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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
SEPIEMRBE , 1774-
Mobilitate viget. VIRGILE .
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire ,
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Rue
AvecApprobation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sicur LACOMBE libraire , à Paris , rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de profe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public, & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres,
eſtampes & pièces de muſique.
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des amateurs des lettres& de ceux quiles
cultivent , ils font invités à concourir à ſa perfection
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JOURNAL DES SÇAVANS , in-4° ou in-12 , 14 vol.
paran à Paris. 16 liv.
Franc de port en Province , 201.4f.
nouart ; de 14 vol . par an , à Paris , 9 liv. 16 f.
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JOURNAL ECCLÉSIASTIQUE par M. l'Abbé Di-
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JOURNAL DES DAMES, 12 cahiers par an , franc
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En Province, Is liv.
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2
1
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7
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3 1.
2liv.
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Lettrefur la diviſion du Zodiaque , in- 12. 12 .
-Eloge de Racine avec des notes , par M. de
11.101;
Fables orientales , par M. Brety vol. in-
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la Harpe , in 8 ° . br.
3liv.
LaHenriadede M. de Voltaire , en vers latins
&françois , 1771 , in- 8 °. br. 21. 101.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreffer les
enfans contrefaits , in 8 °. br. avec fig. 41.
LesMuſes Grecques , in-8 ° . br.11.161.
Les Pythiques de Pindare , in-8 °. br.us liv.
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV, &c. in - fol. avec planches ,
rel. en carton, 241
Mémoires ſur les objets lesplus importansde
l'Architecture , in-4°. avec figures, rel. en
carton , 121.
Les Caractères modernes , 2vol. br. 31.
MERCURE
DE FRANCE.
SEPTEMBRE , 1774 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE DEUX VOYAGEURS.
Conte,
Pourle continent Indien
Deux hommes d'humeur différente
S'étoient embarqués , corps & bien ,
Sur la frégate l'Athalante .
Au gré des zéphirs qui jouoient
Dans les replis de leur bannière ,
A pleine voile & vent arrière ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
!
Au ſein d'Amphitrite ils voguoient.
Chacun s'occupoit ſur la route
Du beau plan qu'il avoit formé ;
Aſa troiſième banqueroute ,
L'un , d'or & d'argent affamé ,
Vivoit dans la douce eſpérance
De revenir un jour en France ,
Quand il auroit pu détroufler
Quelque vieux Nabab d'importance ,
Etde voir alors repouſſer
Son honneur avec ſa finance ;
(Car l'honneur s'achette à prix d'or
Auſſi le dit- on un tréſor. )
L'autre compagnon de voyage
Avoit conçu d'autres projets ,
Il vouloit au fond des forêts ,
Chez quelque horde bien ſauvage,
Porter les bienfaiſans ſecrets
Des arts utiles à la vie ;
Etendre l'humaine induſtrie ;
•
Et comme il ſied en vérité,
Al'ami de l'humanité ,
Qui croit tous les hommes des frères,
Et trouve de la volupté
Quand il adoucit leurs misères.
Déjà le Cap étoit doublé :
SEPTEMBRE. 1774 . 7
Nos pélerins fur l'onde amère
Voyoientgaiement s'enfuir la terre }
Quand tout-à- coup le ciel troublé
Ketentit au bruit du tonnerre ;
Ceciel gronde , la mer mugit....
(Ceci ſent beaucoup la tempère ;
Mais le lecteur , de cet écrit
Doit trouver l'auteur fort honnête ,
Car il faitgrâce du récit. )
Je dirai donc , Cans verbiage ,
Que , par la force de l'orage,
Lebâtiment fut dématé ;
Quedans les deux canots fragiles
Dont il ſe trouvoit eſcorté,
Nos pallagers tous deux agiles ,
Adroitement s'étoientjetés;
Et qu'après de rudes traverſes ,
Suivant leurs fortunes diverſes ,
Au gré des vagues emportés ;
Chacun, furde lointains parages ,
Sans témoins , fans fuite & fans bruit,
Sur de très-oppolés rivages
Aborda ſeul pendant la nuit.
Il faut qu'on fache & qu'on remarque
Que chacun avoit dans ſa barque
Trouvé, tout-à- fait à- propos ,
La hache utile & falutaire
Dont on coupe, au milieu des flots ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Le cable qui tient d'ordinaire
Les barques à bord des vaiſleaux .
Chacun , en mettant pied à terre ,
Très - avidement s'empara
De la hache qu'il trouva là ;
(Une hache devient fort chère
A qui n'a plus rien que cela. )
Non loin des rives de Golconde ,
Où croiflent l'or , le diamant ,
Par hafard la fureur de l'onde
Avoit jeté ce garnement ,
Plein du plus grand foible du monde
Pour les rubis & pour l'argent.
Notre ſage , tout au contraire ,
Eut pour fon partage une terre
Où , ſans la moindre mine d'or ,
Croyant trouver du bien à faire ,
Il ſe croyoit für d'un tréſor.
Adorant l'image facrée
De l'aſtre rayonnant des cieux ,
Des peuples ſuperſtitieux
Habitoient la riche contrée
Dupremier de nos curieux.
Ceux- là portoient pour leur parure
Jaunes topazes en ceinture ,
Gros ſaphirs du bleu le plus doux ;
Longs habits d'or , bordés d'hermine ,
Plus , longs colliers de perles fines
Pendus à l'entour de leurs cous.
SEPTEMBRE. 1774. 9
Le ſieur Rondan ( c'eſt notre drôle , )
>
4
Toujours ſa hache ſur l'épaule ,
Parun beau matin rencontra
Deux des habitans de ſon île ;
Er, jugeant qu'il étoit facile
D'expédier ces payens là ,
Le Sieur Rondan les maſſacra
Par pur eſprit de l'Evangile
Et par ſon goût pour le kara.
Du ſommet des hautes montagnes ,
D'autres habitans l'avoient vú;
Voilà tout le peuple accouru
Traverſant les vaſtes campagnes;
Et vous croyez Rondan perdu? ...
Tout ſcélérat n'eſt pas pendu ,
(Ditun vieux livre de morale , )
C'eſt un proverbe que cela ;
Et n'eſt beſoin d'être au Bengale
Pour croire à ce proverbe- là .
Que penſez- vous que ces gens firent
Vous croyez que , dans leur fureur ,
33...
Saiſiſlant l'aſſaſſin vainqueur
En morceaux ſoudain'ils le mirent ; .....
Point du tout : voyant dans ſesmains
Unehacheà peu près femblable
Auglaive faint& redoutable
Deleurs facrifices divins ,
Unanimement ils le prirent
Pour ungrand Prêtre du ſoleil ; :
10 MERCURE DE FRANCE.
Dans le temple l'introduiſirent
Avec un pompeux appareil ;
Remerciant la Providence
Qui prenant pitié des mortels ,
Leur envoyoit , par indulgence ,
Ce doux Miniſtre des Autels ,
Pour diriger leur confcience.
Rondan Pontife couronné ,
En rendit grâce à ſon bon Ange ;
Et parut à peine étonné
De cette miſſion étrange.
D'ailleurs , comme au Temple ſacré
Perſonne ne pouvoit l'entendre
Vu ſon idiôme ignoré ,
Aucun ne pouvant le comprendre ,
Atous il parut inſpiré.
Cependant, notre Philantrope
(Connnu ſous lenom de Procope)
Avoit pour les nouveaux amis
Une race de ces bons Guèbres , *
Autrement appelés Parſis ,
Atort réputés très- inſtruits ;
Mais au fond, pasplus que les Zèbres
Qui broutoient l'herbe du pays ;
Or, les Zèbres ( il faut le dire ,
:
* On fait que les Guèbres ont une grandevénération
pour les arbres , où ils croient que fouvent
la Divinité ſe cache.
SEPTEMBRE. 1774. 1
En cas que l'on n'enſache rien, )
Sont les ânes de cet Empire
Etdetout l'Empire Indien.
Voyant donc au fond de ſes huttes
Ce pauvre peuple mal logé
Etpreſque nud, comme lesbrutes,
Procope étoit bien affligé.
Mais enfin ( ſe prit-il àdire),
-Fuyant une belle maiſon ,
Dans les cabanes , nous dit-ca
Souvent le bonheur ſe retire :
A ces mortels , enfans des Dieux ,
Et que je fais le voeu d'inſtruire,
>Apprenons bien vîte à conftruire
La cabane où l'on vit heureux .
Soudain à la forêt prochaine
Procope accourt la hache au poing;
Etdu tout ne ſe doutant point
Detrouver un Dieu dans un chêne ,
Agrands coups , il alloit frappant ,
Elaguant , coupant , abartant ,
Quand du peupleunnombreux cortège,
Saifi d'une ſainte fureur ,
Frémit en chooeurdu ſacrilège,
Et déchira ſonbienfaiteur.
12 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE A M. DE VOLTAIRE ,
en lui envoyant la Rofière.
SI je vous écris peu , je vous lis tous les jours,
Et trouve , en vous lifant , que les miens ſont trop
courts.
N'aguère je vous vis galoper ſur Pégaſe ,
Et d'après les élans du ſuperbe courier ,
Avous ſeul appartient , mon brave cavalier ,
De pouvoir le monter encore en ſelle raſe
Sans jamais perdre l'étrier.
Queje vous fais bon gré d'être jeune à votre âge !
Que j'aime les hochets dans les mains d'un vieux
Sage !
Oncroi,t en vous voyant ainſi vous divertir ,
Que l'agile penſée , & que l'eſprit volage
Vont rajeuniffant par l'uſage;
Vous nous empêchez tous d'avoir peur de vieillir;
Et pour moi j'aime Dieu mille fois davantage ,
Puiſqu'à cent ans encore on peut ſe réjouir.
Yous ne les avez pas , aimable octogénaire ,
Mais vous les aurez , Dieu merci ;
Et je veux , dans vingt ans d'ici ,
Rimer un hymne féculaire
Que les arrière- fils des neveux de Voltaire
Chanteront en choeur avec lui.
Enattendant , Patron , recevez ma Roſière ;
SEPTEMBRE. 1774- 13
Recevez - la , car la voici
Qui vient exprès de Salenci
Saluer à Ferney le Seigneur de la terre.
Elle a fait , en paſſant , un ſéjour à Paris ,
Et tremble encore un peu des gaietés du parterre ;
Daignez la raſſurer , car elle n'eſt pas fière :
Permettez qu'à vos cheveux gris
La main de la jeune bergère
Enlace les feſtons fleuris
De fa couronne printanière ,
Pour qu'ils ne foient jamais flétris .
Dans le paquet , ( ſauf les mécomptes
De la poſte & ſes commettans , )
Vous devez trouver , dans ſon temps,
Un apologue avec deux contes.
Cacheté bien exactement
Je fais partir le tout enſemble;
Vous le lirez ſi bon vous ſemble ,
Ou , s'il vous en ſemble autrement,
Vous en ferez à votre guiſe
Des papillottes , un écran,
Des camouflets pour père Adam ,
Sans que l'auteur s'en formaliſe.
Je lens que vous voudriez bien
Que je vous diſle des nouvelles ;
Mais enfin , ce n'eſt pas pour rien
Que la Renommée a des ailes :
Elle fait comme moi le chemin de chez vous,
Et ſeule elle ira bien encore
14
MERCURE DE FRANCE.
Vous aſſocier avec nous
Aux doux preſſentimens qui nous enchantent
tous
Et font déjà bénir un règne àſon aurore.
Ondit que les méchans ont peur ;
Ondit que les fripons s'enterrent;
Que le peuple croit au bonheur ,
Et que les gens de bien l'eſpèrent.
On dit l'art d'intriguer détruit ;
Ce pourrait bien être un faux bruit ;
Car, ſi j'en juge fur la mine
Des plus grands profeſſeurs de Cour ,
Je crois plutôt qu'il ſe rafine
Et s'épure de jour en jour.
Mais voici bien du verbiage :
Je n'en dirai pas davantage ,
Et peut-être en ai- je trop dit.
Adieu, charmant rival d'Horace,
DeChaulieu , de Pope&du Tafle ,
De l'ignorant aimable & du plus érudit ;
Adieu , le Neftor du Parnaſle.
Reconnaiſlez votre dragon ;
Il voulait vous écrire en proſe ;
Voilàdes vers de la façon ,
C'eſt à-peu-près la même choſe.
Par M. L. M. deP.
SEPTEMBRE. 1774. 15
REPONSE DE M. DE VOLTAIRE.
AIDE-MARECHAL des logis
Et de Cythère & du Parnafle ,
Je vois que vous avez appris
Sous le grand général Horace
Ce métier , qu'avec tant de grâce
On vous voit faire dans Paris.
J'ai lu votre aimable Roſière.
Malheur au dur atrabilaire
Qui lui reproche un doux baiſer !
Quelle mort ne doit excuſer
Une perſonne ſi diſcrette ?
Un feul bailer , un ſeul amant .
Chez les bergères d'à - préſent
Eſt la vertu la plus parfaite.
!
VERS à M. l'Abbé de Boismont, Prédicateur
ordinaire du Roi , Abbé de
Grétain , l'un des Quarante de l'Académie
Françoife , furfon Oraiſonfund
bre de Louis XV.
D'une éloquence vigourcule
Etbien digne de nostranſports,
Boifmont,ton ame généreuſe
16 MERCURE DE FRANCE.
Développe tous les tréſors .
Au vrai ſeul ta voix conſacrée
Sans fadeur ſait louer les Rois ;
Et ta cenſure modérée
Les reprend ſans bleſſer leurs droits.
Par M. Guichard.
:
EPITRE à M. François de Neuf Château,
fur les vers de cet auteur , intitulés Mes
Torts , qu'on lit dans le premier volume
du Mercure de Juillet.
QUOI ! Vous UOI ! vous comptez entre vos torts ,
Cegoût innépour lacadence
Qui vous inſpira les accords
Que formait votre heureuſe enfance ?
Vous rougiflez des vers charmans ,
Que, dans les boſquets de Cythère ,
Les Amours , comme vous , enfans ,
Portaient en triomphe à leur mère ?
Ah ! revenez de votre erreur,
Chalez ce nuage trompeur
Qu'éleva la mélancolie ;
Il cache à vos yeux lebonheur
Que vous offre la poëfic.
François , rendez - lui votre coeur ,
Et , dans ſoncommerce enchanteur,
H
1
1
SEPTEMBRE . 1774. 17
Oubliez l'ingrate Sylvie ;
Apleurer fur ſa perfidie
Gardez - vous de vous conſumer :
Elle a ceflé de vous aimer !
Que de cette perte frivole
Une autre amante vous conſole :
Tant d'autres voudroient vous charmer !
Dans cette agréable retraite
Qui doit vous cacher déſormais ,
Goûtez la volupté parfaite
Etdes neuf- Soeurs , &de la paix.
Conſacrez - y votre muſette
Aux Dieux du vin & des Amours.
De nos belles chantez les tours ;
Peignez bien leur coquetterie.
Trompez- en une tous les jours.
N'aimez plus la ſeule Sylvie;
Que la beauté dans tous les lieux
Reçoive votre tendre hommage.
Soyez bien traître , bien volage ,
Mais ne ſoyez plus amoureux.
Diſſipez la ſombre triſteſſe
Qui groſſit , à vos yeux , les torts ,
Qu'on impute à votre jeuneſſle .
Livrez-vous à tous les tranſpots
Qu'inſpire le dieu du Permeſſe ;
Et , dans une brûlante ivreſſe ,
Enlevez - nous par vos accords.
Vous n'avez qu'un tort : c'eſt de plaire
18 MERCURE DE FRANCE.
Auplus ſublimedes auteurs
Que le Pinde Français révère.
FRANÇOIS , quand les foucis rongeurs
Feront encor couler vos pleurs ,
Reliſez ces vers ſi flatteurs ,
Dans lesquels l'immortel Voltaire
Vous nomme un de ſes ſuccefleurs .
Par M. L. A. M. de C.
LE BOUF & L'ALOUETTE.
Fable.
Da ſon énorme poids preſſant l'herbe fleurie ,
Sous un chêne , au milieu d'une vaſte prairie ,
Des fatigues du jour un Boeuf ſe repoſoit;
Et , tout en ruminant , difoit:
Quema racepar vous devroit être chérie ,
Hommes ingrats ! Sans les Boeufs , je vous prie ,
Qui pourroit partager vos éternels travaux
Dans la Nature il n'eſt point d'animaux
Qui , comme nous.... Dom Boeuf achevoit fon
fermon
Lorſque , du milieu d'un fillon ,
En gazouillant s'élève une Alouette.
Déſeſpéré que l'indifcrette
Vînt le troubler dans ſa réflexion ,
Il reprit: par exemple , étoit-il néceflaire
QueleMaître des cieux envoyat ſur la terre
SEPTEMBRE. 1774. 19
Unſemblable animal ? A quoi diable eſt- il bon?
N'en déplaiſe au dieu du tonnerre ,
Tous ces muſiciens , avec une chanfon
Sauront- ils me nourrir dans l'arrière- ſaiſon .
Queje trouve ici- bas de choſes à refaire !
L'Alouette alors s'abaiſlant :
Dites- moi , beau Sire; comment !
Vous ſeul , dans la Nature , abhorrez la muſique!
Vous prétendez que de la République
Les chanteurs ſont l'inutile fardeau.
Tout le monde n'a pas un deſtin aufſſi beau
Quenos ſeigneurs les Boeufs; c'eſt eux qui ſont
utiles!
Leurs travauxbienfaiſans rendent les champs fertiles
;
Je leur cède le premier prix.
Ils fervent les humains: moi , je les divertis.
Quand vous fillonnez nos campagnes ,
Par mes accords je charme leurs ennuis ,
Et les bergers , afſſis auprès de leurs compagnes,
Sur leurs pipeaux , s'efforcent d'imiter
Les jolis airs qu'ils m'entendent chanter.
Ne traitez donc plus de frivole
Un art qui des mortels peut faire le plaifir.
Chacun ici-bas a ſon rôle :
Heureux qui ſait bien le remplir!
Elle dit , & , quittant la terre ,
S'envole , en gazouillant , au ſéjour du tonnerre.
Par le méme.
20 MERCURE DE FRANCE.
LA PHILOSOPHE rendue à la raison.
Conte.
On plaçoit déjà Céliane ſur la liſte des
plus belles ; & les plus belles n'oſoient
s'en plaindre. Les hommes la regardoient
ſans ceffe ; les femmes ne la fixoient que
parhafard& commepar diſtraction : chaque
jour on faifoit pour elle vingt madrigaux
, & contre elle trente épigrammes .
Rien ne lui manquoit enfin , pour être
illuftre , finon de mieux connoître ſes
avantages.
Céliane , qui le croiroit ? Céliane , a
vingt- ans , vouloit être ce qu'on nomme
un efprit , & n'être que cela. Onfait qu'un
esprit eſt quelquefois l'être du monde le
plus mal nommé ; mais Céliane avoit de
quoi juſtifier ſa fantaiſie. On répétoit
quelques-uns de ſes jugemens & de fes
bons- mots : elle diſoit joliment les petites
chofes , effleuroit adroitement les
grandes , jetoit en avant quelques dilemmes
philofophiques ; citoit avec complaiſance
les noms de quelques philoſophes ;
étoit écoutée , parce qu'elle étoit belle ,&
a
SEPTEMBRE . 1774 . 21
:
n'étoit lattée d'être belle que pour ſe faire
écouter.
Elle avoit pour mère la meilleure des
mères & des femmes. C'étoit une riche
veuve dont le mari avoit occupé de hauts
emplois dans la robe. Nous la nommerons
Orphiſe. Elle n'eut jamais d'envieuſes
, parce qu'elle n'eut jamais de prétentions.
On lui trouvoit cet eſprit qu'exige
le courant , & elle n'étoit point jalouſe
d'en montrer davantage. Elle eût
même encore volontiers caché celui- là ,
fi elle ſe fût apperçue qu'on le trouvat
tant ſoit peu furabondant. Rien , comme
on le voit , ne contraſtoit plus complètement
que le caractère de la mère & de la
fille.
Orphiſe n'approuvoit point que Céliane
ſe livrât à des études ſi abſtraites pour
fon âge & pour fon fexe. Elle avoit cru
devoir luien parler plus d'une fois ; mais
la douceur de ſes remontrances leur en
ôtoit le ton & l'efficacité . Elle blâmoit fi
foiblement qu'on pouvoit douter ſi elle
n'approuvoit pas ; &Céliane , maîtreſſe du
commentaire , avoit toujours ſoin de le
faire cadrer avec ſes penchans.
Parmile nombre des aſpirans que la ri
cheſſe & la beauté de Céliane attitoient
22 MERCURE DE FRANCE.
i
7
auprès d'elle , Orphiſe eût préféré pour
gendre d'Orvale , jeune homme qui avoit
tous les agrémens de ſon âge ſans avoir
aucun des défauts que la Jeunelle a ſoin
de ſe procurer quand ils lui manquent.
Il avoir cette indulgence que donne la
bonté, & cette forte de politeſſe qui part
du caractère plus que de l'uſage ; affez
d'eſprit pouren montrer autant qu'il vouloit
, & pour ne le montrer qu'à propos ;
des connoiſſances qu'il n'affichoit point ,
& une aiſance , une aménité de moeurs
qui le faifoient rechercher de ceux même
qui lui reſſembloient le moins. Il n'avoit
point d'ennemis, &n'étoit celui de perfonne.
Céliane le diſtinguoit , & c'étoit déjà
beaucoup , eu égard à ſes diſtractions.
Elle aimoit à l'entendre & à lui parler.
Il eſt vrai que leurs entretiens n'étoient
pas toujours àl'uniſfon:d'Orval étaloit des
ſentimens& Célianedes maximes . Quoi !
lui diſoit- il un jour, immoleriez vous fans
ceffe la douceur de ſentir à l'ambition de
penſer ? Est- il une feule des connoiffances
de l'eſprit qui vaille la moindre impreffion
du coeur ? Elle fatigue l'un , ſans fatisfaire
l'autre. Vous pourrez en ſavoir
plus que toutes les femmes & être la
SEPTEMBRE. 1774. 23
moins heureuſe des femmes. Vous mé
ritez de connoître & de faire connoître le
bonheur ; mais ce ne ſera jamais ni
dans la métaphyſique , ni dans les calculs
que vous en puiſerez les vraies notions.
Eh ! où donc les chercher , s'il vous
plaît lui dit-elle ? Eft-ce dans ceque vous
appelez l'amour ? Plutôt là que toute
autre part , ajoute d'Orval. Si l'amour
ne fait pas toujours des heureux , il ena
dumoins faitbeaucoup ,& je cherche encore
ceux qu'ont pu faire les connoitfances.
Je vois pour ceux qui les cultivent
beaucoup de veilles , de fatigues , d'ennui
, de dégoût , d'envieux , & , li j'oſois
le dire , quelque choſe de pis encore
pour celles qui daignent s'y livrer trop excluſivement.
Et moi , reprit Céliane un peu piquée
, je ne vois dans l'amour qu'un tiffu
d'erreurs& de maux : il eſt ſi inconféquent
, fiabfolu , ſi bizarre , ſi perfide ,
&toujours ſi dangereux , qu'on ne peut
jamais trop prendre de meſures pour l'éloigner.
Ainfi , point d'amour , je vous
prie.Acela près , parlez-moi librement de
toute autre chole.
Il eſt bien dur , s'écria d'Osval , de ne
24
MERCURE DE FRANCE.
parler jamais de ce qu'on ſent ſi bien ! ...
Vous avez de l'eſprit , interrompit
Céliane ; vous y joignez des connoillances
; vous penſez facilement , vous parlez
de même : rien n'empêche que nous
n'ayons des entretiens utiles conféquens
, approfondis , en un mot , dignes
de vous& de moi. Vousy prendrez goût ,
je vous le promets , &je ſens moi-même
que j'en prendrai plus à ces entretiens
avec vous qu'avec tout autre.
,
Cesderniers mots conſolèrent un peu
d'Orval ; car l'amouraime àfe confoler.
C'eſt un enfant qui ſe plaint pour peu de
choſe , & que peu de choſe appaiſe . Eh
bien! diſoit d'Orval , nous parlerons phyſique
, métaphysique , morale ; tout ce
que Céliane voudra diſcuter, nous le difcuterons
: il vaut encore mieux s'entretenir
avec ce qu'on aime de ſujets indifférens
, que de ne pouvoir lui parler de rien.
,
Il fit part à Orphiſe de cette conventionrigoureuſe.
Elle approuvoit ſes vues
fur Céliane autant qu'elle déſapprouvoit
celles de ſa fille. Quelle manie s'écrioit
elle ! J'eſtime fort les arts & les
ſciences ; mais encore faut-il qu'une fille
ſe marie. Hélas ! Madame , je penſe comme
vous , reprenoit d'Orval en ſoupirant
;
SEPTEMBRE. 1774. 25
rant ; j'adore Céliane , & je l'adore en.
vain : nous ne l'emporterons jamais fur
tant de beaux génies qui occupent ſa tête
&fon cabinet.
Il me vient une idée , reprit Orphiſe.
Ma fille ne doute pas que je ne déſapprouveen
elle ce goût trop excluſif: elle a pu
ſe figurer que mon but étoit de la contrarier
, & ceste idée n'a peut être ſervi qu'à
lui rendre cette fantaiſie encore plus chère.
Ce fontde ces plans qu'une jeune tête
ſe déguiſe à elle-même , & qu'elle fuit en
ſe les déguiſant. Eſſayons de la détromper
pour la tromper mieux. Je veux qu'elle
me croye déſormais auſſi entichée qu'elle
desfantaiſies qui l'occupent : je ne lui parlerai
plus que de morale , de philofophie ,
d'hiſtoire naturelle , & , s'il le faut , je
m'en vais faire de ma maiſon un charnier
maritime. Secondez moi bien, & je vous
réponds queCéliane ſe laſſera d'être ellemême
ſi bien ſecondée .
Quoi ! Madame ? il faudra que je ne
fois que philoſophe & raiſonneur avec
Céliane ? Rien de plus. -Ah ! Ma- -
- Il dame , que ce rôle ſera pénible !
nous divertira , vous dis je. On n'eut jamais
une meilleure idée ; &, ſi j'étois méchante
, j'aurois -là de quoi m'applaudic
pour fix mois,
B
26 MERCURE DE FRANCE .
Je ferai de mon mieux , ajouta d'Orval
; j'eſſaierai de bien faire entrer mon
rôle dans ma tête ; maisje crains fort les
diſtractions d'eſprit & les écarts de mémoire.
On ſe ſépare , & Orphiſe ſe rend peu
de nomens après dans le cabinet de ſa fille.
Ecoute moi , lui dit - elle ; je commence
à croire que tu n'as point tort de
préférer la tranquillité de l'étude au tumulte
de la ſociété ; car enfin le monde
ennuie dès qu'il eſt bien connu ; & c'eſt
ſi-tôt fait que de le connoître ! Il m'a paru
que d'Orval penſe abſolument comme
toi; je penſe comme vous deux. Rien ne
fera plus agréable : nous allons faire de
ma maiſon une eſpèce d'académie. On
pourroit , à la rigueur , gloferun peu fur
la jeuneſſe de d'Orval ; mais il me paroît
ſi abſolument revenude ſes preunières
idées,que la critique porteroit abſolument
àfaux.
Le croyez-vous , lui demanda Céliane
d'un air un peu étonné ? Je t'en réponds
même , reprit Orphiſe : res diſcours ont
fait fur lui une telle impreſſion , que je l'ai
vu uniquement épris de la belle gloire .
Il regrettoit même les momens qu'une
folle paſſion lui a fait perdre , tandis qu'ils
pouvoient être ſi utilement employés.
SEPTEMBRE. 1774. 27
:
Céliane devint rêveuſe & ne répondit
rien. Seroit il vrai , diſoit - elle en elle
même , que d'Orval ſe fût ſi tôt rectifié ?
Je croyois mon éloquence moins perfuafive
. Mais quoi ? tout veut en être,juſqu'a
ma mère! Elle ſe propoſe d'entrer en lice
avec moi ! ... J'avoue que je ne m'attendois
point à toutes ces métamorphoſes .
Tout va bien ! dit Orphiſe à d'Orval
dès le jour ſuivant : j'ai déjà vu ma fille
étonnée de notre projet ; & ce qui nous
étonne , nous fatigue bientôt. Enfuite ,
croyez-moi, n'épargnez rien pour être bien
ennuyeux: vous en ſavez affez pour cela ;
&moi , qui ne fais rien, je vous réponds
d'être, ſous peu de jours , auſſi inſupportable
que vous- même.
La première conférence ne répondit pas
entièrement aux vues d'Orphiſe. Il eſtſi
doux de montrer tout ce qu'on fait & de
paroître en ſavoir plus que d'autres , que
Céliane ſe livra toute entièreà cette fatis .
faction . D'Orval fit quelques objections ;
elles furent levées ; elles parurent même
plutôt l'effetdeſa complaiſance que de ſes
doutes. Vous êtes trop bon , diſoit Céliane
; vous m'épargnez. Croyez moi , don .
nez plus d'eſſor à votre logique ; la mienne
eſſaiera d'élever ſon vol juſqu'à elle .
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Cette erreur philoſophique ſe maintint
quelque temps. Orphiſe ne ſe laſſoit ni de
raiſonner ni de ce que d'Orval ſembloitne
s'en point laſſer lui - même. Celui - ci
n'avoit d'abord foutenu ce rôle que par
complaiſance ; bientôt il le ſoutint par
dépit. C'en est trop , diſoit il : je croyois
valoir mieux qu'un dilemme , & Célianę
paroît m'eſtimer beaucoup moins. Imitons
l'exemple qu'elle nons donne : occupons-
nous toujours auprès d'elle de toute
autre choſe que d'elle ; parlons- lui fans
celle de ce que vaut tel philoſophe ,& jamais
de ce qu'elle vaut ; peut être la verrons
nous bientôt jalouſe de Loke & de
Léibnitz.
Voilà notre amant qui de jour en jour
devient un philoſophe plus renforcé. Il a
ſoind'yjoindre quelques touches de pédantiſme
qui , en pareil cas , ne gâtent jamais
rien. Mais quile croiroit ? Céliane eut
d'abord peine à s'en appercevoir; &, lorfqu'elle
s'en apperçut, elle s'en fit les premiers
complimens. C'étoit à ſes leçons
que d'Orval étoit redevable de tous ces
progrès . Il rendoient hommage à ſes lumières;
peu lui importoit qu'il parût en
rendre moins à ſa beauté.
Orphiſe , pour ſa part , ſuivoit très bien
SEPTEMBRE. 1774. 29
leplan qu'elle avoit tracé à d'Orval . Elle
ne parloit plus quele langage de ſa fille ;
àcela près,qu'elle s'en acquittoit beaucoup
plus mal ; mais, dans ſes vues, c'étoit s'en
bien acquitter. Elle avoit fait de ſon cabinetdetoilette
un cabinet d'expériences ;
ſon ſalonde compagnie n'offroit plus aux
regards que des quadrupèdes, des oiſeaux ,
des poiffons , des reptiles déſſéchés ; des
monceaux de coquillages de toute eſpèce ;
des foſſiles , des panacées ,des crustacées ,
&c. Sa bibliothèque s'étoit remplie de
gros volumes de métaphysique , de phyſique
& même de politique. Les moraliftes
n'en étoient point exclus ; mais les
plus intéreſſans n'étoient pas ceux qu'Orphiſe
mettoit le plus en évidence . Montagne
étoit comme étouffé entre Grotius
& Puffendorf. Elle avoit relégué dans
quelques tablettes perdues tous les bons
ouvrages d'agrément & de ſentiment.
Les poëtes , les romanciers , les conteurs
étoient là hors de toute atteinte. Il eût
fallu riſquer ſa vie pour mettre la main
fur Mariane .
Il arriva , cependant , que la perſévérence
de d'Orval à n'être que raiſonneur
commençoit à fatiguer Celiane. Quoi !
diſoit- elle , je ne parlerai plus que pour
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
être contredite ? Eh ! par qui ? Par ma
mère qui n'y entend rien ; par Dorval
à qui on ne peutplusrienfaire entendre.
Je croyois qu'un amant étoit ce qu'il y
avoit de plusinfſupportable; mais je vois
bien que c'eſt un amant devenu philoſophe.
Cette réflexion en amena une autre.
Céliane imaginoit bien que la philoſophie
avoit ſon charme particulier ; mais
elle ne concevoit pas comment il étoit
devenutout-à- coup excluſif pour d'Orval ;
comment , après avoir paru ſi vivement
épris d'une femme , on ſembloit ne l'être
plus que d'une machine pneumatique ,
ou , ce qui vaut encore bien moins , d'un
argument. Ellefinit par trouver que d'Or .
val avoit l'eſprit faux ; qu'il ne feroitja
mais de grands progrès dans l'art de raifonner
; & qu'au fond , il feroit encore
mieux de ſe reſtreindre à la faculté de fentir.
Il n'y avoit pas loin de-là pour Céliane
à ſouhaiter que d'Orval redevînt ſenſible.
Elle ne ſe rendoit point compte du motif
qui la dirigeoir. Ce fontde ces idées
qui naiſſent comme d'elles mêmes , qu'on
trouve juſtes , mais qu'on ne veut pas en
core approfondir .
.)
SEPTEMBRE. 1774. 31
Cependant les diſcours de d'Orval &
d'Orphiſe lui devenoient de jour en jour
plus inſupportables. Pour achever de la
pouffer à bout , Orphiſe imagina d'établir
chez elle une eſpèce de bureau littéraire.
Je voudroisbien , diſoit elle à d'Orval
, trouver un certain nombre de beaux
eſprits , bien ennuyeux , bien jaloux ,
bien vains & bien incommodes. Comment
s'y prendre pour les attirer ici ? Laiffez
les faire , lui répondit d'Orval : annoncez
ſeulement qu'ils feront tous bien
reçus ; ils vous épargneront les frais de
toute autre invitation.... Mais je n'en
veux que de mauvais , interrompit Orphiſe.
Eh! c'eſt précisément ce que vous
aurez, reprit d'Orval ; lesbons font moins
facilesà réunir & ne ſe je jettent pas ainfi
à la tête. Je ne vous confeillerai jamais
d'avoir dans votre bibliothèque les écrits
d'un homme que l'on voitdans toutes les
fociétés.
En peudetemps Orphiſe eut ce qu'elle
vouloit . Sa fociété groſſit au point qu'elle
dégénéra en cohue. A cela près , cette
ſociété faifoit des merveilles. On y raiſonnoit
juſqu'à l'invective : on s'y déchiroit
réciproquement : on ſe jalouſoit
comme s'il y avoit eu matière ; & il ré
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
fultoit de toutes ces diſcuſſions beaucoup
d'aigreur entre les émules , & beaucoup
d'ennui pour Orphiſe , pour d'Orval
& fur-tout pour Céliane .
>
Ah ! je n'y tiens plus , diſoit-elle tout
bas ; & peu s'en falloit qu'elle n'employât
pour le dire le même ton qu'employoient
ces Meſſieurs pour s'invectiver;
je n'y tiens plus ! Il faudra faire divorce
avec l'eſprit , ſi ces gens-là font véritablement
de beaux eſprits .
D'Orval chercha l'occaſion de l'entrerenir
après un de ces repas bruyans. Il en
fut mal accueilli . Comment vous trouvez
vous , lui dit il , de tout ce cliquetis
de raiſonnemens ? J'ai entendu de belles
choſes ; mais j'avoue qu'il ne m'en reſte
rien dans l'eſprit. Ce que vous dites s'y
grave d'une manière bien plus profonde.
Je donnerois toutes les bruyantes conférences
de ces fortes d'académies pour un
quart- d'heure de votre entretien.
Vous y perdriez , reprit froidement
Céliane: jouiſſez mieux de l'ameutement
que vous avez provoqué. Le peu de part
que j'y prendrai déſormais vous laiffera
encore plus de moyens d'en faire votre
profit.
Cette menace enchanta d'Orval, parce
SEPTEMBRE . 1774 . 33
1
qu'il en pénétra le motif. J'avois cru , reprit
- il , contribuer à votre fatisfaction ,
&il n'en faudra jamais davantage pour
me faire tout adopter ; mais au fond, je
ſens bien qu'il eût mieux valu s'en tenir
à nos conférences particulières . Qu'en
penſez- vous , Madame ?
Je n'en fais rien , reprit-elle avec une
forte d'impatience. J'ai éprouvé plus
d'une fois qu'on s'ennuyoit en particulier
comme en public.
Alors ſurvint un gros homine ſuivi d'un
laquais qui portoit une caffette dont le
deſſus étoit percé à jour. Je vais bien vous
divertir , dit - il à Céliane ! Voici une
expérience des plus ragoûtantes pour une
philoſophe. En parlant ainſi , il ouvrit ſa
caffette , & Céliane apperçur une ample
collection de limaces dont les unes étoient
ſans tête & immobiles , tandis que les
autres , qui en portoient une fort altière ,
eſſayoient de fortir de leur prifon . Quelques
- unes y réuſſirent , & laiſſerent fur
le parquet des traces bien diſtinctes de
leur paſſage. Ah! Ciel ! s'écria Céliane ,
le hideux ſpectacle ! Eh ! Monfieur dela
Fouille ! ( c'étoit le nom du phyſicien )
remportez ces fales reptiles. Que voulezvous
en faire ici ? Je veux , Mademoi-
L
! Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
ſelle , répondit il , que vous coupiez la
tête à ceux d'entre ces animaux qui en ont
encore une. Les autres n'en ont plus , &
ce n'eſt pas ma faute, puiſque je la leur ai
coupée ; j'avois lu quelque part qu'elle
devoitrevenir.
Eh! pourquoi leur couperois -jela tête ,
reprit Céliane ? Pour leur en procurerune
autre , ajouta le phyſicien . Une expérien -
ce auſſi ſûre ne peut pas manquer deux
fois ; vous aurez l'honneur de la réaliſer ,
& l'on en fera mention dans les journaux.
Point de dégoût , pourſuivit - il
en ſaiſiſſant une limace des plus onctueuſes
qu'il preſenta à Céliane : de grâce, faires
quelque choſe pour votre gloire &
pour celle de la phyſique.
En vérité , vous m'en dégoûteriez pour
jamais , lui dit- elle en s'éloignant ! &
tant d'autres choſes viennent s'y joindre
! ... Laiſſez là cette ſale expérience ,
dit un autre Curieux en s'approchant de
Céliane : je vous en propoſe une d'un
genre infiniment plus noble & fur-tout
plus utile. Vous avez là de très - beaux
diamans ! daignez me les remettre ; je
vais à l'inſtant les réduire en fumée . C'eſt
unedes plus belles découvertes dont s'honore
notre ſiècle .
SEPTEMBRE. 1774. 38
Céliane crut que la tête avoit tourné
à ces deux grands hommes. Elle les plaignit
; maisellene s'en trouvoit pas moins
excédée. Tous deux ſe retirèrent fort mé
contens , & Céliane , encore plus mal
fatisfaite , eût preſque voulu que d'Orval
s'éloignât avec eux .
...
A l'inſtantmême forvint Orphife. Réjouis
toi , ma fille lui dit-elle ; on nous
annonce pour demain une affemblée encore
plus nombreuſe que celle d'aujourd'hui.
Il faudra done , reprit vivement
Céliane , déſerter la maiſon ? Nous
aurons poursuivit Orphiſe , au moins
fix beaux eſprits de plus ... C'est beaucoup
, interrompit encore Céliane !-On
doit nous lire un ouvrage bien amuſant ;
car il déchire preſque tout le genre humain.-
Tantpis pour l'auteur.-Mais
fais tu que ce livre eſt de quatre gros vo
lumes ?-Tant pis pour le libraire.
Que l'auteur deviendra un de nos amis ?
-Tant pis pour nous . -Eh ! mais , croirois
- tu bien une choſe ? - Quoi ?
C'est qu'on fe l'arrache ! Ah ! tant
mieux! il pourra du moins nous échapper.
-
--
-
Orphiſe s'éloigna & emnjena d'Orval
avec elle. Je la trouve bien corrigée,di
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
foit cette prudente mère ; je ſuis bien füre
qu'elle ne tiendra point contre la nouvelle
épreuve .... Je ne réponds pas d'y
tenir moi- même, reprit d'Orval . Je crains
d'ailleurs d'avoir trop bien joué mon rôle,
&qu'il ne ſoit plus temps de reprendre
le premier. Il peut ſe faire que Céliane
piquée rejette encore plus mes voeux aujourd'hui
qu'auparavant. Et moi , dit Orphiſe
, je vous réponds du contraire : je
connois les femmes beaucoup mieux que
les livres . Céliane deſire aujourd'hui de
vous voir penſer & agir comme autrefois.
Ah ! s'écria d'Orval , que cela me deviendra
facile ! & que le rôle que vous m'avez
impoſé me pèſe & m'embarraſſe ! Je penſe
, ajouta Orphife, que vous pourriez en
changer fans courir aucun rifque : il convient
même d'aider un peu Celiane à démentir
le ſen .
D'Orval goûtoit fort ce confeil ; il eût
voulu pouvoir à l'inſtant même en faire
uſage ; mais Céliane s'étoit enfermée
dans fon appartement, fous prétexte d'avoir
beſoin de repos. Elle avoit encore
plus beſoin de réfléchir ſur ſa pofition.
L'ennui la ſuivoit par-tout , & elle commençoit
à ſentir que s'ennuyer à fon age,
c'étoit s'avouer tacitement qu'on s'étoit
SEPTEMBRE. 1774. 37
mépris ſur le choix des moyens de ne
s'ennuyer pas. On ne décidera point ſi les
expédiens qu'avoient employés Orphiſe
&d'Orval pour opérer en elle ce change .
ment, y contribuèrent autant que ſon propre
coeur. Il eſt à croire qu'ils ébauchèrent
l'ouvrage , & que le coeur fit le reſte. Le
coeur n'a fouvent beſoin que d'être mis
fur la voie ; il faura toujours bien achever
fa route.
Céliane dormit peu la nuit ſuivante,&
d'Orval ne fut pas moins agité. La tentative
qu'il méditoit alloit décider & de fon
fort actuel & de ſon bonheur futur. Il prie
un parti qu'on trouvera peut être un peu
fingulier : ce fut d'écrire fa propre hiftoire
& celle de Céliane ſous des noms
d'emprunt . Il y peignoit vivement la contrainte
qu'il éprouvoit en affectant des
goûts qu'il n'avoit pas , & en diffimulant
une paffion qui ne s'étoit point ralentie.
L'ouvrage fini , il alla le communiquer à
Orphiſe , qu'il trouva ſeule & qui approuva
ſon deffein. It trembloit. Allez
donc , lui dit - elle : je vous réponds du
fuccès ; & d'ailleurs , je me tiendrai à portée
de vous feconder à propos.
Céliane étoit feule &dans fon cabinet
quand d'Orval y entra. Elle rougit en
l'appercevant , & ferma un livre qu'elle
38 MERCURE DE FRANCE..
lifoit à fon arrivée. Ah ! diſoit d'Orval
en lui même , c'eſt ſans doute encore de
la métaphyſique ! ma tentative eſt vaine ;
je ne ferai ni lu , ni écouté. Cependant ,
après quelques diſcours d'uſage , il hafarda
d'offrir à Céliane ce cahier myſtérieux.
Est-ce encore une differtation , lui
dit elle d'un air nonchalant & diſtrait?
De grâce , Monfieur, que ce ne ſoit ni fur -
les diamans diſſous , ni fur les limaçons
décolés .
Daignez la lire , lui dit d'Orval : j'y
parle de toute autre choſe , & d'une ma.
tière beaucoup plus digne de votre attention.
Liſons donc , reprit - elle avec un air
de complaiſance forcée.A peine en eutelle
parcouru quelques lignes,qu'elle fourit
en rougiſſant un peu ; elle continua
cependant , & fa rougeur augmentoit par
degrés ; mais fon viſage reſtoit ferein . Elle
acheva cette lecture fans jeter un feul
regard fur d'Orval ,& ce ne fut que dans
ce moment qu'elle s'apperçut qu'il étoit
à ſes genoux. Vous êtes un perfide , lai
dit-elle d'un ton qui ne ſentoit point le
reproche : vous m'avez jouée bien cruellement
! Je n'en eus jamais l'intention
reprit-il : on ne ſe joue point de ce qu'on
aime. Je n'ai voulu que vous diſtraire d'un
SEPTEMBRE . 1774 . 39
:
penchant trop ſérieux pour votre âge , &
vous en infpirer un beaucoup plus doux
&plus naturel. Voilà mon crime. Eft- il
bien digne de châtiment ?
Levez - vous , lui dit Céliane ; je ne
puis , ni ne dois vous ſouffrir dans cette
attitude. Non , répondit d'Orval ; i'y refterai
juſqu'à ce que mon fort foit éclairci;
j'y nourrai , ſi votre déciſion m'eſt contraire.
-Eh bien ! l'on vous pardonne.
-Ah ! ne faites- vous que me pardonner?.
-C'eſt déja beaucoup : ma mère prononcera
fur le reſte.
Orphiſe entra dans ce moment : elle
avoit entendu toute cette converſation.
Il me femble , dit-elle , qu'il n'eſt point
ici queſtion de philoſophie ! Ce n'eſt pas
un grand malheur : on peut être heureux
à moins de frais; & la ſcience n'eſt pas
toujours un moyen ſûr de l'être. Allons ,
mettons , au moins pour quelque temps ,
tous les livres à l'écart , & cominençons
par celui ci , pourſuivit- elle en s'emparant
de celui que Céliane avoit quitté à
l'arrivée de d'Orval . Que vois- je ? .. des
contes ! ... Ah ! je vous le laiſfe , ma
chère fille : il eſt moins dangereux pour
vous qu'un livre d'algèbre .
Lajeune Philoſophe étoitdéſolée qu'on
l'eût ſurpriſe lifant des contes , & d'Or40
MERCURE DE FRANCE.
val en étoit comblé de joie. Ne rougiffez
pointde cette lecture , diſoit- il à Céliane:
un petit conte eſt quelquefois plus inftructif
qu'un gros traité de morale , & eſt
à coup für moins ennuyeux .
Va , crois - moi , diſoit Orphiſe à ſa
fille , lis des contes , & épouse d'Orval :
tout cela eſt dans la Nature. Vois combien
nos jours vont être heureux & tranquilles
? Nous n'entendrons plus ni difputes
, ni déraiſonnemens , ni invectives.
Nous lirons les bons auteurs , & nous ne
raſſemblerons plus les mauvais .... Je
ſouſcris à tout , dit Céliane en embraffant
ſa mère ; mais fur-tout point de lecture
des Trois Siècles .
En peu de jours , d'Orval & Céliane
devinrent époux , & ils font encore aujourd'hui
époux heureux. Ce qu'ils ſavent
ne nuit point à ce qu'ils doivent faire.
On dit que Céliane répète encore de
temps à autre : J'avois grand tort de vouloir
n'être que philoſophe ; la philofophie
eſt un flambeau qu'une femme ne doit
point enviſager de trop près : il nous
éclaire, ſi une autre main le porte;il nous
entête,ſi nous le portons nous mêmes.
ParM. de la Dixmerie.
SEPTEMBRE. 1774 . 41
LE VRAI PLAISIR .
Madame du Chambon , belle-fille
de l'Auteur.
EGLE , tour âge eſt fait pour le plaiſir ,
Tour âge aſpire à ce préſent céleste ;
Mais une influence funeste
L'a relégué dans l'avenir .
En attendant , réduits à ſon image
Nous la voyons à travers un miroir ,
Dont la glace, au goût de chaque âge
Flatte l'objet , & nourrit notre eſpoir.
Un charme ſi doux l'environne ,
Qu'elle ſubjugue tous les coeurs ;
Et du plaiſir empruntant les couleurs ,
Elle en ufurpe la couronne.
Ebloui de ſes faux attraits ,
Tout âge court après l'idole ,
Se nourrit d'une ardeur frivole ,
Et ſeconſume en defirs , en regrets .
Cher plaiſir ! heureuſe bouflole ,
Ne paroîtras- tu donc jamais ?
Hélas ! on dit que la Jeuneſſe
T'étouffe à force de jouir ;
Que l'âge mûr, en projetant ſans cefle,
Laifle échapper l'inftant de te ſaiſir ;
42 MERCURE DE FRANCE.
Et que par état la vieilleſſe
N'a de toi que le ſouvenir ! ...
Pourquoi charger ainſi notre foibleſſle ?
Et par un propos qui te bleſle ,
Pourquoi vouloir encor nous avilir ?
De nos erreurs connoiſſons mieux la tige:
Faute d'objets qui puiſſent le remplir ,
Le coeur de l'homme inceſſamment voltige ,
Et rien encor n'a pu l'aſſujettir.
Jouet conſtant de l'inconſtant deſir ,
C'eſt avec lui ſeul qu'il calcule ,
Et dès - lors ardent & crédule ,
Il ſe tourmente & s'abuſe à loiſir ;
Mais reſpirons , & ceflons de gémir
Surla ſource de ce vertige :
Le Ciel enfin, jaloux de la tarir ,
En vous formant , opéra ce prodige ,
Et diſſipa nos maux & le preſtige
Par tous les dons qu'il ſut vous départir.
Décence , eſprit , délicatefle ,
Grâces , talens , vivacité
Firent chez vous ſociété
Avec le goût & la ſageſſe.
Le ſourire de la gaieté
Les embellit & les careffe ;
Et leur accord , d'une durable ivrefle
Nous aſſure la nouveauté.
Jouiflez donc de nos hommages;
Cuillez-en la première fleur ,
SEPTEMBRE. 1774. 43 .
Etdéſormais faites ſur tous les âges
Luire l'aurore du bonheur.
De ſes rayons déjà mon coeur
Eprouve l'heureuſe influence :
Du votre hélas ! l'indifférence
En pourroit ſeule altérer la douceur !
Aimable Eglé , pour votre gloire
Laiſſez- le donc s'épanouir :
C'eſt trop affoiblir ſa victoire
Quede n'en pas oſer jouir .
Dudoux parfum des fleurs qu'il fait éclore
Voyez s'embaumer le zéphir ;
Voyez le ſoleil s'embellir
De l'éclat qu'il donne à l'aurore ,
Et fongez àjouir comme eux.
Par le droit iſolé de plaire
Ondevient rarement heureux ,
Et l'on a vu plus d'une fois les dieux
Réduits à chercher ſur la terre
Les douceurs dont cette chimère
Depuis long temps les privoit dans les cieux.
Juſques dans l'Olympe , ce vuide
Atteſte que l'art de charmer
N'eſt qu'un privilége infipide
Sans le privilége d'aimer.
Cedouble charme eſt le plaiſir ſuprême,
Levrai bonheur le ſuit toujours ;
Hâtez - vous donc de le goûter de même ,
Vous qui formez nos plus beauxjours.
44 MERCURE DE FRANCE.
Livrez - vous au double avantage
Et d'inſpirer & de ſentir ...
Le dernier ſeul eſt le lot de mon âge,
Encore eſt- il pour moi le vrai plaiſir ,
Eglé , dès qu'ileft votre ouvrage .
Par M. Defmarais du Chambon ,
en Limousin.
EPITRE à une Mère furfon Fils.
ADORABLE & tendre Emilie ,
Dont l'ame, au deſlus des revers ,
A vu le monde & ſes travers
De l'oeil de la philoſophie ,
Qui , malgré tant d'attraits puiſſans ,
Dédaignes l'heureux don de plaire ,
Pour conſacrer tes plus beaux ans
Aux titres d'épouſe & de mère ,
Rappelle- toi cet heureuxjour
Où , m'engageant dans la carrière ,
Tu me confias ſans retour
Ce fruitd'une union ſi chère ,
Cet enfant plus beau que l'Amour.
Qui n'eût admiré ta prudence ,
Alors qu'abjurant tous tes droits,
Tu voulus que ma foible voix
Guidât ſa timide innocence !
SEPTEMBRE. 1774. 45
Confondu par tant de rigueur ,
Ah! quand ce cher fils tout en larmes
Réclamort ſes droits ſur ton coeur ,
Quoi ! tu n'as pas rendu les armes
Acetrop aimable enchanteur
Qui t'affiégeoit de tous ſes charmes ?
Queton triomphe eſt glorieux !
Pourfuis , & , cruelle àtoi même ,
Fuis cet objet ſi gracieux
Pour qui ta tendreſſe eſt extrême.
Un ſeul regard de ce qu'il aime ,
Enme rendant trop odieux ,
Feroit crouler tout ton ſyſtême.
Laiſſe encor cet eſprit fougueux
S'indigner d'un triſte eſclavage ;
Pour prix de tes efforts heureux ,
Tu vas adorer ton ouvrage :
Bientôt ce fils capricieux ,
Cet être frivole & volage,
Chargé de tréſors précieux
Te fera voir l'ame d'un ſage.
Du riche inſolent & groſſier
Frondant la ſtupide ignorance ,
Vois déja ce génie altier
Voler , dans ſon impatience ,
Par-delà ces globes de feu :
Frappé de cet eſpace immenſe ,
Vois comme il ſaiſit en filence
L'Eternel qui met tout en jeu.
46
MERCURE DE FRANCE.
S'il contemple cet hémisphère
Du haut des vaſtes régions ,
Il rit de ce grain de pouſſière
Où fourmillent les Nations ;
Il ritdes grandes paffions
De ces petits foudres de guerre ,
Qui, ſous les plus glorieux noms,
Sont les vrais fléaux de la Terre .
Déjà ce moderne Caton ,
Cenſeur inflexible & ſévère ,
Cite les grands &le vulgaire
Au tribunal de la Raiſon .
De l'aimable & naïve enfance
Qui réformera les décrets ?
Mortels , redoutez ſesArrêts ;
Ils font portés par l'Hunocence.
Tandis qu'un ſiècle corrompu
Rit des leçons de la Sagefle ,
Ton fils connoit la ſainte ivrefle
Et les élans dela Vertu.
Heureux ,fi j'ai rempli ſon ame
De tout l'éclat de ſa beauté !
Quene pouvois-je en traits de flamme
Rendre ſa divine clarté !
Souvent victime de l'envie ,
Du ſage l'idole chérie ,
La Vertu languit dans les pleurs ;
Mais , au plus fort de ſes douleurs ,
Ellediſſipe le nuage ,
!
SEPTEMBRE. 1774 . 47
Du vice éclaire les horreurs ,
Etne ſe vengede la rage
Qu'en le forçant au juſte hommage
Qui dément toutes ſes fureurs .
Vertu , Déité ſecourable
Toujours ton charme inexpimable
Rappelle du ſein des erreurs
Acette paix inaltérable
Dont tu fais goûter les douceurs.
Mais de quel plus heureux délire
Tu faisbouleverſer mes ſens ,
Quand tu fais chérir ton empire
Aux plus beaux jours de ton printemps !
En vain d'un air d'indifférence
Tu ſembles voir tous les atours ;
Ah ! ſousles traits de la décence
Vois s'avancer tous les Amours :
Tel , prêt à répandre deslarmes ,
Craintd'offenſer ce noble orgueil
Qui dévore en ſecret les charmes
Qu'ildécouvre du coin de l'oeil.
Oui, cette troupe enchantereſſe
Aime ton air de gravité ;
Tu ſais embellir la Sageſſe
Des grâces de la Volupté.
Ainſi , dans l'ardeur qui l'enflamme ,
Déreſtant l'odieuſe trame
Du Vice qu'il voit confondu,
Ton fils ſent naître dans ſon ame
S MERCURE DE FRANCE.
Tous les tranſports de la Vertu.
Lorſque ma main foible & tremblante
Traçoit ſon image touchante ,
Qu'il dut adorer tant d'attraits !
Pour rendre un ſi ſaint caractère ,
De la plus adorable mère
J'avois emprunté tous les traits:
ParM. L. E.
LE SOMMEIL DU MÉCHANT.
Imitation d'un Apologue oriental,
UNN Viſir altéré de ſang&decarnage,
Sous un arbre , en plein jour , doucement ſome
meilloit
A l'ombre d'un épais feuillage ;
Certain Sage le reconnoît : ..
Dieux ! dit-il , comme il dort ! Se peut-il que le
traître,
Sans crainte , ſans remords , dans ce réduit champêtre,
Goûte paiſiblement les douceurs du repos ?
Ami , dit un Molak entendant ce propos ,
Au bonheur des mortels ces inftans ſont utiles ;
Apprends que les dieux bienfaiſans
Accorden
SEPTEMBRE. 1774 . 49
Accordent quelquefois le ſommeil aux méchans ,
Afin que lesbons ſoient tranquilles.
Par M. Houllier de St Remi..
ÉPITHALAME fur le Mariage de M.
Thiefſfon , Receveur du grenier àfel de
la Ferté- Milon , & de Mlle Seguin ,
fille de M. Seguin , Ingénieur &Géographe
du Roi.
SONNET.
TROUPE des Immortels ,deſcendez ſurla terre :
Hârez- vous d'augmenter l'éclat de ce beau jour.
Il eſt une couple heureux , que lHymen & l'Amour
Embraſent pour jamais des beaux feux de Cythère.
Si l'époux eſt doué d'un , heureux caractère ,
'S'il eſt chéri de tous , ſon époule à ſon tour ,
Offre à nos yeux Minerve , & Vénus , & ſa cour ,
Née avecles vertus & les charmes pour plaire.
Soyez toujours heureux ; que vos tendres ébats
Ecartent loin de vous tous foucis , tous débats.
Goûtez bien les douceurs d'une pure tendreſſe ;
Une flamme féconde , en comblant tous vos voeur,
Immortalifera vos noms chez nos neyeux :
N'enjouillezjamais qu'en amant&maîtrelle.
C
50 MERCURE DE FRANCE.
ENVOI .
Ofortunés époux ! vous raviſſez mon ame ,
En voyant les vertus qu'un vifamour enfiamme ,
Aux pieds des ſaints Autels , qui ſe donnent la
main.
Queje ſerois payé de mon épithalame,
Si , jouiſſant tous deux du plus brillant deſtin ,
Vous n'oubliicz jamais cette belle ſentence ,
Quides ardens tranſports forme la différence :
L'Amour n'a de l'attrait que dans la nouveauté ;
Ledégoût ſuit ſouvent les faveurs qu'il diſpenſe.
Les amans ſont ſujets à la légèreté ;
>>Au lieu que deux Epoux , pour prix de leur
>>co>nſtance,
>>T>rouvent milledouceurs dans leur fidélité.
Auſſi , d'un chaſte hymen telle eſt la récompenſe;
>>Du ſeinde ſesdevoirs renaît la volupté».
ParM. Alléon des Goustes.
Sur le Règne de LOUIS XVI.
SONNET.
QUELLE brillante aurore a diſſipé l'orage
Qui portoit dans nos coeurs le deuil &la terreur !
Jour mille fois heureux ! un ciel pur , fans nuage,
Prometà nos deſirs un règne de douceur.
SEPTEMBRE. 1774. Sr
Louis vient de parler , & ſon divin langage
Afaitdans un inſtant cefler notre malheur;
Il agit comme un père ; il penſe comme un ſage;
Hveutde tout ſon peuple aſſurer le bonheur.
Déjà de tous côtés circule l'abondance ;
Du Monarque nouveau tout reſſent la préſence;
Le ſiècle d'or renaît ſous un nouveau Titus.
Sur le trône avec lui monte la Bienfaiſance ,
Et des Rois qui jadis ont illuſtré la France ,
Il poflède à vingt ans les plus belles vertus.
ParM. l'AbbédeBr....
VERS au sujet des écrits qui paroiſſent
furle nouveau Règne.
CHAHAQQUUEE jour de nouveaux écrits
Annoncent de la France entière
Et les heureux deſtins & les voeux réunis .
Ils attachent le coeur ; à tout on les préfère.,
Le père les montre à ſon fils ,
Et la fille les lit ſous les yeux de ſa mère.
Cen'eſt pas qu'ils soient tous de Dorat , de Vole
taire ;
Mais ils parlent tous de Louis.
Ils tracent ſes vertus , ſa bienfaiſance extrême
Cij
2 MERCURE DE FRANCE..
Etle portrait d'un Roi qu'on aime ,
Nefût-il qu'une eſquifle , eſt un tableau de prix.
Par M. d'Origny , Conseiller en
la Cour des Monnoies.
BA RIVIÈRE & LE RUISSEAU ,
Allégorie à Madame la Baronne de
Princen.
JADIS étoitune rivière
Qui,dans les eaux, nourriſſoit maint poiſſon ;
Et le longde ſon cours majestueuſe& fière ,
En arroſant les champs , les couvroit de moiſſon;
Son rivage charmant , durant l'année entière ,
Se trouvoit couronné de fleurs & de gazon ;
Elle avoit enfin tout ce qui donne un grand nom.
Dans certain lieu , tout près de ſon paflage ,
Inconnu , ſans éclat , exiſtoit un Ruiſſeau
Qui n'avoit pour tout avantage
Qu'un fort modique filet d'eau ,
Dont le gazouillement ſe mêloit au ramage
De divers amoureux oiſeaux
Qui , dans les ſeuls beaux jours , de cet endroit
ſauvage
Venoient réveiller les Eehos .
L'humble Ruiſſcau, ſi l'on en croit l'hiſtoire ,
SEPTEMBRE. 1774. 53
**Enfin piqué de l'amour de la gloire ,
A la Rivière , un jour , tint ce touchant propos :
"Quoi ! lorſque diſpenſant, de contrée en contrée,
Mille bienfaits avec vos eaux ,
>>Vous vous trouvez par-tout bénie & révérée ,
>>Faut- il , hélas ! que mon onde ignorée
>>Se perde ici ſans nom parmi de vils Roſeaux ?
Ah ! de grâce ..... A ces mots cette reine de
l'onde
Voulant ſe ſignaler par un bienfait nouveau ,
D'une portion de ſon onde
Elle enrichit l'obſcar Ruifleau ,
Et le rendit enfin célèbre dans le monde.
Mais que de ce bienfait il fut reconnoiſſant !
Dans ſa courſe dès-lors fameule ,
Il chante , exalte inceſlamment
Sa bienfaitrice généreuſe
Dont les faveurs l'avoient arraché du néant.
Eh ! quel feroit l'ingrat qui n'en eût fait autant ?
Vous qui fertiliſez le monde littéraire
Parde ſi louables travaux ,
Princen , vous êtes la Rivière
Que tracent ici mes pinceaux,
Et tous devineront le nom de •
Par le plus chétif des Ruiſſeaux.
•
Par M. ***
:
Ciij
1
SA MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mde la Baronne de Princen 1
qui, par modestie ,n'avoit voulu mettre
au jour une épître dont l'auteur lui
avoitfait hommage.
PRIRINNCEN , quand j'ai chanté cet heureux afe
ſemblage
Des talens dont le Ciel ſe plut à vous doter ,
Eh ! pourquoi voulez -vous rejeter mon hommage
?
Qui peut s'en croire indigne a ſu le mériter.
Quand au vice caché ſous un maſque hypocrite
Mille autres baſſement vont offrir leur encenss
Ne pourrai- je honorer en vous le vrai mérite
Par le mince tribut de mes foibles accens ?
Parleméme.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du Mercure du volume du mois
d'Août 1774 , eſt la Perruque; celui de
la ſeconde est la Muſique ; celui de la
troiſième eſt Filet. Le mot du premier
logogryphe eſt Récapitulation , où ſe
trouvent Lion , Troie , Luçon , Rouen ,
SEPTEMBRE. 1774 . 55
Vire , Laon , Pont , Ré ( citadelle ) , Caïn
Ipre , Nieuport , Platon , aulne , lire , viole,
lut , la , ut , ré , Turc ,joie , Attalie ,
oeil, poil, roti , l'or , ail , Platon , Caron ,
pluie , air , Ciel , Caton , corne , cor (instrument
) , Capitaine , port , cor ( aux pieds),
cure , lie , titulaire , rut , cri , nuit , lot (de
loterie) voleur , plaire , Cap (le vin du
Cap) io , prune , poire ,jacinte, tulipe , la,
le , ce, ton , te , pole , port , pin , olivier ,
plainte , trou , lion , leopar , toup , ane ,
taupe , rat , puce , mite , paon , pivert , oie,
pie , linot , rale & roitelet , peur , Calvin ,
Paul , Luc , Leon , Vincent , Clotaire ,
Eloi , Julien , Paulin , Rhône , Nil,Loire,
lipe , rituel , con , plie , raie , laict , prône ,
épi , Roi , rival , noyé , pain , pont , caution
, nôtre , ire , conte , lien , Pair , Pairie
, olive , point ( punctum ) , pilote , Notaire
, rôle, talon , tout , rien.
ENIGME.
Je ſuis Kantel où la ſimpleNature
Eſt immolée à l'impoſture
D'un art fait pour la Volupté.
Je ſuis un trône où la Frivolité ,
Les Caprices , l'Humeur ,ſoutiens de lon empire ,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Ont fait monter la Beauté.
La fraîche amante de Zéphire
Apporte pour tribut , à ce trône enchanté ,
Le Muguet , l'Eillet & la Roſe.
Les Gnomes , gardiens des mines du Potoſe,
Ydépoſent en foule , aux pieds de nos Iris 23
Le diamant , l'opale & le rubis .
Sur ce trône élevé pour la coquetterie ,
Le chantre harmonieux des oiſeaux de Zelmis
A placé la Philoſophie,
La folâtre Erato , Hébé , Flore & Palès.
Sous les traits raviſſans de Sapho B...
Par M. L. A. M. de C...
>
AUTRE.
LECTEUR , foit en paix , foit en guerre ,
Avec moi vous iriez aux deux bouts de la terre ,
Ne vous y trompez pas , me perdre eſt un malheur.
Toujours néceflaire au commerce,
S'il arrive qu'on me traverſe ,
Rarement trouve- t - on meilleur ;
Au contraire, ſouvent la peine en eſt plus grande;
Je furpafle les monts & je touche la mer ;
Mon éclat quelquefois embarraſſe en hiver :
Alors , qui me tient me demande.
Par M. Hubert.
SEPTEMBRE. 1774.
57
AUTRE.
Izn'est pointd'homme ni de femme
Qui rendent l'ame ſans mourir ;
J'ai pourtant rendu corps & ame ,
Itj'eſpèrebien enguérir.
Par le même.
LOGOGRYPHE.
Sur une toile quej'anime
Je brille d'un vif coloris ,
Et ſouvent les traits que j'exprime ,
Je les déguile & je les embellis.
Je pourrois être plus fidèle ;
Mais s'il n'étoit un peu flatté ,
L'amour-propre de mon modèle
Peut-être m'en voudroit de ma ſincérité.
Après les longs dangers d'une route peu fûre,'
Ma tête aux matelots eſt un objet riant ;
Et par un fort tout différent ,
Dema queue on craint la bleffure.
En voilà bien aſſez pour me faire connoître :
Encoreuntrait pourtant: veux-tu me voir ?
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Lecteur , approche d'un miroir...
Regarde.... Je viens de paroître.
ParMlle Parent, deMelun.
AUTRE.
Je paffe àla postérité,
Oubien je ſuis un poids , une valeur , un compte;
Mais ma tête de moins , ſans pudeur& fans honte,
Je dégrade l'humanité.
ParM. deBouffanelle , brigadier
des armées du Roi.
AUTRE.
Composéde deux élémens ,
J'exprime un arbre à trifte chevelure :
Enme prenantd'un autre fens ,
Je ſuis un mor de mépris & d'injure.
SEPTEMBRE. 1774- 19
CHANSON.
Tendrement.
DE - PUIS long-tems votre abfen-
ce Me fait languir nuit &
jour ; Mais vo- tre ai- ma- ble
pré- ſen- ce Ré- com- penſe mon
amour : Si ma peine fut extrême
, C'eſt un fonge en ce mo-
*Paroles de Muſique de M. Teifier , ....
amateur.
60 MERCURE DE FRANCE.
ment ; Quand on revoit ce qu'on
ai- me, Le plai- fir
*
plus char- mant , Le plaieft
plus char- mant.
eft
fir
SEPTEMBRE. 1774. σι
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettres à Eugénie , fur les Spectacles ; vol .
in 8°. de 186 pag. A Paris , chez Valade,
libraire , rue St Jacques , vis-àvis
les Mathurins .
Cen'est point à une Eugénie imaginaire
que ces Lettres ſur les Spectacles ou
plutôt ſur le jeu des acteurs font adrefſées
; c'eſt à une charmante réalité,comme
• s'exprime l'auteur ; c'eſt à une actrice da
Théâtre de Bruxelle , dont le talent eſt
très éclairé : « Vous m'enverrez peut être
>>un traité ſur la guerre , lui dit l'amateur
>>diftingué qui lui écrit. Mais ne croyez
>p>as que ce foit la même proportiongardée.
Il paroît fingulier que je m'aviſe de
>>parler du théâtre. Mais le monde est
une comédie :
Là ſur la ſcène , en habits différens ,
Brillent Prélats , Miniſtres , Conquérans...
dit Rouleau. Nous sommes ſouvent
plus comédiens que ceux qui ſe mon-
>>trent à nous depuis lix heures jujqu'à
>>neuf.Nous le ſommes toute la journée;
62 MERCURE DE FRANCE.
»& en vérité,quand on a un peu couru les
>>cours & les armées , on peut ſe flatterde
>>réuſſir fans corſet de baleine & fans ori-
>>peau. Nous jouons les Rois tous les
>>jours: nous jouons les amoureux , nous
>jouons les maris , les honnêtes gens , &
>c'eſt ſouvent de ce rôle que nous nous
>>acquittons le plus mal . »
Quoique l'homme de goût qui a dicté
ces lettres annonce qu'il n'y mettra aucune
forte de diſtribution , on voit cependant
qu'il fuit celle que lui indiquent les
différens rôles dont il veut nous entretenir
, & il commence par les Soubrettes.
C'eſt le rôle auquel notre amateur paroît
s'intéreſſer le plus. On demande que
>>les Soubrettes ſoient vives&eſpiègles .
>>Mais ſi une Soubrette étoit un prodige
>>de jeu , de phyſionomie , de gaieté,d'en-
>>jouement , de ſingerie; ſi aux plus beaux
"yeux du monde, elle ajoutoit la taille la
>>plus agréable , ſi cette même Soubrette
qui dit ſi plaifamment des drôleries au
>>Tartuffe & an Philofophe marié ; qui y
>entend fineſſe , qui en met dans les piè-
>>ces de Regnard , ſe montre à nous dans
>>Martine avec cet air neuf& naïf fi plai-
>>fant,parce qu'elle ne veut pas l'avoir, ne
>>leroit - on pas enchanté ? Ce qu'on ne
SEPTEMBRE. 1774. 63
>>peut exiger , mais ce qui ajoute encore
Dau mérite d'un pareil ſujet , c'eſt qu'il
remplifle avec autant de vérité , de no-
>>bleſſe , d'intérêt ſans tragique ,de tendre
pfans faveur , de gentilleſſe ſans trop de
gaieté , le rôle de Liſette dansle Gloprieux.
Je crois avoir entendu dire que
>>c'eſt le plus difficile du Théâtre Français
; cela eſt preſque vrai. Les travel-
>>tiſſemens devroient preſque toujours
>>appartenir aux Soubrettes. Comme leur
>>rôle exige plus de feu & de hardieſſe que
les autres , elles doivent avoir un air dé-
>>libéré qui peut très bien les fervir pour
»cela. Il ne peut venir que de beaucoup
d'aiſance ſur le théâtre. Mais quand on
>>y eft comme chez ſoi & qu'on eſt faite
mà peindre , il y a à parier qu'un auffi joli
*petit homme réuffira à merveille. Qu'il
>>eft heureux d'avoir cette affurance fur la
ſcène ! Que cette aſſurance plaît , lotf-
>>qu'on voit qu'elle n'eft fondée exacte-
*ement que fur le defir de plaire,& qu'elle
weſt éloignée de l'effronterie que les plus
gauches prennent pour s'étourdir appa-
>>remment fur leur gaucherie ! Ce font
>>fouvent les plus ſemillantes; elles font
>>toujours en l'air. Elles jouent toujours.
Elles font des niches ,elles ſont d'une
64 MERCURE DE FRANCE.
>gaieté à attriſter tout le monde . Elles
>>entendent malice à tout. N'en déplaife
>>aux maîtres del'art , les grâces ne ſe don-
>n>e>nt point.>>>
Après les rôles de Soubrettes il eſt naturel
de parler de ceux qui peuvent y
'avoir rapport ; & parmi ces rôles , on en
peut distinguer d'abſolument factices , tels
que les Criſpins , les Cliſtorels , &c. &
d'autres qui doivent être l'imitation chargéede
ceux qu'on rencontre dans le monde.
De ce nombre ſont les rôles à livrée,
où l'on peut obſerver différentes nuances
. Le Valet du Glorieux , par exemple,
doit être joué différemment de celui de
Pasquin dans le Diffipateur. Notre amateur
revient encore ici aux Soubrettes .
•Elles font charmantes quand elles ont un
>>petit air moqueur , & qu'elles ſavent
>>contrefaire. De même auſſi il n'est pas
- >mal-à propos que les comiques foient
>>un peu finges. On veut que Paſquin
>>contrefaffe Moncade ; moi je veux que
»>>l'acteur & l'act ice contrefallent l'autre.
>>Le meilleur aura quelque défaut natu-
: wrel , quel que habitude qu'on peut relever
très-plaifamment. Le Valet n'a qu'à
>>fe charger des tics de l'amoureux qu'il
>>fert. Cela ne lui plaira peut- être pas ,
SEPTEMBRE. 1774. 65
>>m>ais tant pis pour lui. On eſt là pour le
>>plus grand nombre ; & le Public s'ap-
>>plaudit d'une petite méchanceté qu'on
>>lui communique & qu'il croit avoir
>>faite. »
Les différences qui caractériſent les
rôles de Valets , de Criſpins , de Jodelets,
font ici déſignés. « Les Arlequins de-
>>mandent plus de ſoupleſſe que tout cela ;
>>toute la légèreté poſſible , la plus grande
naïveté , une voix un peu factice , un
>>rire de commande. Il y a beaucoup d'art
>>pour eux à ſavoir pleurer comme il faut.
>>Cela viſe à une forte de mugillement
>>qui, répété de temps en temps au milieu
>>de>sſanglots, fait toujours rire, puiſqu'on
>> diroit qu'il a le coeur bien ſerré , & tout
>>d'un coup on l'entend hurler de toutes
>>ſe>s forces. Ildoit ſavoir contrefaire avec
>>la voix le verroux de la maiſon de l'Embarras
des Richeſſes. Il doit ſavoir ſe
>>caffer le nez contre la couliffe , cracher
>>au nez de ſes amis de temps en temps ,
>>toucher ſa maîtreſſe de ſa batte , ſautil-
>>ler , ſe tourner , ſe frotter contre elle
>>en rire par éclats courts , mais bien per-
>>çans. Il doit ſavoir donner promptement
>>des coups de bâton , après avoir bien
waiguiſe ſa lame , & avoir marché deſſus
2
66 MERCURE DE FRANCE.
>>pour la redreſſer. Il doit courir la tête
>>un peu baſſe , une main ſous l'épaule ou
>>au front , comme s'il réfléchilloit. Il
>>doit bien ſavoir frapper le pied contre
»terte , jeter ſon chapeau quand on l'im-
>>patiente . Il a ſa façon de ſe moucher ,&
>>ſon jeu de fauteuil comme dans Arlequin
Hulla , qui eſt de règle ; ſans oublier
de mettre ſon chapeau au bout de
>>la batte , pour le jeter au nez du maître
>>de ſa chère Violette. Arlequin eſt un
>>enfant , & c'eſt le meilleur enfant du
>>monde ; il a bon coeur , il eſt ſenſible
>aux premières impreſſions de joie & de
>>triſteſſe. Il eſt toujours bien gourmand.
>>Arlequin eſt charmant. » Il y a une autre
eſpèce d'Arlequins que les Italiens
appellent Balourds. Mais ils ſont du reffort
de leur théâtre , ainſi que les Mezetins&
les Scaramouches . Le caractère de
celui qui vient d'être tracé paroît copié
d'après le jeu naïf& enjoué du ſieur Carlin
, arlequin charmant & inimitable de
la Comédie Italienne de Paris .
Les Marquis ridicules ſont auſſi du reffortde
la Comédie. Il ſeroit difficile de
donnerdes préceptes aux acteurs chargés
de ces rôles. Ils n'en doivent prendre que
de laNature, maisde la nature la plus-exa
SEPTEMBRE. 1774. 67
gérée. L'auteur leur conſeille de ſe livrer
àleurbonne humeur , de ſe donner beaucoup
d'airs. Point de ces airs à la mode
qui caractériſent les gens de condition.
Comme ce font preſque toujours des laquais
revêtus , tels que MaſcarilledesPrécieuses,
& l'Epine du Joueur, ils doivent
tâcher de contrefaire leurs maîtres , outrer
ce qu'il leur ont vu faire , être extrêmement
fiers , extrêmement polis , extrê
mement entreprenans.
Les Payſans , les Niais , les Pères brufques
&grimes , les Médecins , les Financiers
, lesGens de chicane , les rôles
à-manteau , les Baragouineurs , les Femmes
à caractère &autres rôles comiques
ſepréſentent ſucceſſivement ſous la plume
de notre amateur qui les peint d'aprèsune
connoiſſance très-éclairéedu jeu ſcénique
&donne aux acteurs chargés de ces différens
rôles des conſeils guidés par un tact fin
&délicat.
Notre amateur paroîtperfuadé que l'on
trouvera plutôt d'excellens tragédiens que
d'excellens acteurs comiques,par la même
raiſon qu'il eſt plus aisé de réuſſir à faire
une bonne tragédie qu'une bonne comédie.
Ce n'est pas cependant qu'il ne reconnoiffe
, avec tous les gens de goût ,
68 MERCURE DE FRANCE ..
les talens éminens de nos acteurs tragiques
. Pour le touchant , l'intéreffant ,
>>le ſéduisant , qu'on imite Mlle Gautlin :
>>quoi qu'on en diſe , ne lui doit on pas
Zaïre & Lucinde ? Peut on oublier ces
>>deux obligations qu'on lui a ? Pour le
>>beau , le noble , le hardi , le majef-
>>tueux & fur-tout le vrai , qu'on imite
>>Mlle Clairon. Mais cela n'eſt preſque
>>pas poffible. Pour le grand , le furieux ,
>>je ne dis plus le hardi , je dis le téméraire
, l'étonnant , les paſſages d'un ſen-
>>timent à l'autre , les coups de théâtre
>>où l'auteur même n'ena pas voulu , que
>>dis je ? les coups de foudre, les éclats de
>>voix , les pauſes , les nuances , les re-
>>tenues , qu'on imite Mlle Dumeſnil.
>>Mais le pourra-t- on ? Ces deux actrices
>>qu'un organe bien différent l'un de l'au-
>>tre fert admirablement , ont des filences
>plus éloquens que les plus beaux vers
>>des pièces qu'elles jouent. C'eſt par- là ,
>>c'eſt par une inflexion de voix , par façon
>>de reprendre ſa reſpiration , par ce je ne
>>fais quoi qu'on ne peut expliquer , qu'el-
>>les raviffent. Mais quelle difficulté de
>les ſuivre dans leur marche ! Un rien de
plus ou de moins ſuffiroit pour gâter le
jeule plus ſubtime. Cette Dumeſnil fur
SEPTEMBRE . 1774 . 69
>tout qui eſt ſouvent comme une ode de
>>Pindare, plus haute queles nues, reffem-
>ble à Corneile . Plus elle eſt élevée , plus
>>je crains fa chûte . On lui entend réciter
>>tout d'un coup vingt vers , avec une vo-
>>lubilité de langue qui , chez toute autre ,
>>apprêteroir à rire. J'oſerai le dire ; j'en ai
wété tenté moi-même , lorſque je n'y
>>étois pas fait. Mais le ſecret de fon art
>>eſt d'entremêler tout cela de traits lumi-
>>neux , qui n'en brillent que plus , ſans
>>éclipſer pourtant les beautés ténébreuſes,
>>que la force de ſa ſituation lui aarrachées
>>d'un ton inconnu juſqu'alors à la tragédie
. C'eſt par- là qu'elle m'étonne encore
»tous les jours , fur- tout dans Mérope&
>>dans Hermione. Son perfifflage vis à vis
d'Oreſte , ne tient qu'à un fil pour lui
>>donner l'air d'une mauvaiſe plaiſantetie,
>>mais elle fait s'en garantir,
>>Mlle Clairon eſt la première qui ait
>>ri dans la tragédie ; & , n'en déplaiſe à
>>tout plein de gens & à cette Lecouvreur
>>>tant chantée , je la décide au-deſſus
>>d'elle & de tout ce qui a paru. Garrick ,
»ce fameux acteur Anglois , le ſoutien
>>de Shakeſpehar , l'a jugé ainſi . Quej'ai-
» me une jeune actrice , celle que j'ai vu
>>la ſuivre de plus près , qui toute pleine
70 MERCURE DE FRANCE.
:
>>de ſon rôle , pénétrée de ſon caractère ,
>>fâchéede ce qu'on ne commençoit pas ,
>>diſoit , il y a quelque temps : levez donc
wla toile , exactement du ton qu'elle al-
"loit jouer Caliſte. N'eſt ce point là la
>>marque du vrai talent ? »
Notre amateur donne auſſi de juſtes
louanges aux acteurs tragiques , & ſe permet
pluſieurs obſervations générales &
critiques. Il exhorte les comédiens à ſe
regarder comme les inſtituteurs de la
bonne prononciation , & conſeille aux
troupes de Province de s'abonner pour
avoir un député à celle de Paris , qui les
inſtruiſe exactement des irrégularités de la
prononciation. Il ſe plaint dans un autre
endroitde ſes lettres , dece que la bienféance
n'eſt pas toujours obſervée ſur le
théâtre, &de ce qu'on n'y conſerve pas la
décence avec les femmes. "On ne fait pas
>>leur parler , ajoute t-il. J'y'ai vu man-
>>quer , même à Paris ; ons'approchetrop,
>>on les touche en parlant , on prend les
>mains ; ou quand on les tient , on les
>>garde trop long-temps ; & dans les tu-
>> toiemens qui ſe trouvent dans quelques
>>pièces qui peuvent être bonnes , quoi-
>>qu'avecun mauvais ton , il y amoyen
de l'adoucir & de le rendre meilleure
>>compagnie. »
SEPTEMBRE. 1774. 71
Toutes ces réflexions , écrites dans le
ſtyle libre & léger de la converſation,ont
droit de plaire aux amateurs du ſpectacle
&à tous les gens de goût.
Mémoirefur les moyens de reconnoître les
contre coupsdans le corps humain , &
d'en prévenir lesfuites ; par M. Duvergé
, docteur en médecine , ancien
médecin- inſpecteur des hôpitaux militaires
de la Généralité de Tours , de
l'Académie des ſciences & belles-lettres
d'Angers.
... Rerum cognofcere caufas.
Perf. Sat. 3 .
Seconde édition ; vol. in- 12. de 199
pages . Prix , I liv. 16 ſols. A Tours ,
chez Fr. Vauquier- Lambert ; & à Paris ,
chez Muſier fils , quai des Auguftins.
La théorie de l'auteur eſt appuyée ſur
des faits choiſis& intéreſſans qui juftifient
l'accueil fait à la première édition
de ſon mémoire publié en 1771. Onfe
rappellera ici que ce mémoire eſt diviſé
entrois parties. L'auteur parle dans la
première des contre coups de la tête ;
dans la ſeconde , de ceux de la poitrine
&du bas-ventre , &dans la troiſième,de
ceux des extrémités.
72 MERCURE DE FRANCE.
Élémens des Forces centrales , ou Obfervations
ſur les loix que ſuivent les
corps mûs autour de leur centre de
peſanteur; ſuivies d'un jugement de
l'Académie royale des ſciences ſur pluſieurs
de ces obſervations , & d'un examen
critique de ce même jugement ; à
quoi on a joint un théorême général&
fondamental ſur la meſure des ſurfaces
&des ſolides , & quelques obfervations
ſur la nature des courbes quarrables
& rectifiables ; par M. le Chevalier
de Forbin ; vol. in-fol. A Paris ,
chez la Ve. Deſaint , libraire , rue du
Foin-St-Jacques.
