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Nom du fichier
1810, 01-02, t. 40, n. 442-449 (6, 13, 20, 27 janvier, 3, 10, 17, 24 février)
Taille
36.20 Mo
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566
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Texte
MERCURE
DE
FRANCE ,
DE
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE .
TOME QUARANTIÈME.
VIRES
ACQUIRIT
EUNDO
A PARIS ,
CHEZ ARTHUS-BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, N° 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson et
de celui de Mme Ve Desaint .
1810.
DE
5.
GAUDETE
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue du Vieux-
Colombier , Nº 26 , faubourg Saint-Germain.
TABLE
JDAL
MERCURE
dom
13A
DE FRANCE .
d
T
N° CCCCXLII . - Samedi 6 Janvier 1810 .
POESIE .
FRAGMENT D'UN POËME INÉDIT
י
DA
kolintia sú
A MM. LES RÉDACTEURS DU MERCURE.
VOUDREZ- VOUS bien , Messieurs , accorder dans votre feuille une
place à un Episode tiré d'un ouvrage posthume de l'un de vos collaborateurs
? L'auteur en est M. Gaudefroy, jeune écrivain , connu dans ce
Journal et dans la Gazette de France , par de bons articles littéraires ,
entre lesquels on a distingué les artieles sur l'Imagination et les Trois
Règnes de M. Delille , et la Notice sur lavie et les écrits de mon respectable
père , que vous avez tous aussi vivement regretté.
CetEpisode est tiré d'un Poëme sur l'amour du pays natal , que la
mort n'a pas laissé à mon ami le tems d'achever. Les peintures vraies ,
les observations fines , et la touchante sensibilité qui règnent dans ce
morceau , feront ,je crois , aisément excuser un petit nombre de négligences
que , dans une dernière révision , le goût sévère de l'auteur
en eût exclues. Juge éclairé , censeur délicat , l'ami que je pleure
joignait aux dons de l'esprit le mieux cultivé les plus nobles qualités
de l'ame . Cette ame franche et loyale ne connut ni la jalousie , ni
l'intrigue. Pendant sa vie , hélas ! trop courte , il s'est toujours montré
bon parent , hon ami , excellent camarade . Mourant à trente-deux
ans d'une affection de poitrine , il a désiré que sondernier ouvrage
0904
6345
(RECAP)
V.
40
529741
A2
4 MERCURE DE FRANCE ,
1
vît le jour. C'est sa dernière volonté que je vous transmets ; j'y joins
ma prière , et j'ose attendre , Messieurs , de votre bienveillance , que
vous ne refuserez point de l'accueillir.
Adolphe DUREAU DE LA MALLE.
MUSE, qui de ma voile as protégé le sort,
Ne m'abandonne pas quand nous touchons le port.
Dumal dont j'ai conté la douloureuse histoire
Unexemple touchant resta dans mamémoire.
Osons en retracer l'intéressant tableau .
Oh! si tu m'inspirais dans ce sujet nouveau ,
D'une douce pitié qui pourrait se défendre ?
Prête-moi cet accent mélodieux et tendre ,
Cette puissante voix qui dans le fond des coeurs
Eveille l'intérêt et va chercher les pleurs .
A
Aumilieu de ces monts dont les sommets antiques
Dominent le contour des plaines Italiques ,
Aux lieux où l'Allobroge actif , industrieux ,
Voit s'écouler en paix ses jours laborieux ,
Il est une vallée étroite et resserrée ,
DeFlore et de Pomone en tout tems ignorée.
De stériles guérets , sillonnés de ravins ,
Des rochers dépouillés , de lugubres sapins ,
Au-dessus de hauts pins que l'Aquilon assiége
Et revêt chaque jour de frimas et de neige ,
Tel est l'aride aspect qu'offre à l'oeil attristé
Parun ciel rigoureux ce lieu déshérité.
Là , de l'agriculteur la bêche opiniâtre ,
En tourmentant le sein d'une terre marâtre ,
Peut à peine arracher d'indigentes moissons .
Quelques troupeaux épars sur le penchant des monts
Quelques arpens autour d'un humble toit de chaume ,
Cesont là ses sujets , son palais , son royaume.
Eh bien! du sol natal mystérieux attraits !
Content de ces trésors , ses modestes souhaits ,
Sans fatiguer les dieux d'une importune plainte ,
Jamais de ce désert ne franchirent l'enceinte .
Unjeune homme pourtant , né dans ces tristes lieux
Mais ravi dès l'enfance au toit de ses aïeux ,
Vint chercher sur nos bords une plus douce vie.
Là, docile à l'instinct de son heureux génie,
JANVIER 1810 . 5
A
Incultivait cet art dont le puissant secours
Sait renouer le fil de nos fragiles jours ,
Etprès du lit de mort ramenant l'espérance ,
Vient guérir ou du moins adoucir la souffrance.
Déjà plein des leçons des Jussieu , des Hallé ,
Aux plus brillans succès sur leur trace appelé ,
La fortune , la gloire aux jeunes coeurs plus chère,
Encourageait ses pas dans sanoble carrière.
Tout riait à ses voeux : cependant chaque jour
Un vague souvenir de son natal séjour ,
Nourrissant dans son ame une douce tristesse ,
Le suivait en tous lieux et l'obsédait sans cesse.
D'abord s'applaudissant de ses pieux regrets ,
Son coeur accueillit trop un chagrin plein d'attraits ;
Puis , redoutant bientôt les longues rêveries ,
Il crut que ses travaux , ses études chéries ,
Les pénibles devoirs , l'amitié , les plaisirs ,
Multipliant ses soins , occupant ses loisirs ,
Imposeraient silence à son inquiétude.
Vain espoir ! Dans le sein des plaisirs de l'étude ,
Sitôt qu'à ses pensers son pays vient s'offrir ,
Triste , inquiet , rêveur , il se sent attendrir ,
Et ses yeux , malgré lui , sont humides de larmes.
Mais quel secret pouvoir , quels invincibles charmes
Vers de tristes rochers emportent donc ses voeux?
Le désir de couvrir de ses baisers pieux ,
De mouiller de ses pleurs le front blanchi d'un père ,
De palpiter encor sur le sein de sa mère ?
Hélas ! depuis long-tems du trépas rigoureux
L'inexorable faulx les a frappés tous deux :
Dès long-tems comme lui , jouets d'un sort contraire ,
Ses frères ont quitté le toit héréditaire ,
Et le silence règne en ses murs attristés .
N'importe : il veut revoir ces lieux inhabités ,
Et de ce seul désir rien ne peut le distraire.
La nuit , dont les pavots consolent la misère ,
Est pourlui sans repos : ou , si ses yeux lassés
Sous un pesant sommeil succombent affaissés ,
Toujours le même songe est présent à sa vue :
Seul il croit parcourir une terre inconnue ,
Quand soudain, au milieu de l'immense horizon ,
Il a eru voir , il voit son hameau , son vallon ,
6 MERCURE DE FRANCE ,
Sonhumble toit . Déjà les cris du chien fidèle ,
Dans son étroit enclos exacte sentinelle ,
Ont frappé son oreille : éperdu , transporté ,
Il court , il va fouler ce seuil tant souhaité.
Tout-à-coup le sommeil a fui de sa paupière .
Alors frappé soudain d'une triste lumière :
« Ce n'était donc qu'un songe ! ô toit de més aïeux ,
Jamais ton doux aspect ne charmera mes yeux.
C'en est fait sur ces bords la fortune inhumaine
* Par ses cruels bienfaits me relègue et m'enchaine...
> Eh! que me fait, hélas ! cet appât suborneur
> Qui promet quelqu'éclat et ravit le bonheur ?
A
ידי
すます:
» O hameau ! lieu chéri de paix et d'innocence ,
> Où s'enfuirent les jours de ma rapide enfance ,
> Oh! qui me tiendra lieu de tes riches tableaux ?
* Qui me rendra tes pins , tes bondissantes eaux ,
› Tes monts où l'aigle altier vient reposer ses ailes ,
» Tes beaux rochers , parés de neiges éternelles ?
» C'est là qu'est le repos , c'est là qu'est le bonheur.
Il exhalait ainsi sa profonde douleur.
Mais de ce noir chagrin dont son ame est empreinte ,
Bientôt le corps souffrant a ressenti l'atteinte :
Unpoisoninconnu le mine et l'affaiblit.
Sonfront , d'ennuis chargé ,de jour en jour pâlit.
L'aspect seul des humains l'importune et le gène ...
Son coeur mélancolique aime à nourrir sa peine ,
Cherche l'horreur des bois , le silence des champs.
Mais qu'un bruit imprévu , que le souffle des vents
Emeuve le feuillage , il frissonne , il palpite :
Bientôt il a rougi du trouble qui l'agite ;
Mais s'il veut le combattre , accablé de langueur
Son esprit cherche en vain un reste de vigueur.
Que fera-t-il ? honteux d'un excès de faiblesse ,
Se débattant encor sous le poids qui l'oppresse ,
Ala froide raison doit-il avoir recours?
Qu'attendre désormais d'un si faible secours?
Chaque jour , chaque instant aggrave sa souffrance ;
Son coeur n'embrasse plus qu'une seule espérance.
C'en est fait : renonçant à tous ses vains travaux ,
Acet art , impuissant contre ses propres maux ,
C'est à ses monts chéris que son amé éperdue
JANVIER 1810.
Ira redemander la paix qu'il aperdue.
Lemal presse , etbornánt un funeste retard ,
Le dixième soleil luira pour son départ .
Libre ainsi du tourment de son incertitude,
Qui ne croirait qu'enfin sa triste inquiétude
Va céder à l'espoir désormais assuré ,
De jouir d'un aspect si long-tems imploré ?
Mais , ô vaines terreurs d'une ame que dévore
Son inquiète ardeur ! dixjours restent encore :
Qued'heures pour souffrir ! que de prise au malheur !
Unnoir pressentiment , qui pèse sur son coeur ,
Lui montre avant ce tems le terme de sa vie ,
2
T
J
T
Luidit que du destin l'arrêt cruel envie
Ases derniers regards l'aspect de son hameau,
Etdans un lieu d'exila marqué son tombeau:
Tantd'un esprit frappé l'activité funeste
2
A
J
Usant pour l'accabler la force qui lui réste ,
D'un mal imaginaire accroit des maux réelś ! 100I
Mais enfindémentant ces présages cruels..3.
L'aube vient d'annoncer la dixième journée' ; x
De vermeilles vapeurs l'aurore environnée
Apeinebrille aux cieux , impatient il part... t Roma
Déjà Paris se perd enun lointain brouillard.
Il sehâte , il franchit les campagnes fécondes
Que l'inconstante Loire enrichit de,sés ondes..
Il découvre bientôt les antiques remparts ,
Où , fier de seconder le commerce et les arts ,
Aux languissantes eaux de la Saone indolente
Le Rhône court mêler son onde turbulente.
Ses regards aussitôt s'élancent vers les lieux
Quedu soleilnaissant dorent les premiers feux;
Etdu seindes vapeurs de l'horizon bleuâtre
Il voit sortir un vaste et long amphithéâtre ,
Degigantesques monts , dont les sommets neigeux
Opposent leur argent au vif azur des cieux.
Ces monts de l'exilé recèlent la patrie.
Acetaspect si cher à sa vue attendrie
Son coeur a palpité , ses nerfs ont tressailli .
De mille émotions coup sur coup assailli ,
Il pâlit , tout son sang s'arrête dans ses veines .
Dieux! si près de toucher au terme de ses peines,
75! A
MERCURE DE FRANCE ;
S'il allait succomber ; si ses ardens transports ,
De la vie en son sein détruisaient les ressorts ....
Omort impitoyable , arrête encore , arrête.
Retiens le coup fatal suspendu sur sa tête ;
Qu'au toit de ses aïeux son regard satisfait
Serepose un moment, il mourra sans regret.
L'infatigable fouet , des coursiers hors d'haleine
A ranimé l'essor ; la roue agile, à peine
Laisse l'impression de ses légers contours ,
Et sur l'essieu brûlant précipite ses tours :
Déjà les monts voisins deplus en plus grandissent,
Etde sommets nouveauxleurs sommets se hérissent.
L'horizon se resserre en un étroit contour;
Voilà que le cheminpar un brusque détour "
Se courbe vers lenord : un nouvel aspect s'ouvre;
Aux yeux du voyageur un hameau se découvre.
C'est le sien. O bonheur! moment inespéré !
Il s'élance , il s'étend sur ce sol adoré ,
f
Le couvrede baisers et l'arrose de larmes.
Ses superstitions , ses sinistres alarmes ,
Ses maux sont déjà loin : un céleste bonheur
Aranimé ses sens , a pénétré soncoeur,
Etdans un air plus pur il respire la vie.
De ces parfums si doux qu'exhale la patrio
• Tous ses pores ouverts s'enivrent à-la-fois:
Sonseins'épanouit , son corps n'a plus de poids.
Libre , agile, animé d'une vigueur nouvelle ,
Ilmarche d'unpas ferme au hameau qui l'appelle ,
Lieu chéri , que ses yeux n'espéraient plus revoir.
1
T
A
L
C'était l'heure paisible où les ombresdu soir ,
Par degrés s'abaissant sur l'humide campagne ,
Rappellent le pasteur auprès de sa compagne.
Des troupeaux au bercail retournant lentement
Le vallon répétait le long mugissement.
L'airain , retentissant dans le clocher antique ,
Invitait les mortels à ce simple cantique
Qu'à l'heure où le soleil s'ouvre ou quitte les cieux ,
1
Ala vierge divine offrent les coeurs pieux .
Aces bruits si connus , si chers à son oreille ,
Untrouble pleinde charme en son ame s'éveille
Etmille souvenirs , offerts confusément ,
1
JANVIER 1810. " :
)
De son coeur enivré hâtent le battement.
Frémissant de, plaisir et d'un reste de crainte ,
Il se hâte , et bientôt touche à l'heureuse enceinte :
Le voilà sur le seuil : il hésite un moment;
Immobile , pressé d'un doux saisissement ,
1
:
Il aime à prolonger un trouble qui l'enchante ,
Et tout près d'un bonheur dont l'image touchante
L'attendrit tant de fois et le fit tressaillir ,
Pour mieux le savourer , il veut se recueillir.
Mais bientôt le désir par le retard s'irrite;
Lacleftourne trois fois sous la main qui l'agite ,
Et cédant à l'effort d'un bras impatient ,
La porte sur ses gonds roule et s'ouvre en criant ; -
Il entre. Oh ! qui peindra les rapides pensées
Qui soudain dans son coeur se rassemblent pressées ? <
Eparse dans ces lieux , je ne sais quelle odeur ,
Plus douce que l'esprit de la naissante fleur ,
Le saisit tout-à-coup , l'enivre , le transporte. 4
Du jour qu'il a fermé cette fidèle porte ,
Trois fois cinq ans ont fui l'un sur l'autre amassés ,

Que cet heureux moment a soudain effacés :
Il vient de ressaisir les jours de son enfance .
Vers ces tems fugitifs de bonheur , d'innocence ,
Tout reporte en ce lieu ses paisibles regards :
Cesmeubles d'autrefois confusément épars ,
Les voilà tels qu'au jour où les yeux pleins de larmes ,
Etd'avance troublé par de vagues alarmes ,
Pensif, il s'éloigna de ces paisibles lieux.
Quelplaisir de fouler ces vieux siéges poudreux!
Il s'asseoit , il se lève , et puis s'asseoit encore ,
Parcourt tous les recoins de l'enceinte sonore ,
Oùde ses pas pressés résonne seul lebruit ,
**Reconnaît chaque objet, fouille chaque réduit ,
Des plus tendres regrets trouve partout la source.
Ici, quand le soleil avait fini sa course ,
Un champêtre repas l'invitait à s'asseoir ;
Près de ce noir foyer , ses voisins , chaque soir ,
Entourant du sapin la flamme résineuse ,
Ecoutaient des vieux tems l'histoire merveilleuse ,
Ce lit... Ah ! qu'il est plein de souvenirs touchans !
Là , tout près d'expirer sous le fardeau des ans ,
Son vieux père appela sa famille éplorée ,
10. MERCURE DE FRANCE ,
1
Ettirantde sa couche une main révérée ,
Ranimant avec peine une mourante voix ,
Il bénit ses enfans pour la dernière fois .
Des pleurs à cette vue inondent son visage;
Mais sans le déchirer , cette touchante image.
L'attendrit , et ses pleurs ne lui sont point amers.
Lanuit vole , et le laisse en des pensers si chers;
Mais sitôt que du jour la clarté renaissante
A rougi des glaciers la cime éblouissante,
Il est déjà debout , et de joie enivré
Parcourt tout l'horizon à sés regards livré.
Là, chaque objet le charme , et tour-a-tour l'appelle!"
Ces vergers dessinés par la main paternelle ,
Seul asile , où régis par de savantes lois ,
Les présens de Pomone ont rougi quelquefois ;
Cet ormeau qu'on' planta le jour de sa naissance ,
Dont les rameaux enfans ombrageaient son enfance ,
Mais qui resté fidèle au sol de ses aïeux,
(:
Moins agité que lui , crut en paix auprès d'eux;
Cesmonts , dont tant de fois ses pas sûrs et rapides
Ont, des ses jeunes ans , gravi les flancs arides ;
Ces tranquilles cóteaux , ces sommets orageux ,
Ces torrents azurés où souventdans ses jeux
Duhautdes pics baignéspar leurs eaux mugissantes ,
Il aimait à rouler des roches bondissantes ;
Tout lui plaît , tout lui peint de paisibles loisirs ,
Ou d'utiles travaux, ou d'innocens plaisirs .
Souvent auprès d'un roc miné par lesorages ,
Devantun tronc noirci qu'ont dépouillé les âges ,
Ils'arrête immobile ,et ses yeux attendris
Se reposent long-tems sur ses muets débris."
Par degrès cependant ces vifs transports s'apaisent;
Aces émotions , qui chaque jour se taisent ,
Commence à succéder le calme du bonheur.
Ledoux contentement où repose son coeur,
Aranimé bientôt ses forces languissantes ,
Et déjà la jeunesse et ses couleurs riantes
Revivent sur ce front où siégeait ladouleur.
Ainsi cet éxilé , desséché dans sa fleur ,
Insensible auxplaisirs , à la gloire infidèle ,
Voyait s'envenimer sa blessure cruelle ,
Et de son art en vainépuisant les secours ,
T
1
T
3
JANVIER 1810. fr
Dans nos murs fortunés allait finir ses jours :
Apeine a-t-il touché sa sauvage patrie ,
Il retrouve la paix , le bonheur et la vie.
ENIGME .
SANS moi l'auteur du genre humain
N'aurait pas pu oréer Adam , Abel , Caïn,
Abraham , Isaac , Jacob le patriarche,
Ni soustraire au déluge aucun homme dans l'arche :
Sans moi dans l'univers il n'est rien de nouveau ,
Dans la nature rien de beau .
Point d'ami , d'amateur , pointd'amant ni d'amie ,
Point d'assemblée , et point d'académie ;
Point d'ennuyeux journaux , point de fades auteurs ,
Point de théâtres , point d'acteurs
Point de danseuses , point d'actrices ,
Point de galans dans les coulisses ;
Pas plus de bal que d'opéra ,
Ni carnaval , ni mardi-gras ;
Point de farces , de mascarades ;
Point de débats , point d'incartades ;
Point d'artisans,pointmême d'art ;
Point d'artifice , point de fard ;
Point d'autels , point de sacrifices ,
Point de magie ou maléfices ,
Point de savans , point de pédans ...
Et sur-tout point de charlatans .
Dans lebesoinpoint d'assistance ;
Dans le malheur point d'obligeance ;
Point de braves , point de soldats ,
Point de batailles , de combats ;
Mais d'un autre côté , ni haine , ni vengeance
Entrel'Angleterre et la France :
Onne parlerait pas de France , de Français ,
Plus qu'onneparlerait d'Angleterre et d'Anglais .
S ........
:
12 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 18102
LOGOGRIPHE .
ENFANT de la nature , enfant de l'artifice ,
Je suis , selon le cas , naturel ou factice .
J'ai quatre pieds , lecteur : ôtant les deux premiers ,
Un est le résultat qu'offrent les deux derniers .
Me rencontrer ici t'est-il chose importune ?
Eh bien ! va me chercher dans le corps de la lune.
Si je suis difficile enma solution ,
Aumoins j'entre aisément endissolution.
S........
T
CHARADE .
PARmonpremier commence l'alphabet ;
Parmon dernier tout livre se termine :
Mon tout ici va se présenter net ;
Et c'est afin qu'aisément on devine.
S........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Carbonne.
Celui du Logogriphe est Crachat, dans lequel on trouve , rachat ,
achatet chat.
Celui de la Charade est Chantepleure , sorte d'entonnoir. ( Voyez
leDictionnaire de l'Académie. )
A
t
SCIENCES ET ARTS.
NOTICE sur les opérations faites en Espagne pour prolonger
la méridienne de Francejusqu'aux îles Baléares,
lue à la séance publique de la classe des sciences physiques
et mathématiques ; par М. Вот .
La détermination de la figure de la terre et la mesure de
sa grandeur ont beaucoup occupé les géomètres et les
astronomes . C'est une belle application des sciences exactes
que d'avoir su déterminer les dimensions de ce globe que
nous habitons , et d'avoir fait de sa grandeur même , le
type invariable d'une mesure universelle , dont les subdivisions
servent pour arpenter nos champs , et les multiples
pour évaluer les espaces célestes .
Il estvrai que ce beau résultat des sciences n'a été obtenu
que par de longs travaux. Il y a bien loin des opérations
minutieusement exactes de l'astronomie moderne , aux
premières tentatives que fit Eratosthène pour évaluer la
grandeur de la terre , d'après les longueurs des ombres
de Gnomon observées à Syène et à Alexandrie .
On est aujourd'hui assuré de ne pas se tromper de 600
mètres (300 toises) sur la grandeur absolue durayon moyen
de la terre, qui surpasse 6000000 de mètres . Cela peut
paraître inconcevable aux personnes qui ne connaissent
pas les procédés dont nous faisons usage ; mais rien ne
semble plus simple lorsqu'on les a examinés . Sans entrer
ici dans des détails techniques , il est cependant facile de
sentir au moins la possibilité d'une pareille exactitude. Il
suffit pour celade remarquer que la surface de la terre n'est
réellement pas aussi irrégulière qu'elle le paraît au premier
coup-d'oeil ; les montagnes dont elle est hérissée , les vallées
quila sillonnent, ne sont comparativement à sa masseque
des rides presqu'imperceptibles . Les petites aspérités qui
se rencontrent sur la peau d'une orange sont relativement
beaucoup plus considérables . Si l'on fait d'ailleurs attention
que les continens terrestres sont entourés de tous côtés par
la mer qui s'y insinue par un grand nombre d'ouvertures;
que leurs bords ne sont nulle part fort élevés au-dessus
14 MERCURE DE FRANCE ,
du nivean des eaux qui les baignent ; que tous les fleuves
dont ces continens sont entrecoupés se rendent aussi à la
mer par des pentes assez faibles , puisqu'ils sont généralement
navigables , on verra , dans cet équilibre , l'effet d'un
nivellement général de la surface terrestre ; on concevra
que sa courbure doit suivre la courbure régulière de
l'Océan , et par conséquent l'on sentira que la mesure
d'une pareille convexité peut avoir toute la rigueur d'une
opération mathématique.
Il ne reste donc plus qu'à faire connaître les procédés
que l'on emploie pour effectuer cette mesure. Vous avez
vu quelquefois sur les bords de la mer un navire s'éloigner
du rivage. D'abord on l'aperçoit tout entier, mais peuà-
peu , à mesure qu'il s'éloigne , il semble s'enfoncer dans
J'horizon. On perd d'abord de vue le corps du bâtiment ,
puis ses basses voiles , puis le haut de ses mâts , et enfin
il disparaît entiérement. C'est l'effet de la convexité de la
terre qui s'interpose entre le vaisseau et vous . En même
tems les gens du bord voient un spectacle semblable. Pour
eux c'est le rivage qui , dans le lointain , s'abaisse , disparaît,
puis ce sont les maisons , puis les tours , puis les
montagnes , jusqu'à ce qu'enfin ils se voient entourés de
tous côtés par l'horizon de la mer. Cet abaissement progressifqu'ils
observent en s'éloignant du rivage , nous l'observons
également dans les signaux célestes lorsque nous
voyageons sur la terre du nord au sud ou du sud au nord.
Le pôle et les étoiles qui l'environnent s'abaissent sur l'horizon
, à mesure que nous allons vers le sud. Il s'élève au
contraire si nous revenons. Toutes les étoiles participent
àces changemens d'élévation dont notre déplacement seul
est cause . En mesurant avec soin leur hauteur au-dessus
de l'horizon de chaque lieu , nous pouvons connaître l'arc
céleste qui correspond à l'arc terrestre que nous avons parcouru
; en mesurant aussi la longueur itinéraire de cet arc,
nous pouvons comparer ces deux valeurs, et conclure de
leurcomparaison lagrandeurdu contour entier de laterre.
L'observation de la hauteur des astres sur l'horizon se
fait avec des instrumens d'une précision extrême , au
moyen desquels on peut évaluer les plus petites fractions.
Onrépète les observations jusqu'à plusieurs milliers de fois
dans chacun des points extrêmes de l'arc que l'on mesure ,
et on prend le milieu entre tous ces résultats , afin que
les petites erreurs des observations partielles se détruisent
par leur compensation. Quant à la longueur itinéraire de
JANVIER 1870.0 65
:
L'arc, on la mesure comme on arpente in champ , comme
on lève un plan ; c'est-à-dire en toisant d'abord une première
longueur qui sert de base à tout le travail , et établissant
sur cette base une suite de triangles qui s'enchaî
pent les uns aux autres , jusqu'à ce que l'on soit parvenu à
l'autre station. La mesure d'un arc du méridien ne diffère
des opérations dont je viens de parler , que par une extrême
recherche de précision et d'exactitude.
C'est ainsi qu'en 1670 , Picard , membre de l'académie
des sciences , joignitles parallèles de Malvoisine et d'Amiens ;
çar la première mesure exacte de la figure de la terre a
été faite en France. Plusieurs travaux de ce genre ont
été aussi exécutés en France par MM. Cassini , famille
célèbre dans l'astronomie par une longue suite de mérites.
Enfin , c'est ainsi que Bouguer , Godin , Lacondamine
, Clairault , Le Monnier , Maupertuis et La Caille ,
tous nos compatriotes, sont allés chercher les élémens de la
même mesure , sous les feux de l'équateur , parmi les glaces
des pôles et jusque dans l'hémisphère austral de laterre .
Malgré tant d'efforts , malgré tant d'entreprises , on pouvait
faire mieux encore ; non pas avec les moyens dont s'étaient
services habiles astronomes : ils avaient faittout ce qui
était possible dans les circonstances où ils se sont trouves.
Maisles instrumens d'astronomie étaient bien éloignés alors
de la perfection qu'ils ont maintenant acquise , perfection
telle qu'on peut la regarder comme la limite des efforts de
l'industrie humaine, et comme le terme de la précision que
l'on peut atteindre par des évaluations mécaniques; surtout
depuis qu'un autre Français , Borda , membre de cette
compagnie , eut trouvé le secret d'atténuer indéfiniment les
erreurs des observations partielles en les faisant suivre et
succéder les unes aux autres , sur le limbe circulaire de
l'instrument auquel il a donné le nom de cercle répétiteur.
C'est avec la réunion de tous ces procédés perfectionnés ,
avec tous les secours de la physique , sur-tout avec les lumières
d'une théorie profonde , que MM. Méchain et Delambre
ont entrepris une nouvelle mesure de la terre , d'après
l'observation de l'arc terrestre compris entreDunkerque
etBarcelonne . Cette opération , la plus grande de ce genre
et la plus parfaite que l'on eût encore exécutée , a été achevée
par eux et pareux seuls : on sait avec quel succès . Mais
leurs destinées ont été diverses . L'un a eu le bonheur de
voir ce grand ouvrage terminé et rendu public ; il jouit
そう

16 MERCURE DE FRANCE ,
maintenant parmi nous de l'estime due à ses nombreux
et importans travaux. L'autre est mort au fond de l'Espagne ,
victime des fatigues excessives auxquelles il n'avait jamais
voulu donner de relâche et qu'il n'a
pu supporter. ,
La prolongation de laméridienne en Espagne, que Méchainavait
entreprise et qu'il voulait pousser jusqu'aux îles
Baléares , faisait répondre le milieu de l'arc sur le parallèle
de 45° intermédiaire entre l'équateur et le pôle. Par l'effet
de cette circonstance , le calcul du quart du méridien terrestre
n'exigeait point la connaissance de l'aplatissement
de la terre . En même tems les petites erreurs des observations
, se trouvant réparties sur un plus grand arc , devenaient
moins sensibles dans le résultat définitif, et par
conséquent celui-ci acquérait une plus grande certitude.
Ces motifs faisaient vivement regretter l'interruption de ce
travail. Le Bureau des longitudes voulut bien confier à
M Arago et à moi le soin de le terminer. Le gouvernement
espagnol nous adjoignit deux commissaires , MM.
Chaix etRodriguez , le premier , astronome déjà connu par
plusieurs travaux utiles ; le second , plus jeune , sans fortune
, venud'Espagne en France par le seul désir d'étudier
l'astronomie et les hautes mathématiques , à l'Observatoire
et au Collège de France , s'était depuis long-tems
acquis notre estime et notre amitié . S. M. I'Empereur
ordonna l'expédition et accorda libéralement tous les fonds
nécessaires pour l'exécuter. L'Espagne nous donna un
vaisseau , l'Angleterre un sauf-conduit.
L'opération que nous allions reprendre était suspendue
depuis trois ans. Pour profiter du travail de Méchain , il
fallait retrouver ses stations , rassembler les instrumens
qu'il avait laissés en Espagne etqui étaient déposés dans les
villages où il avait séjourné. Il fallait réunir , le plus qu'il
serait possible , des données positives sur la configuration
du pays où nous allions établir nos triangles. Nous devons
exprimer ici notre reconnaissance au fils et à la veuve de
Mechain , qui voulurent bien nous confier le journal particulier
de cet astronome. Nous devons également beaucoup
ànotre ami M. Le Chevallier, l'un des conservateurs de la
bibliothèque du Panthéon , qui s'est empressé de nous
donner , sur le même sujet , tous les renseignemens dont
il était possesseur. Animé par le seul désir de voir un pays
célèbre , en contribuant à une entreprise utile , M. Le Chevallier
avait accompagné Méchain dans son premiervoyage,
et avait partagé avec lui tout ce qu'un séjour habituel sur
des
1
JANVIER 1810.
17
/
des montagnes désertes , entraîne de fatigues et de privations.
sur
VISK de DE LA SE
En arrivant enEspagne , notre premier soin fut de
ter toute la chaîne de montagnes laquelle nous
vions nous établir . Une difficulté , sur-tout , nous оссирай
et méritait toute notre attention . Pour lier l'île d'Yviceala
côte d'Espagne , il fallait former un triangle dont le sommet
fût dans l'île et la base sur le continent. Or , d'après la 5 .
distance d'Yvice à la côte d'Espagne , il était clair que cecen
triangle n'aurait pas moins de 142000 mètres , environ trente
cinq lliieeuueess debase , etqu'undeses côtés auraitplus de 160000
mètres , environ quarante et une lieues de longueur ( 1) ; à
de si grandes distances , des signaux de jour auraient été
complètement invisibles . On devait y suppléer par des
lampes à courant d'air , derrière lequelles on plaçait de grands
miroirs de métal poli , pour réfléchir la lumière , et toutes
les observations devaient se faire de nuit . Mais malgré tant
de précautions , la chose était-elle possible , et la clarté de
quelques lampes pourrait-elle percer à travers une si grande
profondeur d'air ? voilà ce qui n'était nullement certain ,
et ce dont nous n'avions malheureusement que trop de
raison de douter.
Quel qu'effrayans que fussent ces obstacles , nous ne perdîmespoint
courage : nous résolûmes d'établir nos stations
sur les montagnes les plus hautes , d'où les feux pouvaient
le plus aisément être aperçus , d'y rester obstinément plusieurs
mois s'il le fallait , et d'attendre tout du hasard , d'une
nuit favorable , d'un tems calme , d'un ciel parfaitement
serein.
Pour exécuter ce plan avec sûreté et promptitude , nous
nous partageâmes les préparatifs . M. Arago alla établir
notre cabane et nos cercles sur la montagne du Desierto
de las Palmas , que Méchain avait choisie pour l'un des
sommets du grand triangle . On appelle ainsi cette montagne,
parce qu'il y croît en abondance une petite espèce
de palmier à feuilles en éventail , que les botanistes nom-
(1) Il s'agit ici de lieues de 2000 toises. La valeur des lieues étant
tout-à-fait arbitraire , je n'ai employé cette dénomination vague que
pour rendre sensible à l'esprit la grandeur de nos triangles , par des
évaluations encore habituelles pour beaucoup de personnes , mais que
sans doute , avec le tems , on finira par abandonner pour les évaluationsmétriques
qui ont par-tout la même signification.
B
1
18 MERCURE DE FRANCE ,
ment le chamerops humilis. Pour moi , je passai dans l'île
d'Yvice avec M. Rodriguez . Nous parcourûmes toutes les
montagnes qu'elle présente au nord , et d'où la côte d'Espagne
peut être aperçue par un tems serein. Méchain en
avait choisi une dont la position se prêtait au double projet
qu'il avait formé de faire arriver la chaîne des triangles dans
Yvice, par Mayorque ou par la côte de Valence ; mais maintenant
que l'on s'était décidément arrêté à ce dernier projet,
on pouvait trouver sur la côte d'Yvice d'autres montagnes
plus favorablement situées pour cette destination
particulière . Nous en distinguâmes une appelée Campvey,
qui réunissait les avantages d'être plus au nord que toutes
les autres , d'être aussi plus élevée, plus isolée , et dont le
sommet chauve , tout formé d'un calcaire blanchâtre , devait
être surtout facile à reconnaître de loin. Du haut de
cette montagné , on voyait aussi la petite île de Formentera,
dans le sud , à 25' de distance . En liant cette île à nos
triangles, on prolongeait l'arc de toute cette quantité . Nous
y allames , Rodriguez et moi , afin de reconnaître par nousmêmes
la possibilité de cette jonction, et aussi pour déterminer
le point de la côte d'Espagne sur lequel on pourrait
établir le sommet de ce dernier triangle. Ce plan arrêté ,
nous fixames notre station dans la partie la plus montueuse
de l'île , et nous louâmes pour cet objet la maison d'un
pauvre paysan , bien étonné de voir des étrangers venir de
si loin chercher une pareille habitation. De retour dans
Yvice , on porta les reverbères sur les sommets de Campvey.
Ony dressa une tente et une petite cabane en planches
que Méchain avait fait construire à Barcelonne, et qui pouvait
se monter et se démonter à volonté . Nous avions trois
deces cabanes pour les trois sommets du grand triangle, où
nous devions séjourner long-tems ; faible abri contre les
coups de vent et les tempêtes auxquels nous avons été si
souvent exposés sur nos montagnes . Le tems , couvert et
nuageux , ne laissant pas voir la côte de Valence , nous
rigeâmes de notre mieux les miroirs des lampes avec une
boussole , d'après la position que les cartes donnaient au
Desierto de las Palmas , où M. Arago était déjà placé.
M. Rodriguez resta dans l'île avec quatre matelots , pour
veiller à l'entretien des reverbères et à ce qu'ils fussent exactement
allumés toutes les nuits. Ce n'est qu'après avoir vu
ces lieux sauvages que l'on peut apprécier tout ce qu'il faut
de zèle et de dévouement pour se résoudre àpasser ainsi
un hiver entier dans une pareille solitude , n'ayant pour
diJANVIER
1810..
19
compagnons que des matelots , pour nourriture que les alimens
les plus grossiers, pour promenade que des débris de
rocs , pour perspective que la vue uniforme et monotone
de la mer. Et, ce qui achevait de rendre cette situation pénible
, M. Rodriguez n'avait pas même la satisfaction desavoir
si nous apercevions ses signaux; il devait ignorer pendant
plusieurs mois s'il nous était utile, ou si ses soins, ses
veilles etsa persévérance étaientperdus . Ce ne sont pas là les
seules preuves de constance que les deux commissaires espagnols
, MM. Chaix et Rodriguez , nous ont données .
Leur conduite , dans toute la durée de l'opération , a établi
entr'eux et nous une liaison d'estime et d'amitié inaltérables
, dont ils ont fidèlement maintenu les droits dans les
circonstances les plus périlleuses . Que n'en a-t-il été de
mêmedes autres personnes qui ont pris part à nos travaux!
M. Arago n'aurait pas eu à souffrir les ennuis et les peines
d'une longue captivité.
Après avoir établi à Campvey M. Rodriguez, je repassai
enEspagne. Pour avoir voulu trop tôt y revenir , peu s'en
fallut que je n'y revinsse jamais . La tempête nous jeta sur
une petite île sablonneuse et abandonnée que l'on appelle
l'Espalmador . Il n'y avait pour habitans qu'une pauvre famille
de pêcheurs et le vieux gardien d'une tour défendue
par quatre soldats malades , que l'on relevait tous les mois.
Jamais on ne vit de plus profonde misère; mais dans cette
misère même , il y avait encore de la vanité : le gardien de
la tour méprisait beaucoup les pauvres pêcheurs .
Deux sommets de notre grand triangle étaient déterminés;
il fallait fixer le troisième. Celui que Méchain avait
indiqué était la colline du cap Cullera , qui n'a que 200
mètres ( 100 toises) d'élévation, et du haut de laquelle il
n'était pas même sûr alors que l'on découvrît l'île d'Yvice ,
quoique nous en ayons reconnu depuis la possibilité . A
une journée de là , dans l'ouest , il y avait une autre montagne
, appelée le Mongo , trois fois plus haute, singulièrement
remarquable par son sommet arrondi, par ses arêtes
taillées à pic , et sur-tout par la manière dont elle s'avance
dans la mer, à l'extrémité du cap Saint-Antoine . D'Yviza ,
on apercevait le Mongo par un tems serein , même étant
dans une chaloupe au niveau de la mer à plus forte raison
, devait-on le découvrir du haut des montagnes . Déterminé
par ces circonstances favorables , je n'hésitai point à
yétablirune station. Il n'yavait pas de chemin pourarriver
ausommet: on en creusa un dans le roc même; mais en
Ba
1
20 MERCURE DE FRANCE ,
suite , lorsque l'on connut mieux la montagne , on en trouva
un autre un peu plus commode dans le fond d'un ravin
creusé par les pluſes et par les éboulemens des neiges . Ce
fut à travers ce ravin , à peine praticable pour des hommes,
que l'on monta , non sans peine , les caisses des reverbères ,
les miroirs , une tente et les planches de la cabane ; mais ces
faibles abris étant incapables de résister aux terribles coups de
vent auxquels cette montagne est exposée , à cause de sa hauteur
et de son isolement dans la mer, on fut obligé de construire
une petite maison en pierres sèches dans une anfractuosité
du rocher. Là , des matelots s'établirent et passèrent la
moitié de l'hiver, au milieu des ouragans etdes neiges , allumant
nos signaux toutes les nuits , jusqu'à l'époque où nous
vînmes nous-mêmes les remplacer avec nos cercles et porter
en ce point le centre de nos observations. D'autres matelots
étaient chargés de leur apporter des vivres et jusqu'à
de l'eau qui manquait sur ce sommet décharné ; car c'est
ainsi , avec de pauvres matelots et des paysans espagnols
volontairement engagés à notre service et dévoués à notre
entreprise , que nous avons exécuté toute l'opération . Ce
moyen était le seul praticable , à moins de se jeter dans des
dépenses excessives ; et, pour ces pauvres gens eux-mêmes,
c'était l'attachement que nous avions réussi à leur inspirer
et l'espèce de gloire qu'ils mettaient à vaincre tous les obstacles
, bien plus que l'attraitd'un modique salaire, qui pouvait
les engager à quitter leur paisible chaumière pour la
misérable vie que nous menions avec eux. Mais ces résultats
ordinaires d'un long séjour et d'une grande connaissance
du pays , nous avions eu le bonheur de les obtenir
dès notre arrivée , grâces à l'extrême bienveillance des autorités
espagnoles et à celle de quelques Français depuis longtems
domiciliés en Espagne . Nous devons nommer ici
MM. Morand , consul de France à Denia ; Lanusse, consul
à Valence , et Lapêtre , négociant de Cullera . Ce sont eux
qui nous ont donné les secours de tout genre qui nous
étaient nécessaires , et qui nous ont procuré tous les renseignemens
dont nous avions besoin : eux-mêmes s'étaient
chargés de veiller et de fournir à l'entretien de nos stations ;
et lorsque , par l'effet du retard des courriers , nos opérations
auraient pu se trouver suspendues , ils nous ont souvent
avancé des sommes considérables . Hélas ! ils se sont
trouvés depuis plongés dans de bien grands malheurs ! Les
deux premiers , abandonnant leur maison , leur famille et
une fortune honorablement acquise, sont venus se réfugier
JANVIER 1810. 21
en France. Le troisième , le plus excellent des hommes , a
été massacré par des furieux , auxquels il n'avait jamais fait
que du bien : mais du moins notre amitié sera fidèle à sa
mémoire , et nous n'oublierons jamais l'attachement qu'il
eut pour nous .
Dès que je fus de retour en Espagne , je courus retrouver
M. Arago sur le sommet du Desierto de las Palmas . J'espérais
qu'il aurait déjà vu et observé plusieurs fois nos
signaux; mais cette espérance était vaine , et nous devions
attendre long-tems encore avant de les apercevoir.
,
Cette épreuve était d'autant plus fâcheuse , que les nuits
avaient été très-claires et que l'on avait vu plusieurs fois,,
au coucher du soleil , les montagnes d'Yvice s'élever dans
le lointain , au-dessus de l'horizon de la mer , distinctes et
bien terminées. Si on n'avait pas vu les feux , il y avait
bien sujet de croire qu'ils n'étaient pas visibles , et qu'on
ne les découvrirait jamais davantage. Pour surcroît de
malheur , un de nos cercles que nous avions emporté de
Paris , s'était trouvé brisé quand on avait voulu le déballer
sur la montagne . Il ne nous en restait plus qu'un seul ,
construit par M. Lenoir: c'était le plus grand , à la vérité ,
et lemeilleur pour observer à de grandes distances ; mais ,
en supposant que nous pussions observer les feux d'Yvice ,
si ce dernier cercle venait aussi à se briser en le transportant
sur d'autres montagnes , tout était fini et l'opération était
perdue. Ainsi les circonstances les plus défavorables se
réunissaient contre nous .
Nous demeurâmes dans cette incertitude depuis le
milieu du mois d'octobre jusqu'au milieu de décembre ,
restant obstinément sur notre montagne , veillant toutes
les nuits ; n'ayant le jour d'autre société que quelques
aigles qui venaient planer autour de notre habitation ,
ou de pauvres chartreux d'un couvent situés à deux cents
toises au-dessous de notre ermitage , qui s'échappaient
quelquefois dans leurs promenades pour venir causer un
instant avec nous . Déjà nous avions vu passer l'époque à
laquelle nous aurions dû nous rendre dans Yviza pour
faire les observations de latitude. Il était déjà décidé que
cetteopération, que l'on avait espéré terminer dans un hiver,
durerait au moins deux années , si pourtant elle était possible.
Combien de fois , assis au pied de notre cabane , les
yeux fixés sur la mer , n'avons-nous pas réfléchi sur notre
situation , et rassemblé les chances qui pouvaient nous être
22 MERCURE DE FRANCE ,
favorables ou contraires ! Combien de fois , en voyant les
nuages s'élever du fond des vallées et monter en rampant
sur le flanc des rochers jusqu'à la cime où nous étions ,
n'avons-nous pas recherché dans leurs oscillations les présages
heureux ou malheureux d'un ciel couvert ou serein!
On a dit , avec vérité, que l'aspect des lieux prend une
couleur agréable ou sombre , selon les sentimens dont
l'ame est agitée . Nous l'éprouvions bien fortement alors .
De la porte de notre cabane nous avions une des plus belles
vues du monde. A notre gauche , mais fort au-dessous de
nous , le cap Oropeza élevait dans les airs ses aiguilles qui
servent de signaux aux navigateurs . Derrière nous , en se
prolongeant dans l'ouest , s'étendaient les chaînes de montagnes
noirâtres qui, comme un rideau , abritent le royaume
de Valence du côté du nord , et conservent à cet heureux
climat la douce température dont il jouit . Sur notre droite,
à l'autre extrémité du golfe , le Mongo sortait du sein de
la mer , semblable à une île éloignée ; tandis qu'à nos
pieds , dans une enceinte de plus de trente lieues , on voyait ,
ſe long de la mer , ces belles et fertiles plaines de Valence ,
vaste jardin entrecoupé de mille ruisseaux , et tout couvert
d'oliviers , d'orangers , de citronniers , dont la verdure
éternelle formait le plus doux contraste avec les sommets
blancs des montagnes neigées . Plusieurs villes et de nombreux
villages embellissaient encore et variaient cette perspective,
par leurs formes diverses ou par les souvenirs qu'ils
rappelaient.Aquelques lieues de notre désert nous voyions
Castillon de la Plana, où Méchain est mort , et où est
son tombeau. Plus loin l'ancienne Sagonte , aujourd'hui
Murviedro , dont les habitans se brûlèrent autrefois , avec
leurs familles , pour ne pas tomber en esclavage , et dont la
colline , théâtre et témoin muet des révolutions des âges ,
porte à sa base des restes de monumens romains , sur sa
pente des ruines de fortifications arabes , et sur sa cime
des ermitages chrétiens. Plus loin encore , on découvrait
les tours de la brillante ville de Valence , heureux séjour
du peuple le plus insouciant et le plus frivole. Mais ces
beautés , que notre imagination nous retrace aujourd'hui
avec tant de charmes , n'avaient alors pour nous aucun
attrait. Tout remplis de la seule idée qui nous occupait ,
nous ne songions , nous ne pouvions songer qu'à nos travaux
, et aux invincibles obstacles qui , nous arrêtant au
commencement de notre entreprise , nous ôtaient les
moyens et jusqu'à l'espoir de la terminer. Tantot nous
JANVIER 1810. 23
pensions que les miroirs avaient été mal dirigés , ou que
quelque coup de vent avait emporté la cabane et l'avait
jetée dans la mer ; car nous avions déjà perdu plusieurs
tentes par de semblables accidens , et nous n'avions pu en
préserver notre pauvre cabane qu'en passant par dessus
des câbles et la liant au rocher. Quelquefois l'approche
d'une belle nuit nous remplissait d'espoir ; mais cet espoir
était toujours trompé.
Enfin , après deux mois de séjour et de tentatives , nous
imaginâmes un moyen simple et décisif pour lever toutes
nos incertitudes , et pour découvrir sûrement nos signaux ,
si toutefois il était possible qu'on les aperçût . Nous placames
le plan de notre cercle dans une situation horizontale;
puis , au coucher du soleil , un soir que le ciel était
parfaitement serein , et que le beau tems et l'absence de la
lune promettaient une nuit profondément obscure , nous
promenâmes lentement l'une de nos lunettes le long de
l'horizon de la mer , jusqu'à ce qu'elle rencontrat les montagnes
d'Yvice qui s'élevaient au-dessus de cet horizon à
d'inégales hauteurs . Après les avoir long-tems examinées ,
nous choisîmes la plus haute , la plus au nord , celle dont
le sommet nous paraissait le plus découvert , celle , en un
mot , dont l'aspect et la forme ressemblaient davantage à
ce que j'avais remarqué dans la montagne de Campvey.
Certains que c'était là le lieu précis où étaient placés nos
feux , nous fixâmes la lunette dans cette position , et nous
attendions avec une vive impatience que la nuit , devenue
tout-à-fait sombre , nous permît de les distinguer. Cette
fois notre espérance fut satisfaite . Nous aperçumes dans le
champ de la lunette un point lumineux , très-petit , presqu'imperceptible
, semblable à une étoile de cinquième ou
sixième grandeur , mais qui se distinguait d'une étoile par
son immobilité. C'était donc à cela que se réduisait la vive
et brillante lumière de nos lampes : pouvions-nous être
surpris de ne l'avoir pas distinguée dans nos lunettes en les
proimenant au hasard sur le ciel pendant la nuit,et au contraire
n'eût-il pas été surprenant que nous eussions pu les
remarquer? Ce n'était donc pas une impossibilité physique
qui avait arrêté nos observations , c'était une difficulté désormais
connue et facile à surmonter, en traçant sur notre
cercle des indices qui pussent nous faire retrouver justement
cette direction, au milieu de l'obscurité la plus profonde.
C'est ce que nous fîmes en dirigeant la seconde lu-
Dette de notre cercle sur un autre signal de feu placé seu-
1
24 MERCURE DE FRANCE ;
lementà dix lienes de distance , et qui était visible presque
toutes les nuits à cause de sa proximité . En lisant sur le cercle
l'angle compris entre les deux lunettes , cet angle , une
fois connu , permettait de diriger exactement l'une d'elles
sur le signal d'Yvice dès que l'autre l'était sur le signal
voisin. Je ne saurais exprimer l'émotion que nous éprouvâmes
, lorsqu'après tant de peines et tant de doutes , nous
eûmes enfin la certitude de réussir . En vain voulûmes-nous
commencer une série d'observations , cela nous fut impossible
. Nous faisions mille fautes , nous nous trompions sans
cesse , et bientôt de légères vapeurs s'élevant du sein de la
mer , voilèrent la faible clarté de nos feux. Mais cela ne
nous inquiétait guère : la réussite était désormais certaine ,
etn'exigeait plus que de la constance .
Ce fut alors que je montrai à M. Arago une lettre de
Méchain que l'on m'avait confiée , et dans laquelle il exprimait
les doutes qu'il avait conçus contre la possibilité de
l'opération dont le succès ( ce sont ses propres termes ) lui
paraissait plus qu'incertain ; et , ajoutait-il , même en supposant
ce succès possible , l'éloignement du terme où il
pourrait être effectué est si grand qu'il m'accable , me tue ,
et que je n'en puis supporter l'idée . Cette malheureuse
commission , dont le succès est si éloigné , beaucoup plus
qu'incertain , sera plus que probablement ma perte . » Ces
doutes d'un si bon observateur , je les connaissais en entrant
en Espagne ; mais ils étaient trop propres à nous décourager
tous , pour que je voulusse en faire part à mes
compagnons avant l'événement. Si l'on pouvait penser que
nous avons exagéré en quelque chose les difficultés de l'entreprise
, ces craintes d'un observateur si exercé et si patient
suffiraient pour nous justifier .
Depuis cette heureuse époque , notre opération ne nous
parut plus qu'un travail ordinaire , et les observations continuèrent
sans interruption . Nous eûmes pourtant encore
quelques obstacles à vaincre . Souvent la tempête emportait
nos/ tentes , déplaçait nos stations . M. Arago , avec une
constance infatigable , allait aussitôt les rétablir , et replaçait
les signaux , ne se donnant pour cela de repos ni jour
ni nuit. Etant tombé malade de la fièvre , je fus obligé ,
pendant douze jours , de quitter la montagne pour aller me
rétablir à Tarragone. M. Aragó resta seul chargé des observations
, les continua sans relâche ; et bientôt un des
commissaires espagnols , M. Chaix , vint nous joindre au désert
et partager notre habitation. Nous quittâmes cette pre
JANVIER 1810. 25
mière station à la fin de janvier , après y être restés trois
mois et demi , et nous revîmes avec quelque plaisir la ville
de Valence . Nous nous transportâmes de même aux autres
sommets du grand triangle , observant à chacun d'eux tous
les angles dont il était le centre . Comme nous désirions
nous procurer toutes les vérifications possibles de cette
grande mesure , M. Arago alla établir une nouvelle station
sur une chaîne de hautes montagnes que l'on appelle la
Favaretta ; mais nous fûmes obligés d'y renoncer à cause
de l'abondance des neiges qui couvraient presque tout-àfait
les tentes , et aussi parce que les brigands , maîtres de
ces montagnes , exigeaient que l'on fit un traité avec eux
pour avoir le droit d'y séjourner. Heureusement nous obtînmes
la même vérification d'une autre manière ; et la base
du grand triangle , calculée ainsi par trois combinaisons
absolument indépendantes les unes des autres , s'accorda
pour donner des valeurs qui ne différaient que de deux
mètres sur cent quarante mille , environ une toise sur
trente-cinq lieues . Au mois d'avril 1807, tous les triangles
des îles étaient terminés . Je revins à Paris pour faire construire
un autre cercle qui remplaçât celui que nous avions
perdu , et qui pût servir l'hiver suivant pour les opérations
de latitude. Pendant ce tems , M. Arago , assisté des deux
commissaires espagnols , continuait les opérations géodésigues
sur le continent , et rattachait nos triangles à ceux que
Méchain avait déjà observés en Catalogne . Cette jonction ,
qui se fit pendant l'été , au milieu des chaleurs les plus dévorantes
, fut extrêmement pénible . Exposés à toutes les ardeurs
du soleil , aux pluies , aux orages si fréquens et si
terribles dans ce climat sur les hautes montagnes , ils eurent
beaucoup à souffrir : plus d'une fois la foudre glissa sur
la toile humide qui les couvrait. Mais rien ne put leur faire
abandonner leur entreprise , et avant la fin de l'automne
toute la chaîne des triangles était terminée .
Je revins alors en Espagne avec le nouveau cercle qui devait
servir aux observations ddeelatitude ; il avait été construit
parM. Fortin. Dans mon premier voyage ,j'avais été à portée
de faire quelques expériences curieuses sur les poissons qui
vivent dans des eaux profondes . Les petites îles d'Yvice et de
Formentera , n'étant, pour ainsi dire , que des rochers isolés
au milieu de la mer , offraient une occasion singulièrementfavorable
pour observer et déterminerles espèces de ces
animaux qui appartiennent particulièrement à la Méditerranée.
Cesmotifs engagèrent le ministre de l'intérieurà joindre
26 MERCURE DE FRANCE ,
unnaturaliste à l'expédition ; et , sur la demande des professeurs
du Muséum d'histoire naturelle , il désigna , en cette
qualité , notre ami M. François de Laroche , jeune médecin
très-versé dans ce genre d'étude , et connu de la classe par
plusieurs Mémoires intéressans. Lorsque nous eûmes rejoint
nos compagnons à Valence , nous allames tous ensemble
passer l'hiver dans notre observatoire de l'île de
Formentera. Nous y prîmes plusieurs milliers de hauteurs
de l'étoile polaire , et des de la petite ourse, pour déterminer
la latitude. Nous observâmes aussi beaucoup de passage
du soleil et des étoiles à la lunette méridienne. En
même tems nous mesurions la longueur du pendule à secondes
pour connaître l'intensité de la pesanteur, à cette
extrémité australe de notre arc ; et nous observions l'azimuth
du dernier côté de la chaîne des triangles , c'est-àdire
l'angle que ce côté forme avec la ligne méridienne ,
résultat nécessaire pour orienter notre opération .
D'autres auraient pu se trouver malheureux dans notre
situation. Ils auraient pu regretter quelques agrémens de
la vie que nous étions loin d'avoir dans cette île isolée et
sauvage ; mais pour nous qui n'avions pas encore oublié
l'hiver de l'année précédente , nos sentimens étaient bien
différens . Nous avions alors le vivre et le couvert , nous
avions sur-tout la certitude de réussir , et le plaisir de voir
tous les jours notre travail s'avancer. Cette position , qui
eût été ennuyeuse pour d'autres , n'était pas pour nous
sans douceur.
Le dimanche était notre jour de fête . Ce jour-là le bon
curé de la partie de l'île que nous habitions venait dîner
avec nous , s'informait du progrès de nos observations ;
et cet excellent homme , beaucoup plus instruit que ne
l'est ordinairement la classe inférieure du clergé en Espagne
, prenait à tout ce que nous faisions un véritable intérêt
. Souvent aussi des habitans venaient solliciter la
permission de voir nos instrumens , et lorsqu'on les avait
introduits en petit nombre dans la chambre où nous les
tenions renfermés , ils témoignaient , en les voyant , tout
l'étonnement des sauvages . Quelquefois ils venaient en
troupe le soir , l'alcade à la tête , danser dans notre cabane ,
avec mille, cris et mille postures bizarres , les hommes
sautant ou plutôt trépignant d'une manière moitié européane
, moitié africaine , tandis que les femmes ayant leurs
cheveux serrés en longues queues pendantes , ordinairement
postiches , tournaient et pirouettaient pieds nuds , sans
JANVIER 1810. 27
quitter la terre , comme des poupées à ressorts. Le tout était
accompagnéd'une musique analogue , formée d'une espèce
de fifre , d'un tambourin, etdu cliquetis d'une grande lame
d'épée que l'alcade frappait en mesure avec un morceau
de fer. Lorsqu'on venait à passer de ces amusemens sauvages,
dans lachambre silencieuse où se faisaient les observations
, ce contraste de la civilisation et de la barbarie ,
des connaissances les plus sublimes et de la plus profonde
ignorance , avait je ne sais quoi de grand et de pénible qui
affectait l'ame d'une manière que je ne saurais exprimer.
Lorsque nous eûmes fait deux mille observations de
l'étoile polaire , lorsque nous eûmes achevé les expériences
du pendule , je quittai Formentera pour revenir en Espague
, rapportant avec moi ces résultats . M. Arago resta
dans l'île avec MM. Chaix et Rodriguez pour observer le
passage supérieur de ẞ delapetite ourse , et enmême tems
il ajouta aux passages de la polaire six cents observations
nouvelles qui , jointes aux précédentes , donnent à la latitude
de ce point toute la certitude que l'on peut désirer.
Mais le principal objet du séjour de M. Arago était l'exécution
d'une autre entreprise que nous avions méditée en
semble. En voyant de notre station de Campvey , l'île de
Mayorque à l'orient sur notre droite , et la côte d'Espagne
à l'occident sur notre gauche , nous avions reconnu la
possibilité de les joindre ensemble par un arc de parallèle
qui nous aurait donné la mesure de trois degrés de longitude
. Cet arc , situé à l'extrémité australe de la méridienne,
déterminait plus complétement la courbure de cette partie
du sphéroïde terrestre, enla mesurant dans deux directions
perpendiculaires. Il devait faire connaître si les parallèles
terrestres sont elliptiques comme les méridiens , ou s'ils
sont circulaires , et par conséquent si la terre est ou n'est
pas un sphéroïde de révolution. Pour résoudre ces questions
importantes , M. Arago avait entrepris et commencé
lamesuredes triangles qui devaient lier Mayorque à la côte
d'Espagne , en s'appuyant sur Yvice et Formentera.
Ne voulant pas interrompre ces observations , je laissai
à M. Arago le sauf-conduit anglais , le bâtiment espagnol ,
et je m'embarquai pour revenir en Espagne sur un petit
chebeck algérien que je trouvai par hasard en relâche à
Yvice. Je fus pris en route par des pirates de Raguse , qui
avaient momentanément arboré pavillon anglais . Après
avoirbien visité notre petite embarcation , ils nous déclarèrent
de bonne prise, et voulurent nous emmener à Oran :
1
1
28 MERCURE DE FRANCE ;
mais , en m'autorisant du sauf-conduit anglais dont ils
avaient connaissance , et que toutefois je n'avais point ;
en leur montrant mes instrumens qui attestaient ma destination
, sur-tout en leur abandonnant quelques onces
d'or que j'avais sur moi ; comme d'ailleurs une si chétive
proie était pour eux plus embarrassante qu'avantageuse ,
je me tirai de leurs mains , moi et mes compagnons , et
je dois convenir que , pour des pirates , ils en ont usé
fort honnêtement. J'en fus quitte pour une courte quarantaine
qu'il me fallut faire à Denia dans un vieux château
ruiné , autrefois la résidence des ducs de Médina-
Cæli dans le tems de leur puissance , mais où , de cette
ancienne grandeur , il ne restait plus d'autre trace qu'une
vieille statue de guerrier couchée sur l'herbe , qui me servait
de pupitre pour écrire à mes amis .
Lorsque les observations eurent été remises au Bureau
des longitudes , une commission fut chargée de les examiner
et de les calculer. Le résultat de ce travail , comparé
aux observations de M. Delambre à Dunkerque , donna
une valeur du mètre presqu'exactement égale à celle que les
lois françaises ont fixée , d'après les premières déterminations
. La différence est au-dessous de de ligne : elle ne
produisait que de mètre environ 176 lignes sur lalongueur
totale de l'arc terrestre compris entre les parallèles de Dunkerque
et de Formentera . Une si petite erreur a réellement
de quoi surprendre ; elle aurait pu être quarante ou cinquante
fois plus considérable , qu'il n'en serait jamais résulté
aucun inconvénient sensible dans les opérations les
plus délicates des arts. Cet accord prouve que le mètre ,
déduit de la grandeur de la terre , est désormais bien
connu , et que les autres opérations de ce genre que l'on
pourra faire par la suite , si toutefois on en exécute jamais
d'aussi considérables , ne pourront y apporter aucun changement.
Les expériences que nous avions faites à Formentera sur
la longueur du pendule à secondes , expériences que nous
avons répétées , M. Mathieu et moi , à Paris , à Bordeaux ,
à Figeac , à Clermont et à Dunkerque , ont fait connaître
l'intensité de la pesanteur et ses variations sur les diverses
parties de notre méridienne . Ces mesures ont
donné pour l'aplatissement de la terre une valeur extrêmement
peu différente de celle qui se déduit de la mesure des
degrés de latitude , et l'on sait par la théorie que cette différence
tient à la nature des procédés . Nos expériences ,
JANVIER 1810 . 29
faites avec des appareils que Borda a imaginés , mais que
nous avons rendus plus portatifs et plus simples , donnent
pour la longueur du pendule à Paris la même valeur que
celle qu'il assigne , et leur extrême accord , soit entr'elles ,
soit avec celles de cet illustre physicien , en atteste la précision.
Ce résultat étant exprimé en parties du mètre , il suffirait
de le connaître pour retrouver le mètre , base de toutes nos
mesures , si tous les étalons qui fixent sa valeur exacte venaient
à se perdre par la suite des tems . En effet , si l'on se
rappelait seulement le nombre qui exprime la longueur du
pendule à Paris , par exemple , il suffirait d'observer exactement
cette longueur par l'expérience , et en la comparant au
nombre qui la représente , le mètre serait aussitôt retrouvé.
Par-là on connaîtrait aussi toutes les mesures de capacité qui
dérivent du mètre suivant des proportions très-simples et
exactement décimales . Ensuite, en pesant avec des balances
très-exactes le poids d'un centimètre cube d'eau pure prise à
latempérature où sa densité est la plus grande possible, c'està-
dire , vers 4º de notre thermomètre , on retrouverait pareillement
le gramme, et par conséquent toutes les mesures de
poids. Voilà les avantages que l'on a eus en prenant pour
base du système métrique des données fixées par la nature
et liées entr'elles suivant l'ordre décimal ; ce sont des avantages
que n'avaient point les mesures arbitraires dont les
Anciens se sont servis , dans l'impossibilité où ils étaient
d'en déterminer de plus exactes . Aussi les étalons de ces
mesures s'étant perdus par l'effet des révolutions des peuples
, leur valeur précisee s'est perdue également pour-toujours
, et les évaluations auxquelles elles ont été employées
ne peuvent plus servir que de sujet aux recherches des
érudits .
Les observations d'histoire naturelle que M. Delaroche
avait recueillies dans son voyage ayant été pareillement rendues
publiques, ont confirmé la plupartdes faits que j'avais
remarqués dans mon premier voyage etleur ont ajouté plusieurs
circonstances nouvelles . Les recherches de ce jeune
naturaliste ont aussi donné une connaissance plus exacte
et plus complète des poissons de la Méditerranée , principalement
de ceux qui vivent dans des eaux profondes. Ses
expériences et les miennes conduisent également à cette
conséquence singulière , c'est que la vessie natatoire des
poissons contient d'autant plus de gaz oxigène qu'ils habitent
à des profondeurs plus considérables , quoique l'air
30 MERCURE DE FRANCE ,
contenu dans l'eau de la mer , à 600 mètres ( 1800 pieds )
de profondeur , soit égal , peut-être même un peu infé
rieur , enpureté à celui qui en imprègne la surface. Nous
avons également remarqué que lorsqu'on retire des poissons
du fond de ces abîmes , l'air contenu dans leur vessie
natatoire n'étant plus comprimé par l'énorme colonne
d'eau qui pesait sur eux, se dilate tellement qu'il déchire la
vessie, renverse leur estomac, et les étouffe avant qu'ils
aient atteint la surface des eaux.
Enfin , notre opération aura peut-être dans l'avenir des
conséquences plus étendues. Si jamais la civilisation européane
parvient à s'établir sur les côtes d'Afrique , rien
ne sera plus facile que de traverser la Méditerranée par
quelques triangles , en prolongeant notre chaîne dans
l'ouest jusqu'à la hauteur du cap de Gate; après quoi ,
remontant la côte d'Afrique jusqu'à la ville d'Alger , qui
se trouve sous le méridien de Paris , on pourra mesurer
la latitude et porter l'extrémité australe ddeennoottre méri
dienne sur le sommet du montAtlas.
Tandis que nous suivions paisiblement en France la série
des travaux et des calculs qui devaient compléter l'opérationet
en faire connaître le résultat définitif, M. Arago
avait été beaucoup moins heureux. Tant qu'il n'avait eu à
vaincre que les obstacles de la nature , les progrès de son
entreprise avaient répondu à sa constance et à son habileté.
Déjà il avait terminé les triangles qui devaient lier Yvice à
Mayorque et faire connaître l'arc de parallèle terrestre compris
entre ces deux stations . Il s'était transporté à Mayorque
avec M. Rodriguez , et aussitôt il avait été s'établir sur le
sommet d'une haute montagne , nommée le Puch de Galatzo.
Déjà il avait observé les signaux d'Yvice et un assez
grand nombre de passages d'étoiles à la lunette méridienne
pour déterminer la différence des longitudes . Quelques
jours encore, et le résultat de ces observations était invariablement
fixé . Mais tout-à-coup le bruit se répand parmi le
peuple que ces instrumens , ces feux , ces signaux ontpour
objet d'appeler l'ennemi , de te diriger vers l'île et de lui
montrer le chemin. Ce n'est plus qu'un cri de trahison et
de mort. On veut aller à Galatzo en armes : heureusement
M. Arago avait été averti . Vêtu en paysan mayorquain , il
part pour Palma , emportant avec lui ses observations , qui
renfermaient déjà les élémens nécessaires pour le calcul de
deux degrés de longitude . Arrivé à Palma , sans être
aperçu, il se rend à bord de notre vaisseau , y reste deux
JANVIER 1810. 31
jours caché , et cependant dépêche un bâtiment et des soldats
àla cabane pour sauver et ramener les instrumens que
les paysans engagés à son service avaient fidélement gardés.
Mais bientôt lui-même est en proie à de nouvelles
alarmes . Le vaisseau où il s'était retiré n'est plus un asyle
inviolable. Soit trahison , soit faiblesse , l'officier espagnol
qui le commandait , et qui jusqu'alors s'était montré notre
ami , n'osa , malgré ses promesses , ni protéger M. Arago ,
ni le conduire enFrance. Le capitaine-général ne put parvenir
à le sauver qu'en l'enfermant dans la citadelle . C'est
là qu'il resta plusieurs mois prisonnier, ayant non-seulement
à regretter sa liberté , mais à craindre souvent pour sa
vie. Une fois des moines fanatiques tentèrent de corrompre
les soldats de garde , et les engagèrent à se défaire de lui .
Cependant notre bon et digne ami ,M. Rodriguez , ne l'abandonnait
pas dans son infortune. Incapable de manquer
à l'amitié età l'honneur , il allait par-tout priant , pressant,
fatigant lajunte par de continuelles démarches , demandant
hautement la liberté de son collègue , et représentant l'injustice
de sa détention; enfin , il obtint sa délivrance. On
permit à M. Arago de passer à Alger sur une petite barque.
Ily fut conduit parunde nos matelots mayorquains , l'un
des plus expérimentés marins de l'Espagne , et qui nous
avait toujours témoigné un attachement sans bornes et un
dévouement absolu.
Arrivé dans cette ville , M. Arago est accueilli par le
consul de France, M. Dubois-Thainville , qui le comble de
bontés ; bientot il s'embarque sur une petite frégate de
commerce algérienne pour revenir en France. Après la navigation
la plus heureuse , il arrive en vue de Marseille ; il
se croyait déja dans le port , lorsqu'un corsaire espagnol
voyant cenavire entrer ddaannss unport français, l'attaque, le
prend et l'emmène avec lui à Rosas. M. Arago pouvait
échapper encore; il était porté sur le rôle des passagers
comme négociant allemand : mais , par le hasard le plus
funeste , un des matelots qui avait été autrefois sur notre
bord se trouvait sur celui du corsaire; une exclamation lui
échappe , M. Arago est reconnu et plongé avec tous ses
compagnons dans la plus affreuse captivité.
Je ne dirai point ce qu'il eut à souffrir. Bientôt le dey
d'Alger fut informé de l'insulte faite à son pavillon. Il en
demandaune réparation éclatante , exigea que le bâtiment,
l'équipage, les marchandises et tous les passagers fussent
rendus , menaçant, en cas de refus , de déclarer la guerre. Il
fallut bien céder à ces vives réclamations . M. Arago se
32 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1810 .
rembarque. Le bâtiment fait voile pour Marseille . On est
de nouveau à la vue du port , lorsqu'une affreuse tempête
du nord-ouest repousse le vaisseau avec une force irrésistible
, le chasse et le jette sur les côtes de Sardaigne .
C'était un autre péril. Les Sardes et les Algériens sont en
guerre : aborder, c'est retomber dans une nouvelle captivité.
Malgré une voie d'eau considérable on se décide à se réfugier
sur les côtes d'Afrique , et le bâtiment , prêt à couler baş ,
aborde enfin dans le petit port de Bougie , à trois journées
d'Alger.
Làonapprendque le dey, qui les avait si fortement protégés
contre les Espagnols , a été tué dans une émeute . Un
autre dey est à sa place . On visite soigneusement le navire
entrant. Le poids des caisses qui renfermaient les instrumens
astronomiques excite de violens soupçons . Que peuvent-elles
contenir de si pesant , si ce n'est de l'or ? Pourquoi prendrait-
on tant de précautions afin d'empêcher de les ouvrir ,
si elles renfermaient autre chose que des sequins ? Ne pouvant
obtenir qu'on les lui rende , et ne se fiant point aux
incertitudes d'une négociation barbaresque, M. Arago s'habille
en turc , et associé à quelques autres personnes, sous la
conduite d'un saint du pays, que l'on appelle un Marabou ,
il se rend par terre àAlger, à travers les montagnes . Je laisse
àpenser avecquels périls. Le consul , bien étonné de le revoir
dans cet équipage , l'accueille avec la même bienveillance
que lapremière fois . Les instrumens sont officiellement réclamés
. Les Algériens , convaincus qu'ils ne sont pas d'or, mais
de cuivre, ne leur trouvent plus aucune valeur etles rendent.
Mais les occasions de retour étaient devenues rares et difficiles
; il fallut rester à Alger pendant síx mois . Enfin le
consullui-même, appelé à Paris parl'Empereur, s'embarque
avec sa famille , etM. Arago s'embarque avec lui , sur un
bâtiment de guerre au service de la régence . Arrivés en vue
de Marseille, ils sont encore rencontrés une troisième fois ,
par une division anglaise , infiniment supérieure , qui leur
ordonne dese rendre à Minorque. Tous obéissentà la force;
tous, excepté le bâtiment où M. Arago était embarqué : le
capitaine , plus hardi que les autres , profite d'un coup de
vent favorable , tend ses voiles et entre à Marseille .
Y C'était là que tant de traverses devaient finir. M. Arago,
de retour , a reçu le prix de ses travaux. Il occupe aujourd'hui
à l'Institut , dans la section d'astronomie , une place
qu'il a bien méritée. Le récit de ses aventures prouve ,
qu'en servant les sciences , on peut aussi rencontrer des
entreprises hasardeuses et des périls honorables. BIOT.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS
DEPT
DE
LA
5.
CLOTILDE , REINE DE FRANCE , par Mme V. M. , auteur du en
Rêve allégorique sur les fleurs . Deux vol. in-12 . -
Paris , chez L'Huillier , libraire , rue Saint-Jacques ,
n° 55.
IL est reconnu depuis long-tems que nous n'avons
point encore d'Histoire de France, digne de la gloire littéraire
à laquelle nous nous sommes élevés . Quel éerivain
pourrions-nous comparer à Thucydide , à Tacite ,
à Tite-Live ? On s'est contenté de rassembler des faits
et de les écrire sans liberté , sans intérêt , sans éloquence.
La puissance a presque toujours commandé à la plume
de nos historiens . L'influence du pouvoir se manifeste
dans tous leurs ouvrages . L'abbé Vély écrit pour le
clergé , Daniel pour les Jésuites . Mézerai a plus de franchise
et d'impartialité ; mais son style a vieilli , sa narration
n'a point ce charme qui donne tant de prix aux
ouvrages des anciens . Combien de faits n'a-t- on pas ensevelis
dans l'oubli , tantôt à dessein , tantôt par négligence!
On se plaint de la barbarie des premiers âges de
la monarchie , de la confusion et de la stérilité des événemens
; on accuse l'histoire elle-même de se refuser aux
voeux de l'historien , de lutter contre ses talens et son
génie. Quel intérêt voulez-vous trouver , dit-on , dans
les débats , les excès , les fureurs de quelques hordes à
demi sauvages , qui n'ont laissé que des traces d'ignorance
, de désordres et de dévastations ? Il serait possible
d'examiner d'abord si ce reproche est mérité ; mais ,
en supposant nos aïeux aussi barbares qu'on le prétend,
croit-on que ces Romains si vantés , ces pâtres que Romulus
rassembla sur les bords du Tibre , ce peuple
roi dont le cheflogeait au Capitole sous un palais de
chaume , valussent beaucoup mieux que les compagnons
intrépides des Clovis , des Childéric , des Mérovée ? C
34 MERCURE DE FRANCE;
Ce qui fait le mérite des historiens de Rome , c'est
qu'ils ont su animer leurs récits par des images , dessiner
àgrands traits les petits événemens , faire du peuple
pour lequel ils écrivaient le centre unique de leurs pensées
; c'est qu'ils n'ont pas négligé ces détails intérieurs ,
qui peignent le caractère des nations , et que les carottes
mêmes des Curius et des Fabius ne leur ont pas paru indignes
de leurs souvenirs . Les monumens historiques
de la France offrent une foule de circonstances et de
traits curieux que nos historiens ont dédaignés . Ces
Francs qui vinrent renverser l'empire romain dans les
Gaules , et substituer leur humeur libre , guerrière et
turbulente , aux douceurs paisibles de la civilisation ,
méritaient des historiens plus attentifs et plus fidèles
que les nôtres . Lisez dans nos anciennes chroniques ,
dans nos auteurs originaux et primitifs , l'histoire du
mariage de Clovis avec la belle princesse Clotilde , vous
y trouverez un épisode plein de charme et d'intérêt ; et
s'il vous paraît singulier , romanesque , contraire à nos
usages actuels , croyez-vous que ce soit une raison pour
en révoquer en doute l'authenticité ? Qui n'aime point
à suivre dans leur expédition chevaleresque ces guerriers
jeunes , hardis , entreprenans qui quittent le camp de
Clovis , se couvrent d'un manteau de pélerin , pénètrent,
sous ce déguisement , jusque dans l'asyle secret qui renferme
leur belle infortunée , parviennent à se faire connaître
, à lui parler , à obtenir d'elle un rendez-vous ,
enfin à l'enleverpour la conduire à la cour de leur maître?
La plupart de nos historiens ont peint Clotilde comme
un modèle de douceur , de piété , de résignation , de
pudeur et de timidité. L'église l'ayant mise au nombre
de ses saints , on a cru qu'il fallait lui donner un caractère
et des moeurs conformes à une si noble destinée :
mais les saints , avant d'obtenir la palme dans les cieux ,
ont souvent payé sur la terre le tribut à la faiblesse humaine
. Tous les anciens monumens de notre histoire s'accordent
à représenter Clotilde comme une jeune personne
fière , courageuse , vindicative même , et capable des
plus hautes résolutions . C'est elle-même qui ménage aux
envoyés de Clovis une entrevue dans son appartement ,
1
JANVIER 1810 . 35
elle qui concerte avec eux ses moyens d'évasion , elle
qui dirige et règle leur conduite. Le roi de Bourgogne ,
son oppresseur , la fait-elle poursuivre ? elle quitte le
char trop lent qui la conduit en France , et monte à cheval
comme une intrépide amazone. Les ennemis sont-ils
près de l'atteindre ? elle brûle douze lieues de pays pour
échapper à leur poursuite. C'est avec cette énergie qu'on
réforme le destin , et qu'on règle son étoile .
Les hautes qualités de Clotilde méritaient un hommage
particulier , un tribut d'éloges public et solennel ;
et puisque notre Parnasse compte un grand nombre de
dames qui l'honorent par leurs talens , c'était à une
d'elles qu'il convenait de célébrer dignement la mémoire
d'une de nos plus illustres souveraines . Il faut nous
féliciter que Mme V. M. en ait conçu la pensée. Le petit
poëme qu'elle vient de publier (car , quoique ce soit un
ouvrage en prose , il serait difficile de lui donner un
autre titre ) réunit à un intérêt vif et soutenu le charme
d'un style pur , facile et harmonieux. La marche en est
conduite avec beaucoup d'ordre et de sagesse ; les tableaux
en sont nombreux et variés , les épisodes agréables
, et d'une juste proportion ; les caracteres tracés
habilement et avec beaucoup de goût. L'auteur a usé du
droit qu'ont les romanciers et les poëtes , de régler les
événemens à leur gré , et d'assujettir la vérité à leurs
combinaisons ; elle a suivi l'opinion reçue qui fait de
Clotilde un modèle de douceur , de patience et de vertus;
elle a mis à la tête de ses libérateurs une jeune héroïne ,
qui se signale par les plus brillans exploits ; elle a su ramener
à son sujet quelques personnages contemporains ,
dont la présence ajoute encore à l'intérêt du sujet. Tel
est sur-tout l'épisode qu'elle a consacré à la gloire de
la simple et naïve bergère que la capitale de l'Empire a
choisie pour sa patrone. Ce morceau est un des plus
remarquables de l'ouvrage. Voici à-peu-près quel est le
plan du poëme .
Depuis long-tems la jeune Clotilde , fille de Chilpéric ,
l'un des rois de Bourgogne , gémit captive à Genève ,
dans une tour où l'a fait renfermer le cruel Gondebaud .
Elle avait vu immoler de la main de ce prince , son père ,
C2
1
5
36 MERCURE DE FRANCE ,
sa mère , ses frères et les rois ses oncles . Seul reste de
sa famille infortunée , elle semblait abandonnée de toute
la terre : mais le ciel lui réservait des libérateurs . Ulric ,
prince attaché à la maison de Chilpéric , avait échappé
au massacre général des amis du monarque ; depuis plusieurs
années il vivait ignoré dans les retraites de l'Helvétie
avec sa fille Olinde , qu'il avait formée à l'exercice
des armes , et dont le jeune courage brûlait de se signaler
pour le service de Clotilde .
Ils parviennent à tromper la vigilance du tyran , à le
tromper lui-même , et à s'introduire jusqu'auprès de la
princesse . Ils concertent avec elle un projet d'évasion.
Olinde se rend à la cour de Clovis pour invoquer son
secours en faveur de la princesse. Le monarque, frappé
de tout ce qu'on lui raconte , forme le dessein de briser
les fers de Clotilde. Il donne à Olinde une suite nombreuse
de guerriers chargés de seconder ses généreuses
résolutions . Ils marchent, et déjà se flattent du plus heureux
succès lorsqu'ils rencontrent une troupe de soldats
armés qui conduisent dans des chars funèbres deux pris
sonniers . C'étaient Clotilde et Ulric père d'Olinde , car
Gondebaud venait de reconnaître l'artifice d'Ulric . Il
s'engage ici un combat où les héros français se distinguent
par les exploits les plus brillans ; ils délivrent
Ulric , mais Clotilde leur échappe ; son farouche gardien
la ravit à leurs poursuites et la dépose dans un lieu
ignoré de tous les mortels .
Après de vains efforts pour découvrir son asyle , les
guerriers français , à la tête desquels est Aurélien, ami et
confident de Clovis , et chrétien , forment la résolution
de se rendre auprès de la jeune et pieuse Geneviève et
de la consulter.
Ils arrivent à sa retraite et la surprennent au milieu
de ses religieux exercices et de ses occupations pastorales .
La naïve et douce bergère leur révèle le lieu où Clotilde
gémit de nouveau sous la domination de son tyran ; elle
leur annonce que le ciel a sur cette princesse de grands
desseins ; que c'est à elle qu'il réserve la gloire d'éclairer
le coeur de Clovis , et de conquérir les Français à la foi
chrétienne ; mais elle leur prédit que ces hauts décrets ne
JANVIER 1810 . 37
s'accompliront point par la force des armes , et qu'ils ont
besoin, pour réussir , d'user de prudence et de déguisement.
Les chevaliers français se soumettent avec respect à ses
instructions . Instruits que Clotilde doit paraître dans
une grande solennité religieuse , sous un nom inconnu ,
ils prennent le parti de changer leur habit militaire contre
le manteau , la robe flottante et le bourdon de pélerins
. ( Ce fait est historique. ) Mêlés à la foule , ils parviennent
à remettre un billet à la princesse ; elle trouve
elle-même le moyen de les voir , et de recevoir de la
main d'Aurélien les gages d'hyménée que Clovis lui a
envoyés . Tout se dispose pour son départ ; une ambassade
solennelle fait part à Gondebaud des desseins de
Clovis ; ce prince barbare dissimule d'abord , et consent
au départ de Clotilde; mais il donne des ordres secrets
pour l'enlever ; Olinde et les guerriers français le préviennent
. Clotilde quitte sa retraite , et déjà elle est près
des frontières de la France , lorsque les soldats de Gondebaud
l'atteignent. Les héros français les défendent ;
Olinde met le feu à un pont , qui les sépare de l'ennemi.
L'incendie porté par un vent impétueux dévore les habitations
voisines , Clotilde promet au ciel de réparer ces
maux ; elle arrive enfin à la cour de Clovis , et son hyménée
se célèbre avec pompe.
Ce plan est animé par une foule d'images variées et
d'incidens pleins d'intérêt , de descriptions écrites avec
beaucoup de charme . C'est sur-tout dans les tableaux
gracieux qu'excelle Mme V. M. On peut en citer un
grand nombre . Je me contenterai de l'Episode de sainte
Géneviève :
<<Près des lieux où le fleuve paisible et majestueux
» qui baigne les murs de l'antique capitale des Français ,
>> semble quitter à regret les plaines fécondes et les
> prairies émaillées de fleurs , que domine de son front
>> verdoyant une colline , objet ancien des respects et
>> du culte des chrétiens (1 ) , il est un séjour champêtre
>> asyle heureux de la paix , du travail et de la douce
>> médiocrité ; là , loin du tumulte des villes , des pas-
(1) Le mont Saint-Valérien .
38 MERCURE DE FRANCE ,
(
>> sions et des orages des cours , habitent de simples
>> pasteurs dont les troupeaux vont paître l'herbe tendre
>> des gras pâturages et des coteaux enrichis de plantes
>> et d'arbrisseaux odorans . Au sein de ce séjour aimé du
>> ciel, habite une jeune bergère d'une beauté angélique ,
>> d'une vertu plus céleste encore; elle semble la divinité
>> de ces lieux , envoyée par le Tout-Puissant pour y
>> répandre le bonheur et y faire fleurir les charmes de
>> la piété ; elle-même , elle ne dédaigne pas de tenir de
>> ses mains pures et virginales la houlette , sceptre mo-
>> deste des hameaux ; à la tête de son troupeau la fabu-'
>> leuse mythologie l'eût prise pour Palès , ou pour la
>>soeur d'Apollon partageant les travaux de son frère
>> dans les riches domaines d'Admète .
>>> Une simple chaumière lui tient lieu de palais ; son
>>>front n'est point couronné d'un diadème , mais la pu-
>> deur mystérieuse , reine de toutes les vertus , y brille
>> comme une auréole sacrée, Elle est l'objet de la véné-
>> ration et de l'amour de la contrée paisible qu'elle
>> habite ; et sans naissance , sans éclat , n'ayant , pour
>> conquérir la renommée, que l'ascendant divin de la
>> vertu , son nom s'est déjà répandu au loin , et les rois
>> eux-mêmes s'empressent de recueillir avec respect les
>> oracles que le ciel a déposés sur ses lèvres .
>>C'est là , c'est sur ces bords fortunés que se rendent
» Aurélien , Olinde , et les chevaliers qui partagent avec
>> elle les bienfaits d'un culte pur et avoué par les cieux.
>> En ce moment , la céleste Géneviève était retirée dans
>> son modeste asyle . Près d'elle , couché sous un frais
>> ombrage , son troupeau goûtait les douceurs du repos ,
>> au doux murmure d'une fontaine dont les eaux lim-
>> pides servent à étancher leur soif et à baigner leurs
>> toisons d'une blancheur éclatante ..... Au devant de la
>> cabane s'élève l'arbre auguste , symbole de la rédem-
>> tion des mortels . Chaque jour la jeune vierge vient y
>> déposer le tribut des fleurs nouvellement écloses , et
>>>l'arroser des larmes de la reconnaissance et de la piété .
>> La porte de la grotte sacrée était entr'ouverte : on
>> apercevait son intérieur revêtu d'un tapis de mousse
>> qui s'étendait de tous côtés ; une simple natte soutenue
JANVIER 1810 . 3g
>>sur des feuillages sert de lit à la pieuse vestale : près
>>de là , sa main a suspendu le rameau toujours verd
>> dont elle se sert aux jours de solennité pour répandre
>> dans l'enceinte de sa religieuse solitude , l'onde salu-
>> taire consacrée par les prières des pontifes . Sur une
>>table d'un bois simple et sans ornement , repose le
>> livre saint , dépôt vénérable des oracles de notre foi.
>> On y voit aussi l'image révérée de la reine du ciel ,
>> puissante médiatrice entre les décrets de l'Eternel et
>> les voeux des humains . Des vases remplis de lis , de
>> roses et d'amaranthes , répandent à l'entour leur encens
>> délicieux. La jeune et vertueuse bergère , elle-même
>>humblementprosternée sur les degrés revêtus de gazon ,
>> adressait en ce moment ses voeux au ciel pour le bon-
>> heur de la terre , et lui offrait les hommages d'un
>> coeur pur et reconnaissant : etc. >>>
Je regrette de ne pouvoir citer ce morceau tout entier
; les passages que je viens de rapporter suffiront
pour exciter l'intérêt du lecteur , et lui donner une idée
du talent de Mme V. M. Je dois ajouter que plusieurs
autres descriptions ne sont pas moins remarquables ;
telles sont entre autres celles d'un sacrifice de Druides ,
au cinquième livre ; de la retraite et des amours malheureux
d'Elemir , au troisième ; d'une fête religieuse,
au neuvième. C'est sur-tout dans ces peintures douces ,
gracieuses et tendres que paraît se plaire l'esprit
aimable et facile de l'auteur de Clotilde . SALGUES .
,
SUR LES ANCIENS FABLIAUX FRANÇAIS.
AVANT d'entrer dans aucun détail sur les fabliaux
français , il nous paraît indispensable de faire quelques
observations . Une dame de la cour de Louis XIV , la
femme de France qui eut le plus d'esprit , de délicatesse
et de grâce, Madame de Sévigné, ne fait aucune difficulté
de parler à sa fille des Contes de La Fontaine. Elle les
lui envoie , et lui indique ceux qu'elle croit les plus
jolis . Georges Dandin , que Molière imita d'un conte de
Bocace , fut représenté pour la première fois , et avec
1
40 MERCURE DE FRANCE ,
un grand succès , dans une fête de Versailles , à la cour
de ce même Louis XIV, devant son épouse indulgente et
vertueuse , devant MADAME , Ce modèle exquis de la politesse
, de l'élégance et de moeurs. Durant la vieillesse du
monarque , la cour livrée aux intrigues religieuses n'était
plus le centre des arts et des plaisirs ; mais Paris , moins
sérieux que la cour , applaudissait à la gaîté libre et ingénieuse
de Regnard. Il supportait même les saillies grossières
de Dancourt. Dans un genre d'écrire fort différent
, Bayle , célèbre par la pureté de sa vie autant que
par sa philosophie indépendante , s'exprimait sans timidité
sur des sujets fort délicats . Sous la régence du duc
d'Orléans , une extrême licence de moeurs amena dans
les expressions une décence exagérée . La comédie devint
prude. J. B. Rousseau lui-même , dans ses épîtres et
dans ses allégories , affectait un rigorisme déplacé qui
faisait trop ressouvenir de ses épigrammes licencieuses.
Les deux esprits supérieurs du siècle , Montesquieu et
Voltaire, rejetèrent loin d'eux cebégueulismedulangage.
Ils connaissaient leur nation , qui n'aime point à excéder
les bornes du vrai. Nous allons parler des vieux fabliaux
français ; nous rappellerons plusieurs contes de Bocace
et de La Fontaine. Nous aurons à cet égard beaucoup
plus de circonspection qu'il n'en fallait dans les beaux
jours de la littérature . Alors même ce préambule eût été
superflu ; mais les précautions deviennent nécessaires
lorsque tous les mots sont pesés dans de fausses balances ,
et lorsque certains Laubardemonts littéraires n'ont pas
assez d'une hypocrisie .
Parmi les auteurs de nos vieux fabliaux , Rutebeuf
est le meilleur sans contredit. Ce fut à la fin du règne
de Louis IX qu'il écrivit ses premiers ouvrages . Ilmourut
comme Jean de Meung la dixième année du XIV siècle.
Pierre d'Anfol , Haiziaux , Jean de Boves , Garin , le Gallois
, et plusieurs autres conteurs parurent , vers le même
tems; quelques-uns vécurentjusqu'au règne de Charles V.
Beaucoup de fabliaux , dont les auteurs sont inconnus,
furent composés.encore plus tard , et même au quinzième
siècle . Aucun poëte un peu célèbre ne cultiva ce genre
de composition. Les auteurs et les ouvrages furent long
JANVIER 1810 . 4
tems ignorés. Fauchet est le premier qui ait faitmention
de ces obscurs écrivains . Sept ou huit d'entr'eux se trou
vent placés parmi les cent vingt-septpoëtes dontles noms
sont inhumés dans ses recherches . Le comte de Caylus ,
vers le milieu du dernier siècle , lut à l'Académie des
belles-lettres un Mémoire sur nos fabliaux. Il y a quarante
années , Barbazan fit imprimer trois volumes de
ces vieux contes dans toute la fidélité du texte , fidélité
presque toujours rebutante et souvent cynique. Il y joi
gnit un vocabulaire qui pouvait être fait avec plus de
méthode. Douze ans après , Legrand d'Aussy les traduisit,
ainsi que beaucoup d'autres curieusement ramassés dans
les bibliothèques soit publiques , soit particulières. Ces
petits poëmes acquirent de l'importance . On parla du
talent , de l'invention , du génie même de leurs auteurs .
On accusa Bocace d'être leur plagiaire , et d'avoir gardé
sur eux un silence ingrat. Cette question sera discutée ;
mais il faut d'abord jeter un coup-d'oeil sur quelques
fabliaux diversement remarquables. Commençons par le
Villageois médecin , puisqu'il se trouve le premier dans
le recueil de Barbazan .
P Une partie de ce fabliau , dont l'auteur est inconnu ,
présente les principales scènes du Médecin malgré lui ,
farce qui fit pardonner à Molière la hauteur et la perfection
du Misanthrope. La querelle du villageois et de
sa femme , la manière dont la femme se venge d'avoir
été battue , le villageois forcé d'être médecin , guérissant
une fille qui n'est pas malade , tout se trouve dans le
fabliau , à la différence près qu'il s'agit de la fille d'un
roi.. Cette première partie du conte a été copiée par
Oléarius et par Grotius . C'est de Grotius , dit-on , que
Molière a tiré le sujet de sa pièce . Peut-être est-ce
plutôt des serées de Bouchet , où le fabliau se retrouve
tout entier , mais séparé en deux contes différens . La
seconde partie vaut pour le moins la première . Sur la
réputation du nouveau médecin , les malades accourent
en foule au palais . Le villageois a beau protester qu'il
ne peut les guérir , et qu'il ignore la médecine. On lemenace.
Il faut qu'il les guérisse de par le roi . Il reste
seul avec eux. « Mcs amis , leur dit-il , je vous guérirai ;
43 MERCURE DE FRANCE ,
>mais il faut que le plus malade d'entre vous se sacrifie.
» Les autres avaleront ses cendres. Soyez tranquilles ;
>> je puis vous garantir que le remède est souverain . >>
A ce discours , ils se regardent tous en frissonnant ,
prétendent qu'ils se portent bien et s'enfuient l'un après
l'autre. Amesure qu'ils sortent , le roi les interroge tourà-
tour , et chacun s'avoue guéri. Le docteur est comblé
de louanges et de bienfaits . Il devint riche , ne battit
plus sa femme , et la remercia toute sa vie de l'avoir
fait médecin . 4
La Bourgeoise d'Orléans est l'aventure d'une autre
femme qui fit battre son mari et qui le rendit content ,
mais qui ne le fit pas médecin. Toute analyse serait
superflue . On sait que ce fabliau se retrouve dans Bocace
et dans La Fontaine . Il suffit de lire dans le recueil
de Barbazan l'original prétendu pour reconnaître au
langage qu'il fut composé vers la fin du quatorzième
siècle , par conséquent après,la mort de Bocace . Il en
est de même du chevalier qui confessa sa femme . C'est
un des fabliaux les plus piquans. On le retrouve encore
dans Bocace et dans La Fontaine. Il est aussi dans les
cent nouvelles de la cour de Bourgogne; et mieux ,
quant au fonds , que partout ailleurs , comme on en
pourra juger par une analyse rapide et discrète . Un
chevalier , de retour d'un long voyage , avant de paraître
aux yeux de sa femme , se déguise en prêtre et la
confesse . Elle s'accuse d'avoir aimé tour-à-tour un
écuyer , un chevalier et un prêtre. Le mari furieux se
découvre. Bien loin de se déconcerter , la femme lui
dit en riant : Je vous ai reconnu . N'étiez-vous pas écuyer
avant d'être chevalier ? Maintenant vous voila prêtre . Le
mari lui fit des excuses . La Fontaine a imité Bocace ,
et les littérateurs italiens assurent que Bocace a raconté
une aventure réelle . Elle a dû même se répéter souvent
en France , et plus encore en Italie , quand les maris
étaient jaloux et les femmes dévotes . Cela tenait aux
moeurs du tems , et l'institution par sa nature indiquait,
assez comment on peut savoir les secrets des autres . Ce
ne sont pas seulement les maris jaloux qui ont su tirer
parti du tribunal nommé de la pénitence , pour obtenir
1
JANVIER 1810. 43
des ayeux que l'on ne fait point ailleurs. Philippe II ,
roi d'Espagne , s'en servait très-utilement , sans pourtant
se déguiser en confesseur. On voit dans les Mémoires
du cardinal de Retz , et dans ceux du conseiller
d'état Lenet , que l'usage en était connu durant la guerre
dela Fronde. Oserons-nous le dire ? C'est une perfection
qui manque à la religion protestante. Si l'on trouve un
peu d'inconvénient à côté de tant d'avantages , cela ne
doit détourner ni les femmes , ni personne , d'une pratique
aussi salutaire que la confession. Les meilleures
choses ont leur côté défavorable , quelquefois même
leurs dangers ; et la confession sans contredit est au
premier rang des meilleures choses .
,
Le lai d'Ignaurès ou du prisonnier rappelle l'aventure
du troubadour Cabestaing . Nous la retrouvons souvent.
Bocace , dans sa nouvelle de la comtesse de Roussillon
a suivi , comme il le dit lui-même , les traditions provençales
. Mais Renaud , l'auteur du fabliau français , en
croyant peut- être embellir beaucoup cet événement tragique
, en a fait un modèle de ridicule et d'extravagance.
Ignaurès,est un chevalier breton fort amoureux ,
non pas toutefois d'une seule dame. Il aime et trompe àla-
fois douze femmes , ce qui certes n'est pas conforme
aux moeurs chevaleresques . Elles se font des aveux mutuels
. Par une convention qui n'est pas moins bizarre que
tout le reste , Ignaurès demeure l'amant de la première
femme qu'il a choisie . Les douze maris finissent par tout
savoir , et ne sont pas aussi indulgens que les dames . Ils
font périr le chevalier breton. Ils se vengent de leurs
femmes par un festin sanglant que le souvenir de Gabrielle
de Vergi vous désigne assez.; et les douze amantes
fidelles meurent bientôt sans vouloir prendre aucune
autre nourriture . Il est difficile de concevoir comment
une imagination dépravée et l'excès du mauvais goût ont
pu parvenir à rendre si absurde et en même tems si glacial
un sujet dont la catastrophe est horrible , mais qui
intéresse au plus haut degré lorsqu'il n'est point travesti ,
tant la véritable passion sait tout embellir!
Il y en a dans Auccassin et Nicolette ; et , puisque ce
petit roman mêlé de prose et de vers est compté au
44 MERCURE DE FRANCE ,
;
nombre des fabliaux , il faut avouer que c'est de beaucoup
le meilleur de tous ceux qui paraissent avoir une
origine française. Cet ouvrage , de quelque étendue ; est
aujourd'hui connu de tout le monde. Avantmême que
Sédaine en eût fait un opéra comique , il avait été fort
heureusement rajeuni par Lacurne de Sainte-Palaye , le
savant le plus instruit sur notre ancienne littérature , et
celui qui dans ce genre a rendu les plus grands services .
Rien de plus intéressant et de plus naïf que les amours
d'Aucassin le damoiseau et de Nicolette sa douce amie .
La captivité de Nicolette , sa fuite nocturne , cette voix
qui gémit et qu'elle reconnaît en passant auprès d'une
tour ; le discours qu'elle tient au gentil bachelier; la
boucle de cheveux blonds qu'elle lui jette , et qu'il reçoit
avec transport à travers les barreaux de sa prison ;
le soldat en sentinelle , qui , du haut de la tour , aperçoit
la jeune fille , et , dès qu'il voit arriver ses camarades
, l'avertit , dans une chanson qu'il improvise , de
prendre garde aux soldats méchans ; la petite cabane que
Nicolette se construit dans la forêt , son joli message à
Aucassin et l'arrivée du damoiseau : tous ces détails sont
charmans . La suite vaut beaucoup moins . On voit avec
peine les deux amans pris par les Sarrasins , ensuite
séparés pendant plusieurs années ; Nicolette emmenée à
la cour du roi de Carthage ; ce roi revoyant en elle sa
fille perdue en bas age ; et Nicolette abandonnant son
père , qui veut la forcer d'épouser un musulman que
l'auteur appelle un païen. Mais on retrouve tout l'intérêt
du commencement , lorsque Nicolette , déguisée en
ménestrel , chante à Aucassin lui-même les amours d'Aucassin
et de sa mie , ce qui amène , avec beaucoup de
naturel , la reconnaissance et le mariage des amans .
Pourquoi faut-il que des discours impies défigurent ce
fabliau plein de grâce ? Le vicomte de Beaucaire , voulant
guérir Aucassin de son amour pour une fille inconnue
, lui fait un sermon fort édifiant sur le paradis
et sur l'enfer. Aucassin n'en est point touché, Il répond
en mauvais chrétien qu'il veut Nicolette et non pas le
paradis , où il n'entre que des moines fainéans et de
vieux prêtres ; que les rois illustres , les chevaliers morts
JANVIER 1810 . 45
glorieusement , les écuyers fidèles vont directement en
enfer ; qu'il prétend y aller comme eux; qu'il y rencontrera
les ménétriers amis de la joie , les belles femmes
qui ont eu le coeur tendre , et que , s'il peut s'y trouver
avec Nicolette sa mie , il n'en demande pas davantage.
Ces impiétés ne sauraient nous pervertir. C'est pour
démontrer combien elles sont repréhensibles qu'il est
important de les citer .
Rutebeuf, le plus original des auteurs de fabliaux ,
mérite un article à part. Dans l'un de ses contes , une
jeune fille séduite prend l'habit de cordelier : mais une
dame charitable et sage s'aperçoit du déguisement ,
sauve la jeune fille , et force le moine séducteur de contribuer
à l'établissement de celle qu'il a voulu perdre. La
dame , en reprochant au béat sa conduite coupable ,
l'appelle hypocrite , et même papelart , mot fort usité
dans les fabliaux , ce que nous observons en passant ,
mais sans vouloir en tirer de nouvelle conséquence , et
seulement pour conserver la tradition . Du reste , les déguisemens
de ce genre n'étaient que trop communs , et le
journal de l'Etoile en présente un exemple sous le règne
de Henri III. Le Testament de l'Ane est un conte plus
gai. Un curé vit mourir son âne , fidèle et vieux serviteur.
Il crut , par reconnaissance , devoir l'inhumer en
terre sainte. On va conter la chose à l'évêque , gour
mand , buveur et dépensier : <<<Tant mieux , dit-il , nous
>> aurons une amende. » Il fait venir le curé , le gronde
et le menace saintement. << Messire , >>>répondit le curé ,
car aucun prêtre n'était appelé monseigneur , « l'âne
dont vous parlez m'a servi vingt ans. Il amassait une
n livre chaque année , et voici vingt livres qu'il vous
>> lègue par son testament. Que Dieu , reprit l'évêque
>> en tendant la main , pardonne au défunt tous ses pé
>> chés , et lui accorde son saint paradis ! Amen.>> Vingt
livres paraîtront fort peu de chose ; mais c'était beaucoup
alors , et tout est bien renchéri...
Nous avons du même Rutebeuf un fabliau fort remar
quable pour le tems . A l'exception du préambule , il ne
présente qu'un dialogue entre deux amis dont l'un est
croisé. Celui ci veut persuader à l'autre d'aller aussi
46 MERCURE DE FRANCE ;
combattre les infidèles. Il lui fait observer qu'il a une
âme raisonnable ; or , quand on est sûr d'avoir une âme
raisonnable , on doit partir pour la Terre-Sainte. C'est,
comme on voit , de lalogique transcendante. Les diverses
réponses du non-croisé sont plus conformes à la raison
ordinaire. En voici la substance : « Ami , vous voulez
>> que pour aller conquérir un pays lointain , dont on ne
>> me laissera rien , j'abandonne ma femme , mes enfans
>> et mon héritage . On sert Dieu à Paris comme àRome ;
>> on gagne le paradis sans faire le voyage d'outre-mer.
>> Que ne préchez-vous ces riches abbés , ces gros doyens ,
>> ces prélats qui se sont voués au service de Dieu? Ils ont
» ici bas tous ses biens ; et c'est nous que l'on exhorte
>>à l'aller venger ! Cependant que leur importe la grêle
>> ou l'orage ? Les revenus leur viennent endormant . Sans
>> être aussi riche , je dors bien comme eux ; je vis en
>>paix avec mes voisins; et je ne suis point las de ce
>> genre de vie. Vous aimez les hauts faits d'armes.
>> Allez combattre; et dites de ma part au Soudan que
» s'il vient m'attaquer , je saurai me défendre ; s'il n'en
>> fait rien , qu'il règne tranquille; je n'irai pas le détrô-
>> ner . D'ailleurs une chose m'étonne. Grands et petits
>> vont en foule visiter cette terre sacrée ; leur âme est
>> sanctifiée , sans doute : comment se fait-il qu'à leur
>> retour ils ne soient que des bandits ? De plus , je vous
>>dirai à l'oreille que je passe hardiment un ruisseau ;
> mais de Saint-Jean d'Acre jusqu'ici , l'eau est profonde
>> et il y en a trop. Enfin , Dieu est par-tout , vous le
>> dites sans cesse. Il est donc en France. Il ne s'y ca-
>>chera pas exprès pour moi. » Au dix-huitième siècle ,
on ne parlait pas plus nettement sur les croisades . Cependant
ce philosophe du tems de Louis IX se laisse
brusquement convaincre , et cette fin était apparemment
nécessaire pour faire passer le reste. En des siècles plus
éclairés , on a vu les talens du premier ordre attaquer un
préjugé , et pourtant fléchir le genou devant le nom du
préjugé même. Il faut savoir excuser ceux qui croyent
ne pouvoir mieux faire , et savoir apprécier ceux qui font
mieux.
: L'Ordre de Chevalerie , fabliau d'un auteur inconnu ,
:
JANVIER 1810 . 47
estdigne d'une attention particulière . Fauchet et Duchêne
en ont parlé . Lacurnede Sainte-Palayeen a recueilli trois
versions en vers . Avant lui , le savant et judicieux Ducange
en avait cité une version en prose; mais elle est
évidemment du quinzième siècle. L'original est du treizième
. L'auteur conte une aventure arrivée , dit-il , en
terre paienne , à un guerrier vaillant , à un Sarrasin loyal,
à Saladin . Un Français , un prince croisé , Hugues de
Tabarie , seigneur de Galilée , est fait prisonnier dans
un combat. On exige cent mille besans pour sa rançon .
Il désespère de les trouver , quand il vendrait sa principauté.
Saladin , persuadé que les amis du chevalier lui
prêteront la somme entière , lui fait promettre de revenir
dans deux ans , s'il ne peut effectuer sa rançon : mais
il veut qu'avant de partirle Français l'arme chevalier. En
conséquence , Hugues de Tabarie lui fait laver le visage,
raser la barbe et couper les cheveux. On n'oublie ni le
bain, symbole de la pureté de l'ame , ni le lit , image
du paradis , ni la chemise , emblème de la candeur , ni la
robe de pourpre , signe évident qu'un chevalier doit
verser son sang pour la foi . Hugues de Tabarie recommande
au soudan de haïr le mensonge , d'entendre
chaque jour la messe , de jeûner tous les vendredis en
l'honneur de la passion , et de voler au secours des dames .
Saladin reconnaissant accorde au prince la liberté de
dix chevaliers . Le Français lui rend grâce , et lui dit:
<< Tu m'as conseillé d'emprunter à mes amis ce qu'il faut
>> pour ma rançon. Tu es maintenant mon ami : prête-
>> moi ce que je dois au grand Saladin . » A ces mots,
cinquante émirs, appelés par Saladin , contribuent tourà-
tour ; Saladincomplète la somme, fait présent au Fran
çais des cent mille besans , et le renvoie sans rançon. II
ya là des traits d'Orosmane . Mais nous avons d'autres
choses à remarquer. Un monarque musulman se faire
armer chevalier! cela nous paraît une fable étrange.
Eh bien! nos vieux historiens affirment que Saladin
reçut en effet l'ordre de chevalerie des mains de Honfroi
de Thoron son prisonnier. Plus tard , l'émir Facardin
fut armé chevalier par l'empereur Frédéric second. Rien
n'oblige à croire que desMusulmans aient promis d'en48
MERCURE DE FRANCE ,
tendre chaque jour la messe , et de jeûner tous les vendredis
en l'honneur de la passion. Mais , en laissant de
côté ce qui appartient moins au poëte qu'à l'époque où
il écrivait , on doit le louer d'avoir osé , durant les croisades
, rendre hommage à la mémoire récente de Saladin,
vainqueur des croisés , et le plus grand prince de son
tems , quoiqu'il fût contemporain de Philippe-Auguste .
؟ Des fabliaux assez nombreux roulent sur des sujets
de dévotion ; et dans plusieurs , Notre-Dame joue un
rôle considérable. Sa protection est regardée comme
un infaillible moyen de se tirer d'affaire en ce monde et
en l'autre. Ici c'est un sacristain , ou même une sacristine
, qu'elle ramène dans la bonne voie après de longs
égaremens . Là , c'est une abbesse enceinte dont elle
escamote l'enfant , et dont elle conserve la réputation .
Tantôt elle s'intéresse pour un moine libertin ; tantôt
même elle sauve de la corde un voleur dévot . Ceci est
plus extraordinaire encore : un jeune païen, nouveau
marié , s'avise , en jouant dans une place de Rome ,
d'attacher son anneau nuptial au doigt d'une statue . Il
ignorait que c'était celle de Notre-Dame. La statue , par
miracle , plie le doigt et garde l'anneau . Depuis ce tems
lejeune marié , forcé par miracle à la continence , s'imagine
qu'il est ensorcelé. Il va trouver le pape Saint-
Grégoire , qui ne voulant point , dit l'auteur , avouer
qu'en ce point l'église manquait de pouvoir , ordonne
aux deux époux de continuer à être sages . Enfin , dans
un songe , Notre-Dame apparait au jeune homme, et
lui commande de faire faire une statue entiérement par
reille à la figure qu'il voit. L'ordre est exécuté. On porte
la statue nouvelle à Sainte-Marie de la Rotonde . Elle
avait au doigt l'anneau. Lejeune marié le lui redemande
humblement . Elle le lui rend , et n'exerce plus ses droits
d'épouse. L'auteur en conclut que Notre-Dame est
bonne , mais qu'il ne faut pourtant pas se jouer à elle .
On serait injuste de soupçonner ici quelque intention
maligne. Ces contes se lisaient dans les couvens , au
réfectoire ; ils édifiaient les auditeurs et les lecteurs.
Comment ne pas remarquer le fabliau intitulé : La
cour de Paradis ? Fontenelle , suivi par bien d'autres ,
a
JANVIER 1810 . 49
a cité sans ménagement les étranges discours que nos
premiers auteurs dramatiques font tenir au Père-Eternel.
Nous ne sommes pas aussi avancés qu'au tems où écrivait
le discret Fontenelle ; mais en étant beaucoup plus
réservés que lui , nous ne pouvons cependant nous dispenser
d'analyser rapidement un ouvrage où le mélange
des idées galantes , féodales et religieuses , fait si bien
éclater le triple caractère que les moeurs publiques im
primaient à la littérature. Le maître du paradis annonce
un mois d'avance , qu'il veut tenir une cour plénière le
jour de la Toussaint. Il fait inviter , en cérémonie , ous
les grands dignitaires qui composent la hiérarchie. Au
jour marque , les chérubins , les seraphins , les anges we
PT
DE
LA
S
les archanges , ayant Gabriel à leur tête , entrent en
voltigeant et caracolant dans les airs . Ils chantent en
choeur le Te Deum. Ils sont suivis des patriarches
parmi lesquels l'auteur place saint Jean-Baptiste. Après
viennent successivement les apôtres , les martyrs , les
confesseurs , les innocens , les vierges , les veuves , les
femmes mariées . Chacun de ces différens groupes chante
un refrain different , mais toujours un refrain d'amour.
Les quatre évangélistes , distribués aux quatre coins de la
salle , jouent des airs de cor avec variations . Quand tout
le monde est entré , Jésus ordonne à Pierre de fermer la
porte , et de n'ouvrir qu'à gens connus . Marie danse
avec son fils , et chante un petit air où elle invite les
assistans à s'embrasser de par l'amour. Jésus , dans
un autre air , les invite à le regarder , et à voir s'il
n'est pas bien aimable. Madeleine en convient , et lui
chante un madrigal fort tendre . Jésus la prend par
la main , danse avec elle , en chantant qu'il tient par
la main sa mie et s'en va plus joliment : à quoi toute
l'assemblée répond en chorus par un cantique de jubilation.
Cependant , malgré les neuf choeurs de la
musique céleste , on entend des cris douloureux : ils
viennent des ames du purgatoire . Ces ames crient d'autant
plus fort que l'on se réjouit là haut. Saint Pierre
attendri et assourdi intercède auprès de Notre-Dame .
Notre-Dame intercède auprès de son fils , qui n'a rien à
lui refuser. Les ames qui ont fini leur tems d'épreuve
D
5 .
cen
50 MERCURE DE FRANCE ,
entrent sur-le-champ en paradis pour chanter et danser
avec les bienheureux . Les autres cessent au moins de
souffrir durant toute la fête ; et depuis ce tems , à ce que
P'auteur assure , les flammes du purgatoire ne manquent
pasde s'éteindre chaque année le jour de la Toussaint et
le jour de Pâques . Ici , comme ailleurs , le scepticisme
est prudent ; mais nous devons tous désirer que cette
opinion soit conforme aux saines croyances si misko
A
Il est impossible de négliger le fabliau qui a pour titre
Saint Pierre et le Jongleur. On connaît l'aventure de
SaintGuilain qui joua aux trois dés contre le diable l'amé
d'une pécheresse mourante. Le diable trichait: il amena
trois six ; c'était le point le plus fort : Saint Guilain it
un miracle ; il amena trois sept , et gagna son ame. Le
tour n'est pas mal . En voici un meilleur ; aussi est-il de
Saint Pierre. Le diable, en allant faire sa tournée avait
laissé la garde des ames damnées à un nouveau yenu
ménétrier de profession , et joueur déterminé . Saint
Pierre à la porte du paradis guettait la sortie du diable ;
il court en enfer ; il avait en poche dés tout neufs et
beaux écus au soleil . Il tente le ménétrier qui joue une
ame, puis dix , puis cent , puis mille , et perd toujours ;
çan, selon la réflexion de l'auteur , il jouait contre un
homme à miracles. Saint Pierre le console, le flatte , lui
fait observer que l'on ne perd pas toujours . Le méné
trier résiste long-tems , prend les dés , les laisse , les
reprend, fait son va-tout . Saint Pierre gagne , et emmène
tout l'enfer en paradis .
Nous le répétons , les écrivains composaient debonne
foi ces pieuses nouvelles . C'est contre leur intention
qu'elles sont ridicules ; mais il faut leur rendre une
justice complète . Si leur zèle n'est pas selon la science,
il est selon la bonté . Les saints chez eux sont constamy
ment secourables . Y eût-il même une grande hérésie à
sauver tout l'enfer , malgré l'éternité des peines , on ne
doit pas condamner l'auteur avec autant de sévérité que
s'il eût damné tout le paradis . La même tolérance se
retrouve partout. Le lai de Courtois , par exemple , est
un fabliau tiré de l'évangile . C'est l'enfant prodigue ,
l'une de ces paraboles touchantes où le fondateur du
1
JANVIER 1810 . 5
christianisme a prêché avec une simplicité admirable
l'indulgence et le pardon , ces dogmes qui ne divisent
pas , et dont l'observation fidèle aurait épargné bien des
larmes au genre humain.
Nous ne parlerons point du purgatoire de Saint Patrice,
conte ridicule sans être piquant. Il est deMarie de France
qui écrivait à la fin du treizième siècle , et que , malgré
sonnom, il ne faut pas prendre pour une princesse.
Cette femme poëte a traduit en vers français les fables
d'Esope , d'après une version anglaise , comme elle nous
en instruit elle-même. On doit observer que parmi ces
fables , il en est qui ne se trouvent que dans Phèdre.
Cependant , depuis Avien qui vivait au second siècle ,
selon les uns , au cinquième , selon les autres , le nom de
Phèdre ne se rencontre nulle part. Les auteursdu moyen
âge ne font point mention de ce fabuliste , et l'on sait
que Pierre Pithou le publia , pour la première fois , à la
fin du seizième siècle , et cent cinquante ans après l'invention
de l'imprimerie. N'aurions-nous pas toutes les
fables d'Esope ? en existait-il autrefois des manuscrits
plus complets ? Ce sont des questions qu'il est difficile
de décider . Au reste , elles sont étrangères à la matière
que nous traitons. Ce qui lui appartient essentiellement ,
c'est de faire remarquer une traduction considérable
parmi les écrits des fabliers . Nous allons trouver partout
des traces d'imitation dans les ouvrages de ces prétendus
inventeurs . La partie vraiment originale de ces
ouvrages nous a fourni beaucoup d'observations sur les
moeurs et l'esprit du tems . Ici notre examen ne se bornera
point à ces objets. Il ne faut pas craindre l'austérité
d'une discussion littéraire que nous tâcherons d'animer,
d'orner même , autant que le sujet le permettra .
M. J. C.
La suite à l'un des numéros prochains . )
:
1109
1
D2
)
52 MERCURE DE FRANCE ,
-
VARIÉTÉS .
Théâtre de SPECTACLES. l'Opéra-Comique. - Le
Présent de Noces ou le Pari .
S'il ne s'agissait , pour faire un bon opéra comique , que
de savoir écrire les vers libres facilement et agréablement ,
d'entendre bien le dialogue et d'y semer les traits d'esprit ,
l'auteur du Présent de Noces aurait pu se flatter d'un brillant
succès. Malheureusement ces talens , quoique rares ,
ne suffisent pas , même pour une pièce en un acte. Onveut
qu'elle ait un plan ; qu'elle présente quelque chose de neuf
dans l'intrigue , dans les situations ou du moins dans les
caractères ; et tout cela manque au nouvel opéra . Valmont,
jeune homme très-sentimental, et St.-Phar , assez mauvais
sujet, font la cour à Mélise , jeune veuve assez capricieuse.
Amis , quoique rivaux , ils s'entendent assez bien pour
fondre leur différend dans une gageure. Ils prennent la
journée entière pour faire valoir leurs prétentions auprès de
Mélise ; celui qui obtiendra d'elle le témoignage le plus
décidé de son affection , gagnera cinq cents louis et aura
le champ libre. En effet , St.-Phar et Valmont obtiennent
l'un après l'autre un tête-à-tête avec Mélise ; elle se moque
du premier , tout en lui laissant beaucoup d'espoir; elle
tourmente le second et le désespère. Mais on se souvient
de ce que chante Denise dans l'Epreuve villageoise :
:
:
LaFrance part l'ame ravie;
André s'en va ben humilié ;
Mais sti là qui croit faire envie ,
Finira par faire pitié.
C'est aussi ce qui arrive dans le Présent de Noces . Après
avoir causé avec Mélise , St.-Phar et Valmont lui écrivent
pour la presser encore plus vivement de se décider. Elle
leur répond à tous deux , et ses billets sont en quelque
sorte la parodie l'un de l'autre . Celui de St.-Phar commence
pardes éloges et finit par un congé ; celui de Valmont débute
parune réprimande et se termine par un consentement à
l'épouser. Voilà toute l'intrigue de la pièce , car un valet
de St. Phar et une soubrette de Mélise n'y prennentqu'une
part très-superflue : on voit qu'ils n'ont été introduits dans
la pièce que pour la faire durer un peu plus long-tems .
JANVIER 1810 . 53
Onsait que le public , sur-tout aux premières représentations
, fait moins attention au style et aux détails d'un
ouvrage , qu'à l'intrigue et aux situations ; le style aurait
pu seul sauver le Présent deNoces; aussi le naufrage a-t-il
été complet , sans bruit cependant , sans orage ; le vaisseau
acoulé tout doucement, et la tempête ne s'est déclarée que
lorsque des amis indiscrets ont prétendu le relever.
: Lamusique decet opéra est , dit-on, le coup d'essai d'un
jeune homme. Nous aimons à croire qu'il est en effet bien
jeune; qu'il appartient encore à cet âge où la mémoire est
dans toute sa force , et si richement meublée qu'elle ne
permet pas à l'imagination de se développer. Tout ce qu'il
a prouvé dans cet ouvrage , c'est qu'il entend bien la composition
et qu'il a beaucoup de musique dans la tête. II
fautl'attendre à une seconde production, et souhaiter qu'elle
fasse plus d'honneur à son imagination qu'à sa mé
moire. V.
Γ
T
POLITIQUE.
12
4
Nous ne pouvons que nous répéter dès le début de cet article,
etrappeler celui de l'article précédent : attendons sur la
guerre entre les Russes et les Turcs les récits officiels ,
les relations consignées dans la gazette de Pétersbourg ,
etne croyons sur parole , ni les lettres de Constantinople
insérées dans les journaux allemands , ni les feuilles hongroises
les plus mal instruites ,quoiqu'elles soient voisines
du théâtre des événemens. Ici , par exemple , après ce qui
s'est passé , il est difficile de croireau bruit répandu en Allemagne
, accrédité par la gazette de Vienne , et accueilli
par nos journaux , que les Russes aient éprouvé devant
Silistria une défaite complette : nos journaux , il est vrai ,
invitent le lecteur à se défier de l'exagération orientale , et
nous insistons fortement sur cet avis donné à la crédulité
européenne.
Il est possible qu'en effet , dans une entreprise nouvellement
tentée pour suivre leurs succès au-delà du Danube,
les Russes aient trouvé une résistance inattendue , et de
nouvelles forces turques en mouvement devant eux; mais
voici ce que la gazette de Vienne nous donne pour certain ,
et que nous sommes loin de regarder même comme possible
. L'exagération est ici évidente , sur-tout quand on
compare à la force réelle des corps engagés la perte prétendue
que les Russes ont faite ..
"Le 1er novembre , dit cette gazette , citant une lettre de
Constantinople du 19 décembre , le bruit du canon de Tophana
a annoncé la victoire remportée le 22 octobre , près
de Silistria , sur l'armée russe qui assiégeait cette forteresse
.
>>D'après le rapport envoyé ici par le grand-visir , le
combat commencé le matin , aurait duré jusqu'à la nuit ,
etaurait coûté 10,000 hommes aux Russes , qui ont attaqué
sur toute la ligne le camp des Turcs , près du village de
Tatarissa . On s'est battu principalement à l'arme blanche ,
et Muchtar pacha arrivé tout-à-coup avec sa cavalerie albanaise
a décidé l'affaire . Les Russes se sont retirés dans
leur camp retranché près de Silistria . Deux jours avant , la
MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1810. 55
garnison avait fait une sortie qui avait coûté également diz
mille hommes aux assiégeans
По
Le 8 novembre, la Porte reçut un rapport détaillé du,
grand-visir , sur une bataille décisive qui a eu lieu entre
les deux armées , et dans laquelle les Russes ont essuye
une défaite complète , et ont été , dit- on , contraints d'éval
vacuer entièrement la rive droite du Danube , après avoir
laissé beaucoup d'artillerie , de munitions et de bagages .
Cependant l'infanterie seule réussit à passer le fleuve , tan
dis que la cavalerie qui couvrait la retraite , fut obligée dé
prendre un détour , les Turcs ayant détruit les ponts , et dé
passer le fleuve près de Matschin ; cette cavalerie fut toute
fois vivement poursuivie par les Turcs , et au départ du
courrier du grand-visir , elle avait dû laisser en arrière
beaucoup des siens que les Turcs avaient fait prisonniers.
„ "י
Tout est obscur , tout est inintelligible dans cette équi
voque relation. Qu'est-ce qu'une sortie où les Turcs , assić
gés dans Silistria , tuent dix mille hommes aux assiégeans ?
Qu'est-ce qu'une attaque d'un camp retranché , où , deux
jours après avoir perdu dix mille hommes , les Russes
vont enperdre dix mille autres ? Cette bataille est-elle celle
qui a obligé les Russes à repasser le Danube , ou bien y
en a-t-il eu une seconde décisive ? En ce cas , quel jour
a-t-elle été donnée ? en quel lieu? Il ne manque que ces
légères circonstances , et dès-lors , il est non seulement
permis , mais il est de toute nécessité , de suspendre son
jugement sur des événemens de cette importance , rapportés
avec des détails qui les rendent si peu dignes de
foi.
Il ne faut pas oublier , en cette circonstance , que la
Porte est influencée par le ministère anglais , que ce ministre
, M. Adair , a toutes les facilités pour répandre en
Allemagne les bruits favorables à sa cause , qu'il peut au
moins donner à des événemens ordinaires une couleur
très-brillante , et présenter un avantage pour une victoire
signalée , un échec pour une défaite totale. De tout ceci ,
les positions feront foi , et les quartiers-généraux , une fois
bienconnus , confirmeront seuls ou détruiront la nouvelle :
c'était , pendant nos dernières campagnes , la réponse constante
d'un homme de sens aux distributeurs de fausses
nouvelles , toujours empressés de démentir ou d'atténuer
les nouvelles positives : lui contestait-on une des victoires
de l'Empereur, ou cherchait-on à en affaiblir les résultats
56 MERCURE DE FRANCE,
où est son quartier-général? disait-il , et le lieu désigné,
comparé au point de départ connu , disait assez de quel
côté était la vérité .
L'influence de M. Adair sur le ministère ottoman , vient
cependant de céder, dans une circonstance importante , à
la prudence que le gouvernement a cru devoir observer ,
età l'énergie du ministre français . Un factieux des Sept-
Iles , nommé Dandrini , avait été arrêté par ordre du chargé
d'affaires de France , et il était détenu au palais de l'ambassade.
M. Adair s'est avisé de réclamer ce factieux , et
à quel titre ? Comme sujet de l'Angleterre; etil a fait parvenir
au gouvernement ture sa demande tendante à être
mis en possession de cet individu. Dans le premier
moment , il paraît que la Porte consentit à ce que Dandrini
fût remis aux mains desAnglais , mais M. de Latour
Maubourg refusa énergiquement de le rendre , déclarant
qu'il regarderait tout acte à cet égard comme un outrage
fait à son gouvernement. Dès ce moment , la Porte a
rejeté la demande de l'ambassadeur anglais ; elle a fait plus,
ellea ordonné qu'une nouvelle garde d'honneur fût mise
au palais de France , pour en assurer la plus parfaite inviolabílité.
:
et
Le roi de Prusse est rentré dans sa capitale , après un
séjour de trois ans à Koenisberg : un poëte a cru lui faire
sa cour en lui disant qu'il revenait du sein des frimas du
Nord, et du milieu des hordes errantes ; le compliment
n'a pas paru très-bien tourné , ni l'idée fort ingénieuse.
Quoi qu'il en soit , le 23 décembre a été un jourde fête
d'allégresse pour la ville de Berlin. Le roi avait défendu
toute disposition dispendieuse , il avait demandé la réception
la plus simple ; on cite même des réglemens de police
à cet égard , dont le caractère est fort singulier. LL.
MM. ont fait leur entrée à midi , au bruit des cloches et de
l'artillerie. Le roi , accompagné des princes ses frères , était
à la tête de sa garde ; la reine et les princesses étaient dans
une belle voiture offerte parlaville de Berlin ; les rues étaient
remplies d'une foule immense ; le drapeau blanc flottait
sur toutes les églises et les édifices publics ; le soir, la
ville a été illuminée .
L'annonce d'un second voyage à Paris du colonel Krusemarck
par ordre du roi , a paru d'un augure favorable
et a dû ajouter à l'allégresse publique; il est à remarquer.
que les souverains étrangers n'ont jamais eu de relation et
JANVIER 1810. 57 4
de rapprochemens avec l'Empereur des Français , sans
qu'au milieu de leurs capitales , on n'ait conçu des senti
mens d'espérance , et cette sorte de satisfaction que donnent
à l'avance l'idée d'un bienfait attendu , et celle d'un
avenir plus heureux. Depuis ce moment, le gouvernement
a annoncé qu'il s'occupait de la réorganisation de la banque,
de la caisse de commerce et des autres établissemens
publics; un emprunt est ouvert en Hollande avec beaucoup
de succès. Le ministère ne flatte cependant pas la nation
par des promesses inconsidérées , et ne lui présente pas
les tableaux illusoires d'une situation prospère ; il déclare
au contraire que les circonstances ne sont pas encore
> favorables au retour du crédit public , et qu'en général ,
> ce serait tromper la nation que de la flatter du prompt
> retour de cette prospérité toujours croissante dont l'Etat
jouissait avant la dernière guerre . Cet aveu du ministère
était tellement prévu , et les suites d'une guerre si désastreuse
étaient tellement inévitables , qu'il n'a produit aucune
sensation désagréable; les effets publics ont haussé
avec une étonnante rapidité. On sait qu'on va mettre en
circulation des billets du trésor pour la valeur de deux millions
d'écus de Prusse; ils sont de la valeur de quatre francs
denotre monnaie à-peu-près , et seront reçus dans toutes
les caisses publiques; ils sont destinés à faciliter la circulation
intérieure , et à suppléer à la rareté du numéraire ;
peut-être est-il à craindre que de si petites coupures n'aient
un effet contraire , que l'expérience a prouvé parmi nous
être inévitable .
C'est aussi de mesures financières que s'occupe le ministère
autrichien pour acquitter les dettes qu'ont fait contracter
à la nation la guerre et les stipulations qu'il a fallu
consentir au profit du vainqueur. Les moyens employés à
ceteffetméritent d'être remarqués : c'est un coup-d'oeil salutaireque
celui quelonjette sur l'état où se trouvent réduits
lespeuples quand leurs chefs , après les avoir entraînés à la
guerre, n'ont eu ni le bonheur , ni l'habileté de les rendre
victorieux : on apprend ainsi à apprécier davantage l'état
de stabilité , de force , d'abondance et de prospérité intérieure
où sont maintenues les nations en faveur desquelles
la fortune est toujours fidèle à l'activité , à la prévoyance ,
à l'infatigable amour du bien public , à tout ce qui constitue
enfin le génie politique dans la plus noble acception de
cemot.
1
On lit, dans le préambule de l'édit , que les contribu
58 MERCURE DE FRANCE ,
tions de guerre exigent des sacrifices , qu'elles ont été con
senties pour obtenir la plus prompte évacuation des troupes
françaises , que l'accomplissement du traité peut seul assuror
la tranquillité générale. L'édit est terminé par ces mots :
Nous faisant une loi de choisir toujours les voies les plus
douces , et de concilier , autant qu'il est possible , les inté
rêts particuliers avec le bien général , nous demandonsa
nos sujets de se priver pour un tems de la partie de leurs
effets en argent dont ils peuvent facilement se passer , et
nous ferons des conditions avantageuses à ceux qui ne sont
pas dans le casde faire gratuitement ce sacrifice à l'état. w
Voici les principales dispositions de l'ordonnance :
1º Tous Tes vases et meubles d'argent ou d'argent
doré , ainsi que les galons ou broderies d'argent des habits ,
que possèdent les sujets de la monarchie , seront portés à
la monnaie ou dans les bureaux d'acquit , avant le 1er mai
1810. Sont exceptés les cuillères et montres d'argent , les
cachets , les instrumens, pour la broderie , les ornemens de
vases qu'on ne pourrait enlever sans les endommager , etc.
2º Les bureaux d'acquit et d'amortissement compteront le
marc d'argent fin à 23 flor . 36 kreutzers , et le marc d'or fin
à 359 flor. 30 kreutzers argent de convention , pour lesquels
objets ils délivreront des obligations provisoires, On établira
aussi , pour la facilité du public , un plus grand nombre
de bureaux d'acquit , etc. , etc. , etc.
Pendant ce tems Varsovie revoit l'armée du Grand-
Duché rentrer dans ses murs : un Te Deum solennel a été
chanté , des réjouissances publiques ont eu lieu avec un
enthousiasme inexprimable ; quelques jours auparavant
l'anniversaire du couronnement de l'Empereur avait été
célébré avec la plus grande magnificence , et on y avait vu
briller tous les sentimens d'un peuple généreux et reconnaissant.
Une illumination d'un nouveau genre avait frappé
tous les regards. La garnison de Varsovie avait placé des
bougies au bout du fusil , et la marche des troupes ainsi
armées formait un spectacle d'un effet très-remarquable.
D'autres réjouissances ont eu lieu à l'autre extrémité de
l'Allemagne ; a Trieste les sermens de fidélité à l'Empereur
ont été reçus avec la plus grande solennité par M. Arnaud
, auditeur au conseil-d'état , intendant de cette partie
des provinces illyriennes . Le Tyrol est entiérement pacifié ,
il ne reste plus aucun doute sur le rétablissement de la
tranquillité ; les élémens qui pouvaient nous apporter tant
JANVIER 1810. 59
1
d'obstacles , nous ont servi dans cette circonstance ; les
bandes errantes et cachées dans les montagnes ont été
forcées d'en descendre par l'immense amoncellement des
neiges , et elles sont venues tomber dans les postes que le
général Baraguay-d'Hilliers avait établis autour de ces retraites
escarpées et inaccessibles ; en outre , quelques partis
qui avaient fait la tentative de sortir du territoire et de gagner
laHongrie , ont été atteints , défaits et désarmés . Les
courriers arrivent régulièrement, les communications sont
sûres. Des députations sont envoyées au gouvernement
bavarois de toutes les parties du Tyrol .
Les dernières nouvelles de Madrid n'annoncent que la
continuation des bons résultats qu'on devait attendre de la
victoire d'Occana : les Anglais paraissent décidés à abandonner
la partie qu'ils avaient si mal liée : ils ne se croient
plus en sûreté àBadajoz , et pensent à marcher en retraite
jusqu'à Lisbonne ; les Espagnols vont donc encore une fois
acquérir la preuve , et de la loyauté de ces insulaires , et
dela réalité de leurs promesses , et de l'efficacité de leurs
secours , et du danger de leurs conseils . Les désastres
d'Occana et la prise de Gironne ont répandu la consternation
dans le midi. Les meneurs s'attribuent réciproquement
les fautes qui ont amené cette catastrophe , mais leurs
accusations rachètent-elles le sang des victimes ? Au surplus
, la persuasion commence à seconder l'effort des armes ;
des écrits répandus dans les provinces méridionales y ont
produit un très-bon effet , et dans le mouvement en avant
que font les troupes françaises , elles sont toujours arrêtées
par des députations qui viennent apporter aux généraux
leur acte de soumission , et qui demandent une garnison
avec promesse de la traiter amicalement. S. M. a , par
divers décrets , accordé la décoration de l'ordre royal d'Espagne
à un grand nombre de généraux , officiers , corrégidors
, alcades , chanoines , et employés supérieurs dans
les ministères , qui avaient mérité cette distinction par leur
zèle et leur fidélité ; le maréchal Ney est revenu en Espagne,
et a repris le commandement d'un des corps de
l'armée : les troupes qui passent les Pyrénées occupent et
nétoient les provinces du nord des partis qui y errent sans
ordre et sans direction.
Le ministère anglais a pressenti l'opinion publique sur
l'évacuation de l'iledeWalchereenn ,, en publiant des rapports
qui constatent le dégât qui y a été fait et les destructions
60 MERCURE DE FRANCE ;
qui seules y auront marqué le passage d'une armée anglaise;
des amas de décombres etd'innombrables sépultures ,
voilà les monumens élevés dans Walcheren à la gloire du
pavillon britannique. Ils ont détruit Flessingue comme arsenal
maritime et comme refuge assuré aux vaisseaux de
ligne pendant l'hiver; ils le croient du moins , et pensent
que le rétablissement du port et de l'arsenal coûtera beaucoup
de tems etdes frais immenses : ils n'avouent pas que
ce n'était pas à Flessingue qu'ils en voulaient , mais aux
travaux et aux magnifiques chantiers d'Anvers ; Flessingue
était lepremier pas à faire , et les Anglais n'ont fait que ce
premierpas, en le marquant par la perte de tous les moyens
qui leur étaient nécessaires pour continuer l'entreprise ; le
climat et la tempête se sont constamment déclarés contre
eux , même dans leur retraite; ils ont couvert les côtes voisines
de leurs débris , et nous ont laissé pour prisonniers
de nombreuses victimes échappées à la fureur des flots .
Voici les détails authentiques publiés par le Moniteur sur
la retraite des Anglais et leurs travaux à Walcheren :
"Les Anglais ont fait sauterl'écluse de l'entrée du bassin
enminant derrière et dans les bajoyers à une grande profondeur;
en sorte que l'explosion paraît avoir attaqué les
fondations . Des pierres , des décombres , ainsi qu'un bâtiment
chargé de morceaux de bombes, encombrent l'écluse .
Les pieux appuyant le revêtement du bassin dans sa partie
sud et est ont été coupés au niveau de la mer basse; tout
le revêtement en charpente s'est renversé dans le bassin: il
en résulte un grand éboulement de terre . Les plateaux de
carénage ont été démolis dans la partie supérieure . L'écluse
de chasse, qui communique du bassin auport de commerce ,
n'a point été endommagée. Le port militaire se trouve obstrué
par un grand bâtiment coulé au milieu du chenal à
l'entrée des deux jetées ; plusieurs autres petits bâtimens
sont coulés dans l'intérieur du port. Dans le port du commerce,
il se trouve un bâtiment coulé accidentellement . Le
magasin général a été brûlé : tous les angles des bâtimens
ont été attaqués en sous-oeuvre , et sont par-tout dégradés .
Dans le chantier on a détruit jusqu'aux citernes.
Les parapets et plates-formes des fortifications faisant
face à la mer, ont été détruits ; les fortifications du côté de
terre ont été , au contraire , réparées et gazonnées à neuf;
elles exigeront très-peu de frais pour être mises en parfait
état de défense .
Les pièces d'artillerie que l'ennemi a abandonnées sont
JANVIER 1810. 6г
enclouées et leurs tourillons sont brisés. Une partiedu mur
de défense du nouveau magasin à poudre a été démolie ;
les murs principaux existent , mais la voûte est écroulée .
>>Les ouvrages avancés paraissent encore en bon état . Les
palissades au pourtour du corps de la place et des demilunes
sont en place; les chevauxde frise avec leurs branches
en fer existent.
>>Le jour de leur départ, lesAnglais ont essuyé un coup
de vent qui leur a causébeaucoup d'avaries . Trois transports
chargés de chevaux ont péri sans qu'on ait pu rien sauver.
Unautre transport chargé de troupes a péri aussi , et , sur
environ300 hommes qu'il portait , on n'en a sauvé que 80 .
Enfin une trentaine d'autres bâtimens a échoué , et les
Anglaisy ont mis le feu. "
Mais peut-être les Anglais en retraite à Lisbonne et fugitifsdeWalcheren
sont-ils plus heureux négociateurs qu'habiles
militaires ; sans doute cettemissiondeM. JJaackson aux
Etats-Unis , annoncée avec assez d'emphase , aura fait de
nouveau fléchir l'indépendance américaine; l'insulte de la
Chasapeack est oubliée , et toutes les violations au pavillon
fédératif sont consenties. Le ministère anglais a dû regretter
vivement d'être obligé d'avouer précisémentle contraire :
les Américains , révoltés du ton de M. Jackson , n'ont pas
cru de leur dignité de l'entendre plus long-tems; il a quitté
la résidence du gouvernement , et l'envoyé de S. M. Britannique
a été contraint de se rendre à New-Yorck , où ,
comme simple particulier, il attend les ordres de son gouvernement.
Les dépêches de M. Adair lui-même prouvent
avec quelle indépendance, avec quel sentiment de sa force
et de ses droits l'Amérique a écouté ses propositions. Lesnégociations
sont rompues ; unemésintelligence extraordinaire
, dit le Times , a étouffé dans sa source un arrangement
si nécessaire et si désirable pour les deux pays . Le
Times aurait pu dire , que lorsque les prétentions les plus
exagérées et les plus inadmissibles sont présentées avec
le ton d'une insultante hauteur , lorsque le ministre qui
vient négocier prend le ton d'un vainqueur qui dicte un
traité , la mésintelligence ne serait extraordinaire que s'il y
avait latoute-puissance d'un côté , et de l'autre l'absence la
plus complète de courage , d'honneur et de moyens : or ,
tel n'était pas l'état des choses dans la présente contestation.
M. Jackson proteste bien qu'il n'a point eu l'intention
de blesser le gouvernement américain : ce gouvernement
1
62 MERCURE DE FRANCE ,
cependant , qui avait consenti à l'entendre , ne devait pas
être disposé à ne pas l'écouter , et il faut que M. Jackson
ait prononcé de ces paroles qui ne peuvent être prises au
trement que pour des actes de provocation ou des témoignages
de mauvaise foi. La suite de cette correspondance
fera voir plus clair dans cette affaire; ce qui est aujourd'hui
très-clair , c'est que pour être entendu aux Etats-Unis ,mil
faut que S. M. Britannique y envoie un autre interprète, ou
qu'il charge son ministre M. Jackson de s'exprimer tout
autrement. Des lettres reçues des Etats-Unis annoncent à
Londres que le retour de M. Jackson est prochain
Le cri public accuse hautement toutes les opérations des
ministres ; c'est au sein de la cité qu'il retentit le plus vivement.
Une enquête est demandée par tous les orateurs Une
grande assemblée a été tenue à l'hôtel-de-ville . Une suitede
résolutions , tendantes à obtenir une enquête sur la conventionde
Centra, l'expédition de Walcheren et la mission
de M. Jackson , a été adoptée àl'unanimité , et une adresse
a été portée en conséquence aux pieds du trône.
Voici la réponse du roi à la demande d'une enquête for
méepar la cité ;
Je vous remercie dés témoignages que vous me donnez,
ainsi qu'à ma famille , de votre respect et de votre
attachement.
» La dernière expédition de l'Escaut avait pour but plusieurs
objets de grande importance pour l'intérêt de nos
alliés et la sûreté de mes Etats .
** Je regrette qu'il n'y ait ici d'accompli qu'une partie de
ces objets.
» Je n'ai pas cru qu'il fût nécessaire d'ordonner une enquête
militairede la conduite demes commandans de terre
etde mer dans le service réuni ; c'est à mon parlement à
demander cette enquête , ou à prendre dans sa sagesse telle
autre mesure qu'il jugera d'une utilité publique. "
Dans ces circonstances , les observations suivantes du
Morning- Chronicle ont pu faire une vive sensation en
Angleterre.
C'est le génie de la France , observeNapoléon dans son
discours au corps législatif, qui a conduit les armées anglaises.
Il aurait pu ajouter que c'est le génie de la France
qui a dirigé les conseils de l'Angleterre , aussi bien que ses
armées , depuis que les ministres actuels sont à la tête du
gouvernement.
Napoléon a toujours eu en vue d'anéantir le commerce
JANVIER 1810 63
de la Grande-Bretagne ; nos ministres se sont mis en avant
et ont achevé ce quil n'avait pu faire ; on en peut attester
Sir John Moore à la Corogne , lord Wellesley à Badajoz ,
lord Chatam à Walcheren.zi
Si les ministres de la Grande-Bretagne pouvaientterminer
le discours qu'ils doivent mettre dans la bouche du roi à la
rentrée du parlement, de la même manière que Napoléon
aconclu celui qu'il a adressé au Corps -Législatif, nous aurions
en vérité un grand sujet de nous feliciter. Jeene
>>demande à mes peuples , dit-il , aucun nouveau sacrifice ,
quoique les circonstances m'aient obligé de doubler mon
état militaire . En retournant la phrase , nos ministres
auront une péroraison toute faite . Milords et messieurs ,
quoique de fâcheuses circonstances aient diminuéde moitié
mon état militaire , cependlaannttje me trouve obligé d'exiger
emonpeuple de nouveaux ssacrifices et dd''ajoouuter encore
aux charges publiques ; mais je compte sur le zèle et la
>>complaisance de mes fidelles communes
de
Si quelque chose pouvait donner à de telles réflexions
plus de force encore et d'effet sur l'opinion publique ,, sans
doute ce seraient les nouvelles relations reques de l'Ile- de-
Franccee,, et adressées au ministre delJaa mmaarine par le capi
taine général de Caen .
LesAnglais vont y lire avec un vif intérêt que la frégate
de l'Empereur , la Caroline , est rentrée à l'Ile-de-France ,
de retour d'une croisière où elle a rencontré , combattu et
capturé plusieurs bâtimens ennemis . Le total du prix des
captures s'élève à plus de dix-sept millions. Des lettres de
Chine, interceptées sur les bâtimens pris à l'ennemi , prouvent
que la domination anglaise , qui veut s'étendre sur
toutes les parties du monde , y est partout repoussée et
combattue , et que par-tout ces avides et exclusifs monopo
leurs trouvent les gouvernemens en, défiance et les peus
ples ennemis. Maisvoici d'autres événemens plus facheux
encore .
:
a
iplos
L'empereur de la Chine a été indigne d tentatives des
Anglaiiss surle territoire deMacao, et ordonné du, pre
mier,mouvement , cessation de tout commerce, jusqu'au
rembarquement des troupes anglaises. Ge qu'il y a
gulier dans l'expédition des Anglais,
donnépourprétextelacrainteque lesFFrançaisset les Espagnols
nevinssent s'emparer de Macao. Le vice-roi de Canton
adéclaré qu'il ne consentirait au rétablissement dou commerce
qu'après le départdel'expédition , qu'il ne
ne craignait
de sina
ont c'estt
qu'ils
64 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1810.
riendes autres puissances , et qu'il saurait bien garder son
empire sans le secours des Anglais. Il en résulte que les
expéditions anglaises sont arrêtées et peut-être ruinées par
cette sorte d'embargo , que les cargaisons ont été payées et
ne sont pas livrées aux bâtimens qui les attendent . Les
transactions mercantiles de l'Inde , dit l'auteur de l'une des
lettres , n'ont jamais éprouvé une pareille crise. Nous sommes
, dit un négociant de Calcutta , près d'être ruinés par
cette sage expédition de Macao , qui a empêché le retour
des cargaisons qui nous arrivaient si régulièrement.
Une autre lettre contient le récit de la très-inutile visite
faite à Canton par l'amiral anglais avec une suite qui n'en
aimposé à personne. Les Anglais ont demandé audience
àmain armée; mais le gouvernement de Canton fait
bonne contenance , et l'amiral a dû ordonner à tous les
Anglais de quitter Canton dans quarante-huit heures .C'est
ce départ précipité qui doit occasionner au commerce les
pertes les plus considérables , en rompant des relations sos
lidement établies , et qu'une forte défiance empêchera peutêtre
de renouer de long-tems. On voit que cette époque
estpeu favorable aux Anglais , et que , s'ils embrassent le
monde dans leur système de domination maritime et commerciale
, leur orgueil et leurs armes reçoivent à-la-fois des
humiliations de l'un à l'autre hémisphère. Libre à l'amiral
commandant l'expédition de Macao , d'aller prendre M.
Jackson à New-Yorck et de le ramener en Angleterre ? b
A
PARIS.
b)
Le premier jour de l'année , S. M. FEmpereur et Roi
a reçu les hommages et félicitations des princes , des princesses
de sa famille , des grands-officiers de l'Empire et
de sa Maison , et des premiers corps de l'Etat. Il a reçu le
même jour le corps diplomatique; il a présidé plusieurs
fois le conseil-d'état et celui des ministres .
LL. MM. le roi de Wurtemberg , le roi et la reine de
Westphalie sont partis pour retourner dans leurs Etats.
Le prince Primat arrivé à Paris , habite le Petit-Luxem
bourg. Le roi de Wurtemberg a reçu de l'Empereur de
magnifiques présens en tapisseries des Gobelins et en por
celaines de Sèvres .
-Dimanche dernier , il y a eu grande parade. L'Empe
reurapasséen revue la totalité de så garde suivie de son
artillerie, et de tous les équipages de campagne. F
TABLE
DEDPET LA SE
1
5.
cen
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXLIII. - Samedi 13 Janvier 1810 .
POÉSIE .
TITYRE ET MÉLIBÉE ,
ÉGLOGUE TRADUITE DE VIRGILE (1).-
MÉLIBÉE .
25
Tityre , assis à l'ombre , au pied de ce vieux hêtre ,
Tu modules des airs sur ta flûte champêtre :
Nous, hélas ! exilés de notre cher pays , i
Nous fuyons , nous quittons nos toits , nos prés chérís ,
Nous fuyons : cependant tranquille , heureux de l'être ,
Tu fais redire en paix aux échos attendris
Le nom , le nom si doux de ton Amarillis .
TITYRE .
Cerepos , ce bonheur , un Dieu me le procure :
Oui , c'est un Dieu pour moi : son autel , je le jure ,
(1) Il y a près d'un an que je fus invité à mettre en vers cette
Eglogue. Je la traduisis alors telle que je la publie aujourd'hui. Mais
si je ne in'étais pas abstenu de relire latraduction de M. Firmin-Didot,
je n'aurai pas osé la refaire .
E
:
(Note de l'Auteur. )
...
66 MERCURE DE FRANCE , ブ
Du sang demes agneaux rougira tous les mois.
Puis-je assez l'honorer ? Si , comme tu le vois ,
Mes génisses , mes boeufs errent sur la verdure ,
Si ma flûte , à mon gré , s'accorde avec ma voix;
C'est à lui , Mélibée , à lui que je le dois.
MÉLIBÉE.
Jen'en suis point jaloux; mais ce bonheurm'étonne ;
Tant dans nos champs , le trouble au loin nous environne !
Ces chèvres , que sans force à peine je conduis ,
Je les mène en exil ; à peine , hélas ! je puis
Entraîner celle-ci , qui sur la roche nue ,
>
Parmi des coudriers , a inis bas deux chevreaux ,
D'un troupeau malheureux espérance perdue !
Aveugle que j'étais , tout m'annonçait ces maux :
Des feux du ciel frappés , des chènes s'embrasèrent ,
Dans le creux d'un vieux tronc des corbeaux croassèrent.
Mais à quel Dieu , dis-nous , dois-tu ce doux repos?
TITYRE.
:
Quelle était mon erreur ! je croyais , je l'avoue ,
Rome à- peu-près semblable à notre humble Mantoue ,
Cette ville où souvent , habitans des hameaux ,
Nous portons du laitage et de tendres agneaux ;
Comme on voit des chevreaux ressembler à leur père ,
Et des chiens nouveaux-nés à la lice leur mère .
C'était aux grands objets comparer les petits .
Mais élevant son front sur le monde soumis ,
Rome l'emporte autant sur le reste des villes ,
Que le eyprès altier sur les roseaux débiles .
MÉLIBÉE.
Quelmotif t'amena dans ces fameux remparts?
TITYRE .
Cefutla liberté , qui ,bien qu'un peu tardive ,
Enfinjetá sur moi de propices regards :
Elle vit en pitié ma servitude oisive ,
Du jour qu'Amarillis , qui seule me captive ,
Mefit de Galatée oublier les attraits .
Car ,je te l'avouerai , tant que j'en fus l'esclave ,
Je n'avais ni l'espoir de briser mon entrave ,
Niles soins qu'exigeaient mes plus chers intérêts.
Envain, pour être aux dieux offerte en sacrifice ,
JANVIER 1810. 67
Sortait de mes pâtis la plus belle génisse ;
Envain , pour les besoins d'une ingrate cité
Jepressais de mon lait le nectar argenté.
Jamais à mon retour , laitage , ni victime
Ne me chargeait la main d'un profit légitime.
2
MÉLIBÉE.
belle Amarillis ! je ne m'étonne plus ,
Si tu faisais alors tant de voeux superflus ;
Pourquoi de tes fruits mûrs ton oïsive tristesse ,
Laissait sur leurs rameaux dépérir la richesse .
Tityre était absent ; bois , fontaines , vergers ,
Redemandaient Tityre , honneur de nos bergers.
TITYRE .
Eh! que faire autrement pour sortir d'esclavage?
Rome futmon recours : je ne pouvais ailleurs
Trouver des dieux plus doux, et des destins meilleurs.
Làj'ai vu cehéros qui reçoit mon hommage ,
Ce jeune Dieu pour qui de mon plus pur encens
Fumeront les autels douze fois tous les ans .
Allez , comme autrefois , dit-il , vivez tranquilles ,
Gardez vos boeufs , domtez vos taureaux indociles .
MELIBÉE.
Heureux vieillard! ton champ te demeure du moins :
Ce champ , s'il n'est pas grand , suffit à tes besoins :
Quoiqu'un terrain pierreux ici nuise à l'herbage ,
Et là , qu'un jonc fangeux couvre le paturage.
Tes fécondes brebis , errantes dans ces lieux
Ne craindront ni les sucs d'une plante sauvage ,
Ni d'un troupeau voisin le mal contagieux .
Heureux vieillard ! à l'ombre , aux bords de ces fontaines ,
Tupourras des vents frais respirer les haleines :
Sur ce buisson fleuri , borne du champ voisin ,
L'abeille qui bourdonne en pillant son butin ,
Aux douceurs du sommeil va t'inviter encore .
Là , du haut de la roche où croît le sycomore ,
La voix de l'émondeur réjouira les airs .
Cependant , doux objets de tes soins les plus chers
Les ramiers amoureux , les tendres tourterelles
Feront gémir l'ormeau de leurs plaintes fidelles .
TITYRE .
Aussi le cerf léger dans les plaines de l'air
2
:
E2
68 MERCURE DE FRANCE ,
Cherchera sa pâture , et la profonde mer
Laissera les poissons à sec sur le rivage ;
Le Parthe et le Germain , dans des climats nouveaux ,
De l'Arar et du Tygre iront boire les eaux ,
Avant que de mon coeur s'efface son image.
MÉLIBÉE.
Nous dispersés au loin , et sous des cieux divers ,
Nous irons de l'Afrique habiter les déserts ,
Et les bords de l'Oaxe et la Crète stérile ,
Et la froide Scythie , ou , par-delà les mers ,
Chez le Breton farouche , isolé dans son île .
Malheureux exilé , ne pourrai-je jamais ,
Après quelques printems , revoir mon toit de chaume ,
Et ces champs fortunés , mon rustique royaume !
Il faut donc qu'un barbare usurpe mes guérets ,
Qu'il moissonne mes blés ! c'est pourlui , qu'à grands frais ,
Mélibée a semé dans des sillons fertiles !
Voilà donc les effets des discordes civiles !
Va maintenant , travaille , et remplis tes greniers ;
Plante , aligne ta vigne et greffe tes poiriers .
Troupeau jadis heureux des soins de votre maître ,
Omes chèvres, allez : je ne vous verrai plus ,
Couché sur le gazon dans un antre champêtre ,
Grimper sur les rochers dans les airs suspendus :
Dociles à ma voix, que vous saviez connaître ,
Vous n'irez plus , l'oreille attentive à mes airs ,
Brouter le doux cityse et les saules amers.
TITYRE.
1
Viens encorcettenuit , sur unlit de feuillage ,
Reposer sous mon toit; je t'offre du laitage ,
Des chataignes , des noix , et mes fruits les plus beaux.
Déjà fument au loin les foyers des hameaux;
Et l'ombre , qui descend du faîte des montagnes ,
D'un voile qui s'allonge obscureit les campagnes.
DE SAINTANGE.
JANVIER 1810. 69
LA VOIX D'AMOUR.
ROMANCE .
On aime tout dans celle que l'on aime !
Son pied , sa main , un seul de ses cheveux !
Mais , dans sa voix , c'est le sentiment même ;
L'amour est là , plus encor qu'en ses yeux !
Comment déjà , t'ayant à peine vue ,
Fus-je soumis à tes jeunes attraits ?
C'est qu'une fois je t'avais entendue ,
Et tout mon coeur fut à toi pour jamais!
O voix d'amour , tu pénétras mon ame !
Jedis : voilà celle que je rêvais !
Tu m'embrasas d'une céleste flamme ,
Et tu souris de voir combien j'aimais !
Serment sacré ! la bouche de ma belle
T'a prononcé dans le plus heureux jour ;
La voix d'amour ne peut être infidèle ,
Toujours mon coeur croira la voix d'amour !
.
NOUS ! ( de Corinne. )
ROMANCE (1).
J'ÉTAIS seul encor dans la vie ,
Et j'avais cru que j'existais !
Avant d'avoir vu son amie ,
Comment s'être dit , je vivais !
Il n'est point de bonheur pour vous ,
Qui n'avez point encor dit Nous .
Je te vis et tu fus aimée ,
Je reconnus ta douce loi .
T
(1 ) Cette Romance et la précédente, qui sont de l'auteur du Charme
de s'entendre , et qui ont été mises en musique par M. Champein ,
se trouvent chez Pleyel , boulevard Bonne-Nouvelle , nº 8 .
70 MERCURE DE FRANCE ;
2
ד
Ma solitude fut charmée ,
Mavie a commencé par toi.
Tum'appris ce bonheur si doux ,
Ce vrai bonheur d'entendre Nous!
Nous , me dis-tu , demain ensemble ;
Je répétai : Nous pour toujours .
Ah! que d'éloquence rassemble
Ce premier Nous , Nous des amours!
Le voilà ce bonheur si doux ;
Bonheur de dire ensemble Nous !
Jamais sa première couronne
N'émut tant le jeune guerrier.
Eh! quandun coeur à nous se donne ,
Le myrthe n'est-il pas laurier ?
Mais le bonheur , oui le plus doux ,
C'est de redire ensemble Nous!
ENIGME.
J'Ar des frères en abondance ,
Ondirait qu'il en pleut en France,
Chacun d'eux se place en raison
De la science qu'il exerce?
L'un consacre son Apollon
Au vaudeville , à la chanson,
Et l'autre se livre au commerce :
Tel se destine au cabinet ;
En lieu que jedois taire un plus petit se met.
Tel se dédie à toute la famille ,
Et tel par sa piété brille ;
L'un décline les noms des saints du Paradis ;
L'autre de poste en poste parcourt chaque pays.
Il est tel parmi nous que le gourmand consulte ;
Et tel autre versé dans la science occulte ,
Veutdu sombre avenir pénétrer les secrets ,
Etdes âges futurs prédire les effets .
De l'Hélicon sacré traversant les espaces ,
L'un chante les neuf Soeurs , et l'autre les trois Graces ;
Plusieursde nous enfin consacrent leurs loisirs
JANVIER 1διο. 71
Aux théâtres divers , aux dames , aux plaisirs .
Ceux- ci du moins embellissent la vie !
Heureux de ne plus voir,grace à Napoléon ,
Ces tems où l'un de nous , sortant de la prison ,
Racontait , en tremblant , à la foule saisie ,
Les meurtres de la Force , ou ceux de l'Abbayel
Chez nous pourtant encore on voit des charlatans ,
Tirant un horoscope , interprêtant les songes ,
Faisant des contes bleus , débitant des mensonges ,
Vantant leur empirisme et leurs orviétans .:
Pour tromper , d'autant mieux , les bonnes, les enfans.
Je fais de mes talens un usage plus noble ,
Chez moi rien de commun, rien de bas , rien d'ignoble :
Il n'entre personne chez moi ,
Qui ne soit distingué par son rang , son emploi.
C'est , par exemple , un préfet de province ;
C'est un ministre , un magistrat , uń prince ,
Uncommandant de la légion d'honneur ,
Un général , un sénateur ;
C'est le grand turc , ou c'est le pape.
Du monarque Persanc'est lepremier satrape ;
C'est d'un grand roi l'ambassadeur ,
1
Ou c'est le roi lui-même; enfin c'est ..... l'Empereur,
Sans complimens ,sans hyperbole ,
J'assigne à chacun d'eux son rôle.
Je parle d'eux avec sincérité ,
Etdemandez à Fontenelle ,
Il vous dira que ma franchise est telle ,
Qu'à ses yeux j'ai toujours été
Le seul qui sans détour ai dit la vérité.
Censeurs , suivez l'exemple que je donne ;
Jugez, puisqu'il le faut , avec sévérité ,
Mais n'offensez jamais personne.
S........
LOGOGRIPHE .
CONTOURNEZ-MOI , je fais l'ornement d'un jardin ;
Retournez-moi,j'exprime le dédain.
.........
72 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1810.
CHARADE.
C'EST un sot animal qui porte mon premier;
Utile à tout , c'est mon dernier
Qui porte en tout tems mon entier .
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre A.
Celui du Logogriphe est Alun , dans lequel on trouve , un.
Celui de la Charade est Afin.
2
SCIENCES ET ARTS.
NOUVELLE THÉORIE DE L'HABITUDE ET DES SYMPATHIES ;
par M. DUTROCHET. Un vol. in-8º de 111 pages .
LORSQUE l'on considère toutes les idées fausses , toutes
les conceptions déréglées , tous les jugemens injustes ,
toutes les erreurs enfin dont la faiblesse de notre intelligence
est si souvent coupable , on ne peut s'empêcher
de s'alarmer de leur nombre et de la fécondité de leur
source ; mais , quand on réfléchit que la plupart de ces
erreurs , semblables aux monstres de toute espèce ,
portent en elles les germes de leur destruction , on
serait tenté de laisser au tems le soin de nous délivrer
des unes , comme nous lui laissons ordinairement celui
de nous débarrasser des autres .
Toutefois , parmi ces erreurs il en est qu'il faut distinguer
et contre lesquelles on doit s'élever avec d'autant
•plus de force qu'elles reposent sur des vérités et qu'elles
en prennent souvent les apparences ; elles conduisent à
de faux principes , et ont donné naissance à des systèmes
auxquels , jusqu'à présent , les charmes d'une
imagination riche et brillante n'ont pas encore acquis le
droit d'être déraisonnable. 1
De tout tems , sans doute , on a vu des erreurs de ce
genre s'introduire dans les sciences. Des hommes entraînés
par un esprit ardent avaient voulu déviner la
nature au lieu de l'étudier ; mais ceux qui s'étaient fait
des sciences une juste idée , les véritables savans ,
avaient généralement eu la force de résister à la séduction
: satisfaits des résultats immédiats et certains auxquels
l'observation des faits les conduisait , ils n'avaient
que très-rarement tenté de suppléer par des suppositions
aux phénomènes que leurs recherches pouvaient
leur découvrir, et dont ils avaient besoin pour lier
leurs raisonnemens . Quelque carrière qu'ils parcourussent
enfin , l'expérience était leur guide comme la
vérité leur but .
74 MERCURE DE FRANCE ,.
Cependant, malgré la sagesse de cet exemple, plusieurs
naturalistes ont cru devoir aujourd'hui se soustraire à
sasévérité. Dans l'espérance de parvenir , par des chemins
nouveaux , à quelques découvertes importantes ,
ils ont cherché des analogies où il n'en existait point , et
par un déplorable abus des abstractions , les choses les
plus dissemblables ont été confondues . Malheureusement
il semble que l'exemple soit devenu contagieux :
le mal s'est étendu , les erreurs se sont multipliées , et
au lieu detrouver des censeurs elles ont trouvé des apologistes.
Ces réflexions pourraient naturellement faire penser
que l'ouvrage que nous annonçons a été fait entiérement
sur le modèle de ceux dont il vient d'être question .
Nous nous empressons de détruire ce jugement défavorable
en prévenant que la Nouvelle Théorie de M. Dutrochet
est fondée sur des principes sages , et qu'elle
annonce un observateur attentif et pénétrant ; mais au
milieu des vérités qu'elle contient , il se trouve quelques
erreurs dans le genre de celles que nous venons de
signaler , et c'est avec regret que nous nous voyons
obligés de mêler des critiques à nos éloges ."
Soumettre à une analyse exacte les phénomènes physiologiques
désignés sous les noms d'habitudes et de
sympathies , tel est le but que se propose M. Dutrochet
dans son ouvrage. D'abord il distingue les habitudes
physiques des habitudes morales ; celles qui sont produites
par des excitans de celles qui ont pour cause une
fréquente répétition des mêmes actes ; il montre comment
l'habitude rend souvent nécessaires ces excitans
et ces actions ; il en parcoure les principaux phénomènes
dans les mouvemens musculaires ,dans les facultés
intellectuelles , dans les passions ; il en indique ensuite
les effets dans certaines maladies et dans quelques affections
périodiques ; enfin , il reconnaît , comme on l'avait
au reste déjà fait , que ces habitudes peuvent se transmettre
par la génération , et considérant qu'elles prennent
alors tous les caractères de l'instinct , il regarde
cette faculté comme l'habitude de l'espèce . Après avoir
ainsi classé tous les phénomènes de l'habitude et en
JANVIER 1810. 75
avoir séparé les caractères individuels pour ne s'arrêter
qu'à ceux qui leur sont communs à tous , il arrive à ces
deux lois générales : que « l'économie vivante tend
>> naturellement et spontanément à se modifier pour se
>> mettre en équilibre ou en rapport d'égalité avec toutes
>> les causes qui agissent sur elle , et que la fréquente
>> répétition de certains phénomènes vitaux est la source
>> de la constance de leur marche , ou de la régularité de
>> leur reproduction .
Ce plan, comme on voit ,est simple et méthodique ;
mais les raisonnemens et les exemples que l'auteur emploie
pour donner une idée précise et nette des nombreux
phénomènes de l'habitude ne sont ni moins exacts,
ni moins clairs . Il a certainement rendu un service aux
sciences , en réunissant ainsi sous un seul point de vue ,
et en rapprochant par une analyse sévère et sage ,
des faits isolés , dont on n'apercevait point exactement
les analogies et desquels dépend une des lois de la nature
la plus féconde en applications utiles : la conservationdela
santé , les bonnes moeurs et le développement
de l'intelligence peuvent en être les effets . Nous nous
permettrons cependant quelques réflexions sur unexemple
que notre auteur cite , pour prouver que l'habitude diminue
la sensation sans diminuer la sensibilité , et que dans
quelques cas même, elle l'augmente . «Voyez , dit-il , cet
>>homme plongé tout-à-coup dans un cachot obscur :
>> pendant long-tems ses yeux ne distinguent rien, mais
>> peu-à-peu la sensibilité de la rétine augmente , et se
>> proportionne à la petite quantité de lumière qui l'éclaire :
>> il parvient enfin à voir sans peine tous les objets dont
>> il est environné. » Le phénomène est certain ; mais il
est douteux qu'il soit uniquement dû à une exaltation de
sensibilité , et l'exemple n'est pas peremptoire. L'explication
en avait été donnée par la dilatation de la pupille qui
est d'autant plus grande que l'obscurité est plus profonde;
et cette explication, appuyée sur les observations
que tous les animaux nocturnes présentent , nous semble
beaucoup plus vraie et beaucoup plus décisive. Sans
doute le système d'équilibre de M. Dutrochet conduit à
admettre , de la part de la nature , une réaction dans le
56 MERCURE DE FRANCE ,
cas où les excitans sont trop faibles , comme dans le cas
où ils sont trop forts; mais il me semble qu'en donnant
trop d'étendue à cette idée , comme dans l'exemple dont
il vient d'être question , on s'exposerait à sortir des
bornes de la vérité. Au reste , cette erreur pourrait bien
tenir à quelque chose d'obscur dans l'expression de
la proposition générale , et peut-être à cette proposi
tion générale elle-même. En effet , on conçoit qu'une
sensation s'affaiblisse relativement à l'excitant qui la produit
, sans s'affaiblir relativement aux autres excitans ;
mais il faudrait peut- être une explication que M. Dutrochet
ne nous donne pas , pour faire entendre comment
un organe devient plus sensible pour un excitant, quand
la sensation qui naît de cet excitant diminue .
Le paragraphe de la théorie des habitudes , où nous
croyons remarquer l'abus trop commun aujourd'hui de
l'analogie et des abstractions , est celui où l'auteur parle
de l'instinct . S'il avait multiplié ses observations ; si , en
recherchant le caractère général de cette faculté , il eût
fait entrer plus de faits dans ses raisonnemens ; s'il avait
porté ses considérations sur le règne animal entier , il
aurait vu que la définition qu'il donne de l'instinct, n'est
point admissible , et que cette portion de l'intelligence ne
peut recevoir le nom d'habitude de l'espèce. En effet , en
admettant la proposition de M. Dutrochet , il en résulterait
que les animaux les plus susceptibles d'habitudes
sont ceux auxquels on pourrait donner le plus de facultés
instinctives , et cependant l'instinct est d'autant plus
développé que les animaux sont plus brutes et que leurs
rapports avec les autres êtres diminuent : certainement il
n'y a aucune comparaison à faire entre l'industrie du
fourmi-lion et celle de nos chiens les plus instruits .
Il y a plus , c'est que la moitié des animaux au moins
est évidemment dans l'impossibilité de contracter aucune
habitude , et ces animaux-là sont justement ceux qui
ont le plus d'instinct. Presque tous les insectes passent
leur vie à exécuter une série d'opérations dont rien ne
peut les distraire ; ils naissent pour se mettre au travail ,
et meurent immédiatement après l'avoir fini. Il est donc
impossible , sans abuser des expressions , de donner à
JANVIER 1810 . 77
,
l'instinct le nom d'habitude . L'instinct consiste dans les
facultés intellectuelles départies originairement par la
nature aux animaux. Dans les espèces qui , par leur
destination ont été pourvues de facultés physiques
propres à recevoir et à transmettre à leur intelligence
les modifications que les causes extérieures peuvent leur
imprimer, les facultés originelles de l'entendement se sont
modifiées jusqu'à un certain point ; tels sont les mammifères
, les oiseaux. Dans les espèces , au contraire , dont
l'organisation est trop grossière pour établir des rapports
intimes entr'elles et la nature , les qualités originelles
n'ont point éprouvé de changemens ; nous les
retrouvons vraisemblablement telles que ces espèces les
avaient reçues au moment de leur naissance : les insectes
et les zoophytes nous en offrent des exemples .
Laissons donc à l'instinct le nom particulier qu'il a
reçu , et donnons-en un autre aux habitudes transmises
par la génération ; nous maintiendrons ainsi la distinc
tion qui doit être établie entre des facultés qui , pour
être du même genre , n'en sont pas moins essentiellement
différentes ; nous serons peut-être aussi conduits
à rechercher le point auquel la nature a porté l'intelligence
des animaux , et celui auquel leur éducation a
commencé , et nous pourrons arriver par-là à des idées
plus justes sur ces êtres et probablement sur nous-mêmes
. Au reste , M. Dutrochet ne paraît point encore
avoir arrêté définitivement ses idées sur l'instinct ; il a
senti une partie des objections qu'on pourrait lui faire ,
et nous devons ajouter qu'après avoir établi que l'instinct
doit être considéré comme l'habitude de l'espèce , il dit :
« L'instinct , tel que nous l'observons , est certainement
>> le résultat de l'organisation de l'animal. Cette organi-
>> sation a-t-elle été la même dès le principe , ou bien
>> n'est-elle devenue telle que par l'effet de l'habitude ? ....
>> c'est ce qu'il est impossible à l'homme de pénétrer . >>>
Nous pensons que si notre auteur veut porter sur l'étude
de cette faculté , l'esprit qui l'a dirigé dans les autres
parties de son travail, il prendra de la puissance humaine
une idée beaucoup plus grande que celle qu'il en paraît
avoir.
Nous n'ajouterons plus qu'un mot sur les sympathies.
78 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1810.
On présume bien qu'il n'est ici question que de ces rapports
physiques qui se manifestent quelquefois entre certaines
parties de l'organisation , et qui ne paraissent ni
nécessaires , ni essentiels aux fonctions de ces parties ; en
effet, l'auteur n'a point eu pour butles sympathies morales
dont nous aurions pu tirer un parti plus utile que des
autres pour intéresser nos lecteurs . Cependant la marche
méthodique de M. Dutrochet répand sur cette seconde
division de son ouvrage , la même clarté que sur la première.
Il considère d'abord les sympathies spéciales et...
constantes ; c'est-à-dire , celles qui consistent dans la
correspondance de deux organes dont l'un est l'origine
et l'autre le terme de l'influence sympathique . Les unes
sont instinctives comme les mouvemens d'inspiration et
d'expiration ; d'autres existent entre l'estomac et les organes
qui occupent le fond de la gorge , comme le démontrent
les spasmes de l'estomac causés par une action
mécanique sur la luette , etc. , etc. Il traite ensuite des
sympathies générales , dans lesquelles on n'observe ni la
régularité , ni la constance qui caractérisent les sympathies
spéciales . Dans les sympathies générales , les organes
peuvent être considérés sous le rapport des influences
sympathiques qu'ils reçoivent et sous le rapport
des influences sympathiques qu'ils transmettent. Dans le
premier cas , l'ordre de leur plus grande susceptibilité à
recevoir les influences sympatiques , est celui-ci : le coeur,
l'estomac , le cerveau , le foie , la rate et le poumon ; et
l'ordre qu'ils suivent relativement à l'influence qu'ils
exercent , est cet autre : le cerveau , l'estomac , le poumon
, le foie , la rate et le coeur. En général , les résultats
auxquels les sympathies conduisent M. Dutrochet ,
ne sont point aussi étendus que ceux auxquels il est arrivé
en analysant les phénomènes de l'habitude. Au reste ,
ce petit ouvrage , comme le dit son auteur , « est extrait
>> d'un travail plus considérable , dans lequel il se pro-
>> pose de montrer les nombreux avantages que la phy-
>> siologie a le droit d'attendre de l'emploi de la méthode
>> analytique . >> Tout nous persuade que M. Dutrochet
remplira sa promesse , et qu'il possède ce qu'il faut pour
surmonter les obstacles que présente une entreprise aussi
difficile . FRÉDÉRIC CUVIER .
J
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
OEUVRES COMPLÈTES de l'abbé ARNAUD , membre de l'Aca
démie francaise et de celle des inscriptions et belleslettres.
-A Paris , chez Léopold Collin , rue Gilles-
Coeur , nº 4. - Trois volumes in-8°.
(SECOND ET DERNIER EXTRAIT.)
i
La Description des pierres gravées du cabinet de
M. le duc d'Orléans , publiée en 1780 , ne porte que les
noms des abbés de La Chau et Le Blond ; mais on
savait qu'une grande partie de cet ouvrage était de l'abbé
Arnaud , sans qu'il soit aisé de voir pourquoi ces messieurs
qui avaient trouvé fort bon d'associer son travail
au leur , en supposant même qu'ils eussent travaillé tous
deux , n'en avaient pas fait de même de son nom ; ou
pourquoi , lui qui était depuis long-tems le confrère de
l'un d'eux à l'Académie des inscriptions et belles-lettres ,
ne voulut pas être nommé comme eux. Au reste , quand
on ne serait pas averti de la partie de cet ouvrage qui
lui appartient , on reconnaîtrait souvent , à certains élans
d'imagination et au coloris du style , une autre main que
celle du seul de ces deux éditeurs qui ait pu y contribuer
par ses connaissances , si ce n'est par son talent.
Quant à l'abbé de La Chau , il n'est pas soupçonné
d'avoir eu d'autre part dans cette Description que l'accès
facile qu'il procurait aux deux rédacteurs dans le cabinet
duPrince , et la communication des pierres à décrire.
L'éditeur des OEuvres de l'abbé Arnaud , a cru devoir
yjoindre tout ce que le premier volume de ce livre d'érudition
et de luxe pouvait offrir de plus intéressant
pour l'histoire de l'art , l'instruction des artistes et
l'agrément des gens de goût ; et il a rempli de ces morceaux
la moitié d'un de ses trois volumes . On doit lui
en savoir gré ; mais on peut aussi ne pas penser tout-à
80 MERCURE DE FRANCE ,
fait comme lui , que quoique les gravures ne soient pas
sous les yeux du lecteur , il est cependant très- facile de
saisir tout ce qui regarde l'explication des sujets et le
travail des pierres . En écrivant ces explications , l'auteur
avait lui-même sous les yeux ou la pierre ou le dessin
qu'il voulait mettre sous ceux du lecteur , et si dans des
sujets très-connus , et représentés sur les pierres confor
mément aux idées générales , le texte peut , en effet , se
passer de la gravure , il y en a d'autres où l'absence de
la gravure empêche de goûter le texte , ou même de
l'entendre .
Je pourrais citer pour exemple l'article intitulé Bataille .
Cette bataille est gravée sur une coquille ; le travail_en
est parfait. M. Mariette , qui refusait une place distinguée
dans les cabinets des curieux à cette sorte de
camées , fait une exception en faveur de celui-ci dans
son Traité des pierres gravées . Il y décrit le procédé
particulier employé par l'artiste , et ce qui distingue ce
travail de celui de la gravure sur les pierres fines .
L'abbé Arnaud , dans son article , répète ces renseignemens
donnés par un amateur célèbre . « Disons ,
ajoute-t-il , un mot de la manière dont le sujet est
traité . La composition est pleine d'esprit et de feu ,
de sagesse et de correction , qualités qui s'allient difficilement
et dont la réunion constitue dans tous les arts
l'homme vraiment supérieur. » Delà , comme les attitudes
des guerriers représentés sont vives , animées et
rendues avec une extrême chaleur , il se jette dans des
réflexions générales sur les artistes qui ont le talent trèsrare
de rendre ainsi les figures en action , et de leur
imprimer le mouvement et la vie , d'après le simple souvenir
, et sur ceux qui , au contraire , ne peuvent qu'exprimer
et copier les objets dont leurs yeux sont actuel
lement frappés . « Ceux qui , comme un certain Dionysius
chez les anciens , et comme le Caravage chez les modernes
, ne savent peindre que ce qu'ils ont sous les yeux ,
et dont le talent dépend tellement de la présence du mo
dèle , que sans le modèle ils ne sont plus rien , quelque
fidèles , quelque frappantes que soient leurs imitations ,
ne doivent être regardés dans la république des arts que
comme
JANVIER 1810 .
DE LA
SEINE
comme des citoyens du second ordre . >>> Cela est très
bien observé et très-bien dit ; cela met une distinction,
très-juste dans les arts entre l'artiste de génie et le simple
imitateur ; mais cela ne nous apprend rien du sujet
représenté sur ce camée.
5.
C'est une bataille , voilà tout : on pouvait dependant
remarquer que les combattans sont à cheval ; que les
chevaux paraissent aussi animés que les hommes, qu'ils
sont lancés à la course sans bride et sans frein ; que deux
seuls cavaliers combattent sur leurs chevaux , qu'ils sont
nus suivant le style antique , le casque en tête , l'épée d'une
main et le bouclier de l'autre ; que deux autres guerriers
sont renversés morts , l'un d'eux avec son cheval; que deux
autres combattent à pied , un de chaque côté du groupe ;
qu'enfin , le sujet de cette scène , plein de chaleur , de vie
etde mouvement, est inconnu, et que si l'on entreprenait
de le chercher , il faudrait que ce fût dans des tems historiques
postérieurs au siége deTroie , puisque , du tems
de ce siége , les Grecs n'avaient point de cavalerie , tous
les chevaux dont parle Homère n'étant employés qu'à
tirer les chars , etc. Des détails de cette nature auraient
rendu cet article plus intéressant , je ne dis pas seulement
ici , où il est privé de la gravure qui retrace ce
beau camée , mais dans le livre même , où , quoique
l'on ait sous les yeux cette gravure , on désirerait une
description plus significative et moins vague .
Dans la division de ces OEuvres complètes , où l'on
pourrait placer tout ce qui avait paru d'abord dans
le Journal étranger et ensuite dans les Variétés littéraires
: plusieurs morceaux conservent de l'intérêt ;
d'autres en ont beaucoup perdu , ceux sur-tout qui
n'étaient que des traductions ou que des abrégés d'auteurs
étrangers , de Mosès , de Sulzer, de Winckelman ,
des Italiens Cocchi , Algarotti , Lampredi , Cerutti , Venutti
, etc. , et quelques Notices sur des ouvrages qui
depuis ont été traduits en français. La plupart de ces
pièces portent le nom de l'auteur dont elles étaient
tirées ; d'autres sont sans cette indication , mais un
certain air étranger les décèle , et nous avons trop appris
à nous méfier de l'ingénieux et paresseux auteur pour
F
82 MERCURE DE FRANCE ,
croire aveuglément que tout ce qui n'offre pas un autre
nom que le sien est de lui. Par exemple , le morceau intitulé
Sur quelques caractères de la beauté , m'inspirait
beaucoup de méfiance ; je trouvais , en avançant dans sa
lecture , de nouveaux motifs de doute ; lorsqu'arrivant
presqu'à la fin , j'ai lu , après quelques réflexions sur le
rouge dont nos Françaises se barbouillaient alors le visage
, mis en opposition avec le teint blanc et pur des
Anglaises , cette phrase, qui n'est sûrement pas de l'abbé
Arnaud : «Les deux plus belles femmes que j'aie vues ,
c'est la duchesse de *** en France et Mistriss *** en Angleterre
» . Cette phrase n'est pas de lui , puisqu'il ne
voyagea point en Angleterre ; l'écrit où elle se trouve
n'en est donc pas . Qui nous assurera que plusieurs autres
petits essais , de cinq , six , huit ou dix pages , tels
que ceux sur la Partie morale et politique des beauxarts
, sur l'Etat actuel de la poésie italienne , sur l'Imitation
dramatique , sur la Tragédie grecque , sur Pétrarque,
sur Chiabrera , etc. , sont de la même main que
les essais sur les Langues , sur le Style de Platon , l'Eloge
Homère et le Portrait de Jules - César?
Une partie qui appartient bien incontestablement à
l'abbé Arnaud , c'est celle qui regarde la guerre musicale,
à l'occasion des opéras de Gluck ; mais quoiqu'il y parle
souvent en amateur éclairé et en homme sensible aux
beautés de l'art , je ne sais si les exagérations et le pathos
qui y règnent trop souvent , utiles dans le tems où cela
fut écrit , pour frapper les esprits et propager l'enthousiasme
, le sont en ce moment pour donner une idée de
la justesse d'esprit et du bon goût de l'auteur. On se moquaun
peu alors de ce choeur virginal du premier acte
d'Iphigénie en Aulide , où il y a des basses-tailles , attendu
que rien au monde n'est moins virginal que ces voixlà
; et de ces parties qui frappaient l'anapeste dans un
endroit où elles frappaient plutôt le dactyle, qui est précisément
l'opposé , et où dans le fond , ni l'anapeste , ni
le dactyle ne faisaient rien à l'affaire ; et de ces instrumens
qui se divisant après avoir été réunis dans un passage
à l'unisson , concouraient chacun de son côtéàpréparer
l'ame à un grand événement , vu que le point où ils se
JANVIER 1810 . 83
divisent n'a rien de remarquable , et que le passage qu'ils
exécutent alors pourrait préparer à une noce comine à
un combat. On trouva un autre ton que celui d'un savant
et d'un véritable amateur dans ce début d'un fragmentde
lettre : «Toutes les musiques que je connais sont à celle
de M. Gluck ce que les tableaux de genre sont aux tableaux
d'histoire , ce que l'épigramme et le madrigal sont
au poëme épique , etc.>> On ne vit point quelle discussion
pouvait s'établir , quels moyens il pouvait y avoir de
dire ses raisons et de faire entendre raison à un homme
qui avait écrit cette phrase. Des amateurs tout aussi sensibles
, plus initiés peut-être dans les secrets de l'art , et
qui en appréciaient un peu mieux les grands modèles ,
se contentèrent de rire de toutes cesbelles choses , et en
les retrouvant dans cette édition , rien n'empêche qu'ils
n'en rient encore .
L'abbé Arnaud savait la musique: il composait de jolis
airs , dit M. Suard dans sa lettre à M. Boudou , et il
avait un goût très-vif pour la musique italienne. Je le
soupçonnerais cependant d'avoir conservé long-tems le
goût de la musique française. On le voit s'extasier, dans
sa lettre à M. de Caylus , sur les spondées de l'accompagnement
des basses du Juravit Dominus de Lalande , et
sur le début de son Exurgat Deus , comme il s'extasia
depuis sur les anapestes de Gluck; et il dit formellement
dudernier de ces deux motets , que les desseins les plus
recherchés n'en sauraient égaler la sublime et majestueuse
simplicité. Est-il étonnant qu'il y ait toujours eu
du vieil homme dans ses jugemens sur la musique ? Il la
savait sans doute ; mais il savait aussi la langue italienne;
les bons auteurs lui en étaient familiers , et cependant il
écrit dans sa lettre au père Martini , sonatine di gula ,
pourdigola(1 ) , différence d'une seule lettre , il est vrai ,
mais qui distingue le mot italien du mot latin. Il connaissait
fort bien les arts et l'histoire des arts ; et pourtant ,
dans sa Notice d'un Recueil de Lettres sur la Peinture , la
Sculptureet l'Architecture , en traduisant une lettre du
(1) Ce n'est point une faute d'impression : je l'ai vérifié dans la
Lettre , telle qu'elle fut imprimée d'abord.
F2
84 MERCURE DE FRANCE ,
Tribolo à Benedetto Varchi , il ajoute ces mots après le
titre : « On ne marque point qui était ce Tribolo . » Le
sens même de la lettre , qui donne à la sculpture l'avantage
sur la peinture , aur it pu lui faire deviner que ce
Tribolo était un sculpteur; et en effet , Nicolas , surnommé
le Tribolo , était un sculpteur et architecte florentin
assez distingué pour que le Vasari lui ait consacré
un article de quelqu'étendue dans ses Vies des Artistes
célèbres .
L'abbé Arnaud , qui avait beaucoup étudié les accents
⚫ de la langue grecque , avait aussi examiné les langues
modernes sous le rapport de l'accent : il ne s'en trompe
pas moins en affirmant d'une manière trop générale ,
qu'il suffit dans les langues modernes que les inflexions
de la voix soient propres aux idées , aux sentimens et
aux passions que nous voulons exprimer (2) ; et que l'on
n'est pas obligé, comme dans les langues anciennes
d'élever la voix sur certaines syllabes déterminées . Si
cela est vrai pour le français , la moins accentuée des
langues , cela ne l'est point du tout pour l'italien ni
pour l'espagnol : l'accent qui s'y trouve sur une syllabe
de chaque mot indique une élévation de voix à laquelle
on ne peut manquer sans blesser l'oreille .
,
Il savait fort bien le latin et connaissait sans doute les
variations que cette langue avait subies dans ses mots ,
dans leur orthographe et dans leur quantité ; néanmoins
il attribue gratuitement à Virgile et à Lucrèce une hardiesse
dans la division des deux lettres d'une syllabe ,
tandis que ces deux poëtes ne faisaient en cela que suivre
l'usage de leur tems (3). Il se trompe de plus à l'égard
du fait même sur lequel il énonce ce jugement. « Vir-
>>gile , dit-il , sépare et individualise des syllabes que
>> l'usage avait voulu qu'on prononcât simultanément :
>> ainsi du motJulus , dissyllabe dans le langage ordinaire ,
>> il en (4) fait un trisyllabe , žūlüs (5). » Le mot lulus fut
(2) Dissertation sur les accens de la langue grecque , t. II , p. 134.
(3)Examen de quelques passages des anciens rhéteurs .Ibid. p. 200.
(4) Cet en est de trop dans la phrase .
(5) C'est ainsi qu'il marque la quantité de ce mot , quoiqu'il soit
JANVIER 1810. 85
d'abord de trois syllabes , et il l'est constamment dans
Virgile , qui l'aurait bien employé ainsi une fois par hardiesse,
mais non pas toujours , comme dans ces vers :
..... Cui nunc cognomen Iuló.
..... Et gressu gaudens incedit Iuli.
Mirantur Iulum .
..... Pueroque puer dilectus Iulo .
..... Formâque ante omnes pulcher Tutus.
1
Et toujours à la fin du vers. Cela est si constant que
c'est peut-être même par une espèce de licence qu'Horace
a fait ce nom de trois syllabes ; et toujours , lui ,
au commencement du vers :
... Micat inter omnes
Jalium sidus .
Juli Flore, quibus terrarum militet oris , ete.
Et c'est , sans doute , pour cela que selon les meilleures
éditions , dans ces deux vers :
Pindarum quisquis studet æmulari
lule, ceratis ope dædalea , etc.
l'id'iule est attaché à la fin du premier vers , dont il élide
la dernière syllabe :
Pindarum quisquis studet æmulari IUle,
ceratis , eto.
ou plutôt il paraît que ce mot , selon l'endroit où il était
placé , pouvait se prêter à ces deux formes , sans qu'il y
eût à cela , ni licence , ni hardiesse .
<<Lucrèce , continue l'abbé Arnaud , avait été plus
hardi . S'il rencontrait un monosyllabe formé de deux
lettres , dont la dernière absorbât la précédente , souvent
il le décomposait pour en faire un dissyllabe :
Effice ut intereàfera munera militiai,
au lieu de militiæ . Ceci est une erreur plus positive.
Le génitif des noms latins en a de la première déclinaison
, fut d'abord en ai, que les anciens poëtes firent
placé à la fin du vers , et que la dernière syllabe , qui est douteuse,
soit longuedans cette position.
86 MERCURE DE FRANCE,
de deux syllabes . On en trouverait une foule d'exemples
non seulement dans Lucrèce , mais dans les fragmens qui
nous restent d'Ennius et des autres poëtes du premier âge.
Ils ne l'employaient même pas autrement. Ce ne fut
qu'après eux , que l'on confondit les deux lettres ai dans
la lettre double æ , qui continua toujours de se prononcer
ai en diphthongue , et dans laquelleil est si peu exact
de dire que la dernière lettre absorbât la précédente , que
ce fut constamment la première , c'est- à-dire l'a , qui şe
fit entendre avec un son plein et entier , tandis que la
dernière était tombante et presque muette .
t
Une autre faute qui ne tombe plus sur la prononciation
ou la quantité , mais qui altère et peut faire suspecter le
sens , c'est celle-ci. Dans son Essai sur les masques des
anciens , l'auteur dit que le masque des acteurs était toujours
conforme au caractère des personnages , et il le
prouve par un passage de Quintilien. «Les compositeurs
de déclamations , dit, selon lui , Quintilien, lorsqu'ils mettent
une pièce au théâtre , savent tirer des masques mêmes
le pathétique . » On n'entend pas ce que veulent dire ces
compositeurs de déclamations qui mettaient des pièces au
théâtre : les déclamations , sortes d'exercices de rhétorique
, étaient une chose et les pièces de théâtre une
autre : l'esprit se porte d'autant plus vers ce sens du mot
déclamations , qu'il s'agit de Quintilien , à qui l'on attribue
un recueil de pièces de ce genre. Mais le texte de
Quintilien ne dit rien de semblable , et s'exprime trèsclairement.
Itaque in iis quæ ad scenam componuntur
fabulis , artifices pronuntiandi à personis quoque affectus
mutuantur. « Ainsi , dans les pièces composées pour le
théâtre , les acteurs (ceux dont l'art est de les réciter ,.
de les déclamer , artifices pronuntiandi) empruntent des
masques mêmes l'expression des sentimens ( affectus ) . »
La traduction de l'abbé Arnaud, pour dernier contresens
, borne au pathétique l'expression que l'on tiraît
des masques : Quintilien l'étend à tous les sentimens ,
ou à toutes les passions , affectus ; et cela était d'autant
plus essentiel à conserver , que dans la suite de ce passage
, après avoir parlé des masques tragiques , il parle
JANVIER 1810. 87
aussi de ceux de la comédie et de leurs divers genres
d'expression.
Voilà , dira-t-on , bien de la pédanterie latine ! Mais
toutes ces fautes , si du moins je ne me trompe pas en
les prenant pour telles , se trouvent dans des morceaux
d'érudition , dans les oeuvres d'un académicien des inscriptions
et belles-lettres : c'est, pour la critique qui
veut être utile , un devoir d'en avertir . Voici maintenant
de la pédanterie française ; n'est-elle pas aussi de devoir,
puisque l'abbé Arnaud était en même tems de l'Académie
qui fait autorité dans notre langue ?
Je ne parlerai pas de quelques expressions bizarres que
l'on trouve semées dans son style , qui tenaient à l'originalité
de son esprit et qu'on ne sera pas tenté d'imiter ,
commelorsqu'en parlant de Mirabeau, l'ami des hommes,
il dit que sa diction passe pour incorrecte , entr'ouverte ,
barbare. Je ne m'arrêterai pas non plus à de légères
inexactitudes , telles que je dois vous observer pour vous
faire observer ; aussi puisse-je me vanter , pour puis -je
me vanter ; des regrets stérils , au lieu de stériles , faute
qui ne doit sans doute être imputée qu'à l'imprimeur (6) .
Je citerai plutôt certaines constructions irrégulières ,
dont il ne faudrait pas s'autoriser .
« Les Grecs furent le seul peuple qui , en étendant ses
connaissances par la culture de la philosophie et des arts ,
non seulement conserva les caractères de la première
manière dont s'exprimaient les hommes , mais qui les fit
servir à embellir et à perfectionner son langage (7 ) . » Le
second qui est de trop : la longueur de la phrase l'a
peut-être appelé ; mais la construction l'exclut.
)) « Quand personne ne l'outrage ni le dépouille (8) . »
Il faut au contraire ici une seconde négation , ne
(6) On pourrait lui en reprocher beaucoup d'autres . Voici quelques-
unes des plus graves . Obstacles , lisez : oracles , tome II , p . 182
De ses récompenses , lisez : de leurs , tom. III , p. 21. Campasque ,
lisez : Campaspe , page 183. La vie d'Olympie , lisez : la ville , page
216 , etc.
(7) Tom. II , p . 128.
(8)Page 291.
88 MERCURE DE FRANCE , 4
l'outrage ni ne le dépouille. « La convenance est toujours
observée , et la capacité de la matière nullement forcée
(9) . » Nécessairement encore , on doit répéter , dans
le second membre de cette phrase , le verbe est , précédé
de la négation , et dire : n'est nullementforcée. Si l'on ne
voulait voir dans ces omissions que des fautes typographiques
, on ne pourrait du moins mettre au même rang
cette autre phrase . Il s'agit de ce beau camée , représentant
une bataille , dont on a parlé plus haut ; Mariette
faisait peu de cas de ces sortes d'ouvrages , et n'en exceptait
que ce morceau qui, dit l'abbé Arnaud (10), pour
n'être gravé que sur une coquille , était bien digne de cette
distinction . Dans ces sortes de phrases , si le second
membre est sans négation , pour signifie parce que : pour
qu'il signifie qnoique , la négation est nécessaire . La
phrase citée signifie donc : « Ce morceau qui , parce
qu'il n'est gravé que sur une coquille , était bien digne de
cette distinction .>> Or ce n'est point là ce que l'auteur
a entendu ; il a voulu dire : quoiqu'il ne fût gravé , etc ..
Il fallait donc qu'il mît : « Ce morceau qui , pour n'être
gravé que sur une coquille , n'en était pas moins digne de
cette distinction . » D'autres écrivains ont fait cette faute ;
mais le titre même de membre de deux Académies ne
peut l'autoriser .
On pourrait faire àl'abbé Arnaud quelques reproches
sur des objets plus importans ; on lui reprocherait ,
par exemple , d'avoir répété dans plusieurs endroits :
contre la philosophie cette accusation fausse , et cependant
bannale ; de dessécher l'esprit et de nuire
aux arts de l'imagination. C'étaient en effet des esprits
bien arides et bien ennemis des arts que Platon
et que Cicéron ! Mais sans sortir de notre France et du
tems où l'abbé Arnaud écrivait , jugeait-il donc que le
philosophe Voltaire , en cultivant avec tant de gloire le
premier des arts , la poésie , ne parlat pas de tous les
autres avec assez de sentiment et de goût ? Ne voyait- il
pas le philosophe d'Alembert dans les rangs des ama-
(9) Tome III , p . 332.
(10) Tome III , p. 324.
JANVIER 1810 . 89
teurs les plus déclarés de la meilleure musique ? N'y
voyait-il pas combattre avec plus de chaleur encore l'éloquent
philosophe Rousseau ? Ne trouvait-il pas le philosophe
Diderot dans l'atelier de tous les artistes , éprouvant
et propageant , autant et plus que lui-même , l'enthousiasme
des arts ? La vraie philosophie ne dessèche
ni l'esprit , ni l'ame ; au contraire. On n'en pouvait
accuser que la philosophie de l'école , et ce n'était pas
à l'abbé Arnaud à s'y tromper.
On lui reprocherait aussi d'avoir dit , même dans un
ouvrage dédié au duc d'Orléans (11) , que M. le Régent
joignait au grand art de gouverner , tous les talens et tous
les goûts ; ce grand art de gouverner n'ayant eu pour
résultat que la ruine la plus complète de l'Etat , et la plus
crapuleuse dépravation des moeurs . On lui reprocherait
encore d'avoir adressé aux philosophes cette interrogation
hautaine , dans une lettre , il est vrai , qu'il écrivait
à un prince (12) : « Philosophes petits et superbes ,
qu'a-t-on à faire de vos recherches et de vos observations
? >> et d'avoir proféré ces maximes , qui seraient ,
on en conviendra , de quelque danger sous le gouvernement
du Dey d'Alger ou du Vieux de la Montagne :
<<Il n'appartient qu'au sophiste d'envisager les actions
du citoyen en elles-mêmes : elles ne sont que ce que les
estime le Gouvernement. » Cela est suivi d'une diatribe
des plus virulentes , non pas contre la philosophie en
général , mais contre les philosophes de ce tems-là. «Le
public commence à s'apercevoir que ces hommes qu'il
admirait sans les connaître , ou plutôt parce qu'il ne les
connaissait pas , n'étaient parvenus à se croire véritablement
grands qu'à force de se persuader que tout ce
qui n'était pas eux était petit. Les moyens dont ils se
servaient pour surprendre l'estime ont été pénétrés , et
ils ont été couverts de l'humiliation et du mépris , etc.>>
La page entière est sur le même ton de violence fanatique .
Est-ce, pourrait-on demander, en distribuant des copies de
cette lettre, que l'abbé Arnaud s'ouvrit les portes de l'Aca-
(II ) La Description des pierres gravées , etc. tome III , p . 379 .
(12) Tome I, p. 34.
وم MERCURE DE FRANCE ,
,
démie française ? Je ne sais , mais cela ne meparaît d'accord
ni avec son caractère , ni avec sa position , ni même avec
la date de sa lettre , qui est de janvier 1759 , tems où le
crédit des philosophes était loin de décheoir , où il était
au contraire dans toute sa force , où ils produisaient leurs
meilleurs ouvrages où ils n'avaient éprouvé d'autre
disgrace que la suppression de l'Encyclopédie , disgrace
dont il est à croire qu'un homme tel que l'abbé Arnaud
était loin de triompher. Enfin , s'il était permis de soupçonner
ici une interpolation dans le manuscrit , ou une
copie altérée de la lettre , ou quelqu'autre accident de
cette espèce , je l'aimerais mieux que d'imputer à un
esprit de la trempe du sien cette odieuse page , qui fait ,
dans toute la force du mot , non-seulement disparate ,
mais tache dans l'édition de ses oeuvres .
En résumant ma pensée sur cette publication , je crois
qu'on en pouvait beaucoup retrancher sans que la réputation
de l'auteur y perdit ; que cependant presque tout
ce qui s'y trouve a un certain degré d'intérêt pour les
amis des lettres et les amateurs des arts ; qu'il y a enfin
un choix à y faire qui serait extrêmement précieux , qui
suffirait pour placer l'abbé Arnaud parmi nos écrivains
les plus distingués , et dans le petit nombre de ces hommes
dont on dit avec regret, après leur mort , qu'ils ont
trop peu écrit. GINGUENÉ .
MÉLANGES DE LLTTÉRATURE ET DE PHILOSOPHIE ; contenant
des Essais sur l'idée et le sentiment de l'infini ; sur les
grands caractères , sur le naïf et le simple ; sur la nature
de la poésie et la différence de la poésie ancienne
et moderne ; sur le caractère de l'Histoire et sur Tacite
; sur le Scepticisme ; sur le premier Problème de
la Philosophie ; sur le dernier Système de Métaphysique
en Allemagne , etc .; par F. ANCILLON , membre
de l'Académie royale des sciences de Prusse. Deux
vol . in -8° . A Paris , chez F. Schæl , rue des Fossés-
Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 29 , et chez H. Nicolle ,
rue de Seine , nº 12 .
IL existe pour la littérature, comme pour les individus,
JANVIER 1810.
• 91
un âge critique , un moment décisif qui détermine leur
direction , fixe leur caractère et exerce sur elles une influence
prolongée que tous les efforts de l'homme ne
sauraient anéantir. Je ne sais s'il est heureux que cette
époque soit en même tems celle de leur gloire : attachée
alors au siècle et aux noms qui ont jeté sur elle un grand
éclat , la nation reste fidèle à l'impulsion qu'ils lui ont
donnée : elle croirait , en s'en écartant , se montrer ingrate
envers ses bienfaiteurs et perdre la splendeur
qu'elle doit à leurs succès : elle se rassemble autour de
ce foyer lumineux , vient en quelque sorte s'y mirer avec
délices , et fière de ses souvenirs , semble les regarder
comme un capital une fois acquis dont le revenu suffit
à l'entretien de sa gloire .
Cette reconnaissance, louable en elle-même , n'est pas
sans de graves inconvéniens ; elle asservit l'avenir au
passé et fait perdre à l'un le tems et les forces qu'elle
emploie à exalter l'autre : l'homme ne devrait jamais oublier
que sa nature est d'aller en avant, et qu'il la contrarie
en s'arrêtant à glaner où d'autres ont moissonné avant
lui : comme il ne saurait faire tout marcher de front ,
ses progrès ne suivent pas toujours la même route : s'estil
avancé bien loin dans la carrière des lettres ? il s'arrête ;
'quitte cette direction pour en prendre une nouvelle , et
entre dans la carrière des sciences qu'il abandonnera
après l'avoir parcourue quelque temps , pour porter ailleurs
son ambition et ses forces . Les génies vraiment sublimes
sont ceux qui savent conserver , s'approprier
toutes les vérités , toutes les lumières conquises par
leurs prédécesseurs dans des sentiers différens , et s'en
servir pour marcher d'une manière plus honorable pour
- eux-mêmes et plus utile pour l'humanité , vers le nouveau
but que leur donne à atteindre la nouvelle carrière
- de développement ouverte par leur siècle à leurs talens
et à leurs travaux. Il n'appartient qu'aux esprits bornés
de vouloir étouffer les enfans sous le poids de la gloire
des pères : le passé est fait pour donner à l'avenir des
conseils et non des lois , des leçons et non pas des
chaînes. La génération qui , au lieu de s'appliquer à
agrandir d'un étage l'édifice qui lui a été transmis , res92
MERCURE DE FRANCE ,
terait inactive et uniquement occupée à s'enorgueillir
de la hauteur où l'ont élevée ses ancêtres , n'aurait pas
plus de mérite personnel que ces marbres inanimés qui
doivent tout à la main de l'artiste qui les façonna et les
plaça sur un beau piédestal : la nation au contraire qui,
non contente de jouir des biens dont elle a hérité , les
fait fructifier en les employant à acquérir de nouveaux
trésors , se rend digne par-là de la reconnaissance de ses
contemporains qu'elle éclaire et de la postérité qu'elle
enrichit.
C'est-là ce que fait depuis long-tems la nation alle,
mande; formée insensiblement et dans le silence de la
retraite par des individus isolés , sa littérature n'a pris
l'essor , n'est devenue une source d'honneurs et de renommée
, qu'après avoir déjà reçu l'impulsion qui devait la
diriger : cette impulsion ne pouvait plus être ni altérée ,
ni paralysée ; elle portait les esprits vers ces études vraiment
utiles et fécondes , parce qu'elles amènent des résultats
dont l'humanité toute entière partage les fruits : les
habitudes qu'elle fit prendre par-là à la nation , les goûts ,
les besoins qu'elle lui donna , et qui se trouvent en harmonie
avec son caractère , exercent chaque jour sur
elle une influence encore plus immédiate et plus puissante
. La gloire littéraire n'est pointle but que cherchent
à atteindre les lettres allemands : les uns vraiment désintéressés
dans leurs projets , comme dans les moyens qu'ils
emploient pour y réussir , n'ont d'autre amour que celui
de la vérité , d'autre désir que celui de servir le genre
humain en augmentant la masse de ses lumières ; les
autres plus égoïstes , ne laissent pas que de porter dans
leur égoïsme une certaine grandeur. Ce ne sont point
des complimens , des éloges , la gloire même proprement
dite , qu'ils cherchent à gagner : c'est à l'opinion
qu'ils s'adressent , c'est elle qu'ils veulent former , diriger
, maîtriser ; leur ambition ne s'arrête pas à des succès
dont tout le résultat serait un éclat personnel attaché
à leur nom ; ils aspirent à régner sur leur siècle , à faire
partager à leurs contemporains leurs idées , leurs principes,
leurs systèmes : la réputation n'est pour eux
qu'un moyen de parvenir à cette inflence qui persuade ,
JANVIER 1810 . 93
à cette autorité qui commande. Or , un pareil crédit ,
au sein d'une nation éclairée , n'appartient pas à des esprits
superficiels : une grande supériorité de force de
tête et d'instruction peut seule y conduire. Tous les
genres de travaux mènent à la gloire : Anacréon a pu y
prétendre comme Aristote ; mais pour s'emparer de l'opi
nion, pour soumettre à ses propres idées celles d'une
nation et d'un siècle , pour exercer sur la pensée d'autrui
cet empire qui la domine et la dirige , il faut s'appliquer
à ces travaux qui puisent leur intérêt soit dans
leur utilité directe et universelle , soit dans leurs rapports
avec les profondeurs de notre nature , l'ensemble de nos
connaissances , les sources même de notre être, soit enfin
dans leur importance pour notre moralité ou pour notre
bonheur . Aussi sont-ce là les occupations auxquelles les
Allemands s'adonnent de préférence ; leur caractère méditatif
les y porte ; ils y voyent le meilleur moyen de
remplir le but de leur existence littéraire, et comme une
vaste érudition est un secours toujours utile , souvent
même indispensable , pour l'exécution de ce projet , ils
se font un devoir de l'acquérir : elle devient ainsi un
besoin et une habitude pour ceux même qui ne cherchent
pas à régner par la profondeur de la pensée sur l'esprit
de leurs contemporains .
Je sais que de fâcheux résultats sont quelquefois attachés
à cette direction des travaux du monde littéraire ;
mais l'abus ne vient qu'après l'usage , et nous sommes
encore si loin de celui-ci que nous pouvons nous dispenser'
de craindre déjà l'autre. D'ailleurs , pour oser
blâmer , il faut connaître , et pouvons-nous nous en
vanter ? Avant de nous élever contre la manie de la métaphysique
, contre l'orgueil de la raison spéculative ,
contre la sécheresse et la pesanteur des érudits , sachons
quels progrès a faits la métaphysique en Allemagne ,
quelles y sont les découvertes de l'érudition , et voyons
si nous ne trouvons rien de bon à prendre dans les livres
qui sont destinés à nous en donner une idée.
M. Ancillon a essayé de remplir cette tache : «Place,
>> dit-il , entre la France et l'Allemagne , appartenant à
>>la première par la langue dans laquelle je hasarde
2
94 MERCURE DE FRANCE ,
>> d'écrire ; à la seconde par ma naissance, mes études
>>mes principes , mes affections , et , j'ose le dire , par la
» couleur de ma pensée , je désirerais pouvoir servir de
>>médiateur littéraire ou d'interprète philosophique entre
>> les deux nations ; mais ce beau rôle suppose une réu-
>>nion de qualités qui me manquent. Au défaut des titres
>> qui seuls peuvent justifier une entreprise pareille , et
>> en assurer le succès , simple citoyen de la république
>>des lettres , j'ai le droit de voter dans les grandes
>>questions qui l'occupent et de motiver mon opinion .>>
Personne sans doute ne lui contestera ce droit. M. Ancillon
a écrit l'histoire avec succès , et rien n'annonce
plus un jugement sûr , rien ne le forme davantage : mais
peut- être possède-t-il, à un trop haut degré une des premières
qualités de l'historien , l'imagination , pour écrire
aussi bien sur la philosophie : les recherches métaphysiques
exigent plutôt le talent d'analyser que celui de
peindre; il y est plus important de faire suivre que de
faire voir. Quel but se proposait M. Ancillon ? Voulaitil
faire connaître au public français les travaux des philosophes
allemands ? La plus grande clarté était alors
nécessaire : il faut tout dire à des gens qui ne savent
rien : ce sont des enfans que l'on ne peut instruire sans
leur indiquer toutes les transitions qui dirigent et lient
les idées du philosophe. L'écrivain qui se propose d'enseigner
doit renoncer à peindre une imagination vive
éclaire et soutient mal des pas mal assurés : ce n'est pas
en rassemblant dans un tableau brillant et animé les résultats
d'un système que l'on démontre à des lecteurs
peu exercés , leur vérité et leur importance : il faut les
conduire lentement le long de l'échelle qui a servi à
élever l'édifice , non les placer tout d'un coup au sommet.
M. Ancillon voulait-il reprendre sous oeuvre les,
recherches des métaphysiciens de l'Allemagne , les discuter
, les combattre ? La méthode didactique était encore
la seule qui lui convînt ; ce n'est pas avec l'imagination
que l'on doit lutter contre la pensée ; il faut d'ailleurs,
avoir alors de grandes objections à faire et de bonnes
armes pour les soutenir. Des Mémoires courts et incomplets
ne suffisent pas pour s'engager avec fruit dans
JANVIER 1810 . 95
une semblable querelle. Je doute que ceuxde notre auteur
contribuent aux progrès de la philosophie , et sans doute
il est lui-même bien éloigné de le penser .
Tout bien considéré , je crois que c'est à la France
qu'il s'adresse , mais alors sa position mème devient une
source de difficultés ; il pense en allemand et écrit en
français ; n'a- t-il pas à craindre d'être souvent inintelligible
en supposant à ses lecteurs des connaissances qu'ils
n'ont pas , ou obscur en prètant aux mots des acceptions
qui ne leur sont pas propres ? Ainsi il oppose constamment
le mot nature au mot liberté ; l'une est pour lui
l'ensemble des lois qui enchaînent notre activité extérieure
, c'est la nécessité ; l'autre est la puissance du
libre arbitre . Cette antithèse existe-t-elle dans l'usage
que nous faisons de ces mots ? N'aurons-nous pas peine
à la comprendre ? Il appelle les êtres finis des limitations
de l'infini : trouvera-t- il beaucoup de lecteurs qui attachent
une idée au mot limitation ? Il suppose déjà dans
sa Préface que nous distinguons bien nettement la philosophie
de l'empirisme et la philosophie de la raison
pure : cette distinction nous est- elle bien familière ? Une
foule d'exemples semblables prouvent que M. Ancillon
nous a crus trop avancés , et qu'il n'a pas assez souvent
jugé nécessaire de nous instruire.
Il n'a donc écrit par le fait ni pour la France ni pour
l'Allemagne : son ouvrage ne peut être considéré ni comme
un livre didactique où les Français doivent aller puiser
la connaissance des travaux philosophiques de leurs
voisins , ni comme un livre plein de recherches profondes
où les Allemands puissent trouver des objections nouvelles
ou d'importantes additions à leurs systèmes . C'est
le recueil des réflexions et des principes d'un académicien
, français d'origine , allemand d'habitude et d'opinions
, plein de justesse , de finesse et de sagacité dans
l'esprit , de sensibilité et d'élévation dans le caractère ,
possédant l'art de présenter sa pensée sous des formes
piquantes , sous des images heureuses , mais dont le
style ne peut souvent être clair et les idées intelligi bles
que pour les Français qui savent l'allemand .
Tel est , je crois , le point de vue dans lequel il faut
96 MERCURE DE FRANCE ,
se placer pour juger sainement ces deux volumes ,
sur-tout les fragmens de métaphysique : ils doivent
sans doute paraître dès-lors peu susceptibles d'inspirer
un intérêt général ; mais , tels qu'ils sont , ils offrent aux
hommes vraiment désireux de s'éclairer , une lecture
utile et attachante : ils contiennent des Essais de méta
physique proprement dite , des Essais de métaphysique
littéraire (si je puis m'exprimer ainsi) , et des Essais de
morale. Ces derniers sont les plus remarquables et doivent
plaire à tous les lecteurs ; les premiers seront aisément
compris de ceux qui ne sont pas tout-à-fait étrangers
à la matière , et qui ne craignent pas d'appeler à leur
secours cette faculté que Newton regardait comme la
source du génie , l'attention : les seconds sont les plus
vagues , les plus étrangers au cercle habituel de nos
idées , et peut-être aussi les plus médiocres .
Quelle est l'origine des connaissances humaines ? jusqu'à
quel point pouvons-nous compter sur leur certitude ?
C'est là le problème qui , depuis des siècles , occupe les
métaphysiciens : dans les tems modernes , deux sectes
de philosophes dogmatiques , Descartes et Leibnitz
d'une part , Locke et Condillac de l'autre , avaient tenté
de le résoudre. Les premiers , après avoir montré que
nous possédions en nous certaines idées dont la connaissance
ne pouvait se déduire des impressions faites sur
nous par les objets extérieurs , avaient regardé ces idées
comme des principes innés et en avaient singulièrement
multiplié le nombre : leur idéalisme tranchait ainsi la
difficulté , en établissant comme inné tout ce dont ils ne
savaient pas expliquer l'origine. Locke renversa la doctrine
des idées innées ; il prouva que sans l'expérience
il n'y avait point de connaissance possible ; mais il crut
avoir prouvé par là que l'expérience , c'est-à-dire le
résultat des sensations combinées par la réflexion , était
la source de toutes nos connaissances , et suffisait pour
en assurer la réalité : donnant ainsi trop d'extension aux
conséquences qu'il croyait pouvoir tirer des argumens à
l'aide desquels il avait si heureusement attaqué l'idéalisme
, il lui substitua un système d'empirisme , c'est-àdire
de philosophie uniquement fondée sur l'expérience,
édifice
JANVIER 1810 . 97
DEPT
DE
LA
SE
élifice imparfait dont le sceptique Hume vint bientôt
montrer la faiblesse , et par les vérités qu'il sut recon
naître et par les erreurs qu'il ne sut pas éviter. Admet
tant , d'après Locke, que toutes nos idées viennent des
sens , il en conclut que nous ne pouvions rien connaître
parce que la sensation ne saurait être la source
certitude; du reste , il ne chercha pas si celle-ci pouvait
avoir une autre origine, et n'établit que son scepticisme
sur les ruines du dogmatisme de ses prédécesseurs .
de l
Le problème paraissait insoluble : Leibnitz en avait
donné une solution inadmissible ; Locke , une solution
insuffisante ; Hume ne l'avait pas abordé ; Kants'empara
de leurs découvertes , poussa d'abord le scepticisme
plus loin que Hume lui-même , chercha ensuite s'il ne
pourrait pas donner à l'édifice une base qui le garantît
de ces chutes continuelles , et établit 1 que la sensibilité
était l'unique canal , non l'unique source de nos idées ;
2º que notre esprit , étant le réservoir de nos sensations ,
devait exercer constamment sur elles l'influence qu'exerce
sur la matière mise en oeuvre le moule qui la reçoit ;
3º qu'ainsi notre expérience était le résultat de nos sensations
modifiées et réglées par notre nature intelligente ;
4º que l'étude de notre propre entendement pouvait donc
seule nous conduire , sinon à pénétrer la nature réelle
des objets , du moins à séparer ce qui , dans nos connaissances
, est universel et nécessaire de ce qui n'est que
conditionnel et contingent pour fixer ensuite leur degré
de certitude.
Le domaine de nos connaissances était ainsi assigné ;
leur réalité relative était prouvée; des philosophes moins
sages et plus hardis ont voulu arriver jusqu'à la réalité
absolue et pénétrer la nature intime des êtres que , selon
Kant, nous ne pouvons voir qu'à travers les lois de
notre propre nature. Je ne développerai pas ici leurs
théories . M. Ancillon a consacré trois essais intitulés
Essai sur le Scepticisme , Essai sur le premier Problème
de la Métaphysique , Essai sur l'existence et sur les der
niers Systèmes de métaphysique qui ont paru en Alle
magne, à faire suivre la marche de l'esprit humain dans
les recherches que je viens de retracer , et dans les dere
G
,
cen
98 MERCURE DE FRANCE ,
nières tentatives qu'il a faites pour escalader cet Olympe
dont les penseurs les plus profonds lui ont interdit l'approche
. Le dernier de ces Essais m'a paru le meilleur ;
l'auteur ne s'y borne pas à exposer , il réfute et d'une
'manière heureuse ; mais c'est en même tems le plus
difficile à lire : les idées nous en sont peu familières
, et les raisonnemens en sont très-serrés . Le
premier est le plus simple; nous connaissons mieux les
ouvrages de Sextus Empiricus et de Hume , que ceux de
Fichte et de Schelling : d'ailleurs le scepticisme s'énonce
en général d'une manière claire ; uniquement occupé de
raser et de détruire , il n'a pas besoin de creuser bien
avant pour poser les fondemens d'un grand édifice , ou
de s'élever bien haut pour en placer le toit, et la subtilité
lui est plus nécessaire que la profondeur. Le second essai
est le plus faible : l'exposé de la doctrine de Spinosa
n'est pas clair ; celui de la doctrine de Kant est incomplet,
inexact même ; celui de la doctrine de Leibnitz est
vague et insignifiant .
Un Essai sur l'idée et le sentiment de l'infini , tient le
milieu entre les morceaux de métaphysique proprement
dite et ceux de métaphysique littéraire . L'infini existe :
<< ce n'est pour nous qu'une idée ; mais c'est une idée né-
>>cessaire que nous sommes forcés d'admettre , une idée
>> qui dérive de notre nature intelligente , et qui résulte
>> des premières lois de notre raison. Comme nous ne
>>pouvons ni concevoir ai connaître l'infini , lorsque
>>notre imagination essaie de le saisir et de le compren-
>>dre , elle convertit l'infini en indéfini . A la vérité , rien
>>de plus opposé que l'indéfini et l'infini ; l'un réunit
>> tout , l'autre ne réunit jamais tout ; on ne peut rien
>> ajouter au premier , parce qu'il est complet , absolu ,
>> parfait ; on peut toujours ajouter au second , parce
>>qu'il est toujours incomplet et susceptible d'augmenta-
» tion. L'infini est une sphère , l'indéfini est une ligne
>> droite que l'on peut toujours prolonger par la pensée.
>>> Cependant , quelque différens qu'ils soient , nous les
>>confondons sans cesse , nous croyons atteindre l'un en
>> employant l'autre ; nous sommes toujours tentés de
>>substituer une image fausse qui ne dit rien à la raiJANVIER
1810 .
99
» son , à une idée négative qui ne dit rien à l'imagina-
» tion. »
Après avoir établi cette distinction aussi fine que solide
, et nécessaire pour prévenir une équivoque funeste,
l'auteur retrouve les traces du sentiment de l'infini dans
la contemplation et l'étude de la nature , dans les plaisirs
de l'art , dans la religion et même dans les sciences . Ge
morceau , non moins bien écrit que bien pensé , est d'autant
plus important , qu'une philosophie étroite et matérialiste
a souvent nié parmi nous l'existence de ce sentiment
sans lequel tout est borné , passager et mesquin autour
de nous et en nous-mêmes .
Des Essais sur la nature de la poésie , sur la différence
de la poésie ancienne et moderne , sur la différence de la
poésie et de l'éloquence , donnent un exemple de la métaphysique
appliquée aux arts et à la littérature. Je suis
loin de croire que cette application ne puisse et ne doive
se faire ; mais nous aurons long-tems peine à nous y accoutumer
: les deux nations ont suivi , dans la critique
des arts , une marche opposée : « Les Français , dit M.
>>Ancillon lui-même dans sa préface , ont abstrait leurs
>>notions de la poésie et de l'éloquence des ouvrages les
>> plus éminens dans chaque genre que leur offrait leur
>>littérature .... Les Allemands , au contraire , sont partis
>>des notions générales d'art , de poésie , d'éloquence ,
>> ont cherché la racine commune à toutes ces notions
>>dans la nature de l'ame , et de làsont parvenus aux dif-
>>férentes branches ou aux différens genres .... Il arrive
>>de là que les critiques français , admirables dans les
>> observations de détail , ne le sont pas autant dans les
>>matières générales , tandis que la philosophie des arts ,
>>en Allemagne , s'occupe plus des idées générales que
>> des détails . >>>
M. Ancillon a considéré les idées de poésie et d'élo
quence dans leur plus grande généralité : son essai sur la
nature de la poésie m'a frappé par l'étendue des vues et le
solide enchaînement des raisonnemens ; mais la défini
tionà laquelle il arrive ne sera bien saisie que par ceux
qui abandonnerontun moment leurs habitudes d'opinion
pour se contenter de suivre l'auteur dans sa marche :
Ga
1
100 MERCURE DE FRANCE ;
ر
peut-être convaincrait-il sans retour des esprits qui lui
seraient donnés table rase ; il étonnera plus qu'il ne persuadera
des esprits élevés dans unmonde tout différent .
L'Essai sur la différence de la poésie ancienne et moderne
excitera un intérêt plus général. Ce sont des observations
de fait , et non des développemens métaphysiques
. Les deux poésies sont données , il ne s'agit que
de les rapprocher , de les opposer l'une à l'autre ; les
résultats de cette comparaison sont faciles à saisir . M.
Ancillon l'a faite en homme d'esprit et de goût ; mais la
plupart de ses idées sont depuis long-tems en circulation
enAllemagne; il n'a sur elles que des droits de mise en
oeuvre et non un droit de propriété.
Un Essai sur les grands caractères , des Réflexions sur
la Philosophie de caractère et sur Tacite, forment la partie
morale de ce Recueil , et n'en sont pas la moins précieuse.
Dès qu'il s'agit de morale , il n'y a plus ni -barriére
, ni différence d'éducation , d'opinion , de patrie ,
qui puissent rendre un homme inintelligible pour ses
semblables : la vertu trouve dans toutes les consciences
un écho qui répond infailliblement à sa voix , et nous
pouvons refuser de lui obéir , non de la comprendre ; ici
cessent les incertitudes de langage , les divergences de
principes , les contrastes d'habitudes. M. Ancillon , peignant
les traits d'un grand caractère ou les devoirs moraux
de l'historien , n'a plus à nos yeux une physionomie
étrangère; c'est tout simplement un homme d'honneur
qui adresse à ses lecteurs des discours pleins d'élévation ,
de pureté et d'énergie; aucun d'eux n'oserait dire : « Je
n'entends pas cela. »
Je n'en voudrais citerpour exemple que le portrait de
Tacite.
Ces mélanges sont terminés par un recueil de pensées
détachées qui ne sont pas toutes également bien dites ou
également vraies; mais qui offrent pour la plupart ce
mérite de la beauté morale , mérite plus rare qu'on ne
pense , quand il part d'une conviction réfléchie et profonde
, d'une grande élévation de caractère etd'un désintéressement
parfait. Tout , dans cet ouvrage , annonce
l'homme éclairé et prouve l'homme de bien : le monde
JANVIER 1810. 101
n'apas deplus beaux titres àdonner. Je ne puis mieux
louer M. Ancillon qu'en disant qu'il paraît avoir pris pour
lui-même le noble conseil qu'il adresse aux gens de
lettres dans ce passage :
« La classe des gens de lettres n'existait pas chez les
>> anciens comme chez les modernes , parce que ceux
>> qui s'occupaient chez euxdes arts d'imagination et des
>> sciences manquaient de moyens de communication ;
>>d'ailleurs la communauté de la patrie était tout à leurs
>> yeux, et le titre de citoyen effaçait tous les autres . Au-
>>jourd'hui , l'association des gens de lettres devrait les
> rendre citoyens du monde des idées ; le vrai et le beau
>> devraient être pour eux ce que la patrie était pour les
>> Anciens . L'esprit des gens de lettres devrait ressembler
>> à l'esprit de la chevalerie; leur association pure, libre,
>> étroite , serait formée par la religion des principes ,
>> l'amour de l'infini , et une ardeur infatigable à com-
>> battre avec courage les erreurs et les vices, les monstres
>> du monde moral . >>>
Swiftfly theyears , and rise th' expected morn !
POPE'S Messiah , v. 21 .
<Que les années s'envolent rapidement et que ce jour tant désiré
selève!.
GUIZOT
CURIOSITÉS DE LA LITTÉRATURE , traduction de l'anglais ;
par M. T. P. BERTIN , sur la cinquième édition ,
2 vol. in-8° . A Paris , Joseph Chaumerot , libraire ,
Palais-Royal , galerie de bois , nº 188 .
Dans l'avant-dernier siècle , après la mort de plusieurs
savans et littérateurs célèbres , des amis soigneux de leur
gloire ont rassemblé leurs bons mots , leurs maximes ,
leurs réflexions , leurs jugemens , leurs remarques , etc .;
ils y ont joint quelques anecdotes qui les concernaient ,
ou qu'ils aimaient à raconter , et ils en ont formé ces recueils
connus sous le nom d'Ana . Voltaire les a trop méprisés
peut- être ; quelques-uns du moins doivent être
exceptés du ridicule qu'il a jeté sur l'espèce entière ;
102 MERCURE DE FRANCE ,
tous ne sont pas des archives de mensonges et de fadaises
. Le Menagiana sur-tout , qui appartient à Lamonnoie
bien plus qu'à Ménage , est rempli de détails curieux
, de rapprochemens piquans , d'observations utiles
et même de discussions savantes sur beaucoup de points
importans de littérature et d'érudition . Un écrivain anglais
dont j'ignore le nom, apris dans nos Ana ce qu'ils
lui semblaient offrir de plus instructif et de plus agréable
: il a fait le même triage dans les livres anglais du
même genre ; il a rangé les matières analogues sous des
titres communs , et assaisonnant le tout de réflexions , il
a composé les Curiosités de la Littérature , dont M. Bertin
vient de nous donner la traduction . Cette traduction
est faite sur la cinquième édition , ce qui prouve que l'original
a eu beaucoup de succès en Angleterre. Les Anglais
paraissent moins dégoûtés des compilations que
nous ne le sommes ; celle-ci d'ailleurs , en grande partie
faite avec nos livres , et traitant de nos auteurs , contenait
beaucoup de choses toutes nouvelles pour eux ;
mais ces choses , revenant à leur source après avoir
passé par une traduction anglaise à son tour traduite en
français , n'ont pas le droit de nous intéresser aussi vivement;
et ce que nous apprenons en même tems des écrivains
et de la littérature de nos voisins , ne suffit pas pour
compenser en nous l'ennui de relire en mauvais style ce
que nous savons déjà. Je doute donc fort que la traduction
atteigne au même nombre d'éditions que l'original .
Dans ces Curiosités de la Littérature , tout n'est pas littéraire
, tout n'est pas curieux ; ce dernier point ne pourrait
⚫se prouver sans ennui : il est facile de démontrer l'autre
en rapportant seulement les titres de quelques chapitres .
Certainement l'Alchimie , Astrologie , les Coutumes
féodales , les Goths et les Huns , les Jugemens de Dieu ,
les Titres des Souverains , le Jeu , et dix autres objets
semblables ne sont point du ressort de la littérature proprementdite
: à la vérité , ils se trouvent dans les livres ,
et des littérateurs s'en sont occupés ; mais , à le prendre
ainsi , tout serait littéraire , et j'aurais moins à me plaindre
de ce que je trouve dans l'ouvrage , que de tout ce
que je n'y trouve pas . Au reste , le plus grand nombre
JANVIER 1810 . 103
des objets est d'accord avec le titre , et c'en est assez
pour le justifier . Il y a peu de méthode dans la distribution
des matières ; souvent des articles contigus n'ont
point de rapport entr'eux , et en ont beaucoup avec des
articles éloignés ; plusieurs même devraient être fondus
ensemble ; mais ce n'est encore là qu'un très-léger inconvénient
dans un livre dont la variété doit , en grande
partie , faire le mérite et assurer le succès .
A une époque où l'on s'occupe ridiculement de journaux
, où les ouvrages ne paraissent plus faits que pour
donner lieu à des articles , et où ces articles font toute
la lecture , toute la science , tout l'entretien de ceux qui
se piquent encore de quelque goût pour les lettres , je
crois devoir , pour l'instruction des amateurs , détacher
quelques traits d'un assez long chapitre que l'auteur
anglais a consacré à l'histoire des journaux littéraires
depuis leur naissance jusqu'à nos jours . Ces détails ,
empruntés de nos propres Mémoires sur la littérature ,
ne sont peut-être pas connus de tous nos lecteurs . Les
journaux littéraires sont d'origine française : l'invention
en est due à Denis de Sallo , conseiller au parlement de
Paris , qui fit paraître en 1665 , pour la première fois ,
son Journal des Savans , et qui , par prudence ou par
morgue robine , le publia d'abord sous le nom du sieur
d'Hédouville , son valet-de-chambre . A l'imitation du
fondateur , plusieurs journalistes se cachent encore aujourd'hui
sous des noms empruntés . Sallo , à la faveur
de son masque , mit tant d'amertume et de malignité
dans sa critique , que son journal excita les plaintes les
plus vives . Il fut obligé , au bout de treize mois , de
céder à la clameur des écrivains , et de se donner l'abbé
Gallois pour successeur. Celui-ci , intimidé par le sort
de Sallo , remplaça l'excès de la sévérité par celui de la
douceur , et, peut-être sans satisfaire les auteurs , parvint
à mécontenter le public. «Une autre conspiration éclata
>> contre le journal : les mathématiciens se plaignirent de
>> ce qu'on les négligeait dans cette feuille périodique ,
>> pour ne s'occuper que des naturalistes . Les natura-
>> listes s'ennuyèrent des extraits d'ouvrages littéraires :
>>les antiquaires ne voulurent voir que des découvertes
104 MERCURE DE FRANCE ,
>> de manuscrits , des mémoires originaux ou des frag-
>> mens d'auteurs anciens : des extraits d'ouvrages de
>>médecine furent demandés par une partie des abonnés
>> et rejetés par l'autre : enfin chaque lecteur voulut
>>avoir l'analyse des productions qui concernaient sa
>> profession ou qui flattaient ses goûts. Mais un journal
>> littéraire est un ouvrage que l'auteur offre au public
>> en masse , et qui n'est pas fait seulement pour une
>> classe de lecteurs . Malgré toutes ces difficultés , l'ou-
>>vrage périodique de l'abbé Gallois eut un très -grand
>> succès . » A l'abbé Gallois succéda l'illustre Bayle qui ,
en sa qualité de sceptique et de philosophe indulgent ,
fut réservé et poli dans l'énonciation de ses jugemens :
comme alors le public avait apparemment de la prédilection
pour les critiques tranchans et grossiers , Bayle
passa pour un critique mou , indécis , et fadement louangeur
, qui n'avait ni vigueur de style , ni force de dialectique.
Bernard , Basnage , Leclerc et quelques autres ,
pourvus sans doute des qualités qui manquaient à Bayle,
réussirent beaucoup mieux auprès de leurs lecteurs .
L'auteur anglais nous fait voir ensuite comment du
Journal des Savans , naquirent d'autres journaux qui ,
à leur tour , en enfantèrent de nouveaux , et il termine
ce tableau généalogique par des réflexions qui sont peutêtre
fort justes en Angleterre , mais qui heureusement
ne trouveraient point ici d'application. « Lamultiplicité
>> des journaux , dit-il , a nécessairement produit beau-
>>coup de mal. Des esprits de mince aloi , des écrivains
>>qu'on peut appeler le rebut de la littérature , ont fabri-
>>quédes journaux. De là cette misérable discordance d'o-
>>pinions , lahonte, le scandale et l'opprobre de la critique ..
>>Des passions ennemies des vérités paisibles de la lit-
>>térature ont jeté le trouble dans la république des
>>>lettres ; toute vertu , toute pudeur littéraire s'est éva-
>> nouie.>> En tout pays , il serait fort difficile de trouver
unhomme qui ressemblât au portrait que le compilateur
anglais fait d'un bon journaliste. Il veut qu'il possède
à fond lui-même la matière des ouvrages dont il parle ;
qu'il connaisse parfaitement l'histoire littéraire , afin de
ne point tomber dans des erreurs ridicules ou dangeJANVIER
1810. 105
,
reuses; qu'il se tienne constamment sur la ligne de l'impartialité
, également éloigné de l'odieuse satire et de
l'insipide panégyrique ; et qu'enfin , fier de renfermer
dans quelques pages la substance entière de ce qu'un
auteur a mis dans plusieurs volumes , il résiste à l'envie
de faire un traité sur le sujet du livre qu'il examine
plutôt qu'une analyse du livre lui-même. «Enfin , ajoute-
>>>t-il , si un journaliste captive la faveur du public en
>> flattant son penchant à la malignité , au lieu de mé-
>>riter sa confiance en éclairant son esprit , ses travaux
>>porteront un préjudice notable au génie et au goût de
>> son siècle. Les moeurs de la critique , telle que Pope
>> l'a décrite , sont la bonne foi , la modestie , le savoir-
>> vivre , et le respect des convenances . >>>
Quand on a lu les deux chapitres intitulés de la Pauvreté
des Savans et de l'Emprisonnement des Gens de
Lettres, il en faut conclure , contre l'opinion généralement
reçue , qu'en Angleterre , dans cette île opulente et
fastueuse , les auteurs ont été plus que partout ailleurs
victimes de l'indigence . Il semble que les meilleurs ouvrages
de la littérature anglaise aient été composés dans
des greniers ou dans des prisons; il en est plusieurs qui
portent pour titre le nom même de la prison qui les a vu
naître , comme les Tusculanes portent celui d'une des
maisons de campagne de Cicéron. Il faut tout dire , les
grands écrivains de l'Angleterre , après leur mort , reçoivent
de leurs compatriotes des marques de munificence
extraordinaires : on dépense en monumens de
tout genre élevés à leur gloire , des sommes dont la
moindre leur eût procuré de leur vivant une honorable
aisance.
Dans le chapitre qui a pour objet les Amusemens des
Gens de Lettres , j'ai regretté de ne point trouver une
anecdote sur La Fontaine, que je me souviens d'avoir lue
une seule fois dans je ne sais plus quel livre. A dix-neuf
ans , La Fontaine entra à l'Oratoire , où il resta dix-huit
mois. On l'y surprit un jour jetant son bonnet carré d'un
troisième étage dans la cour , descendant pour le ramasser
etremontant pour le jeter encore. Il continua ce jeu
106 MERCURE DE FRANCE ,
fort long-tems et ne le cessa qu'aux éclats de rire de la
personne qui le regardait .
Le chapitre des Portraits d'Auteurs offre un problème
qui ne serait pas indigne d'occuper quelque savant
membre de la classe d'histoire et de littérature ancienne .
Les Anciens étaient , comme nous , dans l'usage de placer
le portrait des auteurs en tête de leurs ouvrages . Il y
a plus : Varron , donnant au public la vie de sept cents
hommes illustres de son pays , orna ce recueil d'autant
de portraits . Pline l'ancien , de qui nous tenons le fait ,
s'extasie sur ce moyen de fixer et de multiplier les traits
des personnages célèbres ; il l'appelle une découverte
dont les Dieux mêmes devraient être jaloux , un procédé
admirable , qui non-seulement assure l'immortalité à des
héros , mais même les répand dans toutes les parties de
l'Univers , de manière que partout ils semblent être présens
. Quel est ce moyen? quel est ce procédé ? nous
l'ignorons . Les Anciens , qui ne connaissaient pas l'imprimerie
, avaient-ils imaginé l'art de la gravure ? cela
est peu probable . Des commentateurs pensent que ces
portraits dont parle Pline , étaient faits à la plume ; mais
tant de dessins , copiés les uns d'après les autres , auraient
dû être bien peu fidèles , et d'ailleurs que de tems
et de dépense n'aurait- il pas fallu pour en décorer tous
les exemplaires d'un ouvrage , qui , suivant l'expression
de Pline , était répandu dans tout l'Univers ( per omnes
terras ! ) Enfin , s'il ne se fût agiquede dessins à la plume,
ce même Pline eût-il dû tant se récrier sur la beauté et la
nouveauté de l'invention ?
Dans le chapitre sur la Mode , qui est sans contredit
un des plus piquans du recueil , nous voyons que les Anglais
ont eu de bonne heure le goût et le talent des carricatures
. Sous Henri VIII , on en fit une qui représentait.
un homme nu , tenant d'une main une pièce de drap et
de l'autre une paire de ciseaux. Au bas étaient écrits des.
vers dont voici le sens : Comme la mode change à
chaque instant , je vais nu , en attendant que je sache
quelle forme donner à mon habit.
Je pourrais étendre indéfiniment cet article , en citant
tout ce qui m'a paru digne de remarque dans les CuriosiJANVIER
1810.
107
sités de la Littérature , et en y ajoutant mes observations ;
mais , même à propos d'une compilation , il ne faut pas
abuser de la facilité de compiler; c'est un privilége que
les faiseurs de journaux doivent abandonner aux faiseurs
de livres . Je terminerai en disant quelques mots sur la
manière dont l'ouvrage est traduit. Des personnes qui ont
eu l'original entre les mains , assurent que le traducteur
s'est souvent permis d'en retrancher des passages etmême
d'y en ajouter d'autres de sa façon. Je ne suis pas certain
qu'il n'ait pas retranché de fort bonnes choses ; mais je
parierais bien qu'il n'en a ajouté que de fort mauvaises .
Il est impossible d'écrire plus incorrectement sa langue
et d'entendre moins bien celle de l'auteur qu'on traduit .
M. Bertin paraît avoir sur ce dernier point de trèsgrandes
prétentions ; j'ose l'assurer qu'elles ne sont pas
fondées . Il y a dans le livre un chapitre intitulé Bévues
littéraires , et la plupart de ces bévues ont été commises
par des traducteurs; on allongerait ce chapitre d'une
vingtaine de pages , si l'on y faisait entrer toutes les
bévues de M. Bertin. Le mot anglais pleasing s'applique
à ce qui cause du plaisir , et doit se traduire ordinairement
par le mot agréable . M. Bertin , qui ne va pas si
loin chercher les choses , le traduit toujours par le mot
plaisant , et cela produit de plaisantes phrases . « Le
>> P. Commire a composé des vers latins fort plaisans ....
>>Catulle dans son plaisant poëme d'Acmé et de Sep-
>> time. Marmontel raconte une aventurefort plai-
>> sante de Colardeau ..... » et cette fort plaisante
aventure , c'est Colardeau , mourant , qui se lève de son
lit et va brûler lui-même ce qu'il a déjà traduit de la
Jérusalem délivrée, pour que ses héritiers ne violent
point , en l'imprimant , la promesse qu'il a faite à Watelet
de discontinuer ce travail , que Watelet a aussi
entrepris . Si M. Bertin n'ignorait pas si complètement
l'histoire littéraire de tous les tems et de tous les lieux ,
et particulièrement celle de la France au dix-septième
siècle , il eût facilement redressé quelques erreurs qui
ont pu échapper à l'écrivain anglais en parlant de nos
auteurs , si toutefois ce n'est pas lui-même qui les lui a
prêtées en le traduisant. Entre eux le débat ; mais il est
..
۱
108 MERCURE DE FRANCE ,
plaisant de voir dans un ouvrage écrit en français , que
Pélisson était ministre sous Louis XIV , et que Corneille
alla lire Polyeucte à Rambouillet.
Monsieur Bertin prit pour ce coup
- lenomd'unhôtel de Parispour celui d'un bourg quien est à
onze lieues . Il est étrangement brouillé avec les noms , M.
Bertin : l'empereur Claude est l'empereur Claudian ; le roi
Jacques, le roi James ; Patrix , Patru; AldeManuce, Alde
Manuel; Colomies , Colomice ; et le recueil de ses bons
mots , Colamesiana ; dans une inême page , le Pogge ,
nommé d'abord Poggius à la manière des Anglais , se
change bientôt en Foggius ; et , par une semblable métamorphose
, le vertueux beau-père de Tacite , appelé
Agricola au commencement d'un paragraphe , devient ,
à la fin , Caracalla , c'est- à-dire , un monstre. Quelquesunes
de ces fautes appartiennent sans doute à l'imprimeur
: aussi est-il juste de le complimenter à son tour ;
l'ouvrage est imprimé comme il est traduit: C'est faire
les parts égales entre le translateur et le typographe ;
mais c'est en donner une bien grosse à chacun . Un
errata d'une grande page se trouve en tête de chaque volume.
Je voyais une sorte d'humilité généreuse de la
part de l'imprimeur à reconnaître et à redresser ainsi ses
fautes , etje n'imaginais pas qu'en ayant relevé tant , il en
eût pu laisser beaucoup: mais c'était un piége ; dans ces
errata , qu'à leur longueur j'avais jugés complets , je ne
trouvais pas une seule des fautes qui me choquaient en
lisant; en revanche , j'y trouvais quelquefois , corrigés
comme défectueux , des passages corrects que par mégarde
le traducteur ou l'imprimeur avaient laissé échapper.
Quand les lettres et le bel art d'imprimer cesserontils
d'être si souvent un ignoble métier fait par des gens
qui ne le savent pas ? AUGER.
JANVIER 1810. 109
HOMMAGE A UNE BELLE ACTION. AParis , chez Dabin ,
libraire , au Palais-Royal . - 1810 .
LES Journaux du mois de décembre dernier ont rapporté
le trait suivant :
M. François Remi l'aîné , âgé de 43 ans , natif de Metz ,
» employé à l'hôpital militaire français à Neubourg , et pré-
» sentement dans la même qualité à Cinnstadt , vit arriver
» le 27 avril dernier, à huit heures du soir , sur le Danube,
» un bâtiment à bord duquel se trouvaient quarante-deux
» soldats grièvement blessés , et dont plusieurs avaient des
>membres amputés . Mais le Danube avait grossi considé-
> rablement , la nuit était obscure , et aucun infirmier n'osait
» se hasarder d'aller à bord du bâtiment, qui se tenait éloi-
» gné du rivage. Cependant on entendait les cris et les
» lamentations des malades exposés à l'injure du tems . Le
» coeur de Remi en fut ému. Sans considérer la profondeur
» de la rivière , et sans égard au danger qu'il courait , il se
» déshabille , se jette dans l'eau , nage vers la barque , se
> charge d'un de ces malheureux , et le dépose sur le rivage,
> retourne et rapporte un second , etne cesse d'aller et venir
» jusqu'à ce que les quarante-deux fussent à terre ; il était
» alors onze heures du soir. "
Les belles actions font encore faire de beaux vers . Un-de
nos plus illustres poëtes vient de célébrer le dévouement de
M. Remi :
Quel est ceRemi généreux ,
Qui , s'armant d'un courage heureux ,
Arrache au Danube en furie
Quarante-deux vaillans soldats ,
Blessés au milieu des combats
Qu'ont vus les plaines de Hongrie ?
Il fut un Remi qui jadis
Dans la Champagne non pouilleuse ,
Reçut l'ampoule merveilleuse
Dont il oignit , dit- on , Clovis .
Mais j'ai dévotion plus grande
Au Remi du pays Messin ,
N'en déplaise au dévot essaim
Des amateurs de la Légende.
Au paradis des vrais croyans ,
110 MERCURE DE FRANCE ,
Sous les clefs de Pierre l'apôtre ,
Il est juste de laisser l'autre ;
Par des écrits reconnaissans
Il convient de placer le nôtre
Au paradis des bienfaisans ;
Doux et paisible sanctuaire
Qu'ouvrit dans le siècle dernier
L'excellent abbé de Saint-Pierre ,
Digne d'en être le portier.
:
L'extrême élégance de ces vers piquans et faciles décèle
un talent qui n'est au-dessous d'aucun genre . Cependant ,
s'il en faut croire le poëte , il craindrait d'affaiblir , en les
célébrant , les triomphes du héros que l'Europe admire .
1
Aux sons de la trompette épique ,
Si je pouvais unir ma voix ,
Je célébrerais les exploits
De ceconquérant héroïque ,
Qui , du Bétis à la Baltique ,
Fait , protège ou punit les rois :
J'oserais crayonner l'histoire
Du chef éminent des Français ;
Tous ces prodigieux succès
Qu'on voit , et qu'on a peine à croire ;
Et je peindrais son char de gloire
Que , par élans précipités ,
Au sein des royales cités
Font voler Mars et la Victoire :
Des peuples dont il est l'appui
J'annoncerais les destinées ;
Des généraux vainqueurs sous lui
Je dirais les nobles journées ;
Et quelquefois je gémirais ,
En voyant du Danube à l'Ebre
Le laurier voisin du cyprès ;
Mais c'est par une mort célèbre
Que s'immortalise un guerrier :
Au milieu du champ meurtrier
Autour de la pierre funèbre
S'élève et grandit le laurier.
Cessons des efforts inutiles ;
Trève à d'ambitieux discours :

