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1780, 02, n. 6-9 (5, 12, 19, 26 février)
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MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
DIS FÉVRIER 1780 . SAMEDI 5
DU
BIBLOT
GRATEAL
PARIS,
PALAIS
ROYTE
ChE LANCKOUCKE , Hôtel de Thos
rue des Poitevins.
Avec Approbation & Breveté du Rai
STOR
LIBRARY
YORK
TABLE
Des Matières du mois de Janvier.
PIÈCES IÈCES FUGITIVES. Théâtre à l'Ufage des Jeunes
Epitre écrite de la Campagne Perfonnes.Premier Extrait ,
-
à Mde M...
49
A Madame de ... en lui envoyant
un Souvenir le premierjour
de l'An ,
Le Droit de Main-morte aboli
, Ode,
Les Regrets , Parodie de l'Air
d'Iphigénie ,
Le Nouvel An
109
7
97
Les Rats &le Tableau , Fa
ble ,
•
146
Le Chêne les Oifeaux de
Proie & POrage , Fable 193
Vers à Madame la Marquife
de C... ,
Couplets à M. le Comte de
Trob, .. 148
145
Epitaphe de mon Grand-père,
195
L'Amour Voyageur , Conte
Allégorique,
Dela Générofité ,
ISI
217
180
Second Extrait
Répertoire Univerfel ,
Chanfons , & autres Poéfies
Pofthumes de M. l'Abbé
de l'Attaignant , 209
214 L'Art de la Vigne ,
Maximes & Réflexions Morales
du Duc de la Rochefoucauld
,
ACADÉMIE S.
Séance publique de l'Académie
Françoise ,
SPECTACLES.
238
235
32 Concert Spirituel,
Académie Roy, de Mufiq. 36
Comédie Françoiſe , 36 , 84,
131
Comédie Italienne , 37 , 87,
132.
8 VARIÉTÉ S.
42
Lettre au Rédacteur du Mer- Lettre aux Auteurs du Mercure
, 196
Enigmes & Logogryphes , 17 ,
66 , 104 , 150 , 208
NOUVELLES LITTÉR.
Lettre du Docteur Démefte
Confidérationfur la danfe di
Menuet ,
Opufcules Poétiques ,
Almanach Littéraire ,
La Liberté protégée par les
89
cure , 39, 40
Extrait d'une Lettre écrite de
Berlin ,
Fait remarquable de Juftice
de S. M. le Roi de Pruffe,
90 , 237
Noticefur les Ecrits de l'Abbé
de la Porte , 139
27 Recueil de Lois du Grand-
Duc de Tofcane, 185
7 Anecdotes , 189 , 238
Gravures ,? 45
Mufique, 143 , 190
106
Géographie,
miques
III
142 , 190 , 38
Hiftoire de Mahomet , 121
Armes & les Edis du Roi ,
Poëme , 142
Recueil d'Inftructions Econo- Annonces Littéraires , 46, 93,
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI FÉVRIER 1780 .
,
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
BOUTS rimés donnés à l'Auteur , & remplis
fur le champ.
Jusqu'ici pour flatter un Miniftre
Il falloit avec art le comparer fans
Au fage & grand Colbert , au jufte & franc
Dans les fiécles futurs il faudra moins
Pour faire un grand éloge un feul nom
Necker fera celui dont on fe
accompli,
-ceffe
Sully.
d'adreffe:
fuffira.
1 fervira.
( ParM. Garvel de Charly. )
A ij
MERCURE
PAS SI PRÈS DE NOUS
Ou l'Égalité Rétablie,
DANS un Royaume qui ne reffemble point
à beaucoup d'autres , l'orgueil avoit gravé
fur une table de porphyre , cette maxime
impofante : Le fang des demi-Dieux doit fe
conferver dans toute fa pureté. On fe tromperoit
fi l'on imaginoit qu'un grand fens
étoit renfermé dans cette infcription faftueufe.
Le Légiflateur n'avoit voulu qu'interdire
à ces êtres aimables qui n'ont que
de beaux yeux pour titres de nobleffe ,
l'efpoir d'être jamais les femmes des Grands
Seigneurs. Il leur permit cependant d'en
être les maîtreffes , & quelque chofe de pis,
Le fort d'un Légiflateur eft de lire dans
l'avenir , & d'enchaîner dans fes combinaifons
fauffes une poftérité innocente :
celui-ci prévit qu'il en coûteroit , chaque
fiècle une douzaine de tendres violences ,
& rétablit fagement l'équilibre , en compenfant
, d'un côté par des abus , les privations
qu'il lui plaifoit d'ordonner de
l'autre. Dans bien des pays cette manière
d'opérer paroit excellente . Tout fut à peuprès
permis aux grands Seigneurs ; c'étoit
le plus joli défordre qui eût jamais exifté
en Morale ; le peuple n'y comprenoit rien,
DE FRANCE.
!
& l'embarras du peuple étoit très-amufant.
En revanche le Légiflateur avoit manifeſté
toute fa fageffe dans la police pour la po
pulace , qui avoit le droit de fe méfallier.
Les récompenfes il eft vrai , furent arbitraires
; mais ( & cela valoit bien mieux )
les châtimens furent claffes dans un ordre
admirable , & , pour que le Code penal
ne variât jamais , parce qu'il étoit clair que
les peuples à naître auroient les mêmes
pallions que ceux déjà nés , il ordonna
qu'il fût écrit fur l'airain avec un poin
çon de fer ; & afin qu'au nom feul de la
Loi , un effroi religieux s'emparat du Peu
ple , il défendit aux inftituteurs de la rendre
familière à la jeuneffe plébéienne dont
la fortune & la vie dépendirent des Jurifconfultes
, qu'il ne choifit pas à la vérité
avec fcrupule , mais que le hafard , qui
fair de i belles chofes , prenoit à coup
für dans la claffe la plus vertueufe &
la plus éclairée. Le Gouvernement n'étoit
pas defpotique , c'eût été outrager la liberté
naturelle : un Monarque affis fur un
Trône héréditaire , affez abfolu pour pouvoir
faire le bien fans le concours des
voir
Sujets , réuniffant en un mot la Puiffance
légiflative & exécutrice , étoit l'unique maître
que des êtres libres puffent defirer.
Enfin , il fe hâta d'affermir fa Légiflation
par des exemples bons ou mauvais , justes
ou injuftes ; parce que les exemples difpen
2
A sij
MERCURE
fent de confulter la Loi , & jettent fur
elle , dès le premier pas , une pouffière
d'antiquité qui la rend vénérable .
L'ouvrage du Légiflateur fut refpecté
dans le premier fiècle. Celui qui fuivit fut
moins paifible. Il s'étoit élevé entre les
Grands & le peuple une claffe mixte , qui
enrichie par l'agiotage , & careffée par la
confidération précaire que donne l'or , crut
être réellement quelque chofe. Devenue effentielle
à l'Etat , dans un de ces momens
de crife où les topiques deviennent néceffaires
, elle acquit une prépondérance orgueilleufe.
Comme elle ne pouvoit exiger
dans fes alliances des généalogies & des
écuffons , elle demanda de riches dots , &
en cela elle ne reffembloit pas malaux Juifs,
qui , inhabiles à poffeder des biens- fonds ,
ont toute leur fortune dans des portefeuilles
, & dotent leurs enfans avec des
Lettres de change. Dans cette claffe , épou
fer une femme fans dot , c'étoit déroger.
L'orgueil gagna bientôt de proche en proche
tous les états. Le Roi voulut rétablit
P'ordre par des Ordonnances contre les
rapts & les méfalliances. Le défordre en
devint plus effrayant.
Le Ciel envoya à ce Royaume un bon
Roi ; je le nommerai Ferdinand , quoique
te nom n'ait pas toujours été porté par des
Princes trop fcrupuleux. Il caffa fes Ordonnances
qui contrarioient la nature. Les
DE FRANCE. 7
Mariages furent affortis dès qu'on fe convint.
Il avoit à déraciner le préjugé de dé
rogeance , car , graces à notre folie , le
préjugé marche toujours à la fuite de la
Loi. On abroge fans peine des lois fondamentales
; mais il en coûte du fang pour
réformer l'opinion . Ferdinand préféra le
ridicule à l'autorité. Celui ou celle qui
ofoit murmurer contre l'égalité rétablie
étoit promené triomphalement dans les rues
de la ville ; & , dans tous les carrefours ,
on faifoit une paufe. Un Officier public
crioit à haute voix au ridicule triomphateur ;
Souvenez-vous que les hommes font égaux ,
que vous êtes le plus vain & le plus fou des
hommes ; levez-vous & remerciez Ferdinand,
qui pouvoit vous punir d'une autre manière.
L'orgueilleux fe levoit , & répondoit
Je remercie Ferdinand.
L'émulation la plus aimable s'établit à la
Cour : les Dames enlevoient leurs Amans
aux Princeffes ; les Princes , dans la crainte
d'être fupplantés par de fimples Gentils-
'hommes , redoubloient d'amabilité ; on finiffoit
quelquefois par fe battre en duel :
le fang couloit , la mort fuiveit ; tout cela
n'étoit pas abfolument bien ; mais le courage
s'exerçoit , l'inégalité des rangs difparoiffoit
, & les Princeffes , fi gênées partour
, y trouvoient leur compte.
Tout alloit bien dans cette Cour , lorfqu'un
Prince du Nord s'y fit préſenter par
A iv
8 MERCURE
$
fon Ambaffadeur. Le Prince vit l'Infante
Aftacie. L'Infante
n'étoit pas une de ces
beautés à qui on dit fur un air d'Opéra ,
qui vous voit vous adore , c'étoir une de
celles à qui on n'ofe pas même dire , qui
Vous voit n'adore plus que vous. Le Prince
du Nord ne put tenir contre les plus jolis
attraits de la Cour. C'étoit , s'il m'en
fouvient bien , dans le tems où les Hollandois
promettoient une plume d'or à celui
qui figneroit fon nom. Dans ce tems- là
un Chevalier favoit bien aimer , mais n'étoit
pas toujours aimable. Il employoit fou
vent le ministère d'un varlet , jeune Page
fouple & affidé ; c'étoit le varler qui écrivoit
, portoit les billets du matin , & gravoit
les réponſes fur fes tablettes . Le Prince
chargea donc de fes galans meffages un joli
Page de vingt - deux ans. L'Infante en avoit
dix-huit : voilà déjà une fympathie d'âge....
Une fympathie femblable eft une lettre de
créance à l'aide de laquelle on peut tout
dire ; on eft pour le moins affuré d'être
écouté. On plaifanta beaucoup le joli Page
fur fon rôle d'Ambaffadeur , & on lui fit
entendre qu'il pouvoit traiter de Souverain
Souveraine. Le joli Page entendit à merveille....
Un foupir partit.... Un foupir de
Princeffe dit tant de chofes ! ou plutôt
que de chofes il difpenfe de dire ! .... Le
joli Page devint bientôt Prince ; c'eft peu
dire , il fe croyoit un Dieu. Ferdinand le
(
DE FRANCE.
reçut pour époux de l'Infante. Il ne fut
plus nommé à la Cour que le Prince- Page.
Son mariage fut célébré avec la plus grande
pompe. Le Prince du Nord étonné d'une
méfalliance fi fingulière , en témoigna publiquement
fa furprife , fans ménager les
expreffions. Ferdinand donna des ordres
pour l'arrêter . La fuite le déroba au triom
phe ridicule réfervé aux orgueilleux,
Ferdinand voulant prévenir déformais de
femblables apoftrophes contre l'égalité qu'il
avoit rétablie , envoya dans toutes les Cours
un porteur de fon Édit. Les Allemands en
prirent une copie pour la fingularité du
fait , & firent défendre au peuple l'entrée
du prater. Les Monfignors , les Princes d'Italie
, & les Comtes de Vicence , répondirent
à l'Envoyé , ce que le Cardinal Aldo
brandin difoit à l'Ariofte : dove la fua Signoria
a pigliato tante coglo.... Celui qui
étoit charge de pénétrer en Efpagne , retourna
fur fes pas , & fans doute il eut
tort d'en croire les faux bruits & les con
tes très Mogols qu'on fait contre les trèspacifiques
inquifiteurs. Il y avoit déjà longtems
, qu'en Angleterre , un Lord époufoit
la fille d'un Marchand , & que le fils
du Marchand devenoit Baronet après deux
campagnes fur mer , & trois voyages à
S. James. Les Hollandois , fobres & fages,
ne trouvèrent rien de nouveau dans l'Édit
de Ferdinand. Il reftoit le Peuple charmant
A v
TO MERCURE
qui met à contribution tous les autres par
fes manufactures de gaze & fes danfeufes.
Le Député vit qu'on n'y regardoit plus de
fi près aux alliances , pourvu que la finance
couvrit la roture. Quant à l'égalité abfolue,
elle étoit déniée par le droit , & admife par
le fait. C'étoit l'ouvrage des créanciers , des
maîtreffes & des virtuofes , efpèce de gens.
très-foigneufe de ramener tout à fon ni
veau. Une confidération d'un poids bien
plus grand que la précédente ; c'eft que la
multiplicité de décorations , d'Ordres , de
Chapitres , de Comtes & de Chevaliers.
faifoient marcher le Peuple charmant pat
un mouvement rétrograde encore plus vite
vers l'égalité. Tous les pays , dit Ferdinand ,
où il y a tant de dignités , & où l'on croit
avoir befoin d'un fupport pour être quel
que chofe , reviennent bientôt à l'égalité pri
mitive. Ferdinand trouva fon Édit bien plus
fage depuis qu'il s'étoit rencontré dans tant
de chofes avec le Peuple charmant.
(Par M. Mayer! )
DE FRANCE. II
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE
E mot de l'Enigme eft le premier Jour
de l'An; celui du Logogryphe eft Apothéose,
où fe trouvent Pó , fot , thé , Athée , pet ,
fept ,fep, apt , os.
ÉNIGM E.
JE fuis de tous pays , & par -tout fort utile ;
Aux champs , dans les hameaux , à la Cour , à la ville ,
Sans moi le monde entier feroit bientôt détruit ;
Je le fers en tout temps , le jour , même la nuit :
Vers moi l'homme a toujours certain goût qui
l'entraîne ;
Mais la femme par fois ne me voit pas fans peine.
L'un & l'autre pourtant , dans leurs preffans befoins ,
Demandent mon fecours , font grand cas de mes foins.
Du mal comme du bien je fuis toujours la caufe,
Et pour me pofféder , bien fouvent on s'expoſe.
Sans moi point de Héros , de Rois , ni de Savans ;;
Plus de cruels jaloux , mais auffi plus d'amans.
De tout , dans l'univers , je fuis le vrai principe ;
Enfin , aux jeux d'Amour toujours je participe.
Je te vois à ces mots ouvrir , fixer tes yeux ;
Mais en vain , cher Lecteur , tu parois curieux ;
A vj
12 MERCURE
Quand tu tiendrois le mot qu'ici tu veux apprendre ,
Je fuis Enigme encor , difficile à comprendre.
A
( Par M. Borel, de Grenoble. )
LOGOGRYPHE
A Madame DE MAD. **
JE fuis battu par deux femelles ;
à
Guife
De mes fept pieds , Iris , mettez -en deux à bas,
Et je ferai ce Dieu qui ne porte des aîles
Que pour voltiger fur vos pas.
1970 n
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
GÉOGRAPHIE comparée , ou Analyſe de
la Géographie ancienne & moderne de tous
les Pays & de tous les âges. Par M.
Mentelle , Hiftoriographe de Mgr. le
Comte d'Artois , Penfionnaire du Roi,& c.
A Paris , chez l'Auteur , rue de Seine
hôtel de Mayence , Fauxbourg Saint-Germain.
}
१
*
LE Public defiroit depuis long- tems un
Livre élémentaire qui rapprochât la Géographie
ancienne de la modeine, qui préfentât
en même tems un double tableau inême - tems und
correfpondant de la Chronologie & de
PHiftoire de chaque pays. Tous les ouvrages
DE FRANCE. 13
qui ont paru jufqu'à ce jour , n'ont rempli
qu'imparfaitement quelques parties de ce
vafte plan celui de M. Mentelle eft
le feul qui l'embraffe dans toute fon étendue.
Utile , & même néceffaire pour l'éducation
des jeunes gens ; il eft agréable , &
même inftructif pour les Savans . Les Cartes
qui accompagnent fes difcours , font
très-bien exécutées , & fur-tout fort commodes
en ce qu'elles ne contiennent que les
noms rapportés dans l'Ouvrage. On trou
vera encore un avantage précieux dans
fes Cartes comparatives , qui , par le moyen
d'une double enluminure de couleurs différentes
, préfentent les divifions modernes
comparées aux divifions anciennes. Les autres
Cartes ne font que le développement
de ces premières.
CIL
L'Auteur a déjà publié quatre livraiſons,
dont nous allons faire connoître rapidement
l'objet.
La première contient deux cahiers . Le
premier porte le titre d'Introduction. L'Au
teur y examine les différentes manières dont
on peut rapprocher la Géographie ancienne
de la moderne ; il expofe le plan qu'il a
adopté , les raifons qu'il en donne convaincront
aifément qu'il méritoit la préférence.
Cette Introduction eft fuivie d'un Précis de
Chronologie. Le Tableau qui l'accompagne
, ingénieufement exécuté & chargé de
peu de détails , paroîtra d'une utilité fingulière
pour la pratique. La Géographie A
९
14 MERCURE
tronomique eft le fujet du fecond cahier.
La clarté de la méthode , la profondeur de
favoir qui y règnent , lui feront fans doute
donner la préference fur tous les Traités
de Sphère dont on fe fert pour l'éducation.
L'Auteur avoue , avec une franchiſe honorable
, qu'il a reçu beaucoup de fecours,
pour cette partie de fon travail , de M. de
la Place , Académicien , Géomètre diftingué
Suit an Précis intéreffant de l'hiftoire de
l'Aftronomie , où l'on paffe en revue tous
les grands hommes qui , par leurs lumières,
ont perfectionné cette Science.
+
La feconde livraiſon embraffe la Géographie
phyfique & politique de tout le
globe. On y trouve d'abord les vues géné
rales de M. de Buffon fur la divifion du
globe ; une efquiffe , bien tracée de celles
de M. de Buache fur les montagnes. La
eaufe tant débattue du flux & du reflux y
eft expofee d'après l'explication des plus
grands Géomètres; pour la rendre plus intelligible
, l'Auteur a même fait graver une
planche. La feconde partie de ce cahier embraffe
les élémens de la Géographie politi
que du globe. La clarté , la préciſion diftinguent
fur-tout ce morceau intéreffant.
La troisième livraifon contient la Géogra
phie de la Turquie Européenne. On y
trouve des détails très intéreflans fur la Géographie
ancienne de la Grèce , partie fi peu
connue de nos jours , & qui jettera un
grand jour fur la lecture des Auteurs- claf
DE FRANCE. IF
fiques ; le précis des Révolutions politiques
qu'a effuyées ce pays depuis l'origine des
Grecs jufqu'à fa conquête par les Turcs ;
l'état actuel de cette contrée , fur le fort de
laquelle on ne peur que gémir , piqueront
la curiofité du Lecteur. Parmi les tableaux
inftructifs dont l'Auteur a foin d'accompa
gner fon ouvrage , on diftinguera dans cette
livraifon le Tableau Géochronographique
les divifions verticales font géographiques ;
ce font celles de la Géographie ancienne
& moderne de cette partie ; les divifions.
horisontales font chronologiques. On y trouve
une fuite correfpondante des Rois & des
Empereurs , & l'on voit , d'un coup d'oeil
& chacun à fon époque , les Rois d'Arges,
de Sicyone , de Lacédémone , & c ; les Em
pereurs Latins , les Rois de Bulgarie , & c.
Enfin, la defcription de l'Italie ancienne
eft l'objet de la quatrième livraifon , qui
fe publie aujourd'hui. En la parcourant , on
voit avec plaifir que plus l'Auteur avance
dans fa carrière , plus il met de foin &
d'étude à perfectionner fon ouvrage. La
Géographie physique de cette partie du
Monde , qui paroît avoir effuyé plus de révolutions
phyfiques qu'aucune autre région
connue , eft très - intéreffante par la defcription
des glacières de la Suiffe , des éruptions
du Véfuve , des différens phénomènes de
la Solfatare , de la grotte du Chien , & de
mille autres endroits. Cette Defcription eft
fuivie de l'explication des termes qui s'of;
16 MERCURE
frent dans l'Hiftoire - Naturelle , comme
Laves , Schorlz , Pyrites , &c.; explication
donnée à l'Auteur par M. Buquet , fon ami,
habile Chymifte que nous venons de perdre.
On diftingue dans la partie poli
tique une Analyfe frappante du Gouvernement
de Rome , de fa Religion , de fes
Lois ; enfin une Analyfe hiftorique de tous
les Etats anciens & modernes. Les Cartes
de cette Partie font exécutées fupérieure
ment.
La partie de l'Italie moderne fera publiée
en Février ; à cette époque , la Soufcription
fera fermée , & l'ouvrage fera plus
cher environ d'un tiers.
Le prix actuel pour les Soufcripteurs eft
de
24 T.
par
chaque
cahier
d'impreffion
, de
8
pour
les
Cartes
&
Tableaux
. Le
prix
des
quatre
Livraifons
eft
de
23
l. 6.f.
L'Auteur les fait parvenir franches de
port par tout le Royaume. Son adreffe eft
ainfi M. Mentelle , Hiftoriographe de
Mgr le Comte d'Artois , rue de Seine ,
hôtel de Mayence , à Paris.
VOYAGES de Genève & de Touraine ,
Juivis de quelques Opufcules. A Orléans
chez la Veuve Rouzeau , Imprimeur du
Roi & de l'Evêché.
CETTE relation épiftolaire, décèle un Amateur
inftruit & un Citoyen plein de fenfibilité,
beaucoup plus qu'un habile Ecrivain & un
DE FRANCE.
Obfervateur philofophe . Son ftyle manque ab
folument dejuftelle & de précision , & on eft
en droit de lui reprocher beaucoup d'incorrec
tions. On y voudroit plus d'efprit, de légèreté
& d'agrément. La curiofité feule fuftit fans .
doute pour nous rendre intéreffantes les relations
des Voyageurs qui ont parcouru des
pays lointains & peu connus. Mais la lecture
d'un voyage dans l'intérieur de nos Provinces
ne peut intéreffer que foiblement , par la
feule exactitude des détails topographiques
quelquefois trop minutieux . Il faut en relever
la fechereffe par un ftyle foigné , qui joigne
à la variété des defcriptions un mêlange
agréable , de réflexions tour-à- tour utiles
touchantes & ingénieufes.
Nous offrons à nos Lecteurs , comme la
defcription la plus curieufe du voyage de
Genève , celle des grottes d'Arcy , de ces
fameufes cavernes , où les voyageurs ne manquent
jamais d'entrer pour admirer tous les
hafards heureux formés par les congellations
des eaux qui tombent fans ceffe de la
voûte.
ور
" Je croyois pouvoir pénétrer avec faci-
» lité dans ces grottes ; mais quelle fut ma
furprife , lorfque je n'apperçus qu'une ou-
» verture fort étroite & fi balle , qu'il faut
fe coucher abfolument fur la terre pour y
pouvoir paffer. Je demandai s'il n'y avoit
point d'autres entrées ; & comme on nous
répondit que c'étoit la feule , nous prîmes
» le parti de marcher fur le ventre , à l'aide
ود
"
و د
و د
18 MERCURE
1
97
» de nos pieds & de nos mains . C'étoit
» bien-là ce que nous pouvions appeler ,
" fans le favoir , initium dolorum. Il me vint
» cependant dans ce moment une idée
» affez fingulière. Comme nous avions tous
» une chandelle à la main , n'ayant malheureuſement
point fait provifion de flambeaux
, je crus être un de ces Philofophes
» modernes , qu'on a repréſenté marchant
» à quatre pattes , & éclairant de fa lumière
" tout ce qui fe rencontroit fur la route. Ce
» petit inftant de gaîté ne fut pas de longue
» durée ; car après avoir fait ainfi quelques
» pas comme une troupe de pénitens , nous
sa ne reprîmes l'attitude ordinaire que pour
» traverfer un endroit affez vafte , où le ter-
» rein eft fi gliffant , qu'on rifque à chaque
» moment de tomber fur une espèce de
» verglas au péril de fa vie. Nous entrâmes
» dans un fallon , où l'on nous fit remar-
» quer de belles chofes , à la vérité , mais
fur lefquelles je ne jetois qu'un coupd'oeil
inquiet & timide. Ce qui me parur
» le plus étonnant , eft un lac qui fe trouve
à main droite , & dont on n'a pu , dit- on ,
» trouver la profondeur. Il y avoit déjà du
" temps que je defirois fortir de ces cachots ,
» lorfqu'on nous dit qu'il falloit avancer
» pour aller examiner une des plus belles
congellations connues , qui repréſentoit
une magnifique coquille , à côté de laquelle
étoient des tuyaux d'orgue , & une
expofition ou oftenfoir , dont l'ouvrage ,
ל כ
»
»
39
DE FRANCE.
22
fait par les mains de la Nature , étoit un
affémblage d'autant de morceaux rares &
» précieux. Un peu de gloriole nous déter-
» mina à accepter la propofition ; mais nous
» payâmes bien cher ce petit acte de vanité.
» H nous fallut traverſer avec un danger
"
infini un fouterrein que Fon appelle le
» Trou-madame. Son élévation & fa largeur
» n'ont pas plus de deux pieds & demi à
" trois pieds , & il faut prendre garde furtout
de lever la tête en y paffant , parce
que la voûte eft hériffée de pétrifications
faillantes & pointues , qui lui porteroient
autant de coups mortels fi elle venoit à
les rencontrer. Après être fortis de ce lieu
» affreux , comme Jonas du corps de la baleine
, on nous propofa de pouffer encore
» plus loin , & d'aller jufqu'au fond de la
» caverne , admirer la fymmétrie d'un parquet
en coquilles , large d'environ un pied
» & demi. Je remerciai des offres qu'on
» vouloit bien me faire , & je me contentai
de confidérer avec attention les belles
» chofes dont la vue nous avoit coûté tant
» de peines & de dangers. Quelques-uns
» cependant d'entre nous , plus courageux
que les autres , prolongèrent jufqu'à l'ex-
» trémité des grottes ; & dès qu'ils nous eurent
réjoints , nous nous hârâmes de quit
ter un lieu dont le fouvenir me caufe en-
» core de l'effroi . Notre fortie fut prefque
auffi pénible : on nous fit paffer par une
efpèce de boyau , qu'on nomine le Trou
D
מ
20 MERCURE .
ג כ
» Monfieur , un peu plus large à la vérité ,
» & un peu moins long que celui du Trou-
Madame, que nous franchimes en gens
qui efpèrent retrouver bientôt le jour
» après lequel ils foupirent. Nous le revimes
enfin avec toute la joie d'un malade
» qui revient à la vie . Et à quels accidens
ne s'expofe-t-on pas fi les lumières vien-
» nent à s'éteindre dans ces abyfmes où le
corps eft fans ceffe prêt à perdre l'équilibre
? Croyez - moi , Madame , n'allez pas
» jouer la fière ; & fi jamais vous voyagez
dans les environs de ces grottes , tenez-
» vous- en tout bonnement à la defcription
» qu'en a faite M. Martineau en 1716 , par
les ordres de M. le Régent. Elle fuppléera
de la manière la plus fatisfaifante à tout
* ce que je pourrois vous dire de plus ,
» vous ajoutant feulement que l'air qu'on y
refpire n'eft ni chaud ni froid, & qu'il
feroit dangereux de vouloir faire détacher
de la voûte les chauve-fouris qui y font
» attachées en quantité : c'eft ce dont on a
grand foin de prévenir les étrangers.
"3
">
»
"
و و
Tout ce morceau eft écrit finon avec
élégance , du moins avec intérêt , & agrément
; l'Auteur nous fait partager fes fenfations
; il nous amufe des idées que la
préfence des objets réveilloit dans fon imagination
; & voilà précisément le genre de
mérite que nous defirerions en général au
refte de l'ouvrage . Ce n'eft pas qu'il ne cherche
quelquefois à enrichir fa relation deb
DE FRANCE.
"
anecdotes relatives à l'hiftoire des événe
mens arrivés dans les pays qu'il parcourt ,
ou à la vie des grands Homines qui y naquirent;
mais ce ne font le plus fouvent que
des notices froides , détachées de la narration
, & qui auroient pu être plus heureufement
fondues dans le ftyle épiftolaire . Au
refte , l'endroit que nous avons cité n'eft pas
le feul qui mérite de l'être; nous invitons nos
Lecteurs à lire dans l'Auteur même la lettre
où il décrit le Mont- Jura , & l'accident funefte
dont il fut menacé fur la route de Lyon à
Genève ; mais nous ne pouvons nous refufer
à tranfcrire ici les beaux vers qué M. Dorat
a compofés fur les effets fi merveilleux de
ces grottes. Après la defcription détaillée que
l'on vient de lire en profe , on fera bienaife
de voir jufqu'à quel point la Poéfie en
ce genre peut être pittorefque,
Ces antres fouterreins , par la nuit habités ,
Offrent de toutes parts cent bizarres beautés.
A travers mille rocs , fous ces voûtes profondes ,
Une invifible main a fait filtrer les ondes.
Leur acide vapeur , par différens canaux ,
Circule , & court enfler d'innombrables tuyaur ,
Qu'un fluide fecret alimente fans ceffe ,
1
Qui , fufpendus dans l'air , actifs avec pareffe ,
Et faifant chaque jour d'infenfibles progrès ,
Dans les blocs de cryftal expriment mille objets :
Chef- d'oeuvres renaiffans d'une ouvrière habile ,
Qui renferme en fes mains & dans fon fein fertile
22 MERCURE
Les minéraux , les fels , les végétaux divers ,
Tous ces germes féconds , d'où naquit l'univers.
Par fon mobile poids , dans les airs foutenue,
La liqueur quelquefois demeure fufpendue :
Elle eft prête à tomber , rien ne peut l'arrêter ;
Le doigt en la touchant va la précipiter ;
Mais bientôt ( de ces lieux étonnante magie ! )
Cette même liquear , par degrés épaiffie ,
Se refferre , durcit fous le tact incertain ,
Forme un globe folide, & repouffe la main.
Ce font ces changemens , dont la pompe mouvante
Omne de ces réduits la fcène tranſparente.
"De-là ces beaux fallons de rocailles ormés ,
Sans le fecours de l'Art av ec art ordonnés ,
Ces piliers , en glaçons , dont la cîme hardie
Obferve , en s'élevant , l'exacte fymmétrie ;
Ces rocs , étincelans de fragiles rayons ,
Ce buffet d'orgue prêt à recevoir des fons ;
Ces ifs qui , fans les foins d'une vaine culture ,
S'échappent tout taillés des mains de la Nature.
Puis-je me rappeler tant d'effets variés ,
Sous l'oeil contemplateur cent fois multipliés ;
Tantd'objets qu'on voit moins, qu'on ne les imagine,
Que le caprice feul à fou gré détermine ,
Que plufieurs fpectateurs dans le même moment ,
Et fous le même afpect , verront différemment ;
Simulâcres légers , efquiffes imparfaites ,
Qu'efface & que détruit l'inftant qui les a faites ?
C'est ainfi que d'erreurs nous fommes entourés.
1
DE 23 FRANCE.
Par de fauſſes lueurs nous marchons égarés.
De l'homme à tout moment la Nature fe joue.
Voulons-nous la juger ? notre prudence échoue :
Un voile l'environne , il faut le reſpecter ;
La fageffe de l'homme eft defavoir douter.
Le Voyage en Touraine eft écrit en forme
de Lettres comme celui de Genève . Cette relation
, adreffée à l'Abbé Ameilhon , de l'Académie
des Inferiptions , n'eft qu'une efquiffe ,
qui contient d'ailleurs quelques détails intéreffans
fur le pays Chartrain , la Touraine
& le Blaifois, Voici une fingulière Anecdote
rapportée à l'occafion de l'Eglife de S , Martin
de Tours .
92
"2
و د
Belleforeſt , dans fes Annales d'Aqui-
» taine , raconte qu'entre autres dons que
" Clovis fit à l'Eglife de S. Martin de Tours ,
il y offrit fon cheval de bataille , & que
depuis il voulut le racheter pour le prix
de cent fols d'or qu'il envoya devant la
châffe de S. Martin. On lui rendit en effet
fon cheval pour ce prix ; mais le Roi l'ayant
» monté , le cheval refta immobile , &
quelque violence qu'onlui fît , on ne put
jamais le faire marcher. Le Roi furpris
» de cette aventure , s'avifa , outre les cent
» fols d'or , d'y en ajouter cinq fois autant,
» & dans le moment le cheval revint dans
fon naturel , & marcha comme auparavant.
Cela donna occaſion à ce bon mot
» de Clovis : S. Martin eft bon pour le fe-
93
ود
"2
cours , mais il eft cher pour le prix. Bonus
24 MERCURE
38
» in adjutorio Martinus , fed carus pretio .
La defcription du château de Pleffis - lès-
Tours eft forte , attachante , originale ; &
de pareils morceaux font faits pour racheter
bien des incorrections,
"Nous quittâmes Marmoutier pour aller
au Pleffis- lès-Tours . Ce château fur bâti
par Louis XI , qui y mourut en 1483. Le
» bâtiment eft en brique , & fitué dans une
vafte folitude. En approchant de ce châ-
" teau fi fameux , on fe fent faifi d'une efpèce
d'horreur , fur-tout quand on fe
→ rappelle qu'il étoit gardé comme une ville
de guerre. Les Seigneurs n'y entroient
» jamais en grand nombre. Le parc étoit
entouré de gros barreaux de fer , & la
muraille étoit fraifée avec de gros cram-
» pons à plufieurs branches qui avançoient
fort loin , de peur qu'on n'entreprit de
» l'efcalader. Le château étoit flanqué aux
quatre coins de quatre tourelles de fer
percées à jour, par où l'on pouvoit tirer
," des arquebufades pour défendre l'approche
de la muraille. Quarante Arbaletiers
» couchoient toutes les nuits dans les foffés ,
» & avoient ordre de tirer fur quiconque
» fe préfenteroit avant que la porte fut out-
» verte , & on ne l'ouvroit qu'au grand
» jour. On n'entroit au Pleffis- lès - Tours, dit
Mezérai , que par un guichet , & les mu
» railles étoient hériffées de pieux de fer , &
→ bordées jour & nuit d'Arbaletiers. La
terreur s'étoit tellement emparée de cette
» habitation ,
·"5
39
2
ور
DE FRANCE. 25
"
habitation , que les Gardes poftés en avant
pâlifoient à la vue d'un inconnu ; &
» cette paleur fe communiquoit jufques dans
» l'interieur du palais . C'eſt dans cette af-
» freufe demeure que Jacques Collier , Mé-
ל כ
decin du Roi , le faifoit trembler à cha-
» que inftant en le menaçant de la mort.
» C'est pourquoi Olivier le Dain & Jean
Doyac imaginèrent des concerts pour prolonger
fes jours. On affembloit fous les
» fenêtres du château les Bergers & les Ber-
» gères du pays , & on leur faifoit jouer deleurs
inftrumens champêtres . Comme le
Roi ne pouvoit plus aller à la chaffe , on
prenoit les plus gros rats , & on les faifoit
chaffer par des chats dans fes apparte-
» mens. Vous concevez ailément , Monfieur ,
» tout l'intérêt que prend un voyageur à
» des objets qui lui rappellent de femblables
» traits d'Hiftoire.
"
"
و ر
L'Auteur a recueilli en même temps deux
Lettres qu'il écrivit , l'une à un ami , Rédacteur
d'un Journal , l'autre à un Magiftrat . Il
propofe dans la première un plan d'illuftration
pour le Commerce , accompagné d'un
projet de création d'un Ordre Royal qui pût
y concourir. Dans la feconde il expofe les
motifs preffans d'établir des Confulats fupérieurs.
Enfm cette Collection eft terminée
par une Notice du Commerce d'Orléans. Ori
ne peut qu'applaudir à des projets tous conçus
par le patriotifme , qui ont pour but
fa gloire de la Nation , l'augmentation des
richeffes , & le plus grand bien public.
Sam. 5 Février 1780.
B
26.. MERCURE
THEATRE à l'Ufage des Jeunes Perfonnes.
Leçon commence , exemple achève. La Motte.
A Paris , chez Lambert & Baudouin
Imprim . - Libraires , rue de la Harpe ,
près S. Côme. Avec Approbation & Pri-,
vilége du Roi.
Dernier Extrait. Tome quatrième.
4
Mde la Comteffe de'G *** > dans ce
dernier Volume de fon Théâtre , a eu principalement
en vue les conditions inférieures
, les Marchands , les Artiſans , les Ouvriers
, toute cette claffe d'hommes dont
l'éducation eft plus négligée que toute autre
, & pour laquelle on a rarement travaillé.
» Puiffe ce Volume , ( dit l'Auteur
» dans un Avertiffement ) être lu feule-
» ment par les citoyens eftimables pour
ود
lefquels il eft fait ; puiffe-t-il occuper les
» momens de loifir des bonnes mères qui
→ chériffent leurs enfans ! qu'il foit trouvé,
» non dans une vafte Bibliothèque , mais
» fur un comptoir : voilà le fort & les
fuccès que l'Auteur lui defire , & le feul
but qu'elle fe foit propoſe.
»
و د
Le dernier Volume s'ouvre par un Ouvrage
dont le fujet eft très- connu , & a
été traité plufieurs fois. L'Auteur n'en a
eu que plus de mérite à le rajeunir , & à
en faire un Ouvrage abfolument neuf. Sa
DE FRANCE. 27
Rofière de Salency , fans nulle comparaifon
, fupérieure à toutes les Pièces du même
titre , peut le difputer , pour l'intérêt &
le charme, à ce que nous avons vu jufqu'ici
de plus parfait dans le Théâtre dont
nous rendons compte. On trouve à la tête un
Précis hiftorique fur la Fête de Salency :
20
1
Il eft impoffible ( dit l'Auteur ) de fatif-
» faire d'une manière plus intéreſſante la
» curiofité des lecteurs à cet égard , qu'en
» citant le Mémoire qui a paru dans l'an-
» née 1774 , en faveur de la Rofière , &
qui eft figné Me Target , Avocat. » En.
effet , de pareils Mémoires , modèles de
l'éloquence du Barreau , méritoient d'être
cités par Mde la Comteffe de G *** . , &
on relira celui-ci avec le plus grand plaifir.
Rien n'eft plus fimple que le noeud de
cette Pièce , & c'eft un des mérites que l'on
a remarqués le plus fouvent dans les meilleures
de l'Auteur. Hélène , jeune Payfanne
de Salency , d'une famille où les Rofes ont
été jufques-là un honneur héréditaire , aurat-
elle la Rofe , ou ne l'aura-t-elle pas ? La
crainte & l'efpérance de fes parens , leur
bonheur ou leur malheur attaché à cette
décifion , qui va fe faire dans quelques
heures , voilà toute l'intrigue de la Pièce ;
voilà ce qui attache pendant deux Actes
fans que l'on ceffe un moment d'être inté
reffé & attendri , tant les détails ont de
vérité , tant le dénouement eſt ſuſpendu &
amené avec art !
Bij
28
MERCURE
·
Geneviève , mère d'Hélène , a été couronnée
Rofière vingt ans auparavant ; Monique
, fa grand'mère , l'a été auffi, Ces
deux bonnes femmes s'attendent à voir
couronner Hélène dans la journée ; elle a
le fuffrage de tout le village de Salency , de
toutes les compagnes , & même de fes
concurrentes. La mère Monique , qui a
80 ans , ne demande qu'à voir cette Fête ,
& à mourir après ; pour Geneviève , la tête
lui en tourne d'avance ; elle ne fait ni ce
qu'elle dit , ni ce qu'elle fait. On conferve
dans la maifon une armoire qui en eft le
tréfor le plus précieux ; elle contient toutes
les Rofes qui ont été obtenues dans
la famille , depuis l'établiffement de la
Fête. C'est la mère Monique qui en a la
clef. Elle montre toutes ces Rofes feches ,
confervées fous des verres , àà. une Mde
Dumond , Mde. Épicière de Noyon , qui
eft venue pour voir le Couronnement, Elle
y joint plufieurs hiftoires de Rofières ; &
fes récits , fes réflexions , fes mouvemens ,
tout ce fpectacle de fimplicité & de vertu
qui émeut vivement ceux qui en font les
témoins , produit le même effet fur le lecteur.
Enfin elle referme l'armoire , & dit
à Hélène : J'efpère que je la rouvrirai
» encore ce foir , pour y ferrer ta cou
» ronne, » Cependant ces efpérances fidouces
font troublées par un incident terrible.
Le Prieur du lieu , qui eft le principal
Juge des Prétendantes , vient avertir Gene¬
DE FRANCE. 29
"
viève qu'il y a des dépofitions contre Hélène
, & même des dépofitions graves. On
l'a vue , la veille , revenir du bois , la nuit,
& toute feule. Geneviève foutient que
Thérèſe , compagne & amie d'Hélène , &
l'une des trois Prétendantes à la Rofe ,
étoit avec elle. » Non , dit le Prieur , Thérèle
eft revenue fur les cinq heures furtivement
; elle s'eft cachée , mais elle a
,, été vue. » Hélène en effet n'eft revenue
qu'à neuf heures , & a dit qu'elle avoit
laiffe Therefe à deux pas de- là , & que
fon âne étoit tombé dans un foffé , qu'elles
avoient été je ne fais combien de tems à
l'en retirer. Geneviève a cru tout , & n'ima
gine pas que fa fille foit capable d'un menfonge.
On la fait venir devant le Prieur ,
on l'interroge ; elle convient qu'elle n'a pas
dit la vérité , mais elle ajoute qu'elle eft
innocente , & qu'elle ne peut pas en dire
davantage. La mère eft dans le plus vio
lent défefpoir. Le Bailli promet d'affoupir
cette affaire , qui feroit trop de tort à
Helène & à fa famille. Il faut fur-tout la
cacher à la mère Monique , qui en mour--
roit. Hélène eft dans les angoiffes les plus
cruelles , n'ofant lever les yeux fur la mère,
qui l'a repouffée avec violence. La mère
Monique qui attribue l'état où elle
voit fa petite fille aux inquiétudes ´naturelles
dans une pareille fituation , dit à
Geneviève de la raffurer & de la baifer.
Hélène fe jette au cou de Monique en fan
>
B iij
#4
MERCURE
» in adjutorio Martinus , fed carus pretio .
La defcription du château de Pleffis - lès-
Tours eft forte , attachante , originale ; &
de pareils morceaux font faits pour racheter
bien des incorrections,
و د
و
" Nous quittâmes Marmoutier pour aller
au Pleffis- lès - Tours . Ce château fut bâti
-par Louis XI , qui y mourut en 1483. Le
» bâtiment eſt en brique , & fitué dans une
» vafte folitude . En approchant de ce châ-
" teau fi fameux , on le fent faifi d'une efpèce
d'horreur , fur-tout quand on fe
rappelle qu'il étoit gardé comme une ville
de guerre. Les Seigneurs n'y entroient
jamais en grand nombre. Le parc étoit
entouré de gros barreaux de fer , & la
muraille étoit fraifée avec de gros cram-
" pons à plufieurs branches qui avançoient
" fort loin , de peur qu'on n'entreprît de
l'efcalader. Le château étoit flanqué aux
quatre coins de quatre tourelles de fer
percées à jour, par où l'on pouvoit tirer
des arquebufades pour défendre l'approche
de la muraille. Quarante Arbaletiers
Couchpient toutes les nuits dans les foffés ,
» & avoient ordre de tirer fur quiconque
» fe préfenteroit avant que la porte fut ou
» verte , & on ne l'ouvroit qu'au grand
» jour. On n'entroit au Pleffis- lès- Tours, dit
Mezérai , que par un guichet , & les mu
" railles étoient hériffées de pieux de fer ,
&
» bordées jour & nuit d'Arbaletiers. La
terreur s'étoit tellement emparée de cette
habitation ,
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"
ན་
DE FRAIN CE. 25
"9
habitation , que les Gardes poftés en avant
pâliffoient à la vue d'un inconnu ; &
» cette paleur fe communiquoit jufques dans
» l'intérieur du palais . C'eft dans cette affreufe
demeure que Jacques Codier , Mé-
» decin du Roi, le faifoit trembler à cha-
» que inftant en de menaçant de la mort.
» C'est pourquoi Olivier le Dain & Jean
Doyac imaginèrent des concerts pour prolonger
fes jours . On affembloit fous les
fenêtres du château les Bergers & les Bergères
du pays , & on leur faifoit jouer de
leurs inftrumens champêtres. Comme le
Roi ne pouvoit plus aller à la chaffe , on
prenoit les plus gros rats , & on les faifoit
chaffer par des chats dans fes apparte-
» mens. Vous concevez ailément , Monfieur ,
» tout l'intérêt que prend un voyageur à
» des objets qui lui rappellent de femblables
» traits d'Hiftoire. »
"
""
"
L'Auteur a recueilli en même temps deux
Lettres qu'il écrivit , l'une à un ami , Kédacteur
d'un Journal , l'autre à un Magiftrat . Il
propofe dans la première un plan d'illuftration
pour le Commerce , accompagné d'un
projet de création d'un Ordre Royal qui pût
y concourir. Dans la feconde il expofe les
motifs preffans d'établir des Confulats fupérieurs.
Enfin cette Collection eft terminée
par une Notice du Commerce d'Orléans . Ori
ne peut qu'applaudir à des projets tous conçus
par le patriotifme , qui ont pour but
fa gloire de la Nation , l'augmentation des
richeffes , & le plus grand bien public.
Sam. s Février 1780.
B
26 . MERCURE
THEATRE à l'Ufage des Jeunes Perfonnes.
Leçon commence , exemple achève. La Motte..
A Paris , chez Lambert & Baudouin ,
Imprim. - Libraires , rue de la Harpe
près S. Côme. Avec Approbation & Privilége
du Roi.
Dernier Extrait. Tome quatrième.
>
Mde la Comteffe de ' G *** dans ce
dernier Volume de fon Théâtre , a eu principalement
en vue les conditions inférieures
, les Marchands , les Artifans , les Ouvriers
, toute cette claffe d'hommes dont
l'éducation eft plus négligée que toute autre
, & pour laquelle on a rarement travaillé.
Puiffe ce Volume , ( dit l'Auteur
» dans un Avertiffement ) être lu feule-
» ment par les citoyens eftimables pour
lefquels il eft fait ; puiffe-t-il occuper
ود
23
les
» momens de loifir des bonnes mères qui
» chériffent leurs enfans ! qu'il foit trouvé,
» non dans une vafte Bibliothèque , mais
•
fur un comptoir : voilà le fort & les
» fuccès que l'Auteur lui defire , & le feul
» but qu'elle fe foit propofé.
ود
Le dernier Volume s'ouvre par un Ouvrage
dont le fujet eft très- connu , & a
été traité plufieurs fois. L'Auteur n'en a
eu que plus de mérite à le rajeunir , & à
en faire un Ouvrage abfolument neuf. Sa
DE FRANCE. 27
1
Rofière de Salency , fans nulle comparaifon
, fupérieure à toutes les Pièces du même
titre , peut le difputer , pour l'intérêt &
le charme, à ce que nous avons vu jufqu'ici
de plus parfait dans le Théâtre dont
nous rendons compte. On trouve à la tête un
Précis hiftorique fur la Fête de Salency :
» Il eft impoffible ( dit l'Auteur ) de fatif-
» faire d'une manière plus intéreſſante la
» curiofité des lecteurs à cet égard , qu'en
» citant le Mémoire qui a paru dans l'an-
» née 1774 , en faveur de la Rofière , &
"3
qui eft figné Me Target , Avocat. » En
effet , de pareils Mémoires , modèles de
l'éloquence du Barreau , méritoient d'être
cités par Mde la Comteffe de G ***. , &
on relira celui- ci avec le plus grand plaifir.
Rien n'eft plus fimple que le noeud de
cette Pièce , & c'eſt un des mérites que l'on
a remarqués le plus fouvent dans les meilleures
de l'Auteur. Hélène , jeune Payfanne
de Salency , d'une famille où les Rofes ont
été jufques-là un honneur héréditaire , aurat-
elle la Rofe , ou ne l'aura-t - elle pas ? La
crainte & l'efpérance de fes parens , leur
bonheur ou leur malheur attaché à cette
décifion , qui va fe faire dans quelques
heures , voilà toute l'intrigue de la Pièce ;
voilà ce qui attache pendant deux Actes
fans que l'on ceffe un moment d'être inté
reffé & attendri , tant les détails ont de
vérité , tant le dénouement eſt ſuſpendu &
amené avec art !
Bij
28. MERCURE
Geneviève , mère d'Hélène , a été couronnée
Rofière vingt ans auparavant ; Monique
, fa grand'mère , l'a été auffi, Ces
deux bonnes femmes s'attendent à voir
couronner Hélène dans la journée ; elle a
le fuffrage de tout le village de Salency , de
toutes les compagnes , & même de fes
concurrentes. La mère Monique , qui a
80 ans , ne demande qu'à voir cette Fête ,
& à mourir après ; pour Geneviève , la tête
lui en tourne d'avance ; elle ne fait ni ce
qu'elle dit , ni ce qu'elle fait. On conferve
dans la maifon une armoire qui en eft le
tréfor le plus précieux ; elle contient toutes
les Rofes qui ont été obtenues dans
la famille , depuis l'établiffement de la
Fête. C'est la mère Monique qui en a la
clef. Elle montre toutes ces Rofes feches ,
confervées fous des verres , à une Mde
Dumond , Mde. Épicière de Noyon , qui
eft venue pour voir le Couronnement, Elle
y joint plufieurs hiftoires de Rofières , &
fes récits , fes réflexions , fes mouvemens ,
tout ce fpectacle de fimplicité & de vertu
qui émeut vivement ceux qui en font les
témoins , produit le même effet fur le lecteur.
Enfin elle referme l'armoire , & dit
à Hélène : " J'espère que je la rouvrirai
» encore ce ſoir , pour y ferrer ta cou
» ronne. Cependant ces efpérances fidonces
font troublées par un incident terrible.
Le Prieur du lieu , qui eft le principal
Juge des Prétendantes , vient avertir Gene
ر و د
DE FRANCE. 19
""
viève qu'il y a des dépofitions contre Hélène
, & même des dépofitions graves. On
l'a vue , la veille , revenir du bois , la nuit,
& toute feule. Geneviève foutient que
Thérèfe , compagne & amie d'Hélène , &
l'une des trois Prétendantes à la Rofe ,
étoit avec elle. » Non , dit le Prieur , Thé-
» rèfe eft revenue fur les cinq heures fur-
» tivement ; elle s'eft cachée , mais elle a
été vue. » Hélène en effet n'eft revenue
qu'à neuf heures , & a dit qu'elle avoit
laiffe Thérèfe à deux pas de-là , & que
fon âne étoit tombé dans un foffé , qu'elles
avoient été je ne fais combien de tems à
l'en retirer. Geneviève a cru tout , & n'ima
gine pas que fa fille foit capable d'un menfonge.
On la fait venir devant le Prieur
'on l'interroge ; elle convient qu'elle n'a pas
dit la vérité, mais elle ajoute qu'elle eft
innocente , & qu'elle ne peut pas en dire
davantage. La mère eft dans le plus violent
défefpoir. Le Bailli promet d'affoupir
cette affaire , qui feroit trop de tort à
Helène & à fa famille, Il faut fur-tout la
cacher à la mère Monique , qui en mourroit.
Hélène eſt dans les angoiffes les plus
cruelles , n'ofant lever les yeux fur fa mère,
qui l'a repouffée avec violence. La mère
Monique , qui attribue l'état où elle
voit fa petite fille aux inquiétudes naturelles
dans une pareille fituation , dit à
Geneviève de la raffurer & de la baifer.
Hélène fe jette au cou de Monique en fan
J
Bij
$30 MERCURE
.
و د
glottant. » O , ma chère mère , lui dit-elle,
il n'y a plus que vous que j'oſe embrafsfer.
Comme ce mot pénètre au fond
du coeur ! & quel effet cette action fi fimple
produiroit fur la fcène ! Monique ne
fait que penfer , & l'on ne fait que lui
répondre ; mais au milieu de la confternation
de ces trois perſonnages , arrive Thé
rèſe , hors d'haleine , les cheveux en défordre
, accourant précipitamment ; elle fe
jette dans les bras d'Hélène. » Hélène , t'es
» nommée Rofière....... Hélène , Hélène eft
couronnée. Madame Geneviève , j'étois
» feule coupable. J'ai tout déclaré ; Hé-
» lène eft Rofière ! " Geneviève eft au
moment de s'évanouir de furpriſe & de
joie, La mère Monique veut favoir ce qui
s'eft paffe , & Thérèſe conte l'hiſtoire qui
a caufé tant d'alarmes. » Hier nous fom-
و ر
ور
ود
>
mes parties pour aller ramaffer des
feuilles dans le petit bois ; là , nous
⚫ avons trouvé une vieille femme tombée
dans un foffé ; elle étoit bleffée a
pleuroit nous l'avons tirée de-là , &
puis a nous a dit qu'elle étoit de Chauni,
mais qu'elle ne pouvoit pas y retour-
» ner ; moi , j'ai propofé de la mettre fur
» not âne , & de l'amener chez nous ;
» & qu'est-ce qui la panſera , a fait Hélène ?
30
Y a des chirurgiens à Chauni , c'eſt- là
» qu'il faut la mener. La bonne femme ,
» la - deffus , a fanglotté de joie , en difant
qu'elle voudroit bien retourner à
%
DE FRANCE. 31
Chauni. Allons , allons , dit Hélène ,
» c'eſt comme fait , & puis elle la met fur
fon âne...... Mais , fis - je , y a plus
و د
d'une lieue d'ici à Chauni ; nous ne fe-
" rons pas revenues à neuf heures.... fau-
» dra traverfer le bois à la nuit ....... Je fais
و د
ود
que t'es peureuſe , dit Hélène , eh ben ,
» va-t-en , j'irai feule ..... Mais , Hélène ,
t'es peureufe auffi ..... Je ne la fuis plus....
Enfin , nous nous fommes débattues en-
» core quelque tems , & puis finálement
» le coeur m'a manqué ; j'ai laiffé- là Hélène
& la femme , après être convenues
qu'Hélène cacheroit ça , & que je ne
» me montrerois dans le village qu'à la
» nuit...... Au moment où l'on alloit s'af-
» fembler pour le dernier jugement, j'ai
ود
"2
" demandé à parler , fur la grande place ,
» devant tout le monde ; on ne vouloit
» pas m'entendre , mais j'ai fait tant de
» train , qu'on n'a pu me refufer ; y fe font
» tous affemblés , & là j'ai conté mon hif-
» toire de bout en bout ; au même mo-
» ment , on a crié Vive Hélène , not Ro
fière. Not Seigneur , M. le Prieur , M.
le Bailli , l'ont déclarée tout de fuite ,
» & je fuis accourue.
و ر
""
"
GENEVIÈVE.
» Va , cette action- là répare celle d'hier,
qui , après tout , n'étoit qu'une peur
d'enfant que l'âge corrigera ...... Thérèſe,
mon fils Bafile t'aime , je le fais ; demain ,
B iv
32 MERCURE
و ر
» ma fille , j'irai te demander pour lui à
" ta mère ...... " On fent que ce prix étoit
dû à la générofité de Thérèle , qui s'eft accufée
elle-même , lorfqu'elle a vu fa com
pagne foupçonnée ; & ce mariage d'ailleurs:
eft d'autant plus convenable, que Geneviève
a déclaré que fon fils n'épouferoit jamais.
qu'une Rofière , & que , felon toutes les
apparences , Thérèle doit l'être l'année fuivante
, ayant déjà été nommée parmi les
trois prétendantes , & ayant de plus le mé
rite de l'action noble qu'elle vient de faire...
Certe Pièce cft un chef-d'oeuvre de fentiment
& de naïveté.
Le mérite qui fe fait fentir le plus dans
les deux Pièces fuivantes , la Marchande de
Modes & la Lingère , eft celui d'avoir parfaitement
faifi le ton des perfonnes de cet
état , fans tomber jamais dans le ftyle bas
& ignoble , & d'avoir raffemblé dans un
cadre fi étroit la plupart des vices auxquels
elles font fujettes , & des leçons
dont elles ont befoin.Il y a peut-être quelque
reffemblance entre le denouement de Nanine
& celui de la Lingère. Aline , jeune .
perfonne qui lui eft confiée , & qui a été
jufques-là un modèle de fageile & de modeftie
, eft expofée aux foupçons les plus
injurieux & les plus vraifemblables , pour
s'être enfuie précipitamment de chez fa
Maîtreffe , après avoir fait vendre fes habits
par la fervante de la Maifon . Elle
revient cependant une heure après , & proDE
FRANCE.
33
tefte de fon innocence ; mais elle refufe de
dire où elle étoit allée. Sa conduite eft
d'autant plus fufpecte , que , depuis quel
ques jours , elle eft l'objet des pourluites
du jeune Marquis d'Olfey , qui même lui
a envoyé pluſieurs préfens. Bientôt la vé
rité fe découvre ; elle a reporté ces prefens
chez la mère de ce jeune homme , & l'argent
provenu de la vente de fes habits , etoit
deftiné à fon père , foldat dans le Regiment
de ce même Marquis d'Olfey, & obligé de
fe cacher , pour une affaire qu'il a euc
avec un de fes camarades. Dans une fituation
pareille , il a eu recours à la fille ,
qui a pris le parti d'écrire à la Marquife
d'Olfey , pour implorer les bontés en faveur
du père , & fa protection contre l'amour
du Marquis. C'eft Mde d'Olfey ellemême
qui rend ces témoignages à la vertu
d'Aline , & qui affure la grace & le fort
de fon père.
Le Libraire offre des préceptes de conduite
très -utiles aux hommes de cette profeffion.
L'Auteur leur apprend combien ils
pourroient l'ennoblir par l'inftruction , qui
d'ailleurs eft fi néceffaire à leurs intérêts , &
par les fecours que le commerce les met en
état de procurer quelquefois aux talens naiffans
, arrêtes ou découragés par le befoin.
M. Desormeaux , c'est le nom du Libraire ,
préfente un modèle de cette conduite. Il
empêche un jeune Auteur, nommé Durval ,
de publier une fatyre , reffource fi ordinaire
B v
34
MERCURE
& fi malheureufe des jeunes -gens trop fufceptibles
d'un amour-propre irritable, & il lui
avance les profits d'un ouvrage eftimable que
fes lumières le mettent en état d'apprécier.
La cinquième Pièce de ce volume a pour
titre le Vrai Sage ; & c'eft feulement en
Jifant l'ouvrage entier , que l'on peut voir
comment ce titre eft rempli. Ophémon eft
un ancien Négociant riche de cent mille liv .
de rente , qui a quitté le commerce pour fe
retirer dans fes terres , où il paffe fa vie à
faire du bien & à faciliter celui qu'on peut
faire. Il a un fils élévé dans des fentimens dignes
d'un tel père , & qui a eu d'ailleurs une
éducation conforme à fa fortune. Ophémon
fils eft amoureux d'une jeune payſanne nommée
Colette , au point de vouloir l'épouſer.
Son père s'oppofe à ce projet & à une alliance
fi difproportionnée , non pas tant à caufe
de la différence d'état & de fortune , qui n'eft
à fes yeux qu'un préjugé , qu'à caufe de la
différence d'éducation , qui eft d'une toute
autre importance. Il lui repréſente avec
beaucoup de fageffe , le danger de prendre
pour compagne de fa vie une femme dénuée
de tous les avantages qui embelliffent
la fociété perfectionnée. Le fils , docile à fes
leçons , & incapable de rien faire à demi ,
non - feulement renonce à fes projets , mais
il facilite le mariage de Colette avec un
jeune Laboureur qu'elle aime , nommé André
, & donne à ce dernier deux mille écus
pour époufer fa maîtrelle. Cette victoire
DE FRANCE. 356
n'eft pas la feule que remporte la fageffe
d'Ophémon père. Un jeune Seigneur , fon
voifin , & qui a été élevé avec Ophémon
fils , mais que le fejour de Paris a gâté , ne
revient de la Capitale que pour méconnoître
fon ami & fon camarade , & tenter , s'il le
peut , d'enlever Colette. Comme il a la légèreté
d'annoncer ce projet , Ophémon père
lui en parle de manière à l'en faire rougir, &
bientôt le Chevalier prend le parti de tourner
la chofe en plaifanterie , & de laiffer
tranquilles les deux époux , dont il ne peut
troubler le bonheur.
La dernière Pièce , intitulée le Portrait
ou les Rivaux généreux , eft la feule où
l'amour foit fur la fcène , & faffe le fond de
l'ouvrage ; mais il y joue un rôle fi noble
& fi vertueux , que ce n'eft encore qu'une
leçon de plus. Delphine , jeune perfonne trèsbien
née , & auffi intéreffante par fes vertus
que par fa figure & fes talens , mais que
l'indigence a réduite à faire des portraits
pour vivre , eft aimée en même-temps par
le Marquis de Limours & par Verceil ,
ami du Marquis. Celui - ci a commencé par
avoir une conduite offenfante avec Delphine ,
& fes démarches indifcrètes & injurieuſes,
lui ont fait défendre l'entrée de la maifon
où Delphine demeure avec fa mère. Verceil ,
jeune homme plein d'honnêteté , & fils d'un
Marchand fort riche , aime éperduement
Delphine ; mais il combat fon amour , & il
aime mieux fe rendre malheureux lui - même ,
B vj
36
MERCURE
ས་
J
que de fe porter pour rival de fon ami. Il eft
aimé en fecret de Delphine ; mais il l'ignore ,
& il pouffe la générofité jufqu'à lui parler
en faveur du Marquis de Limours , qui ,
revenu de fes égaremens , adore plus que
jamais, Delphine , & femble même difpofé
à lui offrir la main , & charge enfin fon ami
de faire cette dernière offre , après que les
premières tentatives ont été inutiles. Verceil ,
tout généreux qu'il eft , peut à peine fe réfoudre
à ce nouvel effort , & n'y confent qu'après
une résistance affez longue qui commence
à donner des foupçons à Limours. Cependant
le père de Verceil , qui a découvert
le penchant qu'il veut cacher, & qui approuve
cet amour, conforme à fes vues , a imaginé de
mettre Verceil & Delphine à une épreuve
qui doit les trahir tous deux. Il fait faire le
portrait de fon fils par Delphine , & les obferve
tous deux pendant la féance. On fent
combien certe fituation eft delicate & intérellante
, & quel doit être le trouble & l'embarras
des deux Amans. Tous deux cependant
font dans l'erreur fur leur fentiment réciproque.
La démarche de Verceil a fait croire
à Delphine qu'il ne l'aime point ; & lui , de
fon côté , lorfqu'il lui porte les propofitions
du Marquis de Limours , finit par fe perfunder
qu'elle eft fenfible à ce facrifice , &
qu'elle va l'époufer. Ce qui caufe fa méprife
c'eft que Delphine, frappée de l'état violent où
il eft en lui parlant pour un autre, s'apperçoit
enfin du pouvoir qu'elle a fur lui ; & fa
>
DIE ERANCE. 37
joie , qu'elle ne peut diffimuler , paroît à
Verceil une preuve de la preference qu'elle
donne au Marquis . Elle promet de rendre
fa réponse à celui - ci , & Verceil qui ne
doute pas qu'elle ne foit favorable , s'éloigne
pour n'être pas prefent à cette entrevue.
Delphine protefte de la recormoillance pour
des offres du Marquis , & les refufe abfolument
en préfence de fa mère & du père de
Verceil. Ce père , qui a tout obfervé , ne
doure plus du bonheur de fon fils , & preffe
Delphine de s'expliquer , avec la permiflion
de fa mère. Delphine ne fe défend pas longtemps
, & le père tranfporté de joie , fait
dire à Verceil de venir . Limours , combattu
quelque temps entre le reffentiment & la
générofité , rend enfin juftice à fon ami ,
dont il voit que la conduite n'a été qu'une
fuite de facrifices ; & pour les payer , il veut
lui-même lui prefenter la main de Delphine.
Tel eft le dénouement de cette Pièce, pleine
d'intérêt , où l'amour ne fert qu'à épurer &
couronner la vertu.
"
Si l'on confidère dans ce Recueil le genre
même des Ouvrages dans lefquels l'Auteur a
eu le double mérite , & de l'invention & de
la perfection , l'utilité générale qui en a été
le but , & qui doit en être la suite , la variété
des plans & la facilité de l'exécution ; la délicateffe
du ftyle égale à celle des principes, tant
d'art caché sous tant de naturel , & des effets
fi grands avec des moyens fi fimples , on
conviendra que ce fexe , objet des homma38
MERCURE
›
ges du nôtre , & quelquefois celui de fon
envie, n'a jamais porté plus loin les talens de
l'efprit & de l'imagination que dans la personne
& les écrits de Madame la Comteffe
de G *** , & n'en a jamais fait un ufage
plus heureux. Parmi tous les livres qui ont
fait honneur aux femmes , c'est le premier
où l'on ait mis tant de génie dans la morale ,
& tant de charme dans l'inftruction . Madame
la Comteffe de G *** a obtenu un autre
triomphe non moins flatteur & non moins
généralement reconnu , c'eft qu'il eft impoffible
de lire fes Drames sans concevoir pour
l'Auteur la même vénération qu'elle infpire
pour la vertu. Cette furabondance de fentimens
honnêtes & aimables , répandus dans
tout ce qu'elle a écrit , ne peut prendre fa
fource que dans l'ame la plus élevée , la plus
pure & la plus fenfible. Son Théâtre sera
comme le Télémaque, un livre claffique pour
la morale & pour le goût ; & des traductions
nombreuſes dans toutes les Langues , en feront
, dans peu d'années , un livre d'éducation
confacré par un ufage univerfel. Le premier
volume déjà traduit deux fois en Langue
Allemande , dans l'efpace de fix mois , eft
le préfage de cette efpèce de fuccès que l'Au
teur a dû defirer le plus , parce que c'eft
celui qui remplit le mieux fes vues. Il n'y
aura point de parens éclairés qui ne mettent
ce livre entre les mains de leurs enfans ; il
n'y aura point dé bonne mère qui ne le
faffe lire à fa fille , & qui ne s'attendriffe &
DE FRANCE 189
ne s'éclaire en le lifant avec elle. Voltaire a
nommé Fénélon le premier des hommes dans
l'art de rendre la vertu aimable. Cette prééminence
lui eft aujourd'hui difputée ; & il étoit
jufte que cette gloire fût réfervée à une
femme ; que la nature mît dans le coeur d'une
mère le principe de tant de leçons touchantes,
& que cette mère heureuſe en trouvât
la récompenfe la plus douce en regardant fes
-enfans.
( Cet Article a été envoyé par M. de la
Harpe ).
BON JOUR AUX MUSES , ou Sentimensfur
la Littérature , fuivis de quelques Pièces de
Vers, in-8°. par M. du Montelet. A Paris ,
chez l'Efclapart fils , Pont Notre- Dame ,
à la Sainte-Famille.
CETTE Brochure eft compofée d'un petit
Ouvrage mêlé de vers en profe mal rimée , &
de profe en mauvaiſe poefie , dans lequel on
apprécie ou déprécie quelques-uns de nos Écrivains,
fans beaucoup de difcernement & d'efprit
, de quelques Pièces fugitives , & d'une
Lettre préliminaire de l'Auteur au meilleur de
fes amis. Si nous avions l'honneur d'être du
nombre de ceux- ci , nous nous hafarderions
à lui dire , le plus doucement du monde , &
cela d'autant mieux qu'il s'annonce comme
très-jeune :
Frange , puer , calamos vigilataque pralia dele.
40
MERCURE
Ce qui fignifie mot à mot , comme on le
voit bien Jeune homme , nous avons lu
votre Bon jour aux Mufes , & nous ne pou
vons que vous inviter à leur dire bon foir.
Au furplus , nous nous permettrons ici
quelques réflexions d'autant plus convenables
dans les circonftances , que jamais on n'a vu
tant d'Auteurs de toute eſpèce & fi peu de
gens de Lettres.
Malheur , fans doute , aux Cenfeurs barbares
ou peu clairvoyans , qui ne favent pas
entrevoir les premières difpofitions du talent
, ou qui fe hâtent de les juger à la rigueur
& de décourager un jeune homme!
C'eft ce qu'on ne nous reprochera jamais,
du moins avec raifon. Nous fommes plus
difpofés que perfonne & à l'admiration &
à l'indulgence ; mais aujourd'hui que tant de
jeunes têtes font infatuées de la manie des
vers , & que la maladie de la rime eft devenuc
une contagion , n'eft-il pas à fouhaiter,
& pour la fociété & pour les Lettres , que
ceux qui ne peuvent avancer loin dans la
carrière , foient rebutés dès l'entrée , & parla
forcés , en quelque forte , d'embratfer à
temps des profeffions utiles . Exciter l'émulation
des talens & décourager de bonne
heure les faux prétendans au bel - efprit :
voilà le plus grand prix que le Critique également
honnête & zélé , doive efpérer d'un
genre de travail qui expofe à tous les défagremens
que ne manque jamais de fufcirer :
l'amour- propre irafcible des Écrivains cen
DE FRANCE. 41
futés. Je ne fais pas bien li je le dis ou fi je
le répète ; mais on ne le redira jamais trop :
s'il n'y a rien au deffus d'un bon Écrivain ,
il n'y a rien non plus au-deffous d'un mauvais.
SPECTACLES.
ANS les deux derniers Numéros de ce
Journal , on n'a inféré aucune obfervation
fur les Spectacles , parce qu'on a cru devoir
donner la préférence à des objets qu'on a
regardés comme plus importans. L'abondance
des matières ne perinettant pas encore
que les articles qui concernent les Théâtres
foient imprimés en entier dans ce Numéro ,
le Rédacteur de cette pattie du Mercure
prend le parti de ne donner ici qu'une notice
courte , mais exacte , de tout ce qui s'eft
paffé de remarquable depuis le 14 Janvier
jufqu'au Samedi 29.
CONCERT extraordinaire au Château des
Tuileries , le Mercredi 19 Janvier.
ONNa exécuté dans ce Concert le Carmen
feculare d'Horace , mis en mufique par
M. Philidor..
Peu de Muficiens étoient capables d'imaginer
une telle entreprife , & de l'exécuter
avec autant de fuccès. Elle ne peut qu'ajou
42 MERCURE
ter à la jufte célébrité de M. Philidor , Artifte
né en France , & dont le génie foutient
la comparaifon avec ce que l'Italie & l'Allemagne
nous ont fait connoître de plus illuftre.
Rien de plus agréable que les morceaux
Ni tuis victus , &c. Fertilis frugum ,
&c. &c. mais les morceaux qui ont entraîné
tous les fuffrages , où l'intelligence du Poëte
Latin , la connoiffance des grands effets
l'ame d'un grand Maître fe font principalement
fait remarquer , font l'Invocation
Alme fol, & la Strophe Quique vos bonus.
,
On ne fauroit donner trop d'éloges à Madame
S. Huberti , & fur-tout à M. Richer ,
qui ont chanté dans ce Concert.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
AMADIS , remis le 14 Janvier avec des
changemens au troisième acte , n'a pas eu
plus de fuccès qu'aux premières repréſentations.
Le Mardi 25 , on a remis les Actes de
Vertumne & Pomone , & celui d'Euthyme
& Lyris. On a fort applaudi dans le premier
les morceaux refaits par M. Berton ,
& le jeu de Mademoiſelle Beaumefnil. Le
fecond , trifte par lui-même , a été exécuté
plus que triftement.
Sh
DE FRANCE. 43
COMÉDIE FRANÇOIS E.
LE Dimanche 16 Janvier , on a remis
Jodelet , Maître & Valet , Comédie de
Scaron , en cinq actes & en vers.
Sans les talens du célèbre Préville , qui
joue le principal rôle , la repréfentation de
cet Ouvrage ne feroit pas fupportable . C'eft
pourtant la meilleure des productions dramatiques
de Scarron , & la feule qui faffe préfumer
que ,
s'il fût venu vingt ans après Molière
, il eût pu fe rendre digne de travailler
pour les honnêtes gens .
Le Samedi 22 , on a auffi remis Hirza ou
les Illinois , Tragédie de M. de Sauvigny.
On a fort applaudi à quelques changemens
heureux , dont on pouvoit faire application
aux affaires préfentes ; mais l'affluence
ayant ceffé dès la troisième repréſentation ,
on a retiré la Pièce.
Le lendemain 23 , on a encore remis les
Rufes d'Amour , Comédie de Philippe Poiffon
, en trois actes & en vers.
Un Amant qui emploie une foule de déguifemens
pour parler à fa Maîtreffe , voilà
tout le fond de cette Comédie , qui ne manque
ni d'intérêt ni d'agrément , mais dont
le ftyle eft très-barbare , & les moeurs trèsrelâchées.
COMÉDIE ITALIENNE.
Le lundi 17 Janvier , Mlle LESCOT a débuté
par
le rôle de Bélinde dans la Colonie.
Une voix fuperbe dans le bas , moëlleufe
& flexible dans le medium , mais , quoiqu'on
en dife , aigre , & quelquefois fauffe dans le
haut. Beaucoup de goût , d'adreffe , de fenfibilité
, d'intelligence & d'ufage. De la monotonie
, de la roideur , de la gêne. Telles
font les qualités , tels font les défauts de
cette jeune Actrice , digne des plus grands
encouragemens , avec laquelle il faut pourtant
avoir le courage d'être févère , pour l'intérêt
même de fon talent. Nous entrerons
dans de plus grands détails , lorfque les circonftances
nous le permettront.
Le Mardi 25 , M. Boucher a débuté
dans l'emploi des Valets par le Pafquin des
Jeux del'Amour & du hafard , & le Frontin
de l'Amant Auteur & Valet.
Cet Acteur ne manqué ni d'efprit , ni
d'intelligence ; mais fon comique n'eft que
de la bouffonnerie ; fes moyens font trop
foibles , fes traits trop délicats , fa taille trop
petite pour produire aucun effet fur un
théâtre d'une certaine étendue.
Le Mercredi 26 , on a repréſenté , pour
la première fois , Mina , Comédie en 3
Actes & en vers , mêlée d'Ariettes.
Un neveu du Lord Thomſon a contracté
DE FRANCE.
45
un faux mariage avec Mina , fille dont les
parens font inconnus , & l'a abandonnée
infi que l'enfant qu'il a eu d'elle. Le hafard
conduit dans fa retraite fon perfide
Amant & Thomfon, On découvre qu'elle
eft fille du Lord , qui confent à fon union
avec fon neveu , revenu de fes erreurs.
Cette Pièce n'annonce aucune connoiffance
du Théâtre. On n'y trouve ni plan,
ni intérêt , ni ftyle, La Mufique eft fouvent
agréable , mais foible & dénuée de
toure eſpèce de caractère. Il eft vrai qu'il
eût été très- difficile , même au plus habile
Mulicien , de trouver aucune reffource dans
un Poëme auffi médiocre.
GRAVURES.
ABLE Raifonnée des Principes de Musique & de
Harmonie , contenant ce qui eft le plus effentiel à
obferver dans la Mufique pour ceux qui veulent étu
dier le fond des principes de la Mufique pratique :
elle eft arrangée d'une manière aifée pour que chaque
Muficien puiffe voir , pour ainli dire , d'un feul
coup d'oeil tout ce qu'il peut & doit faire concernant
Pharmonie , approuvée &. fouffignée par MM. Phi
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un grand nombre de détails agreables ; le payſage
en eft charmant.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
CODE Eccléfiaftique , ou queſtions & obfervations
fur l'Edit du mois d'Avril 1695 ,- concernant la
Juridiction eccléfiaftique ; fur l'Arrêt du Parlement
du 26 Février 1768 , concernant les Bulles & autres
Expéditions de Cour de Rome ; fur l'Edit de Mars
1768 , concernant les Ordres Religieux ; fur l'Edit
de Mai 1768 , concernant les portions Congrues , &
fur plufieurs articles de l'Ordonnance du mois d'Avril
1667 , concernant les Procédures ; par M. J. B.
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Pasfi près de Nous , ou
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Géographie comparée,
fur Bon jour aux Muſes ,
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?
26
39
41.
it. l'É- Concert extraordinaire
Académie Roy. de Mufiq. 42
Comédie Françoife ,
12 Comédie Italienne ,
Voyages de Genève & deTou Gravures ,
43
44
45
raine , 16 Annonces Littéraires
Théâtre à l'ufage des jeunes
APPROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 5 Février . Je n'y ai
rien trouvé qui puifle en empêcher l'impreffion. A Paris ,
Le 4 Février 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 12 FÉVRIER 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A Madame de la M** , qui à 23 ans , fe
plaignoit de vieillir.
Vous voyez s'enfuir vos vingt ans ,
Et votre plainte eft inutile ;
Avez-vous donc cru que le temps ,
A vos lois eſclave docile ,
Vous obéit comme l'Amour ?
Voulez-vous d'une main habile
Couper quatre aîles en un jour ?
Belle & malheureuſe Glycère ,
Je partage votre douleur ;
Vous vieilliffez , la chofe eft claire :
Le temps n'eft plus où dans Cythère ,
De l'Amour on vous crut la four ,
Sam. 12 Février 1780. C
50
MERCURE
Et vous pafferiez pour fa mère.
Mais confolez -vous ; l'Amitié
Qui chérit les vieux baptiftaires ,
Veut bien encore avoir pitié
D'un coeur qu'elle n'attendoit guère.
Tous les charmes font des vertus ;
Indulgente , douce & paisible ,
Autant que fon frère , fenfible ,
Elle a la bonne-fói de plus ;
Jamais on ne la vit friponne :
Livrez-lui votre coeur ; un jour
L'Amitié, fi jufte & fi bonne ,
Qui ne prend le bien de perfonne ,
Le rendra fans doute à l'Amour.
( Par M. de Choify. )
PORTRAIT DE L'HOMME GÉNÉREUX.
POUR
peindre l'homme généreux , j'ai cru
qu'il ne falloit le prendre ni dans tel temps ,
ni dans tel pays , mais en chercher les traits
par- tout où il s'eft trouvé des ames grandes &
nobles , le confidérer dans des rangs divers ,
dans l'une & l'autre fortune , & fur-tout être
affez heureux pour le reconnoître quelquefois
dans les mouvemens de fon coeur. Ce
portrait appartient encore plus à l'ame qu'à
l'efprit : & plus il fera intéreſſant, plus il fera
fidèle.
Si vous faites de l'homme généreux un
DE FRANCE.
Sa
› Souverain une époque brillante fe prepare
pour les annales du monde. Heureux
le peuple auquel il commandera , fi fon
génie fe trouve digne de feconder fon ame,
& fi fon génie eft infpiré ou dirigé par
la fageffe ! Heureux encore fon peuple , fi
l'enthouſiaſme du bien ne l'égare pas , & s'il
ne prend pas la gloire d'une nation pour fon
bonheur ! Mais quelles que foient fes erreurs
& fes fautes , elles feront toujours nobles &
intéreffantes. Il emportera toujours l'amour
de fon peuple , l'admiration des autres , le
refpect des fiécles . Il n'aura pas traverfé ce
court efpace de la vie , fans avoir laillé parmi
les hommes de grands bienfaits , de plus
grandes efpérances , une longue émulation
de gloire & de vertu. Un feul homme aura .
annobli l'humanité entière. Telle eft l'influence
d'une grande ame fur le trône.
Si vous en faites un Miniftre , & un Miniftre
en crédit , le bonheur du peuple & la
gloire du Prince feront les objets dont il faut
dra s'occuper à la Cour pour y parvenir ; &
pour peu que les ennemis ayent de mérite ,
ils n'ont à attendre de lui que des bienfaits .
Si vous en faites un Général d'Armée , il
brûlera de toute l'ardeur des Héros ; mais il
ne feroit pas digne de la gloire qu'il eſpère ,
s'ilnefavoit l'immoler aux intérêts du Peuple ,
du Prince & de l'Armée . L'amou qu'il inf
pirera fera autant que fon génie pour fa victoire
; & fa victoire en fera le plus adorable
des hommes pour les citoyens & pour les
C₁j
52 MERCURE
ennemis. On a dit qu'un pareil jour étoit redoutable
à la fageffe ; mais c'eft la fête de la
générofité. Une grande ame récèle une foule
de fentimens fubiimes & enchanteurs , qui
n'en peuvent fortir que dans un jour de
gloire & de bonheur,
Si vous en faites un Magiftrat , il s'affligera
de trouver les lois fi loin de fes principes &
de fon caractère ; & ce n'eft pas en cela qu'il
en jugera le mieux. Il rendra auffi la juftice
plutôt avec un coeur difpofé pour le foible ,
qu'avec un efprit foumis à la loi. Il y aura
des chagrins & des dangers pour lui dans cette
fonction , s'il n'a l'efprit auffi jufte qu'il a le
coeur noble, Mais s'il lui échappe une injuftice
, il la réparera hautement aux dépens de
fa fortune & même de fa réputation.
Si vous le laiffez un fimple particulier ,
fa gloire fera plus modefte , comme fa fortune.
Sa vie fera plutôt une fuite d'actions,
bienfaifantes que d'actions illuftres ; & fes
bienfaits feront relatifs à fes goûts & à fes
moeurs,
Je ne vois aucun goût qui lui foit étranger ,
& aucun qui lui foit propre. Mais en général
, ceux qu'il aura adoptés ne feront pas
indignes de fon caractère. Je regarde comme
impoffible que fes goûts ne fe tournent pas
vers les Arts , Ils font naturellement l'aliment
d'une grande ame.
Quant à fes moeurs , elles feront plutôt
douces que févères , domeftiques que monDE
FRANCE. 35
daines ; & fes plailirs feront plus delicats que
faftueux. Le goût du beau ne va guère fans
celui du bon.
Il pourra fe permettre du luxe ; mais fon
luxe s'annoblira par de la grandeur & de la
libéralité , & ne le dominera pas . Amenez
des circonftances où il foit beau de le facrifier
, & vous verrez ce qu'il en fera.
Il ne laiffera échapper aucune occafion de
s'honorer par des actions dignes d'être célébrées
, & telles que celles - ci :
Un de fes parens eft mort , & l'a fait fon
héritier. Le teftament eft bon ; il ne manque
ni de juftice ni de fageffe ; mais les héritiers
fruftrés n'en penfent pas ainfi ; ce qui les entretient
fur-tour dans cette idée , c'est que
la fucceflion eft confidérable. Ils attaquent
le teftament ; il en foutient la validité , & il
gagne fon procès. Mais il écrit tour de fuite
à les adverfaires : vous n'étiez pas dignes de
recevoir la fucceffion des mains du teftateur;
je mefuis acquitté envers lui. J'ai auffi à me
plaindre de vous , & je veux me venger , je
vous remets la fucceffion.
Il eft eftimé & aimé du Miniftre. Une
place qui lui convient , & qui eft faite pour
le flatter , vient à vaquer. Le Miniftre a écrit
de fa main fur le titre qui la lui confère : à
mon ami. Il efface cette infcription de la faveur
; il écrit à la place : au plus digne ; & il
follicite pour tel honnête homme qui ne s'attend
point du tout à ce bienfait.
Une rage infernale a faifi fa patrie . La
Cij
54 MERCURE
guerre civile fait, couler le fang au nom d'un
Dieu de clémence. Toutes les inimitiés prennent
leur part dans le carnage , & mêlent les
fureurs de leurs vengeances aux atrocités du
fanatifme. L'homme que je vous peins a auffi
un ennemi mortel. Il va le faifir avec une
puiffante eſcorte , le conduit dans fon, châreau,
& lui dit : J'ai voulu vous mettre en
sûreté pendant ces jours de maffacre. Vous
pouvezrefter mon ennemi ou devenir mon ami ,
choififfez
Il eft un grand Artifte , & il vient tout récemment
de produire un chef- d'oeuvre que fa
Nation a folennellement inauguré , comme
un monument de gloire pour elle -même. Il
étoit digne de ce triomphe , & fon zèle
pour les Arts eft devenu de la reconnoiffance
; il leur rend en bienfaits ce qu'il en
a reçu en gloire. Une foible renommée l'attire
un jour dans un attelier modefte , au fond
d'une province lointaine. Il regarde , il s'étonne
, il admire : parmi une foule de beaux
ouvrages , il en diftingue un qui efface tout
ce qu'il a jamais vu , & tout ce qu'il a fait . Il
pleure un inftant cette gloire qui lui échappe
d'être le premier homme de fon Art ; mais il
cède à l'impreffion du beau , à la franchiſe de
fon ame.... Homme rare & méconnu , dit - il à
l'Artifte , venez prendre votre place ; il ne me
refte plus que la gloire de vous proclamer
mon vainqueur. Ce n'eft plus fon monument
que l'on va admirer comme le chef- d'oeuvre
de l'Art ; mais on a écrit au bas de celui
DE FRANCE. SS.
qui le remplace , le récit que je viens de
faire , & ce récit laiffe dans l'ame , des fenti- .
mens que toute la perfection de l'Art n'infpirera
jamais.
Vous reconnoîtrez auffi l'homme généreux
à je ne fais quoi de noble & d'aimable répandu
dans fon maintien comme dans fes
actions & fes procédés. Il peut manquer des
agrémens de l'efprit & de la figure ; mais
le defir d'être aimé , que tout exprime dans
lui & autour de lui , intéreffe plus & dirige
mieux que le talent de plaire les plus rouchantes
des graces naitront toujours des
infpirations d'une belle ame; & je ne conçois
rien qui embelliffe comme l'habitude.
des belles actions. L'homme généreux eft
donc aimé& recherché * . Comme l'homme
* Ce ne font pas les perfonnes qui plaifent , qui
attachent ; celles qui plaifent fans attacher , rifquent
même de ne pas plaire toujours ; & on n'attache
qu'avec de l'ame. L'ame feule laiffe des impreffions ,
parce qu'elle en reçoit & qu'elle eu exprime . Or , c'eft
celui qui a intéreffé que l'on retrouve avec un fouvenir
reconnoiffant , avec l'attente d'un nouveau
bonheur ; & que l'on defire dans les momens où il
eft doux d'être defiré , dans ceux où le coeur cherche
un coeur qui lui réponde. Il y a dans les fentimens &
dans les procédés un attrait qui efface tous les autres ,
quand il a été fenti ; mais il ne pénètre pas dans toutes
les ames , & quelquefois il n'y pénètre que lentement.
Ceci eft vrai , des femmes fur-tout , La féduction
des grâces eft fi forte fur clles , qu'elles ne par .
donnent d'en manquer que dans l'efpérance de les
Civ
56 MERCURE
fimple & bon , il attache ; comme l'homme
de génie , il frappe l'imagination . S'il eft jeune
, il vous enchante ; s'il eft vieux , il vous
pénètre de vénération . Une Affemblée frivole
eft quelquefois étonnée du refpect involon
taire dont fon arrivée la faifit ; l'honnête
homme ne l'aborde pas fans defirer d'emporter
fon eftime ; fon nom répand la joie
dans les familles malheureufes , & arrête
fouvent les malédictions du défefpoir; c'eft
lui qu'un jeune ami de la vertu contemple .
quelquefois en filence & avec des larmes ,
qu'il adopte pour modèle, dont la penfée l'encourage
au bien , & à qui il offre dans le fe--
cret de fon coeur les premiers plaifirs d'une
bonne confcience.
Mais il en eft encore , dans ce point, d'une
grande ame comme d'un beau génie ; ils languiffent
fans utilité & fans honneur , lorfqu'ils
ne peuvent fe développer & fe ré
pandre ; & tout ce qui eft déplacé porte
la peine de cette injuftice des deftinées.
Dans quelle amertume l'homme généreux
confume fa vie, lorfque l'infortune l'accable !
cette ambition de gloire , cette foif des dédonner.
La vertu ne leur infpire d'abord que ce
froid refpect , qui fait craindre quelquefois à l'homme
vertueux d'être tombé dans la difgrâce de la beauté;
mais lorsqu'elles ont une fois reçu l'impreffion de la
vertu , elles la confervent & la chériffent. Je les crois
plutôt les meilleures amies que les meilleurs juges du
mérite.
DE FRANCE.
45
lices de la bienfaifance , ces illufions d'uncoeur
avide d'amour , tous ces mouvemens
qui s'élèvent & meurent à chaque inftant .
dans fon ame, ne l'avertiffent de fes droits
au bonheur, que pour le lui ravir plus cruellement.
::
Il verra des malheureux , & il ne pourra
donner à leurs plaintes que de ftériles confolations
; & il emportera dans fon coeur
Fimpreffion de leurs peines , qui aigriront en
core fes propres douleurs.
Il aura reçu des fervices & des bienfaits , 7
& fa reconnoiffance le tourmentera ; car il
ne pourra l'attefter par des faits , & la con-
-facrer par fes exemples.
I aimera , mais il ne pourra jamais le
prouver au gré de fon coeur. Rien ne l'honore
aux yeux de la perfonne aimée ; rien ne
lui a mérité fon amour ; il ne lui a pas fait
de facrifices ; il n'a pas même de bienfaits à
expier par une tendreffe plus délicate ; il
croira toujours n'aimer que comme un
autre.
44
Il aura des amis , & il leur abandonnera
fon ame pour la diriger , l'annoblir & la
confoler ; mais il ne reçoit qu'avec une fenfibilité
inquiète tout ce qu'il n'a pu prodiguer
d'avince ; il a le befoin de prévenir
toujours dans le don du bonheur.
7
Ne fouffrira-t- il au moins que par l'impuiffance
de fes voeux , & l'injuſtice des rereproches
dont il s'accable ? L'amour , la
bienfaifance , l'amitié fauront- ils manier cette
Cy
$ 8 MERCURE
ame fière & délicate ? Sauront- ils la remer
cier dignement du bien qu'elle s'eft laiffe
faire , & la repofer dans le bonheur d'être
fentie & appréciée ? Hélas ! la vertu malheureufe
a bientôt épuifé le foible intérêt qu'elle
infpire. L'ingratitude d'ailleurs a fouvent pris
le inaintien & le langage de la plus vive reconnoiffance
, & elle les a rendus fufpects.
Il faut que l'infortune gémiffe dans l'attente
d'un jour heureux ; c'eft le feul où elle
pourra donner à fes fentimens une expreflion .
perfuafive. L'homme généreux pourra donc
craindre , dans fes malheurs, d'être abandonné
& méconnu; & ille fera. Il laiffera même les
apparences s'élever contre lui & l'accufer. In
quiet & découragé , il s'éloignera quelquefois :
des perfonnes qui l'aiment & qui l'ont fervi ;
& on donnera peut-être le nom d'ingrat à
celui qui eft allé fe défoler dans la ftérilité de
fes affections. Que voulez-vous qu'il faffe ?
Les prévenances , les ménagemens induſtrieux.
ne font pas des preuves à fon ufage ; il ne
fait les employer que dans fes propres bienfaits
, & pour en faire l'excufe & la grace.
Forcé d'interrompre fes libéralités , & de
rentrer dans fes intérêts , condamné à s'occuper
lui-même , il ne fe reconnoîtra plus, &
il fe croira devenu un vil égoïfte. C'eſt ainfi
qu'il verra fes jours s'écouler , fans pouvoir
ni remplir fon mérite , ni jouir de la beauté
de fon ame, qu'il verra les confolations s'éloi
gner de fes peines , l'affection même fe re-.
bu er par la conftance de fes malheurs , &
DE FRANCE. S9
qu'il défefpérera peut - être de laiffer de
longs regrets fur la tombe.
Que ceux qui font faits pour entendre
les plaintes d'un coeur né généreux , mais
opprimé par fa fituation , interrogent le
leur ; qu'ils difent fi le mien m'a bien
infpiré, & fi j'étois digne de me rendre l'interprête
de leurs douleurs .
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eſt Femme ; celui
du Logogryphe eſt Tambour , où le trouve
Amour.
Q
ÉNIGM E.
U ne me connoît pas , me prend pour le tonnerre:
Le François me chérit , ſouvent aufli me craint ;
Car de guerre ou de paix je fuis figne certain .
Mon chef à bas je fuis le plus fot de la terre.
( Par M. Mefnard du Montelet. )
LOGOGRYPHE.
DES Des Arts je fuis , fans contredit ;
Le moins ignoré fur la terre ;
Tout s'y règle par mon crédit ,
Brats, biens , la paix & la guerre ;
Cvj
60 MERCURE
Mais quelquefois Dame Juftice
Abuſe un peu de mon emploi ;
Et toujours l'on me voit propiće
Pour enrichir les gens de loi.
Si ton efprit me décompose,
Lecteur , on trouve dans mon ſein
Ce qu'un Vicaire fe propofe ;
Ce dont parle tout Médecin ;
De plus deux notes de mufique ;
Le Sectateur de Mahomet ;
Et quel est le mérite unique
De bien des gens que l'on connoît
L'expreffion de la douleur ;
Ce que la gaîté nous infpire.
Mais c'eft affez.... Oui , cher Lecteur,
Le mot , j'ai pensé te le dire .
( Par Madame de Mortemard.)
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
EXTRAIT d'un Dialogue en vers fur le
Traitement que l'on doit dans la Société
aux Gens Vicieux , lu à l'Académie
Françoife , par M. de Chabanon.
JEE me fuis prefcrit de ne pas joindre un
mor d'éloge à l'Extrait que je vais faire du
Difcours & de la Pièce de Vers que M. de
Chabanon a lus à l'Académie Françoiſe. Je
DE FRANCE. 61
fuis ami de l'Auteur ; mon amitié pourroit
m'abufer. Sans doute cette erreur n'auroit
rien que d'honnête ; c'est celle dont
Horace a dit :
Ifti
Errori nomen virtus pofuiffet honeftum .
mais s'il eft louable de fe tromper dans le
cas où je me trouve , il l'eft aufli de ne
vouloir tromper perfonne.
Je tâcherai de faire connoître les deux
morceaux dont je vais parler , & de mettre
les perfonnes qui ne les liront point , en état
de les apprécier elles-mêmes , fans que mon
jugement influe fur le leur. Il feroit à fouhaiter
qu'on en usât de même avec tous les
Auteurs , fur-tout quand on ne les aime pas.
L'Épigraphe eft tirée de Xénophon ,
( Gouvernement de Lacédémone ) . La voici .
Dans les autres villes , lorfqu'il fe trouve
un Méchant , on fe contente de lui en
donner le renom ; mais l'homme jufte peut
» Taborder dans la place & au Gymnafe ;
" s'affeoir & converfer avec lui . A Lacédé-
>> mone on feroit deshonoré fi l'on habitoit
» avec un Méchant , & fi l'on s'exerçoit
ود
avec lui à la paleftre. Aurons - nous la
vertu rigide & repouffante des Lacédémoniens
? Timon , l'un des Interlocuteurs du
Dialogue , le veut ainsi . Démophile voudroit
au contraire , que l'on eût à Paris pour les
Méchans , cette complaifance accueillante ,
que Lacédémone feule profcrivoit. Arifte
62 MERCURE
adopte une opinion mitoyenne entre celles
des deux autres.
Arifte eft celui qui propofe le fujet de la
converfation il eft ennuyé des riens qu'on
débite fans ceffe dans la Société , & penſe
qu'ilvaut mieux
A tout ce cliquetis d'inutiles paroles ,
Subftituer un fage & ſolide entretien :
Quels que foient les bons mots , le bon fens les vaut
bien.
C'est donc lui qui demande de quel air il
faut aborder un Méchant , difons le mot ,
un Fripon , un Damis : oui , Damis . Vous
le voyez , ce riche important , comblé des
faveurs de la Cour.
Certain Joueur pourtant , un jour , dans fa détreffe
L'a fait , devant témoins , rougir de fon adreffe :
On crut , par cet éclat , Damis deshonoré ;
Mais il tua fon homme , & tout fut réparé.
Timon prétend qu'avec lui tout honnêtes
homme doit prendre .
Le maintien de la haîne & le ton du mépris
ARIST E.
Agir ainfi , Timon , c'eft fronder tout Paris .
ΤΙ Μ Ο Ν.
Eh ! frondez , s'il le faut , tout l'Univers enſemble.
Pour plaire aux Vicieux , faut- il qu'on leur reffemble ?
Il s'indigne que l'on accueille avec amitié des
gens que l'on mépriſe ;
On ne hait du Méchant que le mal qu'il nous fait...
DE FRANCE. 63
Un homme de bien fe conduit autrement,
Et s'il voit d'un coquin le vifage effronté ,
Il recule d'horreur & fuit épouvanté.
Arifté répond qu'il faut pour notre fiécle ,
& pour les lieux où nous vivons , des ma
ximes moins févères..
Un régime trop dur nuit à des corps malades ;
Paris , pour un Socrate , a mille Alcibiades :
Moi qui vous parle ici , j'ai , dans mes jeunes ans,
Senti ce zèle amer qui pourſuit les Méchans.
ΤΙΜΟ Ν.
Eh ! qui vous l'a ravi , ce fentiment augufte ,
Cette horreur du coupable , inftinct de l'homme jufte ?
L'ufage trop fréquent des hommes Vicieux .
Ce qu'on voit tous les jours , n'eft plus monftre à nos
yeur.
Démophile , qui a gardé le filencejufqu'ici ,
s'élève contre le moralifte ombrageux.
Dans un fentiment vrai par l'honneur affermi ,
Je reffens le befoin d'eftimer mon ami ;
Mais ce tas d'étourdis , que de loin nous préfente
Le tableau varié d'une fcène mouvante !
J'en juge par les moeurs bien moins que par le ton ;
Et je foupe à merveille à côté d'un fripon .
Faut- il toujours proner fes faits ,
Et porter avec foi fon brevet d'honnête homme ?
Faut-il examiner rigoureufement le fond du
coeur de tous ceux que l'on aborde ? .
64
MERCURE
De l'Inquifition le Tribunal horrible
Infpirant les foupçons , répandant la terreur ,
Epiant la foibleffe & tourmentant l'erreur ,
Offre un coup- d'oeil moins trifte , un alpert moins
fauvage ,
Que la Société peinte fous cette image.
Timon & Démophile s'interrompent l'un
l'autre Démophile reprend la parole , &
fait obferver que le Juge qui doit flétrir un
coupable ,
Balance ; & fur les faits craignant d'être abuſe ,
Avec l'Accufateur confronte l'Accufé .
Timon , votre indifcrète & mordante cenfure
Obferve en fes arrêts une règle moins sûre.
Tout homme, quel qu'il foit, devant vous foupçonné
Dès-lors qu'il eft fufpect , eft déjà condamné.
TIMO N.
Oui , lorsque le Public le juge condamnable.
DEMOPHILE.
Le Public ! vous citez un garant refpectable !
Il n'eft point d'homme abfurde en fes décifions ,
Qui , pour accréditer de folles vifions ,
A ce grand témoignage aulli- tôt ne recoure.
Chacun nomme Public le cercle qui l'entoure.
Il dit plus bas ,
Les cent voix du Public ont menti bien fouvent.
DE FRANCE. 65
Pour le prouver , il cite Tyrrhêne , généralement
& opiniâtrément calomnié ;
Mais il a des amis de plus de quarante ans ,
Gens de bien les Fripons n'aiment pas fi long- temps.
Démophile a obfervé de près ce Tyrrhêne
, & n'a vu de lui que des actes de
bienfaifance & de vertu .
J'ai vu les indigens à fa faveur admis ;
J'en crois plus ces témoins qu'un peuple d'ennemis
Dont l'effaim dangereux , trop inftruit à médire ,
Affirme par ferment ce qu'il fait par oui-dire.
TIMON.
Quoi que puiffent prouver vos fophifmes trompeurs ,
La feule opinion veille au maintien des moeurs ;
Elle pourfuit le lâche & venge l'honnête homme.
Catilina paroît dans le Sénat de Rome ,
On le fuit ; près des fiens il fe voit étranger 5
Et tous vers le Conful ils courent fe ranger.
Ainfi l'opinion punit & récompenfe.
J
Et vous voulez anéantir fon pouvoir ? Je
veux ne projeter & n'entreprendre que ce
qui eft poffible. Le projet de Timon lui
femble facile à exécuter ; en ce cas , dit Démophile
, je me foumets.
-
Déclarons aux Méchans une guerre éternelle ,
Signons du bien public la ligue folennelle ;
Nous fuivrons mêmes lois , & nous ne faluerons
Que les honnêtes gens que nous eftimerons.
66 MERCURE
L'engagement eft pris de part & d'autre
& l'on examine quels font ceux contre qui
l'on doit févir. Les ingrats font profcrits ,
ainfi que ces hommes de bien ,
A s'enrichir habiles ,
Qui pliant au befoin leurs principes dociles ,
Eludent les remords , & dont la probité
N'eft que l'art d'envahir avec impunité.
On continué l'examen .
DEMOPHILE.
Et ce noir détracteur de la vertu d'autrui ,
Qui ne croit qu'à la fienne & n'eftime que fui ?
ARIST E.
"
L'envieux Aramon , que tout mérite offenſe ?
DÉMOPHILE.
ARISTE.
L'hypocrite Dorval ?
Et l'impudent Clarence ,
Qui dénonce l'impie , & ne croit pas en Dieu ?
Proferit, profcrit tout cela. Mais voici une
eſpèce nouvelle à juger.
L'homme fans caractère , indulgent , foible , doux ,
Sans vices...
TIM ON.
S'il eft foible , Arifte , il les a tous .
Du premier occupant fon aine eft la conquête ;
DE FRANCE 67
Il n'a d'autres vertus que celles qu'on lui prête :
Méchant près du méchant , & bon auprès du bon ,
S'il fe lève honnête homme , il fe couche fripon.
C'eft affez , dit Démophile : jugeons- nous
actuellement nous-mêmes .
Ariftea pour le fexe un goût très-ſcandaleux ;
Timon eft médifant ; moi , pire que tous deux.
Je conclus , foumettant mes principes aux vôtres ,
Que nul de nous ne doit faluer les deux autres .
Ace cynique arrêt malgré moi je fouferis ,
Et fors pour me fouftraire à vos profonds mépris,
Arifte s'amufe de la plaifanterie de Démophile
; Timon s'en offenfe .
Je ne faurois fouffrir la morale en bons mots,
Il fe retire furieux :
Faites des foupers fins chez le fripon Damis ;
Moi , je renonce au monde , & je n'ai plus d'amis.
Arifte demeuré feul , balance les avis de
Timon & de Démophile , & ne fe règle
fur aucun des deux. Il n'ira point fouper
chez Damis , mais il ne reculera point d'effroi
devant lui. Ce font deux excès qu'il veut
éviter.
7
L'un fe joue & des moeurs & de la probité ,
L'autre brife les nouds de la Société.
Un Fripon paroît-il ? Que notre abord le glace :
Il fuffit d'un regard pour le mettre à fa place.
1
68 MERCURE.
Son remords l'avertit ; du jufte qui fe tait.
Il entend le filence & fubit fon arrêt.
Banniffons de notre air l'importune rudeffe ,
Et ne faifons jamais grimacer la fageffe .
Qui doit plus que le Sage être affable & liant?
L'innocence du coeur rend le front plus riant.
Entourons-nous d'amis que l'eftime nous donne ;
Evitons les pervers , mais n'infultons perfonne..
EXTRAIT du Difcours prononcé dans
l'Académie Françoife , par M. de
Chabanon.
Le fujet de ce Difcours , eft l'Éloge de
M. de Foncemagne , Académicien , qu'a remplacé
M. de Chabanon .
L'exorde eft court : le Récipiendaire fe
félicite de la faveur qu'il vient d'obtenir.
Dans quelque état, dans quelque profeffion
» que ce puiffe être , l'illuftration du Corps
fe répand fur tous les membres ; c'eft un
» des priviléges de la gloire de fe communiquer
ainfi que la lumière ; ceux qui la
» poſsèdent couvrent de leur éclat tout ce
qui les approche & les environne. »
.و
.ود
و د
M. de Chabanon parle en peu de mots
de fa reconnoiffance pour ceux qui l'ont
élu. « Quelle ame , injufte & malheureufe ,
pourroit féparer du bienfait le plaifir d'en
aimer les Auteurs ? » Tout- à-coup il s'interrompt
: M. de Foncemagne , qui fur fon
ami , qui lui avoit ouvert l'entrée de l'Aca-
33
"
DE FRANCE. 69
démie des Belles -Lettres , qui defiroit l'avoir
pour Confrère à l'Académie Françoife , M.
de Foncemagne n'eft point du nombre de
ceux que M. de Chabanon a le plaifir de remercier
publiquement. " Eh quoi ! la faveur
» que me ménageoit fon amitié , c'eſt de
» la mort que je l'obtiens ! Heureux du
» moins que l'honneur de lui fuccéder
m'impofe le foin confolant de le louer de-
و ر
❞ vant yous, »
Ayant ainfi expofé fon fujer , M. de Chabanon
entre en matière .
Son Difcours fe divife en deux Parties ; la
première traite du mérite Littéraire de M. de
Foncemagne , la feconde de fes qualités fociales
, de fes vertus.
"
"
"
"
" M, de Foncemagne , familiarifé dès fa
» jeuneffe avec les meilleurs Écrivains de
» l'antiquité , s'étoit approprié leurs richeffes,
Ce commerce intime avec des génies fupérieurs
, épuroit fon goût , & lui faifoit
» favourer les délices d'une étude enchantereffe,
Bientôt , par un courage qui tient
» du dévouement , il fut s'y arracher, pour
» fe livrer principalement à l'étude de notre
" Hiftoire, Ce nourriffon , que les Mufes de
» Rome & d'Athènes avoient élevé dans leur
fein , quitta les riantes contrées de l'Italie
& de la Grèce , embellies de tous les monumens
que les Arts y ont laiffes , il vint
défricher obſcurément les landes de la
» Gaule , encore agrefte & fauvage , content
de tourner quelquefois fes regards vers
ور
"
70 MERCURE
les beaux lieux d'où l'éloignoit un exil vo-
» lontaire.
و د
M. de Chabanon parcourt fuccinctement
les Ouvrages hiftoriques de M. de Foncemagne
; il s'arrête un moment fur celui où
M. de Foncemagne prouve qu'il n'exifte
point de loi écrite par laquelle les filles de
nos Rois foient formellement exclues du
Trône. « Un ufage immémorial , plus qu'une
» loi pofitive , les a privées de la Couronne.
» Sans doute on ne cherchera point dans le
» caractère national des François le principe'
» de cette coutumè ; elle femble , au con-
و د
traire , démentir le fentiment de refpect ,
» de dévouement pour les femmes , qui , de
» tout temps, nous fut naturel. Auffi , à confidérer
les priviléges que notre Nation accorde
à leur fexe , & le rang qu'elles tien-
» nent dans la fociété , on diroit que nous
expions envers elles le tort d'une exclufion
injuricufe , & que nous les dédom-1
» mageons d'un empire par un autre. »
ور
ود
2
و ر
Le plus grand prix des recherches dont
s'occupoit M. de Foncemagne , eft leur utilité:
s'élevoit- il quelque difcuffion fur les droits
de telle ou telle claffe de Citoyens ? « M. de
Foncemagne étoit l'oracle confulté; fa décifion
levoit tous les doutes ; fa mémoire'
étoit le dépôt vivant des archives Françoifes.
» Il ne ſe bornoit point à débrouil- ´
ler le chaos des vieilles chroniques , il obfervoit
l'efprit des fiécles. " A travers les viciffitudes
des temps & les revolutions des
")
22
22
ck
DE FRANCE. 71
23
Etats , il fuivoit le caractère des Germains ,
dont nous fommes iffus ; il obfervoit ce
» que la franchife Gauloife , la fineffe Italienne
, la fierté Romaine ont pu y mêler.
d'étranger ; il voyoit , fuivant l'ordre des
» temps , fe former , fe décompofer , fe réformer
encore & nos moeurs & nos lais..
» Il voyoit l'Arabe nous donner des mots
» de fa langue ; les Croifés nous apporter
des ufages de l'Afie ; les Normands établis
" en Neuftrie , y fonder des coutumes. Quel
fpectacle ! quel mouvement ! & , pour un
efprit qui penfe , quelle fource d'obfer-
""
35
32
>> vations ! "
و د
, y
و د
» Un des tableaux fur lefquels M. de Foncemagne
arrêtoit le plus fouvent fa penfee ,
" c'eft celui des défaftres que l'anarchie féo-
» dale a caufés. » Il gémiffoit de la fervitude
née de cette anarchie. Il eft mort confolé
, après en avoir vu détruire les reftes par
l'Édit bienfaisant de notre jeune Monarque.
Ici l'Auteur nous rappelle que l'Académie
Françoife " toujours attentive à honorer fon
Protecteur & fon Souverain , vient d'ex-
» citer le génie de nos Poëtes à immorta-
" lifer une action fi belle , une action digne
» du Prince , ami de la juftice , qui combat
pour maintenir l'équilibre des Pullances
» & pour affurer le repos de la terre.
و د
» Ce n'eft pas feulement fur les époques
» reculées de notre monarchie , que M. de
» Foncemagne exerça fon érudition, » Ceci
mène l'Auteur à parler de la conteftation
72 MERCURE
élevée entre Voltaire & M. de Foncemagne ,
au fujet du teftament du Cardinal de Richelieu.
M. de Chabanon ne prononce point
entre ces concurrens ; mais il obferve ~ que
» les hommes nés avec une imagination ar-
" dente , font peu propres aux recherches
» exactes & rigoureufes. L'homme de Géniz
» ne voit dans les Livres que ce qu'il y inet ;
il crée ce qu'il lit. » Voltaire concevoit ,
créoit le teftament d'un Homme d'Etat , d'un
Génie fupérieur , de Richelieu enfin , & le
créoit tout autre que celui qu'il lifoit ; c'en
étoit affez pour qu'il niât l'authenticité de
cet écrit. Mais l'Orateur , en nous retraçant
les étonnantes opérations du ministère de
Richelieu , demande fi le Génie profond qui
méditoit de fi grandes chofes , doit être jugé
" fur des vues politiques confiées au papier.
fans ordre & fans fuite. Si le Miniftre de
» Louis XIII avoit mis plus d'importance à
» ce teftament qui devoit lui furvivre
» croyons -en le foin qu'il prenoit de fa "
"
gloire , il n'eût pas laiffé à la critique le
" pouvoir de douter qu'il n'en fût l'Auteur.
Quoi qu'il en foit , contre la décision de
» Voltaire , M. de Foncemagne élève les
» doutes lents d'un efprit fage & mefuré ; il
» recueille patiemment jufqu'aux moindres
"
"
24
indices de la vérité , & ne donne aux conjectures
que ce poids léger & indécis
qu'elles doivent mettre dans la balance,
Plus il imprime de force à fes raifons,.
plus il les expofe avec modeftic : on diroit
ود
qu'en
DE FRANCE.
» qu'en voulant faire triompher fa caufe
il a peur de triompher lui - même ; & il fe
» défie de fon jugement , au moment où il
» établit la fupériorité de fes opinions. »
Sénèque dit qu'il eft incroyable combien
le charme de l'éloquence écarte de la vérité ,
même les plus grands Hommes : Incredibile
eft, mi Lucili, quàm facilè , etiam magnos
viros , dulcedo orationis abducat à vero. Un
homme qui confacroit tous fes travaux à la
vérité, devoit craindre ce charme dangereux ,
auffi M. de Chabanon nous peint le ſtyle de
M. de Foncemagne comme facile , pur ,
élégant , mais fimple. Là- deffus il rappelle
cette loi prefcrite rigoureufement par les
anciens & par le bon fens , de conformer
fon ftyle , fon élocution à toutes les circonftances
où l'on fe trouve en écrivant & en
parlant , " aux temps , aux lieux. Aux lieux !
Oui , Meffieurs , les murs devant lefquels
» on parle , font dès témoins qui nous ap-
» prouvent ou nous condamnent... Que
dis-je ? J'ai prononcé contre moi -même ;
» je parle dans le Temple de l'éloquence , &
j'oſe en prefcrire les lois . »
-"
"
Cet endroit du Difcours , qui a pour objet
le ftyle , devoit naturellement renfermer les
éloges que mérite M. de Foncemagne ,
comme Grammairien. Il avoit étudié les
principes , les variations , l'uſage préſent de
notre langue. « Que feroit - ce qu'un Géographe
qui ne connoîtroit le cours d'un fleuve
» qu'aux lieux où il le verroit couler ? » Que
Sam. 12 Février 1780.
وو
сс
Ꭰ
74
MERCURE
feroit- ce qu'un Grammairien qui ne connoîtroit
que les formes actuelles de l'idiôme ?
Il doit l'examiner dans fes élémens primitifs ,
en obferver les altérations fucceffives. Voilà
ce qu'avoit fait M. de Foncemagne , aidé de
fon érudition.
ود
Que de doutes à propofer fur le caractère
des langues , fur leur point de per-
» fection ! & dans d'autres momens , com-
» bien j'aimerois , Meffieurs , à les foumettre
à votre décifion ! Je vous demanderois fi
» vous reconnoiffez à notre langue un ca-
» ractère propre de force ou de douceur ,
de circonfpection ou d'audace , de longueur
ou de briéveté que le génie puiffant
» d'un grand Écrivain ne puiffe pas avec
fuccès contredire. Peut-être l'ufage le
plus habituel que l'on fait d'une langue
détermine le caractère qu'on lui attribue ;
» peut-être la nôtre ne nous femble infé-
» rieure à l'élevation du genre épique que
» parce qu'on l'a confacrée au théâtre plus
ود
ور
33
qu'à l'épopée , & que les formes fimples
» du dialogue n'atteignent pas à la hauteur
» du ftyle épique ; peut-être croyons-nous
notre langue défavorable au ton de la
grande éloquence , parce que ce genre
parmi nous eft cultivé , & que vos ou-
» vrages font plus fouvent lus que pronon-
» cés. Ce n'eft pas feulement l'efprit qui
juge les productions de l'efprit , ce font
» encore les fens. » Cicéron fe fert des
ور
ود
peu
DE FRANCE. 75.
s mêmes termes , pour exprimer la même
» choſe : Judicat enim fenfus.
Erigez des tribunes à l'éloquence , &
qu'elle puiffe fouvent y déployer fes reffources
, vous verrez votre langue ſecouer
» les entraves d'une circonfpection trop
» timide , & affecter des mouvemens plus
audacieux. L'Orateur , moins compaffé
» dans fa marche , pourra femer çà & là
» les membres du Difcours : comme Platon,
il comptera , il pefera fes fyllabes ; comme
Cicéron , il balancera les membres d'une
période , & réſervera pour la tèrminer la
» pompe harmonieufe des paroles , & leur
» magnificence oratoire. >>
و و
23
Les reffources de la langue ne manquent
jamais à l'homme de génie ; M. de Chabanon
le prouve par l'exemple du Dante.
" Citons un exemple plus frappant , parce
53
qu'il nous eft propre. Voltaire , lorſqu'il
" prit place ici pour la première fois , accufa
» dans fon Difcours la ftérile délicateffe de
» notre langue. Comment , dit-il , ( je cite
» fes propres paroles ) comment pourrions-
» nous imiter aujourd'hui l'Auteur des Georgiques
? Vous prévenez ma réponſe
Meffieurs , je vois vos regards attachés fur
le Poëte qui a fi bien démenti Voltaire . »
Quoique nous nous foyons fait une loi de
ne point prévenir le goût de nos Lecteurs ,
nous ne pouvons nous taire fur les applaudiffemens
unanimes & redoublés que ce dernier
trait a excités dans l'Affemblée. Nous en
לכ
Dij
76 MERCURE
:
parlons avec d'autant plus de confiance , que
nous les attribuons à M. l'Abbé de Lille ,
objet de cet éloge , plus qu'à M. de Chabanon
, qui en eft l'Auteur. On fe réjouiffoit
de voir , pour ainfi dire , couronner par l'Académie
Françoife , un Poëte couronné déjà
par toute la Nation . Le jugement public recevoit
dans ce moment la fanction du Corps
illuftre , qui feul a droit de la donner.
La feconde Partie du Difcours de M. de
Chabanon traite , comme nous l'avons dit ,
des qualités fociales , des vertus de M. de
Foncemagne. Pour l'honorer dignement
l'Orateur voudroit « développer le cours entier
de fa vie. Arrêtons- nous à l'époque
» qui l'a terminée , à fa vieilleffe ; la vertu ,
» à cet âge , fe montre dans tout fon luftre ,
» elle s'y montre éprouvée. » Celle de M.
de Foncemagne lui concilioit par - tout le
refpect. " Que dis-je ? La vertu doit infpirer
» un fentinient plus doux ; & vous favez fi
» celle de M. de Foncemagne étoit propre
σε
à l'obtenir. La bonté , la douceur en for-
» moient le caractère aimable. » Sa perfection
modefte excufoit les imperfections
des autres; jamais il ne voulut maîtriſer leurs
opinions : « étrange témérité , de prétendre
affujétir ce que l'homme a de plus libre ,
la penfée ! témérité coupable , de regarder
» comme ennemis ceux qui different entre
" eux par une affertion ! comme fi , lorfque
» les hommes font le plus divifés d'opinions ,
» il ne leur reftoit pas , pour fe rapprocher
و د
DE FRANCE. 77
» & s'unir , les befoins mutuels , la con-
» formité des deftinées , & , fi j'ofe ainfi
parler , une communauté de peines &
» d'infortunes ! »
ور
t
ود
M. de Foncemagne aimoit à communiquer
fes connoiffances à ceux qui le confultoient.
Il faifoit plus encore. " Dé-
» noncerai - je au Public les ouvrages eftimés
de l'Europe entière , auxquels M. de Fon-
» cemagne eut la part la plus grande & la
plus ignorée ? Non ; que ce fecret demeure
» enveloppé des voiles dont fa modeftie fe
plut à le couvrir. Ami vertueux, cet éloge
" importuneroit ton ombre s'il rabaiffoit
» ceux que tu voulus élever , & s'il retranchoit
de leur gloire pour ajouter à la
tienne ! »
ود
"
2
L'aménité de caractère , le favoir , l'élocution
élégante & facile de M. de Foncemagne
, rendoient fa converfation agréable &
utile. Les femmes le recherchoient. « Il étoit
» doué de cette fenfibilité , fans laquelle on
» n'apprécie qu'imparfaitement ce qu'elles
» ont d'aimable. En effet , leur ton , leurs
» manières , leur efprit même a je ne fais
quel charme que l'efprit feul ne peut
» juger ; c'eft à l'ame à l'indiquer , à le fen-
» tir ; & celui qui eft privé de ce fens in-
» térieur , juge infidèle de leur mérite , eſt
» condamné au malheur d'être injufte en-.
vers elles . »
93
M. de Foncemagne dut à fon mérite perfonnel
la confidération dont il jouît , & l'in
D iij
78
MERCURE
#C
"
сс
térêt tendre qu'il infpiroit à fes Concitoyens .
Ah ! Meffieurs , que font les triomphes de
l'orgueil auprès d'un triomphe fi doux !
» Les Rois font plus grands par l'affection
qu'on leur porte que par les prérogatives
de leur puiffance ; mais , je ne craindrai
point de le dire , l'affection publique ho-
» nore plus encore le Citoyen que le Mo-
» narque ; celui - ci la doit en partie à fon
" rang, à fon pouvoir ; l'autre la doit toute
» à lui -même.
ور
ככ
ور
ود
و د
و د
>
» Le Prince dont M. de Foncemagne diri-
» gea l'éducation , n'a point ceffé de lui prodiguer
fes bontés & fa reconnoiffance :
l'Augufte Princeffe , fon épouſe lui
amena quelquefois fes enfans ; tableau
» touchant , digne des moeurs d'un autre
» âge ! des Princes du Sang Royal , que l'on
» conduit auprès d'un vieillard refpectable ,
» comme pour leur enfeigner que le rang
le plus haut ne difpenfe pas de rendre
hommage à la vertu ! M. de Foncemagne
» méritoit qu'on lui préfentât ainfi les jeunes
» Elèves de la Littérature , ou plutôt qu'on
le leur préfentât comme un modèle.
» L'homme de Lettres accompli , auroit -on
» pu leur dire , le voici. En attachant fur
lui vos regards , connoiffez ce que lafcience
» a d'utile , & la vertu d'aimable. Jugez
enfin à quel bonheur paifible , à quelle
profpérité touchante a droit de parvenir
» celui qui concilie ces avantages inefti-
→ mables. »
"3
23
ככ
DE FRANCE. 79
و د
ود
و د
Dans la péreraifon l'Auteur cite les Hommes
célèbres , & défigne les hommes diftingués
que l'Académie a perdus depuis vingt
ans , & qui avoient vécu fous le règne à jamais
mémorable de Louis XIV. « Toutes les
» fois que la mort frappe une de ces têtes ,
elle achève de féparer l'âge où nous vi-
» vons , du plus bel âge qui ait illuftré no-
» tre monarchie ........ Vous travaillez ,
» Meffieurs , à produire un nouveau fiécle
Littéraire , digne de celui qui l'a précédé ;
» & qui , marqué par un caractère différent ,
» ne fixera pas moins les regards de la pof-
» térité. Pour prévenir la corruption de la
» langue , vous vous armez contre celle de
l'efprit & du goût. Admis dans vos Séan-
» ces , je m'inftruirai par vos principes &
» vos exemples ; j'apprendrai ce que peut
l'affociation des talens , non - feulement
» pour conduire à la perfection ceux qui
font dignes d'y atteindre , mais pour fou-
» tenir & encourager dans leur foibleffe les
talens qui ambitionnent de moindres fuc
cès , & des deftinées moins brillantes. »
و د
و ر
و د
"
و د
و د
و د
Un homme refpectable par fon état &
par fon mérite , ayant parlé dernièrement
avec éloge du Difcours de M. de Chabanon ,'
ajouta qu'il defireroit cependant , pour l'Académie
, un autre genre d'éloquence , celui
de la Tribune. Il ne confidéroit pas que toute
éloquence ( celle de la Tribune , comme
toute autre ) fe divife en trois genres ; le
genre fublime , le genre fimple & le genre
Div
MERCURE
moyen. Auroit- il defiré l'enthoufiafme , les
mouvemens impétueux du genre fublime ,
pour louer les vertus douces de M. de Foncemagne
? Lorſque Brutus harangua les Romains
fur le meurtre qu'il venoit de commettre,
fur celui de Céfar , il prononça dans
la Tribune un Difcours du genre moyen , dont
Cicéron loue la nobleffe , l'élégance , l'atticifme
, mais condamne le genre. J'euffe parlé
dit-il , avec plus de véhémence ; voyez quel
étoit le perfonnage de l'Orateur : Si illam
caufam habuiffem , dixiffem ardentiùs : vide
qua fitperfona dicentis. On fera furpris d'entendre
appliquer au panégyrifte de M. de
Foncemagne , le reproche fait au meurtrier
de Céfar , apologifte du Tyrannicide.
Ce reproche porte-t'il fur ce que M. de
Chabanon a choifi l'éloge de M. de Foncemagne
pour fujet de fon Difcours ? Je ne
puis le croire. Le Cenfeur dont je parle fcroit
le premier homme vertueux qui auroit
blâmé M. de Chabanon d'avoir voulu rendre
la mémoire de M. de Foncemagne recommandable
& chère aux perfonnes qui
n'ont pu le connoître.
Dans quelque genre qu'un écrit foit compofé
, il me paroît convenable à l'Académie
Françaife. Ellé réunit des efprits différens
, des efprits exercés fur des matières
différentes , & qui , par conféquent , doivent
y apporter différentes productions :
Poëme épique , Fables , Epitres familièDE
FRANCE.
$r
res , & c. tout y eft bon , s'il eft bon ailleurs.
( Par M. ***•
L'Auteur de cet Extrait n'ayant pas fait
mention de la Réponſe de M. le Duc de
Duras , il nous paroît convenable d'en citer
quelques morceaux. Ce que le Directeur dit
de M. de Foncemagne & du Récipiendaire ,
fuffira pour donner une idée avantageufe de
la jufteffe de fon efprit , & des graces
de fon ftyle.
.93
و ر
ور
» M. de Foncemagne étoit du petit nom-
» bre de ces hommes que l'on ne peut guè -
res flatter , parce qu'il n'y avoit rien en
» lui qu'un ami eût befoin d'exagérer ou de
diffimuler. Ses talens n'avoient point
» l'éclat qui excite l'envie ; & fes indulgen-
» tes vertus étoient exemptes de l'austérité
» qui accuſe ou humilie la foibleffe ; il ne
» rechercha que des fuccès qu'on ne peut pas
lui difputer , & il ne rechercha pas tous
» ceux qu'il pouvoit obtenir. Également
» cher aux gens du monde & aux gens de
lettres , il réuniffoit la politeffe des ma-
» nières à celle de l'ame; la facilité des
» moeurs & la dignité du caractère ; le ton
» rare de plaire en inftruifant , & le don
plus rare encore de contredire les opi-
» nions fans bleffer l'amour-propre. »
و ر
ود
" Il a peu fait d'ouvrages ; mais il a fou-
» vent guidé & éclairé ceux qui vouloient
» en faire. S'il n'a pas enrichi les Lettres
D v
82 MERCURE
» autant que fes profondes connoiffances
» & fon excellent efprit pouvoient le faire
efpérer , il les a toujours encouragées
» par fes confeils , & fait refpecter par fon
» exemple. »
"
و د ور
鼎
Après avoir entendu les deux Panégyriftes
de M. de Foncemagne , on ne peut fe diffimuler
, qu'avec les titres néceffaires pour
remplir , dignement une place de l'Académie
des Infcriptions , il n'eut pas , à beaucoup
près , ceux qui doivent caractériſer un
membre de l'Académie Françaife . En effet ,
fes recherches fur la loi Salique , fur l'authenticité
du Teftament de Richelieu , fur
quelques autres points obfcurs de notre
Hiftoire ; les notes même qu'il a communiquées
au Préfident Hénaut , ne ſuppoſent
qu'un fimple érudit , un érudit fort aimable
, fi l'on veut ; mais il n'en eft pas moins
vrai que l'érudition ne conftitue pas le mérite
caractériſtique d'un Académicien Français.
En accumulant ainfi les penfions & les
honneurs littéraires fur une même tête , on
a laiffé vieillir dans les anxiétés , les dégoûts
& l'indigence , des hommes beaucoup
plus diftingués par leurs talens que ne l'étoit
M. de Foncemagne ufage abufif &
contagieux , qui tend même à décourager
nos jeunes écrivains , puifqu'il leur enlève
jufqu'à l'illufion de l'efpérance.
Voici la partie du difcours de M. le Duc
de Duras , qui concerne les titres académi
ques du Récipiendaire.
1
DE FRANCE. 83
"
و د
"
""
" Affocié , Monfieur , à une Compagnie
favante , au fein de laquelle nous
» avons toujours trouvé des confrères diftingués
, vous avez fu , comme lui , ( M.
» de Foncemagne ) unir le goût à l'érudition
; vous nous avez fait connoître
» par des traductions élégantes en profe &
» en vers , des poëtes Grecs , plus aifés
peut-être à admirer qu'à bien entendre ,
» & qu'on citoit plus fouvent qu'on ne les
» lifoit. Nous vous devons encore un ou-
» vrage ingénieux fur un Art que vous cultivez
avec diftinction , & dont il feroit,
important de fixer les principes , fur- tout
» dans ce moment , où l'attention du Public
fe porte avec plus d'intérêt fur les pro-
» ductions de cet art aimable , qui paroît
» toucher à une révolution utile à nos plar
", firs . "
"5
و د
و د
» Un goût fain , un efprit éclairé par de
» bons principes & par les grands modè-
» les de l'antiquité , un ſtyle élégant & cor-
» rect , des moeurs douces , une conduite
noble & fage ; tels font , Monfieur , les
titres qui vous ont mérité l'eftime du
» Public & les fuffrages de l'Académie :
» car elle ne doit pas féparer des talens , ces
qualités morales qui donnent à l'homme
» de lettres une confidération perſonnelle
qui réfléchit fur les Lettres elles - mêmes. ››
,,
"
D vj
84
MERCURE
COUP-D'OEILfur la Littérature , ou Collec
tion de differens Ouvrages , tant en profe
qu'en vers , en deux volumes , de 400 pages
chacun. Par M. Dorat , pour fervir de
fuite à fes OEuvres. A Amfterdam , &
fe trouve à Paris , chez Gueffier , Imprimeur
Libraire , au bas de la rue de la
Harpe.
-
Ce Recueil , l'un des plus agréables que
nous devions à la plume de M. Dorat , préfente
dans les matières une extrême variété.
La partie qui traite de la Littérature,
renferme des jugemens très-fages sur plufieurs
Ecrivains modernes , tels que MM.
Rouffeau , Saint - Foix , Desmahis , Marmontel
: l'Auteur y a femé par intervalles
quelques analyfes , faites avec autant de politeffe
que d'impartialité , de plufieurs Ouvrages
nouveaux , entr'autres des charinantes
Comédies de Mde la Comteffe de Genlis.
Les Lecteurs qui aiment qu'on les
entretienne des grands principes de la Morale
, ne pourront qu'applaudir à une Lettre
d'Hippocrate à Damagète , où l'on traite
des Religions , des Cultes , de la Nature.
de l'Homme , de celle des Dieux , de l'har
monie de l'Univers , du progrès des Socié
tés , des Sectes , & du Tableau fi mobile
& fi vafte des connoiffances ou des erreurs
humaines. Les Lecteurs plus malins liront
vec plaifir une Lettre attribuée au CardiDE
FRANCE. 85
nal de Richelieu , fur l'établiſſement de l'Académie
, fur le but de fon inftitution , la
dignité de ses travaux , & cette affociation
impofante des talens avoués , qui juſtifie fi
bien le noble & jufte orgueil de fa devife.
Un projet de Journal par une jolie femme,
donne lieu à des lettres pleines de fel , de
légèreté , d'une fatyre vive & délicate de
nos moeurs & de nos écrits , fatyre qui
amufe & n'offenfe point. Viennent enfuite
des lettres très- gaies fur nos Muficiens modernes
, Gluck , Piccini ; fur le genre de
nos ballets : il y a fur-tout une converfation
au Parterre de l'Opéra étincelante de
traits plaifans , & du meilleur comique ;
c'eft un petit Gluckifte qu'on a lâché con
tre le Roland de Piccini , & qui , brouillant
tous les termes de l'art , décèle bientôt fon
ignorance & fa miffion . La lettre d'une
femme comme il y en a tant , eft un portrait
reffemblant de l'efprit avide , méthodique
, impitoyable & froid de quelques
courtifannes du jour. Le portrait de l'Egoifte
fait par lui-même , eft d'une vérité
effrayante. Que de gens , dont l'Auteur dérange
le mafque , & révèle le fecret ! Il y a
de la fingularité dans une converſation du
Roi de Pruffe & de Gellers , ainfi que
dans un pamphlet intitulé : Erreurs d'un
Chinois , ou Relation de Phihihu , traduite
du Chinois. Les jugemens fur Corneille &
Montefquieu , joignent à la préciſion la
nobleffe & la vérité. Enfin ce premier vo
86 MERCURE
lume eft terminé par un Eloge de notre célèbre
Le Kain , cet Acteur admirable , paſfionné
, profond , chez qui l'exploſion violente
des fentimens n'ôtoit jamais rien à
la majefté de l'action théâtrale ; qui favoit
unir à l'abandon fublime d'une ame brûlante
, cette recherche intelligente des moindres
détails , fans laquelle les plus beaux
moyens extérieurs , & l'organe le plus fonore
ne font jamais qu'un mélodieux automate.
Cet Eloge eft l'appréciation jufte , éloquente
& fenfible du Rofcius Français
dont la perte menace Melpomène d'un
veuvage éternel , & qui femble avoir emporté
avec lui tout l'intérêt , toute l'illufion
, ce charme mélancolique , cette pompe
ténébreufe , & ces longues impreffions que
doit produire la tragédie.
Le fecond volume de cette Collection
commence par un choix de pièces fugitives,
dont beaucoup font abfolument nouvelles ,
& les autres entièrement corrigées . Parmi
celles qu'on ne connoiffoit pas, ou que l'on
connoiffoit peu , on diftingue les réformes
de l'Amour , badinage très-fpirituel ; une
Epitre aux Infurgens ; une autre fur un
certain Calpurnius -Tubero , Poëte , Orateur
& hypocrite de fon tems , fur tout
celle à une jolie femme , qui n'eft pas dans
les vrais principes. On lui reproche des caprices
,
Où Doris feule eft de moitié ,
-
DE FRANCE;
87
Ces jeux d'un amour fourvoyé ,
Qui place très- mal fes malices.
Mais il nous semble que la partie la plus
brillante de ce fecond volume , fupérieur
encore au premier , eft celle des contes ,
tant en profe qu'en vers : on y trouve lefaux
Ibrahim , le Rêve impatientant , dont les
éditions font abfolument épuifées ; Atalante,
tirée d'Elien ; le conte fi voluptueux & fi
original de Point de lendemain ; ceux qui
ont pour titre , que ne peut une Femmefenfible
! Il eft bien tems , l'Amour dans l'Elifée.
Le Poëme en huit chants d'Orian & Zulima
, eft rempli de grâces , de fraîcheur ,
& du plus vif intérêt. Mais un morceau
auffi rare que piquant , ce font les Lettres
du Maréchal de *** à Mde la Ducheffe ***
pendant la Campagne de 1701 en Italie ;
ces lettres qui refpirent le ton la politeffe
& la galanterie de la vieille Cour ,
font une critique faillante des moeurs , des
ufages , des coftumes , des plaifirs , des fêtes
& des fpectacles du pays que le Maréchal
de *** parcourt en guerrier , en né
gociateur , en homme du monde & en philofophe.
En un mot , cette nouvelle production de
M. Dorat doit fatisfaire également & les
gens inftruits , & cette claffe fuperficielle
de lecteurs qui ne cherchent dans leurs lectures
que l'amuſement , la gaîté , & les
$3 MERCURE
moyens de remplir les vuides de la diffipation
.
L'Edition en petit format ſe vend 6 liv .;
on en a tiré quelques exemplaires en grand
papier , qui fe vendent 8 liv . brochés.
Ces deux éditions font très bien exécutées.
-
( Cet Article a été envoyé au Mercure. )
LA JOURNÉE DES DAMES , Poëme , par
M. L. D **. in - 8°. A Paris , chez les
Marchands de Nouveautés.
VOILA encore une de ces petites Brochures
qu'il eft fi facile de faire quand on a
lu quelques Almanachs des Mufes ; mais
que l'on ne feroit probablement pas fi l'on
fongeoit à penfer ou du moins à étudier
avant que d'écrire , fi l'on avoit quelques
notions de l'art des Vers & de la propriété
du ftyle ; en un mot , fi l'on avoit un peu
réfléchi fur la lecture de nos bons Écrivains
& fur les écrits des Anciens , qui leur ont
fervi de modèles, Au refte , celle - ci n'eft
qu'une espèce d'imitation , en rimes foibles
& vagues , de la belle Épitre de M. de Voltaire
, intitulée : La vie de Paris & de Verfailles.
L'Auteur , dans un Avis aux Lecteurs ,
qui véritablement peut tenir lieu de ſon extrait-
baptiftaire , avertit qu'il n'a que 18 ans.
Cette annonce , aujourd'hui fi à la mode , de
ces prétendus 19 ans , eft une des modernes
DE FRANCE. 89
inventions du charlataniſme littéraire , qui
n'a jamais été pouffe ſi loin , & dont les artifices
femblent fe renouveller à mesure que
les prétentions augmentent.
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE .
30 LE Dimanche 10 Janvier , on a donné
à ce Théâtre Médée , Ballet Tragi - Pantomime
, de la compofition de M. Noverre .
La Fable de Médée eft trop connue pour
que nous nous permettions aucuns détails
fur l'action de ce Ballet , que M. Veftris a
fait repréfenter il y a quelques années , &
qui eut un très -grand fuccès. Remis aujourd'hui
par les foins de fon Auteur , il a plus
de dignité , de pompe ; le Spectacle en eft
plus brillant & mieux entendu . Les fêtes qui
ouvrent le premier Acte font dignes du
Héros auquel Créon en fait hominage , elles
font belles & très-variées. Nous avons principalement
diftingué les trois groupes de
Luteurs , auffi favamment deffinés que parfaitement
contraftés. La cérémonie du couronnement
de Jafon porte un grand caractère,
elle forme une oppofition admirable avec
Phorreur qu'infpire la vengeance de Médée.
90 MERCURE
Cette compofition , qui annonce un Artifte
vraiment maître de fon Art , a pourtant effuyé
quelques reproches. On a obfervé que
la courfe figurée du premier Acte , exécutée
par deux Danfeurs , formant des pas autour
de quelques piquets chargés de trophées , &
placés d'efpace en efpace , ne pouvoit produire
aucune illufion ; que les deux premières
Scènes du fecond Acte , c'est- à - dire , celle où
Créon réfléchit feul fur la néceffité d'abdiquer
fa couronne ; & la Suivante , où il confie
à Creufe fa fille , le deffein qu'il a de lui
faire époufer Jafon , ne font intelligibles que
pour ceux qui ont fous leurs yeux le programme
du Ballet ; & ces deux obfervations
nous paroiffent juftes. On a encore blâmé
M. Noverre d'avoir préfenté Médée immolant
un de fes enfans fur le Théâtre même.
Nous n'ignorons pas le précepte d'Horace.
Nec pueros coram populo Medea trucidet.
Mais c'eſt aux Écrivains , & non aux Pantomimes
qu'il eft adreffé. Avant de tracer ce
vers , le Poëte avoit dit :
Multaque tolles
Ex oculis , qua mox narret facundia prefens.
Ces récits , qu'Horace recommande d'employer,
font impoffibles dans un Ballet d'action
; & tout l'art de la geſticulation ne fauroit
y fuppléer. C'eft par l'objet préfent que
le Pantomime fe fait entendre , c'eft par lui
DE FRANCE. 91
feul qu'il peut parler aux yeux. D'ailleurs ,
de quel autre moyen fe feroit fervi M. Noverre
Falloit - il qu'il offrit fimplement les
deux enfans immolés , couverts de fang? Ce
tableau feroit peut-être plus horrible que
celui qu'on a condamné , à notre avis , beaucoup
trop légèrement.
Le rôle de Médée ajoute encore à la réputation
de Mlle Heinel , nous l'avons trouvée
fublime dans plufieurs fituations de fon rôle,
principalement au troifième Acte.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE même jour on a répréſenté , pour la
première fois les Noces Houzardes , Comédie
en profe & en quatre Actes , par
M. d'Orvigny.
Mde Subtil fe croit veuve , parce que
depuis long- tems elle n'a point entendu
parler de fon mari , qui a quitté la France.
Elle a rencontré dans un bal un jeune
homme déguifé en Houzard , qui , fous le
nom du Baron de Jarnoncourt , lui a fait ,
en plaifantant , une déclaration qu'elle a
prife ferieufement. En conféquence elle a
quitté fon nom pour prendre celui de fon
chimérique amant qu'elle fait chercher depuis
fix ans. Un coquin adroit l'entretient
dans fon erreur , & fait fervir fa folie
aux fondemens de fa fortune. Léonor , fa
92 MERCURE
Pupille , amante aimée d'un M. Lindor ,
qui a quitté la robe pour l'épée , ne peut
la faire confentir à fon mariage. Sur ces
entrefaites , M. Subtil revient de l'Améri
que.. Le changement de nom l'a empêché
de retrouver la femme; il fe croit veuf à
fon tour , & veut époufer Léonor. Un vas
let intriguant , de concert avec Liſette
femme-de-chambre de Mde Subtil , avec
M. Griffard , Oncle de Lindor , joue tout
à - la-fois la femme & le mari . Sous l'habit
d'un Houzard , il apporte à la vieille folle
une lettre par laquelle fon prétendu Baron
lui demande un rendez - vous nocturne à
fa petite maifon , pour procéder à la fignature
de leur contrat de mariage. On prend
pour cette entrevue les précautions les plus
myftérieufes . M. Subtil fe rend au même
endroit dans l'efpérance d'y figner aufli fon
contrat de mariage avec Léonor . Dans l'obfcurité
, par le moyen d'une lanterne fourde,
M. & Mde Subtil fignent l'un & l'autre un
contrat , mais c'eft celui de Lindor & de
Léonor. On apporte des bougies , les deux
époux fe reconnoiffent avec le plus grand
étonnement ; ils finiffent par fe réconcilier
& confentent à l'union des jeunes amans,
En compofant cet ouvrage , l'Auteur n'a
eu d'autre idée que de faire une comédie
de carnaval. A la première repréſentation ,
la Pièce , applaudie dans plufieurs endroits ,
avoit excité des murmures dans quelquesDE
FRANCE. 93
1
autres. Des retranchemens faits avec intelligence
, ont donné plus de chaleur , une
marche plus vive à l'action , & les effets
comiques ont été mieux fentis. On apperçoit
en général dans les productions dramatiques
de M. d'Orvigny , de la connoiffance
de la Scène , mais on apperçoit en même
temps de la négligence & beaucoup de pro
lixite. Nous ne pouvons donc que l'engager
à être plus févère avec lui -même , &
à faire effai de fes talens fur des objets dignes
de fixer l'attention des véritables amateurs
du Théatre.
1
L'abondance des matières nous force à
remettre au N° . prochain les articles de la
Comédie Italienne.
GRAVURES.
ANATOMIE
NATOMIE des Parties de la Génération , & de
ce qui concerne la Groffeffe & l'Acouchement ,jointe
à l'Angéologie de tout le corps humain , avec des
planches imprimées en couleur , felon le nouvel Art.
Seconde Édition , augmentée de la Coupe de la
Symphife , par M. G. Dagoti père , Anatomifte
penfionné du Roi. Vol . in -folio . Prix , 35 liv. A
Paris , chez l'Auteur , rue des Prouvaires , vis - à- vis
l'hôtel des Prouvaires ; & chez Demonville , Imprimeur-
Libraire , rue S. Severin .
Portraits de Mgr le Comte d'Estaing , Vice- Amiral
de France , & de Paul-Jones , Commodore Anglo-
Américain , gravés par Pierron , d'après la médaille
frappée à Londres par le parti des Oppofans. Ces
94
MERCURE
deux Eftampes font fuite avec les Portraits de
Washington & de Henri Laurens , gravés par le
même. Elles fe trouvent à Paris , chez l'Auteur , rue
des Francs-Bourgeois , au coin de celle de Vaugirard ,
maiſon du Boulanger. Prix , 12 fols chacune.
Les Adieux de la Nourrice , Eftampe gravée
d'après M. Aubry , par Delaunay le jeune , de
l'Académie Royale de Peinture. Cette Eftampe , de
même grandeur que la Bergère des Alpes , fait fuite
à plufieurs autres qui ont été mifes au jour par le
même Artifte , & qui font juftement eftimées des
Connoiffeurs. Elle fe vend à Paris , chez l'Auteur
rue de la Bucherie , porte- cochère près de la rue
des Rats.
RECUEIL
MUSIQ U E.
ECUEIL d'Ariettes tirées des Opéras de MM.
Gluck , Grétry , Piccini , Paëfiello , Traëtta &
autres , avec accompagnement de Harpe , par M.
Tiffier , de l'Académie Royale de Mufique , OEuvre
XIII . Prix ,, liv. A Paris , chez l'Auteur , rue
S. Honoré , No. 612. & chez Coufineau , Luthier
Breveté de la Reine & de Madame la Comteffe d'Artois
, rue des Poulies . Ce Recueil mérite d'être diftingué
d'un grand nombre d'autres faits fans goût &
fans difcernement , qui annoncent même l'ignorance
des premiers élémens de l'harmonie & de la
compofition
DE FRANCE.
95
ANNONCES LITTÉR AIRES.
ABRÉGÉ de l'Hiftoire Généalogique de France ,
Vol. in- 12 . avec une Carte de la Chronologie de
France , appliquée à la Généalogie des Rois & des
Princes du Sang qui ont eu part au Domaine de
cet Etat , inventée & deffinée par Mazazarot. Prix ,
3 liv . A Paris , chez Mondhare , rue S. Jacques ,
près la Fontaine S. Severin.
Almanach de Versailles pour 1780. A Verſailles ,
chez Blaizot , Libraire , rue Satory ; & à Paris , chez
Valade & l'Efclapart.
Les Amours , Elégies en trois Livres , vol. in - 8 ° .
Prix , 2 liv. 8 f. A Paris , chez la Veuve Ducheſne ,
Libraire , rue $. Jacques,
Le Petit Chanfonnier François , ou Choix des
meilleures Chanfons fur des Airs connus . Seconde
Edition. Vol. in- 12 . Prix , 3 liv. A Paris , chez la
Veuve Duchefne , Libraire , rue S. Jacques,
Maximes & Réflexions morales du Duc de la
Rochefoucauld , in-24 . A Paris , chez Didot le jeune ,
Imprimeur-Libraire , Quai des Auguftins.
La Journée des Dames , Poëme , par M. L. D.
in-8 °. A Paris , chez les Marchands de Nouveautés.
Lettre aux Rédacteurs du Mercure , fur les Numéros
46 & 49 de M. Linguet , où l'on donne une idée
affez jufte de la confiance dûe en générale à fes Annales
, & en particulier à fes Critiques fur les Gouvernemens
& les Lois . in- 12 . A Paris , chez les
Libraires qui vendent les Nouveautés.
Eloge de l'Amitié , par M. Couret de Villeneuve.
in- 8 ° . A Orléans.
96 MERCURE
Hiftoire des Gouvernemens du Nord , ou de l'origine
& des progrès du Gouvernement des Provinces-
Unies , du Danemarck, de la Suède , de la Ruffie ,
& de la Pologne jufqu'en 1777. Ouvrage traduit
de l'Anglois de M. Williams . 4 vol, in- 12 . Prix
12 liv. A Paris , chez Piflot , Libraire , quai des
Auguftins.
L'Exode expliqué , d'après les Textes primitifs
avec des Réponses aux difficultés des incrédules , par
M. l'Abbé du Contant de la Mollette. 3 vol. in - 12 ,
A Paris , chez Moutard rue des Mathurins .
>
Tome 62 des Caufes célèbres . A Paris , chez
Mérigot , Libraire , quai des Auguſtins.
Le Lord Anglais & le Chevalier Français , Comédie
en un Acte & en vers libres , par M. Imbert,
repréfentée pour la première fois , par les Comé
diens Italiens , le 23 Décembre 1778. A Paris ,
chez Piffot , Libraire, quai des Auguſtins.
TABL E.
dans l'Acad. Françoiſe , 68
Portrait de l'Homme Géné- Coup-d'ail fur la Littéra
V·ERS à Mde la M ** 49
So ture , reux ,
84
Enigme & Logogryphe , 59 La Journée des Dames ; 88
Extrait d'un Dialogae en vers Académie Roy. de Mufiq. 39
fur le Traitement que l'on Comédie Françoife ,
doit dans la Société aux Gravures ,
60 Mufique , Gens Vicieux ,
Extrait du Difcours prononcé Annonces Littéraires ,
ΑΙ
APPROBATION.
91
93
94
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 12 Février. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreffion. A Paris
le 11 Février 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 19 FÉVRIER 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA CHATTE ET LA SOURIS
Fable.
CERTAINE Chatte avoit furpris
Une Souris fort tendre , & prefque fous fa patte
Vous allez croire que la Chatte
A déjà mangé la Souris.
Point du tout. Efpiègle femelle ,
Cette Souris infultoit à la fois ,
Du gefte & de la voix,
La Chatte qui juroit , mais fans fe venger d'elle,
Sa douceur vous étonne Expliquons maintenant
Cette énigme . Après maint défordre ,
La Chatte avoit ufé , hargneufe à tout venant ,
Ses griffes en égratignant, si
Et les dents à force de mordre.
Sam. 19 Février 1780 .
E
98
MERCURE
De plus elle boitoit des pattes de devant.
Et la Souris , plus prompte que le vent ,
Pour la braver , de fes pieds de derrière ,
Faifoit voler far fon hez la pouffière;
Puis tantôt elle fe ruoit
Au dos de l'animal ; tantôt plus familière ,
A fa barbe elle éternuoit.
Elle va , vient , jouant à cache-cache ,
Lui fait cent tours des plus jolis ,
1.2
Et pour dernier affront , de fa queue en langs plis ,
Légèrement lui friſe la moustache ;
Puis la raillant : eh bien , dit- elle , qu'eft ceci ?
Tu ne me manges plus! te voilà , dieu merci ,
Plus douce. Il te fouvient , ô Chatte pacifique , I
Que tous mes parens juſqu'ici
Ont fenti ta dent famélique.
Tu faignas mon cadet pour te défaltérer ;
La peau de mes deux foeurs fervit à te parer.
Soit force enfin , foit artifice ,
Tout mes ayeux trote- menu
Ont à leurs frais entretenu
Ton orgueil on ton avarice ;
Mais pour le coup , te voilà bien !
Sans griffes & fans dents , grâces à ta malice ,
Tu n'égratigneras , tu ne mordras plus rien. tum
1.56
MA Souris , c'eſt Boſton dans ſon indépendance ;
La Chatte infirme eft Londre en proie à ſon courroux
DE FRANCE.
+99
De fon malheur concluons entre nous ,
Que l'abus du pouvoir conduit à l'impuiffance. '
(Par M. Imbert. J
b
CONSILLIo ad un giovane Poëta , dal
2 Sig. Sherlock . )'
Me dulces ante omnia Mufa . Virg.
CONSEILS à un jeune Poete , par
M. de Sherlock.
UNE étude comparée des Écrivains dont
4
shonorent les Nations qui ont une Littérature
, eft fans doute ce qu'il
y a de plus
propre à féconder & a multiplier les talens :
les jugemens que ces Nations éclairées portent
fur les productions des Ecrivains étrangers
, font auffi , peut-être , ce qu'il y a de
plus propre à aggrandir & à perfectionner le
goûts à l'éloigner également , & de cette timidité
qui n'ofe accorder fes fuffrages qu'à
ce qu'on a coutume d'admirer , & de cet
orgueil qui donne pour unique règle da
beau , les principes étroits qu'on s'eft faits ,
d'après les feules beautés qu'on poſsède.
C'eft après avoir recueilli & compté , pour
ainfi dire , les voix des Nations , qu'on peut
être affuré que le goût d'après lequel on juge
n'eft ni une habitude , ni un préjugé , mais le
fentiment univerfel de la Nature. Ce doit
donc être une nouveauté bien intérellante
1
E ij
100 MERCURE
& bien flatteufe pour notre Nation , qu'un
Ouvrage écrit par un Anglois en Italien &
en Italie , pour exhorter les jeunes Poëtes
de Rome , de Naples & de Florence , à ne
chercher les modèles du Beau , parmi les
Modernes , que dans la Littérature Françoife,
Tel eft l'objet de l'Ouvrage dont nous
allons rendre compte,
M. de Sherlock , enchanté du climat de
l'Italie , des beautés tantôt gracieuſes &
tantôt magnifiques que la Nature y étale à
chaque pas, juge qu'aucun pays de l'Europe
n'eft plus propre aux Arts de l'imagination.
Il reconnoît la fupériorité des Italiens dans
la Mufique & dans les Arts du Deffin. Il étudie
leur langue , & il n'en a point connu qui
eût de plus belles couleurs ni une mélodie
plus touchante. Tout le porte à croire que
les Poëtes de l'Italie doivent être fupérieurs
encore aux Muficiens , aux Peintres & aux
Sculpteurs : il les lit avec avidité ; mais quelle
eft fa furprife ! L'Italie , qui a porté tous les
Arts à une fi grande perfection , lui paroît être
encore dans l'enfance pour la poëfie.Il cherche
les caufes de cette extrême différence , &
pour la trouver , il interroge dans toutes les
villes de l'Italie , les Ecrivains en vers , renommés
pour avoir le plus de talent. Il leur
demande quels font , dans la poëfie Italienne
, les hommes dignes de fervir de
modèles à un jeune Poëte : & chacun d'eux
lui nomme le Dante , Pétrarque , l'Ariofte,
DE FRANCE. 101
le Taffe & lui- même ( & fe fteffo ). Il con
clut affez naturellement , que dans un climat
& dans une langue fi propres à la poéfie , les
progrès de cet Art n'ont pu être retardés
que par une admiration peu éclairée pour
des modèles imparfaits ; & il ne doute plus
que ce ne foit dans les plus grands Poëtes
de l'Italie qu'il faille chercher la fource des
défauts de leurs nombreux imitateurs.
Il établit donc deux principes : le premier,
que le Dante, Pétrarque , l'Ariofte ,
& même le Taffe , se font pas des modèles
affez parfaits pour fervir aux études d'un
jeune Poëte le fecond , qu'il n'y a que
trois fources de bon goût ; la Littérature
Grecque , la Littérature Latine , & la Littérature
Françoife . L'Ouvrage entier eft deftiné
à développer ces deux principes.rullo 18
La manière feule dont M. de Sherlock parle
de Pétrarque , fuffiroit pour prouver que s'il
eft fevère , ce n'eft point par défaut de fenlibilité.
Ce Génie , d'un caractère fi doux ,
» fut créateur ; il inventa un nouvéau genre
K
de poéfie il parloit le langage de la Na-
" ture ; il faifoit entendre aux ames fenfibles
» les accens d'une ame pleine d'amour ; &
» c'eft pour cela qu'il enchantoit fon fiécle
» qu'il enchante le nôtre , & qu'il doit plaire
dans tous les temps & dans tous les lieuxt
Sa lyre avoit peu de cordes ; mais il en
» tiroit des fons céleftes . "
"
* Pour juſtifier cet éloge , M. de Sherlock
102 MERCURE
cite le Sonnet qui commence par ces vers :
Levommi ilmio penfier in parte, ov era
Quella ch'io cerco & non ritrovo in terrà,
On ne pouvoit faire un meilleur choix
parmi les Sonnets de Pétrarque ; mais j'aurois
mieux aimé chercher le talent & la gloire
de ce Poëte dans fes Canzoni. Il faudroit
avoir bien peu de goût pour la poélie
Italienne, & même pour la poélie , pour ne
pas favoir paarr coeur , & la petite Pièce qui
commence par ce vers :
Chiare, frefche, & dolci acque..
& la Canzone
Nel dolce tempo della prima étade.
& celle- ci encore , fupérieure peut -être à
tout ce qu'a fait le même Poëte :
Dipenfier in pénfier , di monte in monte.
Dans aucun de ces morceaux , Pétrarque
ne fe livre à cette métaphyfique fubtile du
fentiment , qui éteint & glace les paflions
qu'elle voudroit approfondir. Toury refpire
Famour : les couleurs du ftyletoujours vraies &
touchantes , ne rappellent que ces images de
la Nature fur lesquelles s'arrêtent de préfe
rence ceux qui gémiffent dans les infortunes
de l'amour : il ne vous égare plus dans les
replis les plus fecrets de fon coeur ; il n'exprime
que ces premiers mouvemens, des
pallions , qu'on eftsûr de réveiller dans toutes
DE FRANCE. 103
les ames , dès qu'on les exprime avec vérité.
Si l'Amant de Laure avoit toujours écrit
ainfi , nous pourrions concevoir plus ailément
l'opinion de Gravina & de tous les Critiques
Italiens , qui mettent Pétrarque à
côté ou même au -deffus de Tibulle & de
Properce.
Mais , dit M. de Sherlock , Pétrarque a
épuifé le genre de poéfie dont il a été l'inventeur
plus il y a été parfait , moins il peut
donc fervir de modèle. En outre , ajoute- t- il ,
jë ne parle pas de la Poéfie lyrique : l'Italie
a produit une multitude de Poëtes excellens
dans ce genre , où elle n'a plus aucun progrès
à faire.
M. de Sherlock nous permettra- il de lui
obferver qu'il y a peut-être plus de fineffe que
de vérité dans ce qu'il vient de dire ? Si l'Italie,
pofsède aujourd'hui un grand nombre de Poëtes
lyriques excellens , dont Pétrarque a été le
premier modèle , Pétrarque n'avoit donc
pas épuiféle genre dont il fut l'inventeur. En
général , il eft trifte & cruel de penfer qu'il y
ait des genres épuifés pour les talens : un
genre n'eft pas épuifé pour avoir été porté à
fa perfection. Il reste encore de la gloire à
obtenir pour ceux qui égaleront les grands
hommes qu'on ne peut furpaffer ; & ceux
qui fe contentent de jouir des talens , peuvent
efpérer des jouiffances nouvelles , lors
même qu'ils n'ont plus à attendre des jouiffances
plus grandes & plus vives . Dans les
chef - d'oeuvres les plus parfaits , j'aime
Eiv
104
-MERCURE
:
mieux voir l'étendue que les bornes du génie
de l'homme ; mais peut- être eft il vrai que
ceux qui jugent les Arts , & diftribuent la
gloire , fe laffent plutôt d'admirer , que le
talent de produire. Soyons toujours prêts à
lui décerner de nouveaux hommages, & de
nouveaux triomphes , & le talent fera toujours
prêt à créer de nouveaux prodiges.
>
**
M. de Sherlock traite bien plus févèrement
la divina Commedia du Dante ; & ceux
qui auront quelquefois travaillé à la lire n'en
feront point furpris. Il la repréfente fous l'ima
ge d'un Temple gothique , où l'on rencontroit
une fois un bas- relief fublime de Michel-
Ange * & une autrefois un deffin touchant
& pathétique du Guide , exécuté par
Algardi : l'un de ces morceaux a de la
grace , & l'autre eft d'une grande beauté ;
mais l'ouvrage entier eft auffi gothique &
auffi barbare que le fiècle où vivoit le
Dante. M. de Sherlock s'arrête peu à inontrer
les défauts ' de ce Poëme monftrueux ; &
fans doute un Ouvrage qu'il eft fi difficile de
lire , n'eft pas le plus dangereux de tous
pour le goût d'une Nation . Les Italiens , cependant
, fidèles encore à une adiniration
tranfmife par leurs pères , ont inſtitué une
Chaire où un Profeffeur explique la divina
Commedia du Dante. Il eſt permis de croire
que ces honneurs même annoncent la chûte
* Canto del conte Ugolino.
** Canto di Francefca Dariming.
DE FRANCE.
1of
de fa gloire , & l'on pourroit adreffer aux
hommes de goût de l'Italie , le Difcours qu'un
adorateur du vrai Dieu adreffoit au Sénat
d'un Peuple payen : « Vous avez élevé des
temples fuperbes à vos Dieux , parce que
» leur préfence vous importunoit , & que
» vous fentiez le befoin de les chaffer de
» vos maiſons .