Les vrais principes des forces centrales
ou des loix que ſuivent les corps mûs
autour de leur centre de peſanteur , font
développés dans cet ouvrage méthodiquement
& par les voies les plus ſimples &
le plus à la portée du commun des géomètres
. Mais ce qui réveillera ſansdoute
l'attention des phyſiciens géomètres, c'eſt
la conteſtation que s'eſt élevée entre les
Commiſſaires de l'Académie royale des
ſciences & l'Auteur , au ſujet des quatre
propoſitions qu'il a ſoumiſes au jugement
de cette même Académie .
Dictionnaire
SEPTEMBRE . 1774- 73
:
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs
claſſiques , Grecs & Latins tant
Sacrés queprofanes , contenant la géographie
, l'hiſtoire , la fable & les antiquités
; dédié à Mgr le Duc de Choiſeul
, par M. Sabbathier , profeſſeur au
collége de Châlons fur-Marne , &fecrétaire
perpétuel de l'Académie de la
même ville . Tomes XVI . & XVII .
in- 8 °. A Paris, chez Delalain , libraire,
rue de la Comédie Françoiſe .
Ces deux nouveaux volumes nous conduiſent
juſqu'à la fin de la lettre F. L'auteur
, en diftribuant dans les articles de
fon dictionnaire différentes inſtructions
fur la géographie ancienne , l'hiſtoire , la
fable& les antiquités, rend ces inftruccions
plus familières , & procure à fon
lecteur la commodité de ſe les rappeler
au beſoin & fans exiger de ſa part d'autres
recherches que celles qu'exige l'ordre alphabétique.
Les articles concernant les
philoſophes anciens ne font pas les moins
intéreſſans de ce dictionnaire . Ces deux
préceptes Suftine & abftine , ſouffrez les
maux patiemment & modérez- vous dans
vos plaiſirs , faifoient la baſe de la philoſophie
d'Epictère. Et quel philoſophe mit
plus en pratique le premier de ces pré-
D
74 MERCURE DE FRANCE.
ceptes. Pendant qu'il étoit encore eſclave
d'Epaphrodite , un des gardes de l'Empereur
Néron , il prit unjour fantaiſie à cet
homtne barbare de tordre la jambe de
fon eſclave. Epictère s'appercevant qu'il
y prenoit plaifir & qu'il recommençoit
avec plus de force , lui dit en ſouriant &
fans s'émouvoir : « Si vous continuez ,
vous ine caſſerez infailliblement la jam-
>>be . » En effet , cela étant arrivé , il ne lui
répondit autre choſe ſinon : « Eh bien ! ne
>>vous avois je pas dit que vous me rom-
>>priez la jambe ? » Celſe, qui a écrit contre
la Religion Chrétienne , ayant oppofé
ce trait de modération aux Chrétiens, en
difant : " Votre Chriſt a- t-il tien fait de
plus beau à ſa mort ? » Oui , dit St Auguſtin;
il s'eft tû.
Epictère comparoit la fortune à une
femme de bonne maiſon qui ſe proſtitue
à des valets . Il ne dépend pas de nous ,
diſoit- il , d'être riches , mais il dépend
de nous d'être heureux. C'eſt l'ambition ,
ce font nos infatiables defirs qui nous
rendent réellement miférables .
Ce philofophe a enſeigné l'immortalité
de l'ame & s'eſt déclaré ouvertement
contre le fuicide que les Stoïciens
croyoient permis. On a rapporté ici la
prière que ce réformateur du Stoïcisme
S
SEPTEMBRE. 1774. 75
ſouhaitoit faire en mourant. Cette prière
eſt tirée d'Arrien . Seigneur , ai je violé
>>vos commandemens ? Ai - je abuſé des
ود
préſens que vous m'avez faits ? Ne vous
>>ai-je pas foumis mes ſens , mes voeux ,
>>mes opinions ? Me ſuis-je jamais plaint
>>de vous ? Aije accuſé votre providence?
J'ai été malade , parce que vous l'avez
> voulu ; & je l'ai voulu de même. J'ai
>été pauvre , parce que vous l'avez voulu ,
>>&j'ai été content de ma pauvreté. J'ai
>été dans la baſleſſe , parce que vous l'a-
>>vez voulu ; & je n'ai jamais deſité d'en
>>fortir. M'avez vous jamais vu triſte de
>mon état ? M'avez vous furpris dans l'abattement
& dans le murmure ? Je ſuis
>>encore tout prêt à ſubir tout ce qu'il vous
>>plaira ordonner de moi. Le moindre
>>ſignal de votre part eſt pour moi un or-
>>dre inviolable. Vous voulez que je ſorte
>>de ce ſpectacle magnifique : j'en fors , &
>>je vous rends de très- humbles actions
>>de grâces de ce que vous avez daigné
>>m'y admettre , pour me faire voir tous
>>vos ouvrages ,& pour étaler à mes yeux
>>l'ordre avec lequel vous gouvernez cet
>>Univers. Cette prière caractériſe un
Stoïcien fier de ſa prétendue vertu ; &
-cet orgueil eſt bien oppoſé à la inodeſtie
évangélique.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur du dictionnaire n'a pas négligé
de ratſembler , à l'article Franes , les
connoiſſancesqui peuventnous intéreſſer
le plus ſur l'origine , les moeurs & les
uſages de cette Nation célèbre dans l'anxiquité.
L'article Fard nous fait voir que l'amour
de la beauté a fait imaginer de
temps immémorial tous les moyens qu'on
a cru propres à en augmenter l'éclat , à en
perpétuer la durée , ou à en rétablir les
brèches ; & les femmes chez qui le goût
de plaire eſt très- étendu , ont cru trouver
ces moyens dans les fardemens , ſi on peut
ſe ſervir de ce vieux terme collectif, plus
énergique que celui de fard. Tout cet article
, qui eſt aſſez étendu , eſt emprunté
du dictionnaire encyclopédique , & ce
n'eſt pas le ſeul. 1
Effai philofophique fur le Corps humain ,
pour ſervir de ſuite à la philoſophie de
la Nature.
'Nunquam aliudNatura , aliudfapientia dicit.
JUVENAL , Satire κιν.
3 vol. in- 12 . Prix , 9 liv. reliés . A Paris
, chez Saillant & Nyon , libraires ,
rue St Jean-de-Beauvais,
1
SEPTEMBRE. 1774. 77
L'auteur, ſuivant fa méthode ordinaire,
fait uſage des faits rapportés par les voyageurs
& des obſervatoins des naturaliftes
& des philofophes , pour éclaircir ou appuyer
ſes recherches philofophiques fur
le corps humain. Il nous inftruit d'abord
des différens ſyſtèmes des philoſophes
fur l'origine des corps animés , & termine
ce tableau des erreurs humaines
ſur la génération par une hiſtoire orientale
ou la rêverie philofophique d'un défenſeur
de l'Epigenèse; c'eſt le nom que
l'on donne ici au ſyſtème de ceux qui
admettent une génération équivoque , &
ne croient pas le concours du père & de
la mère eſſentiel à la formation du fætus .
Pluſieurs naturaliſtes ont adopté l'idée de
l'Epigenèſe. Au reſte , cette idée ſe concilie
très- bien avec le dogme facré de la
Providence ; & fi c'eſt une erreur , ce n'eſt
qu'une erreur de phyſique qui n'intéreſle
en rien ni les moeurs , ni les loix , ni la
religion.
Des remarques générales fur le corps
humain commencent le ſecond volume
de cet Ellai philoſophique. Ces remarques
nous font voir que , malgré les déclamations
de quelques fombres mifanthropes,
l'homme doit être placé à la tête
i
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
de l'échelle animale , & que fon corps
fuffiroit pour lui aſſurer cette ſupériorité.
La Mettrie , qui nia audacieuſement tout
ce qu'il n'entendit pas , & qui entendit
très peu de choſes dans les myſtères de la
Nature , croyoit les animaux bien ſupérieurs
à l'homme dans l'uſage de leurs
facultés. « L'originede l'erreur de ce cé-
>>lèbre Athée vient , comme l'obferve
>>l'auteur de cet Effai , de ce qu'il n'a pas
>>aſſez diftingué l'homme naturel de cet
>>homme que nos uſages ont civilifé ,
>>amolli & dépravé ; c'eſt le Sauvage to-
>>buſte qui devoit lui ſervir d'objet de
>>comparaiſon , & non ce Parifien petit&
>>froid , qui ſe glorifie de ſes ſens factices
>>X de ſon entendement murilé ; pour qui
>>la Nature eſt un être métaphysique , &
>>que le plaiſir a tué avant qu'il ait eu le
loiſir de le connoître. L'homme ſauvage
eſt , relativement à ſa taille , plus léger
que les quadrupèdes: le Jéfuite du Haldea
vu les Montagnards de l'Ile Formoſe
défier les chevaux les plus rapides & pren.
dre le gibier à la courſe; ce fait n'a pas
encore été nié par les philoſophes. L'homme
ſauvage eſt le plus adroit des animaux;
il y a des Hottentots qui à cent pas touchent
d'un coup de pierre un but qui n'a
SEPTEMBRE. 1774. 79
que trois lignes de diamètre : les anciens
habitans des Antilles perçoient de leurs
Aèches les oiſeaux au vol , & les poiffons
à la nage ; & il ne manque à l'homme de
la Nature que d'avoir les beſoins de l'hom .
me en ſociété , pour être en tont gente
plus adroit que lui. « L'homme ſauvage
>>eſt auſſi , relativement au volume de fon
>>corps , le plus fort des animaux. Les
>>auteurs qui ont parlé du genre humain
dans les temps qui avoiſinoient fonber-
>>ceau , nous entretiennent ſans ceſſe des
>>prodiges de ſa vigueur : les législateurs ,
>>par leurs inſtitutions , l'énervèrent en-
>>ſuite; mais ce ne fut que par des degrés
>>inſenſibles . Voyez encore dans Homère
>>quels hommes c'étoient que les Théſée,
>>les Achille & les Hercule ; deſcendez au
>>fiècle merveilleux de la Chevalerie , &
>>liſez les exploits de Bayard , des Du-
>>gueſclin & des Couci : vous vous croi-
>>rez tranſporté dans une autre planète ;
>>& ſi vous n'êtes pas un peu philoſophe ,
>>>vous mettrez l'hiſtoire de nos Paladins
>>>avec les contes des Centaures & des
" Hyppogriphes . On voit encore ,
temps en temps , parmi ces ſauvages qui
n'ont pas adopté nos loix pufillanimes &
nos moeurs efféminées , des traits de vide
Div
Se MERCURE DE FRANCE.
gueur phyfique ſupérieurs à ceux qu'on
raconte des Hercule & des du Gueſclin.
En 1746 , un Indien de Buenos - Aires ,
dans un ſpectacle public , attaqua , arm
d'un ſeule corde , un taureau furieux ; le
terraffa , le brida , le monta ; & fur ce
nouveau courſfier combattit deux autres
taureaux , également furieux , & les mita
mott au premier ſignal qui lui fut donné.
L'auteur prend auſſi parmi nous des
exemples de cette adreſſe ou de cette
force extraordinaire . On raconte mille
traits de la vigueur du Maréchal de Saxe.
Un des plus étonnans eſt celui qui eſt ici
cité & peu connu : il prenoit une corde
pour point d'appui , enlevoit entre ſes
jambes un cheval d'eſcadron , & le tenoit
ſuſpendu juſqu'à ce qu'il l'eût étouffé.
Pluſieurs autres faits rapportés dans le
cours de cet ouvrage nous prouvent fuffiſamment
que ſi l'homme défarmé le cède
en force aux animaux de ſa taille , il ne
doit l'attribuer qu'à fon éducation énervée,
& non à une erreur de la Nature .
Les autres avantages de l'homme phyſique
ſur les êtres ſenſibles , ſa beauté furtout
, font ici développés. Mais où eſt
dans la Nature le deſſin prototype de la
beauté humaine ? Cette queſtion ſera ſur
SEPTEMBRE. L 1774.
δι
tout difficile à réfoudre , ſi l'on confulte
les idées particulières que chaque Nation
a de la beauté. Il ſuffit même de lire les
relations des voyageurs pour ſe perfuader
que la beauté qui réſulte du mélange heureux
des couleurs & celle que fait naître
la proportion des formes , ne font pas
reconnues univerſellement;le Samoïede,
avec fon viſage large & plat , fon nez
écrafé , ſes jambes courres & fa taille de
quatre pieds , a des prétentions ,ainſi que
le Perſan , à la beauté. Un Roi Africain
périra avant de fe laiſſer enlever une Négreſſe
de ſon ſérail. Les Nations s'ac
cordent plus généralement far la beauté
qui dépend de l'expreſſion & des grâces.
L'expreſſion eſt l'ame même répandue fur
toute la perfonne ; elle diminue la difformité
d'une Laponne , & multiplie les
appas d'une Géorgienne. Chez preſque
tous les hommes , l'ame brille dans les regards
. Chez ceux qui font heureuſement
organifés , elle ſe manifeſte dans toute l'a
perſonne. L'auteur remarque en général
"que ce font les paffions douces qui ren-
>>dent la beauté plus touchante ; comme
»les paffions violentes ajoutent à la difformité.
La beauté ſans expreſſion ne
*cauſe qu'un inſtant de ſurpriſe; labeau
D
82 MERCURE DE FRANCE.
>>té réunie à l'expreffion procure fans ceffe
>>de nouveaux points de vue à l'admira-
>>tion , & ne l'épuiſe jamais : Une froide
>>Hollandoiſe n'eſt guères belle que d'une
>façon ; une vive Italienne l'eſt de cent
»mille. L'expreſſion eſt le germe des grâ-
>>ces. Les grâces, cet accord heureux
>>des mouvemens du corps avec ceux
>>d'une ame libre ; ce charme fingulier de
>>la beauté , qui nait fans qu'on s'en ap-
>>perçoive & que l'oeil qui le cherche fait
>>diſparoître. Les grâces font données
>>particulièrement au ſexe , & c'eſt une
>>fuite de cette loi admirable de la pu-
>>deur dont la Nature nous a faitpréfent,
>>pour augmenter le charme de nos jouit-
>>fances . Comme cet heureux inſtind
>>oblige une femme à voiler tous ſes appas
; le moindre mouvement involon-
>>taire qui les découvre devient une grâce
>>qu'apperçoit l'oeil indifférent , aufli-bien
>>que l'oeil embraſé d'un amant. »
L'auteur termine ſes recherches fur la
beauté par nous faire le portraitd'un double
chef - d'oeuvre de la Nature . Il a ,
ainſi que les Artiſtes Grecs , puiſé dans
les plus beaux modèles de la Nature les
différenstraits qu'il donne à ſabeauté idéale
ou d'élection .
SEPTEMBRE. 1774. 83
La Nature ſi ſimpledans ſesplans & fi
riche dans leur exécution , en produiſant
les êtres , leur donneà tous la perfection
phyſique qui leur eſt propre. « Elle ne
>>fait pas , ajoute l'auteur , des claſſes &
>>des eſpèces dont le prototype s'altè-
>>re par degrés ; elle ne produit que des in-
>dividus dout chacun forme un anneau
dans la grande chaîne des êtres. Ainfi , à
>>parler philofophiquement , il n'y a
>>point de dégradation qui ſoit l'ouvrage
"de la Nature. La Nature met dans les
>>productions une variété pleine de ma-
>>gnificence ; mais elle ne nous les mon-
>>tre pas tantôt parfaites & tantôt al
rérées ; parce qu'on ne peut la ſoupçon-
> ner de caprice ou de foibleffe , comme
"l'entendement de l'homme & ſes ouvra-
>>ges. Dans ce fens , il eſt auſſi abfurde de
dire qu'une Hottentote eſt une Géorgienwne
dégénérée , que de mettre un cra-
>>paud dans la clafle des ſerins & des oi-
>>ſeaux du Paradis. Cependant comme il
>>ſeroit impoffible de peindre à l'eſprit
"la multitude immenſe d'êtres iſolés qui
>>compofent l'Univers , on eſt forcé d'ad-
>mettre une méthode qui le défigure , &
>>de créer une échelle qui n'eſt point celle
>>de la Nature . » C'eſt dans ce ſens que
1
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
l'auteur parcourt l'échelle graduée des différences
qui font entre les hommes , ſoit
par rapport à la couleur , foit par rapport
aux traits. Tout cet article eſt curieux &
intéreſſant.
La dégradation humaine qui eſt notre
ouvrage , fixe auſſi les regards de notre
écrivain philoſophe. Il ne s'agit pas ici
de quelques uſages bizarres & obfcurs
adoptés aufond de l'Afrique ou du Nouveau
Monde par des Sauvages ; l'écrivain
s'élève contre cette confpiration
preſque générale de toutes lesNations pour
ſubſtituer au beau primitif le beau de
convention qui le défigure , & pour mutiler
le corps humain , fous prétexte de
l'embellir.
Les philofophes , comme l'obſerve
l'écrivain , qui ont fait la Mode fille du
Luxe , ſe ſonttrompés ſur ſa généalogie ;
dès que les hommes ont été raſlemblés en
fociété , ils ont , fans ceffer d'être pauvres
, fubi la tyrannie de la Mode : ce
fléau a régné chez les Scythes avantAnacharſis
, comme à Rome après la ruine
de Carthage ; il domine aujourd'huidans
les deux Mondes depuis Paris juſqu'au
Kamfatka , & de Pekin à la baye d'Hudfon.
Les peuplesqui vont nuds ſepeignene.
SEPTEMBRE . 1774 . 85
le corps , y deſſinent des fleurs , y brodent
des animaux & des hiéroglyphes.
Parmi nous , on ſe contente de verniffer
fon viſage , & de porter des habits mefquins
& des paniers ridicules : en général ,
chez les Sauvages , la mode eſt ſur les
corps ; & chez les peuples policés , elle
eſt ſur les habits. La vanité eſt le reffort
qui monte la machine des modes : c'eſt
la vanité qui perfuade aux femmes de captiver
leurs pieds dans une chauſſure étroi,
te , de donner de la circonférence à un
panier , & de faire de leur tête un édifice
à pluſieurs étages : il n'y en a aucune qui
ne veuille avoir le pied fin , la taille
ſvelte , & le corps plus grand qu'elle ne
l'a reçu de la Nature. La vanité eſt prefque
toujours inſéparable du mauvais goût:
auffi l'habillement de l'Européen , après
avoir ſubi mille révolutions , eft encore
aujourd'hui le plus bizarre & le plus meſquin
des deux Mondes ; on ne voit pas
que le ſeul habitqui convienne à l'homme
eſt celui qui deſſine parfaitement les contours
& les formes heureuſes de ſa taille;
on veut à toute force reformer la belle
ſtructure de notre corps , & croire que
fur ce ſujet les tailleurs de Paris en favent
plus que la Nature. Lorſqu'on parcourt
avec l'auteur de cet eſſai les différentes
86 MERCURE DE FRANCE.
parures enfantées par la inode & les ufages
bizarres & fouvent cruels qu'elle a
fuggérés , on eſt un peu tenté de prendre
de l'humeur contre l'eſpèce humaine. Les
faits rapportés dans cet ouvrag nous font
affez connoîure qu'il n'y a point de patties
du corps humain fur leſquelles les
peuples n'aient laitfé des traces de leur ſtupidité
barbare . Mais a jamais l'homme a
attenté contre lui-même , c'eſt lorſqu'il a
dit à la Nature : " Je m'oppoſe à ton pou-
>>voir générateur ; tes ouvrages font à
>moi , puiſque je les mutile ;&j'ai acquis
>>un droit terrible ſur marace , puiſque
»je puis l'anéantir. L'auteur, après avoir
expoſé lesinfultes faites à la Nature dans
les organes générateurs , nous entretient
du dernier crime que l'homme puille
commettre fur lui - même , le fuicide ;
crime que l'on peut regarder comme un
attentat contre la Nature & un larcin fait
à la ſociété. Un des grands principes qui
doit armer la ſociété contre le fuicide
c'eſt que , dès que la vie n'eſt rien à un
homme , il eſt le maître de celle des autres
; ainfi il n'y a qu'un pas de l'envie de
mourir aucrime de tuer.
Il ſera ſans doute intéreſfant pour le
lecteur , après avoir fuivi l'auteur dans
l'expoſition qu'il nous fait de tout ce qui
و
SEPTEMBRE. 1774 . 87
:
peut dégrader l'espèce humaine , de s'arrêter
un montent ſur le ſpectacle que peut
offrir la vigueur d'un homme qui n'a reçu
que l'éducation de la Nature ; dont les
organes ont acquis tout leur développement
; qui ne connoît que des alimens
fains & des plaiſirs légitimes ; & qui par
fon genre de vie fe dérobe , foit aux atteintes
de la maladie , foit au fléau des
médecins. La médecine eſt ici définie l'art
de conjecturer. Aufſi dans l'échelle des
connoiffances humaines l'auteur range til
cet art avec celui de déchiffter des hiéroglyphes
& de compoſer des almanachs .
Ceci est le commencement d'une diatribe
très forte contre Partdes médecins . Mais
cette diatribe n'empêchera vraiſemblable
ment pas que cet art ne continue d'être
àla mode parmi nous. En regardant d'ailleurs
avec les antagoniſtes de la médecine
l'état demaladie comme un liensempli
de ténèbres , ne doit- on pas , plutôt
que de s'y haſarder tout feul , préférer de
s'y laiſſer conduire par un aveugle qui a
l'habitude d'aller à tâtons & de régler fa
marche avee fon bâton ? Il feroit cepen
dant à ſouhaiter que cet aveugle fût ſage
& prudent & ne reffemblat pas à celui
dontparle cet apologue. "LaNNaature eſt
>>aux priſes avec la maladie ; un aveur
98 MERCURE DE FRANCE.
>>gle ( c'eſt le médecin ) arrive armé d'un
>bâton pour les mettre d'accord ; il lève
>>fon arme fans favoir où il frappe ; s'il
>>attrape la maladie , il la détruit ; s'il
>>tombe fur la Nature , il la tue. >>
Différentes queſtions philofophiques
relatives à la phyſique & à l'hiſtoire naturelle
répandues dans ces eſſais , contribueront
encore à les faire goûter des
lecteurs qui aiment à trouver dans un ouvrage
plus que ſon titre ne ſemble promettre
d'abord . Pluſieurs de ces queſtions
pourroient être plus développées ; elles
fuffront néanmoins à ces eſprits penſeurs
qui , dans un chapitre fait , voient tous
ceux qui reſtent à faire .
L'ouvrage entier eſt précédé d'un difcours
où l'auteur jette quelques idées
dont l'objet eſt d'indiquer clairement le
le but moral & philofophique de ſes recherches
ſur le corps humain. Il emprunte
des anciens législateurs ce principe pour
établir la morale de l'homme en ſociéré :
Nos fens nous inſtruiſent de nos be-
>>foins, & nos beſoins de ce qui eſt juſte...
De là il fuit que pour former l'homme de
la Nature , il faut perfectionner ſes organes
& l'éclairer ſur ſes beſoins. Il ne s'agit
pas de changer la ſtructure organique
de nos fens , mais de les élever au
SEPTEMBRE. 1774. 89
dernier degré d'énergie dont il ſont ſufceptibles
. Quand ils font arrivés à ce période
, c'eſt à la morale à diriger leur activité.
A l'égard de l'art d'éclairer l'homme
fur ſes beſoins , cet art n'eſt point aufli
aifé que le vulgaire des penſeurs ſe l'imagine;
parce que l'homme en ſociété
s'eſt donné une foule de beſoins factices
quitiennent moins à ſa conſtitution qu'à
ſa dépravation ; il faut donc remonter à
fon berceau , examiner avec ſoin le jeu
deſes organes,&diftinguer les ſecours que
demande la Nature pour perfectionner la
machine , des jouiſſances ſtériles que l'imagination
follicite.
Ce diſcours préliminaire peut être auſſi
regardé comme une profeſſion de foi de
l'auteur ; il renferme les ſentimens d'un
citoyen honnête , ſenſible , & qui parle
toujours avec enthouſiaſme de la Divinité
&de notre immortalité , les deux grandes
baſes de la morale.
Oraiſon funèbre de très haut , très-puif.
fant , très- excellent Prince Louis XV,
Roi de France & de Navarre , prononcée
le 10 Juin 1774 , dans l'Egliſe
abbatiale & paroiſſiale de St Martin
d'Epernay , par M. de Gery , Chanoine
Regulier , Viſiteut de la Congrégation.
१० MERCURE DE FRANCE.
de France , Prieur & Curé d'Epernay ;
in- 4º . A Paris , de l'imprimerie de Ph
D. Pierres , rue St Jacques .
Ce diſcours eſt le premier tribut de
louanges donné en chaire à la mémoire
de Louis XV. L'orateur a pris pour texte
ces paroles de l'Ecriture quiterminent l'éloge
que l'Eſprit ſaintfait de David: Dominus
purgavit peccata illius , & exaltavit in
æternum cornu ejus , & dedit illi teftamentum
regni &fedem gloriæ in Iſraël ; post
ipfum furrexit filius ſenſatus. Le Seigneur
l'a purifié de ſes péchés ; il a élevé ſa
puiſſance , & l'a fait régner avec gloire
fur Ifraël ; & il lui a donné pour fuccefſeur
un de ſes enfans plein de ſageſſe.
Eccl 47.
L'orateur a raſſemblé , dans la première
partiede fon diſcours , les principaux faits
qui ont illustré le règne de Louis XV. II
examine dans la ſeconde les juſtes morifs
que nous avons pour eſpérer que le Roi
des Rois a uſé envers ce Prince de ſa plus
grande miféricorde. La vérité de l'hiſtoire
& la ſévérité de l'Evangile ont également
préſidé à ce diſcours.
Histoire de France , depuis l'établiſſement
de la Monarchie jusqu'au règne de
SEPTEMBRE. وا . 1774
Louis XIV , par M. Garnier , hiſtoriographe
du Roi , & de Monseigneur
le Comte de Provence pour le Maine
& l'Anjou , inſpecteur& profeſſeur du
College - Royal , de l'Académie des
belles lettres ; Tome vingt-troiſième &
tome vingt - quatrième . Prix , 3 liv .
chaque vol. relié. A Paris , chez Saillant
& Nyon , rue St Jean-de Beauvais ,
& V° Defaint, sue du Foin St Jacques.
Ces nouveaux volumes contiennent le
commencement de l'hiſtoire de François
1 , ſurnommé le Père des lettres. Cette
hiſtoire eſt ici continuée juſqu'à l'année
1535. L'hiſtorien paroît n'avoir négligé
aucune recherche ; nous en rendrons
compte lorſque les volumes ſuivans , qui
doivent terminer cette hiſtoire intéreſſante
, auront été publiés.
Syllabaire des Pauvres , pour apprendre à
lire aux enfans , ſans qu'ils y penſent ;
par M. le Baron de Bouis , auteur du
Parterre géographique & historique , &
du Solitaire géométrique ; broch . in. 8°.
A Paris , chez l'anteur , quai de Bourbon
, île St Louis , proche la rue de la
bonne Femme ſans tête ; & chez de la
Guette, impriment libraire , rue de la
Vieille-Draperie.
92 MERCURE DE FRANCE.
Ceux qui ont lu la méthode pour ap
prendre à lire aux enfans , publiée précédemment
par l'auteur , l'ont trouvée facile
, ingénieuſe , récréative , très- propre
par conféquent à fixer la légèreté de l'enfance.
Mais pluſieurs ont infinué qu'elle
étoit diſpendieuſe. On leur fait voir ici
que ce n'eſt pas la méthode en elle même
qui eft coûteufe : ce font les jouets , dont
on ſe ſert pour familiariſer les enfans
avec les objets de leur inſtruction , qui
occaſionnent de la dépenſe. Mais ces
jouets peuvent être ſimplifiés ou exécutés
à très- peu de frais , & même ſans aucune
dépenſe. Les jouets des pauvres ſont des
coquilles de noix, fleurs , petits bâtons ,
moulins- à- vent , &c. dont on peut voir
des modèles dans le bureau de l'auteur.
Jouer avec l'enfant& éloigner de lui tout
ce qui peut rendre l'inſtruction sèche &
rebutante , c'eſt le grand principe de l'auteur
; c'eſt celui qui lui a fait dicter fes
premières méthodes & ce nouveau Syllabaire
des Pauvres.
Mémoires fecrets , tirés des archives des
Souverains de l'Europe , contenant le
règne de Louis XIII ; ouvrage traduit
de l'Italien ; 2 parties in 2. Prix ,
liv. brochées . AParis , chez Saillant &
SEPTEMBRE . 1774 . 93
Nyon , libraires , rue St Jean-de Beauvais.
Ceux qui s'adonnent à l'étude de l'hiſtoire
trouveront dans ces mémoires des
détails qui éclairciflent , confirment &
donnent un nouveau degré d'intérêt aux
principaux faits du règne de Louis XIII .
La deuxième partie de ces Mémoires eſt
terminée par le procès qui s'éleva entre
l'Univerſité de Paris & les Jéſuites , procès
qui , par les circonstances qui font ici
rapportées , devient un des morceaux les
plus intéreſſans de ces Mémoires .
Ces deux volumes que nous venons
d'annoncer ſervent de ſuite aux XIV volumes
des Mémoiresfecrets, tirés des archà
ves des Souverains de l'Europe , Sous le
règne de Henri IV. Ces XIV volumes ,
dont il reſte peu d'exemplaires complets,
ſe trouvent chez les mêmes libraires cideſſus
nommés .
:
:
د
La Théorie du Jardinage par M. l'Abbé
Roger Schabol ; ouvrage rédigé après
ſa mort ſur ſes mémoires par M.
D *** ; nouvelle édition , revue , corrigée
, augmentée & ornée de figures
en taille- douce ; 1 vol. in- 12 . A Paris,
chez les Frères Debure , libraires , quai
desAuguſtins,
94 MERCURE DE FRANCE .
Tout le monde ſaitles talens ſupérieurs
qu'avoit M. l'Abbé Roger Schabol pour
le jardinage. Il réuniſſoit dans cet art la
théorie à la pratique ; en effet , il n'eſt
guères poſſible de s'y perfectionner ſans
joindre l'un à l'autre ; la théorie ſans la
pratique eſt ſuperficielle , incertaine &
fautive ;elle ne fait que des préſomptueux
qui s'égarent dans leurs vaines penſées.
La pratique deſtituée de la théorie
n'eſt qu'une routine aveugle & un inſtinct
machinal : aufli n'a t elle enfanté juſqu'à
préſent que des ouvriers ineptes , plus propres
àdétruire les opérations de la Nature
qu'à les ſeconder. La théorie& la pratique
ont donc beſoin l'une de l'autre , &
leur ſuccès dépend de leur bonne intelligence.
M. l'Abbé Roger en étoit plus perſuadé
que perſonne ; on en peut juger par
les écrits qu'il a laiſſés . Il inſtruit d'abord
en phyſicien. Il fait connoître aux jardiniets
les organes des plantes & la transfiguration
de leurs rameaux , pour pouvoir
par là les déterminer à faire choix des uns
préférablement aux autres. Lorſque , par
exemple , notre auteus preſcrit de conſerver
les gourmands , & en cela il eſt bien
différent de la plupart de nos jardiniers ,
de les tailler fort longs &de fonder fur
eux la diſtribution des arbres,& fur- tout
SEPTEMBRE . 1774. 95
!
du pêcher , il a ſoin d'établir auparavant
la différence de la ſève qui coule dans les
gourmands d'avec celle qui paſſe dansles
branches d'un autre arbre. Il eſt d'uſage
chez les jardiniers de ſupprimer aux melons
, concombres & autres cucurbitacées ,
les fleurs mâles , improprement appelées
fauffes- Aeurs , & les lobes qu'ils nomment
oreilles ; un pareil procédé ne peut
provenir que de l'ignorance où font les
jardiniers au ſujet des fonctions de ces
parties. Les fauſſes fleurs renferment la
première ſemence , & font par conféquent
eſſentielles à la propagationde l'efpèce
; elles fécondent l'ambrion du fruit ;
dès qu'elles ont rempli leur miniſtère ,
elles tombent d'elles - mêmes. Quant aux
lobes , ils ſervent de mamelle à la plante
pour l'alaiter dans ſon enfance ; les
exemples que nous ne faiſons qu'indiquer
, reçoivent un nouveau jour dans les
différens traités que renferme l'ouvrage
que nous annonçons. On y confidère d'abord
les parties qui compoſent la terre ;
on y examine l'utilité des animaux citoyens
de fon intérieur ; la manière dont
ilss'y nourriffent & s'y multiplient , & on
jette un coup-d'oeil ſur la ſuperficie de la
terre. On paſſe delà à un nouvel examen,
96 MERCURE DE FRANCE.
à celui de l'air; on le définit; on tâche
d'en développer la Nature , les propriétés
& les effets . On conſidère enfuite les
vents , leurs effets par rapport à la végétation
, leur action & leur direction ; & ,
après avoir fait voir que les graines des
plantes adventines ſont rapportées par les
vents , on examine ſi on peut aſſurer que
les mauvaiſes herbes n'effémineront point
la terre.
Il étoit ſpécialement néceſſaire de confidérer
en eux - mêmes les organes des
plantes pour connoître leurs uſages , auffi
l'auteur entre- t- il dans ces détails. Il commence
d'abord par la comparaiſon de ces
ſubſtances avec les ſubſtances animales ,
&par une expoſition anatomique de leurs
racines , de leur tige & de leurs branches.
Il traite enſuite des boutons à bois qui
renferment les ambrions des branches &
des feuilles . Lorſqu'ils s'ouvrent au printemps
, on apperçoit les feuilles , dont
notre auteur examine pareillement les
fonctions , leur chûte & leur verdure perpétuelle
dans certains végétaux. Il finit
par l'anatomie des fleurs &des fruits . Les
ſemences ou graines offrent enſuite quantité
de phénomènes curieux , tels que la
néceſſité des vermines & des reptiles pour
leur
SEPTEMBRE . 1774. 97
(
leur formation,&le concoursdesdeux fexes
pour la production des ſemences fécondes
. L'auteur s'occupe particulièrement
de leur conſervation relativement au jardinage
; il traite auſſi des parties des épines
& des vrilles avec leſquelles les plantes
farmenteuſes s'attachent aux corps
ſolides qui font à leur portée .
Le traité de la ſève termine le volume
dont nous donnons ici l'extrait. L'auteur
examine ſa nature , & fi les plantes de
différentes eſpèces ſe nourriffent d'un
même ſuc qu'elles tirent de la terre . Il eſt
certain que la ſève a un mouvement dans
l'intérieur des plantes ; mais quelles font
les cauſes qui les déterminent ? C'eſt cette
difcuffion qui fait le principal objet de ce
traité. Nous ne nous étendrons pas davantage
au ſujet de cet ouvrage. Il faut
lire dans le texte même les principes qui
y ſont établis. Ils font tirés pour la plupart
des écrits de Linnæus & du traité
phyſique des arbres. Le rédacteur de ce
volume a profité de ces deux ouvrages
pour rendre plus intelligible & plus au
goût des naturaliſtes modernes la théorie
du jardinage , éparſe çà & là dans les papiers
de M. l'Abbé Roger ; & fi le jardinage
eſt redevable à M. l'Abbé Schabol, il
E
98 MERCURE DE FRANCE .
ne l'eſt pas moins au rédacteur , qui a ſu
rendre ſi clairement les penſées de ton
auteur.
La Pratique du Jardinage, par M. l'Abbé
Roger Schabol ; ouvrage rédigé après
ſa mort ſur ſes mémoires , par M.
D *** ; nouvelle édition , revue , corrigée
, augmentée & ornée de figures
en taille-douce ; 2 vol. in 12. A Paris
, chez les Frères Debure , libraires,
quai des Auguſtins ,
Cet ouvrage n'eſt pas moins précieux que
la Théorie du Jardinage par le même auteur,
La rapidité avec laquelle la première
édition a été enlevée en prouve ſuffifamment
l'utilité. Dans le premier volume
l'auteur traite d'abord du jardinage en général
, de ſon établiſſement &de ſes pro
grès. Il examine enſuire la profeſſion du
jardinier du côté de ſes fonctions, en faifant
l'expoſé de quelques-uns de ſes exercices
les plus pénibles , & il remonte à
l'origine des diverſes pratiques de cet
art , dont il rapporte les principales. Dans
le diſcours fur Montreuil , qui fait immédiatement
les généralités ſur le jardinage
, l'auteur prouve que le produit immenſe
desterres de ce village, loin d'être
SEPTEMBRE. 1774 99
dû à leur bonté , n'eſt que l'effet de l'induſtrie
de ſes habitans . Ildit comment le
goût de cultiver le pêcher eſt né parmi
eux , & il a recueilli à ce ſujet quelques
anecdotes curieuſes.
Le traité ſuivant a pour objet le pêcher
& les autres arbres conſidérés dans l'enfance
, la jeuneſſe , l'âge formé & la vieilleſle
; ce qui en fait quatre parties , dans
leſquelles il ſe partage tout naturellement.
Dans la première, l'auteur détaille
les différentes façons de les greffer ; il
paſſe de-là à la plantation, & il preſcrit ce
qui doit être fait devant , pendant &
après.
La ſeconde partie concerne les treillalages
, les différens abris du pêcher , la
façonde le former , les divers ordres de
ſes branches & leur diſtribution proportionnelle
, d'où naît un équilibre & une
forte d'égalité entre elles.Cette partie renferme
des règles pour conduire le pêcher
durant ſes premières années , afin d'en tirer
tous les avantages poſſibles.
Le ſujet de la troiſième partie eſt le
plus intéreſſant. La taille , le temps de la
faire , la manière de convertir les gourmands
en branches fructueuſes , & divers
expédiens pour former les arbres & les
É ij
100 MERCURE DE FRANCE.
mettre à fruit , y paſſent ſucceſſivement
fous les yeux du lecteur. L'ébourgeonnenient&
le paliſſage terminent cette troiſième
partie ; l'auteur en donne les règles ,
& entre à cet égard dans le plus grand
détail.
La quatrième partie a pour objet le
gouvernement des arbres âgés. L'auteur
s'applique à examiner leurs défauts de
conformation extérieurs , & les internes
qui dépendent des organes ou inſtrumens
de la végétation. Il fait enſuite l'expoſé
des maladies du pêcher & de celles qui
lui font communes avec les autres arbres,
& il propoſe pour leur guériſon des remèdes
heureuſement éprouvés.
Au commencement du ſecond volume
l'auteur donne des armes pour défendre
les arbres contre les ennemis nombreux
qui les attaquent , & des pratiques
pour cueillir les fruits , les tranſporter &
les conferver. Cette quatrième partie eſt
terminée par l'énumération des meilleures
eſpèces d'arbres fruitiers , les ſeules
qui méritent d'être cultivées dans les jardins.
Le but du traité qui fuit dans le troiſième
volume , eſt d'établir une analogie
entre les plaies des végétaux & celles des
SEPTEMBRE. 1774 . 101
animaux. Ce traité a été ſoumis à l'examen
de l'Académie royale de Chirurgie :
voici le rapport qui en a été fait à cette
Compagnie , le 19 Mai 1763 ; nous ne
le rapportons ici que pour mieux faire
connoître ce traité.
« M. Bordenave , qui avoit été nommé
>commiſſaire par l'Académie pour exa-
>miner un ouvrage de M. l'Abbé Roger
>>Schabol , intitule : Suite de la Taille des
>>Arbres ; Traité des plaies des Arbres....
& ayant fait fon rapport , l'Académie a
*jugé que fon ouvrage étoit rempli de
>> connoiffances relatives à la pratique de
» la Chirurgie , & qui font voir que la
>>fcience & la pratique du jardinage ont
beaucoup d'analogue avec elle ; qu'il eſt
fondé ſur une doctrine éclairée par l'ex-
>>périence , & qu'en tout il mérite d'être
accueilli.
Le troiſième volume traite auſſi de l'orangerie
, des choux-fleurs , des cardons
d'Eſpagne , des melons , des couches-àchampignons
, des fraiſiers , de la vigne
&de la multiplication univerſelle des
végétaux. Il eſt terminé par un tableau
des différens travaux qui doivent occuper
les jardiniers dans chaque mois de l'année
; tableau que le rédacteur des ouvra
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
ges poſthumes de M. Roger Schabol a
composé pour remplir les voeux de pluſieurs
amateurs du jardinage. On peut
dire qu'en général ce traité eſt le plus
complet que nous ayions du jardinage.
On a orné cette édition de plufieurs
planches nouvelles , dont les ſujets ne
ſont pas moins utiles pour l'intelligencede
la théorie que de la pratique du jardinage.
Histoire naturelle & raifonnée des différens
Oiseaux qui habitent le globe , contenant
leurs noms en différentes langues
de l'Europe ; leurs deſcriptions , les
couleurs de leurs plumages , leurs dimenfions
, le temps de leurs pontes ,
la ſtructure de leurs nids , la groffeur
de leurs oeufs , leur caractère , & enfin
tous les uſages pour lesquels on peut
les employer , tant pour la médecine
que pour l'économie domeſtique ; tra
duite du latio de Jonston , conſidérablement
augmentée &mife à la portée
de tout le monde ; in fol. gr. papier.
AParis , chez Defnos , ingénieur-géographe
& libraire , rue St Jacques , au
Globe.
Tous les amateurs de l'Histoire natuSEPTEMBRE.
1774. 103
relle connoiſſent le traité de Jonſton fur
les oiſeaux ; mais la plupart penſent qu'il
n'eſt pas poſſible de retirer de la lecture
de cet ouvrage toute l'utilité à laquelle
on pourroit s'attendre. Ony eſt ſouvent
embarraſfé ſur le nom d'une eſpèce particulière
d'oiſeaux , par rapport aux différens
noms que les ornithologiſtes ont
donnés au même individu. En effet , pluſieurs
auteurs modernes , qui jouiſſent
même d'une réputation brillante par rapportà
leurs connoiſſances dans l'Hiſtoire
naturelle , placent quelquefois la même
eſpèce d'oiſeaux dans des genres tout àfait
différens ; trompés fans doute par la
multiplicité des noms ſous leſquels ils la
trouvent décrite , tandis que d'autres fois
de deux eſpèces qui n'ont aucune reffenblance
entre elles , ils n'en font qu'une
ſeule. Jonſton lui-même eſt ſouvent indécis
fur le nom qui convient à l'eſpèce .
qu'il décrit , parce que les auteurs qui lui
ferventde guides ne font pas d'accord entre
eux dans la Nomenclature. On a cru
ſervir utilement le Public en lui offrant
les planches de Jonſton , avec des explications
dans leſquelles on donne ſeulement
le nom latin ou la phraſe latine ,
par laquelle cet auteur a déſigné chaque
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
eſpèce , & le nom françois que les plus
habiles ornithologiſtes ſont convenus de
lui donner. On a préféré les noms françois
de M. Briffon , parce que ce ſavantAcadémicien
a eu des reſſources pour perfectionner
cettepartie de l'Histoire naturelle,
qui avoient manqué à la plupart de ceux
qui , avant lui , avoient couru cette péni.
ble carrière. On a donné la deſcription
de chaque eſpèce avec tout le détail néceſſaire
, pour que chacun puiſſe non- feulement
reconnoître l'individu que l'on
décrit , mais encore pour pouvoir l'enluminer
fur la gravure. Quoique pour la
commodité du Public l'auteur ſe ſoit reftreint
à faire entrer dans une page la defcription
de toutes les eſpèces contenues
dans la planche qui ſe trouve vis-à -vis , il
paroît avoir traité cette partie avec une
exactitude ſcrupuleuſe. Le plus ſouvent
il a pris M. Briffon pour guide , parce que
cet Académicien a eu l'avantage d'avoir
preſque toujours la Nature pour modele.
Ray , Linnæus ont été aufi confultés
, foit fur la deſcription , ſoit fur les
moeurs des oiſeaux. Les meilleurs traités
de matière médicale ont appris les uſages
qu'on pouvoit tirer de ces animaux ; enfin
il nous ſemble qu'on n'a rien négligé
SEPTEMBRE. 1774. τος
pour rendre cet ouvrage utile , agréable
&intereſſant. Il eſt principalement deſtiné
à ceux qui ſont poſſeſſeurs de l'Hiſtoire
naturelle de Jonſton , & qui , par les rai.
fons que nous avons rapportées , ne peuvent
en faire l'uſage qu'ils ſouhaiteroient.
Les curieux , amateurs , agriculteurs , les
chaffeurs , & fur tout les peintres , y trou
veront des connoiſſances qu'ils ne pourroient
ſe procurer qu'en achetant à grands
frais des traités complets , ou des méthodes
contenues en pluſieurs volumes , pref
que tous écrits dans un langage qui ne
s'entend plus que dans les colléges & les
académies. L'auteur s'étoit d'abord propoſé
de donner la traduction ſimple avec
des notes critiques ; mais comme ç'auroit
été doubler le volume & par conféquent
le prix fans procurer un avantage proportionné
, l'auteur a mieux aimé donner
fimplement le nom latin avec le françois
quiy correſpond , & le nom uſité chez la
plupartdes Nations de l'Europe. Une fimple,
mais exacte deſcription, dans laquelle
il a fait connoître toutes les principales
dimenſions des différentes parties de l'animal
, ſes différentes couleurs ; le pays
où il ſe trouve le plus communément ,
le temps de la ponte , le nombre & la
106 MERCURE DE FRANCE.
couleur des oeufs ; la manière dont le nid
eſt conſtruit ; la nourriture ordinaire , les
moeurs , & enfin les uſages économiques
qui peuvent en réſulter: tel eſt le plan de
cet ouvrage , qui eſt moins une traduction
de Jonſton qu'une Hiſtoire naturelle des
Oiſeaux .
* Oraiſon funèbre de Louis XV, Roi de
France & de Navarre , furnommé le
Bien-Aimé ; prononcée dans la chapelledu
Louvre le 30 Juillet 1774 , en
préſence de Meſſieurs de l'Académie
Françaiſe , par M. l'Abbé de Boifmont,
prédicateur ordinaire du Roi , l'un des
Quarante de l'Académie . A Paris, chez
Demonville , imprimeur - libraire de
l'Académie Françaiſe , rue St Severin,
✓ aux armes de Dombes.
Il était juſte que , parmi les orateurs
chargésde célébrer la mémoire de Louis
XV , on diftinguât ſur-tout celui de l'Académie
Françaiſe. Le choix que cette illuſtre
Compagnie a fait de M. l'Abbé de
Boiſmont était dicté par la voix publique,
& a rappelé d'abord l'Oraiſon funèbre de
* Les quatre articles fuivansfont de M. de
laHarpe,
SEPTEMBRE. 1774. 107
la Reine , épouſe de Louis XV , & celle
du Dauphin leur fils , prononcées toutes
deux par le même orateur avec un égal
ſuccès . Ce genre d'éloquence , qui a im
mortaliſé Bolſſuet , demande à- la- fois un
génie très élevé & un eſprit très - adroit.
Qu'elle doit être impoſante & majestueuſe
, la voix qui s'élève entre la tombe des
Rois & l'autel du Dieu qui les juge ; la
voix qui doit ſe faire entendre au moment
où l'on n'entend plus celle de la
flatterie, & qui doit être le premier jugement
de la poſtérité ! Mais d'un autre
côté, quel art ne faut- il pas pour concilier
l'austérité d'un ſi ſaint miniſtère avec les
ménagemens indiſpenſables qu'impoſent
ces ombres royales encore vénérables ſous
l'appareil de la mort ! Tant il ſemble de la
deſtinée des Princes d'intimider la vérité,&
far le trône &dans le tombeau !
Si quelqu'un, depuis Boſſuer, qui dans ce
genre offre un objet de comparaiſon ſi redoutable
à tout écrivain , a paru fait pour
s'élever naturellement à cette hauteur d'idées&
de ſtyle qui doit caractériſer l'oraifon
funèbre , c'eſt ſans doute M. l'Abbé de
Boiſmont. Onremarqueen lui ce qu'Horacedemande
au poëte,& ce qui doitfetrouver
auffi dans l'orateur : os magnafona
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
turum . Son diſcours a produit les impref.
ſions les plus fortes ſur l'aſſemblée choiſie
qui l'écoutait , & ces impreſſions ne paraiffent
pas s'être affaiblies à la lecture.
L'exorde annonce d'abord toute la dignité
& tout l'intérêt du ſujer. Il eſt fondé fur
ce texte : Spiritu magno vidit ultima , &
confolatus est lugentes in Sion ufque in
fempiternum. Il a vu les derniers momens
avec courage , & il a conſolé pour l'éternité
ceux qui pleuraient dans Sion . Eccl.
ch. XLVIII , v . 370 . !
«Voilà donc tout ce que la mort nous
>>laiſſe de la vie d'un grand Roi , un der-
>>nier moment foutenu avec conſtance &
>>des confolations qui , pour être ſolides,
" ont beſoin de franchir les bornes du
>>temps & de s'appuyer ſur l'éternité ! La
>>mort a dévoré tout , gloire , dignité ,
>>puiſſance , cinquante-neuf ans de règne;
>>tout eſt englouti dans cette nuit pro-
> fonde où l'oeil d'un Dieu pénètre ſeul .
>>Nous multiplions en vain, ces triſtes
>>honneurs ; il ne reſte en effet ſur l'abyf-
>>me que ce dernier moment qui a réparé
>>ou conſacré tous les autres : Spiritu ma-
>>gno vidit ultima,& confolatus eft lugentes
win Sion usque in fempiternum. Hélas !
>que de ſujets d'attendriſſement dans
SEPTEMBRE. 1774. 109
>une ſeule mort ! Le Prince le plus chéri
>>enlevé ſubitement à notre amour ; le
>>filence & la nuit couvrant de tous leurs
>>voiles ſon cercueil dérobé à nos regrets ;
>>ſes triſtes reſtes précipités dans la pouf-
>> ſière des Rois & ravis à nos derniers
>>hommages , nulle pompe , nul honneur
>>pour ſa cendre; l'épouvante & l'horreur
>>ſemées au tour du trône abandonné ; la
>>Famille Royale errante , diſperſée , frap-
>>pée juſques dans les aſyles de la dou-
>>leur ; tout un peuple conſterné , gémiſ-
>>ſant ſur ce qu'il perd , tremblant pour
>>ce qui lui reſte , croyant voir l'ombre de
>> ſon Roi s'attacher à ſes pas , &multi-
>>plier dans ſon ſein le germe d'un poifon
>>deſtructeur ; que de circonſtances dé-
>>plorables ! & je peins la mort de Louis
»le Bien-Aimé ! Jabuſerais des reſſources
>>de l'art, ſi j'empruntais de ces mêmes cir-
>>conſtances les mouvemens & les images
>>qui attendriſſent & qui touchent. Elles
>>me font inutiles. Français , vous vous
>>êtes voués à la douleur , vous avez pré-
>>venu , achevé ſon éloge par le titre fa-
>>cré qu'il emporte avec lui dans le tombeau
; vos larmes ne font plus libres.c
>>Serait- il néceſſaire de vous le juſtifier, ce
>>titre , le ſeul que l'autorité ne peutufur-
>>per ? Reportez vos regards ſur ſon ber110
MERCURE DE FRANCE .
>>ceau ; parcourez avec moi cette chaîne
>>d'événemens qui diſtinguent ſon règne;
>>>conſidérez cette enfance ſi intéreſſante ,
>>faible, ſe foutenant à peine au milieu
>>des ruines dont elle était inveſtie ; cette
>>jeuneſſe facile & ſenſible qui , comme
>>les rayons d'un jour doux , répandait la
>>férénité ſur toute la France ; ce repos de
>>toutes les parties de l'Etat , cette action
>>paiſible de l'autorité , ces victoires , ces
>>triomphes multipliés ; & depuis , par
>>une de ces grandes misères attachées à
>>la fortune des Rois , voyez ce même
>>Etat humilié par des défaites, déchiré par
>>les factions ; cette Nation ſi douce em-
>>portée loin de ſon caractère ; par -
>>un chagrin ſuperbe , une inquiétude au-
>>dacieuſe , la Religion agitée juſques
>>dans ſes ſanctuaires , la majefté des loix
>>foulevée contre la majeſté du Trône ; &,
> au milieu de ces tempêtes , Louis n'é-
>>coutant jamais cet orgueil qui s'aigrit
>>par le malheur ou s'irrite par la contra-
>>diction ; cédant en Roi à néceffité de
>>la paix avec ſes ennemis , abaillant en
>>père tendre la hauteur de ſon ſceptre
>>avec ſes ſujets , oubliant toujours le glai-
>ve du pouvoir pour épuiſer tous les
>>ménagemens de la bonté ,& imprimant
mà toute ſa vie le noble & touchant ca
la
tout
SEPTEMBRE. 1774. 111
ractère de la modération & de la dou-
>>ceur : voilà le Roi que vous avez perdu .. »
La diviſion de l'orateur est heureuſe.
•En s'abandonnantà ſes principes & à ſes
>>lumières , Louis pouvait être le plus
grand des Rois ; vous le verrez digne de
>>vos reſpects : en ſe livrant à fon coeur ,
>>il fut le meilleur des hommes ; je vous
>>l>e montrerai digne de vos regrets.>>
Il peint dans la première partie l'état
où était la France au moment où Louis XV
appela le Cardinal de Fleury au Miniftère
, & le changement prompt qui fut
l'ouvrage heureux de ce Miniſtre & du
Prince qui l'employa. « A cette époque ,
>>Meſſieurs , on vit ſur la terre un peuple
>>tout à la fois heureux & reſpecté ; & ce
>>peuple était celui que Louis XIV avait
>>comme enfeveli dans ſes triomphes ,
>>peuple détesté de l'Europe conjurée ,
>>déshonoré à Hochſtet, humilié à Ger-
>>trudemberg , conſterné, fuyant des rives
>>du Rhin juſqu'à celles de l'Eſcaut , raf-
>>ſuré à peine à Dénain par l'heureux gé-
>>nie de Villars , traînant après la paix
>>d'Utrecht les débris d'une puiſſance que
>>l'envie ne daignait plus remarquer; fans
>>commerce , ſans vaiffeaux , fans crédit.
>>Un homme eſt choisi pour ranimer ce
>>peuple abattu. Louis dit au Cardinal de
312 MERCURE DE FRANCE.
>>Fleury , comme autrefois le Seigneur
>>Dieu au prophète Ezechiel : Infuffla su .
per interfectos istos , ut reviviſcant . Soufflez
>>fur ces morts,afin qu'ils revivent. Tout à-
>>coup un eſprit de vie coule dans ces
>>offemens arides & deſſéchés ; un mouve-
>ment doux & puiſſant ſe communique
>>à tous les membres de ce grand corps
>>épuiſé ; toutes les parties de l'Etat ſe
>>rapprochent & ſe balancent ; Et accef.
»ferunt ofſsa ad ofſſa unumquodque adjunc.
sturam fuam. »
Des citations pareilles ſont des traits
d'imagination , & c'eſt un des ſecrets de
l'éloquence de la chaire.
M. l'Abbé de Boiſmont imite avec
beaucoup d'art ce beau mouvement de
Boffuet qui commence l'Oraiſon funèbre
de Madame Henriette : J'étais donc en.
core destiné , &c . Il rappelle le mariage du
Roi& la naiſſance du Dauphin. L'hum-
>>ble folitude de Veitſembourg donne
>>une Reine à la France. Je ne vous pein-
>>drai point les tranſports de la Nation à
>>la naiſſance d'un Prince , l'objet de tous
»ſes voeux ... Souvenir cruel ! Matriſte
>>> voix a fait retentir dans ce même tem-
>>ple les regrets durables de ſa mort . Pleu-
>>ions- le encore dans ce jour qui ſemble
#rouvrir ſon tombeau & le rappeler fur
رد
SEPTEMBRE. 1774. 113
>>ce trône où il devait ſervir de modèle à
>>ſes auguttes enfans. Plaçons y du moins
>>ſa reſpectable image ; que le Prince qui
>>nous gouverne s'en occupe ; qu'elle foit
>>toujours préſente à ſa penſée; qu'il s'ac-
>>coutume à la regarder comme un témoin
>>qui l'obſerve , & comme un juge qu'il
>>ne peut corrompre : les vertus du père
>>font devenues la dette immenſe du fils .»
L'afcendant que prit ſur l'Europe la
modération reconnue de Louis XV , eſt
tracé avec une nobleſſe & une fierté de
pinceau qu'on aurait admirées dans le
beau fiècle de Louis XIV.
« Ce fut , Meſſieurs , dans ces temps
*d'alegrelle &de proſpérité qu'éclata ce
>>concert d'eſtime publique ſi honorable
wà la mémoire de Louis. Il n'eſt point
de voile , point de ſecret pour les vertus
>>des Rois . Heureuſe deſtinée ! la modef-
>>tie ne leur dérobe rien. Ils font for.
>>cés par état à jouir de toute leur renom.
>>mée. Ce fut le triomphe du jeune Mo.
>>narque. Connue , reſpectée dans toutes
>>les Cours , préſente aux Conſeils de
>>toutes les Nations , ſon ame en devint
le Génie tutélaire. Sa droiture fut le
>>droit public de l'Europe. Alors la répu-
>tation tint lieu de l'intrigue ; l'eſtime
114 MERCURE DE FRANCE.
>>remplaça les victoires ; la confiance en-
>>chaîna plus fûrement que les conquêtes;
>>le cabinet de Verſailles fut le ſanctuai-
>>re de la paix univerſelle. Ce n'était plus
>>ce foyer redoutable où l'orgueil affem-
>>blait les noires vapeurs de la politique ,
>>& préparait ces volcans qui embrafaient
>>tous les Etats ; Louis connaît le prix des
hommes & le fragile honneur des triom-
>>phes. Il fait que la véritable gloire d'un
>>Roi confifte moins à braver les oragės
>>qu'à les détourner ; à défier les jaloufiés
>>qu'à les éteindre , à provoquer les ligues
>>qu'à les prévenir. Plein de ces principes ,
>>il quitte ce tonnerre toujours allumé
dans les mains de ſon ayeul ; il rend aux
>>travaux utiles une portion de cette mi-
>>lice nombreuſe qui appelle la guerre ,
wen nourrit le goût , en perpétue les alar-
>>mes; il ſe montre ſeul , pour ainſi dire ,
>>avec le poids naturelde ſa puiſſance , &
>>le charme invincible de la bonne foi ;
>>eſpèce de domination nouvelle. Et com-
>>ment ne devient-elle pas l'ambition de
>>t>ous les Rois ? Eſt ce à l'ombre desTro
>nes qu'on devrait trouver la fauſſeté
>>>réduite en art ? Et fi cet art malheureux
>>eſt un opprobre lorſqu'il trompe les
>>hommes , quel nom mérite -t-il lorf
SEPTEMBRE. 1774. 115
>qu'il agite les Empires , & qu'il ſe joue
>>de la fortune &du fang des peuples ?
>>Louis le mépriſe; il offre à l'Europe
>>étonnée un jeune Roi abſolu , adoré , ne
craignant rien & ne voulant point être
>>craint : & l'Europe ſe précipite vers fon
>>Trône ; elle y dépoſe par tes Ambafla-
>>deurs ſes prétentions , ſes intérêts , ſes
>>eſpérances. Est-ce là cette Nation qui ,
>>comme un athlète ſanglant , elfuyait fiè .
>>rement ſes plaies,& difputait à Utrecht
>>les reſtes d'une grandeur déchirée ?
Puiſſante & modefte , elle décide au-
>>jourd'hui , elle prononce ; ce même ſcep-
>>tre plié par tant d'orages eſt devenu l'ar-
>>bitre de ces mêmes rivaux dontil avait
>>été la terreur. Quelle fublime intelli-
>>gence a pu opérer ce prodige ? Un Roi
>>de vingt quatre ans , fans armes , fans
>>intrigues , enchaînant tout , calmant
>>tout par la ſeule impreſſion de ſa fran-
>>chiſe & de ſon déintéreſſement ; &
>>l'eſtime due à ce Roi pourrait être un
>>problême ! Où vous placeriez - vous ;
>>quel climat , quelle contrée choiſiriezvous
pour la conteſter ? Sortez des borwnes
de ſes Etats ; interrogez Vienne ,
>>Londres , Madrid , Conftantinople , le
>>>Nord , le Midi ; tout repoſe dans le
116 MERCURE DE FRANCE.
>>filence ſur la foi de ſon intégrité. Par-
"tout vous trouverez l'action bienfai-
>>ſante de cette ame juſte & modérée . Ce
>>bien particulier à la France était en mê-
>>me temps le bien de tous les peuples ;
> il appartenait à toute l'Europe. »
Voilà la véritable éloquence du panégyrique
; voilà les mouvemens & les tableaux
qui doivent l'animer. La compa
raifon de l'athlète eſt un trait de la plus
grande beauté. Une autre eſpèce de mérite
, c'eſt le ton vraiment pathétique qui .
ſe fait ſentir dans cet endroit de la feconde
partie où il s'agit de la bonté de
Louis XV.
מQuelle voix s'élevera pour inculper
>la bonté de Louis ? Sera.ce celle de la
>>Religion dont il reſpecta toujours les
>conſeils & les privileges ? celle de ſes
>>courtiſans qu'il combla de faveurs , à
>>qui il ne montra jamais que la triſteſſe
obligeante de ces refus involontaires
>>quivalent des grâces ? celle de ſes fol-
>>dats qui le virent pleurant ſur les lau-
>>riers de Fontenoy , parcourant les hôpitaux
, confolant les bleſſés , s'écriant au
milieu de ces triſtes victimes de la vic-
>> toire : Anglais , Français , ennemis ,
ſujets , que tous foient également traités;
SEPTEMBRE. 1774. 117
wils font tous des hommes ? Sera - ce celle
>>du peuple ? .. Non , Monarque bien ai-
>>mé & digne de l'être , il ne troublera
>>point vos mânes auguſtes ; il reſpectera
>>ce coeur ſenſible qui connut fur le Trône
>>le reſpect de l'humanité. J'appellerai
>>des extrémités du royaume cette portion
de la Nation que les factions n'agitent
>>pas , que l'intrigue ne corrompt point ;
>>je conduirai ce peuple ſimple , ſans paf-
>>ſion, ſans intérêt , ſous ces voûtes funè-
>bres où vous repoſez ; je lui raconterai
>>l>'horreur dont le Ciel a voulu environ-
>>ner vos derniers ſoupits ; cet abandon
général , cette folitude ajoutée à la fo-
„litude de la mort ; je lui dirai : voilà ce
>>Roi qui a toujours ſauvé vos moiffons
>>des défordres &des cruautés de la guer-
>>re ; qui l'a toujours éloignée de vos hé-
>>rirages , qui vous a toujours préférés à
>>la vanité des triomphes ; voilà ſes ref-
»tes ; & ce bon peuple ſe précipitera fur
>>votre cercueil : gémiſſant , il ne vous
>>nommait point dans ſes larmes ; le cri
>>de ſa misère ne vous accuſa jamais ;
>>c'était pour vous qu'il avait inventé ce
>>foupir que l'oppreffion lui arracha : Ah!
»fi le Roi le ſavait ! .. Votre cendre lui
>>fera auffi précieuſe que votre nom lui a
wété cher ; & ne penſez pas , Meſſieurs ,
IIS MERCURE DE FRANCE .
>>que cet attendriſſement fût un effet de
>> l'art ; on peut modifier les idées du peu-
>ple ; mais on ne compoſe point ſes ſen-
>>timens. Louis était aimé , parce que
>>l'opinion de ſa bonté prévalait for tout ;
>>c'était , ſi je puis parler de la forte , une
„vérité , une foi nationale ; & tel était
>>l'empire de cette vérité , qu'on ſéparait
>>toujours fon coeur de ſes loix,& fon ad-
>>ministration de ſes volontés. Nul Prince
wen effet , & je n'excepte pas même le
>>grand , l'immortel Henri ( Hélas ! que
>>de reſſemblance entre ces deux Rois, &
>que le vertueux Sully met de différence
>entre les deux règnes !) Nul Prince n'eut
>>des vues plus ſaines , ne deſira plus fin-
>>cèrement le bien ; & pour l'attacher à
nce bien qu'il deſirait , il ne fallait qu'être
digne de le lui montrer. »
Bornons des citations qui nous meneraient
trop loin , ſi nous ne confultions
que le plaiſir du lecteur & le nôtre , &
jetons un coup - d'oeil ſur la peinture .
des derniers momens de Louis XV. Il y
règne une teinte lugubre & religieuſe ,
vrai caractère de l'Oraiſon funèbre . " Som-
>>bre appareil , pompe attendriſſante
»ſilence de conſternation & d'effroi , mo-
>>ment où commence la mort , non , je
>ne puis me réſoudre à vous donner des
,
SEPTEMBRE. 1774. 1
»larmes. Louis reſpire ; il eſt rendu à la
* vérité , à la religion , & il peut l'être
>>encore à nos eſpérances ; je ne veux voir
>>que les biens qu'il obtient , & non la
>>perte qui nous menace, Ce lit de ſouf-
>>france que l'horreur environne n'eſt plus
>>à mes yeux qu'un temple , un autel où
>>l'alliance de la foi ſe renouvelle , où re-
>>>vivent & fe confirment les pactes éter-
>>>nels , où tout eſt expié , pardonné. Puis-
>>je mêler des ſoupirs à une joie ſi juſte ?
>>Je l'entends , cette voix conſolante qui
>>proclame les repentirs , les voeux , les
>>réſolutions du Monarque pénitent. Peu-
>>ples accoutumés à reſpecter ſa volonté ,
cette dernière eſt la plus ſainte . Recueil-
»lez- la , cette voix qui, comme celle d'E-
>>lie , fait deſcendre le feu ſacré ſur l'ho-
>>locauſte. Quel tableau ! Dieu rentrant
>>avec la paix dans ce coeur déſabuſé ;
>>Louis jurant à ce Dieu trop long temps
>>méconnu, un amour & une fidélité ſans
»réſerve . Qu'il foit écrit dans votre coeur
>>ce ferment folemnel , o mon Dien ! &
>>qu'il efface , qu'il anéantiſſe à jamais
>tous les ſermens de l'erreur & de l'aveu-
>>glement. >>>
Le prix le plus flatteur pour M. l'Abbé
Boiſmont eſt ſans doute l'applaudiſſement
&l'admiration des hommes célèbres dont
120 MERCURE DE FRANCE.
il était l'interprète & dont il a enlevé tous
les fuffrages ; & l'on peut lui appliquer ce
vers de la Henriade :
Nommé brave autrefois par les braves euxmêmes.
4
Ode aux Poëtes du tempsfur les louanges
ridicules dont ils fatiguent Louis XVI.
Par M. l'Abbé Aubert , lecteur & profeffeur
royal ; chez Moutard , libraire
de la Reine , quai des Auguſtins. Prix ,
2 fols .
Sur le titre de cette pièce & fur le nom
& les qualités de l'auteur , on conçoitqu'il
eſt fort naturel qu'un profeſſeur donne des
leçons , & que M. l'Abbé Aubert donne
des modèles. L'on trouve en effet l'un &
l'autre dans l'ode que nous allons mettre
ſous les yeux du lecteur. Elle n'eſt pas
longue ; & c'eſt - là fans doute ſon plus
grand défaut. Nous la tranſcrirons toute
entière. Car il n'y a pas une ſtrophe qui ne
ſoit précieuſe par quelque endroit.
Eh! quoi , rimeurs glacés , troupe importune &
baffe ,
On vous dit que Louis haïra les flatteurs ;
Et pour l'honorer mieux , votre Minerve entaſſe
Les plus infipides fadeurs !
CroyezSEPTEMBRE.
1774. 121
Croyez- vous l'enivrer de l'encens mercenaire
Qu'à les jeunes vertus vous courez tous offrir ?
Non ; & , fi vous aviez ce deſſein téméraire
Ilfaudrait tous vous en punir.
>
Nefût ilpoint armépar undégoût extrême
Contre les vains efforts que vous oſez tenter ,
D'un fi groffier encens l'importunité même
Suffiroit pour l'en dégoûter.
Dugrand art de régner il connaît l'importance.
Il nous en afait voir déjà d'heureux ellais ;
Mais il n'a point encor rempli notre eſpérance ,
Et ſon coeur veut d'autres ſuccès.
Apeine, àpeine eſt-il entré dans la carrière ;
Vous l'yfaites courir en jeune audacieux .
Je le vois plus prudent reſter àla barrière ,
Etfurlebut fixerfes yeux.
Je le vois conſulter ceux que l'expérience
Yfait marcher d'un pas toujours ferme & certain,
Et montrer à ving ans la ſage défiance
D'ungrave & prudent Souverain.
1
Pour la Religion , les moeurs , l'économie ,
Son zèle a dès long-temps commencé d'éclater.
Il ne ſouffrira pas que la Philoſophit
Sous lui nous vienne tout ôter.
Mais des maux qu'elle a faits la profonde racine
F
122 MERCURE DE FRANCE.
!!
Veut , pour être arrachée , un bras plein de vigueur.
C'eſt beaucoup que Louis méditefa ruine,
A l'âge où l'on chérit l'erreur.
Son début eſt pour nous du plus flatteur augure.
Son amour nous promet un avenir brillant .
Mais un Monarque ſage agit avec meſure ,
Afin d'agir plus fûrement.
Il veut notre bonheur , il s'apprête à lefaire.
Les Grâces, près delui , ſecondent ſes projets.
Par elles puiffe- t- il bientôt devenirpère!
Il l'eſt déjà de ſes ſujets.
Voilà ce que M. le Profeſſeur appelle
non-feulement des vers , mais des vers
lyriques, une ode enfin ; & le lecteur a dû
s'appercevoir en effet combien toutes les
tournures ſont poëtiques. On vous dit.
Nefût ilpoint armé. Ilnous en afait voir
déjà. Vous le faites courir. Confulter ceux
que l'expérience fait marcher. Agit avec
mesure afin d'agir , &c. Voilà les mouvemens
de la poëlie , les conſtructions nobles
& impoſantes qui conviennent à l'o
de . Veut-on de grands tableaux , de gran.
des images ? La racine des maux qui veut
pour être arrachée, un bras plein de viqueur.
Voilàdu pittoreſque , du ſtyle heuSEPTEMBRE:
1774. 123
reuſement figuré ; & méditer la ruine de
la racine eſt une expreſſion de génic.
Veut- on de l'harmonie :
D'un ſi groſſier encens l'importunité même.
Que cette chûte eſt flatteuſe pour l'o
reille ! Que ce ſon monofyllabique fait
un bel effet après ce mot de cinq ſyllabes !
Et cet autre vers :
Sous lui nous vienne tout ôter,
il eſt d'une mélodie tare . On voit que
nous ne négligeons aucune eſpèce de beauté.
Nous relevons tous les mérites de cette
belle ode , comme pourrait faire M. l'Abbé
Aubert lui-même , ſi dans une leçon
publique il la propoſait à ſes diſciples
comme un modèle en ce genre. Mais la
dernière ſtrophe ſurpaffe tout:
Par elles puiſle-t-il devenir père!
Devenir père par les Grâces ! Le lecteur
ne nous aurait pas pardonné de nous occoper
ſérieuſement d'une pareille production.
La critique doit varier ſon ton
ſuivant les ouvrages. Mais à cette inconcevable
expreſſion , devenir père par les
Graces ! comment ne pas s'étonner que
cent ans après les Deſpréaux & les Raci
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
nes on puifle tomber dans ce honteux excès
de ridicule & de mauvais goût ! Sans
doute M. l'Abbé Aubert , pour être profeſſeur
, n'eſt pas obligé d'être bon poëte .
Mais aujourd'hui les formules & les tournures
de la verfification font devenues
communes. C'eſt un fonds où la médiocrité
puiſe fans ceſſe , tandis que le vrai
talent trouve en lui- même des reſſources
nouvelles. On a fait un ſi grand nombre
de vers, qu'il y a des fautes où l'on ne doit
pas tomber , & que M. l'Abbé Aubert
lui- même aurait pu éviter avec un peude
foin & de réflexion. Aquoi donc faut-il
imputer une telle corruption de ſtyle ?
C'eft , ne craignons pas de le répéter , à
cette faveurde convention prodiguée par
l'eſprit de parti à tous les mauvais écrivains
réunis entre eux pour ſe louer &
pour déchirer ce qui est bon. Voilà ce
qui leur inſpire cette confiance qui nonſeulement
les aveugle ſur toutes leurs
fautes , mais les ſéduit au point qu'ils
oſent donner des leçons , lorſqu'à peine
ils font en état d'en prendre. Au moment
où j'écris , je ſuis sûr que les vers que
M. l'Abbé Aubert appelle une ode feront
loués dans plus d'une feuille périodique ,
s'ils ne l'ont pas été déjà. Voilà donc cù
SEPTEMBRE. 1774. 125
nous en ſommes venus ! Voilà ce qu'on
appelle de la littératute !
Unde nefas tantum Latiis pastoribus ? Unde
Hac tetigit , Gradive , tuos urtica nepotes ?
JUVENAL.
OEuvresde Chaulieu , d'après les manufcrits
de l'auteur.Ala Haye; & ſe trouve
à Paris , chez Claude Bleuet , libraire ,
fur le pont St Michel .
Cette édition eſt belle & ſoignée. Elle
a fur-tout le mérite d'une diſtribution plus
heureuſe que celle des précédentes . Elle
n'eſt point furchargée de notes inutiles
comme celle de St Marc. Elle eſt rédigée
furdes manufcrits mis en ordre par Chaulieu
lui-même,&qui contiennent les ſeuls
onvrages qu'il voulut avouer. L'éditeur a
trouvé fur des fenilles volantes quelques
autres pièces queChaulieu ne croyait pas
dignes de paraître , ou qui même ne font
pas de lui . Il les a miſes à part , ainſi que
quelques pièces de ſociété compoſées par
M. le Duc de Nevers , le Marquis d'Angeau
, Chapelle & autres. Il a ſéparé auſſi
la correſpondance de l'auteur avec Mde
la Ducheſſe de Bouillon , & quelques
poësies en vieux langage. Le texte eſt
d'ailleurs très- correct , & l'on ne peut re
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
procher à l'éditeur que quelques notes
partiales dont nous parlerons tout- àl'heure
quand nous aurons dit un mot de
Chaulieu.
Chaulieu, fans être un génie du premier
ordre , eſt un écrivain original. C'eſt encore
un de ces eſprits favorisés de la Nature
qui appartiennent au beau ſiècle de
Louis XIV. Il était né poëte , & fa poësie
a un caractère marqué. C'eſt un mélange
heureux d'une philofophie douce & fenfible
& d'une imagination riante. Il écrit
de verve , &tous fes vers font des épanchemens
de fon ame. On y voit les négligences
d'un eſprit pareſſeux , mais en
même temps le bon goût d'un eſprit délicat
qui ne tombe jamais dans cette affectation
, premier attribut des fiècles
de décadence. Il a un ſentiment exquis
de l'harmonie , & ſes vers entrent doucement
dans l'oreille & dans le coeur. Quel
charme dans les ſtances ſur ſa goutte ,
dans celles ſur ſa retraite , fur la folitude
de Fontenay ! Son ode ſur l'Inconſtance
eſt la chanson du Plaiſir & de la Gaieté.
Aimons donc; changeons ſans ceſſfe.
Chaque jour nouveaux deſirs.
C'eſt aſſez que la tendreſſe
Dure autant que les plaifirs.
SEPTEMBRE. 1774. 117
Dieux ! ce foir qu'Iris eſt belle !
Son coeur , dit-elle , eſt à moi .
Pallons la nuit avec elle
Et comptons peu ſur ſa foi.
Voilà de l'excellent goûr. Ces idées
&toutes celles de Chaulieu ont été depuis
répétées & défigurées mille fois dans
des pièces où l'on a mis à la place de
cette gaieté vraie & de cette philofophie
voluptueuſe , des prétentions à l'eſprit &
aux bonnes fortunes , qui ne perfuadent
point du tour , & ne prouvent pas plus le
talent du poëte que ſon bonheur.
Chaulieu a de temps en temps des mor.
ceaux d'une imagination brillante& d'une
poëſie riche. Tout le monde ſait ces beaux
vers :
Tel qu'un rocher dont la tête ,&c.
Mais ce qui domine fur-tout dans ſes
écrits , c'eſt la ſenſibilité pour le plaiſir &
la morale épicurienne. Les plaiſirs qu'il
goûte ou qu'il regrette font preſque toujours
le ſujet de ſes vers. Il a très bonne
grâce à nous en parler , parce qu'il les
fent . Mais malheur à qui n'en parle que
pour paraître en avoir !
Chaulieu n'a laiſſé qu'un petit nombre
de poëſies ; encore y en a-t-il quelques
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
unes que l'on pourrait retrancher fans
regret. Mais qui n'aimerait mieux avoir
fait une douzaine de ces pièces pleines de
ſentiment , de philofophie &de charme,
qui feront à jamais dans la mémoire de
tous les connaiſſeurs ſenſibles ; qui n'aimerait
mieux les avoir faites , que des
volumes entiers de ces poëſies aujourd'hui
fi communes , où l'on croit que le mérite
facile de quelques vers agréables peut dé.
domanager d'un long bavardage & d'un
jargon précieux& maniéré ?
Tous les madrigaux de Chaulieu font
pleins de grâce & de fineſſe. Il tournait
très bien l'épigramme : témoin celle-ci
contre l'Abbé Abeille.
Eſt -ce St Aulaire ou Toureille ,
Ou les deux qui vous ont appris
Que dans l'ode , Seigneur Abeille ,
Indifféremment on ait pris
Courage , valeur & constance?
Peut- être en ſaurez-vous un jour la différence ;
Apprenez cependant comme on parle à Paris.
Votre longue perfévérance
A nous donner de méchans vers ,
C'eſt ce qu'on appelle conftance ;
Et dans ceux qui les ont ſoufferts ,
Cela s'appelle patience.
SEPTEMBRE. 1774. 129
Voilà de ces plaifanteries qu'un honnête
homme peut ſe permette ſans ſedéſhonorer
, & non pas de ces épigrammes li
groſſièrement injurieuſes ou ſi plattement
atroces, que ceux même qui en font l'objet
&qui pourraient ſans peine en faire de
meilleures , dédaignent avec raiſon d'y
répondre.
On trouve dans cette nouvelle édition
deux pièces très - jolies , l'une de M. de
Voltaire , l'autre du lyrique Rouſſeau .
Celle- ci avait été imprimée , on ne fait
pourquoi , dans les oeuvres de Grécourt à
qui elle ne reſſemble point du tout. L'autre
n'avait point été connue juſqu'ici .
C'eſt une de ces productions légères &
brillantes qui diſtinguèrent la jeuneſle de
l'auteur d'Edipe . Elle eſt adreſfée au
Grand-Prieur. Nous n'en pouvons citer
qu'une partie .
Je voulais par quelque huitain,
Sonnet on lettre familière,
Réveiller l'enjouement badin
De votre Alteſle chanſonnière.
Mais ce n'eſt pas petite affaire
A qui n'a plus l'Abbé Courtin
Pour directeur & pour confrère.
Tout ſimplement donc je vous dis
Quedans ces jours de Dicu bénis ,
F
(
130 MERCURE DE FRANCE.
Ma muſe qui toujours ſe range
Dans les bons & lages partis ,
Fait avec faiſans & perdrix ,
Son carême au château St Ange!
Au reſte ce château divin ,
Ce n'eſt pas celui du St Père ,
Mais bien celui de Caumartin ,
Homme ſage , eſprit juſte & fin ,
Quede toutmon coeur je préfère
Au plus grand Pontife Romain ,
Malgré leur pouvoir ſouverain
Et leur indulgence plénière.
Caumartain porte en fon cerveau
De ſontemps l'hiſtoire vivante ;
Caumartin eſt toujours nouveau
A mon oreille qu'il enchante ;
Car dans la tête ſont écrits
Ettous les faits & tous les dits
Des grands hommes , des beaux eſpritss
Mille charmantes bagatelles ,
Des chanfons vieilles & nouvelles ,
Etles annales immortelles
Des ridicules de Paris .
Château St Ange , aimable aſyle ,
Heureux qui dans ton ſein tranquille
D'un carême paffe le cours !
Château quejadis les Amours
Bâtirent d'une main habile
Pour un Prince qui fut toujours
SEPTEMBRE. 1774. 131
A leur voix un peu trop docile ,
Et dont ils filèrent les jours ;
C'eſt chez toi que François Premier
Entendait quelquefois la meſle ,
Et quelquefois par le grenier
Rendait viſite à ſa maîtreſle.
De ce pays les Citadins
Diſent tous que dans les jardins
On voit encor ſon ombre fière ,
Deviler ſous des maroniers
Avec Diane de Poitiers
Ou bien la belle Ferronnière .
Moi chétif , cette nuit dernière,
Je l'ai vu couvert de lauriers.
Car les héros les plus infignes
Se laiſſent voir très - volontiers
A nous faiſeurs de vers indignes .
Il ne traînait point après lui
L'or& l'argent de cent provinces ,
Superbe & tyrannique appui
De la vanité des grands Princes ;
Point de ces eſcadrons nombreux ,
De tambours ni de hallebardes ,
Point de Capitaines des Gardes
Ni de courtiſans ennuyeux.
Quelques lauriers ſur la perſonne ,
Deux brins de myrthe dans ſes mains.
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
Jefais que vousavez l'honneur ,
Medit-il , d'être des orgies
De certain aimable Pricur
Dontles chansons ſont ſi jolies
QueMarot les retient par coeur ,
Et que l'on m'en fait des copies , & c.
Voici la pièce de Rouſſeau ; elle a pour
titre : Retraite en Hollande. Elle eſt en
rimes redoublées. C'était la mode alors :
ici du moins le redoublement des rimes
ne rend point le ſtyle traînant. Mais ce
retour des mêmes fons peut à la longue
fatiguer l'oreille .
Je vois régner ſur ce rivage
L'innocence & la liberté.
Que d'objets dans ce payſage ,
Malgré leur contrariété ,
M'étonnent par leur aſſemblage!
Abondance & frugalité ,
Autorité ſans eſclavage ,
Richeſſes ſans libertinage ,
Noblefle , charges ſans fierté.
Mon choix eſt fait : ce voiſinage
Détermine ma volonté.
Bienfaiſante Divinité ,
Ajoutez-y votre ſuffrage.
Diſciple de l'adverſité ,
Je viens faire dans ce village
SEPTEMBRE. 1774 133
Le volontaire apprentiſlage
D'une tardive obſcurité.
Auſſi bien, de mon plus bel âge
J'apperçois l'inſtabilité.
J'ai déjà de compte arrêté
Quarante fois vu le feuillage
Par les zéphirs reſſuſcité.
Du printemps j'ai mal profité.
J'en ai regret , & de l'été
Je veux faire un meilleur uſage.
J'apporte dans mon hermitage
Un coeur dès long-temps rebuté
Du prompt & funefte eſclavage
Où met la folle vanité.
Payſan ſans ruſticité ,
Hermite ſans patelinage ,
Mon but eft la tranquillité.
Je veux , pour unique partage,
La paix d'un coeur qui ſe dégage
Des filets de la Volupté.
L'incorruptible Probité ,
De mes ayeux noble apanage ,
L'infatigable Activité ,
Reſte d'un utile naufrage ,
Mes études , mon jardinage ,
Un repas fans art apprêté ,
D'une époule économe & ſage
La belle humeur , le bon ménage
Vont faire ma félicité.
>
134 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt dans ce port qu'en ſûreté ,
Ma barque ne craint point l'orage.
Qu'un autre à ſon tour emporté ,
Au gré de ſa cupidité ,
Sur le fein de l'humide plage
Des vents aille affronter la rage ;
Je ris de ſa témérité ,
Et lui ſouhaite un bon voyage.
Je réſerve ma fermeté
Pour un plus important paflage ,
Et je m'approche avec courage
Des portes de l'éternité.
Je fais que la mortalité
Du genre humain eſt le partage :
Pourquoi ſeul ſerais-je excepté ?
La vie eſt un pélerinage.
De ſon cours la rapidité ,
Loin de m'alarmer , mefoulage.
Sa fin , lorſque j'en enviſage
L'infaillible néceſſité ,
Ne peut ébranler mon courage.
Brûlez de l'or empaqueté ;
Il n'en périt que l'emballage.
L'or reſte : un a léger dommage
Devrait-il être regretté ?