JANVIER 1810. III
Il faut un Homère aux Achilles :
Et l'Alexandre de nos jours
N'a trouvé que trop de Chériles .
Si l'on entend trop les Chériles , c'est parce que les vrais
poëtes se taisent. La faute en est à celui même qui s'en
plaint ici et à ceux qui lui ressemblent. Voici comment il
termine ce trop court morceau :
Dans notre médiocrité
Un assez bel emploi nous reste :
Par un hommage mérité ,
De son injuste obscurité
Consolons la vertu modeste .
Voulons-nous louer à propos?
Louons des mortels estimables :
Celui qui sauve ses semblables
Est au premier rang des héros .
Vous dont l'orgueilleuse faiblesse
Hors des titres ne voit plus rien ,
Si le nom de Remi vous blesse ,
Un beau trait lui sert de soutien ;
C'est le nom d'un homme de bien ;
Il a ses titres de noblesse .
Les fiers enfans de Romulus-
Auraient dans leur place publique
Posé la couronne civique
Sur le front de Remigius ;
Et, pour des nations sensées ,
Quelques vertus récompensées
Valent bien les romans nouveaux ,
Les opéras à grands chevaux ,
Les lamentables comédies ,
Les pitoyables tragédies ,
Intarissables rapsodies ,
Qu'attendent les prix décennaux .
Le prix des talens supérieurs est d'être reconnus dans
leurs productions les plus légères . On attribue celle-ci à
P'auteur de Charles IX et de Fénélon ; on aimerait encore
mieux le reconnaître dans quelque nouvelle tragédie . Ilfaut
bien , dit-il , qu'un oisif prenne un peu garde aux belles
actions. On ne se plaindra point assurément de ce fruit de
son oisiveté ; mais on a le droit d'en attendre de plus riches .
112 MERCURE DE FRANCE ,
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . - Théâtre Francais .-On a donné , samedi
dernier , Sémiramis à ce théâtre ; Mlle Raucourt y
jouait le principal rôle : c'est un de ceux qu'elle s'est ré
servés et dont elle conserve en quelque façon la possession
exclusive. Ce n'est pourtant pas de la manière dont elle le
remplit , que nous prétendons entretenir nos lecteurs ; elle
esttrop connue. Nous aurons peut-être plus de droits à
leur attention en leur communiquant les réflexions d'un
critique étranger , sur la plus grande singularité de cette
pièce : l'apparition de l'ombre de Ninus .
,
Il paraît que , dans la nouveauté , cette apparition avait
été vivement attaquée . On disait et on écrivait de tous
côtés , que personne ne croyait plus aux revenans et que
les apparitions des morts ne pouvaient être que puériles
auxyeux d'une nation éclairée. Voltaire se plaint amèrement
de cette censure : « Quoi ! s'écrie-t-il , toute l'antiquité
aura cru ces prodiges , et il ne sera pas permis de se
conformer à l'antiquité ! Quoi ! notre religion aura consacré
ces coups extraordinaires de la providence , et il serait
ridicule de les renouveler ? » Un de nos journaux vient
cependant , dit-on , de répéter ces mêmes critiques ; il se
moque d'une reine de Babylone qui a peur des revenans .
Un autre journal lui répond comme Voltaire , en alléguant
l'exemple de l'antiquité et l'autorité de notre croyance religieuse.
Il est singulier que ni Voltaire , ni ses défenseurs ,
ni ses critiques , n'ayent saisi le véritable point de la question.
Les censeurs avaient raison de blâmer une apparition
dont l'effet est à peu près nul au théâtre , mais ils l'attaquaient
par de mauvais raisonnemens . Voltaire avait tort
comme poëte , puisqu'un ressort aussi terrible ne produisait
aucun effet; mais il aurait eu pleinement raison, en
réfutant des objections ridicules , s'il n'eût commis l'imprudence
de eiter en sa faveur l'ombre d'Hamlet.
Notre critique étranger a considéré la chose sous son vé
ritable point de vue. Il commence par mettre à part la re
ligion , comme n'ayant rien à démêler dans les questions
de goût; elle est fort bonne , selon lui, pour imposer silence
à ses adversaires , mais nullement pour les persuader; et
plût à Dieu que nos critiques frangais adoptassent tous
cette
JANVIER 1810. 113
-
cette maxime! Il convient ensuite que si personne ne
croyait plus aux revenans , on aurait tort d'en faire paraître
sur le théâtre ; mais il est loin d'admettre cette incrédulité
dans toute sa rigueur. Le petit nombre , dit-il , ne croit pas
aux apparitions , beaucoup d'autres ne veulent point avoir
l'air d'y croire et ce sont ceux qui font le plus de bruit. La
grande majorité paraît indifférente , croit ou ne croit pas
selon l'occasion , s'amuse en plein jour des plaisanteri
que l'on fait sur les esprits et frissonne vers minuit au récit
de leurs visites imprévues. Dans cet état de choses , rien te
doit empêcher le poëte d'en faire usage. Nous portons cen
est en nous-mêmes le germe de la àson art à le développer , à dcoronynaenrcepoauurxleespmriotmse. nt la
prépondérance aux motifs qui peuvent nous y faire croire,
àdissimuler tous ceux qui réveilleraient l'incrédulité . C'est
ce qu'a fait Shakespear dans Hamlet ; c'est ce que n'apoint
faitVoltaire.
« Il nous semble , dit l'illustre Lessing , que l'ombre de
Shakespear vient réellement de l'autre monde , car elle vient
à l'heure solennelle de minuit , au milieu des ténèbres et
d'un calme profond , précédée et suivie de toutes les cir--
constances accessoires que nous sommes accoutumés , dès
notre enfance, à regarder comme essentielles à l'apparition
des esprits. L'ombre de Voltaire , au contraire , ne serait pas
même bonne à faire peur aux petits enfans . C'est tout
simplement un acteur travesti qui ne dit et ne fait riende
ce qu'il devrait dire et faire s'il voulait nous persuader.
Toutes les circonstances de son apparition en détruisent la
vraisemblance , et trahissent le mannequin employé maladroitement
par un poëte qui voudrait bien nous faire illusion
et nous frapper de terreur , mais qui ne sait comment
s'y prendre . Arrêtons-nous à un seul point : c'est en plein
jour , au milieu de l'assemblée des Etats et annoncée par
un coup de tonnerre , que l'ombre de Ninus sort de son
tombeau . Où Voltaire a-t-il jamais ouï dire que les revenans
fussent si hardis ? Quelle bonne femme ne lui eût
pas appris qu'ils craignent la lumière du jour et ne se
montrent pas volontiers en nombreuse compagnie ? Mais
quoi ! Voltaire le savait aussi bien que nous ; s'il fait agir
son ombre différemment , c'est par la délicatesse de son
goût dédaigneux qui ne lui permettait pas d'employer
des circonstances aussi communes . Le revenant qu'il
voulait nous montrer devait être d'un genre plus noble , et
c'est cette noblesse qui a tout gâté. Lorsqu'un esprit se
H
DEPT
DE
5.
114 MERCURÉ DE FRANCE ,
permet des choses contraires à l'étiquette et aux bonnes
coutumes qui sont en usage parmi les esprits , je ne puis
le croire de leur espèce; et ici tout ce qui ne favorise pas
l'illusion , la détruit.
99 Si Voltaire eût réfléchi au jeu pantomime que néces-
*site une apparition , il aurait découvert une nouvelle raison
de ne pas faire paraître son revenant devant une assemblée
si nombreuse. Tous ceux qui la composent devraient
, à sa vue , exprimer le trouble et l'effroi ; tous
devraient l'exprimer d'une manière différente . Or , essayez
de dresser vos valets de théâtre à ce manège ! ily a mieux,
si vous y parveniez , un pareil tableau ne servirait qu'à
détourner l'attention du spectateur des principaux personnages
.... Dans Shakespear , l'ombre ne s'arrête qu'avec
le seul Hamlet. Dans la scène où la reine est présente ,
elle ne voit l'ombre ni ne l'entend . C'est donc Hamlet seul
que nous observons , et plus il nous offre de symptômes
de son effroi et de son égarement , plus nous sommes portés
à regarder comme réelle l'apparition qui produit en lui
ce terrible effet. L'ombre agit sur nous par son' intermédiaire
. L'impression qu'elle fait sur lui se communique à
nous , et l'effet est trop subit et trop violent pour que nous
puissions douter de la cause. Voltaire n'a point compris
cette ruse de l'art . Son ombre effraye beaucoup de gens',
mais ne les effraye pas beaucoup . Sémiramis s'écrie une
seule fois : Ciel ! ... je meurs ! et les autres ne font pas plus
de façons avec l'esprit qu'avec un ami qu'on verrait arrivér
inopinément d'un lointain voyage.n
Voilà , ce me semble, comment il aurait fallu expliquer
àVoltaire lui-même le peu de succès de son apparition .
Onne l'auraitpoint mis dans le cas d'appeler à son secours
*des idées religieuses auxquelles il ne croyait guères , et l'on
n'eût pas eu besoin de tourner cés idées en ridicule tout en
affectant d'en faire profession. V.
:
Théâtre du Vaudeville .-Les Deux Espiègles , comédievaudeville
en un acte .
IL
1
Il n'y a rien de bien nouveau dans le fond de ce petit
ouvrage. C'est comme partout un tuteur qui veuf marier
sa pupille à un sien neveu pour se dispenser de rendre un
compte de tutelle ; c'est un amant de la pupille qui cherche
à s'introduire chez elle pour l'enlever , et forcer ce
tuteur à consentir à son mariage en le menaçant d'un
procès . Ce tuteur est pourtant un procureur de Reims
JANVIER 1810. 115
nommé Griffard , mais comme ses comptes sont mal en
règle , au lieu de braver Sainville , il cherche prudemment
à lui interdire l'accès de sa maison . Le neveu doit arriver
de Bergerac dans la journée , et Griffard ordonne à ses
valets de ne laisser entrer que lui , plus une vieille plaideuse
qui vient lui confier une affaire , et unjuif qui fait
valoir son argent . Ses précautions auraient réussi si Adele
sa pupille n'eût entendu le signalement qu'il donne à ses
argus des trois personnages à introduire . Elle trouve moyen
de le faire passer à Sainville , et l'amant ne manque pas
d'enprofiter. Après avoir fait donner à Griffard un faux
avis qui l'oblige de sortir , il se présente d'abord en plaideuse
; mais la véritable plaideuse arrive , et quoiqu'il
vienne à bout de l'éconduire , il n'ose jouer plus long-tems
cepersonnage , et revêt celui d'Abraham . Abraham paraît
àson tour; Sainville l'éconduit encore , et reste sous le
nom et le costume du neveu ; mais enfin le neveu se présente
, le tuteur revient ; et Sainville se trouve à bout de
ses travestissemens et de ses ruses . Griffard l'enferme ,
charge son neveu de le garder et va chercher le commissaire.
Adèle réussit cependant à s'évader avec Sainville
par un moyen qu'il serait trop long d'expliquer. Griffard
a son retour trouve la maison vide; mais , tandis qu'il se
désespère , Sainville revient avec Adèle et lui propose
l'alternative dont nous avons parlé; qu'il approuve le maziage
, on approuvera ses comptes , sinon on les lui fera
rendre juridiquement . Griffard ne juge point à propos d'en
courir les riques pour le seul intérêt de son neveu , et la
pièce finit par le mariage des deux espiègles .
Le succès de ce petit ouvrage n'a point été complet. Il
y a cependant de la gaieté , des scènes comiques et bien
dialoguées . On y a remarqué des traits de caractère , des
mots très-piquans . Peut-être a-t-on pensé que c'était trop
de mettre trois fois Sainville en présence du personnage
dont il emprunte le costume et le nom ; peut-être aussi
l'ouvrage entier est-il plutôt du genre de la comédie que de
celui du vaudeville. Ce qui est plus probable encore , c'est
que l'acteur chargé du principal rôle n'a pas joué la meilleure
scène , celle de la plaideuse , dans l'esprit de l'auteur.
Quoi qu'il en soit , le public a donné quelques marques
d'improbation ; mais le vaudeville de la fin a relevé la pièce.
On en a redemandé plusieurs couplets , et l'on a ensuite
demandé l'auteur qui a gardé l'anonyme .
Ha
TAALE
POLITIQUE.
PARMI les choses intéressantes et curieuses que renferment
les journaux anglais dernièrement reçus et dont
nous donnerons ici la substance , nulle autre ne peut nous
paraître plus digne d'être citée qu'une lettre de Ratisbonne
qu'ils viennent de publier. Le Star , qui l'imprime , annonce
qu'elle est relative aux vues de Napoléon , qu'elle a
paru dans les journaux de la Confédération , qu'il appelle
français , et il ajoute : «Il est inutile que nous rappelions
» à nos lecteurs que Napoléon a déjà eu recours à ce
> moyen , qui ne présente aucun caractère officiel , pour
donner de la publicité à ses plans . Le Moniteur cite
ces paroles du Star , puis il transcrit purement et simplement
la lettre. La voici :
Ratisbonne , le 3 décembre .
> Ladignité impériale de Rome et d'Allemagne a cessé d'exister
par l'abdicationde l'Empereur François dans l'année 1806. Elle n'existaitplus
en effet depuis long- tems que de nom , relativement à Rome
et à l'Empire romain , quoique l'Empereur et les écrivains politiques
affirmassent le contraire. Il est donc certain que , dès l'année 1806 , le
GrandEmpereur des Français avait le droit de prendre le titre d'Empereur
des Français et des Romains , s'il avait voulu ajouter quelque
chose de nouveau aux titres glorieux dont il jouissait déjà , et décorer
son front de l'emblème fugitif d'une couronne étrangère. L'homme
sage méprise l'éclat qui n'est pas justifié par la puissance. L'année
1809 , qui a placé tant de lauriers sur la tête de Napoléon, le rend
aussi maître de Rome. Il révoque les dons qui ont été faits par Charlemagne
, son illustre prédécesseur, aux évêques de Rome , et dont
ces derniers ont abuse , au préjudice de leurs devoirs spirituels , etdes
intérêts des peuples qui avaient été mis dans leur dépendance. Napoléon
, comme premier et légitime souverain de Rome , peut actuellement,
usantdes mêmes droits que son illustre prédécesseur , pren
dre le titre d'Empereur des Français et des Romains .
Les aigles que Charlemagne apporta de Rome , et qu'il plaça sur
les tours de son palais à Aix-la-Chapelle , ont été rendues aux Romains
parNapoléon. Il les rend co-partageans de son Empire et de sa gloire ;
C
MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1810. 117
etmille ans après le règne de Charlemagne , on va frapper une nouvellemédaille
portant cette inscriptionmémorable:Renovatio Imperii.
Lorsque Charlemagne transféra la dignité romaine impériale aux
Francs , il établit par-là un nouvel Empire d'Occident , lequel , après
des siècles d'oubli , reparaît avec plus de splendeur; car ondoit regarder
Napoléon-le-Grand comme le fondateur d'un nouvel Empire
d'Occident. Sous ce rapport , Napoléon doit être regardé comme une
Providence par toute l'Europe civilisée .
> C'est ainsi que la paix sera complètement rétablie enEurope. Le
grand nombre des peuples bien intentionnés , auxquels la puissance de
Napoléon paraissait tyrannique , lorsqu'ils se croyaient exempts de
toute espèce de devoirs envers lui , et que leur opinion semblait être
la règle unique de leur conduite, rempliront désormais leurs nouveaux
devoirs avecune inviolable fidélité. Considéré sous cepoint de vue ,
onjugera quele rétablissement de l'Empire d'Occident par Napoléon,
estune mesure qui lui a été commandée , autant pour l'intérêt de
l'Europe que par le principe de sa propre conservation .
Inquiétés en même tems dans les deux Indes, enAmérique
par les traitemens que leur ambassadeur endure , au
Bengale par les nouvelles des troubles de l'armée , et de
l'agitation des peuples conquis et tributaires , les Anglais
paraissent sentir la nécessité pressante de veiller à leur
propre sûreté et à leurs intérêts particuliers , au lieu de
tenter de vaines entreprises , et de seconder dans leur impuissante
révolte les Espagnols , dont chaque jour accroît
le découragement.
Le gouvernement a reçu à la fin les dépêches les plus
affligeantes de New-Yorck et de Madras. Nous parlerons
d'abord des premières . L'exactitude des bruits répandus
relativement à la rupture des négociations est pleinement
confirmée. La copie de la correspondance qui a eurlieu
entre M. Jackson et M. Smith secrétaire du gouvernement
américain , donne des détails de la mésintelligence qui a
éclaté : on promet de rendre cette correspondance publique
. Provisoirement M. Jackson est resté à New-Yorck
avec les personnes de la légation , attendant les ordres de
son gouvernement ; mais il a cru devoir adresser aux consuls
de S. M. Britannique une circulaire dans laquelle il
se permet de les mettre dans la confidence de tout ce qui
s'est passé , et de rendre ainsi publics par le fait , et les
termes de la négociation , et les causes de la rupture .
«Monsieur, dit-il , j'ai l'honneur de vous informer, avec beaucoup de
1
118 MERCURE DE FRANCE ;
regret , que les faits qu'il était de mon devoir d'exposer dans ma cor
respondance officielle avec M. Smith , ont paru au président des Etats-
Unis susceptibles de donner un motif suffisant pour rompre toute
espèce de communication avec moi , comme ministre chargé de cette
négociation si intéressante pour les deux nations ; sur un des points
les plus importans de laquelle il ne m'a été fait aucune réponse , bien
que je l'eusse traitée officiellement et par écrit.
> Un de ces faits a été admis par le secrétaire d'Etat lui-même ,
dans sa lettre du 19 octobre ; savoir , que les trois conditions qui formaient
la base des premières instructions de M. Erskine , lui ont été
soumises par ce ministre. L'autre fait ( que ces premières instructions
sont les seules dans lesquelles aient été prescrites à M. Erskine les
conditions d'après lesquelles il pouvait conclure un arrangement sur
les objets en discussion ) ; l'autre fait , dis -je , m'est connu par les instructions
que j'ai reçues moi-même.
> En déclarant ces faits et en les soutenant , ce qui m'est fortement
enjoint par mon devoir , afin de repousser les fréquentes accusations
demauvaise foi dirigées contre le gouvernement de S. M. B. , je ne
pouvais imaginer que le gouvernement américain y vit une insulte ,
attendu que , de mon côté , je n'avais très - certainement aucune intention
de l'offenser. J'ai présenté , sous ce point de vue , à M. Smith ,
les motifs de ma conduite ; mais apprenant par lui qu'il ne recevra
dorénavantaucune communication de ma part , je sens qu'il ne me reste
aucune autre alternative , compatible avec la dignité du roi , que de
quitter sur-le-champ cette ville , pour attendre quelqu'autre part l'arrivée
des ordres de S. M.. relativement au changement imprévu survenu
dans les affaires de ce pays. »
Cette publicité a paru souverainement déplacée , et le
gouvernement américain y a vu non pas seulement une
insulte , mais une perfidie , et une sorte d'appel au peuple
américain contre les mesures de son gouvernement , appel
fait par l'agent d'une puissance étrangère . La lettre de
M. Jackson a été considérée comme écrite dans l'intention
d'inspirer aux Américains de la méfiance contre leur
administration , et on a regardé les consuls anglais comme
des instrumens dont M. Jackson voulait se servir pour
mettre dans son parti l'opinion populaire ; on conçoit assez
quelle tournure une telle impulsion est de nature à donner
aux négociations , en supposant qu'elles soient reprises par
le ministère d'un autre envoyé. Ces événemens ont fait la
sensation la plus désagréable en Angleterre ; on n'y accuse
pas positivement M. Jackson ,parce que sa conduite n'est
JANVIER 1810 . 119
pas parfaitement connue , et qu'il règne encore beaucoup
d'obscurité sur cette affaire , mais elle ne peut tarder à
être mise dans le plus grand jour , et la modération connue,
du gouvernement américain ne permet pas de douter que
les torts ne soient du côté d'un négociateur chargé de
représenter un gouvernement dont la hauteur et lambition
déméșurée, les prétentions exclusives et l'esprit de domination,
ont toujours su trouver dans ses agens de trèsfidèles
interprêtes.
Dans ces circonstances importantes pour le gouvernement
américain , son président a adressé au sénat et à la
chambre des représentans un message qui doit fixer l'opinion
sur la contestation. Il annonce que tout espoir de
négociation s'est évanoui par le refus du gouvernement
anglais de ratifier les actes de son ministre plénipotentiaire
, et par sa politique ultérieure envers les Etats-Unis..
La ratification des actes de M. Erskine n'était point désavouée
, et cependant par l'organe de M. Jackson l'Angleterre
a refusé d'avouer l'arrangement que son prédécesseur,
avait conclu . Ce ministre n'a fait aucune proposition nouvelle
, et quant à l'affaire de la Chesapeack , il a prétendu
que les premières démarches pour la réparation que l'Amérique
a droit d'attendre , devaient être faites par le gouvernement
américain ; bien plus , le ministre anglais a fait
des imputations qui ont forcé le gouvernement américain
à ne plus souffrir de communication de la part de ce ministre
. Le président termine cette partie du message par
déclarer que le gouvernement se trouverait heureux si cet
événement amenait de la part de la Grande-Bretagne une
révision du système politique , si peu amical, qu'elle a suivi
depuis si long-tems avec lui .
Le président annonce ensuite qu'avec la France l'état
des relations ne répond pas encore aux mesures qui ont été
prises par les Etats-Unis pour amener un résultat favorable
; il ne s'étend pas davantage sur ce sujet , annonce
qu'il dépose la correspondance ministérielle , et laisse ainsi
pressentir que la conduite du gouvernement avec l'Angleterre
, sera toujours la mesure de celle du cabinet français.
avec les Etats-Unis .
Ici les journaux anglais n'ont pas oublié de remarquer
quelle différence de ton régnait dans le message lorsque le
président parle de l'Angleterre et lorsqu'il parle de la
France; ils se livrent à cet égard à beaucoup de déclamation
contre le président ; ils regardent son message comme
120 MERCURE DE FRANCE ,
un tribut payé à l'Empereur des Français. Ils le peignent
comme ébloui par les succès de laFrance, par la nouvelle
de la bataille de Wagram ; enfin , dans chaque ligne du
message relative à M. Jackson , ils découvrent le degré
d'influence de la France aux Etas-Unis , un manque de déférence,
un signe de haine à l'égard de l'Angleterre : tout
l'orgueil anglais éclate dans les dissertations ; il serait possiblede
reconnaître plus franchement un tort etune injuste
prétention : mais il ne l'est pas de se plaindre plus amèrement
de ceux qui ne consentent pas à les supporter.
Les affaires de l'Inde sont bien plus alarmantes encore ;
car, en Amériqué , ce n'est qu'une insulte repoussée ; dans
l'Inde , c'est bien plus , c'est la sûreté compromise , l'établissement
en danger , l'armée en rébellion : des actes séditieux
ont éclaté . La division s'est mise entre les chefs civils
et les chefs militaires ; les soldats ont arrêté des officiers
, un régiment insurgé s'est mis en possession du fort
de Masulipatam . Le gouverneur-général a cru nécessaire
d'avoir recours à une proclamation à l'armée , qui occupe
soixante-huit pages d'impression.
Certes , cette proclamation n'avait pas le défaut d'être
trop laconique; si les régimens avaient eu la patience de
la lire , assurément elle les aurait persuadés ; mais les uns
ne l'ont pas lue , les autres l'ont trouvée écrite dans un esprit
peu conciliatoire , et enfin elle n'a produit aucun effet .
On acraint dès-lors enAngleterre , qu'Holkar et Sciudhia,
ces chefs assujétis , mais non soumis , vaincus et comprimés
, mais non sans moyens et sans souvenirs , ne profitassent
de la circonstance et ne fissent une irruption. Cette
crainte est d'autant plus fondée que la très -grande majorité
des troupes à la solde de l'Angleterre dans ce pays , est
composée de troupes dites natives , et sur lesquelles il est
difficile de compter. Pour comble de malheurs, les pirates
du golfePersique redoublent d'audace et sont très-heureux ;
ils sont devenus si nombreux et si dangereux qu'ils ont
alarmé le gouvernement de Bombay, et qu'une forte expédition
a été commandée contr'eux. Les dernières nouvelles
sont du 27 juillet; des réglemens imposés à l'armée avaient
excité un mécontentement général. Il est inutile d'ajouter
quelles alarmes de telles nouvelles ont dû répandre en Angleterre.
Al'instant , les expéditions qui devaient , dit-on ,
partir pour le Portugal, ont reçu une autre destination. Il
ne s'agit plus pour elles d'aller défendre les Espagnols , de
les maintenirdans leur révolte, de soutenir l'armée anglaise
JANVIER 1810 . 121 :
1
dans sa retraite sur Lisbonne ; il s'agit de défendre les possessions
dans l'Inde ; il s'agit de la fortune de l'Angleterre,
de son crédit, de la clefde son commerce, de la source de ses
richesses . On annonce qu'à peine de retour de l'Espagne ,
lord Wellington a reçul'ordre de se rendre dans l'Inde, où
L'on ne compte plus que sur son influence et son expérience
éprouvée pour maintenir l'autorité civile dans l'exerçice
de ses droits, et l'armée dans la ligne de ses devoirs.
Par suite de cette disposition , lord Minto et d'autres officiers
seraient rappelés .
Depuis que le discours émané du trône , et adressé au
corps législatifde France , a annoncé comme prochains des
changemens en Hollande , rien n'a transpiré, rien n'a été
connu. La Hollande attend sans doute les dispositions du
protecteur de la confédération du Rhin avec confiance et
avec calme ; les Anglais nous assurent qu'elle les attend
avec terreur ; que les fonds baissent; que des bâtimens
nombreux, chargés de marchandises pour l'Angleterre , s'y
rendent en diligence , redoutent l'arrivée des troupes françaises
, et toute la rigueur du système des douanes déployée
contre le commerce anglais sur toute l'étendue des
côtes que nous avons à couvrir. Quelles que soient ces assertions
, déjà Walcheren apassé sous les lois françaises ;
le généralGilly en a pris possession au nom de l'Empereur,
enmême tems que le maréchal duc d'Istrie remerciait les
gardes nationales du Nord , et les renvoyait dans leurs foyers:
les troupes de ligne couvrent la côte , et sont désormais
seules chargées de sa défense .
C
Les lettres et les nouvelles d'Espagne ne font mention
d'aucun événement nouveau ; les provinces du Nord sont ,
de jour en jour, plus rassurées par les détachemens des
corps des généraux Loison et Solignac , contre les restes
des bandes , dont la destruction ne demande plus qu'une
guerre de colonne mobile et de gendarmerie. On prétend
savoir qu'un corps file sur le Portugal par Almeida ,
et que ce mouvement, mettant en danger la gauche de l'armée
anglaise , doit presser sa marche en arrière sur Lisbonne
, et hater son rembarquement. Le roi a rendu divers
décrets très- importans : le premier, conforme à l'esprit de
l'Evangile et à la discipline des premiers tems de l'Eglise ,
ôte à l'état ecclésiastique toute espèce de jurisdiction civile
ou criminelle. « Mon règne n'est pas de ce monde , avait
> dit Jésus- Christ. » Ces paroles du fondateur de la reli122
MERCURE DE FRANCE ,
gion n'avaient que trop été oubliées en Espagne au nom
des successeurs de ses apôtres .
Le nouveau décret , dit la Gazette de Madrid , détruit un
labyrinthe inextricable de procès , de compétences , de recours
et d'appels ; une législation et une jurisdiction uniformes
vonty succéder. Ainsi des dispositions pleines de
sagesse prennent date dans cette époque de gloire et de
prospérité qu'un roi philosophe vient assurer à la patrie ,
malgré les ambitieux et les insensés. D'autres décrets concernant
les sciences et les arts , attestent que le roi ne perd
de vue aucun des objets qui peuvent illustrer son règne et
la nation. Le discours de l'Empereur au corps -législatify a
fait par-tout l'impression la plus vive : il a été , pour les Es-
< pagnols fidèles , un sujet d'espérance et de joie ; pour les
révoltés , l'objet des réflexions les plus sérieuses , etd'alarmes
que les provinces méridionales ne déguisent plus.
M. Hewar , marquis d'Almenara , beau-père du grand maréchal
du palais , duc de Frioul , a été nommé ministre de
l'intérieur. On s'occupe d'un plan général pour l'organisation
des intendances. M. le prince de Neufchâtel a commencé
à envoyer des ordres en sa qualité de major-général
de l'armée d'Espagne. Ce titre a fait la sensation la plus
vive ; il semble promettre en Espagne la présence prochaine
de l'Empereur , que précèdent les corps nombreux
qui franchissent journellement les Pyrénées .
Les nouvelles d'Allemagne ne donnent aucun détail ultérieur
sur les affaires dans lesquelles elles ont prétendu
que les Russes avaient éprouvé des revers . La marche
des troupes françaises et de la confédération se continue
toujours en se dirigeant vers le Rhin. Un ordre du jour
général annonce que toutes les troupes en marche doivent
être payées sur la caisse des contributions de l'armée , jusqu'au
moment de leur arrivée sur le Rhin. La contribution
de l'Autriche sera payée avec exactitude , partie en espèces
, partie en effets négociables . La Basse-Autriche est entièrement
évacuée , la Haute ne tardera pas à l'être ; des
commissaires respectifs sont nommés pour les lignes de
démarcation des frontières . La santé de l'impératrice donne
moins d'inquiétudes . L'empereur a paru à un bal donné
au profitdes hospices , accompagné de plusieurs archidues .
Il a fait des dons considérables à plusieurs des généraux
qui se sont distingués dans la dernière guerre . En Prusse
comme enAutriche , le soin presqu'unique qui paraît occuper
les cabinets , est la recherche des moyens de restau-
2
JANVIER 1810. 123
ter les finances , et de rétablir le crédit du papier-monnaie
; les ordonnances et les proclamations se succèdent
rapidement dans cette double intention.
La paix entre la France et la Suède vient d'être signée
àParis , par le ministre des relations extérieures duc de
Cadore, et le comte d'Essen. A peu près dans le même
moment , le roi Gustave arrivait à Stralsund quittant la
Suède et se rendant en Suisse avec sa famille. Il passera
par Hambourg , Hanovre , Cassel , etc. , etc. Ainsi , le
changement opéré dans ce royaume , l'a en peu de mois
mis en paix avec la Russie , avec le Danemarck , avec la
France , lui a rendu la tranquillité , la sécurité , lui a rendu
le poids dans la balance de l'Europe , qu'une fausse politique
lui avait fait perdre ; et déjà le roi a rempli envers
ses sujets les engagemens qu'il avait pris en montant sur
le trône ; sa santé s'améliore , et les espérances de sa nation
doivent s'augmenter avec elle , ainsi que sa confiance et
son dévouement pour un prince qui a si bien connu les
véritables et seuls intérêts de son pays.
Divers décrets d'administration ont été le résultat des
délibérations du conseil-d'état que S. M. a présidé . La
session législative s'est aussi occupée d'un grand nombre
de projets relatifs à des intérêts locaux. Le 15 , elle délibérera
sur le projet de loi relatif aux recettes et aux dépenses
de l'année courante.
Les colléges électoraux réunis à cette époque ont tous
terminé leurs opérations , et nommé à ces candidatures
honorables qui appellent les choix du souverain sur des
hommes déjà désignés par d'éminens services , d'utiles travaux
, et tout ce qui procure l'estime et la considération
publique . A la tête de ces colléges on a vu assis les personnages
les plus élevés en dignités : tous ont tenu aux électeurs
assemblés un langage digne de leur caractère et de
leur importante mission; parmi ces discours où le zèle du
bienpublic se montre digne émule du respect et de l'amour
pour le souverain , nous distinguons et nous nous plairons
à citer celui de M. le sénateur Garat , qui élevé par S. M.
à la présidence du collége électoral du département qui
l'a vu naître , a puisé dans la nature de son sujet et dans
l'aspect des lieux de sa naissance quelques-uns de ces rapprochemens
intéressans , et de ces idées philosophiques
qui viennent toujours prendre naturellement leur place
sous la plume élégante de cet écrivain.
Après avoir rappelé à MM. les électeurs et l'objet, de
124 MERCURE DE FRANCE,
leur mission et son importance , et les véritables titres aux
suffrages dans de telles assemblées , il a fait sentir combien
les hautes fonctions publiques sont devenues plus
éminentes dans unEmpire qui reçoit tant de nations dans
le partage et dans les élémens de ses grandeurs , dans un
Empire qui ne peut recevoir de limites que de cette main
puissante qui dispose de l'Europe.
Ici l'orateur a élevé ses regards vers les Pyrénées , qui ,
dit-il, n'arrêtent que les yeux , et seront toujours aisément
franchies par les soldats de l'Empereur, et par les vérités
évidentes que la France répand au sein des pays où elle
porte ses armes . Il a peint ensuite les Espagnols , les
hommes les plus richement dotés par la nature de toutes
les facultés intellectuelles , depuis trop long-tems s'enfonçant
dans les ténèbres de l'ignorance , frappant de stérilité
leurs terres de l'une et de l'autre hémisphère ; mais ramenés
aujourd'hui au culte des sciences et des arts ,
rappelés aux lumières , au perfectionnement de la civilisation
, par la volonté de Napoléon , et sous les lois
de sa dynastie. Il presse ses concitoyens , les habitans
de la Navarre française et des cantons basques , d'entretenir
avec leurs frères de la Navarre et de la Biscaie
espagnole les communications dont la persuasion , l'amitié
etune commune prospérité sont le fruit; il leur rappelle et
les qualités physiques qui les distinguent , et les dons heureux
du caractère et de l'esprit qui les accompagnent , et
leur antique renommée , et les noms fameux qui ont pris
naissance dans leurs vallées , et sur-tout ce roi qui voulait
être nommé le Béarnais , et qui parut comme seul dans sa
dynastie , où il n'eut ni modèle , ni imitateur. Ce sont les
Basques espagnols qui ont les premiers reconnu les lois de
Napoléon ,et ont prêté le serment de lui être fidèles. L'orateur
en félicite ses propres concitoyens liés aux Espagnols
par des noms semblables , une langue pareille , des moeurs
et des habitudes analogues . C'est sous les auspices de cette
réunion de sentimens et de voeux que l'orateur se plaît à
commencer les opérations auxquelles il préside .
Ce discours , que nous analysons imparfaitement , a produit
la plus vive sensation : il a été suivi des eris , mille fois
répétés , de vive l'Empereur !
1
JANVIER 1810. 125
PARIS..
SA MAJESTÉ a paru cette semaine au Théâtre-Français :
on donnait Sémiramis . Elle a été à la chasse plusieurs
fois . Il y a eu hier spectacle et cercle à la Cour : on a
donné l'Orphée de Gluck. On attend à Paris la grande-duchesse
héréditaire de Bade .
La ville de Saint-Quentin a été admise à l'honneurde
présenter une adresse à S. M. Le canal de Saint-Quentin
est fini; unmonument élevé par la cité , perpétuera la reconnaissance
des habitans pouurrl'auteurdl''un sigrandbienfait.
- Le duc d'Istrie est revenu à Paris prendre le commandement
de la garde impériale. Le maréchal Oudinot ,
duc de Reggio , s'est rendu à l'armée du Nord.
-Un nouveau rapport a été fait sur l'état de Flessingue :
lesdégâts ne sont pas aussi considérables qu'on l'avait redouté
. Il n'a été coulé aucun bâtiment dans les passes.
-M. le conseiller-d'état d'Hauterive est nommé comte.
Plusieurs préfets ont reçu le titre de baron : ce titre a aussi
été donné à divers officiers des maisons de l'Empereur et
des princes de sa famille .
-M. de Marescalchi a donné mardi dernier une fête
charmante. Le bal était masqué ; toutes les personnes de la
Coury étaient invitées : un grand quadrille a été exécuté
avec une parfaite intelligence et beaucoup de goût. Il représentait
un jeu d'échecs : des personnes du plus haut
rang avaient daigné en faire partie.
- Le célèbre tragédien Larive va faire à l'Athénée de
Paris un Cours de lecture et de déclamation .
-MmeTalma a reparu , après une longue indisposition,
dans le rôle de la Mère coupable : elle a été accueillie avec
la plus vive satisfaction ,et unanimement redemandée.
Cette rentrée est l'indice le plus sûr du rétablissement de
Talma.
-Son excellence M. le comte Dejean , ministre-directeur
de l'administration de la guerre , qui réunissait à ce minis
tère les fonctions de premier inspecteur-général du génie ,
désirant se livrer tout entier aux fravaux de cette place importante
, vient de faire agréer à S. M. sa démissiondu mi
nistère dont il était chargé . M. le comte de Cessac a reçu le
portefeuille et a prêté serment entre les mains de S. M.
L'Empereur a daigné écrire une lettre à M. le comteDe126
MERCURE DE FRANCE ,
:
jean , dans laquelle elle lui exprime sa satisfaction de ses
services , et le regret de ne plus le compter parmi ses ministres
.
-Une commission composée des sénateurs comtes de
Fleurieu et de Bougainville , des vice-amiraux Thévenard
etRosily, ont présenté à S. M. le résultat de l'enquête ordonnée
pour connaître de la conduite du contre-amiralDumanoir
à la bataille de Trafalgar , et ensuitedans le combat
où sa division est tombée au pouvoir de l'ennemi . Le résultat
porte que le contre-amiral Dumanoir , au combat de
Trafalgar , a manoeuvré conformément aux signaux et à
Timpulsion du devoir et de l'honneur; que dans le combat
qui a suivi , il eût pu manoeuvrer avec plus d'habileté et
moins d'indécision ; mais que quant à la défense des vaisseaux
, il n'y a que des éloges à donner à la bravoure constante
des officiers et des équipages , et que la division sortant
d'un combat , attaquée par des forces doubles , a soutenu
l'honneur du pavillon autant qu'il lui a été possible.
-Le budjet pour 1810 a été communicué au corps-législatif;
il est impossible de présenter pour les exercices
passés et pour celui où nous entrons des résultats plus satisfaisans
. Les exercices 1806 et 1807 sont clos et appurés.
Les contributions de guerre, dues aux victoires de l'Empereur,
ont été d'un secours réel pour le trésor public . En
1806, 1807 et 1808 , les contributions ont couvert l'excédant
des dépenses de la guerre , et indépendammentde cet
*excédant , elles ont en 1809 remboursé au trésor de l'Etat
les dépenses faites , par avance , pour l'ouverture de la campagne.
Un crédit de trente millions en domaines est nécessaire
pour élever les revenus de l'an 1808 aux dépenses .
Un déficit dans la recette des douanes en est la cause natu
relle; mais les autres droits indirects ont produit 16 millions
de plus qu'on ne l'avait espéré. Les recettes présumées
de 1809 sont portées à 730 millions, et l'on ne craint point
de diminution sur cette évaluation . Les dettes du Piémont
et de la Ligurie seront liquidées , moitié en inscriptions ,
moitié en acquisitions de domaines nationaux. La derte de
JaToscane est acquittée par une masse égale de domaines,
conformément au voeu du pays . La liquidation générale
aura terminé toutes ses opérations au 1er juillet prochain;
elle n'a plus à examiner que certaines natures de créances
auxquelles il a paru trop rigoureux d'appliquer le décret du
25 février 1808. Les contributions directes et indirectes
existantes sont prorogées pour 1810. Aucune loi nouvelle
L
1 127
JANVIER 1810.
n'est présentée . Le système des finances est complet, et l'administration
n'a plus besoin que de cette surveillance attentive
qui garantit la conservation de l'ordre et les améliorations
lentes et progressives . Les frais de perception ont diminué
. La Caisse d'amortissement a rendu de nouveaux
services . La Banque de France a étendu son escompte; ses
comptoirs ont été établis avec le plus grand succès à Lyon
et à Rouen . Ainsi toutes les promesses du Gouvernement
sont remplies , et toutes les espérances des administrés se
réalisent .
Dans la vue de favoriser les opérations commerciales ,
S. M. avait ordonné des licences pour certaines importations
et exportations. Ces licences viennent de recevoir une
extension à un plus grand nombre d'objets , sous le double
rapport de l'importation et de l'exportation.
ANNONCES .
Précis de la Géographie universelle , ou Description de toutes les
parties du monde , sur un plan nouveau , d'après les grandes divisions
naturelles du globe ; précédée de l'Histoire de la Géographie chez les
peuples anciens et modernes , et d'une Théorie générale de la géographie
mathématique , physique et politique ; accompagnée de cartes ,
de tableaux analytiques , synoptiques et élémentaires , et d'une table
alphabétique des noms de lieux ; par M. Malte-Brun. Cinqvol. in-8°,
d'environ 500 pages chacun , imprimés en grand format , sur beaux
caractères neufs de philosophie , et papier carré superfin d'Auvergne ;
avec ün Atlas de 24 cartes géographiques coloriées , format in-folio ,
imprimées sur le quart du très-beau papier nom de Jésus ; ces cartes ,
dirigées par l'Auteur , sont dessinées par MM. Lapie et Poirson , gravées
par d'habiles artistes , et coloriées avec grand soin. Le tome Ier ,
de 550 pages , est en vente avec l'Atlas cartonné ; prix du tome Ier et
de l'Atlas , 30 fr . , pris à Paris , dont 6 fr . à valoir sur la dernière
livraison ; et 32 fr. 50 c. pour les recevoir ( non cartonnés ) frane de
port par la poste . Le prix total de l'ouvrage complet n'excédera par
48 fr . Le tome IIe paraîtra sous peu , et les tomes III , IV , V et dernier
suivront de près. ( On sait que la poste ne se charge pas d'Atlas
cartonnés : les acquéreurs qui le voudront cartonné devront le faire
prendre à Paris , ou on le leur enverra par les diligences , à leurs frais
pour le port . Ces deux moyens sont préférables pour éviter le froissement
des cartes . ) A Paris , chez F. Buisson , libraire- éditeur , rue Gilles-
Coeur , nº 10. On affranchit l'argent et la lettre d'avis .
128 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1810 .
Mémoires de l'Académie Celtique , ou Mémoires d'Antiquités celtiques
, gauloises et françaises , publiés par l'Académie Celtique , et
dédiés à Sa Majesté l'Impératrice et Reine .
Ces Mémoires paraissent par cahiers d'environ 150 pages in-80 ,
ornés de gravures , formant par an , 4 vol . de 500 pages chacun , terminés
par une table générale des matières et des étymologies .
Chaque souscription est de 12 cahiers , ou de 4 vol in-8°, et doit
commencer avec le premier ou le treizième cahier. Le prix de chacune
est de 25 fr. , pour Paris , de 32 fr. frane de port par la poste ,jusqu'à
la frontière , et de 39 fr. pour les pays au-delà de la frontière .
On souscrit à Paris , chez Alexandre Johanneau , directeur du
Bureau général d'abonnement , au Musée des Monumens français ,
rue des Petit-Augustins ; et chez tous les libraires et directeurs des
postes de France et de l'étranger.
Il a déjà paru quatre volumes de cette collection qui contient
des Mémoires très-curieux.
Etrønnesphysiognomoniques , ou le Lavater historique des femmes
célèbres des tems anciens et modernes ; par M. P. Un vol. in-18 ,
orné de 37 fig. , portraits et têtes d'expression. Prix, br. , fig . en noir ,
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Le Petit livre de Postepour 1810 , ou Départ de Paris , des courriers
dela poste aux lettres ; imprimé avec autorisation de l'administration
générale des postes. Prix , I fr . A Paris , chez Lecousturier l'aîné ,
rue J.-J. Rousseau , nº 12 , en face de la poste aux lettres ; et dans
les départemens , s'adresser aux directeurs des postes .
Le Petit livre de Poste indique les endroits où sont établis les
bureaux de postes aux lettres , en les dénommant par leurs véritables
noms , les départemens dans lesquels ils sont situés , et les jours de
départ de Paris , suivant le Calendrier Grégorien , par lundi , mardi ,
mercredi, jeudi, etc. Ala suite sont les jours de départ pour les villes
et pays étrangers , avec la distinction de ceux pour lesquels il faut
affranchir , de ceux pour lesquels on est libre d'affranchir , et de ceux
enfin pour lesquels on ne peut affranchir .
Voyage à Tine, l'une des les de l'Archipel de la Grèce , suivi d'un
traité de l'Asthme ; par Marcaky Zallony , docteur enmédecine , médecin
de S. A. le prince Alexandre Zuzza , avec la carte générale de
l'Ile de Tine , dessinée par M. Barbie-Dubocage , et gravée par
M. Tardieu . Un vol. in-8°. Prix , 4 fr. 50 c. et 5 fr. 50 c. franc de
port. Chez Arthus Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
TABLE
5
M
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXLIV . - Samedi 20 Janvier 1810 .
POÉSIE .
LE TOMBEAU D'UN JEUNE GUERRIER.
GLOIRE , patrie , unissez vos douleurs !
Il est tombé votre ami , votre élève :
Auxbords lointains , sous le tranchant du glaive ,
Il est tombé.... Sa cendre attend nos pleurs .
DEPT
DE
LA
SE
5.
cen
Auxbords chéris où son oeil vit le jour ,
Muses , l'amour vous disputait son ame :
Mais l'honneur parle ; il l'entend , il s'enflamme ,
L'honneur l'arrache aux muses , à l'amour.
ب
« Je resterais , quand je vous vois partir !
→ Attendez-moi : je veux , mes nobles frères ,
> Pour la patrie , aux rives étrangères ,
> Vaincre avec vous , ou , devant vous , mourir. »
Le ciel souscrit au voeu qu'il a formé :
Dans le carnage , intrépide il s'élance ;
Ses compagnons admirent sa vaillance ,
Il est leur chef , la gloire l'a nommé.
I
130 MERCURE DE FRANCE ,
Les ennemis , sous ses coups dispersés ,
Paraient son front d'une palme nouvelle :
Il est frappé : son noble sang ruisselle ,
Il crie : Amis ! ce n'est rien ! avancez ! »
D'amour , de peine , ô mélange confus!
Son coeur revole aux champs qui l'ont vu naître ,
Vers ses parens qui l'appellent peut-être
Vers la beauté qu'il ne reverra plus !
Disparaissez , tristes et chers tableaux;
Son dernier souffle appartient à la gloire :
L'ennemi fuit ; au sein de la victoire
Son oeil s'endort du sommeil des héros .

Gloire , patrie , unissez vos douleurs !:
Iles tombé , votre ami , votre élève :
Aux bords lointains , sous le tranchant du glaive ,
Il est tombé.... Sa cendre attend nos pleurs .
EUSÈBE SALVERTE.