L'Ariofte eft un corrupteur bien plus dan
gereux du goût des Profeffeurs ne l'expliquent
pas ; mais tous les Italiens le lifent ,
tous les Italiens le favent par coeur. L'Ariofte
elt encore plus aimé en Italie que La
Fontaine en France . Il eft le Poëte de tous
les efprits & de tous les âges ; il ne féduit
pas , il n'enchante pas feulement les jeunes
gens & les femmes. Dans les égaremens perpétuels
de leur coeur, les femmes & les jeunes
gens font eux -mêmes fans ceffe occupés à créer
des amours & des événemens merveilleux qui
lés placent dans des fituations où ils pourront
jouir de toutes les paffions de leur ame. Ceuxlà
étoient féduits avant que l'enchanteur parur ;
& l'Ariofte , en bâtiffant fes mondes & fes
palais magiques , ne fait qu'achever & perfectionner
l'ouvrage de leurs defirs & de
leur imagination . Mais la féduction a été univerfelle
les efprits les plus férieux y ont
cédé comme les imaginations les plus faciles
à égarer , les Philofophes comme les femmes,
Galilée , le créateur de la Philofophie d'obr
fervation ; Gravina , qui porta dans la Litté
térature Italienne , un goût formé fur les
}
Ev
106 MERCURE
modèles les plus purs & les plus févères de
l'Antiquité ; Gravina & Galilée mettoient
tous les deux, l'Ariofte fort au deffus du Taffe.
Voltaire , qui long- temps a confervé feul en
France , le goût qui préfida aux créations tou
chantes & régulières de Virgile & de Racine,
regardoit l'Ariofte , dans les dernières an
nées , comme le premier , peut-être , de tous
les Poëtes *. Dans la jeuneffe , où on n'a pas
toujours le courage d'avouer les goûts & fes
pallions , il n'ofa pas le placer au rang des
Poëtes épiques : il le traita comme ces femmes
, plus aimables que févères , dont on va
tous les jours adorer les charmes en fecret ,
mais qu'on n'oferoit pas introduire parmi
des femmes qui , aux grâces & à la beauté ,
joignent la févérité des vertus & de la réputation.
Mais dès qu'il a tenu le fceptre du goût,
Voltaire a donné à fes penchans l'indépendan
ce d'un Souverain , & il a appelé l'Ariofte au
où il étoit affis lui- même. Comment fe
perfuadet, en effet , qu'un Poeme bleffe le goût
lorfqu'il infpire des paffions ? Il eft rempli
de prodiges & d'enchanteurs : oui ; mais le
premier de tous les Enchanteurs du Poëme ,
c'eft l'Ariofte lui - même , & fon génie fait
rang
*
-
Que penfez-vous de l'Ariofte ? demanduit Voltaire
à M. l'Abbé G. qui revenoit de l'Italie. Que
c'eft un grand Poëte. Un grand Poëte ! dites que
c'eft le plus grand de tous les Poëtes. Ceux qui
auront lu l'article Épopée dans les queſtions ſur l'Encyclopédie
, ne feront pas étonnés de ce moto
1
DE FRANCE. 107.
croire à tous les prodiges & à tous les enchantemens.
Il a fait un mélange bizarre de
tous les tons & de tous les genres : il eft
vrai , & je conviens même que lorſqu'on ne
le fait point par coeur , lorfqu'on le rappelle
l'enfemble du Boeme , fans en avoir les détails
préfens , on peut être tenté de dire : c'eftlà
le tableau monſtrueux dont parle Horace.
Mais il m'eft arrivé vingt fois de le prendre ,
de le relire avec cette idée , & je n'étois
plus frappé que de la foupleffe prodigieufe
de génie qu'il lui a fallu pour être également
admirable dans tous les tons & dans tous les
genres; & je voyois que s'il a mêlé tous les
tons , c'eft parce qu'il avoit tous les talens ;
que s'il a confondu tous les genres , c'eft
parce que fon génie étoit univerfel. Si vous
étiez plutôt bleffé des défauts du Poëme
que touché des beautés & des grâces que le
Poëte fait fortir du fein même de fes défauts ,
l'Ariofte auroit, tort : il auroit tort , car il ne
vous auroit féduit qu'à demi. Mais i l'im--
preffion que vous recevez de fon talent eft
fivive & fi agréable qu'elle rempliffe ,votre
imagination toute entière , comment reprocher
au Poëme des défauts néceffaires au Poëte
pour déployer toutes les richeffes & toute la
variété de fon génie : Il faut en convenir : la
raifon feule , & la connoiffance fr facile
des règles , ne peuvent fuffire pour défendre
le goût de fa feduction ; il faut des jouiffances
plus grandes encore que celles qu'il
donne, il faut des talens qui faffent paffer
E vi
* 168
MERCURE
•
dan's ' notre amé des impreflions: qui lui
foient plus chères , qu'elle aime mieux recevoir
& conferver. Virgile feul peut me
! fauver de l'Ariofte , & c'est en pleurant
avec Gallus & avec Didon , que je reconnois
qu'il eft des génies encore plus heureux que
le Chantre de Roland & d'Angélique.
"
Il paroît qu'au milieu même de l'Italie ,
où cette féduction doit être plus contagieuſe ,
il n'en a pas beaucoup coûté à M. de Sherlock
pour s'en défendre. Ce n'eft pas qu'il
ne reconnoiffe de grandes parties de talent à
l'Ariofte ; il admire la plupart de fes comparaiſons
, & les exordes de prefque tous
Les chants dans le genre defcriptif, il lui
paroît grand Poëte ; mais on ne trouve
point, dit- il, un feul fentiment élevé & fublime
dans tout le Roland furieux . Ses fictions
n'ont point , comme celles d'Homère , cette
adroite faufjeté qui fait fervir l'imagination
à orner la Sageffe. Enfin , dans la mort de
Zerbine & dans les plaintes d'Olimpe , les
deux feuls morceaux du Poëme que l'on
cite comme des exemples de pathetique ,
l'efprit & l'imagination du Poëte le montrent
encore au milieu des objets les plus
touchans , & lorfqu'on ne devroit entendre
que les accens de la douleur. M. de Sherlock
cite ces deux morceaux , & il eft impoflible
de n'être pas de fon avis dans les
critiques qu'il cn faitoi
M. de Sherlock ne fe montre guères plus
indulgent pour le Tale . Il manquoit , dit- ik,
DE FRANCE. $ 109
également , & de cette facilité qui fait le
charme de l'Ariofte , & de cette grandeur,
de ce mens divinior qu'on admire dans le
Dante. Nous croyons qu'il feroit plus vrai
de dire que le Taffe a réuni la grandeur du
Dante & la facilité gracieufe de l'Ariofte.
C'étoit dit encore M. de Sherlock , un beau
Génie , mais non pas un grand Génie. Nous
obferverons d'abord qu'il eft très- difficile
d'attacher des idées bien nettes & bien prét
cifes à tous ces mots dont on fe fert pour
diftinguer & féparer des qualités de talent
qui femblent fe toucher & fe confondre.
On les emploie tous les jours au hazard ,
parce que la plupart de ceux qui parlent Lit
térature , ont bien plus la vanité de juger ,
que le befoin de rendre avec vérité les impreffions
qu'ils ont reçues. Mais c'eſt précifément
parce que M. de Sherlock s'exprime
prefque toujours avec beaucoup d'exactitude
& de netteté , que nous nous plaindrons
de ce qu'il ne nous a point fait
part de ce qui , felon lui , diftingue un
beau génie d'un grand génie. Le choix du
fujet , le plus intéreffant de tous , à cette
époque, pour les Peuples de la Chrétienté; la
multitude , la beauté & la variété des carac
tères ; l'unité de l'action & l'intérêt des .
épifodes ; les paffages fáciles & naturels de
ces tableaux de haute poéfie , qui ébranlent
fortement l'imagination , à ces tableaux pleins
de charme & de grâces qui la repofent dans
une foule de fenfations délicieufes ; tour an
110 MERCURE !
nonce dans la Jerufalein délivrée , là
grandeur du Genie qui conçut ce Poëme à
vingt- deux ans , & bavoit exécuté à trente.
Voyez dès les premières octaves : veut il
annoncer & deffiner fes caractères ? « Les
" yeux de l'Éternel , qui , d'un feul regard ,
» embraffent le monde entier , s'arrêtent
fur les Chefs des Chrétiens. » Et le Poëte
a peint les Héros en vous racontant ce que
le regard de Dieu découvre dans leurs ames :
ainfi fon imagination vous ouvre les cieux
pour vous apprendre ce qui fe paffe fur la
terre ; & deux ou trois vers lui fuffifent
pour vous tranfporter dans cet espace de
Pinfini , qui femble devoir être toujours le
lieu de la fcène d'un Poëme épique.
Qui a égalé Homère b
Dans ces deffins majestueux & vaftes ,
Dans ce grand art des groupes , des contraſtes ?
C'eft le Taffe , vous répondront prefque
tous les Connoiffeurs , comme M. Mar
montel, dans fa belle Epître aux Poëtes. Le
Taffe a très - fouvent dans fes deſcriptions ,
la richeffe & la magnificence d'Homère &
de Virgile il a quelquefois , dans fes difcours
, l'éloquence de Lucain , que Quintilien
mettoit , avec tant de raifon , au nombre
des Orateurs plutôt qu'au nombre des
Poëtes ; & dans tout ce qui regarde Ar
mide , les beautés de ce Poëme font d'un
genre inconnu aux Anciens. En lifant pous
les ouvrages du Talle, on ne peut s'empêDE
FRANCE.
cher de penfer que c'etoit un de ces génies
fouples & létendus , qui ont l'eſprit & le tar
lent de prefque tous les genres : tel que fur
Racine , dans le dernier fiècles tel que nous
avons vu Voltaire , dans le nôtre . On fait
que le Taffe fit un voyage en France : frappé
du fpectacle d'an Peuple nouveau pour lui ,
le Poete obferva ce Peuple en Philofophe,
& nous avons de lui une Differtation fur le
Gouvernement François , où il a prouvé
qu'il eût être le Platon comme l'Hopu
mère de l'Italie.
L'autorité fi impofante de Boileau , n'a pu
avoir autant de force que les impreffions
qu'on recevoit du génie du Taffe. Quelques
défauts eachèrent à Boileau une multitude
de beautés ; & c'cft ce qui n'arrive que trop
fouvent aux Critiques , même les plus éclai
rés & les plus juftes , lorfqu'on a bleffe une
feule fois leur goût dans ce qu'il a de plus
délicat & de plus févère .
Nous voudrions pouvoir citer ici tout ce
que M. de Sherlock dit d'Homère & des
grands Écrivains de la Grèce , qu'il donne
pour les premiers & même pour les plus
parfaits modèles. Il s'écrie : dans un endroit
O Grèce ! heureufe terre! quand tu n'au-
» rois produit que l'Illiade & l'Apollon du
Belvédère , tu mériterois encore les hom
mages de toutes les Nations . Parmi les
Peuples qui ont reçu de toi les Arts &
le Génie , il n'en eft aucun qui ait encore
égalé ces chef- d'oeuvres.
[ 12 MERCURE
Cet enthouſiaſme paroît extrême & ne
paroît point exagéré , parce qu'il s'exprime
toujours avec une fenfibilité vraie.
Les Écrivains François font ceux que
M. de Sherlock femble placer le plus près
des Écrivains de la Grèce .
下
" Il peut paroître extraordinaire , dit -il ,
» que , dans le moment d'une guerre de la
» France contre l'Angleterre , j'ofe faire un fi
» grand éloge de la Littérature Françoife;
» mais ceux qui en feront étonnés , connoiffent
peu les principes de ma Nation.
Quand fa Patrie a befoin de fes confeils ,
sun Anglois eft prêt à la fervir de tous les
talens ; quand elle a befoin de fon fang ,
» fon bonheur eft de le verfer pour elle
33
jufqu'à la dernière goutte. Mais il ne doit
" point à fa Patrie d'être injufte envers
» l'ennemi qu'il combat d'ailleurs , fom-
» mes-nous en guerre contre les hommes de
" Lettres de la France ? Les hommes de Let-
» tres de toutes les Nations doivent être
» compatriotes : ils doivent vivre dans une
» éternelle paix , & rendre juftice aux hommes
de génie qui ont éclairé la terre , fans
» examiner ſi la lumière eft partie de Londres
, de Paris , de Rome où d'Athènes . »
Nos premiers Ecrivains fur- tout Racine
& Boileau, font appréciés & caractérisés
par cet Écrivain Anglois , comme ils pour
- roient l'être par nos hommes de Lettres. Il
juftifie la langue Françoife du reproche que
lui font les Italiens de manquer de couleur
DE FRANCE. 113
& d'harmonie poétique ; & ceux qui connoiffent
les vers de Racine , de Boileau , de
La Fontaine & de Voltaire , peuvent croire
qu'il n'a pas été très-difficile à M. de Sherlock
de défendre la langue de ces quatre grands
Poëtes.
Mais M. de Sherlock , qui défend fi bien
les avantages qu'il nous reconnoît , ne paroît
pas connoître encore tous ceux que nous
poffedons.
»
La langue Françoife , dit-il , ne peut
» s'élever qu'au genre tragique. La Poéfie
épique & lyrique feront toujours hors de
fa portée , & c'est pour cela que la
» France n'aura jamais de bonne traduction
» de Pindare & d'Homère * . Si les François
avoient une langue propre à l'Ode , Jean-
Baptifte Rouffeau l'auroit trouvée , & il
» ne l'a point trouvée : s'ils en avoient une
» pour la Poéfie épique , Voltaire l'auroit
» fait entendre , & à chaque page de la
» Henriade on reconnoît l'Auteur de Zaïre ,
L'Iliade & l'dipe de Sophocle n'ont
» pas le même coloris ; la Mérope de Maffei
» & la Jérufalem délivrée ont deux coloris
différens ; & la langue Françoife eft incapable
de cette variété. Voilà pourquoi
33
23
* M. de Sherlock auroit sûrement changé d'opinion
s'il eût entendu quelques chants de la traduction
d'Homère , par M. de Cabanis , jeune homme plein
de talent & d'honnêteté , mais qu'une fanté foible
arrête dans fes travaux
114
MERCURE
" Jean-Jacques Rouffeau , né pour la haute
» Poeſie, n'a jamais fait de vers , voilà pour-
» quoi Fénelon a écrit fon Poëme épique en
" Profe. "
Peu de Lecteurs François pourront être ici
de l'avis de M. de Sherlock ; & ces idées ,
quoiques fines & ingénieufes , manquent ,
je crois , totalement , d'exactitude & de vérité.
D'abord, il n'eft pas néceffaire , fans doute ,
que le ftyle épique & le ftyle tragique foient
toujours différens , & il eft même néceffaire
qu'ils foient le même toutes les fois que
l'épopée devient dramatique ; ce qui ne fauroit
, peut - être , arriver trop fouvent. Le
ftyle d'Efchyle reffembloit beaucoup à celui
d'Homère , fur lequel il s'étoit formé : &
croit- on qu'à Rome on n'eût pas applaudi
avec tranfport , fur le théâtre de Pompée ou
de Marcellus , ces reproches pleins de tendreffe
& de fureur que Didon adreffe à Enée
dans le Poëme épique de Virgile ? Dans la
Henriade , le Sacrifice des Ligueurs , plufieurs
détails du maffacre de la S. Barthélemy , la
defcription nouvelle , en poéfie , des effets
de la bombe & des mines, dans les combats ,
& plufieurs autres morceaux du même
Poëme , n'ont- ils pas une couleur différente
du ftyle de Zaïre ? M. de Sherlock , qui paroît
connoître fi bien Racine , penfe-t - il que
le récit de Théramène , qu'on a trouvé dé-,
placé dans une Tragédie , ne feroit pas un
fuperbe morceau de poéfie dans le plus beau
Poëme épique ? La Fontaine , dans des Fables
A
DE FRANCE.
même , & Boileau , dans un Poëme dont
le fond n'eft qu'un badinage ingénieux
n'ont-ils pas déployé quelquefois toute la
magnificence de couleur & d'harmonié qui
caracterife le ftyle épique dans Virgile &
dans Homère ? Pour l'Ode , il eft un peu dur
de dire qué Jean-Baptifte Rouffeau n'a jamais
élevé fa langue au ton de Pindare &
d'Horace. On peut ne pas aimer beaucoup
ce Poëte ; mais ceux même dont les critiques
lui ont fait le plus perdre de fa gloire , one
admiré dans plufieurs de fes ftrophes , l'éclar
des couleurs , la pompe de l'harmonie & la
verve de ftyle ; & voilà fur-tout les qualités
qu'exige le genre lyrique .
On ne peut pas difconvenir que les langues
anciennes , fondées fur un fyftême gramma
tical beaucoup plus ingénieux , plus régulier
& plus hardi ornées , fur- tout , d'une har¬
monie élémentaire qui ne laiffoit jamais l'o
reille indécife , ne fuffent infiniment plus
* Je n'ai guère vu d'Homme de Lettres qui në
convint que le fyftême grammatical des langues an
ciennes eft plus hardi & plus propre aux ouvrages
dimagination ; mais j'en connois qui penfent que
nos langues modernes font fondées fur des principes
qui leur donnent plus de clarté , qui les rendent plus
propres aux ouvrages Philofophiques ; & il me femble
qu'on pourroit démontrer le contraire . La clarté eft
le grand mérite de la langue Françoife , difoit quelqu'un
à M. l'Abbé A. Dites , répondit M. l'Abbé A.
que c'eft fon grand befoin . Ce mot cft bien ingénieux
& bien profond.
116 MERCURE
*
•
propres à toute eſpèce de poéfie en général ,
& fur-tout à la Poéfie épique & lyrique,
Mais le génie & les efforts du travail ont
placé quelquefois la langue de Racine & de
Boileau à côté de la langue de Virgile ; & ce
qu'on a fait quelquefois , il n'eft pas impoffible
de le faire encore plus fouvent. Pour
parler avec exactitude , M. de Sherlock devoit
donc fe borner à dire que le génie qui
voudroit exécuter toujours aufli rapidement
qu'il conçoit, eft condamné par notre langue à
cette lenteur de travail qui ne devroit être
que le fupplice de la médiocrité qui veut
forcer la Nature, Quant à ce que M. de
Sherlock dit de Jean- Jacques Rouffeau &
de Fénelon , il eft bien vrai que l'un & l'autre
ont répandu dans leur profe plus d'ame &
d'imagination qu'il n'en faudroit , peut- être ,
pour produire des Poëmes immortels ; mais
ces qualités , qui font les plus nécellaires
pour conftituer le Poete , ne font pourtanţ
pas fuffifantes. Les formes & le rhithme du
vers exigent dans l'oreille un fentiment particulier
qui manque fouvent aux hommes
doués d'ailleurs du plus beau génie poétique.
Rouffeau & Fénelon ont fait l'un & l'autre
des vers , & il eft abfolument impoffible d'y
reconnoître les Auteurs d'Emile & du Télé
maque. Il fembloit que leur génie les abandonnât
lorfqu'ils lui demandoient des infpirations
plus douces & plus fublimes ; & , en
général , toutes les fois que les difficultés de
l'art d'écrire en vers n'ajoutent pas beaucoup
au talent , elles l'affoibliſſent.
DE FRANCE. 117
Le croiroit - on ? M. de Sherlock , qui ,
dans tout fon Ouvrage , n'a proposé pour
modèle que les Poetes du goût le plus pur
& le plus parfait , qui ne parle pas des Anciens
fans enthouſiaſme , & qui regarde Boileau
comme le guide le plus sûr pour les
jeunes Poëtes ; M. de Sherlock termine fon
Ouvrage par un morceau fur Shakeſpear ,
où il place ce Poëte au- deffus des plus beaux
génies anciens & modernes. Jufqu'à préfent ,
on eût pris M. de Sherlock , à fes opinions ,
pour un François , & à fon ftyle , pour un
Italien à peine eft- il queſtion de Shakef
pear , qu'on ne peut s'empêcher de lui dire
Ah! M. de Sherlock , vous êtes Anglois !
Il n'eft point douteux que tout bon Anglois
ne foit perfuadé que la gloire de fa Nation
eft attachée , en partie , à la gloire de Shakefpear
: leur opinion à cet égard paroît être
plutôt un fentiment de patriorifine qu'un
goût de Littérature. C'eft pourtant une belle
deftinée d'avoir uni la gloire de fon talent à
la gloire de fa Patrie ! De pareils honneurs
ne peuvent être obtenus que par des hommes
extraordinaires pour le talent même , &
il en faut conclure que fi l'art eft monftrueux
chez Shakeſpear, le génie y eft fublime..
L'Ouvrage de M. de Sherlock a excité.
les plus grands mouvemens en Italie : on l'a
critiqué avec fureur ; on l'a loué avec enthoufiafme.
L'Abbé Scarpelli termine ainfi
un Sonnet qu'il lui a adreffé : « Horace &
Boileau , réjouis de tes difcours , ont ""
the 118 MERCURE
< 17 » tourné vers nous leurs regards , & fe font
», écriés : O Italie voilà ton Longin ! g
D'autres Littérateurs Italiens l'ont traité ,
non-feulement comme un homme de mauvais
goût , mais comme un méchant homme:
ils l'ont traité comme un étranger ennemi
qui feroit allé attaquer Rome dans Rome
même. Son Ouvrage a eu en Italie un fuccès
complet...
›
0
Pour nous , nous penfons qu'un homme
qui répand ainfi des lumières dans les pays
où il voyage pour en acquérir , doit, à fon
retour en rapporter beaucoup dans fa Patrie
; & quoique nous nous foyons permis
plufieurs fois de combattre M. de Sherlock ,
nous ne doutons point qu'il ne foit deftiné à
augmenter ce petit nombre d'Ecrivains Anglois
qui ont commencé à joindre l'élégance
& la régularité du goût , à la hardieffe & à
la profondeur du genie de leur Nation.
( Cet Article eft de M. Garat. )
J-11
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LEE mot de l'Enigme eft le Canon , dont
en ôtant le c , il reste anon ; celui du Logo-
·gryphe eft Ecriture , où le trouvent Cure ,
ut, ré, Turc , écu , cri , rire.
DE FRANCE. 119
JE
I f
MÉNIG ME.
E ne porte qu'un nom , & pourtant j'en ai mille ;
Mon ufage eft commun fans ceffer d'être utile ;
Je fers également au pauvre comme au Roi ;
Mais près d'un fexe aimable eft mon plus bel emploi.
Mon élégance ajoute aux charmes d'Idalife;
Sous diverfes couleurs on me voit à l'Eglife :
J'accompagne toujours au Barreau l'Avocat.
Et dans le même inftant ( admirez ma franchiſe )
Je fuis au lit royal , & fuis fur le grabat.
Mo
om
M
T:b
( Pat le M *** . ) ;.::' I
LOGO GRYPHE
ON ufage eft connu dans différens climats ;
Je fuis fur-tout utile aux Pays- Bas.
1
On voit , à mon afpect , rougir plus d'une belle 1
Témoigner de l'humeur affez mal - à-propos ,
Refufer mon fecours , me faire éloigner d'elle ,
Et fe déterminer à me tourner le dos.
00 25 J.'
De mes huit pieds , Lecteur , dérange l'affemblage ,
Tu verras le tréfor qu'Églé cache à tes yeux ...
Un oifeau diftingué par fon joli plumage ,
Et par fon chant harmonieux ;
Un chemin fréquenté ; les bords d'une rivière
Un titre qu'un feul homme a dans la France entière ;
720
MERCURE
Un animal plein de fubtilité ;
Et l'air que l'on refpire un beau jour de l'été.
(ParM. ** ,à Argentan , en Baffe-Normandie.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HOSPICE DE CHARITÉ , de 62 pag, in - 4
A Paris , de l'Imprimerie Royale.
CEST fous ce titre que l'on préſente au
Public le développement fidèle & détaillé
de l'intérieur d'un nouvel Hôpital fondé à
Paris par le Roi , comine effai d'une adminif
tration économique & régulière , & fait pour
fervir de modèle à de pareilles Inftitutions.
Lorfqu'on reproche à quelques Hôpitaux
la négligence , & , s'il faut le dire , la dureté
qu'on y exerce envers les pauvres malades ,
la faleté , la puanteur , la contagion qui
règnent dans l'enceinte où ils croupiffent enfermés
, l'horreur des lits où ils font entaffés ,
les mourans à côté des morts , dans un état
auquel on ne peut penfer fans que l'imagination
fe révolte , & fans que le coeur fe
foulève ; les Apologiftes de ce défordre ; car
il en a de très-zélés , ne manquent pas de répondre
que ces maux font inévitables ; que
dans de grands établiffemens il doit y avoir
de grands abus ; que les biens des pauvres
ne fauroient fuffire à leur procurer un état
meilleur ; que les Hôpitaux leur font ouverts,
DE FRANCE. 121
verts , & qu'ils y arrivent en trop grand nom
bre pour qu'il foit poffible de leur donner
tous un afyle commode & fain ; que fans les
dégoûts & les dangers qui les y attendent ,
l'affluence feroit plus grande; & que pour
écarter au moins ceux que l'extrême néceffité
n'y précipite pas , il eft bon de leur préfenter
, comine fur le feuil de la porte , la
contagion , la terreur & la mort : étrange
moyen d'économifer les fecours de la Charité
, que de la rendre meurtrière !
Il n'en eft pas moins vrai que tant qu'à ces
raiſons , on n'auroit oppofé que des fpéculations
vagues , que des exemples éloignés ,
que des poffibilités apparéntes de réforme &
d'économie ; l'habitude , le préjugé , la répugnance
à reconnoître les torts & les er
reurs paffées , pouvoient faire douter encore
de la folidité des projets les plus fages , les
mettre au nombre des intentions louables
qui ne peuvent s'effectuer, & les laiffer tomber
dans l'oubli , comme tout ce qu'on appelle
les rêves des gens de bien.
Ce n'étoit donc pas affez que de demander
la réforme des Hôpitaux , l'économie du
bien des pauvres , l'amélioration de leur
fort dans les afyles de charité ; il falloit prou .
ver que ce changement fi defirable étoit
poflible , ou plutôt en donner l'exemple ; &
tel eft l'objet de l'établiffement dont on expofe
le tableau. Ce n'eft plus une fpéculation
, c'eft un fait , ce n'eft plus le calcul de
l'imagination , c'eft le réfultat de l'expé
Sam. 19 Février 1780.
F
122
MERCURE
rience & une vérité pratique , d'une évidence
dont il n'eft plus poffible d'éluder la conviction
; 1º. qu'un Hôpital de cent vingt lits
eft fuffifant pour recevoir tous les pauvres
malades de la Paroiffe de S. Sulpice & du
Gros-Caillou ; 2 ° . que nonobftant les incommodités
d'une vieille maifon deftinée à
un autre ufage , on a trouvé moyen d'y
réunir l'ordre & la facilité du fervice , la
propreté la plus recherchée, & la plus grande
falubrité de l'air ; 3 ° . qu'à moins de dix- fept
fols par tête les malades y font fervis , foignés
, nourris , traités enfin jufqu'à pleine
convalefcence , comme le Citoyen aife voudroit
l'être dans fa maiſon , avec la plus foigneufe
attention dans le choix des alimens &
des remèdes , ayant chacun leur lit , changeant
de linge deux fois le jour , s'il eft befoin
, & jouiffant , au moins dans cet état de
foibleffe & d'infirmité , de toutes les dou
ceurs d'une honnête abondance,
Il eft donc enfin démontré , qu'avec une
économie éclairée & une attention vigilante ,
il eft poffible de rendre la fituation des pauvres
malades beaucoup meilleure que par le
paffé , & à beaucoup moins de frais ; qu'il
eft poffible de leur procurer un afyle commode
, un bon lit à chacun , dans des falles
hien acrées , & dans des lieux où l'air , plus
libre , feroit plus vif & plus falubre ; & de
trouver en même- temps dans la fage adminiftration
de leurs biens & l'économie de
leur dépenfe , le moyen de fuffire , avec les
>
DE FRANCE.
123
mêmes fonds , à l'affiſtance d'un plus grand
nombre. C'est ce que met en évidence le
detail imprimé de l'Inftitution de l'Hofpice
de Charité.
و ر
""
•
و
" Cent vingt malades feuls dans un lit
foignés avec la plus grande propreté &
" avec toutes les attentions néceffaires à leur
" rétablissement, placés dans des falles bien
» aërées , fans odeur &fans bruit , fervis par
» des Soeurs de la Charité & par un Médecin
& un Chirurgien logés dans la maifon ; ces
Malades , nourris avec les alimens les plus
falutaires , & traités avec les drogues les
» mieux choifies , fe trouvent , après plus
d'une année d'épreuve , n'avoir coûté par
» tête qu'un peu moins de dix-fept fols ; &
» ce réſultat a été tiré , en réunissant la dé-
» penfe propre des Malades , la nourriture &
وو
"3
ور
ود
l'entretien des Saurs , la nourriture & les
" gages des Domeftiques , les appointemens
» du Chapelain , les achats de linge neuf,
» & toutes les dépenfes poffibles , prévues &
" imprévues , & en divifant cette addition
" par les feules journées des malades. » La
preuve de ce fait fi étonnant , eft l'expofé
même de l'adminiftration de l'Hofpice . On
eft entré dans des détails que leur objet
rend précieux : nombre & qualités des perfonnes
employées au fervice ; fonctions de
chacune ; ordre établi dans la maifon & diftribution
du temps ; conduite économique ;
régime des malades ; tenue des livres ; précautions
pour n'admettre que de vrais indi-
Fij
124
MERCURE
gens ; foins qu'on a pris pour rendre la
maifon auffi commode & aufli faine qu'il
étoit poffible ; regiftre contenant l'entrée &
la fortie des malades ; regiſtre de la dépenfe
générale de chaque mois ; détail des objets
de dépenfe , & regiftre particulier , où tout
eft fpécifié article par article , avec le prix
des denrées , le nom & la demeure des fourniffeurs
, & la copie exacte de tous les
comptes , tels qu'ils ont été fignés & acquittés
, mois par mois , jour par jour ; enfin
journaux du Médecin , foit pour les malades
foit pour les maladies. Tels font les objets
qui forment ce tableau fi digne de fervir de
règle , & par-là fi intéreffant.
>
Nous n'en donnerons pour exemple que
l'article du régime des malades ; & l'on y
verra que , parmi le peuple , les gens même
les plus aifés peuvent porter envie aux pauvres
de cet Hôpital.
" On donne du bouillon de trois heures
en trois heures aux malades à la dière , à
» moins que le Médecin ne le défende , &
l'on y joint les tifannes & les drogues dans
le temps prefcrit.
ور
» Les malades à la foupe feule , en pren-
" nent trois par jour , à fix heures & demie ,
» à dix & à cinq ; le bouillon & la tiſanne
» dans les intervalles, & la collation à une
» heure.
و ر »Cettecollationeftdepruneaux,de
pommes cuites , & de confitures pour les
eftomacs délicats ,
DE FRANCE. 123
Les malades à la demi - portion font
transférés dans la falle des convalefcens .
» On leur donne la foupe à fix heures &
» demie du matin.
» A dix heures , quatre onces de pain ,
quatre onces de viande , & la fixième
» partie d'une bouteille de vin.
» A une heure , la collation.
و د
" Acinq heures , le fouper comme le dîner.
Un bouillon à huit heures & demie ,
& de la tifanne dès qu'ils en demandent.
"Les malades à la portion entière, obfervent
» le même régime , en doublant feulement
la quantité de pain , de viande & de vin .
» Le Dimanche, le Mardi & le Jeudi , les
» convalefcens ont du rôti à fouper, & les
» quatre autres jours un ragoût de viande
apprêté avec foin. »
>
Rien de plus encourageant , fans doute ,
& rien de plus digne d'émulation que cet
exemple , pour les perfonnes que la confiance
publique appelle à l'adininiſtration des
afyles de Charité.
Ne diffimulons pourtant pas que , pour
obtenir le même fuccès , il faudroit que le
même efprit qui anime le nouvel Hofpice ,
cet efprit d'ordre , de vigilance , d'application
continuelle & ponctuelle à tous les devoirs
, régnât dans tous les établiſſemens de
ce genre ; qu'il faudroit qu'une charité éclai
rée , active , infatigable y préfidât comme
dans celui - ci , & en fût le premier mobile.
Une difcipline à la fois fi régulière & fi pai
Fiij
126 MERCURE
fible , une adminiftration dirigée avec tant
de douceur & de févérité , ne peut être , il
faut l'avouer , que l'ouvrage d'une femme.
Mais un fexe que la délicateffe & la fenfibilité
caractériſent & diftinguent, ne trouvera
point inimitable le modèle de la bonté.
"
Nous n'en dirons pas davantage : le refpect
qu'infpire la vertu modefte , ne permet
pas de laiffer éclater tous les fentimens qu'elle
excite ; fon caractère eft de mériter la louange
& de la craindre ; mais un hommage auquel
les ames même les plus délicates ne peuvent
fe refufer , c'eft l'attendriffement que
nous canfe le fpectacle de la bienfaisance;
& qui la peindra jamais plus généreufe &
plus touchante qu'elle ne s'eft peinte en cés
mots : « Après avoir ainfi réuni dans l'Hofpice
de Charité tous les fecours qui peu-
» vent dépendre du zèle & des foins , &
après en avoir rendu compte ; c'eft main-
» tenant à des bouches plus éloquentes qu'il
» faut remettre la caufe des pauvres , & qu'il
appartient de la plaider. Puiffent - elles
» vaincre les préjugés & les obſtacles qui
s'oppofent toujours aux projets d'une bienfaifance
éclairée ! & fi , dans des vues auffi
pures , il eft permis de faire un retour fur
fon propre bonheur , puiffent les perfonnes.
qui ont conduit cette entreprife
échapper à la douleur de voir s'évanouir
les efpérances qui les ont animées , & que
le pauvre , foulagé & foigné dans tous les
afyles de la misère, ne regarde jamais cet
">
ور
ور
53
DE FRANCE. 127
Hofpice fans bénir fon Souverain qui le
» fonda , & fans donner une larme au fou-
» venir de ceux qui le dirigèrent ! »
LE Petit Chanfonnier François , ou Choix
des meilleures Chanfons , fur des Airs
connus , deuxième édition. A Paris , chez
la veuve Duchefne , Libraire , rue Saint-
Jacques , au Temple du Goût.
CE recueil renferme beaucoup de trèsjolies
Chanfons , gaies , plaifantes , naïves ,
galantes , délicates , quelques- unes de inédiocres
, très -peu de mauvaiſes .
Sunt mala, funt quadam mediocria , funt bonaplura.
C'eft conféquemment un très -bon recueil ,
& mêmele meilleur des recueils en ce genre.
Lefuccès de la première édition , qui a été
enlevée en moins de fix mois , eft d'un heureux
pronoftic pour celle - ci , dont la partie Typographique
eft belle & foignée. La claffe des
Auteurs morts forme la première partie , &
la feconde eft compofée de celle des Auteurs
vivans. Il eft à remarquer que dans
la première on ne trouve pas un feul exemple
de ce ftyle entortillé , recherché , &
bizarrement allégorique , auquel il n'eft que
trop aifé de réconnoître quelques écrivains
de nos jours.
Cave où l'on eft à l'aise ,
Plaît le mieux à Bacchus.
Fiv
128
.. MERCURE
Ce goût , ne lui déplaiſe ,
Iroit mal à Vénus :
Le plus petit efpace
Renferme mille appas ;
Le vin tient de la place,
Le plaifir n'en tient pas.
Boileau appeloit un double galimatias
une phrafe où l'Auteur ne fe comprenoit
pas plus lui -même qu'il n'étoit entendu de.
fcn lecteur. J'ai bien peur que ces deux
derniers vers ne foient un galimatias de
cette efpèce.
·
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE Lundi 31 Janvier , Mlle Carline a débuté
par les réles de Lucette dans Silvain
& de Lifette dans l'Épreuve.
Cette Actrice n'avoit encore paru fur aucun
Théâtre ; les efpérancés qu'on a conçues
de fes talens nous paroiffent d'autant mieux
fondées que , malgré fon inexpérience , nous
avons cru appercevoir dans fon jeu le germe
des qualités les plus heureufes . Si nous ne
nous trompons pas , fes fuccès dans l'avenir
dépendent abfolument d'elle. Avec de l'étude ,
du travail & de la réflexion, elle peut parvenir
à développer ce qu'elle n'a encore laillé
DE FRANCE. 129
qu'entrevoir , & mériter par fon zèle les encouragemens
qu'on a prodigués à fa timidité
& à fa foibleffe.
Le Vendredi 4 Février , M. Saint-Preux
a débuté dans la Coquette Fixée , par le rôle
de Dorante.
Ce Comédien , qui eft très -jeune encore ,'
joint à une grande intelligence une habitude
du Théâtre déjà très-étendue , & qu'il peut
perfectionner ; il a de la chaleur , du naturel
, de beaux moyens. Nous croyons qu'il
peut être fort utile à la Comédie Italienne ;
mais pour mériter les fuffrages qu'on lui a
accordés , il eft néceffaire qu'il travaille à
fe corriger de quelques défauts ; comme , par
exemple , de bégayer certaines fyllabes , de
paffer tout-à-coup d'un ton à un autre abfolument
oppofé, de donner à fa geſticulation
& à fa démarche des mouvemens brufques ,
& dont l'effet eft toujours défagréable. Au
refte , il nous femble qu'il ne lui fera pas
difficile de faire difparoître de fon jeu ces
taches , d'ailleurs très - légères .
Nous dirons peu de chofe de la Coquette
Fixée , qu'on avoit remife, pour la première
fois , le Mardi précédent , elle eft dans les
mains & dans la mémoire de tout le monde.
Cette Comédie , qui eut beaucoup de fuccès
dans fa nouveauté , a toujours été revue avec
plaifir . Le ftyle en est très agréable ; on y
trouve des ridicules bien apperçus , préſentés
Fv *
130 MERCURE
avec beaucoup de fineffe & de grâces. Le
dialogue feul mérite des reproches ; il eft
difficile & manque de vérité. On croit
que la Princeffe d'Élide a fourni à feu M. de
Voifenon le fujet de la Comédie dont nous
parlons. Cela peut être. Au furplus , Molière
lui-même avoit pris le fond de - fon ouvrage.
dans une Pièce Eſpagnole , d'Agostino Moreto,
Auteur fort eftimé. La Coquette Fixée a
depuis donné naiffance à la Coquette Cor
rigée du Comédien La Noue , & lui eft trèsfupérieure
. Peut-être pourroit - on préfumer
auffi qu'elle a fourni lidée d'une Comédie
plus moderne , repréfentée il y a quelques
années à la Comédie Françoife, avec unfuccès.
tout à la fois brillant & mérité.
ACADÉMI E.
L'ACADÉMIE 'ACADÉMIE Françoife , dans fon Affemblée du
Jeudi 19 Février , a décerné à M. Court de Gebelin ,
Auteur du favant Ouvrage intitulé : le Monde Primitif,
le legs annuel dont feu M. le Comte de
Valbelle a laiffé la difpofition à cette Compagnie ,
& qui doit être donné à un homme de Lettres . Le
choix que l'Académie a fait de M. Court de Gebelin
pour le gratifier de ce legs , fans qu'il l'ait en aucune
manière follicité , cft un témoignage flatteur de
l'eftime qu'elle a pour fes talers , pour fes cuvrages
& pour fa perfor.ne.
DEE FFRANCE. 131
UN
VARIÉTÉ S.
N Critique , jeune fans doute , a fait , dans
le Numéro 4 du Mercure de cette année , pag. 187,
une. Diatribe affez forte contre un Auteur qu'il
Tuppole jeune , mais qui eft vieux , & qui s'eft
depuis long- tems livré , par état & par goût , à
l'étude férieufe des vérités hiftoriques.
Dans cette Diatribe , l'ouvrage critiqué n'eſt
pas précisément nommé; mais il eft évident qu'on a
eu en vue le Catalogue raifonné à l'ufage des Dames
qui veulent étudier l'Hiftoire , inféré dans le premier
volume des Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque.
Le Critique prétend que le rédacteur
de ce Catalogue confeille de ne lire les Ouvrages
hiftoriques de M. de Voltaire que pour s'amufer.
On peut lui répondre que l'Auteur critiqué a dit
précisément le contraire de prefque tous les Ouvrages
hiftoriques de M. de Voltaire . Voici les termes
concernant l'Effai fur les moeurs & l'efprit des
Nations. Cet ouvrage fe fait lire avec le charme
"
qu'un fi beau fujet, traité par un fi grand Écrivain,
doit infpirer ; mais ce n'eft qu'avec précaution
qu'on pourroit le confier aux jeunes perfonnes.
» Rien n'eft fi aifé que d'abufer des opinions de
» M. de Voltaire en matière d'hiftoire , & rien ne
» feroit fi dangereux. On est toujours tenté d'adop-
» ter jufques aux erreurs dans lefquelles il eft tom
bé , tant fon imagination cft brillante , & fa
plume féduifante .
גכ כ כ
On oppofe à ce jugement celui de M. Robertfon,
Anglais , qui , tout en fe plaignant que M. de Voltaire
n'a pas cité les livres originaux , d'après lefquelsil
a travaillé , ajoute que cependant il l'a fuivi com-
F vj
132 MERCURE
me un guide dans fes recherches , & qu'il le regarde
comme un hiftorien favant & profond.
Quoique l'eftime de M. Robertfon foit d'un affez
grand poids fur cette matière , ce n'eft pourtant
que le témoignage d'un feul homme , qui même ne
garantit pas , à beaucoup près , l'exactitude des recherches
de M. de Voltaire .
Il n'eft pas facile de deviner quel eft l'Ecrivain
dont le Critique fait un fi grand éloge , & qui
regarde le fiècle de Louis XIV comme l'ouvrage le
plus complet fur cette brillante partie de notre hiftoire
; car beaucoup d'Auteurs en ont porté le même
jugement , & bien loin de les contredire , j'ai
reconnu que cet ouvrage avoit été beaucoup loué,
& prefque toujours avec juftice : il eft vrai que
j'ai ajouté qu'on l'avoit auffi quelquefois critiqué ,
& que cette hiftoire devoit être lue avec précaution
. Je ne pense pas que l'Auteur cité , quel qu'il foit,
ni aucun autre , ofaffent répondre de la vérité de tous
les faits articulés dans le fiècle de Louis XIV . Ce
n'eft pas que M. de Voltaire n'ait pénétré dans les
dépôts des pièces originales , & ne les ait confultées ;
mais c'eft qu'il n'a pas toujours apporté dans fes
recherches l'efprit de critique néceffaire pour adopter
ou rejeter ce qu'il a trouvé dans les fources
les plus refpectables & les plus abondantes.
Puifque les Mémoires d'Allrimpre & ceux du
Maréchal de Berwick ont pu rectifier quelques faits
confignés dans l'hiftoire du fiècle de Louis XIV ,
i eft donc vrai que M. de Voltaire eft tombé
dans quelques erreurs.
Au reite , tant s'en faut que je confeille aux
Dames de lire les critiques des Ouvrages de M.
de Voltaire , ni que j'annonce ces critiques com
me étant toujours juftes , encore moins comme'
agréables & bien écrites ; je fais bien qu'en les
DE FRANCE. 133
lifant on courroit rifque de s'ennuyer & fouvent d'étre
trompé. Voici ma phrafe à ce sujet ::
» Si quel-
» qu'un vouloit apprendre l'hiftoire dans les livres
de M. de Voltaire , il ne devroit pas parcourir
un feul chapitre de fes ouvrages hiftoriques ,
» fans avoir à côté de lui les critiques les plus
fages & les plus juftes qui en ont été faites ; mais
» comme cette façon de lire des Ouvrages char-
» mans d'ailleurs , fuffiroit pour en rendre la lecture
ennuyeufe , il vaut mieux fe livrer librement à
» tout le plaifir qu'ils procurent. "
גכ
ස
La preuve queje ne prétends blâmer ni critiquer
l'Hiftoire de Charles XII par M. de Voltaire , c'eft
qu'entre toutes celles qui ont paru de ce Prince ,
´dont les aventures & le caractère font fi finguliers,
je ne confeille que la lecture de fon Hiftoire par M.
de Voltaire. Il eft vrai que j'ai plus de confiance
dans les détails de Norberg & d'Alderfeld , parce
qu'ils ont été témoins oculaires des faits qu'ils rapportent
; mais le charme que M. de Voltaire répand
dans tous fes écrits ; doit lui affurer la préférence
, principalement quand le fujet ne lui fournit
pas l'occafion de hafarder certaines opinions.
Je confeille la lecture de l'Hiftoire de l'Empire
de Ruffie , fous Pierre -le- Grand , par M. de Voltaire
, fans reftriction aucune.
Quant aux Annales de l'Empire , c'eft le feul
livre hiftorique de M. de Voltaire duquel j'ai dit
qu'on pouvoit le parcourir pour s'amufer. Voici
mes raifons . J'ai confeillé comme parfaitement inf
tructif 'Abrégé Chronologique de M. Pfeffel; on
affure que ·les dernières éditions des Annales de
l'Empire font corrigées d'après cet Ouvrage cela
étant , lire les faits principaux dans l'un & dans
l'autre , feroit un double emploi ; mais M. Pfeffel a
nourri fen Abrégé d'un grand nombre de remarques
importantes & effenticiles pour la connoif
134
MERCURE 1
·
fance de la conftitution de l'Allemagne & de l'Em→
pire Germanique . M. de Voltaire au contraire , a
enrichi fes Annales de beaucoup d'anecdotes toujours
piquantes , mais quelquefois hafardées . On
dit que le fage Fleury & le favant & judicieux
Giannone ont été fes guides. Je mets une grande
différence entre ces deux garants. Certainement
Fleury mérite l'épithète de Sage ; il a tenu une
jufte balance entre les Ecrivains Ultramontains
fervilement affujétis aux opinions de la Cour de
Rome , & les détracteurs de la Catholicité. Giannone
au contraire , eft un de ces Auteurs partiaux ,
dont je fuis toujours tenté de me méfier. Cherchant
à fe faire une réputation en fe déclarant contre les
Papes , au milieu même de l'Italie , il a eu le
courage de dire bien des vérités que les compatriotes
n'ofoient pas prononcer ; mais comme il affecte
de multiplier les preuves de fanatifme & de fuperftition
, & celles des ufurpations des Papes , je
ne voudrois pas m'en rapporter toujours à lui , ni
par conféquent adopter fans examen les anecdotes
que M. de Voltaire a puifées dans une pareille
fource ; encore s'il les avoit diftinguées de celles
que lui a fournies le fage Fleury ; mais c'est ce
qu'il a négligé de faire.
Le Critique fait l'honneur à l'Auteur de l'Hiftoire
des Etabliffemens & du Commerce des Européens
dans les deux Indes , de l'accoller à M. de Voltaire
, pour reprocher à la Bibliothèque hiftorique des
Dames , d'avancer que ce livre eft plus agréable
qu'exact. Loin de m'excufer fur ce reproche , j'ofe
dire que fi j'en méritois un à ce fujet , il devoit
être infiniment plus grave que celui qu'on me fait.
Oui , j'ai dit , & je le répète , » que ce livre eft
plein d'idées Philofophiques & très - hardies , de
fpéculations très - hafardées , de calculs , fur l'exactitude
defquels il ne faut point compter ; que ceDE
FRANCE.
135
pendant, en général , il eft curieux , &c . » On oppofe
à cette opinion celle du Parlement d'Angleter
. Le titre d'un tel adverfaire eft impofant ; mais
il fe trouve que ce ne font que quelques Particuliers
Anglais qui ont , dit - on , cité ce livre comme
une autorité en plein Parlement. En vérité , fi
tout ce que l'on fe permet de dire dans les deux
Chambres de Weftminſter formoit autant de Bills,
nous verrions paffer dans ce pays , en force de
loix , des opinions bien extraordinaires , & dont
les conféquences feroient on ne peut pas plus dangereufes
.
Le Critique prétend m'apprendre qu'agréable &
frivole ne font pas plus fynonymes qu'ennuyeux
& inftructif : je le favois avant lui ; & , pour le
lui prouver , je vais lui expliquer comment cette
-diftinction doit s'entendre.
La frivolité eft quelquefois , mais pas toujours ,
compatible avec l'agrément ; ainfi un Roman , un
Conte , une pièce de Poéfie légère , peuvent être
en même tems frivoles & agréables . Mais un Ouvrage
du grand genre , tel qu'une Tragédie , ouun
Livre d'hiftoire , s'il eft frivole , ne peut être agréable
, parce qu'il manque des agrémens convenables
à fon genre. Un Catalogue raifonné tel que celui
que le Critique attaque , ne doit point avoir la prétention
d'être agréable ; il fuffit qu'il foit inftructif,
& que les jugemens en foient juftes & concis :
l'Auteur de la Bibliothèque hiftoriqué à l'ufege des
Dames , n'a jamais prétendu davantage.
L'Auteur de ce Catalogue pouvoit-il s'attendre , en
parlant comme il a fait des Ouvrages hiftoriques de
M. de Voltaire , à fe voir accufer de ne pas rendre à
la mémoire de cet homme célèbre , non -feulement les
égards , mais même les honneurs qui lui font dus.
Au rifque de me faire connoître plus que je ne defrerois
, je dois dire que je fuis depuis cinquante
136 MERCURE
ans l'admirateur de ce grand homme ; que les fentimens
du plus tendre intérêt pour fa perfonne
m'ont été tranfinis par mon père dès ma plus tendre
enfance , & que j'ai été trente ans fon cenfrère
dans une Compagnie où tout parle de fa gloire.
Eh ! qui rend plus de juftice que moi à ce génie
brillant , qui a fu embellir tous les fujets qu'il a
traités Si j'étois plus jeune , je ferois peut-être entraîné
, comme tant d'autres , à adopter aveuglément
toutes les opinions qu'il a tenté d'établir ; mais fi
je fuis difpofé à jurer fur fa parole en matière de
goût & de ftyle , je me croirois coupable en confeillant
, comme entièrement inftructifs , fes ouvrages
hiftoriques à de jeunes perfonnes que j'ai prétendu
guider dans leurs études. Devois -je donc
leur préfenter le grand Voltaire comme infaillible?
Non , fans doute. Ce n'eft pas affez que d'admirer
un Grand-Homme , & de lui prodiguer
toutes fortes de louanges ; il faut fayoir diftinguer
fes foibleffes & fes erreurs , de ce qui doit faire ,
fans reftriction , l'objet de notre eftime & de notre
admiration.
O Voltaire ! c'eft ta mémoire que j'interroge.
Approuverois- tu que l'on portât jufques dans tes
éloges l'enthoufiafme aveugle , le fanatifine & la fuperftition
; toi qui t'es propofé pour principe conftant
de combattre ces monftres par-tout où tu as cru
les appercevoir ?..
DE FRANCE. 137
A Dame Marie , près Melun , ce 20
-
Janvier 1780.
MONONSIEUR ,
,
Je viens de lire dans le Mercure le compte que vous
avez rendu de la Caufe du Teftament ab irato que
MM. Gerbier & Bonnière ont plaidée avec tant de
fuccès au Châtelet :: permettez -moi de vous observer
que vous avez été affez mal inftruit de la nature de
cette affaire. On croiroit , d'après ce que vous en dites
, que le teftament avoit été dicté en effet par la
colère , & que le Châtelet , qui l'a maintenu 2
refpecté l'ouvrage de la haine paternelle . Point du
tout , Monfieur , le Châtelet a vu dans ce Teftament
un exercice légitime de la puiffance que la
loi a confiée aux pères de famille. Ce Tribunal a
fenti avec beaucoup de fageffe , que pour conserver
aux enfans les bienfaits de la tendreffe paternelle
, il falloit conferver avec foin aux pères toute
l'étendue de leur autorité. Dans la Caufe dont il
s'agit , un père a réduit une de fes filles à la légitime
, pour la punir d'avoir fait , contre la volonté
, un mariage qui a fait le malheur de fa vicil
leffe . Cette légitime eft de cent mille écus. On
a dit : c'eft donc le reffentiment , c'eft donc la colère
& la haine qui ont dicté ce Teftament. Un père
punit-il fes enfans fans colère ? Oui , il les punit
fans colère , précisément comme la Justice punit les
citoyens qui ont mérité des châtimens. L'autorité
de la Loi & celle des Pères , ont le même objet ; elles
ont auffi fouvent les mêmes caractères. Chaque père
eft chargé , comme d'un devoir focial , de punir
dans fes enfans l'ingratitude & le mépris de l'auto-
-rité paternelle : les exemples que donne chacun d'eux
dans fes foyers , raffermiffent ou ébranlent la puif$
38
MERCURE
fance de tous ; & la trop grande foibleffe d'un
père peut enhardir à l'ingratitude une multitude
d'enfans. Non-feulement la juftice doit permettre ,
mais elle doit donc même encourager cet exercice
de l'autorité paternelle. Ah , fans doute , il en coûte.
à un père de mettre en vigueur tous les droits que
la loi lui donne ! Il eft fi facile d'être foible quand
on a beaucoup d'amour dans le coeur ! il eft fi
doux de s'abandonner à fa foibleffe , que l'on confond
toujours avec la bonté ! la foibleffe eft peutêtre
l'unique défaut que fa confcience ne reproche
point à l'homme. Il faut donc que la Juftice remercie
les pères qui auront eu le courage & la force de
mettre des bornes à la tendreffe naturelle qu'ils ont
pour leurs enfans , pour écouter un fentiment raifonné
de juftice dont la fociété tire les plus grands
avantages. Leur puiffance eft la feule dont l'étendue
faffe trembler ceux qui la poffèdent , & c'eſt
auffi celle que la Société doit le inoins craindre.
Mais faut-il compter au nombre de leurs droits
le pouvoir de s'abandonner aux mouvemens de leur
colère ? Non , mais il ne faut pas confondre une févérité
jufte & légitime , avec une colère aveugle &
cruelle. Le devoir de la juftice eft de bien diftinguer
ces deux fentimens par leurs effets. La févérité eft
calme & tranquille ; fes mouvemens font mefurés :
elle s'exerce avec lenteur & comme à regret toute
fa conduite eft raifonnée , & fes effets toujours en
proportion avec les torts qu'elle veut punir. La colère
au contraire eft impétueufe & ardente ; prête à
gémir de fes vengeances après qu'elle les aura con-
Tommées , elle en jouit avec délices au moment
qu'elle les exerce. Ses effets n'ont aucune proportion
avec fes caufes. Elle punira une négligence
comme un crime ; elle deshéritera un fils qui fera
rentré trop tard dans la maifon paternelle : elle ne
pardonnera pas à un enfant de n'avoir pas reçu de
DE FRANCE.
139
la bouche de fon père une erreur dangereuse , &
même d'une évidente abfurdité.
Dans la Caufe qu'on a plaidée au Châtelet ,
tout annonce la févérité , & rien n'annonce la colère
.
Le Teftament n'a point été dicté par les mouvemens
impétueux de la colère . Pendant plufieurs
années , le père dont ce Teftament eft l'ouvrage
a montré avec tranquillité les fentimens qui ont
dicté fes volontés dernières , La colère a des momens
, mais elle n'a pas des années , dans l'ame d'un
père fur-tout.
Dans ce Teftament , les effets font en proportion
avec les caufes. C'eft dans l'acte le plus important
de fa vie que la fille a méprifé la volonté paternelle
, dans le mariage. Le père a réduit fa fille à la
légitime , mais il ne l'a point exhérédée. Il a borné
fes bienfaits , mais il n'en a pas tari la fource. Il
a exercé fon autorité , mais la peine qu'il a prononcée
a laiffé à fa fille une légitime de cent mille
écus. Il l'a enrichie encore dans fes rigueurs. L'exhérédation
, voilà fur- tout dans un Teftament le figne
de la colère , l'exhérédation eft la peine de mort
dans la légiflation de la puiffance paternelle. C'eſt
alors que la Juftice eft effrayée d'avoir confenti à
partager avec la volonté de l'homme , quelques effets
de fon autorité . C'eft alors que le père & les
enfans paroiffent égaux aux yeux de la Juftice . Le
père a perdu fa puiffance par le dernier exercice
qu'il en a fait ce ne font plus que deux hommes,
deux étrangers qui plaident l'un contre l'autre ; mais ,
je le répète encore dans cette caufe la fille a
été inftituée héritière d'une légitime très-opulente.
Cette Caufe , comme vous voyez , Monfieur,
étoit très belle ; mais qu'elle m'a paru belle fur-tout
lorfque je l'ai entendu plaider par M. Gerbier ! Il y
a vingt ans à peu-près que j'ai quité Paris pour
140 MERCURE
1
me retirer près de la forêt de Fontainebleau . Avocat
, & né avec du goût pour l'étude des lois , j'en
ai été dégoûté pour toute ma vie par l'étude de la
Jurifprudence. Senfible dès ma première jeuneffe
à l'éloquence , dont j'étudiois les modèles parmi les
anciens , j'ai été repouffé du Barreau par le jargon
barbare de tous les modernes Gautier. Au moment
que je quittois le Palais , que je renonçois à toutes
les efpérances de gloire & de fortune , pour venir
jouir de mes goûts , & de mes études dans cette retraite;
dans ce moment paroiffeit avec éclat au
Barreau de Paris , un jeune homme que fes premiers
effais mirent au premier rang des Orateurs
du Barreau. Il enchantoit tous les efprits : fa difcuf
fion , pleine de fageffe & de méthode , répandoit
la lumière fur les queftions les plus difficiles. Dans
fa bouche , le ftyle des formes perdoit fa féchereffe
pour prendre les grâces d'un organe plein de nobleffe
, de douceur & d'éclat. Il n'avoit pas l'ambition
d'embellir ce qui ne devoit être qu'éclairé.
Si un de ces Littérateurs plein de mauvais goût &
de déclamation , alloit l'entendre pour juger la ré
putation & fon talent , il fortoit en difant avec mépris
eft ce donc-là cet homme éloquent , cet Ora
teur ? ce n'eft qu'un Avocat. Mais l'homme de Lettres
d'un efprit jufte & d'une ame fenfible
l'homme de goût difoit toujours en l'écoutant
cet Avocat eût été à Rome le premier des Orateurs
comme Cicéron , il eût difputé à la Grèce
Tempire de l'éloquence , ou comme Hortenfius , il
eût été admiré de Cicéron. Si cet homme eût porté
fur le Théâtre cet efprit excellent , cette imagination
flexible , & cette ame toute pleine de paffion
& de fentimens tendres , dans Athènes il eût été
Euripide ; à Paris , il eût été Racine ...... Ce qui
paroiffoit lui manquer , eût en effet été toujours
déplacé , ou dans fes caufes , ou dans le Tribunal
DE FRANCE. 140
on il parloit : il facrifioit au goût la moitié de fon
éloquence. Qu'il feroit infenfé d'en faire un reproche
au goût ! & combien au contraire le goût
doit nous paroître une qualité précieuſe & prefque
célefte , puifqu'il exige le génie même en facrifice !
J'aimois à me confondre fouvent au milieu de la
multitude qui rempliffoit le temple de la Juſtice
pour y voir les effets de l'éloquence de ce jeune
Avocat & pour peu que fa Caufe fùt affez touchante
pour lui permettre de faire entendre dans
fes difcours quelques accens de fon ame , des larmes
d'admiration & d'attendriffement étoient dans
tous les yeux. Seul , il produifoit autant d'effet
que le Poëte tragique avec le fecours d'une repréfentation
théâtrale. Moi-même , quoique dans ces
momens occupé à obferver la foule qui m'environnoit
, je ne pouvois entendre un feul de ces acceus
fans éprouver ce frémiffement intérieur qui
eft l'effet le plus heureux & le plus glorieux que
les arts & les talens puiffent produire. Raphaël &
le Corrège , en voyant la grace & la nobleffe de
fa figure , l'expreffion tantôt douce & tantôt impofante
de fes regards , les mouvemens & les attitudes
de fa tête , auroient eu l'idée de faire un tableau
dans lequel le Dieu de l'Eloquence eût été lo
premier perfonnage. En voyant fes geftes & toute
fon action , Baron eût dit de lui , comme de Maffillon
Voilà un Orateur , & nous ne fommes
que des Comédiens. Le Client qu'il défendoit étoit
toujours protégé par les voeux de tout Paris , & fa
Çaufe devenoit celle du Public.
:
Vous comprenez bien , Monſieur , que ce jeune
Avocat étoit M. Gerbier.
" Dans ma retraite , j'ai toujours entendu parler
de fes fuccès & de fa gloire avec le plus tendre
intérêt ; & lorfque j'ai appris que des méchans
avoient voulu empoifonner fa vie , je me fuis trouvé
742 MERCURE
affez fenfible encore dans ma vieilleffe , pour donner
des larmes à fes malheurs.
Heureusement j'ai fait un voyage à Paris au
moment même qu'il plaidoit au Châtelet ; j'ai
couru l'entendre , & je l'ai trouvé encore ce même
Gerbier que j'admirois il y a vingt ans : dans
un âge où je ne mets plus de prix qu'à la raiſon ,
il m'a rendu toute ma fenfibilité pour l'éloquence .
S'il a perdu quelque chofe de fon énergie , c'eft
pour devenir plus touchant encore & plus pathétique.
J'ai vu dans les Magiftrats & dans le Public
le même intérêt pour fa perfonne , le même amour
pour fon talent. J'ai vu les Juges penchés fur leurs
fièges , s'avancer , pour ainfi dire , au-devant de
fes paroles pour les recueillir. Dans la familiarité
noble qu'il a acquife par la longue habitude de
parler devant les oracles des lois , fon Plaidoyer
reffemble à un entretien avec la Juftice , & on le
prendroit pour un Magiftrat qui motive tout haut
fes arrêts devant le Peuple affemblé.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , & c . M. R.
GRAVURES.
PORTRAIT de Charlotte - Geneviève d'Eon de
Beaumont , Chevalier de S. Louis , &c . deffiné
d'après nature en 1779 , & gravé par R.. B. Bradel ;
dédié aux Dragons de France. Prix , 3 liv . A Paris ,
chez l'Auteur , rue S. Jacques , maifon de M. Defprez ,
Imprimeur du Roi. Ce Portrait , qui eft d'un burin
ferme & d'une exacte reffemblance , eft le pendant
d'un autre de Mlle d Éon en habit de femme , & dans
un âge moins avancé. On le trouve à la même adreffe.
La Matinée du 4 Juillet 1779 , à la Grenade ,
Eftampe inventée & deffinée par un Amateur , &
gravée par Chéreau. A Paris , chez Chéreau , rue des
Mathurins.
DE FRANCE. 143
ANNONCES LITTÉRAIRES.
HENRI IV à Saint-Quentin , Drame en profe
& en deux actes , avec des notes Hiftoriques , par M.
Klairwal , tepréſenté pour la première fois à Saint-
Quentin , le Vendredis Novembre 1779. Prix ,
1 liv . 10 fols . A Saint-Quentin , chez François- Théodore
Hautoy , Libraire & Imprimeur du Roi , fur la
Place ; & fe trouve à Paris , chez Brocas , Libraire ,
rue Saint-Jacques , au Chef Saint-Jean,
Oraifon Funèbre de Catherine- Hélène de Sabran ,
des Comtes de Forcalquier , décédée Abbeffe de l'Ab
baye Royale d'Origny- Sainte- Benoîte , prononcée en
PEglife de ladite Abbaye , le 13 Décembre 1779 ,
par le R. P. Mefurolle , Mineur-Conventuel , Prêtre ,
Docteur en Théologie de la Faculté de Paris , in -4 ° .
Prix , 1 liv. 4 fols. A Paris , chez Brocas , Libraire ,
rue Saint-Jacques , au Chef Saint- Jean .
Obfervationsfur le Mémoire justificatifde la Cour
de Londres , brochure in-4° . de 84 pages. Prix ,
2 liv. A Paris , à l'Hôtel de Thou , rue des Poitevins
; & chez les Marchands de Nouveautés,
Anacreon , Sapho , Bion & Mofchus , traduction
nouvelle en profe , fuivie de la Veillée des Fêtes de
Vénus , & d'un choix de Pièces de différens Auteurs ,
par M. M *** . Héro & Léandre , Poëme de Muſée :
on y a joint la traduction de plufieurs Idylles de
Théocrite , par le même, ouvrage orné de 28 belles
figures , vignettes ou cul-de-lampes gravés par
Maffard , in 8. grand papier. Prix , 18 liv. Le
même , pap. de Hollande , édit. magnifique , 78 liv,
Le même , in- 4° . beau pap . 48 liv. A Paris , chez
Baftien , Libraire , rue du Petit-Lyon,
144 MERCURE
Defcription Hiftorique & Topographique du Duché
de Bourgogne , par M. Courtepée. Tome Ve.
in-8 . A Dijon , chez Cauffe , Imprimeur ; & à
Paris , chez Delalain , Libraire , rue de la Comédie
Françoiſe.
Nouveau Systéme de Mineralogie, par M. Monnet,
Inſpecteur Général des Mines de France . Vol . in- 12
de 560 pages. Prix , 3 liv. A Bouillon ; & à Paris ,
chez Jombert , Libraire , rue Dauphine.
Epitre au Roi , par M. Brument. in - 8 " . A Patis ,
de l'Imprimerie de Valade , rue des Noyers.
Fragmens Elémentaires d'Hiftoire Grecque , Romaine
, &c. ornés de Parallèles hiftoriques , recueillis
tant de l'Hiftoire ancienne que de l'Hiftoire moderne ,
ouvrage rédigé pour l'éducation , par M. Maclot.
Vol. in- 12 . Prix , 3 liv . A Paris , chez l'Auteur , rue
du Bacq , près de la rue de Grenelle ; & chez Gueffier,
Imprimeur-Libraire , rue de la Harpe.
TABLE.
LA Chatte & la Souris , çois ,
127
97 Comédie Italienne , 128
130
131
142
143
Fable ,
Confeils à unjeune Poëte , 99 Academie ,
Enigme & Logogryphe , 119 Variétés ,
Hofpice de Charité , 120 Gravures ,
Le Petit Chanfonnier Fran- Annonces Littéraires
J'
APPROBATION.
A lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 19 Février. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion. A Patiss
le 18 Février 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 26 FÉVRIER 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'HIVER, Ode Anacreontique ,
à Mademoiselle H... G...
QUEL
UEL Dica vient défoler la terre
Phoebus fe cache ! ... un froid mortel
Sur la campagne folitaire
Répand un deuil univerſel.
LA Nature décolorée
Languit dans un profond fommeil ;
Tout femble à l'aspect de Borée
Redouter l'inftant du réveil.
LES oifeaux de leur doux ramage.
Ne font plus retentir les bois ;
Jonchés d'un aride feuillage ;
Un tapis blanc couvre nos toits.
Sam. 26 Février 1780.
$46 MERCURE
PRESQU'A jeun , au fein de la ville ,
Les troupeaux rentrent étonnés ;
Et fous leur cryftal immobile
Les ruiffeaux font emprisonnés.
AH ! fi dans l'ennui qui m'accable
Je me retrouvois près de toi ,
Tout ce défordre épouvantable
Ne parviendroit pas juſqu'à moi,
A MES yeux la Nature entière
Se bouleverferoit en vain ,
Si je pouvois , belle Glycère ,
Me refugier dans ton fein,
LES Hofes qu'on y voit éclore ,
En rendant le calme à mes fens ,
Viendroient me retracer encore
La douce image du Printemps.
( Par M. Houllier de Saint-Remi. )
AMM, les Amateurs de Mufique , réunis
en Société libre à Avallon,
Sur l'Air & avec le Refrain de l'ancienne
Chanfon , les Médecins font des Reveurs
& c.......
AMIS , plaignons tous les mortelę
Affez infenfés pour nous dire
DE FRANCE 447
Qu'on devroit brifer les autels
De Bacchus dans tout fon empire.
Aimable Dieu du vin , faut-il qu'on te combatte
En dépit d'Hyppocrate ,
Qui dit qu'il faut à chaque mois
'Du moins s'enivrer une fois !
SOLON , que la Grèce honoroit
Et qu'on met au rang des ſept ſages ,
Avec Minerve fe brouilloit
Pour rendre à Bacchus fes hommages,
Ea buvant , il bravoit le tyran Pififtrate ,
Et fuivoit Hyppocrate ,
Qui dit , &c.
THALES , ce grand contemplatene
Des merveilles de la Nature ,
N'en admiroit jamais l'Auteur
Qu'au temps où la vigne étoit mûre.
D'avance il favouroit la liqueur incarnate
Et fuivoit Hyppocrate,
Qui dit , &c.
CLEOBULE fut fi chagrin
De voir l'eau baigner fa patrie,
Qu'il chefit un climat de vin
Pour goûter la Philofophie .
Il penfoit qu'ici bas , fans le vin rien ne fatte,
Et fuivoit Hyppocrate ,
Qui dit, &c.
148
MERCURE
FITTACUS , fort & vigourenx ,
L'emporta fur Phrinen d'Athène ;
Ce qui le rendit va'eureux ,
Ce fut le vin de Mytilène.
Avec un bon buveur il faut qu'on en rabatte :
Suivons donc Hyppocrate ,
Qui dit , & c..
Du Philofophe Polémon ,
Vantons la morale profonde ;
Etant ivre un jour , nous dit -on ,
Il fe croyoit le Roi du monde.
Il mit une couronne & fur chez Xénocrate
Crier , vive Hyppocrate ,
Qui dit, &c.
ANACREON , par un pépin
Fut fuffoqué , nous dit l'Hiftoire ;
Quel fort pour un ami du vin !
Il étouffa faute de boire.
Çet Auteur , favori du Prince Polycrate ,
Penfoit comme Hyppocrate ,
Qui dit , &c.
CRISIPPE, ce fin raiſonneur ,
Trépignoit à l'aspect d'un verre ,
Et fut le plus joyeux buveur
Que l'on ait connu fur la terre.
L'eau refferre le coeur , le bon vin le dilate
靠
Suivons tous Hyppocrate ,
Qui dit , &c.
DE 149 FRANCE.
BION s'affubla d'un manteau ,
Et prit la cynique beface ;
Mais jamais ne put boire d'eau
Sans faire trois fois la grimace.
Quand je ferois , dit-il , goûteux & cul - de -jatte ,
Jefaivrois Hyppocrate ,
Qui dit , &c.
PHÉRÉCIDE fe confoloit
De fon fort avec fa gondole ,
Et de fes deux mains la preffoit
Comme fon tout & fon idôle ;
Unjour pour la remplir il vendit la cravate ;
Il fuivoit Hyppocrate ,
Qui dit , & c.
PIRRHON le fceptique difoit
Que rien n'a de prix en foi-même ;
Mais quand le vin le chatouilloit
Il chanceloit dans ſon ſyſtême :
C'est fait , dit-il un jour, qu'on plaide, qu'on débatte ,
Moi, je fnis Hyppocrate ,
Qui dit, &c.
EPICURE , avant de mourir ,
Se fit mettre dans une cuve ,
Et donna fon dernier foupir
Au vin qu'il but dans fon étuve :
O mes amis , dit-il , Hermachus ! Timocrate !
Suivez tous Hyppocrate ,
Qui dit , &c.
Giij
350 MERCURE
CONFUCIUS , ce grand Chinois ,
Si réputé par, fa fagelſe , on an inte
Donna les plus févères loist
Mais n'a point condamné livreffe ;
Rien même en la morale auftère & délicate
Ne dément Hyppocrate,
Qui dit , &c.
LULLY jamais se compofoit
Qu'il n'eût pris du jus de la treilles
Le feu lyrique l'échauffoit
་ ་
Quand il avoir bu fa bouteille :
Sa verve , fans le vin , étoit toujours ingrate
Il faivoit Hyppocrate ,
Qui dit , &c.
RAMEAU, favori d'Apollon ,
N'auroit pas eu tant d'harmonie ,
S'il n'eût , comme un Franc- Bourguignon ,
Fêté le vin de fa patrie ;
n.
C'eft en buvant qu'il fit fa plus belle Cantate ,
Il fuivoit Hyppocrate ,
Qui dit , &c.
VIVE à jamais tout Amateur
Da talent di divin Orphée !
Donnons à cet Art enchantcur
Des flacons de vin pour trophée :
Qu'au fein des Ris , des Jeux , amis , chacun s'ébatte,
Et fuivons Hyppocrate,
Qui dit , &c,
DE FRANCE. SSD
CHANTONS tous ce charmant refrain ,
Et qu'il parcourre l'hémisphère ;
Vive la Mufique & le Vin ,
D'Apollon Bacchus eft le frère ;
Qu'au fein des Ris , des Jeux, chacun de nous s'ébatte,
Et fuivons Hyppocfate, mo
Qui dit , & c.
LETTRE de Frère PACOME , Hermite
de la Forêt de Sénar , à Frère PAUL
Hermite de Paris , en réponse à celle qu'il
a fait inférer dans le Mercure du Samedi
20 Janvier dernier , relativement à l'Ouvrage
intitulé : le Monde Primitif.
FRÈRE
PAUL ,
ex-
Je n'aime pas trop les malices ; mais j'approuve la
gaîté. On peut être tout à la fois Cenfeur , Hermite
& jovial. Je fuis Hermite comme un autre ,
& je fais me décider à propos. Il n'en eſt pas ainfi de
ces hommes triftement laborieux , qui ofent fouiller
la mine de nos connoiffances , remonter jufqu'à
leur fource , déblaier les ruines de l'antiquité , interroger
des monumens prefque toujours muets ,
pliquer leur vrai langage , interpréter jufqu'à leur
filence , juger de ce qui n'eft plus par ce qui eft , en
un mot , contraindre , en quelque forte , la main du
Temps de rétablir ce qu'elle avoit pris foin d'effacer ;
ces gens-là , dis -je , ne font pas plus enclins à rire
que le Sigifmond de la vie est un fonge. Hé bien !
direz -vous , rions pour eux , & même à leurs dépens
: Soit. Diogène s'araufoit à rouler fon tonneau ,
Giv
1 (2 MERCURE
tandis que d'autres Citoyens pouffoient péniblement
la brouette pour relever les murs d'Athènes.
Mais , à travers tant de gaîté , je cherche auffi
quelque lueur de raifon . Il ne fuffit pas de fronder
un livre uniquement parce qu'il eft du format in- 4° .
cu même in folio , il faut encore démontrer qu'il
n'eft pas utile ; & s'il a réuffi , ( comme le Monde
Primitif, par exemple ) maré l'étendue qu'ila déjà,
& celle qu'il promet d'avoir encore , c'eft une preuve
nouvelle de ce qu'il vaut : c'étoit une épreuve de
plus à fubir , un obftacle de plus à furmonter.
Croyez-vous , Frère Paul , qu'une Diatribe de douze
pages puiffe ébranler ce vafte édifice Littéraire ? Seroit-
il bien vrai que vous préféraffiez la lettre à
l'efprit de la Fable ? Croyez - vous que Saturne ait
mangé fes enfans , & que la bonne Rhéa foit parvenue
à lui faire croire que des pierres , bien ou mak
affaifonnées , étoient encore un mets de la même
efpèce Croyez -vous que Jupiter fe foit fait taureau
pour enlever Europe, Cygne pour tromper Léda,
monnoie pour féduire Danaé ? Croyez-vous que
pour repeupler le monde , Deucalion & Pyrrha
n'euffent pu imaginer d'autre moyen que de jeter
des cailloux par-deffus leur épaule ? Croyez- vous
que Perfée ait emprunté les talonières de Mercure
pour délivrer Andromède ? Que Bellerophon ait uſé
du même expédient , ou d'un autre d'égale force ,
pour combattre la Chiinère ? Croyez- vous à la Chimère?
Croyez-vous qu'Hercule fe foit montré fi
obéiffant envers Euriſthée , qu'il pouvoit traiter
comme Cacus ? Croyez-vous qu'il ait nétoyé les
étables d'Augias , réuni l'Océan à la Méditerranée ,
attaqué une nation entière pour conquérir une ceinture?
... Ah ! Frère Paul ! ... Frère Paul ! ... Croiriezvous
donc à ces prodiges là !
Ce n'eft pas tout : voyez de combien d'horreurs
auffi incroyables que dégoûtantes , l'ouvrage de M.'
DE A FRIA N. CE. 253
Court de Gébelin débarrale l'Hiftoire Primitive ?
Voyez difparoître la ridicule & monftrueule aventure
de Pafiphaé , le hideux Minotaure , le tribut
fcandaleux que Minos exigeoit en faveur de ce morftre.
Ne foyez plus étonné fi l'on vous parle d'un
Cécrops à deux têtes , d'un Cerbère à trois , d'un
Janus à deux faces , d'un Romulus , fils de Mars ,
alaité par une louve , & qui tue fon frère pour une
plaifanterie d'écolier , après quoi rien ne lui manque
pour devenir un Dieu , &c. &c. &c. Le mot eft placé
au bout de l'énigme ; & M. Court de Gébelin eft
l'Edipe qui a trouvé ce mot. Tout s'éclaircit , tout
fe fimplifie par fa méthole ; elle ramène tout à l'ordre
naturel ; & il y auroit , fans doute , un peu
d'humeur à trouver mauvais qu'on nous y ramenât.
Après tout , je vois d'où vient votre erreur : vous
avonez ne connoître le fyftême de l'Auteur du
Monde Primitif, que fur le rapport d'un de fes Dif
ciples ; c'eft dans l'ouvrage même qu'il faut l'étudier
Vous y verrez que l'étymologie n'eft point la bafe.
de ce fyftême : elle n'y figure qu'à titre d'acceffoire
& par furabondance , comme les hors- d'oeuvre dans
un feftin.
De plus , l'Auteur du Monde Primitifn'emploie
aucune de celles que vous lui attribuez dans votre
Lettre. Il ne dit nulle part que Janús , ou le Soleil ,
époufa flambeau cornu , &c. Vous gliffez fur les
étymologies dont l'identité eft palpable , & dont la
découverte n'eft due qu'à lui ; vous lui en prêtez de
ridicules cette rubrique n'eft pas neuve , & paroîtra
toujours commode à la critique . Mais qu'en peut- il
refulter ? Qu'on trouve ſpécialement dans l'ouvrage
cenfuré, le ridicule que le Cenfeur a jugé à propos d'y
niettre.
J'avouerai pourtant que j'aime votre parodie ; elle
eft plaifante ; mais ce n'eft pas la première fois qu'on
a parodié plaifamment un bon ouvrage . On ne sé-
3
Gv
554
MERCURE
7
voquera jamais en doute l'exiftence de la Maifon
de Bourbon; fes faftes n'offrent rien qui pafle les.
limites de toute vraisemblance. On y verroit plus
d'un héros de cette race illuftre commander à la
Victoire ; un autre
un autre obligé de conquérir fon
Royaume, pardonner à tous ceux qu'il a foumis ; un-
Louis XIV faifant prendre à la nation qu'il gou
verne un effor envié , admiré de toutes les autres
fans pouvoir être imité par aucune; enfin Louis XVI ,
à peine dans fon , cinquième luftre , réparant les
fautes , les malheurs , les abus de deux longs règnes
& préparant , avec autant de fermeté que de fagefle,
la gloire & le bonheur du fien. Tout cela eft grand ,
tout cela eft fublime , je l'avoue ; mais aucun de ces
faits ne fort de la claffe des poffibilités. Si , au contraire
, on attribuoit au Connétable de Bourbon ,
qui eut l'ame & le génie de Céfar , ou au Grandi
Condé , qui eut l'audace & l'impétuofité d'Alexandre ,
les impraticables travaux dont la fable gratifie Hercule
; fi l'on ajoutoit qu'Henri IV , à l'exemple de
Théfée, defcendit aux enfers pour en arracher Sully
& carcifer Proferpine ; fi l'on difoit enfin que
Louis XIV , nouveau Lycaon , dévoroit ceux à qui
il donnoit l'hofpitalité , & payoit mal Apollon &.
Neptune , qui travailloient aux murs de fon pare
pour gagner de quoi vivre : avouez -le , Frère Paul ,.
il faudroit chercher un autre fens à ce récit , ou riſquer,
en l'adoptant , de n'avoir pas foi-même le fens
commun.
Je vois que vous regrettez la Fable : je la regrette
quelquefois auffi ; mais nous fommes nés fous.
le règne tardif de la raiſon ; il faut écrire & parler:
fou langage. Vous le parlez fi bien quand vous frondez
nos travers ! peut- être vaut- il encore mieux , en
bon Hermite , cultiver & manger fes racines. Laiffons
M. Court de Gébelin défricher les déferts de!
l'empire farant les fruits utiles que fon travail fa
DE FRANCE.
forre , fe trouvaffent-ils mêlés de quelques plantes
hétérogènes , peu nous importe ; c'est toujours autant
de conquis fur la nature brute . Je n'ai point
l'honneur d'être Difciple de ce profond Ecrivain
mais je refpecte fes lumières , fon courage , fa conf
tance & fon extrême fagacité. Je ne fuis qu'un fimple
Hermite comme vous , encore moins favant que
vous , encore moins curieux de le paroître , & je
vous quitte pour reprendre ma bêche & mon râteau .'
Je fuis , avec toute la cordialité qu'infpire le renon
cement aux vanités humaines , très-cher Frère &
Confrere Paul,
&
Votre , & c. Frère PACÔME ,
Hermite de la Forêt de
Sénar
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eſt Bonnet , bonnet
de femme , bonnet quarté , & bonnet de
nuit ; celui du Logogryphe cft Seringue , où fe
trouventfein, ferin, rue, rive, finge & ferein.
ÉNIGM E.
JE ne fuis ni feu ni phofphore ,
Et cependant je procure le jour :
L'aurore , du foleil annonce le retours
J'annonce celui de l'aurore .
Par mon fecours j'ai plus de mille fois
D'un malheureux terminé l'esclavagezi
Et j'offre à tes yeux une croix ,
Four peu qu'en quatre on me partage .
Gvj
156
MERCURE
FAIT
LOGOGRYPHE..
AIT comme un capuchon , je fuis un meuble utile
On me voit en campagne , auffi bien qu'à la ville ;
Quoique ce foit la nuit qu'on fe ferve de moi ,
A l'Eglife , le jour , j'exerce mon emploi .
Si tu veux de mon tout connoître l'étendue ,
Renverfe mes neuf piés . D'abord j'offre à ta vue
Ce qu'on voit en hiver ; un péché capital ;
Une couleur obfcure ; un féroce animal ; -
La plus belle faifon ; un ton de la mufique ;.
Une ville de France ; un oifeau domestique ;
Tu trouveras encore en m'examinant mieux ,
Le contraire de tout , deux titres glorieux ;
Le plus beau des métaux ; une plante qui pique ;
Un vilain mal ; an fleuve ; un habitant d'Afrique ;
Mais fi du doigt encor tu ne peux me toucher ,
Je t'attends au moment où tu t'iras coucher..
,
DE FRANCE.
157
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
DICTIONNAIRE Univerfel des Sciences
Morale , Économique , Politique & Diplomatique
, ou Bibliothèque de l'Homme
d'État & du Citoyen , mis en ordre &
publié par M. Robinet , Cenfeur Royal .
Tome VI in-4° . A Londres , chez les
Libraires Affociés ; & fe trouve à Paris ,
chez l'Éditeur , rue de la Harpe , à l'ancien
Collège de Bayeux , 1778. Prix ,
o liv. en feuilles.
CHAQUE HAQUE Nouveau volume de cet ouvrage ,
en montre de plus en plus l'importance &
P'utilité , en même- temps qu'il en aflure le
fuccès. Chaque article , fans en excepter
même les moins étendus , offre des obfervations
judicieufes fur les moeurs , les
loix , les inftitutions politiques , les opérations
du Gouvernement , les differens fyftêmes
d'adminiftration . Nous en avons donné
plufieurs exemples dans les extraits des volumes
précédens . Nous nous bornerons aujourd'hui
à deux ou trois titres particuliers.
ARGENT. Cet article commence par quelques
réflexions morales fur l'exploitation des
mines d'argent. L'humanité frémiroit d'apprendre
à combien d'Indiens ce travail a
coûté la vie , & par combien de forfaits l'or
8 MERCURE C
-
& l'argent du Pérou font parvenus en Eu
rope. La deftruction de deux Nations qui
poffédoient ces métaux fans en foupçonner
la valeur , & la décadence d'une troifième
qui les convoitoit fans prévoir combien ils
Ini feroient de mal , font pour ainfi dire les
véhicules qui nous les ont apportés . L'argent ,.
que nous arrachons avec violence des entrailles
de la terre , où la Nature fembloit
Favoir caché comme pour nous en interdire
Pufage, porte partout la tache de fon origine.
Mais les ravages qu'il caufe dans l'Univers vengent
bien les Nations que les avides & cruels
Européens ont maffacrées pour s'en emparer.
Examen de cette queftion : L'argent eft - il
le principe & la mefure de la profpérité
d'une Nation ?
L'argent confidéré comme marchandife
univerfelle & principe de l'activité du commerce.
::Liberté du commerce de l'argent. Intérêt
de l'argent. Confidérations politiques fur les
pays où l'argent n'a point de cours.
L'Hiftoire des héréfies qui ont ébranlé les
fondemens des États , ou qui en ont changé
la face , eft préfentée fous un jour particulier
dans plufieurs articles. La controverfe en eft
entièrement bannie on ne confidère dans
les opinions des novateurs , qué leurs effets
politiques , leur influence fur le fort des
Sociétés civiles. C'eft fous ce point de vue
qu'on parle de l'Arianifme. Ce morceau eſt
terminé par cette fage réflexion qu'on ne
L
DE FRANCE.
fauroit trop répéter aux Princes & aux Magiftrats.
« C'est l'attention qu'on a donnée
» aux nouveautés qui a produir tant de No-,
» vateurs. Qu'on n'y mette aucune importance
, bientôt la mode en paffera , & ils
» prendront d'autres moyens pour devenir
» des perfonnages. Je compare tous ces gens
» là à des champions dans l'arène . S'ils étoient
feuls , ils s'embrafferoient ; on les regarde ,
» ils s'égorgent.
وو
ARITHMÉTIQUE-POLITIQUE . Cet article eft
un traité complet. Il faudroit lire plus . de
quatre cent volumes pour trouver tout ce
qu'on a raffemblé ici en cent pages. On en
jugera par l'expofé raccourci que nous allons.
en faire..
L'Arithmétique-politique n'a été réduite
en fciences particulières que depuis un fècle..
Des calculateurs lrabiles & infatigables fe
font fortement appliqués à la perfectionner ,
& leurs ouvrages ont contribué à la rendre
fi célèbre & fi utile , qu'aujourd'hui les plus
grands Hommes d'Etat conviennent qu'elle
eft indifpenfiblement néceffaire pour bien
régir un pays. L'expérience nous prouve
tous les jours que le Monde politique ,
comme le Monde phylique , fe régleràs
beaucoup d'égards par poids , nombre &
mefure. L'Atithmétique Politique est née
dans le terroir qui devoit naturellement
la produire , c'eft - à - dire , en Angleterre.
Le Capitaine Jean Graunt publia en 1767
des Obfervations phyfiques & politiques for
1
160 MERCURE
les Liftes Mortuaires , livre plein de recherches
profondes & curieufes. Les Effais
Arithmético-Politiques du Chevalier Guillaume
Petty parurent enfuite , & furent
fuivis d'un Ejaifur la manière & les moyens
de fournir aux befoins de la Guerre , & de
neuf Difcoursfur les Revenus publics , &fur
le Commerce de l'Angleterre, par un Auteur
anonyme. Le petit Traité de l'Ufage de
l'Arithmétique Politique , par Davenant ,
contribua beaucoup à perfectionner cette
Science , foit en rectifiant les calculs & les
opérations de fes predecefleurs , foir en indiquant
à ceux qui le fuivrcient dans cette'
carrière , les moyens d'éviter les erreurs où
ils étoient tombés. On trouve ici une analyfe
de tous ces Ouvrages , avec un paral-'
lèle des calculs de Petty , Davenant &
Graunt. L'Auteur fuit les progrès de l'Arithmétique
Politique dans le dix-huitième,
fiècle , & nous donne une idee des différens
Ouvrages appartenans à cette fcience ,
publiés fucceffivement par le Maréchal de
Vauban , l'Abbé de S. Pierre , Derham ,
le Moivre , Halley , King , Arbuthnot ,
Hogdfon , Maitland , Hume , Du Tot ,
Melon , Defparcieux , de Buffon , &c . ,
par quelques Auteurs Hollandois , tels que
Struyk , Kerfeboom , S'gravefande , &c ;
par des Calculateurs Allemands , Cufmilch ,
Kundmann , Bernoulli , & c.; par Dom
Geronimo de Uztaritz , Efpagnol; par les
Suédois Fayot , Wargentin , Berch , & c.
>
DE FRANCE 161 .
& en dernier lieu , par les Economiſtes
Français , Quefnay , Mirabeau , &c .
Après cette hiftoire abrégée de l'Arithmétique
Politique , on indique quels font
les objets far lefquels cette Science peut
& doit fe porter , quels en font les fondemens
& les principes , de quel degré de
certitude elle eft fufceptible , jufqu'à quel
point elle eft applicable dans la pratique
du Gouvernement , enfin , qu'elles font les
opérations qu'elle emploie pour découvrir
ce qu'elle cherche. Nous ne fuivrons pas
l'Auteur dans la difcuffion de tous ces
points ; mais nous invitons tous les Admi
niftrateurs à lire & à méditer cet article ,
ainfi que analyfe de l'Arithmétique Politique
du Docteur Young , qui eft l'Ouvrage
le plus récent que nous ayons fur :
cette matière. Ils y trouveront les vrais
principes de la méthode la plus commode
des calculs politiques , avec les moyens
d'affurer le fuccès de ces opérations qui intéreffent
fi effentiellement la conftitution .
fondamentale des fociétés , la fubfiftance
des Peuples , la profpérité & la puiffance
des Nations en général , & le bonheur particulier
de chacun des membres qui les compafent.
ر
ARÉTIN & ARISTOPHANE . Cn eft étonné,
au premier coup d'oeil , de voir ces deux
articles dans un livic dont le titre annonce
tant de gravité. Mais Arétin fut le Cenfeur
des Gouvernemens & des Princes ; Arifto462
MERCURE 1
phane fut quelquefois fufcité contre les
Philofophes par le Gouvernement qui les redoutoit
; & il étoit important d'examiner jufqu'à
quel point la Satyre peut être utile ou
nuifible dans un Corps Politique . D'ailleurs
Ariftophane & Arétin fervent à nous faire
apprécier la différence des moeurs & des
efprits du fiècle cù ils vécurent , aux moeurs
& aux efprits de notre tems. S'il paroiffoit
aujourd'hui un Ariftophane ,, un Arétin ,
nos Princes & nos Magiftrats ' devroient
fans doute leur impofer filence.Ces hommes
dont les Satyres firent alors plus de bien
que de mal , feroient aujourd'hui plus de
mal que de bien ; l'on pourroit avoir raifon
de réprimer de nos jours une licence.
qui fut tolérée dans d'autres tems & d'autres
lieux.
AVENIR. Jufqu'à quel point l'Homme
d'État peut & doit embraffer l'avenir. Il n'eft
pas donné à l'homme de lire dans l'avenir.
Le voile dont il eft couvert ne fe lève
prefque jamais entièrement pour lui , fans
doute par une fage difpofition dont il
ne fauroit trop fe féliciter. Mais il
nous eft permis de partir du moment préfent
pour raifonner fur un avenir vraifemblable
; & cette eſpèce d'infpection doit -
auffi avoir fes bornes. La raifon épurée par
la réflexion , & éclairée par l'expérience
du paffé , doit les fixer. Sans cela , plus
les hommes font doués d'un génie vafte ,
-
DE FRANCE. 167
plus ils feroienr expofés à embraffer de
trop grands efpaces. Les plus grands génies
feroient alors des plus dangereux à
l'ordre public par la multiplicité des chimères
qu'ils enfanteroient. L'imagination
que le bon-fens ne rempère pas , croyant
voir les fiècles futurs comme préfens , bârit
des fyftêmes qu'ordinairement la feconde
génération voit périr.
>
Puifque ce font des hommes qui projettent
réciproquement && qui font les
affaires , la mefure la plus sûre & la plus
fenfée de notre prévoyance doit être la vie
& la durée préfumée des hommes . Je dis
la vie préfumée , parce qu'à cet égard il
ne peut y avoir de certitude ; mais on
peut raifonnablement calculer d'après l'âge
& la fanté des hommes , & le Politique
n'aura rien à fe reprocher dès qu'il n'excédera
pas le vraisemblable. Orga
Il eft bien rare que , dans l'ordre des matières
publiques , les projets furvivent à
leurs auteurs. Plus ils font grands & élevés ,
moins ils trouvent de continuateurs , parce
que communément la nature ne produit
, ni ne doit de fucceffion fuivie de
grands hommes. Sices projets font mé
diocres , on fe fait honneur de les abandonner
promptement pour leur en fubftituer
d'autres , & fouvent pourtant le paf
fage du médiocre au grand, eft lui-même
une fource de mal.
C'est un défaut affez ordinaire aux hom
164
MERCURE
mes qui entrent en place , de fe frayer des
routes nouvelles , fans examiner fi leurs
prédéceffeurs ont eu tort ou raifon. Chacun
a la manie de vouloir être original , & l'on
fe croit peu honoré par le mérite de bien
continuer un ouvrage bien commencé. C'eſt
un des plus grands inconvéniens de l'inftabilité
des miniſtères. Le premier mot de
Richelieu entrant au Miniſtère , annonça
que le Confeil avoit changé de maximes . Tous'
n'ont pas la vanité de l'annoncer publiquement
; mais beaucoup ont la foibleffe de le
croire intérieurement , & l'indifcrétion de
s'en faire un principe.
J
Il eft vrai en général que l'homme public
duit confiderer l'Etat comme ne devant jamais
finir ce qui s'entend de la conftitution
fondamentale des Etats. Quant à la politique
extérieure , & même au régime intérieur à
certains égards , ils ne peuvent point fe mefurer
fur cette eſpèce d'immortalité. Il eſt
un milieu entre aller , comme on dit au
jour le jour , ce qui formeroit un diamètre
trop court qui exclueroit toute prévoyance
, ou embraffer des efpaces imaginaires
, & prétendre affervir à fes idées
des hommes qui vivront dans cent ans.
Qu'il y ait , même dans l'ordre des intérêts
politiques , des points fixes & permanens
, il n'en eft pas moins vrai que
les refforts qui peuvent contribuer à leur
permanence , dépendant d'un mobile paffager
qui eft l'homme , il en faut conclure
DE FRANCE. 165
que la vraie meſure des vues fenfées doit être
la vie civile & naturelle des hommes publics .
C'eft ce que l'on prouve d'une manière
fenfible par des exemples tirés de l'Hiftoire
Ancienne &
tions naturellederne
, & par des applicaà
divers événemens politiques
, prévus judicieuſement par des Hommes
d'Etat dans différentes circonftances délicates.
AUTORITÉ. De l'Autorité en général, de
fa nature & de fes principes , de fes efpèces
& de leurs fondemens . Autorité naturelle. Autorité
Civile & Politique. Autorité de la
Nation. Autorité Suprême. Cet article
auli étendu que l'importance de la ma
tière l'exige , difcute , avec une franche
& honnête liberté , plufieurs queſtions de
droit public , & pofe des principes qui
acquièrent tous les jours plus d'évidence,
& que les Gouvernemens fages & modérés
adoptent d'autant plus volontiers , qu'ils
font propres à leur donner de la ftabilité ,
& à les mettre à l'abri des révolutions
fatales qu'occafionne quelquefois la licence
d'une part , & , de l'autre , l'abus d'une
aurorité exceffive. Ce morceau eft d'une
touche fière & fage tout à -la-fois. L'Auteur
n'oublie jamais ce qu'il doit aux Souverains,
ni ce qu'il doit à la dignité de l'homine !
( Nous parlerons fuccinctement , dans un
des Mercures fuivans , des Tomes VII ,
VIII , IX , X '& XI , qui ont paru depuis la
compofition de cet Extrait. )
166: MER CUR EG
stteor ob zouisber, Macion T
RECUEIL de tous les Coftumes des Ordres
Religieux & Militaires de toutes les Nations
avec un Abrégé Hiftorique &
Chronologique
enrichi de notes & de
planches coloriées , par M. Bar. y la el
C'EST aux bontés dont M. Bignon , Bibliothécaire
du Koi ', honore l'Auteur , que cet
ouvrage doit fon exiftence. Ce n'eft pas fimplement
une compilation de tous ceux de
il offre encore des parties neuves ,
tous les faits que les Auteurs ont négligés ,
& la correction des erreurs qui leur font
échappées.
ce genre ,
Les citations nombreufes des Écrivains
que l'Auteur a confultés , prouvent le travail
immenfe auquel il s'eft livrée la chronologie
eft obfervée dans chaque article avec le plus
grand foin ; cette attention étoit d'autant plus
néceffaire , que tous ceux qui ont couru précédemment
cette carrière , l'avoient fort négligée.
斧D'ailleurs , aucun Auteur n'a traité ex
profeffo cette partie des Coftumes ; les uns
ne les ont donnés qu'en partie , d'autres , &
c'eft le plus grand nombre , ne les ont préfentés
! que comme acceffoires de leur hiftoire
, foir Monaftique , foit Militaire ou
autre. M. Bar donne non feulement . -
* Cet ouvrage comprendra tout ce qui tient à la
Religion & au Militaire de toutes les Nations.
DE FRANCE 1671
les Coftumes anciens & modernes de foutes
les Religions en général , avec les détails qui
leur font propres , & ceux des Ordres
Militaires , Réguliers ou Séculiers de toutes
les Nations exiftantes , & qui ont exifté ,
mais il y joint encore un abrégé hiftorique
& chronologique de leur origine , leur progrès
, leur décadence , & de la fuppreffion
de ceux qui n'exiftent plus, bly v
L'accueil que le Public a fait aux onze
cahiers qui ont déjà paru de ces Coſtumes ,
eft une preuve non équivoque qu'il en defire
la continuation , & le débit même des exemplaires
contrefaits femble être un nouveau
garant du fuccès de l'ouvrage, Il a été honoré
des fuffrages de plufieurs Savans , & l'on
doit efpérer que l'Auteur s'efforcera de mériter
de plus en plus des fuffrages fi flatteurs.
Nous obferverons qu'on n'auroit pu évi→
ter la monotonie , fi lon eût adopté une s
marche chronologique dans la diftribution
des livraifons de cet Ouvrage ; c'eft pourquoi
on ne s'eft aftreint à auçun autre ordre , qu'à
celui de mettre enfemble toutes les parties
qui ne doivent pas être féparées.
Nous croyons que l'exactitude que l'Auteur
met dans l'exécution de ce Recueil , nes
laiffera rien à defirer aux Amateurs. Ils y
trouveront les blâfons , étendards , drapeaux ,
enfeignes & autres marques caractéristiques!,
très -fcrupuleufement repréfentés . Toutes
les figures font gravées à l'eau-forte, & colorices
fur papier d'Hollande, de format infol,
768
MERCURE
Le prix de chaque cahier eft de 15 liv.
pour les Soufcripteurs feulement. Quoique
cet ouvrage ait déjà coûté confidérablement
à l'Auteur , il ne demande aux Soufcripteurs
d'autre avance que de s'engager par ecrit à
prendre & à payer les cahiers à mesure qu'ils
paroîtront ; & s'il exige cet engagement par
ecrit , ce n'eft que pour pouvoir fixer le nombre
des épreuves qu'il doit tirer , & non
pour donner des entraves au Public , qu'il
ne veut lier que par l'intérer qu'il fe flatte
de répandre de plus en plus fur fon ouvrage.
Les perfonnes qui ne voudront pas debourfer
166 liv. pour le prix des onze cahiers
qui font au jour , pourront fe les procurer
en payant feulement le premier cahier
double , & les autres de même; c'eftà-
dire , qu'elles donneront 30 liv. en retirant
les onze cahiers qui paroiffent , & en retirant
le douzième , 30 autres liv. , ainſi de
fuite jufqu'au vingt - deuxième cahier .
On foufcrit à Paris , chez l'Auteur , rue du
Roi- Doré , au Marais , & chez tous les Libraires
des grandes villes de l'Europe.
Pour mettre les Étrangers en état de fe
garantir du brigandage des contrefacteurs ,
on les prévient que tous les cahiers qu'ils
recevront feront fignés & paraphés de l'Auteur.
Les Libraires étrangers font traités trèsfavorablement.
Nota. Le premier Tome de ce Recucil
contient ,
DE FRANCE. 169
contient , entre autres Ordres ' , celui des
Templiers , dont les figures & l'hiftoire paroiffent
traités avec beaucoup de foin , &
celui des Mameluks , qui ne paroît pas
moins intéreffant, ainfi que plufieurs autres ,
fur lefquels les bornes de ce Journal ne nous
permettent pas de nous étendre.
LE Lord Anglois & le Chevalier François
Comédie en un Acte & en vers , repréfentée
par les Gomédiens Italiens ordinaires
du Roi , le 23 Décembre 1779 ,
par M. Imbert. in - 8°. A Paris , chez
Piffor , Libraire , quai des Auguſtins.
On peut définir le Théâtre , un grand attelier
où l'on voit une toile toujours
tendue , fur laquelle le Génie vient , quand
il lui plaît , former une galerie de Tableaux.
Le Spectateur eft-il content ? Il n'en faut
pas demander davantage à l'Auteur. Plus ou
moins d'intérêt , plus ou moins d'enfemble
, une plus grande machine , tout cela
eft critique de métier , & nous n'en fe
rons point aujourd'hui. Des détails heureux
, une verfification aiſée , un dialogue
pur & facile , un excellent ton ; voilà ce
qu'on trouve dans l'ouvrage de M. Imbert.
L'Auteur avoue , dans la Préface ,
qu'il n'a point eu la prétention de faire un
chef- d'oeuvre. Le fond de fa Pièce eft une
petite hoftilité contre les Anglois , que
les circonftances permettoient. On doit la
Sam, 26 Février 1780. H
770 MERCURE
mettre dans la claffe de ces à-propos qui
ont produit Heureufement , l'Oracle , &c..
La tendreffe du Chevalier François & du
Lord Anglois pour Mde de Merville , jeune
Veuve , eft le pivot fur lequel roulent tous
les détails. Mde de Merville , qu'un pre
mier hymen. a rendue prudente .
De mon premier Hymen , s'il faut être fincère ,
Le fouvenir m'alarme trop: enfin
ร
On peut toucher mon coeur fans obtenir ma main,
Il me faut un époux digne de ma tendreſſe ,
Qui même n'aimant plus puiffe me plaire un jour.
Plus d'un amant , doux , ardent tour- à-tour
Complaifant , généreux , tendre pour la maîtreſſe ,
Perd toutes les vertus en perdant fon amour,
Puifque l'amour est un charme qui ceffe ,
Je veux dans mon époux , aux vertus affermi ;
Quand je perdrai l'amant , retrouver un ami.
On devine déjà que Mde de Merville
mettra les deux rivaux à l'épreuve . Elle
s'intéreffe au fort d'un vieillard Anglois
malheureux. Le Chevalier & le Lord
promettent de venir au fecours de l'infortuné.
Honorinę , ( la Soubrette ) qui
protége le Lord , vient dire au Chevalier ,
dans le moment qu'il dénoue les cordons
de fa bourfe , que le malheureux eft Anglois
; Dumont , valet du Chevalier , dit
en même temps au Lord , que le vieilDE
FRANCE. 171
lard eft François à ce mot , le Lord , qui
avoit déjà donné une lettre de recommandation
, la reprend & la déchire :
Il eft malheureux .... mais François.
Le Chevalier dit à Honorine :
Il eft Anglois ,
Mais il eft malheureux . Portez-lui cette bourfe ;
Et fa place , il l'aura. Je cours tout de nouveau.
Mde de Merville , témoin de cette générofité
, accorde la préférence au Chevalier ,
& finit en difant au Lord :
Telle eft de nos climats la maxime chérie ,
Et nul de nous ne voudroit en changer ,
Que la haine de l'étranger
N'eft point l'amour de la patrie.
Maintenant , qu'il nous foit permis de
citer les vers heureux & les détails qu'on
trouve dans cette Pièce :
A propos de projets. Ce foir , quels font les miens ?
Des Spectacles du jour la feuille va m'inftruire.
Hem ! aux Italiens, voyons les Trois Fermiers....
Alcefte à l'Opéra , hem ! aux François Zaïre ;
J'irai voir Jeannot...
SCÈNE I X.
MILORD IT LE CHEVALIER ,
LE CHEVALIER.
Madame de Merville eft aimable.
Hi
172 MERCURE
M1 ORD.
Charmante.
LE CHEVALIER.
Une raifon fi douce ! un coeur fi généreux !
Des préjugés elle eft indépendante ,
Elle aime fon pays , accueille l'étranger.
MILOR D.
C
L'accueille ? le diſtingue.
LE CHEVALIER.
Ah ! diftinguer me femble
Un peu fort,
MILOR D.
C'eſt le mot; mais le François raſſemble
Tant de moyens de plaire ! Il peut bien s'en venger ;
Car c'eſt un jeu pour lui d'enţaffer des conquêtes,
De fubjuguer des cours &. de tourner des têtes .
13061 OLE CHEVALIER.
Ah ! ceci fent un peu l'hoftilité , Milord.
Au refte , elle eft de faifon ; car la guerre
Entre la France & l'Angleterre
Se ranime.
MILOR D.
Oh ! cela deviendra bien plus fort,
LE CHEVALIER,
Je l'efpère ; mais je m'étonne
Qu'en ce moment vous reftiez à Paris.
MILOR D.
Vous devez en être furpris ;
DE FRANCE. 173
Mais de nous , malgré nous , fouvent le fort ordonne.
Vous même , lorfqu'ailleurs on cueille des lauriers ...
LE CHEVALIER,
Moi , j'attends de l'emploi pour fuivre nos guerriers ;
C'eft un exil pour moi , je brûle qu'il finiffe ;
Et tout honteux de vivre en nos foyers ,
Mon repos devient mon fupplice.
MILOR D.
Tel eft votre devoir. Le mien ,
C'eſt de voler bientôt où l'honneur me rappelle .
Par bonheur ma Patrie a fans moi ſon ſoutien ,
Dans le corps des guerriers qui combattent pour elle :
La valeur fert beaucoup , le nombre n'y fait rien.
LE CHEVALIER.
Ne croyez pas , Milord , qu'à ce panégyrique
J'oppoſe la fatyre ou l'éloge ironique :
Le coeur d'un vrai François , à la raifon foumis ,
Sait être jufte , & même envers fes ennemis .
Jetez les yeux , Milord , fur nos jeux dramatiques ,
Parcourez nos romans férieux ou comiques :
Comment vous ont dépeints nos Auteurs complaifans ?
Triſtes , mais généreux ; bruſques , mais bienfaiſans ;
Et des vertus partifans fanatiques .
Mais il eft un peuple haîneux ,
Qui , fur fon théâtre cynique ,
Traîne avec volupté , fous des mafques hideux ,
Ses rivaux qu'il dévoue à l'infulte publique ;
Pareil à ces enfans , dont le courroux trop vain ,
-H iij
174 .
MERCURE
Sur un pédant armé n'oſe porter ſa main ;
Et de qui la rancune à l'écart enhardie ,
Outrageant fon portrait qui në fent aucun mal ,
Croit en infultant la copie
Se venger de l'original.
Le Public a faifi , dans le trait fuivant ,
l'allufion à M. d'Eftaing. C'eft Mylord qui
parle.
Le fort a déchaîné vingt fâcheux après moi ;
Par exemple , j'ai vu Madame de Semine ;
A peine à fon boudoir j'ai le temps de monter ,
Sa Marchande de Modes , habile à caqueter ,
Tout en louant mon goût , d'un air galant & fade ,
Vient vîtement me confulter
Sur des chapeaux à la Grenade.
On a applaudi la tirade fuivante , qui eft
très-caractéristique.
•
L'Anglois
A
Qui dédaigne par air , qui brave par fyſtème ,
Frondant toujours nos goûts , qu'il voudroit imiter ,
Et méprifant Paris , qu'il ne peut plus quitter ,
N'écoutant jamais rien que ce qu'il daigne dire ,
Ou s'il vous applaudit , vous payant d'un fourire ,
Qui naiffant avec peine , expire tour d'un coup ;
Parce qu'il parle peu , croyant penfer beaucoup ;
Qui , dupe de l'orgueil dont fon ame eſt nourrie ,
Croit vanter l'Angleterre en ſe diſant Anglois ,
DE FRANCE. 175
Patriote en difcours , égoïfte en effers ,
Qui n'aimant que lui feul , croit aimer fa patrie.
Cette Pièce eft la première nouveauté
que les Italiens ont mis fur leur Théâtre
depuis qu'il leur eft permis de donner des
Comédies. Le Public s'eft apperçu que les
Comédiens en étoient à leurs coups d'effais.
La Comédie de M. Imbert n'y a pas gagné;
fur le Théâtre François , Mde de Merville
le Chevalier & le Valet , dans les mains de
Molé , de Mde Préville & Dugazon , auroient
paru des rôles très - brillans. Il fera aifé
de multiplier nos Théâtres ; fera - t'il auffi facile
de multiplier les bons Auteurs ?
On convient cependant des talens de
Clairval & de Mlle Pitrot ; plus d'exercice
les mettra fans doute au niveau de l'ancien
Théâtre.
LA COMTESSE D'ALIBRE , ou le Cri
du Sentiment , Anecdote Françoiſe , par
M. Loaifel de Treogate ; avec cette épi
graphe :
La Naturefrémit , l'Humanité pleure & la Raifon fe tait.
in-8°. A la Haye, & fe trouve à Paris , chez
Belin , Libraire , rue Saint-Jacques , vis - àvis
celle du Plâtre.
Si la fenfibilité eft le principe le plus
fécond en vertus , fi elle nous porte à l'amour
de nos femblables , fi elle eft l'antidote de la
Hiv
176 MERCURE
frivolité, de la coquetterie & de l'égoïfme ;
pourquoi ne pas chercher à étendre fon empi
re; pourquoi s'élever contre des ouvrages dont
la teinte fombre & touchante porte à la fenfibilité
Pourquoi profcrire un genre inté
reffant pour beaucoup de perfonnes , dont
l'ame tendre & réfléchie aime à fe nourrir
d'Ouvrages analogues à leurs fentimens ?
Malheureux qui raifonne toujours, & ne fent
jamais que les défauts !
*
Ce n'eft donc point aux gens de Lettres ,
ni aux gens d'un goût févère , que nous
offrons ce Roman ; ils n'y trouveroient pas
ce qu'il leur faut. Mais il y a plus d'une claffe
de Lecteurs : il en eft qui cèdent bonnement
aux impreffions qu'ils reçoivent , fans chercher
à les détruire par des raifonnemens , &
qui adoptent fans examen un genre quelconque
dès qu'il leur fait plaifir , & les inftruit
en les intéreffant. C'eft à ceux - là que nous
pouvons dire Lifez la Comteffe d'Alibre.
Vous trouverez dans cette Anecdote des
fautes de ftyle , de goût , d'invention , de
vraifemblance , & beaucoup de plaifir.
Les bornes, qui nous font prefcrites ne
nous permettent pas d'entrer dans les détails
d'une exacte analyfe. Nous nous arrêterons
à l'examen du principal caractère , qui eft
celui de Lucile , ou de la Comteffe d'Alibre :
ce caractère eft dans la nature. Ce n'eft point
un de ces modèles de perfection idéale , qui
ne font que des êtres de raifon. Lucile eft
douée d'une extrême fenfibilité : on voit d'a
DE FRANCE. 177
vance que cette fenfibilité , qui d'abord fait
fon héroïfmé , peut la conduire par degrés
aux plus grandes foibleffes . En facrifiant le
penchant de fon coeur , elle s'immole pour
un père dont le trépas inattendu lui enlève le
fruit d'un fi noble facrifice . Alors , abandonnée
aux mauvais traiteniens d'un mari
barbare , il eft bien naturel qu'elle foit accablée
de fon esclavage, & qu'elle regrette plus
vivement un amant adoré. Tous les incidens
préparent fa foibleffe & la juftifient en quelque
forte. La folitude où la laiffe un époux
brutal , loin d'adoucir ſes ennuis , ne fait
que les accroître , en lui donnant plus de
liberté pour s'occuper de fes malheurs , plus
de momens d'abandon pour fe nourrir de la
paffion qui dévore fa vie , en lui montrant la
continuelle image d'un avenir qui n'a que
des douleurs à lui préfenter. Milcour artive
dans ces inftans où l'ame de Lucile , perdue
dans un chaos de doutes & de réflexions
contraires , ne fait plus où elle doit fe fixer ;
ne fait plus , pour ainsi dire , s'il eft des devoirs
, s'il eft un prix pour la vertu , puifqu'elle
eft fi mal récompenfée & en quelque
forte punie de la fienne. En ce cas , un Amant
qui prie eft un tyran qui fe fait obéir : la
voix du fophifme devient celle de la raifon
dans fa bouche . Les illufions de l'amour
achèvent de s'emparer puiffamment du coeur
de la Comteffe , déjà ébranlé par fés propres
réflexions , & à demi vaincu par le plaifir de
revoir ce qu'elle a de plus cher au monde.
2
Hv
178 MERCURE
و ر
و ر
:
La peinture de leur bonheur momentané eft
intereffante elle repofe un moment l'ima
gination du Lecteur fur des idées plus douces.
Mais 1 Auteur a foin de ne faire que gliffer
fur l'image du plaifir ; il n'y appuie point ;
& l'on peut dire que fi Lucile a eu trop de
foi bleffe , fa punition eft terrible. Le Comte
la fait enfermer dans un cachot avec l'enfant
ne des fuites de fa fatale paflion , " pour
» la contraindre, ou de manger le fruit de
» fes entrailles , & de périr enfuite dans les
horreurs de l'épouvante , ou d'expirer
» avec lui dans les agonies de la rage . » L'Auteur
a cru , fans doute , que les Lecteurs
d'aujourd'hui , accoutumés aux fecouffes du
ftyle emporté de nos Modernes Youngs & à
leurs fombres imaginations , avoient befoin
d'être électrifés fortement. Des émotions ,
même extraordinaires, ne lui ont pas paru
fuffifantes ; il lui falloit des convulfions.
Nous espérons qu'il nous pardonnera à ce
fujet quelques réflexions genérales dont il
n'eft tout au plus que l'occafion , & qui ne
nous font dictées que par l'intérêt du bon
goût , & par celui que doit infpirer un Litté
rateur fenfible & honnête , « qui , felon fes
» propres expreffions , ne demande que des
» lumières , & qui les reçoit avec reconnoiffance
quand elles font dictées par la
décence & par la bonne- foi. » Il eft des
excès , même dans le genre terrible , qu'une
certaine convenance doit profcrire. Ce font
ces atrocités révoltantes , ces fcènes d'horDE
FRANCE. 179
reurs qui répandent fur notre ame une mélancolie
fombre & farouche : ce n'eft plus
du pathétiqué , c'eft de l'horrible. L'Auteur ,
en ces occafions , a beau dire que fa plume
fe détrempe dans fes larmes , qu'elle lui
échappe des mains le Lecteur n'éprouve
qu'une horreur sèche. Le coeur eft ferré
mais non pas attendri ; on frémit & on ne
pleure pas ; l'émotion que l'on reffent alors
n'eft plus un plaifir, c'eft une angoiffe ; & malheureuſement
il n'y en a déjà que trop dans
la vie , fans qu'il foit befoin de s'exalter
lat ête pour en inventer d'imaginaires.
BIBLIOTHÈQUE Univerfelle des Romans
Nouvelle Edtion.
LA profonde ignorance de la plupart de
nos Poëtes , les connoiffances fuperficielles
de plufieurs autres de nos Littérateurs , &
peut- être la perfection même de quelques
Ouvrages modernes , où les recherches fe
trouvent diftribuées avec plus d'intelligence
& de goût que dans ceux de nos anciens An
teurs , avoient fait accufer notre fiécle de
frivolité ; on reprochoit aux Gens de Lettres
leur dédam pour l'érudition , & au Lecteur
fon indifférence pour ceux qui cultivoient
encore un genre auffi pénible qu'infructueux
en apparence. Mais il femble que ces reproches
& ces injuftices vont bientôt difparoître
une émulation plus active s'empare
des efprits , on commence à ne plus
H vj
180 MERCURE
redouter l'afpect des érudits ; on ofe remonter
aux fources , on étudie les anciens monumens
, on rapproche les faits , on balance
les autorités , on compare , on décompoſe
les langues , on en tire de nouvelles lumières
; infenfiblement le cahos de l'hiftoire &
des opinions humaines fe débrouille . Que de
lumières ont déjà répandus fur nos lois &
nos ufages les Montefquieu , les Mably , les
Sainte-Palay, & c. Jamais notre ancienne
Littérature fût - elle mieux connue qu'elle
eft aujourd'hui par l'Hiftoire des Troubadours
, par le Recueil des Fabliaux , par les
Annales Poétiques , & fur-tout par la Bibliothèque
Univerfelle des Romans ?
}
Cette dernière entreprife , en occupant un
grand nombre d'Écrivains , fait renaître chez
eux l'amour du travail & le goût de l'érudition
; obligés de déchifrer nos vieux manuf
crits , ils y découvrent une multitude de
chofes inconnues jufqu'à ce jour ; affujétis à
méditer fur les créations défordonnées du
génie encore brut & fauvage , mais fécond
en traits heureux , ils y obfervent la langue
dans fon enfance , les progrès de l'Art , l'état
des moeurs & de la civilifation , les carac
tères diftinctifs des peuples & des fiécles.
En s'exerçant à refferrer ces peintures romanefques
dans un efpace plus convenable ;
nos jeunes Écrivains s'accoutument d'ailleurs
à la préciſion , à la méthode , à l'élégance du
ftyle. On en a eu déjà plufieurs exemples
dans les premiers Volumes de cette riche col
DE FRANCE. 181
lection; Hiftoire du petit Jehan de Saintré *
doit fur-tout leur fervir de modèle ; & fi
l'on continue de feconder le zèle & l'intelligence
du chef de cette entrepriſe , nous
nous approprirons enfin tout ce qui exifte
d'intéreffant fur cet objet ; mais le faccès d'une
telle entreprife dépend encore plus du Public
que des Gens de Lettres. Ce n'eft qu'à l'aide
des Soufcriptions qu'il eft poffible de faire
face aux frais immenfes qu'exige ce pénible
-travail. Auffi le Rédacteur de eet Ouvrage a
t'il renoncé à fon intérêt actuel , pour déterminer
les Soufcripteurs à feconder fes louables
efforts. Voici les avantages & les conditions
qu'il leur offre pour la dernière fois.
LORSQUE l'on annonça , il y a quatre mois , par
des Avis multipliés , que l'on pourroit fe procurer
gratis les quatre premières années de la Bibliothèque
univerfelle nes Romans , en foufcrivant en même
tems pour la cinquième & la fixièine année , on
dut croire que deux mois accordés au Public étoient
plus que fuffifans : on a excédé le terme prefcrit ;
& cependant beaucoup de perfounes fe plaignent de
la réfolution prife de ne plus donner cet Ouvrage à
des conditions auffi douces. Il eft vrai que lorfque
l'Avis fut publié , la plupart des Citoyens étoient à
la campagne , & qu'ils ont pu être inftruits tard des
propofitions avantageufes qu'il renfermoit. Dans
cette fuppofition , on fe détermine à donner une
nouvelle preuve de fon zèle au Public.
Pour Paris , le gratis fubfiftera jufqu'au 10 de
On en rendra compté dans un des prochains
Numéro du Mercure.
132 MERCURE
Mars inclufivement , & pour la Province jufqu'au
30 du même mois. On paiera donc 24 livres pour
les foixante-quatre Volumes , formant les quatre pre.
mières années , & pour les feize qui doivent être
publiés dans la cinquième , dont onze ont déjà parų ;
& 12 livres fur la fixième année qui commencera au
premier Juillet prochain.
Les perfonnes de la Province qui voudront recevoir
par la pofte les cinq derniers Volumes de la cinquième
année , paieront 38 liv . 10 fols , au lieu de
36 , 2 liv. pour les frais d'emballage des foixantequinze
premiers Volumes , fi elles veulent les recevoir
par la Meffagerie ; & les frais de tranſport feront
également à leur charge. En Juillet prochain,
elles paieront feulement 20 liv. pour les feize Volumes
qui paroîtront dans la fixième année ; & elles
les recevront francs de port par la poſte.
Pour Paris , comme pour la Province , les foixante-
quatre premiers Volumes donnés gratis feront
livtés en feuilles. Les perfonnes qui voudront les
recevoir brochés , paieront un écu de plus ; conféquemment
, 39 liv. à Paris ; 43 liv. 10 fols en Province.
Le Public eft averti qu'aptès les termes du 10 &
du 30 Mars , les quatre premières années feront
irrévocablement vendues 30 liv. , & ne feront jamais
livrées , à ce prix , qu'aux perfonnes qui foufcriront
en même temps pour la cinquième année
& paieront conféquemment , en fus , 24 liv. Il eft
tems que le Propriétaire de la Bibliothèque des Ro
mans mette des bornes à fon zèle ; & qu'un Ouvrage
accueilli favorablement , & dont chaque nouvelle
édition coûte 40,000 liv. , ne l'expofe pas à des pertes
fenfibles.
Toute Lettre qui ne fera pas affranchie restera
à la Pofte. Le Bureau eft rae neuve Sainte-CatheDE
18+
F
FRANCE.
rine , au Marais. On s'y adreffe toujours à M.
ANCEAUME.
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LETTRE de M. COLALTO à MM. les
Comédiens Italiens .
Des Champs Élifées , ce .... *
JE n'examinerai point , mes chers & anciens Camarades
, fi vous avez pris avec mes Compatriotes , le
feul parti qui vous reftât à prendre ; s'il n'en eft pas
quelques - uns que vous auriez pu ou dû conferver :
j'aime à croire que le bien général de votre Spectacle
vous a forcés de facrifier quelques intérêts particuliers
; en un mot , je fuppofe que vous avez tout
fait pour le mieux. Nous autres morts , nous avons
l'efprit porté à l'indulgence , & nous ferions fâchés de
donner des torts aux vivans , qui n'en ont déjà que
trop ; d'ailleurs , j'ai toujours du faible pour vous ,
cet attachement eſt entretenu par des actions qui vous
honorent & que j'apprends ici de tems en tems. Je vous
écris donc pour vous féliciter de vos fuccès dans un
genre que vous aviez perdu , & dans lequel heureufement
vous venez de rentrer. Vous voilà véritablement
Comédiens ! Déjà chers à la Nation , vous allez le
devenir davantage en faifant revivre pour elle des
&
* Il y a plus de trois mois que cette Lettre eft à l'impreffion
; quoique des circonftances en aient un pen
reculé la publication , on n'a pas cru devoir la fupprimer,
184 MERCURET
Auteurs oubliés , en lui remettant fous les yeux des
ouvrages qu'elle regrettoit ; enfin , en offrant au
génie comique de nouveaux moyens de fe faire connoître
, en lui r'ouvrant une route qu'on croyoit à
jamais fermée ; abus, qui ne pouvoit à la longue
qu'anéantir le talent des Auteurs & des Acteurs....
Tout eft réparé.... Vous êtes zélés ; le fuccès com
mence à répondre à votre zèle ; les Spectateurs font
indulgens : redoublez de courage , fouillez dans cette
nouvelle mine , creufez -là , enrichiffez vous avec
difcernement des refus d'une Troupe qui fait les
plaifirs de la capitale ; mais chez laquelle , comme
dans les grands Empires, les richeffes Littéraires &
les fuccès réitérés ont produit l'engourdiffement
l'orgueil & la divifion . C'eft lui rendre fervice que
de lui offrir des rivaux redoutables ; en augmentant
vos talens , vous la forcerez à regretter , peut- être à
reprendre fon premier éclat ; & le Public ne pourra
que profiter de ce combat d'émulation & de gloire.
*
>
Gardez - vous de négliger le genre charmant où
vous avez toujours fi bien réuffi toutes les fois que
Vous avez voulu y confacrer votre temps & vos
talens : depuis que je vous ai quittés , j'ai appris avec
douleur que le relâchement s'étoit introduit parmi
vous, Songez - y bien , mes chers amis ; vous en
feriez les premières victimes. Le Publie a mille moyens
de fe venger de la négligence qu'on met trop fouvent
à le fervir. Loin de vous ces difcuffions enfantines, ces
sivalités honteufes qui dégradent le talent , & finiffent
par l'étouffer voyez fans jaloufie vos fuccès
mutuels ; ne difputez entre vous que de foins , de
travaux & de zèle ; & l'honneur fera le prix de votre
conduite..... Mais vous n'êtes pas moins convaincus
que moi de ces grandes vérités . Si vous paroiffez
quelquefois vous en écarter, c'eft, fans doute, par une
fuite inévitable de cette fatalité qui pourſuit les mar
DE FRANCE. 185
els , & qui paroît mettre en contradiction leurs
actions & leurs coeurs.
Quoique je fente toute la foibleffe de nos canevas
Italiens , je regrette quelques Scènes d'un très -bon
comique qu'on y trouvoit de temps en temps. Je fais
bien qu'on les furchargeoit de bouffonneries ridicules;
mais je crois qu'en les ennobliffant on pourroit les voir
reparoître avec plaifir dans des Pièces Françoifes &
dans des Opéra comiques d'un certain genre. Je
vous avoue encore que mes entrailles paternelles frémiffent
que les Trois Jumeaux Vénitiens ne foient
compris dans la profcription générale , à laquelle je
ne fuis pourtant pas très-étonné de voit applaudir
le Public de Paris.
J'oferai , mes chers Camarades , vous donner à
prefent quelques confeils fur le nouveau genre que
vous avez adopté ; l'amitié feule me les dictera :
dans les lieux paifibles où j'habite , on ne connoît
que le langage de la vérité ; mais ce langage eft pur
& doux comme l'air que nous refpirons . Le fiel , les
reffentimens , font bannis de ces retraites ; on y voit
tous les jours Ariftophane le promener avec Socrate ,
& Rouffeau tire avec Voltaire.
J'exhorte notre ami Ménier à prendre l'emploi des
Raifonneurs , des Pères nobles , où le fentiment règnera
plus que la gaieté : en fe donnant tout entier à
ces rôles , it acquerra de la nobleffe , fon intelligence
fe développera , & ſa diction , déjà fage , mais un peu
monotone , pourra fe perfectionner. Dans les Amoureux,
au contraire , même dans ceux dont le caractère
eft marqué, il paroîtra froid & emprunté ; il n'aura
jamais la légèreté , le ton vif, l'aifance qui appartiennent
à ces rôles,
J'exhorte notre aimable Clairval à ne paroître que
le plus rarement poffible dans les Pièces à Ariettes ;
fa fanté , le Public y gagneront la Comédie ,
proprement dite , le fatiguera moins que le
186 MERCURE
chant , & lui évitera les petites indifpofitions qui
font fi fouvent craindre fa retraite : il peut être fort
agréable dans les Amoureux fenfés ; peut - être
même pourroit-il fe créer un emploi très-utile dans
une troupe naiffante ; il nous a montré qu'il pouvoit
être comique , tendre , noble & bouffon .... Les Auteurs
travailleront pour lui. Débarraffé des Ariettes
& des catharres , il pourra fe livrer avec affiduité à
Fart du Comédien , il fe fera une nouvelle réputation ?
enfin , après avoir été deux fois , dans deux genres
différens , l'un des principaux foutiens de votre
Théâtre , il verra fon nom infcrit avec honneur dans
les faftes Dramatiques.
J'invite M. Michu à être moins apprêté , à ne pas
bégayer , à fe défaire de ces monofyllabes parafites
qui fatiguent le Public par leur fréquent retour ; à
être enfin plus naturel. Voudroit- il être ingrat quand
la Nature a tant fait pour lui ?
Je confeille à Mde du Gazon de profiter de fes
heureufes difpofitions & de la bienveillance du Public
; elle a tout ce qu'il faut pour
faire une bonne
Soubrette ; mais qu'elle ne compte pas trop fur le
premier moment d'enthoufiafme. Le parterre eft
toujours extrême ; il encourage d'abord , mais il ne
difpenfe pas du travail néceffaire pour acquérir ; & ,
dans cette carrière comme dans toutes les autres , il
faut , ou faire des progrès ou rétrograder. Du zèle ,
de l'étude , ma charmante camarade ; ne vous laiffez
pas féduire par les fadeurs des galantins , par les
bravò des Applaudiffeurs ; variez vos geftes , foyez
fine fans affectation , & vous verrez continuer des
applaudiffemens qui ne font flatteurs que lorsque le
tems & la reflexion les confirment.
C
Tout étranger que je fuis , Mlle Pitrot a ſouvent
choqué mon oreille par fa diction , par fes fautes
contre la profodie , quand elle charmoir mes yeux
par les graces de fon extérieur ; je l'exhorte à traDE
FRANCE. 187
vailler beaucoup j'ai cru m'appercevoir que bien
des gens commençoient à fe laffer de lui voir tou
jours les mêmes défauts .
M. Valeroy animera fon vifage , acquerra de
l'aifance & fe donnera la peine de fonger que les
caractères de Valet n'ont pas tous la même phy
fionomie.
M. Rozières pourra prendre les rôles à manteaux
& renoncer aux Opéra- comiques ; il n'a plus de voix
& marque fans ceffe la meſure avec fes coudes. Je le
crois Comédien ; avec du travail , il fe rendra fort
utile à votre Théâtre je lui ai toujours trouvé de
l'intelligence & de la charge.
J'engage l'inimitable Carlin à jouer & à vivre encore
trente ans ; le Public le verra toujours avec
plaifir ; quand il ne parleroit plus , on riroit de fes
geftes , de fon maintien , de fes mouvemens ; ce ſont
ceux de la nature & de la vérité.
Et le pauvre Coraly , qu'en faites-vous ? C'est bien
la plus honnête creature ! Vous avez mille petites
pièces en vers & en profe , où il fe trouve un Arlequins
il apprend facilement , il joue fort bien ce qu'il
a appris notre cher Carlin n'apprend plus , Coraly
vous fera utile ; fes geftes font bons ; il chante dans
les choeurs , il danferoit même dans les ballets , tant
il defire refter avec vous : les Acteurs auffi zélés font
rares ; Meffieurs ! je fuis du fecret ....
Je n'oublie pas Mde Gonthier ; intelligente ;
active , gaie & pleine de fenfibilité ; mais qui ne
s'eft pas encore débarraffée d'un certain vernis de
Soubrette & de Duegne. J'ai vu avec plaifir qu'elle
étoit aimée ; elle mérite de l'être , & peut acquérir
encore de nouveaux droits à la confidération publique.
Je vous confeille fur-tout , mes chers amis , de
ne pas perdre de vue certains fujets qui ont en Province
une réputation déjà méritée à plufieurs égards.
188
MERCURE
*
J'entends beaucoup parler de quelques jeunes Comédiens
qu'on a vus autrefois à Paris , & qui jouent
très agréablement les petits Maîtres ; informezvous
d'eux , vous en avez befoin. Il vous faut un
bon Payfan , une très-jeune Amoureuſe , pour les
feconds rôles : ne craignez pas de diminuer les parts ,
l'affluence du Public vous dédommagera de ces
avances. ༢༦་་ རྣམས །
Vous venez de faire une affez bonne acquifition
dans la perfonne de M. Dorgeville. Ce jeune homme
joue avec intelligence , fa diction eſt détaillée avec
bon fens , fouvent même avec beaucoup de fineffe.
Il me paroît fait pour vous rendre de très -grands
fervices. Je lui recommande pourtant de fe vêtir
d'une manière plus décente. Tous les habits que je lui
vois font ordinairement fi étroits , que chacun de
fes membres a l'air d'être enfermé dans une gaine.
Je l'invite encore à donner de l'a-plomb à la démar
che & de l'effor à fon ame.
Soyez enfin très - difficiles fur le choix des Pièces
nouvelles. Vous allez être affaillis par une foule
d'Auteurs de tous les genres. Point trop de ſévérité ,
mais point de foibleffe . Chaque Ouvrage nouveau
que vous repréfentcrez doit attirer ou éloigner le
Public, De votre difcernement dépendra la rapidité
de vos fuccès. Prenez garde pourtant de vous
tromper ; vous connoiffez le genre de l'Opéra-
Comique , mais celui de la Comédie eſt tout différent.
Telle Pièce qui tombe avec des arriettes auroit
réuffi fans ce funefte fecours ; & telle autre fans mu→
fique ne feroit qu'un fquélette décharné. Affermiffezyous
dans votre nouvel empire, faites voir que vous
avez déjà un Répertoire très bien fourni ; & par le
foin que vous mettrez à bien repréſenter les anciennes
Comédies , engagez ceux de nos Auteurs modernes ,
dont les talens font connus , à l'enrichir de leurs
productions ; confultez quelques Gens de Lettres
DE FRANCE. 189
fans partialité , fi vous en connoiffez.... Mais
Il eft temps de finir. Riccoboni m'attend pour me
parler de vous ; Caron m'avertit qu'il va repaffer
le fleuve. Je lui donne ma lettre . Adieu . Souvenez-
vous de mes avis ; fur-tout , quand vous au
rez quelque chofe à difcuter avec les Auteurs , n'ou
bliez pas ce proverbe Italien ,
Un bel parlare di bocca aſſai vale , e poco cokła.
Je fuis , &c,
J.
COLALTO , Pantalon.
VARIÉTÉ S.
E demande fincèrement pardon à M. C. d'O. de
l'avoir pris pour un jeune homme. Je ne le connoiffois
que par fon Catalogue à l'ufage des Dames.
Il m'accufe auffi d'être jeune ; c'eft un reproche que
je voudrois bien mériter.
Il y a des erreurs dans les Hiftoriens les plus
exacts . On en a reproché à Céfar dans le récit d'une
bataille qu'il avoit gagnée. Mais on dit qu'un Hiftorien
eft exact , lorsqu'il rapporte avec exactitude
les faits effentiels ; ceux qui influent fur les événemens
poftérieurs , qui peignent les moeurs des Nations
, l'efprit des fiècles , le caractère des Perfonnages
; ceux enfin qui peuvent nous faire juger les chofes
& les hommes ; dans ce fens , peu d'Hiftoriens
ont été auffi exacts que M. de Voltaire.
J'ai dit que M. C. d'O. confeilloit de ne lire les
Hiftoires de M. de V. que pour s'amufer , & il avoue
qu'il a confeillé de ne lire que pour s'amufer les An
nales de l'Empire.
J'ai dit qu'il confeilloit de lire les critiques qu'on
avoit faites de M. de Voltaire. Il répond qu'il a averti
que , pour lire les Hiftoires de M. de Voltaire
avec fruit , il faut avoir ces critiques fous les yeux,
MERCURE
Mais ce moyen eft pénible. Il confeille donc de ne
pas l'employer , & de fe livrer au plaifir que fait la
lecture des Hiftoires critiquées. N'est - ce point là
confeiller de lire les critiques à quiconque ne lit pas
l'Hiftoire , uniquement pour remplir un tems dont il
ne fait que faire ? N'eft-ce pas confeiller de ne lire
les Hiftoires de M. de Voltaire que pour s'amufer.
Infpirer l'humanité , la tolérauce , l'amour de la
paix , le refpect pour les droits des hommes , la haine
de l'injuftice , cft certainement un très -grand mérite
dans un Hiftorien, & perfonne n'a cu ce mérite plus
que M. de Voltaire .
M. C. d'O. n'eft pas d'avis de faire lire aux jeunes
perfonnes les Hiftoires de M. de V. Mais M. de V.
n'a pas fait ces Hiftoires pour les jeunes perfonnes;
fi l'on n'écrivoit que pour les enfans , tous les hommes
refteroient enfans.
Quant à l'Hiftoire des Etabliffemens des Européens
dans les deux Indes , de cela feul qu'a été citécomme
autorité dans le Parlement d'Angleterre , il
réfulte que cet ouvrage eft regardé comme un livre
exact dans l'opinion générale de ces corps , autrement
les Membres du parti oppofé à l'avis qu'on appuyoit
par cette autorité , n'euffent pas manqué derelever
cette citation .
Au refte , en voilà affez , & trop , fur cette difcuffion.
Quand il feroit prouvé que j'ai eu tort dans tout
ce que j'ai imputé à M. C. d'O. , je me croirois plus
que récompenfé de cette petite humiliation , par
l'avantage d'avoir procuré à M. de V. un témoignage
public de la vénération d'un homme tel que M.
C. d'o.
DE FRANCE. 191
GRAVURE.
P
ORTRAIT de M. d'Alembert , gravé par P
Savart , d'après le Tableau peint par Mlle Lufurier.
Prix , liv. 10 fols . A Paris , chez Savart , Quai
S. Bernard , hôtel de Chamouffet.
MUSIQUE.
LA Partition gravée de l'Opéra d'Atys , remis
en Mufique par M. Picchini , fe trouve à Paris , chez
l'Auteur , rue S. Honoré , vis -à-vis l'hôtel de Noailles;
& aux Adreffes ordinaires,
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Le's Ouvrages fuiuans fe trouvent A Paris , chez
Baftien , Libraire , rue du Petit- Lion , Fauxbourg
S. Germain , 1°. Analyfe des fonctions du Systéme
Nerveux , pour fervir d'introduction à un examen
pratique des maux de Nerfs , par M. de la Roche ,
Médecin de la Faculte de Genève, 2 vol . in8 °. 2º.
Géographie Elémentaire , à l'ufage des Colléges ,
par M. Robert , troifième édition . Vol. in- 12 . 39 .
Traités de l'origine des Maereufes , par feu M. Graindorge,
& mis au jour par M. Maloin , vol. in- 12 . A
la faite du même Volume on a joint le Traité de
Adianton ou Cheveu de Vénus , par M. Formey.
4. Manière médicale , tirée de Halleri Hiftoria ftirpium
indigenarum Helvetia , par M. P. R. Vilcat ,
2 vol. in- 8 ° . 5º. Les deux frères , ou la Famille
comme il y en atant par M. Imbert , vol . in- 8º,
192 MERCURE
6. Confidences Philofophiques , troiſième édition,
2 vol . in - 8 ° . 7º . Traité général du Toifé des bois ,
& de la Marque , avec une inftruction fur le Bordage.
Vol. in-12., 8 °. Hiftoire des Fêtes de l'Eglife , &
L'efprit dans lequel elles ont été établies. Vol. in- 12.
9. La Henriade vengée , Vol. in- 12 , contenant
un grand nombre de Critiques , de Commentaires,
& d'autres pièces relatives à ce Poëme ; recueillis &
rédigés par M. D. de C.
Differtationfur l'Education phyfique des Enfans,
Ouvrage qui à remporté le prix de la Société Hollandoife
des Sciences en 1762 , par M. Ballexferd ,
Citoyen de Genève , nouvelle édition , revue & cor
rigée par M. David , Docteur en Médecine . Vol.
in- 8 ° . A Paris , chez la Veuve Vallat-la-Chapelle ,
Libraire , grande falle du Palais.
J TABLE
L'HIVER , Ode , 145 litaires de toutes les - Nations
,
166 A MM. les Amateurs de
Mufique . 146 Le Lord Anglois & le Cheva-
Lettre de Frère Pacôme , Her- lier François , Comédie, 169
mite de la Forêt de Sénar , à La Comteffe d'Alibre, 475
Frère Paul , Hermite de Bibliothèque Univerfelle des
Paris 1511 Romans ,
Enigme & Logogryphe
P &
Logogryphe
155 Comédie Italienne , .
Dictionnaire Univerfel des Variétés ,
Sciences Morale , &c. 157 Gravure ,
Recueil de tous les Coftumes Mufique ,
des Ordres Religieux & Mi- Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
179
183
189
191
ibid.
ibid,
J' A1 lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 26 Février, Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion . A Paris ,
le 25 Février 1780. DE SANCY,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 10 Décembre.
LA factorerie Angloiſe établie à Baſſora ,
qui pendant le long fiége de cette ville par
les Perfans avoit avancé au Gouvernement
Turc les fommes dont il avoit befoin dans
cette circonftance , vient d'obtenir enfin
l'affurance de fon remboursement qu'elle
avoit vainement follicité jufqu'à ce jour. Le
Chevalier Ainſlie dont elle avoit réclamé la
protection , a obtenu de la Porte qu'elle
détacheroit ce Gouvernement de celui de
Bagdad dont il avoit toujours dépendu , &
qu'elle le donneroit à Suleiman Aga qui en
qualité de Muffelim ou de Lieutenant du
Bacha de Bagdad , avoit défendu cette place ,
& qui s'eft engagé en reconnoiffance de ce
ferviceà fatisfaire aux obligations contractées
avec les Anglois. Ce changement dans un
Gouvernement de cette importance , a donné
d'abord des inquiétudes à la Porte qui a
craint qu'il ne déplût au Bacha de Bagdad ;
mais elle a été bientôt raffurée , en apprenant
que ce dernier qui par fon adminiſtration
s Février 1780. a
( 12 )
avolt mécontenté les habitans , avoit été
chaffé par eux de la ville. Cet évènement a
donné lieu à un Divan où il a été délibéré fi
F'on puniroit les mutins en les forçant à recevoir
leur ancien Gouverneur , ou fi l'on
faifiroit cette occafion de donner ce Gouvernement
à Suleiman Aga , en le mettant
dans la dépendance de celui de Baffora ; ce
dernier parti a été adopté , & les Anglois
voyent avec plaifir leur créance encore plus.
allurée par la reconnoiffance du nouveau
Bacha qui ne peut oublier qu'il leur doit un
des Gouvernemens les plus importans & les
plus étendus de l'Empire.
» Ils n'ont pas lieu d'être auffi fatisfaits des chefs
de la Régence d'Egypte ; ils ne ceffent de troubler le
commerce qu'ils avoient établi avec l'Inde par la
voie de Suez . Il eft vrai que ces obftacles leur font
fufcités par les intrigues de leur Compagnie des In
des , qui ne voit pas de bon oeil les entreprifes des
particuliers. Leur Ambaffadeur à Conftantinople a
engagé le Sultan à donner les ordres dont ils fe
plaignent , & qu'ils ne peuvent éluder qu'à force
d'argent. Lorfque leur caravane qui fe rend à Suez
fut attaquée il y a quelque tems , le Bey qui leur
avoit fufcité cette affaire à l'initigation du Bacha ,
qui n'avoit agi qu'en conféquence des ordres de la
Porte , les força de figner un acte par lequel ils le
garantifloient contre toutes les prétentions que le
Sultan pourroit former contre lui à ce fujet dans lẻ
délai d'une année , & promettoient qu'aucun vailleau
Turc ne feroit inquiété dans la mer Rouge par aucan
pavillon Européen , à peine par eux de dédom
de toutes pertes. Trois Négocians furent obligés
de figner cette convention au moins fingulière.
Lun d'eux , M. Baldwin , ci-devant Conful d'An
mager
( 3 )
gleterre au Caire , en feignant des affaires à Alexan
drie , a trouvé le moyen de s'y embarquer fecrè
tement , de le réfugier à Smyrne , & de fe tirer
d'embarras ; mais il a peut- étre augmenté les rif
ques que courent les deux compagnons «.
RUSSIE
De PETERSBOURG , le 22 Décembre.
On a célébré le 6 de ce mois la fête de
l'Impératrice ; mais elle n'a point paru en
Public à cause d'une légère indifpofition . Il
n'y a point eu de promotions à cette occafion.
Mademoiſelle Engelhard , coufine du Prince
Potenkin , a été feulement faite fille d'honneur
de la chambre de S. M. I. Cette place
qui depuis le règne de l'Impératrice Anne
n'avoit point été remplie , donne le rang immédiatement
après les Dames d'honneur ,
avant toutes les autres Demoiselles d'honneur
de la Souveraine.
On regrette beaucoup ici le fort du fameux
Capitaine Cook ; il n'y a aucun pays
de l'Europe où l'on ne donne des larmes àla
mémoire d'un homme qui a fi bien mérité
des fciences & de l'humanité. Une confolation
pour les premières , c'eft que tous fes
papiers ont été confervés ; on n'en a aucune
à offrir à l'autre,
DANEMARCK.
1
De COPENHAGUE , le 31 Décembre.
Le nombre des vaiffeaux qui ont paffé le
Sund dans le courant de cette année , monte
a 2
( 4 )
d'après le calcul qu'on en a fait à 8272 , dont
1368 Danois , 2039 Hollandois , 1648
Anglois , 2009 Suédois , & 1208 de Ruffie ,
de Dantzick , Konigsberg , Lubeck , Rostock ,
Brême , Embden , Oft- Frife , Portugal , Ef
pagne , Hambourg & Stettin .
Le Roi , par une Ordonnance du 23 de
ce mois , permet de fe fervir pendant 24 ans
de papier non timbré pour la fortie de la
Douane des Ifles de St - Thomas & de St-
Jean , il permet auffi provifoirement & jufqu'à
nouvel ordre que les marchandifes
foient transportées tant de St- Thomas que
de St-Jean à Chriftianfand , Altona , Gluckftadt
& Copenhague qui ferviront de dépôt
pour tout ce qui vient de ces deux Ifles . II
fera prélevé un droit de 2 pour cent ſur ces
marchandiſes , même fur le rum ; on n'excepte
que le coton ; quant au tabac & au fel ,
ils feront affujettis à ce droit , à moins qu'ils
ne foient tranfportés en pays étrangers.
On a remarqué depuis long- tems que le
nombre des naillances excède prefque toujours
celui des morts à Aarhus en Jutland.
Cette année on a obfervé le contraire. Il n'y
eft né que 3946 enfans dont 2013 garçons
& 1933 filles , tandis qu'il y eft mort 6036
perfonnes . On attribue cette différence aux
ravages exercés par la petite vérole qui a
enlevé 1018 perfonnes , & aux chaleurs extraordinaires
qui ont régné l'été dernier ,
& qui ont fait mourir au milieu des champs
quantité d'ouvriers occupés aux travaux de
la campagne.
( 5 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE le 6 Janvier.
>
Le département général pour les recrues
de l'Empire , vacant par la mort du Général
Baron de Ried , vient d'être donné au Prince
de Naffau Ufingue , Lieutenant Feld - Maréchal.
L'Impératrice- Reine a accordé aux villes
de Fiume & de Bucarie , l'une dans l'Iftrie & .
l'autre dans la Dalmatie Autrichienne , un
octroi qui ne peut qu'augmenter leur commerce
, & dans lequel elle confirme leurs
priviléges antérieurs. Tout y fera réglé fur
le pied Hongrois par des hommes expérimentés
dont S. M. I. & R. fe réſerve la nomination.
Il y aura un change dans chacune
dont elle veut auffi nommer les Directeurs.
Ce bureau enverra tous les ans au Statt-Halter
de Presbourg le tarif des droits d'entrée.
De HAMBOURG , le 8 Janvier.
E
Le bruit répandu fi fouvent de la réfo-
Jution de la Ruffie de fecourir l'Angleterre ,
fe renouvelle depuis quelques jours ; il a
commencé dans l'Electorat d'Hanovre &
dans quelques autres endroits , d'où il a
paffé ailleurs , & remplit à préfent nos papiers.
La Gazette Italienne de Vienne du
a 3
( 6 )
premier de ce mois , contient l'article fuivant
, daté de Paris le 18 Décembre.
Les Intendants des Provinces ont reçu ordre
d'augmenter les milices . Le Gouvernement fait fréter
dans tous les ports le plus de vaifleaux qu'il lui
eft poffible . On attribue ces préparatifs extraordinaires
à la déclaration renouvellée à notre premier
Miniftre par l'Ambaſſadeur de Ruffic : que jufqu'à
préfent l'Impératrice fa Souveraine a vu avec indifference
s tentatives de la Maifon de Bourbon
pour humilier le pavillon Anglois , mais non pas au
point que cette Mailon vouloit le faire ; qu'en conféquence
S. M. l'Impératrice de Ruffie ne pouvoit
plus regarder des mêmes yeux les efforts de la France
pour accabler l'Angleterre fon amic & fon alliée.
Selon toutes les apparences , on ne veut point pour
le moment entendre parler de paix ni à Verſailles ,
ni à Madrid ce.
Nos lettres de France ne font aucune
mention de cette augmentation de milices ,
qui ne paroît pas néceffaire , en effet dans
la guerre préfente , où les efforts ſe portent .
fur la mer. Il n'y eft pas queftion non plus
de cette Déclaration renouvellée , qui a été
annoncée fi fouvent , & dont on n'a point
encore vu l'effet. Bien des perfonnes ne
paroiffent difpofées à y croire que lorsqu'il
aura eu lieu ; & elles regardent l'article
rapporté ci- deffus comme une pure invention
du Gazetier ; d'ailleurs l'intérêt
de la Ruffe eft de refter neutre dans
ces grands démêlés dont l'iffue , fi elle
répond au voeu de l'Europe qu'elle doit partager
, lui procurera de grands avantages
(7)
il lui importe de foutenir & de conferver
la liberté qu'elle a acquife de la navigation
fur la mer Noire , qui eft fi importante pour
fon commerce qu'elle fe propofe d'étendre .
Il paroît en général qu'elle eft à préfent
vivement occupée à profiter de cet avantage.
Selon des lettres de Taganrok fur la
mer Noire , cet intérêt y répand la plus
grande activité. Le navire le Prince Conftantin
, conftruit nouvellement dans ce Port,
en a fait voile le 5 Novembre avec des
marchandifes Ruffes pour Smyrne , & on
y attend tous les jours d'autres navires qui
appartiennent auffi à ce Port & qui reviennent
de Conftantinople .
Le Roi de Pruſſe , écrit- on de Berlin , eft dans
cette capitale , d'où l'on eſpère qu'il ne retournera
pas à Potſdam avant les fêtes de Pâques . Il vient
d'abolir un ancien ufage fuivant lequel les Héritiers
d'un Général mort à fon fervice , étoient obligés
de lui envoyer fon cheval de parade , dont il difpofoit
à la volonté. Son motif en renonçant à ce
droit pour l'avenir , eft , ainſi qu'il s'exprime luimême
, qu'il ne veut rien s'approprier de ce qui
appartient légitimement à les fujets . Il vient de
fupprimer auffi les formalités inutiles , confervées
jufqu'à préfent dans les différens Tribunaux , pour
abréger , autant qu'il eft poffible , les voies de
droit , fimplifier les procédures , & ôter à la chicane
toujours active , les moyens de nuire «<,
La Loi qui dans plufieurs pays force
un jeune homme à époufer la fille dont il
a abufé , a pour objet le maintien des
moeurs & la diminution des effets de la
féduction ; quelquefois au lieu de remplir
a 4
( 8 )
ce but , elle conduit à de plus grands crimes .
Un fait qui vient de fe paffer à Hermanf
tadt , en Tranfylvanie , feroit ſouhaiter qu'on
l'adoucît , fi on ne l'abroge pas tout -à- fait .
Un jeune Valaque , âgé de 18 ans , obligé ,
conformément à cette loi , d'épouser une
· Servante , défefpéré de cette contrainte ,
lui perça le coeur de deux coups de couteau
au fortir de l'Eglife ; ce malheureux
a été livré à la Juftice & attend la punition
de fon crime. Elle ne le réparera pas.
Il n'auroit pas été commis fi au lieu de
prendre cette fille pour fa femme , il eût
été condamné fimplement à lui faire une
dot.
» Les navires entrés dans ce port dans le cou
rant de l'année dernière , écrit - on de Dantzick , montent
à 557 , parmi lefquels il y en avoit 119 Hollandois
; il en eft forti 521. Notre plus grand commerce
cette année a été en bois de conftruction pour
le compte des Anglois & des Efpagnols. Nos vaiffeaux
ont porté ceux deftinés pour l'Angleterre ; ce
font des Hollandols qui ont approvifionné l'Efpagne.
Il nous eft venu peu ou point d'ordres pour
les bleds ; le prix en conféquence en eft médiocre ,
& il baiffera fans doute encore. Nous avons ici
9000 lafts de froment & 16,000 de feigle . Cette
grande provifion fera vraisemblablement augmentée
au printems prochain , par les envois de Pologne
, où la récolte a été très abondante . Notre
commerce diminue vifiblement , fur- tout celui des
marchandifes d'importation , telles que le fucre ,
le café , les cuirs , les épiceries , &c. que la Pologne,
Pruffienne fait venir par Libau & Riga , &
que la Pologne Autrichienne tire de la Méditerranée
par Triefte , fans compter les vins qu'elle reçoit
-
) و (
de la Hongrie. La Ruffie d'un côté emploie tous
fes efforts pour encourager le commerce de la
Méditerranée par la mer Noire , ainfi il eft facile
de prévoir que celui de la Baltique diminuera de
plus en plus & que le nôtre fera à la fin réduit
aux feules productions de nos terres , bleds , bois
potaffe & groffes toiles , trop pefantes pour pouvoir
être transportées à Trieſte par les montagnes. Rien
ne prouve plus le déclin du commerce de notre
Ville , que la diminution du prix de nos maiſons.
Celles qui font fituées dans les quartiers les plus
recherchés , ne valent plus que la moitié de ce
qu'on les payoit il y a dix ans «.
ESPAGNE.
De CADIX , le 6 Janvier.
DES 15 vaiffeaux qui compofoient la divifion
de Louis de Cordova lorfqu'il eft
parti de Breft , il y en a 7 qui font rentrés
ici , & 4 qui ont été au Ferrol ; les 4 autres
croifent fur le Cap Spartel à l'embou
chure du Détroit. Ils ont dû être renforcés
par 8 vaiffeaux partis de Carthagêne le 31
du mois dernier aux ordres de D. Juan de
Langara , qui a été élevé du grade de Brigadier
à celui de Chef-d'efcadre . Il en eft
parti auffi plufieurs du Ferrol , & ces vaiffeaux
joints à ceux qui étoient déja dans,
le Détroit , y rendent nos forces reſpectables
; elles le feront bientôt davantage , car
D. Louis de Cordova a ordre de remettre
en mer après avoir fait de l'eau . Cet ordre
été expédié auffi aux vaiffeaux de la divifion
qui eft au Ferrol.
as
( 10 )
› Talve- Mahomet - Ben- Lotomany Am-
Baffadeur du Roi de Maroc , eft arrivé ici
fur la frégate la Sainte - Lucie , à bord de
laquelle il s'étoit embarqué à Ceuta ; il a
été reçu avec les mêmes honneurs qu'on
rend aux Grands- d'Efpagne. Tous les Corps
civils & militaires lui ont fait vifite ; il a
été fur- tout fenfible à celle de M. Poirel ,
qui étoit accompagné des Députés & Notables
de la Nation Françoife , & qui fait
par interim les fonctions de Conful de France.
Il eft parti le 21 du mois dernier pour Madrid
, avec fa fuite compofée de 15 ou 16
Maures.
:
" Les Capitaines des corfaires de ce Port , écriton
de Palamos , ayant mis à la voile pour fuivre
un corlaire de Mahon qui s'étoit montré , le découvrirent
& lui donnèrent chaſſe toute la nuit. A
la pointe du jour , ils s'en approchèrent , mais point
affez pour que leur artillerie pût l'atteindre. Le Capitaine
Raphael Albert fe fit remorquer par les cha
loupes , & dès qu'il fe vit à une diftance convenable
, il lui tira un coup de canon à poudre , auquel
le corfaire répondit par un boulet alors Albert
lui en envoya dix ou douze. Le corfaire refufa le
combat , prit la fuite en voyant approcher le bâtiment
du patron Badia , les corfaires le Paquebot
de Barcelone & le Pinque de Mataro : on le pourfuivit
vainement jufqu'à huit heures du foir , que
Badia voyant une autre voile , courut fur elle ,
teignit à deux heures après -midi . Le bâtiment ennemi
en fe déclarant Génois , lui envoya toute fa
bordée ; le combat s'engagea , & dura toute la
nuit. Albert voyant fon compagnon aufli férieufement
engagé; s'approchą , le Génois fe rendit , &
il a été conduit ici , où il reftera pour donner les déclarations
qui conviennent «.
l'at(
H )
Le Sagittaire & l'Expériment partent
demain pour Toulon avec le Tigre , prife
Angloife qu'ils ont amenée ici. La fregate
l'Amazone qui reste après eux , prend fur
fon bord tous les malades qu'elle tranſporte
à Breft , & mettra à la voile dans peu de
jours.
+
ANGLETERRE.
*
De LONDRES , le 20 Janvier.
LES nouvelles de l'Amérique nous manquant
toujours , l'imagination de nos Gazetiers
effaye , felon l'uſage , d'y ſuppléer , &
il fe trouve fréquemment des hommes dont
la curiofité fe contente de ce qu'on leur débite.
On les a affurés que les de ce mois un
Officier expédié de New-Yorck par le Général
Clinton , a apporté à la Cour l'avis du
départ des troupes deftinées à une expédition
dans la Caroline , & que l'Amiral Arbuthnot
avoit fait voile pour la baie de Chéfapeak
à deffein d'y attaquer quelques vaiffeaux
de la flotte du Comte d'Estaing qui y ont
relâché. La gazette de la Cour n'a point
encore donné à ces nouvelles quelqu'authenticité
en les publiant elle même ; cela n'empêche
pas nos fpéculatifs d'aller leur chemin
& de partir de-là pour tracer les plans de la
campagne prochaine.
כ
Après la conquête de la Caroline , qu'ils ne
doutent point être déja effectuée , la guerre d'Amérique
, difent- ils , ne doit plus être que défenfive ,
excepté pour le commerce , qu'il fera plus ailé que
a 6
( 12 )
jamais de détruire , fi le Gouvernement établit des
croifeurs à l'entrée de tous les Ports Américains
& de fortes garnifons depuis Savanah jufqu'à Hali
fax ; par ce moyen on abandonnera le plan de faire
la guerre comme on l'a faite par détachement , efpèce
de guerre fi deſtructive dans un pays auffi étendu
que l'Amérique. D'ailleurs en fe bornant à bloquer
les Ports des Américains , nos troupes pourront être
employées efficacement dans toutes les parties du
monde contre nos ennemis naturels les François &
les Espagnols ; car on ne doute point que nos efcadres
ne foient en état de leur faire face dans la
prochaine campagne.
La plus faine partie de la Nation craint
bien que ces projets & ces efpérances ne
foient que de beaux rêves ; en attendant ils
occupent quelques efprits , & laiffent refpirer
un inſtant le Gouvernement qui laiffant
parler les papiers qui le favorifent , fans fe
compromettre en paroiffant les avouer ,
garde un filence prudent ; il n'a point encore
confirmé non plus le prétendu avantage du
Contre Amiral Parker qui , felon les mêmes
papiers dans lesquels nous triomphons toujours
, a pris ou détruit s vaiffeaux de guerre
reftant de l'efcadre du Comte d'Estaing , avec
20 bâtimens de tranſport François & Efpagnols
, à Porto- Ricco , qui s'eſt auffi rendu
à nos armes. Cette nouvelle , difent ils , eſt
arrivée le 13 , & la Cour n'a pas encore
daigné en inſtruire le public qui , non feulement
a peu de confiance en ce qu'on lui
débite , mais eft perfuadé que notre pofition
moins avantageufe , ne nous laiffe pas de
( 13 )
long tems l'espoir de former des entrepriſes
& de les exécuter avec fuccès.