Parmi les pièces de Chaulieu qui paraiſſent
pour la première fois dans cette
nouvelle édition , on trouve une épigramme
contre la Motte , qui n'eſt pas la
SEPTEMBRE. 1774. 135
1
meilleure qu'il ait faite, ni la mieux placée.
Il lui reproche d'avoir dit dans l'approbation
d'Edipe que le Public s'était promis
dans M. de Voltaire un digne fucceffeur
des Corneilles & des Racines .
O la belle approbation !
Qu'elle nous promet de merveilles !
C'eſt la fûre prédiction
De voir Voltaire un jour remplacer les Corneil
les ;
Mais où diable , la Motte , as - tu pris cette er
reur ?
Je te connaiſſais bien pour affez plat auteur ,
Et fur-tout très-méchant poëte ;
Mais non pour un lâche flatteur ,
Encor moins pour un faux prophtèe.
८
Que la Motte ſoit un méchant poete,
on peut en convenir , ou plutôt il n'était
point du tout poëte. Il rimait de l'eſprit.
Pour un plat auteur, l'arrêt eſt dur : durus
eft hic fermo. Ce qui eſt incontestable
c'eſt qu'il y avait une candeur bien noble
,& non pas une lâcheflatterie à reconnaître
ainſi le génie naiſſant , & à mefurer
ſa route dès le premier pas qu'il faifait.
Aujourd'hui que le temps a fi bien
confirmé la prédiction de la Motte , je
crois qu'elle lui fait un peu plus d'hom
136 MERCURE DE FRANCE.
neur que l'épigramme n'en peut faire à
Chaulieu .
L'éditeur n'a pas cru , dit - il , pouvoir
finirplus heureusement que par deux pièces
de M. de Voltaire , où il est queſtion de
l'Abbé de Chaulieu . On est bien étonné
de trouver après cette note que l'une de
ces deux pièces , celle qui regarde la mort
de Chaulieu , eſt une Oraiſon funèbre qui
ne fait honneur ni au coeur ni à l'esprit de
l'auteur. En ce cas on ne pouvait pasfinir
moins heureuſement. Mais ſur- tout quand
on ſe permet une phraſe ſi injurieuſe ſur
un vieillard octogénaire chargé de tant
de titres de gloire , il faudrait avoir évidemment
raifon; encore ferait- il mieux
de s'exprimer avec plus de décence. Mais
l'éditeur n'eſt pas plus équitable qu'il n'eſt
poli. Il trouve très-mauvais que M. de
Voltaire n'ait pas le ton d'une douleur
profonde. Il voudrait que le difciplesefür
montré un peu plus touché de la perte de
fon maître. Il prend ainſi dans une rigueur
littérale ces expreſſions de matere & de
difciple , employées , par M. de Voltaire,
avec cette politeſſe qui ſied ſi bien à un
jeune homme à l'égard d'un vieillard. H
ne voit pas que Chaulieu n'a jamais été
&ne pouvait pas être le maître de l'auteur
d'Edipe & de la Henriade. Il ne
SEPTEMBRE. 1774. 137
ſonge pas que l'épigramme même de
Chaulieu , qu'on vient de rapporter, fuffirait
ſeule pour prouver que M. de Voltaire
n'était pour lui qu'une ſimple connaiſſance
, & nullement un élève auquel
il s'intéreſlât . M. de Voltaire a donc pu
parler tranquillement de la mort douce
& tranquille d'un épicurien de 80 ans.
L'éditeur ne raiſonne pas mieux , lorſqu'il
critique ces deux vers adreſſés au Duc de
Sully :
Peut- être les larmes aux yeux ,
Je vous apprendrai pour nouvelle , &c.
Est ce M. le Duc , eft ce M. de Voltaire
qui a les larmes aux yeux ?
En vérité , cette étrange queſtion ferait
douter que ce fût un homme de lettres
qui parlat , i d'ailleurs les autres notes
ne le prouvaient fuffiſamment. Que le
critique conſulte telle perſonne qu'il voudra:
s'il en trouve une ſeule qui voye
dans ces deux vers une amphibologie , je
conſens qu'il ait raiſon .
En général ,l'éditeur paraît trop ſouvent
dans ſes notes animé de l'eſprit de parti .
Il déchire la Motte avec une violence
qui appartient à l'envie lorſqu'elle combat
le mérite vivant , mais qui est bien
138 MERCURE DE FRANCE.
extraordinaire lorſqu'il s'agit de juger les
morts. Il l'appelle l'Apollon des cafés. Il
faut laffer à la haine ces dénominations
groſſières , ſi déplacées à l'égard d'un écrivain
plein d'eſprit & de mérite , qui a
laiſfé des ouvrages eſtimables. Il parle de
la destinée honteuse de ce bel eſprit. L'éditeur
devrait laiſſer ce ton d'amertume &
de dénigrement aux faiſeurs de feuilles.
Il prétend que fans Rouſſeau , perſonne ne
Jaurait peut- être aujourd'hui que la Motte
afait des odes fifublimes . Premièrement
perſonne ne trouve les odes de la Motte
fublimes , & l'éditeur combat des chimères.
Quant à Rouſſeau , c'eſt un grand
poëte ſans doute , quoiqu'il ne ſoit pas le
poëte par excellence. C'eſt un des écrivains
claſſiques qui ont fait honneur à
notre langue. Perſonne ne l'a jamais nié ,
quoi qu'en ayent dit des barbouilleurs
étourdis qui ſe mêlent de ce qui ne les
regarde pas . Mais indépendamment de
Rouffeau , on ſe ſouviendra toujours que
la Motte a fait une tragédie très - attendriſſante
, de jolies fables , des opéras dont
on a retenu des vers ; & que ſur pluſieurs
objets de littérature , il a écrit avec beaucoup
de raiſon , d'agrément & de politeffe.
SEPTEMBRE. 1774. 139
Antilogies & Fragmens philosophiques ;
ou colection méthodique des morceaux
les plus curieux & les plus intéreffans
fur la Religion , la Philoſophie
, les Sciences & les Arts , extraits
des écrits de la philofophie moderne.
AAmſterdam ; & ſe trouve à Paris
chez Vincent , imprimeur - libraire
rue des Mathurins , hôtel de Cugny.
,
,
Le titre du livre annonce tout ce qu'il
eſt . Mais on et un peu étonné de ce mot
d'Antilogies qui ſignifie contradictions,&
que le rédacteur n'a guères pu choiſir que
pour avoir un titre moins commun. Il
prétend que les philoſophes ont dit en
d'autres endroits le contraire des vérités
utiles qu'il a recueillies dans leurs ouvrages.
Maisce ne ferait pas encore une raiſon
pour appeler antilogies un livre où l'on
ne combat perſonne. Quoi qu'il enfoir, il
y a de bons morceaux dans ce recueil
il y en a de médiocres ; il y en a même
de mauvais. Il puiſe également dans les
ouvrages des maîtres & dans ceux qui
n'en font pas ; dans des livres très- connus,
ou dans des brochures ignorées , ou décriées.
Par exemple, on ne s'attend pas à
voir citer parmi des ouvrages de philoſophie
, une déclamation ſatirique & clang
140 MERCURE DE FRANCE.
L
deſtine , intitulée l'an 2440 , recherchée
d'abord par ceux qui aiment à connaître
tous les ouvrages qui ont un air de hardieſfe
; mais ſi ennuyeuſe & fi extravagante
, qu'il eſt impoſſible d'en achever
la lecture. L'auteur bâtit un monde idéal,
& ſe perfuade que lorſqu'il ſe réveillera
l'an 2440 , il trouvera fon édifice bien
établi. Mais s'il ſe réveille jamaisde fon
vivant , il rira le premier de ſes rêves de
malade. C'eſt dans ce livre (pour ne parler
que des objetslittéraires ) qu'Horace ,
Boileau , Cicéron ſont traités avecle plus
grand mépris ; que M. de Voltaire eſt
prodigieuſement rabaiffé ; que Racine
eſt unpetit bel esprit, &c. Le rêveur imagine
une académie où chacun peut venit
prendre place en arborant un étendard où
ſeraient écrits les titres de ſes ouvrages.
Si cette inſtitution avait lieu , on verrait
une belle confuſion d'étendards qui ne ſeraient
pas ceux du bon goût, & une belle
liſte d'ouvrages qu'on n'aurait jamais vus
ailleurs. Mais ce que l'auteur a oublié ,
c'eſt de faire bâtir une ſalle pour une pareille
aſſemblée. Le Louvre entier ne ſerait
pas affez grand.
Si l'auteur de cette collection a eu tort
de fouiller des décombres mépriſés , il
fautlui ſavoirgré d'avoir déterré quelques
SEPTEMBRE . 1774. 141
diamans enſevelis . Tel eſt , par exemple ,
un diſcours du Père Guénard , jéſuite ,
fur l'eſprit philofophique couronné à l'Académie
Françoiſe en 1755,&le ſeul peutêtre
de tous les ouvrages de ce genre où
l'on trouve de la véritable éloquence ,
avant l'époque où l'Académie propoſa les
éloges des grands hommes , époque marquée
par les triomphes de M. Thomas .
Cediſcours n'a point été oublié des gensde-
lettres , mais il eſt peu connu , parce
qu'une brochure de ſi peu d'étendue ſe
perd aisément dans la foule , ſi elle n'eſt
pas recueillie dans des ouvrages de plus de
conſiſtance . Nous ſommes bien fürs de
faire plaiſir au lecteur en lui offrant deux
morceaux de cet excellent diſcours ; l'un
ſur la révolution opérée dans la philoſophie
par Deſcartes , l'autre ſur les bornes
que la Religion doit mettre à l'eſprit philofophique.
Il eſt aiſé de compter les hommes qui
>>n'ont penſé d'après perſonne , & qui ont
>>fait penfer d'après eux le genre humain :
*ſeuls &la tête levée , on les voit mar-
>>cher ſur les hauteurs ; tout le reſte des
>>philoſophes fuit comme un troupeau.
N'est-ce pas la lâcheté d'eſprit qu'il faut
maccuſer d'avoir prolongé l'enfance du
142 MERCURE DE FRANCE.
>>monde & des ſciences ? Adorateurs ſtu-
>>pides de l'Antiquité , les philoſophes
>>ont rampé durant vingt- ſiècles ſur les
>>traces des premiers inaîtres . La raiſon
condamnée au filence laiſſait parler l'au-
>>torité : auſſi rien ne s'éclairciſſait dans
>>l'Univers ; & l'eſprit humain , après
>>s'être traîné mille ans ſur les veſtiges
d'Aristote , ſe trouvait encore auſſi loin
>de la vérité. Enfin parut en France un
génie puiſſant & hardi , qui entreprit
>>de ſecouer le joug du Prince de l'école.
Cethomme nouveau vint dire aux autres
>>hommes , que pour être philoſophes , il
>>ne ſuffifait pas de croire , mais qu'il
>>fallait penfer. A cette parole , toutes les
>>écoles ſe troublèrent ; une vieille maxi-
>>me régnait encore : Ipfe dixit , le maître
"l'a dit. Cette maxime d'eſclave irrita
>>tous les philoſophes contre le père de la
>>philofophie penſante ; elle le perfécuta
comme novateur & impie , le chaffa de
>royaume en royaume ; & l'on vit Def-
>>cartes s'enfuir , emportant avec lui la
>>vérité qui , par malheur , ne pouvait
>>être ancienne en naiſſant. Cependant ,
>>malgré les cris & la fureur de l'ignorance
, il refuſa toujours de jurer
que les anciens fuſſent la raiſon ſouveSEPTEMBRE.
1774. 143
raine ; il prouva même que ſes perſécu.
>>teurs ne ſavaient rien , & qu'ils de-
>vaient déſapprendre ce qu'ils croyaient
>>ſavoir . Diſciple de la lumière , au lieu
>>d'interroger les morts & les dieux de l'é-
>>cole , il ne conſulta que les idées claires
»& distinctes , la nature & l'évidence.
>>Par ſes méditations profondes , il tira
toutes les ſciences du chaos ; & par un
>>coup de génie plus grand encore , il
>>montra le ſecours mutuel qu'elles de-
>>vaient ſe prêter ; il les enchaîna toutes
>enſemble , les éleva les unes fur les autres
; & , ſe plaçant enſuite ſur cette
>>hauteur , il marcha , avec toutes les forces
de l'eſprit humain ainſi raſſemblées ,
>>à la découverte de ces grandes vérités
>>que d'autres plus heureux ſont venus en-
>>lever après lui , mais en ſuivant les ſen-
„tiers de lumière que Deſcartes avait tra-
>>cés. Ce fut donc le courage & la fierté
>>d'un eſprit ſeul , qui caufèrent dans les
>>> ſciences cette heureuſe & mémorable
>>révolution dont nous goûtons aujour
>>d'hui les avantages avec une ſuperbe in-
>>gratitude. Il fallait aux ſciences un hom-
>>me de ce caractère , un homme qui
>osât conjurer tout ſeul avec ſon génie
contre les anciens tyrans de la raiſon ;
qui osât fouler aux pieds ces idoles que
144 MERCURE DE FRANCE.
>>>tant de ſiècles avaient adorées . Deſcar-
>>tes ſe trouvait enfermé dans le labyrin-
>>the avec tous les autres philoſophes ;
>mais il ſe fit lui-même des ailes , & il
>>s'envola,frayant ainſiuneroute nouvelle
>>à la raiſon captive...
>>Quelles font , en matière de religion ,
>>les bornes où doit ſe renfermer l'eſprit
>>philophique ? Il eſt aiſé de le dire : la
>>N>ature elle-même l'avertit à tout mo-
>>ment de ſa foibleſſe , &lui marque en
>>ce genre les limites étroites de ſon intel-
>>ligence ? Ne ſent- il pas à chaque inf-
>>>tant , quand il veut avancer trop avant,
>>ſes yeux s'obſcurcir& fon flambeau s'é-
>>teindre ? C'eſt là qu'il faut s'arrêter ; la
>>foi lui laiſſe tout ce qu'il peut compren-
>>dre ; elle ne lui ôte que les myſtères &
>>les objets impénétrables. Ce partage
>>doit il irriter la raiſon ? Les chaînes
qu'on luidonne ici font aiſées à porter ,
& ne doivent paraître trop peſantes
>>qu'aux eſprits vains& légers. Je dirai
>>donc au philoſophe : Ne vous agitez
>>point contre ces myſtères que la raiſon ne
>>ſaurait percer ; attachez-vous à l'examen
de ces vérités qui ſe laiſſent approcher ,
>qui ſe laiſſent en quelque forte toucher
>>& manier , &qui répondent de toutes les
>>autres ; ces vérités ſontdes faits éclatans
»&
SEPTEMBRE. 1774. 145
& ſenſibles dont la Religion s'eſt com-
"me enveloppée toute entière , afin de
> frapper également les eſprits groffiers &
>>f>ubtils . On livre ces faits à votre curio-
"ſité : voilà lesfondemens de la religion ;
>>creuſez donc autour, eſſayez de les ébran-
»ler : deſcendez avec le flambeau de la
>>philofophie juſqu'à cette pierre antique
>>tant de fois rejetée par les incrédules ,
>>&qui les a tous écrasés. Mais ,lorſqu'ar-
>>rivé à une certaine profondeur , vous
aurez trouvé la main duTour-Puiſlant
>>qui ſoutient depuis l'origine du monde
>>ce grand & majestueux édifice , toujours
affermi par les orages mêmes & le torrent
>>des années , arrêtez - vous , & ne creu-
>>ſez pas juſqu'aux enfers. La philofophie
>>ne ſaurait vous mener plus loin fans vous
* égarer : vous entrez dans les abyſmes de
>>l'infini ; elle doit ici ſe voiler les yeux
>>comme le peuple , & remettre l'hom-
>>>meavec confiance entre les mains de la
>>> foi ... Laiſſezdonc à Dieu cettenuit pro-
>> fonde , où il lui plaîtde ſe retirer avec
>>ſa foudre & ſes myſtères . >>
Il eſt rare que la Religion ait parlé un
langage ſi majestueux , & il eft triſte que
l'auteur de ces morceaux qui annonçaient
tant de talens , ſoit reſté depuis dans l'inaction
ou du moins dans le filence.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
:
Pièces d'Eloquence qui ont remporté le
prix de l'Académie Françoiſe depuis
1765 juſqu'en 1771. Tome IV; 2 liv .
broché. A Paris , chez A. Demonville,
imprimeur - libraire de l'Académie
Françoiſe , rue St Severin , vis - à - vis
celle de Zacharie , 1774 .
Ce quatrième volume faiſant la ſuite
du recueil des Pièces d'Eloquence couronnées
par l'Académie depuis 1765 jul.
qu'à 1771 , renferme les éloges de Defcartes
par M. Thomas & par M. Gaillard;
les diſcours ſur les malheurs de la Guerre
& les avantages de la Paix par M. de la
Harpe & par M. Gaillard ; l'Eloge de
Charles V , Roi de France , par M. de la
Harpe ; l'Eloge de Molière par M. de
Champfort ; l'Eloge de François de Salignac
de la Motte- Fénelon par M. de la
Harpe ; tous morceaux très diſtingués &
bien connus , que l'on eſt charmé de voir
raffemblés .
Abrégé d'Astronomie par M. de la Lande,
lecteur royal en mathématiques , de
l'Académie royale des Sciences de Paris
, de celles de Londres , de Pétersbourg
, de Berlin , de Stockholm , de
Bologne , &c . Cenſeur royal ; vol. in
SEPTEMBRE. 1774. 147
8°. A Paris , chez la V. Deſaint , rue -
du Foin St-Jacques , 1774 .
Les premiers phénomènes qui doivent
frapper les yeux lorſqu'on examine le ciel
pour la première fois, m'ont paru , dit M.
de la Lande , devoir commencer un traité
d'aſtronomie. J'ai conſidéré enſuite les
conféquences qu'en tirèrent les premiers
aſtronomes , toujours très - naturelles ,
ſouvent très - ingénieuſes , quelquefois
fauſſes ; car les premiers obfervateurs ne
furent que des bergers. Ainſi je n'ai pas
commencé mon livre en ſuppoſant l'obfervateur
au centre du ſoleil , comme a
fait M. de la Caille , parce qu'il a fallu
deux mille ans pour parvenir à démontrer
que le ſoleil étoit le centre des mouvemens
céleſtes. Je n'ai pas commencé
par la définition des cercles de la ſphère ,
parce que le lecteur n'auroit point apperçu
la néceſſité de ces cercles&de leur origine
; la génération des choſes doit précéder
leur définition. Enfin je n'ai pas commencé
par l'hiſtoire de l'aſtronomie ; il
auroit fallu ſuppoſer l'aſtronomie connue;
mais j'ai tâché de conduire l'hiſtoire avec
la choſe même en cherchant l'ordre des
inventions , & réuniſſant l'hiſtoire de l'aftronomie
aux principes de cette ſcience.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
J'ai indiqué l'ordre des découvertes lorſ.
que je n'ai pas pu le ſuivre. L'eſprit va
toujours de proche en proche ; une invention
paroît ordinairement merveilleuſe ,
parce qu'on n'apperçoit pas la route par
laquelle on y eſt parvenu. Mais elle paroîttoujours
aiſée quand on en rapproche
ce qui l'a précédée ,& qu'on fait la route
qui a conduit à chaque vérité.
A la fuite de ces premières obſervations
nous verrons paroître les travaux
de Copernic , de Tycho , de Kepler , de
Caſſini , de Newton; en un mot des inftrumens
nouveaux , des ſyſtemes hardis ,
des découvertes heureuſes , des obſervations
délicates ; ces deux fiècles de lumière
ouvriront le ſpectacle le plus étonnant
dont l'eſprit puiſſe jouir ; mais fi
nous prenons ſoin de placer chaque choſe
à la ſuite de celle qui lui a donné naifſance
; ſi nous tranſportons le lecteur dans
la pofition de celui qui aura fait quelque
belle découverte , la chaîne reparoîtra ; &
l'eſprit, foulagé du fardeau que trop d'ad.
miration impoſe à l'amour propre , jouira
preſque du plaiſir que l'auteur même dut
avoir : c'eſt donc à montrer les progrès
de l'eſprit que la méthode de cet ouvrage
eſt deſtinée ; point de ſcience où ils foient
plus admirables &plus fatisfaifans.
SEPTEMBRE. 1774. 14)
Telle eſt l'idée que M. de la Lande
donne du plan & de l'exécution de fon
abrégé de l'Aſtronomie. Le lecteur peut ,
avec un guide auſſi ſavant , étudier les
loix des grands corps lumineux , en ſuivre
les mouvemens , & parcourir avec confiance
les régions célestes. Eh ! quelle
ſcience eſt plus féconde en merveilles ,
plus capable d'élever l'imagination & de
perfectionner l'eſprit ! Combien d'ailleurs
l'étude approfondie de la véritable aftronomie
n'a telle point profcrit de préjugés
& d'erreurs , en affranchiſſant la rai-
Ion des terreurs ou des vaines prédictions
de l'aſtrologie& de la crainte des comètes!
La coſmographie & la géographie ne
peuvent ſe paſſer de l'aſtronomie. Les
obſervations de la hauteur du pole ont
fait connoître la figure de la Terre ; les
éclipſes de Lune ont ſervi à déterminer
les longitudes des différens pays , & leurs
diſtances mutuelles d'Occident en Orient.
La découverte des Satellites de Jupiter a
donné une plus grande perfection aux
cartes géographiques & marines. C'eſt
par l'aſtronomie que les Phéniciens furent
conduits dans leurs premières navigations
; c'eſt à l'aſtronomie que Chriſtophe
Colomb dut la découverte du Nouveau
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Monde. La Marine , l'Agriculture , la
Chronologie , l'Horlogerie , la Gnomonique
, la Météréologie ; ces ſciencestirèrent
de la connoiſſance des aſtres des
fecours néceſſaires à leur perfection , &
utiles à leur confervation .
Élémens de Géométrie - pratique , par M.
Dupuy fils , aide- profeſſeur aux Ecoles
royales de l'Artillerie de Grenoble &
profeſſeur royal en ſurvivance ; chez
F. Brette , libraire , à Grenoble ; & à
Paris , chez Durand neveu , libraire ,
rue Galande ; 2 vol . in- 8°. en un . Prix ,
rel . 7 liv.
La première partie de cet ouvrage
contient les principes de l'Arithmétique
&de la Géométrie Elémentaire avec un
toiſé , & des tables pour en faciliter les
calculs; dans la ſeconde partie l'auteur
enſeigne l'uſage des piquets pour déterminer
les longueurs acceſſibles ou inacceſſibles
& les ſurfaces. Ildonne le moyen
de rapporter ſur le terrein toutes fortes
de figures , & de conſtruire toutes fortes
de fortifications. Il décrit l'art de l'Arpenteur
& les inſtrumens propres à fes
opérations , dont quelques-uns font de
l'invention de M. Dupuy. Il développe
SEPTEMBRE. 1774. 151
la théorie & la pratique de l'art du Nivellement
, avec de nouveaux procédés
pour la conſtruction des reliefs & pour
former les cadaftres .
Ce traité a principalement l'avantage
d'être le réſultat d'une expérience ſuivie
&réfléchie .
Oraifon funèbre de très- haute , très-puif-
Sante & très - excellente Princeſſe Son
Alteffe Royale Madame Anne - Charlotte
de Lorraine , Abbeſſe de Remiremont,
Coadjutrice des Abbayes & Principautés
de Thorn & d'Ellen , &c. &c.
Par M. Bexon , Prêtre -docteur en théologie.
A Nancy , chez Bontoux , libr
& à Paris , chez Valade , libraire , rue
St Jacques .
On ne peut célébrer plus de vertus
avec une éloquence plus noble & plus
pathétique. " Que ce cri funèbre retentifle
dans tous les coeurs: Elle n'eſt plus, celle
qui faiſoit notre gloire & la douceur de
nos jours ; Elle n'eſt plus, celle qui étoit
la joie & l'honneur de ſon peuple : la
fille des anciens héros , la protectrice de
la patrie , l'exemple des vertus , la mère
des pauvres n'eſt plus.... J'offrirai ſa vie,
dit le jeune orateur , à vos éloges, ſa mort
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
à vos regrets , fon immortalité à votre
vénération , tout à la gloire du Dieu bon
qui crée les grandes ames pour la conſolation&
l'exemple des hommes ; du Dieu
terrible qui coupe à ſon gré le fil de la
vie des Rois , du Dieu éternel dont la
grâce conſerve àjamais les Saints. »
Tel eſt le début de la ſeconde partie de
cebeau difcours. C'est dans les derniers
momens que l'ame raſſemblant toutes ſes
forces , retrace avec énergie les traits qui
la caractériſent. Elle fait effort pour ſe
peindre encore une fois toute entière , &
préſente à cet inſtant précieux & fatal un
abrégé de la vie. Auſſi les anciens Peuples
avoient - ils confacré pour ainſi dire, cette
paffion triſte & touchante qui rend pour
nous ſi remarquables & fi dignes de mémoire
les derniers momens de ceux que
nous avons aimés. Ils écoutoient religieuſement
les dernières paroles des
mourans ; ils les recueilloient comme
des oracles . Sans doute l'Eſprit divin
daigna quelquefois environner alors le
juſte de ſes clartés . Le Patriarche au milieu
de ſes enfans , prédiſoit leurs deſtinées
, & toujours la Nature exaltée & fublime
à cet inſtant terrible, & ſouvent la
Grâce , puiſſante en prodiges , marquent
ledernier jour des mortels de ces fignes
SEPTEMBRE. 1774. 153
redoutables qui réveillent le paffé & appellent
l'avenir ; qui approfondillent le
coeur & le développent tout entier ; qui
fixent le fort de l'homme dans le monde
éternel où il entre , & fa mémoire fur la
terre qu'il abandonne .
Cette Oraiſon funèbre ſera lue avec
intérêt & avec ſenſibilité. L'orateur,jeune
homme de vingt - cinq ans , qui a déjà
fait pluſieurs ouvrages utiles ſur l'Agriculture
, annonce dans ce diſcours de
grands talens pour la chaire. Son ſtyle eſt
animé & varié ; il eſt plein d'images, d'idées
& de vérités .
* Oraiſon funèbre de très- haut, très-grand,
très - puiſſant & très - excellent Prince
Louis Quinze le Bien Aimé , Roi de
France & de Navarre , prononcée dans
l'Egliſe de l'Abbaye Royale de Saint-
Denis le 27 Juillet 1774 ; par Meffire
Jean-Baptiste Charles Marie de Beauvais
, Evêque de Senès . A Paris , de
l'imprimerie de Guillaume Deſprez ,
imprimeur ordinaire du Roi & du
Clergé de France , rue St Jacques.
5
Une éloquence religieuſe & vraiment
pastorale ; un emploi très - heureux de
*Article de M. de la Harpe.
154 MERCURE DE FRANCE.
l'Ecriture & des Pères ; un ſtyle plein
d'on&ion & decette ſenſibilité paternelle
qui ſied à un Miniſtre de l'Eglife , au
Miniſtred'un Dieu qui aime les hommes ;
de grandes vérités annoncées avec courage
, ſans audace & fans amertume ; de
grands mouvemens oratoires & par- tout
un ſtyle ſage & pur : tels font les caractè.
res que l'on remarque dans cet ouvrage
d'unorateur évangelique que ſes talens &
ſes vertus ont élevé ſur le ſiége épifcopal .
Son exorde eſt noble & pathétique.
Quand j'annonçais, il y a peu de temps ,
*la divine parole devant votre auguſte
>>ayeul ; quand je lui parlais de ſon peu-
>>ple , & que fon coeur paraiſſait fi touché
de la mifère publique ; hélas ! qui eût
>>prévu le coup terrible dont il était mena-
>>ce ? Déjà le glaive inviſible de la mort
était donc ſuſpendu ſur cette tête auguf-
>>te. Hélas ! qui eût penſéque nous au-
>>rions pului dire alors dans un ſens litté
>>ral : encore quarante jours , adhuc qua-
» draginta dies , encore quarante jours ,
>>& vous ferez porté dans le ſépulcre de
>>vos pères , & cette même voix que vous
>>entendez en ce moment , fera l'inter-
>>prète du deuil de votre peuple à vos fu-
>>nérailles. Faibles mortels , humilions-
>>nous devant le Dieu terrible qui enlève
SEPTEMBRE. 1774. 155
la vie aux Princes , devant le Dieu terri-
>>ble pour les Rois de la terre , terribili & ei
»qui aufert ſpiritum Principum , terribili
wapudreges terræ .
Odéplorable fragilité de la vie ! ô fai-
>bleſſe! ô vanité de la puiſſance &de la
>>majeſté des Rois ! Louis paraiſſait jouir
>d'une ſanté ſi ferme & fi Aoriſſante ! nous
>>contemplions avec joie , ſur ce front
>>majestueux , le préſage du plus long rè-
>>gne de la monarchie ; & voilà que cette
>>contagion , ajoutée depuis quelques ſiè-
>>cles aux misères humaines , & à laquelle
>>nous nous flattions que le Roi avait payé
>>depuis long-temps le fatal tribut qu'elle
>>ſembleavoir étendu ſur tous les mortels ;
>>voilà que ce fléau ſi funeſte au ſang de nos
>>maîtres , vient répandre tout-à- coup , au
> milieu de la Cour , le trouble & la conf-
>>ternation .
ود
„Vous frémiſſez encore , meſſieurs ,
>>a>u ſouvenir de ces affreux momens. Le
>>Roi expirant au milieu des horreurs de
>>cette maladie cruelle ; fon corps frappé
>>de la corruption anticipée du tombeau ;
>>privé dans les premiers inſtans , comme
celui du malheureux Oſias , des hon-
>>neurs funèbres , & emporté précipitam-
»ment , ſans pompe , ſans appareil , à
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
travers les ombres de la nuit ; les tendres
>>& courageuſes Princeſſes qui ont recueil.
>>li ſes derniers ſoupirs , atteintes de la
>>même contagion ; l'effroi qui ſe joint
encore à la douleur; la Famille Royale
>>obligée de fuir la mort de palais en pa-
>>lais ... Dieu terrible , foyez béni au milieu
de notre malheur; foyez béni des
>>ſentimens de pénitence que vous avez
> inſpirés au Roi dans ſes derniers jours ,
>>& de nous avoir épargné la penſée dé-
»ſeſpérante qu'une ame qui nous était f
chère , foit tombée dans votre éternelle
>> diſgrace.
>>Princes, Pontifes , Grands du Royau-
>>me , Magistrats , Citoyens , raſſemblés
>>en ce jour dans la maison des sépulcres
»de vos Rois , dans leur dernière & per-
>>pétuelle démeure , hélas ! leurs palais
>>ne font que des aſyles de voyageurs! Se-
>>pulcra eorum , domus illorum in aternum.
Vous fur- tout que Louis hono-
>>rait d'une bienveillance plus diftinguée ,
»& qui lui avez donné , dans les der-
>>niersjours de ſa vie , des preuves ſitou-
>>>chantes de votre zèle& de votre attache-
*ment ; venez offrir au Seigneur notre
>>Dieu vos voeux & vos larmes , pour
>>un Prince ſi digne de votre tendreffe &
SEPTEMBRE. 1774. 157
イ
de votre reconnoillance , pour un Prince
»ſi digne de l'amour&des regrets de toute
>>la nation .
>>Viens-je donc ne faire retentir ici que
>>des louanges ? Viens - je renouveler ,
>>dans ce temple du Dieu de vérité , ces
>>anciennes apothéoſes où Rome idolawtre
élevait , fans diftinction , tous fes
>>Princes au rang des Dieux , fitôt qu'ils
"avaient ceſſé d'être hommes ? Loin d'ici
>>une profane adulation : N'eſt - ce donc
>>pas allez que la flatterie ait aſſiégé les
>>Princes pendant leur vie , fans qu'elle
vienne encore ſe traîner à la ſuite de
>>leurs funérailles , & ramper autour de
>leurs tombeaux ? Louons les hommes
>>illuftres , célébrons la gloire des Héros
& des Rois ; maisofons déplorer auffi
>>leurs malheurs pourl'honneur dela vérité,
>>& pour l'inſtruction des générations qui
>>leur furvivent.
>A Dieu ne plaiſe que j'oublie leref-
>>pect qui eſt dû à la majeſté des Rois
>> juſques dans la pouſſière de leurs tom-
>>beaux ; à Dieu ne plaiſe que j'oublie ła
>>tendre vénération que nous devons à la
mémoire de Louis , à la mémoire du
>>plus doux & du meilleur des Princes .
>>Etqui peut être plus pénétré que nousde
>>ce fentiment ? Mon Dieu , nous ofons
158 MERCURE DE FRANCE.
>>vous en prendre à témoin , en préſence
de ſon tombeau & de votre autel. Mais
>>quelle conſidération pourrait faire ou-
>blier jamais à un Miniſtre de l'Evangile
, le reſpect non moins inviolable
>>qu'il doit à la vérité ?
>>Places entre ces deux devoirs , entre
>>le reſpect que nous devons à la vérité ,
>>& ce reſpect que nous devons à la mé-
>>moire du Roi , ſoyons également fidèles
»à l'un & à l'autre : célébrons les vertus
>>du Roi , ſans manquer à la vérité : dé-
>>plorons ſes malheurs , ſans manquer à
>>ſa mémoire : rendons gloireà la vérité ;
> rendons gloire au Roi : telle eſt l'impar-
>>tialité de l'hommage funèbre que nous
allons rendre à très - grand , très - haut ,
"très- puiſſant & très - excellent Prince
>>Louis XV , Roi de France & de Navar-
»re.
>>Roides Rois , Seigneur des Seigneurs ,
>>qui voyez ici la cendre des Souverains
>>humiliée aux pieds de vos Autels , &
>>qui poſſédez ſeul l'immortalité ; grand
>>Dieu , relevez mon ame abattue par la
>>douleur ; ne permettez pas que le deuil
>affaibliſſe lezèle de votre Miniſtre . Or-
>>gane de la douleur publique , toujours
>>je ſuis l'organe de vos loix. Inſpirez moi
>>les leçons courageuſes que Jérémie donSEPTEMBRE.
1774. 159
4
nait à votre Peuple , en même - temps
>>qu'il pleurait ſes malheurs .
L'orateur , après avoir rappelé les époques
brillantes qui ſignalèrent le règne de
Louis XV, en vient à ce titre de Bien-Aimé
, le plus beau des titres qu'une Nation
puiſſe donner à ſon Roi , puiſqu'il annonce
que le Prince a rempli le premier
de ſes devoirs. « Rappelez vous , Mef-
>>ſieurs , avec quel enthouſiaſme unanime ,
>>ce Peuple donna à Louis le ſurnom le
>> plus glorieux pour un Prince & pour ſes
>>ſujets. Car ce n'eſt point la voix des
Grands , toujours ſuſpecte de flatrerie ;
>>ce n'eſt point le ſuffrage pompeux des ci-
>>tés qui décerna à Louis ce beau nom ;
>>c'eſt la voix libre & ingénue du Peuple ,
>>de ce Peuple qui ne fait point flatter les
>>Rois , & qui ne ſuir que les mouvemens
>de ſa franchiſe & de ſa tendreſſe ; c'eſt
>>le cri duPeuple qui le proclama Louis le
Bien-Aimé. Hélas ! nous ne pouvons
>>nous diffimuler combien le malheur des
temps a paru refroidir parmi les Français
les démonstrations de cet amour. Ainh
>>Dieu permet que les Peuples donnent aux
>>Princes cet avertiſſement , pour leur
>>apprendre que ſi le reſpect & l'obéiſſance
>>font un devoit inviolable , l'amour des
>>Peuples , la plus belle gloire & la plus
160 MERCURE DE FRANCE.
>>douce récompenſe de la royauté , l'a-
>>mour des Peuples eſt un ſentiment libre
>>qui n'eſt dû qu'aux bienfaits& à la ver-
>>tu. Alors quand le Prince paraît en pu-
>>blic , iln'entend plus retentir autour de
>>lui les acclamations de ſes ſujets : le
>>Peuple n'apas , fans doute , le droitde
>>murmurer ; inais, fans doute auſſi , il a le
>>droit de ſetaire ; & fon filence eſt lale-
>>çon des Rois .
Ces idées ſi ſouvent répétées dans les
oraiſons funèbres ſur la deſtinée des grandeurs
humaines reparaiſſent dans la péroraiſon
de M. l'Evêque de Senès , mais
avec cette magnificence d'expreſſion qui
les rend neuves & frappantes. Ce morceau
nous a paru d'un ſtyle fublime . " Le
>>>jour lugubre , l'heure fatale eſt donc
>>arrivée,où la France va rendre fon dernier
>>hommage à fon Roi . Déjà Louis XIV a
>>cédé ſa place à LouisXV : fon cercueil
>vient d'être tranſporté au fond des antres
>>funèbres , & Louis le Grand a ſemblé
>>>mourir une ſeconde fois. Grands du
>>Royaume , Chefs des légions , venezap-
>>porter dans ce gouffre infatiable où va
>>s'abyſmer la gloire & la majesté de vos
>maîtres venez apporter les dépouilles
>>de la royauté , le fceptre , la couron-
>>ne , la pourpre , les trophées , les éten
,
SEPTEMBRE. 1774. 161
>>dards ; venez préſenter à la Mort ces of-
>>frandes auguſtes arroſées de vos larmes :
" venite ,& reddite Domino Deo veftro, om-
»nes qui in circuitu ejus affertis muñera :
»Venez , & tremblez devant le Dieu
>>terrible qui enlève la vie aux Princes ;
>>devant le Dieu terrible pour les Rois de
>>la terre .
ود
>>Hélas ! quand vous aurez rempli en-
>>vers votre Roi ces triſtes devoirs ; quand
>>cette pompe funèbre , le dernier appareil
>>de ſa puiſſance , la dernière lueur de ſa
>>gloire ; quand cette vaine pompe aura
>>diſparu, que lui reſtera- t il déſormais de
>>la magnificence de ſon Trône ? Une lam-
>>pe funèbre , un voile lugubre , un filence
>> profond , qui ne fera interrompu que
>>par les voeux des ſolitaires qui vont prier
>>fur fon cercueil. Vous allez voir un reſte
>>d'appareil le ſuivre au tombeau : vain
>>fimulacre : fa gloire ne defcendra point
>>avec lui ſous la tombe : Neque defcendet
» cum eo gloria ejus. Une voix lugubreva
>>crier : Louis XV eſt mort , & la même
"voix va s'élever au même inſtant pour
>>annoncer déjà au ſon des inſtrumens
"guerriers , la puiſſance & la gloire de fon
>>ſucceſſeur. Ainsi , malheureux humains ,
>>au milieu même de vos pompes vous ne
162 MERCURE DE FRANCE .
>>>pouvez vous empêcher de proclamer
>>vous même votre néant : ainſi un règne ,
"une génération paſle ; un autre règne ,
>>une autre génération arrive ; & quel au-
>>tre fruit de tous les travaux dont l'hom-
>me ſe tourmente ſous le ſoleil ?
Erafte , ou l'Ami de la Jeuneſſe ; entre
tiens familiers dans leſquels on donne
aux jeunes gens de l'un & l'autre ſexe
des notions ſuffiſantes ſur la plupart
des connoiſſances humaines , & particulièrement
fur la logique on la ſcience
du raiſonnement ; la doctrine , la
morale & l'hiſtoire de la Religion , la
mythologie , la phyſique générale &
particulière , l'aſtronomie , l'hiſtoire
naturelle , la géographie , l'hiſtoire de
France , &c . Nouvelle édition , par M.
l'Abbé Filaffier. A Paris , chez Vincent
, libraire , rue des Mathurins , hô
tel de Clugny , 1774 ; vol. in 8 °. avec
fig. Prix , s liv . rel .
Nous avons annoncé dans le Mercure
de Mai 1773 , la première édition de
cette collection bien faite pour apprendre
aux jeunes gens les élémens ou les
notions préliminaires des ſciences. La
ſeconde édition de ce recueil prouve
SEPTEMBRE. 1774. 163
l'utilité dont il eſt pour l'éducation des
perſonnes de l'un & l'autre ſexe . M.
'Abbé Filafflier s'eſt ſervi de ce qu'il a
trouvé de bon & d'analogue à ſon plan
dans les meilleurs écrivains ; il en a compoſé
des entretiens qui font autant de
leçons préciſes dont les maîtres & les élèves
peuvent ſe ſervir avec un égal avantage.
Anecdotes Chinoises , Japonoiſes , Siamoiſes
, Tonquinoises , &c . dans lefquelles
on s'eſt attaché principalement
aux moeurs , uſages , coutumes & religions
de ces différens peuples de l'Aſie ;
vol . in - 8 ° . A Paris , chez Vincent, imprimeur-
libraire, rue des Mathurins ,
avec approbation & privilége du Roi .
On a mis l'hiſtoire en anecdotes , &
l'on a publié , ſucceſſivement ſous cette
forme , les faits les plus intéreſſans des
différentes Nations . L'hiſtoire de laChine ,
du Japon , de Siam & des autres Etats de
l'Aſie préſente une ſuite de traits curieux
qui font connoître les moeurs , le génie &
le caractère des Peuples de l'Aſie. Parmi
ces anecdotes on rapporte comme un fait,
ce qui n'eſt qu'un conte allégorique , en
Ayle oriental, dans le Spectateur François,
164 MERCURE DE FRANCE.
année 1773 , & qui n'appartient nullement
à l'hiſtoire chinoise. Il y a d'autres
prétendues anecdotes qui font pareillement
des contes inventés par nos écrivains
François , & revêtus de la pompe
afiatique pour donner de l'éclat à un trait
de morale ou de critique , ou d'imagination
. Il falloit que l'éditeur ne les rapportât
point comme des faits de la Chine ,
&qu'il eût l'attention de distinguer ces
fictions , des traits hiſtoriques .
"Un Bonze riche & avare avoit fait un
» amas conſidérable de bijoux : un autre
Bonze lui marqua quelque deſir de les
>>>voir. Le Bonze avare les lui montra
>>avec beaucoup de faſte. Après que le
>>Bonze curieux les eut examinés : Je vous
>>remercie , lui dit- il , de vos bijoux . -
>>Pourquoi me remercier , lui dit l'autre?
Je ne vous les donne pas. -C'eſt , re-
>>prit le ſage Bonze , du plaiſir que j'ai eu
>>de les voir ; c'eſt tout le profit que vous
>> en tirez , & vous n'avez par detfus moi
>>que la peine de les garder. Cette diffé-
>>rence eſt peu de choſe , & je ne vous
>>l'envie point. » Cette même anecdote
eſt attribuée , dans le même livre , à un
Mandarin & rapportée avec peu de
changemens. Il y en a donc une imi-
,
SEPTEMBRE . 1774. 165
1
tée de l'autre , ſans qu'on diſe quelle eſt
la véritable.
Voici une Anecdote Japonoiſe . " Sous
«l'empire de Cubo-Sama , Us-je Saggi ſe
>>révolta contre cet Empereur ; c'étoit un
>>homme de courage & juſte,quoique re-
>>belle , mais ardent dans ſes paffions . II
>>devint amoureux d'une très belle fille
>>dont la mère étoit veuve & très pauvre .
>>Il gagna la fille & la mit dans ſon ſé-
>>rail . Sa mère , qui ne pouvoit la voir ,
>>lui écrivit pour la prier de l'aider dans
>>ſa misère . La jeune fille verſa quelques
larmes & cacha la lettre. Us-je s'en ap-
>>perçut : il étoit amoureux & jaloux : il
>>crut que la lettre venoit d'un rival : il la
>>demande à ſa maîtreſſe; mais trop fière
>>pour découvrir l'état de ſa mère , qui
>>d'ailleurs étoit veuve d'un foldat qui
>>s'étoit diftingué par ſa valeur , & qui en
> avoit été mal recompensé , ſelon l'ufa--
>>ge , elle s'obſtine à refuſer. Les ſoupçons
>>s'accrurent par la réſiſtance ; il veut pren-
>>dre la lettre de force , mais la jeune fille
»la roule & l'avale. La reſpiration eſt
>>interceptée & la fille eſt ſuffoquée. Tous
>>les fecours furent inutiles. Us-je , per-
»ſuadé qu'il étoit trompé, veut connoître
>>ſon rival. Il fait ouvrir la gorge de ſa
>>maîtreſſe ; on en retire la lettre , & il y
166 MERCURE DE FRANCE.
>>lit des détails attendriſſans de la pau-
>>vreté d'une mère infortunée. Us- je, dou-
>>blement frappé &de la mort de la fille
>>dont il étoit la cauſe, &de ſa grandeur
>>d'ame , déteſta ſa jalouſie , élevaun mo-
>>nument à cette fille généreuſe qu'il pleu-
>>ra long-temps , & fit venir la veuve au-
>>près de lui , la combla de bienfaits & la
>>regarda depuis comme ſa mère. »
Élémens de Chirurgie en latin & en françois
avec des notes. Par M. Sue le jeune
, prévôt déſigné du collége de Chirurgie
, adjoint au Comité perpétuel
de l'Académie royale de Chirurgie ,
chirurgien ordinaire de l'Hôtel - de-
Ville , &c. &c. Vol . in - 8 ° . A Paris ,
chez Vincent , imprimeur libraire, rue
des Mathurins , hôtel de Clugny .
M. Sue a compoſé ces Elémens en latin&
en françois,parce qu'il a principalemenr
eu l'intentionde travailler pour les
élèves qui ſe deſtinent à entrer dans quelqu'un
des colleges de Chirurgie établis
dans les grandes villes du royaume , &
dans lesquels on ne peut être admis qu'avec
l'étude des lettres , & lorſqu'on eft
familiariſé avec la langue latine. Ces
Elémens ſont précédés d'une longue préSEPTEMBRE.
1774. 167
V
face dans laquelle l'auteur fait voir la
différence qu'il y a entre ſa méthode &
les principes de chirurgie de M. de la
Faye. Il ſe montre auſſi le zélé défenſeur
des Chirurgiens contre les attaques des
Médecins. Il ſe plaint de ce que nous
avons dit que nos Chirurgiens s'occupent
plus aujourd'hui à diſſerter qu'à opérer ,
&manient plus ſouvent la plume que le
ſcalpel . C'eſt que nous penſons que leur
art étant principalement de pratique ,
c'eſt en travaillant fur la Nature qu'ils
parviendront plus fûrement à la ſoulager.
Au reſte nous ne prétendons point blamer
les maîtres de l'art qui ont acquis
une théorie lumineuſe par une pratique
long - temps exercée , de nous inſtruire
de leurs découvertes & de leurs obſervations
. Mais il feroit dangereux que les
jeunes maîtres , trop preſſés d'écrire,abandonnaſſent
la route que leur ont montrée
les célèbres Chirurgiens qui diſſertoient
peu , mais qui opéroient beaucoup. M.
Sue a diviſé ſes Elémens en cinq parties.
Dans la première , il traite de la Phyfiologie
ou de l'économie animale ; dans la
ſeconde , de l'Hygiène ou de la connoifſance
des cauſes qui influent ſur la ſanté;
dans la troiſième , de la Pathologie ou des
168 MERCURE DE FRANCE:
cauſes & des ſignes des maladies ; dans
la quatrième , de la Thérapeutique ou des
moyens curatifs des maladies ; enfin dans
la cinquième partie il parle de la ſaignée,
de pluſieurs remèdes externes chirurgicaux
, & de la pharmacie chirurgicale. Ces
Elémens renferment , comme l'on voit ,
un cours de chirurgie théorique & pratique
, utile aux jeunes gens pour prendre
une connoiſſance générale de cet art. Le
libraire avertit qu'il a fait imprimer ſéparément
des exemplaires ſeulement
françois pour ceux qui veulent avoir les
Elémens ſans le latin.
Traité théorique & pratique des Maladies
inflammatoires , par M. J. J. Carrère ,
conſeiller - ordinaire du Roi , inſpecteur-
général des eaux minérales de la
province de Rouſſillon & du comté de
Foix , docteur en médecine de l'Univerſité
de Montpellier , de la Société
royale des ſciences de la même ville ,
&c , & c. vol . in- 12. A Paris, chez Vincent
, impr. libraire , rue des Mathurins
, hôtel de Clugny.
Les Commiſſaires nommés par la Société
royale des ſciences de Montpellier
pour examiner cet ouvrage, eſtiment qu'il
fera
SEPTEMBRE. 1774. 169
ſera d'une utilité marquée pour lesMédecins.
L'auteur , après avoir ſolidement
traité de l'inflammation en général , defcend
dans un détail très-inſtructif ſur le
diagnoſtic , le pronoſtic , les cauſes & la
curation des différentes maladies inflammatoires
tant internes qu'externes. Sa
doctrine eſt par- tout étayée des noms les
plus reſpectables en médecine , & fa pratique
eſt conforme à celle des meilleurs
Médecins .
,
Nouveau Dictionnaire hiſtorique , ou hiftoire
abrégée de tous les hommes qui
ſe ſont fait un nom par des talens , des
vertus , des forfaits , des erreurs , &c ,
&c . Tome cinquième , in - 8 ° . renfermant
les additions , corrections &
améliorations de l'édition de Paris ,
1772 , en 6 vol . in - 8 ° . & fervant de
fupplément aux éditions d'Avignon
1766 & 1771 , & à celles de Rouen
1769 & de Lyon 1770, toutes publiées
ſous le titre d'Amſterdam ; vol . in- 8 ° .
A Paris , chez le Jay , libraire , rue St
Jacques ; & à Caën , chez le Roy , im .
primeur du Roi , grande rue Notre-
Dame.
C'eſt en faveurdes premiers acheteurs
H
170 MERCURE DE FRANCE.
du Dictionnaire hiſtorique que ce ſupplément
eſt publié. Il renferme tout ce
que les éditeurs ont cru néceſſaire à la
perfection de l'ouvrage , & tout ce qu'on
trouve dans l'édition de Paris. Ce ſupplé.
ment offre de plus des corrections pour
les différentes éditions,
Le Vindicatif, drame en cinq actes & en
vers libres , repréſenté pour la première
fois par les Comédiens François ordinaires
du Roi , le 2 Juillet 1774. Prix,
30 fols. AParis , chez Delalain , rue&
àcôté de la Comédie Françoiſe , 1774 .
Lebutde cedrame eſt d'inſpirer l'horreurde
la vengeance. J'ai voulu , dit l'auteur
, prouver que les affections les plus
douces , les liens les plus tendres , les
ſentimens les plus chers à l'humanité ne
pouvoientrien ſur une paſſion qui prend
ſa ſource dans un amour - propre immo
déré & inflexible. Quel exemple plus
frappant de cette vérité , qu'un frère qui
trame , avec noirceur & diffimulation le
malheur de ſon frère , & qui ſe voit enfin
démaſqué, couvert d'opprobre , déchu
d'un grand nom & forcé d'errer fur la
terre , fans parens , ſans amis & fans aſyle
? Cependant le caractère du Vindicatif
SEPTEMBRE. 1774. 176
ayant révolté le Public à la première repréſentation
, l'auteur a été obligé de l'adoucir
, de le mutiler , de ſubſtituer l'adreſſe
à la force , de le montrer moins
aux yeux du ſpectateur & de le faire agir
le plus ſouvent derrière la ſcène. Nous
avons déjà rendu compte de ce drame ;
mais on connoîtra mieux par la dernière
ſcène que nous allonsrapporter, le ſtyle de
l'auteur , le plan de la pièce , les différens
caractèresdes perſonnages , la fin des intrigues
odieuſesdu Vindicatif&lebut moral
que le poëte s'eſt proposé de montrer .
Milord Dély , l'objet de la jalouſie de
l'époux , & bleſſé par lui dans un combat
particulier ; Sir - James , l'aſſaſſin de ſon
ami , le jouet & la victime du Vindicatif
ſon frère ; Miss Vorthy , femme vertueuſe
& l'amante du paſſionné Sir- James , tous
ces perſonnages font raffemblés chez Mi-
Lord St Albans , Chef de la Juſtice , qui
eſt tourmenté par le devoir rigoureux de
fon ministère & par fa pitié paternelle
pour un fils plus malheureux que criminel.
MISS VORTHY , à demi-voix.
Ah ! Sir-James , reprends tes eſprits égarés.
DÉLY , au Juge.
Milord , on répond de ma vie;
1
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Ne craignez rien pour moi. Mais vous allez frémir
;
C'eſt un myſtère affreux que je vais découvrir.
Jedois remplir ce triſte miniſtère ,
Et réparer mon crime involontaire ...
Je viens rendre un fils à ſon père ,
Un époux à ſa femme , à mon coeur un ami.
Non , Sir-James n'eſt point coupable ,
Son frère ſeul l'avoit trahi .
Nous étions les jouets d'un fourbe abominable.
Il aima Miſs Vorthy ; ſon amour dédaigné
Alluma la vengeance en ſon coeur indigné ;
Il m'a caché que Fleins étoit ſon frère;
Il m'a trompé , ſéduit , pour remplir ſa colère.
Me voyant ſans péril , il m'a tout avoué ;
Et frémiſſant de voir ſon projet échoué ,
Loin de nous pour jamais fon. déſeſpoir l'entraîne,
Artiſan de ſes maux , victime de ſa haine ,
Sans parens , ſans amis , ſans patrie & fans nom,
Et ſeul dans l'Univers , errant à l'abandon ,
Il emporte avec lui ſon forfait & ſa peine.
MILOR D.
Monstre ! Monſtre exécrable ! Infame trahiſon!
Sauve-toi malheureux , ſauve- toi de ton père ,
Et fuis devant la loi qui s'arme contretoi.
Je te maudis ; tes jours ſont voués àl'effroi ,
Etj'appelle ſur cux l'opprobre & la misère.
SEPTEMBRE. 1774. 173
MISS VORTHY .
Malheureux Saint- Albans ! .. Ah ! Sir-Jame !
SIR - JAMES.
Ah ! mon frère !
Quelle effrayante & ſoudaine lumière !
Quoi ! mon frère ! .. Dély , j'ai violé ma foi ,
Et j'ai moi ſeul allumé ſa colère.
MILORD , revenant d'un profond
accablement.
Laiflez ces tranſports douloureux ,
Et daignez reſpecter un vieillard malheureux...
Inſenté , j'ai ſuivi mon propre caractère ;
J'ai cru que la rigueur inflexible & févère
Etoit le frein du vice & l'appui des vertus;
J'ai traité mes enfans plus en juge qu'en père ;
Et c'eſt moi qui les ai perdus !
DÉLY.
L'amour & l'amitié m'ont rendu bien coupable ,
Milord : délivrez- moi du fardeau qui m'accable ;
Aſſurez le bonheur de deux tendres époux ,
Béniſlez vos enfans .
(Il les unit , & les préſente au Lord
Saint-Albans.)
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
MISS VORTHY & SIR - JAMES.
Je tombe à vos genoux.
MILORD , les relevant.
Belle Vorthy , relevez- vous :
Croyez que les vertus ont des droits fur mon
ame;
Oublions à jamais une odieuſe trame
Dont mon oeil effrayé cherche à ſe détonmer,
Si vous pouvez m'aimer ,je puis me pardonner.
J'approuve votre hymen &je le ratifie ;
Et , moi - même à ſes pieds courant me profterner,
Avec Milord Vorthy je me réconcilie.
MISS VORTHY , ſejetant dansses bras.
Ah ! mon père ! ... Ce mot échappe de mon
coeur;
Permettez ce tranſportà ma reconnaiſſance.
MILOR.D.
Je la mériterai ; voilà ma confiance :
T
Aimez-moi ; jeme fais honneur
En relevant par vous une illuſtre famille :
Je n'ai plus qu'un ſeul fils; tenez - moi lieu de
fille:
Allons ; &que le Ciel nous ſoit propice & doux ;
Méritons de fa main des deſtins plus proſpères.
SEPTEMBRE. 1774. 179
Monfils , que ce jour ſoit pour vous
La leçon des maris , & l'école des pères .
Dictionnaire de la Noblesse , contenant
les Généalogies , l'Hiſtoire & la Chronologiedes
Familles Nobles de France ,
l'explication de leurs Armes , & l'état
des grandes Terres du Royaume
aujourd'hui poffédées à titre de Principautés
, Duchés , Marquiſats , Comtés
, Vicomtés , Baronnies , &c. par
création , héritages , alliances , donations
, ſubſtitutions , mutations ,
achats ou autrement. On a joint à ce
Dictionnaire leTableaugénéalogique,
hiſtorique des Maiſons Souveraines
de l'Europe , & une notice des Familles
étrangères , les plus anciennes , les
plus nobles & les plus illuftres ; par
M. de la Chenaye-Deſbois ; ſeconde
édition. Tome VII. A Paris , chezAntoine
Boudet , libraire - imprimeur du
Roi , rue St Jacques ; 1774 , avec approbation
& privilége du Roi.
Le tome VII du Dictionnaire delaNobleffe
, propoſé par ſouſcription , paroît ,
&eft compoſé de toute la Lettre G& de
Ha.Dans le huitième , qui eſt ſous preffe ,
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
:
ſe trouveront le reſte de l'H, 1 , Κ , &
une partie de la Lettre L.
Meſſieurs les ſouſcripteurs font priés de
le faire retirer , & les précédens qui peuvent
leur manquer. La ſouſcription eſt
ouverte chez l'auteur M. de la Chenaye-
Desbois , rue Saint- André-des - Arcs , à
côté de l'hôtel d'Hollande , au coin de la
rue desGrands-Augustins ; & auſſi chez
Antoine Bouder , libraire imprimeur du
Roi , rue St Jacques à Paris. Il faut affranchir
les lettres & mémoires que l'on
adreſſe ſoit à l'Auteur , ſoit au libraire :
on ne fera aucun ufage des mémoires ano.
nymes qu'on enverroit; il les faut ſignés
& en forme probante , avec l'adreſſe
exacte de ceux qui les envoient.
,
Les perſonnes qui ſe bornent à envoyer
des mémoires , ſans ſouſcrire , pour cet
Ouvrage , font averties qu'à cauſe des
grands frais qu'occaſionne au libraire cette
entrepriſe , on ne pourra donner qu'une
notice courte & préciſe de leur mémoire
à moins qu'elles ne payent les frais d'impreſſion
de tous les détails qu'il leur auroit
plu d'envoyer. On avertit encore
qu'on ne ſouſcrit pas pour un volume
ſeul , mais pour tout l'ouvrage. Bien des
gens ne voudroient que le volume où leur
SEPTEMBRE. 1774 177
Généalogie ſe trouve : c'eſt ce qu'on ne
peut leur accorder , parce que cela feroit
reſter , dans le magaſin du libraire , des
exemplaires imparfaits , dont il ne ſeroit
pas poſſible qu'il ſe défît; ce qui lui porteroit
ungrand préjudice.
On foufcrit , pour ce dictionnaire , à
raiſon de 12 liv. par volume en feuilles ,
&en en payant deux d'avance .
Ceux qui n'auront pas ſouſcrit payeront
ſur le pied de 18 liv . par chaque volume .
Cette ample collection formera treize à
quatoze volumes , y compris celui des additions.
On délivre aux ſouſcripteurs tous les
quatre mois un volume , qu'on ne manque
pas de faire annoncer dans les écrits
publics , pour que les Souſcripteurs de
Province &de Paris en ſoient avertis .
Comme l'objet de ce Dictionnaire eſt
de former un répertoire des premières
Maiſons & des Familles nobles , anciennes
& nouvelles (principalement en France)
tant de celles qui ſont éteintes que de
celles qui ſubſiſtent , ces dernières qui
n'ont point encore envoyé leurs mémoires
en forme probante , peuvent le faire ,
foit par la voie de l'auteur , ſoit par celle
de l'imprimeur , ſous quelque lettre de
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
l'alphabet qu'elles ſoient , parce que
quand même leurs mémoires ſe trouveroient
n'être pas arrivés à temps , ce ne
feroitjamais en vain qu'on les autoit envoyés.
Ils feront employés en addition au
volume qui ſuivroit leur lettre , & fi cela
n'étoit pas poſſible , dans le ſupplément
réſervé à la fin de tout le Dictionnaire ,
pour les mémoires arrivés trop tard , &
où l'on ſuivra pareillement l'ordre alphabétique.
C'eſt ainſi que l'inconvénient en
ſera peu ſenſible , & d'autant moins en.
coreque la table générale ne devant être
faite qu'après l'impreſſion du fupplément
même , elle les contiendra tous en leur
rang.
La préſente invitation s'adreſſe auffi
aux Familles étrangères , les plus anciennes&
les plus nobles , dont les noms ſont
connus , foit par les alliances qu'elles ont
contractées en France , ſoit par les ſervices
qu'elles y ont rendus . On en trouve beaucoup
dans les ſept premiers volumes qui
paroiffent ; on en trouvera de même
dans les ſuivans , ſi les Familles nobles
étrangères font paſſer à l'auteur ou au libraire
, franc de port , leurs mémoireslifiblement&
correctement écrits , & conftatéspar
de bonnes preuves , avec citation
des auteurs qui en parlent.
SEPTEMBRE. 1774. 179
ॐ
Inſtitutions Militaires , ou Traité élémentaire
de Tactique , précédé d'un difcours
fur la Théorie de l'Art Militaire ;
3 vol . in-8 °. broché. 9 liv. Aux Deux-
Ponts ; & à Paris , chez Lacombe , libraire
, rue Chriftine.
Nous rendrons compte inceſſamment
de cet ouvrage utile.
ACADÉMIES.
Séance publique de l'Académie Française.
M.SUARD , connu par une excellente
traduction de l'hiſtoire de Charles Quint,
&par pluſieurs morceaux pleins d'efpris
& d'agrément inférés dans les Variétés
littéraires , diftingué d'ailleurs par ce goût
exquis & ces connoiſſances variées qui
placent le véritable littérateur fort au deffus
de l'écrivain médiocre , fur-tout dans
un temps où la médioctité eſt devenue fi
commune & fi facile ,a pris féance à l'Académie
Françaiſe le jeudi 4 Août. Le ſujer
de ſon diſcours ne pouvait être plus inté-
*Article de M. de laHarpe.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
reffant pour l'aſſemblée devant laquelle
il devait être prononcé. C'eſt la défenſe
des lettres & de la philoſophie contre les
calomnies de la haine & les préjugés de
l'ignorance. Il fait voir que la philofophie
, bien loin de nuire aux arts , les a
foutenus dans leur décadence ; que bien
loin d'être ennemie de l'autorité , elle a
fait connaître les véritables droits des
Princes & les avantages d'une obéiſſance
paiſible : que bien loin de combattre la
vraie Religion , elle a ſervi à l'épurer &
à en réformer les abus. Cet ouvrage plein
de ces vérités utiles & ſolides que l'on
trouve rarement dans les diſcours de ce
genre , eſt ſemé d'idées fines & juſtes
revêtues d'un ſtyle élégant & facile . Nous
nousbornerons à citer le morceau qui regarde
les arts .
>>L'eſprit philofophique appliqué aux
>>arts ne conſiſte pas , comme on l'a cru ,
»ou comme on a feint de le croire , à
>>foumettre leurs productions aux loix
>>d'une préciſion rigoureuſe ou d'une vé-
>>rité abſolue ; mais ſeulement à remonter
>>aux vrais principes des arts , à chercher
>>dans l'examen de leurs procédés & dans
>>la connoiffance de l'homme, la raiſon de
>>leurs effets & les moyens d'étendre ou
>>d'augmenter leur énergie. •
SEPTEMBRE. 1774. 18
Vers le commencement de ce ſiècle ,
>>il s'était formé un eſpèce de conſpiration
>>contre la poësie . Cette ligue avoit pour
>>chefs deux hommes célèbres , doués de
>>cette portion de goût que peut acquérir
>>uneſprit fin &juſte accoutumé à obſerver
»& à comparer , mais abſolument privés
>>de ce goût plus délicat qui tient à une
>>ſenſibilité naturelle ſans laquelle on ne
>>peut juger les productions des arts. Il n'a
"pas tenu à eux qu'on ne regardât les vers
>>comme une combinaiſon puérile de
>>fons , dont le ſeul mérite était d'amuſer
>>l'oreille pour déguiſer la fauſſeté des pen-
>>fées,ou pour donner un air de nouveau-
>>té à des idées communes . Ils appuyaient
>>ce paradoxe de fophifmes d'autant plus
>>ſpécieux , qu'ayant fait avec aſſezde ſuccès
>>beaucoup de versoù l'eſprit imitaitquel-
>>quefois le talent , ils paraiſſaient facri-
>>fier leur amour- propre à l'intérêt de la
>>vérité. Heureuſement pour le bon goût
>>il s'éleva dans le même temps un hom-
>>me extraordinaire , né avec l'ame d'un
>>poëte & la raiſon d'un philoſophe. La
Nature avait allumé dans ſon ſein la flam-
>>me du génie & l'ambition de la gloire.
>>Son goût s'était formé ſur les chef-
>>d'oeuvres du beau ſiècle dont il avait vu
182 MERCURE DE FRANCE.
1
la fin ; ſon eſprit s'enrichit de toutes les
>>connaiſſances qu'accumulait le ſiècle de
lumières dont il annonçait l'aurore. Si
>>la poëfie n'était pas née avant lui , il
>>l'aurait créée. Il la défendit par des rai-
>>fons; il la ranima par fon exemple ; il
>>en étendit le domaine ſur tous les objets
>>de la Nature. Tous les phénomènes du
>>ciel&de la terre , la métaphysique & la
morale , les révolutions & les moeurs
>>des deux mondes , l'hiſtoire de tous les
>>peuples & de tous les ſiècles lui offrirent
>>des ſources inépuiſables de nouvelles
beantés. Il donna des modèles de tous
>>les genres de poësie , même de ceux qui
>>n'avaient pas encore été eſſayés dans
>>notre langue. Il rendit le plus beau des
"arts à ſa première deſtination , celte
>>d'embellir la raifon&de répandre la vé-
»rité. L'humanité ſur - tout reſpira dans
>>tous ſes écrits , & leur imprima ce ca-
>>ractère noble& touchant qui donnera à
>>l'auteur encore plus d'admirateurs&d'a-
>>mis dans les ſiècles futurs qu'il n'a eu
dans le nôtre d'envieux & de calomniateurs
. Ainsi , loin d'être le fléau des
>>beaux- arts , la philofophie en a confervé
le feu ſacré.Loin de corrompre le goût,
>>elle n'a fait que l'épurer & l'étendre.
SEPTEMBRE. 1774- I18
>>On est devenu plus difficile fans doute
>>fur la juſteſſe des figures & des expref
>>ſions , furl'ordre & l'exactitude des pen-
>>ſées. Il ne ſuffit plus d'accoupler avec
facilité des rimes exactes & de revêtir
>>des idées triviales de ces images parafi-
»tes de l'ancienne mythologie , agréables
>>par elles- mêmes , mais devenues infipi-
>>des par un emploi trop répété ; eſpèce
>de jargon que les jeunes gens prennent
»pour de la poësie, & qui n'en eſt , pour
>>ainfi dire, que le ramage. Il faut aujour-
>>d'hui fatisfaire l'eſprit auſſi bien que
>>l'oreille , & ne s'adreſſer à l'imagination
>>que pour arriver plus fûrement à l'ame . »
Ces objets ont été ſouvent traités ; mais
il eſt bien tare qu'on ait mis dans cette
diſcuſſion autant de juſteſſe ,de préciſion
&d'impartialité.
> M. Greffet ,directeur de l'Académie
chargé de répondre au récipiendaire ,
commence par rendre unjuſte témoignage
aux titres littéraires & aux qualités perfonnelles
qui lui ont mérité la place qu'il
occupe.
"Nous devons à vos travaux des fruits
>>de la littérature étrangère. L'Académie
>>Françaiſe, en vous adoptant, acquitte une
>> dette de la littérature nationale. Vos pre-
>>miers titres confignés dans le Journa
184 MERCURE DE FRANCE.
,
Etranger & dans les quatre volumes des
>variétés littéraires ,ſe ſont étendus par la
>>traduction de l'hiſtoire anglaiſe de Char.
>les- Quint , traduction pleine d'ame
>>de force , d'élégance , & vantée par
>>l'auteur même de l'ouvrage ; homma-
»ge aſſez rarement rendu par l'amour pro-
>>pre paternel. Je m'arrêterais avec juſtice
>>ſur la manière heureuſe dont vous avez
>>fait parler la langue françaiſe aux écri-
>>vains des autres Nations ; fur les ouvra-
>ges que nous avons droit d'attendre de
>>vous ; fur ces qualités ſi précieuſes dans
»le commerce de la vie ; fur ce caractère
>>ſociable , le premier talent , le premier
>>eſprit pour le bonheur perſonnel , ainſi
>>que pour celui desautres ; caractère par-
>>tout ſi deſirable , mais ſur tout dans la
>>carrière des lettres où l'on en donne inu-
>>tilement des préceptes , ſi l'on n'y joint
>>l'exemple , la première des leçons ; ca-
>>ractère que vous avez fi bien prouvé par
>>l'union de vos travaux avec ceux de l'a-
>>mitié .
M. Greſſet ſe propoſe enſuite d'examiner
l'influence des moeurs ſur le langage ,
&les changemens que cette influence a
produits de nos jours dans la langue françaiſe
; queſtion aufli intéreſſante que philofophique.
Mais ſans bleſſer le reſpect
SEPTEMBRE. 1774. 185
que l'on doit aux talens ſupérieurs & que
nous aimons à rendre au poëte aimable à
qui nous devons des ouvrages charmans
qui dureront autant que notre langue ;
qu'il nous foit permis d'obſerver que
peut être M. Greſſet n'a pas ſaiſi le véritable
point de vue ſous lequel il fallait
enviſager cette queſtion . Quel étrange
>>idiome , dit M. Greſſet , eſt aſſocié à
>>notre langue par les délires du luxe &
>>par les variations des fantaiſies dans les
>>meubles , les habits , les coëffures , les
>>ragoûts , les voitures ! Quelle foule de
>>termes eflentiels depuis l'ottomanne jul-
>>qu'à la chiffonnière , depuis le frac jul-
>>qu'au caraco , depuis les baigneuses jul-
>qu'aux Iphigénies , depuis le cabriolet
*juſqu'a la déſobligeante ! »
ود
Rien n'eſt plus arbitraire ni plus étranger
augénie d'une langue que ces dénominations
des choſes qui ſont d'uſage journalier
. Ce font preſque toujours les ouvriers
de luxe qui ont donné des noms
aux différentes inventions de leur art.
Mais ce n'eſt ni chez les ſelliers , nichez
les marchandes de modes qu'il faut chercher
les révolutions de notre Idiome. Il
importe peu de ſavoir comment on appelle
aujourd'hui caraco ce qui s'appelait
d'abord pétenlair. L'un vaut bien l'autre.
186 MERCURE DE FRANCE.
Les noms des modestiennentſouvent aux
événemens publics. C'eſt un artifice des
marchands pour attirer l'attention. Quand
les Princes de Conti &de Vendôme revinrent
de la bataille de Steinkerque avec
leurs mouchoirs paffés autour de leur col ;
les Dames appelèrert Steinkerque une
parure à- peu - près ſemblable qui devint
de mode , & pendant quelque temps tout
fut à la Steinkerque. Il y a quelques années
que tout était à la Silhouette ; & aujourd'hui
tout ce qui fait du bruit , un
opéra , un charlatan , &c. donne fon nom
à des tabatières ou à des bonnets , ce qui
eſtun des grands avantages de lacélébrité
&undes premiers caractères de la gloire.
C'était ſans doute un homme d'eſprit
que celuiqui , le premier , imagina d'appelet
chenille un habillement négligé. Cet
homme était bien sûr d'être un brillant
papillon , dès qu'il ferait paré. Il y a
vraiment de l'invention dans ce terme.
On ne peut pas être auffi content de mirliflore
, dont onn'entend pas trop l'étymologie
; mais ce qui eſt étonnant , c'eſt
d'entendre toutes ces belles expreffions
dans un diſcours académique.
Quant aux expreſſions exagérées & précieuſes
qui ont toujours été d'uſage dans
un monde nombreux , on s'en eſt tou
SEPTEMBRE. 1774. 187
jours moqué , on les a tournées en ridicule
fur le théâtre depuis Molière juſqu'à
Vadé. Mais ily a un certain nombre
d'exagérations convenues qui fontdemeurées
dans la converſation,& qui font fars
conféquence , parce que perſonnne n'en
eſt la dupe. Lorſqu'on vous dit qu'on
eſt désolé de ne pouvoir dîner avec vous ,
cela n'eſt pas plus croyable dansun fens
rigoureux que lorſqu'on vous écrit : j'ai
l'honneurd'être votretrès-humbleferviteur ,
quoiqu'on ne ſoit ni humble vi ferviteur ,
& fur tout qu'on n'ait point l'honneur de
l'être.
Ce nefontdonc point ces hyperboles
d'usage qui peuvent influer fur la langue.
Elles ne paſſent point juſqu'aux ouvrages.
A l'égard du ſtyle précieux , affecté , entornillé
, il n'est que trop commun ; &
quelle en eſt l'origine ? L'ambition de
montrer de l'eſprit ; manie beaucoupplus
épidémique qu'elle ne l'a jamais été . On
veut avoir de l'eſprit ſur tout ; on cherche
leneuf, & l'on ne trouve que le bizarre.
Voilà ce que M. Greffet aurait pu exami.
ner. Il aurait pu trouver auffi dans l'efprit
philoſophique plus répandu de nos jours
qu'il ne l'avait encore été , da cauſe de
cetteaccumulation determes abſtraitspro
188 MERCURE DE FRANCE .
digués même dansdebons ouvrages & qui
jettent des nuages ſur le ſtyle. Ainſi les
inconvéniens entout genre font à côté des
avantages . Il aurait pu trouver dans cette
prétention univerſelle à laſenſibilité , aujourd'hui
fi fort à la mode , l'origine de
cette profuſion de mouvemens oratoires
&defigures forcées que l'on appelle de la
chaleur , quoique tout ce qui eſt faux &
déplacé foit toujours néceſſairement froid.
M. Greffet aurait pu conſidérerſousbeaucoup
d'autres afpects cette influence réelle
des moeurs ſur le langage qui pourrait former
letſuujet d'un traité curieux&intéreſfant.
Nousdevons rappeler en finiſſant com.
bien le Public a trouvé de delicateſſe &
de préciſion dans l'éloge du jeune Mo
narque , aujourd'hui l'objet de tant d'amour
& de tant de louanges. M. Suard l'a
fait en peu de lignes ; mais chaque ligne
eſt une vérité. « Ce Monarque ſi jeune ,
>>dit - il , & déjà ſi chéri , dont le premier
>>édit a été un bienfait public , & la pre-
>>mière maladie une leçon de courage ;
>>qui ne règne que depuis deux mois ,
>>qui depuis deux mois a choiſi quatre
>>Miniftres , & qui n'a choiſi pour Minif-
>>tres que des hommes éclairés & verSEPTEMBRE.
17746 189
:
»tueux ; qui déteſte ou plutôt qui mé-
>>priſe la flatterie ; qui encouragera les
lettres & la philoſophie , comme les
>>organes de la vérité qu'il aime & des ver-
>>tus dont il donne l'exemple. >>
Il faut joindre à cet éloge ce trait ſi ingenieux
& fi applaudi de M. l'Abbé de Radonvilliers.
Juſqu'ici l'on diſait aux Rois
>>de ſe garder des flatteurs ; déſormais il
> faudra dire aux flatteurs de ſe garder du
Roi. Ce trait mérite de paſſer en proverbe.
M. d'Alembert a terminé la ſéance par
la lecture d'un Eloge de Maffillon , qui
doit faire partie de la continuation de
l'hiſtoire de l'Académie qu'entreprend
M. d'Alembert , à commencer depuis
1770. L'ouvrage de cet illuſtre académicien
qui réunit , comme a fi bien dit M.
l'Abbé de Lille , la préciſion & l'énergie
ſpartiates à l'élégance & à la fineſſe attiques
, a été entendu avec les plus grands
applaudiſſemens.
コ
1
120 MERCURE DE FRANCE.
: SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
, le mardi 2 Août , la première repréſentation
d'Orphée & Euridice , drame
héroïque en trois actes .
Le poëme a été traduit de l'italien pat
M. Moline.
La muſique eſt de M. le Chevalier
Gluck.
On rend les honneurs funèbres au tombeau
d'Euridice;le choeur des Nymphes
&de la ſuite d'Orphée fait entendre de
lugubres accens qu'Orphée interrompt par
les crisde ſa douleur. Il chante :
Objet de mon amour ,
Je te demande au jour
Avant l'aurore ;
Et , quand le jour s'enfuit ,
Ma voix pendant la nuit
T'appelle encore.
L'Amour , touché des plaintes de l'amant
le plus tendre , vient à ſon ſecours;
il annonce à Orphée que les Dieux conSEPTEMBRE.
1774. 191
ſentent qu'il aille trouver Euridice au
ſéjour de la Mort ; & fi les doux accords
de ſa lyre peuvent appaiſer les Tyrans des
Enfers, il rendra fon amante à la lumière;
mais , lui dit l'Amour :
Apprends la volonté des Dicur :
Sur cette épouſe adorée ,
Garde- toi de porter un regard curieux;
Oude toi , pour jamais tu la vois ſéparéc
Tels ſont de Jupiter les ſuprêmes décrets ;
Rends-toi digne de ſes bienfaits.
ORPHÉE , Seul .
Impitoyables Dieux ! qu'exigez-vous de moi ?
Comment puis -je obéir à votre injuſte loi ?
Quoi ! j'entendrai ſa voix touchante ;
Je preſſerai ſa main tremblante
Sans que d'un ſeul regard ! .. Oh Ciel ! quelle ri
gueur! ..
Eh bien... j'obéirai ! je ſaurai me contraindre.
Eh ! devrois-je encore me plaindre
1
Lorſque j'obtiens des Dieux la plus grande fa-
1,
veur?
AIR :
L'eſpoir renaît dans mon ame.
Pour l'objet qui m'enflamme ,
L'amour accroît ma flamme ,
Je vais revoir ſes appas .
L'enfer en vain nous ſepare ;
192 MERCURE DE FRANCE.
Les monſtres du Tartare
Ne m'épouvantent pas !
Les Démons , étonnés de l'audace
d'Orphée , veulent l'effrayer & l'arrêter.
Orphée , uniſſant ſa voix plaintive aux
accords touchans de ſa lyre , fait ſentir la
pitié à ces gardiens terribles des Enfers.
Eux-mêmes lui en ouvrent l'entrée. Il
pénètre juſqu'à la demeure des Ombres
fortunées. Euridice lui eſt rendue ; Orphée
l'emmène ſans ofer porter ſur elle
un regard qui lui feroit funeſte.
Euridice ne peut foutenir l'indifférence
apparente de fon époux , & le refus qu'il
fait de la regarder & de répondre à ſa
vive tendreſſe.
ORPHÉE.
Par tes ſoupçons cefle de m'outrager.
EURIDICE.
Tu me rends à la vie, & c'eſt pour m'affliger.
Dieux , reprenez un bienfait que j'abhorre !
Ah ! cruel époux , laiſſe-moi !
Duo
ORPHÉE.
Viens , ſuis un époux qui t'adore. :
EURIDICE.
SEPTEMBRE. 1774. 193
E
EURIDICE .
Non , ingrat , je préfère encore
La mort qui m'éloigne de toi !
ORPHÉE.
Vois.ma peine.
EURIDICE.
Laifle Euridice.
ORPHÉ E.
Ah ! cruelle ! quelle injustice !
Je ſuivrai toujours tes pas.
EURIDICE.
Parle , contente mon envie.
ORPH .
Dût-il m'en coûter la vie,
Non , je ne parlerai pas ?
EURIDICE & ORPHÉE , à part.
Dieux ! ſoyez- moi favorables :
Voyez mes pleurs ,
Dieux! dieux ſecourables !
Quels tourmens inſupportables
Mêlez- vous à vos faveurs !
Euridice ſuccombe à ſa douleur , & fait
les derniers adieux à ſon époux. Orphée
194 MERCURE DE FRANCE.
ne pouvant plus réſiſter à des épreuves fi
cruelles , s'empreſſe de porter du ſecours
à fon amante , la regarde ,& elle meurt :
ce malheureux amant ſe livre à tout fon
déſeſpoir. Il tire ſon épée pour ſe tuer.
L'Amour l'arrête. Ce dieu rend la vie à
Euridice , & couronne les feux du plus
fidèle époux . On célèbre la puiſſance &
les faveurs de l'Amour.
Le poëte , obligé d'adapter le français
aux paroles italiennes , n'a pu faire que
des vers quelquefoiscontraints,& ſouvent
irréguliers; mais ila eu le mérite de ſuivre
les mouvemens & les formes de la muſique,&
de la naturaliſer en quelque forte
fur notre théâtre .
L
L'action eſt ſans doute beaucoup trop
ſimple pour trois actes. Sa lenteur & fon
uniformité la fort languir. Les retards
d'Orphée , & l'irréſolutiondes amans , en
fortant des enfers, nuiſent à l'intérêt& font
même contre la vraiſemblance. Mais la
muſique ſupplée à ces défauts. Elle confirmel'idée
que l'opéra d'Iphigénie avoit déjà
donnéedu génie &du grand talent de M.
le Chevalier Gluck pour peindre & pour
exprimer les affections de l'aime .
L'ouverture eſt un beau morceau de
ſymphonie qui annonce trés-bien le genSEPTEMBRE.
1774. 195
7
re de ce ſpectacle. Il nous a paru ſeulement
que le motif ou le trait principal
demuſique ſe repréſente trop fouvent & y
metun peu de monotonie. Le choeur de
la pompe funèbre eſt de la plus riche & de
la plus touchante harmonie. Les cris
d'Orphée qui appelle ſon Euricide , font
d'un grand pathérique. Tout ce magnifique
morceau & les airs attendriſſans qui
le ſuivent , répandent dans l'ame la triftelle.
On est enchanté des chants doux&
infinuans de l'Amour conſolateur. L'air
de la fin du premier acte , l'espoir renaît
dans mon ame ,ne peut être plus brillant,
mieux ordonné , mieux contraſté & plus
propre à faire reſſortir le talent d'un habile
chanteur & d'une voix ſuperbe , tel
queM. leGros.
Le Choeur terrible & le fameux non
des Démons , en oppoſition avec les prières&
les accens ſi tendres & fi touchans
d'Orphée,dont l'accompagnement eſtimité
de la lyre , produiſent le plus grand
effet. Il y a bien de l'art encore dans la
manière dont le muſicien a ſu rendre la
pitié contrainte des Démons qui ne pouvant
réſiſter au talent vainqueur d'Orphée
, lui ouvrent eux mêmes le chemin
des enfers. Le bonheur tranquille des
ره
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Champs-Elysées ſe peint&ſe réfléchit en
quelque forte dans la muſique douce du
Choeur& des chants des Ombres fortunées.
Cette pompe funèbre , ces Enfers , ces
Champs Elysées rappellent les mêmestableaux
exécutés pareillement dans l'opéra
de Caſtor de Rameau , & ne les font pas
oublier. Nous croyons même que la mu-
Aque du Compoſiteur François eſt mieux
ſentie , plus appropriée , & , pour ainſi
dire , plus locale que celle de M. le Chevalier
Gluck. Elle eſt ici empruntée du
genre paſtoral ; & il lui falloit peut - être
une autre nuance.
La ſcène du troiſième acte , entre Euridice
& Orphée , eſt , comme nous l'avons
dit , languiſſante , malgré le Duo
fublime , de la plus étonnante & de la
plus vive expreſſion,qui ſeul fuffiroit pour
caractériſer un homme de génie. Le récitatif
employé dans cet opéra ſe rapproche
beaucoup de celui de Lulli , mais de
ſon récitatif débité , déclamé & parlé
comme vraiſemblablement ce muficien
le faifoit exécuter ,&non chanté, comme
il l'a été abuſivement après ſa mort. Les
morceaux de ſymphonie & d'accompagnement
ſont très-bien faits,quoiqu'ilspa
SEPTEMBRE. 1774. 197
roiffent quelquefois chargés de beaucoup
de traits&d'accords recherchés & contraſtés
, qui embarraſſent ſouvent l'expreffion
d'autant plus fûre qu'elle est moins
compliquée.