TRADUCTION DE L'ODE D'HORACE :
Sic te Diva , etc. Lib. 1 , Od. 3 .
AU VAISSEAU DE VIRGILE.
QUE la Déesse de Cythère ,
Que les frères d'Hélène , astres brillans des cieux ,
Qu'Éole écoute ma prière
Et dirige ta course , ô vaisseau précieux !
De Zéphyr que la douce haleine
Conduise le dépôt qui te fut confié :
Rends Virgile aux rives d'Athène ,
Etde mon ame ainsi conserve la moitié .
f
:
Ah! sans doute un triple courage ,
Sans doute untriple airain armaient ton coeur altier ,
Mortel qui méprisant l'orage ,
Aux flots dans un esquif te livras le premier !
Qui pus braver le vent d'Afrique
Luttant contre Borée et l'humide Notus ,
I JANVIER 1810. 131
Fier tyran de l'Adriatique ,
Asongré soulevant , calmant ses flots émus ! 83
[
Quelle mort parut effrayante
Aqui put, sans pâlir , voir les monstres des mers
Flottant sur l'onde mugissante ,
L'Epire et ses rochers par la foudre entr'ouverts.
Envain par des mers ennemies
UnDieu sage isola les peuples , les pays ,
Si l'on voit nos barques impies
Traverser cesdétroits à nos pas interdits...
Atout endurer l'homme habile ,
Renverse insolemment les décrets les plus saints :
Prométhée au céleste asyle
Ravit le feu sacré pour les tristes humains.
Mais avec lui la fièvre ardente
Et cent maux inconnus nous vinrent assaillir :
Lamortpressa sa marche lente ,
2 Et nous mourons plus tôt qu'ilne fallait mourir.
Le ciel nous refusa des ailes :
Dédale en essaya dans le vide des airs .
Bravant les chaînes éternelles ,
Alcide osa forcer les portes des enfers .
ふいに
Rien que l'homme craigne ou révère ,
Nous portons jusqu'au ciel l'orgueil de nos complots ,
EtJupiter dans sa colère
Nepeut unseul instant déposer ses carreaux.
CH. VANDERBOURG.
LE VIEUX ROSSIGNOL .
FABLE.
UNRossignol bien vieux , et dont la voix cassée ,
La plume rare , hérissée ,
Lui disaient assez chaque jour :
Ta saisond'aimer est passée ,
Voyant le printems de retour,
Chantait , toute la nuit , une chanson d'amour,
I a
MERCURE DE FRANCE ;
Unjeune oiseaului dit : Oh ! la bonne folie !
Cechantn'est plus pour toi ; chante-nous , je te prie ,
La verdure , les fleurs : Nature a tant d'objets
Qui peuvent te fournir d'agréables sujets !
Mais l'amour! à ton âge ! avec si peu d'haleine !
Sur tes pieds te tenantà peine !
En vérité , moncher doyen ,
Onva rire de toi : tu le mérites bien.
On rira , si l'on veut , ditle vieux Solitaire :
Moi ,je chante et je pleure ; et je veux ou me taire ,
Ou par ces tendres chants soulager madouleur.
Ici , toutm'entretient dans ma douce tristesse :
Dans ce bois , ma première et ma seule maîtresse
Répondit au voeu de moncoeur.
Sans doute , d'autres soins ont occupé ma vie ;
Mais au printems , je viens toujours
Offrir ce chantplaintifàmon unique amie.
Tout change , tout vieillit , tout périt , tout s'oublie ;
Mais qui peut oublier les premières amours ?
GINGUENÉ (1 ) .
ENIGME .
Nous sommes au nombre de trois ,
Toutes d'assez mince structure ,
Nous différons par la tournure ,
Par le genre et par les emplois .
L'une de nous est toute noire ,
Exhalant fort mauvaise odeur ,
Et pourtant (qui le pourrait croire ? )
Maint élégant , dans sa parure ,
Souvent s'en fait beaucoup d'honneur ;
(1) Cette fable est tirée d'un recueil qui vient de paraître chez
MM. Michaud , imprimeurs-libraires ; il est intitulé : Fables Nouvelles
; par P. L. Ginguené , anembre de l'Institut de France . Nous
rendrons compte de cet ouvrage dans un prochain No.
JANVIER 1810. 133
Quoique pour unique salaire ,
Il la traîne aux champs , dans les bois,
Dans la fange , et dans la poussière.
La seconde avait autrefois
Laminefraîcheet verdoyante ,
Maisdu soleil l'ardeur brûlante
La rendit sèche et sans couleur ;
Telle est encor sa destinée ,
Qu'unassez brutal serviteur ,
Après l'avoirmal fagotée ,
En nourrit de vils animaux ;
Etmême la censure amère
Pourrepas laprésente aux sots.
Ami lecteur , pour la dernière ,
Vive , pétulante et légère ,
Elles'annonce avec éclat ,
L
Dans un fort merveilleux combat.
Elle t'enseigne la manière
De te faire percer le coeur
D'aprèsles règles de l'honneur... !
Avec sang-froid , avec adresse ,
Mais sur-tout avec politesse.
tron on mj
:
Parun membredu cerclede la Comédie d'Agent
LOGOGRIPHE .
RÉFORMATEUR des à-peu-près ,
Jem'exprime en termes exprès ,
Sans glossateur, sans interprète ,
Etsans aucuncommentateur :
J'ai tête et queue avec mon coeur ,
Et l'une ainsi que l'autre est faite :
Mon coeur ôté , je reste tête.
$........
134 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1810.
CHARADE
2
Wisch et Boston ont fait oublier men premier ;
Un sage doit toujours viser à mon dermer ; "
ACésar comme à Dieu faut rendre mon entier.
exostivise Island
ةحوم
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Lemot de l'Enigmedu dernierNuméro eessttAlmanach Impérial.
Celui du Logogriphe est If, dans lequel on trouve ,fi.
Celui de la Charade estBateau.
T
;
4
B:
A
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
,
1
L'ART DE PERFECTIONNER L'HOMME , suivi d'un Essai sur
les caractères , les moeurs et les complexions des hommes
illustres de Plutarque ; par J. J. VIREY officier de
santé en chef à Thôpital militaire de Paris .
vol . in-8° . -Prix , 10 fr. , et 13 fr . franc de port .-
AParis , chez Déterville , rue Hautefeuille .
Deux
Quid verum atque decens curo et rogo , et omnis in hoc sum .
,
IL semble que jamais le fameux oracle inscrit sur le
frontispice du temple de Delphes : Connais-toi toi même ,
et le précepte de Pythagore : Etudie l'homme , n'aient
trouvé dans les esprits des dispositions plus heureuses
plus de zèle et de docilité. L'homme , sans contredit , le
plus digne objet que la nature offre aux méditations de
Thomme , est aussi plus que jamais le sujet des études et
des recherches de nos écrivains philosophes et moralistes
, et il serait difficile de compter tous les ouvrages
et tous les systèmes par lesquels , depuis cinquante ans ,
on a prétendu le décomposer , l'analyser , l'expliquer .
La plupart de ces systèmes et de ces ouvrages sont , il
est vrai , bien indignes d'avoir été inspirés par le précepte
d'un dieu ou par le conseil d'un sage philosophe
. L'homme disséqué par de froids anatomistes
qui prétendaient soumettre à leur scalpel l'ame et la
pensée ; successivement dépouillé de sa noblesse primilive
et de sa céleste origine , réduit à une vie animale ou
même végélative , ou enfin à des mouvemens purement
automatiques , a été transformé tantôt en un être toutà-
fait matériel semblable en tout à tous les autres animaux
, tantôt en une plante , tantôt en une simple machine.
A ces monstrueuses hypothèses , dont quelquesunes
, loin d'être abandonnées , n'ont encore que de
trop nombreux partisans ont succédé des systèmes
moins odieux , sans doute , plus remarquables peut-être
,
,
136: MERCURE DE FRANCE ,
par leur singularité que par leur danger, imaginés même ,
ou adoptés tantôt par des hommes pleins de bonne foi ,
debons principes et d'amour de la vérité , tantôt aussi par
des protées adroits qui savaient changer de forme suivant
les dispositions de leurs disciples , à qui les raisonnemens
, les sophismes , les subterfuges , les palliatifs ,
les dénégations ne manquaient point pour donner le
change , ou du moins établir le doute sur le venin de
leur doctrine. Ceux-là prétendant juger l'action simple
de la pensée , les dons sublimes du génie , les inclinations
généreuses du coeur par de minutieuses observations
sur la forme extérieure , ont fait de gros livres
pour prouver qu'on peut donner la juste mesure de l'esprit
d'un homme par la forme de son menton ou la distance
du nez à la bouche ; les qualités de son style et sa
disposition à écrire en vers ou en prose , par ses lèvres
ou ses oreilles ; sa probité , sa vertu , ses sentimens religieux
, par ses cheveux , ses doigts , ses orteils . Ceux-ci
ont jugé les talens , les qualités morales , les facultés
intellectuelles , par des lignes et des angles qu'ils ont
mesurés sur la face ; d'autres ont vu les inclinations , les
vices , les vertus , la tendresse maternelle , conjugale ,
la coquetterie , l'aptitude au dessin , à la musique, aux
mathématiques , le penchant au vol , au meurtre , dans
les sutures du crâne , dans les bosses et les protubérances
des maxillaires , des temporaux , des apophyses
, etc. , etc.
Voici un nouvel écrivain philosophe , moraliste , physiologiste
, physiognomiste , qui ne s'éloignant pas également
de ces divers systèmes , rejette bien franchement
ce que les uns offrent d'immoral et d'avilissant , mais
n'évite pas toujours ce que les autres présentent d'extraordinaire
et de singulier (je me sers des termes les
plus polis ) . Il se rapproche même beaucoup de l'un
d'eux , mais ajoutant aux idées qu'il adopte des vues
nouvelles , de nouvelles conjectures , de nouveaux développemens
, des applications plus étendues , il a l'ambition
, non-seulement de nous mieux faire connaître
l'homme , mais encore , comme l'indique le titre de son
livre , celle de nous découvrir l'art de le perfectionner ;
JANVIER 1810. 137
fitre unpeu trop magnifique , ce me semble , bien vague
d'ailleurs , très-peu propre à indiquer le sujet de l'ouvrage
, et contraire , si je ne me trompe , à la doctrine
même de l'auteur. En effet , dans sa philosophie un peu
chagrine , un peu sombre , un peu mélancolique du
moins , M. Virey pense que les générations humaines
tendent toujours vers une dégradation progressive , de
sorte qu'il s'agit bien moins de songer à le perfectionner
qu'à arrêter , à ralentir du moins les progrès de cette
décadence. Ainsi , dit-il après avoir fait une sorte .
d'énumération des anciennes maladies qui nous tourmentent
, et des nouvelles maladies qui se développent ,
se perpétuent héréditairement , et dégradent progressivement
le physique et le moral de l'homme ; ainsi Pespèce
humaine s'altère sensiblement , à mesure que les générations
se succèdent , etfont vieillir notre souche sur la
terre (1) . Appliquant ailleurs aux familles et aux individus
cette loi de décadence commune à tout le genre
humain , et établissant , pour ainsi dire , les règles
qu'elle suit et le mode par lequel elle s'opère dans plusieurs
cas particuliers : « Les familles d'un naturel vif ,
>>>dit-il (2) , tombent dans la violence par une progres-
>> sion naturelle , et celles d'un caractère doux dans la
» stupidité , les courageuses dans la témérité , les spiri-
>> tuelles dans la folie . » Des familles et des individus ,
M. Virey remonte encore aux nations et aux peuples ,
auxquels il applique de nouveau cette loi dedécadence
successive qui s'étend par degrés du midi au nord , parce
que les contréesfroides sont plus tardives. Il faut avouer
qu'il est difficile de perfectionner un monde qui va ainsi.
Mais ce qui serait fort difficile aussi , ce serait nonseulement
d'indiquer par un titre simple , mais encore de
faire connaître par l'analyse les sujets nombreux, souvent
assez étrangers les uns aux autres , les immenses matériaux
, souvent assez peu homogènes , que renferme
l'ouvrage de M. Virey . L'homme est toujours , il est vrai ,
le point central auquel viennent se rattacher toutes les
(1) Tome I , page 75 .
(2) Tome I, page 24.
138 MERCURE DE FRANCE,
conjectures , toutes les vues , toutes les recherches ,
toutes les méditations de l'auteur : mais sous quelle
inombrable multitude de rapports différens et d'aspects
divers il est envisagé ! Ici c'est l'ame seule qui
est l'objet des études de M. Virey , ou plutôt ce sont,
les trois ames qu'il nous accorde , l'une intellectuelle ,
l'autre sensitive , et la troisième végétative ; là c'est
le corps seul et sa constitution physique ; plus loin ,
c'est l'esprit et ses facultés ; ailleurs c'est l'action
réciproque qu'exerce le corps sur l'ame , l'ame sur le
corps , et les modifications que l'esprit imprime à tous
les deux et qu'il reçoit de l'un et de l'autre , sur-tout des
divers tempéramens ; de sorte que la quantité de bile ou
d'atrabile , de sang , de pituite qui entre dans la constitution
d'un homme étant donnée , M. Virey détermine ,
à peu de chose près , quels seront sa forme, sa taille , son
embonpoint ou sa maigreur, la couleur de ses cheveux ,
la quantité de sa barbe , les qualités de són ame et de son
esprit , ses vertus , ses vices , ses passions , son caractère
, son langage , son style ; etcommeces quatre tempéramens
peuvent être différemment mélangés , et qu'on
peut être bilio-sanguin , phlegmatico-mélancolique , etc. ,
cela forme des combinaisons à l'infini . Ailleurs encore ,
c'est l'homme tout entier avec son corps , son ame et
ses divers tempéramens , mis en rapport avec les objets
de la nature , avec les astres , le soleil et la lune , le
jour et la nuit , les diverses saisons , les climats variés
qu'il habite , les gouvernemens différens sous lesquels
il vit , les habitudes qu'il peut contracter , les arts qu'il
professe ou qu'on professe autour de lui , et sur-tout la
musique par laquelle il peut être singuliérement modifié
; les alimens qu'il mange , par lesquels il est bien
plus modifié encore , et tellement que M. Virey jugerait
de l'état moral d'une nation par sa cuisine , et qu'il a
remarqué que ceux qui préfèrent les sausses piquantes
et les mets de haut goût , sont aussi ceux qui courent
après le bel esprit. Enfin , car il faut seporner et renoncer
à indiquer tous les sujets intéressans et curieux dont
s'occupe M. Virey , il considère l'homme dans l'état de
santé et de maladie , de raison et de folie , dans la veille
JANVIER 1810. 3 139
et le sommeil , même dans les songes qui l'agitent; il va
plus loin , il examine si ces songes ont quelque réalité ,
quelque rapport avec la vérité , s'ils sont des pronostics
certains de ce qui se passe ou doit se passer , et s'il y a
des moyens de les interprêter ; il explique les mystères
du somnambulisme , et passant à des états plus extraordinaires
encore de l'ame et de l'esprit , il s'occupe de
l'extase, des visions , des ravissemens mystiques, de l'exaltation
portée au dernier degré , des agitations mentales ,
de la faculté de prédire l'avenir, et des inspirations prophétiques
, et parle même des opérations de la grace ,
de sorte que , tour-à-tour , philosophe , moraliste , médécin
, physiologiste , physiognomoniste , érudit , poëte
au moins dans son style , métaphysicien , mystique ,
ascétique , théologien , chrysologue est tout.
Mais il serait injuste d'ajouter : et chrysologue n'est
rien ; il a le droit , au contraire , d'être une bonne partie
de tout cela ; il a des connaissances très-variées et
une imagination vive etféconde; quoique jeune encore,
il a beaucoup observé , beaucoup réfléchi ; il fait usage
des idées,des autres , mais il a aussi ses idées particu
lières qui sont bien à lui ; quelques-unes paraîtront un
peu étranges à la vérité , mais toutes portent l'empreinte
d'un caractère franc et d'un esprit assez élevé ; sa philosophie
n'a peut-être pas l'exactitude sévère et la rigueur
mathématique qu'on exige aujourd'hui dans les matières
de ce genre , mais elle a moins de sécheresse , et n'a au
fond guères moins de certitude. M. Virey eût été dans
les temsanciens unphilosopheplatonicien ; iln'eût pas été
peut-être très-éloigné , dans des tems plus modernes ,
d'être un philosophe Mallebranchiste ; il est aussi austère
dans sa morale qu'un solitaire de Port- Royal , et il y a
des pages dans sa physiologie qui ne dépareraient point
les Essais de Nicole , les OEuvres spirituelles deDuguct,
de Sacy, de Mésengui et des pieux écrivains de cette célèbre
école. Son livre n'est pas très-bien fait sans doute ;
il est long , diffus etmanque en plusieurs parties d'ordre
et de méthode ; d'où il suit que plusieurs observations y
sont répétées à-peu-près dans les mêmes termes : des observations
, quelquefois très -intéressantes , sont souvent
140 MERCURE DE FRANCE;
1
bien minutieuses , incertaines, appuyées sur des fondemens
peu philosophiques . Tout sert de preuve àM. Virey:
des opinions populaires , des faits particuliers qui ne
prouvent rien en thèse générale , la mythologie, la fable,
ou quelques histoires qui ne valent guères mieux, les
fictions même de la poésie; ses raisonnemens sont souvent
plutôt d'un orateur ou d'un rhéteur que d'un philosophe
et d'un métaphysicien; son style plutôť celui d'un
poëte que d'un médecin et d'un physiologiste ; il y a autant
de comparaisons dans son livre que dans un poëme
épique ; et quelque fécondité qu'il ait à en imaginer de
nouvelles , cependant , comme si sa richesse ne pouvait
pas suffire à ses besoins , il emploie souvent les mêmes;
l'Aimant sur-tout , l'aiguille Aimantée et les Pôles lui en
fournissent un grandnombre qui se ressemblent à-peuprès
toutes.
Onvoit que je ne ménage point M. Virey et son livre,
ils ont l'un et l'autre assez de mérite pour pouvoir soutenir
toute la rigueur de la critique. Si l'auteur , jeune
encore , s'est plus occupé du soin d'étendre ses connaissances
que de l'art de les rédiger dans un bon ouvrage;
si , avide d'amasser d'immenses matériaux , il a un peus
négligé peut-être de les classer , de les disposer avecméthode
, de choisir sur-tout , d'élaguer ce qui est moins
important, douteux, faux peut-être, ou dumoins extraor
dinaire et bizarre; si , dans un ouvrage de sciences
positives , d'observations et de faits , il ne s'est pas assez
défiédeson imaginationetde ses conjectures, il ymontre
néanmoins tant de connaissances réelles et variées ,
sur-tout dans les diverses parties dépendantes de l'utile
profession qu'il exerce;parmi les conjectures hasardées
qu'il se permet trop fréquemment , il en mêle un assez
grand bon nombre de probables , de justes , de fines et
d'ingénieuses ; il y développe des vues assez étendues,.
des considérations assez élevées , des principes généralement
assez purs , et des intentions toujours si bonnes ,
que son livre est encore sans contredit un des plus remarquables
qui aient été publiés dans ces derniers tems..
Depuis près de deux ans néanmoins qu'il a paru , on y a
fait peu d'attention ; les journalistes , à qui leurs fonc
JANVIER 1810. 141
tions imposent si souvent la pénible nécessité de parler
des plus futiles productions , des plus misérables ouvrages
, se sont tus; tant M. Virey, occupé de ses études
et des devoirs de sa profession , est étranger à ces intrigues
et à ces importunités par lesquelles les plus mauvais
auteurs savent provoquer , sur leurs plus méchantes
rapsodies , l'attention du public , en arrachant d'indulgentes
critiques à ceux qu'on regarde ou qui se regardent
comme les trompêtes de la renommée .
Ces réflexions générales sur le mérite , les qualités et
les défauts de l'ouvrage de M. Virey, se sont étendues
plus queje n'avais pensé d'abord, et lorsque je considère
l'immensité des détails et des questions particulières dont
se compose l'Art de perfectionner l'homme , je vois bien
que je dois renoncer à les faire connaître , du moins dans
cet article ; je pourrai y revenir dans un second ; je me
contenterai , dans celui-ci , d'indiquer et d'examiner légèrement
deux ou troisquestions qui peuvent facilement
sedétacher du corps de l'ouvrage. M. Virey ne craint
pas de s'occuper de la vérité des songes et de leur interprétation
, de la réalité des pressentimens , de la communication
des esprits séparés par de grandes distances , de
la possibilité de lire dans l'avenir par une sorte d'exaltation
de l'ame et d'inspiration prophétique. Cela est bien
hardi dans ce siècle d'une philosophie hautaine , qui
n'admet rien que ce qu'elle peut analyser et expliquer.
M. Virey tâche d'expliquer aussi ; il fait des raisonnemens
plus ou moins concluans ; il rapporte aussi
quelques faits , et il aurait pu en rapporter beaucoup
d'autres ; il y a en effet un assez grand nombre et même
d'assez avérés , qui combattent en faveur des pressentimens
et des songes. Ces faits , il est vrai , sont niés par
ceux qui veulent tout soumettre au calcul et à la démonstration
, et cela estcommode et tranchant. Je ne sais cependant
si le doute n'est pas encore ici le parti le plus
philosophique. Pour moi ,je l'avoue , il me paraît encore
plus facile d'admettre certains faits extraordinaires , inaccessibles
aux explications d'une philosophie naturelle et
matérielle , que de nier , en accusant des hommes éclairés
de se tromper, ou des hommes d'honneur de vouloir
142 MERCURE DE FRANCE ,
tromper , lors même qu'ils n'y ont aucun intérêt ; or , il
y a de pareilshommes qui affirment de tels faits , dont ils
se disent ou les témoins ou même les auteurs .
Mais M. Virey ne se contente pas de douter ; il affirme,
ét, comme je l'ai dit, il explique. Il commence par admettre
sans difficulté tous les faits de l'histoire ancienne
et moderne qui attestent la vérité des songes , des pressentimens
et même des prédictions , auxquelles il paraît
cependant moins attaché ; il croit fermement à ce fantôme
d'une grandeur monstrueuse et d'unefigure effrayante
qui apparut une première fois à Brutus , lui promit de
lui apparaître encore la veille de sa mort , et ne manqua
point à sa parole , lui apparaissant pour la seconde fois
la veille de la bataille de Philippes . Il paraît convaincu
que Socrate fut averti en songe qu'il mourrait dans trois
jours ; que Sylla , Dion , Marc-Antoine apprirent par la
même voie leur fin prochaine ; il est persuadé que les
Romains conmurent par un secret pressentiment la victoire
de Paul Emile sur Persée , et que sans attendre
d'autre confirmation de cette nouvelle, ils allèrent sur-lechamp
en rendre grâces aux Dieux , et qu'enfin (pour
négliger beaucoup d'autres exemples) , au moment même
où les Turcs furent vaincus dans la mémorable victoire
de Lepante , le pape Paul V se levant , comme par inspiration
, en plein consistoire , dit aux assistans qu'il fallait
aller remercier Dieu d'une victoire si inespérée et si importante
pour la chrétienté.
M. Virey me paraît ajouter divers degrés de foi à ces
divers moyens de connaître l'avenir ou ce qui se passe
loin de nous . Il croit moins aux prédictions. Il les explique
même d'une manière tout-à-fait naturelle et philosophique;
il veut que ce soit l'expérience du passé qui
-nous apprenne à pénétrer dans l'avenir . « Pour s'élancer
->> dans l'avenir , dit-il dans son style rempli d'images et
>>de comparaisons , il faut que l'ame recule dans le passé,
>>afin de s'instruire par l'histoire, semblable au pendule ,
>> qui retiré en arrière se rejette en avant par un contre-
>> ressort nécessaire . Tant qu'elle ne sort point du pré-
>> sent , qui est un état intermédiaire , elle reste en repos ,
> et comme l'horloge arrêté qui ne marque aucune
JANVIER 1810. 143
>>>heure , elle ignore le cours des destins . Les affaires hu-
>> maines n'arrivent point inopinément ; le tems passé en
>> contenait les semences , qui se développent peu à peu .
>> Le tems , retournant sans cesse avec les astres sur ses
>>propres traces , autour du fuseau de la nécessité , comme
>> parle Platon, n'amène rien d'absolument nouveau , etc . >>>
Cependant les prédictions des mourans lui paraissent
plus certaines et partir d'un principe plus surnaturel.
Les esprits , dit- il , préparés à la mort prennent un caractère
de divination ; et comme il avait cité les historiens en
témoignage de ses autres opinions , il cite les poëtes
comme garans de celle-ci : ainsi il donne comme une
preuve de la divination des mourans , les vers queVirgile
met dans la bouche d'un guerrier frappé d'un coup mortel
par le féroce Mézence :
Non me , quicumque es , inulto ,
Victor, nec longum lætabere , te quoquefata
Prospectant paria , atque eadem mox arva tenebis ,
et lediscours que Racine fait tenir à Mithridate mourant :
Tôt ou tard il faudra que Pharnace périsse ,
Fiez-vous aux Romains du soin de son supplice .
Il faut avouer que tout cela n'est guères concluant ;
mais c'est sur-tout à la doctrine des songes et des pressentimens
que M. Virey se montre attaché : c'est-là qu'il
paraît plus ferme et plus persuadé ; il prescrit même un
régime pour préparer le corps et provoquer des songes,
d'où l'on puisse tirer des indices et des conjectures ; il
indique les songes des rois et des princes comme dignes
d'être observés . « Ajouter trop de foi , dit-il ailleurs , dans
>> le jour aux illusions de la nuit , c'est rèver en quelque
>> sorte toute la vie ; cependant les songes se forment
>> dans le moule des pensées , et il ne serait pas prudent
> de mépriser entiérement ceux qui naissent dans un coeur
>> tempéré et dans un entendement préparé et nourri de
>> bonnes idées . » Les pressentimens ne lui paraissent pas
moins respectables , il croit même qu'un joueur peut s'y
livrer avec quelqu'assurance. « Ne voyons-nous pas sou-
>> vent , dit- il , l'homme plein d'une confiance intérieure
>> jouer de bonheur dans les jeux même qui dépendent
144 MERCURE DE FRANCE ,
> duhasard ; au contraire , celuiqui se sent maldisposé,
>> se défier et perdre?... La témérité peut parvenir où la
>> prudence ne peut pas atteindre; mais il faut pour cela
>> une bonne espérance , une gaieté qui parte d'un pres-
>>>sentiment involontaire et qui nous persuade que nous
>> gagnerons ; le doute , la répugnance à entreprendre, la
>> crainte, la tristesse sans cause , sont des présages de
>> perte. La fortune délaisse alors quiconque ne se fie pas
>>>tout en elle. >> La doctrine de la communication des
esprits séparés par de grandes distances n'est pas moins
dogmatiquement établie. « Notre ame, dit M. Virey, peut
>> se mettre en telle harmonie avec une autre ame, qu'elle
>> en devinera plusieurs accidens , quoique les corps
>> soient éloignés . Nous nous inquiétons du sort d'un pa-
>> rent , d'un ami .... Notre ame se moulant sur la sienne,
>> prend le même mode de mouvement ; de sorte qu'elle
>> peut sentir ses opérations. Comme il se forme en
>> amour une assimilation entre les corps , il se forme
>> également une sympathie intime entre les esprits , la-
>> quelle les rend capables de compâtir ensemble jusqu'à
>>un certain point; ainsi les vibrations d'une cloche
>>>causent des frémissemens dans les autres cloches à
>> l'unisson , quoiqu'éloignées et en repos . Pétrarque re-
>>venu en Italie , et vingt- six ans après avoir quitté
» Laure, sa maîtresse , songea une nuit qu'elle lui disait
>> un éternel adieu. Quelque tems après, il reçut la nou-
>> velle de sa mort , arrivée à l'époque de son rêve. » Cet
exemple n'est point unique , ajoute en note M. Virey.
Il est certain qu'on en rapporte un grand nombre.
Guy Patin , médecin comme M. Virey, homme peu crédule
, esprit fort , même dans un tems où ils étaient fort
rares , et dontle symbole , comme dit Bayle , n'étaitpas
chargé d'un grand nombre d'articles , raconte qu'étant à
sa campagne , il rêve , le 30 août 1632 , que son père
venait de mourir. Agité par ce rêve sinistre , et ne pouvant
se rendormir , il se lève , passe dans son cabinet ,
écrit son rêve avec la date du jour ou plutôt de la nuit
pendant laquelle il en a été tourmenté. Ala pointe du
jour, il monte à cheval et court à la ville où demeurait
son père : il arrive , frappe à la porte; et la première
personne
4
JANVIER 1810 . 145
1
personne qui se présente à lui , c'est son père plein de vie
etde santé. Il
s'en retourne plus persuadé que jamais/deDE LA
SEIM
pareilles cen
la vanité des songes , et se reprochant la faiblesse d'a
voir eu une inquiétude si peu motivée. Le 30 août de
l'année suivante , il est encore réveillé par le même rêve
et tourmenté par la même insomnie . il passe encore dans
son cabinet , et il retrouve ce qu'il avait écrit à
nuit l'année précédente , ce qui lui en rappela la date .
Poussé par une inquiétude dont il ne peut se défendre ,
il allait encore retourner à la maison de son père , lorsqu'un
domestique lui apprend que la nuit même ce vieillard
est mort frappè d'apoplexie. J'espère que M. Virey
me saura quelque gré d'avoir confirmé sa doctrine par
cette petite histoire .
Quoique M. Virey ne parle pas une seule fois , je
crois , dans son ouvrage , des causes finales , on voit bien
néanmoins qu'on doit le compter. parmi ceux qui les
adoptent. Ne sera-ce pas une raison de plus pour le faire
classer au nombre de ceux qui admettent en philosophie
des opinions vieilles et surannées ? J'ose néanmoins , sans
respect humain , me ranger ici de son parti plus franchement
et plus entièrement que lorsqu'il s'agissait de rêves ,
de songes , de divinations et de pressentimens . Je sais
que la doctrine des causes finales a été très-vivement et
très-ingénieusement attaquée par un savant et spirituel
collaborateur de ce journal ; mais je pense aussi que ,
dans ce journal , les divers rédacteurs sont libres de soutenir
et de défendre leurs diverses opinions , en se conformant
à ces lois de bienséance et d'estime que la politesse
et la justice doivent établir entr'eux. De pareilles
lois et une pareille liberté me plaisent. J'userai de l'une
dans cette occasion , et je serai toujours fidèle aux
autres .
L'adversaire des causes finales accuse tous les partisans
de ce système de croire que toutes les choses de
ce monde ont été faites pour l'homme , que la terre ellemême
, le soleil et tous les astres du ciel n'ontque l'homme
pour objet et pour centre. Je sais que des philosophes ont
soutenu cette opinion qui peut-être est absurde , qui
certainement est improbable : mais ce n'est pas là le
117
146 MERCURE DE FRANCE ,
principe fondamental des causes finales. Cette doctrine
consiste à croire que tout , dans l'univers , ayant été arrangé
par une cause souverainement puissante et intelligente
, a un but , une destination , une fin ; que ce n'est
point par hasard , par accident , par l'effet de circonstances
fortuites que chaque partie remplit cette destination
, tend à cette fin , mais d'après les lois d'une souveraine
sagesse ; que l'oeil a été fait pour voir , l'oreille
pour entendre , la bouche pour parler et manger, l'estomac
pour digérer , le coeur pour recevoir le sang des
veines et le renvoyer dans les artères , etc.; qu'indépendamment
de ces causes finales , trop évidentes pour pouvoir
être niées , il y en a dans la nature une infinité de
moins claires , que des yeux exercés , des esprits plus
déliés peuvent apercevoir , et que vraisemblablement ,
dans l'univers , tout a une raison , une destination dignes
du divin régulateur de toutes choses ; telle est , en
abrégé , la doctrine des causes finales admise par Cicéron
, et c'est une grande autorité que celle de Cicéron.
Linnée , dans une dissertation qu'il a intitulée cui bono ,
aétabli les causes finales par des raisons et des faits auxquels
il me paraît impossible de répondre quelque chose
de solide . Voltaire , dont la philosophie n'était pas sans
doute trop timide , défend la même opinion. « Si une
>>>horloge n'est pas faite pour montrer l'heure , dit-il
>> j'avouerai alors que les causes finales sont des chi-
>> mères , et je trouverai fort bon qu'on m'appelle cause-
>> finalier , c'est-à-dire un imbécille. Toutes les pièces de
>> la machine de ce monde semblent pourtant faites l'une
>> pour l'autre . Quelques philosophes affectent de se
>>moquer des causes finales rejetées par Epicure et par
>> Lucrèce ; c'est plutôt , ce me semble , d'Epicure et de
>> Lucrèce qu'il faudrait se moquer .>>>
Je sais qu'on a poussé cette doctrine beaucoup trop
loin. Voltaire, à la suite de ce que j'ai cité, se moque , avec
raison , de quelques causes finales indiquées par l'auteur
du Spectacle de la Nature , et il prescrit lui-même une
très-bonne règle pour s'arrêter dans les justes et raisonnables
limites de cette opinion philosophique. « Pour
» qu'on puisse s'assurer , dit-il , de la fin véritable pour
>>laquelle une cause agit , il faut que cet effenit da
,
JANVIER 1810 . 147
>> tous les tems et de tous les lieux . » M. Bernardin de
Saint-Pierre a abusé sans doute de cette doctrine ; et
c'est pour cela , et non pour l'avoir admise , que l'adversaire
des causes finales l'a combattu avec tant d'avantage,
Peut-être M. de Châteaubriand , repris dans le
mème article , est- il quelquefois tombé dans le même
défaut; mais , en général , cette opinion lui a dicté de si
belles pages d'imagination et de sentiniens, qu'il ne serait
pas impossible qu'on les mît audessus de quelques paragraphes
d'une philosophie plus exacte et plus rigoureuse.
F.
TABLEAU HISTORIQUE ET POLITIQUE DE L'EUROPE , depuis
1786 jusqu'en 1796 ; contenant l'Histoire des principaux
événemens du règne de Frédéric-Guillaume II ,
roi de Prusse , etc.; par L.-P. SEGUR l'aîné , conseiller-
d'état , membre de l'Institut national, etc. (Troisième
édition . ) — Trois volumes in-8° . Paris,
chez Arthus Bertrand, libraire , rue Hautefeuille ,
n° 23.
0
-
Lapremière édition de cet ouvrage parut en 1803 , sous
le titre d'Histoire des principaux événemens du règne deFrédéric-
Guillaume II, roi de Prusse. Le succès en fut rapide,
éclatant et mérité . Cependant , dit l'auteur dans un avis
qui précède sa troisième édition , « presque tous ceuxqui
>> avaient loué ou critiqué cet essai historique , s'étaient
>>accordés pour blâmer le titre de l'ouvrage. Quoique
>> Frédéric-Guillaume eût mêlé son nom à tous les évé-
>> nemens de cette grande époque ; quoiqu'il eût conquis
>> la Hollande , soulevé et partagé la Pologne , allumé la
>> guerre d'Orient , fomenté l'insurrection brabançonne ,
>> et qu'il se fût mis à la tête des rois coalisés contre la
>> France , on me reprochait de placer comme objet prin-
>>cipal sur la scène un homme dont le caractère a
>> rendu le rôle peu éclatant , et qui disparaissait sou-
>>vent au milieu des grands événemens qu'il aurait dû
>>diriger . J'aurais peut-être pu répondre à cette cen-
>> sure; mais j'ai espéré satisfaire la critique par un léger
K2
148 MERCURE DE FRANCE ,

>> changement dans le titre de la seconde édition. Le
> peintre doit s'estimer fort heureux lorsque le public ,
>> en ne paraissant sévère que pour le cadre , se montre
>> si indulgent pour le tableau . »
Cettedéférence empressée pour des jugemens qu'il est
aisé de combattre , est une leçon de modestie que le talent
seul donne quelquefois à la médiocrité. Je ne sais
pourtant si M. de Ségur n'eût pas mieux fait de résiter
davantage , que d'adopter un second titre qui l'expose
aux mêmes reproches que le premier. Son ouvrage ,
considéré comme l'histoire de Frédéric- Guillaume II ,
pêche , dit- on , par l'ensemble et par les détails : la
Prusse et son faible monarque n'y paraissent que par intervalles
; on les perd de vue , on les retrouve , on les
oublie encore , au milieu des longues et nombreuses digressions
qui prennent la place du sujet principal . Tantôt
l'auteur se livre à des discussions approfondies sur le
gouvernement des provinces bataves, et peint , à grands
traits , la lutte orageuse de la maison d'Orange et du
parti républicain ; tantôt il dévoile et flétrit la honteuse
alliance formée entre la force et la mauvaise foi pour
anéantir la malheureuse Pologne . Là , ce sont les combats
de cette nation brillante et mobile , qui , renonçant
enfin à ses anarchiques privilèges et défendant , pour la
première fois , une constitution libre et sage , succombe
sous les baïonnettes tartares et perd jusqu'au nom polonais
, accablée par des voisins jaloux , dont ses ancêtres
avaient été tour- à-tour les conquérans , les souverains et
les libérateurs (1 ) . Ici , l'historien s'attache à développer
les causes et les effets de la révolution française ; il nous
fait suivre , avec une admiration mêlée d'effroi , la marche
de ce peuple impétueux qui , déchiré dans l'intérieur
de son empire par les factions les plus ardentes , avili
par les tyrans les plus absurdes , s'élance au-delà de
ses frontières , et s'élève , à travers des crimes et des
(1) Tout le monde sait que les Jagellons poussèrent souvent leurs
conquêtes en Russie jusqu'à Moscow; que la Prusse fut long-tems un
fiefde la Pologne , comme la Courlande ; et que Jean Sobieski sauva
Vienne et la maison d'Autriche d'une ruine qui paraissait inévitable .
JANVIER 1810 149
triomphes sans exemple , au premier rang parmi les puissances
de l'Europe . Au milieu de ce spectacle imposant
et terrible , à peine aperçoit - on quelquefois Frédéric-
Guillaume ; et ce monarque , devenu presqu'étranger aux
principaux événemens de son règne , finit, avant sa mort ,
par être le personnage le moins intéressant de sa propre
histoire .
Sans doute ces reproches , adressés par des censeurs
sévères à l'historien du feu roi de Prusse , n'étaient point
sans fondement ; mais n'est-il pas à craindre qu'on en
fasse d'aussi graves à l'auteur du Tableau historique et politique
de l'Europe ? Ce changement de titre aura-t- il suffi
pour donner aux diverses parties de l'ouvrage un centre
plus marqué ? Formeront-elles dorénavant un ensemble
plus régulier ? Si , dans le premier cadre , la peinture de
l'Europe en feu couvrait de son éclat les mouvemens du
cabinet de Berlin , dans le second , les intrigues de quelques
maîtresses et des illuminés qui gouvernaient Potzdam
, n'occupent-elles pas trop de place au milieu des
grands intérêts européens ? Pourquoi, d'ailleurs , l'histoire
abrégée de la maison de Brandebourg sert-elle d'introduction
au tableau politique de l'Europe en 1786, comme si
çette maison , autrefois moins puissante qu'illustre , avait
pris , à cette époque , une influence dominante sur les
affaires générales ? Il semble , au contraire , qu'à cette
époque même , la Prusse descendait rapidement de cette
gloire élevée , de cette grandeur colossale , qu'elle devait
au génie d'un héros , et que les derniers rayons de sa
splendeur étaient près de s'éteindre sur le tombeau de
Frédéric : du moins n'est-ce pas elle , je crois , qui devait
s'offrir en première ligne aux regards de l'observateurpolitique
depuis 1786 jusqu'en 1796 ; et la critique ne sera
pas plus injuste en reprochant à M. de Ségur d'avoir
trop souvent montré la Prusse dans le Tableau de l'Europe
, qu'en lui reprochant d'avoir trop peu montré Frédéric-
Guillaume dans l'Histoire de son règne .
Je crains donc que le nouveau titre donné à son ouvrage
ne lui convienne pas mieux que le premier, et n'impose
pas silence à des censeurs difficiles . Il vaudrait
mieux sans doute que le titre d'un livre annonçât tou
150 MERCURE DE FRANCE ,
jours , d'une manière claire et précise , le but que l'auteur
s'est proposé; mais un bon ouvrage se passe aisément
d'un si faible mérite , et l'on trouve dans celui de
M. de Ségur , tant de peintures brillantes , tant de récits
attachans , tant d'observations judicieuses, tant de choses
aussi sagement pensées qu'élégamment écrites , qu'il
importe peu sous quel titre l'auteur a voulu les rassembler.
En considérant les différentes parties de cet ouvrage
comme d'excellens mémoires sur la fin du dernier siècle,
on ne saurait trop louer quelques tableaux de la révolution
française , tracés avec une philosophie éclairée et la
plus loyale impartialité. L'auteur n'oublie jamais que
Phistoire est l'éternelle leçon des peuples et des rois. Son
indignation n'épargne ni ces démagogues conquérans qui
précipitaient une nation désespérée sur ses voisins , ni
ces rois usurpateurs qui partageaient la Pologne , en s'élevant
contre les usurpations des démocrates français . Il
peint avec une égale fidélité lesdiscordes tumultueuses de
nos assemblées politiques , et l'union clandestine et perfide
des cabinets coalisés.Après avoir dévoilé les causes ,
il raconte les événemens avec autant de chaleur que de
franchise. Il écarte avec le même soin les calomnies grossières
répandues par la haine , et les anecdotes suspectes
recueillies par l'ignorance et la malignité. Quoiqu'entraîné
souvent par l'intérêt du sujet qu'il traite , on remarque
toujours l'élégance un peu trop recherchée , un peu trop
uniforme de son style, et la gravité constante de ses ré- ..
cits. J'entends répéter , d'après Voltaire , que pour bien
écrire l'histoire , il faut consulter les rois et les valets-dechambre;
mais nos compilateurs modernes ne vivent pas
avec les premiers , et composent ordinairement sur les
mémoires des seconds . Et de-là tant de vies secrètes , tant
histoires privées, qui sortent un momentde l'antichambre
où elles sontnées , et bientôt y retournent pour toujours .
M. de Ségur a trouvé la lumière dans des lieux plus élevés
: il était honorablement accueilli dans les cabinets où
se préparaient les événemens; il brilla dans les salons où
l'esprit jugeait , peut-être avec un peu de légèreté , les
combinaisons de la politique ; il a peint ce qu'il a vu; il
DJANVIER 1818. 151
a raconté des fautes qu'il voulut prévenir , des infortunes
dont il fut atteint; et ce qui honore à-la-fois son carac
tère et sa raison , c'est qu'en prenant la plume , il paraît
avoir étouffé tous ces ressentimens du malheur et des
passions , dont les causes étaient encore si près de lui .
L'un de nos plus illustres écrivains a fait un éloge remárquable
du livre de M. de Ségur , en traçant ainsi le portrait
de l'auteur : «Les cours ont vanté son esprit et ses
>>>grâces ; on peut l'en croire quand il dédaigne ce qui
>> leur paraît si grand . Sa philosophie est connue de tous
>>les amis d'une sage liberté : on peut donc l'en croire
>> aussi quand il venge les ministres et les rois , poursui-
>> vis par la calomnie jusque dans leurs tombeaux . »
Unpetit nombre de citations suffirait pour justifier ce
que j'ai dit du mérite supérieur de l'ouvrage et du rare
talent de l'auteur , et je n'éprouverais ici d'autre embarras
que celui du choix. En général , les portraits de tous les
personnages qui , à l'époque choisie par M. de Ségur, de-.
puis Frédéric-Guillaume jusqu'à Marat , ont acquis des
droits infâmes ou glorieux aux souvenirs de l'histoire ,
sont peints avec beaucoup d'énergie, d'éclat et de vérité.
Le plus faible est peut-être celui du fameux Mirabeau .
Ce n'est point , je crois , par sa vaste érudition et sa brillante
éloquence que cet homme célèbre doit fixer les re
gards de la postérité . Mirabeau , quoiqu'il eût acquis , par
de longs malheurs et des études trop interrompues , des
connaissances moins profondes que variées , n'avait
guére d'autre érudition que celle qu'il empruntait à ses
amis la veille du jour où il devait l'employer : son talent
oratoire ne brillait ni par l'élégance , ni par la pureté ;
c'était l'image fidèle de son génie , audacieux , fécond ,
irascible, tout-puissant sur une assemblée populaire, sans
être moinsdigne de l'attention des sages et des politiques .
Défiguré pendant sa vie par la haine forcenée d'un partiet
par l'idolatrie aveugle de l'autre , il méritait après sa mort
qu'unemain équitable, habile et ferme , lui rendît ses véritables
traits . M. de Ségur a mieux connu et sur-toutmieux
peint Frédéric-Guillaume . «Héritier du pouvoir de Fré-
>> déric-le-Grand', dit-il , et non de sa gloire , il avait reçu
>> de son oncle toutes les lumières qu'exige le trône;
152 MERCURE DE FRANCE ,
>> mais il était privédu talent qui sait en faire usage. Mili-
>> taire instruit à la plus grande école , mais guerrier sans
>> génie , il fit la guerre avec méthode et sans succès .
>> Entouré de ministres habiles , possédant tous les plans
>> de son prédécesseur , il inquiéta toute l'Europe par ses
projets , épuisa son pays par ses préparatifs , effraya
>> ses ennemis par ses menaces , étonna ses amis par sa
>>>versatilité ; excité par sa vanité , retenu par son indo-
>> lence, enchaîné par la superstition , énervé par les vo-
>> luptés , il n'exécuta rien de ce qu'il avait voulu entre-
>>>prendre , ne finit rien de ce qu'il avait commencé ; et
après avoir successivement trompé et irrité toutes les
>> puissances de l'Europe , dans un tems où toutes les pas-
> sions étaient enflammées au plus haut degré , le sort ,
» qui se plaît souvent à tromper les plus profondes com-
>>> binaisons de la politique , fit naître de sa faiblesse un
>> résultat qui n'aurait dû être le fruit que de l'habileté la
>> plus consommée : il agrandit ses Etats , et mourut en
>> laissant son royaume en paix au milieu de l'Univers
>> embrasé ...... Il est peut-être assez remarquable , au
>> sein de cet embrâsement général , de ce délire univer-
>> sel, de cette succession de batailles sanglantes , de
>> siéges meurtriers , de conquêtes rapides , au milieu de ce
>>bouleversement de tous les rangs , de tous les prin-
>>>cipes, de toutes les puissances , et au bruit de tous ces
>> sceptres brisés , de voir un roi militaire, dégoûté de la
>> gloire , s'endormant dans une paix profonde sur les
>> volcans qui l'entourent , livrant son imagination affai-
>> blie au prestige des illuminés , et se laissant conduire
>> doucement dans la tombe par les rêveries de la supers-
>> tition et les caresses de la volupté . >>>
Un autre portrait , qui me paraît encore supérieur à
celui-là , donnera l'idée du talent de M. de Ségur dans
ce genre , où deux des meilleurs historiens latins , Salluste
et Velleius Paterculus , ont excellé . Voici
comment , à l'occasion du procès de Lous XVI , l'historien
peint M. de Malesherbes .
<<<Vertueux sans orgueil , savant sans pédanterie ,
>> ministre sans ambition , cet illustre magistrat , ami
>> des hommes , des lois , des lettres et des arts , dis-
د
JANVIER 1810 . 153
1
>> tingué dans tous les genres et ne se doutant pas de sa
>> gloire , fut toujours le soutien du peuple tant que le
>> roi fut puissant dans son palais ; il ne devint cour-
>> tisan qu'au moment où le prince fut en prison . Appui
>> de la liberté nationale contre les abus de la monar-
>> chie , et défenseur du monarque contre la tyrannie
>>populaire ; sa probité resta intacte au milieu de la
>> corruption générale , son courage inébranlable lorsque
>> la crainte était universelle : il périt quand le crime
>> régna. La mort la plus héroïque couronna la plus
» belle vie , et l'infâme échafaud , sur lequel il monta
>> sans émotion , fut le dernier degré d'où son ame pure
>> s'élança vers l'immortalité. >>>
Je m'arrête : je crois avoir assez justifié mon opinion
et le succès constant qu'a obtenu l'ouvrage de M. de
Ségur. Ce succès , étendu et confirmé de jour en jour ,
annonce que la troisième édition ne sera point la dernière
: j'oserai donc soumettre à l'auteur lui-même
quelques observations , dont il appréciera mieux que
personne la justice ou la frivolité . La médiocrité seule
cherche à se venger de la critique ; et c'est pour cela ,
sans doute , que la prudence des journaux accable des
plus absurdes louanges toute production qui , dans les
lettres ou dans les arts , laisse tranquillement sommeiller
P'envie. On sait qu'il y a bien plus de danger à louer
faiblement un écrivain vulgaire , qu'à injurier un homme
de génie. Mais lorsqu'un talent supérieur est décoré des
plus éminentes dignités , le seul hommage qui soit digne
de lui , c'est une critique indépendante , qui expose ce
qu'elle croit utile et ne déguise aucune vérité .
J'indiquerai d'abord un petit nombre d'erreurs , dont
les unes peuvent être rectifiées d'un trait de plume ,
tandis que les autres semblent exiger quelques développemens
, pour ne point affaiblir la confiance qu'inspire
l'auteur .
On trouve , par exemple , Tome I , page 314 , que
l'empereur Léopold , <<après avoir installé l'archiduc
>> François en Toscane , revint à Vienne , et qu'enfin ,
>> le 4 août , il se rendit à Pilnitz , où il eut cette célèbre
» entrevue avec le roi de Prusse , etc.... »
154 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ce n'est point l'archiduc François , aujourd'hui em
pereur d'Autriche ; c'est l'archiduc Ferdinand , aujour
d'hui grand-duc de Wurtzbourg , qui , à l'époque dont
parle M. de Ségur , fut installé en Toscane par l'empereur
son père. Le trône de Florence n'a jamais été
occupé par l'archiduc François , l'aîné de sa maison ,
destiné , dès-lors , à la succession de la monarchie
autrichienne .
Tome II , page 206.-Lisez les détails sur la bataille
navale livrée par l'amiral Hood à l'escadre républicaine .
« Les Anglais , dit M. de Ségur , durent la victoire à la
>>supériorité du nombre et des manoeuvres ; mais ils
>> rendaient eux-mêmes justice au courage opiniâtre , à
>>la valeur brillante des vaincus . C'est dans un de leurs
>> journaux , Annual Register , qu'on cite le trait
>>héroïque de l'équipage d'un vaisseau près de s'enfoncer
>> dans l'abyme des mers , et qui faisait , en périssant ,
>> retentir les airs du cri de Vive la liberté ! Vive la répu-
>>> blique ! » -Il se peut que l'Annual Register ait pris
son récit dans la dépêche du député de la Convention
qui était embarqué sur l'escadre ; mais on a long-tems
attribué ce trait à l'équipage du vaisseau le Vengeur , et
non-seulement le Vengeur ne périt point dans ce combat
, mais il n'était pas même dans cette armée. M. de
Ségur croit que le fait n'en est pas moins certain , et
qu'il n'y a erreur que dans le nom du vaisseau. Les relations
officielles des Anglais prouvent , au contraire ,
qu'aucun vaisseau ne fut coulé à fond pendant la bataille
. Il me semble que la gloire de la marine peut aisé
ment se passer d'une anecdote douteuse , et que dans
une histoire remplie des prodiges de la valeur française ,
il ne fallait admettre que des faits inconstestables et des
triomphes avérés .
Voilà des erreurs sans conséquence : je ne sais si le
passage suivant n'en renferme pas une plus grave .
« Robespierre , éclairé par la peur , dit M. de Ségur ,
» T. II , pag. 170 , avait appris de l'expérience qu'on était
>> renversé dès qu'on voulait arrêter le char révolution -
>> naire . Necker , Lally , Mounier , en étaientles premiers
>> exemples . La Fayette , en voulant combattre à-la-fois
JANVIER 1810 . 155
1
>> les jacobins à Paris et dans l'armée , avait perdu sa po-
>> pularité. Lameth , Barnave et Duport succombèrent
>>lorsqu'ils voulurent servir de digue au torrent démocra-
>>tique.>>>
Pour que l'expérience fit à Robespierre une leçon utile
des exemples cités par M. de Ségur , il aurait fallu , je
erois , une ressemblance marquée entre sa position , sa
conduite, ses moyens , et ceux des hommes dont la chute
P'aurait éclairé . Certainement M. de Ségur n'a point eu
l'idée d'un pareil rapprochement : tout ce que je blâme
ici , c'est de prêter à ce démagogue ignorant et féroce
une réflexion qu'il était peut-être incapable de faire , et
d'attribuer à la même cause des infortunes très-diverses ,
dontles unes accusent l'imprudence des victimes , tandis
que les autres honorent leurs vertus . Le char révolutionnaire
, pour me servir des expressions de M. de Ségur , a
écrasé presque tous ceux qui ont voulu l'arrêter , après
l'avoir eux-mêmes lancé sur des précipices . Telle eût été
la position de Robespierre , si cet exécrable insensé , tout
couvert de sang et de crimes , avait pu concevoir l'idée
de revenir à la justice et à la raison : mais dans ce cas
même , qu'aurait-il eu de commun avec la plupart des
hommes que M. de Ségur a réunis pour lui servir
d'exemple ? avec Lally , qui pouvant sans crime faire
retomber sur les vices de l'ancienne jurisprudence et les
abus de l'autorité , tout le poids de l'indignation quedevait
exciter en lui le souvenir de son père , fut aussi modéré
dans ses principes qu'éloquent dans ses discours , et ne
se servit de la faveur publique que pour arrêter les mouvemens
populaires? avec Mounier , l'un des esprits les
plus éclairés , les plus sages , les plus étendus , qui se
soient montrés dans nos troubles civils ;jurisconsulte qui
s'éleva sans effort des discussions du Barreau à la combinaison
des plus grands intérêts de l'état ; publiciste qui
descendit avec la même facilité des théories les plus compliquées
de la liberté politique aux détails les plus vulgaires
de l'administration; et qui dans des circonstances
si diverses et souvent si pénibles , ne laissa jamais altérer
ni la douceur de ses moeurs , ni la sévérité de sa vertu ?
Mounier ne fut point renversé en voulant arrêter le char
156 MERCURE DE FRANCE ,
révolutionnaire , il refusa de le suivre ; il prédit les
désastres sanglans qui marqueraient sa course , et ne voulut
en être le témoin ni la victime. De quoi pouvait servir
son exemple à Robespierre , quelques jours avant le 9
thermidor?
Quelques Polonais connus se trouvent aussi réunis , et
pour ainsi dire enchaînés ensemble par une seule accusation
, à laquelle plusieurs d'entr'eux étaient , je crois ,
loin de s'attendre . Il s'agit de cette fameuse confédération
de Targowitz , formée , sous l'influence et presque sous
les drapeaux de la Russie , contre la constitution polonaise
de 1791 : on espérait que le gouvernement établi par ces
lois nouvelles rendrait à la Pologne sa gloire et son indépendance
: il fallait donc à l'Impératrice Catherine II un
prétexte pour le renverser. « Celui qu'elle prit , selon
>> M. de Ségur , .fut l'opposition de quelques nobles ,
furieux de se voir privés de leurs prétentions au trône ,
>> et décidés à sacrifier leur pays à leur vanité. Ces nobles
>> étaient Félix Potocki , Séverin Rzewousky , Branicki ,
>> grand-général, les deux frères Kossakowski , Ozarowski ,
>> Ankwictz , et quelques autres . >> Voilà donc tous ces
gentilshommes accusés de s'être ligués contre le repos et
la liberté de leurs patrie , parce qu'ils étaient furieux de se
voir privés de leurs prétentions au trône. Peu depersonnes
ignorent qu'en effet , depuis l'extinction des Jagellons ,
tout noble polonais pouvait être élu roi par la nation
assemblée: mais il est au moins fort douteux que , parmi
les confédérés de Targowitz , un seul fût animé par la
chimérique espérance d'obtenir un jour la couronne. Ce
n'est pas ici le lieu de développer les véritables causes de
cette entreprise criminelle , où l'ambition eut moins de
part que la haine , et dont M. de Ségur a dû très-bien
connaître et les ressorts et les moteurs . Je me borne à
observer que s'il n'est pas invraisemblable que Félix
Potočki , chef d'une des plus illustres maisons de la
Pologne et de l'Europe , ait pensé qu'une couronne
royale manquait seule à la grandeur de sa naissance et
de sa fortune ; que s'il n'est pas même tout-à-fait impossible
que Branicki , ( ou Branéki ) , fier d'un nom qu'on


JANVIER 1810. 157
Jui disputait (2) , de l'alliance de Potemkin etde la faveur
de la Russie , ait quelquefois permis à sa vanité ce rêve
magnifique ; il est dumoins bien constant qu'aucun autre
des confédérés de Targowitz , nommés par M. de Ségur ,
n'était animé par lafureur de se voir privé de ses prétentions
au trône; et que cette expression très-inexacte les
enveloppe tous dans une acusation presque ridicule. Je
sais combien cette observation paraîtra minutieuse à
cette foule d'agréables lecteurs qui ne connaissent aucun
sujet d'intérêt hors des barrières de Paris : mais les
étrangers seront étonnés qu'elle ait été provoquée par un
homme du mérite de M. de Ségur , qui , très-jeuneencore ,
avait montré dans les plus brillantes cours de l'Europe
qu'un Français pouvait unir l'instruction à la grâce. Ils
verront , avec une égale surprise , que dans un livre qui
ne devait avoir aucune espèce de ressemblance avec les
gazettes du tems , des noms très -célèbres , quoiqu'ils ne
soient pas français , sont quelquefois écrits d'une manière
peu correcte . Ils reconnaîtront aisément , dans l'officier
que M. de Ségur appelle sir Charles Gray, le général
Grey, père du lord Howick , aujourd'hui lord Grey , l'un
des ministres les plus éclairés et des orateurs les plus
éloquens de l'Angleterre. Et dans la même ligne , ( T. II ,
pag . 307 ) ils devineront que Jones ( nom de famille )
est substitué au prénom de sir John Jervis , depuis lord
Saint-Vincent , dont le nom est aussi honorablement inscrit
dans les fastes de la marine britannique , que celui
de Grey dans les Annales du parlement.
Ces légères négligences méritent àpeine d'être relevées,
et ne sont remarquables dans un pareil ouvrage qu'à
cause de la juste réputation de son auteur. Il n'en est pas
ainsi d'une opinion, démentie aujourd'hui par l'expérience
la plus glorieuse , et qui , défendue par M. de Ségur ,
prouve seulement combien la sagesse même est aisément
séduite par le prestige des succès . A propos des victoires
(2) Voyez l'Histoire de l'Anarchie de Pologne par Rhulières ,
ouvrage qu'il faut consulter avec précaution , mais qu'on ne peut lire
sans un vif intérêt.
158 MERCURE DE FRANCE ,
remportées sur les ennemis du dehors , au milieu de nos
discordes civiles , M. de Ségur s'exprime ainsi :
« Le résultat de tous ces événemens prouvait que si la
>> démocratie dans un grand Etat lui attire intérieurement
>> tous les maux que cause la rivalité des ambitions sans
>> frein , et la faiblesse d'un gouvernement sans base ,
>>sans concentration et sans fixité , elle lui donnait exté-
>> rieurement une force et une impulsion que ne pou-
>>vaient balancer les moyens bornés et méthodiques des
>> monarchies . Jamais , en effet , une seule volonté ne
>> peut qvoir autant d'uction qu'un faisceau de volontés
>> réunies. » Les triomphes immortels dont nous sommes
témoins , et ceux qu'on attend avec une confiance universelle
et profonde qui enlève aux prodiges mêmes le
charme de la surprise , prouvent assez la force irrésistible
que donnent à la valeur le génie d'un seul homme
et l'action d'une seule volonté. Ce sont de terribles réponses
aux argumens de M. de Ségur en faveur d'un
faisceau de volontés réunies . Mais il est inutile de combattre
une erreur passée de mode , et qui probablement
ne sera plus reproduite. Eh ! qui peut encore écrire sur
les événemens incompréhensibles de la révolution française
, sans s'exposer à commettre des erreurs plus ou
moins graves ? Est-il un seul homme qui puisse dire à
l'Europe et à la postérité :- Cette révolution m'est parfaitement
connue , et m'est également étrangère : les
biens qu'elle a promis ne m'ont jamais séduit ; les maux
qu'elle a causés ne m'ont jamais atteint. Je la juge sans
défendre mes opinions nimes préjugés , sans consulter
mes ressentimens ni mes espérances . De tous les partis ,
de tous les individus qui se sont disputé les fruits sanglans
de cette révolution , je puis dire comme l'historien
Romain : Mihi Galba , Otho , Vitellius , nec injuria , nec
beneficio cogniti. Si cet homme existe , et s'il est doué
tout à-la-fois d'une sensibilité vive et d'une sagesse
profonde ; s'il est capable de surprendre le secret dangereux
des passions et de calculer leur influence sur la
destinée des Empires ; s'il a le talent de graver dans l'ame
de ses lecteurs les souvenirs instructifs et les leçons
redoutables qu'offrent les grandes catastrophes de l'amJANVIER
1810 .
19
bition ; et si telle est la force de son pinceau , qu'il lui
suffise de peindre le vice et la vertu , pour que la vertu
soit récompensée et le vice puni : qu'il écrive l'histoire
de l'Europe depuis 1786 : son génie lui impose ce triste
devoir: mais , en attendant que ce nouveau Tacite paraisse
, désirons d'avoir souvent , sur une époque si
féconde , des mémoires aussi dignes de suppléer à l'histoire
, que l'ouvrage de M. de Ségur. Si le plan de ce
livre était rectifié d'après une idée dominante , il serait
facile d'établir l'unité dans la composition , et de mettre
plus de liaison dans les détails. L'élégance continue du
style y laisserait encore à désirer quelque chose de plus
précis , de plus ferme et de plus sévère : mais la critique
la plus rigoureuse n'aurait que des éloges à donner à la
pureté du langage , à la noblesse des pensées , à l'élévationdes
sentimens qui caractérisent l'ouvrage et l'auteur.
ESMÉNARD .
REVUE LITTÉRAIRE.
ALMANACH DES DAMES , pour 1810. A Tubingue , chez
Cotta , et se vend à Paris , au Bureau du Publiciste ,
1ue des Moineaux , nº 16 ; et chez tous les marchands
de nouveautés .
Le luxe , en fait d'almanachs , est une chose assez nou
velle en France. Bonne ou mauvaise , on la doit à celui
dont nous annonçons la neuvième année. On se contentait
auparavant d'orner les Almanachs des Grâces ou des Muses ,
d'une vignette ou d'un titre gravé ; et l'impression en était
très-commune . L'Almanach des Dames paraît toujours
imprimé sur papiervélin , et il est maintenant décoré de huit
jolies gravures , qui retracentun choix de tableaux du Muséum
et de ceux qui ont eu le plus de succès à l'exposition de
l'année précédente. Il se paie cinq francs broché , et le prix
augmente à proportion de la richesse de la reliure . En cet
état , il devientun cadeau d'étrennes plus agréable qu'aucun
de ses prédécesseurs . Il a eu cependant quelque peine à se
naturaliser en France, et ce n'est guères qu'à la troisième
année que M. Cotta , auteur de la spéculation , en a recueilli
les fruits. En revanche , le succès a toujours augmenté
160 MERCURE DE FRANCE ,
depuis , et , selon l'usage , le succès a réveillé les imitateurs .
Ils ont copié jusqu'au titre de leur modèle , d'aussi près
qu'il était possible , sans devenir contrefacteurs ; et quant à
l'extérieur , ils en ont atteint l'élégance jusqu'à un certain
point. Mais quant au goût qui préside à la rédaction , quant
au nombre de morceaux inédits en vers et en prose , nous
croyons que lapréférence est justement due à leur aîné . Les
bornes de cette annonce ne nous permettent pas d'appuyer
notre opinion de beaucoup de preuves , mais peut- être nous
suffira-t-il de dire que Mme de Montanclos , Mlle de Montferrier
, et sur-tout Mme Constance de S. , ont enrichi la
partie poétique de ce recueil , et qu'on y trouve une lettre
sur les Lettres de mademoiselle de Lespinasse, écrite aussi
par une femme , où les hommes même qui seront le moins
de son avis , ne pourront méconnaître un véritable talent .
Nous indiquerons encore une lettre sur les spectacles de
l'année dernière , que beaucoup d'auteurs et d'acteurs
trouveront trop méchante , mais qui ne pourra manquer
d'égayer ses lecteurs . Nous ajouterions aussi que ce Recueil
contient des vers de nos poëtes les plus célèbres et
les plus aimables , si tous les recueils n'étaient dans l'usage
de s'en emparer dès qu'ils ont paru dans les Journaux.
Nous dirions , pour la singularité du fait , qu'on y lit un
morceau de M. François , cordonnier , auteur de la nouvelle
tragédie de Zénobie , si ce morceau avait un autre
mérite que celui de la singularité : mais l'espace se dérobe
sous la plume , et pour ne pas sortir de celui qu'on nous
laisse , nous terminerons ici cette annonce déjà peut- être
trop étendue pour un petit volume in- 18.
PETITE ENCYCLOPÉDIE POÉTIQUE . - Dictionnaire portatif
de la langue française . -Deux volumes in- 18 , chez
Capelle et Renand , rue J. J. Rousseau .
La langue française est peut-être celle qui possède le
plus d'ouvrages sur ses règles , ses mots et ses irrégularités
; et malgré cette abondance , il n'en est qu'un qui porte
le sceau d'une authenticité reconnue : c'est le Dictionnaire
de l'Académie; encore est-il fâcheux de penser que cette
production , qui doit être l'archétype de notre langue , laisse
tant à désirer , et nous mette dans la nécessité d'attendre
avec impatience le travail dont s'occupe l'Institut .. Les langues
grecque et latine possèdent les excellens Lexiques de
Robert et Henri Etienne. Les Anglais jouissent de l'excellent
1
JANVIER 1810. 181
SEINE
,
DE
lent Dictionnaire de Jhonson , les Italiens ont leur Dictionnaire
de la Crusca , et les Espagnols celui de l'Académie
de Madrid en six volumes in-folio , et seuls nous
sommes encore réduits , comme nous venons de le dire
à attendre un ouvrage complet dans ce genre. Furetière
Richelet , Restaut , Wailly , Catineau , Boiste , ef beau
coup d'autres nous ont successivement donneedes
Dictionnaires sous différens noms et sous différens fore
mats : mais placés entre le double écueil de la séche
resse et de la diffusion , aucun d'eux n'est parvenu se
garantir à-la-fois de l'une et de l'autre . M. Philippon de la
Magdelaine , dont nous annonçons l'ouvrage , paraît s'être
dirigé avec plus d'adresse et de bonheur. Son Vocabulaire
offre , dans un très-petit espace , une grande quantité de
mots , de définitions et d'acceptions . Ses définitions sont
toujours claires , précises et suffisantes ; ses acceptions
variées et nombreuses ; sa nomenclature suffisamment
étendue. Au surplus , voici comment il explique la marche
qu'il a suivie pour la composition de son ouvrage :
« La langue n'a besoin , dit-il , que d'un Dictionnaire
général sans être universel , c'est-à -dire , d'un répertoire
des mots qui s'emploient dans le cours ordinaire de la
société , et non du ramas de tous ces termes qui forment
ce. qu'on nomme le bas langage , et dont la nomenclature
n'ayant qu'une existence orale et arbitraire , ne peut recevoir
dans les dictionnaires unefixile (1) dont elle n'est pas
susceptible.
» Je le dis encore plus des expressions que crée chaque
jour cette divinité babillarde et mobile qu'on appelle
la mode : qui voudrait nombrer les mots qu'elle a fabriqués
et que sans cesse elle invente , en coiffures , en voitures
, en meubles , en habillemens , etc. , aurait plus tôt
fait de compter les grains de sable que promènent les
Il faut seulement que le lexicographe se garde
de tout dire ; il doit choisir , parmi les mots des arts et métiers
, ceux qui sont faits pour sortir de la boutique et circuler
dans la société . »
vents .....
On voit par là que l'auteur n'a pas eu la prétention de
composer un de ces grands ouvrages qui renferment avec
une scrupuleuse exactitude le sens grammatical , métaphy-
(1) Nous croyons devoir faire observer à M. Philippon de la Magdelaine
, que le motfixité est un terme technique d'astronomie qui
n'est pas encore reçu dans le langage ordinaire .
L
LA
162 MERCURE DE FRANCE ,
sique et étymologique de tous les mots d'une langue; ce
lexique n'est qu'une sorte de vade mecum très-utile à toutes
les classes dela société , et qui réunit aux avantages d'une
exécution typographique très-soignée , et d'un format des
plus portatifs , un prix qui le met à portée des gens les
moins aisés .
-
ETRENNES A LA JEUNESSE , Ou Recueil d'Historiettes morales
, en vers et en prose . Un vol . in- 18 orné de
cinq gravures .-A Paris , chez Demonville , rue Christine
, nº 2 .
LE Lepremierjourde l'an en est aussi le plus beau , du moins
pour les enfans ; et les étrennes , dont l'origine est si ancienne,
ne sont pas ce qui sert le moins à embellir cette
grande journée. Le choix de ces étrennes est une affaire
d'état dans une famille , et se modifie suivant l'âge et la direction
qu'on a donnée aux goûts des enfans . Tel donnerait
une bibliothèque entière pour un cornet de dragées ,
tandis qu'un autre abandonnerait toutes les boutiques des
marchands de joujoux de Paris pour un exemplaire des
fables de La Fontaine avec de jolies gravures . Il faut savoir
gré aux précepteurs ou aux parens qui ont su de bonne
heure diriger utilement les premiers goûts de l'enfance , en
lui faisant un amusement de ses devoirs . Les enfans , ainsi
que la plupart des hommes , ne vivent que d'illusions ; il
ne s'agit que de leur persuader qu'ils s'amusent en travaillant.
C'est à l'heureux emploi de ce moyen qu'est dû en
⚫partie le grand succès qu'ont obtenu les jeux de cartes
instructifs , dont l'usage est maintenant répandu dans toute
P'Europe .
Le nouveau recueil que nous annonçons pourra seconder
utilement ce mode d'instruction. S'il ne sert pas à donner
aux enfans de nouvelles connaissances , il leur mettra
du moins dans la tête d'excellentes leçons de morale , puisées
dans des narrations ingénieuses qui n'excèdent pas la
portée de leur intelligence. Ces petites historiettes sont
éparses dansdifférens auteurs ; le choix en est bon etvarié ;
plusieurs se font remarquer par un style simple et correct .
De ce nombre sont le Bienfait rendu, de Mme Dionis , et
Laurent le paresseux, de Mme Edgeworth . La Prise de
Jéricho , poëme de Mme Cottin , est peut-être d'un genre
trop élevé et sur-tout trop sérieux. On trouve dans la scène
d'Agar, de M. de Jouy, des sentimens maternels exprimés
JANVIER 1810 . 163
en beaux vers; enfin, le volume est terminé par le joli
conte de Jeannot et Collin . On a sans doute placé , plus
comme un véhicule que comme un amusement , deux
chants de Vert-Vert , traduits en vers latins par un enfantde
douze ans , digne émule des Pascal et des Pic de la Mirandole
. Tel qu'il est , ce petit volume nous paraît fait pour
obtenir la préférence sur tant de bagatelles qui n'ont guères
que la durée du jour où on le distribue .
JEU MYTHOLOGIQUE , ou la Mythologie en Jeu de l'Oie ;
feuille in -fol. , représentant soixante-trois médaillons
pris dans les sujets de la fable .-A Paris , chez Demonville.
-Prix, 1 fr . , et 3 fr . fig. coloriées .
On ne peut guères parler des amusemens qui servent à
l'instruction , sans dire un mot d'un nouveau Jeu destiné
à apprendre la mythologie aux enfants ; et malgré l'estime
particulière du valet du Joueur pour le Jeu de l'Oie , nous
ne pouvons nous empêcher de convenir que le Jeu Mythologique
, calqué sur la forme , sur la marche et sur les
règles de l'ancien Jeu de l'Oie , renouvelé des Grecs , ne
l'emporte sur ce dernier en agrément et sur-tout en utilité.
Il n'y a pas un grand effort de genie à remplacer les figures
de l'ancien Jeu de l'Oie par des figures des divinités de la
fable ; mais l'auteur a fait preuve d'intelligence , en substituant
à une chose oiseuse et insignifiante de légères connaissances
dans une science agréable , et il a fait preuve de
goût , en mettant à côté des soixante-trois figures qui composent
son Jeu , des distiques ou des quatrains explicatifs
puisés dans nos meilleurs poëtes .
Le nouveau Jeu présente les mêmes chances que l'ancien;
il est taillé absolument sur le même modèle , et joint
au choix des sujets de chaque petit tableau , la correction ,
l'élégance des dessins et l'exactitude des attributs. Par ce
moyen , plusieurs enfans peuvent , dans une soirée , faire
avec deux dez , et en s'amusant , un petit cours de mythologie
aussi utile que récréatif. J. T.
4
L2
164 MERCURE DE FRANCE ,
:
SUR LES ANCIENS FABLIAUX FRANÇAIS.
(SUITE ET FIN. )
Nous avons déjà reconnu dans le laid'Ignaurès l'aventure
de Cabestaing . Nous avons retrouvé dans le lai de
Courtois la parabole de l'Enfant prodigue . Le laide Narcisse
est une maussade copie d'un bel original d'Ovide.
L'Excommunication du Ribaud est une mauvaise imitation
d'un sirvente du Moine de Montaudon , mauvais
troubadour . Le Vallon des Faux Amans est tiré
du roman de Lancelot . Le fabliau de Merlin n'est que
le Bucheron d'Esope. Legrand d'Aussy prétend que
les auteurs de ce tems ne connaissaient point Esope :
il oublie qu'il a prouvé lui-même le contraire en se
donnant la peine de traduire ce qu'il appelle les fables
de Marie de France . Le fabliau du Convoiteux et de
l'Envieux est encore une fable d'Esope . Le Cuvier est
un conte d'Apulée : il se retrouve dans Bocace . Il est
essentiel de noter ce point. M. Dacier , dans un Mémoire
sur les diverses imitations de la Matrone d'Ephèse , a publié
un vieux fabliau français qui n'est qu'une traduction
du conte de Pétrone . Ce même conte est grossiérement
travesti dans un fabliau dont Barbazan nous a donné le
texte, et que Legrand d'Aussy n'a pas craint de traduire ,
au moins en partie .
Les auteurs arabes , et par leur intermédiaire les auteurs
indiens , ont fourni des sujets nombreux à nos fabliers
. Les Mille et une Nuits , traduites par Galand ; les
Fables de Bidpai , traduites par Cardonne ; les Mélanges
de Littérature orientale , que le même Cardonne a publiés
, ont révélé beaucoup d'imitations , je ne veux point
dire de plagiats , que le comte de Caylus aurait pu connaître
, et que Legrand d'Aussy n'a pu cacher. Le lai de
Lanval est un conte des Mille et une Nuits . Le lai de
Gruelan est le même conte , sous d'autres noms . Le lai de
• POiselet est une fable de Bidpai. C'est encore une fable
de Bidpai qui a fourni la Confession du Renard. Le lai
Y
JANVIER 1810. 165
ďAristote est le Visir sellé et bridé , conte arabe , traduit
par Cardonne . L'idée absurde de substituer Aristote à un
visir , vient de l'autorité même qu'Aristote avait acquise
dans les écoles du treizième siècle . On ne parlait que de
lui ; et le fablier, trop borné pour avoir le sentiment d'aucune
bienséance , a cru seulement produire de l'effet , en
se moquant du philosophe le plus illustre de l'antiquité .
Si le titre et le sujet du lai de Cocagne nous offrent une
vieille tradition proverbiale qu'un seul vers de Boileau
immortalise dans la langue française , on retrouve aussi
dans ce fabliau l'Arbre de Vie et la Fontaine de Jouvence,
inventions arabes que d'Herbelot nous a transmises dans
sa Bibliothèque orientale. L'Ermite qu'un ange conduit
dans le siècle , est encore un contearabe, conte ingénieux
et plein d'imagination , que Parnel a traduit en vers anglais
, et que Voltaire , dont les pas sont marqués sur
toutes les routes , a depuis si bien imité dans un chapitre
du joli roman de Zadig .
Ce n'est encore là qu'une faible partie des obligations
que les auteurs des fabliaux ont aux littératures orientales
. Le Dolopatos , ou Roman des Sept Sages , composé
dans l'origine par l'indien Sendebad , un siècle avant l'ère
chrétienne , fut successivement traduit en persan , en
arabe , en hébreu , en syriaque , en grec. A la fin du
douzième siècle , dom Jean , religieux de l'abbaye de
Haute-Selve , le traduisit en latin. Hébers , sous le règne
de Louis VIII , mit en vers français la traduction du
moinede Haute-Selve . Hébers lui- même nous en instruit
dans un fragment cité par Fauchet. Ces deux versions ne
subsistent plus , mais il nous reste une ancienne version
en prose française . On ne peut douter au langage qu'elle
ne soit du treizième siècle , et tout au plus tard du règne
de Louis IX . En des tems moins éloignés de nous , cet
ouvrage curieux et célèbre a été reproduit en latin et
dans presque toutes les langues modernes . On a changé
souvent les époques , les noms des personnages , le lieu
de l'action ; mais le fonds est par-tout le même , comme
l'a fort bien remarqué M. Dacier dans son Mémoire instructifs
sur la version grecque du Dolopatos . Une reine ,
une belle-mère , vainement amoureuse d'un fils du roi
166 MERCURE DE FRANCE ,
son époux , accuse le prince auprès du monarque , à-peuprès
comme Phèdre accuse Hippolyte . Le monarque
trompé condamne son fils ; mais durant une semaine , le
jugement demeure suspendu . Chaque jour un des sept
sages , voués à l'éducation du jeune prince , fait au monarque
un récit qui a pour but de lui inspirer quelque
défiance des femmes , et la reine y répond chaque jour
par un récit qui doit produire un effet contraire ; enfin ,
le jeune prince démontre son innocence et la reine est
condamnée . Telle est l'action du roman des Sept-Sages .
Les quatorze contes qu'il renferme sont ingénieux et
bien conçus : la plupart ont été versifiés de nouveau
par les auteurs des fabliaux. Pierre d'Anfol s'est emparé
du meilleur de tous . Il a pour titre : la Femme qui ayant
tort parut avoir raison . Un mot suffit pour en donner
l'idée : c'est le troisième acte de Georges Dandin , farce
excellente et qui tient son rang parmi les chefs -d'oeuvre
de Molière . Notre grand poëte comique est imitateur
de Bocace , mais Bocace n'est pas imitateur de Pierre
d'Anfol; il doit sa nouvelle à la traduction latine du
moine de Haute-Selve , car Bocace était aussi lettré
qu'ingénieux : il a même écrit en latin plusieurs ouvrages
. C'est à cette traduction qu'il doit encore deux
nouvelles que n'ont point rimées nos fabliers . L'observation
du fait importe à cette discussion littéraire ; mais
vouloir les indiquer serait superflu et serait même difficile
,quoique le président Fauchet , moins scrupuleux ,
les désigne fort clairement en parlant du Dolopatos français.
Sans se donner pour traducteurs , nos fabliers ont entiérement
traduit un recueil plus étendu de contes orientaux;
il a pour titre : le Castoyement , ou Instructions
d'un père à son fils . Il renferme vingt-cinq contes , dont
cinq ou six se retrouvent dans le Dolopatos et dans le
recueil de Cardonne . Une composition presque toujours
heureuse , une imagination brillante , une saine morale
distinguent ces différens morceaux ; aussi les rencontre-t
on dispersés chez toutes les nations , dans les nouvelles
de Bocace , de Giraldi , de Bandello , chez les Italiens ;
dans les contes de Chancer, en Angleterre ; en Espagne ,
JANVIER 1810 . 167
:
dans le Don Quichotte de Cervantes : tant la littérature
des Arabes , et par eux les autres littératures orientales ,
ont influé long-tems sur l'Europe moderne . Pressé par le
tems , et gêné par l'abondance même des objets qui se
présentent, je vais me borner à l'analyse de deux fabliaux
imités par Bocace; ils méritent tous les deux notre attention.
Dans lepremier , un prud'homme partantpourunvoyage
laisse toute sa fortune en dépôt chez un derviche, qui, de
son vivant même, est en odeur de suinteté ; à son retour,
le prudhomme va trouver le derviche qui nie saintement
le dépôt. Un cadi juste et clairvoyant se doutant de la
fourberie , mais ne pouvant condamner le derviche , puisqu'elle
n'est point prouvée, donne au moins un bon conseil
au prudhomme . En conséquence , quelques jours
après , le derviche entend parler d'un dépôt bien plus
considérable que le premier. On lui annonce des coffres
pleins d'or et d'argent. Des négocians les font porter
chez lui . En ce moment , le prud homme arrive ; le saint
craignant un éclat fàcheux, recouvre subitement la mémoire.
Il restitue le premier dépôt ; mais on ne lui confie
pas le second , et les coffres sont remportés . Tel est ,
quant au fonds, le récit du conteur arabe , récit gâté par
le fablier français , qui substitue mal à propos une vieille
au cadi et un sarrasin au derviche . Bocace lui-même n'a
embelli ce conte que par la finesse des détails , qualité
qui le caractérise constamment. Du reste , à quoi bon
mettre en scène une Sicilienne rusée et le trésorior de
l'impératrice de Constantinople ? le cadi et sur-tout le
derviche valaient bien mieux. Les contes faits à plaisir
peignent les actions humaines , et les actions semblent
copier quelquefois les contes . Aussi cette nouvelle arabe
a-t-elle des rapports avec une historiette française que
Ninon raconta jadis à Molière , l'aventure du pénitencier
de Notre-Dame , dépositaire d'une partie des biens de
Gourville. L'honnête ecclésiastique se conduisit précisé.
ment comme le derviche du conte arabe , sauf pourtant la
restitution , de peur sans doute d'être accusé de plagiat.
Le second fabliau est bien plus remarquable encore ;
il a pour titre : les deux bons Amis loyaux. Deux amis
168 MERCURE DE FRANCE ,
résident , l'un au Caire , et l'autre à Bagdad. L'Egyptien ,
près d'épouser une jeune personne dont il est épris , lui
assure une dot considérable , en la cédant à son ami devenu
passionné pour elle . Tombé lui-même dans l'indigence
, il court à Bagdad ; mais , dans un moment de
désespoir , craignant d'être à charge à l'amitié , pour terminer
une vie pénible , il se déclare faussement coupable
d'un meurtre qui vient d'être commis . Les juges le
condamnent sur son aveu . En marchant à la mort, il est
rencontré par le Syrien , qui , pour le sauver , se dit luimême
auteur du crime . Témoin de cet acte généreux ,
le véritable meurtrier , poursuivi par sa conscience ,
certain que Dieu le voit , convaincu que le seul repentir
peut désarmer le juge infaillible , réclame de la justice
humaine le châtiment qu'il a mérité. Les juges embarrassés
portent la cause aux pieds du trône . Le monarque ,
instruit de la vérité , comble les deux amis de ses bienfaits
, et pardonne au criminel qui a respecté les regards
deDieu . Quand nous n'aurions pas sur ce point une certitude
matérielle , le lieu de la scène , l'héroïsme de l'amitié
, le grand dogme du théïsme employé d'une manière
si grave , suffiraient pour révéler la source orientale.
On reconnaît partout l'empreinte arabe , je dis la
plus belle et la plus profonde , celle des tems d'Almanzor
et d'Aaron al Raschid. Je regrette beaucoup que les
bornes dans lesquelles je dois me circonscrire ne me
permeltent pas de donner une imitation de cet intéressant
fabliau : mais je regrette bien davantage que
notre La Fontaine n'ait pas embelli de tout son talent ce
fonds vraiment digne de lui . Parmi ses fables immortelles
, il en est une qui nous vient aussi de l'orient , qui
porte à-peu-près le même titre , et que tous les coeurs
ont retenue. Elle prouve assez avec quelle exquise sensibilité
le fabuliste par excellence savait peindre l'amitié
courageuse et tendre , cette volupté des ames supérieures
, cette passion d'un ordre sublime qui jouit des
sacrifices qu'elle prodigue , et ne remplit point ce que
l'amitié vulgaire appelle des devoirs .
Des compositions d'un tel ordre n'appartiennent pas
à une littérature dans l'enfance . Laissons ànos fabliers
JANVIER 1810. 169
,
leurs contes dévots; laissons-leur des facéties scandaleuses
que nous avons eu soin d'écarter ; félicitons-les
d'avoir produit quatre ou cinq historiettes plaisantes , et
sur-tout le joli roman d'Aucassin ; mais ajoutons un fait
incontestable . Les cinquante meilleurs fabliaux sont des
traductions . Sur ce nombre , quarante au moins ont
passé des idiômes orientaux dans la langue française , et
dans les autres langues modernes , par l'intermédiairė
des versions latines . On peut embellir en imitant ; mais
nos fabliers font tout le contraire . Leur style est toujours
sans art. Chez eux , la langue et la versification
n'avancent point . Ils ne vous offrent jamais ces vers bien
tournés que l'on rencontre avec plaisir dans Thibaut , roi
de Navarre , et dans Guillaume de Lorris ; encore moins
cette clarté que la langue française acquérait déjà sous la
plume de Jean de Meung. D'où vient donc l'enthousiasme
que les auteurs des fabliaux inspirent au comte
de Caylus ? Il leur attribue tous les genres de mérite
principalement le don d'inventer , et ne se trompe que
d'un siècle ou deux sur l'époque où ils ont vécu . Peủ
content d'étaler cette érudition d'amateur , il croit , nonseulement
Bocace , mais La Fontaine et Molière occupés
sans cesse à lire et à relire les fabliaux : il se plaint
beaucoup du silence obstiné qu'ils ont gardé sur leurs
modèles . Nous répondrons bientôt pour Bocace ; commençons
par justifier nos deux grands poëtes . L'accès
des fabliaux nous est devenu très-facile : ils sont imprimés
textuellement , traduits , commentés . Au dix-septième
siècle , ils n'existaient qu'en manuscrits épars dans
les bibliothèques . Lamonnoye , lui-même , érudit de
profession , les connaissait à peine ; et Ducange ,
l'homme le plus savant de son siècle , n'avait jeté qu'un
coup-d'oeil rapide sur cette partie de notre ancienne littérature
. La Fontaine et Molière ne pouvaient avouer
des obligations qu'ils n'avaient pas. Ils ne cachaient
point ce qu'ils devaient à Bocace : et pourquoi l'auraient-
ils caché ? L'un surpasse toujours ses modèles ,
quand il n'imite point l'Arioste . Lorsque l'autre daigne
imiter , il faut juger l'original avec indulgence .
Le traducteur des fabliaux a senti ce que l'opinion du
170 MERCURE DE FRANCE ,
comte de Caylus pouvait avoir de plus étrange. Aussi
Bocace est-il le seul qu'il accuse d'ingratitude et de plagiat.
Mais , à propos des fabliers , il traite bien mal le
midi de la France . Il veut que le ménestrel Audefroy ait
inventé les romances , et ne se doute pas que long-tems
avant on en trouve beaucoup chez les troubadours , entr'autres
les jolies pastourelles de Raimond Vidal. Il pré--
tend que les provençaux n'ont produit que cinq ou six
romans , et ne prend pas garde que Giraud de Calanson,
dans ses conseils à un jongleur, lui en nomme plus de
trente qu'il doit savoir par coeur pour exercer son art
chez les princes. Il fait l'énumération des écrivains illustres
nés dans nos provinces septentrionales , et se permet
d'ajouter ces lignes peu circonspectes : « La nature,
>> en mettant tant d'inégalité entre les différens cantons
>> du royaume , se serait-elle plû à départir spécialement
>> au nord de la Loire les dons éminens de l'esprit ? J'i-
>> gnore les causes de ce phénomène , et laisse à d'autres
>> l'honneur de les découvrir. » Avant de découvrir ces
causes , il est bon d'examiner si le phénomène existe , et
si les dons éminens de l'esprit ont été refusés aux provinces
situées au midi de la Loire ? Il faut commencer
par convenir que nos huit grands poëtes appartiennent
aux provinces du nord. On doit à la Normandie Malherbe
et Corneille ; à la Picardie , Racine ; à la Cham
pagne , La Fontaine : Paris lui seul en a fourni quatre...
Molière , Boileau , J. B. Rousseau et Voltaire , Mais il
faut avouer en même tems que les provinces situées au
midi de la Loire ont produit quelques hommes justement
célèbres dans la philosophie , dans l'analyse , dans la
grammaire , dans la politique , dans l'histoire , dans l'éloquence
: comme , par exemple , Montaigne , Descartes
, Gassendi , Pascal , Fléchier , Pélisson , Saint-
Réal , Fénélon , Bayle , Massillon , Montesquieu , Dumarsais
, Mably , Condillac et J. J. Rousseau ; apparemment
Legrand d'Aussy les avait oubliés . Ne resserrons
pas dans quelques provinces le génie de toute la
nation. Aucun pays n'est déshérité par la nature ; elle ne
se plaît pas aux injustices . La littérature est-elle formée
chez un grand peuple ? sur tous les points les talens
JANVIER 1810 .
171
naissent et se succèdent ; les institutions les développent
quand elles ne les étouffent pas : ils paraissent dès qu'il
leur est permis de paraître ; ils se montrent avec éclat
lorsqu'ils obtiennent une considération légitime ; ils se
taisent , pour l'ordinaire , lorsqu'ils ont à choisir entre le
silence et la persécution .
Si la fantaisie bizarre de déshériter une moitié de la
France au nom de la nature , ne prouve ni beaucoup
d'esprit philosophique , ni beaucoup de science littéraire
, on n'en montre pas davantage en contestant aux
étrangers la portion de gloire qui leur appartient . On
prétend que Bocace a fait ses études à Paris . Villani ,
son ancien historien , garde le silence sur ce fait , qui
serait remarquable s'il était vrai . Tiraboschi n'en dit pas
un mot. Plusieurs littérateurs italiens le nient formellement
, entr'autres les derniers éditeurs de Bocace . On
s'étonne que le conteur italien n'ait point parlé des fabliaux
français; il est probable qu'il n'en soupçonnait
pas l'existence ; on veut qu'il en ait tiré dix nouvelles .
Ces reproches sont répétés sans cesse depuis le comte
de Caylus , parce qu'ils ne sont jamais examinés . Parmi
ces dix nouvelles que l'on désigne , une est d'Apulée ,
six appartiennent aux Arabes ; deux sont antérieures
aux fabliaux anonymes qui leur ressemblent , fabliaux
dont il est impossible de déterminer la date précise ,
mais qui , au langage , paraissent composés sous le
règne de Charles VI , et sont probablement des copies
de Bocace lui-même . Reste donc Grisélidis , chefd'oeuvre
par lequel le classique toscan couronne son
brillant Décameron. Vous n'attendez point d'analyse .
Vous avez tous présente à l'esprit cette Grisélidis , jeune ,
et presque au sortir de l'enfance , choisie pour épouse
par le marquis de Saluces ; cette villageoise héroïque ,
ornantune cour aussi facilement qu'une chaumière ; ne
promettant que l'obéissance , et tenant toutes les vertus;
si rigoureusement et si long-tems éprouvée ; mère tendre
, et toutefois croyant sacrifier l'Etat , la vie même
d'une fille et d'un fils aux inexorables devoirs d'éponse ;
n'emportant du palais qu'elle embellissait que sa nudité
vertueuse ; consolant par sa gaieté apparente et tran-
1
172 MERCURE DE FRANCE ,
quille , allégeant par ses travaux la pauvreté de son père ,
comme elle rendait utile , comme elle faisait aimer par
ses bienfaits la richesse de son époux ; se croyant encore
des devoirs quand elle a cessé d'avoir des droits ; rentrant
sous le toit somptueux de cet époux qui n'est plus
le sien; y rentrant sous les habits de l'indigence , non
plus pour y commander , mais pour y servir , et qui ?
Ceile qui va lui succéder , une épouse nouvelle , choisie ,
comme elle le fut autrefois , dans la fleur de la jeunesse
et de la beauté. Vous vous rappelez Grisélidis interrogée
sur cette rivate par celui qu'elle aime encore ,
malgré des rigueurs si constantes , et lui répondant avec
une douceur inaltérable , en ne pleurant qu'au fond du
coeur : « Elle est belle , et paraît sage ; vous serez heu-
>> reux avec elle ; mais j'ose vous en supplier , épargnez
» à cette nouvelle épouse ce que l'autre a pu supporter ;
>>celle-ci n'est point accoutumée à souffrir ; elle est dé-
>> licate ; elle est sensible ; elle en mourrait. » Expressions
puissantes , qui , terminant douze ans d'épreuves ,
lui rendent tout ce qu'elle croyait perdu , une fille dans
sa prétendue rivale , un fils , le coeur d'un époux , et le
bonheur qu'elle cessait d'attendre , mais qu'elle avait
tant mérité .
Si l'on en veut croire Legrand d'Aussy , ce conte
admirable , le plus beau qui ait été composé dans aucune
langue , est un fabliau français . Cependant il n'en existe
qu'une version en prose , de la fin du quatorzième siècle .
L'original est perdu. Qu'importe ? Le Duchat , éditeur
de Rabelais , a vu le conte de Grisélidis dans un vieux
manuscrit intitulé : Le Parement des Dames . La chose
est très-possible ; mais Le Duchat et Legrand d'Aussy
ne savaient donc pas que le parement des dames d'honneur
est un ouvrage d'Olivier de Lamarche , mort sous
Louis XII , la première année du seizième siècle , cent
vingt- six ans après la mort de Bocace , et plus d'un siècle
et demi après l'époque où fut composé le Décameron .
L'histoire de Grisélidis se trouve en effet dans le parement
des Dames . Elle en forme le quinzième chapitre ,
qui est intitulé : L'Epinglier de Patience. Lorsqu'on fait
quatre gros volumes sur une très-mince partie de notre
1
JANVIER 1810. 173
ancienne littérature , lorsqu'on lui consacre sa vie entière
, il semble qu'on devrait au moins , par des recherches
un peu exactes , s'épargner d'aussi ridicules assertions
. Voici pourtant quelque chose de plus singulier.
Pétrarque a traduit en latin Grisélidis' : il y a fait des
changemens très-légers . D'après ces changemens , suivis
dans la version française , Legrand d'Aussy présume
que Pétrarque a traduit le prétendu fabliau français , et
non pas le conte de Bocace. Certes , je ne veux point
soupçonner la bonne foi de l'écrivain , et par-là mème
je suis contraint de lui reprocher une étourderie impardonnable.
S'il avait jeté les yeux sur cette traduction
latine , il aurait vu que Pétrarque la dédie
à son ami Bocace , dont il se glorifie d'être le traducteur
. Rétablissons les faits . Bocaçe est l'inventeur.
D'après la traduction latine de Pétrarque ont été faites
les nombreuses versions françaises qui parurent beaucoup
plus tard. De là ce mystère de Grisélidis représenté
sous le règne de Charles VI. De là ces imitations
sans nombre , renouvelées sous tant de formes chez
toutes les nations de l'Europe. La Pamela de Richardson
, la Nanine de Voltaire , descendent elles-mêmes
de la Grisélidis de Bocace , et pour la force de la conception
, pour le choix des incidens , pour l'intérêt et
la rapidité de l'action , pour la perfection du caractère
principal , il faut en convenir , l'original est resté supérieur
aux copies des plus grands maîtres . Vous qui retracez
les moeurs humaines , voulez-vous obtenir un
succès universel ? Peignez la beauté vertueuse et patiente ,
une femme , une épouse , une mère , subissant des
épreuves pénibles , long-tems aux prises avec l'infortune
, et se reposant au sein du bonheur. Finissons par
deux observations importantes . Remarquons d'abord
qu'à cette époque les préjugés féodaux subjuguaient
l'Europe . Ici pourtant l'orgueil féodal résiste et succombe
; une villageoise est le modèle des épouses ; un
grand seigneur finit par s'enorgueillir d'une mésalliance
avec la vertu. En second lieu , ne négligeons pas d'avertir
qu'il n'est peut-être pas question d'une fable. Suivant
P'historien Foresti , Grisélidis , marquise de Saluces ,
174 MERCURE DE FRANCE ,
vivait au commencement de l'onzième siècle . Ce témoignage
est suffisant sur un fait qui n'a pas d'invraisemblance
. Si l'historien est souvent condamné à retracer
des crimes et des sottises , d'un autre côté , les actions
admirables , les caractères sublimes sont essentiellement
historiques . Proclamons ce qui honore l'humanité . C'est
dans le sanctuaire des ames fortes , élevées , sensibles
que le beau idéal respire en sa plénitude , et la vertu
peut faire plus que le génie ne peut inventer.
M. J. C.
( Tiré d'une histoire inédite de la littératurefrançaise.)
VARIÉTÉS .
SPECTACLES .- Théâtre Français.-Reprise de la Mère
confidente , comédie en trois actes et en prose de Marivaux.
MARIVAUX , comme poëte comique , ne saurait être placé
au premier rang, même parmi les auteurs du second ordre .
C'est un peintre de genre qui ne dessine jamais à grands
traits ; mais si ses ouvrages n'ont obtenu des connaisseurs
qu'une médiocre estime , en revanche ils jouissent , depuis
quelques années , de la plus grande faveur auprès des comédiens
, qui les ont même souvent joués dans les représentations
à bénéfice. Il ne faut pas trop s'en étonner. Les
personnages de Marivaux prêtent beaucoup aux manières
des acteurs et aux minauderies des actrices. La faiblesse ,
le vague de ses caractères favorise singulièrement le penchantde
nos artistes à créer; ils peuvent s'y mettre à leur
aise , lutterde finesse et de subtilité avec l'auteur, manquer
ses intentions sans que les spectateurs s'en aperçoivent ,
tant elles sont légères , et lui prêter les leurs , par la même
raison , sans risquer des contre-sens. Lorsqu'ils sont ainsi
parvenus à remettre un ouvrage en vogue , quelle fortune
n'est-ce pas pour eux ! Le succès d'une pièce ressuscitée
leur appartient en entier , comme la recette des ouvrages
dont l'auteur est mort .
Nous avons encore , il est vrai , beaucoup de gens à qui
cet arrangement ne paraît pas convenir. Ils aimeraient
mieux que les bons acteurs jonassentaussiles bons ouvrages,
:
JANVIER 1810. 175
qu'ils n'abandonnassent pas Molière aux doubles pour faire
valoir Marivaux; à tout hasard , ils préféreraient peut- être
despièces nouvelles, quoique destinées à ne pas vivre longtems
, à des pièces oubliées qui ne méritaient pas de revoir
le jour. Ces gens-là sont de ceux qui ont l'irréparable tort
de ne point aller au Théâtre-Français pour les comédiens ,
mais pour la comédie. Il est probable qu'ils auront eu un
peu d'humeur en voyant annoncer la reprise de la Mère
confidente , pièce jouée en 1735 par les Comédiens Italiens ,
et qui semblait ne devoir plus l'être; mais , à tout prendre ,
je crois qu'il faut les en féliciter.Au froid accueil qu'elle a
éprouvé , on peut espérer qu'elle dégoûtera du moins pour
quelque tems les acteurs et le public du Marivaudage.
L'intrigue de cette pièce est en effet aussi faible que le
fonds en est invraisemblable. Une mère , bien instruite que
sa fille a conçu de l'inclination pour un jeune homme , et
en a reçu deux visites en secret , n'imagine rien de mieux ,
pour rompre une liaison qu'elle désapprouve , que d'unir le
rôle de confidente au caractère que la nature lui a donné.
Elle propose cet arrangement à sa fille , en feignant de tout
ignorer; sa fille en demeure d'accord , et consentà tout révéler,
à condition que la confidente promettra de n'en rien
dire à la mère ; et ce marché conclu, Araminte laisse toute
liberté à Angélique , ou du moins se contente de la faire
observer par un jardinier. Il en résulte des scènes d'amour
entreDorante et Angélique, régulièrement suivios de scènes
de confidences entre Angélique et Araminte ; et comme
celle-ci parle toujours la dernière , elle finit toujours par
avoir raison. La dernière attaque de Dorante est pourtant
très-vive : il ne propose rien moins qu'un enlèvement;
mais la mère , prévenue par sa fille , se trouve au rendezvous
comme confidente et fait à Dorante un si beau sermon
sur le rapt , que le pauvre amant reconnaît ses torts et demande
grâce . On la lui accorde , et qui , plus est, on lui
donne Angélique , même sans attendre le consentement
d'un oncle encore jeune , etqui seul peut faire la fortunede
son neveu .
Ce court exposé suffira sans doute pour justifier notre
opinion de cet ouvrage. On y voit encore trois autres personnages
dont nous n'avons point parlé : une Lisette , qui
ressemble à toutes les Lisettes ; un Arlequin , transformé
en Lubin , qui ressemble à tous les Lubins , et unErgaste ,
oncle de Dorante , rôle beaucoup plus original , et qui
semble être l'esquisse du marquis du Legs , que l'auteur
176 MERCURE DE FRANCE,
1
1
donna l'année suivante . Ce rôle , très-bien rendu par Baptiste
aîné , est celui qui a le plus égayé les spectateurs . On
a applaudi quelques ingénuités d'Angélique , jouée par
Mlle Mars , et quelques balourdises assez comiques de Lubin
, joué par Michot. On'a rendu justice au bon ton et à
la sensibilité de Mme Talma dans le rôle de la mère , à la
chaleur d'Armand dans celui de Dorante ; mais en général
(et nous l'avons déjà fait entendre ) la pièce n'a eu que peu
de succès .
Ce qui prouve , au reste , que les acteurs ne s'étaient
pas fait une idée trop favorable de cette reprise , c'est
qu'ils l'avaient étayée d'Athalie , chef-d'oeuvre sur lequel
on peut compter pour attirer un grand nombre de spectateurs
. On l'admire avec transport à la lecture ; on l'admire
plus froidement au théâtre , mais on y court . Qu'on ne
me demande point comment il a été rendu. Quel que soit
le mérite de cet immortel ouvrage , nous sommes trop loin
de l'esprit dans lequel il a été conçu pour que les acteurs
puissent s'en pénétrer , et les spectateurs les y ramener
quand ils s'en écartent . Saint-Prix a joué de bon sens et
avec noblesse le rôle de Joad , mais il n'y a point porté le
caractère d'un pontife et d'un prophète. Desprez n'a point
fait de faute grossière en jouant Mathan , mais n'a point
exprimé cette ambition sacrilége et inébranlable , malgré ses
remords , qui est propprree à cepersonnage.M.Raucourt a
joué Athalie comme Cléopâtre ou Semiramis . Lafond a
mieux réussi dans Abner , parce que le caractère d'un
guerrier généreux est de tous les pays et de tous les âges .
Les autres rôles n'appartiennent qu'à l'histoire des Juifs .
Nous ne pouvons plus sympathiser avec les sentimens et les
opinions qui y dominent. Le mérite de Racine , comme
poëte , n'en est que plus grand d'avoir su se les approprier;
mais , plus il y a réussi , plus son ouvrage devient admirable
, et moins il doit nous toucher. Jamais il ne fut peintre
aussi fidèle . Athalie est plus dans les moeurs des Juifs
que Phèdre dans les moeurs des Grecs ; mais elle est moins
dans nos moeurs et dans nos opinions que les tragédies
d'Euripide et de Sophocle. M. de Laharpe a réfuté très-gravement
et très-méthodiquement les critiques de Voltaire
sur Athalie; mais ce n'est point par ses bons mots contre
cette tragédie que Voltaire a nui le plus à son effet . A Dieu
ne plaise que nous cherchions à ternir du moindre nuage
la gloire qu'un ouvrage aussi sublime fait rejaillir sur son
auteur! nous voudrions plutôt l'augmenter , s'il était possible
.
1
JANVIER 1810 .
177
BT
DE
LA
SE
é
ble . Mais enfin , si , en lisant Athalie , on ne peut concevoir
les dédains qu'elle eut d'abord à essuyer , on s'en étone
moins , quelle que puisse en être la cause , quand on 1
vue représenter. Cette pièce , qui se rapproche par ses
choeuurrss des tragédies grecques , etqui1 , par son esprit
lõigne encore plus de nous , devrait peut-être , commedes 5 .
chefs -d'oeuvre antiques , être laissée dans le cabinet à dicen
miration des connaisseurs , et ne point braver au théâtre
public dont l'esprit est si différent. Elle le subjugue sans
doute par tout l'éclat du génie , par la perfection continue
de ses vers ; mais c'est là tout ce qu'elle peut faire , et c'est
trop peu pour une tragédie de Racine d'avoir seulement
fait admirer l'auteur . V.
P. S. On a joué mercredi , pour la première fois , à l'Odéon
, l'Alcade de Molorido , comédie en cinq actes , de
M. Picard , qui a réussi ; au Vaudeville , l'Imagination et
leJugement, allégorie en un acte, qui a été sifflée , et dont
on n'a point demandé l'auteur .Nous rendrons compte dans
le prochain Mercure , de ces deux ouvrages .
SOCIÉTÉS LITTÉRAIRES . - Séance publique de la Société
d'émulation de la ville de Cambrai . - La séance publique
du 13 novembre 1809 a été présidée par M. Belmas ,
évêque diocésain. M. Farez , secrétaire perpétuel , a rendu
compte à l'assemblée de tous les travaux dont la Société
s'est occupée depuis la dernière séance. Dés concours
avaient été ouverts surdes questions d'agriculture, de commerce
et d'histoire , et quelques-uns ont présenté des résultats
satisfaisans. Un poëme sur la Vaccine , de M. Gauthier-
des -Ilets , membre du conseil de préfecture de l'Ain ,
a mérité le prix de poésie. Le sujet de ce prix indique seul
que la Société se propose un but utile à l'humanité jusque
dans l'emploi des arts d'imagination . En effet , elle ne se
borne pas à exciter le zèle des écrivains et à diriger leurs
travaux vers ce but si louable. Elle a remarqué que parmi
les malheurs qui affligentl'espèce humaine , ilen est qui deviennentsans
remède quand les secours ne sont pas appliqués
avec promptitude et discernement : tels sont les accidens
causés par lamorsure d'un animal enragé, parl'empoisonnement,
parl'asphyxie , etc. La Société d'émulation de Cambrai
a formé une commission chargée de faire des extraits des
divers ouvrages qui ont été composés sur ces matières , et
M
178 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1810 .
de les adresser aux maires et aux curés des campagnes . On
ne peut voir qu'avec intérêt les habitans éclairés d'une ville
que Fénélon a rendue célèbre , témoigner qu'ils ont hérité
des vertus de leur ancien et illustre archevêque . Il était
difficile de ne pas rappeler ce nom immortel dans une Société
qui s'occupe d'actions utiles , et dans les murs de
Cambrai. Aussi M. le secrétaire a parlé du monument que
M. de Beausset , correspondant de l'Académie, vient d'élever
à la gloire du vertueux prélat. Il a cité un fait ignoré
jusqu'ici , qui sert à faire connaître la belle ame de Fénélon.
On a trouvé dans ses archives un compte du receveur
de sa terre du Çâteau , qui constate que le 14 mai 1709 il
fit délivrer aux armées 4,500 mencauds de blé , valant cha
cun 14 florins , ce qui forme une somme de 78,750 francs ;
qu'il abandonna dans ce seul canton et dans la même année
près de 60,000 francs à ses fermiers . Ses greniers et sa
bourse étaient ouverts , dans ces fems malheureux , à tous
ceux qui portaient le nom d'homme , nom qui équivalait
pour lui à celui de frère .
Parmi les travaux de l'année dernière envoyés par des
correspondans de la Société , et dont le secrétaire a fait
mention, il se trouve beaucoup d'ouvrages distingués dans
la littérature , tels que plusieurs Notices de M. Lanjuinais ,
sénateur , sur divers ouvrages de littérature , l'Histoire de
Fénélon par M. de Beausset , évêque d'Alais , etc. , etc.
POLITIQUE.
La querelle des États-Unis et de l'Angleterre prend un
caractère que devaient attendre ceux qui connaissent les
effets naturels de la hauteur et de la menace sur les caractères
modérés et énergiques . L'Amérique du Nord a retrouvé
dans cette lutte , honorable pour elle , l'esprit d'indépendance
, l'esprit national qui l'animait lorsqu'elle a secoué
le joug de ses oppresseurs , et qu'à l'aide de la France ,
dont le bienfait et les sacrifices n'y doivent point être oubliés
, elle s'est élevée au rang des nations libres et des
gouvernemens constitués . Les actes du senat contre l'Angleterre
prennent un aspectdécidément hostile : à Londres ,
on prétend que le sénat américain est en démence , on jugera
à Paris qu'il est digne de ses fonctions; il a adopté
une résolution , par laquelle il déclare les expressions employées
par M. Jackson malhonnêtes et insolentes ; il a
proposé un bill pour autoriser le président à congédier du
pays les ministres étrangers qui tiendraient une conduite
contraire à la dignité du gouvernement. Si le bill passe à la
chambre des représentans , nul doute que l'envoyé anglais
n'en reçoive sur-le-champ l'application.
Cette contestation , où la diplomatie anglaise est mise
dans une évidence si peu honorable pour elle , rappelle
celle qui a eu lieu à Constantinople , lorsque dans l'avantdernière
guerre , sir Robert Ainsley, alors ambassadeur à
Constantinople , offrit à la Porte la médiation de sa cout
pour rétablir la paix entre la Russie et l'empire Ottoman .
La réponse du grand-visir est extrêmement remarquable .
La nation anglaise y est représentée sous ses véritables couleurs;
cette pièce est publiée dans le dernier volume de
l'ouvrage périodique ayant pour titre Public Charenters ;
elle atous les caractères de l'authenticité . Son rapprochement
avec les actes américains nous a paru curieux; la
voici :
«Le grand-seigneur fait lui-même la guerre et la paix. Il peut se
fier pleinement à ses esclaves , serviteurs et vassaux ; il connaît leur
croyance , il se repose sur leur fidélité , vertu qui depuis long-tems
Ma
180 MERCURE DE FRANCE ,
(
adisparu du coin de l'Europe que vous habitez . Lors même que tous
les autres chrétiens diraient la vérité , l'on ne pourrait avoir aucune
confiance dans l'Angleterre : elle achète et vend l'espèce humaine
comme une vile marchandise .
>> Les Ottomans n'ont nulle liaison avec votre roi ni avec votre
pays ; jamais nous n'avons recherché ni vos conseils , ni votre médiation
, ni votre amitié ; nous n'avons point d'ambassadeur à votre
cour , point de relations , point de correspondance avec vous. Par
quelle raison offrez-vous donc de négocier pour nous avec la Russie ?
Pourquoi cherchez-vous à servir un empire d'infidèles , que vous
nommez musulmans ? Nous ne demandons point votre intervention
ni votre assistance . Votre visir , dont vous nous parlez en termes si
pompeux , a certainement en vue quelqu'imposture , quelque plan
d'oppression , afin d'en amuser votre peuple qui , nous le savons ,
est crédule , servile , et ne rend de culte qu'à l'or .
> L'avarice , si l'on ne nous a point trompés , est le trait principal
de votre caractère : vous vendriez et revendriez votre Dieu. Adorateurs
de la richesse , tout est vénal dans votre ministère , dans votre
nation. Votre intention serait-elle de trafiquer de nous avec la
Russie ?
> Laissez-nous traiter pour nous-mêmes . Si le destin a tissu les fils
de notre fortune , nous devons nous y soumettre . Tout ce que Dieu
et le grand prophète ont résolu , doit être et sera .
,
>>>Nous Ottomans ne connaissons point la ruse : la fourbe et
l'hypocrisie appartiennent à votre morale chrétienne. Nous ne rougissons
point d'adopter la loyauté et la droiture pour maxime d'état.
Si nous succombons dans la guerre , nous nous soumettrons à la
volonté du ciel , qui l'a décidé dès le commencement.
> Nous avons vécu long-tems dans la splendeur comme la première
puissance de la terre , et nous faisons notre gloire d'avoir triomphé
pendant des siècles de la perfidie chrétienne , mêlée de toutes les
sortes de vices et de dissimulations . Nous adorons le Dieu de la
nature , et nous croyons en Mahomet son prophète . Vous ne croyez
ni au Dieu que vous prétendez adorer, ni à son fils que vous nommez
àla fois votre Dieu et votre prophète. Quelle foi peut-on avoir dans
une race aussi dépravée ? Vous bannissez la vérité et la vertu de
•votre conduite et de vos actions les uns envers les autres .
> Relisez l'immense amas de plaintes , manifestes et autres actes
publics de tous les rois et princes chrétiens qui se sont fait la guerre :
vous les trouverez également faux , traîtres , cruels , injustes dans
leurs prétentions réciproques. Le Turc a-t-il jamais violé sa proJANVIER
1810. 181 1
messe sacrée ? L'Angleterre a - t-elle jamais rempli ses engagemens ,
s'ils ne s'accordaient pas avec son avarice ou son ambition ? Non !
comment donc avez-vous pu vous imaginer que nous mettrions
quelque confiance dans un peuple tel que vous , guidé par un gouvernement
fallacieux et dépourvu de toute étincelle de vertu ?
> Le Grand-Seigneur n'a aucune relation publique avec votre
cour ; il n'en a nì le besoin nì le désir. Quant à toi , si tu souhaites
demeurer ici , soit comme espion , soit , tel que tu le prétends ,
comme envoyé extraordinaire de ta cour , il t'est permis de vivre
avec les autres nations chrétiennes , tant que ta conduite sera exempte
de blâme : mais nous ne demandons ni votre assistance par terre ou
par mer , ni vos conseils , ni votre médiation . Je n'ai point l'ordre de
vous remercierde vos offres , car le divan les considère comme importunes;
nous n'avons nur besoin de la flotte que vous nous proposez ,
la sublime Porte n'ayant jamais eu l'intention de pénétrer dans vos
mers .
>>L'objet de vos négociations avec la Russie nous est inconnu ,
-et ne nous importe guères : nous terminerons nos différens aves
cette cour , ainsi que nous le jugerons convenable à nos lois et à notre
politique. Si vous , Anglais , n'êtes pas la plus infâme des nations
chrétiennes , comme on le dit , vous êtes du moins le peuple le plus
présomptueux et le plus arrogant , puisque vous vous vantez d'amener
une puissance telle que la Russie à accepter des conditions. Alliés
avec d'autres états chrétiens peu redoutables , vous osez prétendre à
dicter des lois . Mais nous sommes mieux informés : votre présomption
tient de la démence ; vos promesses ou vos menaces également
impuissantes rendent vos disoours méprisables dans le divan de votre
nation , et vos propositions ridicules aux yeux de l'étranger ; vous
méritez donc d'autant moins que la Sublime Porte vous honore de
son attention , que dans toutes les circonstances où ses ministres ont
daigné vous écouter , l'ignorance ou la perfidie de vos paroles a été
pour elle une source d'infortunes .
» Nous savons que l'usage des princes chrétiens est de se vendre
réciproquement leurs sujets pour de l'or. Toute paix conclue entre
vous est constamment à l'avantage du roi qui a su le plus habilement
employer lacorruption. Le divan a trop appris à sonder les ténèbres
de votre désastreuse politique.
› Gessez donc de nous parler de votre intervention dans la lutte
que nous soutenons contre les Moscovites. Vous n'avez d'autre but
que d'exciter les uns contre les autres les hommes qui habitent la
surface de la terre , afin de tirer un exéerable profit de leur division et
*
182 MERCURE DE FRANCE ,
de leur ruine . Nous ne désirons nullement foriner avec vous de líaisons
commerciales ; car toujours nos négocians ont été les víctimes
de votre déloyauté. Vous n'avez d'autre religion que l'amour du gain :
la foi chrétienne que vous dites professer n'est qu'un masque pour
couvrir la bassesse du culte que vous rendez à l'or. Encore une fois ,
nous ne voulons plus entendre parler de vous : ainsi enfermez-vous
dans un profond silence . »
Cette pièce nous a d'autant plus paru curieuse en ce moment
que dans la circonstance actuelle , dans la guerre que
la Porte soutient aujourd'hui contre la Russie , c'est aussi
'par une déclaration conçue à-peu-près dans les mêmes termes
, qu'il lui conviendrait de répondre aux insinuations
anglaises , et de repoussser les secours dangereux qui lui
sont offerts , en suivant les anciennes traditions de sa politique
, les seules sûres et utiles à ses intérêts .
Les nouvelles du Bengale se succèdent à Londres avec
une affligeante rapidité. Il règne bien quelques contradictions
dans les divers rapports , et ceux qui sont les plus
alarman's sont bien taxés d'exagération; mais le fond est
hors de doute . L'armée est en état de sédition contre les
agens du gouvernement et de la compagnie. L'armée native
s'est emparée d'Hydrobad et de Seringapatam. Les troupes
royales sont en marche contre leurs auxiliaires infidèles
contre leurs stipendiés devenus ennemis. Des troupes ont
dû partir de Ceylan et du Cap. On prépare une expédition
dans les ports d'Angleterre , destinée à renforcer dans
l'Inde l'armée du roi ; mais , à la nature des bâtimens armés
à Plymouth , beaucoup de personnes regardent cet armement
comme un indice d'une rupture prochaine , et de
la guerre avec les Etats-Unis .
,
Les Anglais viennent d'apprendre que Walcheren est
occupé par dix mille Français qui y sont entrés au moment
où la saison cessait d'être dangereuse : il leur est en
même tems arrivé des nouvelles de la Hollande , et ils répètent
à cet égard des dates différentes , des bruits assez
contradictoires. Il n'est plus question ,selon ces bruits , de
la réunion de toute la Hollande à la France , mais seulement
de la rive gauche de la Meuse , La Hollande serait indemnisée
par des concessions de terrain qui étendraient ses
frontières jusqu'à l'Elbe . Par cet arrangement , la France
pourrait , quand elle le jugerait convenable , s'emparer
d'une partie du commerce fait jusqu'ici par les Hollandais,
et , en même tems , elle pourrait recevoir les marchandises
JANVIER 1810. 183
jugées indispensables en Europe , sans paraître se relâcher
de ses mesures contre le commerce de l'Angleterre .
a
On regarde en Angleterre cet arrangement comme certain
et comme le résultat d'une transaction du roi Louis
d'après les représentations du sénat et du corps-législatif ,
qui ont déclaré être prêts à adopter toutes les mesures présentées
par le gouvernement français . On assure que d'autres
promesses ont été faites , que laHollande pris avec la
France des engagemens pécuniaires , que des maisons de
commerce ont offert leur crédit. On conçoit que nous ne
prétendons ici tirer aucune conséquence de ces bruits et de
ces conjectures dont s'alimentent les papiers anglais . Le
cabinet de France a déclaré qu'il s'occupait du sort de ce
pays : c'est ouvrir le champ aux spéculations politiques, et
nous nous bornons à les rapporter.
Des lettres de Lisbonne annoncent que l'armée anglaise
continue son mouvement de retraite sur cette ville . Il est ,
dit-on,plus que probable que cette retraite n'est pas le prélude
du retour de l'armée en Angleterre. Lord Wellington
a écrit à la junte d'Estramadure que les derniers événemens
de la guerre dans la Vieille-Castille ont rendu nécessaire
le mouvement rétrograde qu'il projetait. Il annonce que
l'armée française occupe des positions d'où elle ne paraît
pas devoir inquiéter ce mouvement. Son excellence témoigne
beaucoup de regrets , et se répand en formules de politesse
; la fin de sa lettre est curieuse : il la termine en
disant qu'il sera toujours satisfait d'apprendre que la province
d'Estramadure et la ville de Badajoz sont en état de
sûreté et de prospérité. Apparemment son excellence veut
parler de leur prochaine occupation par les Français , qui
y entreront sans avoirà la combattre , et nous ne pouvons
ici que citer , pour la partager , l'expression d'un voeu qui
nous estd'un si bon augure.
Quoi qu'il en soit, on apprend enAngleterre lepassage des
Pyrénées par 15,000 conscrits , suivis prochainement d'un
corps de vieilles troupes , qu'on évalue à soixante mille
hommes . Les Anglais prétendent avoir la liste des régimens
, les noms des colonels , et il est possible de présumer
que c'est au vu de cette liste que lord Wellington ,
désespérant d'une cause si difficile à défendre , aura écrit la
lettre d'excuse que nous venons de citer .
En Allemagne , les grands corps de l'armée française
continuent leurs mouvemens sous le commandement des
généraux de division qui remplacent , pour quelques-uns
184 MERCURE DE FRANCE ,
de ces corps , les maréchaux qui ont fait la campagne à leur
tête . On pense que les 2º, 3º et 4º corps , ainsi que la grosse
cavalerie , hiverneront en Allemagne. Les conscrits de ces
corps se rendent à leur destination , et les effets d'habillement
et d'équipement y sont envoyés de France . Le maréchal
duc de Tarente est encore dans la Carinthie : on présume
que ce corps va retourner en Italie , ainsi que celui
du général Baraguay-d'Hilliers , qui a achevé la pacification
du Tyrol. Quelques exemples d'une utile sévérité ont été
faits sur des révoltés qui avaient repris les armes depuis la
proclamation de clémence du prince vice-roi ; depuis ce
moment , tout est tranquille , les diligences ont repris leur
cours. L'université d'Inspruck est rouverte. Il paraît que le
corps du général Wrède restera au complet dans le pays ,
tandis que le reste de l'armée bavaroise est mis sur le pied
de paix. On attend àVienne les ambassadeurs de France et
deRussie , qui manquent à la réunion du corps diplomatique
. Les nouvelles de Hongrie ne donnent rien de positif
sur la guerre des Tures . On croit le prince Bagration de
nouveau reporté sous les murs de Silistria . Une chose qui
paraît authentique , c'est la redditionde la forteresse turque
d'Ibraila , qui a dû capituler le 3 décembre , et se rendre
au lieutenant-général Dessen .
En France , tandis que la sage prévoyance du cabinet a
assuré les moyens de tenir au complet et sur le pied le plus
respectable les forces immenses de l'Empire, la sollicitude ,
et nous osons dire la gratitude de S. M. s'est réportée sur
les braves gardes nationales qui , des départemens du Nord,
se sont tout-à-coup levées pour garantir nos côtés de l'agression
anglaise. Ces gardes sont licenciées , les bataillons
rentrent dans leurs foyers . A Bruges , à Gand , à Lille , à
Dunkerque , à Metz , et dans toutes les villes d'où ils sont
sortis pleins d'un noble enthousiasme , leurs familles attendent
leur retour; ils y seront précédés par la nouvelle d'un
éclatant témoignage de satisfaction de l'Empereur. S. M. a
fait lire devant ces bataillons , assemblés sous les ordres du
maréchal duc d'Istrie , un décret qui appelle de leur sein des
hommes de bonne volonté, et les admet à l'honneur de former
dans la garde impériale un corps qui portera le titrede
Régiment des gardes nationales de la Garde. Ce décret à
été entendu aux cris mille fois répétés de Vive l'Empereur !
Des milliers de bras se sont à l'instant levés pour son
exécution : le corps doit se former à Lille ; on n'éprouvera
que la difficulté de refuser beaucoup de braves et l'embarras
JANVIER 1810. 185
de choisir parmi eux ; mais ceux même qui ne pourront
être admis se consoleront en pensant qu'ils auront en quelque
sorte près du Souverain deš représentans et des interprètes
disposés à lui répondre du dévouement et de la fidélité
de tous .
Le corps-législatif a voté le projet de loi présenté pour le
budjetde 1809. Il n'est pas , à cet égard , de renseignemens
plus précieux à mettre sous les yeux du lecteur , que l'extrait
du compte présenté à S. M. par le ministre des finances ; il
précède les tableaux détaillés de son administration . Après
avoir présenté la situation des exercices de 1806 , 1807 et
1808 , il continue ainsi :
« L'exercice de 1809 est trop près de nous pour queje puisse offrir ,
dès à présent , à V. M. des résultats précis sur ses recettes et sur ses
dépenses ; mais on peut prévoir que les dépenses de la guerre ne seront
pas pour cette année au-dessous de 640 millions , dont 350 seulement
supportés par le trésor public .
> Cependant V. M. n'a négligé aucun moyen de porter , dans toutes
les parties de l'administration de la guerre , la plus sévère économie ;
elle a supprimé des entreprises qui dévoraient ses finances , et elle les
a remplacées par des régies , à la tête desquelles elle a placé des conseillers-
d'état également distingués par leur probité et par leurs
talens.
Mais on cesse de s'étonner de la grandeur de la dépense , quand
on considère qu'indépendamment d'un état-major immense , V. M.
entretient cette année 900,000 hommes d'infanterie , 100,000 chevaux
de cavalerie , et 50,000 d'artillerie et d'équipages ; développement
de puissance et de force que V. M. n'a eu à aucune époque .....
> Si l'année 1809 a dû être extrêmement dispendieuse , tout porte
à croire que l'année 1810 offrira de grandes économies. En effet
V. M. a levé plus de 200,000 hommes en 1809 et elle paraît dans
l'intention de n'en lever aucun en 1810,
,
,
> Soixante mille chevaux ont été achetés et équipés en 1809 ; il
paraît qu'elle ne se propose point d'en faire acheter en 1810 .
» V. M. espère aussi pouvoir réduire son état militaire de 200,0০০
hommes , et le borner à 700,000 ; moitié pour les opérations à faire
en Espagne , moitié pour la défense des côtes et pour les expéditions
maritimes .
> Ainsi l'on peut concevoir l'espérance fondée d'une économie sensible
dans les dépenses de 1810 .....
» Je n'ai encore parlé à V. M. que de la grandeur de son état militaire
: pourquoi ne dirai-je point ici que , dans le même moment où
186 MERCURE DE FRANCE ,
le trésor pourvoyait à la subsistance et à l'équipement d'une levée
extraordinaire de 200 mille hommes , et de 50 mille chevaux , V. M.
affectait 80 millions aux dépenses des canaux , des chemins, des améliorations
de tout genre dans l'intérieur , et qu'elle donnait ainsi , en
une seule année , pour ces, importans travaux , ce que les rois accordaient
à peine pendant tout un règne ? 1
» Eh ! comment ne pas s'étonner encore de voir , dans le même
tems , les travaux des fortifications poussés avec plus d'activité que
dans les beaux jours de Vauban , où l'on avait à assurer la conquête
de la Flandre et de l'Alsace ? de voir des ouvrages exécutés à-la- fois
a Alexandrie , à Kehl , à Cassel , à Wesel , à Juliers , à Venloo , à
Belle-Ile , à l'ile d'Aix , à Boulogne , à Anvers , et sur les rives de
l'Escaut ? Tout est en mouvement dansles ports depuis Anvers jusqu'à
la Spezzia , et avant deux ans , les bassins de Cherbourg et d'Anvers
contiendront chacun 30 vaisseaux de guerre .
» ...... I e matériel d'artillerie a augmenté chaque année. Plus de
800 mille fusils neufs remplissent les arsenaux , indépendamment des
fusils étrangers que le sort des combats a mis dans nos mains , etV. M.
possède 40 mille pièces de canon , avec toutes les munitions nécesśaires
.
..... La France offre l'exemple unique parmi les grands états ,
d'une recette de plus de 800 millions , qui se fait régulièrement sans
qu'il soit besoin d'avoir recours à aucun signe fictif; et l'on sait qu'un
bon système monétaire est une base essentielle de la stabilité des
gouvernemens , car il n'y a point de véritable garantie pour lapropriété
, là où il existe un papier-monnaie. Aussi est-ce sur la bonne
administration de la fortune publique , comme sur la fidélité du signe
qui représente toutes les valeurs , que V. M. a constamment fondé le
bonheur de son peuple , la gloire de sa couronne et la solidité de sa
monarchie ...... »
Au sein du Corps -législatif , cette situation des finances
de S. M. a été dignement appréciée par M. Francis de
Beaumont , qui a établi des calculs et des rapprochemens
curieux avec celle de l'Angleterre : nous ne pouvons le
suivre dans ces calculs ; en voici du moins le résultat .
<< Pour établir une comparaison juste entre les budjets des deux
puissances , il faudrait retrancher du budjet de la France tout ce qui
n'est pas compris dans celui de l'Angleterre ; mais on peut voir , sans
calculs , combien est inégale la lutte de ces deux puissances , et il
est facilede prévoir quelle en sera l'issue. Chez l'une la science des
finances consiste à laisser dans l'ombre une dette immense , à trouver
JANVIER 1810 . 187
les moyens d'augmenter le fardeau des impôts qui pèsent sur 25 millions
d'habitans . Son gouvernement se vante d'avoir perfectionné le
système ruineux des emprunts. Sa trésorerie dissimule le montant de
ses revenus et leur emploi ; mais sa banque ne peut plus dissimuler
son embarras , et ne paye plus , depuis long-tems , en numéraire que
les billets de la plus petite valeur. Enfin , telle est la situation de ses
finances , qu'elle est forcée,pour perpétuer des impôts , de repousser
la paix , et qu'elle regarde comme un malheur le plus grand bienfait
que la Providence puisse accorder aux hommes.
» Chez l'autre , l'ordre et l'économie règnent dans toutes les parties
de l'administration . Elle a adopté ou plutôt elle a créé le meilleur
système de finances ; aucune dissimulation , aucune réticence n'est
commandée à ses ministres dans les comptes qu'ils publient chaque
année ; grâce à cette comptabilité si heureusement empruntée du haut
commerce , dont chaque article présente un créancier et un débiteur.
Son trésor public connait , tous les dix jours , les opérations de chaque
comptabilité dans l'immense étendue de son Empire. Sa caisse de
service est devenue la dépositaire de la confiance publique . La banque
affermie sur ses nouvelles bases , et dirigée par des mains habiles ,
augmente chaque jour son crédit , etc. etc. etc ......
Sa Majesté ayant , par un message , invité le corps-législatif
à lui présenter des candidats pour la session prochaine
, M. le comte de Fontanes accoutumé , depuis six
ans , à recevoir les suffrages de ses collègues comme une
sorte de tribut qu'ils semblaient payer , avec la plus honorable
unanimité , à l'élévation du caractère de l'homme
public , et à l'éloquence de l'orateur , a cru devoirprévenir
ce retour devenu périodique de la plus flatteuse distinction ,
et il a prononcé le discours suivant :
« Messieurs et chers collègues , vous m'avez honoré six fois de vos
suffrages , et ces suffrages déjà si doux et si honorables ont été confirmés
six fois par Sa Majesté . Tant de faveurs ont passé mes espérances.
Il ne manque plus rien à ma gloire. J'en dois être fier , puisqu'elle
me vient de si haut , et que je la dois premiérement à votre
bienveillance . Mais je sens qu'il va manquer quelque chose à mon
bonheur. L'Empereur a daigné , depuis plus d'une année , me confier
d'autres fonctions , elles doivent occuper tout mon tems et tous mes
soins . Le corps législatif veut un dévouement sans partage. Tel est
au moins celui qu'il me faisait éprouver. Je prie donc ceux de mes
collègues qui , dans cette circonstance , voudraient bien jeter encore
les yeux sur moi , de ne point m'accorder leurs suffrages . Je dois me
188 MERCURE DE FRANCE;
renfermer tout entier dans les devoirs que m'impose l'université
impériale , en surveillant l'instruction publique ; je tâcherai de payer
à vos enfans la reconnaissance que je dois à leurs pères . Recevez ,
pour la dernière fois , Messieurs et chers collègues , l'assurance de
mes sincères et profonds regrets , et de mon inviolable attachement . »
Ce discours , entendu avec la plus grande attention , a
été suivi des plus vifs applaudissemens , et le scrutin a été
ouvert.
PARIS.
S. M. a tenu , le 17 , un conseil des ministres : elle a
été plusieurs fois à la chasse cette semaine . Il y a eu ,
jeudi , cercle et spectacle à la cour. Crescentini et Mm
Grassini ont chanté le premier acte des Horaces de Cimarosa
.
Les bals masqués et parés se sont rapidement succédés
chez les princes et les ministres ; dimanche dernier
chez le prince de Neufchatel ; mardi chez M. le duc de
Bassano; aujourd'hui chez le ministre des relations extérieures
. Dimanche , le prince archi-chancelier en donne
un masqué où toute la cour est invitée .
-La session du corps législatif pour 1810 s'ouvrira le
premier février prochain. Les candidats nommés pour la
présidence, sont MM. de Montesquiou , grand chambellan ;
Montalembert , Stanislas Girardin , et Lemarrois..
-Le 8º corps de l'armée aux ordres du duc d'Abrantès
est arrivé à Bayonne. Les équipages du prince de Neufchâtel
, major-général , sont sur le point de passer .
- Le prix de 500 Napoléons d'or , fondé en faveur des
anteurs dont les ouvrages contribuent le plus efficacement
àmaintenir la langue italienne dans toute sa pureté , sera
distribué chaque année le 2 décembre . Il pourra être divisé
en trois parties . L'examen des ouvrages sera fait par l'Académie
de la Crusca .
-La saison des concerts est ouverte. Elle ne pouvait
l'être d'une manière plus brillante que par celui de
MM. Baillot et Lemarre au théâtre Olympique. Ce grand
violon et ce très-habile violoncelle ont eu le plus grand
succès . M. Buontempo en a donné un autre , où son talent
connu de pianiste et de compositeur a reçu de justes
éloges..
JANVIER 1810 . 189
- M. Coquebert-Montbret en faisant un relevé général
de la population de l'Empire , selon les différentes langues
que parlent les habitans , les militaires non compris , a
tronvé ce résultat :
Langue française .
Italienne .
Allemande .
Flamande .
Bretonne .
28,126,000.
4,079,000 .
2,705,000 .
2,277,000 .
967,000.
Basque.
Total.
108,000 .
38,262,000 .
- Un froid très-vif s'est manifesté depuis quelques
jours ; le thermomètre est descendu à 8 degrés au-dessous
de zéro . La rivière charie beaucoup . Le bassin de la Villette
et le canal de l'Ourcq sont devenus une promenade .
Des milliers de patineurs s'y exercent à un divertissement
pour lequel Paris renferme un grand nombre d'amateurs .
- La représentation au bénéfice de Lainez de l'Opéra
est remise à mercredi 24. Cette représentation n'est point
le signal de sa retraite .
ANNONCES .
Caveau moderne , ou le Rocher de Cancalle , chansonnier de table .
composé des meilleures chansons de l'ancien Caveau , des Diners du
Vaudeville , de la Société Epicurienne du Caveau moderne , etc. ,
et orné de musique . IVe Volume. Volume in- 18 , de 376 pages .
Prix, I fr. 80 c. , et 2 fr. 25 c. franc de port. A Paris , chez Capelle
etRenand , libraires , rue Jean-Jacques-Rousseau.
Les trois premiers volumes se vendent le même prix .
Elle est inépuisable autant que communicative , la gaité des aimables
enfans d'Epicure qui se rassemblent tous les mois à Paris , au Rocher
de Cancalle . Leur recueil présente la collection la plus complette et
laplus piquante des chansons que l'on peut chanter à table ou en
société ,et ne doit pas être confondu avec les almanacks chantans que
chaque année voit éclore , et que l'on remplit de chansons bachiques ,
anacreontiques ou morales , bonnes ou mauvaises , publiées dans le
cours de l'année précédente .
Le volume que nous annonçons ne le eède en rien àses trois aînés :
comme eux , il renferme des chansons de l'ancien Caveau et de plusieurs
autres Epicuriens morts ou vivans , et qui n'en ont pas moins
que les convives du Caveau moderne des titres à la reconnaissance
des amis de la joie ; comme eux ilremplace les Diners dy Vaudeville,
2
700 MERCURE DE FRANCE ,
cessé depuis six ans , et dont on cherche effrontément à faire revivre
letitre ,pour tromper la crédulité publique.
La listedes différens airs sur lesquels on peut chanter les chansons
de chaque rhythme , et que l'on a placée dans le troisième volume ,
est considérablement augmentée dans celui-ci. L'expérience a prouvé
que ce procédé était d'une grande ressource sur-tout pour les personnes
quine savent point la musique , et qui ne connaissent qu'un certain
nombre d'airs .
Dictionnaire portatif de la langue française , d'après le système
orthographique de l'Académie , par M. L. Ph. de la Madelaine. Un
vol. in-18 , à deux colonnes , de 864 pages , imprimé en caractères
de nompareille neufs , et sur papier fin , par Brasseur ainé . Prix , 6 fr ,
et 7 fr . 25 c . franc de port. Chez les mêmes .
Ce Dictionuaire', divisé en deux parties de 432 pages chacune , est
le seul que nous ayons de ce format; il fait suite à la petite Encyclopédie
poétique , quinze volumes , à la rédaction desquels M. Ph. de
la Madelaine a beaucoup contribué , notamment aux 14e et 15e
( Dictionnaire historique portatif des Poëtes Français et Dictionnaire
portatifdes Rimes ) dont il est seul l'auteur .
Nous avons beaucoup de Dictionnaires de la langue française , mais
tous sont d'un format qui ne permet pas de les porter avec soi ; il nous
manque en ce genre ce que les Anglais nomment un livre de poche ,
aPochet-Book. MM. Catineau et Wailly nous ont donné de boas
lexiques ; mais l'un est trop sec , l'autre trop diffus ; d'ailleurs , ils sont
l'un grand in - 12 , et l'autre in-8" , et ces formats sont peu portatifs ;
onles consulte avec avantage dans le cabinet ; on ne saurait en faire
ses compagnons de promenade ou de voyage.
Celui- ci sera peut-être plus heureux. L'auteur a cherché à y éviter
également l'aridité et la profusion : il a fallu pour cela élaguer ce qui
n'était que de convenance , afin de se borner à l'essentiel ; il s'est surtout
attaché à donner la prononciation des mots difficiles ; en un mot,
M. Ph. de la adelaine , littérateur avantageusement connu dans la
république des lettres , n'a négligé aucun des moyens qui ont pu se
concilier avec la forme portative de ce manuel , indispensable pour
touthomme qui écrit..
Bibliothèque historique , à l'usage des jeunes gens , ou précis des
histoires généralés et particulières de tous les peuples anciens et modernes
, extrait de différens auteurs et traduit de diverses langues , par
M. Breton , traducteur de la bibliothèque géographique de Campe.
Deuxième année , deuxième livraison , contenant les tomes 15 et 16
de l'Histoire de la Grèce , par Gast.
Cet ouvrage se publie par livraisons de deux vol. in- 18 , ornées de
cartes ou figures , qui paraissent tous les deux mois. On souscrit à
Paris , chez F. Schell , rue des Fossés-Saint-Germain -l'Auxerrois ,
n° 29 ; et chez L. Haussmann et D'hautel , rue de la Harpe , nº 85 .
Le prix de l'abonnement pour l'année , ou douze volumes , est pour
Paris , de 18 fr . , et de 22 fr. franc de port.
Epitre à Gilbert , par Gallois-Mailly. Prix , 75 c. , et I fr . franc de
port. A Paris , chez Martinet , libraire , rue du Coq-Saint-Honoré ; et
chez Chaumerot , libraire , Palais Royal , galeries de bois .
,
JANVIER 1810. 191
Discours sur la réunion de l'utile à l'agréable , même en médecine ,
lu à la séance publique de la Société philotechnique , par M. le docteur
Menuret , un de ses membres , etc.,etc.; précédé d'un avant-propos
et de quelques considérations sur l'état de la médecine et des médecinsen
France. Brochure in-8° . Prix , I fr . , et 1 fr. 15 c. franc de
port. A Paris , chez D. Colas , imprimeur-libraire , rue du Vieux-
Colombier , nº 26 , faubourg Saint- Germain.
Lettre d'Arcis-sur-Aube , ou réponse de Madame de ... au Chairpenois.
Brochure in-8° , de 75 pages. Prix . I fr. 25 c. , et 1 fr. 50 c.
franc de port. AParis , chez Fr. Buisson , libraire , rue Gilles-Coeur ,
n° 10 .
Tableau historique et politique de l'Europe , depuis 1786 , jusqu'en
1796 , ou l'an IV ; contenant l'Histoire des principaux événemens du
règne de F. Guillaume II , roi de Prusse ; et un précis des révolutions
de Brabant , de Hollande , de Pologue et de France ; par L. P. Ségur ,
Tainé , conseiller-d'état , membre de l'Institut national et de plusieurs
sociétés littéraires . Troisième édition . Trois vol . in-8° . Prix , 12fr .
et 16 fr. franc de port. A' Paris , chez Arthus-Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille , nº 23 .
On trouve chez le même libraire , et du même auteur.
Politique de tous les Cabinets de l'Europe , pendant les règnes de
Louis XV et de Louis XVI , contenant des pièces authentiques sur la
Correspondance secrète du comte de Broglie ; un ouvrage sur la situationde
toutes les puissances de l'Europe , dirigé par lui et exécuté par
M. Favier ; les doutes sur le traité de 1756 , par le même ; plusieurs
Mémoires du comte de Vergennes , de M. Turgot , etc.; Manuscrits
trouvés dans le cabinet de Louis XVI. Troisième édition , considérablement
augmentée de notes et commentaires , d'un mémoire sur le
Pacte de famille , et du Système fédératif qui peut être le plus convenable
à la France ; par L. P. Ségur , l'ainé , ex-ambassadeur. Trois
vol. in-8°. Prix, 12 fr. , et 16 fr. franc de port.
La Peinture , poëme en trois chants , suivi de notes historiques sur
les peintres de l'antiquité , et sur les peintres de l'Ecole moderne ; par
M. de Valori. Un vol. grand in-8° , très -bien imprimé sur papier raisin
fin ,et avec caractères cicéro et petit-romain neufs . Prix , 4 fr . , et
4fr. 50 c. franc de port. A Paris , chez Landon , éditeur des Annales
du Musée , rue de l'Université , nº 19 ; Chaumerot , libraire . Palais-
Royal ; Martinet , libraire , rue du Coq-Saint-Honoré ; Cousind'Avalon,
libraire , quai Voltaire .
Romans , contes , anecdotes et mélanges , contenant , entr'autres
morceaux intéressans , un journal du dernier roi de Pologne , Stanislas-
Auguste, et des anecdotes sur la cour de Paul Ier. Par Auguste de
Kotzebüe ; traduits de l'allemand par M. Breton. Six vol. in - 12 . Prix ,
12 fr . et 15 fr . franc de port. A Paris , chez Joseph Chaumerot ,
libraire , Palais-Royal , galeries de bois , nº 188 ; et chez Arthus-Bertrand,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
La lyre maçonnique; étrennes aux francs-maçons et à leurs soeurs ,
pour l'année5810 ( 1810 ); composée de cantiquesdes FF... Antignac,
192 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1810.
1
Armand-Gouffé , Brazier , Crouzet , Cuvelier, Delorme , Désaugiers;
Desprez , Dumersan , Ernest , J. A. Jacquelin , Lepitre , Martainville,
Pessey, Chevalier de Saint-Amand, Servières , etc. etc. Rédigée par
le F... J. A. Jacquelin , secrét... de la R ... de Saint-Eugène , à
l'Orient de Paris , et dédiée à la R... L... de Sainte-Joséphine , par
le F ... Chaumerot , R ... - Seconde année . - Un vol. in- 12 , orné
d'une gravure . Prix. 2 fr. et 2 fr. 50 c. franc de port. A Paris , chez
le F... Jh. Chaumerot , libraire , Palais-Royal, Galeries de bois ,
n° 188.
Discours sur l'utilité de la langue latine , contenant l'exposé de la
méthode laplus simple et laplus prompte d'enseigner cette langue avec
la française , applicable à toutes les autres , tant vivantes que mortes .
Par M. Maugard , professeur de langues anciennes et modernes . Ouvrage
approuvé par le jury d'instruction publique. Un vol. in-8° de
128 pages , br. Prix , 2 fr . et a fr . 50 c. francde port. AParis , chez
l'auteur, rue de l'Echelle , nº 3 ; et Lefort , libraire , rue du Rempart-
Richelieu , en face du Théâtre-Français , nº II .
Météorologie pratique , à l'usage de tous les hommes et sur- tout du
cultivateur ; avec des considérations générales sur la Météorologie et
sur les moyens de la perfectionner ; par Jean Senebier , bibliothécaire
à Genève . Quatrième édition , 1 vol . in- 18 . Prix , 2 f. 50 c. et 3 fr.
franc de port. A Paris , chez J.-J. Paschoud , libraire , rue des
Petits -Augustins , nº. 3 ; à Genêve , chez le même libraire .
Essai sur la Vie et sur les Ouvrages de Linguet , où ses démêlés
avec l'ordre des Avocats sont éclaircis et où l'on trouve des Notes et
des Réflexions dont la plupartsont relatives à cet ordre et à l'éloquence
du Barreau ; par F. M. G ..... z . Un vol . in -8° . Prix , 2 fr . et 2 fr . 50 c .
franc de port. A Paris , chez Brunot-Labbe , libraire , quai des Augustins
, nº 33 ; chez Louis Fantin , même quai ; à Lyon , chez Yvernault
et Cabin , libraire , rue Saint-Dominique , nº 64.
Téâtre de Séraphin , ou des Ombres chinoises , historiquement
dialogué , commenté , abrégé et moralisé pour les enfans ; Ouvrage
orné de 14 figures en taille-douce , et d'un plus grand nombre de
planches gravées en bois , par Duplat et Bénard. Troisième édition,
2vol. in-18 , brochés . Prix , 2 fr . et 2 fr . 50 c . francs de port. Le
même ouvrage relié , 3 fr. Chez Ferra , libraire , rue des Grands-
Augustins , nº II .
Dissertation sur l'origine de la Boussole , par M. A. D. Azuni
président de la Cour d'appel de Gênes , membre du Corps-Législatif ,
etc. Seconde édition ; avec des additions , suivies d'une Lettre du
même auteur en réponse au Mémoire de M. Hager , publié derniérement
à Pavie . Un vol . in-8 ° . Prix , 4 fr . et 4 fr. 75 c. Chez H.
Nicolle , rue de Seine , nº 12.
Traité du Contrat ct des Lettres de change , des Billets à ordre , et
autres effets de Commerce , suivant les principes des nouveaux Codes;
par M. Pardessus aîné , avocat et membre du Corps-Législatif. Deux
vol . in-8° . Prix , 10 fr . et 13 fr . 50 c . Chez H. Nicolle , rue de
Seine , nº 12 ; et chez J.-B. Garnery , même rue , nº 6 .
0
TABLE
LA
SEINE
MERCURE
DE FRANCE .
5.
cen
N° CCCCXLV. - Samedi 27 Janvier 1810.
POESIE .
FRAGMENT D'UN POEME INÉDIT SUR LES ARTS ,
TIRÉ DU CHANT DE LA PEINTURE.
Γ
AVANT que la nature offerte à vos pinceaux
Les invite à tracer d'intéressans tableaux
Choisissez vos sujets . Voulez-vous faire éclore
Les dons qu'étale aux yeux la corbeille de Flore ?
Imitez bienleurs tons , leur brillante fraîcheur ;
Des lis et des jasmins épurez la blancheur ;
Que l'éclatant oeillet , que la rose elle -même ,
Se parent sous vos doigts d'un riche diadême
Et que de la tulipe , où luit le pourpre et l'or ,
Le calice flottant m'étale son trésor.
Saisissez bien sur-tout ces contrastes sans nombre .
De forme et de couleur , et de lumière et d'ombre' ;
Des tons moelleux et doux offrez - moi l'union .
Voulez-vous du tableau doubler l'illusion?
Faites étinceler , sur ces roses nouvelles
Un papillon léger , frais , éclatant comme elles ,
Et que tout orgueilleux de ses belles couleurs ,
Il paraisse en éclat rivaliser les fleurs.
N
194 MERCURE DE FRANCE ,
Si vous peignez les fruits , que sous vos teintes fraîches
Du plus tendre incarnat se colorent les pêches.
Faites que les raisins imités par votre art
S'arrondissent gonflés du plus brillant nectar.
Montrez de ces melons les tranches savoureuses.
N'oubliez pas , non plus , les peuplades nombreuses
Des insectes errans , des moucherons légers ,
Voltigeans fourrageurs , avides passagers ,
Que sur ces fruits divers souvent la faim promène ;
Parasites brillans , qu'ils animent la scène ;
Qu'un pinceau délicat , par le plus doux travail ,
Fasse éclater aux yeux leur parure d'émail ,
Leurs ailes par l'iris richement colorées ,
Et leurs franges de pourpre , et leurs taches dorées ,
Et leurs têtes d'Argus , où d'innombrables yeux ,
Taillés en microscope , en prisme radieux ,
Offrent sous mille aspects des teintes passagères .
Peignez les bourdons lourds , et les mouches légères ;
Faites ramper , aussi , sur les souples rameaux ,
La chenille roulant ses verdâtres anneaux ,
Et son mobile argent , et son tissu de soie ,
Qui tantôt se replie et tantôt se déploie .
Ne pouvez- vous , aussi , m'offrir en ce tableau
Des insectes divers l'implacable fléau ,
L'oiseau qui fond sur eux , et , leur livrant la guerre ,
Les perce de son bec , les saisit dans sa serre ?
Montrez-moi ses enfans , qui , par ses soins nourris ,
Au bord du nid mousseux l'appellent à grands cris ,
Tandis que , tout en proie aux craintes maternelles ,
Autour d'eux en volant leur mère étend ses ailes .
Ainsi de chaque objet avec art imité
:
Un fidèle pinceau montre la vérité.
Mais , de tous ces détails votre habile industrie
Doit écarter sur-tout la froide symétrie ;
Que ces fruits , que ces fleurs , et tous leurs frais boutons
Ne m'offrent pas toujours d'insipides festons ,
Des paniers renfermant leurs touffes parfumées :
Dans un désordre heureux j'aime à les voir semées ;.....
Sur un riche tapis jetez -les à grands flots ;
Ornez-en le portrait , le buste d'un héros
La tombe où d'un ami repose en paix la sendre ;
JANVIER 1810: 195
1
Qu'un mouchoir entr'ouvert se plaise à les répandre ;
Ou d'une fête ainsi montrez-moi les débris .
C'est peu de leur donner le plus frais coloris ;
Je veux que le Zéphyr , de son aile folâtre ,
Agite en volfigeant ces fleurs qu'il idolâtre ;
Qu'endiamans légers l'eau tremble sur des lis ,
De ses flots humectés , de son lustre embellis
Que la rose lui livre un sein rempli de charmes.
De la tendre Herminie ainsi les douces larmes
Roulaient en perle humide , enlimpide cristal ,
Surles lis animés de son sein virginal :
Tel est l'éclat de Flore en sa pompe élégante.
4
Et , quel attrait nouveau , lorsque lajeune plante
Vient marier son charme au charme de la fleur!
Que n'ai-je , ô Bernardin ! ta brillante couleur !
Je les ferais ramper sur les tendres écorces ;
Je dirais leurs amours , leurs hymens , leurs divorces
Je les peindrais , tantôt , de plis voluptueux
Embrassant mollement de vieux troncs tortueux ,
Tantôt cherchant le frais près des ondes limpides ,
Tantôt bravant la soif sur les rochers arides ,
Etd'un luxe imprévu décorant leurs sommets.
Mais, enmes faibles vers , puis-je exprimer jamais
De forme et de couleur tous ces riches mélanges ?
Quel commerce charmant ! que d'aimables échanges !
Là , tout donne , reçoit , ravit , demande , obtient ;
La plante habille l'arbre , et l'arbre la soutient ;
L'onde humecte la fleur , la fleur se peint dans l'onde ,
Et livre ses parfums à la rive féconde ;
Enfin , l'ombre et le jour , et la terre et les airs ,
Joignent tous leurs accords à ces accords divers .
Mais , quels tableaux ornant de vastes galleries ,
M'enlèvent tout-à-coup à mes plantes chéries !
Je me crois transporté dans de nouveaux climats ;
Je vois l'ardent midi , le nord et ses frimas ,
Le ruisseau , le torrent , le mont et la vallée ,
De toutes les saisons la richesse étalée ;
Tous les objets charmans , tous les objets d'effrei ,
Tous les tems , tous les lieux , s'assemblent près de moi.
Atantd'impressions , & ciel ! comment suffire !
N2
196 MERCURE DE FRANCE , '
Oma muse ! aide-moi , viens remonter ma lyre ,
Viens ; je crains d'échouer dans mon hardi projet ,
Et je suis ébloui de mon brillant sujet.
Qu'il m'est doux de pouvoir sans déserter la ville
Trouver sur mes lambris l'aimable Ermenonville ,
Admirer de Meudon les sites enchantés ,
Promener mes regards de beautés en beautés !
Ici règne Saint-Cloud, plus loin c'est l'humble Sèves ;
La fable même aux yeux réalise ses rêves ;
Je vois le mont Rhodope , et les vallons d'Homus;
Du chant d'Orphée encor les arbres sont émus ;
Je promène mes yeux de Dédale en Dédale.
Voilà ce frais Lycée et ce riant Ménale ,
Où , cent fois , pour chasser , Diane a pris l'essor.
Plus loin, brille Phébus , dont la lumière d'or
Eclaire des coteaux la cime orientale .
Plonge au fonddes forêts , sur les ondes s'étale ,
Colore le nuage au loin resplendissant ,
Ets'ymétamorphose enarc éblouissant.
Imitez sonprestige , enpeignant les bocages ,
Dont le printems revêt de brillans paysages;
Etalez à mes yeux leurs plus fraiches couleurs ;.
Qu'ils promettent les fruits et prodiguent les fleurs ;
Que du freinde l'hiver les ondes affranchies
Se roulent mollement sous les voûtes blanchies
Des berceaux dont la cime argente les sillons .
Des abeilles plus loin plantez les pavillons ;
Guidez-y des pasteurs les compagnes légères ;
Qu'en leurs bras les bergers soulèvent les bergères ;
Que d'autres , sous leurs doigts , auprès de leurs troupeaux ,
Rustiques Amphions raniment leurs pipeaux;
Que, surla toile , enfin , tout s'égaie , et déploie
L'image du bonheur de l'innocente joie ;
Et que par ce prestige abusé quelque tems
Je croie encor sentir la sève du printems .
Si pour les monts alliers vous dédaignez les plaines ,
Des neiges , des frimas ces éclatans domaines
Charmeront vos pinceaux par les contrastes fiers
Qu'opposent au printems les glaces des hivers .
Quels tableaux à- la-fois séduisans et terribles !
Ici de frais gazons, làdes rochers horribles .
JANVIER 1810. 197
Tantôt, précipitant ses bonds impétueux ,
Untorrent gronde et roule à flots tumultueux,
Et , tantôt , un ruisseau favori des Naïades ,
Développant ses plis en limpides cascades,
Arrosedes bosquetsde myrthe et de lilas ;
Plus loin , d'un roc affreux croulent d'affreux éclats;
Près de lui l'herbe étend sa plus verte richese.
A
Tour-à-tour , âpre , douce , horrible , enchanteresse ,
La nature offre aux yeux , des vergers , des glaçons ,
Destorrens , des ruisseaux , des voleans , des moissons ;
Des bois surdes rochers , des champs sur des abymes.
Voyez l'hiver assis sur les bleuâtres cimes ,
Ases pieds le printems étalant ses tapis ,
L'automne ses raisins , et l'été ses épis.
Plus loin , e'est du soleil une terre ignorée ;
Là Zéphyre murmure , ici mugitBorée ;
Tous les lieux , tous les tems , tous les climats divers ,
Sur ces monts enchantés rassemblent l'univers.
Rendez biences effets dont l'imposante image
Présenteune leçon sublime aux yeux du sage;
Ces contrastes frappans l'intéressent toujours ,
Il croity retrouver le cercle de nosjours ,
Nos succès ,nos revers , nos trompeuses délices ,
Nos grandeurs s'élevant au bord des précipices .
Auprès des voluptés l'abyme des douleurs ,
Les déserts de la vieet ses sentiers de fleurs.
Heureux celui qui voit sur des toiles savantes
Se déployer pour lui ces peintures vivantes !
Mais plus heureux encor celui dont les pinceaux
Peuvent à la nature emprunter ses tableaux !
La nature est à lui ; pour lui toujours aimable ,
Elle étale à ses yeux un charme inexprimable .
Tout ce qu'il voit l'instruit ; tout est grand, tout est beau ;
Il s'empare d'un lac , il jouit d'un ruisseau :
Tandis que le vulgaire , en cebocage sombre ,
Ne voit qu'un abri frais , et ne cherche que l'ombre ,
Lui , du jour qui se lève épiant les rayons ,
Déjà tient sa palette et saisit ses crayons .
Que Mondor, à grands frais , achète les allées
D'où l'oeil au loin s'étend sur de belles vallées ;
Envainde sa richesse il cherche à s'éblouir ,
198 MERCURE DE FRANCE ,
Il regarde sans voir , possède sans jouir.
Le peintre , par son art , et sur-tout par son ame ,
S'empare des objets dont la beauté l'enflamme ;
Tout ce que la nature étale d'enchanteur ,
Ajoute à son succès , ajoute à son bonheur.
Que dis-je ! il en chérit jusqu'aux horreurs sublimes;
Les plus affreux volcans , les plus profonds abymes ,
D'un trouble ravissant le viennent agiter ;
Il jouit de l'effroi qui le fait palpiter ;
Il veut voir cette mer s'enfler , et dans sa rage
De ses flots frémissans déchirer son rivage ,
Le tonnerre en tombant faire éclater ses traits ,
Fracasser les rochers , embraser les forêts .
Amant de la nature il la poursuit sans cesse.
Que lui font les honneurs ? que lui fait la richesse ?
Il ne voit point chez lui des serviles flatteurs
Enfoule sepresser les flots adulateurs.:
Il ne voitpoint chargeant sa table somptueuse ,
Centmets solliciter sa fain voluptueuse ;
Mais , partout , libre , heureux , sans soins , sans appareil ,
Il jouit de la paix , du tranquille sommeil ,
De ses goûts , de son coeur , de son indépendance ;
Il jouit des trésors qu'avec tant d'abondance
La nature toujours prodigue à ses désirs ,
Et lorsqu'enfin mettant un terme à ses plaisirs,
Ses tableaux sont finis , les filles de Mémoire
Couronnent ses succès et consacrent sa gloire .
PARSEVAL.
ENIGME MONORIME.
ENFANS de l'art et non de la nature ,
Mon frère et moi portons une même figure :
Avant que nous soyons , on prend notre mesure
Comme l'on fait d'une chaussure ;
L'un et l'autre , dans l'aventure ,
Au fantassin tenons lieu de monture ,
Quand se plaisant à braver la froidure ,
Il désire épargner les frais d'une voiture ,
Ainsi que ceux de la pâture.
Nousn'avons pas cette belle encolure
1
JANVIER 1810 .
199
Des chevaux andalous : enplace notre allure:
Estdes plusprestes , mais peu sûre ,
Pour qui ne sait garder l'a-plomb et lamesure.
6
1
S ........
LOGOGRIPHE .
Un enduitglacial tombé du haut des nues ,
Du chêne antique et de l'orgueilleux pin ,
Vient blanchir les têtes chenues :
La sienne à bas , qu'est-il ? ce qu'on est dans le vin.
S ........
CHARADE .
DEmonpremier découle une douce boisson ;
Il faut , sous tous les sens , éviter mon second;
Mon entier s'enveloppe et se donne enbonbon.
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Botte ( chaussure ) ,
botte ( de foin ) , et botte ( d'escrime ) .
Celui du Logogriphe est Texte.
Celui de la Charade est Tribut . :
SCIENCES ET ARTS.
TRAITÉ D'ACOUSTIQUE , par E. F. F. CHLADNI , docteur en
philosophie et en droit ; membre de la société royale
deHarlem , de la société des scrutateurs de la nature
de Berlin , de l'académie des sciences utiles d'Erfurt et
de la société départementale de Mayence , correspondant
de l'académie impériale de St.-Pétersbourg , des
sociétés royales de Gottingue et de Munich , de la société
philomathique de Paris et de la société batave de
Rotterdam. Un volume in-8 ° avec huit planches . Prix ,
7 fr. 50 c . , et9 fr. franc de port. Chez Courcier , imprimeur-
libraire pour les mathématiques , quai des
Augustins , nº 57 .
La science que l'on nomme Acoustique , a pour objet
la théorie des sons , c'est-à-dire , les diverses manières
dont les sons peuvent être excités et les impressions diverses
qu'ils font éprouver à nos organes. Pour concevoir
comment des phénomènes aussi fugitifs peuvent être
soumis à des principes rigoureux et liés par des théories
exactes , il suffit de remarquer un fait général et des plus
faciles à constater; c'est que tous les sons, de quelque
nature qu'ils soient , graves ou aigus , forts ou faibles ,
sont toujours produits par les mouvemens vibratoires
de quelque corps , dont les pulsations plus ou moins rapides
se communiquent à l'air environnant , qui les
transmet à nos organes . Ainsi l'agitation excitée dans un
seul point de la surface d'une eau tranquille se propage
sur toute la surface par des ondulations qui s'affaiblissent
en s'étendant .
:.
Comme le soin de s'exprimer avec précision et justesse
est devenu aujourd'hui encore moins nécessaire
que celui de prévenir les interprétations fausses ou exagérées
, je déclare qu'en montrant dans la physique le
principe général de tous les sons et la base de leur théoMERCURE
DE FRANCE , JANVIER 1810. 201
rie, je n'entends point du tout dire que l'on ne peut faire..
debonne musique sans être physicien ou géomètre , ni
que l'art de produire des accords qui touchent et émeuvent
nos ames , puisse être exprimé par une formule algébrique.
Par conséquent , si quelque honnête critique
s'avisait de me prêter cette opinion, je déclare d'avance
qu'il n'a pas dit la vérité.
Les rapports des sons entr'eux peuvent être détermi
nés et mesurés de la manière la plus simple , d'après les
longueurs des cordes qui produisent ces sons . Concevez
une corde homogène de piano ou de violoncelle tendue
entre deux points fixes , par exemple sur deux chevalets
de bois : si vous frottez cette corde avec un archet, elle
rendra un son qui sera constamment et invariablement
le même à quelqu'endroit que la corde soit touchée ,
pourvu que ses vibrations ne soient gênées par aucun
obstacle , et pourvu que son élasticité , sa longueur et
la force qui la tend n'éprouvent aucune variation . Maintenant
, posez légèrement au milieu de la corde le tranchant
d'une carte ou une petite lame de cuivre, et passez
l'archet sur l'une ou l'autre de ces moitiés ; chacuned'elles
rendraunmême son;mais ce son seradifférentdu premier,
il sera plus aigu et justement à son octave. Au lieu de
poser l'obstacle au milieu de la corde , posez-leau quart,
ce qui la divisera en deux portions qui seront entr'elles
dans le rapport de 3 à 1 ; chacune de ces portions inégales
rendra encore un même son plus aigu que le précédent
: ce sera la double octave du premier. Vous pouvez
même vous assurer que la plus grande portion de la
corde s'est naturellement partagée en trois parties égales
qui vibrent isolément ; car , si vous placez sur la corde à
ces intervalles précis trois petites bandes de papier en équilibre
, elles resteront immobiles pendant le mouvement ;
mais, sientr'elles vous en placez trois autres , ces dernières
seront chassées dès que la corde vibrera. La grande
portion de la corde est donc réellement formée de trois
cordes plus petites qui vibrent à l'unisson en faisantleurs
excursions en sens contraire , de manière que les points
qui les séparent restent en repos . Ainsi la corde entière
s'est trouvée divisée par cette opération en quatre por202
MERCURE DE FRANCE ,
tions égales. En continuant à poser le chevalet mobile
plus près des extrémités de la corde, de manière que la
plus petite portion soit successivement ; de la corde
entière vous obtiendrez successivement la triple , quadruple
octave du son primitif ou fondamental , et dans
chaque expérience , la corde se partagera naturellement
en 2,4,8,16 parties qui vibreront isolément à l'unisson
, et qui seront séparées par des points de repos .
, vous
Si , au lieu de partager la corde vibrante dans les rapports
sous-doubles que nous venons d'examiner
suivez une autre série ; par exemple , si vous posez l'obstacle
au tiers de la corde , vous aurez un son qui sera
l'octave de la quinte du son fondamental , en sorte que si
celui-ci est désigné par ut , le nouveau son sera l'octave
de sol ou la douzième majeure de ut. On peut ainsi, en
variant convenablement les longueurs d'une corde , lui
faire rendre successivement tous les sons .
On démontre par un calcul mathemathique que , toutes
choses égales d'ailleurs , la vitesse des vibrations de la
corde dans un tems donné , est d'autant plus rapide , que
les parties vibrantes sont plus petites . Ainsi , quand la
corde est divisée en deux parties , chaque partie exécute
deux vibrations dans le tems que la corde entière n'en
fait qu'une seule , et généralement le nombre des
vibrations est inverse des longueurs. Il y a des sons
que l'oreille apprécie , et dans lesquels il se fait plus
de dix mille vibrations dans une seconde. Cela peut
nous paraîtreinconcevable, mais pourtant cela est certain.
Comme nous jugeons de tout par l'habitude , nous nous
faisons des idées de durées grandes ou petites , accommodées
à nos actions et à nos usages : mais il n'y a rien,
en soi , de grand ni de petit. Sommes-nous exposés à un
grand péril , ou à une souffrance aiguë , ou dans l'attente
prochaine d'une sensation extraordinaire , comme
lorsqu'on tombe d'une grande hauteur , alors il semble
que le tems ne finit point ; et la multitude des réflexions
qui se pressent tumultueusement dans notre imagination
agitée , divise en mille portions sensibles cette éternité
d'un moment.
La génération des sons , telle qu'on vient de la pré
JANVIER 1810 . 203
senter , offre un moyen simple et exact pour déterminer
et représenter leurs rapports d'après le nombre des vibrations
qui leur correspondent. Ainsi , en représentant par
l'unité le son primitif ou fondamental ut , la série des
nombres 2 , 4 , 8 , 16 , représentera les octaves au-dessus
de ce son , et la série inverse , , représentera les
octaves au-dessous . Demême , puisque nous avons trouvé
que l'octave de sol est donnée par le tiers de la corde ou
par des vibrations trois fois plus rapides que celle du son
fondamental , l'octave de sol sera représentée par le nombre
3 , et le solle sera par la fraction ; par conséquent
la série des nombres , 3,6 , 12 , représentera la suite des
octaves de sol , ou la suite des quintes au-dessus de ut.
Tous les autres sons s'expriment d'une manière analogue,
d'après leurs rapports avec le son fondamental .
Tels sontles rapports exacts qu'il faut attribuer aux différens
sons pour les caractériser isolément. Mais quand on
veut faire succéder plusieurs sons les uns aux autres , de
manière à former une mélodie, il faut tempérer cette rigueur.
Car, en passant successivement de l'un à l'autre par
des rapports exacts , les sons consécutifs , ainsi déduits du
son principal , cessent de garder avec lui les rapports
qu'ils devraient conserver , et qu'ils auraient en effet si
on les en déduisait immédiatement. Ainsi plusieurs voix
qui d'abord seraient à l'unisson les unes des autres , finiraient
par s'égarer de manière à ne plus former aucune
harmonie avec le son primitif.
Pour éluder cet inconvénient , on altère peu-à-peu
les rapports dont nous parlons avant que leur succession
puisse occasionner des discordances trop sensibles . Aux
rapports exacts on en substitue d'autres qui ne le sont
qu'à-peu-près , mais dans lesquels les erreurs sont assez
petites pour que l'oreille les tolère. De cette manière ,
lamélodie peut se prolonger indéfiniment dans les différentes
modulations au-dessus et au-dessous du son
principal . Cette intercallation se nomme le tempérament.
Elle peut se faire de bien des manières différentes ,
suivant la manière dont on veut répartir les erreurs ;
mais l'oreille prescrit sur cela des lois dépendantes de sa
sensibilité , et de l'importance plus ou moins grande
204 MERCURE DE FRANCE;
qu'elle attache à l'exactitude des différens accords . Cette
délicatesse , comme tout ce qui tient à l'influence des
sons sur nos organes , et à leur caractère agréable ou
désagréable , est un sujet de recherches physiques et
morales qui n'a peut-être pas encore été assez étudié.
Les considérations précédentes servant de base né
cessaire à la mesure des sons , M. Chladni a dû les exposer.
Il l'a fait avec précision et exactitude. Après les
vibrations des cordes , il examine celles de l'air dans les
instrumens à vent. Ici l'air est lui-même le corps vibrant,
et le son qu'il produit dépend de la nature et de la vitesse
de ses vibrations. L'air à divers degrés de densité , et
les différens gaz doivent donc offrir , dans les tons
qu'ils donnent , des modifications dépendantes de ces
circonstances , et M. Chladni le prouve par une suite
d'expériences curieuses sur les sons d'une petite flûte
d'étain où l'on soufflait successivement différens gaz
par un appareil approprié à cet effet .
De là l'auteur passe à l'examen des sons produits par
les vibrations des verges droites ou courbes ; par exem
ple , par des tubes de verre frottés dans le sens de leur
longueur , par des lames métalliques droites ou courbes ,
mises envibration au moyen d'un archet ouenvertu d'un
écart instantané de leur position ordinaire , comme on
le voit dans les diapazons . M. Chladni , dans la dernière
partie de son ouvrage , fait une application fort ingénieuse
de cette théorie , pour déterminer la vitesse de
propagation du son dans les matières solides , d'après le
ton que rendent des baguettes formées de ces mêmes
matières, lorsqu'on les frotte dans lesens deleurlongueur.
Ces tons , comparés à ceux que rend une colonne d'air
de tongueur égale , tels qu'on peut les observer dans les
tuyaux d'orgues , font connaître le'rapport des vitesses de
lapropagation du son dans l'air et dans la substance qu'on
Jui compare. M. Chladni trouve ainsi que cette vitesse
dans certains corps solides est jusqu'à 16 et 17 fois plus
considérable que dans l'air. Ce résultat s'accorde avec
des expériences directes que j'ai faites sur des tuyaux
de fonte d'une grande longueur (1 ) .
(1) 951 mètres , environ 500 toises .
JANVIER 1810. 205
Les vibrations des lames métalliques produisent des
sons extrêmement harmonieux ; on leur reconnaît surtout
cette qualité dans l'instrument que l'on forme avéć
un anneau d'acier , dont la circonférence est garnie
de petits cylindres du même métal. En passant l'archet
sur ces cylindres on entend des sons extrêmement harmonieux.
On peut même, en variant leurs longueurs ,
les rendre propres à exprimer les différentes notes , et
l'onjoue ainsi des airs . On fait la même chose avec des
lames d'acier de longueur inégale , placées parallèlement
à côté les unes des autres . Mais ces instrumens dans
lesquels le mouvement de l'archet est toujours interrompu
en passant d'un son à un autre , n'ont pour eux
que la beauté des tons , et relativement à l'exécution ,
ils n'offrent aucun mérite.
Dans tout ce qui précède , les corps vibrans pouvaient
être considérés comme n'ayant qu'une seule dimension,
celledela longueur. Tout ce qui concerne ce genre de
vibrations a été soumis au calcul par les géomètres.
Mais bientôt M. Chladni entre dans une classé de phénomènes
qui lui appartiennent en propre , et où l'on n'a
encore d'autre guide que l'expérience; il s'agit des vibrations
des plaques sonores .
Que l'on se rappelle ce que nous avons dit sur les
vibrations des cordes sonores , sur les portions diverses
entre lesquelles elles se partagent et sur les points de
repos ou noeuds qui se forment naturellement entre ces
parties. La même chose arrive aux plaques élastiques
demétal ou de verre lorsqu'elles entrent en vibration.
Mais, au lieu de points fixes , ce sontdes lignes fixes qui
s'établissent , et par lesquelles la surface vibrante se
trouve partagée . Ces lignes varient de direction et de
courbure , suivant la forme de la plaque , la position de
l'archet , et le nombre ou la position des obstacles fixes
que l'on établit sur la surface. Elles peuvent être droites
ou courbes , régulières ou irrégulières , circulaires
elliptiques , polygonales; enfin elles sont susceptibles de
toutes les formes que l'on peut imaginer .
Pourconstater ce fait, prenez , par exemple, une plaque
carrée de verre mince et dont les bords auront été
206 MERCURE DE FRANCE;
adoucis sur un grès , pour que l'archet puisse ypasser
sans se couper. Tenez-la horizontalement entre le pouce
et l'index de la main gauche. Répandez sur la surface
de cette plaque un peu de sable très-fin , comme la
poudre que l'on jette sur le papier : puis pissez l'archet
légèrement sur un des bords. Al'instantvs entendrez
un son très-perçant , du même timbre que ceux de l'harmonica.
Toute la plaque entrera en frémissement , et se
partagera en un certain nombre de parties vibrantes ,
séparées par des limites immobiles sur lesquelles tous les
petits grains de sable viendront se réunir comme dans
des rivières. Changez l'archet de place , ou pincez la
plaque par d'autres points , toutes ces lignes varieront
également de forme et de position. La même chose
réussit avec toutes les plaques sonores , même avec une
pièce de 5 ou de 3 francs. Dans ce dernier cas ,
la pièce est pincée à son centre , les limites des parties
vibrantes sont ordinairement deux diamètres qui se coupent
à angles droits .
:
7
C'est à M. Chladni qu'appartient la découverte importante
de ces curieux phénomènes , ainsi que le
moyen ingénieux que nous venons d'indiquer pour les
constater. Il les a suivis avec autant de sagacité que de
patience dans les plaques de différentes formes , et il a
déterminé pour chacune d'elles les divers sons qu'elles
peuvent rendre , et les diverses figures que l'on peut en
tirer . Il développe avec beaucoup de détail , dans son
ouvrage , ces singuliers mouvemens ; il les ramène à
des considérations générales autant qu'il est possible de
le faire sans une théorie mathématique . La première
classe de l'Institut de France a considéré ces recherches
comme assez importantes pour faire le sujet d'un prix
qu'elle a proposé , et dont l'objet est de soumettre ces
expériences au calcul ; car c'est-là le dernier degré de
perfection que la physique puisse atteindre , et elle doit
toujours s'efforcer d'y parvenir : mais ici la réussite
offrira de grandes difficultés .
Ce ne sont pas seulement les surfaces planes qui
produisent des apparences de ce genre. Tous les corps
élastiques de figure quelconque et d'une étendue sen
JANVIER 1810.
207
sible , en offrent d'analogues quand ils sont convenablement
ébranlés . On peut le reconnaître , par exemple
, dans les vibrations d'un vase de verre ou d'une
łasse de porcelaine sur les bords desquels on passe un
archet. Les surfaces de ces corps se divisent aussi en
plusieurs parties qui vibrent isolément et dont on peut
reconnaître les limites , parce qu'en y posant le doigt ou
quelque obstacle léger , la nature du son n'est point
changée et les vibrations ne sont pas interrompues.
Cela s'observe même dans les liquides , car si l'on verse
dans la tasse de l'eau ou un liquide quelconque , les
oscillations de la matière solide se communiquant aux
particules de liquide qui les touchent , font bientôt
entrer toute sa masse en vibration , et les ondulations
qui s'excitent ainsi à sa surface , offrent l'image de
petites vagues circulaires semblables à des rides, séparées
lesunes des autres par des lignes de repos.
La dernière partie de l'ouvrage de M. Chladni est
consacrée à l'examen de la propagation du son à travers
les corps solides et liquides . Ici se rapportent également
les phénomènes de la communication du son , et
les moyens d'en augmenter l'intensité en faisant communiquer
le corps sonore à d'autres corps résonnans
et susceptibles d'entrer en vibration avec lui comme dans
les tables des instrumens à cordes ; ces résultats appliqués
à la construction des orchestres et des salles de
musique , font connaître les formes les plus avantageuses
pour répandre le son d'une manière uniforme etrégulière
dans l'espace où sont placés les auditeurs . M. Chladni
donne , à ce sujet , des règles et des conseils fondés sur
des faits d'expérience incontestables et parfaitement
bien observés . Il veut sur-tout que l'on évite les échos
et les résonnances qui altèrent les sons directs par le
mélange des sons réfléchis. La forme qui lui paraît la
plus avantageuse est celle d'une salle ronde et voûtée,
dans le haut de laquelle l'orchestre serait placé sans être
vu. Par ce moyen, le son réfléchi par la voûte se répandrait
de toutes parts comme par un porte-voix , et
serait entendu sans la moindre résonnance . M. Chladni
rapporte qu'il a vú une chapelle , construite d'après ces
t
208 MERCURE DE FRANCE ,
!
principes , à la cour du duc de Mecklembourg-Schwerin,
et l'effet en était surprenant.
La série des recherches que nous venons d'exposer ,
sur-tout l'originalité de la plupart d'entr'elles , suffiraient
sans doute pour faire considérer M. Chladni comme
un physicien extrêmement distingué ; mais il ne s'est
pas contenté de ce titre , et il a fait lui-même des applications
ingénieuses de ses expériences à la construction
de deux instrumens de musique qu'il a nommés le clavicylindre
et l'euphone .
L'euphone est composé extérieurement de petits cylindres
de verre que l'on frotte avec le doigt dans le sens
de leur longueur, et qui communiquent leurs vibrations
au mécanisme intérieur de l'instrument dont l'auteur s'est
réservé le secret. Les sons de l'euphone ont beaucoup de
rapport avec ceux de l'harmonica.
Quant au clavi-cylindre , nous ne pouvonsmieux faire
que de donner ici l'extrait d'un rapport fait à ce sujet , à
la classe des sciences de l'Institut et à la classe des
beaux-arts , par une commission composée de MM. Lacépède
, Hauy , Gretry , Gossec , Méhul et Prony.
«Le clavi-cylindre est un instrument à touches , de
>> même forme à-peu-près que le forte-piano , mais de di-
>>m>ensions plus petites. Salongueur estde 80 centime-
>>tres , sa largeurde 50, et son épaisseur de 18. L'étendue
>>de son clavier est de quatre octaves et demie , depuis
» l'ut le plus grave jusqu'aufa le plus aigu du clavecin .
>> Lorsqu'on veut jouer de cet instrument , on fait tourner
, au moyen d'une manivelle à pédale munie d'un
>>petit volant , un cylindre de verre placé dans la caisse
>> entre l'extrémité intérieure des touches et la planche
>> de derrière de l'instrument. Ce cylindre , de même
>> longueur que le clavier , lui est parallèle , et , en abais-
>> sant les touches , on fait frotter contre sa surface les
>> corps qui produisent les sons.
>> L'auteur fait un secret du mécanisme intérieur. Les
>>corps sonores sont cachés ; le cylindre seul est visible ,
>>et il est à présumer que cette pièce elle-même serait
>>cachée sans la nécessité où l'on est de la mouiller de
>> tems en tems , lorsqu'on joue du clavi-cylindre .
>>Nous
?
JANVIER 1810.
309
>> Nous ne pouvons donc rendre compte que de l'effet
>> musical de l'instrument sur lequel M. Chladni , égale-
>> ment habile dans la théorie et dans la pratique de la
>> musique , nous a exécuté plusieurs morceaux que nous
*>> avons entendus avec le plus grand plaisir .
>> Cet instrument a , quant à la qualité et au timbre du
>> son , beaucoup d'analogie avec l'harmonica , sans ex-
>> citer , comme celui-ci , dans le système nerveux , un
>> agacement et une irritation très-sensibles dans quel-
>> ques individus , et qui les mettent en état de souffrance .
>> Le clavi-cylindre a encore , sur l'harmonica , l'avan-
>> tage d'une graduation d'intensité de sons mieux nuan-
>> cée entre les dessus et les basses : il est même , à cet
>> égard , supérieur au bourdon , celui des jeux de l'orgue
>>de chambre auquel on pourrait le comparer.
>> Il était important de savoir si chacun des corps so-
>>>nores renfermés dans la caisse produisait le son sans
>> perte de tems aussitôt que sa touche était baissée. Plu-
>> sieurs d'entre nous , pour s'en assurer , ont mis la main
>> sur le clavier , et ont reconnu que le clavi-cylindre ne
>> laissait presque rien à désirer à cet égard .
>> M. Chladni assure que l'accord de l'instrument est
>>inaltérable lorsque ses parties intérieures ont été , une
>> fois pour toutes , ajustées et réglées . Nous n'avons pas
>> de peine à le croire , tant d'après la confiance qu'ilmé-
>> rite , que d'après les conjectures plausibles qu'on peut
>> faire sur la nature des corps sonores qu'il emploie. II
>>> est d'ailleurs obligé d'accorder par tempérament ; ses
>>>touches noires faisant , comme sur tous les instrumens
>> à clavier , la double fonction de dièzes des inférieures
>> et des bémols des supérieures ..
L
>> Mais ce qui distingue et caractérise essentiellement
>> le clavi-cylindre , c'est la propriété précieuse qu'il a
>>de donner des sons filés , qu'on peut , en pressant plus ou
>>>moins sur la touche , gradueràvolonté et par lesnuances
>>> les plus insensibles. Il possède sur-tout cette qualité à /
>> un degré éminent , depuis le medium d'intensité jusqu'au
smorzando . Les limites entre ce medium et le maximum
0
DEP
5
cen
210 MERCURE DE FRANCE ,
>> du rinforzando ne sont pas très-étendues , vu que l'ins-
>> trument a peu de force de son, et que , si on veut conserver
la beauté du timbre dans toute sa pureté , il ne
>> faut pas presser trop fortement la touche ; ainsi , pour
>> l'employer dans son état actuel à des effets d'orchestre,
>> il faudrait , pour des salles spacieuses , en réunir plu-
» sieurs. Nous avons cependant lieu de croire que le
>>clavi-cylindre peut être perfectionné à cet égard , et
nmême , qu'en augmentant l'intervalle du piano au
» forté, quant à l'intensité du son , on augmentera en
» même tems la différence entre la plus petite et la plus
>>grande pression des touches , compatible avec la beauté
» de l'exécution.......
>> Leclavi-cylindre peut rendre des successions rapides
>> de sons , le trill , et se prêter à l'exécution de l'allégro .
>> Mais , pour lui faire produire tout l'effet dont il est
» capable , il faut sur-tout l'appliquer aux morceaux
>> d'un caractère tendre , mélancolique et même triste.
• M. Chladni nous en a exécuté plusieurs de ces divers
> genres , qui ont sur son instrument une expression
>> vraiment ravissante , et qui nous ont fait concevoir
>> tout le parti qu'un musicien habile peut en tirer , pour
>> exprimer avec vérité et énergie le sentiment qui l'anime .
>> Les successions d'accords , les tenues d'harmonie ,
>>>froides sur l'orgue , et sèches sur le clavecin , prennent
>>sur le clavi-cylindre de la vie , de la couleur, et offrent
>> au compositeur des moyens de varier et d'enrichir ses
>> tableaux . »
Il est à désirer que M. Chladni puisse être mis dans le
cas de publier les principes sur lesquels il a fondé la
construction de ces instrumens . Il est très-probable que si
l'on employait le clavi-cylindre dans lesgrands orchestres
on en tirerait des effets très -beaux .
Le traité d'acoustique de M. Chladni avait déjà paru
en allemand il y aplusieurs années . Mais ses expériences
sur les vibrations des surfaces n'étaient qu'imparfaitement
connnes en France. Sous ce rapport seul l'édition
française aurait pour nous untrès-grand prix. Mais les
JANVIER 1810 . 211
:
additions que l'auteur y a faites , les réflexions , les expériences
dont il l'a enrichie , en font un travail entière
ment nouveau . L'ouvrage est dédié à S. M. l'Empereur
et Roi , et son importance dans la physique , ainsi que
l'originalité des découvertes qu'il renferme , le rendent
digne de cette honorable distinction . On peut affirmer
sans exagération qu'il est tout-a-fait indispensable aux
personnes qui s'occupent des sciences physiques .
BIOT.
2
000
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
L'ART DE PERFECTIONNER L'HOMME , suivi d'un Essai sur
les caractères , les moeurs et les complexions des hommes
illustres de Plutarque ; par J. J. VIREY , officier de
santé en chef à l'hôpital militaire de Paris .- Deux
vol . in-8 ° . -Prix , 10 fr . , et 13 fr. franc de port .-
AParis , chez Déterville , rue Hautefeuille .
(SECOND ET DERNIER EXTRAIT. )
Quid verum atque decens curo et rogo , et omnis in hoc sum .
J'AI assez long-tems balancéà entretenirencore le public
d'un livre dont j'ai parlé dans un article déjà trop long
peut-être . Mais dans untems où la disette des productions
de quelqu'importance et de quelque mérite laisse au
critique tous ses loisirs ; où son tems ne doit pas être nécessairement
divisé entre un grand nombre d'ouvrages ,
dont chacun a droit de l'occuper à son tour , ni son attention
distraite par l'embarras du choix ; dans un moment
enfin , où toute la littérature semble s'être réfugiée
dans les Chansonniers de toutes les espèces et de toutes
les couleurs , dans lesAlmanachs des Muses , des Grâces ,
des Dames , et dans tous ces recueils de circonstance
faits pour être distribués avec des bonbons et avec des
devises et des rebus , au-dessus desquels ils ne s'élèvent
guères , j'ai cru qu'on me pardonnerait d'insister sur un
ouvrage très-imparfait sans doute , mais dont la plupart
des matériaux sont intéressans , dont quelques parties sont
dignes d'éloges , dont les idées ne sont pas communes ,
et dont les erreurs ou les opinions hasardées et paradoxales
ont au moins le mérite d'une grande singularité.
Ce sont sur-tout ces opinions singulières qui feront
le sujet de ce second article ; ce sont celles qui conviennent
le plus à la curiosité du lecteur , peut-être aussi
à l'esprit de la critique ; et il suffit à son impartialité et
1
MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1810. 213
àsa justice d'avoir remarqué que toutes ne sont pas de
ce genre , et que parmi ces paradoxes un peu bizarres ,
on rencontre plusieurs aperçus sages , plusieurs idées
saines , plusieurs réflexions judicieuses et profondes .
T
Undes systèmes qui paraîtra toujours le plus extraordinaire
au commun des hommes , c'est celui par lequel
certains physiologistes et physiognomistes ont prétendu
juger par quelques formes extérieures , par quelques
conformations physiques , les affections de l'ame , les
inclinations du coeur , les qualités du caractère , les
dispositions de l'esprit . M. Virey venu après eux n'a pas
ici le mérite de l'idée première , de l'invention ; mais s'il
a puisé dans plusieurs d'entr'eux pour en composer le
sien, il les a aussi modifiés à sa manière, et les a , s'il est.
possible , outrés par les applications les plus minutieuses
et les plus multipliées . Ce n'est point , comme Lavater ,
par la forme du nez , du menton ou des oreilles , ou par
la longueur et l'épaisseur de la lèvre supérieure , ou autres
signes semblables , que M. Virey juge si nous sommes
vertueux ou vicieux , lâches ou courageux , sots ou spirituels
, si nous avons des dispositions à être mathématiciens
, érudits ou poëtes , à faire des madrigaux ou des
épigrammes ; c'est d'après certaines proportions de bile ,
d'atrabile , de sang , de phlegme ou pituite , et les divers
mélanges de ces humeurs dans notre constitution physique
, qu'il devine toutes nos dispositions morales . Mais
comme il devine aussi la forme de nos nez , de nos mentons
, de nos bouches, par ces divers mélanges , et réciproquement
, il s'en suit que son système rentre dans
celui de Lavater , et que comme au physiognomiste
suisse il ne lui faut qu'un front , un oeil , ou même un
bout d'oreille pour connaître son homme. Il ne lui en
faut pas même tant que cela ; et en général , les formes
variées du style , les caractères de l'éloquence , les dons
du génie , les dispositions à la poésie et aux arts libéraux,
les qualités de l'homme d'état , du conquérant , les diverses
sortes de gouvernemens qui conviennent aux divers
peuples et aux divers climats , tout cela est apprécié
d'après quelques différences dans les tempéramens ,
dansla couleur des cheveux , dans la taille ,l'embonpoint
/
214 MERCURE DE FRANCE ,
2.
et la nourriture , etc. On peut regarder toutes ces remarques
comme autant de preuves des grands effets produits
par les petites causes . M. Virey connaît le caractère
d'esprit , les qualités du style d'une femme blonde ,
d'une femme brune, d'un homme gras , d'un homme
maigre, de celui qui a le teint uni , ou qui est marqué par
la petite-vérole ; de celui qui mange de l'oignon , du
cochon , du céleri , etc. , et pour le dire en passant , il a
assez mauvaise opinion de l'esprit de ceux qui mangent
beaucoup de fromage ; j'observerai cependant que Marmontel
, qui n'était pas un sot , est un des hommes qui
ont mangé le plus de fromage ; s'il faut en croire ses mémoires
, c'était à-peu-près sa seule nourriture dans les
premiers tems qu'il passa à Paris , et sûrement avant d'y
venir, il en avait beaucoup mangé dans les montagnes
d'Auvergne et du Limousin , où s'étaient écoulées les années
de son enfance et de sa première jeunesse .
Commedans une pareille doctrine tout doit être réciproque
, si M. Virey connaît le style d'unhomme d'après
la conformation de sa figure , le style donné , il devine
aussi la forme du visage et les habitudes du corps ; il a
même daigné m'en faire l'application , et m'a fait l'honneur
de me dire très-sérieusement que long-tems avant
dem'avoir vu , il avait jugé , d'après certains articles que
j'avais insérés dans un journal, la couleur de mes cheveux
et de mes yeux , le degré d'embonpoint de mon
visage , et la juste proportion de sang qui coule dans
mes veines . En lisant dans son livre les qualités et les
défauts propres au tempérament qu'il m'attribue , je n'ai
point à me plaindre , au contraire , et je l'en remercie ;
mais si je suis très-reconnaissant, je n'en suis pas plus
fier , parce que , je l'avoue , je ne suis pas très-persuadé.
Ses raisons , ses argumentations , ses explications neme
paraissent pas toujours très-décisives . M. Virey en a
même quelquefois de bien singulières . Ainsi , dans un
chapitre où s'emparant de la doctrine de Montesquieu ,
et l'exagérant , il veut tout expliquer par la différence
des climats , il remarque que dans le nord les langues
sont chargées de consonnes rudes qu'on prononce avec
effort du gosier , et il conclut que là on parle dufonddu
JANVIER 1810 . 215
coeur et plus sincérement. Dans le midi , au contraire ,
>>ajoute-t- il , les langues sont pleines de voyelles ou de
>> consonnes labiales ; on y parle plus des lèvres et de l'ex-
>> térieur,>> En vérité, si M. Virey ne s'exprimait pas toujours
très-sérieusement , on prendrait de pareilles explications
ou de pareilles conséquences pour des jeux de
mots et des calembourgs . D'autres observations moins
bizarres sont néanmoins tout- à-fait démenties par le fait;
par exemple , M. Virey s'imagine que les personnes
blondes ont plus de mémoire que celles qui ont les che
veux et le teint bruns ; et comme les peuples du nord
sont plus blonds que ceux du midi , il leur accorde cette
faculté dans un plus haut degré , et affirme comme
preuve ou comme conséquence de cette assertion qu'ils
sont plus érudits . Mais cette assertion pourrait être combattue
par une foule d'objections . Je n'en ferai qu'une
à M. Virey , et je lui demanderai s'il pense que les Italiens
plus méridionaux que les Français soient moins
érudits qu'eux ? Pour moi , lorsque je considère la longue
liste des savans illustres que l'ltalie a produits depuis trois
siècles , je suis persuadé que dans tous les tems elle a
pu du moins soutenir le parallèle , et je crois qu'aujourd'hui
elle l'emporte sur nous en science de l'antiquité
et en érudition ; et cette seule variation de succès dans
le même genre que le tems apporte entre des peuples
dont le climat ne varie pas , et chez qui la proportion
des blonds et des bruns est à-peu-près toujours la même ,
ne suffirait-elle pas pour détruire un pareil système ?
M. Virey attribue sans doute aux blonds plus d'ame végétative
qu'aux bruns ; car , selon lui , c'est l'ame végétative
qui est la source de la mémoire. Or , on ne voit
pas comment une ame qu'il place dans l'abdomen ou
le bas-ventre influe sur une faculté de l'esprit , et , je
l'avoue , je me fais difficilement à ces trois ames , l'une
intellectuelle , l'autre sensitive , et la troisième végétative,
dont la première , s'il faut en croire M. Virey , a sa place
marquée par les cheveux de la tête , la seconde par les
villosités de la poitrine , etc.
M. Virey juge aussi du caractère des hommes par la
musique , par leur talent ou leur goût pour cet art , par
216 MERCURE DE FRANCE ,
la manière dont ils chantent , et leur sensibilité plus ou
moins grande à l'harmonie , à la mélodie , au rhythme
musical ; il s'étend beaucoup sur ce sujet , et en parle
suivant son usage , tantôt bien , tantôt avec une exaltation
prodigieuse , à laquelle il faut attribuer l'excessive
singularité de ses idées , et quelquefois le galimatias de
son style. En voici un exemple pris dans les premières
lignes où M. Virey parle de la musique ; cela ressemble
à ces fragmens d'ouvrages qu'on attribue à Pythagore ,
et à ces morceaux inintelligibles où Platon semble
donner des mots pour de la philosophie aux Grecs , qui
trop souvent s'en contentaient , parce que , dans leur
langue harmonieuse et dans le style de Platon , ces mots
étaient du moins une sorte de musique : « Les diffé-
>> rentes substances de l'univers , dit M. Virey , sont
>> tellement coordonnées , et dans un si parfait équili-
>>>>bre , qu'elles forment une sorte de concert , et subsis-
>> tent par leur concorde. L'union organique ou la gé
>> nération est une harmonie ..... La consonnance plaît ,
>> parce qu'elle produit l'union de la vie , l'amour , la
>> génération . Puisque nous subsistons par le concours
>> harmonique des élémens et des mouvemens du monde ,
>> toute résonnance, toute mesure et proportion , agissent
>>>sur nous , et nous ébranlent à l'unisson. Nous n'in-
>> ventons point la musique , elle existe dans nous ; nos
>> organes se meuvent par le grand cercle de l'harmonie
>> universelle ; la nature conciliatrice de toutes les dis-
>> cordes établit partout la régularité et l'unité . » Continuant
dans ce chapitre à nous payer de mots ou à nous
donner pour raisons philosophiques quelques analogies
de mots ou des métaphores , M. Virey semble regarder
l'homme de bien comme naturellement musicien , parce
qu'il est toujours à l'unisson avec lui-même , vir semper
sibi consonus , et l'homme dépourvu de sens commun
lui paraît une mauvaise corde du violon, homo absonus ;
ladissonnance , dit-il encore , dans les corps produitl'extravagance
et la méchanceté. On voit que M. Virey a la plus
mauvaise opinion de ceux qui n'aiment pas la musique ;
ailleurs il les range au nombre des mauvais plaisans .
« Voyez ces hommes , dit-il, dont l'oreille est fausse,
JANVIER 1810 . 217
» ou dont les entrailles ne s'ouvrent point à la mélodie :
>>toujours dissonnans , insensibles , ils rient et plaisan-
>> tent de tout; ils pourront avoir du bel esprit , non
>>le vrai génie. » Il croit qu'il n'y aurait point d'enfans
laids ou méchans , si on les élevait au son d'une bonne
musique ; il va plus loin , et il assure que si l'on possédait
la mélodie de la nature , l'on tuerait et l'on ressusciterait
les êtres . C'est , il faut l'avouer , une musique à-lafois
bien terrible et bien merveilleuse que la musique de
la nature ; mais ce qui m'a paru le plus curieux dans sa
doctrine musicale , c'est le rapport qu'il trouve entre les
différens mètres de la poésie , les diverses mesures
de la musique , et les périodes inégales de la fièvre . Selon
lui , le vers alexandrin ou hexamètre , propre , dit-il ,
à l'épopée et à la tragédie ( quoique les anciens n'aient
jamais écrit leurs tragédies en vers hexamètres ) correspond
au mode dorique ou musique majestueuse des anciens
et à la fièvre quarte. Le vers pentamètre ou celui
de dixsyllabes , usité dans les épîtres et poésies érotiques ,
correspond au mode ionique de la musique des anciens
et au type de la fièvre tierce ; enfin les vers de moindre
mesure employés dans les odes , les dithyrambes et les
chants lyriques , se rapportent au mode phrygien et aux
fièvres quotidiennes et continues . Le Père Castel , jésuite ,
et non pas oratorien , comme le dit M. Virey , avait
trouvé un rapport entre les sept tons de la gamme et les
sept couleurs primitives ; M. Virey s'empare de cette
idée et la pousse plus loin; il trouve beaucoup d'analogie
entre les sept couleurs primitives et les affections
primitives de notre ame, qui sontaussi, dit-il, au nombre
de sept , et on sent bien qu'il ne manque pas de faire
correspondre l'amour à la couleur rose .
Il y a dans cet ouvrage une infinité d'autres idées qui
ne m'ont paru ni moins singulières , ni moins paradoxales
; mais je ne puis les remarquer toutes. Il en est
d'ailleurs un grand nombre qui ont un rapport direct
avec la physiologie et la médecine , et celles-là je n'ai
garde de les attaquer; elles tiennent à des sciences trèsfamilières
à M. Virey , et qu'il paraît avoir extrêmement
approfondies ; je craindrais que l'apparente singularité
218 MERCURE DE FRANCE ,
,
qu'elles ont à mon égard n'eût pour unique cause mon
ignorance , et j'en suis fâché car ces opinions ne
sont pas toujours très-consolantes . Ainsi M. Virey ne
regarde la santé que comme une moindre maladie , et
une succession d'incommodités légères qui se détruisent
ou s'atténuent mutuellement. Il semble croire qu'on ne
peut être un génie grand et extraordinaire sans unmé
lange de folie , et il prend sur-tout trop à la lettre ce
que Démocrite disait des poëtes au rapport d'Horace :
Et excludit sanos Helicone poetas
Democritus .
J'avoue que je ne vois pas quel était le genre de falie
du sage Despréaux , du divin Racine , du grand Bossuet,
qu'on peut mettre au nombre des grands et beaux génies ;
etM. Virey réfute lui-même , page 114 du premier vo
lume , ce qu'il avait avancé page 59, car il établit positivement
que la plupart des grands hommes sont dans un
parfait équilibre de raison. Il faut tâcher de n'être jamais
en contradiction avec soi. Mais il est très-permis à
M. Virey de l'être avec M. Bernardin de Saint-Pierre ,
etje ne lui ferai point un crime d'avoir sur les sympathies
et les antipathies une doctrine tout-à-fait opposée
à celle de l'auteur des Etudes de la nature . En effet ,
M. Virey pense que dans tous nos attachemens , dans
nos liaisons dd''aammiittiiéé ou d'amour , nous sommés attirés
parquelque conformité de dispositions morales et physiques
, par des ressemblances de caractères , de moeurs ,
de penchans , de tempéramens et même de conformation
extérieure ; il tient tellement à ce système qu'il
y revient en deux endroits dans les deux volumes de
son ouvrage. On sait que M. Bernardin de Saint-Pierre
fait au contraire naître l'amour des contrastes , et que ,
se trouvant avec une demoiselle qu'il voyait pour la première
fois , il avait parié de dépeindre trait pour trait
l'amant dont elle était éprise : la demoiselle l'en défia ;
mais M. Bernardin de Saint-Pierre ayant observé qu'elle
était grande et d'une forte taille , qu'elle avait les cheveux
et les yeux noirs , sachant d'ailleurs qu'elle était
constante dans ses inclinations, lui dépeignit son amant
JANVIER 1810. 219
petit, maigre , aux yeux bleus , aux cheveux blonds , un
peuvolag'e, ce qui fit rougir jusqu'au blanc des yeux la
demoiselle qui se crut trahie par quelqu'indiscret ; et il
faut avouer que cela était assez probable. Quoi qu'il en
soit, on peut choisir entre les deux systèmes de M.
Virey et de M. Bernardin de Saint-Pierre ; il y a encore
un troisième parti; c'est de n'adopter ni l'un ni l'autre .
Aux connaissances qu'exige la science si étenduede la
médecine , qui se lie , comme on sait , à toutes les sciences
naturelles ; aux études que supposent les excursions fréquentes
que faitM. Virey hors des domaines de la médecine
, il joint encore une érudition littéraire très-variée; il
sème son livre , et étaie ses opinions , ses doctrines , ses
systèmes de fragmens pris dans les pères del'église , dans
les historiens , dans les poëtes . Ces citations ornent son
ouvrage et jettent une agréable diversité dans les sujets
qu'il traite : quelquefois cependant elles peuvent donner
lieu à des critiques assez fondées. Les preuves qu'il tire
des historiens ne sont pas toujours bien convaincantes ;
on établit assez mal une opinion peu croyable, lorsqu'on
l'appuie par un fait plus incroyable encore , et c'estassez
souvent la méthode de M. Virey. J'en ai donné plus
d'un exemple dans mon premier article , j'en pourrais
donner plusieurs autres encore. Ainsi veut-il prouver
que la présence , les paroles , Pattouchement des personnages
éminens et constitués en dignité , peuvent quelquefois
assez influer sur l'imagination des malades pour
guérir des maladies graves et invétérées ; que les rois de
France, par exemple , pouvaient avoir la prérogative de
dissiper les maladies sorofuleuses , il rapporte l'exemple
de Vespasien guérissant un avengle en lui frottant les
yeux de sa salive , et un paralytique en le touchant. Mais
ignore-t-il que l'autorité de Tacite n'a pu donner aucune
créance à ces faits , dont l'origine et l'imitation sont évidentes
? Les poëtes ne prouvent guère mieux que les historiens
; et de plus , quand on les cite, il faut les citer
exactement, loi àlaquelle ne se conforme pas toujours
M. Virey ; ainsi il faitdire à Virgile :
Atmihi primùm dulces ante omnia musæ,
Quarum sacrofero , ingenti percussus amore.
220 MERCURE DE FRANCE ,
:
D'abord , ce passage ainsi rapporté ne veut rien dire
parce que la phrase n'est pas finie : il fallait ajouter le
verbe accipiant rejeté au vers suivant ; il fallait mettre au
premier vers , me verò primum , 1º afin de dire ce que Virgile
a dit ; 2º afin de donner un vers au lieu d'une ligne ;
3º afin de donner une phrase latine , et où les règles de
la syntaxe fussent observées . Je remarque encore un vers
de Lucrèce , très-mal cité , tome 2 , p. 358 .
De tous les écrivains de l'antiquité , celui que M.
Virey paraît avoir le plus étudié , et qu'il cite le plus fréquemment
à l'appui de ses opinions et de ses raisonnemens
, c'est Plutarque. Il essaie souvent de confirmer sa
doctrine sur les divers tempéramens , les diverses constitutions
physiques et les propriétés morales qu'il leur
attribue , par les qualités que Plutarque accorde aux
grands hommes dont il trace le caractère et les actions.
Il a fait plus, d'après les qualités morales que sur la foi
de l'historien , nous attribuons à ces hommes illustres',
il a déterminé lui-même les tempéramens et la constitution
physique qu'ils devaient avoir. De sorte que ,
grâce à ce travail , nous saurons si Thésée , si Romulus,
si Coriolan , si Epaminondas étaient gras ou maigres ,
grands ou petits , blonds ou bruns , pituiteux ou mélancoliques
, etc. Romulus , par exemple , était mélancolique .
Marcellus et Pélopidas devaient être bruns , avec un teint
jaunâtre , les cheveux noirs et frisés , la poitrine large et
velue . Tels devaient être aussi parmi nous Bertrand Duguesclin
et Bayard. Paul-Emile était probablement d'une
complexion bilioso- mélancolique , d'une taille courte et
rablée comme le maréchal de Vauban . M. Virey trouve
aussi quelque ressemblance entre le roi David et Caton
l'Ancien ; tous les deux étaient roux , avaient les yeux
verdâtres , et étaient portés à l'amour . Cléomène , Caïus
Gracchus et le Cardinal de Retz devaient être des hommes
courts , trapus , avec une grosse tête ( capitones ) , les
cheveux crépus et un teint bilieur ; tels sont tous les hommes
hargneux , fougueux et entêtés , etc. , etc.
Je dois , en finissant cet article , rappeler ce que j'ai
dit en le commençant; ce sont les opinions qui m'ont
paru les plus singulières dans l'ouvrage de M. Virey ,
JANVIER 1810. 221
que jeme suis plu à retracer aux yeux du lecteur. Je
suis d'ailleurs bien éloigné de dire que tout ce qui est
singulier est aussi ridicule ou faux. Si cependant cette
singularité même était un tort au jugement de quelques
esprits circonspects révoltés , pour ainsi dire , contre tout
ce qui les étonne , je ne saurais trop leur répéter qu'ils
trouveront dans cet ouvrage beaucoup d'opinions moins
hasardées , de connaissances plus positives , d'aperçus
aussi exacts qu'ils sont fins et délicats . Si, comme l'a défini
un philosophe , Locke , je crois , l'esprit consiste à
trouver des rapports entre les objets éloignés , et des différences
entre ceux qui semblent se confondre,M. Virey
abeaucoup d'esprit. Son livre n'est pas bien fait , parce
qu'il est diffus , peu méthodique , chargé de redites et de
superfluités ; mais il suppose un homme capable d'en
faire un beaucoup meilleur. Son style , peu correct , peu
harmonieux , a de l'énergie et quelquefois de l'élévation ;
ses comparaisons , trop nombreuses dans un ouvrage
philosophique , sont quelquefois très-belles . Enfin , ce
qui vaut mieux encore que le talent , l'auteur montre
toujours des intentions droites et pures ; il est plein de
respect pour tous les principes moraux et religieux qui
servent de fondemens à la société , et qu'on avait trop
imprudemment essayé de renverser depuis un demisiècle.
F.
RAPPORT fait à la Classe d'Histoire et de Littérature ancienne
de l'Institut de France , sur l'état actuel de la
littérature ancienne et de l'histoire en Allemagne , par
Ch. VILLERS .
(PREMIER EXTRAIT. )
.... Ingenuas didicisse fideliter artes
Emollit mores , nec sinit esseferos .
OVID.
LORSQU'ON étudie l'histoire des connaissances humaines
, on est étonné de la rapidité de leurs progrès à
de eertaines époques , et de la langueur funeste où elles
222 MERCURE DE FRANCE ,
sont tombées pendant de longues périodes ; on est effraye
sur-tout du peu d'influence qu'elles ont eu, dans les momens
même de leur plus grand éclat , sur les passions des
hommes , pour les modérer , et sur leur bonheur pour
l'accroître . C'est pourtant un fait incontestable que les
moeurs des nations ne se sont adoucies qu'à mesure que
les esprits se sont éclairés , et quand les arts et les sciences
n'auraient en leur faveur que d'être un lien de bienfaisance
et d'estime réciproques entre les peuples , que divisent
trop souvent tous les autres genres d'intérêts et
d'opinions , quand ils ne feraient qu'éclairer et fortifier
cette sympathie secrète qui appelle l'homme vers son
semblable , et en quoi consiste proprement ce qu'on
appelle humanité , ils seraient sans doute pour la race
humaine unbienfait inappréciable. Mais il n'y a qu'une
culture fidèle , si l'on peut s'exprimer ainsi , quipuisse
produire ces heureux résultats ; il faut les avoir étudiés
de bonne foi et en conscience , pour en recueillir de
solides avantages . Les connaissances frivoles et superficielles
, en quelque genre que ce soit , ne sont que l'aliment
d'une orgueilleuse et déplorable médiocritě.
C'est par la culture des lettres et des arts que les
peuples anciens , dont l'histoire nous est le mieux connue,
sortirent de cette barbarie qui est l'état naturel de
l'homme à la naissance des sociétés ; c'est par la culture
de ces mêmes lettres et de ces mêmes arts que nos aïeux,
sortirent , il y a quatre ou cinq siècles , d'un état de barbarie
encore plus désastreux , parce qu'il était le produit
d'une dégradation antérieure de l'état social. Depuis
cette époque , les nations civilisées de l'Europe , reconnaissant
l'importance du service qu'elles avaient tiré de
ces connaissances précieuses , en ont soigneusement
gardé le dépôt , comme un moyen de conserver et d'accroître
les avantages qu'elles leur devaient à côté de la
littérature et des arts se sont élevées les sciences exactes
et les sciences naturelles auxquelles elles servent de guide
et d'appui ; celles-ci sont parvenues entre les mains des
modernes à un degré de perfection où rien presque ne
peut nous faire soupçonner qu'elles soient jamais arrivées
dans les tems passés , et c'est tout cet ensemble de
JANVIER 1810 . 223
travaux et de lumières , sur tous les objets accessibles à
son intelligence , qui compose la véritable grandeur de
l'homme et sa véritable dignité; c'est-là , s'il le faut ainsi
dire , l'unique échelle de comparaison , d'après laquelle
il fût possible d'évaluer la supériorité ou l'infériorité.
d'une nation à l'égard d'une nation , et, en général ,
d'un individu à l'égard d'un individu ..
Mais il serait aussi téméraire qu'inutile d'entreprendre
de pareilles comparaisons , et peut-être même
serait-il impossible d'y porter assez de justice et d'impartialité.
D'ailleurs , toutes les parties du vaste domaine
des sciences ont été tour-à-tour cultivées , avec
plus ou moins de zèle et de succès , par les divers peuples
de l'Europe. Telle de ces parties jette aujourd'hui
le plus vif éclat dans un pays où elle semblait oubliée ,
il y a à peine un siècle , et telle autre qui était autrefois
en faveur dans ce même pays , y est maintenant , pour
ainsi dire , honteusement délaissée , tandis qu'elle fait
l'honneur et la gloire d'une contrée voisine. Ainsi vont
se modifiant sans cesse toutes les choses humaines , par
l'action du tems etdes circonstances nouvelles sous l'influence
desquelles il place successivement les nations.
Cependant il n'est aucun genre de connaissances qui
n'ait son utilité directe et immédiate , et qui , par la
quantité plus ou moins grande des rapports qui le lient
avec d'autres , ne puisse contribuer à éclairer ceux-ci
d'une lumière précieuse : il n'en est donc aucun qu'on
puisse négliger sans inconvénient , et , à cet égard , les
compagnies savantes qui se sont formées dans nos tems
modernes au sein des divers états de l'Europe , paraissent
destinées à rendre d'importans services à l'humanité .
Embrassant dans le cercle de leurs attributions l'encyclopédie
des sciences , elles se trouveront intéressées à
n'en laisser périr aucune ; elles prêteront à toutes ensemble
et à chacune en particulier l'appui de la considération
qui les environne elles-mêmes , et du crédit
dont elles jouissent auprès des gouvernemens qui les
protègent.
C'est ainsi que la troisième classe de l'Institut de
France , chargée plus spécialement du dépôt des con224
MERCURE DE FRANCE ,
naissances relatives à la littérature ancienne et à l'histoire
, a déjà osé faire entendre au pied du trône l'expression
de sa sollicitude sur l'état de langueur où sont
tombées parmi nous les études dont elle s'occupe ; c'est
ainsi que cette même classe a donné sa sanction à un
rapport très-intéressant que lui fit l'année dernière
M. Ch . Villers sur l'état actuel de ces études en Allemagne
, où elles sont suivies avec autant d'ardeur que de
succès .
Je n'entreprendrai point de présenter aux lecteurs un
extrait suivi de ce rapport , qui , quoiqu'il n'embrasse
que les trois années à-peu-près qui ont précédé l'époque
où il a été fait , se compose néanmoins d'un nombre
fort considérable de notices abrégées et de titres
d'ouvrages publiés sur toutes les parties de l'érudition ,
lesquels ne peuvent guère intéresser que ceux qui font
leur occupation de ces sortes de recherches ; mais j'essayerai
d'en faire connaître l'esprit général , et , en par-..
courant les principales divisions dont cet écrit se compose
, de donner une idée de l'ensemble assez considérable
des objets qu'il embrasse , de ce qu'est en ellemême
la science dont il offre le tableau , et de l'intérêt
qu'elle doit inspirer.
:
M. Ch. Villers a fait précéder son rapport par quelques
observations préliminaires dans lesquelles il s'est
proposé de faire ressortir le caractère distinctif des lettrés
de l'Allemagne , et d'indiquer quelques-unes des
causes de la direction particulière qu'ont prise les travaux
de cette classe nombreuse d'érudits , au milieu desquels
il vit depuis plusieurs années , et dont quelques-uns lui
sont intimement connus . On reconnaît , dans tout ce
qu'il dit à ce sujet , l'homme très-instruit , qui joint à la
finesse de l'esprit d'observation , le talent d'exprimer
avec noblesse des idées libérales et des sentimens généreux;
mais peut-être trouvera-t-on qu'il s'est un peu trop
livré à la séduction des divisions systématiques , et à la
facilité de généraliser ses idées , dans le passage suivant :
« La nature , dit-il , en posant une barrière immense
entre les peuples du continent de l'Europe , semble surtout
les avoir partagés en deux races distinctes , dont le
tempérament
JANVIER 1810 . * 225
DE
LA
SLI
temperament et le caractère different à un très-haut
point. La première , qu'on peut appeler la race Gallique ,
occupe le sud et l'ouest de la grande chaîne des Alpes
et du bassin du Rhin. L'autre , la race Germanique , dont
les limites géographiques s'étendentdepuis le golfe Adria
tique , le Rhin , la mer du Nord , jusqu'aux provinces
allemandes de l'empire de Russie , et qui comprendle
Danemarck , même la Suède et la Hongrie , a sa littérature
particulière , qui est dominante dans les pays qui
viennent d'être indiqués . Le caractère de cette littérature
se ressent en général du caractère de la nation ,
plus calme , plus patient , plus méditatif , plus enclin dà
se soumettre à l'empire des idées , que le caractère gallique
, lequel à son tour est plus vif , plus disposé à embrasser
l'empire des réalités , et à s'y fixer des buts qu'il
poursuit avec ardeur , etc. >>
J'avoue que la théorie de l'influence des climats sur
les facultés morales et intellectuelles de l'homme ne me
paraît pas encore assez avancée pour qu'on puisse risquer
d'en faire de ces applications qui peuvent bien séduire
au premier coup-d'oeil par un caractère vague de
vraisemblance , mais qui ne supportent pas un examen un
pet sérieux . Il paraît assez évident que les deux extrêmes
de la température sur notre globe dénaturent l'espèce
humaine , ou la détériorent à un degré très- sensible ;
mais , quand il est question d'expliquer les différences
caractéristiques de nations assez voisines les unes des
autres , l'effet de la température est un élément dont il
nous est jusqu'à présent interdit d'évaluer le mode ou la
quantité d'action ; et je crois qu'il vaut mieux avoir recours
aux causes plus prochaines , plus sensibles et plus
immédiates auxquelles les différences qu'on observe peuvent
être attribuées . L'influence des circonstances politi
ques et des gouvernemens , par exemple , est constamment
celle dont les effets sont à-la-fois les plus évidens et
les plus étendus : c'est par elles que sont modifiées , de la
manière la plus puissante , les moeurs , les habitudes et les
opinions des peuples , et M. Villers , dans quelques passages
de l'écrit que j'examine ici , et dans un autre ouvrage
à-peu-près du même genre , intitulé : Coup-d'oeil sur les
P
228 MERCURE DE FRANCE ,
Universités d'Allemagne , a fort bien su démêler ces
causes plus réelles , et déterminer la nature et l'espèce de
leurs effets .
Mais si le jugement qui attribue , pour ainsi dire , exclusivement
aux nations germaniques la patience dans les
recherches et la faculté des méditations abstraites , paraît
pour le moins un peu hasardé , attendu que toutes les
branches de la philosophie spéculative semblent avoir
été cultivées avec autant de succès par les peuples du
midi que par ceux du nord ; si l'on a peine à admettre ,
et peut-être même à comprendre bien nettement la distinction
fondamentale que l'auteur établit entre ces deux
races , dont l'une se compose , selon lui , d'individus plus
enclins à se soumettre à l'empire des idées , et l'autre
d'hommes plus disposés à embrasser l'empire des réalités
, on trouvera , ce me semble , autant d'intérêt que de
vérité dans les traits du tableau rapide que l'auteur nous
présente de la littérature ancienne en Allemagne , et du
caractère propre des hommes qui la cultivent.
« Le littérateur allemand , dit-il , apporte dans ses tra-
>> vaux sur les langues , dans ses recherches sur les
>>antiquités , dans sa manière de traiter l'histoire , une
>>assiduité , une persévérance , une exactitude scrupu-
>>leuse qui lui fait soigner attentivement les détails les
splus minutieux .... L'importance qu'il attache à des
>>choses qui peuvent paraître superflues à d'autres ,
> lui fait volontiers dire tout ce qu'il sait ... A cette
>> sorte de conscience littéraire et de droiture extrême
>> de l'érudit allemand , il faut ajouter la considération
>> de cette circonstance importante , qu'il ne travaille ni
>> pour une cour , ni pour un monde modelé sur elle ,
>>qui fassent de l'élégance et d'un goût raffiné les condi-
>> tions suprêmes du succès de tout ouvrage d'esprit....
>>Le lettre allemand est isolé de ce qu'on appelle le
>> monde; son public est dispersé sur un vaste terrain
» depuis Berne jusqu'aux portes de Pétersbourg ,
«telle sorte que , d'un côté , le public juge avec une assez
>>grande liberté , et que , de l'autre , le savant jouit
>>dans son travail d'une assez grande indépendance , et
..
,
de
1
JANVIER 1810. 227
> se trouve pleinement affranchi de toute influence étran-
>>gère ou à ses études ou à ses méditations...
>>J'ajouterai encore que , soit par leur vie solitaire ,
>>soit par un noble trait du caractère de l'homme , et qui
>> se trouve plus développé chez eux , les savans allemands
>>aiment généralement la science et la vérité , pour l'in-
>> térêt le plus pur de la science et de la vérité en elles-
>>mêmes ; ils cherchent peu à faire de l'effet ; ils calculent
>> peu l'impression extérieure , et la sacrifient sans peine
>>à une perfection idéale , à un progrès général de l'es-
>> prit , qui semble être leur idole à presque tous ....
>> Enfin , je remarquerai que ces traits généraux d'éloi-
> gnement de la faveur et des grands donnent à la
>> littérature allemandedes formes plutôt républicaines que
>> monarchiques , plutôt l'air d'un forum que d'une cour.
>>>Mais n'en doit-il pas être ainsi ? Et ce lien des sciences ,
>> qui embrasse tous les siècles , toutes les contrées et
>> tous les rangs , ne fait- il pas évanouir toutes les iné-
>> galités sociales ? L'expression même de république des
>> lettres est si bien consacrée par un assentiment univer-
>> sel que les princes les plus jaloux de leur pouvoir
>>>l'ont entendue et répétée sans répugnance. >>
...
On ne peut qu'applaudir aux sentimens et au talent
d'un écrivain qui sait penser et s'exprimer ainsi. M. Ch.
Villers présente ensuite , dans plusieurs articles séparés ,
une idée sommaire des différens genres dans lesquels se
divise la littérature ancienne , telle qu'on l'envisage aujourd'hui
en Allemagne. Il cite , en chaque genre , les
auteurs les plus célèbres , donne les titres et quelquefois
même indique le but et le mérite particulier des ouvrages
les plus remarquables qu'il sont publiés dans le cours des
trois années , dont il fait en quelque sorte l'histoire littéraire.
Dire que cette partie comprend les noms de plus
de deux cents écrivains et l'annonce de plus de cinq cents
ouvrages , c'est donner une idée de l'activité avec laquelle
cette branche des connaissances est cultivée , et
duhaut degré d'intérêt qu'on y attache dans le pays où
unpareil phénomène a lieu .
Le vaste champ de l'érudition grecque et latine ayant
été parcouru depuis long-tems dans toutes les directions,
P2
228 MERCURE DE FRANCE ,
,
on ne s'étonnera point que plusieurs savans aient entrepris
d'en tracer pour ainsi dire la carte , et de composer
des ouvrages propres à guider dans leur marche
ceux qui entreprennent de le parcourir à leur tour. De
là est née une sorte d'enseignement qui n'existe point
chez nous , non plus que les livres destinés à la faciliter .
Ces livres , sous les noms d'Encyclopédie philologique ,
de Manuel de la Littérature ou des Etudes classiques
présentent un tableau général des diverses parties dont
se compose la science de l'antiquité, en indiquent le but et
le sujet particulier , font connaître les auteurs et les ouvrages
les plus utiles à lire sur chaque objet , etc. M.
Villers a consacré le premier article de son Rapport à
cette classe d'écrits , et annonce comme un morceau extrêmement
curieux en ce genre , un Mémoire publié par
M. le professeur Wolf , dans le premier cahier d'un
journal qu'il a fait paraître à Berlin , en 1807 , sous le
titre de Musée archéologique . On sait , en effet , que tous
les écrits de cet illustre professeur portent l'empreinte
d'un goût sûr , uni à une rare sagacité et à une érudition
aussi profonde que variée .
Dans les articles suivans de son Rapport, sous les titres
de littérature grecque et latine , d'archéologie , paléographie
, etc. , M. Villers passe en revue les travaux d'un
nombre considérable de professeurs auxquels on doit des
éditions plus correctes des auteurs anciens , accompagnées
de commentaires qui en facilitent prodigieusement
Tintelligence ( 1 ) , ou des lexiques plus étendus , plus
complets , ou des traités élémentaires sur la grammaire
(1) Telles sont , pour la littérature latine , les éditions de Quintilien ,
par M. Spalding ; de Sénéque , par M. Ruhkopf ; de Phèdre , par
M. Schwabe ; de Tite-Live , par M. Resperti ; et pour la littérature
grecque , les Hymnes d'Homère , par M. Matthiæ ; le Traité de
Denys d'Halicarnasse de l'arrangement des mots , par M. Schæfer ,
avec sesMeletemata critica, sur une partie du traité du même auteur ,
intitulé : Ars Rhetorica , etc. , etc. On peut consulter , à cet égard ,
l'utile Répertoire publié par M. Schell , à Paris ; on y trouvera un
ample supplément aux notices fournies par le rapport de M. Villers .
JANVIER 1810. 239
et sur ses diverses parties (2) , ou des recherches sur différens
points d'antiquité , dont il résulte une lumière
plus abondante qui se réfléchit sur le système général de
nos connaissances en ce genre (3). Ainsi la mythologie ,
considérée sous le point de vue le plus étendu , a été l'objet
des travaux de trois hommes éminemment distingués
par leur savoir , MM. Stutzmann , Wagner et Kanne (4) ,
dont les deux premiers ont tenté de remonter à l'origine
première de toutes les fables religieuses , en suivant la
voie des recherches et des conjectures historiques , tandis
que l'autre tente d'arriver au même but par la voie
des recherches philologiques et étymologiques . Ainsi ,
la géographie ancienne s'est enrichie d'une édition précieuse
de Pomponius Méla , due au zèle actif et à l'ar
deur infatigabte de M. Tzschuke , qui a joint à ses propres
remarques sur cet auteur , un choix judicieux de
(2) On peut citer en ce genre l'excellent Lexique grec-allemand de
M. Schneider , à qui l'on a dû , dans ces derniers tems , une édition
précieuse de Vitruve , et une édition non moins importante de la
Politique d'Aristote ; la Nouvelle Grammaire grecque de M. Butt-
/mann , pleine de vues saines et philosophiques , et sur-tout celle de
M. Matthiæ , infiniment recommandable , particulièrement pour la
syntaxe dont il a fait un ouvrage tout-à- fait neuf par l'abondance etle
choix des matériaux ; la nouvelle édition du Traité des Ellipses de
Lamb. Bos , par M. Schæfer ; une dissertation du célèbre M. Hermann
, sur le même sujet , insérée dans le Musée archéologique de
M. Wolf. Il serait trop long de citer ici tout ce qui se distingue en ce
genre par un mérite éminent.
(3) Citons comme exemple une dissertation envoyée à la Société
⚫des sciences de Prague , par M. le docteur Munter , évêque de
Séélande , avec ce titre : Les traces des idées religieuses provenantes
d'Egypte , et qu'on trouve encore en Sicile et dans les îles voisines.
( Prague , 1806. )
(4) Les titres de ces ouvrages sont : Philosophie de l'histoire de
l'humanité ; par M. J. J. Stutzmann . ( Nuremberg , 1808. ) Idées
sur une mythologie générale de l'ancien monde ; par M. J.J. Wagner,
professeur à Wurtzbourg. ( Francfort , 1808. ) Premières chartes de
l'histoire , ou Mythologie générale ; par M. J. A. Kanne. (Bayreuth,
1808. )
1
230 MERCURE DE FRANCE ,
tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus instructifdans
les notes des éditeurs ou des commentateurs qui l'ont
précédé , et qui donnait en même tems ses soins à l'édition
de Strabon , publiée d'abord par Siebenkees , mort
avant d'avoir pu mettre la dernière main à son travail .
Depuis l'établissement de la Réforme dans une grande
partie des états du nord de l'Europe , il s'y est formé une
branche particulière de littérature tout-à-fait étrangère
aux savans des pays catholiques , ou du moins dont ils
ne se sont point occupés à beaucoup près avec autant de
zèle et d'intérêt que ceux des pays protestans ; c'est celle
qui est désignée , dans le rapport fait à l'Institut , sous le
nom de Littérature Biblique , ou de l'Ancien et du Nouveau
Testament. Nous ne sommes plus au tems où la
connaissance du texte des livres sacrés n'était accessible
qu'aux seuls ecclésiastiques , ou à ceux auxquels ils consentaient
à en permettre la lecture ; et l'on conçoit assez
que , sans altérer en rien le caractère de sainteté que la
révélation leur donne , il doit être permis de les considérer
humainement dans ce qu'ils ont de purement humain.
Ainsi , les copies diverses qui nous ont été transmises
des différens textes , les traductions qui en ont été
faites à diverses époques et dans différenteslangues , etc. ,
sont des accessoires dont l'examen rentre dans les attributions
de la critique littéraire proprement dite , et a
singulièrement exercé la sagacité des savans allemands ;
on peut dire même qu'elle leur a donné occasion , ainsi
qu'aux savans hollandais , d'enrichir la littérature grecque
d'une foule de dissertations précieuses sous le rapport
philologique et grammatical.
Mais on doit plus encore au zèle dont ces hommes la- .
borieux ont été animés pour ce genre de critique ; on lui
doit d'avoir presqu'entièrement renouvelé la culture des
Jangues orientales , et d'avoir donné le plus haut degré
d'intérêt et d'activité aux recherches qui ont pour objet
les langues et les antiquités de l'Orient , et ici je ne puis
mieux faire connaître le but et l'esprit de ces études intéressantes
, qu'en citant l'espèce de préambule dont M.
Villers a fait précéder l'article de son rapport qui est re
JANVIER 1810. 231
latifà cette partie de la littérature ou plutôt de l'érudition
qu'on pourrait appeler transcendante.
,
« On entendit dans le principe , dit- il , par littérature
>> orientale , celle des Hébreux particulièrement , des
>>peuples qui avaient été avec eux en relation directe
>>ou dont la langue avait quelque analogie avec la
>> leur; en un mot, l'Orient signifiait alors l'Asie anté-
>> rieure ou sémitique , la Syrie , la Chaldée , l'Arabie .
>>Les premiers voyageurs vénitiens , et après eux , le
>> commerce et les missions religieuses firent connaître
>>successivement plusieurs autres Orients l'Orient
>> mongol , l'Orient indou , l'Orient chinois et le ja-
>> ponnais . Il y a donc en effet plusieurs littératures
>>orientales , et il faut y ajouter une littérature égyp-
>> tienne , qui depuis quelques années s'est singulie-
>> rement enrichie . Outre la connaissance locale de tant
>>de peuples , de tant de langues , de tant de religions
>>diverses , de tant de moeurs et d'opinions , la plupart
>> des orientalistes s'occupent encore de l'influence di-
>>recte qu'ont pu exercer , de deux manières différentes ,
>> sur notre culture actuelle , ces anciennes peuplades de
>> l'Orient : l'une par l'influence des Orientaux sur le
>> génie , les opinions et la mythologie des Grecs , les
>>maîtres des Romains et les nôtres ; l'autre , par l'in-
>> fluence des idées de ces mêmes Orientaux sur la Ju-
>>dée , sur le berceau de notre religion , sur sa naissance ,
>> sur ses premiers dogmes et son développement . C'est
>> dans l'Inde sur-tout que l'histoire semble vouloir éta-
>>blir le foyer originaire de tant d'opinions mystiques et
>>religieuses . C'est avec l'Inde qu'on s'efforce de mettre
>>en rapport l'Orient antérieur , hébréo-arabe ou semi-
>>>tique. It est , pour leur servir de lien , un peuple in-
>>termédiaire , qui a pris et traduit des uns et des autres ;
>> qui a transmis , à son tour , à ceux-ci ce qu'il avait
>>emprunté de ceux-là. Ce sont les Persans qui devien-
>>nent ainsi un objet principal dans les études de l'orien-
>>taliste, qui parlentune langue dans laquelle on découvre
>>>des analogies singulières et avec le grec et avec l'alle-
>> mand. Combien d'intérêt offre donc en somme aux recherches
du savant européen , cet Orient , dont il se