» Voici , dit un de nos papiers , l'état des vaiffeaux
de guerre François dans les Ifles de l'Amérique. Six
fous l'efcadre de M. de la Mothe Piquet , qui a fait
voile pour la Martinique avec les troupes de l'expédition
de Savanah ; 6 fous ceux de M. de Graffe
qui a été à Chéfapeak pour y prendre la grande
flotte de vivriers & chargés de bois de conftruction ,
venant de Philadelphie & d'autres parties de l'Amérique
, & qui avoient dû fe raffembler dans cette
baie , pour fe rendre enfuite fous ſon eſcorte aux
Ifles Françoiſes. Ces forces avec l'efcadre qui doit
partir & qui peut-être eft déja partie de Breft , formeront
28 à 1 vaiſſeaux de ligne & io frégates ,
indépendamment de quelques autres que nos ennemis
peuvent avoir encore dans leurs Ifles. Nos forces
navales dans cette partie du monde , confiftent en
16 vaiffeaux en mauvais état , fous les ordres du
Chevalier Hyde Parker. L'Amiral Rodney n'y en
conduit que , ce qui fera en tout 21 vaiffeaux.
Il est évident par-là que les François nous font fupérieur's
par le nombre & par la bonté des vaiffeaux.
Ces derniers arrivés récemment d'Europe , doivent
être beaucoup mieux pourvus de ce qui leur eft
néceffaire , que ceux du Chevalier Hyde Parker
qui depuis fi long-tems ont quitté les Ports d'Angleterre
«.
Selon les papiers arrivés de la Jamaïque ,
la flotte deftinée de cette Ifle pour l'Angleterre
a dû mettre à la voile le 2 Décembre de
Bluefields fous l'efcorte du Léviathan de so
canons , & du floop le Hound. Elle a pris le
canal du vent pour ne pas rencontrer l'efcadre
Eſpagnole qui eft à la Havanne. On
imagine qu'elle fera convoyée une partie du
( 14)
chemin par le Bristol & le Ruby , vaiſſeaux
de guerre .
On lit dans les mêmes papiers la lettre
fuivante du Comte d'Argout , Gouverneur
de St - Domingue , à D. Jofeph Navarra, Gouverneur
de la Havane , interceptée , dit-on ,
par l'Amiral Arbuthnot.
» M. je n'ai reçu qu'hier la lettre que V. E.
m'a fait l'honneur de m'écrire le 18 Juillet dernier
par Don Sébaſtian Formaris qui arrive au Mole
St-Nicolas. Je faifis cette occafion d'y répondre.
J'avois fu par Don Ifidro de Peralta & Bozas ,
que S. M. C. avoit déclaré la guerre au Roi de
la G. B. , mais il ne m'a point envoyé de copie
de l'ordre Royal que V. E. a eu la bonté de joindre
à fa lettre , & dont je vous remercie avec reconnoiffance.
Je vais faire paffer au Président de St-Domingue
les dépêches que V. E. m'a adreffées pour lui : j'ai
eu l'honneur de l'informer des ordres préliminaires
que j'ai reçus , ainfi que de ce qui m'a paru néceffaire
pour la défenfe des poffeffions de nos Souverains
refpectifs , & notre façon de penfer s'accorde
à ce fujet ; mais il eſt effentiel que le Commandant
de la marine vienne à notre fecours avec quelques
Vaiffeaux de ligne de S. M. C. pour croifer fur la
Côte de Sc- Domingue , en chaffer les Anglois , &
mettre les Colonies Efpagnoles & Françoiſes en
fûreté contre toute tentative de defcente de leur
part.
3
V. E. fera plus convaincue de la néceffité de
cette mefure , lorfque j'aurai eu l'honneur de
l'informer des opérations du Comte d'Estaing dans
les Ifles du Vent; du tems auquel il eft arrivé ici ,
& finalement de fon dernier plan qui a déterminé
fa derniere expédition.
Le Comte d'Estaing mouilla ici le 31 du mois
( 15 )
dernier avec 25 Vailleaux de ligne & 13 Frégates
lefquelles efcortoient 80 tranfports : il venoit des
Ifles du Vent où il avoit eu les plus grands avantages
en fe rendant fucceffivement maître de St-Vincent
& de la Grenade. Après la prife de cette dernière lfle
il avoit livré combat aux Amiraux Byron & Barrington
& défait une partie de l'Efcadre Angloife
dont le refte s'étoit réfugié à St Chriftophe , où l'on
que cette Efcadre eft reftée fait depuis en très-mauvais
état.
En conféquence des avis préliminaires que j'avois
reçus du Comte d'Eftaing j'avois pris des informations
circonftanciées relatives à l'Ile de la Jamaïque :
à fon arrivée , je mis fous les yeux les plans des
diverfes manières dont on pouvoit en faire l'attaque
quoique le Comte d'Estaing foit perfuadé de
la néceffité de cette conquête & de fon importance ,
il ne croit pas devoir en rifquer l'entreprife , parce
qu'il n'a pas affez de Troupes pour prendre l'Ifle &
en conferver la poffeffion ; enforte que notre opinion
eft qu'il vaut mieux attendre une occafion plus
favorable , afin que nous puiflions fraper le coup de
concert avec un renforcement que nous recevrions
de S. M. C. J'ai rendu compte au Roi mon Maître
des plans que j'ai formés à cet égard , & je ne
doute pas que nos Cours refpectives ne concourent
-dans leur exécution .
J'ai fourni au Comte d'Eftaing ce qui lui étoit
néceffaire pour réparer fa Flotte ; enfuite , après
avoir embarqué für fes Vaiffeaux 1800 hommes
qui , avec les troupes qu'il a amenées des Iſles du
Vent , forment un corps de 5300 hommes , il a
appareillé le 16 courant : il a dû être joint le 18 ,
à la hauteur du Mole St -Nicolas, par une divifion
de fon Efcadre qu'il avoit envoyée à Port-au- Prince ,
& peu de jours après il a pris le paffage du vent ;
voici quel eft fon plan.
Il va à Charles Town pour donner du fecouts
( 16 )
aux Américains & combattre les Royaliftes s'il les
y trouve delà , il va à Hallifax & envoie prendre
poffeffion de l'Ifle Bermude où il établit une Garnifon
; enfuite il fe rend à Terre - Neuve où il forme
un établiſſement , & y laiffe une divifion pour
le protéger.
Je fuis le feul à qui le Comte ait confié le fecret
de fon Expédition , fur laquelle chacun forme les
conjectures que bon lui femble ; c'eft fous le fceau
de la même confiance que j'ai l'honneur de faire
part du fecret à V. E. parce que je crois cette confidence
néceffaire au fuccès de nos projets , & afin
que vous puiffiez prendre vos mefures en conféquence;
mais comme il eft de la dernière importance
que les motifs de l'expédition du Comte d'Estaing
foient tenus fecrets , j'ai ordonné à M. de Formaris ,
dans le cas où il rencontreroit quelque Vaiffeau
Ennemi d'une force fupérieure à la fienne , & où
il ne lui feroit pas poffible d'échapper , de jeter mes
dépêches à la mer.
Lorfque le Comte d'Estaing aura terminé fon
expédition ; fon intention eft d'envoyer ici s Vaiffeaux
de ligne & 3 Frégates de fon Efcadre , mais
nous ne pouvons pas attendre ce fecours avant deux
mois ; en attendant , il eft néceſſaire que nous prenions
des précautions contre ce qui pourroit arriver ;
c'est ce qui m'a engagé à écrire à Don Bonnet ,
antérieurement à la date de cette Lettre , ce que j'ai
l'honneur de communiquer à V. E.
En général , je puis affurer à V. E. que je faifirai
toutes les occafions qui pourront le préſenter pour
vous donner les avis que je croirai mériter votre
attention : je me ferai un devoir de concourir avec
V. E. dans tout ce qui peut tendre à la fûreté & à
la confervation des poffeffions de nos Souverains
refpectifs ; & je ne négligerai rien de ce qui aura
rapport à un objet de cette importance.
Je prie V. E. de vouloir bien informer la Cour
( 17 )
des détails divers que j'ai eu l'honneur de lui communiquer,
& allurer le Roi fon maître qu'en tout
tems je manifefterai le zèle ardent avec lequel je
m'intéreffe à la gloire des armes de S. M. C.
J'ai reçu les informations les plus exactes relativement
à l'état intérieur & extérieur de la Jamaïque
, & j'ai l'honneur d'affurer à V. E. qu'à cet
égard , les comptes que l'on m'a rendus font corrects
: lorfque nous parlons de faire la conquête de
la Jamaïque , il doit être entendu entre nous que
l'Ifle appartiendra ou au Roi mon maître ou à S.
M. C. D'après le rapport des différens espions que
j'ai dans cette Ifle , je vous donnerai avec le plus
grand plaifir toutes les informations qui font déja
parvenues ou pourront parvenir dans la fuite à
ma connoiffance , concernant le tems propre à la
conquête.
En finiffant , je ne puis que réitérer à V. E.
l'affurance du defir extrême que j'ai de me rendre
agréable à votre Cour «.
Cette lettre qui peut avoir été altérée par les
traducteurs Anglois , & l'avoir été encore en
fubillant une nouvelle traduction , annonce,
que la Jamaïque eft menacée , & que tôt ou
tard , nos ennemis formeront quelqu'entreprife
; la fupériorité de leurs forces peut leur
faciliter des fuccès , & nous ne voyons pas
que l'on prenne des mefures pour nous
affurer au moins l'égalité.
» Dans le nombre des bâtimens allant aux Ifles
de l'Amérique , fous l'efcorte de l'Amiral Rodney ,
lit -on dans un de nos papiers , il n'y en a pas moins
de feize , dont le principal chargement confifte en
provifions deſtinées pour les Ifles Françoifes , où ils
fe rendront après avoir relâché d'abord à Saint-
Euftache ; mais comme le Gouvernement a été
informé de leurs intentions , on dit qu'ils feront
( 18 )
Dous faifis s'ils perfiftent dans leur projet . Ce fare
incroyable en apparence , nous eft confirmé par la
proclamation émanée du Confeil les de ce mois ,
& dans laquelle il déclare expreflément qu'ayant
été informé que les puiflances en guerre contre lui
fe procurent dans fes Etats mêmes des fournitures
d'armes , de munitions , des provifions navales pour
leurs flottes & armées , promet une récompenfe de
300 liv, fterl. à quiconque dénoncera celui qui fera
coupable d'un délit auffi criant , & enjoint aux Officiers
chargés d'y veiller , d'ufer de toute l'activité
poffible pour prévenir dorénavant ces menées illicites
& traîtreufes «.
L'affaire du convoi Hollandois fait tou
jours beaucoup de bruit. Chacun en parle
d'après fes préventions ; les feuilles Miniſtérielles
la regardent comme ayant été néceflitée
par la raifon d'Etat , & comme une
marque certaine de la prépondérance que le
pavillon Britannique eft à la veille de reprendre
fur les mers. On ne conçoit pas trop
comment on peut tirer cette induction d'un
évènement où nous étions trop fupérieurs
pour qu'on pût nous réfifter. Nous avions 8
vaiffeaux de force & 4 frégates contre 3
yaiffeaux dont le plus fort étoit de 54 canons
& 2 frégates.
Les vrais Politiques , cependant , difent- elles
ne favent qu'admirer le plus , ou le courage , la
bonne conduite , la modération , la prudence ,
la politeffe , ou la profonde politique du Commo
dore Fielding , en exécutant ponctuellement fes ordres
dans toute leur étendue , & en ôtant en mêmetems
aux Hollandois tout fujet de plain e ; puifque
l'honneur de leur pavillon a été véritablement
confervé fans préjudice ni infulte pour la Grande((
PIs )
Bretagne. C'eſt en maître qu'il a conduit cette entreprife
; & fi l'on prend la chole du mauvais côté ,
en fuppofant que par la recherche il fe vérifie que
les vaiffeaux marchands qui ont été faifis n'ont point
de contrebande ni de munitions de guerre à bord ,
le remède eft facile : on reconduira ces navires avec
fûreté au beu même où on les a pris , tout fera
redreſſé alors , aucune puiffance indépendante ne fe
trouvera affrontée. Si au contraire ils portoient des
munitions aux ennemis , quelle récolte dans cette
manoeuvre hardie ne procurera- t- elle pas à la Souveraine
des mers « ?
L'Angletterre paroît tenir fortement à
cette prétendue Souveraineté prête à lui
échapper , & dont elle n'a fu ufer que pour
en abufer. On a remarqué dans l'Ode compofée
par le Poëte Lauréat , & exécutée en
mufique le jour de l'an en préſence de
S. M. & de toute la Cour ; que le refrein
favori , celui qui eft revenu le plus fouvent ,
eft que la Reine des Ifles feule a le droit
de régner en Souveraine fur les mers. Les
Poètes & les Gazetiers le réuniffent pour
nous donner le fceptre que l'Europe nous
voit ôter avec plaifir . La récolte précieufe
qu'on fe flattoit de faire fur les vaiffeaux
Hollandois , nous a totalement manqué.
Toutes leurs cargaifons , après des recherches
dont il eft inutile d'affurer l'exactitude,
fe font trouvées de la nature de celles qu'on
appelle innocentes. Celles qui ne l'étoient
pas nous ont échappé , & font actuellement
dans le port de Breft.
On craint fort , dit un de nos papiers , que
cette entrepriſe ordonnée avec tant d'imprudence ,
( 20 )
exécutée fi facilement , & louée avec tout l'éclat
de la démence , par quelques perfonnes , n'ait des
fuites fâcheufes . Les Hollandois fe plaignent depuis
long tems de nous ; ils ne voient pas d'un oeil indifférent
notre conduite à leur égard , & la partialité
que le Prince d'Orange ou le Prince Stathouder a
montrée pour nous contre la France ; c'eft fur- tout
dans la province de Hollande , qu'il s'eft manifefté
des inquiétudes de la part de quelques patriotes
zélés , fur le progrès alarmant du pouvoir exécutif.
Le Stathouder eft Capitaine- Général des forces de
l'Etat , tant navales que militaires. Son beau- frère ,
le Prince de Brunſwick , eft commandant en chef
de l'armée , qui eft compofée en grande partie d'étrangers
, d'Allemands & d'Ecoffois . Plufieurs des
principaux Commandans de la marine ont été choifis
parmi la Nobleffe ou les Seigneurs qui forment.
les Etats. Le Prince Stathouder eft marié à une
foeur du Prince de Pruffe , l'héritier préfomptif de
la Couronne. Les domaines du Roi de la G. B.
comme Electeur d'Hanovre , & ceux du Duc de
Brunswick Wolfenbutel , font peu éloignés des con .
fins de la République. Ces réflexions inſpirent
quelque alarme aux patriotes , aux amis de l'ancienne
conftitution . Ils favent qu'ils ont donné une
fois un Roi à l'Angleterre ; qui fait fi la Cour Britannique
ne profiteroit pas volontiers , fi elle fe
préfentoit , de l'occafion de leur faire un femblable
préfent. Ils n'ont point oublié , difent- ils , les intentions
favorables de cette Cour dans l'avant - dernière
guerre , lorfque les François étoient à leurs
portes ; ils fe fouviennent qu'elle leur a donné un
Stathouder héréditaire au lieu d'un électif. Ils ſemblent
fondés à craindre que dans des circonstances
plus favorables à fes deffeins , elle n'exécute avec
plus de fuccès ce qu'elle avoit alors fimplement
projetté en fecret , d'ériger le Stathouderat héréditaire
en royauté , pour être tranfmife aux fiècles
( 21 )
futurs par la Maifon d'Orange , ou à fon défaut
par celle de Brunſwick Wolfenbuttel. Le parti républicain
en Hollandè a donc befoin de la protection
de la France & de l'Empereur. S'ils lui fervent .
quelquefois l'un contre l'autre , ils peuvent le fervir
auffi contre les Princes qui forment des projets
contre lui. Les Citoyens de ce parti voient
auffi avec inquiétude la liaiſon intime qui fubfifte
entre le Capitaine-Général , la Nobleſſe ou l'Arif
tocratie ; & quoique la politique de nos jours puiffe
objecter notre correfpondant Hollandois nous
prie d'affurer nos lecteurs que l'oppofition aux vues
de la Grande-Bretagne , & l'envie d'être bien avec
les Cours de Verfailles & de Vienne , font fondées
fur des cauſes beaucoup plus étendues & plus importantes
que le fimple objet d'un commerce avan
tageux en qualité de Puiffance neutre « .
En attendant on craint ici que les Hollandois
ne nous retirent inceffamment juſqu'au
dernier fcheling le capital immenfe qu'ils
ont dans nos fonds ; cet évènement ne
pourroit qu'augmenter l'embarras déja grand
du Miniftre dans l'exécution de fon plan
pour lever les fubfides. On fait en conféquence
des voeux pour terminer plutôt que
plus tard le fujet de difcorde que nous
avons eu la mal- adreffe d'élever. Un de nos
papiers femble nous ôter encore cette eſpé
rance ou du moins en reculer l'effet.
»On dit que le Cabinet a déjà confenti à faire ré
paration au cabinet Hollandois , de l'infulte qu'il a
reçue , & qu'il a pris le parti de déclarer que le Capitaine
Fielding avoit outre- paffé fes inftructions ;
mais nous ne faurions ajouter foi à ce bruit , parce
qu'un Correfpondant refpectable nous affure que
le Capitaine Fiedling n'a point agi d'après les inf
( 22 )
·
tructions expédiées dans les Bureaux , mais d'aprèsun
ordre direct de S. M. , approuvé du Cabinet's
tranfimis au premier Lord de l'Amirauté , par le
Secrétaire d'Etat , & contre-figné Sandwich « .
On a cherché , pour nous raffurer fur les
fuites d'une rupture , à nous repréfenter"
les forces de la Hollande comme de peu
d'importance ; mais la lifte fuivante en donne
une autre idée , & fera juger fi la réunion
de fes forces à celles de nos ennemis ne
feroit pas alarmante.
Les Hollandois ne claffent point leurs vaiſſeaux
par rangs comme la Grande Bretagne , la France &
I'Efpagne . Ils ont deux vaiffeaux de 94 , cinq de 84
& 76 , treize de 70 , fix de 68 , 66 , 64 & 62 , neuf
de 60 , & treize de 58 , 56 & 5o ; en tout 52 vaiffeaux
de ligne. 38 de ces vaiffeaux font en état d'être
réparés pour fervir actuellement , 17 font en mer ou
prêts à mettre en iner. Si les Hollandois rompoient
avec nous , au fujet de la dernière affaire dans la
Manche , il eft bon de favoir que leurs Arfenaur
font toujours pourvus de munitions fuffifantes pour
conftruire & équipper so vaiffeaux de guerre. Quant
à l'équippement , fi les vaiffeaux étoient déja conftruits
, les Hollandois pourroient mettre en mer en
tout tems so vaiffeaux de guerre dans l'espace de peu
de femaines , & tous les vaiffaux qui font actuellement
dans leurs baffins fercient peut- être en état de
fortir dans 15 jours bien équippés , mais heureufement
pour ce pays ils n'ont pas maintenant 20 vaif
feaux dans leurs baffins en état de combattre. Ils font
la plupart vieux & conftruits fur des modèles du
tems de Trump & de Ruyter. Le feul avantage que
les Hollandois ayent fur les autres Nations mariti .
mes de l'Europe , eft que leurs vaiffeaux réfiftent
mieux étant mouillés par un gros tems , dans la mer
Atlantique & dans celle des Indes Occidentales
( 23 )
que ceux des autres Nations , à caufe du grand
foin qu'ils prennent relativement à leurs mâts ,
leurs voiles & leurs manoeuvres courantes qui font
toujours de la meilleure qualité , & ne font pas auffi
expofés aux accidens ordinaires dans un coup de
vent. On a fait plufieurs fois l'expérience de cette
fupériorité pendant le règne du Roi Guillaume & de
la Reine Anne , lorfque les efcadres Angloifes &
Hollandoifes agiffoient de concert contre la France
& que pour un vaiffeau Hollandois qui avoit fouffert
quelque dommage par un gros tems , il y en avoit
trois Anglois.
Ceux qui veulent nous raffurer , affurent
que le Lord Sandwich a remis dernièrement
l'état fuivant de nos forces navales
pour la campagne prochaine.
Dans la Manche •
Aux Inles de l'Amérique
A New-York , & c.
Dans l'Inde
Dans la Méditerranée .
Total.
·
so vaiffeaux de ligne. 36
• 3
• 12
IS
116
Pendant que la nation attend avec impatience
des nouvelles de l'expédition des
Amiraux Roff & Digby , les plaifans s'égaient
fur le compte du premier , à qui ils
femblent oublier que le falut de Gibraltar
eft confié.
» Ses amis , difent-ils , débitent gravement qu'au
moment de fou départ avec la divifion qu'il com
mande , il a éprouvé un chagrin réel . Son porte- voix
d'argent , fur lequel étoient gravés divers emblêmes
de les exploits , & qu'il portoit par-tout avec lui
même à terre , le plaçant fur la table quand il mangeoits
ce cher porte voix , dont il comptoit faire
( 241)
un fi glorieux ufage dans cette nouvelle campagne ,
ne peut plus lui fervir . Son Lieutenant , dans un
mouvement de colère contre un Matelot , s'en eft
faifi pour le frapper , & il y a fait une fêlure , de
forte qu'il ne railonne plus . Hélas ! ajoutent quelques
plaifans , ce précieux inftrument qui faifoit retentir
au loin la voix formidable de fon maître , ne
fera plus qu'un miférable fymbole de la gloire de
l'Angleterre dans la guerre préfente «.
S'il faut en croire un de nos papiers
voici l'ultimatum qui a été propoſe à la
Grande - Bretagne dans le cours des négociations
fecrètes conduites dernièrement par
le Miniftre de Sardaigne à la Cour de
Verfailles , de la part de cette dernière .
» LE Canada reftitué à la France , avec la ceffion
de la Nouvelle - Ecoffe & du Cap-Breton ; la liberté
aux François & aux Efpagnols de pêcher fur la
côte de Terre- Neuve , & de dreffer des échaffauds
pour habiller le poiffon.
Minorque cédée à la France , & la Jamaïque &
Gibraltar à l'Espagne.
» L'Amérique déclarée indépendante , mais libre
fi elle vouloit , d'entrer en alliance & de faire un
traité de commerce avec la Grande- Bretagne , quand
même cette liberté s'étendroit à des traités offenfifs
& défenfifs , & le pouvoir de fe traiter réciproquement
comme la nation la plus favoritée
de la même manière que les Etats abfolument indépendans
& libres traitent , négocient & forment
des engagemens de cette nature,
,
Et la liberté de couper du bois de teinture
dans la baie d'Honduras felon les conventions
arrêtées fous le règne de Charles II , & dans les
années 1668 & 1672 « .
Selon tous les avis de l'Irlande , il ne
paroît point vrai que ce Royaume foit entièrement
( 25 )
*
tièrement pacifié , ni fatisfait du plan incomplet
de Milord North pour le re dreſfement
de fes griefs. Ce qui prouve que
les mécontentemens fubfiftent toujours avec
la même violence , c'eft que le Préfident
du Comité de l'union de Cork a écrit en
ces termes à fon frere à Dublin : » Le
Comité me charge de vous informer qu'il
s'eft retiré de deffous les ordres du Lord
Shannon , de MM . Lyfaght & Weſtcote
fes Officiers généraux , & de vous prier de
rayer leurs noms de toutes les liftes qui
vous feront adreffées des Sociétés armées
de Cork ".
35
>
Il eft vrai , lit- on dans une lettre de Dublin
que le parti miniftériel a réuffi à faire illuminer
la ville , le 28 du mois dernier , fur la nouvelle envoyée
par le Lord Hilsbouroug que , le 28 du
même mois , le Roi avoit paflé l'acte qui rend la
liberté au commerce d'Irlande ; mais il s'en faut
bien que la joie ait été univerfelle . C'eſt le froid ,
plus que le plaifir , qui a attiré une multitude de
malheurenx nuds & gelés , autour des feux allumés
dans les rues , les places & les carrefours . Le
peuple regardoit triftement fur le frontifpice de
I'Hôtel du Vice- roi , un tableau transparant où
étoient les images de S. George & de S. Patrick ,
qui s'approchoient pour s'embraffer , & fouloient
aux pieds des ferpens entrelacés , dont les crêtes
portoient les armes de France & d'Espagne ; & chacun
alloit fe chauffer , en difant qu'on auroit mieux
fait de diftribuer des pains & quelques brocs de
bière aux pauvres , que de dépenfer de l'argent
à peindre des Saints qui avoient l'air de vouloir
fe mordre , & des ferpens qui reſembloient à des
anguilles fur roche « .
s Février 1780. b
( 26 )
Un de nos papiers vient d'expoſer ainfi
les objets qui feroient néceffaires pour fatisfaire
complettement les Irlandois.
J
Les faveurs accordées à l'Irlande , relativement
à fon commerce & à fes manufactures , ne fer
viront qu'à donner de nouvelles armes à la Cou
ronne & à étendre fon influence , ce qui , par la
fuite & fous les règnes à venir , pourra tout auffi
facilement tourner au préjudice qu'à l'avantage de
Ja Nation. I paroît donc indifpenfablement nécef
faire que les mefures fuivantes marchent de niveau
avec l'égalité de commerce.
21 °. La révocation de la Loi Poyning qui inveftit
le Confeil privé Britannique d'un pouvoir légiflatif,
ou du moins d'un pouvoir législatif négatif.
2º. La révocation de l'acte de la fixième année de
George I , qui déclare que tous les actes paffés dans
le Parlement de la Grande-Bretagne relativement
à l'Irlande , ont force , vertu & validité fuffifantes
pour lier les peuples de ce Royaume. Cette opération
rétablira virtuellement le pouvoir judiciel
de la Chambre des Pairs d'Irlande gutel qu'il étoit
en 1717 , avant la promulgation de cette Loi.
3. La liberté pour les Irlandois de fabriquer
leurs efpèces , au même aloi & au même dégré de
fineffe & de valeur intrinsèque que celles qui font
fabriquées à la Tour de Londres.
4° La fuppreffion ou l'abandon de la prétention
du Roi au revenu héréditaire qui , par la conftitution
actuelle , laiffe au Roi la faculté de s'en
appliquer le tout ou partie à fa volonté ou de le
répandre en penfions , & concordatum money , au
moyen d'un certain papier appellé Lettre du Roi ,
& à fa place l'établiſſement perpétuel par S. M.
& pour les fucceffeurs d'un revenu proportionné
aux moyens préfens & futurs de ce Royaume
fous le titre de Lifte civile comme dans la Grande-
Bretagne par exemple un huitième , un dixième
( 27 )
"
ou un douzième de la totalité du revenu annuel.
5. L'établiſſement d'une Milice de 10,000 hommes
pour la défenfe du Royaume , laquelle fera
levée, payée & difciplinée comme celle d'Angleterre ,
dont la compofition lui fervira de modèle en tout
point.
晨
6. Une taxe des terres pour la folde & l'habillement
de ladite Milice , & pour remplacer les
cenfes ou rentes de la Couronne , ainfi que la taxe
fur les feux ; droits qui feront fur- le- champ fupprimés
, le premier comme étant compenfé par les
nouvelles charges à impofer fur les paffemens &
terres ; l'autre comme oppreffif dans fes effets , &
comme étant perçu d'une manière contraire à la
conftitution .:
Enfin une reconnoiffance entière de la part du
Parlement d'Irlande , que l'Irlande eft & conftitue
une partie du Royaume d'Angleterre , & que ,
malgré la féparation & l'indépendance des Législations
, les deux Pays unis par les liens du fang &
par la connexion politique , ne forment , en effet
qu'une feule Puiffance fouveraine , un grand tour
dont les parties font jointes enſemble ſous le même
Chef , favoir le Roi de la Grande- Bretagne.
Il circule ici une lettre écrite de Dublin ,
& dont le contenu eſt aſſurément remarquable.
» Il est évident que c'eſt à nos affociations & à
l'état de défenfe où nous avons fçu nous mettre
que nous fommes redevables de l'attention que le
Miniſtère a donné , malgré lui , à nos befoins. Sa
complaifance s'eft montrée en proportion de ce que
nous avons fait voir de réfolution & de forces,
C'eft fa peur qui l'a déterminé , ce fera notre confiance
qui réglera notre gratitude. Les mêmes moyens
qui nous ont procuré le redreffement à nos maux ,
nous ferviront à maintenir dans fon intégrité l'avantage
que nous avons obtenu , jufqu'à ce que tout
b2
( 28 )
l'Univers foit convaincu que les ports & le com.
merce des Irlandois ne font pas plus libres & indépendans
que leur ame & leurs principe : jugez fi
nous ferons affez imbécilles pour prêter à l'Angleterre
dix mille de ces quarante mille hommes armés ,
à qui nous avons obligation de la juftice qui nous
a été rendue.
On fe plaint beaucoup de la baiffe prodigieufe
du prix des bien-fonds ; la terre
du feu Lord Halifax à Horton dans le Northampton
Shires très-belle poffeffion qui
rend soo liv. fterl. par an , vient d'être
vendue à une enchere publique au dernier
6. Il y a dix ans qu'elle auroit été achetée
au denier & . On attribue cette di-
3
minution énorme à la guerre d'Amérique.
Tant que notre commerce a fleuri , nos
terres fe font bien vendues & bien louées ;
fa tuine n'a pu qu'influer fur nos bienfonds
, & fur un contre- coup dont ils fe
reffentiront long-tems.
On a fait le calcul fuivant pour démontrer qu'il
feroit de l'intérêt des propriétaires que la taxe foncière
fût portée às fchelings .
Suppofons la valeur d'une ferme louée .. 100 l. ft.
La taxe de ƒ fchelings par livre feroit de à S
Il refteroit net.
Parla baiffe du prix des denrées occafion.
née par la chûte du commerce le revenu de
cette même ferme diminue de 20 pour
cent
25
75
80 l. ft.
La taxe des taxes à 4 fchel. monte encore à. 16
Refte net.
• 64
Les Membres dont l'existence dépend des gratifications
de la Tréforerie fe rangeront toujours du
( 29 )
2
parti du difpenfateur des graces , tant qu'il restera
en place , mais pas plus long-tems , & fi jamais il
furvient des changemens dans les affaires publiques ,
cette gangrène du corps politique fera la première à
abhorrer les Miniftres & les opérations qu'ils ont
appuyées fi indignement dans le Parlement.
FRANCE.
De VERSAILLES , le rer. Février.
LE Comte de Choifeul-Meufe & le Vicomte
de Ste - Hermine eurent l'honneur
d'être préfentés , le 9 du mois dernier , à
LL. MM. & à la Famille Royale par le Prince
de Condé , le premier en qualité de Capitaine
de fes Gardes , & le fecond en furvivance
de la même place .
Le 23 , la Marquiſe de Rouhault eut auffi
l'honneur de leur être préfentée par la Vicomteffe
de Choifeul , Dame du Palais de la
Reine , & de prendre le tabouret le même
jour , la Marquife de Mortemart , la Marquife
de Gaucourt & la Comteffe des deux
Ponts furent également préfentées à LL.
MM . & à la Famille Royale ; la première
par la Ducheffe de Gaucourt , & la troisième
par la Comteffe de Châlon , Dame pour accompagner
Madame la Comteffe d'Artois.
M. Mefnard de Choufy , Miniftre plénipotentiaire
du Roi auprès du Cercle de Franconie
, de retour en cette Cour par congé ,
fur préfenté le même jour auffi par le Miniftre
des affaires étrangères ..
Le 31 Décembre , M. Muyard de Voub3
( 30 )
glans , Confeiller au Grand - Confeil , cut
l'honneur de préfenter au Roi les Loix criminelles
de France dans leur ordre naturel ,
un vol. in fol . dédié au Roi . Le 26 Janvier,
M. Allemand , ancien Confervateur des forêts
de l'Ile de Corfe , préfenta au Roi , à
Monfieur & à Mgr. le Comte d'Artois , un
Traité des Péages , Plan d'adminiftration
de la Navigation intérieure , & Difcours fur
La Navigation intérieure des différentes Puiffances
des quatre parties du monde.
De PARIS , le 1er. Février.
1
LES vaiffeaux arrivés à la Martinique avec
l'Annibal que monte M. de la Motte-Piquer,
font le Magnifique , le Diadême , le Dauphin
royal , l'Artéfien , le Réfléchi & le
Vengeur. M. de Grace y étoit attendu avec
le Robuste , le Fendant & le Sphinx. La
plupart de ces vaifleaux ont fouffert du coup
de vent qui les obligea de quitter la côte de
Géorgie , mais ils n'ont perdu que des cables
& des ancres , excepté l'Annibal qui , comme
nous l'avons dit , fut obligé de couper fon
mât d'artimon. En arrivant au Fort royal ,
ils ont mis à terre leurs malades On les
remplace avec les Matelots que M. le Comte
d'Estaing y avoit laiffés, & dont le plus grand
nombre s'eft parfaitement rétabli . Cette di
vifion prend des vivres pour fix mois , ce
qui prouve que la Martinique eft fort bien
approvifionnée .
On étoit étonné que les Anglois n'euffent
( 31 )
fien tenté aux Antilles pendant l'abfence
de M. le Comte d'Eftaing ; mais ce brave
Général ſavoit , avant de les quitter , la véritable
fituation dans laquelle il les laiffoit . Leur
flotte eft dans le plus mauvais état poffible ;
8 ou to de leurs vaiffeaux n'attendent qu'un
renfort pour retourner en Europe , où ils ont
le plus preffant befoin de fe réparer. Lears
équipages ont été encore plus maltraités que
les nôtres , & leurs troupes de terre , fatiguées
de toutes les courfes de l'été , n'ont
pas été plus épargnées .
On fe difoit à l'oreille , il y a quelques
jours , que la Grenade avoit été reprife , &
que les troupes qui la gardoient avoient été
obligées de capituler faute de vivres ; il y a eu
de ces gens inquiers qui fe plaiſent à adopter
les nouvelles de ce genre , fans en examiner
le fondement , pour qui les bruits de Londres
font toujours authentiques , qui le font
empreffés de répandre celle- ci , le Miniftre
de la marine a déclaré que les Anglois n'avoient
fait aucune tentative de ce genre , &
toutes les lettres de ces contrées atteftent
qu'en effet ils ne font pas en état de la faire.
Ils ne pourront fortir de Ste- Lucie qu'à l'arrivée
de Rodney ; mais alors M. de Guichen
le fuivra de trop près pour qu'ils aient le
tems de rien entreprendre .
L'efcadre de M. de Guichen fera compofée de la
Couronne de 80 canons qu'il monte lui-même , du
Triomphant de so , commandé par M. de Sade ,
Chef d'efcadre ; du Palmier de 74 , par M. de
Monteil , Chef- d'efcadre ; de la Victoire , par M.
b 4.
( 32 )
N
3.
d'Albert ; du Deftin , par M. de Goimpi du
Conquérant , par M. de Réal ; du Citoyen , par
M. de Nieuil de l'Intrépide , par M. DupleЛfis
Parfeaut de l'Hercule , par M. d'Anblimont ; du
Souverain , par M. de Glandeves , tous de 74
canons ; du Jafon , par M. de la Marthonie ; de
Adionnaire par M. de l'Archantel ; du Caton
par M. de Fremont ; de l'Indien , par M. de Balleroi ;
du Solitaire , par M. de Champion ; du S. Michel ,
par M. d'Aimar ; du Triton , par M. de Boades ,
tous de 64 , & des frégates la Médée , Capitaine
M. de Kergariou ; la Courageufe , M. de la Rigaudière
; la Gentille , M. de Villebrune , & la Charmante,
M. de Mengo , toutes de 32. Les troupes
font déja embarquées fur les bâtimens de tranfport
, & les lettres de Breft du 18 , en annoncent
le départ , comme pouvant être prêt pour la fin
de la femaine.
Le convoi qui fera fous l'efcorte de cette
efcadre , eft , dit on , de plus de 100 voiles ;
outre les régimens de Touraine & d'Enghien
, portés chacun à plus de 1300 hommes
par les recrues qu'on leur a données ,
on a embarqué les feconds bataillons de
Royal - Comtois & de Walsh portés auffi
chacun à 700 hommes , ce qui fait un total
de plus de 4000 .
Nous venons de voir rentrer ici , écrit - on de
Breft , en date du 21 Janvier , le vaiffeau Espagnol
le Saint-Jofeph , & une frégate de la même nation ,
qui ont été féparés de la divifion de D. Gafton par une
tempête qu'elle effuya le 17. Cette flotte étoit alors
à 25 ou 30 lieues de Breft . Ce coup de vent paroît
avoir difperfé quelques uns des vaiffeaux , car il
y a trois jours qu'on fignala d'Oueffant D. Arcé
avec 4 navires ; le lendemain ils avoient difparu
parce que le vent changea dans la nuit . Il n'eft pas.
•
( 833 )
?
1
douteux qu'ils n'aient cherché à rejoindre l'efcadre ,
& il eft vraisemblable qu'ils y ont réuff . Le Saint-
Jofeph a perdu fon mât de hune ; mais ce qui l'a
engagé principalement à revenir ici , c'eft qu'il faifoit
de l'eau «. * 37
Selon des lettres de Bordeaux , les nouvelles
qu'on y avoit reçues de Madrid annoncent
la prife de Penfacola , où l'on dit
que les Efpagnols ont fait 700 prifonniers ;
fi cette nouvelle eft vraie , elle ne tardera
pas à être confirmée. Les mêmes lettres
difent qu'il devoit partir de la Havane 3000
Efpagnols pour aller attaquer S. Auguſtin ;
dans ce cas la Floride pourroit avoir changé
de Maître. Le 7 de ce mois , on célébra à
Bordeaux , felon les mêmes avis , une fête
en l'honneur de M. le Comte d'Estaing ;
dans la matinée il y eut meffe , enfuite mariage
de quatre veuves avec des marins à
chacun defquels on a donné 300 livres ;
à midi bonne chere , & grand nombre de
gens de mer dans les jardins publics ; le foir
feu d'artifice , dans lequel brilloit un bousquet
qui jetta plufieurs fufées ; les cris de
vive le Roi , vive d'Estaing, fe répétoient fans
ceffe , & le tout fut terminé par un ambigu
& un bal qui dura toute la nuit .
La corvette du Roi les Amis , écrit-on de l'Orient
, a mouillé dans ce port , elle vient de l'Ile de
France , dont elle eft partie le 22 Septembre ; elle
nous apprend que les vaiffeaux l'Orient & le Sévère
font heureufement arrivés dans cette Ifle , avec leur
convoi & les troupes qu'ils conduiſoient . L'Iſle de
France eft aujourd'hui dans l'état le plus refpectable ;
bs
( 34 )
& elle eft approvifionnée de manière que toutes
les tentatives que l'on pourroit faire contr'elle , feroient
infructueufes ; cette Ifle a perdu M. de Bril--
lane fon Gouverneur , qui mourut l'été dernier 3
fon Adminiftration douce & éclairée , fera long-tems
célèbre dans cette Colonie , & n'impofe pas peu d'obligations
à celui qui fera choifi pour lui fuccéder «.
Les Chanoines de l'Eglife de Notre- Dame
ont élu enfin leur Doyen ; ils ont été longtems
occupés au fcrutin ; il fe trouvoit alternativement
24 voix pour M. l'Abbé Farjonnel
, & 22 pour M. l'Abbé de Montaigu
; il en falloit 26 pour être élu. Le
premier voyant que le ballotage n'aboutiffoit
à rien de décifif , l'a terminé en donnant
fa voix à fon concurrent ; les Chanoines
de fon parti ont fuivi fon exemple ,
& l'Abbé de Montagu , élu Doyen , a été
reçu en cette qualité au fon des cloches ,
avec les cérémonies d'ufage.
M. l'Evêque de Siam eft nommé Grand-
Aumônier de la Reine ; & la place
de premier Aumônier qu'il avoit eft
donnée à M. l'Evêque de Meaux , coufin
de Madame la Comteffe Jules de Polignac.
L'Evêché de Chartres paroît deſtiné à M.
l'Abbé de la Roche- Foucaud , ' Agent du
Clergé , dont la miffion finira à la prochaine
affemblée. M. l'Archevêque de Cambrai &
M. le Commandeur de Fleury , freres ca
dets du défunt Evêque de Chartres , font
dangereufement malades.
On affure que le Roi a fait le 25 du mois.
dernier une promotion nombreufe dans les
( 35 )
troupes de terre ; fi ce que l'on en débite eft
vrai , tous les Officiers , Colonels dès l'année
1767 , font faits Brigadiers ; & une grande
partie des Brigadiers jufques & compris la
même année 1767 , font créés Maréchaux
de Camp , & tout Maréchal de Camp dès
l'année 1762 , paffe au grade de Lieutenant-
Général , il n'y a d'exceptés que ceux qui
depuis ce tems -là ont quitté le fervice . La
lifte de cette promotion , fi elle a été fignée ,
ne tardera pas à paroître .
La lifte des 40 Fermiers-Généraux & des
nouveaux Adminiſtrateurs eft publique depuis
quelques jours. A peine cette grande
opération venoit d'être terminée , qu'on a
appris que M. Necker s'occupoit d'une
autre non moins importante ; c'eft de la
réforme de la maifon çivile du Roi. Le
règlement qui l'établit eft prêt , & il a été
enregistré à la Chambre des Comptes le 29.
Le 18 Janvier , l'Evêque de Lifieux a béni
le mariage du Marquis de Puymonbrun
Meltre de Camp de Cavalerie & Grand-
Croix honoraire de l'Ordre de Malthe
avec Mademoiſelle de Bremont.
Ces jours derniers , M. Necker fut avec
Madame Necker vifiter les prifons de la
Conciergerie , occupés l'un & l'autre des
moyens de procurer aux pauvres & aux prifonniers
tous les fecours que prefcrit l'humanité.
Ils répandirent leurs largeffes fur
les malheureux détenus dans ce lieu , &
b 6
( 36 )
afin d'établir une infirmerie pour les prifons ,
ils ont obtenu du Chapitre de la Sainte-
Chapelle un emplacement dont il étoit en
poffeffion , & qui fera uniquement deftiné
à cet objet.
33
L'échange des Prifonniers ayant été arrêté
écrit-on du Havre , il vient d'arriver ici quelques
François , & entr'autres l'équipage de la Licorne.
On affrète à la Rochelle & ici plufieurs navires pour
ramener les Anglois. L'épidémie qui a régné l'été
dernier en Normandie & en Bretagne ne les a pas
épargnés ; cela cft caufe que leur nombre eft moins .
confidérable que celui des nôtres ; cependant l'échange
eft général ; le Roi donne 100 liv. pour
chaque Matelot qu'il ne pourra remplacer par un
Matelot Anglois «.
L'Académie de Rouen a propofé pour fujet du
prix des Sciences en 1780 , d'affigner d'après une
théorie étayée d'expériences , les différences entre
la craie , la pierre à chaux , la marne & la terre
des os , que la plupart des Chymiftes ont jufqu'a
préfent confondu dans la claffe des terres calcaires..
On lui a demandé , par une lettre anonyme , des
éclairciffemens , fur les intentions en propofant ce
programme , & elle a jugé à propos d'y répondre.
Mais pour maintenir l'égalité entre les concurrens
elle eftime devoir publier la copie ci - après de fa
réponſe :
Le voeu de l'Académie de Rouen n'eft point
» de s'en tenir aux formes des Naturaliſtes. Il faut
tâcher de pofer des principes qui établiffent les
» différences entre les terres calcaires . Il eſt cerstain
que les fubftances gazeuzes , ou le gaz
jouent un rôle important. Nous en avons la
preuve dans la formation des cimens , oùì la même
chaux donne des combinaiſons différemment fo(
37 );
99
» lides , en raifon qu'elle eft plus ou moins privée .
» de fon gaz. Nous en avons encore une autre
preuve par l'eflai faiitt de monter une cuve à
indigo avec la craie , au lieu de chaux fraifée ,.
laquelle cuve n'eft jamais parvenue en travail .
On fembleroit pouvoir en conclure que la chaux ,*
» en reprenant fon gaz , donnoit dans la maffe du
» Auide les fecouffes néceffaires pour la fermen-
» tation & la divifion de l'indigo ec.
33
ود
e
»Il feroit important d'examiner , quels font les
>> mêlanges d'autres terres , qui rendent les terres cal-
» caires fi différentes les unes des autres ? Si une terre
» calcaire , paffée à l'état féléniteux , & que l'on ra,
» mène par le feu à l'état calcaire , eft exactement de
» même nature qu'elle étoit auparavant ? Si traitée-
» avec le phlogistique , les matières graffes , & pouffée
à grand feu , elle ne change pas , &c. &c. Au
refte on n'exige pas l'impoffible. Quelques expé-
» riences bien faites , & des raifonnemens analogues,
» peuvent fuffire. Les progrès des connoiffances ne
»font pas fi rapides . On ne prétend pas toujours à
des décifions irrévocables , & les Académies cou-
>ronnent fouvent les efforts des hommes de mérite.
Louis- Etienne Vivant de Jaucourt , Vicomte
de Jaucourt , ancien Colonel du régiment
de la Marine , eft mort à Angerville
le 10 de ce mois. 2.4
Bénédicte Merion de Druy, Comteffe de
Tracy, fille du Comte de Druy; tué à la bataille
de la Marfaille en 1693 , & qui avoit
été le premier Major de la Gendarmerie ,
eft morte en cette Ville le 14 de ce mois ,
dans la 89° année de fon âge.
e
I at
Marie- Catherine de Gillon d'une ancienne
Maifon de Picardie , originaire de
N
{ 38 )
Flandre , & époufe de Claude Louis Vacquette
, Seigneur du Cardonnoy, &c . Confeiller
& Doyen du Grand - Confeil , eft morte
en cette Ville le 15 de ce mois , dans la 85
année de fon âge .
,
François Baftard Confeiller
d'Etat
Chancelier
de Monſeigneur
le Comte d'Artois
, & ancien Premier Préfident du Parlement
de Touloufe , Seigneur de la Fitte
& autres lieux , eft mort en cette Ville .
Antoinette
- Barbonne -Thérèſe Languet de
Gergy , veuve du feu Marquis d'Havrincourt
, Lieutenant-Général des Armées du
Roi , Gouverneur
d'Hefdin , Confeiller-:
d'Etat d'épée , Ambaffadeur
de S. M. à la
Cour de Suède , & fucceffivement
auprès
des Etats - généraux des Provinces-Unies , eft
morte en cette Ville le 19 de ce mois , dans
la 62 ° année de fon âge.
Un Arrêt du Confeil d'Etat du 12 Décembre
maintient M. de Laverdy , Miniftre d'Etat , dans les
droits de Halle & de Marché à Gambois , Généralité
de Paris .
Un fecond du 18 , ordonne que les délais fixés
pour l'admiffion des anciens Maîtres dans les Communautés
créées dans la ville de Lyon , feront de
nouveau prorogés jufqu'au premier Avril 1780 .
Un troisième du 20 , ordonne que les Edits d'établiſſement
des nouvelles Communautés des Cabaretiers
, Aubergiftes , Cafetiers , Limonadiers , feront
exécutés.
Un quatrième fixe les règles , les époques & laforme
de la diftribution de la Juftice én Pifle de
la Grenade: & dépendances. 4,
( 39
)
Un cinquième porte établiffement d'une naviga
tion réglée fur la Loire & rivières adjacentes , qui
ne pourra être que très-avantageux au commerce ;
il autorife l'Adjudicataire des Meffageries à établir
des coches & des bateaux légers destinés à transporter
des Voyageurs & des ballots de Rouane à
Nantes , & dans les places qui fe trouvent entre
ces deux Villes.
L'Edit du Roi donné à Verſailles au mois de
Janvier , & enregistré au Parlement le 14 , pour la
vente des immeubles des Hopitaux , ne fauroit
être plus intéreffant. Nous donnerons une partie
du préambule qui contient les principes fur lefquels
il eft fondé.,
S. M. a vu avec peine que le plus grand nombre
des Hopitaux , n'avoit pas des revenus proportionnés
à fes befoins ; qu'une partie des capitaux de ces
maifons confiftoit en Immeubles dont le revenu
modique étoit affujetti à des frais d'entretien & de
réparations ; que les droits purement honorifiques
attachés à ces Immeubles n'étoient d'aucun avantage
pour ces maifons , & que fi les particuliers croient
devoir préférer des poffeflions d'Immeubles en raifon
de la plus grande folidité qu'ils croient appercevoir
, les Maifons Hofpitalières ne font pas dans
le cas d'un pareil facrifice , puifqu'elles n'ont pas
les mêmes raifons , attendu leur exiſtence par
les priviléges qui leur font accordés eft liée à celle
de l'Etat.
que
La facilité dé vendre aura le double avantage
d'augmenter le revenu des Hopitaux & de procurer
aux finances de S. M. un bien progreffif , en
faifant rentrer dans la circulation générale cette
fomme confidérable d'Immeubles qui , dans la main
des Hopitaux , ne contribuoient aux befoins de
I'Etat ni par les lods & ventes , ni par les vingtièmes ,
ni par aucune autre efpece d'impofition .
( 40 )
Cette faculté de vendre d'ailleurs , devant augménter
les revenus , difpenfe l'Adminiftration de
ces Maifons de demander la prolongation d'impôts
à charge aux peuples , & de s'occuper de foins journaliers
pour la confervation & la manutention d'immeubles
auffi multipliés."
En conféquence , autoriſe S. M. tous les Hopitaux
de fon Royaume , fans diftinction , à procéder à
meſure d'occafions favorables & par voies d'enchères
publiques à la vente de tous leurs Imineubles réels.
Le produit de la vente fera employé d'abord &
par préférence , au rembourfement des dettes ou
aux nouvelles conftructions de lieux clauftraux autorifés
, & le furplus fera placé ou dans les effets
preferits par l'Edit de 1749 , ou fera verfé dans la
Caiffe générale des Domaines de S. M.
Dans ce dernier cas , il fera paffé contrat de
Conftitution au profit de l'Hopital ou Maifon de
Charité. Les arrérages courront à compter du jour
du verfement dans ladite caiffe , & feront fixés à
raifon de cinq pour cent & déclarés exempts &
affranchis de toute retenue préfente & à venir , &
attendu que cette rente fera repréſentative de biens
fonds , qui auroient pu accroître en valeur dans le
cas où ils fuffent reftés dans la poffeffion dudit Ho
pital , il fera paffé tous les vingt- cinq ans , à comprer
de la date du premier contrat , un nouveau
contrat de conftitution ; mais avec accroiffement
d'un dixième en capital & arrérages , fur les capitaux
& arrérages primitifs.
Les Hopitaux auront la faculté de préférer aux
contrats ci-deffus avec les accroiffemens , des contrats
dont les arrérages foront ftipulés en mefure
de grains ; dérogeant à cet effet , en faveur des
pauvres feulement , à l'Ordonnance de 1565, & à
routes autres qui défendent de conftituer des rentes
en grains , pour prêt de deniers ; mais le paye."
(41)
ment fe fera en efpèces dont la quotité fera déterminée
fur le prix courant des grains à l'époque
de l'échéance.
&
Le Caillier de l'Adminiftration des Domaines
fera tenu de payer tous les trois mois les arrérages
de ces contrats par préférence aux propres
deniers de S. M., fur les fimples quittances du
Receveur ou Prépofé defdits Hopitaux ; & dans le
cas de retard , autorife S. M. fes Cours de Parlement
à décerner fur les revenus de fes Domaines ,
d'après les réquifitoires des Procureurs Généraux ,
exécutoire du montant des arrérages échus.
$ Les Immeubles des Hopitaux feront affranchis ,
pour la première mutation feulement , des droits
d'infinuation , de centième denier & de lods & venres
qui pourroient être dus à S. M. s'il s'en trouve
quelques- uns fitués dans fa mouvance.
On defireroit favoir ce qu'eft devenu le fieur Nicolas
de Saint- Genis des Noyers , de Vitry - le-François
en Champagne , âgé de vingt - fept ans , haut
de cinq pieds huit pouces , fort mince , cheveux
châtins-bruns , fourcils peu fournis , les yeux pe
tits , le nez lorg, le teint fort pâle & parlant avec
difficulté. Il eft forti de Vitry le 28 Juillet 1774 ,
apris la route de Verdun , & depuis ce tems on
n'en a eu aucunes nouvelles . On prie ceux qui
pourroient le connoître d'en donner avis au fieur
de Saint Genis Gombault à Vitry- le - François , qui
a des affaires intérellantes à lui communiquer , fa
ΣΕ
X
mere étant morte.
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , du 17 de ce mois , font :
83,74 , 88 , 54 & 5.
De BRUXELLES , le 1er. Février.
SELON une lifte qu'on dit authentique , la
( 42 )
garnifon Angloife à Gibraltar confiftoit vers
la mi - Novembre en 5 régimens Anglois ,
favoir les 12 , 18 , 36 , 39 & 72 , tous de
10 compagnies chacun , dont celles des 4
premières de 45 hommes , & celles du se de
10 feulement , en tout 1900 hommes , 3
régimens Hanovriens de 6 compagnies de
71 hommes , faifant 1278 , à quoi il faut
ajouter 360 Artillers & 100 Ingénieurs. Cer
état porte la garnifon à 3638 hommes. Le
nombre des habitans de tout âge & de tout
fexe , tant Chrétiens que Juifs , monte à
3110 hommes. L'artillerie deftinée à la
défenſe de la place & ouvrages , étoit de 492
bouches à feu , dont 60 de bronze & le refte
de fer , 30 mortiers de bronze , 12 de fer &
z obufiers. Il femble que cette artillerie ,
pour être bien fervie , auroit befoin de quelques
bras de plus. On évalue auffi à 2830 le
nombre des boulets tirés , & à 1198 les
bombes jettées contre les lignes Efpagnoles
depuis le 12 Septembre jufqu'au 14 Novembre.
» On travaille , écrit - on de Cadix en date du
7 Janvier , avec la plus grande activité aux réparations
qu'exigent les vaiffeaux de D. Cordova ,
& ils feront bien-tôt en état de tenir la mer. D.
Langara a paffé le Détroit le 2 de ce mois , &
croife actuellement fur le cap Spartel avec 12 vaiffeaux.
11 en eft parti d'autres du Ferrol , de Carthagène
& de Barcelone pour le joindre ; ceux qui
étoient déja dans le Détroit pour feconder la vigilance
de D. Barcelo , font prêts à fe réunir à lui
3
( 43 )
dans le befoin , & nous fommes tranquilles fut l'ap
proche des Anglois , qui veulent ravitailler Gibraltar
. Ils trouveront des forces fuffifantes pour les
arrêter , & s'ils tardent feulement 8 à 10 jours
ils en trouveront de trop formidables
pour pouvoir efpérer de leur échapper «.
encore ,
Il femble d'après cette lettre qu'il falloit
encore 8 à 10 jours à D. Cordova pour fe
réparer ; en ce cas-là , Rodney , ou Digby ou
Roff pourront ne pas le trouver au Détroit ,
s'il eft vrai que l'armée Angloife ait été vue
le 9 de ce mois à la hauteur du Cap Finiſtère
marchant par un bon vent.
&
L'arrivée de M. Chevalier , écrit- on de l'Orient ,
peut être comptée parmi les caufes qui ont retardé
le départ de l'armement pour l'Inde . Il en arrive ,
peut fournir des éclairciffemens utiles . On affure
que dans une conférence qu'il a déja eue , il a repréfenté
la néceffité d'arrêter les progrès de la campagne
des Indes Angloifes , dont la grandeur n'eft
point au-deffous de l'idée qu'on en a donnée. On dit
qu'il a parlé d'un tréfor de 150 millions qu'elle a
à Calcutta , & qu'elle évalue fes revenus à 800
millions avant qu'il foit peu , fi on la laiffe jouir
en paix des immenfes poffeffions qu'elle a acquifes
ou conquifes ; ce qui fourniroit bien- tôt à l'Angleterre
de quoi payer fa dette nationale . Il ajoute
en même tems que cette Puiffance , quant à préfent ,
n'a point de confiftance réelle ou folide , puifque
les Anglois n'avoient que sooo Européens en tout
pour garder le Continent qu'ils gouvernent . D'après
ces rapports exagérés , peut - être , en paffant de
bouche en bouche , quelques perfonnes regrettent
qu'on n'ait pas été attaquer nos ennemis à la fource
de leur puiffance & de leur profpérité . C'étoit peut-être
((44 )
R
le moyen de leur faire perdre à-la -fois l'Inde &
l'Amérique ; au lieu qu'en confervant la première ,
elle confervera des richeffes immenfes qui la ren.
droient formidable ".
Les Etats - Généraux , d'après les plaintes
portées par le Vicomte de la Herreria , Ambaffadeur
d'Espagne , ont rendu le 31. Décembre
une Ordonnance par laquelle ils ,
défendent à tous les fujets & habitans de
cette République de naviger ou de faire naviger
vers Gibraltar tant que durera le fiége , d'y
porter ou faire porter , fous quelque prétexte
que ce puiffe être , aucunes munitions , à
peine de 10,000 florins d'amende. Cette
fatisfaction étoit d'autant plus jufte que la
Cour d'Espagne , avant le commencement
du blocus , avoit eu foin de remettre aux
Miniftres étrangers un avis relatif aux ordres
qu'elle avoit donnés à l'égard des bâtimens
neutres qui tâcheroient d'entrer à Gibraltar.
Si la cupidité ofe encore , après cela , s'expofer
à un trafic qui n'eft pas permis , elle ne
mérite aucune pitié lorfqu'on la punit ; les
loix relatives à une place bloquée font pofi-
>tives, & ne font fufceptibles d'aucune interprétation.
La Cour d'Eſpagne a fait relâcher
d'abord les premiers bâtimens faifis qui ont
apporté pour excufe qu'ils ignoroient le
blocus . On pourroit demander fi l'Angleterre
' a jamais donné de pareilles marques de mo
dération ; & cette queftion feroit intéreffante
à fairé aujourd'hui à la Hollande.
( 45 ))
On dit que la République a envoyé ordre
auComtede Byland , ainfi qu'aux Capitaines
des autres vaiffeaux de guerre de revenir au
Texel , & que ceux qui font partis avec le
convoi deftiné pour la Méditerranée , font
également rappellés ; mais l'opinion la plus gé
nérale eft que tout cela s'accommodera , que
l'Angleterre donnera quelque fatisfaction à la
Hollande , qui veut refter neutre , & continuer
d'approvifionner également la France
& la Grande-Bretagne.
» S'il eft vrai , lit-on dans un de nos papiers ,
que ces deux puiffances aient les mêmes arrérages
( 120 millons ) à payer pour leur dette nationale ,
il y a cependant une grande différence dans leurs
revenus. Ceux de l'Angleterre ne vont pas
à 240
millons tournois , tandis que la France avoit d'abord
de fixe fous l'Abbé Terray 366 millions qu'on dit
être employés ainfi . Arrérage des dettes publiques ,
120 millions , département de la guerre ci -devant
à 114 aujourd'hui à 80 , marine , ci-devant à 30 aujourd'hui
à 80 ; affaires étrangères , 12 ; Maifon
Royale , 36 ; Maifon des Princes , 1 ; penfions ,
environ 20 ; total 359. Les dépenfes , d'après le
tableau , ne paffent pas les revenus ; & on n'y fait
pas entrer les améliorations introduites dans le
Département des Finances , par une oeconomie fage
qui a retranché tout ce qui n'eſt pas d'une néceffité
abfolue pour le bien de l'Etat «.
Le fupplément de la Gazette de Madrid ,
du 14 Janvier , contient une nouvelle relation
très-détaillée de l'expédition effectuée
dans la Louifiane , contre les établiſſemens
& Forts Anglois du Miffiffipi ; la première
( 46 )
avoit été publiée après des lettres de la Havane
; celle- ci eft faite fur celles du Gouverneur
de la nouvelle Orléans. Les détails
n'en font que plus étendus ; nous ne faifirons
ici que le petit nombre de ceux qui y
ont été ajoutés,
» Pendant le cours de cette expédition fi heureufement
terminée , nos armes n'eurent pas moins de
fuccès dans d'autres endroits de la Province. Une
goëlette armée à la Louifiane par le fieur Pilke
aborda & prit dans le lac Port- chartrain unè balandre
Angloife , corfaire appellé la Weft-Floride , de
force très-fupérieure. Sur le paffage pour Galvez-
Town , nos vaiffeaux prirent trois goëlettes & un
brigantin qui retournoient à Penſacola , 2 balandres
forties de ce Port , chargées de vivres , & une
autre goëlette qui fe trouva dans la rivière , chargée
de même «,
» Une autre balandre Angloife fut prife par un
bâtiment de la Nouvelle- Orléans d'une manière
digne d'être rapportée. On avoit donné à D. Vincent
Rieux une goélette armée pour croifer fur les
lacs il fe rendit à la rivière Manchak , que les
Anglois font obligés de traverfer pour porter du
fecours de Penſacola à leurs Etabliffemens. Ayant
appris qu'un bâtiment Anglois bien approvifionné
devoit paffer par cet endroit , il mit à terre fes
pierriers , abbattit 2 ou 3 arbres Pour le faire des
retranchemens , & s'étoit caché en l'attendant. Lorfqu'il
le vit à une demi portée , il tira tout à coup
en faifant un fi grand bruit , que les Anglois , perfuadés
qu'il y avoit au moins soo hommes en
embufcade fe retirerent tous à fonds de cale.
Rieux profita du moment , fauta à bord de l'Anglois
avec fes gens , & fit l'équipage prifonnier.
Il eft difficile d'exprimer l'étonnement des ennemis ,
parmi lefquels fe trouvoient un Capitaine , un
>
( 47 )
*
Lieutenant , un Sous-Lieutenant & 54 Grenadiers
du régiment de Waldeck , & 10 ou 12 Matelots ,
lorfqu'ils fe virent prifonniers de 14 hommes , tous
Créoles , qui compofoient l'équipage de Rieux .
» Les prifonniers que nous avons faits dans les
trois forts , montent à 500 hommes de vieilles
troupes , fans compter les matelots , les payfans &
les nègres ; il y a 21 Officiers ; le Colonel Dickfon ,
Commandant général des Etabliffemens du Miflif
fipi , 5 Capitaines , 9 Lieutenans , Sous-Ligutenans
, un Quartier-Maître , un Commiffaire dest
guerres , un autre Commiffaire Indien & fon Interprète
, un Fourniffeur , un Garde- Magafin & 3
Chirurgiens. Nous n'avons eu qu'un homme tué
& 2 bleflés,
1.2.
» Pour la première fois , les Sauvages ont montré
de l'humanité. Ils n'ont fait aucun mal aux
Anglois défarmés , ni à ceux qui ont pris la fuite &
qui font tombés dans leurs mains ; ils nous les
ont amenés ; ils nous ont rapporté tous les enfans
que la crainte des mauvais traitemens avoient fait
fuir dans les bois «,
» Pendant que nos troupes étoient employées à
ces conquêtes , il n'y avoit que so hommes pour
garder la capitale & les prifonniers , contenir les
fauvages qui accoururent en foule pour nous féliciter
de notre victoire. Cependant quoique nous euf
fions laiffé les prifonniers libres , que les fauvages .
qui arriverent fuffent de différentes nations , &
même quelques - uns d'entr'eux très - vaillans & peu
enduraus , il n'y a pas eu le moindre défordre pendant
les 20 jours qu'ils ont été abandonnés à leur
bonne foi & à leur parole ",
» Le Gouverneur Espagnol , qui depuis fon
arrivée à la Louifiane , s'eft appliqué à gagner
l'affection des diverfes nations des contrées voifines
, & fur-tout des Chactas , habitués près des
territoires Anglois , & qu'on regarde comme le
( 48 )
2
•
peuple le plus nombreux & le plus guerrier de la
Louifiane , y a réuffi. Dès les premières nouvelles de
la guerre , il voulut éprouver leurs difpofitions .
Pour cet effet , il leur envoya D. Jofeph Boïdore ,
qui , un mois après , revint à la Nouvelle - Orléans
avec 17 Caciques & 480 guerriers , qui préfed
tèrent , au nom de leurs compatriotes , les affurances
les plus fincères de lear fidélité & de leur
affection pour les Efpagnols ; le Gouverneur les
reçut avec beaucoup de careffes & d'apparat. Après
les cérémonies accoutumées , chacun des Chefs
jetta à terre la Patente , l'Enfeigne & les autres
marques dont il avoit été décoré par les Anglois ,
& reçut avec autant de foumiffion que de joie
quelques médailles fur lefquelles étoit gravé le
bufte de S. M. & les Patentes ordinaires . Le
Gouvernement leur fit des préfens confidérables ,
leur offrit la protection de S. M. , & voulant
éviter tout ce qui pourroit bleffer l'humanité & la
politique , il les prévint que quoique nous fuffions
en guerre avec les Anglois , nous ne prétendions
point nous fervir d'eux contre nos eonemis , mais
feulement contre les leur parmi les Sauvages que
les Anglois pourroient armer contre nous. Les
Chatas , pour prouver leur réfolution de s'allier
avec nous , & de nous prêter obéillance promirent
qu'avant la fin de l'année 4000 d'entr'eux
viendront fervir fous les drapeaux Efpagnols , &
retournerent chez eux fatisfaits des bons traitemens ,
de l'accueil & de la générofité qu'ils avoient éprouvés
de notre part. Il y a tout lieu d'efpérer que nous
nous allierons pareillement avec les Talapuches ,
les Uchifes & quelques autres nations dont l'amitié
eft fort importante dans les circonftances actuelles
tant pour la sûreté de nos poffeffions dans le Miffiffipi ,
que pour le fuccès des entreprifes que nous aurons
à former contre les Etabliffemens Anglois dans la
Floride «.
11
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 20 Décembre.
ABDOUL REZAC Effendi qui avoit été employé
dans toutes les négociations de paix
entre la Ruffie & la Porte , & qui après la
fignature de la dernière convention , avoit
été élevé au pofte de Reis Effendi , Miniftre
des affaires étrangères , l'a quitté le 8 de ce
mois , & le premier Commis des Requêtes
Hamet Hafil Effendi le remplace.Sa démiffion
ne peut être regardée comme une difgrace ,
puifqu'on lui a donné les trois queues , &
qu'il a été nommé au Gouvernement d'Aidin
qui lui donne un rang plus élevé que celui
de Reis Effendi. Mais bien des gens croyent
qu'il eût préféré moins d'honneurs . La dignité
de Bacha expofe à bien des dangers ;.
elle lui ôte l'efpérance de revenir dans cette
capitale , à moins qu'il n'y fût appellé pour
prendre les fceaux de l'Empire. Sa fermeté &
fes talens le font regretter , & quelques perfonnes
affectent de craindre que fon éloignement
du Ministère n'apporte quelque change-
12 Février 1780.
( 50 )
ment dans le ſyſtême politique de cette Cour.
Quelques- uns des Miniftres qui réfident
ici , & dont les Cours ont quelqu'intérêt à la
liberté de la navigation fur la Méditerranée ,
ont porté des plaintes à la Porte contre la
gêne que les corfaires François & Anglois
apportent à leur commerce ; on affure que le
Gouvernement leur a promis de prendre les
moyens les plus efficaces de faire ceffer ces
déprédations. On ajoute qu'il a conçu le
projet de renouveller un Règlement fait en
1744 qui tiroit une ligne de la partie occidentale
de la Morée jufqu'au golfe de Candie ,
dans laquelle les navires de guerre & les Armateurs
des Puiffances belligérantes ne pou
voient plus s'attaquer , ni attaquer les bâtimens
neutres , à peine d'être arrêtés ; & fi
l'on ne parvenoit pas à s'en rendre maître ,
on devoit s'adreffer aux Miniftres de la
Puiffance à laquelle ils appartenoient pour fe
faire dédommager des pertes qu'ils avoient
cauſées. On ajoute qu'il a été donné avis de
ce projet aux Ambaffadeurs de France &
d'Angleterre ; le premier a montré de la
difpofition à s'y conformer ; mais le fecond
a , dit- on , déclaré qu'il ne croyoit pas qu'il
fat goûté par la Cour , parce que les François
y trouveroient feuls leur avantage . On ne fait
fi ce Règlement fera renouvellé , parce que la
Porte ne peut guère en maintenir l'exécution '
fans le concours des Puiffances mêmes qui
doivent s'y foumettre,
( 51 )
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le 31 Décembre.
LE 23 de ce mois on a célébré à la Cour
l'anniverfaire de la naiffance du Grand- Duc
Alexandre Paulowitfch qui entroit ce jourlà
dans fa 3 année . Le même jour le Comte
de Goertz , Miniftre de S. M. P. , remit à
l'Impératrice les marques de l'ordre de l'Aigle
noir garnies de brillans que fon maître a envoyées
pour le jeune Prince , & reçut une
tabatière enrichie de diamans.
On a arrêté , tant en cette ville que dans
différens endroits de l'Empire , plus de cent
perfonnes dont la plupart avoient des em
plois fubalternes dans les divers Colleges &
Chancelleries. Ils font actuellement tous
renfermés dans la fortereffe de cette capitale ;
on les accufe de malverfations dans la recette
des revenus de la couronne ; on a nommé une
commiffion préfidée par le Major- Général
Tolstoy , Major d'un des régimens des gardes,
pour faire à ce fujet les recherches les plus
exactes.
La Neva eft priſe de glaces depuis le commencement
de ce mois. Il a été ordonné
d'entretenir pendant tout l'hiver le pont de
bâteaux fur cette rivière ; ce qui facilitera la
communication & préviendra beaucoup
d'accidens.
>
CZ
(-52. )
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 15 Janvier.
LA fille aînée du Prince Adam Czartorisky
vient de mourir des fuites d'un accident
funefte ; le feu avoit pris , il y a environ
8 jours , à fes vêtemens ; on ne parvint à
l'éteindre que lorfqu'elle eut été cruellement
& dangereufement brûlée en plufieurs endroits.
Malgré les fecours qu'on lui a portés
elle eft morte hier après des fouffrances
inexprimables .
Cet évènement fâcheux , auquel le Roi a
pris beaucoup de part , l'a empêché d'affifter
aux fêtes qui fe font données ces jours derniers
à l'occafion du mariage de la fille aînée
de M. Tepper , l'un des Banquiers les plus
riches & les plus accrédités de l'Europe ; toute
la ville a été en mouvement pour y prendre
part ; on n'a vu nulle part rien de femblable
de la part d'un particulier ; le Roi & la
famille Royale s'étoient propofés de les
honorer de leur préſence.
ALLEMAGNE.
1
De VIENNE , le 15 Janvier.
DEUX mille Croates qui étoient en quartier
dans le fauxbourg de Wieden , font , dit-on ,
actuellement en marche pour la Bohême ; ils
doivent être fuivis de Sooo autres ; on doit
les employer à conftruire quelques fortereffes
( 53 )
dans ce Royaume ; entr'autres places qu'on
fe propofe de fortifier , on nomme Pleff ,
Poſtel & Leutmeritz .
Sur le rapport qui a été fait en divers tems
à l'Impératrice - Reine qu'il fe faifoit un commerce
public de toutes fortes d'uniformes au
profit des militaires , S. M. voulant obvier à
de pareils inconvéniens , & obfervant que
ces uniformes doivent refter auprès des régimens
pour que les corps puiffent s'en fervir
à un ufage ultérieur , ainfi qu'il a été réglé
par le Confeil Aulique de guerre , elle a fait
publier & afficher une Ordonnance en date
du 26 Novembre , portant défénfes à l'Etat-
Major de fes troupes , fous les peines les plus
rigoureuſes , ainfi qu'aux individus de ces
corps en particulier , de vendre aucun uni .
forme que ce foit. Il eſt enjoint à la régence
de la Baffe- Autriche , de tenir la main
à
l'exécution de cette Ordonnance , & de no
tifier à tout le monde la défenfe expreffe
d'acheter de nouveaux ou de vieux uniformes
du militaire. Les Magiftrats des lieux
respectifs doivent veiller exactement à prévenir
toute contravention à cet égard , fous
peine d'encourir l'indignation de S. M. I.
De FRANC FORT , le 18 Janvier. :
SUIVANT les lettres de Copenhague , on
y a reçu la réponſe de la Cour de Vienne
au Mémoire préfenté par le Miniftre de Da
nemarck au fujet de la prife de poffeffion
de l'Ifle de Nicobar aux Indes Orientales ,
c 3
( '56 )
venir au mouillage de Sainte - Marie - la - Chapelle ,
où il avoit vu en paffant 3 bâtimens François.
Arrivé dans ce mouillage , il a voulu effayer d'enlever
ces bâtimens , qui étoient une tartane , un
bateau de pofte , & la felouque garde-côte , commandée
par M. Salomé ; mais celui -ci ayant prévu fon
deffein , avoit fait mettre à terre fes petits canons
& pofté fon équipage fur une vieille tour , d'où
il a fait un feu fi vif fur le corfaire , qu'il l'a obligé
de prendre le large après avoir criblé toutes les
manoeuvres «<,
ESPAGNE.
De MADRID , le 11 Janvier.
ON croit ici que D. Louis de Cordova
eft forti maintenant de Cadix , conformément
aux ordres qu'il en a reçus , après avoir
fait de l'eau , & fait à fes vaiffeaux les réparations
les plus néceffaires ; on eſt tranquille
fur les projets des Anglois , & fi les
Amiraux Roff & Digbyfe préfentent au Détroit
, il y a apparence qu'ils y feront bien
reçus.
Nos lettres du Camp de St. Roch font
du 6 de ce mois. Le feu de la place eſt tour
jours inégal ; les Déferteurs rapportent que
les affiégés ont grand befoin de bois , & que
divers autres articles d'une auffi grande utilité
étoient portés dans la Ville à un prix
exceffif. La nuit du sau 6 de ce mois, entre
onze heures & minuit , le feu fe manifefta
dans la baraque du premier Lieutenant des
Gardes Royales de notre Infanterie , & gagna,
à l'aide d'un vent d'eft, celles de quelques
( 37 )
Capitaines & de quelques Officiers inférieurs
du même Régiment. On en arrêta
heureuſement les progrès . Au départ des
lettres on ignoroit encore la caufe de cct
incendie.
·
» La complaifance imprudente du Commandant
du Château de Mazalquivir , pour fon poufe
écrit - on d'Oran , a eu des fuites funeftes. I
lui permit le 3 d'aller fe promener avec la fille ,
au-delà des limites de la place , & leur donna
une efcorte de 20 grenadiers , fous les ordres d'un
Officier. La Compagnie fortit l'après- midi de
bonne heure ; elle monta d'abord à la cime
de la première montagne appellée Saint Michel ;
une autre montagne plus haute , celle de St Jofeph ,
attira la curiofité des dames , qui en la montant
chargèrent les foldats de leur cueillir des herbes
aromatiques qu'on y trouve en abondance . Cette
recherche difperfa la troupe , dont plufieurs laif
fèrent leurs armes dans une grotte . Les dames
arrivées fur la montagne , acompagnées d'un Officier
, d'un Sergent & d'un Soldat , furent auffi-tôt
enveloppées par une troupe de Maures , qui les
enmenèrent avant que leurs cris fuffent parvenus
à l'efcorte difperfée. Celle- ci apprenant ce qui
s'étoit paffé , ne fongea qu'à fauver la vie & fa
liberté par la fuite ; les Maures contens de leur
capture , ne l'inquiétèrent point , quoiqu'elle leur
cût offert une victoire ailée , puifque la plupart
des Espagnols étoient fans armes ; le Commandant
général inftruit de ce fait a fufpendu le
Gouverneur du Château , & lui a donné les Arrêts ,
en attendant que la Cour à laquelle il en a écrit
auffi tôt , ait ordonné à cet égard ce quelle jugera
propos cc. à
9
Une lettre de Jumilla dans le Royaume
de Murcie , en date du 30 Décembre , contient
les détails fuivans : CS
(58 )
Dans les diverfes fouilles faites en cette Ville
& aux environs , par un Particulier , on a trouvé ce
qui fuit : 1 °. des reftes de très-gros murs , des ba
fes de colonne , des fragmens de corniche & autres
pierres travaillées ; des morceaux de poterie , tache
tés de couleur de chair , formant des têts de vaſe
marquetés , afféz fins , peints en verd , azur & in.
carnat très- vif. 2 °. Des fragmens de jafpe bleu ,
blanc & d'autre couleur , avec des veines jaunes
des fragmens de poterie de Sagonte , de trois cou.
leurs , dont quelques-uns font travaillés très délicatement
: un vafe entier de poterie , de couleur de
tabac , de figure fphérique , & avec un cou en forme
de chapiteau ; celui- ci s'eft trouvé pendu à une
pièce de fer clouée dans un mur très -folide : un autre
a été trouvé dans un fépulchre & paroît être une
lampe fépulchrale. 3 ° . Différentes petites colonnes
d'argile , cubiques & angulaires ; des briques d'une
varre ( mefure Efpagnole de 3 pieds de long ) en
quarré , & d'autres plus petites portant la forme
d'un quarré- long , d'un pentagone , d'un exagone ,
d'une pyramide ou d'un demi-cercle. 4° . Des tuiles
unies , ayant un grand diamètre & les bords
fort petits ; des infcriptions fur du marbre blanc ,
fur le fond d'un vafe d'argile , fur un pavé en terre
cuite & fur un morceau de tuile ; ces infcriptions
paroiffent être en caractères Turditans ou Celtibé
res. 5. Des verres dorés & travaillés , de ceux
dont Pline fait mention. 6º . Des monnoies de Villes
Municipales & de Colonies ; les caractères de
quelques-unes de ces monnoies ne font point con
nus ; une autre monnoie Efpagnole , dont M. Florez
n'a point parlé ; beaucoup de monnoies Romaines
du haut Empire , dont une avec les buftes
d'Agrippa & d'Augufte. 7. Quelques idoles ; une
d'argile , affife deux de bronze , l'une avec une
écharpe & une ceinture à laquelle pend une arme
inconnue ; l'autre nue > n'ayant qu'une mamelle ,
( 59 )
tenant le doigt index fur la lèvre , & l'autre main
vers l'épaule. Cette idole paroît être la Déeffe Angi,
rona , ou le petit Harpocrates. Une autre idole de
plomb , avec un vifage de chat-huant , des pattes de
lézard , un corps de femme , de groffes mamelles , &
les pieds & les mains dans la pofture d'une perfonne
qui danfe . 8° . Deux pavés de molaïque , l'un de
petits morceaux de marbre blanc en forme de dés ,
l'autre de la même matière & du même travail,
de couleur rouge , blanche & bleue , dont le tout
préfente un tiffu merveilleux de rameaux , de fleurs ,
de carrés & de cercles . L'étendue du terrein , dé
couvert jufqu'à préfent , eft de 60 palmes de longueur
fur 12 de largeur dans la direction de l'Oueft
à l'Eft . Il refte encore à découvrir vers cette dernière
partie. De l'extrémité découverte à l'Occi
dent , fort un angle au Sud de 12 palmes de longueur.
Le deflin du pavé en mofaïque , & d'une
partie des autres antiquités qu'on vient de détailler
a été préfenté à M. le Comte de Florida Blanca ,
qui en a paru très fatisfait. Dans la première
partie de l'Histoire ancienne & moderne de Jumilla ',"
qui renferme la Jumilla Souterraine , on donnera
une Notice exacte & détaillée de tous ces monu
mens.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 24 Janvier.
Nous fommes toujours dans l'ignorance
de ce qui fe paffe en Amérique ; cela n'empêche
pas qu'on ne débite bien des nouvelles
avantageufes ; on revient non- feulement
à ces deux embarquemens de troupes qu'on
dit que le Général Clinton a faits l'un pour
la Géorgie , & l'autre pour les Iflès Occidentales
; mais on ajoute ajourd'hui qu'un'
€ 6
( 60 )
corps d'Américains Royaliftes ayant attaqué
un détachement de l'armée du Général
Washington , l'a défait , lui a tué ou bleffé
beaucoup de monde , & n'a pas fait moins
de 200 prifonniers. Le parti de la Cour
fatisfait de ces nouvelles qui le flattent , y
croit ou feint d'y croire en attendant leur
confirmation ; c'eft de ces avis , au moins
hafardés que l'on part pour affurer la diviſion
du Congrès , l'empreffement des Américains
à fe foumettre , l'envoi qu'ils font de Députés
pour nous faire des propofitions ; l'un ,
M. Adam , va , dit - on , à Turin pour conférer
avec le Lord Mount Stuard , & auroit
pu fans doute aller négocier dans un
lieu moins éloigné de nous ; l'autre fe rend
à la Haye. Quelques perfonnes prétendent
même que dernièrement le Lord North fe
trouvant à l'Opéra , y confirma ces efpérances
flatteufes : il y dit hautement qu'il ne
doutoit pas de terminer la querelle de l'Amérique
d'une manière auffi fatisfaifante que
celle de l'Irlande . On trouve affez fingulier
que ce foit à l'Opéra qu'il ait donné ces
affurances pofitives ; elles auroient peut-être
plus de poids s'il fe fût exprimé ainfi ou
chez lui ou dans quelque Société. On ne
parle point des conditions qu'on fera à l'Amérique
; quoiqu'en difent les Miniſtres &
leurs penfionnaires , qui parlent déja du départ
prochain de M. Hutchinſon , du Lord
Dunmore & de quelques autres qui avoient
des Gouvernemens en Amérique , on doute
( 61 )
fort que cette grande affaire foit fi avancée.
On ne conçoit pas aifément que les Amé
ricains , après avoir foutenu leur indépendance
jufqu'à ce moment , fe préparent à
y renoncer lorfqu'il femble qu'un peu de
conftance va la leur aflurer irrévocablement.
On ne concilie pas avec nos efpérances ,
l'ordre qu'on vient de donner à 3000 hommes
de s'embarquer au commencement du
mois de Mars pour Québec , parce que le
Général Haldimand les a demandés fur l'avis
certain qu'il a reçu que le Congrès a formé
le projet de l'attaquer. Les Américains ne
feroient pas de ces plans offenfifs , s'ils
étoient décidés à fe foumettre fans condition.
Loin que le Général Clinton fe livre
à ces efpérances dont on nous berce , on
affure qu'il continue de folliciter fon rappel
après avoir échoué trois fois dans fes entrepriſes,
de peur d'échouer encore une qua-
-trième ; on dit même que les dernières dépêches
qu'on lui a envoyées contiennent
la permiffion de revenir en Europe.
Un coup-d'oeil jetté fur les dépenfes que nous
coûte cette guerre d'Amérique eft bien fait pournous
faire defirer fa fin . Voici celles qui ont été faites en
fus de l'ordinaire de la paix .
En
1775
1776
1,782,000 liv.fter.
6,103,000
1777
1778
•
1779
6,614,000
10,172,000
14,000,000
38,671,000 *
Dette non encore conftituée 24,925,000 .
Total.. 63,596,000
( 62 )
Telle eft la fomme qui reftera à notre charge ,
la paix eft conclue cette année.
Pendant qu'on cherche , autant que l'on
peut , à calmer nos inquiétudes fur l'Améri
que , on ne néglige rien non plus pour calmer
celles que nous avons du côté de la
Hollande . Bien des gens croient que l'unique
parti que nous avons à prendre , eft de rendre
les Vailleaux arrêtés , avec de grandes
indemnités pour les Propriétaires , ce qui eft
humiliant ; car il n'eft pas poffible de fonger
à rompre , dans un tems où nous avons
tant d'ennemis fur les bras .
La prife des bâtimens Hollandois faite par
Commodore Fielding , dit un de nos papiers , a été
précédée de quelques circonstances dont il peut être
bon que le public foit inftruit ; en voici un détail
que l'on donne pour authentique : Vers la mi-Décembre,
le Chevalier Yorck préſenta au Stathouder
un mémoire particulier , dans lequel il déclara hautement
la réfolution prife par notre Cour de perfifter
à visiter les vaiffeaux Hollandois , quelles qu'en
puiffent être les fuites. On ne répondit point à cette
déclaration . Le 28 du même mois , il fut tenu ici un
Confeil particulier pour délibérer fur la conduite
que le Gouvernement Britannique devoit tenir. Le
Lord North vouloit qu'on évitât tout ce qui pourroit
nous engager dans une guerre avec la Hollande.
Le Lord Hilsbouroug & le Lord Amherst étoient
du même avis. Mais les Lords Chancelier , Sand--
wich & Germaine foutinrent fortement que fi l'on
permettoit aux Hollandois d'approvifionner la marine
Françoife , comme ils l'avoient fait juſqu'à préfent
, nous éprouverions tous les défavantages de
la guerre faus avoir aucun de fes dédommagemens ;
qu'en conféquence il valoit mieux montrer une fer(
63 )
meté impofante , & continuer à vifiter des vaiffeaux ,
en évitant cependant la guerre autant qu'il feroit
poffible. Cet avis a prévalu ; mais on ne conçoit pas
comment on a cru qu'on éviteroit la guerre en
donnant au Commodore Fielding les ordres qu'il a
exécutés «,
On regarde , en général , cette démarche
comme une grande imprudence ; on dit même
que M. Fox doit , dans la première affemblée
de la Chambre des Communes , faire une
motion , tendante à ce qu'il foit préfenté
une humble adreffe au Roi , pour prier
S. M. d'ordonner que toutes les Lettres
Mémoires & autres Papiers qui ont été
échangés contre les Miniftres de S. M. &
les Miniftres des Etats Généraux des Provinces
Unies , depuis le premier Juin 1779 ,
foient mis fous les yeux de cette Chambre.
Nous devons nous attendre auffi à quelques
marques très- vives de mécontentement de la part
de la Suède. Le Miniftre de Stockholm en cette
Cour a fes inftructions , & attend la réponſe définitive
du Gouvernement , qui ne peut la donner
que l'affaire de la prife des bâtimens Suédois n'ait
été difcutée & mûrement examinée dans le Confeil
fecret. Si le réfultat de ces longues délibérations
n'eft pas conforme à l'attente de la Cour de Suède ,
il y a tout lieu de croire que l'on verra paroître au
premier jour un mémoire foudroyant de ce Miniftre
, pour expofer toutes les raisons qui l'obligent
à quitier Londres fans en donner avis à la
Cour Britanniqae autrement que par cet écrit «.
Il y a long- tems qu'on annonce la défaite
de l'efcadre de M. de la Mothe-Piquer par
l'Amiral Parker ; cet avis débité d'après le
rapport d'un Officier qui l'avoit appris d'un
( 64 )
Patron de bâtiment Hollandois qu'il avoit
rencontré en mer, avoit déja beaucoup perdu
de fon crédit depuis qu'on avoit vu des
lettres de France , où l'on avoit appris l'arrivée
de cette eſcadre à la Martinique . La
Gazette de la Cour du 22 , fe borne à nous
annoncer la prife de l'Alcmène que l'on favoit
depuis long- tems , & à donner un état
des prifes faites par les vaiffeaux de l'Amiral
Parker depuis le 30 Août jufqu'au 29 Septembre
.
>
•
>
Ces prifes font le Compas , fûte Françoiſe de
20 canons & de 140 hommes ; le Préfident de
Berthon de soo tonneaux , montant 30 canons
& 16 hommes ; la Ménagère de 600 tonneaux
même nombre de canons & d'hommes ; l'Hercule
François idem , & dé 550 tonneaux ; le Maréchal
de Briffat de 400 tonneaux , 22 canons & Isa
hommes ; le Jufte de 200 tonneaux , 10 canons
& 35 hommes ; la Chérie de 180 tonneaux ,
canons , 35 hommes '; la Jeanne- Henriette de 160
tonneaux , 2 canons & 27 hommes ; la Catherine
de 100 tonneaux 27 hommes ; lá
Lézarde , goëlette de so tonneaux , 12 hommes.
le Comte d'Estaing , goëlette Américaine de 90 !
tonneaux 22 hommes ; le Chauvigny de 550 tonneaux
, 18 canons & 52 hommes ; le S. Jacques
de 250 tonneaux , 18 canons & 40 hommes ; la
Sally , goëlette Américaine de 60 tonneaux , 6
hommes ; la Nancy idem , de 50 tonneaux & 5
hommes ; la Fair , brigantin Américain de 120
Tonneaux & 15 hommes.
9
4 canons •
A ces détails on a joint ceux -ci qui ne pou
voient être plus intéreffans .
» Le Contre Amiral Gambier , dans une lettre
adreffée à M. Stéphens , datée de Plimouth le 19
courant , maude que M. William Jones , fecond
( 65 )
Maître de la Pearl , eft entré dans ce Port à bord
de l'Amifta , prife Efpagnole , & lui apprend que
le 17 courant , fe trouvant par la latitude 42-9
longitude 12-28 , l'Amiral Sir George Rodney ,
avec la flotte à fes ordres , a rencontré une flotte
Eſpagnole confiftant en 19 bâtimens de tranſport ,
allant de Bilbao à Cadix , chargés de vivres , d'approvifionnemens
de marine , fous l'efcerté d'un vaiffeau
de 64 canons & des frégates ; que l'Amiral
a pris le tour , à l'exception d'un tranfport ; que
ces prifes fe rendent en Angleterre avec une efcorte
convenable ; qu'il y a fur l'Amifta des cables de 24
pouces cc.
Ce dernier article eft très-intéreſſant ; on
eft très-fâché feulement que l'Amiral Rodney
n'ait pas écrit , & que l'on ne foit inftruit
de cet évènement que par un rapport dont
peut être il faudra rabattre moitié dans quelques
jours ; les premières dépêches de l'Amiral
fur ce fujet , ne peuvent tarder à être
fuivies de celles qui nous apprendront ce
qu'il aura fait. Nous efpérons qu'il appro
vifionnera Gibraltar ; mais nous avons grand
peur qu'après être entré dans le Détroit , il
ne puiffe en fortir. S'il ne trouve pas D.
Gaſton en arrivant , il le trouvera fûrement
lorfqu'il voudra partir ; il le trouvera avec
des forces fupérieures , & en ce cas que de
vient l'Amérique négligée pour Gibraltar
dont on peut retarder la perte fans l'empêcher.
Le projet de la Cour , à préfent que le
pouvoir de la France eft anéanti dans l'Inde,
eft de tourner les efforts contre les établiffemens
des Espagnols dans la mer du ſud : on
( -661 )
Y
<
dit que l'ordre de l'exécuter a été expédié
par un Exprès qui a dû ſe rendre dans l'Inde ,
par la même route qu'avoit prife celui qui
fut envoyé pour ordonner d'attaquer les
François dans cette partie du monde . Les
forces qu'on deftine à cette expédition , confiftent
en trois vaiffeaux de guerre , frégates
& bâtimens du pays , & en fix inille hommes
de troupes de terre : on dit qu'il n'y a
pas plus de fix femaines de navigation de
quelques pays de nos Domaines dans l'Inde
jufqu'à la côte du Chili , pourvu qu'on ait
foin de gagner une certaine latitude vers le
tems où la mouffon commence à fouffler.
Mais en exécutant ce projet , il eft à craindre
que nous dégarniffions nos établiffemens
& nos conquêtes en Afie , où l'on fait que
la France fait paffer des forces ; il eft donc
néceffaire que nous y envoyions quelques
renforts ; mais on ne voit pas de quels
vaiffeaux nous pouvons difpofer pour ce
fervice. Il en faut envoyer en Amérique ; il
en faut aux Ifles ; il eft effentiel d'en avoir
dans la Méditerranée , & on ne peut fournir
à toutes ces ftations , fans diminuer nos
forces autour de nous . La flotte de la Manche
fera , dit- on , réduite l'année prochaine
à ving- neuf vaiffeaux ; encore fera- t- elle
compofée de bâtimens vieux que l'on répare
, & qui employent tant d'hommes
qu'il n'en refte aucun pour les nouvelles
conftructions qui font abandonnées. Les
Matelots nous manquent encore ; il y en a
trois mille qu'il eft indifpenfable defe procu(
67 )
rer pour monter les navires qu'on équipe
actuellement.
Toutes ces circonftances portent l'attention
générale fur la dette de la Marine : un
de nos papiers en fournit le tableau fuivant.
" Cette dette provient de l'argent que l'Amitauté
a été obligée de donner par delà les eftimations &
les octrois du Parlement. On peut la calculer d'après
un état de cette dette , depuis Noël 1750 , jufqu'en
Septembre 1779. Cette période comprend la totalité
de la dernière guerre , & mettra le public en
état de comparer le commencement de la guerre
actuelle avec le commencement de la précédente .
Dette de la Marine (1) .
1,716,923 2766 1,456,924
1750
1751
· •
· · 1,675.792 1767 • 1,213,072
1752
1753 •
1754 •
• · 944,901 1768 1,330, 158
· 1,132,106 1769 · • 1,081,846
3755 ·
1756 · •
1757
1758
· •
1,296,567 1770
1,978,070 1791
2,238,009 1772
3,462,967 1773
1,197,454
1,195,409
1,535,382 .
1,806,760
· 8,575,428 1774 1,886,100
1759 · 5,591,830 1775 2,698,579
1760 5,228,695 1776 3,624,420
1761 · • 5,607,701 1777 4,003,573
1762 •
1763
1764 · 3,916,915
1765 2,484,595
ལ
5,929,124 1778
4,046,898 1779
•
En allouant 250,000 liv . par mois pour les 3 mois
depuis le 30 Septembre jufqu'au 31 Décembre 1779,
la dette doit être actuellement de 8,012,415 liv. ft.
Dans l'année la plus forte de la
guerre dernière elle étoit de • 5,929,124
S, 179,000
•
-7,262,415
Excédent d'aujourd'hui . 2,083,201
(1) La dette provenant du ſervice des tranſpors eft comprife
dans le compte de chaque année.
( 68 )
On peut obferver que le 31 Décembre 17543
qui étoit la veille des hoftilités avec la France avant
cette guerre- ci , la dette de la marine étoit de 1,296,
567. Le 31 Décembre 1777 , veille des hoftilités
actuelles avec la France , elle étoit de 4,003,573 ; &
elle s'eft accrue dans cette dernière année , depuis le
31 Décembre 1778 , juſqu'au 31 Décembre 1779 ,
de 2,833,415.
Ces fommes énormes ne paroiffent pas
toujours appliquées toutes entières aux objets
les plus utiles ; les comptes ne paroiffent pasnon
plus auffi exacts qu'on le defireroit ; on
fe plaint de déprédations . Le Tréſorier - Général
, dit- on , touche tous les ans plus de
60,000 liv. fterl. , & l'Auditeur- Général plus
de 40,000.
La charge de Tréforier- Général de l'Armée en
vaut 80,000 , dit un de nos papiers ; feu M Henri
Fox , depuis Lord Holland , qui n'occupa cette place
que cinq ans , y avoit amallé un million fterling
dont la famille dépenfa prefque les trois quarts dans
les cinq années fuivantes. Son Secrétaire M. Calcraft
y avoir amaſſé un demi - million ; mais il eft vrai
que l'un & l'autre avoient fait la plus grande partie
de cette fortune immenſe , en faisant valoir leur are
à la bourse «.
gent
Il eft rout fimple que ces grandes fortunes
faffent ouvrir les yeux fur leurs poffeffeurs ,
& qu'elles faffent defirer des reffources ; les
affociations n'ont que cet objet.Elles prennent
journellement des accroiffemens , & elles
embarraffent plus le Ministère que toutes les.
mefures qu'on a prifes jufqu'ici. Ils difoient
auparavant que les cris de la minorité dans
les deux Chambres n'étoient point le voeu
de la Nation ; mais cette excufe ne peut plus
( 69 )
fe répéter aujourd'hui que ces affociations
générales montrent quel eft le fentiment de
cette même Nation.
Les arrêtés fuivans , pris le 3 Janvier à Belfaft
, feront foumis , le 10 , à la confidération
& à la détermination du Bataillon Volontaire.
Arrêté : » Que le Royaume d'Irlande ne peut
être libre , tant qu'il fera foumis à toute autre
autorité que celle de notre Souverain légitime
George III , & de nos deux Chambres des Pairs
& Communes affemblées en Parlement ; que par
conféquent , toute interpofition d'un Confeil ou
d'un Parlement Britannique , dans ce qui concerne
la conftitution ou le Commerce de cette Nation
eft une ufurpation de la prérogative de notre
Souverain , & des droits naturels de fon peuple
loyal d'Irlande er.
Arrêté: Qu'immédiatement après Dieu, l'Irlande
ne doit le dégré de liberté qu'elle vient d'acquérir
, & l'efpoir d'une grandeur à venir qu'à fes
affociations Militaires & de Commerce , à la fageſſe
de fon Parlement , & à la fermeté de fon Peuple «.
:
Arrêté » Que les actes Britanniques récemment
paffés , relativement à ce Royaume , lefquels déclarent
qu'il eft expédient d'accorder du redref
fement à quelques griefs de l'Irlande , n'annoncent
point de la part du Parlement Britannique , une
renonciation complette aux droits qu'il s'eft arrogé
fur nous ; qu'ils reffemblent plutôt à une conceffion
faite de la part d'une Puiffance qui s'efforce de
paroître généreufe , lorfqu'elle n'eft que ftrictement
jufte , qui , fe prévalant de ce que nous accepterions
une liberté partielle comme faveur , non comme
nous étant due de droit , cherche à prévenir les
juftes demandes que nous pourrions former dans,
l'avenir , & à maintenir fa domination fur nous ;
( 70 ) 70 )
que par conféquent les marques que nous donnerions.
d'une reconnoiffance déplacée & immodérée , parce
que nous aurions recouvré un droit , feroient un
acquiefcement donné à l'autorité , qui fe feroit arrogé
ce droit , autorité , qui peut limiter & fupprimer
fés conceffions , lorsque la fermeté nationale fera
moins vigoureufe , moins univerfelle «.
>>
Arrêté: Que par conféquent nous aurions peu
lieu de nous réjouir de notre fituation actuelle
fi la politique généreufe qui paroît influer à préfent
fur le Corps légiflatif de la Grande-Bretagne ,
fi le développement des efforts défintéreffés du .
patriotisme de la part du Parlement d'Irlande , ne nous
donnoient les plus fortes raisons d'efpérer que le
premier fera auffi difpofé à renoncer à ſon autorité ,
que le fecond ardent dans la demande qu'il en
formera «<.
ככ
*
à
Arrêté: Que nous croirions nous manquer
nous-mêmes , ainfi qu'à notre poftérité & a notre
pays , fi nous ne déclarions pas avec toute la
publicité poffible , que nous coopérerons avec une
fermeté mâle , avec notre parlement & les autres
corps indépendans de ce Royaume , dans toutes les
mefutes qui paroîtront néceffaires pour arriver à
cette grande & glorieufe fin «.
ל כ
Arrêté : Qu'il fera recommandé à notre Comité
de neuf , d'ouvrir une correfpondance avec les
Compagnies Volontaires des environs , pour mieux -
effectuer cette unanimité défirée «.
On lit dans nos papiers cette lettre au
Lord North fur fes propofitions en faveur
de l'Irlande , par Francis Dobbs , en date de
Dublin le premier de ce mois.
» Milord , d'après ce qui eft forti de la bouche
de V. S. , à l'égard de l'Irlande , je conçois que
-vous avez été très- mal informé , quant à la manière
de penfer du peuple en général. V. S. fonde fes
( 71 )
raifonnemens fur ce que les adreffes de notre Parment
, tendent à folliciter de l'indulgence , non
pas à reclamer des droits. Si V. S. penfe que ce..
fant des fupplications adreffées au Parlement de la
Grande Bretagne , elle eft dans l'erreur «.
Au commencement , Milord , vos propofitions
caufoient une fenfation allez générale , il étoit
naturelique des hommes reftreints jufqu'alors , dans
prefque toutes les branches de leur commerce
Le réjouiflent en voyant du premier coup d'oeil
ce commerce acquérir quelqu'étendue ; mais lorsque
la raifon eut froidement examiné les principes fur
lefquels portoit cette conceffion , lorfqu'on eut
obfervé que c'étoit une affaire de convenance , &
non pas de droit ; lorfqu'on apperçut que cette
conceffion tendoit plutôt à établir qu'à abandonner
le pouvoir de la légiflation Britannique fur Irlande
, nos tranfports fe réduifirent à un dégré
très -modéré de plaifir , ce plaifir fut même diminué
lorfque l'on envifagea ce qu'il y avoit de précaire
dans la jouiffance «<
Nous nous plaignons de ce que le corps légif
latif de la Grande Bretagne , fait des loix pour
l'Irlande ; nous alléguons qu'il n'en a pas le droit ,"
& nous requérons que ce corps légiflatif de la
Grande Bretagne , renonce à une prétention à laquelle
nous dirons qu'il n'a point de droit «e,
Je ne vous trompe point quand je dis que telle
eft notre profeffion de foi ; je ne vous trompe
point quand je dis que nous fommes attachés à
l'Angleterre , que nous recherchons une liaison avec
elle , de préférence au refte du genre humain ;
mais , Milord , notre premier attachement eft pour
la liberté , & toute autre confidération eft fecon
dairec .
» Nous défirons qu'il foit tracé une ligne précife
, entre ce qui eft droit & ce qui eft faveur.
Si on veut les confondre ; c'est ce que nous fom
mes déterminés à éviter «.
( 72 ) \
» Milord , nous nous regardons comme étant un
peuple libre. Les chofes doivent être ainfi fi
nous fommes auffi libres que l'eft l'Angleterre.
V. S. dit que le Parlement d'Irlande doit faire
certaines chofes en conféquence des réfolutions
prifes en Angleterre , comment cela peut-il être ?
Comment l'Angleterre peut- elle traiter avec l'Irlande
avant que le Parlement d'Angleterre ait
renoncé à la prétention qu'il forme d'allujettir l'Irlande
? N'eft- ce pas une contradiction dans les
termes de dire , que le Parlement Anglois peut entrer
en traité avec le Parlement d'Irlande , fi ce Parlement
doit être affujetti à la volonté du Parlement
Anglois ? On dira , je le prévois , que
cette ouverture faite au Parlement d'Irlande , par
le Parlement Anglois , eft un aveu tacite que le Parlement
Anglois n'a pas le droit d'affujettir l'Irlande ;
mais pourquoi un aveu tacite ? Si l'intention de
l'Angleterre eft de renoncer à cette prétention ,
pourquoi ne le fait-elie pas ouvertement ? Si au
contraire elle fe propofe de nous tromper , je
n'hésiterai point à publier hautement que c'est un
vil fubterfuge , une fineffe baffe , indigne d'un
homme , indigne d'une Nation «.
» Dans ce Royaume le voeu de tout honnête
homme , eft de former une alliance avec la Grande-
Bretagne ; je pense qu'on ne peut y parvenir , qu'en
examinant de bonne foi & avec candeur , quels font
les droits naturels de chaque Royaume. Si la Grande-
Bretagne ne traite avec l'Irlande , que dans la
vue de donner le moins qu'elle pourra , & de
donner ce moins par néceffité , l'Irlande ne peut
être ni reconnoiffante ni fatisfaite. Vous ne cefferez
jamais de penfer qu'à raifon de fa fituation particulière
, l'Irlande a plus obtenu que vous ne vous
propofiez de lui donner. Lorfque cette fituation
n'exiftera plus , vous ferez naturellement des efforts
, pour tui reprendre ce que vous lui avez
donné
( 73 )
.
donné ainfi . D'un autre côté , l'Irlande qui s'occupe
de l'établiffement de fes droits , ne peut regarder
comme bienfaits , ce qui n'eft pour elle qu'un
don de convenance. Tant que la grande queftion
de droit ne fera pas décidée , la jalouſie , la méfiance
réciproques , affecteront néceffairement la
paix des deux Royaumes « .
On affure qu'il doit fortir de Corke , aut
commencement du printems une efcadre
compofée de 8 vaiffeaux de ligne & de tranfport
ayant à bord 10,000 hommes de troupes
de terre ; on a choifi. ce port à cauſe des vents
d'oueft qui au mois de Mars & d'Avril
règnent ordinairement dans la Manche , &
parce que ces vents ont retardé nos opérations
éloignées beaucoup plus que toute
autre circonftance. Les vieux régimens actuellement
en Irlande doivent être employés
à cette expédition , & ils feront remplacés
par les nouvelles levées. La deftination de
ce formidable armement , eft un profond
fecret , même pour l'Amiral & le Général
qui n'auront la permiffion d'ouvrir leurs
inftructions qu'à une certaine hauteur.
On débite que la Majorité des Membres
du Cabinet a prié le Roi d'aflurer la préroga-
.tive , en ôtant les Lieutenances des Comtés ,
& le Commandement de la milice à fes ennemis
ouverts & déclarés qui , fous le prétexte
de vouloir redreffer les griefs de la
Nation , vifent en effet à caufer une révolution
dans l'Etat.
» Le 13 de ce mois il s'eſt fait à Woolwich une
grande épreuve de canon , en préfence du Lord
12 Février 1780.
d
(174 )
Amherst , & d'autres Officiers du Bureau de l'Artille
rie. On y a éprouvé une pièce d'une nouvelle forme ,
inventée & coulée par un Méchanicien de Birmingham
, & qui met , pendant qu'on la fert , les Artilleurs
à l'abri de la moufqueterie de l'Ennemi. Le
premier boulet a touché le but à une diſtance trèsconfidérable
; mais par malheur une partie de la machine
, qui étoit le principal appui de la pièce , s'eft
brifée , ce qu'on attribue à la rigueur du froid & au
défaut du fer qui n'étoit pas bien trempé. Malgré cet
accident le Lord Amberft & les autres Officiers de
l'Artillerie ont été très-fatisfaits de l'effet de la maª .
chine ; l'aventeur doit faire une nouvelle expérience
fous peu de tems , pendant lequel il pourra réparer.
ce qu'il y manque
ec
On a lu dans un de nos papiers ces jours
derniers l'article fuivant que tous les autres,
fe font empreffés de tranfcrire,
Dans un tems de danger , de détreffe & de
calamité , & où cependant les Peuples vont être
obligés de fupporter de nouvelles taxes , pour
faire face à une fomme de dix millions ſterling
néceflaire au Gouvernement ; dans un tems ou
Yorkshire & vingt & un autres Comtés font
dans la plus grande fermentation , & qu'ils délibèrent
fur les moyens de fauver leurs biens & leur
liberté , la Cité de Londres n'a dans le Parlement
que trois Membres , pour y repréfenter une portion
de la Nation , auffi opulente que celle qui eft
renfermée dans fes murs , & l'un d'entr'eux ,
l'Alderman Oliver, eft actuellement à la Grenade ,
où il s'eft rendu , comme il le dit lui - même
dans la lettre qu'il a écrit à ce fujet à la Bourgeoifie
, pour veiller à fes intérêts particuliers , &
il y a prêté ferment de fidélité au Roi de Fran
ce.Refpectables Electeurs de la Ville de Londres ,"
voici le moment de faire valoir vos prérogatives ,
& de demander par l'organe de deux de vos repré(
75- )
fentans l'Election d'un nouveau Député , à la place
vacante mais point de pétitions , c'eft un droit
que vous réclamez «¸
FRANCE :
De VERSAILLES , le 8 Février.
LELe Roi a accordé les grandes entrées à
la Ducheffe de la Vaugùyon , Dame d'honneur
de Madame , & à la Ducheffe de Lorges ,
Dame d'honneur de Madame la Comtelle
d'Artois. La première eut l'honneur de faire
fes remercimens à S. M. le 23 du mois dernier
, & la feconde le 30.
Le même jour , la Comteffe de Mandelot
a eu l'honneur d'être préfentée à L. M. & à
la Famille Royale , par la Comteffe de
Damas.
Le premier de ce mois , les Députés des ›
États de Bretagne furent admis à l'audience ›
du Roi. Ils furent préfentés à S. M. par le :
Duc de Penthièvre , Gouverneur de la
Province , & par M. Amelot , Secrétaire
d'Etat , ayant le département de la Bretagne.
La Députation , qui fut conduite à l'audience
de S. M. par M. de Watronville , Aide des
Cérémonies , étoit compofée , pour le Clergé,
de l'Evêque & Comte de Léon , qui porta la
parole pour la Nobleffe , du Comte des
Boifgelin , Baron de la Roche - Bernard ; &
& pour le Tiers-Etat , de M. le Périge de
Kvaffoüé , Sénéchal de Montcontour du
Comte de Robien , Procureur Général
Syndic des Etats , & de M. Baujeard , Tréd
2
( 76 )
forier général des mêmes Etats. La Députation
eut enfuite audience de la Reine & de
la Famille Royale.
Ce jour , l'Univerfité de Paris , ayant à
fa tête M. Binet , Recteur , eut l'honneur de
préſenter au Roi , fuivant l'uſage , le cierge
de la Chandeleur.
La Cour a pris le 6 de ce mois , le deuil
pour onze jours , à l'occafion de la mort de
la Princeffe Louife- Amélie de Brunswick ,
douairière de Guillaume- Augufte , Prince
de Pruffe , frère du Roi ,
De PARIS , le 8 Février,
DEPUIS la nouvelle qu'on avoit appriſe
du départ des Amiraux Anglois Rodney
Roll & Digby, qu'on jugeoit avoir la miſſion
d'approvifionner Gibraltar , & fur les pas
defquels D. Gafton eft parti de Breft , on
attendoit avec impatience des nouvelles d'Ef
pagne. On prévoyoit que les Anglois ayant
une avance confidérable fur D, Gaſton qui
a effuyé un coup de vent le 17 du mois
dernier , arriveroit le premier au Détroit ,
qu'il trouveroit peut- être libre. La Gazette
de Madrid du 25 Janvier , apportée le 3 de
ce mois par un Courier extraordinaire a
confirmé une partie de ces conjectures.
» D. Juan de Langara vit le 16 paroître 21 vaiffeaux
de ligne Anglois , beaucoup de frégates & un
grand convoi ; de 11 vaiffeaux qu'il avoit quelques
jours auparavant il y en avoit 3 qui avoient été féparés
par le mauvais tems ; le Commandant Efpagnol
n'en avoit que 8 ; à la vue d'une force auffi
(77 )
fupérieure , il donna le fignal de prendre challe.
Les Ennemis le fuivirent & le joignirent ; les Efpagnols
, malgré l'inégalité prodigieufe , combattirent
avec une valeur héroïque ; un feul vaiffeau le trouvoit
engagé contre 3 & quelquefois contre 4. On
ignore les détails d'un combat auffi défavantageux ;
on fait feulement que le vaiffeau le S. Domingo , de
70 canons , a fauté en l'air ; que 2 vaiſſeaux Anglois
de 3 ponts ont été obligés de fe retirer , tant ils
avoient été maltraités dès le commencement du
combat : il a commencé à 2 heures & demie aprèsmidi
, & le lendemain on entendoit encore le bruit
du canon à 3 heures du matin. Le jour fuivant le
San Lorenzo , le S. Auguftin , le S. Julien , le S. Eugénie
, font entrés à Cadix avec les z frégates la
Ste Rofalie & la Ste Cecile.
Selon des lettres de Cadix , 3 autres vaiffeaux &
toutes les frégates y font auffi arrivés depuis. On a
vu plufieurs vaiffeaux Anglois maltraités entrer à
Gibraltar. Les lettres de S. Roch , du 19 , apprennent
que le convoi Anglois n'a pu entrer dans la
baie à caufe du mauvais tems ; les vents contraires
l'ont forcé d'entrer dans la Méditerranée avec les
vaiffeaux qui le couvroient , & qui ont été trèsmaltraités
; ils font dans la partie du Levant ; & on
découvre dans celle du Ponent un grand nombre
d'autres vaiffeaux difperfés. D. Barcelo prenoit , au
départ de ces lettres les précautions néceffaires
pour mettre la petite Efcadre en sûreté ; & le Commandant
du Camp de S. Roch en avoit pris pour
inquiéter le convoi lorſqu'il entreroit , & pour empêcher
le débarquement. Le 17 il eft entré à Lisbonne
2 vaiffeaux Anglois en très- mauvais état ; il
n'eft guères poffible qu'ils foient de la flotte qui a
combattu. Il ne manque qu'un vaiffeau Espagnol ,
& les 3 qui n'étoient pas au combat ; on ne dit
point où il s'eft donné ; il y a apparence que c'eft
à l'embouchure du Détroit : il fait un honneur infini
à la marine Espagnole.
1
( 78 )
Les Anglois , malgré leur fupériorité
prodigieufe , ont effuyé un grand déſavantage
qu'ils s'emprefferont de déguiſer ; une
partie de leur flotte eft difperfée , & forcée
de chercher quelque Port pour le réparer ;
celle qui a pu entrer à Gibraltar eft en trèsmauvais
état , & a befoin de réparations
qu'elle y trouvera difficilement ; le but important
du combat qui étoit d'approviſionner
Gibraltar n'eft pas encore rempli , & les
équipages des vaiffeaux qui y conduifent des
munitions aideront à confonimer celles qui
y entreront. Il faudra enfuite fortir du Détroit
; & cela deviendra moins aifé . D. Louis
de Cordova fe radouboit en toute diligence
à Cadix , & avoit ordre de faire fortir ceux
de fes vaiffeaux qui étoient en état de tenir
la mer ; cette activité n'a pu qu'augmenter
depuis la nouvelle du combat ; les Anglois
en ont foutenu un pour entrer dans le
Détroit , ils n'en fortiront pas fans en avoir
un autre à livrer ; & la mal que leur à fait
le premier quoiqu'ils euffent 21 vaiffeaux
contre 8 , annonce quelle fera l'iffue d'un
fecond où la fupériorité fera du côté des
Efpagnols. D. Gafton ne doit pas être éloigné.
Le 26 du mois dernier , on ne doutoir
point à Breft qu'il ne fût déja près du cap
S. Vincent , parce que le tems a été beau
depuis le 17. Les premières nouvelles qu'on
recevra , contiendront fans doute la confirmation
de ces conjectures , & des détails
de l'affaire de D. Langara.
a
( 79 )
Cet évènement doit diffiper toutes les
inquiétudes qu'on pouvoit avoir pour les
Antilles. Il retarde néceffairement l'envoi
des forces que les Anglois devoient y porter
, & l'arrivée du convoi deſtiné à les
approvifionner & à les mettre en état de
faire quelque chofe de ces côtés . M. de
Guichen les devancera ; il a dû partir les
premiers jours de ce mois , emmenant le
Pluton , à la place du Caton , qui eft rentré
dans le port de Breft.
Son Efcadre , écrit-on de ce Port , eft compoſée
de 17 vaiffeaux de ligne : le Bizarre a appareillé
le 25 pour l'Orient ; le Prothée , accompagné de la
frégate la Charmante , l'a fuivi le 27 ; ils vont à
l'Orient prendre l'Ajax , & les 15 ou 16 bâtimens
qu'ils doivent conduire à l'Ile-de- France. Malgré les
forces confidérables que nous avons dans les deux
Indes , notre Armée , fans compter celle des Efpagnols
, qui reviendra fans doute ici , fera compofée
à l'entrée du Printems prochain de 36 vaiſſeaux de
ligne , dont plufieurs à 3 ponts «.
Les Vailleaux le Sagittaire , l'Expériment
-& la Frégate l'Amazone , arrivèrent le 19
Janvier à Toulon , avec un Corfaire Anglois
de vingt-deux canons , qu'ils avoient pris en
route. La Frégate la Précieufe , venant du
Sénégal , entra le même jour dans ce port ,
où elle conduifit auffi un Corfaire ennemi ,
de feize canons , dont elle s'étoit emparé au
Cap de S. Vincent , où il arrivoit d'Ecoffe.
Son équipage raconte que M. le Roi de la
Grange , qui commande le Héros , s'eft
approché de l'Ile de Gorée , dont il a
d 4
( 80 )
effuyé quelques coups de canons , & M. de
Catelin , Garde de la Marine , a eu la jambe`
emportée.
Parmi douze bâtimens qui font arrivés ici de
différens ports depuis le 11 jufqu'au 19 Janvier
écrit on de Marfeille , il y a le brigantin Omnia
cum Deo , Capitaine Jugen de Torbenfen , Danois ,
venant de Dantzick avec 1800 charges de bled ; &
le fenaut la Montagne de la mer , J. Slaak , Hollandois
, venant de Cadix , chargé de foude ,
de
fpart & d'autres marchandiſes .
Le Roi , ajoutent les mêmes lettres , en confidération
de la bravoure que le Capitaine de la tartane
la Marie- Fortunée , Antoine Guy , a fait éclater,
& de la bonne conduite qu'il a tenue le 18 Décembre-
dernier , pour empêcher fon bâtiment , qui alloit
de Corfe à Marfeille , chargé de bois , & une
douzaine d'autres tartanes , qui étoient dans fon
paffage , de devenir la proie d'une chaloupe qu'un
corfaire Mahonnois avoit envoyée contre lui , montée
de vingt- cinq hommes , & qu'il écarta après en
avoir tué ou bleffé quinze , quoiqu'il n'en eûr que
fept , dont trois mouffes à fon bord , vient de lui
accorder toutes les difpenfes néceffaires pour fe
faire recevoir capitaine de navire marchand «.
On mande de la Corogne , qu'il y eft entré
le 4 Janvier , un Vaiffeau Marchand
Anglois , du port de 100 tonneaux , appellé
l'Anne-Gaby , chargé de morue , & monté
par 15 Matelots de la Frégate Françoiſe l'Amazone
, qui s'en étoit emparé fur les
Bancs de Terre Neuve.
Une flotte de 100 voiles eft partie le 20
du mois dernier de Breft pour Bordeaux ',
efcortée par la frégate la Sybille , la corvette
( 81)
Alerté, les lougres le David & le Houffard ,
& la gabarre la Villageoife .
La promotion des Officiers- Généraux n'eft
pas encore publique ; on doute même aujourd'hui
qu'elle ait été fignée ; mais comme
on affure que S. M. s'eft occupée de cet objet ,
on attend à chaque moment qu'elle faſſe
connoître fon choix.
La fuppreffion de vingt places de Fermiers-
Généraux , tombe fur ceux qui avoient des
charges , & fur les anciens affez riches pour
ne pas fe foucier de travailler davantage . Il ne
peut y avoir de grands changemens par rapport
aux places de directeurs & autres inférieures
. On dit qu'il n'y aura plus à Paris
qu'un Comité de 4 Membres des trois compagnies
chargées de la perception de 250
millions au moins , & que le Ministre des
Finances exige que les autres foient perpétuellement
en tournée , & ne quittent pas
les provinces de leurs départemens.
Un marchand d'étoffes vient de faire imprimer
une lettre qu'il femble que nos
Moraliftes & ceux de nos Ecrivains qui déclament
contre le luxe , certainement pouffé
trop loin , mais qu'il ne faut pas anéantir ,
devroient péfer un peu. On y lit entr'autres
le paffage fuivant.
"
» La mode des robes à la Polonnoife & celle
des robes à la Lévite , dont la forme eft fi enfantine
, a fait tomber abfolument toutes nos manufactures
où fe fabriquoient autrefois ces belles
étoffes qui
à la richeffe de la matière , réunicfoient
la perfection du travail , l'élégance & la mads
( 82 )
jefté du deffin , & qui donnoient tant de célébrité
à nos fabriques dans toutes les parties de l'Univers.
Si nos grandes dames , fi celles qui jouiffent d'une
grande fortune , continuent à fe livrer à ce goût bi-
Larre pour des habillemens auffi mefquins que ceux
qui font aujourd'hui en vogue , c'en eft fait pour
toujours d'une branche de travail qui faifoit tant
d'honneur à l'induftrie Françoife, &c. «.
M. Goubier , Docteur en Médecine de
Univerfité de Montpellier , a fait part à
M...... Médecin de la Faculté de Mont
pellier , & Membre de la Société Royale
de quelques effais fur la vertu lithontripti
que de deux fubftances qui feront bien intéreffantes
à connoître , fi leur effet eft conftaté
par l'expérience. Il ne les indiquera qu'après
qu'il s'en fera affuré. En attendant nous
extrairons de fa lettre les épreuves qu'il
a faites.
Une pierre tirée de la véficule du fiel d'un animal
fervit d'abord mon empreffement ; je mis cette petite
pierre dans un vafe à moitié rempli d'eau , dans
laquelle j'avois jetté mes fubftances ; au quinzième
jour, je vis furnager de petits grains de pouffière
détachés de la maffe principale que je retirai à
moitié diminuée. A cette tentative , encore peu fatisfaifante
, je fis fuccéder celle - ci. Je me procurai
un calcul nouvellement extrait , je le plaçai dans
une veffie remplie d'urine , que j'eus le foin de renouveller
de temps en temps & à chaque fois mon
lithontriptique ; quinze jours fe pafsèrent fans appercevoir
une diminution notable ; enfin après 25
jours , impatient de ne voir aucune apparence de
fuccès , je voulus retirer le calcul , mais à peine
touché , il fe réduifit en une pouffière très - déliée.
Enhardi par les mêmes expériences fouvent répé
tées , je défirois l'occafion de les faire fur quelques
( 83 )
malades. Un jeune homme fouffroit depuis longtemps
des coliques néphrétiques , d'une nature à
mettre fa vie en danger toutes les fois qu'il en
étoit attaqué , je le perfuadai de prendre mon remède
, il le prit en pilules environ l'efpace d'un
mois , après lequel il eut un flux d'arine trèsabondant
; & fenfiblement foulagé , il rendit par
les urines , plufieurs petits morceaux de gravier ,
dont les angles tronqués faifoient affez connoître
que c'étoient des parties détachées d'un calcul qui
avoit fouffert quelque décompofition. Voilà , Monfieur
, mes expériences étayées , il eft vrai , par un
feul fait pratique , mais qui ne laiffe pas que de
beaucoup promettre.
Dans le compte que nous avons rendu ,
pag. 225 de ce Journal , du Jugement rendu
dans l'affaire du Capucin , il s'eft gliffé une
erreur que nous nous empreffons de rectifier.
Nous avons dit que la Cour a envoyé
la fille en poffeffion du tiers des biens , ce
qui n'eft pas exact ; elle a accordé à la Dame
Bouchard le tiers de la fucceffion de Louis
Efpracieux , par forme d'alimens , ce qui eft
fort différent. Dans le premier cas ce feroit
un droit ; dans le fecond c'eft une charité.
Nous faifirons cette occafion pour nommer
auffi les Avocats qui ont plaidé dans cette
cauſe intéreffante ; M. Bofquillon pour la
Dame Bouchard , & MM. Girard & Grimod
de la Reyniere pour les héritiers.
Catherine -Scholaftique Bazin de Bezons ,
Comteffe Douairiere de la Feuillade , Vicomteffe
de Mably & autres terres , ufufruitière
du Duché de Romanois , eft morte au
d6 .
( 84 )
Château de Harcourt en Normandie , le 26
Décembre dans la 74° année de fon âge.
Auguftin Boucault de Meillans , Seigneur
de la Bouttadiere , eft mort à Château-Gontier
en Anjou le 23 du mois dernier.
Françoife Trouffel , veuve de Mathieu
Bouffard , eft morte le 19 Janvier à Pontl'Evêque
en Normandie , Diocèfe de Lifieux
, âgée de 103 ans . Cette femme a toujours
travaillé , & ne s'eft fentie vraiment
malalade qu'environ 15 jours avant fa fin.
Marie-Magdeleine le Vaffor , veuve d'Antoine
Belet , Ecuyer , née à. Bonneval le 18
Août 1680 , eft morte à Châteaudun le 17
Janvier 1780 dans la centième année de fon
âge. Elle n'avoit eu qu'un fils qui fut Maître
des Comptes de Dôle , & laiffa plufieurs
enfans dont elle a vu la cinquième génération
, ayant été maraine du fecond fils de
fon arrière- petite- fille , mariée à M. de St.
Afrique , Capitaine de Dragons au Régiment
de Condé. Elle n'avoit jamais bu de
vin , & avoit confervé un efprit ferme &
fenfible dans un corps fain & exempt de
fouffrances , malgré l'opération d'un cancer
confidérable faite à l'âge de so ans , & une
fièvre maligne furvenue à l'âge de 80 ans ,
où on lui avoit donné l'émétique de fix
en fix heures pendant l'efpace de 21 jours . ,
Elle n'avoit jamais eu d'attention fur fa
fanté , ni aucun foin d'elle même , ne s'étant
occupée que du bien- être de les enfans
, auxquels elle avoit fait le partage &
( 85 )
l'abandonnement de fes biens , & au mi
lieu defquels elle avoit toujours vécu ; en
forte qu'elle ne leur a laiffé en mourant que
du regret , & le fouvenir de fes vertus.
1
Les Numéros 83 , 74 , 88 , 54 & 5 font
fortis au tirage de la Lotterie Royale de
France du premier Décembre.
L'Edit du Roi concernant les cafuels des Maiſons
du Roi & de la Reine , donné à Versailles au mois
de Janvier , & enregistré à la Chambre des Comptes
le 29 , contient trois articles dont voici le
préambule : » Occupés de mettre dans les dépenfes
de notre Maiſon l'ordre & l'économie qui peuvent
fe concilier avec la dignité de notre Couronné ,
Nous avons confidéré qu'un des moyens de parvenir
à ce but , feroit de réunir à notre Domaine tous
les Offices de notre Maiſon domeftique , dont une
partie avoit été aliénée par les Rois nos prédéceffeurs
, à titre de revenus cafuels , aux grandes
charges de la Couronne : devenant alors feuls intéreffés
au nombre & à la valeur de ces Offices , nous
ferons plus libres de réformer ceux qui nous paroîtroient
inutiles , d'en déterminet les émolumens d'une
manière certaine , & de ne confulter enfin à cet égard
que nos vues générales d'adminiftration . Nous nous
refervons d'ailleurs d'examiner dans notre Juſtice
quel dédommagement peut être dû à nos grands
Officiers & à ceux de la Reine , notre très chère
Epoufe & Compagne , pour la privation de ce revenu
cafuel , qui n'ajoute rien à l'éclat des charges
éminentes dont ils font revêtus ; nous en confervons
d'ailleurs leurs divers priviléges , & elles
feront toujours , comme aujourd'hui , effentiellement
diftinguées par le rang & la dignité des per
fonnes auxquelles nous les confierons. A ces cau
fes , & c.
Celui portant fuppreffion des charges de
I
( 86 )
Contrôleurs Généraux de la Maiſon du Roi
& Chambre aux deniers ; d'Intendant Contrôleur
Général des meubles de la Couronne ;
des Offices d'Intendans Contrôleurs - Généraux
des Ecuries ; de ceux d'Intendans Contrôleurs-
Généraux de l'Argenterie , Menus-
Plaifirs & Affaires de la Chambre du Roi ,
& des deux Charges de Contrôleurs Géné
raux de la Maiſon de la Reine ; avec établiffement
d'un Bureau général des dépenfes
de la Maifon du Roi , eft de la même
date , & a été enregiſtré le même jour que
le précédent. Il eft compofé de 16 articles
dont nous donnerons auffi le préambule.
Ayant reconnu que fans des changemens effentiels
& conftitutifs de la direction des dépenfes de
notre Maiſon , on ne parviendroit que difficilement à
des améliorations efficaces & permanentes , Nous
avons commencé par remédier au trop grand
nombre de Caiffes , en les réduifant toutes à une
feule. Nous avons enfuite , par notre Edit de ce
jour , réuni tous les Offices de notre Maifon à nos
Parties cafuelles ; & maintenant , pour continuer à
remplir le plan que Nous nous fommes preferit ,
Nous avons jugé à propos de fupprimer les charges
de Contrôleurs généraux de notre Maiſon & Chambre
aux deniers ; celle d'Intendant & Contrôleur général
des Meubles de la Couronne ; les Offices d'Intendans
& Contrôleurs généraux de nos Ecuries ;
ceux d'Intendans & Contrôleurs généraux de l'Argenterie
, Menus- Plaifirs & Affaires de notre Chambre ;
& les deux charges de Contrôleurs généraux de la
Maifon de la Reine , notre très - chere Epoufe &
Compagne : Et nous voulons qu'il foit pourvu au
remboursement de ces divers Offices , en argent
comptant , d'après la liquidation qui en fera faite ;
( 87 ).
en même-tems nous avons jugé convenable de fuppléer
aux fonctions divifées de ces différens Officiers ,
par l'établissement d'un Bureau , fous le nom de Bureau
général des dépenfes de la Maifon du Roi ,
lequel fera compofé de deux Magiftrats choifis dans
notre Chambre des Comptes , & de cinq Commiffaires
généraux , verfés dans cette manutention ,
& qui , en réuniffant différentes connoiffances
pourront cependant conduire dans un même efprit &
avec desprincipes uniformes , le détail entier des dépenfes
de notre Maiſon . Ce Bureau s'occupera inceffamment
de l'examen de toutes les parties , afin d'y
apporter la plus grande clarté , & de propofer les
améliorations de tout genre dont elles feront fufcep.
tibles , & il rendra un compte exact de ſes travaux
& de fes opérations , tant au Miniftre de notre Maifon
, qu'à celui de nos Finances : Au moyen d'un établiffement
ainfi fondé , les réformes & les changemens
utiles , à l'exécution defquels les circonftances
actuelles formeroient encore obftacle , feront dèsà
-préfent reconnus préparés & mis en ordre , & nos
adminiftrations générales pourront puifer en tout
tems dans un Bureau commun & dépendant d'elles
toutes les lumières néceſſaires pour achever les plans
que nous aurons approuvés. Nous maintenons nos
Grands & premiers Officiers dans le droit honorable
de prendre directement nos ordres , de les tranfmettré
, & de veiller fur leur exécution. Mais appellés à
nous fervir dans nos Provinces & dans nos Armées ,
& ne pouvant fe livrer dans tous les tems à des détails
de finance & d'économie , qui exigent une
affiduité & une furveillance continuelles , Nous avons
penfé qu'ils verroient fans peine que cette partie d'Adminiftration
fût déformais féparée de leurs nobles
fonctions auprès de notre Perfonne ; & Nous avons
trop de preuves de leur zèle & de leur attachement
pour n'être pas certains qu'ils s'emprefferont à feconder
les plans généraux que nous formons dans la
vue de maintenir la règle dans nos finances , &
( 88 )
pour convaincre de plus en plus nos fidèles Sujets
du defir que nous avons de ne recourir à de nouvelles
impofitions qu'après avoir fait valoir toutes les
reffources que l'ordre & l'économie peuvent nous
préfenter. A CES CAUSES , & C .
De BRUXELLES ›, le 8 Février,
L'AFFAIRE du convoi Hollandois continue
d'exciter beaucoup de curiofité . S'il faut
en croire plufieurs lettres de Hollande , la
République paroît prendre au férieux le procédé
des Anglois. Il fe confirme que le Comte
de Byland qui devoit fe rendre dans la Méditerranée
a eu ordre de revenir dans un de
nos ports. La réſolution en a été priſe par
les Etats Généraux le 18 du mois dernier ,
fur une lettre du Stathouder de la même date
où l'on dit en fubftance : que le fervice de la
République exigeant le retour du Comte
de Byland & des Capitaines Sylwestre &
Van Kinsbergue , S. A. S. leur avoit expédié
l'ordre de regagner le plutôt poffible quelqu'un
des ports de la République ; qu'à
l'arrivée du Comte de Byland elle fe propofoit
de lui demander l'expofé ultérieur de
la conduite qu'il avoit tenue dans la rencontre
avec l'escadre Angloife , ainfi qu'après
cette rencontre , & qu'il informeroit furle-
champ LL. HH. PP. de ce qu'elle auroit
appris.
L'ordre du retour a été en conféquence
expédié de l'aveu des Etats - Généraux. On
approuve généralement la conduite du Comte
de Byland dans cette affaire . Il a fatisfait
à l'honneur de la République en re(
89 )
fufant la vifite de fon convoi ; & il a eu
raifon de ne pas pouffer plus loin une réfiltance
qui n'auroit pu qu'être funefte &
inutile vu la grande fupériorité des Anglois .
Ce n'étoit pas à fa petite efcadre à venger
le pavillon Hollandois infulté & à punir
les Anglois de leur audace. Ce foin eft réfervé
aux Chefs de l'Etat ; c'eft aux Puiffances
Maritimes à faire refpecter leur neutralité
& leur fouveraineté par la nation
qui ofe fe regarder comme la fouveraine
des mers ; & elle aura peut- être raifon d'avoir
cette haute opinion d'elle- même & de
fe conduire en conféquence tant que les
Puiffances neutres confentiront à le fouffrir.
蘩
La lettre par laquelle le Comte de Byland
avoit rendu compte de cette affaire au Comte
de Welderen , Ambaffadeur des Etats- Généraux
à Londres , contient , outre les détails
généraux & connus , ceux- ci ; il fe trouvoit
parmi les vaiffeaux du convoi plufieurs
bâtimens chargés de chanvre & de fer pour
left & deftinés pour différens ports de
France ; il en avoit admis 22 feulement
fous fon eſcorte ; mais il n'y en eut pas la
moitié qui le joignit à la fortie du Texel ;
il ignore le motif qu'ils ont eu de ne point
profiter d'une faveur qu'ils avoient demandée
& qu'il leur avoit accordée ; & vraifemblablement
ils s'étoient joints aux navires
chargés de bois de conftruction qu'il
avoit refufé de recevoir fous fon eſcorte..
Il ajoute même qu'il avoit pris toutes les
( 90 ) .
précautions poffibles pour qu'il ne s'en cachât
aucun parmi le convoi qui d'ailleurs
n'étoit pas fi grand qu'on ne pût aisément
les y découvrir. Le Contre - Amiral ne doute
pas que malgré la vigilance des Anglois
pendant la nuit que les deux flottes ont
paffé en préfence l'une de l'autre , il ne
fe foit échappé quelques - uns des bâtimens
du convoi qui fe font mis en fûreté.
On ne doute pas , en général , que les
Navires faifis ne foient reftitués ; mais cela
fuffira-t- il pour fatisfaire la Hollande ? &
l'infulte faite à fon pavillon , ne demandet-
elle pas une fatisfaction ? Les ennemis de
la Grande Bretagne voient , avec plaifir , un
évènement qui lui ôte au moins l'efpérance .
qu'elle pouvoit concevoir des fecours de fon
alliée ; on ne croit pas qu'elle en retire aucun
du nord , comme elle s'en flattoit. Les
mêmes papiers , qui annonçoient 60,000 hommes
& 21 Vaiffeaux de ligne Ruffes , prêts à
partir pour la feconder , changent à préfent
de langage , & annoncent une neutralité
prévue depuis long- tems , & que les circonftances
femblent affurer : ce dernier
évènement , s'il eft confirmé , comme on le
préfume, ifole à préfent l'Angleterre , qui
aura feule à foutenir tout le poids de la
guerre & les forces de fes ennemis.
> Les Gazette de Madrid , du 28 Janvier ,
ajoute les détails fuivans à ceux qu'elle a
donnés le 25.
Nous avons tout lieu de croire que le convoi
ennemi n'eſt point encore arrivé à Gibraltar , s'il
( 91 )
l'étoit on en auroit reçu des nouvelles ; le Commandant
du Camp de S. Roch nous auroit informé de
l'ufage qu'il s'étoit propofé de faire de fon artillerie
pour empêcher le débarquement , & de l'effet de fes
préparatifs. Un des vaiffeaux de la divifion de D.
Barcelo s'eft emparé du Bringantin Anglois le Chif
chefter , l'un des bâtimens du convoi , chargé entr'autres
de 1200 facs de farine . Le Capitaine Arthur,
Holl. de ce bâtiment , a montré le plus vif chagrin
en apprenant que le fecours n'étoit pas encore entré
dans la place. Nous devons efpérer que les vaiffeaux
Anglois , difperfés & maltraités , qui font reftés dans
ces parages , feront coupés ou mis dans l'impoffibilité
de fervir , quand ' même ils parviendroient à fe
réunir dans la baie. Cet efpoir eft fondé fur l'avis
que nous avons que l'Efcadre de D. Gafton a été
apperçue des côtes de Galice , & qu'à moins d'une
grande contrariété de la part des vents , elle doit
être à préfent très- près du Détroit , fi elle n'y eft pas
déja arrivée ; on pourra donc entreprendre le fiège
& continuer le blocus , fans crainte d'être inquiété
par les forces navales de l'ennemi , à caufe du petit
nombre de vaiffeaux qui , felon les derniers avis
d'Angleterre , font reftés dans les Ports de ce Royaume
, pour défendre les côtes . Nous fommes informés
que le S. Jufto & le S. Gennaro font entrés
à Cadix , ainfi que toutes les frégates ; il ne nous
refte plus qu'à apprendre des nouvelles pofitives des
vaiffeaux que
le mauvais tems avoit féparé de D.
Langara , quelques jours avant l'action . Le S. Julien
& la Ste Eugénie avoient été entièrement démâtés
& pris dans cette fituation malheureule par les Anglois
; mais les Officiers & les équipages de cette
Nation n'ofant les garder & les gouverner , de peur
de- toucher les côtes , les avoient abandonnés. Les
équipages Espagnols ont bravé le danger & les ont
conduits à Cadix , en amenant prifonniers 70 matelots
& quelques Officiers ennemis «<.
.3
D. Jofeph Bajarano , Pilote de la frégate la Sainte
1
( 92 )
Rofalie , arrivivé le 18 à Cadix , fur un bâtiment
Hollandois , arrêté par D. Langara , déclare avoir
reconnu fur la côte , à 1 f lieues du Château de Saint-
Sébastien , 3 vaiffeaux Anglois démâtés , qui ne pouvoient
faire route : il s'eft répandu à Cadix & dans
l'Ile de Leon , que quelques bâtimens avoient relaché
fur les côtes ; on a expédié des Couriers pour
s'allurer de la vérité . On débite auffi que'l'ennemi
s'eft emparé fur la route , de la plus grande partie du
Convoi parti le premier de ce mois du port du Paffage
, pour différentes deftinations ; mais on varie tellement
fur le nombre des vaiffeaux pris , de ceux qui
fe lont échappés, qu'on attend des détails plus exacts.
» La frégate Américaine l'Alliance , de 28 canons
& fc hommes d'équipage , commandée par le
fameux Paul - Jones , eft arrivée à la Corogne le 16
Janvier : il étoit forti du Texel le 17 Décembre , & de
Commodore , bravaut la vigilance des Anglois , a
paffé tout auprès de l'efcadre qui l'attendoit aux
Dunes , a traversé la Manche & eft arrivé fans avoir
rencontré une feule barque ennemie ; dans une croifière
de 10 à 12 jours qu'il a faite fur nos caps , il apris un
bâtiment Hollandois chargé de munitions de guerre
& de bouche deftinées pour Gibraltart ; il s'eft
trouvé fur ce vaiffeau , outre fon artillerie , une
grande quantité de bouches à feu & de machines
renfermant des matières combuftibles : il l'a envoyé
à Boſton. Paul - Jones a 36 ans , fa taille eft moyenne
, bien proportionnée ; fa phifionomie agréable ; fa
converfation annonce une éducation cultivée ; & les
lettres qui lui font attribuées dans plufieurs Gazettes
étrangères , & qu'il ne défavoue pas , prouvent
qu'il le fert également de la plume & de l'épée : il eſt
accompagné du fameux corfaire Cunningham , qui
ayant eu l'adreffe de fe fauver des prifons d'Angleterre
, par un trou qu'il a creufé fous terre , a été le
chercher en Hollande : c'eſt un homme de 32 ans
dont le regard eft déterminé , & dont l'air annonce
La profeffion ".
>
( 93 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. du 18 Janvier.
LE paquebot le Carteret , Capitaine Cartwright,
a apporté le 22 à Penzance des dépêches arrivées ici
le 26 , & portant en fubftance que les Espagnols ,
fecondés par quelques François & Américains , ont
pris Penfacola le 24 du mois dernier le Carteret
avoit quitté le Port deux jours auparavant , & étoit
en croifière ; mais un bâteau que l'on avoit détaché
de Penfacola , pour le joindre s'il étoit poffible ,
avoit eu le bonheur d'y réuffir & de lui remettre
les dépêches dont il étoit chargé. Le 28 , lorfque le
Carteret paffa devant le Port , il y vit plufieurs vaiffeaux
de guerre Efpagnols avec leurs pavilions flottans
, & diftingua parmi eux quelques pavillons Fran
çois & Américains. Les forces Angloifes , qui formoient
la garnifon de Penfacola , confiftoient en
350 hommes reftés du 60e régiment , 600 hommes
de troupes étrangères & 150 de milices , ce qui
fait environ 1100 prifonniers. A l'égard de l'impor-
-tance de la conquête en elle- même , elle confifte
effentiellement en ce que c'eft de cet établiſſement
que les Anglois pouvoient porter les coups les plus
funeftes aux poffeffions Efpagnoles , vu la proximité
de l'extrémité Occidentale de l'Ile de Cuba : que la
Jamaïque , qui en tiroit une infinité de chofes néceffaires
depuis que la guerre lui avoit interdit le com
merce de l'Amérique , a fait une perte irréparable ;
enfin que la baie de Penfacola , capable de contenir
foo vaiffeaux , offroit à ceux des Anglois en tout
tems un abri sûr contre tous les vents . Il eſt à
confidérer d'ailleurs que depuis que le traité de Verfailles
de 1763 a mis l'Angleterre en poffeffion de cet
établiffement , elle y a dépensé des fommes confidérables
. On lit dans le Public Advertifer , que deux
Maifons puiffantes de la Cité vont faire une faillite
de 300 mille livres fterlings , en conféquence de
cette perte.
Il n'eft pas vrai , quoi qu'en aient dit des papiers
jaftement eftimés , qu'il ait été propofé le 27 Janvier ,
( 94 )
"
-
» dans l'Affemblée de la Compagie des Indes , de
» conftruire des vaiffeaux ( de force ) à Bombay ,
» pour le compte de la Compagnie , qui emploieroit
» à cet effet les fonds morts , qu'elle y a pref-
» que toujours en reliquat « . Voici la chofé telle
qu'elle eft. La huitième des loix d'Adminiſtration
de la Compagnie , ne lui permet de bâtir dans l'Inde
que de petits vaiffeaux deguerre. Mais les évènements
de la guerre mettant fouvent en danger , les retours
de l'Inde en Europe , on a demandé que cette Loi
foit fufpendue pour douze mois , à l'effet de conftruire
dans l'Inde feulement un ou deux vaiſſeaux
de force , qui ferviront à la fois à défendre les
établiſſemens de la Compagnie , & à fuppléer pour
le retour en Europe , les vaiffeaux qui auroient péri ,
ou auroient été pris dans l'Inde. - Les conftructeurs
Anglois eux-mêmes , quoique leurs droits
paroiffent en fouffrir , ont déclaré qu'ils donneroient
leur aveu à cette opération , qui eft déjà autoriſée
par un acte du Parlement , paffé il y a cinq ans
& dont juſqu'ici les Directeurs n'avoient pas voulu
tirer avantage , & qu'ils font forcés de faire
aujourd'hui , par les circonftances .
-
Un Ecrivain politique a expliqué par cet
apologue la conduite du Ministère Anglois envers
l'Amérique & P'Irlande .
Un homme avoit un
fils & une fille. Le fils , joli garçon , mais pétulant ,
étoit l'objet des affections du pere & de fes plus
douces espérances , & la fille fouffroit dans un
grenier , la faim , la foif & le plus affreux abandon.
Le jeune homme vrai enfant gâté , fe permit
quelques impertinences. Au lieu de chercher à le
ramener à fon devoir avec douceur , le pere le
reprit trop rudement , & alla même jufqu'à vouloir
ufer des voies de fait les plus humiliantes . Celuici
, qui s'eft crû trop grand garçon pour une punition
de cette nature "
a pris fon parti , & s'eft
ſauvé de la maiſon , ſans s'embarraffer des menaces
de fon pere , qui à la fin l'a déshérité. Alors le jeung
( 95 )
homme aveuglé par fon defefpoir , & forcé par
la néceflité s'eft jetté dans les bras d'une famille
étrangère , où il s'eft marié , & a formé une
maifon de commerce féparée de celle de fon
pere. - L'aîné de la maifon étant ainfi perdu , on
s'eft fouvenu de la fille qui étoit au grenier : on
l'a fait décendre : on l'a vétue , on lui a donné une
toilette on l'a fait entrer dans le fallon de compagnie
, où elle n'avoit jamais mis les pieds , on
lui permet de fortir , & de rendre vifite aux voifins
elle a même l'efpérance d'avoir un petit nègre , qui
lui portera la queue.
:
On parle de la Vice- Royauté d'Irlande pour le
Duc de Northumberland. Ce Seigneur a déjà réfidé
quelques années en cette qualité dans ce Royaume
où il étoit fort aimé , ainfi que le Lord Percy fon
fils. On raconte fur ce dernier une aventure affez
fingulière. Le Lord Percy fut attaqué fur un pont
par quatre affaffins , qui lui enlevèrent la bourse &
tous les effets , & délibéroient de le jetter dans la
rivière. Il n'entendoit point fans doute leur jargon ,
car il ne s'occupoit que de retirer de leurs mains ,
quelque prix que ce fut , une montre de famille , de
peu de valeur pour eux , & leur difoit qu'outre la
fomme qu'ils en voudroient avoir , il leur donneroit
encore un bon fouper dans fon hôtel. Ces malheureux
le reconnurent alors , tombèrent à fes pieds ,
le fuppliant de reprendre la montre & une partic
de l'argent & des effets dont ils l'avoient dépouillé : ,
il confent quant à la montre , mais à condition qu'ils
viendront fouper chez lui. Ils y vont tous quatre ,
font bien traités , reçoivent encore de ce Seigneur
une bonne fomme d'argent , & s'en vont , enchantés
de fa politelle , comme lui de la confiance qu'ils
avoient montrée dans fa parole .
La Société Royale propofe de faire frapper une
médaille en l'honneur du célèbre Capitaine Cooke.
Les préfens font déjà arrêtés : à la tête de la lifte ,
pour les médailles en or , font le Roi & la Reine
( 96 )
d'Angleterre , l'Impératrice de Ruffie , le Roi de
France & la veuve du Capitaine . Il en fera donné
en argent aux principales Académies de l'Europe ; &
lorfque les diftributions auront été faites , le coin
fera rompu.
Voici l'extrait de baptême du Capitaine Cooke ,
très-petite fource d'un très grand nom.
-
Marton , 21 Janvier 1780. Le ; Novembre
1728 , Jacques , fils de Jacques Cook , Journa
lier, baptifé. Je certifie que l'extrait ci - deffus eft
copié fidèlement du registre de l'Eglife de ce lieu
ce 21 Janvier 1780. Signé , TH . BEAUCOK , Curé
de Marton.
Ce village eft à quatre milles de Great-Ayton ,
en Yorkshire.
Le Lord Maire vient de rendre un Jugement à
fon Tribunal de Guildhall , contre un nommé
Gough , accufé de réfiftance à Juftice. - Des
Records s'étoient préfentés chez lui pour l'arrêter ,
à la pourfuite de fes créanciers . D'abord il avoit
paru vouloir s'arranger , mais c'étoit pour le défaire
plus ailément de l'Officier & de fa compagnie.
Il faifit fon moment pour les chaffer de chez
lui par force , aidé d'un de fes garçons . Eux ,
plus grand nombre , alloient s'aflurer de leur proie ,
lorfque Gough s'échappe de leurs mains , & court
délier un animal fauvage qu'il montre au Public
pour de l'argent . L'Officier croit voir un Centaure
ou un Griffon : c'étoit un Hourang - Outan qui
s'avançoit fur lui , en lui montrant les dents . Toute
la Pouffe fe fauve bien vite ; Gough n'eut que la
Le
peine de remettre fon libérateur à l'attache.
-
en
Lord Maire l'a condamné à payer une amende de
cinq guinées ; mais il aura bientôt regagné cette
fomme , & beaucoup plus , car il va chez lui une
affluence prodigieufe , à un shelling par tête , pour
voir faire à fon animal les grimaces qui ont mis
de fi braves gens en déroute.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 24 Décembre.
BIEN des perfonnes attribuent ici la démiffion
d'Abdoul Rezac Effendi , à la jaloufie
du Grand -Vifir qui voyoit avec peine auprès
de lui des talens dont il fentoit , malgré lui ,
la fupériorité, & qui lui faifoient ombrage . Ce
Miniftre eft généralement regretté par les
Envoyés des Puiffances étrangères qui ,
accoutumés à traiter avec lui , l'avoient
trouvé plus liant & plus inftruit que fes
prédéceffeurs. Les Francs partagent également
ces regrets ; ils craignent de ne pas
trouver auprès de fon fucceffeur la même
protection ; trois jours avant fa retraite , il
avoit donné une nouvelle preuve de fon empreffement
à les obliger . Un Juif , ſujet des
Provinces Unies , avoit été arrêté par la
Police de cette capitale , pour avoir vendu
de la thériaque en contravention aux Ordonnances
du Grand- Vifir qui défendoient fous
peine de mort le débit de celle qui ne portoit
19 Février 1780 .
-
e
( 98 )
pas l'empreinte du cachet de l'Ambaſſadeur
de Venile. Abdoul Rezac le rendit chez le
Grand- Vilir , pour repréſenter que ce Juif
vivoit fous la protection de l'Ambaffadeur de
Hollande , que fa condamnation feroit une
atteinte portée à la jurifdiction étrangère , &
parla avec tant de force , que quoique l'on
eût déja fait les apprêts du fupplice , le prifonnier
fut relâché , fous condition de ne
plus fe montrer dans cette ville. Hamet Hafil
Effendi qui a été élevé à la place d'Abdoul
Rezac , étoit , il y a fix ans , Commis d'un
particulier Grec ; on ne peut juger de fes
talens que quand il aura travaillé dans fon
département. Il paroît fort attaché à la loi
Mahometane , & dévoué au Grand- Vifir à
qui il doit fa fortune .
RUSSIE
De PETERSBOURG , leis Janvier.
LA Cour a reçu des avis de la Perfe , portant
que depuis la mort de Kérim - Kan , tous
Les Gouverneurs des provinces & des villes
de ce Royaume , ainfi que les Chefs des Hordes
qui en dépendent , fe font révoltés contre
fon fils Albofat - Kan qui , fecondé par un
corps de 10,000 hommes , s'étoit fait déclarer
Régent. Pour mettre les frontières de
cet Empire à couvert des incurfions de l'un &
de l'autre patti , l'Impératrice a envoyé ordre
aux troupes réparties dans les Gouvernemens
de Cafan , Aftracan & Afoph , de fe réunir
( 99 })
& de former un cordon fur les confins. Ces
troupes , au nombre de 10,000 hommes
feront fous les ordres du Lieutenant Général
Souwarof. On a fait auffi des difpofitions
pour conftruire & équiper fur le Volga quel
ques navires qu'on pourra employer , s'il en
eft befoin , fur la mer Cafpienne.
Le calendrier géographique qui s'imprime
ici tous les ans , vient de paroître. Il compte
dans l'Empire 419 grandes villes dont 93
ont été créées villes fous le règne de S. M. I.
actuellement régnante. Il fait auffi mention
d'un plan préfenté à l'Impératrice par la Commiffion
des bâtimens de Pétersbourg & de
Mofcou , dans lequel on propofe d'en bâtir
77 autres.
SUÈDE.
De STOCKHOLM le Is Janvier.
>
LA Cour eft de retour depuis quelques
jours de Gripsholm en cette capitale. Les
fêtes pendant l'hiver auront lieu à l'ordinaire,
à l'exception des bals mafqués ; on annonce
qu'il n'y en aura point au théâtre.
S. M. a nommé Commiffaire des Poftes de
Suède à Hambourg , M. H. Bregard qui a
rempli jufqu'à préfent les fonctions de Secrétaire
de ce Commiffariat.
་
La Compagnie des Indes expédiera cette
année 3 vaiffeaux de Gotthembourg ; ce font
Adolphe Frédéric , le Prince Guſtave & la
Finlande.
e 2
( 100 )
On a appris ici la nouvelle de la faiſie faite
par les Anglois de quelques navires du convoi
parti d'ici pour divers ports de France ,
malgré les réclamations du Capitaine.
Fletwood , Capitaine de l'une des frégates
qui l'efcortoient. On ne doute pas que notre
Envoyé à la Cour de Londres n'ait reçu des
inftructions à ce fujet. Il est très- intérellant
pour nous de conferver la liberté de notre
commerce & nous nous flattons que les
repréſentations qu'on doit faire à cet égard
auront leur effet.
›
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 20 Janvier.
Le tems s'eft fort radouci depuis quelques
jours , & on fe flatte de voir fondre les glaces
qui interceptent le cours de la navigation du
Danube.
On mande de la Bohême , que le Comte
de Buquoi , occupé du bien des habitans de
fes terres , & des moyens de bannir la mendicité
, a affigné des fonds confidérables qui
doivent être diftribués aux pauvres . Tous
les Paſteurs & les Officiers de Juſtice ont été.
chargés de dreffer un état des habitans , celui
de leurs reffources particulières ; c'eft d'après
cela qu'il s'affarera des véritables befoins de
chacun & qu'il y pourvoira ; il invite les
perfonnes aifées à le feconder.
» Suivant des lettres de Belgrade , en date du 31
Décembre dernier , les Turcs célébrèrent le 18 le
( 101 )
Kurban -parfem , ou la Fête des Offrandes , qui dura
jufqu'au 22. L'ufage pendant ce tems eft de tirer le
canon plufieurs fois durant le jour. Chaque Mufulman
fait tuer , felon fes facultés , plus ou moins
de beftiaux , qu'il diftribue aux étrangers & aux
pauvres. Les riches & les grands font auffi des aumônes
, qui montent quelquefois à 1600 piaftres .
Le 25 , ils firent encore une décharge de leur artillerie
, qui fit conjecturer qu'elle annonçoit quelque
évènement heureux on a appris qu'en effet une
des Sultanes étoit accouchée d'un Prince « .
De BERLIN , le 24 Janvier.
Le corps de feue S. A. R. la Princeffe
Douairiere de Pruffe a été dépofé folemnellement
le 21 , à ro heures du foir, dans la
tombe royale dans l'Eglife du Château. Hier
on a prononcé dans toutes les Eglifes un
Sermon au fujet de la mort de cette Princeffe
; le texte général donné par le Roi luimême
est tiré de l'Evangile felon S. Matthieu ,
chs , v. 8 : Bienheureuxfont ceux qui font
nets de coeur , car ils verront Dieu.
Des fept Confeillers compliqués dans la
fameufe affaire du Meûnier Arnold , deux ,
M. Ranfleiben & M. Schleiber , ont été déclarés
innocents ; les cinq autres ont éré
caffés & condamnés à dédommager le Meûnier
, & à un an de prifon dans la Fortereffe
de Spandau , où ils ont été conduits le 7 de
ce mois. Depuis ce Jugement à jamais
mémorable , on voit une multitude d'habitans
de la campagne qui ont des procès ,
venir préſenter des Suppliques au Roi qui
c 3
( 102 )
les reçoit fouvent lui - même , & s'entretient
avec eux avec une affabilité & une bonté
égales à la justice. Deux de fes Officiers font
chargés de les recevoir lorfque S. M. eft
occupée , & de les porter au Grand- Chancelier
qui a ordre de les examiner fur le
champ. S. M. pour diminuer le nombre des
procès , & pour améliorer l'adminiftration
de la Juſtice , a rendu le 28 du mois dernier
deux Edits qui ont été publiés le 11 de
celui- ci ; ils contiennent des inftructions ,
l'un pour les différens Colléges de Juftice ,
& l'autre pour les Chambres pupillaires.
Le Roi ayant remarqué que les droits que
fe faifoient payer ces dernières pour l'adniniftration
des biens les plus médiocres ,
abforbent quelquefois toute la fortune des
mineurs , ordonne qu'on ne faffe payer à
ces derniers ni épices , ni droits de timbre ,
ou autres , lorfque ces biens ne fuffifent pas
à leur éducation ; & que dans le cas où ils
fuffifent , mais que le furplus eft très- madique,
on ne percevra que les derniers droits
fans rien prendre pour l'adminiſtration . Le
premier Edit eft plus étenda & mérite d'être
connu .
S. M. &c. Suivant les mouvemens paternels de fa
follicitude conftante & infatigable pour le bien & la
sûreté de tous fes fidèles Sujets , a toujours porté
une attention particulière fur l'adminiftration d'une
Juftice prompte , folide & impartiale de laquelle
dépendent le repos & le bien être de tous les Particuliers.
Cependant , comme elle remarque avec
déplaifir que, nonobftant toutes les difpofitions fa
( 103 )
lutaires faites jufqu'ici à cet effet , l'accompliffement
parfait d'un but auffi important rencontre encore de
& que fes inten- tems en tems nombre d'obftacles ,
tions n'ont pas encore été fuivies jufqu'ici géné
ralement & dans tous les points , S. M. a jugé à
propos de donner à fon Grand Chancelier une inf
truction particulière fur cet objet , en vertu de laquelle
l'on notifie à tous les Coiléges de Juftice dans
les Etats de Sa Majefté , pour leur information ,
& pour qu'ils l'obfervent exactement felon leur devoir
, ce qui fuit .
I. S. M. veut très -férieuſement que les Préfidens ,
les Confeillers , & en général tous les Membres de
fes Colléges de Juftice , fe rappellent de nouveau
le ferment facré qu'ils ont prêté , & en vertu duquel
ils font tenus de rendre la juſtice la plus prompre
&-la plus impartiale à tous & chacun , fans la
moindre acception de perfonnes , & fans confidérer
aucunement le rang , les richelles , ou les autres
qualités accidentelles des Parties refpectives , mais
de fuivre au contraire les règles de leur devoir &
leur confcience , ainfi que les loix du pays & l'équité
qui y eft conforme . C'eft fpécialement la volonté
très -férieufe de S. M. ; que dans les procès
entre des Seigneurs & leurs Vaffaux , foit des Cor
porations entières ou de fimples Individus , les
Tribunaux redoublent conftamment d'attention ,
afin que les perfonnes du bas-rang & les pauvres , dont les caufes font ordinairement défendues avec
trop d'inattention & de négligence par les Avocats
qui leur font donnés d'office , ne deviennent pas les
victimes de la chicane & des artifices de leurs Adverfaires
riches & puiffans , mais que plutôt on les
aide à obtenir juſtice avec le même zèle & la même
vigueur que tous autres . Ceux des Officiers de Jultice
qui s'éloigneront le moins du monde de l'obfervation
de ces devoirs & de nos intentions Royales
, qui fe laifferont féduire par des dons & des
e 4
( 104 )
préfens à tordre le Droit , qui agiront d'une ma.
nière déraisonnable & partiale par crainte humaine
, par amitié , par inimitié , ou par d'autres
paffions , & en général ceux qui , de quelque, manière
ou par quelque caufe que ce foit , donne
ront lieu de former des foupçons fondés contre
leur intégrité , doivent s'attendre infailliblement
qu'après un rigoureux examen préalable , ils
feront non - feulement caffés , mais punis de plus
des peines corporelles les plus févères ou même
capitales , que S. M. fe réferve dans tous les cas de
prononcer elle-même contre eux. Quant aux Mem .
bres des Tribunaux , qui par inattention , par nonchalence
& par une légèreté exceffive , négligent
les procès qui leur ont été confiés , ou qui les laiffent
entièrement indécis , ou qui du moins ne les
étudient pas avec l'attention , la folidité & la dili
gence requifes , & qui donnent lieu par - là à des
griefs bien fondés , ils feront punis non-feulement .
par la démiffion qu'ils recevront fur le champ de
leurs emplois , dont une pareille conduite les aura
rendus indignes , mais auffi par une punition rigoureufe
, fuivant l'exigence du cas . S. M. a pris
les mefures les plus efficaces pour être inftruite
avec certitude de toutes les fautes pareilles & de
tous les abus dans les Offices de Judicature : &
tous les griefs , portés contre les Colléges & Offi.
ciers de Juftice , feront non- feuleinent examinés
avec rigueur ; mais il fera aufli fait de tems en
tems des vifitations de Juftice , dont l'annonce fe
fera préalablement tant dans les Chaires qu'ailleurs
, afin que chacun , qui croira avoir quelque
plainte fondée contre le Collège à vifiter , la porte
au lieu convenable ; que l'affaire foit examinée
avec toute la févérité & l'exactitude poffible ; &
que ceux , qu'on trouvera à cette occafion s'être
rendus coupables de quelque prévarication dans
leurs devoirs , foient obligés d'en répondre , ains
*
( 105 )
qu'il appartient & qu'il a été ftatué ci - deffus..