Les airs de danſe de cet opéra ſont en
général plus ſoignés& plus variés que ceux
d'Iphigénie; il en eſt pluſieurs d'un tour original
& piquant que Rameau lui - même
eût enviés. Il n'ya , dans cet opéra , que
deux rôles principaux. Euridice eſt parfaitement
jouée& chantée avec beaucoup
d'ame , d'intelligence & de préciſion par
Mile Arnould qui ,dans ſon abfence , ne
peut être mieux remplacée que par Mile
Beaumeſnil , actrice aimable & ſenſible ,
&muſicienne excellente . Orphée est trèsbien
repréſenté par M. le Gros qui , à la
voix la plus parfaite , au talent le plus
brillant , & au chant le plus fûr , unit en .
core le jeu le plus animé & le plus expreffif.
Mlle Roſalie joue & chante avec
beaucoup d'agrément ſon rôle favori de
l'Amour. Mile Châteauneuf la remplace
dans ce rôle , & y eſt applaudie.
Les ballets de la pompe funèbre & des
Enfers font de la compoſitionde M. Gardel;
ceux des Champs - Elysées & de l'Amour
ſont de M. Veſtris,& leur font hon-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
neur. Les plus grands talens de la danſe
of t montré dans cet opéra le zèle le plus
vif& le plus heureux. Mlle Guimard ,
excellente danſeuſe , qui répand tant de
grâce & de volupté ſur ſes pas;Mlle Heinel
dontladanſe eſt ſi noble , ſi impofante
; M. Veſtris , ce danſeur que la Nature
& l'Art ont pris plaifir à former ; M. Gardel
, quia le ralent le plus hardi ,&le plus
décidé , tous ces premiers talens de la
danſe &après eux la brillante Mile Dorty
val & M. Gardel le jeune , enſemble&
féparément , ont ravi l'admitation& les
fuffrages du Public enchanté.
COMÉDIE FRANÇOISE.
1
LES Comédiens François ordinaires du
Roi ont donné , le ſamedi 13 Août, la première
repréſentation d'Adelaide de Hongrie
, tragédie nouvelle en cinq actes , pat
M. Dorat. Cette tragédie avoit déjà été
imprimée en cinq actes en proſe , ſous le
titre des Deux Reines ; mais l'auteur, en
la mettant en vers , y a fait de ſi grands
changemens , que c'eſt une pièce toute
différente.
11.
SEPTEMBRE. 1774. 199
1
!
Adelaide , du ſang royal de Hongrie ,
eſt deſtinée à épouſer Pepin , fils de Chardes
Martel , & Roi de France. Adelaïde
avoit éré confiée par la Reine ſa mère
aux foins de Margiſte, Femme de ſa Cour,
qui l'éleva dans un couvent avec Alife fa
fille. Ces deux jeunes perſonnes étoient
du même âge , & avoient contracté l'amitié
la plus tendre. Il y avoit long - temps
qu'Adelaïde étoit éloignée des yeux de
ſa mère lorſque ſon hymen fut réſolu.
La perfi de Margiſte conçut alors le projet
de faire périr Adelaïde , & de mettre à ſa
place , par un échange criminel , Aliſe ſa
fille ſur le trône de France. Elle éloigne
toutes les perfonnes attachées à la Princeſſe
, excepté un jeune audacieux dont
elle flatte l'ambition & qu'elle charge de
J'exécution deſon crime. Elle l'arme d'un
poignard , ayant pris la précaution de lui
donnerun poiſon lent qui devoit le faire
périr avec la mémoire de ſon forfait. Ce
jeune criminel frappe ſa victime , & fe
fauve. Il ſent bientôt les atteintesdu poifon
: on lui donne du ſecours , on le délivrede
la mort; mais il n'échappe point
à fes remords ; il veut aller déclarer fon
crime,& fubir fon fupplice,lorſqu'il eſt
pris par les François qui étoient en guerre,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
comme un eſpion ,& enfermé pendant
cinq ans dans une prifon. Cependant
Adelaïde ne fuccombe pas ſous le fer du
meurtrier ; ſes jours ſont conſervés ; elle
eſt recueillie par Ricomer , un des Chefs
des Gaulois . Ce guerrier vertueux fertde
père à cette Princeſſe ; &, lorſque la paix
lui permet de venir jouirdes bienfaits &
de la préſence de Pepin ſon Roi , il lui
annonce cette Princeſſe ſous le nom
qu'elle avoit pris d'Emilie pour cacher fon
rang& fon infortune. Aliſe ſur le trône,
dominée par ſa cruelle mère qui ne la
quitte point , eſt l'épouſe adorée de Pepin
&mère de pluſieurs enfans , ſans pouvoir
goûter les douceurs de ces titres de Reine
, d'épouse & de mère , tous ufurpés ,
& qu'elle ſe reproche continuellement
d'avoir au prix du ſangde ſon amie. Elle
ne peut renfermer dans ſon coeur l'ennui
& la triſteſſe qui la conſument; elle inquiette
le Roi par ce ſombre myſtère
qu'il ne peut pénétrer. Elle eſt toujours
fur le point de tout révéler ; mais l'aſcendant
de ſa mère criminelle , & la crainte
de la livrer au ſupplice qu'elle mérite , la
forcentau filence.Le meurtrier d'Adelaïde
eſt à peine délivré de ſes fers qu'il vient
trouver Ricomer, découvre le forfait de
SEPTEMBRE. 1774. 201
Margiſte , fon ambition& le crime dont
il a été l'artiſan.
Ricomer frémit à cet horrible récit; il
fait arrêter le coupable pour parvenir à
conſtater la vérité de tant de forfaits . II
ſoupçonne alors qu'Emilie eſt cette Adelaïde
échappée au poignard de l'affaffin .
Il l'oblige bientôt elle-même à avouer le
fecretde ſa naiſſance &de ſes malheurs ,
qu'elle cachoit par générofité & par la
crainte de faire punir les coupables. Il
inſtruit Pepin qu'il est trompé. Ce jeune
Roi ne peut foutenir le jour affreux que
cet ami répand ſur les objets de fon
amour , fur ſa femme & ſes enfans . La
cruelle Margiſte veut en vain effrayer
Ricomer en l'interrogeant ſur cette Princeſſe
qu'elle n'a pas encore vue , & qu'il
veut produire à la Cour ; Ricomerjette
lui - même l'épouvante dans cette anme
coupable , en lui faiſant entrevoir qu'Adelaïde
eſt encore vivante. Elle ne réuſſis
pas davantage auprès du Roi , en alléguant
des ſoupçons contre la jeune étran
gère. Pepin rend trop de justice à la vertu
ſévère de ſon favori ; mais combien il
effraieMargiſte & la Reine,en leur apprenant
que la Souveraine de Hongrie s'eſt
rendue à ſes ſollicitations , &qu'elle doit
202 MERCURE DE FRANCE.
arriver, ce jour même , à ſa Cour pour con
foler fa fiile,&difliper le chagrin dont elle
s'obſtine àlui cacher la cauſe!Margitte &la
Reine font interditesà la nouvelle de l'arrivée
imprévue d'une Princeſſe qui doit
découvrir leur perfidie & les confondre..
La Reine de Hongrie paroît , & ne peut
comprendre pourquoi ſa fille , ou celle
qu'elle croit telle , s'obſtine à ſe dérober
à ſes regards. Margiſte , profitant & abufant
encore de la confiance de ſa Souveraine,
ſuppoſe que le chagrin de la Reine
vientde la certitude qu'elle a que le Roi
veut la répudier, & lui préférer unejeune
Beauté que Ricomer fon favori lui a pré
fentée; cette mère s'irrite de tant d'affronts
&veut en tirer vengeance. Enfin la vérité
perce le voile qui l'enveloppoit ; le
Roi confond Margiſte en lui oppofant le
témoin de ſon crime ; il la fast arrêter ;
mais cette femme audacieuſe arrache
l'épée d'un de ſes gardes & s'en perce le
fein. Adelaïde apprenant que c'eſt fon
amie qui occupe ſa place , veut lui facrifier
ſes intérêts & fes prétentions ; la Reine
eſt décidée au contraire de rendre i
fon amie les titres qu'elle a eu la foibleffe
d'ufurper , en cédant aux intrigues & à
Pambition de ſa mère. Elle regrene ce
SEPTEMBRE. 1774. 203
pendant ſes enfans & l'époux le plus aimé.
Le Roi lui - même ne veut pas confentir
à ce grand ſacrifice que l'auſtère
vertu de Ricomer & la loi de l'Etat lui
commandent ; mais la Reine ſe fair juftice
elle-même. Elle aflemble les Grands
du royaume , elle leur déclare qu'Adelaïde
doit monter ſur le trône qu'elle a
uſurpé ; elle cède à ſon amie une place
qui lui appartient; elle oblige même ſes
enfans de lui rendre leur premier hommage
commé à leur fouveraine ; elle les
met ſous ſa protection , & ſe poignarde.
Tel eſt à peu- près le plan de ce drame ,
autant que nous avons pu le faifir d'après
une repréſentation. Cette tragédie eſt ,
comme on peut le concevoir d'après cette
fimple expofition , très - compliquée ; les
événemens ſont ſi multipliés & fi précipités
qu'ils n'ont pu être ſuffisamment
préparés , & fondés ſur la vraiſemblance.
L'intérêt que l'on prend fucceſſivement
pour Pepin , Prince foible , mais généreux
; pour la Reine coupable , mais fe
facrifant à la justice & à l'amitié ; pour
Adelaïde , Princeſſe aufli généreuſe qu'in
fortunée ; pour Ricomer , homme vertueux
& ami ſincère de fon maître , eft
néceſſairement trop divifé&trop com
204 MERCURE DE FRANCE.
traire à l'unité qui eſt une règle de la taifon
, de l'art & du théâtre .
La multitude des perſonnages , dont
pluſieurs doivent éviter de ſe rencontrer,
nuiſent à la marche de l'action. Cependant
la beauté du ſpectacle , le caractère
d'un jeune Roi généreux & ſenſible ,
quelques ſituations intéreſlantes , pluſieurs
maximes bien énoncées , & beaucoup de
vers heureux , & plus encore la réunion
des premiers talens ; ſavoir , de Meſdames
Dumeſnil , Veſtris , St Val & Raucour
, dans les quatre rôles principaux ;
de M. Molé repréſentant Pepin , de M.
Brifart jouant Ricomer , de M. Montvel
le meurtrier d'Adelaïde; enfin les applaudiffemens
donnés au jeu de ces grands
acteurs , fe confondant avec ceux accordés
aux beautés de détail du poëte , ont foutenu
cette tragédie & en font le ſuccès.
DÉBUT.
M. Dorceville a débuté le mercredi z
Août , par le rôle de Potieučte. Il a joué ,
depuis, Darvianedans Mélanide , & Ar-
Janne dans Rhadamiſte. Certe acteur avoit
déjà paru fur ce theâue; il s'eſt beaucoup
exercé en province ; il a acquis des talens
&une habitude de la ſcène qui peuvent
le tendre utile à ce Spectacle.
SEPTEMBRE. 1774. 205
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ordinaires dua
Roi ont donnéle jeudi 11 Août, la premièrerepréſentation
de la repriſe desNymphes
de Diane , opéra comique en un acte , en
vaudevilles , par M. Favart. Ce petit drame
fut repréſenté , pour la première fois
en 1747 , à Bruxelles par les Comédiens
duMaréchal Comte de Saxe ;&, en 1753 ,
à Paris à la Foire St Laurent. Beaucoup
d'eſprit& de gaieté , l'art de parodier des
aits connus& bien choiſis , labonne comédie
traveſtie ſous des vaudevilles agréa.
bles , tous ces avantages diſtinguent les
productions charmantes que M. Favart a
faitespour l'ancien théâtre de l'Opéra Comique.
Mais ce genre n'eſt plus le goût
dominantde la Nation ; ondetire un intérêt
plus ſérieux dans les drames , & l'on
veut moins de nud , ou une gaze moins
tranſparente dans les tableaux galans expoſés
au Public. Cependant les Nymphes
deDiane ont eu du ſuccès à cette repriſe,
& pouvoient en avoir un ſupérieur , avec
quelqu'adouciffement dans les traits un
peutrop fenfibles. Cet opéra- comique eft
parfaitementjoué.
206 MERCURE DE FRANCE.
LE
ARTS.
LE 25 Août ,jour de St Louis , l'Aca
démie de St Luc , fous les aufpices de
M. le Marquis de Paulmy fon protecteur,
a fait l'ouverture d'un Sallon , rue Neuve
St Merry , à l'hôtel Jabach , où ſont expoſés
publiquement les ouvrages de peinture
& fculpture qui compoſent ladite
Académie. Nous rendrons compte de
cette expoſition.
Manufacture de Porcelaine de Sève.
Le jeudi 28 Juillet dernier , à fix heures
du foir , la Reine , Madame , & Madame
In Comteffe d'Artois ont honoré de leur
préſence la Manufacture de Porcelaine à
Sève. Ces Princeſſes ont loué la beauté
des ouvrages de cette manufacture, où la
richeſſe , le goût & les talens les plus diftingués
fe reuniffent pour orner les formes
élégantes & relever l'éclat de la
porcelaine la plus parfaite qui ſoit connue.
Cette porcelaine , par les foins du
favant chimiſte académicien dont les
2
SEPTEMBRE. 1774 207
:
François& les Etrangers honorent également
les écrits lumineux & les heureux
travaux , furpaffe en beauté , en folidité
en blancheur , & par la vivacitě
des couleurs de la peinture , tout ce que
l'ancien Japon ,& l'Europe offrent en ce
genre de plus curieux. Le portrait du Roi
& celui de la Reine ſont repréſentés en
médaillons de porcelaine , très - neffemblans
& ornés de fleurs ; la Reine for
agréablement furpriſe lorſqu'en confidérant
les différens ouvrages de cette manufacture
, Sa Majeſté reçut ces deux médaillons
qui lui furent préſentés avec ces
vers::
Sur le Médaillon du Roi..
Du Peuple à ton avénement ,
Louis , tu te montres le père ,
Et , de ſon premier mouvement,
Mte nomma LOUIS LE POPULAIRE
Sur le médaillon de la Reine..
De notre auguſte Souveraine
L'amour du peuple fait la loi ;
Français , vous voyez votre Reine:
Des mêmes yeux que votre Roi..
208 MERCURE DE FRANCE.
GRAVURES.
I.
Emblèmes gravés par M. Godefroi , d'aprèsla
compofition de M. le Chevalier
de Bérainville,& préſentés au Roi, à la
Reine , à la Famille Royale par M.
le Chevalier de Bérainville , à Marly ,
le 30 Juillet dernier. Le prix de chacun
de ces Emblêmes eſt de 1 liv. 4fols.
AParis , chez Latrée , rue St Jacques ,
àla Villede Bordeaux.
CES Emblêmes font accompagnés d'une
médaille qui en explique l'allégorie ingénieuſe
, avec des vers dictés par le zèle
&l'amour refpectueux d'un bon citoyen.
II.
Repasdes Moiſſonneurs , eſtampe d'environ
16 pouces de large ſur 12 de haut.
Prix , 12 liv. A Paris , chez F. Janiner,
graveur , rue de l'Hirondelle vis- à- vis
l'Ecole gratuite , & chez le Père &
Avaulez , marchands d'eſtampes , rue
StJacques.
SEPTEMBRE. 1774. 209
Cette eſtampe eſt gravée par F. Janinet
d'après ledeſſin original de Pierre AlexandreWille,
peintredu Roi. La compoſition
de cette eſtampe eſt très - riche & repréſente
avec naïveté une multitude de moiffonneurs
, hommes & femmes , les uns
affis , les autres de bout , occupés à prendreleur
repas.Des acceſſoires ornent cette
compoſition,que le graveur a rendue avec
intelligence dans la manière d'un deſſin lavéavec
pluſieurs couleurs. On ſe perfuadera
facilement , en voyant cette gravure,
qu'il a fallu au moins cinq planches pour
rendre ces différentes couleurs , qui font
illuſion & répandent beaucoup de gaieté
&d'agrément ſur l'eſtampe.
III.
Portraits du Roi & de la Reine , gravés
par le ſieur Briceau, par une nouvelle iné.
thode ; dans le genre de la miniature coloriée.
Ces portraits font réunis dans la
mêine eſtampe, Prix , 3 liv. AParis , chez
l'auteur , rue StHonoré , vis- à- vis i'hôtel
desAméricains .
I V.
Portraitde Bayle , gravé en médaillon &
& orné des attributs de ſes travaux ,
210 MERCURE DE FRANCE.
par M. Savart. A Paris , chez l'auteur ,
rue& près- le Petit St Antoine , au coin
dela rue Percée , & chez les marchands
d'eſtampes .
Ce portrait eſt gravé avec beaucoup de
foin , de finelle & d'effet ; il enrichit la
colletion précieuſe des Hommes célèbres
, confactés par les burins de M. Fi
quet & de M. Savart .
V.
Portraitde M. Caron de Beaumarchais,
gravé en médaillon par M. de St Aubin
d'après le deſſin de M. Cochin. A Paris,
chez Ruault , libraire , rue de la Harpe.
Prix , 1 liv. 4 fols .
V I.
:
La Marchande de noix.
La Marchande de bouquets à la guin.
guette , deux eſtampes en pendant , gravées
par M. Mathieu d'après le deſſin de
M. Beugnet ; hauteur 10 pouces &demi,
largeur 12 pouces &demi. Prix chacune
I liv . 4 f. A Paris , chez M. Beugner ,
place St Michel , maiſon de M. Vignon ,
marchand de vin . .:
12
SEPTEMBRE. 1774. 211
MUSIQUE.
I.
MLLE DE ST MARCEL a ſouvent
confacré ſa voix & ſes talens ſur le
clavecin , la guitarre & la harpe , dans
des concerts , au profit &au ſoulagementdes
captifs , des pauvres , des malades
&des prifonniers , en différentes Villes
du Royaume , où elle s'eſt acquis beaucoup
de réputation , ſuivant les témoi
gnages que lui en ont rendus les papiers
publics&des lettres honorables de pluſieurs
perſonnes eminentes dans l'Egliſe
& dans la Magiſtrature. Cette jeune &
aimable virtuoſe , fixée à Paris , où elle
a chanté autrefois au concert ſpirituel
avec ſuccès , ſe fait quelquefois entendre
dans les Eglifes aux Offices ſolem
nels.
M. Hauſbrouk , virtuoſe très- célèbre ,
connoiffant depuis long-temps les talens
de cette Demoiselle , a été curieux de
les entendre de nouveau , & plus encore
lorſqu'il a ſu qu'elle avoit eu l'honneur
de les exercer devant leurs Alteſſes
Séréniſſimes Monſeigneur le Prince de
212 MERCURE DE FRANCE.
Condé ; Madame la Ducheſſe de Bourbon
, & pluſieurs autres Princes & Princeffles
, qui lui ont témoigné la plus
grande ſatisfaction. Il a confirmé leuts
éloges , & a beaucoup engagé cette Demoiſelle
à ſe faire connoître des Amateurs
illuftres .
,
Elle donne concert chez eile tous les
Mardis à cinq heures du foir. Elle y
chante des morceaux choiſis & variés
en s'accompagnant des différens inftrumens
dont elle joue. On a ſoin de remplir
quelquefois les intervalles de la muſique
par la lecture de quelques Poéſies
fugitives que pluſieurs Auteurs ſe font
un plaifir d'y apporter.
Mademoiselle de St Marcel donne
des leçons chez elle , & en Ville , &
va ſe faire entendre chez les perſonnes
de diſtinction qui lui font l'honneur de
la demander , accompagnée de M. fon
Père.
Sa demeure est dans le Cloître Saint-
Benoît , la feconde porte cochère , à gauche,
en entrant par la rue des Mathurins.
I I. 1.
Méthode pour le violoncelle, dédiée à M.
Rigaut , phyſicien de la Marine , com
SEPTEMBRE. 1774. 213
poſée par M. Tillière , élève du célèbre
Bertau; prix , 7 liv. 4 f. A Paris ,
chez le Geur Jolivet , éditeur & marchandde
muſique de la Reine, rue Françoiſe
près la rue pavée St Sauveur , à la
Muſe lyrique & aux adreſſes ordinaires,
Cette méthode réunit les principes par
leſquels feu Bertau & M. Tilliere ſon
élève font parvenus à maîtriſer le violoncelle&
à le rendre un inſtrument propre
àexécuter non-ſeulement toutes fortesde
baſſes , mais encore des fonates & des
morceaux de chants. L'auteur de cettemé
thode s'eſt mis à la portée des amateurs.
Il leur donne dans tous les tons des leçons
pour la conduitede l'archet , le doigté, les
démanchemens , les accords & les arpèges.
Il guide en quelque ſorte ſes élèves
de poſitions en poſitions; il leur indique
enfin les procédés les plus propres à faciliter
l'exécution & à tirer de l'inſtrument ces
ſons pleins , moelleux , ſi analogues à la
voix humaine & qui donnent au violoncelle
la ſupériorité ſur tous les autres inftrumens
de baſſe. Cette méthode ſera
particulièrement utile à ceux qui , étant
privés des leçons des habiles profeſſeurs
de cet inſtrument , veulent avoir ces le
214 MERCURE DE FRANCE.
çons devant les yeux & s'épargner dans
l'étude qu'ils font du violoncelle une
Foutine longue , faftidieuſe & ordinairement
plus capable de les égater que de les
avancer.
On distribue chez le même marchand
de muſique & du même auteur un livre
de fonates eſtimées, & un recueil d'airs tirés
des intermèdes italiens & opéra-comiques
arrangés pour deux violoncelles , &
pouvant ſervirde leçons aux amateurs qui
ſe procureront la méthode que nous verons
d'annoncer.
2.
e
Ouverture de Julie , arrangée pour le
clavecin ou le forté-piano , avec accompagnement
d'un violon , ad libitum , par
M. Benaut , Me de clavecin. Prix , 2
liv . 8 f. chez l'Auteur , rue Gît le-coeur ,
la deuxième porte cochère , à gauche ,
en entrant parle Pont-Neuf ; & aux
adreſſes ordinaires de muſique.
On trouve aux mêmes adreſſes &
du même Auteur les Ouvrages ſuivans.
Pièces d'orgue , prix 3 liv, ou Mefle
en fa - majeur , dédiée à Madame de
Montmorency, Laval , Abbelle de l'Abbaye-
Royalede Montmastre.
SEPTEMBRE. 1774. 215
IIL. Recueil des Vaudevilles des Opéras
-Comique arrangés pour le clavecin ou
le forté - piano dédié à Mde la Comteſſe
d'Herainville par M. Benaut , Me
de clavecin , gravé par Madame ſom
épouſe. Prix une liv . 16 f.
:
Comput Ecclésiastique , ou tables perpétuelles
du cycle lunaire , ou nombre
d'or , des épactes , du cycle ſolaire ,
des lettres dominicales , de l'indiction
romaine , des lettres du martyrologe ,
&pour tous les jours de chaque mois
& ceux de la ſemaine ; imprimé en une
feuille. Prix , 30 f. ANantes chez Vatar
fils aîné , & à Paris chez Mérigot le
jeune, libraire quai des Auguſtins , maifon
neuve au coin de la rue Pavée.
Leçons de Langues Italienne , Espagnole
&Française.
LEfieur Borfaochini , natif de la Ville
de Sienne en Toscane, eſt connu en différens
Pays par les ſuccès avec leſquels
il a enſeigné à un grand nombre de per
ſonnes les Langues Italienne , Eſpagnole
& Françaiſe , dont il a étudié & appro-
1
216 MERCURE DE FRANCE.
fondi les principes. Il vient de ſe fixer à
Paris , où il offre aux Français & aux
Errangers ſes ſervices , avec une nouvelle
méthode qui lui eſt toute particulière
pour enfeigner ces Langues fort aifément&
en peu de temps.
Sa demeure eſt à l'Hôtel St Germain ,
chez M. Henri , rue des Fofflés-Saint-
Germain- l'Auxerrois , vis à-vis le culde
Jac de Sourdis , à Paris.
ÉCRITURE.
LE 17 Juillet le Sr Ourbelin de l'Academie
Royale d'écriture de Paris, a eu l'honneurde
préſenter au Roi untableau en ornement
de ſa compoſition , exécuté à la
plume&encrede couleur. Dans le haut,
ſe voit l'écuſſon des Armes de Sa Majeſté
&divers attributs militaires; au milieu eſt
une pièce de vers adreſſée au Roi fur fon
avénement au trône , & au bas eſt une
Minerve aſſiſe écrivant ces mots : virtutis
corona.
Le même jour , le ſieur Ourbelin a eu
l'honneur de préſenter à la Reine une
Horloge botanique ſur le ſommeil des
plantes & les veilles des fleurs: vers le
milicu
SEPTEMBRE. 1774. 217
1
milieu , dans un médaillon , ſe voit le
chiffre de Sa Majesté ſurmonté d'une,
couronne royale , au- deſſous , font des
entrelas de guirlandes de fleurs qui contiennent
une pièce de vers .
PRECIS du procédé qu'on afuivipour barrer
un des bras de la rivière de Seine
à Neuilli , & la faire paſſer toute entière
Sous le nouveau Pont.
LE bras de la Seine avoit en cet endroit
56 toiſes avant qu'on travaillât derrière
la culée du nouveau Pont , mais
par les terres qu'on y a rapportées , il étoit
réduit à 40 toiſes au commencement de .
certe campagne ; à la fin de Juillet la
rivière n'avoit plus que 14 toiſes de
largeur , au moyen d'un banc de terre ,
large de 10 toiſes & à la hauteur de
quatre pieds au deſſus du niveau de l'eau.
La rivière ainſi reſſerrée ,le courant augmentant
tous les jours en force & en
vîteffe , M. Perronet fit battre quelques
pieux en travers pour amarer les bateaux
qui amenoient de la terre , & faciliter
leur décharge dans les endroits conve-
K
218 MERCURE DE FRANCE.
۱
nables . On fit enſuite , à la tête de
l'Iſle , pluſieurs ſaignées pour déboucher
un volume d'eau qu'on a évalué à la
moitié de ce qui en paſſoit dans le
bras qu'on vouloit ſupprimer. Malgré
cette précaution , ce qui paſſoit d'eau
avoit encore affez de force pour déplacer
les terres à meſure qu'on en rapportoit.
Le 25 Juillet on fit une eſpèce
de batard-d'eau avec trois files de pieux
battus en travers de la rivière , ſur lefquelles
on contruifit un Pont de fervice
, pour faciliter la manoeuvre. Le
premier Août on y mit trois atteliers
de charpentiers pour battre des pal- planches
; ils n'en eurent pas plutôt chaffé
chacun quatre pieds , que l'eau , ſe trouvant
trop reſſerrée , les déchauſſa en affouillant
le terrein.
D'après un profil exact du fonds de la
rivière que M. Perronet fit lever , il donna
l'ordre de faire échouer des bateaux : favoir,
trois petits batelets, chargés de terre
àl'endroit le plus profond de la rivière ,
& le long du Pont de ſervice ; on y jeta
des faſcines remplies de moëllons ; après
avoir ainſi preſque dreſſé le terrein dans
le fond , on fit échouer un bateau de 9
SEPTEMBRE. 1774. 219
E
;
a
→
ゴ
را
1
toiſes de long , ce qui commença à barrer
le courant dans toute ſa largeur :
auſſi l'eau remonta-t- elle par-deſſus , &
il ſe fit en outre un courant par-deſſous
dans la partie qui étoit affouillée , &
que les batelets n'avoient pas exactement
remplie ; en moins d'une heure l'affouillement
en cet endroit étoit de 17
pieds , au lieu de 10 pieds & demi . On
continua de jeter des faſcines de 12
pieds de long , des bottes de foin remplies
de pierres , & quelques gros moëllons
ſéparément. On fit approcher un
ſecond grand bateau chargé de terre ;
on le fit échouer de champ & à côté
du premier. Comme il étoit mince , il
ſe rompit en échouant , & ſe moula
en quelque forte au profil du fond de
la rivière. L'eau ne pouvant plus paſſer
deſſus ni deſſous le premier bateau
échoué , elle remonta de deux pieds
au-deſſus de ſon niveau. On fit approcher
de nouveaux bateaux pleins de
terre que l'on déchargea derrière ceux
qu'on venoit d'échouer. Les Gardes
Suifles , commandés pour cette opération
, ne ceſſoient de jeter des fafcines ,
des bottes de foin & des moëllons
dans les endroits où il ſe formoit des
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
courans. Les atteliers des terraſſiers qui
chargoient des terres ſur les deux bords
de la rivière , venant au-devant les
unsdes autres , ſe rejoignirent en moins
de deux heures , & couvrirent de terre
les bateaux échoués. C'eſt par cette
manoeuvre rapide que M. Perranet eit
parvenu à barrer un bras de la Seine
qui étoit conſidérable .
Le Cri de la Seine , pendant la manoeuvre
• ingénieuse faite à Neuilly le premier
d'Août.
DEPUIS la naiflance des âges
Toujours libre &toujours plus fidèle à mon choix,
Jepromenois mes eaux fur les mêmes rivages ;
Qui peutdonc aujourd'hui me preſcrire des loix ?
Ne fuis-je plus cette ſuperbe Seine
t
Qui nourriffoit l'orgueil des mers !
Quel dieume captive&m'enchaîne ?
Quelle audace à mes bras oſe donner des fers !
On a donc oublié que je ſuis Souveraine !
Ledépit , le courroux ſe peignent fur mon front...
Neptune , venge moi de cet indigne affront....
SEPTEMBRE. 1774. 221
4
Mais que dis -je ! & pourquoi me plaindre ?
J'apperçoisPerronet;rienpour moi n'eſt à craindre.
Si par ſon art fublime il reſſerre mesbords ;
A fléchir devant lui s'il a pu me contraindre,
Je dois ,dans les plus doux transports ,
Applaudir la première à ſes ſavans efforts .
Oui , ſon génie inépuiſable
Par ce nouveau prodige ajoute à ma beauté
Etde mon cours antique & refpectable
Augmente encor la majeſté.
ParMile Cofſon de la Creſſfonniere.
LETTRE de M. de Voltaire à
M. Perronet.
Au Château de Fernay , 28 Juillet 17748
Vous me donnez , Monfieur , une grande envie
de prendre la poſte pour venir voir le pont de
Neuilly. Je partirais ſur le champ, ſi mes 80 ans
&mes maladies continuelles ne me retenaient . Il
eſt triſte de mourir ſans avoir vu les monumens
qui illuftrent (a patrie. Je vous remercie bien ſenfiblement
d'avoir eu la bonté de me faire voir le
deſſin de ce bel ouvrage. Je ne doute pas que le
Roi n'employe vos rares talens à de nouveaux
chef-d'oeuvres qui immortaliſeront fon fiècle &
ſon règne. Je vous prie de me compter dans le
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
grand nombre de vos admirateurs. Les estampes
me paroiflent dignes du pont. Vous m'avez pénétré
de l'eſtime & de la reconnaiſlance fincère
avec laquelle j'ai l'honneur d'être ,
MONSIEUR ,
Votre très - humble & trèsobéiflant
ſerviteur ,
VOLTAIRE , Gentilhomme
ordinaire du Roi.
QUATRAIN A LA REINE .
Vous renoncez , charmante Souveraine ,
Au plusbeaude vos revenus ;
Mais que vous ſerviroit la ceinture de Reine ?
Vous avez celle de Vénus .
Par M. le Comte de Couturelle.
VERS à M.le Moine qui travailloit au
bufte de la Reine.
Pour rendre un tel objet , moderne Praxitele ,
Les efforts de ton art ſont encor ſuperflus ;
Sans cefle il te faudroit refaire ton modèle ;
Marie a chaque jour une beauté de plus .
Par M. le Chev. de Juilly de Thomaſſin.
SEPTEMBRE. 1774. 223
LE FOURMI- LION & LA FOURMI ..
Fable.
DANSun ſable ſec & mobile ,
Fourmi -lion , au pied d'un vieil ormeau ,
Avoitcreusé ſon domicile.
Au centre de ſa foſſe , ainſi qu'en un tombeau
Sous le ſable tapis , le drôle en embuſcade ,
Depuis un mois & plus , attendoit ſon dîner.
Ungourmand va s'imaginer
Qu'ildevoit être bien malade.
Erreur. Quoilfi long-temps ne vivre que d'eſpoir ?
C'eſt un mauvais moyen pour ſe faire un bon
chyle.
D'accord. Il eſt certain qu'après telle vigile
L'animal avoit faim ; bientôt vous l'allez voir.
Au fond de ſon entonnoir ,
Le rulé , vaille que vaille ,
Tient ouverte ſa tenaille ,
Sans ſouffler , ſans ſe mouvoir .
Malheur au premier inſecte
Qui , vers l'antre du chaſſeur ,
Dirigera , ſans frayeur ,
Sa marche peu circonſpecte !
Il faut que ſon ſang humecte
Le goſier de monſeigneur.
Ocomment ſoupçonner un pareil artifice ?
Kiy
224 MERCURE DE FRANCE.
Télémaque , au détroit , au moins put dire,
«hola!
Que notre pouppe , ici , des rocs ſe garan-
>> tifle. 20
Par le bruit de ſes flots , le gouffre de Sylla
Avertifloit le fils d'Ulyfle :
Mais tout eſt calme ici , rien n'inſpire l'effroi :
Nuile croix , nul gibet , en un mot nul indice
N'y dit au voyageur : « Ami , prends garde à toi ;
>>Double le pas : mal va dans cet hofpice. >>
Aubord du gliſlant précipice
Arrive une Fourmi : l'imprudente avarice
Au même inſtant la ſtimula,
La pécore s'arrête , avance un peu , s'engage.
Oh! oh ! ( dit-elle ) on trouveroit , je gage ,
Ungros tréſor , au fond de ce trou là :
Letemps me preffe; c'eſt dommage.
Comme elle eut tenu ce langage ,
Sous ſes pieds la terre trembla.
Du fond de l'antre une grêle de pietre ,
Au même inſtant , partit , vola
Au- deſſus de l'aventurière ,
Tomba ſurelle & l'accabla.
Vains efforts pour trouver ſon ſalut dans la fuite.
L'inſecte roule au fort de l'ennemie.
On tient Madame la Fourmi :
On l'entraîne , on l'aveugle ! ha ! hé! ſeigneur
hermite ,
(Dit-elle ) un moment; reſtez coi.
SEPTEMBRE. 1774 225
J'arrive , tout exprès , pour vous faire vifite.
Si c'eſt vous offenſer , pardon : connoiflez-moi.
Avec vos ennemis n'allez pas me confondre
Jen'en fuis point , je vous jure ma foi.
Fourmi- lion fans lui répondre ,
Des deux parts lui perce les flancs ;
Se gorge , en la ſuçant , puis lance le ſquélette
Aplus d'un pied de ſa retraite ,
De peur d'effrayer les paflans.
Lecteur , la Fourmi de ma fable
C'est tout mortel infatiable
Que l'appât de l'or va tentant :
Et l'animal impitoyable
Fourmi- lion , c'eſt un traitant.
Par un Aſſocié de l'Académie
de Marseille.
BIENFAISANCE.
UN Seigneurqui tient un rang diftingué
à la Cour & à qui appartient la terre de
C.. .... fituée en Picardie , eſt dans
l'uſage depuis long- temps dedonner 200
liv. pour préfent de noces , à toutes les
filles dudit C: .. .. , lorſqu'elles n'ong
point en propriété deux mines de terre :
......
Kv
226 MERCURE DE FRANCE .
leſquelles 200 liv. font délivrées auffi- tôt
la célébration du mariage .
Tout monregret , Monfieur , en vous
annonçant cet acte de bienfaiſance , c'eſt
qu'il ne m'eſt point permis d'en nommer
l'auteur dont le nom pourroit être infcrit
auprès des Farnèſes & des Montmorencis ;
dirai -je enfin à côté du nom de l'auguſte
Princeffe que tous les Français regardent
comme leur ange tutelaire & l'aſtre de
leur bonheur.
LA GACHE fils .
ANECDOTES.
I.
Lors de la priſe de Rome par les Gaulois
, fous Brennus , les vieux Sénateurs
qui ne voulurent pas ſurvivre à la perte
de leur patrie , ſe mirent ſur le ſeuil de
leurs portes , dans leurs chaires curules ,
avec tous les ornemens de leur dignité.
Les Gaulois furent ſaiſis de reſpect &
d'admiration à la vue de ces vieillards
immobiles que quelques- uns prirent pour
autant de ſtatues. Un jeune ſoldat s'approcha
de Papirius Curfor , & le prit par
la barbe : le vieillard , indigné de l'infoSEPTEMBRE.
1774. 227
lence de ce barbare , lui donna ſur la tête
un coup du bâton d'yvoire qu'il tenoit à
ſa main : le foldat lui plongea ſon épée
dans la poitrine , & ce fut le ſignal du
carnage .
I I.
Un acteur qui venoit de Flandres , débutoit
à Paris dans le rôle d'Andronic
avec fort peu de ſuccès ; & lorſqu'il vint
à dire : Mais pour ma fuite , ami , quel
parti dois -je prendre ? un plaiſant répondit
: L'ami , prenez la poſte & retournez en
Flandre.
III.
Un Juge fit lever la main à un Teintu
rier ; comme les Teinturiers ont ordinairement
les mains noires , il lui dit :
mon ami ! ôtez votre gant. Monfieur ,
repliqua le Teinturier , mettez vos lunettes.
I V.
Un acteur qui avoit du talent , mais
une mauvaiſe prononciation & une difficulté
d'organe , débutoit à la Comédie
Françaiſe à Paris. Les avis étoient partagés;
mais quelqu'un interrogé ſur ce qu'il
en penſoit , répondit : Il est fort bon ; il
ne lui manque que la parole.
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
1.
Le Trésor de la Bouche.
Le fieur Pierre Bocquillon , marchandgantierparfumeur
à Paris , à la Providence , rue St Antoine
, entre l'Eglife de MM. de Ste Catherine &
la rue Percée , vis-à-vis celle des Balets , annonce
au Public qu'il a été reçu à la Commiſſion royale
de Médecine , le 11 Octobre 1773. Il continue
depuis nombre d'années , de vendre une liqueur
nommée le véritable Tréfor de la Bouche , dont il
eſt le ſeul compofiteur. La vertu de ſa liqueur eft
deguérir tous les maux de dents, tels violens qu'ils
puiſſent être; de purger de tous venins , comme
chancres , & enfin de préſerver la bouche de tout
ce qui peut contribuer à gâter les dents . Cette
liqueur a un goût gracieux à la bouche , rend
Thaleine agréable & douce , conſerve même les
dents , quoique gâtées .
L'auteur reçoit tous les jours de nouveaux fuffrages
ſur l'excellence de ſa liqueur , par nombre
de certificats que lui envoient ſans ceſſe des perfonnes
de la première diſtinction. Il y a desbouteillesà
10 , 5 , 3 liv & à 24 ſols. Il donne la
manière de s'en ſervir avec ſignature & paraphe de
fa main, & met ſes noms de famille & de baptême
fur les étiquettes des bouteilles &bouchons . Il a
mis ſon tableau à la porte de la boutique , pour
affurer la demeure au Public. Il vend auffi le tafferas
d'Angleterre pour les coupures & brûlures .
L'auteur prie les perſonnes qui lui feront l'honneur
de lui écrire d'affranchir leurs lettrCS.
SEPTEMBRE . 1774. 229
II.
Le ſieur Delac continue de peindre tous les cheveux
roux , blancs ou gris de la couleur qu'on defire
, comme noir , chatain - brun ou clais , ſans
que l'uſage de cette peinture porte aucun préjudice
, ni que par aucun frottement la couleur ſe
perde. Il arrête la chute des cheveux dans 24
heures pour ne plus tomber de la vie : en faiſant
uſage deux ou trois fois par mois de ſa compoſition
, il les empêche de grifer; il en fait revenir
où il en manque , & même où il n'en reſte pas
du tout; il ſuffit pour cela d'une bouteille au
plus qui eſt du même prix. Le prix pour la peinture
des cheveux eft de 7 liv. 4 ſols ; pour les
ſourcils & paupières , 3 liv .; pour en empêcher
la chûte , en faire venir où il en manque , 7 liv.
4fols , chaque article ; & pour les empêcher de
grifer 15 liv. Il fait auſſi tomber fans douleur les
cheveux qui avancent trop fur le front, & le poil
follet qui vient quelquefois aux femmes; le prix
eſt de 6 liv. Il fait diſparoître toutes taches de.
rouffeur & autres du viſage, fait toute forte de
pommades tant pour le luftre de la peau , que
pour effacer les rides de toute eſpèce : le prix des
deux articles eſt de 6 liv . chacun ; il compoſe une
Eau qui blanchit la peau&lui rend le veloutéde
la première jeuneſſe : le prix eſt de 7 liv. 4 fols.
Il demeure à Paris , rue Bourbon la Ville-Neu
we, entre lefieur Quinſon , perruquier , &leMar
chand de vin.
III.
Un Négociant , arrivé depuis peu de temps de
laNouvelle Orléans , capitale de la Louiſiane, a
230 MERCURE DE FRANCE.
apporté avec lui de la véritable Graiffe d'Ours
pure & naturelle , préparée ſans feu par les Sauvages:
il a vu avec plaifir que les témoignages
de toutes les perſonnes qui en font uſage , tant à
la Cour qu'à Paris , ſe réunifloient pour inſpirer
la plus grande confiance : la propriété de cette
Graifle d'Ours eſt de prévenir la chûte des cheveux
, de les nourrir au point de les faire croître
en très- peu de temps , de les épaiffir & de ſervir
réellement à leur conſervation; elle n'eſt point
compacte comme celle qu'on apporte des montagnes
de Savoie , qui eſt preſque toujours mêlée
d'ingrédiens qui nuiſent plutôt aux cheveux que
de leur faire du bien; elle eſt liquide & ne peut
ſe rancir , à cauſe de ſa pureté ; on peut en tranfporter
dans le Pays étranger ſans craindre qu'elle
perde ſa vertu.
Elle réunit la double propriété de guérir les
rhumatiſmes , en s'en frottant devant le feu le
matin & le ſoir pendant quelques jours.
La manière de ſe ſervir de cette graiſſe eſt d'en
bien enduire la racine des cheveux , le matin
avant de ſe faire coëffer , & le ſoir avant de ſe
coucher : cela n'empêche point de ſe ſervir de la
pommade pour ſon accommodage ; mais on aura
attention de continuer ſans interruption pendant
quelque temps.
Le prix des bouteilles cachetées en cire rouge
eſt de 3 , 2 , & 1 liv . 4 ſols .
Il faut s'adreſſer à Paris , à M. Delepine , concierge
à l'hôtel des Poſtes , rue Plâtrière.
A Lyon , chez Mde Veuve Riond.
AVerſailles , chez M. Deſſaubaz , rue d'Anjou,
A Poitiers , chez M. Guilleminet.
A Rouen , chez M. Griſel , bijoutier ,
AChartres , chez M. Paillart , épicier.
SEPTEMBRE. 1774. 231
A Lille , chez Lafaye , aux Armes de Soubize.
▲ Orléans , chez M. Loiſon.
V.
Nouvelles Curiofités chez Granchez ,
joaillier de la Reine , au petit Dunkerque
, quai de Conti , vis à - vis le Pont-
Neuf.
Jolies cannes de jet , dont les pommes font en
or & forment le turban.
Epées , boucles & boutons de petit deuil , d'un
goût tout nouveau.
Joli perit réveil portatif dans la poche , dont
l'effet ſe fait en le poſant près de ſa montre , commode
pour les voyageurs .
Compte - pas géométrique qui ſe porte dans
le goufiet & vous indique la quantité de chemin
que vous avez faite en vous promenant.
Petites montres en berloque qui marquent les
quantièmes , ouvrage très - délicat & cependant
folide.
Tabatieres, dites la Confolation dans le chagrin
, avec le portrait du Roi & de la Reine dans
lemême médaillon , ſupérieurement gravées.
Braſſelets , croix , prétentions , chaînes de montre&
pluſicurs autres petits ouvrages en filigrane
d'or , faits à Malthe.
Cordons de montre en cheveux , anneaux &jarretieres
pour in ettre aux doigts,en cheveux , garni
de diamans .
Baratte en fer blanc très - diligente à faire le
beurre.
Toutes les cartes géographiques des quatre
parties du monde & celles de diverſes forêts roya
232 MERCURE DE FRANCE.
les de France , foigneuſement découpées par provinces
ou cantons , colées ſur bois..
Tabatieres d'écailles avec médaillon violet
tranſparent.
Paraflols Chinois en baptifte , cirés d'une forme
fingulière & très légers. Idem , en ſatin avec franges,
telsqu'on les porte dans ce pays .
Fleurs de thé de la meilleure qualité. Idem , du
thé verd.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie , le 6 Juillet 1774.
On affure que le Gouverneur Autrichien de
Léopol a reçu des ordres de ſa Cour pour faire fortifier
cette Place , & qu'on a déjà commencé à y
travailler.
De Dantzick , le 29 Juin 1774.
Les troupes Pruffiennes s'approchent inſenſiblementde
cette ville. Le ſecond bataillon du régiment
de la garnison de Templin entra , avanthier
, dans nos fauxbourgs. Les grands chemins
& les avenues font occupés depuis ce temps . Ona
arrèté & confiſqué quelques chariots vuides avec
leurs chevaux , parce qu'on y avoit trouvé des
facs à laine qui faitoient préſumer qu'ils avoient
ſervi à importer dans la ville des marchandiſes de
contrebande.
De Pétersbourg , le 1 Juillet 1774 .
La Cour vient de faire publier une relation
qu'elle a reçue du Prince Dolgorouki , au ſujet de
eequi s'eſt paflé dans le Cuban entre les troupes
SEPTEMBRE. 1774. 233
Ruffles & les Tartares du parti de l'ancien kan de
Crimée.
Ce général ayant été informé que les Tartares
Nogaïs , fidèles à la Ruſſie , étoient trop expolés
aux incurfions des autres Tartares du Cuban ,détacha
contr'eux le Lieutenant - Colonel Buckwoftow.
Cet Officier attaqua les ennemis & les battit
dans trois occafions différentes , quoiqu'ils fuflent
ſupérieurs en nombre. Ils abandonnèrent la ville
deCapyl. On a trouvé ſur les remparts de cette
Placetrente-quatre pièces de canon chargées , &
une grande quantité d'inſtrumens d'artillerie dans
lesmagaſins. La ville étoit déſerte. Les habitans
conſternés par la défaite des Circaffiens qu'on re
gardoit comme les plus braves des Tartares
avoient pris la fuitedans les montagnes & avoient
entraîné toutes les autres peuplades de ces quartiers.
:
De Vienne , le 4 Août 1774.
Une eſtafette arrivée des frontieres de Tranſyl.
vanie vient d'apporter la nouvelle que la paix
entre les Turcs & les Rufles a éré ſignée , le 17 du
mois dernier , par le Maréchal Comte de Roman.
zow & le Kiaya du Grand Viſir. On ne ſait encore
aucun détail de ce grand événement , & l'on ignore
les conditions du traité .
Depuis l'importante nouvelle que l'on a reçue
de la fignature de la paix entre les Turcs & les
Rufles , le 17 du mois dernier , à Budjuc- Kanarſchi
on n'a appris aucun détail ſur les ſtipulations
du traité , parce que le Général Comte de
Romanzow atrendoit , pour les rendre publiques ,
la ratification du Grand Viſir ; mais l'on préſume
, d'après les anciennes conférences , que les
conditions de la paix font , 1 l'indépendancedes
234 MERCURE DE FRANCE.
Tartares de la Crimée; 2°. la démolition d'Oc
zakow ; 3 ° . la ceſſion du Fort de Kilbourn à la
Ruffie , pour contenir les Tartares & protéger ſon
commerce ſur la Mer Noire ; 4°. , la reſtitution
de toutes les conquêtes des Ruſſes.
De Cadix , le 19 Juillet 1.774 .
On a expédié des ordres pour faire , avec célérité
, un armement pour l'Amérique Eſpagnole.
On doit y embarquer deux ou trois bataillons de
lagarniſon de cette ville. Ces ordres ont donné
lieu à pluſieurs conjectures ; mais il y a apparence
queces troupes vont remplacer celles qui font en
garniſon dans diverſes parties de l'Amérique &
qu'on a le projet de faire revenir en Europe.
De Naples , le 12 Juillet 1774-
Toutes les lettres de Malthe parlent des préparatifs
qu'on y fait pour mettre cette Iſſe en état de
défenſe. On travaille nuit & jour aux fortifications.
Toutes les batteries ſont actuellement
montées , les Côtes garnies de détachemens , &
l'on exerce continuellementles troupes réglées &
laMilice.
? De Londres , le 19 Juillet 1774.
Ona reçu par le Chevalier William Johnfon
des nouvelles fâcheuſes d'Amérique. Ilmande que
différentes Tribus d'Indiens ſont dansla diſpoſition
d'attaquer nos Colonies .
Les nouvelles reçues de l'Amérique Septentrionale
préſentent l'état fâcheux de cette Colonic.
Tout eſt dans le plus grand déſordre à Boſton & à
Salem. Les poſleſſeurs des terres , les négocians &
les armateurs ſont diviſés les uns contre les autres.
Dès que l'un de ces trois Partis propoſe un avis
SEPTEMBRE. 1774. 235
les autres forment des proteſtations. L'aſſemblée
générale n'eſt pas moins tumulteufe. Au lieu de
défendre les intérêts de la Colonie &de ſolliciter
l'ouverture du Port de Boſton , elle n'eſt occupéec
qu'à réclamer ſes droits violés par le tranſport de
ſes ſéances à Salem. Les avis ont été ſi partagés ,
ſi incertains , fi vagues , que le Gouverneur a été
forcé de diſloudre l'aſſemblée.
De Compiegne , le 21 Août 1774 .
Le Maréchal Duc de Briſſac Gouverneur de Paris
, remit au Roi , le 17 de ce mois , la liſte des
Echevins nouvellement nommés , & qu'il doit
préſenter à Sa Majesté le 4du mois prochain .
Le 26 Août Monſeigneur le Comte d'Artois
partit de Compiegne pour ſe rendre à la Fère où
ce Prince doit voir l'Ecole royale d'Artillerie ; il
ira delà à Cambray pour viſiter les fortifications
de la place , & pour paſſer en revue & voir manoeuvrer
ſon régiment de Dragons. Ce Prince
n'ayant d'autre objet dans ce voyage que ſon inftruction
, n'a amené avec lui qu'un très - petit
nombre de perſonnes. Iln'eſt accompagné que du
Comte de Maillé , premier Gentilhomme de ſa
Chambre ; du Chevalier de Crufſol , ſon Capitaine
des Gardes ; du Marquis de Polignac , ſon premier
écuyer; du Comte d'Affry , lieutenant - général
des armées du Roi , &du fieur de Vauld, maréchal
des camps & armées de Sa Majeſté.
De Paris , le 29 Juillet 1774.
Le 27 de ce mois on célébra , dans l'Eglife
de l'Abbaye Royale de Saint Denis, le ſervice ſolemnel
pour le repos de l'ame du feu Roi. Lecorps
avoit été deſcendu au caveau quelques jours après
ſa mort, ſuivant l'uſage obſervé pour les Rois qui
236 MERCURE DE FRANCE.
meurent de lapetite wérole. Mais la repréſenta
tion étoit placée ſur un magnifique carafalque ,
fous ungrand pavillon , au milieu d'une chapelle
ardente éclairée par un grand nombre de cierges.
Le Cardinal de la Roche-Aymon , Grand Aumônier
de France , avoit aſſiſté, la veille , aux vệ-
pres des Morts chantées par la Mufique du Roi &
par les religieux de l'Abbaye . Le Clergé , le Parlement,
la Chambre des Comptes, la Cour des
Monnoies , le Châtelet, l'Flection , les Corps
de Ville & l'Univerſité s'y rendirent , fuivant l'in
vitation qui leur en avoit été faite. Monfeur &
Monſeigneur le Comte d'Artois ayant pris leurs
places , enſuite le Prince de Condé , la Meſſe fut
çélébrée par leCardinal dela Roche Aymon. La
Muſique du Roi exécuta la Mefle des Morts de
Delfer & le Deprofundis du S Mathieu, maître de
demuſique du Roi en Semestre. A l'Offertoire ,
Monfieur , conduit par le Marquis de Drenx
Grand-Maître des Cérémonies , alla à l'Offrande
après les faluts ordinaires ; Monſeigneur leComte
d'Artois y fut conduit par le Sieur de Nantouiller,
Maître des cérémonies en ſurvivance du ſieur Def
granges , & le Prince de Condé , par le ſieur de
Watronville , Aide des Cérémonies. Après l'Offertoire
, l'Evêque de Senez prononça l'Orailon
Funèbre. Lorſque la Meſſe fut finie , le Cardinal
de la Roche Aymon & les Evêques de Chartres
de Meaux & de Lombez firent les encenfemens autour
de la repréſentation. Le Roi d'Armes , après
avoir jeté la Cotte d'Armes & ſon Chaperon dans
le caveau , appela ceux qui devoient porter les
Piècesd'Honneur. Le Marquis de Courtenvaux
apporta l'Enſeigne des Cent - Suiffes de la Garde ,
dont il eſt Capitaine- Colonel. Le Prince de Tingry
, le Duc de Villeroi & le Prince de Beauvau
apportèrent les Enſeignes deleurs compagnies , &
,
,
SEPTEMBRE. 1774. 237
le Duc de Noailles , Capitaine de la compagnie
des Gardes Ecofloiles , apporta celle de la ſienne.
Quatre Ecuyers du Roi portèrent les Eperons , les
Gantelets , l'Ecu & la Cotte d'Armes. Le Marquis
d'Eudreville , Ecuyer Ordinaire du Roi , faiſant
les fonctions de premier Ecuyer , apporta le heaume
timbré à la Royale. Le Marquis de la Chefnaye
de Rougemont , premier Ecuyer Tranchant
, apporta le Pannon du Roi , & le Prince
deLambelc, Grand Ecuyer de France , apporta
l'Epée Royale. Le Duc de Bouillon , Grand Chambellan
, apporta la Banniere de France ; le Duc
de Béthune , la main de Juſtice ; le Duc de la Tremoille
, le Sceptre , & le Duc d'Uzès , la Couronne
Royale. Le Ducde Bourbon , Grand- Maître de
France en ſurvivance du Prince de Condé , mit le
bout de fon Bâton dans le caveau , & les Maîtres
d'Hôtel y jetèrent les leurs après les avoir rompus .
Le Duc de Bourbon cria enfuite : leRoieftmort: &
le Roi d'armes répéra trois fois : le Roi est mort ;
prionstous Dieu pour le repos de fon ame. On fit
une priere ,& le Roi d'Armes cria trois fois : Vive
leRoi Louis XVI, ce qui fut ſuivi des acclamations
de toute l'aſſemblée ,& les trompettes fonnè
rentdansla nef. Les Princes,leClergé,les Ducs, les
Officiers & les compagnies furent enſuite traités
magnifiquement en différentes Sallesde l'Abbaye.
Le grand Aumônier bénit les tables du Grand-
Maître de France & du Parlement , & dit à la fin
durepas les grâces , après leſquelles la Muſique
duRoi chanta le pſeaume LaudateDominum,omnesgentes.
:
Le ſieur Henin , doyen des Maitres-d'Hôtel du
Roi , fit les honneurs de la table du Parlement à
St Denis , conformément aux ordres qu'il en avoit
reçus duGrand- Maître de France&fuivant l'ufage
ordinaire.
238 MERCURE DE FRANCE.
Cette pompe funèbre avoit été ordonnée par le
Duc d'Aumont , Pair de France , premier Gentilhomme
de la Chambre du Roi en exercice ,
Chevalier de ſes Ordres , & conduite par le ſieur
Papillon de la Ferté , Intendant& Contrôleur Général
de l'Argenterie , Menus - Plaiſirs & Affaires
della Cambrede Sa Majesté , ſur les deſſins du ſieur
Michel-Ange Challe , Chevalier de l'Ordre du
Roi , Profefleur de ſon Académie de Peinture ,
Deſſinateur Ordinaire de ſa Chambre & de ſon Cabinet;
& la ſculpture avoit été exécutée par le Sr
Bocciardi , Sculpteur des Menus-plaiſirs du Roi.
Description du Mausolée érigé dans l'Abbaye
Royalede Saint-Denis pour les obsèques du
feu Roi.
L'extérieurde ce Temple auguſte , conſacré depuis
pluſieurs fiècles aux tombeaux de nos Rois,
étoit tendu de deuil. Des voiles lugubres qui s'élevoientjuſqu'aux
tours , étoient traverſés , au milieu
& aux extrémités , par trois litres de velours
noir , couverts des armes&des chiffres de Sa Majeſté.
Au - deſſus de l'entrée principale s'élevoit ,
lous une vouſſure de marbre gris veiné de noir
le double écuſſon des armes de France & de Navarre
, couvert d'une couronne royale . Pluſieurs
Anges les arroſoient de leurs larmes , & les ornoient
de guirlandes de cyprès ; des termes de
bronze ſoutenoient , aux deux côtés , le couronnement
de cette vouſſure , dont les compartimens
étoient ornés de roſes antiques. Le deſſus étoit terminépar
une urne cinéraire de lapis lazuli que des
génies célestes de marbre blanc entouroient de feftons
&de branches funèbres. Les portes latérales
étoient couronnées au- deſſus du litre inférieur par
de riches encadremens de marbre gris , terminés
par des timpans , fur leſquels étoientdes lampes
SEPTEMBRE. 1774. 239
5
funéraires . Ces ornemens renfermoient des cartouches
dorés , au milieu deſquels , ſur des fonds
d'azur , les lettres initiales du nom de Sa Majesté
étoient relevées en or. Le ſombre appareil de ce
portique conduiſoit dans le camp de douleurs. Le
deuil qui l'environnoit s'étendoit juſqu'à la voûte
&renfermoit , entre des litres ornés & placés comme
les précédens , de grands & magnifiques cartouches,
foutenus pardes anges.Cesſupportsdes
armes révérées de nos Rois étoient occupés à les
ſuſpendre & à les orner de lugubres cyprès. Les
chiffres de S. M. qui les accompagnoient , renfermés
pareillement dans de riches ornemens ,
étoient , comme les précédens , relevés en or fur
des fonds d'azur , & de même ſoutenus par des
génies céleſtes qui les entouroient de rameaux
funèbres. Le camp de douleurs étoit terminé par
une grande pyramide de porphyre rouge , placée
àfon extrémité. Elle préſentoit , dans ſon ſoubaſſement
de granite gris , l'entrée du ſanctuaire
&du choeur. La forme de cette entrée , élargię par
le bas , portait le caractère confacré à ces triftes
monumens ; elle étoit couverte d'un fronton ſous
lequel on liſoit ces paroles de l'Ecriture ſainte ,
écrites en lettres d'or , ſur un fond de pierre de
Parangon :
DIES TRIBULATIONIS ET ANGUSTIE ,
DIES CALAMITATIS ET MISERIE .
Dies tenebrarum et CALIGINIS ,
DIES NEBULE ET TURBINIS.
Des degrés élevoient un focle au-deſſus de ce frond
ton , ſur lequel l'image de la mort , converte d'un
linceul , faire en marbre blanc , préſentoit d'une
main une horloge , ſymbole de la rapidité du
temps qui fuit ſans retour. Les attributs qui la ca
ractériſent étoient ſous ſes pieds , ainſi que ceux
240 MERCURE DE FRANCE.
qui diſtinguent les grandeurs des Maîtres de la
terre. Deux bas reliefs de bronze antique préſen
toient aux deux côtés , dans des enfoncemens pris
dans le ſoubaſſement , des oeuvres de miféricorde,
Deux vouſſures deſſous ces bas - reliefs renfermoient
, dans leurs profondeurs , des urnes de
marbre verd-verd , de forme antique , ornées de
bas- relief de canelures torſes & de rinceaux . Les
angles de ce ſoubaflement étoient terminés par
des colonnes iſolées de ſerpentin , avec des baſes
&des chapitaux de marbre blanc; elles portoient
des lampes de bronze doré , dont la lumière ſombre
éclairoit ce rriſte appareil. Le haut de cette
pyramide étoit terminée par une urne cinéraire
d'albâtre oriental , entouré de feſtons de cyprès
en or. Des failceaux lumineux étoient diſtribués
autour du camp de douleurs & placés au bas'des
ornemens qui renfermoient les armes & les chiffres
de Sa Majesté Louis le Bien- Aimé L'entrée
de la pyramide conduiſoit dans le ſanctuaire où
fontdéposés les précieux reſtes des cendres de nos
Rois. Leurs tombeaux étoient couverts de voiles
funèbres qui s'étendoient dans toute ſon enceinte,
& qui couvroient entierement la voûte & le
pavé. Les ſtales , fans aucuns ornemens, ſervoient
de ſoubaflement à un ordre de pilaſtres ïoniques
qui entouroient le choeur , le jubé& le ſanctuaire.
Ces pilaftres , de marbre bleu turquin , portoient
ſur un arriere-corps de marbre gris veiné de noir,
&ſéparoient les arcades des galeries qui, des deux
côtés , s'étendoient du ſanctuaire au jubé. L'entablement
de cet ordre portoit un attique de mê
me bleu turquin , dont les fonds noirs , entourés
d'hermine ſervoient d'encadrement aux armes.
&aux chiffres de Sa Majesté Louis le Bien-Aimé.
Au- deſſus du vuide des arcades , des cadres de
marbre gris , portés ſur des acrotaires de bleu
turquin
SEPTEMBRE. 1774 . 241
5
1
5
S
tarquin , renferinoient dans des cartels en or les
écullons des armes de France & de Navarre , ſous
une couronne royale : ſes ornemens étoient couverts
de rameaux de cyprès diſpolés en ſautoir,
Des nuages élevoient les Génies célestes qui fervent
de fupports aux armes de nos Rois. Les chiffres
de Sa Majesté , relevés en or , fur des fonds
d'azur , étoient également foutenus par des Anges.
Ces armes & ces chiffres , alternativement
diſtribués ſur la cimaite de la grande comiche,
fervoient de couronnement aux arcades des
galeries qui environnoient le chrur. Chacune
des arcades étoit couronnée ſur ſa clef, d'un grand
cartouche en or , au milieu duquel on voyoit une
tête de mort ailée , couverte d'un voile lacrymatoire
, en argent. De grands rideaux noirs , coupés
par desbandes d'hermine , fortoient des ailettes
de leurs archivoltes. Ces voiles lugubres étoient
retrouffés par des nooeuds & des cordons à glands
d'or , ſous les impoftes , & découvioient la profondeur
des galeries qui environnoient le choeur ,
dans leſqueles étoient des gradins qui formoient
un amphithéâtre tendu de noir. Chacun des pilaftres
portoit des gaines d'améthiſte , cannelées &
ornées de guirlandes de laurier en or ; elles fervoient
de baſes àdes lances chargées de trophées
& de dépouilles militaires. Deux corps de balultrades
de bronze doré , dont les pilaſtres & les
platte-bandes étoient de marbre noir , renfermoient
cinq degrés qui ſéparoient le choeur du
fanctuaire &conduiſoient à l'autel . Les gradins ,
faits en bronze , étoient ornés d'entre lacs , de
rofettes& de fleurs de las dorées , & fervoient de
baſe à un riche rétable qui renfermoit trois bas reliefs
, dans des cadres de vermeil Un focle de
bronze doré , orné de compartimens à feuillages,
portoit entre trois rangs de lumières , char-
L
242 MERCURE DE FRANCE.
gées d'écuflons aux armes de France , une croix de
vermeil enrichiede pierres précieuſes. La corniche
de l'arière-corps du rétable , foutenue par des cobonnes
de bronze , ſoutenoit des vaſes en argent
chargé de girandoles garnies d'une très-grande
quantitéde feux , qui s'unifloient au premier cordonde
lumière, quientouroit l'enceinte du choeur.
Les Vertus paiſibles & héroïques qui ont toujours
été chéries du Monarque , figurées par la Fradence
, la Juſtice , la Force & la Tempérance ,
étoient repréſentées par des femmes diftinguées
chacunepar ſes attributs. Ces figures , enfermées
dans de riches cartels dorés , étoient en relief &
relevées en or , ſur un fond d'azur. De ſemblables
encadremens préſentoient , au-deſſus du jubé , la
Paix & la Clémence. Au- deſſous ſur les arriereorps
, entre les pilaftres , des cartels en relief
portoientdes écuflons en or , couverts des armes
de France. Leurs ornemens étoient terminés par
un cercle de lumières. Les gaines qui couvroient
chacundes pilaftres de l'ordre ïonique qui entouroir
le chooeur ſoutenoient chacune au bas des trophées
, trois girandoles couvertes de faiſceaux de
lumières. Les pilaſtres de la balustrade du jubé ,
au-deſſus de la porte de l'entrée du Choeur , élevoient
chacun des gerbes de feux. Le plafonddes
ſtales portoit le premier litre de velouts noir , par.
femé de fleurs de lis en or&de larmes en argent.
Des écuflons ſuſpendus àune guirlande d'hermine,
préſentoient les armes & les chiffres de Sa
Majeſté. Le deſlus de ce litre formoit la baſe d'un
cordon de lumières , foutenu ſur des fleurs de lis ,
en relief& en or. La friſe de l'entablement ionique
portoit le ſecond litre. Sur la cimaife de la
corniche, des branches ſaillantes & des girando.
lesplacées ſur l'à plomb des pilaſtres , formoient
leſecond cordon de lumières. Le troisième étoit
SEPTEMBRE. 1774 243
!
élevé ſur la corniche de l'attique , au deſſous du
dernier litre orné , comme les précédens , d'écufſons
tuſpendus à des feſtons d'hermine. Ce litre
renfermoit& terminoit , à ſon extrémité , la décoration
de cette poinpe funèbre. Au milieu de ce
triſte appareil s'élevoit un monument conſacré à
l'éternelle mémoire de très - grand , très - haut ,
très- puiſlant & très - excellent Prince Louis le
Bien-Aimé , Roi de France & de Navarre. Cet
édifice,dont le plan formoit un parallélogramme,
préſentoit un temple isolé , dont le ſolide , de verd
antique , étoit élevé fur fix degrés de ferpentin de
canope. Quatre grouppes de cariatides , faites en
marbre de Paros , dont les fronts étoient couverts
de linceuls & de voiles funèbres , exprimoient la
plus grande douleur ; elles paroifloient recueillir
leurs larmes dans des urnes l'acrymatoires. L'extrémité
inférieure de ces figures éroit terminée
en gaine. Elles portoient chacune ſur leur tête un
chapiteau d'ordre ïonique , couvert d'entre - iacs
qui formoient des corbeilles , ſur leſquelles pofoitun
entablement orné de quatre frontons. Les
deux qui couronnoient les parties latérales , portoient
chacun ſur leur fond, un carreau , couvert
de fleurs de lis , ſur lequel étoient poſés la couronre
royale , le ſceptre &la main de Justice ,
accompagnés de branches de cyprès. Au-deſſous
de ces ornemens , ſous le larmier qui formoit la
corniche , deux tables de jaſpe renfermoient ces
paroles des faintes Ecritures. La première du côté
del'Evangile:
DEFECERUNT SICUT FUMUS DIES MΕΙ ;
Celle du côté oppofé:
;
Plal . 101 , V. 4.
PERCUSSUS SUM UT FENUM ,
ET ARUIT COR MEUM :
Pfal . 101 , v. 5.
Lij
244 MERCURE DE FRANCE.
Les deux autres placées en face de l'autel & de la
principale éntrée , préſentoient les armes de France
ſous une couronne royale , en relief& en or.
Sur ces tontons s'élevoit un amortiflement orné
de rinceaux & de feſtons de laurier , en or. Cer
amortiflement qui couronnoit ce monument, fervoit
de baſe à un grouppe de femmes éplorées ,
repréſentant la France & la Navarre. Aux angles
de cet édifice , quatre cippes funéraires , faits de
tronçons de colonnes de jaſpe fanguin , ſervoient
de baſe àdes faifceaux de lances liées avec des
écharpes , auxquels étoient ſuſpendus des trophées
militaires. Leurs extrémités élevoient fur
le fer d'une lance une triple couronne de lumieres.
Le plafond de ce mauſolée formoit une vouſſure
ovale , dans les compartimens de laquelle éroient
des roſes en or & des guirlandes de cyprès. Des
lampes ſépulcrales éclairoient & terminoient l'extrémité
des frontons aux quatre côtés de cet édifice.
Les fix degrés qui élevoient le ſoubaffement,
formoient fix cordons lumineux qui ceignoient &
entouroient le bas du catafalque. Une urne d'or ,
placée au centre de ce monument,portoit ſur deux
de ſes faces des médaillons qui préſentoient les
traits de Louis le Bien-Aimé. Ce farcophage étoit
couvert d'un étique, ſur lequel le poële royal étoit
développé ; un carreau de velours noir , orné de
franges & glands en argent , portoit la couronne
denos Rois ſous un crêpe de deuil qui deſcendoit
jufqu'au bas du ſarcophage. Les ſceptres & les
honneurs poſés près de la couronne terminoient
cette repréſentation. Une crédence étoit placée
devant le mauſolée , fur laquelle on avoit déposé
le manteau royal & les armes de Sa Majefté. La
banniere de France en velours violet, ſemée de
fleurs de lis d'or & ornée d'un molet à franges
d'or , étoit élevée dans le ſanctuaire , avec le
SEPTEMBRE. 1774. 245
B
pannondu Roi , d'étoffe bleue , pareillement ſemé
de fleursde lis ſans nombre & bordé d'un moler
à franges d'or. Ces bannieres étoient portées fur
des lances garnies de velours , entourés de crêpes.
Le catafalque étoit couvert d'un grand & magnifique
pavillon , ſuſpendu à la voûte du Temple ,
dont le couronnement formoit une coupole ovale,
élevée ſur un amortiflement couvert de velours
noir , parfemé de fleurs de lis brodées en or , coupé
fur les avant- corps par des bandes d'hermine.
Le plafond , traverſé d'une croix de moire d'argent
, portoit quatre écuflons en broderie aux armes
de France. Deflous ces pentes fortoient quatre
grands rideaux de velours noir , couverts de
fleurs de lis en or , & de larmes en argent , partagés
par des bandes d'hermine. La chaire du
Prédicateur étoit placée près des ſtales du côté de
l'Evangile; elle étoit revêtue , ainſi que l'abatvoix
qui lui fervoit de couronnement , de velours
noir , orné de franges & de galons d'argent.
La Ville de Paris , préſidée par le Maréchal Duc
de Briflac , a fait célébrer jeudi 4 Août , un Service
folemnel pour le feu Roi . L'Evêque de
Meaux a officié pontificalement. Un grand nombre
de Prélats , & plus de deux mille perſonnes
ont affiſté à cette cérémonie. L'Abbé Rouſlean ,
chanoine de Chartres , Prédicateur ordinaire du
Roi , a prononcé l'Oraiſon funèbre , qui a été
reçue avec tranſport. Si la fainteté du lieu n'avoit
point arrêté les applaudiflemens , on auroit
vu renouveler ce que 1Abbé de Boilmont a éprouvé
à l'Académie Françoiſe. Il n'y a pas de bon &
fidèle ſujet du Roi qui n'ait entendu avec admisation
& attendritlement un discours on l'Abbé
Rouffeau retrace toute la vie de Louis le Bien-
Aimé. La Ville a fait à l'Orateur toutes les inf
246 MERCURE DE FRANCE.
tances poſſibles pour qu'il permit que l'Oraifon
funèbre fût imprimée; mais le Public a appris avec
le plus grand regret que l'Abbé Roufleau ne s'étoit
pas encore rendu aux voeux de tous ceux qui
l'ont entendu .
NOMINATIONS .
Le Roi a nommé Chambellan de Monseigneur
le Comte l'Artois , ſur la demande de ce Prince ,
le Marquis de Gerbeviller qui a eu l'honneur de
faire ſes remerciemens à Sa Majefté.
Le Roi a nommé ſon Ambaſladeur auprès du
Roi de Suéde le Comte d'Uſſon , qui a eu l'honneur
de faire les révérences à Leurs Majestés & à
la Famille Royale. Il a été préſenté au Roi par
le Comte de Vergennes , miniftre & fecrétaire
d'état , ayant le département des affaires étrangères.
Le Baron de Cadignan , Gentilhomme de la
Chambre de Monfieur & Colonel - commandant
de la Légion de Lorraine , a été nommé par le
Roi , fur la demande de Monfieur , premier Fauconnier
de ce Prince.
Le 6 Aoûr , le ſieur le Noir , Maître des Requêtes
fit ſes remerciemens au Roi & à la Famille
Royale pour la place d'Intendant de Lunoges , à
laquelle Sa Majesté l'a nommé.
Le Marquis de Courtonne a eu l'honneur de
remercier le Roi & la Famille Royale pour la
place de Cornette de la première compagnie des
Moufquetaires , à laquelle Sa Majesté l'a nommé.
Le Prince Louis de Rohan ayant prié le Roi de
le diſpenſer de retourner à Vienne , Sa Majesté a
nommé ſon Ambafladeut extraordinaire en cette
Cour le Baron de Breteuil , qui a eu l'honneur de
faira ſes remerciemens à Leurs Majestés & à la
Famille Royale. Il a été préſenté au Roi par le
SEPTEMBRE. 1774. 247
ا
F
F
ComtedeVergennes , miniftre& fecrétaire d'état,
ayant le département des affaires étrangères.
Le 24 d'Aoûr , le Duc de la Vrilliere , miniftre
&ſecrétaire d'état , alla , de la part du Roi , redemander
les ſceaux au fieur de Maupcou. Sa Majeſté
ena diſpoſé en faveur du fieurHuueedeMiromeſnil
, ancien premier Préſident du Parlement de
Rouen. Le 28 du même mois , le ſieur Hue de
Miromeſnil a prêté ferment entre les mains du
Roi.
Le 24 d'Août , le Roi a nommé contrôleur-général
de ſes finances le ſieur Turgot , ſecrétaire
d'état ayant le département de la Marine ; & , le
26 , Sa Majesté l'a nommé miniſtre d'état , & en
certe qualité le ſieur Turgot a afliſté au Confeil.
Sur la démiſſion du ſieur Turgot de la charge
de fecrétaire d'état de la Marine , Sa Majesté en
a pourvu le ſieur de Sartine , conſeiller d'état &
ci-devant lieutenant général de police. Le 28
Août , le ſieur de Sartine a prêté ferment entre les
mains du Roi.
Le Roi a rétabli en faveur du ſieur Moreau ,
premier conſeiller de Monfieur & bibliothécaire
de la Reine , l'une des deux places d'hiſtoriographe
de France , créée anciennement par LouisXIV
pour les deux hommes de lettres qu'd chargea
d'écrire l'hiſtoire de fon règne: le fieur Moreau
a cu l'honneur de faire les remerciemens au Roi ,
&d'être préſenté à la Reine ainſi qu'à la Famille
Royale.
Le Comte de la Billarderie d'Angivilliers , cidevant
Gentilhomme de la Manche des Princes ,
aeu l'honneur de faire ſes remerciemens au Roi
pour la place de directeur général des bâtimens
àlaquelle Sa Majesté l'a nommé. Il a eu aufli
T'honneur d'être préſenté à la Reine & àla Famille
Royale.
248 MERCURE DE FRA NCE.
Le ſieur le Noir , maître de srequêtes & intendant
de Limoges , a eu l'honneur de faire ſes remerciemens
au Roi , & d'être préſenté à la Famille
Royale pour la place de lieutenant- général de Police
de Paris , à laquelle Sa Majesté l'a nommé.
PRÉSENTATIONS .
Le is Août , Madame préſenta au Roi la Duchefle
de Caylus , nommée pour l'accompagner à
laplace de la Comteſſe de Guiche.
Le ſieur de Bellecombe , Brigadier des armées
du Roi , commandant - particulier de l'Ifle de
Bourbon , a eu l'honneur d'être préſenté au Roi ,
à la Reine & à la Famille Royale par le ſieur Turgot,
fecrétaire d'état , ayant le département de la
Marine.
Les Députés des Etats de Corſe ont eu l'honneur
d'être admis , le 21 Août , à l'audience du
Roi. Ils ont été préſentés à Sa Majesté par le
Comte de Muy , miniſtre & fecrétaire d'état ,
ayant le département de la Guerre , & conduits
par le ſieur de Nantouillet , maître des cérémonies.
NAISSANCE.
La Duchefle de Luynes eſt accouchée d'une
fille.
MORTS.
Etienne-René Potier de Gévres , Cardinal-Prétre
de la Sainte Egliſe Romaine , du titre de Ste
Agnès- hors- les-murs , ancien Evêque Comte de
Beauvais , Vidame de Gerberoy , Pair de France ,
Commandeur de l'Ordre du St Eſprit , Albé commendataire
des Abbayes royales de Notre-Damed'Ourfcamp
, St Vincent de Laon , St Etienne de
Caën & St Lambert- Lieflies , eſt mort à Paris dans
SEPTEMBRE. 1774. 249
5
la 78° année de fon âge , étant né en 1697. Il
avoit été nommé à l'abbaye d'Ourfcampen 1720;
à l'évêché de Beauvais en 1728 ; élevé à la PourpreRomaine
en 1756 , & avoit été fait Commandeur
de l'Ordre du St Eſprit en 1758. Il s'étοιτ
démis de ſon évêcné en 1772 .
Jacques Etienne Marthe , fils de feu Jacques-
David Comte de Cambis , brigadier des Armées
du Roi , eſt mort à Paris dans la neuvième année
de fon âge.
Claude-Gabrielle de Bouthillier , épouſe de
Mathieu de Bafginat , Baron de la Houze , che
valier profès de l'Ordre de St Lazare , & chevalier -
honoraire de l'Ordre de Malthe, miniſtre piénipotentiaire
du Roi auprès des Princes & du Cercle de
la Baſle- Saxe, eſt morte à Paris .
Jean - Arnaud de la Garrigue , maréchal des
camps & arinées du Roi , chevalier de l'Ordre
royal & militaire de St Louis, eſt mort à Paris ,
dans la sue année de fon âge.
Jean George d'Ehault de Malaviller , brigadier
des armées du Roi , colonel du régiment de Toul,
du Corps royal de l'Artillerie., eſt mort à Greno
ble , le 2 Août , âgé de 71 ans .
Marie Fillot de la Tour de Bontemps , veuve
du ſieur Balzac de Saint- Pau , eſt morte dans fa
Terre de Donzac , généralité d'Auch , dans la
cent neuvième année de ſon âge. Elle n'avoit au
cune infirmité & n'avoit jamais été ni ſaignée ni
puigée. Elle est morte même par un accident.
Elle est tombée dans le feu , s'eſt bleſlée à la tête &
afaitdes efforts inutiles pour éviter de ſe brûler.
Philiberte- Thérele Guyet , Comtefle de Louan ,
veuve de Jérôme Comte de Chamillard , maréchal
des canips & armées du Roi , eſt morte à Paris
, âgée de quatre- vint deux ans .
1 Etienne le Bague , veuve de Jean Rollot de
Beauregard , chevalier de l'Ordre royal& mila250
MERCURE DE FRANCE.
taire de St Louis , prévôt de l'hôtel royal des Invalides
, eſt morte à Caën , dans la quatre-vingtquinzième
année de lon âge.
LOTERIES.
Le cent ſoixante-troiſième tirage de la Loterie
de l'hôtel - de- ville s'eſt fait , le 26 Juillet , en la
manière accoutumée. Le lot de cinquante mille
liv . eſt échu au No. 14382. Celui de vingt mille
livres au Nº. 2143 , & les deux de dix mille ,
aux numéros 13898 & 15292.
Le tiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eſt fait le s d'Aoûr. Les numéros ſortis de la roue
de fortune ſont 71 , 39 , 52 , 3 , 2. Le prochain
tirage le fera les de Septembre.
TABLE.
PIECES FUGITIVES en vers& en proſe , page
Les deux Voyageurs , conte ,
Epître à M. de Voltaire , en lui envoyant la
Roſière ,
Réponſe de M. de Voltaire ,
Vers à M. l'Abbé de Boiſmont ,
Fpître à M. François de Neuf Château ,
Le Boeuf & l'Alouette , fable,
La Philoſophe rendue à la raiſon , conte
ibid.
12
15
ibid.
16
18
20
Le vrai Plaifir , 41
Epîrre à une Mère ſur ſon Fils , 44
Le Sommeil du Méchant , 48
Epithalame ſur le mariage de M. Tieflon , 49
Envoi , ٢٥
Sur le règne de Louis XVI , Sonnet , ibid.
Vers au ſujet des écrits qui paroiflent ſur le
nouveau règne , 51
1
La Riviere & le Ruifleau , 52
SEPTEMBRE. 1774. 251
い
Vers à Mde la Baronne de Princen , 54
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES ,
LOGOGRYPHE ,
Chanton ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Lettres à Eugénie ſur les Spectacles ,
Mémoire ſur les contre- coups ,
Dictionnaire pourl'intelligence des Auteurs
claſſiques ,
Eflai philoſophique ſur le corps humain ,
Oraiſon funebre de Louis XV par M. de
Gery ,
55
57
59
61
ibid.
74
73
76
89
Hiſtoire de France juſqu'au règne de Louis XIV , 90
Syllabaire des Pauvres ,
Mémoires ſecrets
Louis XIII ,
د contenant le règne de
92
93
98
102
La Théorie du Jardinage ,
La Pratique du Jardinage ,
Hiſtoire naturelle des différens Oiseaux ,
Oraiſon funèbre de Louis XV par M. l'Abbé
de Boiſmont ,
Ode aux Poëtes du temps ,
OEuvres de Chaulieu ,
Antilogie & fragmens philoſophiques ,
Pièces d'éloquence qui ont remporté le prix ,
&c.
Abrégé d'Astronomie ,
Elémens de Géométrie-pratique ,
106
120
125
139
146
ibid.
150
Oraiſon funèbre de Madame de Lorraine ,
par M. Bexon , ISI
Oraifon funèbre de Louis XV par M. l'Evêque,
de Senès , 153
Eraſte ou l'ami de la Jeuneſſe , 162
Anecdotes chinoiſes , &c. 163
Elémens de Chirurgie , 166
Traité des Maladies inflammatoires , 168
Nouveau Dictionnaire hiſtorique , 169
252 MERCURE DE FRANCE.
Le Vindicatif , 170
Dictionnaire de la Noblefle , 175
ACADÉMIE ,
179
SPECTACLES , Opéra , 190
Comédie Françoiſe , 198
Début, 204
Comédie Italienne , 205
ARTS , 206
Manufacture de porcelaine de Sève , ibid.
Gravures , 208
Muſique , 211
Leçons de Langues italienne , &c. 215
Ecriture , 216
Précis du procédé ſuivi pour barrer un des
bras de la rivière de Seine , à Neuilli , 217
Le Cri de la Seine , 220
Lettre de M. de Voltaire à M. Perronet , 221
Quatrain à la Reine , 222
Vers à M. le Moine , ibid.
Le Fourmi-lion & la Fourmi , fable , 225
Bienfaiſance , 225
Anecdotes , 226
AVIS , 228
Nouvelles politiques , 232
Mauſolée à St Denis , 238
Nominations , 7 246
Préſentations , Naiflance , Morts , 248
Loteries , 250
APPROBATION.
FAAII lu, par ordre de Mgr leGarde des Sceaux ,
le volume du Mercure du mois de Septemb. 1774,
& je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion .
AParis , le 30 Août 1774.
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI .
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
SEPIEMRBE , 1774-
Mobilitate viget. VIRGILE .
A PARIS ,
Chez LACOMBE , Libraire ,
Chriſtine , près la rue Dauphine.
Rue
AvecApprobation & Privilége du Roi.
AVERTISSEMENT.
C'EST au Sicur LACOMBE libraire , à Paris , rue
Chriſtine , que l'on prie d'adreſſer , francs de port,
les paquets & lettres , ainſi que les livres , les eltampes
, les piéces de vers ou de profe , la muſique
, les annonces , avis , obſervations , anecdotes
, événemens finguliers , remarques ſur les
ſciences & arts libéraux & méchaniques , & généralement
tout ce qu'on veut faire connoître au
Public, & tout ce qui peut inſtruire ou amuſer le
Lecteur. On prie auſſi de marquer le prix des livres,
eſtampes & pièces de muſique.