232 MERCURE DE FRANCE ,
>> trouve , pour ainsi dire , descendu ; au moins d'où pro-
>>cèdent en partie ses idiômes modernes , ses idées mo-
>> rales et religieuses , la mythologie et la poésie grecque ,
>> qui ont tant contribué à sa propre culture !>>> J'ai
cru devoir mettre tout ce morceau sous les yeux du
lecteur , parce qu'il m'a paru présenter , avec autant de
netteté que d'intérêt , une série intéressante d'idées sur
un sujet généralement assez peu connu et pourtant trèsdigne
de fixer l'attention des hommes qui pensent. Du
reste , il serait superflu d'indiquer même ici les ouvrages
les plus distingués qui ont paru depuis peu en Allemagne
sur la littérature orientale (5) .
L'histoire de la littérature , qui n'est à proprement
parler que l'histoire de l'esprit humain , si importante
au progrès des lumières et de la raison , lorsqu'elle est
traitée dans un bon esprit et avec méthode ; genre de
recherches et de travail dont les anciens ne nous ont
laissé que peu d'exemples , et dont Voltaire et Condillac
ont su , chacun à leur manière , faire un objet d'intérêt
et de véritable instruction ; l'histoire littéraire , dis-je ,
est devenue en Allemagne une science particulière , et ,
dans les Universités de ce pays , la matière d'un enseignement
spécial. Le plus remarquable des ouvrages
cités à ce sujet par M. Ch. Villers , est une sorte d'Encyclopédie
historique qui se publie à Gættingue depuis
1796 , sous le titre d'Histoire des sciences et des arts ,
depuis leur renaissance jusqu'à la fin du XVIIIe siècle .
M. Eichorn qui en avait conçu le plan , et choisi ses
coopérateurs , en a cédé depuis la direction à M. Heeren
, bien digne par ses talens et par la variété de ses
connaissances , de présider à une pareille entreprise (6) .
(5) Je ne puis pourtant m'empêcher de nominer à cette occasion
M. le professeur Séverin Vater , connu par des travaux intéressans
dans la littérature grecque , par la publication du second volume du
Mithridates d'Adelung , à la rédaction duquel il a essentiellement
contribué , et par d'excellens travaux sur la grammaire générale ,
comme l'auteur d'une grammaire hébraïque incomparablement supérieure
à tout ce qu'on connaissait jusqu'alors dans le même genre .
(6) On doit , entr'autres , à M. Hecren une excellente édition des
JANVIER 1810 . 233
L'ouvrage entier , dont il existe déjà environ cinquante
volumes , se compose de parties séparées , et quelques-
unes sont traitées avecun talent distingué. On cite
entr'autres l'histoire des arts du dessin par M. Fiorillo ,
l'histoire des belles-lettres par M. Bouterneck , celle de
la philologie et de l'étude des classiques par M. Heeren ,
celle des mathématiques par M. Kæstner , de la physique
par M. Fischer , etc. etc.
Pressé par la foule des objets vraiment dignes d'intérêt
qui s'offrent à moi dans un tableau si riche , quoiqu'il
ne soit qu'une partie du grand ensemble de la littérature
allemande , et qu'il n'en embrasse qu'une période
extrêmement courte , craignant , dans un sujet que j'affectionne
plus particulièrement , de me laisser aller à
une sorte de séduction que tous les lecteurs ne partageraient
pas , et de tomber ainsi dans des longueurs
fatigantes et importunes peut-être pour le plus grand
nombre , je me hâterai de parcourir encore quelques sommités
dans les deux ou trois divisions du rapport de
M. Villers qui me restent à faire connaître THUROT.
( La suite au Numéro prochain . )
ODE SUR LES PRIX DECENNAUX ; par M. DE VERNEUIL.
A Paris , chez Cussac , imprimeur-libraire , rue Croixdes-
Petits-Champs , nº23 , et au Palais-Royal , galerie
vitrée , nº 231 .
La noble institution des prix décennaux , qui fait
revivre , après mille ans , les brillantes solennités de la
Grèce , en excitant l'attention de tous les amis des lettres
, devait inspirer aux Muses des hymnes de reconnaissance
: et les Muses , on le sait bien , ne furent
jamais ingrates . Tandis que des journaux , assez mal
Eclogæ physicæ et ethicæ de Stobée ; un ouvrage plein de recherches
curieuses et de vues philosophiques , intitulé : « Idées sur la poli-
> tique , les rapports et le commerce des peuples les plus considé-
> rables de l'ancien Monde ; et un « Manuel de l'histoire des états
>>de l'antiquité , » qui peut être regardé comme un chef-d'oeuvre en
ce genre.
234 MERCURE- DE FRANCE ,
informés , s'empressent de décider ce que l'Institut examine
, en refusant ou donnant à leur gré les couronnes
olympiques , un poëte essaie de chanter sur la lyre ces
luttes nouvelles du talent , les lauriers que promet un
prince ami des lettres , et celui qui couronne sa tête .
Peut-être le poëte lui-même n'est-il pas très-bien informé
. Il a cru voir une place vide dans ce temple de la
Renommée , où tant de couronnes suspendues attendent
désormais les vainqueurs . Il a voulu venger de l'oubli ,
non pas l'éloquence , mais l'ode , qui n'est pas oubliée ,
sans doute , puisqu'elle doit être rangée parmi les petits
poëmes auxquels une double palme est promise .
Une ode est peu susceptible d'analyse. Je vais cependant
analyser celle de M. de Verneuil. Son plan me
paraît régulier , sans être trop méthodique. Il peint
d'abord toutes les Muses appelées à de nouveaux triomphes
; celle dont les chantsfont revivre les Achilles et les
Henris; celle qui sait prêter un charme aux nobles infortunes
, aux éloquentes douleurs ; celle qui veuve de Molière
, s'en est consolée quelquefois avec des amans heureux
; et celle qui reproduit les images des héros sur la
toile ou sur l'airain ; toutes enfin , excepté la Muse de
l'Eloquence et celle de l'Histoire , quoique cette dernière
soit appelée à partager les récompenses de ses soeurs .
Mais que vois -je ? et quelle Déesse ,
D'un voile entourant ses appas ,
Sur les bords fleuris du Permesse
Promène lentement ses pas ? ....

Aupiedde cemont poétique
Oùpréside le Dieu des arts ,
Elle arrive; un laurier antique
Rassemble ses cheveux épars.
Ses doigts sefixent sur la lyre ,
Echo, partageant son délire ,
Répète ses accords puissans.
La tristesse ajoute à leurs charmes .
Mais qui peut causer ser alarines ?
Prêtons l'oreille à ses accens?
* Cette déesse est la Muse lyrique; elle se plaint de voir
JANVIER 1810. 235
luire un jour de gloire pour le Parnasse , qui va se
changer pour elle en une nuit de deuil.
Ah ! si de vous on me sépare ,
Que direz-vous , mes tendres soeurs ?
Le triomphe qu'on vous prépare
Peut-il vous offrir des douceurs ?
)
Me ravir de justes offrandes
N'est-ce pas flétrir les guirlandes
Que l'on destine à vos autels ?
Dans ces jours donnés à nos fêtes ,
Les Grecs ont toujours pour nos têtes
Tressé des lauriers fraternels .
. Je viens de citer les strophes qui m'ont paru le mieux
tournées , et le plus exemptes de tâches. On peut bien
cependant y remarquer quelques expressions communes ,
impropres ou inélégantes , et des tours qui devraient être
plus poétiques : mais il me semble qu'on ne peut leur
refuser le mérite peu commun de l'harmonie , et qu'elles
annoncent dans le poëte une oreille délicate et une heureuse
facilité . Il paraît , je ne dirai pas être jeune , car
on sait depuis long-tems que l'âge ne fait rien à l'affaire ;
mais n'être pas encore très-exercé dans l'art si difficile
d'écrire en vers. Il serait injuste de partir de là pour lui
refuser un talent qui s'annonce plus encore dans la
strophe suivante , où Polymnie rappelle , avec tout le
bonheur d'un double à-propos , l'exemple d'Alexandre et
le nom de Pindare. L'Alexandre des Français , s'écrie
la Muse avec un orgueil mêlé de douleur ,
Oublierait-il , bouillant Pindare ,
Tes accens fiers , audacieux ?
Si ton essor fougueux t'égare ,
C'esttoujours dans l'azur des cieux.
Au seinde ta patrie en cendre
Je vois l'indomtable Alexandre
Jusqu'à tes foyers parvenir.
Rien ne peut borner son courage ;
Il avance , il frappe , il ravage:
Qui l'arrête ? .. Ton souvenir.
J'avoue que dans l'azur des cieux estune expression
236 MERCURE DE FRANCE ,
faible et triviale ; j'avoue que borner son courage est
impropre , et qu'il fallait, pour être exact dans l'expression
comme dans la pensée , dire : rien ne peut arrêter
sa vengeance , ou plutôt exprimer poétiquement que
rien ne résisté à son courage . Mais la strophe entière
est nombreuse , lyrique , heureusement construite , et
plus heureusement terminée par deux vers dont l'un est
vif et rapide , l'autre énergique et adroitement suspendu
. Ils ont d'ailleurs tous deux le mérite beaucoup
plus rare de présenter , en un seul trait , une idée grande
et une image .
On sait que le plus parfait de nos lyriques , J. B. Rousseau
, rappelle aussi , dans son ode sur la naissance du
duc de Bretagne , cet hommage glorieux rendu par
l'admiration d'Alexandre à la renommée de Pindare . Il
l'avait d'abord exprimé ainsi :
La lyre de ce Grec vanté
Dont , par le superbe Alexandre ,
Au milieu de Thèbes en cendre ,
Le séjour ( 1 ) fut seul respecté .
On lit aujourd'hui à la place de ces vers :
Dont l'impitoyable Alexandre ,
Au milieu de Thèbes en cendre ,
Respecta la postérité.
Ces deux leçons me paraissent défectueuses : l'épithète
d'impitoyable est ici d'autant plus fausse qu'Alexandre y
est représenté comme un vainqueur qui , dans le feu
même de la colère , savait encore se montrer généreux.
Quant au tour presque barbare , et insupportable
à l'oreille , du premier tercet , dont , par le superbe
, etc. , on ne sait comment expliquer un si étrange
exemple de dureté dans un poëte dont l'oreille était si
difficile et si savante; et l'étonnement redouble lorsqu'on
retrouve de tels vers dans différentes éditions . J'ai entendu
blâmer dans la seconde leçon le mot de postérité ,
comme inexact ; il ne l'est cependant pas . Si Freins-
(1 ) Expression beaucoup trop vague.
JANVIER 1810 . 237
hemius , dans ses supplémens de Quinte- Curce , affirme
qu'Alexandre a épargné , dans la ruine de Thèbes , la
maison de son illustre lyrique ; Plutarque nous apprend
que sa famille fut aussi exceptée de la proscription .
VARIÉTÉS .
SPECTACLES .- Académie impériale de musique .- Pour
le bénéfice si légitimement acquis aux quarante années de
service de M. Lainez ; première représentation d'Hippomène
et Attalante ; première de la reprise de Colinette à la
Cour; première d'un ballet de M. Gardel , Vertumne et
Pomone. Voilà trop de représentations pour que celle qui
les a réunies n'ait pas paru un peu longue ; il est à craíndre
de paraître aussi trop long en en parlant ; que ce
malheur soit arrivé à l'Opéra , ce n'est qu'une raison de
plus pour l'éviter ici .
Et d'abord qu'il soit permis à celui qui écrit à la hâte cet
article de déclarer que si jamais un destin ennemi de son
repos le condamnait à faire un opéra , il éviterait sur
toutes choses de le donner pour la première fois un jour
de bénéfice ; on n'y est entendu ni jugé : et croit-on qu'une
assemblée si brillante , tant de femmes éclatantes de parures
, tant d'autres riches d'attraits , tant d'hommes empressés
de les voir et d'en être vus , aient acquis si chérement
leur place pour écouter bonnement un opéra ? C'est
tout ce qu'on peut obtenir quand les prix ne sont pas quadruplés
; mais , quand ils le sont, on peut croire que les
spectateurs ont bien autre chose à faire .
Hippomène et Attalante est l'ouvrage d'un homme qui
ne paraît attacher aucune importance à cet opuscule ,
mais qui ailleurs a prouvé qu'il savait combiner un sujet
d'une manière forte , et écrire avec talent. Son opéra est
fort court , onze scènes le composent ; mais , s'il manque
d'étendue , il manque encore plus de chaleur et d'intérêt.
Attalante dévouant à une mort cruelle les amans qu'elle a
vaincus à la course , et triomphant toujours pour immoler
sans cesse, est un personnage peu intéressant. Hippomène
cependant triomphe d'elle et de sa longue indifférence ,
comme de ses pas agiles . Vénus lui a donné pour les
retarder un secret merveilleux ; l'attrait d'une pomme d'or a
238 MERCURE DE FRANCE ,
attiré les yeux de la jeune princesse : soit pour la pomme
soit pour ne pas condamner Hippomène , elle s'arrête ;
Hyppomène atteint le but , et son amour est couronné .
Voilà toute l'action: elle est , comme on voit , d'une simplicité
tout-à-fait antique , mais elle est loin de réunir l'intérêt
à la simplicité. On pouvait espérer que la course
serait mise en action , mais on ne voit que le but : c'est
peut-être en affaires le moyen de réussir le plus souvent ;
mais à l'Opéra on eût désiré voirdavantage.
La musique est d'un homme dont le nom est un fardeau;
il est dangereux à l'Opéra de se nommer Piccini.
Ce compositeur , ancien maître de chapelle en Suède , a
du talent ; il a de l'élégance dans le style , du chant , des
idées agréables , mais peu de verve , de force , d'origi
nalité. Les richesses de son père lui sont trop connues , et
nous croyons l'avoir surpris lui faisant quelques larcins .
Au surplus , nous le répétons , cet opéra n'a point été entendu
, la musique n'a point été écoutée. On a crié à
Nourrit de chanter plus haut , ce qui est assez bouffon ; on
a crié à Mlle Granier de chanter moins faux, ce qui était
assez juste . La distribution était faible , l'exécution a été
médiocre . Mais les auteurs peuvent en appeler .
Lainez a paru dans Colinette à la Cour; il a été applaudi,
mais avec modération ; beaucoup de gens , sans doute ,
se sont crus acquittés envers lui par les témoignages d'estime
dont le caissier a dû faire une addition très-lucrative;
d'ailleurs il existe un parti nombreuxqui demande la retraite
decetacteur, sans tropsonger ce que deviendra le répertoire:
ce parti s'est beaucoup égayé dans la scène demascarade où
Julien contrefait la voix du duc . Dérivis a chevroté comme
Lainez, eta emprunté quelques-unsde ces accens doucereux
etde vieille école qui doivent échapperà unhommequi chante
depuis quarante ans. On a ri de telle sorte , que dans cette
réprésentation , tout n'a pas été bénéfice ; mais Grétry ot
Mme Branchu ont eu les honneurs de la reprisede Colinette ;
cette musique simple , expressive et vraie , a tout-à-coup
réveillé les auditeurs par la franchise , la gaieté , le comique
et la variété des motifs. Grétry a dû jouir de ce triomphe ;
c'est celui de la vérité et du naturel sur le caprice et la mode,
il était digne de lui. Mme Branchu a chanté son rôle avec
le talent demandé par le sujet , c'est toujours celui qu'elle
a l'art et le bonheur de choisir. Les ballets ont été vifs et
animés ; le jeune Charles Vestris a dansé après avoir chanté
fort juste ; en revanche Mm Granier a dansé fort agréable
JANVIER 1810 . 239
ment; ainsi voilà deux muses rivales quitte à quitte . Au
total , la représentation de Colinette a fait plaisir. Vingtsept
ans se sont écoulés depuis son premier et brillant succès
; mais on ne peut lui en promettre un égal aujourd'hui ;
quelques jolies scènes ne suffisent pas pour occuper la scène
pendanttrois actes .L'auteurprétend avoir varié ses tableaux,
le fait est que ceux qu'il présente sont sans liaison et sans
ordre; les promenades éternelles du duc de Milan , et de sa
bien-aimée, sont sur-tout fort ridicules et tiennent singulièrement
de la régularité connue de l'opéra-bouffon italien.
Heureusement que la musique en tient aussi , et de celle
du bon tems , et cette compensation en vaut une autre .
Quant à Vertumne et Pomone , nous ne connaissons pas
d'expressions qui puissent caractériser l'exiguité de cette
petite composition chorégraphique ; c'est une esquisse trèslégère
que l'imagination féconde de M. Gardel a laissé
échapper comme en se jouant. Vestris et Mm Gardel sont
chargés d'y répandre quelqu'intérêt . La décoration est charmante;
la musique se compose d'unchoixd'airs très-heureux.
Unpas de faunes et un pas de sauvages ont été très-applaudis
. Nous ne dirons rien de la fable du ballet , elle
manque de précision et de clarté ; c'est un défaut ; pour en
suivre les intentions , il faudrait lire le programme , et c'est
une tâche que les spectateurs nous ont paru s'épargner
assez généralement.
Acette représentation , M. Persuis, l'un des auteurs de la
musiquede Trajan ,tenaitlebâtonde chefd'orchestre résigné,
dit-on,parl'habile M.Reyquien a étésilong-tems dépositaire .
On croit généralement qu'un premier violon pourrait conduire:
c'est, selon nous, une erreur; l'Opera de Paris n'a rien
de commun avec les autres spectacles de cette nature,
L'étendue et la variété du spectacle ,la masse des choeurs
le nombredes figurans , et par-dessus tout, le style musical
qui aprédominé sur notre grande scène lyrique , paraissent
impérieusement exiger un bâtonde mesure . L'illusion le défendrait
, mais l'ensemble l'exige et il n'y a pas à balancer .
D'ailleurs à l'Opéra-Comique , chez lesAllemands etmême
chez les Italiens un musicien tient la partition et de la main
marque les mouvemens : il est caché , voilà toute la différence
; or , si l'on accorde un souffleur batteur de mesure
à l'opéra bouffon , il faudrait être bien difficile pour refuser
un petit bâton de commandement au chef de quatrevingts
musiciens, de cent choristes , et du peuple innom-
::
240 MERCURE DE FRANCE ,
brable de figurans qui couvrent l'immense théâtre de
l'Opéra .
Théâtre de l'Impératrice .- L'Alcade de Molorido , comédie
en cinq actes et en prose de M. Picard .
C'est un personnage très -comique que cet Alcade de
Molorido que M. Picard vient de mettre sur la scène . Magistrat
suprême d'une petite ville , D. Grégorio Texados est
pénétré de l'importance de sa dignité : sévère par principes ,
mais indulgent par caractère , il a l'esprit malin et le coeur
excellent. Son faible est une extrême curiosité qu'il se déguise
à lui-même sous le nom de vigilance ; il a toujours
des agens sur pied pour surprendre le secret des ménages .
Tous les matins son secrétaire Ténorio lui fait , sur les événemens
de la veille , un rapport que rédige son greffier Riffador
, et D. Grégorio est bien sûr qu'il ne se passe rien à
Molorido qui ne vienne à sa connaissance. Mais quiconque
s'occupe trop des affaires d'autrui , risque de se tromper sur
les siennes propres ; et ce danger est plus grand pour le seigneur
Texados que pour beaucoup d'autres . Il est marié ,
et sa femme , quoique sur le retour , aime encore beaucoup
le plaisir. Il a un fils très -studieux , très - appliqué , mais qui
vient d'entrer dans l'âge des intrigues amoureuses . Il est
tuteur de sa nièce Francisca , jeune personne très -sagé ,
très -naïve ; mais elle a passé quelques mois chez une tante
dans une ville de garnison , et D. Grégorio ne peut savoir
si elle y a conservé son indifférence . Son greffier Riffador ,
jadis intendant , puis procureur , est une espèce de sournois
dont on pourrait soupçonner la probité sans être trop téméraire
. Ténorio , son secrétaire , est un Andaloux rusé qu'il
a pris sans beaucoup d'informations , et peut-être ne devrait-
il pas trop compter sur le serment qu'il a fait faire à
Juan, son valet , de garder la continence; car ledit Juan
est unjeune Galicien très- ingénu , mais très-vigoureux . D.
Grégorio n'en est pas moins fort tranquille sur tous ces
chapitres. Il se félicite de la sagesse de son valet '; il est
bien sûr que son fils Eugénio épousera par son ordre la
fille de Riffador , et que sa nièce Francisca acceptera sans
balancer la main de Riffador lui-même, et il arrange cedouble
mariage avec l'honnête greffier . Il ne doute pas non plus
que Ténorio ne le seconde dans toutes ses entreprises ; et ,
quant à Dona Teresina , sa femme , non-seulement il n'attend
aucune résistance de sa part dans les chosesimportantes ,
- mais il compte si bien sur le goût qu'il lui a inspiré pour la
retraite ,
JANVIER 1810 . 241
SEI
A
marieD
retraite , qu'en donnant à un étranger le signalement de
toutes les dames qui doivent aller le soir même à un bal
masqué , afin qu'il les tourmente et les interroge , il n'oublie
que sa femme et sa nièce , bien persuadé qu'elles passeront
la nuit entière dans leur lit. Mais hélas ! combien
se trompe, ce bon seigneurAlcade en secret;Eugénio, depuis dix jour!sJquua'nille'sitnagrérniuvéesdte Sala
manque , où il doit retourner le soir , a découvert à Molo
rido une belle étrangère , et lui donne des sérénades toutes
les nuits . Francisca, pendant son séjour chez sa ante ,
s'est éprise d'un jeune officier qu'elle n'a pas revu depuisen
il est vrai , mais qu'elle pourra retrouver au bal où Térésina
veut laconduire,habillée comme elle en bergère. Enfin ,
pour achever notre Alcade , c'est Ténorio , le fidèle Ténorio
qui a fait marier Juan; c'est lui qui , dans ses rondes , a
surpris Eugénio sous les fenêtres de sa belle , et qui , au
lieu d'avert le père , a détourné ses soupçons sur le fils
d'un magistrat supérieur ; c'est lui qui engage le jeune
homme à feindre de partir , et le fait cacher chez Juan pour
qu'il puisse poursuivre son intrigue ; c'est encore lui qui ,
avec l'aide de Juan , doit fournir à la femme de Grégorio
le moyen d'aller au bal avec sa nièce , à l'insu de son cher
époux.
Crédule et confiant , malgré ses prétentions à la vigilance ,
trahi par son principal confident , le seigneurTexados serait
trop facilement trompé , et par conséquent la pièce finirait
trop vite, si l'auteur ne s'était réservé le personnage de Riffador
pour en retarder la marche. L'honnête greffier , tout
en s'alliant à l'Alcade , ne tend à rien moins qu'à le supplanter.
Ténorio a pénétré ses vues , et ne l'a point diss.-
mulé . Riffador le craint et cherche à le perdre ; il le soupçonne
de tromper quelquefois l'Alcade ; il voudrait surtout
le persuader à celui-ci , et par conséquent il se tient
prêt à contrarier Tenorio dans toutes ses mesures . Ces deux
personnages forment un contraste parfait. Riffador est un
fripon qui , pour perdre son ennemi , cherche à déjouer ses
ruses et à dévoiler la vérité à Grégorio. Ténorio est un espiègle
qui prête la mainà tous ceux que l'Alcade tyrannise,
etqui le trompe sans cesse pour faire le bien.
Telles sontles bases de cette comédie , dont nos lecteurs
n'exigeront pas que nous développions l'intrigue en détail.
Onpeut d'ailleurs prévoir une partie de ce qui va suivre.
Onpeut devinerque les dames resteront au bal plus longtems
qu'il ne faudrait; que , rentrant chez elles au grand
Q
242 MERCURE DE FRANCE ,
1
,
,
jour, elles trouveront l'Alcade éveillé , et l'étonneront
beaucoup par leur costume de bergères . Peut-être pourrait-
on soupçonner aussi que l'amoureux Eugénio sera surpris
par une patrouille , voulant escalader lebalcon de la
belle Antonia , et reconduit masqué chez son père par le
sévère Riffador ; il sera même possible qu'avec une certaine
habitude du théâtre , on prévoye que l'étranger envoyé au
bal par l'Alcade comme observateur , aura été reconnu par
Francisca pour le jeune officier dont elle est éprise. Si
nous n'avions pas négligé de dire que , dès le second acte ,
D. Grégorio a fait venir pour l'interroger la belle étrangère
qui reçoit des sérénades toutes les nuits , et que cette belle
nommée Antonia , se rend à Madrid poury trouver son
frère nos lecteurs , comme beaucoup de spectateurs ,
pourraient même se douter que ce frère n'est autre que l'étranger
qui se nomme D. André de Carajaval , et qui a déclaré
à l'Alcade qu'il allait à Madrid attendre sa soeur.
Mais , ce qu'on ne pourraddeevviner, et ce qu'il estinutile de
dire , c'est comment Ténorio explique à l'Alcade la mascarade
de sa femme et de sa fille à sa pleine satisfaction;
comment , en dépit de Riffador , il sauve Eugénio amené
devant son père et interrogé par lui; comment enfin , lorsque
tout est découvert , il parvient non-seulement à obtenir
le pardon de tous les coupables , mais à faire changer
tous les projets de Grégorio qui consent au mariage de son
fils avecla belle Antonia , et à celui de D. André avec sa
nièce. Les pièces d'intrigue n'ont guère qu'un intérêt de
curiosité , et c'est nuire beaucoup au plaisir que l'on peut
trouver à les lire et à les voir que de satisfaire cette curiosité
d'avance. Nous croyons en avoir dit assez pour prouver
que l'Alcade de Molorido est une conception très-heureuse;
le succès qu'elle a obtenu et le nom de M. Picard répondent
de l'exécution . On a vu que le caractère de l'Alcade
est vraiment comique ; la carricature du valet Juan est
très-plaisante ; les rôles de Ténorio et de Riffador ne mériteraient
pas moins d'éloges , si l'un ne rappelait Figaro et
l'autre Basile . On a critiqué dans cette pièce des invraisemblances
, des répétitions , des entrées et des sorties mal motivées
. Ces défauts ne nous ont point frappés; il faut les
chercher , pour les apercevoir , au milieu du mouvement
qui règne dans cet ouvrage; ils sont d'ailleurs amplement
rachetés par une gaieté vive et franche , par le naturel d'un
dialogue semé de mots très-heureux et par un grand nombre
de situations comiques. Nous croyons que l'Alcade de
JANVIER 1819.СЕДНИМ 243
Molorido fera toujours un plaisir très-vif à la représentation;
et s'il n'obtient pas des connaisseurs une estime proportionnée
à ce plaisir, ce sera uniquement pour n'être
venu qu'après le Mariage de Figaro et le Barbier de Séville.
Après avoir rendu justice à l'auteur , nous dirons avec
plaisir que les acteurs ont , en général , bien joué sa pièce .
Perroud dans le rôle de l'Alcade , Clozel dans celui de Ténorio
, et Armand, dans la carricature du valet galicien ,
méritent une mention particulièrem
Opéra Buffa . On demande des chefs-d'oeuvre à ce
théâtre ; on lui demande surtout de ne pas se priver de
l'une des virtuoses nécessaires pour qu'il en varie les représentations
. Voici déjà une partie du voeu des amateurs.
accomplis ; on vient de donner le Barbier de Séville de
Paisiello . La représentation n'a pas eu tout l'ensemble
nécessaires la distribution des rôles laisse quelque chose à
désirer. Après Mandini , Garcia doit-être faible et froid dans
le rôle du Comte ; Lombardi est bien lourd pour jouer
Figaro ,et Barilli n'a pas toute la verve comique de Bartholo;
mais Me Barilli chante délicieusement le rôle de
Rosine. La partition de ce bel ouvrage est trop connue,
pour que nous en détaillions ici les beautés. On sait quelle
élégance Paisiello a donnée à la romance sans sortir du
motif français qu'il a adopté avec goût; on sait l'effet ordinaire
du trio dans la scène du soldat , labeauté de l'air sur
la calomnie , et la richesse du final du troisième acte , où
Paisiello a presqu'égalé celui de sonThéodore. Nous demanderons
aussi ce dernier chef-d'oeuvre , mais avant il faudra
suivre les représentations du Barbier , qui avait hier attiré
tous les fidèles , dont le goût pour la musique reste
inébranlable contre les attraits d'un beau spectacle , et la
séduction d'une brillante assemblée.
Théâtre du Vaudeville . - L'Imagination et le Juge
ment , vaudeville allégorique en un acte.
son
Nous faisions observer il y a quelque tems aux auteurs
duVaudeville qu'une des choses les plus importantes lorsqu'on
travaillait pour ce théâtre , était de bien choisir
titre ; mais il ne suffit pas d'en imaginer de très-piquans ,
il faut aussi prendre garde qu'ils ne donnent lieu à des
plaisanteries qui tournent contre l'ouvrage. On a déjà dit
que le Vaudeville nouveau était en contradiction avec son
titre , qu'on n'y trouvait ni imagination , ni jugement; et
Qa
1
244 MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1810.
si nous répétons cette plaisanterie , c'est qu'il est aisé de
la justifier. Voici la fable de l'ouvrage l'Imagination a
épousé le Jugement, mais ces époux s'accordent mal ensemble;
l'un est froid et réfléchi ; l'autre , vive et légère ;
l'Imagination n'y peut tenir , et suivie du Caprice son
valet-de-chambre , elle se rend à Paris pour y choisir parmi
ses favoris les plus brillans , celui qu'elle jugera le plus
digne de remplacer le triste époux qu'elle abandonne.
Celui-ci instruit des projets de sa femme , et voulant la
dégoûter des hommes inventitiffss ,, se présente à elle sous
divers déguisemens tous assez inutiles , et qui auraient
pu se réduire à un seul , celui de faiseur de projets; la dame
Imagination repousse avec raison tous ces concurrens
ridicules , et se réconcilie avec dom Jugement.
Le style de ce prétenduVaudeville est incorrect etplein
de trivialités; les couplets sont les plus faibles que j'aie
entendus depuis long-tems ; une seule citation le pronvera.
Un couplet dans lequel l'Imagination parle du pouvoir
qu'elle exerce sur les artistes , finit ainsi :
«Et par un effort immortel,
>>Grace à mon flambeau , Raphaël
> Devient l'égal d'un Dieu lui-même. »
Qui le croirait ? au défaut d'un autre moins médiocre , co
couplet a obtenu les honneurs du bis .
Ce Vaudeville a eu le sort qu'il méritait ; il a été sifflé
à la première représentation ; l'administration en a risqué
une seconde ; mais elle n'a pas mieux réussi , et nous devons
espérer qu'on ne tentera pas une nouvelle épreuve.
T
:
4
TAAL
3
POLITIQUE.
L'EMPEREUR de Russie est en ce moment occupé à quelques
voyages dans la vaste étendue de ses Etats ; il a visité
Twer et Moscow. Il y était au temple , rendant grâces de
son heureux voyage , lorsqu'il y reçut la nouvelle de la prise
d'Ibraïlow par le prince Bagration. Les clefs de cette forteresse
seront déposées à l'arsenal de Moscow . S. M. est depuis
revenue à Pétersbourg , d'où l'on croit qu'elle se rendra
dans les provinces de la Moldavic et de laValachie ,
pour y passer son armée en revue . Un corps russe est toujours
devant Silistria . Le reste de l'armée du prince Bagration
a pris une position concentrée , et l'on ne s'attend
pas , en ce moment , à d'autres opérations militaires . Des
députés finlandais sont arrivés à Pétersbourg . L'Empereur
a hautement manifesté sa satisfaction de son voyage à Moscow
, et des dispositions dans lesquelles il a trouve partout
les peuples sur son passage .
une
L'indisposition du roi de Suède a cessé de donner des
inquiétudes . L'ancienne famille royale a été conduite à
Rugen , d'où elle est entrée à Stralsund : elle traverse en ce
moment l'Allemagne pour se rendre à sa destination : le
prince Christian d'Augustembourg est , dans ces circonstances
, attendu à Stockholm ; il a dû y arriver le 20 décembre
. On remarque toujours quelque fermentation au
sein des Etats . Il règne cependant dans la nation
opinion générale fortement prononcée en faveur des événemens
qui ont eu lieu . Il n'est pas un Suédois qui ne
reconnaisse que le sort de la patrie y était attaché. La paix
conclue avec la France en est le premier résultat et le premier
bienfait : on croit en Suède que cette paix aura été
signalée , de la part de l'Empereur Napoléon , pardes actes
qui attesteront sa haute estime pour le peuple suédois , et
son désir de donner à son gouvernement actuel des marques
de l'intérêt qu'il lui inspire .
ABerlin , la cour se partage entre cette ville , Charlottembourg
et Postdam , et le roi , entre les travaux du cabinet
et ceux relatifs à la réorganisation de l'armée sur le pied
où elle est réduite , à la discipline des ccoorrps , à la conduite
245
t.
MERCURE DE FRANCE

:
des militaires envers les habitans , qui ont eu souvent à se
plaindre d'une conduiteindecente. Quelques officiers ont été
sévérement punis de ces écarts , qui leur ont été si souvent
reprochés , et qui paraissent distinguer en Allemagne certains
corps de l'armée prussienne. S. M. a aussi porté son
attention sur les procès nombreux intentés contre des individus
prévenus , dans la dernière guerre , d'avoir mal servi
-l'Etat ; paraît que pour ces nombreux prisonniers , une
amnistie générale se prépare , bien entendu qu'elle ne s'étendrait
qu'à ceux qui ont manqué de talent ou de fermeté,
et nonpas à ceux qui , dans le désordre général de la comptabilité
militaire , ont trouvé le moyen de faire prospérer
leurs affaires particulières aux dépens des caisses publiques
. D'autres projets paraissent occuper llee cabinet
quelques mots du roi à une députation des états de Brandebourg
les ont fait pressentir , et on croit savoir qu'il s'agirait
de la suppression d'une partie des priviléges de la noblesse
en fait d'imposition et de charges publiques. On
conçoit que, dans l'esspprriitt. actuel qui dirige tous les gou-
Vernemens , une telle pensée et son exécution doivent
suivre de près : il n'est même pas possible de soupçonner
que cette exécution éprouve la moindre difficulté . L'état du
trésor public de France , qui , entr'autres causes ,
prospérité à l'égalité de la répartition des charges publiques,
doit être pour les souverains l'objet d'une bien
ardente émulation ; il leur est bien difficile , après les malheurs
qu'ils se sont attirés , d'atteindre à cet état ; mais on
doit voir avec plaisir embrasser les premières idées qui
peuvent conduire à ce but , et servir d'ailleurs les principes
de la justice distributive.
1
doit så
En Autriche , les mesures financières nécessaires après
l'acquitdes contributions , et l'énorme émission des billets
de banque qu'il a exigés , sont toujours l'objet des travaux
du cabinet : un emprunt a été ouvert , et son hypothèque
déterminée sur soixante- douze domaines de la couronne.
L'emprunt est de dix millions de florins , remboursables en
cinq ans . Tous les paiemens que le trésor public fait ont
lieu en billets neufs ; on établit la massé de ce papier à
1,200 millions. Aussi le prix des denrées et des objets de
nécessité augmente-il tous les jours. Les fournisseurs , qui
avaient passé leurs marchés en papier-monnaie , sont rui
nés ; leess fonctionnaires et les pensionnaires ne peuvent
vivre. Il faut ajouter que , malgré le rétablissement des
communications avec la Hongrie, les approvisionnemens
JANVIER 1810 . 247

sont rares et difficiles . Il règne aussi une sorte d'épidémie
fiévreuse très -maligne . L'archiduc Ferdinand en a étésérieusement
attaqué ; mais il est hors de danger..
Dans ces circonstances , les solennités du jour de l'an ont
été prohibées comme inutiles et dispendieuses , et les réformes
continuent dans la chancellerie et l'administration
militaire . Les régimens rentrent dans leurs garnisons et les
landwhers dans leurs foyers . Les articles du traité sur les
évacuations,des provinces s'exécutent ponctuellement. La
Styrie et l'Autriche supérieure ont été abandonnés au jour
fixé . Clagenfurth a éprouvé le sort de Raab , de Gratz et de
Vienne : ses fortifications ont sauté au moment du départ
des Français . Le grand quartier-général français est actuellement
à Straubing , leDanube , près
Danube
de Ratisbonne, et
toujours sous les ordres du maréchal prince d'Eckmull.Les
corps de la confédération se réunissent et marchent sur
Strasbourg pour se diriger ensuite sur l'Espagne. Ondonne
la même destination aux corps réunis dans l'Italie supérieure
, de retour de la campagne d'Allemagne , et à celui
qui , sous les ordres du général Baraguay- d'Hilliers , a pacifié
le Tirol. La principauté d'Hanau doit être occupée par
le corps du général Legrand , et le pays de Bareuth par la
division Friand.
sur
Naples , Munich et Amsterdam sont en ce momentgouvernés
de Paris ; leurs souverains , qui y résident près de
l'Empereur , reçoivent les travaux de leur cabinet avec assiduité
et les expédient. M. de Montgelas , ministre du roi
de Bavière , s'est rendu auprès de sa personne . S. M. a
adressé au tribunal spécial de l'Iller une lettre de remerciement
pour sa conduite . Ce tribunal est dissous ; les insurgés
du Tirol et duVoralberg ont reçu une amnistie complète.
La magnanimité royale a vu le repentir des coupables
, elle sera payée par leur reconnaissance et leur
fidélité .
Le roi de Naples a rendu un décret qui fixe l'organisation
constitutionnelle de la noblesse de son royaume ; il a
établi des majorats et des dotations en faveur des familles ,
qui , dans le civil comme dans le militaire , auront rendu
des services essentiels à l'Etat . Les formules du serment
sont déterminées , et, au surplus , les dispositions de ce décret
renferment des applications assez précises du statut
constitutionnel de France à cet égard. La France ainsi ne
soumet à ses armes et n'allie à sa cause les Etats voisins ,
que pour leur donner l'exemple et le modèle de ses salu
248 MERCURE DE FRANCE ,
tairės institutions : elle devient ainsi le centre d'une législation
générale , dont l'uniformité sera pour l'Europe le
plus grand bienfait qui ait pu résulter de l'esprit du siècle ,
des progrèsde la civilisation, et dugénie qui a su s'emparer
de ces élémens et les diriger à son gré.
En Hollande , la curiosité est toujours aussi vive que
l'objet sur lequel elle s'exerce est important. Des bruits relatifs
à des négociations avec l'Angleterre y ont couru;
mais rien ne transpire de ce qui se passe à Paris relativement
à la Hollande . Une seule chose est certaine , c'est la
cession de l'île de Walcheren , déjà occupée par les troupes
françaises . La session législative actuelle a été fermée ; une
session extraordinaire s'est ouverte sur-le-champ.
Lepremier jour de l'an , S. M. C. a reçu à Madrid, avec
une très-grande pompe , les hommages de sa cour, du corps
diplomatique , des premières autorités civiles et militaires .
On remarquedes mouvemens dans les troupes :: on s'attend
incessamment à des opérations militaires importantes . Le
roi , dit-on , et le maréchal duc de Dalmatie sont prêts à
partir pour l'armée.
Si l'on'en croit en effet les journaux anglais , l'armée espagnole
dite du centre (on ne nomme ni son chef, ni son
quartier-général) est représentée dans un état très-favorable
: elle a de la cavalerie, de l'artillerie , des munitions ,
et se grossit tous les jours des soldats qui avaient été dispersés
et par les volontaires : quant aux volontaires , les
actes de la junte de Séville vont bientôt nous apprendre cè
qu'il en faut penser ; quant aux soldats qui reviennent , les
Anglais nous apprennent eux-mêmes que l'armée du centre
nepeut êtreformée que des faibles débris échappés d'une part
àOccana, et de l'autre àAlba delTormes. LesAnglais , au
surplus , ont une si grande confiance dans les forces de
cette armée qu'ils ne changent rien à leurs dispositions de
retraite, et que les adieux du lordWellington et ses voeux
à la junte d'Estramadure sont les seuls secours qui lui
soient donnés .
Nous avons parlé des actes de la junte ; il faut les citer.
Les journaux anglais nous les font connaître : la Gazette
deMadridy joint de fort sages réflexions ; mais elles sont
àParis inutiles ; à Paris où l'expérience du passé fait assez
connaître à quel horrible état une autorité, subitement portée
de la rébellion à tous les excès révolutionnaires , prétend
réduire le malheureux pays qu'elle égare et qu'elle déchire.
«La junte suprême a décrété que l'ordre du 4 avril dernier , qui
JANVIER 1810. (249
enjoignait d'envoyer à la monnaie , à Séville , toute l'argenterie des
églises qui ne serait pas nécessaire au culte , aura une prompte et
entière exécution ;
>>Qu'il sera ouvert un emprunt forcé qui pour chaque individu ,
sera la moitié de la valeur de la vaisselle , des bijoux et ustensiles en
or et en argent qu'il aura en sa possession ;
> Qu'une contribution extraordinaire sera levée sur toutes les
classes de l'Etat ;
;
Que toutes les places inutiles seront supprimées lorsqu'elles deviendront
vacantes ;
৭০। ১০
1
» Qu'il sera ouvert un emprunt de six millions de dollars en Espague
, et de 40 millions en Amérique ;
> Qu'il sera mis une contribution sur les carrosses et autres voitures
de luxe;
»Que nos armées seront augmentées de cent mille hommes ; que
cent mille lances et cent mille poignards seront fabriqués et distribués
dans les provinces où ils peuvent être utiles ;
>>Que les différens points de la Sierra , depuis Santa Ollola jusqu'au
royaume de Grenade , seront inspectés par des ingénieurs ;
» Qu'il sera fourni des officiers capables à tous les corps de
l'armée ;
Qu'indépendamment des moyens indiqués pour suppléer au
défaut d'armes , la junte suprême prendra les mesures convenables
pour rassembler tous les mousquets des paysans ; - que trois députés
seront envoyés à l'armée de la Manche avec d'amples pouvoirs
, pour aviser aux moyens de réparer les malheurs d'Occana et
enprévenir le retour. »
Quand on litde pareilles choses , s'écrie le Morning-Chronicle,
ne peut-on pas dire que la cause espagnole est dé
sespérée? Il n'y a rien à ajouter à cette réflexion , puisque
pour elle nous sommes prévenus nous-mêmes par les écri
vains intéressés à la taire .
En attendant les événemens que l'on nous annonce ainsi
devoir être prochains sur la frontière du Portugal, celle du
Nord se pacifie , etles bandes errantesysontdétruites parl'ensemble
des mesures militaires ordonnées par le général Loison
qui y commande . Des extraits de correspondance dans
cette partie et dans d'autres provinces viennent d'être pus
bliés officiellement . Ils intéressent plus dans leur résultat
que dans leurs détails ; ce résultat est la tranquillité des provinces
d'Alava, de Guipuscoa , de Biscaye , de la Navarre
et de l'Arragon en très-grande partie. Les communes se
250 MERCURE DE FRANCE,
félicitent partout de l'expulsion des insurgés : les contributions
s'acquittent , les dépôts d'armes sont indiqués et saisis
. On a pris 700 marcs d'argenterie , 1,800,000 fr . et tous
les magasins des insurgés lors de la destruction du corps
de Marquezitto, chefqui avait acquis de la célébrité : ainsi
depuis Burgos jusqu'à la frontière tout est tranquille . De leur
côté , les troupes aux ordres des généraux Milhaud , Souham ,
Verdier , Suchet ont eu sur les points où ils commandent.
des engagemens partiels , plus ou moins sérieux , dans lesquels
les insurgés ont fait de vains efforts et d'impuissantes
attaques. Blake , qui les commandait enArragon, adonné
sa démission. Le maréchal duc de Trévise a envoyé des
postes en avant : le général Musnier, se porte dans le
royaume de Valence .
Les feuilles de Londres sont encore réduites à nous faire les
plus tristes confidences et les aveuxles plus difficiles sur les
affaires de l'Inde . Les Anglais avaient tenté un coup de main
sur l'île de Bourbon; ils ont été obligés de se rembarquer
promptement, après avoir détruit quelques prises faites sur
leur commerce par nos hardis corsaires : c'est leur bien
qu'ils ont livré aux flammes . Mais un incendie plus dangereux
se manifeste au Bengale . Les insurgés se sont établis
àSéringapatam , ils y ont formé un comité militaire. Les
troupes du roi marchent contre les troupes natives , soldées
par l'Angleterre ; la division est au comble parmi les chefs
civils et militaires. Il serait étrange , mais il serait possible,
que ce fondement gigantesque de la puissance anglaise
s'écroulât de lui-même par un mouvement dans sa propre
base , et que , pour détruire l'usurpation et l'influence de la
Grande-Bretagne dans l'Inde , ses propres soldats et sujets
épargnassent, au continent les frais et les dangers d'une expédition
, tôt ou tard inévitable; il serait possible sur-tout
que les princes indiens saisissent une si belle occasion de
reconquérir leur indépendance , et que , les yeux fixés sur
l'île deFrance et l'intrépide capitaine-général de Caën qui y
commande , ils tentassent une entreprise qui ne sera jamais
qu'ajournée. LesAnglais , à cet égard, ne dissimulent
point leurs craintes; la nature des mesures qu'ils paraissent
devoir prendre prouvé assez l'étendue et la gravité de leurs
inquiétudes . Le parlement va s'ouvrir les rôles sont distribués
, on sait qui proposera l'adresse , qui l'appuiera ,
qui la doit amender ; mais on ne sait encore sur quels
points il sera possible de féliciter , au nom de la nation ,
les ministres qui la gouvernent ..

JANVIER 1810. 251
La session du corps-législatif de France s'est terminée
d'une manière très-solennelle . Des drapeaux , pris au centre
de l'Espagne quinze jours après que l'Empereur avait ouvert
sa dernière session , ornaient son enceinte ; ils lui étaient
adressés par S. M. et présentés par un jeune officier d'un
nom tout francais , car il est cher à la gloire comme aux
muses ; c'est nommer M. de Ségur. Par une grâce toute
particulière , M. le comte de Ségur a paru avant son fils à
la tribune , et a fait lecture du décret qui termine la session
"après un discours où il en a retracé les travaux utiles.
M. de Ségur fils a rempli ensuite son honorable mission ,
titre glorieux de famille , qui continuera à perpétuité l'illustration
de la sienne . Il avait combattu en soldat , il s'est
exprimé en orateur habile; les drapeaux qu'il présentait
étaient couverts de son sang ; mais ses nombreuses blessures
à Sommo-Sierra ne donnent plus d'inquiétudes , et
le corps législatif a accueilli avec une respectueuse reconnaissance
le don de S. M. , et avec une. émotion profonde
le jeune et digne interprète du monarque .
M. de Fontanes était au fauteuil pour la dernière fois ;
son discours terminera honorablement la belle collection
de ceux qu'il a prononcés à cette éminente place. On
sent ce qu'une telle circonstance a dû inspirer à un tel
orateur. Son discours est étendu ; jamais nous n'avons
plus regreté d'être renfermés dans des bornes étroites .
Il nous eût été doux de citer en entier un discours qui
appartient encore plus à l'histoire de l'éloquence qu'à celle
de la politique , tant les idées d'une élévation admirable
y sont présentées avec des formes neuves et imposantes ,
tant l'éloge y acquiert de prix de la forme qui lui est
⚫ donnée , tant le tableau des prodiges du règne de Napoléon
, et celui des sentimens qu'ils inspirent , sont heu-
Teusement rapprochés. Sans pouvoir suivre l'orateur dans
ledéveloppement de ces tableaux , nous finirons en disant
avec lui : " Heureux les princes qu'on peut louer ainsi
dignement avec la vérité ! Heureux aussi l'orateur qui ne
donne aux rois que des éloges justifiés par leurs actions ! "
Cette belle séance avait pour auditeurs les illustres personnages
que Paris renferme aujourd'hui dans son sein.
Il faut s'en féliciter , car ils y ont vu se développer le caractère
et l'esprit français ,sous tous les rapports qui l'ont
rendu constamment l'objet de l'estime etdel'émulation des
étrangers .
?
252 MERCURE DE FRANCE ,
F
12
PARIS.
:
Un hasard difficile à prévoir a empêché les articles officiels
suivans d'être relatés au dernier numéro; leur importance
nous fait un devoir de les rétablir ici .
-S. A. S. le prince archi-chancelier de l'Empire , en
conséquence de l'autorisation qu'il en a reçue de S. M.
l'Empereur et Roi et de S. M. l'Impératrice Joséphine , a
présenté requête au tribunal diocésain de l'officialité de
Paris. Ce tribunal , après une instruction et les formalités
conformes aux usages , et après avoir entendu les témoins ,
a déclaré , par sentence du 9 du courant , la nullité , quant
au lien spirituel , du mariage de S. M. l'Empereur Napoléon
et de S. M. l'Impératrice Joséphine .
L'officialité métropolitaine a confirmé cette sentence le
12de ce mois .
Les témoins qui ont été interrogés dans cette affaire sont
le prince de Neuchâtel , le duc de Frioul , et le prince de
Bénévent , vice-grand-électeur.
Dans une question si importante , l'officialité de Paris a
consulté les cardinaux Fesch , Maury et Caselli , l'archevêque
de Tours , les évêques de Nantes , d'Evreux , de Trèves
et de Verceil , et l'abbé Emmery, conseiller de l'Université
, composant le comité qui s'assemble tous les jours
pour s'occuper des affaires importantes de la religion .
9 -Le 21 décembre 1809 , le nommé Argenton , adjudant-
major au dix-huitième régiment de dragons , a été
condamné à mort par sentence d'une commission militaire
, comme, convaincu d'espionnage et d'intelligence⚫
avec l'ennemi ... :
Ce misérable avait fait plusieurs voyages d'Oporto à Lisbonne
, et avait eu des conférences avec le général Wellesley
dans des vues d'espionnage et de trahison. Arrêté par
ordre du maréchal duc de Dalmatie , il parvint à s'échapper
et à se réfugier à Lisbonne et de là enAngleterre. Mais,
continuant son infâme métier , il fut débarqué par une chaloupe
anglaise sur la plage entre Calais et Boulogne. Saisi
par les douanes , il fut arrêté à Calais et envoyé au ministère
de la police générale à Paris , où il fut reconnu sous son
véritable nom qu'il avait déguisé sous celui de Dessort.
Acette occasion, des bruits injurieux se sont répandus
sur le comte du duc de Dalmatie. Nous sommes autorisés
2
JANVIER 1810. 253
T
i
à déclarer que ces bruits sont controuvés et faux. S. M. n'a
pas cessé d'avoir confiance dans la fidélité et les bons sentimens
du duc de Dalmatie : elle lui en a donné une nouvelle
preuve , en le nommant major-général de son armée
d'Espagne.
-L'Empereur a tenu hier , jeudi , conseil d'administration
: ily a eu cercle et spectacle à la cour ; les comédiens
français ont représenté Zaïre .
-De nouvelles nominations de préfets et d'officiers de
la Maison impériale à des titres de comte et de baron
sont journellement annoncées .
-On annonce que le décret sur les auditeurs recevra
une prochaine exécution. Déjà cent vingt-six d'entr'eux
sont nommés par S. M. Il y aura , dit- on , encore un
second travail.
- Les Colléges électoraux de la Drôme , du Rhône , de
Saone-et-Loire et de la Sarthe , ont été admis à l'honneur
de présenter à S. M. des adresses votées par ces colléges .
Les réponses de S. M. ont été publiées : elle a promis aux
députés de la Sarthe d'aller visiter leurs cités ; elle a renouvelé
à ceux du Rhône la promesse de sa protection particulière
; la réponse de S. M. à la Drôme contient un
honorable témoignage du bon esprit des citoyens de ce
département.
:
Soyez unis entre vous et avec les villes voisines , adit
» S. M. aux députés de Saone-et- Loire ; il ne faut con-
>>server le souvenir du passé que pour connaître la gran-
> deur du danger que la patrie a couru. La monarchie et
» ce trône sont aussi nécessaires à l'existence et au bonheur
> de la France , que ce soleil qui nous éclaire : sans eux
> tout est trouble , anarchie et confusion. "
-Parmi les bruits qui courent en Allemagne et sur
lesquels on ne peut riengarantir , on remarque celui de la
réunionprochaine du Hanovre au royaume de Westphalie ,
et de la restitution de la Pomeranie suédoise à la Suède .
- Le général Soulez doit organiser à Lille le régiment
des gardes nationales de la garde . Le maréchal duc d'Istrie
est revenu à Paris. On croit que M. de Narbonne aura le
gouvernement des provinces illyriennes .
-M. le conseiller-d'état Albisson vient de mourir dans
un âge très-avancé : ce magistrat doué d'autantde lumières
que de vertus doit inspirer beaucoup de regrets. Son ami
254 MERCURE DE FRANCE ;
et son collègue M. Faure a prononcé sur sa tombe un discours
fort touchant .
Les bals continuent d'être très -brillans chez divers
personnages éminens en dignités . Dimanche il y en a eu
chez le roi de Naples. Celui de l'archi -chancelier a été remarquable
par les mouvemens de la gaieté qui y ont régné;
il n'a fini qu'à près de six heures du matin.
- La représentation au bénéfice de Monvel est retardée,
celle d'Omasis l'est aussi. La troisième de l'Alcade l'a été
également par l'indisposition de Clozel; mardi elle sera
donnée avec une nouvelle distribution des rôles. On répète
Cendrillon à Feydeau. On parle de la rentrée de Larive
aux Français dans l'emploi des Pères...
ANNONCES .
Histoire de l'ancienne Grèce , jusqu'à la conquête de ce pays par
les Romains; d'après les ouvrages de MM. Mitford et Eichstædt ,
jusqu'àla bataille de Mantinée ; de Gillies , jusqu'à la mortd'Alexandrele-
Grand; de Mannert , jusqu'à la bataille d'Ipsus , et de Gast , jusqu'a
la prise de Corinthe . Dix-huit volumes in-18 ornés de cartes et
figures , et formant les neuf premières livraisons de la Bibliothèque
Historique, par M. Breton. Chez F. Schell , rue des Fossés Saint-
Germain-l'Auxerrois,nº 29 ; et L. Haussmann et D'Hautel rue de la
Harpe , nº 80. Prix , 27 fr. et 32 fr. 50 cent. frane de port. On souscrit
shez les mêmes libraires , pour la Bibliotèque Historique , dont il
paraît douze volumes par an , à raison de 18 fr. et 22 fr. franc de
port , pour l'année ou douze volumes .
Ossian,fils de Fingal , Barde du troisième siècle ; poésies galliques ,
traduites sur l'anglais de Macpherson , par Letourneur . Nouvelle édition
, augmentée des poëmes d'Ossian et de quelques autres bardes ,
traduits sur l'anglais de M. Smith, pour servir de suite à l'Ossian de
Letourneur; et précédée d'une Notice sur l'état actuel de la question
relative à l'authenticité des poëmes d'Ossian , par M. Ginguené ,
membre de l'Institut de France. Deux volumes in-80-de 1100 pages
sur papier carré fin d'Angoulême caractères cicéro neuf, ornés de
belles gravures et du portrait d'Ossian , d'après un tableau que l'on
suppose esquissé par Runciman , ancien peintre écossais . Prix , 12 fr . ,
et 16 fr . franc de port. Il y a quelques exemplaires papier vélin superfin,
24fr. Chez J. G Dentu , imprimeur-libraire , éditeur de la Géographie
de Pinkerton, rue du Pont-de-Lodi, nº 3 , près le Pont-Neuf.
7
"
1
:
:
JANVIER 1810 0 2554
-
Histoire de la Maison d'Autriche , depuis Rodolphe de Hapsbourg
jusqu'à la mort de Léopold II ( 1218-1792 ) , par William Coxe ,
auteur de divers voyages en Suisse et dans les royaumes du Nord; "
traduite de l'anglais , par P. F. Henry , traducteur de la Vie de
Léon X par William Roscoe , et de plusieurs autres ouvrages 1
anglais très-estimés ; 5 vol. in-8º avec 12 tables généalogiques et
statistiques . Prix , 30 fr . , et 37 fr. 50 cent. franc de port. Le même
ouvrage papier vélin 60 fr . , et 67 fr . 50 cent. franc de port. Chez
H. Nicolle , libraire , rue de Seine , nº 12 .
Morceaux choisis de Massillon , ou Recueil de ce que ses écrits,
ont de plus parfait sous le rapport du style et de l'éloquence. Un vol.
in-18 de 390 pages br. , I fr. 80 cent. , et a fr. 50 cent. frane de )
port. In-12 , avec le portrait de Massillon , 4 fr . , en papier vélin 6 frat
Chez Ant. Aug. Renouard , rue Saint-André-des-Arcs , nº . 55 .
Mémoires de Dazincourt , comédien sociétaire du Théâtre français ,
directeur des spectacles de la cour , ex-professeur de déclamation au
Conservatoire , par H. A. K*** . Seconde édition , ornée du portrait
de Dazincourt. Un vol. in-8° , imprimé avec soin par Lebegue....
Prix broché , 3 fr . 60 cent. , et 4 fr. 50 cent. franc de port. Chez
Favre , libraire , Palais-Royal , galerie de bois , côté du jardin ,
n° 263 ; et chez Arthus -Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Tablettes Biographiques des écrivains français , depuis la renaissance
des lettres , jusqu'à ce jour ; le lieu , l'époque de leur naissance
et de leur mort , le genre dans lequel ils se sont distingués ,
leurs productions marquantes , les éditions estimées et recherchées
de leurs oeuvres . Première partie , écrivains morts . Ecrivains français
vivans en 1810 , le lieu et l'époque de leur naissance , leurs ouvrages
remarquables dans les sciences , les lettres et les arts . Deuxième
partie. Seconde édition , revue , corrigéé et augmentée . Prix des deux
parties en un volume in-8°, 5 fr. , et 6 fr . franc de port. Au grand
Buffon , librairie de A. G. Debray , rue Saint-Honoré , vis-à-vis
celleduCoq. i
Almanach des Muses , un vol. in-12 de 324 pages , orné d'une
jolie gravure , vignette et frontispice gravé. Prix , broché , 2 fr . , et
2fr. 50 c. franc de port. Chez F. Louis , libraire , rue de Savoie ,
n° 6 .
Le Chansonnier des Grâces , avec la Musique gravée des airs nouveaux.
Un vol. in-18 de 350 pageess ,, orné d'unejolie gravure , vignette,
et frontispice gravé. Prix , broché , 2 fr. , et 2 fr. 50 c. franc de
port. Chez lemême.
1
256: MERCURE DE FRANCE , JANVIER 1810 .
Etrennes physiognomoniques , ou le Lavater historique des Femmes
célèbres des tems anciens et modernes , par M. P. Un vol. in-18 ,
orné de 37 figures , portraits et têtes d'expression . Prix , broché , figures
en noir , 3 fr.; en papier vélin , figures en noir , 4 fr.; en papier
vélin , figures coloriées , 6fr. Chez le même .
Vie de Georges Washington , général en chef des armées des
Etats-Unis , pendant la guerre qui a établi leur indépendance , et
et premier président des Etats-Unis ; par David Ramsay , docteurmédecin
, membre du Congrès pendant les années 1782 , 1783 , 1784
et 1785 , auteur de l'Histoire de la Révolution d'Amérique ; traduite
de l'anglais . Un vol. in-80. Prix 6 fr . et 7 fr. 50 c. franc de port .
Chez Parsons , Galignani et compagnie , libraires , rue Vivienne ,
1°.17.
Cours de Thêmes , rédigé d'après le Rudiment de M. Lhomond ,
avec quelques augmentations et explications ; à l'usage des Ecoles
publiques et particulières ; par P. Dantal. Deux vol. in-12. Prix ,
4fr. 50 c . et 6 fr. franc de port . AParis , chez J.-J. Paschoud , libraire
, rue des Petits-Augustins , nº 3 , et à Genève , chez le même
libraire.
QuatreRomances , avec accompagnement de forte-piano , composées
et dédiées à Mme la comtesse Stephanie Lefebvre Desnouettes;
par M. Fabry Garat. Prix, 4 liv. 50 cent.; chez Pleyel , boulevard
Bonne-Nouvelle , nº 8 ; et rue Neuve-des-Petits-Champs , nº 13 .
'Ce cahier de romances est le huitième du recueil de cet aimable
compositeur ; et nous ne craindrons pas d'ajouter , le meilleur qu'il
ait encore publié. Les quatre romances dont il se compose , se distinguent
également par la mélodie du chant , la variété du rythine
musical et le choix des paroles.
AVIS aux Abonnés du Mercure -Le Directeur du Mercure a
été informé que plusieurs Abonnés ne recevaient pas avec exactitade
leurs numéros , ou qu'ils les recevaient incomplets et quelquefois
mutilés. Il a pris des mesures pour qu'il n'arrive plus rien de
semblable. Cependant , si malgré ses soins et sa surveillance , quelques
abonnés avaient de justes réclamations à former , il les prie de vouloir
bien les lui faire parvenir sans user d'ucun intermédiaire , en
mettant pour toute adresse à leurs lettres : Au Directeur-Général du
Mereure de France.
د
A
SEINE
2
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXLVI . - Samedi 3 Février 1810.
Isl
POÉSIE .
STANCES
Adressées à M. DE CHATEAUBRIANT , sur la nouvelle édition
des Martyrs.
LE Tasse errant de ville en ville ,
Un jour accablé de ses maux ,
S'assit près du laurier fertile
Qui sur la tombe de Virgile
Etend toujours ses verds rameaux.
Encontemplant l'urne sacrée ,
Ses yeux de larmes sont couverts ,
Et là , d'une voix éplorée ,
Il raconte à l'ombre adorée
:
Les longs tourmens qu'il a soufferts
Il veut fuir l'ingrate Ausonie ,
Des talens il maudit le don ,
Quand, touché des pleurs du génie ,
Devant le chantre d'Herminie ,
Paraît le chantre de Didon.
* Eh quoi! dit-il , tu fis Armide ,
> Et tu peux accuser ton sort !
:
R
258 MERCURE DE FRANCE ,
> Souviens-toi que le Méonide ,
> Notre modèle et notre guide ,
> Ne devint grand qu'après sa mort.
>> L'infortune en sa coupe amère
>> L'abreuva d'affronts et de pleurs ,
> Et quelque jour un autre Homère
> Doit , au fond d'une île étrangère ,
> Mourir aveugle et sans honneurs .
> De l'indigence et du naufrage
> Camoëns connut les tourmens ;
> Naguères les nymphes du Tage ,
> Sur leur mélodieux rivage ,
> Ont redit ses gémissemens .
› Ainsi les maîtres de la lyre
» Par- tout exhalent leurs chagrins :
> Vivans , la haine les déchire ,
> Et ces dieux , que la terre admire ,
> Ont peu compté de jours sereins .
> Long-tems la gloire fugitive
> Semble troubler leur noble orgueil;
> La gloire enfin pour eux arrive ,
> Et toujours sa palme tardive
>> Croît plus belle au pied d'un cercueil.
> Torquato , d'asyle en asyle ,
> L'envie ose en vain t'assiéger ;
>> Enfant des Muses , sois tranquille ;
> Ton Renaud vivra comme Achille :
» L'arrêt du tems doit te venger.
> Le bruit confus de la cabale ,
> A tes pieds va bientôt mourir :
» Bientôt à moi-même on t'égale,
> Et , pour ta pompe triomphale ,
> Le Capitole va s'ouvrir. »
Virgile a dit : 6 doux présage !
Il se replonge en son tombeau ,
Et le vieux laurier qui l'ombrage ,
Trois fois inclinant son feuillage .
Refleurit plus jeune etplus beau.
:
1
FEVRIER 1810.11 259
Les derniers mots que l'ombre achève
Du Tasse ont calmé les regrets ;
Pleinde courage , il se relève ,
Et tenant sa lyre et son glaive ,
Du destinbrave touslestraits .
)
Châteaubriant , le sort du Tasse
Doit t'instruire et te consoler ;
Trop heureux qui , suivant sa trace,
Au prixde la même disgrace ,
Dans l'avenir peut l'égaler ! د
Contre toi du peuple critique
Que peut l'injuste opinion ?
Tu retrouvas la muse antique
Sous la poussière poétique
Et de Solime et d'Ilion .
1
Dugrand peintre de l'Odyssée
Tous les trésors te sont ouverts ,
Et dans ta prose cadencée , tee
Les soupirs de Cymodocée
Ont la douceur des plus beaux vers:
Aux regrets d'Eudore coupable
Je trouve un charme différent
Et tu joins dans la même fable
Ce qu'Athène a de plus aimable ,
Ce que Sion a de plus grand.
Ta gloire est sûre , il faut l'attendre;
Cen'est point un présage vain;"
Chérile n'osera prétendré
Aux prix qu'un nouvel Alexandre
Promet à l'illustre écrivain. V
)
}
J 1
Que le mérite seconsole,
!
Unhéros gouverne aujourd'hui ;
Des arts il veut rouvrir l'école ,
1
!
Et faire asseoir au Capitole
L
Tous les talens dignes de lui (1).
७.
(1) Ces stances sont attribuées à l'un de nos poëtes les plus distingués.
R2
260 MERCURE DE FRANCE;
CORINNE A OSVALD .
(Le Roman de Corinne ou l'Italie , par Mme la baronne de Staël ,
m'a fourni le sujet de cette épître . )
OUI , je t'appartiens pour toujours .
J'en jure par Vénus , j'en prends à témoignage
Ces Dieux , qui me voulant donner quelques beaux jours ,
M'ont fait chérir entoi leur plus parfait ouvrage.'
Nulle amante jamais encor ,
N'a senti tout l'amour dontje suis embrasée ;
Ariane aima moins Thésée ,
Andromaque aima moins Hector,
Odoux ami , que je ne t'aime.
Te voir estmon charme suprême.
Toi surquidésormais s'attachent mes désirs ,
Ton coeur est tout pour moi , ton coeur seul estma vie.
Lagloire qui me tint si long-tems asservie,
Neme commande plus d'ambitieux soupirs.
Cettepompetant adorée,
Je ne souhaite plus de m'en voir décorée
Quedans l'espoir délicieux
D'être plus belle encore , et plus chère à tes yeux :
L'hommage savant que m'adresse
Unpeuple idolâtre des arts ,
parts , 1
Cet encens qui vers moi monte detoutes
Nem'a jamais donné la moitié de l'ivresse
Quemedonne un de tes regards.
Tes regards ! ils font mes délices.
Je meplais à sentir leur charme impérieux.
Alors que plus touchans , ils me sont plus propices,
Je ne suis plus mortelle , et me crois dans les cieux.
Non, les cieux n'offrent point , ton amante en est sûre ,
UnDieu plus beau qu'Osvald , plus digne de ma foi.
Pour leur bonheur divin , leur volupté si pure ,
Je ne changerais pas l'amour que j'ai pour toi .
Ah! pourquoi cet amour ( qui me perdra peut-être)
N'a-t- il pas embelli les jours de mon printems ?
Devait-il si tard m'apparaître ,
Celui que j'espérai , que je cherchai long-tems ?
FEVRIER 1810 . 261
Enfin je t'ai trouvé , toi , mon souverain maître .
Pourquoi ton coeur peut-il reprocher à mon coeur
L'erreur d'un sentiment que tu n'as pas fait naître?
Mais ces vulgaires feux , cette idéale ardeur
Dont je ne nourris plus qu'un souvenir pénible,
Qu'étaient-ils pour Corinne ,hélas !
Près de cette flamme invincible
Qui la précipite eri tes bras ?
1 Cenesontpoint , j'en fais l'expérience ,
Nos premiers voeux perdus dans de vagues penchans
Qui signalent l'amour dans toute sa puissance.
C'est sur-tout dans l'été des ans
Qu'aux grandes passions nos ames accessibles
Forment ees noeuds indestructibles
Quidonnent le bonheur , ou plongent au cercueil.
On te dira sans doute , en m'accusant d'orgueil ,
Que de l'éclat des arts uniquement jalouse ,
Et n'aspirant qu'à leur laurier
Je ne saurai point me plier
Aux devoirs modestes d'épouse :
Méprise ce discours trompeur ;
Aimable amant,daigne m'en croire,
L'amour dévorant de la gloire ,
Premier besoin d'un noble coeur ,
Chez l'homme quis'élève au-dessas du vulgaire ,
Ne fut jamais pour nous qu'un besoin secondaire ,
Qui , dans de tristes jours , consolant le malheur ,
Cède à l'attrait plus doux et d'aimer et de plaire.
Si tume confiais ton sort ,
Si par les lois de l'hyménée
Je me voyais à toi pour toujours enchaînée,
Sans regret comme sans effort ,
Pour vivre à tes côtés laissant ma lyre oisive .
Je quitterais soudain la poétique rive
Oùj'illustrai mon nom par de brillans travaux ,
Où m'attendaient encor des triomphes nouveaux.
Eh ! que m'importe la couronne
Dont le frontde Sapho fut noblement paré !
J'ai soif du vrai bonheur , et l'amour seul le donne.
Osvald , amant idolâtré ,
Ah ! reviens d'une erreur qui me remplit d'alarmes .
:
262 MERCURE DE FRANCE ,
Pardonne à ma célébrité.
L'amante dont l'obscurité
A tes yeux relève les charmes ,
Te sera-t-elle , Osvald , plus soumise que moi?
Faut- il haïr les arts pour te garder sa foi ?
Va, d'une ame sans énergie
N'attends qu'un faible sentiment.
Elle aimera bien moins pendant toute sa vie
Que jen'aime en un seul moment.
Par Mme DUFRENOY.
ENIGME.
JE vomis avec fracas
Un corps portant le trépas ;
J'éclate comme la foudre ,
Et je réduis tout en poudre .
Souvent , dans le même jour ,
Mon sein reçoit tour-à-tour
Des substances végétales ,
Minérales , animales .
Sur le front d'un magistrat.
Quelquefois on me verra :
Je change alors de nature ,
Bien plutôt que de figure.
Sans moi , le plus humble toit ,
Le vaste palais d'un roi ,
Les célèbres pyramides ,
Ne pourraient être solides .
Pour construire une maison ,
Pour préparer un poison ,
Pour renverser une ville ,
Pour coiffer , je suis utile.
Α.... Η......
;
FEVRIER 1810. 263
LOGOGRIPHE .
DANS mon entier je fais horreur ,
Mais si vous m'arrachez le coeur ,
Je suis un objet de monture ;
Mon prix dépend demon allure.
Quand je ne vais ni trop tôt , ni trop tard ,
Je suis vraiment un chef-d'oeuvre de l'art .
S......
CHARADE.
LE sage pense ettendàmon premier ;
L'avare pense et tend à mon dernier ;
Je ne sais trop à quoi pense et tendmonentier.
S........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
:
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Patins .
Celui du Logogriphe est Givre, dans lequel on trouve , igre.
Celui de la Charade est Pistache.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
DISSERTATION CRITIQUE SUR LES TRADUCTIONS , par M. l'avocat
GIOVANNI CARMIGNANI, professeur de droit cri
minel dans l'Université de Pise .
CETTE dissertation justement couronnée dans une
Académie que le nom seul de sa protectrice recommanderait
à toute l'Europe , si le mérite de la plupart des
membres qui la composent avait besoin de recommandation
; cet ouvrage , dis -je , offre à l'attention du lecteur
un sujet intéressant par lui-même , auquel l'écrivain
ajoute un nouvel intérêt par l'élégance , l'érudition , la
méthode , la profondeur avec laquelle il a su le traiter.
L'intention de l'Académie qui l'a proposé , n'était point
d'examiner ni de tracer les lois de ce genre d'écrire , ou ,
si l'on veut , les conditions requises pour atteindreà toute
la perfection dont la traduction est susceptible ; c'était
encore moins de peser les mérites ou les défauts de tels
ou tels traducteurs ; l'Académie voulait qu'on essayât de
déterminer ce qu'elle appelle le pouvoir de la traduction ,
il pover della traduzione , c'est-à-dire , je crois , jusqu'à
quel point l'effet d'une traduction peut s'approcher de
l'effet de la composition originale , ou , pour généraliser
encore plus la question , avec quelle fidélité les pensées
exprimées dans une langue , et l'effet de ces pensées sur
l'esprit du lecteur , peuvent être rendus dans une autre .
Cette question, assez simple au premier aperçu , semble
s'hérisser de difficultés à mesure qu'on la considère de
plus près , et tient à toutes les recherches faites et à faire
sur l'origine , l'usage , les altérations , les variations
des conventions des hommes relativement au commerce
et à l'échange des idées par le moyen des signes . Personnene
l'a mieux senti que M. Carmignani , et personne
n'était plus en état sinon de résoudre le problème , au
३-
MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1810. 265
moins de l'exposer , et de démontrer qu'il pourrait bien
être insoluble
En effet , si l'on veut bien y prendre garde , tout esttraduction
dans le monde: les apparences sont les traductions
des objets , les idées sont les traductions des
apparences , les paroles sont les traductions des idées ;
et si à cela il faut encore joindre les traductions de ces
paroles en d'autres paroles qui ne correspondent pas
toujours exactement au sens des premières , on verra par
combien de milieux différens , par combien de verres
souvent infidèles , doivent passer une multitude de pensées
avant d'arriver jusqu'à nous .
M. Carmignani , sans remonter si haut , commence
par examiner tous les systèmes des philosophes sur la
correspondance des signes aux choses , et prenant
presque partout M. Degérando pour guide , parce qu'il
ne pouvait pas mieux choisir , il examine l'essence , la
propriété , la nécessité du langage en général , de ce
don précieux que l'auteur de la nature a fait à l'homme ,
et qu'il paraît n'avoir voulu faire qu'à lui ; ressource immense
, et peut-être long-tems inconnue , que la raison
humaine a trouvé dans les organes humains , et qui ,
semblable à l'invention de Cérès , lui a servi à défricher
son domaine . C'est à ce beau privilège beaucoup plus
qu'à certaines particularités de conformation , que l'auteur
attribue la supériorité de notre espèce sur tous les
êtres mouvans qui parcourent l'univers ; c'est le don de
la parole qui fait comme sourdir la même pensée dans
plusieurs esprits àla fois ; c'est la parole qui peut fournir
un motif commun à beaucoup d'individus , les associer à
une même entreprise , et d'une multitude faire unhomme
prodigieux aux forces duquel rien n'est impossible : mais
c'est à ce don là sur-tout que nos semblables doivent la
plus douce amélioration de leur destinée , dans l'accroissement
des connaissances , dans le développement de
l'esprit , dans l'expansion du coeur et dans le raffinement
des plus nobles délices. Je ne sais que trop qu'on peut
dire de cette faculté si précieuse autant de mal que de
bien, maisl'abus accuse les hommes, non les choses , et
le mauvais emploi prouve seulement contre l'ouvrier...
266 MERCURE DE FRANCE ,
Revenons à la traduction proprement dite. Si notre
espèce n'avait qu'une même langue , comme chaque
espèce d'animaux n'a que les mêmes cris , comme chaque
espèce d'oiseaux n'a qu'un même ramage , on ne connaîtrait
pas même le mot de traduction , et sans doute on
s'entendrait beaucoup mieux ; mais combiende raisons ,
soit physiques , soit morales , soit constantes , soit variables
, ont jusqu'à présent changé et changeront sans
relâche les différens idiomes qu'on entend résonner sur
les différens points de la surface du globe comme autant
d'instrumens qui ne seraient point mis à l'unisson ? et de
là vient que ce don admirable de la parole , au lieu de
s'étendre à tout l'espace et à tous les tems , se trouve
comme resserré dans des démarcations de territoire et
dans des périodes de durée qui en diminuent prodigieusement
les avantages .
,
De cent lieues en cent lieues , plus ou moins , de
cent ans en cent ans , plus ou moins on parle une nouvelle
langue ; il faut des truchemens entre nous et nos
voisins , il en faut entre nous et nos pères , et ces truchemens
sont les traducteurs . Les traducteurs sont donc
nécessaires sans doute , mais jusqu'à quel point sont-ils
utiles ? jusqu'à quel point peut-on s'y fier ? c'est sur quoi
portent les réflexions de M. Carmignani .
Dans tout ce qui tient aux sciences exactes , aux connaissances
positives , aux vérités absolues , la traduction
mérite une entière confiance , et le premier dictionnaire
venu devient alors un traducteur universel qui peut défier
les critiques les plus minutieux et les plus difficiles . En
effet , pour qu'il restât quelques doutes en pareille matière
, il faudrait que sur les nombres , sur les mesures ,
sur les formes , sur des rapports nécessaires de figures
à figures , et de quantités à quantités , il pût y avoir
différentes manières de voir et de comprendre ; mais ces
choses existent en elles-mêmes indépendantes des mots
qui les expriment , et des intelligences qui les conçoivent ;
il n'y reste rien de vague , rien d'arbitraire , et la moindre
erreur de traduction, en pareil cas , seraitune faute aussi
manifeste que si l'on pouvait traduire 24 par 23 , ou un
angle par un côté , etc.
)
FEVRIER 1810. 267
Il en serait à-peu-près de même des descriptions et
des récits : la traduction ne différera guère de l'original
, quand il ne s'agira que d'offrir les dimensions , les
formes , les positions respectives de différens objets , et
les effets qu'ils peuvent produire les uns sur les autres ,
sans égard à aucune considération morale , à aucune
impression de ces objets sur la sensibilité . Tant qu'on en
demeure là , les fautes sont presqu'impossibles , d'autant
qu'il n'est pas question , comme on a dit , du talent plus
ou moins eminent du traducteur , mais qu'on a supposé
d'avance la traduction aussi parfaite qu'elle pouvait l'être .
Viennent ensuite les récits et les descriptions qui
offrent au traducteur les mêmes chances , dans les objets
et dans les faits absolument matériels ; on ne se méprendra
point de l'infanterie à la cavalerie , de la légion
à la phalange , de l'épée au bouclier ; on ne dira pas que
Darius a gagné la bataille d'Arbelle , ni que Pompée a
passé le Rubicon . Tout cela rentre dans la cathégorie
des choses positives , qui offrent comme autant de dessins
dont les traductions peuvent être autant de calqués . Mais
si l'historien entreprend de peindre les qualités morales
de tels ou tels peuples , ou de tels personnages , s'il essaye
de rendre les impressions qu'ils ont reçus de tels
et tels événemens , s'il a voulu chercher dans l'humeur ,
dans le caractère de ces hommes , les motifs de leurs
actions , il verra commencer la difficulté avec l'incertitude
, ou pour mieux dire avec la certitude de ne pouvoir
pas être exact ; on en jugera par la foule des traducteurs
de Tacite , parmi lesquels on pourrait citer
plusieurs esprits très-distingués qui , sur divers passages ,
ont chacun leur avis , et pas conséquent auraient tous àpeu-
près autant de raisons de douter s'ils sont vraiment
de l'avis de Tacite .
Il y a tant d'arbitraire dans l'expression des choses
morales , chaque mot peut répondre à une si grande
quantité d'idées différentes , ces couleurs-là ont tant de
nuances qu'un traducteur ne peut jamais se répondre à
soi-même , d'être vraiment entré dans toute la pensée
du premier écrivain. Toutes les expressions , dans cet
ordre de choses , correspondent à des degrés presqu'in
268 MERCURE DE FRANCE ,
assignables et des différences presqu'imperceptibles ,
qui n'ont pu trouver place dans les premières conventions
du langage , et sur lequels on feint de s'entendre ,
faute de pouvoir s'expliquer. On voit tous les jours que
lemême mot présente à tel homme une autre idée qu'à
un autre; et cela dans la même langue ; qu'arrivera-t-il
donc entre des peuples étrangers l'un à l'autre , et qui
auront établi leurs système primitif sur des bases absolument
différentes ? :
Le mot honneur, par exemple , aura sans doute un
mot qui lui répondra dans toutes les langues , et l'on
doit croire que ces autres mots auront tous un sens approchantde
celui que nous prêtons à notre mot honneur,
en sorte qu'il exprimera par-tout un sentiment de sa
propre dignité qui excite l'homme à ne faire que des
actions louables ; mais chez telle nation ce sentiment
tiendra plus près à la loyauté; chez telle autre , à la générosité
; chez telle autre , à une fierté bien entendue ;
car il entre de tout cela dans l'honneur de toutes les
nations qui en ont l'idée : c'est partout la même composition
, mais les doses ne sont pas les mêmes .
Il n'y a point de sentiment , point d'affection , rien de
ce qui appartient en propre à l'ame , qui , dans les mots
dont on est convenu pour l'exprimer , ne devienne
également embarrassant pour le traducteur; la sensibilité
proprement dite a tant de formes , elle a des élémens si
fugitifs , elle a des compositions si mystérieuses , des
couleurs si changeantes , qu'elle échappe à toutes les
observations ; aussi n'est-ce point à sa réflexion qu'un
écrivain , et sur-tout un poëte , doit s'en rapporter pour
la rendre , mais à elle ; car c'est encore le meilleur guide ;
il doit s'y abandonner en aveugle , ne point choisir , ne
point examiner les paroles dont il prétend se servir , mais
les recevoir de l'inspiration. Ce que la nature lui inspire ,
comme dit le Dante , qu'il le note et qu'il écrive comme
elle aura dicté .
Tomi son un che quando
Natura spira, noto , ed a quel modo
Che detta d'intro , vo significando .
Dans les objets qui sont du ressort de la sensibilité ,
FEVRIER 1810. 269
quand le sentiment se convertit en pensée , il éprouve
déjà quelque changement , et quand la pensée est revêtue
de paroles , elle a elle-même de la peine à se reconnaître
; il semblerait que le sentiment , proprement dit ,
perdrait moins à s'exprimer par des accens que par des
discours , parce que la nature fournit les uns quand la
passion les demande , et qu'il faut chercher les autres
dans des conventions qui ont été faites à froid ; en sorte
qu'on serait presque tenté de regarder la musique comme
le véritable idiôme du sentiment.
C'est par une notion confuse de ces rapports mysté
rieux que les hommes ont , de tous tems , cherché à
joindre aux signes convenus du langage une certaine
harmonie qui fût à-la-fois puissante sur les organes et
conforme aux intentions de l'esprit ; qui , suivant les
circonstances , donnât aux paroles plus de grâce ou
d'énergie , et qui pût éclaircir tout ce que l'insuffisance
des signes convenus laissait d'obscur et d'indéterminé.
C'était alors la nature elle-même qui venait au secours
de la convention , comme la convention , dans l'origine,
était venue au secours de la nature .
Alterius sic
Altera poscet opem res, et conjurat amicè.
Cetteharmonie elle-même a été soumise dans ungenre
particulier de composition à des règles convenues , et
qu'on a cru puiser dans la nature ; le nombre des syllabes
, la prosodie , le rythme , le choix des mots , le
choix de telles ou telle voyelles , de telles ou telles consonnes
, ont été autant d'articles de conventions avec
lesquels une constante habitude nous a tellement familiarisés
, qu'elles sont comme inhérentes ànotre nature ,
et que dans la plupart des pays civilisés il n'y a presque
plus d'homme absolument insensible au pouvoir de la
poésie.
:
C'est dans la poésie sur-tout ( et l'on peut y comprendre
l'éloquence ) que se rassemblent tous les obstacles
les plus faits pour effrayer le traducteur ; c'est là
que la traduction rencontre à chaque pas les bornes de
son pouvoir. Et , en effet , toutes les difficultés dont
270 MERCURE DE FRANCE ,
:
nous avons parlé , ne sont encore rien en comparaison
de celles qui , dans les traductions poétiques , naissent du
génie de chaque langue , génie qui devient comme intransmissible
à toute autre langue . Comment imiter
l'effet qui doit résulter , dans l'esprit du lecteur, de tout
ce qui dépend de l'harmonie , de l'euphonie particulière
à chaque idiôme? comment rendre ce qui reçoit ou plus
de force ou plus de grâce des conventions poétiques
de telle ou telle nation ? enfin comment faire revivre ce
qui procède en tout ou en partie de l'harmonie , de
l'euphonie , du talent de l'écrivain , de son caractère , de
son humeur , de son ton , de son goût , de mille et mille
petits secrets de facture , mille artifices de style , difficiles
à pénétrer , plus difficiles à énoncer , mais impossibles
à s'approprier , et qui ne souffrent point le
transport .
;
M. Carmignani expose ces considérations avec beaucoup
d'étendue et encore plus de force , et prononce
bien décidément qu'un traducteur peut à peine donner
quelque idée , mais jamais l'équivalent de la poésie d'une
langue dans la poésie d'une autre . Ces difficultés décourageantes
pour tout écrivain qui entreprendrait de
traduire , et tout lecteur qui ne pourrait se passer de
traduction , subsistent même dans les langages qui auraient
entr'eux le plus de rapprochement , comme l'allemand
et l'anglais , l'espagnol et l'italien ; mais elles deviennent
comme insurmontables entre une langue vivante
, et une langue morte qu'on n'entend que par
-tradition ; et qu'on ne saurait expliquer que par conjeoture;
alors le traducteur arrêté à chaque ligne, ne peut
-s'assurer de rien, et n'a point de vrai juge de son travail ,
semblable au voyageur incertain qui ne trouverait personne
pour lui enseigner sa route. Telle est à-peu-près
l'opinion de M. Carmignani au sujet de l'inégalité nécessaire
en fait d'ouvrage de goût , entre toute traduction
-et tout original ; et c'est un homme à qui' tant de langues
-paraissent familières , un homme aussi éclairé , aussi
lettré, aussi assuré de bien comprendre ce qu'il lit , et
de bien énoncer ce qu'il comprend , qui n'hésite point
àprononcer cet arrêt décourageant , et l'arrêt est sancFEVRIER
1810. 271
5.
tionné par l'applaudissement des juges les plus respectables
et les plus éclairés. Il y a plus , c'est que l'arrêt est
porté en italien , c'est-à-dire , dans une langue universellement
reconnue pour celle qui présente le plus de facilités
aux traducteurs . En effet , quelle autre langue pour-
'rait-on citer aussi flexible , aussi variée dans ses tours ,
aussi accommodée à tous les besoins , j'ai pensé dire à
toutes les fantaisies de la pensée ? quelle autre langue a
plus de moyens que l'italien , par ses augmentatifs et ses
diminutifs , de prendre , s'il est permis de parler ainsi ,
toutes les formes , toutes les mesures des idées , toutes
lés couleurs , toutes les nuances des sentimens ? Langue
charmante et sonore que les plus grands écrivains en
tout genre semblent avoir fabriquée à plaisir pour leur
usage commun , et qu'on peut regarder comme l'interprète
le plus fidèle de l'esprit et du coeur . Et si M. Carmignani
est effrayé de l'imperfection inévitable des traductions
, même dans la langue italienne , que penser
de celles qu'on entreprendrait dans d'autres langues ,
et particulièrement dans la nôtre , dans ce français qui
affecte une marche si différente de celle des autres
idiomes , qui ne connaît que cette marche-là , et qu'on
serait tenté de comparer à un métal indocile qui casserait
au lieu de plier ? Que répondre à d'aussi fortes
objections ? .... Nommer M. Delille . BOUFFLERS.1
HISTOIRE DE LA MAISON D'AUTRICHE , DEPUIS RODOLPHE DE
HAPSBOURG , JUSQU'A LA MORT DE LEOPOLD II (1218-
1792 ) , par M. WILLIAM COXE , archidiacre de Wiltz ,
recteur de Bremerton ; traduite de l'anglais par M.
HENRY.-Cinq vol . in-8°.-Paris , chezH. Nicolle,
rue de Seine , hôtel de Larochefoucauld ...
J'AI souvent ouï dire à des hommes très-éclairés , qui ,
connaissant bien la littérature anglaise , sont aussi éloignés
d'une admiration fanatique pour elle que d'un mépris
insensé , qu'en général les écrivains anglais ne savent
pas faire un livre. On entend par là , sans doute , que la
plupart de leurs ouvrages manquent de méthode et de
272 MERCURE DE FRANCE ,
mesure , et qu'on y trouve rarement cette heureuse distribution
des matières , cette juste proportion de toutes
les parties , cette sage économie du sujet , qui le renferme
dans les bornes posées par le goût et par la raison .
Ces reproches , assez fondés , n'empêchent point de reconnaître
aux Anglais une supériorité marquée dans le
genre historique ; et cependant les qualités qu'on leur
refuse conviennent particulièrement à l'histoire , non
point dans le système des anciens qui la voulaient éloquente
, dramatique , et , pour ainsi dire , animée du génie
de l'Epopée ; mais dans celui des modernes qui ne
demandent à leurs historiens que l'ordre , la clarté , une
critique judicieuse , une narration rapide , préférant aux
ornemens oratoires les plus variés , à ces harangues admirables
de Tite-Live , de Salluste et de Tacite , quelques
réflexions philosophiques mêlées à la peinture
fidèle des caractères et des moeurs . C'est bien assez pour
faire de ce genre de composition l'un des plus difficiles
et des plus importans que le génie puisse embrasser : et
si la France n'avait pas produit Bossuet (qu'il faut toujours
mettre à part comme au-dessus des comparaisons),
jene sais ce qu'elle pourrait opposer aux histoires de
Robertson , de D. Hume , de Gibbon , et de quelques
autres qui sont , avec un petit nombre de grands poëtes ,
l'honneur immortel de la littérature britannique.
M. William Coxe ajoutera peu de chose à la gloire de
son pays et à lasienne par le nouvel ouvrage qu'il vient
de publier. Cet écrivain est connu en France par des
Voyages au nord de l'Europe , dont les événemens ont
déjà fait un vieux livre , et par des Lettres sur la Suisse ,
dont les notes et le talent du traducteur ont fait un livre
estimé. Il estmalheureux que M. Ramond n'ait pas rendu
le même service à l'Histoire de la Maison d'Autriche.
Le sujet de cet ouvrage , considéré dans toute son
étendue , serait un des plus vastes et des plus féconds
que pût embrasser un historien de génie . Le berceau des
grandes monarchies est ordinairement environné de ténèbres
; l'histoire de leur enfance manque à-la-fois de
certitude et d'intérêt. Ici , par un bonheur particulier du
sujet ,
FEVRIER 1810 . 273
ॐDEPT
DE
sujet , le premier tableau qui se présente a de l'éclat , de
la grandeur et de la vérité. Un homme supérieur à sa
fortune, Rodolphe de Hapsbourg , s'élève tout-à-coupf
sur le trône de l'Empire par sa politique , son courage e
ses vertus . Sa puissance était à lui seul , et devait finir
avec lui ; sa prévoyance et sa sagesse en firent l'apanage de sa famille. Ses descendans régnèrent sur les plus
belles parties de l'Europe , donnèrent des lois au Nouveau-
Monde , et fixèrent long-tems dans leurs mains le
sceptre de Charlemagne. On demande pourquoi la lecture
des histoires anciennes est plus attachante que celle
des histoires modernes , et l'on croit assez communément
que cette différence ne vient que de la supériorité des sujets
et de la nature des faits historiques. Mais , pour ne
parler ici que de celle qui nous occupe , l'Histoire de la
Maison d'Autriche , dans l'espace de six cents ans ,
offre peut-être plus d'événemens singuliers , plus d'époques
mémorables, plus de tableaux d'un vif intérêt
pour nous , que les annales classiques de tous les peuples
anciens . Est-il bien prouvé , par exemple , que les
maux prêts à fondre sur la Grèce pendant la guerre
Médique , fussent plus redoutables que les dangers dont
l'invasion des Ottomans menaçait l'Europe civilisée ?
Les armées de Xerxès et de Darius étaient-elles plus barbares
que celles des Sélim et des Soliman ? Les efforts
et les triomphes de la liberté sont-ils plus admirables
dans les républiques du Péloponnèse que l'affranchissement
de la Suisse et des Provinces-Unies ? La conquête
de l'Asie par Alexandre est - elle plus merveilleuse ,
a-t-elle eu des résultats plus étonnans, que celle de l'Amérique
par les simples lieutenans d'un prince autrichien ?
Si Tacite , ce peintre implacable de la tyrannie , avait
écrit les pages sanglantes du règne de Philippe II , l'humanité
vengée verrait-elle avec plus de plaisir le supplice
du Tibère romain que celui du Tibère espagnol ?
Îl faut l'avouer ; c'est l'excellence des historiens grecs et
latins qui nous fait illusion sur les avantages de l'histoire
moderne ; elle est féconde en caractères comme en événemens
. Les grands écrivains lui manquent , mais elle
ne manque point aux grands écrivains , et l'ouvrage dont
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
il est ici question suffirait pour le prouver. Une seule des
époques qu'il embrasse ( la guerre de trente ans ) , a fait
une réputation méritée à Schiller : l'histoire d'un seul
monarque autrichien ( Charles- Quint) a placé Robertson
près des historiens célèbres de l'antiquité : et M.
William Coxe , dans un sujet bien plus riche , bien plus
favorable aux grands développemens de l'histoire , s'élève
à peine au-dessus des annalistes obscurs et des
compilateurs suspects qu'il consulte et qu'il cite trop
souvent .
Accablé du poids de son entreprise , il s'arrête tout-àcoup
au milieu de sa carrière , et rejette la plus riche
partie du fardeau dont il s'était chargé. La Maison d'Autriche
, dans les premiers siècles qui suivirent son élévation
, forma plusieurs branches; des partages impolitiques
divisèrent ses possessions ; mais l'histoire des ducs
de Styrie et des comtes du Tyrol , semblable à toutes les
chroniques des tems féodaux , ne méritant l'attention de
la postérité ni par le caractère des princes , ni par l'importance
des événemens , il suffisait peut-être de la lier
par un tableau généalogique à celle des ducs d'Autriche .
On s'étonne avec raison que M. Coxe , après avoir suivi
dans leur stérile végétation ces rameaux sans gloire ,
abandonne tout-à-coup la branche aînée de la Maison de
Hapsbourg , à l'époque la plus féconde en personnages
historiques , en révolutions d'un intérêt général . « A la
>> mort de Maximilien Ier , dit-il , la Maison d'Autriche
>>s'est partagée en branche allemande et en branche es-
>> pagnole : je m'étais proposé d'écrire l'histoire de l'une
>> et de l'autre . Après un examen plus approfondi , ce
>> sujet m'a paru trop vaste , et je l'ai restreint à l'histoire
>> de la première , qui comprend un espace de tems plus
long , et des événemens d'un intérêt plus puissant. IL
me semble , au contraire , qu'à l'exception de la guerre
de trente ans ( déjà traitée par un écrivain supérieur à
M. Coxe ) , les annales de l'empire , depuis Ferdinand Isr
jusqu'en 1700 , n'offrent ni des époques aussi brillantes ,
ni des faits aussi mémorables que les règnes des Charles-
Quint , des trois Philippe , et même de Charles II , dont
lamort ramenait paturellement l'historien à la branche.
1
FEVRIER 1810. 275
cadette de la Maison d'Autriche , à travers les flots de
sang que fit verser sa querelle avec la Maison de Bourbon
pour l'héritage de tant de couronnes . En effet , dans
le cours de ces deux siècles , où les descendans du seigneur
de Hapsbourg donnèrent des lois à toutes les Espagnes
et aux deux Amériques , quel vaste champ ouvert
aux études de la politique , aux méditations des philosophes
, au génie de l'histoire ! L'orageuse rivalité des
monarques français et des princes autrichiens , les journées
de Pavie et de Saint-Quentin , la bataille de Lépaute
, les guerres civiles fomentées par les intrigues
de Philippe II , terminées par l'héroïsme de nôtre
Henri IV; la révolte des Pays-Bas , la tyrannie du duc
d'Albe , l'élévation des Provinces-Unies ; les révolutions
rapides du Portugal , l'expulsion des Maures ;
la même Maison défendant la foi catholique en Allemagne
par les armes de Tilly et de Waldstein , en
Espagne par les bûchers de l'inquisition , tandis qu'à
Rome elle jetait dans une prison le chef de l'église ; et
dans un hémisphère nouveau , le Mexique et le Pérou ,
soumis et ravagés , s'épuisant en vain d'or et de sang
pour enrichir une métropole avare , appauvrie par ses
conquêtes , accablée de sa gloire et de son immense domination!
Quels tableaux ! Quels récits sous la plume
d'un grand écrivain ! A la même époque , l'Italie ressuscitait
les arts et les donnait à l'Europe ; l'Epopée portait
au plus haut degré la gloire renaissante des lettres; les
sciences avaient Galilée ; l'imprimerie propageait toutes
les connaissances humaines; la culture des esprits préparait
l'adoucissement des moeurs. La plupart de ces monarques
autrichiens que l'histoire passe en revue , leurs
ministres , leurs généraux les plus célèbres , furent peints
par leTitien , par Wandyck ou par Rubens . Les ouvrages
de ces grands artistes rappellent encore le souvenir
de ces rois à des successeurs étrangers : leurs triomphes
furent chantés par des poëtes dont le nom ne mourra
point ; et , quoiqu'à l'exception de Charles-Quint, Tes
princes espagnols de la dynastie autrichienne aient faiblement
protégé les talens de l'esprit et de l'imagination ,
quoique les sciences et la philosophie ne doivent aucune
Sa
1
276. MERCURE DE FRANCE ;
reconnaissance à leur mémoire , c'est pourtant de l'Espagne
courbée sous leur joug, c'est de l'Italie alors soumise
à leurs lois ou à leur influence , que la France et
l'Angleterre ont reçu les arts et les lettres , dont elles ont
perfectionné quelques parties , et dont les chefs-d'oeuvre
élèvent , à la gloire d'une nation, des monumens
plus durables que ceux de sa puissance et de ses victoires.
Ainsi , l'histoire des princes autrichiens qui ont
régné sur l'Espagne , est , pendant deux siècles , Thistoire
de l'Europe et du monde : il est assez étonnant que
M. Coxe ait écrit celle de leur maison, et n'ait presque
point parlé d'eux .
La partie de son travail qui me paraît la plus estimamable
, est celle qui embrasse le siècle dernier . M. Coxe
est l'éditeur des Mémoires de Walpole , l'un des meilleurs
ouvrages de ce genre que possèdent les Anglais ,
beaucoup moins riches que nous dans cette partie de
l'histoire . En les rédigeant , il a eu l'occasion d'examiner
toute la correspondance manuscrite des ministres de la
cour de Londres auprès de celle de Vienne , et ce dépôt
curieux lui a fourni des détails intéressans sur les règnes
de Charles VI , de Marie-Thérèse , de Joseph II et de
Léopold II . Les autorités sur lesquelles il s'appuie ,
sont:
1º . Les lettres du général Stanhope , du lord Cobham,
du général Cadogan et de sir Lake Schaub , négociateurs
du fameux traité de la Barrière .
2º. Les dépêches de Saint-Saphorin , Suisse de nation ,
qui a été , à Vienne , agent du cabinet britannique depuis
1720 jusqu'en 1728 .
3º. Les dépêches du lord Waldegrave pendant son
ambassade , et celles de sir Thomas Robinson (lord
Grantham ) depuis 1728 jusqu'en 1748. Le second de
ces ministres fut plénipotentiaire au congrès d'Aix-la-
Chapelle.
4. La correspondance de M. Keith , depuis 1747
jusqu'en 1758. Cette époque est remarquable. « Cemi-
>>>nistre , dit M. Coxe , vit rompre cette alliance de l'Au-
>>triche avec l'Angleterre , que la nature des choses , la
>>reconnaissance et la politique avaient cimentée : il vit
1
FEVRIER 1810 . 277
>> se former, avec la France , cette union si vantée , qui ,
>>bien que les commencemens en aient été heureux , a
>> été l'héritage le plus funeste que jamais souverain ait
>> transmis à son successeur , et la cause première de
>>l'abaissement actuel de l'Autriche et de l'ascendant pro-
>> digieux de la France.>> Ce peu de lignes suffirait , au
besoin , pour faire connaître la patrie et les préjugés de
l'auteur . L'opinion de M. Coxe paraîtra sans doute
étrangement neuve à ceux qui ont étudié la politique des
cabinets de l'Europe dans les Mémoires de Favier, enrichis
des notes de M. de Ségur. L'Europe a tellement
changé de face , qu'il est au moins inutile d'examiner
aujourd'hui si c'est à la France ou à l'Autriche que le
traité de 1756 a été funeste : mais il sera toujours difficile
à M. Coxe d'expliquer comment l'alliance de la Maison
d'Autriche avec la France a causé l'abaissement actuel
de la première , puisque cet abaissement est le résultat le
plus immédiat des trois guerres sanglantes que l'Autriche
a soutenues contre les Français depuis 1792 , époque
où elle renoua ses anciennes liaisons avec l'Angleterre
.
Enfin les dernières autorités diplomatiques , consultées
par cet écrivain , sont les dépêches de sir Robert Murray
Keith , ambassadeur de S. M. Britannique à Vienne ,
depuis 1772 jusqu'en 1791 : elles comprennent la fin du
règne de Marie-Thérèse , et les règnes de ses deux fils ,
les empereurs Joseph et Léopold. «Ce sont, dit M. Coxe,
>> les plus importantes de celles que j'ai consultées ; et
>>si je n'en avais eu communication , il m'aurait été
>> impossible de donner complétement la dernière partie .
>> de l'histoire de la Maison d'Autriche . - J'ai aussi
>> profité de la correspondance de divers secrétaires d'état
>>avec nos ambassadeurs dans les cours étrangères ,
>> correspondance contenue dans les recueils d'Oxford ,
>> de Walpole , de Townshend , de Hardwicke , de
>>Keene , de Harrington , etc.; et de quelques rensei-
>> gnemens manuscrits d'une date plus récente , que la
>> délicatesse me défend de spécifier. >>>
Les lecteurs éclairés n'ont pas besoin d'autre avertis
sement pour mettre des bornes a leur confiance . La
278 MERCURE DE FRANCE ,
diplomatie anglaise peut sans doute offrir beaucoup de
lumières , mais elle est nécessairement infectée d'une
incurable partialité . J'avoue qu'elle se fait peu sentir
dans les jugemens que M. Coxe porte sur les hommes
et sur les événemens : c'est la preuve d'un esprit juste et
d'un caractère élevé. Mais il est bien difficile qu'un
Anglais écrive une histoire , dont quelques parties intéressent
l'honneur ou la politique de son pays , sans montrer
des préventions plus ou moins injustes contre les
autres nations , et sur-tout contre les Français . L'orgueil
insulaire éclate dans toutes leurs productions ,
depuis l'histoire jusqu'aux romans , depuis la tragédie
jusqu'aux chansons : les intérêts d'opinion ou de parti
qui les divisent entr'eux , influent très-peu sur la haine
qu'ils éprouvent ou sur le mépris qu'ils affectent pour
les étrangers , et l'on peut dire qu'à cet égard , iln'y a
point d'opposition . Cet esprit national ( si toutefois c'est-là
de l'esprit) , vaut pourtant mieux que la honteuse manie
de quelques écrivains français du dernier siècle qui ne
yougissaient point d'abaisser leur patrie devant la vanité
jalouse de ses rivaux. L'excès humiliant de cette folie
fut long-tems favorisé par l'indulgence de ceux qui
avaient le plus d'intérêt à la réprimer. Des gens de lettres
qui pouvaient associer leurs noms à la gloire de
leur pays , des courtisans riches par des abus de faveur
qui sont très-sévérement punis en Angleterre , des ministres
même honorés de la confiance de leur souverain ,
se livrèrent à ce fanatisme contagieux des usages et des
principes anglais . Jusqu'au pieddes statues de Louis XIV,
et dans les palais encore pleins de sa grandeur , on exalta
sansmesure une nation ennemie , qui , depuis un siècle ,
ne cessait d'outrager la mémoire de ce monarque , peutêtre
pour se cacher à elle-même l'envie qu'elle portait
aux monumens de son règne ; et Paris , comme Versailles
, vit sans indignation le mauvais goût des livres et
des modes britanniques corrompre insensiblement, la
pureté de notre littérature et l'élégance de nos moeurs .
Les tems sont heureusement changés : on sait aujourd'hui
payer aux Anglais un honorable tribut d'estime ,
7
FEVRIER 1810. 279
admirer une partie de leurjurisprudence et de leurs ins- >
titutions , et s'enorgueillir d'être français .
La littérature même , dont on déplore souvent la corruption
et la décadence , conserve parmi nous des avantages
qu'elle paraît avoir perdus chez nos rivaux. Je
m'explique : M. William Coxe occupe un rang distingué
parmi les auteurs anglais vivans : il ne doit qu'à ses
ouvrages sa fortune , sa considération , des places qui
ajoutent beaucoup à l'une et à l'autre ceux qui savent
quelle est en Angleterre l'influence de l'opinion publique
ne peuvent donc pas douter que M. Coxe ne soit , à
l'époque actuelle , un des écrivains dont l'estime générale
honore et récompense les talens. Eh bien ! parmi ceux
qui jouissent en France d'une renommée à-peu-près
pareille , j'ose dire qu'il n'en est pas un seul qui voulût
avoir fait l'Histoire de la Maison d'Autriche , de M. Coxe ,
et qui sur un sujet aussi grave , aussi propre à élever le
style et la pensée , eût produit un ouvrage si faiblement
conçu et si faiblement exécuté. Dans cette riche galerie
d'empereurs , de rois , de princes , de généraux illustres ,
j'ai cherché vainement un portrait qui méritât d'être mis
sous les yeux du lecteur : la longue suite de ces événemens
mémorables , qui , dans une Europe toute nouvelle
, impriment encore des traces si profondes , nem'a
pas offert un seul tableau, digne d'attention par la vigueur
du dessin ou par l'éclat des couleurs . J'avoue que le
style du traducteur ne pare point l'original . Il est coupé
par une foule de phrases incidentes qui le rendent à-lafois
pénible et négligé. Je suis forcé de répéter à la fin
de cet article ce que j'ai dit en le commençant : M. Coxe
n'aura point à M. Henry les mêmes obligations qu'à
M. Ramond ; mais l'inégalité du talent entre les deux
traducteurs pouvait être compensée par l'intérêt et l'importance
de l'ouvrage , et si l'original avait en effet la
force et la dignité qu'il devrait avoir , la copie en aurait
du moins conservé les principaux traits .
ESMÉNARD .
3
280 MERCURE DE FRANCE ,
RAPPORT fait à la Classe d'Histoire et de Littérature ancienne
de l'Institut de France , sur l'état actuel de la
littérature ancienne et de l'histoire en Allemagne , par
Ch. VILLERS.
1
(SECOND ET DERNIER EXTRAIT. )
Tous les différens genres de connaissances dont j'ai
parlé précédemment , ne font , en quelque sorte , que
servir de préliminaires et d'introduction à une science du
plus haut intérêt pour l'homme , et cette science , c'est
T'histoire proprement dite . On ne s'étonnera donc point
qu'elle soit cultivée avec la plus grande activité par des
littérateurs qui sont incessamment occupés d'études intimément
liées à celle-là ; d'études qui leur fournissent
à-la-fois la connaissance des modèles du style propre à
cette sorte d'ouvrages , celle des faits parallèles ou analogues
chez tant de nations et à tant d'époques diverses ,
d'où résulte nécessairement une intelligence plus sûre
de la marche des passions humaines , et , jusqu'à un certain
point , la faculté de prévoir la nature et l'espèce des
événemens auxquels elles peuvent donner lieu dans un
état de choses déterminé. Aussi M. Ch. Villers , en
annonçant cette division de son travail , nous prévient-il
que c'est ici sur-tout qu'il est obligé de se tenir en garde
contre l'abondance des matériaux qui s'offrent à lui , et
que le simple catalogue de tous les écrits historiques
qui ont paru en Allemagne dans le cours de deux
ou trois ans qui ont précédé son rapport , formerait un
volume ; mais il n'a voulu appeler l'attention des savans
auxquels il s'adressait , que sur les productions qui portent
le caractère d'une érudition peu commune , ou sur
celles qui se distinguent par l'originalité ou la nouveauté
des vues et des recherches , ce qui , en excluant une
quantité assez considérable de livres estimables d'ailleurs,
réduit beaucoup , comme il le dit lui-même , le nombre
des citations .
Obligé de me restreindre encore plus que ne l'a fait
M. Villers , je me bornerai à indiquer ici les ouvrages
FEVRIER 1810. 281
qui me paraissent le plus susceptibles d'exciter l'intérêt
et de piquer la curiosité des lecteurs . Le premier est
intitulé : NESTOR , ou Annales russes dans leur langue
originale ( l'esclavon ) , comparées , traduites et interprétées
par Auguste Louis de SCHLÆTZER , professeur
d'histoire et de politique à l'Université de Gættingue ,
chevalier de l'ordre de Saint-Wladimir , etc. En 1765 ,
M. de Schlætzer , académicien résidant à Pétersbourg ,
fut chargé , par un ukase exprès de l'impératrice Catherine
II , de rechercher les monumens les plus anciens et
les plus authentiques de l'histoire de la Russie , et de
mettre en ordre ses anciennes annales : c'est donc le résultat
des travaux d'une vie entière , d'une vie laborieuse
et illustre , consacrée à l'étude de l'histoire et des sciences
politiques , que ce savant a commencé à publier, et qu'il
adédié à l'empereurAlexandre Ier . « Ici , ajoute M. Ch. Vil-
>>> lers , se trouve éclaircie non-seulement la vieille chro-
>> nique du moine Nestor, le Grégoire de Tours de la
>> Moscovie , qui nous révèle l'origine et l'accroissement
» du plus vaste empire qui existe , mais encore l'histoire
>> des rapports de ces peuples esclavons avec tous leurs
>>>voisins , avec l'empire de Byzance , avec notre Europe
>> occidentale. Dans les notes , commentaires , excur-
>> sions , et autres pièces critiques qui accompagnent sa
>> traduction de l'annaliste russe , M. de Schlætzer , avec
>>>l'érudition , la vigueur et la finesse d'esprit qui le dis-
>> tinguent , a comparé , rapproché , éclairci les divers
>> points de contact de l'histoire des anciens Moscovites
>> avec celle des autres peuples aux mêmes époques ; ce
» qui fait de cet ouvrage une des bases les plus solides
» de l'histoire générale des nations modernes d'une partie
>> de l'Europe et de l'Asie . Le premier volume est con-
>> sacré en entier à une Introduction à l'ancienne Histoire
>> de Russie , où l'on trouve les vues les plus lumineuses
>> et les plus piquantes sur l'essence et la méthode de la
>> critique historique en général. Le second renferme
>> l'histoire ancienne de Russie , ou l'Avant- Rurik ( dans
>> le sens où Mézerai a dit l'Avant-Clovis et le règne de
>> ce prince ; le troisième renferme celui d'Oleg , et le
282 MERCURE DE FRANCE ,
>> quatrième celui d'Igor. L'ouvrage entier doit être de
» douze volumes .>>>
Un homme qui , malgré le tort très réel qu'il a eu de
mettre l'Europe entière dans la confidence de ses travers
et de ses ridicules , n'est pourtant dépourvu ni de talent
ni de connaissances , et qui , au lieu de se rendre trop
fameux , aurait pu aspirer à une juste célébrité , M.
Kotzebue enfin , a publié à Riga , en 1808 , les quatre
premiers volumes d'une Histoire ancienne de la Prusse ,
qui l'élève , suivant M. Villers , à un rang distingué
parmi les historiens. Remontant aux tems les plus reculés
, à ceux qui précédèrent l'époque où le commerce de
Tambre jaune commença à faire soupçonner l'existence
de la Prusse aux peuples méridionaux , M. Kotzebue a
entrepris de tracer le tableau des révolutions successives
qu'a éprouvées ce pays , révolutions qui se lient à l'histoire
de tout le nord pendant le moyen âge , aux annales
de l'Allemagne , de la Pologne et de la Hanse : jus
qu'ici , dit- on , son ouvrage est conçu avec force , avec
dignité , et est écrit de ce style noble et correct à-la-fois
qui convient à l'histoire .
Mais une circonstance tout-à- fait inattendue , et qui
paraît devoir ajouter beaucoup d'intérêt à cette nouvelle
production historique , c'est la communication que l'auteur
a obtenue à Koenigsberg des monumens que renferme
l'archive secrète de l'ordre Teutonique. Il paraît ,
d'après l'aperçu , qu'il donne lui-même dans sa préface ,
des pièces contenues dans cette archive , qu'elle lui
offrira plus de documens précieux que n'ont pu lui en
fournir les recherches multipliées qu'il a faites jusqu'à
présent dans les bibliothèques et les archives des villes ,
des gouvernemens , des monastères et des particuliers
de toutes les contrées du nord qu'il a parcourues . « Il est
>> douteux , dit encore M. Ch. Villers , que jamais his-
>> torien se soit vu possesseur d'une mine aussi riche , et
>>non encore exploitée. » .
Enfin , la période dont nous parcourons ici les productions
littéraires a vu se terminer un grand et important
ouvrage ; c'est l'Histoire d'Allemagne de feu
M. Schmidt , dont le dernier volume a paru à Ulm en
FEVRIER 1816. 283
1808. Le corps entier de cet ouvrage est divisé en histoire
ancienne et histoire moderne ; la première section
composée de cinq volumes , et la seconde de dix-sept .
On doit à M. Millbiller , qui a continué et terminé avec
succès ce travail intéressant , un Abrégé de l'Histoire
d'Allemagne (1 ) .
L'influence des mêmes circonstances politiques et
des mèmes opinions religieuses qui a porté les savans de
ce pays à diriger en grande partie leurs recherches litté
raires vers la critique et l'interprétation des livres sacrés
qui servent de fondement à la religion chrétienne , comme
je l'ai déjà remarqué , leur fait attacher une égale importance
à cette branche de l'histoire qui a exclusivement
pour objet les révolutions qu'a subies le dogme et
qui ont agité l'église , et le nombre des ouvrages qu'on
voit paraître en Allemagne , presque chaque année , sur
cette matière , est très-considérable. Parmi les écrivains
cités dans le rapport fait à l'Institut , comme l'ayant
traitée avec le plus de talent et d'étendue , on distingue
M. Henke de Helmstedt , auteur d'une Histoire générale
de l'Eglise chrétienne suivant l'ordre des tems , imprimée
à Brunswick ; et M. Plank , professeur de théologie à
Gættingue , auteur d'une Histoire de la constitution
sociale de l'Eglise chrétienne. M. Ch. Villers dit du
(1) Indépendamment de ces grands travaux sur l'Histoire générale
de l'Allemagne , il a paru des histoires particulières de quelques
parties de ce vaste pays , qui méritent d'être remarquées tant par
l'intérêt du sujet , que par le talent et l'exactitude avec laquelle elles
sont traitées . Tels sont les ouvrages suivans : Histoire du Tyrol , par
M. le baron de Hormayr , dont les volumes ont été publiés successivement
depuis 1806 à Tubingue , chez Cotta. La plus ancienne histoire
de la Bavière et de ses habitans , tirée des originaux et des sources .
A Nuremberg , 1807 , en un volume in-8° , par M. Mannert , l'un
des hommes de lettres les plus laborieux et les plus instruits en
histoire et en géographie tant ancienne que moderne , et à qui l'on
doit un ouvrage du plus grand mérite sur cette dernière science.
Histoire de Trèves , par M. Wyttenbach , bibliothécaire de cette
ville. Quatre volumes in-12 , à Trèves . Outre les matériaux connus ,
l'auteur a fait usage de pièces manuscrites ignorées jusqu'à présent .
284 MERCURE DE FRANCE ,
>>
premier : «Le style de M. Henke est rapide et animé ,
>> sage et noble à-la-fois ; son savoir est profond , ses
>> vues sont fines et ingénieuses ; enfin son ouvrage peut
>> être regardé comme classique , et il a essentiellement
contribué à perfectionner l'étude de l'Histoire ecclé-
>> siastique . » Il dit du second : « Personne sans doute
>> n'a pénétré plus avant que M. Plank dans le mécanisme
>> et les ressorts secrets de la société tant religieuse que
>> civile des chrétiens , et n'a aussi bien dévoilé la poli-
>> tique et l'esprit de leurs pontifes . L'exposition du plan
>> de Grégoire VII , par exemple , que M. Plank envisage
>> sous un point de vue tout nouveau , nous a paru être
>> unmorceau achevé (2) . »
Il faudrait encore parler de ce nombre prodigieux de
thèses , de programmes , de discours académiques ,
parmi lesquels il s'en trouve toujours d'extrêmement intéressans
, par la manière dont on y traite les questions
les plus épineuses ou les plus curieuses de littérature
ancienne , d'histoire , d'archéologie , etc.; il faudrait
parler de ces nombreux ouvrages périodiques qui , sous
le nom de Bibliothèques , Magasins , Annales , etc.
propagent avec une merveilleuse activité les meilleures
doctrines , les idées les plus saines sur toutes les parties .
(2) Je trouve dans cette partie du rapport de M. Ch. Villers un
fait qui paraîtra sans doute assez singulier pour devoir être remarqué ,
et qui peint enmême tems le caractère de candeur et d'indépendance
qui distingue les gens de lettres de l'Allemagne . En 1800 , M. le
comte de Stolberg , également recommandable par ses écrits où
brille un talent distingué , joint à une érudition peu commune , et
par la noblesse et l'élévation de son caractère , a fait , à l'âge de cinquante
ans , abjuration du protestantisme pour embrasser la religion
catholique . Il a publié depuis une Histoire de Jésus - Christ, et peutêtre
les recherches et les méditations auxquelles cette entreprise l'engagea
l'ont- elles déterminé à faire cet acte solennel. D'un autre côté ,
en 1805 , M. Volfter , savant professeur de l'Université de Heidelberg,
qui jouissait d'une excellente réputation, et qui venait d'achever
une Histoire de la réformation , mourut pendant l'impression de son
livre, après avoir abjuré , peu avant sa dernière heure, le catholicisme
dans lequel il avait vécu , pour faire profession du protestantisine .
FEVRIER 1810.1 285
des connaissances humaines , de ces collections suivies
d'auteurs classiques qui s'impriment dans plusieurs villes
en même tems , etc. etc.
Mais j'en ai dit assez pour faire comprendre avec
combien d'ardeur et de succès l'étude des langues anciennes
, celle de l'histoire et de l'antiquité , sont cultivées
en Allemagne , sur-tout depuis environ soixante
ans . Il n'est personne qui ne voie que , sous ce rapport ,
la France est restée fort en arrière de ses voisins ; non
pas qu'il ne s'y soit trouvé à toutes les époques , et qu'il
ne s'y trouve encore aujourd'hui des hommes supérieurs
en chaque genre , et qu'on pourrait opposer avec confiance
à ce que les nations voisines ont de savans les plus
distingués ; mais il y a entre nous et les Allemands cette
différence bien remarquable , que toutes les branches
des connaissances qui sont chez nous l'attribution exclusive
de la troisième classe de l'Institut , sont en Allemagne
un objet d'études et d'enseignement dans toutes
les Universités , et même dans un grand nombre de
gymnases ou écoles du second ordre.
Et qu'on ne s'imagine pas que cette infériorité soit le
résultat de l'interruption des études pendant le cours
d'une révolution sanglante , à laquelle si peu d'institutions
utiles avaient échappé; il s'en fallait beaucoup
que l'instruction que l'on'recevait dans l'Université de
Paris , il y a vingt-cinq ou trente ans , fut aussi complète
, aussi forte , qu'elle l'était à la même époque dans
les Universités d'Allemagne et de Hollande. La langue
grecque y était fort négligée ; la critique du texte des
auteurs , si propre à former le jugement des jeunes étudians
et à les familiariser avec la connaissance des détails
de grammaire , y était à peine connue ; l'histoire même et
la connaissance complète de l'antiquité n'y étaient point
l'objet d'un enseignement spécial. On se bornait à l'interprétation
des auteurs et à la pratique de l'art d'écrire
enlatin, soit en prose , soit en vers. Je suis loin cependant
de vouloir , par cette observation , rabaisser le mérite
des hommes qui composaient alors le premier corps
enseignant de la France . Elevé moi-mêmedans lesein de
l'ancienne Université , je sais que la plupart des profes286
MERCURE DE FRANCE ,
!
seurs joignaient à un goût très-pur et à un savoir peu
commun , des vertus plus précieuses encore et un zèle
aussi actifque désintéressé ; mais ils étaient forcés , par
la nature même de l'institution , de se renfermer dans un
cercle trop borné.
Au reste , si l'influence des révolutions politiques
et religieuses avait donné à la culture des lettres anciennes
, dans l'Allemagne , un degré d'importance etune
direction qu'elle ne pouvait avoir en France ; si la division
de ce pays en un assez grand nombre d'états indépendans
y avait nécessairement formé plusieurs foyers
d'instruction , d'où se réfléchissait une lumière plus
abondante et plus vive ; si l'émulation qui devait naître
entre des savans parlant la même langue et voués aux
mêmes travaux, dans des contrées très-voisines les unes
desautres; si laconsidération particulière dont ces savans
étaient environnés ; si , dis-je , tant de causes diverses
ont contribué à donner, chez nos voisins , à ce genre de
connaissances , une activité et un développement qu'il ne
pouvait avoir chez nous , il est évident qu'on ne saurait,
regarder cette supériorité comme un mérite propre des
individus , et qui leur appartienne exclusivement , pas
plus qu'on ne pourrait sans injustice imputer à ceux qui
se sont trouvés dans des circonstances toutes différentes
une infériorité qui tenait au système général des choses
et des idées autour d'eux.
Je le déclare donc positivement , afin qu'on ne s'imagine
pas que j'aye voulu , en énonçant sur l'ancienne
Université de Paris un fait qui me semble d'une vérité
incontestable , m'associer a la secte malheureusement
trop nombreuse et trop active des détracteurs de la gloire
littéraire de la France. Je sais que ce corps illustre ren--
fermait un nombre considérable d'hommes d'un vrai mérite
, à qui il n'aurait fallu qu'une très-légère impulsion
donnée par l'autorité dont ils dépendaient , pour les mettre
à même de rivaliser de célébrité et de succès avec ce
que la Hollande et l'Allemagne avaient alors de plus habiles
professeurs . Je suis très-convaincu que les hommes
distingués formés par cette ancienne école , et que l'Université
actuelle compte parmises plus fermes appuis , n'atFEVRIER
1810 . 287
tendent que le signal qu'ils vont recevoir des chefs illustres
que le choix du souverain a mis à leur tête , pour
donner à notre instruction publique tout l'éclat et tout .
le développement dont elle est susceptible .
Mais , dira-t-on peut-être , la France n'est-elle pas
infiniment plus riche que l'Allemagne en productions
originales d'un mérite éminent ? n'est-ce pas à la supériorité
incontestable de sa littérature sur toutes celles de
l'Europe , qu'elle doit le glorieux avantage de voir sa
langue devenue , pour ainsi dire , classique chez toutes
les nations civilisées ? Que gagnerons-nous donc à donner
chez nous plus d'activité à la culture des langues
anciennes et de l'érudition , à répandre et à propager
davantage ce genre de connaissances ?
On peut répondre , ce me semble , à cette objection ,
que ce n'est pas tant pour les sujets doués par la
nature d'un génie heureux ou de talens extraordinaires
, qu'un système général d'instruction publique est
nécessaire , que pour la masse des individus auxquels il
doit s'appliquer. Les premiers , soit par l'impulsion de
leur propre nature , soit par l'intérêt particulier qu'ils
sauront inspirer , trouveront toujours les moyens de développer
ces facultés peu communes qu'ils ont reçues en
partage , tandis que la foule des esprits ordinaires languira
dans l'ignorance , faute de bonnes méthodes , de moyens
d'instruction étendus et multipliés . Les chefs-d'oeuvre littéraires
qui font la gloire d'une nation , peuvent donc ne
pas être une preuve de la supériorité de l'instruction publique
chez cette même nation ; et comme ce ne sontpas
les artistes supérieurs et capables d'ajouter aux produits
de leur industrie le dernier degré de fini et de perfection
qui contribuent à la richesse d'un état , mais plutôt
le nombre des manufactures où l'on est parvenu à
donner à la fabrication des objets usuels une supériorité
sensible sur ceux des pays avec lesquels on est en
concurrence ; ainsi , ce sont moins les ouvrages d'un
certain nombre de génies du premier ordre qui contribuent
à donner à un peuple sur ses voisins , l'avantage
d'une instruction plus générale et plus étendue , que le
nombre des écoles où les élémens des sciences et des
1
288 MERCURE DE FRANCE ,
lettres sont enseignés par des professeurs habiles et d'après
les meilleures méthodes existantes . Il serait superflu ,
sans doute , d'insister davantage sur ces vérités . Ce n'est
pas à l'époque où nous vivons qu'il peut être nécessaire
de démontrer aux hommes sensés et de bonne foi qu'il y
a toutes sortes de biens à attendre et aucun inconvénient
à redouter d'une plus grande somme de lumières et de
connaissances , répandue dans la masse des citoyens
d'un grand empire . THUROT.
FABLES NOUVELLES , par M. P. L. GINGUENÉ , membre de
l'Institut de France .
Suspicione si quis errabit suâ
Et rapiet ad se quod erit commune omnium ,
Stultè nudabit animi conscientiam .
(Phædr . lib . III . Prol. )
AParis , chez Michaud , frères , imprimeurs-libraires,
rue des Bons-Enfans , nº 34.
1
L'APOLOGUE a eu parmi nous une destinée assez extraordinaire
. Un homme a le premier faitdes fables en vers
français ; aussitôt ses contemporains et même ses concurrens
l'ont déclaré inimitable (c'est le propre motdont
se sont servi , en parlant de La Fontaine , Furetière dans
la préface de ses Fables morales et nouvelles , publiées
en 1671 , et Boursault dans celle de sa comédie d'Esope
à la ville , jouée en 1690) . Les générations suivantes ont
maintenu La Fontaine dans la possession de ce glorieux
surnom d'inimitable ; et toutes comptaient des fabulistes
par douzaines ; et tous ceux-ci étaient les premiers à répéter
que La Fontaine était inimitable . C'était prendre
l'engagement de ne point l'imiter , et , il faut l'avouer ,
peu de promesses ont été aussi religieusement gardées .
Quelle était cependant la position de ces nombreux faiseurs
de fables ? La manière de La Fontaine était la manière
par excellence ; mais , comme il paraissait impossible
d'en jamais approcher , il était en quelque
sorte défendu de la suivre. Il en fallait donc adopter
une autre , nécessairement inférieure. Y gagnait-on du
moins
FEVRIER 1810.1 289
SEIN
DE LA
moins desn'être pas comparé avec ce La Fontaine dont
ons'était comme écarté par respect ou par crainte, etdepE
n'avoir plus à soutenir le parallèle qu'avec la foule de
autres concurrens ? Point du tout ; le public, juge Capricieux
des talens que souvent il semble exciter et dé
courager à-la-fois; le public vous reprochait d'être5.
éloigné de La Fontaine, comme s'il ne vous eût pasen
défendu de marcher sur ses traces , et vous punissait
ainsi de l'infériorité du genre auquel il vous avait luimême
condamné ; oubien, s'il croyait apercevoir en vous
le moindre dessein de vous modeler sur le ton et les
manières du bonhomme , il vous repoussait avec dédain
comme l'indigne copie d'un original que vous deviez
respecter jusqu'à ne point oser l'imiter , etvous renvoyait
impoliment à l'histoire de l'Ane et du petit Chien .
Quel parti fallait-il prendre alors ? Peut-être celui de
renoncer à faire des fables. Mais les rigueurs du public
sont comme celles d'une maîtresse ; pour un qu'elles
rebutent , il en est cent qu'elles attachent davantage .
D'ailleurs , l'apparente facilité du genre a servi longtems
àdissimuler les dangers de l'entreprise et l'extrême
difficulté du succès . Quel succès ont obtenu ou du moins
conservé Lenoble , Le Brun , Ganeau , Delaunay , Dardenne,
Pesselier , Fuzelier , Grozelier , Grécourt , Richer
, Barbe , Peras , Rivery , Lemonnier, Boisard , Fumars
, Nivernois , Dorat, Imbert , La Fermière , et tant
d'autres dont les noms m'échappent , et tant d'autres
que je ne veux pas nommer ? Qui ne les a pas lus , ne
les lira pas; mais sur-tout qui les a lus , ne les relira
jamais . Plusieurs ne manquaient ni d'esprit ni de talent,
et ils ont laissé quelques fables ingénieuses et bien
tournées , dont les littérateurs de profession se souviennent
encore ; mais la plus insipide médiocrité d'exécution
règne dans les volumineux recueils du plus grand
nombre , et ce vice devait être une cause d'éternel oubli
dans un genre où le mérite de l'invention est à peine
compté pour quelque chose , puisqu'il est douteux que
La Fontaine ait inventé une seule de ses fables et qu'il
est constant que Lamotte a inventé toutes les siennes.
Lamotte , comme fabuliste , a fait beaucoup plus de.
T
1
290 MERCURE DE FRANCE ,
bruit et laissé un bien plus long souvenir que tous les
autres ; mais il leur était infiniment supérieur par l'esprit
et la philosophie , et l'immense réputation dont il jouissait,
condamnait ses plus mauvais ouvrages à produire
un grand éclat. Ses fables , déchirées dans vingt libelles
etmême en plein théâtre , furent vantées pendant quelque
tems avec une fureur égale. Quand le scandale de
ces louanges et de ces satires fut apaisé , on cessa de
lire l'ouvrage qui l'avait causé; et aujourd'hui , de cent
vingt fables , toutes ingénieusement imaginées et non
moins ingénieusement écrites , on cite encore quelquefois
de tradition , trois ou quatre vers heureux et le double
de traits ridicules . S'il était vrai que des fables dussent
être d'autant plus mauvaises , qu'elles s'éloigneraient
davantage du genre de La Fontaine , celles de Lamotte
ne devaient pas faire une meilleure fin. Il est impossible
d'avoir moins de rapports que n'en ont entre eux l'auteur
des Deux Pigeons (1) et celui des Sacs des Destinées .
Cette différence que la nature avait déjà faite très -grande ,
Lamotte mit tous ses soins et employa tous ses efforts
à l'augmenter encore : effrayé. de la prévention du
public pour La Fontaine , il eût voulu pouvoir s'éloigner
de lui tellement qu'il devînt comme impossible
de les rapprocher par la comparaison. Les autres fabulistes
se sont donné moins de peine pour succomber .
plus près que Lamotte du genre de La Fontaine , ils
étaient aussi beaucoup plus loin de son talent, et leur
chute toute naturelle , n'a point eu l'excuse ou du moins
l'éclat de la témérité .
Ils étaient tous tombés à leur tour les uns sur les
autres , lorsque Florian est venu prouver pour la première
fois qu'on pouvait ne pas perdre tout-à-fait son
tems ou son talent, en faisant des fables après La Fontaine.
Doué d'un esprit sans force , mais d'une souplesse
prouvée par des succès modérés dans plusieurs genres ,
s'étant composé une manière assez heureusement mêlée
(1) Lamotte, qui a critiqué cette délicieuse fable , en a fait une
sous le même titre ; mais ce n'est pas lui que la qualification d'auteur
des Deux Pigeons désignera jamais.
FEVRIER 1810.
291
,
de finesse etde sensibilité , et tournant avec une simplicité
étudiée , mais pourtant gracieuse des pensées
douces qui lui étaient fournies , dit-on , par la réflexion
plutôt que par son caractère , il a judicieusement choisi
dans les fabulistes étrangers des sujets d'une invention
souvent ingénieuse , auxquels il a ajouté avec discrétion
quelques détails vrais et piquans , et qu'il a ornés d'une
poésie facile sans négligence et élégante sans récherche .
Son recueil a eu une fortune inespérée dans un siècle
déjà rassasié de vers de tout genre , et justement en défiance
de tous les recueils de Fables nouvelles . Comme
le dit M. Ginguené , « malgré la distance immense qui
>> le sépare de La Fontaine , il est pourtant celui qui
>>partage le plus généralement l'honneur d'être relu avec
>> le fabuliste par excellence. » Le charme une fois
rompu par lui , on n'a pas dû s'étonner autant de voir de
nouveaux concurrens se lancer à sa suite dans la carrière
de l'apologue. Je ne dirai point avec quel succès
ils l'ont parcourue : je ne veux ni offenser leur gloire ,
ni insulter à leur disgrace . Je me hâte d'arriver au savant
littérateur qui vient de nous donner un petit recueil de
cinquante fables , utile emploi de ses loisirs ou agréable
distraction de ses travaux. Dans une préface courte et
piquante , écrite avec ce ton de modestie que prend
toujours l'amour-propre des gens d'esprit , il nous prévient
qu'il doit presque tous ses sujets à des fabulistes
italiens : c'était bien le moins que la littérature italienne
pût lui rendre pour tant de services importans qu'elle a
reçus de lui . On sait que M. Ginguené en a fait une
étude approfondie , et qu'il se propose d'en répandre
parmi nous la connaissance et le goût , au moyen d'un
grand ouvrage à la confection duquel son tems , son
talent et sa fortune ont également contribué (2). Ces
(2) On peut ajouter que M. Ginguené s'est chargé de la rédaction
des articles de littérature italienne dans le Dictionnaire Universel do
Biographie ancienne et moderne , dont MM. Michaud frères publieront
incessamment une première livraison ; ouvrage neuf , qui n'a rien de
commun avec le Dictionnaire historique de MM. Chaudonet Delandine,
dont le libraire Prud'homme va faire paraître une réimpression.
T2
293 MERCURE DE FRANCE ,
sujets empruntés à des poëtes italiens sont généralement
très-heureux ; toutefois je ne puis goûter beaucoup celui
de la fable qui a pour titre la Fermière et sa Fille. Un
épervier a enlevé leur poulet chéri ; un fauconlui arrache
sa proie et le met en fuite : la petite fille se réjouit
fort de la disgrace de l'épervier , et sa mère lui dit :
Que vois-tu là qui te console?"
Unbrigand prend mon bien au brigand qui s'envole ;
Mais il ne me le rendrapas.
Ilme semble que la petite fille a trop peu de jugement
et que sa mère a trop facilement , trop complétement
raison contre elle . Peut-être l'auteur aurait-il relevé un
peu son'sujet , s'il en eût tiré cette moralité qui y reste
enfermée : que le plaisir de la vengeance est un triste
dédommagement des pertes qu'il nous cause .
Le prologue est un véritable tour de force; il est composé
de onze quatrains en vers de huit syllabes , et chaque
quatrain est terminé par le motfables. Ce retour
réglé d'un même mot à si petite distance , est une difficulté
dont le poëte s'est tiré avec beaucoup d'adresse et
de grâce. Si quelqu'un le blamait de s'être imposé une
contrainte inutile , pour le seul plaisir d'en triompher ,
il pourrait se justifier par l'exemple même de La Fontaine
qui , en tête de sa fable intitulée : Le vieux Chat
et la jeune Souris , ramène ainsi plusieurs fois le même
refrain , à la manière des rondeaux ou des ballades. La
dernière fable du recueil , celle qui tient lieu d'épilogue ,
a pour titre : La Fortune et le Poëte; elle rappelle , sans
ytrop ressembler , le Solitaire et la Fortune, la meilleure
fable de Grécourt peut-être : dans toutes deux c'est la
Fortune qui vient avec son cortége frapper à la porte de
l'auteur et lui demander asyle. Grécourt , fidèle à son
humeur libertine , répond :
Je n'ai qu'un lit , que je garde au plaisir.
M. Ginguené , qui est d'une école de philosophie plus
austère , fait aussi une réponse plus grave et plus digne .
Voici sa fable :
:
...
Un soir , j'étais presque endormi
J'entendis beurter à ma porte .
FEVRIER 1810. 293
Ouvre , me dit-on , mon ami :
C'est la Fortune et son escorte .
-Moi , votre ami ! non, s'il vous platt :
Meilleur gite je vous souhaite.
Allez logerchez l'Intérêt :
Que feriez-vous chez un poëte ?
- Donne au moins l'hospitalité
La Grandeur et la Dignité.
Je la donne à la Pauvreté.
Atrois de mes soeurs , l'Opulence ,
i
-Je ne le puis en conscience ,
-Mais la Gloire , la Renommée .....
-
Pourelles ma porte est fermée.
-Elles iront chez tes rivaux.
-Soit : ils auront de la fumée ,
Et je garderaimonrepos.
:
M. Ginguené ne trouvant pas que nos vers libres
offrissent encore assez de variété dans l'entrelacement de
leurs rimes et l'inégalité de leurs mesures , s'est fort
occupé du soin d'en couper , d'en suspendre , d'en prolonger
, en un mot , d'en varier les périodes de manière
à produire tous les effets divers d'harmonie et d'imitatjon.
En cela il s'est montré l'heureux disciple de
La Fontaine , qui se fit avec succès un art de versifier
tout nouveau , souvent contraire au système ordinaire
de versification ; mais une fois , une seule fois , à la
vérité , j'ai cru remarquer qu'il transgressait avec affectation,
et pourtant sans motif sensible pour moi , la règle
qui proscrit les enjambemens. Je vais citer le passage ;
il s'agit d'une alouette qui raconte ses voyages :
C'étaientdes régions et des peuples barbares
Qu'elle avait vus; des moeurs , des usages bizarres
Qu'elle avait observés ; c'étaient des plantes rares
Qu'elle apportait; des animaux
De forme ,de plumage ou de poil tout nouveaux
Qu'elle leurdécrivait ; c'était une tempête , etc.
Ces quatre enjambemens de suite me paraissent dé
truire toute versification en faisant disparaître la mesure
des vers et la consonnance des rimes ; et je ne sens
point , je le répète , l'agrément ou l'effet caché sous
294 MERCURE DE FRANCE ,
cette espèce d'artifice . On a vu des fabulistes qui croyaient
avoir dérobé le secret de La Fontaine , parce qu'ils employaient
, à son imitation , mais sans sujet , de ces
petits vers d'une ou de deux syllabes , si heureux quand
ils peignent par leur briéveté , si niais quand cette briéveté
n'a rien de pittoresque. M. Ginguené n'est pas de
ces maladroits copistes , et la véritable manière de
La Fontaine se retrouve dans ces jolis vers de la fable
du Rat de ville et du Rat des champs :
Par une chère variée
Il cherche à ragoûter sa grandeur ennuyée ,
Qui , sans y regarder et dédaigneusement ,
Sur ces mets du village imprimait seulement
Ladent.
Mais voici une peinture plus étendue , plus variée ,
où le talent du poëte éclate encore davantage. Une
citrouille se plaint d'être obligée de végéter sur le fumier
et de ne pouvoir s'élever dans Pair :
"
Tout en faisant sa doléance,
さい。
23
Elle avançait , s'étendait , occupait ...
Dujardinun espace immense ;
Etsansjamais se redresser , rampaitsi
Ellerampa sibien que lavoilàvenne'elona
Au pied d'un arbre antique etdontiles rameaux verts ,
Vainqueurs de plus de cent hiverse .
Allaient se perdre dans la nue, 1:
De ses bras tortueux ,par vingt replis divers,
Ellepresse la tige , et monte ; parvenue
Aux branches , monte encore ; et les nuits et les jours
Toujours monte , en rampant toujours .
i
11
Ce qu'il y a peut-être de plus difficile pour un poëte ,
c'est de se placer soi-même dans ses compositions , c'est
de retracer ses occupations , ses goûts , ses sentimens .
En pareil cas , il n'y a pas de milieu entre intéresser et
choquer; il faut , pour réussir, un ton réservé , modeste
et doux , que l'esprit seul ne saisit pas toujours . On va
juger si M. Ginguené a manqué de mesure et de grâce
dans la chose qui en exige le plus .
Depuis que la Muse naïve
Qui remit sous mes doigts ma lyre fugitive ,
FEVRIER 1810. 295

:
Demoi , tant bien que mal , a fait un fablier ,
Je suis plus que jamais , en ma saison tardive
Amateur des jardins , si ce n'est jardinier.
Souvent j'y passe un jour entier ;
Aquoi ? je ne sais trop ; mais heureux de n'entendre
De bruits ni faux ni vrais : point de devoirs à rendre ,
7. us too lid
Pointde bavards pour m'ennuyer
Point d'oeil malin pour m'épier ,
Ettoujours des leçons à prendre
Leçons de langue des oiseaux al son
Et des fleurs et même des arbres.aahomb
being
Je les entends ; j'entends les moindres arbrisseaux
J'entendrais je crois , jusqu'aux marbres ,
Si marbres habitaient sous mes humbles berceaux . พรอน์
91
1
Je m'arrête. J'ai fait assez de citations jP'eennsuis certain
, pour donner à nos lecteurs une haute idée du
mérite des fables de M. Ginguené ; la lecture entière de
son recueil ne leur en fera rien rabattre . Ce qu'on y
sent, ce n'est pas tout-à-fait cette philosophie douce ,
facile et indulgente d'un homme heureux et insouciant ,
tel qu'était Lafontaine , c'est plutôt la morale ferme
sévère , et même un peu chagrine d'un homme qui n'a
rien à se pardonner , mais qui pourrait bien avoir à se
plaindre beaucoup des autres. En général , le nouveau
fabuliste ne fronde point les défauts attachés à la nature
et à la condition ordinaire de l'homme , ni ces légers
travers d'opinion ou de conduite qui amusent la société
et ne la troublent pas . Il attaque avec véhémence ces
passions viles ou furieuses , nées de notre profonde dépravation,
qui font des lâches ou des victimes , qui
entraînent l'infamie des uns ou la ruine des autres . Malheureusement
, les leçons directes'ou cachées sous le
voîle de l'allégorie ne corrigent plus personne ; mais
l'auteur, en combattant les vices en bons vers , n'en a
pas moins offert dans son livre la réunion précieuse de
Thonnête homme et de l'homme de talent.
AUGER.
296 MERCURE DE FRANCE ,
VARIÉTÉS .
?
SPECTACLES . - Théâtre Français .- Le Prisonnier en
voyage , comédie en trois actes et en vers .
C'est un fort joli talent que celui de faire des vers agréables;
il est aussi fort bonde savoir écrire de ces tirades
dans le genre deLachaussée , que l'on peut garder en portefeuille
, afin de les placer au besoin dans une épître , dans
un poëme descriptif, ou même dans une comédie ; mais
pour faire une véritable comédie , ces deux talens 'ne suffisent
pas , et c'estce que vient de nous prouver l'auteur du
,
isonnier en voyage. En général , son dialogue est naturel
et sa versification, facile. Sa tirade sur les rapports qui
existent entre la démarche des gens et leur caractère , a été
applaudie et même redemandée ; on a fort bien reçu celle
on il fait un parallèle entre la poésie et l'éloquence ; et, si
son hommage à Molière et sa critique des voyageurs ont
excité quelques murmures , c'est uniquement parce que ces
deuxmorceaux sont venus trop tard. Mais sapiècen'en est
pas moins tombée; et, sans vouloir contrarier les critiques
bénévoles qui trouvent que sa chute a fait trop de bruit ,
nous ne pouvons dissimuler.qu'elle était bien méritée. :
Le premier acte entier n'est guère que l'exposition trèsembrouillée
d'un sujet très-romanesque , et dont voici l'essentiel
. La scène est, en Angleterre, dans une terre considérable
, dont le propriétaire peut disposer de dix voix dans
les élections au parlement. Elle appartenait au jeune Seymours
depuis la mort de son père : mais Seymours a
voyagé , a dissipé une partie de sa fortune , et , de retour à
Londres, il on a perdu le reste au jeu. Des fripons lui ont
fait signer un contrat qui les rend maîtres de sa terre et
l'ont ensuite fait mettre en prison , afin d'en prendre possession
plus tranquillement. Ce dernier coup est d'autant
plus funeste pour Seymours , qu'en perdant sa terre , il doit
perdre aussi la main d'Adèle qui lui était promise dès l'enfance
, et dont huit années d'absence ne l'empêchent pas
d'être encore amoureux. Melford , père d'Adèle , est un
ambitieux qui ne donnait sa fille à Seymours qu'à cause
des dix voix dont il disposait, Or , ces dix voix sont maintenant
à la disposition d'un autre amant d'Adèle, qui se
nomme Hervey, et qui s'est décidé à acquérir la terre de
FEVRIER 1810 . 297 :
Seymours , d'un fripon nommé Walstein , précisément à
cause de ce privilége.
Il reste encore cependant deux motifs d'espérance à
notre jeunehomme. Adèle ne veut point épouser un autre
que lui tant qu'il lui restera fidèle. Son fermier Goodman
luidoit mille livres sterling d'arrérages , et ne veut les payer
qu'à lui. Mais , pour vaincre cette double résistance , les
fripons ont imaginé un singulier moyen. Un des leurs , qui
aquelque ressemblance avec Seymours , se présentera sous
son nom à l'honnête Goodman et à la constante Adèle . On
se flatte qu'après huit ans d'absence , on ne le chicanera
pas sur les changemens qui auront pu survenir, dans ses
traits. Le faux Seymours , bien reconnu , renoncera à la
main d'Adèle , se fera payer de Goodman; et , par cette
seule invention , les escrocs auront leur argent, et le délicat
Hervey sa maîtresse . 45
Tout cela , comme on voit , n'est pas trop vraisemblable;
ce qui suit l'est encore moins. Les intrigans se sont amusés
à discuter leurs projets à haute voix dans un bocage,
Adèle a un cousin nommé Edmond, lequel est sujet à
méditer dans le parc des plans de comédie. Il entend
celuides ennemis de Seymours , et aussitôt il écrit à Londres;
il se rend caution du prisonnier , obtient sa liberté
pour deux jours , et lui mande de venir le trouver à sa
terre , sans lui dire à qui il est redevable de ce service ,
ni pourquoi il l'appelle auprès de lui. Vous croyez peutêtre
l'avoirdevine , et que le véritable Seymours n'arrivera
que pour confondre son Sosie , raffermir la constance
d'Adèle , et toucher l'argent de Goodman. Vous n'y êtes
pas. Seymours vient jouer , non pas son propre rôle , mais
celui du fripon qui doit le représenter lui-même. Il sera
Seymours aux yeux deGoodman et d'Adèle , il sera Victor
aux yeux d'Hervey et de ses agens; il feindra de se prêter
leurs vues et de rompre avec sa maîtresse. Par cet artifice
il tirera de leurs mains le contrat de vente de
bien, et ce n'est qu'après y être parvenu qu'il se fera reconnaître
. T
وا
1
son
Après avoir entassé tant d'invraisemblances pour nouer
fortement une intrigue , il y a encore un moyende se les
faire pardonner; c'est de conduire cette intrigue avec art ,
de multiplier les incidens , les obstacles , les surprises ,
d'étouffer la réflexion dans le mouvement. Le sujet en
paraissait très-susceptible : on devait s'attendre à voir l'intrigant
Walstein contre-carrer les mesures du poëte Ed
98 MERCURE DE FRANCE ,
mond, et le faux Seymours arriver à propos pour embar
rasser beaucoup le véritable. Eh bien ! ni Walstein , ni son
agent ne paraissent. Melford et Hervey sont complétement
dupes de Seymours ; tout va si rondement , qu'en bonne
règle la pièce devrait finir au second acte, et vous ne soupçonneriez
jamais de quel moyen l'auteur s'est servi pour
la prolonger. On dîne entre le second acte et le troisième .
Seymours et Adèle se conduisent à ce repas avec autant
d'indiscrétion que l'Etourdi de Molière . Hervey se croit
trahi par son agent; il lui en fait de vifs reproches . Seymours
est encore assez raisonnable pour réparer son imprudence
en reprenant le rôle de Victor; mais Adèle est
une petite entêtée qui ne veut pas feindre un moment de
plus; Seymours est assez faible pour ne pouvoir pas supporter
sa petite fächerie. Il se jette à ses pieds devant
Hervey lui-même , et celui- ci , poussé à bout , aime mieux
renoncer à tous ses projets que de laisser triompher son
agent infidèle; il confesse tout; mais pour effacer la honte
de s'être servi de vils intrigans , il remet entre les mains
d'Edmond le contrat de la terre qu'ils lui ont vendue , et
à laquelle il renonce , ainsi qu'à la main de l'amante de
Seymours. Le reste sedevine. Edmond n'a pas de peine
à prouver que Seymours est bien Seymours , que Victor,
grâce à ses soins , a repris le chemin de Londres , et Melford,
fidèle aux diæ voix , donne naturellement sa fille à
celui qui vient de les récouvrer.gossi
Le pablie qui avait témoigné son mécontentement dès le
second aete de cette pièce , n'a pas même voulu en en
tendre le dénouement. Il a été sévère , mais juste . Non
seulement cet ouvrage n'estpas une bonne comédie , 'mais
il n'en annoncepas le talent. L'auteur peut en avoir beaucoup
d'autres , et cet ouvrage même ne peut appartenir
qu'à un homme d'esprit ; mais toutes les intentions comiques
qu'il y annonce , il s'empresse de les abandonner. On
a déjà pu s'en apercevoir dans cette analyse , et nous en citerons
un autre exemple. Seymours , quoique cautionné
par Edmond , ne voyage qu'avec un geolier. Lorsqu'il se
présente à Hervey sous le nom de son agent Victor , Hervey
lai ditque pour rendre son voyage plus vraisemblable,
il faudrait qu'il eût un geolier avec lui ; Seymours lui dit
qu'il y a songé : au moment même , le véritable geolier
paraît; le voilà , dit Seymours , et une scène comique s'annonce.
Le porte-clés cherchait son prisonnier pour le faire
repartirsur-le-champ. Seymours n'y trouve pas soncompte:
FEVRIER 1810 299
on croit qu'il va naître quelque incident: rien moins que
cela. Hervey continue à prendre le geolier pour un fripon
qui joue bien son rôle; illui donne de l'argent pour aller
boire : le geoliery va et ne reparaît plus .
Il n'y a rien de neuf dans les caractères , sice n'est
l'absurde et puéril entêtement d'Adèle que toutes les
grâces de Mlle Mars n'ont pu faire passer. Hervey est un
composé de fripon et d'honnête homme qui ne pouvait
plaire. Seymours ressemble à tous les amoureux ; Goodman
à tous les fermiers de l'Opera-Comique , Melford à
toutes les caricatures de gens à manie. Le principal personnage
est celui d'Edmond, et c'est tout simplement l'honnête
homme de la pièce. Ces divers rôles ont été fort bien
joués ; mais l'eussent-ils été mieux encore , l'ouvrage ne
pouvait être sauvé .
INSTITUT DE FRANCE.
Classe des sciences mathématiques et physiques..
T
Séance publique du 2 janvier. - L'abondance des matières
ne nous a pas permis jusqu'à ce jour de rendre,
compte de cette séance. Voici quel a été l'ordre des lectures
:
-1°. Proclamation des prix décernés par la classe pendant
l'année 1809 , et de la question proposée par elle au cong
cours.
- 2º. Eloge historique de M. Bonnet , associé étranger de
l'Académie des sciences , parM. Cuvier , secrétaire perpetuel.
3º. Coup-d'oeil sur l'état présent de l'anatomie et de la
physiologie végétales , par M. Mirbel.
4°.Eloge historique de M. Ph. Maraldi , par M. Cassini
5°. Notice historique sur les opérations faites en Espagne
pour prolonger la méridienne de France jusqu'aux îles Baléares
etPityuses , par M. Biot . ( Cette notice a été insérée
dans le Merccuurree du 6janvier.)
6°. Mémoire sur une nouvelle mesure pour la distribution
des eaux , adaptée au système métrique français , et
sur un appareil nouveau pour déterminer les lois de l'écoulement
des fluides , parM. de Prony .
7°. Mémoire sur l'utilité de l'emploi de la double réfraction
du cristal de roche au perfectionnement de quelques
instrumens de marine , par M. Rochon .
1
300 MERCURE DE FRANCE ,
8°.Eloge de Bénédict de Saussure , associé étranger de
l'Académie des sciences , parM. Cuvier, secrétaire perpétuel.
Prix décernés dans la séance publique du 2 janvier.
-Prix demathématiques .- La classe avait proposé , en
1808 pour sujet duprix de Mathématiques qu'elle devait
adjuger cette année la question suivante :
,
Donner, de la double réfraction que subit la lumière en
traversant diverses substances cristallisées , une théorie
mathématique vérifiée par l'expérience.
La classe a décerné le prix , valeur d'une médaille d'or
de3,000 francs , au Mémoire enregistré sous le n° 3 , portant
cette épigraphe :
Ita res accendunt lumina rebus. Lucret. L. I.
L'auteur de ce Mémoire est M. Malus , lieutenant-colonel
au corps impérial du génie , membre de l'Institut d'Egypte.
La classe , en couronnant ce Mémoire , a cru devoir distinguer
honorablement le Mémoire nº 1 , ayant pour devise
ce vers d'Horace :
Indiciis monstrare recentibus abdita rerum .
-
:
Prix de Galvanisme. La classe a partagé le prix annuel
de 3,000 francs , fondé par S. M. l'Empereur etRoi ,
pour la meilleure expérience qui sera faite dans le coursde
chaque année sur le fluide galvanique , entre MM. Gay-
Lussac , membre de l'Institut , et Thenard , professeur au
collége de France , à cause des nombreuses expériences
qu'ils ont faites en commun.
Prix d'Astronomie . - Lamédaille fondée par M. Lalande
, pour être donnée annuellement à la personne qui ,
en France ou ailleurs , les seuls membres de l'Institut exceptés
, aura fait l'observation la plus intéressante , ou le
Mémoire le plus utile aux progrès de l'astronomie , vient
d'être décernée à M. Gauss , correspondant de l'Institut ,
auteur d'un savant ouvrage sur la Théorie des Planètes , et
les moyens d'en déterminer les orbites dès la première apparition
, d'après trois observations , et sans aucune connaissance
préliminaire d'aucun des élémens.
1
Prix proposé au concours pour l'année 1812.-La classe
propose , pour le sujet du prix de mathématiques qu'elle
FEVRIER 1810. 301
décernera dans la séance publique du mois de janvier
1812 , laquestion suivante : وک
Donnerla théorie mathématique des lois dela propagation
de la chaleur, et comparerle résultat de cette théorie
àdes expériences exactes .
Le prix sera une médaille d'or de la valeur de 3,oco
francs.
Le terme du concours est fixé au 1er octobre 1811 .
Le résultat en sera publié le premier lundi de janvier
1812.
Les Mémoires devront être adressés , francsde port , au
secrétariat de l'Institut , avant le terme prescrit , et porter
chacun une épigraphe ou devise qui sera répétée , avec le
nom de l'auteur, dans unbillet cacheté joint au Mémoire.
SOCIÉTÉS SAVANTES .-Société d'Agriculture , Commerce,
Sciences etArts du département de la Marne , à Châlons .
-Rechercher tout ce qui est bon et utile , publier les résultats
de ces recherches , voilà quel est sans doute le but
de toutes les sociétés savantes , et l'objet particulier des
efforts de l'Académie de Châlons , pour le perfectionnement
del'agriculture . La Société s'est sur-tout attachée à démontrer
les aavantages que l'onpeut retirer de l'emploi des
cendres sulfureuses et des platres comme engrais , principalement
dans les prairies artificielles : on avait craint que
ces prairies ne nuisissent à la culture des grains ; mais l'expérience
a prouvé que ces deux cultures , loin de se nuire ,
se secondent mutuellement, puisqu'avec l'augmentation
des prairies artificielles , vient celle des bestiaux , et que
ceux-ci , en produisant plus d'engrais , augmentent la fécondité
des terres.La Société regarde , avec raison, comme
laplusdouce récompense de ses travaux , d'avoir contribué
àéclairer les esprits surce double avantage.
Quant aux autres parties de l'économie rurale , elle n'a
qu'à se féliciter des résultats que présente le département
de la Marne. Les merinos s'y sont considérablement multipliés
. La plupart des membres de la société ont le bonheur
d'avoir contribué à cette amélioration, puisqu'ils ont
joint aux préceptes qu'ils ont publiés à ce sujet , l'exemple
bien plus efficace que les leçons .
Ils ont mis le même zèle à encourager les plantations , et
àperfectionner les instrumens d'agriculture .
Parmi les membres dont l'Académie regrette la perte ,
302 MERCURE DE FRANCE ,
il estunhomme dont le nom est àjamais célèbre , et què
toute la France regrette aussi : c'est le grand capitaine
que les soldats français nommaient le Roland de l'armée ,
le maréchal Lasnes. Il est beau de voir un de nos plus glorieux
capitaines ne pas être étranger à la gloire paisible
des sciences et des arts , et faire partie des sociétés qui les
cultivent .
Nota. La question pour le prix a été insérée dans un
des précédens numéros ..
r
* Académie du Gard, à Nîmes .- Cette Académie a publié
une notice de ses travaux qui intéressent toutes le
classes de gens de lettres. Fondée , comme on sait , par
Louis XIV , associée de l'Académie française où ses
membres avaient le droit de prendre place , elle paraît s'attacher
constamment à justifier la noblesse de son institution,
et l'honorable privilége dont elle a joui long-tems . Elle
compte encore aujourd'hui , soit parmi les membres qui
résident , soit au nombre de ses associés correspondans ,
leshommesles plus distingués dans les sciences etles lettres.
Un discours sur les inconvéniens de la concentration des
lumières , et sur l'utilité de les répandre , sert d'introduction
à ces mémoires . L'auteur de ce discours , M. Alexandré
Vincens , président de l'académie , développe avec beau
coup de talent tous les avantages que présentent nonseulement
aux arts et aux sciences , mais à la morale publique
, les institutions littéraires établies sur divers points
de l'Empire . Rien ne prouve mieux cette vérité que le
genre des travaux dont l'académie de Nîmes s'est occupée.
Tels sont : un compte moral de l'administration préfectoriale
du Gard , par M. d'Alphonse , préfet de ce déparment
; des mémoires sur l'extinction de la mendicité , et
sur les associations de prévoyance , par M. Vincent de
Saint-Laurent , et plusieurs autres , sur diverses parties des
sciences naturelles et morales, physiques etmathématiques ,
dont les auteurs sont MM. Eymar , Favart , Granier , etc.
Une société établie dans une ville qui possède encore de
si beaux restes de monumens antiques , doit s'occuper avec
un intérêt particulier de tous les objets d'antiquité. Aussi
rend-elle compte de plusieurs découvertes en ce genre .
On a trouvé un assez grand nombres d'inscriptioonnss ,, mais
leur état de dégradation n'a pas permis qu'on les expliquât
toutes; quelques débris d'autels, des parties de sculpture,
FEVRIER 1810. 303
des vases , des amphores , des armes , etc. , ont été décrits
et déposés au Muséum de Nîmes ; la Société pense qu'on
pourrait faire des découvertes précieuses en fouillant les
ruines qui se trouvent à la Cioutat , près de la ville d'Alais ;
elle se plaint , au reste , de ce que l'on ne prend aucun soin
à Nîmes des monumens de l'antiquité , que l'on découvre
assez souvent dans cette partie de la France. On voit employer
à de nouvelles constructions des matériaux tirés
d'anciennes ruines , qui mériteraient d'être conservés dans
les musées .
Parmi les pièces de poésie qui font partie des travaux
de l'Académie du Gard , nous avons remarqué des frag
mens considérables d'un poëme dithyrambique sur les
progrès de l'esprit humain dans le dix-huitième siècle. Ce
sujet intéressant est à-peu-près celui que l'Institut na
tional a proposé pour son prix d'éloquence , et sur lequel
nos écrivains s'exercent depuis plusieurs années , jusqu'à
présent sans succès. M. Trelis n'a point été effrayé des difficultés
qu'il présentait sur-tout à la poésie . Il a su vaincre
laplupart de ces difficultés en poëte , en orateur et sur-tout
enphilosophie...
L'académie propose pour sujets des prix qu'elle distri
bueradans les années 1810 et 1811 :
Pour l'an 1810 , l'éloge de M. Servan, l'un de ses mem
bres ordinaires , avocat-général au parlement de Grenoble.
Pour 1811 , 1° un mémoire sur les grandes foires consi
dérées dans leurs divers rapports avec la prospérité publique.
2º. Déterminer d'une manière plus précise qu'on ne l'a
fait jusqu'ici , et par une suite d'expériences nouvelles , les
diverses lois auxquelles le phénomène de l'inflexion de la
lumière est assujéti .
Chacun des prix sera une médaille d'or du poids de 100
grammes .
Les ouvrages doivent être envoyés , franc de port , àM.
Trelis , secrétaire perpétuel , avant le 31 juillet de l'année
au concours de laquelle ils sont destinés .
POLITIQUE.
2
Le parlement anglais est ouvert , et le discours émané
du trône appelle l'attention de tous les hommes habitués
à réfléchir sur les matières politiques : ils étaient particulièrement
inquiets et curieux de savoir cette année , par
quelle ressource secrète dans l'art d'exposer les faits , etde
dissimuler ses désavantages , le ministère tenterait de fasciner
les yeux des honorables membres qui siégent dans
les deux chambres , sur les résultats des expéditions entreprises
, sur la situation des affaires en Asie , sur celles
des négociations en Amérique , sur la foi promise aux alliés
et sur les engagemens tenus avec eux, sur la situation
du commerce et du crédit , et sur-tout sur la masse d'impôts
désormais nécessaires à la lutte difficile dans laquelle
l'obstination et l'aveuglement de l'Angleterre l'ont si imprudemment
engagée.
Cediscours vient de paraître , c'est le Moniteur qui le
publie ; il l'a accompagné de notes qui jetant le plus grand
jour sur des événemens historiques récents et de la plus
haute importance , sont elles-mêmes une sorte de monument
historiquedigne de fixer tous les regards. Les termes
ensontprécieux, et en les résumant , nous nous attacherons
à en conserver les parties essentielles dans leur intégrité.
Voici le discours de S. M. Britannique.
MILORDS ET MESSIEURS ,
S. M. nous commande de vous exprimer son profond regret de ce
que les efforts de l'empereur d'Autriche contre l'ambition et la violence
de laFrance sont devenus inutiles , et de ce que S. M. I. a été
forcée d'abandonner la lutte et de conclure une paix désavantageuse .
Quoique la guerre ait été entreprise par ce monarque sans encouragement
de la part de S. M. , S. M. a fait , pour secourir l'Autriche ,
tous les efforts qui semblaient compatibles avec le véritable soutien
de ses alliés , et le bien et l'intérêt de ses propres domaines .
Une attaque sur les armemens et les établissemens maritimes de la
France dans l'Escaut , fournissait à-la-fois une perspective de détruire
une force naissante qui tous les jours devenait plus à craindre pour la
sûretéde ce pays , et celle de détourner les efforts de la France de
L'objet
4
MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1810 .
DEPT DE
LA
SEINE
A
l'objet important de renforcer ses armées sur le Danube , et deeprimer
l'esprit de résistance qui se manifestait dans le nord de Alle 5.
magne. Ces considérations déterminèrent S. M. à employer ses cercen
dans une expédition sur l'Escaut .
Quoique le but principal de cette expédition n'ait pas été atteint .
S. M. espère avec confiance que les avantages qui résultent , pour la
sûreté de ses domaines , de la poursuite ultérieuré de la guerre , se
trouveront dans la démolition des arsenaux et chantiers de Flessingue .
Ce but importaat , S. M. doit à la valeur de ses flottes et de ses armées
de l'avoir atteint par la réduction de l'ile de Walcheren .
S. M. a donné des ordres pour que l'on mît devant vos yeux des
pièces et papiers qui , à ce qu'elle espère , donnerontdes informations
satisfaisantes au sujet de cette expédition .
Nous avons ordre de vous informer que S. M. a positivement notifié
à S. M. Suédoise le voeu décidé que , dans ses arrangemens avec la
France ou toute autre puissance continentale sur la question de la paix
ou deguerre , elle ne fûtmue que par les considérations résultantes de
sapropre situation et de ses intérêts : tandis toutefois que S. M. regrette
que la Suède ait trouvé nécessaire d'acheter la paix par des sacrifices
considérables , S. M. ne peut pas se plaindre qu'elle l'ait conclue sans
sa participation . C'est son désir le plus ardent , qu'il n'arrive aucun
événement qui puisse occasionner l'interruption des relations amicales
qu'il est dans ledésir de S. M. et dans l'intérêt des deux pays de conserver.
Nous avons de plus l'ordre de vous dire que les efforts de S. M.
pour protéger le Portugal ont été puissamment secondés par la confiance
que le prince-régent a eue en S. M. , par la coopération des
autorités locales et par les gens de ce pays. L'expulsion des Français
du Portugal par les forces de S. M. , sous les ordres du lieutenantgénéral
lord-vicomte Wellington , et la glorieuse victoire gagnée par
lui à Talaveyra , ont contribué à arrêter les progrès des arinées françaises
dans la péninsule durant la dernière campagne.
S. M. nous ordonne de vous informer que le gouvernement espagnol ,
au nom et sous l'autorité du roi Ferdinand VII , a décidé d'assembler
les cortès généraux et extraordinaires de la nation. S. M. espère que
cettemesure donnera une ardeur et une énergie nouvelles aux conseils
et aux armes de l'Espagne , et dirigera utilement le courage et l'esprit
des Espagnols pour le maintien de leur monarchie légitime et pour la
délivrance entière de leur pays.
Les considérations les plus importantes de la politique et de la bonnefoi
exigent qu'aussi long-tems que cette grande cause pourra être sour
V
306 MERCURE DE FRANCE ,
tenue aves quelque apparence de succès , elle le soit suivant la nature
et les circonstances de la guerre , pour l'assistance ferme et continue
dupouvoiretdes ressources qu'offrent les états de S. M. , et S. M. se
repose sur l'aide de son parlement , dans ses efforts empressés pour
frustrerles entreprises de laFrance contre l'indépendance de l'Espagne
et du Portugal , et contre le bonheur et la liberté de ces nations
loyales et déterminées.
S. M. nous ordonne de vous informer que les communications entre
sonministre en Amérique , et le gouvernement des Etats-Unis , ont
été soudainement interrompues , et contre son attente . S. M. regrette
beaucoup cet événement ; elle a toutefois reçu les assurances les plus
fortes du ministre résidant à sa cour , que les Etats-Unis désirentmaintenir
amicalement les relations entre les deux pays. Ce désir s'accorde
parfaitement avec les dispositions de S. M.
3 Messieurs de la Chambre des communes ,
S. M. nous a chargés de vous informer qu'elle a ordonné que les
dépenses pour l'année courante fussent mises sous vos yeux. S. M. a
ordonné qu'elles fussent établies avec toute l'économie que pourra
permettre le soutien de ses alliés etla sûretéde ses domaines. S. M. se
repose sur votre zèle et sur votre fidélité pour lui accorder tels subsides
qui seront nécessaires pour ces objets essentiels . Elle nous ordonne de
vous exprimer combien elle regrette profondément les impôts que la
durée de la guerre rend inevitables .
Milords et Messieurs ,
S. M. nous ordonne de vous exprimer son espoir que vous prendrez
en considération l'état du clergé inférieur , etque vous adopterez , sur
cette portion intéressante de ses sujets , telles mesures qui vous paraîtront
propres.
Nous avons de plus l'ordre de vous annoncer que les comptes du
commerce ou des revenus du pays qui seront mis sous vos yeux ,
seront trouvés très-satisfaisans ..
Quoiqu'il ait résulté quelques inconvéniens partiels et momentanés
des mesures qui étaient dirigées par la France contre les grandes
sources de notre prospérité et de notre force , ces mesures sont loin
d'avoirproduit un effet permanent et général.
L'animosité invétérée de notre ennemi continue à être dirigée contre
ee pays avec la même violence et la même haine . Pour conserver la
sécurité des domaines de S. M. et pour faire manquer les desseins
quisont formés contre nous et nos alliés , il faudra les plus grands
efforts de vigilance , de courage et de persévérance . Dans les dangers
et los difficultés, S. M. espère aveo confiance qu'elle trouvera un"se
FEVRIER 1810. 307
cours très-effectif dans la suite de la bénédiction de la Providence
divine , dans la sagesse de sonparlement, la valeur de ses armées , le
courage et l'énergie de son peuple.
Certes le rédacteur du discours émané du trône d'Angleterre
a fourni à celui des notes dont le Moniteur laccompagne
, une occasion facile de réunir , comme dans un
seul tableau , tous les derniers événemens , de les présenter
sous leur véritable jour, de justifier la politique de la
France par la force des raisonnemens et l'ascendant de la
vérité , comme la justice de sa cause a été soutenue par la
force de ses armes et la fidélité de la victoire.
Lapremière idée du discours qui mérite d'êtrerelevée, est
celle qui dissimule lapart prise par l'Angleterre à ladernière
guerre.Mais si l'Autriche eût étévviicctorieuussee,, si elle fût rentrée
enpossession de ses anciens domaines , l'Angleterre qui
avoue l'avoirfaiblement soutenue, se fût vantée de l'avoir relevée;
mais l'Autriche a succombé, le cabinet britannique la
désavoue ; ainsi , nous devons croire que Trieste n'a pas été
l'entrepôt des subsides de l'Angleterre , que le cabinet n'a
pas excité l'attaque de l'Autriche , qu'il ne pensait pas à
l'Autriche en excitantcontre la France , laPorte et la Suède,
et en soutenant les insurgés espagnols !
Les tentatives sur l'Escaut sont du moins motivées avec
-plus de franchise dans le discours; ony convient qu'une
force naissante devenait tous les jours à Anvers plus à
craindre pour la sûreté de l'Angleterre : ce n'était donc pas
une diversion que l'on tentait , mais une destruction que
l'on avait en vue , et dont on n'a exécuté qu'une misérable
partie : assurément , s'il se fût agi d'une diversion , on l'a
dit mille fois , les Anglais auraient appuyé la révolte dans
le nord de l'Allemagne ; c'est aux embouchures de l'Elbe
et du Weser, c'est à Stralsund qu'il fallait paraître , or
là il n'y avait qu'à combattre , il n'y avait rien à détruire.
Mais pourdétruire même, l'opération était mal calculée;
altaquer la France , c'est-à- dire le territoire sacré , c'était
mettre en mouvement des millions de bras que la guerre
extérieure laissait en repos , et que l'Empereur n'avait pas
besoin d'appeler ; l'ennemi les alevés pour l'Empereur, en
son absence , et comme en son nom; l'appel au courage ,
àla fidélité française a été fait par l'Angleterre elle-même ;
mais ces généreux efforts , si la guerre eût duré , ne se fussent
pas bornés àjeter lesAnglalaiiss dans la mer. Des bords
de l'Escaut , s'il l'eût fallu , cent mille hommes se seraient
portés sur le Rhin , sur le Veser , sur le Danube ; ils au-
V2
308 MERCURE DE FRANCE ;
raient joint le huitième corps de l'armée, eten envahissant
la Bohême , pris les armées autrichiennes à revers . Leur
enthousiasme était admirable , il était facile d'en profiter ;
mais cela a été inutile , la paix les ramène dans leurs
foyers , et il faut choisir dans le nombre , non pas seulement
des volontaires , mais des prétendans , ceux qui auront
l'honneur de faire partie des corps de la garde impériale,
qui porteront le beau titre de régimens des gardes nationales
. Voilà quelle est la différence de l'espritde lamonarchie
française etde l'empire français,des élémens de l'unetde
l'autregouvernement, de leurs moyens respectifs , et du génie
qui préside à leurs destinées. Les tems sont changés , l'Europe
le sait ; seule , l'Angleterre affecte de l'ignorer. Avec
quelle impatience ne va-t-elle pas apprendre que sonmouvement
inconsidéré a donné à l'Empereur , non pas seulement
des hommes de plus , mais encore de nouvelles ressources
financières ! c'était peu pour les fidèles départemens
du Nord , de couvrir leurs côtes de troupes , de bataillons
, d'artillerie ; ils ont voulu , par le rétablissement momentané
des centimes de guerre que l'Empereur avait supprimés
, fournir aux frais de cette armée levée comme par
enchantement: une décision patriotiquedes conseils-généraux
de la plupart des départemens menacés a suffi. Ces
généreuses dispositions serontdéfinitivement autorisés dans
Ie budjet de 1810.
LesAnglais ont ici reçu une leçon encore plus importante
, c'est qu'en aucun cas , et sur aucun point du territoire
, leur présence ne peut faire diversion aux grandes
opérations militaires de l'Empereur; des gardes nationales ,
les compagnies de réserve des préfectures , et les 16,000
hommes de gendarmerie , la plus belle cavalerie de l'Europe
, suffiront en tout tems pour les anéantir , sans détacher
un soldat de ses drapeaux et un bataillon de l'armée
active.
Les Anglais prétendraient-ils mettre en ligne de compte
les dégâts de Flessingue , et les balancer avec les dépenses
et les pertes de leur expédition ? Ils ont détruit pour une
somme évaluée à 2,000,000 fr.; leurs constructions , évaluées
à leur tour , s'élèvent à 600,000 fr. C'est dejà une
compensation. Ils ont abandonné de l'artillerie , des munitions
, des bâtimens ; sur l'un d'eux seulement 15,00ohabits
: la balance ainsi s'établit à-peu-près entre les profits et
les pertes . Mais ce n'était pas Flessingue qu'il fallait détruire
, c'était Anvers , ses chantiers , ses arsenaux , son
FEVRIER 1810 . 309
port; là est la navigation de l'Escant. On a reconnu la possibilité
de faire remonter ce fleuve par des navires tout
armés , notre escadre y est arrivée , ety a mouillé en pleine
sûreté. Le bassin sera achevé dans le cours de l'année ; 30
vaisseaux de ligne pourront y être mis à flot et reunis à
P'abri des glaces ; désormais nos vaisseaux feront voile
d'Anvers. Voilà ce que les Anglais nous ont appris que
nous pouvions faire . Les avantages qu'ils ont obtenus , ont
été payés trop cher; que chaque mois ils en obtiennent de
semblables , et leur ruine est complète.
Le Moniteur s'attache ensuite à une partie essentielle
du discours , celle qui doit donner lieu à de graves réflexions
, celle relative à la Suède : il était impossible de ne
pas remarquer la froideur , l'ingratitude et l'ironie qui ont
dicté ce passage : ici la politique anglaise se dévoile ellemême
, elle instruit ses alliés imprudens , ses protégés , ses
tributaires ; elle leur montre le sort qui les attend , l'abandon
qui sera leur partage , l'ingratitude qu'elle leur réserve
pour récompense.
« La Suède , en effet , dit le Moniteur , dont nous conserverons
ici les expressions , a perdu toutes ses armées et la
plus importante de ses provinces , la seule qui assurait son
indépendance , sans avoir obtenu le moindre secours de
l'Angleterre ; elle s'est trouvée accablée par la disparition
du général Moore , qui , après avoir laissé , pendant plusieurs
mois , son armée entassée sur ses vaisseaux devant
Gothenbourg , est retourné honteusement en Angleterre ;
elle s'est sacrifiée pour la cause de la Grande-Bretagne ,
sans que cette puissance ait tiré un seul coup de fusil pour
elle. Enfin, lorsque l'Angleterre , avec tous ses vaisseaux ,
n'ayant pas même su empêcher les Russes de s'emparer
des îles d'Aland , l'ennemi menaçant d'entrer dans Stockholm
, les Suédois ont été contraints d'acheter la paix ,
on croit que l'Angleterre déclarera à la face du Monde ,
par une noble et généreuse politique , qu'elle ne reconnaîtrajamais
le démembrement de la Finlande , et que dès
cemoment elle donne à la Suède , la Martinique , Cayenne
et Malte , et toutes les acquisitions qu'elle aurait pu faire
depuis la guerre , pour dédommager la Suède des pertes
qu'elle a faites ; mais une politique aussi élevée, est trop
contraire aux idées étroites et à l'égoïsme du cabinet anglais
. S. M. Britannique est constante dans les principes
qui lui ont fait abandonner le roi de Sardaigne et le roi de
Naples , et elle est accoutumée à compter sur la ruine de
310 MERCURE DE FRANCE ,
ses alliés, au moment où elle signe le traité d'alliance avec
eux. L'Angleterre déclare à la Suède qu'elle trouve bon
qu'elle ait traité sans elle et qu'elle ait cédé ses provinces.
Ceparagraphe est sans doute une ironie ! Qu'est-ce que les
Anglais voudraient prouver par-là , sinon qu'ils abandonnent
les malheureux ? mais les rois de Sardaigne et de
Naples n'en sont-ils pas déjà la preuve ?
»L'Angleterre fait plus : elle avoue que la Suède a fait la
paix à sa connaissance ! c'est donc à sa connaissance que
la Suède a précipité du trône le monarque qui s'est attiré
tous ses malheurs par son attachement pour elle , et par
son dévouement à sa cause. En considérant plus attentivement
ce passage , on sent son coeur se soulever malgré
soi. Qui pourrait s'imaginer que ce fût un roi qui parlat
ainsi? Qui entendez-vous par le roi de Suède ? est-ce l'ancien
oule nouveau ? Mais le nouveau n'a-t-il pas été élevé
au trône par les sentimens unanimes des grands et du
peuple , par la cour et la ville , pour ainsi dire , en haine
devos principes et de votre alliance ? et l'ancien roi , au
contraire , n'était-il pas votre ami le plus fidèle , votre allié
le plus inébranlable ? ne vous a-t-il pas sacrifié sa couronne,
sapolitique , le sang de ses sujets etl'argent de ses peuples?
ne vous a-t-il pas secondé dans votre infame expédition
contre Copenhague , et n'a-t-il pas appuyé toutes vos pirateries
dans la Baltique ? vos pavillons n'ont-ils pas vogué
de concert? et les relations les plus intimes , les plus amicales
n'ont-elles pas existé entre sa cour et la vôtre ? Et
cependant lorsque ce prince est renversé du trône par un
acte qui fut nécessaire , mais violent; qui a été utile , mais
qui était illégal ; qui a pu sauver la Suède , mais qui vous
est et vous fera constamment undéshonneur aux yeux de
l'Europe entière , vous reconnaissez le nouveau roi qui est
monté sur le trône de votre amı, et qui , pour le premier
acte de son gouvernement , a conclu la paix avec la France
et la Russie , a adhéré au système continental , vous a
fermé ses ports et s'est mis en état de guerre contre vous !
vous montrez tout au moins beaucoup de complaisance et
de bonhomie !
» Malheureux Gustave , si du fond de ton exil tu lis ce
discours , quels seront ton étonnement et ta douleur de ne
pas y trouver la moindre expression de regret ! L'Angle
terre , à qui tu as sacrifié ton trône et ta famille , ne daigne
pas même t'honorer d'un regret : tu as été abandonné ,
renié du moment où tu as cessé de régner; ils te désaFEVRIER
1810. 3PL
vouent , ils se conduisent envers toi comme s'ils ne t'avaient
-jamais connu , et ils voudraient presque faire croire que
tu as été leur ennemi ! Et c'est ceux qui , par leur funeste
amitié , t'ont entraîné dans le précipice , qui te traitent
ainsi ! L'histoire verra dans ce passage le véritable caractère
de la politique anglaise : politique sans entrailles qui
n'a d'autre mobile que l'or ; et ne sait-on pas que la soifde
ce métal bannit du coeur humain tous les sentimens généreux?
Nous trouvons dans ce paragraphe , nous osons le
dire , la preuve que le roi d'Angleterre n'existe plus comme
roi. Un roi qui conserverait l'auguste caractère de la royauté,
et sur-tout un roi qui occupe le trône ensanglanté de Charles
ler , aurait évité de traiter un pareil sujet. Si les circonstances
l'empêchaient de blâmer ouvertement la révolution
qui avait détrôné un roi son allié , ses devoirs envers luimême
, exigeaient du moins qu'il en détournât les yeux ;
et dans le cas où la politique l'aurait porté à ratifier aussi
authentiquement cet événement extraordinaire , ses larmes
auraient dû faire pardonner les calculs dictés par sa poditique
! »
Bientôt , en parlant des affaires d'Espagne , et en réfutant
ce qui concerne Talaveyra , et par ses résultats , et par
les lettres même du général anglais qui , en se retirant ,
laissa ses blessés à la générosité française , le Moniteur
retrouve encore le cabinet anglais oubliant la dignité
royale , et sanctionnant , au gré mobile de ses intérêts passagers
, les actes de violence les plus contraires à cette dignité
, au repos des peuples , à la sécur des monarchies .
L'Angleterre laisse la Suède faire la paix avec la Russie , aบ
prix de ses provinces et de la chute de son roi; bientôt elle
va soutenirle crime d'un fils rebelle contre celui d'un père
malheureux , et opposer Ferdinand VII à Charles IV,
comme si les droits du fils pouvaient exister tant que le
père n'a pas cessé d'être . C'est encore là une prostitutiondu
pouvoir souverain. Ici les considérations générales et relatives
aux affaires d'Espagne et aux membres de la ci-devant
famille royale , méritent d'être rapportées dans tout
leur développement.
« Au moment où le roi d'Angleterre parle ainsi du haut de son
trồne , de Ferdinand VII , des jūntes , des cortès , et des armées de
l'insurrection , qu'il leur promet des secours et des victoires , ses
troupes abandonnent Badajoz et la rive gauche du Tage , pour se
rejeter sur Lisbonne , laissent à découvert la Sierra-Morena ef toute
1
312 MERCURE DE FRANCE ,
l'Andalousie ! Si vous aviez voulu ne pas avoir à regretter que la
› Suède ait trouvé nécessaire d'acheter la paix pardes sacrifices consi-
> dérables , il fallait débarquer 40 mille hommes en Finlande. Si
vous aviez voulu secourir l'Autriche, il fallait débarquer 40 mille
hommes à Trieste ou àHambourg , et si , quand vous avez su que la
bataille de Ratisbonne avait été l'arrêt du destin de l'Autriche , vous
aviez voulu secourir les Espagnols , il fallait que votre armée de
Walcheren se trouvât sur le champ de bataille de Talaveyra! Lorsque
les deux Castilles , la Manche , l'Arragon , la Navarre , la Biscaye , le
royaume de Léon , la province de Salamanque , la Catalogne , les
trois quarts du royaume de Valence , etc. sont en notre pouvoir, vous
voulez réunir les cortès généraux ! vous parlez d'assemblées politiques
àdes hommes qui n'ont d'autre mobile et d'autre énergie que le fanatisme
et la superstition ! Dites-nous , où pourront se tenir ces cortès ,
àmoins que ce ne soit à bord de vos vaisseaux ? Mais vous ne croyez
pasun mot de ce que vous dites ; la ville de Londres le croit encore
moins. Ily a trop d'Anglais en Espagne pour que vous puissiez trompervotrenation
sur la véritable situation des choses dans ce pays .
> Lorsque les partisans de l'Angleterre eurent suseité l'émeute
d'Aranjuez , lorsque le roi Charles eut été forcé , lepistolet sous la
gorge , à se démettre en faveur de son fils , le roi et la reine envoyèrent
auprès du général qui commandait l'armée française , se
mirent sous sa protection et réclamèrent le secours de leur allié!
Ferdinand entra à Madrid. L'empereur , pour être plus près de ces
grands événemens , vint à Bayonne : le roi Charles demanda de venir
l'y joindre , et son fils yvint également. L'un et l'autre proposèrent
de prendre l'Empereur pour juge et pour arbitre. Tout le monde'sait
que le roi Charles et Ferdinand sont venus à Bayonne de leur plein
gré , et qu'il n'aurait pas été dans la puissance de l'Empereurde les y
faire venir autrement. Ferdinand était encore à Vittoria au milieu dé
ses partisans et de ses troupes , lorsque l'Empereur lui écrivit pour
l'inviter à venir. L'Empereur proposa au roi Charles de le rétablir sur
son trône ; mais le roi , accablé d'infirmités , l'esprit frappé des dangers
qu'il venait de courir , et ayant horreur de la conduite de son fils
et des excès auxquels s'était portée une effrénée populace , aima
mieux couler dans la retraite des jours paisibles , et céda tous ses
droits à l'Empereur Napoléon. Tous ceux qui étaient alors à Bayonne ,
et qui ont été témoins de l'auguste colère du vieux roi toutes les fois
que son fils se présentait devant lui , porteront à la postérité l'impres
siondont ils ont été frappés ; la sentence arbitrale ne pouvait être dou
teuse . C'était une chose que tout homme pouvait juger. Un fils qui
s'arme contre son père ! c'était la cause de tous les rois ; un fils enviFEVRIER
1810 . 313
4
ronnédes partisans de l'Angleterre , et arrachant la couronne à san
père,parce qu'il a été un fidèle allié de la France ! c'était , en outre ,
lacause de la France. L'Empereur fit connaitre au prince des Asturies
qu'il ne régnerait plus sur l'Espagne ; que le roi Charles lui avait cédé
ses droits , et qu'il voulait user de ces droits . Toutefois , il lui fut proposéde
retourner en Espagne , et on lui offrait un sauf-conduit ; mais
l'Empereur lui déclara qu'il lui ferait la guerre avec toutes les forces
de la Francepour arracher l'Espagne à l'influence des Anglais ! Ferdinand,
chez qui les reproches de son père avaient fait naître les remords.
qui était effrayé de ce qu'il avait vu en Espagne , et qui avait la conscience
que la nature l'avait fait pour régner sur un trône tranquille ,
etnon pour s'y maintenir à travers d'effroyables orages , ne voulut
entrer en Espagne qu'avec la promesse , de la part de la France , que
lesarmées françaises se retireraient , ou qu'elles seraient mises à ses
ordres. Le devoir de l'Empereur était de faire la guerre pour soutenir
tous les droits de sa couronne et ceux qui lui avaient été cédés par
Charles IV , et pour détruire les projets de l'Angleterre. Ferdinand
aima mieux s'assurer une existence paisible : il adhéra à la démarche
de son père et renonça à tous ses droits au trône. Les lettres du prince
Ferdinand prouvent toutes ces assertions ; et c'est en vain qu'on chercherait
de lui une seule lettre qui contint une assertion contraire.
Nous savons de plus que l'Empereur a fait connaître aux ambassadeurs
deplusieurs puissances de l'Europe , que , si Ferdinand voulait retourner
enEspagne , il en était le maître , et qu'il serait escorté par
les troupes françaises jusqu'au point qu'il désignerait ; mais que la
France lui ferait aussitôt la guerre et ne souffrirait jamais qu'il régnât ;
mais Ferdinand méprise les brigands qui se servent de son nom pour
désoler l'Espagne , et on peut même prouver par des lettres de Sarragosse
et de Séville , que les séditieux ont essayé de faire arriver à
Ferdinand , et qui ont été interceptées , qu'il n'a jamais eu de correspondance
avec l'Espagne , et qu'il n'a ni autorisé , ni approuvé
aucundes soi-disant gouvernemens qui s'y trouvent et qui abusent
de son nom ?
> Le roi Charles a cédé à l'Empereur tous ses droits au trône ; les
princes espagnols lui ont également cédé les leurs. Le roi Joseph est
donc seul roi d'Espagne. Tous les efforts que les Anglais ont faits
jusqu'ici pour empêcher que sa domination ne fût reconnue par l'Espagne
entière , ont été maladroits et impuissans . Tout ce que nous
désirons , c'est que , comme il est dit dans le discours du trône , l'Angleterre
veuille continuer une lutte corps à corps contre la France ,
et qu'elle y engage sérieusement sur le continent ses hommes et son
2
314 MERCURE DE FRANCE ,
argent; mais nous sommes persuadés que ces protestations ne sont
qu'un piége pour les malheureux Espagnols , et que les Anglais sont
décidés à les abandonner. Il leur faut pour combattre des succès
faciles et unbut prochain. ». A
Les lettres énoncées dans la note ci-dessus ne sont pas
vaguement indiquées ; les unes ont paru au Moniteur lors
de l'arrivée des princes espagnols à Valencé , les autres sont
encore inédites , ettoutes vont être officiellement publiées .
Cette manière de mettre la diplomatie hors de toute
atteinte , en publiant les actes sur lesquels elle a dû se
régler , peut être comparée , avec quelqu'avantage sans
doute , avec le vague des accusations et le caractère hasardé
de toutes les assertions anglaises .
En continuant son examen du discours , le Moniteur arrive
à l'affaire des Etats-Unis , et traite avec peu d'étendue
d'une circonstance où l'avidité anglaise s'est si bienmontrée
en opposition avec les engagemens de ses ministres ,
où les Américains ont prouvé qu'ils ne redoutaient pas la
guerre , et l'ont fait redouter aux Anglais . L'honneur anglais
se mesure , dans cette affaire , sur l'échelle des produits
de leur commerce : c'est tout dire .
On eût pu s'étendre avec avantage sur l'article des impôts
anglais , et rapprocher cette partiedu discours , de celle
que la situation des finances de France a permis de faire
entendre à notre tribune législative ; mais , encore ici , les
faits parlent d'eux-mêmes ; le roi parle d'emprunts , d'impôts,
de sacrifices nécessaires ; ce langage n'a pas besoin
d'être commenté .
Et lorsque le roi avoue que les mesures de la France
contre le commerce anglais ont produit un effet momentané
, il nous est aisé de lui en promettre de plus durables
et de plus efficaces . Les affaires d'Espagne ont ouvert une
partie des ports de ce royaume , ils vont être fermés ; Trieste
l'est pour jamais . La Hollande n'a pas servi assez exactementla
cause commune ; les côtes de France vont s'étendre
jusqu'à l'Elbe , et se garnir de soldats et de douaniers
fidèles . La guerre continentale avait relâché beaucoup de
ressorts ; ils vont reprendre leur vigueur première . Le continent
désormais est uni et attaché au même système ; c'est
dans cette année qu'il faut attendre les résultats de ce système
sur le commerce anglais .
Des considérations plus importantes terminent cettediscussion
: elles repoussent lereprochhee d'animosité invétérée
FEVRIER 1810 . 315
que l'Angleterre accuse sans cesse la France de conserver
contr'elle.
"Quelle_est donc cette animosité? quelles en sont les
preuves ? Les deux plus grands monarques du monde (dit
le Moniteur ) ne se sont-ils pas entendus à Erfurt pour
vous offrir la paix ? Dernièrement encore n'avez-vous pas
refusé d'entrer en négociation et d'envoyer des agens à
Morlaix pour y traiter de l'échange des prisonniers de
guerre ? Lapropósition vous en a étéfaite d'après vos insinuations
, et vous l'avez éludée quand elle vous a étéprésentée
officiellement , parce que vous avez craint qu'elle
amenât un rapprochement ! L'EmpereurdeRussie etl'Empereur
des Français veulent la paix , parce qu'ils sont
grands et puissans parl'étendue et la richesse naturelle de
leur territoire . L'Angleterre , au contraire, ne la veut pas ,
parce qu'elle veut soumettre le commerce de toutes les nations
à payer un impôt réglé par le tarif de son parlement ;
obliger tous les bâtimens , sous quelque pavillon qu'ils
puissent être , à venir relâcher à Londres , et s'arroger le
droit de mettre un octroi sur la consommation de tout
l'Univers ! Que le bon génie de l'Angleterre vous ouvre en
fin les yeux ! Renoncez à ces prétentions que vous ne pou
vez soutenir , qui feront souffrir le continent , mais qui
finiront par entraîner votre ruine ! Remettez votre droit
maritime sur le pied où il était il y a six ans. Rapportez
ces funestes ordres du conseil , que jamais aucune puissance
ne pourra reconnaître, car les Russes , les Français
et lesAméricains reconnaîtraient plutôt votre roi pour roi
dePétersbourg et de Moscou , de Paris , de Venise et de
Rome, de Boston et de Baltimore , que de se soumettre
aux ordres du conseil, qui ne sont rien moins que la proclamation
de la souveraineté universelle . »
L'importance d'une telle discussion , des déclarations
aussi précises , des renseignemens aussi précieux , devaient
occuper toute entière la place que nous réservons aux matières
politiques. La politique de toute l'Europe est dans le
discours que nous avons cité , et les observations qui le
réfutent; en ce moment , elle ne peut être,cherchée
ailleurs.
Les événemens , d'ailleurs , n'ont eu sur aucun pointune
importance remarquable ; on annonce seulement que le
roi Joseph est sorti de sa capitale et a conduit son armée sur
Séville. Les régimens des gardes sont arrivés à Bordeaux
lehuitième corps touche à Bayonne; chaque jour de puis
316 MERCURE DE FRANCE ,
sans renforts franchissent les Pyrénées. EnAllemagne , on
ne remarque d'autre mouvement que la retraite successive
des troupes françaises aux termes des conventions. Dans le
Wurtemberg, les propriétés de l'ordre de Malte , confisquées
, serviront dedotation à l'ordre royal . En Hollande ,
Breda , Berg-op-zoom , Bois-le-Duc , en exécution des ordres
du roi , ont reçu garnison française.
Le roi de Westphalie a ouvert à Cassel la session de ses
états : il a annoncé , sans les préciser , que de nouveaux
actes de bienveillance de son auguste frère venaient ajouter
à la puissance et à la force de l'état ; il a payé un juste
tribut à la fidélité de l'armée et de l'immense majorité des
citoyens dans les derniers troubles .
PARIS .
Un sénatus-consulte , en date du 30 janvier , détermine
la dotation de la couronne , et règle la conservation des
biens qui forment cette dotation inaliénable et imprescriptible
; il règle aussi l'administration de ces biens et les
charges de ladite dotation. Le titre II établit le domaine
extraordinaire composé des domaines que l'Empereur, exerçant
le droit de paix et de guerre , acquiert par des conquêtes
ou des traités . Le titre III est relatif au domaine
privé de l'Empereur , supportant toutes les charges comme
propriété particulière , et dont l'Empereur peut jouir et
disposer à ce titre . Le titre IV règle le douaire de l'impératrice
, et établit les apanages des princes français , leur
transmission , leur concession , les charges quiy sont attachées
, leur conservation , leur estimation , etc. , etc.
Ce sénatus-consulte a été rendu sous la présidence du
prince-archi-chancelier , sur le rapport d'une commission
spéciale , après avoir entendu , au nom du gouvernement,
M. le conseiller-d'état comteRegnaud de Saint-Jean d'Angely
et un rapport du sénateur Desmeuniers .
-Le Corps-Législatif de France a ouvert sa session de
1810. Aucune solennité n'a été jugée nécessaire pour cette
ouverture d'une session si voisine de la précédente. M. le
comte Treilhard a prononcé, au nom dugouvernement, le
discours d'ouverture. S. M. a nommé président, M. le grand
chambellan comte de Montesquiou. Vingt-cinq membres
:
FEVRIER 1810. 317
du Corps-Législatif ont reçu la décoration de la légion
d'honneur.
-Le canal de l'Ourcq et le bassin de la Villette ont été
nommés par les Parisiens : le Long-Champ d'hiver : l'affluence
des piétons et des voitures y est effectivement trèsgrande.
L'Empereur l'a parcouru dans une voiture simple
à deux chevaux ; il a été reconnu et salué par les plus
vives acclamations . L'Empereur a aussi visité incognito ,
les grands ateliers de divers travaux publics , et il adaigné
s'entretenir avec les directeurs de ces travaux , dont il a
paru très-satisfait.
-On regarde comme définitivement et récemment arrêtés
les plans de l'achèvement du Louvre , de la restauration
de Versailles , d'une nouvelle salle d'opéra , de l'arc
de triomphe de l'Etoile , de la fontaine de la Bastille , des
quais et pont d'Iéna , etc. , etc. , etc. Rien ne paraît encore
statué relativement à l'obélisque du Pont-Neuf.
-L'Institut de France a eu l'honneur d'être présenté à
S. M. dimanche dernier : plusieurs de ses membres lui ont
faithommagede leurs travaux , et ont été accueillis avec la
distinction la plus flatteuse.
-Hippomène et Attalante ont été arrêtés dans leur carrière
dès les premiers pas de leur course. On ne sait quand
ils la continueront . Colinette a été revue avec plaisir. L'AlcadedeMolorédo
n'a point un nouveau dénouement , mais
unchangement dans la distribution des rôles qui ne lui a
point nui. La pièce va bien , elle amuse , et elle attire la
foule. Cendrillon est en répétition. Talma a reparu au
théâtre de la cour; il a joué jeudi le beau rôle de Sévère .
Mardi Omasis a été repris avec un très-grand succès .
MM. Baillot et Lamarre ont donné un second concert;
même mérite d'exécution , science admirable , art qui ne
laisse rien à désirer que des compositions meilleures où ils
brilleraient davantage , et brilleraient plus facilement. Le
Barbier de Séville a eu trois représentations consécutives :
on ne parle plus de la retraite de M. Feste comme d'une
perte inévitable. On monte Théodore à Venise. Don Juan
paraît ajourné . La rentrée de MmeBranchu va faire reprendre
les brillantes représentations de Fernand Cortez ,
318 MERGURE DE FRANCE ,
' ANNONCES .
Annales des Sciences et des Arts,année 1808. Deuxième partie ,
Sciences médicales.-Unvene in-8º de 540 pages.-Prix. 7fr . ,
et9 fr. 25 cent. franc do port.- Les deux parties ensemble , formaut
deux volumes de 1300 page -Prix, 14 fr . e. 18 fr. 50 cent. franes
de port. Chez D. Colas , imprimeur-libraire , rue duVieux-Colombier,
nº 26, faubourg Saint Germain.
Cette Seconde partie compte les Annales de 1808. Elle comprend
les travaux qui concernent les Sciences médicales , tant pour ce qui a
rapport à la médecine humaine qu'à celle des animaux et à l'art vétérinaire.
Ce volume renferms , comme le premier dont il est une
suíte nécessaire et indispensable :
1 °. Les analyses des mémoires , observations , notes , etc. relatifs
aux sciences médicales qui se trouvent disséminées , tant dans les
recueils des Académies et Sociétés savantes , que dans les divers
ouvrages périodiques ;
2. L'indication des prix décernés et proposés par les Académies
et Sociétés savantes ;
3°. La Nécrologie , ou la liste des médecins , etc. les plus connus ,
morts pendant l'année ;
4°. La Bibliographie , ou le Catalogue méthodique des livresde
médecine , chirurgie , pharmacie , art vétérinaire , etc. , publiés dans
l'année.
Pour satisfaire en tous points la curiosité et l'intérêt des personnes
éclairées qui exercent l'art de guérir , nous avons cru devoir ajouter à
ce dernier article le tableau des thèses soutenues pendant l'année
1808 , dans les différentes écoles de médecine de la France.
L'Année 1809 est sous presse , et paraitra incessamment.
La Lyre d'Anacreon , pour 1810 , choix de Romances , Vaudevilles
, Rondes de table , et Ariettes des pièces de théatre les plus
nouvelles , etc. , avec la musique de 62 airs gravés. Un vol. in-18 ,
beau papier , imprimé avec soin par Lebègue , et orné d'une vignette
et d'un frontispice gravé au pointillé par Lambert. Prix , 2 fr. , et
2 fr. 60 cent. , frane de port. A Paris . chez Favre , libraire
Palais -Royal , galeries de bois , côté du Jardin , nº 263 , en entrant
par la rue de Richelieu , aux Filles de Mémoire .
Voyage en Italie de l'abbé Barthélemy, auteur du Voyage
Anacharsis, fait par ordre du roi , en 1755 et 1756 , imprimé , avec

FEVRIER 1810. 319.
1
l'agrément de sa famille, sur les lettres originales de cet Académicien,
écrites au comte de Caylus ; dédié à Mmede Choiseul ; par A.
Sérieys , censeur des Etudes au Lycée impérial de Douai. Troisième
édition. Deux vol. in-18 , fig. Prix, 3.fr. , et 3 fr. 50 cent. franc
de port. Chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
Fables nouvelles , par M. P. L. Ginguené , membre de l'Institut de
France. Un vol. grand in-18 . Prix , 2 fr . 50 cent. , et 3 fr . franc de
port. Chez Michaud , frères , imprimeurs-libraires , rue des Bons-
Enfans , nº 34.
P
Belzunce , ou la Peste de Marseille , poëme suivi d'autres poésies
par Ch. Millevoie. Troisième édition , corrigée et augmentée. Un vol .
grand in-18. Prix , 2 fr. 50 cent. , et 3 fr . franc de port. Chez les ,
mêmes.
L'Incredulité, poëme par M. Sonnat. Un vol. grand in-18 , fig .
Prix , 2 fr. 50 cent. , et 3 fr . franc de port. Chez les mêmes .
-
IIIe et IVe cahiers de la troisième souscription , ou XXVIIe et
XXVIIIe cahiers de la collection des Annales des Voyages , de la
Géographie et de l'Histoire , publiées par M. Malte-Brun. Ces cahiers
contiennent la Carte géographique des Voyages des frères Zéni ,
gravée en 1380 , copiée fidélement sur l'original , et une gravure
représentant les anciens tombeaux de la Scandinavie , avec les articles
suivans : Essais historiques et géographiques sur l'Archipel des îles
Marianes , traduit de l'allemand ;-Description des îles des Larrons;
-Notice sur Mozambique , par M. Epidariste Colin ; - Mémoire
sur le pays de Souakem et de Massuah , par M.de Seetzen; particularités
sur son voyage à Jérusalem ; - Notice sur les anciens
tombeaux de la Scandinavie , par le Rédacteur ; Notice sur la
promenade des eaux douces à Constantinople , par M. Castellan ;
Voyage dans la vallée de Glenco en Ecosse , extrait d'un ouvrage
anglais inédit ; -Tableau historique des découvertes géographiques
des Scandinaves , et spécialement de celles de l'Amérique avant
C. Colomb , par le Rédacteur ; sur les bancs de corail et sur le
sort de M. de La Pérouse , par M. Flinders , commandeur dans la
marine anglaise , prisonnier de guerre à l'Ile-de-France ; et les articles
des Bulletins. Chaque mois , depuis le 1er septembre 1807 , il
paraîtun cahier de cet ouvrage , accompagné d'une estampe ou d'une
Carte géographique , souvent coloriée. La première et la deuxième
souscriptions (formant 8 volumes in-8º avec 24 cartes et gravures )
sont complètes , et coûtent chacune 27 fr. pour Paris , et 33 fr .
franc de port. Les personnes qui souscrivent en même tems pour

:
I
I
١٠
320 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1816.
les rre , że et3e souscriptions , payent la tre et la 2e 3 fr. de moins
chacune. Le prix de l'abonnement pour la troisième souscription est
de 24 fr. pour Paris , pour 12 cahiers . Pour les départemens , le prix
estde 30 fr . pour 12 cahiers , rendus francs de port par la poste. En
papier vélin le prix est double. L'argent et la lettre d'avis doivent
être affranchis et adressés à Fr. Buisson , libraire-éditeur , rue Gilles-
Coeur, nº 10 , à Paris .
Avis aux personnes qui cultivent la Musique.
SOUSCRIPTION .
Théorie musicale contenant la démonstration méthodique de la musique
, à partir des premiers élémens de cet art jusques et compris la
science de l'harmonie , par A. F. Emy de l'Ylette . Formant 200planches
gravées par Richomme et imprimées sur papier première qualité
nom-de-Jésus . Prix , en payant d'avance , 12 fr . , et 15 fr. franc de
port , dont on donnera un reçu aux personnes qui le demanderont.
En ne payant qu'à la réception totale de l'ouvrage , 14 fr . et 17 fr.
franc de port. Pour ceux qui n'auront point souscrit , 24 fr. Tout
souscripteur , pour 6 exemplaires , en recevra un de plus. On souscrit
par écrit, et l'on adresse l'argent franc de port , à Paris , chez l'Auteur,
rue d'Enfer , nº 13 , vis-à-vis le Luxembourg ; Jean , marchand d'estampes
, rue Saint-Jean-de-Beauvais , nº 10 ; Aug. Leduc , marchand
demusique , rue de Richelieu , nº 78 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire
, rue Hautefeuille , nº 23 .
Onne reconnaîtra que les souscriptions qui seront faites aux adresses
ci-dessus .
Division de l'Ouvrage .- Quatre sections le composent. Les deux
premières contiennent l'explication précise et exacte de tous les principes
élémentaires de musique. La troisième traite en général de l'exécutionde
lamusique ; ce qui comprend différentes parties , telles que
les phrases , l'expression , les notes de goût , l'étendue des voix et des
instrumens , etc. , etc. L'harmonie fait la matière de la quatrième
section. Cette partie savante de la musique est dégagée, dans cette démonstration,
de tout système capable d'en obscurcir les élémens.
Nota. Les deux premières sections sont gravées , elles forment 74
planches. Toutes les personnes qui souscriront les recevront immédiatement
après leur demande; et les deux autres , que l'on grave en ce
moment , leur seront envoyées successivement avec la liste des souscripteurs.
Tableau littéraire de la France au XVIIIe siècle , par Vialart-
Saint-Morys , propriétaire dans le département de l'Oise . Prix , 2 fr .
ChezDebure , libraire , rue Serpente ; P. Didot l'aîné , rue du Pontde-
Lody, nº 6 ; et Petit , libraire , Palais-Royal, galerie de bois .
1
TABLE
DE
LA SEI
5 .
cen
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXLVII . - Samedi 10 Février 1810 .
POÉSIE.
ÉPITRE
SUR LES INCONVENIENS DU SÉJOUR DE LA CAMPAGNE ,
Adressée à unefemme de trente ans qui veut renoncer à la ville.
C'EN est donc fait , Sophie , à nos voeux indocile ,
Tu veux quitter ensemble et le monde et la ville :
Quelques discours malins , par l'envie excités ,
Des dégoûts passagers , peut-être mérités ,
T'inspirent , à trente ans , le dessein téméraire
D'habiter la campagne , à tes goûts étrangère :
Detamaisondes champs qui près de la cité ,
S'embellit des plaisirs de la société ,
La retraite pour toi n'est pas même assez sûre ;
Tu cherches loin du monde une existence obscure ,
Etd'un facile époux subjuguant la raison ,
Tu prétends l'entraîner dans ce triste abandon.
Quel démon , ennemi du bonheur de ta vie ,
Se plut à te donner cette bizarre envie ?
Des torts de quelques-uns accusant l'univers ,
Veux-tu du misanthrope imiter les travers ?
Aurais-tu parhasard adopté l'imposture
4
322
MERCURE DE FRANCE ; 1
De l'églogue qui trompe au nom de la nature ?
Espères- tu trouver dans de rians guérets
Ceprintems éternel qui n'exista jamais?
Gessner t'inspire-t-il son champêtre délire ?
Vas- tu nouvelle Amynte ... « Oui , puisqu'il faut le dire ,
» De mon coeur que fatigue un monde ingrat et vain ,
> Cette innocente vie a trouvé le chemin ;
› Sans les connaître encor , j'en comprends tous les charmes ;
> Lasse de faux plaisirs , d'éternelles alarmes ,
➤ J'abandonne des lieux où la haine et l'orgueil
> Semblent sous chaque pas faire naître un écueil .
> Je pourrais , je le sais , dans un riche ermitage ,
› Voisine de la ville autant que du village ,
> M'entourant à mon gré de prétendus amis ,
› Me croire à la campagne aux portes de Paris;
> Mais je sens dans moname un plus noble courage ,
> Je veux dans les hameaux passer mes jours en sage.
» Là , vraiment à l'abri des jaloux , des méchans ,
• Je vivrai pour chérir mon époux , mes enfans;
» Là , les tristes devoirs , les vains attraits du monde ,
> L'ambition , l'envie en tourmens si féconde ,
> Ne viendront point troubler nos jours délicieux
> Nos coeurs seront contens et nos fronts radieux .
► Nous irons dans nos champs surprendre, dès l'aurore ,
> Le germe que la nuit aura dû faire éclore ;
> Quand le soleil des cieux embellira l'azur ,
i
» Nous reviendrons chez nous prendre un laitage pur ;
> Près de nos serviteurs , dont les chansons rustiques
> Rappelleront la vie et les vertus antiques ,
• Nous encouragerons leurs pénibles travaux ,
> Nous nous plairons par fois à compter nos troupeaux ,
> Et poursuivant ainsi notre paisible course ,
Sans efforts , du bonheur alimentant la source ,
> Utiles , respectés , et de troubles exempts ,
> Nous parviendrons en paix à l'hiver de nos ans . »
Sans doute cette vie ,heureuse en apparence ,
Sophie , offre au bonheur un champ qu'on croit immense ;
Sans doute , on peut décrire un hymen bien uni ,
Yjoindre du village un portrait embelli ,
Etd'un touchant mensonge ornant chaque pensée ,
Tromper innocemment sa ferveurpeu sensée ;
:
:
FEVRIER 181011
323
TF
;
Sans doute , si le sort t'eût fait naître aux hameaux ,
Tu pourrais , chérissant ton aveugle repos ,
Prèsdes simples témoins de ta première enfance
Passer en paix , des jours filés par l'ignorance.
Mais crois-tu qu'élevéeau centre des clartés ,
Formée aux goûts , aux moeurs , aux devoirs des cités,
Aleurs délassemens , à leurs fatigues même ,
:
Dont on'se plaint toujours et que pourtant on aime ,
A cette activité des esprits etdes sens ,
Qui semble prolonger , multiplier le tems;
Crois-tu que désormais ilsoit enta puissance ,
Fût-ce pour ton bonheur , de changer d'existence?
Crois-tu que ton époux, quipar l'instruction ,
Agrandit sa pensée , éclaira sa raison ,
Puisse dans unvillage , obscurément tranquille ,
Ou perdre , ou conserver la mémoire inutile
Des glorieux plaisirs qui charmaient ses destins,
Sans se croire effacé du nombre des humains?
Ne t'aperçois-tu pas que les prés , les bocages ,
Dans les poëtes seuls font les heureux ménages; d
Qu'on ne porte qu'en soi la source du bonheur ;
Qu'il n'est point dans les champs , s'iln'est point dans le coeur?
Ne sens-tu pas que l'ame , aussi bien que lavue , i
Par des objets divers a besoin d'être émue ;
Que le calme l'éteint ; que le séjour des champs ,
Même dans sa splendeur, offre encor des instans
Où des distractions le charine est nécessaire ,
Où l'uniformité touche sans satisfaire ,
Où , loin d'un monde aimable , on trouve innocemment
Que ces jours tous pareils passenttrop lentement;
Où l'on voudrait au moins , en ouvrant la paupière ,
Ne pas savoir si bien tout ce que l'on va faire ;
Où la campagne vide offre à l'oeil étonné
Dans un espace immense un cercle trop borné?
Et que serait-ce encor si , de la fade idyle
Bravant pour t'éclairer et le goût et le style ,
Je te peignais les champs , leurs charmes prétendus ,
Tels que tu les verrais , tels que je les ai vus !
Si du bon villageois , du fermier respectable ,
Après t'avoirmontre la famille estimable ,
Aleurs simples vertus sans voile j'opposais
7
X2
324 MERCURE DE FRANCE ,
Ceque prèsd'eux aussi partout tu trouverais :
La ruse , l'âpreté , filles de l'indigence ;
Des êtres ennaissant voués à l'ignorance ,
Dont les moeurs , le la gage , et jusqu'à la gaité ,
Blesseront ton esprit par leur rusticité ?
Celui-là satisfait et se plaignant sans cesse;
Celui-ci t'effrayant dans sa grossière ivresse ;
Mille autres , vagabonds par le besoin instruits
Adéróber tes grains , tes arbres , ou tes fruits ?
Tous ( mais aussi pourquoi montrer à leur misère
L'inutile tableau de ton destin prospère ) ,
Tous,dans le fond du coeur croyant de bonne foi ,
Que lesortleur ravit ce qu'il a fait pour toi ?
Te parlerai-je aussi de la chaumière obscure
Qui semble dégrader et l'homme et la nature ;
De ces bois où , malgré le jour le plus serein,
Il faut craindre le soir l'air humide et mal sain ;
De ces champs , zône ardente , où lorsque la lumière
Enrayons dévorans tombe à plomb sur la terre ,
Surchargés de fardeaux , de rares habitans
Marchent le dos courbé , les pieds nus et sanglans?
Triste état que pour eux le tems change en usage ,
Mais qui déchire une ame étrangère au village.
Tedécrirai-je enfin ces éternels hivers ,
Où laneige à tes yeux voilera l'univers;
Oùdes chemins gâtés t'opposant leur barrière ,
Chez toi te forceront à rester prisonnière;
Où la peur des voleurs , même des revenans ,
Troubleradès le soir , tes valets , tes enfans ;
Où les cris du hibou , la grêle , la tempête ,
La nuit d'un songe affreux viendront remplir ta tête?..
Heureuse , houreuse encor si pour sauver tes jours ,
Tu n'as pas tout-à-coup besoin d'un prompt secours ;
Avant qu'un homme instruit , arrivé de la ville ,
Apporte à tes douleurs quelque remède utile ,
Fût- ce en dépit du sort , tu mourrais mille fois ,
Dans les ignares mains d'un Frater aux abois .
Dans ces momens d'ennui , de crise , de ravage ,.
Quedevient cependant le charme du ménage ?
Quedevient ton époux , près de toi renfermé ,
Par sonoisiveté sourdement consumé?
1
FEVRIER 325 I1810. הייז
Quedeviennentvos fils , dont les moeurs , les manières,
Malgré vousdes hameaux suivent les lois grossières?
Que deviens-tu toi-même à l'aspect fatigant
Demille êtres obscurs dont pas un ne t'entend ,
Dontpas unne comprend tes goûts ni ta pensée ,
Et qui dans ton ennui vont te croire insensée ?
Que vas-tu devenir en songeant à ces jours
Où, la société te prêtant son secours ,
Tu savourais en paix ses délices sacrées ,
Tuvoyais à regret fuir les longues soirées ,
41
Et, sans nuire aux devoirs , égayant tes loisirs ,
En'changeantde saison tu changeais de plaisirs .....
13
«Arrêtez , me dis-tu , votre esprit s'exagère
> De la privation l'effet imaginaire.
› Quelques momens d'ennui , de prétendus chagrins ,
•Nepeuventbalancer les maux dont jomeplains.ti
> Sans doute, si l'on porte au fond de la retraite
> L'inquiet souvenir des citésqu'on regretteion is
> On ne peuty trouver qu'un éternel malheur;
> Mais il est des penchans plus sacrés pour le coeurs.
> Si pour l'homme qu'agite un fol amour du mondeed
> La campagne d'abord en petits maux abonde,
> N'est- il pas malgré lui par le temsramené
› Vers ce simple bonheur qu'il avait dédaigné ?
1 7
Eh! n'avons-nous pas vu dans le seindesvillages
> D'orgueilleux citadins , des grands hommes , des sages ,
> Qui tous de la nature admirateurs ardens .
-La nature ! ... Et crois -tu qu'elle ne soit qu'aux champs ?
Est-ce pour contempler les bois ét la prairie
Qu'elle nous adonné les flammes du génie ,
5500
Cedésir inquietde voir la vérité ;
Ce désir qui s'accroît par la société ,
Mais qui dans chaque esprit va porter sa lumière ,
Et que le villageois éprouve à sa manière ?
12
N'est-ce point pour parer à nos besoins nombreux
Qu'elle nous rend actifs , adroits , industrieux ?
Qu'ils vivent aux hameaux , dans les bois , dans les villes ,
Les hommes à sa voix ne sont-ils pas dociles ?
Si le fermier lui doit le goût de ses travaux ,
N'inspire-t-elle pas le savant , le héros ?
Son trône n'est-il donc qu'un trône de verdure
326 MERCURE DE FRANCE ;
Et peut-onn'être pas l'homme de la nature ?
Oui , sans doute , on a vu plus d'un sage fameu
En fuyant les cités se croire plus heureux :
Les uns , trop irrités de quelque vain outrage ,
with
500
Prenaient l'orgueil blessé pour l'amour du village
Aforce de savoir , les autres s'égarant
٢٠
$
Croyaient nous agrandir en nous abrutissant ;
Mais tous en dépit d'eux vivaient par la pensée ,
Avec ceux que fuyait leur prudence insensée ; he
Leurs écrits , leurs discours , leurs besoins le prouvaient.
Que dis-je ! tôt ou tard au monde ils retournaients
Dans cet homme des champs , pour eux si respectable f
Ils pouvaient voir un frère et non pas un semblable ,
Etde l'obscurité qu'ils prétendaient cherir ,
L'instinct , plus sage qu'eux , les forçait à sortir. 91
Fuis ,Sophie ,unbonheur qui n'est plus ton partage
Laisse le villageois être heureux au village
Le sort qui nous fait naître en des lieux différens «
Semble sur nos devoirs mesurer nos penchansou
Chacun sans le savoir tient une placeutile :
L'habitant des hameaux ne peut aimer la ville 50
Etnousn'aimons les chainps que pour les embellir n.is
Du charme des cités que nous croyons haïr.
Ii zinM
Cen'est pas qu'on me voie , injuste en ma censure,
Nier l'attrait des bois , l'éelat de la verdure ,
Ce transport qui saisit à l'aspect enchanté
تاعو
7
-
Des coteaux , des vallons enrichis par l'été ,
Cebonheur qu'un coeur tendre , un amide l'étude,
Trouvent dans le repos , ou dans la solitude.
Goûte aussi , je le veux , ces plaisirs que les champs
Offrent aux citadins plus qu'à leurs habitans .
Vasy chercherpar fois un calme salutaire ;
Mais reviens à la ville , à tes goûts nécessaire :
Loin d'elle s'exiler , c'est souffrir ou déchoir .
L'ignorance est partout , mais non pas le savoir .
Quoiqu'un bonheur tranquille enchante une ame pure,
L'esprit sent le besoin d'une autre nourriture.
Ila , comme le coeur , et ses goûts et ses droits :
Il nous impose aussi des devoirs et des lois ,
Et semblable au torrent qui poursuivant sa course ,
FEVRIER 1810. 327
Tenterait vainement de regagner sa source ,
Quand l'homme , quel qu'il soit , a pu voir la clarté,
Il ne retourne pas à son obscurité ;
Il s'avance toujours dans sa noble carrière ,
Et s'égare plutôt que d'aller en arrière .
ParMme la comtesse CONSTANCE DE S.
MADRIGAL (1).
Je ne veux plus devoir à des gens comme vous ;
Je vous trouve , Philis , trop rude créancière .
Pour un baiser presté , qui m'a fait cent jaloux ,
Vous avez retenu mon ame prisonnière .
Il fait mauvais garder unsi dangereux prest ;
J'aime mieux vous le rendre avec double intérest ,
Et m'acquitter ainsi mieux que je ne mérite.
Mais à de tels paiemens je n'ose me fier :
Vous accroitrez la dette en la laissant payer ,
Etdoublerez mes fers si par-làje m'acquitte.
Le péril en est grand ; courons-y toutefois;
Une prison si belle est trop digne d'envie;
Puissai-je vous devoir plus que je ne vous dois ,
En peine de languir le reste de ma vie.
(1 ) Ce madrigal de Pierre Corneille ne se trouve pas dans la jolie
édition de ses OEuvres diverses , donnée à Amsterdam , chez Zacharie
Chatelain 1740 , in-12 , quoiqu'elle soit plus ample que celle de Paris .
On lit sur la copie que je possède , faite du tems de Corneille , et probablement
communiquée par lui : une belle dame, par excès d'estime,
ayant baisé la main à M. Corneille , ilfit les deux madrigaux qui suivent.
Le second madrigal , qui commence par ce vers :
Mes deux mains à l'envi disputent de leur gloire ,
se trouve dans le Recueil de Sercy et à la page 183 de l'édition des
OEuvres diverses , que je viens de citer. On y apprend le nom de la
personne à laquelle ces deuxmadrigauxétaientadressés , Mlle SERMENT .
L'éditeur joint à celui qu'il publie la réponse faite sous le nom de cette
demoiselle , et il annonce dans une note , que cette réponse est imprimée
pour la première fois . Elle est conforme à ma copie .
C. D. L.R.
328 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1810 .
1
ENIGME .
SANS moi vous auriez bien et navire , et vaisseau ;
Mais vous n'auriez jamais ni palais , ni château :
Sans moi vous coucheriez presqu'à la belle étoile ,
Au plus sous un hamac, un kiosque , une toile
Faite en façon de tente , et non dans ces maisons ,
Dans ces vastes hôtels garnis de pavillons .
Onm'admire à la ville et même à la campagne;
Par- tout le goût exquis , le luxe m'accompagne .
J'ai pour me décorer cinq ordres à mon choix ;
J'ai mon Académie , et mon art, et mes lois :
Je suis plus que jamais en honneur dans l'Empire;
Mais , lecteur , c'est sur-tout au Louvre qu'on m'admire.
S........
LOGOGRIPHE.
QUOIQUE je porte en moi ,le bon , le bien, l'aimable ,
Qui croirait que mon nom pût être abominable.
CHARADE .
৪ .......
Monpremier est un mal , dit-on ,
Nécessaire dans la maison;
Undes départemens se trouve en mon second ;
Mon entier n'est ni noir , ni blond.
)
S........ 1
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Mortier.
Celui du Logogriphe est Monstre, dans lequel on trouve , montra
Celui de la Charade est Butor.
{
i
SCIENCES ET ARTS.
NOTICE SUR M. LE COMTE FOURCROY.
ANTOINE- FRANÇOIS FOURCROY , conseiller-d'état à vie,
comte de l'Empire , commandant de la Légion d'honneur ,
directeur-général de l'instruction publique , membre de
l'Institut national , professeur de chimie à l'Ecole de médecine
, à l'Ecole polytechnique , au Muséum d'Histoire
naturelle , membre de la Société philomathique , et de la
plupart des autres Sociétés savantes nationales et étrangères
, naquit à Paris le 15 juin 1755. Ses ancêtres étaient
nobles. La pauvreté leur fit embrasser le travail. Son père
étaitpharmacien du dục d'Orléans. M. Fourcroy eut une
enfance délicate et traversée par beaucoup de maladies .
Asept ans il eut le malheur de perdre sa mère , qui le
comblait de soins; et telle fut pour ce jeune coeur l'amertume
de cette perte , qu'il ne pouvait se détacher d'une
mère si chérie , et que, dans des accès de désespoir, il tenta
plusieurs fois de se jeter dans la fosse à côté d'elle . Aneuf
ans , on le mit au collége d'Harcourt , et à quatorze , il avait
fini ses études. Il ne se fit remarquer de ses condisciples
que par Fenjouement et la vivacité de son humeur , par
l'activité de sa mémoire , et par une facilité prodigieuse ;
mais il abusa de cette facilité pour se livrer à la dissipation,
et ce qui devait hâter ses progrès , servit peut- être à les
retarder.
Cependant son père avait quitté sa profession , et restart
sans fortune. Le jeune Fourcroy , toujours faible et ma
ladif , sentait la nécessité du travail , et ne savait quel parti
prendre . Passionné pour la musique et les beaux vers , et
s'essayant à composer des pièces de théâtre , il eut un
moment la fantaisie de se faire comédien. Il avait pris
pour cela toutes ses mesures . Heureusement le mauvais
succès d'un de ses amis qui l'entraînait dans cette périlleuse
carrière , et qui voulait le faire débuter après lui , le
guérit pour jamais de son goût pour la comédie , et de la
P
330 MERCURE DE FRANCE ,
1
folle passion de vaine gloire qui l'avait séduit quelques
instans .
Toutefois il ne pouvait rester dans l'oisiveté . Il tourna
ses vues vers le commerce , prit des leçons d'écriture , et
étudia les changes étrangers . Un commis du Sceau , ami
de sa famille , lui donna de l'emploi dans ses bureaux.
Fourcroy se fit bientôt du produit de ses honoraires , et des
leçons d'écriture qu'il donnait en ville , un petit revenu de
9 francs par jour. Tout alla bien pendant deux ans . Au
bout de ce tems il se fit de l'avancement dans son bureau .
Fourcroy y avait un droit incontestable par son travail et
son assiduité. On l'en frustra pour favoriser un nouveau
venu. Outré de cette injustice , il sortit du bureau pourn'y
plus remettre le pied ; mais , en cédant à un ressentiment
si légitime, il retomba pour la troisième fois dans l'incertitude
et les perplexités d'un jeune homme sans fortune et
sans état , plein de zèle et d'activité , qui rencontre partout
des obstacles , et ne sait plus où fixer son choix.
Tout cela se passait de 1770 à 1772. Par bonheur pour
Foureroy , Vicq-d'Azir s'était mis en pension chez son
père. Dans la liberté d'une intime familiarité , cet homme
illustre avait senti depuis long-tems quelle était la trempe
d'esprit de Fourcroy , et quel succès il pouvait obtenir dans
les sciences. Vicq-d'Azir venait d'entrer en licence. Il
jouissait d'une réputation et d'un crédit qui croissaient de
jour en jour. Ses conseils , son exemple , lajuste célébrité
qu'il s'était faite de bonne heure , les facilités et les secours
qu'il offrait à Fourcroy , achevèrent de le déterminer pour
la médecine. Cette résolution une fois prise , Fourcroy
devint le plus laborieux et le plus appliqué de tous les
hommes . Il étudiait avec la même ardeur l'anatomie de
l'homme et des animaux , la chimie , la botanique et l'histoire
naturelle . Au bout de deux ans il publia une traduction
de Ramazzini sur les maladies des artisans ; traduction
enrichie de notes et d'éclaircissemens puisés dans les
lumières d'une chimie toute nouvelle .
Ce premier essai parut sous les auspices d'une société
fameuse , la Société royale de médecine instituée en 1776 ,
sur la demande et le plan de Vicq-d'Azir , qui en fut créé
secrétaire perpétuel. Cette société était une sorte d'académie
et comme un ministère de la médecine . La nature de
ses fonctions lui donnait presque l'importance et l'autorité
d'un corps politique . L'ancienne Faculté crut voir dans.
FEVRIER 1810. 33
cette institution un attentat à ses priviléges. Ceux de ses
membres qui siégeaient à la société, étaient traités par elle
de rebelles et d'hérétiques . Le schisme devint général , et
ce ferment de discorde alla jusqu'à troubler le repos etcorrompre
l'équitéde ce corps si respectable d'ailleurs. Comme
la Faculté restait en possession de conférer les grades aux
jeunes candidats , elle se flattait , en se rendant plus difficile
, de retenir , à la longue , les esprits dans la soumission
de l'ancienne discipline , et elle s'oublia même quelquefois
au point d'attacher aux grades des conditions qui
compromettaient sa dignité.
2
Ce fut dans la chaleur de ces dissensions que s'ouvrit , à
laFaculté , un concours dont voici le sujet et l'origine . Un
ancien membre de la Faculté , le docteur Diest , avait institué
un legs pour la réception gratuite d'un jeune médecin.
Cette réception devait se faire tous les deux ans .
En 1778, l'époque d'un de ces concours était arrivée ; Fourcroy
avait pris ses inscriptions , il avait suivi tous les cours
dans les écoles et dans les hôpitaux. Déjà connu par des
travaux utiles et par de profondes connaissances , se présente
dans la lice et emporte tous les suffrages ; mais
⚫malgré l'éclat de son mérite , on le rejeta tout d'une voix ;
la Faculté ne vit en lui qu'un protégé de Vicq-d'Azir et se
plut à humilier dans sa personne toute la Société royale.
Bucquet se récria contre cette injustice. Il tenta de faire
rougir ses confrères d'une partialité si honteuse , et leur
proposa de faire des fonds pour la réception de Fourcroy.
La Faculté n'y voulut point entendre , et consentit seulement
à recevoir Fourcroy usque ad meliorem fortunam ,
c'était la formule usitée. Fourcroy refusa à son tour, poursuivit
ses études , subit tous les examens , trouva dans la
générosité de ses amis plus qu'il ne fallait pour suffire à
tant de dépenses , et fut enfin reçu en 1780. La Faculté
en lui accordant le titre de docteur , n'y voulut joindre
celui de régent qu'en stipulant avec lui qu'il romprait
dorénavant tout commerce avec la Société royale. Par-là
elle le mettait entre l'ingratitude et le parjure. Fourcroy
donna les mains à tout , prononça ce qu'on voulut , et
comme on voulut; et se croyant en droit de violer une
parole qu'on n'était pas en droit d'exiger , il n'en fut que
plus ardent à servir et à cultiver la Société qui le comptait,
depuis un an , parmi ses membres les plus illustres .
En effet , M. Fourcroy n'était pas seulement un médecin
332 MERCURE DE FRANCE ,
fort éclairé ; c'était encore un chimiste du premier ordre 2
Roux , Maquer , et sur-tout Bucquet , s'étaient plu à le
former. Lui-même était déjà supérieur à ses maîtres. Les
cours de chimie qu'il faisait chez lui attiraient une foule
prodigieuse, et le rare talent qu'y faisait briller le professeur
occupait déjà la renommée. Pendant plusieurs années
M. Fourcroy se partagea ainsi entre ses cours de chimie et
l'exercice de la médecine ; exercice d'autant plus pénible
qu'il était le médecin des pauvres dans les faubourgs les
plus habités et les plus misérables de Paris (1) . En 1784,
la mort de Maquer laissa vacante la chaire de chimie du
Jardin du Roi : c'était M. de Buffon qui devait nommer à
cette place. M. Fourcroy se mit sur les rangs. Il eut pour
concurrent un homme dont les prétentions soutenues par
le duc d'Orléans , l'étaient plus encore par son mérite personnel
; mais ce qui décidait la préférence , ce concurrent
n'avait jamais professé. M. Fourcroy mit en oeuvre le crédit
du duc de Larochefoucauld, chez lequel il allait souvent
travailler avecBaumé , Lavoisier, Desmarets , Darcet , etc.
Ce digne seigneur vint à pied , par le froid le plus rigoureux
, solliciter la bienveillance de M. de Buffon , et lui
demander , au nom du public , la nomination de M. Fourcroy.
M.deBuffon n'hésita point , il promit et tint parole .
L'année suivante , une place fut vacante à l'Académie des
sciences . M. Fourcroy se présenta et fut admis. On le
fit entrer dans la section d'anatomie. Il en sortit dans la
suite pour passer dans celle de chimie , à laquelle il appartenait
plus naturellement.
T
1
Cependant la chimie allait prendre une face toute nouvelle
par le changement qu'on faisait subir à sa nomenclature.
La première idée de ces innovations était due à
Bergmann , qui , dans sa correspondance avec M. de Morveau
, l'entretenait souvent de cette matière . M. de Morveau
composa sur cet objet un travail qui fut d'abord
rebuté par l'Académie : mais en examinant la question de
plus près , les académiciens sentirent bientôt la nécessité
d'une pareille réforme , et l'influence qu'elle aurait un jour
sur les progrès et l'enseignement de la chimie. Lavoisier
réunissait alors chez lui les hommes les plus éclairés , Condorcet
, Laplace , Monge , Bertholet, Vicq-d'Azir, Baumé,
(1) Il visitait régulièrement les pauvres des faubourgs St-Laurent
et St-Marceau , où il suppléait le docteur Coquereau .
:
FEVRIER 1810. 333
Vandermonde , Poulletier de la Salle , etc. Il faisait de
ces excellens esprits une sorte d'aréopage auquel il soumettait
, depuis 1778 , ses belles expériences sur l'acide
nitrique , l'acide sulfurique , l'acide carbonique , l'air
atmosphérique et l'eau. M. Fourcroy eut , en 1782 , l'honneur
de participer à ces conférences. Mais ce fut seulement
en 1786 et 1787 qu'on y jeta , de concert avec M. de Morveau,
les fondemens de la nouvelle nomenclature . On en
fit reposer les bases sur des découvertes tellement capitales
, qu'elles embrassaient toute la science dans leurs
ramifications , et qu'elles faisaient , pour ainsi dire , suivre
de l'oeil l'admirable enchaînement d'affinités et de combinaisons
que la nature a établi entre tous les corps . La
dépendance qu'on avait saisie entre les phénomènes , on
parvint à la transporter dans la nomenclature. C'était de
part et d'autre la même économie , les mêmes lois de raps
ports et de génération , on pourrait presque dire de combihaison
; en un mot, tel était l'artificé de ce nouveau langage
, que chaque terme représentant un être ou un fait
bien déterminé , l'image de la science y était réfléchie ,
comme celle des corps l'est dans un miroir. M. Fourcroy
publia, dans le courant de 1787 , le résultat de ce beau
travail , le mieux raisonné sans doute , à quelques petits
défauts près , qui se soit jamais fait dans les sciences
naturelles , en ce qu'il est parfaitement historique .
Cen'est point ici le lieu de rappeler les divers écrits qui
sortirent , presque d'année en année , de la plume de
M. Fourcroy , sur la médecine , l'histoire naturelle et la
chimie. Ces détails trouveront plus naturellement leur
place ailleurs. Nous ne parlerons pas non plus de ses
liaisons avec les personnes les plus distinguées par le rang
oupar le savoir. Nous dirons seulement qu'il soutenait ,
avec plus d'éclat que jamais , la réputation qu'il s'était faite
par son admirable talent à manier la parole ; talent reconnu
dans toute l'Europe , et dont chaque leçon publique,
dans son laboratoire, au Jardin du Roi , à l'Ecole
d'Alfort , et dans les salles du Lycée , était une preuve
toujours nouvelle et toujours plus brillante.
Avec une célébrité , et , j'ose le dire , avec une gloire si
grande et si méritée , il ne pouvait resfer étranger aux
⚫événemens qui signalèrent l'année 1789. La part qu'il y
prit a échappé à l'attention publique , parce qu'il ne rendit
, à cette époque , que des services cachés , quoique
334 MERCURE DE FRANCE , `
très-utiles. La même obscurité le tint éloigné du grand
théâtre de la politique jusqu'en 1792. Il fut alors membre
du Corps électoral de Paris , qui le nomma cinquième
suppléant à la Convention nationale. Ce ne fut que l'année
suivante , et long-tems après la mort du roi , qu'il eut ,
comme député , sa place marquée parmi les membres de
ce grand corps , composé de tantd'élémens hétérogènes et
extraordinaires , et dont le passage a laissé des traces si
profondes parmi les nations Tant que subsista la tyrannie
de Robespierre , Fourcroy fut uniquement occupé , dans
l'ombre du comité d'instruction publique , et dans lasection
des armes , à des travaux relatifs àla guerre et aux sciences.
Plus tard , après le 10 thermidor , lorsque l'esprit du gouvernement
se renouvelait en entier , Fourcroy fut appelé
au nouveau comité de salut public , où le soin de l'artillerie
lui fut confié . Il fit organiser l'Ecole centrale des travaux
publics , devenue depuis Ecole polytechnique ; il
créa les trois grandes Ecoles spéciales de médecine , et
concourut à la formation de l'Ecole normale , institution
supérieure à tout ce qu'on avait vu jusqu'alors chez toutes
les nations , et qui fut trop tôt détruite. Lorsqu'on rédigea
l'acte constitutionnel de l'anIII, ily fit insérer comme élément
essentiel , et comme garantiedu bien public, le rétablissement
de l'éducation et la création de l'Institut national
. Au reste , on peut consulter , sur ses travaux politiques
, la table du Moniteur et la note qu'il publia luimême
en l'an V, pour servir de réponse aux absurdes
insinuations qu'une haine aveugle et jalouse avait répandues
contre lui.
Après le 13 vendémiaire , il quitta la Convention pour
entrer au Conseil des anciens , où il siégea pendant deux
ans . Rendu à lui-même , il reprit ses fonctions de professeur
et écrivit son Système des connaissances chimiques ,
en 10 volumes in-8°. Cet ouvrage est le plus grand monu
ment qu'on ait élevé jusqu'ici à la gloire de la chimie
française . Environ six semaines après l'heureuse révolution
du 18 brumaire , il reçut du Premier Consul l'invitation de
se rendre au château du Luxembourg. Cette marque d'estime
de la part d'un si grand homme toucha sensiblement
M. Fourcroy. Le soir du même jour , le Conseil-d'Etat
étant assemblé dans une salle du château , le Premier
Consul fit retenir M. Fourcroy pour prendre place au
Conseil , et donner son sentiment sur les affaires qu'on
FEVRIER 1810. 335
traitait. Cette faveur inopinée fut pour M. Fourcroy une
occasion naturelle de reprendre ses anciens travaux relatifs
à l'éducation publique . Il rédigea sur cette branche si délicate
et si importante de l'administration , un plan qui fut
remanié et refondu plus de vingt fois , et dont l'exécution ne
fut arrêtée qu'après qu'il eut reçu toutes les modifications
qu'y apporta laprévoyance et la sagesse de l'auguste Chefdu
Gouvernement . La direction de cette vaste administration
confiée d'abord aux lumières de M. le comte Ræderer, revint
au bout de quelques tems à M. Fourcroy. Ses fonctions de
directeur-général de l'instruction publique , le mirent dans
la nécessité de parcourir pendant les années XI et XIII
une partie des départemens pour y hater l'organisation des
Lycées . Dans le choix des professeurs et l'admissiondes
élèves instruits aux frais de l'Etat , M. Fourcroy fut toujours
conduit par un esprit de tolérance et de justice , et par
un sentiment d'humanité qui ne s'est jamais démenti . Son
zèle et son activité rendirent les écoles florissantes , autant
du moins que le permettaient les tems , jusqu'à l'époque
où par l'érection de l'Université impériale elles reçurent
toute la perfection dont elles étaient susceptibles. Ce fut
alors que le ministère de l'instruction fut remis entre les
mains de S. Ex. le grand-maître de l'Université , M. le
comte de Fontanes .
Le repos que M. Fourcroy pouvait enfin goûter après
tant de fatigues élait nécessaire au rétablissement de sa
santé chancelante , et depuis long-tems ébranlée par l'agitation
des affaires , les devoirs de ses places , les méditations
et les veilles du cabinet. Un sentiment habituel de faiblesse
ét d'oppression troublait tous les instans de sa vie ,
et corrompait tout ce que sa situation pouvait offrir d'avantages
. Il disait fréquemment qu'une griffe de fer lui déchirait
le coeur; et telle était la vivacité de cette cruelle sensation
que , souvent au milieu de la nuit , elle le réveillait en sursaut
, avec des douleurs si aiguës et des palpitations si
tumultueuses , qu'il se croyait près d'expirer de suffocation..
Vainement la médecine la plus attentive et la plus éclairée ,
secondée des plus tendres soins , modérait pour un tems la
violence de ces mouvemens désordonnes . Loin d'être détruit,
le mal croissaittoujours sous cette trompeuse apparence, e
cedéguisementmomentanelerendaitencoreplus dangereux.
Mais ce dehors qui trompait tous les yeux ne pouvait
tromper M. Fourcroy. Une voix intérieure et secrète l'averet
336 MERCURE DE FRANCE ;
tissaitdes progrès de så prochaine destruction : il en parlait
souvent comme d'une chose désormais inévitable , etdans
les derniers épanchemens de son coeur où cette fatale conviction
lui échappait , son langage triste sans faiblesse
était celui de la plus touchante résignation. Enfin , après
des alternatives de bien et de mal qui tenaient sans cesse
sa famille et ses amis dans l'espérance et dans les alarmes ,
le samedi 16 décembre 1809 , à 9 heures du matin , après
quelques heures d'un travail facile et d'une conversation
calme , il fut subitement frappé d'apoplexie , et à onze
heures il avait achevé de vivre. Il s'éteignait au moment où
la confiance et la libéralité de l'Empereur lui préparaient de
nouvelles fonctions et de nouveaux bienfaits .
Tel est le récit fort abrégé de la vie d'un homme dont
les lumières ont honoré la France aux yeux de l'Europe .
On en supprime à desseïn une foule de détails qui n'auraient
eu d'intérêt qu'aux yeux de ses amis , et de valeur
que pour la science qu'il a cultivée . Ce sont d'utiles matériaux
mis en réserve pour une histoire plus étendue qui
doit servir de frontispice à la collection complète de ses
oeuvres. Qu'il me soitpermis du moins d'attacher un moment
l'attention de nos lecteurs sur le côté de la gloire de
Fourcroy , dont le souvenir ne périra point. Fourcroy était
né pour le talent de la parole; et ce talent , il l'a porté au
plus haut dégré. Ordre , clarté , expression, il avait toutes
les parties d'un orateur consommé . Ses leçons tenaient de
l'enchantement. A peine avait-il ouvert la bouche , le coeur
était saisi par les sens et l'esprit captivé par l'attente. Les
phénomènes les plus subtils , les théories les plus abstraites
ét les plus compliquées , prenaient , à mesure qu'il
parlait, une évidence et une simplicité qui jetaient dans la
surprise et le ravissement. Son élocution vive , facile
variée , élégante , et pourtant familière , semblait se jouer
avec les obstacles , et fesait tomber,pour ainsi dire en courant
, les voilés sous lesquels la nature s'est enveloppée .
La nouveauté des découvertes ajoutait encore aux charmes
d'une éloquence si pénétrante et si féconde . Tout cet éclat ,
soutenu par les accens d'une voix sonore et flexible , et par
le jeu d'unephysionomie qui se prêtait àmille expressions ,
etquis'animaitdu feu de la parole , donnait à ses démonstrations
tout le prestige , etj'oserais presque dire toute la
passion d'une scene dramatique . On en sortait avec les
memes émotions ; l'esprit ébloui de vérités , le coeur rempli
d'admiration ,
FEVRIER 1810 . 337
SEINE
d'admiration , et l'oreille flattée encore de cette divine
harmonie de paroles qu'on ne se lassait point d'entendre ,
parce qu'elle paraissait ne devoir jamais s'épuiser.
Untalent si parfait , qui était jusque-là sans exemple , a
peut-être mieux servi la chimie que ne l'ont pu faire les
plus brillantes découvertes . Cette science était de cue La
l'objet de l'empressement , et en quelque sorte Tunique
idole du public. On s'étonnait d'y trouver ce qu'on n'y
soupçonnait pas , une séduction et un merveilleux qui te
nait du roman , et dont l'éloquence de Foureroy faisait
ressortir encore l'effet magique et comme urnaturel
Aussi , quel que fût le lieu qu'il choisît pour ses course co
lieu n'était jamais assez vaste pour l'affluence de ses and
teurs. On a vu les premiers personnages de l'état , les plus
grands seigneurs de la cour , et même des princes étrangers
, s'inscrire à ses cours particuliers , remplir seuls les
places de son laboratoire , et partager avec le public de
Paris l'enchantement et l'admiration dont on ne pouvait se
défendre en l'écoutant. Ce qui ne paraîtra pas moins singulier
, c'est que le même jour et àdes heures très-rapprochées
l'une de l'autre , M. Fourcroy parlait à l'Ecole de
médecine , au Lycée , et dans l'amphithéâtre du Jardin
des Plantes ; et toujours avec cette facilité , cette sûreté ,
cette abondance et ce talent étincelant qui donnait tant de
prix à ses leçons .
Il ne nous reste plus , pour terminer cette notice , qu'à
dire un mot du caractère de M. Fourcroy. On en a parlé
très-diversement dans le monde. Sensible et impétueux ,
la rapidité de ses premiers mouvemens a pu donner
quelque prise contre lui : mais , si jamais coeur fut dévoué
à la vérité , à la justice , à la reconnaissance et aux saints
devoirs de l'amitié ce fut assurément le sien . Jamais ,
dans les triomphes de sa gloire et dans le faste de ses
dignités , il ne perdit le goût de la simplicité domestique ,
etle sentiment de ses premières affections . Il est des
hommes que la prospérité enivre et corrompt ; il en est
qu'elle rend meilleurs et plus parfaits . Dépositaire d'une
portion de l'autorité publique , M. Fourcroy ne trouvait
d'attrait dans ce bienfait d'un grand souverain , que pour
concourir au bien général , servir ses amis et soulager les
malheureux. Au moment où je parle , il est des milliers de
mères de famille dont il accueilli l'infortune , et qui doivent
tout le repos de leur vie à sa bienfaisante protection .
a
Y
338 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1810.
Voilà ce que mille voix pourraient attester , si tune telle
apologie pouvait être nécessaire (1).
Le corps de M. Fourcroy a été enfermé dans un cercueil
de plomb . On a attaché à son cou une chaîne de platine ,
à laquelle est suspendue une plaque de même métal.
On y a inscrit sonnom etle titre de ses principaux ouvrages ,
comme pour recommander aux justes respects de la postérité
les restes d'un homme qui a bien mérité de ses semblables
... E. PARISET .
,
(1) Toutes les personnes impartiales et éclairées sur l'histoire de la
révolution savent quelle était la véritable situation d'un homme tel
que Fourcroy pendant les crises violentes qui signalèrent ces tems
orageux. On pourrait cependant citer des faits qui attestent un caractère
noble et dévoué. Déjà un élève de feu Darcet en a révélé un
dans l'éloge de son savant et respectable maître , lu au Lycée des
Arts , et imprimé . Mais ce n'est pas ici le lieu de s'étendre sur ce
qui a trait à la révolution. On trouve partout de bonnes actions et de
bons ouvrages de Fourcroy , des services rendus à son pays et à un
grandnombre d'individus : voilà les réponses à faire à l'envie , aux
haines aveugles qui naissent des révolutions , et à la malignité inconsidérée
qui croit jusqu'aux absurdités , pourvu qu'elles soient odieuses
:
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
ESSAI SUR LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE . Un vol . in-8 ° .
Paris , chez Charles Barrois , libraire , place du Carrousel
, n° 26 .
La littérature espagnole esten général peu connue et
mal jugée . La nation même à qui elle appartient ne possède
pas , sur cette matière , des connaissances aussi
étendues que l'on devrait naturellement le supposer. Non
qu'il n'y ait en Espagne des hommes fort instruits ; mais
l'instruction y est peu répandue : elle y est , pour ainsi
dire , concentrée dans le cabinet de quelques savans et
dans l'intérieur de quelques cloîtres . La sévérité de la
censure , et plusieurs autres causes dont le développement
n'appartient point à mon sujet , s'y sont presque
toujours opposées à la propagation des lumières . Au
seizième siècle , cependant , elles prirent un essor que
favorisèrent les vues de Charles-Quintet de Philippe
second . Cent ans après , la langue espagnole était répandue
dans les grands états de l'Europe , comme celle
des Grecs le fut à Rome sous les premiers Césars ,
comme la nôtre l'est aujourd'hui chez presque tous les
peuples civilisés. Ce haut degré d'estime où la littérature
espagnole était parvenue , elle le méritait à bien
des titres . Des ouvrages classiques dans presque tous
les genres , étaient sortis de la plume de ses auteurs ,
et les plus grands écrivains des nations voisines jugèrent
ces ouvrages assez favorablement pour ne pas craindre
d'avouer les emprunts qu'ils leur avaient faits . Aujourd'hui
qu'un long oubli peut leur rendre le charme de la
nouveauté , et qu'il nous importe de nous familiariser
avec la langue qui les a produits , j'essaierai d'indiquer
lesplus remarquables à l'attention des amateurs des belleslettres
, et de tracer un tableau de l'origine et des progrès
de la poésie nationale en Espagne : les fréquentes révo-
Ya
*
340 MERCURE DE FRANCE ,

lutions qu'a éprouvées la littérature de ce pays , la rendent
susceptible d'un intérêt particulier . Je suivrai ses
vicissitudes à travers le labyrinthe des invasions et des
siècles d'ignorance : on verra la langue espagnole soumise
d'abord à l'influence des Romains , des Goths et
des Arabes , participer tour- à-tour de leur expression et
de leur génie ; puis , prendre un caractère propre sous
les auspices des troubadours , et s'élever enfin au rang
des langues classiques à l'époque où l'expulsion des
Maures et la découverte de l'Amérique ouvrirent des carrières
nouvelles à l'imagination du poëte et aux recherches
de l'histoiren . >>> :
Tel est le but que s'est proposé l'auteur anonyme de
l'ouvrage que nous annonçons , et nous devons ajouter
qu'il était difficile de réunir , dans un espace plus resserré
, un plus grand nombre de faits curieux et de recherches
intéressantes : mais le projet de l'auteur ne
sera parfaitement rempli que lorsqu'il aura présenté la
littérature espagnole dans un cadre plus étendu. Il se
propose de publier un second volume qui fera connaître,
par des extraits choisis , la plupart des auteurs célèbres,
dont les noms seuls ornent les pages de son premier
volume. C'est , en effet , le meilleur moyen de donner des
idées justes sur l'esprit , le caractère et le génie de ces
écrivains , aujourd'hui trop peu connus en France , et
trop souvent jugés sur des traditions et des traductions
infidèles . Nous avons été plus justes envers les Italiens ,
lesAnglais et les Allemands : non-seulement nous avons
admiré , quelquefois avec raison , la marche libre et
fière des muses britanniques , et payé d'honorables tributs
d'estime aux vastes connaissances , aux travaux variés
, à la patřence infatigable des écrivains allemands ;
mais l'indécente manie des livres et des jockeys anglais
a été suivie parmi nous d'un engouement un peu moins
général et beaucoup plus ridicule pour les farces germaniques
. L'étude de la littérature espagnole offre moins
dedangers pour le goût et pour la raison : là , comme
ailleurs , la corruption et la décadence sont venues après
la saison de la vigueur et de la gloire ; mais les beaux
jours ont vu s'élever des monumens durables , dédaignés
1
FEVRIER 1810 . 341
7
sans doute et presque méconnus par la jalouse vanité de
lage suivant , mais toujours dignes de leur première
réputation dans l'Europe lettrée , et redevenus , en Espagne
, les seuls , les véritables modèles , malgré les
triomphes éphémères du faux esprit et du mauvais
goût.
Après une introduction courte et savante qui prépare
très-bien l'histoire littéraire de l'Espagne , l'auteur anonyme
développe l'origine et les progrès de la poésie nationale
en Castille . Cette marche est naturelle; car dans
les langues vivantes , comme dans celles qui survivent
aux nations les plus illustres de l'antiquité , tout annonce
que la mémoire et l'imagination parlèrent dabord
en vers : presque tous les peuples reconnaissent, dans
leurs premiers poëtes , leurs plus anciens historiens . Les
premiers chants des muses espagnoles modernes ont
célébré les hauts faits de Charlemagne , et sa fortune arrêtée
dans la vallée de Roncevaux. Viennent ensuite ces
croisés que l'enthousiasme religieux appelait à des conquêtes
lointaines , et qui s'emparèrent , à la fois , des
palmes et des fables de l'Orient . Le mélange d'héroïsme,
de religion et d'amour , que présentent les annales de ces
siècles poétiques , eut une influence remarquable sur le
génie de la littérature espagnole. L'imagination exaltée
par une longue habitude du merveilleux , ne s'écarta plus
de la route où le goût dominant s'était attaché . Delà tous
ces chevaliers errans , tous ces fantastiques personnages
qui remplissent les chroniques du tems . Les récits les
plus graves y sont entremêlés de nouvelles galantes , le
mensonge et la vérité sont perpétuellement confondus .
Quelques écrivains prirent de bonne foi la fable pour
l'histoire : d'autres rejetèrent volontairement les faits pour
y substituer des aventures romanesques . Enfin , parut
un génie singulier , Cervantes , qui secondé du moins
par l'ingrate admiration de ses contemporains , combattit
avec les armes de la raison et du ridicule , et mit pour
jamais hors de combat tous les héros de ces extravagantes
productions .
L'auteur de l'Essai sur la littérature espagnole n'arrive
à cette époque célèbre , qu'après avoir jeté un coup
342 MERCURE DE FRANCE ,
d'oeil rapide sur l'état des lettres en Espagne pendant la
domination romaine , et sur leur décadence au milieu
des révolutions qui bouleversèrent toutes les parties de
l'Empire . La langue latine , long-tems universelle , se
corrompit par le mélange des nations barbares qui se
partagèrent le monde romain . La poésie orientale fleurit
ensuite en Espagne pendant près de cinq cents ans . Les
dialectes provençal et gallicien prirent sa place , et dominèrent
près d'un siècle ; enfin , la réunion des treize
royaumes et le concours de plusieurs circonstances glorieuses
donnèrent une prééminence décidée et durable
à la langue castillane . Mais , dit notre auteur , lorsqu'elle
commença à faire des progrès et à prendre des
formes nationales , elle dut nécessairement emprunter
beaucoup au génie des poëtes qui , tour-à-tour , et dans
des langages différens , avaient fleuri sur la péninsule
espagnole . Aussi le défaut d'unité dans son caractère
est toujours plus ou moins sensible , selon qu'elle s'éloigne
ou qu'elle se rapproche de ses premiers modèles .
Tantôt elle affecte le style oriental qui se complaît dans
les allusions suivies , dans les métaphores outrées , revêtues
d'une expression abondante et pittoresque ; alors
ses périodes nombreuses , son harmonie , son éclat
Télévation et la variété des sentimens qu'elle exprime ,
lui donnent le caractère le plus majestueux : tantôt elle
semble préférer les formes de la poésie provençale , dont
lamarche , un peu gênée par les statuts des troubadours ,
franchit rarement le cercle de la galanterie , des jeux et
des plaisirs de l'amour. Elle suffit à l'expression des
pensées tendres et naïves ; mais sa faiblesse se fait sentir
dès qu'il faut s'élever à des sujets plus graves , et peindre
le fracas des armes et la colère des héros .
7
Ces observations générales , développées dans l'ouvrage
avec autant de clarté que de justesse , sont le résultat
d'un long travail , des recherches les plus étendues ,
et ne sont point surchargées d'un vain étalage d'érudition.
L'auteur a dédaigné la ressource de ce facile charlatanisme
, dont on abuse fréquemment aujourd'hui ,
pour donner de l'importance aux parties les plus frivoles
de l'histoire littéraire. Celle de la littérature espa-
7
FEVRIER 1810. 343
gnole est divisée par lui en quatre époques très-marquées
. La première embrasse depuis le milieu du douzième
siècle jusqu'à la fin du quatorzième : le monument
le plus ancien de cette époque est un récit en vers des
aventures du célèbre D. Rodrigue de Bivar , nommé
communément le Cid , immortalisé parmi nous par le
génie du grand Corneille . Ce petit poeme , remarquable
par la naïveté touchante de l'expression et des sentimens
, ne renferme aucun exemple des différens rhythmes
adoptés depuis dans la poésie espagnole . La distinction
particulière des rimes assonantes et consonnantes est
expliquée ici par l'auteur que nous suivons , qui rappelle
la remarque suivante , déjà faite par M. Bourgoing ,
dans son excellent Tableau de l'Espagne moderne . Un
étranger pourrait assister pendant dix ans au spectacle
espagnol , sans se douter de l'existence de ces assonantes
et de l'asservissement qui en résulte ; et même
après avoir été mis sur la voie , il a encore beaucoup
de peine à en retrouver la trace , quand il les entend
au théâtre . Mais ce qu'il lui est si difficile de saisir
n'échappe pas à un Espagnol quelque illettré qu'il
puisse être . Dès le second vers d'une longue tirade
d'assonantes , il a découvert quelle est la suite des
voyelles finales dont le règne commençe : il attend , aux
endroits marqués , leur retour périodique , et un acteur
ne tromperait pas impunément son attente : rare facilité ,
dit M. Bourgoing , qui fient à l'organisation délicałe des
peuples du midi' !
Une discussion plus étendue sur cette espèce de rimes ,
particulières à la nation espagnole , serait sans intérêt
pour nos lecteurs. Nous croyons inutile de nous arrêter
plus long-tems sur cette première époque , où le goût
de la poésie fut joint constamment à celui des recherches
historiques , ce qui l'a fait appeler par le Père Sarmiento
, le Sièclę des Chroniques de PEspagne . -Le
second âge de la littérature espagnole commence au
règne de Jean II , fils de Henri III , qui monta sur le trône
en 1407. Voici comment notre auteur caractérise cette
seconde époque : « En résumant cet aperçu rapide des
*>> progrès de la littérature castillane pendant le quinzième
344 MERCURE DE FRANCE ,
>> siècle , nous voyons que Juan de Ména introduisit
>>dans la langue l'élévation du style : Jorge Manrique
>> le polit , en lui donnant un système de versification
>> plus naturel : le marquis de Santillana commença à
>> lui faire connaître l'harmonie des poëtes italiens ;
>> enfin , Juan de la Encina prouva qu'elle était capable
>> de se plier à tous les tons du drame , en donnant sur
>> l'art dramatique des préceptes aussi complets qu'on
>> pouvait l'espérer alors . » Du reste , l'auteur observe
que les meilleurs écrivains de cette époque avaient encoré
une diction mâle et dure , qui perdit un peu de son
originalité par l'étude de l'école italienne , mais qui
parvint à un meilleur goût , à une expression plus parfaite
dans le siècle suivant , regardé avec raison comme
l'âge d'or des muses espagnoles .
,
C'est à cette troisième époque littéraire qu'appartiennent
les auteurs vraiment classiques de l'Espagne , Juan
Boscan , Garcilaso de la Vega , Hurtado de Mendoza ,
Luis de Léon , Fernando Herrera , Gil-Polo qui ajouta à
la Diane de Montémayor les cinq livres que Cervantes
dans la fameuse revue de la bibliothèque de Don Quichotte,
dit avoir été écrits par Apollon lui-même ; Manuel
Villégas , les deux frères Argensola ; Juan de la Cuéva ,
célèbre par ses succès au théâtre ; Soto , non moins
illustre par son poëme des Larmes d'Angélique ; les
deux Figuéroa , Luis de Ulloa ; Alonzo de Ercilla , qui
enrichit l'Espagne d'un poëme épique presqu'également
remarquable par ses beautés et par ses défauts ; un prince
d'Esquilaci , un comte de Rebolledo , qui joignirent la
gloire des armes à celle des lettres ; enfin, Quévedo ,
Saavedra , Guévara , l'historien Mariana , et l'immortel
Cervantes , que l'auteur appelle le meilleur des bons esprits
. C'est une circonstance honorable et particulière à
l'Espagne que le rang où naquirent et les nobles professions
qu'exercèrent la plupart des hommes auxquels sa
littérature dut tant d'éclat . C'est un prince du sang royal
d'Aragon , le marquis de Villéna , qu'on peut regarder
comme le créateur de la poésie espagnole. Parmi ceux
qui le précédèrent ou le suivirent dans la carrière , on
trouve des princes , des généraux , des ambassadeurs,un
FEVRIER 1810 . 345
Guzman, un Mendoza , un Manrique , un Garcilaso de
la Véga , qui meurt à trente-trois ans sur le champ de
bataille , emportant avec lui la réputation d'un des plus
braves officiers et du plus grand poëte de l'Espagne .
D'autres , tels que Juan de Ména , Boscan , etc. , furent
presqu'élevés , par l'accueil qu'ils reçurent à la cour , au
rang de ceux que la naissance la plus illustre y appelait .
Quelle influence de tels hommes ne durent-ils pas exercor
sur le goût de leurs compatriotes ! Quelle considération
ne donnaient- ils pas à l'art qu'ils cultivaient ! « Ces
>>>circonstances , dit l'ingénieux auteur dont nous aimons
>>à citer les réflexions , expliquent la noblesse , la fierté
» mème de la langue castillane : elle resta , pour ainsi
>>dire , empreinte des tournures majestueuses que ces
>>grands personnages lui avaient communiquées , et l'on
>>retrouve encore aujourd'hui , jusque dans les expres-
>>sions des dernières classes du peuple , la trace de sa
>>noble origine . >>
On se tromperait beaucoup si l'on croyait que ces
éloges , donnés à la littérature espagnole , ne sont dus
qu'à un petit nombre de grands poëtes et aux auteurs de
quelques ouvrages d'imagination. Les genres qui exigent
une liberté mâle dans la pensée , une franchisé
énergique dans l'expression , n'ont pas été cultivés avec
moins de succès . Nous en citerons un seul exemple dans
P'histoire des Guerres civiles de Grenade , par Hurtado de
Mendoza. Son neveu , le marquis de Mondejar , avait
commandé la mémorable expédition qui poursuivit jusqu'au
sommet des Alpuxarras les derniers neveux des
conquérans de l'Espagne , et qui anéantit , dans ces montagnes
presqu'inaccessibles , les restes malheureux de
l'empire des Maures . C'est le récit de ces événemens ,
qui , par la noblesse du style et par l'élévation des sentimens
, a placé Mendoza auprès des grands historiens de
l'antiquité. Le début de son ouvrage suffit pour en donner
une juste idée .
<<Je sais , dit-il , que beaucoup de choses dont je vais
>> rendre compte , paraîtront d'une légère importance et
>>peu dignes de l'histoire , comparées à ce qui a été écrit
> d'un si grand intérêt sur l'Espagne. De longues guer346
MERGURE DE FRANCE ,
>> res variées dans leurs événemens ; des villes floris-
>> santes prises et détruites ; des rois vaincus et chargés
>> de fers ; des discordes entre les pères et les fils , les
>> frères et les frères , tantôt dépouillés , tantôt ressaisis
>>> de leurs biens , souvent moissonnés par le glaive ; des
>> familles éteintes , des sceptres changés de mains :
>> voilà sans doute un vaste champ , un texte inépuisable
>> pour les historiens . Moi , j'ai choisi une carrière plus
>> étroite , carrière stérile , pénible et sans gloire ; mais
>> elle présente des leçons utiles à ceux qui viendront
>> après nous . En effet , l'insurrection de quelques bri-
>>>gands , des attroupemens d'esclaves , des réunions
>>tumultueuses de paysans , des haines entre particu-
>> liers , de frivoles compétences d'autorité , le dénue-
> ment d'argent , des retards dans les approvisionne-
>>mens , des contre-tems imprévus ou réputés de peu
» d'importance , de la négligence et de la mollesse sur
>> de petites choses dans des esprits habitués à entendre ,
>>à traiter , à dissimuler de grandes affaires ; voilà les
>>>obscurs débuts et les misérables causes de la guerre
>>que je décris . Mais ma peine ne sera pas perdue si , en
>> en examinant avec fruit des événememens peu remar-
>> quables dans leur origine , je fais voir combien il est
>> difficile de porter remède à des malheurs publics deve-
>> nus insensiblement extrêmes . On verra cette guerre
>>jugée dans nos foyers de peu de conséquence , consi-
>> dérée dans l'étranger comme un événement très-im-
>> portant ; guerre dont la durée devait exciter la sollici-
>> citude ou l'espérance des princes nos amis , et de nos
>> ennemis voisins ou éloignés . D'abord le mal resta caché
>> ou fut guéri superficiellement ; mais bientôt mis à dé-
>> couvert par la crainte et la vigilance , il fut alimenté
>> par la ruse et l'ambition . Ces rassemblemens que j'ai
>> indiqués formèrent peu-à-peu des corps d'armée , mirent
>> l'Espagne dans la nécessité de mouvoir toutes ses forces
>> pour arrêter leurs progrès , déterminèrent le roi à sor-
>> tir de son repos pour se porter au foyer de l'incendie ,
et à confier sa défense à son frère D. Juan d'Autriche ,
>> fils de l'Empereur Charles , les succès du père devant
>> être pour le fils une obligation de rendre de sa per
FEVRIER 1810 . 347
>> sonne ce compte honorable que donne toujours la vic-
>> toire . Enfin il fallut combattre et lutter tous les jours
>> contre l'ennemi , le froid , la chaleur et la faim .
>> Faute de munitions et d'équipages de guerre , les pri-
>> vations et la mort exercèrent par-tout de continuels
>>ravages . Il fallut enfin reconnaître , dans un ennemi
>> trop méprisé , une nation belliqueuse debout , armée
>> toute entière , pleine de sécurité dans ses positions , et
>>ranimée par le secours des Turcs et le voisinage des
>> Barbares . Vaincue et soumise , on verra cette nation
>> expulsée de son pays et de ses foyers , les hommes et
>> les femmes chargés de fers , les enfans captifs , vendus
>> à l'encan ou transportés loin de la terre qui les avait
>> vu naître , captivité et transmigration pareilles aux plus
>> cruelles dont l'histoire nous ait conservé la tradition ;
>> et cependant , pour nous , les succès étaient si diffi-
>>ciles , les victoires si chèrement payées , qu'on douta
>> souvent quel était celui du vainqueur ou du vaincu
>> que le ciel voulait punir. >>>
Ilnous semble qu'on peut laisser le lecteur réfléchir
sur ce morceau , sans crainte d'affaiblir l'opinion qu'il
doit avoir de la littérature espagnole à l'époque de sa
véritable gloire . Nous examinerons , dans un second article
, l'âge et les causes da sa décadence , et nous y
chercherons des instructions qui , en nous ramenant à ce
qui s'est passé chez d'autres nations , ne seront peut-être
ni sans intérêt , ni sans utilité pour nous . ESMENARD .
LE VALLON AÉRIEN , ou Relation du Voyage d'un Aéronaute
dans un pays inconnu jusqu'à présent , suivie
de l'Histoire de ses habitans et de la description de
leurs moeurs . Ouvrage revu et publié par M. MOSNERON ,
ex-législateur .
L'IDÉE de voyager ou de faire voyager un héros dans
des pays inconnus , inabordables , ou même tout-à-fait
chimériques et fantastiques , a tenté plus d'un auteur et a
été souvent mise en oeuvre avec assez de bonheur et de
succès . C'est un cadre ingénieux , mais actuellement un
348 MERCURE DE FRANCE ,
peu usé , dans lequel l'écrivain gai ou morose , politique ,
législateur , moraliste , philosophe , entreprend de régler
selon son humeur le monde où il vit , de lui donner des
conseils , de lui adresser de sévères réprimandes , de lui
dicter des lois , et ordinairement d'en faire la satire. Tel
est le but de Cyrano de Bergerac , lorsqu'il voyage dans
la lune , du docteur Swift , lorsqu'il promène son héros
Gulliver chez les Lilliputiens , les Brondignac , les Honynhyms;
de Voltaire , lorsqu'il fait descendre Micromé
gas de Sirius dans Saturne et de là sur notre globe , lorsqu'il
fait parcourir à Candide le pays d'Eldorado , et
à-peu-près dans tous ses romans , dont il varie beaucoup
les détails , mais très-peu la fiction principale ; enfin , tel
est l'objet de tous les voyageurs et de tous les voyageş imaginaires
dont on nous a donné , il y a environ vingt- cinq
ans , une ample collection en trente-neuf volumes , qui
vraisemblablement ne les comprennent pas tous.
Undes plus anciens membres de l'académie française,
Charpentier , publia , il y a environ un siècle et demi ,
un petit ouvrage , très-peu connu alors , parce qu'il ne
fut tiré qu'à un très-petit nombre d'exemplaires , peutêtre
aussi , parce qu'il était peu intéressant, et pour cette
dernière raison , peu connu encore aujourd'hui , quoiqu'il
ait été réimprimé depuis. Cet ouvrage était intitulé:
Voyage du vallon tranquille . Le Voyage du vallon aérien
de M. Mosneron m'a rappelé le Voyage du vallon tranquille
de Charpentier : mais il n'y a de ressemblance que
dans le titre . L'ancien académicien fait , sous des noms
déguisés et imaginaires , la relation d'un voyage trèsréel
; l'ex-législateur fait , sous des noms pour la plupart
très-réels , la relation d'un voyage imaginaire. Dans
le tems où Charpentier écrivait , c'était la mode de trouver
la société dont on faisait partie , parfaitement bien réglée
, bien gouvernée, laFrance la plus belle et la plus heureuse
contrée du monde; personne ne se croyait appelé
à la réformer , à lui proposer de nouvelles lois
velles constitutions , de nouvelles coutumes ; on se conformait
volontiers à celles qui étaient établies et qu'on
trouvait fort bonnes. Les hommes étaient aimables , les
femmes adorables ; si quelques satiriques de profession
de nouFEVRIER
1810. • 340
ne nous représentaient pas les objets sous un si beau
jour , les autres écrivains, tous les romanciers , sur-tout,
se conformèrent à ce ton général d'admiration , et Télémaque
est peut-être le premier roman de ce siècle immortel
où l'on substitua une critique indirecte , mais claire et
sévère , aux tableaux embellis et sans doute un peu flattés
, des lois , des moeurs , des usages , des plaisirs et des
membres de la société. Charpentier , dans son Vallon
tranquille , se laisse plus que tout autre entraîner à ce
penchant universel de panégyriques et d'éloges qui
atteste peut-être plus encore le bon esprit des écrivains
d'alors , que le bonheur réel dont on jouissait. Dans son
style , qui , d'après le jugement de Boileau , sentit toujours
un peu l'écolier, mais cependant nombreux et périodique
, comme celui de tous les écrivains de ce tems ,
tout lui paraît des merveilles de la nature et de l'art'; il
admire toutavec enthousiasme, les châteaux, les paysages,
les jardins français , les longues allées bien droites , les
arbres taillés en coupe , en boule , en éventails , où une
feuille ne passe pas plus que l'autre , la piété des moines,
les qualités supérieures des hommes , les qualités aimables
des femmes , leurs charmes infinis , leurs grâces accomplies
, leurs longues et spirituelles conversations,
leurs discussions galantes , et les bons dîners que le gros
Charpentier , comme l'appelait encore Boileau, n'a garde
d'oublier , et auxquels il paraît très-sensible.
Il y a sans doute , dans tout cela, quelque fadeur ; mais
c'était le seul inconvénient , et l'amertume des discours et
des écrits , qui devint bientôt à la mode ,en eut debien
plus graves ; les Français apprirent à mépriser leurs lois ,
deurs coutumes , leur gouvernement , leur patrie ; cette
patrie sans cesse avilie ou par d'odieuses déclamations ,
ou par d'insultantes comparaisons dans les écrits de
quelques écrivains pleins d'esprit et de génie , et bientôt
après. dans ceux d'une foule d'imitateurs sans génie et
sans esprit ; et par un renversement singulier , on feignit
et on feint encore de regarder comme ennemis de da
gloire de leur patrie ceux qui s'élevent contre ces
écrivains . Cette réflexion n'est point déplacée lorsque
jerends compte de l'ouvrage de M. Mosheron , comme
350 MERCURE DE FRANCE ,
on s'en apercevra peut-être dans la suite de mon ar
ticle . Cependant cet esprit chagrin et dénigrant se glissa
jusque dans les ouvrages les plus frivoles , jusque dans
łes fictions et les romans : mais les voyages , sur-tout , en
furent particulièrement empreints ; ils n'offrirentplus que
des cadres d'invectives et des textes de déclamations .
Bayle a remarqué depuis long-tems que les relations des
voyageurs nous font connaître quel est leur goût dominant ,
s'ils sont antiquaires , physiciens , géographes , ingénieurs ,
dévots ou bigots , etc. Les voyages écrits à cette époque
prouvent que la manie dominante des auteurs était d'être
politiques , satiriques , législateurs , frondeurs , réformateurs..
Mais c'est sur-tout dans la relation d'un voyage imaginaire
, qu'un auteur doit peindre son humeur naturelle
et. , comme dit Bayle , son goût dominant , puisque
n'étant nullement commandé et retenu par la vérité des
peintures et des descriptions et par des faits positifs , il
peut librement se livrer à son imagination , à ses idées ,
et se créer , dans ce pays des chimères , une société , un
monde , des usages et des lois à sa guise . C'est ainsi
qu'en a agi M.. Mosneron dans son voyage du Vallon
aérien.
L'époque où commence le nouveau monde que M.
Mosneron va décrirepest celle de la révocation de l'édit
de Nantes ; ses héros sont des protestans victimes de
cette révocation ; le lieu de la scène est un vallon délicieux
, élevé de trois cents toises au-dessus des Pyrénées,
au milieu desquelles il est situé , environné de rochers
presqu'inaccessibles et taillés à pic , qui s'appelait
autrefois le vallon de Mambré , et qui n'était habité que
par quelques chèvres et quelques pâtres qui seuls pouvaient
y gravir ; mais bientôt une colonie plus distinguée
tet plus intéressante , vient s'y établir. Un conseiller au
parlement de Toulouse , luthérien , à ce que dit M. Mosneron
, et fuyant les persécutions auxquelles étaient exposés
les habitans du royaume qui professaient la religion
de Luther, avait cherché un asyle dans les Pyrénées
, avec son fils , son ami et la fille de cet ami. Ici je
ene puis m'empêcher de faire observer à M. Mosneron,
FEVRIER 1810. 35
que les conseillers au parlement de Toulouse n'étaient
point luthériens , que les Français réformés professaient
la religion de Calvin et non celle de Luther , et
qu'il n'est permis à personne d'ignorer cela, encore
moins à un législateur ou ex-législateur qui se mêle d'écrire
sur ces matières . Cependant , ces quatre personnages
destinés par cette providence qui nous ménageait
le roman de M. Mosneron , à être les fondateurs de la co
lonie du Vallon aérien , ne peuvent plus rester au sein
des montagnes qu'ils avaient choisies pour asyle ; poursuivis
par les dragons , ne voyant du côté de la France que
des rigueurs et des proscriptions , du côté de l'Espagne
que des bûchers allumés par l'inquisition , ils tournent
leurs regards vers ces rochers escarpés qui s'élevant perpendiculairement
des quatre points cardinaux fermaient
exactement ce bienheureux valłon ; ils en font l'acquisi
tion du duc de Bellegarde à qui il appartenait , et qui le
leur cède de bien bon gré et à bon marché ; il faut
encore prier M. Mosneron d'observer qu'il n'y avait point
alors de duc de Bellegarde , le favori de Henri IV , qui
portait ce nom , étant mort sans postérité en 1646.
Mais bientôt les mesures de rigueur croissant de plus
en plus , les habitans du village le plus voisin du vallon ,
qui avaient long-tems donné asyle au conseiller luthérien
, et qui étaient sans doute luthériens comme tui,
fuyant les dragonnades , se présentent aux pieds des
remparts naturels du vallon , ayantià leur tête leur ministre
qui , par parenthèse , était un curé catholique , et
poussant devant eux leurs boeufs , leurs vaches , leurs
ânes , leurs cochons , etc. tout cela grimpe ou est hissé
dans le vallon Lorsque le conseiller et son ami voientla
perpétuité de la colonie et la culture de ce nouveau do
maine aérien assurées par un assez grand nombre d'hom
mes et de femmes , d'animaux , d'instrumens aratoires et
des métiers les plus indispensables, ils font rompre une
espèce de corniche par daquelie il était absolument possible
de pénétrer d'un côté dans le vallon, en risquant
de se casser vingt fois de cou ; de sorte que désormais
toute communication paraissant impraticable entre ces
fugitifs et les habitans de l'ancien monde qu'ils détestent
352 MERCURE DE FRANCE ,
et maudissent , nous aurions été à jamais privés de cons
naître la suite de leur histoire , sans un de ces hasards
singuliers qu'on était alors fort éloigné de prévoir.
,
Ge hasard , c'est la découverte des ballons . A l'époque
de cette découverte , M. de Montagnac herborisait dans
les Pyrénées , et mêlait à ses études botaniques celles de
la géologie et de la minéralogie . Afin qu'aucune des
⚫sommités de ces hautes montagnes ne lui soit inaccessible
, il construit un ballon , et l'on voit dès-lors que
nouvel aéronaute , il pourra pénétrer dans le vallon
aérien. Avant néanmoins de tenter cette aventure , il
demande à des pâtres voisins si l'on soupçonne des habitans
dans le terrain resserré entre ces formidables remparts
. Les pâtres lui répondent que c'est sans contredit
, un repaire de sorciers et de diables , attendu que
toutes les fois qu'il tonne , qu'il grêle ou qu'il gèle , ces
suppôts de l'enfer se montrent sur les remparts , faisant
des grimaces et riant aux éclats , d'où il suit évidemment
que ce sont eux qui envoient ces fléaux. M. de Monfagnac
, esprit fort , ne se laisse point effrayer ; il s'élève
au dessus du vallon aérien , plane majestueusement ,
s'abaisse lentement , et est pris lui-même pour un diable
qu un sorcier par les habitans du vallon , qui s'enfuient
épouvantés . M.de Montagnac , descendu heureusement
au milieu de leurs habitations , va frapper à celle qui lui
paraît la plus élégante et la mieux ornée , c'était celle du
gouverneur ; un vieillard vénérable se présente à lui et
lui tient ce discours : « Mon frère , vous avez couru un
>> grand danger , et nous avons eu bien peur nous-mêmes
>> de ce gros vilain animal qui vous tenait dans ses pattes .
Il est mort , sans doute , puisque vous voilà en vie.>>
M. de Montagnac rassure le gouverneur et toute la
colonie. Il leur fait voir qu'un ballon. n'est point un
animal. On le reçoit parfaitement , on lui donne un bon
souper, égayé par une bonne musique; on l'endort , on
le réveille au son de cette musique , après quoi on le
priede s'en retourner chez lui , c'est-à-dire , dans l'ancienmonde
, avec ordre de ne plus reparaître , et avec
menaces de recevoir , à grands coups de flèches , le
premier ballon qui oserait planer au dessus du vallon
aérien.
1
FEVRIER 1810 . 353
LA
SEIN
adrien. Cette excessive rigueur , exercée par une colonie
qui paraissait si hospitalière , a de quoi surprendre ;
mais elle était motivée par les innovations qu'un certain
M. Renou , qui cinquante ans auparavant avait eu l'art
de pénétrer dans cet asyle impénétrable , avant voulu
introduire dans le gouvernement ; innovations qui
avaient failli à bouleverser tout le vallon aérien J'ai cru
d'abord que par le novateur Renou , M. Mosneron avait
voulu faire allusion à J. J. Rousseau ; on sait , en effet
que le citoyen de Genève feignant , dans un de ses acces
d'humeur , de vouloir se faire oublier du genre humain
avait signé quelques-uns de ces écrits de ce nom de
Renou ; mais les autres traits de ce bizarre épisode le
rendraient bien plus bizarre encore , si l'auteur avait
voulu les rapporter à Rousseau , et d'ailleurs M. Mosneron
est trop enthousiaste de Jean-Jacques , pour avoir
voulu lui faire jouer un si mauvais rôle dans cette espèce
de nouvelle utopie que son imagination a créée . Quoi
qu'il en soit , M. de Montagnac est obligé d'obéir aux
ordres rigoureux qu'il a reçus , et il sort précipitamment
du vallon , n'ayant guère eu le tems d'y rien observer ,
sinonque le terrain y était disposé en beaux jardins anglais
ou chinois , que les hommes semblaient des Apollons
, les femmes des Vénus , par leurs belles formes ;
que ceux-là y portaient des guètres et des culottes , et
celles- ci des jupes et des corsets , dont il ne nous donne
même ni les dimensions , ni les couleurs , de sorte qu'à
notre grand regret , nous ignorerons éternellement si les
dames du vallon aérien sont en jupon court et en blanc
corset.
Heureusement pour les curieux habitans de notre vallée
de misères et de crimes , M. de Montagnac avait un
peu causé avec le gouverneur du vallon aérien. Heureusement
encore on lui avait confié un exemplaire des annales
du pays , écrites par l'historiographe de la colonie ,
et avec cette conversation et ces annales , il ne manquera
rien à notre instruction et à notre curiosité sur les lois,
les moeurs , les usages et l'histoire de cette heureuse et
admirable peuplade . Dans la conversation , le gouverneur
avait révélé à M.de Montagnac que la religion du vallon
Z
?
854 MERCURE DE FRANCE ,
était théocratique , comme si une religion pouvait être
autre chose ; mais on voit que par religion théocratique ,
M. Mosneron entend le pur déisme , sans culte public ,
sans cérémonie extérieure ; telle est , en effet , la religion
qu'adoptent définitivement , après une très -légère discussion
,les luthériens français réfugiés . Le ministre réfugié
avec eux , et qui , comme je l'ai déjà observé , était un
prêtre catholique , réclame , à la vérité , un moment , et dit
un mot en faveur d'une religion positive et révélée , et
d'un culte extérieur ; mais le gouverneur lui répond lon
guement, parle long-tems tout seul , et a par conséquent
raison. Je me rappelle que dans un dialogue de Fontenelle
, Aristote dispute contre Phryné ou une autrecourtisane
de la Grèce. On juge bien que d'après l'esprit
de ces dialogues le philosophe est sacrifié à la courtisane
: celle-ci l'accable par son babil léger et intarissable
, à peine peut-il saisir un moment pour dire un
mot ; il se plaint a Pluton de ce que les choses se sont
passées ainsi , et de ce qu'il ne lui a pas été possible dę
répliquer . Pluton juge doctement qu'à l'avenir un dialogue
ne sera pas composé de Phryné toute seule , et
qu'Aristote sera obligé de lui répondre. Je crois que si le
dieu des enfers se mêlait des affaires du vallon aérien , il
jugerait aussi qu'à l'avenir un dialogue ne serait pas
composé du gouverneur tout seul , et que le ministre
serait obligé de lui répondre .
La littérature est encore un des objets de cette conversation
entre le gouverneur et M. de Montagnac . Les
habitans du vallon aérien ne connaissaientque lalittérature
du siècle de Louis XIV, littérature qu'ils estimaient fort
malgré leurs ressentimens contre la mémoire de ce grand
monarque . M. de Montagnac , organe de M. Mosneron,
lui apprend à admirer encore davantage les écrivains
du dix-huitième siècle . En effet , après lui avoir fait un
éloge assez mesquin , à mon avis , de ceux qui ont le
plus illustré ce siècle par leurs écrits , le gouverneur
s'écrie : « D'après le tableau que vous me tracez des
>>> grands hommes du dix-huitième siècle , je vois qu'ils
>> ont eu un grand avantage sur ceux du dix-septième.
>> Le style était formé quand ils ont écrit ; ils s'en sont
FEVRIER 1810 . 355
servi pour orner la science et rendre l'instruction
>> agréable . >> On voit que ce gouverneur est digne de
concourir pour le prix si long-tems proposé par l'Institut
, et de terminer enfin cette question interminable
dont la solution lui vaudrait indubitablement le prix .
<<Sans doute , continue-il , ils n'ont que des admirateurs
>>parmi vous ? » A cette question M. de Montagnac
répond avec l'humeur la plus injuste et la plus déraisonnable
, que jamais les Cotins , les Pradons , ne furent
plus sifflés , plus déchirés ; qu'aujourd'hui les sages se
taisent , et qu'il n'y a que la sottise qui fasse du bruit ;
cependant le rétablissement de l'ordre et des lois lui fait
présager le retour du bon sens , quifera rentrer dans la
poussière la déraison et l'impudence. Quelle aménité
d'expressions ! et où est le motif de cette grande colère ?
le gouverneur surpris et indigné , s'écrie : quelle lâcheté !
<< Mais , ajoute-t-il , que disent , que font vos honnêtes
>> gens en attendant que leur jour revienne ? quel est
>> enfin chez vous l'esprit public ? » à quoi M. de Montagnac
répond : il n'y en a plus , et c'est fort naturel.
Ce qui , d'un seul mot , semblerait dire qu'il n'y a plus
en France ni honnêtes gens , ni esprit public , et cela est
d'un esprit un peu chagrin. En vérité , je ne sais à qui
en veut M. de Montagnac ou M. Mosneron : où sont
donc les détracteurs de Buffon et de Montesquieu ? et si
quelques écrivains mettant plus d'importance que ne
paraît en mettre M. Mosneron à des principes qu'ils
regardent comme également sacrés et politiques , s'élèvent
avec force contre l'usage , souvent dangereux , que
Voltaire et Rousseau ont fait de leurs talens , était-ce un
motif pourunphilosophe tolérant comme M. Mosneron,
de les traiter avec cette intolérante âpreté ? Je suis persuadé
qu'il n'en est aucun parmi eux qui , s'il s'agissait
de rendre une justice éclatante à l'esprit et au génie de
ces hommes immortels , n'en fit un éloge plus complet
et mieux tourné que celui que M. Mosneron leur a consacré
dans son Voyage aérien .
Les annales du Vallon aérien n'offrent pas un grand
intérêt ; le plus grand événement est une expédition contre
deux ours qui furent aussi courageusement attaqués que
Za2
356 MERCURE DE FRANCE ,
savamment tués . Etrangers et indifférens à ce qui se
passait sur notre terre , ils n'eurent que deux occasions
de s'en occuper un peu , la guerre de la succession et
celle de la révolution , qui amenèrent de sanglans combats
aux pieds de leurs remparts , au sein des Pyrénées .
Les bons habitans du Vallon aérien furentd'abord tentés
de faire rouler d'énormes roches sur les combattans , et
d'écraser à-la-fois Espagnols et Français ; mais ils
se contentèrent de leur faire , aux uns et aux autres ,
quelques espiégleries . Les Espagnols les prirent d'abord
pour des anges de lumière et les bénirent , puis pour
des anges de ténèbres et les maudirent , et tout cela
assez énergiquement pour que les habitans du Vallon ,
élevé de trois cents toises au dessus des plus hautes
sommités des Pyrénées , entendissent les propres paroles
des bénédictions et des malédictions , que l'historiographe
rapporte textuellement.
Quelque parfaits que fussent les habitans du Vallon
aérien , ils étaient néanmoins toujours un peu curieux ;
cinquante ans environ après leur émigration de France ,
ils veulent savoir ce qu'était devenu ce monde pervers
qu'ils avaient quitté ; ils députent deux d'entr'eux pour
leur en apporter des nouvelles : à l'aide d'une poulie et
d'une corde , ils les descendent du haut de leurs remparts
jusqu'à terre. Ceux-ci , pour savoir ce qui se passe
à la cour de France , s'acheminent vers Toulouse; là
ils s'aperçoivent que le monde ne va guères mieux que
de leur tems , et ils s'en retournent dans leur séjour céleste
, assez mécontens de leur voyage sur terre, et n'en
recueillant d'autre fruit que celui d'amener avec eux un
philosophe : c'est ce M. Renou qui par ses systèmes , ses
innovations , faillit à tout bouleverser dans le Vallon , et
finit par se jeter du haut en bas de ce délicieux séjour.
Ce qui rend cet épisode plus bizarre , c'est que M. Mosneron
ajugé à propos de faire de ce philosophe bourru et
misanthrope un fils du cardinal Dubois . Il adopte l'anecdote
du mariage de ce cardinal , telle qu'elle est rapportée
dans les Mémoires satiriques de Duclos. Mais tandis
que Duclos , dans son Histoire , la raconte d'un ton
léger et piquant , et d'un style qui conviendrait au conte
FEVRIER 1810. 357
et au roman , M. Mosneron , dans son roman , le revêt
d'un langage lourd et guindé qui ne convient ni au roman
, ni à l'histoire .
On voit que M. Mosneron rattache sa fiction à des
noms historiques pour essayer de la rendre intéressante.
C'est ainsi qu'il imagine un dialogue entre le grand
Condé et Racine. Le prince de Condé soutient le parti
de la guerre , et Racine celui de la paix. Dans un endroit
du dialogue , le prince répond au poëte : « Il me
>>paraît , mon cher Racine , que vous arrangez tout cela
>> comme des scènes de tragédie qui doivent finir par
> punir le, crime et faire triompher la vertu. » Quand
même tel serait le but et le résultat de la tragédie , ce
serait mal s'exprimer que de dire que les scènes doivent
toujoursfinir ainsi ; mais le prince de Condé connaissait
trop bien les tragédies de Corneille et de Racine , pour
donner une pareille définition de la tragédie. Il savait
très-bienque dans les catastrophes qui en sont le sujet
les personnages intéressans et vertueux ne succombent
pas moins , et peut-être plus souvent que les personnages
odieux et coupables . M. Mosneron ne raisonne
pas mieux en théologie qu'en poésie dramatique , lorsque,
dans un autre dialogue ou conversation , il fait dire
àundocteur catholique professeur en théologie : « Jésus
» lui-même ne s'est-il pas conformé au culte institué
>>par Moïse , quoiqu'intérieurement il en reconnût la
>>fausseté ? >> Il fallait , pour être orthodoxe , dire l'insuffisance;
comment le divin fondateur du christianisme
eût-il reconnu la fausseté d'une religion révélée qu'il
donnait comme le fondement de la sienne ?
Le Voyage aérien est terminé par la traduction de
l'ErmitedeParnell, conte que Voltaire a inséré dans son
Zadig , en égayant une fiction sérieuse dans l'original.
M. Mosneron la lie tant mal que bien à la sienne : pour
moi , la seule liaison que j'y vois , c'est que M. Mosneron
avait fait cette traduction , qu'il l'avait dans son
portefeuille et qu'il était bien aise de la faire imprimer .
F.
358 MERCURE DE FRANCE ,
ANTOINE ET CAMILLE , ou la Sympathie , par Mme VANESBECQ
, auteur d'Adolphe ou la Famille malheureuse .
Deux vol . in- 12 . A Paris , chez l'Auteur , rue Neuve
Notre-Dame des Champs , nº 13 ; chez Debray , libraire
, rue St. -Honoré , barrière des Sergens .
DANS le fond d'une campagne du Roussillon , deux
enfans sont nés à trois mois l'un de l'autre , et sont nourris
du même lait. L'un est fils d'un militaire retiré et se
nomme Antoine de Servinne ; l'autre est Camille de
Blancheville , destiné à jouir d'une fortune immense .
Elevés sous le meme toît , et sous les yeux de Mme de
Servinne qui sert de mère à tous les deux, ils contractent
, dès la plus tendre enfance , la douce habitude de
se voir tous les jours . Les liens d'une sympathie peu
commune vont les unir pour la vie , et ces liens se fortifient
avec l'âge . Memes plaisirs , memes chagrins ,
mêmes désirs ; et cependant leur caractère est différent.
Antoine est doux et tendre , Camille est vif et étourdi.
Les parens veulent les séparer pour leur donner une
éducation convenable à leurs fortunes ; mais il leur faut
bientôt renoncer à ce projet. Les deux amis dépérissent
aussitôt qu'on les arrache l'un à l'autre . Camille et
Antoine ne pouvant vivre séparés , suivent la même carrière;
et tous les deux sont officiers dans le même régi- .
ment. On pense bien que , malgré tous leurs efforts pour
'être toujours ensemble , leurs devoirs mêmes les obligent
quelquefois à se quitter; mais alors quelle douleur ,
quelles inquiétudes chacun d'eux éprouvé ! Leurs ames
étroitement unies , semblent n'en faire plus qu'une. Le
chagrin s'empare-t-il de l'un des amis , l'autre souffre de
la même douleur. Ont- ils été obligés de se séparer ,
et arrive-t-il quelque malheur à celui-ci, celui-là s'en
trouve instruit à l'instant même , par quelque pressentiment
secret . Par exemple , Antoine , passant auprès
d'une maison embrasée , est averti par un mouvement
involontaire , que son cher Camille est au milieu des
flammes ; quoiqu'il dût le croire alors fort loin , et il par-
:
FEVRIER 1810. 359
vient à le sauver. Camille , à son tour, soupçonne que
son ami , dont il est éloigné depuis quelque tems , va être
blessé d'un coup d'épée ; il part pour le secourir , et le
trouve en effet expirant de cette blessure. L'amour même
ne saurait altérer une union aussi forte ; l'amour , cette
fois , cède la victoire à l'amitié , et ne sertqu'à orner son
triomphe.
Tel est le sujet sur lequel Mme Van -Esbecq a com
posé son Roman. Le tableau d'une douce et pure amitié
estfait pour intéresser toutes les ames sensibles . Les sacrifices
, le dévouement généreux d'un ami , ont un
charme puissant pour ceux qui croyent encore à l'amitié ;
mais l'héroïsme de ce sentiment dont nous admirons la
peinture ou dans un ouvrage dramatique , ou dans un
conte; doit-il être le sujet principal d'un roman en
plusieurs volumes ? Peut-on donner de grands dévelop
pemens à ce sujet , sans tomber dans l'uniformité des situations
? Car ce sont toujours des sacrifices à l'amitié
qu'il faut peindre , et ce qui n'est que juste et vertueux ,
ne parle point assez à l'imagination ; si le coeur aime à se
reposer sur des tableaux doux et naturels , c'est sur-tout
après avoir été remué par le choc des passions . Les illusions
et le délire de l'amour , ses tourmens même , les
fureurs de la jalousie , et les angoisses de l'ambition,
doivent, comme les douces joies de l'amour maternel ,
et les tendres épanchemens de l'amitié , entrer dans les
ouvrages d'imagination et se faire valoir réciproquement
par des oppositions bien ménagées , ce qui ne veut pas
dire pourtant que les romans où il entre de tout cela ,
soient les meilleurs .
En fondant tout l'intérêt d'un roman sur le sentiment
de l'amitié , il eût fallu peut-être , pour éviter l'uniformité
de situations que rend encore plus sensible la
forme du récit adopté par l'auteur , établir des caractères
plus prononcés , varier les incidens , couper la
narration par quelques épisodes . Voilà ce que Mme Van-
Esbecq n'a point exécuté ; mais tout ce qu'il faut conclurede
notre observation , c'est que cet auteur , au lieu
de faire deux volumes qui sont intéressans, malgré ce
défaut , aurait dû peut-être réduire son ouvrage à un
360 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
seul , et qu'alors elle aurait laissé peu de chose à désirer
. Car il faudrait être bien difficile pour exiger d'un
ouvrage d'agrément plus que des situations intéressantes ,
un style agréable et facile , et des principes d'une excellente
morale. On pourrait encore chicaner l'auteur
şur l'invraisemblance apparente de quelque pressentiment
, de quelques effets de sympathie ; mais il n'est
pas encore bien prouvé que le hasard ne produise pas
quelquefois des effets aussi surprenans ; Mme Van-Esbecq
encite même un exemple remarquable , inséré dans une
Gazette . Et puis la vraisemblance rigoureuse n'est pas
exigée dans la poétique du roman , comme elle l'est par
les règles du théâtre .
La condition nécessaire , pour ce genre d'ouvrage ,
est l'intérêt , et l'auteur de Camille et Antoine a rempli
cette condition .
:
LE POUVOIR DE LA CONSCIENCE,
De ses remords secrets triste et lente victime ,
Jamais un criminel ne s'absout de son crime .
RACINE fils .
Le jeune Fédor , issu d'une des premières maisons de
Russie , s'était livré au plaisir , dès son entrée dans lemonde,
avec toute la fougue de son âge et l'aveugle confiance que
lui inspirait l'immense fortune dont il se voyait l'unique
héritier. Ses prodigalités , ses extravagances continuelles
lassèrent enfin sa famille ; elle obtint un ordre de la cour
qui condamnait le jeune dissipateur à une détention de
trois ans dans un château-fort . Le gouverneur n'usa de sér
vérité envers lui que dans les premières semaines; il lui
permit bientôt de prendre l'air sur les remparts , dans la
compagnie d'un officier. Il n'eut pas lieu de se repentir de
cette condescendance : Fédor , éloigné du tumulte enivrant
de la capitale , fut tout étonné de trouver quelque plaisir
dans la conversation d'un homme sage , ou dans la lecture
d'ouvrages dont les titres seuls lui eussent donné des va
peurs à Pétersbourg.
Il fit plus , il se mit sérieusement à réfléchir sur la vię
turbulente dont il venait d'être arraché comme par un coup
de foudre, Il semblait qu'un bandeau fût tombé de ses
1
FEVRIER 1810. 36
yeux , qu'un nouveau monde se fût ouvert devant lui. Une
révolution aussi rapide dans son esprit , ses goûts , ses habitudes
, agit avec non moins de violence sur ses facultés
physiques : sa santé s'altéra , et le commandant de la forteresse
chercha tous les moyens de lui procurer les distractions
qui étaient en son pouvoir.
Il imagina que personne n'était plus en état de lui en offrir
qu'nu autre prisonnier, nommé Maïlow , dont il n'avait
pas encore fait la connaissance. C'était un écrivain rempli
de talens , qu'un ministre puissant avait fait enfermer pour
le punir d'une satire très-spirituelle dont il le soupçonnait
d'être l'auteur . Depuis dix-huit mois , le malheureux Maïlow
n'était point sorti de la chambre étroite et obscure où
il était détenu : le commandant le fit conduire chez Fédor,
et permit qu'il l'accompagnât dorénavant à la promenade.
La captivité n'avait pas encore pris le dessus entièrement
sur le caractère naturellement enjoué du jeune poëte ; et
le plaisir inespéré de trouver un compagnon aimable
ne tarda pas à lui rendre toute sa gaieté. Fédor ne
şe montra pas moins sensible aux prévenances de Maïlow ,
et en peu de jours , une multitude de confidences réciproques
eut amené entre les deux prisonniers une amitié
véritablement fraternelle .
Ils cherchaient à tromper la longueur des soirées d'hiver
par d'intéressantes lectures , et , quand les livres leur manquaient,
par des récits d'aventures extraordinaires . Chacun
d'eux s'efforçant de renchérir sur son ami , il fallut bientôt
avoir recours aux histoires de sorcellerie et de fantômes .
Un soir que Mailow s'étudiait à raconter avec emphase une
apparition merveilleuse , il observa que le visage de Fédor
se couvrait d'une pâleur subite. Il s'empresse de lui en
demander la cause : le jeune homme ne répond que par
un sourire affecté . Maïlow lui reprocha de manquer sitôt
à la parole qu'ils s'étaient donnée de n'avoir aucune réserve
l'un pour l'autre ; alors Fédor , avec le ton contraint
d'une homme qui fait un violent effort sur lui-même , lui
dit
,
en rougissant : « Mon ami , toutes vos histoires m'ont
-singulièrement intéressé ; et , soit par une curiosité indé-
>> finissable , soit même par une vanité secrète , tout en me
»moquant de l'existence des revenans je désirais être
le héros de quelqu'aventure de ce genre. Hier enfin , mes
» désirs ont été satisfaits . " Mailow ouvrait de grands yeux :
il crut que lepunch avait porté au cerveau de son jeune
ami.
quee
Voouuss avezdonc vu?.......-Je n'ai rien vu : .....
362 MERCURE DE FRANCE ,
mais .... Que vous est-il donc arrivé , mon cher Fédor?
-Ecoutez-moi :
" J'étais dans mon premier sommeil , lorsque j'entendis
» tout-à-coup frapper à ma porte. Je crus que ce ne pou-
>>vait être que vous , et je vous appelai par votre nom : l'on
» ne répondit point. Il régnait un profond silence : on
frappe une seconde fois , et plus fort. Je crie , qui va là ?
> point de réponse . Je m'élance hors de mon lit, je prends
une lampe , et je cours à la porte. Au moment où j'al-
>> lais l'ouvrir , survient un troisième coup , suivi d'un long
>>gémissement. Vous l'avouerai-je Maïlow ? saisi d'une
>>terreur involontaire , et cherchant à me persuader que
> mes sens m'avaient trompé , je retournai dans inon lit ,
» où j'attendis le jourdansun pénible accablement. Qu'al-
>>lez-vous penser de moi , mon ami ?- Rien autre chose
» que vous avez rêvé , et peut-être bien les yeux ouverts ,
» ce qui n'est pas sans exemple .-Quoi ! vous croiriez ?...
-Nous le saurons demain. Couchez-vous tranquillement :
» si vous êtes réveillé par le plus léger bruit , frappez à la
muraille qui nous sépare , et je serai à votre porte en
même tems que vous. Bonsoir , j'imagine que vous dor-
> mirez cette nuit aussi paisiblement que moi . "
: Les deux amis se séparent. Il y avait à peine une heure
qu'ils avaient l'un et l'autre regagné leur chambre , lorsque
Mailow est tiré de son sommeil par un cri aigu . Il vole à
la porte de Fédor , la trouve toute ouverte , et rencontre
sous ses pieds le corps du jeune homme , sans mouvement
et sans connaissance. Il le relève , le porte sur son lit ,
mais tous ses efforts pour le faire revenir à lui sont superflus
. Trop heureux que les sentinelles n'aient rien entendu
, il n'ose appeler du secours ; il passe la nuit entière
auprès de Fédor , et , au pointdu jour, il la joie de lui
voir ouvrir les yeux , et bientôt de s'entendre nommer. Il
hasarde une question avec ménagement, et le jeune homme
lui fait le récit suivant :
a
"Honteux de la pusillanimité que j'avais fait paraître ,
» et foulant aux pieds toute croyance aux fantômes et aux
revenans , je me suis endormi , hier au soir , avec la
ferme résolution de découvrir l'auteur de ma ridicule
» épouvante ,, s'il osait se représenter. Je commençais à
sommeiller , quand un coup terrible vint ébranler ma
porte. Plus pressé de l'ouvrir que de vous donner le
>> signal convenu , jem'élance .... Dieu du ciel ! vous pein-
>>drai-je l'horreur du spectacle qui s'offrit à ma vue ? Le
FEVRIER 1810 . 363
:
spectre ensanglanté d'une jeune fille tenant entre ses bras
* un enfant mort ! La pâleur des tombeaux qui couvrait sa
figure ne m'empêcha point de la reconnaître . Oui , mơn
ami , je la connais la malheureuse : de son doigt sanglant
elle me montrait l'enfant renversé sur son sein; et
" ses yeux ! .... quels regards ! .... Puis elle s'éloigna lentement.
Je voulus la suivre ; mes pieds étaient roidis , ils
» tenaient à la terre. Je vous appelai , et toute ma force
m'abandonna . "
Plus affligé qu'effrayé par ce récit , Mailow s'abstint de
redoubler par d'indiscrètes questions l'état d'angoisse on
îl voyait encore son jeune ami . Il l'exhorta seulement à
prendre du repos , et lui dit qu'il allait faire inviter le
médecin de la garnison à lui rendre visite." Un mé
>> decin ! s'écria Fedor ; quel est celui qui peut guérir les
>>maux de l'ame ? C'est au fond de la mienne qu'est cachée
> la source de mes souffrances'; j'y succomberai , sans ,
doute', mais j'aurai encore la force d'ouvrir mon coeur a
l'unique ami qui me reste .
; al cru Cette jeune fille sanglante que j'ai vue , ou que j'ai
>>voir , fut l'objet de mes premières amours . Eudoxie était
la fille d'un vieux boyard , dont l'humble manoir confi-
>>nait aux vastes domaines de mon père . Je sortais des
pages la première fois que je la vis ; sa beauté , ses graces
» ingénues m'enchanterent ; je lui jurai un amour éternel ,
n je lui jurai qu'elle seule serait ma femme : pour la simple
> et naive Eudoxie de tels sermens valaient mieux que tous
les, contrats de l'univers ; elle me regarda comme son
» époux.
tère un
Sa confiance acheva de m'aveugler , et j'épiais chaque
>>jour l'instant propice pour faire l'aveu de mes liens secrets
à mon père. Mais bientôt il ne fut plus en mon pouvoir
>d'attendre ce moment terrible : Eudoxie m'annonça que
>>les suites de notre union ne pouvaient plus être un myspour
nos parens. Son état avait été pressenti par
vieux pope , qui lui avait offert de consacrer nos noeuds
» au pied des autels , en lui promettant de désarmer facilement
après le courroux de ma famille. La crainte du
» déshonneur , l'espoir d'un avenir qui devait combler ses
» voeux , tout contribuait à exalter la passion d'Eudoxie.
Elle me somma de me trouver , le lendemain au point
» du jour , sous les arbres qui conduisent au monastère de
Saint-Alexandre-Newsky : je le lui promis , et je ne m'y
trouvai point.
1
364 MERCURE DE FRANCE ,
"
l'
» Pour la première fois depuis ma naissance , je sentis
>>ce que c'était qu'un crime et le remords : ma tête s'égara ,
» Je crus que je ne pouvais fuir assez promptement et la
malheureuse queje trahissais , et monpèredontjjee redou-
» tais également la colère , pour lui avoir désobéi , et le
>>mépris pour avoir violé mes sermens . Je courus à Pé-
» tersbourg : l'image d'Eudoxie m'y poursuivit. Je crus
l'écarterdemon souvenir en meprécipitant dans lesplaisirs
» tumultueux que m'offrait la société des jeunes gens de
> mon âge : je me consumai en efforts pour paraître plus
> gai qu'eux , et le noir chagrin qui dévorait mon ame se
> lisait sur mon visage. Sais-je moi-même où m'aurait en-
> traîné l'affreux délire qui s'était emparé de tout mon être ,
>>lorsquemon père , instruit de mon séjour et de mes dé-
» sordres , me fit jeter dans cette forteresse ?
» Il craignit probablement que la perte de ma liberté ne
>>fûtpoint suffisante , pour calmer l'effervescence à laquelle
> il me voyait en proie : il se hâta de m'apprendre que l'in-
> fortunée Eudoxie , condamnée à un exil éternel enSibérie
> comme infanticide , n'avait dû qu'aux anciens services de
» son père la grâce de finir son existence dans une maison
» de force. J'aurais supporté tous mes maux : je les méri-
» tais; ceux d'Eudoxie devinrent pour moi un supplice
» au-dessus de mes forces : son crime et sa perte étaient
>>mon ouvrage. Elle devint l'objet unique de ma douleur
> mortelle : elle s'associa à toutes mes pensées , à toutes
» mes actions . Au sein du loisir ou dans la force du travail,
» seul ou avec vous , mon ami , elle est toujours là ! elle me
» poursuit dans mon sommeil, et le jour même , il me
» semble que ses cris lamentables retentissent jusque sous
» ces voûtes . Si vous m'aimez , mon cher Maïlow , priez
» pour que la mort vienne m'arracher à tant de tourmens . »
Maïlow était un homme éclairé autant que sensible : il
compâtit sincèrement à l'état déplorable de Fédor ; il ne lui
reprocha point comme une faiblesse l'égarement de son
esprit ; il chercha seulement à le ramener vers les heureux
tems de ses premières amours . Il observa que la confiance
que Fédor avait en lui redoublait par ces adroits ménagemens
, et il résolut d'être son sauveur. Le commandant
du fort était humain . Maïlow lui peignit avec les plus vives
couleurs l'état déplorable de Fédor; il en obtint la permissionde
communiquer avec lui à toute heure. Ses entretiens
journaliers , ses observations habituelles lui firent entrevoir
la possibilité de rendre le calme à son jeune ami ;
FEVRIER 1810. 365
etbientôt même il concerta , avec le généreux gouverneur ,
un plan dont l'exécution devait surpasser les voeux les plus
ardens qu'il fût permis à Fédor
deformer.
Maïlow , pour ne point le perdre de vue un seul instant
, partageait sa chambre , et souvent même le veillait
pendant son sommeil, s'il le voyait en proie à une agitation
extraordinaire . Un jour passé au milieu des transports
du désespoir le plus violent , n'annonçait que trop combien
la nuit suivante devait être orageuse : Mailow résolut de la
mettre à profit pour l'accomplissement de ses projets.
Il s'établit dans un fauteuil auprès du lit de Fédor ; une
lampe lui permettait d'observer tous ses mouvemens . Vers
lemilieu de la nuit, le jeune homme se dresse tout-à-coup
sur son séant , et crie avec effroi , qui va là ? Puis il s'élance
, saisit la lampe , et marche vers la porte : un second
cri annonce qu'il a cru entendre frapper une seconde fois.
Il ouvre , et s'arrête aussitôt à l'aspect d'un fantôme vêtu de
blanc , qui lui fait signe de le suivre; il hésite et veut même
reculer ; le spectre le saisit par le bras et l'entraîne . « Mal-
>>heureuse , disait Fédor d'une voix étouffée , est-ce toi ?
» Que me veux-tu ? » Après avoir traversé une galerie longue
et obscure , le fantôme disparaît , et au même instant
s'ouvre une porte de fer qui conduisait dans un cachot.
Une mainvigoureuse pousse Fédor ; il aperçoit une jeune
femme accablée du poids de ses chaînes : elle lève la tête ,
pousse un cri aigu; il reconnaît Eudoxie et tombe à ses
pieds.
-
Maïlow , qui avait suivi pas à pas son jeune ami , s'empresse
de le relever : Fédor se précipite dans ses bras; il
cachait son visage dans son sein comme pour se dérober
aux regards de sa victime. Le commandant entra : « Jeune
> homme , lui dit-il , tu vois l'infortunée qui t'aima et que
> tu trahis; elle terminera ses jours dans les fers , et tu es
>>libre , tu peux sortir. " «Je meurs ici ! » répondit Fédor
d'un accent désespéré ; et il roulait autour de son bras
la chaîne d'Eudoxie . -« Non ! tu vivras pour elle et pour
moi ! » s'écria une voix qui ne s'était pas fait entendre
encore : c'était celle de son père; le commandant l'avait
prévenu de l'épreuve décisive à laquelle ilvoulait soumettre
Fédor. La tendresse paternelle accueillit avidement l'espoir
qu'on lui offrait : le succès le surpassa.
Comme sortant d'une longue et douloureuse ivresse qui
avait porté le trouble dans tous ses sens , Fédor recouvra
sur-le-champ sa raison et ses forces . «Eudoxie ne peut être
366 MERCURE DE FRANCE ,
> coupable , s'écria-t-il ; et , si elle avait commis un crime,
> ce serait à moi à l'expier. Son coeur ne le trompait pas ;
l'innocence d'Eudoxie venait d'être reconnue ; l'ordre de
lui rendre la liberté était déjà entre les mains du comman
dant. Le père de Fédor réclama le soin de la reconduire
dans les bras du sien , comme une faible réparation de ses
injustes mépris : lui qui l'avait dédaigneusement repoussée
, il demandait , il suppliait qu'elle fût accordée aux larmes
de son fils et aux siennes. Unis par les noeuds les plus
doux , Fédor et Eudoxie n'eussent joui qu'imparfaitement
de leur bonheur , si Mailow n'eût consenti à le partager. Le
souvenir des jjoouurrs de leur captivité commune ajoute en+
core à la douceur de leur existence . L. DE SEVELINGES .
VARIÉTÉS .
SPECTACLES. Académie impériale de Musique.--La
reprise de Fernand Cortez a obtenu le même succès qu'à
ses premières représentations : c'est un ouvrage désormais
établi au répertoire , parmi ceux qui àla pompe du spectacle
réunissent le mieux l'intérêt qui s'attache à une grande
époque historique , et la variété qui résulte dela peinture
de deux nations qui furent l'une pour l'autre une découyerte.
Nous avons rendu la justice due aux auteurs du
poëme dont les preuves sont honorablement faites en ce
genre, et qui presque seuls occupent aujourd'hui la carrière.
Nous persistons à croire que leur ouvrage a des
défauts , et ils ont assez de talens pour n'en pas douter
eux - mêmes ; mais ces défauts tiennent beaucoup
ausujet qu'ils ont choisi et au genre qu'ils ont traité . M.
Spontini les a dignement secondés . On nous pardonnera
probablement de ne connaître de cejeune compositeur que
ses ouvrages , et leur effet dramatique ; de ne pas examiner
s'il est italien ou français , s'il fut du conservatoire de Naples
ou s'il est de celui de Paris ; toutes ces considérafions
entraînent , on le sait , beaucoup de préventions ,
d'exagération et de faux jugemens ; il nous paraît plus
simple et plus juste d'écouter attentivement sa musique ,
d'en rapprocher les motifs de l'intention du poëte , et le
style de celui de nos grands maîtres , et de dire avec franchise
si ces motifs ont de la fraîcheur et de la vérité , si ce
style a de la noblesse , de la force et de la variété. C'est
FEVRIER 1810. 367
ce que nous avons fait , et ce que nous voulons faire; nous
répéterons que pour le musicien doué d'une ame sensible ,
habile à manierles cordes pathétiques de la lyre , le sujet
de la Vestale, le second acte particulièrement, fut une sorte
debonne fortune qu'un artiste ne rencontre peut-être qu'une
fois en sa vie .
Nous avons entendus des maîtres dont le suffrage est une
autorité , rendre un hommage sincère aux beautés d'inspiration
et de sentiment que M. Spontini a répandues sur ces
scènes si bien ordonnées et d'un effet si touchant : dans
Fernand Cortez , il devait produire d'autres impressions ,
et sortir du genre auquel la nature semble l'avoir particulièrement
appelé;; aussi , s'il a réussi généralement dans
son récitatif , ses choeurs , ses morceauxd'ensemble, il s'est
sur-tout montré sur la trace des grand maîtres en écrivant le
rôle d'Amasily: là il est , on peut le dire, sur son terrain , et il
estsi bien secondé par la cantatrice , que ce beau rôle entrera
toujours pour beaucoup dans le succès désormais assuré
de l'ouvrage , et comptera parmi les titres du compositeur
à une juste célébrité.
Ces titres sont déjà assez nombreux ; la Vestale et Fernand
Cortez ont fait connaître M. Spontini parmi nous :
mais il était déjà connu en Italie,, par un grand nombre
d'ouvrages ; à Naples , à Palerme , à Rome , à Venise, il a
écrit des opéras-bouffons qui ont eu de brillans succès ;
Florence a applaudi des opéras sérieux qui lui font honneur
: la Finta philosopha a été jugée à Paris d'une excellente
école. Il a aussi enrichi l'Opéra-Comique français de
productions estimées : on fait donc trop d'honneur à M.
Spontini , ou on lui en fait trop peu , en affectant de le
considérer à Paris comme offrant aujourd'hui les premiers
tributs de sa muse. C'est un talent éprouvé quel'on a à
juger , et auquel on peut désormais assigner sa place ;
l'exagération peut lui en donner une trop élevée , l'envie
peut s'efforcer de le faire descendre trop bas;mais ni l'une
ni l'autre n'ont le privilége de faire entendre long-tems leur
voix; il est, pour les réputations dans les arts, une balance
que tient toujours une main impartiale ; l'opinion publique
en est le dépositaire fidèle , et M. Spontini n'a rien à crain
dre de ses arrêts .
Théâtre Français.- Reprise d'Omasis , ou Joseph en
Egypte.
Le public a très-bien accueilli cette reprise d'un ouvrage
sur lequel sonjugement paraît maintenant fixé. L'auteur y
.5
368/ MERCURE DE FRANCE ,
a fait divers changemens , et la pièce ne se joue plus telle
qu'elle estimprimée. Jacob, qui ne paraissaitqu'au commencement
du quatrième acte , arrive vers la fin du troisième.
Siméon se présente à lui avant le dénouement , ce qui
n'avait pas lieu dans la première version ; c'est au moment
demarcher contre les séditieux queJoseph donne des ordres
pour faire respecter Jacob et sa famille des habitans de
Memphis , précaution qu'il prenait d'abord aussitôt après
leur arrivée.Outre ces aditions ou transpositions , nous avons
remarqué un léger retranchement : l'officier qui venait
annonceràOmasis l'émeute suscitée par Rhamnès, nommait
Siméonparmi ses complices et maintenant il ne le nomme
plus. Nous ne savons trop jusqu'à quel point il faudrait féliciter
M. Baour-Lormian de toutes ces différences . La nouvelle
scène entre Siméon et Jacob est fort touchante , mais
elle rend Siméon plus criminel de persister encore dans
sesprojets contre Omasis, après avoir revu sonpète. Le soin
queprend Joseph de faire rendre des honneurs à Jacob est
très-louable , mais il était plus sage de se borner à le mettre
en sûreté , dans un moment où l'on attaque la vie d'Omasis
lui-même. En s'abstenant de nommer Siméon devantJacob,
comme l'un des chefs des rebelles , on épargne à ce malheureux
père un chagrin cruel ou plutôt on le retarde ; mais
il en résulte que le public ne sait pas ce qu'est devenu
Siméon , et que le désespoir de Jacob , au commencement
ducinquième acte, reste un moment inintelligible . Nous ne
dirons rien d'un autre changemmeenntt qui pourraitbien appartenir
aux comédiens plutôt qu'à l'auteur : c'est la suppression
du rôle d'Issachar fondu dans celui de Nephtali , qui dit à
lui seul tous les vers qu'on avait d'abord partagés entre lui
et son frère . Les plaisanteries que cette fusion pourrait
fournir appartiennent de droit à l'auteur des Lettres Champenoises
.
Quoi qu'il en soit , le public , nous le répétons , a revu
avec plaisir cette tragédie. Le style en est d'une pureté ,
d'unedouceurremarquables ; il offre àpeine quelques traces
de mauvais goût. Si le sujet est faiblement conçu, si l'action
est lente , si Rhamnès est le plus pauvre des conspirateurs
et Almaïs la plus inutile des princesses , plusieurs situations
vraiment dramatiques et traitées avec une simplicité
touchante , suffisent pour soutenir l'intérêt : telles sont la
scène où Benjamin raconte la mort de Joseph à Joseph
lui-même , celle où Joseph interroge Siméon ; tels sont les
deux derniers actes entiers où Jacob paraît entouré de sa
famille.
FEVRIER 1810. 369
SEINE
famille. On qualifiera , si l'on veut , Omasis de tragédie pas
torale : qu'importe , si elle nous touche par des sentimens
naturels et vertueux , exprimés en vers qui charment à-lafois
l'esprit et l'oreille?
Ilyyaurait un autre examen à faire de cet ouvrage, qui
consisterait à rechercher en quoi l'auteur a suivi le texte
de l'Ecriture-Sainte , enquoi il s'en est éloigné , àcomparer
l'effet de son drame à celui du récit de la Bible. Cela nous
ménerait trop loin; nous croyons cependant pouvoir présa
ger quel serait le résultat de cette recherche :on verrait que
toutes les fois que M. Baour s'est écarté de l'Ecriture , l'in
térêt du sujet en a souffert, mais qu'il eût été impossible
d'adapter ce sujet à notre théâtre si l'on eût suivi l'Ecriture
plus fidèlement.
Cette pièce est fort bien jouée . On sait que Mlle Mars est
toujours très-applaudie dans le rôle de Benjamin , et que
celui de Jacob est très-bien rendu par Baptiste. Lafond
joue Omasis avec beaucoup de noblesse etn'ymanque pas
de sensibilité; Mlle Volnais joue Almaïs avec sensibilité et
*n'y manque pasdenoblesse .Damas estbeaucouptrop tendre
et pleure beaucoup trop dans les deux premiers actes du
rôle de Siméon ; iln'y songe point assez à ce qu'il doit faire
au cinquième .
7:
Opéra Buffa.-Le Barbier de Séville n'a pas eu tout le
succès qu'on devait en attendre; les uns disent que ce compositeur
charmant , spirituel , mélodieux et facile , est écrasé
parMozard, et comme frappé de la foudre depuis que ce
génie vigoureux et inégal , cette imagination brillante et pittoresque,
a répandu son éclat sur la scène : les autres ne
croient pas Païsiello victime du parallèle ; ils disent avec
plus de raison , sans doute , que le Barbier de Séville, qui
nous enchantait avec Mandini,Viganoni et Raffanelli, a tout
perdu sous la nouvelle forme qu'il a prise ; que les chanteurs
actuels ne sont point assez comédiens pour ce genre ; ils
ajoutent qu'ils ne sont pas même assez bons chanteurs .
MmeBarilli a seule soutenu l'honneur de la troupe.
Cet exemple suffirait pour prouver combien un second
talent de pair avec le premier est nécessaire à l'Opéra-Buffa ,
combien, près de Mume Barilli , une cantatrice de l'ordre de
Mme Festa est nécessaire . Supposez M Barilli seule après
les représentations assez solitaires du Barbier , le répertoire
était arrêté : mais Mme Festa l'a soutenu avec les Zingari ,
ouvrage qu'on ne se lasse pas d'entendre, etque ne déparent
Aa
LA
370 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1810 .
point quelques morceaux de Cimarosa quijettent unevariété
piquante au milieu de ceux de Païsiello. Mme Festa est sur
le point de nous quitter ; cela paraît aussi certain que cela
est malheureux; elle s'est surpassée à la dernière représentationdesZingari,
et elle a été couverte d'applaudissemens .
Mme Barilli s'est piquée d'émulation , et dans le Mariage
de Figaro , à son inappréciable pureté , elle a joint plus de
chaleur , de verve et de mouvement qu'à l'ordinaire . Toutes
deux sont donc autant désirables qu'elles ont de talent ,
puisque, seules et sans rivalité, elles seraient peut-être moins
parfaites , moins zélées , moins jalouses de paraître , de
réussir etde platre .
-
:
Théâtre du Vaudeville . Les Pêcheurs Danois , vaudeville
historique en un acte , de MM. Théaulon et Dartois .
Unniais, unenfant qui parle mieux que les grands niais
qui l'écoutent , une noce de village , une ronde , que dis-je ?
deux rondes , des pêcheurs , des soldats , des barques et la
mer en perspective , des paysans qui raisonnent sur le bonheur
, un roi de Danemarck déguisé , qui fait danser des
paysans et qui fuit les persécutions d'un usurpateur : voilà
l'analyse exacte du vaudeville nouveau. Qui le croirait? un
ouvrage qui contient d'aussi belles choses , a été froidement
accueilli ; mais aussi pourquoi les auteurs ne l'ont-ils pas
fait représenter sur un des théâtres du boulevard? ilyaurait
pu rivaliser le succès des Mines de Pologne , des Pêcheurs
Catalans , de la Tête de Bronze , et peut-être de Jean de
Calais, tandis qu'au Théâtre du Vaudeville son mérite
n'est pas apprécié.
۱
F
1
POLITIQUE.
1
Le Moniteur vient d'acquitter l'engagement qu'il avait
pris en réfutant le discours royal d'Angleterre , il a consacré
trois énormes feuilles à la publication complète de la
correspondance relative aux affaires d'Espagne . Quelques
unes des pièces de cette correspondance sont déjà connues
; la même feuille les a publiées en 1808 ; elles sont ici
reproduites à leur date dans la collection dont il s'agit. Si
elles jettent sur ces affaires un jour d'autant plus défavorable
à la cause que les Anglais prétendent défendre , que
ce jour est plus éclatant, c'est aux Anglais qu'il faut s'en
prendre; c'est leur imprudent appel qu'il faut en accuser.
Ils ont prononcé le nom de Ferdinand ; eux seuls sont responsables
du moyenbien légitime , pris en cette occasion,
de faire connaître quelle a été la conduite de ce prince , et
quels étaient pour lui les sentimens de sa famille.
La première pièce publiée n'était nullement connue ; elle
estla première en date , et la plus importante . Le prince des
Asturies, dans les termes du plus profond respect et du
dévouement le plus absolu , demande à l'Empereur des
Français l'honneur de s'allier à une princesse de sa maison,
et le demande à l'insu du roi son père. Il ne veut
attendre une épouse que du choix de S. M.
La seconde suit de près : elle est du roi Charles IV à
l'Empereur; il implore l'assistance de l'Empereur contre
un fils héritier ambitieux et rebelle; il l'accuse de le vouloir
détrôner , et d'avoir attenté aux jours de sa mère. Le roi
demande secours , assistance , conseils et lumières dans
cette affreuse circonstance .....
Suivent trois lettres du roi Charles à l'Empereur ; il reçoit
la démission du prince de la Paix , à la date du 18
mars; à la date du 20, il abdique au milieu de la sédition
d'Aranjuès ; le 27, rassuré par la protection de l'Empereur,
il rétracte son abdication.
Onlit ensuite un grand nombre de lettres écrites de la
man de la reine d'Espagne, et de sa fille la reine Marie-
Louise ; elles sont toutes adressées au grand duc de Berg ,
qui, dans ce moment , avait le gouvernement de Madrid ;
4
Aa 2
372 MERCURE DE FRANCE ,
elles n'ont qu'un objet , et , pour le remplir, toutes les expressionsde
la prière sont employées. C'est de persuader
à l'Empereur que la famille royale est pleine d'attachement
etde respect pour lui , qu'elle ne compte que sur lui et sur
le grand duc de Berg; qu'elle a tout à redouter du prince
dės Asturies; que la vie du prince de la Paix , partout
nommé le pauvre prince de la Paix , est en danger , et
que, pour le sauver , la famille ferait tous les sacrifices
possibles . La reine demande , pour elle , son mari et le
pauvre prince de la Paix , une retraite où tous puissent
vivre loin des affaires , des troubles et des commandemens .
Toutes ces lettres peignent le prince des Asturies comme
l'ennemi le plus redouté de sa famille; c'est contre lui
qu'elle se réunit pour demander et la protection de l'Empereureett!
l'entremisepuissantedugrandduc. Les alarmesde
la famille sont sur-tout pressantes quand elle apprend que
le prince a pris les devants , et s'est rendu auprès de l'EmperIeciurtràoBuavyeonantnuer,
elelnelmaenptréscaépdlaanctedlaanslectterveoéycarigtee.à l'Empereur
par le prince Ferdinand; lettre datée de Vittoria ,
et dans laquelle , se regardant comme en possession du
trône d'Espagne , ilexprime quelques plaintes de n'avoir
pas reçu en cette qualité les hommages de l'ambassadeur
de France. C'est après cette lettre qu'on retrouve celle à
laquelle l'Empereur Napoléon a imprimé un si grand caractère
, et dont la publícation a déjà produit une sensation
si forte , celle où, rappelant au prince et les droits de la
paternité et les fondemens dupouvoir monarchique , il dé
clare regarder comme l'effet de la contrainte l'abdication
du roi Charles , et vouloir ne reconnaître son héritier qu'après
un mûr examen de ce qui s'est passé à Aranjuès .
Ici s'ouvre la troisième partie de la collection; elle se
compose des pièces relatives aux événemens qui se sont
passés pendant le séjour de la famille àBayonne. La prepremière
pièce est connue; c'est la lettre dans laquelle le
roi d'Espagne retrace à son fils sa propre conduite avec
toute la dignité d'un monarque offensé et d'un père més
connu; conduite qui , dit le roi , a mis une barrière d'airain
entre le prince et le trône d'Espagne .
Le résultat de cette lettre est l'abdication du prince Ferdinand
entre les mains de l'Empereur, en faveur du roi
son père , et la notificationde cette démarche à l'infant D.
Antonio et à la junte suprême. Suivent les deux traités de
Bayonne , entre l'Empereur et le roi. Charles , qui lui cède
1
FEVRIER 1810 . 373
tous ses droits au trône des Castilles et des Indes , et entre
l'Empereur et le prince des Asturies , qui adhère à la ces
sion faite par son père. Ces traités sont connus et ont été
publiés officiellement.
La quatrième partie des pièces se compose des lettres
écrites pendant le séjour des princes à Valançay, et de la
famille royale en France .
Le prince Ferdinand témoigne à l'Empereur sa gratitude
pour les soins obligeans du prince et de la princesse de
Bénévent. Dans une seconde lettre , il fait à l'Empereur son
compliment en son nom , et au nom de son frère et de son
oncle , sur l'installation du roi Joseph , et recommande à la
dynastie nouvelle les destinées d'un peuple brave et géné.
reux. Les autres lettres félicitent l'Empereur sur les victoires
qui ont signalé sa présence en Espagne ; elles contiennent
des remercimens pour divers ordres donnés par
S. M. relativement à des demandes faites par le prince.
Dans le surplus de la correspondance , la famille royale
témoigne de la satisfaction de son séjour à Compiègne ;
mais bientôt la température et l'humidité habituelle de ce
lieu font ressentir au roi Charles de vives douleurs . Les
médecins ont indiqué Nice comme un séjour favorable , et
il demande à s'y rendre ainsi que sa famille . Les détails du
voyage et de l'arrivée de la famille à Marseille , au château
de Saint-Joseph , terminent cette correspondance.
Au moment où paraissent réunies les pièces de ce grand
procès de la famille royale espagnole divisée et armée
contre elle-même , matériaux si précieux et qu'il était si
digne du Gouvernement français de livrer lui-même à
l'examen età la sagacité impartiale de l'historien , une dé
pêche très-importante du maréchal duc de Dalmatie , vient
ajouter à cette lecture un nouveau degré d'intérêt ; elle fait
présager la fin prochaine de cette lutte aveugle et obstinée,
où une partie égarée de l'Espagne combat pour d'insidieux
étrangers,contre son libérateur , pour l'anarchie contre le
règne des lois , pour un pouvoir né du sein des factions ,
contre un trône légalement transmis et reconnu de l'Eu
rope entière. 3 ? ???? છ
Le roi Joseph a passé la Sierra-Morena , et porté les
troupes impériales sur le Guadalquivir ; avant de rencontrerdes
ennemis disposés à se défendre , il a répondu sur
son passage aux acclamations des habitans de tous les lieux
qu'il a traversés ; habitans las d'un état où amis et ennemis
, insurgés et soldats , leur font également supporter les
A
374 MERCURE DE FRANCE,
malheurs de la guerre. L'ennemi avait opposé des obsta
cles à la marche des troupes , et avait même établi des
mines sur plusieurs routes ; ces efforts ont été infructueux ;
les passages ont été franchis avec la rapidité de l'éclair
les dispositions prisés ont produit les résultats les plus
satisfaisans .
4
,
et
Le 1º et le 5me corps , aux ordres des ducs de Bellune et
de Trévise , les troupes aux ordres des généraux Sébastiani
etGazan , la division Dessolles , celle Milhand , les troupes
du duché de Varsovie , ont pris part à ce grand et heureux
mouvement .
Jusqu'à présent point de rapport; le résultat connu des
deux attaques est 6000 prisonniers , 2 généraux , beaucoup
d'officiers , 8 drapeaux , 25 pièces de canon , des munitions
,des magasins , des cammppss',; et la dispersion totalede
ce qui restait des débris de l'armée qui fut détruiteà Oc
cana ; cette armée est venue finir sa destinée aux revers
sud de la Sierra-Morena , non loin des champs de Baylen .
Tous les renseignemens confirment que la plusgrande
confusion règne en Andalousie. La junte s'est sauvée de
Séville , et a été dans l'île de Léon , où elle avait convoqué ,
pour le 1 février , une assemblée générale des cortès : au
moment où nous sommes arrivés , on faisait tirer au sort
les habitans pour fournir les hommes nécessaires au complément
des régimens . Il n'est pas douteux que les avantages
signalés que les troupes de S. M. l'Empereur ont
remportés ne dérangent toutes ces mesures , et n'occasionnent
même une défection générale dans le parti insurrectionnel
; déjà dans plusieurs endroits les habitans viennent
au devant des troupes , et beaucoup ont fait des démarches
pour rappeler leurs enfans des corps ennemis .
La discussion s'est ouverte au Parlement d'Angleterre
sur le discours émané du trône . La chambre des lords
s'en est occupée dans sa séance du 23 janvier : ici les orateurs
ont été desservis par l'éclat même de la circonstance
qui devait les faire briller. Les événemens ont été si remarquables
, les résultats si honteux pour ceux qui les ont
dirigés , les fautes ont été si palpables , et l'on a si longtems
différé d'en entretenir les représentans de la nation ,
que tout a été dit , tout a été épuisé sur cette matière ,
et qu'au lien de diriger l'opinion en l'éclairant, les orateurs
du parlement ne se trouvent que ses interprètes , ou,
pourmieuxdire , ses échos . Cette opinion a éclaté avec une
felle unanimité en France , en Allemagne , en Espagneet
FEVRIER 1810. -L 3-5
en Angleterre , qu'elle a réduit ces orateurs à l'impuissance
de trouver un moyen nouveau d'accuser les ininistres.
:
Parmi les opposans à l'adresse , il faut cependant compterdes
noms tels que ceux des lords Saint-Vincent , Gren
ville , Moira et Grey. Ces quatre orateurs ont vu la conduite
des ministres , ont jugé les opérations de l'Espagne et de
l'Escaut du même oeil que nous , et leurs discours ne sont
àbien dire que les développemens des notes fréquemment
publiées par le Moniteur sur les expéditions. L'une de ces
notes traçait aux Anglais un plan de campagne raisonnable
, un plan d'attaque contre la Belgique qui eût été
avoué des militaires : ce plan est rappelé par les orateurs ;
ils remercient l'ennemi généreux qui a eu la complaisance
de l'indiquer , et n'en tansent que plus vertement les mi
nistresde ne l'avoir pas suivi .
Nous tomberions nous-mêmes dans de longues et fastidieuses
redites , si nous répétions ce que ces orateurs sont
eux-mêmes forcés de répéter , sur la convention de Cintra,
honteuse en Portugal , et célébrée par la tour de Londres ,
surcette victoire de Talaveyra , où le champ de bataille et
les blessés anglais ont été abandonnés , sur la prospérité des
finances qui veut de nouveaux impôts , sur celle du commerce
qui bientôt va demander quel port lui est accessible
, sur l'emploi des 100 mille hommes dontle ministère
asi mal disposé , sur les ordres donnés au malheureux
Moore qui a trouvé la mort en les exécutant contre son
gré et les leçons de son expérience , enfin sur l'expédition
de l'Escaut, le tems choisi, le but et les moyens .
Il sera plus curieux et plus intéressant de faire connaître
par quels moyens les partisans du ministère ont essayé
de le défendre ; ce procédé est plus que généreux , sans
doute , mais il est sans danger , et c'est être impartial à
fort bon marché que d'exposer seulement les raisonnemens
de ses adversaires , quand on sait qu'ils se détruiront par
leur propre faiblesse.
Le lord Harrwby s'est singulièrement étonné qu'on pût
proposer des amendemens à l'adresse , et des restrictions
aux remercîmens que le ministère mérite . Le gouvernément
anglais n'a-t-il pas dû soutenir le mouvement des
Espagnols , et quandl'Autriche a entrepris une nouvelle
lutte contre la France , bien qu'on ne l'ait pas encouragée,
bien qu'on ne lui ait promis que de faibles secours , n'étaitil
pas essentiel de tenter une diversion en sa faveur? Fal
376 MERCURE DE FRANCE ,
lait-il la tenter par la Méditerranée , par l'Adriatique? Los
frais eussent été immenses . Fallait-il jeter des hommes
sur les côtes du nord de l'Allemagne ? Mais les ressources
et les moyens des partisans qui s'y sont montrés ont été
fort exagérés ; quelques bandes sans organisation , sans
argent , sans habits , ne présentaient aucun noyau capable
d'attirer et de garantir l'expédition anglaise. On a choisi ,
on a dû choisir l'Escaut pour rendre plus avantageuses les
négociations qui déjà étaient entamées , et dans lesecond
but de détruire les établissemens ennemis : ce dernier but
n'a pas été rempli ; mais le défaut d'exécution n'est pas
toujours une objection sans réplique contre le plan qui l'a
ordonné : on espérait que tout serait fini par un coup de
main , et avant la saison dangereuse; des obstacles imprévus
ont arrêté l'expédition dans sa sortie , dans sa marche
, dans son attaque ; nous avons , dit l'orateur , trouvé
en mesure l'ennemi que nous croyons surprendre , et dans
un état en peu de jours formidable , cette côte que nous
croyons déserte : les ministres sont-ils responsables de
l'activité française et de l'énergie de son gouvernement?
Le chef était absent , ne devait-on pas croire la défense
du territoire moins assurée ? Quel est l'Anglais qui , au
moment où l'expédition est partie , n'a pas cru unmoment
Anvers détruit, et la Belgique mise à contribution? Les
ministres ne peuvent donc être accusés que de n'avoir pas
réussi dans une entreprise qui ne paraissait point mal
concertée.
Quant à l'Espagne , n'est-ce rien que d'avoir forcé les
Français à évacuer le Portugal , et que d'avoir retardé leur
marche sur le midi de l'Espagne , d'avoir couvert sur plu--
sieurs points les armées des insurgés , d'avoir délivré la
Gallice , et sauvé l'escadre du Ferrol ? Il est vrai qu'en
présence des armées anglaises , deux armées espagnoles
ont été enveloppées et défaites; mais les armées anglaises ,
sans se compromettre, ont servi à arrêter les progrès des
Français après la victoire .
Ces raisonnemens , nous l'avons déjà dit , tombentd'euxmêmes
; ils ont été déjà cent fois réfutés. Les dégats de
Flessingue sont évalués et balancés avec les pertes an
glaises. Six mille Anglais ont péri ; avec quelles pertes de
constructions celle-là peut-elle se comparer ? Mais lesAnglais
ont,par leur expédition, ouvert à la France les portes
deBreda , de Berg-op-Zoom , ils ont couvert la côte hollandaise
de douaniers et de soldats français ; ils ont reculé
FEVRIER 1810 . 377
les bornes de l'Empire . Ainsi, dit le Moniteur, tout territoirevoisinde
la France auquel les Anglais auront touché ,
et qui n'aura pas su se défendre , sera réuni à l'Empire .
Ainsi , quand les Anglais voudront signer la réunion d'un
territoire voisin de la France , ils n'auront qu'à y descendre
, à y pratiquer des intelligences , et à s'y faire recevoir
comme à Middelbourg et au sud Béveland avec quelque
accueil. Voilà des déclarations qui , reportées aux orateurs
du ministère , pourront peut-être mettre leur logique en
défaut , et ébranler leur confiance dans les moyens de leurs
honorables amis .
-L'un de ces orateurs mérite d'être réfuté particuliérement
, c'est lord Liverpool ; il a soutenu que l'expédition
avait fait une diversion utile à l'Autriche , ce que les dates
démontrent faux ; qu'elle avait détourné la marche d'un
gros corps de conscrits , ce qui n'est nullement exact ; enfin
qu'elle avait forcé l'Empereur à se relâcher de ses prétentions
exagérées : mais , lorsque la paix a été conclue , les
destins de l'expédition de Walcheren étaient déjà achevés .
Il y aurait eu diversion peut-être si la flotte anglaise fût
restée dans la Tamise en position menaçante ; mais au
15 août l'expédition ne donnait plus d'inquiétude ; on
savait déjà quel en devait être le résultat .
L'escadre était montée à Anvers , et 100,000 hommes
étaient autour de la place; quelle influence l'expédition
aurait-elle eue sur les négociations ? Les Anglais n'ont pas
même gardé quelque tems Walcheren comme pouvant
servir l'Autriche , mais par suite des fausses notions qui
les ont guidés dans toute cette expédition : ils s'imaginaient
que ce point serait sur l'Escaut un autre Gibraltar , et qu'ils
enchaîneraient ce fleuve comme ils inquiètent le détroit.
Dans cette pensée , ils ont construit des casernes et des
magasins ; les Français les observaient avec joie ; la saison
des glaces arrivée , l'armée anglaise était prisonnière ; elle
l'a senti , et s'est retirée à la vue des premiers préparatifs
d'attaque : l'Angleterre n'a donc ni voulu ni pu seconder
l'Autriche , soit en attaquant Walcheren , soit en gardant
cette île pendant la mauvaise saison, trois mois après la
conclusion solennelle de la paix.
En résultat , les ministres ont eu dans cette discussion
une majorité de 52 voix ; l'adresse a été adoptée sans amendement...
Les débats ont été également ouverts à la chambre des
communes ; M. Canning a prononcé une longue apologie
378 MERCURE DE FRANCE,
de la conduite des ministres , à laquelle sir Francis Burdetta
répondu dans undiscours d'une éloquence rapide et
animée. Le résultat a été le même qu'à la chambre des
pairs.
Les feuilles anglaises qui nous communiquent ces débats
, avouentque de très-mauvaises nouvelles sont parvenues
de l'intérieur de l'Espagne , où l'on voit se développer
les forces des Français. Quant à la Hollande , les Anglais
prétendent qu'on y attend avec impatience le fiat de
Bonaparte . L'idée est ingénieuse, la figure hardie,et le
rapprochement heureux ; mais lefiat ne suffit pas : il fallait
dire ,fiat lux ,fiat salus , fiat ordo . Relativementaux Américains
, les Anglais croient que , le 5 on le 6 janvier , il a
été signé à Paris une convention qui termine tous les différends
entre la France et l'Amérique ; que des chargemens
américains séquestrés ont eu main-levée , et qu'il existe une
liste étendue des objets permis pour l'exportation et limportation.
Nous sommes très-heureux d'apprendre cette
bonne nouvelle des Anglais , et de les donner pour ses
garants.
Dimanche dernier , S. M. a reçu de nouvelles députations
des colléges électoraux , qui , leur session terminée ,
ont encore trouvé un devoir honorable et doux à remplir ,
celuide se rendre les interprètesde leurs concitoyens , et de
porter à l'Empereur leurs voeux et leurs hommages. Ces
colléges étaient ceux de la Dordogne , du Doubs , de l'Indre
, du Léman , de la Loire-Inférieure , du Lot , de la
Roër. La ville de Lyon a aussi été admise dans la personne
de ses députés .
2 Il est impossible qu'il n'y ait pas , dans les adresses présentées
quelqu'uniformité d'expression , quand il y a dans
les sentimens une identité si parfaite.Depuislong-tems il est
devenuplus facile à l'Empereur de reconnaître dans ses sujets
l'attachementet la fidélité qu'ils lui portent , qu'à ces mêmes
sujets de trouver des couleurs nouvelles pour peindre ces
sentimens . Les adresses ne peuvent donc rien offrir de
plus intéressant que leur uniformité même , leur accord et
leur harmonie dans le tribut vraiment national qu'elles acquittent
envers le souverain ; mais le souverain qui daigne
y répondre , sait toujoursy distinguer ce qu'il peut promettre
et auxvoeux généraux , et aux besoins des localités.
Ces réponses mémorables , partie essentielle de son histoire,
étonnent toujours par l'admirable alliance du génie
qui saisit une occasion de développer les plus hautes con
FEVRIER 1810. 379
sidérations politiques , et de la prévoyance active, éclairée ,
qui ne néglige aucun détail , conserve la mémoire fidèle des
hommes ,des tems , des lieux et des choses , et sait ajouter
même à ses promesses l'indication précise de l'époque
où elles seront réalisées .
2 Ainsi , S. M. a dit à ses peuples duDoubs , qu'elle avait
reconnu avec plaisir leurs enfans sur les champs de bafaille;
qu'elle irait visiter les travaux ordonnés dans leurs
villes ; aux députés du Lot , que cette rivière serait navigable
dans six aus : il a rappelé à ceux de la Roër que
Charlemagne eut son trône à Aix-la- Chapelle , qu'aujourd'hui
comme alors ils font partie du grand Empire , que
certains d'entr'eux ont leurs fils au service de l'étranger, et
doivent les rappeler sous les drapeaux de la patrie.
Ainsi, il a rappelé aux Nantais les douces émotions que
la franchise et l'éclat de leurs acclamations lui firent
éprouver lors de son entrée dans cette ville , au moment
même où il apprenait que sur un point de l'Espagne ses
aigles n'avaient pas soutenu la rapidité ordinaire de leur
vol.
- Ainsi, il a répondu aux députés de la Dordogne , qui
déclaraient supporter avec courage les maux attachés pour
le département à une guerro maritime , que son allié l'empereur
deRussie et lui ont tout fait pour pacifier le monde ;
mais, le roi d'Angleterre , vieilli dans sa haine contre la
-France ,veut la guerre, son état l'empêche d'en sentir les
maux et d'en calculer les résultats pour sa famille : cependant
la guerre doit avoir un terme , et l'Empire sera plus
grand , plus puissant que jamais .....
Ainsi, quand les députés de Genève ont parlé de leur
culte et de lamain puissante qui les protège tous , S. M. a
fait une nouvelle déclaration de ses principes constans sur
cette importante matière : tous les termes ici sont essentiels
, et il n'est pas plus permis de les omettre, que de les
analyser.
«J'agrée vos sentimens , a ditl'Empereur. Moi et ceuxde mes des-
> cendans qui occuperont ce trône , nous protégerons toute religion
> fondée sur l'Evangile , puisque toutes en prêchent la morale et en
> respirent la charité.
Ce n'est pas que je ne déplore l'ignorance et l'ambition de ceux
qui ,voulant, sous le masque de la religion ,dominer sur l'Univers
> ety lever des tributs à leur profit , ont donné un si spécieux prétexte
> aux discordes qui ont divisé la famille chrétienne
380 MERCURE DE FRANCE ,
**> Ma doctrine comme mes principes sont invariables , quelles que
>puissent êtreles clameurs du fanatisme et de l'ignorance : tolérance
> et protection pour toutes les religions chrétiennes , garantie et indé-
> pendance pour ma religion et celle de la majorité de mes peuples ,
> contre les attentats des Grégoire , des Jules , des Boniface. En
> rétablissant en France , par un Concordat , mes relations avec les
>> papes , je n'ai entendu le faire que sous l'égide des quatre proposi
> tions de l'Eglise gallicane ; sans quoi j'aurais sacrifié l'honneur et
> l'indépendance de l'Empire aux plus absurdes prétentions . »
t
La ville de Lyon a parlé la dernière , et son adresse était
enquelquesortele résumé et la conclusion des précédentes ;
elle demandait l'autorisation d'élever une statue à l'Empereur
sur une de ses places publiques relevées par la mu
nificence impériale : l'Empereur n'a point refusé sa bonne
ville qu'il a toujours traitée avec tant de distinction. J'approuve,
a-t-il dit , la délibération du conseil municipal :
je verrai avec plaisir une statue au milieu de ma bonneville
de Lyon; mais je désire qu'avant de travailler à ces monumens
, vous ayez fait disparaître toutes ces ruines , restes
de nos malheureuses guerres civiles. J'apprends que déjà
la place de Bellecourt est rétablie. Ne commencez le pié
destal que lorsque tout sera entiérement achevé .
Les présidens des députations qui ont eu l'honneur de
porter la parole à S. M. sont MM. Maine-Biron , de la
Dordogne, Lancosme , de l'Indre , Bertrand Geslin , maire
de Nantes , Rastignac , du Lot , Defurth , d'Aix-la-Chapelle
, Pictet, du Léman , Gros , duDoubs , et Fay , maire
deLyon.
Le même jour , l'Empereur areçu lecorpsdiplomatique,
laprésentation d'un nombreux concours d'étrangers , particulièrement
de Suédois . Le grand maréchal du palais a
fait aux Tuileries les honneurs d'un grand dîner . Le soir ,
il y a eu dans les appartemens intérieurs de S. M. , spec
tacle , concert et bal.
PARIS.
Undécret impérial détermine l'organisation de l'imprimerie
et de la librairie : il y aura un directeur-général;
six auditeurs lui seront attachés; des censeurs examineront
les ouvrages , lorsque le directeur-général aura ordonné un
sursis àl'impression. Le nombre des imprimeurs de Paris
sera de soixante brevetés et assermentés. Les libraires le
FEVRIER 1810. 381
seront également sans fixation de nombre. Des réglemens
particuliers seront arrêtés pour chaque partie de l'imprimerie
et de la librairie .
-Un autre décret a fixé les attributions des auditeurs
près le ministre de la police-générale , et près le préfet de
police de Paris. ,
-Un autre décret nomme M. le comte Dumas conseiller
-d'état directeur de la conscription et des revues.
-MM. les maîtres des requêtes Pasquier et Malouet
sont nommés conseillers-d'état . S. M. a nommé au sénat
MM. Fontanes , Dejean , Thévenard , vice-amiral, Shée ,
Rhédon , et Belderbusch .
-L'île de Walcheren forme une des sous-préfectures
de l'Escaut ; le siége sera à Middelbourg; le préfet estM.
Dubousch.
-L'impératrice Joséphine réside depuis quelques jours
à l'Elysée-Napoléon : la reine de Naples occupe aux Tuileries
le pavillon de Flore.
-Undécret publié à Breda annonce laprisedepossession
du territoire entre la Meuse et l'Escaut. L'armée du Nord
prend le titre d'armée de Brabant. La marche des troupes
surBayonne continue sans interruption.
-Le Corps-Législatif s'occupe du code criminel : déjà
plusieurs titres lui ont été présentés.
ANNONCES .
Traité-pratiquede toutes espèces de conventions, contrats , obligations
et engagemens qu'il est permis depasser sous Seings privés; avec
les Formules de chacundes actes qui les constituent. Ouvrage utile à
toutes les personnes qui veulent gérer ou conduire elles-mêmes leurs
propres affaires . Par A. G. Daubanton, licencié en droit , ex-juge de
paix à Paris , auteur du Dictionnaire du Code Civil , de celui de Procédure,
du Manuel pratique des Juges de Paix , du Manuel desHuis.
siers, etc. Seconde édition , revue par l'auteur . et augmentée de tout
cequi est relatifau commercede terre et de mer . d'après le nouveau
Code de Commerce. Deux vol. in-12 de 720 pages. Prix , 6 fr. br. ,
et7 fr. 50 cent. franc de port. Chez Fr. Buisson , libraire , rueGilles-
Coeur, nº 10.
382 MERCURE DE FRANCE ,
Longi sophistæ pastoralia lesbiaca , sive de Amoribus Daphnidis et-
Chloes, poema erotico-poimenicon , e textu græco in latinum numeris
heroicis deductum ; cui accedit metaphrasis cujus verba genuinis auctoris
verbis consonant. Operam utrique operi navavit P. Petit-Radel, doctor
regens in priori , professor clinices in recentiori saluberrimâque -
facultate medicâ parisiensi , etc. C'est- à -dire , Pastorales lesbiennes de
Longus le Sophiste , ou des Amours de Daphnis et Chloé, poëme
érotique et pastoral , traduit du texte grec en vers latins , et suivi
d'une version faite d'après le mot à mot de l'original. Un vol. in-8°
très-soigné. Prix , 4 fr. br..et 5 fr. franc de port. Chez Agasse, rue
desPoitevins; et chez Arthus-Bertrand, libraire , rue Hautefeuille ,
n°23.
Les Hymnes de Callimaque le Cyrénéen , traduits du grec en vers
latins , de même mesure que ceux de l'original , avec la version française
, le texte et des notes ; par M. Petit-Radel. Un vol. in-8° . Prix,
broché, 3 fr . et4 fr. franc de port. Chez les mêmes .
۵۰
Observations sur la propriété, l'administration , la police des cours
d'eau non navigables ni flottables , et sur la compétence des autorités
administratives etjudiciaires en cette matière; par M. Fleurigeon , chef
debureau au Ministère de l'Intérieur . Brochure in-89 . Prix , 60 cent.
franc de port. Chez l'Auteur , rue des Vieux-Augustins ; n° 37; et
chez Mme Hautecoeur , libraire , rue de Grenelle-Saint-Honoré , nº 7.
Les Hindous , ou Description de leurs moeurs , coutumes et cérémonies
, dessinées d'après nature dans le Bengale , et représentées en
252planches; par F. Balthazard Solvyns. Prix , 36 fr. , la livraison
in-folio , format atlantique . Chez l'Auteur , place Saint- André-des-
Arcs , nº 11 ; et H. Nicolle , rue de Seine ,nº 12.
La dix-neuvième livraison de ce magnifique ouvrage a paru depuis
quelques jours, et sera bientôt suivie de la vingtième ; ainsi le second
volume, quecompléteralavingt-quatrième livraison, seraincessamment
terminé. On a peud'exemples d'une entreprise aussi belle et aussiconsidérable,
poussée avec une telle activité ; les souscripteurs , servis avec
une régularité au dessus de leurs espérances , doivent en être d'autant
plus satisfaits que, loin que la rapidité de l'exécution nuise à la
perfection de l'ouvrage, et à la scrupuleuse fidélité de l'auteur dans
ses tableaux , son burin semble, au contraire , à chaque livraison , acquérirplus
de fini, demoelleux, et, s'il est possible, de vérité et d'exactitude.
:
Ladix-neuvième livraison nous représente , dans sa planche double,
la fête des serpens , cérémonie singulière où les Hindous portent en
FEVRIER 1810 . 383
processionunemultitude de serpens apprivoisés ; les cinqautres planches
représentent des instrumens de musique avec les musiciens qui s'en
servent; quelques-uns de ces instrumens ont quelque ressemblance
avec les nôtres; les autres ne sont qu'une demi-noix de coco , surmontée
de plusieurs , ou même d'une seule corde de coton qui , agitée sans
art avec un bâton de bambou , fait sur les Hindous autant et plus
d'impression que sur nous le plus beau et le plus savant concert , s'il
faut en juger par l'extase où paraissent ceux qui en jouent .
Suite du Théâtre des auteurs du second ordre , ou Recueil des com
dies , tragédies et drames restés au Théâtre-Français ; pour faire suite
aux éditions stéréotypes de Corneille , Racine , Molière , Regnard ,
Crébillon et Voltaire ; avec des notices sur chaque auteur , la liste de
leurs pièces , et la date des premieres représentations ; format in- 18.
Comédies en vers , XIIe volume , contenant : les Trois Sultanes ,
de Favart ; la Jeune Indienne , de Champfort ; les Fausses infidélités ,
deBarthe; la Mèrejalouse, du même ; l'Anglomane, de Saurin.
XIIIe volume , contenant la Feinte par amour , de Dorat ; les
Epreuves,de Forgeot ; les Rivaux amis , du même ; le Jaloux sans
amour , d'Imbert .
XIVe volume , contenant : le Séducteur , de Bievre ; l'Inconstant ,
de Colin-d'Harleville ; l'Optimiste, du même.
XVe volume , contenant : les Châteaux en Espagne , de Colind'Harleville;
M. Crac , du même ; le Vieux célibataire, du même.
Chaque volume se vend séparément I fr . 80 cent. et 2 fr . 40 cent,
franc de port. Il paraît deux nouveaux volumes tous les mois ; il en a
déjà paru 36. Prix , 64 fr. 80 cent. Chez H. Nicolle , à la librairie
stéréotype , rue de Seine , nº 12 ; Ant. Aug. Renouard , rue Saint-
André-des-Arcs , nº 55 ; et Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille,
nº 23 .
دق
L'Art de multiplier les grains, ou Tableau des expériences qui ont
eu pour objet d'améliorer la culture des plantes céréales , d'en choisir
les espèces et d'en augmenter le produit ; par M. François de Neufchâteau
, sénateur, comte de l'Empire , grand officier de la Légion
d'honneur , titulaire de la sénatorerie de Bruxelles , membre de l'Institut
de France et des Sociétés d'agriculture de Paris , de Berne , de
Leipsick , de Florence , etc. Deux vol. in-12 , broch. , de 440 pages
chacun. Prix , 6 fr. et 8 fr. franc de port. Chez Mme Huzard , imprimeur-
libraire , rue de l'Eperon-Saint-André-des-Arcs , nº7 .
Mémoire sur la compagnie des agens de change , leurs fonctions ,
leurs devoirs , la nécessité et les moyens de réformer les abus intro584
MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1810.
4
duits dans leurs négociations , pour donner au public toute sécurité
dans les opérationsde bourse ; lu àla séance extraordinaire du comité ,
Ie 5 décembre 1806 , par J. B. L. F. Delamare. Unvol. in-80. Prix ,
2 fr. et 2 fr. 50 cent. franc de port. Chez Arthus-Bertrand, libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 ; etchez Mitchel , imprimeur, rue du Bouloy,
no 13.
LesBucoliques de Virgile, traduites littéralement en vers français
avec le texte latin en regard , par D. R. E. L. C. D. C. Un vol . in-12.
Prix , 2 fr . et 2 fr. 50 cent. franc de port. Chez Dubroca , libraire ,
rue Christine , nº 10; et chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue
des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17 .
LePolonais , traduit de l'anglais de Miss Porter; par**** . Seconde
édition , ornée d'une gravure. Trois vol. in-12. Prix , 5 fr. et 6 fr .
50 cent. franc de port. Chez Delance et Belin , imprimeurs-libraires ,
rue des Mathurins , hôtel Cluny , Chaumerot , libraire , Palais duTribunat,
Galeries de Bois , nº 188; Egasse, frères , rue Saint-Jacques ,
n° 21 ; et Parsons Galignani , rue Vivienne , n° 17
:
Essais en divers genres de littérature et de poésie; par J. D***. Un
vol. in-18, papier grand-raisin. Prix , 3 fr. 50 cent. et 4 fr. 25 cent.
franc de port. Papier vélin , 7 fr. Chez H. Nicolle , rue de Seine ,
nº 12 ; et Arthus-Bertrand, libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
Ontrouve aux mêmes adresses , Essai sur l'Amour , du même
auteur. Un vol. in-18 , papier grand-raisin. Prix, 3 fr. 50 cent.
Papier vélin , 7 fr .
:
Mon Oncle, ou la Vaecine , satire , par A. A. Malinas. Brochure
grand in-80 , papier vélin. Prix, I fr. 25 cent. et I fr. 50 cent. franc
de port. Chez Arthus-Bertrand, libraire , rue Hautefeuille , nº 23. 2
Histoire des Républiques italiennes du moyen âge, par J. C. L.
Simonde Sismondi , membre de l'Université impériale de Willna , et
deplusieurs académies. Huit vol. in-8° . Prix , 48 fr . et 60 fr . franc
de port. Chez H. Nicolle , rue de Seine , nº 12 ; et Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Onvend séparément les quatres derniers volumes , pour faire suite
aux quatre premiers , imprimés à Zurich. Prix , 24 fr. et 30 fr. franc
deport.
ERRATA pour le N° 446...
Page317 , ligne 25 , Moloredo , lisez : Molorido.
Idem , ligne 36 , la retraite de M. Feste ,
4
Mme Festa .
lises : la retraite de
TABLE
SEINE
cen
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXLVIII. - Samedi 17 Février 1810.
POÉSIE .
A SON ALTESSE ÉMINENTISSIME ,
MONSEIGNEUR
LE PRINCE-PRIMAT DE LA CONFÉDÉRATION DU RHIN ,
Archevêque de Ratisbonne , etc. , etc.
De tous les arts protecteur imagnanime ,
Et de tous les talens rival et bienfaiteur ,
Vous ajoutez à leurs titres d'honneur
Vos ouvrages et votre estime .
L'Europe a vu jadis un favori du ciel ,
Unissant au pouvoir le génie et la grace ,
Pontife des neuf soeurs et du Dieu d'Israël ,
Sur le mont Quirinal, devenu le Parnasse ,
Offrir la pourpre à Raphaël ,
Traiter avec les rois et couronner le Tasse.
Tel eût été votre destin
Si le bonheur des nymphes d'Aonie ,
Loin des coteaux de l'Ister et du Rhin ,
Eût inarqué votre empire aux champs de l'Ausonie .
Oui , lorsqu'au sein de nos remparts ,
La gloire rajeunit le sceptre des Césars
Bb

)
386 MERCURE DE FRANCE ;
Dans les mains d'un héros , et plus grand et plus juste ,
Si vous eussiez régné sur la ville de Mars ,
Parun prodige heureux , les Lettres , les Beaux-Arts ,
Auraient cru LéonDix contemporain d'Auguste .
ESMÉNARD ...
PALÉMON. - ALLÉGORIE.
Dédiée à M. DARU , traducteur d'Horace,
Palémon cultivait avec un soin extrême
Unjardin émaillé des plus vives couleurs .
Flore lui prodiguait ses parfums enchanteurs;
C'est là que s'oubliant lui-même ,
Il n'existait que pour ses fleurs .
Au point du jour , la diligente Aurore
Le revoyait , un arrosoir en main ,
Abreuver un oeillet , raffraichir un jasmin ;
Et la blanche Phébé le retrouvait encore
Tout occupé de son jardin.
Sesamis , découvrant le réduit solitaire
Où le sage se complaisait ,
Accourent tous pour voir et le charme et l'attrait
Qui lui fesaient chérir sa prison volontaire .
« Montrez-nous donc , lui dirent-ils ,
> Fugitif bien-aimé , les plantes merveilleuses
> Dont vos jardins sont embellis .
> Faites -nous voir vos orangers fleuris
> Dans leurs faïences précieuses ;
> Etalez à nos yeux ces ananas dorés ,
> Dépaysés pour vous des bords de l'Amérique ,
> Vos katalpas venus d'Afrique ;
» Les prodiges , enfin , dont on voit décorés ,
> Ces parcs illustres , honorés
> De toute la faveur publique . »
«Venez et contentez vos regards curieux ؟
Répond le solitaire avec un doux sourire.
Parcourez avec moi les beautés de ces lieux .
Mais , sur- tout , gardez - vous d'en rire ,
Sous peine d'offenser les Dieux . »
L
FEVRIER 1810 . 387
Alors ,il leur montra les plus communes plantes ;
Leur fesant remarquer les formes , les couleurs ,
Et les balsamiques odeurs ,
De leurs fleurs pures , innocentes .
• Toutes ces fleurs , ajouta Palémon ,
Sont bien simples , bien naturelles .
Elles croissent dans le vallon ,
Quelques-unes dans la moisson ,
D'autres sur les créneaux des antiques tourelles .
Ne les méprisez pas. D'un oeil observateur
Sachez -y découvrir la main du créateur ,
Simple avec art dans sa magnificence.
Le bluet de nos champs est d'un travail immense :
Et l'humble serpolet , si chéri du berger ,
Est l'oeuvre de la Providence
Comme le myrthe et l'oranger.
Envoi à M. le Comte DARU , Conseiller-d'Etat , Intendant-Général
de l'Armée d'Allemagne , etc. , etc.
Au milieu des travaux et des soins magnifiques
Où s'écoulent tous vos instans ,
O Mécène , aurez -vous le tems
Dejeter un coup-d'oeil sur ces rimes rustiques ?
Les momens ne sont plus , où , libre , indépendant ,
Ainsi que Palémon , au sein de la nature
Vous connaissiez cette volupté pure
De vivre avec soi , seulement.
Illustre déserteur des rives du Parnasse ,
On ne vous trouve plus sur ces chemins fleuris
Où venaient vous chercher tous les nombreux amis
Et de Juvénal , et d'Horace .
Adieu , désormais , les beaux vers ;
Adieu les épîtres légères .
Votre muse volage habite l'Univers ,
Et semble préférer à nos plus doux concerts ,
Dès camps les trompettes guerrières .
Préférer! .. qu'ai-je dit ! ô blasphème ! non , non.
Qui le sait mieux que moi ? cette muse fidèle
Jamais ne méconnut les charmes d'Apollon ;
Bba
388 MERCURE DE FRANCE ,
Et lorsque les desseins du Grand Napoléon
Ne réclameront plus son génie et son zèle ,
La France vous verra doux , simple , studieux ,
Renoncer pour les vers au fracas des affaires ,
Et préférer , enfin , le langage des Dieux
Aubruit tumultueux des langues étrangères .
G. LAFONT.
ODE DE LA BARONESSA GIRARD ,
Per il ritorno di S. M. VImperator dei Francesi, Red'Italia e Protertore
della Confederazione del Reno .
QUANDO a la regia Olimpia
Ritorno fea il Tonante
Dal campo ove giacevansi
L'ossa Titanie infrante ,
Il suo bell' arco l'Iride
DelNume ai passi offria ,
Qual curvo ponte gemino
Di luce e d' armonia.
Al suo passaggio cupida
Degli astri la famiglia
Brillò di raggi insoliti
Fra gioja e meraviglia.
1
TRADUCTION LIBRE DE L'ODE DE Mme LA BARONNE GIRARD.
Le Ciel sur les Titans reprenait sa puissance ;
Pélion avait vu châtier leur forfaits :
Et Jupiter vainqueur venait de saprésence
Réjouir son palais .
Iris le précédait , diligente courrière :
Son arc étincelant sur l'Olympe ébloui ,
Commeun arc triomphal , en voûte de lumière,
S'étendait devant lui. :
Déjàdes fils du ciel lanombreuse famille ,
Audevantdeses pas s'élance avec ardeur ;
Etdu nouvel éclat dont le Roi des Dieux brille
Réfléchit la splendeur.
FEVRIER 1810. 389
E ad incontrarlo mossero
Le Figlie sue canore ,
Ed inno offrir di laude
Eterna al Vincitore.
Tal Senna per Te allegrasi,
INVITTO RE DE REGI ,
Or che d' allor germanico
L'augusto crin ti fregi;
E sembra ogn' astro limpido
Vibrar più lume intorno ,
Ed Iri l' arco fulgido
Spiegar al tuo ritorno .
Anch' io fra genj Italici
A TE d' incontro muovo ,
Ma su le corde liriche
Gli accenti più non trove.
Si maestà ti sfolgora
Di gloria nel sembiante
Quels sublimes concerts ! Dés filles de Mémoire
Les vents portent au loin les accords solennels :
L'Univers attentif redit de la victoire
Les hymnes éternels .
Telle fut , Roi des Rois , l'allégresse héroïque ,
Tel le pompeux spectacle à tès regards offert ,
Quand la Seine revit du laurier germanique
Ton noble front couvert.
L Unjour plus pur s'allume aux rayons de ta gloire .
Embrasés de tes feux , les astres de la cour ,
Du Var jusqu'à l'Escant , du Rhin jusqu'à la Loire , T.
Annoncent ton retour.
)
Moi-même, instruite aux champs de ta belle Ausonie ;
Je forme , sur les siens , mes timides accords .
Ah! faut-il qu'aujourd'hui mon trop faible génie
Trahisse mes efforts !
L'auguste majesté sur ton visage empreinte
Frappe , étonne mes sens : muette à ton aspect ,
3go MERCURE DE FRANCE ;
Che rende ogn' alma attonita ,
Ed ogni cor tremante .
Conmeco in van s' attentano ,
Caldi d' ascree faville ,
Ridir tue gesta ai secoli
Mill' altri ingegni e mille ;
Che mai potransi esprimere
L'altissime tue prove ,
Se i labri non dischiudono
Le Vergini di Giove?
:
T
)
F
Je demeure interdite ; et malgré moi la crainte
Vient s'unir au respect.
PA
DTA
Demille autres la lyre en vain s'est animée.
Quand toi seul as conquis ton immortalité ,
Que diraient tous nos chants plus que ta renommée
Ala postérité ?
Non , non ! trop au dessous de tes grandeurs suprêmes
La sévère raison place ces chants mortels .
Taisons nous , et laissons les Muses elles-mêmes こり
Elever tes autels
P. F. GIRAUD . WILUL
ENIGME .
CHEZ les humains je suis tellement nécessaire ,
Qu'aiséinent nul d'entr'eux sans moi ne pourrait faire
La plus légère course ; à plus forte raison
Sauter , danser , ou faire un pas de rigodon.
Je suis plante , et pourtant jamais en une serre ,
Jamais en un jardin , potager', ou parterre ,
En champ-clos , en plein champ , on ne me vit pousser.
Je croîs , sans que jamais il faille m'arroser ;
J'habite également l'un et l'autre hémisphère ,
Et ne suis pour personne une plante étrangère .
S
$ ........
FEVRIER 1810 . 391
!
LOGOGRIPHE .
Je suis une boisson et douce et salutaire ;
Ma vertu n'est pas d'être claire.
Quatres lettres forment mon nom ;
Pour le connaitre , il serait bon ,
Si vous supprimez la première ,
Que vous supprimassiez encore la dernière.
Sur la troisième au lieu d'un point mettez-en deux
Et vous aurez le nom d'un vin délicieux.
S .......
CHARADE .
ATTENDEZ que mon premier
Soit devenu mon dernier ,
Et vous aurez mon entier.
S........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Architecture.
Celui du Logogriphe est Abominable , où l'on trouve bon , bien ,
aimable.
Celui de la Charade est Châtain .
SCIENCES ET ARTS.
RÉPUBLIQUE DES CHAMPS ELYSÉES , Ou Monde ancien .
Ouvrage posthume. Par M. CHARLES-JOSEPH DE GRAVE,
ancien conseiller du conseil de Flandre , membre du
conseil des Anciens , ete . A Gand
DANS ce moment où commence le Carnaval , et où l'on
voit des mascarades différentes de celles que l'on rencontre
en tout tems , celle-ci m'a paru assez singulière
pour mériter qu'on en parlat ; car , bien qu'elle ne soit
pas toute fraîche , puisqu'elle a été montrée dès 1806 ,
elle est assez peu connue pour paraître encore nouvelle .
Il ne s'agit pas seulement ici de quelques personnages
couverts d'affublemens étrangers ; c'est tout un pays en
masque , et déguisé de manière à pouvoir tromper les
plus adroits . C'est un ouvrage qui rend à la Gaule d'anciens
droits usurpés . Adieu les charmes des beaux rivages
de la Grèce ; adieu les fictions riantes dont l'imagination
des poëtes se plaisait à embellir ces lieux. Leur gloire
pâlit et s'efface devant celle de la Hollande et de la Belgique
. Ce n'est plus la beauté du ciel , la douceur du
climat qui fait naître les inspirations divines de la poésie ;
elles s'élèvent désormais du sein des brouillards qui
couvrent le Rhin et la Meuse . Les demeures des demidieux
et des déesses passent dans les îles d'Overflackée ,
de Ziericksée et de Zuid-Beveland . La merveilleuse Trinacrie
est Angleterre ; les Champs-Elysées sont en Hollande
; les héros et les dieux eux-mêmes sont soumis à
ces transmigrations magiques . Pluton est un ancien roi
de la Belgique ; Rhadamante est un membre de son
conseil d'état , prédécesseur des Raedmans actuels ;
Deucalion est un barde écossais ; Hercule un ingénieur
des ponts et chaussées , grand constructeur de digues ; le
Scythe Abaris on astronome zélandais qui mesurait la
MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1810. 393
terre ; le grand Odin un mathématicien ; Circé , la magicienne
, devient l'emblème de la primitive église ;
Homère lui-même , le divin Homère , est un citoyen da
département du Pas-de-Calais : et de tous les points de
la Grèce , il s'élève une voix lamentable qui s'écrie ,
comme dans les Martyrs : les Dieux s'en vont.
Peut-être plus d'un lecteur , étonné de ce qu'il vient
de lire , prendra ceci pour un rêve , ou au moins pour
une énigme dont je dois lui donner le mot. Dans ce cas,
je puis l'assurer qu'il ne peut pas être plus surpris que je
ne l'ai été moi-même. Il s'agit pourtant d'une chose fort
sérieuse , très-longuement exposée dans trois volumes
remplis d'érudition , et dont les conséquences ne vont
pas à moins qu'à illustrer beaucoup notre ancienne
Gaule. En deux mots , voici le fait.
Des écrivains savans et laborieux , en examinant d'une
manière comparée l'histoire physique et morale des
différens peuples , ont fait depuis long-tems remarquer
que des nations , même très-éloignées et séparées fes
unes des autres par des barrières en apparence insur+
montables , offrent quelquefois des rapports singuliers
dans certains détails de leurs coutumes,dans le style de
leurs monumens , ou dans les élémens de leur langage .
Par exemple , l'usage de la semaine , sa division en sept
jours , et l'application de ces jours aux mêmes instans
physiques , paraît être une institution commune àpresque
tous les peuples , et dont l'origine se perd dans la plus
haute antiquité . Comment tant de nations , séparées par
mille obstacles divers , ont-elles pu imaginer également
l'usage de cette période , et sur-toutdédier lesmêmes jours
aux memes planètes dans un ordre constant ? Comment
ont-elles pu se concerter et s'entendre sur ce point ? D'où
peut être pareillement venu l'usage , presque général , de
partager les étoiles en groupes ou constellations , de dési
gner ces groupes par des figures d'animaux dont la forme
n'a le plus souvent aucun rapport avec la leur , et dont
cependant le choix est presque partout le même? Frappés
de ces ressemblances , et de plusieurs autres qu'il serait
trop long de développer , quelques philosophes en ont
tiré la conséquence que toute la civilisation , répandue
394 MERCURE DE FRANCE ,
aujourd'hui chez les différens peuples , provient origi
nairement d'une seule nation grande , puissante , éminente
en sciences , en vertus , en génie , et dont les institutions
morales et politiques devaient avoir atteint un
très-haut degré de perfection. Mais où trouver cette
nation antique et primitive ? comment avec tant de puissance
n'aurait-elle pas laissé de monumens , pas de livres
écrits ou même de traditions qui perpétuassent sa mémoire
? En un mot , comment n'en reste-il plus de trace
dans l'univers ? il a donc fallu imaginer quelque catastrophe
imprévue , subite et terrible , qui ait pu en un
instant la détruire toute entière et faire disparaître sa
trace pour jamais . Or Platon raconte que , suivant une
ancienne tradition parvenue jusqu'à lui , il existait autrefois
dans l'Océan occidental une grande île appelée
l'Atlantide , aussi étendue que l'Europe et l'Afrique ensemble
, et dont les habitans offraient le modèle du bonheur
, de la sagesse et d'une civilisation très-perfectionnée.
La tradition ajoutait que , dans un tremblement de
terre , cette île s'était subitement engloutie sous les eaux,
sans que rien de ce qui s'y trouvait pût échapper à cette
épouvantable catastrophe. Ces circonstances convenaient
parfaitement à la supposition d'une nation primitive , et
à l'impossibilité absolue d'en retrouver aucun vestige ;
cette impossibilité même servait merveilleusement l'hypothèse
que l'on voulait établir . On a donc vu l'origine
de toutes nos connaissances dans l'Atlantide de Platon ,
et les premiers instituteurs du reste du genre humain
ont été des Atlantes .
*
Mais , malgré le récit de Platon , l'existence de l'Atlantide
n'était pas bien certaine ; d'ailleurs l'impossibilité
absolue de toute vérification n'était qu'une preuve négative
. L'idée de placer l'origine de nos connaissances dans
cette Atlantide a donc eu des contradicteurs , et chacun
s'est étudié à transporter , selon son bon plaisir , la
nation primitive dans la partie du globe où il lui paraissait
plus convenable qu'elle eût existé ; les uns la mirent
sur le plateau de la Tartarie , dans l'Indostan
à la Chine , en Egypte , en Grèce ; d'autres , jaloux de
la gloire de leur patrie , la placèrent aux lieux mêmes
,
FEVRIER 1810. 395
4
que les avaient vu naître ; et c'est ainsi qu'on a eu des
Atlantides en Suède , en Prusse , en Basse-Bretagne et
dans le pays de Galles . Mais enfin l'ouvrage de M. de
Grave termine toutes ces discussions . Il place définitivement
la nation primitive , la grande nation des Atlantes
dans la partie de la Flandre comprise entre les embouchures
du Rhin et de la Meuse. Il lève à ce sujet tous les
doutes , dissipe toutes les objections , et réussit d'autant
plus facilement à les faire disparaître , qu'étant Flamand
lui-même , et ayant long-tems habité la Flandre , il en
connaît parfaitement les localités . 1
Veut-on connaître les bases de son système et les autorités
sur lesquelles il s'appuie ? rien n'est plus convaincant
et plus irrécusable . D'abord les historiens attestent
que les prêtres gaulois appelés druides étaient fort savans
. César , dans sa guerre des Gaules , rapporte « que
>> ces prêtres , dans les leçons qu'ils donnaient à la jeu-
>> nesse , traitaient du mouvement des astres , de la forme
et de la grandeur de la terre , de la nature des choses
>> et de la puissance des dieux immortels.» Il rapporte
aussi que suivant une ancienne tradition accréditée par
les druides , les Gaulois se disaient descendans de Pluton
. Si cela est , dit M. de Grave, comme Pluton était
roi des Enfers , nous devons retrouver les Enfers et les
Champs-Elysées dans la Gaule. On les y trouve en
effet , sans que rien y manque. Pournous en convaincre,
partons de la description qu'Homère donne de ces lieux
dans le quatrième livre de l'Odyssée , lorsqu'il fait dire
par le dieu Prothée à Ménélas : « Ton destin n'est pas de
>> mourir à Argos ; les dieux immortels t'enverront dans
>> les CHAMPS-ELYSIENS aux extrémités de la terre où règne
>> le RouxRHADAMANTE ; où les hommes trouvent une vie
>> très-facile . Le tems des neiges , de l'hiver et des pluies
>> n'y est pas long : mais l'Océan y envoie sans cesse des
>> vents doux pour raffraîchir les habitans . » Or , dit
M. de Grave , puisqu'il tombe par fois de la neige dans
les Champs-Elysiens , et que l'hivery est court , il faut de
toute nécessité qu'il y ait un hiver. Voilà d'abord une
exclusion formelle pour les îles fortunées et pour tous les
pays méridionaux. Les hommes y trouvent une vie facile?
396 MERCURE DE FRANCE ;
Eh bien ! où touve-t-on une vie plus facile et plus abon
dante qu'en Flandre? Quant aux vents qu'Eole envoie ,
ce n'est assurément pas ce qui y manque. Pour le Roux
Rhadamante , ce caractère de Roux est encore parfaitement
confirmé , car on saitque la plupart des Flamands
sontblonds , et ce nom de Rhadamante est encore aujourd'hui
celui des magistrats appelés Raedmans chez les
Hollandais . Ces lieux , dit Prothée , sont situés aux extrémités
de la terre.Or Virgile a dit: Extremique hominumMoriniRhenusque
bicornis. Les extrémités de la ferre
étaient donc , suivant les anciens , situées à l'embouchure
du Rhin. Cette einbouchure était autrefois formée de
deux bras dont l'un s'appelait Hélium , suivant le témoignage
de Pline et de plusieurs autres auteurs .Remarquez
bien cet Hélium , dit M. de Grave , c'est-là le point
central de la mythologie ; observez sur-toutque le mot
hélium devient dans la langue du Bas-Rhin HELISCH OU
HELISH. D'après cela , les champs arrosés par l'Hélium ,
ne peuvent pas être appelés autrement que HELISHE CAMPEN
, d'où l'on a fait depuis les Champs-Elysées ; et voilà
justement le vrai site des Champs-Elysées retrouvé par
cette indication.
Ce n'est pas tout: les Champs-Elysées étaient dans
l'Enfer . Or , HEL, en langue du Rhin , signifie enfer, le
pays enporte encore le nom; on dit encore aujourd'hui
HEL-LAND, et par corruption HOLLAND , ppaays d'enfer.
Nous l'appelons Hollande en français . L'entrée de l'Hélium
se nomme encore aujourd'hui Hel-voet , c'est-àdire
, pied de l'Enfer. Les îles de l'Hélium , théâtre de
toutes les merveilles de l'anciennemythologie, s'appellent
encore de nos jours , sans qu'on y prenne garde , les
ILES FORTUNEES ; car le nom de ZELANDE ne vient pas ,
comme on pourrait le croire, de ZEE, mer, et LAND, terre,
mais du saxon ZEL OU ZALIG , heureux, fortuné . Zélande,
pays fortuné , îles de la Zélande , îles fortunées.
Pour bien comprendre la merveille de cette explication,
et en vérifier la parfaite justesse dans les moindres
détails , il faut suivre pas à pas le récit qu'Homère
pous fait du voyage d'Ulysse , non point quand il le fait
partir des rives de Troie , ou aborder dans les îles connues
FEVRIER 1810. 397
de la Méditerranée , mais dans son voyage aux sources de
l'Océan atlantique que l'on a mal àpropos regardé comme
fabuleux. SuivantM. deGrave , le héros , après avoir débouché
le détroit de Gibraltar , remonte vers le nord , en
suivant les côtes ; fonde en passant. Ulissipo , aujourd'hui
Lisbonne , touche en Angleterre , on ne sait trop
pour quoi , car ce n'est pas là le chemin d'Ithaque , et
enfin arrive dans la patrie des Atlantes , c'est-à-dire ,
dans la Flandre d'aujourd'hui . Il débarque à Blackemberg;
précisément à côté de ce port , se trouve encore
aujourd'hui un village nommé ULISSEGHEM , Ou, ce qui revient
au même, Ulisse-ghem , ULYSSIS ÆDEM : cela signifie
à la lettre , séjour d'Ulysse. Tout près de là est un
autre village qui s'appelle encore maintenant Lis-Weghe
ou Ulisse-Weghe , chemin d'Ulysse. En pénétrant dans
les terres , on trouve tout de suite As-bourg, ou , en langue
teutone , CITÉ DE DIEU , ce qui indique que l'on est déjà
sur le territoire des dieux ou des Atlantes . Pour aller
d'Asbourg à l'île de Circé , on passe dans l'île de Wal
cheren ; le premier endroit qui se présente est Flissingue,
ou mieux Ulissingue , qui rappelle encore le nom d'Ulysse.
Enfin , on arrive à l'île de Schowen qui est l'OFA
de CIRCÉ OU CIRCEA. Son nom s'est conservé dans celui
de sa capitale ZIERIKSÉE qui est un composé un peu altéré
deKIRKE et de EE , dont on a fait KIRKEA OU Circea .
Or , kirken en flamand signifie église : ainsi on dit
dun-kirchen , église des dunes ; c'est notre DUNKERQUE.
Kirkoea ou Circea n'était donc pas une magicienne ,
comme on l'a cru trop long-tems . C'est l'emblème de la
primitive église , et notre auteur en prend occasion de
réfuter les calomnies que l'on s'est permises sur le compte
de cette déesse , dont on a fait mal-à-propos l'emblème
de la séduction. Il n'y a pas de doute que Circea ou
Kirkea étant la primitive église , comme M. de Grave le
montre , ces idées injurieuses tombent d'elles-mêmes ;
mais il faut convenir aussi que ceux qui se les sont
faites étaient excusables , tant le texte d'Homère est
positif, lorsqu'on le prend au réel et non pas au figuré.
Qu'allait donc faire Ulysse chez cette CIRCEA ou dans
cette église? Belle demande. Il allait se faire initier aux
398 MERCURE DE FRANCE,
mystères des Atlantes , mystères où l'on dévoilait les lois
du système du monde et la connaissance de la divinité .
Ces communications se faisaient alors comme elles se
sont faites depuis chez les prêtres d'Egypte , avec un
appareil mystérieux , parmi des tombeaux , au milieu
des ténèbres et des apparitions. Voilà pourquoi Homère
nous apprend que Circé engagea Ulysse à descendre
aux Enfers . Le lieu de l'initiation était placé dans les
îles du Bas-Rhin ; il fallait , pour y arriver , entrer dans
une barque qui était proprement kerck-bere , la barque
de l'église , d'où est venue l'idée fabuleuse du chien
Cerbère , dont les trois têtes répondaient à trois branches
du Rhin . Les serpens dont cette tête était hérissée
désignent les rivières de la France et de l'Allemagne
qui se jettent dans ce grand fleuve. C'est là
qu'Hercule raconte ses travaux à Ulysse , c'est-à-dire
qu'un habile ingénieur Atlante enseigne à ce héros la
construction des écluses et des digues , au moyen desquelles
on est parvenu à délivrer le pays des ravages des
eaux. Le reste de l'initiation d'Ulysse n'est pareillement
qu'une pure allégorie .
Sont-ce là les seules conséquences de la découverte
du pays des Atlantes ? Non , sans doute ; les trois volumes
que nous analysons contiennent beaucoup d'autres explications
aussi justes , aussi certaines , aussi merveilleuses
que les précédentes . Mais ce qui précède suffira
pour faire connaître la marche et la méthode de l'auteur .
Je ne puis pourtant me refuser à rapporter encore ici trois
étymologies si curieuses qu'à les passer sous silence , on
pourrait être justement soupçonné d'envie et d'injustice .
1
On a cru jusqu'ici que Tyr et Sydon étaient deux villes
phéniciennes . C'est une erreur , et voici ce qui y a donné
lieu . Les Atlantes connaissant le cours des astres et habitant
un pays maritime , étaient naturellement grands
navigateurs ; quelques-uns d'entr'eux qui étaient marchands
, et qui s'appelaient en flamand veneti , du verbe
VENTEN , vendre , fondèrent Tyr et Sydon dans leurs
voyages , et depuis on les a par corruption appelés.
VÉNITIENS , et ensuite PHENICIENS , le ph grecremplaçant
notre lettre v.

1
FEVRIER 1810. 399
Mais pourquoi nommèrent-ils ces colonies TYR et
SYDON? C'est que les uns étaient de DOUVRES , les autres
de SAINT-OMER. DOUVRES est un mot corrompu de DURE ;
DEURE , porte , en anglais DOOR. DURE et TUR sont les
mêmes termes . THURA en grec signifie aussi PORTE . La
ville de Tyr était la porte de la Phénicie , comme Douvres
était la porte de l'Angleterre.
Quant à la ville de Saint-Omer , elle se nommait autrefois
Sithium ou Sithuin ; c'est la même chose que
SITHUIN , SIDUIN , SIDUN , SIDON : tous ces mots signifient
également DUNES DE LA MER . La ville de SYDON était bâtie
sur les bords de la mer de Syrte . Sous ce rapport elle
se trouvait dans le même cas que Saint-Omer. TYR ,
comme étant la porte de la Phénicie , se trouvait dans le
même cas que Douvres . Les Phéniciens ont tiré parti de
⚫ces analogies , pour donner aux villes de leur nouvelle
patrie des noms qui leur rappelaient l'ancienne. C'est
ainsi , remarque judicieusement notre auteur , que les
Européens ont consacré la nomenclature topographique
de leur pays dans leurs colonies d'Amérique .
D'après ce que l'on a vu tout-à-l'heure de la minutieuse
fidélité d'Homère dans sa description de l'Atlantide
ou de la Belgique , on conviendra facilement qu'Homère
ne devait pas être Grec de naissance , mais Belge .
C'est aussi l'idée de M. de Grave , et il revendique par
les preuves les plus fortes les droits que nous avons à
regarder ce grand poëte comme un de nos compatriotes
atlantes . Il est vrai qu'il a écrit en grec et avec une perfection
si grande qu'elle pourrait faire illusion sur sa
patrie ; mais comme il a fait indifféremment usage de
tous les dialectes usités dans la Grèce , on en doit conclure
avec M. de Grave , qu'aucun de ces dialectes
n'était naturellement le sien. Et enfin puisqu'il est
prouvé qu'il doit être Flamand , et qu'il a chanté l'Atlantide
, quoi de plus naturel , de plus juste et de plus
simple que de lui donner pour patrie la ville de l'Atlantide
qui porte encore son nom , la ville de Saint-Omer
appelée autrefois dans les chartes Civitas sancti Homeri ?
Ces découvertes de M. de Grave , en nous éclairant sur
le véritable sens de la mythologie ancienne , détruisent
L
400 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1810 .
plusieurs interprétations fausses que l'on avait voulu
donnerd'Homère. Il devient évident , par exemple , que
ce grand poëte n'a pas eu pour objet dans son Ihade de
chanter la Passion de N. S. Jésus-Christ , comme quelques-
uns l'avaient présumé; il n'a pas voulu davantage
en fairel'emblème des grandes inégalités qui affectent les
mouvemens de la planète Jupiter et de la planète Saturne,
comme d'autres personnes l'avaient cru d'après un grand
nombre d'allusions , à la vérité fort plausibles. Désormais
toutes ces chimères s'évanouissent , et Homère demeure
pour toujours un excellent poëte flamand qui a chanté la
Flandre en grec .
Il y a une maladie assez commune que l'on nomme
lajaunisse , dans laquelle toute la surface du corps devient
jaune , et l'on assure même que les malades voient
tous les objets teints de cette couleur. Ici l'on pourrait
dire queM. de Grave a vu tout belge. Mais quelle différence
entre ces deux genres d'affection! L'un n'amène
avec lui que la mélancolie et la tristesse; au lieu que
l'illusion de M. de Grave a dû être pour lui la source
d'une infinité de jouissances qui se renouvelaient à chaque
instant. Sans doute il ne pouvait revoir de nouvelles
preuves de ses chimères favorites , sans se croire transporté
dans le séjour des héros et des dieux ; et il devait
d'autant mieux sentir ces jouissances , qu'à enjugerd'après
son ouvrage , il devait avoir une grande érudition , des
connaissances très-variées en littérature et en histoire
enfin toute l'imagination qu'il faut pour jouir des beautés
littéraires . Avec tout cela il avait été se jeter dans des
idées si romanesques , qu'elles ne pouvaient avoir de
résultat réel que pour lui seul : mais ce résultat a dû être
le bonheur de sa vie . Serait-il donc possible qu'il y eût
quelquefois plus d'avantage à vivre avec l'erreur qu'avec
la vérité ? ΒΙΟΤ.
,
:
LITTÉRATURE
FEVRIER 1810.. 401
DU MAGNÉTISME ANIMAL CONSIDÉRÉ DANS SES RAPPORTS
AVEC DIVERSES BRANCHES DE LA PHYSIQUE GÉNÉRALE ;Dar
A. M. J. CHASTENET DE PUYSÉGUR , ancien maréchal
de camp. Seconde édition . A Paris , chez Cellot , rue
⚫des Grands-Augustins , nº 9 .
: 102秒
cen
LA
SEINE
* QUE l'homme est froid , aveugle , indifférent pour ses
plus chers intérêts ! qu'il est volage et capricieux en ses
résolutions ! Un savant se présente , il y a trente ans , et
nous dit : « J'apporte au monde de nouvelles destinées ;
» j'ai dérobé à la nature ses secrets les plus mystérieux ;
>> je dispose de ses lois à mon gré ; je viens vous associer
>> à mes sublimes découvertes ; je viens mettre le ciel en
>> communication avec la terre : parlez et je prolongerai ,
>> selon vos voeux , le fil de vos jours ; j'arracherai le
>> voile qui couvre votre avenir ; je vous révélerai vos
>> destins futurs , et pour tout cela je n'ai besoin que de
>> mouvoir le doigt , de fixer un regard sur vous ; car
>> tous mes prodiges s'opèrent au doigt et à l'oeil. )
4
Qui croirait , après de si belles promesses , que tous les
hommes ne se sont pas précipités au devant du docteur
Mesmer , que la face du monde n'a pas été renouvelée
subitement , et qu'après un long intervalle de trente ans
la vie humaine est encore réduite à ses anciennes proportions
, l'avenir couvert de ses antiques ténèbres ? Ce
n'est pas que Mesmer n'ait produit quelque révolution
: on a vu d'abord les têtes s'enflammer , les premières
classes de la société voler au devant du moderne
libérateur , qui venait encore une fois briser les chaînes
du genre humain et lui ouvrir de nouveaux cieux. Il en
coûtait si peu pour jouir de tant d'avantages ! Cent pièces
d'or ,une fois payées , fuffisaient pour tirer un homme
de la classe vulgaire et l'associer à un ordre de créatures
supérieures et régénérées . Mais il est de la destinée
humaine de revenir toujours à sa première condition.
Qu'un génie extraordinaire s'élève parmi les hommes et
leur annonce qu'il tient à sa disposition des secrets
réputés jusqu'à ce jour inaccessibles ; qu'il prétende
Cc
402 MERCURE DE FRANCE,
opérer des prodiges , il se trouvera toujours quelques
esprits chagrins , soupçonneux et réfractaires , qui révoqueront
en doute sa puissance. Les savans sont sur-tout
ceux qui s'opposent le plus ordinairement à ces sublimes
projets dont le but est la perfection illimitée du genre
humain. Ils ont le tort irrémissible d'imposer silence à
l'imagination , de n'écouter que la voix de la froide et
triste raison , de soumettre tout au calcul et à l'observation
, et de n'établir d'autres systèmes que ceux dont
les faits et l'expérience ont démontré la réalité .
: Voilà ce qui a renversé tant de brillantes théories
autrefois prônées , vantées , admirées ; aujourd'hui honnies
et délaissées . C'est ainsi que l'astrologie judiciaire
est tombée du trône d'étoiles sur lequel elle s'était élevée ;
c'est ainsi que la science des augures et des présages est
aujourd'hui reléguée dans les antres obscurs des tireurs
de cartes et d'horoscopes . C'est ainsi que la baguette
divinatoire , si puissante entre les mains de quelques
adeptes , s'est brisée entre celles de M. de la Hire et
de ses doctes confrères de l'Académie des sciences . C'est
ainsi que Bleton a cessé de voir des sources , ou de les
deviner au battement de son pouls . Enfin , c'est ainsi
que les brillantes chimères du mesmerisme se sont
évanouies devant le prisme redoutable des Bailli , des
Darcet , des Franklin , des Lavoisier. Cependant au sein
même des ténèbres dans lesquelles elles ont été replongées
, elles conservent encore de zélés partisans , qui
tentent tous les moyens possibles de leur rendre quelques
faibles rayons de leur premier éclat .
Déjà nous avons vu un savant médecin entreprendre
de réhabiliter la mémoire de Bleton , etappeler à son aide
les phénomènes merveilleux du galvanisme . Que n'a-t-on
pas dit , que n'a-t- on pas fait pour ressusciter la philosophie
corpusculaire ?A combien de folies ne s'est on
pas livré pour établir son existence ? Qui ne connaît les
poudres sympathiques du chevalier Digby , les théories
des Régis , des Vallemont et de tant d'autres pour expliquer
l'influence des émanations des corps ambians sur
le corps humain , et du corps humain sur les objets
environnans ? La doctrine de Mesmer n'était qu'une
FEVRIER 1810. 403
application nouvelle de ces systèmes ; la raison et le tems
avaient fait justice des autres ; la raison et le tems
devaient faire justice de celle-ci : mais il n'est pas aisé
d'opérer des conversions subites et totales . Il reste toujours
quelques partisans opiniâtres des doctrines les
plus décriées , et soit défaut de jugement , soit amourpropre
, soit conscience erronée , l'évidence est sans
pouvoir et sans autorité pour nombre de personnes . On
doit donc s'attendre à voir , de tems en tems , paraître
quelques réclamations contre les jugemens solennels qui
foudroyent le mensonge et l'erreur . C'est ainsi que condamnée
par tous les tribunaux , nous voyons aujourd'hui
une prétendue marquise s'inscrire de nouveau contre les
arrêts qui la condamnent.
:
Parmi les sectateurs qui s'attachèrent à la fortune de
Mesmer , on a remarqué , avec étonnement , des hommes
d'une considération méritée , d'un esprit justement célèbre.
On les a vus se persuader , se convaincre de la
vérité de sa doctrine , écrire d'éloquens plaidoyers en sa
faveur , et servir sa cause plus par l'éclat de leur réputation
que par la justesse de leurs raisonnemens . De ce
nombre furent M. l'avocat-général Servan , MM. Bergasse
et d'Epréménil , et jusqu'au bon , sensible et vertueux
Lavater . On peut y ajouter des officiers-généraux
parmi lesquels M. de Puységur tient le premier rang.
Initié aux mystères du magnétisme , après quelque
tems de révolte et d'incrédulité , il devint comme S. Paul
un des plus ardens apôtres de la nouvelle doctrine; il la
prôna dans ses écrits , il fonda des sociétés , il parcourut
des villes pour la faire connaître , et partout il eut le
désagrement de voir ses leçons dédaignées , ses miracles
rejetés , sa puissance méconnue. Mais les grandes ames
ne se laissent point abattre par les tribulations . Au milieu
des contradictions et des revers les plus affligeans
, il a conservé une constance , une longanimité
inaltérable. Cing lustres et plus se sont écoulés depuis
qu'un arrêt solennel porté par la Faculté de médecine et
l'Académie des sciences a réduit le mesmérisme à l'obscurité
et à l'exil; mais M. de Puységur ne désespère pas
Cca
404 MERCURE DE FRANCE ,
encore de le relever , et ce sont aussi les phénomènes
du galvanisme qui raniment ses espérances .
Il commence par gémir de l'erreur où l'on s'est précipité
, enconfiant à des savans l'examen du mesmérisme ;
il établit que les savans sont les hommes les moins propres
à juger une doctrine nouvelle. Il faut , pour prononcer
avec sûreté , prononcer dans la simplicité de son
coeur. «L'homme lemmooiinnssssavant, dit M. de Puységur,
>> est souvent le plus apte à apercevoir et reconnaître la
>> vérité , et mon exemple en est la preuve ; car ce n'est
>>sûrement quemon ignorance qui a pu disposer mon
>> intelligence à la conviction de l'existence du magné-
>> tisme animal . >>
D'ailleurs , la science du magnétisme ne ressemble
point aux autres sciences : l'orgueil de l'esprit l'irrite ; elle
veut des ames dociles et soumises. Croyez et veuillez , dit
M. de Puységur , et voilà toute la science. Ainsi tout
hommequi doutera sera aussitôt puni de son incrédulité ,
et le magnétisme n'agira point en lui et par lui ; et voilà
ce qui explique pourquoi les savans médecins , les doctes
académiciens qui ont examiné le magnétisme animal ,
n'ont pu en reconnaître les effets. C'étaient des esprits
rebelles , des philosophes armés du doute méthodique
de Descartes . La nature indignée de leur défiance a
refusé de se manifester à eux. Toute ame résignée et
soumise au contraire , tout esprit dignement préparé à
recevoir les grands bienfaits du magnétisme , en a été
enrichi , pénétré , imbibé.....
3. Jusqu'à quel point ne s'étendent pas ces dons du mes
mérisme quand ils descendent dans un coeur fervent !
M. de Puységur prétend qu'ils ne connaissent ni bornes
ni mesure. Avez-vous , par exemple, la volonté d'agir
sur l'empereur de la Chine , veuillez fortement et votre
action sera complète , inévitable. Voulez-vous dissiper
le voile ténébreux qui enveloppe votre avenir , veuillez
fortement , et l'avenir se déploira à vos yeux , brillant de
la lumière la plus radieuse. L'auteur cite mille exemples
de ces faits . Que ne dit-il point du somnambulisme ?
C'est alors que la nature humaine semble avoir, franchi
les limites de sa sphère grossière et terrestre; c'est alors
FEVRIER 1810. 405
qu'elle s'assimile aux intelligences célestes , et qu'elle
est capable des plus étonnantes merveilles . Ici M. de
Puységur rapporte ses autorités ; ce sont des lettres de
personnes distinguées qui attestent tous ces prodiges ;
ce sont des procès -verbaux de sociétés mesmériennes qui
rendent compte de l'efficacité miraculeuse et de la puissance
sans borne du mesmérisme .
Malheureusement ces lettres sont déjà un peu anciennes
; et la plupart de ceux qui les ont écrites ont aujourd'hui
au sujet du mesmérisme des idées un peu différentes
de celles qu'ils ont eues autrefois . Cesont des pièces
qui peuvent servir à l'histoire de l'esprit humain pour
attester sa faiblesse et ses aberrations . Peut-être cût-il
mieux valu pour leurs auteurs , ne les pas rappeler . En
donnant une nouvelle édition de ses mémoires sur le
magnétisme , M. de Puységur a satisfait son amour pour
cette science ; mais il est douteux que la publication de
son livre change quelque chose à l'état de cette doctrine
vieillie et presque entiérement oubliée. Opinionum commenta
delet dies , naturæ judicia confirmat. SALGUES .
CONTES A MA FILLE , par J. N. BOULLY , membre de la
Société Philotechnique , de la Société Académique
des Enfans d'Apollon , et de celle des Sciences et Arts
::
:
de Tours .
Ætatis cujusque notandi sunt tibi mores . (HOR.) .
* Il faut étudier avec soin les moeurs de chaque âge . »
A Paris , chez Jh. Chaumerot , libraire , Palais-Royal ,
galeries de Bois , nº 188 .
L'auteur de ces contes , M. Bouilly , les a composés
pour Mlle sa fille , à qui il les dictait d'abondance . Il avait
pour but de l'affermir dans ses bonnes qualités et de la
çorriger de ses défauts , en lui mettant sous les yeux le
triomphe des unes et le mauvais succès des autres : toujours
c'est une vertu qui est récompensée , ou bienun
vice qui est puni . S'il était possible d'ignorer que
• M. Bouilly a travaillé pour la plupart de nos theatres , a
406 MERCURE DE FRANCE ,
la lecture seule de ses contes , on le reconnaîtrait pour
un auteur dramatique , accoutumé à fonder le mérite de
ses ouvrages sur la combinaison des effets , encore plus
que sur la peinture des moeurs et le développement des
caractères . Dans cette nouvelle production , il a puisé largement
aux deux grandes sources d'où dérivent aujourd'hui
la plupart des situations et des coups de théâtre , je
veux dire les contrastes et les travestissemens . Dans un
grand nombre de contes , on voit deux soeurs , un frère et
une soeur ou deux amies en opposition complète pour le
caractère , l'humeur , la conduite , la figure ,et jusqu'à la
couleur des cheveux. Je citerais pour la conviction de
l'auteur , s'il arrivait que lui-même ne s'en fût pas aperçu
et en doutât encore , les Deux Rosiers , le Fauteuil du
Grand-Père , les Deux Montres , laPetite Vérole , la Robe
Brodée , les Deux Cages , le Tronc d'arbre , les Souliers
Verts , le Diamant Faux , etc. Je suis loin de blâmer un
artifice de composition que la réalité justifie par de nombreux
exemples , qui fait ressortir deux caractères l'un
par l'autre , et établit entre eux un conflit de sentimens et
d'actions dontlerésultat doit être leurréformation mutuelle :
mais , à considérer la chose sous le rapport de l'art, l'emploi
trop fréquent du même moyen dénoterait de la stérilité
dans un écrivain qui , du côté de l'imagination , n'aurait
pas fait ses preuves comme M. Bouilly , et d'ailleurs
il a l'inconvénient de jeter un peu de monotonie sur l'ensemble
du recueil. La même observation s'applique aux
travestissemens , qui ne sont guère moins multipliés que
les contrastes et qui ont le tort de n'être pas aussi naturels .
Ici c'est un père qui se déguise en mendiant pour s'assurer
de la bienfaisance de ses enfans , et qui ensuite dans
un bal masqué , où eux-mêmes sont déguisés en Paul et
Virginie , leur apparaît sous le déguisement d'un vieux
nègre pour les remercier de leur générosité. Là , c'est le
père d'un maréchal de l'empire qui se déguise en vieillard
nécessiteux et la femme-de-chambre de la maréchale qui
se déguise en grande dame , pour corriger la fille d'un
commis de la guerre , du tort qu'elle a de recevoir mal
les gens mal mis et de faire un trop bon accueil à ceux
qui sont brillamment vêtus . Ailleurs , c'est la petite-fille
:
FEVRIER 1810. 407
nad
d'un ancien banquier qui se déguise en villageoise , et va
s'établir comme gouvernante auprès de son grand-père
qui ne la reconnaît pas , pour amener une réconciliation
entre ce vieillard , sa fille et son gendre . Au théâtre , où
d'ailleurs on est si facilement blessé par les invraisemblances
, on tolère , on voit même avec plaisir les travestissemens
, parce qu'ils produisent des méprises , des quiproquo
, des mal-entendus dont l'effet comique est toujours
sûr. Ces changemens , plus ou moins mal motivés ,
viennent frapper les regards du spectateur et quelquefois
même s'exécutent sous ses yeux . Sa vue alors admet
de force une possibilité qui n'existe pas toujours
pour sa raison , et lorsqu'il est amusé par ce moyen ,
'il s'inquiète peu de l'espèce d'escamotage qui s'est fait
dans la coulisse , pour transformer subitement un personnage
en un autre. Dans un roman , on a bien autrement
ses aises pour opérer ces sortes de métamorphoses ;
mais on y a recours beaucoup plus rarement , parce que
le lecteur ne jouit pas immédiatement etpar sa proprevue
de l'effet piquant qu'elles doivent produire entre les personnages
, et qu'ainsi le meilleur motif pour en faire
usage n'existe pas . D'ailleurs le roman doit être une représentation
de la vie bien plus exacte que n'est le
théâtre , où beaucoup de choses sont de convention . Or ,
il est extrêmement rare dans le monde qu'un homme s'af
fuble d'un habit qui n'est pas le sien , à moins que ce
ne soit dans les jours du Carnaval ; et en bonne règle ,
les déguisemens ne doivent pas plus figurer dans les
romans , que dans la société dont ils sont l'image . On
sent que les personnages d'un roman n'ont pas à leur
service un magasin de costumes , comme ceux d'une comédie
, et l'on n'aime point à se les figurer louant un
vêtement à ces gens qui fournissent des dominos et des
habits de caractère. Les contes de M. Bouilly , destinés
à la jeunesse , ne pouvaient pas offrir , sur ce qui se passe
dans le monde , des notions trop fidèles ; et sans doute
l'auteur , en réfléchissant un peu plus sur la fiction de ces
petits ouvrages , aurait imaginé , pour donner des leçons
aux enfans mis en scène , des moyens qui ne compomissent
point le caractère des parens , comme le dégui
408 MERCURE DE FRANCE ,
sement et la mascarade. J'observerai en général qu'il
eût mieux valu que ces leçons résultassent de la nécessité
etducours natureldes choses , que d'être préparées et
amenées de loin par des combinaisons artificielles ; elles
enauraient plus de force et de véritable utilité . Je n'exagère
point en disant que dans la moitié de ces contes on
voit les parens tendre à leurs enfans des piéges pour les
faire tomber avec éclat dans des défauts d'habitude , et
les en punir quelquefois assez cruellement par des avanies
ou des privations : c'est une suite de stratagèmes et
de mystifications . Tantôt une mère , pour guérir sa fille
de la médisance , substitue à son peigne un autre peigne
où sont écrits en diamans ces mots : Méchante langue ,
et la promène ainsi de place en place à l'Opéra , pour
faire prononcer tout haut cette fatale légende par la
foule entière des spectateurs . Tantôt un père , pour punir
sa fille de la manie de citer du latin qu'elle n'entend pas ,
luidonne commeun bel adage en l'honneur de lascience ,
une phrase latine qui signifie : je suis une sotte très-ridicule
, phrase qu'elle ne manque pas de débiter dans une
nombreuse réunion de beaux esprits où , comme de raison,
elle excite une risée universelle . Ceci me conduit à
une réflexion , c'est que le recueil de M. Bouilly conviendrait
mieux à ceux qui élèvent des demoiselles , qu'aux
demoiselles elles-mêmes , puisque les uns du moins y
apprendraient quels tours ils peuvent jouer à leurs élèves
pour les corriger de leurs défauts , tandis que celles-ci
n'y pourraient apprendre qu'à éluder ces mêmes tours
ou à ne pas en être dupes .
Dans tous les livres destinés à l'éducation , on se propose
deformer l'esprit et le coeur des enfans. M. Bouilly,
tout en donnant des leçons de morale à Mile sa fille , a
voulu lui faire faire en quelque sorte un cours de grammaire-
pratique. En conséquence , il a employé à dessein
plusieurs de ces locutions peu communes qui engendrent
tant de difficultés et de fautes , et il les a quelquefois
répétées dans une même page , afin que sa jeune
élève se familiarisât avec l'obstacle et apprît à le franchir
sans presque l'apercevoir. Il prévient que cette
affectation utile pourrait bien en quelques endroits
:
FEVRIER 1810. 409
donner à son style un air étrange et même bizarre , et il
prie ses lecteurs de lui pardonner les phrases contournées
et les répétitions dont il a cru nécessaire de faire usage .
<<Il n'était pas , dit-il , facile , j'ose le dire , de cacher ,
>>sous le prestige de la narration et dans un assez court
>>espace , cinq à six cents articles de principes , d'usage
24
>>et d'exceptions . >> Je crois entrer dans les vues et dans
les intérêts de M. Bouilly lui-même , en lui faisant remarquer
, nont point de ces phrases contournées ou
répétées qu'il faut bien lui passer , mais de véritables
fautes de langue qu'il n'a pu commettre exprès , et
qui doivent disparaître toutes d'un livre consacré à
l'instruction de la jeunesse , et adopté , dit-on , pour
l'usage des demoiselles de la maison impériale d'Ecouen .
Il emploie sans cesse je fus , il fut , pour j'allai , il
alla. C'est une négligence dans la conversation , c'est
une incorrection dans les livres. Le verbe être ne remplace
le verbe aller que dans les tems composés ,
comme j'ai été , j'aurais été , quand j'aurai été , etc.
Dans les tems simples , le verbe aller seul doit être employé
si l'on peut dire , je fus pour j'allai , il n'y a
pas de raison pour qu'on ne dise point aussi j'étais
pourj'allais , je serai pourj'irai , etc. M. Bouilly écrit
encorefixer , pour regarderfixement ; disparution , pour
disparition ; de manière à ce que , pour de manière que ;
toutejeune qu'elle fût , pour toutejeune qu'elle était , etc. ,
etc. Il se sert du mot utiliser , que jusqu'ici le bon goût
réprouve et qu'aucun écrivain de quelque nom n'a encore
employé. Je ne crois pas qu'il soit permis de dire : « Une
>> danse champêtre où la joie bannit toute réserve ; » ni ,
enparlant de trois amies inséparables : « l'une des trois ne
>> pouvait se passer des deux autres , parce que l'une
excepte et particularise , et qu'on veut au contraire désigner
à-la-fois les trois amies , quoique prises séparément
: aucune ou chacune était le mot nécessaire . De
même , il ne fallait peut-être pas dire : « De tous ces
>>> amis , M. Bertrand était celui dontil recevait les marques
» évidentes du plus sincère attachement , » parce qu'ici
l'intention de l'auteur étant de comparer l'attachement de
M. Bertrand à celui des autres amis , c'était le licu d'uzi
H
410 MERCURE DE FRANCE ,
comparatifet non pas d'un superlatif. Des puristes rigoureux
pourraient blamer cette phrase : « On n'est jamais
» sans ressource , quand il reste celle des talens , » parce
que, diraient-ils , un pronom ne doitse rapporter qu'a un
nom précédé de l'article. L'auteur me semble avoir fait
un usage malheureux du verbe dépasser dans ces deux
phrases que je vais transcrire : « ils aperçurent derrière
>> la porte , restée entrouverte , le bout d'une petite jupe
>> blanche que le vent poussait et faisait dépasser la boise-
>> rie .-Un ancien fauteuil garni de vieux cuir rouge ,
>>attaché par des clous autrefois dorés ... entre lesquels
» dépassait çà et là un reste de franges antiques . » C'est
un don singulièrement rare que le sentiment juste et
prompt de cette logique secrète du langage qui détermine
avec précision l'emploi et la place des mots . Le style des
gens du monde , celui même de beaucoup d'écrivains
qui n'ont point assez réfléchi sur l'admirable artifice des
langues , ni sur les principes de leur propre idiôme , est
rempli d'à-peu-près, d'impropriétés de termes et d'irrégularités
de phrases qui jettent un nuage incommode sur
la pensée et empêcheraient même de la bien apercevoir ,
si un certain jour, résultant de l'ensemble , ne dissipait
un peu l'obscurité des détails. Le style de M. Bouilly
n'est pas entiérement exempt de ces petits défauts . L'affectation
, bien pire que l'incorrection , m'a paru défigurer
aussi quelques-unes de ses pages. Je n'ose m'en
rapporter tout-à-fait à mon sentiment; mais est-il naturel
de dire une taille presque hasardée pour une taille un peu
contrefaite ; une perruque qui , quoique assortie à la couleur
des cheveux , est néanmoins très-loin
procurer le
même avantage , pour est très-loin d'être aussi avantageuse
; se livrer sur la harpe à toute la richesse de son
talent; aider copieusement sa soeur à croquer des friandises
; joindre à la plus agréablefigure , un esprit brillant
, une heureuse saillie; caresser des souvenirs , etc.?
Pour l'honneur de mon propre goût , j'aime à penser
que M. Bouilly lui-même désavoue aujourd'hui toutes ces
expressions mignardes et précieuses , échappées à la
rapidité d'une composition presque improvisée , et qu'il
les effacera d'un ouvrageoù le bon goût et la sainemorale
de
FEVRIER 1810 . 411
doivent être également respectés . Cet ouvrage obtient ,
dit-on , un fort grand succès , et je n'en suis pas surpris .
Plusieurs des contes qu'il renferme , offrent un intérêt
aimable ; des parens vertueux , des enfans bien nés, et des
étrangers tous honnêtes en sont les personnages ; quelquefois
aussi de bons chiens ou de charmans oiseaux y
jouent leur rôle ; enfin seize jolies gravures retracent la
situation la plus pittoresque des contes qui ont le plus
d'action : il n'en faut pas tant pour amuser beaucoup
l'enfance en l'éclairant sur ses devoirs . On peut prédire
que ces contes , nés d'un talent dramatique qui ne leur
a peut-être que trop imprimé le caractère théâtral , retourneront
en partie à leur source , c'est-à- dire , fourniront
des sujets de vaudevilles et de petites pièces . Enfin
ces contes , inspirés par la tendresse paternelle , ontservi
à l'éducation d'une fille qui paraît ornée de toutes les
qualités , de tous les talens , et de toutes les graces . Quel
succès peut flatter l'auteur après celui-là? quelle censure
peut l'affliger ? N'a-t- il pas àdire pour réponse à toutes
les critiques : ces contes ont contribué à former ma
fille ? On assure que tous ceux qui ont l'honneur de la
connaître , doivent trouver cet argument sans réplique .
AUGER.
,
LITTÉRATURE ALLEMANDE.
Diefolgen der Teutoburger schlacht.-Suites de la
bataille de Teutbourg ( 1 ) .
L'OUVRAGE historique et politique dont nous allons
donner un extrait , n'a point pour objet de rechercher quels
événemens militaires suivirent cette journée fameuse , mais
de considérer quelle fut son influence sur les destinées de ⚫
(1) Cette bataille est celle où Varus fut entiérement défait par les
Germains , sous le règne d'Auguste , la neuvième année de l'ère chrétienne.
Tacite nomme le bois où elle se donna teutoburgiensis saltus .
M. Dureau -de-la- Malle , et d'autres modernes , ont traduit Tsutberg :
eet endroit est situé en Westphalie , vers les sources de l'Ems et de la
Lippe. Voyez d'Anville , Géog. anc..
412 MERCURE DE FRANCE ,
Rome et du reste de l'Europe . L'auteur ,plein de son sujet
et pénétré de la justesse des conséquences qu'il en a tirées ,
commence par déclarer qu'il regarde la bataille de Teutbourg
comme incomparablement plus importante , par ses
résultats , que celles de Zama et d'Actium . La première ,
dit-il , décida auquel de deux états ambitieux (2) appartiendrait
le monde ; et peut-être était-il indifférent aux
nations que leur esclavage fût consommé par la force des
armes ou par l'insatiable monopole. La seconde ne termina
la querelle que de deux hommes ; elle ne changea
rien au sort de l'empire qu'ils se disputaient.
Jetons maintenant un coup-d'oeil sur la situation politique
du monde connu à l'époque dont il est ici question...
Rome tenait sous ses lois l'Italie , les Gaules , l'Espagne ,
la Grande-Bretagne , la Pannonie , une partie du sud de
l'Allemagne , etc. Le reste de l'Europe était habité par
des peuples barbares ou inconnus aux Romains . L'on s'étonnerait
de voir les maîtres de la plus belle et de la plus
riche partie du monde disputer à de malheureuses hordes
leurs bois et leurs marais , si l'on ne réfléchissait que la
guerre éternelle était devenue la maxime invariable du
gouvernement , quelle que fût sa forme.
Ces dominateurs inquiets etjaloux voyaient avec dépit
les peuples de la Germanie méridionale se confédérer par
les soins de Marbod (3) . Ils résolurent de l'attaquer par la
Pannonie , tandis que Varus tomberait sur ses derrières
par le nord-ouest ; ils ne doutaient pas que cette opération
concentrique ne lui portât le coup mortel (4). Mais le grand
Herrmann (5) veillait sur les destinées de sa patrie : il avait
(2) Nous demanderons la permission de faire remarquer l'expression
par laquelle l'auteur a désigné Rome et Carthage. Il les appelle
Raubstaaten ( états de proíe ) comme l'on dit Raubvogel ( oiseau de
proie. ) Ces mots composés , qui ajoutent si prodigieusement à l'énergie
du discours , appartiennent essentiellement au génie de la langue
allemande comme à celui de la langue grecque.
(3) C'est lui que Tacite appelle Maroboduus , roi des Suèves.
Annal. liv . II .
(4) Voyez l'Histoire des Allemands , de Schmidt, vol. Ier . ( Schmidts
Geschichte der Deutschen , Ister Band. )
(5) Les étrangers nous reprochent ,et quelquefois avec raison , de
dénaturer leurs noms propres;mais nous ne portons pas , à cet égard,
7
FEVRIER 1810. 413
appris , à Rome même , l'art de vaincre les Romains . Varus
et ses légions furent exterminés .
Les conséquences militaires et politiques de cette sanglante
catastrophe ne sauraient être trop approfondies. De
cemoment s'évanouit toute idée de l'invincibilité romaine ;
tous les efforts de Germanicus ne purent la faire renaître.
Le Romain lui-même perdit la confiance dans ses chefs ,
dans sa tactique , et dans ses armes. Bien plus : la corruption
de l'Etat fut dévoilée. Le citoyen ne dissimula
point sa répugnance à venger la défaite de Varus sur les
redoutables Chérusques . Le dégoût général pour le service
militaire fit éprouver à Auguste des difficultés infinies
pour recomposer une armée. Enfin , cette bataille seule
mit àjamais Rome sur la défensive politique et guerrière
enEurope ; et , comme rien dans la nature n'est station- .
naire , il est vrai de dire que la veille de ce jour décisif ,
Rome était au point le plus élevé de sa puissance et de sa
gloire.
Mais a-t-on jamais essayé de déterminer quelle fut l'in
fluence de ce mémorable événement sur le sort du genre
humain en général? Pour nous en faire une idée précise ,
supposons qu'il n'existait point d'Herrmann , et que l'en
treprise contre Marbod eut un succès complet : toute l'Al
lemagne devenait une province romaine. Le Germain , par
sa nature , belliqueux et peu politique , eût aidé ses nouveaux
maîtres à subjuguer tous les peuples situés au midi
des monts Karpathes. Qui sait même , si franchissant ces
monts, ils n'eussent poussé leurs conquêtes jusque sur les
bords de la mer Baltique , se répandant d'un côté chez les
Sarmates , envahissant de l'autre la péninsule scandinave ,
ou du moins y portant leur commerce , leur luxe et leurs
vices ?
Jusqu'ici , toutes les conséquences tirées par l'auteur ne
sortent pas absolument du cercle des probabilités ; mais ,
poursuivant en bon Germain le panégyrique de ses ancê
tres , il prétend nous faire voir de combien de maux possi
bles leur victoire nous a délivrés. C'est dans cet effrayant
lalicence aussi loin que les Romains , qui donnaient à presque tous
les noms étrangers indifféremment une terminaison latine . C'est ainsi
que de Herrmann ils avaient fait Arminius , comme nous venons de
voir que de Marbod ils firent Maroboduus .
1
:
A
414 MERCURE DE FRANCE ,
:
calcul qu'il a donné , ce nous semble , pleine carrière à son
imagination .
Rome , dit-il , portait déjà dans son sein tous les germes
de la plus hideuse corruption ; elle en infectait tous les
peuples soumis à son sceptre despotique . Il entrait dans
con exécrable politique de les dépraver, de les énerver ,
pour leur ôter , non-seulement les moyens , mais jusqu'à
l'idée même de secouer leurs chaînes . Sans la bataille de
Teutbourg , toutes ces nations germaniques qui contribuèrent
si puissamment à la chute du colosse romain , eussent
langui elles-mêmes dans l'esclavage et la mollesse . Les
tyrans du Capitole eussent donc continué quelques siècles
de plus d'opprimer la terre.
Il n'y avait plus de révolution à attendre que lorsque
Mahomet enflamma d'ardeur guerrière un peuple nomade ,
et lui donna une existence politique. Les Arabes ou Sarrasins
envahirent toutes les provinces romaines , et l'énergie
des peuples allemands fut seule capable d'opposer une
digue à ce torrent. Or , sans la bataille de Teutbourg ,
cette énergie n'aurait plus existé ; l'Europe entière tombait
donc au pouvoir des Musulmans. Oui , s'écrie l'auteur ,
sans le bras de notre grand Herrmann , le Coran serait
aujourd'hui, notre unique loi. Abrutis. par ses dogmes
absurdes , nous foulerions aux pieds les monumens des
arts , nous renouvellerions partout l'incendie de la Bibliothèque
d'Alexandrie. Toute idée de la dignité de l'homme ,
de l'ordre social , de l'indépendance politique , serait bannie
de la surface du globe. Il n'y aurait point de constitution
anglaise ; l'Amérique et les terres australes n'eussent pas
été découvertes. Enfin , l'Europe n'aurait plus de régénération
à espérer que des Tatares-Kalmouks , si Herrmann
n'eût pas gagné la bataille de Teutbourg.
Nous n'avons pas voulu interrompre l'auteur dans le
cours de ses hypothèses,accumulées ; c'est , pour ainsi
dire, la partie poétique de son discours. Mais nous ne pouvons
être aussi indulgens pour les points de fait. Comment
expliquer , par exemple , ce passage que nous avons en partie
mis en italíque , et où nous voyons toutes les provinces
romaines envahies par les Sarrasins , et ceux-ci ne trouvant
de résistance que dans les peuples allemands ? D'abord,
les Sarrasins ne conquirent réellement de toutes les
provinces romaines , en Europe, que l'Espagne qui n'appartenait
même plus à Rome , mais aux Visigoths ;
second lieu , si l'Europe fut préservée de l'invasion de ces
en
FEVRIER 1810 . 415
terribles Musulmans , la gloire en appartient incontestablement
à Charles-Martel et aux Français . Plus de 700 ans
s'étaient écoulés depuis ļa bataille de Teutbourg ; et il serait
assez difficile de prouver que la victoire de Charles Martel
est une conséquence de celle d'Arminius . Au reste , on a
vu que l'auteur pousse ses inductions infiniment plus loin ,
puisqu'il arrive jusqu'à la découverte de l'Amérique. Rien
ne l'arrêtait en aussi beau chemin ; la connaissance du
Nouveau-Monde ayant eu une prodigieuse influence sur la
politique , les moeurs , les usages de celui que nous habitons
, il découle naturellement de la cause première établie
par l'auteur , que nous ne devrions rien voir , rien apprendre
de ce qui se passe autour de nous , sans nous
écrier : Tout cela n'aurait pas lieu si le grand Arminius
» n'eût gagné la bataille de Teutbourg ou de Teutberg. »
Nous ne nous attendions pas , en ouvrant une dissertationhistorique
, qu'elle dût nous remettre en mémoire
le grand axiome du docteur Pangloss : « Tous les événemens
sont enchaînés dans le meilleur des mondes possible
. Mais voilà où conduit l'esprit de système.
L. S.
Der Niederlaendische Revolutionskrieg im 16ten und 1 ten
iahrhundert; alsfortsetzung derSchillerschen Geschichte
des abfalls der vereinigten Niederlande von der spanischen
regierung; von Carl Curths . Leipzig 180g , bei
S. L. Crusius .
La Guerre de la Révolution des Pays-Pas dans les 16º et
et 17º siècles , pour servir de continuation à l'ouvrage
de Schiller , intitulé , Histoire du démembrement des
Provinces-Unies de la monarchie espagnole ; par
Charles Curths . Leipsick , 1809. Chez S. L. Crusius.
Toutes les personnes qui font une étude particulière de
T'histoire , regretteront éternellement que l'ouvrage qu'avait
entrepris Schiller sur une matière aussi importante , aussi
riche , soit resté comme un torse au milieu des chefs-d'oeuvre
qu'a laissés cet homme vraiment extraordinaire . Aucun
des écrivains actuels de l'Allemagne ne pouvait prétendre
àla gloire de le remplacer dignement dans cette vaste carrière.
Son style précis , rapide , formé à l'école de Tacite ,
ne serait pas plus facile à imiter que l'art merveilleux avec
1
416 MERCURE DE FRANCE ,
laquel , en racontant les événemens , il en indique les
causes et en développe les conséquences . L'histoire d'une
guerre de religion demandait sur-tout un esprit dégagé de
toute prévention , de toute haine. Ce sont toutes ces qualités
, réunies au plus haut degrë , qui ont fait admirer dans
Schiller non moins l'historien élégant et judicieux que le
poëte tragique; et encore faut-il convenir que ses écrits
historiques sont de nature à être beaucoup plus recherchés
hors de sa patrie , que ses pièces de théâtre .
Schiller avait tracé l'histoire de l'insurrection des Pays-
Bas contre l'Espagne ;et il s'était arrêté à celle de la guerre
proprementdite,se réservant de l'écrire par la suite quand
ilaurait rassemblé ses matériaux . C'est donc à partir de
l'explosion des hostilités que M. Curths est entré en matière
, en ayant un soin particulier de conserver une liaison
naturelle avec son illustre prédécesseur . La manière
dont il s'est acquitté d'une tâche aussi difficile fait un honneur
véritable à son érudition , à ses principes et à son
talent comme écrivain. Sa narration est facile , ses descriptions
sont animées , ses réflexions succinctes , mais profondes.
Acôté des considérations philosophiques les plus importantes
se trouvent quelquefois des aperçus militaires d'une
rare sagacité. L'auteur n'apoint omis de faire observer que
laguerre desPays-Bas avaitdonné naissance à une nouvelle
tactique , et qu'elle avait été l'école des plus grands générauxdu
dix-septième siècle.
La première période de cette guerre mémorable , c'està-
dire depuis 1568 jusqu'à l'union d'Utrecht en 1579 , fait
lamatière du premier volume. Le second comprend l'espace
compris depuis cette union jusqu'à la campagne du
duc deParme en France , en 1590. C'est dans cette dernière
période (en 1588) que se trouvent des détails singulièrement
curieux sur la catastrophe de l'invincible
Armada.
Cet ouvrage est du petit nombre de ceux qui sont assurés
de passer dans toutes les langues de l'Europe , comme
étant d'un intérêt général .
L. S.
1
Notice
FEVRIER 1810 . 447
SEIN
E
Notice biographique sur JEAN DE MÜLLER , conseillerd'état
et directeur de l'instruction publique dans le
royaume de Westphalie .
ce
long
DE
LA
IL est des hommes dont on tems ni trop tard; ce sontceux qnueeslaaurvaoiitxppaurblleirqtureoapppelle
*àune immortalité glorieuse. Les siècles se sont fatigués à
disserter sur Homère , sur Démosthène , sur Tacite, et ils
n'ont pu épuiser l'intérêt que ces noms seuls réveleront
toujours. Il y a dans sentiment quelque chose deplus
qu'un hommage rendu au génie d'un individu ; l'esprit
humain déployant à nos yeux sa dignité et sa puissance ,
paraissant dans les ouvrages du poëte comme créateur magique
et fécond , dans ceux de l'orateur comme souverain
adroit et irrésistible , dans ceux de l'historien comme juge
équitable et sévère : c'est-là ce que nous admirons , ce qui
nous frappe , ce qui nous touche dans les travaux des
grands hommes qui ne sont plus : leur gloire devient pour
nous celle de notre propre nature : vivans , nous les aurions
peut-être redoutés comme des rivaux à combattre ;
morts , ils ne sont plus que des frères dont l'héritage nous
appartient et nous honore :
Urit enim fulgere suo qui prægravat artes
Infra se positas ; extinctus amabitur idem .
HOR. Ep. 1 , 1. 2 , v. 13.
•Celui qui écrase les talens placés au-dessous de lui est un astre
> dont les rayons éblouissent et consument : on l'aimera dès
» qu'il sera éteint. »
Peu d'écrivains sont assez heureux pour n'avoir pas à
désirer qu à craindre cette justice tardive ceux que leur
siècle a encensés doivent redouter un avenir qui peut les
faire décheoir ; ceux qu'il a méconnus ignorent en mourant
ce que deviendra leur mémoire. Si quelqu'un est à
l'abri de ces inquiétudes , c'est sans doute l'historien qui ,
enunissant son nom aux plus beaux souvenirs de la liberté
etde la patrie , a fondé sa gloire sur la gloire nationale de
ses concitoyens. On sait quel enthousiasme excita Hérodote
récitant aux Grecs assemblés le tableau des exploits de
leurs pères : cet enthousiasme survécut en Grèce à l'éclat
de l'indépendance et des arts : Denys d'Halicarnasse regardait
le choix du sujet d'Hérodote comme un trait de génie,
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ,
et son ouvrage comme un monument patriotique aussi
digne de l'immortalité que les événemens qu'il retraçait (1 ) .
Jean de Müller a fait un choix du même genre ; son génie
est incontestable ; il aura sans doute le même bonheur : la
Suisse, en le reconnaissant pour le digne peintre des vertus
de ses ancêtres et de la glorieuse confédération à laquelle
elle doit sa liberté , nous donne des garans de la solidité
de sa réputation , et lorsque l'Allemagne entière leplace à
côté de Salluste et de Thucydide , lorsque la lecture de ses
ouvrages ne fait que prouver la justice de cet arrêt , nous
pouvons déjà le regarder comme un de ces écrivains consacrés
dont il faut étudier le génie , dont la vie et le caractère
ont droit de nous intéresser jusque dans les moindres
détails , dont le mérite et les défauts , la conduite et les
opinions peuvent avoir une grande importance , et dont on
n'a jamais assez parlé , parce qu'on ne les connaît jamais
trop bien.
Il naquit à Schaffouse , le 3 janvier 1752. Son père , honnête
pasteur , le destinait à l'état ecclésiastique ; mais il
manifesta de bonne heure pour l'étude de l'histoire cette
préférence exclusive qui a souvent annoncé la direction du
génie et préparé ses succès . A peine âgé de neuf ans , il
essaya de retracer les principaux événemens arrivés dans
sa ville natale : il en avait douze lorsqu'il commençait à
prendre des habitudes d'exactitude et de sagacité en faisant
une comparaison longue et minutieuse des différens systèmes
de chronologie. La lecture des classiques latins devint
bientôt en lui une passion d'autant plus vive que le recteur
sous lequel il étudiait ne lui permettait pas de s'y livrer :
forcé d'apprendre par coeur les définitions de la philosophie
de Wolf, par Baumeister , que personne ne lui expliquait ,
il prit sans doute alors pour la métaphysique cette aversion
exagérée qui ne l'a jamais quitté depuis , et qui lui faisait
écrire en 1774 à son ami M. de Boustellen : Votre méta-
> physique me tourmente . Depuis Pline , personne ne s'ap-
>>proche plus autant du Vésuve; depuis Empedocle , per-
> sonne ne s'est jeté dans l'Etna ; mais , quoique Leibnitz
> se soit englouti dans les abîmes de la métaphysique ,
> quoique Bonnet lui-même s'égare dans ses labyrinthes ,
ne peut-on vous persuader de rester dans notre monde
> sublunaire , et de vous contenter d'apprendre à parler , à
(1) Dionys . Hal. Epist. ad Cn. Pomp. , c. 6.
:
FEVRIER 1810 . 419
écrire et à agir comme nous l'enseignent Cicéron et
> Machiavel ?
Cicéron et Machiavel ne sauraient enseigner à agir , et
c'est la seule chose que Müller n'apprit pas d'eux , parce
qu'elle est de celles qui ne peuvent s'apprendre . Né dans
une ville libre , familiarisé dès l'enfance avec les plus grands
exemples d'énergie , de patriotisme et de dévouement , il
avait dans l'esprit ce qui les fait comprendre et apprécier ,
sans avoir dans le caractère ce qui rend capable de les
suivre. Sa patrie et son éducation l'avaient prémuni de
bonne heure contre ces préjugés serviles auxquels il n'eût
peut-être pas échappé , si des circonstances moins favorables
avaient soumis à leur influence son berceau et ses
premiers pas . Lorsqu'il se rendit , en 1768 , à l'université
de Gættingue pour y achever ses études , il y trouva des
maîtres qui raffermirent et développèrent en lui toutes les
opinions saines et généreuses. Schloezer, enlui montrant
l'art de porter dans l'histoire une critique sévère , lui apprit
à ne pas se contenter d'autorités insuffisantes ou d'argumens
obscurs . J. P. Miller en lui donnant dès-lors le
conseil de consacrer sa vie et son talent à retracer l'origine
et la marche,de la confédération helvétique , fixa ses
recherches et ses méditations sur le plus beau monument
que les siècles modernes aient érigé à la liberté . Porté ainsi
en tous sens vers une juste appréciation de ce qui fait la
gloire et le bonheur des peuples , appelé dès ses plus
jeunes travaux à voir comment l'indépendance nationale
doit s'acquérir et peut se conserver , éclairé par les leçons
des citoyens les plus distingués de la république littéraire
de l'Allemagne , animé par ce charme puissant qui s'attache
aux images de la patrie , aux premiers noms qu'elle
nous a fait begayer , aux premières notions qu'elle nous a
données , son esprit se trouva placé naturellement dans la
seule sphère qui convienne à l'historien , celle des idées
libérales , des sentimens nobles , des habitudes simples ;
il fut nourri de ce lait , élevé dans ces principes ; il reçut
ainsi en héritage ce bel ensemble d'opinions généreuses et
libres , que les plus grandes ames ont tant de peine à acquérir
quand personne ne le leur a transmis , que la tyrannie
de Domitien n'avait pu ravir à Tacite .
Mais il ne l'avait pas puisé dans sa propre énergie , et
son caractère n'était pas fait pour se soutenir toujours à la
hauteur de ces principes : aussi est-ce dans sa jeunesse et
dans ses premiers écrits qu'on les retrouve énoncés sans
Dd 2
420 MERCURE DE FRANCE ,
réserve , avec cette franchise qui tient à la chaleur de l'âge ,
et sur-tout à la confiance d'unhomme qui ne doute pas de
ses forces , parce qu'il n'a pas encore eu à lutter, qui pense
hardiment , parce que son inaction l'a empêché de connaître
la crainte , dont les opinions n'ont pas encore subi
le chocd'une expérience à qui elles doivent ou commander
ou obéir. Quand le caractère est assez fort pour suivre
sans déviation et sans incertitude l'impulsion qu'il reçoit
de l'esprit , leur harmonie est inaltérable , et les principes ,
loin de fléchir , deviennent chaque jour plus sûrs. Les
années éclairent , mais n'affaiblissent pas , et le calme
qu'elles donnent est un garant de solidité , non une preuve
d'indifférence. Quand l'ame au contraire manque de cette
fermeté qui la met au-dessus des événemens , l'esprit, dépouillé
de l'empire qu'il devrait exercer sur les actions ,
perd bientôt la noble direction qu'il avait prise d'abord , et
si d'heureuses circonstances la lui conservent , il use de
sophismes , de prétextes spécieux , pour expliquer et autoriser
une conduite avec laquelle il a besoin de vivre en
paix. Qui jugerait Müller d'après l'énergie et l'élévation
qui brillent dans ses premiers ouvrages , lui croirait un
caractère bien supérieur à celui que sa vie nous donne le
droit de lui attribuer .
En revanche , il y trouverait le germe et le présage de son
génie historique . Bientôt dégoûté de la théologie , le jeune
Müller lui dit adieu par une dissertation intitulée : Christo
rege nihil esse Ecclesiæ metuendum. (Gætting , 1771 ,
in-4°. ) Revenu en 1772 à Schaffouse , ily obtint , malgré
sa jeunesse , la chaire de professeur de grec etyterminaun
travail qu'il avait commencé à Gættingue sous les auspices
de Schloezer , le Tableau de la guerre des Cimbres , (Bellum
Cimbricum , Turici , 1772 , in-8°.) L'histoire de la
Suisse devint peu après l'objet de toutes ses pensées : il
passa plusieurs années à recueillir des matériaux : Haller ,
Bodoner, Breitinger et tous ses savans compatriotes favorisent
ses recherches . La liaison intime qu'il avait contractée
en 1773 avec M. de Boustellen , lui inspirait une nouvelle
ardeur. Pleins l'un et l'autre d'un enthousiasme patriotique
et littéraire , les deux amis se communiquaient
mutuellement leurs opinions et leurs travaux : ce fut alors
que commença entr'eux ce commerce de lettres dont une
moitié a été publiée sous le titre de Lettres d'un jeune Savant
à son ami. (Briefe eines jungen gelehrten an seinen
freund. Tubingen , 1802, in-8°. ) Müller y développe toutes
FEVRIER 1810. 421
ses opinions surl'histoire , son but, ses moyens, et sur l'application
qu'il se propose d'en faire; les historiens anciens
sont jugés,distingués , appréciés dans ces lettres avec une
profondeur , une finesse , une vérité dignes de celui qui ,
ense faisant leur élève , se disposait à devenir leur rival ;
mais ce que nous devons y remarquer le plus aujourd'hui ,
c'est le tableau des dispositions que le jeune Müller apportait
dans ses études sur l'histoire de sa nation. Ony voit
cet enthousiasme , cette constance , cette préoccupation qui
annoncent et forment les vrais talens : " Je vois les grands
» préparatifs de quelques-uns de nos écrivains , dit-il à son
> ami, sans le moindre sentiment d'envie , car je suis loin
> de porter mes prétentions aussi haut qu'eux. Je me
borne à l'histoire des Suisses . Je veux n'exister , n'observer
et n'agir que relativement à cette unique affaire de
* ma vie ..... Je tâcherai de mettre dans mon style beau-
> coup de gravité et de simplicité : la gravité plait aux
>>républicains et aux vieillards;
Etmême , en ses erreurs , la jeunesse volage
D'un Dieu , dans la vertu , respecte encor l'image.
» D'ailleurs ne pouvant obtenir la considération par mon
âge , il faut que je l'obtienne par mon caractère , et c'est
> àmon ouvrage à déterminer celui que je dois revêtir aux
> yeux du public et de la postérité . Je me sens saisi de
>>frayeur , mon ami , lorsque je me vois à vingt-cinq ans
» entrer dans la même carrière où tant de grands hommes
de l'ancienne Rome , de l'Italie moderne , de la France
» et de l'Angleterre ont cueilli leurs immortels lauriers . Je
>vois leurs ombres étonnées se demander si je suis digne
> de prendre place parmi elles . Je me vois déjà en prén
sence de la postérité , de ce tribunal inexorable qui doit
» me comparer un jour avec mes grands modèles et me
» vouer avec une égale impartialité à l'immortalité ou à
la honte . Il me semble que les ombres de nos aïeux
» m'apparaissent et me menacent de troubler mon som-
» meil , si je ne me montre digne de les peindre. Je ne me
présente pas non plus sans crainte devant l'auguste as-
» semblée des grands hommes de notre siècle , etc. , etc..
Celui qui se faisait une si haute idée de sa tâche et du
rôle qu'il voulait jouer , ne pouvait manquer de zèle et de
persévérance dans la poursuite des moyens de succès : il
parcourut la Suisse entière , examinant le théâtre des événemens
, étudiant l'aspect et la nature des montagnes pour
422 MERCURE DE FRANCE ,
pouvoir les peindre avec cette fidélité qui attache un corps
à chaque parole ; il recueillait avec soin les traditions popu-
Jaires,causait avec les paysans , s'arrêtait partout où il trouvait
d'anciennes chroniques , de vieux documens ensevelis
dans la poussière des bibliothèques , et s'enfonçait sous les
décombres du moven âge avec plus d'ardeur que les avides
conquérans du Pérou n'en portèrent dans les mines qur
leur promettaient des trésors .
Il ne bornait pas ses recherches à l'histoire de sa patrie :
celle de l'Europe entière était l'objet de ses études : chroniques
, actes publics , tableaux généalogiques de la France,
de l'Allemagne , de l'Angleterre , de l'Italie , il lisait et retenait
tout . J'ai eu occasion , il y a peu d'années , de l'en-'
tendre causer avec deux savans qui s'étaient occupés l'un
et l'autre d'une histoire particulière à laquelle ils avaient
consacré leur tems et leurs soins ; Müller qui paraissait
en savoir moins qu'eux sur cette matière , leur indiqua
sur-le-champ plusieurs sources qu'ils ne connaissaient pas ,
plusieurs faits qui avaient échappé à l'assiduité de leurs
veilles , et ces renseignemens étaient donnés avec une facilité
, une exactitude dont les plus érudits ne pouvaient
s'empêcher d'être stupéfaits .
: Non content d'une instruction si vaste , il avait senti de
bonne heure que des lectures et des travaux sédentaires ne
suffisaient pas pour former un historien ; on n'y parvient ,
disait- il lui-même , d'après Machiavel , que par una lunga
sperienza delle cose moderne ed una continua lezione degli
antichi. Aussi se décida-t-il , en 1774 , à quitter Schaffouse
et à courir le monde pour devenir , si non plus homme de
bien, du moins plus habile homme. Ses compatriotes
avaient déjà pour lui tant de considération , que la chaire
de professeur qu'il laissa vacante , lui fut réservée pendant
plusieurs années , parce qu'on espérait son retour .
D'abord il s'éloigna peu de sa patrie : il se rendit à Genève
chez M. Jacob Tronchin , homme d'esprit dont il élevait
les fils : la société de Bonnet , du lord St.-Hélène et
de M. Kinloch , américain très-instruit , ne contribua pas
peu à l'éclairer ; il conserva toujours le souvenir le plus
tendre de Bonnet et de sa bienveillance . M. de Boustellen
le garda long-tems à Valleyrer ; il donna à Genève et
à Berne des leçons publiques d'histoire universelle qui
obtinrent le plus grand succès. On admirait l'étendue de
ses vues , la noblesse de ses sentimens , son style nerveux,
simple , quelquefois un peu obscur , mais toujours conFEVRIER
1810. 423
cis et pittoresque. Le premier volume de l'Histoire de la
Confédération helvétique vint , en 1780 , prouver tout son
génie et asseoir sa réputation.
Peu de choses sont aussi intéressantes à étudier que
l'esprit d'un homme supérieur: chercher dans ses ouvrages
ce qui distingue son talent , et remonter ainsi aux sources
de sa gloire ; se servir de rapprochemens et de citations
pour faire le portrait de son génie , comme on se sert des
actions et de leurs motifs pour tracer celui des caractères ;
c'estainsi , sans doute , que l'on peut et que l'on doit le
juger : mais ce travail ne saurait trouver place ici ; je me
contenterai de dire que l'Histoire de la Confédération
helvétique fut reçue avec enthousiasme par ceux qui devaient
à cette confédération toute leur prospérité , et par
l'Allemagne entière qui , dès-lors , appela Müller son
Thucydide.
Il se rendit peu après à Berlin , où l'attiraient son admiration
pour Frédéric II , et la faveur même du monarque
qui voulait faire servir le talent de l'historien aux intérêts
de
de sa politique. L'opinion était devenue alors une puissance
respectée de ceux même qui ne la craignaient pas ;
son assentiment ne pouvait être une chose indifférente , et
lorsque Frédéric , sentant le besoin d'opposer les forces de
l'EmpireGermanique à l'ambition de l'empereurJoseph II,
fit composer par Müller le fameux appel intitulé : Exposé
de la ligue des Princes ( Darstellung des Fürstenbundes .
In-8°. Leipzig , 1787. ) , il pensait sans doute que cette
brochure , ouvrage d'unhomme de génie , consacrerait aux
yeux de la postérité la sagesse et la justice de ses plans .
En attendant, elle contribua à amener l'effet que désirait le
roi , à consolider la ligue des princes de l'Empire contre
la maison d'Autriche .
Pendant son séjour à Berlin , Müller ccoonçut le projet
d'écrire un jour l'histoire de Frédéric II. Il n'a jamais
abandonné cette idée ; elle était encore , à la fin de sa vie ,
l'objet de ses méditations , et deux discours qu'il prononça
à l'Académie de Berlin , en 1805 et en 1807 , font pressentir
ce qu'aurait été ce monnment érigé par un grand
écrivain à la mémoire d'un grand monarque. Peut-être
l'impartialité n'aurait-elle pas présidé toujours à son exécution
: Müller avait un peu de faiblesse pour la grandeur,
et à force de l'admirer il oubliait parfois de regarder ce
qu'elle laissait au dessous d'elle . S'il eût accompli son
424 MERCURE DE FRANCE ,
dessein , nous aurions sans doute un bel ouvrage , mais
peut-être aurions-nous à déplorer l'abus du génie:
1
Après avoir quitté la Prusse , il passa cinq ans tantôt à
Cassel , tantôt à Genève et à Schaffouse : il reprit avec
ardeur son Histoire de la Suisse; le second volume , qui
parut en 1786 , n'eut pas moins de succès que le premier,
et la même année l'électeur de Mayence , Frédéric-Charles-
Joseph , le nomma conseiller aulique et bibliothécaire de
l'Université. En 1787 , il fut fait secrétaire du cabinet et
conseiller intime de l'électeur. Ces nouvelles dignités ne
suspendirent point ses travaux littéraires : le troisième
volume de son ouvrage fut publié en 1788 ; mais il touchait
au moment où une Cour qui avait à se vengerde lui ,
allait lui imposer silence et l'enchaîner par de perfides
faveurs . L'Autriche n'avait pas oublié l'Exposéde la Ligue
des Princes . Léopold II offrit à l'auteur une place de
conseilleraulique près de la chancellerie de cour et d'état ,
etMüller , en acceptant , soit par vanité , soit par faiblesse,
un titre purement honorifique , mentra qu'il n'avait ni cette
connaissance des hommes qui faisait dire au perroquet de
la fable , rappelé à la Cour par le roi au fils duquel il avait
crevé les yeux:
:
Site roi ,
Crois- tu qu'après un tel outrage
Je me doive fier à toi ?
ni cette fermeté de caractère qui supplée par fois à l'expérience
et à la finesse . Il éprouva bientôt , àVienne , toutes
sortes de dégoûts; on lui offrit de l'argent qu'il eut la délicatesse
de refuser ; on le fit chevalier de l'Empire et il
accepta ; mais on le laissa sans influence , sans crédit : on
alla même jusqu'à lui défendre de continuer son Histoire
de la Suisse , et il ne put faire venir son manuscrit qui
était resté dans l'étranger. Nommé conservateur de la
Bibliothèque impériale , il se vit assujéti à la plus rigide
censure ; toute entreprise littéraire était entravée; il n'avait
pas la permission de donner au public les ouvrages de
Montesquieu. Après avoir supporté long-tems une servitude
qu'il eût pu prévoir et à laquelle il eût dû se soustraire
, il se décida enfin à quitter Vienne pour aller à
Berlin , où Frédéric-Guillaume III le nomma historiographe
de la maison de Brandebourg et conseiller intime .
Ses emplois, les diverses sociétés au milieu
ses voyages ,
desquelles il avait vecu , avaient sans doute éclairé et
,
FEVRIER 1810. 425
A
étendu son talent , mais ils avaient mis au grand jour les
inconséquences et les lacunes de son caractère ; jeune , il
s'était proposé l'alternative : « Ou je prendrai , disait-il ,
⚫ pour butde ma vie ,les sciences , le bonheur domestique,
» placidam cum libertate quietem ; ou je cultiverai les
lettres comme simple moyen de parvenir. Il n'avait su
faire ni l'un ni l'autre ; il avait perdu la liberté et le repos
sans parvenir à être autre chose qu'un grand écrivain.
Il avait trop de sagacité et d'esprit pour ne pas sentir
lui-même sa faiblesse; aussi chercha-t-il à la pallier. Il ne
pouvait et ne voulait pas changer de principes ; les siens
étaient ceux de l'Allemagne entière ; leur vérité s'était convertie
en axiôme ; mais il lui restait la ressource de les dé--
tourner de leur véritable but , d'en faire une application
forcée ,de se rejeter dans le champ de l'avenir pour justifier
le présent. Il fut par fois sophiste , probablement sans
s'endouter . C'est un parti que l'on prend tout naturellement
quand il devient nécessaire. Son quatrième volume
de l'Histoire des Suisses , publié en 1806 , m'en fournirait
plusieurs exemples. La préface et le portrait de Louis II
(page 616) sont les plus frappans.
Les événemens survenus en Allemagne lui ouvrirent
une nouvelle carrière . S. M. le roi de Wurtemberg l'appela
à Tubingue ; il se disposait à s'y rendre lorsque S. M.
l'Empereur et Roi l'engagea à Venir à Paris , où il fut
hommé ministre secrétaire-d'état du royaume de Westphalie.
Les devoirs d'une place si importante l'arrachèrent
entièrement à ses travaux littéraires ; il demanda sa démission
, et resta conseiller-d'Etat , directeur de l'instruction
publique. Il pouvait encore , à ce titre , rendre de
grands services à la Westphalie. Déjà il montrait les intentions
les plus bienfaisantes ; sa tendresse filiale pour l'Université
de Gættingue et pour tous les établissemens du
même genre était connue; il les protégeait de son crédit et
les aidait de ses lumières , lorsqu'un érysipèle bilieux , accompagné
de mouvemens convulsifs , l'enleva aux lettres
et à sa patrie le 29 mai 1809 à quatre heures du matin.
Onprésume déjà , d'après ce que j'ai dit de son carác
tère , qu'il était doux et facile dans le commerce de sa vie
privée; son désintéressement n'a jamais été soupçonné ; il
amontré dans plusieurs occasions une générosité noble et
aimable ; il aimait et secourait de sa petite fortune les jeunes
savans. « Le plus grand plaisir réservé à ma vieillesse ,
> écrivait-il à son ancien protecteur M. Gleim , est sans
426 MERCURE DE FRANCE ,
>>doute de pouvoir rendre à d'autres jeunes gens les servi
> ces que j'ai reçus de vous et de leur dire : voilà comment
M. Gleim instruisait son cher Müller. Enfin , aux approches
de la mort , il n'a laissé voir que les émotions
d'une ame sensible et d'un honnête homme : ses dettes
ses parens , ses amis , son vieux serviteur , sa patrie , remplissent
seuls son testament , morceau touchant et remarquable
que je me fais un vrai plaisir de traduire ici en
entier.
Testament de Jean de Müller.
AU NOM DE DIEU !
Le soussigné sentant sa dissolution qui s'approche , affligédellaachute
des grands et beaux projets auxquels il avait
>>consacré sa vie entière , et plus douloureusement affecté
> encore par l'état de sa fortune qu'un malheur survenu à
► Vienne , et des dépenses extraordinaires faites depuis le
» mois de novembre 1807, ont épuisée et obérée , croit né-
►cessaire , pour le repos de son ame , dans le dernier moment
, de dicter ses dernières volontés sur ce triste sujet.
>-Ses jours ont été pleins de fatigue , et le travail a fait
>>tout son plaisir . Il a rempli ses places avec désintéresse-
> ment , il a fait du bien à plusieurs personnes : puissent
les hommes ne pas rejeter sa dernière prière ! -A ma
mort , on trouvera , j'espère , assez d'argent comptant
pour fournir à mes funérailles , pour entretenir dans
» ma maison mon fidèle Michel Fuchs jusqu'à ce que mes
» effets aient été vendus ou transportés ailleurs , et pour
» payer à chacun de mes domestiques un mois de leurs
gages . Comme mes dettes surpassent mon avoir , je n'ai
point d'héritier à nommer. Cependant , en tant que le
soin des affaires d'un héritage regarde l'héritier, je choisis
pour tel mon frère Jean-Georges Müller , professeur et
» membre du petit conseil de la ville de Schaffouse , et je
nomme , pour mon exécuteur testamentaire , mon brave
» Michel Fuchs , qui sait tout ce qui me regarde.- Si j'a-
> vais pu vivre quatre ans dans l'aisance où je me trouve
» aujourd'hui , ou consacrer sept ans à mes travaux litté-
>> raires , j'aurais eu la consolation de payer mes dettes ;
» mais ma fortune ne se compose que d'environ cinq
mille volumes , de mes écrits et de mes lettres . Parmi
> mes livres , il y en a beaucoup d'intéressans ; quelquesuns
sont rares ; en général , tous sont bons . Celui qui les
"
,
FEVRIER 1810. 427
➤ achèterait en bloc à raison d'un florin le volume , ne les
" payerait pas trop cher . On trouvera dans mes papiers le
>>manuscrit de mes leçons d'histoire universelle données
en 1784; on peut en publier une bonne partie , comme
> fragment; mon frère fera le choix. Mes autres papiers
>>sont des extraits illisibles qui devaient me servir de matériaux
pourmon ouvrage sur l'histoire universelle. Cepen-
> dant on peut faire un recueil de mélanges , composé de
» dix ou douze parties ; des dissertations isolées , destinées ,
" pour laplupart, à des académies ; les brochures imprimées
; un choix de mes extraits ; un choix de ma vaste
> correspondance ; des papiers d'affaires ; des journaux qui
» ont un intérêt soit psychologique , soit littéraire , soit
> politique ; des notices et des mémoires curieux que j'ai
» rassemblés . Tous mes manuscrits doivent être envoyés à
> mon frère qui les mettra en ordre , séparera ceux qui
" pourraient offenser ou n'intéresser personne , publiera les
autres , et du produit de la vente paiera mes dettes au
prorata. Les livres seront vendus en gros ou en détail,
> comme on le trouvera bon : c'est avec peine et par nécessité
que j'arrange tout cela.-Avec quelle ardeur
» n'aurais-je pas désiré , dans ce dernier chagrin , de m'a-
> dresser à ceux pour qui j'ai vécu, que j'ai le plus aimés
» à vous , mes concitoyens des villes et des campagnes !
» j'aurais voulu vous instituer mes héritiers , m'en rap
rappor-
» ter à la générosité de vos nobles gouvernemens et de vos
» fils , qui n'auraient pas refusé d'accomplir les derniers
souhaits de votre historien et de votre ami. Mais comment
pouvais-je demander à ma patrie épuisée ce qu'a .
> faitune fois la riche Angleterre ? Cité révérée de Berne,
> bons et sages citoyens de Zurich , et vous chers compa-
> triotes qui habitez nos montagnes , nos vallées , et tous les
» lieux où j'ai reconnu le patriotisme que j'ai célébré ,
- votre image me suivra au sein des tombeaux , et s'il y a là
➤ une place pour ceux qui font l'honneur de la terre , je dirai
➤ à vos aïeux que leur mémoire vit dans le coeur de leurs
» fils . -Mon mobilier est peu de chose. Je souhaite que
» mon frère et ma soeur donnent à Fuchs la montre qu'il a
» montée pendant vingt ans et tous les effets qu'il a soignés .
Je recommande à mes héritiers , à mes amis et à tous
> ceux qui ont pour moi quelque affection , soit dans l'étranger
, soit dans ma patrie , cet honnête serviteur dont
» je ne puis récompenser la bonté , la fidélité et l'attachement
, quoiqu'il ait usé sa vie à mon service. Si j'ai quel-
79
428 MERCURE DE FRANCE ,
➤ que chose à changer à cet égard , je le ferai dans un
> codicile.
» Soyez heureux , mon frère et ma soeur! et toi , ô ma
> patrie , orgueil et joie de mon âme , que le dieu de nos
> pères te donne la liberté et la paix ! Je voulais retracer
» l'histoire du genre humain , depuis sa naissance jusqu'à
» nos jours : ma viey a été consacrée. Accordez à mon
» ame l'espérance que ses derniers voeux seront exaucés..
Cassel , 7 juillet 1808 .
JEAN de MÜLLER , conseiller-d'état
du roi de Westphalie , etc.
C'est une chose bien touchante que le patriotisme d'un
homme de génie (2) . GUIZOT.
(2) Au moment où j'achevais cette notice , j'ai appris que deux des
meilleurs historiens de l'Allemagne , M. Woltmann de Berlin et
M. Heeren de Gættingue , venaient d'écrire deux biographies de
Müller : je suis fâché de n'avoirpu les consulter. Il paraît, d'après ce
que j'en sais , que M. Woltmann a traité l'illustre historien avec toute
la partialité jalouse d'un rival vaincu : il prétend que les montagnes ,
les vallées étroites , resserrent le génie, et que la Suisse a produitplus
d'ames fortes et libres que de talens supérieurs; il va jusqu'à dire
qu'aucun grand poëte , aucun philosophe , aucun historien célèbre
n'est sorti de ces gorges enfoncées; il oublie Haller , Gessner, et ne
veutpas voirdans Müller un grand historien. Cette brochure a excité
l'animadversion générale. M. Heeren , juge plus équitable etplus
sûr , a rendu , au contraire , à la mémoire de Müller l'hommage que
le vrai talent ne refuse jamais au génie.

FEVRIER 1810. 429
VARIÉTÉS . i
SPECTACLES.-Théâtre des Variétés.-Mme du Deffant
disait souvent : Ce qui me dégoûte de l'histoire , c'est de
penser que ce qui se passe tous les jours sous nos yeux ,
sera l'histoire quelque jour. Cette même raison-là pourrait
bien aussi dégoûter de certaines pièces des Variétés .
Il n'est plus de petite scène d'intérieur de ménage , de
petite action des moindres bourgeois , qui ne fournisse à
ce théâtre un sujet de vaudeville : on appelle cela une
pièce bien vraie de détails , mais tous les détails qui sont
vrais ne sont pas piquans , et il est peu intéressant de savoir
comment un marchand du quai des Morfondus souhaite
la bonne année à sa femme , comment il se mouche,
comment il prend son tabac , en un mot, de le suivre dans
toutes les habitudes de sa vie privée. Voilà pourtant tout
ce qui fournit le fonds de Coco-Pépin ou le nouvel An . Je
suis convaincu que celui qui aurait été le premier de janvier
écouter à la porte d'un marchand gainier du quai des
Lunettes , aurait vu sous ses yeux le sujet de la pièce
nouvelle ou au moins l'équivalent; mais ce qu'il n'aurait
sansdoute pas entendu , c'est une nuée de calembourgs dont
le dialogue de cet ouvrage est parsemé. Le sujet de cette
pièce, si tant est qu'elle ait un sujet , roule sur une jalousie
mal entendue de Mme Pépin et de Me Dubut sa
nièce . Plusieurs choses dans cette bluette ont excité le
rire des spectateurs; mais sur-tout une imitation assez
heureuse de la scène de Petit-Jean et du souffleur dans
les Plaideurs . La pièce a été très-bien jouée , et on y a
remarqué entre autres choses un jeune acteur âgé de six
ou huit mois qui s'est très-bien acquitté de son rôle , et à
qui ,par parenthèse , on aurait pu appliquer ce queDandin
ditdes petits chiens qu'on lui présente. Ce petitvaudeville
decirconstance est de M. Sewrin , qui, malgré son succès,
serait très-fâché , j'en suis bien sûr, de ne pas mieux faire,
Ce succès , au reste , est une bonne fortune ; car , si
le théâtre des Variétés continue l'année comme il l'a
commencée , il ne fournira plus aux journaux que des
articles mortuaires . Le Prétendu par hasard , premier ouvrage
d'un jeune littérateur , n'a fait que paraître ; trois ou
quatre représentations l'ont achevé. La Diligence em
430 MERCURE DE FRANCE ,
bourbée , encore moins heureuse , s'est arrêtée à la moitié
de sa course et une soirée a terminé son voyage. Enfin il
n'est pas jusques à une pièce remise qui n'ait éprouvé la
mauvaise humeur du parterre . Mon Cousin de Paris , joué
au théâtre Molière il y a cinq ans , n'a pu trouver grâce
aux Variétés . Mille Cuisot et ses diamants n'ont pu conjurer
l'orage , et elle en a été pour sa toilette . Cependant ,
les auteurs MM. Léger et Jadin ne se sont pas tenus pour
battus , et la pièce est à présent écoutée sans murmures ,
quoique une musique agréable et une pièce raisonnable
soient des choses bien étrangèrészau, local.
Théâtre de la Porte Saint-Martin,-Spectacle dans le
genre de Servandoni.
L'architecte Servandoni, à qui nous devons le portail de
Saint-Sulpice , imagina , vers le milieu du dernier siècle ,
ungenre de pantomime à grand spectacle , embelli de tout
le prestige des machines et du décor , et qui fit pendant
plusieurs années les délices de la capitale. La salle des Tuileries
lui avait été abandonnée ,eett ll''aaffflfluence qui se portait
à son spectacle ayant excité la jalousie des autres théâtres ,
on ne lui permit plus de se montrer qu'à l'époque du Carême
et de la Semaine Sainte ; on se rappelle encore avec quelle
pompe fut montée la Prise de Jérusalem , et le coup-d'oeil
majestueux de l'entrée des Croisés dans la ville . Quarante
chevaux qui manoeuvraient sur le théâtre et la beauté des
décorations attirerent pendant long-tems la foule à ce
spectacle . C'est promettre beaucoup que d'annoncer une
imitation de ces merveilles théâtrales , et le début des Jeux
Gymniques n'était pas encourageant. Un prologue allégorique
très-froid et de mauvaises copies de quelques ballets
de l'Opéra , ne pouvaient pas exciter la curiosité ; aussi à la
seconde représentation les Fêtes d'Eleusis n'étaient admirées
que par des nuées de billets donnés ; les administrateurs
ont senti le vide d'une pareille admiration , et les tableaux
nouveaux se sont succédé avec une rapidité qui fait autant
d'honneur aux acteurs que de profit aux directeurs . Tout
Paris va voir les hauts faits de nos braves , représentés
presque au naturel. Le Siége de Dantzick et le Passage
du mont Saint- Bernard offrent un appareil militaire aussi
vrai qu'imposant; et si ces ouvrages acquièrent par la
suite plus d'ensemble et plus d'intérêt, ils pourront faire
de ce théâtre une mine précieuse en y établissant un
spectacle d'un genre absolument neuf, consacré à la gloire
de nos armées .
FEVRIER 1810. 431
Cirque Olympique. Tandis que le premier cerf de
MM. Franconi , ce Coco que tout Paris a voulu voir , répare
dans l'ombre et dans la retraite la perte de son ornement
capital , un autre débutant de son espèce console de
son absence les amateurs de ce spectacle singulier. Dans
une nouvelle pantomime prise du roman de Gerard de
Nevers , on a introduit une chasse au naturel , où le nouveau
cerf , poursuivi par des chasseurs à cheval et même
par des chiens , traverse plusieurs fois le théâtre sur des
plans plus ou moins inclinés , et finit par échapper à ses
ennemis en franchissant un précipice . Ce nouveau résultat
de l'adresse et de l'infatigable patience de MM. Franconi ,
joint à un spectacle d'ailleurs très-brillant , et à une quadrille
où quatre chevaux exécutent , avec une rare précision,
toutes les figures d'une contre-danse , attire depuis huit
jours la foule des amateurs au Cirque olympique , et l'attirera
encore long-tems .
SOCIÉTÉS SAVANTES .-Sociétédes sciences, arts et belleslettres
de Mâcon.-Cette Société avaitproposé en 1809 cette
question : « Quelle a été en France l'influence des femmes
sur le goût dans la littérature et les arts , depuis le commencement
du 17º siècle jusqu'à nos jours 2 Elle a décerné
le prix , dans sa séance du 16 janvier , à M. J.-J. Virey ,
auteur de l'Histoire naturelle du genre humain , et d'autres
ouvrages. 1
Elle a accordé une mention honorable à l'auteur de la
pièce portant pour épigraphe ce vers de Boileau :
Làdu faux bel-esprit se tiennent les bureaux ,
età l'auteur de la pièce que distingue cette autre épigraphe :
Malheur au siècle où lesfemmes perdent leur ascendant et
ot leur jugement ne fait plus rien aux hommes !
Cette dernière pensée se trouve en partie en tête d'un
autre ouvrage qui a aussi été envoyé au concours : mais ,
outre que ces mots où leur jugement ne fait plus rien
auxhommes ont été supprimés , l'auteur a cité la pensée
qu'il empruntait , comme étant d'un anonyme , différence
qui doit servir à distinguer son écritde celui quia obtenula
mention honorable .
57.1 1.
La même Académie propose un prix au meilleur mémoire
sur la construction des grands pressoirs à vin , accompagné
d'un modèle ou du moins de devis , plans ,
432 MERCURE DE FRANCE ,
profils et élévations sur une échelle de 40 millimètres par
mètre ( 6 lignes par pied ). Le pressoir proposé devra
réunir la force et la solidité à l'économie , être capable de
pressurer le mare d'une cuve de 70 à 72 hectolitres (35à36
pièces) , et sur-tout de dispenser l'emploi de bois de fortes
dimensions . La Société exige donc que la plus grosse
pièce du pressoir proposé n'excède pas 33 centimètres
(1 pied) d'écarrissage .
Elle désirerait l'évaluation exacte des forces et des
frottemens; mais en faveur des personnes qui ne sont
pas assez familiarisées avec le calcul , elle n'en fait pas
une condition de rigueur.
Les mémoires , devis , plans ou modèles , seront adressés
, francs de port , et suivant les formes usitées , à M.
Cortambert , docteur-médecin , secrétaire perpétuel de la
Société , à Mâcon , avant le 1er janvier 1811. Le prix sera
une médaille d'or de 300 fr. , ou sa valeur en numéraire;
il sera décerné dans le même mois de la même année .
- La Société d'émulation de Cambrai propose , pour le
concours de 1810 , les questions suivantes :
I Question.-Agriculture.- Indiquer un moyen de
reconnaître en quelle proportion se trouvent mélangées , dans
un terrain de culture , les terres siliceuse , calcaire et argileuse.
Cemoyen doit être plus facile que celui de l'analyse
chimique, et sur-tout plus à la portée des cultivateurs .
II Question . Histoire .- Quelle a été l'influence du
gouvernement de Philippe II , roi d'Espagne , sur l'agriculture
, le commerce et les arts , dans les Pays-Bas et
particulièrement dans le Cambrésis ?
Les mémoires sur ces deux questions devront être parvenus
, francs de port , à M. Farez , sacrétaire perpétuel
de la Société , avant le 1er octobre 1810.
Une médaille d'or sera décernée à l'auteur du mémoire
sur l'une oul'autre des questions , qui aura le mieux atteint
le but que la Société se popose .
Les membres résidans sont seuls exclus du concours .
Chaque mémoire sera accompagné d'un billet cacheté qui
indique suffisamment l'auteur et le lieu de sa demeure .
Société d'encouragement pour l'industrie nationale , à
Paris (1 ) .- La Société d'encouragement pour l'industrie
(1) L'abondance des matières ne nous apas permis de rendre compte,
dans le tems , des travaux de cette Société , la plus utile sans doute de
toutes celles qui existent dans l'Empire .
nationale
FEVRIER 1810 . 433
SEINE
nationale atenu , le mercredi 13 septembre dernier , une
assemblée générale , consacrée principalement a la distri
bution des prix proposés .
EP
La séance s'est ouverte à sept heures du soir; le bureau
était composé de MM. le sénateur comte Chaptal , prési
dent; Guyton-Morveau et Dupont de Nemours , vice -presidens;
Claude Anthelme Costaz etMathieu de Montmo
renci , secrétaires - adjoints .
Parmi les nombreux candidats qui ont été présentés
pour devenir membres de la Société , elle s'honore de
compter S. A. S. le prince archi- trésorier de l'Empire ,
S. Exc . le ministre de la police générale , et M. le comte
de Sémonville , sénateur .
On a donné connaissance à l'assemblée des objets offerts
ou soumis à l'examen de la Société, et dont les plus remarquables
sont :
Dés échantillons d'une nouvelle poterie fine , couleur
carmélite , de la fabrique de MM. Fabry et Ulzchneider à
→ Sarguemines , dont le dépôt est à Paris , rue Helvétius ,
n° 77 ; du minium et des vases imitant la pierre duré et le
porphyre polis , de la même fabrique ;
Plusieurs épreuves d'impressions sur pierre , exécutées
par M. Guyot-Desmarais , peintre , cloître St-Honoré, nº 15 ;
Des échantillons de soude en lessive , extraite du sel
marin , et du savon blanc et marbré , confectionné avec
cette soude par M. Chauloy , de Saint- Germain-en-Laye ;
Un instrument imaginé par M. Giron , pour mesurer la
longueur , la finesse et la force des laines et poils ;
Des échantillons de poils de chèvre superfins , obtenus
par le croisement des boucs de Syrie et d'Islande , avec des
chèvres indigènes , dans la ferme expérimentale de M. Flandre
d'Epinai ;
Des cocons de vers à soie de la Chine et des soies blanches
provenant de ces mêmes cocons récoltés , cette année ,
par M. Rattier , à Chouzi-sous-Blois ( Loir-et-Cher ) . On
sait que la propagation de cette espèce de vers à soie fixe ,
encemoment, l'attention particulière du Gouvernement ;
Un fanal composite , exécuté par M. Bordier , de Versoix,
pour le nouveau phare d'éclairage construit au port
deHonfleur , et une grande lampe astrale à trois becs , qui
éclairait la salle d'entrée ;
Une chaudière en fer-blanc de M. Delloye , ayant , à sa
partie supérieure , 1,02 de diamètre , haute de om,93 , et
composée seulement de cinq feuilles ;
Ee
434 MERCURE DE FRANCE ,
"Un barreau de fer dressé , cannelé à différentes moulures
, et gravé avec la machine de M. Caillou , serrurier ,
rue Saint-Martin , nº 82 ;
Des peintures sur velours et sur laine de M. Vauchelet ,
qui vient d'appliquer sa méthode à l'exécution des portraits ;
Des vases et des assiettes de terre blanche et des porcelaines
imprimées sur couverte , en différentes couleurs ,
par MM. Stone , Coquerel et Legros d'Anizy , rue du
Cadran , nº 16.
M. Vivier avait éclairé une partie des cours et des salles
avec ses réverbères à réflecteurs paraboliques et ses lampes
à coupoles.
M. Regnier a reproduit plusieurs objets dé son invention
déjà connus avantageusement, et il a présenté un portefeuille
auquel il a fait une heureuse application de son cadenas
à combinaisons .
M. Costaz a rendu compte , au nom du conseil d'administration,
des résultats des divers concours ouverts pour
1809.
M. le sénateur comte François de Neufchâteau a lu le
rapport sur les prix relatifs à la culture d'une plante oléagineuse
, et à la culture comparée de ces mêmes plantes :
les deux prix, dont l'un est de 400 fr . et l'autre de 600 , ont
été adjugés à M. Gaujac , propriétaire-cultivateur à Dagni ,
près de Coulommiers (Seine-et-Marne.)
Une médaille d'argent a été décernée , pour le même
objet , à M. Maudet de Peuhonet, propriétaire à la Berraie ,
commune de Caden ( Morbihan.)
Sur le rapport de M. Mérimée , il a été accordé , pour la
fabricationdu blanc de blomb , un prix de 3000 fr . à MM.
Bréchoz et Lesueur , de Pontoise , une médaille d'argent à
MM. Stévenart , Gérard et Béquet , de Namur , et une
mention honorable à M. Dall'armi , fabricant à Rome. Ce
prix avait été prorogé pendant huit années consécutives .
Le prix de 3,000 francs , proposé par la Société , depuis
six ans , pour la fabrication du fer-blanc égal en qualité au
meilleur fer-blanc étranger répandu dans le commerce , a
été, sur le rapport de M. Molard , adjugé à M. Delloye, de
Huy, département de l'Ourthe , et des medailles d'or ont été
décernées auxpropriétaires des manufactures de Dillinget
de Vaucluse , et à M. Falatine , de Bains , département des
Vosges.
M. de Prony a rendu comte du résultat du concours
pour les petites machines à feu. Il manquait à l'industrie
un moyen de suppléer la force des hommes et des chevaux
FEVRIER 1810... 435
a MM
dans les usines éloignées des cours d'eau et pourvues de
matières combustibles : la Société avait remarqué cette la
cune, et elle a eu la satisfaction de la voir remplie dès la
première année du concours. Ce prix important , dont la
valeur est de 6,000 francs , été remportépar MM. Charles
Albertet Louis Martin , demeurant à Paris , rue du Faubourg
Saint-Denis , aux Petites-Ecuries . Ces artistes ont
obtenu moitié en sus de la force exigée par le programme ,
avec une économie d'un sixième sur la dépense et l'entretien
de l'appareil .
1. La machine qui a le plus approché du but , après celle
de MM. Albert et Martin , a été exécutée par MM. Girard
frères , qui ont enrichi les arts de plusieurs recherches et
inventions utiles . La Société , pour leur donner un témoi
gnage de son estime , leur a décerné , par extraordinaire ,
une médaille d'or .
Le prix pour la fabrication de l'acier fondu a été l'objet
d'un rapport de M. GilletLaumont. Après avoirclassé méthodiquement
les différentes espèces d'acier suivantleur nature
etleurpropriété , il a fait connaître les travaux de MM. Poncelet
frères , de Liège, et les succès qu'ils ont obtenus dans
la préparation de ce métal. Il est entré ensuite dans les détails
des nombreux essais auxquels ont été soumis les échantillons
qu'ils ont envoyés au concours.
1
La Société a décerné une médaille d'or à ces fabricans
comme ayant rempli la plus grande partie des conditions
du programme.
Il a été accordé des mentions honorables à M. Jullien ,
demeurant à Paris , rue Saint-Sauveur , nº 18 , auteur d'un
instrument propre à extraire la tourbe sous l'eau , et à
M. Hesselat , capitaine du génie à Pampelune , auteur du
Mémoire n° 3 , envoyé au concours pour cet objet.
On a ensuite lu les programmes des nouveaux prix proposés
.Nous allons indiquer lebutde ces prix, et les sommes
quiy ont été affectées..
Prix de deux mille quatre cents francs devant être décerné
en 1810 à celui qui fabriquera , en plus grande quantité
et de la manière la plus économique , le sirop de raisin
le plus parfait.
Prix de mille francs sur cette question :
«Déterminer quelle est l'espèce d'attération que les poils
> éprouvent par les procédés en usage dans l'opération de
la chapellerie, connu sous le nom de secrétage ;
Indiquer les moyens de préparer aussi avantageuse-
Ee 2
436 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1810 .
➤ment les poils pour le feutrage , sans y employer des sels
> mercuriels ou autres substances qui exposent les ouvriers
» au même danger . "
Prix de trois cents francs pour encourager la plantation
et la greffe du noyer.
Ces deux prix doivent être décernés en 1811.
Prix de quinze cents francs à décerner en 1814 pour la
conservation des étoffes de laine .
Les prix suivans ont été remis au concours pour l'année
1810.
1º. Prix de deux mille francs pour une machine à tirer la
tourbe sous l'eau ;
2º. De deux mille francs pour la construction de ma
chines propres à peigner la laine;
3°. Dedeux mille francs pour la filature , par mécanique,
à toute grosseur de fil , de la laine peignée pour chaîne et
pour traîne ;
4°. De huit mille francs pour la purification des fers cas
sant à froid et à chaud ;
5°. De douze cents francs pour un moyen d'imprimer sur
étoffe , d'une façon solide , toute espèce de gravure en
taille-douce ;
6. De douze cents franes pour la fabrication du cinabre
;
7°. De six mille francs pour le collage du papier.
Le premier et le sixième de ces prix seront retirés , s'ils
ne sont pas remportés à l'expiration du délai prescrit .
Voici ceux qui ont été remis au concours pour l'année
1811 .
,
-1
en 1º. Prix de trois mille francs pour la fabrication
fonte de fer , de divers ouvrages pour lesquels on emploie
ordinairement le cuivre ou le fer forgé. -Ce prix n'était
que de quinze cents francs.
2º. De quatre mille francs pour la fabrication de l'acier
fondu et de l'acier fondu soudable ;
3º. De quatre cents francs pour la culture d'une plante
oléagineuse ;
4°. De douze cents francs pour la culture comparée de
ces mêmes plantes .- Ce dernier n'était que de six cents
francs .
La séance a été terminée par la nomination des deux
censeurs pour la vérification des comptes de l'année courante
. MM. le sénateur comte Garran-Coulon et Chaslon ,
administrateur des douanes , censeurs actuels , ont réuni
la majorité des suffrages .
1
POLITIQUE.
Les affaires d'Espagne prennent de jour en jour une
tournure plus favorable , et les prédictions des Anglais de
bonne foi sur les destinées de cette péninsule se vérifient
avec exactitude , en même tems que les événemens démentent
celles du ministère et des frères Wellesley.
a
Jaen et Cordoue n'ont point attendu la présence des
troupes françaises pour aller présenter leurs clés au roi ;
les Andalousiens gémissaient sous le joug de la plus affreuse
anarchie , et d'une autorité impuissante dans son
despotisme aveugle ; les malades espagnols ont été partout
abandonnés par la junte fugitive, et ce que ces malheureux
ont reçu de soins , de secours et de bons traitemens
, ils le doivent au roi dont la première pensée
été pour eux , et qui a consacré à ces nobles besoins les
revenus momentanément abandonnés par quelques familles
de fuyards qui se sont dirigés sur Cadix ; ces tributs de
la peur seront consacrés à l'humanité souffrante , et aux
besoins des braves soldats de l'Empereur . La junte a quitté
Séville , le duc de Bellune y est entré ; le roi a dû le suivre
de près , Séville doit entraîner Cadix ; Grenade a ouvert
ses portes ; les restes des armées ennemies se dispersent.
L'armée française est dans l'abondance et marque ses pas
par la plus sévère discipline et son respect pour les propriétés.
Cependant , dans ce mouvement général de l'armée de
l'Empereur , ses communications et ses derrières sont assurés;
Madrid est tranquille , le gouverneur-général Belliard
y commande ; dans le nord , une guerre de gendarmerie
s'est établie sur tous les points investis , et chaque
rencontre diminue ou anéantit les petites bandes de brigands
éparses et errantes . L'Aragon et la Catalogne sont
paisibles; les leçons sévères données aux insurgés , ont
produit une impulsion salutaire. Blake a dû quitter le
commandement et ne veut plus recourir à d'inutiles efforts .
Au nord , les corps qui ont franchi les Pyrénées , suivent le
mouvement général de l'armée : ils marchent vers le point
de la frontière dePortugal oùs'est prudemment tenuel'armée
438 MERCURE DE FRANCE ,
anglaise , pour l'empêcher de manoeuvrer derrière celle de
S. M. , et pour la rejeter sur Lisbonne on elle doit bientôt
chercher un asyle sur ses vaisseaux. Ces corps sont les
8º et 9º de l'armée réunis au 6". Lord Wellesley avait dit
que désormais l'entrée du Portugal était fermée aux Français
; voilà le moment d'en défendre la barrière , mais nous
ne présumons pas avoir à mettre les détails du combat
sous les yeux de nos lecteurs .
Dans ces circonstances , il est intéressant d'entendre
un militaire espagnol imiter l'exemple utilement donné
par l'amiral Massarédo , en consacrant à l'instruction de
ses anciens camarades les fruits de son expérience ;- le
général O'farill, dont le nom est honorablement placé parmi
ceux des officiers espagnols les plus distingués , a publié
une lettre à laquelle les insurgés qui ne sont pas réduits
au dernier degré d'aveuglement , ne peuvent refuser
dese rendre. Il y a dans sa lettre des expressions remarquables
qui méritent d'être citées d'après le Moniteur qui
lapublie.
«La dynastie précédente , par décrépitude , ou par l'effet de cette
décadence inséparable des choses humaines , avait entièrement tari les
sources de la force du pouvoir : à son sang même , était invinciblement
attachée l'inimitié d'un voisin dont lapuissance ne connaîtpas de résistance.
»Aucunde nous ne contribua à accélérer l'époque de sa destruction;
plusieurs , tout au contraire , travaillèrent , en raison de leurs emplois ,
àlaprévenir ou à la retarder : mais vainement, puisquela Providence
enavait autrement décidé.
»Quelles sont vos espérances . Messieurs? Quels sontvos moyens
⚫de les réaliser ? Et que devra être , sans aucune hésitation , l'objet
qu'aura à se proposer toutbonEspagnol, dans laconjoncture présente?
Y aurait-il quelqu'un par hasard qui , pour soutenir une lutte aussi
inégale, fondát son espoir sur des troupes mises tant de fois endéroute ;
quin'ont pas même eu le tems de manier l'arme qu'elles portent; qui
savent à peine le nom de leurs officiers; sur des troupes enfin qu'irsulte
dans leur malheur et qu'accuse de leurs défaites un gouvernement
qui porte le mépris de ses obligations jusqu'à laisser le soldat sans
nourriture , sans les vêtemens dont il ne pourrait se passer en tems de
paix?
> Il pourra arriver que des bandes rasssemblées de la sorte empêcheront
les opérations d'un faible détachement ; mais jaunais elles ne
suspendront l'exécution des plans d'une armée nombreuse et aguerris,
FEVRIER 1810. 439
1
qui les dissipe par sa présence comine le soleil fait disparaître les
ombres.
> Dans cette situation , à quoi pouvons-nous et devons-nous done
aspirer ? à obtenir un gouvernement qui assure notre indépendance et
notre liberté civile : qui consacre et améliore les institutions que nos
ancêtres ne sont point parvenus à consolider : que l'expérience des
siècles et l'exemple des peuples les plus éclairés guident dans ses opérations
et dans l'établissement deses lois : qui fasse enfin dépendre sa
gloire de la félicité de chacun et de la prospérité nationale.
> Tels sont les avantages que nous présente à tous le règne de notre
souverain Joseph Ier ; et ces avantages nous sont garantis par tant de.
rares qualités qui prennent leur source dans son coeur , par sa sagesse
reconnue ,par le témoignage public de tout ce qu'il a fait dans le pays
qu'il vient précédemment de gouverner. »
Le roi lui-même a appuyé d'une proclamation toute paternelle
l'effet de ses armes et la puissance de ses décrets.
En voici les principaux passages :
< Espagnols , le moment est arrivé où vous pourrez entendre aved
fruit la vérité que je vous dois .
> Les gens réfléchis savent que depuis plus d'un siècle la force des
choses qui commande tous les résultats , a voulu que l'Espagne fåt
T'amie et l'alliée de la France .
> Lorsqu'une révolution extraordinaire précipita du trône la maison
qui régnait en France , la branche d'Espagne devait la soutenir et ne
poser les armes qu'après l'avoir rétablie , ou s'attendre à descendre un
jour du trône d'Espagne ; il fallait de l'héroïsme pour prendre un parti
aussi décidé ; on préféra attendre du tems ce que l'on n'osait entreprendre
les armes à la main.
> Le cabinet de Madrid crut pouvoir dévoiler son secret en armant
contre la France , lorsqu'il la vit engagée dans une guerre lointaine.
> La victoire de Jena confondit ses projets .
Il essaya en vain de revenir au système de dissimulation etde
reprendre l'esprit des négociateurs de Bále .
› Le vainqueur de l'Europe ne se laissa pas tromper .
> Les princes dela maison d'Espagne n'osant combattre , renoncèrent
à sa couronne et se eontentèrentde stipuler pour leurs intérêts particuliers
. >
Les débats dans la chambre des communes pour l'adresse
votée à S. M. ont été suivis d'une motion de lord Liverpool
, qui a proposé de voter des remercimens au lord
Wellington pour sa conduite en Espagne. Le comte de
4
1
440 MERCURE DE FRANCE ,
.
Suffolk a combattu cet avis en soutenant qu'un autre plan
de campagne eût dû être dirigé pour secourir la Catalogne ;
le comte de Grawesur a plaint le lord Wellington , et l'a
blâmé de s'être cru obligé de combattre les Français à Talaveyra
, pour leur abandonner le terrain en publiant sa
victoire; le comte Grey a examiné cette victoire dans ses
résultats , et c'est là qu'il a reconnu combien elle était
douteuse ; qu'est-ce qu'une victoire où l'on ne fait pas un
prisonnier , et où l'on en perd_quatre mille , la plupart
blessés , qu'on abandonne ? Les Espagnols ont seuls perdu
douze mille hommes dans cette affaire ; comment a-t-on
pu dissimuler la part qu'ils y ont prise , et affecter de dire
que les Anglais seuls ont combattu ? Pour prouver sa victorre,
il fallait entrer à Madrid ; mais le roi Joseph a prouvé
la sienne en se reportant le lendemain sur Vénégas , et en
l'écrasant à son tour. Tels ont été les raisonnemens de
l'orateur , on devine les conclusions .
,
Lord Wellesley a plaidé avec étendue la cause de son
frère , a parlé de son honneur et de son courage , que personne
n'avait contesté ; il s'est attaché à affaiblir l'idée du
concours des Espagnols dans cette campagne , et a peint
les Anglais comme victorieux et cela de leurs propres
forces ; les notes dont le Moniteur a cru devoir accompagner
ce discours , jettent un grand jour sur cette controverse
.
On y voit que le général anglais , dont on vante la tactique
et la rapidité , a mis trois mois à se porter de Lisbonne
à Talaveyra , qu'à Talaveyra les Français ont fait des fautes ,
ont attaqué trop tôt , et sans assez attendre les mouvemens
des 2º et 6º corps ; que si , au lieu d'attaquer , les Français
eussent laissé avancer les Anglais sur Madrid , aucun Anglais
n'eût échappé ; que cependant , malgré ces fautes , la
défaite des Espagnols et de leurs alliés à Talaveyra est
prouvée par les résultats et par les aveux mêmes du général
anglais.
D'autres débats relatifs aux subsides ont arraché aux
⚫orateurs des aveux pénibles sur la situation du commerce
et du crédit. Lord Grenville a fait une nouvelle, tentative
en faveur des Catholiques d'Irlande , et s'est engagé
de nouveau à présenter leur pétition et à soutenir leurs
droits . Cet objet a paru d'un haut intérêt dans les circonstances
, mais ce qui appelle bien plus l'attention , ce sont
les échecs que viennent successivement de recevoir les
ministres en plein parlement dans la question la plus im
FEVRIER 1810 . 44
portante , celle de l'enquête sur les événemens de Walcheren
. Lord Porchester a fait de cette enquête l'objet
d'une motion spéciale , en annonçant qu'il voulait soumettre
les ministres eux-mêmes au jugement d'un tribunal
; il a retracé les derniers événemens et reproduit avec
le récit des faits les accusations connues ; il a condamné
les ministres comme incertains , vacillans , et dénués de
connaissances positives sur la nature et les moyens de leur
expédition ; il en a blâmé le choix , le tems et le but ; il en
a nié comme faux et simulé le motif avoué d'appuyer et
de secourir l'Autriche : les dates le servent ici comme
elles ont servi naguères le rédacteur des notes du Moniteur
relatives à ce point de difficulté; ce sont les mêmes observations
et les mêmes rapprochemens , et cela doit être ainsi
lorsqu'il s'agit de faits que les dates suffisent pour établir
et apprécier.
M. Bathurst et M. Fuller ont vivement appuyé la motion .
Le chancelier de l'échiquier en a demandé l'ajournement
jusqu'au moment où toutes les pièces seraient remises
sous les yeux de la chambre ; c'était en avouer la
nécessité , et seulement en différer la justice . Les partisans
de lamotion se sont emparés de cet aveu ; M. Windham
s'est écrié que les renseignemens étaient donnés par les
événemens eux-mêmes , que tout était connu depuis que
l'armée a péri dans les marais de Walcheren , comme une
chandelle dans une vapeur méphitique . M. Ponsouby a
rappelé que l'Empereur avait déclaré qu'en Hollande le
génie de l'Angleterre avait combattu pour lui , et il s'est
cru assez éclairé par çeť aveu. Sir Pophan a demandé l'enquête
sans délai pour l'honneur de la marine anglaise . Un
autre opinant a mis une extrême franchise dans son aveu ,
en disant que s'il votait pour la motion , c'est qu'il y voyait,
comme le parti ministériel , un acheminement au renversement
des ministres . M. Tierney a demandé que l'enquête
fût à la barre et publique . Enfin on a été aux voix ,
et une majorité de neuf voix contre les ministres a prononcé
que la chambre se formerait le lundi suivant en
comité général pour l'enquête dont il s'agit.
Deux autres échecs ont bientôt suivi le premier. D'abord
il s'agissait des places en survivance ; M. Banke a demandé
qu'il fût présenté un bill ayant pour objet de défendre
à perpétuité toute dotation de place en survivance ;
les ministres ont vainement insisté pour l'ajournement ; la
motion a passé contre leur avis à la majorité de neuf
442 MERCURE DE FRANCE ,
voix. Il s'est ensuite agi de la nomination d'un comité de
finances , et tel a été l'ascendant des ministres sur la chambre
que , non-seulement leur liste a été rejetée , mais que
d'autres membres ont été proposés et adoptés .
Ces événemens parlementaires ont fait la plus vive
sensation à Londres , ils produiront un effet égal partout
où l'on sait que de tels votes précèdent ordinairement de
fort peu le renvoi des ministres du roi.
1. Depuis long-tems les papiers anglais avaient fait connaître
la reddition de Santo-Domingo si long-tems et si vaillamment
défendu par le digne et infortuné général Ferrand;
on savait que ce chefn'avait pas survécu à son malheur,
et qu'il s'était ôté la vie . On avait aussi annoncé l'arrivée
en France du général Barquier , qui avait pris le commandement
après la mort du général Ferrand. Le rapport
de ce général sur la défense de Santo-Domingo et les causes
de son inévitable reddition vient de paraître ; c'est une
pièce historique fort intéressante , écrite avec beaucoup de
mesure et de clarté , et dont la publicité officielle est un
honorable dédommagement du malheur éprouvé par une
garnison faible , épuisée et sans vivres , qui a tenu longtems
contre les forces anglaises et espagnoles réunies .
Santo-Domingo avait résisté à toutes les forces de Dessalines
: le général Ferrand occupait paisiblement la partie
espagnole ; mais l'insurrection d'Europe jeta bientôt dans
l'Espagne américaine des fermens de discorde et de rébellion
: le général Ferrand voulut les étouffer rapidement ; il
sortit de la ville avec un corps peu nombreux , et dont faisaient
partie quelques troupes douteuses. Ce détachement
est défait, et Ferrand , entraîné loindu champ de bataille, se
donne la mort; le deuil et la consternation se répandent à
Santo-Domingo.
Le général Barquier y rappelle tous les détachemens
sortis, tous les postes éloignés , s'y concentre et s'y renferme
avec toutes les précautions intérieures qu'exigeait sa position.
Attaqué sans relâche par les insurgés , il les a constamment
repoussés avec perte; à la tête d'une poignée
d'hommes déterminés à soutenir , dans ces climats lointains
et brûlans , l'honneur du nom français , il a , dans
de nombreux assauts repoussé l'effort des ennemis ;
mais chacun de ces avantages lui coûtait des hommes précieuxdont
la perte était irréparable ; les vivres manquaient ,
la famine se faisait sentir; les embarcations envoyées sur
divers points poury chercher des secours , étaient intercep-
,
FEVRIER 1810. 443
tées ou trouvaient fermés les ports américains frappés
d'embargo ; la garnison , affaiblie de jour en jour, ne pouvaitlutter
ainsi à-la-fois contre le besoin et contre les ennemis.
Un jour , ce fut le 27 mars , elle eut un rayon d'espoir en
voyant paraître une frégate commandée par le brave capitaine
Forez , et chargée de secours ; mais toute l'habileté du
capitaine ne put le conduire qu'à s'échapper du milieu de
la flotte anglaise qui le pressait : son vaisseau disparut , tout
l'espoir fut anéanti ; il fallut capituler non avec des rebelles
dont le drapeau n'était pas reconnu , mais avec les Anglais
qui , dans cette circonstance , donnèrent au courage éprouvé
et malheureux tous les témoignages d'estime qu'il mérite.
Dans son rapport , le général nomme les braves officiers
qui l'ont généreusement secondé , et le termine par regarder
comme un titre à la bienveillance de S. M. le sentiment
dont s'honore chaque homme de la garnison , d'avoir
complétement fait son devoir , et de n'avoir cédé qu'à
l'extrémité à la loi impérieuse d'une absolue nécessité.
L'Empereur , par deux décrets solennels , vient d'acquitter
la dette de la France envers de braves généraux morts
au champ d'honneur , et sur-tout envers l'un d'eux , dont
la vaillance chevaleresque , la loyauté , la franchise digne
des tems anciens et les éminens services ont placé le nom
parmi nos plus illustres capitaines , le brave et malheureux
duc de Montébello . Des statues seront élevées sur le pont
de la Concorde aux généraux Saint-Hilaire , Espagne ,
Lasalle , Lapisse , Cervoni , Colbert , Lacour , Hervo .
Quant au maréchal duc de Montebello , la translation de
son corps , de Strasbourg à Paris , et du temple de Mars au
Panthéon , les honneurs funèbres qui lui seront rendus ,
sont fixés par un décret où sont en quelque sorte épuisés
tous les moyens de rendre ses obsèques dignes de tout
L'éclat de ses actions . Il partira de Strasbourg le jour anniversaire
de la bataille d'Esling où il périt ; il sera transporté
au Panthéon le jour anniversaire de la bataille de Wagram ,
çù sa mort a été si glorieusement vengée. Un maréchal
d'empire adressera aux restes du duc les adieux de l'armée
dans la voûte du Panthéon . M. Raillon prononcera à Paris
l'oraison funèbre du duc : le mêmejour, des honneurs lui
seront rendus dans tous les départemens , et loraison
fimèbre y sera répétée .
D'autres décreis ont élevé M. le comte Andréossy à la
présidence de la section de la guerre au conseil d'état , et
444 MERCURE DE FRANCE ,
nommé M. Laussat à la préfecture maritime d'Anvers ;
d'autres ordonnent des constructions nouvelles . Un hôtel
des relations extérieures sera construit quai Bonaparte ; un
autrehotel pour les relations extérieures du royaume d'Ita-
Hie sera construit rue de Rivoli. La fontaine de la place de
la Bastille devra être achevée le 2 décembre 1811 : elle se
composera d'un éléphant colossal en bronze fondu avec les
canons pris sur les Espagnols insurgés . Trois abattoirs devront
être établis sur la rive droite , et deux sur la rive gauche
de la Seine ; les travaux devront être terminés très-prochainement;
la première pierre sera posée le 25 mars .
D'autres décrets règlent l'organisation militaire des provinces
illyriennes , et appellent à diverses préfectures , soit
par mutation , soit par vacance , MM. Boissy-d'Anglas ,
sous-préfet ; Fournier , auditeur; Cahonet , auditeur; Stassart
, auditeur; Bouvier , sous-préfet ; Bossi , Rivet , Maurice
, Bruslé , Caffarelli , Méchain , préfets ; Melonel , souspréfet;
Lezai - Marnésia et Dumartroy , auditeurs .
Un autre décret confie à M. Portalis , fils du ministre
illustre de ce nom , la place qu'occupait autrefois M. de
Malesherbes , et qui vient d'être rétablie sous le titre de directeur
généralde la librairie .
Le corps-législatif continue à s'occuper du code pénal et
de divers projets de localités .
PARIS .
Le sénat s'est assemblé le 15 de ce mois ; on croit qu'il
lui a été fait des communications très-importantes , relatives
à l'Etat romain , au rang de la ville de Rome parmi
celles de l'Empire et à la qualification du prince impérial de
France. Diverses autres dispositions sont indiquées , mais
ne peuvent être légèrement énoncées , et la publication
officielle du sénatus-consulte doit être attendue .
-Les Feuilles des départemens du Nord publient un
décret du 30 janvier , qui ordonne la confiscation des marchandises
anglaises saisies entre la Meuse et l'Escaut sur
le territoire occupé par l'armée de Brabant. Le roi Louis ,
parun décret spécial , a supprimé dans l'armée batave de
terre et de mer le grade de maréchal , comme incompatible
avec le système militaire des autres puissances du
même ordre .
-Le prince vice-roi est parti pour l'Italie ; on croit
FEVRIER 1810 . 445
qu'il reviendra prochainement avec la princesse de Bavière
son épouse. Le départ du maréchal prince de Neuchâtel
pour Vienne paraît différé jusqu'au 24 de ee mois .
- On dit que l'ex-directeur et ex-préfet M. Letourneur
de la Manche , se trouvant dans un état voisin de l'adversité
, a reçu de la munificence de S. M. une pension de
dix mille livres .
- S. M. vient de nommer membre de la Légion d'honneur
M. Daunou , membre de l'Institut , éditeur de l'histoire
de Pologne et des OEuvres complètes de Boileau ,
successeur de M. Camus à la place de garde des archives
de l'Empire : cette distinction lui a été accordée à la suite
d'une visite de S. M. aux archives confiées à M. Daunou .
Il n'est pas un homme de lettres studieux et modeste qui
ne prenne part à cet acte de la protection éclairée que S. M.
accorde aux talens , et ne le regarde comme un juste encouragement.
- On a joué hier sur le théâtre de la Cour , Molière
avec ses amis , production de M. Andrieux , dont le style
est particulièrement remarquable comme celui de tous
les ouvrages de cet élégant et correct écrivain .
- On annonçait pour demain la représentation de
Cendrillon , opéra nouveau , sur lequel on compte beaucoup
au théâtre Feydeau : mais Mile Alexandrine Saint-
Aubin est indisposée , et la représentation est retardée
pour quelques jours. A l'Opéra-Buffa les Cantatrice Villane
ont été entendues de nouveau , et ont fait le plus
grand plaisir.
i
ANNONCES .
:
De l'institution du Célibat ecclésiastique, dans ses rapports avec la
religion , les moeurs et la politique ; suivi de l'Histoire de tout ce qui
s'estpassé au Concile de Trente , relativement à la question du mariage
des prêtres ; où l'on voit les motifs qui en firent rejeter la décision.
Seconde édition , augmentée d'un Abrégé de l'Histoire du Célibat religieux
, depuis son établissement jusqu'à nosjours . Par M. M***. Un
vol. in-8° . Prix, 2 fr. et 2 fr. 50 cent. franc de port. Chez Dubroca ,
libraire , rue Christine , nº 10 ; et chez Bretin, à la librairie protestante
, rue Saint-Thomas-du-Louvre, nº 30.
446 MERCURE DE FRANCE ,
Voyagesansbougèr de place ; par A. L. O. Un vol. in-80. Prix ,
2 fr . et 2 fr. 50 cent. frano de port. Chez Lenormant , imprimeurlibraire
, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17 ; et chez
tous les Marchands de Nouveautés.
Epitre d'Héloïse à Abailard; traduite de l'anglais par H. F. Prix ,
75 cent. Chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres-Saint-
Germain-l'Auxerrois , nº 17.
Onan, où le Tombeau du Mont- Cindre, fait historique , présenté,
en 1809 , à l'Académie des Jeux-Floraux de Toulouse ; par Marc-
Antoine Petit , docteur en médecine. Un vol. in-80 , papier vélin.
Prix, 3 fr . et 3 fr. 50 cent. frane de port. A Lyon , chez Yvernaultet
Cabin , libraires, rue Saint-Dominique , nº 64; et à Paris , chez Brunot-
Labbé, libraire, quai des Augustins , nº 33 ; et chez Louis Fantin ,
mêmequai.
Tableau littéraire de la France , au dix-huitième siècle ; par Eusèbe
Salverte. Un vol in-8 °. Prix , 4 fr, et 5 fr. 25 cent. franc de port.
Chez H. Nicolle , rue de Seine , nº 12 ; et chez Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Ontrouve aux mêmes adresses , Des Rapports de la médecine et de
la politique,par le même auteur. Unvol. in-12.
Les Supercheries, où elle voulait eine voulait pas , comédie en cinq
actes et en vers; par M. Ph. L. C...... Prix , I'fr . 25 cent. et 2 fr.
franc de port. AMarseille , chez Maswert , libraire , sur le port ; et à
Paris , chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres-Saint-
Germain-l'Auxerrois , nº 17 .
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Manuel de Santé etd'Economie domestique , ou Exposé des découvertes
modernes, telles que les moyens de prévenir les effets du méphitisme
, de désinfecter l'air , de purifier les eaux corrompues , de
revivifier une partie des alimens etc. Suivi d'observations , de
recherches et de procédés utiles à toutes les classes de la société ; rédigé
parAuguste Caron. Seconde édition . Un vol. in-12. Prix, 2 fr. 50 eent.
jet3 fr. 25 cent. franc de port. Chez Debray , libraire , rue Saint-
Honoré , nº 168 ; et chez Arthus-Bertrand, libraire , rue Hautefeuille ,
n° 23 .
Drames et contes choisis ou A select collection of dramas and
tales, translatedfrom Ami des Enfans ofBerquin . Un vol. in-12.
Prix , 2 fr . 50 cent. et 3 fr . franc de port. Sold by Arthus-Bertrand ,
rue Hautefeuille , nº 23 ; Theophilus Barrois , junior , quai Voltaire ,
n° 5 ; Mitchel , Printer , rue du Boulei , nº 13 .
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Les Martyrs , ou le Triomphe de la Religion chrétienne ; par F. A.
de Châteaubriant. Troisième édition , précédée d'un Examen , avec
des remarques sur chaque livre , et des fragmens du voyage de l'au
teur en Grèee et à Jérusalem . Trois vol. in-8°. Prix , papier ordinaire
, 15 fr . et 19 fr . franc de port. Papier vélin , 25 fr . et 29fr. franc
de port. A Lyon , chez Ballanche , père et fils ; et à Paris , chez Lenormant
, imprimeur- libraire , rue des Prêtres - Saint-Germainl'Auxerrois
, nº 17; Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille ,
n° 23.
Almanach ecclésiastique de France , pour l'an 1810 ; contenant l'état
de l'église de Rome , la liste des archevêques et évêques de France ,
des vicaires -généraux , chanoines , curés et dignitaires , les noms des
30000 succursales; le clergé de la cour , les établissemens de bienfaisance
, la note des lois , décrets et décisions concernant le culte et ses
ministres , ete . Un vol. in-18. Prix , 2 fr . 25 cent. et 3 fr . franc de
port. Chez H. Nicolle , libraire , rue de Seine , nº 12 ; etArthus-Bertrand
, libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Abrégé de l'Histoire des Egyptiens, des Assyriens, desBabyloniens,
des Mèdes , des Perses et des Scythes , d'après les meilleurs auteurs ,
et particulièrement Rollin et Bossuet; suivi de l'état actuel de chacun
de ces peuples. Al'usage des maisons d'éducation ; par A. F. Pornin.
Un vol. in- 12. Prix , 1 fr . 50 cent. et 2 fr . franc de port. Chez Lebel
et Guitel , libraires , rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois ,
n° 27.
Discours sur l'Education des Femmes , prononcés dans un pensionnat
de demoiselles , à Paris , et Plan d'éducation pour unejeunePrincesse,
par J. P. Gase, professeur de littérature et de botanique médicale
à Paris , ex-professeur d'histoire naturelle et de chimie de plusieurs
Sociétés savantes . Un vol. in-12. Prix , I fr. 25 cent . et 1 fr .
50 cent. franc de port. Chez les mêmes.
Abrégé de l'Histoire de France , depuis Clovis ,jusques ety compris
le règnede Louis XVI; orné de cent quatre-vingt-six sujets historiques
et portraits , gravés en taille-douce. Trois vol. in-12 . Prix, 9 fr. et
10 fr. 50 cent. franc de port. Chez Arthus-Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille , nº 23 .
Apollinei operis carminum, redditi quibus priores numeri , libri tres ;
accurante J. S. J. F. Boinvilliers ; secunda éditio longè auctior. Cet
ouvrage , est le corrigé des pièces de vers latins renfermées dans
Apollineum opusdeM. Boinvilliers , et disposées par lui en matières
448 MERCURE DE FRANCE , FÉVRIER 1810.
de compositions poétiques. Le premier est en faveur des professeurs ,
et le second à l'usage des élèves . Prix , 2 fr . Chez Aug. Delalain , suc
cesseur de Barbou , rue des Mathurins , nº 5.
Abrégé des lois civiles de Demat, conférées avec le Code Napoléon ;
par M. Bousquet , avocat du Barreau de Paris , etc. Un vol. in-12 .
Prix , 3 fr . , et 4 fr . franc de port. Chez H. Nicolle , rue de Seine ,
nº 12; et chez Arthus -Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Ode aux insurgés d'Espagne ; Ode sur la Guerre d'Autriche , et
chant guerrier aux Français ; par J. M. Mossé. In-8° , papier vélin
doré sur tranche , et très-bien couvert. Prix , 3 fr. , et 3 fr. 50 cent.
franc de port . Chez les marchands de Nouveautés .
Avis aux amateursfrançais et étrangers .
Lesieur Tripet , fleuriste à Paris , avenue de Neuilli , nº 18 , prévient
les amans de Flore , qu'il vient de recevoir d'Espagne et du
Midide l'Empirefrançais, detrès-gros ognonsde tubéreuses quadruples,
qu'il cède à dix fr. la douzaine , et qu'à chaque lot de douze oignons
il ajoutera gratuitement ; 1º douze griffes de renoncules à coeur vert
et autres , du plus riche émail ; 2º un cornet de graines de reine MargueriteAnémone
; 3º idem de pied d'allouette julienne pyramidal ;
4º idem deharicots sucrés à haute tige , dont il est faitun si grand récit
dans l'Almanach des Gourmands ; 5ºet enfin des haricots nains à
grappes , qui ont le goût de noisette , avec l'imprimé pour cultiver le
tout avec succès .
Nota. Ce fleuriste qui a reçu derniérement des ognons de tubéreuses
d'Espagne et de Toulon , qui ont été atteints de la gelée , prie les personnes
auxquelles il a pu , par mégarde , en avoir fait quelques livraisons,
de vouloir bien lui en faire part, afin que de suite il leur en expédie
gratuitement de nouvelles , auxquels il ajoutera un supplément
pour tenir lieu d'indemnité des frais de port de lettres et d'envoi.
On est prié d'affranchir les lettres et l'argent .
AVIS AUX ABONNÉS . - Le Meroure de France vient d'acquérir un
nouveau collaborateur , dont nos Abonnés apprendront sans doute le
nomavec intérêt. C'est Mme de Montolieu, si avantageusement connue
par sonRomande Caroline de Licketefield , et par d'autres productions
généralement estimées. Elle s'est engagée à fournir au Mereure , des
Contes, Nouvelles , Historiettes et autres morceaux de littérature et
demorale.
TABLE
29
DAS
MERCURE A
DE FRANCE . A
DEPT
DE
LA
SEINE
N° CCCCXLIX. - Samedi 24 Février 18to.cen
POESIE.
Morceau détaché du chant de la Peinture dans le
sib POÈME DES ARTS .
sa
7519)
A
A
Ne pouvez-vous encore emprunter à l'automne
Les scènes qu'embellit son aimable Pomone ?
Voyez-vous les raisins qui parent ces coteaux ?
Enfoule rassemblé , le peuple des hameaux 650
Déjà pour le pressoir a déserté les granges ;
Courant , riant ,sautant , les rustiques phalanges T
S'excitent par leurs cris lancés de toutes parts ; usi
Femmes , filles , garçons , pères , enfans , vieillards
Tout travaille à l'envi , tout s'agite et s'empresse;
Sur le raisin foulé l'un bondit et le presse ;
Cet autre dans la cuve apporte les trésors
Du vin qui s'enfle , écume et bouillonne à pleins bords;
Onboit , on saute , on forme une grossière danse ;
On chante sans accords , on bondit sans cadence .
Alain tombe en riant d'un grossier escabeau ;
Il renverse Philis , il embrasse Isabeau ;
L'audace , au gré du vin , dans tous les coeurs s'éveille ;
Lise , en se débattant , jette un ori sous la treille ; "
Près d'elle on voit Lucas , dont la main s'enhardit ;
Lamère accourt et gronde , et la foule applaudit.
1
Ff
450 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ainsi l'automne plaît dans sa vive allégresse :
Que dis-je ? ah ! sur la toile encore elle intéresse ,
Quand , triste , elle pâlit , et touche à son déclin .
Alors ,plus de plaisir , de fête , de festin;
Onn'entend plus les ris , on ne voit plus ladanse.
Une sombre vapeur , qui croît et se condense ,
Enveloppe les monts et les bois confondus ..
A travers les brouillards sur la terre étendus ,
L'oeil ne peut distinguer l'humble réduit dupâtre .
Le soleil agrandi , de son orbe rougeâtre,
Jette languissamment un jour d'ombres couvert ,
Et s'éloigne à l'aspect du formidable hiver.
Quelquefois , de Phébé le disque favorable
Atravers ces vapeurs épanche un jour aimable ,
Comme , au sein du malheur , un charmant souvenir
Faitluire , quelquefois , un rayon de plaisir.
Oh ! que ne puis -je errer , quand cet astre se lève ,
Sur le lac amoureux des remparts de Genève?
Ou , plutôt , pour offrir ces effets enchanteurs ,
Que ne puis-je à Rousseau dérober ses couleurs ?
Une barque offrirait et Saint-Preux et Julie ,
L'un etd'autre plongés dans la mélancolie
Et regardant ces monts , ces rochers d'alentour ,
Remplis des monumens d'un malheureux amour.
Ce doux flambeau des nuits , ces clartés vagabondes,
Cet argent qui frémit et flotte sur les ondes,
Tous ces reflets si doux , ces effets si flatteurs ,
Bienloinde les calmer, aiguisent leurs douleurs .
Ah!que ne peut la mer les séparer encore
Si , du moins , nourrissant l'amour qui les dévore ,
Il leur était permis encore d'espérer;
Mais se voir , s'approcher , se parler , s'adorer ,
Presqu'en se possédant , touchant au bonheur même,
Sentirque pour jamais on perd tout ce qu'on aime ,
C'est cet affreux tourment dontrien ne peut guérir.
Ils ont perdu l'espoir , ils n'ont plus qu'àmourir .
Ainsi d'effets touchans l'automne se décore.
La saison des frimas , plus imposante encore ,
Vous offrira ces monts de neige au loin couverts,
Lapompedes glaciers , la splendeur des hivers.
Que de brillans rochers , d'informes pyramides !
FEVRIER 1810.
451