II. Lorfque S. M. envoie des Suppliques à des
Colléges de Juftice , & qu'il lui plaît de demander
des informations , Elle veut qu'on l'inftruife nonfeulement
de la décision qui aura enfuivi , mais
aufli qu'on y ajoute un expofé brief , précis & clair
des principaux motifs qui ont fait juger de cette façon
, & non autrement .
III . S. M. renouvelle par la Préfente & rend plus
rigoureufes encore toutes les Ordonnances contre les
chicanes , les artifices & les extorfions d'Avocats
malhonnêtes ; & Elle enjoint aux Dicaftères , particulièrement
aux Préfidens & Directeurs d'iceux
comme une de leurs obligations les plus effentielles ,
de veiller avec une attention non interrompue fur
la conduite des Avocats qui fuivent le Barreau ;
d'ordonner , d'abord qu'ils auront fait naître contr'eux
le moindre foupçon d'un procédé mal - honnête
, l'examen le plus rigoureux , fans aucun menagement
; & , au cas qu'ils foient trouvés coupables
, d'en informer à l'inftant fon Grand - Chancelier
, afin qu'il les puniffe ultérieurement , nonfeulement
en les caffant , mais auffi par l'emprifonnement
, les travaux publics , ou autres peines rigoureufes
, proportionnées à leur délit .
IV. S. M. perfuadée qu'on pourroit éviter une trèsgrande
partie des procès les plus longs & les plus
difpendieux , fi dès le commencement avant que
l'affaire fût encore embrouillée par les tournures
artificieufes & les fubterfuges des Avocats , &
avant que les Parties fuffent réciproquemment aigries
& animées , l'on eût tenté les voies amicales
auffi férieufement qu'il convient , & qu'on eût piis
toutes la peine poffible pour accommoder le différent
; S. M. , pour atteindre à ce but , a bien voulu
preferire les règles fuivantes :
La fuite à l'ordinaire prochain .
es
( 196 )
ITALIE.
De ROME , le 15 Janvier.
L'ARCHIDUC Maximilien & la Princeffe
fon épouse arrivèrent ici Lundi dernier , &
defcendirent au Palais de Médicis que l'on
avoit magnifiquement illuminé . Le lendemain
le Prince Charles Albani alla notifier
l'arrivée de LL. AA. RR . au Souverain Pontife
qui les envoya complimenter par fon
Maître de Chambre ; elles eurent le même
jour une audience de S. S. Les fêtes qu'on
avoit préparées pour les recevoir ont commencé
& fe fuccèdent fans interruption.
» Le P. Francefco Saverio Varguez , premier
Général des Auguftins , lit - on dans la Gazetta
univerfale de Florence , defirant mettre fin aux querelles
dans lefquelles dégénèrent trop fouvent les
difputes des Ecoles publiques , avoit écrit une lettre
circulaire pour ordonner à tous les Religieux de ne
plus citer à l'avenir dans leurs thèses l'autorité de
S. Thomas. Mais comme il s'étoit élevé à cette occafion
quelques différens entre les Auguftins & les
Dominicains ; le Général des premiers , fuivant les
mouvemens de fon zèle & de fon amour pour la
paix , s'eft fait un devoir de prévenir toutes les
faires de cette efpèce de défunion entre les deux
Ordres ; en conféquence il a publié une nouvelle
lettre circulaire par laquelle , après avoir proteſté
de la vénération que tout fon Ordre & lui ont toujours
eu pour le S. Docteur & pour fa Doctrine , il
donne un rare exemple de modération religieufe ,
en révoquant la première lettre , qu'il n'avoit écri
te , dit -il , que pour prévenir tout ce qui pourroit
donner lieu à de vaines difputes dans les exercices
( 107 )
fcholaftiques , & laiffe pleine liberté aux Religieux
de fon Ordie , de s'appuyer de l'autorité de Saint
Thomas toutes les fois qu'ils le jugeront à propos
".
On mande de Triefte qu'on y prépare en
toute diligence les cargaifons des bâtimens
impériaux & royaux deftinés pour les Indes
Orientales , où ils doivent aller continuer le
commerce ouvert avec tant de fuccès entre
les Etats Autrichiens & la Côte Malabare,
Le S. Siége vient enfin de recevoir de
fon Nonce en Pologne la réponſe qu'il en
attendoit fur la demande que l'Evêque de
Mohilow avoit faite à l'Impératrice de Ruffie,
de faire connoître fes intentions relativement
au noviciat des ex--.Jéfuites ouvert dans
la Ruffie-Blanche. Elle porte , dit - on , en
fubftance :
ככ
Que S. M. I. croyoit les Jéfuites néceffaires à
l'éducation de la jeuneffe dans la partie catholique
de fes Etats ; qu'on ne pouvoit fe pafler de ces Re
ligieux ; qu'en conféquence fon intention droit de
leur accorder non- feulement un afyle , mais de leur
permettre de s'y multiplier en recevant des fujets ;
que quant à ce qui regardoit leur inftitut , il
étoit indifférent à S. M. I. qu'ils gardaffent le nom
de Jéfuites , ou qu'ils deviaffent des Prêtres fécu .
liers ; qu'elle ne trouveroit point mauvais que te
Pape donnât fur ce point les ordres qu'il jugeroit
à propos ; que fon intention n'étoit point de met. `
tre aucun empêchement à l'exécution entière du
bref d'extinction donné par fon prédéceſſeur «.
D'après cette réponſe , il ne dépend plus
que du Pape de fupprimer le noviciat de
la Ruffie- Blanche.
e 6
( 108 )
ESPAGNE,
De MADRID , le 1er. Février.
NOTRE Gazette du 18 ne nous a point
donné de nouveaux détails du combat du
16 de ce mois. S'il faut en croire pluſieurs
lettres particulières du Camp de S. Roch ,
le 23 il y avoit dans la baye de Gibraltar 12
vaiffeaux de ligne Anglois , très-maltraités , &
14 bâtimens de leur convoi ; on appercevoit
au loin d'autres vaiffeaux qui louvoyoient
pour entrer dans la baye. Les 3 vaiffeaux
dont on ignoroit pofitivement le fort , font
à Gibraltar . Ce font le Phénix de 80 canons
que montoit D. Juan de Langara , le Diligent
& la Princeffe , de 70 ; ils avoient été
rafés comme des pontons . Ce brave Chef
d'Efcadre qui a foutenu un combat auffi
inégal , & qui a vendu fi chèrement leur
victoire aux Anglois , embarraſlés à préfent
pour le réparer dans un Port où ils ne trouvent
pas les matériaux dont ils auroient
befoin , a été bleffé en trois endroits , mais
principalement à la tête. Il a eu cependant
la force d'écrire au Miniftre. Les ennemis
l'ont traité avec les égards & la diftinction
dûs à fa bravoure , & on le croit actuellement
au Camp de S. Roch avec tous les
Officiers de fon efcadre qui ont été relâchés
fur leur parole .
On n'eft pas fans inquiétude fur le Monarque
, l'un des vaiffeaux qui ne fe font
( 109 )
point trouvés au combat. Mais les avis de
S. Roch ne portent pas qu'il ait été apperçu
dans la baye. A ce qu'on a dit de la rentrée
du S. Julian & du S. Eugenio à Cadix ,
on doit ajouter les détails fuivans :
Ces vaiffeaux privés de leurs mâts & abfolument
rafés , avoient été pris. Les Anglois avoient
envoyé des foldats & des matelots pour les amariner.
Le tems étant devenu mauvais le 17 , & les
vainqueurs ne pouvant gouverner ces navires dans
des parages qu'ils ne connoiffoient pas , eurent recours
aux Espagnols , qui répondirent que le fa
lut des vaiffeaux ne les intérefloit pas , puifqu'ils
ne leur appartenoient plus , & qu'il leur étoit égal
de périr ou d'être prisonniers. Les Anglois ne jugèrent
pas que cela fût auffi égal , & le danger
augmentant , ne pouvant vaincre les refus obftinés
des Elpagnols , ils confentirent à devenir prifonniers
à leur tour , pourvu qu'on les fauvât ; cet arrangement
décida les Efpagnols à manoeuvrer , &
ils ramenèrent les vaiffeaux à Cadix. Les prifonniers
Anglois racontent qu'un de leurs vaiffeaux
a coulé bas pendant le combat , & que plufieurs
ont été fort endommagés.
Deux Couriers expédiés de la Corogne
nous ont appris que D. Gaſton a été apperçu
dans ces parages avec 15 vaiffeaux. On écrit
de Lisbonne que le 25 il étoit près du Cap.
S. Vincent ; ainfi nous ne doutons pas que
le premier Courier ne nous apporte la nouvelle
de fon arrivée à Cadix , où D. Louis
de Cordova l'attend avec 11 vaiffeaux prêts
à appareiller. Il ne fera pas aifé aux ennemis
de fortir du Détroit , on en peut juger
par ce qu'il leur én a coûté pour y entrer.
( 110 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 4 Février.
Nos nouvelles de l'Amérique fe réduiſent
encore à des ouï-dire. Le Général Prévoft
arrivé de New- Yorck le 29 du mois dernier,
ainfi que d'autres Officiers , a apporté des
dépêches qui n'ont point été rendues publiques.
Elles confirment , dit-on , l'expédition
du Général Clinton du côté de la
Géorgie , dont on continue de parler d'une
manière très -vague ; on le difoit décidément
parti au commencement de Novembre dernier
; aujourd'hui on fe contente de dire
que le 23 de Décembre tout étoit prêt feulement
pour l'entrepriſe projettée , qu'on
croyoit regarder le fud du continent des
Ifles. Les Généraux Clinton & Cornwallis
étoient embarqués fur une flotte compofée
de 3 ou quatre vaiffeaux de ligne , de 3 de
so canons , de plufieurs groffes frégates , &
de tranfports fuifans pour 10,000 hommes,
On ajoute , pour raffurer vraisemblable-
/ ment fur New - Yorck dont le fort doit
inquiéter lorfqu'on en tire la majeure partie
des forces qui pouvoient défendre cette
place , que le Général Clinton y en laiffe
de fuffifantes pour rendre vains tous les
efforts du Général Washington ; cela n'empêche
pas que fi la nouvelle du départ de
nos troupes fe confirme , nous ne nous
attendions bientôt à apprendre que cette
place a changé de maître .
( 111 )
Le filence du Gouvernement furice qui
s'eft débité de la prife de Penſacola , donne
encore à quelques citoyens l'efpérance d'apprendre
que cette nouvelle n'eft pas fondée ;
il y en a un grand nombre qui n'en augurent
pas auffi-bien. Ils favent que le Ministère
n'eft jamais preffé de donner les avis défa-
-gréables ; quelques uns de fes partifans prennent
cependant les devans d'une manière
alarmante , en difant que cette place
ne valoit pas la peine d'être gardée .
» On leur répond que Penſacola qui eft par 20 ,
22 , latit. N. & 87º , 20 , longit . O. , eft fituée
dans une baye du même nom , fur une côte Lablonneufe
ou ne peuvent aborder que de petits bâtimens
, quoique la rade foir des meilleures du
golfe du Mexique , dans laquelle les vaiffeaux mouilfent
à l'abri de tout vent , parce que la terre eft
très - élevée de toutes parts. Le commerce de la Floride
occidentale confifte en peaux , en bois de teinture
, en matières propres à teindre , en argent , en
piaftres , en coton , en riz & en quelques bois de
conftruction . Les habitans de ce pays avoient coutume
de tirer beaucoup de marchandifes d'Angleterre
; mais depuis la guerre d'Amérique , leur commerce
marchoit à grands pas vers la ruine. Cette
Colonie formoit une barrière contre les excurfions
de nos ennemis , & fes ports intimidoient l'Eſpagne
en ce qu'ils commandoient le paffage pour arriver
à fes établiffemens , & que fes galions rangeoient
les côtes de la Floride le plus près poffible.
La perte que nous en avons faite , fi elle fe copfirme
, aura des fuites très fâcheufes pour nous ,
& nous pourrons dire que nous avons perdu 14 provinces
, fans compter les ifles
( 112 )
Depuis la relation de la conquête du fort
d'Omoa qu'on a cherché à faire regarder
comme un objet de la plus grande importance
, on attendoit avec impatience l'arrivée
des vaiffeaux fi riches, qu'on difoit avoir
été pris à cette occafion , & dont la cargaifon
débarquée fous nos yeux , auroit pu
confirmer ce qu'on nous a débité ; il paroît
qu'il faut y renoncer.
Nous avons appris , dit un de nos papiers , par
la malle arrivée des ifles le 21 Janvier , que le Capitaine
Luttrell , après la prife d'Omoa , étoit fi
jaloux de ramener en Angleterre les vaiffeaux de
regiftres , qu'il a aban lonné la flotte des vaiſſeaux
marchands qu'il étoit chargé d'efcorter , & qu'il a
continué fa route fans elle. Auffi - tôt que le Chevalier
Peter Parker en a été inftruit , il lui a détaché
un vaiſſeau pour lui ordonner de revenir ; le
Capitaine a obéi , à fon arrivée il a été mis aux Arrêts
, & il doit être jugé par un confeil de
guerre .
-
Nos planteurs de la Jamaique font dans
les plus vives inquiétudes fur l'évènement
de Penſacola ; c'étoit de cette Colonie qu'ils
tiroient tout le bois dont ils avoient beſoin ;
manquer d'un article auffi néceffaire , feroit
pour eux une perte inappréciable.
» On fait qu'ils avoient fouferit une fomme de
8000 liv . fterl . pour lever un régiment qui feroit
employé à la défenfe de cette ifle importante ; ils
fe font affemblés ces jours derniers dans le deffein
de retirer les fonds foufcrits , comme devenus inutiles
, parce que le danger étoit paffé . M. Atkinfon
& fes amis s'y opposèrent avec toute la chaleur
du zèle miniſtériel ; leurs efforts auroient été
vraisemblablement inutiles , fi M. Atkinfon n'eût
( 113 )
pris le parti d'avouer que malgré la ceffation du
danger pour le moment actuel , la Jamaïque n'étoit
rien moins qu'en sûreté , parce que les ennemis
auroient dans peu de tems des forces égales.
& peut-être même fupérieures aux nôtres dans cette
partie du monde. Cet argument & celui qui l'avan.
çoit , déterminèrent l'affemblée à confentir que la
foufcription fût appliquée à la levée d'un régi
ment «.
La fituation de la Jamaïque & de nos
Ifles en général doit être réellement alarmante
, puifque 10,000 homines ont reçu
ordre de s'embarquer fur le champ pour s'y
rendre . Tous les nouveaux régimens font
deftinés pour ce fervice , à l'exception de
celui du Lord Harrington ; on préfume qu'il
n'a été difpenfé particulièreinent de s'embarquer
que par le crédit du Lord Chesterfield
auprès du Lord Sandwich. Il eft Capitaine
dans ce régiment ; & comme il ne veut pas
fortir d'Angleterre pour faire un fervice auffi
pénible , on croit qu'il a obtenu cette faveur
pour lui & pour fon corps . corps.i
Les 300 voiles parties avec l'Amiral Rodney
, & qu'il a dû quitter pour remplir fa
miffion à Gibraltar , ont été , dit-on , l'attendre
à Madère , où il fe propofe de les
joindre enfuite s'il le peut. Le 30 du mois
dernier , un nouveau convoi defliné également
pour les Illes a mis à la voile de
Plimouth ; il eft efcorté par l'Intrépide de
64 canons , Capitaine S. John , la frégate
le Milfort , Capitaine S. W. Barnaby , &
trois vaiffeaux de force. Les 86 , 87 & 91 °
( 114 )
•
Régimens y font embarqués avec un autre
forti de Portsmouth. Ce convoi doit aller
joindre le premier à Madère ; & on ne laiſſe
pas de craindre que le retard qu'il a éprouvé
& qu'il peut éprouver encore en attendant
P'Amiral Rodney , ne donne à M. de Guichen
, qu'on fait prêt à partir de Breft , d'où
il a peut-être à préfent appareillé , l'occafion
de le rencontrer.
·Rien ne peut être comparé , lit - on dans un de nos
Papiers , à la folie ou à la perverfité qui règne dans
chacun des départemens de l'Adminiſtration actuelle.
La marine & la guerre font également conduites.
Après avoir laiffé fi long - tems la Jamaïque à la
merci de l'ennemi , car à préfent tout le monde
fait qu'elle ne lui a échappé que par miracle , on
fe détermine enfin à envoyer aux Ifles un renfort
de quatre régimens. Mais au lieu de faire partir
de vieux corps qui feroient aguerris contre le
changement de climat , le Bureau de la Guerre a
cu la fageffe de choisir quatre régimens de nouvelles
recrues levées l'été dernier , & dont deux
n'ont pas actuellement leur accoutrement complet.
Il n'y a pas dans le Royaume un feul militaire qui
ne voie avec indignation qu'on veut facrifier ces
nouvelles troupes. Deux des régimens qui font en
garnifon à New- Yorck , & qui n'y font rien , au
roient été plus utiles dans les Illes , parce qu'ils
font déja aclimates & accoutumés à ce fervice
que les trois régimens qui font partis avec l'Amiral
Rodney , & les quatre qui ont aujourd'hui ordre
de s'embarquer. Eft-ce ignorance ? Eft-ce jaloufie
relativement à quelques - uns des nouveaux corps ?
Y a- t il quelqu'efpérance que le Lord Chatham ,
& quelqu'autres jeunes gens de diftinction puilent
fuivre la malheureufe deftinée du frère de Mylord
Derby , le Lieutenant Général Stanley ) tandis
·
( 115 )
,
que le Lord Barrington & l'aimable Lord Cheſterfield
doivent demeurer ici pour être Gardes du Corps
du Miniftre dans le Parlement , & du Souverain.
lorfqu'il fe mettra l'été prochain en campagne à la
tête de fes troupes. Quoiqu'il en foit , il paroît
que felon l'opinion de certaines gens , il vaudroit
mieux perdre nos Ifles que d'enlever un feul foldat
employé à faire la guerre dans l'Amérique Septentrionale.
On témoigne beaucoup plus de joie pour
quelques arpens de fable Américains réduits en cen
dres , ou pour un avantage remporté par des fauvages
fur des pay fans défarmés , qu'on ne feroit
pour la sûreté de toutes nos Ifles , & la profpérité
de tout notre commerce . Heu pietas ! heu prifca
fides !
L'affaire des vaiffeaux neutres faifis fait
toujours beaucoup de bruit. Le 21 , on a lu
& affiché à la porte de la Bourſe , une proclamation
du Roi qui ordonne qu'à l'avenir
tout vaiffeau étranger pris , ayant à bord &
portant aux ennemis de la Grande- Bretagne
des munitions de guerre & des marchandifes
de quelqu'efpèce que ce foit , feront décla
rés de bonne prife , & que les vaiffeaux & les
cargaifons feront vendus au profit des preneurs.
On ne fait pas comment les puiflances
neutres prendront cette proclamation la
Hollande fera fans doute des plaintes. Le
Miniftre de Suède a déja préſenté un Mémoite
très- fort au fujet de l'atteinte portée à
la liberté du commerce de fa Nation.
» Ce Mémoire porte en fubftance que les ordres
donnés par le Roi au Commandant de få Marine ,
équivalent , en quelque forte , à une prohibition
totale de tout le commerce d'exportation de la
( 116 )
Suède , lequel confifte en bois de conftruction
cordages , chanvre & fer. La Suède , en tems de
guerre , eft précisément dans les mêmes termes
avec la France & l'Angleterre ; en tems de paix ,
elle eft fur le même pied que le reste de l'Europe.
Que la France & la Grande- Bretagne foient dans
un état de guerre ou de paix entr'elles , ou qu'il
y ait fimplement des hoſtilités , la Suède fe regarde
comme également liée par fes Traités envers l'une
& l'autre. La totalité de fon exportation , confifte
dans les articles ci- deffus. On convient que
fi les Suédois vendoient à la France & non à l'Angleterre
, ce feroit une infraction des Traités fubfiftant
entre l'Angleterre & la Suède ; mais s'ils
vendoient à l'Angleterre feulement , ce feroit dé
même une infraction de leurs Traités avec la France ;
de cette manière , il faut qu'ils mettent un embargo
fur prefque tous les vaiffeaux tant nationaux qu'é
trangers , ou qu'ils laiffent le commerce entièrement
libre aux deux Nations .
Ces inftructions ajoutent que , conformément à
F'efprit & à la lettre des Traités , il n'exilte point
de guerre actuellement entre la France & l'Anglegleterre
, & que s'il y a eu anciennement quelque
Traité avec la Suède , lequel admîr l'interprétation
donnée par la Cour Britannique , un tel Traité étoit
abfurde dans fon principe , & ne pouvoit , par fa
nature , être obligatoire , étant ab initio une entreprife
de la part de la Cour de Suède pour interdire
fon commerce d'exportation , ce qui n'avoit jamais.
pu entrer dans l'idée des Parties contractantes , favoir
de l'Angleterre , pour demander une claufe
auffi abfurde , & de la Suède pour l'accorder. Dans
le cas où la Suède feroit en guerre avec quelqu'autre
Puiffance , la Cour de Stockolm feroit auffi fondée
à demander que le Parlement de la Grande-Bre
tagne fufpendit toutes fes loix relatives au commerce
auffi long-tems que cette guerre continueroit ,
( 117 )
car l'interprêtation de la Cour Britannique s'étend
jufques - là . L'Angleterre eft une Nation navigante ,
commerçante & manufacturière. La Suède n'exporte
gueres que des matières crues , ou fi quelques unes
font ouvrées ce font au moins les Manufactures les
plus groffières. En conféquence fi les matières premières
étoient prohibées , les exportations de la
Suède feroient fufperdues dès cet inftant même juf
qu'à ce que la paix réunît les Puiffances belligérantes
cc.
Le Parlement , conformément à ſon ajournement
, s'affembla le 23 du mois dernier.
Le Lord North offrit de préfenter à la
Chambre des Communes le bill arrêté dans
le Comité de toute la Chambre du 14 Décembre
, à l'effet d'accorder à l'Irlande un
commerce direct & libre d'exportation &
d'importation aux Colonies. Le Lord George
Gordon l'interrompit en faifant la motion
que le bill fût lu fur-le champ pour la première
fois , & pour la feconde le 27. On lent
bien que cette précipitation dans une affaire
de cette importance fut relevée. M. Luttrell
demanda que la feconde lecture fût différée
à quinzaine , c'eſt - à - dire au 9 de ce mois
jour auquel la Chambre eft convoquée ; mais
le Lord North & le Lord Gordon tinrent
bon ; ils l'emportèrent à la pluralité des voix.
De 40 Membres qui compofoient l'Affemblée
& qui font précisément le nombre
néceffaire pour former la Chambre , M.
Luttrell n'eut qu'une voix , toutes les autres
furent contre lui.
>
» Le 27 , le bill fut lu une feconde fois . M. Luttrell
demanda un éclairciffement. Les Irlandois ,
( 118 )
dit-il , devant avoir la liberté du commerce en
payant les mêmes droits qui font actuellement payés
par la Grande- Bretagne , je defirerois favoir ce
qui fera fait dans le cas où le Parlement d'Irlande ,
par exemple , fe trouveroit prorogé pour deux
ans , pendant lefquels le Parlement de la Grande-
Bretagne augmentéroit les droits ordinaires fur les
fucres importés. Le Lord North répondit qu'il y
avoit dans le bill une claufe expreffe pour cet ob
jet : »Il eft clair , ajouta -t - il , que les Irlandois
paieront les mêmes droits qui font actuellement
payés par la Grande- Bretagne fur tous les fucres:
importés , au défaut de quoi la liberté qu'ils ont
de faire le commerce avec les Colonies Britanni
ques , doit ceffer d'avoir lieu. Je conviens qu'ik
fera poffible que le Parlement de la Grande-Breta
gne augmente les droits fur le fucre pendant la
prorogation du Parlement d'Irlande , mais il peutauffi
diminuer ces droits . D'ailleurs , il y a dans le
bill une claufe en vertu de laquelle s'il fe faifoit
quelque nouvelle augmentation d'impôts , pendant
que le Parlement d'Irlande ne feroit point affemblé,
elle n'auroit d'effet que pour quatre mois après qu'il·
auroit repris les féances . M. James Luttrell répliqua
que c'étoit au moins affujettir les Irlandois à une
vexation pendant quatre mois ; & en général il té.
moigna beaucoup de mécontentement des explications
du Lord North fur cet objet.
pes
Le lendemain 28 , M. Jenkinſon , Secrétaire de
la guerre , préfenta à la Chambre un état des trouà
la folde de la Grande- Bretagne. Le Chevalier
Philip Jenning Clerke obferva qu'il y avoit
en dans ces derniers tems des deficit confidérables
dans l'armée , & notamment au mois de Mars
dernier , tems auquel il s'en falloit de plus de dix
mille hommes que les corps qui la compofent
n'euffent leur complet. Selon lui , cette circonftance
méritoit toute l'attention du Parlement , par-
$
( 119 )
ce que c'étoit manquer effentiellement à la Nation ,
que de lui faire payer plus de forces militaires
qu'elle n'en avoit effectivement fur pied. Il se préparoir
à faire une motion à ce fujet , mais il la
remit à un autre tems d'après l'avis de l'Orateur
, qui obferva qu'il y avoit trop peu de Membres
dans la Chambre pour y traiter une affaire auffi
intéreflante ....
"
2
Cette obfervation de l'Orateur alluma la bile
de M. Charles Turner. Il fe plaignit beaucoup de
ce dénuement de la Chambre , & de la négligence
impardonnable des Membres à remplir leur devoir
dans un moment fi critique. » A voir cette Cham-
» bre auffi dégarnie , on croiroit être dans celle
» des Lords , où , en général , on donne fi peu
» d'attention aux affaires « ; & , comme s'il eût
craint de ne pas s'exprimer affez clairement , il
ajouta » Ce n'eft pas pour faire honneur aux
Communes que je les compare ainfi aux Pairs
» du Royaume ; on ne peut fe méprendre à mon
objet , aucun refpect humain , aucune crainte ne
» me forcera jamais de déguifer ma penſée : ce
que je dis ici , je le répéterai par - tout. Les perfonnes
que la Nation a chargées du précieux
dépôt de fa liberté & de fes propriétés , trahif
» fent les intérêts par leur négligence , ou plutôr
par leur mépris pour les devoirs dont elles font
chargées ; & pour peu que la Chambre continue
d'infulter à la confiance publique , par une con .
» duite auffi étrange , elle ne devra point s'éton
» ner de voir le peuple indigné reprendre un pouvoir
dont elle a fi indignement abufé , & fe re
présenter lui même dans des affemblées de com-
» tés & des affociations générales «.
ככ
Les féances du Parlement deviendront fans
doute très intéreffantes. On affure que le
projet du Lord North eft d'ôrer la taxe fur
les maifons , parce qu'elle ne répond pas
( 120 )
au but pour lequel elle avoit été levée , &
de mettre le même droit fur les fenêtres.
Les pauvres fentiront fans doute l'inconvénient
de ce changement , mais il faut lever
de l'argent , & le pauvre doit contribuer de
tout ce qu'il peut. Les affociations formées
dans tous les Comtés ne laiffent pas de
l'embarraffer. Il s'occupe des moyens de
prévenir les pétitions , ou du moins d'en
détruire les effets ; & fon intention eft donc
pour cela de mettre une taxe de 10 pour
100 , fur tous les emplois ftériles , penſions ,
& d'en approprier le produit aux befoins
publics. Cette opération réuniroit l'approbation
de tous les gens fenfés , & c'eft peutêtre
la feule qui pourroit redreffer quelquesuns
des griefs dont on fe plaint avec tant
de raifon dans ces momens de détreffe &
de calamité.
» Voici quelles ont été les taxes mifes
Lord North.
par 1
En 1776 ,"
liv . fterl.
Voitures à roues,
17,000
Carroffes.. 2,000
Timbre fur le parchemin & le papier. 30,000
Gazettes .
Cartes & Dez.
18,000
60,000
En 1777.
Domestiques. • 100,000
Nouveau droit de Timbre .
45,000
Nouvelle taxe fur les terres qui relèvent
d'un Fief. 10,000
Verres ·
Enchères.
15,000
37,500
Addition
( 121 )
En 1778
Addition fur les Douanes & l'Accife . 314,518
Poftes . 164,250
Permiffion
Maiſons.
pour les Bureaux de Loterie. 3,200
300,000
Le tout doit produire. 1,116,468
D'après les nouveaux règlemens pour la levée de
ces taxes , on affure que la demi-année dernière a
produit au-delà de 600,000 liv ,; ce qui prouve
que c'eft à tort qu'on a reproché au Lord North
fes taxes ne rendirent pas ce qu'il avoit annoncé
«.
que
Nos papiers annoncent une grande défunion
dans le Ministère ; elle a commencé ,
difent- ils , pendant la dernière feffion ; cela
n'empêche pas cependant qu'il ne l'ait emporté
fur l'Oppofition dans tous les débats
du Parlement ; & il eft vraisemblable qu'il
aura le même avantage dans la feffion actuelle.
Cela n'empêche pas qu'ils ne conçoivent
d'autres efpérances ; en attendant
que l'évènement nous apprenne jufqu'à quel
point elles font fondées , voici comment
ils difpofent des places du Conſeil.
» On parle , difent-ils , de la démiffion du Chancelier
, comme d'une chofe sûre ; & comme M.
Wedderburne , l'Avocat - Général , a refufé tout
récemment trois ou quatre caufes , il eft plus que
vraisemblable qu'il fuccédera au fieur Thurlow. Le
Duc de Beaufort eft mécontent des Miniftres , &
a déclaré qu'il abandonnoit leur parti . Dès le commencement
de la malheureufe guerre de l'Amérique,
Lord Thurlow fut d'opinion que fi le Cabinet étoit
déterminé à foumettre l'Amérique , il falloit y envoyer
20,000 hommes au moins , ou y renoncer
19 Février 1780. f
( 122 )
་
& retirer les 10,000 hommes qui étoient. Il a
déclaré conftamment , depuis que la France s'eſt
mêlée de cette querelle , qu'il étoit d'avis qu'on retirât
les troupes & qu'on acceptât les meilleures
conditions qu'on pourroit tirer d'Amérique. Depuis
la retraite du Comte d'Estaing à Savanah , il a
infifté fortement fur la néceffité de faire de nouvelles
propofitions de paix au Congrès , & de retirer
les troupes. Le manque apparent de prudence
dans le Ministère , qui , au lieu de mettre à profit
ces évènemens , a perfifté dans le ſyſtême ruineux
de foumettre l'Amérique , eft , à ce qu'on imagine
, la raison de la retraite vraiſemblable du Chancelier
«.
On ne parle plus à préfent de la difpofition
du Congrès à fe foumettre , de l'envoi
de fes Miniftres pour propofer fes conditions.
Ces nouvelles flatteufes font tom→
bées. Les Etats -Unis continuent de faire
chez eux tous les actes de fouveraineté.
» Dans l'affemblée générale de Penfilvanie , renue
à Philadelphie le 25 Septembre dernier , il a été
arrêté que les prétentions formées par les Propriétaires
de cette Province fur tout le terrein défigné
dans la Chartre , ainfi que la réferve du cens &
de l'impôt fur les acquifitions , ne pouvant fe concilier
avec la fureté de la République , l'Affemblée
, en qualité de Corps repréſentatif de la Province
, eft rentrée dans la poffeffion deces droits fous
certaines reſtrictions , en accordant néanmoins à la
famille de Penn , la fomme de 130,000 liv . fterl.
qui fera payée à différens termes , par fommes qui
ne pourront être moindres de 15,000 liv . fterl . , ni
au-deffus de 20,000. Le premier paiement s'en fera
un an après l'expiration de la préſente guerre &.
Tous nos papiers ne font remplis que de
détails fut la richeffe du convoi de Bilbao
( 123 )
pris par l'Amiral Rodney ; ils l'évaluent à
1500,000 liv. fterl. Mais la Cour fe tais
fur fa valeur ; elle s'eft contentée de publier
les détails que nous avons donnés ; & ,
comme nous l'avons obfervé , elle ne les
tient point de l'Amiral . Le paragraphe de
la Gazette a été rédigé fur les rapports du
Capitaine Jones qui peut les avoir exagérés.
Ce qui le feroit croire , c'eft que nous ne
devons pas plus nous flatter de voir arriver
le vaiffeau de 64 canons & les frégates prifes ,
dit- on , avec le convoi , que les vaiffeaux
de regiftre d'Omoa. D'abord on croit que
l'Amiral Rodney a joint le vaiffeau à fa
flotte , & le Capitaine Jones ne fait pas s'il
y joindra auffi les frégates. On craint bien
que ces magnifiques prifes n'aient été exagérées
.
FRANCE.
De VERSAILLES , le Is Février.
Le Roi a nommé à l'Evêché de Chartres
l'Evêque de Tréguier , premier Aumônier
de Madame Sophie , & à l'Evêché de Tréguier
, l'Abbé le Mintier , Vicaire- Général
du Diocèfe de Rennes.
La Comteffe de Deux Ponts a eu l'honneur
d'être préfentée à LL. MM. le 6 de ce
mois par Madame Elifabeth de France , en
qualité de Dame pour accompagner cette
Princeffe.
Le 2 , jour de la fête de la Purification ;
f 2
( 124 )
les Chevaliers Commandeurs & Officiers de
l'Ordre du St-Efprit s'étant affemblés vers
les 11 heures & demie du matin dans le
cabinet du Roi , S. M. tint un chapitre dans
lequel elle nomma Commandeur de l'Ordre ,
le Cardinal de la Rochefoucault ; elle fe
rendit enfuite dans l'Ordre ordinaire à fa
Chapelle , où elle entendit la Meffe chantée
par la Mufique , & célébrée par l'Evêque de
Senlis , fon premier Aumônier , Prélat Commandeur
de l'Ordre , pendant laquelle la
Ducheffe de Doudanville fit la quête. La
Reine , Madame & Madame la Comteffe
d'Artois y affiftèrent dans la tribune. Le lendemain
, les Chevaliers , Commandeurs &
Officiers de l'Ordre affiftèrent au fervice
anniverfaire qui fe célèbre dans la Chapelle
du château pour les Chevaliers défunts.
MM. Née & Mafquelier , Graveurs , ont
préfenté à LL. MM . & à la famille Royale
la 35 livraifon du Voyage Pittorefque de la
Suiffe.
De PARIS , le 1er. Février.
M. de Flotte , Capitaine de vaiſſeau
commandant la frégate l'Aurore , partie de
la Martinique le 28 Décembre dernier , &
arrivée à Cadix le 22 Janvier , a fait pafferà
la Cour les Dépêches des Commandans
de cette lfle & des forces navales de S. M.
dans celles du Vent.
( 125 )
14
&
On a appris par ces dépêches que le convoi
parti de Marfeille au mois d'Octobre , confiftant
en 26 bâtimens efcortés par l'Aurore , apperçut le
18 Décembre , dans le canal de Sainte-Lucie ,
vaiffeaux de guerre Anglois. Ils étoient encore affez
éloignés pour laiffer à M. de Flotte l'efpérance de
faire entrer fon convoi dans le port de Fort- Royal .
Infenfiblement le vent lui manqua à la côte , pendant
que les ennemis en avoient encore au large ; il fut
joint par l'Elifabeth , vaiffeau de 74 canons
une frégate Angloife ; il fit feu de fes canons de
retraite pour protéger les bâtimens de la tête de fon
convoi , principalement contre la frégate qui cherchoit
à le dépaffer. Il reçut quelques boulets dans
fes voiles & fes agrêts , & n'en continua pas moins
fa route , confervant au vent la tête de fon convoi ,
mais le vent n'étant pas favorable , il fut obligé de
louvoyer pour s'approcher de Fort- Royal . Dès 9
heures du matin , les Vigies avoient fignalé les
26 voiles en convoi , & bientôt elles firent fignal que
14 vaiffeaux de guerre & une frégate les pourfuivoient.
Le Marquis de Bouillé fit difpofer aufli- tôt
les batteries de la côte. A 2 heures après midi une
partie du convoi parut à vue de Fort Royal ; on apperçut
en même-tems la tête de l'efcadre Angloife
contre laquelle les batteries de la côte firent feu . M.
de la Mothe - Piquet , Chef- d'Efcadre , Commandant
les forces du Roi à la Martinique , fans attendre que
d'autres vaiffeaux fuilent prêts , fortit feul avec
l'Annibal de 74 canons qu'il monte & marcha
aux ennemis ; fon objet étoit de fauver au moins une
partie du convoi. Il combattit feul contre 3 vaiffeaux
ennemis qui l'avoient coupé , dégagea la frégate
l'Aurore , & 8 bâtimens qui auroient été infailliblement
pris fans cette manoeuvre auffi hardie que
bién exécutée. Le Vengeur & le Réfléchi de 64
canons , les feuls vaiffeaux alors en état de mettre
à la voile , commandés par le Chevalier de
f3
( 126 )
Retz , & M. Cillart de Suville , ne tardèrent pas à
venir au fecours de l'Annibal. Ils engagèrent un
combat des plus vifs contre 7 vaiffeaux de l'efcadre
ennemie , dans la grande rade du Fort-
Royal , entre les batteries . A la nuit tombante M.
de la Mothe- Piquet ne voyant aucune poffibilité de
fauver le refte du convoi qui étoit déja amariné
derriere l'efcadre ennemie , & que les vaiffeaux qu'il
avoit dégagés étoient en fûreté , rentra au Fort-
Royal avec les 3 vaiffeaux , & les Anglois prirent
le large. Des 26 vaiffeaux , 12 ont été fauvés , 4 ont
été brûlés après avoir été déchargés ; on en a perdu
10. Les Anglois avoient tenté de deſcendre à terre
pour s'emparer des cargaifons des quatre ; mais les
troupes du Roi & les Milices les forcèrent de fe
rembarquer après avoir perdu 60 hommes.
M. de Sartine ayant rendu compte au Roi
de ce combat , S. M. a nommé M. de la
Mothe-Piquet Commandeur de l'Ordre de
St -Louis ; & comme il ne peut être reçu
jufqu'à fon retour , il a la permiffion d'en
porter la décoration .
Les mêmes dépêches nous apprennent
que les troupes employées à l'expédition de
Savanah , font de retour , & ont été réparties
à St-Vincent , à la Grenade &c. , de forte
qu'on eft fans inquiétude fur ces Illes qui
font abondamment pourvues & dans le
meilleur état de défenfe . Ces détails pofitifs
montrent le peu de confiance qu'on doit
avoir aux nouvelles publiées par les Anglois ;
ils annonçoient au commencement de ce
mois que la Grenade avoit été repriſe le 6
Décembre ; & l'état où elle étoit le 28 n'annonce
pas que cette conquête à - préfent
.( 127 )
puiffe être tentée. M. de Guichen eft parti le
2 de ce mois avec 17 vaiffeaux de ligne , 4
frégates , 2 cutters & un lougre. Il eft inconteſtable
à préfent qu'il arrivera à la Martinique
long - tems avant qué les Anglois
puiflent faire paffer des forces aux Ifles. La
fupériorité nous y eft affurée ; & il faut s'attendre
à quelqu'entrepriſe importante dans
un moment où les Anglois n'ont à nous oppofer
que des vaiffeaux en moindre nombre ,
& qui font en mauvais état. On a dû rẹmatquer
que dans la plupart des actions navales
qui ont eu lieu dans cette guerre , les Anglois
à forces égales n'ont jamais eu le deffus ;
que fouvent , malgré leur fupériorité , on les
a repouffés ; & le combat de D. Juan de
Langara , & celui de M. de la Mothe- Piquet
qui peut lui fervir de pendant , peuvent faire
augurer de ce que l'on fera lorfqu'on fera
fupérieur. L'Amiral Rodney paroît à préfent
forcé de refter à Gibraltar ou dans la Méditerranée
, & d'abandonner les Ifles . Les premières
nouvelles d'Eſpagne nous inftruiront
fans doute de l'arrivée de D.Gafton au détroit ,
& de fes opérations. On efpère qu'il aura pu
arriver au détroit le 27 ou le 28. En attendant
, on fait que D. Louis de Cordova a II
vaiffeaux en état de combattre , & 6 échappés
au combat foutenus par D. Juan de Langara .
Les Anglois font fonner bien haut la priſe
du convoi de Bilbao . Mais elle pourroit n'être
pas du prix qu'ils lui donnent, puifque, felon
les lettres d'Efpagne , il appartenoit à la
£ 4
( 128 )
•
Compagnie de Caraque qui l'envoyoit à
Cadix où elle eft obligée de faire fes armemens
; il n'étoit accompagné d'aucune frégate
, encore moins d'un vaiffeau de ligne ;
fon eſcorte confiftoit en quelques bâtimens
armés par la Compagnie , & il n'y en avoit
point du Roi.
» On va amener en diligence , écrit-on de Breft ,
trois nouveaux vaiffeaux destinés pour une million
particulière. Ce font l'Eveillé , l'Ardent & le Jafon.
Le premier eft commandé par M. de la Clochetterie
; les deux premiers feront doublés en cuivre.
Tout fe difpofe maintenant pour l'armement
de l'armée navale ; il nous arrive continuellement
de Bordeaux & d'autres parts , des navires chargés
d'approvisionnemens « .
Selon une lettre de Toulon , le Terrible
fut mis à l'eau le 27 du mois dernier ; on
continue d'y travailler avec la plus grande
activité. Un nouveau vaiffeau de 80 canons
devoit être mis en conftruction , & les
pieces de plufieurs autres étoient déja façonnées.
Il eft certain que jamais on n'a travaillé
en France aux conftructions avec autant
d'activité qu'on le fait depuis cinq ans.
Mais ces travaux ne font rien en comparaiſon
de ceux des Anglois , s'il faut les en
croire ; fuivant un état de leur Marine que
le Gouvernement a fait publier , on conftruit
dans leurs différens Ports un vaiffeau
de 100 canons , quatre de 90 , fix de 74 ,
douze de 64 , fix de 50 ; total 29 vaiffeaux
de ligne. Il eft vrai que tous les Charpentiers
de la Grande- Bretagne ne fuffiroient pas
༡༠
( 129 )
pour fournir à ces conftructions , à celle
des bâtimens d'un rang inférieur , & aux
réparations fans ceffe renaiffantes.
Le Commandant du Marfeillois & celui
du Zèlé viennent d'être interdits ; le dernier
pour quatre mois feulement. La cauſe
de leur interdiction eft , dit- on , qu'ils
avoient ordre de relâcher dans un port de
l'Océan , & font entrés dans la Méditerranée.
5
M. Gerard étoit fur la frégate l'Aurore ,
de forte qu'on n'eft plus inquiet fur fon fort
ni fur celui de la frégate Américaine la Confédération
, qui doit avoir touché à la Martinique.
On a appris auffi que le Tonnant
eft heureuſement arrivé au Cap François.
Prefque tous les papiers publics ont parlé , mais
diverfement & fans exactitude , de la cataſtrophe
inouie arrivée à une caravane d'Européens dans le
défert de l'Arabie entre Suez & le Caire , le 16 Juin
dernier. On n'a pu en apprendre les véritables circonftances
que par M. de St- Germain , qui vient d'arriver
à Paris , & qui a échappé feul , par un espèce
de miracle , aux tourmens qui ont fait périr fous fes
yeux tous les compagnons de voyage & d'infortune.
Les détails intéreffans de fes malheurs , faits
pour
fervir de leçon aux perfonnes qui hafarderont à l'avenir
le paffage de l'Ifthme de Suez , méritent d'être
mis fous les yeux du Public .
M. Renault de St-Germain & M. Renault de Chilly,
fon frère , font fils de M. Renault de St- Germain ,
ancien Gouverneur des Etabliffemens François dans
le Bengale , qui avoit défendu Chandernagor contre
les Anglois dans la dernière guerre , & qui à la paix
avoir rétabli tous les comptoirs & toutes les affaires
fs
2
( 130 )
de la Compagnie , dans certe partie de l'Inde , où it
a commandé jufqu'à ce que fon grand âge l'air déterminé
à fe retirer , comblé de témoignages de fa
tisfaction du Roi & de fes Miniftres , jouiffant da
titre & des honneurs de Commandant , de l'eſtime-
& de la vénération de tous les Européens & des
Princes Indiens . Il a eu pour fucceffeur immédiat
dans fa place , comme dans fa réputation , M. Chevalier
, fi célèbre aujourd'hui par fon génie , fon activité
& les reffources que le Gouvernement peut
trouver en lui pour le rétabliſſement de nos affaires
dans le Bengale.
MM. de St - Germain & de Chilly , voués au fervice
du Roi dès leur jeuneffe , ont fervi dans l'Inde
pendant 16 ans ; & ils fe trouvoient , l'ua Commandant
à Daka & l'autre à Caffimbazar , deux comptoirs
très -importans , lorfque les Anglois font venus
en dernier lieu les furprendre & les faire prifonniers
de guerre. Ils ont obtenu la permillion fur leur pa
role d'honneur de venir en France ; mais ne pouvant
trouver de vaiffeaux pour fe rendre en Europe en
doublant le Cap de Bonne- Efpérance , ils font partis
fur un bâtiment Danois pour Suez , au fond de la
mer Rouge , dans l'efpérance de traverſer facilement
Ifthme qui fépare cette mer d'avec la Méditerra
née & de s'embarquer enfuite à Alexandrie pour
Marſeille. Après une navigation affez périlleufe ils
arrivèrent à Suez le 24 Mai 1779 , avec plufieurs
François & Anglois qui faifoient le même voyage ,
eimportant avec eux pour environ 300,000 livres
d'effets & de marchandifes .
En débarquant ils le conduifirent avec la confiance
que leur infpiroient les traités d'amitié qui fubfiftent
entre la France & la Porte & les Pays qui en
font tributaires. Le Capitaine Danois écrivit à MM .
Magallon & Olive , Négocians François au Caire
pour folliciter une caravane , c'eft-à-dire les cha
meaux néceffaires pour tranſporter les marchandi
( 131 )
fes du vaiffeau. L'Egypte eft gouvernée par 16 Beys
ou Seigneurs ; la Porte n'y conferve qu'une ombre
d'autorité , qui réfide dans les mains d'un Pacha ,
que les Beys retiennent comme prifonnier dans le
château du Caire . En l'abſence de Murat Bey , le .
plus puiffant de ces 16 tyrans , qui avoit été combattre
Haffem Bey , un de fes confrères , on s'adreffa
à Ibrahim Bey. Il promit la protection la
plus marquée , & offrit même les propres gens &
fes chameaux pour le tranfport des marchandifes ,
ce qui fut & dut être accepté fans héfiter. Ces promelles
fe réalisèrent avec lenteur , & quoique les
caravanes précédentes n'euffent été que 8 à 10
jours à fe préparer , le Bey fit attendre fes chameaux
22 jours , malgré les inftances les plus vives de
MM. Magallon & Olive. On ne pénétroit point
alors les motifs de ce retard , mais on a fu depuis
que ces 22 jours avoient été employés à ourdir
avec les Arabes de Tort la plus atroce comme
la plus lâche des perfidies : la précaution jufques - là.
inouie que le grand Douanier du Caire avoit cue
d'envoyer un Commiffaire à Suez , pour le procurer
un état des marchandifes de la caravane , qu'on
eftimoit plufieurs millions , n'éclaira ni MM. de
St-Germain & de Chilly ni leurs compagnons. Perfonne
n'auroit pû prévoir que le Pacha d'Egypte ,
d'accord avec les Beys , méditoit de faire cnlever
cette riche caravane par les Arabes , & que la
précaution de fe procurer un inventaire des marchandifes
étoit un moyen d'empêcher les Arabes
d'en rendre un compte infidèle & de s'en approprier
une grande partie.
Les chameaux & les gens du Bey arrivés à Suez
la caravane fe forma & partit le 15 Juin au nom.
bre de 400 chameaux , conduits par autant de gens
du Bey , de 40 Européens & de 8 noirs , qui leur ар-
partenoient. Les chameaux défilèrent dans toute la
journée du 15. MM. de St- Germain & de Chilly &
כ י
f 6
( 132 ) .
les autres Européens fe mirent en route vers les
heures du foir , mais à leur grand étonnement ils
furent tous arrêtés à la porte de Suez , par ordre du
Capitan qui y commande pour le Bey. Jamais rien
de pareil n'étoit arrivé aux caravanes. On ne putleur
en donner aucunes raiſons , & ce ne fut que
lorfque le Capitan eut eu le tems néceffaire de faire
avertir les Arabes du départ des Voyageurs qu'il
Jeur permit de pastir. La nuit fe pafla fans accident ;
à la pointe du jour , au milieu d'un défilé formé
par deux chaînes de monticules , la caravane fut
affaillie par environ 1200 Arabes. Its firent d'abord
trois décharges de moufqueterie , & une partiefondit
enfuite le fabre à la main fur les 10 Européens qui
étant difperfés & fans armes , furent fabrés , arrêtés ,
dépouillés même de leurs chemiſes & abandonnés
abfolument nuds dans le défert. Les conducteurs des
chameaux , au premier coup de fufil qui étoit fans
doute le fignal convenu , les avoient détournés &
les conduifirent eux-mêmes , on ne dit pas fans réfiftance
, mais avec empreflement dans la Bourgade
de Tort appartenant aux Arabes , après avoir paflé
quatre jours fous les murs de Suez.
Les Européens mutilés , déshabillés & pourſuivis
encore , fe divifèrent par haſard en deux bandes ;
l'une prit la route de Suez dont on n'étoit qu'à huit
ieues , & l'autre compofée de perfonnes qui ouvroient
la marche , ne pouvant traverser le corps des
Arabes pour gagner Suez , s'enfuit vers le Caire ,
dont ils étoient éloignés de 22 lieues , en prenant
, pour échapper à la férocité des Arabes
des détours qui allongèrent prodigieufement le che
min. Malheureufement MM. de St -Germain & de
Chilly fe trouvèrent dans cette troupe : elle étoit
compofée avec eux d'un noir qui leur appartenoit ,
l'autre ayant pris la route de Suez , de MM. Barington
& Jenkin , Anglois , Vendelwelden , Capitaine
du; vaiſſeau Danois , Paul , Arménien de nation &
( 133 )
interprète du vaiffeau & deux mendians Arabes , en
tout neuf perfonnes.
Il eft impoffible de peindre les tourmens affreux
qui firent fuccomber huit de ces malheureux fugitifs
, M. de St-Germain n'a pu échapper que mira
culeufement. Il n'y a point de climat fur la terre
plus brûlant que les déferts de l'Egypte ; l'air qui
y fouffle eft un feu dévorant ; il n'y pleut jamais :
il n'y a pas une goutte d'eau ni un arbufte dans un
efpace de jo lieues , & le fable , prefque rougi par
la chaleur du foleil , eft compofé de petits cailloux
anguleux qui déchirent la peau & s'y infinuent com
me du verre. Par un contrafte bifarre les nuits de
ce climat font prefqu'auffi froides que les jours y
font chauds ; & quand on échappe aux exhalaifons
fuffoquantes du jour , il eft prefqu'impoffible de
réfifter fans vêtemens & fans précautions au froid
glacial de la nuit. AL
C'eft dans ce défert meurtrier que M. de St-
Germain , avec fes infortunés compagnons , a eu à
lutter contre toutes les horreurs de la mort pendant
trois jours & quatre nuits , fans boire , fans
manger , defféché d'une foif dévorante , brûlé par
le foleil , expofé nud , abfolument nud , à des nuées
d'infectes & de mouches dont le tourment eft plus
cruel qu'on ne peut l'imaginer , tombant 20 fois
par heure de fatigue & fe relevant par l'excès des
douleurs que les cailloux pointus lui occafionnoient
en déchirant toutes les parties de fon corps , mar
chant fouvent fur fes mains ; enfin , fuccombant
à la fatigue , couvert d'un ulcère univerfel , mai
gri jufqu'aux os , ayant bu toute fon urine , les
lèvres & la langue réduites en pouffière , voyant
peu , n'entendant point , ne pouvant plus parler ,
faifi par intervalles très fréquens d'une fièvre vio
lente & du délire de la mort , ayant eu plufieurs
accès d'une espèce d'apoplexie & de léthargie , it
eft arrivé comme par miracle à la maiſon de campa
( 134 )
gne d'un Bey près du Caire. Le plus grand de fes
malheurs , le plus cruel de fes tourmens , celui qui lui
a fait défirer 20 fois la mort contre laquelle il combattoit,
c'eft d'avoir vu fucceffivement fuccomber tous
fes compagnons. M. Barington en a été la première
victime. MM. Jenkin & Vendelwelden l'ont été également.
Son Noir , l'Interprète Arménien , & un
mendiant Arabe , quoique robuftes & accoutumés
à la rigueur de ce climat , ont péri comme les
autres . Mais le plus affreux des fpectacles pour M.
de Saint-Germain , celui que les ames fenfibles ne
pourront fe repréfenter fans être. faifies d'horreur ;
a été de voir fon frère excédé de fatigue , de foif
& de chaleur , bleffé de vingt deux coups de fabre
, le conjurant de l'abandonner pour fe fauver
lui-même , & d'être réduit , ou à le voir périr
fous les yeux , ou à le laiffer dans le défert pour
employer les forces qui lui reftoient à aller lur
chercher des fecours. Il dut prendre ce parti & il
le prit en effet. L'excès de leur fatigue lui faifoit
efpérer qu'ils touchoient enfin au terme de leurs
maux , & fes forces redoublèrent par le danger
où étoit fon frère , mais fes foins ont été inutiles.
Ils étoient trop éloignés encore du Caire , & les
gens du Bey qu'il a engagés à courir dans le dé
fert pour chercher ce frère infortuné & le Noir
qui l'accompagnoit , n'ont pu le découvrir ; ils
n'ont trouvé que les cadavres des autres Européens
; M. de Chiliy a fuccombé fans doute à tant
de maux ou il a été traîné en efclavage , s'il a été
affez heureux pour que quelque Arabe lui ait ſauvé
la vie.
"
M. de Saint-Germain ayant vu fuccomber tous
Les compagnons , eft arrivé nud , feul , & mouvant
à la maison de campagne du Bey , y a
reçu des fecours qui ont arrêté les progrès du mal ,
& lorfqu'il a été tranſporté au Caire , dans le quartier
des Francs , il a dû la vie aux foins , à la gé
(135 )
nérofité , aux attentions dignes du plus grand éloge
de MM. Magallon & Olive , qui fans l'avoir
chez eux
reçu mais connu l'ont ,
ja
lui ont fait
toutes les avances dont il avoit befoin • & ont.
fait les plus grands efforts , & pour lui faire ou
blier fes malheurs , & pour lui procurer des nou
velles de l'infortuné M. de Chilly. M. de Saint-
Germain a dû également la vie à l'habileté & aux
foins infatigables de M. Graffe , Médecin Fran
çois. Sa convalefcence a duré trois mois , & fa
guérifon a paffé , même au Caire , pour un prodige.
>
;:
Les François ne font pas les feuls qui lui aient
donné des marques de tout l'intérêt qu'excitoient
fes malheurs . Plufieurs Anglois avec lefquels il
avoit fait le trajet du Bengale à Suez & parti.
culièrement M. Rous , qui commandoit à Daka le
comptoir Anglois , lorfque lui - même y comman
doit l'établiſſement François , lui ont donné les
preuves les plus touchantes de leur fenfibilité ; il
a eu la plus grande peine à ne pas accepter les offres
de toute espèce qu'ils lui faifoient , & à donner la
préférence aux Négocians François ; & lorfqu'il eft:
parti du Caire , tous les Anglois qui s'y font trou
vés , lui ont procuré de leur propre mouvement un
paffe port par lequel ils recommandent à tous les
vaiffeaux de leur Nation qui pourroient rencontrer
celui de M. de Saint Germain , de refpecter fes
malheurs & fa liberté , & de lui donner tous les
fecours qu'il pourroit leur demander , & qui lui
feroient néceffaires pour arriver dans fa patrie.
Revenu à lui , M. de Saint - Germain a employé
les bons offices & le crédit de MM. Magallon &
Olive pour révendiquer fes effets . Ibrahim- Bey a
feint de vouloir lui rendre juftice ; il a fait empri
fonner quatre Arabes , fous prétexte de les obli
ger de forcer leurs compatriotes à reftituer les
marchandifes ce qui n'étoit point en leur pou
( 136 )
voir. Il a envoyé un homme pour traiter avec les
Arabes de Tort , & en effet cet Agent a fait mettre
à Tort , dans des magafins , tous les effets volés ,
mais rien n'a été reſtitué ; & enfin Ibrahim Bey a
pris un Firman du Pacha que la Porte entretient
au Caire , & a envoyé 300 hommes fous prétexte
de poursuivre les Arabes. Il a exigé des Of
ficiers des deux vaiffeaux Danois de Suez qui fe
trouvoient au Caire , d'écrire à leurs feconds à
Suez , pour donner les armes , les munitions , &
même le canon des vaiffeaux , & de prêter leurs
équipages pour marcher contre les Arabes ; mais
ces difpofitions , amicales en apparence , n'étoient
qu'un piége. On s'eft emparé des armes , des munitions
, du canon des vaiffeaux , on a emprisonné
les équipages , pillé les deux bâtimens , & les
300 hommes envoyés avec le Firman du Pacha
n'ont pas pourfuivi les Arabes . L'intelligence du
Bey & du Pacha avec les Arabes eft fi notoire , que
pendant qu'on feignoit d'envoyer à leur pourſuite ,
les Arabes ont amené paifiblement au Caire 150
chameaux chargés de marchandifes volées que le
Bey n'a point fait arrêter , & qui ſeront certainement
vendues à ſon profit.
Pendant tous ces mouvemens , la fanté de M. de
Saint- Germain s'eft rétablie un peu , & le hafatd
à fait arriver au Caire M. Chevalier , Gouverneur
- Général des établiffemens François dans le
Bengale. Il s'étoit également embarqué pour Suez
mais le mauvais tems l'avoit forcé de relâcher
Gedda , d'où il s'étoit heureuſement rendu au Caire
par l'Abiffynie & le grand défert , après avoir été
rançonné par Murat Bey , dont il avoit rencontré
le camp fur la route. Il n'avoit apperçu d'ailleurs
que quelques Arabes , auxquels il en avoit impofé
par fa fermeté & l'état de défenſe des Officiers qui
l'accompagnoient , & de fa troupe. M. de Saint-
Germain a profité de la compagnie de M. Cheva(
137 )
lier pour fe rendre
en France
. Après
avoir relâché
à Malte
, où il a fait quarantaine
; il a débarqué
à
Naples
il y a reçu des témoignages
d'intérêt
de
la part des Miniftres
& des principaux
Seigneurs
de la
Cour. M. le Comte
de Clermont
, Ambalfadeur
du
Roi , qui jouit à la Cour des Deux - Siciles
de la confi.
dération
due à fa place , à fon nom & à fon mérite
perfonnel
, l'a comblé
de bontés
, d'offres
de fervice
,
& de toutes
les attentions
qui étoient
propres
a
adoucir
fes malheurs
. Il eft enfuite
arrivé
à Paris
après
avoir
perdu
pour 300,000
liv. d'effets
en
Egypte
, & y être échappé
à prefque
tous les genres
de mort
poffibles
, à la faim , à la foif , à la
chaleur
fuffoquante
des jours , au froid mortel
des
muits , à une farigue
excelfive
, à la piquure
défolante
des infectes
au feu & au fer des Arabes
,
à la douleur
de voir périr tous les compagnons
,
au tourment
mille fois plus cruel encore de ne pou.
voir fecourir
fon frère , & enfin à une longue
&
périllenfe
maladie
qui a été la fuite de tant d'horrears
& de misères
.
L'hiftoire de cet évèrement affreux , en offrant
le tableau des plus grands dangers qu'aucun voyageur
ait jamais couru , doit fervir d'avertiffement
pour toutes les perfonnes qui hafarderont à l'avenir
de traverser l'Ifthme de Suez , & leur apprendre
qu'il faut être également en garde , & contre la
férocité des Arabes , & contre la perfidie des Beys
qui tyrannisent l'Egypte .
D'après les relevés des regiftres des Paroiffes
de Paris & des Enfans Trouvés , il
eft né dans le cours de l'année dernière
27,058 enfans , dont 10506 garçons , 10108
filles , & 6444 enfans trouvés. Il y a eu 5908
mariages , 10062 hommes morts , 9056
femmes. Le nombre des naiffances excède
( 138 )
celui des morts de 1318 ; il y a eu 1500
morts de plus qu'en 1778 , & 44 enfans
trouvés , 1074 baptêmes & 42 mariages de
moins.
On nous a fait paffer l'extrait fuivant d'une
lettre de M. Morand en réponſe à M. le Roi,
de l'Académie Royale des Sciences , touchant
le chauffage économique annoncé fans
fumée & fans vapeurs nuifibles.
Au furplus , M. & cher confrère , en s'en tenant
fimplement à l'avantage qui depuis long- tems eft
incontestable , de pouvoir fuppléer utilement dans
beaucoup d'occafions avec ces braiſes , au bois &
at charbon de bois , on ne peut qu'applaudir au
renouvellement du projet de faire connoître , dans
la Capitale , une reffource pour les perfonnes peu
aifées , auxquelles elle devient de jour en jour de
la plus grande conféquence : je dois cependant vous
faire une obfervation importante ; elle eft relative
à la fanté publique. Le Profpectus du Sr. Ling ,
dans l'intitulé & dans le détail , avance que ce chauf
fage n'exhale aucune vapeur délétaire , & n'expofe
pas les confommateurs aux accidens de l'afphyxie ;
cet avantage eft affez important pour y faire at
tention ; toute erreur fur ce point étant dangereufe ,
le Public doit être prévenu que l'évaporation de ces
braifes allumées , tant celles fabriquées par le Sr.
Ling , que celles préparées par toute autre eſpèce
de méthode , n'eft pas abfolument fans inconvénient
; feu M. Venel n'étoit pas éloigné de cette
opinion , fur laquelle il donne pour affertions rigoureufes
, ce qu'il avance dans les termes que voici .
Les Coalls , ( nom donné par les Anglois aux charbons
de terre préparés comme le charbon de bois )
dit ce Chymifte , répandent dès le commencement
de leur combuftion , & fur - tout quand leur feu
expire , quelques bouffées , rares à la vérité , mais
( 139 )
très-fenfibles de vapeur acide fulphureuſe ( 1 ) , enforte
, ajoute - t - il , que la préparation deſtinée à
épurer les houilles ne les corrige que pour le tems
de leur combuftion , pendant lequel elles n'exhalent
aucun principe fulphureux ; cette préparation y a
Laiffe fubfifter en entier les principes & la difpofition
, d'après laquelle toute houille brute ou
préparée exhale à la fin de la combuftion une .
légère vapeur fulphureufe ( 2 ) qui fe manifefte
même affez conftamment dans un lieu fermé fi on fe
fert de ce feu hors d'une cheminée ( 3 ) . Il y auroit
donc , Monfieur & cher confrère , plus que de l'imprudence
à prétendre & à affirmer que jamais il
ne peut en réfulter des effets incommodes ou dangereux
; la propofition contraire eft feule dans la
vérité. Lorfque j'ai averti , & démontré dans dif
férens endroits de mon Ouvrage (4) , que le charbon
de terre ne répand , en brûlant , aucune exhalaifon
nuifible , je ne fuis point ici en contradiction ni avec
moi - même ni avec les décifions authentiques
portées à ce fujet ( s ) . Le feu de bois ne donne
aucun foupçon fâcheux pour la fanté , mais perfonne
n'ignore qu'il n'en eft pas de même de fon
charbon , de fa braife employés indifcrettement au
chauffage ; le charbon de terre brute , & fa braife
ne font pas plus exempts d'inconvéniens , fi on les
emploie dans des endroits fermés ; j'ai eu foin de
prévenir que la vapeur de ce foffile embrafé avoit
(1) Inftructions fur l'ufage de la houille , Partie 1
Ch. IV, Sec. 1 , P. 97.
(2) Idem. P. 98.
(3 ) Id. Chap . IX , Sec. I , p . 130 , Note a.
(4 ) Art d'exploiter les mines de charbon de terre
Mémoires fur les feux de houille , à la fuite de la
page 1356. Imprimés in-12 , en 1770 , chez Lottin , au
Coq , rue Saint-Jacques.
5) V. Sur-tout le decret de la Faculté de Médecine
du premier Décembre 1769 .
( 140 )
quelquefois produit des accidens graves , dans les
perfonnes qui y avoient été expolées ( 6) ; j'en ai
rapporté un exemple tiré de la relation du troifième
Voyage des Hollandois , pour découvrir une
nouvelle route en Chine , je pourrois en joindre
ici un autre , qui s'eft paffé dans le pays de Liége ,
mais je le réſerve pour l'édition in- 4º . de mon
Ouvrage.
Marie-Anne-Francoife Jofephe de Gingues-
Moreton Chabrillan , époufe de Jacques-
Hilaire de Joviac-Toulon Ste. Jalle , Marquis
de Joviac , Seigneur du bourg du Teil
de St-Martin- le-Supérieur , & de la Vicomté
de Melas en Vivarais , eft morte le 25 Novembré
dernier âgée de près de 81 ans. Elle
étoit fille du feu Marquis de Chabrillan ,
Lieutenant du Roi en Dauphiné , & d'Antoinette
de Grofée de Viriville , foeur de la
feue Maréchale de Tallard . Le Marquis de
Joviac , fon époux , eft de même âge à peu
près, étant né le 6 Août 1699 , & commande
pour le Roi dans fon canton du Vivarais
depuis environ 50 ans par commiſſion des
Gouverneurs & Commandans de la Province
de Languedoc.
Antoine Rougeron , Mérayer dans la Paroiffe
d'Aronne , petit Bourg à deux lieues de Richi dans
Je Bourbonnois , eft mort le 25 de ce mois , âgé
de 110 ans fans avoir été malade. Ce Vieillard
refpectable fe mit au fervite de M. le Marquis
de Saulx Thavanes en 1687 , d'où il fe retira trois
>
(6) Art d'exploiter les mines de Charbon de terre .
ze. Part. , 4e. Sect . , p. 1266. Des effets incommodes
qui peuvent réfulter dans certains cas , de la vapeur
du charbon de terre embrâfé,
( 141 )
ans après à la campagne ,
donnant à fa nombreufe
poftérité l'exemple du travail & de l'agriculture
, & à cette Paroiffe un modèle vivant des
anciens Patriarches. Il ne manquoit jamais de fe
rendre à fon Eglife les Fêtes & Dimanches &
y venoit à pied , quoiqu'éloigné d'une forte lieue ,
& dans des montagnes efcarpées & pénibles .
3
L'Académie Royale de Chirurgie propofe , pour
le Prix de l'année 1781 , la Queſtion fuivante :
Expofer les effets du Sommeil & de la Veille
& les indications fuivant lefquelles on doit en prefcrire
l'ufage dans la cure des Maladies Chirurgicales,
Le Prix confiftera en une Médaille de la valeur
de cinq cens livres , fuivant la fondation de M.
de la Peyronnie. Les Mémoires feront adreffés
francs de port , à M. Louis , Secrétaire de l'Aca
démie Royale de Chirurgie , à Paris .
De BRUXELLES , le 15 Février.
Les nouvelles de Lisbonne portent que la
Cour paroît décidée à fatisfaire l'Espagne, en
lui faifant reftituer le vaiffeau le bon Con
feil amené dans ce port par les Anglois , &
dont la prife n'a pas paru légale , parce qu'elle
a fuivi de trop près la déclaration de guerrest
dont il étoit impoffible que l'équipage de ce
vaiffeau pût être inftruit.
Les Commiffaires envoyés par la Cour pour
interroger le Marquis de Pombal , ajoutent les mêmes
lettres , n'ont pas encore fini leur miſſion. Ils'
ne quittent point l'ex- Miniftre , qui a été attaqué
d'une maladie grave que fon âge rend encore plusi
dangereufe. Rien ne tranfpire de l'objet de ce procès
extraordinaire ; mais on affure qu'il vient de
paroître un Mémoire imprimé à Londres , dont
l'objet eft de juftifier la conduite paffée du Marquis
de Pombal , & de prouver que la reftauration
du Royaume , opérée fous le règne de Joſeph I ,
( 142 )
eft dûe toute entière à fon habileté. Ce même mémoire
, en contenant fon apologie , inculpe la conduite
de quelques perfonnes diftinguées ainfi il
n'eft pas étonnant qu'il ait réveillé la haine contre
l'homme qu'il défend , & auquel on l'attribue.
On croit cependant que ce procès devenu national
par le nombre de perfonnes de confidération qui y
font intéreffées , ne fera jamais jugé , & que toutes
les haines qui le nourriffent périront avec l'infortuné
qui leur a donné naiffance «<.
On n'a point encore de nouvelles de ce
qui fe paffe en Hollande au fujet du convoi
du Texel ; les Etats- Généraux difcutent &
traitent cette affaire dans le plus grand fecret ;
les opinions font partagées dans le public
qui cherche à le pénétrer . On s'attend que
l'Angleterre fera des excufes de fa méprife
ou de celle de ſon Commandant , fur lequel
elle la rejettera , & contentera de manière
ou d'autre les propriétaires ; mais la République
outragée effentiellement dans le plus
précieux de fes droits , la liberté de fon commerce
& la dignité de fon pavillon , ne témoignera-
t - elle aucun mécontentement ? En
attendant que la réponſe à cette queftion
foit décidée , on fait que dans le cours des
délibérations , il y a eu des opinions qui ont
ouvert des avis fermes & vigoureux ; mais
il paroît qu'on fe bornera à de fortes
plaintes qu'on réitérera plus d'une fois , &
qui finiront par motiver le refus des fecours
ftipulés & réclamés. Ce refus remplira le
double but d'affoiblir la Grande Bretagne ,
ainfi que le defirent toutes les Puiffances
maritimes , & de conferver au - dedans &
au-dehors la tranquillité de la République.
( 143 )
" L'Angleterre , obferve un fpéculatif , eft décidément
ifolée ; les efpérances qu'elle annonçoit du
côté de la Ruffie , font anéanties ; on ne voit pas
quels rapports fi effentiels & fi intimes les intérêts
politiques de la Ruffie peuvent avoir avec ceux de
l'Angleterre , pour que de la confervation de la
grandeur & de la sûreté de l'une , dépendent celles
de l'autre. Jamais l'Angleterre ne feroit en état de
fecourir efficacement la Ruffie contre les feuls rivaux
naturels qu'elle peut avoir à craindre ; &
l'on ne hafarde pas beaucoup , en avançant que le
deftin de ce vafte & puiflant Empire eft très -indépendant
de l'affiftance d'une ifle prefqu'imperceptible
dans l'immenfe océan qui l'entoure , & qui
n'a guère d'autre importance & d'autre confiftance
que celle que la mal- adreffe & la fottife des autres
Nations lui ont laiffé prendre <<
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. du 5 au 6 Février.
A la faveur des adouciffemens apportés au fort
de l'Irlande , Lord North s'étoit flatté d'y lever aifément
un corps de troupes réglées qui auroient été
fous la main du Roi ; mais les Affociés d'Irlande
ont deviné le Miniftre . Ils ont reçu à titre de Juftice
la liberté du commerce , & ils demandent à
titre de droit que leur Parlement foit indépendant
du Parlement Britannique , & ils refuſent de ſe prêter
à une levée de 10,000 hommes , dont on auroit
formé 14 régimens de 800 hommes chacun ';
de forte que leurs affociations armées fubfifteront
malgré la bonne envie qu'on avoit de les détruire
pour les remplacer par des troupes qui n'auroient
pas été dans la dépendance du pays , mais dans
celle du Ministère.
ta
Des Francs-Tenanciers de la ville de Weſtminſ
ter fe font affemblés le z de ce mois pour convenir
d'une pétition au Parlement , & d'une affociation
modélée fur celle du Comté & de la Ville
d'Yorck. Les gazettes de l'Oppofition publient
qu'on a remarq dans cette affemblée , que le
( 144 )
ano
fauteuil de M. Fox , qui avoit été choisi pour la
préfider , s'eft trouvé dans la même place d'où le
Préfident Brashaw prononça le Jugement readu
contre Charles I.
On dit que le fameux Jofué Tucker , Doyen de
Glocefter , travaille à un plan qui fera de la plus
grande utilité pour le Gouvernement. Encouragé
par le fuccès de fes écrits fur les Colonies , & de
celui dans lequel il a fi victorieufement démontré
qu'il étoit impoffible aux François de defcendre
en Angleterre , à-peu-près dans le tems où Plimouth
& plus de 100 lieues de côtes étoient dans
la tranfe de la preuve du contraire , ce Docteur
propofe de former à Omoa une colonie de Torys
Américains réfugiés en Angleterre , où le Gouvernement
les voit confommer dans l'oifiveté ;
70,000 guinées de penfion qu'il eft obligé de
leur faire . Les premiers qui y feront admis font
stous les Employés qui le font fignalés à Boſton
par leur docilité aux ordres de la Cour , & dont
saladverges de fer a révolté le pays. Il fera établi à
Omoa un Evêché dout le Doyen aura le titre , fans
être obligé à réfidence ; & il refteta en Angleterre
sarla nuo pour la correfpondance Spirituelle avec fon Clergé ,
és lequel fera répandu en miflions dans les établiſſe
mens Efpagnols . L'occupation de ces Miffionnaires
fera d'apprendre aux Indiens l'ufage du featpel &
de l'affommoir , que Dieu & la Nation ont mis
en nos mains pour le plus grand avantage & l'hon
neur de l'humanité. Le pays rendu ainfi floriſſant ,
d'après les fyftêmes du Docteur , doir rendre des
produits immenfes qui nous feront oublier tous les
avantages illufoires que nous avons toujours cra
trouver dans le commerce de l'Amérique.
Nous ignorions , & peut- être bien d'autres auffi ',
qu'il faut être marié pour être Lord Chambellan
de la Reine. On affure que c'eft le feul obſtacle
que trouve le Lord Grantham , que le Public avoit
cru défigné à cette place.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 20 Janvier.
ON s'occupe avec beaucoup d'activité dans
la Ruffie Blanche , des préparatifs nécellaires
pour y recevoir l'Impératrice de Rullie que
Pony attend au printems prochain. Elle fe
propofe d'examiner par elle-même tous les
nouveaux établiſſemens qu'on y a faits depuis
quelques années.
Nous apprenons par des Négocians Grecs
arrivés ici de la Tartarie , que les Ruffes
travaillent vivement dans les chantiers de
Kerfowa , à la conftruction de cinq grands
vaiffeaux ; on les dit uniquement deftinés au
commerce , mais leur forme & leur grandeur
, les rendent fufceptibles d'être armés
en guerre avec peu de frais & promptement.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 28 Janvier.
M. François de Schonfeld , affocié à quelques
Polonois vient d'obtenir la permiffion
d'exporter du tabac de Hongrie en Pologne.
26 Février 1780. g
( 146 )
LL. MM. II . , occupées de la prospérité du
commerce du Royaume de Hongrie , fe font
empreffées de favorifer une entrepriſe qui
ne peut que lui procurer des avantages en y
verfant beaucoup d'argent ; elles ont , en
conféquence , affranchi le tabac exporté par
cette Compagnie de tout droit de tranfit.:
Une maladie grave , furvenue au Cardinal
Hertzan , a retardé fon départ pour Rome ; il
commence à fe rétablir , & il ne ſe mettra en
route que lorsqu'il fera parfaitement guéri.
Le nombre des morts dans cette ville , a
été l'année dernière de 11,450 , ' celui des
nailfances de 7653 , fans compter 400 enfans
qui font venus morts aumonde; & qu'on
a compté dans le nombre des enterremens ;
il n'y a eu que 1638 mariages.
On raconte ici le trait de filouterie fuivant :
Un homme bien mis arrêta dernièrement dans la
rue un garçon Tailleur qui portoit un habit , & le
pria de monter dans une maifon voifine pour
s'informer fi le maître y étoit ; il lui préfenta en
même-tems un florin pour le payer de fa peine,
Le garçon empreffé de gagner cette récompenfe ,
pola fon paquet fur une borne , en priant ſeulement
l'étranger de le garder. Celui - ci lui promit
qu'il ne le perdroit pas de vue ; il tint parole. Le
Tailleur revenant après fa commiſſion , ne retrouva
ni fon paquet , ni l'homme à qui il en avoit
confié la garde «.
De HAMBOURG , le 30 Janvier.
LES Officiers Brunfvickois qui , l'année
dernière , ont conduit des recrues en Améri(
147 )
que , font de retour à Stade , où ils affurent
que les Allemands fe trouvent parfaitement
bien en Amérique ; la circonftance de l'arrivée
du Colonel Faucitt qui vient recevoir
les recrues de Heffe , de Brunswick , de
Hanau, de Waldeck & de Zerbft , diminue un
peu la confiance qu'on a d'abord été tenté de
prendre en leurs récits ; il eſt tout fimple
qu'on cherche tous les moyens poffibles de
ranimer le goût des Allemands pour un fervice
qui les conduit fi loin de leur patrie , &
dans un climat dont , en calculant d'après le
nombre des recrues demandées tous les ans ,
il femble que très- peu doivent revenir .
» On lit dans un papier eftimé , publié à Berlin ,
que les revenus du Roi de France monteront pour
l'année courante à 430 millions tournois , & que
la circulation des espèces dans fon royaume eft
d'environ 18 à 1900 millions . Les fpéculateurs
foutiennent que l'Angleterre a déjà dépensé plus de
40 millions fterl . depuis la guerre qu'elle a entreprise
pour foumettre fes colonies ; on a encore
fixé à 20 millions fterl. , ( près de 500 millions
tournois ) , les fubfides néceffaires pour la
campagne prochaine. » Quand on voit , dit à ce
fujet un Journaliſte , que la France , qui pourtant
n'eft pas fervie pour rien , ne confume pas à fon
état militaire & civil 400 millions ; que l'Autriche
, avec 200,000 hommes fous les armes , facrifie
à peine à la dépenfe totale , le quart de cette
fomme ; qu'en Pruffe , il y a encore plus d'épargne
, quoique les forces extérieures foient à peuprès
égales ; qu'en Ruffie , avec un état militaire
prefqu'aulli nombreux , des bâtimens fuperbes , des
fêtes coûteufes , une cour magnifique , le Souverain
n'a pas 600 millions de revenus ; qu'en Afie "
g 2
( 148 )
2
les reffources annuelles de fes defpotes font encore
inférieures , & qu'ils ne s'endettent jamais , il
il eft impoffible de contefter à la nation Angloife
d'être la plus prodigue de l'Univers , & de mettre
le plus d'or en circulation « 30
เ
De BERLIN , le 2 Février.or
LE Roi eft parti d'ici le 26 du mois dernier
pour fe rendre à Potfdam où le Prince
de Pruffe & le Prince Héréditaire de Brunfwick
l'ont fuivi .
Les foldats abfens par congé ont ordre de
rejoindre leurs corps refpectifs le 23 du
mois de Mars prochain.
7
On lit dans un de nos papiers les calculs
fuivans. On comptoit en 1777 dans la Siléfie
Pruffienne , 1,400,000 habitans. Leur nombre
depuis 1756 s'étoit trouvé augmenté de
24,000. Les revenus de cette Province monrent
à 9,765,000 rixdahlers , dont 1,777,000
fortent du pays. On exporte annuellement
des marchandiſes de Siléfie pour 6 millions
& demi , & il y a dans cette fomme pour
$ 379,000 rixd. de toiles de Siléfie &c.
Suite de l'Inftruct.du Roipour les Colleges de Juftice.
1. Lorfqu'une Partie aura fait fa citation , & que
l'autre aura été ajournée pour y répondre , il fera
ordonné aux deux Parties de comparoître régulièrement
en perfonne , & de s'annoncer à cet effet
la veille au Préfident. 2 ° . Perfonne ne fera difpenfé
de cette comparution perfonnelle , fi ce n'eſt
ceux qui en font empêchés par maladie , par un
trop grand éloignement , par leur grand âge , par
les occupations de leur emploi qui ne fouffriroient
point de délai , ou par d'autres empêchemens
( 349 )
›
reels & infurmontables . 3. Celui qui à caufe de
ces empêchemens légitimes , ne pourra pas comparoître
en perfonne , fera tenu de pourvoir quelqu'un
domicilié à l'endroit où le Tribunal eft établi
, foit Avocat ou autre Mandataire quelconque ,
d'inftructions & de pleins - pouvoirs néceffaires pour
tranfiger il fera également tenu d'informer à
tems le Tribunal , qu'il s'eft acquitté de ce devoir.
4° . La Partie qui ne s'annonce point en perfonne
au terme de l'ajournement , ni n'allègue & ne
prouve des empêchemens légitimes & bien fondés
, ni n'envoye de mandataire pourvu d'inftructions
& pleins-pouvoirs pour tranfiger , fera cenfé
s'être refuſé à un accord ; & en prononçant la
Sentence , l'on y aura toujours égard pour la condamnation
aux dépens , & aux autres peines portées
par les loix contre les plaideurs téméraires .
Lorfque les Parties fe feront annoncées comme
ci- deſſus au Préſident il nommera un , ou ( fi
l'affaire eft importante ) , deux Commiffaires , qui
ouiront les Parties en particulier fans l'affiftance
d'Avocats , & qui devront tenter l'accord entr'elles
auffi férieufement que poffible. 6 °. Lefdits Commiffaires
feront tenus d'écouter les Parties d'une
manière circonftanciée & dans tout ce qu'elles auront
à alléguer : ils devront d'abord examiner
exactement le demandeur fur le véritable motif
de fa plainte , & fur tout l'enfemble de l'affaire
ou du contrat dont réfulte la prétention : enfuite
ils interrogeront pareillement le défendeur article
par article , fur ce qu'il avoue ou défavoue dans
l'expofé du demandeur , & fur ce qu'il a à alléguer
pour invalider fa prétention : enfuite ils queftionneront
de nouveau le Demandeur fur les circonftances
& les faits avancés pour fonder la contradiction
; & de cette façon , ils débrouilleront
clairement & avec certitude jufqu'où les
deux Parties conviennent , ce qu'elles avouent
% 3
( 150 )
9 en y
on ce qu'elles nient . 70. Après cet examen , le
Commiflaire fe fera repréfenter par les Parties
tous les documens , papiers & autres preu
ves qu'elles ont entre les mains fervant à éclaircir
l'affaire , & qu'elles apporteront avec elles fur
les lieux dès le premier terme de l'ajournement ,
au cas qu'elles en veuillent faire ufage dans le cours
du procès : il fera tenu de lire & d'examiner ces
pièces , pour en tirer ce qui pourroit fervir à
éclaircir & à fixer les objets en conteftation entre
les Parties. 8 °. Lorfque le Confeiller - Commiffaire
fe fera mis de cette façon fuffisamment au
fait de l'affaire , telle qu'elle eft réellement &
dans le fait , ou que du moins il aura trouvé le
véritable point en litige , d'où dépendra principalement
la décifion , il propofera aux Parties des
conditions d'accommodement convenables
appellant néanmoins leurs Avocats , & tâchera de
les accorder amiablement , en leur expofant le
véritable état de l'affaire , & les fuites qu'elle
pourroit vraisemblablement avoir. 9° . Que l'accord
réuffiffe ou non , l'on fera toujours tenu de
dreffer un procès -verbal circonftancié de tout ce
qui fe fera paffé à cet égard , & d'y configner
l'état de l'affaire telle que le Commiffaire l'aura
trouvée par les recherches , les propofitions d'accommodement
qu'il aura faites , & les déclarations
que chacune des Parties aura données à ce fujet :
ce procès- verbal fera figné par les Intéreffés &
par leurs Avocats , & annexé aux actes du procès.
to . Dans le cas où une affaire fera portée
en feconde inftance d'une Jurifdiction inférieure
au Dicaftère -Suprême , & qu'il conftera par les
actes , que le Juge de la première inftance a abfolument
négligé d'ouvrir ou n'a pas ouvert convenablement
la voie de tranſaction amicale , ledit
Tribunal fuprême doit à la vérité expédier d'abord
les ordres néceffaires pour la pourfuite de
( 151 )
l'appel , mais en même tems il doit fixer un jour
pour tenter l'accord & tâcher d'accommoder alors
les Parties par les voies amicales. 11 ° . Dans les
affaires où l'objet en litige n'eft pas de grande
importance , ou lorfque les deux Parties font trop
éloignées du Siége de la Jurifdiction , ou que des
raifons légitimes les empêchent de comparoître en
perfonne , les Colléges de Juftice auront la facalté
de confier le foin de faire des ouvertures
d'accommodement à un Officier de Juftice , capable
& honnête , demeurant à l'endroit de leur
domicile ou proche de là , lequel devra fe conformer
auffi dans ces cas exactement à ce qui a été
prefcrit ci- deffus. 12 ° . Au cas que l'accord ne
réuffiffe point , le procès fe poursuivra felon la
forme prefcrite ; fon cours ne devra non plus être
retardé jamais par ces tentatives d'accommodement
; mais les délais de droit & les termes fixés
par les loix s'obferveront duement comme cidevant.
13. Comme il eft d'ailleurs ftatué qu'on
doit accorder au défenfeur , fur- tout au commencement
d'un procès , le tems néceffaire pour fe
préparer à fa réponſe , ainfi que pour raflembler
fes preuves & moyens de défenfe , le terme de
l'ajournement fur la plainte du demandeur fe fixera
de façon qu'il foit poffible aux Parties de comparoître
perfonnellement pour les vues exprimées
ci -deffus , ou d'alléguer affez- tôt les motifs d'empêchement
légitime qu'elles pourroient avoir , afin
que la Partie adverfe en foit informée à tems ,
comme auffi de l'ajournement fixé au préalable' ,
le tout à l'effet de prévenir des voyages non-néceffaires
& les frais qu'ils occafionneroient . 14 ° . Par
tout ce que deffus il appert , que les citations ,
fur tout les premieres du procès , feront conçues
à l'avenir avec plus de détail que ci-devant , &
dans un ftyle clair & intelligible , pour que les
Parties mêmes , qui en doivent être pleinement
8 4
( 152 )
inftruites , fur- tout à caufe de l'accord , qui doit
autre chofe.
36few tenter préalablement à to cord , qui doit
1 Quant aux peines à ftatuer envers les Parties
qui fe refuſent déraisonnablement à un accord
équitable , ainfi qu'envers les Avocats qui on
119 traverſent la réaffite ; & pour ce qui eft des récompenfes
que ceux- ci pourroient ftipuler en cas
Shade triomphe , & enfin pour ce qui regarde les
droits à payer en cas d'accord , on fe réfère à ce
3. qui a été prefcrit dans la Part. IV , Tit. VIII. du
Code ( Frédéricien ) .
V. S. M. a de plus remarqué que dans des proccès
dépendans de certaines connoiffances , qui ne
font pas proprement du reffort de la Jurifprudence
l'on ne prend pas toujours convenable-
24 ment l'avis d'Experts , ou qu'on n'y fait pas tou
jours l'attention réceffaire : en conféquence elle
ordonne par la Préfente , que dans des cas pareils,
particulièrement , 1 ° . dans des affaires hydrauli
ques où il s'agit , par exemple , de hauffer', de
baiffer , ou de changer les ouvrages près de Moulins
, d'Eclufes de Digues , de Canaux , d'avancer
le paffage des eaux , de les contenir dans leurs
bords , &c. un expert en hydraulique ; 2 ° . dans
des cas où il s'agit du principe d'économie , par
exemple , dans les affaires de ferme ou de bail &
de rémiffions à faire aux Fermiers ; lorfqu'il eft quel
tion d'améliorations ou de détériorations , de la pof-
* fibilité ou de l'impoffibilité de fervices à rendre
par les vaffaux , de la fuffifance ou de l'infuffifance
de cautions , un Officier- Caméral expert ; 3 ° . dans
les affaires d'Architecture , lorfque , par exemple ,
il eft queftion entre des voifins des bornes de leurs
maifons ; de certains changemens à faire par l'un ,
& que l'autre prétend lui être préjudiciables ; de
réparations , que l'un exige de l'autre , ou le Fermier
de fon propriétaire ; de certaines fervitudes
ou droits que l'un prérend avoir fur la maiſon de
( 153 )
l'autre ; ou lorfque celui qui a fait bâtir a un différend
avec l'Architecte , foit fur la bonté du bâtiment
, ou fur les frais qu'il porte en compte à
ce fujet un Expert en Architecture pris fous ferment
, examine l'affaire fur les lieux mêmes , en
prenant cependant toujours avec lui un Officier de
Juftice ; & qu'en prononçant la décision l'on faffe
toujours une attention particulière fur le rapport
& l'avis de ces Experts ; comme auffi 49. dans des
affaires de commerce , lorsqu'il eft queſtion de
certains us ou coutumes de commerce ; de l'exa
men de la manière dont un Négociant a tenu fes
livres , de la révision de ces livres mêmes ; du
jugement à porter fur la qualité ou fur le prix
de certaines marchandifes ; & dans d'autres cas
femblables , le Tribunal fera toujours tenu de demander
le parère ( ou l'avis ) de Négocians in
telligens & intègres , & d'y avoir duement égard
dans fes décifions .
T
"
→
VI. Finalement S. M. entend avertir ſérieuſement
tous les Dicaftères par la Préfente de ne point
fe rendre coupables en exigeant des épices exceffives
& illicites & de ne pas épuifer les ſujets
par des frais de Juftice énormes , ou fouvent peu
proportionnés à l'objet du procès , d'autant que
tous excès de ce genre feront punis de la manière
la plus rigoureufe : comme auffi S. M. fe réſerve
expreffément par la Préfente , de régler dans la
fuite ce qu'elle trouvera néceflaire relativement à
la taxe trop haute des épices , qui fubfiſte encore
aujourd'hui à quelques égards.
ITALIE.
De ROME , le 22 Janvier.
L'ARCHIDUC Ferdinand & l'Archiducheffe
fon époufe font partis le 19 de ce mois. Le
8.S
( ( 154 )
20 , LL. AA. RR. ont dû arriver à Gaëte , &
le lendemain à Capoue , oùle Roi & la Reine
de Naples ont été au-devant d'elles .
Le S. Père vient de défendre l'achat des
monnoies pour les faire paffer enfuite en
pays étrangers.Ceux qui fe rendront coupables
de ce commerce , encourront la peine
de 5 ans de galères , foo écus d'or d'amende ,
& mêine de plus graves fi le cas l'exigeōit.
» Le Véfuve , écrit - on de Naples , a recommencé
à jetter une fumée plus noire & plus épaifle , dont
le vent porte avec violence le tourbillon fur Por
tici & fur Réfina. Nos Phyficiens craignent que
ce phénomène n'annonce une nouvelle éruption du
volcan. On affure que les habitans de ces deux
villes ont fenti une fecouffe de tremblement de
terre affez forte , qui leur a fait abandonner promptement
leurs maifons ; cependant ils y font bientôt
revenus ",
ESPAGNE.
De MADRID , le 4 Février.
Nous attendons toujours avec la plus vive
impatience des nouvelles de l'arrivée de D.
Gafton au détroit. Les vents d'Eft l'ont contrarié
; il a été vu le 26 des côtes de Galice ,
le vent ayant changé depuis , il doit être actuellement
à fa deftination , & réuni à D.Louis
de Cordova. Il n'eft guère poffible que l'Amiral
Rodney ait pu fortir avec une divifion ,
ainfi que quelques perfonnes l'ont d'abord
craint. Ses vaiffeaux maltraités dans le combát
& par la tempête , ont befoin de répara(
155 )
tions ; & il y en a qui ne peuvent être faites à
Gibraltar , où l'on ne peut trouver les chofes
néceffaires ; d'ailleurs cet Amiral n'eft entré
lui - même dans la baie que fort tard , ce ne
fut que le 25 qu'on y vit flotter fon pavillon
.
Les lettres de Malaga nous ont appris qu'il
y a deux gros vaiffeaux , près du petit pont
de Marbella , & qui paroiffent fort endommagés
; & nous favons qu'il y a une partie
des tranfports fous Tétuan , que couvrent 2
vaiffeaux de ligne . L'Amiral Anglois avoit
amené avec lui tous les bâtimens du convoi
de Bilbao , la plupart doivent être déja dans
Gibraltar ; il y en avoit quelques- uns chargés
de bled pour l'approvifionnement de
Cadix.
Aux détails qu'on a donnés du combat , on
ajoute ceux-ci. D. Langara a combattu avec
7 vaiffeaux , le Monarque a fubi le fort des
autres : le S. Domingo ayant placé fes canons
de retraite fur la grand'chambre , au-deffous
de laquelle eft la fainte- Barbe , on croit
qu'une étincelle a paffé entre les planches
& a mis le feu aux poudres. C'est ce qu'on
imagine de plus vraisemblable , pour expliquer
un malheur qui a coûté la vie à tant de
braves gens , dont on n'a pu fauver un feul.
Le Roi a récompenfé les Officiers & les
équipages de cette Efcadre , même ceux qui ,
felon les ordres du Commandant , ont forcé
de voiles & ne fe font pas trouvés au combat.
D. Langara a été fait Lieutenant- Génég
6
( 156 )
ral , quoiqu'il y eût à peine quatre mois qu'il
fût Chef- d'Efcadre. Le Brigadier D. Vincent
Doz a été fait Chef-d'Efcadre ; tous les Capitaines
paffent au rang de Brigadiers , les autres
Officiers font montés auffi à un grade
fupérieur. Les veuves & les meres de ceux
qui ont perdu la vie n'ont pas été oubliées.
Si S. M. récompenfe , elle fait auffi punir.
D. Thomaffino , Général-Major de la Marine
convaincu d'avoir caufé les retards
qu'a éprouvés D. de Arcé la campagne dernière
, a été caflé.
Les vailleaux entrés à Lisbonne le 17. font
le Dublin & le Shrewsbury , de 74 canons ,
ils n'étoient pas au combat naval , comme
nous l'avions préfumé ; ils avoient été féparés
de Rodney quelques jours auparavant.
» Il ne s'eft rien paffé d'intéreffant devant Gibraltar
depuis le 23. Tout ce qu'on fait , c'eft que
4 vaiffeaux Anglois étant venu mouiller trop près
de la pointe Mala , les batteries des lignes ont fait
feu fur eux ; il y en a eu un qui a perdu un de
fes mats , & qu'on a été obligé de remorquer. Quoi
qué la place ait été ravitaillée , il paroît qu'on n'en
continuera pas moins l'entrepriſe faite contr'elle.
L'ardeur des troupes femble fe ranimer par les
contretems. » Les viciffitudes & les difgraces que
Gibraltar a éprouvées , lit- on dans notre gazette ,
font auffi anciennes que fa premiere conquête. Depuis
cette époque , la place a été perdue & reconquife ( 1);
(1 ) Le Roi D. Alonze XI mourut de la pefte fous Gibraltar
en 1350 ; il faifoit depuis un an le fiége de cette
place , qu'il avoit déja levé une autre fois. D. Juan
Alonzo de Guzman , premier Duc de Médina Sidonia , la
reprit depuis en 1462 , du règne de D, Henri IV , &e. E
( 157 ) -
comme cette derniere conquête fut le prix de la
patience , de la conftance & de la bravoure des
Efpagnols , nous efpérons que ces vertus nationales
produiront aujourd'hui d'auffi bons effets qu'elles en
ont produit dans des rems plus reculés « .
1
ANGLETERRE top
De LONDRES , le 12 Février.
Nous n'avons encore aucunes nouvelles ;
on s'attend à en recevoir inceffamment de
'Amiral Rodney : on fait qu'il a combattu
les Efpagnols à l'entrée du détroit de Gibral
tar , & qu'il a fait entrer fon convoi dans
cette place ; mais nous ignorons encore les
détails : nous ne tenons ce premier avis que
du Capitaine Wallace , pris par les François
fur Expériment , & qui , renvoyé fur fa
parole , eft de retour ici. On fait que le
Gouvernement a reçu cette nouvelle par un
vaiffeau envoyé par l'Amiral Rodney , mais
il ne l'a point encore publiée ; elle ne tardera
pas fans doute à paroître dans la Gazette dep
la Cour on eft vraisemblablement occupé
maintenant à en rédiger la relation . On fent
combien nous devons être curieux de la
lire ; il faut que l'avantage ne foit pas auffi
important qu'on le defire , ou qu'il foit à
craindre que les fuites n'y répondent pas ,
puifqu'on laiffe languir la Nation après ce
récit. L'Amiral n'a pu en effet parvenir à
Gibraltar que parce qu'il n'a pas trouvé des
forces capables de lui difputer l'entrée du
détroit : il a combattu avec trop de fupé-
103
( 158 )
tiorité pour ne pas vaincre ; mais il ne peut
conferver cette fupériorité à l'arrivée de D.
Gafton , parti avec 24 vaiffeaux , auxquels fe
joindront tous ceux qui restent en Eſpagne ,
& alors comment fortira-t- il du détroit ?
Cette Escadre puiffante que nous envoyions
aux Ifles , & qui étoit chargée de ravitailler
Gibraltar en paffant , va être prifonnière
dans la Méditerranée , où nous n'en avons
pas befoin , & nos Iles , où elle feroit fi
utile , vont refter expofées. Où prendrons-
-nous des vaiffeaux pour la remplacer dans
cette ftation , & conferver en même-tems
>une flotte pour défendre nos côtes , menacées
par celle qui doit , fortir de Breft au
Printems ? Que deviendra le convoi parti
avec Rodney & deftiné pour les Ifles , s'il a
perdu fon avance fur l'Efcadre de M. de
Guichen , en s'arrêtant à Madere pour attendre
le fupplément forti de nos Ports le 30 du
mois dernier , & fur-tout les vaiffeaux qui
doivent l'escorter ? Ces inquiétudes , bien
fondées , ne peuvent que diminuer confidérablement
à nos yeux l'avantage quel qu'il
foit que nous pouvons avoir remporté à Gibraltar.
Nos nouvelles de l'Amérique font toujours
vagues & contradictoires . On débite
que l'Amiral Arbuthnot a appareillé de
New-Yorck avec s vaiffeaux de ligne &
5000 hommes de troupes de débarquement
qu'il a conduits à Ste- Lucie. Ce feroit dans
ces mers une augmentation de forces avec
( 159 )
laquelle nous pourrions entreprendre quel
que chofe , & fur- tout la repriſe des Ifles
de S. Vincent & de la Grenade . On profitera
fans doute en ce cas de l'état où font
actuellement les François , qui n'ont pas à
nous oppoſer de ces côtés des Eſcadres qui
puiffent tenir devant nous ; le Comte de
Guichen qui y en conduit une , parti le 3
ou le 4 de ce mois , ne peut guère arriver
avant le milieu d'Avril ; nous avons du tems
devant nous , & une perfpective affez flatteufe
aux Ifles fi nous mettons de la célérité
dans l'exécution de nos projets , mais nous
n'en avons pas une femblable fur le Continent.
Si Arbuthnot a conduit à Ste-Lucie
sooo hommes , & les Généraux Clinton &
Cornwallis 10,000 en Géorgie , pour conquérir
les deux Carolines , que reste-t-il à
New-Yorck ? Cette place n'eft plus défendue
que par un nombre d'Allemands , &
de Régimens Provinciaux ; nous devons
nous attendre à apprendre bientôt que les
Américains en font les maîtres , & qu'après
nous avoir chaffés de tout ce que nous
poffédions fur cette partie du Continent.
ils vont nous pourſuivre dans celle où nous
comptons nous établir , & où nous fubirons
à la longue le même fort. Nos efforts , jufqu'à
préfent , fe font réduits à conquérir
quelques parties de côtes , à ravager tout
ce qui fe trouve à portée , & à évacuer
enfuite nos conquêtes.
On parle toujours de la perte que nous avons
( 160 )
faite de Penfacola ; nous favons de bonne part , die
un de nos papiers , qu'il y a plus de dix jours que le
Gouvernement en a reçu l'avis . Les fortications , munitions
militaires , & c. de cette place , & du refte de
la Province avoient coûté à l'Angleterre depuis ,
ans plus d'un million & demi fterl. Mais cette perte
n'eft rien en comparaison de celle de la Colonie. Il
eût mieux valu qu'on tirât de la Trésorerie 14 mil.
lions fterl . & qu'on les allât jetter dans la mer que de
laiffer paffer entre les mains de l'ennemi , une Province
auffi importante. On en évalue les exportations
pendant le cours de l'année dernière à 122 mille liv.
Iterl . & les importations à plus de 150,000 α.
On a fait un tableau de comparaiſon des
dépenfes extraordinaires des quatre premières
années de la dernière guerre , avec les quatre
premières années de la guerre actuelle . Il
eft trop curieux pour que nous ne nous empreffions
pas de le mettre fous les yeux de
no Lecteurs.
Guerre dernière.
En 1755
.
Guerre actuelle.
504,977 En 1775
1756 . . . 697,547
1757 . · 1,232,369
1758 1,166,785
Nombre d'hommes votés
dans ces quatre années.
347,223.
Par conféquent , le
terme moyen eft de 10 l.
7 f. 6 d. pour les extraordinaires
pour chaque
homme par année.
1776
1777 •
1778 · •
•
845,163
2,170,602
1,200,225
3,026,137
Nombre d'hommes votés
dans ces quatre années.
4
# 314,91805
Par conféquent le
terme moyen eft de 26 1.
es
extraor-
1 f. 6 d. pour les
dinaires pour chaque
homme par année.
N. B. Nous n'avons pas pouffé plus loin ce
tableau de comparaifon des extraordinaires de ces
deux guerres , parce que les extraordinaires pour
l'année 1779 , ne feront mis fous les yeux du Parlement
qu'en 1780 , après les vacations .
( 161 )
Il faut obferver qu'en 1778 , la Milice fus incor
porée & qu'on leva en Ecoffe trois Régiments de
Fencibles , ( forte de Milice qui ne fort pas du Pays ) .
Ces deux objets forment un total de 39,206 hommes
qui ne font point compris dans ledit compte , parce
que la Milice n'a été incorporée que vers le milieu de
J'année, & que ces deux Corps ( auſſi bien que plufeurs
autres augmentations qui ont été faites cette
année ) , font reftés en Angleterre , & n'ont occafionné
qu'une très - petite dépenfe extraordinaire.
Le tableau de comparaifon fuivant d'extraor
dinaires , mérite l'attention de nos lecteurs.
Extraordinaires de la guerre de neuf
années , fous le règne du Roi Guillaume.
Extraordinaires de la guerre de onze
1.
1,200,000
années fous le règne de la Reine Anne . 2,000,000
Total de ces deux guerres , de 10
années .
Extraordinaires de la dernière année
feulement , ( celle de 1778 ).
Différence. •
• 3,200,000
13,026,137
173,863
les ex-
Nous voyons donc que les extraordinaires de
1778 , ( votés par le Parlement en 1779 ) , ne ſe
montent qu'à 173,863 livres de moins que
traordinaires pour la totalité de deux guerres qui
ont duré 20 années. 4
Ce font ces dépenfes énormes , dont l'emploi
n'eft pas toujours bien clair , & dont
en général on ne voit pas quels font les grands
fruits qu'elles ont produits , qui ont donné
lieu aux affociations devénues prefque générales.
Des 40 Comtés qui compofent l'Angleterie
, on en compte à préfent vingt - cinq
qui ont formé de ces affociations pour défendre
le Royaume contre les ennemis étrangers
& intérieurs ; en voici la liste : Yorck ,
( 162 )
>
Middleffex , Surry , Effex , Suffex , Bedford ,
Northampton , Huntingdon , Somerſet ,Wilts ,
Cumberland , Dorfer , Southampton , Gloucefter
, Berks , Weftmoreland , Lancaſter
Worcester , Devon , Cornwall , Suffolk
Kent , Bucks , Warwick & Leiceſter. Ces 2 5
Comtés , contiennent au moins les quatre
cinquièmes des propriétés de terre & de
commerce de tout le Royaume , & les fept
huitièmes de la taxe des terres , outre les
grandes villes de commerce & de manufactures
, comme Londres , Briſtol , Liverpool ,
Hull , Yarmouth , Southampton , Lynn , Exeter
, Norwick , Leeds , Wakefield , Manchefter
, Birmingham , Colcheſter , &c .
2
» Il eſt bien à defirer , dit un de nos papiers , que
dans le bouleverfement prochain , le Roi puiffe conferver
fa prérogative ; le Parlement , fes droits
conftitutionels , & le peuple en général , fes libertés
& fes priviléges ; car dans de pareilles circon
tances il arrive fouvent que les intérêts & les
droits de quelqu'une des Parties font facrifiés aux
pouvoirs qui ont le deffus. Un Ecrivain , ajoutet-
on , obferve à l'égard des propofitions contenues
dans les pétitions de certains comtés , & à l'égard
des principes fur lesquels leurs réfolutions fe fondent
, qu'ils font d'une nature populaire , fimples
intelligibles , & propres à être difcutés en Parlement
; mais il defireroit connoître les moyens dont
on compte fe fervir pour leur donner de la force
& du fuccès. Suppofé qu'après avoir épuisé en leur
faveur tous les argumens qui fe tirent de la conftitution
, ils fiffent rejettés par le Parlement , comme
frivoles , infolens & féditieux ; fuppofé qu'on accordât
aux Sipplians un examen dont l'iffue produisît
des réfolutions contraires à leurs demandes
( 163 )
lefquelles feroient revétues de la fanction d'une
autorité légale , qu'arriveroit-il ? Le peuple Anglois
a droit d'exiger une réponfe claire & cathégorique
; car il eft jufte qu'avant de rifquer tout ce
qu'il a , il connoiffe non- feulement les Chefs , mais
auffi leurs intentions & leurs projets pour l'avenir
dans toute leur étendue , de peur qu'à la fin il ne
life fon fort dans la Fable de la Montagne en
travail «.
Ce fut le 3 de ce mois que fut agitée la
queftion s'il feroit permis à la Compagnie
des Indes de faire conftruire en Afie deux
vaiffeaux de guerre pour fon commerce. Ce
projet a paru fi préjudiciable pour la nation
& même pour la Compagnie par fes fuites ,
qu'il a été rejetté. Il y a eu 327 voix contre ,
165 pour ; la majorité étoit de 162 .
Il a été fait lecture dans la même Affemblée
générale ,des propofitions fuivantes que
nous traduifons ici fur l'original .
L'affemblée des Directeurs de la Compagnie des
Indes ayant pris dans la plus férieufe confidération
les articles qu'il eft néceffaire de préfenter au Gouvernement
pour la prolongation de la charte de
la Compagnie , demande qu'il lui foit permis , après
la plus mure délibération , de foumettre les propofitions
fuivantes à la confidération du Lord North,
pour fervir de bafe à une tranſaction avec le Gouvernement
au fujet de la prolongation de ladite
Charte.'
1. Tous les droits & priviléges de la charte
actuelle de la Compagnie des Indes orientales lui
feront confervés en entier , & fon commerce exclufif
fera prolongé pour le terme de dix années ,
fans compter les trois années pour l'avis préala
ble , conformément à l'arrangement fait à ce fu(
164 )
jet dans l'acte fubfiftant de la dix- feptieme année
du règne de George II.
2
2º. En confidération de ce que tous les droits
& priviléges du commerce exclufif de fa charte
actuelle font ainfi confervés & prolongés comme
il eft dit ci - devant , la Compagnie des Indes Orientales
avancera & paiera à l'Echiquier de S. M.
pour l'ufage de l'Etat , un million de livres fterlings
, fans intérêt , aux échéances , & fuivant les
proportions dont il fera convenu entre les Lords
Commiffaires de la Tréforerie de S. M. & l'affemblée
des Directeurs de ladite Compagnie.
3 °. Ladite fomme d'un million fera remboursée
au plus tardole 25 Mars 1790 , & le droit de la
Compagnie à un commerce exclufif ne ceffera ',
après cette époque , que lorfque ledit million fera
remboursé , ainfi que les 4,200,000 liv. fterl . dues
actuellement par l'Etat à la Compagnie.
4. La Compagnie fera autorifée à emprunter
par obligation fous fon fceau ordinaire , ou autrement
, toute fomme ou fommes d'argent n'excédant
pas un million , outre le montant de fa préfente
dette , par obligations en Angleterre, me
幾En cas de néceffité , la Compagnie pourra,
avec l'approbation & le confentement des Lords
de la Trésorerie , emprunter par obligation ou autrement
, toute fomme ou fommes d'argent juf
qu'à la concurrence de cinq cens mille livres fterlings
, outre & par- deffus le montant de fa dette
actuelle , par obligation , & du million additio
nel qu'elle pourra emprunter comme il eft dit cideffus
, ou par- deffus toute moindre fomme qui a
fe trouvera former fa dette par obligation
furvenoit de pareils cas de néceffité. Mais, comme
l'argent à emprunter de la forte ne fera deſtiné
qu'à faire face à des befoins du moment , il ne
fera fait par-là aucun changement aux arrangemens
énoncés dans les propofitions fuivantes , pat
s'il
( 165 )
apport aux dividendes à faire entre les Action.
naires.
6. Il fera dreffé chaque année un état diſtinct
des profits nets de la Compagnie , & chaque an
née ces profits nets feront partagés de la manière
fuivante :: ཏྠཏི
La Compagnie recevra toujours 8 p. 100 fi les
profits y fuffifent,
L'Etat recevra auffi 8 p. 200 fi les profits montent
à 16 p. 100 .
Lorfque les profits n'iront pas à 16 p. 100
l'Etat recevra tout ce qu'il y aura au - deffus de
8.p. 100.
Si les profits excèdent 16 p. 100 , le fura
plus fera partagé également entre l'Etat & la
Compagnie.
Et la moitié de la Compagnie dans ledit fur
plus fera appliquée chaque année , après le paiement
de l'augmentation ci - après mentionnée du
dividende , à l'amortiffement de la dette de la
Compagnie.
ཝི ;
79. Au dividende de 8 p. 100 , qui fe donne
actuellement aux Actionnaires , il fera fait une
augmentation de dividende qui n'excédera pas 1
p. 100 par chaque an , jufqu'à ce que le dividende
foit de 10 p. 100 par an ; fi la moitié des profits
de la Compagnie monte à cette fomme , & à
compter de cette époque ou auffi- tôt qu'on aura
remboursé une fomme de 400,000 liv. fterl. dẹ
la dette actuelle , il fera fait un nouveau divis
dende d'un pour cent de plus par an ; & lorsqu'on
remboursé une nouvelle fomme de 400,000
liv. fterl. de dette , le dividende fera porté à douze
& demi pour cent.
aura
8°. La Compagnie restera en poffeffion de toutes
les acquifitions & de tous les revenus territoriaux
de la Dévanie , du Bengale , de Bahar & d'Orixa)
pour & pendant le terme du commerce exclufif
* Surintendance des Revenus Royaux,
C
( 166 )
qui doit être accordé à la Compagnie , de la .
même manière dont elle a droit de jouir à préfent
des autres acquifitions & revenus territoriaux ,
fans préjudice des prétentions de l'Etat ou de la
Compagnie.
9° . Le terme de ce contrat de participation entre
l'Etat & la Compagnie , commencera & aura lieu
à compter du 1 Mars 1780.
16
10. Lorfque la fituation des affaires exigera
que la Compagnie s'adreffe au Gouvernement pour
qu'il envoie & laiffe dans l'Inde des forces navales
ou des troupes , la Compagnie , afin d'alléger autant
qu'il eft en elle les charges publiques , contribuera
à défrayer le Gouvernement de cette dépenfe
fur l'excédent de l'argent qui proviendra des
revenus territoriaux dans le Bengale , & qui fera
refté dans fa trésorerie , après qu'elle aura pourvu
aux dépenfes ordinaires , ainfi qu'aux cargaifons
de retour que la Compagnie fait paffer en Europe,
à fes envois en Chine & à fes autres établiffemens
, comme auffi après qu'elle aura réſervé un
fond d'un million fterling dans les trésoreries de
la Compagnie dans l'Inde , pour les cas extraordinaires
, ou de 700,000 liv. fterl . dans le Bengale
, & de 300,000 dans les autres trésoreries
de la Compagnie dans l'Inde ; alors le fecours que
la Compagnie octroiera & payera au Gouvernement
relativement aux dépenfes navales & militaires
auxquelles il faudra pourvoir , comme il a
été dit , s'étendra jufqu'au paiement d'une fomme
qui n'excédera pas 30,000 liv. fterl. pour chaque
vaiffeau de 74 canons , & 25,000 liv. fterl. par an
pour chaque vaiffeau de 64 ; & 10,000 liv . fterl.
par an pour chaque frégate employée dans l'Inde
ce qui n'excédera pas , en tems de guerte , deux
vailleaux de 74 canons chacun , fix vaiffeaux de
64 canons chacun , & trois frégates ; & en tems
de paix , trois vailleaux de 64 canons chacun , &
deux frégates.
( 167 )
Ledit fecours s'étendra auffi au paiement d'une
fomme qui n'excédera pas 20,000 liv . par an pour
un régiment de troupes compofé de 1000 hommes ,
& 40,000 liv. par an pour deux régiments ( s'il
en eft befoin ) compofés de 2000 hommes , pourvu
qu'il foit néceflaire de dépenfer cette fomme
pour le nombre ci - deffus des vailleaux & des troupes
dans l'Inde , le tout montant à une fomme qui
n'excédera pas 280,000 liv . en tems de guerre , &
135,000 liv. en tems de paix , lequel paiement
fera fait dans l'Inde , & compté fur le pied de
deux fchellings trois pences la roupie courante de
Bengale , d'où lesdits fecours doivent toujours être
tirés .
11 °. Le pouvoir de nommer & de révoquer le
Gouverneur- Général de Bengale , appartiendra déformais
aux Directeurs de la Compagnie des Indes
, conformément aux difpofitions fur cet obe
jet , dans l'acte de la treizième année du règne de
S. M.
12 ° . Pour s'affurer du produit net du commerce
& des revenus de la Compagnie , il fera dreffé le
premier Mars de chaque année , un compte de la
totalité des bénéfices & pertes defdits commerce
& revenus , avec un état des dettes de la Compagnie
en Angleterre , non compris les dettes par
obligations circulantes , comme papier de la Compagnie
; & le premier de ces états ou comptes fera
fait le premier Mars 1781 , ou le plutôt poffible
, après qu'on aura pu mettre en ordre les ma
tériaux néceffaires pour l'année précédente. Chacun
de ces états ou comptes bien écrit & figné
de deux ou d'un plus grand nombre des Directeurs
de la Compagnie , fera envoyé dans l'efpace
de trente jours après celui auquel il aura été
adreffé aux Commiffaires de la tréforerie de S. M.
ou au grand Tréforier.
13. Les comptes du montant général de tous
( 168 )
les revenus territoriaux perçus par la Compagnie ,
& de tous fes débourfés , charges d'adminiftration
& autres dépenfes , & charges civiles & mi
fitaires , & du produit net dans chacun des établiffemens
de la Compagnie , feront pareillement
dreffés tous les ans & préfentés aux Lords de la
Tréforerie , le premier Mars de chaque année , ou
le plutôt poffible , après cette époque , lorfque
l'arrivée des matériaux néceffaires de l'Inde mettra
la Compagnie en état de dreffer des comptes.
14°. La moitié du furplus des profits qui doit
être appliqué à l'Etat , fera verfée tous les ans
dans l'Echiquier pour être la difpofition du Parlement.
15. La faculté de tirer des lettres de change
fur l'Affemblée des Directeurs fera reftreinte
comme elle l'eft par l'acte de la 13e. année de
George III.
16. Nul billet , promeffe de paiement , ou autre
obligation pécuniaire donné ou à donner par aucun
des Préfidens ou Confeils de la Compagnie ou de
fes Employés dans l'Inde ou dans la Chine , &
devant y être payé , ne fera payable en Angleterre
fans le confentement préalable de l'Affemblée des
Directeurs.
17º. Aucun billet ou lettres de change tirées fur
la Compagnie ou fur l'Affemblée des Directeurs
par aucun de fes Employés dans l'Inde ou dans la
Chine , par-delà la forme autorifée par l'Affemblée
des Directeurs ou contre fes ordres , ne feront
obligatoires pour la Compagnie avant l'acceptation
de ces billets ou lettres de change. Mais tout Porteur
defdits effets aura fon recours fur la perfonne ou
les perfonnes qui les auront fignées comme tireur
ou tireurs.
18. Nul fujet Britannique au fervice de la
Compagnie , ou ayant provifion d'icelle pour aller
dans l'Inde , ne pourra réfider dans l'Inde ailleurs
que
( 169 )
que dans un des principaux Etabliſſemens de la
Compagnie , ou à vingt mille aux environs , fans
un ordre fpécial ou permiffion par écrit de la
Compagnie ou du Préfident , ou enfin des Gou
verneur & Confeil , & ces perfomnes ne pourront
réfider au- delà des limites fus-mentionnées , après
le terme fpécifié dans les ordres de la Compagnie
ou dans les fufdites permiffions.
19º . Il fera défendu aux Employés de la Compagnie
dans l'Inde de prêter de l'argent aux Compagnies
étrangères ou aux Négocians étrangers ,
& d'acheter dans l'Inde , pour ces Compagnies &
Négocians , des marchandiſes deſtinées pour l'Europe
, de s'y intéreffer directement ou indirectement ,
& auffi de leur donner des lettres de change tirées
fur leurs Correfpondans ou d'autres perfonnes en
Europe.
20. Les droits & priviléges du commerce exclufif
de la Compagnie feront étendus de manière
à empêcher l'importation des articles en marchandifes
du produit de l'Inde par la voie de Suez ,
ou par quelqu'autre canal au préjudice de la Compagnie.
21. Il fera fait des Règlemens pour prévenir
autant qu'il fera poffible la contrebande ; & l'Af
femblée des Directeurs n'aura aucun pouvoir pour
difpenfer ou adoucir les peines contre les délinquans.
22 ° . La Compagnie aura la permiffion de mettre
les recrues deftinées pour fes Etabliffemens dans
l'Inde au Fort de Tilbury , à Jerfey ou à Grenefey ,
ou dans quelqu'autre Fort de S. M. , avec un Officier
pour être à leur tête , & le nombre de Sergens
néceffaire pour veiller fur les foldats , à l'effet de
prévenir les mouvemens & les dépenfes auxquelles .
ladite Compagnie fe trouveroit expofée fans cet
arrangement.
23. La Compagnie aura le droit d'importer
26 Fevrier 1780. h
( 170 )
& d'exporter des marchaudifes relativement à ce
Royaume & aux lieux compris dans les limites
de la Chartre de la Compagnie fur des vaiffeaux
achetés , ou qui appartiendront de telle autre manière
que ce foit à la Compaguie , dont la navigation
fe fera de la manière prefcrite par les loix
actuelles relativement aux vaiffeaux de conftruction
Angloife .
24°, Les forces navales de la Compagnie à
Bombay & à fes autres principaux Etablillemens
dans l'Inde feront affujettis aux mêmes difpofitions
& règles que les vaiffeaux de guerre au ſervice de
S. M. , autant que les circonstances defdites forces
navales le permettront ; & les Préfident & Confeil
dans leurs Établiſſemens refpectifs , feront autorisés
à donner les ordres pour que les délinquans fuient
jugés par des Confeils de guerre.
2°5. Il fera fait , pour perfectionner l'Adminif
rration des affaires de la Compagnie , tous les autres
Règlemens qu'un examen ultérieur fera juger néceffaires
, & qui feront demandés par ladite Compagnie.
26° , L'Affemblée des Directeurs recommandera
les propofitions ci - delus à fes Conftituans ; mais
il ne pourra être pris aucune réſolution définitive
fans le concours de l'Affemblée des Actionnaires .
On a publié les obſervations fuivantes fur
ces propofitions .
Ces propofitions ont ce caractère de roideur
qui diftingue tous les actes où le Lord North intervient
comme Partie. Elles tendent à rendre les
Propriétaires des Actions de la Compagnie des Indes,
Princes fouverains , ou plutôt Tuteurs des Princes ;
à faire de notre Roi & de notre Parlement de fimples
Marchands , Négocians & Armateurs , affociés au
commerce des Actionnaires Tans faire des fonds
ou courir de rifques , ainfi qu'à inveftir le Miniftre
de toute la plénitude de la puiffance dictatoriale ,
& d'un droit en forme fur toutes les affaires
( 171 )
fur tous les fecrets de la Compagnie . C'eft en effet
mettre entièrement à fa difcrétion toutes les richeſſes
& les acquifitions de cette Société mercantile fi floriffante
, & en faire autant de fources de corruption
& de vénalité , comme fi les éclufes n'étoient pas
déja fuffisamment ouvertes par le nombre infini de
places de profit , d'honneur & de confiance accumulées
journellement entre les mains des Miniftres ,
au point de mettre en danger l'existence même de
la Conftitution . Mais le fixième article contenant
la propofition de participation en l'invafion de propriété
la plus criante qui ait jamais été commife ;
c'eft un attentat dont il eft impoffible de fe former
une idée approchante de la vérité , & qui furpaffe
infiniment tous ceux que peut offrir l'Hiftoire des
Souverains les plus defpotiques.
Si le Gouvernement s'empare de la moitié des
propriétés des profits ou du revenu d'un Particulier
ou d'une Corporation ( ce qui eft la même chofe ) ,
uniquement. parce qu'il a le pouvoir ou la volonté
de le faire , quelle sûreté auront les Propriétaires
nominaux qu'il ne s'emparera pas bien - tôt de la
moitié reftante ? Les Actionnaires peuvent auffi bien
abandonner leurs fonds à la difcrétion du Miniftre ,
que les Propriétaires d'Egypte ont abandonné leur
terrein à Jofeph , pour être enfuite tenus par eux
aux conditious qu'il jugeroit à propos. L'ufurpation
de la moitié du bien d'autrui ne peut jamais être
l'ouvrage de la raiſon , mais celui de la force. Or ,
avec la force on peut auffi bien prendre le tout
que la moitié ; & alors il n'y a plus de propriété,
Ce fujet fournirà encore matière à d'autres obfervations.
On dit que l'article en queſtion fera
retiré. Cela doit être. Au furplus , l'Auteur de
ces remarques ne peut être foupçonné de partialité
, n'ayant aucune espèce d'intérêt ni de liaifon
avec la Compagnie.
h 2
( 172 )
On attend avec impatience le réſultat de la
grande affaire du renversement du fyftême
actuel des finances ; ce grand objet fera repris
inceffamment ; on a remarqué déja que
la pluralité est toujours pour le parti de la
Cour ; la motion de former un comité
d'en exclure tous les hommes ayant des
places ou des penfions , rejettée à la pluralité
de 101 voix contre 55 , annonce d'avance
une grande majorité en fa faveur.
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie le 20 Novembre . C'eft le
17 de ce mois que M. le Chevalier de la Luzerne
, Miniftre Plénipotentiaire du Roi de
France auprès des Etats- Unis a eu fon audience
du Congrès. Les lettres de S. M.T C. ,
la réponſe de M. Huntingdon , au nom du
Congrès qu'il préfide , ne laiffent rien à défirer
aux bons & fidèles fujets de ces Etats ,
fur les fentimens réciproques des deux peuples
alliés. Leur union cimentée par les évè
nemens glorieux de la campagne dernière &
par le fang des François & de leur Général
répandu pour notre caufe , eft regardée généralement
comme indiffoluble ; la manière
dont on a reçu M. de la Luzerne , les témoignages
d'eftime , d'attachement & de fatisfaction
que fe donnent mutuellement les
deux nations , font la feule réponſe que nous
ayons à faire aux bruits abfurdes de mécontentement
répandus par nos enneinis . Les prétendues
divifions qu'ils difent s'être mani(
173 )
feftées dans le Congrès & dans les Etats font
aufli peu fondées . On peut en juger par la
lettre circulaire adreffée le 13 Septembre
dernier par cette Affemblée refpectable aux
Etats -Unis ; cette pièce importante offre un
tableau de la fituation actuelle de l'Amérique
, des difpoficions générales, & tient trop
effentiellement à l'hiftoire de la révolution la
plus intéreffante de nos jours, pour que nous
négligions de la tranfcrire ici.
Amis & Concitoyens : dans les Gouvernements
fondés fur les principes généreux d'une égale li
berté , les Chefs de l'Etat font les ferviteurs du
peuple , & non les maîtres de ceux dont dérive
leur autorité ; il eft de leur devoir d'informer
leurs concitoyens de l'état de leurs affaires; & en
leur prouvant la fageffe des mefures prifes par l'Adminiftration
publique , de les engager à joindre ,
pour les rendre fructueufes , l'influence de l'inclination
à la force de l'obligation légale . Ce devoir
exifte encore , même dans les temps de paix , &
de tranquillité, lorfque la sûreté de la République
n'eft mife en danger , ni par la force ou la feduction
du dehors , ni par les factions , la trahison ,
& l'ambition égarée , au dedans. Dans ce temps
donc , nous le fentons d'une manière bien particulière
, & nous ne pouvons nous difpenfer plus
long- temps d'attirer votre attention fur un objet ,
fur lequel on a foutenu & propagé des opinions auffi
dangereufes qu'erronées : nous voulons parler de
nos finances.
L'infolent defpotifme , & la paffion déréglée de
dominer , qui annonçoient le deffein dénaturé du
Roi d'Angleterre & de fon Parlement vénal , de
réduire à l'esclavage le peuple d'Amérique , nous
ont mis dans la néceffité de foutenir nos droits par
les armes , ou de recevoir honteufement le joug.
h3
( 174 )
Vous avez généreufement préféré la guerre ; il falloit
lever des armées , les payer , les entretenir : il
falloitde l'argent pour cet objet. Vous en aviez peu ;
& il n'y avoit point de Nation au monde dont vous
puffiez en emprunter. Ce peu difperfé parmi vous ,
ne pouvoit être raffemblé que par la voie des impôts
; pour cela il falloit des gouvernements régu
liers que vous n'aviez pas. Vous n'aviez de refſource
que dans la bonté du fol & la richeſſe de votre fertile
contrée. On créa des papiers fur le crédit de
cette Banque , & vous engageâtes votre parole pour
leur acquit . Lorfqu'un nombre confidérable de ces
papiers cut été mis dans la circulation , on follicita
des emprunts , & l'on nomma des Officiers pour
les recevoir , ainfi fut créée une dette nationale inévitable.
Elle fe monte
En papiers jettés dans le commerce
& circulants , à ..
En argent emprunté avant le 1er.
Mars 1778 , & dont l'intérêt eft payable
en France , à ..
En argent enprunté depuis le 1er.
Mais 1778 , & dont l'intérêt eft payable
ici , à ·
En argent dû chez l'Etranger , dont
le montant n'eft pas exactement connu
, les bordereaux n'étant pas rentrés
, mais qu'on fuppofe aller à ..
Dollars.
159,948,880
7: 545,196
26,188,909
4,000,000
Pour fatisfaire encore mieux fur ce fujet votre
jufte curiofité , nous ferons dreffer un état particu
lier des diverfes émiſſions qui en ont été faites , & des
termes affignés pour leur rachat ; cet état vous fera
connoître auffi au jufte les prêts qu'on a faits , leurs
intérêts & le temps des paiements .
Les impôts n'ont procuré , jufqu'à préſent , au
tréfor public , que 3,027,560 dol . de forte que tour
l'argent fourni au Congrès par le peuple d'Améri
que, ne va pas au- delà de 37,761,66, dol. , fomme
( 175 )
totale des prêts & des taxes. Qu'on juge donc de
la néceffité de l'émiſſion des papiers , & d'où naiffoit
cette néceffité .
montant
Le 1er. de ce mois ( Septembre ) , nous avons
réfolu , de ne faire à l'avenir aucune émiffion de
papiers de crédit , que celles qui feront néceffaires
pour completter une fomme de 200,000,000 de dol.
la fomme de ceux qui font dans la circulation ,
à 159,948,880 , il en refte encore 40,051 ,
120 , pour completter cette fomme de deux cents
millious. Nous avons réfolu en outre , le 3 du
préfent , de ne répandre de la fomme de 40,051,120
dol. que ce qui fera abfolument néceffaire pour les
befoins publics , avant que nous puiffions nous procurer
d'une autre manière des reffources équivalentes
, par les efforts de tous les Etats .
Outre les frais confidérables & inévitables de la
guerre , la diminution du cours de l'argent a fi fort
augmenté le prix de toutes les chofes néceffaires , &
occafionné par conféquent des additions fi fenfibles
au montant des dépenses ordinaires , qu'il faut cher *
cher inceffamment des reffources dans les impôts ;
& nous déclarons unanimement qu'il eft effentiel au
bien de l'Etat , que les impôts qui ont été déja
établis , foient verfés dans le tréfor continental au
temps marqué pour cela. Il eft bon que vous portiez
vos vues dans l'avenir , & prépariez à temps , &
la quantité de troupes que vous devez fournir avant
que la campagne prochaine s'ouvre , & les fonds
néceffaires pour les entretenir pendant tout le temps
de la durée. Nous aurons foin de vous informer de
temps en temps de l'état du tréfor , & de vous indiquer
les mesures à prendre pour ne pas le laiffer
faus argent. Entretenir vos troupes complettes , encourager
les emprunts , faire la répartition des taxes
avec prudence , les lever avec fermeté , les payer
avec exactitude ; voilà ce que vous devez faire de
votre côté les moyens de fournir à l'avenir aux
h 4
( 176 )
3
befoins publics , font maintenant en délibération
& dans peu on vous en fera part.
A cet état fimple & court de vos dettes , à l'expofition
de la néceffité de fournir exactement les
fecours demandés , nous joindrons , fur la diminution
de valeur de l'argent , quelques remarques auxquelles
nous vous prions de donner toute votre
attention .
La dépréciation des papiers de crédit eft , ou naturelle
, ou artificielle , ou les deux à la fois. Ce
dernier cas eft le nôtre. Du moment que la fomme
en circulation a excédé celle qui étoit néceffaire ,
comme moyen de commerce , le difcrédit a commencé
& augmenté en proportion que ce furplus
groffiffoit ; cette augmentation proportionnelle fe
foutiendra jufqu'à ce que la fomme des papiers égale
prefque la valeur du capital , ou des fonds , fur le
crédit defquels ils ont été créés . Suppofé donc que
30,000,000 foient néceffaires comme moyen de circulation
, & qu'il ait été créé 160,000,000 , la dépréciation
naturelle n'eft qu'un peu plus de cinq à
un. Mais la dépréciation actuelle excède cette proportion
, & l'excédent eft artificiel . Celle qui n'eft
que naturelle ceffera en diminuant la quantité de
l'argent monnoyé en circulation , qui reprendra fa
valeur primitive lorfqu'il fera réduit à la fomme
néceffaire comme moyen de commerce ; ce qui ne
peut être effectué que par des emprunts & des impôts.
}
La dépréciation artificielle eft un objet plus férieux ,
& mérite une attention plus minutieufe dans la recherche
de fes caufes . Le doute des moyens ou de
la volonté de retirer les papiers , doute auquel il eft
vrai qu'on a donné occafion , & qui a été entretenu
parmi le peuple , en eft la caufe. Examinons fi la
faine raifon peut juftifier le doute des moyens des
Etats- Unis. Ces moyens dépendent du fuccès de la
( 177 )
révolution actuelle , & de la fuffifance des richeffes
naturelles , de la bonté & des reffources du pays.
La fuite à l'ordinaire prochain.
De
FRANCE.
VERSAILLES , le Is Février.
LE Roi vient d'accorder à Mademoiſelle
de Moyria , de la branche des Barons de
Chaſtillon , Cadets de la Maifon de Moyria ,
le titre de Dame, fous le nom de Comteffe de
Moyria.
Le Marquis de Pujol , ancien Lieutenant
des Gardes de S. M. & Maréchal de Camp ,
a obtenu le Gouvernement de Ham en Picardie
, vacant par la mort du Chevalier de la
Billarderie.
S. M. a nommé à l'Abbaye de Breuil Herbaud
, Ordre de S. Benoît , Diocèfe de Luçon
, l'Abbé de la Rochefoucault-Dupuy-
Rouffeau , Vicaire- Général de Beauvais , à
'celle de Ferrieres , Ordre de S. Benoît , Diocèfe
de Sens , l'Abbé de Sahuguet d'Eſpagnac,
Confeiller de Grand'Chambre au Parlement
de Paris ; à celle de Notre - Dame du
Palais , Ordre de Citeaux , Diocèſe de Limoges
, l'Abbé de Baurepaire.
Le 13 de ce mois le Prince héréditaire de
Heffe- Darmstadt , qui eft en France fous le
titre de Comte d'Epftein , eut l'honneur
d'être préfenté au Roi par le Comte de Vergennes
, & eut une audience particulière de
S. M. Le même jour la Comteffe de Beon ,
( 178 )
& la Comteffe Dupleffis - Beliaire furent prẻ
fentées à LL. MM. & à la Famille Royale ;
la première par la Princelle de -Tingey, & la
feconde par la Comteffe de Rouget .
L'Administration provinciale du Berry eut
le même jour audience du Roi ; elle fut préfentée
à S. M. par le Prince de Conty , Gouverneur
de la Province , & par M. Bertin ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant le dépar
tement du Berry La députation qui fut conduite
à l'audience de S. M. par M. de Nantouiller
, Maître des Cérémonies , & M. de
Watronville , Aide des Cérémonies , étoit
compofée pour le Clergé de l'Archevêque
de Bourges qui porta la parole , pour la nobleffe
du Marquis de Savary de Lancofme ( 1 ) ,
& pour le tiers- état de M. Geoffrenet des
Beaux Plains.
Le 10 de ce mois M. Poncet de la Grave ,
Ecuyer , Confeiller , Avocat & Procureur
du Roi en l'Amirauté générale de France ,
au Siége général de la Table de Marbre à
Paris , ancien Cenfeur Royal , Membre de
plufieurs Académies , eut l'honneur de préfenter
à LL. MM. & à la Famille Royale ,
un Ouvrage intitulé : Précis hiftorique de la
Marine Royale de France , depuis l'origine
(1 ) La maifon de Savary ne confifte aujourd'hui qu'en
trois branches , favoir : celle de Savary de Lancofie en
Touraine , celle de Savary de la Chenelliere dans la Province
du Perche , & celle de Savary de Breves. Cette
maifon porte pour armes : écartelé , argent & fable
( 179 )
de la Monarchie , jufqu'au Roi régnant , fait
par ordre du Gouvernement , avec des notes
politiques , critiques & hiftoriques.
1
De PARIS , le 22 Février.
ON n'a point encore de nouveaux détails
fur le combat de Don Juan de Langara , contre
les Anglois : on ignore s'il a eu affaire
aux trois Amiraux Anglois réunis . On attend
la relation que publiera vraiſemblablement
bientôt la Cour de Londres , pour être inf
truir plus pleinement. On fe flatte d'apprendre
bientôt des nouvelles de Don Gafton .
Cen eft fit de l'efcadre Angloife à Gibraltar
elle n'a pu fortir du Détroit avant
fon arrivée. On ne croit pas qu'il lui ait été
poffible de le faire , à caufe des dommages
qu'elle a effuyés , & qui exigent des réparations
qu'on ne peut faire à Gibraltar : &
celles qu'on aura pu entreprendre pour met
tre les vaiffeaux en état de fortir , pour aller
fe faccommoder pleinement ailleurs , auront
exigé du tems.
La Gazette de Madrid , du premier de ce
mois , contient quelques détails fur la belle
action de M. de la Mothe - Piquet , qui méri
tent d'être connus. L'Elifabeth , vaiffeau Anglois
de 74 canons , a été extrêmement
maltraité par le feu de l'Annibal ; la plus
grande partie de fon équipage a été tuée ou
bleffée , & le Capitaine eft au nombre des
morts.
h 6
( 180 )
Depuis que l'ordre a été donné à Breft ;
d'armer 3 nouveaux vaiffeaux , le nombre en
a été augmenté. On aflure qu'on doit en pré
parer 8 à 10. D'un autre côté les affrétemens
que l'on fait à Saint -Malo , ne laiffent pas
douter qu'on ait en vue quelque expédition
importante : on ne parle pas moins que de
l'embarquement de 10,000 hommes ; on
nomme déjà les principaux Officiers Génénéraux
, qui font M. de la Rochambeau &
M. de Jaucourt. Le fret du havre eft de 20 1.
le tonneau par mois , à condition que l'Armateur
fournira fon bâtiment de vivres pour
12 mois , paffé lequel tems il lui fera accordé
25 liv. du tonneau par mois , au lieu de 20 .
On croit que ce fera M. de Ternay qui commandera
cette nouvelle efcadre .
Le Roi , qui de fon propre mouvement
avoit répandu fes graces fur M. de Couëdic ,
n'a pas oublié la Famille de ce brave Officier ;
il a accordé 2000 liv. de penfion à la veuve ,
& foo liv. à chacun de fes enfans , avec la
réverfibilité fur leurs têtes de la penfion donnée
à leur mere. Le Commandant de Breft
qui hérite des armes des Officiers défunts a
cru devoir déroger à l'ufage dans cette occafion
: il a envoyé l'épée & les piftolets de
M. de Couëdic à la veuve , pour qu'elle les
remette un jour à fon fils aîné , en lui annonçant
le noble ufage que fon pere en a fait ,
& les obligations qu'elles lui impofent.
Le Chevalier de laCardonie ayant été nom(
181 )
me par le Roi au commandement du vaiffeau
l'Actifpeu de jours après le jugement de fon
affaire avec le Chevalier de Schantz , M. le
Maréchal de Tonnerre , Préfident du Tribunal
de MM. les Maréchaux de France , lui a
écrit la lettre fuivante qui fatisfera ceux auxquels
il pourroit refter quelque incertitude
fur tout ce qui a été dit pour & contre le
Chevalier de la Cardonie ; elle eft dus Janvier
dernier.
" J'ai appris avec le plus grand plaifir , M. , que
le Roi vous a nommé au commandement d'un de
fes vaiffeaux ; je vous prie d'en recevoir mes
très fincères complimens. Cette marque de confiance
de S. M. , & la juftice qui vous a été rendue
par le Tribunal , fixeroient l'opinion publique
fur votre compte , fi l'eftime due à un homme
d'honneur & à un bon ferviteur du Roi , pouvoit
être altérée par une calomnie « .
L'Actifde 74 canons eft un vaiſſeau neuf
qui n'a encore été à la mer qu'une fois; c'eſt
après le Robufte commandé actuellement
par M. de Graffe , le vaiffeau le plus fort de
fon rang ; & il n'y en a aucun aufli bon
voilier.
Le 19 du mois dernier , écrit- on de Saint- Gillesfur-
Vic , le tems étant très - mauvais , & les vents
fud- oueft , la gabarre la Catherine , de Nantes
commandée par J. B. Manoeuvrier , venant de Rochefort
, s'échoua vers les deux heures après- midi
à l'entrée de potre, havre. Quoique la mer fût trèsagitée
, & déjà fort baffe , ce bâtiment auroit pu
entrer dans ce port , fi un peu auparavant qu'il
donnât fur la barre , un Matelot n'eût eu le mal(
182))
heur d'être emporté jufqu'à douze ou quinze braffes,
par un coup de vent . Le Capitaine occupé du foin
de le fauver , manoeuvra en conféquence & y réuffit
, mais il perdit du tems , & la mer diminuant
toujours , il manqua d'eau pour entrer , & la gabarre
échoua abfolument. Le falur du Matelot con
fole de cet accident . Il y avoit à bord du bâtiment
84 quintaux de fer deftinés pour Nantes. On
l'a déchargé pour le foulager & le retirer plus facilement
de la côte.
Selon les lettres de Bordeaux , du 14 au 31
du mois dernier , il eft arrivé devant ce port
9 bâtimens Hollandois , favoir , 4 de Rotterdam
& d'Aimfterdam , tous chargés de
S
mâtures & de merrein. On a mis à terre
toutes ces marchandiſes , parce que
les navires
ont beaucoup fouffert du mauvais
tems .
Suivant une lettre de M. Ballias de Lambarde ,
Commiffaire des guerres au département de
Grandville , à un de fes amis , on apprend que
Jeanne Elie , femme de Jacques Petit , Matelot ,
a arrêté fur le rivage un foi - difant Colón , que la
tempête y avoit pouffé dans le canot de la corvette
du Roi Expédition , dont il s'étoit emparé à St-
Malo pour paffer à Jerſey. Cette femme s'étant
rendue le 23 Juillet dernier entre fept & huit heures
du matin dans la grève pour y pêcher , s'y
trouva feule , & apperçut dans un petit bateau un
homme luttant contre les vents & les flots , pour
s'éloigner du rivage Le croyant un François que
la tempête avoit jetté fur cette rive , elle lui cria
de venir à elle , parce qu'on pouvoit aborder en
cet endroit fans danger ; comme il ne changea
point de manoeuvre , elle imagina qu'il ne l'avoit
pas entendue , & gravit un rocher , pour s'appro(
183 )
*
>
cher de lui ; de-là elle l'exhorta de nouveau à prendre
terre dans une anfe qu'elle lui indiqua ; mais
comme il lui répondit dans une langue qu'elle n'en
tendit pas , elle ne douta point que ce ne fût un
Anglois , qui furpris par la tempête trop près de
nos côtes , cherchoit à tenir la mer en attendant
le retour du beau tems ; elle fe jetta à l'eau , aborda
le bateau ; le fuyaid fut tellement étonné de fa
fermeté , qu'il cella de ramer , & ne fongea point
à faire ufage d'une pique dont il étoit armé. La
femme ne lâcha le bateau que loifqu'il fut venu
à fon fecours des foldats du régiment de Champagne
, qui fe faifirent du fuyard. Les Officiers
Municipaux de Grandville ont fait venir la femme ,
ont dreflé procès - verbal de fon récit , & écrit à
M. de Sartine , qui leur a fait la réponſe fuivante
:
» J'ai , MM. , rendu compte au Roi de l'action
de Jeanne Elie . S. M. voulant récompenfer cette
femme de la fermeté & de l'intrépidité avec lefquelles
elle s'eft conduite , lui a accordé une grati
fication de 300 liv . , dont le paiement fera ordonné
inceflamment , & en outre une penfion de 200 liv.
fur les Invalides de la Marine. Vous avez bien
fait de m'informer de ce qui eft venu à votre connoillance
à ce fujet , & de me mettre à portée de
procurer à cette femme une récompenſe fi juftement
méritée «<,
On apprend que le Fendant , commandé
par M. de Vaudreuil , eft entré dans la baie
de Chefapeak , le Robufte , monté par M.
de Graffe , eft à Saint- Domingue.
M. le Comte d'Aché , Vice-Amiral depuis
1770 , eft mort le 16 de ce mois & a été enterré
le 17 avec toute la pompe due à fon
rang.
( 184 )
Le 18 , M. le Comte d'Estaing a affifté à l'Opéra
la quarante-deuxième repréfentation d'Iphigénie
en Tauride , dans la colonne de la loge de M. le
Duc de Chartres . Il parut dans la loge même entre
le troifième & le quatrième acte. Il fut applau
di univerſellement . Les tymbales , les trompettes &
les autres inftrumens militaires de l'orcheſtre ſe- ,
condèrent le public par un bruit de guerre & d
fanfares, Cette idée ingénieufe excita de nouveaux
applaudiffemens , qui ne ceffèrent que lorſqu'Iphigénie
entra pour commencer le quatrième acte ;
mais ils redoublèrent dans le ballet de Médée , au
moment de l'inauguration de Jafon . Le fieur d'Auberval
faifit l'inftant où le Peuple témoigne par
fes acclamarions combien il fe trouve heureux
d'avoir Jafon pour maître ; il s'avança fur le bord
du théâtre , une couronne de lauriers à la main , la
préfesta à M. le Comte d'Eftaing & la laiffa tomber
à fes pieds. Ces hommages publics rendus à
la valeur en font la récompenfe , ils étouffent les
cris de l'envie , qui cherchent à lui donner des
dégoûts.
Pour mettre M. Necker plus en état d'apprécier
tous les plans fur les Hopitaux , à la
plus grande utilité defquels il veut travailler,
Madame Necker a fait un effai pour un hofpice
de Charité , qu'elle a établi il y a plus
d'un an fur la Paroiffe de S. Sulpice ; & elle
vient de faire imprimer les règles & les ufages
de cette Maifon. Il eft dit dans cette brochure
qu'elle diftribue elle - même :
:
Le tems , par une gradatión infenfible , introduit
& confacre des abus dans les meilleures inf.
titutions les Hopitaux même n'ont pu échapper à
cette loi générale , & les monumens d'humanité font
devenus en plufieurs endroits des monumens d'indifférence
& prefque de barbarie. N'est- il donc pas
( 185 )
néceffaire de travailler à une réforme , de chercher
à rétablir dans les Maifons de charité plus
d'ordre & d'économie ? Peut - on voir fans être
ému de compaffion , des hommes entaffés dans un
même lit , abandonnés à une malpropreté qui révolte
les fens les plus groffiers , & les contraint
à refpirer un air corrompu qui détruit l'effet des
remèdes ? Pour mieux connoître la dépenfe des
Hopitaux , & le genre de foins qu'ils exigent ,
on a entrepris , par ordre de S. M. , de faire l'effai
d'un Hopital de 120 malades , feuls dans un lit ,
foignés avec la plus grande propreté ; & après une
épreuve de plus d'une année , on s'eft convaincu
que la journée d'un malade coûte un peu moins
de 17 fols. Ce réfultat a été tiré en réuniffant
la dépenfe propre des malades , la`nourriture &
l'entretien de douze Soeurs de la Charité , des domeftiques
, les appointemens du Chapelain , & c.
On obferve que la dépenfe pourroit être moindre
de 17 fols , fi l'hofpice étoit de 200 malades ,
qui n'auroient , comme les 120 , qu'une feule Supérieure
, un feul Chapelain , qui ne confumeroient
, ou peu s'en faut , que la même quantité
' de bois , de lumière , car l'économie fe trouve cer.
tainement dans un nombre limité. L'on dépenſe
plus fi l'on eft au- deffus ; mais fi on paffe les bornes
prefcrites , on dépenfe davantage encore par
le défordre & la confufion «<.
Selon des lettres de Grenoble , on a ref
fenti à Embrun & à Mont- Dauphin , la nuit
du 19 au 20 Janvier , une fecouffe de tremblement
de terre , qui a duré l'espace de deux
fecondes , & dont la direction étoit du midi
au nord ; on en a fur-tout craint les effets
dans cette dernière Ville , où elle a été accompagnée
d'un bruit fi confidérable que plu
fieurs Soldats couchés dans les cafernes neu(
186 )
ves ,fituées fur le bord du rec , croyant qu'il
s'étoit écroulé, fe font levés pour s'en éclaircir.
Le 17 de ce mois , le feu a pris à cinq heures
du foir au Collège des Quatre Nations , dans le
pavillon de la Bibliothèque. Le comble étoit enflammé
dans toute fa hauteur fur environ quatre
toiles de largeur , lorfque les Pompiers font arrivés
affez à tems pour conferver ce monument précieux
qui feroit devenu la proie des flammes , fi
le fecours eût été moins prompt.
La lettre fuivante de M. de la Maugerie ;
rectifie quelques fautes d'exactitude qui fe
font gliffées dans ce que nous avons dit de
fon affaire ; c'eſt une raifon pour nous empreffer
de le tranfcrire .
» Je viens de lire M. , dans votre Journal l'article
qui m'intéreffe ; auffi jaloux que vous l'êtes d'exactitude
je crois que vous ferez charmé d'être
inftruit ponctuellement de ce qui fe paffera dans
cette affaire , ainfi que de ce qui s'y elt paffé le 7
Janvier dernier , voici le précis de l'Arrêt préparatoire
du 7 Janvier :
les quatre
"
» MM. les Maîtres des Requêtes
Sémeftres affemblés , oui le rapport de M. de
Forges de Bonuaires , ont ordonné que les fieurs
» de Bricqueville , la Luzerne & de la Maugerie
» & le nommé Noel , fe conftitueroient prifon
niers le is Février prochain , tous les trois chacun
dans une prifon diſtincte & ſéparés les uns des
autres , pour procéder au jugement définitif de
» leur Procès , dont le rapport eſt fixé au même
» jour «.
و د
» Je m'y fuis trouvé alors , Monfieur , aipfi que
yous l'annoncez , mais fans entrer en prifon , cette
( 187 )
entrée eft remiſe au 15 Février prochain & j'y done
ne rendez vous à mes Adverfaires qui , ainfi que
vous l'annoncez , ne paroiffent ni à Paris ni en
Normandie depuis 7 ans . Vous voudrez bien rectifier
encore un article de votre Journal , M. de Bricqueville
la Luzerne , na point paru dites- vous , à
fon affaire depuis qu'ils a obtenu un Arrêt du Parlement
, je vous attefte , Monfieur , qu'il a formé
oppofition à l'Arrêt de caffation dans le tems , &
qu'il fut débouté de fon oppofition . Je vous prie
inftamment de relever ces petites erreurs . Je ferai
exact à vous adreffer l'Arrêt prochain . Jai l'honneur
d'être. Signé DE LA MAUGERIE « .
Nous nous empreffons de mettre ici l'avis
fuivant , qui intéreffe les Amateurs d'Hiftoire
Naturelle.
ככ
Superbe & nombreuſe Collection d'Oiseaux tous
montés , compofée des Oifeaux d'Europe , d'Afrique
& des Indes Occidentales & Orientales , à vendre
en entier. ( On n'en vendra aucun féparément ) . Tous
les Scavans & Curieux en Hiftoire Naturelle qui ont
voyagé dans les Provinces Méridionales de la France ,
ont vû à Montpellier cette belle Collection : ils
ont avoué n'en avoir vû chez aucun particulier de
l'Europe une plus confidérable , mieux confervée ,
& en meilleur état. Ceux qui voudront en faire l'acquifition
, doivent s'adreffer à Montpellier , à M. le
Baron de Faugeres , ancien Officier de Vaiffeaux du
Roi , Membre de la Société Royale des Sciences
de cette Ville . On affranchira les lettres ; ceux qui
défireront connoître le Catalogue de cette Collection ,
lui donneront une adreffe pour qu'il leur foit envoyé ,
& pourront la faire examiner par qui ils voudront.
Le voisinage de la mer & de plufieurs grandes
rivières , en rendra le tranſport aifé à ceux qui voudront
faire cette acquifition.
( 188 )
On trouvé chez M. Sykes , Opticien Privilégié du
Roi,place du Palais Royal à Paris, un Cabinet curieux
d'Inftruments de Marine , tels que Lunettes Achromatiques
, de la meilleure conftruction & du plus
grand effet poffible , Lunettes de nuit , Octants &
Sextants de Hadley , nouvellement perfectionnés ,
tant pour l'obfervation poſtérieure qu'antérieure ,
Bouffoles d'Azimuth & auties ; Baromètres marins ,
Porte-voix &c. & c. , & généralement tout ce qui
concerne l'Optique , les Mathématiques & la Phyfique.
Dame Antoinette - Puiffelė - Virgine de
Clermont-Tonnerre , époufe du Vicomte
de la Ferté- de-Meun , eft morte le 4 de ce
mois en fon Château de Challemant , en Nivernois.
: Paul- Gédéon Joly de Maizeroy , Lieute-
Colonel d'Infanterie , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de St-Louis , Membre de
l'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres de Paris , de la Société Royale de
Londres , eft mort le 7 de ce mois , âgé de
55 ans.
>
Le Marquis de Pracontal , Lieutenant de
Roi , de la Province de Nivernois , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint-
Louis , eft mort le 9 de ce mois dans la 82°
année de fon âge.
Jean Morel Dupleffis , ancien Chancelier
du Confulat de France à Naples , eft mort
ici le 8 de ce mois , âgé de 106 ans ; il avoit
confervé fa fanré : fix mois d'enfance ont
précédé fa mort.
( 189 )
Marie- Anne de Montfaulnin du Montal ,
Comteffe douairiere de la Riviere , veuve de
Charles - Paul , Comte de la Riviere , Vicomte
de Tonnerre & de Quincy , Baron de
Courcelle , Marquis de St-Brifon , Seigneur
de Thofte , &c. eft morte le 10 de ce mois ,
âgée de 68 ans.
Les Numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , du 16 de ce mois ,
font 82 , 69 , 5 , 43 & 14.
De BRUXELLES , le 22 Février,
LES nouvelles de Madrid , du 8 de ce
mois , contiennent les détails fuivans :
» Nos dernières lettres du camp de St - Roch , en
date du 27 Janvier , portent qu'on nous a envoyé
beaucoup de nos bleffés qui font arrivés à Puente
Mayorga , fur un bâtiment Anglois . Les ennemis
pouffent avec vigueur la conftruction des batteries
& des fortifications de la place , fur-tour vers
la pointe d'Europe ; ils réparent leurs vaiffeaux , &
font courir le bruit qu'il n'en fortira que dix pour
continuer les opérations projettées. La place avoit
ceffé fon feu , excepté le 25 , qu'elle tira 62 coups
de canon à boulet & à mitrailles , fur un détachement
de Cavalerie & de Volontaires d'Aragon ,
qui pourfuivoient un caporal & quatre foldats déferteurs
des Gardes Wallones , dont un fut tué , le
caporal pris & pendu le lendemain. On apprend
de Lisbonne que le 29 du mois dernier , l'eſcadre
de D. Miguel Gafton a été apperçue près du Cap
de la Roca à environ huit à dix lieues de
Lisbonne même , & que la nuit du 31 au premier
de ce mois , des pêcheurs découvrirent beaucoup de
voiles à quelque diſtance de ce Port.
›
On n'eft pas encore inftruit de la fuite du
( 190 )
démêlé qu'a occafionné entre la Grande-
Bretagne & les Provinces- Unies la faifie
du convoi efcorté par des vaiffeaux de
guerre de la République. On lit dans quelques
feuilles , que le Roi d'Angleterre a fait
la déclaration verbale fuivante aux Etats-
Généraux.
» S. M. réitère à LL. HH. PP. les plus fortes al
furances de fon amitié , & de fon deffein de conferver
les traités conclus avec elles ; mais comme la confervation
des traités dépend de leur exacte obſervation ,
S. M. pour la propre défenſe & le maintien de l'égalité
, fe verroit contrainte dès que les Etats ne four
niffoient pas les fecours demandés par des Mémoires
réitérés , & continuoient de favoriler le tranfport de
munitions navales à l'ennemi , de confidérer pendant
la
guerre
actuelle les Provinces- Unies fur le même
pied que d'autres Puiffances neutres , en conféquence
de fufpendre à l'égard de leurs fujets toutes les ftipu
lations , principalement du traité de 1674 , & de s'en
tenir feulement au droit des Nations qui doit fervir
de règle à tous les Etats neutres ce .
Si cette déclaration a été faite on . eſt
bien curieux d'apprendre comment les Hollandois
l'auront reçue ; on affure en attendant
qu'il eft décidé que les forces maritimes
de cette République feront mifes cette.
année fur un pied refpectable , pour ordonner
les convois nécellaires aux navires marchands
, & que le nombre des vaiffeaux de
guerre , deftinés à protéger le commercę ,
fera augmenté jufqu'au nombre de 55 ,
tant vaiffeaux de ligne que frégates . Ce qui
fait penfer que cette nouvelle n'eft pas fans
fondement , c'eft que les Etats- Généraux
( 191 )
dans leur affemblée n'ont pas encore réglé
les impôts pour l'année courante : fi la mas
rine exige une augmentation de dépenfes ,
ils feront fans doute augmentés . Les droits
de tonnage & de vente ont été continués
pour une demi-année .
Nous recevons le difcours fuivant , prononcé
par M. Burke dans la Chambre des
Communes , le 8 de ce mois.
» Comme le Lord North fait que dans toutes
nos opérations , tant civiles que, militaires , celles
de nos ennemis doivent nous fervir de guide , il a
tourné les yeux vers le continent , & il a vu que
les François faifoient dans leurs finances des ar
rangemens qui les mettoient en état de continuer
la guerre avec beaucoup plus de probabilité de
fuccès que nous n'ofons nous en promettre. Nous
fommes déjà épuisés par des dépenses extravagantes
, écrasés par des taxes énormes , & cependant
les amis du Gouvernement conviennent qu'après
tant d'efforts de notre part , fi nous voulions faire
la paix dans ce moment- ci , nous ne pourrions
nous la procurer qu'à des conditions honteufes .
Notre fituation fera encore bien plus déplorable
dans deux années ; en même tems que nous prodiguons
nos tréfors , nos ennemis continuent de
mettre la plus ftricte économie dans leurs dépenfes.
Leurs extraordinaires depuis le commencement
de la guerre n'ont jamais excédé huit millions
fterling par an ; ils ont emprunté dernièrement environ
2,500,000 livres , & cependant ils n'ont pas
un fchelling de dette conftituée. Ils n'ont pas ajou
té un feul impôt à ceux de leur établiffement de
paix , ils n'ont établi aucuns nouveaux fonds pour
le paiement de ces extraordinaires . L'intérêt a été
payé avec l'argent que l'Etat a fu fe ménager par
( 192 )
•
économie. Il y a eu une réforme générale en
France , dans la Maifon du Roi , même dans la
Chambre de la Reine & dans les menus-plaifirs
de la Famille Royale. Au moyen de cette réduc
tion de dépenfes , le Directeur- Général des finan- i
ces a économifé un revenu égal au paiement de
l'intérêt pour l'emprunt & pour la maffe extraordinaires
; les épargnes ont produit jufqu'à la fomme
de 950,000 liv . par an . Toute cette opération s'eft
effectuée fans qu'on ait vu la moindre trace du
pouvoir arbitraire. On n'a point hauffé la valeur
des espèces ; leur fubftance n'a point été réduite ;
il n'y a pas eu non plus la plus légère réduction
dans le capital de la dette nationale , ni le moindre
retard dans le paiement de l'intérêt de cette
dette. Au contraire tout a été conduit d'une manière
qui a donné la plus grande folidité lau
crédit public , & qui a rendu pour jamais chere à
la Nation & le Miniftre qui a donné les projets ,
& le Souverain qui les a adoptés . Enfin , nulle
propriété n'a été envahie , quoiqu'on ait fait les
plus grands efforts pour lever des fonds qui puffent
mettre en état de continuer la guerre . Le
Roi de France , comme bon père de fon peuple ,
a cru devoir plutôt faire des retranchemens dans
fa Maiſon , qu'ôter quelque chofe à fes fujers.
Quoiqu'ennemi , je ne puis m'empêcher de reconnoître
que ce jeune Prince mérite le refpect , l'ef
time & l'admiration de l'Europe. Quelle trifte
perfpective pour nous ! Un Miniftre habile & un
Roi patriote dirigent les affaires de nos ennemis ,
tandis les nôtres le font
que un Roi patriote par
fans doute , mais par un Financier beaucoup moins
habile. Pour fuivre l'exemple de M. Necker , il
feroit indifpenfable de fupprimer beaucoup de
places qu'un long efpace de tems a renda , dans
l'opinion de certaines gens , auffi néceffaires que
refpectables,
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
DIS FÉVRIER 1780 . SAMEDI 5
DU
BIBLOT
GRATEAL
PARIS,
PALAIS
ROYTE
ChE LANCKOUCKE , Hôtel de Thos
rue des Poitevins.