Ce Journal devant être principalement l'ouvrage
des amateurs des lettres& de ceux quiles
cultivent , ils font invités à concourir à ſa perfection
; on recevra avec reconnoiſſance ce qu'ils
enverront au Libraire ; on les nommera quand
ils voudront bien le permettre , & leurs travaux ,
utiles au Journal , deviendront même un titre de
prétérence pour obtenir des récompenfes fur le
produit du Mercure.
L'abonnement du Mercure à Paris eſt de 24 liv,
que l'on paierad'avance pour ſeize volumes rendus
francsdeport.
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pareillement pour ſeize volumes rendus francs de
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3 1.
2liv.
11.10 .
71.
Mémoirefur la Musique des Anciens , nouv.
édition in- 4 °. br,
Lettrefur la diviſion du Zodiaque , in- 12. 12 .
-Eloge de Racine avec des notes , par M. de
11.101;
Fables orientales , par M. Brety vol. in-
18º. broché ,
la Harpe , in 8 ° . br.
3liv.
LaHenriadede M. de Voltaire , en vers latins
&françois , 1771 , in- 8 °. br. 21. 101.
Traité du Rakitis , ou l'art de redreffer les
enfans contrefaits , in 8 °. br. avec fig. 41.
LesMuſes Grecques , in-8 ° . br.11.161.
Les Pythiques de Pindare , in-8 °. br.us liv.
Monumens érigés en France à la gloire de
Louis XV, &c. in - fol. avec planches ,
rel. en carton, 241
Mémoires ſur les objets lesplus importansde
l'Architecture , in-4°. avec figures, rel. en
carton , 121.
Les Caractères modernes , 2vol. br. 31.
MERCURE
DE FRANCE.
SEPTEMBRE , 1774 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE DEUX VOYAGEURS.
Conte,
Pourle continent Indien
Deux hommes d'humeur différente
S'étoient embarqués , corps & bien ,
Sur la frégate l'Athalante .
Au gré des zéphirs qui jouoient
Dans les replis de leur bannière ,
A pleine voile & vent arrière ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
!
Au ſein d'Amphitrite ils voguoient.
Chacun s'occupoit ſur la route
Du beau plan qu'il avoit formé ;
Aſa troiſième banqueroute ,
L'un , d'or & d'argent affamé ,
Vivoit dans la douce eſpérance
De revenir un jour en France ,
Quand il auroit pu détroufler
Quelque vieux Nabab d'importance ,
Etde voir alors repouſſer
Son honneur avec ſa finance ;
(Car l'honneur s'achette à prix d'or
Auſſi le dit- on un tréſor. )
L'autre compagnon de voyage
Avoit conçu d'autres projets ,
Il vouloit au fond des forêts ,
Chez quelque horde bien ſauvage,
Porter les bienfaiſans ſecrets
Des arts utiles à la vie ;
Etendre l'humaine induſtrie ;
•
Et comme il ſied en vérité,
Al'ami de l'humanité ,
Qui croit tous les hommes des frères,
Et trouve de la volupté
Quand il adoucit leurs misères.
Déjà le Cap étoit doublé :
SEPTEMBRE. 1774 . 7
Nos pélerins fur l'onde amère
Voyoientgaiement s'enfuir la terre }
Quand tout-à- coup le ciel troublé
Ketentit au bruit du tonnerre ;
Ceciel gronde , la mer mugit....
(Ceci ſent beaucoup la tempère ;
Mais le lecteur , de cet écrit
Doit trouver l'auteur fort honnête ,
Car il faitgrâce du récit. )
Je dirai donc , Cans verbiage ,
Que , par la force de l'orage,
Lebâtiment fut dématé ;
Quedans les deux canots fragiles
Dont il ſe trouvoit eſcorté,
Nos pallagers tous deux agiles ,
Adroitement s'étoientjetés;
Et qu'après de rudes traverſes ,
Suivant leurs fortunes diverſes ,
Au gré des vagues emportés ;
Chacun, furde lointains parages ,
Sans témoins , fans fuite & fans bruit,
Sur de très-oppolés rivages
Aborda ſeul pendant la nuit.
Il faut qu'on fache & qu'on remarque
Que chacun avoit dans ſa barque
Trouvé, tout-à- fait à- propos ,
La hache utile & falutaire
Dont on coupe, au milieu des flots ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Le cable qui tient d'ordinaire
Les barques à bord des vaiſleaux .
Chacun , en mettant pied à terre ,
Très - avidement s'empara
De la hache qu'il trouva là ;
(Une hache devient fort chère
A qui n'a plus rien que cela. )
Non loin des rives de Golconde ,
Où croiflent l'or , le diamant ,
Par hafard la fureur de l'onde
Avoit jeté ce garnement ,
Plein du plus grand foible du monde
Pour les rubis & pour l'argent.
Notre ſage , tout au contraire ,
Eut pour fon partage une terre
Où , ſans la moindre mine d'or ,
Croyant trouver du bien à faire ,
Il ſe croyoit für d'un tréſor.
Adorant l'image facrée
De l'aſtre rayonnant des cieux ,
Des peuples ſuperſtitieux
Habitoient la riche contrée
Dupremier de nos curieux.
Ceux- là portoient pour leur parure
Jaunes topazes en ceinture ,
Gros ſaphirs du bleu le plus doux ;
Longs habits d'or , bordés d'hermine ,
Plus , longs colliers de perles fines
Pendus à l'entour de leurs cous.
SEPTEMBRE. 1774. 9
Le ſieur Rondan ( c'eſt notre drôle , )
>
4
Toujours ſa hache ſur l'épaule ,
Parun beau matin rencontra
Deux des habitans de ſon île ;
Er, jugeant qu'il étoit facile
D'expédier ces payens là ,
Le Sieur Rondan les maſſacra
Par pur eſprit de l'Evangile
Et par ſon goût pour le kara.
Du ſommet des hautes montagnes ,
D'autres habitans l'avoient vú;
Voilà tout le peuple accouru
Traverſant les vaſtes campagnes;
Et vous croyez Rondan perdu? ...
Tout ſcélérat n'eſt pas pendu ,
(Ditun vieux livre de morale , )
C'eſt un proverbe que cela ;
Et n'eſt beſoin d'être au Bengale
Pour croire à ce proverbe- là .
Que penſez- vous que ces gens firent
Vous croyez que , dans leur fureur ,
33...
Saiſiſlant l'aſſaſſin vainqueur
En morceaux ſoudain'ils le mirent ; .....
Point du tout : voyant dans ſesmains
Unehacheà peu près femblable
Auglaive faint& redoutable
Deleurs facrifices divins ,
Unanimement ils le prirent
Pour ungrand Prêtre du ſoleil ; :
10 MERCURE DE FRANCE.
Dans le temple l'introduiſirent
Avec un pompeux appareil ;
Remerciant la Providence
Qui prenant pitié des mortels ,
Leur envoyoit , par indulgence ,
Ce doux Miniſtre des Autels ,
Pour diriger leur confcience.
Rondan Pontife couronné ,
En rendit grâce à ſon bon Ange ;
Et parut à peine étonné
De cette miſſion étrange.
D'ailleurs , comme au Temple ſacré
Perſonne ne pouvoit l'entendre
Vu ſon idiôme ignoré ,
Aucun ne pouvant le comprendre ,
Atous il parut inſpiré.
Cependant, notre Philantrope
(Connnu ſous lenom de Procope)
Avoit pour les nouveaux amis
Une race de ces bons Guèbres , *
Autrement appelés Parſis ,
Atort réputés très- inſtruits ;
Mais au fond, pasplus que les Zèbres
Qui broutoient l'herbe du pays ;
Or, les Zèbres ( il faut le dire ,
:
* On fait que les Guèbres ont une grandevénération
pour les arbres , où ils croient que fouvent
la Divinité ſe cache.
SEPTEMBRE. 1774. 1
En cas que l'on n'enſache rien, )
Sont les ânes de cet Empire
Etdetout l'Empire Indien.
Voyant donc au fond de ſes huttes
Ce pauvre peuple mal logé
Etpreſque nud, comme lesbrutes,
Procope étoit bien affligé.
Mais enfin ( ſe prit-il àdire),
-Fuyant une belle maiſon ,
Dans les cabanes , nous dit-ca
Souvent le bonheur ſe retire :
A ces mortels , enfans des Dieux ,
Et que je fais le voeu d'inſtruire,
>Apprenons bien vîte à conftruire
La cabane où l'on vit heureux .
Soudain à la forêt prochaine
Procope accourt la hache au poing;
Etdu tout ne ſe doutant point
Detrouver un Dieu dans un chêne ,
Agrands coups , il alloit frappant ,
Elaguant , coupant , abartant ,
Quand du peupleunnombreux cortège,
Saifi d'une ſainte fureur ,
Frémit en chooeurdu ſacrilège,
Et déchira ſonbienfaiteur.
12 MERCURE DE FRANCE.
EPITRE A M. DE VOLTAIRE ,
en lui envoyant la Rofière.
SI je vous écris peu , je vous lis tous les jours,
Et trouve , en vous lifant , que les miens ſont trop
courts.
N'aguère je vous vis galoper ſur Pégaſe ,
Et d'après les élans du ſuperbe courier ,
Avous ſeul appartient , mon brave cavalier ,
De pouvoir le monter encore en ſelle raſe
Sans jamais perdre l'étrier.
Queje vous fais bon gré d'être jeune à votre âge !
Que j'aime les hochets dans les mains d'un vieux
Sage !
Oncroi,t en vous voyant ainſi vous divertir ,
Que l'agile penſée , & que l'eſprit volage
Vont rajeuniffant par l'uſage;
Vous nous empêchez tous d'avoir peur de vieillir;
Et pour moi j'aime Dieu mille fois davantage ,
Puiſqu'à cent ans encore on peut ſe réjouir.
Yous ne les avez pas , aimable octogénaire ,
Mais vous les aurez , Dieu merci ;
Et je veux , dans vingt ans d'ici ,
Rimer un hymne féculaire
Que les arrière- fils des neveux de Voltaire
Chanteront en choeur avec lui.
Enattendant , Patron , recevez ma Roſière ;
SEPTEMBRE. 1774- 13
Recevez - la , car la voici
Qui vient exprès de Salenci
Saluer à Ferney le Seigneur de la terre.
Elle a fait , en paſſant , un ſéjour à Paris ,
Et tremble encore un peu des gaietés du parterre ;
Daignez la raſſurer , car elle n'eſt pas fière :
Permettez qu'à vos cheveux gris
La main de la jeune bergère
Enlace les feſtons fleuris
De fa couronne printanière ,
Pour qu'ils ne foient jamais flétris .
Dans le paquet , ( ſauf les mécomptes
De la poſte & ſes commettans , )
Vous devez trouver , dans ſon temps,
Un apologue avec deux contes.
Cacheté bien exactement
Je fais partir le tout enſemble;
Vous le lirez ſi bon vous ſemble ,
Ou , s'il vous en ſemble autrement,
Vous en ferez à votre guiſe
Des papillottes , un écran,
Des camouflets pour père Adam ,
Sans que l'auteur s'en formaliſe.
Je lens que vous voudriez bien
Que je vous diſle des nouvelles ;
Mais enfin , ce n'eſt pas pour rien
Que la Renommée a des ailes :
Elle fait comme moi le chemin de chez vous,
Et ſeule elle ira bien encore
14
MERCURE DE FRANCE.
Vous aſſocier avec nous
Aux doux preſſentimens qui nous enchantent
tous
Et font déjà bénir un règne àſon aurore.
Ondit que les méchans ont peur ;
Ondit que les fripons s'enterrent;
Que le peuple croit au bonheur ,
Et que les gens de bien l'eſpèrent.
On dit l'art d'intriguer détruit ;
Ce pourrait bien être un faux bruit ;
Car, ſi j'en juge fur la mine
Des plus grands profeſſeurs de Cour ,
Je crois plutôt qu'il ſe rafine
Et s'épure de jour en jour.
Mais voici bien du verbiage :
Je n'en dirai pas davantage ,
Et peut-être en ai- je trop dit.
Adieu, charmant rival d'Horace,
DeChaulieu , de Pope&du Tafle ,
De l'ignorant aimable & du plus érudit ;
Adieu , le Neftor du Parnaſle.
Reconnaiſlez votre dragon ;
Il voulait vous écrire en proſe ;
Voilàdes vers de la façon ,
C'eſt à-peu-près la même choſe.
Par M. L. M. deP.
SEPTEMBRE. 1774. 15
REPONSE DE M. DE VOLTAIRE.
AIDE-MARECHAL des logis
Et de Cythère & du Parnafle ,
Je vois que vous avez appris
Sous le grand général Horace
Ce métier , qu'avec tant de grâce
On vous voit faire dans Paris.
J'ai lu votre aimable Roſière.
Malheur au dur atrabilaire
Qui lui reproche un doux baiſer !
Quelle mort ne doit excuſer
Une perſonne ſi diſcrette ?
Un feul bailer , un ſeul amant .
Chez les bergères d'à - préſent
Eſt la vertu la plus parfaite.
!
VERS à M. l'Abbé de Boismont, Prédicateur
ordinaire du Roi , Abbé de
Grétain , l'un des Quarante de l'Académie
Françoife , furfon Oraiſonfund
bre de Louis XV.
D'une éloquence vigourcule
Etbien digne de nostranſports,
Boifmont,ton ame généreuſe
16 MERCURE DE FRANCE.
Développe tous les tréſors .
Au vrai ſeul ta voix conſacrée
Sans fadeur ſait louer les Rois ;
Et ta cenſure modérée
Les reprend ſans bleſſer leurs droits.
Par M. Guichard.
:
EPITRE à M. François de Neuf Château,
fur les vers de cet auteur , intitulés Mes
Torts , qu'on lit dans le premier volume
du Mercure de Juillet.
QUOI ! Vous UOI ! vous comptez entre vos torts ,
Cegoût innépour lacadence
Qui vous inſpira les accords
Que formait votre heureuſe enfance ?
Vous rougiflez des vers charmans ,
Que, dans les boſquets de Cythère ,
Les Amours , comme vous , enfans ,
Portaient en triomphe à leur mère ?
Ah ! revenez de votre erreur,
Chalez ce nuage trompeur
Qu'éleva la mélancolie ;
Il cache à vos yeux lebonheur
Que vous offre la poëfic.
François , rendez - lui votre coeur ,
Et , dans ſoncommerce enchanteur,
H
1
1
SEPTEMBRE . 1774. 17
Oubliez l'ingrate Sylvie ;
Apleurer fur ſa perfidie
Gardez - vous de vous conſumer :
Elle a ceflé de vous aimer !
Que de cette perte frivole
Une autre amante vous conſole :
Tant d'autres voudroient vous charmer !
Dans cette agréable retraite
Qui doit vous cacher déſormais ,
Goûtez la volupté parfaite
Etdes neuf- Soeurs , &de la paix.
Conſacrez - y votre muſette
Aux Dieux du vin & des Amours.
De nos belles chantez les tours ;
Peignez bien leur coquetterie.
Trompez- en une tous les jours.
N'aimez plus la ſeule Sylvie;
Que la beauté dans tous les lieux
Reçoive votre tendre hommage.
Soyez bien traître , bien volage ,
Mais ne ſoyez plus amoureux.
Diſſipez la ſombre triſteſſe
Qui groſſit , à vos yeux , les torts ,
Qu'on impute à votre jeuneſſle .
Livrez-vous à tous les tranſpots
Qu'inſpire le dieu du Permeſſe ;
Et , dans une brûlante ivreſſe ,
Enlevez - nous par vos accords.
Vous n'avez qu'un tort : c'eſt de plaire
18 MERCURE DE FRANCE.
Auplus ſublimedes auteurs
Que le Pinde Français révère.
FRANÇOIS , quand les foucis rongeurs
Feront encor couler vos pleurs ,
Reliſez ces vers ſi flatteurs ,
Dans lesquels l'immortel Voltaire
Vous nomme un de ſes ſuccefleurs .
Par M. L. A. M. de C.
LE BOUF & L'ALOUETTE.
Fable.
Da ſon énorme poids preſſant l'herbe fleurie ,
Sous un chêne , au milieu d'une vaſte prairie ,
Des fatigues du jour un Boeuf ſe repoſoit;
Et , tout en ruminant , difoit:
Quema racepar vous devroit être chérie ,
Hommes ingrats ! Sans les Boeufs , je vous prie ,
Qui pourroit partager vos éternels travaux
Dans la Nature il n'eſt point d'animaux
Qui , comme nous.... Dom Boeuf achevoit fon
fermon
Lorſque , du milieu d'un fillon ,
En gazouillant s'élève une Alouette.
Déſeſpéré que l'indifcrette
Vînt le troubler dans ſa réflexion ,
Il reprit: par exemple , étoit-il néceflaire
QueleMaître des cieux envoyat ſur la terre
SEPTEMBRE. 1774. 19
Unſemblable animal ? A quoi diable eſt- il bon?
N'en déplaiſe au dieu du tonnerre ,
Tous ces muſiciens , avec une chanfon
Sauront- ils me nourrir dans l'arrière- ſaiſon .
Queje trouve ici- bas de choſes à refaire !
L'Alouette alors s'abaiſlant :
Dites- moi , beau Sire; comment !
Vous ſeul , dans la Nature , abhorrez la muſique!
Vous prétendez que de la République
Les chanteurs ſont l'inutile fardeau.
Tout le monde n'a pas un deſtin aufſſi beau
Quenos ſeigneurs les Boeufs; c'eſt eux qui ſont
utiles!
Leurs travauxbienfaiſans rendent les champs fertiles
;
Je leur cède le premier prix.
Ils fervent les humains: moi , je les divertis.
Quand vous fillonnez nos campagnes ,
Par mes accords je charme leurs ennuis ,
Et les bergers , afſſis auprès de leurs compagnes,
Sur leurs pipeaux , s'efforcent d'imiter
Les jolis airs qu'ils m'entendent chanter.
Ne traitez donc plus de frivole
Un art qui des mortels peut faire le plaifir.
Chacun ici-bas a ſon rôle :
Heureux qui ſait bien le remplir!
Elle dit , & , quittant la terre ,
S'envole , en gazouillant , au ſéjour du tonnerre.
Par le méme.
20 MERCURE DE FRANCE.
LA PHILOSOPHE rendue à la raison.
Conte.
On plaçoit déjà Céliane ſur la liſte des
plus belles ; & les plus belles n'oſoient
s'en plaindre. Les hommes la regardoient
ſans ceffe ; les femmes ne la fixoient que
parhafard& commepar diſtraction : chaque
jour on faifoit pour elle vingt madrigaux
, & contre elle trente épigrammes .
Rien ne lui manquoit enfin , pour être
illuftre , finon de mieux connoître ſes
avantages.
Céliane , qui le croiroit ? Céliane , a
vingt- ans , vouloit être ce qu'on nomme
un efprit , & n'être que cela. Onfait qu'un
esprit eſt quelquefois l'être du monde le
plus mal nommé ; mais Céliane avoit de
quoi juſtifier ſa fantaiſie. On répétoit
quelques-uns de ſes jugemens & de fes
bons- mots : elle diſoit joliment les petites
chofes , effleuroit adroitement les
grandes , jetoit en avant quelques dilemmes
philofophiques ; citoit avec complaiſance
les noms de quelques philoſophes ;
étoit écoutée , parce qu'elle étoit belle ,&
a
SEPTEMBRE . 1774 . 21
:
n'étoit lattée d'être belle que pour ſe faire
écouter.
Elle avoit pour mère la meilleure des
mères & des femmes. C'étoit une riche
veuve dont le mari avoit occupé de hauts
emplois dans la robe. Nous la nommerons
Orphiſe. Elle n'eut jamais d'envieuſes
, parce qu'elle n'eut jamais de prétentions.
On lui trouvoit cet eſprit qu'exige
le courant , & elle n'étoit point jalouſe
d'en montrer davantage. Elle eût
même encore volontiers caché celui- là ,
fi elle ſe fût apperçue qu'on le trouvat
tant ſoit peu furabondant. Rien , comme
on le voit , ne contraſtoit plus complètement
que le caractère de la mère & de la
fille.
Orphiſe n'approuvoit point que Céliane
ſe livrât à des études ſi abſtraites pour
fon âge & pour fon fexe. Elle avoit cru
devoir luien parler plus d'une fois ; mais
la douceur de ſes remontrances leur en
ôtoit le ton & l'efficacité . Elle blâmoit fi
foiblement qu'on pouvoit douter ſi elle
n'approuvoit pas ; &Céliane , maîtreſſe du
commentaire , avoit toujours ſoin de le
faire cadrer avec ſes penchans.
Parmile nombre des aſpirans que la ri
cheſſe & la beauté de Céliane attitoient
22 MERCURE DE FRANCE.
i
7
auprès d'elle , Orphiſe eût préféré pour
gendre d'Orvale , jeune homme qui avoit
tous les agrémens de ſon âge ſans avoir
aucun des défauts que la Jeunelle a ſoin
de ſe procurer quand ils lui manquent.
Il avoir cette indulgence que donne la
bonté, & cette forte de politeſſe qui part
du caractère plus que de l'uſage ; affez
d'eſprit pouren montrer autant qu'il vouloit
, & pour ne le montrer qu'à propos ;
des connoiſſances qu'il n'affichoit point ,
& une aiſance , une aménité de moeurs
qui le faifoient rechercher de ceux même
qui lui reſſembloient le moins. Il n'avoit
point d'ennemis, &n'étoit celui de perfonne.
Céliane le diſtinguoit , & c'étoit déjà
beaucoup , eu égard à ſes diſtractions.
Elle aimoit à l'entendre & à lui parler.
Il eſt vrai que leurs entretiens n'étoient
pas toujours àl'uniſfon:d'Orval étaloit des
ſentimens& Célianedes maximes . Quoi !
lui diſoit- il un jour, immoleriez vous fans
ceffe la douceur de ſentir à l'ambition de
penſer ? Est- il une feule des connoiffances
de l'eſprit qui vaille la moindre impreffion
du coeur ? Elle fatigue l'un , ſans fatisfaire
l'autre. Vous pourrez en ſavoir
plus que toutes les femmes & être la
SEPTEMBRE. 1774. 23
moins heureuſe des femmes. Vous mé
ritez de connoître & de faire connoître le
bonheur ; mais ce ne ſera jamais ni
dans la métaphyſique , ni dans les calculs
que vous en puiſerez les vraies notions.
Eh ! où donc les chercher , s'il vous
plaît lui dit-elle ? Eft-ce dans ceque vous
appelez l'amour ? Plutôt là que toute
autre part , ajoute d'Orval. Si l'amour
ne fait pas toujours des heureux , il ena
dumoins faitbeaucoup ,& je cherche encore
ceux qu'ont pu faire les connoitfances.
Je vois pour ceux qui les cultivent
beaucoup de veilles , de fatigues , d'ennui
, de dégoût , d'envieux , & , li j'oſois
le dire , quelque choſe de pis encore
pour celles qui daignent s'y livrer trop excluſivement.
Et moi , reprit Céliane un peu piquée
, je ne vois dans l'amour qu'un tiffu
d'erreurs& de maux : il eſt ſi inconféquent
, fiabfolu , ſi bizarre , ſi perfide ,
&toujours ſi dangereux , qu'on ne peut
jamais trop prendre de meſures pour l'éloigner.
Ainfi , point d'amour , je vous
prie.Acela près , parlez-moi librement de
toute autre chole.
Il eſt bien dur , s'écria d'Osval , de ne
24
MERCURE DE FRANCE.
parler jamais de ce qu'on ſent ſi bien ! ...
Vous avez de l'eſprit , interrompit
Céliane ; vous y joignez des connoillances
; vous penſez facilement , vous parlez
de même : rien n'empêche que nous
n'ayons des entretiens utiles conféquens
, approfondis , en un mot , dignes
de vous& de moi. Vousy prendrez goût ,
je vous le promets , &je ſens moi-même
que j'en prendrai plus à ces entretiens
avec vous qu'avec tout autre.
,
Cesderniers mots conſolèrent un peu
d'Orval ; car l'amouraime àfe confoler.
C'eſt un enfant qui ſe plaint pour peu de
choſe , & que peu de choſe appaiſe . Eh
bien! diſoit d'Orval , nous parlerons phyſique
, métaphysique , morale ; tout ce
que Céliane voudra diſcuter, nous le difcuterons
: il vaut encore mieux s'entretenir
avec ce qu'on aime de ſujets indifférens
, que de ne pouvoir lui parler de rien.
,
Il fit part à Orphiſe de cette conventionrigoureuſe.
Elle approuvoit ſes vues
fur Céliane autant qu'elle déſapprouvoit
celles de ſa fille. Quelle manie s'écrioit
elle ! J'eſtime fort les arts & les
ſciences ; mais encore faut-il qu'une fille
ſe marie. Hélas ! Madame , je penſe comme
vous , reprenoit d'Orval en ſoupirant
;
SEPTEMBRE. 1774. 25
rant ; j'adore Céliane , & je l'adore en.
vain : nous ne l'emporterons jamais fur
tant de beaux génies qui occupent ſa tête
&fon cabinet.
Il me vient une idée , reprit Orphiſe.
Ma fille ne doute pas que je ne déſapprouveen
elle ce goût trop excluſif: elle a pu
ſe figurer que mon but étoit de la contrarier
, & ceste idée n'a peut être ſervi qu'à
lui rendre cette fantaiſie encore plus chère.
Ce fontde ces plans qu'une jeune tête
ſe déguiſe à elle-même , & qu'elle fuit en
ſe les déguiſant. Eſſayons de la détromper
pour la tromper mieux. Je veux qu'elle
me croye déſormais auſſi entichée qu'elle
desfantaiſies qui l'occupent : je ne lui parlerai
plus que de morale , de philofophie ,
d'hiſtoire naturelle , & , s'il le faut , je
m'en vais faire de ma maiſon un charnier
maritime. Secondez moi bien, & je vous
réponds queCéliane ſe laſſera d'être ellemême
ſi bien ſecondée .
Quoi ! Madame ? il faudra que je ne
fois que philoſophe & raiſonneur avec
Céliane ? Rien de plus. -Ah ! Ma- -
- Il dame , que ce rôle ſera pénible !
nous divertira , vous dis je. On n'eut jamais
une meilleure idée ; &, ſi j'étois méchante
, j'aurois -là de quoi m'applaudic
pour fix mois,
B
26 MERCURE DE FRANCE .
Je ferai de mon mieux , ajouta d'Orval
; j'eſſaierai de bien faire entrer mon
rôle dans ma tête ; maisje crains fort les
diſtractions d'eſprit & les écarts de mémoire.
On ſe ſépare , & Orphiſe ſe rend peu
de nomens après dans le cabinet de ſa fille.
Ecoute moi , lui dit - elle ; je commence
à croire que tu n'as point tort de
préférer la tranquillité de l'étude au tumulte
de la ſociété ; car enfin le monde
ennuie dès qu'il eſt bien connu ; & c'eſt
ſi-tôt fait que de le connoître ! Il m'a paru
que d'Orval penſe abſolument comme
toi; je penſe comme vous deux. Rien ne
fera plus agréable : nous allons faire de
ma maiſon une eſpèce d'académie. On
pourroit , à la rigueur , gloferun peu fur
la jeuneſſe de d'Orval ; mais il me paroît
ſi abſolument revenude ſes preunières
idées,que la critique porteroit abſolument
àfaux.
Le croyez-vous , lui demanda Céliane
d'un air un peu étonné ? Je t'en réponds
même , reprit Orphiſe : res diſcours ont
fait fur lui une telle impreſſion , que je l'ai
vu uniquement épris de la belle gloire .
Il regrettoit même les momens qu'une
folle paſſion lui a fait perdre , tandis qu'ils
pouvoient être ſi utilement employés.
SEPTEMBRE. 1774. 27
:
Céliane devint rêveuſe & ne répondit
rien. Seroit il vrai , diſoit - elle en elle
même , que d'Orval ſe fût ſi tôt rectifié ?
Je croyois mon éloquence moins perfuafive
. Mais quoi ? tout veut en être,juſqu'a
ma mère! Elle ſe propoſe d'entrer en lice
avec moi ! ... J'avoue que je ne m'attendois
point à toutes ces métamorphoſes .
Tout va bien ! dit Orphiſe à d'Orval
dès le jour ſuivant : j'ai déjà vu ma fille
étonnée de notre projet ; & ce qui nous
étonne , nous fatigue bientôt. Enfuite ,
croyez-moi, n'épargnez rien pour être bien
ennuyeux: vous en ſavez affez pour cela ;
&moi , qui ne fais rien, je vous réponds
d'être, ſous peu de jours , auſſi inſupportable
que vous- même.
La première conférence ne répondit pas
entièrement aux vues d'Orphiſe. Il eſtſi
doux de montrer tout ce qu'on fait & de
paroître en ſavoir plus que d'autres , que
Céliane ſe livra toute entièreà cette fatis .
faction . D'Orval fit quelques objections ;
elles furent levées ; elles parurent même
plutôt l'effetdeſa complaiſance que de ſes
doutes. Vous êtes trop bon , diſoit Céliane
; vous m'épargnez. Croyez moi , don .
nez plus d'eſſor à votre logique ; la mienne
eſſaiera d'élever ſon vol juſqu'à elle .
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Cette erreur philoſophique ſe maintint
quelque temps. Orphiſe ne ſe laſſoit ni de
raiſonner ni de ce que d'Orval ſembloitne
s'en point laſſer lui - même. Celui - ci
n'avoit d'abord foutenu ce rôle que par
complaiſance ; bientôt il le ſoutint par
dépit. C'en est trop , diſoit il : je croyois
valoir mieux qu'un dilemme , & Célianę
paroît m'eſtimer beaucoup moins. Imitons
l'exemple qu'elle nons donne : occupons-
nous toujours auprès d'elle de toute
autre choſe que d'elle ; parlons- lui fans
celle de ce que vaut tel philoſophe ,& jamais
de ce qu'elle vaut ; peut être la verrons
nous bientôt jalouſe de Loke & de
Léibnitz.
Voilà notre amant qui de jour en jour
devient un philoſophe plus renforcé. Il a
ſoind'yjoindre quelques touches de pédantiſme
qui , en pareil cas , ne gâtent jamais
rien. Mais quile croiroit ? Céliane eut
d'abord peine à s'en appercevoir; &, lorfqu'elle
s'en apperçut, elle s'en fit les premiers
complimens. C'étoit à ſes leçons
que d'Orval étoit redevable de tous ces
progrès . Il rendoient hommage à ſes lumières;
peu lui importoit qu'il parût en
rendre moins à ſa beauté.
Orphiſe , pour ſa part , ſuivoit très bien
SEPTEMBRE. 1774. 29
leplan qu'elle avoit tracé à d'Orval . Elle
ne parloit plus quele langage de ſa fille ;
àcela près,qu'elle s'en acquittoit beaucoup
plus mal ; mais, dans ſes vues, c'étoit s'en
bien acquitter. Elle avoit fait de ſon cabinetdetoilette
un cabinet d'expériences ;
ſon ſalonde compagnie n'offroit plus aux
regards que des quadrupèdes, des oiſeaux ,
des poiffons , des reptiles déſſéchés ; des
monceaux de coquillages de toute eſpèce ;
des foſſiles , des panacées ,des crustacées ,
&c. Sa bibliothèque s'étoit remplie de
gros volumes de métaphysique , de phyſique
& même de politique. Les moraliftes
n'en étoient point exclus ; mais les
plus intéreſſans n'étoient pas ceux qu'Orphiſe
mettoit le plus en évidence . Montagne
étoit comme étouffé entre Grotius
& Puffendorf. Elle avoit relégué dans
quelques tablettes perdues tous les bons
ouvrages d'agrément & de ſentiment.
Les poëtes , les romanciers , les conteurs
étoient là hors de toute atteinte. Il eût
fallu riſquer ſa vie pour mettre la main
fur Mariane .
Il arriva , cependant , que la perſévérence
de d'Orval à n'être que raiſonneur
commençoit à fatiguer Celiane. Quoi !
diſoit- elle , je ne parlerai plus que pour
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
être contredite ? Eh ! par qui ? Par ma
mère qui n'y entend rien ; par Dorval
à qui on ne peutplusrienfaire entendre.
Je croyois qu'un amant étoit ce qu'il y
avoit de plusinfſupportable; mais je vois
bien que c'eſt un amant devenu philoſophe.
Cette réflexion en amena une autre.
Céliane imaginoit bien que la philoſophie
avoit ſon charme particulier ; mais
elle ne concevoit pas comment il étoit
devenutout-à- coup excluſif pour d'Orval ;
comment , après avoir paru ſi vivement
épris d'une femme , on ſembloit ne l'être
plus que d'une machine pneumatique ,
ou , ce qui vaut encore bien moins , d'un
argument. Ellefinit par trouver que d'Or .
val avoit l'eſprit faux ; qu'il ne feroitja
mais de grands progrès dans l'art de raifonner
; & qu'au fond , il feroit encore
mieux de ſe reſtreindre à la faculté de fentir.
Il n'y avoit pas loin de-là pour Céliane
à ſouhaiter que d'Orval redevînt ſenſible.
Elle ne ſe rendoit point compte du motif
qui la dirigeoir. Ce fontde ces idées
qui naiſſent comme d'elles mêmes , qu'on
trouve juſtes , mais qu'on ne veut pas en
core approfondir .
.)
SEPTEMBRE. 1774. 31
Cependant les diſcours de d'Orval &
d'Orphiſe lui devenoient de jour en jour
plus inſupportables. Pour achever de la
pouffer à bout , Orphiſe imagina d'établir
chez elle une eſpèce de bureau littéraire.
Je voudroisbien , diſoit elle à d'Orval
, trouver un certain nombre de beaux
eſprits , bien ennuyeux , bien jaloux ,
bien vains & bien incommodes. Comment
s'y prendre pour les attirer ici ? Laiffez
les faire , lui répondit d'Orval : annoncez
ſeulement qu'ils feront tous bien
reçus ; ils vous épargneront les frais de
toute autre invitation.... Mais je n'en
veux que de mauvais , interrompit Orphiſe.
Eh! c'eſt précisément ce que vous
aurez, reprit d'Orval ; lesbons font moins
facilesà réunir & ne ſe je jettent pas ainfi
à la tête. Je ne vous confeillerai jamais
d'avoir dans votre bibliothèque les écrits
d'un homme que l'on voitdans toutes les
fociétés.
En peudetemps Orphiſe eut ce qu'elle
vouloit . Sa fociété groſſit au point qu'elle
dégénéra en cohue. A cela près , cette
ſociété faifoit des merveilles. On y raiſonnoit
juſqu'à l'invective : on s'y déchiroit
réciproquement : on ſe jalouſoit
comme s'il y avoit eu matière ; & il ré
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
fultoit de toutes ces diſcuſſions beaucoup
d'aigreur entre les émules , & beaucoup
d'ennui pour Orphiſe , pour d'Orval
& fur-tout pour Céliane .
>
Ah ! je n'y tiens plus , diſoit-elle tout
bas ; & peu s'en falloit qu'elle n'employât
pour le dire le même ton qu'employoient
ces Meſſieurs pour s'invectiver;
je n'y tiens plus ! Il faudra faire divorce
avec l'eſprit , ſi ces gens-là font véritablement
de beaux eſprits .
D'Orval chercha l'occaſion de l'entrerenir
après un de ces repas bruyans. Il en
fut mal accueilli . Comment vous trouvez
vous , lui dit il , de tout ce cliquetis
de raiſonnemens ? J'ai entendu de belles
choſes ; mais j'avoue qu'il ne m'en reſte
rien dans l'eſprit. Ce que vous dites s'y
grave d'une manière bien plus profonde.
Je donnerois toutes les bruyantes conférences
de ces fortes d'académies pour un
quart- d'heure de votre entretien.
Vous y perdriez , reprit froidement
Céliane: jouiſſez mieux de l'ameutement
que vous avez provoqué. Le peu de part
que j'y prendrai déſormais vous laiffera
encore plus de moyens d'en faire votre
profit.
Cette menace enchanta d'Orval, parce
SEPTEMBRE . 1774 . 33
1
qu'il en pénétra le motif. J'avois cru , reprit
- il , contribuer à votre fatisfaction ,
&il n'en faudra jamais davantage pour
me faire tout adopter ; mais au fond, je
ſens bien qu'il eût mieux valu s'en tenir
à nos conférences particulières . Qu'en
penſez- vous , Madame ?
Je n'en fais rien , reprit-elle avec une
forte d'impatience. J'ai éprouvé plus
d'une fois qu'on s'ennuyoit en particulier
comme en public.
Alors ſurvint un gros homine ſuivi d'un
laquais qui portoit une caffette dont le
deſſus étoit percé à jour. Je vais bien vous
divertir , dit - il à Céliane ! Voici une
expérience des plus ragoûtantes pour une
philoſophe. En parlant ainſi , il ouvrit ſa
caffette , & Céliane apperçur une ample
collection de limaces dont les unes étoient
ſans tête & immobiles , tandis que les
autres , qui en portoient une fort altière ,
eſſayoient de fortir de leur prifon . Quelques
- unes y réuſſirent , & laiſſerent fur
le parquet des traces bien diſtinctes de
leur paſſage. Ah! Ciel ! s'écria Céliane ,
le hideux ſpectacle ! Eh ! Monfieur dela
Fouille ! ( c'étoit le nom du phyſicien )
remportez ces fales reptiles. Que voulezvous
en faire ici ? Je veux , Mademoi-
L
! Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
ſelle , répondit il , que vous coupiez la
tête à ceux d'entre ces animaux qui en ont
encore une. Les autres n'en ont plus , &
ce n'eſt pas ma faute, puiſque je la leur ai
coupée ; j'avois lu quelque part qu'elle
devoitrevenir.
Eh! pourquoi leur couperois -jela tête ,
reprit Céliane ? Pour leur en procurerune
autre , ajouta le phyſicien . Une expérien -
ce auſſi ſûre ne peut pas manquer deux
fois ; vous aurez l'honneur de la réaliſer ,
& l'on en fera mention dans les journaux.
Point de dégoût , pourſuivit - il
en ſaiſiſſant une limace des plus onctueuſes
qu'il preſenta à Céliane : de grâce, faires
quelque choſe pour votre gloire &
pour celle de la phyſique.
En vérité , vous m'en dégoûteriez pour
jamais , lui dit- elle en s'éloignant ! &
tant d'autres choſes viennent s'y joindre
! ... Laiſſez là cette ſale expérience ,
dit un autre Curieux en s'approchant de
Céliane : je vous en propoſe une d'un
genre infiniment plus noble & fur-tout
plus utile. Vous avez là de très - beaux
diamans ! daignez me les remettre ; je
vais à l'inſtant les réduire en fumée . C'eſt
unedes plus belles découvertes dont s'honore
notre ſiècle .
SEPTEMBRE. 1774. 38
Céliane crut que la tête avoit tourné
à ces deux grands hommes. Elle les plaignit
; maisellene s'en trouvoit pas moins
excédée. Tous deux ſe retirèrent fort mé
contens , & Céliane , encore plus mal
fatisfaite , eût preſque voulu que d'Orval
s'éloignât avec eux .
...
A l'inſtantmême forvint Orphife. Réjouis
toi , ma fille lui dit-elle ; on nous
annonce pour demain une affemblée encore
plus nombreuſe que celle d'aujourd'hui.
Il faudra done , reprit vivement
Céliane , déſerter la maiſon ? Nous
aurons poursuivit Orphiſe , au moins
fix beaux eſprits de plus ... C'est beaucoup
, interrompit encore Céliane !-On
doit nous lire un ouvrage bien amuſant ;
car il déchire preſque tout le genre humain.-
Tantpis pour l'auteur.-Mais
fais tu que ce livre eſt de quatre gros vo
lumes ?-Tant pis pour le libraire.
Que l'auteur deviendra un de nos amis ?
-Tant pis pour nous . -Eh ! mais , croirois
- tu bien une choſe ? - Quoi ?
C'est qu'on fe l'arrache ! Ah ! tant
mieux! il pourra du moins nous échapper.
-
--
-
Orphiſe s'éloigna & emnjena d'Orval
avec elle. Je la trouve bien corrigée,di
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
foit cette prudente mère ; je ſuis bien füre
qu'elle ne tiendra point contre la nouvelle
épreuve .... Je ne réponds pas d'y
tenir moi- même, reprit d'Orval . Je crains
d'ailleurs d'avoir trop bien joué mon rôle,
&qu'il ne ſoit plus temps de reprendre
le premier. Il peut ſe faire que Céliane
piquée rejette encore plus mes voeux aujourd'hui
qu'auparavant. Et moi , dit Orphiſe
, je vous réponds du contraire : je
connois les femmes beaucoup mieux que
les livres . Céliane deſire aujourd'hui de
vous voir penſer & agir comme autrefois.
Ah ! s'écria d'Orval , que cela me deviendra
facile ! & que le rôle que vous m'avez
impoſé me pèſe & m'embarraſſe ! Je penſe
, ajouta Orphife, que vous pourriez en
changer fans courir aucun rifque : il convient
même d'aider un peu Celiane à démentir
le ſen .
D'Orval goûtoit fort ce confeil ; il eût
voulu pouvoir à l'inſtant même en faire
uſage ; mais Céliane s'étoit enfermée
dans fon appartement, fous prétexte d'avoir
beſoin de repos. Elle avoit encore
plus beſoin de réfléchir ſur ſa pofition.
L'ennui la ſuivoit par-tout , & elle commençoit
à ſentir que s'ennuyer à fon age,
c'étoit s'avouer tacitement qu'on s'étoit
SEPTEMBRE. 1774. 37
mépris ſur le choix des moyens de ne
s'ennuyer pas. On ne décidera point ſi les
expédiens qu'avoient employés Orphiſe
&d'Orval pour opérer en elle ce change .
ment, y contribuèrent autant que ſon propre
coeur. Il eſt à croire qu'ils ébauchèrent
l'ouvrage , & que le coeur fit le reſte. Le
coeur n'a fouvent beſoin que d'être mis
fur la voie ; il faura toujours bien achever
fa route.
Céliane dormit peu la nuit ſuivante,&
d'Orval ne fut pas moins agité. La tentative
qu'il méditoit alloit décider & de fon
fort actuel & de ſon bonheur futur. Il prie
un parti qu'on trouvera peut être un peu
fingulier : ce fut d'écrire fa propre hiftoire
& celle de Céliane ſous des noms
d'emprunt . Il y peignoit vivement la contrainte
qu'il éprouvoit en affectant des
goûts qu'il n'avoit pas , & en diffimulant
une paffion qui ne s'étoit point ralentie.
L'ouvrage fini , il alla le communiquer à
Orphiſe , qu'il trouva ſeule & qui approuva
ſon deffein. It trembloit. Allez
donc , lui dit - elle : je vous réponds du
fuccès ; & d'ailleurs , je me tiendrai à portée
de vous feconder à propos.
Céliane étoit feule &dans fon cabinet
quand d'Orval y entra. Elle rougit en
l'appercevant , & ferma un livre qu'elle
38 MERCURE DE FRANCE..
lifoit à fon arrivée. Ah ! diſoit d'Orval
en lui même , c'eſt ſans doute encore de
la métaphyſique ! ma tentative eſt vaine ;
je ne ferai ni lu , ni écouté. Cependant ,
après quelques diſcours d'uſage , il hafarda
d'offrir à Céliane ce cahier myſtérieux.
Est-ce encore une differtation , lui
dit elle d'un air nonchalant & diſtrait?
De grâce , Monfieur, que ce ne ſoit ni fur -
les diamans diſſous , ni fur les limaçons
décolés .
Daignez la lire , lui dit d'Orval : j'y
parle de toute autre choſe , & d'une ma.
tière beaucoup plus digne de votre attention.
Liſons donc , reprit - elle avec un air
de complaiſance forcée.A peine en eutelle
parcouru quelques lignes,qu'elle fourit
en rougiſſant un peu ; elle continua
cependant , & fa rougeur augmentoit par
degrés ; mais fon viſage reſtoit ferein . Elle
acheva cette lecture fans jeter un feul
regard fur d'Orval ,& ce ne fut que dans
ce moment qu'elle s'apperçut qu'il étoit
à ſes genoux. Vous êtes un perfide , lai
dit-elle d'un ton qui ne ſentoit point le
reproche : vous m'avez jouée bien cruellement
! Je n'en eus jamais l'intention
reprit-il : on ne ſe joue point de ce qu'on
aime. Je n'ai voulu que vous diſtraire d'un
SEPTEMBRE . 1774 . 39
:
penchant trop ſérieux pour votre âge , &
vous en infpirer un beaucoup plus doux
&plus naturel. Voilà mon crime. Eft- il
bien digne de châtiment ?
Levez - vous , lui dit Céliane ; je ne
puis , ni ne dois vous ſouffrir dans cette
attitude. Non , répondit d'Orval ; i'y refterai
juſqu'à ce que mon fort foit éclairci;
j'y nourrai , ſi votre déciſion m'eſt contraire.
-Eh bien ! l'on vous pardonne.
-Ah ! ne faites- vous que me pardonner?.
-C'eſt déja beaucoup : ma mère prononcera
fur le reſte.
Orphiſe entra dans ce moment : elle
avoit entendu toute cette converſation.
Il me femble , dit-elle , qu'il n'eſt point
ici queſtion de philoſophie ! Ce n'eſt pas
un grand malheur : on peut être heureux
à moins de frais; & la ſcience n'eſt pas
toujours un moyen ſûr de l'être. Allons ,
mettons , au moins pour quelque temps ,
tous les livres à l'écart , & cominençons
par celui ci , pourſuivit- elle en s'emparant
de celui que Céliane avoit quitté à
l'arrivée de d'Orval . Que vois- je ? .. des
contes ! ... Ah ! je vous le laiſfe , ma
chère fille : il eſt moins dangereux pour
vous qu'un livre d'algèbre .
Lajeune Philoſophe étoitdéſolée qu'on
l'eût ſurpriſe lifant des contes , & d'Or40
MERCURE DE FRANCE.
val en étoit comblé de joie. Ne rougiffez
pointde cette lecture , diſoit- il à Céliane:
un petit conte eſt quelquefois plus inftructif
qu'un gros traité de morale , & eſt
à coup für moins ennuyeux .
Va , crois - moi , diſoit Orphiſe à ſa
fille , lis des contes , & épouse d'Orval :
tout cela eſt dans la Nature. Vois combien
nos jours vont être heureux & tranquilles
? Nous n'entendrons plus ni difputes
, ni déraiſonnemens , ni invectives.
Nous lirons les bons auteurs , & nous ne
raſſemblerons plus les mauvais .... Je
ſouſcris à tout , dit Céliane en embraffant
ſa mère ; mais fur-tout point de lecture
des Trois Siècles .
En peu de jours , d'Orval & Céliane
devinrent époux , & ils font encore aujourd'hui
époux heureux. Ce qu'ils ſavent
ne nuit point à ce qu'ils doivent faire.
On dit que Céliane répète encore de
temps à autre : J'avois grand tort de vouloir
n'être que philoſophe ; la philofophie
eſt un flambeau qu'une femme ne doit
point enviſager de trop près : il nous
éclaire, ſi une autre main le porte;il nous
entête,ſi nous le portons nous mêmes.
ParM. de la Dixmerie.
SEPTEMBRE. 1774 . 41
LE VRAI PLAISIR .
Madame du Chambon , belle-fille
de l'Auteur.
EGLE , tour âge eſt fait pour le plaiſir ,
Tour âge aſpire à ce préſent céleste ;
Mais une influence funeste
L'a relégué dans l'avenir .
En attendant , réduits à ſon image
Nous la voyons à travers un miroir ,
Dont la glace, au goût de chaque âge
Flatte l'objet , & nourrit notre eſpoir.
Un charme ſi doux l'environne ,
Qu'elle ſubjugue tous les coeurs ;
Et du plaiſir empruntant les couleurs ,
Elle en ufurpe la couronne.
Ebloui de ſes faux attraits ,
Tout âge court après l'idole ,
Se nourrit d'une ardeur frivole ,
Et ſeconſume en defirs , en regrets .
Cher plaiſir ! heureuſe bouflole ,
Ne paroîtras- tu donc jamais ?
Hélas ! on dit que la Jeuneſſe
T'étouffe à force de jouir ;
Que l'âge mûr, en projetant ſans cefle,
Laifle échapper l'inftant de te ſaiſir ;
42 MERCURE DE FRANCE.
Et que par état la vieilleſſe
N'a de toi que le ſouvenir ! ...
Pourquoi charger ainſi notre foibleſſle ?
Et par un propos qui te bleſle ,
Pourquoi vouloir encor nous avilir ?
De nos erreurs connoiſſons mieux la tige:
Faute d'objets qui puiſſent le remplir ,
Le coeur de l'homme inceſſamment voltige ,
Et rien encor n'a pu l'aſſujettir.
Jouet conſtant de l'inconſtant deſir ,
C'eſt avec lui ſeul qu'il calcule ,
Et dès - lors ardent & crédule ,
Il ſe tourmente & s'abuſe à loiſir ;
Mais reſpirons , & ceflons de gémir
Surla ſource de ce vertige :
Le Ciel enfin, jaloux de la tarir ,
En vous formant , opéra ce prodige ,
Et diſſipa nos maux & le preſtige
Par tous les dons qu'il ſut vous départir.
Décence , eſprit , délicatefle ,
Grâces , talens , vivacité
Firent chez vous ſociété
Avec le goût & la ſageſſe.
Le ſourire de la gaieté
Les embellit & les careffe ;
Et leur accord , d'une durable ivrefle
Nous aſſure la nouveauté.
Jouiflez donc de nos hommages;
Cuillez-en la première fleur ,
SEPTEMBRE. 1774. 43 .
Etdéſormais faites ſur tous les âges
Luire l'aurore du bonheur.
De ſes rayons déjà mon coeur
Eprouve l'heureuſe influence :
Du votre hélas ! l'indifférence
En pourroit ſeule altérer la douceur !
Aimable Eglé , pour votre gloire
Laiſſez- le donc s'épanouir :
C'eſt trop affoiblir ſa victoire
Quede n'en pas oſer jouir .
Dudoux parfum des fleurs qu'il fait éclore
Voyez s'embaumer le zéphir ;
Voyez le ſoleil s'embellir
De l'éclat qu'il donne à l'aurore ,
Et fongez àjouir comme eux.
Par le droit iſolé de plaire
Ondevient rarement heureux ,
Et l'on a vu plus d'une fois les dieux
Réduits à chercher ſur la terre
Les douceurs dont cette chimère
Depuis long temps les privoit dans les cieux.
Juſques dans l'Olympe , ce vuide
Atteſte que l'art de charmer
N'eſt qu'un privilége infipide
Sans le privilége d'aimer.
Cedouble charme eſt le plaiſir ſuprême,
Levrai bonheur le ſuit toujours ;
Hâtez - vous donc de le goûter de même ,
Vous qui formez nos plus beauxjours.
44 MERCURE DE FRANCE.
Livrez - vous au double avantage
Et d'inſpirer & de ſentir ...
Le dernier ſeul eſt le lot de mon âge,
Encore eſt- il pour moi le vrai plaiſir ,
Eglé , dès qu'ileft votre ouvrage .
Par M. Defmarais du Chambon ,
en Limousin.
EPITRE à une Mère furfon Fils.
ADORABLE & tendre Emilie ,
Dont l'ame, au deſlus des revers ,
A vu le monde & ſes travers
De l'oeil de la philoſophie ,
Qui , malgré tant d'attraits puiſſans ,
Dédaignes l'heureux don de plaire ,
Pour conſacrer tes plus beaux ans
Aux titres d'épouſe & de mère ,
Rappelle- toi cet heureuxjour
Où , m'engageant dans la carrière ,
Tu me confias ſans retour
Ce fruitd'une union ſi chère ,
Cet enfant plus beau que l'Amour.
Qui n'eût admiré ta prudence ,
Alors qu'abjurant tous tes droits,
Tu voulus que ma foible voix
Guidât ſa timide innocence !
SEPTEMBRE. 1774. 45
Confondu par tant de rigueur ,
Ah! quand ce cher fils tout en larmes
Réclamort ſes droits ſur ton coeur ,
Quoi ! tu n'as pas rendu les armes
Acetrop aimable enchanteur
Qui t'affiégeoit de tous ſes charmes ?
Queton triomphe eſt glorieux !
Pourfuis , & , cruelle àtoi même ,
Fuis cet objet ſi gracieux
Pour qui ta tendreſſe eſt extrême.
Un ſeul regard de ce qu'il aime ,
Enme rendant trop odieux ,
Feroit crouler tout ton ſyſtême.
Laiſſe encor cet eſprit fougueux
S'indigner d'un triſte eſclavage ;
Pour prix de tes efforts heureux ,
Tu vas adorer ton ouvrage :
Bientôt ce fils capricieux ,
Cet être frivole & volage,
Chargé de tréſors précieux
Te fera voir l'ame d'un ſage.
Du riche inſolent & groſſier
Frondant la ſtupide ignorance ,
Vois déja ce génie altier
Voler , dans ſon impatience ,
Par-delà ces globes de feu :
Frappé de cet eſpace immenſe ,
Vois comme il ſaiſit en filence
L'Eternel qui met tout en jeu.
46
MERCURE DE FRANCE.
S'il contemple cet hémisphère
Du haut des vaſtes régions ,
Il rit de ce grain de pouſſière
Où fourmillent les Nations ;
Il ritdes grandes paffions
De ces petits foudres de guerre ,
Qui, ſous les plus glorieux noms,
Sont les vrais fléaux de la Terre .
Déjà ce moderne Caton ,
Cenſeur inflexible & ſévère ,
Cite les grands &le vulgaire
Au tribunal de la Raiſon .
De l'aimable & naïve enfance
Qui réformera les décrets ?
Mortels , redoutez ſesArrêts ;
Ils font portés par l'Hunocence.
Tandis qu'un ſiècle corrompu
Rit des leçons de la Sagefle ,
Ton fils connoit la ſainte ivrefle
Et les élans dela Vertu.
Heureux ,fi j'ai rempli ſon ame
De tout l'éclat de ſa beauté !
Quene pouvois-je en traits de flamme
Rendre ſa divine clarté !
Souvent victime de l'envie ,
Du ſage l'idole chérie ,
La Vertu languit dans les pleurs ;
Mais , au plus fort de ſes douleurs ,
Ellediſſipe le nuage ,
!
SEPTEMBRE. 1774 . 47
Du vice éclaire les horreurs ,
Etne ſe vengede la rage
Qu'en le forçant au juſte hommage
Qui dément toutes ſes fureurs .
Vertu , Déité ſecourable
Toujours ton charme inexpimable
Rappelle du ſein des erreurs
Acette paix inaltérable
Dont tu fais goûter les douceurs.
Mais de quel plus heureux délire
Tu faisbouleverſer mes ſens ,
Quand tu fais chérir ton empire
Aux plus beaux jours de ton printemps !
En vain d'un air d'indifférence
Tu ſembles voir tous les atours ;
Ah ! ſousles traits de la décence
Vois s'avancer tous les Amours :
Tel , prêt à répandre deslarmes ,
Craintd'offenſer ce noble orgueil
Qui dévore en ſecret les charmes
Qu'ildécouvre du coin de l'oeil.
Oui, cette troupe enchantereſſe
Aime ton air de gravité ;
Tu ſais embellir la Sageſſe
Des grâces de la Volupté.
Ainſi , dans l'ardeur qui l'enflamme ,
Déreſtant l'odieuſe trame
Du Vice qu'il voit confondu,
Ton fils ſent naître dans ſon ame
S MERCURE DE FRANCE.
Tous les tranſports de la Vertu.
Lorſque ma main foible & tremblante
Traçoit ſon image touchante ,
Qu'il dut adorer tant d'attraits !
Pour rendre un ſi ſaint caractère ,
De la plus adorable mère
J'avois emprunté tous les traits:
ParM. L. E.
LE SOMMEIL DU MÉCHANT.
Imitation d'un Apologue oriental,
UNN Viſir altéré de ſang&decarnage,
Sous un arbre , en plein jour , doucement ſome
meilloit
A l'ombre d'un épais feuillage ;
Certain Sage le reconnoît : ..
Dieux ! dit-il , comme il dort ! Se peut-il que le
traître,
Sans crainte , ſans remords , dans ce réduit champêtre,
Goûte paiſiblement les douceurs du repos ?
Ami , dit un Molak entendant ce propos ,
Au bonheur des mortels ces inftans ſont utiles ;
Apprends que les dieux bienfaiſans
Accorden
SEPTEMBRE. 1774 . 49
Accordent quelquefois le ſommeil aux méchans ,
Afin que lesbons ſoient tranquilles.
Par M. Houllier de St Remi..
ÉPITHALAME fur le Mariage de M.
Thiefſfon , Receveur du grenier àfel de
la Ferté- Milon , & de Mlle Seguin ,
fille de M. Seguin , Ingénieur &Géographe
du Roi.
SONNET.
TROUPE des Immortels ,deſcendez ſurla terre :
Hârez- vous d'augmenter l'éclat de ce beau jour.
Il eſt une couple heureux , que lHymen & l'Amour
Embraſent pour jamais des beaux feux de Cythère.
Si l'époux eſt doué d'un , heureux caractère ,
'S'il eſt chéri de tous , ſon époule à ſon tour ,
Offre à nos yeux Minerve , & Vénus , & ſa cour ,
Née avecles vertus & les charmes pour plaire.
Soyez toujours heureux ; que vos tendres ébats
Ecartent loin de vous tous foucis , tous débats.
Goûtez bien les douceurs d'une pure tendreſſe ;
Une flamme féconde , en comblant tous vos voeur,
Immortalifera vos noms chez nos neyeux :
N'enjouillezjamais qu'en amant&maîtrelle.
C
50 MERCURE DE FRANCE.
ENVOI .
Ofortunés époux ! vous raviſſez mon ame ,
En voyant les vertus qu'un vifamour enfiamme ,
Aux pieds des ſaints Autels , qui ſe donnent la
main.
Queje ſerois payé de mon épithalame,
Si , jouiſſant tous deux du plus brillant deſtin ,
Vous n'oubliicz jamais cette belle ſentence ,
Quides ardens tranſports forme la différence :
L'Amour n'a de l'attrait que dans la nouveauté ;
Ledégoût ſuit ſouvent les faveurs qu'il diſpenſe.
Les amans ſont ſujets à la légèreté ;
>>Au lieu que deux Epoux , pour prix de leur
>>co>nſtance,
>>T>rouvent milledouceurs dans leur fidélité.
Auſſi , d'un chaſte hymen telle eſt la récompenſe;
>>Du ſeinde ſesdevoirs renaît la volupté».
ParM. Alléon des Goustes.
Sur le Règne de LOUIS XVI.
SONNET.
QUELLE brillante aurore a diſſipé l'orage
Qui portoit dans nos coeurs le deuil &la terreur !
Jour mille fois heureux ! un ciel pur , fans nuage,
Prometà nos deſirs un règne de douceur.
SEPTEMBRE. 1774. Sr
Louis vient de parler , & ſon divin langage
Afaitdans un inſtant cefler notre malheur;
Il agit comme un père ; il penſe comme un ſage;
Hveutde tout ſon peuple aſſurer le bonheur.
Déjà de tous côtés circule l'abondance ;
Du Monarque nouveau tout reſſent la préſence;
Le ſiècle d'or renaît ſous un nouveau Titus.
Sur le trône avec lui monte la Bienfaiſance ,
Et des Rois qui jadis ont illuſtré la France ,
Il poflède à vingt ans les plus belles vertus.
ParM. l'AbbédeBr....
VERS au sujet des écrits qui paroiſſent
furle nouveau Règne.
CHAHAQQUUEE jour de nouveaux écrits
Annoncent de la France entière
Et les heureux deſtins & les voeux réunis .
Ils attachent le coeur ; à tout on les préfère.,
Le père les montre à ſon fils ,
Et la fille les lit ſous les yeux de ſa mère.
Cen'eſt pas qu'ils soient tous de Dorat , de Vole
taire ;
Mais ils parlent tous de Louis.
Ils tracent ſes vertus , ſa bienfaiſance extrême
Cij
2 MERCURE DE FRANCE..
Etle portrait d'un Roi qu'on aime ,
Nefût-il qu'une eſquifle , eſt un tableau de prix.
Par M. d'Origny , Conseiller en
la Cour des Monnoies.
BA RIVIÈRE & LE RUISSEAU ,
Allégorie à Madame la Baronne de
Princen.
JADIS étoitune rivière
Qui,dans les eaux, nourriſſoit maint poiſſon ;
Et le longde ſon cours majestueuſe& fière ,
En arroſant les champs , les couvroit de moiſſon;
Son rivage charmant , durant l'année entière ,
Se trouvoit couronné de fleurs & de gazon ;
Elle avoit enfin tout ce qui donne un grand nom.
Dans certain lieu , tout près de ſon paflage ,
Inconnu , ſans éclat , exiſtoit un Ruiſſeau
Qui n'avoit pour tout avantage
Qu'un fort modique filet d'eau ,
Dont le gazouillement ſe mêloit au ramage
De divers amoureux oiſeaux
Qui , dans les ſeuls beaux jours , de cet endroit
ſauvage
Venoient réveiller les Eehos .
L'humble Ruiſſcau, ſi l'on en croit l'hiſtoire ,
SEPTEMBRE. 1774. 53
**Enfin piqué de l'amour de la gloire ,
A la Rivière , un jour , tint ce touchant propos :
"Quoi ! lorſque diſpenſant, de contrée en contrée,
Mille bienfaits avec vos eaux ,
>>Vous vous trouvez par-tout bénie & révérée ,
>>Faut- il , hélas ! que mon onde ignorée
>>Se perde ici ſans nom parmi de vils Roſeaux ?
Ah ! de grâce ..... A ces mots cette reine de
l'onde
Voulant ſe ſignaler par un bienfait nouveau ,
D'une portion de ſon onde
Elle enrichit l'obſcar Ruifleau ,
Et le rendit enfin célèbre dans le monde.
Mais que de ce bienfait il fut reconnoiſſant !
Dans ſa courſe dès-lors fameule ,
Il chante , exalte inceſlamment
Sa bienfaitrice généreuſe
Dont les faveurs l'avoient arraché du néant.
Eh ! quel feroit l'ingrat qui n'en eût fait autant ?
Vous qui fertiliſez le monde littéraire
Parde ſi louables travaux ,
Princen , vous êtes la Rivière
Que tracent ici mes pinceaux,
Et tous devineront le nom de •
Par le plus chétif des Ruiſſeaux.
•
Par M. ***
:
Ciij
1
SA MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mde la Baronne de Princen 1
qui, par modestie ,n'avoit voulu mettre
au jour une épître dont l'auteur lui
avoitfait hommage.
PRIRINNCEN , quand j'ai chanté cet heureux afe
ſemblage
Des talens dont le Ciel ſe plut à vous doter ,
Eh ! pourquoi voulez -vous rejeter mon hommage
?
Qui peut s'en croire indigne a ſu le mériter.
Quand au vice caché ſous un maſque hypocrite
Mille autres baſſement vont offrir leur encenss
Ne pourrai- je honorer en vous le vrai mérite
Par le mince tribut de mes foibles accens ?
Parleméme.
L'EXPLICATION du mot de la première
énigme du Mercure du volume du mois
d'Août 1774 , eſt la Perruque; celui de
la ſeconde est la Muſique ; celui de la
troiſième eſt Filet. Le mot du premier
logogryphe eſt Récapitulation , où ſe
trouvent Lion , Troie , Luçon , Rouen ,
SEPTEMBRE. 1774 . 55
Vire , Laon , Pont , Ré ( citadelle ) , Caïn
Ipre , Nieuport , Platon , aulne , lire , viole,
lut , la , ut , ré , Turc ,joie , Attalie ,
oeil, poil, roti , l'or , ail , Platon , Caron ,
pluie , air , Ciel , Caton , corne , cor (instrument
) , Capitaine , port , cor ( aux pieds),
cure , lie , titulaire , rut , cri , nuit , lot (de
loterie) voleur , plaire , Cap (le vin du
Cap) io , prune , poire ,jacinte, tulipe , la,
le , ce, ton , te , pole , port , pin , olivier ,
plainte , trou , lion , leopar , toup , ane ,
taupe , rat , puce , mite , paon , pivert , oie,
pie , linot , rale & roitelet , peur , Calvin ,
Paul , Luc , Leon , Vincent , Clotaire ,
Eloi , Julien , Paulin , Rhône , Nil,Loire,
lipe , rituel , con , plie , raie , laict , prône ,
épi , Roi , rival , noyé , pain , pont , caution
, nôtre , ire , conte , lien , Pair , Pairie
, olive , point ( punctum ) , pilote , Notaire
, rôle, talon , tout , rien.
ENIGME.
Je ſuis Kantel où la ſimpleNature
Eſt immolée à l'impoſture
D'un art fait pour la Volupté.
Je ſuis un trône où la Frivolité ,
Les Caprices , l'Humeur ,ſoutiens de lon empire ,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Ont fait monter la Beauté.
La fraîche amante de Zéphire
Apporte pour tribut , à ce trône enchanté ,
Le Muguet , l'Eillet & la Roſe.
Les Gnomes , gardiens des mines du Potoſe,
Ydépoſent en foule , aux pieds de nos Iris 23
Le diamant , l'opale & le rubis .
Sur ce trône élevé pour la coquetterie ,
Le chantre harmonieux des oiſeaux de Zelmis
A placé la Philoſophie,
La folâtre Erato , Hébé , Flore & Palès.
Sous les traits raviſſans de Sapho B...
Par M. L. A. M. de C...
>
AUTRE.
LECTEUR , foit en paix , foit en guerre ,
Avec moi vous iriez aux deux bouts de la terre ,
Ne vous y trompez pas , me perdre eſt un malheur.
Toujours néceflaire au commerce,
S'il arrive qu'on me traverſe ,
Rarement trouve- t - on meilleur ;
Au contraire, ſouvent la peine en eſt plus grande;
Je furpafle les monts & je touche la mer ;
Mon éclat quelquefois embarraſſe en hiver :
Alors , qui me tient me demande.
Par M. Hubert.
SEPTEMBRE. 1774.
57
AUTRE.
Izn'est pointd'homme ni de femme
Qui rendent l'ame ſans mourir ;
J'ai pourtant rendu corps & ame ,
Itj'eſpèrebien enguérir.
Par le même.
LOGOGRYPHE.
Sur une toile quej'anime
Je brille d'un vif coloris ,
Et ſouvent les traits que j'exprime ,
Je les déguile & je les embellis.
Je pourrois être plus fidèle ;
Mais s'il n'étoit un peu flatté ,
L'amour-propre de mon modèle
Peut-être m'en voudroit de ma ſincérité.
Après les longs dangers d'une route peu fûre,'
Ma tête aux matelots eſt un objet riant ;
Et par un fort tout différent ,
Dema queue on craint la bleffure.
En voilà bien aſſez pour me faire connoître :
Encoreuntrait pourtant: veux-tu me voir ?
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Lecteur , approche d'un miroir...
Regarde.... Je viens de paroître.
ParMlle Parent, deMelun.
AUTRE.
Je paffe àla postérité,
Oubien je ſuis un poids , une valeur , un compte;
Mais ma tête de moins , ſans pudeur& fans honte,
Je dégrade l'humanité.
ParM. deBouffanelle , brigadier
des armées du Roi.
AUTRE.
Composéde deux élémens ,
J'exprime un arbre à trifte chevelure :
Enme prenantd'un autre fens ,
Je ſuis un mor de mépris & d'injure.
SEPTEMBRE. 1774- 19
CHANSON.
Tendrement.
DE - PUIS long-tems votre abfen-
ce Me fait languir nuit &
jour ; Mais vo- tre ai- ma- ble
pré- ſen- ce Ré- com- penſe mon
amour : Si ma peine fut extrême
, C'eſt un fonge en ce mo-
*Paroles de Muſique de M. Teifier , ....
amateur.
60 MERCURE DE FRANCE.
ment ; Quand on revoit ce qu'on
ai- me, Le plai- fir
*
plus char- mant , Le plaieft
plus char- mant.
eft
fir
SEPTEMBRE. 1774. σι
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettres à Eugénie , fur les Spectacles ; vol .
in 8°. de 186 pag. A Paris , chez Valade,
libraire , rue St Jacques , vis-àvis
les Mathurins .
Cen'est point à une Eugénie imaginaire
que ces Lettres ſur les Spectacles ou
plutôt ſur le jeu des acteurs font adrefſées
; c'eſt à une charmante réalité,comme
• s'exprime l'auteur ; c'eſt à une actrice da
Théâtre de Bruxelle , dont le talent eſt
très éclairé : « Vous m'enverrez peut être
>>un traité ſur la guerre , lui dit l'amateur
>>diftingué qui lui écrit. Mais ne croyez
>p>as que ce foit la même proportiongardée.
Il paroît fingulier que je m'aviſe de
>>parler du théâtre. Mais le monde est
une comédie :
Là ſur la ſcène , en habits différens ,
Brillent Prélats , Miniſtres , Conquérans...
dit Rouleau. Nous sommes ſouvent
plus comédiens que ceux qui ſe mon-
>>trent à nous depuis lix heures jujqu'à
>>neuf.Nous le ſommes toute la journée;
62 MERCURE DE FRANCE.
»& en vérité,quand on a un peu couru les
>>cours & les armées , on peut ſe flatterde
>>réuſſir fans corſet de baleine & fans ori-
>>peau. Nous jouons les Rois tous les
>>jours: nous jouons les amoureux , nous
>jouons les maris , les honnêtes gens , &
>c'eſt ſouvent de ce rôle que nous nous
>>acquittons le plus mal . »
Quoique l'homme de goût qui a dicté
ces lettres annonce qu'il n'y mettra aucune
forte de diſtribution , on voit cependant
qu'il fuit celle que lui indiquent les
différens rôles dont il veut nous entretenir
, & il commence par les Soubrettes.
C'eſt le rôle auquel notre amateur paroît
s'intéreſſer le plus. On demande que
>>les Soubrettes ſoient vives&eſpiègles .
>>Mais ſi une Soubrette étoit un prodige
>>de jeu , de phyſionomie , de gaieté,d'en-
>>jouement , de ſingerie; ſi aux plus beaux
"yeux du monde, elle ajoutoit la taille la
>>plus agréable , ſi cette même Soubrette
qui dit ſi plaifamment des drôleries au
>>Tartuffe & an Philofophe marié ; qui y
>entend fineſſe , qui en met dans les piè-
>>ces de Regnard , ſe montre à nous dans
>>Martine avec cet air neuf& naïf fi plai-
>>fant,parce qu'elle ne veut pas l'avoir, ne
>>leroit - on pas enchanté ? Ce qu'on ne
SEPTEMBRE. 1774. 63
>>peut exiger , mais ce qui ajoute encore
Dau mérite d'un pareil ſujet , c'eſt qu'il
remplifle avec autant de vérité , de no-
>>bleſſe , d'intérêt ſans tragique ,de tendre
pfans faveur , de gentilleſſe ſans trop de
gaieté , le rôle de Liſette dansle Gloprieux.
Je crois avoir entendu dire que
>>c'eſt le plus difficile du Théâtre Français
; cela eſt preſque vrai. Les travel-
>>tiſſemens devroient preſque toujours
>>appartenir aux Soubrettes. Comme leur
>>rôle exige plus de feu & de hardieſſe que
les autres , elles doivent avoir un air dé-
>>libéré qui peut très bien les fervir pour
»cela. Il ne peut venir que de beaucoup
d'aiſance ſur le théâtre. Mais quand on
>>y eft comme chez ſoi & qu'on eſt faite
mà peindre , il y a à parier qu'un auffi joli
*petit homme réuffira à merveille. Qu'il
>>eft heureux d'avoir cette affurance fur la
ſcène ! Que cette aſſurance plaît , lotf-
>>qu'on voit qu'elle n'eft fondée exacte-
*ement que fur le defir de plaire,& qu'elle
weſt éloignée de l'effronterie que les plus
gauches prennent pour s'étourdir appa-
>>remment fur leur gaucherie ! Ce font
>>fouvent les plus ſemillantes; elles font
>>toujours en l'air. Elles jouent toujours.
Elles font des niches ,elles ſont d'une
64 MERCURE DE FRANCE.
>gaieté à attriſter tout le monde . Elles
>>entendent malice à tout. N'en déplaife
>>aux maîtres del'art , les grâces ne ſe don-
>n>e>nt point.>>>
Après les rôles de Soubrettes il eſt naturel
de parler de ceux qui peuvent y
'avoir rapport ; & parmi ces rôles , on en
peut distinguer d'abſolument factices , tels
que les Criſpins , les Cliſtorels , &c. &
d'autres qui doivent être l'imitation chargéede
ceux qu'on rencontre dans le monde.
De ce nombre ſont les rôles à livrée,
où l'on peut obſerver différentes nuances
. Le Valet du Glorieux , par exemple,
doit être joué différemment de celui de
Pasquin dans le Diffipateur. Notre amateur
revient encore ici aux Soubrettes .
•Elles font charmantes quand elles ont un
>>petit air moqueur , & qu'elles ſavent
>>contrefaire. De même auſſi il n'est pas
- >mal-à propos que les comiques foient
>>un peu finges. On veut que Paſquin
>>contrefaffe Moncade ; moi je veux que
»>>l'acteur & l'act ice contrefallent l'autre.
>>Le meilleur aura quelque défaut natu-
: wrel , quel que habitude qu'on peut relever
très-plaifamment. Le Valet n'a qu'à
>>fe charger des tics de l'amoureux qu'il
>>fert. Cela ne lui plaira peut- être pas ,
SEPTEMBRE. 1774. 65
>>m>ais tant pis pour lui. On eſt là pour le
>>plus grand nombre ; & le Public s'ap-
>>plaudit d'une petite méchanceté qu'on
>>lui communique & qu'il croit avoir
>>faite. »
Les différences qui caractériſent les
rôles de Valets , de Criſpins , de Jodelets,
font ici déſignés. « Les Arlequins de-
>>mandent plus de ſoupleſſe que tout cela ;
>>toute la légèreté poſſible , la plus grande
naïveté , une voix un peu factice , un
>>rire de commande. Il y a beaucoup d'art
>>pour eux à ſavoir pleurer comme il faut.
>>Cela viſe à une forte de mugillement
>>qui, répété de temps en temps au milieu
>>de>sſanglots, fait toujours rire, puiſqu'on
>> diroit qu'il a le coeur bien ſerré , & tout
>>d'un coup on l'entend hurler de toutes
>>ſe>s forces. Ildoit ſavoir contrefaire avec
>>la voix le verroux de la maiſon de l'Embarras
des Richeſſes. Il doit ſavoir ſe
>>caffer le nez contre la couliffe , cracher
>>au nez de ſes amis de temps en temps ,
>>toucher ſa maîtreſſe de ſa batte , ſautil-
>>ler , ſe tourner , ſe frotter contre elle
>>en rire par éclats courts , mais bien per-
>>çans. Il doit ſavoir donner promptement
>>des coups de bâton , après avoir bien
waiguiſe ſa lame , & avoir marché deſſus
2
66 MERCURE DE FRANCE.
>>pour la redreſſer. Il doit courir la tête
>>un peu baſſe , une main ſous l'épaule ou
>>au front , comme s'il réfléchilloit. Il
>>doit bien ſavoir frapper le pied contre
»terte , jeter ſon chapeau quand on l'im-
>>patiente . Il a ſa façon de ſe moucher ,&
>>ſon jeu de fauteuil comme dans Arlequin
Hulla , qui eſt de règle ; ſans oublier
de mettre ſon chapeau au bout de
>>la batte , pour le jeter au nez du maître
>>de ſa chère Violette. Arlequin eſt un
>>enfant , & c'eſt le meilleur enfant du
>>monde ; il a bon coeur , il eſt ſenſible
>aux premières impreſſions de joie & de
>>triſteſſe. Il eſt toujours bien gourmand.
>>Arlequin eſt charmant. » Il y a une autre
eſpèce d'Arlequins que les Italiens
appellent Balourds. Mais ils ſont du reffort
de leur théâtre , ainſi que les Mezetins&
les Scaramouches . Le caractère de
celui qui vient d'être tracé paroît copié
d'après le jeu naïf& enjoué du ſieur Carlin
, arlequin charmant & inimitable de
la Comédie Italienne de Paris .
Les Marquis ridicules ſont auſſi du reffortde
la Comédie. Il ſeroit difficile de
donnerdes préceptes aux acteurs chargés
de ces rôles. Ils n'en doivent prendre que
de laNature, maisde la nature la plus-exa
SEPTEMBRE. 1774. 67
gérée. L'auteur leur conſeille de ſe livrer
àleurbonne humeur , de ſe donner beaucoup
d'airs. Point de ces airs à la mode
qui caractériſent les gens de condition.
Comme ce font preſque toujours des laquais
revêtus , tels que MaſcarilledesPrécieuses,
& l'Epine du Joueur, ils doivent
tâcher de contrefaire leurs maîtres , outrer
ce qu'il leur ont vu faire , être extrêmement
fiers , extrêmement polis , extrê
mement entreprenans.
Les Payſans , les Niais , les Pères brufques
&grimes , les Médecins , les Financiers
, lesGens de chicane , les rôles
à-manteau , les Baragouineurs , les Femmes
à caractère &autres rôles comiques
ſepréſentent ſucceſſivement ſous la plume
de notre amateur qui les peint d'aprèsune
connoiſſance très-éclairéedu jeu ſcénique
&donne aux acteurs chargés de ces différens
rôles des conſeils guidés par un tact fin
&délicat.
Notre amateur paroîtperfuadé que l'on
trouvera plutôt d'excellens tragédiens que
d'excellens acteurs comiques,par la même
raiſon qu'il eſt plus aisé de réuſſir à faire
une bonne tragédie qu'une bonne comédie.
Ce n'est pas cependant qu'il ne reconnoiffe
, avec tous les gens de goût ,
68 MERCURE DE FRANCE ..
les talens éminens de nos acteurs tragiques
. Pour le touchant , l'intéreffant ,
>>le ſéduisant , qu'on imite Mlle Gautlin :
>>quoi qu'on en diſe , ne lui doit on pas
Zaïre & Lucinde ? Peut on oublier ces
>>deux obligations qu'on lui a ? Pour le
>>beau , le noble , le hardi , le majef-
>>tueux & fur-tout le vrai , qu'on imite
>>Mlle Clairon. Mais cela n'eſt preſque
>>pas poffible. Pour le grand , le furieux ,
>>je ne dis plus le hardi , je dis le téméraire
, l'étonnant , les paſſages d'un ſen-
>>timent à l'autre , les coups de théâtre
>>où l'auteur même n'ena pas voulu , que
>>dis je ? les coups de foudre, les éclats de
>>voix , les pauſes , les nuances , les re-
>>tenues , qu'on imite Mlle Dumeſnil.
>>Mais le pourra-t- on ? Ces deux actrices
>>qu'un organe bien différent l'un de l'au-
>>tre fert admirablement , ont des filences
>plus éloquens que les plus beaux vers
>>des pièces qu'elles jouent. C'eſt par- là ,
>>c'eſt par une inflexion de voix , par façon
>>de reprendre ſa reſpiration , par ce je ne
>>fais quoi qu'on ne peut expliquer , qu'el-
>>les raviffent. Mais quelle difficulté de
>les ſuivre dans leur marche ! Un rien de
plus ou de moins ſuffiroit pour gâter le
jeule plus ſubtime. Cette Dumeſnil fur
SEPTEMBRE . 1774 . 69
>tout qui eſt ſouvent comme une ode de
>>Pindare, plus haute queles nues, reffem-
>ble à Corneile . Plus elle eſt élevée , plus
>>je crains fa chûte . On lui entend réciter
>>tout d'un coup vingt vers , avec une vo-
>>lubilité de langue qui , chez toute autre ,
>>apprêteroir à rire. J'oſerai le dire ; j'en ai
wété tenté moi-même , lorſque je n'y
>>étois pas fait. Mais le ſecret de fon art
>>eſt d'entremêler tout cela de traits lumi-
>>neux , qui n'en brillent que plus , ſans
>>éclipſer pourtant les beautés ténébreuſes,
>>que la force de ſa ſituation lui aarrachées
>>d'un ton inconnu juſqu'alors à la tragédie
. C'eſt par- là qu'elle m'étonne encore
»tous les jours , fur- tout dans Mérope&
>>dans Hermione. Son perfifflage vis à vis
d'Oreſte , ne tient qu'à un fil pour lui
>>donner l'air d'une mauvaiſe plaiſantetie,
>>mais elle fait s'en garantir,
>>Mlle Clairon eſt la première qui ait
>>ri dans la tragédie ; & , n'en déplaiſe à
>>tout plein de gens & à cette Lecouvreur
>>>tant chantée , je la décide au-deſſus
>>d'elle & de tout ce qui a paru. Garrick ,
»ce fameux acteur Anglois , le ſoutien
>>de Shakeſpehar , l'a jugé ainſi . Quej'ai-
» me une jeune actrice , celle que j'ai vu
>>la ſuivre de plus près , qui toute pleine
70 MERCURE DE FRANCE.
:
>>de ſon rôle , pénétrée de ſon caractère ,
>>fâchéede ce qu'on ne commençoit pas ,
>>diſoit , il y a quelque temps : levez donc
wla toile , exactement du ton qu'elle al-
"loit jouer Caliſte. N'eſt ce point là la
>>marque du vrai talent ? »
Notre amateur donne auſſi de juſtes
louanges aux acteurs tragiques , & ſe permet
pluſieurs obſervations générales &
critiques. Il exhorte les comédiens à ſe
regarder comme les inſtituteurs de la
bonne prononciation , & conſeille aux
troupes de Province de s'abonner pour
avoir un député à celle de Paris , qui les
inſtruiſe exactement des irrégularités de la
prononciation. Il ſe plaint dans un autre
endroitde ſes lettres , dece que la bienféance
n'eſt pas toujours obſervée ſur le
théâtre, &de ce qu'on n'y conſerve pas la
décence avec les femmes. "On ne fait pas
>>leur parler , ajoute t-il. J'y'ai vu man-
>>quer , même à Paris ; ons'approchetrop,
>>on les touche en parlant , on prend les
>mains ; ou quand on les tient , on les
>>garde trop long-temps ; & dans les tu-
>> toiemens qui ſe trouvent dans quelques
>>pièces qui peuvent être bonnes , quoi-
>>qu'avecun mauvais ton , il y amoyen
de l'adoucir & de le rendre meilleure
>>compagnie. »
SEPTEMBRE. 1774. 71
Toutes ces réflexions , écrites dans le
ſtyle libre & léger de la converſation,ont
droit de plaire aux amateurs du ſpectacle
&à tous les gens de goût.
Mémoirefur les moyens de reconnoître les
contre coupsdans le corps humain , &
d'en prévenir lesfuites ; par M. Duvergé
, docteur en médecine , ancien
médecin- inſpecteur des hôpitaux militaires
de la Généralité de Tours , de
l'Académie des ſciences & belles-lettres
d'Angers.
... Rerum cognofcere caufas.
Perf. Sat. 3 .
Seconde édition ; vol. in- 12. de 199
pages . Prix , I liv. 16 ſols. A Tours ,
chez Fr. Vauquier- Lambert ; & à Paris ,
chez Muſier fils , quai des Auguftins.
La théorie de l'auteur eſt appuyée ſur
des faits choiſis& intéreſſans qui juftifient
l'accueil fait à la première édition
de ſon mémoire publié en 1771. Onfe
rappellera ici que ce mémoire eſt diviſé
entrois parties. L'auteur parle dans la
première des contre coups de la tête ;
dans la ſeconde , de ceux de la poitrine
&du bas-ventre , &dans la troiſième,de
ceux des extrémités.
72 MERCURE DE FRANCE.
Élémens des Forces centrales , ou Obfervations
ſur les loix que ſuivent les
corps mûs autour de leur centre de
peſanteur; ſuivies d'un jugement de
l'Académie royale des ſciences ſur pluſieurs
de ces obſervations , & d'un examen
critique de ce même jugement ; à
quoi on a joint un théorême général&
fondamental ſur la meſure des ſurfaces
&des ſolides , & quelques obfervations
ſur la nature des courbes quarrables
& rectifiables ; par M. le Chevalier
de Forbin ; vol. in-fol. A Paris ,
chez la Ve. Deſaint , libraire , rue du
Foin-St-Jacques.