2
Là des forêts d'albâtre , ici des mers solides ;
Des torrens suspendus en lustres , en cristeaux ,
Des terrains inconnus à tous les végétaux ,
D'indestructibles rocs , dont la force infinie
Ressemble à ces travaux qu'enfanta le génie ,
Ces travaux triomphans de vingts siècles divers ,
Et qui restent debout sur l'antique univers. 10 .11
Voyez l'hiver encor , quand , soulevantles ondes ,
Il faitbondir la mer enses prisons profondes ,
Lorsque des aquilons les mugissans efforts
Avec un bruit affreux la roulent vers ses bords ;
Peignez ses flots , gonflez leurs tourbillons avides;
Creusez leurs larges plis , et leurs sillons livides ;
Sur leurs cimes offrez des vaisseaux suspendus ,
Dans l'abimeprofond quelques-uns descendus ,
D'autres , qu'un roc affreux fracasse , et que dévore
L'onde qui les saisit , qui les vomit encore
Les reprend , les rejette , arrache de leurs flancs
Leurs carênes , leurs mâts , leurs antennes , leurs bancs ,
Leurs matelots traînés ,déchirés dans les sables ;
Montrez des corps brisés , des troncs méconnaissables ,
Et quelques malheureux , luttant avec effort , .
Quihurlentsurles flots , et repoussent la mort.
Quel coeur ne frémirait de cette scène affreuse ?
Et si ję retraçais l'époque désastreuse
Où le ciel engloutit la terre dans ses
Où le monde rentra dans l'antique chaos !
Mais , pour un tel récit , quel sera mon langage ?
Où trouver des couleurs pour une telle image?
Des couleurs ! je les vois sur le divin tableau
Qù l'ame du Poussin nous ous traça ce fléau ,
flots,
ΑΙ
Où j'admire , enflammé par son puissant génie ,
De l'univers mourant l'effroyable agonie .
Plus d'astres , plus de cieux , quelques rochers déserts ;
Partout la nuit , partout les dévorantes mers ;
La mort partout. A peine , aux clartés d'un jour sombre ,
Mon oeil , plein d'épouvante , a vu l'horreur de l'ombre.
Tel est de ce tableau le ton sublime , affreux.
Je n'y puis distinguer que quelques malheureux ,
Qui nagent répandus sur un abîme immense..
Hélas ! queje les plains ! ils n'ont plus d'espérance :
Ff2
452 MERCURE DE FRANCE ,
Ilsmourront dans les flots dont ils sont poursuivis .
Qui vois -je en cette barque ? une mère et son fils;
Elle veut l'arracher à la fureur de l'onde ,
Et son ame survit au de nier jour du monde ;
Son époux , qu'un rocher contre la mort défend ,
Des bras de cette mère a reçu son enfant:
Il le tient ; ô bonheur! Mais , quelle autre victime ,
S'attachant à la nef, échappe au noir abîme?
Sauve-toi ,malheureux ! fuis ces horribles flots .
Plus loin , nage un coursier , il porte sur sondos
Un autre infortuné qui de l'esquif approche;
Il l'atteindra , j'espère. Ici , contre une roche
Se renverse un bateau ; deux malheureux perdus
Sur sa dernière planche encor sont suspendus ;
Un autre , en frémissant , dans sa terreur profonde ,
S'attache au frêle bois qui disparaît sous l'onde.
Mais quedis-je? ah ! déjà tout s'est anéanti;
Déjà , je vois , autour de ce globe englouti ,
Régner l'immensité des eaux universelles ,
Etde l'antique nuit les ombres éternelles;
Pas un être vivant ; tout est muet , glacé ;
Le chaos recommence , et le monde a cessé.
1
PARSEVAL
:
1
A
LA PAUVRE ALIX.-ROMANCE.
L'OMBRE enveloppait les airs.,
Laneige couvrait la terre ;
Et sur la pâle bruyère ,
Sifflait le vent des hivers ;
Lorsque frémissant de crainte ,
Et seule avec son enfant ,
Lapauvre Alix en pleurant
Fit entendre cette plainte :
«Monpère fut bien cruel ,
De me fermer sa demeure ,
Malgré la nuit , malgré l'heure ,
Et l'inclémence du ciel .
Ce ciel même que j'implore ,
Est cruel dans sa rigueur;
FEVRIER 1810 . 453
Maismon lâche séducteur
Est bien plus cruel encore.
Omon fils ! mon doux trésor !
Comme ta bouche est glacée !
Va, l'ingrat qui m'alaissée ,
Ne connaît pas notre sort.
S'il le savait , j'en suis sûre ,
Hélas ! tout méchant qu'il est ,
Dans ses remords , il viendrait
Nous sauver de la froidure .
> Mais je n'entends plus tes cris
Quel noir soupçon m'a troublée !
Serais-tu donc envolée ,
O chère ame de mon fils !
Oui, le eiel m'a trop punie ,
J'ai perdu mon dernier bien ,
J'ai perdu le seul lien
Quim'attachait à la vie. »
Alors , près de son enfant ,
Elle tombe sur la neige :
Son voile encor le protège
Contre la fureur du vent.
Avec un faible sourire ,
Elle le serre en ses bras ,
Et résignée au trépas ,
De sa douleur elle expire.
S. EDMOND GÉRAUD .
}
ENIGME.
AMI lecteur , mon nom , véritable protée ,
Peut t'offrir tour-à-tour un objet différent .
Cherche-moi sur la terre , ou bien dans l'empyrée ,
Ici , je serai stable , et là-haut inconstant.
Conservant tous mes pieds , sans les changer de place ,
Mais variant ou ma forme ou ma face ,
J'inspirerai la joie ou serai menaçant.
Tantôt je suis de feu , tantôt je suis liquide;
Et je crains le feu cependant ,
Qu je crains l'eau , même la plus limpide.
1
رک
454 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1810.
J'ai fourni des prélats , j'ai fourni des guerriers ,
D'excellens vignerons et force tonneliers ,
Par-tout on peut me voir , et même sur sa route ;
Mais si le plus grand nombre ici-bas me redoute ,
Onagit autrement chez les restaurateurs ,
Où je suis désiré , bravé par maints buveurs.
Cherche-moi dans l'Europe , ou même dans la France
11
Ou mieux encore en un département ......
Mais , chut ! ami lecteur , j'exige le silence ,
2
Sinonjegronderais sur un ton effrayant.
ParM**, de Sens.
LOGOGRIPHE.
ICI , l'on me vénère , ailleurs je suis proscrit
Et jadis pour mon culte on fit plus d'une guerre :
Dans des Conciles même où l'on m'avait maudit ,
Je fus réinstallé par l'ordre du Saint-Père .
Si tu coupes ma tête , alors , moncher lecteur ,
Tu trouveras le nom qu'on donnait à ces sages ,
Qui vinrent d'Orient pour voir notre Sauveur ,
Lui présenter leurs voeux et leurs humbles hommages.
Mon corps renferme aussi certain mot en usage ,
Qui figure le tems et dont le prompt déclin
Déplaît à la coquette et même à l'homme sage .
On ne me voit en grand que dans un lieu divin.
MÉLANIE MICHAUD , de Poligni,
département du Jura.
CHARADE .
SANS forme , mon premier , rebut de la nature ,
En replis tortueux se traîne lentement ;
Sans cesse mon second remonte et redescend ;
Mon tout dans nos climats ramène la froidure .
1.
HUY.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la Plante des pieds .
Celui du Logogriphe est Lait , dans lequel on trouve , Ai , (vin
d'Ai ).
Celui de la Charade est Vinaigre.
:
1
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
NAPOLÉON EN PRUSSE , poëme épique en douze chants ,
orné des portraits de LL . MM. l'Empereur et l'Impératrice
des Français , l'Empereur de Russie , les Rois
d'Espagne , de Naples , de Hollande , de Westphalie
et de Prusse . Dédié à son Excellence Monseigneur
Comte Regnaud de Saint-Jean d'Angéli , par J. T.
Bruguières , du Gard.
Si la poésie est le plus noble langage qu'il soit donné
à l'homme de parler , le poëme épique est aussi le plus
noble ouvrage que la poésie puisse produire ; c'est le
chef-d'oeuvre de l'esprit humain : Pretiosissimum humani
animi opus , dit Pline en parlant du plus ancien et du
plus illustre de tous. Beaucoup de poëtes ont eu l'orgueil
de tenter cette grande entreprise couronnée par de
si rares succès ; ils ont essayé de cueillir cette palme la
plus brillante que les lettres puissent offrir au génie , et
de partager ainsi une gloire qui n'a été accordée qu'à
cinq ou six hommes privilégiés , les seuls qu'ait inspirés
dans tous les âges et chez tous les peuples la Muse de
l'Epopée ; mais , quoique la modestie ne soit pas le partage
des poëtes , à peine osaient-ils avouer cette prétention
. Je crois , en effet , que c'est par une sorte de
timidité naturelle et de pudeur louable , que rougissant
de se donner pour avoir entrepris et exécuté ce
qu'il y a de plus difficile et de plus glorieux dans la carrière
littéraire , ils ne s'écriaient pas fastueusement :
Voici un poëme épique. Ils se contentaient d'inscrire au
frontispice de leur livre le titre plus simple et plus modeste
de poëme ; laissant au public le droit de déterminer
si leur ouvrage devait être associé à l'Iliade , à
Enéide , à la Jérusalem délivrée , et aux rares chefsd'oeuvre
qu'a enfantés le génie épique . M. Bruguières
est , je crois , le seul qui ait dédaigné ces timides pré
456- MERCURE DE FRANCE ;
cautions . Il nous déclare bien franchement , afin que
nous n'en prétendions cause d'ignorance , que c'est un
poëme épique qu'il nous donne. Ce titre fut long-tems
refusé au Paradis perdu , et dans son enthousiasme ,
Addisson s'écrie à ce sujet : « Si vous faites scrupule de
>>donner le nom de poëme épique au Paradis perdu de
>>Milton , appelez-le , si vous voulez , un poëme divin . >>
Mais M. Bruguières ne veut pas même nous laisser cette
alternative , il nous déclare impérieusement que c'est un
poëme épique dont il vient d'enrichir notre littérature .
Ce n'est pas que M. Bruguières se soit dissimulé les
difficultés d'une entreprise aussi téméraire , et sa préface
contient à ce sujet le récit d'un beau combat qui a eu
lieu entre sa modestie qui le jetait dans le découragement,
lui inspirait de réparer safaute en refusant le jour à son
poëme , et son amour propre qui lui donnait plus de
courage et de meilleures espérances : et l'on voit que
l'amour propre l'a emporté ; c'est l'usage. Cependant la
modestie reparaît encore quelquefois dans cette préface :
l'auteur y parle souvent de la faiblesse , de l'insuffisance
de ses talens ; mais il donne pour excuse son admiration
qui a triomphe de tous les obstacles . C'est une bien
mauvaise excuse : on peut admirer et se taire ; on le doit
même lorsqu'absolument dépourvu du talent d'écrire , on
dégraderait par ses grotesques inventions et ses ridicules
expressions , et le sentiment qu'on éprouve , et , s'il était
possible, celui qui l'inspire et les actions éclatantes qu'on
se propose de chanter . Le silence que commande souvent
le respect et la modestie , ne peut jamais être reproché
; un langage hors de toute proportion avec ce qu'il
veut et ce qu'il doit exprimer , et qui , quoi qu'on endise ,
atteste bien plus encore la présomption que l'admiration,
est toujours condamnable. Rien surtout n'est plus ridicule
qu'un ridicule éloge , et il ne faut pas entreprendre
de chanter des faits inouïs , des conquêtes prodigieuses ,
la vaillance des armées françaises , et le génie de celui
qui les conduisit si souvent à la victoire , lorsqu'à
peine on serait capable de célébrer le chef le plus obscur
et les exploits les plus vulgaires.
M. Bruguières paraît encore avoir eu d'autres motifs
FEVRIER 1810. 457
et un autre but lorsqu'il a entrepris son poëme : il est
humilié pour la nation française de ce qu'elle ne peut se
glorifier que d'une seule épopée ; il entreprend de
prouver que les Français ont la tête épique autant et plus
que les autres peuples . Il faut avouer que son exemple
le prouve mal ; ses raisonnemens ne le prouvent guères
mieux. Il semble croire que si nos poëtes ne font pas de
beaux poëmes épiques , c'est qu'ils ne sont pas assez
riches ; car c'est sans doute ce qu'il entend lorsqu'il dit
que les moyens d'existence leur manquent. Il croit encore
que c'est parce qu'ils ne mettentpas assez de persévérance,
assez de ténacité dans leurs ouvrages . On s'imaginerait ,
d'après cette profonde réflexion , qu'il a mis lui-même
beaucoup de ténacité dans le sien ; mais il nous apprend
qu'un an lui a suffi pour consommer ce grand oeuvre ;
il avoue , il est vrai , qu'il a été un peu pressé par sa
présomption d'oser aspirer aux prix décennaux ( la présomption
d'oser aspirer , comme la modestie accumule
ici les expressions et les pleonasmes ! ) : mais M. Bruguières
aurait dû modérer un peu sa présomption d'oser ;
dans dix ans il y aura encore des prix décennaux. Dix
ans sont un espace de tems fort raisonnable pour faire
un poëme épique ; c'est sur-tout de ces ouvrages importans
qu'Horace a dit : Nonumque premantur in annum.
M. Bruguières nous dit , à la vérité , que le tems qu'il
n'a pas mis à composer , il l'emploiera à corriger , ou ,
comme il le dit lui-même , à l'amélioration de son poëme ;
et il nous apprend qu'il lui reste beaucoup de tems pour
cela . Nous lui conseillerons de faire de ce tems un tout
autre emploi . Cette préface donnerait lieu à beaucoup
d'autres réflexions ; mais le poëme m'appelle. Je me
contenterai de dire que les idées en sont si incohérentes
et si mal exprimées , le style tellement dépourvu d'élégance
et d'harmonie , si pénible , si embarrassé , si incorrect
, que le lecteur de ce morceau destiné à développer
les motifs , le but et le plan du poëme , recueille
de cette lecture un terrible préjugé contre le poëme luimême
; mais ne concluons point ainsi d'un objet à un
autre , et ne tirons de chacun que la conséquence la
plus directe et la plus naturelle; contentons-nous done
458 MERCURE DE FRANCE ,
1
d'inférer de la préface que M. Bruguières ne sait pas
écrire en prose , et laissons au poëme le soin de prouver
qu'il ne sait pas écrire en vers .
Je ne ferai point , à l'occasion du poëme de M. Bruguières
, une longue dissertation sur la nature du poëme
épique ; il n'est pas nécessaire de s'armer de grandes
autorités contre cet ouvrage , ni d'appeler à son secours
Aristote , Quintilien , Horace , Boileau , le père Le Bossu ,
l'abbé Lebatteux , Rollin , Laharpe; il n'est point quesfion
de citer les grands modèles et de comparer les
chants de M. Bruguières avec ceux d'Homère , de Virgile
, du Tasse , de Milton , de Voltaire : Chapelain ,
Scudéri , Saint-Sorlin me fourniraient de plus justes
comparaisons . Parmi toutes les règles qu'ont suivies et
consacrées les grands modèles , qu'ont prescrites les habiles
rhéteurs , je n'en citerai qu'une , parce que , si elle n'explique
pas pourquoi M. Bruguières a si mal réussi , ce
qui est presqu'inexplicable , elle prouve du moins qu'il
lui était presqu'impossible de bien réussir , ce qui dans
un mauvais succès est une sorte de consolation . Cette
règle consacrée par l'exemple des grands maîtres et par
les préceptes des rhéteurs , est qu'un poëte ne doit point
choisir pour sujet d'un poëme épique une action trop
récente , à plus forte raison une action contemporaine ,
et qui vient à peine d'être terminée . Racine s'excuse
d'avoir pris pour sujet d'une tragédie la mort de Bajazet ,
catastrophe arrivée trente ou quarante ans avant qu'il
l'exposât sur la scène; il croit devoir alléguer en sa faveur
la différence des moeurs et la distance des lieux. « Le
>>peuple , dit-il , voit à-peu-près du même oeil ce qui est ,
>>si j'ose ainsi parler , à mille ans de lui , et ce qui en est
>> à mille lieues ; >> mais il avoue qu'il n'aurait jamais osé
traiter ce sujet s'il se fût agi de Français , ou que le fait
se fût passé en France. Laharpe semble même regarder
l'époque illustrée par les exploits de Jeanne d'Arc comme
trop récente pour l'épopée : je crois ce sentiment exagéré
; mais que n'eût pas dit , et avec raison ,, ce célèbre
critique , s'il eût vu un poëme épique construit sur les
événemens de la veille , et un poëte assez peu instruit
de la nature de l'épopée,des fictions qui la soutiennent ,
FEVRIER 1810. 459
/
du merveilleux qui l'agrandit , pour oser chanter aujourd'hui
avec les formes épiques ce qui s'est passé hier ?
La fiction , l'ame de la poésie épique , ne peut en effet
ni se mêler à des faits éclatans généralement connus dans
toutes leurs circonstances , et qui se sont passés de nos
jours , sous nos yeux , ou qui ont eu pour témoins cinq
cent mille hommes , nos contemporains , nos compatriotes
, nos parens , nos amis ; ni animer des tableaux
qu'aucune illusion ne saurait embellir à nos regards ,
puisqu'il nous serait impossible de nous y prêter. Il faut
que le poëte , historien exact , suive pas à pas le héros
qu'il chante :.
Pour prendre Dôle il faut que Lille soit rendue ,
Et que son vers , exact ainsi que Mézerai ,
Ait déjà fait tomber les remparts de Courtrai.
C'est aussi ce qu'a fait M. Bruguières: il a , comme il
le dit lui-même , cuivi fidélement les bulletins ; mais il
faut l'avouer , quelques actions prodigieuses que racontent
les bulletins , quelques pages étonnantes qu'ils fournissent
à l'histoire , quelques sujets héroïques qu'ils présentent
à la poésie et aux pinceaux du poëte , il ne suffit
pas néanmoins de les rimer pour faire un beau poёте .
La poésie épique ,
Dans le vaste récit d'une longue action ,
Se soutient par la fable et vit de fiction .
4
Mais , dira M. Bruguières , n'ai-je pas mis de lafable et
de la fiction dans mon poëme ? Sans doute et même du
merveilleux . Mais que, faut-il en conclure ? Rien , absolument
rien ; car de ce qu'il a imaginé un merveilleux bien
bizarre , et de ce qu'il en a fait un emploi plus bizarre
encore , M. Bruguières n'en conclura pas sans doute
qu'une machine poétique puisse s'adapter convenablement
au sujet qu'il a choisi ; et de mon côté je n'en
concluerai point qu'avec un peu de talent on n'en pût
inventer une un peu moins mauvaise , et en faire un
moins malheureux usage; ainsi tout ce qu'on peut lui
accorder , c'est que son exemple ne prouve rien , ni
pour , ni contre . :
Le merveilleux dans un poëme doit être intimement
460 MERCURE DE FRANCE ;
lié à l'action ; il doit la dominer , en faire le noeud et
participer au dénouement. Pour produire ces grands
effets , il est nécessaire qu'il soit fondé sur une croyance
commune , sur une tradition respectée , ou sur un préjugé
général et fortement enraciné dans les coeurs . Le
merveilleux imaginé par M. Bruguières n'a aucune de
ces conditions : il n'a voulu le puiser ni dans la croyance
des chrétiens , parce qu'elle est trop respectable , ni
dans la mythologie , parce qu'elle est trop usée ; et cependant
son principal agent surnaturel est le Destin qui ,
ce me semble , est une divinité mythologique ; mais le
Destin , dans le poëme de M. Bruguières , ne met point
en mouvement d'autres divinités subalternes : c'est à des
hommes morts depuis plus ou moins de tems qu'il donne
ses ordres , à Frédéric II , à Pierre Ier , à Charlemagne ,
qui ne font guères que se haranguer , et délayer de mauvais
raisonnemens en mauvais vers et en mauvais français
. Bientôt cependant ces êtres , ou plutôt ces revenans
, se multiplient au gré de l'imagination fantastique
de l'auteur , et l'on voit paraître sur la scène Hercule ,
Scipion , Annibal , Alexandre , Juba , Sésostris , Périclès :
tous ces personnages se mêlent de nos affaires et s'entretiennent
avec nos guerriers . Ce n'est pas là du merveilleux
; ce sont des anachronismes .
C'est sur-tout dans les VI , VII et VIII chants que le
poëte a prodigué ce nouveau genre de merveilleux ; ces
trois chants ne contiennent que le récit d'un songe , et
il faut avouer que le songe est un peu long. J'en rapporterai
quelques détails en faveur de ceux qui aiment
qu'on leur conte des rêves . Après la bataille d'Iéna et la
conquête de la Prusse , le héros est enlevé par la gloire
jusqu'au trône du Destin qui lui remet les rènes du
monde , et l'engage à le parcourir ; il traverse l'Espagne
et rencontre à Gibraltar Hercule qui le harangue . Il passe
en Afrique , et l'Afrique harangue aussi : Scipion etAnnibal
se présentent et haranguent à leur tour , ainsi que
le roi Juba. J'ai cru que le mont Atlas allait aussi faire
sa petite harangue , mais il se tait , et ce bon exemple
n'est guères imité. Cependant la gloire mène le héros à
Suez , à Alexandrie , où se trouve Alexandre , qui de
FEVRIER 1810 . 461
mande au plus illustre lieutenant du héros des détails
sur l'expédition d'Egypte ; ces détails lui sont scrupuleusement
donnés , et Alexandre apprend , entr'autres
choses , que le docteur Desgenettes s'est inoculé la peste ,
pour rassurer l'imagination de ceux qui en sont attaqués.
Assurément cela est très-beau ; Podalire et Machaon
n'ont rien fait de mieux , et toutefois leurs
noms figurent noblement dans la magnifique épopée
d'Homère. Pourquoi n'en est-il pas ainsi du docteur
moderne ? C'est que le docteur Desgenettes n'a pas
encore une figure épique , et c'est une preuve de plus
de l'avantage qu'il y a à prendre pour matière de
ces grandes , et vastes compositions un sujet ancien.
Cependant , au milieu de tous les prestiges de la magie
blanche , Sésostris apparaît , et , comme tous les autres
harangue , prédit et disparaît. Enfin , après une infinité
d'autres voyages , d'autres apparitions , d'autres visions
qu'il serait trop long de rapporter , le héros se retrouve
à Berlin au milieu de son armée . Jamais rêve ne m'a
mieux rappelé ceux dont parle Horace :
.. Velut ægri somnia , vance
Finguntur species .
,
On croirait du moins que l'action , suspendue pendant
trois chants entiers que se développe toute cette
fantasmagorie , allait enfin être reprise et continuée
dans le chant qui suit : mais M. Bruguières quitte
encore le théâtre de la guerre , et oublie ainsi pendant
quatre chants entiers la campagne de Prusser,
sujet de son poëme. Il nous transporte à Paris et décrit
les embellissemens qui , depuis quelques années ,
ontdonné une face nouvelle à cette capitale de l'Empire.
On sait que l'Institut avait proposé ce sujet au concours
pour le prix de poésie ; je serais tenté de croire que
M. Bruguières avait d'abord composé ce morceau dans
l'intention de concourir , et qu'il l'a ensuite intercalé
dans son poëme pour le grossir. Si le poëte eût remporté
le prix , ce n'eût pas été assurément pour le mérite
des transitions , ni sur-tout pour leur variété. Il ne paraît
guères en connaître qu'une seule ; c'est presque tou
462 MERCURE DE FRANCE ,
jours par la conjonction mais , qu'il passe d'un objet à
un autre. On voit jusqu'à six alinéas de suite commencer
par ce monosyllabe :
Mais suivons à grands pas l'immense galerie.
Mais de Trajan vainqueur la colonne embellie.
Mais je vois s'élever le temple de laGloire.
:
Mais un arc triomphal couronnait l'Elysée .
}
:
)
Mais de nouvelles eaux de toutes parts se suivent , etc. , etc.)
Mais de toutes ces transitions la plus singulière , quoiqu'elle
ne commence pas par mais , c'est celle par laquelle
l'auteur passe à la description de la nouvelle
galerie qui doit réunir au nord les deux palais du Louvre
et des Tuileries . L'auteur s'adresse aux Parisiens ,
et leur dit :
1
Pourquoi de longs soupirs affligent-ils votre ame ...
Lorsque l'enthousiasme et l'émeut et l'enflamme ?
Je lis dans vos regards : ce chef-d'oeuvre imposant
Qui touche aux deux palais par son enchainement ,
Fait naître le désirde voir le parallèle ,
Répéterdevant lui son image fidèle.
Bientôt les deux palais se montrent plus pompeux:
Chacun semble avoir pris deux bras majestueux .
De l'enchaînement de la galerie le poëte passe à l'enchatnement
de la rue de Rivoli :
Je m'avance et je vois une noble avenue
Un long enchaînement qui vient frapper ma vue.
Et c'est à-peu-près ainsi que s'enchaîne tout le poëme.
Vient ensuite la grille des Tuileries .
Unegrille élégante entoure les jardins ,
J
Dont Babylone Armide a tracé les dessins.
Babylone qui a tracé les dessins de la grille du jardin
des Tuileries ! Cela est fort .
FEVRIER 1810. 463
En citant de pareils vers , je me reproche de m'être si
long-tems arrêté sur le sujet, le plan et les fictions du
poëte. Tout cela , en effet , est indifférent avec une pareille
poésie , et le plan serait le plus régulier et les
fictions les plus belles et les plus ingénieuses qu'il soit
possible d'imaginer , qu'un pareil style gaterait tout . C'est
eneffet par le style que vivent les poëmes , par le charme
et la noblesse du langage . par l'agrément , la beauté et
les convenances des images. Le poëme de Chapelain est
très-régulier et très-barbare ; et cependant jamais ce
Chapelain , si célèbre pour la dureté de ses vers , n'en
aenfanté de plus durs que ceux-ci :
J'y vois Boulogne , Rhin , Ulm , Autriche , Austerlitz .
Et les Saxons fameux , de Gotha , Memingen ,
Les Saxons illustrant Weimar , Hilburghausen.
Et tous ces noms de la Confédération du Rhin qu'il fallait
sans doute célébrer , mais non par une aussi dure
nomenclature :
:
Etqua
Desperat tractața nitescere posse , relinquit.
Quels sont tes alliés et quelle est leur puissance ?
La Hesse qui du sang s'est fait une finance ,
Qui formant dans son sein un atroce marché ,
Vendàton fils le sang que Londre a recherché?
Le Saxon? Tu le sais , etc.
Jamais on ne rassembla autant de sons sifflans . Ajoutez
à la dureté presqu'abituelle des expressions les constructions
les plus pénibles , les plus embarrassées , les
plus forcées , les plus incorrectes ; des quiet des que se
heurtant , s'accumulant dans la même phrase , se rapportant
à différens relatifs , et formant les plus singulières
amphibologies ; des quand s'accumulant avec encore
plus de profusion :
Quandun état s'attache à des lois incertaines.
Quand ébloui , séduit par un or passager ,
Au repos des humains il devient étranger .
Au mépris de leurs droits , quand son pouvoir se fonde
1
464 MERCURE DE FRANCE ,
Σ
Sur le dépouillement et la ruine du monde.
Quand son maintien dépend d'un commerce éphémère.
Quand enfin par Cérès toujours disgracié , etc.
Onvoit que ces derniers vers sont dirigés contre l'Angleterre
, et si l'on ne peut applaudir à la poésie de l'au
teur , il faut du moins applaudir à ses sentimens patriotiques
, qui le portent à s'élever dans vingt endroits de
son ouvrage contre notre éternel ennemi. Non content
de ses vers , M. Bruguières nous dit même dans sa prose
et dans sa préface que la haine et l'indignation contre
les Anglais sont en lui les sentimens les plus profonds
et les plus indestructibles ; il est malheureux qu'il ne
puisse pas dire avec Juvénal : Facit indignatio versum .
Sa colère ne vaut point un Apollon , et ne lui inspire que
de vers bien faibles et bien mauvais :
Non loin , des léopards indiquent l'Angleterre ;
Sonnom est effacé : les plaintes de la terre ,
L'accusent du retour des désordres humains ,
De chercher à flétrir l'honneur des souverains ,
D'avoir couvert de sang les palais et le chaume ,
D'être le corrupteur et l'oppresseur de l'homme.
Et les Anglais si fiers sont réduits à l'affront
D'être partout bannis , en prononçant leur nom , etc.
M. Bruguières ne traite guères mieux , au reste , ses
amis que ses ennemis , et je ne sais si les Parisiens
seront très -contens de lui. Voici comment il les peint :
Paris bientôt s'éveille à ces cris belliqueux;
Et son peuple inconstant , qui s'ignore en ses voeux ,
Frémit quand de Berlin la trame est éclairée.
Et dissertant sur tout sans fixer ses désirs ,
Pour-ces objets nouveaux fait trève à ses plaisirs .
Peuple qu'il faut conduire et jamais enchaîner ,
Blâmant sans hésiter , facile à s'étonner ;
Cepeuple indéfini s'occupe de la guerre .
1
T
7
د
M. Bruguières veut-il ennoblir une épée , il l'appelle
un coutelas; un coucher lui paraît plus poétique qu'une
couche ;
FEVRIER T
1810. 465
couche ; un jour de parade où l'on exerce les soldats à
des évolutions militaires , est pour lui un jour paré ,
absolument comme un bal ; un homme audacieux est
un homme dont l'audace étrange aux tems connus , a
dépouillé le tems ; un fleuve est étranger à la délicatesse ;
unhéros ancien se plaint qu'à la page d'un siècle à peine
unjour se place ; le tems des canaux active les disgraces ;
dans une armée , Mahomet et Calvin comptent de leurs
enfans . Ne respectant pas plus la langue française que
la langue poétique , le poëte dirafut pour alla ; préluder
les grandeurs pour prélude aux grandeurs . Tantôt il
multiplie les régimes indirects :
Comme il lui sert d'organe à ses nombreux bienfaits.
Tantôt embarrassé par les pronoms possessifs , si le lion
enlève une proie , il dira
Sa dent saisit , secoue , et fait crier ses os.,
Tantôt , enfin , il mêle les plus illustres noms aux plus
bizarres vers : ›:
40 2 :
DEPT
DE
5 .
cer
Et le bravemortier au lointain répandu!
Etdans le campde Ney,jouissant desjournées
Plus loin :Davoust offre uunn aauuttrree carnage. Ailleurs , il
est un autre général , je ne sais lequel ( et il me pardonnera
d'avoir oublié son nom) ,
Qui semble la pensée et l'éclair des vertus .
Mais il faut s'arrêter , et ce n'est pas que la matière manque
pour de pareilles citations . Assurément, s'il était possible
que l'éclat de si hauts faits et de tant de gloire fût ternie,
ce serait par de pareils vers , et il n'est point de Français
qui , en les lisant , ne fasse au poëte et au héros qu'il a
prétendu célébrer , l'application de ces vers que Rousseau
adressait à un poëte dont l'audace était bien moins
grande , et dont le poëme n'était certainement pas plus
mauvais :
O Catinat , quelle voix enrhumée ,
De te chanter , ose usurper l'emploi ?
F.
Gg
466 MERCURE DE FRANCE ,
VOYAGE A PARMÉNIE . -
A Paris , chez les marchands
de Nouveautés .
DEPUIS le prodigieux succès du Voyage en prose et
en vers de Chapelle et de Bachaumont , un grand nombre
de poëtes se sont exercés dans ce genre aussi aimable
que facile. Parmi ceux qu'on se plaît à relire , se distinguent
sur-tout Bertin et M. de Parny , Lefranc de Pompignan
, Desmahis , et quelques autres encore qui méritentun
souvenir. Aucun d'eux cependant n'a surpassé
Chapelle en naturel , en facilité , en bonne plaisanterie ;
et le paresseux du Marais est resté le premier modèle ,
quoiqu'il fût peut-être bien inférieur , sinon en esprit ,
dumoins en talent , à quelques-uns de ses disciples .
Voltaire l'a peint dans son Temple du Goût, avec cette
grâce piquante et cette vivacité de traits qui rendent la
raison plus brillante sans la rendre moins simple et moins
naturelle : « Là , dit-il , se trouvait Chapelle , ce génie
plus débauché encore quee délicat , plus naturel que
poli , facile dans ses vers , incorrect dans son style ,
libre dans ses idées . Il parlait toujours au Dieu du Goût
sur les mêmes rimes . On dit que ce Dieu lui répondit
un jour :
Réglez mieux votre passion
Pour ces syllabes enfilées ,
Qui chez Richelet étalées ,
Quelquefois sans invention ,
Disent avec profusion
Des riens en rimes redoublées.
LeDieu avait raison sans doute ; mais il pouvait ajouter
que ces rimes harmonieuses , et quelquefois élégantes ,
ne sont pas toujours employées par Chapelle à l'ornement
de ces périodes vides et cadencées que des singes
mal-adroits de Chapelle lui-même , et sur-tout de Gresset,
nous ont donné si long-tems pour de la poésie légère ,
et qui n'étaient que du verbiage. Très-souvent dans son
Voyage , elles ne font qu'embellir des pensées fines , des
mots piquans , et ce qui est plus rare , mais vaut mieux ,
FEVRIER 1810. 467
des traits d'une imagination vive , légère et riante . Voltaire,
plus fait que personne pour en sentirlemérite , et
l'apprécier avec justesse , observe lui-même dans ses
jugemens sur les écrivains du siècle de Louis XIV , que
si Chapelle ne fut point l'inventeur de ces rimes redoublées
, il réussit mieux que les autres dans ce genre qui a
de l'harmonie et de la grace. Il ajoute ensuite avec raison
qu'il faut bien distinguer les éloges que tant de gens de
lettres ont donnés à Chapelle , et à des esprits de cette
trempe , des éloges dus aux grands maîtres (1) .
Voltaire lui-même a écrit dans le genre de Chapelle
un petit Voyage à Berlin. Ce n'est guère qu'une lettre
en vers et enprose : mais la supériorité de l'écrivain s'y
fait partout reconnaître à cet art des rapprochemens , à
cette philosophie morale revêtue des couleurs de l'imagination
, qui distinguent tous ses ouvrages , soit enprose,
soit en vers. On ne trouve dans Chapelle aucun passage
qui ressemble à la peinture que fait Voltaire de l'an
cienne Westphalie , aux réflexions qu'il en tire , je dis
plus , on ne pouvait pas espérer de l'y trouver. Quoique
vieil ami Chapelle fût un des disciples distingués du
philosophe Gassendi , pense-t- on que ses vues morales
eussent assez d'étendue pour lui inspirer le morceau
suivant ?
<<Dans de grandes huttes qu'on appelle maisons , on voit
des animauxqu'on appellehommes, qui viventle plus cordialement
du monde pêle-mêle avec d'autres animaux
domestiques: une certaine pierre dure , noire et gluante ,
composée, à ce qu'on dit , d'une espèce de seîgle , est la
nourriture des maîtres de la maison. Qu'on plaigne après
cela nos paysans , ou plutôt qu'on ne plaigne personne ;
car sous ces cabanes enfumées , et avec cette nourriture
détestable , ces hommes des premiers tems sont sains et
vigoureux . Ils ont tout juste la mesure d'idées que comporte
leur état . i
Ce n'est pas que je les envie ;
J'aime fort nos lambris dorés ;
Jebénis l'heureuse industrie
(1) Siècle de Louis XIV.
Gg 2
468 MERCURE DE FRANCE,
1.
Parquinous furent préparés ,
Cents plaisirs par moi célébrés .
Frondés par la cagoterie ,
Et par elle encor,avourés.
Mais sur les hutte des sauvages
Lanature épand ses bienfaits ;
Onvoit l'empreinte de ses traits
Dans lesmoindres de ses ouvrages .
L'oiseau superbe de Junon ,
L'animal chez les Juifs immonde ,
Ont du plaisir à leur façon :
Et tout est égal en ce monde. »
Le voyage de l'anonyme à Parménie n'est guère plus
long que celui de Voltaire à Berlin. Il l'est même trop
peu ; et quelques scènes intéressantes qui ne sont qu'ébauchées
par le poète , méritaient d'être développées .
Son cadre est fort étroit , je l'avoue; mais il ne me
semble point encore suffisamment rempli. On regrette
d'autant plus d'y trouver cette sorte de brièveté qui laisse
des vides , que des détails très-agréables en promettent
d'autres encore , les font désirer , et laissent presque
toujours le lecteur avec un regret. C'est donc un choix
de ces détails que je vais faire connaître : car, pour l'ensemble
, il est si peu de chose que ce n'est pas la peine
d'enparler.
Je transcrirai d'abord un passage où le voyageur peint
les impressions qui se réveillent dans son coeur à la vue
de sa terre natale. On y trouvera , si je ne me trompe ,
de la douceur , de l'harmonie , et quelques rapprochemens
ingénieux :
Dieux ! avecquels transports je me suis écrié :
Salut, heureux village où règne l'amitié ,
Beaux lieux où je goûtai , dans ma folâtre enfance,
Tous ces petits plaisirs si grands pour l'innocence !
Là , seul j'escaladai des remparts de gazon
Qui craignaient l'ouragan bien plus que le canon :
Sur une verge ici, cavalier intrépide ,
J'attaquai de moutons une troupe timide;
Maisplus loin , de la paix préférant les douceurs ,
Comme legrand Condé, je cultivai des fleurs.
:
FEVRIER 1810. 469
Ah ! que ces souvenirs , retracés dans mes vers ,
Rendent de mon départ les regrets moins amers !
Oui , mes amis , du ciel tel est l'arrêt barbare ,
Ceux que le coeur unit , le destin les sépare .
Je fuis . Mais si du moins j'avais reçu des Dieux ,
Pour charmer mes ennuis , un luth mélodieux ,
Que souvent je croirais , loin des lieux quej'adore ,
Heureux de les chanter , les habiter encore!
On se plaît communément à réunir dans ces petits
voyages toutes nos mesures de vers . Employé avec choix
ét avec goût , leur mélange est d'autant plus agréable
qu'il est plus varié , et fait mieux sentir à l'oreille toute la
diversité des objets que le poëte veut peindre à la pensée
du lecteur . Ainsi le rhythme doit toujours avoir une
analogie marquée avec le sujet qu'on traite. Celui de nos
alexandrins peut , sous une plume habile , prendre toutes
les formes et tous les tons : cependant notre vers de dix
syllabes , plus svelte et plus libre dans ses mouvemens ,
paraît se prêter avec plus de souplesse encore et de
grace à cet enjouement de style , à ce naturel facile et
piquant , qu'exigent presque toujours les peintures
comiques , et cette satire légère , qui raille et ne s'emporte
pas . J'en trouve dans cet opuscule un exemple qui mérite
d'être cité :
Sous ces clochers qui tombent en ruines
Est un vieux bourg dont la Côte est le nom.
Au tems passé d'utiles Ursulines ,
Par leurs liqueurs , leurs Agnus , leurs pralines ,
Portèrent loin sa réputation .
Thèbes n'estplus ; Palmyre est en poussière ;
Tout ce qui brille ici bas doit finir :
La Côte aussi de sa splendeur première
Conserve à peine un faible souvenir .
Bien sottement on y fait bonne chère.
Plus de gaîté ; jamais de ces bons mots
Dont les plus fous sont les plus à propos ,
Et qu'on répète au joyeux bruit du verre.
Les jours de fête on boit d'assez hon vin ;
470 MERCURE DE FRANCE ,
Mais le meilleur est pour la sacristie.
Même au dessert , on prêche , on calomnie ,
On est méchant par amour du prochain.
:
:
De ce pays les bourgeois d'importance
Savent par coeur le Messager Boiteux ;
Ils sont prônés pour avoir connaissance
Des lunaisons et desjours pluvieux.
Le grand Herschell , égaré dans les cieux ,
De son savoir n'est pas plus orgueilleux .
Soeur de Protée , ô déesse légère ,
Toi qu'on adore à Londres , à Paris ,
Toi qui refais nos lois , notre grammaire ,
Et nos ballets et notre caractère ,
Et nos sermens ainsi que nos habits ,
Le croira-t-on ? l'on voit toutes les belles
Etre en ces lieux à ton culte rebelles !
Pour en punir leurs modestes appas ,
PuisseBorée , engoufré dans la toile ,
Et le reste. On sait qu'il y a , dans presque tous les ouvrages
de ce genre , de ces petits vers un peu lestes , qu'il
est convenu de ne citer jamais , et qu'on se contente de
relire . D'ailleurs , tout ce morceau décèle un homme
d'esprit , et un talent vrai , formé à la bonne école . La
versification est pure et soignée , l'expression choisie ,
élégante , la période harmonieuse et pleine de facilité.
Cet heureux rapprochement des remparts de Thèbes et
de Palmyre soumis aux vicissitudes des destinées humaines
, comme la réputation de l'eau de la Côte , n'est
ni moins enjoué , ni moins agréable que celui du grand
Condé , cultivant des fleurs à Chantilli , après les victoires
de Nortlingue et de Fribourg , comme l'auteur
dans son village , après la glorieuse escalade de ces
remparts de gazon ,
Qui craignaient l'ouragan bien plus que le canon.
Il ne réussit pas moins dans ces peintures douces et
tendres qui demandent de l'élégance sans recherche , de
la grâce sans affectation , de l'abandon sans faiblesse et
sans négligence . Tel me paraît être du moins , à un
FEVRIER 1810. 471
petit nombre de vers près , ce joli portrait de soeur
Louise, dont le modeste ermitage se voit encore , dit-on,
entre la Grande-Chartreuse et la Côte-Saint-André .
:
Lapatrone de l'ermitage ,
Protectrice de ces cantons ,
Garda seize ans dans son village
Son innocence et ses moutons ;
Mais craignant la tendre poursuite
D'unjeune et pressant pastoureau ,
Sur le sommet de ce coteau
Elle accourut se rendre ermite .
Fille sage est comme l'oiseau :
Tout son salut est dans la fuite.
L'ombre d'un verdoyant berceau
Fut toujours son unique asyle.
Le soir elle allait à la ville
Vendre le linde son fuseau.
Cette Geneviève nouvelle ,
Toujours seule , chaque matin ,
Couraità l'antique chapelle
Bien long-tems avant que l'airain
Eût appelé chaque fidèle.
Delamesse revenait-elle ,
Ellepriait même en chemin.
Autour de sa légère taille :
Flottait l'habit religieux ,
Et sous ungrand chapeau de paille ,
:
Modeste , elle baissait les yeux.
De son sein la noire étamine
Cachait les contours indiscrets ,
Et sa mainn'y plaçajamais
La marguerite ou l'aubépine .
Un ruisseau près de son manoir
Offrait à sa soifune eau pure ,
Louise y trempait sonpainnoir;
Et , quoique jolie , on assure
Qu'elle n'apas osé s'y voir.
i I
La prose de notre voyageur me paraît inférieure à ses
vers . Ce n'est pas qu'on n'y trouve assez souvent de l'ésprit
et une certaine élégance , mais elle n'est point géné472
MERCURE DE FRANCE;
ralement assez nourrie de pensées; elle est trop dépourvue
de traits , et n'est pas même toujours exempte d'incorrections
. Du reste , on a pu remarquer, dans les morceaux
que nous avons cités , la réunion de plusieurs qualités
aimables . Les deux premiers semblent annoncer du
talent pour les contes en vers , l'autre pour la poésie
érotique ; et l'on n'en sera point surpris , lorsqu'on
saura le nom du poëte. Je crois pouvoir le faire connaître
, puisqu'il ne s'enveloppe aujourd'hui du voile de
l'anonyme qu'après s'être nommé autrefois . Ce voyage
parut en effet , il y a quelques années , sous le nom der
M. Augustin Blanchet , à la suite d'un livre d'élégies
qui lui obtinrent alors le plus flatteur des suffrages , celuid'un
poëte classique dans ce genre , de M. de Parny .
LITTÉRATURE ITALIENNE.
I. Della necessità di scrivere nella propria lingua : De la
nécessité d'écrire dans sa propre langue . Pise , 1808 .
In-4°.
TEL est le titre d'un discours prononcé avec le plus grand
succès , en 1806 , dans l'Université de Pise , par M. Rosini,
professeur d'éloquence italienne , pour l'ouverture de ses
leçons , et qu'il n'a donné au public qu'après l'avoir retouché
avec tout le soin qu'exigeait l'importance de la matière
et l'éclat même de son succès . On ne peut mieux seconder
que par la publicité donnée en Italie à cet excellent discours
, les vues du Décret impérial qui accorde des honneurs
et des encouragemens aux jeunes auteurs italiens qui
écriront le mieux dans leur langue . CeDécret , et celui qui
l'a confirmé récemment ( 1 ) , doivent changer en époque
de perfectionnement, ou au moins de conservation intacte,
ce qui , sans ce secours , en aurait pu former une d'altération
et de décadence. M. le professeur Rosini semblait
les prévoir ; il les implorait en quelque sorte , et faisait ,
en les attendant , tout ce que peut faire un orateur éloquent,
zélé pour la gloire littéraire de sa patrie . Son discours est
partout animé de cette douce chaleur qui naît de l'amour
८७
(1) En décembre 1 gli onin.
FEVRIER 1810. 473
des objets dont on parle et de la conviction des vérités que
l'on veut proclamer .
Il retraced'abord rapidement la naissance et les premiers
progrès de la langue italienne ; mais il observe aussi , dès
ses premiers tems , dans la plupart des hommes qui écrivaient
en Italie autre chose que des vers , une forte prédilection
pour la langue latine , qui retarda le perfectionnement
de la prose italienne . S'élevant ensuite au dessus
des préjugés nationaux , il jette un coup-d'oeil juste et impartial
sur les littératurès étrangères .En réclamant toujours
pour l'Italie une prééminence poétique , qu'il est en effet
impossible de nier , il reconnaît la supériorité des Anglais
dans l'histoire , dans la philosophie , dans la peinture des
moeurs ; il avoue et apprécie les richesses des deux grands
siècles de la France , car il est plus libéral envers nous que
ne le sont certains Français , qui n'en reconnaissent qu'un
seul , et voudraient , en quelque sorte , effacer de la liste
des siècles celui dont la gloire est indubitablement la plus
solide , puisqu'elle joint à autant d'éclat plus de fonds et
d'utilité. Il rend justice aux efforts que l'Allemagne a faits
dans le dernier siècle pour polir et perfectionner sa langue,
et aux célèbres écrivains quiy ont contribué . Moins libéral ,
mais peut-être non moins juste envers les Espagnols , il
avoue que la nation qui a produit le Don Quichotte , pouvait,
sans des raisons qu'il ne peut qu'indiquer , mettre sa
littérature de pair avec les plus riches de l'Europe.
Il ne suffit pas toujours , reprend-il , pour exceller dans
un genre , de s'y proposer un but fixe , etd'y tendre de tous
ses efforts . L'éloquence de la chaire , par exemple , fut
toujours cultivée et encouragée en Italie : elle ne peut
cependant se vanter que du seul Segneri ; et quelle distance
de lui jusqu'à Massillon !.... Ce n'est pas moi ,
Français , qui fais cette réflexion ; c'est l'orateur italien
lui-même. Quelles peuvent être les causes de cette différence
? n'ont-elles point existé chez les autres peuples? et
qu'ont-ils fait pour s'en garantir? Leur moyenle plus efficace
et le plus puissant a été la culture exclusive et seule
encouragée de leurs langues nationales . Les savans italiens ,
au contraire , ont toujours partagé leurs soins entre les
deux langues italienne et latine ; le public instruit a également
applaudi les ouvrages qui lui paraissaient élégamment
écrits dans l'une comme dans l'autre langue. Mais
cette élégance latine est-elle réelle ? de peut-elle être ? C'est
une question que le professeur n'ose aborder , devant un
474 MERCURE DE FRANCE ,
auditoire composé de savans italiens , qu'après avoir demandé
la permission de s'exprimer avec toute franchise.
Il soutient , il démontre même que la précision , la
propriété des mots latins , l'art de leur donner avec certitude
dans la phrase la place qui leur appartient , ne peuvent
exister parfaitement , même en Italie , où le latin fut
autrefois la langue commune ; que l'on n'en connaît plus
l'exacte prononciation et par conséquent l'harmonie ; qu'à
ces difficultés , en quelque sorte purement grammaticales ,
il faut ajouter toutes celles qui tiennent à l'ornement , à
Hélégance , aux tours , aux figures , aux différentes formes
de l'éloquence , et à ce mouvement passionné qui en est la
source , et pour ainsi dire l'essence même. Il établit avec
clarté , et prouve , selon nous , avec évidence que tous
ces points constitutifs de l'art d'écrire ne peuvent être à la
disposition de l'écrivain dans une langue dont il ne se sert
pas pour tous les usages de la vie et tous les jours.
Cen'est donc pas seulement dans une langue morte ,
mais dans toute autre langue que la sienne , qu'il est impossible
d'arriver à la perfection , but auquel on doit toujours
tendre , et que l'on peut se flatter d'atteindre , chacun
du moins selon ses forces , en écrivant dans sa propre
langue. L'auteur engage fortement ses compatriotes à
n'écrire jamais autrement , il leur rappelle les grands noms
dont le parnasse italien s'honore. Dante , Pétrarque et
Boccace , avaient ennobli la langue et l'avaient rendue
propre à exprimer les sentimens les plus forts et les plus
hautes pensées , lorsqu'au XVº siècle les Latinistes osèrent
soutenir que cette même langue n'était propre qu'aux sujets
amoureux ou légers. Heureusement d'autres grands poëtes
enjugèrent autrement dans le XVI . Quelques prosateurs
aussi se distinguèrent; mais aucun ne s'éleva au même
rang que les poëtes , et le latin continua surtout d'être le
langage des sciences . A
Chez d'autres nations , cependant , les sciences mêmes
ne se sont-elles pas exprimées dans la langue nationale ?
Bacon , Mallebranche , Buffon , Bailly..... Et , s'écrie l'orateur,
quels ouvrages , et quels noms ! Mais pourquoi
chercher des exemples étrangers ? .... O Galilée ! le tien
ne suffit-il pas ! L'éloquent professeur invoque avec autant
de chaleur que d'adresse le souvenir de ce grand homme
qui , avant de passer à l'Université de Padoue , professa
dans celle de Pise , et peut-être dans cette enceinte même .
Galilée , de cette main qui armée du télescope interrogeait
1
FEVRIER 1810.S 475.
le ciel et lui dérobait ses secrets , ne dédaigna jamais de
communiquer aux hommes , dans sa langue maternelle , les
grandes découvertes qu'il avait comme arrachées du sein
de la nature. L'orateur le peint dévoilant d'une main les
astres de Médicis ( nom qu'il donna d'abord aux satellites
de Jupiter qu'il venait de découvrir ) , et arrêtant de l'autre
le char que les poëtes et même les philosophes de l'antiquité
la plus reculée avaient donnée au Dieu du jour.
Après Galilée , des disciples dignes de lui fondèrent la
célèbre académie del Cimento . Les Torricelli , les Redi ,
les Magalotti , savans et philosophes célèbres , répandirent
comme lui la science dans le langage toscan. Maís après la
destruction de cette illustre Académie , d'autres savans ont
repris l'usage d'écrire dans une langue qu'on ne parle
plus ; et ils n'ont pas peu contribué à enlever à l'Italie le
sceptre des sciences que leurs prédécesseurs avaient conquis.
Enfinissant ce discours , M. Rosini s'adresse aux savans
professeurs , aux jeunes étudians qui l'écoutent ; il les
conjure de seconder son zèle pour une langue que de si
grands écrivains ont illustrée . Elle a eu un Dante , un
Pétrarque , un Tasse , rival de Virgile , un Macchiavel qui
a si profondément creusé dans les secrets de la politique ;
mais qui lui indiquera dans sa patrie un Cicéron , un
Démosthène ? ..... Comment me répondrez-vous , dit-il à
ses jeunes auditeurs (et ce sont ses dernières paroles ),
commentme répondrez-vous , si ce n'est par le froid silence
de la douleur, ou par des cris d'enthousiasme et d'espérance
qui seraient la plus belle récompense de ce discours ?
Ne peut-on pas dire que s'il est possible qu'un Démosthène
ou un Cicéron s'élève du milieu de cette jeunesse
studieuse , c'est à la voix d'un tel professeur ? M. Rosini
n'est pas seulement orateur , il est aussi poëte et connu par
des productions plemes de goût. Ses trois jolies pièces,
lyriques intitulées : La Poesia , la Musica e la Danza ,
imprimées parBodoni en 1796 ; son poëme sur les sciences
et sur les arts (2 ) , imprimé à Pise en 1801 ; un autre poëme
plus considérable , imprimé aussi à Pise en 1803 , sous le
titre de Siècle de LéonX, et prononcé à Florence au concours
triennal pour les prix de l'Académie des beaux-arts ;
etson Ode en vers alternatifs de sept et de onze syllabes ,
sur le retour dujeune peintre Benvenuti en Toscane , nous
(2) Le Sienze e le Arti , Poemetto in ottavarima ,f . grande.
476 MERCURE DE FRANCE ;
sont connus. Ils respirent tous le sentiment éclairé des
beaux-arts , la sensibilité de l'ame et le talent. Quel que
soit à l'avenir le sort des lettres en Italie (et les deux dé
crets de S. M. l'Empereur prouvent qu'il veut que ce sort
soit brillant et heureux) , il sera glorieux pour M. Rosini
d'y avoir contribué par ses leçons , ses exhortations et ses
écrits.
II . Dell Origine e dell' Ufficio della letteratura , etc.
• De l'Origine et des Dévoirs de la littérature , Discours
d'Ugo Foscolo . Milan , 1809 , in-8° .
Ce nouveau Discours , composé par un auteur avantageusement
connu dans la poésie , dans l'érudition et dans
Péloquence italiennes (3) , vient à l'appui du précédent , et
tend au même but, qui est d'inspirer aux Italiens l'amour
de leur littérature et de leur langue. L'analyse en serait
plus difficile . L'orateur remonte dans sa première partie
jusqu'à l'origine des institutions humaines , poury trouver
celle de la littérature et déterminer le rang qui lui appartient
et les fonctions qu'elle doit remplir ; persuadé , dit-il ,
que les origines des choses , lorsqu'on parvient à les découvrir,
nous révèlent à quels devoirs chaque chose fut
primitivement destinée dans l'économie de l'univers , et
comment les vicissitudes des tems et des opinions en ont
accru l'usage et l'abus .
Cette vue philosophique est exécutée d'une manière qui
ne l'est pas moins . Les différens degrés que parcourt la
sociabilité sont retracés rapidement et à grands traits dans
cette première partie du discours : l'orateur s'y montre
habitué au langage de l'analyse , à l'enchaînement et à la
déduction philosophique des idées . On pourrait contester
quelques principes qu'il établit , quelques faits même , et
quelques conséquences qu'il en tire , mais non la fermeté
de sa marche , l'art de ses raisonnemens , la force et la
véhémence de son style. Il se résume ainsi , en finissant :
Il a donc été prouvé que sans le don de la parole les
(3) M. Ugo Foscolo est auteur des lettres passionnées et éloquentes
d'Ortiz , de la traduction d'un poëme de Catulle (de Comâ Berenices) ,
accompagnée de dissertations et de notes savantes , de quelques
poésies , d'une traduction en vers de plusieurs livres de l'Iliade , etc.
Il est grec d'origine. Il était professeur dans l'Université de Pavie ,
qui a été supprimée.
FEVRIER 1810 . 477
puissances intellectuelles de l'homme resteraient privées
d'action et de force ; que privé lui-même des moyens de
communication nécessaires à l'état progressif de guerre et
de société , il serait confondu avec les brutes ; il en résulte
ensuite qu'il n'y aurait eu ni de société civile , ou de nation
, sans force , ni de force sans union , ni d'union stable
sans lois consolidées par la religion , ni longue utilité des
rites et des lois sans tradition , ni tradition certaine sans
des symboles ou des signes qui donnassent une longue vie
aux choses exprimées par la parole. Les effets des pestes ,
des déluges , des volcans , des tremblemens de terre , ayant
fait transporter aux apparences des astérismes les symboles
confiés aux tombeaux , aux simulacres , aux monumens
hiéroglyphiques , nous avons vu redescendre du ciel la
religion des grands peuples de l'antiquité , la théologie politique
fondée par le moyen de la divination et de l'allégorie
; et ces arts exercés par les princes, par les prêtres et
par les poëtes devenir la source ou l'origine de la littérature
, de son usage et de ses devoirs. n
Il ne serait pas plus facile d'analyser en peu de mots la
seconde partie , dont le tissu n'est pas moins serré que
celui de lapremière. L'auteury montre la littératurecomme
chargée des devoirs les plus importans. C'est à elle de
ranimer le sentiment et l'exercice des passions nobles ,
d'embellir les opinions utiles à l'union sociale , de dévoiler
avec un généreux courage l'abus et la difformité de tant
d'autres opinions qui , flattant le pouvoir arbitraire du petit
nombre ou la licence de la multitude , dissoudraient les
noeuds de la société et livreraient les Etats à la terreur des
bourreaux , aux conjurations des hommes hardis , auxluttes
sanglantes des ambitieux , et à l'invasion des étrangers .
Il fait voir que tel fut en effet dans l'origine l'emploi de la
philosophie , de la poésie et des lettres, et par quelles
altérations successives elles s'écartèrent ensuite de ce grand
but. Il les y. rappelle ; il y rappelle sur-tout la poésie et
L'éloquence ; il tire des révolutions que les lettres ont éprou
vées chez les peuples qu'elles ont rendus les plus célèbres ,
de la renommée et de l'amour que les plus grands hommes
s'y sont acquis , la preuve des devoirs que la littérature doit
remplir. « Il paraît , dit-il , que la nature , en créant quelques
hommes de genie pour les lettres , confie celles-ci à
L'expérience des passions , à l'inextinguible désir du vrai ,
àl'étude des grands modèles , à l'amour de la gloire
l'indépendancede la fortune et au saint amour de llaapa patrie
478 MERCURE DE FRANCE ,
Quelle que soit celle de ces qualités qui manque dans les
hommesdelettres , aucun art , aucun établissement d'écoles
ou d'académies , aucune munificence du prince , n'empêcheront
jamais que les lettres ne déclinent , et qu'elles ne
tombent enfin dans l'abjection , si toutes ou une grande
partie de ces qualités manquent à-la-fois . "
Enfin il s'adresse aux Italiens , et c'est là qu'il s'accorde
entiérementavec M. Rosini et qu'il leur parle dans le même
sens. Il leur reproche d'avoir trop négligé leur belle langue.
Il leur montre l'exemple d'un Macchiavel, d'un Galilée,
qui brillent presque seuls dans leurs siècles comme des
modèles d'une philosophie éloquenţe; de notre tems le
style ferme et sûr du livre des délits et des peines , et l'élégant
traité de l'abbé Galiani sur les monnaies , ont prouvé
que ce que ces grands hommes avaient pu , on le pouvait
encore; mais les savans ont dédaigné l'éloquence ; et leur
renommée , celle des sciences mêmes s'est obscurcie.
Il retrace , dans un style plein de noblesse , d'abondance
et de chaleur , quel a été , dans les beaux sièclés de l'Italie ,
V'éclat des lettres, de la philosophie , de l'histoire. Ces
beaux jours peuvent renaître si les Italiens le veulent , s'ils
rappellent la littérature , l'éloquence , l'histoire aux nobles
devoirs qu'elles ont à remplir. Omes concitoyens , dit-il
enfin avec une véhémence entraînante , qui, loin de blesser
en nous l'orgueil national , nous fait, pour ainsi dire ,
adopter le sien , ô mes concitoyens , aimez ouvertement et
généreusement les lettres et votre nation , et vous pourrez
enfinvous connaître les uns les autres , et avoir le courage
d'être unis . La fortune , la calomnie ne pourront plus vous
opprimer si la conscience du savoir et de l'honneur vous
arme du désir d'une vraie et utile renommée ..... Embellissez
votre langue par la clarté , l'énergie , la lumière de
vos idées ; aimez votre art , et méprisant les lois des petites
académies grammaticales , vous enrichirez votre style ;
aimez votre patrie, et vous ne souillerez plus par des im
portations étrangères la pureté , les richesses et les grâces
nativesde notre idiôme; la vérité , les passions énergiquement
exprimées rendront vos Vocabulaires plus exacts ,
moins ineptes et plus riches : les sciences auront un vêtement
italien, et l'affectation des tours ne refroidira plus
vos pensées.
sh
Visitez l'Italie ! O terre aimable ! ô temple de Vénus et
desMuses ! et de quelle couleur osent te peindre les voyageurs
qui prétendent te célébrer ! à quel point t'humilient
۱
FEVRIER Bio. 479
les étrangers qui ont la présomption de vouloir t'instruire!
mais qui peut mieux te décrire que ceux qui sont nés pour
contempler , pendant toute leur vie , ta beauté? qui peut te
parler avec plus de candeur , et t'adresser des exhortations
plus ferventes que celui qui nepeut être aimé ni honoré s'il
ne t'aime et s'il ne t'honore ? Ni la barbarie des Goths , nử
les animosités entre les provinces , ni les dévastations de
tant d'armées , ni les foudres théologiques , ni la direction
des études usurpée par les moines, n'ont pu éteindre dans
cet air que nous respirons le feu immortel qui anima les
Etrusques et les Latins ; qui anima le Dante dans les calamités
de l'exil , et Macchiavel dans les angoisses de la torture
, et Galilée dans les terreursde l'inquisition , et le Tasse
dans sa vie errante , dans la persécution des puristes, dans
ses amours aussi longues qu'infortunées , dans l'ingratitude
des cours ; ni tous ces grands hommes , ni tant d'autres
dans les peines domestiques et lapauvreté. Prosternez-vous
sur leurs tombeaux; demandez-leur comment ils furent
grands et malheureux , et comment l'amour de la patrie , de
lagloire et de la vérité accrut la constance de leur coeur ,
la force de leur génie , et les bienfaits qu'ils ont répandus
sur nous .
Voilà sans doute de la véritable éloquence ; et si les Italiens
eux-mêmes avouent que de tous les genres de littéras
ture , le genre oratoire est celui qui a le moins fleuri chez
eux, il est aisé de voir que ce n'est pas à leur langue qu'il
faut s'en prendre ; car ce morceau , qu'on ne lira peut-être
pas sans émotion , est bien loin d'être ici ce qu'il est dans
l'original, dont il n'est que littéralement, rapidement et
faiblement traduit .
( )
III . Discorso letto alla Società d'Emulazione_italiana ,
etc.-Discours lu à la Société d'Emulation pour la
langue et la littérature italiennes à Lyon , le jour de
1 l'anniversaire de la fondation de cette société , par
M. P. Rusca , son fondateur et directeur , associé cor
respondant de l'académie impériale de Turin. Lyon,
1. 1809 , in-89.
Ce n'est point ici un discours seul, ni un seul orateur;
c'est une société entière qui concourt à l'exécution des deux
décrets impériaux , non pas en Italie , mais dans la ville de
France la plus avantageusement placée pour servir d'intermédiaire
entre la Franccee eett l'Italie , à Lyon. Cette So
480 MERCURE DE FRANCE ,
ciété d'émulation , établie depuis près de trois ans , a pour
fondateur et pour directeur un homme instruit , actif et
zélé pour la propagation de sa langue et pour l'honneur de
la littérature de son pays . L'année dernière , dans la séance
où fut célébré l'anniversaire de la fondation , M. Rusca prononçaundiscours
qui fit assez de sensation pour engager
l'auteur à le rendre public. Le sujet qu'il embrasse est
vaste; ce sont les avantages de de la parole , l'influence de
la formation et du perfectionnement des langues sur l'origine
et les progrès de l'ordre social et de toutes les parties
dont il se compose. Dans ce sujet immense , l'orateur a
su se fixer de justes bornes . Il a intéressé plus particulièrement
ses auditeurs , en ramenant leur attention sur ce
qui les touché de plus près , principalement sur les merveilles
dont nous sommes témoins , et sur le puissant
moteur et le créateur de ces merveilles Cette portion de
son discours paraît avoir été le plus universellement applaudie
, ce qui atteste les bons sentimens de la ville de
Lyoncomme les siens.
On ne peut qu'engager M. Rusca àcontinuer d'entretenirdans
une ville aussi importante cette ferveur pour les
études italiennes , et la société qu'il dirige à seconder son
zèle , à profiter de ses lumières , et à se livrer de plus en plus
à la culture d'une langue regardée de tout tems par les
Lyonnais comme nécessaire non-seulement à leur instruction
et à leurs plaisirs , mais à leurs transactions commierciales
, et qui le devientde plus en plus:: GINGUENE .
SOPHIE OU L'AVEUGLE.
Récit de Henri de P*** à vingt-cinq ans .
J'AVAIS un ami d'enfance , que jj''aaiimmaaiiss comme on aime
son ami dans cet âge heureux où l'amitié tient une si
grande place dans la vie. Je pouvais à peine alors passer
deuxheures éloigné de Charles , et il y avait treize ans au
moins que nous étions séparés. Comme ce n'est point mon
histoire que je veux écrire , il est inutile de raconter quelle
circonstance très-ordinaire dans le cours de la vie avait causé
cette longue séparation , non plus que celle qui nous réunit
pour quelques instans. Dans les commencemens nous nous
écrivîmes des lettres qui ne finissaient pas , elles devinrent
toutes les années plus courtes et plus rares. Enfin elles
avaient
FEVRIER 1810 . 481
DEPT
DE
LA
SE
avaient à-peu-près cessé , mais le sentiment qui liait nos
coeurs subsistait toujours. Il se réveilla chez moi avec une
extrême vivacité , quand des affaires me rappelèrent dans
le pays que j'avais quitté à ma douzième année et
que
Charles habitait encore. J'appris qu'il n'était point marte
ét qu'il occupait une agréable habitation dans les faubourgs
d'une petite ville auprès d'un oncle , dont il soignaitsla
vieillesse : je me faisais un plaisir d'aller le surprendre.et 5.
de passer quelque tems avec lui , mais le but et le terme de cen
mon voyage étaient fixés ; je ne pus effectuer ce projet que
deuxjours avant celui où je devais retourner chez moi.
Je me mis en route pourlelieude sa demeure . Amesure
que j'en approchais , les années de notre séparation s'effaçaient
si bien de mon esprit , que je crus de bonne foi
l'avoir toujours aimé avec la même tendresse ; j'oubliais
tous lesjours heureux que j'avais passés loin de lui , et celui
où j'allais le revoir me parut le seul qui méritât ce titre ; j'ou
bliais aussi que ce bonheurnedureraitqquue quelques heures ,
etmoncoeur devançait celle où je le serrerais dans mes bras .
J'arrive , je me fais annoncer , et j'ai retrouvé mon ami
aussi tendre , aussi affectueux qu'auxjours de notre enfance .
Nous serions-nous reconnus si nous nous étions rencontrés
par hasard? je n'ose l'affirmer , mais il ne me semblait pas
que nous étions encore les mêmes, lorsqu'il me proposa de
me promener avec lui dans un beau jardin derrière la maison:
je le suivis avec autant de joie que dans celui qui était
jadis le théâtre de nos courses et de nos jeux. Mille détails
du tems passé et des heureuses années de notre enfance ,
se présentèrent d'abord à notre imagination. Aux douces
larmes du premier embrassement , avait succédé la gaieté
produite par nos souvenirs ; nous parlions tous les deux àla-
fois . Te souviens-tu , te rappelles-tu , comme tu grimpais
aux arbres , comme tu sautais le ruisseau , etc. , etc. ?
et peu s'en fallait que nous ne fissions encore de même.
Peu-à-peu cependant notre babil cessa , un sentiment plus
calme lui succéda , il était mêlé d'une sorte de tristesse qui
n'était pas sans douceur. Au bonheur de nous retrouver se
joignait unsentiment vague de regret sur ces années denotre
insouciante enfance , écoulées sans retour ; de ces années
qui ne laissent que des souvenirs d'innocence et de plaisir,
où si peu de chose rend heureux , où les peines sont si vite
effacées , où tout est à-la-fois expérience et jouissance , où
P'on sent croître ses forces , se développer ses facultés ; où
les sentimens si purs et si vrais de la nature et de l'amitié
Hh
482 MERCURE DE FRANCE ,
remplissent seuls le coeur , et font passer des momens si
doux ; âge fortuné et si vite remplacé par celui des passions
tumultueuses etdes orages , et cependant combien au milieu
de ces orages la Providence accorde encore de beaux jours à
celui qui saitenjouir avec la simplicité de l'enfance ! J'appris
dans cette soirée une grande vérité , c'est qu'il n'y a point
de situation , quelque cruelle qu'elle puisse être , point de
malheur , ( le remords seul excepté) donton ne puisse trouver
le dédommagement et la compensation quand on les
cherche avec force et persévérance , et qu'on ne s'abandonne
pas au désespoir. Combien de gens détestent la vie pour
des chagrins imaginaires , ou pour des malheurs qu'un instant
peut réparer ! Ah ! le vrai malheureux est presque toujours
le plus résigné , il trouve des forces pour supporter un
malheur sans remède , et dans ses peines même il découvre
enfin quelque côté avantageux. Je l'ignorais encore , et ce
n'était pas alors que je faisais ces sages réflexions ; toute
idée de peine était éloignée de ma pensée , et le monde et
la vie me paraissaient le paradis terrestre dans sa beauté
primitive. C'était une des plus belles journées du printems,
un de cesjours parfaitement purs et sereins , où l'on respire
avec plus de facilité , où l'existence est plus légère ; à côté
de mon ami , errant dans ce beau jardin , mon bras passé
dans le sien , j'éprouvais un sentiment de bonheur si paisible
et si doux , qu'il aurait pu , en quelque sorte , donner
l'idée de celui de l'autre vie . La nature semblait être parée
pour une fête ; un air frais et vivifiant nous environnait et
nous apportait le parfum des fleurs ; les arbres en étaient
couverts , et paraissaient d'immenses bosquets variés ; le
bel amandier, le brillantpécheravec leurs guirlandes couleur
de rose animaient la blancheur de neige des poiriers et des
cerisiers , dont les pétales légères tombaient en tourbillonnantànos
pieds , et nous faisaient marcher sur un tapis fleuri ;
le pommier plus charmant encore courbait avec grâce ses
branches chargées de boutons nuancés de blancetde pourpre,
entremêlés de feuilles d'un verd naissant ; les oiseaux au-dessus
de nous chantaient leurs hymnes d'amour; le papillon
aux ailes bigarrées volait d'une fleur à l'autre; tout ce qui
nous entourait offrait un spectacle animé , ravissant , et dont
je jouissais avec délices . Tout-à-coup , comme pour ajouter
encore à mon enchantement , une mélodie , qui me parut
venir du ciel , se fit entendre ; après quelques accords sur
un clavecin organisé , la voix la plus touchante , laplus harmonieuse
chanta avec une expression indéfinissable cette
FEVRIER 1810. 483
strophe , qui répondait si bien à mon exaltation du
moment :
Qu'elle est belle la nature !
Comme elle parle à nos coeurs!
La voilà dans sa parure ,
Et sous sa robe de fleurs .
Les oiseaux dans le bocage
Célèbrent par leur ramage
Du doux printems la beauté ;
Et moi du Dieu que j'adore ,
Tant que je respire encore ,
Je chanterai labonté.
Dans la disposition de mon coeur il aurait fallu moins que
cela pour m'émouvoir fortement, je respirais à peine , je
sentais mes yeux se remplir de larmes : au nom du ciel ,
Charles , dis-je en lui serrant la main , quel est l'ange qui
chante ainsi ?
-C'est ... c'est une aveugle , me répondit-il; et je connus
au son de sa voix qu'il était aussi attendri que moi.
-Unė aveugle , m'écriai-je ! bonté du ciel , c'est une
aveugle qui célèbre avec cette expression la beauté de la
nature et le bonheur d'exister ! Une aveugle , dis-tu ! l'estelle
de naissance , ou par accident? la connais-tu ?
-Elle est ma voisine et mon amie depuis trois ans : je
la vois tous les jours , et je puis t'assurer que j'ai puisé dans
ses entretiens plus de sagesse , plus de vraie philosophie ,
plus d'idées saines , justes et sublimes , que dans tout ce
que j'avais lu avant de la connaître : tiens , regarde cette
maison qui touche à la mienne , au second étage , ces deux
croisées ouvertes , c'est sa chambre . En effet , une charmante
ritournelle , suivie d'une seconde strophe , se firent encore
entendre de ce côté : je n'écoutai plus que la voix , et je n'ai
pas retenu les paroles .
Elle est jeune? dis -je à mon ami , lorsqu'elle eut cessé ;
sa voix l'indique, elle est si fraîche et si brillante !
-Elle a près de vingt-ans , me répondit-il ; elle en avait
sept quand la petite-vérole la priva de la vue .-Ah Dieu !
m'écriai-je , à ce malheur elle joint sans doute celui d'être
défigurée? affreuse maladie ! sa voix lui reste , mais quel
dommage, grand Dieu !
-Sophie est loin d'être défigurée , me dit Charles vivement;
elle est charmante , et cette voix que tu trouves si
touchante, nel'est pas plus que sa figure; la cruelle maladie
Hh 2
484 MERCURE DE FRANCE ;
qui l'a rendue aveugle n'était point de la plus mauvaise
espèce : un léger mal d'yeux accidentel , au moment où
elle en fut atteinte , porta sur cette partie toute la malignité
du venin ; à peine en aperçoit-on ailleurs quelques traces
légères , qui ajoutent plutôt à l'agrément de sa physionomie ;
-sonvisage serait parfait si ses yeux étaient ouverts . Hélas !
ils sont entiérement fermés ; on peut juger qu'ils étaient de
la plus belle coupe, des longs cils noirs indiquent quelle
en était la couleur, mais voilà tout; cesyeux jadis si beaux
n'existent plus . Sa mère m'a souvent raconté comment ils
enflèrent d'abord excessivement et furent fermés pendant
trois semaines ; au bout de ce tems la maladie ayant suivi
son cours , l'enflure cessa , et les yeux de l'enfant ne s'ouvrirent
point . Comme elle n'avait pas été très-malade , on
n'avait nulle crainte ; cependant sa mère essaya de soulever
cette paupière immobile: juge de son effroi , de sa profonde
douleur , les yeux n'existaient plus , et la paupière retomba
pourjamais!
Mon ami se tut , je lisais sur tous ses traits l'' expression
profonde que lui avait fait ce récit ; elle n'étaitpas moindre
chezmoi: pauvre infortunée ! m'écriai-je douloureusement,
si jeune encore et plongée dans une éternelle nuit ! quel
doit être son désespoir!
Je le pensais comme toi , me dit Charles , et dans les commencemens
de notre connaissance , elle me faisait éprouver
une tendre compassion , suivie d'une amère tristesse ;
mais ce sentiment se changea en admiration , et commeje
l'ai toujours vue gaie , sereine , même dans ses momens de
solitude , où nous l'avons observée sa mère et moi , sans
qu'elle pût se douter qu'elle était vue , j'ai fini par croirė
avec elle , que Dieu peut donner des compensations à tous
les malheurs , et qu'il y en a même à son état . Sa mère m'a
souvent assuré que ses parens furent cent fois plus affligés
qu'elle ; cette enfant d'une beauté rare était leur orgueil et
leur idole . Nous en avons sans doute été punis , ajoutaitelle
, car Dieu ne veut point d'idole : il pouvait la briser entièrement
, et m'ôter à jamais le nom demère; dois-je murmurer
quand il m'a conservé ma fille , et que dans sa grâce
il a mis dans son âme une lumière intérieure qui la consolè
de celle dont elle est privée?, Elle me racontaensuite comment
, lorsqu'on fut convaincu qu'il n'y avait plus d'espoir,
on chercha à habituer peu-à-peu Sophie à son état de cécité
; on laissa le bandeau sur ses yeux , quoiqu'ils n'en
eussent plus besoin; on lui donna d'abord quelqu'espé
FEVRIER 1810 . 485
rance , qu'on diminuait chaque jour , en même tems
qu'on augmentait ses moyens de distraction et qu'on l'accoutumait
à suppléer par son intelligence au sens dont elle
était privée. Elle en avait toujours montré beaucoup pour
son âge , et elle remarquait tout avec une pénétration qui
lui a laissé infiniment plus de souvenirs qu'on n'en devait
attendre d'un enfant de sept ans ; mais elle était d'une extrême
vivacité , etparconséquent ffort étourdie et fort gâtée ,
sur-tout par son père qui l'adorait et qui survécut peu de
tems à ce malheur. Sa mère put se dévouer entièrement à
sa fille , et ces soins si soutenus , si continuels furent pour
elle-même la plus puissante des consolations ; leur attachement
mutuel devint plus fort et plus tendre. On conçoit
que Sophie était traitée avec une extrême indulgence , mais
son état obligeait à lui refuser bien des choses qu'elle obtenait
auparavant au moindre mot , et dont on cherchait à la
dédommager. Avant son malheur elle n'intéressait guère
que ses parens; ceux des autres jeunes filles , envieux de sa
beauté etde sagentillesse , cherchaient plutôt à lui trouver
des défauts ; à présent elle excitait l'intérêt général , et chacun
cherchait à le lui prouver : continuellement l'objet des
soins les plus tendres , environnée d'une atmosphère de
sensibilité , de bonté , de prévenance , ces qualités attachantes
se développèrent en elle au plus haut degré. Ne
pourrait-on pas expliquer par cela seul , pourquoi les
aveugles en général sont assez gais , et d'un caractère heureux?
ils sont si sûrs d'intéresser , et de n'être jamais abandonnés
! leur ame s'ouvre sans cesse à la reconnaissance ,
et le beoin qu'ils ont des autres , doit nécessairement les
rendre aimables . Sophie en est la preuve , elle n'exista plus
que pour tâcher de répandre à son tour quelqu'agrément
sur la vie de ceux qui faisaient tout pour elle , soit par sa
douceur parfaite et l'égalité de son humeur , soit en cultivant
son esprit et ses talens .Aforce de répéter à sa mère
qu'elle n'était point malheureuse , et de le lui prouver par
sa gaieté , elle finit par en être convaincue elle-même , et
cette gaieté douce et sans éclat , mais soutenue , devint
réellement sa disposition habituelle . Sans être considérable ,
sa fortune lui permettait de se procurer les ressources qui
pouvaient ecclésiastiaqudeouectiurnsosnatvsaonrtt ientstituteur ont éclairé tour-àtour
son âme et son esprit par une étude approfondie des
vérités sublimes de la religion , où elle a puisé ses plus
consolantes pensées , et par les sciences et les lectures à
à la vie . Un vieux
486 MERCURE DE FRANCE ,
5
laportée d'une femme. N'étant distraite par aucun objet
extérieur , trouvant un plaisir extrême à ces leçons , elle y
apportait une telle attention , que lorsque ses maîtres l'avaient
quittée , elle répétait mot à mot à sa mère ce qu'elle
venait d'entendre , sans y rien changer ; celle-ci les écrivait
sous sa dictée , les lui relisait le soir avant de s'endormir,
et le matin en s'éveillant , et cela suffisait pour les
graver dans sa mémoire aussi nettement que sur le papier.
Vous venez d'entendre à quel point de perfection elle a
poussé le talent de la musique: c'est dans cette occupation
qu'elle oublie absolument qu'elle est aveugle , elle
croit voir réellement ce qu'elle exprime si bien sur son
instrument et avec sa voix ; elle répète avec la plus grande
facilité , dès la première fois , les airs qu'elle entend , mais
plus souvent elle les compose elle- même , et quelquefois
les paroles , lorsque le sujet l'inspire , telles sont les strophes
qu'elle vient de chanter , et la musique y est si bien
adaptée , que je la préfère aux compositions des plus
grands maîtres . Comme elle a beaucoup de tems et d'activité
, elle n'a pas négligé les travaux de son sexe ; le
tricot , la couture, la filature l'occupent quelques heures
dans la journée à côté de sa mère ; lorsqu'on lui range les
nuances des soies et des grains , et souvent j'en suis chargé ,
elle les emploie aussi avec une extrême adresse . Sophie
aide sa mère dans plusieurs soins du ménage , et comme
elle se défie d'elle-même , et qu'elle n'a ni étourderie , ni
distraction , elle fait moins de bévues et casse moins d'ustensiles
que bien d'autres jeunes filles avec les yeux bien
ouverts . Elle s'est accoutumée à marcher avec tant de
légèreté et de précision , que lors même qu'elle sé heurterait
contre quelqu'objet , ce ne serait jamais assez fortement
pour en êtreblessée , mais elle semble avoir un tact particulier
pour deviner les obstacles et les éviter : elle n'a nul
besoin de guide . Ces difficultés vaincues ont aussi leurs
jouissances pour l'amour - propre , Sophie en convient
avec une aimable franchise , et met elle-même ce sentiment
au nombre des avantages de son état. " Tout ce que
je ne puis faire , ou ce que je fais mal , dit-elle , est une
suite de mon malheur et ne peut exciter qu'une tendre
pitié , et tout ce que je fais bien , cause une espèce d'admiration
qui n'est pas sans plaisir; j'en trouve moi-même
un très-vif dans des actions si faciles pour tout autre , et si
souvent répétées qu'elles en deviennent indifférentes ; le
plus beau tableau ne peut pas plus flatter le peintre habile
FEVRIER 1810 . 487
qui l'a exécuté , que je le suis quand maman me dit que
ma couture est de droit fil, et que mon bas n'a pas de mailles
écoulées , et bien plus encore lorsque je puis lui rendre un
léger service . Son ouïe , par exemple , est si exercée et si
fine , que lorsqu'elle-même ou d'autres laissent tomber
quelque chose , elle juge , par le bruit, de la place et de la
distance , et trouve à l'instant même l'objet .
Ainsi , lui dis-je , ton intéressante Sophie est résignée à
son triste sort .
Elle est bien plus que résignée , reprit Charles , elle en
est contente , etje ne sais en vérité si elle voudrait n'avoir
pas perdu la vue ; je ne dis pas qu'elle ne voulût la recouvrer
à présent que son caractère est formé , si c'était possible;
mais sa prunelle est détruite au point qu'elle n'a
pas même l'inquiétude de cette espérance , et qu'elle ne
s'amuse pas à désirer un miracle : " Qui sait , dit-elle quelquefois
, de combien de dangers j'ai été préservée par cette
salutaire affliction ! j'étais une petite fille mutine , étourdie
vaine ! mes yeux noirs étaient , dit-on , très-beaux; j'avais
déjà du plaisir à l'entendre dire ; il y a tout à parier que
plus grande j'aurais été coquette , légère , inconsidérée , et
sûrement malheureuse . " Et ne penses-tu pas , mon ami ,
que Sophie a raison? Ses idées , ses goûts , ses désirs ont
pris une autre tournure ; elle ne connaît presque pas le
mal , son ame est restée comme une glace qu'aucun souffle
n'a ternie ; jamais aucun regard hardi ou voluptueux n'a
faitbaisser les siens avec une rougeur pénible ; et si quel
ques propos du même genre blessaient son oreille , elle ne
les comprendrait pas ; car il y a des choses que le regard
seul peut expliquer à une ame aussi innocente que celle
de Sophie .
C'est sa mère qui choisit et dirige les lectures qu'on lui
fait; tu comprends donc qu'elles sont à l'unisson de la
pureté de ses pensées . Souvent j'ai le bonheur de la remplacer
dans cette intéressante occupation , soit chez elle ,
soit sous ce berceau , où j'ai passé des heures délicieuses
à pénétrer dans le trésor de l'ame de Sophie . Non , Henri ,
tu ne peux concevoir la sublimité de ses idées , la justesse
de ses remarques , avec quelle sagacité , quelle pénétration
elle saisit la pensée de l'auteur avec quelle
netteté elle la développe ; les heures les plus intéressantes
de ma vie sont celles où je lui rends ce léger service,
dont je suis trop bien récompensé. Quelquefois aussi j'ai
obtenu la permission d'assister aux leçons qu'elle donne à
,
488 MERGURE DE FRANCE ,
quelques jeunes filles du voisinage , dont l'éducation est
négligée; elle les rassemble dans sa chambre , les distingue
par le son de la voix , et leur parle sur la religion et sur la
morale , en se mettant à la portée de leur intelligence d'une
manière si persuasive et si touchante , qu'il est impossible
qu'elle ne grave pas ces vérités dans leur coeur. Des amies
de son âge viennent souvent aussi auprès d'elle , lui lire ,
lui parler , faire de petits concerts , et ces réunions animées
par sa gaieté , par son esprit , sont le plus grand plaisir
pour ces jeunes personnes; elles endeviennent meilleures
etplus aimables ; y être admise est un titre pour être préférée
des jeunes hommes ; car cette fille adorable est res
pectée autant qu'elle est chérie dans la société ; gaie avec
les jeunes gens , raisonnable avec les personnes d'un âge
mûr , sage avec les vieillards , elle parle à chacun son langage
, avec un son de voix enchanteur , qui donne un
nouveau charme à des expressions si simples , si pures , et
quelquefois si sublimes .
Mon ami s'arrêta; il avait mis dans son récit un tel feu ,
un tel accent de vérité , que j'étais ému jusqu'aux larmes :
Charles , lui dis-je , si seulement la moitié de ce que tu
dis de Sophie est vrai , comment fais-tu pour ne pas l'adorer?
Sans doute l'amour a dicté cet éloge . Charles , tu
aimes Sophie .
Charles éprouva quelqu'embarras , mais il se remit bientôt
: L'amitié , me dit-il , peut être aussi éloquente que
l'amour , et bien plus vraie; elle n'a point de bandeau , et
j'ai peintSophie telle qu'elle est. Sans douteje l'adore comme
laplus belle image de la Divinité , mais cela même arrête
toute autre pensée ; je regarderais comme un crime d'altérer
la sérénité de son coeur ; heureux d'être son ami , j'apprécie
trop ce titre pour risquer de le perdre ..... Mais la voici ;
tu vas juger toi-même si j'ai exagéré ..... Elle vient , Henri ,
tu n'es point un étranger pour elle , mille fois je lui ai parlé
du compagnon de mon enfance .
Charles ouvrit la porte de la grille qui séparait les deux
jardins , et il alla au-devant d'elle. Je fus d'abord frappé
de l'élégance de sa taille svelte et de la légèreté de sa
démarche ; elle était vêtue de blanc : sa figure avait quelque
chose d'aérien et de céleste ; je croyais voir un de ces
anges qui visitaient nos premiers parens dans le jardin
d'Eden, et j'étais tenté de me prosterner. Lorsqu'elle fut
plus près de moi , cette impression ne s'affaiblit pas ; son
visage ,éblouissant de fraîcheur et de jeunesse , avait une
1
FEVRIER 1810 . 489
expression qu'il est bien difficile de rendre par des paroles;
ce n'était pas dans ses yeux que se peignait son
ame , puisqu'ils étaient fermés , mais on la retrouvait dans
laparfaite harmonie de ses traits , dans le tour de son bean
visage ovale , dans son teint si pur, si transparent , dans
son sourire sur-tout , qui disait tout ce qu'on aurait pu lire
dans ses yeux. Un grand chapeau de paille les couvrait à
demi , mais ce qu'on voyait n'avait rien de défectueux ni
de pénible; ils étaient doucement fermés ; à quelques pas
on aurait pu les croire seulement baissés; et lorsque leur
immobilité détruisait cette illusion , on aurait pu la prendre
pour le modèle personnifié d'un de ces beaux rêves
que la providence envoie quelquefois aux hommes pour
donner une idée du bonheur qui leur estdestiné. Repos ,
innocence ,contentement intérieur , sérénité parfaite , voilà
ce que sa physionomie exprimait, et il était impossible de
la regarder sans la plus vive émotion .
Elle s'arrêta avec une nuance d'embarras lorsque mon
ami fut près d'elle; je n'avais fait que quelques pas avec
Charles, sans prononcer un seul mot, mais l'extrême
finesse de son ouïe lui fit connaître que deux personnes
s'avançaient : Vous n'êtes pas seul , dit-elle à Charles .
Non , Sophie , je suis bienheureux aujourd'hui, je puis
présenter à mon amie cet ami d'enfance dont je lui ai
parlé si souvent , et que j'ai retrouvé.
Ah ! c'est Henri , dit-elle toutde suite en souriant. Vous
voyez , Monsieur , que je sais votre nom ; c'est vous dire
qu'on a parlé de vous dans ce jardin , et que l'amitié vous
y a souvent appelé .
Je serrai la main de Charles contre mon coeur : combien
je lui savais gré d'avoir parlé de moi à l'intéressante Sophie !
Nous la fîmes asseoir sous le berceau de feuillage , et là
commença un entretien que je n'oublierai de ma vie : nonseulement
il confirma tout ce que Charles m'avait dit de
cette femme si supérieure aux autres femmes , mais il
m'inspira pour elle un sentiment d'enthousiasme et de
vénération qui ne ressemblait à rien de ce que j'avais
éprouvé jusqu'alors.
Comme je ne puis transmettre à ce froid papier ni le son
de sa voix , ni son sourire,pas même ses propres termes
échappés à ma mémoire , je me garderai bien de répéter
etd'affaiblir ses paroles et ses réflexions sublimes sur divers
sujets ; quelques mots seulement sur sa situation pourront
donner une idée de sa manière de l'envisager . :
490 MERCURE DE FRANCE ,
Je ne sais par quelle maladresse , suite sans doute de
mon émotion , il m'échappa de parler de la beauté des
objets qui nous environnaient , des arbres en fleurs , de
la richesse du parterre ; j'avais oublié que je parlais
à quelqu'un qui ne pouvait en jouir : cette idée me vint
tout-à-coup , et je m'arrêtai avec embarras au milieu d'une
phrase. Continuez , me dit-elle avec son charmant.sourire
, je suis moins étrangère que vous ne le pensez à tous
ces objets , et je les vois peut-être plus beaux que vous ,
au travers du prisme de mon imagination , aidée de quelques
souvenirs. Je suis bien plus heureuse qu'une aveugle
de naissance , qui ne peut se former une idée de rien , et
qui doit être dévorée de curiosité et de désirs ; je me rappelle
de tout , assez pour en jouir encore en idée , et pour
comprendre les descriptions des poëtes et l'enthousiasme
de mes amis . Sans doute j'ai des privations , suivies quelquefois
de regrets ; mais je pense alors avec reconnaissance.
combien il y a d'êtres plus malheureux que moi , retenus
dans leur lit par des maladies , enfermés dans des prisons
obscures , jouissant de tous leurs sens , de toutes leurs
facultés , et ne pouvant en faire usage . Il leur reste l'espoir
, me direz-vous ; et moi aussi j'ai l'espoir , que dis-je !
j'ai la conviction que le jour viendra où mes yeux seront
ouverts et pourront contempler des merveilles bien au
dessus de celles de ce monde d'un instant. Un chemin
obscur que je parcours quelque tems me conduit à une
lumière éternelle ; mais ne croyez pas que ces yeux fermés
ne voyent aucun objet , ils se les représentent tous, Peu
de jours avant la maladie qui m'a ôté la vue , je fus à la
campagne avec mes parens , et quoique bien jeune encore,
l'impression de cette journée ne s'est jamais effacée ; pourquoi
ne croirai-je pas que Dieu lui-même , dans sa bonté
voulant adoucir l'épreuve qu'il me réservait , a gravé
ainsi fortement ces souvenirs dans ma mémoire enfantine ?
Nous partîmes avant l'aurore , je vis lè lever du soleil et
les brillantes couleurs de l'horizon ; c'était dans cette
saison ; je vis aussi les fleurs nuancer les prairies etblanchir
les rameaux. Dans la journée il y eut un orage , je vis
l'éclair silloner la nue et le ciel se couvrir d'un voile d'épais
nuages ; après une pluie abondante je vis le soleil reparaître
dans toute sa gloire , et les gouttes d'eau étinceler
sur le feuillage. Nous revînmes le soir au clair de la lune ,
sa course rapide m'amusait , et je la regardais sans cesse;
je crois voir encore ce beau globe argenté rouler dans la
,
FEVRIER 1810 . 49г
voûte des cieux au travers des nuages , se cacher , reparaître
, et scintiller dans les eaux d'un lac qui bordait la
route. Je n'ai rien oublié , et mille fois ces images et
d'autres encore que je ne puis définir, sont venues embellir
mes songes ou animer ma solitude . Pour moi les arbres
et les prairies sont toujours fleuris ; pour moi la lune est
toujours dans sonplein , roulant sousla voûte éthérée , et
répandant sur la nature sa lumière égale et tranquille.
Lorsque j'entends gronder la foudre et siffler les vents , je
vois bientôt le soleil radieux qui revient consoler la terre et
sécher les feuilles humides ; l'orage n'a pour moi que la
durée du seul que j'ai vu . Non , mes amis , je ne suis point
malheureuse . Dieu m'avait donné des yeux , Dieu me les
a ôtés ; mais combien de dédommagemens il m'a laissés !
je puis encore l'adorer dans ses oeuvres . Est-ce que je ne
respire pas ainsi que vous cet air si pur et si doux ? ne
sens-je pas aussi le parfum des fleurs ? n'entends-je pas
aussi le concert des oiseaux ? et bien plus encore , n'ai-je
pas une mère et des amis qui font le charme de mon existence
, à qui peut-être la privation de mes yeux et leur
tendres soins me rendent plus chère encore ? On s'attache
si fort par les bienfaits que l'on répand ! Ah ! s'il est vrai
que je sois meilleure et plus aimée que je ne l'aurais été ,
m'est-il permis de me plaindre , et n'ai-je pas plus gagné
que perdu ? O mon Dieu , dit-elle en joignant ses mains
élevées vers le ciel , je serais bien ingrate si je murmurais
du sort que vous m'avez réservé , si je ne sentais pas
tous les bonheurs qui me restent.
7
Charles et moi étions attendris jusqu'aux larmes , elle
s'en aperçut à notre respiration .- Vous pleurez , nous
dit-elle , ces larmes sont douces , car c'est sans doute la
bonté de Dieu qui vous touche ; je veux , comme ces oiseaux
, la célébrer par mes chants ; puisque ma voix vous
a plu , je vais , si vous le voulez , vous apprendre cet
hymne qui vous rappellera l'aveugle et cependant l'henreuse
Sophie . Elle chanta à demi-voix et lentement la
même strophe que j'avais entendue : je la répétai avec elle ,
et jamais encore je n'avais senti mon ame pénétrée de
l'existence de Dieu comme en cet instant ; j'avais le bonheur
de n'en avoir jamais douté ; mais s'il y a des athées
(ce que j'ai peine à croire) , qu'ils écoutent Sophie aveugle
célébrer la beauté de la nature et la bonté de Dieu , et
ils abjureront bientôt leur erreur .
Les heures s'écoulaient , Sophie voulait rentrer auprès
492 MERCURE DE FRANCE ,
-
de sa mère , et je me rappelais que ce soir même , j'allais
quitter peut-être pour jamais cet ange qui m'était apparu
uninstant; cette idée oppressa tellement mon coeur , que
je ne fus pas le maître de ma douleur. Je pris le bras de
Sophie , je l'inondai de mes larmes , je le couvris de mes
baisers .-Sophie , ange du ciel , lui dis-je , priez pour
moi et ne m'oubliez pas . Jamais , dit-elle en serrant ma
main ; n'est-ce pas , Charles ? il sera souvent avec nous
sous ce berceau. Charles , aussi très-ému , s'était un peu
éloigné , il se rapprocha lorsqu'il s'entendit nommer.-
Adieu , mes amis , adieu , nous dit-elle en se levant.
Charles voulait lui donner le bras . Restez avec votre ami
lui dit-elle , je connais si bien cette place ! Elle nous salua ,
s'éloigna doucement , à l'aide de sa main trouva la porte
grillée , et fut bientôt dans la maison. Je pris le brasde
mon ami , et je m'éloignai en silence .-Charles , lui dis-je
au bout de quelques momens , puisque depuis trois ans tu
vois Sophie tous les jours , etque tu as conservé ta raison,
tu ne la perdras jamais ; je me trompais quand je t'ai cru
amoureux d'elle ; je ne l'avais pas vue , je ne l'avais pas
entendue ; non , ce n'est pas un amour terrestre que
Sophie peut inspirer. Il soupira sans me répondre ; ję
m'arrachai de lui , de ce jardin , et il en était tems . Si
Sophie était restée une heure encore , je ne sais ce que
serait devenue l'affaire importante qui me rappelait chez
moi.
L'image de l'intéressante aveugle m'y suivit , et ne me
quitta plus ; d'abord elle anima ma solitude , ensuite elle
me la rendit insupportable ; j'en vins enfin à m'avouer à
moi-même que sans elle il n'existerait plus de bonheur
pour moi . J'étais riche , indépendant , la mère de Sophie
devait désirer de l'établir avant sa mort ...... mais ......
Charles ..... Ah ! sans doute , Charles n'y pensait pas ,
puisqu'après l'avoir vue trois ans tous les jours , il était
libre : j'allais lui écrire pour le charger d'offrir à son amie
mamain etma fortune ,lorsque je reçus la lettre suivante :
* Partage mon bonheur , mon cher Henri ,je suis le plus
heureux des hommes , et bientôt je le serai plus encore .
> Sophie est à moi , Sophie m'aime , Sophie consent à
> devenir ma compagne adorée ! C'est moi, c'est ton heu-
> reux ami qui sera son guide et son appui sur cette terre;
>> c'est elle qui sera l'ange tutélaire qui me conduira avec
elle aux demeures célestes . A quí puis-je mieux parler
» de mon bonheur qu'à l'ami qui connaît ma Sophie , et
FEVRIER 1810. 493
"
dont l'enthousiasme me dévoila à moi-même le secretde
> mon coeur? Non , Henri ,je ne t'ai pas trompé , tu devinas
» un sentiment dont je ne connaissais pas moi-même toute
la force. Le calme , l'angélique pureté de ma Sophie se
communiquait à mon coeur , et lorsque je te niai mon
amour , je ne me l'étais pas encore avoué à moi-même ;
je savais bien que toutes les autres femmes m'étaient
indifférentes , que je n'étais heureux qu'auprès d'elle
» mais je ne savais pas encore que si elle n'était pas à
moi , toute à moi , je ne pourrais supporter la vie ; et c'est
toi qui déchiras le voile qui me cachait la nature de mon
>>attachement pour elle. Déjà quand tu me dis : Charles ,
tu aimes Sophie, la palpitation de mon coeur aurait dû
m'avertirque ce qquueej'appelais de l'amitié , était lapassion
la plus ardente; mais je n'en sentis toute la force que
> lorsqu'au moment de te séparer d'elle , je te vis inonde
de larmes , presser de tes lèvres son bras et sa main ; un
torrent de feu circula dans mes veines. Je ne fus pas
jaloux de toi , tu ne la connaissais que depuis un instant,
et tu allais la quitter; mais je sentis alors que si jamais
» elle appartenait à un autre homme , c'était fait de ma
vie ; je me promis cependant de cacher mon amour à
➤ celle qui me l'inspirait , jusqu'au moment où je serais
libre de lui offrir ma main. Mon oncle vivait encore ; la
⚫ cécité de Sophie et sa modique fortune auraient été pour
» lui deux obstacles insurmontables ; mais sous le titre
➤ d'ami je redoublai de soins , etj'obtins enfin son entière
>>confiance ; elle ne me cachait qu'une seule chose , et ce
»secret était le même que le mien. Henri , conçois-tu mon
bonheur , lorsque la mort de mon oncle m'a laissé la
> liberté d'ouvrir mon coeur à Sophie , et qu'elle m'a avoué
» que le sien était à moi depuis long-tems ? Je devrais , me
dit -elle en souriant , mettre au nombre des avantages de
l'aveuglement la facilité de cacher un sentiment que les
yeux trahissent toujours : oui , Charles , je devais vous le
cacher , quoique j'eusse deviné qu'il fût partagé ; mais
> pouvais-je croire que dans mon état je serais pour vous
» ce que je voudrais être? Vous trouverez toujours en moi
» la tendresse d'une amie et l'amour d'une amante ; mais
> ces soins qu'on doit attendre d'une épouse , je les rece-
> vrai tous de vous sans pouvoir vous les rendre. Tu
» pourras tout pour moir bonheur , m'écriai-je , et sans
» Sophie il ne peut y en avoir pour Charles . Elle céda
» enfin à mes ardentes sollicitations , à la certitude que je

494 MERCURE DE FRANCE ,
77
"
*» n'aurais jamais d'autre épouse qu'elle. Cet entretien qui
décida du bonheur de ton ami , eut lieu sous ce même
➤ berceau , à cette même place où je t'ai vu si pénétré du
> prix inestimable de mon trésor , et où l'amitié te rappelle .
> C'est dans un mois que Sophie portera mon nom , et
m'appartiendra pour la vie. Sophie si bonne , si tendre
pour les enfans étrangers , que sera-t-elle pour les nôtres ,
» si j'ai le bonheur d'être père ? Les nôtres , ce mot seul
ne te dit-il pas combien je suis heureux ? La douce joie
de la mère de Sophie , de la mienne , y ajoute encore.
» Ma fille ne sera donc pas seule quand je n'existerai plus ?
» me dit-elle , elle possédera encore les yeux et le coeur
■d'un ami . Monbon Henri , le bonheur de ton Charles
> passe toute expression , il ne me manque plus que ta
> présence . Te rappelles-tu combien de fois dans nos con-
>>fidences enfantines je t'ai dit que je désirais que mafemme
> eût de beaux yeux ? j'ignorais combien une belle ame est
plus belle bien plus que je n'ai de-
» mandé . Être l'objet du choix de Sophie , comprends-tu
> mon orgueil et ma félicité ? viens en être le témoin , ety
> mettre le comble. Viens , Sophie t'appelle aussi . Nous
t'attendons sous ce berceau de feuillage que tu quittas

ת
-
encore , etPobtiens
> avec tant de regrets . " Ton heureux ami CHARLES..
Hélas ! ces regrets étaient plus vifs que jamais; je jetai
la lettre , je la repris : mon coeur était partagé entre la douleur
la plus amère , et le sentiment du bonheur de ceux
que j'aimais si tendrement. Soyez heureux , m'écriai-je
enfin ! Charles , Sophie , vous vous aimez , vous êtes dignes
l'un de l'autre . Soyez heureux..... mais de long-tems je
n'irai sous le berceau de feuillage.
1
ISAB. DE MONTOLIEU .
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS .
• DEPUIS quelque tems , l'intérêt des articles politiques et
l'abondance des articles littéraires nous ont forcé d'envahir
l'espace que nous destinons dans ce Journal à la Chronique
de Paris . Plusieurs de nos abonnés des départemens
nous font souvenir que nous avons promis de leur donner
deux fois par mois le bulletin de la capitale ; nous en pre
FEVRIER 1810. 495
nons de nouveau l'engagement , et nos mesures sont prises
pour qu'il soit fidélement exécuté.
-L'Athénée de Paris paraît devoir triompher des efforts
qu'une malveillance opiniâtre dirige depuis quelques années
contre un établissement à- la-fois utile et honorable ,
et l'un de ceux qui attestent , aux yeux des étrangers , le
haut degré de civilisation d'un peuple pour qui l'étude et
l'instruction sont encore des moyens de délassement. La
meilleure société de Paris , principalement en femmes , se
réunit au cours de littérature de M. Le Mercier , qui occupe
avec beaucoup de distinction une chaire long-tems
illustrée par Laharpe , et trop tôt abandonnée par l'auteur
de Charles IX. - Le cours de déclamation de M. Larive
est plus remarquable par l'exemple que par le précepte ,
et fait désirer à tous les amis de l'art dramatique que les
sociétaires du Théâtre français rappellent au milieu d'eux ,
un acteur destiné à de nouveaux succès dans un emploi
qui n'a pas été rempli depuis la mort de Brizard. Nous
avons souvent entendu les ennemis de l'Athénée se plaindre
de ce qu'il n'y ajamais le mot pour rire à ses séances ,
et cela même est injuste ; nous avons assisté à telle leçon
d'un savant helleniste , où nous pouvons affirmer que l'on
a beaucoup ri , sur-tout lorsque le professeur , à propos
d'Edipe , a dit : Que Voltaire avait allumé sa bougie au
flambeau de Sophocle .
- Pendant toute la durée des grands froids , trois qu
quatre cents équipages n'ont cessé d'obstruer, à midi , toutes
les avenues de la Villette, où l'élite de nosjeunes gens ,
montée sur des patins , sillonait dans tous les sens , avec
plus ou moins de hardiesse et de grâce , l'immense surface
du canal de l'Ourcq , tandis que d'élégans traîneaux promenaient
, enveloppées de riches fourrures , les plus jolies
femmes de Paris. Les guinguettes du faubourg St-Martin
le disputaient alors aux plus brillans salons de restaurateurs
. Peu de jours ont suffi pour changer l'aspect d'un
lieu qui ne conserve plus le moindre vestige de sa splendeur
éphémère . Sic transit gloria mundi .
-Les bals , moins dépendans des variations de l'atmosphère
, se soutiennent avec une ardeur toujours nouvelle
; seulement on remarque , cette année , que la mode a
mis de préférence les bals masqués en faveur, même dans
les réunions particulières . Des gens d'humeur tant soit peu
chagrine soutiennent , avec quelqu'apparence de raison ,
496 MERCURE DE FRANCE ,
que cegenre d'amusement entraîne avecluides inconvéniens
assez graves , et qu'une nuit de bal masqué en fait souvent
passer de bien mauvaises aux pauvres époux pour qui le
carnaval est un tems d'épreuves et de douleurs; mais quel
estle plaisir unpeu vifqui ne trouble le repos de personne?
-Ce n'est que depuis samedi dernier qu'il est du bon ton
dese montrer au bal de l'Opéra , et il est convenu que c'est
toujours un rendez-vous qui vous y amène ; dans cette supposition
le plus souvent gratuite , comme on peut croire
voici le manége d'usage . On parcourt seul et d'un oeil inquiet
tous les coins du foyer, on questionne mystérieusement
quelques dominos noirs (ceux-là seuls à l'Opéra sontde
bonne compagnie ) , on s'éclipse quelques momens , et si
l'on a eu le bonheur d'être remarqué par quelqu'un de sa
connaissance dans les corridors des quatrièmes, on se retire
chez soi où l'on arrange à loisir l'aventure dont on se vantera
le lendemain...
-Le premier concert des Elèves du Conservatoire de
musique a eu lieu dimanche dernier. Il avait pour objet
unique une fête funèbre en l'honneur de Haydn. Onya
entendu avec un plaisir mêlé d'enthousiasme une cantate
mise en musique par M. Chérubini , et dans laquelle ce
grand compositeur s'est montré le digne rival de celui dont
il célébrait la mémoire .
- Les inconvéniens d'une saison fertile en rhumes et en
catarrhes se font particulièrement sentir sur nos théâtres
lyriques ; les principaux acteurs de l'Opéra sont réduits au
silence , et ces indispositions multiplices ont interrompu
les représentations de Cortez où le public se portait en
foule.
-Amoins d'avoir une loge ou de dîner à quatre heures ,
on ne trouve point de place au Cirque Olympique lorsqu'on
ydonne Gerard de Nevers ; ce n'est pas qu'on s'y amuse ,
mais c'est qu'ony voit deux choses assez rares; un cerf qui
ne saitpas courir , et des chiens qui font tout leur possible
pour ne pas l'atteindre .
-La fin de février nous promet une ample récolte de
nouveautés dramatiques ; aujourd'hui même on doit donner
au Théâtre français la première représentation d'une tragédie
de Brunehaut.
Au théâtre de l'Opéra - Comique Cendrillon attendue
depuis long-tems est au moment de paraître.
L'Opéra répète en cê môment là Mort d'Abel , dont
,
on
FEVRIER 1810.
497
SEINE
on parle avec éloge , et qui sera joué dans les premiers
jours du mois prochains stot
Le Vaudeville nous promet la Robe et les Botte
sera la faute des auteurs s'ils ne réussissent pas
assure qu'ils n'ont pas épargné la satire .
ar on
Si l'on voulait scruter plas avant les mystères des cou
lisses subalternes , on y verrait plusieurs contes de M. Bouilly
mis en pièces ; mais il ne convient pas de prédire les choses ,
j'ai presque dit , les malheurs de si loin .
D
MODES. C'est avec plaisir que nous annonçons que les
femmes ont renoncé à toute espèce d'exagération , du moins
dans leur toilette . Aux queues immenses et aux robes
écourtées ont succédé des robes d'une juste mesure . Les
chapeaux à l'invisible , les toques qui couvraient à peine
l'oreille sont remplacés par des coiffures qui ornent la tête
en même tems qu'elles la couvrent ; les brodequins et les
souliers à la chinoise ont fait place à des souliers raisonnablement
couverts ; en un mot , la mode , pour l'habillement
actuel des femmes , semble avoir pris conseil de la
raison ; c'est un caprice qui ne tirera pas à conséquence.
-Les tailleurs méditent en silence une nouvelle forme
d'habit qui ne sera mis en lumière que pour les fêtes de
Long-Champ; jusque- là les jeunes gens sont réduits à de
légères modifications dans les accessoires de leur parure .
Le col de la chemise , qui s'élevait , encore il y a quinze
jours , jusqu'à la naissance de l'oreille , a disparu presqu'entiérement.
Une cravatte n'est plus qu'une énorme torsade
de mousseline nouée très -négligemment. La même affectation
de négligence doit se faire remarquer dans la disposition
irrégulière des boucles de jarretière , dont l'une ,
* comme par hasard , doit se trouver sur la rotule du genou ,
quand l'autre est derrière le jarret .
La coiffure des hommes n'a plus rien de commun avec
celle des Empereurs romains ; c'est un roi de Suède , celui
que Voltaire appelait le Don Quichote du Nord , que nos
élégans ont choisi pour modèle ; en conséquence , il faut
que le front soit découvert , que les cheveux se tiennent
debout sur leur racine , et que leur désordre se ressente de
la déroute de Pultawa .
:
SPECTACLES.
15890
77 19
Y.
Théâtre Français .- Le Mariage de
Figaro. Il faut remonter chronologiquement jusqu'au Ti-
Ii
498 MERCURE DE FRANCE ,
mocrate de Thomas Corneille ou descendre littérairement
jusqu'à Jeannot , pour trouver dans les Annales de nos
théâtres l'exemple d'un succès pareil à celui que leMariage
de Figaro obtint dans sa nouveauté . Mais au théâtre ,
comme ailleurs , les fortunes, les plus rapides ne sontpas
les plus durables . Timocrate n'a plus reparu : Jeannot
oserait difficilement reparaître ; et la Folle Journée, reprise
plusieurs fois , n'a jamais reçu un accueil digne de ses
premiers triomphes . A dire vrai , lorsqu'on se donne la
peine de lire cet ouvrage , lorsqu'on l'examine dégagé de
toute illusion théâtrale , on a peine à concevoir l'engouementqu'il
inspira. Le second acte frappe seul par la force
de l'intrigue , la multiplicité des incidens , la variété des
situations . On retrouve la sensation que durent faire éprouver
certains mots heureux et plus hardis encore que spirituels
, dont quelques-uns sont devenus proverbes . On se
figure aisément l'effet que devait produire la scènede Chérubin
blotti dans le fauteuil au premier acte , lorsque cette
situation n'avait pas été usée par les auteurs qui l'ont empruntée
depuis.On conçoit encore comment des allusions ,
dontla traces'est perdue , rendaient plus piquantleplaidoyer
du docteur contre Figaro ; comment le spectacle du quatrième
acte pouvait amuser dans un tems où cette partie,
de l'art théâtral était généralement négligée : commentenfin
on se laissait séduire à la singularité du dénouement , surtout
en supposant que la majorité des spectateurs ne s'apercevait
pas qu'il était emprunté à Dufresny dans son Jaloux
honteux de l'être . Mais par combien de défauts tous ces
avantages n'étaient-ils pas ternis ! Dans quel sens le public
prenait-il au troisième acte la reconnaissance de Figaro
par ses parens ? Pouvait-il rire d'un fils qui voudrait renier
son père au moment on il le retrouve ? Pouvait-il s'attendrir
comme Bridoison , avec ce même fils , lorsqu'ilpleure,
en reconnaissant sa mère , et qu'il la prie , attendu qu'elle
voulait l'épouser quelques minutes plus tôt , de l'embrasser,
le plus maternellement qu'elle pourra? Il semble aussi
qu'après les premières représentations le vide du quatrième,
acte auraitdû se faire sentir ; qu'on aurait dû découvrir le
plagiat du cinquième , et s'apercevoir de la nullité du personnage
de Bazile , qui ne sert à rien dans toute la pièce
qu'à mettre un proverbe en variations . Pour peu qu'on eût
rapproché la nouvelle comédie de celle dont elle offrait la
suite, il semble enfin qu'on aurait dû reconnaître la supériorité
du Barbier de Séville sur le Mariage de Figaro.
FEVRIER 1810. 499
1
Tout cela cependant n'arriva pas ; et quelle qu'en puisse
être la cause , le succès du meilleur ouvrage fuf éclipsé par
celui de l'ouvrage inférieur. Beaumarchais ne s'en est pas
moins plaint, dans la préface de celui-ci, des critiques qui
troublèrent son triomphe. Les plus graves portaient sur la
tendance de la pièce qu'on accusait d'être immorale , et
c'est vraiment une chose curieuse que la manière dont il
s'efforce d'en démontrer la profonde moralité . C'est , dit-il ,
l'époux suborneur qu'il a voulu peindre, et en le peignant ,
il l'a puni, puisqu'il l'a réduit à demander trois fois pardon
à sa femme; il a peint et puni de même l'époux libertin en
Hui faisant adresser par son jardinier un mottrès-moral sur
la providence . Son apologie pour ce qui concerne le rôle
du page , et l'inclination naissante qu'il inspire à la comtesse
, est encore plus singulière. Il n'y voit rien que de trèsmoral;
car premièrement , quoique Chérubin ne soitplus
enfant , il n'est pas encore un homme, et secondement ,
la comtesse lutte franchement contre un goût que l'auteur
ne lui a donné que pour mieux faire ressortir sa vertu. Il
est fâcheux qu'en raisonnant d'une manière aussi solide ,
l'auteur perdit de vue cette Mère coupable qu'il avait déjà
sur son chantier. Il fallait bien que l'époux suborneur
n'eût pas été puni assez sévèrement dans La Folle Journée ,
puisqu'il reçoit dans la dernière pièce un tout autre châtiment.
Il fallait bien que cet enfant de treize ans fût plus
dangereux et la lutte de la comtesse moins franche qu'on
ne voulait le faire croire , puisque nous savons à présent
cequi en arriva.
Sous ce point de vue , au reste , nous n'attachons que
peu d'importance à la justification de Beaumarchais , etles
objections dont elle est susceptible , ne sont bonnes que
dans le système de ceux qui font consister la moralité
d'une pièce de théâtre dans la manière dont la vertu et
le vice sont récompensés ou punis au dénouement. C'est
sous un autre rapport que la morale du Mariage de Figaro
nous paraît très-répréhensible . Nous pensons , comme
l'auteur , qu'il ne faut point bannir du théâtre les personnages
de moeurs vicieuses , car Tartuffe se trouverait
proscrit le premier. Il a encore raison , lorsqu'il dit : « Les
vices, les abus, voilà ce qui ne change point , mais se déguise
enmille formes sous le masque des moeurs dominantes :
leur arracher ce masque et les montrer à découvert, telle
est la noble tâche de l'homme qui se voue au théâtre.
Et telle est , en effet , celle que Molière a su remplir. Le
Ii a
500 MERCURE DE FRANCE , FEVRIER 1810.
2
vicèse montre à découvert dans le Tartuffe , et le ridicule
versé sur ce personnage , ne sert qu'à en adoucir l'horreur ;
mais le vice est-il odieux , est-il même ridicule chez Beaumarchais
, dans le comte Almaviva ? Loin que l'auteur lui
ait arraché le masque des moeurs dominantes , ne l'en a-til
pas décoré ? et dans les rapports du page avec la comtesse ,
cet amour illégitime qui naît chez tous les deux , est-il peint
de couleurs révoltantes ?Au contraire , tout y est arrangé
de manière à flatter les sens , à couvrir de fleurs le préci
pice. J'en appelle à ceux qui voudront comparer la scène
de la toilette dans cet ouvrage et les deux scènes de Tartuffe
et d'Elmire dans le chef-d'oeuvre de Molière . Certes
le travestissement de Chérubin n'est qu'un enfantillage auprès
des entreprises de l'imposteur : mais on n'en reconnaîtra
pas moins une tendance très-immorale dans le badinage
voluptueux de la pièce moderne , et une profonde
moralité dans l'ouvrage ancien . Tranchons en peu de
mots une discussion qui pourrait devenir trop longue. Ce
n'est point l'excès duvviicceedanstel ou tel personnage ,
n'est même pas son triomphe qui peut rendre une pièce
immorale ; l'exemple de Tartuffe ruinant Orgon et sa famille
, serait révoltant et nondangereux. Ce qui décide de
la moralité d'un ouvrage où le vice est mis en scène , ce
sont les couleurs dont il est peint. Sa punition même ne
peut remédier au mal , si ces couleurs sont séduisantes ;
car on sait trop qu'elle n'en est pas une suite nécessaire et
qu'elledépend de la volonté de l'auteur.
ce
Il nous reste trop peu d'espace pour nous étendre sur la
manière dont la Folle Journée est jouée à cette reprise, qui
acommencé sous les plus heureux auspices et paraît destinée
à se soutenir. Melle Mars v a pris le rôle de Suzanne ,
et s'y fait vivement applaudir . Ce n'est pas tout-à-fait cette
camariste spirituelle , adroite et rieuse dontparle Beaumarchais
dans sa préface ; elle est plutôt naïve , gracieuse , enjouée;
mais son rôle plaît encore avec cette nouvelle couleur.
Mme Talma joue en actrice consommée le rôle de la
comtesse ; Fleury est bien dans celui du comte , sans en
saisir encore toutes les intentions. Nous en dirons autant
de Thénard qui joue Figaro avec plus d'ardeur que de
finesse . Melle Volnais est une très-jolie Fanchette; avec un
peu plus d'espiéglerie , elle ne laisserait rien àdésirer. Baptiste
fait beaucoup rire dans Bridoison. Michot est excellent
dans le rôle du jardinier. Michelot , enfin , sait faire de
Grippe-Soleil une caricature fort plaisante,
4.4
TARLUT
1
POLITIQUE.
PARIS.
L'APERÇU des événemens historiques que nous mettons
sous les yeux dulecteur ne se composera pas cette fois d'un
grand nombre de détails ; ces événemens ne sont pas multipliés
, mais ils sont graves , solennels , et de la plus haute
importance; ils se rattacheront aux pages les plus marquantes
de l'histoire de ce règne .
Nous parlerons d'abord des nouvelles destinées auxquelles
l'Etat romain est appelé . La ville des Césars sera
la seconde des villes de Napoléon. Nous n'avons connaissance
d'aucundes discours qui , dans le sein du sénat , on
précédé ou accompagné le sénatus-consulte qui ordonne
ces grandes dispositions .Ainsi les termes de ce sénatusconsulte
doivent être textuellement rapportés :
TITRE PREMIER . - De la réunion des Etats de Rome à l'Empire.
Art. Ier. L'Etat de Rome est réuni à l'Empire français , et en fait
partie intégrante.
II. Il formera deux départemens ; le département de Rome et le
département de Trasimène.
III. Ledépartement deRome aura septdéputés au Corps-Législatif;
ledépartement de Trasimène en aura quatre Beg
IV. Le département de Rome sera classé dans la première série ; la
département de Trasimène dans la seconde.
V. Il sera établi une sénatorerie dans les départemens de Rome et
de Trasimène .
VI. La ville de Rome est la seconde ville de l'Empire. Le mairede
Romeestprésent au serment de l'Empereur à sonavénement. Ilprend
rang , ainsi que les députations de la ville de Rome , dans toutes les
occasions , immédiatement après les maires et les députations de laville
deParis. DOC DO
22..
VII. Le prince impérial porte le titre et reçoit les honneurs deRoi
deRome. T
11
VIII. Ily aura à Rome un prince du sang ou un grand dignitaire
de l'Empire , qui tiendra la cour de l'Empereur.
IX. Les biens qui composeront la dotation de la couronne impériale,
502 MERCURE DE FRANCE ,
conformément au sénatus-consulté du 30 janvier dernier , seront
réglés parun sénatus-consulte spécial
X. Après avoir été couronnés dans l'église de Notre-Dame de
Paris, les Empereurs seront couronnés dans l'église de Saint-Ferre de
Rome , avant la dixième année de leur règne.
XI. La ville de Rome jouira des priviléges et immunitésparticuliers,
qui serontdéterminés par l'Empereur Napoléon.
1.
TITRE II.-De l'indépendance du trône impériałde toute autorité sur
laterre.
XII. Toute souveraineté étrangère est incompatible avec l'exercice
detoute autorité spirituelle dans l'intérieur de l'Empire.
XIII. Lors de leur exaltation , les papes prêteront serment de ne
jamais rien faire contre les quatre propositions de l'Eglise gallicane ,
arrêtées dans l'assemblée du clergé en 1632.
XIV. Les quatre propositions de l'Eglise gallicane sont déclarées
communes à toutes les Eglises catholiques de l'Empire.
TITRE III .-De l'existence temporelle des papes.
XV. II sera préparé pour le pape des palais dans les différens lieux
de l'Empire où il voudrait résider. Il en aura nécessairement un à
Paris et un à Rome.
XVI. Deux millions de revenus en biens ruraux , francs de toute
imposition, et sis dans les différentes parties de l'Empire , seront assignés
aux papes.
XVII. Les dépenses du sacré collège et de la propagande sont
déclarées impériales.
XVIII. Le présent sénatus-consulte organique sera transmis par un
message àS. M. l'Empereur etRoi. "
Après l'acte suprême qui détermine avec tant de précision
et de clarté les limites où s'arrête une puissance qui
s'est toujours attachée à les enfreindre , après ce décret
solennel qui consacre , sous les auspices de la religion , l'indépendance
de notre église , et la pureté du culte qu'elle
professe , on lira avec non moins d'intérêt un autre acte
qui , sous des rapports différens , intéresse également et la
sûreté et la prospérité de l'Empire , et doit contribuer à
l'accomplissement du grand système conçu pour l'abaissement
d'un ennémi obstiné dans son désir aveugle d'ensanglanter
le continent et de régner sur la mer.
Nous voulons parler d'une note remise par le ministre
des relations extérieures de France à celui de Hollande , le
:
د
FEVRIER 1810. 503
24 janvier dernier : cette note met un terme aux indécisions
que faisaient naître en Hollande les voeux opposés de
ceux qui reconnaissaient la nécessité de s'attacher au sys
tème français , de faire les sacrifices momentanés qu'il
exige , pour recueillir par la suite les avantages immenses
qu'ilpromet , et ceux que d'anciennes habitudes , des rapports,
des liaisons formées par le tems , et les calculs
avides de l'intérêt du moment , ont attachés dans ce pays à
l'Angleterre. Ne pouvant insérer ici la note entière , nous
en donnerons les conclusions .
S. M. I. se propose :
1º. De rappeler auprès d'elle le prince de son sang qu'elle a placé
surle trône de Hollande. Le premier devoir d'un prince français
placé dans la ligne de l'hérédité du trône impérial , est envers ce
trône. Quand ils sont en opposition avec celui-là , tous les autres
doivent se taire ; le premier devoir de tout Français , dans quelqué
circonstance que la destinée l'ait placé , est envers sa patrie.
2º. De faire occuper tous les débouchés de la Hollande et tous ses
ports par les troupes françaises , ainsi qu'ils l'ont été depuis la conquête
faite par la France en 1794 , jusqu'au moment où S. M. Ι.
espéra tout concilier en élevant le trône de Hollande.
3º . D'employer tous les moyens , et sans être arrêté par aucune
considération , pour faire rentrer la Hollande dans le système du
Continent , et pour arracher définitivement ses ports et ses côtes à
J'administration qui a rendu les ports de la Hollande les principaux
entrepôts , et la plupart des négocians hollandais les fauteurs et les
agens du commerce de l'Angleterre.
Une seconde note du même ministre est adressée aux
Américains : elle tend à compléter , par l'application des
principes tant de fois déclarés par la France à l'égard des
véritables nentres , le système de défense continentale , et
leblocus insulaire imaginé contre les Anglais. Cette note
aussi doit mettre fin à toute incertitude aux Etats-Unis ;
elle doit être le ralliement de toutes les volontés , et servir
en quelque sorte de palladium à tout ce qui , dans cepays ,
conserve le sentiment de l'indépendance si glorieusement
acquise , et de cet honneur national , dont les Français ont
si puissamment secondé les efforts . Cette note mérite aussi
d'être lue avec une attention égale à l'importance des résultats
qu'elle permet d'espérer. La voici is
«Le soussigné a rendu compte à S. M. l'Empereur et Roi de la
504 MERCURE DE FRANCE ,
conversation qu'il a eue avec M. Armstrong, ministre plénipotentiaire
des Etats-Unis d'Amérique. S. M. l'autorise à lui faire laréponse
suivante: 1.
> S. M. regarderait ses décrets de Berlin et de Milan comme attentatoires
aux principes de justice éternelle , s'ils n'étaient la consequenceobligée
des arrêts du conseil britannique , et sur-tout de ceux
denovembre 1807. Lorsque l'Angleterre a proclamé sa souveraineté
universelle , par la prétentionde soumettre l'Univers à undroit de
navigation , et en étendant sur l'industrie de tous les peuples la juridictionde
son parlement, S. M. a pensé qu'il était du devoir de toutes
les nations indépendantes de défendre leur souveraineté , et à déclaré
dénationalisés les bâtimens qui se rangeraient sous la domination de
l'Angleterre , en reconnaissant la souveraineté qu'elle s'arrogeait
sur eux.
S. M. distingue la visite et la reconnaissance d'un bâtiment. La
reconnaissance n'a pour but que de s'assurer de la réalité du pavillo'n;
lavisite est une enquête intérieure faite , quoiqu'on se soit assuré de
la véritédu pavillon , et dont le résultat est ou la presse de quelques
individus , ou la confiscation de marchandises , ou l'application de
lois oudispositions arbitraires .
» S. M. ne pouvait s'attendre aux procédés des Etats-Unis, qui ,
n'ayant pas à seplaindre de la France , l'ont comprise dans leurs actes
d'exclusion , et à dater du mois de mai , ont défendu l'entrée de leurs
ports aux bâtimens français , enles soumettant à laconfiscation. Aussitôt
que S. M. a été instruite de cette mesure, elle adû ordonnerd'user
de réciprocité envers les bâtimens américains , non-seulement dans
son territoire , mais encore dans les pays qui sontsous son influence.
Dans les ports de Hollande , d'Espagne, d'Italie , deNaples, les navires
américains ont été saisis , parce que les Américains avaient saisi les
bâtimens français . Les Américains ne peuvent pas hésiter sur le parti
qu'ils ont à prendre . Ils doivent ou briser l'acte de leur indépendance
et redevenir , comme avant la révolution , sujets de l'Angleterre , ou
prendre des mesures telles que leur commerce et leur industrie ne
soient pas tarifés par les Anglais ; ce qui les rend plus dépendans que
ne l'est la Jamaïque qui , au moins , a une assemblée de représentans
et ses priviléges a
Des hommes sans politique , sans honneur, sans énergie , pourront
bien alléguer qu'on peut se soumettre à payer le tribut imposé par
l'Angleterre , parce qu'il est léger; mais comment ne sentent-ils pas
que les Anglais n'auront pas plutôt fait admettre le principe , qu'ils
hausseront le tarif? de sorte que ce fardeau d'abord léger , devenant
FEVRIER 1810. 505
insoutenable, il faudra biense battre pour l'intérêt, après avoir refusé
desebattre pour l'honneur.
,
Le soussigné avoue avec franchise que la France a tout à gagner
àbien accueillir les Américains dans ses ports . Ses relations commerciales
avec les neutres lui sont avantageuses ; elle n'est jalouse en
aucune manière de leur prospérité . Grande, forte et riche , elle est
satisfaite quand,par son commerce ou celui des neutres , les exportations
peuventdonner à son agriculture et à ses fabriques le développement
convenable .
> Il y a à peine trente ans que les Etats d'Amérique fondèrent au
seindu Nouveau-Monde une patrie indépendante au prixdu sang de
tantd'hommes immortels qui périrent sur le champ de bataille pour
secouerle joug de plomb du monarque anglais. Ces hommes généreux
étaient loin de supposer , lorsqu'ils sacrifiaient ainsi leur sang pour
l'indépendance de l'Amérique , que si près d'eux il serait question de
lui imposer un joug plus pesant que celui qu'ils avaient secoué , en
soumettant son industrie au tarifde la législation britannique et des
arrêts du conseil de 1807 !
* Sidonc le ministre d'Amérique peut prendre l'engagement que
lesbâtimens américains ne se soumettront pas aux arrêts du conseil
d'Angleterre denovembre 1807 , ni à aucun décret de blocus , à moins
que ceblocus ne soit réel , le soussigné est autorisé à conclure toute
espèce de convention tendante à renouveler le traité de commerce
avec l'Amérique , et dans laquelle on arrêtera toutes les mesures
propres à consolider le commerce et la prospérité des Américains.
> Le soussigné a cru devoir répondre aux ouvertures verbales du
ministre d'Amérique , par une note écrite , afin que le président des
Etats -Unis puisse mieux connaître les intentions amicales de la France
envers les Etats-Unis , et ses dispositions favorables au commerce
américain.
Signé, DUC DE CADORE.
De tels événemens vont être un nouveau sujet de discussion
et d'accusation contre les ministres au parlement anglais;
on s'y occupe de l'enquête relative aux affaires de
l'Escaut; les ministres se défendent , autant qu'il leur est
possible , de mettre sous les yeux de la chambre la totalité
des pièces qui doivent l'éclairer. On remarque aussi que,
pour que leur honneur ne soit pas trop compromis dans cet
examen , ils ont fait exécuter strictement le réglementqui
interdit aux étrangers l'entrée de la galerie pendant le comité
général. Ils craignent ainsi , et les auditeurs , et les
journaux. Cependant, dit le Statesman, quand une enquête
506 MERCURE DE FRANCE ,
و àun
a eu pour objet la conduite du duc d'Yorck , on n'a point
exclus les étrangers. L'honneur du fils du roi importait-it
moins que celui des ministres ? Depuis trente ans , le réglement
relatif aux étrangers était tombé en désuétude , et
ontrouve assez étrange cette manière de ramener la constitution
à sa pureté primitive. Il paraît que cette circonstance
a donné lien, dans la séance du 6 février
très-beau discours de M. Sheridan , qui a éloquemment
revendiqué les droits de la publicité et ceux de la presse ;
mais M. Windham , dit la même feuille , a traité cette liberté
de vieil abus ; et, au grand étonnement même des
ministres , il a établi qu'un simple réglement serait plus
fort que la charte constitutionnelle , le palladium de l'Empire.
L'exclusion des étrangers pendant l'enquête a été
prononcée. 1
Divers objets relatifs aux intérêts commerciaux de l'Angleterre
, aux importations et exportations du numéraire ,
sur la masse des billets de l'Echiquier émis l'année dernière,
ont donné lieu à différentes motions dans la séanc,e
du 2. Le même jour , la nature et le nombre des pièces relatives
à l'expédition de l'Escaut ont été le sujet de nouveauxdébats
. Sir Burdet a déclaré qu'elles étaient de tous
points insuffisantes . M. Canning a saisi cette occasion
pour préciser les points sur lesquels il admet entièrement la
responsabilité relative à l'expédition. Il a considéré cette
expédition comme embrassant quatre points principaux :
1°. Le but politique de ll''expédition , tant en ce quiconcerne
les intérêts politiques de l'Angleterre , que ceux des
puissances alliées etdu continent; 2º l'époque de son départ
des ports d'Angleterre ; 3º l'exécution ; 4º le motifpolitique
de l'évacuation deWalcheren. M. Canning n'a déclaré
prétendre se soustraire à la responsabilité que sous co
dernier point de vue.
Dans la séance du 8, la chambre des lords a reçu un message
du roi : S. M. désire accorder au lord Wellington ,
ainsi qu'à ses deux prochains héritiers , une annuité de
2,000 liv. sterl. pour les services qu'il a rendus dans la
guerre d'Espagne. Il a été ordonné que ce message serait
pris en considération; même délibération à la chambre des
communes .
LordBarthurst, dans la même séance, a présenté sur la
situation de commerce des états dont lord Greenville a tiré
les plus fâcheuses conséquences ; il a remarqué que, d'après
ces états, le commerce a souffert tant que les ordres du
6
FEVRIER 1810. 507
conseil ont été exécutés, qu'il a prospéré aussitôt qu'on s'est
relâché des dispositions arrêtées . Il a sur-tout fait observer
de l'exagération dans l'état des exportations ; car il ne suffit
pas d'exporter , il faut faire recevoir et il faut vendre , et
c'est à quoi ne parviennent pas aisément les chargeurs .
LordGreenville a sur-tout ipsisté sur les résultats funestes
de la conduite des ministres à l'égard des Etats-Unis. La
chambre a ordonné l'impression des états.
Relativement à l'Espagne , les Anglais avouent enfin que
leur position n'est pas tenable , et que , s'ils envoient des
renforts en Portugal, c'est pour faciliter la retraite du corps
qui est sur le Tage. Nous sommes vivement tourmentés ,
ditl'indépendantWigh , de voir finir cette lutte; nous la
regardons comme le principal obstacle à la paix entre la
Grande-Bretagne et la France. L'établissement de Ferdinand
VII est une chose impossible ; trois cent mille Français
sont en cemoment enEspagne. La cause des patriotes
estperdue.
Et cependant, au moment où les Anglais faisaientde tels
aveux , ils ignoraient le passage de la Sierra-Morena et la
marche triomphante de l'armée française en Andalousie.
Voici, à cet égard , la substance des dernières dépêches
officielles :
Les
هو
troupes impériales sont entrées dans Séville le
1er février. Les troupes se préparaient à l'assaut ; les parlementaires
envoyés ont reçu des réponses tranquillisantes
sur le sort des personnes et des propriétés ; les factieux ont
disparu , la junte s'est dispersée , et S. M. C. a fait son entrée
au milieu des acclamations des habitans: On a trouvé
dans la place 263 pièces de canon , beaucoup de magasins
et d'approvisionnemens . Déjà quelques membres de la
junte ont fait leur soumission au roi, cet exemple va être
suivi; il ne reste de cette autorité insurrectionnelle que le
souvenirdes maux qu'elle a faits . L'armée, dans sa marche,
a délivré un grand nombre de prisonniers français , et enrôlé
sous ses drapeaux des corps entiers d'étrangers qui
servaient les rebelles .
» Dans des circonstances aussi favorables , S. M. C. a
pensé qu'il était instant de profiter des avantages que les
armées de S. M. l'Empereur et Roi ont obtenus. En conséquence
, M. le maréchal duc de Bellune a reçu ordre de
se diriger avec le 1º corps d'arméeé sur Cadix , de s'emparer
d'abord de Puerto Santa-Maria, Puerto Real et de la
Caraca , où sont les ports militaires , les ports marchands ,
er
)
t
508 MERCURE DE FRANCE ,
l'arsenal et les établissemens de marine , de l'île de Léon ,
et d'empêcher qu'à Cadix on puisse faire de l'eau en terreferme
, d'occuper San Lucar, Rota , Xérès , Arcos, Médina
Sidonia , d'où il enverra jusqu'à Ronda pour intercepter la
route de Gibraltar.
» On a l'espoir que la ville de Cadix se soumettra ; Vénégas
y commande; il a refusé, il y a peu dejours, que les
Anglais y débarquassent 4,000 hommes , ainsi qu'ils en
avaient le projet. L'escadre française et espagnole qui est
dans le port se compose de 22 vaisseaux. Les Anglais en
ont cinqdans la baie et beaucoup de transports.
Le général Sébastiani est entré à Grenade. Il marche sur
Malaga et sur Murcie , d'où il communique avec le premier
corps. Tout le royaume de Grenade est soumis, et favorise
ainsi le mouvement sur Cadix.
P Le5, les troupes du duc deBellune, formant le premier,
corps , avaient déjà exécuté les ordres du roi et occupé tous
les lieux environnant Cadix. Cette ville est entièrement
bloquée par terre; on est maître duport marchand, du port,
militaire et de tous les établissemens de la marine. On ne
croit pas que la ville résiste. Enfin , tous les rapports se
réunissent à dire que l'opinion de l'armée entière est que
cette guerre est finie. L'armée se conduit à merveille , et
au-delà de la Sierra-Morena , elle n'a trouvé que des amis
dans les habitans .
S. M. C. a publié dans cette importante circonstance un
ordre du jour où il paie un juste tribut d'éloges à l'armée ,
la remercie etlui promet de faire connaître à l'Empereur les
braves qui l'ont si vaillamment servi. Cet ordre du jour se
termine en ces termes :
" Soldats , le roi d'Espagne veut qu'entre les Colonnes
d'Hercule s'élève une troisième colonne qui porte à la postérité
la plus reculée , et aux navigateurs des deux mondes ,
le nom des dignes chefs etdes corps français qui ont con-...
quis les Espagnols ....
S. M. a passé plusieurs jours de cette semaine à Rambouillet
: on parle d'un prochain voyage à Compiègne .
-S. M. a appelé auprès de sa personne M. le comte
Cafarelli, ministre de la guerre du royaume d'Italie. Le
prince vice-roi a chargé du porte-feuille le général d'artik-
Lerie Dauna . S. M. a fait de nombreuses promotions dans
son ordre de la Couronne de fer.
:
FEVRIER 1810. 509
-Les troupes françaises qui ont successivement quitté
l'Allemagne méridionale marchent vers la Franconie , l'Elbe
et le Bas-Rhin . On a publié à Magdebourg l'avis de l'arrivée
d'une nombreuse garnison. On présume qu'elle est
française.
-M. de Lagrange , premier aide-de-camp de S. A. S.
le prince de Neuchâtel et de Wagram, est parti le 22 pour
Vienne .
-On parle d'une commande de vingt-cinq voitures de
cour d'une grande magnificence. Les joailliers de la cour
paraissent aussi très-occupés de commandes très-consi
dérables .
ANNONCES .
Almanach Judiciaire , à l'usage des cours et des tribunaux de l'Empire
français , pour 1810 ; ouvrage utile auxjuges , aux avocats , aux
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19
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franc de port. Chez S. C. l'Huillier , libraire , rüe Saint-Jacques ,
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nº 23 ; Delaunay , libraire, Palais-Royal , galeries de bois , nº 243 ;
Colnet , libraire , quai Voltaire ; Brunot- Labbe , libraire quai
Augustins ; et l'Auteur , rue du Bac , nº 58
ε
164
:
desTABLE
DU TOME QUARANTIÈME.
POESIE .
1
? F
RAGMENT d'un poëme inéditde M. Gaudefroy.
Tityre et Mélibée , Eglogue trad. de Virgile , par M. de Saint-
Ange
Page3
65
La Voix d'Amour. Romance .
69
Nous! (de Corine).Romance. ibid.
LeTombeau d'un jeune Guerrier ; par M. Eusèbe Salverte.
Traduction de l'Ode d'Horace : Sic te diva potens ; par M. Ch.
129
Vanderbourg. 130
LeVieux Rossignol , fable ; par M. Ginguené.
Fragment d'un poëme inédit sur les Arts ; par M. Parseval.
Stances à M. de Chateaubriand , sur la nouvelle édition des
193
Martyrs. 257.
Corinne à Osvald; par Mme Dufresnoy. 2 262
Epitre sur les inconvéniens du séjour de la campagne ; par Mme
la comtesse Constance de $.... 321
Madrigal inédit de P. Corneille . 327
AS. A. E. le Prince Primat de la Confédération du Rhin; parts
M. Esménard . 385
Palémon , Allégorie dédiée à M. Daru ; par M.G. Lafont. 386
Traduction d'une ode de Mme la baronne Girard ; par M. P. F.
Giraud. 388
Morceau détaché du chant de la Peinture dans le Poëme des Arts ;
par M. Parseval. 449
Lapauvre Alix. Romance ; par M. S. Edmond Géraud. 452
Enigmes ,
Logogriphes .
11 , 70 , 132 , 198 , 262 , 328 , 390 , 453
12,71 , 133 , 199 , 263,328,391,454
Charades. 12 , 72 , 134 , 199 , 263 , 328 , 391 , 454
SCIENCES ET ARTS.
Notice sur les opérations faites en Espagne , pour prolonger la
Méridienne de France jusqu'aux iles Baléares ; par M. Biot.
13
TABLE DES MATIÈRES .
311
trochet . ( Extrait. )
Nouvelle Théorie de l'Habitude et des Sympathies ; par M. Du-
"
73
Traité d'Acoustique ; par E. F. Chladni. (Extrait. )
Notice sur M. le comte Fourcroy ; pa M. E. Pariset .
200
329
L :
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS.
Clotilde , reine de France . (Extrait. )
33
Sur les anciens Fabliaux français ; par M. M. J. C
39,164
OEuvres complètes de l'abbé Arnaud. (Extrait.) 179
Mélanges de Littérature et de Philosophie ; par F. Ancillon.
(Extrait.)
१०
Curiosités de la Littérature ; traduction de l'anglais par M. T. P. 1
Bertin. (Extrait . ) 1
IOI
Hommage à une belle action . (Notice. ) ; 109
L'art de perfectionner l'homme ; par J. J. Virey. (Extrait.) 135, 212
Tableau historique et politique de l'Europe ; parL.P. Ségur. (Ext.)147
Revue Littéraire. - Almanach des Dames .- Petite Encyclopé
die poétique.- Etrennes à la Jeunesse.- Jeu Mythologique.
3 159-163
Rapport sur l'état actuel de la Littérature etde l'Histoire enAllemagne
, par Ch. Villers. ( Extrait.) 221 , 280
Ode sur les Prix décennaux ; par M. de Verneuil. (Notice . ) 233
Dissertation critique sur les traductions ; par M. Carmignani.
(Extrait.)
Histoire de lamaison d'Autriche ; par M. William Cos. (Ext.) 271
Fables nouvelles ; par M. P. L. Ginguené. (Extrait ) 288
Essai sur la Littérature espagnole . (Extrait, ) )
Le Vallon aérien , ou Relation d'un voyage d'un aéronaute retci; ince
par M. Mosneron, (Extrait. )
334
1347
Antoineet Camille ou la Sympathie; par Mm. Von-Esbeeg .
(Extrait.) 358
Le pouvoir de la Conscience ; par M. L. Sévelinges.
République des Champs-Elysées , ou Monde ancien; ouvrage
posthume, par M. Ch. Joseph de Grage. (Extrait. )
DuMagnétisme animal ; par A. M. J. Chastenet de Puységur.
(Extrait. )
360
392
401
Contes à ma Fille ; par M. J. N. Bouilly. ( Extrait . ) . 405
Littérature allemande.- Suite de la bataille de Teutbourg.- La
Guerrede la révolution des Pays-Bas dans les 16e et
16e et 17e siècles 416
Noticebiographique sur J. Müller ; par M. Guizot.
427
Napoléon enPrusse, poëme épique ; par J. T. Bruguières , du
Gard. (Extrait. ) 455
1
512 TABLE DES MATIÈRES.
Voyage à Parménie. ( Extrait. ) 466
Littérature italienne.-De la nécessité d'écrire dans sa propre
langue.-De l'origine et des devoirs de la Litttérature.-Discours
pour laLangue et la Litérature italiennes .
Sophie ou l'Aveugle ; par Mme Isab . de Montolieu.
VARIÉTÉS .
474
480
11.1
SPECTACLES.-Académie impériale de Musique.-Hippomene
etAtalante.- Colinette à la Cour.-Vertumne et Pomone. 237
Fernand Cortez . 366
Théâtre Français . - Sémiramis. 112
La Mère confidenté 175
Le Prisonnier en Voyage.
:
296
Omasis , tragédie.
367
: LeMariage de Figaro . 497
Théâtre de l'Impératrice.-L'Alcade de Molorido. 240
Opéra-Comique.-Le Présentde Nocés ou le Pari... 52
Opera-Buffa. Le Barbier de Séville. 43,269
Vaudeville.- Les Deux Espiègles . 114
L'Imagination et le Jugement. 243
2
< Les Pêcheurs danois. 370
Théâtre des Variétés... 429
delaPorteSaint- Martin e 430
Sociétés Littéraires .- Institut de France.
299
Société d'Emulation de Cambrai 177,482
Société d'Agricuture , etc. de Châlons
Зог
Académie du Gard , à Nîmes . sangajea
T302
Société des Sciences et Belles-Lettres de Mâcon. 431
Société d'Encouragement pour l'Insdustrie nationale , àParis . 433
ChroniquedeParis: 494
POLITIQUE.
Evénemens historiques.
Paris.
54 , 116 , 179 , 245 , 304, 371,437, 50г
64 , 125 , 188, 252 , 316 , 380, 444 , 508
I
ANNONCES .
Livres nouveaux . ( 127, 189 , 254, 318 , 38 , 445, 50g
Finde la Table du tome quarantième.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le