Avec Approbation & Breveté du Rai
STOR
LIBRARY
YORK
TABLE
Des Matières du mois de Janvier.
PIÈCES IÈCES FUGITIVES. Théâtre à l'Ufage des Jeunes
Epitre écrite de la Campagne Perfonnes.Premier Extrait ,
-
à Mde M...
49
A Madame de ... en lui envoyant
un Souvenir le premierjour
de l'An ,
Le Droit de Main-morte aboli
, Ode,
Les Regrets , Parodie de l'Air
d'Iphigénie ,
Le Nouvel An
109
7
97
Les Rats &le Tableau , Fa
ble ,
•
146
Le Chêne les Oifeaux de
Proie & POrage , Fable 193
Vers à Madame la Marquife
de C... ,
Couplets à M. le Comte de
Trob, .. 148
145
Epitaphe de mon Grand-père,
195
L'Amour Voyageur , Conte
Allégorique,
Dela Générofité ,
ISI
217
180
Second Extrait
Répertoire Univerfel ,
Chanfons , & autres Poéfies
Pofthumes de M. l'Abbé
de l'Attaignant , 209
214 L'Art de la Vigne ,
Maximes & Réflexions Morales
du Duc de la Rochefoucauld
,
ACADÉMIE S.
Séance publique de l'Académie
Françoise ,
SPECTACLES.
238
235
32 Concert Spirituel,
Académie Roy, de Mufiq. 36
Comédie Françoiſe , 36 , 84,
131
Comédie Italienne , 37 , 87,
132.
8 VARIÉTÉ S.
42
Lettre au Rédacteur du Mer- Lettre aux Auteurs du Mercure
, 196
Enigmes & Logogryphes , 17 ,
66 , 104 , 150 , 208
NOUVELLES LITTÉR.
Lettre du Docteur Démefte
Confidérationfur la danfe di
Menuet ,
Opufcules Poétiques ,
Almanach Littéraire ,
La Liberté protégée par les
89
cure , 39, 40
Extrait d'une Lettre écrite de
Berlin ,
Fait remarquable de Juftice
de S. M. le Roi de Pruffe,
90 , 237
Noticefur les Ecrits de l'Abbé
de la Porte , 139
27 Recueil de Lois du Grand-
Duc de Tofcane, 185
7 Anecdotes , 189 , 238
Gravures ,? 45
Mufique, 143 , 190
106
Géographie,
miques
III
142 , 190 , 38
Hiftoire de Mahomet , 121
Armes & les Edis du Roi ,
Poëme , 142
Recueil d'Inftructions Econo- Annonces Littéraires , 46, 93,
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI FÉVRIER 1780 .
,
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
BOUTS rimés donnés à l'Auteur , & remplis
fur le champ.
Jusqu'ici pour flatter un Miniftre
Il falloit avec art le comparer fans
Au fage & grand Colbert , au jufte & franc
Dans les fiécles futurs il faudra moins
Pour faire un grand éloge un feul nom
Necker fera celui dont on fe
accompli,
-ceffe
Sully.
d'adreffe:
fuffira.
1 fervira.
( ParM. Garvel de Charly. )
A ij
MERCURE
PAS SI PRÈS DE NOUS
Ou l'Égalité Rétablie,
DANS un Royaume qui ne reffemble point
à beaucoup d'autres , l'orgueil avoit gravé
fur une table de porphyre , cette maxime
impofante : Le fang des demi-Dieux doit fe
conferver dans toute fa pureté. On fe tromperoit
fi l'on imaginoit qu'un grand fens
étoit renfermé dans cette infcription faftueufe.
Le Légiflateur n'avoit voulu qu'interdire
à ces êtres aimables qui n'ont que
de beaux yeux pour titres de nobleffe ,
l'efpoir d'être jamais les femmes des Grands
Seigneurs. Il leur permit cependant d'en
être les maîtreffes , & quelque chofe de pis,
Le fort d'un Légiflateur eft de lire dans
l'avenir , & d'enchaîner dans fes combinaifons
fauffes une poftérité innocente :
celui-ci prévit qu'il en coûteroit , chaque
fiècle une douzaine de tendres violences ,
& rétablit fagement l'équilibre , en compenfant
, d'un côté par des abus , les privations
qu'il lui plaifoit d'ordonner de
l'autre. Dans bien des pays cette manière
d'opérer paroit excellente . Tout fut à peuprès
permis aux grands Seigneurs ; c'étoit
le plus joli défordre qui eût jamais exifté
en Morale ; le peuple n'y comprenoit rien,
DE FRANCE.
!
& l'embarras du peuple étoit très-amufant.
En revanche le Légiflateur avoit manifeſté
toute fa fageffe dans la police pour la po
pulace , qui avoit le droit de fe méfallier.
Les récompenfes il eft vrai , furent arbitraires
; mais ( & cela valoit bien mieux )
les châtimens furent claffes dans un ordre
admirable , & , pour que le Code penal
ne variât jamais , parce qu'il étoit clair que
les peuples à naître auroient les mêmes
pallions que ceux déjà nés , il ordonna
qu'il fût écrit fur l'airain avec un poin
çon de fer ; & afin qu'au nom feul de la
Loi , un effroi religieux s'emparat du Peu
ple , il défendit aux inftituteurs de la rendre
familière à la jeuneffe plébéienne dont
la fortune & la vie dépendirent des Jurifconfultes
, qu'il ne choifit pas à la vérité
avec fcrupule , mais que le hafard , qui
fair de i belles chofes , prenoit à coup
für dans la claffe la plus vertueufe &
la plus éclairée. Le Gouvernement n'étoit
pas defpotique , c'eût été outrager la liberté
naturelle : un Monarque affis fur un
Trône héréditaire , affez abfolu pour pouvoir
faire le bien fans le concours des
voir
Sujets , réuniffant en un mot la Puiffance
légiflative & exécutrice , étoit l'unique maître
que des êtres libres puffent defirer.
Enfin , il fe hâta d'affermir fa Légiflation
par des exemples bons ou mauvais , justes
ou injuftes ; parce que les exemples difpen
2
A sij
MERCURE
fent de confulter la Loi , & jettent fur
elle , dès le premier pas , une pouffière
d'antiquité qui la rend vénérable .
L'ouvrage du Légiflateur fut refpecté
dans le premier fiècle. Celui qui fuivit fut
moins paifible. Il s'étoit élevé entre les
Grands & le peuple une claffe mixte , qui
enrichie par l'agiotage , & careffée par la
confidération précaire que donne l'or , crut
être réellement quelque chofe. Devenue effentielle
à l'Etat , dans un de ces momens
de crife où les topiques deviennent néceffaires
, elle acquit une prépondérance orgueilleufe.
Comme elle ne pouvoit exiger
dans fes alliances des généalogies & des
écuffons , elle demanda de riches dots , &
en cela elle ne reffembloit pas malaux Juifs,
qui , inhabiles à poffeder des biens- fonds ,
ont toute leur fortune dans des portefeuilles
, & dotent leurs enfans avec des
Lettres de change. Dans cette claffe , épou
fer une femme fans dot , c'étoit déroger.
L'orgueil gagna bientôt de proche en proche
tous les états. Le Roi voulut rétablit
P'ordre par des Ordonnances contre les
rapts & les méfalliances. Le défordre en
devint plus effrayant.
Le Ciel envoya à ce Royaume un bon
Roi ; je le nommerai Ferdinand , quoique
te nom n'ait pas toujours été porté par des
Princes trop fcrupuleux. Il caffa fes Ordonnances
qui contrarioient la nature. Les
DE FRANCE. 7
Mariages furent affortis dès qu'on fe convint.
Il avoit à déraciner le préjugé de dé
rogeance , car , graces à notre folie , le
préjugé marche toujours à la fuite de la
Loi. On abroge fans peine des lois fondamentales
; mais il en coûte du fang pour
réformer l'opinion . Ferdinand préféra le
ridicule à l'autorité. Celui ou celle qui
ofoit murmurer contre l'égalité rétablie
étoit promené triomphalement dans les rues
de la ville ; & , dans tous les carrefours ,
on faifoit une paufe. Un Officier public
crioit à haute voix au ridicule triomphateur ;
Souvenez-vous que les hommes font égaux ,
que vous êtes le plus vain & le plus fou des
hommes ; levez-vous & remerciez Ferdinand,
qui pouvoit vous punir d'une autre manière.
L'orgueilleux fe levoit , & répondoit
Je remercie Ferdinand.
L'émulation la plus aimable s'établit à la
Cour : les Dames enlevoient leurs Amans
aux Princeffes ; les Princes , dans la crainte
d'être fupplantés par de fimples Gentils-
'hommes , redoubloient d'amabilité ; on finiffoit
quelquefois par fe battre en duel :
le fang couloit , la mort fuiveit ; tout cela
n'étoit pas abfolument bien ; mais le courage
s'exerçoit , l'inégalité des rangs difparoiffoit
, & les Princeffes , fi gênées partour
, y trouvoient leur compte.
Tout alloit bien dans cette Cour , lorfqu'un
Prince du Nord s'y fit préſenter par
A iv
8 MERCURE
$
fon Ambaffadeur. Le Prince vit l'Infante
Aftacie. L'Infante
n'étoit pas une de ces
beautés à qui on dit fur un air d'Opéra ,
qui vous voit vous adore , c'étoir une de
celles à qui on n'ofe pas même dire , qui
Vous voit n'adore plus que vous. Le Prince
du Nord ne put tenir contre les plus jolis
attraits de la Cour. C'étoit , s'il m'en
fouvient bien , dans le tems où les Hollandois
promettoient une plume d'or à celui
qui figneroit fon nom. Dans ce tems- là
un Chevalier favoit bien aimer , mais n'étoit
pas toujours aimable. Il employoit fou
vent le ministère d'un varlet , jeune Page
fouple & affidé ; c'étoit le varler qui écrivoit
, portoit les billets du matin , & gravoit
les réponſes fur fes tablettes . Le Prince
chargea donc de fes galans meffages un joli
Page de vingt - deux ans. L'Infante en avoit
dix-huit : voilà déjà une fympathie d'âge....
Une fympathie femblable eft une lettre de
créance à l'aide de laquelle on peut tout
dire ; on eft pour le moins affuré d'être
écouté. On plaifanta beaucoup le joli Page
fur fon rôle d'Ambaffadeur , & on lui fit
entendre qu'il pouvoit traiter de Souverain
Souveraine. Le joli Page entendit à merveille....
Un foupir partit.... Un foupir de
Princeffe dit tant de chofes ! ou plutôt
que de chofes il difpenfe de dire ! .... Le
joli Page devint bientôt Prince ; c'eft peu
dire , il fe croyoit un Dieu. Ferdinand le
(
DE FRANCE.
reçut pour époux de l'Infante. Il ne fut
plus nommé à la Cour que le Prince- Page.
Son mariage fut célébré avec la plus grande
pompe. Le Prince du Nord étonné d'une
méfalliance fi fingulière , en témoigna publiquement
fa furprife , fans ménager les
expreffions. Ferdinand donna des ordres
pour l'arrêter . La fuite le déroba au triom
phe ridicule réfervé aux orgueilleux,
Ferdinand voulant prévenir déformais de
femblables apoftrophes contre l'égalité qu'il
avoit rétablie , envoya dans toutes les Cours
un porteur de fon Édit. Les Allemands en
prirent une copie pour la fingularité du
fait , & firent défendre au peuple l'entrée
du prater. Les Monfignors , les Princes d'Italie
, & les Comtes de Vicence , répondirent
à l'Envoyé , ce que le Cardinal Aldo
brandin difoit à l'Ariofte : dove la fua Signoria
a pigliato tante coglo.... Celui qui
étoit charge de pénétrer en Efpagne , retourna
fur fes pas , & fans doute il eut
tort d'en croire les faux bruits & les con
tes très Mogols qu'on fait contre les trèspacifiques
inquifiteurs. Il y avoit déjà longtems
, qu'en Angleterre , un Lord époufoit
la fille d'un Marchand , & que le fils
du Marchand devenoit Baronet après deux
campagnes fur mer , & trois voyages à
S. James. Les Hollandois , fobres & fages,
ne trouvèrent rien de nouveau dans l'Édit
de Ferdinand. Il reftoit le Peuple charmant
A v
TO MERCURE
qui met à contribution tous les autres par
fes manufactures de gaze & fes danfeufes.
Le Député vit qu'on n'y regardoit plus de
fi près aux alliances , pourvu que la finance
couvrit la roture. Quant à l'égalité abfolue,
elle étoit déniée par le droit , & admife par
le fait. C'étoit l'ouvrage des créanciers , des
maîtreffes & des virtuofes , efpèce de gens.
très-foigneufe de ramener tout à fon ni
veau. Une confidération d'un poids bien
plus grand que la précédente ; c'eft que la
multiplicité de décorations , d'Ordres , de
Chapitres , de Comtes & de Chevaliers.
faifoient marcher le Peuple charmant pat
un mouvement rétrograde encore plus vite
vers l'égalité. Tous les pays , dit Ferdinand ,
où il y a tant de dignités , & où l'on croit
avoir befoin d'un fupport pour être quel
que chofe , reviennent bientôt à l'égalité pri
mitive. Ferdinand trouva fon Édit bien plus
fage depuis qu'il s'étoit rencontré dans tant
de chofes avec le Peuple charmant.
(Par M. Mayer! )
DE FRANCE. II
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE
E mot de l'Enigme eft le premier Jour
de l'An; celui du Logogryphe eft Apothéose,
où fe trouvent Pó , fot , thé , Athée , pet ,
fept ,fep, apt , os.
ÉNIGM E.
JE fuis de tous pays , & par -tout fort utile ;
Aux champs , dans les hameaux , à la Cour , à la ville ,
Sans moi le monde entier feroit bientôt détruit ;
Je le fers en tout temps , le jour , même la nuit :
Vers moi l'homme a toujours certain goût qui
l'entraîne ;
Mais la femme par fois ne me voit pas fans peine.
L'un & l'autre pourtant , dans leurs preffans befoins ,
Demandent mon fecours , font grand cas de mes foins.
Du mal comme du bien je fuis toujours la caufe,
Et pour me pofféder , bien fouvent on s'expoſe.
Sans moi point de Héros , de Rois , ni de Savans ;;
Plus de cruels jaloux , mais auffi plus d'amans.
De tout , dans l'univers , je fuis le vrai principe ;
Enfin , aux jeux d'Amour toujours je participe.
Je te vois à ces mots ouvrir , fixer tes yeux ;
Mais en vain , cher Lecteur , tu parois curieux ;
A vj
12 MERCURE
Quand tu tiendrois le mot qu'ici tu veux apprendre ,
Je fuis Enigme encor , difficile à comprendre.
A
( Par M. Borel, de Grenoble. )
LOGOGRYPHE
A Madame DE MAD. **
JE fuis battu par deux femelles ;
à
Guife
De mes fept pieds , Iris , mettez -en deux à bas,
Et je ferai ce Dieu qui ne porte des aîles
Que pour voltiger fur vos pas.
1970 n
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
GÉOGRAPHIE comparée , ou Analyſe de
la Géographie ancienne & moderne de tous
les Pays & de tous les âges. Par M.
Mentelle , Hiftoriographe de Mgr. le
Comte d'Artois , Penfionnaire du Roi,& c.
A Paris , chez l'Auteur , rue de Seine
hôtel de Mayence , Fauxbourg Saint-Germain.
}
१
*
LE Public defiroit depuis long- tems un
Livre élémentaire qui rapprochât la Géographie
ancienne de la modeine, qui préfentât
en même tems un double tableau inême - tems und
correfpondant de la Chronologie & de
PHiftoire de chaque pays. Tous les ouvrages
DE FRANCE. 13
qui ont paru jufqu'à ce jour , n'ont rempli
qu'imparfaitement quelques parties de ce
vafte plan celui de M. Mentelle eft
le feul qui l'embraffe dans toute fon étendue.
Utile , & même néceffaire pour l'éducation
des jeunes gens ; il eft agréable , &
même inftructif pour les Savans . Les Cartes
qui accompagnent fes difcours , font
très-bien exécutées , & fur-tout fort commodes
en ce qu'elles ne contiennent que les
noms rapportés dans l'Ouvrage. On trou
vera encore un avantage précieux dans
fes Cartes comparatives , qui , par le moyen
d'une double enluminure de couleurs différentes
, préfentent les divifions modernes
comparées aux divifions anciennes. Les autres
Cartes ne font que le développement
de ces premières.
CIL
L'Auteur a déjà publié quatre livraiſons,
dont nous allons faire connoître rapidement
l'objet.
La première contient deux cahiers . Le
premier porte le titre d'Introduction. L'Au
teur y examine les différentes manières dont
on peut rapprocher la Géographie ancienne
de la moderne ; il expofe le plan qu'il a
adopté , les raifons qu'il en donne convaincront
aifément qu'il méritoit la préférence.
Cette Introduction eft fuivie d'un Précis de
Chronologie. Le Tableau qui l'accompagne
, ingénieufement exécuté & chargé de
peu de détails , paroîtra d'une utilité fingulière
pour la pratique. La Géographie A
९
14 MERCURE
tronomique eft le fujet du fecond cahier.
La clarté de la méthode , la profondeur de
favoir qui y règnent , lui feront fans doute
donner la préference fur tous les Traités
de Sphère dont on fe fert pour l'éducation.
L'Auteur avoue , avec une franchiſe honorable
, qu'il a reçu beaucoup de fecours,
pour cette partie de fon travail , de M. de
la Place , Académicien , Géomètre diftingué
Suit an Précis intéreffant de l'hiftoire de
l'Aftronomie , où l'on paffe en revue tous
les grands hommes qui , par leurs lumières,
ont perfectionné cette Science.
+
La feconde livraiſon embraffe la Géographie
phyfique & politique de tout le
globe. On y trouve d'abord les vues géné
rales de M. de Buffon fur la divifion du
globe ; une efquiffe , bien tracée de celles
de M. de Buache fur les montagnes. La
eaufe tant débattue du flux & du reflux y
eft expofee d'après l'explication des plus
grands Géomètres; pour la rendre plus intelligible
, l'Auteur a même fait graver une
planche. La feconde partie de ce cahier embraffe
les élémens de la Géographie politi
que du globe. La clarté , la préciſion diftinguent
fur-tout ce morceau intéreffant.
La troisième livraifon contient la Géogra
phie de la Turquie Européenne. On y
trouve des détails très intéreflans fur la Géographie
ancienne de la Grèce , partie fi peu
connue de nos jours , & qui jettera un
grand jour fur la lecture des Auteurs- claf
DE FRANCE. IF
fiques ; le précis des Révolutions politiques
qu'a effuyées ce pays depuis l'origine des
Grecs jufqu'à fa conquête par les Turcs ;
l'état actuel de cette contrée , fur le fort de
laquelle on ne peur que gémir , piqueront
la curiofité du Lecteur. Parmi les tableaux
inftructifs dont l'Auteur a foin d'accompa
gner fon ouvrage , on diftinguera dans cette
livraifon le Tableau Géochronographique
les divifions verticales font géographiques ;
ce font celles de la Géographie ancienne
& moderne de cette partie ; les divifions.
horisontales font chronologiques. On y trouve
une fuite correfpondante des Rois & des
Empereurs , & l'on voit , d'un coup d'oeil
& chacun à fon époque , les Rois d'Arges,
de Sicyone , de Lacédémone , & c ; les Em
pereurs Latins , les Rois de Bulgarie , & c.
Enfin, la defcription de l'Italie ancienne
eft l'objet de la quatrième livraifon , qui
fe publie aujourd'hui. En la parcourant , on
voit avec plaifir que plus l'Auteur avance
dans fa carrière , plus il met de foin &
d'étude à perfectionner fon ouvrage. La
Géographie physique de cette partie du
Monde , qui paroît avoir effuyé plus de révolutions
phyfiques qu'aucune autre région
connue , eft très - intéreffante par la defcription
des glacières de la Suiffe , des éruptions
du Véfuve , des différens phénomènes de
la Solfatare , de la grotte du Chien , & de
mille autres endroits. Cette Defcription eft
fuivie de l'explication des termes qui s'of;
16 MERCURE
frent dans l'Hiftoire - Naturelle , comme
Laves , Schorlz , Pyrites , &c.; explication
donnée à l'Auteur par M. Buquet , fon ami,
habile Chymifte que nous venons de perdre.
On diftingue dans la partie poli
tique une Analyfe frappante du Gouvernement
de Rome , de fa Religion , de fes
Lois ; enfin une Analyfe hiftorique de tous
les Etats anciens & modernes. Les Cartes
de cette Partie font exécutées fupérieure
ment.
La partie de l'Italie moderne fera publiée
en Février ; à cette époque , la Soufcription
fera fermée , & l'ouvrage fera plus
cher environ d'un tiers.
Le prix actuel pour les Soufcripteurs eft
de
24 T.
par
chaque
cahier
d'impreffion
, de
8
pour
les
Cartes
&
Tableaux
. Le
prix
des
quatre
Livraifons
eft
de
23
l. 6.f.
L'Auteur les fait parvenir franches de
port par tout le Royaume. Son adreffe eft
ainfi M. Mentelle , Hiftoriographe de
Mgr le Comte d'Artois , rue de Seine ,
hôtel de Mayence , à Paris.
VOYAGES de Genève & de Touraine ,
Juivis de quelques Opufcules. A Orléans
chez la Veuve Rouzeau , Imprimeur du
Roi & de l'Evêché.
CETTE relation épiftolaire, décèle un Amateur
inftruit & un Citoyen plein de fenfibilité,
beaucoup plus qu'un habile Ecrivain & un
DE FRANCE.
Obfervateur philofophe . Son ftyle manque ab
folument dejuftelle & de précision , & on eft
en droit de lui reprocher beaucoup d'incorrec
tions. On y voudroit plus d'efprit, de légèreté
& d'agrément. La curiofité feule fuftit fans .
doute pour nous rendre intéreffantes les relations
des Voyageurs qui ont parcouru des
pays lointains & peu connus. Mais la lecture
d'un voyage dans l'intérieur de nos Provinces
ne peut intéreffer que foiblement , par la
feule exactitude des détails topographiques
quelquefois trop minutieux . Il faut en relever
la fechereffe par un ftyle foigné , qui joigne
à la variété des defcriptions un mêlange
agréable , de réflexions tour-à- tour utiles
touchantes & ingénieufes.
Nous offrons à nos Lecteurs , comme la
defcription la plus curieufe du voyage de
Genève , celle des grottes d'Arcy , de ces
fameufes cavernes , où les voyageurs ne manquent
jamais d'entrer pour admirer tous les
hafards heureux formés par les congellations
des eaux qui tombent fans ceffe de la
voûte.
ور
" Je croyois pouvoir pénétrer avec faci-
» lité dans ces grottes ; mais quelle fut ma
furprife , lorfque je n'apperçus qu'une ou-
» verture fort étroite & fi balle , qu'il faut
fe coucher abfolument fur la terre pour y
pouvoir paffer. Je demandai s'il n'y avoit
point d'autres entrées ; & comme on nous
répondit que c'étoit la feule , nous prîmes
» le parti de marcher fur le ventre , à l'aide
ود
"
و د
و د
18 MERCURE
1
97
» de nos pieds & de nos mains . C'étoit
» bien-là ce que nous pouvions appeler ,
" fans le favoir , initium dolorum. Il me vint
» cependant dans ce moment une idée
» affez fingulière. Comme nous avions tous
» une chandelle à la main , n'ayant malheureuſement
point fait provifion de flambeaux
, je crus être un de ces Philofophes
» modernes , qu'on a repréſenté marchant
» à quatre pattes , & éclairant de fa lumière
" tout ce qui fe rencontroit fur la route. Ce
» petit inftant de gaîté ne fut pas de longue
» durée ; car après avoir fait ainfi quelques
» pas comme une troupe de pénitens , nous
sa ne reprîmes l'attitude ordinaire que pour
» traverfer un endroit affez vafte , où le ter-
» rein eft fi gliffant , qu'on rifque à chaque
» moment de tomber fur une espèce de
» verglas au péril de fa vie. Nous entrâmes
» dans un fallon , où l'on nous fit remar-
» quer de belles chofes , à la vérité , mais
fur lefquelles je ne jetois qu'un coupd'oeil
inquiet & timide. Ce qui me parur
» le plus étonnant , eft un lac qui fe trouve
à main droite , & dont on n'a pu , dit- on ,
» trouver la profondeur. Il y avoit déjà du
" temps que je defirois fortir de ces cachots ,
» lorfqu'on nous dit qu'il falloit avancer
» pour aller examiner une des plus belles
congellations connues , qui repréſentoit
une magnifique coquille , à côté de laquelle
étoient des tuyaux d'orgue , & une
expofition ou oftenfoir , dont l'ouvrage ,
ל כ
»
»
39
DE FRANCE.
22
fait par les mains de la Nature , étoit un
affémblage d'autant de morceaux rares &
» précieux. Un peu de gloriole nous déter-
» mina à accepter la propofition ; mais nous
» payâmes bien cher ce petit acte de vanité.
» H nous fallut traverſer avec un danger
"
infini un fouterrein que Fon appelle le
» Trou-madame. Son élévation & fa largeur
» n'ont pas plus de deux pieds & demi à
" trois pieds , & il faut prendre garde furtout
de lever la tête en y paffant , parce
que la voûte eft hériffée de pétrifications
faillantes & pointues , qui lui porteroient
autant de coups mortels fi elle venoit à
les rencontrer. Après être fortis de ce lieu
» affreux , comme Jonas du corps de la baleine
, on nous propofa de pouffer encore
» plus loin , & d'aller jufqu'au fond de la
» caverne , admirer la fymmétrie d'un parquet
en coquilles , large d'environ un pied
» & demi. Je remerciai des offres qu'on
» vouloit bien me faire , & je me contentai
de confidérer avec attention les belles
» chofes dont la vue nous avoit coûté tant
» de peines & de dangers. Quelques-uns
» cependant d'entre nous , plus courageux
que les autres , prolongèrent jufqu'à l'ex-
» trémité des grottes ; & dès qu'ils nous eurent
réjoints , nous nous hârâmes de quit
ter un lieu dont le fouvenir me caufe en-
» core de l'effroi . Notre fortie fut prefque
auffi pénible : on nous fit paffer par une
efpèce de boyau , qu'on nomine le Trou
D
מ
20 MERCURE .
ג כ
» Monfieur , un peu plus large à la vérité ,
» & un peu moins long que celui du Trou-
Madame, que nous franchimes en gens
qui efpèrent retrouver bientôt le jour
» après lequel ils foupirent. Nous le revimes
enfin avec toute la joie d'un malade
» qui revient à la vie . Et à quels accidens
ne s'expofe-t-on pas fi les lumières vien-
» nent à s'éteindre dans ces abyfmes où le
corps eft fans ceffe prêt à perdre l'équilibre
? Croyez - moi , Madame , n'allez pas
» jouer la fière ; & fi jamais vous voyagez
dans les environs de ces grottes , tenez-
» vous- en tout bonnement à la defcription
» qu'en a faite M. Martineau en 1716 , par
les ordres de M. le Régent. Elle fuppléera
de la manière la plus fatisfaifante à tout
* ce que je pourrois vous dire de plus ,
» vous ajoutant feulement que l'air qu'on y
refpire n'eft ni chaud ni froid, & qu'il
feroit dangereux de vouloir faire détacher
de la voûte les chauve-fouris qui y font
» attachées en quantité : c'eft ce dont on a
grand foin de prévenir les étrangers.
"3
">
»
"
و و
Tout ce morceau eft écrit finon avec
élégance , du moins avec intérêt , & agrément
; l'Auteur nous fait partager fes fenfations
; il nous amufe des idées que la
préfence des objets réveilloit dans fon imagination
; & voilà précisément le genre de
mérite que nous defirerions en général au
refte de l'ouvrage . Ce n'eft pas qu'il ne cherche
quelquefois à enrichir fa relation deb
DE FRANCE.
"
anecdotes relatives à l'hiftoire des événe
mens arrivés dans les pays qu'il parcourt ,
ou à la vie des grands Homines qui y naquirent;
mais ce ne font le plus fouvent que
des notices froides , détachées de la narration
, & qui auroient pu être plus heureufement
fondues dans le ftyle épiftolaire . Au
refte , l'endroit que nous avons cité n'eft pas
le feul qui mérite de l'être; nous invitons nos
Lecteurs à lire dans l'Auteur même la lettre
où il décrit le Mont- Jura , & l'accident funefte
dont il fut menacé fur la route de Lyon à
Genève ; mais nous ne pouvons nous refufer
à tranfcrire ici les beaux vers qué M. Dorat
a compofés fur les effets fi merveilleux de
ces grottes. Après la defcription détaillée que
l'on vient de lire en profe , on fera bienaife
de voir jufqu'à quel point la Poéfie en
ce genre peut être pittorefque,
Ces antres fouterreins , par la nuit habités ,
Offrent de toutes parts cent bizarres beautés.
A travers mille rocs , fous ces voûtes profondes ,
Une invifible main a fait filtrer les ondes.
Leur acide vapeur , par différens canaux ,
Circule , & court enfler d'innombrables tuyaur ,
Qu'un fluide fecret alimente fans ceffe ,
1
Qui , fufpendus dans l'air , actifs avec pareffe ,
Et faifant chaque jour d'infenfibles progrès ,
Dans les blocs de cryftal expriment mille objets :
Chef- d'oeuvres renaiffans d'une ouvrière habile ,
Qui renferme en fes mains & dans fon fein fertile
22 MERCURE
Les minéraux , les fels , les végétaux divers ,
Tous ces germes féconds , d'où naquit l'univers.
Par fon mobile poids , dans les airs foutenue,
La liqueur quelquefois demeure fufpendue :
Elle eft prête à tomber , rien ne peut l'arrêter ;
Le doigt en la touchant va la précipiter ;
Mais bientôt ( de ces lieux étonnante magie ! )
Cette même liquear , par degrés épaiffie ,
Se refferre , durcit fous le tact incertain ,
Forme un globe folide, & repouffe la main.
Ce font ces changemens , dont la pompe mouvante
Omne de ces réduits la fcène tranſparente.
"De-là ces beaux fallons de rocailles ormés ,
Sans le fecours de l'Art av ec art ordonnés ,
Ces piliers , en glaçons , dont la cîme hardie
Obferve , en s'élevant , l'exacte fymmétrie ;
Ces rocs , étincelans de fragiles rayons ,
Ce buffet d'orgue prêt à recevoir des fons ;
Ces ifs qui , fans les foins d'une vaine culture ,
S'échappent tout taillés des mains de la Nature.
Puis-je me rappeler tant d'effets variés ,
Sous l'oeil contemplateur cent fois multipliés ;
Tantd'objets qu'on voit moins, qu'on ne les imagine,
Que le caprice feul à fou gré détermine ,
Que plufieurs fpectateurs dans le même moment ,
Et fous le même afpect , verront différemment ;
Simulâcres légers , efquiffes imparfaites ,
Qu'efface & que détruit l'inftant qui les a faites ?
C'est ainfi que d'erreurs nous fommes entourés.
1
DE 23 FRANCE.
Par de fauſſes lueurs nous marchons égarés.
De l'homme à tout moment la Nature fe joue.
Voulons-nous la juger ? notre prudence échoue :
Un voile l'environne , il faut le reſpecter ;
La fageffe de l'homme eft defavoir douter.
Le Voyage en Touraine eft écrit en forme
de Lettres comme celui de Genève . Cette relation
, adreffée à l'Abbé Ameilhon , de l'Académie
des Inferiptions , n'eft qu'une efquiffe ,
qui contient d'ailleurs quelques détails intéreffans
fur le pays Chartrain , la Touraine
& le Blaifois, Voici une fingulière Anecdote
rapportée à l'occafion de l'Eglife de S , Martin
de Tours .
92
"2
و د
Belleforeſt , dans fes Annales d'Aqui-
» taine , raconte qu'entre autres dons que
" Clovis fit à l'Eglife de S. Martin de Tours ,
il y offrit fon cheval de bataille , & que
depuis il voulut le racheter pour le prix
de cent fols d'or qu'il envoya devant la
châffe de S. Martin. On lui rendit en effet
fon cheval pour ce prix ; mais le Roi l'ayant
» monté , le cheval refta immobile , &
quelque violence qu'onlui fît , on ne put
jamais le faire marcher. Le Roi furpris
» de cette aventure , s'avifa , outre les cent
» fols d'or , d'y en ajouter cinq fois autant,
» & dans le moment le cheval revint dans
fon naturel , & marcha comme auparavant.
Cela donna occaſion à ce bon mot
» de Clovis : S. Martin eft bon pour le fe-
93
ود
"2
cours , mais il eft cher pour le prix. Bonus
24 MERCURE
38
» in adjutorio Martinus , fed carus pretio .
La defcription du château de Pleffis - lès-
Tours eft forte , attachante , originale ; &
de pareils morceaux font faits pour racheter
bien des incorrections,
"Nous quittâmes Marmoutier pour aller
au Pleffis- lès-Tours . Ce château fur bâti
par Louis XI , qui y mourut en 1483. Le
» bâtiment eft en brique , & fitué dans une
vafte folitude. En approchant de ce châ-
" teau fi fameux , on fe fent faifi d'une efpèce
d'horreur , fur-tout quand on fe
→ rappelle qu'il étoit gardé comme une ville
de guerre. Les Seigneurs n'y entroient
» jamais en grand nombre. Le parc étoit
entouré de gros barreaux de fer , & la
muraille étoit fraifée avec de gros cram-
» pons à plufieurs branches qui avançoient
fort loin , de peur qu'on n'entreprit de
» l'efcalader. Le château étoit flanqué aux
quatre coins de quatre tourelles de fer
percées à jour, par où l'on pouvoit tirer
," des arquebufades pour défendre l'approche
de la muraille. Quarante Arbaletiers
» couchoient toutes les nuits dans les foffés ,
» & avoient ordre de tirer fur quiconque
» fe préfenteroit avant que la porte fut out-
» verte , & on ne l'ouvroit qu'au grand
» jour. On n'entroit au Pleffis- lès - Tours, dit
Mezérai , que par un guichet , & les mu
» railles étoient hériffées de pieux de fer , &
→ bordées jour & nuit d'Arbaletiers. La
terreur s'étoit tellement emparée de cette
» habitation ,
·"5
39
2
ور
DE FRANCE. 25
"
habitation , que les Gardes poftés en avant
pâlifoient à la vue d'un inconnu ; &
» cette paleur fe communiquoit jufques dans
» l'interieur du palais . C'eſt dans cette af-
» freufe demeure que Jacques Collier , Mé-
ל כ
decin du Roi , le faifoit trembler à cha-
» que inftant en le menaçant de la mort.
» C'est pourquoi Olivier le Dain & Jean
Doyac imaginèrent des concerts pour prolonger
fes jours. On affembloit fous les
» fenêtres du château les Bergers & les Ber-
» gères du pays , & on leur faifoit jouer deleurs
inftrumens champêtres . Comme le
Roi ne pouvoit plus aller à la chaffe , on
prenoit les plus gros rats , & on les faifoit
chaffer par des chats dans fes apparte-
» mens. Vous concevez ailément , Monfieur ,
» tout l'intérêt que prend un voyageur à
» des objets qui lui rappellent de femblables
» traits d'Hiftoire.
"
"
و ر
L'Auteur a recueilli en même temps deux
Lettres qu'il écrivit , l'une à un ami , Rédacteur
d'un Journal , l'autre à un Magiftrat . Il
propofe dans la première un plan d'illuftration
pour le Commerce , accompagné d'un
projet de création d'un Ordre Royal qui pût
y concourir. Dans la feconde il expofe les
motifs preffans d'établir des Confulats fupérieurs.
Enfm cette Collection eft terminée
par une Notice du Commerce d'Orléans. Ori
ne peut qu'applaudir à des projets tous conçus
par le patriotifme , qui ont pour but
fa gloire de la Nation , l'augmentation des
richeffes , & le plus grand bien public.
Sam. 5 Février 1780.
B
26.. MERCURE
THEATRE à l'Ufage des Jeunes Perfonnes.
Leçon commence , exemple achève. La Motte.
A Paris , chez Lambert & Baudouin
Imprim . - Libraires , rue de la Harpe ,
près S. Côme. Avec Approbation & Pri-,
vilége du Roi.
Dernier Extrait. Tome quatrième.
4
Mde la Comteffe de'G *** > dans ce
dernier Volume de fon Théâtre , a eu principalement
en vue les conditions inférieures
, les Marchands , les Artiſans , les Ouvriers
, toute cette claffe d'hommes dont
l'éducation eft plus négligée que toute autre
, & pour laquelle on a rarement travaillé.
» Puiffe ce Volume , ( dit l'Auteur
» dans un Avertiffement ) être lu feule-
» ment par les citoyens eftimables pour
ود
lefquels il eft fait ; puiffe-t-il occuper les
» momens de loifir des bonnes mères qui
→ chériffent leurs enfans ! qu'il foit trouvé,
» non dans une vafte Bibliothèque , mais
» fur un comptoir : voilà le fort & les
fuccès que l'Auteur lui defire , & le feul
but qu'elle fe foit propoſe.
»
و د
Le dernier Volume s'ouvre par un Ouvrage
dont le fujet eft très- connu , & a
été traité plufieurs fois. L'Auteur n'en a
eu que plus de mérite à le rajeunir , & à
en faire un Ouvrage abfolument neuf. Sa
DE FRANCE. 27
Rofière de Salency , fans nulle comparaifon
, fupérieure à toutes les Pièces du même
titre , peut le difputer , pour l'intérêt &
le charme, à ce que nous avons vu jufqu'ici
de plus parfait dans le Théâtre dont
nous rendons compte. On trouve à la tête un
Précis hiftorique fur la Fête de Salency :
20
1
Il eft impoffible ( dit l'Auteur ) de fatif-
» faire d'une manière plus intéreſſante la
» curiofité des lecteurs à cet égard , qu'en
» citant le Mémoire qui a paru dans l'an-
» née 1774 , en faveur de la Rofière , &
qui eft figné Me Target , Avocat. » En.
effet , de pareils Mémoires , modèles de
l'éloquence du Barreau , méritoient d'être
cités par Mde la Comteffe de G *** . , &
on relira celui-ci avec le plus grand plaifir.
Rien n'eft plus fimple que le noeud de
cette Pièce , & c'eft un des mérites que l'on
a remarqués le plus fouvent dans les meilleures
de l'Auteur. Hélène , jeune Payfanne
de Salency , d'une famille où les Rofes ont
été jufques-là un honneur héréditaire , aurat-
elle la Rofe , ou ne l'aura-t-elle pas ? La
crainte & l'efpérance de fes parens , leur
bonheur ou leur malheur attaché à cette
décifion , qui va fe faire dans quelques
heures , voilà toute l'intrigue de la Pièce ;
voilà ce qui attache pendant deux Actes
fans que l'on ceffe un moment d'être inté
reffé & attendri , tant les détails ont de
vérité , tant le dénouement eſt ſuſpendu &
amené avec art !
Bij
28
MERCURE
·
Geneviève , mère d'Hélène , a été couronnée
Rofière vingt ans auparavant ; Monique
, fa grand'mère , l'a été auffi, Ces
deux bonnes femmes s'attendent à voir
couronner Hélène dans la journée ; elle a
le fuffrage de tout le village de Salency , de
toutes les compagnes , & même de fes
concurrentes. La mère Monique , qui a
80 ans , ne demande qu'à voir cette Fête ,
& à mourir après ; pour Geneviève , la tête
lui en tourne d'avance ; elle ne fait ni ce
qu'elle dit , ni ce qu'elle fait. On conferve
dans la maifon une armoire qui en eft le
tréfor le plus précieux ; elle contient toutes
les Rofes qui ont été obtenues dans
la famille , depuis l'établiffement de la
Fête. C'est la mère Monique qui en a la
clef. Elle montre toutes ces Rofes feches ,
confervées fous des verres , àà. une Mde
Dumond , Mde. Épicière de Noyon , qui
eft venue pour voir le Couronnement, Elle
y joint plufieurs hiftoires de Rofières ; &
fes récits , fes réflexions , fes mouvemens ,
tout ce fpectacle de fimplicité & de vertu
qui émeut vivement ceux qui en font les
témoins , produit le même effet fur le lecteur.
Enfin elle referme l'armoire , & dit
à Hélène : J'efpère que je la rouvrirai
» encore ce foir , pour y ferrer ta cou
» ronne, » Cependant ces efpérances fidouces
font troublées par un incident terrible.
Le Prieur du lieu , qui eft le principal
Juge des Prétendantes , vient avertir Gene¬
DE FRANCE. 29
"
viève qu'il y a des dépofitions contre Hélène
, & même des dépofitions graves. On
l'a vue , la veille , revenir du bois , la nuit,
& toute feule. Geneviève foutient que
Thérèſe , compagne & amie d'Hélène , &
l'une des trois Prétendantes à la Rofe ,
étoit avec elle. » Non , dit le Prieur , Thérèle
eft revenue fur les cinq heures furtivement
; elle s'eft cachée , mais elle a
,, été vue. » Hélène en effet n'eft revenue
qu'à neuf heures , & a dit qu'elle avoit
laiffe Therefe à deux pas de- là , & que
fon âne étoit tombé dans un foffé , qu'elles
avoient été je ne fais combien de tems à
l'en retirer. Geneviève a cru tout , & n'ima
gine pas que fa fille foit capable d'un menfonge.
On la fait venir devant le Prieur ,
on l'interroge ; elle convient qu'elle n'a pas
dit la vérité , mais elle ajoute qu'elle eft
innocente , & qu'elle ne peut pas en dire
davantage. La mère eft dans le plus vio
lent défefpoir. Le Bailli promet d'affoupir
cette affaire , qui feroit trop de tort à
Helène & à fa famille. Il faut fur-tout la
cacher à la mère Monique , qui en mour--
roit. Hélène eft dans les angoiffes les plus
cruelles , n'ofant lever les yeux fur la mère,
qui l'a repouffée avec violence. La mère
Monique qui attribue l'état où elle
voit fa petite fille aux inquiétudes ´naturelles
dans une pareille fituation , dit à
Geneviève de la raffurer & de la baifer.
Hélène fe jette au cou de Monique en fan
>
B iij
#4
MERCURE
» in adjutorio Martinus , fed carus pretio .
La defcription du château de Pleffis - lès-
Tours eft forte , attachante , originale ; &
de pareils morceaux font faits pour racheter
bien des incorrections,
و د
و
" Nous quittâmes Marmoutier pour aller
au Pleffis- lès - Tours . Ce château fut bâti
-par Louis XI , qui y mourut en 1483. Le
» bâtiment eſt en brique , & fitué dans une
» vafte folitude . En approchant de ce châ-
" teau fi fameux , on le fent faifi d'une efpèce
d'horreur , fur-tout quand on fe
rappelle qu'il étoit gardé comme une ville
de guerre. Les Seigneurs n'y entroient
jamais en grand nombre. Le parc étoit
entouré de gros barreaux de fer , & la
muraille étoit fraifée avec de gros cram-
" pons à plufieurs branches qui avançoient
" fort loin , de peur qu'on n'entreprît de
l'efcalader. Le château étoit flanqué aux
quatre coins de quatre tourelles de fer
percées à jour, par où l'on pouvoit tirer
des arquebufades pour défendre l'approche
de la muraille. Quarante Arbaletiers
Couchpient toutes les nuits dans les foffés ,
» & avoient ordre de tirer fur quiconque
» fe préfenteroit avant que la porte fut ou
» verte , & on ne l'ouvroit qu'au grand
» jour. On n'entroit au Pleffis- lès- Tours, dit
Mezérai , que par un guichet , & les mu
" railles étoient hériffées de pieux de fer ,
&
» bordées jour & nuit d'Arbaletiers. La
terreur s'étoit tellement emparée de cette
habitation ,
.ود
"
ན་
DE FRAIN CE. 25
"9
habitation , que les Gardes poftés en avant
pâliffoient à la vue d'un inconnu ; &
» cette paleur fe communiquoit jufques dans
» l'intérieur du palais . C'eft dans cette affreufe
demeure que Jacques Codier , Mé-
» decin du Roi, le faifoit trembler à cha-
» que inftant en de menaçant de la mort.
» C'est pourquoi Olivier le Dain & Jean
Doyac imaginèrent des concerts pour prolonger
fes jours . On affembloit fous les
fenêtres du château les Bergers & les Bergères
du pays , & on leur faifoit jouer de
leurs inftrumens champêtres. Comme le
Roi ne pouvoit plus aller à la chaffe , on
prenoit les plus gros rats , & on les faifoit
chaffer par des chats dans fes apparte-
» mens. Vous concevez ailément , Monfieur ,
» tout l'intérêt que prend un voyageur à
» des objets qui lui rappellent de femblables
» traits d'Hiftoire. »
"
""
"
L'Auteur a recueilli en même temps deux
Lettres qu'il écrivit , l'une à un ami , Kédacteur
d'un Journal , l'autre à un Magiftrat . Il
propofe dans la première un plan d'illuftration
pour le Commerce , accompagné d'un
projet de création d'un Ordre Royal qui pût
y concourir. Dans la feconde il expofe les
motifs preffans d'établir des Confulats fupérieurs.
Enfin cette Collection eft terminée
par une Notice du Commerce d'Orléans . Ori
ne peut qu'applaudir à des projets tous conçus
par le patriotifme , qui ont pour but
fa gloire de la Nation , l'augmentation des
richeffes , & le plus grand bien public.
Sam. s Février 1780.
B
26 . MERCURE
THEATRE à l'Ufage des Jeunes Perfonnes.
Leçon commence , exemple achève. La Motte..
A Paris , chez Lambert & Baudouin ,
Imprim. - Libraires , rue de la Harpe
près S. Côme. Avec Approbation & Privilége
du Roi.
Dernier Extrait. Tome quatrième.
>
Mde la Comteffe de ' G *** dans ce
dernier Volume de fon Théâtre , a eu principalement
en vue les conditions inférieures
, les Marchands , les Artifans , les Ouvriers
, toute cette claffe d'hommes dont
l'éducation eft plus négligée que toute autre
, & pour laquelle on a rarement travaillé.
Puiffe ce Volume , ( dit l'Auteur
» dans un Avertiffement ) être lu feule-
» ment par les citoyens eftimables pour
lefquels il eft fait ; puiffe-t-il occuper
ود
23
les
» momens de loifir des bonnes mères qui
» chériffent leurs enfans ! qu'il foit trouvé,
» non dans une vafte Bibliothèque , mais
•
fur un comptoir : voilà le fort & les
» fuccès que l'Auteur lui defire , & le feul
» but qu'elle fe foit propofé.
ود
Le dernier Volume s'ouvre par un Ouvrage
dont le fujet eft très- connu , & a
été traité plufieurs fois. L'Auteur n'en a
eu que plus de mérite à le rajeunir , & à
en faire un Ouvrage abfolument neuf. Sa
DE FRANCE. 27
1
Rofière de Salency , fans nulle comparaifon
, fupérieure à toutes les Pièces du même
titre , peut le difputer , pour l'intérêt &
le charme, à ce que nous avons vu jufqu'ici
de plus parfait dans le Théâtre dont
nous rendons compte. On trouve à la tête un
Précis hiftorique fur la Fête de Salency :
» Il eft impoffible ( dit l'Auteur ) de fatif-
» faire d'une manière plus intéreſſante la
» curiofité des lecteurs à cet égard , qu'en
» citant le Mémoire qui a paru dans l'an-
» née 1774 , en faveur de la Rofière , &
"3
qui eft figné Me Target , Avocat. » En
effet , de pareils Mémoires , modèles de
l'éloquence du Barreau , méritoient d'être
cités par Mde la Comteffe de G ***. , &
on relira celui- ci avec le plus grand plaifir.
Rien n'eft plus fimple que le noeud de
cette Pièce , & c'eſt un des mérites que l'on
a remarqués le plus fouvent dans les meilleures
de l'Auteur. Hélène , jeune Payfanne
de Salency , d'une famille où les Rofes ont
été jufques-là un honneur héréditaire , aurat-
elle la Rofe , ou ne l'aura-t - elle pas ? La
crainte & l'efpérance de fes parens , leur
bonheur ou leur malheur attaché à cette
décifion , qui va fe faire dans quelques
heures , voilà toute l'intrigue de la Pièce ;
voilà ce qui attache pendant deux Actes
fans que l'on ceffe un moment d'être inté
reffé & attendri , tant les détails ont de
vérité , tant le dénouement eſt ſuſpendu &
amené avec art !
Bij
28. MERCURE
Geneviève , mère d'Hélène , a été couronnée
Rofière vingt ans auparavant ; Monique
, fa grand'mère , l'a été auffi, Ces
deux bonnes femmes s'attendent à voir
couronner Hélène dans la journée ; elle a
le fuffrage de tout le village de Salency , de
toutes les compagnes , & même de fes
concurrentes. La mère Monique , qui a
80 ans , ne demande qu'à voir cette Fête ,
& à mourir après ; pour Geneviève , la tête
lui en tourne d'avance ; elle ne fait ni ce
qu'elle dit , ni ce qu'elle fait. On conferve
dans la maifon une armoire qui en eft le
tréfor le plus précieux ; elle contient toutes
les Rofes qui ont été obtenues dans
la famille , depuis l'établiffement de la
Fête. C'est la mère Monique qui en a la
clef. Elle montre toutes ces Rofes feches ,
confervées fous des verres , à une Mde
Dumond , Mde. Épicière de Noyon , qui
eft venue pour voir le Couronnement, Elle
y joint plufieurs hiftoires de Rofières , &
fes récits , fes réflexions , fes mouvemens ,
tout ce fpectacle de fimplicité & de vertu
qui émeut vivement ceux qui en font les
témoins , produit le même effet fur le lecteur.
Enfin elle referme l'armoire , & dit
à Hélène : " J'espère que je la rouvrirai
» encore ce ſoir , pour y ferrer ta cou
» ronne. Cependant ces efpérances fidonces
font troublées par un incident terrible.
Le Prieur du lieu , qui eft le principal
Juge des Prétendantes , vient avertir Gene
ر و د
DE FRANCE. 19
""
viève qu'il y a des dépofitions contre Hélène
, & même des dépofitions graves. On
l'a vue , la veille , revenir du bois , la nuit,
& toute feule. Geneviève foutient que
Thérèfe , compagne & amie d'Hélène , &
l'une des trois Prétendantes à la Rofe ,
étoit avec elle. » Non , dit le Prieur , Thé-
» rèfe eft revenue fur les cinq heures fur-
» tivement ; elle s'eft cachée , mais elle a
été vue. » Hélène en effet n'eft revenue
qu'à neuf heures , & a dit qu'elle avoit
laiffe Thérèfe à deux pas de-là , & que
fon âne étoit tombé dans un foffé , qu'elles
avoient été je ne fais combien de tems à
l'en retirer. Geneviève a cru tout , & n'ima
gine pas que fa fille foit capable d'un menfonge.
On la fait venir devant le Prieur
'on l'interroge ; elle convient qu'elle n'a pas
dit la vérité, mais elle ajoute qu'elle eft
innocente , & qu'elle ne peut pas en dire
davantage. La mère eft dans le plus violent
défefpoir. Le Bailli promet d'affoupir
cette affaire , qui feroit trop de tort à
Helène & à fa famille, Il faut fur-tout la
cacher à la mère Monique , qui en mourroit.
Hélène eſt dans les angoiffes les plus
cruelles , n'ofant lever les yeux fur fa mère,
qui l'a repouffée avec violence. La mère
Monique , qui attribue l'état où elle
voit fa petite fille aux inquiétudes naturelles
dans une pareille fituation , dit à
Geneviève de la raffurer & de la baifer.
Hélène fe jette au cou de Monique en fan
J
Bij
$30 MERCURE
.
و د
glottant. » O , ma chère mère , lui dit-elle,
il n'y a plus que vous que j'oſe embrafsfer.
Comme ce mot pénètre au fond
du coeur ! & quel effet cette action fi fimple
produiroit fur la fcène ! Monique ne
fait que penfer , & l'on ne fait que lui
répondre ; mais au milieu de la confternation
de ces trois perſonnages , arrive Thé
rèſe , hors d'haleine , les cheveux en défordre
, accourant précipitamment ; elle fe
jette dans les bras d'Hélène. » Hélène , t'es
» nommée Rofière....... Hélène , Hélène eft
couronnée. Madame Geneviève , j'étois
» feule coupable. J'ai tout déclaré ; Hé-
» lène eft Rofière ! " Geneviève eft au
moment de s'évanouir de furpriſe & de
joie, La mère Monique veut favoir ce qui
s'eft paffe , & Thérèſe conte l'hiſtoire qui
a caufé tant d'alarmes. » Hier nous fom-
و ر
ور
ود
>
mes parties pour aller ramaffer des
feuilles dans le petit bois ; là , nous
⚫ avons trouvé une vieille femme tombée
dans un foffé ; elle étoit bleffée a
pleuroit nous l'avons tirée de-là , &
puis a nous a dit qu'elle étoit de Chauni,
mais qu'elle ne pouvoit pas y retour-
» ner ; moi , j'ai propofé de la mettre fur
» not âne , & de l'amener chez nous ;
» & qu'est-ce qui la panſera , a fait Hélène ?
30
Y a des chirurgiens à Chauni , c'eſt- là
» qu'il faut la mener. La bonne femme ,
» la - deffus , a fanglotté de joie , en difant
qu'elle voudroit bien retourner à
%
DE FRANCE. 31
Chauni. Allons , allons , dit Hélène ,
» c'eſt comme fait , & puis elle la met fur
fon âne...... Mais , fis - je , y a plus
و د
d'une lieue d'ici à Chauni ; nous ne fe-
" rons pas revenues à neuf heures.... fau-
» dra traverfer le bois à la nuit ....... Je fais
و د
ود
que t'es peureuſe , dit Hélène , eh ben ,
» va-t-en , j'irai feule ..... Mais , Hélène ,
t'es peureufe auffi ..... Je ne la fuis plus....
Enfin , nous nous fommes débattues en-
» core quelque tems , & puis finálement
» le coeur m'a manqué ; j'ai laiffé- là Hélène
& la femme , après être convenues
qu'Hélène cacheroit ça , & que je ne
» me montrerois dans le village qu'à la
» nuit...... Au moment où l'on alloit s'af-
» fembler pour le dernier jugement, j'ai
ود
"2
" demandé à parler , fur la grande place ,
» devant tout le monde ; on ne vouloit
» pas m'entendre , mais j'ai fait tant de
» train , qu'on n'a pu me refufer ; y fe font
» tous affemblés , & là j'ai conté mon hif-
» toire de bout en bout ; au même mo-
» ment , on a crié Vive Hélène , not Ro
fière. Not Seigneur , M. le Prieur , M.
le Bailli , l'ont déclarée tout de fuite ,
» & je fuis accourue.
و ر
""
"
GENEVIÈVE.
» Va , cette action- là répare celle d'hier,
qui , après tout , n'étoit qu'une peur
d'enfant que l'âge corrigera ...... Thérèſe,
mon fils Bafile t'aime , je le fais ; demain ,
B iv
32 MERCURE
و ر
» ma fille , j'irai te demander pour lui à
" ta mère ...... " On fent que ce prix étoit
dû à la générofité de Thérèle , qui s'eft accufée
elle-même , lorfqu'elle a vu fa com
pagne foupçonnée ; & ce mariage d'ailleurs:
eft d'autant plus convenable, que Geneviève
a déclaré que fon fils n'épouferoit jamais.
qu'une Rofière , & que , felon toutes les
apparences , Thérèle doit l'être l'année fuivante
, ayant déjà été nommée parmi les
trois prétendantes , & ayant de plus le mé
rite de l'action noble qu'elle vient de faire...
Certe Pièce cft un chef-d'oeuvre de fentiment
& de naïveté.
Le mérite qui fe fait fentir le plus dans
les deux Pièces fuivantes , la Marchande de
Modes & la Lingère , eft celui d'avoir parfaitement
faifi le ton des perfonnes de cet
état , fans tomber jamais dans le ftyle bas
& ignoble , & d'avoir raffemblé dans un
cadre fi étroit la plupart des vices auxquels
elles font fujettes , & des leçons
dont elles ont befoin.Il y a peut-être quelque
reffemblance entre le denouement de Nanine
& celui de la Lingère. Aline , jeune .
perfonne qui lui eft confiée , & qui a été
jufques-là un modèle de fageile & de modeftie
, eft expofée aux foupçons les plus
injurieux & les plus vraifemblables , pour
s'être enfuie précipitamment de chez fa
Maîtreffe , après avoir fait vendre fes habits
par la fervante de la Maifon . Elle
revient cependant une heure après , & proDE
FRANCE.
33
tefte de fon innocence ; mais elle refufe de
dire où elle étoit allée. Sa conduite eft
d'autant plus fufpecte , que , depuis quel
ques jours , elle eft l'objet des pourluites
du jeune Marquis d'Olfey , qui même lui
a envoyé pluſieurs préfens. Bientôt la vé
rité fe découvre ; elle a reporté ces prefens
chez la mère de ce jeune homme , & l'argent
provenu de la vente de fes habits , etoit
deftiné à fon père , foldat dans le Regiment
de ce même Marquis d'Olfey, & obligé de
fe cacher , pour une affaire qu'il a euc
avec un de fes camarades. Dans une fituation
pareille , il a eu recours à la fille ,
qui a pris le parti d'écrire à la Marquife
d'Olfey , pour implorer les bontés en faveur
du père , & fa protection contre l'amour
du Marquis. C'eft Mde d'Olfey ellemême
qui rend ces témoignages à la vertu
d'Aline , & qui affure la grace & le fort
de fon père.
Le Libraire offre des préceptes de conduite
très -utiles aux hommes de cette profeffion.
L'Auteur leur apprend combien ils
pourroient l'ennoblir par l'inftruction , qui
d'ailleurs eft fi néceffaire à leurs intérêts , &
par les fecours que le commerce les met en
état de procurer quelquefois aux talens naiffans
, arrêtes ou découragés par le befoin.
M. Desormeaux , c'est le nom du Libraire ,
préfente un modèle de cette conduite. Il
empêche un jeune Auteur, nommé Durval ,
de publier une fatyre , reffource fi ordinaire
B v
34
MERCURE
& fi malheureufe des jeunes -gens trop fufceptibles
d'un amour-propre irritable, & il lui
avance les profits d'un ouvrage eftimable que
fes lumières le mettent en état d'apprécier.
La cinquième Pièce de ce volume a pour
titre le Vrai Sage ; & c'eft feulement en
Jifant l'ouvrage entier , que l'on peut voir
comment ce titre eft rempli. Ophémon eft
un ancien Négociant riche de cent mille liv .
de rente , qui a quitté le commerce pour fe
retirer dans fes terres , où il paffe fa vie à
faire du bien & à faciliter celui qu'on peut
faire. Il a un fils élévé dans des fentimens dignes
d'un tel père , & qui a eu d'ailleurs une
éducation conforme à fa fortune. Ophémon
fils eft amoureux d'une jeune payſanne nommée
Colette , au point de vouloir l'épouſer.
Son père s'oppofe à ce projet & à une alliance
fi difproportionnée , non pas tant à caufe
de la différence d'état & de fortune , qui n'eft
à fes yeux qu'un préjugé , qu'à caufe de la
différence d'éducation , qui eft d'une toute
autre importance. Il lui repréſente avec
beaucoup de fageffe , le danger de prendre
pour compagne de fa vie une femme dénuée
de tous les avantages qui embelliffent
la fociété perfectionnée. Le fils , docile à fes
leçons , & incapable de rien faire à demi ,
non - feulement renonce à fes projets , mais
il facilite le mariage de Colette avec un
jeune Laboureur qu'elle aime , nommé André
, & donne à ce dernier deux mille écus
pour époufer fa maîtrelle. Cette victoire
DE FRANCE. 356
n'eft pas la feule que remporte la fageffe
d'Ophémon père. Un jeune Seigneur , fon
voifin , & qui a été élevé avec Ophémon
fils , mais que le fejour de Paris a gâté , ne
revient de la Capitale que pour méconnoître
fon ami & fon camarade , & tenter , s'il le
peut , d'enlever Colette. Comme il a la légèreté
d'annoncer ce projet , Ophémon père
lui en parle de manière à l'en faire rougir, &
bientôt le Chevalier prend le parti de tourner
la chofe en plaifanterie , & de laiffer
tranquilles les deux époux , dont il ne peut
troubler le bonheur.
La dernière Pièce , intitulée le Portrait
ou les Rivaux généreux , eft la feule où
l'amour foit fur la fcène , & faffe le fond de
l'ouvrage ; mais il y joue un rôle fi noble
& fi vertueux , que ce n'eft encore qu'une
leçon de plus. Delphine , jeune perfonne trèsbien
née , & auffi intéreffante par fes vertus
que par fa figure & fes talens , mais que
l'indigence a réduite à faire des portraits
pour vivre , eft aimée en même-temps par
le Marquis de Limours & par Verceil ,
ami du Marquis. Celui - ci a commencé par
avoir une conduite offenfante avec Delphine ,
& fes démarches indifcrètes & injurieuſes,
lui ont fait défendre l'entrée de la maifon
où Delphine demeure avec fa mère. Verceil ,
jeune homme plein d'honnêteté , & fils d'un
Marchand fort riche , aime éperduement
Delphine ; mais il combat fon amour , & il
aime mieux fe rendre malheureux lui - même ,
B vj
36
MERCURE
ས་
J
que de fe porter pour rival de fon ami. Il eft
aimé en fecret de Delphine ; mais il l'ignore ,
& il pouffe la générofité jufqu'à lui parler
en faveur du Marquis de Limours , qui ,
revenu de fes égaremens , adore plus que
jamais, Delphine , & femble même difpofé
à lui offrir la main , & charge enfin fon ami
de faire cette dernière offre , après que les
premières tentatives ont été inutiles. Verceil ,
tout généreux qu'il eft , peut à peine fe réfoudre
à ce nouvel effort , & n'y confent qu'après
une résistance affez longue qui commence
à donner des foupçons à Limours. Cependant
le père de Verceil , qui a découvert
le penchant qu'il veut cacher, & qui approuve
cet amour, conforme à fes vues , a imaginé de
mettre Verceil & Delphine à une épreuve
qui doit les trahir tous deux. Il fait faire le
portrait de fon fils par Delphine , & les obferve
tous deux pendant la féance. On fent
combien certe fituation eft delicate & intérellante
, & quel doit être le trouble & l'embarras
des deux Amans. Tous deux cependant
font dans l'erreur fur leur fentiment réciproque.
La démarche de Verceil a fait croire
à Delphine qu'il ne l'aime point ; & lui , de
fon côté , lorfqu'il lui porte les propofitions
du Marquis de Limours , finit par fe perfunder
qu'elle eft fenfible à ce facrifice , &
qu'elle va l'époufer. Ce qui caufe fa méprife
c'eft que Delphine, frappée de l'état violent où
il eft en lui parlant pour un autre, s'apperçoit
enfin du pouvoir qu'elle a fur lui ; & fa
>
DIE ERANCE. 37
joie , qu'elle ne peut diffimuler , paroît à
Verceil une preuve de la preference qu'elle
donne au Marquis . Elle promet de rendre
fa réponse à celui - ci , & Verceil qui ne
doute pas qu'elle ne foit favorable , s'éloigne
pour n'être pas prefent à cette entrevue.
Delphine protefte de la recormoillance pour
des offres du Marquis , & les refufe abfolument
en préfence de fa mère & du père de
Verceil. Ce père , qui a tout obfervé , ne
doure plus du bonheur de fon fils , & preffe
Delphine de s'expliquer , avec la permiflion
de fa mère. Delphine ne fe défend pas longtemps
, & le père tranfporté de joie , fait
dire à Verceil de venir . Limours , combattu
quelque temps entre le reffentiment & la
générofité , rend enfin juftice à fon ami ,
dont il voit que la conduite n'a été qu'une
fuite de facrifices ; & pour les payer , il veut
lui-même lui prefenter la main de Delphine.
Tel eft le dénouement de cette Pièce, pleine
d'intérêt , où l'amour ne fert qu'à épurer &
couronner la vertu.
"
Si l'on confidère dans ce Recueil le genre
même des Ouvrages dans lefquels l'Auteur a
eu le double mérite , & de l'invention & de
la perfection , l'utilité générale qui en a été
le but , & qui doit en être la suite , la variété
des plans & la facilité de l'exécution ; la délicateffe
du ftyle égale à celle des principes, tant
d'art caché sous tant de naturel , & des effets
fi grands avec des moyens fi fimples , on
conviendra que ce fexe , objet des homma38
MERCURE
›
ges du nôtre , & quelquefois celui de fon
envie, n'a jamais porté plus loin les talens de
l'efprit & de l'imagination que dans la personne
& les écrits de Madame la Comteffe
de G *** , & n'en a jamais fait un ufage
plus heureux. Parmi tous les livres qui ont
fait honneur aux femmes , c'est le premier
où l'on ait mis tant de génie dans la morale ,
& tant de charme dans l'inftruction . Madame
la Comteffe de G *** a obtenu un autre
triomphe non moins flatteur & non moins
généralement reconnu , c'eft qu'il eft impoffible
de lire fes Drames sans concevoir pour
l'Auteur la même vénération qu'elle infpire
pour la vertu. Cette furabondance de fentimens
honnêtes & aimables , répandus dans
tout ce qu'elle a écrit , ne peut prendre fa
fource que dans l'ame la plus élevée , la plus
pure & la plus fenfible. Son Théâtre sera
comme le Télémaque, un livre claffique pour
la morale & pour le goût ; & des traductions
nombreuſes dans toutes les Langues , en feront
, dans peu d'années , un livre d'éducation
confacré par un ufage univerfel. Le premier
volume déjà traduit deux fois en Langue
Allemande , dans l'efpace de fix mois , eft
le préfage de cette efpèce de fuccès que l'Au
teur a dû defirer le plus , parce que c'eft
celui qui remplit le mieux fes vues. Il n'y
aura point de parens éclairés qui ne mettent
ce livre entre les mains de leurs enfans ; il
n'y aura point dé bonne mère qui ne le
faffe lire à fa fille , & qui ne s'attendriffe &
DE FRANCE 189
ne s'éclaire en le lifant avec elle. Voltaire a
nommé Fénélon le premier des hommes dans
l'art de rendre la vertu aimable. Cette prééminence
lui eft aujourd'hui difputée ; & il étoit
jufte que cette gloire fût réfervée à une
femme ; que la nature mît dans le coeur d'une
mère le principe de tant de leçons touchantes,
& que cette mère heureuſe en trouvât
la récompenfe la plus douce en regardant fes
-enfans.
( Cet Article a été envoyé par M. de la
Harpe ).
BON JOUR AUX MUSES , ou Sentimensfur
la Littérature , fuivis de quelques Pièces de
Vers, in-8°. par M. du Montelet. A Paris ,
chez l'Efclapart fils , Pont Notre- Dame ,
à la Sainte-Famille.
CETTE Brochure eft compofée d'un petit
Ouvrage mêlé de vers en profe mal rimée , &
de profe en mauvaiſe poefie , dans lequel on
apprécie ou déprécie quelques-uns de nos Écrivains,
fans beaucoup de difcernement & d'efprit
, de quelques Pièces fugitives , & d'une
Lettre préliminaire de l'Auteur au meilleur de
fes amis. Si nous avions l'honneur d'être du
nombre de ceux- ci , nous nous hafarderions
à lui dire , le plus doucement du monde , &
cela d'autant mieux qu'il s'annonce comme
très-jeune :
Frange , puer , calamos vigilataque pralia dele.
40
MERCURE
Ce qui fignifie mot à mot , comme on le
voit bien Jeune homme , nous avons lu
votre Bon jour aux Mufes , & nous ne pou
vons que vous inviter à leur dire bon foir.
Au furplus , nous nous permettrons ici
quelques réflexions d'autant plus convenables
dans les circonftances , que jamais on n'a vu
tant d'Auteurs de toute eſpèce & fi peu de
gens de Lettres.
Malheur , fans doute , aux Cenfeurs barbares
ou peu clairvoyans , qui ne favent pas
entrevoir les premières difpofitions du talent
, ou qui fe hâtent de les juger à la rigueur
& de décourager un jeune homme!
C'eft ce qu'on ne nous reprochera jamais,
du moins avec raifon. Nous fommes plus
difpofés que perfonne & à l'admiration &
à l'indulgence ; mais aujourd'hui que tant de
jeunes têtes font infatuées de la manie des
vers , & que la maladie de la rime eft devenuc
une contagion , n'eft-il pas à fouhaiter,
& pour la fociété & pour les Lettres , que
ceux qui ne peuvent avancer loin dans la
carrière , foient rebutés dès l'entrée , & parla
forcés , en quelque forte , d'embratfer à
temps des profeffions utiles . Exciter l'émulation
des talens & décourager de bonne
heure les faux prétendans au bel - efprit :
voilà le plus grand prix que le Critique également
honnête & zélé , doive efpérer d'un
genre de travail qui expofe à tous les défagremens
que ne manque jamais de fufcirer :
l'amour- propre irafcible des Écrivains cen
DE FRANCE. 41
futés. Je ne fais pas bien li je le dis ou fi je
le répète ; mais on ne le redira jamais trop :
s'il n'y a rien au deffus d'un bon Écrivain ,
il n'y a rien non plus au-deffous d'un mauvais.
SPECTACLES.
ANS les deux derniers Numéros de ce
Journal , on n'a inféré aucune obfervation
fur les Spectacles , parce qu'on a cru devoir
donner la préférence à des objets qu'on a
regardés comme plus importans. L'abondance
des matières ne perinettant pas encore
que les articles qui concernent les Théâtres
foient imprimés en entier dans ce Numéro ,
le Rédacteur de cette pattie du Mercure
prend le parti de ne donner ici qu'une notice
courte , mais exacte , de tout ce qui s'eft
paffé de remarquable depuis le 14 Janvier
jufqu'au Samedi 29.
CONCERT extraordinaire au Château des
Tuileries , le Mercredi 19 Janvier.
ONNa exécuté dans ce Concert le Carmen
feculare d'Horace , mis en mufique par
M. Philidor..
Peu de Muficiens étoient capables d'imaginer
une telle entreprife , & de l'exécuter
avec autant de fuccès. Elle ne peut qu'ajou
42 MERCURE
ter à la jufte célébrité de M. Philidor , Artifte
né en France , & dont le génie foutient
la comparaifon avec ce que l'Italie & l'Allemagne
nous ont fait connoître de plus illuftre.
Rien de plus agréable que les morceaux
Ni tuis victus , &c. Fertilis frugum ,
&c. &c. mais les morceaux qui ont entraîné
tous les fuffrages , où l'intelligence du Poëte
Latin , la connoiffance des grands effets
l'ame d'un grand Maître fe font principalement
fait remarquer , font l'Invocation
Alme fol, & la Strophe Quique vos bonus.
,
On ne fauroit donner trop d'éloges à Madame
S. Huberti , & fur-tout à M. Richer ,
qui ont chanté dans ce Concert.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE.
AMADIS , remis le 14 Janvier avec des
changemens au troisième acte , n'a pas eu
plus de fuccès qu'aux premières repréſentations.
Le Mardi 25 , on a remis les Actes de
Vertumne & Pomone , & celui d'Euthyme
& Lyris. On a fort applaudi dans le premier
les morceaux refaits par M. Berton ,
& le jeu de Mademoiſelle Beaumefnil. Le
fecond , trifte par lui-même , a été exécuté
plus que triftement.
Sh
DE FRANCE. 43
COMÉDIE FRANÇOIS E.
LE Dimanche 16 Janvier , on a remis
Jodelet , Maître & Valet , Comédie de
Scaron , en cinq actes & en vers.
Sans les talens du célèbre Préville , qui
joue le principal rôle , la repréfentation de
cet Ouvrage ne feroit pas fupportable . C'eft
pourtant la meilleure des productions dramatiques
de Scarron , & la feule qui faffe préfumer
que ,
s'il fût venu vingt ans après Molière
, il eût pu fe rendre digne de travailler
pour les honnêtes gens .
Le Samedi 22 , on a auffi remis Hirza ou
les Illinois , Tragédie de M. de Sauvigny.
On a fort applaudi à quelques changemens
heureux , dont on pouvoit faire application
aux affaires préfentes ; mais l'affluence
ayant ceffé dès la troisième repréſentation ,
on a retiré la Pièce.
Le lendemain 23 , on a encore remis les
Rufes d'Amour , Comédie de Philippe Poiffon
, en trois actes & en vers.
Un Amant qui emploie une foule de déguifemens
pour parler à fa Maîtreffe , voilà
tout le fond de cette Comédie , qui ne manque
ni d'intérêt ni d'agrément , mais dont
le ftyle eft très-barbare , & les moeurs trèsrelâchées.
COMÉDIE ITALIENNE.
Le lundi 17 Janvier , Mlle LESCOT a débuté
par
le rôle de Bélinde dans la Colonie.
Une voix fuperbe dans le bas , moëlleufe
& flexible dans le medium , mais , quoiqu'on
en dife , aigre , & quelquefois fauffe dans le
haut. Beaucoup de goût , d'adreffe , de fenfibilité
, d'intelligence & d'ufage. De la monotonie
, de la roideur , de la gêne. Telles
font les qualités , tels font les défauts de
cette jeune Actrice , digne des plus grands
encouragemens , avec laquelle il faut pourtant
avoir le courage d'être févère , pour l'intérêt
même de fon talent. Nous entrerons
dans de plus grands détails , lorfque les circonftances
nous le permettront.
Le Mardi 25 , M. Boucher a débuté
dans l'emploi des Valets par le Pafquin des
Jeux del'Amour & du hafard , & le Frontin
de l'Amant Auteur & Valet.
Cet Acteur ne manqué ni d'efprit , ni
d'intelligence ; mais fon comique n'eft que
de la bouffonnerie ; fes moyens font trop
foibles , fes traits trop délicats , fa taille trop
petite pour produire aucun effet fur un
théâtre d'une certaine étendue.
Le Mercredi 26 , on a repréſenté , pour
la première fois , Mina , Comédie en 3
Actes & en vers , mêlée d'Ariettes.
Un neveu du Lord Thomſon a contracté
DE FRANCE.
45
un faux mariage avec Mina , fille dont les
parens font inconnus , & l'a abandonnée
infi que l'enfant qu'il a eu d'elle. Le hafard
conduit dans fa retraite fon perfide
Amant & Thomfon, On découvre qu'elle
eft fille du Lord , qui confent à fon union
avec fon neveu , revenu de fes erreurs.
Cette Pièce n'annonce aucune connoiffance
du Théâtre. On n'y trouve ni plan,
ni intérêt , ni ftyle, La Mufique eft fouvent
agréable , mais foible & dénuée de
toure eſpèce de caractère. Il eft vrai qu'il
eût été très- difficile , même au plus habile
Mulicien , de trouver aucune reffource dans
un Poëme auffi médiocre.
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Harmonie , contenant ce qui eft le plus effentiel à
obferver dans la Mufique pour ceux qui veulent étu
dier le fond des principes de la Mufique pratique :
elle eft arrangée d'une manière aifée pour que chaque
Muficien puiffe voir , pour ainli dire , d'un feul
coup d'oeil tout ce qu'il peut & doit faire concernant
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CODE Eccléfiaftique , ou queſtions & obfervations
fur l'Edit du mois d'Avril 1695 ,- concernant la
Juridiction eccléfiaftique ; fur l'Arrêt du Parlement
du 26 Février 1768 , concernant les Bulles & autres
Expéditions de Cour de Rome ; fur l'Edit de Mars
1768 , concernant les Ordres Religieux ; fur l'Edit
de Mai 1768 , concernant les portions Congrues , &
fur plufieurs articles de l'Ordonnance du mois d'Avril
1667 , concernant les Procédures ; par M. J. B.
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26
39
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Comédie Françoife ,
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Voyages de Genève & deTou Gravures ,
43
44
45
raine , 16 Annonces Littéraires
Théâtre à l'ufage des jeunes
APPROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 5 Février . Je n'y ai
rien trouvé qui puifle en empêcher l'impreffion. A Paris ,
Le 4 Février 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 12 FÉVRIER 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A Madame de la M** , qui à 23 ans , fe
plaignoit de vieillir.
Vous voyez s'enfuir vos vingt ans ,
Et votre plainte eft inutile ;
Avez-vous donc cru que le temps ,
A vos lois eſclave docile ,
Vous obéit comme l'Amour ?
Voulez-vous d'une main habile
Couper quatre aîles en un jour ?
Belle & malheureuſe Glycère ,
Je partage votre douleur ;
Vous vieilliffez , la chofe eft claire :
Le temps n'eft plus où dans Cythère ,
De l'Amour on vous crut la four ,
Sam. 12 Février 1780. C
50
MERCURE
Et vous pafferiez pour fa mère.
Mais confolez -vous ; l'Amitié
Qui chérit les vieux baptiftaires ,
Veut bien encore avoir pitié
D'un coeur qu'elle n'attendoit guère.
Tous les charmes font des vertus ;
Indulgente , douce & paisible ,
Autant que fon frère , fenfible ,
Elle a la bonne-fói de plus ;
Jamais on ne la vit friponne :
Livrez-lui votre coeur ; un jour
L'Amitié, fi jufte & fi bonne ,
Qui ne prend le bien de perfonne ,
Le rendra fans doute à l'Amour.
( Par M. de Choify. )
PORTRAIT DE L'HOMME GÉNÉREUX.
POUR
peindre l'homme généreux , j'ai cru
qu'il ne falloit le prendre ni dans tel temps ,
ni dans tel pays , mais en chercher les traits
par- tout où il s'eft trouvé des ames grandes &
nobles , le confidérer dans des rangs divers ,
dans l'une & l'autre fortune , & fur-tout être
affez heureux pour le reconnoître quelquefois
dans les mouvemens de fon coeur. Ce
portrait appartient encore plus à l'ame qu'à
l'efprit : & plus il fera intéreſſant, plus il fera
fidèle.
Si vous faites de l'homme généreux un
DE FRANCE.
Sa
› Souverain une époque brillante fe prepare
pour les annales du monde. Heureux
le peuple auquel il commandera , fi fon
génie fe trouve digne de feconder fon ame,
& fi fon génie eft infpiré ou dirigé par
la fageffe ! Heureux encore fon peuple , fi
l'enthouſiaſme du bien ne l'égare pas , & s'il
ne prend pas la gloire d'une nation pour fon
bonheur ! Mais quelles que foient fes erreurs
& fes fautes , elles feront toujours nobles &
intéreffantes. Il emportera toujours l'amour
de fon peuple , l'admiration des autres , le
refpect des fiécles . Il n'aura pas traverfé ce
court efpace de la vie , fans avoir laillé parmi
les hommes de grands bienfaits , de plus
grandes efpérances , une longue émulation
de gloire & de vertu. Un feul homme aura .
annobli l'humanité entière. Telle eft l'influence
d'une grande ame fur le trône.
Si vous en faites un Miniftre , & un Miniftre
en crédit , le bonheur du peuple & la
gloire du Prince feront les objets dont il faut
dra s'occuper à la Cour pour y parvenir ; &
pour peu que les ennemis ayent de mérite ,
ils n'ont à attendre de lui que des bienfaits .
Si vous en faites un Général d'Armée , il
brûlera de toute l'ardeur des Héros ; mais il
ne feroit pas digne de la gloire qu'il eſpère ,
s'ilnefavoit l'immoler aux intérêts du Peuple ,
du Prince & de l'Armée . L'amou qu'il inf
pirera fera autant que fon génie pour fa victoire
; & fa victoire en fera le plus adorable
des hommes pour les citoyens & pour les
C₁j
52 MERCURE
ennemis. On a dit qu'un pareil jour étoit redoutable
à la fageffe ; mais c'eft la fête de la
générofité. Une grande ame récèle une foule
de fentimens fubiimes & enchanteurs , qui
n'en peuvent fortir que dans un jour de
gloire & de bonheur,
Si vous en faites un Magiftrat , il s'affligera
de trouver les lois fi loin de fes principes &
de fon caractère ; & ce n'eft pas en cela qu'il
en jugera le mieux. Il rendra auffi la juftice
plutôt avec un coeur difpofé pour le foible ,
qu'avec un efprit foumis à la loi. Il y aura
des chagrins & des dangers pour lui dans cette
fonction , s'il n'a l'efprit auffi jufte qu'il a le
coeur noble, Mais s'il lui échappe une injuftice
, il la réparera hautement aux dépens de
fa fortune & même de fa réputation.
Si vous le laiffez un fimple particulier ,
fa gloire fera plus modefte , comme fa fortune.
Sa vie fera plutôt une fuite d'actions,
bienfaifantes que d'actions illuftres ; & fes
bienfaits feront relatifs à fes goûts & à fes
moeurs,
Je ne vois aucun goût qui lui foit étranger ,
& aucun qui lui foit propre. Mais en général
, ceux qu'il aura adoptés ne feront pas
indignes de fon caractère. Je regarde comme
impoffible que fes goûts ne fe tournent pas
vers les Arts , Ils font naturellement l'aliment
d'une grande ame.
Quant à fes moeurs , elles feront plutôt
douces que févères , domeftiques que monDE
FRANCE. 35
daines ; & fes plailirs feront plus delicats que
faftueux. Le goût du beau ne va guère fans
celui du bon.
Il pourra fe permettre du luxe ; mais fon
luxe s'annoblira par de la grandeur & de la
libéralité , & ne le dominera pas . Amenez
des circonftances où il foit beau de le facrifier
, & vous verrez ce qu'il en fera.
Il ne laiffera échapper aucune occafion de
s'honorer par des actions dignes d'être célébrées
, & telles que celles - ci :
Un de fes parens eft mort , & l'a fait fon
héritier. Le teftament eft bon ; il ne manque
ni de juftice ni de fageffe ; mais les héritiers
fruftrés n'en penfent pas ainfi ; ce qui les entretient
fur-tour dans cette idée , c'est que
la fucceflion eft confidérable. Ils attaquent
le teftament ; il en foutient la validité , & il
gagne fon procès. Mais il écrit tour de fuite
à les adverfaires : vous n'étiez pas dignes de
recevoir la fucceffion des mains du teftateur;
je mefuis acquitté envers lui. J'ai auffi à me
plaindre de vous , & je veux me venger , je
vous remets la fucceffion.
Il eft eftimé & aimé du Miniftre. Une
place qui lui convient , & qui eft faite pour
le flatter , vient à vaquer. Le Miniftre a écrit
de fa main fur le titre qui la lui confère : à
mon ami. Il efface cette infcription de la faveur
; il écrit à la place : au plus digne ; & il
follicite pour tel honnête homme qui ne s'attend
point du tout à ce bienfait.
Une rage infernale a faifi fa patrie . La
Cij
54 MERCURE
guerre civile fait, couler le fang au nom d'un
Dieu de clémence. Toutes les inimitiés prennent
leur part dans le carnage , & mêlent les
fureurs de leurs vengeances aux atrocités du
fanatifme. L'homme que je vous peins a auffi
un ennemi mortel. Il va le faifir avec une
puiffante eſcorte , le conduit dans fon, châreau,
& lui dit : J'ai voulu vous mettre en
sûreté pendant ces jours de maffacre. Vous
pouvezrefter mon ennemi ou devenir mon ami ,
choififfez
Il eft un grand Artifte , & il vient tout récemment
de produire un chef- d'oeuvre que fa
Nation a folennellement inauguré , comme
un monument de gloire pour elle -même. Il
étoit digne de ce triomphe , & fon zèle
pour les Arts eft devenu de la reconnoiffance
; il leur rend en bienfaits ce qu'il en
a reçu en gloire. Une foible renommée l'attire
un jour dans un attelier modefte , au fond
d'une province lointaine. Il regarde , il s'étonne
, il admire : parmi une foule de beaux
ouvrages , il en diftingue un qui efface tout
ce qu'il a jamais vu , & tout ce qu'il a fait . Il
pleure un inftant cette gloire qui lui échappe
d'être le premier homme de fon Art ; mais il
cède à l'impreffion du beau , à la franchiſe de
fon ame.... Homme rare & méconnu , dit - il à
l'Artifte , venez prendre votre place ; il ne me
refte plus que la gloire de vous proclamer
mon vainqueur. Ce n'eft plus fon monument
que l'on va admirer comme le chef- d'oeuvre
de l'Art ; mais on a écrit au bas de celui
DE FRANCE. SS.
qui le remplace , le récit que je viens de
faire , & ce récit laiffe dans l'ame , des fenti- .
mens que toute la perfection de l'Art n'infpirera
jamais.
Vous reconnoîtrez auffi l'homme généreux
à je ne fais quoi de noble & d'aimable répandu
dans fon maintien comme dans fes
actions & fes procédés. Il peut manquer des
agrémens de l'efprit & de la figure ; mais
le defir d'être aimé , que tout exprime dans
lui & autour de lui , intéreffe plus & dirige
mieux que le talent de plaire les plus rouchantes
des graces naitront toujours des
infpirations d'une belle ame; & je ne conçois
rien qui embelliffe comme l'habitude.
des belles actions. L'homme généreux eft
donc aimé& recherché * . Comme l'homme
* Ce ne font pas les perfonnes qui plaifent , qui
attachent ; celles qui plaifent fans attacher , rifquent
même de ne pas plaire toujours ; & on n'attache
qu'avec de l'ame. L'ame feule laiffe des impreffions ,
parce qu'elle en reçoit & qu'elle eu exprime . Or , c'eft
celui qui a intéreffé que l'on retrouve avec un fouvenir
reconnoiffant , avec l'attente d'un nouveau
bonheur ; & que l'on defire dans les momens où il
eft doux d'être defiré , dans ceux où le coeur cherche
un coeur qui lui réponde. Il y a dans les fentimens &
dans les procédés un attrait qui efface tous les autres ,
quand il a été fenti ; mais il ne pénètre pas dans toutes
les ames , & quelquefois il n'y pénètre que lentement.
Ceci eft vrai , des femmes fur-tout , La féduction
des grâces eft fi forte fur clles , qu'elles ne par .
donnent d'en manquer que dans l'efpérance de les
Civ
56 MERCURE
fimple & bon , il attache ; comme l'homme
de génie , il frappe l'imagination . S'il eft jeune
, il vous enchante ; s'il eft vieux , il vous
pénètre de vénération . Une Affemblée frivole
eft quelquefois étonnée du refpect involon
taire dont fon arrivée la faifit ; l'honnête
homme ne l'aborde pas fans defirer d'emporter
fon eftime ; fon nom répand la joie
dans les familles malheureufes , & arrête
fouvent les malédictions du défefpoir; c'eft
lui qu'un jeune ami de la vertu contemple .
quelquefois en filence & avec des larmes ,
qu'il adopte pour modèle, dont la penfée l'encourage
au bien , & à qui il offre dans le fe--
cret de fon coeur les premiers plaifirs d'une
bonne confcience.
Mais il en eft encore , dans ce point, d'une
grande ame comme d'un beau génie ; ils languiffent
fans utilité & fans honneur , lorfqu'ils
ne peuvent fe développer & fe ré
pandre ; & tout ce qui eft déplacé porte
la peine de cette injuftice des deftinées.
Dans quelle amertume l'homme généreux
confume fa vie, lorfque l'infortune l'accable !
cette ambition de gloire , cette foif des dédonner.
La vertu ne leur infpire d'abord que ce
froid refpect , qui fait craindre quelquefois à l'homme
vertueux d'être tombé dans la difgrâce de la beauté;
mais lorsqu'elles ont une fois reçu l'impreffion de la
vertu , elles la confervent & la chériffent. Je les crois
plutôt les meilleures amies que les meilleurs juges du
mérite.
DE FRANCE.
45
lices de la bienfaifance , ces illufions d'uncoeur
avide d'amour , tous ces mouvemens
qui s'élèvent & meurent à chaque inftant .
dans fon ame, ne l'avertiffent de fes droits
au bonheur, que pour le lui ravir plus cruellement.
::
Il verra des malheureux , & il ne pourra
donner à leurs plaintes que de ftériles confolations
; & il emportera dans fon coeur
Fimpreffion de leurs peines , qui aigriront en
core fes propres douleurs.
Il aura reçu des fervices & des bienfaits , 7
& fa reconnoiffance le tourmentera ; car il
ne pourra l'attefter par des faits , & la con-
-facrer par fes exemples.
I aimera , mais il ne pourra jamais le
prouver au gré de fon coeur. Rien ne l'honore
aux yeux de la perfonne aimée ; rien ne
lui a mérité fon amour ; il ne lui a pas fait
de facrifices ; il n'a pas même de bienfaits à
expier par une tendreffe plus délicate ; il
croira toujours n'aimer que comme un
autre.
44
Il aura des amis , & il leur abandonnera
fon ame pour la diriger , l'annoblir & la
confoler ; mais il ne reçoit qu'avec une fenfibilité
inquiète tout ce qu'il n'a pu prodiguer
d'avince ; il a le befoin de prévenir
toujours dans le don du bonheur.
7
Ne fouffrira-t- il au moins que par l'impuiffance
de fes voeux , & l'injuſtice des rereproches
dont il s'accable ? L'amour , la
bienfaifance , l'amitié fauront- ils manier cette
Cy
$ 8 MERCURE
ame fière & délicate ? Sauront- ils la remer
cier dignement du bien qu'elle s'eft laiffe
faire , & la repofer dans le bonheur d'être
fentie & appréciée ? Hélas ! la vertu malheureufe
a bientôt épuifé le foible intérêt qu'elle
infpire. L'ingratitude d'ailleurs a fouvent pris
le inaintien & le langage de la plus vive reconnoiffance
, & elle les a rendus fufpects.
Il faut que l'infortune gémiffe dans l'attente
d'un jour heureux ; c'eft le feul où elle
pourra donner à fes fentimens une expreflion .
perfuafive. L'homme généreux pourra donc
craindre , dans fes malheurs, d'être abandonné
& méconnu; & ille fera. Il laiffera même les
apparences s'élever contre lui & l'accufer. In
quiet & découragé , il s'éloignera quelquefois :
des perfonnes qui l'aiment & qui l'ont fervi ;
& on donnera peut-être le nom d'ingrat à
celui qui eft allé fe défoler dans la ftérilité de
fes affections. Que voulez-vous qu'il faffe ?
Les prévenances , les ménagemens induſtrieux.
ne font pas des preuves à fon ufage ; il ne
fait les employer que dans fes propres bienfaits
, & pour en faire l'excufe & la grace.
Forcé d'interrompre fes libéralités , & de
rentrer dans fes intérêts , condamné à s'occuper
lui-même , il ne fe reconnoîtra plus, &
il fe croira devenu un vil égoïfte. C'eſt ainfi
qu'il verra fes jours s'écouler , fans pouvoir
ni remplir fon mérite , ni jouir de la beauté
de fon ame, qu'il verra les confolations s'éloi
gner de fes peines , l'affection même fe re-.
bu er par la conftance de fes malheurs , &
DE FRANCE. S9
qu'il défefpérera peut - être de laiffer de
longs regrets fur la tombe.
Que ceux qui font faits pour entendre
les plaintes d'un coeur né généreux , mais
opprimé par fa fituation , interrogent le
leur ; qu'ils difent fi le mien m'a bien
infpiré, & fi j'étois digne de me rendre l'interprête
de leurs douleurs .
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eſt Femme ; celui
du Logogryphe eſt Tambour , où le trouve
Amour.
Q
ÉNIGM E.
U ne me connoît pas , me prend pour le tonnerre:
Le François me chérit , ſouvent aufli me craint ;
Car de guerre ou de paix je fuis figne certain .
Mon chef à bas je fuis le plus fot de la terre.
( Par M. Mefnard du Montelet. )
LOGOGRYPHE.
DES Des Arts je fuis , fans contredit ;
Le moins ignoré fur la terre ;
Tout s'y règle par mon crédit ,
Brats, biens , la paix & la guerre ;
Cvj
60 MERCURE
Mais quelquefois Dame Juftice
Abuſe un peu de mon emploi ;
Et toujours l'on me voit propiće
Pour enrichir les gens de loi.
Si ton efprit me décompose,
Lecteur , on trouve dans mon ſein
Ce qu'un Vicaire fe propofe ;
Ce dont parle tout Médecin ;
De plus deux notes de mufique ;
Le Sectateur de Mahomet ;
Et quel est le mérite unique
De bien des gens que l'on connoît
L'expreffion de la douleur ;
Ce que la gaîté nous infpire.
Mais c'eft affez.... Oui , cher Lecteur,
Le mot , j'ai pensé te le dire .
( Par Madame de Mortemard.)
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
EXTRAIT d'un Dialogue en vers fur le
Traitement que l'on doit dans la Société
aux Gens Vicieux , lu à l'Académie
Françoife , par M. de Chabanon.
JEE me fuis prefcrit de ne pas joindre un
mor d'éloge à l'Extrait que je vais faire du
Difcours & de la Pièce de Vers que M. de
Chabanon a lus à l'Académie Françoiſe. Je
DE FRANCE. 61
fuis ami de l'Auteur ; mon amitié pourroit
m'abufer. Sans doute cette erreur n'auroit
rien que d'honnête ; c'est celle dont
Horace a dit :
Ifti
Errori nomen virtus pofuiffet honeftum .
mais s'il eft louable de fe tromper dans le
cas où je me trouve , il l'eft aufli de ne
vouloir tromper perfonne.
Je tâcherai de faire connoître les deux
morceaux dont je vais parler , & de mettre
les perfonnes qui ne les liront point , en état
de les apprécier elles-mêmes , fans que mon
jugement influe fur le leur. Il feroit à fouhaiter
qu'on en usât de même avec tous les
Auteurs , fur-tout quand on ne les aime pas.
L'Épigraphe eft tirée de Xénophon ,
( Gouvernement de Lacédémone ) . La voici .
Dans les autres villes , lorfqu'il fe trouve
un Méchant , on fe contente de lui en
donner le renom ; mais l'homme jufte peut
» Taborder dans la place & au Gymnafe ;
" s'affeoir & converfer avec lui . A Lacédé-
>> mone on feroit deshonoré fi l'on habitoit
» avec un Méchant , & fi l'on s'exerçoit
ود
avec lui à la paleftre. Aurons - nous la
vertu rigide & repouffante des Lacédémoniens
? Timon , l'un des Interlocuteurs du
Dialogue , le veut ainsi . Démophile voudroit
au contraire , que l'on eût à Paris pour les
Méchans , cette complaifance accueillante ,
que Lacédémone feule profcrivoit. Arifte
62 MERCURE
adopte une opinion mitoyenne entre celles
des deux autres.
Arifte eft celui qui propofe le fujet de la
converfation il eft ennuyé des riens qu'on
débite fans ceffe dans la Société , & penſe
qu'ilvaut mieux
A tout ce cliquetis d'inutiles paroles ,
Subftituer un fage & ſolide entretien :
Quels que foient les bons mots , le bon fens les vaut
bien.
C'est donc lui qui demande de quel air il
faut aborder un Méchant , difons le mot ,
un Fripon , un Damis : oui , Damis . Vous
le voyez , ce riche important , comblé des
faveurs de la Cour.
Certain Joueur pourtant , un jour , dans fa détreffe
L'a fait , devant témoins , rougir de fon adreffe :
On crut , par cet éclat , Damis deshonoré ;
Mais il tua fon homme , & tout fut réparé.
Timon prétend qu'avec lui tout honnêtes
homme doit prendre .
Le maintien de la haîne & le ton du mépris
ARIST E.
Agir ainfi , Timon , c'eft fronder tout Paris .
ΤΙ Μ Ο Ν.
Eh ! frondez , s'il le faut , tout l'Univers enſemble.
Pour plaire aux Vicieux , faut- il qu'on leur reffemble ?
Il s'indigne que l'on accueille avec amitié des
gens que l'on mépriſe ;
On ne hait du Méchant que le mal qu'il nous fait...
DE FRANCE. 63
Un homme de bien fe conduit autrement,
Et s'il voit d'un coquin le vifage effronté ,
Il recule d'horreur & fuit épouvanté.
Arifté répond qu'il faut pour notre fiécle ,
& pour les lieux où nous vivons , des ma
ximes moins févères..
Un régime trop dur nuit à des corps malades ;
Paris , pour un Socrate , a mille Alcibiades :
Moi qui vous parle ici , j'ai , dans mes jeunes ans,
Senti ce zèle amer qui pourſuit les Méchans.
ΤΙΜΟ Ν.
Eh ! qui vous l'a ravi , ce fentiment augufte ,
Cette horreur du coupable , inftinct de l'homme jufte ?
L'ufage trop fréquent des hommes Vicieux .
Ce qu'on voit tous les jours , n'eft plus monftre à nos
yeur.
Démophile , qui a gardé le filencejufqu'ici ,
s'élève contre le moralifte ombrageux.
Dans un fentiment vrai par l'honneur affermi ,
Je reffens le befoin d'eftimer mon ami ;
Mais ce tas d'étourdis , que de loin nous préfente
Le tableau varié d'une fcène mouvante !
J'en juge par les moeurs bien moins que par le ton ;
Et je foupe à merveille à côté d'un fripon .
Faut- il toujours proner fes faits ,
Et porter avec foi fon brevet d'honnête homme ?
Faut-il examiner rigoureufement le fond du
coeur de tous ceux que l'on aborde ? .
64
MERCURE
De l'Inquifition le Tribunal horrible
Infpirant les foupçons , répandant la terreur ,
Epiant la foibleffe & tourmentant l'erreur ,
Offre un coup- d'oeil moins trifte , un alpert moins
fauvage ,
Que la Société peinte fous cette image.
Timon & Démophile s'interrompent l'un
l'autre Démophile reprend la parole , &
fait obferver que le Juge qui doit flétrir un
coupable ,
Balance ; & fur les faits craignant d'être abuſe ,
Avec l'Accufateur confronte l'Accufé .
Timon , votre indifcrète & mordante cenfure
Obferve en fes arrêts une règle moins sûre.
Tout homme, quel qu'il foit, devant vous foupçonné
Dès-lors qu'il eft fufpect , eft déjà condamné.
TIMO N.
Oui , lorsque le Public le juge condamnable.
DEMOPHILE.
Le Public ! vous citez un garant refpectable !
Il n'eft point d'homme abfurde en fes décifions ,
Qui , pour accréditer de folles vifions ,
A ce grand témoignage aulli- tôt ne recoure.
Chacun nomme Public le cercle qui l'entoure.
Il dit plus bas ,
Les cent voix du Public ont menti bien fouvent.
DE FRANCE. 65
Pour le prouver , il cite Tyrrhêne , généralement
& opiniâtrément calomnié ;
Mais il a des amis de plus de quarante ans ,
Gens de bien les Fripons n'aiment pas fi long- temps.
Démophile a obfervé de près ce Tyrrhêne
, & n'a vu de lui que des actes de
bienfaifance & de vertu .
J'ai vu les indigens à fa faveur admis ;
J'en crois plus ces témoins qu'un peuple d'ennemis
Dont l'effaim dangereux , trop inftruit à médire ,
Affirme par ferment ce qu'il fait par oui-dire.
TIMON.
Quoi que puiffent prouver vos fophifmes trompeurs ,
La feule opinion veille au maintien des moeurs ;
Elle pourfuit le lâche & venge l'honnête homme.
Catilina paroît dans le Sénat de Rome ,
On le fuit ; près des fiens il fe voit étranger 5
Et tous vers le Conful ils courent fe ranger.
Ainfi l'opinion punit & récompenfe.
J
Et vous voulez anéantir fon pouvoir ? Je
veux ne projeter & n'entreprendre que ce
qui eft poffible. Le projet de Timon lui
femble facile à exécuter ; en ce cas , dit Démophile
, je me foumets.
-
Déclarons aux Méchans une guerre éternelle ,
Signons du bien public la ligue folennelle ;
Nous fuivrons mêmes lois , & nous ne faluerons
Que les honnêtes gens que nous eftimerons.
66 MERCURE
L'engagement eft pris de part & d'autre
& l'on examine quels font ceux contre qui
l'on doit févir. Les ingrats font profcrits ,
ainfi que ces hommes de bien ,
A s'enrichir habiles ,
Qui pliant au befoin leurs principes dociles ,
Eludent les remords , & dont la probité
N'eft que l'art d'envahir avec impunité.
On continué l'examen .
DEMOPHILE.
Et ce noir détracteur de la vertu d'autrui ,
Qui ne croit qu'à la fienne & n'eftime que fui ?
ARIST E.
"
L'envieux Aramon , que tout mérite offenſe ?
DÉMOPHILE.
ARISTE.
L'hypocrite Dorval ?
Et l'impudent Clarence ,
Qui dénonce l'impie , & ne croit pas en Dieu ?
Proferit, profcrit tout cela. Mais voici une
eſpèce nouvelle à juger.
L'homme fans caractère , indulgent , foible , doux ,
Sans vices...
TIM ON.
S'il eft foible , Arifte , il les a tous .
Du premier occupant fon aine eft la conquête ;
DE FRANCE 67
Il n'a d'autres vertus que celles qu'on lui prête :
Méchant près du méchant , & bon auprès du bon ,
S'il fe lève honnête homme , il fe couche fripon.
C'eft affez , dit Démophile : jugeons- nous
actuellement nous-mêmes .
Ariftea pour le fexe un goût très-ſcandaleux ;
Timon eft médifant ; moi , pire que tous deux.
Je conclus , foumettant mes principes aux vôtres ,
Que nul de nous ne doit faluer les deux autres .
Ace cynique arrêt malgré moi je fouferis ,
Et fors pour me fouftraire à vos profonds mépris,
Arifte s'amufe de la plaifanterie de Démophile
; Timon s'en offenfe .
Je ne faurois fouffrir la morale en bons mots,
Il fe retire furieux :
Faites des foupers fins chez le fripon Damis ;
Moi , je renonce au monde , & je n'ai plus d'amis.
Arifte demeuré feul , balance les avis de
Timon & de Démophile , & ne fe règle
fur aucun des deux. Il n'ira point fouper
chez Damis , mais il ne reculera point d'effroi
devant lui. Ce font deux excès qu'il veut
éviter.
7
L'un fe joue & des moeurs & de la probité ,
L'autre brife les nouds de la Société.
Un Fripon paroît-il ? Que notre abord le glace :
Il fuffit d'un regard pour le mettre à fa place.
1
68 MERCURE.
Son remords l'avertit ; du jufte qui fe tait.
Il entend le filence & fubit fon arrêt.
Banniffons de notre air l'importune rudeffe ,
Et ne faifons jamais grimacer la fageffe .
Qui doit plus que le Sage être affable & liant?
L'innocence du coeur rend le front plus riant.
Entourons-nous d'amis que l'eftime nous donne ;
Evitons les pervers , mais n'infultons perfonne..
EXTRAIT du Difcours prononcé dans
l'Académie Françoife , par M. de
Chabanon.
Le fujet de ce Difcours , eft l'Éloge de
M. de Foncemagne , Académicien , qu'a remplacé
M. de Chabanon .
L'exorde eft court : le Récipiendaire fe
félicite de la faveur qu'il vient d'obtenir.
Dans quelque état, dans quelque profeffion
» que ce puiffe être , l'illuftration du Corps
fe répand fur tous les membres ; c'eft un
» des priviléges de la gloire de fe communiquer
ainfi que la lumière ; ceux qui la
» poſsèdent couvrent de leur éclat tout ce
qui les approche & les environne. »
.و
.ود
و د
M. de Chabanon parle en peu de mots
de fa reconnoiffance pour ceux qui l'ont
élu. « Quelle ame , injufte & malheureufe ,
pourroit féparer du bienfait le plaifir d'en
aimer les Auteurs ? » Tout- à-coup il s'interrompt
: M. de Foncemagne , qui fur fon
ami , qui lui avoit ouvert l'entrée de l'Aca-
33
"
DE FRANCE. 69
démie des Belles -Lettres , qui defiroit l'avoir
pour Confrère à l'Académie Françoife , M.
de Foncemagne n'eft point du nombre de
ceux que M. de Chabanon a le plaifir de remercier
publiquement. " Eh quoi ! la faveur
» que me ménageoit fon amitié , c'eſt de
» la mort que je l'obtiens ! Heureux du
» moins que l'honneur de lui fuccéder
m'impofe le foin confolant de le louer de-
و ر
❞ vant yous, »
Ayant ainfi expofé fon fujer , M. de Chabanon
entre en matière .
Son Difcours fe divife en deux Parties ; la
première traite du mérite Littéraire de M. de
Foncemagne , la feconde de fes qualités fociales
, de fes vertus.
"
"
"
"
" M, de Foncemagne , familiarifé dès fa
» jeuneffe avec les meilleurs Écrivains de
» l'antiquité , s'étoit approprié leurs richeffes,
Ce commerce intime avec des génies fupérieurs
, épuroit fon goût , & lui faifoit
» favourer les délices d'une étude enchantereffe,
Bientôt , par un courage qui tient
» du dévouement , il fut s'y arracher, pour
» fe livrer principalement à l'étude de notre
" Hiftoire, Ce nourriffon , que les Mufes de
» Rome & d'Athènes avoient élevé dans leur
fein , quitta les riantes contrées de l'Italie
& de la Grèce , embellies de tous les monumens
que les Arts y ont laiffes , il vint
défricher obſcurément les landes de la
» Gaule , encore agrefte & fauvage , content
de tourner quelquefois fes regards vers
ور
"
70 MERCURE
les beaux lieux d'où l'éloignoit un exil vo-
» lontaire.
و د
M. de Chabanon parcourt fuccinctement
les Ouvrages hiftoriques de M. de Foncemagne
; il s'arrête un moment fur celui où
M. de Foncemagne prouve qu'il n'exifte
point de loi écrite par laquelle les filles de
nos Rois foient formellement exclues du
Trône. « Un ufage immémorial , plus qu'une
» loi pofitive , les a privées de la Couronne.
» Sans doute on ne cherchera point dans le
» caractère national des François le principe'
» de cette coutumè ; elle femble , au con-
و د
traire , démentir le fentiment de refpect ,
» de dévouement pour les femmes , qui , de
» tout temps, nous fut naturel. Auffi , à confidérer
les priviléges que notre Nation accorde
à leur fexe , & le rang qu'elles tien-
» nent dans la fociété , on diroit que nous
expions envers elles le tort d'une exclufion
injuricufe , & que nous les dédom-1
» mageons d'un empire par un autre. »
ور
ود
2
و ر
Le plus grand prix des recherches dont
s'occupoit M. de Foncemagne , eft leur utilité:
s'élevoit- il quelque difcuffion fur les droits
de telle ou telle claffe de Citoyens ? « M. de
Foncemagne étoit l'oracle confulté; fa décifion
levoit tous les doutes ; fa mémoire'
étoit le dépôt vivant des archives Françoifes.
» Il ne ſe bornoit point à débrouil- ´
ler le chaos des vieilles chroniques , il obfervoit
l'efprit des fiécles. " A travers les viciffitudes
des temps & les revolutions des
")
22
22
ck
DE FRANCE. 71
23
Etats , il fuivoit le caractère des Germains ,
dont nous fommes iffus ; il obfervoit ce
» que la franchife Gauloife , la fineffe Italienne
, la fierté Romaine ont pu y mêler.
d'étranger ; il voyoit , fuivant l'ordre des
» temps , fe former , fe décompofer , fe réformer
encore & nos moeurs & nos lais..
» Il voyoit l'Arabe nous donner des mots
» de fa langue ; les Croifés nous apporter
des ufages de l'Afie ; les Normands établis
" en Neuftrie , y fonder des coutumes. Quel
fpectacle ! quel mouvement ! & , pour un
efprit qui penfe , quelle fource d'obfer-
""
35
32
>> vations ! "
و د
, y
و د
» Un des tableaux fur lefquels M. de Foncemagne
arrêtoit le plus fouvent fa penfee ,
" c'eft celui des défaftres que l'anarchie féo-
» dale a caufés. » Il gémiffoit de la fervitude
née de cette anarchie. Il eft mort confolé
, après en avoir vu détruire les reftes par
l'Édit bienfaisant de notre jeune Monarque.
Ici l'Auteur nous rappelle que l'Académie
Françoife " toujours attentive à honorer fon
Protecteur & fon Souverain , vient d'ex-
» citer le génie de nos Poëtes à immorta-
" lifer une action fi belle , une action digne
» du Prince , ami de la juftice , qui combat
pour maintenir l'équilibre des Pullances
» & pour affurer le repos de la terre.
و د
» Ce n'eft pas feulement fur les époques
» reculées de notre monarchie , que M. de
» Foncemagne exerça fon érudition, » Ceci
mène l'Auteur à parler de la conteftation
72 MERCURE
élevée entre Voltaire & M. de Foncemagne ,
au fujet du teftament du Cardinal de Richelieu.
M. de Chabanon ne prononce point
entre ces concurrens ; mais il obferve ~ que
» les hommes nés avec une imagination ar-
" dente , font peu propres aux recherches
» exactes & rigoureufes. L'homme de Géniz
» ne voit dans les Livres que ce qu'il y inet ;
il crée ce qu'il lit. » Voltaire concevoit ,
créoit le teftament d'un Homme d'Etat , d'un
Génie fupérieur , de Richelieu enfin , & le
créoit tout autre que celui qu'il lifoit ; c'en
étoit affez pour qu'il niât l'authenticité de
cet écrit. Mais l'Orateur , en nous retraçant
les étonnantes opérations du ministère de
Richelieu , demande fi le Génie profond qui
méditoit de fi grandes chofes , doit être jugé
" fur des vues politiques confiées au papier.
fans ordre & fans fuite. Si le Miniftre de
» Louis XIII avoit mis plus d'importance à
» ce teftament qui devoit lui furvivre
» croyons -en le foin qu'il prenoit de fa "
"
gloire , il n'eût pas laiffé à la critique le
" pouvoir de douter qu'il n'en fût l'Auteur.
Quoi qu'il en foit , contre la décision de
» Voltaire , M. de Foncemagne élève les
» doutes lents d'un efprit fage & mefuré ; il
» recueille patiemment jufqu'aux moindres
"
"
24
indices de la vérité , & ne donne aux conjectures
que ce poids léger & indécis
qu'elles doivent mettre dans la balance,
Plus il imprime de force à fes raifons,.
plus il les expofe avec modeftic : on diroit
ود
qu'en
DE FRANCE.
» qu'en voulant faire triompher fa caufe
il a peur de triompher lui - même ; & il fe
» défie de fon jugement , au moment où il
» établit la fupériorité de fes opinions. »
Sénèque dit qu'il eft incroyable combien
le charme de l'éloquence écarte de la vérité ,
même les plus grands Hommes : Incredibile
eft, mi Lucili, quàm facilè , etiam magnos
viros , dulcedo orationis abducat à vero. Un
homme qui confacroit tous fes travaux à la
vérité, devoit craindre ce charme dangereux ,
auffi M. de Chabanon nous peint le ſtyle de
M. de Foncemagne comme facile , pur ,
élégant , mais fimple. Là- deffus il rappelle
cette loi prefcrite rigoureufement par les
anciens & par le bon fens , de conformer
fon ftyle , fon élocution à toutes les circonftances
où l'on fe trouve en écrivant & en
parlant , " aux temps , aux lieux. Aux lieux !
Oui , Meffieurs , les murs devant lefquels
» on parle , font dès témoins qui nous ap-
» prouvent ou nous condamnent... Que
dis-je ? J'ai prononcé contre moi -même ;
» je parle dans le Temple de l'éloquence , &
j'oſe en prefcrire les lois . »
-"
"
Cet endroit du Difcours , qui a pour objet
le ftyle , devoit naturellement renfermer les
éloges que mérite M. de Foncemagne ,
comme Grammairien. Il avoit étudié les
principes , les variations , l'uſage préſent de
notre langue. « Que feroit - ce qu'un Géographe
qui ne connoîtroit le cours d'un fleuve
» qu'aux lieux où il le verroit couler ? » Que
Sam. 12 Février 1780.
وو
сс
Ꭰ
74
MERCURE
feroit- ce qu'un Grammairien qui ne connoîtroit
que les formes actuelles de l'idiôme ?
Il doit l'examiner dans fes élémens primitifs ,
en obferver les altérations fucceffives. Voilà
ce qu'avoit fait M. de Foncemagne , aidé de
fon érudition.
ود
Que de doutes à propofer fur le caractère
des langues , fur leur point de per-
» fection ! & dans d'autres momens , com-
» bien j'aimerois , Meffieurs , à les foumettre
à votre décifion ! Je vous demanderois fi
» vous reconnoiffez à notre langue un ca-
» ractère propre de force ou de douceur ,
de circonfpection ou d'audace , de longueur
ou de briéveté que le génie puiffant
» d'un grand Écrivain ne puiffe pas avec
fuccès contredire. Peut-être l'ufage le
plus habituel que l'on fait d'une langue
détermine le caractère qu'on lui attribue ;
» peut-être la nôtre ne nous femble infé-
» rieure à l'élevation du genre épique que
» parce qu'on l'a confacrée au théâtre plus
ود
ور
33
qu'à l'épopée , & que les formes fimples
» du dialogue n'atteignent pas à la hauteur
» du ftyle épique ; peut-être croyons-nous
notre langue défavorable au ton de la
grande éloquence , parce que ce genre
parmi nous eft cultivé , & que vos ou-
» vrages font plus fouvent lus que pronon-
» cés. Ce n'eft pas feulement l'efprit qui
juge les productions de l'efprit , ce font
» encore les fens. » Cicéron fe fert des
ور
ود
peu
DE FRANCE. 75.
s mêmes termes , pour exprimer la même
» choſe : Judicat enim fenfus.
Erigez des tribunes à l'éloquence , &
qu'elle puiffe fouvent y déployer fes reffources
, vous verrez votre langue ſecouer
» les entraves d'une circonfpection trop
» timide , & affecter des mouvemens plus
audacieux. L'Orateur , moins compaffé
» dans fa marche , pourra femer çà & là
» les membres du Difcours : comme Platon,
il comptera , il pefera fes fyllabes ; comme
Cicéron , il balancera les membres d'une
période , & réſervera pour la tèrminer la
» pompe harmonieufe des paroles , & leur
» magnificence oratoire. >>
و و
23
Les reffources de la langue ne manquent
jamais à l'homme de génie ; M. de Chabanon
le prouve par l'exemple du Dante.
" Citons un exemple plus frappant , parce
53
qu'il nous eft propre. Voltaire , lorſqu'il
" prit place ici pour la première fois , accufa
» dans fon Difcours la ftérile délicateffe de
» notre langue. Comment , dit-il , ( je cite
» fes propres paroles ) comment pourrions-
» nous imiter aujourd'hui l'Auteur des Georgiques
? Vous prévenez ma réponſe
Meffieurs , je vois vos regards attachés fur
le Poëte qui a fi bien démenti Voltaire . »
Quoique nous nous foyons fait une loi de
ne point prévenir le goût de nos Lecteurs ,
nous ne pouvons nous taire fur les applaudiffemens
unanimes & redoublés que ce dernier
trait a excités dans l'Affemblée. Nous en
לכ
Dij
76 MERCURE
:
parlons avec d'autant plus de confiance , que
nous les attribuons à M. l'Abbé de Lille ,
objet de cet éloge , plus qu'à M. de Chabanon
, qui en eft l'Auteur. On fe réjouiffoit
de voir , pour ainfi dire , couronner par l'Académie
Françoife , un Poëte couronné déjà
par toute la Nation . Le jugement public recevoit
dans ce moment la fanction du Corps
illuftre , qui feul a droit de la donner.
La feconde Partie du Difcours de M. de
Chabanon traite , comme nous l'avons dit ,
des qualités fociales , des vertus de M. de
Foncemagne. Pour l'honorer dignement
l'Orateur voudroit « développer le cours entier
de fa vie. Arrêtons- nous à l'époque
» qui l'a terminée , à fa vieilleffe ; la vertu ,
» à cet âge , fe montre dans tout fon luftre ,
» elle s'y montre éprouvée. » Celle de M.
de Foncemagne lui concilioit par - tout le
refpect. " Que dis-je ? La vertu doit infpirer
» un fentinient plus doux ; & vous favez fi
» celle de M. de Foncemagne étoit propre
σε
à l'obtenir. La bonté , la douceur en for-
» moient le caractère aimable. » Sa perfection
modefte excufoit les imperfections
des autres; jamais il ne voulut maîtriſer leurs
opinions : « étrange témérité , de prétendre
affujétir ce que l'homme a de plus libre ,
la penfée ! témérité coupable , de regarder
» comme ennemis ceux qui different entre
" eux par une affertion ! comme fi , lorfque
» les hommes font le plus divifés d'opinions ,
» il ne leur reftoit pas , pour fe rapprocher
و د
DE FRANCE. 77
» & s'unir , les befoins mutuels , la con-
» formité des deftinées , & , fi j'ofe ainfi
parler , une communauté de peines &
» d'infortunes ! »
ور
t
ود
M. de Foncemagne aimoit à communiquer
fes connoiffances à ceux qui le confultoient.
Il faifoit plus encore. " Dé-
» noncerai - je au Public les ouvrages eftimés
de l'Europe entière , auxquels M. de Fon-
» cemagne eut la part la plus grande & la
plus ignorée ? Non ; que ce fecret demeure
» enveloppé des voiles dont fa modeftie fe
plut à le couvrir. Ami vertueux, cet éloge
" importuneroit ton ombre s'il rabaiffoit
» ceux que tu voulus élever , & s'il retranchoit
de leur gloire pour ajouter à la
tienne ! »
ود
"
2
L'aménité de caractère , le favoir , l'élocution
élégante & facile de M. de Foncemagne
, rendoient fa converfation agréable &
utile. Les femmes le recherchoient. « Il étoit
» doué de cette fenfibilité , fans laquelle on
» n'apprécie qu'imparfaitement ce qu'elles
» ont d'aimable. En effet , leur ton , leurs
» manières , leur efprit même a je ne fais
quel charme que l'efprit feul ne peut
» juger ; c'eft à l'ame à l'indiquer , à le fen-
» tir ; & celui qui eft privé de ce fens in-
» térieur , juge infidèle de leur mérite , eſt
» condamné au malheur d'être injufte en-.
vers elles . »
93
M. de Foncemagne dut à fon mérite perfonnel
la confidération dont il jouît , & l'in
D iij
78
MERCURE
#C
"
сс
térêt tendre qu'il infpiroit à fes Concitoyens .
Ah ! Meffieurs , que font les triomphes de
l'orgueil auprès d'un triomphe fi doux !
» Les Rois font plus grands par l'affection
qu'on leur porte que par les prérogatives
de leur puiffance ; mais , je ne craindrai
point de le dire , l'affection publique ho-
» nore plus encore le Citoyen que le Mo-
» narque ; celui - ci la doit en partie à fon
" rang, à fon pouvoir ; l'autre la doit toute
» à lui -même.
ور
ככ
ور
ود
و د
و د
>
» Le Prince dont M. de Foncemagne diri-
» gea l'éducation , n'a point ceffé de lui prodiguer
fes bontés & fa reconnoiffance :
l'Augufte Princeffe , fon épouſe lui
amena quelquefois fes enfans ; tableau
» touchant , digne des moeurs d'un autre
» âge ! des Princes du Sang Royal , que l'on
» conduit auprès d'un vieillard refpectable ,
» comme pour leur enfeigner que le rang
le plus haut ne difpenfe pas de rendre
hommage à la vertu ! M. de Foncemagne
» méritoit qu'on lui préfentât ainfi les jeunes
» Elèves de la Littérature , ou plutôt qu'on
le leur préfentât comme un modèle.
» L'homme de Lettres accompli , auroit -on
» pu leur dire , le voici. En attachant fur
lui vos regards , connoiffez ce que lafcience
» a d'utile , & la vertu d'aimable. Jugez
enfin à quel bonheur paifible , à quelle
profpérité touchante a droit de parvenir
» celui qui concilie ces avantages inefti-
→ mables. »
"3
23
ככ
DE FRANCE. 79
و د
ود
و د
Dans la péreraifon l'Auteur cite les Hommes
célèbres , & défigne les hommes diftingués
que l'Académie a perdus depuis vingt
ans , & qui avoient vécu fous le règne à jamais
mémorable de Louis XIV. « Toutes les
» fois que la mort frappe une de ces têtes ,
elle achève de féparer l'âge où nous vi-
» vons , du plus bel âge qui ait illuftré no-
» tre monarchie ........ Vous travaillez ,
» Meffieurs , à produire un nouveau fiécle
Littéraire , digne de celui qui l'a précédé ;
» & qui , marqué par un caractère différent ,
» ne fixera pas moins les regards de la pof-
» térité. Pour prévenir la corruption de la
» langue , vous vous armez contre celle de
l'efprit & du goût. Admis dans vos Séan-
» ces , je m'inftruirai par vos principes &
» vos exemples ; j'apprendrai ce que peut
l'affociation des talens , non - feulement
» pour conduire à la perfection ceux qui
font dignes d'y atteindre , mais pour fou-
» tenir & encourager dans leur foibleffe les
talens qui ambitionnent de moindres fuc
cès , & des deftinées moins brillantes. »
و د
و ر
و د
"
و د
و د
و د
Un homme refpectable par fon état &
par fon mérite , ayant parlé dernièrement
avec éloge du Difcours de M. de Chabanon ,'
ajouta qu'il defireroit cependant , pour l'Académie
, un autre genre d'éloquence , celui
de la Tribune. Il ne confidéroit pas que toute
éloquence ( celle de la Tribune , comme
toute autre ) fe divife en trois genres ; le
genre fublime , le genre fimple & le genre
Div
MERCURE
moyen. Auroit- il defiré l'enthoufiafme , les
mouvemens impétueux du genre fublime ,
pour louer les vertus douces de M. de Foncemagne
? Lorſque Brutus harangua les Romains
fur le meurtre qu'il venoit de commettre,
fur celui de Céfar , il prononça dans
la Tribune un Difcours du genre moyen , dont
Cicéron loue la nobleffe , l'élégance , l'atticifme
, mais condamne le genre. J'euffe parlé
dit-il , avec plus de véhémence ; voyez quel
étoit le perfonnage de l'Orateur : Si illam
caufam habuiffem , dixiffem ardentiùs : vide
qua fitperfona dicentis. On fera furpris d'entendre
appliquer au panégyrifte de M. de
Foncemagne , le reproche fait au meurtrier
de Céfar , apologifte du Tyrannicide.
Ce reproche porte-t'il fur ce que M. de
Chabanon a choifi l'éloge de M. de Foncemagne
pour fujet de fon Difcours ? Je ne
puis le croire. Le Cenfeur dont je parle fcroit
le premier homme vertueux qui auroit
blâmé M. de Chabanon d'avoir voulu rendre
la mémoire de M. de Foncemagne recommandable
& chère aux perfonnes qui
n'ont pu le connoître.
Dans quelque genre qu'un écrit foit compofé
, il me paroît convenable à l'Académie
Françaife. Ellé réunit des efprits différens
, des efprits exercés fur des matières
différentes , & qui , par conféquent , doivent
y apporter différentes productions :
Poëme épique , Fables , Epitres familièDE
FRANCE.
$r
res , & c. tout y eft bon , s'il eft bon ailleurs.
( Par M. ***•
L'Auteur de cet Extrait n'ayant pas fait
mention de la Réponſe de M. le Duc de
Duras , il nous paroît convenable d'en citer
quelques morceaux. Ce que le Directeur dit
de M. de Foncemagne & du Récipiendaire ,
fuffira pour donner une idée avantageufe de
la jufteffe de fon efprit , & des graces
de fon ftyle.
.93
و ر
ور
» M. de Foncemagne étoit du petit nom-
» bre de ces hommes que l'on ne peut guè -
res flatter , parce qu'il n'y avoit rien en
» lui qu'un ami eût befoin d'exagérer ou de
diffimuler. Ses talens n'avoient point
» l'éclat qui excite l'envie ; & fes indulgen-
» tes vertus étoient exemptes de l'austérité
» qui accuſe ou humilie la foibleffe ; il ne
» rechercha que des fuccès qu'on ne peut pas
lui difputer , & il ne rechercha pas tous
» ceux qu'il pouvoit obtenir. Également
» cher aux gens du monde & aux gens de
lettres , il réuniffoit la politeffe des ma-
» nières à celle de l'ame; la facilité des
» moeurs & la dignité du caractère ; le ton
» rare de plaire en inftruifant , & le don
plus rare encore de contredire les opi-
» nions fans bleffer l'amour-propre. »
و ر
ود
" Il a peu fait d'ouvrages ; mais il a fou-
» vent guidé & éclairé ceux qui vouloient
» en faire. S'il n'a pas enrichi les Lettres
D v
82 MERCURE
» autant que fes profondes connoiffances
» & fon excellent efprit pouvoient le faire
efpérer , il les a toujours encouragées
» par fes confeils , & fait refpecter par fon
» exemple. »
"
و د ور
鼎
Après avoir entendu les deux Panégyriftes
de M. de Foncemagne , on ne peut fe diffimuler
, qu'avec les titres néceffaires pour
remplir , dignement une place de l'Académie
des Infcriptions , il n'eut pas , à beaucoup
près , ceux qui doivent caractériſer un
membre de l'Académie Françaife . En effet ,
fes recherches fur la loi Salique , fur l'authenticité
du Teftament de Richelieu , fur
quelques autres points obfcurs de notre
Hiftoire ; les notes même qu'il a communiquées
au Préfident Hénaut , ne ſuppoſent
qu'un fimple érudit , un érudit fort aimable
, fi l'on veut ; mais il n'en eft pas moins
vrai que l'érudition ne conftitue pas le mérite
caractériſtique d'un Académicien Français.
En accumulant ainfi les penfions & les
honneurs littéraires fur une même tête , on
a laiffé vieillir dans les anxiétés , les dégoûts
& l'indigence , des hommes beaucoup
plus diftingués par leurs talens que ne l'étoit
M. de Foncemagne ufage abufif &
contagieux , qui tend même à décourager
nos jeunes écrivains , puifqu'il leur enlève
jufqu'à l'illufion de l'efpérance.
Voici la partie du difcours de M. le Duc
de Duras , qui concerne les titres académi
ques du Récipiendaire.
1
DE FRANCE. 83
"
و د
"
""
" Affocié , Monfieur , à une Compagnie
favante , au fein de laquelle nous
» avons toujours trouvé des confrères diftingués
, vous avez fu , comme lui , ( M.
» de Foncemagne ) unir le goût à l'érudition
; vous nous avez fait connoître
» par des traductions élégantes en profe &
» en vers , des poëtes Grecs , plus aifés
peut-être à admirer qu'à bien entendre ,
» & qu'on citoit plus fouvent qu'on ne les
» lifoit. Nous vous devons encore un ou-
» vrage ingénieux fur un Art que vous cultivez
avec diftinction , & dont il feroit,
important de fixer les principes , fur- tout
» dans ce moment , où l'attention du Public
fe porte avec plus d'intérêt fur les pro-
» ductions de cet art aimable , qui paroît
» toucher à une révolution utile à nos plar
", firs . "
"5
و د
و د
» Un goût fain , un efprit éclairé par de
» bons principes & par les grands modè-
» les de l'antiquité , un ſtyle élégant & cor-
» rect , des moeurs douces , une conduite
noble & fage ; tels font , Monfieur , les
titres qui vous ont mérité l'eftime du
» Public & les fuffrages de l'Académie :
» car elle ne doit pas féparer des talens , ces
qualités morales qui donnent à l'homme
» de lettres une confidération perſonnelle
qui réfléchit fur les Lettres elles - mêmes. ››
,,
"
D vj
84
MERCURE
COUP-D'OEILfur la Littérature , ou Collec
tion de differens Ouvrages , tant en profe
qu'en vers , en deux volumes , de 400 pages
chacun. Par M. Dorat , pour fervir de
fuite à fes OEuvres. A Amfterdam , &
fe trouve à Paris , chez Gueffier , Imprimeur
Libraire , au bas de la rue de la
Harpe.
-
Ce Recueil , l'un des plus agréables que
nous devions à la plume de M. Dorat , préfente
dans les matières une extrême variété.
La partie qui traite de la Littérature,
renferme des jugemens très-fages sur plufieurs
Ecrivains modernes , tels que MM.
Rouffeau , Saint - Foix , Desmahis , Marmontel
: l'Auteur y a femé par intervalles
quelques analyfes , faites avec autant de politeffe
que d'impartialité , de plufieurs Ouvrages
nouveaux , entr'autres des charinantes
Comédies de Mde la Comteffe de Genlis.
Les Lecteurs qui aiment qu'on les
entretienne des grands principes de la Morale
, ne pourront qu'applaudir à une Lettre
d'Hippocrate à Damagète , où l'on traite
des Religions , des Cultes , de la Nature.
de l'Homme , de celle des Dieux , de l'har
monie de l'Univers , du progrès des Socié
tés , des Sectes , & du Tableau fi mobile
& fi vafte des connoiffances ou des erreurs
humaines. Les Lecteurs plus malins liront
vec plaifir une Lettre attribuée au CardiDE
FRANCE. 85
nal de Richelieu , fur l'établiſſement de l'Académie
, fur le but de fon inftitution , la
dignité de ses travaux , & cette affociation
impofante des talens avoués , qui juſtifie fi
bien le noble & jufte orgueil de fa devife.
Un projet de Journal par une jolie femme,
donne lieu à des lettres pleines de fel , de
légèreté , d'une fatyre vive & délicate de
nos moeurs & de nos écrits , fatyre qui
amufe & n'offenfe point. Viennent enfuite
des lettres très- gaies fur nos Muficiens modernes
, Gluck , Piccini ; fur le genre de
nos ballets : il y a fur-tout une converfation
au Parterre de l'Opéra étincelante de
traits plaifans , & du meilleur comique ;
c'eft un petit Gluckifte qu'on a lâché con
tre le Roland de Piccini , & qui , brouillant
tous les termes de l'art , décèle bientôt fon
ignorance & fa miffion . La lettre d'une
femme comme il y en a tant , eft un portrait
reffemblant de l'efprit avide , méthodique
, impitoyable & froid de quelques
courtifannes du jour. Le portrait de l'Egoifte
fait par lui-même , eft d'une vérité
effrayante. Que de gens , dont l'Auteur dérange
le mafque , & révèle le fecret ! Il y a
de la fingularité dans une converſation du
Roi de Pruffe & de Gellers , ainfi que
dans un pamphlet intitulé : Erreurs d'un
Chinois , ou Relation de Phihihu , traduite
du Chinois. Les jugemens fur Corneille &
Montefquieu , joignent à la préciſion la
nobleffe & la vérité. Enfin ce premier vo
86 MERCURE
lume eft terminé par un Eloge de notre célèbre
Le Kain , cet Acteur admirable , paſfionné
, profond , chez qui l'exploſion violente
des fentimens n'ôtoit jamais rien à
la majefté de l'action théâtrale ; qui favoit
unir à l'abandon fublime d'une ame brûlante
, cette recherche intelligente des moindres
détails , fans laquelle les plus beaux
moyens extérieurs , & l'organe le plus fonore
ne font jamais qu'un mélodieux automate.
Cet Eloge eft l'appréciation jufte , éloquente
& fenfible du Rofcius Français
dont la perte menace Melpomène d'un
veuvage éternel , & qui femble avoir emporté
avec lui tout l'intérêt , toute l'illufion
, ce charme mélancolique , cette pompe
ténébreufe , & ces longues impreffions que
doit produire la tragédie.
Le fecond volume de cette Collection
commence par un choix de pièces fugitives,
dont beaucoup font abfolument nouvelles ,
& les autres entièrement corrigées . Parmi
celles qu'on ne connoiffoit pas, ou que l'on
connoiffoit peu , on diftingue les réformes
de l'Amour , badinage très-fpirituel ; une
Epitre aux Infurgens ; une autre fur un
certain Calpurnius -Tubero , Poëte , Orateur
& hypocrite de fon tems , fur tout
celle à une jolie femme , qui n'eft pas dans
les vrais principes. On lui reproche des caprices
,
Où Doris feule eft de moitié ,
-
DE FRANCE;
87
Ces jeux d'un amour fourvoyé ,
Qui place très- mal fes malices.
Mais il nous semble que la partie la plus
brillante de ce fecond volume , fupérieur
encore au premier , eft celle des contes ,
tant en profe qu'en vers : on y trouve lefaux
Ibrahim , le Rêve impatientant , dont les
éditions font abfolument épuifées ; Atalante,
tirée d'Elien ; le conte fi voluptueux & fi
original de Point de lendemain ; ceux qui
ont pour titre , que ne peut une Femmefenfible
! Il eft bien tems , l'Amour dans l'Elifée.
Le Poëme en huit chants d'Orian & Zulima
, eft rempli de grâces , de fraîcheur ,
& du plus vif intérêt. Mais un morceau
auffi rare que piquant , ce font les Lettres
du Maréchal de *** à Mde la Ducheffe ***
pendant la Campagne de 1701 en Italie ;
ces lettres qui refpirent le ton la politeffe
& la galanterie de la vieille Cour ,
font une critique faillante des moeurs , des
ufages , des coftumes , des plaifirs , des fêtes
& des fpectacles du pays que le Maréchal
de *** parcourt en guerrier , en né
gociateur , en homme du monde & en philofophe.
En un mot , cette nouvelle production de
M. Dorat doit fatisfaire également & les
gens inftruits , & cette claffe fuperficielle
de lecteurs qui ne cherchent dans leurs lectures
que l'amuſement , la gaîté , & les
$3 MERCURE
moyens de remplir les vuides de la diffipation
.
L'Edition en petit format ſe vend 6 liv .;
on en a tiré quelques exemplaires en grand
papier , qui fe vendent 8 liv . brochés.
Ces deux éditions font très bien exécutées.
-
( Cet Article a été envoyé au Mercure. )
LA JOURNÉE DES DAMES , Poëme , par
M. L. D **. in - 8°. A Paris , chez les
Marchands de Nouveautés.
VOILA encore une de ces petites Brochures
qu'il eft fi facile de faire quand on a
lu quelques Almanachs des Mufes ; mais
que l'on ne feroit probablement pas fi l'on
fongeoit à penfer ou du moins à étudier
avant que d'écrire , fi l'on avoit quelques
notions de l'art des Vers & de la propriété
du ftyle ; en un mot , fi l'on avoit un peu
réfléchi fur la lecture de nos bons Écrivains
& fur les écrits des Anciens , qui leur ont
fervi de modèles, Au refte , celle - ci n'eft
qu'une espèce d'imitation , en rimes foibles
& vagues , de la belle Épitre de M. de Voltaire
, intitulée : La vie de Paris & de Verfailles.
L'Auteur , dans un Avis aux Lecteurs ,
qui véritablement peut tenir lieu de ſon extrait-
baptiftaire , avertit qu'il n'a que 18 ans.
Cette annonce , aujourd'hui fi à la mode , de
ces prétendus 19 ans , eft une des modernes
DE FRANCE. 89
inventions du charlataniſme littéraire , qui
n'a jamais été pouffe ſi loin , & dont les artifices
femblent fe renouveller à mesure que
les prétentions augmentent.
SPECTACLES.
ACADEMIE ROYALE DE MUSIQUE .
30 LE Dimanche 10 Janvier , on a donné
à ce Théâtre Médée , Ballet Tragi - Pantomime
, de la compofition de M. Noverre .
La Fable de Médée eft trop connue pour
que nous nous permettions aucuns détails
fur l'action de ce Ballet , que M. Veftris a
fait repréfenter il y a quelques années , &
qui eut un très -grand fuccès. Remis aujourd'hui
par les foins de fon Auteur , il a plus
de dignité , de pompe ; le Spectacle en eft
plus brillant & mieux entendu . Les fêtes qui
ouvrent le premier Acte font dignes du
Héros auquel Créon en fait hominage , elles
font belles & très-variées. Nous avons principalement
diftingué les trois groupes de
Luteurs , auffi favamment deffinés que parfaitement
contraftés. La cérémonie du couronnement
de Jafon porte un grand caractère,
elle forme une oppofition admirable avec
Phorreur qu'infpire la vengeance de Médée.
90 MERCURE
Cette compofition , qui annonce un Artifte
vraiment maître de fon Art , a pourtant effuyé
quelques reproches. On a obfervé que
la courfe figurée du premier Acte , exécutée
par deux Danfeurs , formant des pas autour
de quelques piquets chargés de trophées , &
placés d'efpace en efpace , ne pouvoit produire
aucune illufion ; que les deux premières
Scènes du fecond Acte , c'est- à - dire , celle où
Créon réfléchit feul fur la néceffité d'abdiquer
fa couronne ; & la Suivante , où il confie
à Creufe fa fille , le deffein qu'il a de lui
faire époufer Jafon , ne font intelligibles que
pour ceux qui ont fous leurs yeux le programme
du Ballet ; & ces deux obfervations
nous paroiffent juftes. On a encore blâmé
M. Noverre d'avoir préfenté Médée immolant
un de fes enfans fur le Théâtre même.
Nous n'ignorons pas le précepte d'Horace.
Nec pueros coram populo Medea trucidet.
Mais c'eſt aux Écrivains , & non aux Pantomimes
qu'il eft adreffé. Avant de tracer ce
vers , le Poëte avoit dit :
Multaque tolles
Ex oculis , qua mox narret facundia prefens.
Ces récits , qu'Horace recommande d'employer,
font impoffibles dans un Ballet d'action
; & tout l'art de la geſticulation ne fauroit
y fuppléer. C'eft par l'objet préfent que
le Pantomime fe fait entendre , c'eft par lui
DE FRANCE. 91
feul qu'il peut parler aux yeux. D'ailleurs ,
de quel autre moyen fe feroit fervi M. Noverre
Falloit - il qu'il offrit fimplement les
deux enfans immolés , couverts de fang? Ce
tableau feroit peut-être plus horrible que
celui qu'on a condamné , à notre avis , beaucoup
trop légèrement.
Le rôle de Médée ajoute encore à la réputation
de Mlle Heinel , nous l'avons trouvée
fublime dans plufieurs fituations de fon rôle,
principalement au troifième Acte.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE même jour on a répréſenté , pour la
première fois les Noces Houzardes , Comédie
en profe & en quatre Actes , par
M. d'Orvigny.
Mde Subtil fe croit veuve , parce que
depuis long- tems elle n'a point entendu
parler de fon mari , qui a quitté la France.
Elle a rencontré dans un bal un jeune
homme déguifé en Houzard , qui , fous le
nom du Baron de Jarnoncourt , lui a fait ,
en plaifantant , une déclaration qu'elle a
prife ferieufement. En conféquence elle a
quitté fon nom pour prendre celui de fon
chimérique amant qu'elle fait chercher depuis
fix ans. Un coquin adroit l'entretient
dans fon erreur , & fait fervir fa folie
aux fondemens de fa fortune. Léonor , fa
92 MERCURE
Pupille , amante aimée d'un M. Lindor ,
qui a quitté la robe pour l'épée , ne peut
la faire confentir à fon mariage. Sur ces
entrefaites , M. Subtil revient de l'Améri
que.. Le changement de nom l'a empêché
de retrouver la femme; il fe croit veuf à
fon tour , & veut époufer Léonor. Un vas
let intriguant , de concert avec Liſette
femme-de-chambre de Mde Subtil , avec
M. Griffard , Oncle de Lindor , joue tout
à - la-fois la femme & le mari . Sous l'habit
d'un Houzard , il apporte à la vieille folle
une lettre par laquelle fon prétendu Baron
lui demande un rendez - vous nocturne à
fa petite maifon , pour procéder à la fignature
de leur contrat de mariage. On prend
pour cette entrevue les précautions les plus
myftérieufes . M. Subtil fe rend au même
endroit dans l'efpérance d'y figner aufli fon
contrat de mariage avec Léonor . Dans l'obfcurité
, par le moyen d'une lanterne fourde,
M. & Mde Subtil fignent l'un & l'autre un
contrat , mais c'eft celui de Lindor & de
Léonor. On apporte des bougies , les deux
époux fe reconnoiffent avec le plus grand
étonnement ; ils finiffent par fe réconcilier
& confentent à l'union des jeunes amans,
En compofant cet ouvrage , l'Auteur n'a
eu d'autre idée que de faire une comédie
de carnaval. A la première repréſentation ,
la Pièce , applaudie dans plufieurs endroits ,
avoit excité des murmures dans quelquesDE
FRANCE. 93
1
autres. Des retranchemens faits avec intelligence
, ont donné plus de chaleur , une
marche plus vive à l'action , & les effets
comiques ont été mieux fentis. On apperçoit
en général dans les productions dramatiques
de M. d'Orvigny , de la connoiffance
de la Scène , mais on apperçoit en même
temps de la négligence & beaucoup de pro
lixite. Nous ne pouvons donc que l'engager
à être plus févère avec lui -même , &
à faire effai de fes talens fur des objets dignes
de fixer l'attention des véritables amateurs
du Théatre.
1
L'abondance des matières nous force à
remettre au N° . prochain les articles de la
Comédie Italienne.
GRAVURES.
ANATOMIE
NATOMIE des Parties de la Génération , & de
ce qui concerne la Groffeffe & l'Acouchement ,jointe
à l'Angéologie de tout le corps humain , avec des
planches imprimées en couleur , felon le nouvel Art.
Seconde Édition , augmentée de la Coupe de la
Symphife , par M. G. Dagoti père , Anatomifte
penfionné du Roi. Vol . in -folio . Prix , 35 liv. A
Paris , chez l'Auteur , rue des Prouvaires , vis - à- vis
l'hôtel des Prouvaires ; & chez Demonville , Imprimeur-
Libraire , rue S. Severin .
Portraits de Mgr le Comte d'Estaing , Vice- Amiral
de France , & de Paul-Jones , Commodore Anglo-
Américain , gravés par Pierron , d'après la médaille
frappée à Londres par le parti des Oppofans. Ces
94
MERCURE
deux Eftampes font fuite avec les Portraits de
Washington & de Henri Laurens , gravés par le
même. Elles fe trouvent à Paris , chez l'Auteur , rue
des Francs-Bourgeois , au coin de celle de Vaugirard ,
maiſon du Boulanger. Prix , 12 fols chacune.
Les Adieux de la Nourrice , Eftampe gravée
d'après M. Aubry , par Delaunay le jeune , de
l'Académie Royale de Peinture. Cette Eftampe , de
même grandeur que la Bergère des Alpes , fait fuite
à plufieurs autres qui ont été mifes au jour par le
même Artifte , & qui font juftement eftimées des
Connoiffeurs. Elle fe vend à Paris , chez l'Auteur
rue de la Bucherie , porte- cochère près de la rue
des Rats.
RECUEIL
MUSIQ U E.
ECUEIL d'Ariettes tirées des Opéras de MM.
Gluck , Grétry , Piccini , Paëfiello , Traëtta &
autres , avec accompagnement de Harpe , par M.
Tiffier , de l'Académie Royale de Mufique , OEuvre
XIII . Prix ,, liv. A Paris , chez l'Auteur , rue
S. Honoré , No. 612. & chez Coufineau , Luthier
Breveté de la Reine & de Madame la Comteffe d'Artois
, rue des Poulies . Ce Recueil mérite d'être diftingué
d'un grand nombre d'autres faits fans goût &
fans difcernement , qui annoncent même l'ignorance
des premiers élémens de l'harmonie & de la
compofition
DE FRANCE.
95
ANNONCES LITTÉR AIRES.
ABRÉGÉ de l'Hiftoire Généalogique de France ,
Vol. in- 12 . avec une Carte de la Chronologie de
France , appliquée à la Généalogie des Rois & des
Princes du Sang qui ont eu part au Domaine de
cet Etat , inventée & deffinée par Mazazarot. Prix ,
3 liv . A Paris , chez Mondhare , rue S. Jacques ,
près la Fontaine S. Severin.
Almanach de Versailles pour 1780. A Verſailles ,
chez Blaizot , Libraire , rue Satory ; & à Paris , chez
Valade & l'Efclapart.
Les Amours , Elégies en trois Livres , vol. in - 8 ° .
Prix , 2 liv. 8 f. A Paris , chez la Veuve Ducheſne ,
Libraire , rue $. Jacques,
Le Petit Chanfonnier François , ou Choix des
meilleures Chanfons fur des Airs connus . Seconde
Edition. Vol. in- 12 . Prix , 3 liv. A Paris , chez la
Veuve Duchefne , Libraire , rue S. Jacques,
Maximes & Réflexions morales du Duc de la
Rochefoucauld , in-24 . A Paris , chez Didot le jeune ,
Imprimeur-Libraire , Quai des Auguftins.
La Journée des Dames , Poëme , par M. L. D.
in-8 °. A Paris , chez les Marchands de Nouveautés.
Lettre aux Rédacteurs du Mercure , fur les Numéros
46 & 49 de M. Linguet , où l'on donne une idée
affez jufte de la confiance dûe en générale à fes Annales
, & en particulier à fes Critiques fur les Gouvernemens
& les Lois . in- 12 . A Paris , chez les
Libraires qui vendent les Nouveautés.
Eloge de l'Amitié , par M. Couret de Villeneuve.
in- 8 ° . A Orléans.
96 MERCURE
Hiftoire des Gouvernemens du Nord , ou de l'origine
& des progrès du Gouvernement des Provinces-
Unies , du Danemarck, de la Suède , de la Ruffie ,
& de la Pologne jufqu'en 1777. Ouvrage traduit
de l'Anglois de M. Williams . 4 vol, in- 12 . Prix
12 liv. A Paris , chez Piflot , Libraire , quai des
Auguftins.
L'Exode expliqué , d'après les Textes primitifs
avec des Réponses aux difficultés des incrédules , par
M. l'Abbé du Contant de la Mollette. 3 vol. in - 12 ,
A Paris , chez Moutard rue des Mathurins .
>
Tome 62 des Caufes célèbres . A Paris , chez
Mérigot , Libraire , quai des Auguſtins.
Le Lord Anglais & le Chevalier Français , Comédie
en un Acte & en vers libres , par M. Imbert,
repréfentée pour la première fois , par les Comé
diens Italiens , le 23 Décembre 1778. A Paris ,
chez Piffot , Libraire, quai des Auguſtins.
TABL E.
dans l'Acad. Françoiſe , 68
Portrait de l'Homme Géné- Coup-d'ail fur la Littéra
V·ERS à Mde la M ** 49
So ture , reux ,
84
Enigme & Logogryphe , 59 La Journée des Dames ; 88
Extrait d'un Dialogae en vers Académie Roy. de Mufiq. 39
fur le Traitement que l'on Comédie Françoife ,
doit dans la Société aux Gravures ,
60 Mufique , Gens Vicieux ,
Extrait du Difcours prononcé Annonces Littéraires ,
ΑΙ
APPROBATION.
91
93
94
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 12 Février. Je n'y ai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreffion. A Paris
le 11 Février 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 19 FÉVRIER 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA CHATTE ET LA SOURIS
Fable.
CERTAINE Chatte avoit furpris
Une Souris fort tendre , & prefque fous fa patte
Vous allez croire que la Chatte
A déjà mangé la Souris.
Point du tout. Efpiègle femelle ,
Cette Souris infultoit à la fois ,
Du gefte & de la voix,
La Chatte qui juroit , mais fans fe venger d'elle,
Sa douceur vous étonne Expliquons maintenant
Cette énigme . Après maint défordre ,
La Chatte avoit ufé , hargneufe à tout venant ,
Ses griffes en égratignant, si
Et les dents à force de mordre.
Sam. 19 Février 1780 .
E
98
MERCURE
De plus elle boitoit des pattes de devant.
Et la Souris , plus prompte que le vent ,
Pour la braver , de fes pieds de derrière ,
Faifoit voler far fon hez la pouffière;
Puis tantôt elle fe ruoit
Au dos de l'animal ; tantôt plus familière ,
A fa barbe elle éternuoit.
Elle va , vient , jouant à cache-cache ,
Lui fait cent tours des plus jolis ,
1.2
Et pour dernier affront , de fa queue en langs plis ,
Légèrement lui friſe la moustache ;
Puis la raillant : eh bien , dit- elle , qu'eft ceci ?
Tu ne me manges plus! te voilà , dieu merci ,
Plus douce. Il te fouvient , ô Chatte pacifique , I
Que tous mes parens juſqu'ici
Ont fenti ta dent famélique.
Tu faignas mon cadet pour te défaltérer ;
La peau de mes deux foeurs fervit à te parer.
Soit force enfin , foit artifice ,
Tout mes ayeux trote- menu
Ont à leurs frais entretenu
Ton orgueil on ton avarice ;
Mais pour le coup , te voilà bien !
Sans griffes & fans dents , grâces à ta malice ,
Tu n'égratigneras , tu ne mordras plus rien. tum
1.56
MA Souris , c'eſt Boſton dans ſon indépendance ;
La Chatte infirme eft Londre en proie à ſon courroux
DE FRANCE.
+99
De fon malheur concluons entre nous ,
Que l'abus du pouvoir conduit à l'impuiffance. '
(Par M. Imbert. J
b
CONSILLIo ad un giovane Poëta , dal
2 Sig. Sherlock . )'
Me dulces ante omnia Mufa . Virg.
CONSEILS à un jeune Poete , par
M. de Sherlock.
UNE étude comparée des Écrivains dont
4
shonorent les Nations qui ont une Littérature
, eft fans doute ce qu'il
y a de plus
propre à féconder & a multiplier les talens :
les jugemens que ces Nations éclairées portent
fur les productions des Ecrivains étrangers
, font auffi , peut-être , ce qu'il y a de
plus propre à aggrandir & à perfectionner le
goûts à l'éloigner également , & de cette timidité
qui n'ofe accorder fes fuffrages qu'à
ce qu'on a coutume d'admirer , & de cet
orgueil qui donne pour unique règle da
beau , les principes étroits qu'on s'eft faits ,
d'après les feules beautés qu'on poſsède.
C'eft après avoir recueilli & compté , pour
ainfi dire , les voix des Nations , qu'on peut
être affuré que le goût d'après lequel on juge
n'eft ni une habitude , ni un préjugé , mais le
fentiment univerfel de la Nature. Ce doit
donc être une nouveauté bien intérellante
1
E ij
100 MERCURE
& bien flatteufe pour notre Nation , qu'un
Ouvrage écrit par un Anglois en Italien &
en Italie , pour exhorter les jeunes Poëtes
de Rome , de Naples & de Florence , à ne
chercher les modèles du Beau , parmi les
Modernes , que dans la Littérature Françoife,
Tel eft l'objet de l'Ouvrage dont nous
allons rendre compte,
M. de Sherlock , enchanté du climat de
l'Italie , des beautés tantôt gracieuſes &
tantôt magnifiques que la Nature y étale à
chaque pas, juge qu'aucun pays de l'Europe
n'eft plus propre aux Arts de l'imagination.
Il reconnoît la fupériorité des Italiens dans
la Mufique & dans les Arts du Deffin. Il étudie
leur langue , & il n'en a point connu qui
eût de plus belles couleurs ni une mélodie
plus touchante. Tout le porte à croire que
les Poëtes de l'Italie doivent être fupérieurs
encore aux Muficiens , aux Peintres & aux
Sculpteurs : il les lit avec avidité ; mais quelle
eft fa furprife ! L'Italie , qui a porté tous les
Arts à une fi grande perfection , lui paroît être
encore dans l'enfance pour la poëfie.Il cherche
les caufes de cette extrême différence , &
pour la trouver , il interroge dans toutes les
villes de l'Italie , les Ecrivains en vers , renommés
pour avoir le plus de talent. Il leur
demande quels font , dans la poëfie Italienne
, les hommes dignes de fervir de
modèles à un jeune Poëte : & chacun d'eux
lui nomme le Dante , Pétrarque , l'Ariofte,
DE FRANCE. 101
le Taffe & lui- même ( & fe fteffo ). Il con
clut affez naturellement , que dans un climat
& dans une langue fi propres à la poéfie , les
progrès de cet Art n'ont pu être retardés
que par une admiration peu éclairée pour
des modèles imparfaits ; & il ne doute plus
que ce ne foit dans les plus grands Poëtes
de l'Italie qu'il faille chercher la fource des
défauts de leurs nombreux imitateurs.
Il établit donc deux principes : le premier,
que le Dante, Pétrarque , l'Ariofte ,
& même le Taffe , se font pas des modèles
affez parfaits pour fervir aux études d'un
jeune Poëte le fecond , qu'il n'y a que
trois fources de bon goût ; la Littérature
Grecque , la Littérature Latine , & la Littérature
Françoife . L'Ouvrage entier eft deftiné
à développer ces deux principes.rullo 18
La manière feule dont M. de Sherlock parle
de Pétrarque , fuffiroit pour prouver que s'il
eft fevère , ce n'eft point par défaut de fenlibilité.
Ce Génie , d'un caractère fi doux ,
» fut créateur ; il inventa un nouvéau genre
K
de poéfie il parloit le langage de la Na-
" ture ; il faifoit entendre aux ames fenfibles
» les accens d'une ame pleine d'amour ; &
» c'eft pour cela qu'il enchantoit fon fiécle
» qu'il enchante le nôtre , & qu'il doit plaire
dans tous les temps & dans tous les lieuxt
Sa lyre avoit peu de cordes ; mais il en
» tiroit des fons céleftes . "
"
* Pour juſtifier cet éloge , M. de Sherlock
102 MERCURE
cite le Sonnet qui commence par ces vers :
Levommi ilmio penfier in parte, ov era
Quella ch'io cerco & non ritrovo in terrà,
On ne pouvoit faire un meilleur choix
parmi les Sonnets de Pétrarque ; mais j'aurois
mieux aimé chercher le talent & la gloire
de ce Poëte dans fes Canzoni. Il faudroit
avoir bien peu de goût pour la poélie
Italienne, & même pour la poélie , pour ne
pas favoir paarr coeur , & la petite Pièce qui
commence par ce vers :
Chiare, frefche, & dolci acque..
& la Canzone
Nel dolce tempo della prima étade.
& celle- ci encore , fupérieure peut -être à
tout ce qu'a fait le même Poëte :
Dipenfier in pénfier , di monte in monte.
Dans aucun de ces morceaux , Pétrarque
ne fe livre à cette métaphyfique fubtile du
fentiment , qui éteint & glace les paflions
qu'elle voudroit approfondir. Toury refpire
Famour : les couleurs du ftyletoujours vraies &
touchantes , ne rappellent que ces images de
la Nature fur lesquelles s'arrêtent de préfe
rence ceux qui gémiffent dans les infortunes
de l'amour : il ne vous égare plus dans les
replis les plus fecrets de fon coeur ; il n'exprime
que ces premiers mouvemens, des
pallions , qu'on eftsûr de réveiller dans toutes
DE FRANCE. 103
les ames , dès qu'on les exprime avec vérité.
Si l'Amant de Laure avoit toujours écrit
ainfi , nous pourrions concevoir plus ailément
l'opinion de Gravina & de tous les Critiques
Italiens , qui mettent Pétrarque à
côté ou même au -deffus de Tibulle & de
Properce.
Mais , dit M. de Sherlock , Pétrarque a
épuifé le genre de poéfie dont il a été l'inventeur
plus il y a été parfait , moins il peut
donc fervir de modèle. En outre , ajoute- t- il ,
jë ne parle pas de la Poéfie lyrique : l'Italie
a produit une multitude de Poëtes excellens
dans ce genre , où elle n'a plus aucun progrès
à faire.
M. de Sherlock nous permettra- il de lui
obferver qu'il y a peut-être plus de fineffe que
de vérité dans ce qu'il vient de dire ? Si l'Italie,
pofsède aujourd'hui un grand nombre de Poëtes
lyriques excellens , dont Pétrarque a été le
premier modèle , Pétrarque n'avoit donc
pas épuiféle genre dont il fut l'inventeur. En
général , il eft trifte & cruel de penfer qu'il y
ait des genres épuifés pour les talens : un
genre n'eft pas épuifé pour avoir été porté à
fa perfection. Il reste encore de la gloire à
obtenir pour ceux qui égaleront les grands
hommes qu'on ne peut furpaffer ; & ceux
qui fe contentent de jouir des talens , peuvent
efpérer des jouiffances nouvelles , lors
même qu'ils n'ont plus à attendre des jouiffances
plus grandes & plus vives . Dans les
chef - d'oeuvres les plus parfaits , j'aime
Eiv
104
-MERCURE
:
mieux voir l'étendue que les bornes du génie
de l'homme ; mais peut- être eft il vrai que
ceux qui jugent les Arts , & diftribuent la
gloire , fe laffent plutôt d'admirer , que le
talent de produire. Soyons toujours prêts à
lui décerner de nouveaux hommages, & de
nouveaux triomphes , & le talent fera toujours
prêt à créer de nouveaux prodiges.
>
**
M. de Sherlock traite bien plus févèrement
la divina Commedia du Dante ; & ceux
qui auront quelquefois travaillé à la lire n'en
feront point furpris. Il la repréfente fous l'ima
ge d'un Temple gothique , où l'on rencontroit
une fois un bas- relief fublime de Michel-
Ange * & une autrefois un deffin touchant
& pathétique du Guide , exécuté par
Algardi : l'un de ces morceaux a de la
grace , & l'autre eft d'une grande beauté ;
mais l'ouvrage entier eft auffi gothique &
auffi barbare que le fiècle où vivoit le
Dante. M. de Sherlock s'arrête peu à inontrer
les défauts ' de ce Poëme monftrueux ; &
fans doute un Ouvrage qu'il eft fi difficile de
lire , n'eft pas le plus dangereux de tous
pour le goût d'une Nation . Les Italiens , cependant
, fidèles encore à une adiniration
tranfmife par leurs pères , ont inſtitué une
Chaire où un Profeffeur explique la divina
Commedia du Dante. Il eſt permis de croire
que ces honneurs même annoncent la chûte
* Canto del conte Ugolino.
** Canto di Francefca Dariming.
DE FRANCE.
1of
de fa gloire , & l'on pourroit adreffer aux
hommes de goût de l'Italie , le Difcours qu'un
adorateur du vrai Dieu adreffoit au Sénat
d'un Peuple payen : « Vous avez élevé des
temples fuperbes à vos Dieux , parce que
» leur préfence vous importunoit , & que
» vous fentiez le befoin de les chaffer de
» vos maiſons .
L'Ariofte eft un corrupteur bien plus dan
gereux du goût des Profeffeurs ne l'expliquent
pas ; mais tous les Italiens le lifent ,
tous les Italiens le favent par coeur. L'Ariofte
elt encore plus aimé en Italie que La
Fontaine en France . Il eft le Poëte de tous
les efprits & de tous les âges ; il ne féduit
pas , il n'enchante pas feulement les jeunes
gens & les femmes. Dans les égaremens perpétuels
de leur coeur, les femmes & les jeunes
gens font eux -mêmes fans ceffe occupés à créer
des amours & des événemens merveilleux qui
lés placent dans des fituations où ils pourront
jouir de toutes les paffions de leur ame. Ceuxlà
étoient féduits avant que l'enchanteur parur ;
& l'Ariofte , en bâtiffant fes mondes & fes
palais magiques , ne fait qu'achever & perfectionner
l'ouvrage de leurs defirs & de
leur imagination . Mais la féduction a été univerfelle
les efprits les plus férieux y ont
cédé comme les imaginations les plus faciles
à égarer , les Philofophes comme les femmes,
Galilée , le créateur de la Philofophie d'obr
fervation ; Gravina , qui porta dans la Litté
térature Italienne , un goût formé fur les
}
Ev
106 MERCURE
modèles les plus purs & les plus févères de
l'Antiquité ; Gravina & Galilée mettoient
tous les deux, l'Ariofte fort au deffus du Taffe.
Voltaire , qui long- temps a confervé feul en
France , le goût qui préfida aux créations tou
chantes & régulières de Virgile & de Racine,
regardoit l'Ariofte , dans les dernières an
nées , comme le premier , peut-être , de tous
les Poëtes *. Dans la jeuneffe , où on n'a pas
toujours le courage d'avouer les goûts & fes
pallions , il n'ofa pas le placer au rang des
Poëtes épiques : il le traita comme ces femmes
, plus aimables que févères , dont on va
tous les jours adorer les charmes en fecret ,
mais qu'on n'oferoit pas introduire parmi
des femmes qui , aux grâces & à la beauté ,
joignent la févérité des vertus & de la réputation.
Mais dès qu'il a tenu le fceptre du goût,
Voltaire a donné à fes penchans l'indépendan
ce d'un Souverain , & il a appelé l'Ariofte au
où il étoit affis lui- même. Comment fe
perfuadet, en effet , qu'un Poeme bleffe le goût
lorfqu'il infpire des paffions ? Il eft rempli
de prodiges & d'enchanteurs : oui ; mais le
premier de tous les Enchanteurs du Poëme ,
c'eft l'Ariofte lui - même , & fon génie fait
rang
*
-
Que penfez-vous de l'Ariofte ? demanduit Voltaire
à M. l'Abbé G. qui revenoit de l'Italie. Que
c'eft un grand Poëte. Un grand Poëte ! dites que
c'eft le plus grand de tous les Poëtes. Ceux qui
auront lu l'article Épopée dans les queſtions ſur l'Encyclopédie
, ne feront pas étonnés de ce moto
1
DE FRANCE. 107.
croire à tous les prodiges & à tous les enchantemens.
Il a fait un mélange bizarre de
tous les tons & de tous les genres : il eft
vrai , & je conviens même que lorſqu'on ne
le fait point par coeur , lorfqu'on le rappelle
l'enfemble du Boeme , fans en avoir les détails
préfens , on peut être tenté de dire : c'eftlà
le tableau monſtrueux dont parle Horace.
Mais il m'eft arrivé vingt fois de le prendre ,
de le relire avec cette idée , & je n'étois
plus frappé que de la foupleffe prodigieufe
de génie qu'il lui a fallu pour être également
admirable dans tous les tons & dans tous les
genres; & je voyois que s'il a mêlé tous les
tons , c'eft parce qu'il avoit tous les talens ;
que s'il a confondu tous les genres , c'eft
parce que fon génie étoit univerfel. Si vous
étiez plutôt bleffé des défauts du Poëme
que touché des beautés & des grâces que le
Poëte fait fortir du fein même de fes défauts ,
l'Ariofte auroit, tort : il auroit tort , car il ne
vous auroit féduit qu'à demi. Mais i l'im--
preffion que vous recevez de fon talent eft
fivive & fi agréable qu'elle rempliffe ,votre
imagination toute entière , comment reprocher
au Poëme des défauts néceffaires au Poëte
pour déployer toutes les richeffes & toute la
variété de fon génie : Il faut en convenir : la
raifon feule , & la connoiffance fr facile
des règles , ne peuvent fuffire pour défendre
le goût de fa feduction ; il faut des jouiffances
plus grandes encore que celles qu'il
donne, il faut des talens qui faffent paffer
E vi
* 168
MERCURE
•
dan's ' notre amé des impreflions: qui lui
foient plus chères , qu'elle aime mieux recevoir
& conferver. Virgile feul peut me
! fauver de l'Ariofte , & c'est en pleurant
avec Gallus & avec Didon , que je reconnois
qu'il eft des génies encore plus heureux que
le Chantre de Roland & d'Angélique.
"
Il paroît qu'au milieu même de l'Italie ,
où cette féduction doit être plus contagieuſe ,
il n'en a pas beaucoup coûté à M. de Sherlock
pour s'en défendre. Ce n'eft pas qu'il
ne reconnoiffe de grandes parties de talent à
l'Ariofte ; il admire la plupart de fes comparaiſons
, & les exordes de prefque tous
Les chants dans le genre defcriptif, il lui
paroît grand Poëte ; mais on ne trouve
point, dit- il, un feul fentiment élevé & fublime
dans tout le Roland furieux . Ses fictions
n'ont point , comme celles d'Homère , cette
adroite faufjeté qui fait fervir l'imagination
à orner la Sageffe. Enfin , dans la mort de
Zerbine & dans les plaintes d'Olimpe , les
deux feuls morceaux du Poëme que l'on
cite comme des exemples de pathetique ,
l'efprit & l'imagination du Poëte le montrent
encore au milieu des objets les plus
touchans , & lorfqu'on ne devroit entendre
que les accens de la douleur. M. de Sherlock
cite ces deux morceaux , & il eft impoflible
de n'être pas de fon avis dans les
critiques qu'il cn faitoi
M. de Sherlock ne fe montre guères plus
indulgent pour le Tale . Il manquoit , dit- ik,
DE FRANCE. $ 109
également , & de cette facilité qui fait le
charme de l'Ariofte , & de cette grandeur,
de ce mens divinior qu'on admire dans le
Dante. Nous croyons qu'il feroit plus vrai
de dire que le Taffe a réuni la grandeur du
Dante & la facilité gracieufe de l'Ariofte.
C'étoit dit encore M. de Sherlock , un beau
Génie , mais non pas un grand Génie. Nous
obferverons d'abord qu'il eft très- difficile
d'attacher des idées bien nettes & bien prét
cifes à tous ces mots dont on fe fert pour
diftinguer & féparer des qualités de talent
qui femblent fe toucher & fe confondre.
On les emploie tous les jours au hazard ,
parce que la plupart de ceux qui parlent Lit
térature , ont bien plus la vanité de juger ,
que le befoin de rendre avec vérité les impreffions
qu'ils ont reçues. Mais c'eſt précifément
parce que M. de Sherlock s'exprime
prefque toujours avec beaucoup d'exactitude
& de netteté , que nous nous plaindrons
de ce qu'il ne nous a point fait
part de ce qui , felon lui , diftingue un
beau génie d'un grand génie. Le choix du
fujet , le plus intéreffant de tous , à cette
époque, pour les Peuples de la Chrétienté; la
multitude , la beauté & la variété des carac
tères ; l'unité de l'action & l'intérêt des .
épifodes ; les paffages fáciles & naturels de
ces tableaux de haute poéfie , qui ébranlent
fortement l'imagination , à ces tableaux pleins
de charme & de grâces qui la repofent dans
une foule de fenfations délicieufes ; tour an
110 MERCURE !
nonce dans la Jerufalein délivrée , là
grandeur du Genie qui conçut ce Poëme à
vingt- deux ans , & bavoit exécuté à trente.
Voyez dès les premières octaves : veut il
annoncer & deffiner fes caractères ? « Les
" yeux de l'Éternel , qui , d'un feul regard ,
» embraffent le monde entier , s'arrêtent
fur les Chefs des Chrétiens. » Et le Poëte
a peint les Héros en vous racontant ce que
le regard de Dieu découvre dans leurs ames :
ainfi fon imagination vous ouvre les cieux
pour vous apprendre ce qui fe paffe fur la
terre ; & deux ou trois vers lui fuffifent
pour vous tranfporter dans cet espace de
Pinfini , qui femble devoir être toujours le
lieu de la fcène d'un Poëme épique.
Qui a égalé Homère b
Dans ces deffins majestueux & vaftes ,
Dans ce grand art des groupes , des contraſtes ?
C'eft le Taffe , vous répondront prefque
tous les Connoiffeurs , comme M. Mar
montel, dans fa belle Epître aux Poëtes. Le
Taffe a très - fouvent dans fes deſcriptions ,
la richeffe & la magnificence d'Homère &
de Virgile il a quelquefois , dans fes difcours
, l'éloquence de Lucain , que Quintilien
mettoit , avec tant de raifon , au nombre
des Orateurs plutôt qu'au nombre des
Poëtes ; & dans tout ce qui regarde Ar
mide , les beautés de ce Poëme font d'un
genre inconnu aux Anciens. En lifant pous
les ouvrages du Talle, on ne peut s'empêDE
FRANCE.
cher de penfer que c'etoit un de ces génies
fouples & létendus , qui ont l'eſprit & le tar
lent de prefque tous les genres : tel que fur
Racine , dans le dernier fiècles tel que nous
avons vu Voltaire , dans le nôtre . On fait
que le Taffe fit un voyage en France : frappé
du fpectacle d'an Peuple nouveau pour lui ,
le Poete obferva ce Peuple en Philofophe,
& nous avons de lui une Differtation fur le
Gouvernement François , où il a prouvé
qu'il eût être le Platon comme l'Hopu
mère de l'Italie.
L'autorité fi impofante de Boileau , n'a pu
avoir autant de force que les impreffions
qu'on recevoit du génie du Taffe. Quelques
défauts eachèrent à Boileau une multitude
de beautés ; & c'cft ce qui n'arrive que trop
fouvent aux Critiques , même les plus éclai
rés & les plus juftes , lorfqu'on a bleffe une
feule fois leur goût dans ce qu'il a de plus
délicat & de plus févère .
Nous voudrions pouvoir citer ici tout ce
que M. de Sherlock dit d'Homère & des
grands Écrivains de la Grèce , qu'il donne
pour les premiers & même pour les plus
parfaits modèles. Il s'écrie : dans un endroit
O Grèce ! heureufe terre! quand tu n'au-
» rois produit que l'Illiade & l'Apollon du
Belvédère , tu mériterois encore les hom
mages de toutes les Nations . Parmi les
Peuples qui ont reçu de toi les Arts &
le Génie , il n'en eft aucun qui ait encore
égalé ces chef- d'oeuvres.
[ 12 MERCURE
Cet enthouſiaſme paroît extrême & ne
paroît point exagéré , parce qu'il s'exprime
toujours avec une fenfibilité vraie.
Les Écrivains François font ceux que
M. de Sherlock femble placer le plus près
des Écrivains de la Grèce .
下
" Il peut paroître extraordinaire , dit -il ,
» que , dans le moment d'une guerre de la
» France contre l'Angleterre , j'ofe faire un fi
» grand éloge de la Littérature Françoife;
» mais ceux qui en feront étonnés , connoiffent
peu les principes de ma Nation.
Quand fa Patrie a befoin de fes confeils ,
sun Anglois eft prêt à la fervir de tous les
talens ; quand elle a befoin de fon fang ,
» fon bonheur eft de le verfer pour elle
33
jufqu'à la dernière goutte. Mais il ne doit
" point à fa Patrie d'être injufte envers
» l'ennemi qu'il combat d'ailleurs , fom-
» mes-nous en guerre contre les hommes de
" Lettres de la France ? Les hommes de Let-
» tres de toutes les Nations doivent être
» compatriotes : ils doivent vivre dans une
» éternelle paix , & rendre juftice aux hommes
de génie qui ont éclairé la terre , fans
» examiner ſi la lumière eft partie de Londres
, de Paris , de Rome où d'Athènes . »
Nos premiers Ecrivains fur- tout Racine
& Boileau, font appréciés & caractérisés
par cet Écrivain Anglois , comme ils pour
- roient l'être par nos hommes de Lettres. Il
juftifie la langue Françoife du reproche que
lui font les Italiens de manquer de couleur
DE FRANCE. 113
& d'harmonie poétique ; & ceux qui connoiffent
les vers de Racine , de Boileau , de
La Fontaine & de Voltaire , peuvent croire
qu'il n'a pas été très-difficile à M. de Sherlock
de défendre la langue de ces quatre grands
Poëtes.
Mais M. de Sherlock , qui défend fi bien
les avantages qu'il nous reconnoît , ne paroît
pas connoître encore tous ceux que nous
poffedons.
»
La langue Françoife , dit-il , ne peut
» s'élever qu'au genre tragique. La Poéfie
épique & lyrique feront toujours hors de
fa portée , & c'est pour cela que la
» France n'aura jamais de bonne traduction
» de Pindare & d'Homère * . Si les François
avoient une langue propre à l'Ode , Jean-
Baptifte Rouffeau l'auroit trouvée , & il
» ne l'a point trouvée : s'ils en avoient une
» pour la Poéfie épique , Voltaire l'auroit
» fait entendre , & à chaque page de la
» Henriade on reconnoît l'Auteur de Zaïre ,
L'Iliade & l'dipe de Sophocle n'ont
» pas le même coloris ; la Mérope de Maffei
» & la Jérufalem délivrée ont deux coloris
différens ; & la langue Françoife eft incapable
de cette variété. Voilà pourquoi
33
23
* M. de Sherlock auroit sûrement changé d'opinion
s'il eût entendu quelques chants de la traduction
d'Homère , par M. de Cabanis , jeune homme plein
de talent & d'honnêteté , mais qu'une fanté foible
arrête dans fes travaux
114
MERCURE
" Jean-Jacques Rouffeau , né pour la haute
» Poeſie, n'a jamais fait de vers , voilà pour-
» quoi Fénelon a écrit fon Poëme épique en
" Profe. "
Peu de Lecteurs François pourront être ici
de l'avis de M. de Sherlock ; & ces idées ,
quoiques fines & ingénieufes , manquent ,
je crois , totalement , d'exactitude & de vérité.
D'abord, il n'eft pas néceffaire , fans doute ,
que le ftyle épique & le ftyle tragique foient
toujours différens , & il eft même néceffaire
qu'ils foient le même toutes les fois que
l'épopée devient dramatique ; ce qui ne fauroit
, peut - être , arriver trop fouvent. Le
ftyle d'Efchyle reffembloit beaucoup à celui
d'Homère , fur lequel il s'étoit formé : &
croit- on qu'à Rome on n'eût pas applaudi
avec tranfport , fur le théâtre de Pompée ou
de Marcellus , ces reproches pleins de tendreffe
& de fureur que Didon adreffe à Enée
dans le Poëme épique de Virgile ? Dans la
Henriade , le Sacrifice des Ligueurs , plufieurs
détails du maffacre de la S. Barthélemy , la
defcription nouvelle , en poéfie , des effets
de la bombe & des mines, dans les combats ,
& plufieurs autres morceaux du même
Poëme , n'ont- ils pas une couleur différente
du ftyle de Zaïre ? M. de Sherlock , qui paroît
connoître fi bien Racine , penfe-t - il que
le récit de Théramène , qu'on a trouvé dé-,
placé dans une Tragédie , ne feroit pas un
fuperbe morceau de poéfie dans le plus beau
Poëme épique ? La Fontaine , dans des Fables
A
DE FRANCE.
même , & Boileau , dans un Poëme dont
le fond n'eft qu'un badinage ingénieux
n'ont-ils pas déployé quelquefois toute la
magnificence de couleur & d'harmonié qui
caracterife le ftyle épique dans Virgile &
dans Homère ? Pour l'Ode , il eft un peu dur
de dire qué Jean-Baptifte Rouffeau n'a jamais
élevé fa langue au ton de Pindare &
d'Horace. On peut ne pas aimer beaucoup
ce Poëte ; mais ceux même dont les critiques
lui ont fait le plus perdre de fa gloire , one
admiré dans plufieurs de fes ftrophes , l'éclar
des couleurs , la pompe de l'harmonie & la
verve de ftyle ; & voilà fur-tout les qualités
qu'exige le genre lyrique .
On ne peut pas difconvenir que les langues
anciennes , fondées fur un fyftême gramma
tical beaucoup plus ingénieux , plus régulier
& plus hardi ornées , fur- tout , d'une har¬
monie élémentaire qui ne laiffoit jamais l'o
reille indécife , ne fuffent infiniment plus
* Je n'ai guère vu d'Homme de Lettres qui në
convint que le fyftême grammatical des langues an
ciennes eft plus hardi & plus propre aux ouvrages
dimagination ; mais j'en connois qui penfent que
nos langues modernes font fondées fur des principes
qui leur donnent plus de clarté , qui les rendent plus
propres aux ouvrages Philofophiques ; & il me femble
qu'on pourroit démontrer le contraire . La clarté eft
le grand mérite de la langue Françoife , difoit quelqu'un
à M. l'Abbé A. Dites , répondit M. l'Abbé A.
que c'eft fon grand befoin . Ce mot cft bien ingénieux
& bien profond.
116 MERCURE
*
•
propres à toute eſpèce de poéfie en général ,
& fur-tout à la Poéfie épique & lyrique,
Mais le génie & les efforts du travail ont
placé quelquefois la langue de Racine & de
Boileau à côté de la langue de Virgile ; & ce
qu'on a fait quelquefois , il n'eft pas impoffible
de le faire encore plus fouvent. Pour
parler avec exactitude , M. de Sherlock devoit
donc fe borner à dire que le génie qui
voudroit exécuter toujours aufli rapidement
qu'il conçoit, eft condamné par notre langue à
cette lenteur de travail qui ne devroit être
que le fupplice de la médiocrité qui veut
forcer la Nature, Quant à ce que M. de
Sherlock dit de Jean- Jacques Rouffeau &
de Fénelon , il eft bien vrai que l'un & l'autre
ont répandu dans leur profe plus d'ame &
d'imagination qu'il n'en faudroit , peut- être ,
pour produire des Poëmes immortels ; mais
ces qualités , qui font les plus nécellaires
pour conftituer le Poete , ne font pourtanţ
pas fuffifantes. Les formes & le rhithme du
vers exigent dans l'oreille un fentiment particulier
qui manque fouvent aux hommes
doués d'ailleurs du plus beau génie poétique.
Rouffeau & Fénelon ont fait l'un & l'autre
des vers , & il eft abfolument impoffible d'y
reconnoître les Auteurs d'Emile & du Télé
maque. Il fembloit que leur génie les abandonnât
lorfqu'ils lui demandoient des infpirations
plus douces & plus fublimes ; & , en
général , toutes les fois que les difficultés de
l'art d'écrire en vers n'ajoutent pas beaucoup
au talent , elles l'affoibliſſent.
DE FRANCE. 117
Le croiroit - on ? M. de Sherlock , qui ,
dans tout fon Ouvrage , n'a proposé pour
modèle que les Poetes du goût le plus pur
& le plus parfait , qui ne parle pas des Anciens
fans enthouſiaſme , & qui regarde Boileau
comme le guide le plus sûr pour les
jeunes Poëtes ; M. de Sherlock termine fon
Ouvrage par un morceau fur Shakeſpear ,
où il place ce Poëte au- deffus des plus beaux
génies anciens & modernes. Jufqu'à préfent ,
on eût pris M. de Sherlock , à fes opinions ,
pour un François , & à fon ftyle , pour un
Italien à peine eft- il queſtion de Shakef
pear , qu'on ne peut s'empêcher de lui dire
Ah! M. de Sherlock , vous êtes Anglois !
Il n'eft point douteux que tout bon Anglois
ne foit perfuadé que la gloire de fa Nation
eft attachée , en partie , à la gloire de Shakefpear
: leur opinion à cet égard paroît être
plutôt un fentiment de patriorifine qu'un
goût de Littérature. C'eft pourtant une belle
deftinée d'avoir uni la gloire de fon talent à
la gloire de fa Patrie ! De pareils honneurs
ne peuvent être obtenus que par des hommes
extraordinaires pour le talent même , &
il en faut conclure que fi l'art eft monftrueux
chez Shakeſpear, le génie y eft fublime..
L'Ouvrage de M. de Sherlock a excité.
les plus grands mouvemens en Italie : on l'a
critiqué avec fureur ; on l'a loué avec enthoufiafme.
L'Abbé Scarpelli termine ainfi
un Sonnet qu'il lui a adreffé : « Horace &
Boileau , réjouis de tes difcours , ont ""
the 118 MERCURE
< 17 » tourné vers nous leurs regards , & fe font
», écriés : O Italie voilà ton Longin ! g
D'autres Littérateurs Italiens l'ont traité ,
non-feulement comme un homme de mauvais
goût , mais comme un méchant homme:
ils l'ont traité comme un étranger ennemi
qui feroit allé attaquer Rome dans Rome
même. Son Ouvrage a eu en Italie un fuccès
complet...
›
0
Pour nous , nous penfons qu'un homme
qui répand ainfi des lumières dans les pays
où il voyage pour en acquérir , doit, à fon
retour en rapporter beaucoup dans fa Patrie
; & quoique nous nous foyons permis
plufieurs fois de combattre M. de Sherlock ,
nous ne doutons point qu'il ne foit deftiné à
augmenter ce petit nombre d'Ecrivains Anglois
qui ont commencé à joindre l'élégance
& la régularité du goût , à la hardieffe & à
la profondeur du genie de leur Nation.
( Cet Article eft de M. Garat. )
J-11
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LEE mot de l'Enigme eft le Canon , dont
en ôtant le c , il reste anon ; celui du Logo-
·gryphe eft Ecriture , où le trouvent Cure ,
ut, ré, Turc , écu , cri , rire.
DE FRANCE. 119
JE
I f
MÉNIG ME.
E ne porte qu'un nom , & pourtant j'en ai mille ;
Mon ufage eft commun fans ceffer d'être utile ;
Je fers également au pauvre comme au Roi ;
Mais près d'un fexe aimable eft mon plus bel emploi.
Mon élégance ajoute aux charmes d'Idalife;
Sous diverfes couleurs on me voit à l'Eglife :
J'accompagne toujours au Barreau l'Avocat.
Et dans le même inftant ( admirez ma franchiſe )
Je fuis au lit royal , & fuis fur le grabat.
Mo
om
M
T:b
( Pat le M *** . ) ;.::' I
LOGO GRYPHE
ON ufage eft connu dans différens climats ;
Je fuis fur-tout utile aux Pays- Bas.
1
On voit , à mon afpect , rougir plus d'une belle 1
Témoigner de l'humeur affez mal - à-propos ,
Refufer mon fecours , me faire éloigner d'elle ,
Et fe déterminer à me tourner le dos.
00 25 J.'
De mes huit pieds , Lecteur , dérange l'affemblage ,
Tu verras le tréfor qu'Églé cache à tes yeux ...
Un oifeau diftingué par fon joli plumage ,
Et par fon chant harmonieux ;
Un chemin fréquenté ; les bords d'une rivière
Un titre qu'un feul homme a dans la France entière ;
720
MERCURE
Un animal plein de fubtilité ;
Et l'air que l'on refpire un beau jour de l'été.
(ParM. ** ,à Argentan , en Baffe-Normandie.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HOSPICE DE CHARITÉ , de 62 pag, in - 4
A Paris , de l'Imprimerie Royale.
CEST fous ce titre que l'on préſente au
Public le développement fidèle & détaillé
de l'intérieur d'un nouvel Hôpital fondé à
Paris par le Roi , comine effai d'une adminif
tration économique & régulière , & fait pour
fervir de modèle à de pareilles Inftitutions.
Lorfqu'on reproche à quelques Hôpitaux
la négligence , & , s'il faut le dire , la dureté
qu'on y exerce envers les pauvres malades ,
la faleté , la puanteur , la contagion qui
règnent dans l'enceinte où ils croupiffent enfermés
, l'horreur des lits où ils font entaffés ,
les mourans à côté des morts , dans un état
auquel on ne peut penfer fans que l'imagination
fe révolte , & fans que le coeur fe
foulève ; les Apologiftes de ce défordre ; car
il en a de très-zélés , ne manquent pas de répondre
que ces maux font inévitables ; que
dans de grands établiffemens il doit y avoir
de grands abus ; que les biens des pauvres
ne fauroient fuffire à leur procurer un état
meilleur ; que les Hôpitaux leur font ouverts,
DE FRANCE. 121
verts , & qu'ils y arrivent en trop grand nom
bre pour qu'il foit poffible de leur donner
tous un afyle commode & fain ; que fans les
dégoûts & les dangers qui les y attendent ,
l'affluence feroit plus grande; & que pour
écarter au moins ceux que l'extrême néceffité
n'y précipite pas , il eft bon de leur préfenter
, comine fur le feuil de la porte , la
contagion , la terreur & la mort : étrange
moyen d'économifer les fecours de la Charité
, que de la rendre meurtrière !
Il n'en eft pas moins vrai que tant qu'à ces
raiſons , on n'auroit oppofé que des fpéculations
vagues , que des exemples éloignés ,
que des poffibilités apparéntes de réforme &
d'économie ; l'habitude , le préjugé , la répugnance
à reconnoître les torts & les er
reurs paffées , pouvoient faire douter encore
de la folidité des projets les plus fages , les
mettre au nombre des intentions louables
qui ne peuvent s'effectuer, & les laiffer tomber
dans l'oubli , comme tout ce qu'on appelle
les rêves des gens de bien.
Ce n'étoit donc pas affez que de demander
la réforme des Hôpitaux , l'économie du
bien des pauvres , l'amélioration de leur
fort dans les afyles de charité ; il falloit prou .
ver que ce changement fi defirable étoit
poflible , ou plutôt en donner l'exemple ; &
tel eft l'objet de l'établiffement dont on expofe
le tableau. Ce n'eft plus une fpéculation
, c'eft un fait , ce n'eft plus le calcul de
l'imagination , c'eft le réfultat de l'expé
Sam. 19 Février 1780.
F
122
MERCURE
rience & une vérité pratique , d'une évidence
dont il n'eft plus poffible d'éluder la conviction
; 1º. qu'un Hôpital de cent vingt lits
eft fuffifant pour recevoir tous les pauvres
malades de la Paroiffe de S. Sulpice & du
Gros-Caillou ; 2 ° . que nonobftant les incommodités
d'une vieille maifon deftinée à
un autre ufage , on a trouvé moyen d'y
réunir l'ordre & la facilité du fervice , la
propreté la plus recherchée, & la plus grande
falubrité de l'air ; 3 ° . qu'à moins de dix- fept
fols par tête les malades y font fervis , foignés
, nourris , traités enfin jufqu'à pleine
convalefcence , comme le Citoyen aife voudroit
l'être dans fa maiſon , avec la plus foigneufe
attention dans le choix des alimens &
des remèdes , ayant chacun leur lit , changeant
de linge deux fois le jour , s'il eft befoin
, & jouiffant , au moins dans cet état de
foibleffe & d'infirmité , de toutes les dou
ceurs d'une honnête abondance,
Il eft donc enfin démontré , qu'avec une
économie éclairée & une attention vigilante ,
il eft poffible de rendre la fituation des pauvres
malades beaucoup meilleure que par le
paffé , & à beaucoup moins de frais ; qu'il
eft poffible de leur procurer un afyle commode
, un bon lit à chacun , dans des falles
hien acrées , & dans des lieux où l'air , plus
libre , feroit plus vif & plus falubre ; & de
trouver en même- temps dans la fage adminiftration
de leurs biens & l'économie de
leur dépenfe , le moyen de fuffire , avec les
>
DE FRANCE.
123
mêmes fonds , à l'affiſtance d'un plus grand
nombre. C'est ce que met en évidence le
detail imprimé de l'Inftitution de l'Hofpice
de Charité.
و ر
""
•
و
" Cent vingt malades feuls dans un lit
foignés avec la plus grande propreté &
" avec toutes les attentions néceffaires à leur
" rétablissement, placés dans des falles bien
» aërées , fans odeur &fans bruit , fervis par
» des Soeurs de la Charité & par un Médecin
& un Chirurgien logés dans la maifon ; ces
Malades , nourris avec les alimens les plus
falutaires , & traités avec les drogues les
» mieux choifies , fe trouvent , après plus
d'une année d'épreuve , n'avoir coûté par
» tête qu'un peu moins de dix-fept fols ; &
» ce réſultat a été tiré , en réunissant la dé-
» penfe propre des Malades , la nourriture &
وو
"3
ور
ود
l'entretien des Saurs , la nourriture & les
" gages des Domeftiques , les appointemens
» du Chapelain , les achats de linge neuf,
» & toutes les dépenfes poffibles , prévues &
" imprévues , & en divifant cette addition
" par les feules journées des malades. » La
preuve de ce fait fi étonnant , eft l'expofé
même de l'adminiftration de l'Hofpice . On
eft entré dans des détails que leur objet
rend précieux : nombre & qualités des perfonnes
employées au fervice ; fonctions de
chacune ; ordre établi dans la maifon & diftribution
du temps ; conduite économique ;
régime des malades ; tenue des livres ; précautions
pour n'admettre que de vrais indi-
Fij
124
MERCURE
gens ; foins qu'on a pris pour rendre la
maifon auffi commode & aufli faine qu'il
étoit poffible ; regiftre contenant l'entrée &
la fortie des malades ; regiſtre de la dépenfe
générale de chaque mois ; détail des objets
de dépenfe , & regiftre particulier , où tout
eft fpécifié article par article , avec le prix
des denrées , le nom & la demeure des fourniffeurs
, & la copie exacte de tous les
comptes , tels qu'ils ont été fignés & acquittés
, mois par mois , jour par jour ; enfin
journaux du Médecin , foit pour les malades
foit pour les maladies. Tels font les objets
qui forment ce tableau fi digne de fervir de
règle , & par-là fi intéreffant.
>
Nous n'en donnerons pour exemple que
l'article du régime des malades ; & l'on y
verra que , parmi le peuple , les gens même
les plus aifés peuvent porter envie aux pauvres
de cet Hôpital.
" On donne du bouillon de trois heures
en trois heures aux malades à la dière , à
» moins que le Médecin ne le défende , &
l'on y joint les tifannes & les drogues dans
le temps prefcrit.
ور
» Les malades à la foupe feule , en pren-
" nent trois par jour , à fix heures & demie ,
» à dix & à cinq ; le bouillon & la tiſanne
» dans les intervalles, & la collation à une
» heure.
و ر »Cettecollationeftdepruneaux,de
pommes cuites , & de confitures pour les
eftomacs délicats ,
DE FRANCE. 123
Les malades à la demi - portion font
transférés dans la falle des convalefcens .
» On leur donne la foupe à fix heures &
» demie du matin.
» A dix heures , quatre onces de pain ,
quatre onces de viande , & la fixième
» partie d'une bouteille de vin.
» A une heure , la collation.
و د
" Acinq heures , le fouper comme le dîner.
Un bouillon à huit heures & demie ,
& de la tifanne dès qu'ils en demandent.
"Les malades à la portion entière, obfervent
» le même régime , en doublant feulement
la quantité de pain , de viande & de vin .
» Le Dimanche, le Mardi & le Jeudi , les
» convalefcens ont du rôti à fouper, & les
» quatre autres jours un ragoût de viande
apprêté avec foin. »
>
Rien de plus encourageant , fans doute ,
& rien de plus digne d'émulation que cet
exemple , pour les perfonnes que la confiance
publique appelle à l'adininiſtration des
afyles de Charité.
Ne diffimulons pourtant pas que , pour
obtenir le même fuccès , il faudroit que le
même efprit qui anime le nouvel Hofpice ,
cet efprit d'ordre , de vigilance , d'application
continuelle & ponctuelle à tous les devoirs
, régnât dans tous les établiſſemens de
ce genre ; qu'il faudroit qu'une charité éclai
rée , active , infatigable y préfidât comme
dans celui - ci , & en fût le premier mobile.
Une difcipline à la fois fi régulière & fi pai
Fiij
126 MERCURE
fible , une adminiftration dirigée avec tant
de douceur & de févérité , ne peut être , il
faut l'avouer , que l'ouvrage d'une femme.
Mais un fexe que la délicateffe & la fenfibilité
caractériſent & diftinguent, ne trouvera
point inimitable le modèle de la bonté.
"
Nous n'en dirons pas davantage : le refpect
qu'infpire la vertu modefte , ne permet
pas de laiffer éclater tous les fentimens qu'elle
excite ; fon caractère eft de mériter la louange
& de la craindre ; mais un hommage auquel
les ames même les plus délicates ne peuvent
fe refufer , c'eft l'attendriffement que
nous canfe le fpectacle de la bienfaisance;
& qui la peindra jamais plus généreufe &
plus touchante qu'elle ne s'eft peinte en cés
mots : « Après avoir ainfi réuni dans l'Hofpice
de Charité tous les fecours qui peu-
» vent dépendre du zèle & des foins , &
après en avoir rendu compte ; c'eft main-
» tenant à des bouches plus éloquentes qu'il
» faut remettre la caufe des pauvres , & qu'il
appartient de la plaider. Puiffent - elles
» vaincre les préjugés & les obſtacles qui
s'oppofent toujours aux projets d'une bienfaifance
éclairée ! & fi , dans des vues auffi
pures , il eft permis de faire un retour fur
fon propre bonheur , puiffent les perfonnes.
qui ont conduit cette entreprife
échapper à la douleur de voir s'évanouir
les efpérances qui les ont animées , & que
le pauvre , foulagé & foigné dans tous les
afyles de la misère, ne regarde jamais cet
">
ور
ور
53
DE FRANCE. 127
Hofpice fans bénir fon Souverain qui le
» fonda , & fans donner une larme au fou-
» venir de ceux qui le dirigèrent ! »
LE Petit Chanfonnier François , ou Choix
des meilleures Chanfons , fur des Airs
connus , deuxième édition. A Paris , chez
la veuve Duchefne , Libraire , rue Saint-
Jacques , au Temple du Goût.
CE recueil renferme beaucoup de trèsjolies
Chanfons , gaies , plaifantes , naïves ,
galantes , délicates , quelques- unes de inédiocres
, très -peu de mauvaiſes .
Sunt mala, funt quadam mediocria , funt bonaplura.
C'eft conféquemment un très -bon recueil ,
& mêmele meilleur des recueils en ce genre.
Lefuccès de la première édition , qui a été
enlevée en moins de fix mois , eft d'un heureux
pronoftic pour celle - ci , dont la partie Typographique
eft belle & foignée. La claffe des
Auteurs morts forme la première partie , &
la feconde eft compofée de celle des Auteurs
vivans. Il eft à remarquer que dans
la première on ne trouve pas un feul exemple
de ce ftyle entortillé , recherché , &
bizarrement allégorique , auquel il n'eft que
trop aifé de réconnoître quelques écrivains
de nos jours.
Cave où l'on eft à l'aise ,
Plaît le mieux à Bacchus.
Fiv
128
.. MERCURE
Ce goût , ne lui déplaiſe ,
Iroit mal à Vénus :
Le plus petit efpace
Renferme mille appas ;
Le vin tient de la place,
Le plaifir n'en tient pas.
Boileau appeloit un double galimatias
une phrafe où l'Auteur ne fe comprenoit
pas plus lui -même qu'il n'étoit entendu de.
fcn lecteur. J'ai bien peur que ces deux
derniers vers ne foient un galimatias de
cette efpèce.
·
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LEE Lundi 31 Janvier , Mlle Carline a débuté
par les réles de Lucette dans Silvain
& de Lifette dans l'Épreuve.
Cette Actrice n'avoit encore paru fur aucun
Théâtre ; les efpérancés qu'on a conçues
de fes talens nous paroiffent d'autant mieux
fondées que , malgré fon inexpérience , nous
avons cru appercevoir dans fon jeu le germe
des qualités les plus heureufes . Si nous ne
nous trompons pas , fes fuccès dans l'avenir
dépendent abfolument d'elle. Avec de l'étude ,
du travail & de la réflexion, elle peut parvenir
à développer ce qu'elle n'a encore laillé
DE FRANCE. 129
qu'entrevoir , & mériter par fon zèle les encouragemens
qu'on a prodigués à fa timidité
& à fa foibleffe.
Le Vendredi 4 Février , M. Saint-Preux
a débuté dans la Coquette Fixée , par le rôle
de Dorante.
Ce Comédien , qui eft très -jeune encore ,'
joint à une grande intelligence une habitude
du Théâtre déjà très-étendue , & qu'il peut
perfectionner ; il a de la chaleur , du naturel
, de beaux moyens. Nous croyons qu'il
peut être fort utile à la Comédie Italienne ;
mais pour mériter les fuffrages qu'on lui a
accordés , il eft néceffaire qu'il travaille à
fe corriger de quelques défauts ; comme , par
exemple , de bégayer certaines fyllabes , de
paffer tout-à-coup d'un ton à un autre abfolument
oppofé, de donner à fa geſticulation
& à fa démarche des mouvemens brufques ,
& dont l'effet eft toujours défagréable. Au
refte , il nous femble qu'il ne lui fera pas
difficile de faire difparoître de fon jeu ces
taches , d'ailleurs très - légères .
Nous dirons peu de chofe de la Coquette
Fixée , qu'on avoit remife, pour la première
fois , le Mardi précédent , elle eft dans les
mains & dans la mémoire de tout le monde.
Cette Comédie , qui eut beaucoup de fuccès
dans fa nouveauté , a toujours été revue avec
plaifir . Le ftyle en est très agréable ; on y
trouve des ridicules bien apperçus , préſentés
Fv *
130 MERCURE
avec beaucoup de fineffe & de grâces. Le
dialogue feul mérite des reproches ; il eft
difficile & manque de vérité. On croit
que la Princeffe d'Élide a fourni à feu M. de
Voifenon le fujet de la Comédie dont nous
parlons. Cela peut être. Au furplus , Molière
lui-même avoit pris le fond de - fon ouvrage.
dans une Pièce Eſpagnole , d'Agostino Moreto,
Auteur fort eftimé. La Coquette Fixée a
depuis donné naiffance à la Coquette Cor
rigée du Comédien La Noue , & lui eft trèsfupérieure
. Peut-être pourroit - on préfumer
auffi qu'elle a fourni lidée d'une Comédie
plus moderne , repréfentée il y a quelques
années à la Comédie Françoife, avec unfuccès.
tout à la fois brillant & mérité.
ACADÉMI E.
L'ACADÉMIE 'ACADÉMIE Françoife , dans fon Affemblée du
Jeudi 19 Février , a décerné à M. Court de Gebelin ,
Auteur du favant Ouvrage intitulé : le Monde Primitif,
le legs annuel dont feu M. le Comte de
Valbelle a laiffé la difpofition à cette Compagnie ,
& qui doit être donné à un homme de Lettres . Le
choix que l'Académie a fait de M. Court de Gebelin
pour le gratifier de ce legs , fans qu'il l'ait en aucune
manière follicité , cft un témoignage flatteur de
l'eftime qu'elle a pour fes talers , pour fes cuvrages
& pour fa perfor.ne.
DEE FFRANCE. 131
UN
VARIÉTÉ S.
N Critique , jeune fans doute , a fait , dans
le Numéro 4 du Mercure de cette année , pag. 187,
une. Diatribe affez forte contre un Auteur qu'il
Tuppole jeune , mais qui eft vieux , & qui s'eft
depuis long- tems livré , par état & par goût , à
l'étude férieufe des vérités hiftoriques.
Dans cette Diatribe , l'ouvrage critiqué n'eſt
pas précisément nommé; mais il eft évident qu'on a
eu en vue le Catalogue raifonné à l'ufage des Dames
qui veulent étudier l'Hiftoire , inféré dans le premier
volume des Mélanges tirés d'une grande Bibliothèque.
Le Critique prétend que le rédacteur
de ce Catalogue confeille de ne lire les Ouvrages
hiftoriques de M. de Voltaire que pour s'amufer.
On peut lui répondre que l'Auteur critiqué a dit
précisément le contraire de prefque tous les Ouvrages
hiftoriques de M. de Voltaire . Voici les termes
concernant l'Effai fur les moeurs & l'efprit des
Nations. Cet ouvrage fe fait lire avec le charme
"
qu'un fi beau fujet, traité par un fi grand Écrivain,
doit infpirer ; mais ce n'eft qu'avec précaution
qu'on pourroit le confier aux jeunes perfonnes.
» Rien n'eft fi aifé que d'abufer des opinions de
» M. de Voltaire en matière d'hiftoire , & rien ne
» feroit fi dangereux. On est toujours tenté d'adop-
» ter jufques aux erreurs dans lefquelles il eft tom
bé , tant fon imagination cft brillante , & fa
plume féduifante .
גכ כ כ
On oppofe à ce jugement celui de M. Robertfon,
Anglais , qui , tout en fe plaignant que M. de Voltaire
n'a pas cité les livres originaux , d'après lefquelsil
a travaillé , ajoute que cependant il l'a fuivi com-
F vj
132 MERCURE
me un guide dans fes recherches , & qu'il le regarde
comme un hiftorien favant & profond.
Quoique l'eftime de M. Robertfon foit d'un affez
grand poids fur cette matière , ce n'eft pourtant
que le témoignage d'un feul homme , qui même ne
garantit pas , à beaucoup près , l'exactitude des recherches
de M. de Voltaire .
Il n'eft pas facile de deviner quel eft l'Ecrivain
dont le Critique fait un fi grand éloge , & qui
regarde le fiècle de Louis XIV comme l'ouvrage le
plus complet fur cette brillante partie de notre hiftoire
; car beaucoup d'Auteurs en ont porté le même
jugement , & bien loin de les contredire , j'ai
reconnu que cet ouvrage avoit été beaucoup loué,
& prefque toujours avec juftice : il eft vrai que
j'ai ajouté qu'on l'avoit auffi quelquefois critiqué ,
& que cette hiftoire devoit être lue avec précaution
. Je ne pense pas que l'Auteur cité , quel qu'il foit,
ni aucun autre , ofaffent répondre de la vérité de tous
les faits articulés dans le fiècle de Louis XIV . Ce
n'eft pas que M. de Voltaire n'ait pénétré dans les
dépôts des pièces originales , & ne les ait confultées ;
mais c'eft qu'il n'a pas toujours apporté dans fes
recherches l'efprit de critique néceffaire pour adopter
ou rejeter ce qu'il a trouvé dans les fources
les plus refpectables & les plus abondantes.
Puifque les Mémoires d'Allrimpre & ceux du
Maréchal de Berwick ont pu rectifier quelques faits
confignés dans l'hiftoire du fiècle de Louis XIV ,
i eft donc vrai que M. de Voltaire eft tombé
dans quelques erreurs.
Au reite , tant s'en faut que je confeille aux
Dames de lire les critiques des Ouvrages de M.
de Voltaire , ni que j'annonce ces critiques com
me étant toujours juftes , encore moins comme'
agréables & bien écrites ; je fais bien qu'en les
DE FRANCE. 133
lifant on courroit rifque de s'ennuyer & fouvent d'étre
trompé. Voici ma phrafe à ce sujet ::
» Si quel-
» qu'un vouloit apprendre l'hiftoire dans les livres
de M. de Voltaire , il ne devroit pas parcourir
un feul chapitre de fes ouvrages hiftoriques ,
» fans avoir à côté de lui les critiques les plus
fages & les plus juftes qui en ont été faites ; mais
» comme cette façon de lire des Ouvrages char-
» mans d'ailleurs , fuffiroit pour en rendre la lecture
ennuyeufe , il vaut mieux fe livrer librement à
» tout le plaifir qu'ils procurent. "
גכ
ස
La preuve queje ne prétends blâmer ni critiquer
l'Hiftoire de Charles XII par M. de Voltaire , c'eft
qu'entre toutes celles qui ont paru de ce Prince ,
´dont les aventures & le caractère font fi finguliers,
je ne confeille que la lecture de fon Hiftoire par M.
de Voltaire. Il eft vrai que j'ai plus de confiance
dans les détails de Norberg & d'Alderfeld , parce
qu'ils ont été témoins oculaires des faits qu'ils rapportent
; mais le charme que M. de Voltaire répand
dans tous fes écrits ; doit lui affurer la préférence
, principalement quand le fujet ne lui fournit
pas l'occafion de hafarder certaines opinions.
Je confeille la lecture de l'Hiftoire de l'Empire
de Ruffie , fous Pierre -le- Grand , par M. de Voltaire
, fans reftriction aucune.
Quant aux Annales de l'Empire , c'eft le feul
livre hiftorique de M. de Voltaire duquel j'ai dit
qu'on pouvoit le parcourir pour s'amufer. Voici
mes raifons . J'ai confeillé comme parfaitement inf
tructif 'Abrégé Chronologique de M. Pfeffel; on
affure que ·les dernières éditions des Annales de
l'Empire font corrigées d'après cet Ouvrage cela
étant , lire les faits principaux dans l'un & dans
l'autre , feroit un double emploi ; mais M. Pfeffel a
nourri fen Abrégé d'un grand nombre de remarques
importantes & effenticiles pour la connoif
134
MERCURE 1
·
fance de la conftitution de l'Allemagne & de l'Em→
pire Germanique . M. de Voltaire au contraire , a
enrichi fes Annales de beaucoup d'anecdotes toujours
piquantes , mais quelquefois hafardées . On
dit que le fage Fleury & le favant & judicieux
Giannone ont été fes guides. Je mets une grande
différence entre ces deux garants. Certainement
Fleury mérite l'épithète de Sage ; il a tenu une
jufte balance entre les Ecrivains Ultramontains
fervilement affujétis aux opinions de la Cour de
Rome , & les détracteurs de la Catholicité. Giannone
au contraire , eft un de ces Auteurs partiaux ,
dont je fuis toujours tenté de me méfier. Cherchant
à fe faire une réputation en fe déclarant contre les
Papes , au milieu même de l'Italie , il a eu le
courage de dire bien des vérités que les compatriotes
n'ofoient pas prononcer ; mais comme il affecte
de multiplier les preuves de fanatifme & de fuperftition
, & celles des ufurpations des Papes , je
ne voudrois pas m'en rapporter toujours à lui , ni
par conféquent adopter fans examen les anecdotes
que M. de Voltaire a puifées dans une pareille
fource ; encore s'il les avoit diftinguées de celles
que lui a fournies le fage Fleury ; mais c'est ce
qu'il a négligé de faire.
Le Critique fait l'honneur à l'Auteur de l'Hiftoire
des Etabliffemens & du Commerce des Européens
dans les deux Indes , de l'accoller à M. de Voltaire
, pour reprocher à la Bibliothèque hiftorique des
Dames , d'avancer que ce livre eft plus agréable
qu'exact. Loin de m'excufer fur ce reproche , j'ofe
dire que fi j'en méritois un à ce fujet , il devoit
être infiniment plus grave que celui qu'on me fait.
Oui , j'ai dit , & je le répète , » que ce livre eft
plein d'idées Philofophiques & très - hardies , de
fpéculations très - hafardées , de calculs , fur l'exactitude
defquels il ne faut point compter ; que ceDE
FRANCE.
135
pendant, en général , il eft curieux , &c . » On oppofe
à cette opinion celle du Parlement d'Angleter
. Le titre d'un tel adverfaire eft impofant ; mais
il fe trouve que ce ne font que quelques Particuliers
Anglais qui ont , dit - on , cité ce livre comme
une autorité en plein Parlement. En vérité , fi
tout ce que l'on fe permet de dire dans les deux
Chambres de Weftminſter formoit autant de Bills,
nous verrions paffer dans ce pays , en force de
loix , des opinions bien extraordinaires , & dont
les conféquences feroient on ne peut pas plus dangereufes
.
Le Critique prétend m'apprendre qu'agréable &
frivole ne font pas plus fynonymes qu'ennuyeux
& inftructif : je le favois avant lui ; & , pour le
lui prouver , je vais lui expliquer comment cette
-diftinction doit s'entendre.
La frivolité eft quelquefois , mais pas toujours ,
compatible avec l'agrément ; ainfi un Roman , un
Conte , une pièce de Poéfie légère , peuvent être
en même tems frivoles & agréables . Mais un Ouvrage
du grand genre , tel qu'une Tragédie , ouun
Livre d'hiftoire , s'il eft frivole , ne peut être agréable
, parce qu'il manque des agrémens convenables
à fon genre. Un Catalogue raifonné tel que celui
que le Critique attaque , ne doit point avoir la prétention
d'être agréable ; il fuffit qu'il foit inftructif,
& que les jugemens en foient juftes & concis :
l'Auteur de la Bibliothèque hiftoriqué à l'ufege des
Dames , n'a jamais prétendu davantage.
L'Auteur de ce Catalogue pouvoit-il s'attendre , en
parlant comme il a fait des Ouvrages hiftoriques de
M. de Voltaire , à fe voir accufer de ne pas rendre à
la mémoire de cet homme célèbre , non -feulement les
égards , mais même les honneurs qui lui font dus.
Au rifque de me faire connoître plus que je ne defrerois
, je dois dire que je fuis depuis cinquante
136 MERCURE
ans l'admirateur de ce grand homme ; que les fentimens
du plus tendre intérêt pour fa perfonne
m'ont été tranfinis par mon père dès ma plus tendre
enfance , & que j'ai été trente ans fon cenfrère
dans une Compagnie où tout parle de fa gloire.
Eh ! qui rend plus de juftice que moi à ce génie
brillant , qui a fu embellir tous les fujets qu'il a
traités Si j'étois plus jeune , je ferois peut-être entraîné
, comme tant d'autres , à adopter aveuglément
toutes les opinions qu'il a tenté d'établir ; mais fi
je fuis difpofé à jurer fur fa parole en matière de
goût & de ftyle , je me croirois coupable en confeillant
, comme entièrement inftructifs , fes ouvrages
hiftoriques à de jeunes perfonnes que j'ai prétendu
guider dans leurs études. Devois -je donc
leur préfenter le grand Voltaire comme infaillible?
Non , fans doute. Ce n'eft pas affez que d'admirer
un Grand-Homme , & de lui prodiguer
toutes fortes de louanges ; il faut fayoir diftinguer
fes foibleffes & fes erreurs , de ce qui doit faire ,
fans reftriction , l'objet de notre eftime & de notre
admiration.
O Voltaire ! c'eft ta mémoire que j'interroge.
Approuverois- tu que l'on portât jufques dans tes
éloges l'enthoufiafme aveugle , le fanatifine & la fuperftition
; toi qui t'es propofé pour principe conftant
de combattre ces monftres par-tout où tu as cru
les appercevoir ?..
DE FRANCE. 137
A Dame Marie , près Melun , ce 20
-
Janvier 1780.
MONONSIEUR ,
,
Je viens de lire dans le Mercure le compte que vous
avez rendu de la Caufe du Teftament ab irato que
MM. Gerbier & Bonnière ont plaidée avec tant de
fuccès au Châtelet :: permettez -moi de vous observer
que vous avez été affez mal inftruit de la nature de
cette affaire. On croiroit , d'après ce que vous en dites
, que le teftament avoit été dicté en effet par la
colère , & que le Châtelet , qui l'a maintenu 2
refpecté l'ouvrage de la haine paternelle . Point du
tout , Monfieur , le Châtelet a vu dans ce Teftament
un exercice légitime de la puiffance que la
loi a confiée aux pères de famille. Ce Tribunal a
fenti avec beaucoup de fageffe , que pour conserver
aux enfans les bienfaits de la tendreffe paternelle
, il falloit conferver avec foin aux pères toute
l'étendue de leur autorité. Dans la Caufe dont il
s'agit , un père a réduit une de fes filles à la légitime
, pour la punir d'avoir fait , contre la volonté
, un mariage qui a fait le malheur de fa vicil
leffe . Cette légitime eft de cent mille écus. On
a dit : c'eft donc le reffentiment , c'eft donc la colère
& la haine qui ont dicté ce Teftament. Un père
punit-il fes enfans fans colère ? Oui , il les punit
fans colère , précisément comme la Justice punit les
citoyens qui ont mérité des châtimens. L'autorité
de la Loi & celle des Pères , ont le même objet ; elles
ont auffi fouvent les mêmes caractères. Chaque père
eft chargé , comme d'un devoir focial , de punir
dans fes enfans l'ingratitude & le mépris de l'auto-
-rité paternelle : les exemples que donne chacun d'eux
dans fes foyers , raffermiffent ou ébranlent la puif$
38
MERCURE
fance de tous ; & la trop grande foibleffe d'un
père peut enhardir à l'ingratitude une multitude
d'enfans. Non-feulement la juftice doit permettre ,
mais elle doit donc même encourager cet exercice
de l'autorité paternelle. Ah , fans doute , il en coûte.
à un père de mettre en vigueur tous les droits que
la loi lui donne ! Il eft fi facile d'être foible quand
on a beaucoup d'amour dans le coeur ! il eft fi
doux de s'abandonner à fa foibleffe , que l'on confond
toujours avec la bonté ! la foibleffe eft peutêtre
l'unique défaut que fa confcience ne reproche
point à l'homme. Il faut donc que la Juftice remercie
les pères qui auront eu le courage & la force de
mettre des bornes à la tendreffe naturelle qu'ils ont
pour leurs enfans , pour écouter un fentiment raifonné
de juftice dont la fociété tire les plus grands
avantages. Leur puiffance eft la feule dont l'étendue
faffe trembler ceux qui la poffèdent , & c'eſt
auffi celle que la Société doit le inoins craindre.
Mais faut-il compter au nombre de leurs droits
le pouvoir de s'abandonner aux mouvemens de leur
colère ? Non , mais il ne faut pas confondre une févérité
jufte & légitime , avec une colère aveugle &
cruelle. Le devoir de la juftice eft de bien diftinguer
ces deux fentimens par leurs effets. La févérité eft
calme & tranquille ; fes mouvemens font mefurés :
elle s'exerce avec lenteur & comme à regret toute
fa conduite eft raifonnée , & fes effets toujours en
proportion avec les torts qu'elle veut punir. La colère
au contraire eft impétueufe & ardente ; prête à
gémir de fes vengeances après qu'elle les aura con-
Tommées , elle en jouit avec délices au moment
qu'elle les exerce. Ses effets n'ont aucune proportion
avec fes caufes. Elle punira une négligence
comme un crime ; elle deshéritera un fils qui fera
rentré trop tard dans la maifon paternelle : elle ne
pardonnera pas à un enfant de n'avoir pas reçu de
DE FRANCE.
139
la bouche de fon père une erreur dangereuse , &
même d'une évidente abfurdité.
Dans la Caufe qu'on a plaidée au Châtelet ,
tout annonce la févérité , & rien n'annonce la colère
.
Le Teftament n'a point été dicté par les mouvemens
impétueux de la colère . Pendant plufieurs
années , le père dont ce Teftament eft l'ouvrage
a montré avec tranquillité les fentimens qui ont
dicté fes volontés dernières , La colère a des momens
, mais elle n'a pas des années , dans l'ame d'un
père fur-tout.
Dans ce Teftament , les effets font en proportion
avec les caufes. C'eft dans l'acte le plus important
de fa vie que la fille a méprifé la volonté paternelle
, dans le mariage. Le père a réduit fa fille à la
légitime , mais il ne l'a point exhérédée. Il a borné
fes bienfaits , mais il n'en a pas tari la fource. Il
a exercé fon autorité , mais la peine qu'il a prononcée
a laiffé à fa fille une légitime de cent mille
écus. Il l'a enrichie encore dans fes rigueurs. L'exhérédation
, voilà fur- tout dans un Teftament le figne
de la colère , l'exhérédation eft la peine de mort
dans la légiflation de la puiffance paternelle. C'eſt
alors que la Juftice eft effrayée d'avoir confenti à
partager avec la volonté de l'homme , quelques effets
de fon autorité . C'eft alors que le père & les
enfans paroiffent égaux aux yeux de la Juftice . Le
père a perdu fa puiffance par le dernier exercice
qu'il en a fait ce ne font plus que deux hommes,
deux étrangers qui plaident l'un contre l'autre ; mais ,
je le répète encore dans cette caufe la fille a
été inftituée héritière d'une légitime très-opulente.
Cette Caufe , comme vous voyez , Monfieur,
étoit très belle ; mais qu'elle m'a paru belle fur-tout
lorfque je l'ai entendu plaider par M. Gerbier ! Il y
a vingt ans à peu-près que j'ai quité Paris pour
140 MERCURE
1
me retirer près de la forêt de Fontainebleau . Avocat
, & né avec du goût pour l'étude des lois , j'en
ai été dégoûté pour toute ma vie par l'étude de la
Jurifprudence. Senfible dès ma première jeuneffe
à l'éloquence , dont j'étudiois les modèles parmi les
anciens , j'ai été repouffé du Barreau par le jargon
barbare de tous les modernes Gautier. Au moment
que je quittois le Palais , que je renonçois à toutes
les efpérances de gloire & de fortune , pour venir
jouir de mes goûts , & de mes études dans cette retraite;
dans ce moment paroiffeit avec éclat au
Barreau de Paris , un jeune homme que fes premiers
effais mirent au premier rang des Orateurs
du Barreau. Il enchantoit tous les efprits : fa difcuf
fion , pleine de fageffe & de méthode , répandoit
la lumière fur les queftions les plus difficiles. Dans
fa bouche , le ftyle des formes perdoit fa féchereffe
pour prendre les grâces d'un organe plein de nobleffe
, de douceur & d'éclat. Il n'avoit pas l'ambition
d'embellir ce qui ne devoit être qu'éclairé.
Si un de ces Littérateurs plein de mauvais goût &
de déclamation , alloit l'entendre pour juger la ré
putation & fon talent , il fortoit en difant avec mépris
eft ce donc-là cet homme éloquent , cet Ora
teur ? ce n'eft qu'un Avocat. Mais l'homme de Lettres
d'un efprit jufte & d'une ame fenfible
l'homme de goût difoit toujours en l'écoutant
cet Avocat eût été à Rome le premier des Orateurs
comme Cicéron , il eût difputé à la Grèce
Tempire de l'éloquence , ou comme Hortenfius , il
eût été admiré de Cicéron. Si cet homme eût porté
fur le Théâtre cet efprit excellent , cette imagination
flexible , & cette ame toute pleine de paffion
& de fentimens tendres , dans Athènes il eût été
Euripide ; à Paris , il eût été Racine ...... Ce qui
paroiffoit lui manquer , eût en effet été toujours
déplacé , ou dans fes caufes , ou dans le Tribunal
DE FRANCE. 140
on il parloit : il facrifioit au goût la moitié de fon
éloquence. Qu'il feroit infenfé d'en faire un reproche
au goût ! & combien au contraire le goût
doit nous paroître une qualité précieuſe & prefque
célefte , puifqu'il exige le génie même en facrifice !
J'aimois à me confondre fouvent au milieu de la
multitude qui rempliffoit le temple de la Juſtice
pour y voir les effets de l'éloquence de ce jeune
Avocat & pour peu que fa Caufe fùt affez touchante
pour lui permettre de faire entendre dans
fes difcours quelques accens de fon ame , des larmes
d'admiration & d'attendriffement étoient dans
tous les yeux. Seul , il produifoit autant d'effet
que le Poëte tragique avec le fecours d'une repréfentation
théâtrale. Moi-même , quoique dans ces
momens occupé à obferver la foule qui m'environnoit
, je ne pouvois entendre un feul de ces acceus
fans éprouver ce frémiffement intérieur qui
eft l'effet le plus heureux & le plus glorieux que
les arts & les talens puiffent produire. Raphaël &
le Corrège , en voyant la grace & la nobleffe de
fa figure , l'expreffion tantôt douce & tantôt impofante
de fes regards , les mouvemens & les attitudes
de fa tête , auroient eu l'idée de faire un tableau
dans lequel le Dieu de l'Eloquence eût été lo
premier perfonnage. En voyant fes geftes & toute
fon action , Baron eût dit de lui , comme de Maffillon
Voilà un Orateur , & nous ne fommes
que des Comédiens. Le Client qu'il défendoit étoit
toujours protégé par les voeux de tout Paris , & fa
Çaufe devenoit celle du Public.
:
Vous comprenez bien , Monſieur , que ce jeune
Avocat étoit M. Gerbier.
" Dans ma retraite , j'ai toujours entendu parler
de fes fuccès & de fa gloire avec le plus tendre
intérêt ; & lorfque j'ai appris que des méchans
avoient voulu empoifonner fa vie , je me fuis trouvé
742 MERCURE
affez fenfible encore dans ma vieilleffe , pour donner
des larmes à fes malheurs.
Heureusement j'ai fait un voyage à Paris au
moment même qu'il plaidoit au Châtelet ; j'ai
couru l'entendre , & je l'ai trouvé encore ce même
Gerbier que j'admirois il y a vingt ans : dans
un âge où je ne mets plus de prix qu'à la raiſon ,
il m'a rendu toute ma fenfibilité pour l'éloquence .
S'il a perdu quelque chofe de fon énergie , c'eft
pour devenir plus touchant encore & plus pathétique.
J'ai vu dans les Magiftrats & dans le Public
le même intérêt pour fa perfonne , le même amour
pour fon talent. J'ai vu les Juges penchés fur leurs
fièges , s'avancer , pour ainfi dire , au-devant de
fes paroles pour les recueillir. Dans la familiarité
noble qu'il a acquife par la longue habitude de
parler devant les oracles des lois , fon Plaidoyer
reffemble à un entretien avec la Juftice , & on le
prendroit pour un Magiftrat qui motive tout haut
fes arrêts devant le Peuple affemblé.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , & c . M. R.
GRAVURES.
PORTRAIT de Charlotte - Geneviève d'Eon de
Beaumont , Chevalier de S. Louis , &c . deffiné
d'après nature en 1779 , & gravé par R.. B. Bradel ;
dédié aux Dragons de France. Prix , 3 liv . A Paris ,
chez l'Auteur , rue S. Jacques , maifon de M. Defprez ,
Imprimeur du Roi. Ce Portrait , qui eft d'un burin
ferme & d'une exacte reffemblance , eft le pendant
d'un autre de Mlle d Éon en habit de femme , & dans
un âge moins avancé. On le trouve à la même adreffe.
La Matinée du 4 Juillet 1779 , à la Grenade ,
Eftampe inventée & deffinée par un Amateur , &
gravée par Chéreau. A Paris , chez Chéreau , rue des
Mathurins.
DE FRANCE. 143
ANNONCES LITTÉRAIRES.
HENRI IV à Saint-Quentin , Drame en profe
& en deux actes , avec des notes Hiftoriques , par M.
Klairwal , tepréſenté pour la première fois à Saint-
Quentin , le Vendredis Novembre 1779. Prix ,
1 liv . 10 fols . A Saint-Quentin , chez François- Théodore
Hautoy , Libraire & Imprimeur du Roi , fur la
Place ; & fe trouve à Paris , chez Brocas , Libraire ,
rue Saint-Jacques , au Chef Saint-Jean,
Oraifon Funèbre de Catherine- Hélène de Sabran ,
des Comtes de Forcalquier , décédée Abbeffe de l'Ab
baye Royale d'Origny- Sainte- Benoîte , prononcée en
PEglife de ladite Abbaye , le 13 Décembre 1779 ,
par le R. P. Mefurolle , Mineur-Conventuel , Prêtre ,
Docteur en Théologie de la Faculté de Paris , in -4 ° .
Prix , 1 liv. 4 fols. A Paris , chez Brocas , Libraire ,
rue Saint-Jacques , au Chef Saint- Jean .
Obfervationsfur le Mémoire justificatifde la Cour
de Londres , brochure in-4° . de 84 pages. Prix ,
2 liv. A Paris , à l'Hôtel de Thou , rue des Poitevins
; & chez les Marchands de Nouveautés,
Anacreon , Sapho , Bion & Mofchus , traduction
nouvelle en profe , fuivie de la Veillée des Fêtes de
Vénus , & d'un choix de Pièces de différens Auteurs ,
par M. M *** . Héro & Léandre , Poëme de Muſée :
on y a joint la traduction de plufieurs Idylles de
Théocrite , par le même, ouvrage orné de 28 belles
figures , vignettes ou cul-de-lampes gravés par
Maffard , in 8. grand papier. Prix , 18 liv. Le
même , pap. de Hollande , édit. magnifique , 78 liv,
Le même , in- 4° . beau pap . 48 liv. A Paris , chez
Baftien , Libraire , rue du Petit-Lyon,
144 MERCURE
Defcription Hiftorique & Topographique du Duché
de Bourgogne , par M. Courtepée. Tome Ve.
in-8 . A Dijon , chez Cauffe , Imprimeur ; & à
Paris , chez Delalain , Libraire , rue de la Comédie
Françoiſe.
Nouveau Systéme de Mineralogie, par M. Monnet,
Inſpecteur Général des Mines de France . Vol . in- 12
de 560 pages. Prix , 3 liv. A Bouillon ; & à Paris ,
chez Jombert , Libraire , rue Dauphine.
Epitre au Roi , par M. Brument. in - 8 " . A Patis ,
de l'Imprimerie de Valade , rue des Noyers.
Fragmens Elémentaires d'Hiftoire Grecque , Romaine
, &c. ornés de Parallèles hiftoriques , recueillis
tant de l'Hiftoire ancienne que de l'Hiftoire moderne ,
ouvrage rédigé pour l'éducation , par M. Maclot.
Vol. in- 12 . Prix , 3 liv . A Paris , chez l'Auteur , rue
du Bacq , près de la rue de Grenelle ; & chez Gueffier,
Imprimeur-Libraire , rue de la Harpe.
TABLE.
LA Chatte & la Souris , çois ,
127
97 Comédie Italienne , 128
130
131
142
143
Fable ,
Confeils à unjeune Poëte , 99 Academie ,
Enigme & Logogryphe , 119 Variétés ,
Hofpice de Charité , 120 Gravures ,
Le Petit Chanfonnier Fran- Annonces Littéraires
J'
APPROBATION.
A lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 19 Février. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion. A Patiss
le 18 Février 1780. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 26 FÉVRIER 1780.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
L'HIVER, Ode Anacreontique ,
à Mademoiselle H... G...
QUEL
UEL Dica vient défoler la terre
Phoebus fe cache ! ... un froid mortel
Sur la campagne folitaire
Répand un deuil univerſel.
LA Nature décolorée
Languit dans un profond fommeil ;
Tout femble à l'aspect de Borée
Redouter l'inftant du réveil.
LES oifeaux de leur doux ramage.
Ne font plus retentir les bois ;
Jonchés d'un aride feuillage ;
Un tapis blanc couvre nos toits.
Sam. 26 Février 1780.
$46 MERCURE
PRESQU'A jeun , au fein de la ville ,
Les troupeaux rentrent étonnés ;
Et fous leur cryftal immobile
Les ruiffeaux font emprisonnés.
AH ! fi dans l'ennui qui m'accable
Je me retrouvois près de toi ,
Tout ce défordre épouvantable
Ne parviendroit pas juſqu'à moi,
A MES yeux la Nature entière
Se bouleverferoit en vain ,
Si je pouvois , belle Glycère ,
Me refugier dans ton fein,
LES Hofes qu'on y voit éclore ,
En rendant le calme à mes fens ,
Viendroient me retracer encore
La douce image du Printemps.
( Par M. Houllier de Saint-Remi. )
AMM, les Amateurs de Mufique , réunis
en Société libre à Avallon,
Sur l'Air & avec le Refrain de l'ancienne
Chanfon , les Médecins font des Reveurs
& c.......
AMIS , plaignons tous les mortelę
Affez infenfés pour nous dire
DE FRANCE 447
Qu'on devroit brifer les autels
De Bacchus dans tout fon empire.
Aimable Dieu du vin , faut-il qu'on te combatte
En dépit d'Hyppocrate ,
Qui dit qu'il faut à chaque mois
'Du moins s'enivrer une fois !
SOLON , que la Grèce honoroit
Et qu'on met au rang des ſept ſages ,
Avec Minerve fe brouilloit
Pour rendre à Bacchus fes hommages,
Ea buvant , il bravoit le tyran Pififtrate ,
Et fuivoit Hyppocrate ,
Qui dit , &c.
THALES , ce grand contemplatene
Des merveilles de la Nature ,
N'en admiroit jamais l'Auteur
Qu'au temps où la vigne étoit mûre.
D'avance il favouroit la liqueur incarnate
Et fuivoit Hyppocrate,
Qui dit , &c.
CLEOBULE fut fi chagrin
De voir l'eau baigner fa patrie,
Qu'il chefit un climat de vin
Pour goûter la Philofophie .
Il penfoit qu'ici bas , fans le vin rien ne fatte,
Et fuivoit Hyppocrate ,
Qui dit, &c.
148
MERCURE
FITTACUS , fort & vigourenx ,
L'emporta fur Phrinen d'Athène ;
Ce qui le rendit va'eureux ,
Ce fut le vin de Mytilène.
Avec un bon buveur il faut qu'on en rabatte :
Suivons donc Hyppocrate ,
Qui dit , & c..
Du Philofophe Polémon ,
Vantons la morale profonde ;
Etant ivre un jour , nous dit -on ,
Il fe croyoit le Roi du monde.
Il mit une couronne & fur chez Xénocrate
Crier , vive Hyppocrate ,
Qui dit, &c.
ANACREON , par un pépin
Fut fuffoqué , nous dit l'Hiftoire ;
Quel fort pour un ami du vin !
Il étouffa faute de boire.
Çet Auteur , favori du Prince Polycrate ,
Penfoit comme Hyppocrate ,
Qui dit , &c.
CRISIPPE, ce fin raiſonneur ,
Trépignoit à l'aspect d'un verre ,
Et fut le plus joyeux buveur
Que l'on ait connu fur la terre.
L'eau refferre le coeur , le bon vin le dilate
靠
Suivons tous Hyppocrate ,
Qui dit , &c.
DE 149 FRANCE.
BION s'affubla d'un manteau ,
Et prit la cynique beface ;
Mais jamais ne put boire d'eau
Sans faire trois fois la grimace.
Quand je ferois , dit-il , goûteux & cul - de -jatte ,
Jefaivrois Hyppocrate ,
Qui dit , &c.
PHÉRÉCIDE fe confoloit
De fon fort avec fa gondole ,
Et de fes deux mains la preffoit
Comme fon tout & fon idôle ;
Unjour pour la remplir il vendit la cravate ;
Il fuivoit Hyppocrate ,
Qui dit , & c.
PIRRHON le fceptique difoit
Que rien n'a de prix en foi-même ;
Mais quand le vin le chatouilloit
Il chanceloit dans ſon ſyſtême :
C'est fait , dit-il un jour, qu'on plaide, qu'on débatte ,
Moi, je fnis Hyppocrate ,
Qui dit, &c.
EPICURE , avant de mourir ,
Se fit mettre dans une cuve ,
Et donna fon dernier foupir
Au vin qu'il but dans fon étuve :
O mes amis , dit-il , Hermachus ! Timocrate !
Suivez tous Hyppocrate ,
Qui dit , &c.
Giij
350 MERCURE
CONFUCIUS , ce grand Chinois ,
Si réputé par, fa fagelſe , on an inte
Donna les plus févères loist
Mais n'a point condamné livreffe ;
Rien même en la morale auftère & délicate
Ne dément Hyppocrate,
Qui dit , &c.
LULLY jamais se compofoit
Qu'il n'eût pris du jus de la treilles
Le feu lyrique l'échauffoit
་ ་
Quand il avoir bu fa bouteille :
Sa verve , fans le vin , étoit toujours ingrate
Il faivoit Hyppocrate ,
Qui dit , &c.
RAMEAU, favori d'Apollon ,
N'auroit pas eu tant d'harmonie ,
S'il n'eût , comme un Franc- Bourguignon ,
Fêté le vin de fa patrie ;
n.
C'eft en buvant qu'il fit fa plus belle Cantate ,
Il fuivoit Hyppocrate ,
Qui dit , &c.
VIVE à jamais tout Amateur
Da talent di divin Orphée !
Donnons à cet Art enchantcur
Des flacons de vin pour trophée :
Qu'au fein des Ris , des Jeux , amis , chacun s'ébatte,
Et fuivons Hyppocrate,
Qui dit , &c,
DE FRANCE. SSD
CHANTONS tous ce charmant refrain ,
Et qu'il parcourre l'hémisphère ;
Vive la Mufique & le Vin ,
D'Apollon Bacchus eft le frère ;
Qu'au fein des Ris , des Jeux, chacun de nous s'ébatte,
Et fuivons Hyppocfate, mo
Qui dit , & c.
LETTRE de Frère PACOME , Hermite
de la Forêt de Sénar , à Frère PAUL
Hermite de Paris , en réponse à celle qu'il
a fait inférer dans le Mercure du Samedi
20 Janvier dernier , relativement à l'Ouvrage
intitulé : le Monde Primitif.
FRÈRE
PAUL ,
ex-
Je n'aime pas trop les malices ; mais j'approuve la
gaîté. On peut être tout à la fois Cenfeur , Hermite
& jovial. Je fuis Hermite comme un autre ,
& je fais me décider à propos. Il n'en eſt pas ainfi de
ces hommes triftement laborieux , qui ofent fouiller
la mine de nos connoiffances , remonter jufqu'à
leur fource , déblaier les ruines de l'antiquité , interroger
des monumens prefque toujours muets ,
pliquer leur vrai langage , interpréter jufqu'à leur
filence , juger de ce qui n'eft plus par ce qui eft , en
un mot , contraindre , en quelque forte , la main du
Temps de rétablir ce qu'elle avoit pris foin d'effacer ;
ces gens-là , dis -je , ne font pas plus enclins à rire
que le Sigifmond de la vie est un fonge. Hé bien !
direz -vous , rions pour eux , & même à leurs dépens
: Soit. Diogène s'araufoit à rouler fon tonneau ,
Giv
1 (2 MERCURE
tandis que d'autres Citoyens pouffoient péniblement
la brouette pour relever les murs d'Athènes.
Mais , à travers tant de gaîté , je cherche auffi
quelque lueur de raifon . Il ne fuffit pas de fronder
un livre uniquement parce qu'il eft du format in- 4° .
cu même in folio , il faut encore démontrer qu'il
n'eft pas utile ; & s'il a réuffi , ( comme le Monde
Primitif, par exemple ) maré l'étendue qu'ila déjà,
& celle qu'il promet d'avoir encore , c'eft une preuve
nouvelle de ce qu'il vaut : c'étoit une épreuve de
plus à fubir , un obftacle de plus à furmonter.
Croyez-vous , Frère Paul , qu'une Diatribe de douze
pages puiffe ébranler ce vafte édifice Littéraire ? Seroit-
il bien vrai que vous préféraffiez la lettre à
l'efprit de la Fable ? Croyez - vous que Saturne ait
mangé fes enfans , & que la bonne Rhéa foit parvenue
à lui faire croire que des pierres , bien ou mak
affaifonnées , étoient encore un mets de la même
efpèce Croyez -vous que Jupiter fe foit fait taureau
pour enlever Europe, Cygne pour tromper Léda,
monnoie pour féduire Danaé ? Croyez-vous que
pour repeupler le monde , Deucalion & Pyrrha
n'euffent pu imaginer d'autre moyen que de jeter
des cailloux par-deffus leur épaule ? Croyez- vous
que Perfée ait emprunté les talonières de Mercure
pour délivrer Andromède ? Que Bellerophon ait uſé
du même expédient , ou d'un autre d'égale force ,
pour combattre la Chiinère ? Croyez- vous à la Chimère?
Croyez-vous qu'Hercule fe foit montré fi
obéiffant envers Euriſthée , qu'il pouvoit traiter
comme Cacus ? Croyez-vous qu'il ait nétoyé les
étables d'Augias , réuni l'Océan à la Méditerranée ,
attaqué une nation entière pour conquérir une ceinture?
... Ah ! Frère Paul ! ... Frère Paul ! ... Croiriezvous
donc à ces prodiges là !
Ce n'eft pas tout : voyez de combien d'horreurs
auffi incroyables que dégoûtantes , l'ouvrage de M.'
DE A FRIA N. CE. 253
Court de Gébelin débarrale l'Hiftoire Primitive ?
Voyez difparoître la ridicule & monftrueule aventure
de Pafiphaé , le hideux Minotaure , le tribut
fcandaleux que Minos exigeoit en faveur de ce morftre.
Ne foyez plus étonné fi l'on vous parle d'un
Cécrops à deux têtes , d'un Cerbère à trois , d'un
Janus à deux faces , d'un Romulus , fils de Mars ,
alaité par une louve , & qui tue fon frère pour une
plaifanterie d'écolier , après quoi rien ne lui manque
pour devenir un Dieu , &c. &c. &c. Le mot eft placé
au bout de l'énigme ; & M. Court de Gébelin eft
l'Edipe qui a trouvé ce mot. Tout s'éclaircit , tout
fe fimplifie par fa méthole ; elle ramène tout à l'ordre
naturel ; & il y auroit , fans doute , un peu
d'humeur à trouver mauvais qu'on nous y ramenât.
Après tout , je vois d'où vient votre erreur : vous
avonez ne connoître le fyftême de l'Auteur du
Monde Primitif, que fur le rapport d'un de fes Dif
ciples ; c'eft dans l'ouvrage même qu'il faut l'étudier
Vous y verrez que l'étymologie n'eft point la bafe.
de ce fyftême : elle n'y figure qu'à titre d'acceffoire
& par furabondance , comme les hors- d'oeuvre dans
un feftin.
De plus , l'Auteur du Monde Primitifn'emploie
aucune de celles que vous lui attribuez dans votre
Lettre. Il ne dit nulle part que Janús , ou le Soleil ,
époufa flambeau cornu , &c. Vous gliffez fur les
étymologies dont l'identité eft palpable , & dont la
découverte n'eft due qu'à lui ; vous lui en prêtez de
ridicules cette rubrique n'eft pas neuve , & paroîtra
toujours commode à la critique . Mais qu'en peut- il
refulter ? Qu'on trouve ſpécialement dans l'ouvrage
cenfuré, le ridicule que le Cenfeur a jugé à propos d'y
niettre.
J'avouerai pourtant que j'aime votre parodie ; elle
eft plaifante ; mais ce n'eft pas la première fois qu'on
a parodié plaifamment un bon ouvrage . On ne sé-
3
Gv
554
MERCURE
7
voquera jamais en doute l'exiftence de la Maifon
de Bourbon; fes faftes n'offrent rien qui pafle les.
limites de toute vraisemblance. On y verroit plus
d'un héros de cette race illuftre commander à la
Victoire ; un autre
un autre obligé de conquérir fon
Royaume, pardonner à tous ceux qu'il a foumis ; un-
Louis XIV faifant prendre à la nation qu'il gou
verne un effor envié , admiré de toutes les autres
fans pouvoir être imité par aucune; enfin Louis XVI ,
à peine dans fon , cinquième luftre , réparant les
fautes , les malheurs , les abus de deux longs règnes
& préparant , avec autant de fermeté que de fagefle,
la gloire & le bonheur du fien. Tout cela eft grand ,
tout cela eft fublime , je l'avoue ; mais aucun de ces
faits ne fort de la claffe des poffibilités. Si , au contraire
, on attribuoit au Connétable de Bourbon ,
qui eut l'ame & le génie de Céfar , ou au Grandi
Condé , qui eut l'audace & l'impétuofité d'Alexandre ,
les impraticables travaux dont la fable gratifie Hercule
; fi l'on ajoutoit qu'Henri IV , à l'exemple de
Théfée, defcendit aux enfers pour en arracher Sully
& carcifer Proferpine ; fi l'on difoit enfin que
Louis XIV , nouveau Lycaon , dévoroit ceux à qui
il donnoit l'hofpitalité , & payoit mal Apollon &.
Neptune , qui travailloient aux murs de fon pare
pour gagner de quoi vivre : avouez -le , Frère Paul ,.
il faudroit chercher un autre fens à ce récit , ou riſquer,
en l'adoptant , de n'avoir pas foi-même le fens
commun.
Je vois que vous regrettez la Fable : je la regrette
quelquefois auffi ; mais nous fommes nés fous.
le règne tardif de la raiſon ; il faut écrire & parler:
fou langage. Vous le parlez fi bien quand vous frondez
nos travers ! peut- être vaut- il encore mieux , en
bon Hermite , cultiver & manger fes racines. Laiffons
M. Court de Gébelin défricher les déferts de!
l'empire farant les fruits utiles que fon travail fa
DE FRANCE.
forre , fe trouvaffent-ils mêlés de quelques plantes
hétérogènes , peu nous importe ; c'est toujours autant
de conquis fur la nature brute . Je n'ai point
l'honneur d'être Difciple de ce profond Ecrivain
mais je refpecte fes lumières , fon courage , fa conf
tance & fon extrême fagacité. Je ne fuis qu'un fimple
Hermite comme vous , encore moins favant que
vous , encore moins curieux de le paroître , & je
vous quitte pour reprendre ma bêche & mon râteau .'
Je fuis , avec toute la cordialité qu'infpire le renon
cement aux vanités humaines , très-cher Frère &
Confrere Paul,
&
Votre , & c. Frère PACÔME ,
Hermite de la Forêt de
Sénar
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eſt Bonnet , bonnet
de femme , bonnet quarté , & bonnet de
nuit ; celui du Logogryphe cft Seringue , où fe
trouventfein, ferin, rue, rive, finge & ferein.
ÉNIGM E.
JE ne fuis ni feu ni phofphore ,
Et cependant je procure le jour :
L'aurore , du foleil annonce le retours
J'annonce celui de l'aurore .
Par mon fecours j'ai plus de mille fois
D'un malheureux terminé l'esclavagezi
Et j'offre à tes yeux une croix ,
Four peu qu'en quatre on me partage .
Gvj
156
MERCURE
FAIT
LOGOGRYPHE..
AIT comme un capuchon , je fuis un meuble utile
On me voit en campagne , auffi bien qu'à la ville ;
Quoique ce foit la nuit qu'on fe ferve de moi ,
A l'Eglife , le jour , j'exerce mon emploi .
Si tu veux de mon tout connoître l'étendue ,
Renverfe mes neuf piés . D'abord j'offre à ta vue
Ce qu'on voit en hiver ; un péché capital ;
Une couleur obfcure ; un féroce animal ; -
La plus belle faifon ; un ton de la mufique ;.
Une ville de France ; un oifeau domestique ;
Tu trouveras encore en m'examinant mieux ,
Le contraire de tout , deux titres glorieux ;
Le plus beau des métaux ; une plante qui pique ;
Un vilain mal ; an fleuve ; un habitant d'Afrique ;
Mais fi du doigt encor tu ne peux me toucher ,
Je t'attends au moment où tu t'iras coucher..
,
DE FRANCE.
157
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
DICTIONNAIRE Univerfel des Sciences
Morale , Économique , Politique & Diplomatique
, ou Bibliothèque de l'Homme
d'État & du Citoyen , mis en ordre &
publié par M. Robinet , Cenfeur Royal .
Tome VI in-4° . A Londres , chez les
Libraires Affociés ; & fe trouve à Paris ,
chez l'Éditeur , rue de la Harpe , à l'ancien
Collège de Bayeux , 1778. Prix ,
o liv. en feuilles.
CHAQUE HAQUE Nouveau volume de cet ouvrage ,
en montre de plus en plus l'importance &
P'utilité , en même- temps qu'il en aflure le
fuccès. Chaque article , fans en excepter
même les moins étendus , offre des obfervations
judicieufes fur les moeurs , les
loix , les inftitutions politiques , les opérations
du Gouvernement , les differens fyftêmes
d'adminiftration . Nous en avons donné
plufieurs exemples dans les extraits des volumes
précédens . Nous nous bornerons aujourd'hui
à deux ou trois titres particuliers.
ARGENT. Cet article commence par quelques
réflexions morales fur l'exploitation des
mines d'argent. L'humanité frémiroit d'apprendre
à combien d'Indiens ce travail a
coûté la vie , & par combien de forfaits l'or
8 MERCURE C
-
& l'argent du Pérou font parvenus en Eu
rope. La deftruction de deux Nations qui
poffédoient ces métaux fans en foupçonner
la valeur , & la décadence d'une troifième
qui les convoitoit fans prévoir combien ils
Ini feroient de mal , font pour ainfi dire les
véhicules qui nous les ont apportés . L'argent ,.
que nous arrachons avec violence des entrailles
de la terre , où la Nature fembloit
Favoir caché comme pour nous en interdire
Pufage, porte partout la tache de fon origine.
Mais les ravages qu'il caufe dans l'Univers vengent
bien les Nations que les avides & cruels
Européens ont maffacrées pour s'en emparer.
Examen de cette queftion : L'argent eft - il
le principe & la mefure de la profpérité
d'une Nation ?
L'argent confidéré comme marchandife
univerfelle & principe de l'activité du commerce.
::Liberté du commerce de l'argent. Intérêt
de l'argent. Confidérations politiques fur les
pays où l'argent n'a point de cours.
L'Hiftoire des héréfies qui ont ébranlé les
fondemens des États , ou qui en ont changé
la face , eft préfentée fous un jour particulier
dans plufieurs articles. La controverfe en eft
entièrement bannie on ne confidère dans
les opinions des novateurs , qué leurs effets
politiques , leur influence fur le fort des
Sociétés civiles. C'eft fous ce point de vue
qu'on parle de l'Arianifme. Ce morceau eſt
terminé par cette fage réflexion qu'on ne
L
DE FRANCE.
fauroit trop répéter aux Princes & aux Magiftrats.
« C'est l'attention qu'on a donnée
» aux nouveautés qui a produir tant de No-,
» vateurs. Qu'on n'y mette aucune importance
, bientôt la mode en paffera , & ils
» prendront d'autres moyens pour devenir
» des perfonnages. Je compare tous ces gens
» là à des champions dans l'arène . S'ils étoient
feuls , ils s'embrafferoient ; on les regarde ,
» ils s'égorgent.
وو
ARITHMÉTIQUE-POLITIQUE . Cet article eft
un traité complet. Il faudroit lire plus . de
quatre cent volumes pour trouver tout ce
qu'on a raffemblé ici en cent pages. On en
jugera par l'expofé raccourci que nous allons.
en faire..
L'Arithmétique-politique n'a été réduite
en fciences particulières que depuis un fècle..
Des calculateurs lrabiles & infatigables fe
font fortement appliqués à la perfectionner ,
& leurs ouvrages ont contribué à la rendre
fi célèbre & fi utile , qu'aujourd'hui les plus
grands Hommes d'Etat conviennent qu'elle
eft indifpenfiblement néceffaire pour bien
régir un pays. L'expérience nous prouve
tous les jours que le Monde politique ,
comme le Monde phylique , fe régleràs
beaucoup d'égards par poids , nombre &
mefure. L'Atithmétique Politique est née
dans le terroir qui devoit naturellement
la produire , c'eft - à - dire , en Angleterre.
Le Capitaine Jean Graunt publia en 1767
des Obfervations phyfiques & politiques for
1
160 MERCURE
les Liftes Mortuaires , livre plein de recherches
profondes & curieufes. Les Effais
Arithmético-Politiques du Chevalier Guillaume
Petty parurent enfuite , & furent
fuivis d'un Ejaifur la manière & les moyens
de fournir aux befoins de la Guerre , & de
neuf Difcoursfur les Revenus publics , &fur
le Commerce de l'Angleterre, par un Auteur
anonyme. Le petit Traité de l'Ufage de
l'Arithmétique Politique , par Davenant ,
contribua beaucoup à perfectionner cette
Science , foit en rectifiant les calculs & les
opérations de fes predecefleurs , foir en indiquant
à ceux qui le fuivrcient dans cette'
carrière , les moyens d'éviter les erreurs où
ils étoient tombés. On trouve ici une analyfe
de tous ces Ouvrages , avec un paral-'
lèle des calculs de Petty , Davenant &
Graunt. L'Auteur fuit les progrès de l'Arithmétique
Politique dans le dix-huitième,
fiècle , & nous donne une idee des différens
Ouvrages appartenans à cette fcience ,
publiés fucceffivement par le Maréchal de
Vauban , l'Abbé de S. Pierre , Derham ,
le Moivre , Halley , King , Arbuthnot ,
Hogdfon , Maitland , Hume , Du Tot ,
Melon , Defparcieux , de Buffon , &c . ,
par quelques Auteurs Hollandois , tels que
Struyk , Kerfeboom , S'gravefande , &c ;
par des Calculateurs Allemands , Cufmilch ,
Kundmann , Bernoulli , & c.; par Dom
Geronimo de Uztaritz , Efpagnol; par les
Suédois Fayot , Wargentin , Berch , & c.
>
DE FRANCE 161 .
& en dernier lieu , par les Economiſtes
Français , Quefnay , Mirabeau , &c .
Après cette hiftoire abrégée de l'Arithmétique
Politique , on indique quels font
les objets far lefquels cette Science peut
& doit fe porter , quels en font les fondemens
& les principes , de quel degré de
certitude elle eft fufceptible , jufqu'à quel
point elle eft applicable dans la pratique
du Gouvernement , enfin , qu'elles font les
opérations qu'elle emploie pour découvrir
ce qu'elle cherche. Nous ne fuivrons pas
l'Auteur dans la difcuffion de tous ces
points ; mais nous invitons tous les Admi
niftrateurs à lire & à méditer cet article ,
ainfi que analyfe de l'Arithmétique Politique
du Docteur Young , qui eft l'Ouvrage
le plus récent que nous ayons fur :
cette matière. Ils y trouveront les vrais
principes de la méthode la plus commode
des calculs politiques , avec les moyens
d'affurer le fuccès de ces opérations qui intéreffent
fi effentiellement la conftitution .
fondamentale des fociétés , la fubfiftance
des Peuples , la profpérité & la puiffance
des Nations en général , & le bonheur particulier
de chacun des membres qui les compafent.
ر
ARÉTIN & ARISTOPHANE . Cn eft étonné,
au premier coup d'oeil , de voir ces deux
articles dans un livic dont le titre annonce
tant de gravité. Mais Arétin fut le Cenfeur
des Gouvernemens & des Princes ; Arifto462
MERCURE 1
phane fut quelquefois fufcité contre les
Philofophes par le Gouvernement qui les redoutoit
; & il étoit important d'examiner jufqu'à
quel point la Satyre peut être utile ou
nuifible dans un Corps Politique . D'ailleurs
Ariftophane & Arétin fervent à nous faire
apprécier la différence des moeurs & des
efprits du fiècle cù ils vécurent , aux moeurs
& aux efprits de notre tems. S'il paroiffoit
aujourd'hui un Ariftophane ,, un Arétin ,
nos Princes & nos Magiftrats ' devroient
fans doute leur impofer filence.Ces hommes
dont les Satyres firent alors plus de bien
que de mal , feroient aujourd'hui plus de
mal que de bien ; l'on pourroit avoir raifon
de réprimer de nos jours une licence.
qui fut tolérée dans d'autres tems & d'autres
lieux.
AVENIR. Jufqu'à quel point l'Homme
d'État peut & doit embraffer l'avenir. Il n'eft
pas donné à l'homme de lire dans l'avenir.
Le voile dont il eft couvert ne fe lève
prefque jamais entièrement pour lui , fans
doute par une fage difpofition dont il
ne fauroit trop fe féliciter. Mais il
nous eft permis de partir du moment préfent
pour raifonner fur un avenir vraifemblable
; & cette eſpèce d'infpection doit -
auffi avoir fes bornes. La raifon épurée par
la réflexion , & éclairée par l'expérience
du paffé , doit les fixer. Sans cela , plus
les hommes font doués d'un génie vafte ,
-
DE FRANCE. 167
plus ils feroienr expofés à embraffer de
trop grands efpaces. Les plus grands génies
feroient alors des plus dangereux à
l'ordre public par la multiplicité des chimères
qu'ils enfanteroient. L'imagination
que le bon-fens ne rempère pas , croyant
voir les fiècles futurs comme préfens , bârit
des fyftêmes qu'ordinairement la feconde
génération voit périr.
>
Puifque ce font des hommes qui projettent
réciproquement && qui font les
affaires , la mefure la plus sûre & la plus
fenfée de notre prévoyance doit être la vie
& la durée préfumée des hommes . Je dis
la vie préfumée , parce qu'à cet égard il
ne peut y avoir de certitude ; mais on
peut raifonnablement calculer d'après l'âge
& la fanté des hommes , & le Politique
n'aura rien à fe reprocher dès qu'il n'excédera
pas le vraisemblable. Orga
Il eft bien rare que , dans l'ordre des matières
publiques , les projets furvivent à
leurs auteurs. Plus ils font grands & élevés ,
moins ils trouvent de continuateurs , parce
que communément la nature ne produit
, ni ne doit de fucceffion fuivie de
grands hommes. Sices projets font mé
diocres , on fe fait honneur de les abandonner
promptement pour leur en fubftituer
d'autres , & fouvent pourtant le paf
fage du médiocre au grand, eft lui-même
une fource de mal.
C'est un défaut affez ordinaire aux hom
164
MERCURE
mes qui entrent en place , de fe frayer des
routes nouvelles , fans examiner fi leurs
prédéceffeurs ont eu tort ou raifon. Chacun
a la manie de vouloir être original , & l'on
fe croit peu honoré par le mérite de bien
continuer un ouvrage bien commencé. C'eſt
un des plus grands inconvéniens de l'inftabilité
des miniſtères. Le premier mot de
Richelieu entrant au Miniſtère , annonça
que le Confeil avoit changé de maximes . Tous'
n'ont pas la vanité de l'annoncer publiquement
; mais beaucoup ont la foibleffe de le
croire intérieurement , & l'indifcrétion de
s'en faire un principe.
J
Il eft vrai en général que l'homme public
duit confiderer l'Etat comme ne devant jamais
finir ce qui s'entend de la conftitution
fondamentale des Etats. Quant à la politique
extérieure , & même au régime intérieur à
certains égards , ils ne peuvent point fe mefurer
fur cette eſpèce d'immortalité. Il eſt
un milieu entre aller , comme on dit au
jour le jour , ce qui formeroit un diamètre
trop court qui exclueroit toute prévoyance
, ou embraffer des efpaces imaginaires
, & prétendre affervir à fes idées
des hommes qui vivront dans cent ans.
Qu'il y ait , même dans l'ordre des intérêts
politiques , des points fixes & permanens
, il n'en eft pas moins vrai que
les refforts qui peuvent contribuer à leur
permanence , dépendant d'un mobile paffager
qui eft l'homme , il en faut conclure
DE FRANCE. 165
que la vraie meſure des vues fenfées doit être
la vie civile & naturelle des hommes publics .
C'eft ce que l'on prouve d'une manière
fenfible par des exemples tirés de l'Hiftoire
Ancienne &
tions naturellederne
, & par des applicaà
divers événemens politiques
, prévus judicieuſement par des Hommes
d'Etat dans différentes circonftances délicates.
AUTORITÉ. De l'Autorité en général, de
fa nature & de fes principes , de fes efpèces
& de leurs fondemens . Autorité naturelle. Autorité
Civile & Politique. Autorité de la
Nation. Autorité Suprême. Cet article
auli étendu que l'importance de la ma
tière l'exige , difcute , avec une franche
& honnête liberté , plufieurs queſtions de
droit public , & pofe des principes qui
acquièrent tous les jours plus d'évidence,
& que les Gouvernemens fages & modérés
adoptent d'autant plus volontiers , qu'ils
font propres à leur donner de la ftabilité ,
& à les mettre à l'abri des révolutions
fatales qu'occafionne quelquefois la licence
d'une part , & , de l'autre , l'abus d'une
aurorité exceffive. Ce morceau eft d'une
touche fière & fage tout à -la-fois. L'Auteur
n'oublie jamais ce qu'il doit aux Souverains,
ni ce qu'il doit à la dignité de l'homine !
( Nous parlerons fuccinctement , dans un
des Mercures fuivans , des Tomes VII ,
VIII , IX , X '& XI , qui ont paru depuis la
compofition de cet Extrait. )
166: MER CUR EG
stteor ob zouisber, Macion T
RECUEIL de tous les Coftumes des Ordres
Religieux & Militaires de toutes les Nations
avec un Abrégé Hiftorique &
Chronologique
enrichi de notes & de
planches coloriées , par M. Bar. y la el
C'EST aux bontés dont M. Bignon , Bibliothécaire
du Koi ', honore l'Auteur , que cet
ouvrage doit fon exiftence. Ce n'eft pas fimplement
une compilation de tous ceux de
il offre encore des parties neuves ,
tous les faits que les Auteurs ont négligés ,
& la correction des erreurs qui leur font
échappées.
ce genre ,
Les citations nombreufes des Écrivains
que l'Auteur a confultés , prouvent le travail
immenfe auquel il s'eft livrée la chronologie
eft obfervée dans chaque article avec le plus
grand foin ; cette attention étoit d'autant plus
néceffaire , que tous ceux qui ont couru précédemment
cette carrière , l'avoient fort négligée.
斧D'ailleurs , aucun Auteur n'a traité ex
profeffo cette partie des Coftumes ; les uns
ne les ont donnés qu'en partie , d'autres , &
c'eft le plus grand nombre , ne les ont préfentés
! que comme acceffoires de leur hiftoire
, foir Monaftique , foit Militaire ou
autre. M. Bar donne non feulement . -
* Cet ouvrage comprendra tout ce qui tient à la
Religion & au Militaire de toutes les Nations.
DE FRANCE 1671
les Coftumes anciens & modernes de foutes
les Religions en général , avec les détails qui
leur font propres , & ceux des Ordres
Militaires , Réguliers ou Séculiers de toutes
les Nations exiftantes , & qui ont exifté ,
mais il y joint encore un abrégé hiftorique
& chronologique de leur origine , leur progrès
, leur décadence , & de la fuppreffion
de ceux qui n'exiftent plus, bly v
L'accueil que le Public a fait aux onze
cahiers qui ont déjà paru de ces Coſtumes ,
eft une preuve non équivoque qu'il en defire
la continuation , & le débit même des exemplaires
contrefaits femble être un nouveau
garant du fuccès de l'ouvrage, Il a été honoré
des fuffrages de plufieurs Savans , & l'on
doit efpérer que l'Auteur s'efforcera de mériter
de plus en plus des fuffrages fi flatteurs.
Nous obferverons qu'on n'auroit pu évi→
ter la monotonie , fi lon eût adopté une s
marche chronologique dans la diftribution
des livraifons de cet Ouvrage ; c'eft pourquoi
on ne s'eft aftreint à auçun autre ordre , qu'à
celui de mettre enfemble toutes les parties
qui ne doivent pas être féparées.
Nous croyons que l'exactitude que l'Auteur
met dans l'exécution de ce Recueil , nes
laiffera rien à defirer aux Amateurs. Ils y
trouveront les blâfons , étendards , drapeaux ,
enfeignes & autres marques caractéristiques!,
très -fcrupuleufement repréfentés . Toutes
les figures font gravées à l'eau-forte, & colorices
fur papier d'Hollande, de format infol,
768
MERCURE
Le prix de chaque cahier eft de 15 liv.
pour les Soufcripteurs feulement. Quoique
cet ouvrage ait déjà coûté confidérablement
à l'Auteur , il ne demande aux Soufcripteurs
d'autre avance que de s'engager par ecrit à
prendre & à payer les cahiers à mesure qu'ils
paroîtront ; & s'il exige cet engagement par
ecrit , ce n'eft que pour pouvoir fixer le nombre
des épreuves qu'il doit tirer , & non
pour donner des entraves au Public , qu'il
ne veut lier que par l'intérer qu'il fe flatte
de répandre de plus en plus fur fon ouvrage.
Les perfonnes qui ne voudront pas debourfer
166 liv. pour le prix des onze cahiers
qui font au jour , pourront fe les procurer
en payant feulement le premier cahier
double , & les autres de même; c'eftà-
dire , qu'elles donneront 30 liv. en retirant
les onze cahiers qui paroiffent , & en retirant
le douzième , 30 autres liv. , ainſi de
fuite jufqu'au vingt - deuxième cahier .
On foufcrit à Paris , chez l'Auteur , rue du
Roi- Doré , au Marais , & chez tous les Libraires
des grandes villes de l'Europe.
Pour mettre les Étrangers en état de fe
garantir du brigandage des contrefacteurs ,
on les prévient que tous les cahiers qu'ils
recevront feront fignés & paraphés de l'Auteur.
Les Libraires étrangers font traités trèsfavorablement.
Nota. Le premier Tome de ce Recucil
contient ,
DE FRANCE. 169
contient , entre autres Ordres ' , celui des
Templiers , dont les figures & l'hiftoire paroiffent
traités avec beaucoup de foin , &
celui des Mameluks , qui ne paroît pas
moins intéreffant, ainfi que plufieurs autres ,
fur lefquels les bornes de ce Journal ne nous
permettent pas de nous étendre.
LE Lord Anglois & le Chevalier François
Comédie en un Acte & en vers , repréfentée
par les Gomédiens Italiens ordinaires
du Roi , le 23 Décembre 1779 ,
par M. Imbert. in - 8°. A Paris , chez
Piffor , Libraire , quai des Auguſtins.
On peut définir le Théâtre , un grand attelier
où l'on voit une toile toujours
tendue , fur laquelle le Génie vient , quand
il lui plaît , former une galerie de Tableaux.
Le Spectateur eft-il content ? Il n'en faut
pas demander davantage à l'Auteur. Plus ou
moins d'intérêt , plus ou moins d'enfemble
, une plus grande machine , tout cela
eft critique de métier , & nous n'en fe
rons point aujourd'hui. Des détails heureux
, une verfification aiſée , un dialogue
pur & facile , un excellent ton ; voilà ce
qu'on trouve dans l'ouvrage de M. Imbert.
L'Auteur avoue , dans la Préface ,
qu'il n'a point eu la prétention de faire un
chef- d'oeuvre. Le fond de fa Pièce eft une
petite hoftilité contre les Anglois , que
les circonftances permettoient. On doit la
Sam, 26 Février 1780. H
770 MERCURE
mettre dans la claffe de ces à-propos qui
ont produit Heureufement , l'Oracle , &c..
La tendreffe du Chevalier François & du
Lord Anglois pour Mde de Merville , jeune
Veuve , eft le pivot fur lequel roulent tous
les détails. Mde de Merville , qu'un pre
mier hymen. a rendue prudente .
De mon premier Hymen , s'il faut être fincère ,
Le fouvenir m'alarme trop: enfin
ร
On peut toucher mon coeur fans obtenir ma main,
Il me faut un époux digne de ma tendreſſe ,
Qui même n'aimant plus puiffe me plaire un jour.
Plus d'un amant , doux , ardent tour- à-tour
Complaifant , généreux , tendre pour la maîtreſſe ,
Perd toutes les vertus en perdant fon amour,
Puifque l'amour est un charme qui ceffe ,
Je veux dans mon époux , aux vertus affermi ;
Quand je perdrai l'amant , retrouver un ami.
On devine déjà que Mde de Merville
mettra les deux rivaux à l'épreuve . Elle
s'intéreffe au fort d'un vieillard Anglois
malheureux. Le Chevalier & le Lord
promettent de venir au fecours de l'infortuné.
Honorinę , ( la Soubrette ) qui
protége le Lord , vient dire au Chevalier ,
dans le moment qu'il dénoue les cordons
de fa bourfe , que le malheureux eft Anglois
; Dumont , valet du Chevalier , dit
en même temps au Lord , que le vieilDE
FRANCE. 171
lard eft François à ce mot , le Lord , qui
avoit déjà donné une lettre de recommandation
, la reprend & la déchire :
Il eft malheureux .... mais François.
Le Chevalier dit à Honorine :
Il eft Anglois ,
Mais il eft malheureux . Portez-lui cette bourfe ;
Et fa place , il l'aura. Je cours tout de nouveau.
Mde de Merville , témoin de cette générofité
, accorde la préférence au Chevalier ,
& finit en difant au Lord :
Telle eft de nos climats la maxime chérie ,
Et nul de nous ne voudroit en changer ,
Que la haine de l'étranger
N'eft point l'amour de la patrie.
Maintenant , qu'il nous foit permis de
citer les vers heureux & les détails qu'on
trouve dans cette Pièce :
A propos de projets. Ce foir , quels font les miens ?
Des Spectacles du jour la feuille va m'inftruire.
Hem ! aux Italiens, voyons les Trois Fermiers....
Alcefte à l'Opéra , hem ! aux François Zaïre ;
J'irai voir Jeannot...
SCÈNE I X.
MILORD IT LE CHEVALIER ,
LE CHEVALIER.
Madame de Merville eft aimable.
Hi
172 MERCURE
M1 ORD.
Charmante.
LE CHEVALIER.
Une raifon fi douce ! un coeur fi généreux !
Des préjugés elle eft indépendante ,
Elle aime fon pays , accueille l'étranger.
MILOR D.
C
L'accueille ? le diſtingue.
LE CHEVALIER.
Ah ! diftinguer me femble
Un peu fort,
MILOR D.
C'eſt le mot; mais le François raſſemble
Tant de moyens de plaire ! Il peut bien s'en venger ;
Car c'eſt un jeu pour lui d'enţaffer des conquêtes,
De fubjuguer des cours &. de tourner des têtes .
13061 OLE CHEVALIER.
Ah ! ceci fent un peu l'hoftilité , Milord.
Au refte , elle eft de faifon ; car la guerre
Entre la France & l'Angleterre
Se ranime.
MILOR D.
Oh ! cela deviendra bien plus fort,
LE CHEVALIER,
Je l'efpère ; mais je m'étonne
Qu'en ce moment vous reftiez à Paris.
MILOR D.
Vous devez en être furpris ;
DE FRANCE. 173
Mais de nous , malgré nous , fouvent le fort ordonne.
Vous même , lorfqu'ailleurs on cueille des lauriers ...
LE CHEVALIER,
Moi , j'attends de l'emploi pour fuivre nos guerriers ;
C'eft un exil pour moi , je brûle qu'il finiffe ;
Et tout honteux de vivre en nos foyers ,
Mon repos devient mon fupplice.
MILOR D.
Tel eft votre devoir. Le mien ,
C'eſt de voler bientôt où l'honneur me rappelle .
Par bonheur ma Patrie a fans moi ſon ſoutien ,
Dans le corps des guerriers qui combattent pour elle :
La valeur fert beaucoup , le nombre n'y fait rien.
LE CHEVALIER.
Ne croyez pas , Milord , qu'à ce panégyrique
J'oppoſe la fatyre ou l'éloge ironique :
Le coeur d'un vrai François , à la raifon foumis ,
Sait être jufte , & même envers fes ennemis .
Jetez les yeux , Milord , fur nos jeux dramatiques ,
Parcourez nos romans férieux ou comiques :
Comment vous ont dépeints nos Auteurs complaifans ?
Triſtes , mais généreux ; bruſques , mais bienfaiſans ;
Et des vertus partifans fanatiques .
Mais il eft un peuple haîneux ,
Qui , fur fon théâtre cynique ,
Traîne avec volupté , fous des mafques hideux ,
Ses rivaux qu'il dévoue à l'infulte publique ;
Pareil à ces enfans , dont le courroux trop vain ,
-H iij
174 .
MERCURE
Sur un pédant armé n'oſe porter ſa main ;
Et de qui la rancune à l'écart enhardie ,
Outrageant fon portrait qui në fent aucun mal ,
Croit en infultant la copie
Se venger de l'original.
Le Public a faifi , dans le trait fuivant ,
l'allufion à M. d'Eftaing. C'eft Mylord qui
parle.
Le fort a déchaîné vingt fâcheux après moi ;
Par exemple , j'ai vu Madame de Semine ;
A peine à fon boudoir j'ai le temps de monter ,
Sa Marchande de Modes , habile à caqueter ,
Tout en louant mon goût , d'un air galant & fade ,
Vient vîtement me confulter
Sur des chapeaux à la Grenade.
On a applaudi la tirade fuivante , qui eft
très-caractéristique.
•
L'Anglois
A
Qui dédaigne par air , qui brave par fyſtème ,
Frondant toujours nos goûts , qu'il voudroit imiter ,
Et méprifant Paris , qu'il ne peut plus quitter ,
N'écoutant jamais rien que ce qu'il daigne dire ,
Ou s'il vous applaudit , vous payant d'un fourire ,
Qui naiffant avec peine , expire tour d'un coup ;
Parce qu'il parle peu , croyant penfer beaucoup ;
Qui , dupe de l'orgueil dont fon ame eſt nourrie ,
Croit vanter l'Angleterre en ſe diſant Anglois ,
DE FRANCE. 175
Patriote en difcours , égoïfte en effers ,
Qui n'aimant que lui feul , croit aimer fa patrie.
Cette Pièce eft la première nouveauté
que les Italiens ont mis fur leur Théâtre
depuis qu'il leur eft permis de donner des
Comédies. Le Public s'eft apperçu que les
Comédiens en étoient à leurs coups d'effais.
La Comédie de M. Imbert n'y a pas gagné;
fur le Théâtre François , Mde de Merville
le Chevalier & le Valet , dans les mains de
Molé , de Mde Préville & Dugazon , auroient
paru des rôles très - brillans. Il fera aifé
de multiplier nos Théâtres ; fera - t'il auffi facile
de multiplier les bons Auteurs ?
On convient cependant des talens de
Clairval & de Mlle Pitrot ; plus d'exercice
les mettra fans doute au niveau de l'ancien
Théâtre.
LA COMTESSE D'ALIBRE , ou le Cri
du Sentiment , Anecdote Françoiſe , par
M. Loaifel de Treogate ; avec cette épi
graphe :
La Naturefrémit , l'Humanité pleure & la Raifon fe tait.
in-8°. A la Haye, & fe trouve à Paris , chez
Belin , Libraire , rue Saint-Jacques , vis - àvis
celle du Plâtre.
Si la fenfibilité eft le principe le plus
fécond en vertus , fi elle nous porte à l'amour
de nos femblables , fi elle eft l'antidote de la
Hiv
176 MERCURE
frivolité, de la coquetterie & de l'égoïfme ;
pourquoi ne pas chercher à étendre fon empi
re; pourquoi s'élever contre des ouvrages dont
la teinte fombre & touchante porte à la fenfibilité
Pourquoi profcrire un genre inté
reffant pour beaucoup de perfonnes , dont
l'ame tendre & réfléchie aime à fe nourrir
d'Ouvrages analogues à leurs fentimens ?
Malheureux qui raifonne toujours, & ne fent
jamais que les défauts !
*
Ce n'eft donc point aux gens de Lettres ,
ni aux gens d'un goût févère , que nous
offrons ce Roman ; ils n'y trouveroient pas
ce qu'il leur faut. Mais il y a plus d'une claffe
de Lecteurs : il en eft qui cèdent bonnement
aux impreffions qu'ils reçoivent , fans chercher
à les détruire par des raifonnemens , &
qui adoptent fans examen un genre quelconque
dès qu'il leur fait plaifir , & les inftruit
en les intéreffant. C'eft à ceux - là que nous
pouvons dire Lifez la Comteffe d'Alibre.
Vous trouverez dans cette Anecdote des
fautes de ftyle , de goût , d'invention , de
vraifemblance , & beaucoup de plaifir.
Les bornes, qui nous font prefcrites ne
nous permettent pas d'entrer dans les détails
d'une exacte analyfe. Nous nous arrêterons
à l'examen du principal caractère , qui eft
celui de Lucile , ou de la Comteffe d'Alibre :
ce caractère eft dans la nature. Ce n'eft point
un de ces modèles de perfection idéale , qui
ne font que des êtres de raifon. Lucile eft
douée d'une extrême fenfibilité : on voit d'a
DE FRANCE. 177
vance que cette fenfibilité , qui d'abord fait
fon héroïfmé , peut la conduire par degrés
aux plus grandes foibleffes . En facrifiant le
penchant de fon coeur , elle s'immole pour
un père dont le trépas inattendu lui enlève le
fruit d'un fi noble facrifice . Alors , abandonnée
aux mauvais traiteniens d'un mari
barbare , il eft bien naturel qu'elle foit accablée
de fon esclavage, & qu'elle regrette plus
vivement un amant adoré. Tous les incidens
préparent fa foibleffe & la juftifient en quelque
forte. La folitude où la laiffe un époux
brutal , loin d'adoucir ſes ennuis , ne fait
que les accroître , en lui donnant plus de
liberté pour s'occuper de fes malheurs , plus
de momens d'abandon pour fe nourrir de la
paffion qui dévore fa vie , en lui montrant la
continuelle image d'un avenir qui n'a que
des douleurs à lui préfenter. Milcour artive
dans ces inftans où l'ame de Lucile , perdue
dans un chaos de doutes & de réflexions
contraires , ne fait plus où elle doit fe fixer ;
ne fait plus , pour ainsi dire , s'il eft des devoirs
, s'il eft un prix pour la vertu , puifqu'elle
eft fi mal récompenfée & en quelque
forte punie de la fienne. En ce cas , un Amant
qui prie eft un tyran qui fe fait obéir : la
voix du fophifme devient celle de la raifon
dans fa bouche . Les illufions de l'amour
achèvent de s'emparer puiffamment du coeur
de la Comteffe , déjà ébranlé par fés propres
réflexions , & à demi vaincu par le plaifir de
revoir ce qu'elle a de plus cher au monde.
2
Hv
178 MERCURE
و ر
و ر
:
La peinture de leur bonheur momentané eft
intereffante elle repofe un moment l'ima
gination du Lecteur fur des idées plus douces.
Mais 1 Auteur a foin de ne faire que gliffer
fur l'image du plaifir ; il n'y appuie point ;
& l'on peut dire que fi Lucile a eu trop de
foi bleffe , fa punition eft terrible. Le Comte
la fait enfermer dans un cachot avec l'enfant
ne des fuites de fa fatale paflion , " pour
» la contraindre, ou de manger le fruit de
» fes entrailles , & de périr enfuite dans les
horreurs de l'épouvante , ou d'expirer
» avec lui dans les agonies de la rage . » L'Auteur
a cru , fans doute , que les Lecteurs
d'aujourd'hui , accoutumés aux fecouffes du
ftyle emporté de nos Modernes Youngs & à
leurs fombres imaginations , avoient befoin
d'être électrifés fortement. Des émotions ,
même extraordinaires, ne lui ont pas paru
fuffifantes ; il lui falloit des convulfions.
Nous espérons qu'il nous pardonnera à ce
fujet quelques réflexions genérales dont il
n'eft tout au plus que l'occafion , & qui ne
nous font dictées que par l'intérêt du bon
goût , & par celui que doit infpirer un Litté
rateur fenfible & honnête , « qui , felon fes
» propres expreffions , ne demande que des
» lumières , & qui les reçoit avec reconnoiffance
quand elles font dictées par la
décence & par la bonne- foi. » Il eft des
excès , même dans le genre terrible , qu'une
certaine convenance doit profcrire. Ce font
ces atrocités révoltantes , ces fcènes d'horDE
FRANCE. 179
reurs qui répandent fur notre ame une mélancolie
fombre & farouche : ce n'eft plus
du pathétiqué , c'eft de l'horrible. L'Auteur ,
en ces occafions , a beau dire que fa plume
fe détrempe dans fes larmes , qu'elle lui
échappe des mains le Lecteur n'éprouve
qu'une horreur sèche. Le coeur eft ferré
mais non pas attendri ; on frémit & on ne
pleure pas ; l'émotion que l'on reffent alors
n'eft plus un plaifir, c'eft une angoiffe ; & malheureuſement
il n'y en a déjà que trop dans
la vie , fans qu'il foit befoin de s'exalter
lat ête pour en inventer d'imaginaires.
BIBLIOTHÈQUE Univerfelle des Romans
Nouvelle Edtion.
LA profonde ignorance de la plupart de
nos Poëtes , les connoiffances fuperficielles
de plufieurs autres de nos Littérateurs , &
peut- être la perfection même de quelques
Ouvrages modernes , où les recherches fe
trouvent diftribuées avec plus d'intelligence
& de goût que dans ceux de nos anciens An
teurs , avoient fait accufer notre fiécle de
frivolité ; on reprochoit aux Gens de Lettres
leur dédam pour l'érudition , & au Lecteur
fon indifférence pour ceux qui cultivoient
encore un genre auffi pénible qu'infructueux
en apparence. Mais il femble que ces reproches
& ces injuftices vont bientôt difparoître
une émulation plus active s'empare
des efprits , on commence à ne plus
H vj
180 MERCURE
redouter l'afpect des érudits ; on ofe remonter
aux fources , on étudie les anciens monumens
, on rapproche les faits , on balance
les autorités , on compare , on décompoſe
les langues , on en tire de nouvelles lumières
; infenfiblement le cahos de l'hiftoire &
des opinions humaines fe débrouille . Que de
lumières ont déjà répandus fur nos lois &
nos ufages les Montefquieu , les Mably , les
Sainte-Palay, & c. Jamais notre ancienne
Littérature fût - elle mieux connue qu'elle
eft aujourd'hui par l'Hiftoire des Troubadours
, par le Recueil des Fabliaux , par les
Annales Poétiques , & fur-tout par la Bibliothèque
Univerfelle des Romans ?
}
Cette dernière entreprife , en occupant un
grand nombre d'Écrivains , fait renaître chez
eux l'amour du travail & le goût de l'érudition
; obligés de déchifrer nos vieux manuf
crits , ils y découvrent une multitude de
chofes inconnues jufqu'à ce jour ; affujétis à
méditer fur les créations défordonnées du
génie encore brut & fauvage , mais fécond
en traits heureux , ils y obfervent la langue
dans fon enfance , les progrès de l'Art , l'état
des moeurs & de la civilifation , les carac
tères diftinctifs des peuples & des fiécles.
En s'exerçant à refferrer ces peintures romanefques
dans un efpace plus convenable ;
nos jeunes Écrivains s'accoutument d'ailleurs
à la préciſion , à la méthode , à l'élégance du
ftyle. On en a eu déjà plufieurs exemples
dans les premiers Volumes de cette riche col
DE FRANCE. 181
lection; Hiftoire du petit Jehan de Saintré *
doit fur-tout leur fervir de modèle ; & fi
l'on continue de feconder le zèle & l'intelligence
du chef de cette entrepriſe , nous
nous approprirons enfin tout ce qui exifte
d'intéreffant fur cet objet ; mais le faccès d'une
telle entreprife dépend encore plus du Public
que des Gens de Lettres. Ce n'eft qu'à l'aide
des Soufcriptions qu'il eft poffible de faire
face aux frais immenfes qu'exige ce pénible
-travail. Auffi le Rédacteur de eet Ouvrage a
t'il renoncé à fon intérêt actuel , pour déterminer
les Soufcripteurs à feconder fes louables
efforts. Voici les avantages & les conditions
qu'il leur offre pour la dernière fois.
LORSQUE l'on annonça , il y a quatre mois , par
des Avis multipliés , que l'on pourroit fe procurer
gratis les quatre premières années de la Bibliothèque
univerfelle nes Romans , en foufcrivant en même
tems pour la cinquième & la fixièine année , on
dut croire que deux mois accordés au Public étoient
plus que fuffifans : on a excédé le terme prefcrit ;
& cependant beaucoup de perfounes fe plaignent de
la réfolution prife de ne plus donner cet Ouvrage à
des conditions auffi douces. Il eft vrai que lorfque
l'Avis fut publié , la plupart des Citoyens étoient à
la campagne , & qu'ils ont pu être inftruits tard des
propofitions avantageufes qu'il renfermoit. Dans
cette fuppofition , on fe détermine à donner une
nouvelle preuve de fon zèle au Public.
Pour Paris , le gratis fubfiftera jufqu'au 10 de
On en rendra compté dans un des prochains
Numéro du Mercure.
132 MERCURE
Mars inclufivement , & pour la Province jufqu'au
30 du même mois. On paiera donc 24 livres pour
les foixante-quatre Volumes , formant les quatre pre.
mières années , & pour les feize qui doivent être
publiés dans la cinquième , dont onze ont déjà parų ;
& 12 livres fur la fixième année qui commencera au
premier Juillet prochain.
Les perfonnes de la Province qui voudront recevoir
par la pofte les cinq derniers Volumes de la cinquième
année , paieront 38 liv . 10 fols , au lieu de
36 , 2 liv. pour les frais d'emballage des foixantequinze
premiers Volumes , fi elles veulent les recevoir
par la Meffagerie ; & les frais de tranſport feront
également à leur charge. En Juillet prochain,
elles paieront feulement 20 liv. pour les feize Volumes
qui paroîtront dans la fixième année ; & elles
les recevront francs de port par la poſte.
Pour Paris , comme pour la Province , les foixante-
quatre premiers Volumes donnés gratis feront
livtés en feuilles. Les perfonnes qui voudront les
recevoir brochés , paieront un écu de plus ; conféquemment
, 39 liv. à Paris ; 43 liv. 10 fols en Province.
Le Public eft averti qu'aptès les termes du 10 &
du 30 Mars , les quatre premières années feront
irrévocablement vendues 30 liv. , & ne feront jamais
livrées , à ce prix , qu'aux perfonnes qui foufcriront
en même temps pour la cinquième année
& paieront conféquemment , en fus , 24 liv. Il eft
tems que le Propriétaire de la Bibliothèque des Ro
mans mette des bornes à fon zèle ; & qu'un Ouvrage
accueilli favorablement , & dont chaque nouvelle
édition coûte 40,000 liv. , ne l'expofe pas à des pertes
fenfibles.
Toute Lettre qui ne fera pas affranchie restera
à la Pofte. Le Bureau eft rae neuve Sainte-CatheDE
18+
F
FRANCE.
rine , au Marais. On s'y adreffe toujours à M.
ANCEAUME.
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LETTRE de M. COLALTO à MM. les
Comédiens Italiens .
Des Champs Élifées , ce .... *
JE n'examinerai point , mes chers & anciens Camarades
, fi vous avez pris avec mes Compatriotes , le
feul parti qui vous reftât à prendre ; s'il n'en eft pas
quelques - uns que vous auriez pu ou dû conferver :
j'aime à croire que le bien général de votre Spectacle
vous a forcés de facrifier quelques intérêts particuliers
; en un mot , je fuppofe que vous avez tout
fait pour le mieux. Nous autres morts , nous avons
l'efprit porté à l'indulgence , & nous ferions fâchés de
donner des torts aux vivans , qui n'en ont déjà que
trop ; d'ailleurs , j'ai toujours du faible pour vous ,
cet attachement eſt entretenu par des actions qui vous
honorent & que j'apprends ici de tems en tems. Je vous
écris donc pour vous féliciter de vos fuccès dans un
genre que vous aviez perdu , & dans lequel heureufement
vous venez de rentrer. Vous voilà véritablement
Comédiens ! Déjà chers à la Nation , vous allez le
devenir davantage en faifant revivre pour elle des
&
* Il y a plus de trois mois que cette Lettre eft à l'impreffion
; quoique des circonftances en aient un pen
reculé la publication , on n'a pas cru devoir la fupprimer,
184 MERCURET
Auteurs oubliés , en lui remettant fous les yeux des
ouvrages qu'elle regrettoit ; enfin , en offrant au
génie comique de nouveaux moyens de fe faire connoître
, en lui r'ouvrant une route qu'on croyoit à
jamais fermée ; abus, qui ne pouvoit à la longue
qu'anéantir le talent des Auteurs & des Acteurs....
Tout eft réparé.... Vous êtes zélés ; le fuccès com
mence à répondre à votre zèle ; les Spectateurs font
indulgens : redoublez de courage , fouillez dans cette
nouvelle mine , creufez -là , enrichiffez vous avec
difcernement des refus d'une Troupe qui fait les
plaifirs de la capitale ; mais chez laquelle , comme
dans les grands Empires, les richeffes Littéraires &
les fuccès réitérés ont produit l'engourdiffement
l'orgueil & la divifion . C'eft lui rendre fervice que
de lui offrir des rivaux redoutables ; en augmentant
vos talens , vous la forcerez à regretter , peut- être à
reprendre fon premier éclat ; & le Public ne pourra
que profiter de ce combat d'émulation & de gloire.
*
>
Gardez - vous de négliger le genre charmant où
vous avez toujours fi bien réuffi toutes les fois que
Vous avez voulu y confacrer votre temps & vos
talens : depuis que je vous ai quittés , j'ai appris avec
douleur que le relâchement s'étoit introduit parmi
vous, Songez - y bien , mes chers amis ; vous en
feriez les premières victimes. Le Publie a mille moyens
de fe venger de la négligence qu'on met trop fouvent
à le fervir. Loin de vous ces difcuffions enfantines, ces
sivalités honteufes qui dégradent le talent , & finiffent
par l'étouffer voyez fans jaloufie vos fuccès
mutuels ; ne difputez entre vous que de foins , de
travaux & de zèle ; & l'honneur fera le prix de votre
conduite..... Mais vous n'êtes pas moins convaincus
que moi de ces grandes vérités . Si vous paroiffez
quelquefois vous en écarter, c'eft, fans doute, par une
fuite inévitable de cette fatalité qui pourſuit les mar
DE FRANCE. 185
els , & qui paroît mettre en contradiction leurs
actions & leurs coeurs.
Quoique je fente toute la foibleffe de nos canevas
Italiens , je regrette quelques Scènes d'un très -bon
comique qu'on y trouvoit de temps en temps. Je fais
bien qu'on les furchargeoit de bouffonneries ridicules;
mais je crois qu'en les ennobliffant on pourroit les voir
reparoître avec plaifir dans des Pièces Françoifes &
dans des Opéra comiques d'un certain genre. Je
vous avoue encore que mes entrailles paternelles frémiffent
que les Trois Jumeaux Vénitiens ne foient
compris dans la profcription générale , à laquelle je
ne fuis pourtant pas très-étonné de voit applaudir
le Public de Paris.
J'oferai , mes chers Camarades , vous donner à
prefent quelques confeils fur le nouveau genre que
vous avez adopté ; l'amitié feule me les dictera :
dans les lieux paifibles où j'habite , on ne connoît
que le langage de la vérité ; mais ce langage eft pur
& doux comme l'air que nous refpirons . Le fiel , les
reffentimens , font bannis de ces retraites ; on y voit
tous les jours Ariftophane le promener avec Socrate ,
& Rouffeau tire avec Voltaire.
J'exhorte notre ami Ménier à prendre l'emploi des
Raifonneurs , des Pères nobles , où le fentiment règnera
plus que la gaieté : en fe donnant tout entier à
ces rôles , it acquerra de la nobleffe , fon intelligence
fe développera , & ſa diction , déjà fage , mais un peu
monotone , pourra fe perfectionner. Dans les Amoureux,
au contraire , même dans ceux dont le caractère
eft marqué, il paroîtra froid & emprunté ; il n'aura
jamais la légèreté , le ton vif, l'aifance qui appartiennent
à ces rôles,
J'exhorte notre aimable Clairval à ne paroître que
le plus rarement poffible dans les Pièces à Ariettes ;
fa fanté , le Public y gagneront la Comédie ,
proprement dite , le fatiguera moins que le
186 MERCURE
chant , & lui évitera les petites indifpofitions qui
font fi fouvent craindre fa retraite : il peut être fort
agréable dans les Amoureux fenfés ; peut - être
même pourroit-il fe créer un emploi très-utile dans
une troupe naiffante ; il nous a montré qu'il pouvoit
être comique , tendre , noble & bouffon .... Les Auteurs
travailleront pour lui. Débarraffé des Ariettes
& des catharres , il pourra fe livrer avec affiduité à
Fart du Comédien , il fe fera une nouvelle réputation ?
enfin , après avoir été deux fois , dans deux genres
différens , l'un des principaux foutiens de votre
Théâtre , il verra fon nom infcrit avec honneur dans
les faftes Dramatiques.
J'invite M. Michu à être moins apprêté , à ne pas
bégayer , à fe défaire de ces monofyllabes parafites
qui fatiguent le Public par leur fréquent retour ; à
être enfin plus naturel. Voudroit- il être ingrat quand
la Nature a tant fait pour lui ?
Je confeille à Mde du Gazon de profiter de fes
heureufes difpofitions & de la bienveillance du Public
; elle a tout ce qu'il faut pour
faire une bonne
Soubrette ; mais qu'elle ne compte pas trop fur le
premier moment d'enthoufiafme. Le parterre eft
toujours extrême ; il encourage d'abord , mais il ne
difpenfe pas du travail néceffaire pour acquérir ; & ,
dans cette carrière comme dans toutes les autres , il
faut , ou faire des progrès ou rétrograder. Du zèle ,
de l'étude , ma charmante camarade ; ne vous laiffez
pas féduire par les fadeurs des galantins , par les
bravò des Applaudiffeurs ; variez vos geftes , foyez
fine fans affectation , & vous verrez continuer des
applaudiffemens qui ne font flatteurs que lorsque le
tems & la reflexion les confirment.
C
Tout étranger que je fuis , Mlle Pitrot a ſouvent
choqué mon oreille par fa diction , par fes fautes
contre la profodie , quand elle charmoir mes yeux
par les graces de fon extérieur ; je l'exhorte à traDE
FRANCE. 187
vailler beaucoup j'ai cru m'appercevoir que bien
des gens commençoient à fe laffer de lui voir tou
jours les mêmes défauts .
M. Valeroy animera fon vifage , acquerra de
l'aifance & fe donnera la peine de fonger que les
caractères de Valet n'ont pas tous la même phy
fionomie.
M. Rozières pourra prendre les rôles à manteaux
& renoncer aux Opéra- comiques ; il n'a plus de voix
& marque fans ceffe la meſure avec fes coudes. Je le
crois Comédien ; avec du travail , il fe rendra fort
utile à votre Théâtre je lui ai toujours trouvé de
l'intelligence & de la charge.
J'engage l'inimitable Carlin à jouer & à vivre encore
trente ans ; le Public le verra toujours avec
plaifir ; quand il ne parleroit plus , on riroit de fes
geftes , de fon maintien , de fes mouvemens ; ce ſont
ceux de la nature & de la vérité.
Et le pauvre Coraly , qu'en faites-vous ? C'est bien
la plus honnête creature ! Vous avez mille petites
pièces en vers & en profe , où il fe trouve un Arlequins
il apprend facilement , il joue fort bien ce qu'il
a appris notre cher Carlin n'apprend plus , Coraly
vous fera utile ; fes geftes font bons ; il chante dans
les choeurs , il danferoit même dans les ballets , tant
il defire refter avec vous : les Acteurs auffi zélés font
rares ; Meffieurs ! je fuis du fecret ....
Je n'oublie pas Mde Gonthier ; intelligente ;
active , gaie & pleine de fenfibilité ; mais qui ne
s'eft pas encore débarraffée d'un certain vernis de
Soubrette & de Duegne. J'ai vu avec plaifir qu'elle
étoit aimée ; elle mérite de l'être , & peut acquérir
encore de nouveaux droits à la confidération publique.
Je vous confeille fur-tout , mes chers amis , de
ne pas perdre de vue certains fujets qui ont en Province
une réputation déjà méritée à plufieurs égards.
188
MERCURE
*
J'entends beaucoup parler de quelques jeunes Comédiens
qu'on a vus autrefois à Paris , & qui jouent
très agréablement les petits Maîtres ; informezvous
d'eux , vous en avez befoin. Il vous faut un
bon Payfan , une très-jeune Amoureuſe , pour les
feconds rôles : ne craignez pas de diminuer les parts ,
l'affluence du Public vous dédommagera de ces
avances. ༢༦་་ རྣམས །
Vous venez de faire une affez bonne acquifition
dans la perfonne de M. Dorgeville. Ce jeune homme
joue avec intelligence , fa diction eſt détaillée avec
bon fens , fouvent même avec beaucoup de fineffe.
Il me paroît fait pour vous rendre de très -grands
fervices. Je lui recommande pourtant de fe vêtir
d'une manière plus décente. Tous les habits que je lui
vois font ordinairement fi étroits , que chacun de
fes membres a l'air d'être enfermé dans une gaine.
Je l'invite encore à donner de l'a-plomb à la démar
che & de l'effor à fon ame.
Soyez enfin très - difficiles fur le choix des Pièces
nouvelles. Vous allez être affaillis par une foule
d'Auteurs de tous les genres. Point trop de ſévérité ,
mais point de foibleffe . Chaque Ouvrage nouveau
que vous repréfentcrez doit attirer ou éloigner le
Public, De votre difcernement dépendra la rapidité
de vos fuccès. Prenez garde pourtant de vous
tromper ; vous connoiffez le genre de l'Opéra-
Comique , mais celui de la Comédie eſt tout différent.
Telle Pièce qui tombe avec des arriettes auroit
réuffi fans ce funefte fecours ; & telle autre fans mu→
fique ne feroit qu'un fquélette décharné. Affermiffezyous
dans votre nouvel empire, faites voir que vous
avez déjà un Répertoire très bien fourni ; & par le
foin que vous mettrez à bien repréſenter les anciennes
Comédies , engagez ceux de nos Auteurs modernes ,
dont les talens font connus , à l'enrichir de leurs
productions ; confultez quelques Gens de Lettres
DE FRANCE. 189
fans partialité , fi vous en connoiffez.... Mais
Il eft temps de finir. Riccoboni m'attend pour me
parler de vous ; Caron m'avertit qu'il va repaffer
le fleuve. Je lui donne ma lettre . Adieu . Souvenez-
vous de mes avis ; fur-tout , quand vous au
rez quelque chofe à difcuter avec les Auteurs , n'ou
bliez pas ce proverbe Italien ,
Un bel parlare di bocca aſſai vale , e poco cokła.
Je fuis , &c,
J.
COLALTO , Pantalon.
VARIÉTÉ S.
E demande fincèrement pardon à M. C. d'O. de
l'avoir pris pour un jeune homme. Je ne le connoiffois
que par fon Catalogue à l'ufage des Dames.
Il m'accufe auffi d'être jeune ; c'eft un reproche que
je voudrois bien mériter.
Il y a des erreurs dans les Hiftoriens les plus
exacts . On en a reproché à Céfar dans le récit d'une
bataille qu'il avoit gagnée. Mais on dit qu'un Hiftorien
eft exact , lorsqu'il rapporte avec exactitude
les faits effentiels ; ceux qui influent fur les événemens
poftérieurs , qui peignent les moeurs des Nations
, l'efprit des fiècles , le caractère des Perfonnages
; ceux enfin qui peuvent nous faire juger les chofes
& les hommes ; dans ce fens , peu d'Hiftoriens
ont été auffi exacts que M. de Voltaire.
J'ai dit que M. C. d'O. confeilloit de ne lire les
Hiftoires de M. de V. que pour s'amufer , & il avoue
qu'il a confeillé de ne lire que pour s'amufer les An
nales de l'Empire.
J'ai dit qu'il confeilloit de lire les critiques qu'on
avoit faites de M. de Voltaire. Il répond qu'il a averti
que , pour lire les Hiftoires de M. de Voltaire
avec fruit , il faut avoir ces critiques fous les yeux,
MERCURE
Mais ce moyen eft pénible. Il confeille donc de ne
pas l'employer , & de fe livrer au plaifir que fait la
lecture des Hiftoires critiquées. N'est - ce point là
confeiller de lire les critiques à quiconque ne lit pas
l'Hiftoire , uniquement pour remplir un tems dont il
ne fait que faire ? N'eft-ce pas confeiller de ne lire
les Hiftoires de M. de Voltaire que pour s'amufer.
Infpirer l'humanité , la tolérauce , l'amour de la
paix , le refpect pour les droits des hommes , la haine
de l'injuftice , cft certainement un très -grand mérite
dans un Hiftorien, & perfonne n'a cu ce mérite plus
que M. de Voltaire .
M. C. d'O. n'eft pas d'avis de faire lire aux jeunes
perfonnes les Hiftoires de M. de V. Mais M. de V.
n'a pas fait ces Hiftoires pour les jeunes perfonnes;
fi l'on n'écrivoit que pour les enfans , tous les hommes
refteroient enfans.
Quant à l'Hiftoire des Etabliffemens des Européens
dans les deux Indes , de cela feul qu'a été citécomme
autorité dans le Parlement d'Angleterre , il
réfulte que cet ouvrage eft regardé comme un livre
exact dans l'opinion générale de ces corps , autrement
les Membres du parti oppofé à l'avis qu'on appuyoit
par cette autorité , n'euffent pas manqué derelever
cette citation .
Au refte , en voilà affez , & trop , fur cette difcuffion.
Quand il feroit prouvé que j'ai eu tort dans tout
ce que j'ai imputé à M. C. d'O. , je me croirois plus
que récompenfé de cette petite humiliation , par
l'avantage d'avoir procuré à M. de V. un témoignage
public de la vénération d'un homme tel que M.
C. d'o.
DE FRANCE. 191
GRAVURE.
P
ORTRAIT de M. d'Alembert , gravé par P
Savart , d'après le Tableau peint par Mlle Lufurier.
Prix , liv. 10 fols . A Paris , chez Savart , Quai
S. Bernard , hôtel de Chamouffet.
MUSIQUE.
LA Partition gravée de l'Opéra d'Atys , remis
en Mufique par M. Picchini , fe trouve à Paris , chez
l'Auteur , rue S. Honoré , vis -à-vis l'hôtel de Noailles;
& aux Adreffes ordinaires,
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Le's Ouvrages fuiuans fe trouvent A Paris , chez
Baftien , Libraire , rue du Petit- Lion , Fauxbourg
S. Germain , 1°. Analyfe des fonctions du Systéme
Nerveux , pour fervir d'introduction à un examen
pratique des maux de Nerfs , par M. de la Roche ,
Médecin de la Faculte de Genève, 2 vol . in8 °. 2º.
Géographie Elémentaire , à l'ufage des Colléges ,
par M. Robert , troifième édition . Vol. in- 12 . 39 .
Traités de l'origine des Maereufes , par feu M. Graindorge,
& mis au jour par M. Maloin , vol. in- 12 . A
la faite du même Volume on a joint le Traité de
Adianton ou Cheveu de Vénus , par M. Formey.
4. Manière médicale , tirée de Halleri Hiftoria ftirpium
indigenarum Helvetia , par M. P. R. Vilcat ,
2 vol. in- 8 ° . 5º. Les deux frères , ou la Famille
comme il y en atant par M. Imbert , vol . in- 8º,
192 MERCURE
6. Confidences Philofophiques , troiſième édition,
2 vol . in - 8 ° . 7º . Traité général du Toifé des bois ,
& de la Marque , avec une inftruction fur le Bordage.
Vol. in-12., 8 °. Hiftoire des Fêtes de l'Eglife , &
L'efprit dans lequel elles ont été établies. Vol. in- 12.
9. La Henriade vengée , Vol. in- 12 , contenant
un grand nombre de Critiques , de Commentaires,
& d'autres pièces relatives à ce Poëme ; recueillis &
rédigés par M. D. de C.
Differtationfur l'Education phyfique des Enfans,
Ouvrage qui à remporté le prix de la Société Hollandoife
des Sciences en 1762 , par M. Ballexferd ,
Citoyen de Genève , nouvelle édition , revue & cor
rigée par M. David , Docteur en Médecine . Vol.
in- 8 ° . A Paris , chez la Veuve Vallat-la-Chapelle ,
Libraire , grande falle du Palais.
J TABLE
L'HIVER , Ode , 145 litaires de toutes les - Nations
,
166 A MM. les Amateurs de
Mufique . 146 Le Lord Anglois & le Cheva-
Lettre de Frère Pacôme , Her- lier François , Comédie, 169
mite de la Forêt de Sénar , à La Comteffe d'Alibre, 475
Frère Paul , Hermite de Bibliothèque Univerfelle des
Paris 1511 Romans ,
Enigme & Logogryphe
P &
Logogryphe
155 Comédie Italienne , .
Dictionnaire Univerfel des Variétés ,
Sciences Morale , &c. 157 Gravure ,
Recueil de tous les Coftumes Mufique ,
des Ordres Religieux & Mi- Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
179
183
189
191
ibid.
ibid,
J' A1 lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 26 Février, Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion . A Paris ,
le 25 Février 1780. DE SANCY,
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 10 Décembre.
LA factorerie Angloiſe établie à Baſſora ,
qui pendant le long fiége de cette ville par
les Perfans avoit avancé au Gouvernement
Turc les fommes dont il avoit befoin dans
cette circonftance , vient d'obtenir enfin
l'affurance de fon remboursement qu'elle
avoit vainement follicité jufqu'à ce jour. Le
Chevalier Ainſlie dont elle avoit réclamé la
protection , a obtenu de la Porte qu'elle
détacheroit ce Gouvernement de celui de
Bagdad dont il avoit toujours dépendu , &
qu'elle le donneroit à Suleiman Aga qui en
qualité de Muffelim ou de Lieutenant du
Bacha de Bagdad , avoit défendu cette place ,
& qui s'eft engagé en reconnoiffance de ce
ferviceà fatisfaire aux obligations contractées
avec les Anglois. Ce changement dans un
Gouvernement de cette importance , a donné
d'abord des inquiétudes à la Porte qui a
craint qu'il ne déplût au Bacha de Bagdad ;
mais elle a été bientôt raffurée , en apprenant
que ce dernier qui par fon adminiſtration
s Février 1780. a
( 12 )
avolt mécontenté les habitans , avoit été
chaffé par eux de la ville. Cet évènement a
donné lieu à un Divan où il a été délibéré fi
F'on puniroit les mutins en les forçant à recevoir
leur ancien Gouverneur , ou fi l'on
faifiroit cette occafion de donner ce Gouvernement
à Suleiman Aga , en le mettant
dans la dépendance de celui de Baffora ; ce
dernier parti a été adopté , & les Anglois
voyent avec plaifir leur créance encore plus.
allurée par la reconnoiffance du nouveau
Bacha qui ne peut oublier qu'il leur doit un
des Gouvernemens les plus importans & les
plus étendus de l'Empire.
» Ils n'ont pas lieu d'être auffi fatisfaits des chefs
de la Régence d'Egypte ; ils ne ceffent de troubler le
commerce qu'ils avoient établi avec l'Inde par la
voie de Suez . Il eft vrai que ces obftacles leur font
fufcités par les intrigues de leur Compagnie des In
des , qui ne voit pas de bon oeil les entreprifes des
particuliers. Leur Ambaffadeur à Conftantinople a
engagé le Sultan à donner les ordres dont ils fe
plaignent , & qu'ils ne peuvent éluder qu'à force
d'argent. Lorfque leur caravane qui fe rend à Suez
fut attaquée il y a quelque tems , le Bey qui leur
avoit fufcité cette affaire à l'initigation du Bacha ,
qui n'avoit agi qu'en conféquence des ordres de la
Porte , les força de figner un acte par lequel ils le
garantifloient contre toutes les prétentions que le
Sultan pourroit former contre lui à ce fujet dans lẻ
délai d'une année , & promettoient qu'aucun vailleau
Turc ne feroit inquiété dans la mer Rouge par aucan
pavillon Européen , à peine par eux de dédom
de toutes pertes. Trois Négocians furent obligés
de figner cette convention au moins fingulière.
Lun d'eux , M. Baldwin , ci-devant Conful d'An
mager
( 3 )
gleterre au Caire , en feignant des affaires à Alexan
drie , a trouvé le moyen de s'y embarquer fecrè
tement , de le réfugier à Smyrne , & de fe tirer
d'embarras ; mais il a peut- étre augmenté les rif
ques que courent les deux compagnons «.
RUSSIE
De PETERSBOURG , le 22 Décembre.
On a célébré le 6 de ce mois la fête de
l'Impératrice ; mais elle n'a point paru en
Public à cause d'une légère indifpofition . Il
n'y a point eu de promotions à cette occafion.
Mademoiſelle Engelhard , coufine du Prince
Potenkin , a été feulement faite fille d'honneur
de la chambre de S. M. I. Cette place
qui depuis le règne de l'Impératrice Anne
n'avoit point été remplie , donne le rang immédiatement
après les Dames d'honneur ,
avant toutes les autres Demoiselles d'honneur
de la Souveraine.
On regrette beaucoup ici le fort du fameux
Capitaine Cook ; il n'y a aucun pays
de l'Europe où l'on ne donne des larmes àla
mémoire d'un homme qui a fi bien mérité
des fciences & de l'humanité. Une confolation
pour les premières , c'eft que tous fes
papiers ont été confervés ; on n'en a aucune
à offrir à l'autre,
DANEMARCK.
1
De COPENHAGUE , le 31 Décembre.
Le nombre des vaiffeaux qui ont paffé le
Sund dans le courant de cette année , monte
a 2
( 4 )
d'après le calcul qu'on en a fait à 8272 , dont
1368 Danois , 2039 Hollandois , 1648
Anglois , 2009 Suédois , & 1208 de Ruffie ,
de Dantzick , Konigsberg , Lubeck , Rostock ,
Brême , Embden , Oft- Frife , Portugal , Ef
pagne , Hambourg & Stettin .
Le Roi , par une Ordonnance du 23 de
ce mois , permet de fe fervir pendant 24 ans
de papier non timbré pour la fortie de la
Douane des Ifles de St - Thomas & de St-
Jean , il permet auffi provifoirement & jufqu'à
nouvel ordre que les marchandifes
foient transportées tant de St- Thomas que
de St-Jean à Chriftianfand , Altona , Gluckftadt
& Copenhague qui ferviront de dépôt
pour tout ce qui vient de ces deux Ifles . II
fera prélevé un droit de 2 pour cent ſur ces
marchandiſes , même fur le rum ; on n'excepte
que le coton ; quant au tabac & au fel ,
ils feront affujettis à ce droit , à moins qu'ils
ne foient tranfportés en pays étrangers.
On a remarqué depuis long- tems que le
nombre des naillances excède prefque toujours
celui des morts à Aarhus en Jutland.
Cette année on a obfervé le contraire. Il n'y
eft né que 3946 enfans dont 2013 garçons
& 1933 filles , tandis qu'il y eft mort 6036
perfonnes . On attribue cette différence aux
ravages exercés par la petite vérole qui a
enlevé 1018 perfonnes , & aux chaleurs extraordinaires
qui ont régné l'été dernier ,
& qui ont fait mourir au milieu des champs
quantité d'ouvriers occupés aux travaux de
la campagne.
( 5 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE le 6 Janvier.
>
Le département général pour les recrues
de l'Empire , vacant par la mort du Général
Baron de Ried , vient d'être donné au Prince
de Naffau Ufingue , Lieutenant Feld - Maréchal.
L'Impératrice- Reine a accordé aux villes
de Fiume & de Bucarie , l'une dans l'Iftrie & .
l'autre dans la Dalmatie Autrichienne , un
octroi qui ne peut qu'augmenter leur commerce
, & dans lequel elle confirme leurs
priviléges antérieurs. Tout y fera réglé fur
le pied Hongrois par des hommes expérimentés
dont S. M. I. & R. fe réſerve la nomination.
Il y aura un change dans chacune
dont elle veut auffi nommer les Directeurs.
Ce bureau enverra tous les ans au Statt-Halter
de Presbourg le tarif des droits d'entrée.
De HAMBOURG , le 8 Janvier.
E
Le bruit répandu fi fouvent de la réfo-
Jution de la Ruffie de fecourir l'Angleterre ,
fe renouvelle depuis quelques jours ; il a
commencé dans l'Electorat d'Hanovre &
dans quelques autres endroits , d'où il a
paffé ailleurs , & remplit à préfent nos papiers.
La Gazette Italienne de Vienne du
a 3
( 6 )
premier de ce mois , contient l'article fuivant
, daté de Paris le 18 Décembre.
Les Intendants des Provinces ont reçu ordre
d'augmenter les milices . Le Gouvernement fait fréter
dans tous les ports le plus de vaifleaux qu'il lui
eft poffible . On attribue ces préparatifs extraordinaires
à la déclaration renouvellée à notre premier
Miniftre par l'Ambaſſadeur de Ruffic : que jufqu'à
préfent l'Impératrice fa Souveraine a vu avec indifference
s tentatives de la Maifon de Bourbon
pour humilier le pavillon Anglois , mais non pas au
point que cette Mailon vouloit le faire ; qu'en conféquence
S. M. l'Impératrice de Ruffie ne pouvoit
plus regarder des mêmes yeux les efforts de la France
pour accabler l'Angleterre fon amic & fon alliée.
Selon toutes les apparences , on ne veut point pour
le moment entendre parler de paix ni à Verſailles ,
ni à Madrid ce.
Nos lettres de France ne font aucune
mention de cette augmentation de milices ,
qui ne paroît pas néceffaire , en effet dans
la guerre préfente , où les efforts ſe portent .
fur la mer. Il n'y eft pas queftion non plus
de cette Déclaration renouvellée , qui a été
annoncée fi fouvent , & dont on n'a point
encore vu l'effet. Bien des perfonnes ne
paroiffent difpofées à y croire que lorsqu'il
aura eu lieu ; & elles regardent l'article
rapporté ci- deffus comme une pure invention
du Gazetier ; d'ailleurs l'intérêt
de la Ruffe eft de refter neutre dans
ces grands démêlés dont l'iffue , fi elle
répond au voeu de l'Europe qu'elle doit partager
, lui procurera de grands avantages
(7)
il lui importe de foutenir & de conferver
la liberté qu'elle a acquife de la navigation
fur la mer Noire , qui eft fi importante pour
fon commerce qu'elle fe propofe d'étendre .
Il paroît en général qu'elle eft à préfent
vivement occupée à profiter de cet avantage.
Selon des lettres de Taganrok fur la
mer Noire , cet intérêt y répand la plus
grande activité. Le navire le Prince Conftantin
, conftruit nouvellement dans ce Port,
en a fait voile le 5 Novembre avec des
marchandifes Ruffes pour Smyrne , & on
y attend tous les jours d'autres navires qui
appartiennent auffi à ce Port & qui reviennent
de Conftantinople .
Le Roi de Pruſſe , écrit- on de Berlin , eft dans
cette capitale , d'où l'on eſpère qu'il ne retournera
pas à Potſdam avant les fêtes de Pâques . Il vient
d'abolir un ancien ufage fuivant lequel les Héritiers
d'un Général mort à fon fervice , étoient obligés
de lui envoyer fon cheval de parade , dont il difpofoit
à la volonté. Son motif en renonçant à ce
droit pour l'avenir , eft , ainſi qu'il s'exprime luimême
, qu'il ne veut rien s'approprier de ce qui
appartient légitimement à les fujets . Il vient de
fupprimer auffi les formalités inutiles , confervées
jufqu'à préfent dans les différens Tribunaux , pour
abréger , autant qu'il eft poffible , les voies de
droit , fimplifier les procédures , & ôter à la chicane
toujours active , les moyens de nuire «<,
La Loi qui dans plufieurs pays force
un jeune homme à époufer la fille dont il
a abufé , a pour objet le maintien des
moeurs & la diminution des effets de la
féduction ; quelquefois au lieu de remplir
a 4
( 8 )
ce but , elle conduit à de plus grands crimes .
Un fait qui vient de fe paffer à Hermanf
tadt , en Tranfylvanie , feroit ſouhaiter qu'on
l'adoucît , fi on ne l'abroge pas tout -à- fait .
Un jeune Valaque , âgé de 18 ans , obligé ,
conformément à cette loi , d'épouser une
· Servante , défefpéré de cette contrainte ,
lui perça le coeur de deux coups de couteau
au fortir de l'Eglife ; ce malheureux
a été livré à la Juftice & attend la punition
de fon crime. Elle ne le réparera pas.
Il n'auroit pas été commis fi au lieu de
prendre cette fille pour fa femme , il eût
été condamné fimplement à lui faire une
dot.
» Les navires entrés dans ce port dans le cou
rant de l'année dernière , écrit - on de Dantzick , montent
à 557 , parmi lefquels il y en avoit 119 Hollandois
; il en eft forti 521. Notre plus grand commerce
cette année a été en bois de conftruction pour
le compte des Anglois & des Efpagnols. Nos vaiffeaux
ont porté ceux deftinés pour l'Angleterre ; ce
font des Hollandols qui ont approvifionné l'Efpagne.
Il nous eft venu peu ou point d'ordres pour
les bleds ; le prix en conféquence en eft médiocre ,
& il baiffera fans doute encore. Nous avons ici
9000 lafts de froment & 16,000 de feigle . Cette
grande provifion fera vraisemblablement augmentée
au printems prochain , par les envois de Pologne
, où la récolte a été très abondante . Notre
commerce diminue vifiblement , fur- tout celui des
marchandifes d'importation , telles que le fucre ,
le café , les cuirs , les épiceries , &c. que la Pologne,
Pruffienne fait venir par Libau & Riga , &
que la Pologne Autrichienne tire de la Méditerranée
par Triefte , fans compter les vins qu'elle reçoit
-
) و (
de la Hongrie. La Ruffie d'un côté emploie tous
fes efforts pour encourager le commerce de la
Méditerranée par la mer Noire , ainfi il eft facile
de prévoir que celui de la Baltique diminuera de
plus en plus & que le nôtre fera à la fin réduit
aux feules productions de nos terres , bleds , bois
potaffe & groffes toiles , trop pefantes pour pouvoir
être transportées à Trieſte par les montagnes. Rien
ne prouve plus le déclin du commerce de notre
Ville , que la diminution du prix de nos maiſons.
Celles qui font fituées dans les quartiers les plus
recherchés , ne valent plus que la moitié de ce
qu'on les payoit il y a dix ans «.
ESPAGNE.
De CADIX , le 6 Janvier.
DES 15 vaiffeaux qui compofoient la divifion
de Louis de Cordova lorfqu'il eft
parti de Breft , il y en a 7 qui font rentrés
ici , & 4 qui ont été au Ferrol ; les 4 autres
croifent fur le Cap Spartel à l'embou
chure du Détroit. Ils ont dû être renforcés
par 8 vaiffeaux partis de Carthagêne le 31
du mois dernier aux ordres de D. Juan de
Langara , qui a été élevé du grade de Brigadier
à celui de Chef-d'efcadre . Il en eft
parti auffi plufieurs du Ferrol , & ces vaiffeaux
joints à ceux qui étoient déja dans,
le Détroit , y rendent nos forces reſpectables
; elles le feront bientôt davantage , car
D. Louis de Cordova a ordre de remettre
en mer après avoir fait de l'eau . Cet ordre
été expédié auffi aux vaiffeaux de la divifion
qui eft au Ferrol.
as
( 10 )
› Talve- Mahomet - Ben- Lotomany Am-
Baffadeur du Roi de Maroc , eft arrivé ici
fur la frégate la Sainte - Lucie , à bord de
laquelle il s'étoit embarqué à Ceuta ; il a
été reçu avec les mêmes honneurs qu'on
rend aux Grands- d'Efpagne. Tous les Corps
civils & militaires lui ont fait vifite ; il a
été fur- tout fenfible à celle de M. Poirel ,
qui étoit accompagné des Députés & Notables
de la Nation Françoife , & qui fait
par interim les fonctions de Conful de France.
Il eft parti le 21 du mois dernier pour Madrid
, avec fa fuite compofée de 15 ou 16
Maures.
:
" Les Capitaines des corfaires de ce Port , écriton
de Palamos , ayant mis à la voile pour fuivre
un corlaire de Mahon qui s'étoit montré , le découvrirent
& lui donnèrent chaſſe toute la nuit. A
la pointe du jour , ils s'en approchèrent , mais point
affez pour que leur artillerie pût l'atteindre. Le Capitaine
Raphael Albert fe fit remorquer par les cha
loupes , & dès qu'il fe vit à une diftance convenable
, il lui tira un coup de canon à poudre , auquel
le corfaire répondit par un boulet alors Albert
lui en envoya dix ou douze. Le corfaire refufa le
combat , prit la fuite en voyant approcher le bâtiment
du patron Badia , les corfaires le Paquebot
de Barcelone & le Pinque de Mataro : on le pourfuivit
vainement jufqu'à huit heures du foir , que
Badia voyant une autre voile , courut fur elle ,
teignit à deux heures après -midi . Le bâtiment ennemi
en fe déclarant Génois , lui envoya toute fa
bordée ; le combat s'engagea , & dura toute la
nuit. Albert voyant fon compagnon aufli férieufement
engagé; s'approchą , le Génois fe rendit , &
il a été conduit ici , où il reftera pour donner les déclarations
qui conviennent «.
l'at(
H )
Le Sagittaire & l'Expériment partent
demain pour Toulon avec le Tigre , prife
Angloife qu'ils ont amenée ici. La fregate
l'Amazone qui reste après eux , prend fur
fon bord tous les malades qu'elle tranſporte
à Breft , & mettra à la voile dans peu de
jours.
+
ANGLETERRE.
*
De LONDRES , le 20 Janvier.
LES nouvelles de l'Amérique nous manquant
toujours , l'imagination de nos Gazetiers
effaye , felon l'uſage , d'y ſuppléer , &
il fe trouve fréquemment des hommes dont
la curiofité fe contente de ce qu'on leur débite.
On les a affurés que les de ce mois un
Officier expédié de New-Yorck par le Général
Clinton , a apporté à la Cour l'avis du
départ des troupes deftinées à une expédition
dans la Caroline , & que l'Amiral Arbuthnot
avoit fait voile pour la baie de Chéfapeak
à deffein d'y attaquer quelques vaiffeaux
de la flotte du Comte d'Estaing qui y ont
relâché. La gazette de la Cour n'a point
encore donné à ces nouvelles quelqu'authenticité
en les publiant elle même ; cela n'empêche
pas nos fpéculatifs d'aller leur chemin
& de partir de-là pour tracer les plans de la
campagne prochaine.
כ
Après la conquête de la Caroline , qu'ils ne
doutent point être déja effectuée , la guerre d'Amérique
, difent- ils , ne doit plus être que défenfive ,
excepté pour le commerce , qu'il fera plus ailé que
a 6
( 12 )
jamais de détruire , fi le Gouvernement établit des
croifeurs à l'entrée de tous les Ports Américains
& de fortes garnifons depuis Savanah jufqu'à Hali
fax ; par ce moyen on abandonnera le plan de faire
la guerre comme on l'a faite par détachement , efpèce
de guerre fi deſtructive dans un pays auffi étendu
que l'Amérique. D'ailleurs en fe bornant à bloquer
les Ports des Américains , nos troupes pourront être
employées efficacement dans toutes les parties du
monde contre nos ennemis naturels les François &
les Espagnols ; car on ne doute point que nos efcadres
ne foient en état de leur faire face dans la
prochaine campagne.
La plus faine partie de la Nation craint
bien que ces projets & ces efpérances ne
foient que de beaux rêves ; en attendant ils
occupent quelques efprits , & laiffent refpirer
un inſtant le Gouvernement qui laiffant
parler les papiers qui le favorifent , fans fe
compromettre en paroiffant les avouer ,
garde un filence prudent ; il n'a point encore
confirmé non plus le prétendu avantage du
Contre Amiral Parker qui , felon les mêmes
papiers dans lesquels nous triomphons toujours
, a pris ou détruit s vaiffeaux de guerre
reftant de l'efcadre du Comte d'Estaing , avec
20 bâtimens de tranſport François & Efpagnols
, à Porto- Ricco , qui s'eſt auffi rendu
à nos armes. Cette nouvelle , difent ils , eſt
arrivée le 13 , & la Cour n'a pas encore
daigné en inſtruire le public qui , non feulement
a peu de confiance en ce qu'on lui
débite , mais eft perfuadé que notre pofition
moins avantageufe , ne nous laiffe pas de
( 13 )
long tems l'espoir de former des entrepriſes
& de les exécuter avec fuccès.
» Voici , dit un de nos papiers , l'état des vaiffeaux
de guerre François dans les Ifles de l'Amérique. Six
fous l'efcadre de M. de la Mothe Piquet , qui a fait
voile pour la Martinique avec les troupes de l'expédition
de Savanah ; 6 fous ceux de M. de Graffe
qui a été à Chéfapeak pour y prendre la grande
flotte de vivriers & chargés de bois de conftruction ,
venant de Philadelphie & d'autres parties de l'Amérique
, & qui avoient dû fe raffembler dans cette
baie , pour fe rendre enfuite fous ſon eſcorte aux
Ifles Françoiſes. Ces forces avec l'efcadre qui doit
partir & qui peut-être eft déja partie de Breft , formeront
28 à 1 vaiſſeaux de ligne & io frégates ,
indépendamment de quelques autres que nos ennemis
peuvent avoir encore dans leurs Ifles. Nos forces
navales dans cette partie du monde , confiftent en
16 vaiffeaux en mauvais état , fous les ordres du
Chevalier Hyde Parker. L'Amiral Rodney n'y en
conduit que , ce qui fera en tout 21 vaiffeaux.
Il est évident par-là que les François nous font fupérieur's
par le nombre & par la bonté des vaiffeaux.
Ces derniers arrivés récemment d'Europe , doivent
être beaucoup mieux pourvus de ce qui leur eft
néceffaire , que ceux du Chevalier Hyde Parker
qui depuis fi long-tems ont quitté les Ports d'Angleterre
«.
Selon les papiers arrivés de la Jamaïque ,
la flotte deftinée de cette Ifle pour l'Angleterre
a dû mettre à la voile le 2 Décembre de
Bluefields fous l'efcorte du Léviathan de so
canons , & du floop le Hound. Elle a pris le
canal du vent pour ne pas rencontrer l'efcadre
Eſpagnole qui eft à la Havanne. On
imagine qu'elle fera convoyée une partie du
( 14)
chemin par le Bristol & le Ruby , vaiſſeaux
de guerre .
On lit dans les mêmes papiers la lettre
fuivante du Comte d'Argout , Gouverneur
de St - Domingue , à D. Jofeph Navarra, Gouverneur
de la Havane , interceptée , dit-on ,
par l'Amiral Arbuthnot.
» M. je n'ai reçu qu'hier la lettre que V. E.
m'a fait l'honneur de m'écrire le 18 Juillet dernier
par Don Sébaſtian Formaris qui arrive au Mole
St-Nicolas. Je faifis cette occafion d'y répondre.
J'avois fu par Don Ifidro de Peralta & Bozas ,
que S. M. C. avoit déclaré la guerre au Roi de
la G. B. , mais il ne m'a point envoyé de copie
de l'ordre Royal que V. E. a eu la bonté de joindre
à fa lettre , & dont je vous remercie avec reconnoiffance.
Je vais faire paffer au Président de St-Domingue
les dépêches que V. E. m'a adreffées pour lui : j'ai
eu l'honneur de l'informer des ordres préliminaires
que j'ai reçus , ainfi que de ce qui m'a paru néceffaire
pour la défenfe des poffeffions de nos Souverains
refpectifs , & notre façon de penfer s'accorde
à ce fujet ; mais il eſt effentiel que le Commandant
de la marine vienne à notre fecours avec quelques
Vaiffeaux de ligne de S. M. C. pour croifer fur la
Côte de Sc- Domingue , en chaffer les Anglois , &
mettre les Colonies Efpagnoles & Françoiſes en
fûreté contre toute tentative de defcente de leur
part.
3
V. E. fera plus convaincue de la néceffité de
cette mefure , lorfque j'aurai eu l'honneur de
l'informer des opérations du Comte d'Estaing dans
les Ifles du Vent; du tems auquel il eft arrivé ici ,
& finalement de fon dernier plan qui a déterminé
fa derniere expédition.
Le Comte d'Estaing mouilla ici le 31 du mois
( 15 )
dernier avec 25 Vailleaux de ligne & 13 Frégates
lefquelles efcortoient 80 tranfports : il venoit des
Ifles du Vent où il avoit eu les plus grands avantages
en fe rendant fucceffivement maître de St-Vincent
& de la Grenade. Après la prife de cette dernière lfle
il avoit livré combat aux Amiraux Byron & Barrington
& défait une partie de l'Efcadre Angloife
dont le refte s'étoit réfugié à St Chriftophe , où l'on
que cette Efcadre eft reftée fait depuis en très-mauvais
état.
En conféquence des avis préliminaires que j'avois
reçus du Comte d'Eftaing j'avois pris des informations
circonftanciées relatives à l'Ile de la Jamaïque :
à fon arrivée , je mis fous les yeux les plans des
diverfes manières dont on pouvoit en faire l'attaque
quoique le Comte d'Estaing foit perfuadé de
la néceffité de cette conquête & de fon importance ,
il ne croit pas devoir en rifquer l'entreprife , parce
qu'il n'a pas affez de Troupes pour prendre l'Ifle &
en conferver la poffeffion ; enforte que notre opinion
eft qu'il vaut mieux attendre une occafion plus
favorable , afin que nous puiflions fraper le coup de
concert avec un renforcement que nous recevrions
de S. M. C. J'ai rendu compte au Roi mon Maître
des plans que j'ai formés à cet égard , & je ne
doute pas que nos Cours refpectives ne concourent
-dans leur exécution .
J'ai fourni au Comte d'Eftaing ce qui lui étoit
néceffaire pour réparer fa Flotte ; enfuite , après
avoir embarqué für fes Vaiffeaux 1800 hommes
qui , avec les troupes qu'il a amenées des Iſles du
Vent , forment un corps de 5300 hommes , il a
appareillé le 16 courant : il a dû être joint le 18 ,
à la hauteur du Mole St -Nicolas, par une divifion
de fon Efcadre qu'il avoit envoyée à Port-au- Prince ,
& peu de jours après il a pris le paffage du vent ;
voici quel eft fon plan.
Il va à Charles Town pour donner du fecouts
( 16 )
aux Américains & combattre les Royaliftes s'il les
y trouve delà , il va à Hallifax & envoie prendre
poffeffion de l'Ifle Bermude où il établit une Garnifon
; enfuite il fe rend à Terre - Neuve où il forme
un établiſſement , & y laiffe une divifion pour
le protéger.
Je fuis le feul à qui le Comte ait confié le fecret
de fon Expédition , fur laquelle chacun forme les
conjectures que bon lui femble ; c'eft fous le fceau
de la même confiance que j'ai l'honneur de faire
part du fecret à V. E. parce que je crois cette confidence
néceffaire au fuccès de nos projets , & afin
que vous puiffiez prendre vos mefures en conféquence;
mais comme il eft de la dernière importance
que les motifs de l'expédition du Comte d'Estaing
foient tenus fecrets , j'ai ordonné à M. de Formaris ,
dans le cas où il rencontreroit quelque Vaiffeau
Ennemi d'une force fupérieure à la fienne , & où
il ne lui feroit pas poffible d'échapper , de jeter mes
dépêches à la mer.
Lorfque le Comte d'Estaing aura terminé fon
expédition ; fon intention eft d'envoyer ici s Vaiffeaux
de ligne & 3 Frégates de fon Efcadre , mais
nous ne pouvons pas attendre ce fecours avant deux
mois ; en attendant , il eft néceſſaire que nous prenions
des précautions contre ce qui pourroit arriver ;
c'est ce qui m'a engagé à écrire à Don Bonnet ,
antérieurement à la date de cette Lettre , ce que j'ai
l'honneur de communiquer à V. E.
En général , je puis affurer à V. E. que je faifirai
toutes les occafions qui pourront le préſenter pour
vous donner les avis que je croirai mériter votre
attention : je me ferai un devoir de concourir avec
V. E. dans tout ce qui peut tendre à la fûreté & à
la confervation des poffeffions de nos Souverains
refpectifs ; & je ne négligerai rien de ce qui aura
rapport à un objet de cette importance.
Je prie V. E. de vouloir bien informer la Cour
( 17 )
des détails divers que j'ai eu l'honneur de lui communiquer,
& allurer le Roi fon maître qu'en tout
tems je manifefterai le zèle ardent avec lequel je
m'intéreffe à la gloire des armes de S. M. C.
J'ai reçu les informations les plus exactes relativement
à l'état intérieur & extérieur de la Jamaïque
, & j'ai l'honneur d'affurer à V. E. qu'à cet
égard , les comptes que l'on m'a rendus font corrects
: lorfque nous parlons de faire la conquête de
la Jamaïque , il doit être entendu entre nous que
l'Ifle appartiendra ou au Roi mon maître ou à S.
M. C. D'après le rapport des différens espions que
j'ai dans cette Ifle , je vous donnerai avec le plus
grand plaifir toutes les informations qui font déja
parvenues ou pourront parvenir dans la fuite à
ma connoiffance , concernant le tems propre à la
conquête.
En finiffant , je ne puis que réitérer à V. E.
l'affurance du defir extrême que j'ai de me rendre
agréable à votre Cour «.
Cette lettre qui peut avoir été altérée par les
traducteurs Anglois , & l'avoir été encore en
fubillant une nouvelle traduction , annonce,
que la Jamaïque eft menacée , & que tôt ou
tard , nos ennemis formeront quelqu'entreprife
; la fupériorité de leurs forces peut leur
faciliter des fuccès , & nous ne voyons pas
que l'on prenne des mefures pour nous
affurer au moins l'égalité.
» Dans le nombre des bâtimens allant aux Ifles
de l'Amérique , fous l'efcorte de l'Amiral Rodney ,
lit -on dans un de nos papiers , il n'y en a pas moins
de feize , dont le principal chargement confifte en
provifions deſtinées pour les Ifles Françoifes , où ils
fe rendront après avoir relâché d'abord à Saint-
Euftache ; mais comme le Gouvernement a été
informé de leurs intentions , on dit qu'ils feront
( 18 )
Dous faifis s'ils perfiftent dans leur projet . Ce fare
incroyable en apparence , nous eft confirmé par la
proclamation émanée du Confeil les de ce mois ,
& dans laquelle il déclare expreflément qu'ayant
été informé que les puiflances en guerre contre lui
fe procurent dans fes Etats mêmes des fournitures
d'armes , de munitions , des provifions navales pour
leurs flottes & armées , promet une récompenfe de
300 liv, fterl. à quiconque dénoncera celui qui fera
coupable d'un délit auffi criant , & enjoint aux Officiers
chargés d'y veiller , d'ufer de toute l'activité
poffible pour prévenir dorénavant ces menées illicites
& traîtreufes «.
L'affaire du convoi Hollandois fait tou
jours beaucoup de bruit. Chacun en parle
d'après fes préventions ; les feuilles Miniſtérielles
la regardent comme ayant été néceflitée
par la raifon d'Etat , & comme une
marque certaine de la prépondérance que le
pavillon Britannique eft à la veille de reprendre
fur les mers. On ne conçoit pas trop
comment on peut tirer cette induction d'un
évènement où nous étions trop fupérieurs
pour qu'on pût nous réfifter. Nous avions 8
vaiffeaux de force & 4 frégates contre 3
yaiffeaux dont le plus fort étoit de 54 canons
& 2 frégates.
Les vrais Politiques , cependant , difent- elles
ne favent qu'admirer le plus , ou le courage , la
bonne conduite , la modération , la prudence ,
la politeffe , ou la profonde politique du Commo
dore Fielding , en exécutant ponctuellement fes ordres
dans toute leur étendue , & en ôtant en mêmetems
aux Hollandois tout fujet de plain e ; puifque
l'honneur de leur pavillon a été véritablement
confervé fans préjudice ni infulte pour la Grande((
PIs )
Bretagne. C'eſt en maître qu'il a conduit cette entreprife
; & fi l'on prend la chole du mauvais côté ,
en fuppofant que par la recherche il fe vérifie que
les vaiffeaux marchands qui ont été faifis n'ont point
de contrebande ni de munitions de guerre à bord ,
le remède eft facile : on reconduira ces navires avec
fûreté au beu même où on les a pris , tout fera
redreſſé alors , aucune puiffance indépendante ne fe
trouvera affrontée. Si au contraire ils portoient des
munitions aux ennemis , quelle récolte dans cette
manoeuvre hardie ne procurera- t- elle pas à la Souveraine
des mers « ?
L'Angletterre paroît tenir fortement à
cette prétendue Souveraineté prête à lui
échapper , & dont elle n'a fu ufer que pour
en abufer. On a remarqué dans l'Ode compofée
par le Poëte Lauréat , & exécutée en
mufique le jour de l'an en préſence de
S. M. & de toute la Cour ; que le refrein
favori , celui qui eft revenu le plus fouvent ,
eft que la Reine des Ifles feule a le droit
de régner en Souveraine fur les mers. Les
Poètes & les Gazetiers le réuniffent pour
nous donner le fceptre que l'Europe nous
voit ôter avec plaifir . La récolte précieufe
qu'on fe flattoit de faire fur les vaiffeaux
Hollandois , nous a totalement manqué.
Toutes leurs cargaifons , après des recherches
dont il eft inutile d'affurer l'exactitude,
fe font trouvées de la nature de celles qu'on
appelle innocentes. Celles qui ne l'étoient
pas nous ont échappé , & font actuellement
dans le port de Breft.
On craint fort , dit un de nos papiers , que
cette entrepriſe ordonnée avec tant d'imprudence ,
( 20 )
exécutée fi facilement , & louée avec tout l'éclat
de la démence , par quelques perfonnes , n'ait des
fuites fâcheufes . Les Hollandois fe plaignent depuis
long tems de nous ; ils ne voient pas d'un oeil indifférent
notre conduite à leur égard , & la partialité
que le Prince d'Orange ou le Prince Stathouder a
montrée pour nous contre la France ; c'eft fur- tout
dans la province de Hollande , qu'il s'eft manifefté
des inquiétudes de la part de quelques patriotes
zélés , fur le progrès alarmant du pouvoir exécutif.
Le Stathouder eft Capitaine- Général des forces de
l'Etat , tant navales que militaires. Son beau- frère ,
le Prince de Brunſwick , eft commandant en chef
de l'armée , qui eft compofée en grande partie d'étrangers
, d'Allemands & d'Ecoffois . Plufieurs des
principaux Commandans de la marine ont été choifis
parmi la Nobleffe ou les Seigneurs qui forment.
les Etats. Le Prince Stathouder eft marié à une
foeur du Prince de Pruffe , l'héritier préfomptif de
la Couronne. Les domaines du Roi de la G. B.
comme Electeur d'Hanovre , & ceux du Duc de
Brunswick Wolfenbutel , font peu éloignés des con .
fins de la République. Ces réflexions inſpirent
quelque alarme aux patriotes , aux amis de l'ancienne
conftitution . Ils favent qu'ils ont donné une
fois un Roi à l'Angleterre ; qui fait fi la Cour Britannique
ne profiteroit pas volontiers , fi elle fe
préfentoit , de l'occafion de leur faire un femblable
préfent. Ils n'ont point oublié , difent- ils , les intentions
favorables de cette Cour dans l'avant - dernière
guerre , lorfque les François étoient à leurs
portes ; ils fe fouviennent qu'elle leur a donné un
Stathouder héréditaire au lieu d'un électif. Ils ſemblent
fondés à craindre que dans des circonstances
plus favorables à fes deffeins , elle n'exécute avec
plus de fuccès ce qu'elle avoit alors fimplement
projetté en fecret , d'ériger le Stathouderat héréditaire
en royauté , pour être tranfmife aux fiècles
( 21 )
futurs par la Maifon d'Orange , ou à fon défaut
par celle de Brunſwick Wolfenbuttel. Le parti républicain
en Hollandè a donc befoin de la protection
de la France & de l'Empereur. S'ils lui fervent .
quelquefois l'un contre l'autre , ils peuvent le fervir
auffi contre les Princes qui forment des projets
contre lui. Les Citoyens de ce parti voient
auffi avec inquiétude la liaiſon intime qui fubfifte
entre le Capitaine-Général , la Nobleſſe ou l'Arif
tocratie ; & quoique la politique de nos jours puiffe
objecter notre correfpondant Hollandois nous
prie d'affurer nos lecteurs que l'oppofition aux vues
de la Grande-Bretagne , & l'envie d'être bien avec
les Cours de Verfailles & de Vienne , font fondées
fur des cauſes beaucoup plus étendues & plus importantes
que le fimple objet d'un commerce avan
tageux en qualité de Puiffance neutre « .
En attendant on craint ici que les Hollandois
ne nous retirent inceffamment juſqu'au
dernier fcheling le capital immenfe qu'ils
ont dans nos fonds ; cet évènement ne
pourroit qu'augmenter l'embarras déja grand
du Miniftre dans l'exécution de fon plan
pour lever les fubfides. On fait en conféquence
des voeux pour terminer plutôt que
plus tard le fujet de difcorde que nous
avons eu la mal- adreffe d'élever. Un de nos
papiers femble nous ôter encore cette eſpé
rance ou du moins en reculer l'effet.
»On dit que le Cabinet a déjà confenti à faire ré
paration au cabinet Hollandois , de l'infulte qu'il a
reçue , & qu'il a pris le parti de déclarer que le Capitaine
Fielding avoit outre- paffé fes inftructions ;
mais nous ne faurions ajouter foi à ce bruit , parce
qu'un Correfpondant refpectable nous affure que
le Capitaine Fiedling n'a point agi d'après les inf
( 22 )
·
tructions expédiées dans les Bureaux , mais d'aprèsun
ordre direct de S. M. , approuvé du Cabinet's
tranfimis au premier Lord de l'Amirauté , par le
Secrétaire d'Etat , & contre-figné Sandwich « .
On a cherché , pour nous raffurer fur les
fuites d'une rupture , à nous repréfenter"
les forces de la Hollande comme de peu
d'importance ; mais la lifte fuivante en donne
une autre idée , & fera juger fi la réunion
de fes forces à celles de nos ennemis ne
feroit pas alarmante.
Les Hollandois ne claffent point leurs vaiſſeaux
par rangs comme la Grande Bretagne , la France &
I'Efpagne . Ils ont deux vaiffeaux de 94 , cinq de 84
& 76 , treize de 70 , fix de 68 , 66 , 64 & 62 , neuf
de 60 , & treize de 58 , 56 & 5o ; en tout 52 vaiffeaux
de ligne. 38 de ces vaiffeaux font en état d'être
réparés pour fervir actuellement , 17 font en mer ou
prêts à mettre en iner. Si les Hollandois rompoient
avec nous , au fujet de la dernière affaire dans la
Manche , il eft bon de favoir que leurs Arfenaur
font toujours pourvus de munitions fuffifantes pour
conftruire & équipper so vaiffeaux de guerre. Quant
à l'équippement , fi les vaiffeaux étoient déja conftruits
, les Hollandois pourroient mettre en mer en
tout tems so vaiffeaux de guerre dans l'espace de peu
de femaines , & tous les vaiffaux qui font actuellement
dans leurs baffins fercient peut- être en état de
fortir dans 15 jours bien équippés , mais heureufement
pour ce pays ils n'ont pas maintenant 20 vaif
feaux dans leurs baffins en état de combattre. Ils font
la plupart vieux & conftruits fur des modèles du
tems de Trump & de Ruyter. Le feul avantage que
les Hollandois ayent fur les autres Nations mariti .
mes de l'Europe , eft que leurs vaiffeaux réfiftent
mieux étant mouillés par un gros tems , dans la mer
Atlantique & dans celle des Indes Occidentales
( 23 )
que ceux des autres Nations , à caufe du grand
foin qu'ils prennent relativement à leurs mâts ,
leurs voiles & leurs manoeuvres courantes qui font
toujours de la meilleure qualité , & ne font pas auffi
expofés aux accidens ordinaires dans un coup de
vent. On a fait plufieurs fois l'expérience de cette
fupériorité pendant le règne du Roi Guillaume & de
la Reine Anne , lorfque les efcadres Angloifes &
Hollandoifes agiffoient de concert contre la France
& que pour un vaiffeau Hollandois qui avoit fouffert
quelque dommage par un gros tems , il y en avoit
trois Anglois.
Ceux qui veulent nous raffurer , affurent
que le Lord Sandwich a remis dernièrement
l'état fuivant de nos forces navales
pour la campagne prochaine.
Dans la Manche •
Aux Inles de l'Amérique
A New-York , & c.
Dans l'Inde
Dans la Méditerranée .
Total.
·
so vaiffeaux de ligne. 36
• 3
• 12
IS
116
Pendant que la nation attend avec impatience
des nouvelles de l'expédition des
Amiraux Roff & Digby , les plaifans s'égaient
fur le compte du premier , à qui ils
femblent oublier que le falut de Gibraltar
eft confié.
» Ses amis , difent-ils , débitent gravement qu'au
moment de fou départ avec la divifion qu'il com
mande , il a éprouvé un chagrin réel . Son porte- voix
d'argent , fur lequel étoient gravés divers emblêmes
de les exploits , & qu'il portoit par-tout avec lui
même à terre , le plaçant fur la table quand il mangeoits
ce cher porte voix , dont il comptoit faire
( 241)
un fi glorieux ufage dans cette nouvelle campagne ,
ne peut plus lui fervir . Son Lieutenant , dans un
mouvement de colère contre un Matelot , s'en eft
faifi pour le frapper , & il y a fait une fêlure , de
forte qu'il ne railonne plus . Hélas ! ajoutent quelques
plaifans , ce précieux inftrument qui faifoit retentir
au loin la voix formidable de fon maître , ne
fera plus qu'un miférable fymbole de la gloire de
l'Angleterre dans la guerre préfente «.
S'il faut en croire un de nos papiers
voici l'ultimatum qui a été propoſe à la
Grande - Bretagne dans le cours des négociations
fecrètes conduites dernièrement par
le Miniftre de Sardaigne à la Cour de
Verfailles , de la part de cette dernière .
» LE Canada reftitué à la France , avec la ceffion
de la Nouvelle - Ecoffe & du Cap-Breton ; la liberté
aux François & aux Efpagnols de pêcher fur la
côte de Terre- Neuve , & de dreffer des échaffauds
pour habiller le poiffon.
Minorque cédée à la France , & la Jamaïque &
Gibraltar à l'Espagne.
» L'Amérique déclarée indépendante , mais libre
fi elle vouloit , d'entrer en alliance & de faire un
traité de commerce avec la Grande- Bretagne , quand
même cette liberté s'étendroit à des traités offenfifs
& défenfifs , & le pouvoir de fe traiter réciproquement
comme la nation la plus favoritée
de la même manière que les Etats abfolument indépendans
& libres traitent , négocient & forment
des engagemens de cette nature,
,
Et la liberté de couper du bois de teinture
dans la baie d'Honduras felon les conventions
arrêtées fous le règne de Charles II , & dans les
années 1668 & 1672 « .
Selon tous les avis de l'Irlande , il ne
paroît point vrai que ce Royaume foit entièrement
( 25 )
*
tièrement pacifié , ni fatisfait du plan incomplet
de Milord North pour le re dreſfement
de fes griefs. Ce qui prouve que
les mécontentemens fubfiftent toujours avec
la même violence , c'eft que le Préfident
du Comité de l'union de Cork a écrit en
ces termes à fon frere à Dublin : » Le
Comité me charge de vous informer qu'il
s'eft retiré de deffous les ordres du Lord
Shannon , de MM . Lyfaght & Weſtcote
fes Officiers généraux , & de vous prier de
rayer leurs noms de toutes les liftes qui
vous feront adreffées des Sociétés armées
de Cork ".
35
>
Il eft vrai , lit- on dans une lettre de Dublin
que le parti miniftériel a réuffi à faire illuminer
la ville , le 28 du mois dernier , fur la nouvelle envoyée
par le Lord Hilsbouroug que , le 28 du
même mois , le Roi avoit paflé l'acte qui rend la
liberté au commerce d'Irlande ; mais il s'en faut
bien que la joie ait été univerfelle . C'eſt le froid ,
plus que le plaifir , qui a attiré une multitude de
malheurenx nuds & gelés , autour des feux allumés
dans les rues , les places & les carrefours . Le
peuple regardoit triftement fur le frontifpice de
I'Hôtel du Vice- roi , un tableau transparant où
étoient les images de S. George & de S. Patrick ,
qui s'approchoient pour s'embraffer , & fouloient
aux pieds des ferpens entrelacés , dont les crêtes
portoient les armes de France & d'Espagne ; & chacun
alloit fe chauffer , en difant qu'on auroit mieux
fait de diftribuer des pains & quelques brocs de
bière aux pauvres , que de dépenfer de l'argent
à peindre des Saints qui avoient l'air de vouloir
fe mordre , & des ferpens qui reſembloient à des
anguilles fur roche « .
s Février 1780. b
( 26 )
Un de nos papiers vient d'expoſer ainfi
les objets qui feroient néceffaires pour fatisfaire
complettement les Irlandois.
J
Les faveurs accordées à l'Irlande , relativement
à fon commerce & à fes manufactures , ne fer
viront qu'à donner de nouvelles armes à la Cou
ronne & à étendre fon influence , ce qui , par la
fuite & fous les règnes à venir , pourra tout auffi
facilement tourner au préjudice qu'à l'avantage de
Ja Nation. I paroît donc indifpenfablement nécef
faire que les mefures fuivantes marchent de niveau
avec l'égalité de commerce.
21 °. La révocation de la Loi Poyning qui inveftit
le Confeil privé Britannique d'un pouvoir légiflatif,
ou du moins d'un pouvoir législatif négatif.
2º. La révocation de l'acte de la fixième année de
George I , qui déclare que tous les actes paffés dans
le Parlement de la Grande-Bretagne relativement
à l'Irlande , ont force , vertu & validité fuffifantes
pour lier les peuples de ce Royaume. Cette opération
rétablira virtuellement le pouvoir judiciel
de la Chambre des Pairs d'Irlande gutel qu'il étoit
en 1717 , avant la promulgation de cette Loi.
3. La liberté pour les Irlandois de fabriquer
leurs efpèces , au même aloi & au même dégré de
fineffe & de valeur intrinsèque que celles qui font
fabriquées à la Tour de Londres.
4° La fuppreffion ou l'abandon de la prétention
du Roi au revenu héréditaire qui , par la conftitution
actuelle , laiffe au Roi la faculté de s'en
appliquer le tout ou partie à fa volonté ou de le
répandre en penfions , & concordatum money , au
moyen d'un certain papier appellé Lettre du Roi ,
& à fa place l'établiſſement perpétuel par S. M.
& pour les fucceffeurs d'un revenu proportionné
aux moyens préfens & futurs de ce Royaume
fous le titre de Lifte civile comme dans la Grande-
Bretagne par exemple un huitième , un dixième
( 27 )
"
ou un douzième de la totalité du revenu annuel.
5. L'établiſſement d'une Milice de 10,000 hommes
pour la défenfe du Royaume , laquelle fera
levée, payée & difciplinée comme celle d'Angleterre ,
dont la compofition lui fervira de modèle en tout
point.
晨
6. Une taxe des terres pour la folde & l'habillement
de ladite Milice , & pour remplacer les
cenfes ou rentes de la Couronne , ainfi que la taxe
fur les feux ; droits qui feront fur- le- champ fupprimés
, le premier comme étant compenfé par les
nouvelles charges à impofer fur les paffemens &
terres ; l'autre comme oppreffif dans fes effets , &
comme étant perçu d'une manière contraire à la
conftitution .:
Enfin une reconnoiffance entière de la part du
Parlement d'Irlande , que l'Irlande eft & conftitue
une partie du Royaume d'Angleterre , & que ,
malgré la féparation & l'indépendance des Législations
, les deux Pays unis par les liens du fang &
par la connexion politique , ne forment , en effet
qu'une feule Puiffance fouveraine , un grand tour
dont les parties font jointes enſemble ſous le même
Chef , favoir le Roi de la Grande- Bretagne.
Il circule ici une lettre écrite de Dublin ,
& dont le contenu eſt aſſurément remarquable.
» Il est évident que c'eſt à nos affociations & à
l'état de défenfe où nous avons fçu nous mettre
que nous fommes redevables de l'attention que le
Miniſtère a donné , malgré lui , à nos befoins. Sa
complaifance s'eft montrée en proportion de ce que
nous avons fait voir de réfolution & de forces,
C'eft fa peur qui l'a déterminé , ce fera notre confiance
qui réglera notre gratitude. Les mêmes moyens
qui nous ont procuré le redreffement à nos maux ,
nous ferviront à maintenir dans fon intégrité l'avantage
que nous avons obtenu , jufqu'à ce que tout
b2
( 28 )
l'Univers foit convaincu que les ports & le com.
merce des Irlandois ne font pas plus libres & indépendans
que leur ame & leurs principe : jugez fi
nous ferons affez imbécilles pour prêter à l'Angleterre
dix mille de ces quarante mille hommes armés ,
à qui nous avons obligation de la juftice qui nous
a été rendue.
On fe plaint beaucoup de la baiffe prodigieufe
du prix des bien-fonds ; la terre
du feu Lord Halifax à Horton dans le Northampton
Shires très-belle poffeffion qui
rend soo liv. fterl. par an , vient d'être
vendue à une enchere publique au dernier
6. Il y a dix ans qu'elle auroit été achetée
au denier & . On attribue cette di-
3
minution énorme à la guerre d'Amérique.
Tant que notre commerce a fleuri , nos
terres fe font bien vendues & bien louées ;
fa tuine n'a pu qu'influer fur nos bienfonds
, & fur un contre- coup dont ils fe
reffentiront long-tems.
On a fait le calcul fuivant pour démontrer qu'il
feroit de l'intérêt des propriétaires que la taxe foncière
fût portée às fchelings .
Suppofons la valeur d'une ferme louée .. 100 l. ft.
La taxe de ƒ fchelings par livre feroit de à S
Il refteroit net.
Parla baiffe du prix des denrées occafion.
née par la chûte du commerce le revenu de
cette même ferme diminue de 20 pour
cent
25
75
80 l. ft.
La taxe des taxes à 4 fchel. monte encore à. 16
Refte net.
• 64
Les Membres dont l'existence dépend des gratifications
de la Tréforerie fe rangeront toujours du
( 29 )
2
parti du difpenfateur des graces , tant qu'il restera
en place , mais pas plus long-tems , & fi jamais il
furvient des changemens dans les affaires publiques ,
cette gangrène du corps politique fera la première à
abhorrer les Miniftres & les opérations qu'ils ont
appuyées fi indignement dans le Parlement.
FRANCE.
De VERSAILLES , le rer. Février.
LE Comte de Choifeul-Meufe & le Vicomte
de Ste - Hermine eurent l'honneur
d'être préfentés , le 9 du mois dernier , à
LL. MM. & à la Famille Royale par le Prince
de Condé , le premier en qualité de Capitaine
de fes Gardes , & le fecond en furvivance
de la même place .
Le 23 , la Marquiſe de Rouhault eut auffi
l'honneur de leur être préfentée par la Vicomteffe
de Choifeul , Dame du Palais de la
Reine , & de prendre le tabouret le même
jour , la Marquife de Mortemart , la Marquife
de Gaucourt & la Comteffe des deux
Ponts furent également préfentées à LL.
MM . & à la Famille Royale ; la première
par la Ducheffe de Gaucourt , & la troisième
par la Comteffe de Châlon , Dame pour accompagner
Madame la Comteffe d'Artois.
M. Mefnard de Choufy , Miniftre plénipotentiaire
du Roi auprès du Cercle de Franconie
, de retour en cette Cour par congé ,
fur préfenté le même jour auffi par le Miniftre
des affaires étrangères ..
Le 31 Décembre , M. Muyard de Voub3
( 30 )
glans , Confeiller au Grand - Confeil , cut
l'honneur de préfenter au Roi les Loix criminelles
de France dans leur ordre naturel ,
un vol. in fol . dédié au Roi . Le 26 Janvier,
M. Allemand , ancien Confervateur des forêts
de l'Ile de Corfe , préfenta au Roi , à
Monfieur & à Mgr. le Comte d'Artois , un
Traité des Péages , Plan d'adminiftration
de la Navigation intérieure , & Difcours fur
La Navigation intérieure des différentes Puiffances
des quatre parties du monde.
De PARIS , le 1er. Février.
1
LES vaiffeaux arrivés à la Martinique avec
l'Annibal que monte M. de la Motte-Piquer,
font le Magnifique , le Diadême , le Dauphin
royal , l'Artéfien , le Réfléchi & le
Vengeur. M. de Grace y étoit attendu avec
le Robuste , le Fendant & le Sphinx. La
plupart de ces vaifleaux ont fouffert du coup
de vent qui les obligea de quitter la côte de
Géorgie , mais ils n'ont perdu que des cables
& des ancres , excepté l'Annibal qui , comme
nous l'avons dit , fut obligé de couper fon
mât d'artimon. En arrivant au Fort royal ,
ils ont mis à terre leurs malades On les
remplace avec les Matelots que M. le Comte
d'Estaing y avoit laiffés, & dont le plus grand
nombre s'eft parfaitement rétabli . Cette di
vifion prend des vivres pour fix mois , ce
qui prouve que la Martinique eft fort bien
approvifionnée .
On étoit étonné que les Anglois n'euffent
( 31 )
fien tenté aux Antilles pendant l'abfence
de M. le Comte d'Eftaing ; mais ce brave
Général ſavoit , avant de les quitter , la véritable
fituation dans laquelle il les laiffoit . Leur
flotte eft dans le plus mauvais état poffible ;
8 ou to de leurs vaiffeaux n'attendent qu'un
renfort pour retourner en Europe , où ils ont
le plus preffant befoin de fe réparer. Lears
équipages ont été encore plus maltraités que
les nôtres , & leurs troupes de terre , fatiguées
de toutes les courfes de l'été , n'ont
pas été plus épargnées .
On fe difoit à l'oreille , il y a quelques
jours , que la Grenade avoit été reprife , &
que les troupes qui la gardoient avoient été
obligées de capituler faute de vivres ; il y a eu
de ces gens inquiers qui fe plaiſent à adopter
les nouvelles de ce genre , fans en examiner
le fondement , pour qui les bruits de Londres
font toujours authentiques , qui le font
empreffés de répandre celle- ci , le Miniftre
de la marine a déclaré que les Anglois n'avoient
fait aucune tentative de ce genre , &
toutes les lettres de ces contrées atteftent
qu'en effet ils ne font pas en état de la faire.
Ils ne pourront fortir de Ste- Lucie qu'à l'arrivée
de Rodney ; mais alors M. de Guichen
le fuivra de trop près pour qu'ils aient le
tems de rien entreprendre .
L'efcadre de M. de Guichen fera compofée de la
Couronne de 80 canons qu'il monte lui-même , du
Triomphant de so , commandé par M. de Sade ,
Chef d'efcadre ; du Palmier de 74 , par M. de
Monteil , Chef- d'efcadre ; de la Victoire , par M.
b 4.
( 32 )
N
3.
d'Albert ; du Deftin , par M. de Goimpi du
Conquérant , par M. de Réal ; du Citoyen , par
M. de Nieuil de l'Intrépide , par M. DupleЛfis
Parfeaut de l'Hercule , par M. d'Anblimont ; du
Souverain , par M. de Glandeves , tous de 74
canons ; du Jafon , par M. de la Marthonie ; de
Adionnaire par M. de l'Archantel ; du Caton
par M. de Fremont ; de l'Indien , par M. de Balleroi ;
du Solitaire , par M. de Champion ; du S. Michel ,
par M. d'Aimar ; du Triton , par M. de Boades ,
tous de 64 , & des frégates la Médée , Capitaine
M. de Kergariou ; la Courageufe , M. de la Rigaudière
; la Gentille , M. de Villebrune , & la Charmante,
M. de Mengo , toutes de 32. Les troupes
font déja embarquées fur les bâtimens de tranfport
, & les lettres de Breft du 18 , en annoncent
le départ , comme pouvant être prêt pour la fin
de la femaine.
Le convoi qui fera fous l'efcorte de cette
efcadre , eft , dit on , de plus de 100 voiles ;
outre les régimens de Touraine & d'Enghien
, portés chacun à plus de 1300 hommes
par les recrues qu'on leur a données ,
on a embarqué les feconds bataillons de
Royal - Comtois & de Walsh portés auffi
chacun à 700 hommes , ce qui fait un total
de plus de 4000 .
Nous venons de voir rentrer ici , écrit - on de
Breft , en date du 21 Janvier , le vaiffeau Espagnol
le Saint-Jofeph , & une frégate de la même nation ,
qui ont été féparés de la divifion de D. Gafton par une
tempête qu'elle effuya le 17. Cette flotte étoit alors
à 25 ou 30 lieues de Breft . Ce coup de vent paroît
avoir difperfé quelques uns des vaiffeaux , car il
y a trois jours qu'on fignala d'Oueffant D. Arcé
avec 4 navires ; le lendemain ils avoient difparu
parce que le vent changea dans la nuit . Il n'eft pas.
•
( 833 )
?
1
douteux qu'ils n'aient cherché à rejoindre l'efcadre ,
& il eft vraisemblable qu'ils y ont réuff . Le Saint-
Jofeph a perdu fon mât de hune ; mais ce qui l'a
engagé principalement à revenir ici , c'eft qu'il faifoit
de l'eau «. * 37
Selon des lettres de Bordeaux , les nouvelles
qu'on y avoit reçues de Madrid annoncent
la prife de Penfacola , où l'on dit
que les Efpagnols ont fait 700 prifonniers ;
fi cette nouvelle eft vraie , elle ne tardera
pas à être confirmée. Les mêmes lettres
difent qu'il devoit partir de la Havane 3000
Efpagnols pour aller attaquer S. Auguſtin ;
dans ce cas la Floride pourroit avoir changé
de Maître. Le 7 de ce mois , on célébra à
Bordeaux , felon les mêmes avis , une fête
en l'honneur de M. le Comte d'Estaing ;
dans la matinée il y eut meffe , enfuite mariage
de quatre veuves avec des marins à
chacun defquels on a donné 300 livres ;
à midi bonne chere , & grand nombre de
gens de mer dans les jardins publics ; le foir
feu d'artifice , dans lequel brilloit un bousquet
qui jetta plufieurs fufées ; les cris de
vive le Roi , vive d'Estaing, fe répétoient fans
ceffe , & le tout fut terminé par un ambigu
& un bal qui dura toute la nuit .
La corvette du Roi les Amis , écrit-on de l'Orient
, a mouillé dans ce port , elle vient de l'Ile de
France , dont elle eft partie le 22 Septembre ; elle
nous apprend que les vaiffeaux l'Orient & le Sévère
font heureufement arrivés dans cette Ifle , avec leur
convoi & les troupes qu'ils conduiſoient . L'Iſle de
France eft aujourd'hui dans l'état le plus refpectable ;
bs
( 34 )
& elle eft approvifionnée de manière que toutes
les tentatives que l'on pourroit faire contr'elle , feroient
infructueufes ; cette Ifle a perdu M. de Bril--
lane fon Gouverneur , qui mourut l'été dernier 3
fon Adminiftration douce & éclairée , fera long-tems
célèbre dans cette Colonie , & n'impofe pas peu d'obligations
à celui qui fera choifi pour lui fuccéder «.
Les Chanoines de l'Eglife de Notre- Dame
ont élu enfin leur Doyen ; ils ont été longtems
occupés au fcrutin ; il fe trouvoit alternativement
24 voix pour M. l'Abbé Farjonnel
, & 22 pour M. l'Abbé de Montaigu
; il en falloit 26 pour être élu. Le
premier voyant que le ballotage n'aboutiffoit
à rien de décifif , l'a terminé en donnant
fa voix à fon concurrent ; les Chanoines
de fon parti ont fuivi fon exemple ,
& l'Abbé de Montagu , élu Doyen , a été
reçu en cette qualité au fon des cloches ,
avec les cérémonies d'ufage.
M. l'Evêque de Siam eft nommé Grand-
Aumônier de la Reine ; & la place
de premier Aumônier qu'il avoit eft
donnée à M. l'Evêque de Meaux , coufin
de Madame la Comteffe Jules de Polignac.
L'Evêché de Chartres paroît deſtiné à M.
l'Abbé de la Roche- Foucaud , ' Agent du
Clergé , dont la miffion finira à la prochaine
affemblée. M. l'Archevêque de Cambrai &
M. le Commandeur de Fleury , freres ca
dets du défunt Evêque de Chartres , font
dangereufement malades.
On affure que le Roi a fait le 25 du mois.
dernier une promotion nombreufe dans les
( 35 )
troupes de terre ; fi ce que l'on en débite eft
vrai , tous les Officiers , Colonels dès l'année
1767 , font faits Brigadiers ; & une grande
partie des Brigadiers jufques & compris la
même année 1767 , font créés Maréchaux
de Camp , & tout Maréchal de Camp dès
l'année 1762 , paffe au grade de Lieutenant-
Général , il n'y a d'exceptés que ceux qui
depuis ce tems -là ont quitté le fervice . La
lifte de cette promotion , fi elle a été fignée ,
ne tardera pas à paroître .
La lifte des 40 Fermiers-Généraux & des
nouveaux Adminiſtrateurs eft publique depuis
quelques jours. A peine cette grande
opération venoit d'être terminée , qu'on a
appris que M. Necker s'occupoit d'une
autre non moins importante ; c'eft de la
réforme de la maifon çivile du Roi. Le
règlement qui l'établit eft prêt , & il a été
enregistré à la Chambre des Comptes le 29.
Le 18 Janvier , l'Evêque de Lifieux a béni
le mariage du Marquis de Puymonbrun
Meltre de Camp de Cavalerie & Grand-
Croix honoraire de l'Ordre de Malthe
avec Mademoiſelle de Bremont.
Ces jours derniers , M. Necker fut avec
Madame Necker vifiter les prifons de la
Conciergerie , occupés l'un & l'autre des
moyens de procurer aux pauvres & aux prifonniers
tous les fecours que prefcrit l'humanité.
Ils répandirent leurs largeffes fur
les malheureux détenus dans ce lieu , &
b 6
( 36 )
afin d'établir une infirmerie pour les prifons ,
ils ont obtenu du Chapitre de la Sainte-
Chapelle un emplacement dont il étoit en
poffeffion , & qui fera uniquement deftiné
à cet objet.
33
L'échange des Prifonniers ayant été arrêté
écrit-on du Havre , il vient d'arriver ici quelques
François , & entr'autres l'équipage de la Licorne.
On affrète à la Rochelle & ici plufieurs navires pour
ramener les Anglois. L'épidémie qui a régné l'été
dernier en Normandie & en Bretagne ne les a pas
épargnés ; cela cft caufe que leur nombre eft moins .
confidérable que celui des nôtres ; cependant l'échange
eft général ; le Roi donne 100 liv. pour
chaque Matelot qu'il ne pourra remplacer par un
Matelot Anglois «.
L'Académie de Rouen a propofé pour fujet du
prix des Sciences en 1780 , d'affigner d'après une
théorie étayée d'expériences , les différences entre
la craie , la pierre à chaux , la marne & la terre
des os , que la plupart des Chymiftes ont jufqu'a
préfent confondu dans la claffe des terres calcaires..
On lui a demandé , par une lettre anonyme , des
éclairciffemens , fur les intentions en propofant ce
programme , & elle a jugé à propos d'y répondre.
Mais pour maintenir l'égalité entre les concurrens
elle eftime devoir publier la copie ci - après de fa
réponſe :
Le voeu de l'Académie de Rouen n'eft point
» de s'en tenir aux formes des Naturaliſtes. Il faut
tâcher de pofer des principes qui établiffent les
» différences entre les terres calcaires . Il eſt cerstain
que les fubftances gazeuzes , ou le gaz
jouent un rôle important. Nous en avons la
preuve dans la formation des cimens , oùì la même
chaux donne des combinaiſons différemment fo(
37 );
99
» lides , en raifon qu'elle eft plus ou moins privée .
» de fon gaz. Nous en avons encore une autre
preuve par l'eflai faiitt de monter une cuve à
indigo avec la craie , au lieu de chaux fraifée ,.
laquelle cuve n'eft jamais parvenue en travail .
On fembleroit pouvoir en conclure que la chaux ,*
» en reprenant fon gaz , donnoit dans la maffe du
» Auide les fecouffes néceffaires pour la fermen-
» tation & la divifion de l'indigo ec.
33
ود
e
»Il feroit important d'examiner , quels font les
>> mêlanges d'autres terres , qui rendent les terres cal-
» caires fi différentes les unes des autres ? Si une terre
» calcaire , paffée à l'état féléniteux , & que l'on ra,
» mène par le feu à l'état calcaire , eft exactement de
» même nature qu'elle étoit auparavant ? Si traitée-
» avec le phlogistique , les matières graffes , & pouffée
à grand feu , elle ne change pas , &c. &c. Au
refte on n'exige pas l'impoffible. Quelques expé-
» riences bien faites , & des raifonnemens analogues,
» peuvent fuffire. Les progrès des connoiffances ne
»font pas fi rapides . On ne prétend pas toujours à
des décifions irrévocables , & les Académies cou-
>ronnent fouvent les efforts des hommes de mérite.
Louis- Etienne Vivant de Jaucourt , Vicomte
de Jaucourt , ancien Colonel du régiment
de la Marine , eft mort à Angerville
le 10 de ce mois. 2.4
Bénédicte Merion de Druy, Comteffe de
Tracy, fille du Comte de Druy; tué à la bataille
de la Marfaille en 1693 , & qui avoit
été le premier Major de la Gendarmerie ,
eft morte en cette Ville le 14 de ce mois ,
dans la 89° année de fon âge.
e
I at
Marie- Catherine de Gillon d'une ancienne
Maifon de Picardie , originaire de
N
{ 38 )
Flandre , & époufe de Claude Louis Vacquette
, Seigneur du Cardonnoy, &c . Confeiller
& Doyen du Grand - Confeil , eft morte
en cette Ville le 15 de ce mois , dans la 85
année de fon âge .
,
François Baftard Confeiller
d'Etat
Chancelier
de Monſeigneur
le Comte d'Artois
, & ancien Premier Préfident du Parlement
de Touloufe , Seigneur de la Fitte
& autres lieux , eft mort en cette Ville .
Antoinette
- Barbonne -Thérèſe Languet de
Gergy , veuve du feu Marquis d'Havrincourt
, Lieutenant-Général des Armées du
Roi , Gouverneur
d'Hefdin , Confeiller-:
d'Etat d'épée , Ambaffadeur
de S. M. à la
Cour de Suède , & fucceffivement
auprès
des Etats - généraux des Provinces-Unies , eft
morte en cette Ville le 19 de ce mois , dans
la 62 ° année de fon âge.
Un Arrêt du Confeil d'Etat du 12 Décembre
maintient M. de Laverdy , Miniftre d'Etat , dans les
droits de Halle & de Marché à Gambois , Généralité
de Paris .
Un fecond du 18 , ordonne que les délais fixés
pour l'admiffion des anciens Maîtres dans les Communautés
créées dans la ville de Lyon , feront de
nouveau prorogés jufqu'au premier Avril 1780 .
Un troisième du 20 , ordonne que les Edits d'établiſſement
des nouvelles Communautés des Cabaretiers
, Aubergiftes , Cafetiers , Limonadiers , feront
exécutés.
Un quatrième fixe les règles , les époques & laforme
de la diftribution de la Juftice én Pifle de
la Grenade: & dépendances. 4,
( 39
)
Un cinquième porte établiffement d'une naviga
tion réglée fur la Loire & rivières adjacentes , qui
ne pourra être que très-avantageux au commerce ;
il autorife l'Adjudicataire des Meffageries à établir
des coches & des bateaux légers destinés à transporter
des Voyageurs & des ballots de Rouane à
Nantes , & dans les places qui fe trouvent entre
ces deux Villes.
L'Edit du Roi donné à Verſailles au mois de
Janvier , & enregistré au Parlement le 14 , pour la
vente des immeubles des Hopitaux , ne fauroit
être plus intéreffant. Nous donnerons une partie
du préambule qui contient les principes fur lefquels
il eft fondé.,
S. M. a vu avec peine que le plus grand nombre
des Hopitaux , n'avoit pas des revenus proportionnés
à fes befoins ; qu'une partie des capitaux de ces
maifons confiftoit en Immeubles dont le revenu
modique étoit affujetti à des frais d'entretien & de
réparations ; que les droits purement honorifiques
attachés à ces Immeubles n'étoient d'aucun avantage
pour ces maifons , & que fi les particuliers croient
devoir préférer des poffeflions d'Immeubles en raifon
de la plus grande folidité qu'ils croient appercevoir
, les Maifons Hofpitalières ne font pas dans
le cas d'un pareil facrifice , puifqu'elles n'ont pas
les mêmes raifons , attendu leur exiſtence par
les priviléges qui leur font accordés eft liée à celle
de l'Etat.
que
La facilité dé vendre aura le double avantage
d'augmenter le revenu des Hopitaux & de procurer
aux finances de S. M. un bien progreffif , en
faifant rentrer dans la circulation générale cette
fomme confidérable d'Immeubles qui , dans la main
des Hopitaux , ne contribuoient aux befoins de
I'Etat ni par les lods & ventes , ni par les vingtièmes ,
ni par aucune autre efpece d'impofition .
( 40 )
Cette faculté de vendre d'ailleurs , devant augménter
les revenus , difpenfe l'Adminiftration de
ces Maifons de demander la prolongation d'impôts
à charge aux peuples , & de s'occuper de foins journaliers
pour la confervation & la manutention d'immeubles
auffi multipliés."
En conféquence , autoriſe S. M. tous les Hopitaux
de fon Royaume , fans diftinction , à procéder à
meſure d'occafions favorables & par voies d'enchères
publiques à la vente de tous leurs Imineubles réels.
Le produit de la vente fera employé d'abord &
par préférence , au rembourfement des dettes ou
aux nouvelles conftructions de lieux clauftraux autorifés
, & le furplus fera placé ou dans les effets
preferits par l'Edit de 1749 , ou fera verfé dans la
Caiffe générale des Domaines de S. M.
Dans ce dernier cas , il fera paffé contrat de
Conftitution au profit de l'Hopital ou Maifon de
Charité. Les arrérages courront à compter du jour
du verfement dans ladite caiffe , & feront fixés à
raifon de cinq pour cent & déclarés exempts &
affranchis de toute retenue préfente & à venir , &
attendu que cette rente fera repréſentative de biens
fonds , qui auroient pu accroître en valeur dans le
cas où ils fuffent reftés dans la poffeffion dudit Ho
pital , il fera paffé tous les vingt- cinq ans , à comprer
de la date du premier contrat , un nouveau
contrat de conftitution ; mais avec accroiffement
d'un dixième en capital & arrérages , fur les capitaux
& arrérages primitifs.
Les Hopitaux auront la faculté de préférer aux
contrats ci-deffus avec les accroiffemens , des contrats
dont les arrérages foront ftipulés en mefure
de grains ; dérogeant à cet effet , en faveur des
pauvres feulement , à l'Ordonnance de 1565, & à
routes autres qui défendent de conftituer des rentes
en grains , pour prêt de deniers ; mais le paye."
(41)
ment fe fera en efpèces dont la quotité fera déterminée
fur le prix courant des grains à l'époque
de l'échéance.
&
Le Caillier de l'Adminiftration des Domaines
fera tenu de payer tous les trois mois les arrérages
de ces contrats par préférence aux propres
deniers de S. M., fur les fimples quittances du
Receveur ou Prépofé defdits Hopitaux ; & dans le
cas de retard , autorife S. M. fes Cours de Parlement
à décerner fur les revenus de fes Domaines ,
d'après les réquifitoires des Procureurs Généraux ,
exécutoire du montant des arrérages échus.
$ Les Immeubles des Hopitaux feront affranchis ,
pour la première mutation feulement , des droits
d'infinuation , de centième denier & de lods & venres
qui pourroient être dus à S. M. s'il s'en trouve
quelques- uns fitués dans fa mouvance.
On defireroit favoir ce qu'eft devenu le fieur Nicolas
de Saint- Genis des Noyers , de Vitry - le-François
en Champagne , âgé de vingt - fept ans , haut
de cinq pieds huit pouces , fort mince , cheveux
châtins-bruns , fourcils peu fournis , les yeux pe
tits , le nez lorg, le teint fort pâle & parlant avec
difficulté. Il eft forti de Vitry le 28 Juillet 1774 ,
apris la route de Verdun , & depuis ce tems on
n'en a eu aucunes nouvelles . On prie ceux qui
pourroient le connoître d'en donner avis au fieur
de Saint Genis Gombault à Vitry- le - François , qui
a des affaires intérellantes à lui communiquer , fa
ΣΕ
X
mere étant morte.
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , du 17 de ce mois , font :
83,74 , 88 , 54 & 5.
De BRUXELLES , le 1er. Février.
SELON une lifte qu'on dit authentique , la
( 42 )
garnifon Angloife à Gibraltar confiftoit vers
la mi - Novembre en 5 régimens Anglois ,
favoir les 12 , 18 , 36 , 39 & 72 , tous de
10 compagnies chacun , dont celles des 4
premières de 45 hommes , & celles du se de
10 feulement , en tout 1900 hommes , 3
régimens Hanovriens de 6 compagnies de
71 hommes , faifant 1278 , à quoi il faut
ajouter 360 Artillers & 100 Ingénieurs. Cer
état porte la garnifon à 3638 hommes. Le
nombre des habitans de tout âge & de tout
fexe , tant Chrétiens que Juifs , monte à
3110 hommes. L'artillerie deftinée à la
défenſe de la place & ouvrages , étoit de 492
bouches à feu , dont 60 de bronze & le refte
de fer , 30 mortiers de bronze , 12 de fer &
z obufiers. Il femble que cette artillerie ,
pour être bien fervie , auroit befoin de quelques
bras de plus. On évalue auffi à 2830 le
nombre des boulets tirés , & à 1198 les
bombes jettées contre les lignes Efpagnoles
depuis le 12 Septembre jufqu'au 14 Novembre.
» On travaille , écrit - on de Cadix en date du
7 Janvier , avec la plus grande activité aux réparations
qu'exigent les vaiffeaux de D. Cordova ,
& ils feront bien-tôt en état de tenir la mer. D.
Langara a paffé le Détroit le 2 de ce mois , &
croife actuellement fur le cap Spartel avec 12 vaiffeaux.
11 en eft parti d'autres du Ferrol , de Carthagène
& de Barcelone pour le joindre ; ceux qui
étoient déja dans le Détroit pour feconder la vigilance
de D. Barcelo , font prêts à fe réunir à lui
3
( 43 )
dans le befoin , & nous fommes tranquilles fut l'ap
proche des Anglois , qui veulent ravitailler Gibraltar
. Ils trouveront des forces fuffifantes pour les
arrêter , & s'ils tardent feulement 8 à 10 jours
ils en trouveront de trop formidables
pour pouvoir efpérer de leur échapper «.
encore ,
Il femble d'après cette lettre qu'il falloit
encore 8 à 10 jours à D. Cordova pour fe
réparer ; en ce cas-là , Rodney , ou Digby ou
Roff pourront ne pas le trouver au Détroit ,
s'il eft vrai que l'armée Angloife ait été vue
le 9 de ce mois à la hauteur du Cap Finiſtère
marchant par un bon vent.
&
L'arrivée de M. Chevalier , écrit- on de l'Orient ,
peut être comptée parmi les caufes qui ont retardé
le départ de l'armement pour l'Inde . Il en arrive ,
peut fournir des éclairciffemens utiles . On affure
que dans une conférence qu'il a déja eue , il a repréfenté
la néceffité d'arrêter les progrès de la campagne
des Indes Angloifes , dont la grandeur n'eft
point au-deffous de l'idée qu'on en a donnée. On dit
qu'il a parlé d'un tréfor de 150 millions qu'elle a
à Calcutta , & qu'elle évalue fes revenus à 800
millions avant qu'il foit peu , fi on la laiffe jouir
en paix des immenfes poffeffions qu'elle a acquifes
ou conquifes ; ce qui fourniroit bien- tôt à l'Angleterre
de quoi payer fa dette nationale . Il ajoute
en même tems que cette Puiffance , quant à préfent ,
n'a point de confiftance réelle ou folide , puifque
les Anglois n'avoient que sooo Européens en tout
pour garder le Continent qu'ils gouvernent . D'après
ces rapports exagérés , peut - être , en paffant de
bouche en bouche , quelques perfonnes regrettent
qu'on n'ait pas été attaquer nos ennemis à la fource
de leur puiffance & de leur profpérité . C'étoit peut-être
((44 )
R
le moyen de leur faire perdre à-la -fois l'Inde &
l'Amérique ; au lieu qu'en confervant la première ,
elle confervera des richeffes immenfes qui la ren.
droient formidable ".
Les Etats - Généraux , d'après les plaintes
portées par le Vicomte de la Herreria , Ambaffadeur
d'Espagne , ont rendu le 31. Décembre
une Ordonnance par laquelle ils ,
défendent à tous les fujets & habitans de
cette République de naviger ou de faire naviger
vers Gibraltar tant que durera le fiége , d'y
porter ou faire porter , fous quelque prétexte
que ce puiffe être , aucunes munitions , à
peine de 10,000 florins d'amende. Cette
fatisfaction étoit d'autant plus jufte que la
Cour d'Espagne , avant le commencement
du blocus , avoit eu foin de remettre aux
Miniftres étrangers un avis relatif aux ordres
qu'elle avoit donnés à l'égard des bâtimens
neutres qui tâcheroient d'entrer à Gibraltar.
Si la cupidité ofe encore , après cela , s'expofer
à un trafic qui n'eft pas permis , elle ne
mérite aucune pitié lorfqu'on la punit ; les
loix relatives à une place bloquée font pofi-
>tives, & ne font fufceptibles d'aucune interprétation.
La Cour d'Eſpagne a fait relâcher
d'abord les premiers bâtimens faifis qui ont
apporté pour excufe qu'ils ignoroient le
blocus . On pourroit demander fi l'Angleterre
' a jamais donné de pareilles marques de mo
dération ; & cette queftion feroit intéreffante
à fairé aujourd'hui à la Hollande.
( 45 ))
On dit que la République a envoyé ordre
auComtede Byland , ainfi qu'aux Capitaines
des autres vaiffeaux de guerre de revenir au
Texel , & que ceux qui font partis avec le
convoi deftiné pour la Méditerranée , font
également rappellés ; mais l'opinion la plus gé
nérale eft que tout cela s'accommodera , que
l'Angleterre donnera quelque fatisfaction à la
Hollande , qui veut refter neutre , & continuer
d'approvifionner également la France
& la Grande-Bretagne.
» S'il eft vrai , lit-on dans un de nos papiers ,
que ces deux puiffances aient les mêmes arrérages
( 120 millons ) à payer pour leur dette nationale ,
il y a cependant une grande différence dans leurs
revenus. Ceux de l'Angleterre ne vont pas
à 240
millons tournois , tandis que la France avoit d'abord
de fixe fous l'Abbé Terray 366 millions qu'on dit
être employés ainfi . Arrérage des dettes publiques ,
120 millions , département de la guerre ci -devant
à 114 aujourd'hui à 80 , marine , ci-devant à 30 aujourd'hui
à 80 ; affaires étrangères , 12 ; Maifon
Royale , 36 ; Maifon des Princes , 1 ; penfions ,
environ 20 ; total 359. Les dépenfes , d'après le
tableau , ne paffent pas les revenus ; & on n'y fait
pas entrer les améliorations introduites dans le
Département des Finances , par une oeconomie fage
qui a retranché tout ce qui n'eſt pas d'une néceffité
abfolue pour le bien de l'Etat «.
Le fupplément de la Gazette de Madrid ,
du 14 Janvier , contient une nouvelle relation
très-détaillée de l'expédition effectuée
dans la Louifiane , contre les établiſſemens
& Forts Anglois du Miffiffipi ; la première
( 46 )
avoit été publiée après des lettres de la Havane
; celle- ci eft faite fur celles du Gouverneur
de la nouvelle Orléans. Les détails
n'en font que plus étendus ; nous ne faifirons
ici que le petit nombre de ceux qui y
ont été ajoutés,
» Pendant le cours de cette expédition fi heureufement
terminée , nos armes n'eurent pas moins de
fuccès dans d'autres endroits de la Province. Une
goëlette armée à la Louifiane par le fieur Pilke
aborda & prit dans le lac Port- chartrain unè balandre
Angloife , corfaire appellé la Weft-Floride , de
force très-fupérieure. Sur le paffage pour Galvez-
Town , nos vaiffeaux prirent trois goëlettes & un
brigantin qui retournoient à Penſacola , 2 balandres
forties de ce Port , chargées de vivres , & une
autre goëlette qui fe trouva dans la rivière , chargée
de même «,
» Une autre balandre Angloife fut prife par un
bâtiment de la Nouvelle- Orléans d'une manière
digne d'être rapportée. On avoit donné à D. Vincent
Rieux une goélette armée pour croifer fur les
lacs il fe rendit à la rivière Manchak , que les
Anglois font obligés de traverfer pour porter du
fecours de Penſacola à leurs Etabliffemens. Ayant
appris qu'un bâtiment Anglois bien approvifionné
devoit paffer par cet endroit , il mit à terre fes
pierriers , abbattit 2 ou 3 arbres Pour le faire des
retranchemens , & s'étoit caché en l'attendant. Lorfqu'il
le vit à une demi portée , il tira tout à coup
en faifant un fi grand bruit , que les Anglois , perfuadés
qu'il y avoit au moins soo hommes en
embufcade fe retirerent tous à fonds de cale.
Rieux profita du moment , fauta à bord de l'Anglois
avec fes gens , & fit l'équipage prifonnier.
Il eft difficile d'exprimer l'étonnement des ennemis ,
parmi lefquels fe trouvoient un Capitaine , un
>
( 47 )
*
Lieutenant , un Sous-Lieutenant & 54 Grenadiers
du régiment de Waldeck , & 10 ou 12 Matelots ,
lorfqu'ils fe virent prifonniers de 14 hommes , tous
Créoles , qui compofoient l'équipage de Rieux .
» Les prifonniers que nous avons faits dans les
trois forts , montent à 500 hommes de vieilles
troupes , fans compter les matelots , les payfans &
les nègres ; il y a 21 Officiers ; le Colonel Dickfon ,
Commandant général des Etabliffemens du Miflif
fipi , 5 Capitaines , 9 Lieutenans , Sous-Ligutenans
, un Quartier-Maître , un Commiffaire dest
guerres , un autre Commiffaire Indien & fon Interprète
, un Fourniffeur , un Garde- Magafin & 3
Chirurgiens. Nous n'avons eu qu'un homme tué
& 2 bleflés,
1.2.
» Pour la première fois , les Sauvages ont montré
de l'humanité. Ils n'ont fait aucun mal aux
Anglois défarmés , ni à ceux qui ont pris la fuite &
qui font tombés dans leurs mains ; ils nous les
ont amenés ; ils nous ont rapporté tous les enfans
que la crainte des mauvais traitemens avoient fait
fuir dans les bois «,
» Pendant que nos troupes étoient employées à
ces conquêtes , il n'y avoit que so hommes pour
garder la capitale & les prifonniers , contenir les
fauvages qui accoururent en foule pour nous féliciter
de notre victoire. Cependant quoique nous euf
fions laiffé les prifonniers libres , que les fauvages .
qui arriverent fuffent de différentes nations , &
même quelques - uns d'entr'eux très - vaillans & peu
enduraus , il n'y a pas eu le moindre défordre pendant
les 20 jours qu'ils ont été abandonnés à leur
bonne foi & à leur parole ",
» Le Gouverneur Espagnol , qui depuis fon
arrivée à la Louifiane , s'eft appliqué à gagner
l'affection des diverfes nations des contrées voifines
, & fur-tout des Chactas , habitués près des
territoires Anglois , & qu'on regarde comme le
( 48 )
2
•
peuple le plus nombreux & le plus guerrier de la
Louifiane , y a réuffi. Dès les premières nouvelles de
la guerre , il voulut éprouver leurs difpofitions .
Pour cet effet , il leur envoya D. Jofeph Boïdore ,
qui , un mois après , revint à la Nouvelle - Orléans
avec 17 Caciques & 480 guerriers , qui préfed
tèrent , au nom de leurs compatriotes , les affurances
les plus fincères de lear fidélité & de leur
affection pour les Efpagnols ; le Gouverneur les
reçut avec beaucoup de careffes & d'apparat. Après
les cérémonies accoutumées , chacun des Chefs
jetta à terre la Patente , l'Enfeigne & les autres
marques dont il avoit été décoré par les Anglois ,
& reçut avec autant de foumiffion que de joie
quelques médailles fur lefquelles étoit gravé le
bufte de S. M. & les Patentes ordinaires . Le
Gouvernement leur fit des préfens confidérables ,
leur offrit la protection de S. M. , & voulant
éviter tout ce qui pourroit bleffer l'humanité & la
politique , il les prévint que quoique nous fuffions
en guerre avec les Anglois , nous ne prétendions
point nous fervir d'eux contre nos eonemis , mais
feulement contre les leur parmi les Sauvages que
les Anglois pourroient armer contre nous. Les
Chatas , pour prouver leur réfolution de s'allier
avec nous , & de nous prêter obéillance promirent
qu'avant la fin de l'année 4000 d'entr'eux
viendront fervir fous les drapeaux Efpagnols , &
retournerent chez eux fatisfaits des bons traitemens ,
de l'accueil & de la générofité qu'ils avoient éprouvés
de notre part. Il y a tout lieu d'efpérer que nous
nous allierons pareillement avec les Talapuches ,
les Uchifes & quelques autres nations dont l'amitié
eft fort importante dans les circonftances actuelles
tant pour la sûreté de nos poffeffions dans le Miffiffipi ,
que pour le fuccès des entreprifes que nous aurons
à former contre les Etabliffemens Anglois dans la
Floride «.
11
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 20 Décembre.
ABDOUL REZAC Effendi qui avoit été employé
dans toutes les négociations de paix
entre la Ruffie & la Porte , & qui après la
fignature de la dernière convention , avoit
été élevé au pofte de Reis Effendi , Miniftre
des affaires étrangères , l'a quitté le 8 de ce
mois , & le premier Commis des Requêtes
Hamet Hafil Effendi le remplace.Sa démiffion
ne peut être regardée comme une difgrace ,
puifqu'on lui a donné les trois queues , &
qu'il a été nommé au Gouvernement d'Aidin
qui lui donne un rang plus élevé que celui
de Reis Effendi. Mais bien des gens croyent
qu'il eût préféré moins d'honneurs . La dignité
de Bacha expofe à bien des dangers ;.
elle lui ôte l'efpérance de revenir dans cette
capitale , à moins qu'il n'y fût appellé pour
prendre les fceaux de l'Empire. Sa fermeté &
fes talens le font regretter , & quelques perfonnes
affectent de craindre que fon éloignement
du Ministère n'apporte quelque change-
12 Février 1780.
( 50 )
ment dans le ſyſtême politique de cette Cour.
Quelques- uns des Miniftres qui réfident
ici , & dont les Cours ont quelqu'intérêt à la
liberté de la navigation fur la Méditerranée ,
ont porté des plaintes à la Porte contre la
gêne que les corfaires François & Anglois
apportent à leur commerce ; on affure que le
Gouvernement leur a promis de prendre les
moyens les plus efficaces de faire ceffer ces
déprédations. On ajoute qu'il a conçu le
projet de renouveller un Règlement fait en
1744 qui tiroit une ligne de la partie occidentale
de la Morée jufqu'au golfe de Candie ,
dans laquelle les navires de guerre & les Armateurs
des Puiffances belligérantes ne pou
voient plus s'attaquer , ni attaquer les bâtimens
neutres , à peine d'être arrêtés ; & fi
l'on ne parvenoit pas à s'en rendre maître ,
on devoit s'adreffer aux Miniftres de la
Puiffance à laquelle ils appartenoient pour fe
faire dédommager des pertes qu'ils avoient
cauſées. On ajoute qu'il a été donné avis de
ce projet aux Ambaffadeurs de France &
d'Angleterre ; le premier a montré de la
difpofition à s'y conformer ; mais le fecond
a , dit- on , déclaré qu'il ne croyoit pas qu'il
fat goûté par la Cour , parce que les François
y trouveroient feuls leur avantage . On ne fait
fi ce Règlement fera renouvellé , parce que la
Porte ne peut guère en maintenir l'exécution '
fans le concours des Puiffances mêmes qui
doivent s'y foumettre,
( 51 )
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le 31 Décembre.
LE 23 de ce mois on a célébré à la Cour
l'anniverfaire de la naiffance du Grand- Duc
Alexandre Paulowitfch qui entroit ce jourlà
dans fa 3 année . Le même jour le Comte
de Goertz , Miniftre de S. M. P. , remit à
l'Impératrice les marques de l'ordre de l'Aigle
noir garnies de brillans que fon maître a envoyées
pour le jeune Prince , & reçut une
tabatière enrichie de diamans.
On a arrêté , tant en cette ville que dans
différens endroits de l'Empire , plus de cent
perfonnes dont la plupart avoient des em
plois fubalternes dans les divers Colleges &
Chancelleries. Ils font actuellement tous
renfermés dans la fortereffe de cette capitale ;
on les accufe de malverfations dans la recette
des revenus de la couronne ; on a nommé une
commiffion préfidée par le Major- Général
Tolstoy , Major d'un des régimens des gardes,
pour faire à ce fujet les recherches les plus
exactes.
La Neva eft priſe de glaces depuis le commencement
de ce mois. Il a été ordonné
d'entretenir pendant tout l'hiver le pont de
bâteaux fur cette rivière ; ce qui facilitera la
communication & préviendra beaucoup
d'accidens.
>
CZ
(-52. )
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 15 Janvier.
LA fille aînée du Prince Adam Czartorisky
vient de mourir des fuites d'un accident
funefte ; le feu avoit pris , il y a environ
8 jours , à fes vêtemens ; on ne parvint à
l'éteindre que lorfqu'elle eut été cruellement
& dangereufement brûlée en plufieurs endroits.
Malgré les fecours qu'on lui a portés
elle eft morte hier après des fouffrances
inexprimables .
Cet évènement fâcheux , auquel le Roi a
pris beaucoup de part , l'a empêché d'affifter
aux fêtes qui fe font données ces jours derniers
à l'occafion du mariage de la fille aînée
de M. Tepper , l'un des Banquiers les plus
riches & les plus accrédités de l'Europe ; toute
la ville a été en mouvement pour y prendre
part ; on n'a vu nulle part rien de femblable
de la part d'un particulier ; le Roi & la
famille Royale s'étoient propofés de les
honorer de leur préſence.
ALLEMAGNE.
1
De VIENNE , le 15 Janvier.
DEUX mille Croates qui étoient en quartier
dans le fauxbourg de Wieden , font , dit-on ,
actuellement en marche pour la Bohême ; ils
doivent être fuivis de Sooo autres ; on doit
les employer à conftruire quelques fortereffes
( 53 )
dans ce Royaume ; entr'autres places qu'on
fe propofe de fortifier , on nomme Pleff ,
Poſtel & Leutmeritz .
Sur le rapport qui a été fait en divers tems
à l'Impératrice - Reine qu'il fe faifoit un commerce
public de toutes fortes d'uniformes au
profit des militaires , S. M. voulant obvier à
de pareils inconvéniens , & obfervant que
ces uniformes doivent refter auprès des régimens
pour que les corps puiffent s'en fervir
à un ufage ultérieur , ainfi qu'il a été réglé
par le Confeil Aulique de guerre , elle a fait
publier & afficher une Ordonnance en date
du 26 Novembre , portant défénfes à l'Etat-
Major de fes troupes , fous les peines les plus
rigoureuſes , ainfi qu'aux individus de ces
corps en particulier , de vendre aucun uni .
forme que ce foit. Il eſt enjoint à la régence
de la Baffe- Autriche , de tenir la main
à
l'exécution de cette Ordonnance , & de no
tifier à tout le monde la défenfe expreffe
d'acheter de nouveaux ou de vieux uniformes
du militaire. Les Magiftrats des lieux
respectifs doivent veiller exactement à prévenir
toute contravention à cet égard , fous
peine d'encourir l'indignation de S. M. I.
De FRANC FORT , le 18 Janvier. :
SUIVANT les lettres de Copenhague , on
y a reçu la réponſe de la Cour de Vienne
au Mémoire préfenté par le Miniftre de Da
nemarck au fujet de la prife de poffeffion
de l'Ifle de Nicobar aux Indes Orientales ,
c 3
( '56 )
venir au mouillage de Sainte - Marie - la - Chapelle ,
où il avoit vu en paffant 3 bâtimens François.
Arrivé dans ce mouillage , il a voulu effayer d'enlever
ces bâtimens , qui étoient une tartane , un
bateau de pofte , & la felouque garde-côte , commandée
par M. Salomé ; mais celui -ci ayant prévu fon
deffein , avoit fait mettre à terre fes petits canons
& pofté fon équipage fur une vieille tour , d'où
il a fait un feu fi vif fur le corfaire , qu'il l'a obligé
de prendre le large après avoir criblé toutes les
manoeuvres «<,
ESPAGNE.
De MADRID , le 11 Janvier.
ON croit ici que D. Louis de Cordova
eft forti maintenant de Cadix , conformément
aux ordres qu'il en a reçus , après avoir
fait de l'eau , & fait à fes vaiffeaux les réparations
les plus néceffaires ; on eſt tranquille
fur les projets des Anglois , & fi les
Amiraux Roff & Digbyfe préfentent au Détroit
, il y a apparence qu'ils y feront bien
reçus.
Nos lettres du Camp de St. Roch font
du 6 de ce mois. Le feu de la place eſt tour
jours inégal ; les Déferteurs rapportent que
les affiégés ont grand befoin de bois , & que
divers autres articles d'une auffi grande utilité
étoient portés dans la Ville à un prix
exceffif. La nuit du sau 6 de ce mois, entre
onze heures & minuit , le feu fe manifefta
dans la baraque du premier Lieutenant des
Gardes Royales de notre Infanterie , & gagna,
à l'aide d'un vent d'eft, celles de quelques
( 37 )
Capitaines & de quelques Officiers inférieurs
du même Régiment. On en arrêta
heureuſement les progrès . Au départ des
lettres on ignoroit encore la caufe de cct
incendie.
·
» La complaifance imprudente du Commandant
du Château de Mazalquivir , pour fon poufe
écrit - on d'Oran , a eu des fuites funeftes. I
lui permit le 3 d'aller fe promener avec la fille ,
au-delà des limites de la place , & leur donna
une efcorte de 20 grenadiers , fous les ordres d'un
Officier. La Compagnie fortit l'après- midi de
bonne heure ; elle monta d'abord à la cime
de la première montagne appellée Saint Michel ;
une autre montagne plus haute , celle de St Jofeph ,
attira la curiofité des dames , qui en la montant
chargèrent les foldats de leur cueillir des herbes
aromatiques qu'on y trouve en abondance . Cette
recherche difperfa la troupe , dont plufieurs laif
fèrent leurs armes dans une grotte . Les dames
arrivées fur la montagne , acompagnées d'un Officier
, d'un Sergent & d'un Soldat , furent auffi-tôt
enveloppées par une troupe de Maures , qui les
enmenèrent avant que leurs cris fuffent parvenus
à l'efcorte difperfée. Celle- ci apprenant ce qui
s'étoit paffé , ne fongea qu'à fauver la vie & fa
liberté par la fuite ; les Maures contens de leur
capture , ne l'inquiétèrent point , quoiqu'elle leur
cût offert une victoire ailée , puifque la plupart
des Espagnols étoient fans armes ; le Commandant
général inftruit de ce fait a fufpendu le
Gouverneur du Château , & lui a donné les Arrêts ,
en attendant que la Cour à laquelle il en a écrit
auffi tôt , ait ordonné à cet égard ce quelle jugera
propos cc. à
9
Une lettre de Jumilla dans le Royaume
de Murcie , en date du 30 Décembre , contient
les détails fuivans : CS
(58 )
Dans les diverfes fouilles faites en cette Ville
& aux environs , par un Particulier , on a trouvé ce
qui fuit : 1 °. des reftes de très-gros murs , des ba
fes de colonne , des fragmens de corniche & autres
pierres travaillées ; des morceaux de poterie , tache
tés de couleur de chair , formant des têts de vaſe
marquetés , afféz fins , peints en verd , azur & in.
carnat très- vif. 2 °. Des fragmens de jafpe bleu ,
blanc & d'autre couleur , avec des veines jaunes
des fragmens de poterie de Sagonte , de trois cou.
leurs , dont quelques-uns font travaillés très délicatement
: un vafe entier de poterie , de couleur de
tabac , de figure fphérique , & avec un cou en forme
de chapiteau ; celui- ci s'eft trouvé pendu à une
pièce de fer clouée dans un mur très -folide : un autre
a été trouvé dans un fépulchre & paroît être une
lampe fépulchrale. 3 ° . Différentes petites colonnes
d'argile , cubiques & angulaires ; des briques d'une
varre ( mefure Efpagnole de 3 pieds de long ) en
quarré , & d'autres plus petites portant la forme
d'un quarré- long , d'un pentagone , d'un exagone ,
d'une pyramide ou d'un demi-cercle. 4° . Des tuiles
unies , ayant un grand diamètre & les bords
fort petits ; des infcriptions fur du marbre blanc ,
fur le fond d'un vafe d'argile , fur un pavé en terre
cuite & fur un morceau de tuile ; ces infcriptions
paroiffent être en caractères Turditans ou Celtibé
res. 5. Des verres dorés & travaillés , de ceux
dont Pline fait mention. 6º . Des monnoies de Villes
Municipales & de Colonies ; les caractères de
quelques-unes de ces monnoies ne font point con
nus ; une autre monnoie Efpagnole , dont M. Florez
n'a point parlé ; beaucoup de monnoies Romaines
du haut Empire , dont une avec les buftes
d'Agrippa & d'Augufte. 7. Quelques idoles ; une
d'argile , affife deux de bronze , l'une avec une
écharpe & une ceinture à laquelle pend une arme
inconnue ; l'autre nue > n'ayant qu'une mamelle ,
( 59 )
tenant le doigt index fur la lèvre , & l'autre main
vers l'épaule. Cette idole paroît être la Déeffe Angi,
rona , ou le petit Harpocrates. Une autre idole de
plomb , avec un vifage de chat-huant , des pattes de
lézard , un corps de femme , de groffes mamelles , &
les pieds & les mains dans la pofture d'une perfonne
qui danfe . 8° . Deux pavés de molaïque , l'un de
petits morceaux de marbre blanc en forme de dés ,
l'autre de la même matière & du même travail,
de couleur rouge , blanche & bleue , dont le tout
préfente un tiffu merveilleux de rameaux , de fleurs ,
de carrés & de cercles . L'étendue du terrein , dé
couvert jufqu'à préfent , eft de 60 palmes de longueur
fur 12 de largeur dans la direction de l'Oueft
à l'Eft . Il refte encore à découvrir vers cette dernière
partie. De l'extrémité découverte à l'Occi
dent , fort un angle au Sud de 12 palmes de longueur.
Le deflin du pavé en mofaïque , & d'une
partie des autres antiquités qu'on vient de détailler
a été préfenté à M. le Comte de Florida Blanca ,
qui en a paru très fatisfait. Dans la première
partie de l'Histoire ancienne & moderne de Jumilla ',"
qui renferme la Jumilla Souterraine , on donnera
une Notice exacte & détaillée de tous ces monu
mens.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 24 Janvier.
Nous fommes toujours dans l'ignorance
de ce qui fe paffe en Amérique ; cela n'empêche
pas qu'on ne débite bien des nouvelles
avantageufes ; on revient non- feulement
à ces deux embarquemens de troupes qu'on
dit que le Général Clinton a faits l'un pour
la Géorgie , & l'autre pour les Iflès Occidentales
; mais on ajoute ajourd'hui qu'un'
€ 6
( 60 )
corps d'Américains Royaliftes ayant attaqué
un détachement de l'armée du Général
Washington , l'a défait , lui a tué ou bleffé
beaucoup de monde , & n'a pas fait moins
de 200 prifonniers. Le parti de la Cour
fatisfait de ces nouvelles qui le flattent , y
croit ou feint d'y croire en attendant leur
confirmation ; c'eft de ces avis , au moins
hafardés que l'on part pour affurer la diviſion
du Congrès , l'empreffement des Américains
à fe foumettre , l'envoi qu'ils font de Députés
pour nous faire des propofitions ; l'un ,
M. Adam , va , dit - on , à Turin pour conférer
avec le Lord Mount Stuard , & auroit
pu fans doute aller négocier dans un
lieu moins éloigné de nous ; l'autre fe rend
à la Haye. Quelques perfonnes prétendent
même que dernièrement le Lord North fe
trouvant à l'Opéra , y confirma ces efpérances
flatteufes : il y dit hautement qu'il ne
doutoit pas de terminer la querelle de l'Amérique
d'une manière auffi fatisfaifante que
celle de l'Irlande . On trouve affez fingulier
que ce foit à l'Opéra qu'il ait donné ces
affurances pofitives ; elles auroient peut-être
plus de poids s'il fe fût exprimé ainfi ou
chez lui ou dans quelque Société. On ne
parle point des conditions qu'on fera à l'Amérique
; quoiqu'en difent les Miniſtres &
leurs penfionnaires , qui parlent déja du départ
prochain de M. Hutchinſon , du Lord
Dunmore & de quelques autres qui avoient
des Gouvernemens en Amérique , on doute
( 61 )
fort que cette grande affaire foit fi avancée.
On ne conçoit pas aifément que les Amé
ricains , après avoir foutenu leur indépendance
jufqu'à ce moment , fe préparent à
y renoncer lorfqu'il femble qu'un peu de
conftance va la leur aflurer irrévocablement.
On ne concilie pas avec nos efpérances ,
l'ordre qu'on vient de donner à 3000 hommes
de s'embarquer au commencement du
mois de Mars pour Québec , parce que le
Général Haldimand les a demandés fur l'avis
certain qu'il a reçu que le Congrès a formé
le projet de l'attaquer. Les Américains ne
feroient pas de ces plans offenfifs , s'ils
étoient décidés à fe foumettre fans condition.
Loin que le Général Clinton fe livre
à ces efpérances dont on nous berce , on
affure qu'il continue de folliciter fon rappel
après avoir échoué trois fois dans fes entrepriſes,
de peur d'échouer encore une qua-
-trième ; on dit même que les dernières dépêches
qu'on lui a envoyées contiennent
la permiffion de revenir en Europe.
Un coup-d'oeil jetté fur les dépenfes que nous
coûte cette guerre d'Amérique eft bien fait pournous
faire defirer fa fin . Voici celles qui ont été faites en
fus de l'ordinaire de la paix .
En
1775
1776
1,782,000 liv.fter.
6,103,000
1777
1778
•
1779
6,614,000
10,172,000
14,000,000
38,671,000 *
Dette non encore conftituée 24,925,000 .
Total.. 63,596,000
( 62 )
Telle eft la fomme qui reftera à notre charge ,
la paix eft conclue cette année.
Pendant qu'on cherche , autant que l'on
peut , à calmer nos inquiétudes fur l'Améri
que , on ne néglige rien non plus pour calmer
celles que nous avons du côté de la
Hollande . Bien des gens croient que l'unique
parti que nous avons à prendre , eft de rendre
les Vailleaux arrêtés , avec de grandes
indemnités pour les Propriétaires , ce qui eft
humiliant ; car il n'eft pas poffible de fonger
à rompre , dans un tems où nous avons
tant d'ennemis fur les bras .
La prife des bâtimens Hollandois faite par
Commodore Fielding , dit un de nos papiers , a été
précédée de quelques circonstances dont il peut être
bon que le public foit inftruit ; en voici un détail
que l'on donne pour authentique : Vers la mi-Décembre,
le Chevalier Yorck préſenta au Stathouder
un mémoire particulier , dans lequel il déclara hautement
la réfolution prife par notre Cour de perfifter
à visiter les vaiffeaux Hollandois , quelles qu'en
puiffent être les fuites. On ne répondit point à cette
déclaration . Le 28 du même mois , il fut tenu ici un
Confeil particulier pour délibérer fur la conduite
que le Gouvernement Britannique devoit tenir. Le
Lord North vouloit qu'on évitât tout ce qui pourroit
nous engager dans une guerre avec la Hollande.
Le Lord Hilsbouroug & le Lord Amherst étoient
du même avis. Mais les Lords Chancelier , Sand--
wich & Germaine foutinrent fortement que fi l'on
permettoit aux Hollandois d'approvifionner la marine
Françoife , comme ils l'avoient fait juſqu'à préfent
, nous éprouverions tous les défavantages de
la guerre faus avoir aucun de fes dédommagemens ;
qu'en conféquence il valoit mieux montrer une fer(
63 )
meté impofante , & continuer à vifiter des vaiffeaux ,
en évitant cependant la guerre autant qu'il feroit
poffible. Cet avis a prévalu ; mais on ne conçoit pas
comment on a cru qu'on éviteroit la guerre en
donnant au Commodore Fielding les ordres qu'il a
exécutés «,
On regarde , en général , cette démarche
comme une grande imprudence ; on dit même
que M. Fox doit , dans la première affemblée
de la Chambre des Communes , faire une
motion , tendante à ce qu'il foit préfenté
une humble adreffe au Roi , pour prier
S. M. d'ordonner que toutes les Lettres
Mémoires & autres Papiers qui ont été
échangés contre les Miniftres de S. M. &
les Miniftres des Etats Généraux des Provinces
Unies , depuis le premier Juin 1779 ,
foient mis fous les yeux de cette Chambre.
Nous devons nous attendre auffi à quelques
marques très- vives de mécontentement de la part
de la Suède. Le Miniftre de Stockholm en cette
Cour a fes inftructions , & attend la réponſe définitive
du Gouvernement , qui ne peut la donner
que l'affaire de la prife des bâtimens Suédois n'ait
été difcutée & mûrement examinée dans le Confeil
fecret. Si le réfultat de ces longues délibérations
n'eft pas conforme à l'attente de la Cour de Suède ,
il y a tout lieu de croire que l'on verra paroître au
premier jour un mémoire foudroyant de ce Miniftre
, pour expofer toutes les raisons qui l'obligent
à quitier Londres fans en donner avis à la
Cour Britanniqae autrement que par cet écrit «.
Il y a long- tems qu'on annonce la défaite
de l'efcadre de M. de la Mothe-Piquer par
l'Amiral Parker ; cet avis débité d'après le
rapport d'un Officier qui l'avoit appris d'un
( 64 )
Patron de bâtiment Hollandois qu'il avoit
rencontré en mer, avoit déja beaucoup perdu
de fon crédit depuis qu'on avoit vu des
lettres de France , où l'on avoit appris l'arrivée
de cette eſcadre à la Martinique . La
Gazette de la Cour du 22 , fe borne à nous
annoncer la prife de l'Alcmène que l'on favoit
depuis long- tems , & à donner un état
des prifes faites par les vaiffeaux de l'Amiral
Parker depuis le 30 Août jufqu'au 29 Septembre
.
>
•
>
Ces prifes font le Compas , fûte Françoiſe de
20 canons & de 140 hommes ; le Préfident de
Berthon de soo tonneaux , montant 30 canons
& 16 hommes ; la Ménagère de 600 tonneaux
même nombre de canons & d'hommes ; l'Hercule
François idem , & dé 550 tonneaux ; le Maréchal
de Briffat de 400 tonneaux , 22 canons & Isa
hommes ; le Jufte de 200 tonneaux , 10 canons
& 35 hommes ; la Chérie de 180 tonneaux ,
canons , 35 hommes '; la Jeanne- Henriette de 160
tonneaux , 2 canons & 27 hommes ; la Catherine
de 100 tonneaux 27 hommes ; lá
Lézarde , goëlette de so tonneaux , 12 hommes.
le Comte d'Estaing , goëlette Américaine de 90 !
tonneaux 22 hommes ; le Chauvigny de 550 tonneaux
, 18 canons & 52 hommes ; le S. Jacques
de 250 tonneaux , 18 canons & 40 hommes ; la
Sally , goëlette Américaine de 60 tonneaux , 6
hommes ; la Nancy idem , de 50 tonneaux & 5
hommes ; la Fair , brigantin Américain de 120
Tonneaux & 15 hommes.
9
4 canons •
A ces détails on a joint ceux -ci qui ne pou
voient être plus intéreffans .
» Le Contre Amiral Gambier , dans une lettre
adreffée à M. Stéphens , datée de Plimouth le 19
courant , maude que M. William Jones , fecond
( 65 )
Maître de la Pearl , eft entré dans ce Port à bord
de l'Amifta , prife Efpagnole , & lui apprend que
le 17 courant , fe trouvant par la latitude 42-9
longitude 12-28 , l'Amiral Sir George Rodney ,
avec la flotte à fes ordres , a rencontré une flotte
Eſpagnole confiftant en 19 bâtimens de tranſport ,
allant de Bilbao à Cadix , chargés de vivres , d'approvifionnemens
de marine , fous l'efcerté d'un vaiffeau
de 64 canons & des frégates ; que l'Amiral
a pris le tour , à l'exception d'un tranfport ; que
ces prifes fe rendent en Angleterre avec une efcorte
convenable ; qu'il y a fur l'Amifta des cables de 24
pouces cc.
Ce dernier article eft très-intéreſſant ; on
eft très-fâché feulement que l'Amiral Rodney
n'ait pas écrit , & que l'on ne foit inftruit
de cet évènement que par un rapport dont
peut être il faudra rabattre moitié dans quelques
jours ; les premières dépêches de l'Amiral
fur ce fujet , ne peuvent tarder à être
fuivies de celles qui nous apprendront ce
qu'il aura fait. Nous efpérons qu'il appro
vifionnera Gibraltar ; mais nous avons grand
peur qu'après être entré dans le Détroit , il
ne puiffe en fortir. S'il ne trouve pas D.
Gaſton en arrivant , il le trouvera fûrement
lorfqu'il voudra partir ; il le trouvera avec
des forces fupérieures , & en ce cas que de
vient l'Amérique négligée pour Gibraltar
dont on peut retarder la perte fans l'empêcher.
Le projet de la Cour , à préfent que le
pouvoir de la France eft anéanti dans l'Inde,
eft de tourner les efforts contre les établiffemens
des Espagnols dans la mer du ſud : on
( -661 )
Y
<
dit que l'ordre de l'exécuter a été expédié
par un Exprès qui a dû ſe rendre dans l'Inde ,
par la même route qu'avoit prife celui qui
fut envoyé pour ordonner d'attaquer les
François dans cette partie du monde . Les
forces qu'on deftine à cette expédition , confiftent
en trois vaiffeaux de guerre , frégates
& bâtimens du pays , & en fix inille hommes
de troupes de terre : on dit qu'il n'y a
pas plus de fix femaines de navigation de
quelques pays de nos Domaines dans l'Inde
jufqu'à la côte du Chili , pourvu qu'on ait
foin de gagner une certaine latitude vers le
tems où la mouffon commence à fouffler.
Mais en exécutant ce projet , il eft à craindre
que nous dégarniffions nos établiffemens
& nos conquêtes en Afie , où l'on fait que
la France fait paffer des forces ; il eft donc
néceffaire que nous y envoyions quelques
renforts ; mais on ne voit pas de quels
vaiffeaux nous pouvons difpofer pour ce
fervice. Il en faut envoyer en Amérique ; il
en faut aux Ifles ; il eft effentiel d'en avoir
dans la Méditerranée , & on ne peut fournir
à toutes ces ftations , fans diminuer nos
forces autour de nous . La flotte de la Manche
fera , dit- on , réduite l'année prochaine
à ving- neuf vaiffeaux ; encore fera- t- elle
compofée de bâtimens vieux que l'on répare
, & qui employent tant d'hommes
qu'il n'en refte aucun pour les nouvelles
conftructions qui font abandonnées. Les
Matelots nous manquent encore ; il y en a
trois mille qu'il eft indifpenfable defe procu(
67 )
rer pour monter les navires qu'on équipe
actuellement.
Toutes ces circonftances portent l'attention
générale fur la dette de la Marine : un
de nos papiers en fournit le tableau fuivant.
" Cette dette provient de l'argent que l'Amitauté
a été obligée de donner par delà les eftimations &
les octrois du Parlement. On peut la calculer d'après
un état de cette dette , depuis Noël 1750 , jufqu'en
Septembre 1779. Cette période comprend la totalité
de la dernière guerre , & mettra le public en
état de comparer le commencement de la guerre
actuelle avec le commencement de la précédente .
Dette de la Marine (1) .
1,716,923 2766 1,456,924
1750
1751
· •
· · 1,675.792 1767 • 1,213,072
1752
1753 •
1754 •
• · 944,901 1768 1,330, 158
· 1,132,106 1769 · • 1,081,846
3755 ·
1756 · •
1757
1758
· •
1,296,567 1770
1,978,070 1791
2,238,009 1772
3,462,967 1773
1,197,454
1,195,409
1,535,382 .
1,806,760
· 8,575,428 1774 1,886,100
1759 · 5,591,830 1775 2,698,579
1760 5,228,695 1776 3,624,420
1761 · • 5,607,701 1777 4,003,573
1762 •
1763
1764 · 3,916,915
1765 2,484,595
ལ
5,929,124 1778
4,046,898 1779
•
En allouant 250,000 liv . par mois pour les 3 mois
depuis le 30 Septembre jufqu'au 31 Décembre 1779,
la dette doit être actuellement de 8,012,415 liv. ft.
Dans l'année la plus forte de la
guerre dernière elle étoit de • 5,929,124
S, 179,000
•
-7,262,415
Excédent d'aujourd'hui . 2,083,201
(1) La dette provenant du ſervice des tranſpors eft comprife
dans le compte de chaque année.
( 68 )
On peut obferver que le 31 Décembre 17543
qui étoit la veille des hoftilités avec la France avant
cette guerre- ci , la dette de la marine étoit de 1,296,
567. Le 31 Décembre 1777 , veille des hoftilités
actuelles avec la France , elle étoit de 4,003,573 ; &
elle s'eft accrue dans cette dernière année , depuis le
31 Décembre 1778 , juſqu'au 31 Décembre 1779 ,
de 2,833,415.
Ces fommes énormes ne paroiffent pas
toujours appliquées toutes entières aux objets
les plus utiles ; les comptes ne paroiffent pasnon
plus auffi exacts qu'on le defireroit ; on
fe plaint de déprédations . Le Tréſorier - Général
, dit- on , touche tous les ans plus de
60,000 liv. fterl. , & l'Auditeur- Général plus
de 40,000.
La charge de Tréforier- Général de l'Armée en
vaut 80,000 , dit un de nos papiers ; feu M Henri
Fox , depuis Lord Holland , qui n'occupa cette place
que cinq ans , y avoit amallé un million fterling
dont la famille dépenfa prefque les trois quarts dans
les cinq années fuivantes. Son Secrétaire M. Calcraft
y avoir amaſſé un demi - million ; mais il eft vrai
que l'un & l'autre avoient fait la plus grande partie
de cette fortune immenſe , en faisant valoir leur are
à la bourse «.
gent
Il eft rout fimple que ces grandes fortunes
faffent ouvrir les yeux fur leurs poffeffeurs ,
& qu'elles faffent defirer des reffources ; les
affociations n'ont que cet objet.Elles prennent
journellement des accroiffemens , & elles
embarraffent plus le Ministère que toutes les.
mefures qu'on a prifes jufqu'ici. Ils difoient
auparavant que les cris de la minorité dans
les deux Chambres n'étoient point le voeu
de la Nation ; mais cette excufe ne peut plus
( 69 )
fe répéter aujourd'hui que ces affociations
générales montrent quel eft le fentiment de
cette même Nation.
Les arrêtés fuivans , pris le 3 Janvier à Belfaft
, feront foumis , le 10 , à la confidération
& à la détermination du Bataillon Volontaire.
Arrêté : » Que le Royaume d'Irlande ne peut
être libre , tant qu'il fera foumis à toute autre
autorité que celle de notre Souverain légitime
George III , & de nos deux Chambres des Pairs
& Communes affemblées en Parlement ; que par
conféquent , toute interpofition d'un Confeil ou
d'un Parlement Britannique , dans ce qui concerne
la conftitution ou le Commerce de cette Nation
eft une ufurpation de la prérogative de notre
Souverain , & des droits naturels de fon peuple
loyal d'Irlande er.
Arrêté: Qu'immédiatement après Dieu, l'Irlande
ne doit le dégré de liberté qu'elle vient d'acquérir
, & l'efpoir d'une grandeur à venir qu'à fes
affociations Militaires & de Commerce , à la fageſſe
de fon Parlement , & à la fermeté de fon Peuple «.
:
Arrêté » Que les actes Britanniques récemment
paffés , relativement à ce Royaume , lefquels déclarent
qu'il eft expédient d'accorder du redref
fement à quelques griefs de l'Irlande , n'annoncent
point de la part du Parlement Britannique , une
renonciation complette aux droits qu'il s'eft arrogé
fur nous ; qu'ils reffemblent plutôt à une conceffion
faite de la part d'une Puiffance qui s'efforce de
paroître généreufe , lorfqu'elle n'eft que ftrictement
jufte , qui , fe prévalant de ce que nous accepterions
une liberté partielle comme faveur , non comme
nous étant due de droit , cherche à prévenir les
juftes demandes que nous pourrions former dans,
l'avenir , & à maintenir fa domination fur nous ;
( 70 ) 70 )
que par conféquent les marques que nous donnerions.
d'une reconnoiffance déplacée & immodérée , parce
que nous aurions recouvré un droit , feroient un
acquiefcement donné à l'autorité , qui fe feroit arrogé
ce droit , autorité , qui peut limiter & fupprimer
fés conceffions , lorsque la fermeté nationale fera
moins vigoureufe , moins univerfelle «.
>>
Arrêté: Que par conféquent nous aurions peu
lieu de nous réjouir de notre fituation actuelle
fi la politique généreufe qui paroît influer à préfent
fur le Corps légiflatif de la Grande-Bretagne ,
fi le développement des efforts défintéreffés du .
patriotisme de la part du Parlement d'Irlande , ne nous
donnoient les plus fortes raisons d'efpérer que le
premier fera auffi difpofé à renoncer à ſon autorité ,
que le fecond ardent dans la demande qu'il en
formera «<.
ככ
*
à
Arrêté: Que nous croirions nous manquer
nous-mêmes , ainfi qu'à notre poftérité & a notre
pays , fi nous ne déclarions pas avec toute la
publicité poffible , que nous coopérerons avec une
fermeté mâle , avec notre parlement & les autres
corps indépendans de ce Royaume , dans toutes les
mefutes qui paroîtront néceffaires pour arriver à
cette grande & glorieufe fin «.
ל כ
Arrêté : Qu'il fera recommandé à notre Comité
de neuf , d'ouvrir une correfpondance avec les
Compagnies Volontaires des environs , pour mieux -
effectuer cette unanimité défirée «.
On lit dans nos papiers cette lettre au
Lord North fur fes propofitions en faveur
de l'Irlande , par Francis Dobbs , en date de
Dublin le premier de ce mois.
» Milord , d'après ce qui eft forti de la bouche
de V. S. , à l'égard de l'Irlande , je conçois que
-vous avez été très- mal informé , quant à la manière
de penfer du peuple en général. V. S. fonde fes
( 71 )
raifonnemens fur ce que les adreffes de notre Parment
, tendent à folliciter de l'indulgence , non
pas à reclamer des droits. Si V. S. penfe que ce..
fant des fupplications adreffées au Parlement de la
Grande Bretagne , elle eft dans l'erreur «.
Au commencement , Milord , vos propofitions
caufoient une fenfation allez générale , il étoit
naturelique des hommes reftreints jufqu'alors , dans
prefque toutes les branches de leur commerce
Le réjouiflent en voyant du premier coup d'oeil
ce commerce acquérir quelqu'étendue ; mais lorsque
la raifon eut froidement examiné les principes fur
lefquels portoit cette conceffion , lorfqu'on eut
obfervé que c'étoit une affaire de convenance , &
non pas de droit ; lorfqu'on apperçut que cette
conceffion tendoit plutôt à établir qu'à abandonner
le pouvoir de la légiflation Britannique fur Irlande
, nos tranfports fe réduifirent à un dégré
très -modéré de plaifir , ce plaifir fut même diminué
lorfque l'on envifagea ce qu'il y avoit de précaire
dans la jouiffance «<
Nous nous plaignons de ce que le corps légif
latif de la Grande Bretagne , fait des loix pour
l'Irlande ; nous alléguons qu'il n'en a pas le droit ,"
& nous requérons que ce corps légiflatif de la
Grande Bretagne , renonce à une prétention à laquelle
nous dirons qu'il n'a point de droit «e,
Je ne vous trompe point quand je dis que telle
eft notre profeffion de foi ; je ne vous trompe
point quand je dis que nous fommes attachés à
l'Angleterre , que nous recherchons une liaison avec
elle , de préférence au refte du genre humain ;
mais , Milord , notre premier attachement eft pour
la liberté , & toute autre confidération eft fecon
dairec .
» Nous défirons qu'il foit tracé une ligne précife
, entre ce qui eft droit & ce qui eft faveur.
Si on veut les confondre ; c'est ce que nous fom
mes déterminés à éviter «.
( 72 ) \
» Milord , nous nous regardons comme étant un
peuple libre. Les chofes doivent être ainfi fi
nous fommes auffi libres que l'eft l'Angleterre.
V. S. dit que le Parlement d'Irlande doit faire
certaines chofes en conféquence des réfolutions
prifes en Angleterre , comment cela peut-il être ?
Comment l'Angleterre peut- elle traiter avec l'Irlande
avant que le Parlement d'Angleterre ait
renoncé à la prétention qu'il forme d'allujettir l'Irlande
? N'eft- ce pas une contradiction dans les
termes de dire , que le Parlement Anglois peut entrer
en traité avec le Parlement d'Irlande , fi ce Parlement
doit être affujetti à la volonté du Parlement
Anglois ? On dira , je le prévois , que
cette ouverture faite au Parlement d'Irlande , par
le Parlement Anglois , eft un aveu tacite que le Parlement
Anglois n'a pas le droit d'affujettir l'Irlande ;
mais pourquoi un aveu tacite ? Si l'intention de
l'Angleterre eft de renoncer à cette prétention ,
pourquoi ne le fait-elie pas ouvertement ? Si au
contraire elle fe propofe de nous tromper , je
n'hésiterai point à publier hautement que c'est un
vil fubterfuge , une fineffe baffe , indigne d'un
homme , indigne d'une Nation «.
» Dans ce Royaume le voeu de tout honnête
homme , eft de former une alliance avec la Grande-
Bretagne ; je pense qu'on ne peut y parvenir , qu'en
examinant de bonne foi & avec candeur , quels font
les droits naturels de chaque Royaume. Si la Grande-
Bretagne ne traite avec l'Irlande , que dans la
vue de donner le moins qu'elle pourra , & de
donner ce moins par néceffité , l'Irlande ne peut
être ni reconnoiffante ni fatisfaite. Vous ne cefferez
jamais de penfer qu'à raifon de fa fituation particulière
, l'Irlande a plus obtenu que vous ne vous
propofiez de lui donner. Lorfque cette fituation
n'exiftera plus , vous ferez naturellement des efforts
, pour tui reprendre ce que vous lui avez
donné
( 73 )
.
donné ainfi . D'un autre côté , l'Irlande qui s'occupe
de l'établiffement de fes droits , ne peut regarder
comme bienfaits , ce qui n'eft pour elle qu'un
don de convenance. Tant que la grande queftion
de droit ne fera pas décidée , la jalouſie , la méfiance
réciproques , affecteront néceffairement la
paix des deux Royaumes « .
On affure qu'il doit fortir de Corke , aut
commencement du printems une efcadre
compofée de 8 vaiffeaux de ligne & de tranfport
ayant à bord 10,000 hommes de troupes
de terre ; on a choifi. ce port à cauſe des vents
d'oueft qui au mois de Mars & d'Avril
règnent ordinairement dans la Manche , &
parce que ces vents ont retardé nos opérations
éloignées beaucoup plus que toute
autre circonftance. Les vieux régimens actuellement
en Irlande doivent être employés
à cette expédition , & ils feront remplacés
par les nouvelles levées. La deftination de
ce formidable armement , eft un profond
fecret , même pour l'Amiral & le Général
qui n'auront la permiffion d'ouvrir leurs
inftructions qu'à une certaine hauteur.
On débite que la Majorité des Membres
du Cabinet a prié le Roi d'aflurer la préroga-
.tive , en ôtant les Lieutenances des Comtés ,
& le Commandement de la milice à fes ennemis
ouverts & déclarés qui , fous le prétexte
de vouloir redreffer les griefs de la
Nation , vifent en effet à caufer une révolution
dans l'Etat.
» Le 13 de ce mois il s'eſt fait à Woolwich une
grande épreuve de canon , en préfence du Lord
12 Février 1780.
d
(174 )
Amherst , & d'autres Officiers du Bureau de l'Artille
rie. On y a éprouvé une pièce d'une nouvelle forme ,
inventée & coulée par un Méchanicien de Birmingham
, & qui met , pendant qu'on la fert , les Artilleurs
à l'abri de la moufqueterie de l'Ennemi. Le
premier boulet a touché le but à une diſtance trèsconfidérable
; mais par malheur une partie de la machine
, qui étoit le principal appui de la pièce , s'eft
brifée , ce qu'on attribue à la rigueur du froid & au
défaut du fer qui n'étoit pas bien trempé. Malgré cet
accident le Lord Amberft & les autres Officiers de
l'Artillerie ont été très-fatisfaits de l'effet de la maª .
chine ; l'aventeur doit faire une nouvelle expérience
fous peu de tems , pendant lequel il pourra réparer.
ce qu'il y manque
ec
On a lu dans un de nos papiers ces jours
derniers l'article fuivant que tous les autres,
fe font empreffés de tranfcrire,
Dans un tems de danger , de détreffe & de
calamité , & où cependant les Peuples vont être
obligés de fupporter de nouvelles taxes , pour
faire face à une fomme de dix millions ſterling
néceflaire au Gouvernement ; dans un tems ou
Yorkshire & vingt & un autres Comtés font
dans la plus grande fermentation , & qu'ils délibèrent
fur les moyens de fauver leurs biens & leur
liberté , la Cité de Londres n'a dans le Parlement
que trois Membres , pour y repréfenter une portion
de la Nation , auffi opulente que celle qui eft
renfermée dans fes murs , & l'un d'entr'eux ,
l'Alderman Oliver, eft actuellement à la Grenade ,
où il s'eft rendu , comme il le dit lui - même
dans la lettre qu'il a écrit à ce fujet à la Bourgeoifie
, pour veiller à fes intérêts particuliers , &
il y a prêté ferment de fidélité au Roi de Fran
ce.Refpectables Electeurs de la Ville de Londres ,"
voici le moment de faire valoir vos prérogatives ,
& de demander par l'organe de deux de vos repré(
75- )
fentans l'Election d'un nouveau Député , à la place
vacante mais point de pétitions , c'eft un droit
que vous réclamez «¸
FRANCE :
De VERSAILLES , le 8 Février.
LELe Roi a accordé les grandes entrées à
la Ducheffe de la Vaugùyon , Dame d'honneur
de Madame , & à la Ducheffe de Lorges ,
Dame d'honneur de Madame la Comtelle
d'Artois. La première eut l'honneur de faire
fes remercimens à S. M. le 23 du mois dernier
, & la feconde le 30.
Le même jour , la Comteffe de Mandelot
a eu l'honneur d'être préfentée à L. M. & à
la Famille Royale , par la Comteffe de
Damas.
Le premier de ce mois , les Députés des ›
États de Bretagne furent admis à l'audience ›
du Roi. Ils furent préfentés à S. M. par le :
Duc de Penthièvre , Gouverneur de la
Province , & par M. Amelot , Secrétaire
d'Etat , ayant le département de la Bretagne.
La Députation , qui fut conduite à l'audience
de S. M. par M. de Watronville , Aide des
Cérémonies , étoit compofée , pour le Clergé,
de l'Evêque & Comte de Léon , qui porta la
parole pour la Nobleffe , du Comte des
Boifgelin , Baron de la Roche - Bernard ; &
& pour le Tiers-Etat , de M. le Périge de
Kvaffoüé , Sénéchal de Montcontour du
Comte de Robien , Procureur Général
Syndic des Etats , & de M. Baujeard , Tréd
2
( 76 )
forier général des mêmes Etats. La Députation
eut enfuite audience de la Reine & de
la Famille Royale.
Ce jour , l'Univerfité de Paris , ayant à
fa tête M. Binet , Recteur , eut l'honneur de
préſenter au Roi , fuivant l'uſage , le cierge
de la Chandeleur.
La Cour a pris le 6 de ce mois , le deuil
pour onze jours , à l'occafion de la mort de
la Princeffe Louife- Amélie de Brunswick ,
douairière de Guillaume- Augufte , Prince
de Pruffe , frère du Roi ,
De PARIS , le 8 Février,
DEPUIS la nouvelle qu'on avoit appriſe
du départ des Amiraux Anglois Rodney
Roll & Digby, qu'on jugeoit avoir la miſſion
d'approvifionner Gibraltar , & fur les pas
defquels D. Gafton eft parti de Breft , on
attendoit avec impatience des nouvelles d'Ef
pagne. On prévoyoit que les Anglois ayant
une avance confidérable fur D, Gaſton qui
a effuyé un coup de vent le 17 du mois
dernier , arriveroit le premier au Détroit ,
qu'il trouveroit peut- être libre. La Gazette
de Madrid du 25 Janvier , apportée le 3 de
ce mois par un Courier extraordinaire a
confirmé une partie de ces conjectures.
» D. Juan de Langara vit le 16 paroître 21 vaiffeaux
de ligne Anglois , beaucoup de frégates & un
grand convoi ; de 11 vaiffeaux qu'il avoit quelques
jours auparavant il y en avoit 3 qui avoient été féparés
par le mauvais tems ; le Commandant Efpagnol
n'en avoit que 8 ; à la vue d'une force auffi
(77 )
fupérieure , il donna le fignal de prendre challe.
Les Ennemis le fuivirent & le joignirent ; les Efpagnols
, malgré l'inégalité prodigieufe , combattirent
avec une valeur héroïque ; un feul vaiffeau le trouvoit
engagé contre 3 & quelquefois contre 4. On
ignore les détails d'un combat auffi défavantageux ;
on fait feulement que le vaiffeau le S. Domingo , de
70 canons , a fauté en l'air ; que 2 vaiſſeaux Anglois
de 3 ponts ont été obligés de fe retirer , tant ils
avoient été maltraités dès le commencement du
combat : il a commencé à 2 heures & demie aprèsmidi
, & le lendemain on entendoit encore le bruit
du canon à 3 heures du matin. Le jour fuivant le
San Lorenzo , le S. Auguftin , le S. Julien , le S. Eugénie
, font entrés à Cadix avec les z frégates la
Ste Rofalie & la Ste Cecile.
Selon des lettres de Cadix , 3 autres vaiffeaux &
toutes les frégates y font auffi arrivés depuis. On a
vu plufieurs vaiffeaux Anglois maltraités entrer à
Gibraltar. Les lettres de S. Roch , du 19 , apprennent
que le convoi Anglois n'a pu entrer dans la
baie à caufe du mauvais tems ; les vents contraires
l'ont forcé d'entrer dans la Méditerranée avec les
vaiffeaux qui le couvroient , & qui ont été trèsmaltraités
; ils font dans la partie du Levant ; & on
découvre dans celle du Ponent un grand nombre
d'autres vaiffeaux difperfés. D. Barcelo prenoit , au
départ de ces lettres les précautions néceffaires
pour mettre la petite Efcadre en sûreté ; & le Commandant
du Camp de S. Roch en avoit pris pour
inquiéter le convoi lorſqu'il entreroit , & pour empêcher
le débarquement. Le 17 il eft entré à Lisbonne
2 vaiffeaux Anglois en très- mauvais état ; il
n'eft guères poffible qu'ils foient de la flotte qui a
combattu. Il ne manque qu'un vaiffeau Espagnol ,
& les 3 qui n'étoient pas au combat ; on ne dit
point où il s'eft donné ; il y a apparence que c'eft
à l'embouchure du Détroit : il fait un honneur infini
à la marine Espagnole.
1
( 78 )
Les Anglois , malgré leur fupériorité
prodigieufe , ont effuyé un grand déſavantage
qu'ils s'emprefferont de déguiſer ; une
partie de leur flotte eft difperfée , & forcée
de chercher quelque Port pour le réparer ;
celle qui a pu entrer à Gibraltar eft en trèsmauvais
état , & a befoin de réparations
qu'elle y trouvera difficilement ; le but important
du combat qui étoit d'approviſionner
Gibraltar n'eft pas encore rempli , & les
équipages des vaiffeaux qui y conduifent des
munitions aideront à confonimer celles qui
y entreront. Il faudra enfuite fortir du Détroit
; & cela deviendra moins aifé . D. Louis
de Cordova fe radouboit en toute diligence
à Cadix , & avoit ordre de faire fortir ceux
de fes vaiffeaux qui étoient en état de tenir
la mer ; cette activité n'a pu qu'augmenter
depuis la nouvelle du combat ; les Anglois
en ont foutenu un pour entrer dans le
Détroit , ils n'en fortiront pas fans en avoir
un autre à livrer ; & la mal que leur à fait
le premier quoiqu'ils euffent 21 vaiffeaux
contre 8 , annonce quelle fera l'iffue d'un
fecond où la fupériorité fera du côté des
Efpagnols. D. Gafton ne doit pas être éloigné.
Le 26 du mois dernier , on ne doutoir
point à Breft qu'il ne fût déja près du cap
S. Vincent , parce que le tems a été beau
depuis le 17. Les premières nouvelles qu'on
recevra , contiendront fans doute la confirmation
de ces conjectures , & des détails
de l'affaire de D. Langara.
a
( 79 )
Cet évènement doit diffiper toutes les
inquiétudes qu'on pouvoit avoir pour les
Antilles. Il retarde néceffairement l'envoi
des forces que les Anglois devoient y porter
, & l'arrivée du convoi deſtiné à les
approvifionner & à les mettre en état de
faire quelque chofe de ces côtés . M. de
Guichen les devancera ; il a dû partir les
premiers jours de ce mois , emmenant le
Pluton , à la place du Caton , qui eft rentré
dans le port de Breft.
Son Efcadre , écrit-on de ce Port , eft compoſée
de 17 vaiffeaux de ligne : le Bizarre a appareillé
le 25 pour l'Orient ; le Prothée , accompagné de la
frégate la Charmante , l'a fuivi le 27 ; ils vont à
l'Orient prendre l'Ajax , & les 15 ou 16 bâtimens
qu'ils doivent conduire à l'Ile-de- France. Malgré les
forces confidérables que nous avons dans les deux
Indes , notre Armée , fans compter celle des Efpagnols
, qui reviendra fans doute ici , fera compofée
à l'entrée du Printems prochain de 36 vaiſſeaux de
ligne , dont plufieurs à 3 ponts «.
Les Vailleaux le Sagittaire , l'Expériment
-& la Frégate l'Amazone , arrivèrent le 19
Janvier à Toulon , avec un Corfaire Anglois
de vingt-deux canons , qu'ils avoient pris en
route. La Frégate la Précieufe , venant du
Sénégal , entra le même jour dans ce port ,
où elle conduifit auffi un Corfaire ennemi ,
de feize canons , dont elle s'étoit emparé au
Cap de S. Vincent , où il arrivoit d'Ecoffe.
Son équipage raconte que M. le Roi de la
Grange , qui commande le Héros , s'eft
approché de l'Ile de Gorée , dont il a
d 4
( 80 )
effuyé quelques coups de canons , & M. de
Catelin , Garde de la Marine , a eu la jambe`
emportée.
Parmi douze bâtimens qui font arrivés ici de
différens ports depuis le 11 jufqu'au 19 Janvier
écrit on de Marfeille , il y a le brigantin Omnia
cum Deo , Capitaine Jugen de Torbenfen , Danois ,
venant de Dantzick avec 1800 charges de bled ; &
le fenaut la Montagne de la mer , J. Slaak , Hollandois
, venant de Cadix , chargé de foude ,
de
fpart & d'autres marchandiſes .
Le Roi , ajoutent les mêmes lettres , en confidération
de la bravoure que le Capitaine de la tartane
la Marie- Fortunée , Antoine Guy , a fait éclater,
& de la bonne conduite qu'il a tenue le 18 Décembre-
dernier , pour empêcher fon bâtiment , qui alloit
de Corfe à Marfeille , chargé de bois , & une
douzaine d'autres tartanes , qui étoient dans fon
paffage , de devenir la proie d'une chaloupe qu'un
corfaire Mahonnois avoit envoyée contre lui , montée
de vingt- cinq hommes , & qu'il écarta après en
avoir tué ou bleffé quinze , quoiqu'il n'en eûr que
fept , dont trois mouffes à fon bord , vient de lui
accorder toutes les difpenfes néceffaires pour fe
faire recevoir capitaine de navire marchand «.
On mande de la Corogne , qu'il y eft entré
le 4 Janvier , un Vaiffeau Marchand
Anglois , du port de 100 tonneaux , appellé
l'Anne-Gaby , chargé de morue , & monté
par 15 Matelots de la Frégate Françoiſe l'Amazone
, qui s'en étoit emparé fur les
Bancs de Terre Neuve.
Une flotte de 100 voiles eft partie le 20
du mois dernier de Breft pour Bordeaux ',
efcortée par la frégate la Sybille , la corvette
( 81)
Alerté, les lougres le David & le Houffard ,
& la gabarre la Villageoife .
La promotion des Officiers- Généraux n'eft
pas encore publique ; on doute même aujourd'hui
qu'elle ait été fignée ; mais comme
on affure que S. M. s'eft occupée de cet objet ,
on attend à chaque moment qu'elle faſſe
connoître fon choix.
La fuppreffion de vingt places de Fermiers-
Généraux , tombe fur ceux qui avoient des
charges , & fur les anciens affez riches pour
ne pas fe foucier de travailler davantage . Il ne
peut y avoir de grands changemens par rapport
aux places de directeurs & autres inférieures
. On dit qu'il n'y aura plus à Paris
qu'un Comité de 4 Membres des trois compagnies
chargées de la perception de 250
millions au moins , & que le Ministre des
Finances exige que les autres foient perpétuellement
en tournée , & ne quittent pas
les provinces de leurs départemens.
Un marchand d'étoffes vient de faire imprimer
une lettre qu'il femble que nos
Moraliftes & ceux de nos Ecrivains qui déclament
contre le luxe , certainement pouffé
trop loin , mais qu'il ne faut pas anéantir ,
devroient péfer un peu. On y lit entr'autres
le paffage fuivant.
"
» La mode des robes à la Polonnoife & celle
des robes à la Lévite , dont la forme eft fi enfantine
, a fait tomber abfolument toutes nos manufactures
où fe fabriquoient autrefois ces belles
étoffes qui
à la richeffe de la matière , réunicfoient
la perfection du travail , l'élégance & la mads
( 82 )
jefté du deffin , & qui donnoient tant de célébrité
à nos fabriques dans toutes les parties de l'Univers.
Si nos grandes dames , fi celles qui jouiffent d'une
grande fortune , continuent à fe livrer à ce goût bi-
Larre pour des habillemens auffi mefquins que ceux
qui font aujourd'hui en vogue , c'en eft fait pour
toujours d'une branche de travail qui faifoit tant
d'honneur à l'induftrie Françoife, &c. «.
M. Goubier , Docteur en Médecine de
Univerfité de Montpellier , a fait part à
M...... Médecin de la Faculté de Mont
pellier , & Membre de la Société Royale
de quelques effais fur la vertu lithontripti
que de deux fubftances qui feront bien intéreffantes
à connoître , fi leur effet eft conftaté
par l'expérience. Il ne les indiquera qu'après
qu'il s'en fera affuré. En attendant nous
extrairons de fa lettre les épreuves qu'il
a faites.
Une pierre tirée de la véficule du fiel d'un animal
fervit d'abord mon empreffement ; je mis cette petite
pierre dans un vafe à moitié rempli d'eau , dans
laquelle j'avois jetté mes fubftances ; au quinzième
jour, je vis furnager de petits grains de pouffière
détachés de la maffe principale que je retirai à
moitié diminuée. A cette tentative , encore peu fatisfaifante
, je fis fuccéder celle - ci. Je me procurai
un calcul nouvellement extrait , je le plaçai dans
une veffie remplie d'urine , que j'eus le foin de renouveller
de temps en temps & à chaque fois mon
lithontriptique ; quinze jours fe pafsèrent fans appercevoir
une diminution notable ; enfin après 25
jours , impatient de ne voir aucune apparence de
fuccès , je voulus retirer le calcul , mais à peine
touché , il fe réduifit en une pouffière très - déliée.
Enhardi par les mêmes expériences fouvent répé
tées , je défirois l'occafion de les faire fur quelques
( 83 )
malades. Un jeune homme fouffroit depuis longtemps
des coliques néphrétiques , d'une nature à
mettre fa vie en danger toutes les fois qu'il en
étoit attaqué , je le perfuadai de prendre mon remède
, il le prit en pilules environ l'efpace d'un
mois , après lequel il eut un flux d'arine trèsabondant
; & fenfiblement foulagé , il rendit par
les urines , plufieurs petits morceaux de gravier ,
dont les angles tronqués faifoient affez connoître
que c'étoient des parties détachées d'un calcul qui
avoit fouffert quelque décompofition. Voilà , Monfieur
, mes expériences étayées , il eft vrai , par un
feul fait pratique , mais qui ne laiffe pas que de
beaucoup promettre.
Dans le compte que nous avons rendu ,
pag. 225 de ce Journal , du Jugement rendu
dans l'affaire du Capucin , il s'eft gliffé une
erreur que nous nous empreffons de rectifier.
Nous avons dit que la Cour a envoyé
la fille en poffeffion du tiers des biens , ce
qui n'eft pas exact ; elle a accordé à la Dame
Bouchard le tiers de la fucceffion de Louis
Efpracieux , par forme d'alimens , ce qui eft
fort différent. Dans le premier cas ce feroit
un droit ; dans le fecond c'eft une charité.
Nous faifirons cette occafion pour nommer
auffi les Avocats qui ont plaidé dans cette
cauſe intéreffante ; M. Bofquillon pour la
Dame Bouchard , & MM. Girard & Grimod
de la Reyniere pour les héritiers.
Catherine -Scholaftique Bazin de Bezons ,
Comteffe Douairiere de la Feuillade , Vicomteffe
de Mably & autres terres , ufufruitière
du Duché de Romanois , eft morte au
d6 .
( 84 )
Château de Harcourt en Normandie , le 26
Décembre dans la 74° année de fon âge.
Auguftin Boucault de Meillans , Seigneur
de la Bouttadiere , eft mort à Château-Gontier
en Anjou le 23 du mois dernier.
Françoife Trouffel , veuve de Mathieu
Bouffard , eft morte le 19 Janvier à Pontl'Evêque
en Normandie , Diocèfe de Lifieux
, âgée de 103 ans . Cette femme a toujours
travaillé , & ne s'eft fentie vraiment
malalade qu'environ 15 jours avant fa fin.
Marie-Magdeleine le Vaffor , veuve d'Antoine
Belet , Ecuyer , née à. Bonneval le 18
Août 1680 , eft morte à Châteaudun le 17
Janvier 1780 dans la centième année de fon
âge. Elle n'avoit eu qu'un fils qui fut Maître
des Comptes de Dôle , & laiffa plufieurs
enfans dont elle a vu la cinquième génération
, ayant été maraine du fecond fils de
fon arrière- petite- fille , mariée à M. de St.
Afrique , Capitaine de Dragons au Régiment
de Condé. Elle n'avoit jamais bu de
vin , & avoit confervé un efprit ferme &
fenfible dans un corps fain & exempt de
fouffrances , malgré l'opération d'un cancer
confidérable faite à l'âge de so ans , & une
fièvre maligne furvenue à l'âge de 80 ans ,
où on lui avoit donné l'émétique de fix
en fix heures pendant l'efpace de 21 jours . ,
Elle n'avoit jamais eu d'attention fur fa
fanté , ni aucun foin d'elle même , ne s'étant
occupée que du bien- être de les enfans
, auxquels elle avoit fait le partage &
( 85 )
l'abandonnement de fes biens , & au mi
lieu defquels elle avoit toujours vécu ; en
forte qu'elle ne leur a laiffé en mourant que
du regret , & le fouvenir de fes vertus.
1
Les Numéros 83 , 74 , 88 , 54 & 5 font
fortis au tirage de la Lotterie Royale de
France du premier Décembre.
L'Edit du Roi concernant les cafuels des Maiſons
du Roi & de la Reine , donné à Versailles au mois
de Janvier , & enregistré à la Chambre des Comptes
le 29 , contient trois articles dont voici le
préambule : » Occupés de mettre dans les dépenfes
de notre Maiſon l'ordre & l'économie qui peuvent
fe concilier avec la dignité de notre Couronné ,
Nous avons confidéré qu'un des moyens de parvenir
à ce but , feroit de réunir à notre Domaine tous
les Offices de notre Maiſon domeftique , dont une
partie avoit été aliénée par les Rois nos prédéceffeurs
, à titre de revenus cafuels , aux grandes
charges de la Couronne : devenant alors feuls intéreffés
au nombre & à la valeur de ces Offices , nous
ferons plus libres de réformer ceux qui nous paroîtroient
inutiles , d'en déterminet les émolumens d'une
manière certaine , & de ne confulter enfin à cet égard
que nos vues générales d'adminiftration . Nous nous
refervons d'ailleurs d'examiner dans notre Juſtice
quel dédommagement peut être dû à nos grands
Officiers & à ceux de la Reine , notre très chère
Epoufe & Compagne , pour la privation de ce revenu
cafuel , qui n'ajoute rien à l'éclat des charges
éminentes dont ils font revêtus ; nous en confervons
d'ailleurs leurs divers priviléges , & elles
feront toujours , comme aujourd'hui , effentiellement
diftinguées par le rang & la dignité des per
fonnes auxquelles nous les confierons. A ces cau
fes , & c.
Celui portant fuppreffion des charges de
I
( 86 )
Contrôleurs Généraux de la Maiſon du Roi
& Chambre aux deniers ; d'Intendant Contrôleur
Général des meubles de la Couronne ;
des Offices d'Intendans Contrôleurs - Généraux
des Ecuries ; de ceux d'Intendans Contrôleurs-
Généraux de l'Argenterie , Menus-
Plaifirs & Affaires de la Chambre du Roi ,
& des deux Charges de Contrôleurs Géné
raux de la Maiſon de la Reine ; avec établiffement
d'un Bureau général des dépenfes
de la Maifon du Roi , eft de la même
date , & a été enregiſtré le même jour que
le précédent. Il eft compofé de 16 articles
dont nous donnerons auffi le préambule.
Ayant reconnu que fans des changemens effentiels
& conftitutifs de la direction des dépenfes de
notre Maiſon , on ne parviendroit que difficilement à
des améliorations efficaces & permanentes , Nous
avons commencé par remédier au trop grand
nombre de Caiffes , en les réduifant toutes à une
feule. Nous avons enfuite , par notre Edit de ce
jour , réuni tous les Offices de notre Maifon à nos
Parties cafuelles ; & maintenant , pour continuer à
remplir le plan que Nous nous fommes preferit ,
Nous avons jugé à propos de fupprimer les charges
de Contrôleurs généraux de notre Maiſon & Chambre
aux deniers ; celle d'Intendant & Contrôleur général
des Meubles de la Couronne ; les Offices d'Intendans
& Contrôleurs généraux de nos Ecuries ;
ceux d'Intendans & Contrôleurs généraux de l'Argenterie
, Menus- Plaifirs & Affaires de notre Chambre ;
& les deux charges de Contrôleurs généraux de la
Maifon de la Reine , notre très - chere Epoufe &
Compagne : Et nous voulons qu'il foit pourvu au
remboursement de ces divers Offices , en argent
comptant , d'après la liquidation qui en fera faite ;
( 87 ).
en même-tems nous avons jugé convenable de fuppléer
aux fonctions divifées de ces différens Officiers ,
par l'établissement d'un Bureau , fous le nom de Bureau
général des dépenfes de la Maifon du Roi ,
lequel fera compofé de deux Magiftrats choifis dans
notre Chambre des Comptes , & de cinq Commiffaires
généraux , verfés dans cette manutention ,
& qui , en réuniffant différentes connoiffances
pourront cependant conduire dans un même efprit &
avec desprincipes uniformes , le détail entier des dépenfes
de notre Maiſon . Ce Bureau s'occupera inceffamment
de l'examen de toutes les parties , afin d'y
apporter la plus grande clarté , & de propofer les
améliorations de tout genre dont elles feront fufcep.
tibles , & il rendra un compte exact de ſes travaux
& de fes opérations , tant au Miniftre de notre Maifon
, qu'à celui de nos Finances : Au moyen d'un établiffement
ainfi fondé , les réformes & les changemens
utiles , à l'exécution defquels les circonftances
actuelles formeroient encore obftacle , feront dèsà
-préfent reconnus préparés & mis en ordre , & nos
adminiftrations générales pourront puifer en tout
tems dans un Bureau commun & dépendant d'elles
toutes les lumières néceſſaires pour achever les plans
que nous aurons approuvés. Nous maintenons nos
Grands & premiers Officiers dans le droit honorable
de prendre directement nos ordres , de les tranfmettré
, & de veiller fur leur exécution. Mais appellés à
nous fervir dans nos Provinces & dans nos Armées ,
& ne pouvant fe livrer dans tous les tems à des détails
de finance & d'économie , qui exigent une
affiduité & une furveillance continuelles , Nous avons
penfé qu'ils verroient fans peine que cette partie d'Adminiftration
fût déformais féparée de leurs nobles
fonctions auprès de notre Perfonne ; & Nous avons
trop de preuves de leur zèle & de leur attachement
pour n'être pas certains qu'ils s'emprefferont à feconder
les plans généraux que nous formons dans la
vue de maintenir la règle dans nos finances , &
( 88 )
pour convaincre de plus en plus nos fidèles Sujets
du defir que nous avons de ne recourir à de nouvelles
impofitions qu'après avoir fait valoir toutes les
reffources que l'ordre & l'économie peuvent nous
préfenter. A CES CAUSES , & C .
De BRUXELLES ›, le 8 Février,
L'AFFAIRE du convoi Hollandois continue
d'exciter beaucoup de curiofité . S'il faut
en croire plufieurs lettres de Hollande , la
République paroît prendre au férieux le procédé
des Anglois. Il fe confirme que le Comte
de Byland qui devoit fe rendre dans la Méditerranée
a eu ordre de revenir dans un de
nos ports. La réſolution en a été priſe par
les Etats Généraux le 18 du mois dernier ,
fur une lettre du Stathouder de la même date
où l'on dit en fubftance : que le fervice de la
République exigeant le retour du Comte
de Byland & des Capitaines Sylwestre &
Van Kinsbergue , S. A. S. leur avoit expédié
l'ordre de regagner le plutôt poffible quelqu'un
des ports de la République ; qu'à
l'arrivée du Comte de Byland elle fe propofoit
de lui demander l'expofé ultérieur de
la conduite qu'il avoit tenue dans la rencontre
avec l'escadre Angloife , ainfi qu'après
cette rencontre , & qu'il informeroit furle-
champ LL. HH. PP. de ce qu'elle auroit
appris.
L'ordre du retour a été en conféquence
expédié de l'aveu des Etats - Généraux. On
approuve généralement la conduite du Comte
de Byland dans cette affaire . Il a fatisfait
à l'honneur de la République en re(
89 )
fufant la vifite de fon convoi ; & il a eu
raifon de ne pas pouffer plus loin une réfiltance
qui n'auroit pu qu'être funefte &
inutile vu la grande fupériorité des Anglois .
Ce n'étoit pas à fa petite efcadre à venger
le pavillon Hollandois infulté & à punir
les Anglois de leur audace. Ce foin eft réfervé
aux Chefs de l'Etat ; c'eft aux Puiffances
Maritimes à faire refpecter leur neutralité
& leur fouveraineté par la nation
qui ofe fe regarder comme la fouveraine
des mers ; & elle aura peut- être raifon d'avoir
cette haute opinion d'elle- même & de
fe conduire en conféquence tant que les
Puiffances neutres confentiront à le fouffrir.
蘩
La lettre par laquelle le Comte de Byland
avoit rendu compte de cette affaire au Comte
de Welderen , Ambaffadeur des Etats- Généraux
à Londres , contient , outre les détails
généraux & connus , ceux- ci ; il fe trouvoit
parmi les vaiffeaux du convoi plufieurs
bâtimens chargés de chanvre & de fer pour
left & deftinés pour différens ports de
France ; il en avoit admis 22 feulement
fous fon eſcorte ; mais il n'y en eut pas la
moitié qui le joignit à la fortie du Texel ;
il ignore le motif qu'ils ont eu de ne point
profiter d'une faveur qu'ils avoient demandée
& qu'il leur avoit accordée ; & vraifemblablement
ils s'étoient joints aux navires
chargés de bois de conftruction qu'il
avoit refufé de recevoir fous fon eſcorte..
Il ajoute même qu'il avoit pris toutes les
( 90 ) .
précautions poffibles pour qu'il ne s'en cachât
aucun parmi le convoi qui d'ailleurs
n'étoit pas fi grand qu'on ne pût aisément
les y découvrir. Le Contre - Amiral ne doute
pas que malgré la vigilance des Anglois
pendant la nuit que les deux flottes ont
paffé en préfence l'une de l'autre , il ne
fe foit échappé quelques - uns des bâtimens
du convoi qui fe font mis en fûreté.
On ne doute pas , en général , que les
Navires faifis ne foient reftitués ; mais cela
fuffira-t- il pour fatisfaire la Hollande ? &
l'infulte faite à fon pavillon , ne demandet-
elle pas une fatisfaction ? Les ennemis de
la Grande Bretagne voient , avec plaifir , un
évènement qui lui ôte au moins l'efpérance .
qu'elle pouvoit concevoir des fecours de fon
alliée ; on ne croit pas qu'elle en retire aucun
du nord , comme elle s'en flattoit. Les
mêmes papiers , qui annonçoient 60,000 hommes
& 21 Vaiffeaux de ligne Ruffes , prêts à
partir pour la feconder , changent à préfent
de langage , & annoncent une neutralité
prévue depuis long- tems , & que les circonftances
femblent affurer : ce dernier
évènement , s'il eft confirmé , comme on le
préfume, ifole à préfent l'Angleterre , qui
aura feule à foutenir tout le poids de la
guerre & les forces de fes ennemis.
> Les Gazette de Madrid , du 28 Janvier ,
ajoute les détails fuivans à ceux qu'elle a
donnés le 25.
Nous avons tout lieu de croire que le convoi
ennemi n'eſt point encore arrivé à Gibraltar , s'il
( 91 )
l'étoit on en auroit reçu des nouvelles ; le Commandant
du Camp de S. Roch nous auroit informé de
l'ufage qu'il s'étoit propofé de faire de fon artillerie
pour empêcher le débarquement , & de l'effet de fes
préparatifs. Un des vaiffeaux de la divifion de D.
Barcelo s'eft emparé du Bringantin Anglois le Chif
chefter , l'un des bâtimens du convoi , chargé entr'autres
de 1200 facs de farine . Le Capitaine Arthur,
Holl. de ce bâtiment , a montré le plus vif chagrin
en apprenant que le fecours n'étoit pas encore entré
dans la place. Nous devons efpérer que les vaiffeaux
Anglois , difperfés & maltraités , qui font reftés dans
ces parages , feront coupés ou mis dans l'impoffibilité
de fervir , quand ' même ils parviendroient à fe
réunir dans la baie. Cet efpoir eft fondé fur l'avis
que nous avons que l'Efcadre de D. Gafton a été
apperçue des côtes de Galice , & qu'à moins d'une
grande contrariété de la part des vents , elle doit
être à préfent très- près du Détroit , fi elle n'y eft pas
déja arrivée ; on pourra donc entreprendre le fiège
& continuer le blocus , fans crainte d'être inquiété
par les forces navales de l'ennemi , à caufe du petit
nombre de vaiffeaux qui , felon les derniers avis
d'Angleterre , font reftés dans les Ports de ce Royaume
, pour défendre les côtes . Nous fommes informés
que le S. Jufto & le S. Gennaro font entrés
à Cadix , ainfi que toutes les frégates ; il ne nous
refte plus qu'à apprendre des nouvelles pofitives des
vaiffeaux que
le mauvais tems avoit féparé de D.
Langara , quelques jours avant l'action . Le S. Julien
& la Ste Eugénie avoient été entièrement démâtés
& pris dans cette fituation malheureule par les Anglois
; mais les Officiers & les équipages de cette
Nation n'ofant les garder & les gouverner , de peur
de- toucher les côtes , les avoient abandonnés. Les
équipages Espagnols ont bravé le danger & les ont
conduits à Cadix , en amenant prifonniers 70 matelots
& quelques Officiers ennemis «<.
.3
D. Jofeph Bajarano , Pilote de la frégate la Sainte
1
( 92 )
Rofalie , arrivivé le 18 à Cadix , fur un bâtiment
Hollandois , arrêté par D. Langara , déclare avoir
reconnu fur la côte , à 1 f lieues du Château de Saint-
Sébastien , 3 vaiffeaux Anglois démâtés , qui ne pouvoient
faire route : il s'eft répandu à Cadix & dans
l'Ile de Leon , que quelques bâtimens avoient relaché
fur les côtes ; on a expédié des Couriers pour
s'allurer de la vérité . On débite auffi que'l'ennemi
s'eft emparé fur la route , de la plus grande partie du
Convoi parti le premier de ce mois du port du Paffage
, pour différentes deftinations ; mais on varie tellement
fur le nombre des vaiffeaux pris , de ceux qui
fe lont échappés, qu'on attend des détails plus exacts.
» La frégate Américaine l'Alliance , de 28 canons
& fc hommes d'équipage , commandée par le
fameux Paul - Jones , eft arrivée à la Corogne le 16
Janvier : il étoit forti du Texel le 17 Décembre , & de
Commodore , bravaut la vigilance des Anglois , a
paffé tout auprès de l'efcadre qui l'attendoit aux
Dunes , a traversé la Manche & eft arrivé fans avoir
rencontré une feule barque ennemie ; dans une croifière
de 10 à 12 jours qu'il a faite fur nos caps , il apris un
bâtiment Hollandois chargé de munitions de guerre
& de bouche deftinées pour Gibraltart ; il s'eft
trouvé fur ce vaiffeau , outre fon artillerie , une
grande quantité de bouches à feu & de machines
renfermant des matières combuftibles : il l'a envoyé
à Boſton. Paul - Jones a 36 ans , fa taille eft moyenne
, bien proportionnée ; fa phifionomie agréable ; fa
converfation annonce une éducation cultivée ; & les
lettres qui lui font attribuées dans plufieurs Gazettes
étrangères , & qu'il ne défavoue pas , prouvent
qu'il le fert également de la plume & de l'épée : il eſt
accompagné du fameux corfaire Cunningham , qui
ayant eu l'adreffe de fe fauver des prifons d'Angleterre
, par un trou qu'il a creufé fous terre , a été le
chercher en Hollande : c'eſt un homme de 32 ans
dont le regard eft déterminé , & dont l'air annonce
La profeffion ".
>
( 93 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. du 18 Janvier.
LE paquebot le Carteret , Capitaine Cartwright,
a apporté le 22 à Penzance des dépêches arrivées ici
le 26 , & portant en fubftance que les Espagnols ,
fecondés par quelques François & Américains , ont
pris Penfacola le 24 du mois dernier le Carteret
avoit quitté le Port deux jours auparavant , & étoit
en croifière ; mais un bâteau que l'on avoit détaché
de Penfacola , pour le joindre s'il étoit poffible ,
avoit eu le bonheur d'y réuffir & de lui remettre
les dépêches dont il étoit chargé. Le 28 , lorfque le
Carteret paffa devant le Port , il y vit plufieurs vaiffeaux
de guerre Efpagnols avec leurs pavilions flottans
, & diftingua parmi eux quelques pavillons Fran
çois & Américains. Les forces Angloifes , qui formoient
la garnifon de Penfacola , confiftoient en
350 hommes reftés du 60e régiment , 600 hommes
de troupes étrangères & 150 de milices , ce qui
fait environ 1100 prifonniers. A l'égard de l'impor-
-tance de la conquête en elle- même , elle confifte
effentiellement en ce que c'eft de cet établiſſement
que les Anglois pouvoient porter les coups les plus
funeftes aux poffeffions Efpagnoles , vu la proximité
de l'extrémité Occidentale de l'Ile de Cuba : que la
Jamaïque , qui en tiroit une infinité de chofes néceffaires
depuis que la guerre lui avoit interdit le com
merce de l'Amérique , a fait une perte irréparable ;
enfin que la baie de Penfacola , capable de contenir
foo vaiffeaux , offroit à ceux des Anglois en tout
tems un abri sûr contre tous les vents . Il eſt à
confidérer d'ailleurs que depuis que le traité de Verfailles
de 1763 a mis l'Angleterre en poffeffion de cet
établiffement , elle y a dépensé des fommes confidérables
. On lit dans le Public Advertifer , que deux
Maifons puiffantes de la Cité vont faire une faillite
de 300 mille livres fterlings , en conféquence de
cette perte.
Il n'eft pas vrai , quoi qu'en aient dit des papiers
jaftement eftimés , qu'il ait été propofé le 27 Janvier ,
( 94 )
"
-
» dans l'Affemblée de la Compagie des Indes , de
» conftruire des vaiffeaux ( de force ) à Bombay ,
» pour le compte de la Compagnie , qui emploieroit
» à cet effet les fonds morts , qu'elle y a pref-
» que toujours en reliquat « . Voici la chofé telle
qu'elle eft. La huitième des loix d'Adminiſtration
de la Compagnie , ne lui permet de bâtir dans l'Inde
que de petits vaiffeaux deguerre. Mais les évènements
de la guerre mettant fouvent en danger , les retours
de l'Inde en Europe , on a demandé que cette Loi
foit fufpendue pour douze mois , à l'effet de conftruire
dans l'Inde feulement un ou deux vaiſſeaux
de force , qui ferviront à la fois à défendre les
établiſſemens de la Compagnie , & à fuppléer pour
le retour en Europe , les vaiffeaux qui auroient péri ,
ou auroient été pris dans l'Inde. - Les conftructeurs
Anglois eux-mêmes , quoique leurs droits
paroiffent en fouffrir , ont déclaré qu'ils donneroient
leur aveu à cette opération , qui eft déjà autoriſée
par un acte du Parlement , paffé il y a cinq ans
& dont juſqu'ici les Directeurs n'avoient pas voulu
tirer avantage , & qu'ils font forcés de faire
aujourd'hui , par les circonftances .
-
Un Ecrivain politique a expliqué par cet
apologue la conduite du Ministère Anglois envers
l'Amérique & P'Irlande .
Un homme avoit un
fils & une fille. Le fils , joli garçon , mais pétulant ,
étoit l'objet des affections du pere & de fes plus
douces espérances , & la fille fouffroit dans un
grenier , la faim , la foif & le plus affreux abandon.
Le jeune homme vrai enfant gâté , fe permit
quelques impertinences. Au lieu de chercher à le
ramener à fon devoir avec douceur , le pere le
reprit trop rudement , & alla même jufqu'à vouloir
ufer des voies de fait les plus humiliantes . Celuici
, qui s'eft crû trop grand garçon pour une punition
de cette nature "
a pris fon parti , & s'eft
ſauvé de la maiſon , ſans s'embarraffer des menaces
de fon pere , qui à la fin l'a déshérité. Alors le jeung
( 95 )
homme aveuglé par fon defefpoir , & forcé par
la néceflité s'eft jetté dans les bras d'une famille
étrangère , où il s'eft marié , & a formé une
maifon de commerce féparée de celle de fon
pere. - L'aîné de la maifon étant ainfi perdu , on
s'eft fouvenu de la fille qui étoit au grenier : on
l'a fait décendre : on l'a vétue , on lui a donné une
toilette on l'a fait entrer dans le fallon de compagnie
, où elle n'avoit jamais mis les pieds , on
lui permet de fortir , & de rendre vifite aux voifins
elle a même l'efpérance d'avoir un petit nègre , qui
lui portera la queue.
:
On parle de la Vice- Royauté d'Irlande pour le
Duc de Northumberland. Ce Seigneur a déjà réfidé
quelques années en cette qualité dans ce Royaume
où il étoit fort aimé , ainfi que le Lord Percy fon
fils. On raconte fur ce dernier une aventure affez
fingulière. Le Lord Percy fut attaqué fur un pont
par quatre affaffins , qui lui enlevèrent la bourse &
tous les effets , & délibéroient de le jetter dans la
rivière. Il n'entendoit point fans doute leur jargon ,
car il ne s'occupoit que de retirer de leurs mains ,
quelque prix que ce fut , une montre de famille , de
peu de valeur pour eux , & leur difoit qu'outre la
fomme qu'ils en voudroient avoir , il leur donneroit
encore un bon fouper dans fon hôtel. Ces malheureux
le reconnurent alors , tombèrent à fes pieds ,
le fuppliant de reprendre la montre & une partic
de l'argent & des effets dont ils l'avoient dépouillé : ,
il confent quant à la montre , mais à condition qu'ils
viendront fouper chez lui. Ils y vont tous quatre ,
font bien traités , reçoivent encore de ce Seigneur
une bonne fomme d'argent , & s'en vont , enchantés
de fa politelle , comme lui de la confiance qu'ils
avoient montrée dans fa parole .
La Société Royale propofe de faire frapper une
médaille en l'honneur du célèbre Capitaine Cooke.
Les préfens font déjà arrêtés : à la tête de la lifte ,
pour les médailles en or , font le Roi & la Reine
( 96 )
d'Angleterre , l'Impératrice de Ruffie , le Roi de
France & la veuve du Capitaine . Il en fera donné
en argent aux principales Académies de l'Europe ; &
lorfque les diftributions auront été faites , le coin
fera rompu.
Voici l'extrait de baptême du Capitaine Cooke ,
très-petite fource d'un très grand nom.
-
Marton , 21 Janvier 1780. Le ; Novembre
1728 , Jacques , fils de Jacques Cook , Journa
lier, baptifé. Je certifie que l'extrait ci - deffus eft
copié fidèlement du registre de l'Eglife de ce lieu
ce 21 Janvier 1780. Signé , TH . BEAUCOK , Curé
de Marton.
Ce village eft à quatre milles de Great-Ayton ,
en Yorkshire.
Le Lord Maire vient de rendre un Jugement à
fon Tribunal de Guildhall , contre un nommé
Gough , accufé de réfiftance à Juftice. - Des
Records s'étoient préfentés chez lui pour l'arrêter ,
à la pourfuite de fes créanciers . D'abord il avoit
paru vouloir s'arranger , mais c'étoit pour le défaire
plus ailément de l'Officier & de fa compagnie.
Il faifit fon moment pour les chaffer de chez
lui par force , aidé d'un de fes garçons . Eux ,
plus grand nombre , alloient s'aflurer de leur proie ,
lorfque Gough s'échappe de leurs mains , & court
délier un animal fauvage qu'il montre au Public
pour de l'argent . L'Officier croit voir un Centaure
ou un Griffon : c'étoit un Hourang - Outan qui
s'avançoit fur lui , en lui montrant les dents . Toute
la Pouffe fe fauve bien vite ; Gough n'eut que la
Le
peine de remettre fon libérateur à l'attache.
-
en
Lord Maire l'a condamné à payer une amende de
cinq guinées ; mais il aura bientôt regagné cette
fomme , & beaucoup plus , car il va chez lui une
affluence prodigieufe , à un shelling par tête , pour
voir faire à fon animal les grimaces qui ont mis
de fi braves gens en déroute.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 24 Décembre.
BIEN des perfonnes attribuent ici la démiffion
d'Abdoul Rezac Effendi , à la jaloufie
du Grand -Vifir qui voyoit avec peine auprès
de lui des talens dont il fentoit , malgré lui ,
la fupériorité, & qui lui faifoient ombrage . Ce
Miniftre eft généralement regretté par les
Envoyés des Puiffances étrangères qui ,
accoutumés à traiter avec lui , l'avoient
trouvé plus liant & plus inftruit que fes
prédéceffeurs. Les Francs partagent également
ces regrets ; ils craignent de ne pas
trouver auprès de fon fucceffeur la même
protection ; trois jours avant fa retraite , il
avoit donné une nouvelle preuve de fon empreffement
à les obliger . Un Juif , ſujet des
Provinces Unies , avoit été arrêté par la
Police de cette capitale , pour avoir vendu
de la thériaque en contravention aux Ordonnances
du Grand- Vifir qui défendoient fous
peine de mort le débit de celle qui ne portoit
19 Février 1780 .
-
e
( 98 )
pas l'empreinte du cachet de l'Ambaſſadeur
de Venile. Abdoul Rezac le rendit chez le
Grand- Vilir , pour repréſenter que ce Juif
vivoit fous la protection de l'Ambaffadeur de
Hollande , que fa condamnation feroit une
atteinte portée à la jurifdiction étrangère , &
parla avec tant de force , que quoique l'on
eût déja fait les apprêts du fupplice , le prifonnier
fut relâché , fous condition de ne
plus fe montrer dans cette ville. Hamet Hafil
Effendi qui a été élevé à la place d'Abdoul
Rezac , étoit , il y a fix ans , Commis d'un
particulier Grec ; on ne peut juger de fes
talens que quand il aura travaillé dans fon
département. Il paroît fort attaché à la loi
Mahometane , & dévoué au Grand- Vifir à
qui il doit fa fortune .
RUSSIE
De PETERSBOURG , leis Janvier.
LA Cour a reçu des avis de la Perfe , portant
que depuis la mort de Kérim - Kan , tous
Les Gouverneurs des provinces & des villes
de ce Royaume , ainfi que les Chefs des Hordes
qui en dépendent , fe font révoltés contre
fon fils Albofat - Kan qui , fecondé par un
corps de 10,000 hommes , s'étoit fait déclarer
Régent. Pour mettre les frontières de
cet Empire à couvert des incurfions de l'un &
de l'autre patti , l'Impératrice a envoyé ordre
aux troupes réparties dans les Gouvernemens
de Cafan , Aftracan & Afoph , de fe réunir
( 99 })
& de former un cordon fur les confins. Ces
troupes , au nombre de 10,000 hommes
feront fous les ordres du Lieutenant Général
Souwarof. On a fait auffi des difpofitions
pour conftruire & équiper fur le Volga quel
ques navires qu'on pourra employer , s'il en
eft befoin , fur la mer Cafpienne.
Le calendrier géographique qui s'imprime
ici tous les ans , vient de paroître. Il compte
dans l'Empire 419 grandes villes dont 93
ont été créées villes fous le règne de S. M. I.
actuellement régnante. Il fait auffi mention
d'un plan préfenté à l'Impératrice par la Commiffion
des bâtimens de Pétersbourg & de
Mofcou , dans lequel on propofe d'en bâtir
77 autres.
SUÈDE.
De STOCKHOLM le Is Janvier.
>
LA Cour eft de retour depuis quelques
jours de Gripsholm en cette capitale. Les
fêtes pendant l'hiver auront lieu à l'ordinaire,
à l'exception des bals mafqués ; on annonce
qu'il n'y en aura point au théâtre.
S. M. a nommé Commiffaire des Poftes de
Suède à Hambourg , M. H. Bregard qui a
rempli jufqu'à préfent les fonctions de Secrétaire
de ce Commiffariat.
་
La Compagnie des Indes expédiera cette
année 3 vaiffeaux de Gotthembourg ; ce font
Adolphe Frédéric , le Prince Guſtave & la
Finlande.
e 2
( 100 )
On a appris ici la nouvelle de la faiſie faite
par les Anglois de quelques navires du convoi
parti d'ici pour divers ports de France ,
malgré les réclamations du Capitaine.
Fletwood , Capitaine de l'une des frégates
qui l'efcortoient. On ne doute pas que notre
Envoyé à la Cour de Londres n'ait reçu des
inftructions à ce fujet. Il est très- intérellant
pour nous de conferver la liberté de notre
commerce & nous nous flattons que les
repréſentations qu'on doit faire à cet égard
auront leur effet.
›
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 20 Janvier.
Le tems s'eft fort radouci depuis quelques
jours , & on fe flatte de voir fondre les glaces
qui interceptent le cours de la navigation du
Danube.
On mande de la Bohême , que le Comte
de Buquoi , occupé du bien des habitans de
fes terres , & des moyens de bannir la mendicité
, a affigné des fonds confidérables qui
doivent être diftribués aux pauvres . Tous
les Paſteurs & les Officiers de Juſtice ont été.
chargés de dreffer un état des habitans , celui
de leurs reffources particulières ; c'eft d'après
cela qu'il s'affarera des véritables befoins de
chacun & qu'il y pourvoira ; il invite les
perfonnes aifées à le feconder.
» Suivant des lettres de Belgrade , en date du 31
Décembre dernier , les Turcs célébrèrent le 18 le
( 101 )
Kurban -parfem , ou la Fête des Offrandes , qui dura
jufqu'au 22. L'ufage pendant ce tems eft de tirer le
canon plufieurs fois durant le jour. Chaque Mufulman
fait tuer , felon fes facultés , plus ou moins
de beftiaux , qu'il diftribue aux étrangers & aux
pauvres. Les riches & les grands font auffi des aumônes
, qui montent quelquefois à 1600 piaftres .
Le 25 , ils firent encore une décharge de leur artillerie
, qui fit conjecturer qu'elle annonçoit quelque
évènement heureux on a appris qu'en effet une
des Sultanes étoit accouchée d'un Prince « .
De BERLIN , le 24 Janvier.
Le corps de feue S. A. R. la Princeffe
Douairiere de Pruffe a été dépofé folemnellement
le 21 , à ro heures du foir, dans la
tombe royale dans l'Eglife du Château. Hier
on a prononcé dans toutes les Eglifes un
Sermon au fujet de la mort de cette Princeffe
; le texte général donné par le Roi luimême
est tiré de l'Evangile felon S. Matthieu ,
chs , v. 8 : Bienheureuxfont ceux qui font
nets de coeur , car ils verront Dieu.
Des fept Confeillers compliqués dans la
fameufe affaire du Meûnier Arnold , deux ,
M. Ranfleiben & M. Schleiber , ont été déclarés
innocents ; les cinq autres ont éré
caffés & condamnés à dédommager le Meûnier
, & à un an de prifon dans la Fortereffe
de Spandau , où ils ont été conduits le 7 de
ce mois. Depuis ce Jugement à jamais
mémorable , on voit une multitude d'habitans
de la campagne qui ont des procès ,
venir préſenter des Suppliques au Roi qui
c 3
( 102 )
les reçoit fouvent lui - même , & s'entretient
avec eux avec une affabilité & une bonté
égales à la justice. Deux de fes Officiers font
chargés de les recevoir lorfque S. M. eft
occupée , & de les porter au Grand- Chancelier
qui a ordre de les examiner fur le
champ. S. M. pour diminuer le nombre des
procès , & pour améliorer l'adminiftration
de la Juſtice , a rendu le 28 du mois dernier
deux Edits qui ont été publiés le 11 de
celui- ci ; ils contiennent des inftructions ,
l'un pour les différens Colléges de Juftice ,
& l'autre pour les Chambres pupillaires.
Le Roi ayant remarqué que les droits que
fe faifoient payer ces dernières pour l'adniniftration
des biens les plus médiocres ,
abforbent quelquefois toute la fortune des
mineurs , ordonne qu'on ne faffe payer à
ces derniers ni épices , ni droits de timbre ,
ou autres , lorfque ces biens ne fuffifent pas
à leur éducation ; & que dans le cas où ils
fuffifent , mais que le furplus eft très- madique,
on ne percevra que les derniers droits
fans rien prendre pour l'adminiſtration . Le
premier Edit eft plus étenda & mérite d'être
connu .
S. M. &c. Suivant les mouvemens paternels de fa
follicitude conftante & infatigable pour le bien & la
sûreté de tous fes fidèles Sujets , a toujours porté
une attention particulière fur l'adminiftration d'une
Juftice prompte , folide & impartiale de laquelle
dépendent le repos & le bien être de tous les Particuliers.
Cependant , comme elle remarque avec
déplaifir que, nonobftant toutes les difpofitions fa
( 103 )
lutaires faites jufqu'ici à cet effet , l'accompliffement
parfait d'un but auffi important rencontre encore de
& que fes inten- tems en tems nombre d'obftacles ,
tions n'ont pas encore été fuivies jufqu'ici géné
ralement & dans tous les points , S. M. a jugé à
propos de donner à fon Grand Chancelier une inf
truction particulière fur cet objet , en vertu de laquelle
l'on notifie à tous les Coiléges de Juftice dans
les Etats de Sa Majefté , pour leur information ,
& pour qu'ils l'obfervent exactement felon leur devoir
, ce qui fuit .
I. S. M. veut très -férieuſement que les Préfidens ,
les Confeillers , & en général tous les Membres de
fes Colléges de Juftice , fe rappellent de nouveau
le ferment facré qu'ils ont prêté , & en vertu duquel
ils font tenus de rendre la juſtice la plus prompre
&-la plus impartiale à tous & chacun , fans la
moindre acception de perfonnes , & fans confidérer
aucunement le rang , les richelles , ou les autres
qualités accidentelles des Parties refpectives , mais
de fuivre au contraire les règles de leur devoir &
leur confcience , ainfi que les loix du pays & l'équité
qui y eft conforme . C'eft fpécialement la volonté
très -férieufe de S. M. ; que dans les procès
entre des Seigneurs & leurs Vaffaux , foit des Cor
porations entières ou de fimples Individus , les
Tribunaux redoublent conftamment d'attention ,
afin que les perfonnes du bas-rang & les pauvres , dont les caufes font ordinairement défendues avec
trop d'inattention & de négligence par les Avocats
qui leur font donnés d'office , ne deviennent pas les
victimes de la chicane & des artifices de leurs Adverfaires
riches & puiffans , mais que plutôt on les
aide à obtenir juſtice avec le même zèle & la même
vigueur que tous autres . Ceux des Officiers de Jultice
qui s'éloigneront le moins du monde de l'obfervation
de ces devoirs & de nos intentions Royales
, qui fe laifferont féduire par des dons & des
e 4
( 104 )
préfens à tordre le Droit , qui agiront d'une ma.
nière déraisonnable & partiale par crainte humaine
, par amitié , par inimitié , ou par d'autres
paffions , & en général ceux qui , de quelque, manière
ou par quelque caufe que ce foit , donne
ront lieu de former des foupçons fondés contre
leur intégrité , doivent s'attendre infailliblement
qu'après un rigoureux examen préalable , ils
feront non - feulement caffés , mais punis de plus
des peines corporelles les plus févères ou même
capitales , que S. M. fe réferve dans tous les cas de
prononcer elle-même contre eux. Quant aux Mem .
bres des Tribunaux , qui par inattention , par nonchalence
& par une légèreté exceffive , négligent
les procès qui leur ont été confiés , ou qui les laiffent
entièrement indécis , ou qui du moins ne les
étudient pas avec l'attention , la folidité & la dili
gence requifes , & qui donnent lieu par - là à des
griefs bien fondés , ils feront punis non-feulement .
par la démiffion qu'ils recevront fur le champ de
leurs emplois , dont une pareille conduite les aura
rendus indignes , mais auffi par une punition rigoureufe
, fuivant l'exigence du cas . S. M. a pris
les mefures les plus efficaces pour être inftruite
avec certitude de toutes les fautes pareilles & de
tous les abus dans les Offices de Judicature : &
tous les griefs , portés contre les Colléges & Offi.
ciers de Juftice , feront non- feuleinent examinés
avec rigueur ; mais il fera aufli fait de tems en
tems des vifitations de Juftice , dont l'annonce fe
fera préalablement tant dans les Chaires qu'ailleurs
, afin que chacun , qui croira avoir quelque
plainte fondée contre le Collège à vifiter , la porte
au lieu convenable ; que l'affaire foit examinée
avec toute la févérité & l'exactitude poffible ; &
que ceux , qu'on trouvera à cette occafion s'être
rendus coupables de quelque prévarication dans
leurs devoirs , foient obligés d'en répondre , ains
*
( 105 )
qu'il appartient & qu'il a été ftatué ci - deffus..
II. Lorfque S. M. envoie des Suppliques à des
Colléges de Juftice , & qu'il lui plaît de demander
des informations , Elle veut qu'on l'inftruife nonfeulement
de la décision qui aura enfuivi , mais
aufli qu'on y ajoute un expofé brief , précis & clair
des principaux motifs qui ont fait juger de cette façon
, & non autrement .
III . S. M. renouvelle par la Préfente & rend plus
rigoureufes encore toutes les Ordonnances contre les
chicanes , les artifices & les extorfions d'Avocats
malhonnêtes ; & Elle enjoint aux Dicaftères , particulièrement
aux Préfidens & Directeurs d'iceux
comme une de leurs obligations les plus effentielles ,
de veiller avec une attention non interrompue fur
la conduite des Avocats qui fuivent le Barreau ;
d'ordonner , d'abord qu'ils auront fait naître contr'eux
le moindre foupçon d'un procédé mal - honnête
, l'examen le plus rigoureux , fans aucun menagement
; & , au cas qu'ils foient trouvés coupables
, d'en informer à l'inftant fon Grand - Chancelier
, afin qu'il les puniffe ultérieurement , nonfeulement
en les caffant , mais auffi par l'emprifonnement
, les travaux publics , ou autres peines rigoureufes
, proportionnées à leur délit .
IV. S. M. perfuadée qu'on pourroit éviter une trèsgrande
partie des procès les plus longs & les plus
difpendieux , fi dès le commencement avant que
l'affaire fût encore embrouillée par les tournures
artificieufes & les fubterfuges des Avocats , &
avant que les Parties fuffent réciproquemment aigries
& animées , l'on eût tenté les voies amicales
auffi férieufement qu'il convient , & qu'on eût piis
toutes la peine poffible pour accommoder le différent
; S. M. , pour atteindre à ce but , a bien voulu
preferire les règles fuivantes :
La fuite à l'ordinaire prochain .
es
( 196 )
ITALIE.
De ROME , le 15 Janvier.
L'ARCHIDUC Maximilien & la Princeffe
fon épouse arrivèrent ici Lundi dernier , &
defcendirent au Palais de Médicis que l'on
avoit magnifiquement illuminé . Le lendemain
le Prince Charles Albani alla notifier
l'arrivée de LL. AA. RR . au Souverain Pontife
qui les envoya complimenter par fon
Maître de Chambre ; elles eurent le même
jour une audience de S. S. Les fêtes qu'on
avoit préparées pour les recevoir ont commencé
& fe fuccèdent fans interruption.
» Le P. Francefco Saverio Varguez , premier
Général des Auguftins , lit - on dans la Gazetta
univerfale de Florence , defirant mettre fin aux querelles
dans lefquelles dégénèrent trop fouvent les
difputes des Ecoles publiques , avoit écrit une lettre
circulaire pour ordonner à tous les Religieux de ne
plus citer à l'avenir dans leurs thèses l'autorité de
S. Thomas. Mais comme il s'étoit élevé à cette occafion
quelques différens entre les Auguftins & les
Dominicains ; le Général des premiers , fuivant les
mouvemens de fon zèle & de fon amour pour la
paix , s'eft fait un devoir de prévenir toutes les
faires de cette efpèce de défunion entre les deux
Ordres ; en conféquence il a publié une nouvelle
lettre circulaire par laquelle , après avoir proteſté
de la vénération que tout fon Ordre & lui ont toujours
eu pour le S. Docteur & pour fa Doctrine , il
donne un rare exemple de modération religieufe ,
en révoquant la première lettre , qu'il n'avoit écri
te , dit -il , que pour prévenir tout ce qui pourroit
donner lieu à de vaines difputes dans les exercices
( 107 )
fcholaftiques , & laiffe pleine liberté aux Religieux
de fon Ordie , de s'appuyer de l'autorité de Saint
Thomas toutes les fois qu'ils le jugeront à propos
".
On mande de Triefte qu'on y prépare en
toute diligence les cargaifons des bâtimens
impériaux & royaux deftinés pour les Indes
Orientales , où ils doivent aller continuer le
commerce ouvert avec tant de fuccès entre
les Etats Autrichiens & la Côte Malabare,
Le S. Siége vient enfin de recevoir de
fon Nonce en Pologne la réponſe qu'il en
attendoit fur la demande que l'Evêque de
Mohilow avoit faite à l'Impératrice de Ruffie,
de faire connoître fes intentions relativement
au noviciat des ex--.Jéfuites ouvert dans
la Ruffie-Blanche. Elle porte , dit - on , en
fubftance :
ככ
Que S. M. I. croyoit les Jéfuites néceffaires à
l'éducation de la jeuneffe dans la partie catholique
de fes Etats ; qu'on ne pouvoit fe pafler de ces Re
ligieux ; qu'en conféquence fon intention droit de
leur accorder non- feulement un afyle , mais de leur
permettre de s'y multiplier en recevant des fujets ;
que quant à ce qui regardoit leur inftitut , il
étoit indifférent à S. M. I. qu'ils gardaffent le nom
de Jéfuites , ou qu'ils deviaffent des Prêtres fécu .
liers ; qu'elle ne trouveroit point mauvais que te
Pape donnât fur ce point les ordres qu'il jugeroit
à propos ; que fon intention n'étoit point de met. `
tre aucun empêchement à l'exécution entière du
bref d'extinction donné par fon prédéceſſeur «.
D'après cette réponſe , il ne dépend plus
que du Pape de fupprimer le noviciat de
la Ruffie- Blanche.
e 6
( 108 )
ESPAGNE,
De MADRID , le 1er. Février.
NOTRE Gazette du 18 ne nous a point
donné de nouveaux détails du combat du
16 de ce mois. S'il faut en croire pluſieurs
lettres particulières du Camp de S. Roch ,
le 23 il y avoit dans la baye de Gibraltar 12
vaiffeaux de ligne Anglois , très-maltraités , &
14 bâtimens de leur convoi ; on appercevoit
au loin d'autres vaiffeaux qui louvoyoient
pour entrer dans la baye. Les 3 vaiffeaux
dont on ignoroit pofitivement le fort , font
à Gibraltar . Ce font le Phénix de 80 canons
que montoit D. Juan de Langara , le Diligent
& la Princeffe , de 70 ; ils avoient été
rafés comme des pontons . Ce brave Chef
d'Efcadre qui a foutenu un combat auffi
inégal , & qui a vendu fi chèrement leur
victoire aux Anglois , embarraſlés à préfent
pour le réparer dans un Port où ils ne trouvent
pas les matériaux dont ils auroient
befoin , a été bleffé en trois endroits , mais
principalement à la tête. Il a eu cependant
la force d'écrire au Miniftre. Les ennemis
l'ont traité avec les égards & la diftinction
dûs à fa bravoure , & on le croit actuellement
au Camp de S. Roch avec tous les
Officiers de fon efcadre qui ont été relâchés
fur leur parole .
On n'eft pas fans inquiétude fur le Monarque
, l'un des vaiffeaux qui ne fe font
( 109 )
point trouvés au combat. Mais les avis de
S. Roch ne portent pas qu'il ait été apperçu
dans la baye. A ce qu'on a dit de la rentrée
du S. Julian & du S. Eugenio à Cadix ,
on doit ajouter les détails fuivans :
Ces vaiffeaux privés de leurs mâts & abfolument
rafés , avoient été pris. Les Anglois avoient
envoyé des foldats & des matelots pour les amariner.
Le tems étant devenu mauvais le 17 , & les
vainqueurs ne pouvant gouverner ces navires dans
des parages qu'ils ne connoiffoient pas , eurent recours
aux Espagnols , qui répondirent que le fa
lut des vaiffeaux ne les intérefloit pas , puifqu'ils
ne leur appartenoient plus , & qu'il leur étoit égal
de périr ou d'être prisonniers. Les Anglois ne jugèrent
pas que cela fût auffi égal , & le danger
augmentant , ne pouvant vaincre les refus obftinés
des Elpagnols , ils confentirent à devenir prifonniers
à leur tour , pourvu qu'on les fauvât ; cet arrangement
décida les Efpagnols à manoeuvrer , &
ils ramenèrent les vaiffeaux à Cadix. Les prifonniers
Anglois racontent qu'un de leurs vaiffeaux
a coulé bas pendant le combat , & que plufieurs
ont été fort endommagés.
Deux Couriers expédiés de la Corogne
nous ont appris que D. Gaſton a été apperçu
dans ces parages avec 15 vaiffeaux. On écrit
de Lisbonne que le 25 il étoit près du Cap.
S. Vincent ; ainfi nous ne doutons pas que
le premier Courier ne nous apporte la nouvelle
de fon arrivée à Cadix , où D. Louis
de Cordova l'attend avec 11 vaiffeaux prêts
à appareiller. Il ne fera pas aifé aux ennemis
de fortir du Détroit , on en peut juger
par ce qu'il leur én a coûté pour y entrer.
( 110 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 4 Février.
Nos nouvelles de l'Amérique fe réduiſent
encore à des ouï-dire. Le Général Prévoft
arrivé de New- Yorck le 29 du mois dernier,
ainfi que d'autres Officiers , a apporté des
dépêches qui n'ont point été rendues publiques.
Elles confirment , dit-on , l'expédition
du Général Clinton du côté de la
Géorgie , dont on continue de parler d'une
manière très -vague ; on le difoit décidément
parti au commencement de Novembre dernier
; aujourd'hui on fe contente de dire
que le 23 de Décembre tout étoit prêt feulement
pour l'entrepriſe projettée , qu'on
croyoit regarder le fud du continent des
Ifles. Les Généraux Clinton & Cornwallis
étoient embarqués fur une flotte compofée
de 3 ou quatre vaiffeaux de ligne , de 3 de
so canons , de plufieurs groffes frégates , &
de tranfports fuifans pour 10,000 hommes,
On ajoute , pour raffurer vraisemblable-
/ ment fur New - Yorck dont le fort doit
inquiéter lorfqu'on en tire la majeure partie
des forces qui pouvoient défendre cette
place , que le Général Clinton y en laiffe
de fuffifantes pour rendre vains tous les
efforts du Général Washington ; cela n'empêche
pas que fi la nouvelle du départ de
nos troupes fe confirme , nous ne nous
attendions bientôt à apprendre que cette
place a changé de maître .
( 111 )
Le filence du Gouvernement furice qui
s'eft débité de la prife de Penſacola , donne
encore à quelques citoyens l'efpérance d'apprendre
que cette nouvelle n'eft pas fondée ;
il y en a un grand nombre qui n'en augurent
pas auffi-bien. Ils favent que le Ministère
n'eft jamais preffé de donner les avis défa-
-gréables ; quelques uns de fes partifans prennent
cependant les devans d'une manière
alarmante , en difant que cette place
ne valoit pas la peine d'être gardée .
» On leur répond que Penſacola qui eft par 20 ,
22 , latit. N. & 87º , 20 , longit . O. , eft fituée
dans une baye du même nom , fur une côte Lablonneufe
ou ne peuvent aborder que de petits bâtimens
, quoique la rade foir des meilleures du
golfe du Mexique , dans laquelle les vaiffeaux mouilfent
à l'abri de tout vent , parce que la terre eft
très - élevée de toutes parts. Le commerce de la Floride
occidentale confifte en peaux , en bois de teinture
, en matières propres à teindre , en argent , en
piaftres , en coton , en riz & en quelques bois de
conftruction . Les habitans de ce pays avoient coutume
de tirer beaucoup de marchandifes d'Angleterre
; mais depuis la guerre d'Amérique , leur commerce
marchoit à grands pas vers la ruine. Cette
Colonie formoit une barrière contre les excurfions
de nos ennemis , & fes ports intimidoient l'Eſpagne
en ce qu'ils commandoient le paffage pour arriver
à fes établiffemens , & que fes galions rangeoient
les côtes de la Floride le plus près poffible.
La perte que nous en avons faite , fi elle fe copfirme
, aura des fuites très fâcheufes pour nous ,
& nous pourrons dire que nous avons perdu 14 provinces
, fans compter les ifles
( 112 )
Depuis la relation de la conquête du fort
d'Omoa qu'on a cherché à faire regarder
comme un objet de la plus grande importance
, on attendoit avec impatience l'arrivée
des vaiffeaux fi riches, qu'on difoit avoir
été pris à cette occafion , & dont la cargaifon
débarquée fous nos yeux , auroit pu
confirmer ce qu'on nous a débité ; il paroît
qu'il faut y renoncer.
Nous avons appris , dit un de nos papiers , par
la malle arrivée des ifles le 21 Janvier , que le Capitaine
Luttrell , après la prife d'Omoa , étoit fi
jaloux de ramener en Angleterre les vaiffeaux de
regiftres , qu'il a aban lonné la flotte des vaiſſeaux
marchands qu'il étoit chargé d'efcorter , & qu'il a
continué fa route fans elle. Auffi - tôt que le Chevalier
Peter Parker en a été inftruit , il lui a détaché
un vaiſſeau pour lui ordonner de revenir ; le
Capitaine a obéi , à fon arrivée il a été mis aux Arrêts
, & il doit être jugé par un confeil de
guerre .
-
Nos planteurs de la Jamaique font dans
les plus vives inquiétudes fur l'évènement
de Penſacola ; c'étoit de cette Colonie qu'ils
tiroient tout le bois dont ils avoient beſoin ;
manquer d'un article auffi néceffaire , feroit
pour eux une perte inappréciable.
» On fait qu'ils avoient fouferit une fomme de
8000 liv . fterl . pour lever un régiment qui feroit
employé à la défenfe de cette ifle importante ; ils
fe font affemblés ces jours derniers dans le deffein
de retirer les fonds foufcrits , comme devenus inutiles
, parce que le danger étoit paffé . M. Atkinfon
& fes amis s'y opposèrent avec toute la chaleur
du zèle miniſtériel ; leurs efforts auroient été
vraisemblablement inutiles , fi M. Atkinfon n'eût
( 113 )
pris le parti d'avouer que malgré la ceffation du
danger pour le moment actuel , la Jamaïque n'étoit
rien moins qu'en sûreté , parce que les ennemis
auroient dans peu de tems des forces égales.
& peut-être même fupérieures aux nôtres dans cette
partie du monde. Cet argument & celui qui l'avan.
çoit , déterminèrent l'affemblée à confentir que la
foufcription fût appliquée à la levée d'un régi
ment «.
La fituation de la Jamaïque & de nos
Ifles en général doit être réellement alarmante
, puifque 10,000 homines ont reçu
ordre de s'embarquer fur le champ pour s'y
rendre . Tous les nouveaux régimens font
deftinés pour ce fervice , à l'exception de
celui du Lord Harrington ; on préfume qu'il
n'a été difpenfé particulièreinent de s'embarquer
que par le crédit du Lord Chesterfield
auprès du Lord Sandwich. Il eft Capitaine
dans ce régiment ; & comme il ne veut pas
fortir d'Angleterre pour faire un fervice auffi
pénible , on croit qu'il a obtenu cette faveur
pour lui & pour fon corps . corps.i
Les 300 voiles parties avec l'Amiral Rodney
, & qu'il a dû quitter pour remplir fa
miffion à Gibraltar , ont été , dit-on , l'attendre
à Madère , où il fe propofe de les
joindre enfuite s'il le peut. Le 30 du mois
dernier , un nouveau convoi defliné également
pour les Illes a mis à la voile de
Plimouth ; il eft efcorté par l'Intrépide de
64 canons , Capitaine S. John , la frégate
le Milfort , Capitaine S. W. Barnaby , &
trois vaiffeaux de force. Les 86 , 87 & 91 °
( 114 )
•
Régimens y font embarqués avec un autre
forti de Portsmouth. Ce convoi doit aller
joindre le premier à Madère ; & on ne laiſſe
pas de craindre que le retard qu'il a éprouvé
& qu'il peut éprouver encore en attendant
P'Amiral Rodney , ne donne à M. de Guichen
, qu'on fait prêt à partir de Breft , d'où
il a peut-être à préfent appareillé , l'occafion
de le rencontrer.
·Rien ne peut être comparé , lit - on dans un de nos
Papiers , à la folie ou à la perverfité qui règne dans
chacun des départemens de l'Adminiſtration actuelle.
La marine & la guerre font également conduites.
Après avoir laiffé fi long - tems la Jamaïque à la
merci de l'ennemi , car à préfent tout le monde
fait qu'elle ne lui a échappé que par miracle , on
fe détermine enfin à envoyer aux Ifles un renfort
de quatre régimens. Mais au lieu de faire partir
de vieux corps qui feroient aguerris contre le
changement de climat , le Bureau de la Guerre a
cu la fageffe de choisir quatre régimens de nouvelles
recrues levées l'été dernier , & dont deux
n'ont pas actuellement leur accoutrement complet.
Il n'y a pas dans le Royaume un feul militaire qui
ne voie avec indignation qu'on veut facrifier ces
nouvelles troupes. Deux des régimens qui font en
garnifon à New- Yorck , & qui n'y font rien , au
roient été plus utiles dans les Illes , parce qu'ils
font déja aclimates & accoutumés à ce fervice
que les trois régimens qui font partis avec l'Amiral
Rodney , & les quatre qui ont aujourd'hui ordre
de s'embarquer. Eft-ce ignorance ? Eft-ce jaloufie
relativement à quelques - uns des nouveaux corps ?
Y a- t il quelqu'efpérance que le Lord Chatham ,
& quelqu'autres jeunes gens de diftinction puilent
fuivre la malheureufe deftinée du frère de Mylord
Derby , le Lieutenant Général Stanley ) tandis
·
( 115 )
,
que le Lord Barrington & l'aimable Lord Cheſterfield
doivent demeurer ici pour être Gardes du Corps
du Miniftre dans le Parlement , & du Souverain.
lorfqu'il fe mettra l'été prochain en campagne à la
tête de fes troupes. Quoiqu'il en foit , il paroît
que felon l'opinion de certaines gens , il vaudroit
mieux perdre nos Ifles que d'enlever un feul foldat
employé à faire la guerre dans l'Amérique Septentrionale.
On témoigne beaucoup plus de joie pour
quelques arpens de fable Américains réduits en cen
dres , ou pour un avantage remporté par des fauvages
fur des pay fans défarmés , qu'on ne feroit
pour la sûreté de toutes nos Ifles , & la profpérité
de tout notre commerce . Heu pietas ! heu prifca
fides !
L'affaire des vaiffeaux neutres faifis fait
toujours beaucoup de bruit. Le 21 , on a lu
& affiché à la porte de la Bourſe , une proclamation
du Roi qui ordonne qu'à l'avenir
tout vaiffeau étranger pris , ayant à bord &
portant aux ennemis de la Grande- Bretagne
des munitions de guerre & des marchandifes
de quelqu'efpèce que ce foit , feront décla
rés de bonne prife , & que les vaiffeaux & les
cargaifons feront vendus au profit des preneurs.
On ne fait pas comment les puiflances
neutres prendront cette proclamation la
Hollande fera fans doute des plaintes. Le
Miniftre de Suède a déja préſenté un Mémoite
très- fort au fujet de l'atteinte portée à
la liberté du commerce de fa Nation.
» Ce Mémoire porte en fubftance que les ordres
donnés par le Roi au Commandant de få Marine ,
équivalent , en quelque forte , à une prohibition
totale de tout le commerce d'exportation de la
( 116 )
Suède , lequel confifte en bois de conftruction
cordages , chanvre & fer. La Suède , en tems de
guerre , eft précisément dans les mêmes termes
avec la France & l'Angleterre ; en tems de paix ,
elle eft fur le même pied que le reste de l'Europe.
Que la France & la Grande- Bretagne foient dans
un état de guerre ou de paix entr'elles , ou qu'il
y ait fimplement des hoſtilités , la Suède fe regarde
comme également liée par fes Traités envers l'une
& l'autre. La totalité de fon exportation , confifte
dans les articles ci- deffus. On convient que
fi les Suédois vendoient à la France & non à l'Angleterre
, ce feroit une infraction des Traités fubfiftant
entre l'Angleterre & la Suède ; mais s'ils
vendoient à l'Angleterre feulement , ce feroit dé
même une infraction de leurs Traités avec la France ;
de cette manière , il faut qu'ils mettent un embargo
fur prefque tous les vaiffeaux tant nationaux qu'é
trangers , ou qu'ils laiffent le commerce entièrement
libre aux deux Nations .
Ces inftructions ajoutent que , conformément à
F'efprit & à la lettre des Traités , il n'exilte point
de guerre actuellement entre la France & l'Anglegleterre
, & que s'il y a eu anciennement quelque
Traité avec la Suède , lequel admîr l'interprétation
donnée par la Cour Britannique , un tel Traité étoit
abfurde dans fon principe , & ne pouvoit , par fa
nature , être obligatoire , étant ab initio une entreprife
de la part de la Cour de Suède pour interdire
fon commerce d'exportation , ce qui n'avoit jamais.
pu entrer dans l'idée des Parties contractantes , favoir
de l'Angleterre , pour demander une claufe
auffi abfurde , & de la Suède pour l'accorder. Dans
le cas où la Suède feroit en guerre avec quelqu'autre
Puiffance , la Cour de Stockolm feroit auffi fondée
à demander que le Parlement de la Grande-Bre
tagne fufpendit toutes fes loix relatives au commerce
auffi long-tems que cette guerre continueroit ,
( 117 )
car l'interprêtation de la Cour Britannique s'étend
jufques - là . L'Angleterre eft une Nation navigante ,
commerçante & manufacturière. La Suède n'exporte
gueres que des matières crues , ou fi quelques unes
font ouvrées ce font au moins les Manufactures les
plus groffières. En conféquence fi les matières premières
étoient prohibées , les exportations de la
Suède feroient fufperdues dès cet inftant même juf
qu'à ce que la paix réunît les Puiffances belligérantes
cc.
Le Parlement , conformément à ſon ajournement
, s'affembla le 23 du mois dernier.
Le Lord North offrit de préfenter à la
Chambre des Communes le bill arrêté dans
le Comité de toute la Chambre du 14 Décembre
, à l'effet d'accorder à l'Irlande un
commerce direct & libre d'exportation &
d'importation aux Colonies. Le Lord George
Gordon l'interrompit en faifant la motion
que le bill fût lu fur-le champ pour la première
fois , & pour la feconde le 27. On lent
bien que cette précipitation dans une affaire
de cette importance fut relevée. M. Luttrell
demanda que la feconde lecture fût différée
à quinzaine , c'eſt - à - dire au 9 de ce mois
jour auquel la Chambre eft convoquée ; mais
le Lord North & le Lord Gordon tinrent
bon ; ils l'emportèrent à la pluralité des voix.
De 40 Membres qui compofoient l'Affemblée
& qui font précisément le nombre
néceffaire pour former la Chambre , M.
Luttrell n'eut qu'une voix , toutes les autres
furent contre lui.
>
» Le 27 , le bill fut lu une feconde fois . M. Luttrell
demanda un éclairciffement. Les Irlandois ,
( 118 )
dit-il , devant avoir la liberté du commerce en
payant les mêmes droits qui font actuellement payés
par la Grande- Bretagne , je defirerois favoir ce
qui fera fait dans le cas où le Parlement d'Irlande ,
par exemple , fe trouveroit prorogé pour deux
ans , pendant lefquels le Parlement de la Grande-
Bretagne augmentéroit les droits ordinaires fur les
fucres importés. Le Lord North répondit qu'il y
avoit dans le bill une claufe expreffe pour cet ob
jet : »Il eft clair , ajouta -t - il , que les Irlandois
paieront les mêmes droits qui font actuellement
payés par la Grande- Bretagne fur tous les fucres:
importés , au défaut de quoi la liberté qu'ils ont
de faire le commerce avec les Colonies Britanni
ques , doit ceffer d'avoir lieu. Je conviens qu'ik
fera poffible que le Parlement de la Grande-Breta
gne augmente les droits fur le fucre pendant la
prorogation du Parlement d'Irlande , mais il peutauffi
diminuer ces droits . D'ailleurs , il y a dans le
bill une claufe en vertu de laquelle s'il fe faifoit
quelque nouvelle augmentation d'impôts , pendant
que le Parlement d'Irlande ne feroit point affemblé,
elle n'auroit d'effet que pour quatre mois après qu'il·
auroit repris les féances . M. James Luttrell répliqua
que c'étoit au moins affujettir les Irlandois à une
vexation pendant quatre mois ; & en général il té.
moigna beaucoup de mécontentement des explications
du Lord North fur cet objet.
pes
Le lendemain 28 , M. Jenkinſon , Secrétaire de
la guerre , préfenta à la Chambre un état des trouà
la folde de la Grande- Bretagne. Le Chevalier
Philip Jenning Clerke obferva qu'il y avoit
en dans ces derniers tems des deficit confidérables
dans l'armée , & notamment au mois de Mars
dernier , tems auquel il s'en falloit de plus de dix
mille hommes que les corps qui la compofent
n'euffent leur complet. Selon lui , cette circonftance
méritoit toute l'attention du Parlement , par-
$
( 119 )
ce que c'étoit manquer effentiellement à la Nation ,
que de lui faire payer plus de forces militaires
qu'elle n'en avoit effectivement fur pied. Il se préparoir
à faire une motion à ce fujet , mais il la
remit à un autre tems d'après l'avis de l'Orateur
, qui obferva qu'il y avoit trop peu de Membres
dans la Chambre pour y traiter une affaire auffi
intéreflante ....
"
2
Cette obfervation de l'Orateur alluma la bile
de M. Charles Turner. Il fe plaignit beaucoup de
ce dénuement de la Chambre , & de la négligence
impardonnable des Membres à remplir leur devoir
dans un moment fi critique. » A voir cette Cham-
» bre auffi dégarnie , on croiroit être dans celle
» des Lords , où , en général , on donne fi peu
» d'attention aux affaires « ; & , comme s'il eût
craint de ne pas s'exprimer affez clairement , il
ajouta » Ce n'eft pas pour faire honneur aux
Communes que je les compare ainfi aux Pairs
» du Royaume ; on ne peut fe méprendre à mon
objet , aucun refpect humain , aucune crainte ne
» me forcera jamais de déguifer ma penſée : ce
que je dis ici , je le répéterai par - tout. Les perfonnes
que la Nation a chargées du précieux
dépôt de fa liberté & de fes propriétés , trahif
» fent les intérêts par leur négligence , ou plutôr
par leur mépris pour les devoirs dont elles font
chargées ; & pour peu que la Chambre continue
d'infulter à la confiance publique , par une con .
» duite auffi étrange , elle ne devra point s'éton
» ner de voir le peuple indigné reprendre un pouvoir
dont elle a fi indignement abufé , & fe re
présenter lui même dans des affemblées de com-
» tés & des affociations générales «.
ככ
Les féances du Parlement deviendront fans
doute très intéreffantes. On affure que le
projet du Lord North eft d'ôrer la taxe fur
les maifons , parce qu'elle ne répond pas
( 120 )
au but pour lequel elle avoit été levée , &
de mettre le même droit fur les fenêtres.
Les pauvres fentiront fans doute l'inconvénient
de ce changement , mais il faut lever
de l'argent , & le pauvre doit contribuer de
tout ce qu'il peut. Les affociations formées
dans tous les Comtés ne laiffent pas de
l'embarraffer. Il s'occupe des moyens de
prévenir les pétitions , ou du moins d'en
détruire les effets ; & fon intention eft donc
pour cela de mettre une taxe de 10 pour
100 , fur tous les emplois ftériles , penſions ,
& d'en approprier le produit aux befoins
publics. Cette opération réuniroit l'approbation
de tous les gens fenfés , & c'eft peutêtre
la feule qui pourroit redreffer quelquesuns
des griefs dont on fe plaint avec tant
de raifon dans ces momens de détreffe &
de calamité.
» Voici quelles ont été les taxes mifes
Lord North.
par 1
En 1776 ,"
liv . fterl.
Voitures à roues,
17,000
Carroffes.. 2,000
Timbre fur le parchemin & le papier. 30,000
Gazettes .
Cartes & Dez.
18,000
60,000
En 1777.
Domestiques. • 100,000
Nouveau droit de Timbre .
45,000
Nouvelle taxe fur les terres qui relèvent
d'un Fief. 10,000
Verres ·
Enchères.
15,000
37,500
Addition
( 121 )
En 1778
Addition fur les Douanes & l'Accife . 314,518
Poftes . 164,250
Permiffion
Maiſons.
pour les Bureaux de Loterie. 3,200
300,000
Le tout doit produire. 1,116,468
D'après les nouveaux règlemens pour la levée de
ces taxes , on affure que la demi-année dernière a
produit au-delà de 600,000 liv ,; ce qui prouve
que c'eft à tort qu'on a reproché au Lord North
fes taxes ne rendirent pas ce qu'il avoit annoncé
«.
que
Nos papiers annoncent une grande défunion
dans le Ministère ; elle a commencé ,
difent- ils , pendant la dernière feffion ; cela
n'empêche pas cependant qu'il ne l'ait emporté
fur l'Oppofition dans tous les débats
du Parlement ; & il eft vraisemblable qu'il
aura le même avantage dans la feffion actuelle.
Cela n'empêche pas qu'ils ne conçoivent
d'autres efpérances ; en attendant
que l'évènement nous apprenne jufqu'à quel
point elles font fondées , voici comment
ils difpofent des places du Conſeil.
» On parle , difent-ils , de la démiffion du Chancelier
, comme d'une chofe sûre ; & comme M.
Wedderburne , l'Avocat - Général , a refufé tout
récemment trois ou quatre caufes , il eft plus que
vraisemblable qu'il fuccédera au fieur Thurlow. Le
Duc de Beaufort eft mécontent des Miniftres , &
a déclaré qu'il abandonnoit leur parti . Dès le commencement
de la malheureufe guerre de l'Amérique,
Lord Thurlow fut d'opinion que fi le Cabinet étoit
déterminé à foumettre l'Amérique , il falloit y envoyer
20,000 hommes au moins , ou y renoncer
19 Février 1780. f
( 122 )
་
& retirer les 10,000 hommes qui étoient. Il a
déclaré conftamment , depuis que la France s'eſt
mêlée de cette querelle , qu'il étoit d'avis qu'on retirât
les troupes & qu'on acceptât les meilleures
conditions qu'on pourroit tirer d'Amérique. Depuis
la retraite du Comte d'Estaing à Savanah , il a
infifté fortement fur la néceffité de faire de nouvelles
propofitions de paix au Congrès , & de retirer
les troupes. Le manque apparent de prudence
dans le Ministère , qui , au lieu de mettre à profit
ces évènemens , a perfifté dans le ſyſtême ruineux
de foumettre l'Amérique , eft , à ce qu'on imagine
, la raison de la retraite vraiſemblable du Chancelier
«.
On ne parle plus à préfent de la difpofition
du Congrès à fe foumettre , de l'envoi
de fes Miniftres pour propofer fes conditions.
Ces nouvelles flatteufes font tom→
bées. Les Etats -Unis continuent de faire
chez eux tous les actes de fouveraineté.
» Dans l'affemblée générale de Penfilvanie , renue
à Philadelphie le 25 Septembre dernier , il a été
arrêté que les prétentions formées par les Propriétaires
de cette Province fur tout le terrein défigné
dans la Chartre , ainfi que la réferve du cens &
de l'impôt fur les acquifitions , ne pouvant fe concilier
avec la fureté de la République , l'Affemblée
, en qualité de Corps repréſentatif de la Province
, eft rentrée dans la poffeffion deces droits fous
certaines reſtrictions , en accordant néanmoins à la
famille de Penn , la fomme de 130,000 liv . fterl.
qui fera payée à différens termes , par fommes qui
ne pourront être moindres de 15,000 liv . fterl . , ni
au-deffus de 20,000. Le premier paiement s'en fera
un an après l'expiration de la préſente guerre &.
Tous nos papiers ne font remplis que de
détails fut la richeffe du convoi de Bilbao
( 123 )
pris par l'Amiral Rodney ; ils l'évaluent à
1500,000 liv. fterl. Mais la Cour fe tais
fur fa valeur ; elle s'eft contentée de publier
les détails que nous avons donnés ; & ,
comme nous l'avons obfervé , elle ne les
tient point de l'Amiral . Le paragraphe de
la Gazette a été rédigé fur les rapports du
Capitaine Jones qui peut les avoir exagérés.
Ce qui le feroit croire , c'eft que nous ne
devons pas plus nous flatter de voir arriver
le vaiffeau de 64 canons & les frégates prifes ,
dit- on , avec le convoi , que les vaiffeaux
de regiftre d'Omoa. D'abord on croit que
l'Amiral Rodney a joint le vaiffeau à fa
flotte , & le Capitaine Jones ne fait pas s'il
y joindra auffi les frégates. On craint bien
que ces magnifiques prifes n'aient été exagérées
.
FRANCE.
De VERSAILLES , le Is Février.
Le Roi a nommé à l'Evêché de Chartres
l'Evêque de Tréguier , premier Aumônier
de Madame Sophie , & à l'Evêché de Tréguier
, l'Abbé le Mintier , Vicaire- Général
du Diocèfe de Rennes.
La Comteffe de Deux Ponts a eu l'honneur
d'être préfentée à LL. MM. le 6 de ce
mois par Madame Elifabeth de France , en
qualité de Dame pour accompagner cette
Princeffe.
Le 2 , jour de la fête de la Purification ;
f 2
( 124 )
les Chevaliers Commandeurs & Officiers de
l'Ordre du St-Efprit s'étant affemblés vers
les 11 heures & demie du matin dans le
cabinet du Roi , S. M. tint un chapitre dans
lequel elle nomma Commandeur de l'Ordre ,
le Cardinal de la Rochefoucault ; elle fe
rendit enfuite dans l'Ordre ordinaire à fa
Chapelle , où elle entendit la Meffe chantée
par la Mufique , & célébrée par l'Evêque de
Senlis , fon premier Aumônier , Prélat Commandeur
de l'Ordre , pendant laquelle la
Ducheffe de Doudanville fit la quête. La
Reine , Madame & Madame la Comteffe
d'Artois y affiftèrent dans la tribune. Le lendemain
, les Chevaliers , Commandeurs &
Officiers de l'Ordre affiftèrent au fervice
anniverfaire qui fe célèbre dans la Chapelle
du château pour les Chevaliers défunts.
MM. Née & Mafquelier , Graveurs , ont
préfenté à LL. MM . & à la famille Royale
la 35 livraifon du Voyage Pittorefque de la
Suiffe.
De PARIS , le 1er. Février.
M. de Flotte , Capitaine de vaiſſeau
commandant la frégate l'Aurore , partie de
la Martinique le 28 Décembre dernier , &
arrivée à Cadix le 22 Janvier , a fait pafferà
la Cour les Dépêches des Commandans
de cette lfle & des forces navales de S. M.
dans celles du Vent.
( 125 )
14
&
On a appris par ces dépêches que le convoi
parti de Marfeille au mois d'Octobre , confiftant
en 26 bâtimens efcortés par l'Aurore , apperçut le
18 Décembre , dans le canal de Sainte-Lucie ,
vaiffeaux de guerre Anglois. Ils étoient encore affez
éloignés pour laiffer à M. de Flotte l'efpérance de
faire entrer fon convoi dans le port de Fort- Royal .
Infenfiblement le vent lui manqua à la côte , pendant
que les ennemis en avoient encore au large ; il fut
joint par l'Elifabeth , vaiffeau de 74 canons
une frégate Angloife ; il fit feu de fes canons de
retraite pour protéger les bâtimens de la tête de fon
convoi , principalement contre la frégate qui cherchoit
à le dépaffer. Il reçut quelques boulets dans
fes voiles & fes agrêts , & n'en continua pas moins
fa route , confervant au vent la tête de fon convoi ,
mais le vent n'étant pas favorable , il fut obligé de
louvoyer pour s'approcher de Fort- Royal . Dès 9
heures du matin , les Vigies avoient fignalé les
26 voiles en convoi , & bientôt elles firent fignal que
14 vaiffeaux de guerre & une frégate les pourfuivoient.
Le Marquis de Bouillé fit difpofer aufli- tôt
les batteries de la côte. A 2 heures après midi une
partie du convoi parut à vue de Fort Royal ; on apperçut
en même-tems la tête de l'efcadre Angloife
contre laquelle les batteries de la côte firent feu . M.
de la Mothe - Piquet , Chef- d'Efcadre , Commandant
les forces du Roi à la Martinique , fans attendre que
d'autres vaiffeaux fuilent prêts , fortit feul avec
l'Annibal de 74 canons qu'il monte & marcha
aux ennemis ; fon objet étoit de fauver au moins une
partie du convoi. Il combattit feul contre 3 vaiffeaux
ennemis qui l'avoient coupé , dégagea la frégate
l'Aurore , & 8 bâtimens qui auroient été infailliblement
pris fans cette manoeuvre auffi hardie que
bién exécutée. Le Vengeur & le Réfléchi de 64
canons , les feuls vaiffeaux alors en état de mettre
à la voile , commandés par le Chevalier de
f3
( 126 )
Retz , & M. Cillart de Suville , ne tardèrent pas à
venir au fecours de l'Annibal. Ils engagèrent un
combat des plus vifs contre 7 vaiffeaux de l'efcadre
ennemie , dans la grande rade du Fort-
Royal , entre les batteries . A la nuit tombante M.
de la Mothe- Piquet ne voyant aucune poffibilité de
fauver le refte du convoi qui étoit déja amariné
derriere l'efcadre ennemie , & que les vaiffeaux qu'il
avoit dégagés étoient en fûreté , rentra au Fort-
Royal avec les 3 vaiffeaux , & les Anglois prirent
le large. Des 26 vaiffeaux , 12 ont été fauvés , 4 ont
été brûlés après avoir été déchargés ; on en a perdu
10. Les Anglois avoient tenté de deſcendre à terre
pour s'emparer des cargaifons des quatre ; mais les
troupes du Roi & les Milices les forcèrent de fe
rembarquer après avoir perdu 60 hommes.
M. de Sartine ayant rendu compte au Roi
de ce combat , S. M. a nommé M. de la
Mothe-Piquet Commandeur de l'Ordre de
St -Louis ; & comme il ne peut être reçu
jufqu'à fon retour , il a la permiffion d'en
porter la décoration .
Les mêmes dépêches nous apprennent
que les troupes employées à l'expédition de
Savanah , font de retour , & ont été réparties
à St-Vincent , à la Grenade &c. , de forte
qu'on eft fans inquiétude fur ces Illes qui
font abondamment pourvues & dans le
meilleur état de défenfe . Ces détails pofitifs
montrent le peu de confiance qu'on doit
avoir aux nouvelles publiées par les Anglois ;
ils annonçoient au commencement de ce
mois que la Grenade avoit été repriſe le 6
Décembre ; & l'état où elle étoit le 28 n'annonce
pas que cette conquête à - préfent
.( 127 )
puiffe être tentée. M. de Guichen eft parti le
2 de ce mois avec 17 vaiffeaux de ligne , 4
frégates , 2 cutters & un lougre. Il eft inconteſtable
à préfent qu'il arrivera à la Martinique
long - tems avant qué les Anglois
puiflent faire paffer des forces aux Ifles. La
fupériorité nous y eft affurée ; & il faut s'attendre
à quelqu'entrepriſe importante dans
un moment où les Anglois n'ont à nous oppofer
que des vaiffeaux en moindre nombre ,
& qui font en mauvais état. On a dû rẹmatquer
que dans la plupart des actions navales
qui ont eu lieu dans cette guerre , les Anglois
à forces égales n'ont jamais eu le deffus ;
que fouvent , malgré leur fupériorité , on les
a repouffés ; & le combat de D. Juan de
Langara , & celui de M. de la Mothe- Piquet
qui peut lui fervir de pendant , peuvent faire
augurer de ce que l'on fera lorfqu'on fera
fupérieur. L'Amiral Rodney paroît à préfent
forcé de refter à Gibraltar ou dans la Méditerranée
, & d'abandonner les Ifles . Les premières
nouvelles d'Eſpagne nous inftruiront
fans doute de l'arrivée de D.Gafton au détroit ,
& de fes opérations. On efpère qu'il aura pu
arriver au détroit le 27 ou le 28. En attendant
, on fait que D. Louis de Cordova a II
vaiffeaux en état de combattre , & 6 échappés
au combat foutenus par D. Juan de Langara .
Les Anglois font fonner bien haut la priſe
du convoi de Bilbao . Mais elle pourroit n'être
pas du prix qu'ils lui donnent, puifque, felon
les lettres d'Efpagne , il appartenoit à la
£ 4
( 128 )
•
Compagnie de Caraque qui l'envoyoit à
Cadix où elle eft obligée de faire fes armemens
; il n'étoit accompagné d'aucune frégate
, encore moins d'un vaiffeau de ligne ;
fon eſcorte confiftoit en quelques bâtimens
armés par la Compagnie , & il n'y en avoit
point du Roi.
» On va amener en diligence , écrit-on de Breft ,
trois nouveaux vaiffeaux destinés pour une million
particulière. Ce font l'Eveillé , l'Ardent & le Jafon.
Le premier eft commandé par M. de la Clochetterie
; les deux premiers feront doublés en cuivre.
Tout fe difpofe maintenant pour l'armement
de l'armée navale ; il nous arrive continuellement
de Bordeaux & d'autres parts , des navires chargés
d'approvisionnemens « .
Selon une lettre de Toulon , le Terrible
fut mis à l'eau le 27 du mois dernier ; on
continue d'y travailler avec la plus grande
activité. Un nouveau vaiffeau de 80 canons
devoit être mis en conftruction , & les
pieces de plufieurs autres étoient déja façonnées.
Il eft certain que jamais on n'a travaillé
en France aux conftructions avec autant
d'activité qu'on le fait depuis cinq ans.
Mais ces travaux ne font rien en comparaiſon
de ceux des Anglois , s'il faut les en
croire ; fuivant un état de leur Marine que
le Gouvernement a fait publier , on conftruit
dans leurs différens Ports un vaiffeau
de 100 canons , quatre de 90 , fix de 74 ,
douze de 64 , fix de 50 ; total 29 vaiffeaux
de ligne. Il eft vrai que tous les Charpentiers
de la Grande- Bretagne ne fuffiroient pas
༡༠
( 129 )
pour fournir à ces conftructions , à celle
des bâtimens d'un rang inférieur , & aux
réparations fans ceffe renaiffantes.
Le Commandant du Marfeillois & celui
du Zèlé viennent d'être interdits ; le dernier
pour quatre mois feulement. La cauſe
de leur interdiction eft , dit- on , qu'ils
avoient ordre de relâcher dans un port de
l'Océan , & font entrés dans la Méditerranée.
5
M. Gerard étoit fur la frégate l'Aurore ,
de forte qu'on n'eft plus inquiet fur fon fort
ni fur celui de la frégate Américaine la Confédération
, qui doit avoir touché à la Martinique.
On a appris auffi que le Tonnant
eft heureuſement arrivé au Cap François.
Prefque tous les papiers publics ont parlé , mais
diverfement & fans exactitude , de la cataſtrophe
inouie arrivée à une caravane d'Européens dans le
défert de l'Arabie entre Suez & le Caire , le 16 Juin
dernier. On n'a pu en apprendre les véritables circonftances
que par M. de St- Germain , qui vient d'arriver
à Paris , & qui a échappé feul , par un espèce
de miracle , aux tourmens qui ont fait périr fous fes
yeux tous les compagnons de voyage & d'infortune.
Les détails intéreffans de fes malheurs , faits
pour
fervir de leçon aux perfonnes qui hafarderont à l'avenir
le paffage de l'Ifthme de Suez , méritent d'être
mis fous les yeux du Public .
M. Renault de St-Germain & M. Renault de Chilly,
fon frère , font fils de M. Renault de St- Germain ,
ancien Gouverneur des Etabliffemens François dans
le Bengale , qui avoit défendu Chandernagor contre
les Anglois dans la dernière guerre , & qui à la paix
avoir rétabli tous les comptoirs & toutes les affaires
fs
2
( 130 )
de la Compagnie , dans certe partie de l'Inde , où it
a commandé jufqu'à ce que fon grand âge l'air déterminé
à fe retirer , comblé de témoignages de fa
tisfaction du Roi & de fes Miniftres , jouiffant da
titre & des honneurs de Commandant , de l'eſtime-
& de la vénération de tous les Européens & des
Princes Indiens . Il a eu pour fucceffeur immédiat
dans fa place , comme dans fa réputation , M. Chevalier
, fi célèbre aujourd'hui par fon génie , fon activité
& les reffources que le Gouvernement peut
trouver en lui pour le rétabliſſement de nos affaires
dans le Bengale.
MM. de St - Germain & de Chilly , voués au fervice
du Roi dès leur jeuneffe , ont fervi dans l'Inde
pendant 16 ans ; & ils fe trouvoient , l'ua Commandant
à Daka & l'autre à Caffimbazar , deux comptoirs
très -importans , lorfque les Anglois font venus
en dernier lieu les furprendre & les faire prifonniers
de guerre. Ils ont obtenu la permillion fur leur pa
role d'honneur de venir en France ; mais ne pouvant
trouver de vaiffeaux pour fe rendre en Europe en
doublant le Cap de Bonne- Efpérance , ils font partis
fur un bâtiment Danois pour Suez , au fond de la
mer Rouge , dans l'efpérance de traverſer facilement
Ifthme qui fépare cette mer d'avec la Méditerra
née & de s'embarquer enfuite à Alexandrie pour
Marſeille. Après une navigation affez périlleufe ils
arrivèrent à Suez le 24 Mai 1779 , avec plufieurs
François & Anglois qui faifoient le même voyage ,
eimportant avec eux pour environ 300,000 livres
d'effets & de marchandifes .
En débarquant ils le conduifirent avec la confiance
que leur infpiroient les traités d'amitié qui fubfiftent
entre la France & la Porte & les Pays qui en
font tributaires. Le Capitaine Danois écrivit à MM .
Magallon & Olive , Négocians François au Caire
pour folliciter une caravane , c'eft-à-dire les cha
meaux néceffaires pour tranſporter les marchandi
( 131 )
fes du vaiffeau. L'Egypte eft gouvernée par 16 Beys
ou Seigneurs ; la Porte n'y conferve qu'une ombre
d'autorité , qui réfide dans les mains d'un Pacha ,
que les Beys retiennent comme prifonnier dans le
château du Caire . En l'abſence de Murat Bey , le .
plus puiffant de ces 16 tyrans , qui avoit été combattre
Haffem Bey , un de fes confrères , on s'adreffa
à Ibrahim Bey. Il promit la protection la
plus marquée , & offrit même les propres gens &
fes chameaux pour le tranfport des marchandifes ,
ce qui fut & dut être accepté fans héfiter. Ces promelles
fe réalisèrent avec lenteur , & quoique les
caravanes précédentes n'euffent été que 8 à 10
jours à fe préparer , le Bey fit attendre fes chameaux
22 jours , malgré les inftances les plus vives de
MM. Magallon & Olive. On ne pénétroit point
alors les motifs de ce retard , mais on a fu depuis
que ces 22 jours avoient été employés à ourdir
avec les Arabes de Tort la plus atroce comme
la plus lâche des perfidies : la précaution jufques - là.
inouie que le grand Douanier du Caire avoit cue
d'envoyer un Commiffaire à Suez , pour le procurer
un état des marchandifes de la caravane , qu'on
eftimoit plufieurs millions , n'éclaira ni MM. de
St-Germain & de Chilly ni leurs compagnons. Perfonne
n'auroit pû prévoir que le Pacha d'Egypte ,
d'accord avec les Beys , méditoit de faire cnlever
cette riche caravane par les Arabes , & que la
précaution de fe procurer un inventaire des marchandifes
étoit un moyen d'empêcher les Arabes
d'en rendre un compte infidèle & de s'en approprier
une grande partie.
Les chameaux & les gens du Bey arrivés à Suez
la caravane fe forma & partit le 15 Juin au nom.
bre de 400 chameaux , conduits par autant de gens
du Bey , de 40 Européens & de 8 noirs , qui leur ар-
partenoient. Les chameaux défilèrent dans toute la
journée du 15. MM. de St- Germain & de Chilly &
כ י
f 6
( 132 ) .
les autres Européens fe mirent en route vers les
heures du foir , mais à leur grand étonnement ils
furent tous arrêtés à la porte de Suez , par ordre du
Capitan qui y commande pour le Bey. Jamais rien
de pareil n'étoit arrivé aux caravanes. On ne putleur
en donner aucunes raiſons , & ce ne fut que
lorfque le Capitan eut eu le tems néceffaire de faire
avertir les Arabes du départ des Voyageurs qu'il
Jeur permit de pastir. La nuit fe pafla fans accident ;
à la pointe du jour , au milieu d'un défilé formé
par deux chaînes de monticules , la caravane fut
affaillie par environ 1200 Arabes. Its firent d'abord
trois décharges de moufqueterie , & une partiefondit
enfuite le fabre à la main fur les 10 Européens qui
étant difperfés & fans armes , furent fabrés , arrêtés ,
dépouillés même de leurs chemiſes & abandonnés
abfolument nuds dans le défert. Les conducteurs des
chameaux , au premier coup de fufil qui étoit fans
doute le fignal convenu , les avoient détournés &
les conduifirent eux-mêmes , on ne dit pas fans réfiftance
, mais avec empreflement dans la Bourgade
de Tort appartenant aux Arabes , après avoir paflé
quatre jours fous les murs de Suez.
Les Européens mutilés , déshabillés & pourſuivis
encore , fe divifèrent par haſard en deux bandes ;
l'une prit la route de Suez dont on n'étoit qu'à huit
ieues , & l'autre compofée de perfonnes qui ouvroient
la marche , ne pouvant traverser le corps des
Arabes pour gagner Suez , s'enfuit vers le Caire ,
dont ils étoient éloignés de 22 lieues , en prenant
, pour échapper à la férocité des Arabes
des détours qui allongèrent prodigieufement le che
min. Malheureufement MM. de St -Germain & de
Chilly fe trouvèrent dans cette troupe : elle étoit
compofée avec eux d'un noir qui leur appartenoit ,
l'autre ayant pris la route de Suez , de MM. Barington
& Jenkin , Anglois , Vendelwelden , Capitaine
du; vaiſſeau Danois , Paul , Arménien de nation &
( 133 )
interprète du vaiffeau & deux mendians Arabes , en
tout neuf perfonnes.
Il eft impoffible de peindre les tourmens affreux
qui firent fuccomber huit de ces malheureux fugitifs
, M. de St-Germain n'a pu échapper que mira
culeufement. Il n'y a point de climat fur la terre
plus brûlant que les déferts de l'Egypte ; l'air qui
y fouffle eft un feu dévorant ; il n'y pleut jamais :
il n'y a pas une goutte d'eau ni un arbufte dans un
efpace de jo lieues , & le fable , prefque rougi par
la chaleur du foleil , eft compofé de petits cailloux
anguleux qui déchirent la peau & s'y infinuent com
me du verre. Par un contrafte bifarre les nuits de
ce climat font prefqu'auffi froides que les jours y
font chauds ; & quand on échappe aux exhalaifons
fuffoquantes du jour , il eft prefqu'impoffible de
réfifter fans vêtemens & fans précautions au froid
glacial de la nuit. AL
C'eft dans ce défert meurtrier que M. de St-
Germain , avec fes infortunés compagnons , a eu à
lutter contre toutes les horreurs de la mort pendant
trois jours & quatre nuits , fans boire , fans
manger , defféché d'une foif dévorante , brûlé par
le foleil , expofé nud , abfolument nud , à des nuées
d'infectes & de mouches dont le tourment eft plus
cruel qu'on ne peut l'imaginer , tombant 20 fois
par heure de fatigue & fe relevant par l'excès des
douleurs que les cailloux pointus lui occafionnoient
en déchirant toutes les parties de fon corps , mar
chant fouvent fur fes mains ; enfin , fuccombant
à la fatigue , couvert d'un ulcère univerfel , mai
gri jufqu'aux os , ayant bu toute fon urine , les
lèvres & la langue réduites en pouffière , voyant
peu , n'entendant point , ne pouvant plus parler ,
faifi par intervalles très fréquens d'une fièvre vio
lente & du délire de la mort , ayant eu plufieurs
accès d'une espèce d'apoplexie & de léthargie , it
eft arrivé comme par miracle à la maiſon de campa
( 134 )
gne d'un Bey près du Caire. Le plus grand de fes
malheurs , le plus cruel de fes tourmens , celui qui lui
a fait défirer 20 fois la mort contre laquelle il combattoit,
c'eft d'avoir vu fucceffivement fuccomber tous
fes compagnons. M. Barington en a été la première
victime. MM. Jenkin & Vendelwelden l'ont été également.
Son Noir , l'Interprète Arménien , & un
mendiant Arabe , quoique robuftes & accoutumés
à la rigueur de ce climat , ont péri comme les
autres . Mais le plus affreux des fpectacles pour M.
de Saint-Germain , celui que les ames fenfibles ne
pourront fe repréfenter fans être. faifies d'horreur ;
a été de voir fon frère excédé de fatigue , de foif
& de chaleur , bleffé de vingt deux coups de fabre
, le conjurant de l'abandonner pour fe fauver
lui-même , & d'être réduit , ou à le voir périr
fous les yeux , ou à le laiffer dans le défert pour
employer les forces qui lui reftoient à aller lur
chercher des fecours. Il dut prendre ce parti & il
le prit en effet. L'excès de leur fatigue lui faifoit
efpérer qu'ils touchoient enfin au terme de leurs
maux , & fes forces redoublèrent par le danger
où étoit fon frère , mais fes foins ont été inutiles.
Ils étoient trop éloignés encore du Caire , & les
gens du Bey qu'il a engagés à courir dans le dé
fert pour chercher ce frère infortuné & le Noir
qui l'accompagnoit , n'ont pu le découvrir ; ils
n'ont trouvé que les cadavres des autres Européens
; M. de Chiliy a fuccombé fans doute à tant
de maux ou il a été traîné en efclavage , s'il a été
affez heureux pour que quelque Arabe lui ait ſauvé
la vie.
"
M. de Saint-Germain ayant vu fuccomber tous
Les compagnons , eft arrivé nud , feul , & mouvant
à la maison de campagne du Bey , y a
reçu des fecours qui ont arrêté les progrès du mal ,
& lorfqu'il a été tranſporté au Caire , dans le quartier
des Francs , il a dû la vie aux foins , à la gé
(135 )
nérofité , aux attentions dignes du plus grand éloge
de MM. Magallon & Olive , qui fans l'avoir
chez eux
reçu mais connu l'ont ,
ja
lui ont fait
toutes les avances dont il avoit befoin • & ont.
fait les plus grands efforts , & pour lui faire ou
blier fes malheurs , & pour lui procurer des nou
velles de l'infortuné M. de Chilly. M. de Saint-
Germain a dû également la vie à l'habileté & aux
foins infatigables de M. Graffe , Médecin Fran
çois. Sa convalefcence a duré trois mois , & fa
guérifon a paffé , même au Caire , pour un prodige.
>
;:
Les François ne font pas les feuls qui lui aient
donné des marques de tout l'intérêt qu'excitoient
fes malheurs . Plufieurs Anglois avec lefquels il
avoit fait le trajet du Bengale à Suez & parti.
culièrement M. Rous , qui commandoit à Daka le
comptoir Anglois , lorfque lui - même y comman
doit l'établiſſement François , lui ont donné les
preuves les plus touchantes de leur fenfibilité ; il
a eu la plus grande peine à ne pas accepter les offres
de toute espèce qu'ils lui faifoient , & à donner la
préférence aux Négocians François ; & lorfqu'il eft:
parti du Caire , tous les Anglois qui s'y font trou
vés , lui ont procuré de leur propre mouvement un
paffe port par lequel ils recommandent à tous les
vaiffeaux de leur Nation qui pourroient rencontrer
celui de M. de Saint Germain , de refpecter fes
malheurs & fa liberté , & de lui donner tous les
fecours qu'il pourroit leur demander , & qui lui
feroient néceffaires pour arriver dans fa patrie.
Revenu à lui , M. de Saint - Germain a employé
les bons offices & le crédit de MM. Magallon &
Olive pour révendiquer fes effets . Ibrahim- Bey a
feint de vouloir lui rendre juftice ; il a fait empri
fonner quatre Arabes , fous prétexte de les obli
ger de forcer leurs compatriotes à reftituer les
marchandifes ce qui n'étoit point en leur pou
( 136 )
voir. Il a envoyé un homme pour traiter avec les
Arabes de Tort , & en effet cet Agent a fait mettre
à Tort , dans des magafins , tous les effets volés ,
mais rien n'a été reſtitué ; & enfin Ibrahim Bey a
pris un Firman du Pacha que la Porte entretient
au Caire , & a envoyé 300 hommes fous prétexte
de poursuivre les Arabes. Il a exigé des Of
ficiers des deux vaiffeaux Danois de Suez qui fe
trouvoient au Caire , d'écrire à leurs feconds à
Suez , pour donner les armes , les munitions , &
même le canon des vaiffeaux , & de prêter leurs
équipages pour marcher contre les Arabes ; mais
ces difpofitions , amicales en apparence , n'étoient
qu'un piége. On s'eft emparé des armes , des munitions
, du canon des vaiffeaux , on a emprisonné
les équipages , pillé les deux bâtimens , & les
300 hommes envoyés avec le Firman du Pacha
n'ont pas pourfuivi les Arabes . L'intelligence du
Bey & du Pacha avec les Arabes eft fi notoire , que
pendant qu'on feignoit d'envoyer à leur pourſuite ,
les Arabes ont amené paifiblement au Caire 150
chameaux chargés de marchandifes volées que le
Bey n'a point fait arrêter , & qui ſeront certainement
vendues à ſon profit.
Pendant tous ces mouvemens , la fanté de M. de
Saint- Germain s'eft rétablie un peu , & le hafatd
à fait arriver au Caire M. Chevalier , Gouverneur
- Général des établiffemens François dans le
Bengale. Il s'étoit également embarqué pour Suez
mais le mauvais tems l'avoit forcé de relâcher
Gedda , d'où il s'étoit heureuſement rendu au Caire
par l'Abiffynie & le grand défert , après avoir été
rançonné par Murat Bey , dont il avoit rencontré
le camp fur la route. Il n'avoit apperçu d'ailleurs
que quelques Arabes , auxquels il en avoit impofé
par fa fermeté & l'état de défenſe des Officiers qui
l'accompagnoient , & de fa troupe. M. de Saint-
Germain a profité de la compagnie de M. Cheva(
137 )
lier pour fe rendre
en France
. Après
avoir relâché
à Malte
, où il a fait quarantaine
; il a débarqué
à
Naples
il y a reçu des témoignages
d'intérêt
de
la part des Miniftres
& des principaux
Seigneurs
de la
Cour. M. le Comte
de Clermont
, Ambalfadeur
du
Roi , qui jouit à la Cour des Deux - Siciles
de la confi.
dération
due à fa place , à fon nom & à fon mérite
perfonnel
, l'a comblé
de bontés
, d'offres
de fervice
,
& de toutes
les attentions
qui étoient
propres
a
adoucir
fes malheurs
. Il eft enfuite
arrivé
à Paris
après
avoir
perdu
pour 300,000
liv. d'effets
en
Egypte
, & y être échappé
à prefque
tous les genres
de mort
poffibles
, à la faim , à la foif , à la
chaleur
fuffoquante
des jours , au froid mortel
des
muits , à une farigue
excelfive
, à la piquure
défolante
des infectes
au feu & au fer des Arabes
,
à la douleur
de voir périr tous les compagnons
,
au tourment
mille fois plus cruel encore de ne pou.
voir fecourir
fon frère , & enfin à une longue
&
périllenfe
maladie
qui a été la fuite de tant d'horrears
& de misères
.
L'hiftoire de cet évèrement affreux , en offrant
le tableau des plus grands dangers qu'aucun voyageur
ait jamais couru , doit fervir d'avertiffement
pour toutes les perfonnes qui hafarderont à l'avenir
de traverser l'Ifthme de Suez , & leur apprendre
qu'il faut être également en garde , & contre la
férocité des Arabes , & contre la perfidie des Beys
qui tyrannisent l'Egypte .
D'après les relevés des regiftres des Paroiffes
de Paris & des Enfans Trouvés , il
eft né dans le cours de l'année dernière
27,058 enfans , dont 10506 garçons , 10108
filles , & 6444 enfans trouvés. Il y a eu 5908
mariages , 10062 hommes morts , 9056
femmes. Le nombre des naiffances excède
( 138 )
celui des morts de 1318 ; il y a eu 1500
morts de plus qu'en 1778 , & 44 enfans
trouvés , 1074 baptêmes & 42 mariages de
moins.
On nous a fait paffer l'extrait fuivant d'une
lettre de M. Morand en réponſe à M. le Roi,
de l'Académie Royale des Sciences , touchant
le chauffage économique annoncé fans
fumée & fans vapeurs nuifibles.
Au furplus , M. & cher confrère , en s'en tenant
fimplement à l'avantage qui depuis long- tems eft
incontestable , de pouvoir fuppléer utilement dans
beaucoup d'occafions avec ces braiſes , au bois &
at charbon de bois , on ne peut qu'applaudir au
renouvellement du projet de faire connoître , dans
la Capitale , une reffource pour les perfonnes peu
aifées , auxquelles elle devient de jour en jour de
la plus grande conféquence : je dois cependant vous
faire une obfervation importante ; elle eft relative
à la fanté publique. Le Profpectus du Sr. Ling ,
dans l'intitulé & dans le détail , avance que ce chauf
fage n'exhale aucune vapeur délétaire , & n'expofe
pas les confommateurs aux accidens de l'afphyxie ;
cet avantage eft affez important pour y faire at
tention ; toute erreur fur ce point étant dangereufe ,
le Public doit être prévenu que l'évaporation de ces
braifes allumées , tant celles fabriquées par le Sr.
Ling , que celles préparées par toute autre eſpèce
de méthode , n'eft pas abfolument fans inconvénient
; feu M. Venel n'étoit pas éloigné de cette
opinion , fur laquelle il donne pour affertions rigoureufes
, ce qu'il avance dans les termes que voici .
Les Coalls , ( nom donné par les Anglois aux charbons
de terre préparés comme le charbon de bois )
dit ce Chymifte , répandent dès le commencement
de leur combuftion , & fur - tout quand leur feu
expire , quelques bouffées , rares à la vérité , mais
( 139 )
très-fenfibles de vapeur acide fulphureuſe ( 1 ) , enforte
, ajoute - t - il , que la préparation deſtinée à
épurer les houilles ne les corrige que pour le tems
de leur combuftion , pendant lequel elles n'exhalent
aucun principe fulphureux ; cette préparation y a
Laiffe fubfifter en entier les principes & la difpofition
, d'après laquelle toute houille brute ou
préparée exhale à la fin de la combuftion une .
légère vapeur fulphureufe ( 2 ) qui fe manifefte
même affez conftamment dans un lieu fermé fi on fe
fert de ce feu hors d'une cheminée ( 3 ) . Il y auroit
donc , Monfieur & cher confrère , plus que de l'imprudence
à prétendre & à affirmer que jamais il
ne peut en réfulter des effets incommodes ou dangereux
; la propofition contraire eft feule dans la
vérité. Lorfque j'ai averti , & démontré dans dif
férens endroits de mon Ouvrage (4) , que le charbon
de terre ne répand , en brûlant , aucune exhalaifon
nuifible , je ne fuis point ici en contradiction ni avec
moi - même ni avec les décifions authentiques
portées à ce fujet ( s ) . Le feu de bois ne donne
aucun foupçon fâcheux pour la fanté , mais perfonne
n'ignore qu'il n'en eft pas de même de fon
charbon , de fa braife employés indifcrettement au
chauffage ; le charbon de terre brute , & fa braife
ne font pas plus exempts d'inconvéniens , fi on les
emploie dans des endroits fermés ; j'ai eu foin de
prévenir que la vapeur de ce foffile embrafé avoit
(1) Inftructions fur l'ufage de la houille , Partie 1
Ch. IV, Sec. 1 , P. 97.
(2) Idem. P. 98.
(3 ) Id. Chap . IX , Sec. I , p . 130 , Note a.
(4 ) Art d'exploiter les mines de charbon de terre
Mémoires fur les feux de houille , à la fuite de la
page 1356. Imprimés in-12 , en 1770 , chez Lottin , au
Coq , rue Saint-Jacques.
5) V. Sur-tout le decret de la Faculté de Médecine
du premier Décembre 1769 .
( 140 )
quelquefois produit des accidens graves , dans les
perfonnes qui y avoient été expolées ( 6) ; j'en ai
rapporté un exemple tiré de la relation du troifième
Voyage des Hollandois , pour découvrir une
nouvelle route en Chine , je pourrois en joindre
ici un autre , qui s'eft paffé dans le pays de Liége ,
mais je le réſerve pour l'édition in- 4º . de mon
Ouvrage.
Marie-Anne-Francoife Jofephe de Gingues-
Moreton Chabrillan , époufe de Jacques-
Hilaire de Joviac-Toulon Ste. Jalle , Marquis
de Joviac , Seigneur du bourg du Teil
de St-Martin- le-Supérieur , & de la Vicomté
de Melas en Vivarais , eft morte le 25 Novembré
dernier âgée de près de 81 ans. Elle
étoit fille du feu Marquis de Chabrillan ,
Lieutenant du Roi en Dauphiné , & d'Antoinette
de Grofée de Viriville , foeur de la
feue Maréchale de Tallard . Le Marquis de
Joviac , fon époux , eft de même âge à peu
près, étant né le 6 Août 1699 , & commande
pour le Roi dans fon canton du Vivarais
depuis environ 50 ans par commiſſion des
Gouverneurs & Commandans de la Province
de Languedoc.
Antoine Rougeron , Mérayer dans la Paroiffe
d'Aronne , petit Bourg à deux lieues de Richi dans
Je Bourbonnois , eft mort le 25 de ce mois , âgé
de 110 ans fans avoir été malade. Ce Vieillard
refpectable fe mit au fervite de M. le Marquis
de Saulx Thavanes en 1687 , d'où il fe retira trois
>
(6) Art d'exploiter les mines de Charbon de terre .
ze. Part. , 4e. Sect . , p. 1266. Des effets incommodes
qui peuvent réfulter dans certains cas , de la vapeur
du charbon de terre embrâfé,
( 141 )
ans après à la campagne ,
donnant à fa nombreufe
poftérité l'exemple du travail & de l'agriculture
, & à cette Paroiffe un modèle vivant des
anciens Patriarches. Il ne manquoit jamais de fe
rendre à fon Eglife les Fêtes & Dimanches &
y venoit à pied , quoiqu'éloigné d'une forte lieue ,
& dans des montagnes efcarpées & pénibles .
3
L'Académie Royale de Chirurgie propofe , pour
le Prix de l'année 1781 , la Queſtion fuivante :
Expofer les effets du Sommeil & de la Veille
& les indications fuivant lefquelles on doit en prefcrire
l'ufage dans la cure des Maladies Chirurgicales,
Le Prix confiftera en une Médaille de la valeur
de cinq cens livres , fuivant la fondation de M.
de la Peyronnie. Les Mémoires feront adreffés
francs de port , à M. Louis , Secrétaire de l'Aca
démie Royale de Chirurgie , à Paris .
De BRUXELLES , le 15 Février.
Les nouvelles de Lisbonne portent que la
Cour paroît décidée à fatisfaire l'Espagne, en
lui faifant reftituer le vaiffeau le bon Con
feil amené dans ce port par les Anglois , &
dont la prife n'a pas paru légale , parce qu'elle
a fuivi de trop près la déclaration de guerrest
dont il étoit impoffible que l'équipage de ce
vaiffeau pût être inftruit.
Les Commiffaires envoyés par la Cour pour
interroger le Marquis de Pombal , ajoutent les mêmes
lettres , n'ont pas encore fini leur miſſion. Ils'
ne quittent point l'ex- Miniftre , qui a été attaqué
d'une maladie grave que fon âge rend encore plusi
dangereufe. Rien ne tranfpire de l'objet de ce procès
extraordinaire ; mais on affure qu'il vient de
paroître un Mémoire imprimé à Londres , dont
l'objet eft de juftifier la conduite paffée du Marquis
de Pombal , & de prouver que la reftauration
du Royaume , opérée fous le règne de Joſeph I ,
( 142 )
eft dûe toute entière à fon habileté. Ce même mémoire
, en contenant fon apologie , inculpe la conduite
de quelques perfonnes diftinguées ainfi il
n'eft pas étonnant qu'il ait réveillé la haine contre
l'homme qu'il défend , & auquel on l'attribue.
On croit cependant que ce procès devenu national
par le nombre de perfonnes de confidération qui y
font intéreffées , ne fera jamais jugé , & que toutes
les haines qui le nourriffent périront avec l'infortuné
qui leur a donné naiffance «<.
On n'a point encore de nouvelles de ce
qui fe paffe en Hollande au fujet du convoi
du Texel ; les Etats- Généraux difcutent &
traitent cette affaire dans le plus grand fecret ;
les opinions font partagées dans le public
qui cherche à le pénétrer . On s'attend que
l'Angleterre fera des excufes de fa méprife
ou de celle de ſon Commandant , fur lequel
elle la rejettera , & contentera de manière
ou d'autre les propriétaires ; mais la République
outragée effentiellement dans le plus
précieux de fes droits , la liberté de fon commerce
& la dignité de fon pavillon , ne témoignera-
t - elle aucun mécontentement ? En
attendant que la réponſe à cette queftion
foit décidée , on fait que dans le cours des
délibérations , il y a eu des opinions qui ont
ouvert des avis fermes & vigoureux ; mais
il paroît qu'on fe bornera à de fortes
plaintes qu'on réitérera plus d'une fois , &
qui finiront par motiver le refus des fecours
ftipulés & réclamés. Ce refus remplira le
double but d'affoiblir la Grande Bretagne ,
ainfi que le defirent toutes les Puiffances
maritimes , & de conferver au - dedans &
au-dehors la tranquillité de la République.
( 143 )
" L'Angleterre , obferve un fpéculatif , eft décidément
ifolée ; les efpérances qu'elle annonçoit du
côté de la Ruffie , font anéanties ; on ne voit pas
quels rapports fi effentiels & fi intimes les intérêts
politiques de la Ruffie peuvent avoir avec ceux de
l'Angleterre , pour que de la confervation de la
grandeur & de la sûreté de l'une , dépendent celles
de l'autre. Jamais l'Angleterre ne feroit en état de
fecourir efficacement la Ruffie contre les feuls rivaux
naturels qu'elle peut avoir à craindre ; &
l'on ne hafarde pas beaucoup , en avançant que le
deftin de ce vafte & puiflant Empire eft très -indépendant
de l'affiftance d'une ifle prefqu'imperceptible
dans l'immenfe océan qui l'entoure , & qui
n'a guère d'autre importance & d'autre confiftance
que celle que la mal- adreffe & la fottife des autres
Nations lui ont laiffé prendre <<
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. du 5 au 6 Février.
A la faveur des adouciffemens apportés au fort
de l'Irlande , Lord North s'étoit flatté d'y lever aifément
un corps de troupes réglées qui auroient été
fous la main du Roi ; mais les Affociés d'Irlande
ont deviné le Miniftre . Ils ont reçu à titre de Juftice
la liberté du commerce , & ils demandent à
titre de droit que leur Parlement foit indépendant
du Parlement Britannique , & ils refuſent de ſe prêter
à une levée de 10,000 hommes , dont on auroit
formé 14 régimens de 800 hommes chacun ';
de forte que leurs affociations armées fubfifteront
malgré la bonne envie qu'on avoit de les détruire
pour les remplacer par des troupes qui n'auroient
pas été dans la dépendance du pays , mais dans
celle du Ministère.
ta
Des Francs-Tenanciers de la ville de Weſtminſ
ter fe font affemblés le z de ce mois pour convenir
d'une pétition au Parlement , & d'une affociation
modélée fur celle du Comté & de la Ville
d'Yorck. Les gazettes de l'Oppofition publient
qu'on a remarq dans cette affemblée , que le
( 144 )
ano
fauteuil de M. Fox , qui avoit été choisi pour la
préfider , s'eft trouvé dans la même place d'où le
Préfident Brashaw prononça le Jugement readu
contre Charles I.
On dit que le fameux Jofué Tucker , Doyen de
Glocefter , travaille à un plan qui fera de la plus
grande utilité pour le Gouvernement. Encouragé
par le fuccès de fes écrits fur les Colonies , & de
celui dans lequel il a fi victorieufement démontré
qu'il étoit impoffible aux François de defcendre
en Angleterre , à-peu-près dans le tems où Plimouth
& plus de 100 lieues de côtes étoient dans
la tranfe de la preuve du contraire , ce Docteur
propofe de former à Omoa une colonie de Torys
Américains réfugiés en Angleterre , où le Gouvernement
les voit confommer dans l'oifiveté ;
70,000 guinées de penfion qu'il eft obligé de
leur faire . Les premiers qui y feront admis font
stous les Employés qui le font fignalés à Boſton
par leur docilité aux ordres de la Cour , & dont
saladverges de fer a révolté le pays. Il fera établi à
Omoa un Evêché dout le Doyen aura le titre , fans
être obligé à réfidence ; & il refteta en Angleterre
sarla nuo pour la correfpondance Spirituelle avec fon Clergé ,
és lequel fera répandu en miflions dans les établiſſe
mens Efpagnols . L'occupation de ces Miffionnaires
fera d'apprendre aux Indiens l'ufage du featpel &
de l'affommoir , que Dieu & la Nation ont mis
en nos mains pour le plus grand avantage & l'hon
neur de l'humanité. Le pays rendu ainfi floriſſant ,
d'après les fyftêmes du Docteur , doir rendre des
produits immenfes qui nous feront oublier tous les
avantages illufoires que nous avons toujours cra
trouver dans le commerce de l'Amérique.
Nous ignorions , & peut- être bien d'autres auffi ',
qu'il faut être marié pour être Lord Chambellan
de la Reine. On affure que c'eft le feul obſtacle
que trouve le Lord Grantham , que le Public avoit
cru défigné à cette place.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 20 Janvier.
ON s'occupe avec beaucoup d'activité dans
la Ruffie Blanche , des préparatifs nécellaires
pour y recevoir l'Impératrice de Rullie que
Pony attend au printems prochain. Elle fe
propofe d'examiner par elle-même tous les
nouveaux établiſſemens qu'on y a faits depuis
quelques années.
Nous apprenons par des Négocians Grecs
arrivés ici de la Tartarie , que les Ruffes
travaillent vivement dans les chantiers de
Kerfowa , à la conftruction de cinq grands
vaiffeaux ; on les dit uniquement deftinés au
commerce , mais leur forme & leur grandeur
, les rendent fufceptibles d'être armés
en guerre avec peu de frais & promptement.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 28 Janvier.
M. François de Schonfeld , affocié à quelques
Polonois vient d'obtenir la permiffion
d'exporter du tabac de Hongrie en Pologne.
26 Février 1780. g
( 146 )
LL. MM. II . , occupées de la prospérité du
commerce du Royaume de Hongrie , fe font
empreffées de favorifer une entrepriſe qui
ne peut que lui procurer des avantages en y
verfant beaucoup d'argent ; elles ont , en
conféquence , affranchi le tabac exporté par
cette Compagnie de tout droit de tranfit.:
Une maladie grave , furvenue au Cardinal
Hertzan , a retardé fon départ pour Rome ; il
commence à fe rétablir , & il ne ſe mettra en
route que lorsqu'il fera parfaitement guéri.
Le nombre des morts dans cette ville , a
été l'année dernière de 11,450 , ' celui des
nailfances de 7653 , fans compter 400 enfans
qui font venus morts aumonde; & qu'on
a compté dans le nombre des enterremens ;
il n'y a eu que 1638 mariages.
On raconte ici le trait de filouterie fuivant :
Un homme bien mis arrêta dernièrement dans la
rue un garçon Tailleur qui portoit un habit , & le
pria de monter dans une maifon voifine pour
s'informer fi le maître y étoit ; il lui préfenta en
même-tems un florin pour le payer de fa peine,
Le garçon empreffé de gagner cette récompenfe ,
pola fon paquet fur une borne , en priant ſeulement
l'étranger de le garder. Celui - ci lui promit
qu'il ne le perdroit pas de vue ; il tint parole. Le
Tailleur revenant après fa commiſſion , ne retrouva
ni fon paquet , ni l'homme à qui il en avoit
confié la garde «.
De HAMBOURG , le 30 Janvier.
LES Officiers Brunfvickois qui , l'année
dernière , ont conduit des recrues en Améri(
147 )
que , font de retour à Stade , où ils affurent
que les Allemands fe trouvent parfaitement
bien en Amérique ; la circonftance de l'arrivée
du Colonel Faucitt qui vient recevoir
les recrues de Heffe , de Brunswick , de
Hanau, de Waldeck & de Zerbft , diminue un
peu la confiance qu'on a d'abord été tenté de
prendre en leurs récits ; il eſt tout fimple
qu'on cherche tous les moyens poffibles de
ranimer le goût des Allemands pour un fervice
qui les conduit fi loin de leur patrie , &
dans un climat dont , en calculant d'après le
nombre des recrues demandées tous les ans ,
il femble que très- peu doivent revenir .
» On lit dans un papier eftimé , publié à Berlin ,
que les revenus du Roi de France monteront pour
l'année courante à 430 millions tournois , & que
la circulation des espèces dans fon royaume eft
d'environ 18 à 1900 millions . Les fpéculateurs
foutiennent que l'Angleterre a déjà dépensé plus de
40 millions fterl . depuis la guerre qu'elle a entreprise
pour foumettre fes colonies ; on a encore
fixé à 20 millions fterl. , ( près de 500 millions
tournois ) , les fubfides néceffaires pour la
campagne prochaine. » Quand on voit , dit à ce
fujet un Journaliſte , que la France , qui pourtant
n'eft pas fervie pour rien , ne confume pas à fon
état militaire & civil 400 millions ; que l'Autriche
, avec 200,000 hommes fous les armes , facrifie
à peine à la dépenfe totale , le quart de cette
fomme ; qu'en Pruffe , il y a encore plus d'épargne
, quoique les forces extérieures foient à peuprès
égales ; qu'en Ruffie , avec un état militaire
prefqu'aulli nombreux , des bâtimens fuperbes , des
fêtes coûteufes , une cour magnifique , le Souverain
n'a pas 600 millions de revenus ; qu'en Afie "
g 2
( 148 )
2
les reffources annuelles de fes defpotes font encore
inférieures , & qu'ils ne s'endettent jamais , il
il eft impoffible de contefter à la nation Angloife
d'être la plus prodigue de l'Univers , & de mettre
le plus d'or en circulation « 30
เ
De BERLIN , le 2 Février.or
LE Roi eft parti d'ici le 26 du mois dernier
pour fe rendre à Potfdam où le Prince
de Pruffe & le Prince Héréditaire de Brunfwick
l'ont fuivi .
Les foldats abfens par congé ont ordre de
rejoindre leurs corps refpectifs le 23 du
mois de Mars prochain.
7
On lit dans un de nos papiers les calculs
fuivans. On comptoit en 1777 dans la Siléfie
Pruffienne , 1,400,000 habitans. Leur nombre
depuis 1756 s'étoit trouvé augmenté de
24,000. Les revenus de cette Province monrent
à 9,765,000 rixdahlers , dont 1,777,000
fortent du pays. On exporte annuellement
des marchandiſes de Siléfie pour 6 millions
& demi , & il y a dans cette fomme pour
$ 379,000 rixd. de toiles de Siléfie &c.
Suite de l'Inftruct.du Roipour les Colleges de Juftice.
1. Lorfqu'une Partie aura fait fa citation , & que
l'autre aura été ajournée pour y répondre , il fera
ordonné aux deux Parties de comparoître régulièrement
en perfonne , & de s'annoncer à cet effet
la veille au Préfident. 2 ° . Perfonne ne fera difpenfé
de cette comparution perfonnelle , fi ce n'eſt
ceux qui en font empêchés par maladie , par un
trop grand éloignement , par leur grand âge , par
les occupations de leur emploi qui ne fouffriroient
point de délai , ou par d'autres empêchemens
( 349 )
›
reels & infurmontables . 3. Celui qui à caufe de
ces empêchemens légitimes , ne pourra pas comparoître
en perfonne , fera tenu de pourvoir quelqu'un
domicilié à l'endroit où le Tribunal eft établi
, foit Avocat ou autre Mandataire quelconque ,
d'inftructions & de pleins - pouvoirs néceffaires pour
tranfiger il fera également tenu d'informer à
tems le Tribunal , qu'il s'eft acquitté de ce devoir.
4° . La Partie qui ne s'annonce point en perfonne
au terme de l'ajournement , ni n'allègue & ne
prouve des empêchemens légitimes & bien fondés
, ni n'envoye de mandataire pourvu d'inftructions
& pleins-pouvoirs pour tranfiger , fera cenfé
s'être refuſé à un accord ; & en prononçant la
Sentence , l'on y aura toujours égard pour la condamnation
aux dépens , & aux autres peines portées
par les loix contre les plaideurs téméraires .
Lorfque les Parties fe feront annoncées comme
ci- deſſus au Préſident il nommera un , ou ( fi
l'affaire eft importante ) , deux Commiffaires , qui
ouiront les Parties en particulier fans l'affiftance
d'Avocats , & qui devront tenter l'accord entr'elles
auffi férieufement que poffible. 6 °. Lefdits Commiffaires
feront tenus d'écouter les Parties d'une
manière circonftanciée & dans tout ce qu'elles auront
à alléguer : ils devront d'abord examiner
exactement le demandeur fur le véritable motif
de fa plainte , & fur tout l'enfemble de l'affaire
ou du contrat dont réfulte la prétention : enfuite
ils interrogeront pareillement le défendeur article
par article , fur ce qu'il avoue ou défavoue dans
l'expofé du demandeur , & fur ce qu'il a à alléguer
pour invalider fa prétention : enfuite ils queftionneront
de nouveau le Demandeur fur les circonftances
& les faits avancés pour fonder la contradiction
; & de cette façon , ils débrouilleront
clairement & avec certitude jufqu'où les
deux Parties conviennent , ce qu'elles avouent
% 3
( 150 )
9 en y
on ce qu'elles nient . 70. Après cet examen , le
Commiflaire fe fera repréfenter par les Parties
tous les documens , papiers & autres preu
ves qu'elles ont entre les mains fervant à éclaircir
l'affaire , & qu'elles apporteront avec elles fur
les lieux dès le premier terme de l'ajournement ,
au cas qu'elles en veuillent faire ufage dans le cours
du procès : il fera tenu de lire & d'examiner ces
pièces , pour en tirer ce qui pourroit fervir à
éclaircir & à fixer les objets en conteftation entre
les Parties. 8 °. Lorfque le Confeiller - Commiffaire
fe fera mis de cette façon fuffisamment au
fait de l'affaire , telle qu'elle eft réellement &
dans le fait , ou que du moins il aura trouvé le
véritable point en litige , d'où dépendra principalement
la décifion , il propofera aux Parties des
conditions d'accommodement convenables
appellant néanmoins leurs Avocats , & tâchera de
les accorder amiablement , en leur expofant le
véritable état de l'affaire , & les fuites qu'elle
pourroit vraisemblablement avoir. 9° . Que l'accord
réuffiffe ou non , l'on fera toujours tenu de
dreffer un procès -verbal circonftancié de tout ce
qui fe fera paffé à cet égard , & d'y configner
l'état de l'affaire telle que le Commiffaire l'aura
trouvée par les recherches , les propofitions d'accommodement
qu'il aura faites , & les déclarations
que chacune des Parties aura données à ce fujet :
ce procès- verbal fera figné par les Intéreffés &
par leurs Avocats , & annexé aux actes du procès.
to . Dans le cas où une affaire fera portée
en feconde inftance d'une Jurifdiction inférieure
au Dicaftère -Suprême , & qu'il conftera par les
actes , que le Juge de la première inftance a abfolument
négligé d'ouvrir ou n'a pas ouvert convenablement
la voie de tranſaction amicale , ledit
Tribunal fuprême doit à la vérité expédier d'abord
les ordres néceffaires pour la pourfuite de
( 151 )
l'appel , mais en même tems il doit fixer un jour
pour tenter l'accord & tâcher d'accommoder alors
les Parties par les voies amicales. 11 ° . Dans les
affaires où l'objet en litige n'eft pas de grande
importance , ou lorfque les deux Parties font trop
éloignées du Siége de la Jurifdiction , ou que des
raifons légitimes les empêchent de comparoître en
perfonne , les Colléges de Juftice auront la facalté
de confier le foin de faire des ouvertures
d'accommodement à un Officier de Juftice , capable
& honnête , demeurant à l'endroit de leur
domicile ou proche de là , lequel devra fe conformer
auffi dans ces cas exactement à ce qui a été
prefcrit ci- deffus. 12 ° . Au cas que l'accord ne
réuffiffe point , le procès fe poursuivra felon la
forme prefcrite ; fon cours ne devra non plus être
retardé jamais par ces tentatives d'accommodement
; mais les délais de droit & les termes fixés
par les loix s'obferveront duement comme cidevant.
13. Comme il eft d'ailleurs ftatué qu'on
doit accorder au défenfeur , fur- tout au commencement
d'un procès , le tems néceffaire pour fe
préparer à fa réponſe , ainfi que pour raflembler
fes preuves & moyens de défenfe , le terme de
l'ajournement fur la plainte du demandeur fe fixera
de façon qu'il foit poffible aux Parties de comparoître
perfonnellement pour les vues exprimées
ci -deffus , ou d'alléguer affez- tôt les motifs d'empêchement
légitime qu'elles pourroient avoir , afin
que la Partie adverfe en foit informée à tems ,
comme auffi de l'ajournement fixé au préalable' ,
le tout à l'effet de prévenir des voyages non-néceffaires
& les frais qu'ils occafionneroient . 14 ° . Par
tout ce que deffus il appert , que les citations ,
fur tout les premieres du procès , feront conçues
à l'avenir avec plus de détail que ci-devant , &
dans un ftyle clair & intelligible , pour que les
Parties mêmes , qui en doivent être pleinement
8 4
( 152 )
inftruites , fur- tout à caufe de l'accord , qui doit
autre chofe.
36few tenter préalablement à to cord , qui doit
1 Quant aux peines à ftatuer envers les Parties
qui fe refuſent déraisonnablement à un accord
équitable , ainfi qu'envers les Avocats qui on
119 traverſent la réaffite ; & pour ce qui eft des récompenfes
que ceux- ci pourroient ftipuler en cas
Shade triomphe , & enfin pour ce qui regarde les
droits à payer en cas d'accord , on fe réfère à ce
3. qui a été prefcrit dans la Part. IV , Tit. VIII. du
Code ( Frédéricien ) .
V. S. M. a de plus remarqué que dans des proccès
dépendans de certaines connoiffances , qui ne
font pas proprement du reffort de la Jurifprudence
l'on ne prend pas toujours convenable-
24 ment l'avis d'Experts , ou qu'on n'y fait pas tou
jours l'attention réceffaire : en conféquence elle
ordonne par la Préfente , que dans des cas pareils,
particulièrement , 1 ° . dans des affaires hydrauli
ques où il s'agit , par exemple , de hauffer', de
baiffer , ou de changer les ouvrages près de Moulins
, d'Eclufes de Digues , de Canaux , d'avancer
le paffage des eaux , de les contenir dans leurs
bords , &c. un expert en hydraulique ; 2 ° . dans
des cas où il s'agit du principe d'économie , par
exemple , dans les affaires de ferme ou de bail &
de rémiffions à faire aux Fermiers ; lorfqu'il eft quel
tion d'améliorations ou de détériorations , de la pof-
* fibilité ou de l'impoffibilité de fervices à rendre
par les vaffaux , de la fuffifance ou de l'infuffifance
de cautions , un Officier- Caméral expert ; 3 ° . dans
les affaires d'Architecture , lorfque , par exemple ,
il eft queftion entre des voifins des bornes de leurs
maifons ; de certains changemens à faire par l'un ,
& que l'autre prétend lui être préjudiciables ; de
réparations , que l'un exige de l'autre , ou le Fermier
de fon propriétaire ; de certaines fervitudes
ou droits que l'un prérend avoir fur la maiſon de
( 153 )
l'autre ; ou lorfque celui qui a fait bâtir a un différend
avec l'Architecte , foit fur la bonté du bâtiment
, ou fur les frais qu'il porte en compte à
ce fujet un Expert en Architecture pris fous ferment
, examine l'affaire fur les lieux mêmes , en
prenant cependant toujours avec lui un Officier de
Juftice ; & qu'en prononçant la décision l'on faffe
toujours une attention particulière fur le rapport
& l'avis de ces Experts ; comme auffi 49. dans des
affaires de commerce , lorsqu'il eft queſtion de
certains us ou coutumes de commerce ; de l'exa
men de la manière dont un Négociant a tenu fes
livres , de la révision de ces livres mêmes ; du
jugement à porter fur la qualité ou fur le prix
de certaines marchandifes ; & dans d'autres cas
femblables , le Tribunal fera toujours tenu de demander
le parère ( ou l'avis ) de Négocians in
telligens & intègres , & d'y avoir duement égard
dans fes décifions .
T
"
→
VI. Finalement S. M. entend avertir ſérieuſement
tous les Dicaftères par la Préfente de ne point
fe rendre coupables en exigeant des épices exceffives
& illicites & de ne pas épuifer les ſujets
par des frais de Juftice énormes , ou fouvent peu
proportionnés à l'objet du procès , d'autant que
tous excès de ce genre feront punis de la manière
la plus rigoureufe : comme auffi S. M. fe réſerve
expreffément par la Préfente , de régler dans la
fuite ce qu'elle trouvera néceflaire relativement à
la taxe trop haute des épices , qui fubfiſte encore
aujourd'hui à quelques égards.
ITALIE.
De ROME , le 22 Janvier.
L'ARCHIDUC Ferdinand & l'Archiducheffe
fon époufe font partis le 19 de ce mois. Le
8.S
( ( 154 )
20 , LL. AA. RR. ont dû arriver à Gaëte , &
le lendemain à Capoue , oùle Roi & la Reine
de Naples ont été au-devant d'elles .
Le S. Père vient de défendre l'achat des
monnoies pour les faire paffer enfuite en
pays étrangers.Ceux qui fe rendront coupables
de ce commerce , encourront la peine
de 5 ans de galères , foo écus d'or d'amende ,
& mêine de plus graves fi le cas l'exigeōit.
» Le Véfuve , écrit - on de Naples , a recommencé
à jetter une fumée plus noire & plus épaifle , dont
le vent porte avec violence le tourbillon fur Por
tici & fur Réfina. Nos Phyficiens craignent que
ce phénomène n'annonce une nouvelle éruption du
volcan. On affure que les habitans de ces deux
villes ont fenti une fecouffe de tremblement de
terre affez forte , qui leur a fait abandonner promptement
leurs maifons ; cependant ils y font bientôt
revenus ",
ESPAGNE.
De MADRID , le 4 Février.
Nous attendons toujours avec la plus vive
impatience des nouvelles de l'arrivée de D.
Gafton au détroit. Les vents d'Eft l'ont contrarié
; il a été vu le 26 des côtes de Galice ,
le vent ayant changé depuis , il doit être actuellement
à fa deftination , & réuni à D.Louis
de Cordova. Il n'eft guère poffible que l'Amiral
Rodney ait pu fortir avec une divifion ,
ainfi que quelques perfonnes l'ont d'abord
craint. Ses vaiffeaux maltraités dans le combát
& par la tempête , ont befoin de répara(
155 )
tions ; & il y en a qui ne peuvent être faites à
Gibraltar , où l'on ne peut trouver les chofes
néceffaires ; d'ailleurs cet Amiral n'eft entré
lui - même dans la baie que fort tard , ce ne
fut que le 25 qu'on y vit flotter fon pavillon
.
Les lettres de Malaga nous ont appris qu'il
y a deux gros vaiffeaux , près du petit pont
de Marbella , & qui paroiffent fort endommagés
; & nous favons qu'il y a une partie
des tranfports fous Tétuan , que couvrent 2
vaiffeaux de ligne . L'Amiral Anglois avoit
amené avec lui tous les bâtimens du convoi
de Bilbao , la plupart doivent être déja dans
Gibraltar ; il y en avoit quelques- uns chargés
de bled pour l'approvifionnement de
Cadix.
Aux détails qu'on a donnés du combat , on
ajoute ceux-ci. D. Langara a combattu avec
7 vaiffeaux , le Monarque a fubi le fort des
autres : le S. Domingo ayant placé fes canons
de retraite fur la grand'chambre , au-deffous
de laquelle eft la fainte- Barbe , on croit
qu'une étincelle a paffé entre les planches
& a mis le feu aux poudres. C'est ce qu'on
imagine de plus vraisemblable , pour expliquer
un malheur qui a coûté la vie à tant de
braves gens , dont on n'a pu fauver un feul.
Le Roi a récompenfé les Officiers & les
équipages de cette Efcadre , même ceux qui ,
felon les ordres du Commandant , ont forcé
de voiles & ne fe font pas trouvés au combat.
D. Langara a été fait Lieutenant- Génég
6
( 156 )
ral , quoiqu'il y eût à peine quatre mois qu'il
fût Chef- d'Efcadre. Le Brigadier D. Vincent
Doz a été fait Chef-d'Efcadre ; tous les Capitaines
paffent au rang de Brigadiers , les autres
Officiers font montés auffi à un grade
fupérieur. Les veuves & les meres de ceux
qui ont perdu la vie n'ont pas été oubliées.
Si S. M. récompenfe , elle fait auffi punir.
D. Thomaffino , Général-Major de la Marine
convaincu d'avoir caufé les retards
qu'a éprouvés D. de Arcé la campagne dernière
, a été caflé.
Les vailleaux entrés à Lisbonne le 17. font
le Dublin & le Shrewsbury , de 74 canons ,
ils n'étoient pas au combat naval , comme
nous l'avions préfumé ; ils avoient été féparés
de Rodney quelques jours auparavant.
» Il ne s'eft rien paffé d'intéreffant devant Gibraltar
depuis le 23. Tout ce qu'on fait , c'eft que
4 vaiffeaux Anglois étant venu mouiller trop près
de la pointe Mala , les batteries des lignes ont fait
feu fur eux ; il y en a eu un qui a perdu un de
fes mats , & qu'on a été obligé de remorquer. Quoi
qué la place ait été ravitaillée , il paroît qu'on n'en
continuera pas moins l'entrepriſe faite contr'elle.
L'ardeur des troupes femble fe ranimer par les
contretems. » Les viciffitudes & les difgraces que
Gibraltar a éprouvées , lit- on dans notre gazette ,
font auffi anciennes que fa premiere conquête. Depuis
cette époque , la place a été perdue & reconquife ( 1);
(1 ) Le Roi D. Alonze XI mourut de la pefte fous Gibraltar
en 1350 ; il faifoit depuis un an le fiége de cette
place , qu'il avoit déja levé une autre fois. D. Juan
Alonzo de Guzman , premier Duc de Médina Sidonia , la
reprit depuis en 1462 , du règne de D, Henri IV , &e. E
( 157 ) -
comme cette derniere conquête fut le prix de la
patience , de la conftance & de la bravoure des
Efpagnols , nous efpérons que ces vertus nationales
produiront aujourd'hui d'auffi bons effets qu'elles en
ont produit dans des rems plus reculés « .
1
ANGLETERRE top
De LONDRES , le 12 Février.
Nous n'avons encore aucunes nouvelles ;
on s'attend à en recevoir inceffamment de
'Amiral Rodney : on fait qu'il a combattu
les Efpagnols à l'entrée du détroit de Gibral
tar , & qu'il a fait entrer fon convoi dans
cette place ; mais nous ignorons encore les
détails : nous ne tenons ce premier avis que
du Capitaine Wallace , pris par les François
fur Expériment , & qui , renvoyé fur fa
parole , eft de retour ici. On fait que le
Gouvernement a reçu cette nouvelle par un
vaiffeau envoyé par l'Amiral Rodney , mais
il ne l'a point encore publiée ; elle ne tardera
pas fans doute à paroître dans la Gazette dep
la Cour on eft vraisemblablement occupé
maintenant à en rédiger la relation . On fent
combien nous devons être curieux de la
lire ; il faut que l'avantage ne foit pas auffi
important qu'on le defire , ou qu'il foit à
craindre que les fuites n'y répondent pas ,
puifqu'on laiffe languir la Nation après ce
récit. L'Amiral n'a pu en effet parvenir à
Gibraltar que parce qu'il n'a pas trouvé des
forces capables de lui difputer l'entrée du
détroit : il a combattu avec trop de fupé-
103
( 158 )
tiorité pour ne pas vaincre ; mais il ne peut
conferver cette fupériorité à l'arrivée de D.
Gafton , parti avec 24 vaiffeaux , auxquels fe
joindront tous ceux qui restent en Eſpagne ,
& alors comment fortira-t- il du détroit ?
Cette Escadre puiffante que nous envoyions
aux Ifles , & qui étoit chargée de ravitailler
Gibraltar en paffant , va être prifonnière
dans la Méditerranée , où nous n'en avons
pas befoin , & nos Iles , où elle feroit fi
utile , vont refter expofées. Où prendrons-
-nous des vaiffeaux pour la remplacer dans
cette ftation , & conferver en même-tems
>une flotte pour défendre nos côtes , menacées
par celle qui doit , fortir de Breft au
Printems ? Que deviendra le convoi parti
avec Rodney & deftiné pour les Ifles , s'il a
perdu fon avance fur l'Efcadre de M. de
Guichen , en s'arrêtant à Madere pour attendre
le fupplément forti de nos Ports le 30 du
mois dernier , & fur-tout les vaiffeaux qui
doivent l'escorter ? Ces inquiétudes , bien
fondées , ne peuvent que diminuer confidérablement
à nos yeux l'avantage quel qu'il
foit que nous pouvons avoir remporté à Gibraltar.
Nos nouvelles de l'Amérique font toujours
vagues & contradictoires . On débite
que l'Amiral Arbuthnot a appareillé de
New-Yorck avec s vaiffeaux de ligne &
5000 hommes de troupes de débarquement
qu'il a conduits à Ste- Lucie. Ce feroit dans
ces mers une augmentation de forces avec
( 159 )
laquelle nous pourrions entreprendre quel
que chofe , & fur- tout la repriſe des Ifles
de S. Vincent & de la Grenade . On profitera
fans doute en ce cas de l'état où font
actuellement les François , qui n'ont pas à
nous oppoſer de ces côtés des Eſcadres qui
puiffent tenir devant nous ; le Comte de
Guichen qui y en conduit une , parti le 3
ou le 4 de ce mois , ne peut guère arriver
avant le milieu d'Avril ; nous avons du tems
devant nous , & une perfpective affez flatteufe
aux Ifles fi nous mettons de la célérité
dans l'exécution de nos projets , mais nous
n'en avons pas une femblable fur le Continent.
Si Arbuthnot a conduit à Ste-Lucie
sooo hommes , & les Généraux Clinton &
Cornwallis 10,000 en Géorgie , pour conquérir
les deux Carolines , que reste-t-il à
New-Yorck ? Cette place n'eft plus défendue
que par un nombre d'Allemands , &
de Régimens Provinciaux ; nous devons
nous attendre à apprendre bientôt que les
Américains en font les maîtres , & qu'après
nous avoir chaffés de tout ce que nous
poffédions fur cette partie du Continent.
ils vont nous pourſuivre dans celle où nous
comptons nous établir , & où nous fubirons
à la longue le même fort. Nos efforts , jufqu'à
préfent , fe font réduits à conquérir
quelques parties de côtes , à ravager tout
ce qui fe trouve à portée , & à évacuer
enfuite nos conquêtes.
On parle toujours de la perte que nous avons
( 160 )
faite de Penfacola ; nous favons de bonne part , die
un de nos papiers , qu'il y a plus de dix jours que le
Gouvernement en a reçu l'avis . Les fortications , munitions
militaires , & c. de cette place , & du refte de
la Province avoient coûté à l'Angleterre depuis ,
ans plus d'un million & demi fterl. Mais cette perte
n'eft rien en comparaison de celle de la Colonie. Il
eût mieux valu qu'on tirât de la Trésorerie 14 mil.
lions fterl . & qu'on les allât jetter dans la mer que de
laiffer paffer entre les mains de l'ennemi , une Province
auffi importante. On en évalue les exportations
pendant le cours de l'année dernière à 122 mille liv.
Iterl . & les importations à plus de 150,000 α.
On a fait un tableau de comparaiſon des
dépenfes extraordinaires des quatre premières
années de la dernière guerre , avec les quatre
premières années de la guerre actuelle . Il
eft trop curieux pour que nous ne nous empreffions
pas de le mettre fous les yeux de
no Lecteurs.
Guerre dernière.
En 1755
.
Guerre actuelle.
504,977 En 1775
1756 . . . 697,547
1757 . · 1,232,369
1758 1,166,785
Nombre d'hommes votés
dans ces quatre années.
347,223.
Par conféquent , le
terme moyen eft de 10 l.
7 f. 6 d. pour les extraordinaires
pour chaque
homme par année.
1776
1777 •
1778 · •
•
845,163
2,170,602
1,200,225
3,026,137
Nombre d'hommes votés
dans ces quatre années.
4
# 314,91805
Par conféquent le
terme moyen eft de 26 1.
es
extraor-
1 f. 6 d. pour les
dinaires pour chaque
homme par année.
N. B. Nous n'avons pas pouffé plus loin ce
tableau de comparaifon des extraordinaires de ces
deux guerres , parce que les extraordinaires pour
l'année 1779 , ne feront mis fous les yeux du Parlement
qu'en 1780 , après les vacations .
( 161 )
Il faut obferver qu'en 1778 , la Milice fus incor
porée & qu'on leva en Ecoffe trois Régiments de
Fencibles , ( forte de Milice qui ne fort pas du Pays ) .
Ces deux objets forment un total de 39,206 hommes
qui ne font point compris dans ledit compte , parce
que la Milice n'a été incorporée que vers le milieu de
J'année, & que ces deux Corps ( auſſi bien que plufeurs
autres augmentations qui ont été faites cette
année ) , font reftés en Angleterre , & n'ont occafionné
qu'une très - petite dépenfe extraordinaire.
Le tableau de comparaifon fuivant d'extraor
dinaires , mérite l'attention de nos lecteurs.
Extraordinaires de la guerre de neuf
années , fous le règne du Roi Guillaume.
Extraordinaires de la guerre de onze
1.
1,200,000
années fous le règne de la Reine Anne . 2,000,000
Total de ces deux guerres , de 10
années .
Extraordinaires de la dernière année
feulement , ( celle de 1778 ).
Différence. •
• 3,200,000
13,026,137
173,863
les ex-
Nous voyons donc que les extraordinaires de
1778 , ( votés par le Parlement en 1779 ) , ne ſe
montent qu'à 173,863 livres de moins que
traordinaires pour la totalité de deux guerres qui
ont duré 20 années. 4
Ce font ces dépenfes énormes , dont l'emploi
n'eft pas toujours bien clair , & dont
en général on ne voit pas quels font les grands
fruits qu'elles ont produits , qui ont donné
lieu aux affociations devénues prefque générales.
Des 40 Comtés qui compofent l'Angleterie
, on en compte à préfent vingt - cinq
qui ont formé de ces affociations pour défendre
le Royaume contre les ennemis étrangers
& intérieurs ; en voici la liste : Yorck ,
( 162 )
>
Middleffex , Surry , Effex , Suffex , Bedford ,
Northampton , Huntingdon , Somerſet ,Wilts ,
Cumberland , Dorfer , Southampton , Gloucefter
, Berks , Weftmoreland , Lancaſter
Worcester , Devon , Cornwall , Suffolk
Kent , Bucks , Warwick & Leiceſter. Ces 2 5
Comtés , contiennent au moins les quatre
cinquièmes des propriétés de terre & de
commerce de tout le Royaume , & les fept
huitièmes de la taxe des terres , outre les
grandes villes de commerce & de manufactures
, comme Londres , Briſtol , Liverpool ,
Hull , Yarmouth , Southampton , Lynn , Exeter
, Norwick , Leeds , Wakefield , Manchefter
, Birmingham , Colcheſter , &c .
2
» Il eſt bien à defirer , dit un de nos papiers , que
dans le bouleverfement prochain , le Roi puiffe conferver
fa prérogative ; le Parlement , fes droits
conftitutionels , & le peuple en général , fes libertés
& fes priviléges ; car dans de pareilles circon
tances il arrive fouvent que les intérêts & les
droits de quelqu'une des Parties font facrifiés aux
pouvoirs qui ont le deffus. Un Ecrivain , ajoutet-
on , obferve à l'égard des propofitions contenues
dans les pétitions de certains comtés , & à l'égard
des principes fur lesquels leurs réfolutions fe fondent
, qu'ils font d'une nature populaire , fimples
intelligibles , & propres à être difcutés en Parlement
; mais il defireroit connoître les moyens dont
on compte fe fervir pour leur donner de la force
& du fuccès. Suppofé qu'après avoir épuisé en leur
faveur tous les argumens qui fe tirent de la conftitution
, ils fiffent rejettés par le Parlement , comme
frivoles , infolens & féditieux ; fuppofé qu'on accordât
aux Sipplians un examen dont l'iffue produisît
des réfolutions contraires à leurs demandes
( 163 )
lefquelles feroient revétues de la fanction d'une
autorité légale , qu'arriveroit-il ? Le peuple Anglois
a droit d'exiger une réponfe claire & cathégorique
; car il eft jufte qu'avant de rifquer tout ce
qu'il a , il connoiffe non- feulement les Chefs , mais
auffi leurs intentions & leurs projets pour l'avenir
dans toute leur étendue , de peur qu'à la fin il ne
life fon fort dans la Fable de la Montagne en
travail «.
Ce fut le 3 de ce mois que fut agitée la
queftion s'il feroit permis à la Compagnie
des Indes de faire conftruire en Afie deux
vaiffeaux de guerre pour fon commerce. Ce
projet a paru fi préjudiciable pour la nation
& même pour la Compagnie par fes fuites ,
qu'il a été rejetté. Il y a eu 327 voix contre ,
165 pour ; la majorité étoit de 162 .
Il a été fait lecture dans la même Affemblée
générale ,des propofitions fuivantes que
nous traduifons ici fur l'original .
L'affemblée des Directeurs de la Compagnie des
Indes ayant pris dans la plus férieufe confidération
les articles qu'il eft néceffaire de préfenter au Gouvernement
pour la prolongation de la charte de
la Compagnie , demande qu'il lui foit permis , après
la plus mure délibération , de foumettre les propofitions
fuivantes à la confidération du Lord North,
pour fervir de bafe à une tranſaction avec le Gouvernement
au fujet de la prolongation de ladite
Charte.'
1. Tous les droits & priviléges de la charte
actuelle de la Compagnie des Indes orientales lui
feront confervés en entier , & fon commerce exclufif
fera prolongé pour le terme de dix années ,
fans compter les trois années pour l'avis préala
ble , conformément à l'arrangement fait à ce fu(
164 )
jet dans l'acte fubfiftant de la dix- feptieme année
du règne de George II.
2
2º. En confidération de ce que tous les droits
& priviléges du commerce exclufif de fa charte
actuelle font ainfi confervés & prolongés comme
il eft dit ci - devant , la Compagnie des Indes Orientales
avancera & paiera à l'Echiquier de S. M.
pour l'ufage de l'Etat , un million de livres fterlings
, fans intérêt , aux échéances , & fuivant les
proportions dont il fera convenu entre les Lords
Commiffaires de la Tréforerie de S. M. & l'affemblée
des Directeurs de ladite Compagnie.
3 °. Ladite fomme d'un million fera remboursée
au plus tardole 25 Mars 1790 , & le droit de la
Compagnie à un commerce exclufif ne ceffera ',
après cette époque , que lorfque ledit million fera
remboursé , ainfi que les 4,200,000 liv. fterl . dues
actuellement par l'Etat à la Compagnie.
4. La Compagnie fera autorifée à emprunter
par obligation fous fon fceau ordinaire , ou autrement
, toute fomme ou fommes d'argent n'excédant
pas un million , outre le montant de fa préfente
dette , par obligations en Angleterre, me
幾En cas de néceffité , la Compagnie pourra,
avec l'approbation & le confentement des Lords
de la Trésorerie , emprunter par obligation ou autrement
, toute fomme ou fommes d'argent juf
qu'à la concurrence de cinq cens mille livres fterlings
, outre & par- deffus le montant de fa dette
actuelle , par obligation , & du million additio
nel qu'elle pourra emprunter comme il eft dit cideffus
, ou par- deffus toute moindre fomme qui a
fe trouvera former fa dette par obligation
furvenoit de pareils cas de néceffité. Mais, comme
l'argent à emprunter de la forte ne fera deſtiné
qu'à faire face à des befoins du moment , il ne
fera fait par-là aucun changement aux arrangemens
énoncés dans les propofitions fuivantes , pat
s'il
( 165 )
apport aux dividendes à faire entre les Action.
naires.
6. Il fera dreffé chaque année un état diſtinct
des profits nets de la Compagnie , & chaque an
née ces profits nets feront partagés de la manière
fuivante :: ཏྠཏི
La Compagnie recevra toujours 8 p. 100 fi les
profits y fuffifent,
L'Etat recevra auffi 8 p. 200 fi les profits montent
à 16 p. 100 .
Lorfque les profits n'iront pas à 16 p. 100
l'Etat recevra tout ce qu'il y aura au - deffus de
8.p. 100.
Si les profits excèdent 16 p. 100 , le fura
plus fera partagé également entre l'Etat & la
Compagnie.
Et la moitié de la Compagnie dans ledit fur
plus fera appliquée chaque année , après le paiement
de l'augmentation ci - après mentionnée du
dividende , à l'amortiffement de la dette de la
Compagnie.
ཝི ;
79. Au dividende de 8 p. 100 , qui fe donne
actuellement aux Actionnaires , il fera fait une
augmentation de dividende qui n'excédera pas 1
p. 100 par chaque an , jufqu'à ce que le dividende
foit de 10 p. 100 par an ; fi la moitié des profits
de la Compagnie monte à cette fomme , & à
compter de cette époque ou auffi- tôt qu'on aura
remboursé une fomme de 400,000 liv. fterl. dẹ
la dette actuelle , il fera fait un nouveau divis
dende d'un pour cent de plus par an ; & lorsqu'on
remboursé une nouvelle fomme de 400,000
liv. fterl. de dette , le dividende fera porté à douze
& demi pour cent.
aura
8°. La Compagnie restera en poffeffion de toutes
les acquifitions & de tous les revenus territoriaux
de la Dévanie , du Bengale , de Bahar & d'Orixa)
pour & pendant le terme du commerce exclufif
* Surintendance des Revenus Royaux,
C
( 166 )
qui doit être accordé à la Compagnie , de la .
même manière dont elle a droit de jouir à préfent
des autres acquifitions & revenus territoriaux ,
fans préjudice des prétentions de l'Etat ou de la
Compagnie.
9° . Le terme de ce contrat de participation entre
l'Etat & la Compagnie , commencera & aura lieu
à compter du 1 Mars 1780.
16
10. Lorfque la fituation des affaires exigera
que la Compagnie s'adreffe au Gouvernement pour
qu'il envoie & laiffe dans l'Inde des forces navales
ou des troupes , la Compagnie , afin d'alléger autant
qu'il eft en elle les charges publiques , contribuera
à défrayer le Gouvernement de cette dépenfe
fur l'excédent de l'argent qui proviendra des
revenus territoriaux dans le Bengale , & qui fera
refté dans fa trésorerie , après qu'elle aura pourvu
aux dépenfes ordinaires , ainfi qu'aux cargaifons
de retour que la Compagnie fait paffer en Europe,
à fes envois en Chine & à fes autres établiffemens
, comme auffi après qu'elle aura réſervé un
fond d'un million fterling dans les trésoreries de
la Compagnie dans l'Inde , pour les cas extraordinaires
, ou de 700,000 liv. fterl . dans le Bengale
, & de 300,000 dans les autres trésoreries
de la Compagnie dans l'Inde ; alors le fecours que
la Compagnie octroiera & payera au Gouvernement
relativement aux dépenfes navales & militaires
auxquelles il faudra pourvoir , comme il a
été dit , s'étendra jufqu'au paiement d'une fomme
qui n'excédera pas 30,000 liv. fterl. pour chaque
vaiffeau de 74 canons , & 25,000 liv. fterl. par an
pour chaque vaiffeau de 64 ; & 10,000 liv . fterl.
par an pour chaque frégate employée dans l'Inde
ce qui n'excédera pas , en tems de guerte , deux
vailleaux de 74 canons chacun , fix vaiffeaux de
64 canons chacun , & trois frégates ; & en tems
de paix , trois vailleaux de 64 canons chacun , &
deux frégates.
( 167 )
Ledit fecours s'étendra auffi au paiement d'une
fomme qui n'excédera pas 20,000 liv . par an pour
un régiment de troupes compofé de 1000 hommes ,
& 40,000 liv. par an pour deux régiments ( s'il
en eft befoin ) compofés de 2000 hommes , pourvu
qu'il foit néceflaire de dépenfer cette fomme
pour le nombre ci - deffus des vailleaux & des troupes
dans l'Inde , le tout montant à une fomme qui
n'excédera pas 280,000 liv . en tems de guerre , &
135,000 liv. en tems de paix , lequel paiement
fera fait dans l'Inde , & compté fur le pied de
deux fchellings trois pences la roupie courante de
Bengale , d'où lesdits fecours doivent toujours être
tirés .
11 °. Le pouvoir de nommer & de révoquer le
Gouverneur- Général de Bengale , appartiendra déformais
aux Directeurs de la Compagnie des Indes
, conformément aux difpofitions fur cet obe
jet , dans l'acte de la treizième année du règne de
S. M.
12 ° . Pour s'affurer du produit net du commerce
& des revenus de la Compagnie , il fera dreffé le
premier Mars de chaque année , un compte de la
totalité des bénéfices & pertes defdits commerce
& revenus , avec un état des dettes de la Compagnie
en Angleterre , non compris les dettes par
obligations circulantes , comme papier de la Compagnie
; & le premier de ces états ou comptes fera
fait le premier Mars 1781 , ou le plutôt poffible
, après qu'on aura pu mettre en ordre les ma
tériaux néceffaires pour l'année précédente. Chacun
de ces états ou comptes bien écrit & figné
de deux ou d'un plus grand nombre des Directeurs
de la Compagnie , fera envoyé dans l'efpace
de trente jours après celui auquel il aura été
adreffé aux Commiffaires de la tréforerie de S. M.
ou au grand Tréforier.
13. Les comptes du montant général de tous
( 168 )
les revenus territoriaux perçus par la Compagnie ,
& de tous fes débourfés , charges d'adminiftration
& autres dépenfes , & charges civiles & mi
fitaires , & du produit net dans chacun des établiffemens
de la Compagnie , feront pareillement
dreffés tous les ans & préfentés aux Lords de la
Tréforerie , le premier Mars de chaque année , ou
le plutôt poffible , après cette époque , lorfque
l'arrivée des matériaux néceffaires de l'Inde mettra
la Compagnie en état de dreffer des comptes.
14°. La moitié du furplus des profits qui doit
être appliqué à l'Etat , fera verfée tous les ans
dans l'Echiquier pour être la difpofition du Parlement.
15. La faculté de tirer des lettres de change
fur l'Affemblée des Directeurs fera reftreinte
comme elle l'eft par l'acte de la 13e. année de
George III.
16. Nul billet , promeffe de paiement , ou autre
obligation pécuniaire donné ou à donner par aucun
des Préfidens ou Confeils de la Compagnie ou de
fes Employés dans l'Inde ou dans la Chine , &
devant y être payé , ne fera payable en Angleterre
fans le confentement préalable de l'Affemblée des
Directeurs.
17º. Aucun billet ou lettres de change tirées fur
la Compagnie ou fur l'Affemblée des Directeurs
par aucun de fes Employés dans l'Inde ou dans la
Chine , par-delà la forme autorifée par l'Affemblée
des Directeurs ou contre fes ordres , ne feront
obligatoires pour la Compagnie avant l'acceptation
de ces billets ou lettres de change. Mais tout Porteur
defdits effets aura fon recours fur la perfonne ou
les perfonnes qui les auront fignées comme tireur
ou tireurs.
18. Nul fujet Britannique au fervice de la
Compagnie , ou ayant provifion d'icelle pour aller
dans l'Inde , ne pourra réfider dans l'Inde ailleurs
que
( 169 )
que dans un des principaux Etabliſſemens de la
Compagnie , ou à vingt mille aux environs , fans
un ordre fpécial ou permiffion par écrit de la
Compagnie ou du Préfident , ou enfin des Gou
verneur & Confeil , & ces perfomnes ne pourront
réfider au- delà des limites fus-mentionnées , après
le terme fpécifié dans les ordres de la Compagnie
ou dans les fufdites permiffions.
19º . Il fera défendu aux Employés de la Compagnie
dans l'Inde de prêter de l'argent aux Compagnies
étrangères ou aux Négocians étrangers ,
& d'acheter dans l'Inde , pour ces Compagnies &
Négocians , des marchandiſes deſtinées pour l'Europe
, de s'y intéreffer directement ou indirectement ,
& auffi de leur donner des lettres de change tirées
fur leurs Correfpondans ou d'autres perfonnes en
Europe.
20. Les droits & priviléges du commerce exclufif
de la Compagnie feront étendus de manière
à empêcher l'importation des articles en marchandifes
du produit de l'Inde par la voie de Suez ,
ou par quelqu'autre canal au préjudice de la Compagnie.
21. Il fera fait des Règlemens pour prévenir
autant qu'il fera poffible la contrebande ; & l'Af
femblée des Directeurs n'aura aucun pouvoir pour
difpenfer ou adoucir les peines contre les délinquans.
22 ° . La Compagnie aura la permiffion de mettre
les recrues deftinées pour fes Etabliffemens dans
l'Inde au Fort de Tilbury , à Jerfey ou à Grenefey ,
ou dans quelqu'autre Fort de S. M. , avec un Officier
pour être à leur tête , & le nombre de Sergens
néceffaire pour veiller fur les foldats , à l'effet de
prévenir les mouvemens & les dépenfes auxquelles .
ladite Compagnie fe trouveroit expofée fans cet
arrangement.
23. La Compagnie aura le droit d'importer
26 Fevrier 1780. h
( 170 )
& d'exporter des marchaudifes relativement à ce
Royaume & aux lieux compris dans les limites
de la Chartre de la Compagnie fur des vaiffeaux
achetés , ou qui appartiendront de telle autre manière
que ce foit à la Compaguie , dont la navigation
fe fera de la manière prefcrite par les loix
actuelles relativement aux vaiffeaux de conftruction
Angloife .
24°, Les forces navales de la Compagnie à
Bombay & à fes autres principaux Etablillemens
dans l'Inde feront affujettis aux mêmes difpofitions
& règles que les vaiffeaux de guerre au ſervice de
S. M. , autant que les circonstances defdites forces
navales le permettront ; & les Préfident & Confeil
dans leurs Établiſſemens refpectifs , feront autorisés
à donner les ordres pour que les délinquans fuient
jugés par des Confeils de guerre.
2°5. Il fera fait , pour perfectionner l'Adminif
rration des affaires de la Compagnie , tous les autres
Règlemens qu'un examen ultérieur fera juger néceffaires
, & qui feront demandés par ladite Compagnie.
26° , L'Affemblée des Directeurs recommandera
les propofitions ci - delus à fes Conftituans ; mais
il ne pourra être pris aucune réſolution définitive
fans le concours de l'Affemblée des Actionnaires .
On a publié les obſervations fuivantes fur
ces propofitions .
Ces propofitions ont ce caractère de roideur
qui diftingue tous les actes où le Lord North intervient
comme Partie. Elles tendent à rendre les
Propriétaires des Actions de la Compagnie des Indes,
Princes fouverains , ou plutôt Tuteurs des Princes ;
à faire de notre Roi & de notre Parlement de fimples
Marchands , Négocians & Armateurs , affociés au
commerce des Actionnaires Tans faire des fonds
ou courir de rifques , ainfi qu'à inveftir le Miniftre
de toute la plénitude de la puiffance dictatoriale ,
& d'un droit en forme fur toutes les affaires
( 171 )
fur tous les fecrets de la Compagnie . C'eft en effet
mettre entièrement à fa difcrétion toutes les richeſſes
& les acquifitions de cette Société mercantile fi floriffante
, & en faire autant de fources de corruption
& de vénalité , comme fi les éclufes n'étoient pas
déja fuffisamment ouvertes par le nombre infini de
places de profit , d'honneur & de confiance accumulées
journellement entre les mains des Miniftres ,
au point de mettre en danger l'existence même de
la Conftitution . Mais le fixième article contenant
la propofition de participation en l'invafion de propriété
la plus criante qui ait jamais été commife ;
c'eft un attentat dont il eft impoffible de fe former
une idée approchante de la vérité , & qui furpaffe
infiniment tous ceux que peut offrir l'Hiftoire des
Souverains les plus defpotiques.
Si le Gouvernement s'empare de la moitié des
propriétés des profits ou du revenu d'un Particulier
ou d'une Corporation ( ce qui eft la même chofe ) ,
uniquement. parce qu'il a le pouvoir ou la volonté
de le faire , quelle sûreté auront les Propriétaires
nominaux qu'il ne s'emparera pas bien - tôt de la
moitié reftante ? Les Actionnaires peuvent auffi bien
abandonner leurs fonds à la difcrétion du Miniftre ,
que les Propriétaires d'Egypte ont abandonné leur
terrein à Jofeph , pour être enfuite tenus par eux
aux conditious qu'il jugeroit à propos. L'ufurpation
de la moitié du bien d'autrui ne peut jamais être
l'ouvrage de la raiſon , mais celui de la force. Or ,
avec la force on peut auffi bien prendre le tout
que la moitié ; & alors il n'y a plus de propriété,
Ce fujet fournirà encore matière à d'autres obfervations.
On dit que l'article en queſtion fera
retiré. Cela doit être. Au furplus , l'Auteur de
ces remarques ne peut être foupçonné de partialité
, n'ayant aucune espèce d'intérêt ni de liaifon
avec la Compagnie.
h 2
( 172 )
On attend avec impatience le réſultat de la
grande affaire du renversement du fyftême
actuel des finances ; ce grand objet fera repris
inceffamment ; on a remarqué déja que
la pluralité est toujours pour le parti de la
Cour ; la motion de former un comité
d'en exclure tous les hommes ayant des
places ou des penfions , rejettée à la pluralité
de 101 voix contre 55 , annonce d'avance
une grande majorité en fa faveur.
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie le 20 Novembre . C'eft le
17 de ce mois que M. le Chevalier de la Luzerne
, Miniftre Plénipotentiaire du Roi de
France auprès des Etats- Unis a eu fon audience
du Congrès. Les lettres de S. M.T C. ,
la réponſe de M. Huntingdon , au nom du
Congrès qu'il préfide , ne laiffent rien à défirer
aux bons & fidèles fujets de ces Etats ,
fur les fentimens réciproques des deux peuples
alliés. Leur union cimentée par les évè
nemens glorieux de la campagne dernière &
par le fang des François & de leur Général
répandu pour notre caufe , eft regardée généralement
comme indiffoluble ; la manière
dont on a reçu M. de la Luzerne , les témoignages
d'eftime , d'attachement & de fatisfaction
que fe donnent mutuellement les
deux nations , font la feule réponſe que nous
ayons à faire aux bruits abfurdes de mécontentement
répandus par nos enneinis . Les prétendues
divifions qu'ils difent s'être mani(
173 )
feftées dans le Congrès & dans les Etats font
aufli peu fondées . On peut en juger par la
lettre circulaire adreffée le 13 Septembre
dernier par cette Affemblée refpectable aux
Etats -Unis ; cette pièce importante offre un
tableau de la fituation actuelle de l'Amérique
, des difpoficions générales, & tient trop
effentiellement à l'hiftoire de la révolution la
plus intéreffante de nos jours, pour que nous
négligions de la tranfcrire ici.
Amis & Concitoyens : dans les Gouvernements
fondés fur les principes généreux d'une égale li
berté , les Chefs de l'Etat font les ferviteurs du
peuple , & non les maîtres de ceux dont dérive
leur autorité ; il eft de leur devoir d'informer
leurs concitoyens de l'état de leurs affaires; & en
leur prouvant la fageffe des mefures prifes par l'Adminiftration
publique , de les engager à joindre ,
pour les rendre fructueufes , l'influence de l'inclination
à la force de l'obligation légale . Ce devoir
exifte encore , même dans les temps de paix , &
de tranquillité, lorfque la sûreté de la République
n'eft mife en danger , ni par la force ou la feduction
du dehors , ni par les factions , la trahison ,
& l'ambition égarée , au dedans. Dans ce temps
donc , nous le fentons d'une manière bien particulière
, & nous ne pouvons nous difpenfer plus
long- temps d'attirer votre attention fur un objet ,
fur lequel on a foutenu & propagé des opinions auffi
dangereufes qu'erronées : nous voulons parler de
nos finances.
L'infolent defpotifme , & la paffion déréglée de
dominer , qui annonçoient le deffein dénaturé du
Roi d'Angleterre & de fon Parlement vénal , de
réduire à l'esclavage le peuple d'Amérique , nous
ont mis dans la néceffité de foutenir nos droits par
les armes , ou de recevoir honteufement le joug.
h3
( 174 )
Vous avez généreufement préféré la guerre ; il falloit
lever des armées , les payer , les entretenir : il
falloitde l'argent pour cet objet. Vous en aviez peu ;
& il n'y avoit point de Nation au monde dont vous
puffiez en emprunter. Ce peu difperfé parmi vous ,
ne pouvoit être raffemblé que par la voie des impôts
; pour cela il falloit des gouvernements régu
liers que vous n'aviez pas. Vous n'aviez de refſource
que dans la bonté du fol & la richeſſe de votre fertile
contrée. On créa des papiers fur le crédit de
cette Banque , & vous engageâtes votre parole pour
leur acquit . Lorfqu'un nombre confidérable de ces
papiers cut été mis dans la circulation , on follicita
des emprunts , & l'on nomma des Officiers pour
les recevoir , ainfi fut créée une dette nationale inévitable.
Elle fe monte
En papiers jettés dans le commerce
& circulants , à ..
En argent emprunté avant le 1er.
Mars 1778 , & dont l'intérêt eft payable
en France , à ..
En argent enprunté depuis le 1er.
Mais 1778 , & dont l'intérêt eft payable
ici , à ·
En argent dû chez l'Etranger , dont
le montant n'eft pas exactement connu
, les bordereaux n'étant pas rentrés
, mais qu'on fuppofe aller à ..
Dollars.
159,948,880
7: 545,196
26,188,909
4,000,000
Pour fatisfaire encore mieux fur ce fujet votre
jufte curiofité , nous ferons dreffer un état particu
lier des diverfes émiſſions qui en ont été faites , & des
termes affignés pour leur rachat ; cet état vous fera
connoître auffi au jufte les prêts qu'on a faits , leurs
intérêts & le temps des paiements .
Les impôts n'ont procuré , jufqu'à préſent , au
tréfor public , que 3,027,560 dol . de forte que tour
l'argent fourni au Congrès par le peuple d'Améri
que, ne va pas au- delà de 37,761,66, dol. , fomme
( 175 )
totale des prêts & des taxes. Qu'on juge donc de
la néceffité de l'émiſſion des papiers , & d'où naiffoit
cette néceffité .
montant
Le 1er. de ce mois ( Septembre ) , nous avons
réfolu , de ne faire à l'avenir aucune émiffion de
papiers de crédit , que celles qui feront néceffaires
pour completter une fomme de 200,000,000 de dol.
la fomme de ceux qui font dans la circulation ,
à 159,948,880 , il en refte encore 40,051 ,
120 , pour completter cette fomme de deux cents
millious. Nous avons réfolu en outre , le 3 du
préfent , de ne répandre de la fomme de 40,051,120
dol. que ce qui fera abfolument néceffaire pour les
befoins publics , avant que nous puiffions nous procurer
d'une autre manière des reffources équivalentes
, par les efforts de tous les Etats .
Outre les frais confidérables & inévitables de la
guerre , la diminution du cours de l'argent a fi fort
augmenté le prix de toutes les chofes néceffaires , &
occafionné par conféquent des additions fi fenfibles
au montant des dépenses ordinaires , qu'il faut cher *
cher inceffamment des reffources dans les impôts ;
& nous déclarons unanimement qu'il eft effentiel au
bien de l'Etat , que les impôts qui ont été déja
établis , foient verfés dans le tréfor continental au
temps marqué pour cela. Il eft bon que vous portiez
vos vues dans l'avenir , & prépariez à temps , &
la quantité de troupes que vous devez fournir avant
que la campagne prochaine s'ouvre , & les fonds
néceffaires pour les entretenir pendant tout le temps
de la durée. Nous aurons foin de vous informer de
temps en temps de l'état du tréfor , & de vous indiquer
les mesures à prendre pour ne pas le laiffer
faus argent. Entretenir vos troupes complettes , encourager
les emprunts , faire la répartition des taxes
avec prudence , les lever avec fermeté , les payer
avec exactitude ; voilà ce que vous devez faire de
votre côté les moyens de fournir à l'avenir aux
h 4
( 176 )
3
befoins publics , font maintenant en délibération
& dans peu on vous en fera part.
A cet état fimple & court de vos dettes , à l'expofition
de la néceffité de fournir exactement les
fecours demandés , nous joindrons , fur la diminution
de valeur de l'argent , quelques remarques auxquelles
nous vous prions de donner toute votre
attention .
La dépréciation des papiers de crédit eft , ou naturelle
, ou artificielle , ou les deux à la fois. Ce
dernier cas eft le nôtre. Du moment que la fomme
en circulation a excédé celle qui étoit néceffaire ,
comme moyen de commerce , le difcrédit a commencé
& augmenté en proportion que ce furplus
groffiffoit ; cette augmentation proportionnelle fe
foutiendra jufqu'à ce que la fomme des papiers égale
prefque la valeur du capital , ou des fonds , fur le
crédit defquels ils ont été créés . Suppofé donc que
30,000,000 foient néceffaires comme moyen de circulation
, & qu'il ait été créé 160,000,000 , la dépréciation
naturelle n'eft qu'un peu plus de cinq à
un. Mais la dépréciation actuelle excède cette proportion
, & l'excédent eft artificiel . Celle qui n'eft
que naturelle ceffera en diminuant la quantité de
l'argent monnoyé en circulation , qui reprendra fa
valeur primitive lorfqu'il fera réduit à la fomme
néceffaire comme moyen de commerce ; ce qui ne
peut être effectué que par des emprunts & des impôts.
}
La dépréciation artificielle eft un objet plus férieux ,
& mérite une attention plus minutieufe dans la recherche
de fes caufes . Le doute des moyens ou de
la volonté de retirer les papiers , doute auquel il eft
vrai qu'on a donné occafion , & qui a été entretenu
parmi le peuple , en eft la caufe. Examinons fi la
faine raifon peut juftifier le doute des moyens des
Etats- Unis. Ces moyens dépendent du fuccès de la
( 177 )
révolution actuelle , & de la fuffifance des richeffes
naturelles , de la bonté & des reffources du pays.
La fuite à l'ordinaire prochain.
De
FRANCE.
VERSAILLES , le Is Février.
LE Roi vient d'accorder à Mademoiſelle
de Moyria , de la branche des Barons de
Chaſtillon , Cadets de la Maifon de Moyria ,
le titre de Dame, fous le nom de Comteffe de
Moyria.
Le Marquis de Pujol , ancien Lieutenant
des Gardes de S. M. & Maréchal de Camp ,
a obtenu le Gouvernement de Ham en Picardie
, vacant par la mort du Chevalier de la
Billarderie.
S. M. a nommé à l'Abbaye de Breuil Herbaud
, Ordre de S. Benoît , Diocèfe de Luçon
, l'Abbé de la Rochefoucault-Dupuy-
Rouffeau , Vicaire- Général de Beauvais , à
'celle de Ferrieres , Ordre de S. Benoît , Diocèfe
de Sens , l'Abbé de Sahuguet d'Eſpagnac,
Confeiller de Grand'Chambre au Parlement
de Paris ; à celle de Notre - Dame du
Palais , Ordre de Citeaux , Diocèſe de Limoges
, l'Abbé de Baurepaire.
Le 13 de ce mois le Prince héréditaire de
Heffe- Darmstadt , qui eft en France fous le
titre de Comte d'Epftein , eut l'honneur
d'être préfenté au Roi par le Comte de Vergennes
, & eut une audience particulière de
S. M. Le même jour la Comteffe de Beon ,
( 178 )
& la Comteffe Dupleffis - Beliaire furent prẻ
fentées à LL. MM. & à la Famille Royale ;
la première par la Princelle de -Tingey, & la
feconde par la Comteffe de Rouget .
L'Administration provinciale du Berry eut
le même jour audience du Roi ; elle fut préfentée
à S. M. par le Prince de Conty , Gouverneur
de la Province , & par M. Bertin ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant le dépar
tement du Berry La députation qui fut conduite
à l'audience de S. M. par M. de Nantouiller
, Maître des Cérémonies , & M. de
Watronville , Aide des Cérémonies , étoit
compofée pour le Clergé de l'Archevêque
de Bourges qui porta la parole , pour la nobleffe
du Marquis de Savary de Lancofme ( 1 ) ,
& pour le tiers- état de M. Geoffrenet des
Beaux Plains.
Le 10 de ce mois M. Poncet de la Grave ,
Ecuyer , Confeiller , Avocat & Procureur
du Roi en l'Amirauté générale de France ,
au Siége général de la Table de Marbre à
Paris , ancien Cenfeur Royal , Membre de
plufieurs Académies , eut l'honneur de préfenter
à LL. MM. & à la Famille Royale ,
un Ouvrage intitulé : Précis hiftorique de la
Marine Royale de France , depuis l'origine
(1 ) La maifon de Savary ne confifte aujourd'hui qu'en
trois branches , favoir : celle de Savary de Lancofie en
Touraine , celle de Savary de la Chenelliere dans la Province
du Perche , & celle de Savary de Breves. Cette
maifon porte pour armes : écartelé , argent & fable
( 179 )
de la Monarchie , jufqu'au Roi régnant , fait
par ordre du Gouvernement , avec des notes
politiques , critiques & hiftoriques.
1
De PARIS , le 22 Février.
ON n'a point encore de nouveaux détails
fur le combat de Don Juan de Langara , contre
les Anglois : on ignore s'il a eu affaire
aux trois Amiraux Anglois réunis . On attend
la relation que publiera vraiſemblablement
bientôt la Cour de Londres , pour être inf
truir plus pleinement. On fe flatte d'apprendre
bientôt des nouvelles de Don Gafton .
Cen eft fit de l'efcadre Angloife à Gibraltar
elle n'a pu fortir du Détroit avant
fon arrivée. On ne croit pas qu'il lui ait été
poffible de le faire , à caufe des dommages
qu'elle a effuyés , & qui exigent des réparations
qu'on ne peut faire à Gibraltar : &
celles qu'on aura pu entreprendre pour met
tre les vaiffeaux en état de fortir , pour aller
fe faccommoder pleinement ailleurs , auront
exigé du tems.
La Gazette de Madrid , du premier de ce
mois , contient quelques détails fur la belle
action de M. de la Mothe - Piquet , qui méri
tent d'être connus. L'Elifabeth , vaiffeau Anglois
de 74 canons , a été extrêmement
maltraité par le feu de l'Annibal ; la plus
grande partie de fon équipage a été tuée ou
bleffée , & le Capitaine eft au nombre des
morts.
h 6
( 180 )
Depuis que l'ordre a été donné à Breft ;
d'armer 3 nouveaux vaiffeaux , le nombre en
a été augmenté. On aflure qu'on doit en pré
parer 8 à 10. D'un autre côté les affrétemens
que l'on fait à Saint -Malo , ne laiffent pas
douter qu'on ait en vue quelque expédition
importante : on ne parle pas moins que de
l'embarquement de 10,000 hommes ; on
nomme déjà les principaux Officiers Génénéraux
, qui font M. de la Rochambeau &
M. de Jaucourt. Le fret du havre eft de 20 1.
le tonneau par mois , à condition que l'Armateur
fournira fon bâtiment de vivres pour
12 mois , paffé lequel tems il lui fera accordé
25 liv. du tonneau par mois , au lieu de 20 .
On croit que ce fera M. de Ternay qui commandera
cette nouvelle efcadre .
Le Roi , qui de fon propre mouvement
avoit répandu fes graces fur M. de Couëdic ,
n'a pas oublié la Famille de ce brave Officier ;
il a accordé 2000 liv. de penfion à la veuve ,
& foo liv. à chacun de fes enfans , avec la
réverfibilité fur leurs têtes de la penfion donnée
à leur mere. Le Commandant de Breft
qui hérite des armes des Officiers défunts a
cru devoir déroger à l'ufage dans cette occafion
: il a envoyé l'épée & les piftolets de
M. de Couëdic à la veuve , pour qu'elle les
remette un jour à fon fils aîné , en lui annonçant
le noble ufage que fon pere en a fait ,
& les obligations qu'elles lui impofent.
Le Chevalier de laCardonie ayant été nom(
181 )
me par le Roi au commandement du vaiffeau
l'Actifpeu de jours après le jugement de fon
affaire avec le Chevalier de Schantz , M. le
Maréchal de Tonnerre , Préfident du Tribunal
de MM. les Maréchaux de France , lui a
écrit la lettre fuivante qui fatisfera ceux auxquels
il pourroit refter quelque incertitude
fur tout ce qui a été dit pour & contre le
Chevalier de la Cardonie ; elle eft dus Janvier
dernier.
" J'ai appris avec le plus grand plaifir , M. , que
le Roi vous a nommé au commandement d'un de
fes vaiffeaux ; je vous prie d'en recevoir mes
très fincères complimens. Cette marque de confiance
de S. M. , & la juftice qui vous a été rendue
par le Tribunal , fixeroient l'opinion publique
fur votre compte , fi l'eftime due à un homme
d'honneur & à un bon ferviteur du Roi , pouvoit
être altérée par une calomnie « .
L'Actifde 74 canons eft un vaiſſeau neuf
qui n'a encore été à la mer qu'une fois; c'eſt
après le Robufte commandé actuellement
par M. de Graffe , le vaiffeau le plus fort de
fon rang ; & il n'y en a aucun aufli bon
voilier.
Le 19 du mois dernier , écrit- on de Saint- Gillesfur-
Vic , le tems étant très - mauvais , & les vents
fud- oueft , la gabarre la Catherine , de Nantes
commandée par J. B. Manoeuvrier , venant de Rochefort
, s'échoua vers les deux heures après- midi
à l'entrée de potre, havre. Quoique la mer fût trèsagitée
, & déjà fort baffe , ce bâtiment auroit pu
entrer dans ce port , fi un peu auparavant qu'il
donnât fur la barre , un Matelot n'eût eu le mal(
182))
heur d'être emporté jufqu'à douze ou quinze braffes,
par un coup de vent . Le Capitaine occupé du foin
de le fauver , manoeuvra en conféquence & y réuffit
, mais il perdit du tems , & la mer diminuant
toujours , il manqua d'eau pour entrer , & la gabarre
échoua abfolument. Le falur du Matelot con
fole de cet accident . Il y avoit à bord du bâtiment
84 quintaux de fer deftinés pour Nantes. On
l'a déchargé pour le foulager & le retirer plus facilement
de la côte.
Selon les lettres de Bordeaux , du 14 au 31
du mois dernier , il eft arrivé devant ce port
9 bâtimens Hollandois , favoir , 4 de Rotterdam
& d'Aimfterdam , tous chargés de
S
mâtures & de merrein. On a mis à terre
toutes ces marchandiſes , parce que
les navires
ont beaucoup fouffert du mauvais
tems .
Suivant une lettre de M. Ballias de Lambarde ,
Commiffaire des guerres au département de
Grandville , à un de fes amis , on apprend que
Jeanne Elie , femme de Jacques Petit , Matelot ,
a arrêté fur le rivage un foi - difant Colón , que la
tempête y avoit pouffé dans le canot de la corvette
du Roi Expédition , dont il s'étoit emparé à St-
Malo pour paffer à Jerſey. Cette femme s'étant
rendue le 23 Juillet dernier entre fept & huit heures
du matin dans la grève pour y pêcher , s'y
trouva feule , & apperçut dans un petit bateau un
homme luttant contre les vents & les flots , pour
s'éloigner du rivage Le croyant un François que
la tempête avoit jetté fur cette rive , elle lui cria
de venir à elle , parce qu'on pouvoit aborder en
cet endroit fans danger ; comme il ne changea
point de manoeuvre , elle imagina qu'il ne l'avoit
pas entendue , & gravit un rocher , pour s'appro(
183 )
*
>
cher de lui ; de-là elle l'exhorta de nouveau à prendre
terre dans une anfe qu'elle lui indiqua ; mais
comme il lui répondit dans une langue qu'elle n'en
tendit pas , elle ne douta point que ce ne fût un
Anglois , qui furpris par la tempête trop près de
nos côtes , cherchoit à tenir la mer en attendant
le retour du beau tems ; elle fe jetta à l'eau , aborda
le bateau ; le fuyaid fut tellement étonné de fa
fermeté , qu'il cella de ramer , & ne fongea point
à faire ufage d'une pique dont il étoit armé. La
femme ne lâcha le bateau que loifqu'il fut venu
à fon fecours des foldats du régiment de Champagne
, qui fe faifirent du fuyard. Les Officiers
Municipaux de Grandville ont fait venir la femme ,
ont dreflé procès - verbal de fon récit , & écrit à
M. de Sartine , qui leur a fait la réponſe fuivante
:
» J'ai , MM. , rendu compte au Roi de l'action
de Jeanne Elie . S. M. voulant récompenfer cette
femme de la fermeté & de l'intrépidité avec lefquelles
elle s'eft conduite , lui a accordé une grati
fication de 300 liv . , dont le paiement fera ordonné
inceflamment , & en outre une penfion de 200 liv.
fur les Invalides de la Marine. Vous avez bien
fait de m'informer de ce qui eft venu à votre connoillance
à ce fujet , & de me mettre à portée de
procurer à cette femme une récompenſe fi juftement
méritée «<,
On apprend que le Fendant , commandé
par M. de Vaudreuil , eft entré dans la baie
de Chefapeak , le Robufte , monté par M.
de Graffe , eft à Saint- Domingue.
M. le Comte d'Aché , Vice-Amiral depuis
1770 , eft mort le 16 de ce mois & a été enterré
le 17 avec toute la pompe due à fon
rang.
( 184 )
Le 18 , M. le Comte d'Estaing a affifté à l'Opéra
la quarante-deuxième repréfentation d'Iphigénie
en Tauride , dans la colonne de la loge de M. le
Duc de Chartres . Il parut dans la loge même entre
le troifième & le quatrième acte. Il fut applau
di univerſellement . Les tymbales , les trompettes &
les autres inftrumens militaires de l'orcheſtre ſe- ,
condèrent le public par un bruit de guerre & d
fanfares, Cette idée ingénieufe excita de nouveaux
applaudiffemens , qui ne ceffèrent que lorſqu'Iphigénie
entra pour commencer le quatrième acte ;
mais ils redoublèrent dans le ballet de Médée , au
moment de l'inauguration de Jafon . Le fieur d'Auberval
faifit l'inftant où le Peuple témoigne par
fes acclamarions combien il fe trouve heureux
d'avoir Jafon pour maître ; il s'avança fur le bord
du théâtre , une couronne de lauriers à la main , la
préfesta à M. le Comte d'Eftaing & la laiffa tomber
à fes pieds. Ces hommages publics rendus à
la valeur en font la récompenfe , ils étouffent les
cris de l'envie , qui cherchent à lui donner des
dégoûts.
Pour mettre M. Necker plus en état d'apprécier
tous les plans fur les Hopitaux , à la
plus grande utilité defquels il veut travailler,
Madame Necker a fait un effai pour un hofpice
de Charité , qu'elle a établi il y a plus
d'un an fur la Paroiffe de S. Sulpice ; & elle
vient de faire imprimer les règles & les ufages
de cette Maifon. Il eft dit dans cette brochure
qu'elle diftribue elle - même :
:
Le tems , par une gradatión infenfible , introduit
& confacre des abus dans les meilleures inf.
titutions les Hopitaux même n'ont pu échapper à
cette loi générale , & les monumens d'humanité font
devenus en plufieurs endroits des monumens d'indifférence
& prefque de barbarie. N'est- il donc pas
( 185 )
néceffaire de travailler à une réforme , de chercher
à rétablir dans les Maifons de charité plus
d'ordre & d'économie ? Peut - on voir fans être
ému de compaffion , des hommes entaffés dans un
même lit , abandonnés à une malpropreté qui révolte
les fens les plus groffiers , & les contraint
à refpirer un air corrompu qui détruit l'effet des
remèdes ? Pour mieux connoître la dépenfe des
Hopitaux , & le genre de foins qu'ils exigent ,
on a entrepris , par ordre de S. M. , de faire l'effai
d'un Hopital de 120 malades , feuls dans un lit ,
foignés avec la plus grande propreté ; & après une
épreuve de plus d'une année , on s'eft convaincu
que la journée d'un malade coûte un peu moins
de 17 fols. Ce réfultat a été tiré en réuniffant
la dépenfe propre des malades , la`nourriture &
l'entretien de douze Soeurs de la Charité , des domeftiques
, les appointemens du Chapelain , & c.
On obferve que la dépenfe pourroit être moindre
de 17 fols , fi l'hofpice étoit de 200 malades ,
qui n'auroient , comme les 120 , qu'une feule Supérieure
, un feul Chapelain , qui ne confumeroient
, ou peu s'en faut , que la même quantité
' de bois , de lumière , car l'économie fe trouve cer.
tainement dans un nombre limité. L'on dépenſe
plus fi l'on eft au- deffus ; mais fi on paffe les bornes
prefcrites , on dépenfe davantage encore par
le défordre & la confufion «<.
Selon des lettres de Grenoble , on a ref
fenti à Embrun & à Mont- Dauphin , la nuit
du 19 au 20 Janvier , une fecouffe de tremblement
de terre , qui a duré l'espace de deux
fecondes , & dont la direction étoit du midi
au nord ; on en a fur-tout craint les effets
dans cette dernière Ville , où elle a été accompagnée
d'un bruit fi confidérable que plu
fieurs Soldats couchés dans les cafernes neu(
186 )
ves ,fituées fur le bord du rec , croyant qu'il
s'étoit écroulé, fe font levés pour s'en éclaircir.
Le 17 de ce mois , le feu a pris à cinq heures
du foir au Collège des Quatre Nations , dans le
pavillon de la Bibliothèque. Le comble étoit enflammé
dans toute fa hauteur fur environ quatre
toiles de largeur , lorfque les Pompiers font arrivés
affez à tems pour conferver ce monument précieux
qui feroit devenu la proie des flammes , fi
le fecours eût été moins prompt.
La lettre fuivante de M. de la Maugerie ;
rectifie quelques fautes d'exactitude qui fe
font gliffées dans ce que nous avons dit de
fon affaire ; c'eſt une raifon pour nous empreffer
de le tranfcrire .
» Je viens de lire M. , dans votre Journal l'article
qui m'intéreffe ; auffi jaloux que vous l'êtes d'exactitude
je crois que vous ferez charmé d'être
inftruit ponctuellement de ce qui fe paffera dans
cette affaire , ainfi que de ce qui s'y elt paffé le 7
Janvier dernier , voici le précis de l'Arrêt préparatoire
du 7 Janvier :
les quatre
"
» MM. les Maîtres des Requêtes
Sémeftres affemblés , oui le rapport de M. de
Forges de Bonuaires , ont ordonné que les fieurs
» de Bricqueville , la Luzerne & de la Maugerie
» & le nommé Noel , fe conftitueroient prifon
niers le is Février prochain , tous les trois chacun
dans une prifon diſtincte & ſéparés les uns des
autres , pour procéder au jugement définitif de
» leur Procès , dont le rapport eſt fixé au même
» jour «.
و د
» Je m'y fuis trouvé alors , Monfieur , aipfi que
yous l'annoncez , mais fans entrer en prifon , cette
( 187 )
entrée eft remiſe au 15 Février prochain & j'y done
ne rendez vous à mes Adverfaires qui , ainfi que
vous l'annoncez , ne paroiffent ni à Paris ni en
Normandie depuis 7 ans . Vous voudrez bien rectifier
encore un article de votre Journal , M. de Bricqueville
la Luzerne , na point paru dites- vous , à
fon affaire depuis qu'ils a obtenu un Arrêt du Parlement
, je vous attefte , Monfieur , qu'il a formé
oppofition à l'Arrêt de caffation dans le tems , &
qu'il fut débouté de fon oppofition . Je vous prie
inftamment de relever ces petites erreurs . Je ferai
exact à vous adreffer l'Arrêt prochain . Jai l'honneur
d'être. Signé DE LA MAUGERIE « .
Nous nous empreffons de mettre ici l'avis
fuivant , qui intéreffe les Amateurs d'Hiftoire
Naturelle.
ככ
Superbe & nombreuſe Collection d'Oiseaux tous
montés , compofée des Oifeaux d'Europe , d'Afrique
& des Indes Occidentales & Orientales , à vendre
en entier. ( On n'en vendra aucun féparément ) . Tous
les Scavans & Curieux en Hiftoire Naturelle qui ont
voyagé dans les Provinces Méridionales de la France ,
ont vû à Montpellier cette belle Collection : ils
ont avoué n'en avoir vû chez aucun particulier de
l'Europe une plus confidérable , mieux confervée ,
& en meilleur état. Ceux qui voudront en faire l'acquifition
, doivent s'adreffer à Montpellier , à M. le
Baron de Faugeres , ancien Officier de Vaiffeaux du
Roi , Membre de la Société Royale des Sciences
de cette Ville . On affranchira les lettres ; ceux qui
défireront connoître le Catalogue de cette Collection ,
lui donneront une adreffe pour qu'il leur foit envoyé ,
& pourront la faire examiner par qui ils voudront.
Le voisinage de la mer & de plufieurs grandes
rivières , en rendra le tranſport aifé à ceux qui voudront
faire cette acquifition.
( 188 )
On trouvé chez M. Sykes , Opticien Privilégié du
Roi,place du Palais Royal à Paris, un Cabinet curieux
d'Inftruments de Marine , tels que Lunettes Achromatiques
, de la meilleure conftruction & du plus
grand effet poffible , Lunettes de nuit , Octants &
Sextants de Hadley , nouvellement perfectionnés ,
tant pour l'obfervation poſtérieure qu'antérieure ,
Bouffoles d'Azimuth & auties ; Baromètres marins ,
Porte-voix &c. & c. , & généralement tout ce qui
concerne l'Optique , les Mathématiques & la Phyfique.
Dame Antoinette - Puiffelė - Virgine de
Clermont-Tonnerre , époufe du Vicomte
de la Ferté- de-Meun , eft morte le 4 de ce
mois en fon Château de Challemant , en Nivernois.
: Paul- Gédéon Joly de Maizeroy , Lieute-
Colonel d'Infanterie , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de St-Louis , Membre de
l'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres de Paris , de la Société Royale de
Londres , eft mort le 7 de ce mois , âgé de
55 ans.
>
Le Marquis de Pracontal , Lieutenant de
Roi , de la Province de Nivernois , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint-
Louis , eft mort le 9 de ce mois dans la 82°
année de fon âge.
Jean Morel Dupleffis , ancien Chancelier
du Confulat de France à Naples , eft mort
ici le 8 de ce mois , âgé de 106 ans ; il avoit
confervé fa fanré : fix mois d'enfance ont
précédé fa mort.
( 189 )
Marie- Anne de Montfaulnin du Montal ,
Comteffe douairiere de la Riviere , veuve de
Charles - Paul , Comte de la Riviere , Vicomte
de Tonnerre & de Quincy , Baron de
Courcelle , Marquis de St-Brifon , Seigneur
de Thofte , &c. eft morte le 10 de ce mois ,
âgée de 68 ans.
Les Numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , du 16 de ce mois ,
font 82 , 69 , 5 , 43 & 14.
De BRUXELLES , le 22 Février,
LES nouvelles de Madrid , du 8 de ce
mois , contiennent les détails fuivans :
» Nos dernières lettres du camp de St - Roch , en
date du 27 Janvier , portent qu'on nous a envoyé
beaucoup de nos bleffés qui font arrivés à Puente
Mayorga , fur un bâtiment Anglois . Les ennemis
pouffent avec vigueur la conftruction des batteries
& des fortifications de la place , fur-tour vers
la pointe d'Europe ; ils réparent leurs vaiffeaux , &
font courir le bruit qu'il n'en fortira que dix pour
continuer les opérations projettées. La place avoit
ceffé fon feu , excepté le 25 , qu'elle tira 62 coups
de canon à boulet & à mitrailles , fur un détachement
de Cavalerie & de Volontaires d'Aragon ,
qui pourfuivoient un caporal & quatre foldats déferteurs
des Gardes Wallones , dont un fut tué , le
caporal pris & pendu le lendemain. On apprend
de Lisbonne que le 29 du mois dernier , l'eſcadre
de D. Miguel Gafton a été apperçue près du Cap
de la Roca à environ huit à dix lieues de
Lisbonne même , & que la nuit du 31 au premier
de ce mois , des pêcheurs découvrirent beaucoup de
voiles à quelque diſtance de ce Port.
›
On n'eft pas encore inftruit de la fuite du
( 190 )
démêlé qu'a occafionné entre la Grande-
Bretagne & les Provinces- Unies la faifie
du convoi efcorté par des vaiffeaux de
guerre de la République. On lit dans quelques
feuilles , que le Roi d'Angleterre a fait
la déclaration verbale fuivante aux Etats-
Généraux.
» S. M. réitère à LL. HH. PP. les plus fortes al
furances de fon amitié , & de fon deffein de conferver
les traités conclus avec elles ; mais comme la confervation
des traités dépend de leur exacte obſervation ,
S. M. pour la propre défenſe & le maintien de l'égalité
, fe verroit contrainte dès que les Etats ne four
niffoient pas les fecours demandés par des Mémoires
réitérés , & continuoient de favoriler le tranfport de
munitions navales à l'ennemi , de confidérer pendant
la
guerre
actuelle les Provinces- Unies fur le même
pied que d'autres Puiffances neutres , en conféquence
de fufpendre à l'égard de leurs fujets toutes les ftipu
lations , principalement du traité de 1674 , & de s'en
tenir feulement au droit des Nations qui doit fervir
de règle à tous les Etats neutres ce .
Si cette déclaration a été faite on . eſt
bien curieux d'apprendre comment les Hollandois
l'auront reçue ; on affure en attendant
qu'il eft décidé que les forces maritimes
de cette République feront mifes cette.
année fur un pied refpectable , pour ordonner
les convois nécellaires aux navires marchands
, & que le nombre des vaiffeaux de
guerre , deftinés à protéger le commercę ,
fera augmenté jufqu'au nombre de 55 ,
tant vaiffeaux de ligne que frégates . Ce qui
fait penfer que cette nouvelle n'eft pas fans
fondement , c'eft que les Etats- Généraux
( 191 )
dans leur affemblée n'ont pas encore réglé
les impôts pour l'année courante : fi la mas
rine exige une augmentation de dépenfes ,
ils feront fans doute augmentés . Les droits
de tonnage & de vente ont été continués
pour une demi-année .
Nous recevons le difcours fuivant , prononcé
par M. Burke dans la Chambre des
Communes , le 8 de ce mois.
» Comme le Lord North fait que dans toutes
nos opérations , tant civiles que, militaires , celles
de nos ennemis doivent nous fervir de guide , il a
tourné les yeux vers le continent , & il a vu que
les François faifoient dans leurs finances des ar
rangemens qui les mettoient en état de continuer
la guerre avec beaucoup plus de probabilité de
fuccès que nous n'ofons nous en promettre. Nous
fommes déjà épuisés par des dépenses extravagantes
, écrasés par des taxes énormes , & cependant
les amis du Gouvernement conviennent qu'après
tant d'efforts de notre part , fi nous voulions faire
la paix dans ce moment- ci , nous ne pourrions
nous la procurer qu'à des conditions honteufes .
Notre fituation fera encore bien plus déplorable
dans deux années ; en même tems que nous prodiguons
nos tréfors , nos ennemis continuent de
mettre la plus ftricte économie dans leurs dépenfes.
Leurs extraordinaires depuis le commencement
de la guerre n'ont jamais excédé huit millions
fterling par an ; ils ont emprunté dernièrement environ
2,500,000 livres , & cependant ils n'ont pas
un fchelling de dette conftituée. Ils n'ont pas ajou
té un feul impôt à ceux de leur établiffement de
paix , ils n'ont établi aucuns nouveaux fonds pour
le paiement de ces extraordinaires . L'intérêt a été
payé avec l'argent que l'Etat a fu fe ménager par
( 192 )
•
économie. Il y a eu une réforme générale en
France , dans la Maifon du Roi , même dans la
Chambre de la Reine & dans les menus-plaifirs
de la Famille Royale. Au moyen de cette réduc
tion de dépenfes , le Directeur- Général des finan- i
ces a économifé un revenu égal au paiement de
l'intérêt pour l'emprunt & pour la maffe extraordinaires
; les épargnes ont produit jufqu'à la fomme
de 950,000 liv . par an . Toute cette opération s'eft
effectuée fans qu'on ait vu la moindre trace du
pouvoir arbitraire. On n'a point hauffé la valeur
des espèces ; leur fubftance n'a point été réduite ;
il n'y a pas eu non plus la plus légère réduction
dans le capital de la dette nationale , ni le moindre
retard dans le paiement de l'intérêt de cette
dette. Au contraire tout a été conduit d'une manière
qui a donné la plus grande folidité lau
crédit public , & qui a rendu pour jamais chere à
la Nation & le Miniftre qui a donné les projets ,
& le Souverain qui les a adoptés . Enfin , nulle
propriété n'a été envahie , quoiqu'on ait fait les
plus grands efforts pour lever des fonds qui puffent
mettre en état de continuer la guerre . Le
Roi de France , comme bon père de fon peuple ,
a cru devoir plutôt faire des retranchemens dans
fa Maiſon , qu'ôter quelque chofe à fes fujers.
Quoiqu'ennemi , je ne puis m'empêcher de reconnoître
que ce jeune Prince mérite le refpect , l'ef
time & l'admiration de l'Europe. Quelle trifte
perfpective pour nous ! Un Miniftre habile & un
Roi patriote dirigent les affaires de nos ennemis ,
tandis les nôtres le font
que un Roi patriote par
fans doute , mais par un Financier beaucoup moins
habile. Pour fuivre l'exemple de M. Necker , il
feroit indifpenfable de fupprimer beaucoup de
places qu'un long efpace de tems a renda , dans
l'opinion de certaines gens , auffi néceffaires que
refpectables,
Qualité de la reconnaissance optique de caractères