Les vrais principes des forces centrales
ou des loix que ſuivent les corps mûs
autour de leur centre de peſanteur , font
développés dans cet ouvrage méthodiquement
& par les voies les plus ſimples &
le plus à la portée du commun des géomètres
. Mais ce qui réveillera ſansdoute
l'attention des phyſiciens géomètres, c'eſt
la conteſtation que s'eſt élevée entre les
Commiſſaires de l'Académie royale des
ſciences & l'Auteur , au ſujet des quatre
propoſitions qu'il a ſoumiſes au jugement
de cette même Académie .
Dictionnaire
SEPTEMBRE . 1774- 73
:
Dictionnaire pour l'intelligence des Auteurs
claſſiques , Grecs & Latins tant
Sacrés queprofanes , contenant la géographie
, l'hiſtoire , la fable & les antiquités
; dédié à Mgr le Duc de Choiſeul
, par M. Sabbathier , profeſſeur au
collége de Châlons fur-Marne , &fecrétaire
perpétuel de l'Académie de la
même ville . Tomes XVI . & XVII .
in- 8 °. A Paris, chez Delalain , libraire,
rue de la Comédie Françoiſe .
Ces deux nouveaux volumes nous conduiſent
juſqu'à la fin de la lettre F. L'auteur
, en diftribuant dans les articles de
fon dictionnaire différentes inſtructions
fur la géographie ancienne , l'hiſtoire , la
fable& les antiquités, rend ces inftruccions
plus familières , & procure à fon
lecteur la commodité de ſe les rappeler
au beſoin & fans exiger de ſa part d'autres
recherches que celles qu'exige l'ordre alphabétique.
Les articles concernant les
philoſophes anciens ne font pas les moins
intéreſſans de ce dictionnaire . Ces deux
préceptes Suftine & abftine , ſouffrez les
maux patiemment & modérez- vous dans
vos plaiſirs , faifoient la baſe de la philoſophie
d'Epictère. Et quel philoſophe mit
plus en pratique le premier de ces pré-
D
74 MERCURE DE FRANCE.
ceptes. Pendant qu'il étoit encore eſclave
d'Epaphrodite , un des gardes de l'Empereur
Néron , il prit unjour fantaiſie à cet
homtne barbare de tordre la jambe de
fon eſclave. Epictère s'appercevant qu'il
y prenoit plaifir & qu'il recommençoit
avec plus de force , lui dit en ſouriant &
fans s'émouvoir : « Si vous continuez ,
vous ine caſſerez infailliblement la jam-
>>be . » En effet , cela étant arrivé , il ne lui
répondit autre choſe ſinon : « Eh bien ! ne
>>vous avois je pas dit que vous me rom-
>>priez la jambe ? » Celſe, qui a écrit contre
la Religion Chrétienne , ayant oppofé
ce trait de modération aux Chrétiens, en
difant : " Votre Chriſt a- t-il tien fait de
plus beau à ſa mort ? » Oui , dit St Auguſtin;
il s'eft tû.
Epictère comparoit la fortune à une
femme de bonne maiſon qui ſe proſtitue
à des valets . Il ne dépend pas de nous ,
diſoit- il , d'être riches , mais il dépend
de nous d'être heureux. C'eſt l'ambition ,
ce font nos infatiables defirs qui nous
rendent réellement miférables .
Ce philofophe a enſeigné l'immortalité
de l'ame & s'eſt déclaré ouvertement
contre le fuicide que les Stoïciens
croyoient permis. On a rapporté ici la
prière que ce réformateur du Stoïcisme
S
SEPTEMBRE. 1774. 75
ſouhaitoit faire en mourant. Cette prière
eſt tirée d'Arrien . Seigneur , ai je violé
>>vos commandemens ? Ai - je abuſé des
ود
préſens que vous m'avez faits ? Ne vous
>>ai-je pas foumis mes ſens , mes voeux ,
>>mes opinions ? Me ſuis-je jamais plaint
>>de vous ? Aije accuſé votre providence?
J'ai été malade , parce que vous l'avez
> voulu ; & je l'ai voulu de même. J'ai
>été pauvre , parce que vous l'avez voulu ,
>>&j'ai été content de ma pauvreté. J'ai
>été dans la baſleſſe , parce que vous l'a-
>>vez voulu ; & je n'ai jamais deſité d'en
>>fortir. M'avez vous jamais vu triſte de
>mon état ? M'avez vous furpris dans l'abattement
& dans le murmure ? Je ſuis
>>encore tout prêt à ſubir tout ce qu'il vous
>>plaira ordonner de moi. Le moindre
>>ſignal de votre part eſt pour moi un or-
>>dre inviolable. Vous voulez que je ſorte
>>de ce ſpectacle magnifique : j'en fors , &
>>je vous rends de très- humbles actions
>>de grâces de ce que vous avez daigné
>>m'y admettre , pour me faire voir tous
>>vos ouvrages ,& pour étaler à mes yeux
>>l'ordre avec lequel vous gouvernez cet
>>Univers. Cette prière caractériſe un
Stoïcien fier de ſa prétendue vertu ; &
-cet orgueil eſt bien oppoſé à la inodeſtie
évangélique.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur du dictionnaire n'a pas négligé
de ratſembler , à l'article Franes , les
connoiſſancesqui peuventnous intéreſſer
le plus ſur l'origine , les moeurs & les
uſages de cette Nation célèbre dans l'anxiquité.
L'article Fard nous fait voir que l'amour
de la beauté a fait imaginer de
temps immémorial tous les moyens qu'on
a cru propres à en augmenter l'éclat , à en
perpétuer la durée , ou à en rétablir les
brèches ; & les femmes chez qui le goût
de plaire eſt très- étendu , ont cru trouver
ces moyens dans les fardemens , ſi on peut
ſe ſervir de ce vieux terme collectif, plus
énergique que celui de fard. Tout cet article
, qui eſt aſſez étendu , eſt emprunté
du dictionnaire encyclopédique , & ce
n'eſt pas le ſeul. 1
Effai philofophique fur le Corps humain ,
pour ſervir de ſuite à la philoſophie de
la Nature.
'Nunquam aliudNatura , aliudfapientia dicit.
JUVENAL , Satire κιν.
3 vol. in- 12 . Prix , 9 liv. reliés . A Paris
, chez Saillant & Nyon , libraires ,
rue St Jean-de-Beauvais,
1
SEPTEMBRE. 1774. 77
L'auteur, ſuivant fa méthode ordinaire,
fait uſage des faits rapportés par les voyageurs
& des obſervatoins des naturaliftes
& des philofophes , pour éclaircir ou appuyer
ſes recherches philofophiques fur
le corps humain. Il nous inftruit d'abord
des différens ſyſtèmes des philoſophes
fur l'origine des corps animés , & termine
ce tableau des erreurs humaines
ſur la génération par une hiſtoire orientale
ou la rêverie philofophique d'un défenſeur
de l'Epigenèse; c'eſt le nom que
l'on donne ici au ſyſtème de ceux qui
admettent une génération équivoque , &
ne croient pas le concours du père & de
la mère eſſentiel à la formation du fætus .
Pluſieurs naturaliſtes ont adopté l'idée de
l'Epigenèſe. Au reſte , cette idée ſe concilie
très- bien avec le dogme facré de la
Providence ; & fi c'eſt une erreur , ce n'eſt
qu'une erreur de phyſique qui n'intéreſle
en rien ni les moeurs , ni les loix , ni la
religion.
Des remarques générales fur le corps
humain commencent le ſecond volume
de cet Ellai philoſophique. Ces remarques
nous font voir que , malgré les déclamations
de quelques fombres mifanthropes,
l'homme doit être placé à la tête
i
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
de l'échelle animale , & que fon corps
fuffiroit pour lui aſſurer cette ſupériorité.
La Mettrie , qui nia audacieuſement tout
ce qu'il n'entendit pas , & qui entendit
très peu de choſes dans les myſtères de la
Nature , croyoit les animaux bien ſupérieurs
à l'homme dans l'uſage de leurs
facultés. « L'originede l'erreur de ce cé-
>>lèbre Athée vient , comme l'obferve
>>l'auteur de cet Effai , de ce qu'il n'a pas
>>aſſez diftingué l'homme naturel de cet
>>homme que nos uſages ont civilifé ,
>>amolli & dépravé ; c'eſt le Sauvage to-
>>buſte qui devoit lui ſervir d'objet de
>>comparaiſon , & non ce Parifien petit&
>>froid , qui ſe glorifie de ſes ſens factices
>>X de ſon entendement murilé ; pour qui
>>la Nature eſt un être métaphysique , &
>>que le plaiſir a tué avant qu'il ait eu le
loiſir de le connoître. L'homme ſauvage
eſt , relativement à ſa taille , plus léger
que les quadrupèdes: le Jéfuite du Haldea
vu les Montagnards de l'Ile Formoſe
défier les chevaux les plus rapides & pren.
dre le gibier à la courſe; ce fait n'a pas
encore été nié par les philoſophes. L'homme
ſauvage eſt le plus adroit des animaux;
il y a des Hottentots qui à cent pas touchent
d'un coup de pierre un but qui n'a
SEPTEMBRE. 1774. 79
que trois lignes de diamètre : les anciens
habitans des Antilles perçoient de leurs
Aèches les oiſeaux au vol , & les poiffons
à la nage ; & il ne manque à l'homme de
la Nature que d'avoir les beſoins de l'hom .
me en ſociété , pour être en tont gente
plus adroit que lui. « L'homme ſauvage
>>eſt auſſi , relativement au volume de fon
>>corps , le plus fort des animaux. Les
>>auteurs qui ont parlé du genre humain
dans les temps qui avoiſinoient fonber-
>>ceau , nous entretiennent ſans ceſſe des
>>prodiges de ſa vigueur : les législateurs ,
>>par leurs inſtitutions , l'énervèrent en-
>>ſuite; mais ce ne fut que par des degrés
>>inſenſibles . Voyez encore dans Homère
>>quels hommes c'étoient que les Théſée,
>>les Achille & les Hercule ; deſcendez au
>>fiècle merveilleux de la Chevalerie , &
>>liſez les exploits de Bayard , des Du-
>>gueſclin & des Couci : vous vous croi-
>>rez tranſporté dans une autre planète ;
>>& ſi vous n'êtes pas un peu philoſophe ,
>>>vous mettrez l'hiſtoire de nos Paladins
>>>avec les contes des Centaures & des
" Hyppogriphes . On voit encore ,
temps en temps , parmi ces ſauvages qui
n'ont pas adopté nos loix pufillanimes &
nos moeurs efféminées , des traits de vide
Div
Se MERCURE DE FRANCE.
gueur phyfique ſupérieurs à ceux qu'on
raconte des Hercule & des du Gueſclin.
En 1746 , un Indien de Buenos - Aires ,
dans un ſpectacle public , attaqua , arm
d'un ſeule corde , un taureau furieux ; le
terraffa , le brida , le monta ; & fur ce
nouveau courſfier combattit deux autres
taureaux , également furieux , & les mita
mott au premier ſignal qui lui fut donné.
L'auteur prend auſſi parmi nous des
exemples de cette adreſſe ou de cette
force extraordinaire . On raconte mille
traits de la vigueur du Maréchal de Saxe.
Un des plus étonnans eſt celui qui eſt ici
cité & peu connu : il prenoit une corde
pour point d'appui , enlevoit entre ſes
jambes un cheval d'eſcadron , & le tenoit
ſuſpendu juſqu'à ce qu'il l'eût étouffé.
Pluſieurs autres faits rapportés dans le
cours de cet ouvrage nous prouvent fuffiſamment
que ſi l'homme défarmé le cède
en force aux animaux de ſa taille , il ne
doit l'attribuer qu'à fon éducation énervée,
& non à une erreur de la Nature .
Les autres avantages de l'homme phyſique
ſur les êtres ſenſibles , ſa beauté furtout
, font ici développés. Mais où eſt
dans la Nature le deſſin prototype de la
beauté humaine ? Cette queſtion ſera ſur
SEPTEMBRE. L 1774.
δι
tout difficile à réfoudre , ſi l'on confulte
les idées particulières que chaque Nation
a de la beauté. Il ſuffit même de lire les
relations des voyageurs pour ſe perfuader
que la beauté qui réſulte du mélange heureux
des couleurs & celle que fait naître
la proportion des formes , ne font pas
reconnues univerſellement;le Samoïede,
avec fon viſage large & plat , fon nez
écrafé , ſes jambes courres & fa taille de
quatre pieds , a des prétentions ,ainſi que
le Perſan , à la beauté. Un Roi Africain
périra avant de fe laiſſer enlever une Négreſſe
de ſon ſérail. Les Nations s'ac
cordent plus généralement far la beauté
qui dépend de l'expreſſion & des grâces.
L'expreſſion eſt l'ame même répandue fur
toute la perfonne ; elle diminue la difformité
d'une Laponne , & multiplie les
appas d'une Géorgienne. Chez preſque
tous les hommes , l'ame brille dans les regards
. Chez ceux qui font heureuſement
organifés , elle ſe manifeſte dans toute l'a
perſonne. L'auteur remarque en général
"que ce font les paffions douces qui ren-
>>dent la beauté plus touchante ; comme
»les paffions violentes ajoutent à la difformité.
La beauté ſans expreſſion ne
*cauſe qu'un inſtant de ſurpriſe; labeau
D
82 MERCURE DE FRANCE.
>>té réunie à l'expreffion procure fans ceffe
>>de nouveaux points de vue à l'admira-
>>tion , & ne l'épuiſe jamais : Une froide
>>Hollandoiſe n'eſt guères belle que d'une
>façon ; une vive Italienne l'eſt de cent
»mille. L'expreſſion eſt le germe des grâ-
>>ces. Les grâces, cet accord heureux
>>des mouvemens du corps avec ceux
>>d'une ame libre ; ce charme fingulier de
>>la beauté , qui nait fans qu'on s'en ap-
>>perçoive & que l'oeil qui le cherche fait
>>diſparoître. Les grâces font données
>>particulièrement au ſexe , & c'eſt une
>>fuite de cette loi admirable de la pu-
>>deur dont la Nature nous a faitpréfent,
>>pour augmenter le charme de nos jouit-
>>fances . Comme cet heureux inſtind
>>oblige une femme à voiler tous ſes appas
; le moindre mouvement involon-
>>taire qui les découvre devient une grâce
>>qu'apperçoit l'oeil indifférent , aufli-bien
>>que l'oeil embraſé d'un amant. »
L'auteur termine ſes recherches fur la
beauté par nous faire le portraitd'un double
chef - d'oeuvre de la Nature . Il a ,
ainſi que les Artiſtes Grecs , puiſé dans
les plus beaux modèles de la Nature les
différenstraits qu'il donne à ſabeauté idéale
ou d'élection .
SEPTEMBRE. 1774. 83
La Nature ſi ſimpledans ſesplans & fi
riche dans leur exécution , en produiſant
les êtres , leur donneà tous la perfection
phyſique qui leur eſt propre. « Elle ne
>>fait pas , ajoute l'auteur , des claſſes &
>>des eſpèces dont le prototype s'altè-
>>re par degrés ; elle ne produit que des in-
>dividus dout chacun forme un anneau
dans la grande chaîne des êtres. Ainfi , à
>>parler philofophiquement , il n'y a
>>point de dégradation qui ſoit l'ouvrage
"de la Nature. La Nature met dans les
>>productions une variété pleine de ma-
>>gnificence ; mais elle ne nous les mon-
>>tre pas tantôt parfaites & tantôt al
rérées ; parce qu'on ne peut la ſoupçon-
> ner de caprice ou de foibleffe , comme
"l'entendement de l'homme & ſes ouvra-
>>ges. Dans ce fens , il eſt auſſi abfurde de
dire qu'une Hottentote eſt une Géorgienwne
dégénérée , que de mettre un cra-
>>paud dans la clafle des ſerins & des oi-
>>ſeaux du Paradis. Cependant comme il
>>ſeroit impoffible de peindre à l'eſprit
"la multitude immenſe d'êtres iſolés qui
>>compofent l'Univers , on eſt forcé d'ad-
>mettre une méthode qui le défigure , &
>>de créer une échelle qui n'eſt point celle
>>de la Nature . » C'eſt dans ce ſens que
1
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
l'auteur parcourt l'échelle graduée des différences
qui font entre les hommes , ſoit
par rapport à la couleur , foit par rapport
aux traits. Tout cet article eſt curieux &
intéreſſant.
La dégradation humaine qui eſt notre
ouvrage , fixe auſſi les regards de notre
écrivain philoſophe. Il ne s'agit pas ici
de quelques uſages bizarres & obfcurs
adoptés aufond de l'Afrique ou du Nouveau
Monde par des Sauvages ; l'écrivain
s'élève contre cette confpiration
preſque générale de toutes lesNations pour
ſubſtituer au beau primitif le beau de
convention qui le défigure , & pour mutiler
le corps humain , fous prétexte de
l'embellir.
Les philofophes , comme l'obſerve
l'écrivain , qui ont fait la Mode fille du
Luxe , ſe ſonttrompés ſur ſa généalogie ;
dès que les hommes ont été raſlemblés en
fociété , ils ont , fans ceffer d'être pauvres
, fubi la tyrannie de la Mode : ce
fléau a régné chez les Scythes avantAnacharſis
, comme à Rome après la ruine
de Carthage ; il domine aujourd'huidans
les deux Mondes depuis Paris juſqu'au
Kamfatka , & de Pekin à la baye d'Hudfon.
Les peuplesqui vont nuds ſepeignene.
SEPTEMBRE . 1774 . 85
le corps , y deſſinent des fleurs , y brodent
des animaux & des hiéroglyphes.
Parmi nous , on ſe contente de verniffer
fon viſage , & de porter des habits mefquins
& des paniers ridicules : en général ,
chez les Sauvages , la mode eſt ſur les
corps ; & chez les peuples policés , elle
eſt ſur les habits. La vanité eſt le reffort
qui monte la machine des modes : c'eſt
la vanité qui perfuade aux femmes de captiver
leurs pieds dans une chauſſure étroi,
te , de donner de la circonférence à un
panier , & de faire de leur tête un édifice
à pluſieurs étages : il n'y en a aucune qui
ne veuille avoir le pied fin , la taille
ſvelte , & le corps plus grand qu'elle ne
l'a reçu de la Nature. La vanité eſt prefque
toujours inſéparable du mauvais goût:
auffi l'habillement de l'Européen , après
avoir ſubi mille révolutions , eft encore
aujourd'hui le plus bizarre & le plus meſquin
des deux Mondes ; on ne voit pas
que le ſeul habitqui convienne à l'homme
eſt celui qui deſſine parfaitement les contours
& les formes heureuſes de ſa taille;
on veut à toute force reformer la belle
ſtructure de notre corps , & croire que
fur ce ſujet les tailleurs de Paris en favent
plus que la Nature. Lorſqu'on parcourt
avec l'auteur de cet eſſai les différentes
86 MERCURE DE FRANCE.
parures enfantées par la inode & les ufages
bizarres & fouvent cruels qu'elle a
fuggérés , on eſt un peu tenté de prendre
de l'humeur contre l'eſpèce humaine. Les
faits rapportés dans cet ouvrag nous font
affez connoîure qu'il n'y a point de patties
du corps humain fur leſquelles les
peuples n'aient laitfé des traces de leur ſtupidité
barbare . Mais a jamais l'homme a
attenté contre lui-même , c'eſt lorſqu'il a
dit à la Nature : " Je m'oppoſe à ton pou-
>>voir générateur ; tes ouvrages font à
>moi , puiſque je les mutile ;&j'ai acquis
>>un droit terrible ſur marace , puiſque
»je puis l'anéantir. L'auteur, après avoir
expoſé lesinfultes faites à la Nature dans
les organes générateurs , nous entretient
du dernier crime que l'homme puille
commettre fur lui - même , le fuicide ;
crime que l'on peut regarder comme un
attentat contre la Nature & un larcin fait
à la ſociété. Un des grands principes qui
doit armer la ſociété contre le fuicide
c'eſt que , dès que la vie n'eſt rien à un
homme , il eſt le maître de celle des autres
; ainfi il n'y a qu'un pas de l'envie de
mourir aucrime de tuer.
Il ſera ſans doute intéreſfant pour le
lecteur , après avoir fuivi l'auteur dans
l'expoſition qu'il nous fait de tout ce qui
و
SEPTEMBRE. 1774 . 87
:
peut dégrader l'espèce humaine , de s'arrêter
un montent ſur le ſpectacle que peut
offrir la vigueur d'un homme qui n'a reçu
que l'éducation de la Nature ; dont les
organes ont acquis tout leur développement
; qui ne connoît que des alimens
fains & des plaiſirs légitimes ; & qui par
fon genre de vie fe dérobe , foit aux atteintes
de la maladie , foit au fléau des
médecins. La médecine eſt ici définie l'art
de conjecturer. Aufſi dans l'échelle des
connoiffances humaines l'auteur range til
cet art avec celui de déchiffter des hiéroglyphes
& de compoſer des almanachs .
Ceci est le commencement d'une diatribe
très forte contre Partdes médecins . Mais
cette diatribe n'empêchera vraiſemblable
ment pas que cet art ne continue d'être
àla mode parmi nous. En regardant d'ailleurs
avec les antagoniſtes de la médecine
l'état demaladie comme un liensempli
de ténèbres , ne doit- on pas , plutôt
que de s'y haſarder tout feul , préférer de
s'y laiſſer conduire par un aveugle qui a
l'habitude d'aller à tâtons & de régler fa
marche avee fon bâton ? Il feroit cepen
dant à ſouhaiter que cet aveugle fût ſage
& prudent & ne reffemblat pas à celui
dontparle cet apologue. "LaNNaature eſt
>>aux priſes avec la maladie ; un aveur
98 MERCURE DE FRANCE.
>>gle ( c'eſt le médecin ) arrive armé d'un
>bâton pour les mettre d'accord ; il lève
>>fon arme fans favoir où il frappe ; s'il
>>attrape la maladie , il la détruit ; s'il
>>tombe fur la Nature , il la tue. >>
Différentes queſtions philofophiques
relatives à la phyſique & à l'hiſtoire naturelle
répandues dans ces eſſais , contribueront
encore à les faire goûter des
lecteurs qui aiment à trouver dans un ouvrage
plus que ſon titre ne ſemble promettre
d'abord . Pluſieurs de ces queſtions
pourroient être plus développées ; elles
fuffront néanmoins à ces eſprits penſeurs
qui , dans un chapitre fait , voient tous
ceux qui reſtent à faire .
L'ouvrage entier eſt précédé d'un difcours
où l'auteur jette quelques idées
dont l'objet eſt d'indiquer clairement le
le but moral & philofophique de ſes recherches
ſur le corps humain. Il emprunte
des anciens législateurs ce principe pour
établir la morale de l'homme en ſociéré :
Nos fens nous inſtruiſent de nos be-
>>foins, & nos beſoins de ce qui eſt juſte...
De là il fuit que pour former l'homme de
la Nature , il faut perfectionner ſes organes
& l'éclairer ſur ſes beſoins. Il ne s'agit
pas de changer la ſtructure organique
de nos fens , mais de les élever au
SEPTEMBRE. 1774. 89
dernier degré d'énergie dont il ſont ſufceptibles
. Quand ils font arrivés à ce période
, c'eſt à la morale à diriger leur activité.
A l'égard de l'art d'éclairer l'homme
fur ſes beſoins , cet art n'eſt point aufli
aifé que le vulgaire des penſeurs ſe l'imagine;
parce que l'homme en ſociété
s'eſt donné une foule de beſoins factices
quitiennent moins à ſa conſtitution qu'à
ſa dépravation ; il faut donc remonter à
fon berceau , examiner avec ſoin le jeu
deſes organes,&diftinguer les ſecours que
demande la Nature pour perfectionner la
machine , des jouiſſances ſtériles que l'imagination
follicite.
Ce diſcours préliminaire peut être auſſi
regardé comme une profeſſion de foi de
l'auteur ; il renferme les ſentimens d'un
citoyen honnête , ſenſible , & qui parle
toujours avec enthouſiaſme de la Divinité
&de notre immortalité , les deux grandes
baſes de la morale.
Oraiſon funèbre de très haut , très-puif.
fant , très- excellent Prince Louis XV,
Roi de France & de Navarre , prononcée
le 10 Juin 1774 , dans l'Egliſe
abbatiale & paroiſſiale de St Martin
d'Epernay , par M. de Gery , Chanoine
Regulier , Viſiteut de la Congrégation.
१० MERCURE DE FRANCE.
de France , Prieur & Curé d'Epernay ;
in- 4º . A Paris , de l'imprimerie de Ph
D. Pierres , rue St Jacques .
Ce diſcours eſt le premier tribut de
louanges donné en chaire à la mémoire
de Louis XV. L'orateur a pris pour texte
ces paroles de l'Ecriture quiterminent l'éloge
que l'Eſprit ſaintfait de David: Dominus
purgavit peccata illius , & exaltavit in
æternum cornu ejus , & dedit illi teftamentum
regni &fedem gloriæ in Iſraël ; post
ipfum furrexit filius ſenſatus. Le Seigneur
l'a purifié de ſes péchés ; il a élevé ſa
puiſſance , & l'a fait régner avec gloire
fur Ifraël ; & il lui a donné pour fuccefſeur
un de ſes enfans plein de ſageſſe.
Eccl 47.
L'orateur a raſſemblé , dans la première
partiede fon diſcours , les principaux faits
qui ont illustré le règne de Louis XV. II
examine dans la ſeconde les juſtes morifs
que nous avons pour eſpérer que le Roi
des Rois a uſé envers ce Prince de ſa plus
grande miféricorde. La vérité de l'hiſtoire
& la ſévérité de l'Evangile ont également
préſidé à ce diſcours.
Histoire de France , depuis l'établiſſement
de la Monarchie jusqu'au règne de
SEPTEMBRE. وا . 1774
Louis XIV , par M. Garnier , hiſtoriographe
du Roi , & de Monseigneur
le Comte de Provence pour le Maine
& l'Anjou , inſpecteur& profeſſeur du
College - Royal , de l'Académie des
belles lettres ; Tome vingt-troiſième &
tome vingt - quatrième . Prix , 3 liv .
chaque vol. relié. A Paris , chez Saillant
& Nyon , rue St Jean-de Beauvais ,
& V° Defaint, sue du Foin St Jacques.
Ces nouveaux volumes contiennent le
commencement de l'hiſtoire de François
1 , ſurnommé le Père des lettres. Cette
hiſtoire eſt ici continuée juſqu'à l'année
1535. L'hiſtorien paroît n'avoir négligé
aucune recherche ; nous en rendrons
compte lorſque les volumes ſuivans , qui
doivent terminer cette hiſtoire intéreſſante
, auront été publiés.
Syllabaire des Pauvres , pour apprendre à
lire aux enfans , ſans qu'ils y penſent ;
par M. le Baron de Bouis , auteur du
Parterre géographique & historique , &
du Solitaire géométrique ; broch . in. 8°.
A Paris , chez l'anteur , quai de Bourbon
, île St Louis , proche la rue de la
bonne Femme ſans tête ; & chez de la
Guette, impriment libraire , rue de la
Vieille-Draperie.
92 MERCURE DE FRANCE.
Ceux qui ont lu la méthode pour ap
prendre à lire aux enfans , publiée précédemment
par l'auteur , l'ont trouvée facile
, ingénieuſe , récréative , très- propre
par conféquent à fixer la légèreté de l'enfance.
Mais pluſieurs ont infinué qu'elle
étoit diſpendieuſe. On leur fait voir ici
que ce n'eſt pas la méthode en elle même
qui eft coûteufe : ce font les jouets , dont
on ſe ſert pour familiariſer les enfans
avec les objets de leur inſtruction , qui
occaſionnent de la dépenſe. Mais ces
jouets peuvent être ſimplifiés ou exécutés
à très- peu de frais , & même ſans aucune
dépenſe. Les jouets des pauvres ſont des
coquilles de noix, fleurs , petits bâtons ,
moulins- à- vent , &c. dont on peut voir
des modèles dans le bureau de l'auteur.
Jouer avec l'enfant& éloigner de lui tout
ce qui peut rendre l'inſtruction sèche &
rebutante , c'eſt le grand principe de l'auteur
; c'eſt celui qui lui a fait dicter fes
premières méthodes & ce nouveau Syllabaire
des Pauvres.
Mémoires fecrets , tirés des archives des
Souverains de l'Europe , contenant le
règne de Louis XIII ; ouvrage traduit
de l'Italien ; 2 parties in 2. Prix ,
liv. brochées . AParis , chez Saillant &
SEPTEMBRE . 1774 . 93
Nyon , libraires , rue St Jean-de Beauvais.
Ceux qui s'adonnent à l'étude de l'hiſtoire
trouveront dans ces mémoires des
détails qui éclairciflent , confirment &
donnent un nouveau degré d'intérêt aux
principaux faits du règne de Louis XIII .
La deuxième partie de ces Mémoires eſt
terminée par le procès qui s'éleva entre
l'Univerſité de Paris & les Jéſuites , procès
qui , par les circonstances qui font ici
rapportées , devient un des morceaux les
plus intéreſſans de ces Mémoires .
Ces deux volumes que nous venons
d'annoncer ſervent de ſuite aux XIV volumes
des Mémoiresfecrets, tirés des archà
ves des Souverains de l'Europe , Sous le
règne de Henri IV. Ces XIV volumes ,
dont il reſte peu d'exemplaires complets,
ſe trouvent chez les mêmes libraires cideſſus
nommés .
:
:
د
La Théorie du Jardinage par M. l'Abbé
Roger Schabol ; ouvrage rédigé après
ſa mort ſur ſes mémoires par M.
D *** ; nouvelle édition , revue , corrigée
, augmentée & ornée de figures
en taille- douce ; 1 vol. in- 12 . A Paris,
chez les Frères Debure , libraires , quai
desAuguſtins,
94 MERCURE DE FRANCE .
Tout le monde ſaitles talens ſupérieurs
qu'avoit M. l'Abbé Roger Schabol pour
le jardinage. Il réuniſſoit dans cet art la
théorie à la pratique ; en effet , il n'eſt
guères poſſible de s'y perfectionner ſans
joindre l'un à l'autre ; la théorie ſans la
pratique eſt ſuperficielle , incertaine &
fautive ;elle ne fait que des préſomptueux
qui s'égarent dans leurs vaines penſées.
La pratique deſtituée de la théorie
n'eſt qu'une routine aveugle & un inſtinct
machinal : aufli n'a t elle enfanté juſqu'à
préſent que des ouvriers ineptes , plus propres
àdétruire les opérations de la Nature
qu'à les ſeconder. La théorie& la pratique
ont donc beſoin l'une de l'autre , &
leur ſuccès dépend de leur bonne intelligence.
M. l'Abbé Roger en étoit plus perſuadé
que perſonne ; on en peut juger par
les écrits qu'il a laiſſés . Il inſtruit d'abord
en phyſicien. Il fait connoître aux jardiniets
les organes des plantes & la transfiguration
de leurs rameaux , pour pouvoir
par là les déterminer à faire choix des uns
préférablement aux autres. Lorſque , par
exemple , notre auteus preſcrit de conſerver
les gourmands , & en cela il eſt bien
différent de la plupart de nos jardiniers ,
de les tailler fort longs &de fonder fur
eux la diſtribution des arbres,& fur- tout
SEPTEMBRE . 1774. 95
!
du pêcher , il a ſoin d'établir auparavant
la différence de la ſève qui coule dans les
gourmands d'avec celle qui paſſe dansles
branches d'un autre arbre. Il eſt d'uſage
chez les jardiniers de ſupprimer aux melons
, concombres & autres cucurbitacées ,
les fleurs mâles , improprement appelées
fauffes- Aeurs , & les lobes qu'ils nomment
oreilles ; un pareil procédé ne peut
provenir que de l'ignorance où font les
jardiniers au ſujet des fonctions de ces
parties. Les fauſſes fleurs renferment la
première ſemence , & font par conféquent
eſſentielles à la propagationde l'efpèce
; elles fécondent l'ambrion du fruit ;
dès qu'elles ont rempli leur miniſtère ,
elles tombent d'elles - mêmes. Quant aux
lobes , ils ſervent de mamelle à la plante
pour l'alaiter dans ſon enfance ; les
exemples que nous ne faiſons qu'indiquer
, reçoivent un nouveau jour dans les
différens traités que renferme l'ouvrage
que nous annonçons. On y confidère d'abord
les parties qui compoſent la terre ;
on y examine l'utilité des animaux citoyens
de fon intérieur ; la manière dont
ilss'y nourriffent & s'y multiplient , & on
jette un coup-d'oeil ſur la ſuperficie de la
terre. On paſſe delà à un nouvel examen,
96 MERCURE DE FRANCE.
à celui de l'air; on le définit; on tâche
d'en développer la Nature , les propriétés
& les effets . On conſidère enfuite les
vents , leurs effets par rapport à la végétation
, leur action & leur direction ; & ,
après avoir fait voir que les graines des
plantes adventines ſont rapportées par les
vents , on examine ſi on peut aſſurer que
les mauvaiſes herbes n'effémineront point
la terre.
Il étoit ſpécialement néceſſaire de confidérer
en eux - mêmes les organes des
plantes pour connoître leurs uſages , auffi
l'auteur entre- t- il dans ces détails. Il commence
d'abord par la comparaiſon de ces
ſubſtances avec les ſubſtances animales ,
&par une expoſition anatomique de leurs
racines , de leur tige & de leurs branches.
Il traite enſuite des boutons à bois qui
renferment les ambrions des branches &
des feuilles . Lorſqu'ils s'ouvrent au printemps
, on apperçoit les feuilles , dont
notre auteur examine pareillement les
fonctions , leur chûte & leur verdure perpétuelle
dans certains végétaux. Il finit
par l'anatomie des fleurs &des fruits . Les
ſemences ou graines offrent enſuite quantité
de phénomènes curieux , tels que la
néceſſité des vermines & des reptiles pour
leur
SEPTEMBRE . 1774. 97
(
leur formation,&le concoursdesdeux fexes
pour la production des ſemences fécondes
. L'auteur s'occupe particulièrement
de leur conſervation relativement au jardinage
; il traite auſſi des parties des épines
& des vrilles avec leſquelles les plantes
farmenteuſes s'attachent aux corps
ſolides qui font à leur portée .
Le traité de la ſève termine le volume
dont nous donnons ici l'extrait. L'auteur
examine ſa nature , & fi les plantes de
différentes eſpèces ſe nourriffent d'un
même ſuc qu'elles tirent de la terre . Il eſt
certain que la ſève a un mouvement dans
l'intérieur des plantes ; mais quelles font
les cauſes qui les déterminent ? C'eſt cette
difcuffion qui fait le principal objet de ce
traité. Nous ne nous étendrons pas davantage
au ſujet de cet ouvrage. Il faut
lire dans le texte même les principes qui
y ſont établis. Ils font tirés pour la plupart
des écrits de Linnæus & du traité
phyſique des arbres. Le rédacteur de ce
volume a profité de ces deux ouvrages
pour rendre plus intelligible & plus au
goût des naturaliſtes modernes la théorie
du jardinage , éparſe çà & là dans les papiers
de M. l'Abbé Roger ; & fi le jardinage
eſt redevable à M. l'Abbé Schabol, il
E
98 MERCURE DE FRANCE .
ne l'eſt pas moins au rédacteur , qui a ſu
rendre ſi clairement les penſées de ton
auteur.
La Pratique du Jardinage, par M. l'Abbé
Roger Schabol ; ouvrage rédigé après
ſa mort ſur ſes mémoires , par M.
D *** ; nouvelle édition , revue , corrigée
, augmentée & ornée de figures
en taille-douce ; 2 vol. in 12. A Paris
, chez les Frères Debure , libraires,
quai des Auguſtins ,
Cet ouvrage n'eſt pas moins précieux que
la Théorie du Jardinage par le même auteur,
La rapidité avec laquelle la première
édition a été enlevée en prouve ſuffifamment
l'utilité. Dans le premier volume
l'auteur traite d'abord du jardinage en général
, de ſon établiſſement &de ſes pro
grès. Il examine enſuire la profeſſion du
jardinier du côté de ſes fonctions, en faifant
l'expoſé de quelques-uns de ſes exercices
les plus pénibles , & il remonte à
l'origine des diverſes pratiques de cet
art , dont il rapporte les principales. Dans
le diſcours fur Montreuil , qui fait immédiatement
les généralités ſur le jardinage
, l'auteur prouve que le produit immenſe
desterres de ce village, loin d'être
SEPTEMBRE. 1774 99
dû à leur bonté , n'eſt que l'effet de l'induſtrie
de ſes habitans . Ildit comment le
goût de cultiver le pêcher eſt né parmi
eux , & il a recueilli à ce ſujet quelques
anecdotes curieuſes.
Le traité ſuivant a pour objet le pêcher
& les autres arbres conſidérés dans l'enfance
, la jeuneſſe , l'âge formé & la vieilleſle
; ce qui en fait quatre parties , dans
leſquelles il ſe partage tout naturellement.
Dans la première, l'auteur détaille
les différentes façons de les greffer ; il
paſſe de-là à la plantation, & il preſcrit ce
qui doit être fait devant , pendant &
après.
La ſeconde partie concerne les treillalages
, les différens abris du pêcher , la
façonde le former , les divers ordres de
ſes branches & leur diſtribution proportionnelle
, d'où naît un équilibre & une
forte d'égalité entre elles.Cette partie renferme
des règles pour conduire le pêcher
durant ſes premières années , afin d'en tirer
tous les avantages poſſibles.
Le ſujet de la troiſième partie eſt le
plus intéreſſant. La taille , le temps de la
faire , la manière de convertir les gourmands
en branches fructueuſes , & divers
expédiens pour former les arbres & les
É ij
100 MERCURE DE FRANCE.
mettre à fruit , y paſſent ſucceſſivement
fous les yeux du lecteur. L'ébourgeonnenient&
le paliſſage terminent cette troiſième
partie ; l'auteur en donne les règles ,
& entre à cet égard dans le plus grand
détail.
La quatrième partie a pour objet le
gouvernement des arbres âgés. L'auteur
s'applique à examiner leurs défauts de
conformation extérieurs , & les internes
qui dépendent des organes ou inſtrumens
de la végétation. Il fait enſuite l'expoſé
des maladies du pêcher & de celles qui
lui font communes avec les autres arbres,
& il propoſe pour leur guériſon des remèdes
heureuſement éprouvés.
Au commencement du ſecond volume
l'auteur donne des armes pour défendre
les arbres contre les ennemis nombreux
qui les attaquent , & des pratiques
pour cueillir les fruits , les tranſporter &
les conferver. Cette quatrième partie eſt
terminée par l'énumération des meilleures
eſpèces d'arbres fruitiers , les ſeules
qui méritent d'être cultivées dans les jardins.
Le but du traité qui fuit dans le troiſième
volume , eſt d'établir une analogie
entre les plaies des végétaux & celles des
SEPTEMBRE. 1774 . 101
animaux. Ce traité a été ſoumis à l'examen
de l'Académie royale de Chirurgie :
voici le rapport qui en a été fait à cette
Compagnie , le 19 Mai 1763 ; nous ne
le rapportons ici que pour mieux faire
connoître ce traité.
« M. Bordenave , qui avoit été nommé
>commiſſaire par l'Académie pour exa-
>miner un ouvrage de M. l'Abbé Roger
>>Schabol , intitule : Suite de la Taille des
>>Arbres ; Traité des plaies des Arbres....
& ayant fait fon rapport , l'Académie a
*jugé que fon ouvrage étoit rempli de
>> connoiffances relatives à la pratique de
» la Chirurgie , & qui font voir que la
>>fcience & la pratique du jardinage ont
beaucoup d'analogue avec elle ; qu'il eſt
fondé ſur une doctrine éclairée par l'ex-
>>périence , & qu'en tout il mérite d'être
accueilli.
Le troiſième volume traite auſſi de l'orangerie
, des choux-fleurs , des cardons
d'Eſpagne , des melons , des couches-àchampignons
, des fraiſiers , de la vigne
&de la multiplication univerſelle des
végétaux. Il eſt terminé par un tableau
des différens travaux qui doivent occuper
les jardiniers dans chaque mois de l'année
; tableau que le rédacteur des ouvra
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
ges poſthumes de M. Roger Schabol a
composé pour remplir les voeux de pluſieurs
amateurs du jardinage. On peut
dire qu'en général ce traité eſt le plus
complet que nous ayions du jardinage.
On a orné cette édition de plufieurs
planches nouvelles , dont les ſujets ne
ſont pas moins utiles pour l'intelligencede
la théorie que de la pratique du jardinage.
Histoire naturelle & raifonnée des différens
Oiseaux qui habitent le globe , contenant
leurs noms en différentes langues
de l'Europe ; leurs deſcriptions , les
couleurs de leurs plumages , leurs dimenfions
, le temps de leurs pontes ,
la ſtructure de leurs nids , la groffeur
de leurs oeufs , leur caractère , & enfin
tous les uſages pour lesquels on peut
les employer , tant pour la médecine
que pour l'économie domeſtique ; tra
duite du latio de Jonston , conſidérablement
augmentée &mife à la portée
de tout le monde ; in fol. gr. papier.
AParis , chez Defnos , ingénieur-géographe
& libraire , rue St Jacques , au
Globe.
Tous les amateurs de l'Histoire natuSEPTEMBRE.
1774. 103
relle connoiſſent le traité de Jonſton fur
les oiſeaux ; mais la plupart penſent qu'il
n'eſt pas poſſible de retirer de la lecture
de cet ouvrage toute l'utilité à laquelle
on pourroit s'attendre. Ony eſt ſouvent
embarraſfé ſur le nom d'une eſpèce particulière
d'oiſeaux , par rapport aux différens
noms que les ornithologiſtes ont
donnés au même individu. En effet , pluſieurs
auteurs modernes , qui jouiſſent
même d'une réputation brillante par rapportà
leurs connoiſſances dans l'Hiſtoire
naturelle , placent quelquefois la même
eſpèce d'oiſeaux dans des genres tout àfait
différens ; trompés fans doute par la
multiplicité des noms ſous leſquels ils la
trouvent décrite , tandis que d'autres fois
de deux eſpèces qui n'ont aucune reffenblance
entre elles , ils n'en font qu'une
ſeule. Jonſton lui-même eſt ſouvent indécis
fur le nom qui convient à l'eſpèce .
qu'il décrit , parce que les auteurs qui lui
ferventde guides ne font pas d'accord entre
eux dans la Nomenclature. On a cru
ſervir utilement le Public en lui offrant
les planches de Jonſton , avec des explications
dans leſquelles on donne ſeulement
le nom latin ou la phraſe latine ,
par laquelle cet auteur a déſigné chaque
Eiv
104 MERCURE DE FRANCE.
eſpèce , & le nom françois que les plus
habiles ornithologiſtes ſont convenus de
lui donner. On a préféré les noms françois
de M. Briffon , parce que ce ſavantAcadémicien
a eu des reſſources pour perfectionner
cettepartie de l'Histoire naturelle,
qui avoient manqué à la plupart de ceux
qui , avant lui , avoient couru cette péni.
ble carrière. On a donné la deſcription
de chaque eſpèce avec tout le détail néceſſaire
, pour que chacun puiſſe non- feulement
reconnoître l'individu que l'on
décrit , mais encore pour pouvoir l'enluminer
fur la gravure. Quoique pour la
commodité du Public l'auteur ſe ſoit reftreint
à faire entrer dans une page la defcription
de toutes les eſpèces contenues
dans la planche qui ſe trouve vis-à -vis , il
paroît avoir traité cette partie avec une
exactitude ſcrupuleuſe. Le plus ſouvent
il a pris M. Briffon pour guide , parce que
cet Académicien a eu l'avantage d'avoir
preſque toujours la Nature pour modele.
Ray , Linnæus ont été aufi confultés
, foit fur la deſcription , ſoit fur les
moeurs des oiſeaux. Les meilleurs traités
de matière médicale ont appris les uſages
qu'on pouvoit tirer de ces animaux ; enfin
il nous ſemble qu'on n'a rien négligé
SEPTEMBRE. 1774. τος
pour rendre cet ouvrage utile , agréable
&intereſſant. Il eſt principalement deſtiné
à ceux qui ſont poſſeſſeurs de l'Hiſtoire
naturelle de Jonſton , & qui , par les rai.
fons que nous avons rapportées , ne peuvent
en faire l'uſage qu'ils ſouhaiteroient.
Les curieux , amateurs , agriculteurs , les
chaffeurs , & fur tout les peintres , y trou
veront des connoiſſances qu'ils ne pourroient
ſe procurer qu'en achetant à grands
frais des traités complets , ou des méthodes
contenues en pluſieurs volumes , pref
que tous écrits dans un langage qui ne
s'entend plus que dans les colléges & les
académies. L'auteur s'étoit d'abord propoſé
de donner la traduction ſimple avec
des notes critiques ; mais comme ç'auroit
été doubler le volume & par conféquent
le prix fans procurer un avantage proportionné
, l'auteur a mieux aimé donner
fimplement le nom latin avec le françois
quiy correſpond , & le nom uſité chez la
plupartdes Nations de l'Europe. Une fimple,
mais exacte deſcription, dans laquelle
il a fait connoître toutes les principales
dimenſions des différentes parties de l'animal
, ſes différentes couleurs ; le pays
où il ſe trouve le plus communément ,
le temps de la ponte , le nombre & la
106 MERCURE DE FRANCE.
couleur des oeufs ; la manière dont le nid
eſt conſtruit ; la nourriture ordinaire , les
moeurs , & enfin les uſages économiques
qui peuvent en réſulter: tel eſt le plan de
cet ouvrage , qui eſt moins une traduction
de Jonſton qu'une Hiſtoire naturelle des
Oiſeaux .
* Oraiſon funèbre de Louis XV, Roi de
France & de Navarre , furnommé le
Bien-Aimé ; prononcée dans la chapelledu
Louvre le 30 Juillet 1774 , en
préſence de Meſſieurs de l'Académie
Françaiſe , par M. l'Abbé de Boifmont,
prédicateur ordinaire du Roi , l'un des
Quarante de l'Académie . A Paris, chez
Demonville , imprimeur - libraire de
l'Académie Françaiſe , rue St Severin,
✓ aux armes de Dombes.
Il était juſte que , parmi les orateurs
chargésde célébrer la mémoire de Louis
XV , on diftinguât ſur-tout celui de l'Académie
Françaiſe. Le choix que cette illuſtre
Compagnie a fait de M. l'Abbé de
Boiſmont était dicté par la voix publique,
& a rappelé d'abord l'Oraiſon funèbre de
* Les quatre articles fuivansfont de M. de
laHarpe,
SEPTEMBRE. 1774. 107
la Reine , épouſe de Louis XV , & celle
du Dauphin leur fils , prononcées toutes
deux par le même orateur avec un égal
ſuccès . Ce genre d'éloquence , qui a im
mortaliſé Bolſſuet , demande à- la- fois un
génie très élevé & un eſprit très - adroit.
Qu'elle doit être impoſante & majestueuſe
, la voix qui s'élève entre la tombe des
Rois & l'autel du Dieu qui les juge ; la
voix qui doit ſe faire entendre au moment
où l'on n'entend plus celle de la
flatterie, & qui doit être le premier jugement
de la poſtérité ! Mais d'un autre
côté, quel art ne faut- il pas pour concilier
l'austérité d'un ſi ſaint miniſtère avec les
ménagemens indiſpenſables qu'impoſent
ces ombres royales encore vénérables ſous
l'appareil de la mort ! Tant il ſemble de la
deſtinée des Princes d'intimider la vérité,&
far le trône &dans le tombeau !
Si quelqu'un, depuis Boſſuer, qui dans ce
genre offre un objet de comparaiſon ſi redoutable
à tout écrivain , a paru fait pour
s'élever naturellement à cette hauteur d'idées&
de ſtyle qui doit caractériſer l'oraifon
funèbre , c'eſt ſans doute M. l'Abbé de
Boiſmont. Onremarqueen lui ce qu'Horacedemande
au poëte,& ce qui doitfetrouver
auffi dans l'orateur : os magnafona
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
turum . Son diſcours a produit les impref.
ſions les plus fortes ſur l'aſſemblée choiſie
qui l'écoutait , & ces impreſſions ne paraiffent
pas s'être affaiblies à la lecture.
L'exorde annonce d'abord toute la dignité
& tout l'intérêt du ſujer. Il eſt fondé fur
ce texte : Spiritu magno vidit ultima , &
confolatus est lugentes in Sion ufque in
fempiternum. Il a vu les derniers momens
avec courage , & il a conſolé pour l'éternité
ceux qui pleuraient dans Sion . Eccl.
ch. XLVIII , v . 370 . !
«Voilà donc tout ce que la mort nous
>>laiſſe de la vie d'un grand Roi , un der-
>>nier moment foutenu avec conſtance &
>>des confolations qui , pour être ſolides,
" ont beſoin de franchir les bornes du
>>temps & de s'appuyer ſur l'éternité ! La
>>mort a dévoré tout , gloire , dignité ,
>>puiſſance , cinquante-neuf ans de règne;
>>tout eſt englouti dans cette nuit pro-
> fonde où l'oeil d'un Dieu pénètre ſeul .
>>Nous multiplions en vain, ces triſtes
>>honneurs ; il ne reſte en effet ſur l'abyf-
>>me que ce dernier moment qui a réparé
>>ou conſacré tous les autres : Spiritu ma-
>>gno vidit ultima,& confolatus eft lugentes
win Sion usque in fempiternum. Hélas !
>que de ſujets d'attendriſſement dans
SEPTEMBRE. 1774. 109
>une ſeule mort ! Le Prince le plus chéri
>>enlevé ſubitement à notre amour ; le
>>filence & la nuit couvrant de tous leurs
>>voiles ſon cercueil dérobé à nos regrets ;
>>ſes triſtes reſtes précipités dans la pouf-
>> ſière des Rois & ravis à nos derniers
>>hommages , nulle pompe , nul honneur
>>pour ſa cendre; l'épouvante & l'horreur
>>ſemées au tour du trône abandonné ; la
>>Famille Royale errante , diſperſée , frap-
>>pée juſques dans les aſyles de la dou-
>>leur ; tout un peuple conſterné , gémiſ-
>>ſant ſur ce qu'il perd , tremblant pour
>>ce qui lui reſte , croyant voir l'ombre de
>> ſon Roi s'attacher à ſes pas , &multi-
>>plier dans ſon ſein le germe d'un poifon
>>deſtructeur ; que de circonſtances dé-
>>plorables ! & je peins la mort de Louis
»le Bien-Aimé ! Jabuſerais des reſſources
>>de l'art, ſi j'empruntais de ces mêmes cir-
>>conſtances les mouvemens & les images
>>qui attendriſſent & qui touchent. Elles
>>me font inutiles. Français , vous vous
>>êtes voués à la douleur , vous avez pré-
>>venu , achevé ſon éloge par le titre fa-
>>cré qu'il emporte avec lui dans le tombeau
; vos larmes ne font plus libres.c
>>Serait- il néceſſaire de vous le juſtifier, ce
>>titre , le ſeul que l'autorité ne peutufur-
>>per ? Reportez vos regards ſur ſon ber110
MERCURE DE FRANCE .
>>ceau ; parcourez avec moi cette chaîne
>>d'événemens qui diſtinguent ſon règne;
>>>conſidérez cette enfance ſi intéreſſante ,
>>faible, ſe foutenant à peine au milieu
>>des ruines dont elle était inveſtie ; cette
>>jeuneſſe facile & ſenſible qui , comme
>>les rayons d'un jour doux , répandait la
>>férénité ſur toute la France ; ce repos de
>>toutes les parties de l'Etat , cette action
>>paiſible de l'autorité , ces victoires , ces
>>triomphes multipliés ; & depuis , par
>>une de ces grandes misères attachées à
>>la fortune des Rois , voyez ce même
>>Etat humilié par des défaites, déchiré par
>>les factions ; cette Nation ſi douce em-
>>portée loin de ſon caractère ; par -
>>un chagrin ſuperbe , une inquiétude au-
>>dacieuſe , la Religion agitée juſques
>>dans ſes ſanctuaires , la majefté des loix
>>foulevée contre la majeſté du Trône ; &,
> au milieu de ces tempêtes , Louis n'é-
>>coutant jamais cet orgueil qui s'aigrit
>>par le malheur ou s'irrite par la contra-
>>diction ; cédant en Roi à néceffité de
>>la paix avec ſes ennemis , abaillant en
>>père tendre la hauteur de ſon ſceptre
>>avec ſes ſujets , oubliant toujours le glai-
>ve du pouvoir pour épuiſer tous les
>>ménagemens de la bonté ,& imprimant
mà toute ſa vie le noble & touchant ca
la
tout
SEPTEMBRE. 1774. 111
ractère de la modération & de la dou-
>>ceur : voilà le Roi que vous avez perdu .. »
La diviſion de l'orateur est heureuſe.
•En s'abandonnantà ſes principes & à ſes
>>lumières , Louis pouvait être le plus
grand des Rois ; vous le verrez digne de
>>vos reſpects : en ſe livrant à fon coeur ,
>>il fut le meilleur des hommes ; je vous
>>l>e montrerai digne de vos regrets.>>
Il peint dans la première partie l'état
où était la France au moment où Louis XV
appela le Cardinal de Fleury au Miniftère
, & le changement prompt qui fut
l'ouvrage heureux de ce Miniſtre & du
Prince qui l'employa. « A cette époque ,
>>Meſſieurs , on vit ſur la terre un peuple
>>tout à la fois heureux & reſpecté ; & ce
>>peuple était celui que Louis XIV avait
>>comme enfeveli dans ſes triomphes ,
>>peuple détesté de l'Europe conjurée ,
>>déshonoré à Hochſtet, humilié à Ger-
>>trudemberg , conſterné, fuyant des rives
>>du Rhin juſqu'à celles de l'Eſcaut , raf-
>>ſuré à peine à Dénain par l'heureux gé-
>>nie de Villars , traînant après la paix
>>d'Utrecht les débris d'une puiſſance que
>>l'envie ne daignait plus remarquer; fans
>>commerce , ſans vaiffeaux , fans crédit.
>>Un homme eſt choisi pour ranimer ce
>>peuple abattu. Louis dit au Cardinal de
312 MERCURE DE FRANCE.
>>Fleury , comme autrefois le Seigneur
>>Dieu au prophète Ezechiel : Infuffla su .
per interfectos istos , ut reviviſcant . Soufflez
>>fur ces morts,afin qu'ils revivent. Tout à-
>>coup un eſprit de vie coule dans ces
>>offemens arides & deſſéchés ; un mouve-
>ment doux & puiſſant ſe communique
>>à tous les membres de ce grand corps
>>épuiſé ; toutes les parties de l'Etat ſe
>>rapprochent & ſe balancent ; Et accef.
»ferunt ofſsa ad ofſſa unumquodque adjunc.
sturam fuam. »
Des citations pareilles ſont des traits
d'imagination , & c'eſt un des ſecrets de
l'éloquence de la chaire.
M. l'Abbé de Boiſmont imite avec
beaucoup d'art ce beau mouvement de
Boffuet qui commence l'Oraiſon funèbre
de Madame Henriette : J'étais donc en.
core destiné , &c . Il rappelle le mariage du
Roi& la naiſſance du Dauphin. L'hum-
>>ble folitude de Veitſembourg donne
>>une Reine à la France. Je ne vous pein-
>>drai point les tranſports de la Nation à
>>la naiſſance d'un Prince , l'objet de tous
»ſes voeux ... Souvenir cruel ! Matriſte
>>> voix a fait retentir dans ce même tem-
>>ple les regrets durables de ſa mort . Pleu-
>>ions- le encore dans ce jour qui ſemble
#rouvrir ſon tombeau & le rappeler fur
رد
SEPTEMBRE. 1774. 113
>>ce trône où il devait ſervir de modèle à
>>ſes auguttes enfans. Plaçons y du moins
>>ſa reſpectable image ; que le Prince qui
>>nous gouverne s'en occupe ; qu'elle foit
>>toujours préſente à ſa penſée; qu'il s'ac-
>>coutume à la regarder comme un témoin
>>qui l'obſerve , & comme un juge qu'il
>>ne peut corrompre : les vertus du père
>>font devenues la dette immenſe du fils .»
L'afcendant que prit ſur l'Europe la
modération reconnue de Louis XV , eſt
tracé avec une nobleſſe & une fierté de
pinceau qu'on aurait admirées dans le
beau fiècle de Louis XIV.
« Ce fut , Meſſieurs , dans ces temps
*d'alegrelle &de proſpérité qu'éclata ce
>>concert d'eſtime publique ſi honorable
wà la mémoire de Louis. Il n'eſt point
de voile , point de ſecret pour les vertus
>>des Rois . Heureuſe deſtinée ! la modef-
>>tie ne leur dérobe rien. Ils font for.
>>cés par état à jouir de toute leur renom.
>>mée. Ce fut le triomphe du jeune Mo.
>>narque. Connue , reſpectée dans toutes
>>les Cours , préſente aux Conſeils de
>>toutes les Nations , ſon ame en devint
le Génie tutélaire. Sa droiture fut le
>>droit public de l'Europe. Alors la répu-
>tation tint lieu de l'intrigue ; l'eſtime
114 MERCURE DE FRANCE.
>>remplaça les victoires ; la confiance en-
>>chaîna plus fûrement que les conquêtes;
>>le cabinet de Verſailles fut le ſanctuai-
>>re de la paix univerſelle. Ce n'était plus
>>ce foyer redoutable où l'orgueil affem-
>>blait les noires vapeurs de la politique ,
>>& préparait ces volcans qui embrafaient
>>tous les Etats ; Louis connaît le prix des
hommes & le fragile honneur des triom-
>>phes. Il fait que la véritable gloire d'un
>>Roi confifte moins à braver les oragės
>>qu'à les détourner ; à défier les jaloufiés
>>qu'à les éteindre , à provoquer les ligues
>>qu'à les prévenir. Plein de ces principes ,
>>il quitte ce tonnerre toujours allumé
dans les mains de ſon ayeul ; il rend aux
>>travaux utiles une portion de cette mi-
>>lice nombreuſe qui appelle la guerre ,
wen nourrit le goût , en perpétue les alar-
>>mes; il ſe montre ſeul , pour ainſi dire ,
>>avec le poids naturelde ſa puiſſance , &
>>le charme invincible de la bonne foi ;
>>eſpèce de domination nouvelle. Et com-
>>ment ne devient-elle pas l'ambition de
>>t>ous les Rois ? Eſt ce à l'ombre desTro
>nes qu'on devrait trouver la fauſſeté
>>>réduite en art ? Et fi cet art malheureux
>>eſt un opprobre lorſqu'il trompe les
>>hommes , quel nom mérite -t-il lorf
SEPTEMBRE. 1774. 115
>qu'il agite les Empires , & qu'il ſe joue
>>de la fortune &du fang des peuples ?
>>Louis le mépriſe; il offre à l'Europe
>>étonnée un jeune Roi abſolu , adoré , ne
craignant rien & ne voulant point être
>>craint : & l'Europe ſe précipite vers fon
>>Trône ; elle y dépoſe par tes Ambafla-
>>deurs ſes prétentions , ſes intérêts , ſes
>>eſpérances. Est-ce là cette Nation qui ,
>>comme un athlète ſanglant , elfuyait fiè .
>>rement ſes plaies,& difputait à Utrecht
>>les reſtes d'une grandeur déchirée ?
Puiſſante & modefte , elle décide au-
>>jourd'hui , elle prononce ; ce même ſcep-
>>tre plié par tant d'orages eſt devenu l'ar-
>>bitre de ces mêmes rivaux dontil avait
>>été la terreur. Quelle fublime intelli-
>>gence a pu opérer ce prodige ? Un Roi
>>de vingt quatre ans , fans armes , fans
>>intrigues , enchaînant tout , calmant
>>tout par la ſeule impreſſion de ſa fran-
>>chiſe & de ſon déintéreſſement ; &
>>l'eſtime due à ce Roi pourrait être un
>>problême ! Où vous placeriez - vous ;
>>quel climat , quelle contrée choiſiriezvous
pour la conteſter ? Sortez des borwnes
de ſes Etats ; interrogez Vienne ,
>>Londres , Madrid , Conftantinople , le
>>>Nord , le Midi ; tout repoſe dans le
116 MERCURE DE FRANCE.
>>filence ſur la foi de ſon intégrité. Par-
"tout vous trouverez l'action bienfai-
>>ſante de cette ame juſte & modérée . Ce
>>bien particulier à la France était en mê-
>>me temps le bien de tous les peuples ;
> il appartenait à toute l'Europe. »
Voilà la véritable éloquence du panégyrique
; voilà les mouvemens & les tableaux
qui doivent l'animer. La compa
raifon de l'athlète eſt un trait de la plus
grande beauté. Une autre eſpèce de mérite
, c'eſt le ton vraiment pathétique qui .
ſe fait ſentir dans cet endroit de la feconde
partie où il s'agit de la bonté de
Louis XV.
מQuelle voix s'élevera pour inculper
>la bonté de Louis ? Sera.ce celle de la
>>Religion dont il reſpecta toujours les
>conſeils & les privileges ? celle de ſes
>>courtiſans qu'il combla de faveurs , à
>>qui il ne montra jamais que la triſteſſe
obligeante de ces refus involontaires
>>quivalent des grâces ? celle de ſes fol-
>>dats qui le virent pleurant ſur les lau-
>>riers de Fontenoy , parcourant les hôpitaux
, confolant les bleſſés , s'écriant au
milieu de ces triſtes victimes de la vic-
>> toire : Anglais , Français , ennemis ,
ſujets , que tous foient également traités;
SEPTEMBRE. 1774. 117
wils font tous des hommes ? Sera - ce celle
>>du peuple ? .. Non , Monarque bien ai-
>>mé & digne de l'être , il ne troublera
>>point vos mânes auguſtes ; il reſpectera
>>ce coeur ſenſible qui connut fur le Trône
>>le reſpect de l'humanité. J'appellerai
>>des extrémités du royaume cette portion
de la Nation que les factions n'agitent
>>pas , que l'intrigue ne corrompt point ;
>>je conduirai ce peuple ſimple , ſans paf-
>>ſion, ſans intérêt , ſous ces voûtes funè-
>bres où vous repoſez ; je lui raconterai
>>l>'horreur dont le Ciel a voulu environ-
>>ner vos derniers ſoupits ; cet abandon
général , cette folitude ajoutée à la fo-
„litude de la mort ; je lui dirai : voilà ce
>>Roi qui a toujours ſauvé vos moiffons
>>des défordres &des cruautés de la guer-
>>re ; qui l'a toujours éloignée de vos hé-
>>rirages , qui vous a toujours préférés à
>>la vanité des triomphes ; voilà ſes ref-
»tes ; & ce bon peuple ſe précipitera fur
>>votre cercueil : gémiſſant , il ne vous
>>nommait point dans ſes larmes ; le cri
>>de ſa misère ne vous accuſa jamais ;
>>c'était pour vous qu'il avait inventé ce
>>foupir que l'oppreffion lui arracha : Ah!
»fi le Roi le ſavait ! .. Votre cendre lui
>>fera auffi précieuſe que votre nom lui a
wété cher ; & ne penſez pas , Meſſieurs ,
IIS MERCURE DE FRANCE .
>>que cet attendriſſement fût un effet de
>> l'art ; on peut modifier les idées du peu-
>ple ; mais on ne compoſe point ſes ſen-
>>timens. Louis était aimé , parce que
>>l'opinion de ſa bonté prévalait for tout ;
>>c'était , ſi je puis parler de la forte , une
„vérité , une foi nationale ; & tel était
>>l'empire de cette vérité , qu'on ſéparait
>>toujours fon coeur de ſes loix,& fon ad-
>>ministration de ſes volontés. Nul Prince
wen effet , & je n'excepte pas même le
>>grand , l'immortel Henri ( Hélas ! que
>>de reſſemblance entre ces deux Rois, &
>que le vertueux Sully met de différence
>entre les deux règnes !) Nul Prince n'eut
>>des vues plus ſaines , ne deſira plus fin-
>>cèrement le bien ; & pour l'attacher à
nce bien qu'il deſirait , il ne fallait qu'être
digne de le lui montrer. »
Bornons des citations qui nous meneraient
trop loin , ſi nous ne confultions
que le plaiſir du lecteur & le nôtre , &
jetons un coup - d'oeil ſur la peinture .
des derniers momens de Louis XV. Il y
règne une teinte lugubre & religieuſe ,
vrai caractère de l'Oraiſon funèbre . " Som-
>>bre appareil , pompe attendriſſante
»ſilence de conſternation & d'effroi , mo-
>>ment où commence la mort , non , je
>ne puis me réſoudre à vous donner des
,
SEPTEMBRE. 1774. 1
»larmes. Louis reſpire ; il eſt rendu à la
* vérité , à la religion , & il peut l'être
>>encore à nos eſpérances ; je ne veux voir
>>que les biens qu'il obtient , & non la
>>perte qui nous menace, Ce lit de ſouf-
>>france que l'horreur environne n'eſt plus
>>à mes yeux qu'un temple , un autel où
>>l'alliance de la foi ſe renouvelle , où re-
>>>vivent & fe confirment les pactes éter-
>>>nels , où tout eſt expié , pardonné. Puis-
>>je mêler des ſoupirs à une joie ſi juſte ?
>>Je l'entends , cette voix conſolante qui
>>proclame les repentirs , les voeux , les
>>réſolutions du Monarque pénitent. Peu-
>>ples accoutumés à reſpecter ſa volonté ,
cette dernière eſt la plus ſainte . Recueil-
»lez- la , cette voix qui, comme celle d'E-
>>lie , fait deſcendre le feu ſacré ſur l'ho-
>>locauſte. Quel tableau ! Dieu rentrant
>>avec la paix dans ce coeur déſabuſé ;
>>Louis jurant à ce Dieu trop long temps
>>méconnu, un amour & une fidélité ſans
»réſerve . Qu'il foit écrit dans votre coeur
>>ce ferment folemnel , o mon Dien ! &
>>qu'il efface , qu'il anéantiſſe à jamais
>tous les ſermens de l'erreur & de l'aveu-
>>glement. >>>
Le prix le plus flatteur pour M. l'Abbé
Boiſmont eſt ſans doute l'applaudiſſement
&l'admiration des hommes célèbres dont
120 MERCURE DE FRANCE.
il était l'interprète & dont il a enlevé tous
les fuffrages ; & l'on peut lui appliquer ce
vers de la Henriade :
Nommé brave autrefois par les braves euxmêmes.
4
Ode aux Poëtes du tempsfur les louanges
ridicules dont ils fatiguent Louis XVI.
Par M. l'Abbé Aubert , lecteur & profeffeur
royal ; chez Moutard , libraire
de la Reine , quai des Auguſtins. Prix ,
2 fols .
Sur le titre de cette pièce & fur le nom
& les qualités de l'auteur , on conçoitqu'il
eſt fort naturel qu'un profeſſeur donne des
leçons , & que M. l'Abbé Aubert donne
des modèles. L'on trouve en effet l'un &
l'autre dans l'ode que nous allons mettre
ſous les yeux du lecteur. Elle n'eſt pas
longue ; & c'eſt - là fans doute ſon plus
grand défaut. Nous la tranſcrirons toute
entière. Car il n'y a pas une ſtrophe qui ne
ſoit précieuſe par quelque endroit.
Eh! quoi , rimeurs glacés , troupe importune &
baffe ,
On vous dit que Louis haïra les flatteurs ;
Et pour l'honorer mieux , votre Minerve entaſſe
Les plus infipides fadeurs !
CroyezSEPTEMBRE.
1774. 121
Croyez- vous l'enivrer de l'encens mercenaire
Qu'à les jeunes vertus vous courez tous offrir ?
Non ; & , fi vous aviez ce deſſein téméraire
Ilfaudrait tous vous en punir.
>
Nefût ilpoint armépar undégoût extrême
Contre les vains efforts que vous oſez tenter ,
D'un fi groffier encens l'importunité même
Suffiroit pour l'en dégoûter.
Dugrand art de régner il connaît l'importance.
Il nous en afait voir déjà d'heureux ellais ;
Mais il n'a point encor rempli notre eſpérance ,
Et ſon coeur veut d'autres ſuccès.
Apeine, àpeine eſt-il entré dans la carrière ;
Vous l'yfaites courir en jeune audacieux .
Je le vois plus prudent reſter àla barrière ,
Etfurlebut fixerfes yeux.
Je le vois conſulter ceux que l'expérience
Yfait marcher d'un pas toujours ferme & certain,
Et montrer à ving ans la ſage défiance
D'ungrave & prudent Souverain.
1
Pour la Religion , les moeurs , l'économie ,
Son zèle a dès long-temps commencé d'éclater.
Il ne ſouffrira pas que la Philoſophit
Sous lui nous vienne tout ôter.
Mais des maux qu'elle a faits la profonde racine
F
122 MERCURE DE FRANCE.
!!
Veut , pour être arrachée , un bras plein de vigueur.
C'eſt beaucoup que Louis méditefa ruine,
A l'âge où l'on chérit l'erreur.
Son début eſt pour nous du plus flatteur augure.
Son amour nous promet un avenir brillant .
Mais un Monarque ſage agit avec meſure ,
Afin d'agir plus fûrement.
Il veut notre bonheur , il s'apprête à lefaire.
Les Grâces, près delui , ſecondent ſes projets.
Par elles puiffe- t- il bientôt devenirpère!
Il l'eſt déjà de ſes ſujets.
Voilà ce que M. le Profeſſeur appelle
non-feulement des vers , mais des vers
lyriques, une ode enfin ; & le lecteur a dû
s'appercevoir en effet combien toutes les
tournures ſont poëtiques. On vous dit.
Nefût ilpoint armé. Ilnous en afait voir
déjà. Vous le faites courir. Confulter ceux
que l'expérience fait marcher. Agit avec
mesure afin d'agir , &c. Voilà les mouvemens
de la poëlie , les conſtructions nobles
& impoſantes qui conviennent à l'o
de . Veut-on de grands tableaux , de gran.
des images ? La racine des maux qui veut
pour être arrachée, un bras plein de viqueur.
Voilàdu pittoreſque , du ſtyle heuSEPTEMBRE:
1774. 123
reuſement figuré ; & méditer la ruine de
la racine eſt une expreſſion de génic.
Veut- on de l'harmonie :
D'un ſi groſſier encens l'importunité même.
Que cette chûte eſt flatteuſe pour l'o
reille ! Que ce ſon monofyllabique fait
un bel effet après ce mot de cinq ſyllabes !
Et cet autre vers :
Sous lui nous vienne tout ôter,
il eſt d'une mélodie tare . On voit que
nous ne négligeons aucune eſpèce de beauté.
Nous relevons tous les mérites de cette
belle ode , comme pourrait faire M. l'Abbé
Aubert lui-même , ſi dans une leçon
publique il la propoſait à ſes diſciples
comme un modèle en ce genre. Mais la
dernière ſtrophe ſurpaffe tout:
Par elles puiſle-t-il devenir père!
Devenir père par les Grâces ! Le lecteur
ne nous aurait pas pardonné de nous occoper
ſérieuſement d'une pareille production.
La critique doit varier ſon ton
ſuivant les ouvrages. Mais à cette inconcevable
expreſſion , devenir père par les
Graces ! comment ne pas s'étonner que
cent ans après les Deſpréaux & les Raci
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
nes on puifle tomber dans ce honteux excès
de ridicule & de mauvais goût ! Sans
doute M. l'Abbé Aubert , pour être profeſſeur
, n'eſt pas obligé d'être bon poëte .
Mais aujourd'hui les formules & les tournures
de la verfification font devenues
communes. C'eſt un fonds où la médiocrité
puiſe fans ceſſe , tandis que le vrai
talent trouve en lui- même des reſſources
nouvelles. On a fait un ſi grand nombre
de vers, qu'il y a des fautes où l'on ne doit
pas tomber , & que M. l'Abbé Aubert
lui- même aurait pu éviter avec un peude
foin & de réflexion. Aquoi donc faut-il
imputer une telle corruption de ſtyle ?
C'eft , ne craignons pas de le répéter , à
cette faveurde convention prodiguée par
l'eſprit de parti à tous les mauvais écrivains
réunis entre eux pour ſe louer &
pour déchirer ce qui est bon. Voilà ce
qui leur inſpire cette confiance qui nonſeulement
les aveugle ſur toutes leurs
fautes , mais les ſéduit au point qu'ils
oſent donner des leçons , lorſqu'à peine
ils font en état d'en prendre. Au moment
où j'écris , je ſuis sûr que les vers que
M. l'Abbé Aubert appelle une ode feront
loués dans plus d'une feuille périodique ,
s'ils ne l'ont pas été déjà. Voilà donc cù
SEPTEMBRE. 1774. 125
nous en ſommes venus ! Voilà ce qu'on
appelle de la littératute !
Unde nefas tantum Latiis pastoribus ? Unde
Hac tetigit , Gradive , tuos urtica nepotes ?
JUVENAL.
OEuvresde Chaulieu , d'après les manufcrits
de l'auteur.Ala Haye; & ſe trouve
à Paris , chez Claude Bleuet , libraire ,
fur le pont St Michel .
Cette édition eſt belle & ſoignée. Elle
a fur-tout le mérite d'une diſtribution plus
heureuſe que celle des précédentes . Elle
n'eſt point furchargée de notes inutiles
comme celle de St Marc. Elle eſt rédigée
furdes manufcrits mis en ordre par Chaulieu
lui-même,&qui contiennent les ſeuls
onvrages qu'il voulut avouer. L'éditeur a
trouvé fur des fenilles volantes quelques
autres pièces queChaulieu ne croyait pas
dignes de paraître , ou qui même ne font
pas de lui . Il les a miſes à part , ainſi que
quelques pièces de ſociété compoſées par
M. le Duc de Nevers , le Marquis d'Angeau
, Chapelle & autres. Il a ſéparé auſſi
la correſpondance de l'auteur avec Mde
la Ducheſſe de Bouillon , & quelques
poësies en vieux langage. Le texte eſt
d'ailleurs très- correct , & l'on ne peut re
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
procher à l'éditeur que quelques notes
partiales dont nous parlerons tout- àl'heure
quand nous aurons dit un mot de
Chaulieu.
Chaulieu, fans être un génie du premier
ordre , eſt un écrivain original. C'eſt encore
un de ces eſprits favorisés de la Nature
qui appartiennent au beau ſiècle de
Louis XIV. Il était né poëte , & fa poësie
a un caractère marqué. C'eſt un mélange
heureux d'une philofophie douce & fenfible
& d'une imagination riante. Il écrit
de verve , &tous fes vers font des épanchemens
de fon ame. On y voit les négligences
d'un eſprit pareſſeux , mais en
même temps le bon goût d'un eſprit délicat
qui ne tombe jamais dans cette affectation
, premier attribut des fiècles
de décadence. Il a un ſentiment exquis
de l'harmonie , & ſes vers entrent doucement
dans l'oreille & dans le coeur. Quel
charme dans les ſtances ſur ſa goutte ,
dans celles ſur ſa retraite , fur la folitude
de Fontenay ! Son ode ſur l'Inconſtance
eſt la chanson du Plaiſir & de la Gaieté.
Aimons donc; changeons ſans ceſſfe.
Chaque jour nouveaux deſirs.
C'eſt aſſez que la tendreſſe
Dure autant que les plaifirs.
SEPTEMBRE. 1774. 117
Dieux ! ce foir qu'Iris eſt belle !
Son coeur , dit-elle , eſt à moi .
Pallons la nuit avec elle
Et comptons peu ſur ſa foi.
Voilà de l'excellent goûr. Ces idées
&toutes celles de Chaulieu ont été depuis
répétées & défigurées mille fois dans
des pièces où l'on a mis à la place de
cette gaieté vraie & de cette philofophie
voluptueuſe , des prétentions à l'eſprit &
aux bonnes fortunes , qui ne perfuadent
point du tour , & ne prouvent pas plus le
talent du poëte que ſon bonheur.
Chaulieu a de temps en temps des mor.
ceaux d'une imagination brillante& d'une
poëſie riche. Tout le monde ſait ces beaux
vers :
Tel qu'un rocher dont la tête ,&c.
Mais ce qui domine fur-tout dans ſes
écrits , c'eſt la ſenſibilité pour le plaiſir &
la morale épicurienne. Les plaiſirs qu'il
goûte ou qu'il regrette font preſque toujours
le ſujet de ſes vers. Il a très bonne
grâce à nous en parler , parce qu'il les
fent . Mais malheur à qui n'en parle que
pour paraître en avoir !
Chaulieu n'a laiſſé qu'un petit nombre
de poëſies ; encore y en a-t-il quelques
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
unes que l'on pourrait retrancher fans
regret. Mais qui n'aimerait mieux avoir
fait une douzaine de ces pièces pleines de
ſentiment , de philofophie &de charme,
qui feront à jamais dans la mémoire de
tous les connaiſſeurs ſenſibles ; qui n'aimerait
mieux les avoir faites , que des
volumes entiers de ces poëſies aujourd'hui
fi communes , où l'on croit que le mérite
facile de quelques vers agréables peut dé.
domanager d'un long bavardage & d'un
jargon précieux& maniéré ?
Tous les madrigaux de Chaulieu font
pleins de grâce & de fineſſe. Il tournait
très bien l'épigramme : témoin celle-ci
contre l'Abbé Abeille.
Eſt -ce St Aulaire ou Toureille ,
Ou les deux qui vous ont appris
Que dans l'ode , Seigneur Abeille ,
Indifféremment on ait pris
Courage , valeur & constance?
Peut- être en ſaurez-vous un jour la différence ;
Apprenez cependant comme on parle à Paris.
Votre longue perfévérance
A nous donner de méchans vers ,
C'eſt ce qu'on appelle conftance ;
Et dans ceux qui les ont ſoufferts ,
Cela s'appelle patience.
SEPTEMBRE. 1774. 129
Voilà de ces plaifanteries qu'un honnête
homme peut ſe permette ſans ſedéſhonorer
, & non pas de ces épigrammes li
groſſièrement injurieuſes ou ſi plattement
atroces, que ceux même qui en font l'objet
&qui pourraient ſans peine en faire de
meilleures , dédaignent avec raiſon d'y
répondre.
On trouve dans cette nouvelle édition
deux pièces très - jolies , l'une de M. de
Voltaire , l'autre du lyrique Rouſſeau .
Celle- ci avait été imprimée , on ne fait
pourquoi , dans les oeuvres de Grécourt à
qui elle ne reſſemble point du tout. L'autre
n'avait point été connue juſqu'ici .
C'eſt une de ces productions légères &
brillantes qui diſtinguèrent la jeuneſle de
l'auteur d'Edipe . Elle eſt adreſfée au
Grand-Prieur. Nous n'en pouvons citer
qu'une partie .
Je voulais par quelque huitain,
Sonnet on lettre familière,
Réveiller l'enjouement badin
De votre Alteſle chanſonnière.
Mais ce n'eſt pas petite affaire
A qui n'a plus l'Abbé Courtin
Pour directeur & pour confrère.
Tout ſimplement donc je vous dis
Quedans ces jours de Dicu bénis ,
F
(
130 MERCURE DE FRANCE.
Ma muſe qui toujours ſe range
Dans les bons & lages partis ,
Fait avec faiſans & perdrix ,
Son carême au château St Ange!
Au reſte ce château divin ,
Ce n'eſt pas celui du St Père ,
Mais bien celui de Caumartin ,
Homme ſage , eſprit juſte & fin ,
Quede toutmon coeur je préfère
Au plus grand Pontife Romain ,
Malgré leur pouvoir ſouverain
Et leur indulgence plénière.
Caumartain porte en fon cerveau
De ſontemps l'hiſtoire vivante ;
Caumartin eſt toujours nouveau
A mon oreille qu'il enchante ;
Car dans la tête ſont écrits
Ettous les faits & tous les dits
Des grands hommes , des beaux eſpritss
Mille charmantes bagatelles ,
Des chanfons vieilles & nouvelles ,
Etles annales immortelles
Des ridicules de Paris .
Château St Ange , aimable aſyle ,
Heureux qui dans ton ſein tranquille
D'un carême paffe le cours !
Château quejadis les Amours
Bâtirent d'une main habile
Pour un Prince qui fut toujours
SEPTEMBRE. 1774. 131
A leur voix un peu trop docile ,
Et dont ils filèrent les jours ;
C'eſt chez toi que François Premier
Entendait quelquefois la meſle ,
Et quelquefois par le grenier
Rendait viſite à ſa maîtreſle.
De ce pays les Citadins
Diſent tous que dans les jardins
On voit encor ſon ombre fière ,
Deviler ſous des maroniers
Avec Diane de Poitiers
Ou bien la belle Ferronnière .
Moi chétif , cette nuit dernière,
Je l'ai vu couvert de lauriers.
Car les héros les plus infignes
Se laiſſent voir très - volontiers
A nous faiſeurs de vers indignes .
Il ne traînait point après lui
L'or& l'argent de cent provinces ,
Superbe & tyrannique appui
De la vanité des grands Princes ;
Point de ces eſcadrons nombreux ,
De tambours ni de hallebardes ,
Point de Capitaines des Gardes
Ni de courtiſans ennuyeux.
Quelques lauriers ſur la perſonne ,
Deux brins de myrthe dans ſes mains.
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
Jefais que vousavez l'honneur ,
Medit-il , d'être des orgies
De certain aimable Pricur
Dontles chansons ſont ſi jolies
QueMarot les retient par coeur ,
Et que l'on m'en fait des copies , & c.
Voici la pièce de Rouſſeau ; elle a pour
titre : Retraite en Hollande. Elle eſt en
rimes redoublées. C'était la mode alors :
ici du moins le redoublement des rimes
ne rend point le ſtyle traînant. Mais ce
retour des mêmes fons peut à la longue
fatiguer l'oreille .
Je vois régner ſur ce rivage
L'innocence & la liberté.
Que d'objets dans ce payſage ,
Malgré leur contrariété ,
M'étonnent par leur aſſemblage!
Abondance & frugalité ,
Autorité ſans eſclavage ,
Richeſſes ſans libertinage ,
Noblefle , charges ſans fierté.
Mon choix eſt fait : ce voiſinage
Détermine ma volonté.
Bienfaiſante Divinité ,
Ajoutez-y votre ſuffrage.
Diſciple de l'adverſité ,
Je viens faire dans ce village
SEPTEMBRE. 1774 133
Le volontaire apprentiſlage
D'une tardive obſcurité.
Auſſi bien, de mon plus bel âge
J'apperçois l'inſtabilité.
J'ai déjà de compte arrêté
Quarante fois vu le feuillage
Par les zéphirs reſſuſcité.
Du printemps j'ai mal profité.
J'en ai regret , & de l'été
Je veux faire un meilleur uſage.
J'apporte dans mon hermitage
Un coeur dès long-temps rebuté
Du prompt & funefte eſclavage
Où met la folle vanité.
Payſan ſans ruſticité ,
Hermite ſans patelinage ,
Mon but eft la tranquillité.
Je veux , pour unique partage,
La paix d'un coeur qui ſe dégage
Des filets de la Volupté.
L'incorruptible Probité ,
De mes ayeux noble apanage ,
L'infatigable Activité ,
Reſte d'un utile naufrage ,
Mes études , mon jardinage ,
Un repas fans art apprêté ,
D'une époule économe & ſage
La belle humeur , le bon ménage
Vont faire ma félicité.
>
134 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt dans ce port qu'en ſûreté ,
Ma barque ne craint point l'orage.
Qu'un autre à ſon tour emporté ,
Au gré de ſa cupidité ,
Sur le fein de l'humide plage
Des vents aille affronter la rage ;
Je ris de ſa témérité ,
Et lui ſouhaite un bon voyage.
Je réſerve ma fermeté
Pour un plus important paflage ,
Et je m'approche avec courage
Des portes de l'éternité.
Je fais que la mortalité
Du genre humain eſt le partage :
Pourquoi ſeul ſerais-je excepté ?
La vie eſt un pélerinage.
De ſon cours la rapidité ,
Loin de m'alarmer , mefoulage.
Sa fin , lorſque j'en enviſage
L'infaillible néceſſité ,
Ne peut ébranler mon courage.
Brûlez de l'or empaqueté ;
Il n'en périt que l'emballage.
L'or reſte : un a léger dommage
Devrait-il être regretté ?
Parmi les pièces de Chaulieu qui paraiſſent
pour la première fois dans cette
nouvelle édition , on trouve une épigramme
contre la Motte , qui n'eſt pas la
SEPTEMBRE. 1774. 135
1
meilleure qu'il ait faite, ni la mieux placée.
Il lui reproche d'avoir dit dans l'approbation
d'Edipe que le Public s'était promis
dans M. de Voltaire un digne fucceffeur
des Corneilles & des Racines .
O la belle approbation !
Qu'elle nous promet de merveilles !
C'eſt la fûre prédiction
De voir Voltaire un jour remplacer les Corneil
les ;
Mais où diable , la Motte , as - tu pris cette er
reur ?
Je te connaiſſais bien pour affez plat auteur ,
Et fur-tout très-méchant poëte ;
Mais non pour un lâche flatteur ,
Encor moins pour un faux prophtèe.
८
Que la Motte ſoit un méchant poete,
on peut en convenir , ou plutôt il n'était
point du tout poëte. Il rimait de l'eſprit.
Pour un plat auteur, l'arrêt eſt dur : durus
eft hic fermo. Ce qui eſt incontestable
c'eſt qu'il y avait une candeur bien noble
,& non pas une lâcheflatterie à reconnaître
ainſi le génie naiſſant , & à mefurer
ſa route dès le premier pas qu'il faifait.
Aujourd'hui que le temps a fi bien
confirmé la prédiction de la Motte , je
crois qu'elle lui fait un peu plus d'hom
136 MERCURE DE FRANCE.
neur que l'épigramme n'en peut faire à
Chaulieu .
L'éditeur n'a pas cru , dit - il , pouvoir
finirplus heureusement que par deux pièces
de M. de Voltaire , où il est queſtion de
l'Abbé de Chaulieu . On est bien étonné
de trouver après cette note que l'une de
ces deux pièces , celle qui regarde la mort
de Chaulieu , eſt une Oraiſon funèbre qui
ne fait honneur ni au coeur ni à l'esprit de
l'auteur. En ce cas on ne pouvait pasfinir
moins heureuſement. Mais ſur- tout quand
on ſe permet une phraſe ſi injurieuſe ſur
un vieillard octogénaire chargé de tant
de titres de gloire , il faudrait avoir évidemment
raifon; encore ferait- il mieux
de s'exprimer avec plus de décence. Mais
l'éditeur n'eſt pas plus équitable qu'il n'eſt
poli. Il trouve très-mauvais que M. de
Voltaire n'ait pas le ton d'une douleur
profonde. Il voudrait que le difciplesefür
montré un peu plus touché de la perte de
fon maître. Il prend ainſi dans une rigueur
littérale ces expreſſions de matere & de
difciple , employées , par M. de Voltaire,
avec cette politeſſe qui ſied ſi bien à un
jeune homme à l'égard d'un vieillard. H
ne voit pas que Chaulieu n'a jamais été
&ne pouvait pas être le maître de l'auteur
d'Edipe & de la Henriade. Il ne
SEPTEMBRE. 1774. 137
ſonge pas que l'épigramme même de
Chaulieu , qu'on vient de rapporter, fuffirait
ſeule pour prouver que M. de Voltaire
n'était pour lui qu'une ſimple connaiſſance
, & nullement un élève auquel
il s'intéreſlât . M. de Voltaire a donc pu
parler tranquillement de la mort douce
& tranquille d'un épicurien de 80 ans.
L'éditeur ne raiſonne pas mieux , lorſqu'il
critique ces deux vers adreſſés au Duc de
Sully :
Peut- être les larmes aux yeux ,
Je vous apprendrai pour nouvelle , &c.
Est ce M. le Duc , eft ce M. de Voltaire
qui a les larmes aux yeux ?
En vérité , cette étrange queſtion ferait
douter que ce fût un homme de lettres
qui parlat , i d'ailleurs les autres notes
ne le prouvaient fuffiſamment. Que le
critique conſulte telle perſonne qu'il voudra:
s'il en trouve une ſeule qui voye
dans ces deux vers une amphibologie , je
conſens qu'il ait raiſon .
En général ,l'éditeur paraît trop ſouvent
dans ſes notes animé de l'eſprit de parti .
Il déchire la Motte avec une violence
qui appartient à l'envie lorſqu'elle combat
le mérite vivant , mais qui est bien
138 MERCURE DE FRANCE.
extraordinaire lorſqu'il s'agit de juger les
morts. Il l'appelle l'Apollon des cafés. Il
faut laffer à la haine ces dénominations
groſſières , ſi déplacées à l'égard d'un écrivain
plein d'eſprit & de mérite , qui a
laiſfé des ouvrages eſtimables. Il parle de
la destinée honteuse de ce bel eſprit. L'éditeur
devrait laiſſer ce ton d'amertume &
de dénigrement aux faiſeurs de feuilles.
Il prétend que fans Rouſſeau , perſonne ne
Jaurait peut- être aujourd'hui que la Motte
afait des odes fifublimes . Premièrement
perſonne ne trouve les odes de la Motte
fublimes , & l'éditeur combat des chimères.
Quant à Rouſſeau , c'eſt un grand
poëte ſans doute , quoiqu'il ne ſoit pas le
poëte par excellence. C'eſt un des écrivains
claſſiques qui ont fait honneur à
notre langue. Perſonne ne l'a jamais nié ,
quoi qu'en ayent dit des barbouilleurs
étourdis qui ſe mêlent de ce qui ne les
regarde pas . Mais indépendamment de
Rouffeau , on ſe ſouviendra toujours que
la Motte a fait une tragédie très - attendriſſante
, de jolies fables , des opéras dont
on a retenu des vers ; & que ſur pluſieurs
objets de littérature , il a écrit avec beaucoup
de raiſon , d'agrément & de politeffe.
SEPTEMBRE. 1774. 139
Antilogies & Fragmens philosophiques ;
ou colection méthodique des morceaux
les plus curieux & les plus intéreffans
fur la Religion , la Philoſophie
, les Sciences & les Arts , extraits
des écrits de la philofophie moderne.
AAmſterdam ; & ſe trouve à Paris
chez Vincent , imprimeur - libraire
rue des Mathurins , hôtel de Cugny.
,
,
Le titre du livre annonce tout ce qu'il
eſt . Mais on et un peu étonné de ce mot
d'Antilogies qui ſignifie contradictions,&
que le rédacteur n'a guères pu choiſir que
pour avoir un titre moins commun. Il
prétend que les philoſophes ont dit en
d'autres endroits le contraire des vérités
utiles qu'il a recueillies dans leurs ouvrages.
Maisce ne ferait pas encore une raiſon
pour appeler antilogies un livre où l'on
ne combat perſonne. Quoi qu'il enfoir, il
y a de bons morceaux dans ce recueil
il y en a de médiocres ; il y en a même
de mauvais. Il puiſe également dans les
ouvrages des maîtres & dans ceux qui
n'en font pas ; dans des livres très- connus,
ou dans des brochures ignorées , ou décriées.
Par exemple, on ne s'attend pas à
voir citer parmi des ouvrages de philoſophie
, une déclamation ſatirique & clang
140 MERCURE DE FRANCE.
L
deſtine , intitulée l'an 2440 , recherchée
d'abord par ceux qui aiment à connaître
tous les ouvrages qui ont un air de hardieſfe
; mais ſi ennuyeuſe & fi extravagante
, qu'il eſt impoſſible d'en achever
la lecture. L'auteur bâtit un monde idéal,
& ſe perfuade que lorſqu'il ſe réveillera
l'an 2440 , il trouvera fon édifice bien
établi. Mais s'il ſe réveille jamaisde fon
vivant , il rira le premier de ſes rêves de
malade. C'eſt dans ce livre (pour ne parler
que des objetslittéraires ) qu'Horace ,
Boileau , Cicéron ſont traités avecle plus
grand mépris ; que M. de Voltaire eſt
prodigieuſement rabaiffé ; que Racine
eſt unpetit bel esprit, &c. Le rêveur imagine
une académie où chacun peut venit
prendre place en arborant un étendard où
ſeraient écrits les titres de ſes ouvrages.
Si cette inſtitution avait lieu , on verrait
une belle confuſion d'étendards qui ne ſeraient
pas ceux du bon goût, & une belle
liſte d'ouvrages qu'on n'aurait jamais vus
ailleurs. Mais ce que l'auteur a oublié ,
c'eſt de faire bâtir une ſalle pour une pareille
aſſemblée. Le Louvre entier ne ſerait
pas affez grand.
Si l'auteur de cette collection a eu tort
de fouiller des décombres mépriſés , il
fautlui ſavoirgré d'avoir déterré quelques
SEPTEMBRE . 1774. 141
diamans enſevelis . Tel eſt , par exemple ,
un diſcours du Père Guénard , jéſuite ,
fur l'eſprit philofophique couronné à l'Académie
Françoiſe en 1755,&le ſeul peutêtre
de tous les ouvrages de ce genre où
l'on trouve de la véritable éloquence ,
avant l'époque où l'Académie propoſa les
éloges des grands hommes , époque marquée
par les triomphes de M. Thomas .
Cediſcours n'a point été oublié des gensde-
lettres , mais il eſt peu connu , parce
qu'une brochure de ſi peu d'étendue ſe
perd aisément dans la foule , ſi elle n'eſt
pas recueillie dans des ouvrages de plus de
conſiſtance . Nous ſommes bien fürs de
faire plaiſir au lecteur en lui offrant deux
morceaux de cet excellent diſcours ; l'un
ſur la révolution opérée dans la philoſophie
par Deſcartes , l'autre ſur les bornes
que la Religion doit mettre à l'eſprit philofophique.
Il eſt aiſé de compter les hommes qui
>>n'ont penſé d'après perſonne , & qui ont
>>fait penfer d'après eux le genre humain :
*ſeuls &la tête levée , on les voit mar-
>>cher ſur les hauteurs ; tout le reſte des
>>philoſophes fuit comme un troupeau.
N'est-ce pas la lâcheté d'eſprit qu'il faut
maccuſer d'avoir prolongé l'enfance du
142 MERCURE DE FRANCE.
>>monde & des ſciences ? Adorateurs ſtu-
>>pides de l'Antiquité , les philoſophes
>>ont rampé durant vingt- ſiècles ſur les
>>traces des premiers inaîtres . La raiſon
condamnée au filence laiſſait parler l'au-
>>torité : auſſi rien ne s'éclairciſſait dans
>>l'Univers ; & l'eſprit humain , après
>>s'être traîné mille ans ſur les veſtiges
d'Aristote , ſe trouvait encore auſſi loin
>de la vérité. Enfin parut en France un
génie puiſſant & hardi , qui entreprit
>>de ſecouer le joug du Prince de l'école.
Cethomme nouveau vint dire aux autres
>>hommes , que pour être philoſophes , il
>>ne ſuffifait pas de croire , mais qu'il
>>fallait penfer. A cette parole , toutes les
>>écoles ſe troublèrent ; une vieille maxi-
>>me régnait encore : Ipfe dixit , le maître
"l'a dit. Cette maxime d'eſclave irrita
>>tous les philoſophes contre le père de la
>>philofophie penſante ; elle le perfécuta
comme novateur & impie , le chaffa de
>royaume en royaume ; & l'on vit Def-
>>cartes s'enfuir , emportant avec lui la
>>vérité qui , par malheur , ne pouvait
>>être ancienne en naiſſant. Cependant ,
>>malgré les cris & la fureur de l'ignorance
, il refuſa toujours de jurer
que les anciens fuſſent la raiſon ſouveSEPTEMBRE.
1774. 143
raine ; il prouva même que ſes perſécu.
>>teurs ne ſavaient rien , & qu'ils de-
>vaient déſapprendre ce qu'ils croyaient
>>ſavoir . Diſciple de la lumière , au lieu
>>d'interroger les morts & les dieux de l'é-
>>cole , il ne conſulta que les idées claires
»& distinctes , la nature & l'évidence.
>>Par ſes méditations profondes , il tira
toutes les ſciences du chaos ; & par un
>>coup de génie plus grand encore , il
>>montra le ſecours mutuel qu'elles de-
>>vaient ſe prêter ; il les enchaîna toutes
>enſemble , les éleva les unes fur les autres
; & , ſe plaçant enſuite ſur cette
>>hauteur , il marcha , avec toutes les forces
de l'eſprit humain ainſi raſſemblées ,
>>à la découverte de ces grandes vérités
>>que d'autres plus heureux ſont venus en-
>>lever après lui , mais en ſuivant les ſen-
„tiers de lumière que Deſcartes avait tra-
>>cés. Ce fut donc le courage & la fierté
>>d'un eſprit ſeul , qui caufèrent dans les
>>> ſciences cette heureuſe & mémorable
>>révolution dont nous goûtons aujour
>>d'hui les avantages avec une ſuperbe in-
>>gratitude. Il fallait aux ſciences un hom-
>>me de ce caractère , un homme qui
>osât conjurer tout ſeul avec ſon génie
contre les anciens tyrans de la raiſon ;
qui osât fouler aux pieds ces idoles que
144 MERCURE DE FRANCE.
>>>tant de ſiècles avaient adorées . Deſcar-
>>tes ſe trouvait enfermé dans le labyrin-
>>the avec tous les autres philoſophes ;
>mais il ſe fit lui-même des ailes , & il
>>s'envola,frayant ainſiuneroute nouvelle
>>à la raiſon captive...
>>Quelles font , en matière de religion ,
>>les bornes où doit ſe renfermer l'eſprit
>>philophique ? Il eſt aiſé de le dire : la
>>N>ature elle-même l'avertit à tout mo-
>>ment de ſa foibleſſe , &lui marque en
>>ce genre les limites étroites de ſon intel-
>>ligence ? Ne ſent- il pas à chaque inf-
>>>tant , quand il veut avancer trop avant,
>>ſes yeux s'obſcurcir& fon flambeau s'é-
>>teindre ? C'eſt là qu'il faut s'arrêter ; la
>>foi lui laiſſe tout ce qu'il peut compren-
>>dre ; elle ne lui ôte que les myſtères &
>>les objets impénétrables. Ce partage
>>doit il irriter la raiſon ? Les chaînes
qu'on luidonne ici font aiſées à porter ,
& ne doivent paraître trop peſantes
>>qu'aux eſprits vains& légers. Je dirai
>>donc au philoſophe : Ne vous agitez
>>point contre ces myſtères que la raiſon ne
>>ſaurait percer ; attachez-vous à l'examen
de ces vérités qui ſe laiſſent approcher ,
>qui ſe laiſſent en quelque forte toucher
>>& manier , &qui répondent de toutes les
>>autres ; ces vérités ſontdes faits éclatans
»&
SEPTEMBRE. 1774. 145
& ſenſibles dont la Religion s'eſt com-
"me enveloppée toute entière , afin de
> frapper également les eſprits groffiers &
>>f>ubtils . On livre ces faits à votre curio-
"ſité : voilà lesfondemens de la religion ;
>>creuſez donc autour, eſſayez de les ébran-
»ler : deſcendez avec le flambeau de la
>>philofophie juſqu'à cette pierre antique
>>tant de fois rejetée par les incrédules ,
>>&qui les a tous écrasés. Mais ,lorſqu'ar-
>>rivé à une certaine profondeur , vous
aurez trouvé la main duTour-Puiſlant
>>qui ſoutient depuis l'origine du monde
>>ce grand & majestueux édifice , toujours
affermi par les orages mêmes & le torrent
>>des années , arrêtez - vous , & ne creu-
>>ſez pas juſqu'aux enfers. La philofophie
>>ne ſaurait vous mener plus loin fans vous
* égarer : vous entrez dans les abyſmes de
>>l'infini ; elle doit ici ſe voiler les yeux
>>comme le peuple , & remettre l'hom-
>>>meavec confiance entre les mains de la
>>> foi ... Laiſſezdonc à Dieu cettenuit pro-
>> fonde , où il lui plaîtde ſe retirer avec
>>ſa foudre & ſes myſtères . >>
Il eſt rare que la Religion ait parlé un
langage ſi majestueux , & il eft triſte que
l'auteur de ces morceaux qui annonçaient
tant de talens , ſoit reſté depuis dans l'inaction
ou du moins dans le filence.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
:
Pièces d'Eloquence qui ont remporté le
prix de l'Académie Françoiſe depuis
1765 juſqu'en 1771. Tome IV; 2 liv .
broché. A Paris , chez A. Demonville,
imprimeur - libraire de l'Académie
Françoiſe , rue St Severin , vis - à - vis
celle de Zacharie , 1774 .
Ce quatrième volume faiſant la ſuite
du recueil des Pièces d'Eloquence couronnées
par l'Académie depuis 1765 jul.
qu'à 1771 , renferme les éloges de Defcartes
par M. Thomas & par M. Gaillard;
les diſcours ſur les malheurs de la Guerre
& les avantages de la Paix par M. de la
Harpe & par M. Gaillard ; l'Eloge de
Charles V , Roi de France , par M. de la
Harpe ; l'Eloge de Molière par M. de
Champfort ; l'Eloge de François de Salignac
de la Motte- Fénelon par M. de la
Harpe ; tous morceaux très diſtingués &
bien connus , que l'on eſt charmé de voir
raffemblés .
Abrégé d'Astronomie par M. de la Lande,
lecteur royal en mathématiques , de
l'Académie royale des Sciences de Paris
, de celles de Londres , de Pétersbourg
, de Berlin , de Stockholm , de
Bologne , &c . Cenſeur royal ; vol. in
SEPTEMBRE. 1774. 147
8°. A Paris , chez la V. Deſaint , rue -
du Foin St-Jacques , 1774 .
Les premiers phénomènes qui doivent
frapper les yeux lorſqu'on examine le ciel
pour la première fois, m'ont paru , dit M.
de la Lande , devoir commencer un traité
d'aſtronomie. J'ai conſidéré enſuite les
conféquences qu'en tirèrent les premiers
aſtronomes , toujours très - naturelles ,
ſouvent très - ingénieuſes , quelquefois
fauſſes ; car les premiers obfervateurs ne
furent que des bergers. Ainſi je n'ai pas
commencé mon livre en ſuppoſant l'obfervateur
au centre du ſoleil , comme a
fait M. de la Caille , parce qu'il a fallu
deux mille ans pour parvenir à démontrer
que le ſoleil étoit le centre des mouvemens
céleſtes. Je n'ai pas commencé
par la définition des cercles de la ſphère ,
parce que le lecteur n'auroit point apperçu
la néceſſité de ces cercles&de leur origine
; la génération des choſes doit précéder
leur définition. Enfin je n'ai pas commencé
par l'hiſtoire de l'aſtronomie ; il
auroit fallu ſuppoſer l'aſtronomie connue;
mais j'ai tâché de conduire l'hiſtoire avec
la choſe même en cherchant l'ordre des
inventions , & réuniſſant l'hiſtoire de l'aftronomie
aux principes de cette ſcience.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
J'ai indiqué l'ordre des découvertes lorſ.
que je n'ai pas pu le ſuivre. L'eſprit va
toujours de proche en proche ; une invention
paroît ordinairement merveilleuſe ,
parce qu'on n'apperçoit pas la route par
laquelle on y eſt parvenu. Mais elle paroîttoujours
aiſée quand on en rapproche
ce qui l'a précédée ,& qu'on fait la route
qui a conduit à chaque vérité.
A la fuite de ces premières obſervations
nous verrons paroître les travaux
de Copernic , de Tycho , de Kepler , de
Caſſini , de Newton; en un mot des inftrumens
nouveaux , des ſyſtemes hardis ,
des découvertes heureuſes , des obſervations
délicates ; ces deux fiècles de lumière
ouvriront le ſpectacle le plus étonnant
dont l'eſprit puiſſe jouir ; mais fi
nous prenons ſoin de placer chaque choſe
à la ſuite de celle qui lui a donné naifſance
; ſi nous tranſportons le lecteur dans
la pofition de celui qui aura fait quelque
belle découverte , la chaîne reparoîtra ; &
l'eſprit, foulagé du fardeau que trop d'ad.
miration impoſe à l'amour propre , jouira
preſque du plaiſir que l'auteur même dut
avoir : c'eſt donc à montrer les progrès
de l'eſprit que la méthode de cet ouvrage
eſt deſtinée ; point de ſcience où ils foient
plus admirables &plus fatisfaifans.
SEPTEMBRE. 1774. 14)
Telle eſt l'idée que M. de la Lande
donne du plan & de l'exécution de fon
abrégé de l'Aſtronomie. Le lecteur peut ,
avec un guide auſſi ſavant , étudier les
loix des grands corps lumineux , en ſuivre
les mouvemens , & parcourir avec confiance
les régions célestes. Eh ! quelle
ſcience eſt plus féconde en merveilles ,
plus capable d'élever l'imagination & de
perfectionner l'eſprit ! Combien d'ailleurs
l'étude approfondie de la véritable aftronomie
n'a telle point profcrit de préjugés
& d'erreurs , en affranchiſſant la rai-
Ion des terreurs ou des vaines prédictions
de l'aſtrologie& de la crainte des comètes!
La coſmographie & la géographie ne
peuvent ſe paſſer de l'aſtronomie. Les
obſervations de la hauteur du pole ont
fait connoître la figure de la Terre ; les
éclipſes de Lune ont ſervi à déterminer
les longitudes des différens pays , & leurs
diſtances mutuelles d'Occident en Orient.
La découverte des Satellites de Jupiter a
donné une plus grande perfection aux
cartes géographiques & marines. C'eſt
par l'aſtronomie que les Phéniciens furent
conduits dans leurs premières navigations
; c'eſt à l'aſtronomie que Chriſtophe
Colomb dut la découverte du Nouveau
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Monde. La Marine , l'Agriculture , la
Chronologie , l'Horlogerie , la Gnomonique
, la Météréologie ; ces ſciencestirèrent
de la connoiſſance des aſtres des
fecours néceſſaires à leur perfection , &
utiles à leur confervation .
Élémens de Géométrie - pratique , par M.
Dupuy fils , aide- profeſſeur aux Ecoles
royales de l'Artillerie de Grenoble &
profeſſeur royal en ſurvivance ; chez
F. Brette , libraire , à Grenoble ; & à
Paris , chez Durand neveu , libraire ,
rue Galande ; 2 vol . in- 8°. en un . Prix ,
rel . 7 liv.
La première partie de cet ouvrage
contient les principes de l'Arithmétique
&de la Géométrie Elémentaire avec un
toiſé , & des tables pour en faciliter les
calculs; dans la ſeconde partie l'auteur
enſeigne l'uſage des piquets pour déterminer
les longueurs acceſſibles ou inacceſſibles
& les ſurfaces. Ildonne le moyen
de rapporter ſur le terrein toutes fortes
de figures , & de conſtruire toutes fortes
de fortifications. Il décrit l'art de l'Arpenteur
& les inſtrumens propres à fes
opérations , dont quelques-uns font de
l'invention de M. Dupuy. Il développe
SEPTEMBRE. 1774. 151
la théorie & la pratique de l'art du Nivellement
, avec de nouveaux procédés
pour la conſtruction des reliefs & pour
former les cadaftres .
Ce traité a principalement l'avantage
d'être le réſultat d'une expérience ſuivie
&réfléchie .
Oraifon funèbre de très- haute , très-puif-
Sante & très - excellente Princeſſe Son
Alteffe Royale Madame Anne - Charlotte
de Lorraine , Abbeſſe de Remiremont,
Coadjutrice des Abbayes & Principautés
de Thorn & d'Ellen , &c. &c.
Par M. Bexon , Prêtre -docteur en théologie.
A Nancy , chez Bontoux , libr
& à Paris , chez Valade , libraire , rue
St Jacques .
On ne peut célébrer plus de vertus
avec une éloquence plus noble & plus
pathétique. " Que ce cri funèbre retentifle
dans tous les coeurs: Elle n'eſt plus, celle
qui faiſoit notre gloire & la douceur de
nos jours ; Elle n'eſt plus, celle qui étoit
la joie & l'honneur de ſon peuple : la
fille des anciens héros , la protectrice de
la patrie , l'exemple des vertus , la mère
des pauvres n'eſt plus.... J'offrirai ſa vie,
dit le jeune orateur , à vos éloges, ſa mort
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
à vos regrets , fon immortalité à votre
vénération , tout à la gloire du Dieu bon
qui crée les grandes ames pour la conſolation&
l'exemple des hommes ; du Dieu
terrible qui coupe à ſon gré le fil de la
vie des Rois , du Dieu éternel dont la
grâce conſerve àjamais les Saints. »
Tel eſt le début de la ſeconde partie de
cebeau difcours. C'est dans les derniers
momens que l'ame raſſemblant toutes ſes
forces , retrace avec énergie les traits qui
la caractériſent. Elle fait effort pour ſe
peindre encore une fois toute entière , &
préſente à cet inſtant précieux & fatal un
abrégé de la vie. Auſſi les anciens Peuples
avoient - ils confacré pour ainſi dire, cette
paffion triſte & touchante qui rend pour
nous ſi remarquables & fi dignes de mémoire
les derniers momens de ceux que
nous avons aimés. Ils écoutoient religieuſement
les dernières paroles des
mourans ; ils les recueilloient comme
des oracles . Sans doute l'Eſprit divin
daigna quelquefois environner alors le
juſte de ſes clartés . Le Patriarche au milieu
de ſes enfans , prédiſoit leurs deſtinées
, & toujours la Nature exaltée & fublime
à cet inſtant terrible, & ſouvent la
Grâce , puiſſante en prodiges , marquent
ledernier jour des mortels de ces fignes
SEPTEMBRE. 1774. 153
redoutables qui réveillent le paffé & appellent
l'avenir ; qui approfondillent le
coeur & le développent tout entier ; qui
fixent le fort de l'homme dans le monde
éternel où il entre , & fa mémoire fur la
terre qu'il abandonne .
Cette Oraiſon funèbre ſera lue avec
intérêt & avec ſenſibilité. L'orateur,jeune
homme de vingt - cinq ans , qui a déjà
fait pluſieurs ouvrages utiles ſur l'Agriculture
, annonce dans ce diſcours de
grands talens pour la chaire. Son ſtyle eſt
animé & varié ; il eſt plein d'images, d'idées
& de vérités .
* Oraiſon funèbre de très- haut, très-grand,
très - puiſſant & très - excellent Prince
Louis Quinze le Bien Aimé , Roi de
France & de Navarre , prononcée dans
l'Egliſe de l'Abbaye Royale de Saint-
Denis le 27 Juillet 1774 ; par Meffire
Jean-Baptiste Charles Marie de Beauvais
, Evêque de Senès . A Paris , de
l'imprimerie de Guillaume Deſprez ,
imprimeur ordinaire du Roi & du
Clergé de France , rue St Jacques.
5
Une éloquence religieuſe & vraiment
pastorale ; un emploi très - heureux de
*Article de M. de la Harpe.
154 MERCURE DE FRANCE.
l'Ecriture & des Pères ; un ſtyle plein
d'on&ion & decette ſenſibilité paternelle
qui ſied à un Miniſtre de l'Eglife , au
Miniſtred'un Dieu qui aime les hommes ;
de grandes vérités annoncées avec courage
, ſans audace & fans amertume ; de
grands mouvemens oratoires & par- tout
un ſtyle ſage & pur : tels font les caractè.
res que l'on remarque dans cet ouvrage
d'unorateur évangelique que ſes talens &
ſes vertus ont élevé ſur le ſiége épifcopal .
Son exorde eſt noble & pathétique.
Quand j'annonçais, il y a peu de temps ,
*la divine parole devant votre auguſte
>>ayeul ; quand je lui parlais de ſon peu-
>>ple , & que fon coeur paraiſſait fi touché
de la mifère publique ; hélas ! qui eût
>>prévu le coup terrible dont il était mena-
>>ce ? Déjà le glaive inviſible de la mort
était donc ſuſpendu ſur cette tête auguf-
>>te. Hélas ! qui eût penſéque nous au-
>>rions pului dire alors dans un ſens litté
>>ral : encore quarante jours , adhuc qua-
» draginta dies , encore quarante jours ,
>>& vous ferez porté dans le ſépulcre de
>>vos pères , & cette même voix que vous
>>entendez en ce moment , fera l'inter-
>>prète du deuil de votre peuple à vos fu-
>>nérailles. Faibles mortels , humilions-
>>nous devant le Dieu terrible qui enlève
SEPTEMBRE. 1774. 155
la vie aux Princes , devant le Dieu terri-
>>ble pour les Rois de la terre , terribili & ei
»qui aufert ſpiritum Principum , terribili
wapudreges terræ .
Odéplorable fragilité de la vie ! ô fai-
>bleſſe! ô vanité de la puiſſance &de la
>>majeſté des Rois ! Louis paraiſſait jouir
>d'une ſanté ſi ferme & fi Aoriſſante ! nous
>>contemplions avec joie , ſur ce front
>>majestueux , le préſage du plus long rè-
>>gne de la monarchie ; & voilà que cette
>>contagion , ajoutée depuis quelques ſiè-
>>cles aux misères humaines , & à laquelle
>>nous nous flattions que le Roi avait payé
>>depuis long-temps le fatal tribut qu'elle
>>ſembleavoir étendu ſur tous les mortels ;
>>voilà que ce fléau ſi funeſte au ſang de nos
>>maîtres , vient répandre tout-à- coup , au
> milieu de la Cour , le trouble & la conf-
>>ternation .
ود
„Vous frémiſſez encore , meſſieurs ,
>>a>u ſouvenir de ces affreux momens. Le
>>Roi expirant au milieu des horreurs de
>>cette maladie cruelle ; fon corps frappé
>>de la corruption anticipée du tombeau ;
>>privé dans les premiers inſtans , comme
celui du malheureux Oſias , des hon-
>>neurs funèbres , & emporté précipitam-
»ment , ſans pompe , ſans appareil , à
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
travers les ombres de la nuit ; les tendres
>>& courageuſes Princeſſes qui ont recueil.
>>li ſes derniers ſoupirs , atteintes de la
>>même contagion ; l'effroi qui ſe joint
encore à la douleur; la Famille Royale
>>obligée de fuir la mort de palais en pa-
>>lais ... Dieu terrible , foyez béni au milieu
de notre malheur; foyez béni des
>>ſentimens de pénitence que vous avez
> inſpirés au Roi dans ſes derniers jours ,
>>& de nous avoir épargné la penſée dé-
»ſeſpérante qu'une ame qui nous était f
chère , foit tombée dans votre éternelle
>> diſgrace.
>>Princes, Pontifes , Grands du Royau-
>>me , Magistrats , Citoyens , raſſemblés
>>en ce jour dans la maison des sépulcres
»de vos Rois , dans leur dernière & per-
>>pétuelle démeure , hélas ! leurs palais
>>ne font que des aſyles de voyageurs! Se-
>>pulcra eorum , domus illorum in aternum.
Vous fur- tout que Louis hono-
>>rait d'une bienveillance plus diftinguée ,
»& qui lui avez donné , dans les der-
>>niersjours de ſa vie , des preuves ſitou-
>>>chantes de votre zèle& de votre attache-
*ment ; venez offrir au Seigneur notre
>>Dieu vos voeux & vos larmes , pour
>>un Prince ſi digne de votre tendreffe &
SEPTEMBRE. 1774. 157
イ
de votre reconnoillance , pour un Prince
»ſi digne de l'amour&des regrets de toute
>>la nation .
>>Viens-je donc ne faire retentir ici que
>>des louanges ? Viens - je renouveler ,
>>dans ce temple du Dieu de vérité , ces
>>anciennes apothéoſes où Rome idolawtre
élevait , fans diftinction , tous fes
>>Princes au rang des Dieux , fitôt qu'ils
"avaient ceſſé d'être hommes ? Loin d'ici
>>une profane adulation : N'eſt - ce donc
>>pas allez que la flatterie ait aſſiégé les
>>Princes pendant leur vie , fans qu'elle
vienne encore ſe traîner à la ſuite de
>>leurs funérailles , & ramper autour de
>leurs tombeaux ? Louons les hommes
>>illuftres , célébrons la gloire des Héros
& des Rois ; maisofons déplorer auffi
>>leurs malheurs pourl'honneur dela vérité,
>>& pour l'inſtruction des générations qui
>>leur furvivent.
>A Dieu ne plaiſe que j'oublie leref-
>>pect qui eſt dû à la majeſté des Rois
>> juſques dans la pouſſière de leurs tom-
>>beaux ; à Dieu ne plaiſe que j'oublie ła
>>tendre vénération que nous devons à la
mémoire de Louis , à la mémoire du
>>plus doux & du meilleur des Princes .
>>Etqui peut être plus pénétré que nousde
>>ce fentiment ? Mon Dieu , nous ofons
158 MERCURE DE FRANCE.
>>vous en prendre à témoin , en préſence
de ſon tombeau & de votre autel. Mais
>>quelle conſidération pourrait faire ou-
>blier jamais à un Miniſtre de l'Evangile
, le reſpect non moins inviolable
>>qu'il doit à la vérité ?
>>Places entre ces deux devoirs , entre
>>le reſpect que nous devons à la vérité ,
>>& ce reſpect que nous devons à la mé-
>>moire du Roi , ſoyons également fidèles
»à l'un & à l'autre : célébrons les vertus
>>du Roi , ſans manquer à la vérité : dé-
>>plorons ſes malheurs , ſans manquer à
>>ſa mémoire : rendons gloireà la vérité ;
> rendons gloire au Roi : telle eſt l'impar-
>>tialité de l'hommage funèbre que nous
allons rendre à très - grand , très - haut ,
"très- puiſſant & très - excellent Prince
>>Louis XV , Roi de France & de Navar-
»re.
>>Roides Rois , Seigneur des Seigneurs ,
>>qui voyez ici la cendre des Souverains
>>humiliée aux pieds de vos Autels , &
>>qui poſſédez ſeul l'immortalité ; grand
>>Dieu , relevez mon ame abattue par la
>>douleur ; ne permettez pas que le deuil
>affaibliſſe lezèle de votre Miniſtre . Or-
>>gane de la douleur publique , toujours
>>je ſuis l'organe de vos loix. Inſpirez moi
>>les leçons courageuſes que Jérémie donSEPTEMBRE.
1774. 159
4
nait à votre Peuple , en même - temps
>>qu'il pleurait ſes malheurs .
L'orateur , après avoir rappelé les époques
brillantes qui ſignalèrent le règne de
Louis XV, en vient à ce titre de Bien-Aimé
, le plus beau des titres qu'une Nation
puiſſe donner à ſon Roi , puiſqu'il annonce
que le Prince a rempli le premier
de ſes devoirs. « Rappelez vous , Mef-
>>ſieurs , avec quel enthouſiaſme unanime ,
>>ce Peuple donna à Louis le ſurnom le
>> plus glorieux pour un Prince & pour ſes
>>ſujets. Car ce n'eſt point la voix des
Grands , toujours ſuſpecte de flatrerie ;
>>ce n'eſt point le ſuffrage pompeux des ci-
>>tés qui décerna à Louis ce beau nom ;
>>c'eſt la voix libre & ingénue du Peuple ,
>>de ce Peuple qui ne fait point flatter les
>>Rois , & qui ne ſuir que les mouvemens
>de ſa franchiſe & de ſa tendreſſe ; c'eſt
>>le cri duPeuple qui le proclama Louis le
Bien-Aimé. Hélas ! nous ne pouvons
>>nous diffimuler combien le malheur des
temps a paru refroidir parmi les Français
les démonstrations de cet amour. Ainh
>>Dieu permet que les Peuples donnent aux
>>Princes cet avertiſſement , pour leur
>>apprendre que ſi le reſpect & l'obéiſſance
>>font un devoit inviolable , l'amour des
>>Peuples , la plus belle gloire & la plus
160 MERCURE DE FRANCE.
>>douce récompenſe de la royauté , l'a-
>>mour des Peuples eſt un ſentiment libre
>>qui n'eſt dû qu'aux bienfaits& à la ver-
>>tu. Alors quand le Prince paraît en pu-
>>blic , iln'entend plus retentir autour de
>>lui les acclamations de ſes ſujets : le
>>Peuple n'apas , fans doute , le droitde
>>murmurer ; inais, fans doute auſſi , il a le
>>droit de ſetaire ; & fon filence eſt lale-
>>çon des Rois .
Ces idées ſi ſouvent répétées dans les
oraiſons funèbres ſur la deſtinée des grandeurs
humaines reparaiſſent dans la péroraiſon
de M. l'Evêque de Senès , mais
avec cette magnificence d'expreſſion qui
les rend neuves & frappantes. Ce morceau
nous a paru d'un ſtyle fublime . " Le
>>>jour lugubre , l'heure fatale eſt donc
>>arrivée,où la France va rendre fon dernier
>>hommage à fon Roi . Déjà Louis XIV a
>>cédé ſa place à LouisXV : fon cercueil
>vient d'être tranſporté au fond des antres
>>funèbres , & Louis le Grand a ſemblé
>>>mourir une ſeconde fois. Grands du
>>Royaume , Chefs des légions , venezap-
>>porter dans ce gouffre infatiable où va
>>s'abyſmer la gloire & la majesté de vos
>maîtres venez apporter les dépouilles
>>de la royauté , le fceptre , la couron-
>>ne , la pourpre , les trophées , les éten
,
SEPTEMBRE. 1774. 161
>>dards ; venez préſenter à la Mort ces of-
>>frandes auguſtes arroſées de vos larmes :
" venite ,& reddite Domino Deo veftro, om-
»nes qui in circuitu ejus affertis muñera :
»Venez , & tremblez devant le Dieu
>>terrible qui enlève la vie aux Princes ;
>>devant le Dieu terrible pour les Rois de
>>la terre .
ود
>>Hélas ! quand vous aurez rempli en-
>>vers votre Roi ces triſtes devoirs ; quand
>>cette pompe funèbre , le dernier appareil
>>de ſa puiſſance , la dernière lueur de ſa
>>gloire ; quand cette vaine pompe aura
>>diſparu, que lui reſtera- t il déſormais de
>>la magnificence de ſon Trône ? Une lam-
>>pe funèbre , un voile lugubre , un filence
>> profond , qui ne fera interrompu que
>>par les voeux des ſolitaires qui vont prier
>>fur fon cercueil. Vous allez voir un reſte
>>d'appareil le ſuivre au tombeau : vain
>>fimulacre : fa gloire ne defcendra point
>>avec lui ſous la tombe : Neque defcendet
» cum eo gloria ejus. Une voix lugubreva
>>crier : Louis XV eſt mort , & la même
"voix va s'élever au même inſtant pour
>>annoncer déjà au ſon des inſtrumens
"guerriers , la puiſſance & la gloire de fon
>>ſucceſſeur. Ainsi , malheureux humains ,
>>au milieu même de vos pompes vous ne
162 MERCURE DE FRANCE .
>>>pouvez vous empêcher de proclamer
>>vous même votre néant : ainſi un règne ,
"une génération paſle ; un autre règne ,
>>une autre génération arrive ; & quel au-
>>tre fruit de tous les travaux dont l'hom-
>me ſe tourmente ſous le ſoleil ?
Erafte , ou l'Ami de la Jeuneſſe ; entre
tiens familiers dans leſquels on donne
aux jeunes gens de l'un & l'autre ſexe
des notions ſuffiſantes ſur la plupart
des connoiſſances humaines , & particulièrement
fur la logique on la ſcience
du raiſonnement ; la doctrine , la
morale & l'hiſtoire de la Religion , la
mythologie , la phyſique générale &
particulière , l'aſtronomie , l'hiſtoire
naturelle , la géographie , l'hiſtoire de
France , &c . Nouvelle édition , par M.
l'Abbé Filaffier. A Paris , chez Vincent
, libraire , rue des Mathurins , hô
tel de Clugny , 1774 ; vol. in 8 °. avec
fig. Prix , s liv . rel .
Nous avons annoncé dans le Mercure
de Mai 1773 , la première édition de
cette collection bien faite pour apprendre
aux jeunes gens les élémens ou les
notions préliminaires des ſciences. La
ſeconde édition de ce recueil prouve
SEPTEMBRE. 1774. 163
l'utilité dont il eſt pour l'éducation des
perſonnes de l'un & l'autre ſexe . M.
'Abbé Filafflier s'eſt ſervi de ce qu'il a
trouvé de bon & d'analogue à ſon plan
dans les meilleurs écrivains ; il en a compoſé
des entretiens qui font autant de
leçons préciſes dont les maîtres & les élèves
peuvent ſe ſervir avec un égal avantage.
Anecdotes Chinoises , Japonoiſes , Siamoiſes
, Tonquinoises , &c . dans lefquelles
on s'eſt attaché principalement
aux moeurs , uſages , coutumes & religions
de ces différens peuples de l'Aſie ;
vol . in - 8 ° . A Paris , chez Vincent, imprimeur-
libraire, rue des Mathurins ,
avec approbation & privilége du Roi .
On a mis l'hiſtoire en anecdotes , &
l'on a publié , ſucceſſivement ſous cette
forme , les faits les plus intéreſſans des
différentes Nations . L'hiſtoire de laChine ,
du Japon , de Siam & des autres Etats de
l'Aſie préſente une ſuite de traits curieux
qui font connoître les moeurs , le génie &
le caractère des Peuples de l'Aſie. Parmi
ces anecdotes on rapporte comme un fait,
ce qui n'eſt qu'un conte allégorique , en
Ayle oriental, dans le Spectateur François,
164 MERCURE DE FRANCE.
année 1773 , & qui n'appartient nullement
à l'hiſtoire chinoise. Il y a d'autres
prétendues anecdotes qui font pareillement
des contes inventés par nos écrivains
François , & revêtus de la pompe
afiatique pour donner de l'éclat à un trait
de morale ou de critique , ou d'imagination
. Il falloit que l'éditeur ne les rapportât
point comme des faits de la Chine ,
&qu'il eût l'attention de distinguer ces
fictions , des traits hiſtoriques .
"Un Bonze riche & avare avoit fait un
» amas conſidérable de bijoux : un autre
Bonze lui marqua quelque deſir de les
>>>voir. Le Bonze avare les lui montra
>>avec beaucoup de faſte. Après que le
>>Bonze curieux les eut examinés : Je vous
>>remercie , lui dit- il , de vos bijoux . -
>>Pourquoi me remercier , lui dit l'autre?
Je ne vous les donne pas. -C'eſt , re-
>>prit le ſage Bonze , du plaiſir que j'ai eu
>>de les voir ; c'eſt tout le profit que vous
>> en tirez , & vous n'avez par detfus moi
>>que la peine de les garder. Cette diffé-
>>rence eſt peu de choſe , & je ne vous
>>l'envie point. » Cette même anecdote
eſt attribuée , dans le même livre , à un
Mandarin & rapportée avec peu de
changemens. Il y en a donc une imi-
,
SEPTEMBRE . 1774. 165
1
tée de l'autre , ſans qu'on diſe quelle eſt
la véritable.
Voici une Anecdote Japonoiſe . " Sous
«l'empire de Cubo-Sama , Us-je Saggi ſe
>>révolta contre cet Empereur ; c'étoit un
>>homme de courage & juſte,quoique re-
>>belle , mais ardent dans ſes paffions . II
>>devint amoureux d'une très belle fille
>>dont la mère étoit veuve & très pauvre .
>>Il gagna la fille & la mit dans ſon ſé-
>>rail . Sa mère , qui ne pouvoit la voir ,
>>lui écrivit pour la prier de l'aider dans
>>ſa misère . La jeune fille verſa quelques
larmes & cacha la lettre. Us-je s'en ap-
>>perçut : il étoit amoureux & jaloux : il
>>crut que la lettre venoit d'un rival : il la
>>demande à ſa maîtreſſe; mais trop fière
>>pour découvrir l'état de ſa mère , qui
>>d'ailleurs étoit veuve d'un foldat qui
>>s'étoit diftingué par ſa valeur , & qui en
> avoit été mal recompensé , ſelon l'ufa--
>>ge , elle s'obſtine à refuſer. Les ſoupçons
>>s'accrurent par la réſiſtance ; il veut pren-
>>dre la lettre de force , mais la jeune fille
»la roule & l'avale. La reſpiration eſt
>>interceptée & la fille eſt ſuffoquée. Tous
>>les fecours furent inutiles. Us-je , per-
»ſuadé qu'il étoit trompé, veut connoître
>>ſon rival. Il fait ouvrir la gorge de ſa
>>maîtreſſe ; on en retire la lettre , & il y
166 MERCURE DE FRANCE.
>>lit des détails attendriſſans de la pau-
>>vreté d'une mère infortunée. Us- je, dou-
>>blement frappé &de la mort de la fille
>>dont il étoit la cauſe, &de ſa grandeur
>>d'ame , déteſta ſa jalouſie , élevaun mo-
>>nument à cette fille généreuſe qu'il pleu-
>>ra long-temps , & fit venir la veuve au-
>>près de lui , la combla de bienfaits & la
>>regarda depuis comme ſa mère. »
Élémens de Chirurgie en latin & en françois
avec des notes. Par M. Sue le jeune
, prévôt déſigné du collége de Chirurgie
, adjoint au Comité perpétuel
de l'Académie royale de Chirurgie ,
chirurgien ordinaire de l'Hôtel - de-
Ville , &c. &c. Vol . in - 8 ° . A Paris ,
chez Vincent , imprimeur libraire, rue
des Mathurins , hôtel de Clugny .
M. Sue a compoſé ces Elémens en latin&
en françois,parce qu'il a principalemenr
eu l'intentionde travailler pour les
élèves qui ſe deſtinent à entrer dans quelqu'un
des colleges de Chirurgie établis
dans les grandes villes du royaume , &
dans lesquels on ne peut être admis qu'avec
l'étude des lettres , & lorſqu'on eft
familiariſé avec la langue latine. Ces
Elémens ſont précédés d'une longue préSEPTEMBRE.
1774. 167
V
face dans laquelle l'auteur fait voir la
différence qu'il y a entre ſa méthode &
les principes de chirurgie de M. de la
Faye. Il ſe montre auſſi le zélé défenſeur
des Chirurgiens contre les attaques des
Médecins. Il ſe plaint de ce que nous
avons dit que nos Chirurgiens s'occupent
plus aujourd'hui à diſſerter qu'à opérer ,
&manient plus ſouvent la plume que le
ſcalpel . C'eſt que nous penſons que leur
art étant principalement de pratique ,
c'eſt en travaillant fur la Nature qu'ils
parviendront plus fûrement à la ſoulager.
Au reſte nous ne prétendons point blamer
les maîtres de l'art qui ont acquis
une théorie lumineuſe par une pratique
long - temps exercée , de nous inſtruire
de leurs découvertes & de leurs obſervations
. Mais il feroit dangereux que les
jeunes maîtres , trop preſſés d'écrire,abandonnaſſent
la route que leur ont montrée
les célèbres Chirurgiens qui diſſertoient
peu , mais qui opéroient beaucoup. M.
Sue a diviſé ſes Elémens en cinq parties.
Dans la première , il traite de la Phyfiologie
ou de l'économie animale ; dans la
ſeconde , de l'Hygiène ou de la connoifſance
des cauſes qui influent ſur la ſanté;
dans la troiſième , de la Pathologie ou des
168 MERCURE DE FRANCE:
cauſes & des ſignes des maladies ; dans
la quatrième , de la Thérapeutique ou des
moyens curatifs des maladies ; enfin dans
la cinquième partie il parle de la ſaignée,
de pluſieurs remèdes externes chirurgicaux
, & de la pharmacie chirurgicale. Ces
Elémens renferment , comme l'on voit ,
un cours de chirurgie théorique & pratique
, utile aux jeunes gens pour prendre
une connoiſſance générale de cet art. Le
libraire avertit qu'il a fait imprimer ſéparément
des exemplaires ſeulement
françois pour ceux qui veulent avoir les
Elémens ſans le latin.
Traité théorique & pratique des Maladies
inflammatoires , par M. J. J. Carrère ,
conſeiller - ordinaire du Roi , inſpecteur-
général des eaux minérales de la
province de Rouſſillon & du comté de
Foix , docteur en médecine de l'Univerſité
de Montpellier , de la Société
royale des ſciences de la même ville ,
&c , & c. vol . in- 12. A Paris, chez Vincent
, impr. libraire , rue des Mathurins
, hôtel de Clugny.
Les Commiſſaires nommés par la Société
royale des ſciences de Montpellier
pour examiner cet ouvrage, eſtiment qu'il
fera
SEPTEMBRE. 1774. 169
ſera d'une utilité marquée pour lesMédecins.
L'auteur , après avoir ſolidement
traité de l'inflammation en général , defcend
dans un détail très-inſtructif ſur le
diagnoſtic , le pronoſtic , les cauſes & la
curation des différentes maladies inflammatoires
tant internes qu'externes. Sa
doctrine eſt par- tout étayée des noms les
plus reſpectables en médecine , & fa pratique
eſt conforme à celle des meilleurs
Médecins .
,
Nouveau Dictionnaire hiſtorique , ou hiftoire
abrégée de tous les hommes qui
ſe ſont fait un nom par des talens , des
vertus , des forfaits , des erreurs , &c ,
&c . Tome cinquième , in - 8 ° . renfermant
les additions , corrections &
améliorations de l'édition de Paris ,
1772 , en 6 vol . in - 8 ° . & fervant de
fupplément aux éditions d'Avignon
1766 & 1771 , & à celles de Rouen
1769 & de Lyon 1770, toutes publiées
ſous le titre d'Amſterdam ; vol . in- 8 ° .
A Paris , chez le Jay , libraire , rue St
Jacques ; & à Caën , chez le Roy , im .
primeur du Roi , grande rue Notre-
Dame.
C'eſt en faveurdes premiers acheteurs
H
170 MERCURE DE FRANCE.
du Dictionnaire hiſtorique que ce ſupplément
eſt publié. Il renferme tout ce
que les éditeurs ont cru néceſſaire à la
perfection de l'ouvrage , & tout ce qu'on
trouve dans l'édition de Paris. Ce ſupplé.
ment offre de plus des corrections pour
les différentes éditions,
Le Vindicatif, drame en cinq actes & en
vers libres , repréſenté pour la première
fois par les Comédiens François ordinaires
du Roi , le 2 Juillet 1774. Prix,
30 fols. AParis , chez Delalain , rue&
àcôté de la Comédie Françoiſe , 1774 .
Lebutde cedrame eſt d'inſpirer l'horreurde
la vengeance. J'ai voulu , dit l'auteur
, prouver que les affections les plus
douces , les liens les plus tendres , les
ſentimens les plus chers à l'humanité ne
pouvoientrien ſur une paſſion qui prend
ſa ſource dans un amour - propre immo
déré & inflexible. Quel exemple plus
frappant de cette vérité , qu'un frère qui
trame , avec noirceur & diffimulation le
malheur de ſon frère , & qui ſe voit enfin
démaſqué, couvert d'opprobre , déchu
d'un grand nom & forcé d'errer fur la
terre , fans parens , ſans amis & fans aſyle
? Cependant le caractère du Vindicatif
SEPTEMBRE. 1774. 176
ayant révolté le Public à la première repréſentation
, l'auteur a été obligé de l'adoucir
, de le mutiler , de ſubſtituer l'adreſſe
à la force , de le montrer moins
aux yeux du ſpectateur & de le faire agir
le plus ſouvent derrière la ſcène. Nous
avons déjà rendu compte de ce drame ;
mais on connoîtra mieux par la dernière
ſcène que nous allonsrapporter, le ſtyle de
l'auteur , le plan de la pièce , les différens
caractèresdes perſonnages , la fin des intrigues
odieuſesdu Vindicatif&lebut moral
que le poëte s'eſt proposé de montrer .
Milord Dély , l'objet de la jalouſie de
l'époux , & bleſſé par lui dans un combat
particulier ; Sir - James , l'aſſaſſin de ſon
ami , le jouet & la victime du Vindicatif
ſon frère ; Miss Vorthy , femme vertueuſe
& l'amante du paſſionné Sir- James , tous
ces perſonnages font raffemblés chez Mi-
Lord St Albans , Chef de la Juſtice , qui
eſt tourmenté par le devoir rigoureux de
fon ministère & par fa pitié paternelle
pour un fils plus malheureux que criminel.
MISS VORTHY , à demi-voix.
Ah ! Sir-James , reprends tes eſprits égarés.
DÉLY , au Juge.
Milord , on répond de ma vie;
1
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Ne craignez rien pour moi. Mais vous allez frémir
;
C'eſt un myſtère affreux que je vais découvrir.
Jedois remplir ce triſte miniſtère ,
Et réparer mon crime involontaire ...
Je viens rendre un fils à ſon père ,
Un époux à ſa femme , à mon coeur un ami.
Non , Sir-James n'eſt point coupable ,
Son frère ſeul l'avoit trahi .
Nous étions les jouets d'un fourbe abominable.
Il aima Miſs Vorthy ; ſon amour dédaigné
Alluma la vengeance en ſon coeur indigné ;
Il m'a caché que Fleins étoit ſon frère;
Il m'a trompé , ſéduit , pour remplir ſa colère.
Me voyant ſans péril , il m'a tout avoué ;
Et frémiſſant de voir ſon projet échoué ,
Loin de nous pour jamais fon. déſeſpoir l'entraîne,
Artiſan de ſes maux , victime de ſa haine ,
Sans parens , ſans amis , ſans patrie & fans nom,
Et ſeul dans l'Univers , errant à l'abandon ,
Il emporte avec lui ſon forfait & ſa peine.
MILOR D.
Monstre ! Monſtre exécrable ! Infame trahiſon!
Sauve-toi malheureux , ſauve- toi de ton père ,
Et fuis devant la loi qui s'arme contretoi.
Je te maudis ; tes jours ſont voués àl'effroi ,
Etj'appelle ſur cux l'opprobre & la misère.
SEPTEMBRE. 1774. 173
MISS VORTHY .
Malheureux Saint- Albans ! .. Ah ! Sir-Jame !
SIR - JAMES.
Ah ! mon frère !
Quelle effrayante & ſoudaine lumière !
Quoi ! mon frère ! .. Dély , j'ai violé ma foi ,
Et j'ai moi ſeul allumé ſa colère.
MILORD , revenant d'un profond
accablement.
Laiflez ces tranſports douloureux ,
Et daignez reſpecter un vieillard malheureux...
Inſenté , j'ai ſuivi mon propre caractère ;
J'ai cru que la rigueur inflexible & févère
Etoit le frein du vice & l'appui des vertus;
J'ai traité mes enfans plus en juge qu'en père ;
Et c'eſt moi qui les ai perdus !
DÉLY.
L'amour & l'amitié m'ont rendu bien coupable ,
Milord : délivrez- moi du fardeau qui m'accable ;
Aſſurez le bonheur de deux tendres époux ,
Béniſlez vos enfans .
(Il les unit , & les préſente au Lord
Saint-Albans.)
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
MISS VORTHY & SIR - JAMES.
Je tombe à vos genoux.
MILORD , les relevant.
Belle Vorthy , relevez- vous :
Croyez que les vertus ont des droits fur mon
ame;
Oublions à jamais une odieuſe trame
Dont mon oeil effrayé cherche à ſe détonmer,
Si vous pouvez m'aimer ,je puis me pardonner.
J'approuve votre hymen &je le ratifie ;
Et , moi - même à ſes pieds courant me profterner,
Avec Milord Vorthy je me réconcilie.
MISS VORTHY , ſejetant dansses bras.
Ah ! mon père ! ... Ce mot échappe de mon
coeur;
Permettez ce tranſportà ma reconnaiſſance.
MILOR.D.
Je la mériterai ; voilà ma confiance :
T
Aimez-moi ; jeme fais honneur
En relevant par vous une illuſtre famille :
Je n'ai plus qu'un ſeul fils; tenez - moi lieu de
fille:
Allons ; &que le Ciel nous ſoit propice & doux ;
Méritons de fa main des deſtins plus proſpères.
SEPTEMBRE. 1774. 179
Monfils , que ce jour ſoit pour vous
La leçon des maris , & l'école des pères .
Dictionnaire de la Noblesse , contenant
les Généalogies , l'Hiſtoire & la Chronologiedes
Familles Nobles de France ,
l'explication de leurs Armes , & l'état
des grandes Terres du Royaume
aujourd'hui poffédées à titre de Principautés
, Duchés , Marquiſats , Comtés
, Vicomtés , Baronnies , &c. par
création , héritages , alliances , donations
, ſubſtitutions , mutations ,
achats ou autrement. On a joint à ce
Dictionnaire leTableaugénéalogique,
hiſtorique des Maiſons Souveraines
de l'Europe , & une notice des Familles
étrangères , les plus anciennes , les
plus nobles & les plus illuftres ; par
M. de la Chenaye-Deſbois ; ſeconde
édition. Tome VII. A Paris , chezAntoine
Boudet , libraire - imprimeur du
Roi , rue St Jacques ; 1774 , avec approbation
& privilége du Roi.
Le tome VII du Dictionnaire delaNobleffe
, propoſé par ſouſcription , paroît ,
&eft compoſé de toute la Lettre G& de
Ha.Dans le huitième , qui eſt ſous preffe ,
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
:
ſe trouveront le reſte de l'H, 1 , Κ , &
une partie de la Lettre L.
Meſſieurs les ſouſcripteurs font priés de
le faire retirer , & les précédens qui peuvent
leur manquer. La ſouſcription eſt
ouverte chez l'auteur M. de la Chenaye-
Desbois , rue Saint- André-des - Arcs , à
côté de l'hôtel d'Hollande , au coin de la
rue desGrands-Augustins ; & auſſi chez
Antoine Bouder , libraire imprimeur du
Roi , rue St Jacques à Paris. Il faut affranchir
les lettres & mémoires que l'on
adreſſe ſoit à l'Auteur , ſoit au libraire :
on ne fera aucun ufage des mémoires ano.
nymes qu'on enverroit; il les faut ſignés
& en forme probante , avec l'adreſſe
exacte de ceux qui les envoient.
,
Les perſonnes qui ſe bornent à envoyer
des mémoires , ſans ſouſcrire , pour cet
Ouvrage , font averties qu'à cauſe des
grands frais qu'occaſionne au libraire cette
entrepriſe , on ne pourra donner qu'une
notice courte & préciſe de leur mémoire
à moins qu'elles ne payent les frais d'impreſſion
de tous les détails qu'il leur auroit
plu d'envoyer. On avertit encore
qu'on ne ſouſcrit pas pour un volume
ſeul , mais pour tout l'ouvrage. Bien des
gens ne voudroient que le volume où leur
SEPTEMBRE. 1774 177
Généalogie ſe trouve : c'eſt ce qu'on ne
peut leur accorder , parce que cela feroit
reſter , dans le magaſin du libraire , des
exemplaires imparfaits , dont il ne ſeroit
pas poſſible qu'il ſe défît; ce qui lui porteroit
ungrand préjudice.
On foufcrit , pour ce dictionnaire , à
raiſon de 12 liv. par volume en feuilles ,
&en en payant deux d'avance .
Ceux qui n'auront pas ſouſcrit payeront
ſur le pied de 18 liv . par chaque volume .
Cette ample collection formera treize à
quatoze volumes , y compris celui des additions.
On délivre aux ſouſcripteurs tous les
quatre mois un volume , qu'on ne manque
pas de faire annoncer dans les écrits
publics , pour que les Souſcripteurs de
Province &de Paris en ſoient avertis .
Comme l'objet de ce Dictionnaire eſt
de former un répertoire des premières
Maiſons & des Familles nobles , anciennes
& nouvelles (principalement en France)
tant de celles qui ſont éteintes que de
celles qui ſubſiſtent , ces dernières qui
n'ont point encore envoyé leurs mémoires
en forme probante , peuvent le faire ,
foit par la voie de l'auteur , ſoit par celle
de l'imprimeur , ſous quelque lettre de
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
l'alphabet qu'elles ſoient , parce que
quand même leurs mémoires ſe trouveroient
n'être pas arrivés à temps , ce ne
feroitjamais en vain qu'on les autoit envoyés.
Ils feront employés en addition au
volume qui ſuivroit leur lettre , & fi cela
n'étoit pas poſſible , dans le ſupplément
réſervé à la fin de tout le Dictionnaire ,
pour les mémoires arrivés trop tard , &
où l'on ſuivra pareillement l'ordre alphabétique.
C'eſt ainſi que l'inconvénient en
ſera peu ſenſible , & d'autant moins en.
coreque la table générale ne devant être
faite qu'après l'impreſſion du fupplément
même , elle les contiendra tous en leur
rang.
La préſente invitation s'adreſſe auffi
aux Familles étrangères , les plus anciennes&
les plus nobles , dont les noms ſont
connus , foit par les alliances qu'elles ont
contractées en France , ſoit par les ſervices
qu'elles y ont rendus . On en trouve beaucoup
dans les ſept premiers volumes qui
paroiffent ; on en trouvera de même
dans les ſuivans , ſi les Familles nobles
étrangères font paſſer à l'auteur ou au libraire
, franc de port , leurs mémoireslifiblement&
correctement écrits , & conftatéspar
de bonnes preuves , avec citation
des auteurs qui en parlent.
SEPTEMBRE. 1774. 179
ॐ
Inſtitutions Militaires , ou Traité élémentaire
de Tactique , précédé d'un difcours
fur la Théorie de l'Art Militaire ;
3 vol . in-8 °. broché. 9 liv. Aux Deux-
Ponts ; & à Paris , chez Lacombe , libraire
, rue Chriftine.
Nous rendrons compte inceſſamment
de cet ouvrage utile.
ACADÉMIES.
Séance publique de l'Académie Française.
M.SUARD , connu par une excellente
traduction de l'hiſtoire de Charles Quint,
&par pluſieurs morceaux pleins d'efpris
& d'agrément inférés dans les Variétés
littéraires , diftingué d'ailleurs par ce goût
exquis & ces connoiſſances variées qui
placent le véritable littérateur fort au deffus
de l'écrivain médiocre , fur-tout dans
un temps où la médioctité eſt devenue fi
commune & fi facile ,a pris féance à l'Académie
Françaiſe le jeudi 4 Août. Le ſujer
de ſon diſcours ne pouvait être plus inté-
*Article de M. de laHarpe.
Hvj
180 MERCURE DE FRANCE.
reffant pour l'aſſemblée devant laquelle
il devait être prononcé. C'eſt la défenſe
des lettres & de la philoſophie contre les
calomnies de la haine & les préjugés de
l'ignorance. Il fait voir que la philofophie
, bien loin de nuire aux arts , les a
foutenus dans leur décadence ; que bien
loin d'être ennemie de l'autorité , elle a
fait connaître les véritables droits des
Princes & les avantages d'une obéiſſance
paiſible : que bien loin de combattre la
vraie Religion , elle a ſervi à l'épurer &
à en réformer les abus. Cet ouvrage plein
de ces vérités utiles & ſolides que l'on
trouve rarement dans les diſcours de ce
genre , eſt ſemé d'idées fines & juſtes
revêtues d'un ſtyle élégant & facile . Nous
nousbornerons à citer le morceau qui regarde
les arts .
>>L'eſprit philofophique appliqué aux
>>arts ne conſiſte pas , comme on l'a cru ,
»ou comme on a feint de le croire , à
>>foumettre leurs productions aux loix
>>d'une préciſion rigoureuſe ou d'une vé-
>>rité abſolue ; mais ſeulement à remonter
>>aux vrais principes des arts , à chercher
>>dans l'examen de leurs procédés & dans
>>la connoiffance de l'homme, la raiſon de
>>leurs effets & les moyens d'étendre ou
>>d'augmenter leur énergie. •
SEPTEMBRE. 1774. 18
Vers le commencement de ce ſiècle ,
>>il s'était formé un eſpèce de conſpiration
>>contre la poësie . Cette ligue avoit pour
>>chefs deux hommes célèbres , doués de
>>cette portion de goût que peut acquérir
>>uneſprit fin &juſte accoutumé à obſerver
»& à comparer , mais abſolument privés
>>de ce goût plus délicat qui tient à une
>>ſenſibilité naturelle ſans laquelle on ne
>>peut juger les productions des arts. Il n'a
"pas tenu à eux qu'on ne regardât les vers
>>comme une combinaiſon puérile de
>>fons , dont le ſeul mérite était d'amuſer
>>l'oreille pour déguiſer la fauſſeté des pen-
>>fées,ou pour donner un air de nouveau-
>>té à des idées communes . Ils appuyaient
>>ce paradoxe de fophifmes d'autant plus
>>ſpécieux , qu'ayant fait avec aſſezde ſuccès
>>beaucoup de versoù l'eſprit imitaitquel-
>>quefois le talent , ils paraiſſaient facri-
>>fier leur amour- propre à l'intérêt de la
>>vérité. Heureuſement pour le bon goût
>>il s'éleva dans le même temps un hom-
>>me extraordinaire , né avec l'ame d'un
>>poëte & la raiſon d'un philoſophe. La
Nature avait allumé dans ſon ſein la flam-
>>me du génie & l'ambition de la gloire.
>>Son goût s'était formé ſur les chef-
>>d'oeuvres du beau ſiècle dont il avait vu
182 MERCURE DE FRANCE.
1
la fin ; ſon eſprit s'enrichit de toutes les
>>connaiſſances qu'accumulait le ſiècle de
lumières dont il annonçait l'aurore. Si
>>la poëfie n'était pas née avant lui , il
>>l'aurait créée. Il la défendit par des rai-
>>fons; il la ranima par fon exemple ; il
>>en étendit le domaine ſur tous les objets
>>de la Nature. Tous les phénomènes du
>>ciel&de la terre , la métaphysique & la
morale , les révolutions & les moeurs
>>des deux mondes , l'hiſtoire de tous les
>>peuples & de tous les ſiècles lui offrirent
>>des ſources inépuiſables de nouvelles
beantés. Il donna des modèles de tous
>>les genres de poësie , même de ceux qui
>>n'avaient pas encore été eſſayés dans
>>notre langue. Il rendit le plus beau des
"arts à ſa première deſtination , celte
>>d'embellir la raifon&de répandre la vé-
»rité. L'humanité ſur - tout reſpira dans
>>tous ſes écrits , & leur imprima ce ca-
>>ractère noble& touchant qui donnera à
>>l'auteur encore plus d'admirateurs&d'a-
>>mis dans les ſiècles futurs qu'il n'a eu
dans le nôtre d'envieux & de calomniateurs
. Ainsi , loin d'être le fléau des
>>beaux- arts , la philofophie en a confervé
le feu ſacré.Loin de corrompre le goût,
>>elle n'a fait que l'épurer & l'étendre.
SEPTEMBRE. 1774- I18
>>On est devenu plus difficile fans doute
>>fur la juſteſſe des figures & des expref
>>ſions , furl'ordre & l'exactitude des pen-
>>ſées. Il ne ſuffit plus d'accoupler avec
facilité des rimes exactes & de revêtir
>>des idées triviales de ces images parafi-
»tes de l'ancienne mythologie , agréables
>>par elles- mêmes , mais devenues infipi-
>>des par un emploi trop répété ; eſpèce
>de jargon que les jeunes gens prennent
»pour de la poësie, & qui n'en eſt , pour
>>ainfi dire, que le ramage. Il faut aujour-
>>d'hui fatisfaire l'eſprit auſſi bien que
>>l'oreille , & ne s'adreſſer à l'imagination
>>que pour arriver plus fûrement à l'ame . »
Ces objets ont été ſouvent traités ; mais
il eſt bien tare qu'on ait mis dans cette
diſcuſſion autant de juſteſſe ,de préciſion
&d'impartialité.
> M. Greffet ,directeur de l'Académie
chargé de répondre au récipiendaire ,
commence par rendre unjuſte témoignage
aux titres littéraires & aux qualités perfonnelles
qui lui ont mérité la place qu'il
occupe.
"Nous devons à vos travaux des fruits
>>de la littérature étrangère. L'Académie
>>Françaiſe, en vous adoptant, acquitte une
>> dette de la littérature nationale. Vos pre-
>>miers titres confignés dans le Journa
184 MERCURE DE FRANCE.
,
Etranger & dans les quatre volumes des
>variétés littéraires ,ſe ſont étendus par la
>>traduction de l'hiſtoire anglaiſe de Char.
>les- Quint , traduction pleine d'ame
>>de force , d'élégance , & vantée par
>>l'auteur même de l'ouvrage ; homma-
»ge aſſez rarement rendu par l'amour pro-
>>pre paternel. Je m'arrêterais avec juſtice
>>ſur la manière heureuſe dont vous avez
>>fait parler la langue françaiſe aux écri-
>>vains des autres Nations ; fur les ouvra-
>ges que nous avons droit d'attendre de
>>vous ; fur ces qualités ſi précieuſes dans
»le commerce de la vie ; fur ce caractère
>>ſociable , le premier talent , le premier
>>eſprit pour le bonheur perſonnel , ainſi
>>que pour celui desautres ; caractère par-
>>tout ſi deſirable , mais ſur tout dans la
>>carrière des lettres où l'on en donne inu-
>>tilement des préceptes , ſi l'on n'y joint
>>l'exemple , la première des leçons ; ca-
>>ractère que vous avez fi bien prouvé par
>>l'union de vos travaux avec ceux de l'a-
>>mitié .
M. Greſſet ſe propoſe enſuite d'examiner
l'influence des moeurs ſur le langage ,
&les changemens que cette influence a
produits de nos jours dans la langue françaiſe
; queſtion aufli intéreſſante que philofophique.
Mais ſans bleſſer le reſpect
SEPTEMBRE. 1774. 185
que l'on doit aux talens ſupérieurs & que
nous aimons à rendre au poëte aimable à
qui nous devons des ouvrages charmans
qui dureront autant que notre langue ;
qu'il nous foit permis d'obſerver que
peut être M. Greſſet n'a pas ſaiſi le véritable
point de vue ſous lequel il fallait
enviſager cette queſtion . Quel étrange
>>idiome , dit M. Greſſet , eſt aſſocié à
>>notre langue par les délires du luxe &
>>par les variations des fantaiſies dans les
>>meubles , les habits , les coëffures , les
>>ragoûts , les voitures ! Quelle foule de
>>termes eflentiels depuis l'ottomanne jul-
>>qu'à la chiffonnière , depuis le frac jul-
>>qu'au caraco , depuis les baigneuses jul-
>qu'aux Iphigénies , depuis le cabriolet
*juſqu'a la déſobligeante ! »
ود
Rien n'eſt plus arbitraire ni plus étranger
augénie d'une langue que ces dénominations
des choſes qui ſont d'uſage journalier
. Ce font preſque toujours les ouvriers
de luxe qui ont donné des noms
aux différentes inventions de leur art.
Mais ce n'eſt ni chez les ſelliers , nichez
les marchandes de modes qu'il faut chercher
les révolutions de notre Idiome. Il
importe peu de ſavoir comment on appelle
aujourd'hui caraco ce qui s'appelait
d'abord pétenlair. L'un vaut bien l'autre.
186 MERCURE DE FRANCE.
Les noms des modestiennentſouvent aux
événemens publics. C'eſt un artifice des
marchands pour attirer l'attention. Quand
les Princes de Conti &de Vendôme revinrent
de la bataille de Steinkerque avec
leurs mouchoirs paffés autour de leur col ;
les Dames appelèrert Steinkerque une
parure à- peu - près ſemblable qui devint
de mode , & pendant quelque temps tout
fut à la Steinkerque. Il y a quelques années
que tout était à la Silhouette ; & aujourd'hui
tout ce qui fait du bruit , un
opéra , un charlatan , &c. donne fon nom
à des tabatières ou à des bonnets , ce qui
eſtun des grands avantages de lacélébrité
&undes premiers caractères de la gloire.
C'était ſans doute un homme d'eſprit
que celuiqui , le premier , imagina d'appelet
chenille un habillement négligé. Cet
homme était bien sûr d'être un brillant
papillon , dès qu'il ferait paré. Il y a
vraiment de l'invention dans ce terme.
On ne peut pas être auffi content de mirliflore
, dont onn'entend pas trop l'étymologie
; mais ce qui eſt étonnant , c'eſt
d'entendre toutes ces belles expreffions
dans un diſcours académique.
Quant aux expreſſions exagérées & précieuſes
qui ont toujours été d'uſage dans
un monde nombreux , on s'en eſt tou
SEPTEMBRE. 1774. 187
jours moqué , on les a tournées en ridicule
fur le théâtre depuis Molière juſqu'à
Vadé. Mais ily a un certain nombre
d'exagérations convenues qui fontdemeurées
dans la converſation,& qui font fars
conféquence , parce que perſonnne n'en
eſt la dupe. Lorſqu'on vous dit qu'on
eſt désolé de ne pouvoir dîner avec vous ,
cela n'eſt pas plus croyable dansun fens
rigoureux que lorſqu'on vous écrit : j'ai
l'honneurd'être votretrès-humbleferviteur ,
quoiqu'on ne ſoit ni humble vi ferviteur ,
& fur tout qu'on n'ait point l'honneur de
l'être.
Ce nefontdonc point ces hyperboles
d'usage qui peuvent influer fur la langue.
Elles ne paſſent point juſqu'aux ouvrages.
A l'égard du ſtyle précieux , affecté , entornillé
, il n'est que trop commun ; &
quelle en eſt l'origine ? L'ambition de
montrer de l'eſprit ; manie beaucoupplus
épidémique qu'elle ne l'a jamais été . On
veut avoir de l'eſprit ſur tout ; on cherche
leneuf, & l'on ne trouve que le bizarre.
Voilà ce que M. Greffet aurait pu exami.
ner. Il aurait pu trouver auffi dans l'efprit
philoſophique plus répandu de nos jours
qu'il ne l'avait encore été , da cauſe de
cetteaccumulation determes abſtraitspro
188 MERCURE DE FRANCE .
digués même dansdebons ouvrages & qui
jettent des nuages ſur le ſtyle. Ainſi les
inconvéniens entout genre font à côté des
avantages . Il aurait pu trouver dans cette
prétention univerſelle à laſenſibilité , aujourd'hui
fi fort à la mode , l'origine de
cette profuſion de mouvemens oratoires
&defigures forcées que l'on appelle de la
chaleur , quoique tout ce qui eſt faux &
déplacé foit toujours néceſſairement froid.
M. Greffet aurait pu conſidérerſousbeaucoup
d'autres afpects cette influence réelle
des moeurs ſur le langage qui pourrait former
letſuujet d'un traité curieux&intéreſfant.
Nousdevons rappeler en finiſſant com.
bien le Public a trouvé de delicateſſe &
de préciſion dans l'éloge du jeune Mo
narque , aujourd'hui l'objet de tant d'amour
& de tant de louanges. M. Suard l'a
fait en peu de lignes ; mais chaque ligne
eſt une vérité. « Ce Monarque ſi jeune ,
>>dit - il , & déjà ſi chéri , dont le premier
>>édit a été un bienfait public , & la pre-
>>mière maladie une leçon de courage ;
>>qui ne règne que depuis deux mois ,
>>qui depuis deux mois a choiſi quatre
>>Miniftres , & qui n'a choiſi pour Minif-
>>tres que des hommes éclairés & verSEPTEMBRE.
17746 189
:
»tueux ; qui déteſte ou plutôt qui mé-
>>priſe la flatterie ; qui encouragera les
lettres & la philoſophie , comme les
>>organes de la vérité qu'il aime & des ver-
>>tus dont il donne l'exemple. >>
Il faut joindre à cet éloge ce trait ſi ingenieux
& fi applaudi de M. l'Abbé de Radonvilliers.
Juſqu'ici l'on diſait aux Rois
>>de ſe garder des flatteurs ; déſormais il
> faudra dire aux flatteurs de ſe garder du
Roi. Ce trait mérite de paſſer en proverbe.
M. d'Alembert a terminé la ſéance par
la lecture d'un Eloge de Maffillon , qui
doit faire partie de la continuation de
l'hiſtoire de l'Académie qu'entreprend
M. d'Alembert , à commencer depuis
1770. L'ouvrage de cet illuſtre académicien
qui réunit , comme a fi bien dit M.
l'Abbé de Lille , la préciſion & l'énergie
ſpartiates à l'élégance & à la fineſſe attiques
, a été entendu avec les plus grands
applaudiſſemens.
コ
1
120 MERCURE DE FRANCE.
: SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Muſique a donné
, le mardi 2 Août , la première repréſentation
d'Orphée & Euridice , drame
héroïque en trois actes .
Le poëme a été traduit de l'italien pat
M. Moline.
La muſique eſt de M. le Chevalier
Gluck.
On rend les honneurs funèbres au tombeau
d'Euridice;le choeur des Nymphes
&de la ſuite d'Orphée fait entendre de
lugubres accens qu'Orphée interrompt par
les crisde ſa douleur. Il chante :
Objet de mon amour ,
Je te demande au jour
Avant l'aurore ;
Et , quand le jour s'enfuit ,
Ma voix pendant la nuit
T'appelle encore.
L'Amour , touché des plaintes de l'amant
le plus tendre , vient à ſon ſecours;
il annonce à Orphée que les Dieux conSEPTEMBRE.
1774. 191
ſentent qu'il aille trouver Euridice au
ſéjour de la Mort ; & fi les doux accords
de ſa lyre peuvent appaiſer les Tyrans des
Enfers, il rendra fon amante à la lumière;
mais , lui dit l'Amour :
Apprends la volonté des Dicur :
Sur cette épouſe adorée ,
Garde- toi de porter un regard curieux;
Oude toi , pour jamais tu la vois ſéparéc
Tels ſont de Jupiter les ſuprêmes décrets ;
Rends-toi digne de ſes bienfaits.
ORPHÉE , Seul .
Impitoyables Dieux ! qu'exigez-vous de moi ?
Comment puis -je obéir à votre injuſte loi ?
Quoi ! j'entendrai ſa voix touchante ;
Je preſſerai ſa main tremblante
Sans que d'un ſeul regard ! .. Oh Ciel ! quelle ri
gueur! ..
Eh bien... j'obéirai ! je ſaurai me contraindre.
Eh ! devrois-je encore me plaindre
1
Lorſque j'obtiens des Dieux la plus grande fa-
1,
veur?
AIR :
L'eſpoir renaît dans mon ame.
Pour l'objet qui m'enflamme ,
L'amour accroît ma flamme ,
Je vais revoir ſes appas .
L'enfer en vain nous ſepare ;
192 MERCURE DE FRANCE.
Les monſtres du Tartare
Ne m'épouvantent pas !
Les Démons , étonnés de l'audace
d'Orphée , veulent l'effrayer & l'arrêter.
Orphée , uniſſant ſa voix plaintive aux
accords touchans de ſa lyre , fait ſentir la
pitié à ces gardiens terribles des Enfers.
Eux-mêmes lui en ouvrent l'entrée. Il
pénètre juſqu'à la demeure des Ombres
fortunées. Euridice lui eſt rendue ; Orphée
l'emmène ſans ofer porter ſur elle
un regard qui lui feroit funeſte.
Euridice ne peut foutenir l'indifférence
apparente de fon époux , & le refus qu'il
fait de la regarder & de répondre à ſa
vive tendreſſe.
ORPHÉE.
Par tes ſoupçons cefle de m'outrager.
EURIDICE.
Tu me rends à la vie, & c'eſt pour m'affliger.
Dieux , reprenez un bienfait que j'abhorre !
Ah ! cruel époux , laiſſe-moi !
Duo
ORPHÉE.
Viens , ſuis un époux qui t'adore. :
EURIDICE.
SEPTEMBRE. 1774. 193
E
EURIDICE .
Non , ingrat , je préfère encore
La mort qui m'éloigne de toi !
ORPHÉE.
Vois.ma peine.
EURIDICE.
Laifle Euridice.
ORPHÉ E.
Ah ! cruelle ! quelle injustice !
Je ſuivrai toujours tes pas.
EURIDICE.
Parle , contente mon envie.
ORPH .
Dût-il m'en coûter la vie,
Non , je ne parlerai pas ?
EURIDICE & ORPHÉE , à part.
Dieux ! ſoyez- moi favorables :
Voyez mes pleurs ,
Dieux! dieux ſecourables !
Quels tourmens inſupportables
Mêlez- vous à vos faveurs !
Euridice ſuccombe à ſa douleur , & fait
les derniers adieux à ſon époux. Orphée
194 MERCURE DE FRANCE.
ne pouvant plus réſiſter à des épreuves fi
cruelles , s'empreſſe de porter du ſecours
à fon amante , la regarde ,& elle meurt :
ce malheureux amant ſe livre à tout fon
déſeſpoir. Il tire ſon épée pour ſe tuer.
L'Amour l'arrête. Ce dieu rend la vie à
Euridice , & couronne les feux du plus
fidèle époux . On célèbre la puiſſance &
les faveurs de l'Amour.
Le poëte , obligé d'adapter le français
aux paroles italiennes , n'a pu faire que
des vers quelquefoiscontraints,& ſouvent
irréguliers; mais ila eu le mérite de ſuivre
les mouvemens & les formes de la muſique,&
de la naturaliſer en quelque forte
fur notre théâtre .
L
L'action eſt ſans doute beaucoup trop
ſimple pour trois actes. Sa lenteur & fon
uniformité la fort languir. Les retards
d'Orphée , & l'irréſolutiondes amans , en
fortant des enfers, nuiſent à l'intérêt& font
même contre la vraiſemblance. Mais la
muſique ſupplée à ces défauts. Elle confirmel'idée
que l'opéra d'Iphigénie avoit déjà
donnéedu génie &du grand talent de M.
le Chevalier Gluck pour peindre & pour
exprimer les affections de l'aime .
L'ouverture eſt un beau morceau de
ſymphonie qui annonce trés-bien le genSEPTEMBRE.
1774. 195
7
re de ce ſpectacle. Il nous a paru ſeulement
que le motif ou le trait principal
demuſique ſe repréſente trop fouvent & y
metun peu de monotonie. Le choeur de
la pompe funèbre eſt de la plus riche & de
la plus touchante harmonie. Les cris
d'Orphée qui appelle ſon Euricide , font
d'un grand pathérique. Tout ce magnifique
morceau & les airs attendriſſans qui
le ſuivent , répandent dans l'ame la triftelle.
On est enchanté des chants doux&
infinuans de l'Amour conſolateur. L'air
de la fin du premier acte , l'espoir renaît
dans mon ame ,ne peut être plus brillant,
mieux ordonné , mieux contraſté & plus
propre à faire reſſortir le talent d'un habile
chanteur & d'une voix ſuperbe , tel
queM. leGros.
Le Choeur terrible & le fameux non
des Démons , en oppoſition avec les prières&
les accens ſi tendres & fi touchans
d'Orphée,dont l'accompagnement eſtimité
de la lyre , produiſent le plus grand
effet. Il y a bien de l'art encore dans la
manière dont le muſicien a ſu rendre la
pitié contrainte des Démons qui ne pouvant
réſiſter au talent vainqueur d'Orphée
, lui ouvrent eux mêmes le chemin
des enfers. Le bonheur tranquille des
ره
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Champs-Elysées ſe peint&ſe réfléchit en
quelque forte dans la muſique douce du
Choeur& des chants des Ombres fortunées.
Cette pompe funèbre , ces Enfers , ces
Champs Elysées rappellent les mêmestableaux
exécutés pareillement dans l'opéra
de Caſtor de Rameau , & ne les font pas
oublier. Nous croyons même que la mu-
Aque du Compoſiteur François eſt mieux
ſentie , plus appropriée , & , pour ainſi
dire , plus locale que celle de M. le Chevalier
Gluck. Elle eſt ici empruntée du
genre paſtoral ; & il lui falloit peut - être
une autre nuance.
La ſcène du troiſième acte , entre Euridice
& Orphée , eſt , comme nous l'avons
dit , languiſſante , malgré le Duo
fublime , de la plus étonnante & de la
plus vive expreſſion,qui ſeul fuffiroit pour
caractériſer un homme de génie. Le récitatif
employé dans cet opéra ſe rapproche
beaucoup de celui de Lulli , mais de
ſon récitatif débité , déclamé & parlé
comme vraiſemblablement ce muficien
le faifoit exécuter ,&non chanté, comme
il l'a été abuſivement après ſa mort. Les
morceaux de ſymphonie & d'accompagnement
ſont très-bien faits,quoiqu'ilspa
SEPTEMBRE. 1774. 197
roiffent quelquefois chargés de beaucoup
de traits&d'accords recherchés & contraſtés
, qui embarraſſent ſouvent l'expreffion
d'autant plus fûre qu'elle est moins
compliquée.
Les airs de danſe de cet opéra ſont en
général plus ſoignés& plus variés que ceux
d'Iphigénie; il en eſt pluſieurs d'un tour original
& piquant que Rameau lui - même
eût enviés. Il n'ya , dans cet opéra , que
deux rôles principaux. Euridice eſt parfaitement
jouée& chantée avec beaucoup
d'ame , d'intelligence & de préciſion par
Mile Arnould qui ,dans ſon abfence , ne
peut être mieux remplacée que par Mile
Beaumeſnil , actrice aimable & ſenſible ,
&muſicienne excellente . Orphée est trèsbien
repréſenté par M. le Gros qui , à la
voix la plus parfaite , au talent le plus
brillant , & au chant le plus fûr , unit en .
core le jeu le plus animé & le plus expreffif.
Mlle Roſalie joue & chante avec
beaucoup d'agrément ſon rôle favori de
l'Amour. Mile Châteauneuf la remplace
dans ce rôle , & y eſt applaudie.
Les ballets de la pompe funèbre & des
Enfers font de la compoſitionde M. Gardel;
ceux des Champs - Elysées & de l'Amour
ſont de M. Veſtris,& leur font hon-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
neur. Les plus grands talens de la danſe
of t montré dans cet opéra le zèle le plus
vif& le plus heureux. Mlle Guimard ,
excellente danſeuſe , qui répand tant de
grâce & de volupté ſur ſes pas;Mlle Heinel
dontladanſe eſt ſi noble , ſi impofante
; M. Veſtris , ce danſeur que la Nature
& l'Art ont pris plaifir à former ; M. Gardel
, quia le ralent le plus hardi ,&le plus
décidé , tous ces premiers talens de la
danſe &après eux la brillante Mile Dorty
val & M. Gardel le jeune , enſemble&
féparément , ont ravi l'admitation& les
fuffrages du Public enchanté.
COMÉDIE FRANÇOISE.
1
LES Comédiens François ordinaires du
Roi ont donné , le ſamedi 13 Août, la première
repréſentation d'Adelaide de Hongrie
, tragédie nouvelle en cinq actes , pat
M. Dorat. Cette tragédie avoit déjà été
imprimée en cinq actes en proſe , ſous le
titre des Deux Reines ; mais l'auteur, en
la mettant en vers , y a fait de ſi grands
changemens , que c'eſt une pièce toute
différente.
11.
SEPTEMBRE. 1774. 199
1
!
Adelaide , du ſang royal de Hongrie ,
eſt deſtinée à épouſer Pepin , fils de Chardes
Martel , & Roi de France. Adelaïde
avoit éré confiée par la Reine ſa mère
aux foins de Margiſte, Femme de ſa Cour,
qui l'éleva dans un couvent avec Alife fa
fille. Ces deux jeunes perſonnes étoient
du même âge , & avoient contracté l'amitié
la plus tendre. Il y avoit long - temps
qu'Adelaïde étoit éloignée des yeux de
ſa mère lorſque ſon hymen fut réſolu.
La perfi de Margiſte conçut alors le projet
de faire périr Adelaïde , & de mettre à ſa
place , par un échange criminel , Aliſe ſa
fille ſur le trône de France. Elle éloigne
toutes les perfonnes attachées à la Princeſſe
, excepté un jeune audacieux dont
elle flatte l'ambition & qu'elle charge de
J'exécution deſon crime. Elle l'arme d'un
poignard , ayant pris la précaution de lui
donnerun poiſon lent qui devoit le faire
périr avec la mémoire de ſon forfait. Ce
jeune criminel frappe ſa victime , & fe
fauve. Il ſent bientôt les atteintesdu poifon
: on lui donne du ſecours , on le délivrede
la mort; mais il n'échappe point
à fes remords ; il veut aller déclarer fon
crime,& fubir fon fupplice,lorſqu'il eſt
pris par les François qui étoient en guerre,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
comme un eſpion ,& enfermé pendant
cinq ans dans une prifon. Cependant
Adelaïde ne fuccombe pas ſous le fer du
meurtrier ; ſes jours ſont conſervés ; elle
eſt recueillie par Ricomer , un des Chefs
des Gaulois . Ce guerrier vertueux fertde
père à cette Princeſſe ; &, lorſque la paix
lui permet de venir jouirdes bienfaits &
de la préſence de Pepin ſon Roi , il lui
annonce cette Princeſſe ſous le nom
qu'elle avoit pris d'Emilie pour cacher fon
rang& fon infortune. Aliſe ſur le trône,
dominée par ſa cruelle mère qui ne la
quitte point , eſt l'épouſe adorée de Pepin
&mère de pluſieurs enfans , ſans pouvoir
goûter les douceurs de ces titres de Reine
, d'épouse & de mère , tous ufurpés ,
& qu'elle ſe reproche continuellement
d'avoir au prix du ſangde ſon amie. Elle
ne peut renfermer dans ſon coeur l'ennui
& la triſteſſe qui la conſument; elle inquiette
le Roi par ce ſombre myſtère
qu'il ne peut pénétrer. Elle eſt toujours
fur le point de tout révéler ; mais l'aſcendant
de ſa mère criminelle , & la crainte
de la livrer au ſupplice qu'elle mérite , la
forcentau filence.Le meurtrier d'Adelaïde
eſt à peine délivré de ſes fers qu'il vient
trouver Ricomer, découvre le forfait de
SEPTEMBRE. 1774. 201
Margiſte , fon ambition& le crime dont
il a été l'artiſan.
Ricomer frémit à cet horrible récit; il
fait arrêter le coupable pour parvenir à
conſtater la vérité de tant de forfaits . II
ſoupçonne alors qu'Emilie eſt cette Adelaïde
échappée au poignard de l'affaffin .
Il l'oblige bientôt elle-même à avouer le
fecretde ſa naiſſance &de ſes malheurs ,
qu'elle cachoit par générofité & par la
crainte de faire punir les coupables. Il
inſtruit Pepin qu'il est trompé. Ce jeune
Roi ne peut foutenir le jour affreux que
cet ami répand ſur les objets de fon
amour , fur ſa femme & ſes enfans . La
cruelle Margiſte veut en vain effrayer
Ricomer en l'interrogeant ſur cette Princeſſe
qu'elle n'a pas encore vue , & qu'il
veut produire à la Cour ; Ricomerjette
lui - même l'épouvante dans cette anme
coupable , en lui faiſant entrevoir qu'Adelaïde
eſt encore vivante. Elle ne réuſſis
pas davantage auprès du Roi , en alléguant
des ſoupçons contre la jeune étran
gère. Pepin rend trop de justice à la vertu
ſévère de ſon favori ; mais combien il
effraieMargiſte & la Reine,en leur apprenant
que la Souveraine de Hongrie s'eſt
rendue à ſes ſollicitations , &qu'elle doit
202 MERCURE DE FRANCE.
arriver, ce jour même , à ſa Cour pour con
foler fa fiile,&difliper le chagrin dont elle
s'obſtine àlui cacher la cauſe!Margitte &la
Reine font interditesà la nouvelle de l'arrivée
imprévue d'une Princeſſe qui doit
découvrir leur perfidie & les confondre..
La Reine de Hongrie paroît , & ne peut
comprendre pourquoi ſa fille , ou celle
qu'elle croit telle , s'obſtine à ſe dérober
à ſes regards. Margiſte , profitant & abufant
encore de la confiance de ſa Souveraine,
ſuppoſe que le chagrin de la Reine
vientde la certitude qu'elle a que le Roi
veut la répudier, & lui préférer unejeune
Beauté que Ricomer fon favori lui a pré
fentée; cette mère s'irrite de tant d'affronts
&veut en tirer vengeance. Enfin la vérité
perce le voile qui l'enveloppoit ; le
Roi confond Margiſte en lui oppofant le
témoin de ſon crime ; il la fast arrêter ;
mais cette femme audacieuſe arrache
l'épée d'un de ſes gardes & s'en perce le
fein. Adelaïde apprenant que c'eſt fon
amie qui occupe ſa place , veut lui facrifier
ſes intérêts & fes prétentions ; la Reine
eſt décidée au contraire de rendre i
fon amie les titres qu'elle a eu la foibleffe
d'ufurper , en cédant aux intrigues & à
Pambition de ſa mère. Elle regrene ce
SEPTEMBRE. 1774. 203
pendant ſes enfans & l'époux le plus aimé.
Le Roi lui - même ne veut pas confentir
à ce grand ſacrifice que l'auſtère
vertu de Ricomer & la loi de l'Etat lui
commandent ; mais la Reine ſe fair juftice
elle-même. Elle aflemble les Grands
du royaume , elle leur déclare qu'Adelaïde
doit monter ſur le trône qu'elle a
uſurpé ; elle cède à ſon amie une place
qui lui appartient; elle oblige même ſes
enfans de lui rendre leur premier hommage
commé à leur fouveraine ; elle les
met ſous ſa protection , & ſe poignarde.
Tel eſt à peu- près le plan de ce drame ,
autant que nous avons pu le faifir d'après
une repréſentation. Cette tragédie eſt ,
comme on peut le concevoir d'après cette
fimple expofition , très - compliquée ; les
événemens ſont ſi multipliés & fi précipités
qu'ils n'ont pu être ſuffisamment
préparés , & fondés ſur la vraiſemblance.
L'intérêt que l'on prend fucceſſivement
pour Pepin , Prince foible , mais généreux
; pour la Reine coupable , mais fe
facrifant à la justice & à l'amitié ; pour
Adelaïde , Princeſſe aufli généreuſe qu'in
fortunée ; pour Ricomer , homme vertueux
& ami ſincère de fon maître , eft
néceſſairement trop divifé&trop com
204 MERCURE DE FRANCE.
traire à l'unité qui eſt une règle de la taifon
, de l'art & du théâtre .
La multitude des perſonnages , dont
pluſieurs doivent éviter de ſe rencontrer,
nuiſent à la marche de l'action. Cependant
la beauté du ſpectacle , le caractère
d'un jeune Roi généreux & ſenſible ,
quelques ſituations intéreſlantes , pluſieurs
maximes bien énoncées , & beaucoup de
vers heureux , & plus encore la réunion
des premiers talens ; ſavoir , de Meſdames
Dumeſnil , Veſtris , St Val & Raucour
, dans les quatre rôles principaux ;
de M. Molé repréſentant Pepin , de M.
Brifart jouant Ricomer , de M. Montvel
le meurtrier d'Adelaïde; enfin les applaudiffemens
donnés au jeu de ces grands
acteurs , fe confondant avec ceux accordés
aux beautés de détail du poëte , ont foutenu
cette tragédie & en font le ſuccès.
DÉBUT.
M. Dorceville a débuté le mercredi z
Août , par le rôle de Potieučte. Il a joué ,
depuis, Darvianedans Mélanide , & Ar-
Janne dans Rhadamiſte. Certe acteur avoit
déjà paru fur ce theâue; il s'eſt beaucoup
exercé en province ; il a acquis des talens
&une habitude de la ſcène qui peuvent
le tendre utile à ce Spectacle.
SEPTEMBRE. 1774. 205
COMÉDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens ordinaires dua
Roi ont donnéle jeudi 11 Août, la premièrerepréſentation
de la repriſe desNymphes
de Diane , opéra comique en un acte , en
vaudevilles , par M. Favart. Ce petit drame
fut repréſenté , pour la première fois
en 1747 , à Bruxelles par les Comédiens
duMaréchal Comte de Saxe ;&, en 1753 ,
à Paris à la Foire St Laurent. Beaucoup
d'eſprit& de gaieté , l'art de parodier des
aits connus& bien choiſis , labonne comédie
traveſtie ſous des vaudevilles agréa.
bles , tous ces avantages diſtinguent les
productions charmantes que M. Favart a
faitespour l'ancien théâtre de l'Opéra Comique.
Mais ce genre n'eſt plus le goût
dominantde la Nation ; ondetire un intérêt
plus ſérieux dans les drames , & l'on
veut moins de nud , ou une gaze moins
tranſparente dans les tableaux galans expoſés
au Public. Cependant les Nymphes
deDiane ont eu du ſuccès à cette repriſe,
& pouvoient en avoir un ſupérieur , avec
quelqu'adouciffement dans les traits un
peutrop fenfibles. Cet opéra- comique eft
parfaitementjoué.
206 MERCURE DE FRANCE.
LE
ARTS.
LE 25 Août ,jour de St Louis , l'Aca
démie de St Luc , fous les aufpices de
M. le Marquis de Paulmy fon protecteur,
a fait l'ouverture d'un Sallon , rue Neuve
St Merry , à l'hôtel Jabach , où ſont expoſés
publiquement les ouvrages de peinture
& fculpture qui compoſent ladite
Académie. Nous rendrons compte de
cette expoſition.
Manufacture de Porcelaine de Sève.
Le jeudi 28 Juillet dernier , à fix heures
du foir , la Reine , Madame , & Madame
In Comteffe d'Artois ont honoré de leur
préſence la Manufacture de Porcelaine à
Sève. Ces Princeſſes ont loué la beauté
des ouvrages de cette manufacture, où la
richeſſe , le goût & les talens les plus diftingués
fe reuniffent pour orner les formes
élégantes & relever l'éclat de la
porcelaine la plus parfaite qui ſoit connue.
Cette porcelaine , par les foins du
favant chimiſte académicien dont les
2
SEPTEMBRE. 1774 207
:
François& les Etrangers honorent également
les écrits lumineux & les heureux
travaux , furpaffe en beauté , en folidité
en blancheur , & par la vivacitě
des couleurs de la peinture , tout ce que
l'ancien Japon ,& l'Europe offrent en ce
genre de plus curieux. Le portrait du Roi
& celui de la Reine ſont repréſentés en
médaillons de porcelaine , très - neffemblans
& ornés de fleurs ; la Reine for
agréablement furpriſe lorſqu'en confidérant
les différens ouvrages de cette manufacture
, Sa Majeſté reçut ces deux médaillons
qui lui furent préſentés avec ces
vers::
Sur le Médaillon du Roi..
Du Peuple à ton avénement ,
Louis , tu te montres le père ,
Et , de ſon premier mouvement,
Mte nomma LOUIS LE POPULAIRE
Sur le médaillon de la Reine..
De notre auguſte Souveraine
L'amour du peuple fait la loi ;
Français , vous voyez votre Reine:
Des mêmes yeux que votre Roi..
208 MERCURE DE FRANCE.
GRAVURES.
I.
Emblèmes gravés par M. Godefroi , d'aprèsla
compofition de M. le Chevalier
de Bérainville,& préſentés au Roi, à la
Reine , à la Famille Royale par M.
le Chevalier de Bérainville , à Marly ,
le 30 Juillet dernier. Le prix de chacun
de ces Emblêmes eſt de 1 liv. 4fols.
AParis , chez Latrée , rue St Jacques ,
àla Villede Bordeaux.
CES Emblêmes font accompagnés d'une
médaille qui en explique l'allégorie ingénieuſe
, avec des vers dictés par le zèle
&l'amour refpectueux d'un bon citoyen.
II.
Repasdes Moiſſonneurs , eſtampe d'environ
16 pouces de large ſur 12 de haut.
Prix , 12 liv. A Paris , chez F. Janiner,
graveur , rue de l'Hirondelle vis- à- vis
l'Ecole gratuite , & chez le Père &
Avaulez , marchands d'eſtampes , rue
StJacques.
SEPTEMBRE. 1774. 209
Cette eſtampe eſt gravée par F. Janinet
d'après ledeſſin original de Pierre AlexandreWille,
peintredu Roi. La compoſition
de cette eſtampe eſt très - riche & repréſente
avec naïveté une multitude de moiffonneurs
, hommes & femmes , les uns
affis , les autres de bout , occupés à prendreleur
repas.Des acceſſoires ornent cette
compoſition,que le graveur a rendue avec
intelligence dans la manière d'un deſſin lavéavec
pluſieurs couleurs. On ſe perfuadera
facilement , en voyant cette gravure,
qu'il a fallu au moins cinq planches pour
rendre ces différentes couleurs , qui font
illuſion & répandent beaucoup de gaieté
&d'agrément ſur l'eſtampe.
III.
Portraits du Roi & de la Reine , gravés
par le ſieur Briceau, par une nouvelle iné.
thode ; dans le genre de la miniature coloriée.
Ces portraits font réunis dans la
mêine eſtampe, Prix , 3 liv. AParis , chez
l'auteur , rue StHonoré , vis- à- vis i'hôtel
desAméricains .
I V.
Portraitde Bayle , gravé en médaillon &
& orné des attributs de ſes travaux ,
210 MERCURE DE FRANCE.
par M. Savart. A Paris , chez l'auteur ,
rue& près- le Petit St Antoine , au coin
dela rue Percée , & chez les marchands
d'eſtampes .
Ce portrait eſt gravé avec beaucoup de
foin , de finelle & d'effet ; il enrichit la
colletion précieuſe des Hommes célèbres
, confactés par les burins de M. Fi
quet & de M. Savart .
V.
Portraitde M. Caron de Beaumarchais,
gravé en médaillon par M. de St Aubin
d'après le deſſin de M. Cochin. A Paris,
chez Ruault , libraire , rue de la Harpe.
Prix , 1 liv. 4 fols .
V I.
:
La Marchande de noix.
La Marchande de bouquets à la guin.
guette , deux eſtampes en pendant , gravées
par M. Mathieu d'après le deſſin de
M. Beugnet ; hauteur 10 pouces &demi,
largeur 12 pouces &demi. Prix chacune
I liv . 4 f. A Paris , chez M. Beugner ,
place St Michel , maiſon de M. Vignon ,
marchand de vin . .:
12
SEPTEMBRE. 1774. 211
MUSIQUE.
I.
MLLE DE ST MARCEL a ſouvent
confacré ſa voix & ſes talens ſur le
clavecin , la guitarre & la harpe , dans
des concerts , au profit &au ſoulagementdes
captifs , des pauvres , des malades
&des prifonniers , en différentes Villes
du Royaume , où elle s'eſt acquis beaucoup
de réputation , ſuivant les témoi
gnages que lui en ont rendus les papiers
publics&des lettres honorables de pluſieurs
perſonnes eminentes dans l'Egliſe
& dans la Magiſtrature. Cette jeune &
aimable virtuoſe , fixée à Paris , où elle
a chanté autrefois au concert ſpirituel
avec ſuccès , ſe fait quelquefois entendre
dans les Eglifes aux Offices ſolem
nels.
M. Hauſbrouk , virtuoſe très- célèbre ,
connoiffant depuis long-temps les talens
de cette Demoiselle , a été curieux de
les entendre de nouveau , & plus encore
lorſqu'il a ſu qu'elle avoit eu l'honneur
de les exercer devant leurs Alteſſes
Séréniſſimes Monſeigneur le Prince de
212 MERCURE DE FRANCE.
Condé ; Madame la Ducheſſe de Bourbon
, & pluſieurs autres Princes & Princeffles
, qui lui ont témoigné la plus
grande ſatisfaction. Il a confirmé leuts
éloges , & a beaucoup engagé cette Demoiſelle
à ſe faire connoître des Amateurs
illuftres .
,
Elle donne concert chez eile tous les
Mardis à cinq heures du foir. Elle y
chante des morceaux choiſis & variés
en s'accompagnant des différens inftrumens
dont elle joue. On a ſoin de remplir
quelquefois les intervalles de la muſique
par la lecture de quelques Poéſies
fugitives que pluſieurs Auteurs ſe font
un plaifir d'y apporter.
Mademoiselle de St Marcel donne
des leçons chez elle , & en Ville , &
va ſe faire entendre chez les perſonnes
de diſtinction qui lui font l'honneur de
la demander , accompagnée de M. fon
Père.
Sa demeure est dans le Cloître Saint-
Benoît , la feconde porte cochère , à gauche,
en entrant par la rue des Mathurins.
I I. 1.
Méthode pour le violoncelle, dédiée à M.
Rigaut , phyſicien de la Marine , com
SEPTEMBRE. 1774. 213
poſée par M. Tillière , élève du célèbre
Bertau; prix , 7 liv. 4 f. A Paris ,
chez le Geur Jolivet , éditeur & marchandde
muſique de la Reine, rue Françoiſe
près la rue pavée St Sauveur , à la
Muſe lyrique & aux adreſſes ordinaires,
Cette méthode réunit les principes par
leſquels feu Bertau & M. Tilliere ſon
élève font parvenus à maîtriſer le violoncelle&
à le rendre un inſtrument propre
àexécuter non-ſeulement toutes fortesde
baſſes , mais encore des fonates & des
morceaux de chants. L'auteur de cettemé
thode s'eſt mis à la portée des amateurs.
Il leur donne dans tous les tons des leçons
pour la conduitede l'archet , le doigté, les
démanchemens , les accords & les arpèges.
Il guide en quelque ſorte ſes élèves
de poſitions en poſitions; il leur indique
enfin les procédés les plus propres à faciliter
l'exécution & à tirer de l'inſtrument ces
ſons pleins , moelleux , ſi analogues à la
voix humaine & qui donnent au violoncelle
la ſupériorité ſur tous les autres inftrumens
de baſſe. Cette méthode ſera
particulièrement utile à ceux qui , étant
privés des leçons des habiles profeſſeurs
de cet inſtrument , veulent avoir ces le
214 MERCURE DE FRANCE.
çons devant les yeux & s'épargner dans
l'étude qu'ils font du violoncelle une
Foutine longue , faftidieuſe & ordinairement
plus capable de les égater que de les
avancer.
On distribue chez le même marchand
de muſique & du même auteur un livre
de fonates eſtimées, & un recueil d'airs tirés
des intermèdes italiens & opéra-comiques
arrangés pour deux violoncelles , &
pouvant ſervirde leçons aux amateurs qui
ſe procureront la méthode que nous verons
d'annoncer.
2.
e
Ouverture de Julie , arrangée pour le
clavecin ou le forté-piano , avec accompagnement
d'un violon , ad libitum , par
M. Benaut , Me de clavecin. Prix , 2
liv . 8 f. chez l'Auteur , rue Gît le-coeur ,
la deuxième porte cochère , à gauche ,
en entrant parle Pont-Neuf ; & aux
adreſſes ordinaires de muſique.
On trouve aux mêmes adreſſes &
du même Auteur les Ouvrages ſuivans.
Pièces d'orgue , prix 3 liv, ou Mefle
en fa - majeur , dédiée à Madame de
Montmorency, Laval , Abbelle de l'Abbaye-
Royalede Montmastre.
SEPTEMBRE. 1774. 215
IIL. Recueil des Vaudevilles des Opéras
-Comique arrangés pour le clavecin ou
le forté - piano dédié à Mde la Comteſſe
d'Herainville par M. Benaut , Me
de clavecin , gravé par Madame ſom
épouſe. Prix une liv . 16 f.
:
Comput Ecclésiastique , ou tables perpétuelles
du cycle lunaire , ou nombre
d'or , des épactes , du cycle ſolaire ,
des lettres dominicales , de l'indiction
romaine , des lettres du martyrologe ,
&pour tous les jours de chaque mois
& ceux de la ſemaine ; imprimé en une
feuille. Prix , 30 f. ANantes chez Vatar
fils aîné , & à Paris chez Mérigot le
jeune, libraire quai des Auguſtins , maifon
neuve au coin de la rue Pavée.
Leçons de Langues Italienne , Espagnole
&Française.
LEfieur Borfaochini , natif de la Ville
de Sienne en Toscane, eſt connu en différens
Pays par les ſuccès avec leſquels
il a enſeigné à un grand nombre de per
ſonnes les Langues Italienne , Eſpagnole
& Françaiſe , dont il a étudié & appro-
1
216 MERCURE DE FRANCE.
fondi les principes. Il vient de ſe fixer à
Paris , où il offre aux Français & aux
Errangers ſes ſervices , avec une nouvelle
méthode qui lui eſt toute particulière
pour enfeigner ces Langues fort aifément&
en peu de temps.
Sa demeure eſt à l'Hôtel St Germain ,
chez M. Henri , rue des Fofflés-Saint-
Germain- l'Auxerrois , vis à-vis le culde
Jac de Sourdis , à Paris.
ÉCRITURE.
LE 17 Juillet le Sr Ourbelin de l'Academie
Royale d'écriture de Paris, a eu l'honneurde
préſenter au Roi untableau en ornement
de ſa compoſition , exécuté à la
plume&encrede couleur. Dans le haut,
ſe voit l'écuſſon des Armes de Sa Majeſté
&divers attributs militaires; au milieu eſt
une pièce de vers adreſſée au Roi fur fon
avénement au trône , & au bas eſt une
Minerve aſſiſe écrivant ces mots : virtutis
corona.
Le même jour , le ſieur Ourbelin a eu
l'honneur de préſenter à la Reine une
Horloge botanique ſur le ſommeil des
plantes & les veilles des fleurs: vers le
milicu
SEPTEMBRE. 1774. 217
1
milieu , dans un médaillon , ſe voit le
chiffre de Sa Majesté ſurmonté d'une,
couronne royale , au- deſſous , font des
entrelas de guirlandes de fleurs qui contiennent
une pièce de vers .
PRECIS du procédé qu'on afuivipour barrer
un des bras de la rivière de Seine
à Neuilli , & la faire paſſer toute entière
Sous le nouveau Pont.
LE bras de la Seine avoit en cet endroit
56 toiſes avant qu'on travaillât derrière
la culée du nouveau Pont , mais
par les terres qu'on y a rapportées , il étoit
réduit à 40 toiſes au commencement de .
certe campagne ; à la fin de Juillet la
rivière n'avoit plus que 14 toiſes de
largeur , au moyen d'un banc de terre ,
large de 10 toiſes & à la hauteur de
quatre pieds au deſſus du niveau de l'eau.
La rivière ainſi reſſerrée ,le courant augmentant
tous les jours en force & en
vîteffe , M. Perronet fit battre quelques
pieux en travers pour amarer les bateaux
qui amenoient de la terre , & faciliter
leur décharge dans les endroits conve-
K
218 MERCURE DE FRANCE.
۱
nables . On fit enſuite , à la tête de
l'Iſle , pluſieurs ſaignées pour déboucher
un volume d'eau qu'on a évalué à la
moitié de ce qui en paſſoit dans le
bras qu'on vouloit ſupprimer. Malgré
cette précaution , ce qui paſſoit d'eau
avoit encore affez de force pour déplacer
les terres à meſure qu'on en rapportoit.
Le 25 Juillet on fit une eſpèce
de batard-d'eau avec trois files de pieux
battus en travers de la rivière , ſur lefquelles
on contruifit un Pont de fervice
, pour faciliter la manoeuvre. Le
premier Août on y mit trois atteliers
de charpentiers pour battre des pal- planches
; ils n'en eurent pas plutôt chaffé
chacun quatre pieds , que l'eau , ſe trouvant
trop reſſerrée , les déchauſſa en affouillant
le terrein.
D'après un profil exact du fonds de la
rivière que M. Perronet fit lever , il donna
l'ordre de faire échouer des bateaux : favoir,
trois petits batelets, chargés de terre
àl'endroit le plus profond de la rivière ,
& le long du Pont de ſervice ; on y jeta
des faſcines remplies de moëllons ; après
avoir ainſi preſque dreſſé le terrein dans
le fond , on fit échouer un bateau de 9
SEPTEMBRE. 1774. 219
E
;
a
→
ゴ
را
1
toiſes de long , ce qui commença à barrer
le courant dans toute ſa largeur :
auſſi l'eau remonta-t- elle par-deſſus , &
il ſe fit en outre un courant par-deſſous
dans la partie qui étoit affouillée , &
que les batelets n'avoient pas exactement
remplie ; en moins d'une heure l'affouillement
en cet endroit étoit de 17
pieds , au lieu de 10 pieds & demi . On
continua de jeter des faſcines de 12
pieds de long , des bottes de foin remplies
de pierres , & quelques gros moëllons
ſéparément. On fit approcher un
ſecond grand bateau chargé de terre ;
on le fit échouer de champ & à côté
du premier. Comme il étoit mince , il
ſe rompit en échouant , & ſe moula
en quelque forte au profil du fond de
la rivière. L'eau ne pouvant plus paſſer
deſſus ni deſſous le premier bateau
échoué , elle remonta de deux pieds
au-deſſus de ſon niveau. On fit approcher
de nouveaux bateaux pleins de
terre que l'on déchargea derrière ceux
qu'on venoit d'échouer. Les Gardes
Suifles , commandés pour cette opération
, ne ceſſoient de jeter des fafcines ,
des bottes de foin & des moëllons
dans les endroits où il ſe formoit des
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
courans. Les atteliers des terraſſiers qui
chargoient des terres ſur les deux bords
de la rivière , venant au-devant les
unsdes autres , ſe rejoignirent en moins
de deux heures , & couvrirent de terre
les bateaux échoués. C'eſt par cette
manoeuvre rapide que M. Perranet eit
parvenu à barrer un bras de la Seine
qui étoit conſidérable .
Le Cri de la Seine , pendant la manoeuvre
• ingénieuse faite à Neuilly le premier
d'Août.
DEPUIS la naiflance des âges
Toujours libre &toujours plus fidèle à mon choix,
Jepromenois mes eaux fur les mêmes rivages ;
Qui peutdonc aujourd'hui me preſcrire des loix ?
Ne fuis-je plus cette ſuperbe Seine
t
Qui nourriffoit l'orgueil des mers !
Quel dieume captive&m'enchaîne ?
Quelle audace à mes bras oſe donner des fers !
On a donc oublié que je ſuis Souveraine !
Ledépit , le courroux ſe peignent fur mon front...
Neptune , venge moi de cet indigne affront....
SEPTEMBRE. 1774. 221
4
Mais que dis -je ! & pourquoi me plaindre ?
J'apperçoisPerronet;rienpour moi n'eſt à craindre.
Si par ſon art fublime il reſſerre mesbords ;
A fléchir devant lui s'il a pu me contraindre,
Je dois ,dans les plus doux transports ,
Applaudir la première à ſes ſavans efforts .
Oui , ſon génie inépuiſable
Par ce nouveau prodige ajoute à ma beauté
Etde mon cours antique & refpectable
Augmente encor la majeſté.
ParMile Cofſon de la Creſſfonniere.
LETTRE de M. de Voltaire à
M. Perronet.
Au Château de Fernay , 28 Juillet 17748
Vous me donnez , Monfieur , une grande envie
de prendre la poſte pour venir voir le pont de
Neuilly. Je partirais ſur le champ, ſi mes 80 ans
&mes maladies continuelles ne me retenaient . Il
eſt triſte de mourir ſans avoir vu les monumens
qui illuftrent (a patrie. Je vous remercie bien ſenfiblement
d'avoir eu la bonté de me faire voir le
deſſin de ce bel ouvrage. Je ne doute pas que le
Roi n'employe vos rares talens à de nouveaux
chef-d'oeuvres qui immortaliſeront fon fiècle &
ſon règne. Je vous prie de me compter dans le
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
grand nombre de vos admirateurs. Les estampes
me paroiflent dignes du pont. Vous m'avez pénétré
de l'eſtime & de la reconnaiſlance fincère
avec laquelle j'ai l'honneur d'être ,
MONSIEUR ,
Votre très - humble & trèsobéiflant
ſerviteur ,
VOLTAIRE , Gentilhomme
ordinaire du Roi.
QUATRAIN A LA REINE .
Vous renoncez , charmante Souveraine ,
Au plusbeaude vos revenus ;
Mais que vous ſerviroit la ceinture de Reine ?
Vous avez celle de Vénus .
Par M. le Comte de Couturelle.
VERS à M.le Moine qui travailloit au
bufte de la Reine.
Pour rendre un tel objet , moderne Praxitele ,
Les efforts de ton art ſont encor ſuperflus ;
Sans cefle il te faudroit refaire ton modèle ;
Marie a chaque jour une beauté de plus .
Par M. le Chev. de Juilly de Thomaſſin.
SEPTEMBRE. 1774. 223
LE FOURMI- LION & LA FOURMI ..
Fable.
DANSun ſable ſec & mobile ,
Fourmi -lion , au pied d'un vieil ormeau ,
Avoitcreusé ſon domicile.
Au centre de ſa foſſe , ainſi qu'en un tombeau
Sous le ſable tapis , le drôle en embuſcade ,
Depuis un mois & plus , attendoit ſon dîner.
Ungourmand va s'imaginer
Qu'ildevoit être bien malade.
Erreur. Quoilfi long-temps ne vivre que d'eſpoir ?
C'eſt un mauvais moyen pour ſe faire un bon
chyle.
D'accord. Il eſt certain qu'après telle vigile
L'animal avoit faim ; bientôt vous l'allez voir.
Au fond de ſon entonnoir ,
Le rulé , vaille que vaille ,
Tient ouverte ſa tenaille ,
Sans ſouffler , ſans ſe mouvoir .
Malheur au premier inſecte
Qui , vers l'antre du chaſſeur ,
Dirigera , ſans frayeur ,
Sa marche peu circonſpecte !
Il faut que ſon ſang humecte
Le goſier de monſeigneur.
Ocomment ſoupçonner un pareil artifice ?
Kiy
224 MERCURE DE FRANCE.
Télémaque , au détroit , au moins put dire,
«hola!
Que notre pouppe , ici , des rocs ſe garan-
>> tifle. 20
Par le bruit de ſes flots , le gouffre de Sylla
Avertifloit le fils d'Ulyfle :
Mais tout eſt calme ici , rien n'inſpire l'effroi :
Nuile croix , nul gibet , en un mot nul indice
N'y dit au voyageur : « Ami , prends garde à toi ;
>>Double le pas : mal va dans cet hofpice. >>
Aubord du gliſlant précipice
Arrive une Fourmi : l'imprudente avarice
Au même inſtant la ſtimula,
La pécore s'arrête , avance un peu , s'engage.
Oh! oh ! ( dit-elle ) on trouveroit , je gage ,
Ungros tréſor , au fond de ce trou là :
Letemps me preffe; c'eſt dommage.
Comme elle eut tenu ce langage ,
Sous ſes pieds la terre trembla.
Du fond de l'antre une grêle de pietre ,
Au même inſtant , partit , vola
Au- deſſus de l'aventurière ,
Tomba ſurelle & l'accabla.
Vains efforts pour trouver ſon ſalut dans la fuite.
L'inſecte roule au fort de l'ennemie.
On tient Madame la Fourmi :
On l'entraîne , on l'aveugle ! ha ! hé! ſeigneur
hermite ,
(Dit-elle ) un moment; reſtez coi.
SEPTEMBRE. 1774 225
J'arrive , tout exprès , pour vous faire vifite.
Si c'eſt vous offenſer , pardon : connoiflez-moi.
Avec vos ennemis n'allez pas me confondre
Jen'en fuis point , je vous jure ma foi.
Fourmi- lion fans lui répondre ,
Des deux parts lui perce les flancs ;
Se gorge , en la ſuçant , puis lance le ſquélette
Aplus d'un pied de ſa retraite ,
De peur d'effrayer les paflans.
Lecteur , la Fourmi de ma fable
C'est tout mortel infatiable
Que l'appât de l'or va tentant :
Et l'animal impitoyable
Fourmi- lion , c'eſt un traitant.
Par un Aſſocié de l'Académie
de Marseille.
BIENFAISANCE.
UN Seigneurqui tient un rang diftingué
à la Cour & à qui appartient la terre de
C.. .... fituée en Picardie , eſt dans
l'uſage depuis long- temps dedonner 200
liv. pour préfent de noces , à toutes les
filles dudit C: .. .. , lorſqu'elles n'ong
point en propriété deux mines de terre :
......
Kv
226 MERCURE DE FRANCE .
leſquelles 200 liv. font délivrées auffi- tôt
la célébration du mariage .
Tout monregret , Monfieur , en vous
annonçant cet acte de bienfaiſance , c'eſt
qu'il ne m'eſt point permis d'en nommer
l'auteur dont le nom pourroit être infcrit
auprès des Farnèſes & des Montmorencis ;
dirai -je enfin à côté du nom de l'auguſte
Princeffe que tous les Français regardent
comme leur ange tutelaire & l'aſtre de
leur bonheur.
LA GACHE fils .
ANECDOTES.
I.
Lors de la priſe de Rome par les Gaulois
, fous Brennus , les vieux Sénateurs
qui ne voulurent pas ſurvivre à la perte
de leur patrie , ſe mirent ſur le ſeuil de
leurs portes , dans leurs chaires curules ,
avec tous les ornemens de leur dignité.
Les Gaulois furent ſaiſis de reſpect &
d'admiration à la vue de ces vieillards
immobiles que quelques- uns prirent pour
autant de ſtatues. Un jeune ſoldat s'approcha
de Papirius Curfor , & le prit par
la barbe : le vieillard , indigné de l'infoSEPTEMBRE.
1774. 227
lence de ce barbare , lui donna ſur la tête
un coup du bâton d'yvoire qu'il tenoit à
ſa main : le foldat lui plongea ſon épée
dans la poitrine , & ce fut le ſignal du
carnage .
I I.
Un acteur qui venoit de Flandres , débutoit
à Paris dans le rôle d'Andronic
avec fort peu de ſuccès ; & lorſqu'il vint
à dire : Mais pour ma fuite , ami , quel
parti dois -je prendre ? un plaiſant répondit
: L'ami , prenez la poſte & retournez en
Flandre.
III.
Un Juge fit lever la main à un Teintu
rier ; comme les Teinturiers ont ordinairement
les mains noires , il lui dit :
mon ami ! ôtez votre gant. Monfieur ,
repliqua le Teinturier , mettez vos lunettes.
I V.
Un acteur qui avoit du talent , mais
une mauvaiſe prononciation & une difficulté
d'organe , débutoit à la Comédie
Françaiſe à Paris. Les avis étoient partagés;
mais quelqu'un interrogé ſur ce qu'il
en penſoit , répondit : Il est fort bon ; il
ne lui manque que la parole.
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
AVIS.
1.
Le Trésor de la Bouche.
Le fieur Pierre Bocquillon , marchandgantierparfumeur
à Paris , à la Providence , rue St Antoine
, entre l'Eglife de MM. de Ste Catherine &
la rue Percée , vis-à-vis celle des Balets , annonce
au Public qu'il a été reçu à la Commiſſion royale
de Médecine , le 11 Octobre 1773. Il continue
depuis nombre d'années , de vendre une liqueur
nommée le véritable Tréfor de la Bouche , dont il
eſt le ſeul compofiteur. La vertu de ſa liqueur eft
deguérir tous les maux de dents, tels violens qu'ils
puiſſent être; de purger de tous venins , comme
chancres , & enfin de préſerver la bouche de tout
ce qui peut contribuer à gâter les dents . Cette
liqueur a un goût gracieux à la bouche , rend
Thaleine agréable & douce , conſerve même les
dents , quoique gâtées .
L'auteur reçoit tous les jours de nouveaux fuffrages
ſur l'excellence de ſa liqueur , par nombre
de certificats que lui envoient ſans ceſſe des perfonnes
de la première diſtinction. Il y a desbouteillesà
10 , 5 , 3 liv & à 24 ſols. Il donne la
manière de s'en ſervir avec ſignature & paraphe de
fa main, & met ſes noms de famille & de baptême
fur les étiquettes des bouteilles &bouchons . Il a
mis ſon tableau à la porte de la boutique , pour
affurer la demeure au Public. Il vend auffi le tafferas
d'Angleterre pour les coupures & brûlures .
L'auteur prie les perſonnes qui lui feront l'honneur
de lui écrire d'affranchir leurs lettrCS.
SEPTEMBRE . 1774. 229
II.
Le ſieur Delac continue de peindre tous les cheveux
roux , blancs ou gris de la couleur qu'on defire
, comme noir , chatain - brun ou clais , ſans
que l'uſage de cette peinture porte aucun préjudice
, ni que par aucun frottement la couleur ſe
perde. Il arrête la chute des cheveux dans 24
heures pour ne plus tomber de la vie : en faiſant
uſage deux ou trois fois par mois de ſa compoſition
, il les empêche de grifer; il en fait revenir
où il en manque , & même où il n'en reſte pas
du tout; il ſuffit pour cela d'une bouteille au
plus qui eſt du même prix. Le prix pour la peinture
des cheveux eft de 7 liv. 4 ſols ; pour les
ſourcils & paupières , 3 liv .; pour en empêcher
la chûte , en faire venir où il en manque , 7 liv.
4fols , chaque article ; & pour les empêcher de
grifer 15 liv. Il fait auſſi tomber fans douleur les
cheveux qui avancent trop fur le front, & le poil
follet qui vient quelquefois aux femmes; le prix
eſt de 6 liv. Il fait diſparoître toutes taches de.
rouffeur & autres du viſage, fait toute forte de
pommades tant pour le luftre de la peau , que
pour effacer les rides de toute eſpèce : le prix des
deux articles eſt de 6 liv . chacun ; il compoſe une
Eau qui blanchit la peau&lui rend le veloutéde
la première jeuneſſe : le prix eſt de 7 liv. 4 fols.
Il demeure à Paris , rue Bourbon la Ville-Neu
we, entre lefieur Quinſon , perruquier , &leMar
chand de vin.
III.
Un Négociant , arrivé depuis peu de temps de
laNouvelle Orléans , capitale de la Louiſiane, a
230 MERCURE DE FRANCE.
apporté avec lui de la véritable Graiffe d'Ours
pure & naturelle , préparée ſans feu par les Sauvages:
il a vu avec plaifir que les témoignages
de toutes les perſonnes qui en font uſage , tant à
la Cour qu'à Paris , ſe réunifloient pour inſpirer
la plus grande confiance : la propriété de cette
Graifle d'Ours eſt de prévenir la chûte des cheveux
, de les nourrir au point de les faire croître
en très- peu de temps , de les épaiffir & de ſervir
réellement à leur conſervation; elle n'eſt point
compacte comme celle qu'on apporte des montagnes
de Savoie , qui eſt preſque toujours mêlée
d'ingrédiens qui nuiſent plutôt aux cheveux que
de leur faire du bien; elle eſt liquide & ne peut
ſe rancir , à cauſe de ſa pureté ; on peut en tranfporter
dans le Pays étranger ſans craindre qu'elle
perde ſa vertu.
Elle réunit la double propriété de guérir les
rhumatiſmes , en s'en frottant devant le feu le
matin & le ſoir pendant quelques jours.
La manière de ſe ſervir de cette graiſſe eſt d'en
bien enduire la racine des cheveux , le matin
avant de ſe faire coëffer , & le ſoir avant de ſe
coucher : cela n'empêche point de ſe ſervir de la
pommade pour ſon accommodage ; mais on aura
attention de continuer ſans interruption pendant
quelque temps.
Le prix des bouteilles cachetées en cire rouge
eſt de 3 , 2 , & 1 liv . 4 ſols .
Il faut s'adreſſer à Paris , à M. Delepine , concierge
à l'hôtel des Poſtes , rue Plâtrière.
A Lyon , chez Mde Veuve Riond.
AVerſailles , chez M. Deſſaubaz , rue d'Anjou,
A Poitiers , chez M. Guilleminet.
A Rouen , chez M. Griſel , bijoutier ,
AChartres , chez M. Paillart , épicier.
SEPTEMBRE. 1774. 231
A Lille , chez Lafaye , aux Armes de Soubize.
▲ Orléans , chez M. Loiſon.
V.
Nouvelles Curiofités chez Granchez ,
joaillier de la Reine , au petit Dunkerque
, quai de Conti , vis à - vis le Pont-
Neuf.
Jolies cannes de jet , dont les pommes font en
or & forment le turban.
Epées , boucles & boutons de petit deuil , d'un
goût tout nouveau.
Joli perit réveil portatif dans la poche , dont
l'effet ſe fait en le poſant près de ſa montre , commode
pour les voyageurs .
Compte - pas géométrique qui ſe porte dans
le goufiet & vous indique la quantité de chemin
que vous avez faite en vous promenant.
Petites montres en berloque qui marquent les
quantièmes , ouvrage très - délicat & cependant
folide.
Tabatieres, dites la Confolation dans le chagrin
, avec le portrait du Roi & de la Reine dans
lemême médaillon , ſupérieurement gravées.
Braſſelets , croix , prétentions , chaînes de montre&
pluſicurs autres petits ouvrages en filigrane
d'or , faits à Malthe.
Cordons de montre en cheveux , anneaux &jarretieres
pour in ettre aux doigts,en cheveux , garni
de diamans .
Baratte en fer blanc très - diligente à faire le
beurre.
Toutes les cartes géographiques des quatre
parties du monde & celles de diverſes forêts roya
232 MERCURE DE FRANCE.
les de France , foigneuſement découpées par provinces
ou cantons , colées ſur bois..
Tabatieres d'écailles avec médaillon violet
tranſparent.
Paraflols Chinois en baptifte , cirés d'une forme
fingulière & très légers. Idem , en ſatin avec franges,
telsqu'on les porte dans ce pays .
Fleurs de thé de la meilleure qualité. Idem , du
thé verd.
NOUVELLES POLITIQUES.
De Warfovie , le 6 Juillet 1774.
On affure que le Gouverneur Autrichien de
Léopol a reçu des ordres de ſa Cour pour faire fortifier
cette Place , & qu'on a déjà commencé à y
travailler.
De Dantzick , le 29 Juin 1774.
Les troupes Pruffiennes s'approchent inſenſiblementde
cette ville. Le ſecond bataillon du régiment
de la garnison de Templin entra , avanthier
, dans nos fauxbourgs. Les grands chemins
& les avenues font occupés depuis ce temps . Ona
arrèté & confiſqué quelques chariots vuides avec
leurs chevaux , parce qu'on y avoit trouvé des
facs à laine qui faitoient préſumer qu'ils avoient
ſervi à importer dans la ville des marchandiſes de
contrebande.
De Pétersbourg , le 1 Juillet 1774 .
La Cour vient de faire publier une relation
qu'elle a reçue du Prince Dolgorouki , au ſujet de
eequi s'eſt paflé dans le Cuban entre les troupes
SEPTEMBRE. 1774. 233
Ruffles & les Tartares du parti de l'ancien kan de
Crimée.
Ce général ayant été informé que les Tartares
Nogaïs , fidèles à la Ruſſie , étoient trop expolés
aux incurfions des autres Tartares du Cuban ,détacha
contr'eux le Lieutenant - Colonel Buckwoftow.
Cet Officier attaqua les ennemis & les battit
dans trois occafions différentes , quoiqu'ils fuflent
ſupérieurs en nombre. Ils abandonnèrent la ville
deCapyl. On a trouvé ſur les remparts de cette
Placetrente-quatre pièces de canon chargées , &
une grande quantité d'inſtrumens d'artillerie dans
lesmagaſins. La ville étoit déſerte. Les habitans
conſternés par la défaite des Circaffiens qu'on re
gardoit comme les plus braves des Tartares
avoient pris la fuitedans les montagnes & avoient
entraîné toutes les autres peuplades de ces quartiers.
:
De Vienne , le 4 Août 1774.
Une eſtafette arrivée des frontieres de Tranſyl.
vanie vient d'apporter la nouvelle que la paix
entre les Turcs & les Rufles a éré ſignée , le 17 du
mois dernier , par le Maréchal Comte de Roman.
zow & le Kiaya du Grand Viſir. On ne ſait encore
aucun détail de ce grand événement , & l'on ignore
les conditions du traité .
Depuis l'importante nouvelle que l'on a reçue
de la fignature de la paix entre les Turcs & les
Rufles , le 17 du mois dernier , à Budjuc- Kanarſchi
on n'a appris aucun détail ſur les ſtipulations
du traité , parce que le Général Comte de
Romanzow atrendoit , pour les rendre publiques ,
la ratification du Grand Viſir ; mais l'on préſume
, d'après les anciennes conférences , que les
conditions de la paix font , 1 l'indépendancedes
234 MERCURE DE FRANCE.
Tartares de la Crimée; 2°. la démolition d'Oc
zakow ; 3 ° . la ceſſion du Fort de Kilbourn à la
Ruffie , pour contenir les Tartares & protéger ſon
commerce ſur la Mer Noire ; 4°. , la reſtitution
de toutes les conquêtes des Ruſſes.
De Cadix , le 19 Juillet 1.774 .
On a expédié des ordres pour faire , avec célérité
, un armement pour l'Amérique Eſpagnole.
On doit y embarquer deux ou trois bataillons de
lagarniſon de cette ville. Ces ordres ont donné
lieu à pluſieurs conjectures ; mais il y a apparence
queces troupes vont remplacer celles qui font en
garniſon dans diverſes parties de l'Amérique &
qu'on a le projet de faire revenir en Europe.
De Naples , le 12 Juillet 1774-
Toutes les lettres de Malthe parlent des préparatifs
qu'on y fait pour mettre cette Iſſe en état de
défenſe. On travaille nuit & jour aux fortifications.
Toutes les batteries ſont actuellement
montées , les Côtes garnies de détachemens , &
l'on exerce continuellementles troupes réglées &
laMilice.
? De Londres , le 19 Juillet 1774.
Ona reçu par le Chevalier William Johnfon
des nouvelles fâcheuſes d'Amérique. Ilmande que
différentes Tribus d'Indiens ſont dansla diſpoſition
d'attaquer nos Colonies .
Les nouvelles reçues de l'Amérique Septentrionale
préſentent l'état fâcheux de cette Colonic.
Tout eſt dans le plus grand déſordre à Boſton & à
Salem. Les poſleſſeurs des terres , les négocians &
les armateurs ſont diviſés les uns contre les autres.
Dès que l'un de ces trois Partis propoſe un avis
SEPTEMBRE. 1774. 235
les autres forment des proteſtations. L'aſſemblée
générale n'eſt pas moins tumulteufe. Au lieu de
défendre les intérêts de la Colonie &de ſolliciter
l'ouverture du Port de Boſton , elle n'eſt occupéec
qu'à réclamer ſes droits violés par le tranſport de
ſes ſéances à Salem. Les avis ont été ſi partagés ,
ſi incertains , fi vagues , que le Gouverneur a été
forcé de diſloudre l'aſſemblée.
De Compiegne , le 21 Août 1774 .
Le Maréchal Duc de Briſſac Gouverneur de Paris
, remit au Roi , le 17 de ce mois , la liſte des
Echevins nouvellement nommés , & qu'il doit
préſenter à Sa Majesté le 4du mois prochain .
Le 26 Août Monſeigneur le Comte d'Artois
partit de Compiegne pour ſe rendre à la Fère où
ce Prince doit voir l'Ecole royale d'Artillerie ; il
ira delà à Cambray pour viſiter les fortifications
de la place , & pour paſſer en revue & voir manoeuvrer
ſon régiment de Dragons. Ce Prince
n'ayant d'autre objet dans ce voyage que ſon inftruction
, n'a amené avec lui qu'un très - petit
nombre de perſonnes. Iln'eſt accompagné que du
Comte de Maillé , premier Gentilhomme de ſa
Chambre ; du Chevalier de Crufſol , ſon Capitaine
des Gardes ; du Marquis de Polignac , ſon premier
écuyer; du Comte d'Affry , lieutenant - général
des armées du Roi , &du fieur de Vauld, maréchal
des camps & armées de Sa Majeſté.
De Paris , le 29 Juillet 1774.
Le 27 de ce mois on célébra , dans l'Eglife
de l'Abbaye Royale de Saint Denis, le ſervice ſolemnel
pour le repos de l'ame du feu Roi. Lecorps
avoit été deſcendu au caveau quelques jours après
ſa mort, ſuivant l'uſage obſervé pour les Rois qui
236 MERCURE DE FRANCE.
meurent de lapetite wérole. Mais la repréſenta
tion étoit placée ſur un magnifique carafalque ,
fous ungrand pavillon , au milieu d'une chapelle
ardente éclairée par un grand nombre de cierges.
Le Cardinal de la Roche-Aymon , Grand Aumônier
de France , avoit aſſiſté, la veille , aux vệ-
pres des Morts chantées par la Mufique du Roi &
par les religieux de l'Abbaye . Le Clergé , le Parlement,
la Chambre des Comptes, la Cour des
Monnoies , le Châtelet, l'Flection , les Corps
de Ville & l'Univerſité s'y rendirent , fuivant l'in
vitation qui leur en avoit été faite. Monfeur &
Monſeigneur le Comte d'Artois ayant pris leurs
places , enſuite le Prince de Condé , la Meſſe fut
çélébrée par leCardinal dela Roche Aymon. La
Muſique du Roi exécuta la Mefle des Morts de
Delfer & le Deprofundis du S Mathieu, maître de
demuſique du Roi en Semestre. A l'Offertoire ,
Monfieur , conduit par le Marquis de Drenx
Grand-Maître des Cérémonies , alla à l'Offrande
après les faluts ordinaires ; Monſeigneur leComte
d'Artois y fut conduit par le Sieur de Nantouiller,
Maître des cérémonies en ſurvivance du ſieur Def
granges , & le Prince de Condé , par le ſieur de
Watronville , Aide des Cérémonies. Après l'Offertoire
, l'Evêque de Senez prononça l'Orailon
Funèbre. Lorſque la Meſſe fut finie , le Cardinal
de la Roche Aymon & les Evêques de Chartres
de Meaux & de Lombez firent les encenfemens autour
de la repréſentation. Le Roi d'Armes , après
avoir jeté la Cotte d'Armes & ſon Chaperon dans
le caveau , appela ceux qui devoient porter les
Piècesd'Honneur. Le Marquis de Courtenvaux
apporta l'Enſeigne des Cent - Suiffes de la Garde ,
dont il eſt Capitaine- Colonel. Le Prince de Tingry
, le Duc de Villeroi & le Prince de Beauvau
apportèrent les Enſeignes deleurs compagnies , &
,
,
SEPTEMBRE. 1774. 237
le Duc de Noailles , Capitaine de la compagnie
des Gardes Ecofloiles , apporta celle de la ſienne.
Quatre Ecuyers du Roi portèrent les Eperons , les
Gantelets , l'Ecu & la Cotte d'Armes. Le Marquis
d'Eudreville , Ecuyer Ordinaire du Roi , faiſant
les fonctions de premier Ecuyer , apporta le heaume
timbré à la Royale. Le Marquis de la Chefnaye
de Rougemont , premier Ecuyer Tranchant
, apporta le Pannon du Roi , & le Prince
deLambelc, Grand Ecuyer de France , apporta
l'Epée Royale. Le Duc de Bouillon , Grand Chambellan
, apporta la Banniere de France ; le Duc
de Béthune , la main de Juſtice ; le Duc de la Tremoille
, le Sceptre , & le Duc d'Uzès , la Couronne
Royale. Le Ducde Bourbon , Grand- Maître de
France en ſurvivance du Prince de Condé , mit le
bout de fon Bâton dans le caveau , & les Maîtres
d'Hôtel y jetèrent les leurs après les avoir rompus .
Le Duc de Bourbon cria enfuite : leRoieftmort: &
le Roi d'armes répéra trois fois : le Roi est mort ;
prionstous Dieu pour le repos de fon ame. On fit
une priere ,& le Roi d'Armes cria trois fois : Vive
leRoi Louis XVI, ce qui fut ſuivi des acclamations
de toute l'aſſemblée ,& les trompettes fonnè
rentdansla nef. Les Princes,leClergé,les Ducs, les
Officiers & les compagnies furent enſuite traités
magnifiquement en différentes Sallesde l'Abbaye.
Le grand Aumônier bénit les tables du Grand-
Maître de France & du Parlement , & dit à la fin
durepas les grâces , après leſquelles la Muſique
duRoi chanta le pſeaume LaudateDominum,omnesgentes.
:
Le ſieur Henin , doyen des Maitres-d'Hôtel du
Roi , fit les honneurs de la table du Parlement à
St Denis , conformément aux ordres qu'il en avoit
reçus duGrand- Maître de France&fuivant l'ufage
ordinaire.
238 MERCURE DE FRANCE.
Cette pompe funèbre avoit été ordonnée par le
Duc d'Aumont , Pair de France , premier Gentilhomme
de la Chambre du Roi en exercice ,
Chevalier de ſes Ordres , & conduite par le ſieur
Papillon de la Ferté , Intendant& Contrôleur Général
de l'Argenterie , Menus - Plaiſirs & Affaires
della Cambrede Sa Majesté , ſur les deſſins du ſieur
Michel-Ange Challe , Chevalier de l'Ordre du
Roi , Profefleur de ſon Académie de Peinture ,
Deſſinateur Ordinaire de ſa Chambre & de ſon Cabinet;
& la ſculpture avoit été exécutée par le Sr
Bocciardi , Sculpteur des Menus-plaiſirs du Roi.
Description du Mausolée érigé dans l'Abbaye
Royalede Saint-Denis pour les obsèques du
feu Roi.
L'extérieurde ce Temple auguſte , conſacré depuis
pluſieurs fiècles aux tombeaux de nos Rois,
étoit tendu de deuil. Des voiles lugubres qui s'élevoientjuſqu'aux
tours , étoient traverſés , au milieu
& aux extrémités , par trois litres de velours
noir , couverts des armes&des chiffres de Sa Majeſté.
Au - deſſus de l'entrée principale s'élevoit ,
lous une vouſſure de marbre gris veiné de noir
le double écuſſon des armes de France & de Navarre
, couvert d'une couronne royale . Pluſieurs
Anges les arroſoient de leurs larmes , & les ornoient
de guirlandes de cyprès ; des termes de
bronze ſoutenoient , aux deux côtés , le couronnement
de cette vouſſure , dont les compartimens
étoient ornés de roſes antiques. Le deſſus étoit terminépar
une urne cinéraire de lapis lazuli que des
génies célestes de marbre blanc entouroient de feftons
&de branches funèbres. Les portes latérales
étoient couronnées au- deſſus du litre inférieur par
de riches encadremens de marbre gris , terminés
par des timpans , fur leſquels étoientdes lampes
SEPTEMBRE. 1774. 239
5
funéraires . Ces ornemens renfermoient des cartouches
dorés , au milieu deſquels , ſur des fonds
d'azur , les lettres initiales du nom de Sa Majesté
étoient relevées en or. Le ſombre appareil de ce
portique conduiſoit dans le camp de douleurs. Le
deuil qui l'environnoit s'étendoit juſqu'à la voûte
&renfermoit , entre des litres ornés & placés comme
les précédens , de grands & magnifiques cartouches,
foutenus pardes anges.Cesſupportsdes
armes révérées de nos Rois étoient occupés à les
ſuſpendre & à les orner de lugubres cyprès. Les
chiffres de S. M. qui les accompagnoient , renfermés
pareillement dans de riches ornemens ,
étoient , comme les précédens , relevés en or fur
des fonds d'azur , & de même ſoutenus par des
génies céleſtes qui les entouroient de rameaux
funèbres. Le camp de douleurs étoit terminé par
une grande pyramide de porphyre rouge , placée
àfon extrémité. Elle préſentoit , dans ſon ſoubaſſement
de granite gris , l'entrée du ſanctuaire
&du choeur. La forme de cette entrée , élargię par
le bas , portait le caractère confacré à ces triftes
monumens ; elle étoit couverte d'un fronton ſous
lequel on liſoit ces paroles de l'Ecriture ſainte ,
écrites en lettres d'or , ſur un fond de pierre de
Parangon :
DIES TRIBULATIONIS ET ANGUSTIE ,
DIES CALAMITATIS ET MISERIE .
Dies tenebrarum et CALIGINIS ,
DIES NEBULE ET TURBINIS.
Des degrés élevoient un focle au-deſſus de ce frond
ton , ſur lequel l'image de la mort , converte d'un
linceul , faire en marbre blanc , préſentoit d'une
main une horloge , ſymbole de la rapidité du
temps qui fuit ſans retour. Les attributs qui la ca
ractériſent étoient ſous ſes pieds , ainſi que ceux
240 MERCURE DE FRANCE.
qui diſtinguent les grandeurs des Maîtres de la
terre. Deux bas reliefs de bronze antique préſen
toient aux deux côtés , dans des enfoncemens pris
dans le ſoubaſſement , des oeuvres de miféricorde,
Deux vouſſures deſſous ces bas - reliefs renfermoient
, dans leurs profondeurs , des urnes de
marbre verd-verd , de forme antique , ornées de
bas- relief de canelures torſes & de rinceaux . Les
angles de ce ſoubaflement étoient terminés par
des colonnes iſolées de ſerpentin , avec des baſes
&des chapitaux de marbre blanc; elles portoient
des lampes de bronze doré , dont la lumière ſombre
éclairoit ce rriſte appareil. Le haut de cette
pyramide étoit terminée par une urne cinéraire
d'albâtre oriental , entouré de feſtons de cyprès
en or. Des failceaux lumineux étoient diſtribués
autour du camp de douleurs & placés au bas'des
ornemens qui renfermoient les armes & les chiffres
de Sa Majesté Louis le Bien- Aimé L'entrée
de la pyramide conduiſoit dans le ſanctuaire où
fontdéposés les précieux reſtes des cendres de nos
Rois. Leurs tombeaux étoient couverts de voiles
funèbres qui s'étendoient dans toute ſon enceinte,
& qui couvroient entierement la voûte & le
pavé. Les ſtales , fans aucuns ornemens, ſervoient
de ſoubaflement à un ordre de pilaſtres ïoniques
qui entouroient le choeur , le jubé& le ſanctuaire.
Ces pilaftres , de marbre bleu turquin , portoient
ſur un arriere-corps de marbre gris veiné de noir,
&ſéparoient les arcades des galeries qui, des deux
côtés , s'étendoient du ſanctuaire au jubé. L'entablement
de cet ordre portoit un attique de mê
me bleu turquin , dont les fonds noirs , entourés
d'hermine ſervoient d'encadrement aux armes.
&aux chiffres de Sa Majesté Louis le Bien-Aimé.
Au- deſſus du vuide des arcades , des cadres de
marbre gris , portés ſur des acrotaires de bleu
turquin
SEPTEMBRE. 1774 . 241
5
1
5
S
tarquin , renferinoient dans des cartels en or les
écullons des armes de France & de Navarre , ſous
une couronne royale : ſes ornemens étoient couverts
de rameaux de cyprès diſpolés en ſautoir,
Des nuages élevoient les Génies célestes qui fervent
de fupports aux armes de nos Rois. Les chiffres
de Sa Majesté , relevés en or , fur des fonds
d'azur , étoient également foutenus par des Anges.
Ces armes & ces chiffres , alternativement
diſtribués ſur la cimaite de la grande comiche,
fervoient de couronnement aux arcades des
galeries qui environnoient le chrur. Chacune
des arcades étoit couronnée ſur ſa clef, d'un grand
cartouche en or , au milieu duquel on voyoit une
tête de mort ailée , couverte d'un voile lacrymatoire
, en argent. De grands rideaux noirs , coupés
par desbandes d'hermine , fortoient des ailettes
de leurs archivoltes. Ces voiles lugubres étoient
retrouffés par des nooeuds & des cordons à glands
d'or , ſous les impoftes , & découvioient la profondeur
des galeries qui environnoient le choeur ,
dans leſqueles étoient des gradins qui formoient
un amphithéâtre tendu de noir. Chacun des pilaftres
portoit des gaines d'améthiſte , cannelées &
ornées de guirlandes de laurier en or ; elles fervoient
de baſes àdes lances chargées de trophées
& de dépouilles militaires. Deux corps de balultrades
de bronze doré , dont les pilaſtres & les
platte-bandes étoient de marbre noir , renfermoient
cinq degrés qui ſéparoient le choeur du
fanctuaire &conduiſoient à l'autel . Les gradins ,
faits en bronze , étoient ornés d'entre lacs , de
rofettes& de fleurs de las dorées , & fervoient de
baſe à un riche rétable qui renfermoit trois bas reliefs
, dans des cadres de vermeil Un focle de
bronze doré , orné de compartimens à feuillages,
portoit entre trois rangs de lumières , char-
L
242 MERCURE DE FRANCE.
gées d'écuflons aux armes de France , une croix de
vermeil enrichiede pierres précieuſes. La corniche
de l'arière-corps du rétable , foutenue par des cobonnes
de bronze , ſoutenoit des vaſes en argent
chargé de girandoles garnies d'une très-grande
quantitéde feux , qui s'unifloient au premier cordonde
lumière, quientouroit l'enceinte du choeur.
Les Vertus paiſibles & héroïques qui ont toujours
été chéries du Monarque , figurées par la Fradence
, la Juſtice , la Force & la Tempérance ,
étoient repréſentées par des femmes diftinguées
chacunepar ſes attributs. Ces figures , enfermées
dans de riches cartels dorés , étoient en relief &
relevées en or , ſur un fond d'azur. De ſemblables
encadremens préſentoient , au-deſſus du jubé , la
Paix & la Clémence. Au- deſſous ſur les arriereorps
, entre les pilaftres , des cartels en relief
portoientdes écuflons en or , couverts des armes
de France. Leurs ornemens étoient terminés par
un cercle de lumières. Les gaines qui couvroient
chacundes pilaftres de l'ordre ïonique qui entouroir
le chooeur ſoutenoient chacune au bas des trophées
, trois girandoles couvertes de faiſceaux de
lumières. Les pilaſtres de la balustrade du jubé ,
au-deſſus de la porte de l'entrée du Choeur , élevoient
chacun des gerbes de feux. Le plafonddes
ſtales portoit le premier litre de velouts noir , par.
femé de fleurs de lis en or&de larmes en argent.
Des écuflons ſuſpendus àune guirlande d'hermine,
préſentoient les armes & les chiffres de Sa
Majeſté. Le deſlus de ce litre formoit la baſe d'un
cordon de lumières , foutenu ſur des fleurs de lis ,
en relief& en or. La friſe de l'entablement ionique
portoit le ſecond litre. Sur la cimaife de la
corniche, des branches ſaillantes & des girando.
lesplacées ſur l'à plomb des pilaſtres , formoient
leſecond cordon de lumières. Le troisième étoit
SEPTEMBRE. 1774 243
!
élevé ſur la corniche de l'attique , au deſſous du
dernier litre orné , comme les précédens , d'écufſons
tuſpendus à des feſtons d'hermine. Ce litre
renfermoit& terminoit , à ſon extrémité , la décoration
de cette poinpe funèbre. Au milieu de ce
triſte appareil s'élevoit un monument conſacré à
l'éternelle mémoire de très - grand , très - haut ,
très- puiſlant & très - excellent Prince Louis le
Bien-Aimé , Roi de France & de Navarre. Cet
édifice,dont le plan formoit un parallélogramme,
préſentoit un temple isolé , dont le ſolide , de verd
antique , étoit élevé fur fix degrés de ferpentin de
canope. Quatre grouppes de cariatides , faites en
marbre de Paros , dont les fronts étoient couverts
de linceuls & de voiles funèbres , exprimoient la
plus grande douleur ; elles paroifloient recueillir
leurs larmes dans des urnes l'acrymatoires. L'extrémité
inférieure de ces figures éroit terminée
en gaine. Elles portoient chacune ſur leur tête un
chapiteau d'ordre ïonique , couvert d'entre - iacs
qui formoient des corbeilles , ſur leſquelles pofoitun
entablement orné de quatre frontons. Les
deux qui couronnoient les parties latérales , portoient
chacun ſur leur fond, un carreau , couvert
de fleurs de lis , ſur lequel étoient poſés la couronre
royale , le ſceptre &la main de Justice ,
accompagnés de branches de cyprès. Au-deſſous
de ces ornemens , ſous le larmier qui formoit la
corniche , deux tables de jaſpe renfermoient ces
paroles des faintes Ecritures. La première du côté
del'Evangile:
DEFECERUNT SICUT FUMUS DIES MΕΙ ;
Celle du côté oppofé:
;
Plal . 101 , V. 4.
PERCUSSUS SUM UT FENUM ,
ET ARUIT COR MEUM :
Pfal . 101 , v. 5.
Lij
244 MERCURE DE FRANCE.
Les deux autres placées en face de l'autel & de la
principale éntrée , préſentoient les armes de France
ſous une couronne royale , en relief& en or.
Sur ces tontons s'élevoit un amortiflement orné
de rinceaux & de feſtons de laurier , en or. Cer
amortiflement qui couronnoit ce monument, fervoit
de baſe à un grouppe de femmes éplorées ,
repréſentant la France & la Navarre. Aux angles
de cet édifice , quatre cippes funéraires , faits de
tronçons de colonnes de jaſpe fanguin , ſervoient
de baſe àdes faifceaux de lances liées avec des
écharpes , auxquels étoient ſuſpendus des trophées
militaires. Leurs extrémités élevoient fur
le fer d'une lance une triple couronne de lumieres.
Le plafond de ce mauſolée formoit une vouſſure
ovale , dans les compartimens de laquelle éroient
des roſes en or & des guirlandes de cyprès. Des
lampes ſépulcrales éclairoient & terminoient l'extrémité
des frontons aux quatre côtés de cet édifice.
Les fix degrés qui élevoient le ſoubaffement,
formoient fix cordons lumineux qui ceignoient &
entouroient le bas du catafalque. Une urne d'or ,
placée au centre de ce monument,portoit ſur deux
de ſes faces des médaillons qui préſentoient les
traits de Louis le Bien-Aimé. Ce farcophage étoit
couvert d'un étique, ſur lequel le poële royal étoit
développé ; un carreau de velours noir , orné de
franges & glands en argent , portoit la couronne
denos Rois ſous un crêpe de deuil qui deſcendoit
jufqu'au bas du ſarcophage. Les ſceptres & les
honneurs poſés près de la couronne terminoient
cette repréſentation. Une crédence étoit placée
devant le mauſolée , fur laquelle on avoit déposé
le manteau royal & les armes de Sa Majefté. La
banniere de France en velours violet, ſemée de
fleurs de lis d'or & ornée d'un molet à franges
d'or , étoit élevée dans le ſanctuaire , avec le
SEPTEMBRE. 1774. 245
B
pannondu Roi , d'étoffe bleue , pareillement ſemé
de fleursde lis ſans nombre & bordé d'un moler
à franges d'or. Ces bannieres étoient portées fur
des lances garnies de velours , entourés de crêpes.
Le catafalque étoit couvert d'un grand & magnifique
pavillon , ſuſpendu à la voûte du Temple ,
dont le couronnement formoit une coupole ovale,
élevée ſur un amortiflement couvert de velours
noir , parfemé de fleurs de lis brodées en or , coupé
fur les avant- corps par des bandes d'hermine.
Le plafond , traverſé d'une croix de moire d'argent
, portoit quatre écuflons en broderie aux armes
de France. Deflous ces pentes fortoient quatre
grands rideaux de velours noir , couverts de
fleurs de lis en or , & de larmes en argent , partagés
par des bandes d'hermine. La chaire du
Prédicateur étoit placée près des ſtales du côté de
l'Evangile; elle étoit revêtue , ainſi que l'abatvoix
qui lui fervoit de couronnement , de velours
noir , orné de franges & de galons d'argent.
La Ville de Paris , préſidée par le Maréchal Duc
de Briflac , a fait célébrer jeudi 4 Août , un Service
folemnel pour le feu Roi . L'Evêque de
Meaux a officié pontificalement. Un grand nombre
de Prélats , & plus de deux mille perſonnes
ont affiſté à cette cérémonie. L'Abbé Rouſlean ,
chanoine de Chartres , Prédicateur ordinaire du
Roi , a prononcé l'Oraiſon funèbre , qui a été
reçue avec tranſport. Si la fainteté du lieu n'avoit
point arrêté les applaudiflemens , on auroit
vu renouveler ce que 1Abbé de Boilmont a éprouvé
à l'Académie Françoiſe. Il n'y a pas de bon &
fidèle ſujet du Roi qui n'ait entendu avec admisation
& attendritlement un discours on l'Abbé
Rouffeau retrace toute la vie de Louis le Bien-
Aimé. La Ville a fait à l'Orateur toutes les inf
246 MERCURE DE FRANCE.
tances poſſibles pour qu'il permit que l'Oraifon
funèbre fût imprimée; mais le Public a appris avec
le plus grand regret que l'Abbé Roufleau ne s'étoit
pas encore rendu aux voeux de tous ceux qui
l'ont entendu .
NOMINATIONS .
Le Roi a nommé Chambellan de Monseigneur
le Comte l'Artois , ſur la demande de ce Prince ,
le Marquis de Gerbeviller qui a eu l'honneur de
faire ſes remerciemens à Sa Majefté.
Le Roi a nommé ſon Ambaſladeur auprès du
Roi de Suéde le Comte d'Uſſon , qui a eu l'honneur
de faire les révérences à Leurs Majestés & à
la Famille Royale. Il a été préſenté au Roi par
le Comte de Vergennes , miniftre & fecrétaire
d'état , ayant le département des affaires étrangères.
Le Baron de Cadignan , Gentilhomme de la
Chambre de Monfieur & Colonel - commandant
de la Légion de Lorraine , a été nommé par le
Roi , fur la demande de Monfieur , premier Fauconnier
de ce Prince.
Le 6 Aoûr , le ſieur le Noir , Maître des Requêtes
fit ſes remerciemens au Roi & à la Famille
Royale pour la place d'Intendant de Lunoges , à
laquelle Sa Majesté l'a nommé.
Le Marquis de Courtonne a eu l'honneur de
remercier le Roi & la Famille Royale pour la
place de Cornette de la première compagnie des
Moufquetaires , à laquelle Sa Majesté l'a nommé.
Le Prince Louis de Rohan ayant prié le Roi de
le diſpenſer de retourner à Vienne , Sa Majesté a
nommé ſon Ambafladeut extraordinaire en cette
Cour le Baron de Breteuil , qui a eu l'honneur de
faira ſes remerciemens à Leurs Majestés & à la
Famille Royale. Il a été préſenté au Roi par le
SEPTEMBRE. 1774. 247
ا
F
F
ComtedeVergennes , miniftre& fecrétaire d'état,
ayant le département des affaires étrangères.
Le 24 d'Aoûr , le Duc de la Vrilliere , miniftre
&ſecrétaire d'état , alla , de la part du Roi , redemander
les ſceaux au fieur de Maupcou. Sa Majeſté
ena diſpoſé en faveur du fieurHuueedeMiromeſnil
, ancien premier Préſident du Parlement de
Rouen. Le 28 du même mois , le ſieur Hue de
Miromeſnil a prêté ferment entre les mains du
Roi.
Le 24 d'Août , le Roi a nommé contrôleur-général
de ſes finances le ſieur Turgot , ſecrétaire
d'état ayant le département de la Marine ; & , le
26 , Sa Majesté l'a nommé miniſtre d'état , & en
certe qualité le ſieur Turgot a afliſté au Confeil.
Sur la démiſſion du ſieur Turgot de la charge
de fecrétaire d'état de la Marine , Sa Majesté en
a pourvu le ſieur de Sartine , conſeiller d'état &
ci-devant lieutenant général de police. Le 28
Août , le ſieur de Sartine a prêté ferment entre les
mains du Roi.
Le Roi a rétabli en faveur du ſieur Moreau ,
premier conſeiller de Monfieur & bibliothécaire
de la Reine , l'une des deux places d'hiſtoriographe
de France , créée anciennement par LouisXIV
pour les deux hommes de lettres qu'd chargea
d'écrire l'hiſtoire de fon règne: le fieur Moreau
a cu l'honneur de faire les remerciemens au Roi ,
&d'être préſenté à la Reine ainſi qu'à la Famille
Royale.
Le Comte de la Billarderie d'Angivilliers , cidevant
Gentilhomme de la Manche des Princes ,
aeu l'honneur de faire ſes remerciemens au Roi
pour la place de directeur général des bâtimens
àlaquelle Sa Majesté l'a nommé. Il a eu aufli
T'honneur d'être préſenté à la Reine & àla Famille
Royale.
248 MERCURE DE FRA NCE.
Le ſieur le Noir , maître de srequêtes & intendant
de Limoges , a eu l'honneur de faire ſes remerciemens
au Roi , & d'être préſenté à la Famille
Royale pour la place de lieutenant- général de Police
de Paris , à laquelle Sa Majesté l'a nommé.
PRÉSENTATIONS .
Le is Août , Madame préſenta au Roi la Duchefle
de Caylus , nommée pour l'accompagner à
laplace de la Comteſſe de Guiche.
Le ſieur de Bellecombe , Brigadier des armées
du Roi , commandant - particulier de l'Ifle de
Bourbon , a eu l'honneur d'être préſenté au Roi ,
à la Reine & à la Famille Royale par le ſieur Turgot,
fecrétaire d'état , ayant le département de la
Marine.
Les Députés des Etats de Corſe ont eu l'honneur
d'être admis , le 21 Août , à l'audience du
Roi. Ils ont été préſentés à Sa Majesté par le
Comte de Muy , miniſtre & fecrétaire d'état ,
ayant le département de la Guerre , & conduits
par le ſieur de Nantouillet , maître des cérémonies.
NAISSANCE.
La Duchefle de Luynes eſt accouchée d'une
fille.
MORTS.
Etienne-René Potier de Gévres , Cardinal-Prétre
de la Sainte Egliſe Romaine , du titre de Ste
Agnès- hors- les-murs , ancien Evêque Comte de
Beauvais , Vidame de Gerberoy , Pair de France ,
Commandeur de l'Ordre du St Eſprit , Albé commendataire
des Abbayes royales de Notre-Damed'Ourfcamp
, St Vincent de Laon , St Etienne de
Caën & St Lambert- Lieflies , eſt mort à Paris dans
SEPTEMBRE. 1774. 249
5
la 78° année de fon âge , étant né en 1697. Il
avoit été nommé à l'abbaye d'Ourfcampen 1720;
à l'évêché de Beauvais en 1728 ; élevé à la PourpreRomaine
en 1756 , & avoit été fait Commandeur
de l'Ordre du St Eſprit en 1758. Il s'étοιτ
démis de ſon évêcné en 1772 .
Jacques Etienne Marthe , fils de feu Jacques-
David Comte de Cambis , brigadier des Armées
du Roi , eſt mort à Paris dans la neuvième année
de fon âge.
Claude-Gabrielle de Bouthillier , épouſe de
Mathieu de Bafginat , Baron de la Houze , che
valier profès de l'Ordre de St Lazare , & chevalier -
honoraire de l'Ordre de Malthe, miniſtre piénipotentiaire
du Roi auprès des Princes & du Cercle de
la Baſle- Saxe, eſt morte à Paris .
Jean - Arnaud de la Garrigue , maréchal des
camps & arinées du Roi , chevalier de l'Ordre
royal & militaire de St Louis, eſt mort à Paris ,
dans la sue année de fon âge.
Jean George d'Ehault de Malaviller , brigadier
des armées du Roi , colonel du régiment de Toul,
du Corps royal de l'Artillerie., eſt mort à Greno
ble , le 2 Août , âgé de 71 ans .
Marie Fillot de la Tour de Bontemps , veuve
du ſieur Balzac de Saint- Pau , eſt morte dans fa
Terre de Donzac , généralité d'Auch , dans la
cent neuvième année de ſon âge. Elle n'avoit au
cune infirmité & n'avoit jamais été ni ſaignée ni
puigée. Elle est morte même par un accident.
Elle est tombée dans le feu , s'eſt bleſlée à la tête &
afaitdes efforts inutiles pour éviter de ſe brûler.
Philiberte- Thérele Guyet , Comtefle de Louan ,
veuve de Jérôme Comte de Chamillard , maréchal
des canips & armées du Roi , eſt morte à Paris
, âgée de quatre- vint deux ans .
1 Etienne le Bague , veuve de Jean Rollot de
Beauregard , chevalier de l'Ordre royal& mila250
MERCURE DE FRANCE.
taire de St Louis , prévôt de l'hôtel royal des Invalides
, eſt morte à Caën , dans la quatre-vingtquinzième
année de lon âge.
LOTERIES.
Le cent ſoixante-troiſième tirage de la Loterie
de l'hôtel - de- ville s'eſt fait , le 26 Juillet , en la
manière accoutumée. Le lot de cinquante mille
liv . eſt échu au No. 14382. Celui de vingt mille
livres au Nº. 2143 , & les deux de dix mille ,
aux numéros 13898 & 15292.
Le tiragede la loterie de l'Ecole royale militaire
s'eſt fait le s d'Aoûr. Les numéros ſortis de la roue
de fortune ſont 71 , 39 , 52 , 3 , 2. Le prochain
tirage le fera les de Septembre.
TABLE.
PIECES FUGITIVES en vers& en proſe , page
Les deux Voyageurs , conte ,
Epître à M. de Voltaire , en lui envoyant la
Roſière ,
Réponſe de M. de Voltaire ,
Vers à M. l'Abbé de Boiſmont ,
Fpître à M. François de Neuf Château ,
Le Boeuf & l'Alouette , fable,
La Philoſophe rendue à la raiſon , conte
ibid.
12
15
ibid.
16
18
20
Le vrai Plaifir , 41
Epîrre à une Mère ſur ſon Fils , 44
Le Sommeil du Méchant , 48
Epithalame ſur le mariage de M. Tieflon , 49
Envoi , ٢٥
Sur le règne de Louis XVI , Sonnet , ibid.
Vers au ſujet des écrits qui paroiflent ſur le
nouveau règne , 51
1
La Riviere & le Ruifleau , 52
SEPTEMBRE. 1774. 251
い
Vers à Mde la Baronne de Princen , 54
Explication des Enigmes & Logogryphes , ibid.
ENIGMES ,
LOGOGRYPHE ,
Chanton ,
NOUVELLES LITTÉRAIRES ,
Lettres à Eugénie ſur les Spectacles ,
Mémoire ſur les contre- coups ,
Dictionnaire pourl'intelligence des Auteurs
claſſiques ,
Eflai philoſophique ſur le corps humain ,
Oraiſon funebre de Louis XV par M. de
Gery ,
55
57
59
61
ibid.
74
73
76
89
Hiſtoire de France juſqu'au règne de Louis XIV , 90
Syllabaire des Pauvres ,
Mémoires ſecrets
Louis XIII ,
د contenant le règne de
92
93
98
102
La Théorie du Jardinage ,
La Pratique du Jardinage ,
Hiſtoire naturelle des différens Oiseaux ,
Oraiſon funèbre de Louis XV par M. l'Abbé
de Boiſmont ,
Ode aux Poëtes du temps ,
OEuvres de Chaulieu ,
Antilogie & fragmens philoſophiques ,
Pièces d'éloquence qui ont remporté le prix ,
&c.
Abrégé d'Astronomie ,
Elémens de Géométrie-pratique ,
106
120
125
139
146
ibid.
150
Oraiſon funèbre de Madame de Lorraine ,
par M. Bexon , ISI
Oraifon funèbre de Louis XV par M. l'Evêque,
de Senès , 153
Eraſte ou l'ami de la Jeuneſſe , 162
Anecdotes chinoiſes , &c. 163
Elémens de Chirurgie , 166
Traité des Maladies inflammatoires , 168
Nouveau Dictionnaire hiſtorique , 169
252 MERCURE DE FRANCE.
Le Vindicatif , 170
Dictionnaire de la Noblefle , 175
ACADÉMIE ,
179
SPECTACLES , Opéra , 190
Comédie Françoiſe , 198
Début, 204
Comédie Italienne , 205
ARTS , 206
Manufacture de porcelaine de Sève , ibid.
Gravures , 208
Muſique , 211
Leçons de Langues italienne , &c. 215
Ecriture , 216
Précis du procédé ſuivi pour barrer un des
bras de la rivière de Seine , à Neuilli , 217
Le Cri de la Seine , 220
Lettre de M. de Voltaire à M. Perronet , 221
Quatrain à la Reine , 222
Vers à M. le Moine , ibid.
Le Fourmi-lion & la Fourmi , fable , 225
Bienfaiſance , 225
Anecdotes , 226
AVIS , 228
Nouvelles politiques , 232
Mauſolée à St Denis , 238
Nominations , 7 246
Préſentations , Naiflance , Morts , 248
Loteries , 250
APPROBATION.
FAAII lu, par ordre de Mgr leGarde des Sceaux ,
le volume du Mercure du mois de Septemb. 1774,
& je n'y ai rien trouvé qui m'ait paru devoir en
empêcher l'impreffion .
AParis , le 30 Août 1774.
LOUVEL.
De l'Imp. de M. LAMBERT , rue de la Harpe.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères