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1765, 07, vol. 1-2, 08-09
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28.20 Mo
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887
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Texte
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
JUILLET 1765.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Cockin
Stivesinv.
1900
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis-à- vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques .
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , Imprimeur rue Dauphine
Avec Approbation & Privilége du Roi
Chez
THE NEW YOUR
PUBLIC LIBRARY
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1905
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eſt chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne
,
Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreſſer
francs de port , les paquets & lettres
pour remettre, quant à la partie littéraire ,
àM. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raison de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est- à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pour feize volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. Dг
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure . Cette collection eft compofée de
cent huit volumes. On en prépare une
Table générale , par laquelle ce Recueil
fera terminé ; les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pieces pour
Le continuer.
?
Cove
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET 1765 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LETTRE à M. DE LA PLACE , Auteur
du Mercure.
' AI l'honneur de vous envoyer , Monfieur,
quelques lettres fort intéreffantes dans leur
genre , & que vous pouvez regarder comme
manufcrites , parce que c'eft le feul exemplaire
qui foit à Paris , & peut-être qui y
fera . Je les crois dignes de la curiofité du
Public , & je ferai toujours charmé de
A iij
MERCURE DE FRANCE.
trouver les occafions de vous donner des
preuves des fentimens avec lefquels , &c.
A Paris , le 26 May 1765. –
N***
LETTRES de M. le Pafteur VERrnes à
M. J. J. ROUSSEAU , avec les réponſes
1765.
AVERTISSEMENT.
IL
parut ,
il
y
a quelque
temps
, une
brochure
anonyme
intitulée
, Sentimens
des
Citoyens
. C'eſt
un
libelle
ſcandaleux
,

l'on
fait
dire
à M.
J.
J.
Rouffeau
des
abfurdités
qu'il
n'a
jamais
dites
, &
l'on
lui
impute
des
horreurs
dont
je
n'aurois
pas
même
ofé
foupçonner
qu'il
fe
fût
rendu
coupable
. Cette
piéce
infâme
excita
tellement
mon
indignation
, que
je
ne
voulus
pas
en
fouiller
ma
bibliothéque
. On
jugera
par
-là de
ma
furprife
, lorfque
j'appris
que
M.
Rouffeau
me
l'attribuoit
dans
une
lettre
imprimée
&
publiée
à Paris
. Je
lus
cette
lettre
; elle
me
parut
fi mal
écrite
, le
fondement
de
l'accufation
qu'elle
renfermoit
me
fembla
fi
abfurde
, &
j'accordois
fi peu
JUILLET 1765. ཉ
1
l'accufation elle - même avec le caractère
de M. Rouffeau , que je ne doutai point
que ce ne fût quelqu'un , plus encore de
fes ennemis que des miens , qui , fous fon
nom , nous attaquoit l'un & l'autre. Cependant
quelques phrafes des notes dont le
libelle eft accompagné , & les injures par
lefquelles M. Rouffeau a répondu dans fon
dernier ouvrage , à la manière honnête
dont j'avois parlé de lui , me donnant lieu
de croire qu'il pouvoit être l'auteur de
cette lettre , je pris le parti de lui écrire ,
convaincu que fi , dans un de ces inftans
où la paffion maîtrife l'homme le plus fage ,
il s'étoit laiffé aller à une action , dont un
méchant même auroit de la peine à ne pas
rougir , il fe hâteroit de donner une rétractation
auffi publique que l'injure l'avoit
été . Je n'ignorois pas , il eft vrai , qu'il n'eft
que trop de gens qui fe plaifent & ſe forcent
à demeurer en fufpens fur un jugement
téméraire , dont ils s'avouent intérieurement
la fauffeté , & qu'une juſte
rigueur , exercée fur foi-même, eft au- def
fus des âmes ordinaires , qui ne foupçonnent
pas feulement qu'après l'innocence
il n'eft rien de plus beau que l'aveu de fes
fautes ; mais comment fe perfuader que
M. Rouffeau ne fût pas capable d'un effort
au- deffus des petites âmes ? On verra que
A iv
MERCURE DE FRANCE.
je me fuis trompé fur fon compte , & cependant
je me fais gré de mon erreur.
Puifque j'ai parlé dans cet avertiffement
des injures que m'a dit M. Rouffeau dans
fes lettres de la Montagne , je fuis tenté de
rompre le filence que j'avois deffein de
garder fur cet article. Je n'ai pas dû m'offenfer
de ce qu'il m'appelle un barbouilleur
de papier ; il faut que , felon lui , cette
épithète foit honorable , puiſqu'il ſe l'eft
donnée à lui- même. « On ne vit de la vie
» un pauvre barbouilleur de papier devenir
» pour fon malheur un homme auffi impor-
» tant " . ( 1 ) Quand il m'a accufé d'avoir
abjuré mon chriftianifme en attaquant le
fien , ( 2 ) je me fuis rappellé que lorsqu'il
avoit parlé plus férieufement & avec plus
de fang-froid , il avoit dit : « Ceux quijugentpubliquement
mon chriftianifme, mon-
» trent feulement l'efpéce du leur ; & la
»feule chofe qu'ils ontprouvée, eft qu'eux &
» moi n'avons pas la même religion ( 3 ) ».
Il y auroit eu de l'injuftice à le prendre
dans fes plus grands accès d'humeur pour
connoître la vraie manière de penfer. Il
nous a lui-même averti que « l'homme le
( 1 ) Lettres de la Montagne , page 290 , édit,
d'Amft. in- 8°.
( 2 ) Ibid. page 82.
( 3 ) Ibid. pag. 25.
JUILLET 1765. 9
و ر »plusjufte,quandileftulcéré,voitrare-
» ment les chofes comme elles font. ( 4 ) ».
Enfin , lorfqu'il m'a traité de calomniateur
public ( 5 ) , j'aurois été vivement
affecté de cette injure , fi je n'avois pas
vu clairement qu'il falloit la mettre fur le
compte de fa mémoire , qui ne lui a pas
rappellé ces mots du troifiéme tome d'Emile
, page 116 ( 6 ) , « je m'attendris aux
» bienfaits de Dien , je le bénis de fes
dons , mais je ne le prie pas ; que lui
demanderois- je ? &c. » ? Ce qui prouve
que fa mémoire le fert très - mal , c'eſt
qu'en faifant la note , où il m'accufe de
l'avoir calomnié , il ne s'eſt pas fouvenu
que ce qu'il difoit dans le texte même
donneroit lieu à lui faire le reproche dont
ور
(4 ) Lettres de la Montagne , pag. 3 .
( 5 ) Ibid , pag. 171 la note.
( 6 ) Edit. d'Amft. in - 12 . J'avois cité ce paffage
mot pour mot dans mes lettres fur le chrif
tianifme de M. Rouſſeau , édit . de Genève , p . 81 ,
& je prie que l'on fafle attention que tout ce que
j'ai dit a ce fujet porte uniquement fur la partie
i de la prière , qui a pour objet les demandes que
l'on doit faire à Dieu . Je n'ai rien reproché à
M. Rouffeau fur les autres actes de la prière , tels
que l'adoration , l'action de graces , la réfignation
à la volonté de Dieu , &c . Ne ferois - ce point , au
moyen de cette équivoque , qu'il fe feroit cru en
droit de crier à la calomnie ?
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
2)
ور
il paroît fcandalifé , s'il ne lui avoit pas
encore été fait. En général fur toutes ces
injures je m'en fuis tenu à cette décifion
de M. Rouffeau lui - même. « Monfeigneur ,
je me plains que vous m'accabliez d'injures
, qui , fans nuire à ma caufe , atta-
» quent mon honneur , ou plutôt le vôtre ;
» c'est ainsi qu'on fe tire d'affaire , quand
» on veut quereller & qu'on a tort » ( 7)
Et dans l'avertiffement de fes lettres de
la Montagne , « M'échauffer eût été m'a-
» vilir ( 8 ) ».
LETTRE de J. J. ROUSSEAU au Libraire
DUCHESNE à Paris.
A Motiers , le 6 Janvier 1769%
JE vous envoie , Monſieur , une piéce
imprimée & publiée à Genève , & que je
vous prie d'imprimer & publier à Paris ,
pour mettre le Public en état d'entendre
les deux Parties , en attendant les autres
réponfes plus foudroyantes qu'on prépare
à Genève contre moi. Celle - ci eft de
M. Verues, Miniftre du faint Evangile &
(7 ) Rép. à M. l'Arch. p. 94
( 8 ) Avera, des teu , de la Mont. p. 3-
JUILLET 1765 If
pafteur à Céligny : je l'ai reconnu d'abord
à fon ftyle paftoral. Si toutefois je me
trompe , il ne faut qu'attendre pour s'en
éclaircir ; car s'il en eft l'auteur , il ne
manquera pas de la reconnoître hautement,
felon le devoir d'un homme d'honneur &
d'un bon chrétien ; s'il ne l'eft pas , il la
défavouera de même , & le Public faura
bientôt à quoi s'en tenir.
Je vous connois trop , Monfieur
, pour
croire que vous vouluffiez imprimer une
piéce pareille , fi elle vous venoit d'une
autre main ; mais puifque c'eft moi qui
vous en prie , vous ne devez vous en faireaucun
fcrupule. Je vous falue de tout mon
coeur.
ROUSSEAU .
PREMIERE lettre de M. le Pafteur VER
NES à M. J. J. ROUSSEAU.
MONSIE ONSIEUR ,
On a imprimé une lettre fignée Rouf
feau , dans laquelle on me fomme en
quelque manière , de dire publiquement
A vi
32 MERCURE DE FRANCE.
fi je fuis l'auteur d'une brochure intitulée ,
Sentimens des Citoyens : quoique je doute
fort que cette lettre foit de vous , Monfieur
, je fuis cependant tellement indigné
du foupçon même qu'il paroît qu'ont quelques
perfonnes , relativement au libelle
dont il y eft queftion , que j'ai cru devoir
vous déclarer que non- feulement je n'ai
aucune part à cette infame brochure , mais
que j'ai par tout témoigné l'horreur qu'elle
ne peut qu'infpirer à tout honnête homme.
Quoique vous m'ayez dit des injures dans
vos lettres écrites de la Montagne parce que
je vous ai dit fans aigreur & fans fiel. que
je ne pense pas comme vous fur le chriftianifme
, je me garderai bien de m'avilir
réellement par une vengeance auffi baſſe
qué celle dont des gens , qui ne me connoiffent
pas fans doute , ont pu me croire
capable. J'ai fatisfait à ma confcience en
foutenant la caufe de l'évangile , qui m'a
paru attaqué dans quelques - uns de vos
ouvrages ; j'attendois une réponſe qui fût
digne de vous , & je me fuis contenté de
dire , en vous lifant , je ne reconnois pas- là
M. Rouffeau. Voilà , Monfieur , ce que
j'ai cru devoir vous déclarer ; & pour vous
épargner dans la fuite de nouvelles lettres
de ma part , s'il paroît quelque ouvrage
JUILLET 1765. 13
anonyme où il y ait de l'humeur , de la
bile , de la méchanceté , je vous préviens
pas là mon cachet.
que ce n'eft
J'ai l'honneur d'être ,
MONSIEUR ,
Votre très-humble & très-obéiffant
ferviteur , J. VERNES.
Genève , le 2 de Février 1765 .
RÉPONSE de M. J. J. ROUSSEAU .
J'AI ' A 1 reçu , Monfieur , la lettre que vous
m'avez fait l'honneur
de m'écrire le 2 de
ce mois , & par laquelle vous défavouez
la piéce intitulée
Sentimens des Citoyens.
J'ai écrit à Paris pour que l'on y fupprimât
l'édition que j'y ai fait faire de cette pièce.
Si je puis contribuer
en quelqu'autre
manière
à conftater votre défaveu , vous n'avez
qu'à ordonner. Je vous falue , Monfieur
, très-humblement
.
J. J. ROUSSEAU.
A Motiers , le 4 Février 1765.
14 MERCURE DE FRANCE.
SECONDE lettre de M. le Paſteur
VERNES.
J'AVOUE , Monfieur , que je ne reviens
point de ma furprife. Quoi vous êtes
réellement l'auteur de la lettre qui précéde
le libelle , & des notes qui l'accompagnent
? Quoi ! c'eft vous de qui j'ai été
particuliérement connu , & qui m'alfurâtes
fi fouvent de toute votre eftime , c'eſt vous
qui non - feulement m'avez foupçonné
capable de l'action la plus baffe , mais qui
avez fait imprimer cet odieux foupçon !
C'est vous qui n'avez point craint de me
diffamer dans les pays étrangers , & , s'il
eût été poffible , aux yeux de mes concitoyens
, dont vous favez combien l'eftime
doit m'être précieufe ! Et vous me dites ,
après cela , avec la froideur d'un homme
qui auroit fait l'action la plus indifférente ,
j'ai écrit à Paris pour que l'on yfupprimât
l'édition que j'y ai fait faire de cette pièce.
Si je puis contribuer en quelque autre manière
à conftater votre défaveu , vous n'avez
qu'à ordonner. Vous parlez fans doute ,
Monfieur , d'une feconde édition , car la
première eft épuifée . Et par rapport au
JUILLET 1765.
défaveu , ce n'eſt pas le mien qu'il s'agit
de conftater ; je l'ai rendu public , comme
vous m'y invitiez dans votre lettre au Libraire
de Paris : j'ai fait imprimer celle
que j'ai eu l'honneur de vous écrire. Mon
devoir eft rempli ; c'eſt à vous maintenant
à voir quel eft le vôtre : vous devriez regarder
comme une injure fi je vous indiquois
ce qu'en pareil cas feroit un honnête
homme. Je n'exige rien de vous , Monfieur
,fi vous n'en exigez rien vous-même.
J'ai l'honneur d'être , & c,
Genève , le 8 de Février 176 5.
REPONSE de M. J. J. ROUSSEAU.
DE peur , Monfieur , qu'une vaine
attente ne vous tienne en fufpens , je vous
préviens que je ne ferai point la déclaration
que vous paroiffez efpérer ou defirer
de moi. Je n'ai pas befoin de vous dire la
raifon qui m'en empêche : perfonne au
monde ne le fait mieux que vous.
Comme nous ne devons plus rien avoir
à nous dire , vous permettrez que notre
correfpondance finiffe ici . Je vous falue,
Monfieur , très -humblement.
A Motiers ,le 15 Février 1765o
16 MERCURE DE FRANCE.
TROISIEME lettre de M. le Pafteur
VERNES.
JE terminerois volontiers une correfpondance
qui n'eft pas plus de mon goût que
du vôtre, fi vous ne m'aviez pas mis dans
l'impoffibilité de garder le filence. Le tour
que vous avez pris pour ne pas donner
une déclaration qui me paroiffoit un fimple
acte de juftice la plus étroite , & que
par- là même je ne croyois pas devoir exiger
de vous ; ce tour , dis -je , eft fans doute
fufceptible d'un grand nombre d'explications
: mais il en eft une qui touche trop
à mon honneur pour que je ne doive pas
vous demander de me déclarer pofitivement
fi vous foupçonneriez encore que je
fois l'auteur du libelle , malgré le défaveu
formel que je vous en ai fait publiquement
? Je n'ofe me livrer à cette interprétation
, qui vous feroit plus injurieu fe
qu'à moi ; mais il fuffit qu'elle foit poffible
pour que je ne doute pas de votre empreffement
à me dire fi je dois l'éloigner
abfolument de votre penfée . C'eft- là tout
ce que je vous demande , Monfieur ; ce
fera enfuite à vous à juger s'il vous conJUILLET
1765 . 17
vient de laiffer à la phrafe dont vous vous
êtes fervi , une apparence de faux-fuyant ,
ou de marquer nettement dans quel fens
elle doit être entendue. Ce qu'il y a de
certain , c'eft que je ne crains point de
vous voir fortir du nuage où vous ſemblez
vous cacher.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Genève , le zo de Février 1765.
RÉPONSE de M. J. J. ROUSSEAU .
LAphrafe dont vous me demandez l'explication
, Monfieur , ne me paroît pas
avoir deux fens. J'ai voulu dire , le plus
clairement & le moins durement qu'il eft
poffible , que , nonobftant un défaveu auquel
je m'étois attendu , je ne pouvois
attribuer qu'à vous feul l'écrit défavoué ,
ni par conféquent faire une déclaration
qui , de ma part , feroit un menfonge. Si
celle- ci n'eft pas claire , ce n'eft affûrément
pas ma faute , & je ferois fort embarraffé
de m'expliquer plus pofitivement. Recevez
, Monfieur , je vous fupplie , mes trèshumbles
falutations.
J. J. ROUSSEAU.
A Motiers , le 24 Février 1765.
18 MERCURE DE FRANCE.
QUATRIEME lettre de M. le Pafteur
VERNES.
ONSIEUR ,
La lumière n'eft affûrément pas plus
claire que l'explication que vous me donnez.
Si c'eſt par ménagement que vous
aviez employé la phrafe équivoque de votre
précédente lettre , c'eft par la même raifon
que j'avois écarté le fens dans lequel vous
me déclarez qu'elle doit être prife. Il reſte
à préfent d'autres ténèbres que vous pouvez
feul diffiper. Si , comme il paroît par
votre dernière lettre , vous étiez fermement
réfolu de me croire l'auteur du libelle ; fi
Vous entreteniez au dedans de vous cette
perfuafion avec une forte de complaifance ,
pourquoi m'aviez- vous invité vous- même
à reconnoître hautement cette pièce ou à
la défavouer ? Pourquoi aviez-vous laiffe
croire qu'il étoit poffible que vous fuffiez
dans l'erreur à cet égard ? Pourquoi aviezvous
dit ,fije me trompe , il ne faut qu'attendrepours'en
éclaircir ? Pourquoi aviez- vous
ajouté que lorfque j'aurois parlé , le Public
fauroit à quoi s'entenir ? Tout cela n'étoit- it
JUILLET 1765. 19
qu'un jeu de votre part ? ou bien auriezvous
été capable de former le noir projet
d'ajouter une nouvelle injure à celle que
vous n'aviez pas craint de me faire par
une odieufe imputation ? C'eft à regret ,
Monfieur , que je me livre à une conjecture
qui vous deshonoreroit fi elle étoir
fondée ; je ne me réfoudrai jamais à penfer
mal de vous qu'autant que vous m'y forcerez
vous-même . Ce n'eft pas tout. Si mon
défaveu n'a fait fur vous aucune impreffion
, pourquoi donc avez- vous ordonné
au Libraire de Paris de fupprimer votre
édition du libelle ? Pourquoi , comme je
l'ai fça de bonne part , avez vous écrit à
un homme d'un rang diftingué , qu'ayant
été mieux inftruit , vous ne m'attribuiezplus
cette piéce ? Je vous le demande ; eft- il
poffible de vous trouver en cela d'accord
avec vous-même ? Si de nouvelles raifons ,
plus décifives que celle que vous avoit fournie
mon prétendu fty le paftoral , qui eft la
feule que vous ayez alléguée , & dont le
ridicule vous auroit frappé fans fon air de
farcafme qui a pu vous féduire ; fi , dis-je ,
de nouvelles raifons ont arrêté ces premiers
mouvemens de juftice , que la droiture
naturelle de votre coeur avoit fait naître
pourquoi ne m'expofez - vous pas ces raifons
avec cette franchiſe & cette candeur
20
MERCURE
DE FRANCE
.
qu'annonce en vous votre belle déviſe ,
vitam impendere vero ? Ce filence ne donnera-
t-il point lieu de croire qu'il eft des
cas où vous aimez à mettre un bandeau
fur vos yeux ; où la découverte de la vérité
coûteroit trop à certain fentiment , fouvent
plus fort
que l'amour que l'on l'on a pour elle ?
Voyez donc , Monfieur , quel eft le parti
qu'il vous convient de prendre. Pour moi ,
loin de redouter l'expofition des motifs qui
vous empêchent de vous rendre à mon
défaveu ,je fuis très - curieux de les apprendre
, ne pouvant pas en imaginer un feul.
Je vous demande de vous expliquer à cet
égard avec toute la clarté poffible & fans
aucun ménagement , tant je fuis convaincu
que vous ne ferez par- là que confirmer le
jugement de toutes les perfonnes dont je
fuis connu , qui dirent , en lifant ma première
lettre , que j'aurois dû me taire fur
une imputation qui tomboit d'elle -même &
ne pouvoit faire tort qu'à fon auteur . Je
reçois bien volontiers , Monfieur , vos
falutations , & je vous prie d'agréer les
miennes.
Céligny , le premier de Mars 176 5.
N.B. M. Rouffeau n'a pas cru fans doute
qu'il lui convît de répondre à cette
dernière lettre , il n'eft pas difficile
JUILLET 1765. 21
d'en imaginer la raifon . Je ne caractériſe
point fon procédé à mon égard , mais
qu'il me foit permis d'ajouter un mot.
Lorfque M. Rouffeau , dans une lettre qui
parut il y a quelques jours , a défavoué
l'ouvrage intitulé des Princes , a- t- il penſé
avoir acquis le droit d'être cru fur fa parole
, en refufant aux autres la juftice qu'il
demande pour lui-même ?
LES deux Chats blancs , fable.
DIFFIFEFRÉREENNS de moeurs & d'efprits
Deux chats vivoient dans un même logis ,
Tous deux vêtus d'une femblable hermine ,
Et blanchis à la Jean-Farine.
L'un fobre autant que délicat
Réfervé fur la nourriture ,
>
Faifoit d'un morceau fa pâture ,
Et ménageoit fon eftomac.
Bon vivant l'autre , & né pour la dépenfe ;
Ne cherchoit qu'à lefter fa panfe
De rogatons ou tranches de fin lard ,
Qu'en dépit du Chef de cuifine ,
11 efcamotoit avec art ,
Et qu'il croquoit à la fourdine.
Or , en un cas ,
Où fentant certains embarras
22
MERCURE
DE FRANCE
.
De confcience ,
( Car elle parle au plus coquin ) ,
Il ferepr ochoit un larcin
Digne du fouet , finon de la potence.
Pour éviter aucuns éclats
Notre pendard détala vîte ,
! Pour les gages laiffant au gîte
Frère Jean près du feu qui prenoit fes ébats ;
Et ne foupçonnoit nulle chofe.
On s'apperçoit du vol , on informe la caufe :
Sur le rapport d'un jeune enfant
L'auteur du vol eſt un chat blanc ;
A celui-ci chacun imputa le dommage ,
Ce devoit être lui ! fans tarder davantage >
On relance à grands coups le minet innocent
Qui réclame contre l'outrage ,
· Et jure en vain qu'on fe méprend.
Evitez de porter même habit qu'un méchant.
Par M.l'Abbé D. FR.
JUILLET 1765. 13
TRADUCTION fingulière , conte.
U N Notaire , appellé Carnot ,
Bon homme , s'il en fût , habile homme en
pratique
A bien dreffer un acte ; entendant la fabrique ;
La forme d'un contrat ; de latin , pas un mot ,
Avoit un Clerc dans fon étude
Qui trouvant le métier trop ſervile & trop rude ,
Se tourna du côté de l'Eglife ; & voulant
Obtenir des degrés ; à Navarre , en Licence ,
Devoit foutenir theſe , & par reconnoiffance
Au Notaire penfa devoir honnêtement
En faire paffer une. Il eſt bon de vous dire ,
Que l'apprenti Docteur à Chartres étoit né.
Maître Carnot , fort étonné ,
En parcourant d'abord cette thefe , de lire
A la fin Clericus Carnotenfis.... vraiment !
J'entends cela , dit- il , tout couramment i
Oui , Clericus n'a pas befoin de commentaire
Carnotenfis , rien n'eft plus clair ;
Clerc de Carnot , voilà tour le mystère :
L'aimable enfant ! ... quel caractère ?
Il fe fouvient toujours d'avoir été mon Cler c!
Par M. GANEAQ.
A iv,
24
MERCURE
DE FRANCE.
Avx faux & aux véritables amans , épître.
CHACUN HACUN offre de tendres voeux :
Par-tout le flambeau d'amour brille ;
On ne voit que des amoureux ,
Et l'efpéce en tous lieux fourmille.
Mais il eft peu d'amans heureux ,
Faute d'obferver la méthode
Que fuivoient nos galans ayeux ;
Et que nos zéphirs à la mode
Penfent mieux favoir que Chaulieu ,
D'après Ovide & la Nature ,
D'après La Sufe & Villedieu :
Je pourrois citer R........
Qui connoît bien , je vous aſſure ,
Les mystères du petit Dieu.
Que fon nom fiéroit en ce lieu }
Celui -là fait# la tablature .
Qu'à Rambouillet donna , Voiture ,
Et qu'à Sceaux dictoit Maléfieux .
Je n'en ferai pas cru , je gage :
Tel joli - coeur , en me lifant ,
Me prendra pour un innocent
Qui ne connoît rien à l'ufage ,
Au goût , au bon ton d'à préfent.
C'et
JUILLET 1765. 25
C'eſt bien à lui de nous apprendre ,
Dira quelque banal amant
A traiter un commerce tendre...
Ainfi , le Marquis à grands airs
N'admet qu'au rôle de Léandre
Les feux , les foupirs & les fers ,
Langage de chevalerie ,
Et les menus propos divers
De la fine galanterie
Qu'il relégue à la Comédie :'
On ne veut plus d'amour en vers:
Tant pis , il feroit plus aimable
Si l'on aimoit comme autrefois.
Meffieurs , par vos nouvelles loix
L'amour fera-t- il plus durable ?
Plus vif ? votre bruyant bonheur
Intéreſſe-t'il mieux le coeur ?
Je n'en crois rien ; mais je vous céde
Ces droits fripons qu'un art coquet
Prend fur une Agnès qu'on obféde
Par le gallon & le plumet.
Je conviendrai même d'un fait ;
Que mainte femme ridicule ,
Eprife d'un pompeux caquet ,
Bien plus volontiers capitule
Aux attaques d'un Jodelet ,
Qu'aux mouvemens d'un feu difcret ;
Vol. I. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Que Racan , Lafare & Tibulle
Savoient ménager en fecret.
Mais vous devez au feul caprice
Les vains progrès de vos defirs :
Sans le coeur l'amour n'eſt qu'un vice ,
Enfant des dangereux loifirs :
> Vous n'aimez Philis , ni Clarice
Non , vous n'aimez que vos plaifirs.
Pour vous qu'un fentiment fincère ,
Loin du vain fafte de la Cour ,
Anime d'un plus pur amour
Près d'une timide Bergere :
Montrez- lui toute la douceur ,
Et la franchife & la candeur
D'une paffion moins faillante ;
Dans une impatience lente
Efpérez d'une fage ardeur
L'heureux fuccès de votre attente.
Jamais tyran , jamais grondeur ,
Soyez l'ami de votre amante ;
Auffi jaloux de fon honneur
Que vous le feriez de fon coeur ,
D'un efprit plein de confiance ,
Verfez vos fecrets dans fon fein :
Soutenez votre intelligence ;
Dans le Public , fans préférence ,
Contraignez & l'oeil & la main :
N'exigez qu'à titre de grace
JUILLET 1765 . 27
Ja plus journalière faveur :
Evitez ce jargon feigneur ,
Qu'un petit- maître plein d'audace
Affecte en infolent vainqueur.
Plus d'une belle , au fond de l'âme ;
Surprise par des libertés
Que fouvent le haſard réclame ,
Murmure & gémit des bontés
Que fur des fens déconcertés
Arrache une indiſcrette flamme :
Mais le pas franchi , l'on s'y tient ,
Moins par tendreffe que par crainte ;
Un nouveau concurrent furvient....
S'il impofe moins de contrainte ,
S'il fait vouer par le reſpect , "
Par de doux foins , par le myſtère ,
L'hommage d'un feu circonfpect ;
Croyez qu'il faura bien mieux plaire
Qu'un tranfport fougueux & fufpect.
Chez Mars l'éclat de la victoire
Fait la couronne des héros :
En amour la plus douce gloire ,
Le vrai triomphe de Paphos ,
C'eft de cueillir dans l'innocence
Des myrthes au lieu de lauriers .
La trompette eft pour les guerriers ;
Pour les amans c'eſt le filence.
Par M. de BERNOI , Secrétaire Perpétuel de
l'Académie des Belles - Lettres de Montauban,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
SUR un babillard infatigable qui dit la
meſſe avec une affectation & une lenteur
fingulière.
SUR UR ce qu'à haute voix Pliftène dit l'office ,
Et tout le plus qu'il peut prolonge le ſervice :
On a tort de vouloir glofer.
Je crois que c'eft lui faire injure
De prétendre qu'il veut fe fingulariſer :
Ce qu'il en fait n'eft , chofe fûre ,
Que pour le plaifir de caufer,
Par un Enfant de Choeur.
TRADUCTION de GELLERT , par M. le
B. D. S. P. âgé de fept ans.
L'HISTOIRE DU CHAPEAU. Liv, I.
LE premier qui d'une main adroite
inventa le chapeau , l'ornement des homportoit
fon chapeau en clabaud ;
les bords en étoient rabattus , & néanmoins
il favoit le porter de façon que le
chapeau lui donnoit un certain air.
JUILLET 1765. 29
Il mourut, & laiffa à fa mort le chapeau
rond à fon plus proche héritier..
L'héritier ne fachant manier commodément
le chapeau rond , réfléchit & hafarde
enfin de retrouffer deux bords, enfuite
fe fait voir au peuple. Le peuple s'arrête
de furprife & s'écrie : c'eft maintenant
que le chapeau fied bien.
Il mourut & laiffa le chapeau retrouffé
à fon plus proche héritier .
L'héritier prend le chapeau d'un air d1e
mécontentement : je vois bien , dit- il , ce
qui y manque. Sur cela il relève prudemment
le troifiéme bord. Ho ! s'écria le
peuple celui - ci a de l'efprit : voyez ce
'un mortel inventa ; c'eſt lui qui illuftre
fa patrie .
qu
İl mourut & laiffa en héritage le chapeau
à trois pointes.
Le chapeau n'étoit fûrement plus auffi
propre : comment pouvoit- il l'être en effet,
paffant déja par la quatrième main ? L'héritier
le fait teindre en noir, afin d'inventer
quelque chofe : l'heureuſe idée ! s'écria la
ville perfonne n'a porté fa vue auffi loin
que celui- ci ; un chapeau blanc étoit la
chofe du monde la plus ridicule : du noir ,
mon ami ! du noir ! c'eft- là ce qui convient.
Biij
30 MERCURE
DE FRANCE
.
Il mourut & laiffa à fa mort le chapeau
noir à fon plus proche héritier.
L'héritier le porte chez lui , & méditant
fur ce qu'il étoit fort ufé , trouve , à
force de penfer , le fecret de le paffer fur
une forme , & après l'avoir broffé dans de
l'eau chaude , il lui rend fon premier luftre
; il le borde même d'un cordon , &
fort dans cet état . Tout le monde s'écrie :
que voyons-nous ? Sont- ce des fortiléges ?
Un chapeau neuf ! O pays fortuné où le
préjugé & l'ignorance difparoiffent ! Il eſt
impoffible de furpaffer ce grand génie en
fait d'invention.
Il mourut & laiffa à fa mort le chapeau
retourné à fon plus proche héritier .
L'invention , en rendant les artiſtes célèbres
, tranfmet leurs noms à la postérité
la plus reculée. L'héritier détache le cordon
, le remplace par une treffe d'or , relève
le chapeau par un bouton & l'enfonce de
côté. Le peuple , en l'appercevant , fe culbute
de joie. C'eft à préfent que l'art eft
monté à un degré fupérieur ! il n'y a qu'à
lui ſeul , s'écria - t - il , que l'efprit & la
raiſon font tombés en partage ! les autres
ne font rien en comparaifon de lui.
Il mourut & laiffa à fa mort le chapeau
bordé à fon plus proche héritier , & chaque
JUILLET 1765 . 3x
fois la mode inventée fut imitée dans tout
le
pays.
Fin du premier Livre.
la fuite ,
Ce que le chapeau devint par
je le dirai dans le fecond livre. L'héritier
ne lui laiffa jamais la première forme : fon
extérieur fe renouvella toujours ; le cha-'
peau en lui - même refta vieux : & pour
dire en un mot , il arriva du chapeau comme
de la Philofophie.
le
* INSCRIPTIONS nouvelles de M. le Chevalier
DE JUILLY-THOMASSIN , pour
la flatue du Roi , qui doit être érigée à
REIMS avec les attributs des Arts & du
Commerce.
C'EST
IV INSCRIPTION .
' EST ce Roi , peuple heureux , dont tes
voeux font la gloire ,
Ton amour les plaifirs , & ta grandeur la loi :
C'est lui qui dans la paix fait , malgré la victoire ,
Étre encor plus héros qu'aux champs de Fontenoi.
* L'Auteur en avoit déja fait trois qui ont parudans
différens Mercures.
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
V.
Ce monument digne des Dieux
Ne confacre point ſa vaillance :
Ce triomphe et plus glorieux ,
C'est celui de fa bienfaiſance.
V I.
"
L'amour du peuple érige un trophée à l'amour
De fon Prince , qu'il aime autant qu'il eſt aimable
:
L'amour du Prince doit confacrer à fon tour
A l'amour de fon peuple un monument fen
blable .
Amor amori
VII.
Tel eft ce Père de la France :
Que fon afpect a de douceur !
Sous les traits de la bienfaifance
La bonté voile fa grandeur ;
Son amour prête à la puillance
Toutes les vertus de fon coeur.
Qu'aux dieux notre reconnoillance
Egale ce Roi bienfaiteur !
VIII.
Aux champs de Fontenoi tout cédoit à ſes armes ;
Dans le fein de la paix tout rit à ſes regards :
Louis dans les combats eſt le Dieu des allarmes ;
Et vainqueur défarmé, c'eft le Dieu des beaux arts !
JUILLET 1765. 33
A la belle TROYENNE , qui vouloit que
je fiffe fon portrait fur le champ.
COME
OMMENT fe pourroit- il que , parlant d'abon
dance ,
Sur vos traits , fur votre vertu ,
Ma mufe avec mon coeur , fi-tôt d'intelligence ,
Fit votre portrait impromptu ?
Comment peindre d'abord tant d'efprit , tant
d'appas ?
Oui , la chofe eft fi mal- aifée ,
Que même , à tête repofée ,
Apollon n'y fuffiroit pas :
Ou du moins croiroit- il , Eglé , vous faire injure ;
S'il n'y rêvoit long-tems dans le Sacré Vallon.
Un moment fuffit- il pour faire la peinture
Des talens de Minerve & des yeux de Junon ?
Par le même.
Bv
34
MERCURE DE FRANCE .
SUR un baifer. Air : Eft- il de plus douces
JE
odeurs ?
E ne defirois qu'un baiſer ,
Tu me l'as laiffé prendre.
Mais , Iris , c'étoit m'abuſer :
Je meurs de te le rendre.
A-t-on joui d'un tel bonheur ,
C'eſt un feu qui dévore :
Comment réſiſter à l'ardeur
De t'embraffer encore ?
Par le même:
BOUQUET à Mde DE L... pour le 29 Mai,
le jour de Sainte BONNE , fa fête.
C'EST EST la fête de Sainte Bonne
On dit qu'elle est votre patronne :
Vous lui reffemblez fürement :
Recevez- en mon compliment .
Car c'eft , fans offenfer perfonne ,
Chofe rare que femme bonne ;
Et l'être de nom & d'effet ,
Eft un phénomène complet.
Par M. l'Abbé G...
JUILLET 1765 . 35
A Mlle DE L.... pour le même jour.
NON ,vous n'êtes pas toujours bonne ,
Donc je conclus , fans nul détour ,
Que vous n'avez pas pour patronne
La Sainte qu'on fête en ce jour.
Mais dans les faftes de Cythère ,
Que je parcourois ce matin ,
Je lifois en gros caractère
Que l'amour fut votre parrein ;
Et que , ce qu'on croira fans peine ,
*
Aglaé fut votre marraine.....
Voulant à l'envi vous traiter ,
D'une manière favorable ,
Ils prirent foin de vous doter
Du don de plaire & d'être aimable.
* L'une des trois Grâces.
Par le même.
B vj
36
MERCURE
DE
FRANCE
.
VERS d'un Chambellan de SA MAJESTÉ
IMPÉRIALE , à Mlle ROZALIE * , qui
avoit joué à VIENNE fucceffivement les
rôles de DIDON , de PHEDRE & de
MÉROPE.
LA
A Vertu , pour mieux nous plaire ,
S'embellit de tes talens.
Ton efprit , ton caractère ,
Lui prêtent des agrémens .
Quand tu nous peins fur la Scène
Phèdre , Mérope ou Didon ,
On te prend pour Melpomene ,
Ou pour une autre Clairon.
Ta démarche intéreffante ,
Ton gefte noble & flatteur ,
Et ta voix attendriffante ,
Subjuguent le fpectateur.
Reçois , jeune Rofalie ;
Ce tribut du fentiment ,
Et pardonne à mon génie ,
Qui l'exprime foiblement !
* C'est la même Actrice qui parut au Théâtre Frangois
au mois de Février 1759 , & dont les talens développés
ont juftifié l'éloge qu'en fit dans ce temps M. de
Marmontel , alors chargé du Mercure de France.
JUILLET 1765. 37
A Madame la Préfidente de G ***
*
DE
E l'âge heureux des agrémens
Le plaifir eft la grande affaire ,
Il en remplit tous les momens ,
Et l'on fait tout lorfqu'on fait plaire.
Sans aucun fecours étranger ,
Régnant par fa propre puiſſance ,
La beauté feule fait ranger
Les coeurs fous fon obéillance.
Mais fi l'on joint à tes attraits
Un efprit inftruit & folide ,
Et qu'on cache ces dons parfaits
Sous un dehors fimple & timide ;
Lorfque l'on fait lire & goûter
Les vers de Voltaire & d'Horace
Qu'on fait juger & confronter
Ceux de l'Ariofte & du Taffe :
Avec ce goût & ces talens ,
Lorfque l'on fait être modefte ,
Ses traits font encore plus puiffans *
Efprit , favoir , beauté céleste ,
Vous enchaînez les fentimens.
Par le M. DE V.....
38 MERCURE
DE FRANCE.
TROISIEME lettre à Madame D......
fur L'AMITIÉ.
Vous
ous me demandez , Madame , pourquoi
les réflexions du célèbre Saint- Evremont
fur l'amitié vous paroiffent fi naturelles
, tandis qu'au fentiment des cercles
où vous vous trouvez , elles ont tout l'air
d'un fyftême métaphyfique. C'eft que votre
coeur eft droit , noble & fenfible , & qu'un
coeur comme le vôtre eft une chofe trèsrare
aujourd'hui . Vous ne deviez pas
craindre de vous faire cette réponſe. Il
faut , fur cet article fur - tout , favoir fe
rendre juftice à foi- même & s'en faire un ,
plaifir. Votre amour-propre à cet égard ne
fauroit jamais être que l'interprète du fentiment
& le témoin de la vertu. Les beaux
efprits de vos cercles en ont un qui devroit
rougir fans doute de fes contraftes avec le
bon fens & la probité ; mais nous fommes
dans un fiécle où l'on fe pique de perfiffler
l'un & l'autre , & de ne point comprendre
ce qu'on craindroit de pratiquer. La Raifon
moderne n'a ni les lumières ni les principes
de l'ancienne ; elle parle le langage de
JUILLET 1765. 39
nos moeurs , & celles- ci lui permettent de
tout ofer.
Pour vous faire oublier , Madame , les
inepties de ces perfiffleurs , j'ai fort à propos
à vous communiquer deux ou trois
beaux traits d'amitié. S'ils font d'un genre
moins héroïque que ceux de Pylade &
d'Orefle , ils prouvent auffi , avec autant
d'évidence que de pathétique , que les
maximes de M. de Saint-Evremont ne font
des idées métaphyfiques que pour une raifon
fans fentiment.
"
"
Voiture, bel efprit du fiécle de Louis XIII,
& le premier en France qui l'ait été , avoit
pour ami intime l'Abbé Coftar , autre
bel efprit de fon temps , très- eftimable ,
mais moins célèbre . Dans un befoin preffant
d'argent il lui écrivoit ainfi : « Je
perdis hier tout mon argent , & deux
» cens piftoles au- delà , que j'ai promis de
» rendre dès aujourd'hui . Si vous les avez ,
» ne manquez pas de me les envoyer ; fi
vous ne les avez pas , empruntez- les.
» De quelque façon que ce foit , il faut que
» vous me les prêtiez , & gardez- vous bien
» de fouffrir que queiqu'autre vous enlève
» fur la mouftache cette belle occafion de
» me faire plaifir . J'en ferois fâché pour
» l'amour de vous. Comme je vous connois
, vous auriez de la peine à vous en
و د
-
3
40 MERCURE DE FRANCE.
"
» confoler bientôt. Afin d'éviter ce malheur
, vendez plutôt ce que vous avez ....
» Vous voyez comme l'amour eft impé-
" rieux. Je prends un certain plaifir à en
» ufer de la forte avec vous , & je fens bien
» que j'en aurois encore un plus grand fi
» vous en ufiez ainfi avec moi ; mais vous
» êtes trop poltron. Jugez s'il ne faut pas
» que je m'affure bien de vous.....Je don-
» nerai ma promeffe à celui qui m'appor-
» tera votre argent. Bon jour
""
ود
" .
Coftar lui répondit : « J'ai une extrême
joie d'être en état de vous rendre le
petit fervice que vous defirez de moi.
Jamais je n'euffe penfé qu'on eût tant
» de plaifir pour deux cens piftoles . Après
» l'avoir éprouvé , je vous donne ma parole
» que j'aurai toute ma vie un petit fond
» tout prêt aux occafions où vous en aurez
affaire..... Ordonnez -moi donc hardi-
» ment ce qu'il vous plaira. Vous ne ſau-
» riez prendre tant de plaifir à me com-
» mander,que j'en aurai à vous obéir.Néan-
» moins , quelque foumis que je fois , je
» me révolterai fi vous voulez m'obliger à
prendre une promeffe de vous ».
"3
Que penfez - vous , Madame , de ces
deux lettres , ou plutôt du fentiment qui
les a dictées ? Quelle aimable confiance
dans Voiture ! Quelle activité , quelle
JUILLET 1765 : 4r
nobleffe dans la générofité de Coftar ! Ce
font là les traits d'une amitié vraie & de
deux amis véritables ; vous en êtes enchantée
, mais peut-être fans en être furpriſe.
Ces procédés font en effet fi fimples & fi
naturels , ils doivent coûter fi peu à l'amitié
, qu'il fuffiroit de porter le nom d'ami
pour en être capable . Cependant, Madame,
& voilà pour le coup de quoi vous étonner ,
fi vous regardez autour de vous , à peine
connoiffez - vous quelqu'un qui foit prêt à
les imiter. Les agréables , à qui vous les
citericz , vous diroient même gravement ,
ou du ton du perfifflage en vérité ! ce
Coftard eft un homme inimitable.
C'eft , comme je vous l'ai déja dit , que
la vertu & le ſentiment ne font plus dans
nos moeurs ; c'eft que l'intérêt perfonnel
eft aujourd'hui le reffort principal de la
façon de penfer des hommes. On s'affocie,
on fe lie , on s'appelle réciproquement
amis ; mais cette dénomination n'a de
cauſe & de fignification que celles que leur
donnent l'ufage du monde & l'intérêt particulier.
N'a -t- on plus befoin de tel , que l'on
appelloit hier fon ami , ou ce tel eft- il au
contraire dans le cas de réclamer celui qui
ce matin encore lui faifoit mille proteftations
d'amitié ? La liaiſon finit à midi. On
42 MERCURE DE FRANCE.
a tout- d'un- coup des affaires qui
des affaires qui ne permettent
pas de fe voir comme à l'ordinaire ;
on eft toujours difpofé à obliger & à rendre
les fervices les plus importans , mais
on eft au défeſpoir de n'avoir que de la
bonne volonté. Bientôt on ceffe de ſe voir ,
& l'on fait de part & d'autre de nouvelles
liaifons , qui n'ayant point de nouds plus
folides , s'altérent & fe détruifent comme
les premières ; & c'eft dans ces amitiés
fucceffives que confifte la fociété actuelle
du monde , & que les hommes paffent leur
vie. M. Helvétius raifonnoit fans doute
d'après ce tableau de notre fiécle , lorfqu'il
a dit , que l'amitié n'étoit qu'un effet de
l'amour-propre , & que nul n'étoit ami que
pour foi-même.
Quelle idée devons-nous donc nous former
des âmes & des coeurs qui compofent
la fociété ? Qu'est- ce donc que ce monde ,
en apparence fi humain , fi poli , fi officieux
, fi prévenant & fi fociable ? Hélas !
Madame , c'eſt l'antipode de la bonne foi.
Toutes les vertus de fentiment y fubiffent
la loi de l'Oftracifme ; les dehors feuls y
font en honneur , & plus ils trompent ,
plus ils font exaltés. Un véritable ami n'y
eft tout au plus qu'un lilliputien que nous
appercevons à peine avec le télescope.
Non , Madame , on ne peut compter
JUILLET 1765. 43
aujourd'hui fur aucune liaiſon . Les inti
mités qui paroiffent les plus effectives font
détruites en un inftant par ce même inté
rêt qui les avoit formés ; & fouvent elles
finiffent par des procédés réciproques qui
révoltent la nature & dont les bienféances
ne rougiffent pas. Une difgrace , une adverfité
fait difparoître l'amitié & même
les attentions les plus ordinaires.
Ces bienséances , que l'on ofe appeller
le lien de la fociété , divifent alors les coeurs
& les efprits , & leur defpotifme eft fi
tyrannique , qu'elles ne permettent past
qu'on foit poli à l'égard d'un ami difgracié.
Il y auroit de l'indécence à s'affecter
fenfiblement pour lui ; ce feroit fe donner
unridicule inexcufable, & dégénérer en mifantrope
des moeurs philofophiques de fon
fiécle . On craindroit d'ailleurs de fe compromettre
, de fe reffentir des difgraces de
cet ami & de fe culbuter foi- même avec
lui. La prudence apparemment ne dicte
point de courir ces rifques ! Il eſt beau
d'être ami , mais ne feroit - ce pas une folie
de l'être à fes dépens ?
Lyfimaque l'un des Capitaines d'Alexandre
le Grand , ne favoit pas raifonner
avec ce fublime bon fens. Etant allé
voir Callifthène , fon ami , que le Roi.
avoit difgracié & fait mutiler , & qui.
44 MERCURE DE FRANCE.
étoit prifonnier dans une cage de fer à la
fuite de l'armée ; ce Philofophe , après
l'avoir remercié de cette attention courageufe
, le pria , au nom des dieux , que ce
fût pour la dernière fois. Laiffez - moi
lui dit- il , foutenir mes malheurs , & n'ayez
pas la cruauté d'y joindre encore les vôtres.
Je vous verrai tous les jours , répondit
Lyfimaque ; fi le Roi vous voyoit abandonné
des gens vertueux il n'auroit plus
de remords & commencerqit à vous croire
coupable. Ah ! j'efpére qu'il ne jouïra pas
du plaifir de voir que la crainte d'encourir
fa difgrace me fait abandonner un ami.
Le Comte d'Aubigné , l'un des ayeux de
Madame de Maintenon , auffi mauvais
philofophe fans doute que Lyfimaque , fit
à-peu- près la même réponse à Henry IV.
Ce Prince lui reprochant fon amitié toujours
active pour le Seigneur de la Trimouille
, difgracié & exilé de la Cour ;
Sire , répondit d'Aubigné , M. de la Trimouille
eſt affez malheureux , puifqu'il a
perdu la faveur de fon maître . J'ai cru ne
devoir point l'abandonner dans le temps
qu'il avoit le plus befoin de mon amitié.
Quel étrange contrafte entre ces procédés
& nos bienféances ! J'ai l'honneur d'être
avec l'attachement le plus refpectueux , &c .
DUP... R. B.
· JUILLET 1765. 45
O
EPITRE à M. DIDEROT.
TOI ! qui dans le fein de la philofophie
Sais élever ton âme aux fublimes clartés ,
Cher Diderot , reçois les tributs mérités
Que le coeur éclairé doit payer au génie ( 1 ) .
Les Dieux qui t'éprouvoient t'ont conduit dans le
port ;
Tu vas d'un aftre doux connoître l'influence ,
Et la Sémiramis du Nord
Vient d'incliner fur toi fa corne d'abondance ;
Elle t'a regardé du fond de ces climats ,
D'où Pierre a devant lui vu fuir la barbarie ,
Et fa main bienfaiſante applanit fous tes pas
Les fentiers épineux où marche le génie.
Ainfi de toutes parts les bienfaits de Louis ( 1 )
Appelloient à fa Cour des favans dont les veilles
De fon règne étonnant confacrant les merveilles ,
Frappoient de fa grandeur tous les
Ainfi , fur les favans qu'enfantoient la Neuftrie ,
yeux
éblouis .
La fuperbe Albion & la belle Aufaunie ,
( 1 ) Il manque ici quelques vers.
( 2 ) Louis XIV.
46 MERCURE
DE FRANCE
,
Chriftine ( 3 ) porta fes regards ;
Et détachant pour eux des fleurs de ſa couronne ,
Les fit affeoir auprès du trône ,
Qu'elle auroit dû garder pour le bonheur des arts.
C'eft pour eux qu'un Héros fur les bords de la
Sprée ,
Dépofant le glaîve de Mars ,
A repris la lyre dorée
Qu'il touchoit quelquefois au milieu des hafards.
Parmi les noms couverts d'une gloire folide
Le nom de Catherine un jour ſera placé :
Quelle leçon aux Rois fon exemple a tracé !
Et fur- tout à ces Rois , dont la fplendeur rapide ,
Comme une ombre légère en un jour a paſſé ;
Pour l'effroi des humains, franchiſſant les barrières
Que la Juftice mit entre les Potentats ,
Ils favent par le fer étendre leurs frontières
Et fonder la grandeur de leurs vaſtes Etats
Sur la deftruction des nations entières .
Catherine eft plus fage en fes nobles projets
La bienfaifance feule aggrandit fon Empire ,
Et l'amour lui fait des fujets
Des coeurs qu'elle a fouvent conquis par un
fourire.
Apprenez à régner par le droit des bienfaits ,
O vous qui voulez vivre au temple de mémoire !
Qu'aux lauriers des beaux arts l'olive de la paix
S'uniffe fur vos fronts couronnés par la gloire ;
43 ) Reine de Suede.
JUILLET 1765. 47
Du progrès des talens que vos coeurs foient jaloux :
Combien de noms feroient perdus dans la pouffière
S'ils n'avoient du génie emprunté la lumière
Dont la trace brillante a paffé juſqu'à nous !
Que j'aime à contempler ce guerrier téméraire ,
Sur le tombeau d'Achille , enviant le bonheur
d'avoir reçu des Dieux un chantre tel qu'Homère
Pour éternifer ſa valeur !
Arts charmans, étendez votre chaîne éclatante !
Pour l'embellir encore embraffez l'univers ;
Que votre tige floriflante
Ombrage fes trônes divers.
La grandeur d'un Empire à la vôtre eſt unie :
Vous confacrez les moeurs , les vertus & les loix ;
Des Potentats fans vous la gloire eſt obſcurcie ;
La chûte des beaux arts eft la honte des Rois .
Tel d'entr'eux n'eût été qu'un mortel ordinaire
Que les arts feuls ont illuftré ,
Et qui doit la fplendeur d'un nom que l'on révère
Aux talens qu'il aimoit & qui l'ont célébré ,
Féroce par inſtinct , par caractère aváre ,
Par des profcriptions , par des meurtres laſſé ¿
Sans fon goût pour les arts Octave n'eût laiſſé
Que le nom d'un tyran , d'un lâche , d'un barbare.
De Virgile & d'Horace il cra.gnit les regards ;
Le foin de fa mémoire en fit un Prince jufte
Et pour être immortel il invoqua les arts.
Catherine afpirant à la gloire d'Augufte ,
Égalera fon trône à celui des Céfars.
MERCURE DE FRANCE.
Dans la Ruffie encor ta grande âme refpire ,
O puiffant politique ! ô Roi législateur !
Catherine affermit la gloire d'un Empire
Dont tu fus l'heureux créateur :
Par fon efprit & fon courage
Elle étonne aujourd'hui les Rois :
Sur le trône des Czars les Dieux ont mis un fage
Pour foumettre un peuple fauvage
Au frein trop néceſſaire & des moeurs & des loix.
Vous que l'amour des arts échauffe ,
Voltaire , d'Alembert , éternifez les faits
De cette Reine philofophe ,
Dont le génie heureux égale les attraits,
Et toi qu'Elle a comblé de fes dons magnifiques,
Qui vis dans l'univers à toi feul inconnu
Auprès de tes Dieux domestiques ;
Au but de tes travaux te voilà parvenu :
Catherine a doté ta fille ;
1
Tige tendre qui croît pour embellir ces bords :
Ariftide , en mourant tranquile & fans remords ,
Ne verra point l'Etat chargé de fa famille.
En attendant qu'un jour , pour te récompenſer,
Dans leur fein les Dieux te rappellent ,
Inftruis- moi dans l'art de penfer ,
Et dans mes écrits fait paffer
Ces grands traits de vertu dont les tiens étincelent.
Par M. LEGIER.
TOUS
JUILLET 1765. 49
TOUS DEUX SE TROMPOIENT ,
CONTE.
CÉLIANE regardoit l'amour comme le
plus grand des biens. Dorfigni l'enviſageoit
comme le plus grand des maux. Il falloit
que l'une aimât pour fe croire heureuſe ,
l'autre ne fe croyoit heureux qu'en n'ai-`
mant pas ; mais tous deux jouoient fur le
mot & fe trompoient fur la chofe. Dorfigni
prenoit pour de l'amitié ce qui étoit
de l'amour Céliane pour de l'amour ce
qui tout au plus étoit de l'amitié.
Dorfigni , à peine âgé de trente ans , fe
piquoit de vivre en philofophe , mais fa
philofophie étoit le fruit de fes réflexions
plutôt que l'effet de fon caractère.Il avoit
la foibleffe de vouloir vaincre toutes fes
foibleffes. Lui-même , cependant , étoit
bien capable d'en faire naître , & d'infpirer
ce qu'il redoutoit. Les grâces de fa
perfonne faifoient tolérer aux femmes les
fingularités de fon efprit. C'étoit un ennemi
commun que chaque belle eût voulu
foumettre en fon particulier.
Céliane fe trouvoit plus à portée d'y
réuffir que nulle autre. Elle vivoit à la
Vol. I. C
50 MERCURE DE FRANCE.
campagne , dans le voifinage d'une terre
où Dorfigni s'étoit retiré depuis un an ,
mais elle y vivoit fous la tutele de fon
vieux mari le Marquis de .... Ce mari
avoit toutes les infirmités & tous les défauts
annexés à la vieilleffe . Il étoit goutteux ,
chagrin , jaloux , avare & grondeur. Son
premier foin fut d'écarter de fa maiſon
toute la nobleffe du voifinage , fur- tout
les jeunes gens. Il faut en excepter Dorfigni
, qu'il trouva digne de fa fociété ,
parce que celui-ci n'en recherchoit aucune .
Le fonds de férieux qu'il mettoit dans fes
difcours , dans fes démarches , & jufques.
dans fes amuſemens , fubjugua le vieux
Marquis. Voilà , difoit - il , un voifin tel
qu'il me le faut , tel même qu'il le faut- à
la Marquife. Son commerce eft utile & ne
peut être dangereux . D'après ces réflexions
il annonça en maître à fa femme qu'elle
eût à recevoir toujours bien le Comte
Dorfigni.
Ce fut le premier ordre que Céliane
reçut de lui fans murmurer. C'eſt toujours
quelque chofe , difoit- elle tout bas ; Dorfigni
n'eft guères moins férieux que mon
trifte époux , mais il n'a point comme lui
le droit de gronder , & il n'eft pas feptua
génaire .
La Marquife avoit en elle de quoi ſub.1
JUILLET 1763 .
juguer l'indifférence même & égayer la
mifantropie la plus décidée. Elle uniffoit
l'efprit à la gaîté , les charmes aux grâces. "
Elle regardoit comme un fuprême effort
de vertu de ne point haïr fon mari , mais
cet effort ne s'étendoit pas plus loin . Il
faut tout dire , cependant ; elle y joignoit
la réfolution de ne point le tromper , quelque
indifférence qu'elle eût pour lui , quelque
penchant qu'elle pûr avoir pour un
autre .
Pour Dorfigni , il n'ambitionnoit d'abord
auprès de Céliane que le titre d'ami ,
il ne foupçonnoit pas même devoir jamais
en fouhaiter un plus étendu. Ses affiduités ,
felon lui , ne prouvoient rien : il croyoit.
ne faire preuve que de complaifance ; il
ne vouloit qu'épargner à la jeune Marquife
l'ennui qu'une femme de fon âge puife
à coup für , dans la folitude. Il est bien
naturel , difoit - il , d'avoir pitié de fa fituation
; mais je ne pafferai point les bornes
de la pitié.
Le Comte ignoroit que la compaffion
envers une femme jeune & belle perfonne ,
étend fort loin fes limites. Le vieux Marquis
l'entendoit fouvent traiter l'amour de.
foibleffe. Il fentoit redoubler fa confiance
envers cet ami philofophe : il defiroit ,'
fur-tout, que fa femme profitât de fes leçons.'
Cij
· 5.2 MERCURE DE FRANCE.
Il eſt vrai , cependant , que la morale
du Comte étoit moins févère auprès d'elle ,
& il attribuoit toujours ces adouciffemens
à la compaffion. Leurs entretiens les plus
fréquens rouloient fur l'amitié. Mais , lui
difoit un jour Céliane , n'eft - il pas 'des
amitiés de plus d'une efpéce ? Il me femble
qu'on n'eft point l'ami d'une femme
comme d'un homme ; que l'âge , le caractère
, peut-être même la figure , entrent
pour quelque chofe dans cette paffion . ...
Dites ce fentiment , interrompit le Comte.
Le terme n'y fait rien , reprit la Marquife ,
il s'agit uniquement de la chofe , & je
voudrois que vous m'appriffiez à la définir.
Mais , Madame , pourfuivit-il avec embarras
, on envifage prefque toujours l'amitié
comme un fentiment paifible qui
occupe notre âme fans l'agiter , qui fait
que l'on préfére telle perfonne à telle autre ,
mais fans qu'il réfulte de cette préférence
ni trouble ni paffion. L'âge , le caractère
la figure , le féxe même , ne doivent ni
étendre ni reftreindre les droits de l'amitié.
Autrement elle change de nom , & ce n'eft
plus de l'amitié proprement dite.
Vous êtes févère dans vos définitions ,
interrompit de nouveau la Marquife . Madame
, reprit le Comte , ce n'eft point moi
qui définis , je ne fais que citer. J'avois
JUILLET 1765 . 53
cru , ajouta Céliane , le domaine de l'amitié
plus ample ; je la croyois fufceptible
de foins , d'empreffemens , d'inquiétude.
Pourquoi l'abfence d'un ami ne troubleroit-
elle pas notre repos ? Pourquoi ne
craindrions- nous pas fon refroidiffement ?
Pourquoi fes foins ....Madame , interrompit
à fon tour Dorfigni , voilà des queſtions
très- naturelles , & que peut - être je vous
ferois moi- même fi vous ne me les faifiez
pas.
C'eft ainfi que fon coeur le menoit plus
vîte que fa volonté. De jour en jour fa
chaîne ſe refferroit & il fe figuroit encore
être libre. Céliane , qui croyoit ne l'être
déja plus , étoit bien moins captive que
lui. Le befoin de s'intéreffer à quelque
chofe influoit beaucoup fur ce qu'elle reffentoit
pour le Comte . Sa perfonne feule ,
au contraire , influoit fur ce que le Comte
reffentoit pour elle .
Il n'en eft pas moins vrai que Céliane
trouvoit alors fa folitude agréable , & que
Dorfigni feul avoit opéré ce changement.
Elle oublioit même que fa fociété pouvoit
être plus nombreufe. Rien ne prouve mieux
que fon coeur étoit agréablement occupé.
J'ignore , difoit- elle , fi ce que j'éprouve
n'eft que de l'amitié , mais je fuis arrivée
au point de n'ofer m'en éclaircir.
C iij
3.4 MERCURE DE FRANCE.
Une goutte remontée enleva le Marquis..
Sa veuve foutint cet événement avec décence
; mais les exilés fongeoient dès - lors
à reparoître. Dorfigni en eut de l'inquiétude
, & Céliane crut s'en appercevoir. Elle
lui en fçut gré. Un jaloux de trente ans
peut ne pas déplaire. A cet âge la jaloufiė
eft au moins un fymptôme de l'amour , &
cet amour n'eft pas à dédaigner. Je puis
moi-même , difoit Céliane , donner plus
d'effor à mes fentimens : je fuis libre , &
c'est à Dorfigni que je crois devoir faire.
le facrifice de cette liberté.
Ainfi raifonnoit la. Marquife ; & voici
ce qu'en fon particulier le Comte fe difoit :
je ne veux point être l'amant de Céliane
mais je fuis fon ami , qualité qui a fes
droits & fes devoirs. Les uns & les autres.
m'autorifent à éloigner de Céliane certains
périls qu'une femme jeune & belle parvient
rarement à éviter d'elle- même, Je dois ,
en même tems , lui épargner l'ennui de lá
folitude , car une femme jeune & belle
qui s'ennuie fonge à fe diftraire , & la
diffipation entraîne.... que fais-je ? Oh !
je dois empêcher que la Marquife ne fe
diffipe de cette manière.
Il redoubla donc fes affiduités . Ceux
qu'il écartoit de chez la Marquife en murmuroient
, & en France on ne murmure
JUILLET 1765 .
ر ت
y
guères fans plaifanter. Le Comte ifolé auprès
de Céliane, ignoroit tous ces prepos ;
il ne vouloit pas même foupçonner qu'en
pût les tenir. Ils parvinrent enfin aux oreilles
de la jeune veuve , & d'abord elle
fit peu d'attention . Que m'importe, difoitelle
, ces plattes médifances ? On envie
Dorfigni la prédilection que je lui marque ,
Hé bien tant mieux ; je ferois humiliée
qu'elle ne fit point de jaloux .
Nul ne témoigna l'être autant que le
Chevalier Darcy , jeune homme inconfidéré,
mais d'une figure agréable. Il avoit
des vues fur Céliane avant même qu'elle
fût veuve. Il efpéra que , devenue libre ,
elle feroit plus acceffible. Ce ne fut pas
fans dépit qu'il reconnut s'être trompé.
Leurs terres fe touchoient. Une circonftance
particulière le mit à portée de s'expliquer
avec la Marquife. Je puis vous
l'attefter , Madame , lui difoit- il , nul ne
s'eft plus réjoui que moi de votre veuvage.
C'eft déja un titre qui dépofe en ma faveur....
Je ne vous entends point , reprit
Céliane , & fans doute c'est ce que je puis
faire de mieux. . .. Quoi ? Madame ne
fuis- je pas clair & conféquent ? Je vous
aimois : il étoit naturel que votre mari me
déplût. Encore s'il eût agi comme un autre,
on l'eût fupporté comme on fupporte un
€ iv
56 MERCURE DE FRANCE.
mari ; mais vous féqueftrer , vous fouftraire
aux yeux du genre humain ! c'eft une tyrannie
fans exemple. C'étoit fa volonté, reprit
Céliane , & j'ai dû m'y foumettre. Je fais ,
répliqua - t- il , que vous n'étiez pas rigoureufement
feule , mais le philofophe Dorfigni
a prefque la froideur & la gravité
d'un époux. A propos , on affure que
vous bornez à lui feul votre fociété ? C'eft
peu-près n'en point avoir , à moins que
vos yeux n'aient opéré un prodige. Ils en
font bien capables , mais les fiens ont une
manière de voir fi différente de la nôtre.....
...
Dorfigni furvint , ce qui empêcha la
Marquife de répondre & Darcy de pourfuivre
; mais il s'adreffa à Dorfigni même ,
qu'il avoit connu dans les dernières campagnes.
Hé bien , Comte , lui dit-il , quand
veux - tu reftituer Madame à la fociété ?
Crois - tu qu'elle fupporte patiemment le
vol que tu lui fais ? Qui ne s'eft emparé
de rien , reprit froidement le Comte , n'a
nulle reftitution à faire. La Marquife parut
vouloir s'éloigner fous quelque prétexte.
Daignez m'entendre , Madame , ajouta
Darcy , je fais ici le rôle de député , mais
ne doutez pas que je n'y fois auffi pour
mon compte..... Monfieur , interrompit
Céliane , je ne parus prefque jamais dans
le monde , je ne puis donc y laiffer aucun
JUILLET 1765.
57
vuide. Ma conduite jufqu'ici n'a point
varié , j'efpere qu'elle fera toujours la
même. A ces mots elle s'éloigna , mais
Dorfigni erut s'appercevoir qu'elle s'éloignoit
moins par dédain que par complaifance
.
Voilà , difoit Darcy , une réfolution
bien inouïe ! Quoi , s'enterrer à fon âge !
quel peut être fon but ? veut- elle fournir
à quelqu'un de nos Conteurs moraux un
fujet fans vraisemblance ? Toi-même as-tu
l'ambition d'y figurer , d'y foutenir l'infidieux
caractère d'amant jaloux ? Il faudra ,
pour l'honneur du nom françois , placer
la ſcène au - delà des Alpes ou des Pyrénées.
Je ne fuis que l'ami de Céliane , repliqua
Dorfigny, & j'efpére n'être mis en
jeu par aucune efpéce de Conteurs. J'efpére
que Céliane fera également refpectée. De
tout mon coeur , ajouta le Chevalier : je
ferai même en un befoin fon champion....
L'on vous en difpenfe.... Pourquoi ? ta
n'eft que fon ami , & moi j'afpire à quelque
chofe de plus .... Ce pourroit bien
être en vain..... C'eft ce qu'il faudra voir.
Je compte même fur toi dans cette occurrence....
Vous feriez en affez mauvaiſe
main : j'ai peu de talens pour ce genre de
négociation.... Oh parbleu , je dois donc
y fuppléer. J'ai mis à fin des aventures auffi
Cv
< 8 MERCURE . DE FRANCE.
hafardenfes. J'efpére y mettre également
celle- ci & t'en rendre bon compte à toimême.
Il fortit fans voir Céliane , mais elle fe
reprochoit d'avoir été impolie. Il eft vrai ,
dit- elle , que plus d'attention de ma part
auroit inquiété Dorfigny , & puifque je
l'aime , je dois lui épargner toute inquié
tude. Quoique je n'aime pas Céliane ,
difoit Dorfigny de fon côté, je dois la
garantir du malheur d'aimer cet étourdi.
L'amitié me l'ordonne réfifterai - je à la
voix de l'amitié.?
Darcy redoubla fes tentatives auprès de
la Marquife. Il en vint jufqu'à lui écrire.
C'eft ainfi qu'il s'exprimoit dans fa lettre.
Il eft trop cruel , Madame , dé condamner
l'amour au filence & à l'inaction . Cè
font des ordres toujours mal exécutés . Je
vous défobéis donc & vous défobéirai encore.
fi vos rigueurs continuent . Que ne les exercez-
vous fur d'autres. La froide amitié que
Dorfigny affiche à votre égard vous répond
defa docilité. L'amour qui me domine vous
avertit de ne jamais compter für la mienne.
Le Chevalier DARCY.
Cette lettre étonna un peu Céliane . Elle
y trouvoit matière à plus d'une réflexion .
Seroit-il bien vrai , difoit- elle , que Dor
figny n'eût abfolument pour moi que dé
JUILLET 1765. 59
P'amitié ? C'est quelque chofe ; mais l'amour
exige de l'amour. Tant que le Marquis
a vécu , il étoit dans l'ordre que Dorfignyne
tranchât point le mot.Aujourd'hui,
ce mot devient effentiel ; tout mystère à
cet égard eft déplacé. Il faut donc faire
expliquer le Comte. Cette lettre m'en offre
un moyen tout fimple , & je veux en faire
ufage . Elle la donna fur le champ à Dorfigny.
Il eut peine à cacher l'embarras & le:
dépit que lui caufa cette lecture. Qu'en
dites -vous , Comte ? lui demanda la Marquife
, d'un air dégagé ; répondrai - je à
Darcy ? & cela fuppofé , que dois - je lui
répondre ? ... C'eft votre coeur & non pas
moi qu'il faut confulter , Madame . ...
Oh , pour ce qui eft de mon coeur , il n'eft
pas indécis , mais mon efprit fe trouve
embarraffé. Par exemple , cet éclairciffement
donné par vous - même à Darcy.... Hể
bien , Madame ? ... Avouez , Monfieur ,
que rien n'eft moins obfcur , & que Darcy
vous croit parfaitement défintéreffé dans
ce qu'il pourfuit ..... Il eft vrar , j'ai eu
tort ; j'aurois du en faire un confident ...
Je ne dis point cela , Monfieur , mais if
me femble qu'il eft des chofes dont on
pourroit fe défendre avec moins de chaleur.....
Et qui vous dit que je m'en fois
é vj
60 MERCURE DE FRANCE .
fi bien défendu ? .... Cette lettre le porte
expreffément.... Cette lettre pourroit bien
vous en impofer à tous égards. ... Il ne
faut donc pas y répondre ? ... Pardonnezmoi.....
Hé bien ! voyons : qu'y répondrai-
je ? ... Ce qu'il vous plaira....
Comte ! ignorez - vous que ce défintéreffement
, tient beaucoup de l'injure ? ....
Point du tout : notre intérêt doit- il nous
rendre injuftes ? Il eft vrai que le vôtre....
Achevez. Il eft trop vrai , reprit vivement
Dorfigny , que votre intérêt même vous
prefcrit ce que je ne me croirois pas en
droit d'exiger de vous en cette occafion.
Je veux bien vous entendre , lai répondit
Céliane. C'en eft fait , Darcy n'aura d'autre
réponse que mon filence.... Madame ,
un filence eft quelquefois un aveu . 11
faut donc lui répondre , ajouta la Marquife
, & cette réponſe ne fe fera point
attendre.
:
Nous verrons , difoit Dorfigny en luimême
, nous verrons ce que dira cette
réponſe , car j'espère bien qu'elle me fera
communiquée un ami a droit d'être curieux.
Cette idée l'occupa tout le reſte du
jour , toute la nuit , & il s'en occupoit
encore le jour d'après. La Marquife ellemême
éprouvoit quelque embarras. Elle
vouloit bien fatisfaire Dorfigny , ne point
JUILLET 1765. 61
agréer les voeux du Chevalier , mais elle
héfitoit fur le choix des termes . Il feroit
injufte , difoit - elle , de répondre durement
à une lettre tendre. Elle y rêvoit encore
quand Dorfigny entra. Madame , lui dit- il,
en eft- ce fait ? Le Chevalier fait- il à quoi
s'en tenir fur fa démarche ? .... Non
Monfieur , mais il ne tardera point à l'apprendre....
Mais , Madame ! ignorezvous
que cette incertitude eft pour lui une
faveur ? ... Il n'en jouira pas long- temps ,
vous dis - je. . . . D'accord ! mais il n'en a
déja que trop joui. Céliane , fans répliquer ,
traça alors ce peu de mots.
Pourquoi , Monfieur , exiger de ma part
une explication nouvelle ? Vous euliez pu
vous en tenir à la première. La croyez- vous
équivoque ? Il faut donc la rendre plus précife.
Je vous exhorte à vous épargner d'autres
démarches. Il n'eft pas en mon pouvoir
d'y répondre.
Prenez & lifez , dit- elle à Dorfigny ,
je crois que cette lettre dit tout. Mais
Dorfigny trouva qu'elle ne difoit prefque
rien , ou qu'elle difoit trop. Je veux bien ,
ajoutoit le Comte , gliffer fur la première
phrafe , quoique molle , indécife , & ne
tenant guères moins de l'approbation que
du reproche..... Point du tout , Monfieur
; fi je voulois faire entendre à Darcy
62 MERCURE
DE
FRANCE
.
que j'approuve fon amour , je faurois bien
employer une autre phrafe.
Le Comte.
D'accord ; mais celle -là fuffit quand on
fe borne à ne point défapprouver. Paffons
à la feconde. Vous euffiez pu vous en tenir....
Il me femble que vous deviez diroit davan
tage.
La Marquife.
Oh ! comme il vous plaira..
Le Comte ( continuant à lire ), ......
Il faut donc la rendre plus précife . Ces .
mots ilfaut donc, annoncent la contrainte.
Subftituez-y je vais donc, &c : cela dir
mieux que vous agiffez librement .
La Marquife ( écrivant ).
Je fais ce que vous exigez .
Le Comte ( lifant)..
Je vous exhorte à vous épargner d'autres.
démarches ; il n'eft pas en mon pouvoird'y
répondre. Voilà un je vous exhorte, qui eft
bien foible ; mais fur- tout ces mots , il
n'eft pas en mon pouvoir , laiffent ici une
équivoque dont le Chevalier faura bien
tirer avantage:
JULLLET 1765 63
Mais , Monfieur , reprit vivement Céliane
, que voulez - vous donc mettre à la
place ? .. Je ne veux rien , Madame ; je
me borne à donner mon avis quand on
daigne me le demander. Peut - être qu'en
effet il eût mieux valu marquer à Darcy
que vous ne répondrez jamais à fes vues.....
Hé bien , Monfieur , interrompit la Marquife
, il faut vous fatisfaire , & elle chargea
encore cette expreffion.
Il faut avouer , difoit Dorfigny , après
l'avoir quittée , qu'un ami de ma forte eft
bien effentiel à une veuve de vingt trois
ans. Que de fauffes démarches il lui épatgne
! Veillons donc plus que jamais fur
celles de la Marquife. Ne nous relâchons
point fur les droits de l'amitié .
Pour le coup ! difoit Céliane , voilà mes
doutes réfolus. L'ami Dorfigny eft un
amant, & qui plus eft , eft un amant jaloux .
Je lui pardonne de l'être , mais ne pouſſet-
il pas un peu trop loin le defpotifme ?
Cette réponſe n'eft - elle point trop dure ?
Que dira le pauvre Chevalier ? Doit - on
néceffairement infulter ceux qu'on n'aime
pas ? Mais puifque j'aime Dorfigny, ajouta
Céliane , il faut bien le tranquillifer ; il
faut bien me foumettre à ce qu'il exige.
Cette réponſe ne défefpéra point Darcy;
mais elle révolta fon amour- propre. I fe
1.
64 MERCURE DE FRANCE .
vengea par quelques plaifanteries légères.
Elles furent tranfmifes à Dorfigny avec
d'autres plus âcres , mais qui ne partoient
point du Chevalier. Ce fut lui , cependant ,
que le Comte voulut rendre refponfable de
toutes , & voici comment il raifonnoit.
Ceux qui s'égaient aux dépens de la
Marquife n'en font pas tous amoureux.
Darcy l'eft , & fe voit maltraité. Il n'eft
pas homme à fe contraindre. Il a parlé , il
parlera , il en fera parler d'autres. Effayons
de lui impofer filence , & bien d'autres
alors fe l'impoferont d'eux - mêmes. Ce
n'eft pas , ajoutoit Dorfigny , ce n'eſt pas
à titre de rival que je donne cette préférence
au Chevalier. Je ne veux être que
l'ami de Céliane ; mais fon ami ne doit-il
pas la venger d'un amant qui la timpanife ?
En parlant ainfi , il fe trouvoit déja aux
portes du château qu'habitoit le Chevalier.
Celui-ci le reçut avec une gaîté franche.
Eh parbleu ! dit - il , je crois que c'eſt le
Comte ? As- tu bien pu te réfoudre à t'éloigner
tant foit peu de Céliane ? Je fens tout
le prix du facrifice. Il n'y a pas de quoi ,
reprit Dorfigny , du ton le plus férieux ;
je ne m'éloigne de Céliane que pour lui
être utile , que pour la venger de certains
propos injurieux & hafardés.... Injurieux ,
dis-tu ? ... Peut- être , en effet , font- ils à
JUILLET 1765 65
fa louange. Suppofer entre elle & moi l'intrigue
la plus en règle. . . . Hé bien , que
trouves- tu là d'humiliant pour l'un & pour
l'autre ? Je voudrois bien être le héros de
l'hiſtoire…….. Et moi , je fonge à réprimer
l'hiftorien .... Et qui efpères- tu rendre la
victime de ton zèle ? ... Vous.... Moi ?
Tu crois donc cela peu difficile ? ... C'eſt
ce qu'il faut voir à l'inftant même. . . . .
Oh ! de tout mon coeur ; mais un inſtant
de plus ou de moins ne fait rien à la choſe.
Veux-tu te rafraîchir ? ... Je n'ai foif
que
de vengeance ... Viens donc , & fais de
ton mieux pour te défaltérer.
Ils fortirent à cheval & fe rendirent à un
petit bois voifin. Ils convinrent de faire
ufage du piftolet. Le combat ne fut pas
long. Dès la première paffe Dorfigny reçut
une balle dans la cuiffe & Darcy une dans
l'épaule. Tous deux étoient hors d'état de
récidiver. Le bruit de ces deux coups attira
unGarde de chaffe, qui appartenoit à Darcy,
Il donna quelques fecours aux deux bleffés ,
& voulut commencer par fon maître.
Darcy lui ordonna de commencer par le
Comte , & celui - ci s'en défendit longtems.
Certe double opération finie , le
Chevalier adreffa la parole à fon adverfaire.
Ma foi , Comte , lui dit-il , avoue
66 MERCURE DE FRANCE.
.
que nous fommes plus heureux que fages?
Il faudroit pourtant bien faire cette folie ,
fi elle n'étoit pas faite ; mais je fuis fort
aife de ne t'avoir que bleffé . Je ne me crois
pas non plus atteint mortellement. Toutefois
, écoute. Il y a loin d'ici jufqu'à ton
château , & même jufqu'à celui de la Marquife.
Tu ne peux t'y rendre , fans rifques
& fouffrir beaucoup . Viens te repofer quelques
jours chez moi. La propofition eft
toute fimple. Tu me la ferois en pareil cas ,
& je l'accepterois fans hésiter.
Je n'hésiterai pas non plus , répondit le
Comte ; mais Céliane , qui n'eft prévenue
de rien .... On peut l'informer de tout ,
reprit le Chevalier . . .. Je l'avoue , mais
écoute , interrompit encore Darcy, je vois
ce qui t'intrigue tu crains que je n'aie
ma part des vifites que Céliane pourra te
faire. Il faut te mettre entiérement à ton
aife. Céliane me croira abfent. On lui dira
que je me fuis fait tranfporter à une espéce
d'hermitage que j'ai à quelque diftance de
ce château, & dès ce moment la voilà difpenfée
de toute politeffe envers le maître.
du logis. Voilà qui eft généreux ! s'écria
Dorfigny , avec une forte de confuſion
mais pourquoi fuppofer cette abfence ? ....
Eh ! va , crois- moi ; ceffe de diffimuler
i
JUILLET 1765. 67
toi-même. Tu veux ne paroître que l'anti
de Céliane. Les Dieux me préfervent d'un
amour égal à cette amitié!
Il a tort ! difoit Dorfigny à part & avec
confiance , mon amitié ne reffemble point
à l'amour. J'ai voulu préferver Céliane de
certains périls & la venger de certains propos.
Il me femble l'amitié
prendre toutes ces chofes.
que peut entre-
La fuite au Mercureprochain .
FABLES ORIENTALES ,
T
PAR M. B ***
LE NAUFRAGE,
RISTE vaiſſeau , chargé de deux amans,
Ni de Vénus le figne favorable
Ni les deux altres éclatans .
Des tendres frères de la fable
N'ont pu te garantir de la fureur des vents !
Victime du cruel Eole ,
Ton fein fe déchire déja :
C'est pour Timur que Mirza le défole ;
Timur ne pleure que Mirza..
Les flots les ont couverts , leur péril eft extrême
Un Matelot yeut fecourir l'amant ....
Cours à Mirza , dit Timur expirant :
Va , laiſſe - mor ; mais fauve ce que j'aime ..
* Caftor & Pollux.
68 MERCURE DE FRANCE.
Je me croyois le feul qu'amour fçût enflammer ,
Et j'y mettois toute ma gloire .
C'eſt à Timur qu'appartient la victoire ;
C'eſt Timur feul qui fait aimer !
RUSTAN
LE Rêve.
USTAN vit un jour , dans un rêve ,
Plonger aux enfers un Dervis ,
Tandis qu'au célefte lambris
Un Roi de la terre s'élève .
Il s'éveille ; il ne conçoit rien
A ce renverſement bifarre.
Alors vivoit un vieil homme de bien ,
Sage , prudent , d'une piété rare :
Ruftan va de trouver ; lui conte ingénument
Sa vifion & fa furprife.....
<Enfant ! ( dit l'homme à barbe grife )
>> Reviens de ton étonnement :
>> L'arrêt eft jufte . En vivant fur la terre ,
» Le Monarque aima quelquefois
» A vivre en fimple folitaire ,
Et le Dervis n'aima qu'à vivre avec les Rois » .
JUILLET 1765. 69
U
LE Calomniateur.
N calomniateur alloit perdre la vie ;
Déja l'échaffaut eft tout prêt.
Le Calyphe a dicté l'arrêt :
>
Lorſqu'un des Grands de ſa Cour le ſupplie
De pardonner au coupable impofteur.
De deux mille dinars * , dont il fe dit porteur
Il accompagna fa requête :
Il croit le préfent fort honnête ;
Et plus d'un Calyphe , en effet ,
Eût pris l'argent , & n'en eût pas mieux fait ,
Mais Moflanged , que l'or ne peut ſéduire ,
Au Courtilan très-ftupéfait ,
Finit par dire :
« Vas me chercher encore un homme auffi me
›› chant ,
>> Qui , comme celui-ci diffame l'innocence :
» Je vais le faire expirer fur le champ ,
>> Et dix mille dinars feront ta récompenſe ».
* Diner , monnoie aſiatique , du poids d'un ſequin de
Venife.
[
70 MERCURE DE FRANCE.
LE mot de la première enigme du Mer-

cure de Juin eft la main. Celui de la feconde
eft roffe, retranchez uneſ, reſte rofe. Celui
du premier logogryphe eft léthargie , où on
trouve Liege ville , Alger , gîte , Atrée
Tage , Tigre , aigle , Lil , Lia , Lail , air,
aîle , gril , Géta , halte , liége , Ali , argile,
râle , ile , Iris , litre , the , Geai , ral ,
gréle , Léthé , rage , gale , âge , Riga ,
arête , rit , ail , late , litharge . Celui du
fecond eft College , où l'on trouve Eole ,
l'âge , col , éloge , colle , Eglée , Cloé.
O
ENIGM E.
UAND on a bu le petit coup
On s'échauffe , on parle beaucoup 3 .
Et plus filencieux qu'un Moine au réfectoire ,
Sans perdre mon fang froid , je ne ceffe de boire.
Jufqu'aux femelles parmi nous ,
Tout eft muet. Tant mieux pour vous ,
Dira quelque plaifant , plût à Dieu que les nôtres
Le fuflent ainsi que les vôtres !
Eh !
Meffieurs , ne vous
mocquez point
D'un éxe qui fait vos délices !
JUILLET 1765. 71
Son lot eft de parler , d'avoir quelques caprices :
Que d'hommes parmi vous font femmes en ce
point ,
Et comme elles n'ont pas cet heureux don de
plaire ,
Qui fait qu'on leur pardonne un fi léger défaut !
Plus prudente que vous , d'ailleurs quand il le faut,
La plus caufeufe fait fe taire.
Auffi difcrets que délicats ,
Imitez- les en pareil cas.
Oui , Meſſieurs , comme moi foyez muets , vous
dis- je.
Plus d'une belle fûrement
Me devroit un remercîment
Si ma leçon pouvoit opérer ce prodige.
Mais écoutez plutôt celle de la raifon :
Redoutez de l'amour le dangereux poiſon.
Mon exemple doit vous apprendre
A fuir de féduifans appas :
Meffieurs , comme moi n'allez pas.
Imprudemment vous laiffer prendre,
Par M. Du L. D ..., ¡
72 MERCURE DE FRANCE.
AUTRE.
Pzu
redevable à la nature ,
EU
Si j'ai quelque mérite , à l'art feul je le dois.
Je fuis d'affez mince figure ;
Oui , j'en conviens de bonne foi ,
Car la fincériré fut toujours mon partage :
Et cependant j'ai l'avantage
D'attirer les regards de plus d'une beauté.
Je fais tourner la tête à la plus raiſonnable ,
Et , chofe bien plus incroyable ,
Dont tout autre que moi tireroit vanité ,
Je fais captiver la coquette.
Pour fixer cette giroüette ,
Je n'ai qu'à m'offrir à ſes yeux ;
De moi feul occupée , elle quitte , elle oublie
Ce que fon coeur aime le mieux.
Pour me paroître plus jolie ,
De la coquetterie alors
Faifant jouer tous les refforts ,
Soûrire , minauder , jouer de la prunelle ,
Eft fon unique emploi ; mais à ce doux regard ,
Si fon volage coeur , hélas , n'a point de part ,
Je ne fens rien non plus pour elle ,
Lorfque par un galant aveu ,
Moins tendre que poli , je lui dis qu'elle eſt belle.
Oui ,
JUILLET 1765 . 73
Ouï , nous fommes à deux de jeu ;
Vrai finge , lui rendant grimace pour grimace ,
Pour elle je fuis tout de glace . 1
Par le même.
LOGO GRYPH E *.
JALAI deux toifes , trois pieds , deux pouces &
cinq lignes ,
Qui font la longueur de mon corps ;
Mais pour mieux découvrir mes différens rapports,
Faifons-nous voir par d'autres fignes.
Je renferme un rude inftrument
Auquel le fouffle feul donne le mouvement ;
Un objet dont le corps , compofé de matière ,
S'eft trouvé de tout temps auffi dur qu'une pierre ;
Finalement , mon cher Lecteur ,
Après t'avoir offert un ton de la mufique ,
Si tu viens à m'ôter le coeur ,
Je ne paroîtrai plus qu'un terme de pratique.
* On défia l'Auteur , dans une fociété , de faire fix logogryphes
fous les trois conditions fuivantes : la première ,
que les mots à deviner fe termineroient tous par un E muet ;
la feconde , que chacun de ces mots auroit le même nombre
de lettres , de fyllabes , de voyelles & de confonnes
& la troifiéme , que le premier logogryphe contiendroit
douze vers , le fecond , dix , & les autres fucceffivement toujours
deux vers de moins. Ce qui a ( dit-on ) été exécuté en
très- peu de temps.
Vol. I D
74 MERCURE DE FRANCE.
Second.
PETITS enfans , c'eft vous feuls que je fers ;
Nul de vous cependant n'eft propre à me connoître
,
Quoique l'art ne m'ait donné l'être
Que pour vous tenir dans les fers.
Pour favoir quelle eft mon effence ,
Il faut trouver en moi ce qu'un chacun pour lot
Reçoit de la nature ou trop tard ou trop tôt ;
L'animal que l'on prend pour montrer l'ignorance :
Mais ôtez-moi le chef , je quitte ces bas lieux .
Pour avoir un rang dans les cieux.
Troifiéme.
QUELLE que foit ma brillante figure ,
Et quoique dans mon corps je renferme un beau
nom
Que nous a donné la nature ;
En bouleverfant ma ftructure ,
Sans fouftraire aucun pied de ma diviſion ,
On me verra changée en un mal fi funeſte ,
Que l'on craint ſa contagion .
Autant qu'on peut craindre la pefte.
JUILLET 1765. 75
Quatrième.
LECTEUR , veux - tu me voir ? Je t'offre pour
dévife ,
Que mon être décore un des Chefs de l'Eglife ;
Enfuite , en me décomposant ,
Sans que ton efprit s'alambique ,
Du milieu de mon corps ôte un pied ſeulement ,
Tu trouveras deux notes de muſique,
Cinquième.
QUICONQUE veut favoir comment eſt fait mon
être ,
Et deviner quels font mes différens rapports ,
N'a qu'à m'ôter le coeur , il verra que mon
corps
Préſente ce qu'il faut pour pouvoir me connaître.
Sixième.
Je n'ai point tout entier l'arbre qui me produit ;
Mais fans mon chef j'en porte un fameux & fans
fruits.
Par M. FABRE , en Languedoc.
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
,
1
94
ROMANCE nouvelle.
ous qui caufez mon martyre ,
Vous , dont les traits enchanteurs ,
Du beau feu que je refpire
Furent les premiers auteurs ;
A ce Dieu , qui vous careffe ,
Vous avez trop réſiſté :
Ceffez de fuir la tendreffe ;
Elle ajoute à la beauté.
C'est pour vous que je reſpire ;
Peut-il être un fort plus doux ?
Chaque fois que je foupire ,
Ma Lucelle , c'eft pour vous.
Plein de votre ſeule image ,
Elle entretient mon ardeur :
Vous adorer , fans partage ,
Eft déformais mon bonheur .
Pour vous , ma flamme
eft extrême
,
Rien n'arrêtera fon cours :'
Malgré moi , malgré vous-même ,
Je vous aimerai toujours.
Et fi votre coeur rébelle
Ne peut fe laiffer fléchir ;
Vous faurez bientôt , Lucelle ,
Comme un amant fait mourir.
Paroles & Mufique de ML. CSN à Dieppe.
res
spire Furent les premiers au
ал
dresse. Elle ajoute a la beauou
pireMaLu - celle c'estpour
-
ste
loud
ersanspar- tageEstdesormais monbon
malgré vous mêmeje vous aimeraitou __
Jou - celle Coe un amantsait mourir.
a
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
Affectueusem
Vous qui causes mon mar - tire,Vous dont les traits enchan
teurs;A ce Dieu qui vous caresse Vousaves trop resiste
Mineur.
IN re Peut ilétre un sortplus dou
té.Cestpour vous queje res-pire Peut il'être un
vous,Plein de votre seule i mage , Elle entretient mon
Majeur
= heur,Pour v: maflame estextrême Rien n'a ré-ter
-jours:Et si votre coeur re-belle Nepeut se laisserfléchir,
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
AGTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
JUILLET 1769. 77
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
LE VOYAGEUR FRANÇOIS , ou la Connoiffance
de l'ancien & du nouveau
Monde ; à Paris , chez VINCENT
Imprimeur-Libraire , rue Saint Severin ;
1765 : avec approbation & privilége du
Roi ; deux vol. in- 12.
SECOND EXTRAIT.
Νου s avons laiffé notre voyageur
Mifitra , qui occupe aujourd'hui dans la
Grèce la place de l'ancienne Lacédémone .
Il part de cette ville pour aller à Argos ,
de là à Corinthe , enfuite à Mégare , à
l'ancienne Elenfis , & à Athènes. Par tout
il trouve des objets dignes de curiofité
dont il fait part à fes lecteurs. « La nou-
» velle ville d'Athènes eft fituée aux mê-
» mes lieux que l'ancienne ; mais elle occupe
un bien moindre efpace. La cita-
» delle eft bâtie fur un roc efcarpé au haut
d'une colline , qui peut avoir douze
"
19
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
و ر
>>
و د
» cens pas de circonférence . On y montoit
il y a quelques années par trois fuperbes
portiques , fur lefquels on remarquoit
plufieurs groupes de figures en bas-re-
" liefs. Je ne doute point que ce ne fuffent
» ces beaux propilées ou veftibules , dont
» la conftruction coûta plus de vingt mille
» talens. En montant quelques pas , on
trouvoit un temple de la victoire à droite
» du chemin qui mene au temple de Mi-
» nerve. Il fervoit d'arfenal aux Turcs , auffi
» bien qu'un autre édifice qui étoit vis- à-
» vis. Les colonnes de l'un & de l'autre ,
qui fubfiftent encore , font d'ordre ïoni-
» que cerclées & ornées de bas reliefs fort
délicats. Nous arrivâmes au temple de
» Minerve , ou plutôt à l'endroit où le
» temple étoit bâti. Cet édifice magnifi-
و د
و د
que , un des plus beaux monumens an-
» ciens en ce genre , avoit été confervé
» par les Turcs qui en avoient fait leur
» principale mofquée. Mais il fut ruiné
par une bombe en 1677 , & je n'eus pas
» le bonheur de le voir en fon entier , com-
» me plufieurs voyageurs avant moi . Il
étoit de marbre blanc , affez ſemblable
» à un parallelograme . Sa longueur d'orienten
occident étoit de deux cens vingt
pieds fur près de cent de largeur. Quarante-
huit colonnes doriques , hautes de
39
JUILLET 1765. 79
» quarante - deux pieds , formoient tout
» autour une galerie fuperbe. Le fronton
du portail étoit orné de belles figures
"
ور
qui repréfentoient l'entrée de Minerve
» dans Athènes. On y remarquoit le char
» de la Déeffe traîné par des chevaux d'une
» beauté & d'une délicateffe digne des
» Praxitéles & des Myrons. L'intérieur du
temple préfentoit un double rang de co-
» lonnes de marbre qui formoient une efpéce
de galerie . Les murailles étoient
» conftruites du plus beau marbre , & en-
» richies de peintures & de mofaïque. On
» avoit gravé fur la frife les combats des
» Athéniens contre les Centaures , des fa-
» crifices , des proceflions , des pompes
>>
triomphales. Le daix de l'autel qui fervoit
aux chrétiens , étoit foutenu fur
» quatre colonnes de porphyre fort bien
» travaillées. Ce temple étoit fort obſcur ,
» mais il devoit l'être bien davantage avant
» que les Grecs euffent pratiqué dans le
» choeur une ouverture par où la lumière
» entroit dans le corps de l'édifice . J'ai
» obfervé la même chofe dans tous les temples
des paiens, que le temps nous a confervés.
Sans doute que cette obfcurité
» étoit requife pour la célébration de leurs
» myſtères.
"
ود
»
» Mon empreffement & ma curiofité
Div
8e MERCURE DE FRANCE .
.
» étant pour ainfi dire en balance parmi
» tant d'objets qui me reftoient à parcourir
, je demandai à la fois à voir ces lieux
» célèbres où avoient paru jadis avec tant
» d'éclat les Sophocle , les Euripide , les
و د
و ر
, ל
Socrate & les Platon . Nous defcendî-
» mes à travers quantité de ruines précieu-
» fes & des colonnes de marbre , au milieu
defquelles les Turcs ont conftruit
» des mafures & des corps-de-garde. Le
théâtre de Bacchus joint les murailles de
» la citadelle & eft appuyé fur la pente de
la colline. La nature & l'art avoient fait
de ce lieu une fcène brillante & majeftueufe,
large de près de deux cens cin-
» quante pieds. Le lieu de l'orcheſtre en
» a plus de cent , les gradins occupent le
refte. On en voit encore quelques - uns
» vers le haut , & dans le milieu font deux
» niches creufées dans le roc à droite & à
gauche.
"
"
و د
» Deux monumens plus beaux & plus
entiers , font ceux que l'on appelle la
» lanterne de Demosthène & la tour des
» vents . Celle-là eft une petite tour de
» marbre , où l'on dit que ce grand ora
» teur s'exerçoit à l'étude de l'éloquence.
» Elle n'a guères que feize pieds & demi
» de circuit , & eft couverte d'un dôme
» taillé en écailles. Six colonnes canelées
JUILLET 1765. 8r

"
20
"
>>
و ر
و ر
""
» de dix pieds & demi de haut avec leurs
chapitaux , foutiennent cette belle gue-.
rite. Les figures qui font fur la frife ,
» m'ont paru avoir bien du rapport avec,
» les travaux d'Hercule . L'autre tour auffi
» de marbre, eft de figure octogone, où font.
gravés les huit vents principaux , un fur.
chaque face du côté précisément qu'il
fouffle.Schiron ou le nord- oueft , eſt repréfenté
couvert d'un manteau avec des
» bottines aux jambes; il tient à la main une
" urne renversée. Zéphire a la figure d'un
jeune homme; il a les jambes & l'eftomac
» nuds & porte des fleurs dans le devant de
fa robe. Borée a les traits d'un vieillard
farouche; ilfe cache le vifage d'un pan de
» fon manteau. Ces vents & les cinq au-
» tres font de grandeur naturelle , & quand
»leurs noms ne feroient point écrits fur la
» frife, il feroit aifé de les reconnoître aux
" attributs différens que leur a donné la
» main de l'artifte.L'intérieur de la tour eft
» fombre & miférable. Une douzaine de
Religieux vont y célèbrer leur office qui
» eft fort plaifant. Ils fe rangent- tous- au-
" tour de leur Supérieur , & fe mettent
» tourner chacun fur leurs pieds à une
égale distance du centre qui tournepareil-
» lement. Its difent que cette cérémonie
leur vient des anciens. Athéniens , qui
و د
"
"
23
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
ود
» vouloient repréfenter par- là le fyftême
» du monde. La couverture de la tour eſt
compofée de vingt- quatre morceaux de
" marbre égaux qui fe réuniffent en pointe.
» Ne feroit - ce point pour indiquer les
vingt-quatre vents ? Au refte cet ouvrage
» étoit digne d'un peuple auffi éclairé que
» les Athéniens , & il eût fuffi feul pour
» tranfmettre à la postérité la gloire de la
première ville de la Grèce .
و و
و و
"
و و
ل د
» Du côté de la porte d'Eleufis , font les
reftes d'un veftibule fuperbe qui faifoit
partie du temple de Jupiter Olympien . Il
avoit cent vingt- cinq pas de long , c'eſtà-
dire environ une ftade. Son circuit
étoit de cinq cens pas. La plus apparente
de ces ruines étoit un pan de muraille
orné par devant de colonnes de
marbre. Non loin de-là , hors des enceintes
de la ville moderne , étoit le
,, témple que les Athéniens élevèrent en
l'honneur de Thefée , après qu'il eut défait
le taureau de Marathon . C'eſt main-
» tenant une églife de Saint George , où
les Grecs vont quelquefois dire l'office .
Autour de l'édifice règne un beau portifoutenu
fur des colonnes de marbre
d'ordre dorique. La voûte eft faite de
grandes piéces de marbre en forme de
» poutres , ornées de fculptures. Des deux
و د
»
و و
ود
que
JUILLET 1765. 83
""
""
و ر
و د
و د
côtés de la façade du veftibule , en dedans
& en dehors , font repréfentés les
,, principaux exploits de Thefee. Ici ce héros
précipite dans la mer le brigand Scy-
,, ron ; là il courbe avec effort un arbre
auquel il attache Scynnis , autre brigand
fameux, qui faifoit fouffrir ce fupplice
,, aux paffans. On le voit de l'autre côté
victorieux des Amazones , enlevant leur
Reine Hipolitte , & à quelque diſtance
il paroît accompagné des filles de Minos.
Il donne la main à Ariadne , & jettefur
fa foeur les plus tendres regards. Le combat
des Centaures & des Lapithes ; l'expédition
des Argonautes , fon voyage
,, aux enfers avec Pirithous , ne font point
,, oubliés. Ces gravures font toutes de
main de maître , & le temps ne leur a
prefque rien fait perdre de leur beauté
& de leur fineffe .
""
""
""
و د
ق و
و د
و د
""
""
"
,, Les favans ont ici bien à regretter ,
Madame , l'Académie , le Mufée , l'O-
,, deum ; ces auguftes fanctuaires des Mufes
ne font plus que des amas de ruines,
; dont la vue m'imprime encore une forte
de vénération . Monfieur le Conful nous
,, mena an Stadium , où fe célébroient les
jeux de toute l'Attique. On ne voit plus'
,, que la place de ce cirque , qui eft de cent
», vingt- cinq pas de long far vingt fix de
و د
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
"" large. Le mont Hymette eft encore renommé
pour fes abeilles ; le miel qu'el
les compofent eft d'un goût délicieux ,
fa couleur eft jaune comme l'or.
و د
"
و د
, د
"
""
Nous ne voulûmes point quitter Athè
nes fans avoir vu le Pircée . Le chemin
qui y conduit conferve des fondemens
,, de la muraille qui joignoit le port à la
ville. Le baffin pourroit bien contenir
cinquante de nos vaiffeaux , s'il n'étoit
,, en partie comblé de décombres. Il s'appelle
àpréfent Portolione , nom que les
Mariniers Italiens lui ont donné ,à caufe
d'un grand & beau lion de marbre qu'on
» apperçoit de loin au fond du port .
و د
و د
وو
""
و د
"
»
""
3.9
""
"" On compte à Athènes huit à neuf
mille habitans prefque tous Grecs . Ce
peuple, tout ignorant qu'il eft , eft plus
civilifé & plus poli que les autres peuples
de la Grèce . On trouve même dans les
», gens de la campagne , une affabilité qui
eft inconnue dans nos villages de France .
A l'égard de la fineffe & de l'habileté,
les Athéniens ont peu dégénéré de leurs
ancêtres. Les Juifs qui tiennent prefque
tout le commerce dans les autres villes ,
,, ne font pas fortune dans celle- ci. L'habillement
des Grecs d'Athènes différe
23
""
"
"
peu de celui des Tures. Ils ne portent pour
la plûpart fur la tête qu'une calotte rouge;
JUILLET 1765. 88
و د
""
و د
leurs veftes font courtes & étroites ,
& ils n'ont d'autre chauffure que des
bottines ordinairement de couleur brune
,, ou noire. Les femmes font grandes &
» ont la peau fort blanche. Elles fortent
,, rarement en public ; & quand on en ren-
», contre quelqu'une , on eft obligé de lui
laiffer libre le côté de la rue où elle eft.
& de lui tourner le dos . Le principal
commerce de cette ville fe fait en huile ,
,, cuirs , favon , poix- réfine , & en vin qui
eft fort eftimé.
""
"
"
"
Chaque contrée de la Grèce , chaque
ifle de l'Archipel offre des fingularités
que l'on ne trouve réunies dans aucun
voyageur , & que le nôrre a raſſemblées
dans un affez court efpace. Dans ce pays,
tous les lieux que parcourt un curieux ,
font autant d'objets confacrés à l'immortalité.
Un fimple ruiffeau , un rocher
une grotte ont acquis de la célébrité dans
les écrits des Poëtes , ou par quelque
événement mémorable. L'ifle de Pathpros
, où Saint Jean à compofé l'Apocalypfe
, eft un vrai pays de méditation ,
par la folitude & le vafte tilence qui y
règne. Les arbres , les piyfages , la verdure
y font prefque entièrement inconnus
; tout y infpire une mélancolie trifte
& de fombres rêveries.
86 MERCURE DE FRANCE.
و د
و و
و ر
""
55
""
Dans l'ifle d'Antiparos eft cette fameufe
grotte de congélations , fi vantée
, par les anciens & par les modernes. Les
chofes furprenantes qu'on en raconte me
firent prendre la réfolution d'y defcendre
, quoique je fçuffe à combien de dan-
,, gers j'allois m'expofer. Je louai quatre
hommes pour m'accompagner ; enforte
qu'avec mon valet , & le Grec qui me
, fervoit par-tout de guide, nous formions
,, une petite troupe de fept perfonnes. Je
,, vous ai décrit, Madame, le labyrinthe de
,, Crète & les fouterrains innombrables
,, dont il eſt compofé. A préfent que j'ai
,, vu la grotte d'Antiparos , je la regarde
,, comme une promenade aifée & agréa-
, ble. Figurez- vous un précipice affreux
de plus de mille pieds de profondeur ,
où l'on ne peut defcendre qu'avec des
cordes ou des échelles. Voilà le premier
,, point de vue fous lequel je vous prie
d'envisager l'entreprife hardie dont je
"
و د
و و
و د
"
vais vous rendre
و د
compte.
Nous entrâmes d'abord fous une vafte
, arcade , voûtée & foutenue fur plufieurs
piliers que la nature a taillés elle- même.
A l'extrêmité de la caverne eft un chemin
étroit que nous fuivîmes à la lueur
de plufieurs flambeaux , & qui nous conduifit
au bord d'un affreux abîme . Je
>>
"
و د
>>
JUILLET 1765 . 87
""
,, ne m'imaginai point comment nous pour
rions aller plus avant ; mais un de nos
guides faififfant un crampon de fer qui
étoit enfoncé dans le rocher , y attacha
,, une corde ; puis prenant fon flambeau
d'une main, il s'aida de l'autre à gliffer,&c
,, difparut auffitôt en nous criant de le fui-
,, vre. Je laiſſai paffer encore deux de mes
"
و د
"
gens avant moi, & je me laiffai aller dans
,, ce gouffre à l'aide d'une corde . J'eus
,, beaucoup de plaifir , tandis que les au-
,, tres defcendoient après moi , à entendre
,, leurs voix repétées par une infinité d'é-
,, chos qui faifoient enſemble un bruit ter-
" rible. Notre troupe s'étant réunie , nous
marchâmes quelques pas dans des rues
fort étroites , & arrivâmes à un autre
précipice moins efcarpé à la vérité que
le premier , mais qui préfentoit plus de
difficultés , parce que nous n'avions ni
corde ni échelle. Il nous fallut rouler fur
,, le dos , nous accrochant de notre mieux
aux parties du rocher les plus raboteuſes.
Dans ce fecond étage , s'il m'eft permis
de parler ainfi , j'admirai une grande
,, grotte , dont les côtés font formés d'une
efpèce de porphyre, entremêlé de veines
», rouges d'un éclat merveilleux . Le pavé
étoit d'une autre forte de pierre grife ,
où je remarquai qu'étoient incruftés
>>
""
"
""
""
22
"
"
88 MERCURE DE FRANCE.
,,
"
""
""
"
"
"
»
>>
progrand
nombre de coquillages pétrifiés.
Nous n'étions encore qu'au milieu de
,, notre expédition , & il nous reftoit deux
,, autres précipices à defcendre avant que
d'arriver au terme de nos travaux. Le
premier , quoique terrible & dange-
,, reux , fut franchi en un inftant par le
,, moyen d'une échelle qui fe trouva là
fort à propos ; mais quand ce vint au fecond
, l'échelle fe trouva trop courte , &
,, ne fçachant qu'elle pouvoit être la
fondeur du gouffre , le courage nous
,, manqua pour cette fois. Mais comment
fe déterminer à revenir fur fes
pas
n'ayant rien vu qui pût nous dédommager
de nos fatigues ? Nous prîmes le parti
d'attacher un bout de corde qui nous
reftoit à un rocher voifin , & de nous
,, laiffer defcendre jufqu'aux premiers éche-
>> lons. Enfin , j'appris que nous n'avions
plus d'abîmes à franchir ; mais quand
,, je faifois réflexion à l'immenfe intervalle
qu'il y avoit du lieu où nous étions au
féjour de la lumiere , je ne pouvois m'empêcher
de m'accufer de quelqne témérité.
J'ofe croire , Madame , que c'eft
,, parce que d'autres avoient eu le courage
d'y defcendre , qu'on a imaginé les fables
fi connues des defcentes aux enfers.
"
"
""
"
"
و د
JUILLET 1765. 89
""
""
""
و د
و ر
و د
""
وو
Nous touchions à la fameufe grotte
,, qui faifoit l'objet de ma curiofité . Je fis
allumer des flambeaux à tous les coins de
la caverne , comme on me l'avoit confeillé
à Parecchia . Quelle fut ma furpriſe
,, en entrant dans cette grotte ! L'éclat
,, éblouiſſant qui frappa ma vue , ne me
permit pas d'abord de diftinguer aucun
objet. Je crus être tranfporté par quelque
charme invifible dans la cour brillante du
,, foleil, ou au moins dans les Palais enchantés
de Circè ou d'Armide. Mon admira-
„ tion augmenta lorfque mes yeux fe furent,
,, pour ainfi dire , familiarifés avec cette
lumiere éclatante . Je vis les côtés , la
voûte & le pavé même de la grotte ,
formés de criftaux tranfparens , avec une
fi- belle variété , que je ne crois pas que
l'art puiffe jamais atteindre à cette per-
,, fection des ouvrages de la nature. Ce réduit
enchanté eft long de trois cens pieds
,, & large à peu près de même. La voûte
,, eft élevée d'environ quatre - vingt pieds.
L'eau qui fubfifte dans tous les fouterreins
, & qui dépofe par - tout où elle
coule le minéral appellé fpar , ou plutôt
le cristal qu'elle renferme , eft la caufe
& l'origine des merveilles que je
vais vous décrire. Le pavé n'eft point
feulement couvert de nappes unies en
و د
""
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90 MERCURE DE FRANCE.
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forme de glace ; les gouttes d'eau qui
diftillent de la voûte , ont formé avec le
,, temps un bofquet d'abriffeaux de cryſtal
,, que la lumière réfléchie de nos flambeaux
,, peignoit des plus vives couleurs . Ces
abriffeaux , où , fi vous aimez mieux
, ces touffes de petites pointes criftallines
étoient entremêlées de figures faillantes
de même matière ; les unes pyramidales ,
,, les autres arrondies vers leur extrêmité.
Ailleurs ces figures unies entr'elles &
,, contiguës , formoient une efpece de pe-
>> tite muraille , dont les détours multi-
», pliés préfentoient l'image charmante
d'un labyrinthe. Je portai enfuite mes
,, regards vers la voûte , & je la vis ornée
», d'une quantité prodigieufe de pyramides
,, renverfées. La maffe & la grandeur de
,, ces ftalactiques tranfparens étoient va→
,, riés à l'infini . Les rayons de lumiere qui
», en partoient , imitoient parfaitement les
,, couleurs les plus vives de l'iris . Tout
,, ce que j'avois vu jufqu'alors n'approchoit
pas des beautés que préfentoient les
côtés de la grotte. Vers le ceintre de la
voûte où l'eau n'a facilement fuivre
pu
», la concavité qu'elle forme avec les côtés ,
,, le temps a formé plufieurs nappes de crif
tal féparées du mur de la grotte. Ce font
,, comme autant de rideaux ondoyés de dix
"
"
و د
JUILLET 1765 . 91
و د
"
à douze pieds de largeur , dont quelquesuns
pendent depuis la voûte jufqu'au
,, plancher. On diroit une fuite de petits
cabinets tranfparens , dont la conftruction
inimitable efface tout ce que l'art
a jamais produit de plus parfait.
››
و ر
>>
"
و د
""
و د
que
,, Ne femble- t- il pas , Madame , d'a-
,, près les merveilles que je vous raconte ,
,, qu'on ne puiffe fe former une plus belle
idée de cette grotte admirable ; je fuis
,, pourtant obligé d'avouer que les expreffions
font fort au deffous de la réalité ,
& de pareils chefs - d'oeuvre ne paroiffent
tels qu'ils font que lorfqu'on
les a préfens fous les yeux ».
Les autres pays qui nous reftent à parcourir
, font la Turquie , la Perfe & l'Afabie.
Ces vaftes contrées feront la matiere
de notre dernier extrait. A en juger
par le plaifir que nous a fait la lecture
de cet ouvrage , nous ne doutons
pas que ces fortes de détails ne foient
du goût de nos lecteurs. On quitte ce
livre difficilement quand on a commencé
à le lire. Le ſtyle nous a paru clair , précis
& élégant. On defire d'en voir bientôt
paroître la fuite ; & nous invitons
l'Auteur , M. l'Abbé DELAPORTE ,
en donner plus de deux volumes chaque
année.
92 MERCURE
DE FRANCE
.
L'INCONNU, Roman véritable , ou Lettres
de M. l'Abbé DE & de Mlle B. avec
cette épigraphe :

...
Periculofum eft credere & non credere.
A la Haye ; 1765 , & fe trouve à Paris ;
chez PANCKOUCKE , rue & à côté de
la Comédie Françoife. Brochure in- 12
de cent foixante-dix pages .
ON lit à la tête de cet ouvrage le portrait
de Mademoiſelle B. C'eſt une brune ,
dit-on , d'une taille plus grande que petite
; elle a les yeux noirs , pleins de feu
& de douceur , les fourcils légers & bien
arqués ; le tour du vifage de cette forme
qui annonce la bonté de l'âme ; la bouche
de la coupe la plus fine ; le fourire trèsfpirituel
; fa gorge eft placée avantageufement
& façonnée de même ; fa taille
eft fvelte & d'une porportion regulière ;
fa jambe & fon pied font l'admiration de
tous les connoiffeurs en belle nature . . .
On entre enfuite dans le détail de fes qualités
morales qui ne font point inférieures
à fa figure , fes talens , fi l'on en croit
l'Auteur, répondent au refte ; on trace un
JUILLET 1765. 98
précis de fa vie très- propre à exciter la curiofité
du lecteur. L'ouvrage dont nous
allons parler n'en forme pas l'épifode le
moins curieux.
"
"
Mademoiſelle B. vivoit en Philofophe
dans fa retraite , lorfqu'elle reçoit une lettre
anonyme. Voici comme elle détaille
à une de fes amies l'origine de l'aventure :
« Un homme de grande diftinction fe don-
» ne pour enchanté de moi , je fuis
femme ; la précifion du billet , la tour-
» nure fingulière , le ton modefte qui y
règne , tout pique ma curiofité. On me
fait entendre qu'on eft d'un état à exi-
» ger la plus grande réferve ; qu'un tiers
» eft néceffaire dans ces commencemens
» pour développer bien des chofes trop
longues à réduire écrit... J'ai fait
» une première faute , j'ai répondu.
Il s'établit de cette façon un commerce de
lettres entre la Demoiſelle & l'Inconnu ;
plus la première témoignoit d'empreffement
de le voir , plus ce dernier multiplioit
les obftacles . Le confident paroiffoit
la cheville ouvriere de cette double paffion
; il attifoit le feu des deux côtés , &
jouoit un rôle d'autant plus étrange , que
fa conduite étoit indéchiffrable , foit qu'il
travaillât pour fon compte , comme il vouloit
le faire accroire à la Demoiſelle , foit
>>
par

94 MERCURE DE FRANCE .
qu'il s'intérefsât réellement à la paffion de
l'autre , ainfi que la fin le fait préfumer.
Quoi qu'il en foit , le grand art de ce roman
eft d'épurer peu à peu le coeur de
l'héroïne d'une paffion fordide , premier
mobile de fa curiofité , pour la faire paffer
par degrés à l'amour le plus rafiné. Ècoutons
- la parler encore elle rend ainſi
compte à fon amie de la révolution qui
s'eft opérée dans fa manière de voir & de
fentir.
>
« Je fuis obligé de l'avouer , ma chère
» amie ; je ne connoiffois pas encore l'a-
» mour. Elevée dès mon jeune âge entre
les mains de mon bienfaiteur * . La re-
» connoiffance eft le premier fentiment
que jaie éprouvé : j'avois pour lui plu
» tôt la tendreffed'unefille que celle d'une
» amante. Je le chériffois comme mon
»
">
» père ; les goûts divers que le tourbillon
» des plaifirs m'a fait naître depuis , n'ont
jamais rempli mon coeur : un vuide af-
» freux fuccédoit toujours aux infans les
plus délicieux. Dans les jours les plus
» brillans de ma fortune , au milieu des
» fêtes les plus fplendides , au fein des
» plus douces voluptés , j'ai fenti qu'il me
manquoit quelque chofe : j'ai tout à
"
">
* On voit dans le précis de la vie de Mlle B. ce
que c'eft que ce bienfaiteur.
JUILLET 1765. 95
38
33
préſent ; j'aime.... eh ! que ne dois- je pas
pardonner à celui qui m'a fait fentir la
dignité de mon être, la nobleffe de mon
» ame ?……
Nous laiffons le Lecteur fur cette dernière
lettre ; elle eft pleine d'un naturel ,
d'une douceur , d'une onction qui vont au
coeur. Ceux qui liront cet ouvrage en entier
, en trouveront plus d'une dans le même
genre. En général celles de l'amant
font plus mâles , plus impétueufes , plus
defordonnées ; il règne dans celles de la
Demoiſelle plus de raifon , plus de retenue
, plus d'amenité.
Cette brochure de 168 pages , fe trouve
chez tous les Libraires qui vendent des
nouveautés.
ANNONCES DE LIVRES.
H.ISTOIRE du règne de la Reine Anne
d'Angleterre , contenant les négociations
de la paix d'Utrecht , & les démêlés qu'elle
occafionna en Angleterre : ouvrage pofthumedu
Docteur Jonathan Swift, Doyen
de S. Patrice en Irlande ; publié fur un
manufcrit corrigé de la propre main de
l'Auteur , & traduit de l'Anglois , par
M ***. A Amfterdam , chez Marc- Michel
Rey & Arkftée & Merkus ; 1765 : un vol.
96 MERCURE
DE
FRANCE
.
in-1 2. On en trouve des exemplaires chez
Durand , neveu , rue Saint Jacques , à la
fageffe.
Le feul nom de Swift fuffit pour piquer
la curiofité. Il n'eft rien forti de la plume
de cet Ecrivain célèbre , qui n'ait au moins
l'avantage d'amufer : on trouvera dans cette
hiftoire celui de s'inftruire d'un des règnes
les plus intéreffans dont il foit fait mention
dans les annales d'Angleterre. Chaque
page de fon livre eft marquée au coin des
troubles de ce règne tumultueux ; & quoique
ces orages foient paffés depuis longtemps
, il en trace une peinture fi vive &
fi forte , qu'on croit encore les avoir fous
les
yeux. Il rapporte
les faits
avec
une
fimplicité
élégante , & il en raiſonne en grand
hiftorien , mais toujours avec cet efprit
Tatyrique qui lui étoit propre.
par
AGRICULTURE expérimentale à l'ufage
des Agriculteurs , Fermiers & Laboureurs ;
M. de Sarcey de Futieres , ancien Gentilhomme
fervant du Roi ; à Paris , chez
Claude Hériffant , Libraire- Imprimeur- rue
neuve Notre Dame , à la Croix d'or; 1765 :
avec approbation & privilége du Roi ;
brochure in- 12 , de 120 pages.
Cet écrit préfente au lecteur le réſultat
des faits qu'ont fournis à M. de Sarcey plus
de
JUILLET 1765 . 97
de vingt années d'expérience. Il commence
par les maladies épidémiques des beftiaux ,,
& fait voir qu'en général ils n'en font affligés
que parce qu'on les conduit fouvent
dans des pâturages fur lefquels les influences
de l'air , les vapeurs & les exhalaifons
de la terre ont déposé une forte de venin.
Les prés artificiels , tels que la luferne , le
fainfoin , &c. font plus fufceptibles que les
autres de l'impreffion de ce venin , parce
que leurs feuilles , plus larges , plus épaiffes
& plus dures que celles des prés naturels ,
le confervent plus long- temps . Conféquemment
il y a toujours des inconvéniens à
envoyer les beftiaux pâturer dans ces fortes
de prés. L'Auteur prétend donc que ces
prés artificiels font extrêmement préjudiciables.
De- là il paffe aux engrais que l'on
peut fubftituer au fumier , & fur lefquels
il dit avoir fait quelques découvertes. II
indique les moyens de les appliquer à chaque
nature de terre , & de garantir le bled.
de la bruine , de l'ivraie & des autres mauvaifes
graines. On verra encore dans cette
brochure , les moyens de garder des bleds
pendant quatre à cinq années , fans preſque
aucun frais & fans altérer la qualité & la
bonté.Enfin les principales parties de l'Agriculture
font traitées d'une manière d'autant
plus fatisfaifante par M. Sarcey , que l'ex-
Vol. I. E
58 MERCURE DE FRANCE.
périence vient toujours à l'appui des prin
cipes.

COURS de Mathématiques à l'ufage des
Gardes du Pavillon & de la Marine ; par
M. Bezout , de l'Académie Royale des
Sciences , Examinateur des Gardes du Pavillon
& de la Marine , & Cenfeur Royal :
feconde partie , contenant les Elémens de
Géométrie , la Trigonométrie rectiligne ,
& la Trigonométrie fphérique ; à Paris ,
chez J. B. G. Mufier , fils , Libraire , quai
des Auguftins , à Saint Etienne ; 1765 :
avec approbation & privilege du Roi, in-8°.
Il n'y a pas long- temps que nous annonçâmes
la première partie de ce livre utile.
Dans ce fecond volume l'Auteur divife la
Géométrie en trois fections , dont la première
traite des lignes , des angles , de
leur meſure , des rapports des lignes , &c.
La feconde confidere les furfaces , leur mefure
& leurs rapports. La troifieme eft
deftinée aux folides ou corps , & renferme
les principes néceffaires pour les mefuter
& comparer leurs capacités. Dans la Trigonométrie
rectiligne , M. Bezout donne
quelques propofitions qui ne font pas effentiellement
néceffaires pour le moment
mais elles font au moins utiles , & le feront
encore plus par la fuite ; d'ailleurs , quelJUILLET
1763. 99
ques-unes trouvent leur application dans la
Trigonométrie fphérique. Dans celle - ci
l'Auteur s'eft propofé de réduire à un moindre
nombre les principes dont on fait dépendre
communément la réfolution des
triangles fphériques. Nous n'entrerons pas
dans un plus grand détail ; c'eft dans l'ouvrage
même qu'il faut le chercher. Ceux
qui ne veulent qu'avoir une fimple idée
d'un livre ne gagneroient pas beaucoup au
temps que nous employerions à une plus
longue analyſe ; & ceux qui liront l'ouvrage
en jugeront mieux que par ce que
nous poufrions en dire ici.
LETTRE d'un Avocat au Parlement
de *** , à M M. les Auteurs du Journal
des Savans , fur un projet de traduction
du corps entier du Droit Civil ; à Paris
chez Knapen, Imprimeur Libraire , grand'-
falle du Palais , à l'L couronnée & au bas
du Pont Saint Michel , au bon Protecteur ;
1765 avec approbation & privilége du
Roi. Brochure in-8" , de 112 pages.
Le projet d'une traduction du Corps du
Droit dont l'Auteur de ces lettres a entendu
parler , lui paroît une chofe fi dangereufe ,
qu'il s'élève avec force contre une pareille
entreprife , & ce qu'il dit à ce fujet fait la
matière de trois lettres , ou plutôt de trois
535328
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.


favantes differtations fur l'hiſtoire du Droit
& fur les rapports des loix entre elles . Elles
jettent de grandes lumières fur la matière
du gage & de l'hypothèque. C'est donc une
brochure utile , indépendamment de toute
critique relative. Elle fera d'ailleurs une
preuve qu'on aime encore le latin en
France.
LA Science du Gouvernenient , par feu
M. de Réal , & c.
Nous avons déja entretenu plufieurs
fois , & fort au long , nos Lecteurs de cet
ouvrage important , qui fe diftribue fucceffivement
volume par volume. A l'occafion
du dernier tome qui a paru , nous
dirons que M. l'Abbé de Burle de Curban ,
neveu de M. de Réal , ayant fait préfenter
àl'Impératrice Reine de Hongrie l'ouvrage
de fon oncle , cette Princeffe lui a fait
remettre , par M. le Comte de Staremberg ,
une fuperbe médaille repréfentant la tête
de Sa Majefté , accollée de celle de l'Empereur
, dans une magnifique tabatière .
Dès le mois de Septembre 1764 le Roi
lui avoit marqué fa fatisfaction de l'ordre
qu'il avoit mis à ce livre . Le Roi d'Efpalui
avoit fait donner , par M. le Mar- gne
quis de Grimaldy , les précieufes médailles
qui ont été frappées à la proclamation de
JUILLET 1765. 101
Sa Majefté , pour marquer l'eſtime qu'Elle
faifoit de cet ouvrage . Nous favons que
M. l'Abbé de Burle a le plus grand regret ,
après tout ce qu'il a fait pour accélérer la
publicité de ce livre , de voir , malgré la
célébrité qu'il a eue , que fes intentions ne
foient pas exécutées.
RÉFLEXIONS à mon fujet , ou l'Efprit à
Moi ; par M. H *** . Prix 12 fols. A
Amſterdam , & fe trouve à Paris , chez
Valeyre le jeune , rue Vieille-Bouclerie ;
à la Minerve ; 1765 : feuille in- 12 .
Ce dialogue , dont les interlocuteurs
font P'Esprit & l'Auteur , défigné fous ce
pronom , Moi , eſt , dit- on , d'un jeune
homme de dix-neuf ans qui débute dans
la littérature. Il difpute avec fon efprit ,
qui prétend avoir feul le droit de gouverner,
& qui enfin remporte la victoire.
RÉFLEXIONS fur l'Hiftoire de France ;
à Paris , chez Vente , Libraire , au bas de
la montagne Sainte Genevieve ; 1765 :
brochure in-12 , petit format , de 72 pages.
Ce n'eft ici qu'un effai pour éprouver
le goût du Public ; l'Auteur promet une
fuite à cet ouvrage s'il s'apperçoit de quelque
fuccès. Ce que nous avons fous les
yeux n'eft , à proprement parler , qu'un
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
abrégé très-fuccinct de notre hiftoire , depuis
Clovis jufqu'à Clotaire II.
L'HERMAPHRODITE, ou Lettre de Grand
jean , à Françoife Lambert , fa femme
fuivie d'Anne de Boulen , à Henri VIII
Roi d'Angleterre , fon épouſe , héroïde
nouvelle , & deux ydilles. A Grenoble , &
fe vend à Paris , chez Cailleau , Libraire ,
rue Saint Jacques , à Saint André , & la
veuve Valeyre , quai de Gêvres , près le
Pont au Change , à la nouveauté ; 1765 ::
brochure in- 8° de 48 pages..
L'aventure de Grandjean , dont le Parlement
de Paris a rompu le mariage l'hiver
dernier , fait la matière de la première
piéce de ce recueil . Ce Grandjean a été
obligé de renoncer au titre d'époux , &
qui plus eft à celui d'homme , après avoir
joui pendant long- temps de ces deux prérogatives.
Il n'eft plus rien fur la terre
qu'un poids inutile aux autres , & infupportable
à lui -même. C'est en réfléchiffant
fur fon malheur qu'il eft cenfé écrire à fa
femme une lettre en vers , où l'on trouve
du fentiment & de la poéfie. Le même
Auteur a cru que la mort d'Anne de Bouten
pourroit intéreffer. Il s'eft peint tout
ce qu'une femme innocente , condamnée
à une mort ignominieufe par un homme
qu'elle a aimé , peut dire dans ces momens
JUILLET 1765. 103
>
où le crime même ne reçoit pas fans frémir
la peine qu'il mérite. Après avoir
arrêté fes lecteurs fur des fujets qui par
leur nature font propres à laiffer dans leur
âme des impreffions de terreur & de mélancolie
, l'Auteur de ce recueil a cru
leur faire plaifir en leur préfentant deux
autres piéces dont le genre , plus fufceptible
de gaité , ne porte dans l'âme que des
émotions douces & tranquilles. Ce font
deux ydilles intitulées : l'Amant Malheureux,
& le Raccommodement.
Le Point du jour , poëme à Arifte , lu
à la féance publique de la Société Littéraire
d'Arras le 30 Mars 1765 , par M.....
avec cette épigraphe :
C'est la Cour qu'on doit fuir , c'est au champ qu'il
faut vivre. VOLT.
Epître fur l'Agriculture ; à Arras , de l'Imprimerie
de Guy de la Sabloniere : feuille
in- 8°.
Ce n'eft içi qu'une defcription poétique
des agrémens de la vie champêtre. Ce font
les loisirs d'un philofophe retiré à la campagne,
qui trace à fon ami le plan du bonheur
dont il jouir. Le point du jour eſt un
moment qu'il faut choifir ; & ce moment
n'a point affez de confiftance pour un poëme
d'une certaine étendue. Aufli l'Auteur a- t- il
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fait fervir les oppofitions pour foutenir les
grouppes, & cherché des images riantes pour
donner au tableau de l'action & de la vie.
FONDATION du Roi de cinq mille livres
de rente en faveur des habitans de Nancy
dans le cas de maladies , perte de biens &
malheurs imprévus , du 11 Avril 1765 .
A Nancy , chez Thomas , père & fils , Imprimeur
de l'Hôtel de Ville , près le Pont
Moujat , nº . 178 ; 1765 : feuille in - 4° .
Le Roi de Pologne , Duc de Lorraine &
de Bar , a ordonné , par des lettres patentes,
qu'il feroit inceffainment remis par fon
Tréforier à la Caiffe de la ville de Nancy
la fomme de cent mille livres , dont l'intérêt
de cinq mille francs , fervira annuellement
à foulager ceux des habitans de la ville &
des fauxbourgs de l'un & de l'autre féxe ,
nobles , bourgeois , rentiers , ouvriers &
artifans de toutes profeffions & gens de
journées , qui , par quelque revers de fortune
, perte de bien ou tous autres accidens ,
fe trouveront dans la néceffité d'une affifrance
paffagère , fuffifamment reconnue partémoignages
non fufpects des Curés , Directeurs
ou Directrices des affemblées de
charité , ou toute autre perfonne animée
des devoirs de l'humanité , en obfervant
que la diftribution defdits fecours fe réJUILLET
1765. 195
pande fur le plus de fujets qu'il fe pourra.
Ainfi le Roi de Pologne fignale chaque
jour de fon règne par de nouveaux bienfaits
.
LES Amours de Goneffe , Comédie en
un acte , mêlée d'ariettes ; par M M. ***
repréſentée pour la première fois par les
Comédiens Italiens ordinaires du Roi , le
8 Mai 1765. Le prix eft de 24 fols avec
la mufique. A Paris , chez Duchefne , Libraire
, rue Saint Jacques , au- deffous de
la Fontaine Saint Benoît , au temple du
gout ; 1765 : avec approbation & privilége
du Roi : in-8 °, de 56 pages.
Nous renvoyons nos Lecteurs à l'article
des Spectacles pour les détails concernant
cette Comédie. Nous n'en parlons ici
pour en annoncer l'impreffion.
que
EXAMEN impartial du Siége de Calais ,
poëme dramatique de M. de Belloy , avec
cette épigraphe :
Civis erat qui libera poſſet verba animi proferre, &c.
Juven.
A Calais ; 1765 : brochure in- 8 ° , de 40
pages.
Il y a dans cet examen des réflexions
judicieuſes ; il y en a d'autres qui nous
ont paru un peu trop févères.
E v
106 MERCURE DE FRANCE..

LETTRES de Miſs Elifabeth Aurely
petite- niece du célèbre Docteur Swieft ;
traduites de l'anglois. A Maftricht , chez .
Tutot , & fe trouve à Paris , chez Bauche ,
quai des Auguftins ..
OF
,
1
avec
HISTOIRE de la vie de Henri IV , Roi
de France & de Navarre , dédiée à S. A. S...
Monfeigneur le Prince de Condé. Par
M. de Bury ; deux volumes in- 4
figures. A Paris , chez Didot l'aîné , Libraire
& Imprimeur , rue Pavée , près du
quai des Auguftins , à la Bible d'or , &
chez l'Auteur , rue Gilles- coeur , vis - à - vis
celle de l'hyrondelle. Prix 27 liv . brochés ,
attendu qu'il en refte peu d'exemplaires.
Nous nous propofons de rendre compte
de cet ouvrage..
HISTOIRE Eccléfiaftique & Civile , Politique
, Littéraire & Topographique du
Diocèle de Langres & de celui de Dijon ,
qui en eft un démembrement.Par M. l'Abbé.
Mangin , Docteur de la Faculté de Théologie
, & Licencié ès Droits Civil & Canonique
de l'Univerfité de Paris , Doyen &
Grand- Vicaire du Diocèfe de Langres ;,
in-12 , trois volumes. A Paris , chez Bauche
, Libraire , quai des Auguſtins , à Saint
Jean dans le défert ; 1765 .
JUILLET 1765. 107
Après que cet ouvrage eut été préfenté
à la Cour & enfuite à toute la Maiſon de
CHOISEUL , dont il y eft beaucoup parlé ,
eu égard au grand nombre des célèbres
fondations qu'elle a faites en ce Diocèfe ,
dont elle eft originaire ; l'Auteur en a fait
part à la ville de Langres avec la lettre
ci-jointe , adreffée aux Maire & Magiftrats.
MESSIEURS ,
La ville de Langres eft trop
intéreffée :
dans l'ouvrage que je viens de rendre public
, pour que je ne me hâte pas de lui
en donner
connoiffance & de lui en préfenter
un des premiers
exemplaires. Si j'ai
tâché de remplir en le compofant les devoirs
d'un zélé compatriote , celui- ci doit ,
ce me femble , couronner tous les autres. -
J'efpère , Meffieurs , que vous voudrezz
bien agréer cette préfentation. Il n'a été
question encore jufqu'à préfent que de
Langres ancienne ; je me propofe dans la
fuite de mon ouvrage de parler de Langres
moderne. J'aurai befoin à cet effet de vous
confulter fur quantité d'articles , & de
recourir aux regiftres de votre ville . Je ne
doute pas que vous ne vous prêtiez en tout
ce qui pourra contribuer
à fa célébrité..
མཱ
3
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Vous en êtes citoyens , & des citoyens diftingués
; vous êtes prépofés , par le rang
que vous tenez , pour en faire les honneurs
& pour coopérer à tous ceux qu'on peut
lui faire. C'eſt en cette qualité que je vous
prie de recevoir pour elle ce témoignage
public du zèle refpectueux & de la confidération
infinie avec laquelle , & c.
Paris , ce 31 Mai 1765 .
L'Abbé DE MANGIN
RÉPONSE.
MONSIEUR ,
Nous avons reçu les témoignages de
zèlè dont vous venez degratifier notre ville.
Il est heureux pour elle que ce qui l'intéreffe
foit tombé entre les mains d'un compatriote
déja connu dans la république des
lettres. Tout Ecrivain qui confacre fes
talens & fes veilles à l'illuftration de fon
pays a droit à fa reconnoiffance , & ce que
vous venez de faire en faveur de Langres
ancienne devient néceffairement la dette
de la moderne. C'eft à ce titre que nous
vous promettons , en fon nom , de placer
le vôtre dans fes faftes , & de concourir
avec vous en tout ce qui pourra fervir aux
vues que vous avez fur elle.
JUILLET 1765 . 10g
Voilà les fentimens de mes confrères ,
que je fuis chargé de vous faire connoître ;
nous ne manquerons pas de les recommander
à ceux qui doivent nous remplacer
dans peu.
Je fuis , & c.
MONSIEU R.
BARROIS DE SAVIGNY , Maire
Langres , le 11 Juin 1765.
LA Phyfique facrée de l'hiftoire , ou
Confidérations générales fur les principes
élémentaires du tempérament & du caractère
naturel des peuples ; in - 12 . La Haye ,
1765 , & fe trouve à Paris , chez Vente,
Libraire , au bas de la montagne Sainte
Genevieve , près les RR. PP. Carmes.
HISTOIRE des Galligènes , ou Mémoires
de Duncan ; in- 12 , deux volumes. Amfterdam
, 1765 , & fe trouve à Paris , chez
la veuve Durand , Libraire , rue du Foin .
HISTOIRE de la République de Venife ,
depuis fa fondation jufqu'à préfent. Par
M. l'Abbé L *** ; in- 12 : tomes fix &
fept. A Paris , chez Duchefne , rue Saint
10 MERCURE DE FRANCE.
Jacques , au- deffous de la fontaine de Saint
Benoît , au temple du goût.
C'eft la fuite d'un ouvrage eftimé , &.
dont nous parlerons plus amplement avec
plaifir..
:
MANUEL du Jardinier , ouvrage néceffaire
aux cultivateurs , amateurs de la botanique
& de la phyfique contenant la
defcription des plantes néceffaires pour la
décoration d'un jardin de fleurs ; les différences
effentielles qui les diftinguent de
celles avec lesquelles elles pourroient être
confondues ; le temps de les femer ; la
manière de les reproduire la plus prompte.
& la plus avantageufe ; la qualité de la
terre , l'expofition qui leur eft néceffaire
leurs vertus médicinales & oeconomiques
& les maladies dans lefquelles elles font
indiquées . Par le fieur Mirandola. Traduit
fur l'original italien , par M. C. L. F.
Raudi ; in - 12 . Paris ; 1765 chez Saugrain
le jeune , quai des Auguftins , près le pont
Saint Michel , à la fleur - de - lys d'or.
Quoique cet ouvrage foit annoncé dans
le titre comme étant fimplement une traduction
de l'italien , il est très - certain
cependant
que c'eft par modeftie que l'au
teur , M. Andry , Docteur en Médecine
de la Faculté de Paris , s'eft exprimé ainfi
JUILLET 1765. TTE
Nous avons vu l'original , qui a pour
titre Manuale dé Giardinieri. Ce n'eft.
qu'un livre informe qui fait partie d'un
recueil fur l'agriculture , imprimé à Venife
en 1763 , in 8 °. Dans les mains du
traducteur il a pris du corps & de l'accroiffement
. En l'état où il eft , le fieur Mandirola
le reconnoîtroit à peine ; mais il
doit être flatté de voir ainfi fon nom connu
en France
par les foins d'un jeune Médecin
Botanifte qui donne de grandes efpérances.
La lecture de ce Manuel nous a
plû infiniment , en quoi nous fommes
d'accord avec le Public qui lui fait le plus.
grand accueil.
DISSERTATION fur la nature , la manière
d'agir , les efpèces & les ufages des
anti-fpafmodiques , proprement dits , qui a
remporté le prix de l'Académie des Scien-,
ces & Belles - Lettres de Dijon en 1764.
Par M. Guillaume - Lambert Godart , Docteur
en Médecine à Vervier ; in - 8 °. Dijon,
1765 , chez François Defventes , Libraire
de Monfeigneur le Prince de Condé ; & à
Paris , chez A. Defventes , Libraire , rue
Saint Jacques , vis - à - vis le Collége de
Louis le Grand.
ESSAI fur l'union de la Poéfie & de la
112 MERCURE DE FRANCE.
Mufique . Brochure in - 12 . La Haye , 1765 ,
& fe trouve à Paris , chez Merlin , Libraire ,
au bas de la rue de la Harpe.
C'eſt l'ouvrage d'un homme de goût ,
& dont les vues bien faifies ne pourroient
qu'être fort utiles pour l'union mieux perfectionnée
des talens dont il s'agit.
ESSAI fur la raiſon , ou nouvelle manière
de réfoudre une des plus difficiles &
des plus belles queftions de la philofophie,
moderne . Par M. de Keranflech , in- 12 .
Paris , 1765 : chez Vatar , I ibraire , rue
de la Barillerie , vis- à-vis la rue de la
Calandre ; à Rennes , chez Julien Vatar ,
père , place du Palais & rue de Bourbon ,
& chez Julien- Charles Vatar , fils , place
royale & rue de l'Hermine.
La multiplicité des ouvrages nouveaux
ne nous a laiffé que le temps d'annoncer
ceux- ci.
LA Théologie des Peintres , Sculpteurs ,
Graveurs & Deffinateurs , où l'on explique
les principes & les véritables règles pour
repréſenter les myſtères de Notre Seigneur ,
ceux de la Sainte Vierge , les Saints en
particulier , les différens traits de leur vie
& les autres fujets de dévotion , avec l'indication
des meilleurs tableaux & des morJUILLET
1765 : IIS
ceaux de fculpture les plus eftimés en ce
genre qu'on voit dans les églifes de Paris
& dans les cabinets des particuliers . Par
·M. l'Abbé Méry , D. L. C. Prêtre & Licencié
en Théologie in - 12 . Paris , 1765 :
chez H. C. de Hanfy le jeune , Libraire
rue Saint Jacques , près les Mathurins , à
Sainte Thérefe.
MÉMOIRE fur les Marais Salans des
provinces d'Amiens & de Saintonge. Par
M. Beaupied Dumenils , de la Société
d'Agriculture de la Généralité de la Rochelle
: in - 12 , 1765. Chez P. Mefnier ,
Imprimeur du Roi & de la Société Royale
d'Agriculture.
Cet ouvrage nous paroît auffi utile que
bien fait,
LETTRE à M. DE LA PLACE , fur l'éducation.
MONSIEUR ONSIEUR ,

DANS le moment préfent , où tous les
efprits patriotiques font occupés des moyens
de perfectionner l'éducation , peut - il
m'être permis de faire part au Public de
quelques réflexions qui pourroient y contribuer
?
114 MERCURE DE FRANCE.
Tout le monde convient affez qu'une
bonne éducation eft la bafe d'une vie
douce & tranquille , d'un Gouvernement
heureux & floriffant. De tout temps on a
fenti la néceffité de ce premier fondement,
& l'on a prefque toujours négligé de l'établir.
Si cependant l'on vient à porter un
regard curieux fur les fiècles paffés , & que
dans quelque coin du monde on trouve
des peuples heureux , ne remarquera- t- on
pas que ce font ceux dont l'éducation a été
formée , finon fur des exemples contemporains
, du moins fur ceux des ancêtres
& que c'eft par- là que leur conduite eft
devenue plus irréprochable ? Si nos moeurs
ne font donc pas aufli pures qu'elles pourroient
l'être , c'est parce que notre jeunelfe
fe paffe dans une honteufe oifiveté ou dans
des occupations mal entendues & plus mal
dirigées.
Mais une occupation uniforme eft- elle
bien propre à un âge léger & inconſtant ?
Ne conviendroit- il pas de fe prêter un peu
à fa foibleffe , de fatisfaire fa curiofité en
le promenant d'objets en objets , en les lui
mettant à portée de les obferver , & toujours
en fe propofant un but auquel on
doit atteindre , où mille parties doivent
fe réunir & former un enfemble capable
de quelque perfection ?
JUILLET 176§.
D'ailleurs le peu de foin que l'on prend
de l'éducation , pourquoi le tourner uniquement
du côté des jeunes gens ? I es
Demoifelles ne font- elles pour rien dans
la fociété ? Ne font- elles point fufceptibles
de réflexion , de jugement , de fentiment ?
On leur apprend à la vérité à danfer avec
grâce , à chanter avec goût , à jouer de
quelque inftrument avec fupériorité ; toutes
chofes agréables , j'en conviens , mais
qui toutes avantageufes jufqu'à un certain
point , ne font pas de tous les temps ni de
tous les lieux.
S'applique - t - on jamais à leur former
le caractère , à modérer leur vivacité , à
exercer ce talent particulier qu'elles ont
pour apprécier les moindres chofes ? Et
comment y réuffiroit-on fi on ne les appli
que de bonne heure à des études qui puif
fent fixer leur légéreté & orner leur efprit ?
Je ne prétends pas dire pour cela qu'il
faille qu'une Demoifelle fache traduire le
grec & le latin ; qu'elle s'occupe à mefurer
la diftance des altres , la profondeur de la
terre , l'immenfité des cieux. Non mais
je voudrois qu'elle fçût fa langue par principes
; qu'elle la parlat & l'écrivit avec facilité
; qu'elle pût lire avec méthode & avec
fruit , qu'elle fût diftinguer les exemples :
116 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle doit fuivre & propofer à ceux que
le ciel peut deftiner à fa vigilance.
Il eft vrai que nous ne fommes plus dans
ces temps barbares , où l'ignorance faifoit
le partage du féxe. On voudroit affez que
les Demoifelles fuffent inftruites ; mais la
louable intention des parens eft- elle bien
fecondée par les maîtres qu'ils leur donnent
? Car , pour enfeigner une fcience
quelconque , il faut la polléder. Il faut être
en état d'éclaircir mille circonftances qui
fe rencontrent dans la lecture d'un ouvrage;
il faut pouvoir répondre pofitivement aux
objections que peut faire un élève ; il faut
pouvoir s'inftruire fur la caufe & les fuites
d'un fait qui fe préfente : finon toutes les
connoiffances ne font que des mots qui ne
tiennent à rien , qu'on apprend & qu'on
oublie au même inftant.
Si chaque citoyen avoit à coeur cette
partie effentielle , fi chacun entreprenoit
enfin pour fes enfans ce qu'il voudroit qu'on
eût fait pour lui , nous verrions bientôt
notre jeuneſſe moins légère & plus occupée
, plus docile & plus retenue , parvenir
à une vieilleffe plus refpectable ; nous verrions
nos moeurs plus pures , nos converfations
moins équivoques & plus intéreffantes
; enfin notre attachement à la religion
& à l'état, plus folide & plus conftant.
JUILLET 1765. 117
Selon ces principes inconteftables , l'étude
eft donc abfolument néceffaire. C'eſt
par une étude bien faite que l'efprit furmonte
des maux qui fouvent n'ont de réalité
que celle qu'on leur fuppofe , & que
nous faifons fervir à notre bonheur & qui
pour le plus grand nombre eft la caufe de
leurs peines. L'hiftoire de tous les fiècles
étant le miroir fidèle des vertus & des
vices des hommes , c'eft auffi l'une des
fources où l'on doit puifer les moyens de
perfectionner l'éducation . Si l'antiquité vit
des Rois qui la regardoient comme le premier
de leurs confeils , fi chaque jour ils
fe faifoient lire les faftes de l'hiftoire , où
la vie de leurs ancêtres décrite fans fard
leur fervoit de modèle , pourquoi ne tâcherions-
nous pas
de nous perfectionner par
la même voie ?
Mais avant que d'entrer dans un champ
auffi vaſte , il faut des fecours afin d'y marcher
à pas fürs & rapides ; il faut connoître
la fituation des lieux & l'ordre des
temps : c'est ce qu'on apprend par la géographie
& la chronologie , qui font regardées
comme les yeux de l'hiftoire.
Si mes fentimens , dans lefquels il n'y
a affûrément rien de nouveau , ont l'avantage
d'être approuvés , j'y ferai d'autant
plus fenfible , que je me fuis comme con118
MERCURE DE FRANCE.
facré à les mettre en pratique. L'arbre
chronologique que je viens de donner au
Public , qui paroît l'accueillir , & que les
Princes confultent comme faifant partie
de leurs études , n'eft autre chofe qu'un
tableau fidèle des révolutions du monde.
Si quelqu'un defiroit en prendre une connoiffance
plus étendue ou s'inftruire de ce
qui peut avoir rapport à l'hiftoire & aux
belles- lettres , je me ferai un vrai plaifir
de l'aider de mes lumières , & je me tranf
porterai même au domicile de ceux qui le
defireront.
J'ai l'honneur d'être , & c .
RENAUDOT.
AVIS AU PUBLIC.
L'AUTEUR de l'Hiftoire de la Maifon ,
Ville & Duché D'ORLÉANS , prévient le
Public que fon ouvrage s'imprime à Paris ,
chez Defaint & Saillant , & non point à
Orléans , comme on l'avoit annoncé d'abord
: les conditions feront les mêmes , &
les volumes fe diftribueront aux temps
indiqués dans le profpectus.
JUILLET 1765. 119
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIES.
DISCOURS prononcé le 25 Août 1763 ,
par M... Confeiller au Parlement de
BORDEAUX , Directeur de l'Académie ,
à l'affemblée publique de l'Académie
Royale des Belles- Lettres , Sciences &
Arts de BORDEAUX .
MESSIEURS ,
Si les plaintes ordinaires fur la brièveté
de la vie font injuftes , ne feroit- il pas du
moins permis de fe plaindre au ciel du
peu de jours qu'il accorde aux grands
hommes nés pour éclairer le genre humain?
A peine ont-ils commencé leur glorieufe
carrière , qu'ils fe voient arriver au terme
femblables à ces aftres bienfaiſans qui brillent
quelquefois dans le ciel pour fe perdre
120 MERCURE DE FRANCE .

bientôt après dans les fphères immenfes
des corps céleftes .
Les villes & les nations fe font empreffées
dans tous les temps à conferver la
mémoire des grands hommes & de tous
ceux qui avoient mérité le titre de bienfaiteurs
du genre humain. La toile fut
animée , le bronze & le marbre refpirèrent.
On vit des chefs- d'oeuvre de peinture &
de fculpture. Ces arts furent accordés par
les Dieux pour dédommager les hommes
de l'immortalité qu'ils s'étoient réfervée .
Le voyageur ne pouvoit faire un pas
dans la Grèce qu'il ne fût arrêté par le
fpectacle de quelque tombeau , d'une ſtatue
ou de quelque monument public érigé
à la gloire d'un philoſophe.
L'Empereur Marc- Aurele, étant à Nicée,
trouva dans cette ville un peuple de ftatues ;
il fit chercher celle d'Hipparque , & ne la
trouvant pas , il fut fi indigné , qu'il condamna
les habitans à payer un tribut au
Peuple Romain.
Les hommes célèbres aflûrent à leur
patrie une durée éternelle. Que de villes
détruites , & dont le nom feroit dans un
parfait oubli , fans le fouvenir des grands
hommes qui y ont pris naiffance !
L'Ifle de Cos , abîmée depuis plufieurs
fiècles par un tremblement de terre , ne
fubfifte
JUILLET 1765. 12r
fubfifte plus dans l'hiftoire que par les
noms des Afclepiades & la gloire d'Hippocrate
.
C'eft , Meffieurs , le glorieux deftin de
cette province d'avoir donné la naiffance
aux deux plus grands philofophes qui aient
paru depuis le renouvellement des lettres ,
Montaigne & Montefquieu ; l'Académie ,
qui a
a cru ne pouvoir mieux décorer la falle
de fes féances qu'en raffemblant les portraits
des grands hommes , a placé le portrait
de Montaigne dans le lieu le plus apparent.
Cet illuftre compatriote femble préfider
parmi nous & tracer d'une main divine
les routes fecretes de la philofophie.
Vous me prévenez , Meffieurs ; chacun,
de vous cherche des yeux le portrait de
Montefquieu , de ce philofophe , l'honneur
de la nation & la gloire de votre patrie :
ce n'eft pas affez qu'il vive dans nos coeurs ,
il faut que fa ſtatue honore ces lieux , qu'elle,
les confacre à l'immortalité dont il jouit.
Nos citoyens femblent s'être repofés fur
vous du foin d'élever un monument durable
à fa gloire ; c'eft de votre fein qu'eft
parti le légiflateur des nations. Il étoit
votre compatriote , affocié à vos travaux
philofophiques , il étoit l'ami de chacun
de vous. Le bufte que vous lui érigerez
Vol. I. F
1
122 MERCURE DE FRANCE .
fera un monument confacré à la pattie , à
la philofophie , à l'amitié .
Montefquieu fut le premier chez les
modernes qui envifagéa toutes choſes
dans leur rapport avec les moeurs . Il fe
fervit des fciences pour donner plus de
luftre & plus d'univerfalité à la morale.
C'eſt là le véritable fyftême des connoiffances
humaines que Socrate déroba au
ciel ; chaîne merveilleufe qui unit toutes
les fciences à la fcience des moeurs.
Montefquieu fit plus , il orna la philofophie
des grâces de l'imagination & du
charme de la poéfie : il ramena le coeur
des Muſes dans le fanctuaire de la politique
, & il s'affit parmi elles à côté du divin
Platon.
Le plus beau monument d'Athènes fut
élevé à la gloire de ce philofophe ; on le
voyoit à l'académie, entre l'autel des mufes
& le temple de Minerve : ce tombeau attiroit
le concours des Grecs & des Barbares.
Plaçons parmi nous le bufte de Montefquieu,
à côté de Descartes & de Montaigne.
Les nations étrangères qui ont fi fouvent
franchi les mers pour jouir de quelques
momens d'entretiens avec ce grand homme
fréquenteront déformais ces lieux pour honorer
fes mânes ; elles viendront répandre
JUILLET 1765. 125
des fleurs fur fon tombeau & l'arrofer de
quelques larmės.
Les étrangers verront encore parmi vous
le fils de cet homme illuftre , qui parcourant
une autre carrière , marche auffi fûrement
à la gloire ; ils verront parmi vous
l'ami du coeur de M. de Montesquieu ( 1 ) ,
& fachant que le dépofitaire des pensées
d'un grand homme ne peut être qu'un
homme illuftre , ils lui demanderont compte
du fruit de fes travaux , fource d'une nouvelle
gloire pour l'Académie : chacun de
vous , Meffieurs , participera d'une manière
différente au refpect & à la vénération des
peuples.
O Montefquieu ! reçois d'avance en ces
jours les plus pures hommages de tes concitoyens
: ce n'eft point par des pleurs ou des
gémiffemens que nous prétendons honorer
tes mânes , c'eſt par l'imitation de tes vertus
; c'eft en confacrant nos jours à l'inf
truction des hommes & au bonheur du
genre
humain. Ce font - là les feuls & les
vrais hommages par lefquels la piété des
(1 ) M. Barbot , Préfident honoraire de la
Cour des Aîdes.
A la fin de l'affemblée l'Académie délibéra &
arrêta , d'une voix unanime , d'ériger à M. de
Montefquieu un bute de marbre blanc dans la
falle des féances publiques.
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
citoyens peut s'acquitter envers la mémoire
des citoyens illuftres .
Puiffe ton vafte génie former parmi nous
des imitateurs ! Puiffent tes fublimes ouvrages
conferver à la nation la fupériorité
qu'ils lui ont acquife fur les nations voifines
.
SUJETS propofés par l'Académie Royale
des Sciences & Beaux Arts , établie à
PAU , pour deux Prix , qui feront diftribués
le premier Jeudi du mois de Février
1766 .
L'A' ACADÉMIE ayant jugé à propos de
réferver le Prix de la profe , en donnera
deux en 1766 , l'un à un ouvrage de profe ,
qui aura pour fujet : le moyen le plus propre
d'établiruncommerce utile en BÉARN L'au
tre à un ouvrage de poéfie , dont le fujet
fera le Ver à Soie.
Les ouvrages ne pourront excéder une
demi- heure de lecture ; il en fera fait deux
exemplaires , qui feront adreffés à M. de
Croufeilles , Secrétaire de l'Académie , On
n'en recevra aucun après le mois de Novembre
, & s'ils ne fontaffranchis des frais
JUILLET 1765. 1.27
du port. Chaque Auteur enverra deux
copies de fon ouvrage , & mettra à la fin
la fentence qu'il voudra , il la répétera
au- deffus d'un billet cacheté , dans lequel il
écrira fon nom .
M. Cazalet , de Pau , a remporté le prix
de la poésie.
ASSEMBLÉE de l'Académie Royale des
Belles- Lettres de LA ROCHELLE .
L'ACADÉMIE des Belles- Lettres de la
Rochelle tint le huit Mai fa féance publique
dans la falle de l'Hôtel de Ville. L'affemblée
fut honorée de la préfence de
M. le Maréchal de Sénectere , de M. le
Marquis de Narbonne , Lieutenant- Géné
ral des Armées du Roi , & d'un nombre
de perfonnes de diſtinction .
M. Arcere, Secrétaire de la Compagnie ,
ouvrit la féance par des obfervations fur
quelques points d'hiſtoire , de géographie
& d'antiquité concernant la ville de la
Rochelle. Il relève dans ce Mémoire une
erreur frappante qui fe trouve dans une
relation inférée au volume A d'une collection
de piéces fugitives . Cette relation a
pour objet les incidens fecrets qui firent
F. iij.
126 MERCURE DE FRANCE.
que les Anglois ne recouvrèrent point la
Rochelle. On l'attribue à M. le Maréchal
de Teffe. L'Auteur prétend que la Cour
détermina la Reine à écrire à Buckingham
, Miniftre du Roi d'Angleterre , pour
l'engager à refufer le fecours que ce Prince
avoit promis aux Rochellois , & que le
fecours d'Angleterre fe prépara toujours
& n'arriva jamais. Il eft bien fingulier ,
dit M. Arcere , que l'Auteur de la relation
n'ait point fçu ce que l'Europe entiere n'a
pas ignoré . Buckingham fit partir , fous les
ordres du Comte de Ludley , une flotte
compofée de 80 voiles : elle parut dans
nos rades le 30 Septembre 1628 , & ne
démara qu'après la reddition de la place
affiégée : c'eft un fait que le foleil a éclairé.
L'Auteur parle enfuite d'un combat
livré fur mer en 1681 , par Julien , Rochelois
& Capitaine de vaiffeau . Julien , commandant
un bâtiment monté de 12 canons ,
efcortoit un vaiffeaux marchand. Il rencontre
un Vaiffeau & une Frégate Hollandoife
, ayant en tout quatre-vingt- quatre
canons. Le combat s'engagea. Le Rochellois
manoeuvre avec tant d'habileté , dirige
fi bien fon feu , qu'il fait perdre à l'ennemi
deux cents cinquante hommes. Cependant
le bâtiment du brave Rochellois couloit
bas. Julien fe jetta avec fon équipage dans
JUILLET 1765 . 127
le vaiffeau marchand , bien moins maltraité
que le fien. L'étonnement des Hollandois
les tient quelques momens dans
l'inaction . Le Rochellois en profite , & fe
retire après avoir vaincu : car c'eft vaincre
que ne pas fuccomber en pareille occafion .
On lit le beau détail de cette action dans
le Mercure Galant , Août 1681 , & on ne
peut le lire fans fe rappellet , avec une forte
d'attendriffement , ces paroles de la ruine
de Carthage dans Virgile exoriare aliquis.......
M. Arcere paffe à l'explication de quelques
mots obfcurs ou corrompus d'un acte
de l'an 1284 , inféré dans les Miffellanæa
de Balufe , t . 4 , p. 249. Cet acte eft un
procès-verbal de la vifite de Simon , Archevêque
de Bourdeaux, dans les provinces
eccléfiaftiques foumifes à fa Primatie. Le
Prélat vient à la Rochelle ; il y eft procuré
, fuit procuratus , c'eft - à- dire , qu'on
lui paya fon droit de vifite. Il prêche dans
le cimetière , & il fait mention de la croix ,
fecit mentionem de cruce , ce qui doit s'entendre
, felon M. Arcere , de la croifade
que le Pape faifoit alors prêcher en France
contre Pierre d'Aragon , qui avoit enlevé
la Sicile à Charles d'Anjou. Le Maire de
la Rochelle fait préfent au Primat de unum
heannem oneratum de daccis, mots qui n'ont
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
aucune fignification ; M. Arcere penſe que
heannem eft un vice de clerc , & qu'il faut
ſubſtituer à heannem , anatem ; qu'il faut
entendre par daccis , ou plutôt dacicis ,
redevances , quelque chofe de commeſtible
préfenté avec le canard en figne de
redevance. Ces fortes de droits en volailles ,
en vin , en fruits , font encore fort ufités.
Quelques fautes répandues dans une
grande collection géographique , dont il
paroît déja trois volumes in - folio , ont
fixé l'attention de M. le Secrétaire . Le
laborieux rédacteur de cette nouvelle collection
, dit- il , place dans l'Aunis la Vendée
qu'il appelle Vendie : cette rivière coule
entièrement dans le Poitou , & fe décharge
dans la Sévre Niortoife , en traverfant un
pont fous lequel le canal de Vife roule fes
eaux ; fingularité remarquable qui ne devoit
pas être omife .
On affure que la terre des Aulnes a
donné fon nom au pays d'Aunis , qu'elle
eut des Seigneurs de la Maifon de Mauléon
, & que ce fut fur ces Seigneurs que
Guillaume X, Duc d'Aquitaine , ufurpa
l'Aunis. Cette terre des Aulnes , ajoute
M. le Secrétaire , n'eft pas plus connue
parmi nous que les terres auftrales : il devine
ce qui a donné lieu à cette erreur.
Du mot Caftellum Alloni , Chatelaillon, on
JUILLET 1765. 129
prouve
aura forgé une terre des Aulnes. Il
enfuite que cette prétendue ufurpation de
Chatelaillon fur les Seigneurs ( 1 ) de Mauléon
par le Duc d'Aquitaine eft un fait abfolument
faux .
Notre Auteur trouve encore bien peu
d'exactitude dans les notices de Benon &
des marais falans. Benon , Seigneurie en
Poitou , aux termes du nouveau Géographe
, eft plus que Seigneurie ; il falloit dire
Comté , d'où dépendent quatre Baronies.
Ce beau fief eft en Aunis , & non en
Poitou , auquel il n'a jamais appartenu
Quant aux marais falans , article de l'Aunis
, on a copié trop fidelement la defcription
défectueufe qu'en a donnée Piganiol
de la Force . Onpeut confulter fur cette matière
un excellent mémoire d'un des membres
de la Société d'Agriculture de la.
Rochelle ...
Certains ufages concernant la célébration
du mariage à la Rochelle , donnentlieu
à M. Arcere d'en rechercher l'origine
dans la plus haute antiquité . Ce détail nous.
meneroit trop loin.
M. l'Abbé Gervaut , Profeffeur de Rhé-
(1 ) Gui de Rochefort & Elbe de Mauléon ,
après la mort de Guillaume X , Duc d'Aquitaine,
porterent pour héritiers de la Baronie de Cha
telaillon.
fe
130 MERUCRE DE FRANCE.
torique au Collège de la Rochelle , fit part
à l'affemblée de fes réflexions fur l'abus de
l'efprit philofophique relativement aux belles-
lettres. S'il eft vrai , dit M. Gervaut,
que toutes les connoiffances humaines ont
des rapports mutuels , & viennent réciproquement
à l'appui les unes des autres ,
il n'eft pas moins vrai qu'il réfulte de leur
mêlange de grands inconvéniens, fi ce mêlange
n'eft fait ni avec goût ni avec difcernement.
Que l'hiftorien prenne le ton de l'orareur
, il déclame ; que le poëte fuive dans
un poëme l'ordre chronologique des faits
pour ne pas heurter le vrai hiftorique , il
n'eft plus que narrateur. Je fais , ajoute
M. Gervaut , que l'efprit philofophique
eft du reffort de tous les genres de littérature
, mais il ne doit pas dominer en
fouverain. Il faut favoir en varier les
nuances , en rendre les touches plus ou
moins fortes refpectivement au fujet.
M. Gervaut fait l'application de cette
régle à l'éloquence , à l'hiftoire & à la
poéfie.
Et d'abord par quel art puiffant l'orateur
opére- t-il des prodiges ? Placé au milieu
d'un peuple nombreux , il fait fe rendre
maître des affections de l'âme , combattre
les fentimens , faire adopter les fiens ; mais
JUILLET 1765. 131
s'il eft trop philofophe , fes efforts feront
fans fuccès. Il prouvera au licu de toucher ,
il s'épuifera en raifonnemens , & il falloit
parler au coeur. L'ingénieufe magie de
l'art oratoire eft de perfuader , mais on ne
perfuade pas fans remuer les paffions , & la .
raifon toute feule n'aura jamais les honneurs
de ce triomphe. Quel preſtige a donc
fafciné les yeux de ces admirateurs enthoufiaftes
qui prodiguent leurs éloges à des
difcours trop montés fur un ton philofophique..
L'hiftorien raconte les faits ; il nous
trace la peinture des fcènes diverfes qui
fe font paffées fur le théâtre du monde.
Qu'il enchaîne avec adreffe les événemens ,
qu'il mette fous les yeux du lecteur des
tableaux intéreffans & les plus propres à
piquer la curiofité ; qu'il laiffe à l'écart
les détails minucieux , qu'il fache établir
une diftinction entre des rumeurs incertaines
& des faits avérés , en un mot , tout
examiner , tout vérifier. J'applaudis à l'efprit
philofophique qui le guide ; mais que
cet efprit ne l'obféde pas au point de faire
d'une narration un difcours moral ; qu'il
ne l'accable pas fous un tas de préceptes
& de maximes que je ne cherche pas dans
l'hiftoire , & que je ne vois avec plaifir
que dans un traité didactique..
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
1

Pourquoi , par un amour mal entendu
pour le vrai , veut- on bannir du genre
hiftorique les harangues ? Si elles n'ont
pas été prononcées par les héros qu'on fait
parler , elles ont été compofées d'après leur
génie & leur caractère . Ces fortes de difcours
ne font pas dans le vrai , j'en conviens
, mais ils ne le contrarient pas , ils
fe confondent avec lui , puifqu'il n'eft
rien qui lui reffemble tant que le vraifemblable...
Selon M. Gervaut , la poéfie doit fon
exiſtence au fentiment & à l'imagination .
Son langage eft l'expreffion de l'enthou
fiafme. Elle paffionne , elle anime tout ,
& prête de la fenfibilité aux objets les plus
infenfibles. Si vous l'affujettiffez à l'efprit
de méthode , à cette précifion ennuyeufement
exacte , vous éteindrez le beau feu
qui l'anime , vous lui donnerez des entraves
, elle ne pourra plus s'élever. La defcription
des phénomènes de l'univers
qu'elle nous trace fous les couleurs d'une
image brillante , ne fera plus qu'une féche
differtation de phyfique. Une Ode ne fera
qu'une tirade de ftrophes fentencieufes
froidement fymmétrifées. N'a- t- on pas imaginé
d'introduire dans nos drames le jargon
de la métaphyfique & d'analyfer le
coeur humain ? Ce feroit aller au- delà des
JUILLET 1765. 131
bornes d'un extrait que d'expofer le déve
loppement que M. l'Abbé Gervaut donne
aux trois parties de fon difcours .
M. de la Faille lut des réflexions fur le
luxe par M. Montaudouin de Nantes , affo
cié à l'Académie . Laiffant à part ( obſerve
l'Auteur ) le foin de confidérer le luxe dans
les rapports qu'il peut avoir avec la fcience
importante des moeurs , je le confidere ici
relativement à la politique. Il eft , conti >
nue- t- il , deux fortes de luxe , l'un utile
& l'autre ruineux. Le premier groffit la
maffe du travail national ; il doit être encouragé
quand l'induftrie s'exerce fur les
matières premières du crû du pays . Rien
n'eft plus propre à faire fentir heureuſe
influence du luxe utile , & jufqu'à quel
point il peut augmenter la valeur de ces
matières, que le calcul de l'Auteur de l'effai
fur le commerce. Il eft démontré qu'il
faut le produit de feize mille arpens de
vignes de champagne pour équivaloir un
produit d'un feul arpent de lin employé
en dentelle de Bruxelles. Il réfulte de ce
luxe les plus grands avantages , quand il
a pour objet le commerce d'exportation ,
feul moyen infaillible d'augmenter la puiffance
réelle & relative d'un Etat....
Le luxe ruineux , ajoute notre Auteur.
eft celui qui alimente l'induftrie étrangère
134 MERCURE DE FRANCE .
& qui diminue la richeſſe nationale. Ainſi ,
l'ufage des diamans , dans un pays où la
nature n'en produit pas , eft un ufage trèspernicieux.
Si un peuple exigeoit quinze
ou vingt mille livres pour chaque mariage
qui fe feroit chez un autre peuple dans
la claffe des aifés , on regarderoit cette
contribution comme infiniment préjudiciable.
Le goût d'une parure frivole conduit
au même réfultat. N'eft- ce pas payer
à l'Orient la même fomme pour le vain
plaifir d'une brillante bagatelle . . . .
:
Le luxe qui emploie l'or & l'argent en
meubles & en ornemens , eft contraire au
bien public il affoiblit , il diminue la
circulation de ces matières ; il fait même
bien plus de mal que l'avarice : cette paffion
des âmes baffes , voile fes manoeuvres,
& tient fourdement un fleuve d'or emprifonné
dans un gouffre mais l'amour
d'une décoration élégante & recherchée
veut fe montrer , comme la vanité qui le
trouvoit. Le poffeffeur d'un beau meuble
l'étale , s'empreffe à le faire voir ; il a
bientôt des imitateurs qui l'égalent ou qui
le furpaffent. Ainfi la maffe de ce précieux
métal , qui n'eſt avantageufe qu'autant
qu'il circule , eft comme perdue pour la
fociété ; l'état eft indigent au milieu des
richeffes. On donne aux caprices du goût,
les reffources de befoin. . . .
JUILLET 1765. 135
Si ce luxe toutefois , avoit pour objet
le commerce intérieur , il deviendroit utile
à cet égard. En effet , l'étranger nous rendroit
alors la même valeur réelle , il y
ajouteroit encore un fupplément pour le
falaire de l'induſtrie qui fe feroit employée
à façonner les matières premières ...
M. Montandouin réfout quelques difficultés
qu'on pourroit oppofer à fes obfervations.
Si l'or & l'argent , dit-on , n'entroient
pas dans la compofition des ouvrages
de l'art , ils deviendroient trop vils ,
ce qui les dégraderoit comme fignes des
valeurs. La réponſe de l'Auteur eft courte
& tranchante. Faites valoir cette objection
dans ces pays où l'argent eft très -bas ; mais
pour d'autres Etats , ce n'eft plus une objection
. Si l'argent eft à cinq ou fix pour
cent chez une nation & qu'il ne foit qu'à
trois chez fes voifins , cette nation ferat-
elle furchargée de ce métal circulant ?
D'ailleurs , on ne doit jamais appréhender
la furabondance en ce genre. Que de canaux
, que de fentes par où s'échappe & fe
perd cette précieuſe fource ! Il faut compter
les guerres étrangeres , les difettes , les naufrages
, le commerce de l'Inde , eſpèce
d'abîne creufé dans l'Afie , pour y engloutir
l'argent de l'Europe.
M. Montandouin termine ainfi fes ré
136 MERCURE DE FRANCE .
flexions. Le taux de l'argent doit être la
balance dans laquelle il faut pefer les inconvéniens
ou les avantages du luxe. Plus
l'argent eft bas , moins le luxe doit être
gêné ; plus il eft haut , & plus il faut lui
donner des entraves.
M. Bernon de Solins , Avocat , termina
la féance par un difcours fur le befoin de
vivre en fociété. Que l'homme foit né pour
la fociété , dit M. Bernon , c'eft une vérité
qui n'a été combattue qu'une fois : quel abus
de l'éloquence que d'en employer tous les
charmes à établir un fyftême fi deshonorant
pour l'humanité! Tout annonce que nous
fommes deftinés à vivre en fociété . Nous
en trouvons la preuve dans nos befoins ; il
en eft de douze eſpèces , ceux du corps &
ceux du coeur.
L'homme n'a pas reçu de la nature des
aîles pour échapper au danger , & pour fe
tranfporter rapidement en des climats fé→
conds , quand le pays qu'il habite ne lui
fournit pas le néceffaire phyfique : il n'apporte
point en naiffant une robe pour fe
défendre de l'air ; il manque d'armes na--
turelles pour repouffer les attaques d'un
ours ou d'un fanglier. Vainement la terre
renferme pour fon ufage les métaux & les
minéraux ; le falpêtre ne deviendra point
inflammable en faveur de l'homme abánJUILLET
1765. 137
donné à lui -même , le fer ne fera jamais
une arme meurtriere. La plume emporte
l'oifeau , l'agilité du cerf affure fa confervation
, la force du taureau le défend au
milieu des bois . L'homme ifolé , toujours
tremblant , n'aura aucun moyen de conferver
fes jours, Une foible cabane pourra
bien le préferver des ardeurs du foleil , mais
elle ne le mettra pas à l'abri de la violence :
qu'il entaffe pierres fur pierres, pour s'en
former un rempart , il ne fera pas moins
entouré d'ennen.is , forcé de vivre prifonnier
dans fes murs , pour ne pas expofer
fa vie...
Ici M. Bernon fait contraſter l'homme
en fociété & l'homme fauvage . Que l'hom
me foit réuni à fes femblables ; les uns
fouillent des mines , d'autres forgent des
armes , des mains plus foibles filent le
chanvre & treffent des piéges où les animaux
vont perdre leur liberté. La laine
travaillée fournit des vêtemens contre
la rigueur des faifons . La terre qui ne produifoit
qu'au gré de fes caprices , reconnoîtra
un maître qui lui donnera des
loix & qui la forcera de varier fes productions
, & de les rendre plus fécondes & plus
parfaites.
L'avantage qui réfulte de la fociété , ne
fe bornera pas aux befoins corporels ; M.
138 MERCURE DE FRANCE.
Bernon fait voir qu'elle remplit encore les
befoins du coeur. L'Auteur de l'efprit des
Loix convient que l'homme aime naturellement
la fociété ; mais il prétend que la
première impreffion que fait fur un fauvage
la vue d'un autre fauvage , eft un mouvement
de crainte : il cite à ce fujet l'exemple
d'un fauvage trouvé dans les forêts
d'Hanovre. Notre Auteur penfe qu'à la
vue de fon femblable , un homme doit
éprouver un fentiment de plaifir , & que
c'eft une fuite de ce penchant , de cet attrait
que la nature nous a donné les uns
pour les autres. L'exemple cité n'eft d'aucun
poids . Un homme vêtu à l'Européenne
ne pouvoit être au premier coup d'oeil un
homme pour un fauvage. Ceux qui virent
pour la première fois des hommes à
cheval les prirent pour des monftres.
Mais qu'un fauvage apperçoive fur la
terre les pas d'un homme , il le fuivra à la
trace : qu'il entende fa voix , ce fon enchanteur
réveillera dans fon âme une fenfibilité
qu'il n'aura pas encore éprouvée ;
la difproportion des âges, la conformité du
féxe n'étouffera la douceur de cette
charmante furprife. Sans autre langage que
le gefte , il s'élevera dans le coeur un fentiment
de plaifir. . .
pas
Un troifième befoin de l'homme prouve
JUILLET 1765. 139
encore , felon M. Bernon , la néceffité de
vivre en fociété , les foins qu'il doit à fa
famille. Les animaux ne vivent que bien
peu de temps en fociété . La confervation
des petits n'exige qu'une liaiſon bien courte
. Les aîles des jeunes oifeaux . font - elles
devenues affez fortes , ils s'échappent de
leur berceau & vont pourvoir eux-mêmes
à leur nourriture. Le père & la mère les
abandonnent , & la fociété fe rompt au
moment que le befoin ceffe. Il n'en eft
pas ainfi de la fociété humaine ; l'intérêt
d'un enfant nouvellement né , exige des
foins durant bien des années : l'alliance
des parens doit être relative à ce long
terme. Avant même que cet enfant foit en
état de fe défendre contre la violence des
animaux , & qu'il foit capable de les attaquer
pour vivre de fa chaffe , la femme
deviendra féconde : il fe forme ainfi un
nouveau contrat de fociété qui fe perpétuera
par la naiffance d'un troisième enfant.
Le frère & la foeur dans l'adolefcence
& déjà tout formés , abandonneront-ils
les foyers domeftiques ? Non , fans doute.
Ils vivront avec ceux qui leur auront donné
l'être. Seuls & féparés de la famille , ils
pourvoieroient difficilement à leur fûreté.
Les dangers qu'ils ont effuyés , quand ils
fe font écartés de la demeure paternelle ,
140 MERCURE DE FRANCE.
les ont avertis de la néceffité de vivre tous
enfemble s'ils fe trouvent trop referrés ,
ils conftruiront une cabane au voifinage de
la première. Une population fucceffive en
fera conftruire de nouvelles de proche en
proche : voilà un hameau. Multipliez ces
habitations , on verra s'élever des villes ;
les loix y établiront l'ordre , y feront règner
l'harmonie , & les hommes ainfi réunis
, jouiront de tous les avantages de la
fociété.
SÉANCE publique de la Société Littéraire
de CHALONS- SUR-MARNE.
L'A Société Littéraire de Châlons - fur-
Marne a tenu , le 27 du mois de Février
dernier , la première féance publique de
cette année. M. Rouillé d'Orfeuil , Intendant
de Champagne , y préfida .
M. France ouvrit la féance par la lecture
de quelques réflexions fur les labours de
la haute Champagne. Le deffein de l'Auteur
n'eft pas d'inftruire les Payfans fur la
manière de conduire une charrue , parce
que leur expérience à cet égard eft au-def
fus de tous préceptes ; mais il veut que
L'on fépare la manoeuvre du labourage ,
JUILLET 1765. 141
qui ne demande que des bras , de l'intelligence
d'un art qui exige de la réflexion
& de la conduite , car la plûpart des laboureurs
ne fortent point du pur mécanisme ;
& s'ils ont quelque connoiffance des principes
qui doivent régler leurs opérations ,
ils n'y font aucune attention , & ils les
facrifient journellement à l'habitude qui
leur tient lieu d'oracle , & qui les fixe
dans des routines d'autant plus funeftes ,
qu'ils en font toujours les premières victimes.
C'eſt à leur retracer ces principes
& à leur remontrer ces abus , que font deftinées
ces nouvelles réflexions de M.
France.
Le labour eſt la méthode par laquelle
on parvient à ouvrir & à renverfer la terre
pour la rendre pénétrable aux influences
de l'air , pour lui faire retenir les principes
de la végétation qu'elle en reçoit & pour
développer ceux qu'elle renferme ; car ,
quels que foient ces principes , toujours
eft-il certain qu'ils font en partie renfermés
dans l'intérieur du fol , d'où ils s'infinuent
dans les vaiffeaux capillaires des
plantes , & en partie répandus dans l'athmoſphère
, d'où ils font rapportés fur la
terre par les rofées , les pluies , & c. Or ,
l'action du labourage étant de divifer &
de triturer les molécules terreftres , il opère
142 MERCURE DE FRANCE.
d'un côté le développement de ces principes
, & de l'autre il facilite leur introduction
dans les pores de la terre . Le labour
eft donc l'objet effentiel de l'agriculture
celui dont les conféquences importent le
plus , & qui demande le plus d'attention
pour être fait à propos . Aufli n'eft - ce point
faifon ni la coutume qui doivent régler
ce travail , mais feulement le temps qu'il
fait dans chaque faifon , relativement à la
nature du fonds que l'on cultive.
D'après ces principes M. France prétend
que , fi on laboure les champs de la haute
Champagne dans le temps d'une grande
féchereffe , dans les grandes chaleurs d'été ,
on les expofe à un hâle d'autant plus funefte,
que la terre étant extrêmement légère , eſt
bientôt pénétrée par les rayons d'un foleil
brûlant qui la dépouillent des fucs nourriciers
qu'elle contenoit. Le temps froid ,
quand les vents du nord foufflent avec
impétuofité , opere le même effet. M.
France , pour apporter une preuve convaincante
de.ce qu'il avance , examinons,
» dit - il , l'état des plantes dans l'une &
» l'autre circonftance . Cette fleur brilloit
» ce matin dans mon parterre , fa tige s'é-
» levoit avec majefté, les feuilles en groupe
» au- deffus d'elle s'uniffent pour en rehauf-
» fer l'éclat : le foleil s'avance , fes rayons
cc
JUILLET 1765. 143
و د
ود
»
» la frappent & la pénètrent ; je la vois fe
» Alétrir , les feuilles s'abaiffent , fa tige ſe
» courbe , toute la plante chancelle : on
» diroit qu'elle fe plaint de l'état d'épui-
» fement où elle fe trouve : le hâle du vent
» du nord lui porte encore un plus grand
préjudice. Ses pores fe refferrent , fon
» volume diminue , fes feuilles fe criſpent ,
» la fleur s'éteint ; & s'il lui reste encore
quelques principes de vie , ils ne fubfif-
» tent plus que dans les racines : ſi le hâle
»que produifent les grandes chaleurs &
» le vent glacial influent de cette forte fur
» la féve des plantes qu'une fageffe infinie
dirige dans une multitude de canaux ,
quels doivent être fes effets fur une terre
» ouverte , retournée & expofée ainfi au
plus grand defféchement ? Et n'eft- il
dans ces deux circonstances ,
les labours ne peuvent être que perni-
» cieux » ?
>>
"
ور
ود viſible
que
pas
Les temps bas & humides , ceux d'une
pluie douce & modérée , font les plus favorables
aux labours de la haute Champagne.
Les terres y ont alors toute la confiftance
néceffaire pour le bien ameublir par cette
opération fans perdre les principes nutritifs
qu'elles contiennent. La fuperficie du
terrein où ils abondent le plus , comme le
dépôt immédiat des influences céleſtes ,
H
# 44 MERCURE DE FRANCE .
étant retournée , une nouvelle terre fe
trouve expofée à l'air : elle fe gonfle , fe
dilate , ouvre fes pores & fe remplit de
nouveaux tréfors. Ìl fe déduit naturellement
de fes principes que les heures de la
journée les plus favorables pour les labours
font celles du matin & du foir ; lorfque
les rayons du foleil ne tombent qu'obliquement
fur la terre : l'ufage des labours
y eft affez conforme ; de forte que le milieu
de la journée eft ordinairement le temps
de délaffement pour eux & de repos pour
leurs chevaux .
M. France ayant fixé les époques des
labours , examine un problême dont la
folution eft fort intéreffante . C'eft de favoir
fi les terres de la haute Champagne veulent
être fréquemment ou rarement labourées .
La plupart des laboureurs de cette partie
de la province tiennent pour maxime que
leurs terres ne veulent pas être trop tourmentées
; maxime qui peut être vraie à
certains égards , mais maxime pernicieufe
par l'abus qu'ils en font , qui endort la
pareffe , & qui n'eft pas une des moindres
caufes du peu de fécondité qu'on reproche
aux terres de la Champagne. En effet , l'avoine
eft une des productions auxquelles
le fol fe porte le plus volontiers ; c'eſt une
des branches les plus importantes de la
culture
JUILLET 1765. 145
culture du pays ; mais ce n'eft que l'immenfe
quantité de terrein qu'on y emploie
qui procure l'abondance , & l'on ne craint
point d'avancer qu'on doubleroit ce produit
fi on donnoit à la terre les préparations
convenables . C'eft fur le chaume du feigle
que l'on féme l'avoine. La bonne culture
exigeroit fans doute qu'on renverfât ce
chaume avant l'hiver. Outre qu'en pourrif
fant dans le fol il y laifferoit un engrais ,
ce labour détruiroit les mauvaiſes herbes
qui fe font emparées du terrein depuis la
récolte ; & une terre nouvelle , expofée à
l'action de la gelée , fe façonneroit & fe
pourvoieroit pendant l'hiver de nouvelles
fubfiftances ; mais quel eft l'ufage commun?
On laiffe fon champ tel qu'il eft ; les pluies
le battent en automne & le durciffent.
L'air n'y pénètre plus ; les mauvaiſes herbes
s'y multiplient , fur- tout fi l'hiver eft
doux & pluvieux. La faifon des femailles
arrive , on jette l'avoine fur la jachère , on
la recouvre d'un pouce de terre dont on
trace à peine le fillon. Les plantes étrangères
profitent de cette apparence de labour :
elles le maintiennent dans la propriété du
fond qu'elles ont ufurpé , tandis que l'a
voine chérive & languiffante s'altère , fe
defféche & périt au milieu de fon propre
domaine. M. France a recueilli huit voi-
Vol. I. G
146 MERCURE DE FRANCE .
tures d'avoine fur un champ de fix journées
bien labouré avant l'hiver , & il n'en
a ramaffé que quatre fur un champ de vingt
journées traité de la façon qu'on vient de
voir. Il ne diffimule pas que la terre du
premier vaut mieux que celle du fecond ;
mais la différence d'une bonne terre à une
médiocre ne feroit pas fi exorbitante , fi
elles euffent été traitées toutes les deux
également.
Le feigle & le froment exigeant. plus
de préparation que l'avoine , il leur faut
auffi un plus grand nombre de labours.
Trois cependant leur fuffifent, pourvu que
l'on ne compte pas pour labour celui qui fert
à couvrir la femence : & même celui-ci ,
fi les deux premiers étoient bien faits ,
pourroient être mis en ligne de compte, M.
France s'étend enfuite fur le de
peu profondeur
que l'on donne aux labours , ce
qui eft caufe que l'humidité , fi néceffaire
aux terres de la haute Champagne , ne fauroit
s'y conferver long- temps. La fource de
-ce mal vient de ce que les laboureurs n'ont
point affez de chevaux , & qu'ils n'en ont
même que de mauvais.
-
L'Auteur termine fes réflexions par la
recherche de l'origine d'un abus fi préjudiciable
; il croit la trouver dans l'ordre
obfervé jufqu'à préfent dans la répartition
JUILLET 1765. 147
du travail fur les grands chemins , & pour
parler fans détour , dans les corvées . Un
laboureur étant tenu de faire un nombre
plus ou moins grand de corvées , felon
qu'il a plus ou moins de chevaux , ne
manque pas de diminuer fon attelage autant
qu'il lui eft poffible . L'agriculture en
fouffre beaucoup ; & M. France ne craint
pas d'avancer qu'elle eft attaquée par - là
jufques dans fes fondemens : néanmoins
comme les travaux des corvées font néceffaires
, il préfente les moyens qu'il jugeroit
propres
à éviter les inconvéniens de l'un
& à fubvenir aux befoins de l'autre.
Cette lecture fut fuivie de celle d'un
difcours fur le doute par M. Rouffel.
L'Auteur partageant fon difcours en deux
parties , examine dans la première la nature
du doute. Rien ne peut arrêter la rapidité
de nos penfées ; le doute arrête celle de
nos jugemens. Le doute eft comme la
balance de l'efprit. Pour refter en équilibre,
elle doit avoir des poids égaux ; le doute
eſt donc néceſſairement attaché à l'impreffion
égale des raifons qui font pour &
contre un objet. Il n'eft raifonnable
que
quand il eſt appuyé fur des raiſons vraies ,
ou vraisemblables. Le doute fuppofe donc
un examen : l'ignorance n'eft donc pas un
doute, Ne fentir , ni la force des raifons
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
qu'on nous oppofe , ni la foibleffe des
autres , c'eft ceffer de raifonner , mais ce
n'eft pas douter. Douter fur des objets
fupérieurs à la raiſon , c'eft refufer de
croire & non pas douter . Douter d'après
un autre , c'eft approuver le doute d'autrui ,
ce n'eft pas douter foi-même. Le doute
légitime ne doit avoir que des chofes libres
pour objet qui n'intéreffent ni la loi naturelle
, ni la loi divine , ni les loix fondamentales
de la fociété , fans cela il devient
impie & féditieux .
M. Rouffel , dans la feconde partie de
fon difcours , montre quel eft l'ufage que
l'on doit faire du doute dans le genre littéraire.
La nature du doute conduit le littérateur
à la connoiffance des propriétés
effentielles de fon âme : le doute eft pour
lui une eau falutaire qui empêche cette
folle yvreffe où l'efprit , idolâtre de fes
productions , ne les apperçoit que dans le
plus beau jour & fous les plus belles couleurs.
Le doute lui rend utiles les beautés
de l'antiquité & les lumières des favans
de fon temps. Le doute , qui le rend docile,
ne le rend point efclave. L'Auteur finit en
caractériſant le Dictionnaire Philofophique
portatif qui réunit l'indécence à l'impiété,
qui attaque la vérité de l'hiftoire ,
& qui altére les textes de l'écriture pour
appuyer des blafphêmes.
JUILLET 1765. 149
M. Sabbathier , fous Secrétaire , termina
la féance par la lecture du commencement
de quelques Mémoires hiftoriques critiqués
, qui ferviront à l'hiftoire générale des
premiers peuples qui ont habité ce qu'on
appelle aujourd'hui la Champagne , juf
qu'au temps où cette province tomba fous
la domination des François .
On comptoit autrefois divers peuples
dans la partie des Gaules , qu'on nomme
aujourd'hui la Champagne . C'étoit les Rémois
, les Meldes , les Sénonois , les Tricaffes
ou Troyens , les Lingonois & les
Cotauni , autrement les Châlonnois . Il y
en avoit qui étoient compris , partie parmi
les Belges , partie parmi les Celtes . Pour
les Catalauni , ils ne formèrent pas d'abord
une cité particulière ; car le conquérant des
Gaules , Jules Cefar, qui , en nous donnant
l'hiftoire de fon expédition , nous a donné
en même temps celle des peuples qui habitoient
ces contrées , n'en a pas même fair
mention. Ainfi il eft à préfumer que les
Catalauni furent anciennement renfermés
dans la cité des Rémois , leurs voifins ; &
ce n'eſt que dans les premiers fiècles de
l'églife qu'on a commencé à faire la diftinction
de ce peuple.
M. Sabbathier , pour mettre plus d'ordre
dans la matière qu'il entreprend de traiter,
G iij
50 MERCURE DE FRANCE.
fe propofe de parler de chaque peuple en
particulier ; mais il eft des notions géné
rales qui lui ont paru devoir précéder ce
détail , c'eſt - à - dire , la connoiffance de
l'origine , du caractère , de la langue , de
la religion , des coutumes , en un mot , de
ces peuples , toutes chofes , qui pour la
plus grande partie , étoient communes aux
uns & aux autres . L'origine & le caractère
des premiers habitans de la Champagne
ont fait l'objet de la partie qu'il a lue en
cette féance.
On concevra aifément que l'origine des
premiers habitans de la Champagne ne fauroit
différer de celle des Gaulois parmi
lefquels ils étoient confondus. C'eſt une
affertion inconteftable. Il faut donc effayer
d'éclaircir l'origine des derniers pour connoître
celle des premiers ; mais comment
percer ces ténébres épaiffes dont les commencemens
des Gaulois font couverts ?
car il n'y a peut-être point de peuple dans
toute l'antiquité dont l'origine foit plus
difficile à développer. Bien des Auteurs
anciens & modernes ont entrepris de le
faire ; on fait que leurs fentimens font
partagés. M. Sabbathier examine quel eft
le plus vraisemblable.
Prefque tous les anciens Auteurs ne
acontent que des fables fur l'origine des
JUILLET 1765 : 151
Gaulois , les uns les faifant defcendre
d'Hercule , les autres des Troyens , d'autres
de Dis , autrement Pluton. Les modernes
ont cru avoir réfolu le problême , quand
ils ont dit que c'étoit de pures fables qui ne
méritoient pas que l'on s'y arrêtât ; cependant
les fables ne font autre chofe que
des traits d'hiftoire cachés fous les fictions
poétiques il ne fuffit donc pas , pour en
démontrer la fauffeté , de dire que c'eft
une fable qui n'eft digne d'aucune attention.
Ce font ces confidérations qui ont
porté M. Sabbathier à tâcher de développer
la vérité. Il prouve donc , par des
raifonnemens fondés fur l'hiftoire, que les
Gaulois ne fauroient en effet defcendre ,
ni d'Hercule , ni des Troyens , ni de Dis.
Et pour donner une idée de la manière
dont il a exécuté fon projet , voici comme
il parle du fentiment de ceux qui attribuent
aux Gaulois une origine Troyenne. « C'eſt
» une opinion , dit-il , qui ne porte fur
» aucun fondement folide . En effet , la
prife de Troye fe place , felon les uns ,
» à l'an du monde 2816 , & avant Jeſus-
» Chrift 1184 ans , & felon d'autres , à
» l'an du monde 2718 , & avant Jeſus-
» Chriſt 1282 ans , c'eſt- à - dire , qu'elle
» n'arriva qu'environ 1816 ou 1718 ans
après le déluge . En conféquence ces fer-
و د
"
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
ود
ود
دد
5 tiles provinces des Gaules feront demetrées
incultes pendantprès de deux mille
ans , fans qu'il ait pris envie à aucun
peuple d'aller s'y établir , puifque les
Troyens ( 1 ) , qui fe retirèrent après la
ruine de leur patrie , trouverent le pays
» défert & fans aucun habitant. Y a- t- il
quelqu'un qui fût perfuadé d'un pareil
» fentiment ? Ajoutons qu'Hercule , qui
» vécut dans le fiécle qui précéda la ruine
de Troye , trouva , comine nous l'avons
obfervé ( 2 ) ci deffus , les Gaules pleines
» d'habitans lorfqu'il y paffa . Elles n'étoint
pas alors défertes , encore moins
» quelques années après : ainfi , l'opinion
touchant l'origineTroyenne des Gaulois ,
» eft une chimère ».
""
و و
و د
""
donc
>
M. Sabbathier paffe enfuite à l'examen
de l'opinion qui lui paroît la plus vraifemblable
, c'eft celle de l'hiftorien Jofephe
lequel , parlant de la manière dont les defcendans
de Noé fe difperfèrent en divers
endroits de la terre , s'exprime ainfi : « La
» diverfité des langues obligea la multitude
prefque infinie du peuple à fe répan-
ود
( 1 ) Quidam aiunt paucos poft excidium Troja
fugitantes Gracos ubique difperfos , loca hac occupalle
tunc vacua Amm. Marcell. l. 15 , c. 9 .
( 2 ) C'eſt en réfutant l'opinion de ceux qui
font venir les Gaulois d'Hercule.
JUILLET 1765. 153
dre en divers colonies , felon que Dieu
les y conduifoit par fa providence. Ainfi,
" non-feulement le milieu des terres , mais
» les rivages de la mer furent peuplés d'habitans.....
Les enfans de Noé , pour
» honorer leur mémoire , donnerent leurs
» noms au pays où ils s'établirent.
»
" C'eft pourquoi les fept fils de Japhet ,
qui s'étendirent dans l'Afie , depuis les
» monts Taurus & Aman jufqu'au fleuve
» du Tanaïs , & dans l'Europe , jufqu'à
» Gades , aujourd'hui Cadis , donnèrent
» leurs noms aux terres qu'ils occupèrent ,
» & qui n'étoient point encore peuplées.
» Gomor ou Gomer établit la colonie des
Gomarites , que les Grecs nomment
» maintenant Galates , autrement Gaulois.
» Voilà donc , pourſuit M. Sabbathier ,
» au fentiment d'un des meilleurs Ecri-
¿» vains
que l'antiquité ait produit , les
Gaules peuplées dès les premiers temps
qui fuivirent le déluge , & fes habitans
» immédiatement defcendus de Noé par
» Gomer , leur père commun. Il eft hors
» de doute que Jofephe ne forgea pas de
lui- même cette opinion , & qu'il falloit,
» comme le préfume un favant (3 ) Béné-
» dictin , qu'elle fût autorisée de quelque
» monument qui ne fera pas parvenu juf-
(3 ) Dom Martin Bouquet , t. I , præf..p. za
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
و د »qu'ànous.D'ailleurselleaétéadoptée
par quantité d'autres illuftres Auteurs ,
» tels que Euftathe d'Antioche , Ifidore ,
» S. Jérôme , Jofephe, fils de Gorion , qui
» tous font venir les Gaulois du petit- fils
» de Noé. On doit donc l'embraffer comme
la plus vraisemblable , pour ne pas dire
» la plus certaine ». M. Sabbathier prétend
que cette opinion reçoit un nouveau
degré de certitude d'un paffage de la
Genèfe , qu'il tire du huitiéme chapitre
de ce livre.
ود
ود

Pour ce qui eft du caractère des premiers
habitans de la Champagne , on ne peut
non plus s'en former une jufte idée que
par la connoiffance de celui des Gaulois ;
mais la manière dont les Auteurs parlent
de ces derniers , varie , pour ainfi dire , à
l'infini ; ils les ont dépeints avec des couleurs
plus ou moins vives , felon qu'ils
étoient affectés à leur égard. La plupart des
Ecrivains Romains, fur- tout dans le portrait
qu'ils tracentde nos premiers pères , montrentunepartialité
trop fenfible pour ne pas
jetter quelque foupçon que le portrait n'eſt
pas tiré d'après nature. Tite-Live, par exemple,
au rapport de M. Sabbathier, nous repréfente
par tout les Gaulois, comme un peuple
barbare , féroce , furicux dans fa colère , enJUILLET
1765. 155
durci au froid , mais incapable de fupporter
les chaleurs & les travaux , dont les armées
nombreuſes fans difcipline , & plus propres
à répandre de vaines terreurs qu'à donner
des batailles , rempliffoient tous les lieux
d'alentour de leurs chants barbares , de leurs
cris & d'un bruit épouventable : c'étoient
de grands corps qui n'avoient que l'appa →
rence , & leur courage n'étoit qu'une fougue
qui s'éteignoit en un inftant. Au premier
choc ils étoient plus que des hommes ,
mais dans la mêlée ils étoient moins que
des femmes . Avides de viandes & de vin ,
dès qu'ils s'en étoient remplis , & que la
nuit approchoit , ils fe couchoient par terre
étendus comme des bêtes le long des ruif--
feaux , épars çà & là , fans retranchement ,
fans corps de-gardes ni fentinelles ; & pour
achever ce portrait , Tite-Live dit ailleurs
que cette nation lâche & infolente dans la
profpérité étoit encore d'une avarice infatiable
, & qui ne refpectoit rien . Les traités ,
la foi jurée , les fermens folemnels , tout
cédoit au plus vil intérêt.
Strabon paroît plus équitable à M. Sabbathier
que l'Hiftorien Romain : cet ancien
Géographe nous donne les Gaulois pour
une nation féroce , mais belliqueufe , fim .
ple par caractère , mais fans malice . C'eft
pourquoi , dit - il , quand on vient les
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
attaquer , on les voit aufli -tôt ſe réunir &
voler au combat. Leur extrême ardeur ne
leur permettant pas de prendre toutes les
précautions néceffaires , on les furprend
facilement , fi pour les vaincre on emploie
la rufe & l'artifice. Il n'eft pas non plus
difficile de les attirer au combat lorſqu'on
le veut , & pour quelque raifon qu'on le
veuille ; ils n'y apportent d'autres armes
que la force & la hardieffe. On n'a point
de peine à leur perfuader d'embraffer le
meilleur parti qu'on leur préfente . Ils aiment
les belles- lettres. Leur force vient
en partie de la grandeur de leur corps. Ils
peuvent aifément s'affembler en grand
nombre à caufe de la fimplicité & de la
liberté qui régnent parmi eux . Ils prennent
toujours la défenfe de leurs voifins qui fe
croient injuftement attaqués . Aujourd'hui ,
ajoute Strabon , ils vivent en paix fous les
loix des Romains qui les ont affujettis ;
mais ils ont été dans les temps paffés tels
que nous venons de les préfenter , c'eft ce
qu'atteftent les coutumes des Germains ,
lefquelles fe maintiennent encore dans
toute leur vigueur . Si l'on met en effet ces
deux portraits en parallele , on reconnoîtra
bientôt l'injuftice de l'un & la juftice , ou
plutôt , s'il eft permis d'employer cette expreflion
, la fincérité de l'autre. Après
JUILLET 1765. 157
90
"
cela l'Auteur paffe en revue les fentimens
de plufieurs autres Ecrivains qui
ne font pas moins partagés que ceux de
Tite-Live & de Strabon ; mais comme l'on
ne finitoit pas fi l'on vouloit rapporter en
détail tout ce que les anciens racontent des
Gaulois , foit en bien , foit en mal , « je
bornerai ici , conclut M. Sabbathier ,
mes réflections fur cette matière. Je crois
» en avoir dit affez pour montrer quel fut
» le caractère de nos premiers pères , qui
n'étoient pas , à beaucoup près , tels qu'on
» fe l'imagine pour l'ordinaire, parce qu'on
» n'en juge que d'après des Auteurs intéreffés
à les dépeindre de la forte. S'ils
» ont fait paroître de la férocité dans certaines
occafions , ils ne laiffoient pas
» d'avoir des fentimens d'humanité . Si on
les a vus porter l'avarice jufqu'à vouloir
» dépouiller les temples , on les a vus anffi
» montrer une âme noble & généreufe :
J'en appelle à leur conduite après la ruine
de Rome. Devenus les arbitres du fort
» des Romains , ils rendirent , comme l'a
» très-bien prouvé M. Melot , de l'Acadé-
» mie des Belles Lettres , contre le fenti-
» ment de Tite- Live ; ils rendirent, dis- je,
» la liberté & la ville à ce peuple fameux.
» S'ils ont ufé quelquefois de rufe & d'ar-
» tifice à la guerre , ils l'ont fouvent faite
20
158 MERCURE DE FRANCE .
و و
ود
» aux gens de coeur. La timidité & la
» lâcheté que quelques-uns leur reprochent,
étoient compenfées par la hardielle &
» le courage que d'autres leur donnent .
» Leur candeur & leur fimplicité tempé-
» roient la féchereffe & la dureté qu'on
remarquoit en eux : en un mot , l'empreffement
avec lequel ils voloient au
» fecours de leurs voifins injuſtement opprimés,
fera toujours un témoignage non
fufpect de cette bonté qui fut le fond
» de leur caractère , & qui eft encore de
» nos jours le fond de celui de leurs fuc-
» ceffeurs ».
"
ود
ود
و د
SUPPLÉMENT A L'ART. DES SCIENCES.
PRIX propofés par l'Académie Royale des
Sciences pour l'année 1766.
L'AC 'ACADÉMIE avoit propofé extraordinairement
, pour 1765 , un Prix , fur la
meilleure manière d'éclairer pendant la nuit
les rues d'une grande ville , en combinant
enfemble la clarté, la facilité du fervice &
L'économie.
Un Magiftrat , plus diftingué encore par
fon zèle pour le bien public que par fa
JUILLET 1765: 159
place , avoit fourni le fujet & les fonds de
ce Prix ; quoiqu'il n'ait pas voulu être
nommé dans le programme de l'année dernière
, le Public n'a pas tardé à reconnoître
M. de Sartine, Maître des Requêtes , Lieutenant-
Général de Police : c'eſt à lui que
nous devons ces encouragemens , deſtinés
pour ceux qui contribueront à la commodité
& à la fureté publique , en perfectionnant
les moyens d'éclairer Paris .
Parmi les pièces qui ont concouru , au
nombre de fept , aucune n'ayant rempli
toutes les conditions détaillées dans le programme
, l'Académie a fait propofer àM. le
Lieutenant de Police de remettre le prix à
l'année prochaine , & de l'augmenter , pour
exciter davantage les Phyficiens & les Artiftes
à multiplier les expériences fur un
objet fi utile. Ce Magiftrat s'y eft porté
d'autant plus volontiers , qu'il defire que
les lampes ou les lanternes qui feront préfentées
pour concourir , foient effayées ,
comme plufieurs l'ont été , dans les rues
de Paris avant que le prix foit adjugé.
Le prix fera de deux mille livres , & la
pièce qui l'aura mérité fera proclamée à
l'affemblée publique de Pâques 1766 : celles
qui ont été fournies précédemment concourront
avec celles qui feront données
T60 MERCURE DE FRANCÈ.
dans la fuite ; il fera permis aux Auteurs
d'y faire les additions qu'ils jugeront néceffaires.
L'un d'eux , nommé Goujon , Vitrier ,
Auteur de la pièce n . 1 , ayant corrigé ,
au jugement de l'Académie , plufieurs défauts
aux lanternes qui font préfentement
en ufage dans Paris , tant en diminuant
leurs ombres & les frais de leur conftruction
, qu'en garantiffant mieux les chandelles
de l'action du vent , M. le Lieutenant
de Police lui a accordé une gratification
de deux cens livres. Cet encouragement
en doit faire efpérer de plus confidérables
, à raifon du travail & des dépenfes
que les recherches fur cette matière auront
occafionnés , s'il en réfulte quelque avantage
pour le public.
Les queftions à approfondir & à réfoudre
feront les mêmes que celles qui ont été
propofées l'année dernière .
i ° . Quelles font les matières combuſtibles
les plus convenables pour former les
lampes ou les chandelles ? Si par quelque
mélange on ne parviendroit pas à diminuer
les inconvéniens & le prix de celles qui
font en ufage, & en même temps à rendre
la flamme plus tenace , c'est - à - dire , plus
capable de réfifter , foit au vent , foit à
l'humidité de l'air , foit à la gelée.
JUILLET 1765. 161
20. Quelles font les matières les plus
propres à faire de bonnes mêches ? S'il
n'en eft point qui puiffe éclairer toujours
également pendant plufieurs heures.
3 °. Quelles font les formes les plus convenables
pour les cages des lampes ou des
flambeaux ?
4°. Comment il faut les placer & les
efpacer dans les rues , pour augmenter la
lumière & diminuer les ombres ?
5°. S'il faut y mettre des reverbères , de
quelle figure ils doivent être , & comment
on doit les appliquer ?
6°. Quelles font les fufpenfions ou les
fupports les plus fimples , les plus folides
& les plus commodes , tant pour l'établiſfement
que pour le fervice des lampes ou
flambeaux deſtinés à cet ufage ?
7°. Enfin , quelles feroient les conftruc→
tions & difpofitions les plus favorables ,
tant pour l'entretien que pour le nettoiement
, la folidité & la facilité du fervice
journalier ?
Chacun de ces objets demanderoit une
fuite d'expériences faites avec foin . Les
Phyficiens & les Artiſtes de toutes les nations
font invités à travailler fur ce fujet ,
& même les affociés étrangers de l'Académie
; les feuls Académiciens régnicoles en
162 MERCURE DE FRANCE.
font exclus , comme des autres prix de
l'Académie.
Les Auteurs pourront fe faire connoître ,
vu la condition qui leur eft indiſpenſablement
impofée , de faire éprouver dans les
rues de Paris les lanternes qu'ils auront
préfentées.
Ceux qui compoferont font invités à
écrire en françois ou en latin , mais fans
obligation ; ils adrefferont leurs ouvrages ,
francs de port , à Paris au Secrétaire perpétuel
de l'Académie , ou les lui feront
remettre. Dans ce fecond cas le Secrétaire
en donnera en même temps à celui qui les
lui aura remis , fon récépiffé , où fera marquée
la devife de l'ouvrage & fon numero ,
felon l'ordre ou le temps dans lequel il
aura été
reçu.
Les ouvrages ne feront reçus que jufqu'au
premier Janvier 1766 exclufivement ;
& les épreuves n'auront lieu que depuis le
premier Janvier jufqu'au 15 Mars fuivant .
L'Académie , à fon affemblée publique
d'après Pâques 1766 , proclamera la pièce
qui aura mérité ce prix , & fon jugement
fera annoncé dans les papiers publics.
S'il y a un récépiffé du Secrétaire pour
la pièce couronnée , le Tréforier de l'Académie
délivrera la fomme du Prix à celui
JUILLET
1765. 165
qui lui rapportera ce récépiffé. Il n'y aura
à cela nulle autre formalité.
S'il n'y a pas de récépiflé du Secrétaire ,
le Tréforier ne délivrera le prix qu'à l'Auteur
même , qui fe fera connoître , ou au
porteur d'une procuration de fa part.
AVIS.
L'AUTEUR
'AUTEUR du Semoir à bras du Languedoc
vient de publier une troifiéme fuite
d'expériences tirées de la récolte de 1764 ;
elles ne font ni moins inftructives ni moins
concluantes que celles qui ont paru précé
demment. Nous allons extraire mot à mot
la douzième de cette troifiéme fuite.
« M. Carenet ( 66 ) , dont nous avons
rapporté une expérience frappante en 62,
» fait principalement valoir fes terres par
» les engrais qu'il tire de fes écuries . I
ufoit de notre Semoir fans pièces de comparaifon
, & fes voifins attribuoient le
fuccès de fes récoltes uniquement à la force
» des engrais & nullement aux avantages
du Semoir. Il a voulu les convaincre du
» contraire & a dû y réuffir . Il partagea en
"
33
deux parties égales un champ de vingt
164 MERCURE DE FRANCE.
fétérées , à un mille de Montpellier ; if
» y employa neuf feptiers de femence à la
» main & trois avec le femoir. Au mois
» de Mars le femis de la main étoit bril-
» lant , & l'autre entremêlé de mauvaiſes
» herbes , ne payoit pas de mine. Ses voi-
»fins fe mocquoient de lui & lui de fes
voifins. Il fit farcler fon champ , & déja
» à la fin de Mai cette partie étoit plus
» belle que l'autre ; mais au dépiquer des
gerbes , les neuffeptiers n'en ont produit
» que cinquante- cinq , & les trois en ont
» donné foixante - quinze : il a donc
و ر
39
»
profité
fur cette moitié du champ de vingt
feptiers de production & de fix feptiers
» en économie de femence ; en tout vingt--
fix feptiers, qui vendus à huit livres pièce ,
lui ont valu un bénéfice net de 208 livres.
Ce n'eft donc pas des engrais que dépen-
> dent les avantages du Semoir , mais bien
» des propriétés effentielles de cet inftru-
» ment, dont la principale confifte dans
»la couverture convenable & uniforme
» que l'on donne à la femence ; la feconde
» vient de ce que les grains étant plus ifo-
» lés , trouvent plus de nourriture & pouffent
avec plus de vigueur , &c. &c . » . :
Il paroît , par une lifte de deux cents cinquante-
deux foufcripteurs que nous avons
JUILLET 1765. 163
fous les yeux , que cer inftrument eft , nonfeulement
au gré de la province qui l'a
vu naître , mais encore que dans l'efpace
de trois ans il a pénétré dans préfque
tes les autres du royaume. On peut s'adref
fer à l'Auteur pour demander , ou les expériences
féparément , ou la defcription avec
les expériences ; il délivre l'un & l'autre
gratis à quiconque les lui demande par
une lettre affranchie. Il donne auffi gratui
tement le deffein & l'explication de l'inftrument
pour brifer les mortes , qui fut
approuvé des Etats au mois de Mars 1764.
Le prix du Semoir eft toujours de trentefix
livres pris à Villeneuve , & la caiffe
d'embalage pour les endroits éloignés coûte
trois livres. L'adreffe eft à l'Abbé Soumille ,
à Villeneuve- lès -Avignon . On doit affran
chir le port des lettres & de l'argent.
166 MERCURE DE FRANCE.
AVIS AU PUBLIC.
LE fieur Savoye , Valet de Chambre
de M. le Bailly de Fleury , donne avis
au Public qu'il vient de recevoir de l'eau.
de fleur d'orange double nouvelle de Malthe.
Il vend la bouteille de pinte fix livres.
Le fieur Savoye demeure rue de la
Ville- l'Evêque , fauxbourg Saint Honoré,
au n°. 9.
LE
Avis aux Mathématiciens.
E fieur Bouffard , de la ville d'Angers
, étant inventeur d'une machine propre
à faire des équerres , des régles & des
cubes avec toute la précifion poffible , &
fur la perfection defquels Meffieurs de
l'Académie Royale d'Architecture l'ont
honoré d'un certificat ci-joint , qui ne laiffe
aucun doute fur la grande utilité & exactitude
qu'une pareille invention peut procurer
au public ; par la même mécanique
il a auffi inventé deux autres machines,
JUILLET 1765. 167
l'une pour tourner les globes , & l'autre
pour tourner les cylindres avec la même
précifion. I avertit les Artiftes & ouvriers
qui fouhaiteront fe les procurer, que
fur leurs lettres , affranchies de port , il fe
fera un plaifir de leur envoyer les machines
en bois réduites en petit , en payant par
eux feulement ce qui en pourra coûter pour
le Menuifier qui les conftruira , & gratuitement
pour ce qui le regarde ; il y joindra
les inftructions , & ne laiffera rien à defirer
pour celui qui fouhaitera en faire ufage.
La façon de faire agir ces machines eft
à la portée de tous les ouvriers ordinaires ,
pour peu qu'ils aient d'intelligence.
COPIE DU CERTIFICAT.
EXTRAIT des regiftres de l'Académie
Royale d'Architecture , du 30 Juillet
1764.
Meffieurs Blondel , Rouffel & le Roi ,
Architectes du Roi & de l'Académie
Royale d'Architecture , qui avoient été
nominés par ladire Académie pour examiner
plufieurs inftrumens utiles aux arts ,
exécutés par le moyen d'une machine par
le fieur Bouffard , de la ville d'Angers ;
168 MERCURE DE FRANCE.
ayant examiné lesdits inftrumens , qui confiftent
en trois pièces , favoir , un quarré
fait avec la plus grande préciſion intérieurement
& extérieurement , une régle & une
équerre qui juftifient l'exactitude des angles
internes & externes de ce quarré ; ont reconnu
que ces trois pièces font exécutées
en fer avec la plus grande exactitude , &
ont fait concevoir à l'Académie une idée
très-favorable de la machine ingénieufe
du fieur Bouffard , qui par fon moyen eft
parvenu à dreffer , égalifer & tirer d'épaiffeur
en peu de temps & fûrement les inftrumens
dont il eft queftion avec un trèsgrand
degré de perfection , ce qui doit
réduire à un prix affez modique la dépenfe
de ces inftrumens qui paroiffent d'une
utilité indifpenfable aux fabricateurs d'inftrumens
& aux Artiſtes.
Je fouffigné Secrétaire Perpétuel de l'Académie
Royale d'Architecture , certifie le
préfent extrait conforme aux regiftres de
ladite Académie , à Paris le 11 Août 1764 .
Signé , CAMUS.
ARTICLE
JUILLET 1765: 169
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE.
EXTRAIT d'une differtation fur la confer
vation des dents.
Nous avons annoncé au mois de Novembre
1764 , une differtation fur la propreté
& la confervation des dents , par M.
Beaupreau , Chirurgien- Dentifte , Membre
du Collège & Académie Royale de Chirurgie
de Paris , dont nous donnons un
précis.
C'est une petite brochure d'environ
trente pages. L'Auteur commence par faire
fentir la néceffité de tenir les dents propres ;
l'accumulation du tartre eft capable de les
ébranler dans leurs alvéoles , & de les faire
tomber : & le tartre n'eſt rien autre chofe
que l'union des parties terreufes de la falive
liées enſemble par les parties vifqueufes
de la même liqueur ,. & par la partie
mucilagineufe des alimens.
Vol. I. H
170 MERCURE DE FRANCE.
Comment détacher des dents , ce corps
étranger lorfqu'il eft formé ? Comment en
prévenir la régénération ? C'eft ce que
Î'Auteur examine avec autant de netteté
que de précifion.
Les dents font comme le tartre une fubftance
terreufe , donc toutes les liqueurs
acides qui pourroient mordre fur le tartre
& le divifer , exerceroient la même
action fur la fubftance des dents .
Les poudres opiats qui ont pour bafe les
coraux , la pierre-ponce , la brique , &c ne
font pas un meilleur effet ; tous ces corps
paffant fur les dents, les frottent rudement ,
les poliffent , & conféquemment les altèrent
comme feroit une lime douce . Le
linge même peut à la longue devenir dangereux.
L'inftrument tranchant eft le feul moyen
que l'on puiffe employer avec fuccès . On
ne doit en craindre aucun inconvénient . II
n'y a que les inftrumens pointus qui fécondés
par le mouvement de rotation
pourroient entamer l'émail.
par-
>
On peut prévenir la régénérations du
tartre ; il n'eft queftion que de divifer la
partie mucilagineufe qui fert à lier les
ties terreufes enfemble , & c'eft ce que feront
les fpiritueux , comme l'eau -de -vie ,
l'efprit de vin , les eaux vulnéraires · -
JUILLET 1765. 171
fimples & compofées , &c . & la diffolution
des fels neutres , comme l'eau alumineufe
, la diffolution du fel marin , & c .
L'Auteur indique enfuite une compofition
qu'il a trouvée , & qui lui réuffit merveilleufement
: c'eft un mêlange d'acides
faturé avec l'alkali fixe du tartre , & dulcioré
avec l'eau vulnéraire & le fyrop de
violette. Cette liqueur participant des fpiritueux
& des fels neutres , a l'avantage non
feulement d'empêcher la formation du
tartre , mais encore de donner du reffort
aux gencives mollaffes .
Lorfque la matiere mucilagineufe a
fejourné quelque temps & qu'elle a acquis
un certain degré de confiſtance , alors il
faut aider l'action des fpiritueux , & la dif
folution des fels neutres, employer des poudres
& opiats , mais avoir attention que
ces poudres & opiats ne contiennent que
des fubftances ligneufes affez roides pour
divifer la matiere mucilagineufe , trop
foible pour altérer l'émail. On peut encore
feconder l'action des poudres & opiats
avec les éponges , & la petite broffe de
crin , & les racines de guimauve .
L'Auteur finit par traiter fuccinctement
des maladies des gencives.
Deux caufes de ces maladies , les unes
internes , comme l'appauvriffement des
} Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
liqueurs , les affections fcorbutiques ; & les
externes , l'accumulation du tartre , le renverfement
des dents, le chancellement, & c .
Dans l'un & l'autre cas , il faut commencer
par ôter les caufes internes avec
des remèdes couvenables ; les externes en
élevant le tartre & en affurant les dents
chancelantes , enfuite faire ufage des topiques.
Les meilleurs font les fpiritueux ,
la diffolution des fels neutres , la liqueur
que l'Auteur appelle neutro-fpiritueufe
l'eau de chaux , l'eau de godron , le vinaigre
dans lequel on aura fait infufer des
plantes anti-fcorbutiques , l'efprit de cochlearia
, & c.
De l'Imprimerie de M. Jorry, & fe trouve
chez l'Auteur rue & vis-à-vis la Comédie
Françoife près la rue St André des Arts.
On y trouve auffi toutes les préparations
néceſſaires pour les dents .
REFLEXIONS fur l'abus des bandages
élaftiques.
Es éloges outrés qu'on a prodigués depuis
quelque temps aux bandages élaftiques
, & les avantages infinis qu'on prétend
en retirer , m'ont déterminé à faire part au
public des réflexions que j'ai faites, & de ce
JUILLET 1765. 178
que l'expérience m'a appris fur l'ufage de
ces bandages.
La grande foupleffe & fléxibilité qu'on
nous propofe comme un modèle de perfection
, eſt , ſelon moi & les obfervations
que j'ai faites , ce qui fait le vice de ces
bandages dans bien des cas.
Les bandages en général doivent être
variés , fuivant la force du fujet , la nature
& l'effence de la defcente : c'eft ce
qu'il faut démontrer .
1º. Les bandages élastiques ne conviennent
pas lorfque le malade eft fort & robufte,
& que la hernie eft difficile à contenir
; car j'ai remarqué dans ce cas que
ces bandages n'avoient pas affez de force
& de réſiſtance pour s'oppofer aux efforts
qui naiffent de la toux , du moucher , de
l'éternuëment , ou de quelques autres caufes
qui preffent & pouffent en en bas les parties
flotantes du bas ventre.
De ce défaut de réſiſtance de la part du
bandage , il réfulte que la pelote s'éloigne
de l'ouverture qu'elle doit boucher , & facilite
par conféquent la fortie des parties
qui peu à peu dilatent l'ouverture , & par
fucceffion de temps la tumeur acquiert un
volume qui eft toujours en raifon de la
multitude & de la force des caufes ex-
H iij
174 MERCURE DE FRANGE,
pulfives : ce qui peut jetter les malades dans
des accidens très-graves qu'on fait être fou- ,
vent très-funeftes.
2º. Les bandages élastiques très -fouples
& très fexibles ne peuvent convenir dans
les hernies inguinales , à moins que les
fujets ne foient bien délicats , & la defcente
petite & nouvelle , ce qui eft une conféquence
des principes établis plus haut.
3 °. Ils ne conviennent pas dans les hernies
crurales , parce que l'ouverture qui
donne iffue à ces fortes de hernies , étant
profonde & plus baffe que l'anneau , il
faut premierement un coude entre la pelore
& le commencement du cercle , qui
lui eft continu , au moyen duquel le cercle
eft rejetté au dehors , & la pelote enfoncée
, de forte qu'elle puifle comprimer
l'arcade crurale. Secondement , le cercle du
bandage dans fon commencement , doit
être cintré de manière à s'élever & faire
baiffer la peltote , afin qu'elle puiffe fe porter
affez bas pour fe placer exactement
fur cette ouverture ; de façon que le cercle
furpaffant de beaucoup le niveau de
la pelote , fait qu'on peut le placer comme
il faut par derriere ; or , il n'eft pas poffible
de donner exactement toutes ces dimenfions
à un bandage élastique , donc il
ne peut convenir en pareil cas ..
JUILLET 1765. 175
4° . Dans les hernies inguinales, anciennes
& groffes , fur- tout lorfque les fujets ,
font replets & robuftes , non feulement les .
bandages élaftiques feroient inutiles , mais
il convient même dans ce cas que le bandage
de fer , dont on doit néceflairement
faire ufage , foit à corps entier & àlarge:
pelote, fort réfiftant, fans pourtant être trop
matériel.
Ce qui dépend du choix de la matiere
& de la façon d'être travaillé. Un tel bandage
eft en état de réfifter aux caufes ex- :
pulfives les plus fortes , ce qui empêche
la defcente de fortir , & remplit par conféquent
l'intention qu'on fe propofe.
Au refte , ce que je viens de dire des
bandages élastiques , n'eft point à deffein
d'en rejetter totalement l'ufage , j'ai feu- ,
lement voulu affigner plufieurs cas où ils
ne conviennent pas.
non pas
Depuis 24 ans que je connois ces bandages
, l'expérience m'a appris qu'ils pou- ,
voient convenir dans bien des cas , mais ,
dans tous comme femblent le
croire certaines gens ; mais dans quelque
cas qu'on les applique, il faut qu'ils foient
allez forts pour réfifter aux caufes expulfives
, de maniere que la pelote foit toujours
tenue affez ferme fur l'ouverture , pour
empêcher les parties d'y paffer . Par exemple,
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
un bandage élastique bien fait & doux
convient très bien dans les hernies exomphales
, même dans des fujets très - robuftes
, parce que dans ce cas les forces expulfives
portent avec beaucoup plus de
force les parties flotantes du bas - ventre
vers fa partie inférieure que vers fon autre,
ainfi qu'il eft aifé de s'en convaincre par
la pente naturelle de cette capacité .
Si les bandages doivent être variés par
leur nature , par leur force , ils ne doivent
pas moins l'être par leur pelote.Par exemple,
dans les fujets maigres , ou les mufeles
abdominaux font enfoncés , eu égard à
l'os pubis , les pelotes longues ne conviennent
pas , par la raifon que l'extrêmité
pofant fur l'os pubis , empêche que le
refte de la pelote ne s'enfonce pour comprimer
l'anneau ; dans ce cas , une petite
pelote prefque ronde convient beaucoup
mieux , parce que devant être placée au
deffus de l'os pubis , elle s'enfonce affez
pour comprimer exactement cette ouverture
; en pareil cas , je donne la préférence
aux bandages de fer , parce qu'on eft plus
le maître d'enfoncer la pelote fuivant le
befoin.
Il eft bon d'obferver en général que dans
les fujets maigres , foit dans le cas des hermies
inguinales ou crurales , il faut que le
JUILLET 1765. 177
bandage , y compris fa plaque, n'ait qu'environ
onze à douze pouces de fer fuivant
la groffeur du fujet : s'il étoit plus long ,
il incommoderoit beaucoup le malade ,
en appuyant par deriere fur des éminences
qui font prefqu'à nud , & qui appartiennent
à l'os facrum ; d'ailleurs comme en
pareil cas il n'y a pas beaucoup d'efforts à
furmonter , il n'eft pas nécellaire que le
bandage foit fort & long de fer ; il fuffic
pour remplir les vues qu'on fe propofe, qu'il
foit exact dans fa forme.

Lorfqu'un fujet eft maigre , & qu'il eft
obligé de garder le lit , fouvent un bandage
fans fer doit avoir la préférence même fur
les bandages élaftiques , parce qu'il eft fuffifant
pour retenir la defcente , qu'il eft
plus commode , & moins fufceptible de
fe déranger.
Par ce fommaire , je ne me fuis propofé
que de donner aux perfonnes attaquées de
defcentes , des connoiffances, fur les bandages
rélativement à ce qu'ils en ont besoin ,
pour qu'ils fachent comment ils doivent
fe comporter pour avoir un bandage conforme
à leur état ; & leur infinuer qu'après
avoir donné à un Chirurgien herniaire
expérimenté des éclairciffemens fuffifans
fur leur âge tempérament , fur la nature
& l'ellence de leur defcente , ils doi
>
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
vent lui laiffer le choix du bandage qui
doit être conforme à l'expofition qu'on lui
aura faite de la maladie. Les perfonnes qui
voudront ne rien négliger pour avoir un
bandage exact , & tirer un entier fuccèsde
fon application , en trouveront encore
les moyens dans mon traité fur ces maladies.
Le fieur Rouffelot , ci - devant Chirurgien
de Mgr le Prince de Wirtemberg , & actuellement
de Madame la Dauphine & de
Mefdames pour les incommodités des pieds
& des mains , reçu à Paris Maître Chirur
gien en 1745 , & initié à l'Ecole Royale
de Chirurgie par privilége en 1761 , pofféde
différens remèdes dont il a fait à la
campagne les expériences les plus heureufes
pour la guérifon des vieilles plaies défefpérées
, & fur-tout pour celles des tumeurs
cancéreufes , & des cancers ulcérés
& occultes. Il a continué depuis plufieurs
années d'appliquer gratuitement fes remè
des fous les yeux & à l'étonnement des
Chirurgiens les plus renommés.
Le Sieur Roufjelot donne avis au Publie
qu'il continue fes guérifons gratuites pour
les pauvres attaqués de ces maladies fâcheufes
; il n'exigera le paiement des
fonnes folvables qu'après l'entière guériperJUILLET
1765. 179
fon : on le trouvera chez lui deux jours de
la femaine , le jeudi & le famedi depuis
une heure jufqu'à cinq du foir.
Quoique le Sieur Rouffelot foit convaincu
de l'efficacité de fon remède , il fera toujours
charmé d'augmenter le nombre dest
guérifons , afin que le Public, à qui il a deffein
de dévoiler fon fecret, puiffe l'employer
avec confiance : c'eft pourquoi le Sr. Rouf
felot invite les Médecins & les Maîtres en
Chirurgie , de lui adreffer des malades , &
même de fuivre leurs panfemens , afin d'approuver
ou de ratifier la méthode dont il
fe fert.
Le fieur Rouffelot demeure toujours rue
des Orties butte faint Roch , & traite tou
jours feul les cors , durillons & autres in
commodités de pieds & de mains .
Havj
180 MERCURE DE FRANCE.
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
ATLAS hiftorique de la France , ancienne
& moderne , contenant tous les lieux illuftrés
par les événemens les plus mémorables
de notre hiftoire , les conquêtes , les pertes
& les fuccès de la Nation , fes alliances &
fes traités avec les Puiffances Européennes ,
les batailles , les fiéges , les Conciles qui
fe font tenus en France , les Ordres religieux
qui s'y font établis , l'étendue des
grands fiefs & leur réunion à la Couronne ,
enfin toutes les révolutions de la Monarchie
dans chaque fiécle & fous chaque règne
, depuis Pharamond jufqu'à Louis XV:
dreffé pour faciliter l'intelligence de l'hiftoire
de MM. Velly & Villaret. Dédié à
M. de Fontanieu , Confeiller d'Etat ordinaire
, Intendant , Contrôleur général des
meubles de la Couronne , par M. Rizzi
Zannoni , de l'Académie Royale des Sciences
& Belles-Lettres de Gottingue. Mis au
jour & exécuté par le fieur Defnos , Ingénieur
Géographe pour les globes , fphères
& inftrumens de Mathématiques, A Paris ,
rue Saint Jacques , au globe , 1765.
JUILLE 1765 . 18r
Les foixante cartes , y comprifes celles
de répétition , enluminées à la manière
hollandoife , & renfermées dans des bordures
gravées en taille- douce , reliées en
veau , fe vendent 33 liv. brochées , 31 liv.
en feuilles , 30 liv . idem fans les cartes
de répétitions ; reliées , 24 liv . brochées ,
22 livres , en feuilles 21 liv . A Paris , chez
Deffaint & Saillant , Libraire , rue Saint
Jean de Beauvais , & chez le fieur Defnos ,
à l'adreffe ci - devant énoncée .
L'abondance des matières ne nous permet
pas de nous étendre aujourd'hui plus
au long fur le mérite de cet ouvrage , auffi
utile que foigneufement & très-bien exécuté.
LE Voyageur Curieux ou vues des routes
de France .
Avertiffement.
L'utilité de ces cartes eft de fatisfaire la
curiofité du voyageur fur tous les objets
qui fe préfentent fur fa route. La chauffée
eft au milieu de chaque feuille ; c'eſt de
cette chauffée , comme centre , où le voyageur
doit fe fuppofer que lui font tracés
de droite & de gauche tous les objets dans
la même fituation & fous la même forme
qu'il les apperçoit. Les maifons de cam182
MERCURE DE FRANCE.
pagne y font marquées fous leur forme ;
avec leurs avenues plantées d'arbres & la
diftribution de leurs parcs : un numéro de
renvoi à la marge indique à qui elles appartiennent
; les villages , les hameaux , les
rivières, les ponts, les prairies , les bois, &c.
y font défignés avec leurs vraies formes.
Chaque feuille contient un peu plus de
deux lieues de pays en longueur ; au bas
de chacune eft indiquée la partie de la route
qu'elle repréfente en allant ou en revenant,
dont l'ufage eft égal par la difpofition ::
in- 4° , gravé. Se vend à Paris , chez C. J.
Panckoucke , Libraire , à côté de la ComédieFrançoife.
Cette première brochure contient la
route de Paris à Compiegne.
CARTE Topographique de la forêt &
des environs de Compiegne : où font trèsexactement
placées les nouvelles routes
avec le jardin du Roi. Prix 12 fols.
ROUTE de Paris & de Verfailles à Com
piegne , dédiée à Monfeigneur le Comte de
Provence , par le fieur Denis. Prix 1 liv.
Ces deux cartes fe vendent à Paris , chez :
Pafquier & Denis , rue Saint Jacques , vis
à-vis le Collège de Louis le Grand.
JUILLET 1765 185
PLAN d'une prifon pour la ville de PARIS,
inventé & definé par le fieur P. G. Bu
GNIET , Architecte.
DESCRIPTION.
LA fùreté & la falubrité font deuz
objets effentiels qui fe préfentent en concevant
l'idée d'une prifon. On n'a jamais.
négligé l'un , mais trop fouvent l'autre ;
les réunir & les concilier avec une décoration
de caractère , eft tout ce que l'architecture
peut faire ..
Le caractère en architecture confifte
autant dans la forme & le rapport des
maſſes du bâtiment que dans le choix , la
proportion & la faillie des différens membres
qu'on emploie . C'eſt au Public , &
fpécialement aux artiftes , à juger fi dans
l'édifice dont on préfente l'idée , on s'eſt
approché du but.
Son étendue , qu'on croiroit très - conſidérable
, eft feulement de foixante - huit
toifes en quarré, & cependant elle pourroit
fervir de prifon générale pour une capitale,
même pour Paris , puifqu'elle eft compofée
de neuf cents cachots également voûtés,
184 MERCURE DE FRANCE.
au moyen defquels les prifonniers ne pourroient
s'échapper.
Sa forme extérieure eft octogone , flanquée
de tours environnées d'un parapet où
l'on peut mettre des fentinelles , & au- delà
un foffé.
Sa forme extérieure eft circulaire , fubdivifée
en feize cours liées par des galeries
couvertes , fur lefquelles les prifonniers
prendroient l'air , & des corridors
à l'ufage des Géoliers feulement . Huit
de ces cours font féparées par des doubles
grilles & deftinées aux différentes efpèces
de prifonniers , comme débiteurs , foldats ,
police pour hommes & pour femmes , &
pour les criminels. Ainfi , nulle confufion
quant à la police intérieure de la prifon ;
& l'honnête homme , malheureux jouet
de la fortune , ou l'imprudent , n'eft plus
confondu avec ceux que les loix condamnent
ou flétriffent & que la fociété rejette.
Ces huit cours communiquent à la principale
, qui femble être un réfervoir d'air
toujours nouveau , qui fe porte dans chacune
d'elles. Les portes & les croisées font
difpofées dans chaque chambre , de manière
que le cours de l'air eft toujours
libre alors il n'y a plus à craindre ces
maladies occafionnées par l'air épais &
groffier qu'on refpire dans les prifons ordinaires.
JUILLET 1765. 185
La chapelle eft placée au centre de la
grande cour , enforte que d'une partie des
chambres & de toutes les galeries on peut
entendre la meffe. Par- là on évite les révoltes
que des gens accoutumés au crime
pourroient exciter s'ils fe trouvoient tous
réunis en un même lieu. Les huit chambres
ovales ferviroient aux prifonniers de
chaque cour pour affifter aux inftructions
chrétiennes qu'on a coutume de leur faire
en différens temps : les mêmes pièces au
rez- de - chauffée pourroient être deftinées
aux cantines.
Sur le haut de l'édifice , il y auroit des
réfervoirs pour raffembler les eaux pluviales
, d'où elles feroient conduites pour
l'ufage des prifonniers fur chaque galerie.
Se vend à Paris , chez Joullain , Marchand,
quai de la Mégifferie , dit la Ferraille , à la
Ville de Rome,
186 MERCURE DE FRANCE.
COLLECTION d'ouvrages enfculpture,
d'albâtre d'Egypte , d'yvoire & de coquillages
, rapportés despays étrangers , qui
Je trouvent rue de Cléry , vis - à-vis celle
du gros Chenet , dans la maifon du Menuifier.
PREMIEREMENT.
No. I. UN calvaire de la plus belle com
pofition , où l'on voit Notre Seigneur , les
deux larrons en croix fur bois d'ébaine , la
Sainte Vierge , Saint Jean & la Madelaine :
aux pieds de Notre Seigneur fur un pavé
d'ambre , & orné de branches de corail &
de petites marguerites émaillées , femées
indifféremment fur ledit pavé d'ambre ;
le tout pofé fur un pied de marbre portor ,
bordé & garni de nacre de perle ; ledit
marbre pofé fur un autre marbre rouge &
nuancé ; les fix figures énoncées en yvoire
& fculptées par un des plus célèbres Profeffeurs
en cet are qu'il y ait en Europe.
II. Huit colonnes torfes d'albâtre d'Egypte
, dont quatre en couleur de chair &
jafpées très-tranfparentes tant au jour qu'à
la lumière ;
& quatre autres planches gar
JUILLET 1765. 187
nies de huit figures , tant de l'hiftoire
romaine que profane. e
III. L'enlevementd Proferpine, compofé
de trois figures , dont une de Pluton ,
l'autre de Cerès & la troifieme de Proferpine
, d'un feul bloc.
IV. L'enlevement de Sabines , en trois
figures , fur le même bloc.
V. Hercule qui étouffe Entée , avec un
lion au bas des figures , du même bloc .
VI. Hercule de Bologne qui déchire la
gueule d'un lion , du même bloc.
VII. Mars , Venus & l'Amour, du même
bloc.
VIII. Diane & fon Dain, travaillé & bigaré
fuivant la nature , du même bloc.
IX. Cléopatre qui fe fait fuccer le fang
par deux ferpens marqués & bigarés fuivant
nature .
X. Lucrèce Romaine , avec fon poignard
appuyée fur une table.
N. B. Toutes les figures précédentes font
fur des piédeftaux de même matiere .
XI. L'Europe, fur marbre.
XII. L'Afie.
XIII . L'Afrique.
XIV.
L'Amérique .
XV. La transformation de Neptune.
XVI , Diane fortant dn Bain .
XVII. Vénus & Cupidon
188 MERCURE DE FRANCE.
XVIII. Andromède liée d'une chaîne
d'yvoire imperceptible & mouvante .
XIX. Les têtes des Empereurs Romains,
travaillées & fculptées en yvoire , le tout
pofé fur marbre portor .
XX. Quatre quadrettes travaillées &
fculptées de différens fujets de l'hiſtoire,
en bas- reliefs de coquillages.
XXI. Plufieurs tableaux de rapport ,
en pierre orientale .
XXII. Trois paires de cornes de boeufs
d'Egypte finguliérement belles , tant par
leur grandeur que par leur conftruction.
Les Amateurs qui defireront connoître
ces différens morceaux très -dignes de leur
curiofité,pourront les voir à l'adreffe ci - devanténoncée
, les lundi , mercredi & famedi
, depuis 4 heures après midi jufquà 7 .
GUIDE des lettres , volume in -4° . de
So planches ou tables gravées. Il contient
par ordre alphabétique & par colonnes les
jours & heures du départ des lettres de
toutes les Villes de Commerce de France
les unes pour les autres , & celles de leur
arrivée à leur deftination.
Une Carte de France & deux grandes
tables contenant l'ordre général du départ
& l'arrivée des lettres au Bureau de Paris ,
La taxe & le temps qu'elles font en route ,
JUILLET 1765. 189
le départ & l'arrivée des principales Villes
de l'Europe , & le prix de l'affranchiffement
: préfenté à Meffieurs les Adminiftrateurs
Généraux des Poftes & Meffa
geries de France.
Ouvrage utile & néceffaire à tous ceux
qui font en commerce de lettres ; par M.
Guyot de la fociété littéraire militaire , &
Directeur au Bureau général des Poftes..
Prix broché 6 livres , & 7 livres 1o . f. relié.
Quant aux perfonnes qui ne voudront que
les deux grandes tables , elles fe vendent féparément
12 f. en feuilles & 18 collées fur
carton , & la carte de France feule 6 f. chez
le fieur Guyot , rue des Arcis à la petite
vertu , tenant la feule manufacture d'encre
à Paris. Avec privilège du Roi.
Il paroît une Eftampe nouvellement gravée
par Noël Lemire , d'après le deffein
du fieur Gravelot ; elle porte to pouces de
hauteur fur 6 de large. Prix 30 fols . Se
vend chez ledit Lemire , rue pavée faint.
André.
Elle repréfente Mlle Clairon , affife au
bas du Mont- Parnaſſe , appuyée ſur les livres
de théâtre des Corneilles, Racine, Voltaire
& Crébillon , & couronnée par Mel
pomène.
190 MERCURE DE FRANCE.
Au haut de l'Estampe , eft une légende
fur laquelle eft écrit laprophétie accomplie.
Et au bas , quatre vers faits par M. Garrick
, célébre Auteur du théâtre royal d'Angleterre
, lequel fit préfent du deffein à
a Mlle Clairon. La penfée de la légende eft
que , lorfque M. Garrick , dans un voyage
qu'il fit en France il y a quinze ans , vit
jouer pour la premiére fois Mile Clairon
il prédit qu'un jour cette célèbre Actrice
illuftreroit le théâtre françois.
J'ai prédit que Clairon illuftreroit la fcène ,
Et mon efpoir n'a point été déçu :
Elle a couronné Melpomène ;
Melpomène lui rend ce qu'elle a reçu .
GARRICK.
SUPPLEMENT à l'article des Nouvelles
Littéraires.
ANNONCES DE LIVRES.
MEMOIRES fur les matieres Domaniales
, ou traité du Domaine ; ouvrage pofthume
de feu M. le Févre de la Planche ,
Avocat du Roi au Bureau des Finances ,
Ordinaire en la Chambre du Domaine ,
avec une préface & des notes de l'Editeur :
in-4°. Paris , 1765 ; chez Deſſaint & SailJUILLET
1765. 191
lant , rue Saint Jean de Beauvais , & chez
Vincent , rue Saint Severin . Tomes 2 & 3.
Le premier volume de cet ouvrage ,
très-utile pour les Domaniftes , a paru l'année
dernière avec tout le fuccès dont il
étoit digne.
TRAITÉ de Peinture , avec un Eſſai fur
la Sculpture , pour fervir d'introduction à
une hiftoire univerfelle , relative à ces
beaux arts. Par M. Dandré Bardon , l'un
des Profeffeurs de l'Académie Royale de
Peinture & de Sculpture , Profeffeur des
Elèves protégés par le Roi pour l'hiftoire ,
la fable & la géographie , Membre de
l'Académie des Belles - Lettres établie à
Marſeille , affocié aux Académies de Touloufe
& de Rouen , & Directeur perpétuel
de celle de Peinture & de Sculpture établie
en la fufdite Ville de Marſeille , avec cette
épigraphe :
Ornari præcepta negant , contenta doceri
Du Freſnoi , de arte graphicá ; vers 29;
Deux volumes in- 12. Paris , 1765 ; chez
Saillant , Libraire , rue Saint Jean de
Beauvais.
pas
Nous ne tarderons à rendre compte
de cet ouvrage intéreffant pour les arts
dont il traite.
192 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
SUITE des Obfervations fur les Difcours
préliminaires de l'Auteur du Drame de
Comminge. Voyez le commencement
dans le Mercure de Juin , pag. 196 .
Na dû lire dans le dernier Mercure ,
( art. de la littérature, page 86 ) une partie
de ce que dit M, DARNAUD fur ce fombre
& ce terrible qui doivent diftinguer le
grand tragique des autres genres. On a
vu dans le même endroit un extrait de la
fcène de Shakespeare, fur laquelle l'Auteur
appuie fon opinion . S'il étoit permis de
citer fon propre témoignage , j'ajouterois
à l'égard de ces appareils de terreur qui répugnent
tant à la petite délicateffe de quelques
fpectateurs françois , que j'ai vu repréfenter
dans la Province la tragédie de
Tancrede avec l'échaffaut préparé pour
fupplice d'Aménaïde & la foule du Peuple
qui accourt à ce cruel fpectacle . On ne
le
fauroit
JUILLET 1765. 193
fauroit croire combien cette vérité théâtrale
remplit le pathétique de la fcène, combien
elle prête au jeu des Acteurs & à l'émotion
des fpectateurs. Perfonne ne s'avifoit
de faire des réflexions critiques à la
vue de cet appareil. Il paroiffoit ne pouvoir
pas être fupprimé ; parce qu'il étoit naturellement
lié au fujet & à la fituation. C'eſt
une obfervation importante à faire que ce
rapport de la nature du fpectacle au fond
du fujet , aux fituations , aux caractères
& même au ftyle d'un ouvrage dramatique.
Je crois , en infiftant fur cela , ne faire
que développer les intentions de l'Auteur
de Comminge. S'il eft très -utile au progrès
de l'art , que nos jeunes Auteurs s'exercent
dans ce genre de force tragique ; s'il
eft étonnant même , qu'encouragé par le
fuccès du drame de Comminge , aucun n'ait
encore tenté d'entrer dans la même carrière
, il ne feroit pas moins dangereux
qu'ils ne priffent le change , en attribuant
aux feuls acceffoires , ce qui doit réſulter
primitivement du principal , c'eft -à- dire ,
du choix du fujet & de la conftitution du
drame. En vain ouvriroit- on les tombeaux
pour en faire fortir des ſpectres ; en vain
tranfporteroit- on fur la fcène toute l'horreur
des enfers ; en vain déployeroit- on les
apprêts des fupplices ou préfenteroit- on
Vol. I. I
194 MERCURE DE FRANCE.
pas
des cadavres fanglans ; plus inutilement
encore raffembleroit- on les objets les plus
lugubres pour effrayer ou pour attendrir
l'âme. Si l'horreur & la pitié ne font
effentiellement dans l'action & dans le
coloris du poëme , le jeu de ces grands vefforts
manque toujours fon effet. L'espèce
de caverne fépulcrale des PP. de la Trappe,
cette grande croix , ces fofles ouvertes ,
ces offemens répandus fur la fcène , feroient
dans Comminge des objets hideux , & ne
feroient que cela, fans le rapport néceffaire
de ce fpectacle , avec la tournure du fujet ,
avec le fil de l'action , fon dénouement ,
& enfin le coloris général du drame. C'eſt
à la négligence de cette confidération que
nous devons quelques Tragédies modernes
auxquelles on a reproché avec juftice le
placage ( fi l'on peut employer cette comparaifon
) de maffes difcordantes avec le
fond du tableau. M. D'ARNAUD cite la
mufique du fecond acte de Caftor & Pollux
pour preuve de la fupériorité des
grès de notre mufique , dans le caractère
fombre , fur notre poéfie. Je ne crois
inutile de faire remarquer que cet admirable
effort du génie de RAMEAU eft à fa
place dans ce fecond acte. L'afpect d'un
tombeau , celui d'une amante éplorée ,
voilà ce qui eft fous les yeux du fpecta
pro→
pas
JUILLET 1765 . 195
teur en même temps qu'une harmonie
lugubre , & que les fons les plus touchans
pénètrent jufqu'au coeur. C'eſt de cet enfemble
, qui attaque l'âme par la voie de
plufieurs fens , que réfulte le grand pathétique
de cet acte d'Opéra. D'où vient que
l'art a beau réclamer fes droits dans certains
morceaux de mufique des Opéras
boufons , & que le goût n'en eft pas moins
révolté ? C'est que cette mufique , fi forte ,
fi pathétique que l'on s'efforce de nous la
faire croire , eft appliquée fouvent aux
plaintes d'un vil artifan ou d'un groſſier
villageois , à des frayeurs comiques , &c.
en un mot , à des actions triviales qui difcordent
avec le genre que proftitue le Muficien.
Quelques applaudiffemens que furprennent
ces fortes de fpectacles à la multitude
inconfidérée , ou à des gens de l'art ,
qu'alors on pourroit nommer mieux , gens
du métier ; leurs prétendues beautés , ainfi
déplacées , ne feront jamais que des pué-
Tilités méprifables pour quiconque eft forti
de l'enfance , ou n'y eft pas encore rentré.
C'eft l'harmonie morale des rapports , c'eſt
la jufteffe de cet accord qui a feule le droit
de conftituer la beauté primitive dans les
productions de tous les arts ; c'eft la condition
fine quâ non pour l'examen des perfections
techniques dans ces arts.Aucune ne
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
peut exifter dans l'application , quand elle
eft contraire à cette juftelle des rapports
moraux , quelqu'admirable qu'elle puiffe
être abſtractivement confidérée. Que d'enthoufiafmes
abforbés , que de difputes abrégées
, que de queftions décidés ; fi , dans
ces derniers temps on eût voulu , & fi l'ont
youloit encore avoir égard à cette vérité de
tous les temps & de toutes les nations ! On
doit favoir le plus grand gré à M. D'ARNAUD
& à tout Ecrivain qui comme lui
daignera nous feconder dans la défenſe du
fyfteme des grands principes de goût , dont
nous n'avons pas à nous reprocher nous
être jamais écartés , dans ce Journal, en trai -
tant des Spectacles , ni d'avoir négligé
aucune occafion de remettre fouvent fous
les yeux des Lecteurs fes loix fondamentales
, aux rifques des railleries ou même
de l'indignation de ceux qu'entraînent les
travers du jugement & la vanité des fauffes
prétentions.
M. D'ARNAUD fe plaint , avec trop de
raifon , dans fes difcours , que par rapport
à l'art dramatique , on s'eft efforcé d'aliérer.
le trait primitif de la nature. Il defireroit
qu'un Génie élevé entreprît de lever tout
cet amas d'un fard impofteur , & de nous
remontrer la nature telle quelle étoit dans
fon origine. Pour donner une idée de ce
JUILLET 1765 . 197
fublime modèle , il nous renvoye judicieufement
au théâtre des Grecs. On fent bien
que c'eft pour en venir à cette fimplicite
d'action dans le drame tragique , règle fi
effentielle à fa perfection , cependant fi
impunément violée aujourd'hui , qu'à peine
la connoît - on dans le Public , & que même
quand quelqu'Auteur l'hafarde , on reproche
fouvent à fon ouvrage de manquer
d'action. Il eft furprenant à quel point les
idées font confondues à cet égard , parmi
ceux qui croyent avoir encore le droit de
juger fouverainement les pièces de théâtre .
La bafe du bon efprit & du véritable héroïsme,
felon notre Auteur , eft toujours la même .
Si l'on veut bien méditer cette obfervation ,
ontrouvera je crois qu'elle réfulte d'une vue
très-jufte; & en même temps on en concluera
, qu'il n'eft pas fi indifférent pour une nation
, que le penfent les partifans frivoles du
tolérantifme en fait de fpectacles , de livrer
au courant momentané de la mode le genre
qui doit dominer fur les théâtres . Ceci a
plus d'étendue dans fes conféquences &
dans fon application que l'on ne peut en
donner à ces remarques : nous revenons à
la fimplicité d'action . Les excellens modèles
que nous en avons dans l'antiquité , faffiroient
pour nous convaincre des avantages
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
que produit cette regle primitive du dramatique
. Nous les avons toujours remarqués
avec foin dans les pièces dont nous
avons rendu compte, lorfque nous en avons
rencontré de moins chargées que les autres.
de ces fituations épifodiques , que le vulgaire
confond avec la véritable action théâ
trale . En dernier lieu , à l'occafion de la
célèbre Tragédie du Siége de Calais , nous
avons encore appuyé plus fortement fur
cette grande régle. Nous ne cefferons jamais.
de la recommander aux Auteurs & d'en
développer , s'il eft poffible , aux Lecteurs
la néceffité & toute la beauté qu'elle répand
fur un poëme dramatique Une inconfé
quence qui étonneroit , fi la confidération
de l'efprit humain n'y accoutumoit à cha
que pas qu'il fait , c'eft que les chefs- d'oeu
vres que le même Public , qui juge au théâtre
, admire par tradition , & qu'il refpecte
par une forte de religion habituelle , n'ont
acquis ce droit prefque facré fur fon jugement,
que par cette fimplicité dans l'action.
Mais il la méconnoîtroit tellement
dans les pièces modernes , qu'il ne balanceroit
pas à les accufer au moins de langueur
& de pauvreté. Lorfque la tranfcendance de
l'effet général le force à ne les pas condamner.
Cette imputation n'eft pas une con
JUILLET 1765 . 199
jecture hazardée , nous en avons une preuve
très-récente. Ce qu'il y auroit encore de
plus fingulier , fi l'on ne connoiffoit pas
les motifs fecrets de quelques gens de lettres
; c'eft que cette erreur , toute abfurde ,
toute groffière qu'elle eft , fouvent eft le
fruit de leurs infinuations dans les fociétés ;.
il y en a même qui , apparemment par
faulleté de goût , vont jufqu'à la foutenir
publiquement dans des critiques imprimées.
Il eft conftamment vrai que la né
gligence de ces régles primitives du dramatique
produit des ouvrages informes
& par un enchaînement néceffaire , a jetté
un défordre dans le goût du Public qui
reflue fur celui des Auteurs , & qui les
oblige fouvent à marcher fans guide , fans
but , & à fonder , pour ainfi dire , la fantaifie
du fpectateur , plutôt qu'à régler fon
imagination fur les principes de ce beau
effentiel indépendant des conventions.
Il y auroit à étendre encore nos obfervations
fur une quantité de maximes folides
& bien penfées , que contiennent les difcours
de M. D'ARNAUD . Néanmoins , comme
on aura occafion d'y revenir dans la
réponſe aux lettres de M. DE LA DIXMERIE:
fur les Spectacles , & qu'elles nous ferviront
d'autorité,fur certaines vérités intéreffantes
I iv.
MERCURE DE FRANCE.
à foutenir pour le maintien du goût & pour
le progrès de l'arr nous nous arrêtons fur
tout ce qu'il y auroit encore à ajouter , pour
rendre juſtice au mérite de cette feconde
édition de Comminge .
OPERA.
Na enfin ceffé de donner fur ce
théâtre l'Opera de Caftor & Pollux , fans
que le Public ait ceflé d'y venir en foule ,
même à la derniere repréfentation
quoique la quarantieme de cette repriſe.
Le Mardi 18 Juin l'Académie royale
de Mufique remit les Fêtes de l'hymen &
de l'amour , ou les Dieux d'Egypte , Ballet
héroïque , Poëme de feu M. DE CAHUSAC,
Mufique de feu M. RAMEAU. Ce Ballet
fut exécuté à Verfailles fur le grand théâtre
du manége le 15 Mars 1747 à l'occafion
du mariage de MGR. LE DAUPHIN
& pour la premiere fois , fur le théâtre de
F'Opéra de Paris le 5 novembre 1748. On
l'avoit repris en Juillet 1754, & depuis ce
temps il n'avoit point été remis au théâtre .
Le fujet de la premiere entrée eft
OSIRIS , triomphant par le charme des
plaifirs , de la férocité d'un peuple d'A
JUILLET 1765. 201
mazones fauvages & du coeur de leur
Reine. Celui de la feconde eft l'amour du
Dieu du Nil pour Memphis , que le fort
avoit deſtinée à lui être facrifiée , felon l'ufage,
dans la fête folemnelle que les Peuples
célébroient chaque année en l'honneur de
ce Dieu. Dans la troifiéme entrée , on a
voulu mettre fur la fcène l'inftitution des
fêtes d'Ifis. Cette prétendue inftitution
fe fait par Aruéris , fils de cette Déeſſe &
d'Oftris , qui invite les Egyptiens à concourir
pour le prix qu'il deftine aux talens
agréables. La jeune Örie , dont ce Dieu eſt
amoureux, eft engagée par lui à entrer dans
ce concours : elle y remporte le prix dans
l'art du chant , & elle eft couronnée des
mains de fon amant.
M. le GROs chanta dans le premier acte
le rôle d'Ofiris ; Mlle. DUBOIS celui d'Orthefie
, Reine des Amazones fauvages . Mile
DURANCY , une des principales Amazones.
Ces rôles ne pouvoient être mieux remplis
, les caracteres de chacun étant trèsconvenables
à ceux des talens & la voix des
trois perfonnes qui en font chargées.
Le fujet du Ballet , dans cet acte , préfente
par foi - même un ſpectacle très - galant
; ce font des jeunes Egyptiens & Egip
tiennes repréfentans le printems & l'été ,
chargés de ce que fourniffent ces deux fai-
I v
2.02
MERCURE DE
FRANCE.
fons, & des Satyres
repréfentans
l'automne.
Le Génie
agréable & fécond de M. Laval
fils , qui a
compofé ce Ballet , a fçu profiter
de
l'agrément dont il étoit
fufceptible
; & les talens des
principaux
danfeurs
qui y font
employés , en rendent l'exécution
brillante. M. LEGER & Mlle. Jus +
TINE
danfent à la tête du
Cadrille qui repréfente
le printems. M. LroNors danfe
dans les
moiffonneurs. M.
DAUBERVAL &
Mlle
ALLARD , dans le
caractère de fatyres
& de
fauvageffes qui
figurent
l'automne; les
entrées de ces deux fujets ,
toujours agréables
au Public , font un effet très
piquant
dans ce Ballet.
* M.
L'ARRIVE' , dans le fecond acte
chante le rôle de
Canope Dieu des eaux.
Mlle,
ARNOULD , celui de
Memphis. M.
DURAND le Grand- Prêtre , M.
MUGUET
un Dieu de la fuite de Canope .
Deux
caractères de
perfonnages
danfans,
forment le Ballet de cet acte ; des
Prêtres
Egyptiens,dans
lefquels danfe
M.LYONOIS ,
& des
Divinités des eaux , dans
lefquelles
M.
GARDEL , Mlle .
GUIMARD & Mlle .
PESLIN
danfent avec
l'applaudiffement le
plus
général & le plus mérité .
La
compofition du ballet de cet acte
eft encore de M. LAVAL. Le rôle d'Aruéris
, dans le
troifiéme acte , eft rempli pas
JUILLET 1765. 2031
M. le GROS . Mlle . L'ARRIVE'E , qui devoit
chanter le rôle d'Orie , s'étant trouvée ,
par indifpofition , dans l'impoffibilité de
l'exécuter , Mlle. DUBOIS apprit le rôle
dans la nuit qui précéda le jour de la premiere
repréſentation , & le chanta avec
beaucoup de fuccès. Nous avons déja eus
occafion de remarquer avec éloge le zèle
des premies fujets de ce théâtre en fe fé--
condant ainfi réciproquement , on doit
d'autant plus à Mlle DuBois , en cette occa
fion , qu'il lui en a coûté un travail forcé
& imprévû , dans lequel elle a eu befoin de
fuppléer par la plus forte application , au
temps qui auroit été néceffaire pour fer
mettre en état de chanter ce rôle , auffi
faitement qu'elle a fait dès le premier jour.
Nous defirons beaucoup avoir fouvent de
pareils éloges à faire, & fur plus d'un théâtre.
Mlle DU BRIEULLE & M. MUGUET
chantent les airs des divertiffemens. Le
Public entend encore avec un nouveau
plaifir la belle chaconne de M. LE BRETON
, que l'on a ajoutée pour terminer le
Ballet de ce troifiéme acte , dans lequel
danfent M. & Mlle VESTRIS . L'Auteur de
la compofition de ce quatriéme Baller,
(M. LANI ) a très - ingénieufement raffemblé
dans cette chaconne tous les grandss
talens de la danfe , en différens genres...
par-
Ivja
204 MERCURE DE FRANCE.
D'abord lui - même , M. DAUBERVAL ,
Mlle ALLARD , M. GARDEL , Mlle Gui-
MARD. Il eft fâcheux que la fanté de Mlle .
LANI ait privé le Public de la voir dans
les premieres repréfentations. Ce ne font
pas les feuls accidens qu'elles aient éprouvés.
M. LE GROs , dont la voix & le talent,
toujours intéreffans , deviennent indifpenfables
dans un Opéra de trois actes dont
il chante , dans deux , les morceaux les
plus brillans , a été forcé d'interrompre
dès le premier Vendredi , s'étant trouvé
déja indifpofé à la première repréſentation .
D'autres événemens encore ont paru d'abord
fe réunir contre l'effet d'un ouvrage
admirable de la part de l'illuftre RAMEAU ,
mais qui , attendu l'efpèce d'enchantement
où le Public étoit encore de l'Opéra de
Caftor , auroit eu befoin au contraire de
fecours extraordinaires pour foutenir la
'comparaifon du fuccès inoui, auquel fuccédent
les Fêtes de l'Hymen. Cependant ,
comme il eft reconnu par tous les connoiſleurs
, que ce Ballet eft un des ouvrages le
plus riche en mufique ; qu'elle y eft forte
& nerveufe dans certains morceaux , agréable
& fleurie dans plufieurs autres , partout
admirablement travaillée , & portant
l'empreinte du géniede fon célèbre auteur ;
on doit préfumer que l'exécution réponJUILLET
1765. 205
dant aux defirs du Public , ce Muficien ,
aujourd'hui fi cher à la nation , fe foutiendra
contre lui - même malgré le défavantage
apparent de la comparaifon . Attirés par les
beautés réelles de la mufique , les fpectateurs
s'accoutumeront à fe prêter à la réduction
nécéffaire , dans l'intérêt du poëme
& dans la pompe du fpectacle , d'un Opéra
Tragédie , à un Ballet coupé par entrées.
COMÉDIE FRANÇOISE.
L'ANECDOTE la plus intéreſſanté don'
nous ayons à rendre compte dans ce Mercure
, eft le début de M. AUFRENE , qui
commença le 30 Mai par le rôle d'Augufte
dans Cinna. Ce début a continué par le
rôle de Dupuis dans la Comédie de Dupuis
& Defronais ; le même jour par celui de
Philippe Humbert dans Nanine ; par le rôle
de Zopire dans la Tragédie de Mahomet ,
&c.
Il ne s'agit point dans ce début , comme
dans le précédent Mercure , d'annoncer en
efpérances incertaines les talens qui manquent
actuelement , & de couvrir les défauts
qui exiftent, fous le voile du filence ou fousle
fard indulgent des palliatifs . La figure
MERCURE DE FRANCE.
du débutant , partie fi néceffaire dans l'are
de la repréſentation , a beaucoup d'avantages
pour l'emploi qu'il joue . La taille
eft fuffisamment haute , noble & aifée..
Les traits du vifage font grands & bien
prononcés ; leur conformation & le talent
de s'ajufter théâtralement , fuppléent à ce
qu'il manque d'années à cet Acteur pour
certains rôles. Le caractère général de la
phyfionomie eft la dignité , fouvent même
quelque chofe de févère , mais tempéré
par une forte d'aménité dans le regard ,
lequel eft néanmoins vif , perçant & trèsexpreffif.
Dès le premier jour , le jeu de cet Acteur
fit une forte fenfation fur le Public.
que
les
"
On
apperçut , fi l'on peut
ufer du terme
un fyftême
de débit dans le tragique
gens de goût ont toujours
défiré ,
dont on a fouvent
entrevu
des exemples
,
& pour rendre
juſtice
, dont il faut convenir
qu'en général
la fcène françoife
s'eft
confidérablement
rapproché
depuis
quelques
années. Cet Acteur
a rappellé
dans
la mémoire
des anciens
amateurs
le célèbre
BARON.On
conçoit
de-là qu'il parle le tragique
comme
le haut comique
, dans l'ordre
des proportions
de genre. En effet , il le
parle ; mais prefque
toujours
bien ; jamais
a contrefens
, & fouvent
avec une forte de
JUILLET 1765 : 207
fublimité d'intelligence qui frappe , qui
émeut , qui entraîne l'auditeur fenfible &
éclairé. Le naturel dans la récitation , ce
précieux organe de la vérité , eft un point
trop difficile à conferver dans fon exacte
précifion , & trop prochain d'une multitude
d'écueils , pour qu'il n'arrive pas que
l'acteur qui a le courage de fuivre cette
méthode ne tombe quelquefois dans une
certaine foibleffe fur les finales , qui le rapproche
trop d'un familier difcordant avec
le ton général de la fcène tragique ; ou
plus fouvent encore , que l'Auditeur , dont:
l'oreille s'eft laiffé blafer par la force d'une
déclamation trop foutenue , ne confonde
avec la monotonie , la variété délicate des
accens , dans une élocution naturelle . Plus
le débutant a joué de rôles , plus le Public
s'eft apperçu avec plaifir qu'il évitoit ces
dangers ; le concours qu'il a attiré au théâtre
françois , celui qu'il occafionne encore
journellement , prouve fon fuccès bien plus
fûrement que notre rapport , quoique nous
ofions affurer qu'il eft de la plus grande
fidélité. M. Aufrêne a été reçu aux appointemens
, il a joué depuis le rôle de Baliveau
dans la Métromanie , ce chef - d'oeuvre du
comique de notre âge , & enfuite dans la
Mere-coquette où il a fait le plus grand plaifr.
S'étant trouvé dans cette Piéce en
208 MERCURE DE FRANCE.
fcène avec Mlle Dumefnil , dont le genre
naturel fait toujours un effet admirable
dans le comique , le fpectateur a joui
d'un uniffon rare à rencontrer , & dont
on peut facilement conjecturer tout l'avantage.
Cet accord de ton eût été plus
complet , fi , comme le Public marque ouvertement
le defirer , Mlle DOLIGNY eût
joué dans cette même Piéce , qui dans ce
cas , felon le fentiment de tous les Amateurs
de ce théâtre , auroit pû avoir autant
de fuite qu'une nouveauté agréable au
Public.
Que l'on n'infère pas de tout ce que
nous venons de dire fur le nouvel Acteur ,
que les talens de M. BRISSART en foient
moins chers , moins précieux à ce même Public.
Qu'il fe garde bien de croire lui même
que fes fuccès , mérités à fi jufte titre ,
en foient déprimés . Au contraire , les vrais
talens , les talens décidés ne perdent jamais
à la concurrence , leur éclat en reffort d'avantage
; ils s'élévent encore chacun de
leur côté par une noble émulation ; & leurs
Juges , plus éclairés par leurs nouvelles
perfections , difpenfent à chacun des fuffrages
encore plus flatteurs. Il y a fans
doute en toutes chofes un vrai & un faux
fenfibles ; celui - ci ne peut jamais foutenir
la comparaifon de l'autre mais il y a
JUILLET 1765. 209
auffi , des moyens , divers par les nuances ,
d'atteindre la parfaite imitation de la nature
& de la faire fentir aux autres. Ces moyens
font tous naturels , quand ils font dans l'exiftence
propre & particuliere de l'imitateur ;
car les mêmes paffions , les mêmes fentimens
empruntent toujours la teinte du caractere
naturel de chaque fujet. Ainfi, lorf
que le flambeau de l'intelligence guide également
plufieurs fujets dans la vérité du
fens , ils mériteront également de juftes
applaudiffemens dans l'art du théâtre, parce
qu'ils arriveront également au même but
quoique par des marches différentes .
Le 13 Juin on donna la premiére repréfentation
du Mariage par dépit , Comédie
en profe en 3 actes , Auteur anonyme.
Dès la fin de la premiére fcène , cette piéce
excita des murmures parmi les fpectateurs
qui empêcherent de la continuer , après le
commencement du fecond acte .
COMÉDIE ITALIENNE.
NoOuuss nnee favons aucune nouveauté, fur
ce théâtre , dont nous ayons à informer nos
Lecteurs.
210 MERCURE DE FRANCE.
CONCERT SPIRITUEL.
Du Jeudi , 6 Juin , fête du Saint Sacrement.
LE Concert commença par Deus nofter refugium
, Motet à grand choeur de M. GIRAUD . Nous
en avons parlé dans le dernier Mercure. M. HOCHBRUCKER
, dont nous avons auffi annoncé le talent
fupérieur le mois dernier , fe fit admirer encore
à ce concert fur la harpe M. CAPRON joua avec
applaudiffemens un nouveau Concerto de fa compofition
. Mile AVENEAUX , de la Mutique du Roi ,
chanta un petit Motet . On s'apperçoit avec fatiffaction
des progrès que commence à faire cette
belle voix dans l'art du chant . Mlle FEL chanta un
nouveau Motet à voix feule. Le Concert fut terminé
par Diligam te Domine , Motet à grand
shoeur de M. l'Abbé GoULET,
JUILLET 1765. 214
ARTICLE VI.
2
SUITE des Nouvelles Politiques du mois
de Juin.
De CONSTANTINOPLE , le 2 Mars 1765.
O N eft informé que les troupes Ottomanes
ont remporté un avantage confidérable fur les
Géorgiens à qui elles ont fait plus de huit censprifonniers
. Cette guerre , qui vient de s'allumer,
paroît plus férieufe qu'on ne devoit l'attendre de
la difproportion des forces des deux nations. Indé
pendamment de plufieurs Pachas d'Afie qui ont eu
ordre de s'avancer vers la Géorgie avec les milices
de leurs Gouvernemens , la Porte fait lever dans
le département de Salonique quatre mille hommes
de Cavalerie , deftinés , à ce que l'on affure , pour
le même endroit , & l'on ajoute qu'ils feront fuivis
d'un corps d'Albanois plus nombreux encore.
De VIENNE , le 23 Mars 1765.
On mande de Carlfbtatt , en tranfylvanie , une
aventure horrible qui s'eſt paſſée à Canor , ſitué à
deux lieues de ladite Ville . Un Valaque , qui avoit
époufé depuis quelques mois une femme de dixhuit
ans , dont il étoit extrêmement jaloux, croyant :
avoir à fe plaindre de fa conduite , s'enferma un
foir avec elle & la mere de cette jeune perfonne
212 MERCURE DE FRANCE.
Il dépouilla fa femme & l'attacha avec des chevilles
de bois contre un mur , lui coupa les oreilles , le
nez & les deux mammelles , & lui enfonça un pieu
dans le ventre : il lui ouvrit enfuite le côté avec
un couteau , & n'ayant pas trouvé le coeur qu'il
cherchoit , il ouvrit l'autre côté d'où il l'arracha ;
il détacha enfuite cette malheureufe , l'étendit par
terre , l'y cloua avec trois pieux : il fe coucha
alors à côté du cadavre ; & conime fi la fatiété de
fa barbarie eût produit fur lui les effets d'une véritable
yvreffe , il s'endormit d'un fommeil fi profond
que fa belle - mere , qui s'attendoit à un pareil
fort , eut la facilité d'ouvrir les portes , & fe traîna
aux habitations voifines , où elle fit le rapport de
l'action abominable dont elle venoit d'être témoin.
On fe rendit fur les lieux , où on fe faifit de ce
forcené , que l'on trouva encore profondément
endormi. Le fupplice qu'on lui a fait fubir , & qui
tient aux moeurs des anciens Scythes , a été proportionné
à un crime fi inoui . Ce miférable a été
conduit à pied au bas d'une potence ; la on l'a dépouillé
de les habits , après quoi on lui a arraché
avec des tenailles ardentes le nez , les oreilles &
des morceaux de chair de la poitrine . Il devoit
avoir aufli les yeux arrachés ; mais on lui a fait
grace de ce tourment , parce que de fchifmatique
qu'il étoit il s'est fait Catholique Romain . On l'a
attaché enfuite fur une peau de boeuf , les pieds
garottés à la queue de fon propre cheval , & on lui
a fait faire en cet état trois fois le tour de la potence ,
après quoi on lui a coupé à coups lents & redoublés -
les deux mains l'une après l'autre : on lui a fendu
de même la tête ainfi que la poitrine , d'où
arraché le coeur qui a été haché en plufieurs morceaux.
Enfin , ces membres ont été cloués à la
potence , allez bas pour que les chiens & les bêtes
on a
JUILLET 1765 . 215
féroces puffent y atteindre , & , en effet , ils ont
été dévorés avant la fin du jour . Le même jour ,
on arrêta un autre valaque , voifin de celui- ci , qui,
par un femblable mouvement de jaloufie , avoir
coupé les deux mammelles à fa femme.
De TURIN , le 6 Avril 1765 .
Aujourd'hui , à cinq heures du matin , la Duchelle
de Savoye eft accouchée très-heureufement
d'un Prince . Les Ambaladeurs & Miniftres Etrangers
ont affifté à la cérémonie du baptême qui s'eft
faite à dix heures en préfence de toute la Cour . Le
Prince nouveau né a été tenu fur les fonts par le
Prince de Piémont & par Madame Félicité , troifieme
fille du Roi : il a été nommé Charles- Félix-
Jofeph-Marie, & portera le nom de Duc de Gene
vois.
De la Haye , le 24 Mars 1765.
Jeannette Agnès , Princelle de Naffau-Diets ,
foeur du grand-pere du Prince Stadhouder , eft
morte à Cranienſtein , le 19 de ce mois , dans la
foixante - douzieme année de fon âge.
D' Amfterdam , le 16 Avril 1765.
>
Marie Louife de Heffe Caffel , Princeffe Douairiere
de Naffau- Dietz , eft morte à Leeuwaerde
le 9 de ce mois , âgée de foixante - dix- lept ans
deux mois & deux jours . Elle étoit née le 7 Février
1788 elle fe maria le 20 Février 1709 au
Prince Jean- Guillaume Friſo , mort le 14 Juillet
1711. Elle eut de ce mariage deux enfans , ſavoir ,
la Margrave Anne Charlotte - Amélie - Louiſe ,
Douairiere de Bade- Dourlach , mere du Margrave
régnant de ce nom , née le 13 Octobre 17 10 , & le
Prince Guillaume Charles - Henry Friſo , né le premier
Septembre 1711 , mort le 22 Octobre 17 51,
& pere du Prince Stadhouder actuel.
214 MERCURE DE FRANCE.
J.
AP PROBATION.
' AI lu , par ordre de Monfeigneur le Vice-
Chancelier , le premier volume du Mercure du
mois de Juillet 1765 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris , ce premier
Juillet 1765.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE,
L

ARTICLE PREMIER.
ETTRE à M. de la Place , Auteur du Mercure
. Page S
LETTRES de M. le Paſteur Vernes à M. J. J.
Rouffeau , avec les réponſes .
LETTRE de J. J. Rouffeau au Libraire Duchefne
à Paris.
PREMIERE lettre de M. le Pafteur Vernes à
M. J. J. Rouleau.
RÉPONSE à M. J. J. Rouffeau.
SECONDE lettre de M. le Pafteur Vernes.
RÉPONSE de M. J. J. Rouffeau.
TROISIEME lettre de M. le Pafteur Vernes.
RÉPONSE de J. J. Rouffeau.
QUATRIEME lettre de M. le Paſteur Vernes.
Les deux Chats blancs , Fable.
TRADUCTION fingulière , Conte.
Aux faux & aux véritables amans , épître.
6
10
II
13
14
IS
16
17
18
2 [
23
-24
JUILLET 1765. 21F
SUR un babillard infatigable , &c. 28
TRADUCTION de Gellert , par M. le B. D. S. P. ib.
INSCRIPTIONS nouvelle de M. le Chevalier de
Juilly-Thomaffin , &c.
A la belle TROYENNE , pour fon portrait.
31
33
SUR un bailer.
34
BOUQUET à Mde de L... pour le 29. Maï , jour
de Sainte Bonne , fa fête. ibid.
A Mlle de L... pour le même jour. 35
VERS d'un Chambellan de SA MAJESTÉ IMPÉ-
RIALE , à Mile Rozalie , Comédienne .
A Madame la Préfidente de G *** .
TROISIEME lettre à Mde D....... fur l'Amitié. 38
EPITRE à M. Diderot.
36
37
Tous deux fe trompoient , Conte.
FABLES orientales .› par M. B * **.
Le Rêve.
LE Calomniateur .
ENIGMES.
- LOGOGRYPHES ..
ROMANCE nouvelle.
45
49
67
68
70
73
76
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LE Voyageur François , ou la Connoidance de
l'ancien & du nouveau monde , &c.
L'INCONNU , Roman véritable , ou Lettres de
M. l'Abbé DE ... & de Mlle B.
ANNONCES de livres .
LETTRE à M. de la Place , fur l'éducation.
77
92
95
113
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
ACADÉMIS.
DISCOURS prononcé le 25 Août 1763 , par M...
Confeiller au Parlement de Bordeaux , &c . 119
SUJETS proposés par l'Académie Royale des
Sciences & Beaux Arts , établie à Pau, pour
deux Prix , &c. 124
216 MERCURE DE FRANCE.

ASSEMBLEE de l'Académie Royale des Belles-
Lettres de la Rochelle..
SEANCE publique de la Société Littéraire de
Châlons -fur Marne .
125
140
SUPPLÉMENT a l'article des Sciences. Prix propofés
par l'Académie Royale des Sciences. 158
'AVIS.
Avis au Public.
163
166
ibid.
ART. IV . BEAUX , ARTS.
Avis aux Mathématiciens .
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE. Extrait d'une differtation fur la
conſervation des dents .
i
169
REFLEXIONS fur l'abus des bandages élastiques. 172
Gravure.
ARTS AGRÉABLES.
180
PLAN d'une prifon pour la ville de Paris . 183
COLLECTION d'ouvrages en fculpture , d'albâtre
d'Egypte , d'yvoire , & c.
SUPPLEMENT à l'article des Nouvelles Littéraires
,
ARTICLE V. SPECTACLES.
186
190
SUITE des obfervations fur les difcours prélimi-
* 'naires de l'Auteur du Drame de Comminge . 192
OPERA.
COMÉDIE Françoife.
COMÉDIE Italienne .
200
205
209
219
• ARTICLE VI . NOUVELLES POLITIQUES . 211
CONCERT Spirituel .
De l'Imprimerie de Louis CELLOT , Fue
Dauphine.
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AURO I.
JUILLET 1765.
SECOND VOLUM E.
Diverfité , c'eft ma devife. La Fontaine .
Chez
Cochin
Filine inve
PapillonSculp 4718
A PARIS ,
1
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis -à - vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , Imprimeur rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.

AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement
du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui
que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
J
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les rece
vront francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est-à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pour feize volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
A ij
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer.
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eft compofée de
cent huit volumes. On en prépare unę
Table générale , par laquelle ce Recueil
fera terminé , les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pieces pour
le continuer.
A
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET 1765 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE DE
TOUS DEUX SE TROMPOIENT,
CONTE.
LA furpriſe de Céliane fut extrême en
apprenant que Dorfigny habitoit la demeure
du Chevalier. Le Comte lui en laiffoit
ignorer le motif. Il fe bornoit à lui écrire
que certain accident l'obligeroit de s'y
arrêter plus d'un jour. Céliane s'y rendit ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
accompagnée d'une vieille parente qui ne
la quittoit pas depuis fon veuvage , &
Céliane reconnut bientôt de quel accident
il s'agiffoit.
Quoi ! lui dit- elle , avez - vous été attaqué
? Par quel hafard vous trouviez- vous
plus à portée de ce château que du mien
& du vôtre ? Elle avoit à cet égard des
foupçons que le filence & l'embarras du
Comte achevèrent d'éclaircir. Je fuis au
fait , pourfuivit- elle , & je frémis ! Pourquoi
en venir à ces fatales extrêmités ? Me
croyez - vous de ces femmes qui exigent
qu'on s'égorge pour elles , qui triomphent
lorfqu'un amant périt en les difputant à un
rival? ... Madame , interrompit le Comte,
qui fe jugeoit trop compromis par ce difcours
, il n'étoit point queſtion de rien
difputer. J'ai fait ce que le devoir , l'honneur
me prefcrivoient de faire : je le ferois
encore ; mais ne parlons plus d'une querelle
qui me paroît terminée. N'en parlons.
plus , j'y confens , reprit Céliane ; mais
féjournerez-vous long-temps ici ?-Le moins
qu'il me fera poffible . Eh pourquoi ?.
Il faut vous ménager. Ce ne fera rien.`
D'ailleurs , je ne voudrois point vous expofer
à y revenir. - L'état où fe trouve le
Chevalier lui - même éloigne à cet égard'
toute fufpicion.- Quoi , Madame , favezJUILLET
1765. g
vous déja s'il habite fon château ? Eft- ce
― C'est ce que
Cet éclaircillequ'il
ne l'habite pas ?
nous allons apprendre.
ment eft fuperflu. Voulez - vous que je rende
vifite au Chevalier ? -Cet éclairciffement
ne vous oblige à rien. Dorfigny envoya
donc s'informer de la fituation du Chevalier
au nom de la Marquife même. On fit
réponse que Darcy s'étoit fait tranfporter
à fon pavillon . C'étoit tenir la promeſſe
qu'il avoit faite au Comte ; & celui- ci *
n'avoit d'autre but que de voir s'il la tiendroit.
A la bonne heure , dit-il , quand Céliane
fe fut retirée , Darcy me paroît fincère ,
mais ne le foumettons pas à une trop longue
épreuve. Il s'en falloit de beaucoup
néanmoins que fa bleffure lui permît de
fe faire tranfporter ailleurs . Elle étoit peu
dangereufe , mais fort incommode. Il refta
donc malgré lui , & reçut encore dans cette
maifon quelques vifites de Céliane. Enfin ,
Darcy ayant pénétré fes inquiétudes , prir
le parti de l'en affranchir. I fe retira effectivement
à fon petit pavillon.
Darcy étoit- il vraiment amoureux ? Il
ne faut pas le croire. Son premier plan fur
de fubjuguer la Marquife ; mais c'étoit un
projet de fa vanité plutôt que de fon amour.
Cette même vanité changea d'objet : elle
3
A iv
MERCURE DE FRANCE.
employa dès-lors à tranquillifer Dorfigny
autant de foins qu'elle en avoit mis à troubler
fon repos .
Une épreuve nouvelle attendoit le
Comte. Il falloit que Céliane quittât pour
quelque temps fa retraite. Un procès des
plu
plus confidérables exigeoit fa préfence dans
la capitale , & d'ailleurs le féjour de Paris
la tentoit fi vivement , qu'elle trouva d'excellentes
raifons pour motiver. fon voyage.
'Voulez- vous , difoit - elle à Dorfigny , qui
s'y oppofoit , voulez-vous que je refufe des
foins à une affaire d'où dépend une grande
partie de ma fortune ? Dorfigny ne favoit
trop que lui répondre. Il étoit guéri de fa
bleffure , & ne pouvoit regarder ce départ
comme un délaiffement . D'un autre côté
il lui en coûtoit pour fuivre Céliane juſqu'à
Paris. Il avoit ceffé de l'habiter depuis quelques
années, & ne ceffoit de publier qu'il
ne l'habiteroit jamais. Comment fe démentir
fi-tôt ? Mais aufli comment voir Céliane
s'expofer feule aux dangers qui l'attendent ?
Que de pieges vont lui être tendus ! Que
d'hommages dangereux vont lui être prodigués
! Seule & fans expérience , comment
pourra- t- elle éviter les uns & ne pas céder
aux autres ? Son ami l'abandonnera- t - il
dans cette extrêmité ? Ce feroit la trahir ,
difoit le Comte ; ce feroit me rendre comJUILLET
1765. 2
plice des erreurs où elle pourra tomber ,
où fans doute elle tombera , fi ma préfence
ne la foutient. Suivons- la donc en
dépit des froids commentaires de nos plaifans
du jour. Une telle démarche péſe à
mon amour- propre ; mais l'amour-propre
doit fe taire quand l'amitié veut fe faire
entendre. Dès ce moment Dorfigny ne
fongea plus qu'à fon départ.
-
-
Vous l'exigez , dit- il à Céliane , qui avoit
déja tout arrangé pour le fien ; vous l'exigez
, il faut bien s'y réfoudre . A quoi ? lui
demanda ingénuement la Marquife. A
partir avec vous , reprit le Comte... Avec
moi ? Ah , tant mieux ! Voilà une approbation
un peu négligée. Point du
tout. Je vous euffe propofé le voyage , fans
l'averfion que vous affichez pour la capitale....
Je ne fuis point réconcilié avec
elle , mais je vous fais le facrifice de ma répugnance.
Pour quelques mois s'entend : car
vous n'exigerez pas , fans doute , qu'il
devienne perpétuel.
Au fond la Marquife n'exigeoit rien .
Elle eût parti feule fans fe faire beaucoup
de violence : elle fe reprochoit , pour ainfi
dire , celle que le Comte alloit fe faire. Eh
quoi ! difoit- elle , quand on s'aime eſt ce
pour fe tyrannifer ? Si Paris répugne trop
au Comte , iill ppeeuutt rreeſftteerr àà llaa campagne. Je
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
ne veux point de facrifices trop pénibles ,
& je fens que la privation peut avoir fes.
plaifirs.
C'eft ainfi que ces deux perfonnes continuoient
à être dupes de leurs fentimens ,
& attribuoient l'une à l'amour , l'autre à
l'indifférence , des effets tout oppofés à
ceux qui résultent de l'une ou de l'autre
fituation.
Un autre motif preffoit encore Dorfigny
d'accompagner Céliane. C'étoit à peu
près le temps où le Chevalier retournoit à
Paris, & ce rapport de circonstances inquiétoit
le Comte. C'eſt le hafard qui le produit
, difoit il ; mais en amour comme en
guerre on met fouvent à profit les effets du
hafard. Ne lui laiffons rien de ce que nous
pouvons lui ôter.
On partit. A peine Céliane fe vit dans
la capitale , que fon âme parut prendre un
nouvel effor. Il eût été ridicule à Dorfigny
de prétendre lui interdire l'avantage de
briller aux fpectacles & dans les jardins
publics. Elle y parut dans tout l'éclat de
fes charmes , & elle y fixa l'attention générale
. Elle n'y étoit point connue ; mais
Dorfigny , qu'une foule de jeunes gens
connoiffoient , fut affailli & queſtionné de
routes parts.
Elle t'a donc réconcilié avec
l'efpèce ? lui demandoit un petit- maître ,
JUILLET 1965 .
avec un fourire d'intelligence. Tu fais bien ,
lui difoit un autre. J'efpère qu'elle va te
rendre à la fociété , & qu'en revanche tu
te feras un devoir de l'y répandre ellemême.
A tous ces difcours Dorfigny ne répon--
doit rien ou répondoit très- mal. On fçut :
bientôt néanmoins ce qu'étoit Céliane , &
quel motiflui avoit fait quitter fa province.
Dès - lors mille projets pour lui faire perdre
l'envie d'y retourner. Cette envie s'affoi- ·
bliffoit même en elle de jour en jour , &
Dorfigny déclamoit en pure perte contre
le tumulte & l'agitation qui diftinguent
cette ville immenfe de toutes les autres.
Céliane trouvoit ce tumulte , cette agitation
préférable au filence , à l'uniformité , à l'ennui
de la folitude. Eh , que lui importe ,.
difoit- elle en parlant du Comte , que lui
importe d'être aimé à Paris ou dans une :
efpèce de défert ? d'avoir des témoins de
fon bonheur , ou d'être heureux , mais ignoré
? N'eft- ce rien que de faire des jaloux ?
Je veux qu'il en ait , & qu'il ceffe luimême
de l'être . C'eft un ridicule dont on a
ne peut guérir que dans cette capitale ..
L'affaire qui retenoit Céliane à Patis
étoit de nature à la répandre malgré elle ;
mais on a déja pu voir qu'elle ne fe faifoit
à cet égard aucune violence. Elle vit le
Avi
12 MERCURE DE FRANCE.
monde , & par contre - coup il fallut en
recevoir. Parmi les jeunes gens qui s'empreffoient
de lui plaire , elle en vit plufieurs
qui traitoient l'amour comme Darcy l'avoit
voulu traiter avec elle . Ils ne lui parurent
qu'amufans. Un autre lui parut prendre
la chofe plus au férieux . C'étoit Doricourt ,
jeune homme qui avoit dans fon extérieur
tout ce qu'il faut pour plaire à une femme ,
& intérieurement tout ce qu'il faut pour
la féduire. Il mettoit dans fes manières le
brillant de fon âge & dans fes difcours
l'expreffion du fentiment . Tout en lui étoit
joué & tout fembloit naturel . Bien des
femmes très expérimentées s'y étoient méprifes
, mais la rupture ne lui avoit fait
aucun tort. Il avoit fçu la préparer à fon
avantage . Un de fes grands fecrets étoit
de fe faire haïr après s'être fait aimer . Il
n'épargnoit rien pour atteindre à l'un & à
l'autre but , & il y atteignoit prefque toujours.
C'étoit négliger fon amour- propre ,
mais il lui préféroit fes plaifirs. Jamais il
n'avoit tenté que des conquêtes difficiles ;
jamais il n'adreffa d'hommages qu'à des
femmes qui exigeoient & méritoient des
égards. Cet art d'être toujours quitté ne
laiffoit voir à la plus fage aucun danger de
le prendre.
Ce fut avec ces armes qu'il attaqua la
JUILLET 1765 .
13
jeune Marquife. Une conduite fi oppofée
à tout ce qu'elle voyoit , fixa néceffairement
fon attention. Il eft au moins refpectueux ,
difoit- elle , on peut le fouffrir fans conféquence.
Dorfigny penfoit tout le contraire .
Ce refpect apparent l'inquiétoit beaucoup
plus que l'étourderie de tant d'autres.
Céliane s'y laiffera prendre , difoit- il , fi
mon amitié ne vient au fecours de fon
inexpérience. Heureufement elle y viendra.
Elle y vint en effet , & Dorfigny prodigua
à la Marquife des leçons qu'elle
regarda comme fuperfluës. Il ne lui étoit
pas d'ailleurs auffi facile de vivre ifolée à
Paris que dans fa terre. Il n'étoit pas même
en fon pouvoir d'interdire fa inaifon à
Doricourt . Ce fut auffi ce qu'elle ne
manqu apoint d'obferver au Comte . Raffûrez-
vous , ajouta Céliane , il ne fuffit pas
pour m'attendrir de me parler d'amour
bien tendrement. Hélas ! Madame , reprit
Dorfigny , on eft bien près de fa défaite
quand on préfume ainfi de fes forces ; &
ajoutoit en s'éloignant : je vois bien que
l'éloquence de l'amitié ne fuffit pas auprès
d'une femme. Il lui faut un autre langage ;
mais , dois-je pour cela changer le mien?
Je n'ai jamais prétendu être l'amant de
Céliane , je ne voulois qu'adoucir l'ennui
14 MERCURE DE FRANCE.
de fa fituation , mais je vois bien qu'on
peut s'en repofer fur elle.
Céliane dans ce moment même étoit en
converfation réglée avec Doricourt. Monfieur
, lui difoit - elle , on fe fait ſouvent
des idées fauffes d'une femme peu accoutumée
au féjour de la capitale. C'est pour
-elle un théâtre , & elle y fixe les regards
durantquelques jours. C'eft en même temps
une raifon pour lui rendre quelques foins .
L'attrait de la nouveauté , le defir de paroître
l'avoir mife dans le monde , l'efpèce
de mérite qu'on attache à ce genre de fuccès,
tous ces motifs déterminent les hommages
qu'elle reçoit , & fans doute les
préférences que vous me témoignez partent
de la même caufe. Moi , Madame !
s'écria- t- il d'un air & d'un ton pénétrés ,
ah ! c'est vous faire injure & me rendre
bien peu de juftice ! Daignez ne point me
confondre avec la foule de nos merveilleux.
Je n'ai de commun avec eux que
l'âge & certaines frivolités de convention .
J'ai des principes , Madame , & j'ofe protefter
qu'on ne m'a point vu m'en départir.
Je fuis né fenfible , mais conftant , & mes .
premières chaînes fubfifteroient encore , s'il
n'eût dépendu que de moi de les rompre.
Voilà qui eft affez rare , difoit à part CéJUILLET
1765 .

-
-
liane, & elle ajoutoit à haute voix : mais ,
Monfieur , donnez - vous ce raifonnement
pour une preuve ? Avoir été quitté , prouver-
il toujours qu'on n'a point voulu l'être ?
Cet aveu prouve du moins , Madame ,
que je préfére l'avantage d'être vrai à la
manie d'être vain. - C'eft le parti le plus
für & le plus honnête. Le plus honnête,.
oui , mais le plus fûr exige ici quelques exceptions.
Quoi ! Monfieur , vous préfumez
qu'il eft des femmes qui veulent qu'on
les abufe ? Hélas ! oui , Madame , &
cela n'eft que trop certain. Vous m'étonnez
, mais ne donnez- vous point dans
l'excès naturel aux jeunes gens de prêter
aux femmes bien des travers & des vices
qu'elles n'ont pas ? Oh , ce n'eft point
là mon défaut . J'ai même fouvent donné
dans l'excès contraire. Ce qui n'empêche
pas que je n'aie pour les femmes en géné
ral une eftime réelle ; mais il faut que cette
eftime foit bien motivée pour qu'une d'ertre
elles me fubjugue . Il a raifon , difoit
encore tout bas la Marquife , & fon hommage
n'en eft que plus flatteur pour quiconque
en devient l'objet. Ainfi , Monfieur
, reprit- elle à haute voix , c'eft l'efpr &
qui chez vous dirige le cour ? L'effort n'eit
pas ordinaire. Cet effort , Madame ,
pourroit bien être inutile , fi je m'expofois
--
16 MERCURE DE FRANCE.
fans précaution , mais j'ai foin d'éviter
certains hafards. Je ne veux céder qu'à des
objets dignes qu'on leur céde. Par exemple,
tous ces charmes que la nature vous a prodigués
m'euffent ébloui fans me foumettre,
je les aurois du moins évités , fi une âme
auffi belle ne s'y joignoit , fi fon aimable
candeur n'ajoutoit encore à leur puiffance .
En parlant ainsi, Doricourt mettoit dans fes
regards une éloquence qui en prêtoit à fes
difcours , & la Marquife trouvoit les uns
& les autres finguliérement expreflifs. Ils
le feroient encore plus , difoit elle , que je
faurois bien y réfifter ; mais pourquoi Dorfigny
ne parle-t-il jamais ce langage ?
Il n'étoit que trop vrai , pourtant , que
ce langage l'intérefloit. Chaque jour la
morale du Comte lui devenoit plus à
charge. En vérité , difoit Céliane , c'eſt
aimer fon tuteur. Je joue ici le rôle que
la Pupille joue au théâtre ; mais il exifte
une différence entre nous , c'eft que le
tuteur qu'elle aime ne moralife jamais.
Elle prend de l'humeur , difoit le Comte
en réfléchiffant fur ce qu'il devoit faire ;
encore deux repréfentations & je ferai
complettement haï . Je fens que mon amitié
redoute cette haine , & cela est bien
naturel ; mais je redoute encore plus de
voir Céliane aimer Doricourt ..... Eh, que
JUILLET 1765. 17
m'importe?Pourquoi m'en affliger ? Suis je
l'amant de Céliane ? Je ne le crois pas ,
mais j'ignore pourquoi je hais tous fes
amans .
Il apprend alors que Darcy eft arrivé.
Dans tout autre cas cette nouvelle eût troublé
fon repos , mais dans ce moment elle
le réjouit. Oppofons , difoit- il , cet ancien
afpirant au nouveau . Il pourra occafionner
quelque diverfion dans l'âme de la Marquife
, & tout fentiment divifé doit s'affoiblir.
Le Chevalier ne fongeoit point à
voir Céliane. Il préfumoit bien auffi que
le Comte ne le chercheroit pas. Quelle fut
donc fa furpriſe de le voir entrer chez lui !
Elle redoubla en voyant Dorfigny revenu
de fes inquiétudes à fon fujet , & paroître
defirer qu'il n'évitât point la Marquife. Un
changement fi fubit n'eft point naturel ,
difoit le Chevalier en lui-même. Ce fut
pour lui une raifon de queftionner le
Comte jufqu'au point de l'embarraſſer , &
Darcy crut deviner la caufe de cet embarras
, mais il attendit que lui-même pût
en juger par fes yeux .
La Marquife reçut Darcy avec une forte
de contrainte. Ce qui l'étonnoit le plus ,
c'étoit de le voir paroître chez elle fous les
aufpices du Comte. Quelle fubite révolution
! difoit Céliane. Ou Dorfigny ceffe
1
18 MERCURE DE FRANCE.
d'être jaloux , ou bien voici un expédient
imaginé par fa jaloufie. N'importe , diffimulons.
Je lui dois quelque indulgence ,
mais j'ai regret qu'il ne life pas mieux
dans mon âine. Il verroit que fi je fouffre
ici Doricourt , c'eft que je voudrois que
lui-même le prêt pour modèle.
Darcy reconnut bientôt que le rôle de
Doricourt ne fe bornoit point à être fouffert.
Il connoiffoit beaucoup ce jeune
homme & avoit fçu même démêler le fil
de fa conduite. Voilà , dit- il , un rival bien
dangereux pour notre philofophe ! Celui - ci
a la mal - adreffe de bien déguifer ce qu'il
fent. L'autre poffède à fond l'art dangereux
d'exprimer ce qu'il ne fent pas. Or ,
en fait d'amour , une femme croit néceffairement
ce qui eft bien exprimé,
Ce ne fut pas fans inquiétude que Doricourt
vit le Chevalier reçu chez la Marquife.
Il employa quelques voies détournées
pour l'en exclure, mais il n'ofoit ni agir
ni s'expliquer directement. Darcy étoit oc .
cupé à lui rendre le change , mais fans
intérêt perfonnel. Il ne vouloit que défa-
Bufer Céliane , & fongeoit en même temps
à faire expliquer Dorfigny.
Doricourt étoit en liaiſon intime avec
la Préfidente Leftival , jeune veuve retirée
alors à fa campagne . Cette abfençe le rafJUILLET
1765. 19
füroit fur les foins qu'il rendoit à la Marquife
. Il n'avoit point , par cette raiſon ,
eu recours à fa méthode ordinaire , & il
ne vouloit tout au plus rompre avec l'une
qu'après s'être bien affûré de l'autre. Voici
comment il raifonnoit. Céliane eft plus
belle que la Préfidente . Je puis même
trouver avec elle certains avantages qu'il
n'eſt pas toujours prudent de négliger , &
l'éloignement de fa rivale me laiffe toutes
les facilités dont j'ai befoin . Je prétends
les mettre à profit.
Le lieu qu'habitoit la Préfidente n'étoit
cependant pas fort éloigné de la capitale .
Cette diftance feréduifoit à quelques lieues ,
& Doricourt la franchiffoit fort fouvent.
Il avoit toujours un prétexte prêt pour
abréger fon féjour , & la Préfidente n'y
foupçonnoit aucun fubterfuge. Elle jugeoir
de fa fincérité ſur la réputation qu'il avoit
d'être fincère . Ainfi , tout contribuoit à le
fervir , tout jufqu'à l'humeur du Comte &
de Céliane , mais Darcy n'entroit pointdans
ce concert. Il fuivoit fon plan avec
une conftance dont lui-même fembloit peu.
fufceptible.
Voilà , dira- t - on , un petit-maître bien
généreux. Darcy l'étoit fans doute , mais
il ne dérogeoit pas entièrement aux droits .
de fon eſpèce. Il vouloit déconcerter une
1
20 MERCURE DE FRANCE.
intrigue & s'amufer du dénouement. Il
eût facilement pardonné à Doricourt le
projet , affez commun , de
de tromper deux
femmes . Ce qu'il n'excufoit pas , c'étoit fa
manière de les tromper. Où en ferionsnous
, difoit- il , fi pour les réduire il falloit
afficher cette hipocrifie de fentiment ? Où
puifer ce jargon faftidieux ? Faudra-t-il
recourir aux volumes du Cyrus & de la
Clélie ? On a bien raifon de ne plus lire
ces fades romans , & d'imiter encore moins
leurs fades héros.
Ainfi , outre l'espèce de compaffion que
lui infpiroit Dorfigny , il avoit à venger ſa
propre querelle vengeance , au refte , qui
ne pouvoit que le divertir. Le hafard même
feconda fes vues . Il s'étoit lié avec la Baronne
de Lignerai , qui elle-même étoit
fort liée avec la Préfidente. Celle - ci ne
laiffa point ignorer àfon amie à quel terme
elle en étoit avec Doricourt : cette amie
ne laiffa point ignorer cette intrigue à fon
amant , & cet amant , qui étoit le Chevalier
, décida que Céliane en fauroit bientôt
là- deffus autant que lui , mais il vouloit
que cet éclairciffement fît fcène . Cela fera ,
difoit- il , plus frappant pour tous les perfonnages
, & plus amufant pour moi.
Il commença par engager la Baronne à
rechercher la Marquife , & confeilla à DorJUILLET
1765 . 21
-
figny de ménager cette liaifon. Dorfigny
étoit tombé dans une langueur qui le confumoit
par degrés. Il étoit prefque méconnoiffable.
Ma foi , mon cher philofophe
, lui dit le Chevalier , tu feras la dupe
de ton fyftême. Crois - moi , vis , parle &
agis comme un autre . Tu fuis certaines
fociétés qui t'amuferoient . - Le ridicule
ne m'amufe point. - Tu gardes le plus
obftiné filence , & tu as mille raifons de
parler. Je n'ai rien à dire . - Enfin ,
tu veux qu'on taime , & tu ne prends pas
la peine d'être aimable. C'eft une peine
que je ne prendrai jamais.- Il le faut cependant
, ajouta le Chevalier. Entre nous c'eſt
quelque chofe que d'être aimé. Je l'éprouve
depuis quelques jours. Vous l'éprouvez
? Oui , & c'eft à la Baronne que
je dois ce plaifir. Auffi le lui rendai - je.—
Vous aimez la Baronne ! - Oui , te dis -je.
Y prends tu auffi quelque part ? Et vais -je
encore te trouver dans mon chemin ?
-
---
-
Voilà qui eft cruel ! difoit le Comte en
lui-même. Doricourt va déformais avoir le
champ libre. Ecoute , ajouta de nouveau
le Chevalier , cette Baronne peut te rendre
un fervice effentiel , & mettre fin à tes
inquiétudes. Comment ? Tu l'apprendras
par la fuite. Quant à préfent bornetoi
à ménager entre elle & la Marquife
-
22 MERCURE
DE FRANCE.
une forte d'intimitié. De tout mon
-
coeur ; mais j'agis fans intérêt . — Oh ,
pour tes intérêts on s'en charge , & tu t'en
trouveras bien.
Ce fut au fpectacle que fpectacle s'ébaucha cette
liaifon projettée . Les deux Dames fe rencontrèrent
dans une même loge à l'Opéra ,
où Darcy & le Comte les avoient conduites.
Elles s'y entretinrent , fe goûtèrent ,
fe revirent , & en peu de temps devinrent
inféparables. Doricourt ne connoiffoit que
très- peu la Baronne , & il ignoroit qu'elle
connût la Préfidente . Ainfi , rien à cet
égard ne lui étoit fufpect. Il agiffoit toujours
avec la même confiance. Il ne changea
rien dans fa conduite. Seulement , il
prévint un jour Céliane qu'une affaire imprévue
le tiendroit loin d'elle plus longtemps
qu'à l'ordinaire. La Baronne , à qui
le motif de cette abfence étoit parfaitement
connu , propofa à la Marquife , au Comte
& au Chevalier d'aller paffer quelques
jours à la terre d'une de fes amies . Céliane
y fut aifément déterminée par le Comte.
Elle avoit encore pour lui toutes les complaifances
qui n'afferviffent que médiocrement.
On part & l'on arrive chez la Préfidente.
Je vous amène , lui dit la Baronne , une
fociété qui fait mes délices & qui , j'efJUILLET
1765. 23
père , fera auffi les vôtres. La Préfidente
répondit avec politeffe ; enfuite s'adreffant
à Céliane vous êtes bien généreufe , Madame
, lui dit- elle , de venir ainſi embellir
ma folitude. Madame , répondit la Marquife
, on n'embellit rien où vous êtes.
Je ne vous crois pas en même temps fort
ifolée. Vous fuyez le monde , mais , à coup
fûr , il vous cherche. Sans doute , interrompit
familièrement le Chevalier , fi le
jour fe refufoit à nos climats , il faudroit
bien l'aller chercher aux antipodes. Ceci ,
Meſdames , foit dit fans conféquence . Il
eft heureuſement plus d'un foleil ici bas ,
mais je ne doute point que plus d'un jeune
Mage ne vienne adorer celui qui éclaire
ce riant féjour.
peu
Oh ! répliqua la Préfidente , je fouffre
d'adorateurs. Je vis ici très - retirée.
Vous ne m'y trouverez cependant pas feule;
mais une union fort prochaine autorife ,
je penfe , cette forte de tête à tête. Eh quel
eft cet heureux futur , demanda la Baronne ?
Vous le connoiffez , reprit la Préfidente ,
c'eſt Doricourt.
--
Ah ciel s'écria involontairement la
Marquife. Que fignifie cette exclamation
? difoit le Comte indigné. Madame ,
reprit la Préfidente un peu interdite , je
vois que Doricourt vous eft connu , PrenMERCURE
DE FRANCE.
driez- vous quelque intérêt à fes démar
ches ? Oh ! point du tout , répliqua Céliane
, mais je le croyois plus éloigné de
Paris & abfent pour d'autres affaires. Vous
m'en dites beaucoup , Madame , ajouta la
Préfidente avec émotion . Vous faurez
tout , interrompit la Baronne , mais au
fond ceci ne doit pas finir férieufement,
Où eft Doricourt ? A la chaffe , répondit
la Préſidente. Oh ! c'eſt un grand chaffeur ,
s'écria le Chevalier , mais pourquoi veut - il
courir deux lièvres à la fois ?
A l'inftant même arrive Doricourt. Son
embarras ne peut fe décrire . Quel fingulier
événement , difoit- il. Ma foi j'ai mon
congé des deux parts ! Il envifage la Marquife
: elle n'étoit que rêveufe , mais les
yeux de la Préfidente exprimoient le couroux
, le dépit & la douleur. Courage ,
Doricourt ! lui cria le Chevalier , quelques
phrafes de fentiment vont le tirer d'intrigue.
Pourquoi . non , reprit Doricourt ?
Suis-je donc fi repréhenfible ? Mais avant
que d'en dire plus , puis-je ſavoir , Mefdames
, fi vous vous êtes expliquées ?
Expliquées , Monfieur ? reprit la Marquife,
je n'ai nulle explication à faire ici , & je
vous jure que je n'y fuis point venue pour
vous. L'explication , ajouta la Préfidente ,
ne
JUILLET 1765. 25
ne peut vous être favorable. N'importe ,
reprit-il , je vais la faire moi-même.
par-
Il eft bien vrai que j'ai adreffé à Madame
(montrant la Marquife ) des voeux qui vous
furent d'abord confacrés. Elle habitoit Paris
& vous cette folitude . Je la voyois &
je ne vous voyois plus. Mon coeur fe
tagea malgré moi . C'eft la première fois
que je déroge à mes principes ; mais avouez
qu'on fe démentiroit à moins. Je vois pourtant
qu'il faut fe décider . . . . . Monfieur ,
interrompit Céliane , croiriez - vous avoir
la liberté du choix ? Détrompez- vous de
grace. Vos difcours m'en impofoient fans
me féduire. J'étois diftraite & non occupée.
D'ailleurs , en voyant Madame , on
ne peut excufer votre perfidie . Et moi
j'espère que votre vue l'excufera auprès
d'elle. En parlant ainsi , il étoit déja aux
genoux de la Préfidente.
-
Il ne s'en tire , parbleu , pas mal ! s'écria
Le Chevalier. Allons , Meſdames , un peu
d'indulgence , & que la première en date
rentre dans fes droits : ce n'eft point manquer
à l'autre. La Préfidente releva Doricourt.
Et toi , ajouta Darcy , en adreffant la
parole au Comte , te voilà à demi pétrifié .
Vois ce que ton orgueil philofophique a
penfé produire ? Tu aimes comme Céladon.
Vol. II.
B
26 MERCURE DE FRANCE .
& tu dédaignes de l'avouer . Eh morbleu !
avoue-le plutôt même en n'aimant pas.
Ce que j'avouerai , répliqua Dorfigny ,
c'eft qu'il en coûte peu à le faire croire.
Qu'en dites-vous , Madame ?
C'étoit à Céliane qu'il parloit. Je dis ,
Monfieur , répondit- elle , que vous n'avez
pas même pris cette peine légère. Mon
coeur vous prévint . Je lui fis un devoir
de vous prévenir , mais le vôtre s'en fit un
de lui réfifter .
Avois-je tort ? demanda le Comte . Oui,
Monfieur. Vous euffiez déterminé un penchant
qui ne fe décide pas toujours de luimême.
J'ai long temps cru ce penchant
bien décidé. Peut - être ai je pris l'intention
pour le fait.
Qu'entends-je ? s'écria le Comte en pâliffant.
La Marquife s'en apperçut , & ellemêne
changea de couleur.
Courage ! A merveille , leur cria de nouveau
le Chevalier . Encore quelques pas &
vous arriverez au même but , mais jufqu'a
préſent voici où vous en étiez. Le Comte
étoit amoureux malgré lui : la Marquife)
indifférente malgré elle. Tous deux n'en
croyoient rien , & tous deux fe trompoient.
Cela peut-être , dirent-ils en foupirant
tous deux .......
Voici , pourfuivit le Chevalier , ce que
JUILLET 1765. 27
vous ferez par la fuite : la Marquife aimera
plus , & peut être le Comte un peu moins ;
mais l'équilibre fe trouvera rétabli , & tout
n'en ira que mieux .
Il faut , dirent- ils , en courir les rifques.
J'efpère de mon côté , ajouta Céliane , faire
dire vrai au prophète ; & du mien , reprit
le Comte , j'efpère le faire mentir . On
affûre que
l'un & l'autre tinrent parole.
Par l'Auteur des Contes philofophiques .
RÉFLEXIONS diverfes fur la Littérature
par B ***
Nifi utile eft quodfacimus , fruftrà eft gloria . Phed .
La gloire eft trop frivole où l'utile n'eſt pas.
CHAPITRE PREMIER.
Sur la manière d'écrire.
DEUX EUX profeffions bien différentes ont
femblé partager de nos jours le goût de
la Nation Françoife. Le bel - efprit & la
finance. Il n'eft point du reffort de ces
réflexions d'examiner les inconvéniens du
dernier de ces métiers , & l'on ne s'occupera
que de ceux qui naiffent de notre
écrivaillerie : c'eſt le nom pittorefque que
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
donne Montaigne à cette maladie dont on
fe plaignoit déja de fon temps , mais qui
fürement étoit alors le moins général &
moins à redouter.
La gloire d'un homme fupérieur dans
fon art ne peut devenir le partage de la
multitude : & fi la moindre attention fur
nos forces nous a bientôt obligés à n'y plus
prétendre ; par quel charme , ou plutôt
par quel aveuglement fe dévoue-t-on à un
état qui fouffre avec impatience la médiocrité
trop commune , au lieu de fe tenir
dans la fphère heureuſe d'un honnête &
d'un utile emploi ? Comment fe fait- il
que les bancs des Sénateurs & la tribune
foient plus déferts que les fentiers fangeux
du Parnaffe ?
L'yvreffe à cet égard eft montée au point
de faire envier au défenfeur de la patrie
la palme du littérateur. Faux jugement de
notre âge qui laiffe appercevoir plus de
gloire ou l'utilité eft moindre !
Obéir aux loix de fon Prince & de
l'Etat , s'éclairer & fe fignaler dans l'art
illuftre de défendre fon pays & fes concitoyens
, apprendre à braver les fatigues
d'une profeffion pénible & dangereuſe ,
parvenir à prodiguer , à méprifer fa vie ,
tel eft le métier d'un militaire ; qu'il ne
cherche point de gloire plus relevée que
JUILLET 1765.
celle de remplir d'auffi mâles obligations :
tous les autres honneurs cédent à ceux qui
couronnent fa carrière .
Que peuvent envier le Magiftrat & le
Jurifconfulte de plus grand que d'être les
oracles de la Juftice ? Eh ! qu'à donc le
métier des lettres de fi féduifant qu'on lui
facrifie les occupations les plus graves &
les plus néceffaires à la fociété ? Seroit-ce
F'enyvrement du public pour ceux qui fe
confacrent à fes amufemens ? Triomphe
plus éclatant que folide , avantage d'un
moment ! Tout ce grand bruit fi vanté ( dit
M. Bafnage ) , fe réduit toujours à celui de
quelques particuliers qui s'intéreffent à la
gloire de leur ami , ou qui veulent fatisfaire
leur curiofité. Mais ce métier eût - il encore
plus de charmes , les a- t - on comparés à fes
véritables défagrémens ( 1 ) ?
gens,
L'envie , le manége , la cabale en empoifonnent
les douceurs . Combien de
après avoir fatigué leur jeuneffe dans la
carrière de l'efprit , s'ils confultoient leur
coeur , y trouveroient de véritables regrets
pour la douce médiocrité d'état qu'ils ont
immolée à l'orgueil ? Il leur arriveroit
fouvent de dire comme Uliffe à Calipfo :
All That We feel of it , Begins and ends
In The fmall circle of our foes or friends, Pope..
Bij
80
MERCURE DE FRANCE.
Nous favons combien la fage Pénélope vous
eft inférieure en éclat & en majeflé , car elle
n'eft qu'une fimple mortelle ; au lieu que
vous bravez la vieilleffe & la mort : cependant
nous ne demandons qu'à revoir notre
Itaque , nous ne foupirons jour & nuit qu'après
ce retour!
De quelle tranquillité , de quelle paix
jouit en effet celui qui court à la gloire
des arts ? Par combien d'obftacles n'eft-il
pas arrêté ? Que d'abymes fous fes pas ?
Le moindre fuccès élève un monde de
rivaux & d'ennemis jaloux. Eh ! qui peut
avoir l'âme affez forte pour
dévorer paifiblement
les aigreurs de la critique injufte
& peu mefurée, ou l'opprobre du dédain ( 2 ) ?
Il en eft peu que le Ciel ait aimé &
qu'il ait favorifé de ces dons du génie par
qui l'on eft entraîné violemment vers l'amour
de la gloire. La confiance & l'oifiveté
produifent aujourd'hui plus d'écri
vains que le talent. Quelle feroit leur
honte l'excès de l'amour-propre ne les
empêchoit pas de faire la réflexion que
met Homère dans la bouche d'Hélène ?
"Jupiter nous a impofé ( dit- elle ) la deftinée
d'être aux fiècles à venir l'objet du mé-
(2) Sed tacitus pafci fi poffet , corvus haberet
Plus dapis , & rixa multo minus jnvidiæ que.
Hor. Ep. 17 , lib. I.
JUILLET 1765. 31
pris de ceux qui viendront après nous ( 3 ) .
Dût- on embarraffer l'orgueil des gens
de lettres , on ne doit pas diffimuler combien
la gloire dont ils font idolâtres ,
a perdu de fon éclat par les facilités
fans nombre qui conduifent aujourd'hui
vers elle. Tout eft donné dans toutes les
matières , & notre mérite fe réduit prefque
à celui de copiftes & de compilateurs :
l'Ecrivain qui étonne le plus n'eft à la
forme près ) que celui qui a recours à des
fources moins connues. Pline & Bacon
nous guident encore dans la phyfique ,
Platon & Montaigne dans la morale. Quelques
hardies que nous paroiffent quelquefois
certaines productions , elles font dûes
à des découvertes antérieures : une vérité
première rend toute la filiation des vérités
qui lui appartiennent & qu'elle fait naître ,
peu difficile à faifir .
Les connoiffances s'embraffent & fe
lient l'une & l'autre , lorfqu'elles ne trouvent
dans le climat , ou les loix du pays' ,
aucun obftacle confidérable ( 4) . On n'a ,
( 3 ) Quand un homme auroit de la patience.
pour toute autre chofe , ne feroit-il pas aufli lâche
que la lâcheté même , s'il en pouvoit avoir pour
le mépris Malherb. lettre à Racan.
(4 ) Il eft dans le monde des Etats où la phyfique
reftera long- temps timide & fecrette .
B iv
32 MERCURE
DE
FRANCE
.
pour s'en convaincre , qu'à jetter les yeux
fur l'uniformité graduelle avec laquelle
elles fe font prefque toujours établies.
Par-tout on voit les hommes attentifs aux
furfaces des objets qui les environnent ,
s'étonner , admirer & chercher à peindre ;
de là les poëtes. Ils deviennent enfuite rai
fonneurs &reconnoiffans ; de - là les philofophes
& les moraliftes. Bientôt ils font
curieux & fcrutateurs ; delà les phyficiens
& les fyftématiques : ainfi du refte.
Or , fi l'on confidére que la tradition a
dû faire paffer naturellement dans une langue
moderne tous les chefs - d'oeuvres ,
toutes les chofes acquifes des temps reculés
; fil'examen ne fair enfuite appercevoir
dans cette langue perfectionnée qu'une
imitation fimple ou une légère extenfion
des richeffes de l'antiquité ( 5 ) : par quelle
foupleffe d'imagination notre vanité ferat-
elle auffi confidérable qu'elle le paroît ?
Que tout Littérateur fenfé fe dépouille
un peu de l'enthouſiaſme de fon art ; il
conviendra que pour s'élever , & quitter
terre , il s'eft adroitement hiffé fur le bufte
de quelque ancien , & que le Lecteur inftruit
ne lui doit guère qu'un changement
( s ) Pure mémoire érigée en efprit ,
Jugemens étrangers que nous donnons pour nô-
Lamotte , Fable is, liv. 3.
tres .
JUILLET 1765 331
de fons & quelques formes propres au caractère
& au génie de fa nation .
S'il eft quelque gloire digne des plans
ambitieux de notre âme , c'eft celle de ces
hommes heureux qui les premiers ont fixé
chacun dans leur genre ces formes propres
aux pays & aux temps qui les ont vu naître.
Ainfi , Moliere , Corneille & la Fontaine ,
font des hommes auxquels il pouvoit ap--
partenir d'être vains. Mais nous , leurs fuc--
ceffeurs , nous avons hérité de leurs tréfors
& de ceux qu'ils devoient eux-mêmes aux
Térence , aux Sophocle , &c . en forte que
ees prétendues richeſſes dont nous aimons
fi fort à nous parer , ne font , à vrai dire
que les fuperbes dépouilles d'autrui.
Un art découvert & porté à fa perfection
ne laiffe prefque plus d'exercice au
génie créateur. On varie les effets , on
multiplie les combinaiſons , mais toujours
à l'aide du mécanisme reçu. Cette vérité
s'éclaireroit aisément par un grand nombre
d'exemples ; on laiffe les lecteurs fe les
placer devant les yeux. C'eft ce qu'avoient
apperçu fans doute quelques Littérateurs
qui ont cherché à s'ouvrir de nouvelles ›
routes mais comme fi l'efprit humains
n'étoit jamais fi prêt d'appercevoir fes bor--
nes que lorfqu'il fonge à les franchir , ili
n'a pu fe repofer long- temps fur fes nou-
Bav
34 MERCURE DE FRANCE.
veaux effais , & il a toujours fallu recourir
à la vieille méthode.
Ce n'est point qu'on imagine que nos
meilleurs ouvrages ne font pas dignes d'une
grande eftime ; mais peut- être ne font-ils
pas faits pour nous enyvrer de nous - mêmes ,
ni pour faire préférer exclufivement l'honneur
qu'ils doivent nous mériter , à toutes
les autres profeffions fages & utiles dont
la fociété peut tirer un plus grand fruit ,
parce qu'elles s'occupent de fes premiers ,
de fes vrais & de fes plus grands intérêts ( 6).
Plus on y réflechira d'ailleurs , plus on
enviera la gloire du célèbre Abbé de Saint
Pierre , qui , dans plus de vingt volumes ,
n'a jamais eu pour objet que le plus grand
bien de la terre enviſagé du côté de ſes
objets effentiels .
CHAPITRE II.
Sur la critique.
Le ton de quelques gens de lettres eſt
de crier aujourd'hui contre la critique ;
celui des gens du monde eft de s'en amufer.
Elle venge ces derniers d'un tribut d'eftime
(6 ) Caton , l'ancien , préféroit la gloire d'être
bon mari à celle d'être un grand Sénateur. A plus
forte railon , &c.
JUILLET 1765. 35
qu'on leur arrache , & qui péfe toujours à
leur amour- propre.
Les gens de lettres ont - ils raifon de
s'élever fi fort contre un art que la médiocrité
& la confiance qui s'augmentent rendent
fi néceffaire ? Oferoient- ils fouhaiter
qu'il fût permis de fe livrer impunément
à toutes les chimères d'une imagination
folle & d'un goût dépravé ? Tout ce que
l'amour de la nouveauté & l'impuiffance
d'égaler les vrais modèles , font hafarder
de bifare chaque jour , obtiendra- t - il
fans aucune réclamation la palme du génie,
oule myrthe desgrâces ? Nous replongeronsnous
dans la barbarie à force de politeffe ?
Et la cenfure généreufe qui s'efforcera de
nous retenir fur le bord de l'abyme fera- telle
réduite au filence ?
Ces images que le reffentiment a multipliées
contre la critique , en la comparant
à de mauvaiſes herbes qui ne croiffent
que fur les ruines des édifices , ou a des
cigales importunes dont les cris fatiguoient
le paifible voyageur , font fouvent aufli
déraisonnables que ce qu'a écrit l'Auteur
des Réflexionsfur les défauts d'autrui , lorſqu'il
ne conçoit pas pourquoi les mêmes
perfonnes qui ont horreur de quelqu'un qui
manie adroitement le poignard , applaudiffent
à un poëte qui place adroitement dans
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
fes ouvrages des mots affaffins & des rimes
meurtrières.
C'eſt le comble du ridicule de vouloir
nous faire regarder Horace & Defpreaux
comme des Bufiris ( 7 ) , ou des affaffins
publics , parce qu'ils auront immolé à la
fin d'un vers les noms importans des Crifpinus
& des Cotins. Un coup-d'oeil fur la
profeffion des lettres établira peut- être une
façon de penfer plus judicieufe & fur la
critique & fur la fatyre purement littéraire.
Rien de plus jufte que la loi célèbre de
Numa contre les calomnies atroces & toute
efpèce de fatyres qui attaquent effentiellement
l'honneur. Mais quel eft cet honneur
affez précieux aux hommes pour qu'il ait
fallu punir par le fang les atteintes qu'il
pourroit recevoir ?
Cet honneur délicat & dangereux à
bleffer , n'eft relatifqu'à la conduite & aux
moeurs. On ne doit point arracher impunément
à un homme la confidération fociale
; c'eft un bien dont il eft en droit de
jouir , & dont on ne peut le priver fans le
deshonorer. La loi vient au fecours de
celui qu'on offenfe , & que l'injure retrancheroit
pour ainfi dire de la fociété , en le
privant de la confiance & de l'eftime d'é-
(7) Bufiris , tyran d'Egypte , qui immoloit tous
les étrangers qui abordoient dans fon Royaume.
JUILLET 1763. 37
gal à égal , qui en font les principaux liens.
Mais qu'un particulier s'efforce de fortir de
la claffe ordinaire des citoyens ; qu'il cher--
che à dominer fur les autres par l'effai de
quelque talent ; la critique eft la peine de
fon ambition déçue. La loi ſe tait & l'abandonne
au ridicule , parce qu'il ne perd
rien d'effentiel & de facré , qu'il conferve
toujours les qualités fociables , que font
honneur véritable refte entier ( 8 ) , &.
qu'il peut jouir encore des avantages communs
de la fociété qu'il dédaignoit pour
courir aux brillantes chimères de la gloire.
On ne peut fe diffimuler qu'il importe
bien moins à tout Etat d'avoir dans
fon fein quelques gens célèbres par les lettres
que d'y renfermer des citoyens occupés
à remplir leurs devoirs & à exercer des
emplois utiles & néceffaires. Ce font ces
derniers qu'il protége & qu'il couvre du
bouclier des loix . Si les gens de lettres
n'étoient ( pour me fervir d'une expreffion
outrée de M. Delamotte ) , qu'une espèce .
de hors-d'oeuvre dans la république ; que.
(8) Y va-t- il de fa gloire à ne pas bien écrire ?
Ce n'eft point à l'honneur que touchent ces ma-
Mifantrope. at. 4 , fc. 1.
sières.
38 MERCURE DE FRANCE .
*
leur devroit- elle lorfqu'ils fe plaindroient
d'un inconvénient fi naturellement attaché
à leur profeffion ?
eft
La fommedes défagrémens en tout genre
proportionnée à celle des commodités ;
& fi l'étude des lettres eft payée fouvent
par une confidération marquée ; fi elle
fait aifément franchir les bornes étroites
d'un état médiocre ; fi elle conduit à plus
d'aifance , de fortune & d'honneurs ; fr
elle n'impofe qu'un travail toujours libre
& toujours indépendant , n'eft -il pas dans
l'ordre de l'équité même que tant d'avantages
foient balancés par le danger de la
critique & du ridicule ( 9 ) ?
Annoncer à toute la fociété qu'on est
digne de la guider , de l'inftruire & de
l'amufer ; n'avoir fouvent de droits à cette
miffion que fa confiance & fon orgueil ;
attirer à foi une confidération & des égards
plus grands que ceux qui feroient attachés
au premier pofte où l'on eft né ; exiger
enfin de la gloire fans danger & fans frais :
telle eft l'idée précife qu'on peut fe faire
des prétentions d'un grand nombre de gens
de lettres : & l'on voudroit que la fociété
n'eût point de digues à oppofer au torrent
( 9 ) είδε φέρειν ζα γελοία. Sachez fupporter le
ridicule , difoit le plus fententieux des poëtes
Grecs.
JUILLE . 1765. 39
des préceptes vains , frivoles , rebattus ou
dangereux qui viendroient l'inonder? Cette
digue , ce font fes loix , fes goûts , fes
maximes & fonintérêt qu'une cenfure vigilante
eft chargée de maintenir.
Tiendroit - on à l'amour - propre d'un
Ecrivain que rien ne pourroit empêcher
de fe croire infiniment fupérieur à tout
ce qui l'entoureroit ? Et cet art de la critique
, qui fait reprendre plus de niveau à
l'ambitieux qui s'élève trop au-deffus des
autres , eft- il fi blâmable qu'on affecte de
le penfer ? Ces foldats qui fuivoient le
char de triomphe , en chantant les vices
du héros , étoient en frein à fon orgueil ,
& prefque un cri de l'humanité , qui ne
permet pas toujours qu'on interrompe avec
excès fes premiers principes d'égalité ( 10) ,
fur- tout quand il n'en réfulte pas pour elle
la plus grande utilité poffible.
Ce qu'on vient de dire de la critique
n'en juftifie cependant que l'ufage & non
pas les abus. C'eft une injure qu'une perfécution
continuelle & un acharnement
( 10 ) On donnoit de l'eau d'abfynthe à ceux
qui avoient remporté le prix à la courfe dans le
cirque. C'étoit ( a dit quelqu'un ) pour appaiſer
les vertiges auxquels étoient fujets les cechers qui
faifoient plusieurs fois le tour du cirque avec une
vitelle capable d'étourdir les plus fortes têtes,
40 MERCURE DE FRANCE.
non interrompu contre le même Ecrivain :
Le moment de la publicité de fon ouvrage
en a rendu la difcuffion libre & permiſe
( 11 ) ; mais ce feroit montrer de la paffion
& de la haine que d'y revenir fans néceffité
& fans meſure . La critique même qui
a plu fatigue par la répétition.
Une autre injuftice de cet art , ce feroit
le choix exclufif & empoiſonné des taches
& des vices d'un ouvrage. Vous voyez les
défauts à merveille ( difoit Cicéron à fon
frère ) , mais c'est une iniquité monstrueufe
dans toute espèce d'accufation que lefilence
affecté & perfide des bonnes chofes , & cette
recherche curieufe de celles qui peuvent déplaire
( 12 )..
L'Abbé de Saint Pierre , le premier
des Ecrivains Citoyens , dans fon projet
pour perfectionner un Journal , vouloit
( 11 ) Oratio publica res libera eft. Symmach.
ad Aufon . Ep. 31.
( 12 ) Vitia quidem præclare , Quinte , perfpicis ,
fed eft iniqua in omni re accufandâ , pretermiffio
boni , malorum enumeratio , vitiorumque felectio.
Cicer. de legibus.
J'ai toujours admiré ( dit M. Addiſſon ) un critique
qui fait remarquer les beautés d'un Auteur ,
& je n'en ai jamais connu aucun qui s'occupant
relever les fautes des autres Ecrivains , qui ne tombât
lui -même dans de plus grandes , comme le
Boureau eft ſouvent un plus grand coquin quecelui
qu'il pend.
JUILLET 1865. 41
qu'on tournât toujours la critique plutôt
d'une manière douteufe que d'un ton dogmatique
, parce que le lecteur n'en fent pas
moins la raifon pour être préfentée modeftement
, & fait gré au critique de ſa modeftie.
C'eft que l'Abbé de Saint Pierre ,
né bienfaifant & doux , étoit fait pour
penfer comme Socrate , qui , rendant
compte un jour d'un livre très - obſcur
difoit que ce qu'il en avoit compris lui
ayant paru bon , il aimoit à foupçonner
que le refte étoit de même. Quelque modéré
que fût ce jugement , il en réfultoit
que l'ouvrage étoit obfcur ; mais l'Auteur
pouvoit en profiter fans fe plaindre de l'obfervation
de Socrate.
Heft peut - être rare de trouver parmi
nous des Journaliſtes dont on puiffe penfer
ce que M. de Blakmoore affûroit de celui
qui avoit critiqué les Effais. Il me réfute
( difoit- il ) avec tant de politeffe , qu'un
Auteur feroit tenté de commettre des fautes
pour les voir relever d'une manière fi obligeante.
Mais ne feroit- il pas auffi difficile
de trouver des Auteurs qui convinffent de
bonne foi de leurs torts & du mérite de
l'obfervation qu'on en auroit pu faire ? Ne
s'allarme- t-on pas trop aifément ? Et le
plus grand nombre des gens de lettres ne
reflemble-t-il pas au Guarini , qui fe mit
42 MERCURE DE FRANCE.
dans une colère affreufe contre un critique
qui ne l'avoit attaqué qu'indirectement ?
Jafon de Noris , en foutenant dans fa
poëtique que les Tragi- comédies paſtoralles
étoient des monftres dramatiques ,
devoit-il s'attendre aux fureurs du Guarini,
qui pouffa le reffentiment au point d'être
défefpéré que Noris fût mort avant fa
feconde réponſe , & de ne l'avoir pas fait
expirer lui- même par l'aigreur de fa défenfe
( 13 ) .
On fe plaint injuftement quand la critique
eft judicieufe , & bien inutilement
quand elle tombe à faux. Un ouvrage
excellent triomphe toujours de l'ennemi
le plus acharné.
Plus la critique s'écarteroit des bornes
de la raifon & de la retenue , moins le
lecteur prudent auroit de confiance en
elle ; c'est le reptile qui porte en lui-même
le remède de fon venin.
Le feul parti qu'il y auroit à prendre
pour le génie & le véritable efprit contre
ces chercheurs d'occafion , ces Chevaliers
errans de lalittérature, toujours prêts à rompre
une lance ( comme dit Bayle ) , c'eft
de s'en fier au temps qui laiffe toujours la
critique paffionnée bien loin de l'Ecrivain
qu'elle déchire . J'aiprefque toujours remar-
( 13 ) Thuanus ,
lib. XCIX , ad annum 1ƒ90,
JUILLET 1765 43
que ( dit Loret ) que la gloire des obfervateurs
eft moins brillante & moins durable
que celle des obfervés.
APOLOGIE DU MARIAGÉ
D.
Epitre à mon Ami.
EPUIS l'époque fortunée
Où l'hymen reçut mes fermens ,
Mon âme à jamais enchaînée ,
Heureufe , & pourtant étonnée
Entière à fes raviffemens ,
A va fuir les premiers momens
De ma nouvelle deſtinée.
Rien n'eft venu s'offrir à moi
Qui n'ait à mes yeux peint l'image
Du Dieu qui force mon honimage ,
Dont j'aime & refpecte la loi.
Dans le plaifir , dans le délire ,
Je laiffois repofer ma lyre ;
Ami , je la reprens pour toi.
2 Le temps , qui fans retour s'envole ,
Emporte nos jours avec lui ;
Demain s'écroulera l'idole
Que mes mains parent aujourd'hui :
44 MERCURE DE FRANCE.
Que fait pourtant l'homme frivole
Il veut exifter dans autrui ;
Dans une erreur qui le confole
Il croit trouver un point d'appui :
Mais , victime d'un fort bizarre ,
Si le preftige s'en fépare ,
Refte le dégoût & l'ennui.
A fes yeux le bonheur a lui ;
Il le veut le cherche & s'égare.
"
Sur un point du globe jetté ,
A peine je pus me connoître ,
Que je vis la néceffité
Impofer des loix à mon être.
Sur ces loix dirigeant mes voeux ,
Je crus , pour devenir heureux ,
Qu'il falloit mériter de l'être.
L'efpérance vint dans mon coeur
Se placer à côté du doute :
Je cherchai quelle étoit la route
Qui conduit mieux au vrai bonheur
L'ambition voit à ſa fuite
Des vains honneurs l'éclat brillant ;:
Son oeil eft cave , étincelant ,
Tout fon corps treffaille & palpite ,
Son coeur est un gouffre brûlant ,
Et fon char rapide & fanglant
Eft. fouvent. brifé dans fa fuite ;
>
JUILLET 1765. 45
S'il eft quelque félicité
Pour le mortel qu'elle dévore ,
Je la refuſe , je l'haborre ,
Elle excluroit l'humanité.
Offrirai - je mes facrifices
A l'aveugle fils de Cérès ?
Ah je fais trop que fes caprices
Nous difpenfent tous fes bienfaits ;
Que près deux font des précipices
Qu'il n'eft point d'heureux qu'il ait faits ,
Et que ce qu'il prodigue aux vices
La vertu ne l'obtient jamais.
Dans un des bofquets d'Amathonte
J'ofe porter mes pas errans. . • • 3 •
Une langueur fecrète & prompte
S'eft peinte dans mes yeux mourans.
Sous un palmier dont le feuillage
Garantit des rayons du jour ,
S'élève un autel où l'amour
Des tendres coeurs reçoit l'hommage
Sur des mirthes , à quelques pas ,
La douce volupté fommeille ,
Et fourit en ouvrant les bras
Lorfque le defir la réveille .
J'approche de ce lieu charmant ;
Une Bergère s'y préfente.....
Mon âme vole impatiente.
Où fuis- je ?...quel enchantement ! ..
46 MERCURE DE FRANCE.
C'eft Thémire , c'eſt mon amante !
Un ciel ferein , l'ombre des bois >
Les parfums de l'air qu'on refpire ,
Le fouffle léger de Zéphire ,
Du Dieu qui donne ici des loix ,
Tout fait idolâtrer l'empire.
Mais à peine j'en ai joui ,
Que par un fort trifte & funefte ,
Le defir s'eft évanoui ,
Ou n'offre plus qu'un foible refte.
Déja le flambeau de l'amour
Jette un éclat douteux & fombre ,
Mon bonheur a fui comme une ombre
Qui difparoît avec le jour.
Des fens implacable ennemie ,
Et fille de la volupté ,
L'accablante fatiété
Appelle en mon âme engourdie
Le remords & l'anxiété ,
Et la vertu que j'ai trahie.
Où donc eft la félicité ?
Raifon , prête- moi ta lumière ;
N'ai-je cherché qu'une chimère ?
Dans un temple augufte & facré
Où l'image des Dieux réfide ,
Je découvre un autel paré ;
Un Prêtre & m'appelle & me guide :"
JUILLET 1765.1 47
J'avance.... Mon coeur , malgré moi ,
Saifi de refpect & d'effroi ,
Croit voir un Dieu qui l'intimide,
Quel eft cet objet enchanteur
Que comme moi le trouble preffe :
Sur fon front brillent la candeur ,
Et les attraits de la jeuneſe ,
Et l'incarnat de la pudeur.
Une couronne ceint la tête ,
Des fleurs repofent fur fon fein ,
Je touche fa tremblante main ,
Et le facrifice s'apprête.
Miniftre faint , qui préſidez
Dans cet augufte fan &uaire ,
Dieu puiffant qui nous entendez ,
Religion que je révère ,
Eppufe déformais fi chère ,
Les fermens que vous demandez ,
Oui , c'eſt mon coeur qui les profère
C'en eft fait ; de mon nouveau fort
Je fens le prix & tous les charmes
Et je contemple enfin du port
Les mers , l'écueil & les alarmes .
Quel fentiment délicieux ,
Et de plaifirs , & de tendreffe !
Que mes tranfports font précieux !
Ce n'est plus une folle yvreffe ,
48 MERCURE
DE FRANCE.
Un fonge vague de la nuit ,
Une onde légère qui fuit ,
Une vapeur enchantereſſe ;
C'eſt le plus folide penchant ,
C'est un amour né de l'eftime ,
C'est un bonheur pur & conftant
Que la vertu rend légitime ,
Et qui s'augmente en le goûtant .
Dans le fein de la confiance ,
Des moeurs & de l'égalité ,
Coulent avec rapidité
Tous les momens de l'exiſtence.
Les foins , les plaifirs les plus doux ,'
Et les infirmités de l'âge ,
Et les revers d'un fort jaloux ,
Pour deux amis , pour deux époux ,
Tout eft commun tout Le partage.
D'unir leur goût , leur volonté ,
Failant fans ceffe leur étude ,
Tous deux trouvent dans l'habitude
Les charmes de la nouveauté.
Que la groffière multitude ,
Que le vulgaire prévenu
Nomment contrainte & fervitude
Un état qu'ils n'ont pas connu ;
Leurs préjugés , que je mépriſe ,
N'ont dans mon coeur rien qui détruiſe
Des
JUILLET 1765 . 49.
Des fentimens qui me font chers ;
Epoux d'une épouse fidelle ,
Goûtant mille plaifirs divers ,
Je crois avoir trouvé près d'elle
Et le bonheur & l'univers.
Ainfi , fi mes crayons timides
Ont efquillé quelques portraits ,
Si dans mes touches trop rapides
La vérité montre fes traits ;
Je dois tout au Dieu tutélaire
De Philemon & de Baucis.
Puillai- je , au bout de ma carrière ,
Comme eux voir mes voeux accomplis
Et jufqu'à mon heure dernière ,
Jouir , pour comble de faveur ,
Et de ma lyre & de ton coeur !
Par M. de LAURENCIN , Chevalier de S. Louis:
Vol. II.
C
50 MERCURE
DE FRACNE
.
FABLES ORIENTALES.
Par M. B ***
BRILLANT
Le Tréfor.
RILLANT métal que 'les fels de la terre
Enfantent parmi les poiſons ,
De nos forfaits tu fus toujours le père ,
Tu produis feul les maux que nous fentons.
Infortunés infenfés que nous fommes ,
Faut-il nous le redire encor ?
Mille fois on l'a dit aux hommes :
Rien n'eft fi funefte que l'or.
Dans l'Indouftan faifoient voyage
Zéhir , Amar & Mofthady ,
Tous trois à- peu - près du même âge ,
S'aimant tous trois , & s'eftimant aufli ,
Honnêtes gens , ou du moins croyant l'être
( Car on ne fait fouvent ce que l'on eft ) ;
C'eſt à l'épreuve à nous faire connoître
Si notre coeur eft tel qu'il le paroît .
Un tréfor vint frapper leur vue :
Un tréfor C'eft ici l'épreuve des amis ! . . .
A cet afpect , leur âme émuë ,
Croit fentir un plaifir permis.
Le divifer , c'eft faire outrage
A leur délicate amitié ;
En ufant , fans aucun partage.
JUILLET 1765.
De ce bienfait commun , par le ciel envoyé ,
Ils s'aimeront , difent- ils davantage .
On eft plus riche , il faut jouir ,
Travailler moins , fe donner du plaifir :
On a de l'or , il faut en faire uſage.
Dans la ville prochaine Ainar eft deputé ;
A fon goût , à ſon zèle , à ſon activité ,
La nourriture eft auffi - tôt commife.
A peine eft- il parti que le couple reſté
S'entretint du tréfor , & puis de la fotife
Du pourvoyeur qui court à la cité .
Si nous partions ( dit Zéhir ) fans l'attendre?
Qu'à fon retour il feroit fot ,
De ne plus retrouver compagnons , ni magot ! ....
Vraiment , c'eſt affez bien l'entendre ,
( dit Mothadi ) nous ferions plus heureux ;
Nous aurions tout l'or pour nous deux :
Amar eft un affez plat homme ;
Mais il pourroit nous joindre quelque part ,
Et du tréfor revendiquer fa part ;
Dès qu'il reparoîtra , veux-tu que je l'affomme ?
C'eft le plus court , le plus fûr.... Je le crois ,
( Répond Zéhir ) , qu'il meure , & qu'avec toi
Je fois le feul à partager la fomme.
Amar revient fur le foir , & bientôt
Les deux amis l'attaquent par derrière ;
Sans lui dire le moindre mot ,
Vous l'étendent fur la pouffière ;
Cij
MERCURE DE FRANCE.
Et puis , fans remords , auffi -tôt ,
De s'attabler , de manger & de boire ,
De dévorer certain pâté
Que le mort avoit apporté.
Mais tout à coup , ( qui l'eût pu croire ? )
Nos deux affaffins , déchirés ,
Criant en vrais déſeſpérés ,
Au même inſtant defcendent au Cocyte.
Eft- ce le Ciel vengeur qui les y précipite ?
Non , c'eſt Amar ; à qui , de fon côté ,
Le tréfor avoit fait envie ,
Et qui , pour leur ôter la vie ,
Avoit empoifonné lui-même le pâté,
Voilà donc le tréfor fans maître :
A quel humain va - t- il être remis ? ...
Hélas ! il le rendra peut- être
Auffi méchant que nos trois bons amis !
JUILLET
1769. $3
LE
PERE ET SON FILS.
SOUS
ous l'oeil de fon père un Perſan ,
A la famille réunie ,
Lifoit le divin alcoran .
Bientôt la lecture bénie
Endormit tout , efclaves , frère & foeur
Tout , exceptés le père & le Lecteur.
Mahomet ! quelle conduite impie !
( Dit ce dernier à fon père attentif )
Pour moi , je ne dors point , & mon eſprit actif
N'infulte pas aux fources de la vie .
Mon fils , j'excufe leur fommeil ,
( Lui répond auffi- tôt le père )
Depuis long-temps le coucher du foleil
Dans
l'affoupiffement plonge la Perſe entière,
D'ailleurs , j'aimerois mieux te voir
Dormir comme eux à la prière ,
Que tirer vanité de remplir ton devoir
Cii j
14 MERCURE
DE FRANCE.
LE SOUHAIT INDISCRET
.
SURUR le duvet , mollement étendu ,
Un Roi Perfan difoit à Zima , fon efclave :
Que le trône a d'appas pour mon coeur éperdu !
Pourquoi faut-il que le temps qui me brave
Dans les décrets n'ait pas rendu
Ce feul plaifir toujours durable ?
Ce defir n'eft pas raisonnable
( Répond l'Amante ) on pourroit le paffer
S'il s'agiffoit de la tendreſſe :
Sentir toujours la même yvreffe ,
S'aimer fans fin , fans fin fe careſſer ,
Nous égaleroit prefque à la divine eſpèce ; C
Quant au bien de régner , croyez - moi , fi le Ciel ,
Qui voit toujours le mieux dans tout ce qu'il
ordonne ,
Eût rendu par malheur ce plaifir éternel ,
Je vous verrois fans fceptre , fans couronne ;
Sujet foumis de ce Prédéceffeur ,
Qui le premier occupa votre trône ,
Vous n'auriez aujourd'hui l'Empire ni mon coeur.
JUILLET 1765. 55
LETTRE à M. DE LA PLACE , avec une
nouvelle traduction des vers DE SANTEUIL
, Sequana cùm primùm , &c.
N mouvement de dépit , Monfieur ,
a produit la traduction que je foumets à
votre jugement. Je relifois dernièrement ,
avec un Académicien de cette Ville , les
beaux vers de Santeuil fur le cours de la
Seine à Paris ; nous fùmes choqués également
de les voir défigurés en françois par
quatre traducteurs : Charpentier nous étonna
peu ; Duperrier encore moins ; l'anonyme
obrint grace en faveur de fa difcrétion :
mais Corneille , le grand Corneille ! ...
Enfin , Monfieur , l'humeur me gagna au
point de jurer témérairement de réparer
les torts faits à Santeuil , & je n'ai fait
fans doute que les augmenter. Quoi qu'il
en foit , je remplis un engagement indif
cret ; mais vous avez tout pouvoir fur la
pièce , qui me fournit l'occafion de vous
affurer de tous les fentimens avec lefquels
, & c.
Officier au Régiment du Roi, en garnifon à Besançon.
Civ
MERCURE DE FRANCE.
Vers de SANTEUIL.
SEQUANA cùm primùm regina allubitur urbi ;
Tardat pracipites ambitiofus aquas.
Captus amore loci , curfum oblivifcitur , anceps
Qui fluat , & dulces nectit in urbe moras.
Hinc varios implens fluctu fubeunte canales ,
Fons fieri gaudet , qui modò flumen erat.
Traduction.
QUAND de la Reine des cités
La Seine fe difpofe à parcourir l'empire ;
On la voit rallentir les flots précipités ,
Pour goûter à longs traits le plaifir qui l'attire .
Un féjour, fi charmant embarraſſe ſon choix :
Elle voudroit par- tout couler tout- à - la-fois
Dans fes détours elle s'oublie ,
Dans fes retardemens elle fe multiplie .
Divers canaux enfin s'empreffent à Paris
De fixer fa courfe incertaine ;
Et tous les fleuves font furpris
De la voir afpirer à devenir fontaine,
JUILLET 1765. 57
A VIS
D'UNE des meilleures & des plus mûres
têtes de l'Académie de NANCY , dans
la féance où on lut l'ouvrage anonyme *
intitulé , Recueil de diverfes matières ,
dont l'auteur fe donne pour un jeune
homme , & propofe modeftement fon
ouvrage à l'Académie , comme un effai. eſſai .
ENC
NCORE un coup , Meffieurs , tout beau !
Ce qu'on nous donne pour efquiffe
Me paroît un fort grand tableau.
Ne tombons point dans le panneau ;
Dans l'art l'Auteur n'eft point novice.
Un apprentif , fur ce pied -là ,
En fauroit donc plus que les maîtres ?
C'eft changer l'effence des êtres ;
Abfurdités que tout cela !
Parmi nous tous , quel téméraire
Prétendroit être fon rival ?
Ai-je jamais rien fait d'égal ;
Moi , cependant , fexagénaire ,
* On foupçonne un Roi auffi célèbre par fes lumières
que par fa bienfaifance , d'être l'auteur de cet ouvrage anonyme
, qui renferme de grandes vues.
C▾
58
MERCURE
DE
FRANCE
. Et qui , dit-on , n'écris pas mal ?
Songez-y donc , Meffieurs , & comme
Nous craignons les mauvais plaifans ,
Empêchons- les de dire aux gens :
« A l'école d'un tel jeune homme
ور
Qu'on mène ces pauvres enfans » .
VERS de M. le Comte deT.... à Mad ***.
qui l'avoit embraffé.
JEE vous aimai dès votre enfance ,
Mais il est temps de fuir vos coups :
J'ai bien fenti mon imprudence ,
En goûtant un plaifir fi doux .
D'un feul bailer mon coeur friffonne ;
Et c'est trop tard qu'il s'apperçoit
Que c'est l'amitié qui le donne ,
t l'amour qui le reçoit.
JUILLET 1765. 59
SECONDE lettre à Madame D......
VOICI
fur l'Amitié.
OICI en deux mots , Madame , l'hiftoire
de Damon & de Pythias . Si ces illuftres
amis font moins célèbres qu'Orefte &
Pylade , c'eſt que les Poëtes ont mis plus
de merveilleux dans les aventures de ceuxci
, qui étoient d'ailleurs des perfonnages
plus diftingués ; mais , dans l'exacte vérité ,
leur amitié ne fut ni plus forte ni plus
héroïque que celle de Damon & de
Pythias.
Orefte & Pylade arrivent en Tauride.
Une loi du pays portoit que tous les étrangers
qui y aborderoient feroient immolés à
Diane. On fe faifit d'eux , & ce fut alors
qu'ils firent éclater la vivacité & la générofité
de leur amitié, en offrant leur vie l'un
pour l'autre. Vous allez voir , Madame ,
que Damon & Pythias , à peu - près dans
les mêmes circonftances , ont montré le
même héroïfme.
Damon étoit difciple de Pythagore . Les
noeuds facrés de l'amitié l'avoient uni à
*
Cette lettre auroit dû être imprimée avant
cellé du premier volume de ce mois , page 38 .
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Pythias , & ils s'étoient promis réciproquement
une fidélité inviolable. Denis ,
tyran de Syracufe , prévenu contre ces deux
amis , réfolut de faire mourir l'un ou l'autre
, & ce fort fatal tomba fur Damon. Le
Tyran lui ayant permis d'aller mettre ordre
aux affaires de fa famille , Pythias s'obligea
, fous la même peine , de le repréfenter
dans le temps marqué pour fon fupplice ,
au cas qu'il ne fût pas de retour. Damon ,
pénétré de ce procédé généreux , n'en fut
aufi que plus exact à revenir au jour indiqué,
& Pythias , de fon côté , fut défolé
de fon exactitude. C'étoit entre lui & fon
ami l'empreffement le plus vif & le plus
tendre à mourir l'un pour l'autre. Denis ,
également furpris & touché d'un combat
fi nouveau pour fon coeur , pardonna à
Damon , & les pria de le recevoir en tiers
dans une intimité fi parfaite . Jamais , leur
dit-il , je n'avois fçu ce que c'étoit que
l'amitié, je veux enfin en goûter les douceurs.
Ces traits , Madame , d'une amitié vive
& magnanime font fi anciens , & il eſt
auffi fi rare de trouver les occafions de les
imiter dans toutes leurs circonftances , que
vous les admirez peut-être fans ofer les
croire auffi réels que vous defireriez qu'ils
le fuffent. En voici un plus récent , fi beau,
JUILLET 1765. 61
fi unique & en même temps fi vrai , qu'il
fuffit feul pour vous perfuader que Pylade
& Orefte , Pirithoüs & Théfée , Achille &
Patrocle , Damon & Pythias , Euryale &
Nifus , Laufus & Phanor , ont pu être en
effet des amis tels que les Poëtes & les
Hiſtoriens nous les dépeignent. L'hiſtoire
de Laufus , racontée par le brillant M. de
Marmontel , vous a fait prefque pleurer
d'attendriffement & de joie ; celle que
j'ai à vous narrer dans toute la fimplicité
de l'Auteur de qui je l'emprunte , vous
attendrira encore davantage , parce qu'enfin
ce n'eſt ni le rêve d'un Poëte , ni la fiction
d'un Orateur.
Ce fait fi réel , & qui prouve fans replique
que l'amitié , lorfqu'elle eft devenue
l'âme réciproque de deux coeurs généreux
eft , comme l'amour , un fentiment plus
fort que la nature elle - même ; ce fait ,
dis-je , moins vraisemblable encore que
celui de Laufus & de Phanor , fe paffa en
1688 , entre un Capitaine Algérien , car
la vertu eft de tout pays , & un Officier .
François.
Les habitans d'Alger , réduits au défefpoir
par le bombardement de leur ville ,
portèrent la cruauté jufqu'à attacher des
efclaves François tout vivans à la bouche
de leurs canons , & à les tirer en guiſe de
61 MERCURE DE FRANCE.
boulets . L'Officier , qui fe nommoit de
Choifeul , étoit déja lié en cette barbare
attitude , lorfque le Capitaine Algérien le
reconnut. Il lui avoit des grandes obligations
& il étoit fon ami . Auffi - tôt il follicite
vivement fa grace , & ne pouvant l'obtenir
, il s'élance fur les bourreaux & arrache
par trois fois Choifeul de leurs mains .
Voyant enfin que fes efforts étoient inu
tiles , & que fon ami alloit être immolé ;
au défefpoir , il fe jette fur les chaînes de
Choifeul, l'embraffe étroitement , fe fait
lier à la bouche du même canon , &
s'adreffant au Canonier : tire , lui dit- il
puifque je ne puis fauver mon bienfaiteur &
mon ami , je veux mourir avec lui . Quel
fpectacle , Madame ! Le Dey lui - même
en fut touché & attendri ; il donna de
grands éloges à la générofité du Capitaine ,
fon fujet , & fit grace à l'Officier François.
L'amitié du Chevalier de Soupat eft la
feule de nos jours qui foit encore dans
ce genre héroïque ; & vous favez, Madame ,
qu'à la honte de nos moeurs , elle a été
plus blâmée qu'applaudie. Je vous dirai
pourquoi dans une autre lettre , & vous
ne ferez plus furpriſe qu'un coeur algérien
foir plus fufceptible que les nôtres de
reconnoiffance & d'amitié , & plus fenfible
à la magnanimité du fentiment . Si dans le
JUILLET 1765: 63
cours de mes lectures & de mes recherches
il me tombe encore fous les yeux de ces
traits d'une amitié fublime , je vous en
ferai part , & toujours avec le même plaifir.
Ces philofophes du fiècle , dont vous êtes
obfédée , & qui vous prêchent fans ceffe
le culte des bienféances à la mode , riront
fans doute de l'action immortelle du
Capitaine Algérien ; & il eft tel Avocat ,
qui pérorera deux heures de fuite pour en
faire un trait de folie. Voilà le cas que l'on
fait aujourd'hui d'une vertu dont on ne fe
fent plus capable. Pour vous, Madame , qui
⚫ voulez être amie , & qui favez l'être en
effet , vous conclurez de tous ces raifonnemens
prétendus philofophiques, que l'on
eft bien à plaindre quand on ne fait ufage
de l'efprit qu'aux dépens du coeur !
J'ai l'honneur d'être avec le plus tendre
reſpect , &c.
Jongebe
Du P... R. B.
64 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE A L'AUTEUR DU MERCURE .
Trait de reconnoiffance de la part d'un oifeau.
J'A1 cru , Monfieur , que vous ne regarderiez
pas comme indifférent à l'hiftoire
des oifeaux, & à leurs fentimens de reconnoiffance
, le trait fuivant qui s'eft paflé
depuis environ quinze jours.
Madame DE *** m'a conté , qu'étant
à l'une des fenêtres de fon appartement
fur fon jardin , elle avoit été bien furpriſe
d'y voir arriver un oifeau , qui pofa devant
elle un de fes petits , battit des aîles , & ne
s'en alla point.
Elle prit l'oifeau , le confidéra , & trouva
fes deux petites pattes tellement liées enfemble
par de petits fils & de la terre dure ,
qu'il eût été impoffible à la mère de venir
à bout de l'en débarraffer.
Madame DE *** fe fit apporter de l'eau
pour diffoudre cette terre ; elle tira ces petits
fils l'un après- l'autre , lava bien les pattes
de l'oifeau , & mit à tout cela un bon
quart- d'heure. Elle le mit enfuite dans
une cage qu'elle laiffa ouverte . Chaque
jour la mère vint le nourrir , & battit des
aîles devant elle pour lui marquer fa reconnoiffance.
JUILLET 1765. 65
Au bout de deux ou trois jours la mère
lui apporta un autre de fes petits , qui
étoit encore plus empêtré & de la même
manière que le premier. Elle lui rendit
le même fervice, en préfence de fa mère ,
qui vint nourrir fes deux petits enſemble
dans la cage. Quand ils ont pu voler ,
Madame DE *** leur a donné la liberté ,
& la mère vient tous les jours fe repofer fur
fa fenêtre , où elle ne ceffe de battre des
aîles & de lui faire des complimens en fon
langage.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Paris , 9 Juin 1765.
LETTRE à M. DE LA PLACE , fur la vifue
de SA MAJESTÉ à Saint- Cyr, le 29 Juin
1765.
PUIS-JE me flatter , Monfieur , que vous
voudrez bien inférer dans votre Journal
le détail d'un événement bien glorieux
pour les Dames de Saint- Cyr , & bien intéreffant
pour moi ; voici le fait :
Le Samedi , 29 Juin , jour de S. Iierre,
·
66 MERCURE DE FRANCE.
SA MAJESTÉ , accompagnée de Monfeigneur
le Dauphin , & d'une partie de fa
Cour , fe rendit à la Maifon Royale de
S. Cyr. Madame la Supérieure , avertie de
l'honneur que SA MAJESTÉ devoit faire à
cette Maifon , l'attendoit , & le reçut avec
fa Communauté affemblée . Le Roi alla
d'abord au choeur , où il entendit le falut
en mufique , & dont les répons étoient
chantés par des Demoifelles . Enfuite SA
MAJESTÉ fut voir la falle des archives
qu'elle a fait conftruire il y a quelques
années , & monta dans les claffes des Demoifelles
qui étoient rangées en haie fur
trois colonnes , & les Dames Religieufes
derrière elles pareillement fur deux ran
gées. Alors le Roi , arrêté au milieu de
cette claffe , fut falué d'un petit choeur en
mufique , après lequel quatre d'entre elles ,
dont deux des plus jeunes , & deux des
moyennes , commencèrent le petit dialogue
que je vous prie de vouloir bien inférer
dans votre Mercure , au cas que vous
me trouviez digne d'avoir ofé chanter
l'augufte Monarque qui fait naître dans
tous les coeurs des fentimens bien moins
faciles à exprimer que flatteurs pour ceux
qui les reffentent. La manière dont ce dialogue
fut rendu , parut au- deffus de l'âge
JUILLET 1765. 67
de celles qui le récitoient , & attendrit plufieurs
perfonnes jufqu'aux larmes. Le Roi
de-là fut au réfectoire , où toutes les Demoifelles
( qui l'avoient précédé ) étoient
rangées en haie , & chantèrent un vive
le Roi , de la compofition de M. Clairambaut
, Organiſte de la Maiſon ; après
lequel elles fe mirent à table , où , pendant
le fervice , on fit une courte lectu e analogue
au jour , après laquelle SA MAJESTÉ ,
fatisfaite du bon ordre de la Maifon ,
ainfi que de l'éducation des Demoifelles ,
leur accorda la récréation , & entendit ce
qu'on appelle les converfations : ce font
des maximes arrangées d'une façon auffi
ingénieufe que familière , & ce genre d'inftruction
, dû à Mde de Maintenon , termina
cette glorieuſe journée . Il faudroit , Monfieur,
avoir d'autres talens que les miens pour
enrendre compte d'une manière intéreffante
S'il eft vrai cependant que les chofes fublimes
fe paffent aifément du fecours de l'art ,
& que celles qui rempli fent le coeur aient
quelque droit à l'indulgence ; c'eft de la
vôtre , Monfieur , & plus encore de celle
du Public , que j'ai befoin dans cette occafion
. Daignez l'accorder à mon fexe , ainfi
qu'à mon zèle pour la gloire d'unMonarque
filégitimement chéri , & fur- tout au regret
68 MERCURE DE FRANCE.
de ce que mes foibles talens foient fi pen
dignes , de l'objet qu'ils n'ont ceffé de célébrer
depuis plus de vingt années.
J'ai l'honneur d'être ,
MONSIEUR ,
Votre très- obéiffante fervante.
A Paris , le 4 Juillet 1765 .
DUMONT.
DIALOGUE.
Entre deux Demoifelles.
Ire Dlle.
EN croirai - je , ô ma foeur , votre bouche
fidèle ?
Quoi ! ce Roi , l'ornement de nos heureux climats ,
Par un foin paternel tournant ici fes pas ,
Pouroit voir à les yeux éclater notre zèle ?
Que ce jour fortuné pour nous auroit d'appas !
zde. Dlle.
Oui , ma foeur , des bontés de ce puiſſant Monarque
,
Quand chaque inftant annonce une nouvelle
marque ,
JUILLET 1765 . 69
Et que de fes bienfaits tout retentit ici ,
Nos coeurs à fon aſpect vont s'élancer vers lui !
Mais , quels que foient nos voeux , jamais nos voix ›
craintives
N'oferont exprimer comment de nos archives
Il daigna conferver le dépôt précieux ;
Comment , tel qu'un ayeul augufte & glorieux ,
En relevant nos murs , monumens de fa gloire ,
Sur nous de fes bienfaits il étend la mémoire ;
Et comment à fa voix de fertiles canaux
Viennent nous enrichir par des trésors nouveaux;
Dans ce féjour charmant , où tout peintfa puiffance,
En refpirant un air plus falubre , plus pur ,
La voix du fentiment , notre reconnoiffance ,
De la voûte des cieux vole & perce l'azur.
Mais , hélas , notre cens , nos voeux pourront
ils plaire ?
Quelle Divinité deviendra notre appui ?
Pour chanter dignement un Maître qu'on revère ,
A peine un Amphion feroit digne de lui !
Ire. Dlle.
Ah ! ma foeur , fa bonté ſecourable , indulgente ;
En prêtant à nos voix cette grâce to chante ,
qui peint le fentiment avec des traits flatteurs ,
Le rendra favorable au tribut de nos coeurs ;
Il verra nos tranfports , fruits de fa bienfaifance ;
Et fi notre refpect , notre reconnoiffance
70°
MERCURE DE FRANCE.
Lui femblent énoncés , & fans force , & fans art ;
Dans le trouble charmant que ſa préſence inſpire ,
Qui pourroit s'occuper d'accorder une lyre ? ...
On le voit , on l'adore , on s'exprime au hafard ,
Et tout s'offre à l'efprit , fans culture & fans fard...
Mais fi des immortels ce Monarque eft l'image ,
Comme eux , il agréra notre timide hommage ,
Quand , ( telles que l'on voit de jeunes arbriffeaux
Dans un terrein fertile étendre leurs rameaux )
En croiffant fous les yeux de ce Monarque augufte ,
Nous dirons ..... de Louis LE BIEN AIMÉ , le
JUSTE ,
Qui d'un peuple chéri fit toujours le bonheur ,
Notre exiſtence attefte & l'âme & la grandeur.
LE FLEURISTE ET L'ORANGER ,
FABLE. *
N oranger , jaloux de fa groffeur ,
Difoit un jour : « Ce fleurifte intraitable ,
( Par le defir de me rendre agréable )
»Veut donc fans fin m'arracher quelque fleur ?
» Je vais périr , en perdant ma ſubſtance » ! . . .
Il fe trompoit ; faute d'expérience ,
Et par l'orgueil communément féduit ,
Pour conferver fa ftérile abondance ,
Plus d'un arbuſte a perdu tout fon fruit.
Par la même.
JUILLET 1765. 71 .
LES huit Béatitudes temporelles , ou la
Félicité de l'homme raisonnable.
H
Ire.
EUREUX le mortel dont la vie
Coule fans crime ni remords !
En qui la nature affocie
Au bon coeur la fanté du corps !
Qui ne connoît point les tranfports
D'une jalouſe frénéſie :
Qui n'a ni craintes ni procès ,
Et s'interdit tous les excès
D'une aveugle philofophie .
I I.
Au fond d'un paiſible réduit ,
Bienheureux celui qui raſſemble
Les Arts & les Mufes enfemble ;
Qui dort tranquillement la nuit ,
S'éveille quand le foleil luit ,
Et fe lève fi bon lui femble.
Qui , maître de tous les momens ,
Sans en devoir compte à perfonne ,
N'a de foins que ceux que lui donne
Le choix de fes amuſemens :
72
MERCURE DE FRANCE
Et dont la fageffe affortie
D'un petit bien non endetté ,
Défend fon âme de l'envie
Que fouffle la cupidité !
ΙΙΙ.
Plus heureux qui , fans jalousie ,
Voit profpérer l'homme de bien ;
Qui , dans un modefte maintien ,
Fuit les approches de l'impie ,
Le commerce des orgueilleux ,
Des avares , des hypocrites ;
Supprime l'abus des vifites ,
Tous les complimens ennuyeux ,
Et ces faux rapports , ces redites ,
Enfans des caquets odieux .
Qu'allez favorifé des Dieux ,
Par une bénigne influence ,
Son étoile , du haut des cieux ,
Lui défigne fa réſidence
Dans quelque fortuné féjour ,
Où l'on ignore la fortune ,
Le faſte , la gloire importune
Et les intrigues de la Cour.
Plage chérie , où l'innocence ,
Loin des fourbes & des flatteurs
Jouit de la fainte licence
D'ofer dire ce qu'elle penfe ,
Sans craindre de vils délateurs !
IV.
JUILLET 1765. 7
I V.
Heureux , fur les bords d'Hipocrène
Qui fait , à l'ombre des ormeaux
Faire réfonner fes pippeaux ,
Des aimables jeux de Sylène ;
Ou chanter fur fes chalumeaux
Tantôt les amours de Philène,
Tantôt la gloire des héros ,
Et fans jamais aigrir la veine
Du fuc amer de Defpréaux.
V.
}
Heureux qui , fuivant la nature
En variant fes doux plaifirs ,
Par une étude fimple & pure ,
Goûte les folides plaifirs
Qu'offre en ces lieux l'agriculture *
Aux plus légitimes defirs :
Qui dans fes recherches s'attache
A remplir une utile tache ,
Que , par d'honorables faveurs ,
Un nouveau Mécéne confie
Aux veilles de tant d'amateurs ,
Qui vont faire de ma patrie
Une feconde Theffalie
Sous nos favans obfervateurs.
* Une Académie d'Agriculture que le Miniſtre déſigna
pour Montauban en 1762 .
Vol. II. D
74
MERCURE DE FRANCE.
V I.
Mais beaucoup plus heureux encore ,
Celui qui dans les jeunes ans ,
Fidèle aux appas qu'il adore ,
Sait lire dans les yeux charmans
D'une époufe tendre & chérie
Un prompt retour à fes defirs ,
Et , par la plus douce harmonie ;
Unir les vertus aux plaifirs.
VII.
Heureux , & mille fois heureux
Qui , content de fa deſtinée ,
Commence & finit la journée
Par bénir les décrets des cieux :
Qui mêle un peu de folitude
A tous ces plaiſirs faftueux ,
Dont fouvent les attraits pompeux
Nous caufent plus d'inquiétude
Qu'ils ne répondent à nos voeux :
Leurs mouvemens tumultueux
Souvent piquent peu l'indolence
Des ftupides voluptueux ,
Dans des fpectacles fomptueux ,
Où , fans goût , fans intelligence
Ils vont jouer la gravité ,
Et s'ennuyer avec décence
Sous un faux air de dignité,
JUILLET 1765 .
VIII.
Heureux , dans ce cahos du monde ,
Celui qui méditant tout bas
Sur le faux , qui par- tout féconde ,
Mille travers qu'on ne fent pas ,
Conclut fur le trompeur embléme
Des erreurs de l'humanité ,
Que , malgré le commun fyftême ,
Chez tant de mondains adopté ,
Par une inconféquence extrême ,
La raifon , la tranquillité ,
La franchiſe , la liberté ,
En ajoutant , fi l'on veut même ,
L'honnête médiocrité ,
Du fage font le bien fuprême.
Par M. DE BERNOL , Secrétaire
perpétuel de l'Académie des Belles--
Lettres de MONTAUBAN.
XXXX
XXXX
XXXX
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE.
POUR mettre au bas de l'eftampe de Mademoifelle
CLAIRON , en Médée.
SANS ANS modèle au théâtre , & fans rivale à
craindre ,
Clairon fçut tour à tour attendrir , effrayer :
Sublime dans un art qu'elle fembla créer ,
On pourra l'imiter , mais qui pourra l'atteindre ?
POLIER. MEL. Paft . Arc.
VERS pour le portrait de M. DE B....
ancien Officier , & auteur de plufieurs
ouvrages .
ENTRE Minerve &Mars de tout temps partagé ,
Pour voler aux combats il fufpendit fa lyre :
On l'a vu pour l'Etat combattre , vaincre , écrire ,
Mais ce ne fut qu'après l'avoir vengé
Qu'il fe crut en droit de l'inſtruire .
Par M. TRICOT.
JUILLET 1765. 77
LE mot de la première enigme du
premier
volume du Mercure de Juillet eft
poiffon. Celui du fecond eſt miroir. Celui
du premier logogryphe eft corde , où l'on
trouve cor, roc, re , &, en ôtant l'r , refte'
code. Celui du fecond eft lange , où l'on
trouve âge , âne , & en retranchant la première
lettre , refte Ange. Celui du troifiéme
eft perle , où l'on trouve père &
lépre. Celui du quatriéme eft mître , où ,
en fupprimant let , refte mi & re. Celui
du cinquiéme eft livre , où , en ôtant l'v ,
refte le verbe lire. Et celui du fixiéme eft
corme , où, en retranchant la première lettre
refte orme.
JE
ENIGMES.
E fuis à toute heure en danger ,
Et chacun penfe à m'outrager ;
Mais , hélas pour comble d'injure ,
Avez - vous jamais entendu
Que l'on condamne à la torture
Celui que l'on a vu pendu ?
Diij
78 MERCURE
DE FRANCE .
AUTRE.
JE fuis ce qu'on aime le mieux
Prefque en tous les lieux de la terre ;
Et fouvent on ſe fait la guerre
Pour m'avoir comme un bien & rare & précieux
Mais , quand on a fait ma conquête ,
Celui qui me pofféde a le coeur fi léger
Qu'à ma poffeffion jamais il ne s'arrête ,
Et qu'il me garde peu fans me changer .
LOGO GRYPHE S.
QUOI
UOIQUE je vive loin des Rois
La Cour eft pourtant mon afyle ;
Je fuis un Stentor pour la voir ,
Et pour le courage un Achille.
La ville eft par fois mon féjour ;
Plus fouvent c'elt un lieu champêtre
Efclave & libre tour à tour ,
Je ſuis brutal & je dois l'être.
Pendant qu'un filence profond
Règne fur la terre & fur l'onde ,
Malheur à l'être vagabond
Que je rencontre dans ma ronde !
JUILLET 75 1765 .
Lecteur , nomme- moi lentement ,
Je fuis ce qu'un voleur abhorre ;
Mais prononcé différemment ,
Je nais fur les pas de l'aurore.
Avec un feul membre de moins
Je prends part à tes exercices ;
Ma foeur & moi , dans tes befoins ;
Nous te rendons de grands fervices .
Enfin , pour favoir qui je fuis ,
Coupe ma queue & prends ma têtež
Adieu le bord où je nâquis ,
Je vais affronter la tempête.
Par Mde OUBLÉ , Li. R. S. J.
AUTRE.
ADMIREZ DMIREZ la plaifante choſe !
Dans mon tour , fans mentir , auffi groffe qu'un
boeuf,
Une prompte métamorphofe ,
Sans mon chef , ne me rend pas plus groffe qu'ux
oeuf.
Div
To MERCURE DE FRANCE.
EN
AUTR E.
A IRIS.
N plein je fuis une monture
Qu'on rencontre fouvent , & fur-tout dans Paris ,
Une lettre de moins , ta gentille figure
Préfente mon éclat joint à celui du lys .
Par M. LAGACHE , fils.
CHANSON.
Sur l'air : De tout les Capucins du monde .
AIMER IMER beaucoup en apparence ,
C'eſt aimer comme on aime en France.
Pauvre François , chez l'étranger ,
Dieu fait comme on vous accommode !
Vous aimez , dit - on , à changer
De maîtreſſe ainfi que de mode.
Ce peuple que l'on timpanife ,
Peuple charmant , quoi qu'on en dife ,
Le François , qu'on croit fi léger ,
Eft folide quand il faut l'être ;
De maîtreffe il aime à changer ,
Mais il eft fidèle à fon maître .
JUILLET 1765. 81
·
Ce fiége fameux dans l'hiftoire ,
Où vous acquires tant de gloire ,
Braves Citoyens de Calais ,
A l'univers fit bien connoître
L'attachement que le François
Dans tous les temps eut pour fon Maître ,
Oui , chez ce peuple qui l'adore ,
De nos jours on verroit encore
Le même zèle pour fon Roi.
Ouvrant une vafte carrière
Au génie heureux de Belloy ,
Tout François feroit un Saint- Pierre.
Par M. DU L *** ,
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
LE Porte - Feuille d'un homme de goût ,
ou l'Esprit de nos meilleurs Poëtes ; ά
Amfterdam, &fe trouve à Paris , chez
VINCENT , Imprimeur - Libraire , rue
Saint Severin 1765 : deux volumes
in- 1 2.
Nous n'avons donné qu'une idée générale
de ce recueil de poéfies , l'un des plus
complet , des mieux choifis , le plus varié ,
&fans contredit , le 'plus agréable de tous
ceux qui ont été faits jufqu'à préfent . Nous
avons promis d'entrer dans quelques détails
; & comme cette collection nombreuſe
renferme tous les genres de poéfie , depuis
l'impromptu jufqu'au poëme didactique ,
nous rapporterons ici une ou deux pièces
de chaque genre , qui , en même temps
qu'elles ferviront à faire connoître le goût
de l'ouvrage , pourront contribuer à amufer
quelque temps nos Lecteurs. Nous
commencerons par la définition de l'impromptu.
JUILLET 1765 83
Je fuis un petit volontaire ,
Enfant de la table & du vin ,
Vif, entreprenant , téméraire ,
Etourdi , négligé ; badin ;
Jamais rêveur , peu ſolitaire ;
Quelquefois délicat & fin ,
Mais tenant toujours de mon père.
HAMILTON:
A cette définition de l'impromptu nous
joindrons un exemple.
A une jolie Femme.
Je n'ai rien chanté de ma vie
En impromptu ;
Mais que vos yeux ont de vertu !
Ma foi quand on eſt fi jolie ,
On a bien droit d'être fervie
En impromptu.
Les madrigaux font la feconde eſpèce
de poéfies fugitives de ce recueil ; nous
en citerons quelques - uns des moins connus,
Vous me voyez , tendre fougère ,
Avec mon Berger , chaque jour ,
Mourir dans les bras de l'amour .
Ah cachez bien ce doux myſtère .
D vj
$4 MERCURE DE FRANCE.
Mais Bacchus fait tant d'indifcrets
Que fi l'on vous changeoit en verre ,
Hélas ! fur les plaifirs fecrets ,
Vous ne pourriez jamais vous taire.
てAutre.
Je vous aime , Doris , vous êtes belle & fage ,
D'innocentes faveurs vous payez tous mes foins.
Phriné m'accorde davantage .
Phriné pourtant m'accorde moins.
LA ROSE.
Vous qui fur le fein de Silvie
Allez terminer votre vie ,
Ah , que votre fort eſt charmant !
Du moins , Rofe trop fortunée ,
Vous y vivrez une journée ,
Et je n'y vivrois qu'un moment.
LE CAPRICE.
Philis , puifque votre coeur
A tout autre me préfére ,
D'où vient que notre bonheur
De jour en jour ſe différe ?
Ah ! pour vous déterminer ,
Faut- il tant examiner
Le mérite & le fervice ?
Prenez un chemin plus court ,
Et fachez que le caprice
Eft la raifon de l'amour.
LA SABLIERE.
JUILLET 1765. 85
LA BELLE QUERELLEUSE
..
Jeune Iris , dans notre querelle ,
Je n'examine point qui de nous deux a tort.
De tout ce qui vous plaît je demeure d'accord ;
Et vous avez raifon , puifque vous êtes belle .
Le même.
Les épigrammes fuivent les madrigaux
dans la diftribution des matières qui compofent
le Porte - Feuille d'un homme de
goût. Comme on s'eſt propofé de ne rien
omettre de tout ce qui eft excellent , on
ne fera pas étonné de trouver dans ce
Recueil beaucoup d'épigrammes très-connues
, mais il y en a auffi plufieurs bonnes
qui le font moins.
Si ta femme n'eft pas fort belle ,
Elle eft riche , elle eft demoiſelle ;
Par la loi de l'hymen tu dois t'en approcher.
La folitude au lit lui caufe un deuil extrême ;
Avec elle va- t -en coucher.
Avec elle vas -y toi - même.
Autre.
Ah ! que voilà de beaux enfans ,
Difoit un grand Seigneur au gros Colas , leur père;
Qu'ils font frais , gaillards & puiſſans !
Nous autres , gens de Cour , nous voyons , au
contraire ,
86 MERCURE DE FRANCE.
Les nôtres , délicats , foibles & languiffans ;
Toujours malfains & toujours blêmes.
Comment faites - vous donc , vous autres payſans ?
Pargué , Monfieur , je les faiſons nous- mêmes.
Autre.
Un Maltotier gourmandoit des Manoeuvres
Qu'il avoit fait travailler à fon fief,
Pour élever poteaux & hautes- oeuvres ,
Croyant par-là fe donner du relief.
Par Saint Mathieu , pareille maffe-pierre ,
S'écria-t- il , ne durera vingt ans.
Ah Monfeigneur , lui repart Maître Pierre ,
C'en fera - là pour vous & vos enfans.
Nous avons compté plus de deux cens
tant madrigaux qu'épigrammes dans cette
nombreuſe collection . Les épitaphes viennent
enfuite ; nous ne copierons que celle
de Cromwel par M. Pavillon.
Cy gît l'afurpateur d'un pouvoir légitime ,
Jufqu'à fon dernier jour favoriſé des cieux ,
Dont les vertus méritoient mieux
Que le trône acquis par un crime."
Par quel deftin faut- il , par quelle étrange loi
Qu'à tous ceux qui font nés pour porter la couronne
,
Ce foit l'ufurpateur qui donne
L'exemple des vertus que doit avoir un Roj ?
JUILLET 1765 . 87
Après les épitaphes fuccédent les infcriptions
, & enfuite les portraits. On lira avec
plaifir celui du fage , par M. de Riuperou .
PORTRAIT DU SAGE.
Si dans le monde il eſt un ſage
Qui fache modérer ſes voeux ,
Seul il mérite l'avantage
De porter le titre d'heureux.
Il vit content de la fortune ;
Quelque part que le Ciel l'ait mis ,
Jamais fa plainte n'importune
Ni les Princes , ni fes amis.
Il ignore le vil commerce
Que les hommes font de leur coeur ,
Et ne fait point comment s'exerce
L'infame métier de fatteur.
Tous fes deffeins font légitimes
Et conformes à la raiſon ;
Il est toujours jufte , & des crimes
Il ignore même le nom.
Dégagé de toute contrainte ,
Le repos fait tout fon plaifir ;
Et content ;
Parce qu'il voit tout fans defir.
il voit tout fans crainte
88 MERCURE DE FRANCE .
Il jouit d'une paix profonde
Que nul remord ne peut troubler ,
Et la chûte même du monde
Ne fauroit le faire trembler.
RIUPEROU.
Il faut lire dans l'ouvrage même le portrait
d'un Roi , ainfi que les triolets & les
rondeaux qui fuivent l'article des portraits.
Parmi plus de trente fonnets , tous excellens
, nous n'en rapporterons que deux ;
le premier , de M. de la Monnoye ; le
fecond , de M. Pavillon.
Dialogue de deux Compères à la Meffe.
SONNE T.
Bon jour , compère André. Bon jour , compère
Gile.
Comment vous portez - vous ? Bien , & vous ?
A fouhait.
Puis-je ouir cette Meffe ? Elle est tout votre fait ,
Le Prètre n'en est pas encore à l'Evangile.
Voulez - vous qu'au fortir nous déjeûnions en
ville ?
Tope. Nous en mettrons fire Ambroise & Rolait.
D'accord. Il ne nous faut qu'un bon cochon de
lait.
Ah , vous n'yfongez pas , c'est aujourd'hui vigile.
JUILLET 1765. 89
Vigile A demain donc , je fuis pour les jours
gras.
A propos , on m'a dit que le voifin Lucas
Epouſe votre.... Point , j'ai découvert fes dettes.
Où vend- on de bon vin ? Tout proche l'Hôtel-
Dieu.
Grand merci. Prêtez-moi de grace vos lunettes .
Oh , oh , la Meffe eft dite , adieu , compère. Adieu.
Prodiges de l'efprit humain.
Tirer du ver l'éclat & l'ornement des Rois ,
Rendre par les couleurs une toile parlante ,
Empriſonner le temps dans fa courſe volante ,
Graver fur le papier l'image de la voix ,
Donner aux corps de bronze une âme foudroyante
,
Sur les cordes d'un luth faire parler les doigts ,
Savoir apprivoiſer juſqu'aux monftres des bois ,
Brûler avec un verre une ville flottante ,
Fabriquer l'univers d'atômes alſemblés ,
Lire du firmament les chiffres étoilés ,
Faire un nouveau ſoleil dans le monde chymique ,
Dompter l'orgueil des flots , & pénétrer partout
,
Affujettir l'enfer dans un cercle magique ;
C'est ce qu'entreprend l'homme , & dont il vient
à bout.
20 MERCURE DE FRANCE.
Nous arrivons aux fables , parmi lefquelles
il y en a une que l'on connoît peu ,
& qui préfente une action pleine d'intérêt.
Elle eft intitulée le Berger- Mouton.
Une belle & jeune Bergère
Au teint de lys , aux yeux fripons ,
Mais d'humeur farouche & févère ,
N'aimoit que fes petits moutons .
Tircis , Berger fidèle & tendre ,
Ne cefloit point de foupirer;
Et fouvent à la belle il alloit faire entendre
Les maux que fon amour lui faifoit endurer
Outré de fon indifférence ,
Le Berger fe plaignit un jour ,
Et des deftins & de l'amour ,
Qu'il accufoit de fa fouffrance ;
Et le dépit mortel qui lui ferroit le coeur
Lui fit en ces regrets épancher fa douleur.
O moutons trop chéris d'une fière Bergère ,
Qui paiffez fous fes yeux au pied de ce côteau
Puifque vous feuls favez lui plaire ,
Que ne fuis-je un mouton de votre heureux troupeau
!
L'amour defcend du ciel & vient dans le hameau
Quand Tircis finifoit fa plainte.
Le Berger eft faifi de furpriſe & de crainte ,
Mais l'amour le raffure : ah ! dit-il , ne crains
rien .
JUILLET 1765 . 91
Je viens pour foulager ta peine ;
Tu veux être mouton , & crois , par ce moyen ,
Etre aimé de ton inhumaine :
Sois donc mouton , je le veux bien :
Que ton corps fe charge de laine ,
Et bientôt viendra l'heureux jour
Qui couronnera ton amour .
Le Berger › fait mouton & très-content de l'être ;
Defcend au bas de ce côteau ,
Où Philis , près de fon troupeau ,
Pour fe défennuier chantoit un air champêtre.
Il fe mêle aux moutons , s'approche doucement ,
La dévore des yeux , faifant femblant de paître ,
Et , quoique bien mafqué , tremble à chaque
moment
Qu'elle n'aille le reconnoître .
Le foleil fe plongeoit dans le fein de Thétis :
Philis fe lève , marche , affemble fes brebis
Sous l'empire de ſa houlette ;
Et d'abord le Berger , fous la laine caché ,
Suit pas à pas la belle , & va broutant l'herbette
Sur laquelle elle avoit marché.
Ses tendres bêlemens , dont réfonnoit la plaine ;
Son attache à la fuivre , & plus que tout cela ,
Son embonpoint , fa belle laine ,
( Femme fouvent fe prend par- là )
Le firent remarquer par l'aimable inhumaine.
92 MERCURE DE FRANCE.
Grands Dieux le beau mouton , dit- elle , en
l'approchant ;
Qu'il eft doux ! eft- il careffant ?
Elle appelle Robin .... Robin vient & la flatte ,
Ainfi qu'un chien , donne la patte ,
Et puis lui careffe la main ;
Fait mille petits bonds pour plaire à ſa maîtreſſe .
La Bergère lui rend careffe pour careſſe ,
Et le laiffe déja s'appuyer fur fon ſein .
Tout feul il jouiffoit de la jeune Bergère ;
Seul près d'elle fur la fougère
H goûtoit tous les jours un plaifir enchanté
Qu'étant Berger il n'eût jamais goûté.
On ne fe cachoit point de Robin pour rien faire :
Un ruiffeau , dont l'onde étoit claire ,
Invitoit quelquefois Philis à s'y baigner ,
Et Robin de l'accompagner.
Que de beautés & que de charmes ,
Interdits aux mortels , étoient vus dans le bain
Par Robin !
Mais qu'ils lui coûteront de larmes !
Un Berger du même hameau
Avoit , pour garder fon troupeau ,
Un chien qui plut fort à la belle.
« Vous avez - là , Berger , dit- elle ,
» Un joli petit chien.
LE BERGER .
Bergère , il eft à vous ;
Je fais trop content qu'il vous plaife.
JUILLET 1765 . 93
LA BERGERE.
» Ne mord- il point ? Eft- il bien doux ?
» Voulez - vous bien que je le baiſe ?
>> Sait-il quelque tour de foupleffe ?
LE BERGER.
» Ah ! s'il en fait ! ... Allons , Marquis , que l'on
>> fe dreffe , ...
>> Danfez au tour de moi .... fautez fur ce bâton...
» Donnez la patte à la Bergère ....
» Erendez-vous fur la fougère....
>> Faites le mort... allez careffer le mouton ...
» Reſtez -là ..... faites fentinelle ....
>
3 Revenez ..... préfentez ce bouquet à la belle.... >>
Philis parut fenfible au préfent du Berger ;
Et comme dès long - temps il foupiroit pour elle
Robin s'apperçut bien qu'elle alloit s'engager.
Ses regards , fes diſcours , tout fentoit la tendreſſe.
Que faire en pareil cas ? careffer fa maîtreffe ?
Redoubler les tranfports ? ce font foins fuperflus ;
Robin fit tout cela , mais il ne plaifoit plus.
Ofoit- il approcher une main ennemie
S'armoit de la houlette & le chargeoit de coups .
autrefois fi doux ,
Se paffoient à traîner une mourante vie ;
Pendant qu'un chien chéri jouiffoit à ſes jeux
Des bailers prodigués qu'il méritoit bien mieux.
Je lens à ce récit que tout mon fang fe glace.
Du malheureux Robin mettez- vous à la place ,
Ces momens ,
94 MERUCRE
DE FRANCE.
Amans qui reffentez des mouvemens jaloux ;
Eft- il près de fes maux un mal qui ne ſoit doux ?
L'heureux Berger , en fa préfence ,
A l'aimable Philis venoit parler d'amour ;
L'aimable Philis , à ſon tour ,
Le payant de reconnoiffance ,
Robin voyoit avec douleur
Le chien dans fon giron , le Berger dans fon coeur.
Mais ce ne fut pas tout ; on parla d'hymenée .
Philis , au nom d'amour autrefois étonnéé ,
N'eft plus cette même Philis.
Elle y confent , le jour eft pris ,
Chacun & s'emprelle & s'apprête ,
Et veut avoir part à la fête
Qui fe fera dans le hameau.
Philis cherche dans fon troupeau
Le mouton le plus gras pour faire un facrifice
Qui lui rende l'hymen propice.
Robin , malgré tous fes malheurs ,
Quoiqu'il ne broutât plus , quoiqu'il verfât des
pleurs ,
Se trouva le plus beau de la troupe bêlante ,
Et vit , la rage dans le coeur ,
Sa maîtreffe cruelle , encor plus qu'inconftante ,
Le mettre entre les mains du facrificateur.
Saifi de défefpoir , de fureur & de crainte ,
Et , prêt à recevoir une mortelle atteinte ,
Robin le préfentoit au meurtrier couteau ;
Quand , par un fpectacle nouveau 3
JUILLET 1765.
25
Toute la fête fut troublée .
L'amour parut dans l'affemblée .
Arrêtez , leur dit - il , c'eft affez de malheurs :
Trop loin de ce Berger j'ai pouffé la fouffrance
Il est temps de tarir fes pleurs
Et de couronner fa conftance .
Mouton , deviens Berger. Auffi- tôt fait que dit
Robin mouton s'évanouit ,
Et Tircis parut en fa place .
La Bergère faifie , & plus froide que glace ,
Connut d'abord fon crime , & craignoit jufte
ment
De l'amour quelque châtiment ;
Quand ce Dieu , fe tournant vers elle
Et lui perçant le coeur d'un trait vif & brûlant
Soupire , lui dit - il , cruelle !
Et rends heureux un trop fidèle amant.
Philis verfant des pleurs qui la rendent plus
belle ,
Aux pieds de fon Berger fe profterne à l'inſtant.
Tant de témoins de fa foibleffe ,
Ni fa propre délicateffe ,
Ne purent arrêter ce premier mouvement,
Tircis avec empreſſement
Relève , embraffe fa maîtreffe .
L'Amour, dans ce moment, prend fon vol vers les
cieux ;
Et l'on offre , au lieu de victime ,
Les coeurs des deux amans au Dieu qui les anime *
Et l'hymen fur le champ en vient ferrer les noeuds.
DG MERCURE DE FRANCE.
Aux voeux de votre époux donnez - vous toute
entière ,
Adorable & jeune beauté ;
Loin de vous à préfent toute févérité ,
Ce n'eft plus le temps d'être fière ,
C'eft affez de l'avoir été .
Et vous , Berger tendre & fidèle ,
Oubliez , au milieu de vos contentemens ,
Ce que vous a coûté le coeur de cette belle.
L'on ne peut mériter , par trop d'empreffemens ,
Le rang que vous tenez près d'elle .
Mais n'allez pas croire tous deux
Que dans l'hymen les foucis & les craintes
Donnent comme en amour quelque ardeur à vos
feux .
Sachez qu'on ceffe d'être heureux
Dès les moindres fujets de plaintes .
Si vous voulez être unis à jamais ,
Que votre tendreſſe redouble .
A des amans il faut un peu de trouble.
A des époux il faut beaucoup de paix .
Que de morale dans ce conte !
On y peut voir , premièrement ,
Que quand on aime conftamment
Il n'eft rien que l'on ne furmonte.
On y voit la foibleffe & la légéreté ,
Les compagnes inféparables
Du féxe à qui les Dieux donnèrent la beauté ,
Comme un poifon fatal qui nous rend miférables ;
MaisJUILLET
1765.
27
Mais l'on y voit en même temps
Qu'après avoir long temps porté des chaînes ,
Lorsque l'amour nous rend contens ,
Un feul moment peut payer bien des peines.
Nous réfervons la fuite de cet extrait pour le
Mercure prochain.
TRAITÉ de Peinture , fuivi d'un Effaifur
la Sculpture , pour fervir d'introduction
à une Hiftoire univerfelle relative à ces
Beaux Arts ; par M. DANDRÉ Bar-
DON , l'un des Profeffeurs de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture
Profeffeur des Elèves protégés par le
Roi, pour l'Hiftoire, la Fable & la Géographie
; Membre de l'Académie des
Belles-Lettres établie à Marseille ; Affocié
aux Académies de Toulouſe & de
Rouen , & Directeur perpétuel de celle de
Peinture &de Sculpture établie en lafufdite
ville de Marfeille ; avec cette épigraphe:
Ornari præcepta negant , `contenta doceri.
DUFRESNOY , de arte Geographicâ , verf. 29.
A Paris , chez DESAINT , Libraire , rue
Saint Jean de Beauvais ; 1765 : avec
approbation & privilège du Roi deux
volumes in- 12.
IL y a huit ans que M. Dandré Bardon
prononça , dans une affemblée de l'Aca-
Vol. II. E
98 MERCURE DE FRANCE.
démie Royale de Peinture , un difcours
qui avoit pour objet l'utilité d'une hiſtoire
univerfelle , traitée relativement aux arts
fondés fur le Deffein . Dès ce temps - là
l'Auteur fe propofoit de faire imprimer
cette hiftoire ; & c'eft ce qu'il exécute
aujourd'hui. Les deux volumes que nous
annonçons ne doivent être regardés que
comme une introduction à ce grand ouvrage.
L'Auteur n'ayant pas cru pouvoir
fe difpenfer de raffembler les différens
principes qu'il auroit été obligé de rappeller
mille fois dans l'expofition des
tableaux , le fil hiſtorique auroit été d'une
part interrompu pat de trop fréquentes
répétitions , & d'autre part , les maximes
pittorefques propofées d'une manière laconique
, auroient beaucoup perdu de leur
clarté , de leur développement , de leur
force & de la jufte étendue qu'elles exigent.
Dans le compte que nous allons
rendre de ce livre , nous ne pouvons mieux
faire que de parler d'après l'Auteur luimême
, qui donne de fon travail l'idée la
plus jufte dans un court avertiffement.
Ce Traité de Peinture , qui obvie aux
inconvéniens dont nous venons de parler ,
eft fuivi d'un Effai fur la Sculpture , &
d'un catalogue des plus fameux Peintres ,
Sculpteurs & Graveurs de l'Ecole françoife.
JUILLET 1765. 99
Il renferme les principes néceffaires pour
opérer avec facilité , avec fuccès , & les
connoiffances indifpenfables pour juger
fainement des productions de l'art. L'ouvrage
eft divifé en trois parties : defſein ,
compofition , coloris.
Dans la première , après avoir dévoilé
les régles du deffein , fes principales qualités
, & tout ce qui eft capable d'éloigner
de ce qu'on appelle manière , on les établit
fur les vérités de la nature & fur les
beautés de l'antiquité. On fait à ce propos
l'analyſe de plufieurs chefs - d'oeuvres , du
gladiateur, du Laocoon , de l'Hercule Farnefe
, &c. Ces détails font terminés
des préceptes fur l'expreffion.
par
La compofition eft l'objet de la feconde
partie. Les confeils , au fujet de l'invention
, y font affociés aux principes qui
intéreffent la difpofition ou l'ordonnance
d'un trait d'histoire . Les maximes du pittorefque
, de l'hiftoire & de l'allégorique ;
celles du poétique , de l'enthouſiaſme , du
fublime & du pathétique y font exposées
avec la clarté qu'elles empruntent du flambeau
des exemples.
La troifiéme partie concerne le coloris
& le clair obfeur. On y donne la notice
des différens caractères des couleurs ; ce
qui regarde leur emploi , l'harmer ie . Pin100
MERCURE DE FRANCE.
telligence , les tons & les lumières ; en un
mot , tout ce qui a rapport à la magie de
cette ſcience , qui conftitue le grand Pein - ´
tre , s'y trouve dévoilé . Les principes capiraux
du coloris y font recherchés dans les
tableaux de la gallerie du Luxembourg ,
dont on expofe une étude raifonnée . Cette
dernière partie finit par un précis des maximes
effentielles aux plafonds. Elles y font
réunies dans un projet d'apothéofe en
l'honneur de Rubens .
L'Effai fur la Sculpture embraffe plufieurs
recherches fur les excellentes productions
des ftatuaires anciens & modernes.
L'Auteur y examine les différens
mérites de leurs chefs-d'oeuvres , les procédés
du méchanifme qu'ils ont pratiqué
dans le travail du marbre , leurs principes ,
& leur objet dans l'affociation de diverfes
matières dans un même ouvrage , & l'étendue
de leurs connoiffances dans l'art
de la fonderie. On termine cet Effai- par
le détail de quelques manoeuvres concernant
la fonte d'une figure.
Le catalogue des artistes les plus fameux
de l'Ecole françoiſe préfente des anecdotes
intéreffantes fur les Peintres , Sculpteurs &
Graveurs morts qui ont illuftré la nation
depuis le règne de François I. jufqu'à
ceiui de notre augufte Monarque. On a
JUILLET 1765 ΙΟΥ
joint aux artistes nés en France , ceux qui
s'y font fixés par goût , par intérêt , ou qui
y ont été long- temps attachés par la bienveillance
de nos Souverains.
Tel eft le contenu de l'ouvrage de
M. Dandré Bardon . On y a réuni les
maximes propres aux Ecoles étrangères ,
avec les principes généraux de l'Ecole françoife.
L'Auteur n'a hafardé cette combinaifon
que dans la vue d'aggrandir l'étendue
des préceptes & d'en faciliter l'application
. Sans s'ériger en légiflateur , & fans
donner fes maximes pour inconteſtables ,
il estime qu'elles peuvent être utiles à
ceux qui , attentifs à ne les prendre pas
trop à la lettre , & à ne pas trop s'en
écarter , en uferont avec les ménagemens
convenables à la raifon , à leur génie &
aux circonſtances des fujets.
Cet ouvrage intéreffe également les
artiftes , les gens de lettres & les gens du
monde. On peut le mettre au nombre des
livres les plus curieux fur la Peinture.
L'Auteur , dont la fagacité n'eft pas commune
, a examiné fon art de tous les côtés ,
& a faifi tout ce qui pouvoit le mener au
vrai. Propofitions clairement énoncées
exeniples qui fervent à les établir , inductions
bien tirées , éclairciffemens acceffoires
femés avec art , clarté merveilleufe ,
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
foit dans l'ordre des raiſonnemens , foit
dans la forme totale de l'ouvrage , voilà
en général le caractère de ce livre bien
écrit , & digne d'être placé dans un cabinet
de livres choifis.
ANNONCES DE LIVRES.
LE Philofophe Chrétien , ou lettre à un
jeune homme entrant dans le monde , fur
la vérité & la néceffité de la Religion .
Avec cette épigraphe :1
Hac meditare ; in his efto , 1 , Timot. 15 , noftra
omnis philofophia de porticu Salomonis eft.
Tert. de prefer. vII .
A Lyon , chez J. M. Beffiat , Libraire ,
rue Mercière ; & à Paris, chez Defaint , rue
Saint Jean de Beauvais ; avec approbation
& privilége du Roi ; 1765 : un vol . in- 8 °
de 480 pages ; petit format.
L'Auteur de ce livre a penfé qu'un vofume
d'une groffeur médiocre , où l'on
raffembleroit les preuves principales de
notre religion , pourroit être inftructif fans
effrayer la pareffe . En conféquence , il a
renfermé , dans quinze lettres feulement ,
les matières fuivantes : la néceffité de l'érude
de la religion , la loi naturelle , la
JUILLET 1765 105
néceffité de la révélation , fon exiſtence ,
les prophéties , l'abrobation de la loi Judaique
, la divinité de la Religion Chrétienne ,
les mystères , & c . & c. Nous ne doutons pas
que ce livre ne foit très - utile , & n'augmente
de plus en plus le refpect dû à la
religion fainte que nous profeffons ..
CALENDRIER des Réglemens , ou notice
des Edits , Déclarations , Lettres- parentes,
Ordonnances, Réglemens & Arrêts , tant du
Confeil que des Jurifdictions du Royaume
qui ont paru pendant l'année 1763 ; par
M. Vallat - la- Chapelle . A Paris , chez
Vallat la Chapelle , Libraire , au Palais ,
fur le perron de la Sainte Chapelle , au
Château de Champlâtreux ; 1765 : avec
approbation & privilége du Roi . Un vo-
Jume in 18 , de plus de 540 pages .
Il n'a été fait aucun réglement dans le
Royaume durant ces dernières années qui
ne fe trouve dans ce recueil , qui paroît
devoir être continué toutes les années . Ces
réglemens ont pour objet toutes fortes de
matières ; guerre , commerce , police , agriculture
, manufactures , &c. & c. tous les
états y trouveront des articles qui les concernent.
PHILIPIQUES de Démosthènes , & Cati-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
1
linaires de Cicéron, traduites par M. l'Abbé
d'Olivet , de l'Académie Françoife ; cinquiéme
édition , revue avec foin . A Paris ,
chez Barbou , rue & vis - à- vis de la grille
des Mathurins ; 1765 un volume in- 12 .
Ces excellentes traductions font fi connues
, & M. l'Abbé d'Olivet occupe un
rang fi diftingué dans la République des
lettres , qu'il fuffit d'annoncer cette nouvelle
édition.
FABLES de Phédre , avec des notes , des
éclairciffemens , & un petit Dictionnaire
à la fin à l'ufage des commençans ; par
M *** . Profeffeur au Collége de Louis
le Grand: nouvelle édition . A Paris , chez
J. Barbou , Libraire , rue & vis - à - vis de la
grille des Mathurins ; 1765 : avec approbation
& privilége du Roi ; un vol. in- rz.
On a partagé cet ouvrage en quatre parties
; la première contient le texte pur de
Phédre , avec des notes & des éclairciffemens.
Cette partie , féparée des autres ,
fervira fur-tout quand les maîtres feront
expliquer les enfans , & les obligeront à
rendre compte de leur préparation. Il n'y
aura pas à craindre qu'ils en impofent,
parce qu'ils n'auront pas fous les yeux
les autres parties où ils pourroient trouver
fur le champ de quoi fatisfaire aux quefJUILLET
1765 :
105
tions qu'on leur fait. La feconde partie
renferme l'arrangement des mots du texte
latin conformément au françois ; une traduction
littérale & interlinéaire , certains
mots latins qui font fous entendus , les
racines des mots au bas de chaque page ,
& des notes qui contiennent l'explication
des tours latins ; la troifiéme partie eſt un
Dictionnaire qui ne contient que les mots
du texte de Phedre. La quatriéme renferme
vingt régles de fintaxe les plus néceffaires.
Des perfonnes qui n'auroient aucune connoiffance
de la langue latine pourroient
en très-peu de temps , avec le fecours de
ce livre , fe mettre en état d'en favoir affez
pour expliquer les fables de Phédre.
HISTOIRE de la République de Venife ,
depuis fa fondation jufqu'à préfent ; par
M. l'Abbé L *** : tomes VI & VII. A
Paris , chez Duchefne , rue Saint Jacques .
au temple du goût ; 1764 : avec approbation
& privilége du Roi ; in- 12 .
On dit dans l'avertiffement que * des
occupations , dont le détail eft inutile au
public , ont interrompu cet ouvrage pendant
quelque temps , mais qu'on va le
reprendre fans interruption . Nous avons
rendu compte des volumes précédens à
mefure qu'ils ont paru , nous ferons con-
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
noître un jour ceux- ci de même ; & en
attendant , nous ofons affûrer nos Lecteurs
que ces deux derniers tomes font encore
mieux écrits & plus intéreffans que les
précédens.
COURS d'Hiftoire & de Géographie
univerfelle , & c.
En annonçant dans un de nos Mercures
précédens le profpectus de cette hiſtoire ,
nous avons omis de prévenir le Public ,
que dans quelque temps que l'on s'abonne
pour cet ouvrage , qui nous a paru jufqu'ici
plein d'ordre & de méthode , on
recevra tous les cahiers qui ont été diſtribués
le premier Avril, temps où l'on a commencé
a adreffer aux abonnés ce recuéil
périodique de leçons , dreffé fur un plan
neuf , par M. Luneau de Boisjermain . Les
cahiers que nous avons lus jufqu'ici intéreffent
beaucoup par les différens objets d'utilité
aux quels ils paroiffent tenir.Outre ceux
qui font partie de l'Hiftoire univerſelle ,
l'Auteur en a déja publié d'autres de fa
Géographie de tout l'univers. Il paroît
qu'à l'aide de ces deux ouvrages on pourra
connoître tous les faits qui appartiennent
à l'hiftoire politique & morale de tous les
peuples , & s'initier jufqu'à un certain
point dans toutes les parties de l'hiftoire
naturelle.
JUILLET 1755 . 107
TRAITE Historique des Plantes qui
croiffent dans la Lorraine & les trois Evêchés
, contenant leur defcription , leur
figure , leur nom , l'endroit où elles croiffent
, leur culture , leur analyſe & leurs
propriétés , tant pour la médecine que pour
les arts & métiers ; par Me P. J. Buchoz
Docteur en Médecine , Médecin ordinaire
du Roi de Pologne , aggrégé & Démonf
trateur en Botanique au Coliége Royal des
Médecins de Nancy , Membre des Académie
de Mayence , de Metz & de Rouen :
in 12 , tome quatre. Paris ; 1765 : chez
Durand neveu , rue Saint Jacques , à la
fageffe ; & à Nancy , chez Claude - Sigif
bert Lamort , Imprimeur , près les RR.PP.
Dominicains , no . 176.
Les curieux & les amateurs de l'hiftoire
naturelle voient avec plaifir la continuation
d'un ouvrage dont l'Auteur ne fauroit être
trop encouragé.
L'ESPRIT de la Coutume de Troyes ,
comparée à celle de Paris , avec la carte
géographique du territoire qu'elle régit.
Ouvrage utile. aux gens d'affaires , bourgeois
, praticiens de campagne , & à tous
chefs de famille , ainfi qu'aux jeunes gens
qui fe deftinent au Palais : volume in- 8°.
Tropes , 1765 ; chez la veuve le Febyra,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE
Imprimeur-Libraire , grand'rue , près Sainc
Urbain ; & à Paris , chez la veuve Amaulry,
Libraire , grand'falle du Palais , à l'Annonciation
FRANCION , Anti - whisk ou le jeu
François , avec la méthode pour le jouer :
in- 16. Londres , 1765 , & fe trouve à Paris ,
chez Mufier , fils , quai des Auguftins , au
coin de la rue Pavée , & chez Gogué ,
quai des Auguftins , au coin de la rue
Pavée.
EPÎTRE à l'Hymen ; lettre de Narwal
à Williams , fon ami ; Héloïfe à fon époux.
C'eft trois brochures très- bien imprimées ,
& dont la dernière eft de M. Gazon Dourxigné,
les autres, anonymes, annoncent du
fentiment & de la poéfie , & nous nous
promettons d'en rendre compte. Elles font
imprimées & fe vendent chez Sébaſtien
Jorry, rue & vis -à- vis la Comédie Françoife
, au grand Monarque & aux Cigognes
; 1765.
LETTRE de Biblis à Caunus , fon frère ,
précédée d'une lettre à l'Auteur ; par
M. Blin de Saintmore : in- 8 ° , 1765. Chez
le même Libraire . Cet ouvrage , auquel
nous avons déja rendu juſtice, eſt embelli
JUILLET 1765. 109
de tous les ornemens du burin & de la
Typographie ; & les talens des artiſtes font
dignes de ceux du Poëte .
MÉMOIRE en réponſe à la lettre anonyme
inférée dans l'Avant - Coureur, nº . 17 ,
au fujet de la Comédie des Légiflatrices
de M. Molière , adreffée à MM . D'A ***.
P *. R*. avec cette épigraphe :
Hos ego verficulos feci , tulit alter honores. i
Virgile.
Brochure in- 8 ° . Amfterdam , 1765 ; &
fe trouve à Paris , chez les Libraires qui
débitent les nouveautés.
EXAMEN du Systême de M. Dupont ,
fur la culture faite avec des chevaux &
celle faite avec des boeufs . Par le Bureau
d'Agriculture de Soiffons. Brochure in- 8 ° .
Soiffons , 1765 ; chez P. Courtois , Imprimeur
du Roi & de la Société , & fe trouve
à Paris , chez Gogué , Libraire , quai des
Auguftins .
Le Retour favorable , Comédie bourgeoife
, en un acte en profe. Par M. G*** .
Repréſentée fur le théâtre de M. le Duc
DE ***. pendant l'été de 1764. Prix 1 1.4 f.
A Paris , chez Fournier , Libraire , rue du
Hurepoix , proche le Pont Saint Michel.
410 MERCURE DE FRANCE.
On trouve dans cette petite pièce d'u
naturel & de l'intérêt.
LA Philofophie par amour , ou Lettres
de deux Amans paffionnés & vertueux :
in- 12. Paris , 1765 , 2 volumes.
L'HUMANITÉ , ou Hiftoire des infortu
nes du Chevalier de Dampierre , contenant
des anecdotes fecrettes & particulières
fur les dernières révolutions de Perfe :
in- 12 . Paris , 1765 , 2 volumes.
T
Ces deux ouvrages , où dans une lecture
rapide nous avons trouvé des moeurs , da,
ftyle & des fituations intéreffantes , fe vendent
chez Cailleau , Libraire , rue du Foin
Saint Jacques , vis- à- vis les Mathurins , à
Saint André.
HISTOIRE raifonnée des difcours de
M. T. Cicéron , avec des notes critiques ,
hiftoriques , & c. in- 12 . Paris , 1765 ; chez
Babuty fils , Libraire , quai des Auguf
tins , entre les rues Gît- le- cour & Pavée ,
& chez Humblot , rue Saint Jacques , entre
la rue du Plâtre & celle des Noyers.
Le Public a donné trop d'éloges à cet
ouvrage inféré en détail dans le Mercur
de l'année dernière , pour qu'il foit befoin
d'y rien ajourer.
JUILLET 1765. TII
L'ART de vérifier les dates des faits
hiftoriques , des cartes , des chroniques &
autres anciens monumens , depuis la naiffance
de Notre-Seigneur , par le moyen
d'une table chronologique , où l'on trouve
les olympiades , les années de JESUSCHRIST
, de l'Ere d'Espagne , des Eres
Eccléfiaftiques d'Alexandrie , d'Antioche
& de Conftantinople , de l'Ere des Séleucides
ou d'Alexandre , de l'Ere civile
d'Antioche , de l'Ere des Martyrs , de l'hégyre
; les indictions , le cycle pafcal , les
pâques de chaque année , les cycles folaire
& lunaire , &c. avec un calendrier perpétuel
; l'hiftoire abrégée des Conciles , des
Papes , des quatre Patriarches d'Orient ,
des Empereurs Romains , Grecs , François ,
Allemands , Turcs ; des Califes , des Rois
& des Sultans de Perfe , des Sultans de
Cogni , &c. des Rois de France , d'Eſpagne
, d'Angleterre , d'Ecoffe , de Lombardie
, de Sicile , de Jérufalem , de Hongrie ,
de Danemarck , de Pologne , de Suede ,
des Czars de Ruffie , des Grands- Maîtres
du Temple & de ceux de Malthe , des fix
Electeurs laiques de 1 Empire , des grands
Vaffaux de la Couronne de France , &c.
Ouvrage néceffaire à ceux qui veulent
avoir une connoiffance parfaite de l'hif
toire. Par des Religieux Bénédictins de la
112 MERCURE DE FRANCE.
Congrégation de Saint Maur. Vol. in-fol.
nouvelle édition propofée par foufcription .
-On ne commencera l'impreffion qu'au
mois de Janvier 1766 ; & dans cet intervalle
la voie fera ouverte aux foufcriptions
chez le fieur Defprez , moyennant la
fomme de 24 livres , dont on paiera d'avance
12 livres , & le furplus en recevant
le volume en feuilles.
L'ufage s'étant établi depuis quelque,
temps de placer à la tête des ouvrages la.
lifte des foufcripteurs , le Libraire s'y conformera
d'autant plus volontiers , dans l'occafion
préfente , qu'il femble fondé fur de
bonnes raifons. Pour cet effet on ne donnera
aucune foufcription fans avoir infcrit
fur un regiftre particulier le nom & la qualité
de l'acquéreur.
C L'on prévient le Public qu'il ne fera tiré
que peu d'exemplaires au-delà des foufcriptions
, & que ceux qui n'auront pas
fouferit , paieront pour chaque exemplaire
48 livres. C'est le prix où font portés aujourd'hui
les exemplaires de la première
édition , & que celle- ci , par fon étendue ,
furpaffera de plus d'un tiers. On doit s'attendre
qu'elle l'emportera de même , pour
le mérite de l'exécution typographique.
L'Imprimeur , connu pour être fidèle à fes
engagemens promet de n'épargner ni
JUILLET 1865. 113
-
foin , ni dépenfe pour lui donner toute la
perfection qui dépend de fon art . Il veillera
fur tout , avec la plus fcrupuleufe
attention , fur les épreuves , & employera ,
pour les corriger , des perfonnes intelligentes
& verfées dans ce difficile & important
exercice .
La préface fera connoître ceux à qui les
Auteurs auront des obligations réelles ; &
c'eft-là qu'ils fe réfervent à leur payer folemnellement
le tribut de reconnoiffance qui
leur fera dû. A l'égard de la manière de
faire parvenir les mémoires , on les prie
de les adreffer , port franc , à M. Defprez,
Imprimeur du Roi & du Clergé de France ,
rue Saint Jacques , au coin de la rue des
Noyers , ou au Bibliothécaire du Monaſtère
des Blancs - Manteaux à Paris .
114 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. le Chevalier DE MOUHY,
de l'Académie des Sciences & Belles-
Lettres de DIJON¸ à M. DE LAPlace,
auteur du Mercure.
JET
1.
'ÉTOIS dans la ferme confiance , Monfieur
, lorfque j'ai eu l'honneur de vous
écrire dans le courant du mois de Novembre
dernier que mon nouvel ouvrage
fur le Théâtre françois étoit en état de
paroître , & qu'il ne me reftoit plus qu'à
en corriger le ftyle ; mais je m'étois trop
flatté ; en le révoyant fans complaifance ,
j'ai trouvé qu'il étoit encore fufceptible
de van 10. Je n'avois point va re
cabinet de M. Favart ; je lui en ai demandé
l'entrée ; il me l'a accordée avec fa politeſſe
ordinaire. Les nouvelles recherches que
j'y ai faites m'occupent depuis fix mois
entiers , & je n'efpère pas de les avoir épuifées
avant la fin de cette année , tant la
collection de cette bibliothéque eft nombreufe.
Qu'importe le temps que met un
Auteur à compofer un livre , pourvu que
fon objet foit rempli. Jaloux comme je
le fuis de ne rien laiffer à defirer à cet
égard , j'ai préféré cet avantage à celui de
JUILLET 1765. 115
pu remplir un engagement que je n'aurois
tenir fans rifquer de le perdre : il ne m'auroit
pas été difficile de juftifier ce retard
par des motifs qui euffent moins intéreffés
mon amour-propre ; mais j'aurois manqué
à la vérité : il me femble qu'on la doit
toute entière à fon juge , & que tout
homme qui écrit a le Public pour le fien.
J'ai l'honneur , & c. & c.
A -Paris , le Juin 1765.
Le Chevalier DE MOUHY,
116 MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES - LETTRES.
ACADÉMIES.
EXTRAIT de laféance publique de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles - Lettres
de DIJON , tenue dans la falle de
l'Univerfité le 9 Décembre 1764.
M. Maret , Docteur en Médecine , Secrétaire
perpétuel , ouvrit la féance en annonçant
le fajet du prix que l'Académie
propofe pour l'année 1766.
Le defir de contribuer au bonheur des
peuples & à la gloire de l'Etat intimément
liés à la perfection de l'agriculture , décida
l'année derniere cette Compagnie à
choifir une queftion relative à cet art important
, pour le fujet du prix qu'elle diftribuera
au mois d'Août 1765.
C'eft encore l'ambition d'être utile à
l'Etat & à la Patric qui l'a engagée cette
année à faire le choix que fon Programe
JUILLET 1765 . 1765. 117
imprimé dans le Mercure & dans les autres
Ouvrages périodiques , a déja fait
connoître.
»
39
› " Les Fleuri , dit M. M , les Rolin , les
» Dalambert , les Lachalotais, & tous les
Sçavans en général qui ont écrit fur l'éducation
, fe font expliqués fur la néceffité
de plufieurs livres élémentaires.
Mais celui que l'Académie demande
» aujourd'hui , pour le prix de 1766 , eſt
» le plus important de tous ceux que ces
Philofophes ont defiré engager les lit-
» tératures par l'appât flatteur d'une couronne
, à porter leurs vues fur un traité
» de morale à l'ufage des Collèges ; &
c'eſt tourner l'émulation au profit réel
de la fociété , c'eſt ſe montrer animé du
» véritable efprit académique , de celui
qui peut feul rendre les Académies utiles
; & qui , j'ofe le dire , guide toujours
la Compagnie dont je fuis l'organe,
foit qu'elle interroge les fçavants étran-
» gers , foit qu'elle prenne elle - même la
plume. La lecture que je vais faire de
fon hiftoire littéraire qui vient de finir
, ajoute M. M. va prouver ce que
j'avance ».
"
. Une courte notice des ouvrages lus à
l'Académie pendant le courant de l'année
ferme cette hiftoire , & fert de preuve
118 MERCURE DE FRANCE.
à l'affertion du Secrétaire ; on y voit en
effet qu'il avoit pu dire :
33
2
« Les Académiciens fideles aux vues du
» célèbre Magiftrat qui les a raffemblés
empreffés de mériter les fuffrages de l'augufte
Prince qui les protège , ne fe font
" attachés dans les ouvrages que leur
goût pour la Littérature, pour la Phyfique
" & pour l'Hiftoire naturelle, leur a dictés ,
» ou dont leur application à l'étude de la
" Médecine leur a fait connoître la néceffité
; ne fe font attachés , dis je , qu'à
développer des vérités importantes , qu'à
préfenter des vues & des projets utiles
» & qu'à étendre la fphère des arts les plus
néceffaires ... » Si même la poéfie ſemble
moins favorable que la profe au développement
des vérités utiles , M. M. fit
remarquer qu'en chantant les merveilles
» du Créateur , en dictant aux hommes.
» des leçons , & en confacrant des événe-
» mens dignes d'être célébrés , qu'en ren-
» dant enfin la poéfie à fon premier objet
, les Académiciens avoient fçu l'employer
avec avantage pour la fociété.
35
»
و ر
"
cc
ןכ
Le grand nombre d'ouvrages dont il eſt
fait mention dans cette hiftoire , empêche
qu'on ne puifle entrer à ce fujet dans aucun
détail ; car le titre feul ne fuffifant
pas pour en faire prendre une jufte idée ,
JUILLET 1765. 119
il faudroit être néceffairement indifcret ou
injufte , en donnant trop d'étendue à l'extrait
de cette féance , ou bien en faifant
connoître par préférence les productions
de quelques uns d'entre les membres de
l'Académie.
"
On ajoutera feulement à ce qu'on vient
de dire, qu'en faifant mention de quelques
réflexions fur une petite ftatue & fur des
médailles trouvées dans des ruines , M.M.
a fait part au Public d'un événement qui
va faciliter aux Académiciens l'étude de
l'hiftoire ancienne. « Non content , a- t- il
dit , d'avoir rendu les fervices les plus
importants à l'Académie par fon zèle &
» par fon exemple , M. le Préfident de
Ruffey, Vice-Chancelier , vient de nous
» ouvrir , pour ainfi dire , le fanctuaire de
» l'antiquité par le don précieux qu'il nous
» a fait d'un médailler compofé d'environ
» feize cents médailles de grand , moyen
» & petit bronze ».
"
Monfieur Poncet de la Riviere , ancien
Evêque de Troyes , Chancellier de l'Académie
, lut enfuite un difcours , dans lequel
il prouva qu'il étoit à propos de louer
les hommes vivants.
L'abus que les hommes peuvent faire
des louanges qu'on leur donne pendant
leur vie , ne paroît point à M. l'Evêque
120 MERCURE DE FRANCE.
de Troyes capable de balancer les avantages.
qui doivent en réfulter; parce que la louange
étant le germe de l'émulation , & la feule
récompenfe que la vertu puiffe ambitionner
, il y auroit du danger & de l'injuftice
à la refufer à ceux qui la méritent .
"
"
ود
»
« La louange , dit M. de T. fait - elle
plus de bien qu'elle n'introduit de mal
dans la fociété des hommes ? C'eſt un
problême qui fe décideroit à leur avantage
, s'ils ne faifoient eux- mêmes tour-
» ner la louange à leur préjudice. Mais on
la cherche par vanité & fans titres ; on
» la donne par caprice & fans équité ; on
» la reçoit avec complaifance & fans mérite
; elle eft due à la vertu , & le vice
» s'en empare ; elle eft le prix des talens ,
» la rufe la regarde comme fon falaire ;
» l'eftime doit s'exprimer par elle , & la
» flatterie en fait fon langage ; il faudroit
ود
ود
qu'elle fût gratuite , l'ambition la change
» en commerce , l'intrigue l'avilit jufqu'à
» en faire un trafic , & l'intérêt la vend
jufqu'à en tirer un produit» .
وو
De- là fans doute , le refus que certains
mifantropes font aux hommes vivans de
la louange qui leur eft due . Mais en convenant
que le commun des hommes perd
fouvent en recevant des louanges les
» titres qui les en rendoient dignes ... &
«
que
JUILLET 1765. T2E
ور
» que le moment où l'on goûte les éloges
» ne touche ordinairement que de trop
près à celui où l'on perd les droits qu'on
» avoit fur eux . M. de Tr. fait voir «
que
» la louange donnée aux hommes qui en
abufent , & confidérée dans la liberté
» que cet abus donne aux penchans , eft
» la feule qu'on doive profcrire ; mais
ajoute-t-il :
و د
>>

و د
"
Que les qualités la méritent .... que
» la vérité la donne ... que la modeſtie
ne faffe que s'y prêter ... la louange
» loin d'être inutile ou dangereufe, devient
prefqu'également féconde & néceffaire.
Otez en effet le germe de l'émulation
» vous étouffez celui des talens il faut
» un attrait qui les appelle , un objet qui
» les invite , un feu qui les anime ; & ce
» feu s'éteint par la crainte de l'oubli ,
»
»
quant il n'eft pas allumé par l'efpoir de
» la célébrité. C'eft un jour intercepté dès
» fon aurore ; & la nuit dont il fort n'eft
féparée que par quelques heures de celle
>>
» où il rentre.
Auffi M. de Tr. fait- il remarquer qu'un
» ancien Auteur ( 1 ) qui connoiffoit les
» hommes , & qui avoit étudié les refforts
dont l'action eft la plus puiffante
» fur le coeur humain , borne le pouvoir
( 1 ) Tacite.
Vol. II. F
122 MERCURE DE FRANCE .
» de la critiqne à empêcher le mal ; mais
qu'il n'accorde qu'à la louange le droit
» de produire le bien ».
20
32
Cette vérité reçoit un nouvel éclat , &
acquiert de nouvelles force fous la plume
de M. de Tr. & c'eft dans les faftes de l'hif
roire que ce célèbre Prélat puife les preuves
par lefquelles il développe les effets
de la louange fur les hommes vivans.
Si Athènes & Rome parvinrent au degré
de gloire , qui même encore nous infpire
une efpece de refpect pour ces villes
fameufes ; c'eft qu'on y éleva des ftatues
aux artiftes & aux littératures , ainfi qu'aux
guerriers ; c'eft qu'on accorda , fur - tour à
ceux- ci , les honneurs du triomphe , &
qu'on donna à tous « des furnoms glorieux
qui , tranfmis à la poſtérité , éternifoient
» dans les familles des hommes illuftres
» le defir de marcher fur leurs traces , &
» rendoient comme héréditaire le goût de
l'héroïfme».
33
و د
و د
و د
Diftinctions d'autant plus puiffantes
pour développer les talens & exciter à la
vertu , que ces peuples ne les accordoient
qu'à la fupériorité du mérite. Diftinctions
d'autant plus juftes « que la louange eft
la feule récompenfe qui puiffe être defirée
par la vertu , & qu'une belle action
n'augmente pas de valeur par la mort
» de celui qui l'a faire »,
3)
"
ود
JUILLET 1765 . 123
Une énumération rapide des différens
objets des defirs des hommes , juftifie la
premiere de ces affertions , & M. de Ir.
fait fentir la vérité de la feconde en demandant
:
و د

Que font donc ces éloges que l'on
» donne aux hommes célèbres après leur
» mort? finon une continuation de l'eftime
» dont on les honoroit pendant leur vie .
» Les lauriers qu'on jette fur le tombeau
» des Guerriers , ne font- ils donc pas
» ceux que leurs mains moiffonnerent danst
» les combats , & dont leur tête furent cou-
» ronnées par la victoire ? Les fleurs qui
» entouroient les urnes où l'on confervoit
» la cendre des hommes que leurs talens
» avoient diftingués , n'étoient- elles pas
choifies parmi celles qu'ils avoient fait
» éclore dans la région des arts , que leur
génie avoit parcourue ?
Si la crainte de l'abus des louanges peut
encore s'oppofer à la conviction que ces
détails aufli forts qu'élégants devroient
opérer , M. de Tr. achève de la diffiper
en caractériſant la louange qu'on peutdonner
aux hommes vivants .
32
Celle , dit- il , qui n'a que le mérite
» pour objet , refte toujours dans le degré
de proportion que la vérité preferit.
» Aufh modefte que la vertu elle- même
¦
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
» elle ne fe montre qu'avec précaution
» craint de s'avilir en fe communiquant ,
» veut plus être foupçonnée qu'apperçue ;
répand de l'éclat , mais le fuit ; fait con-
» noître le mérite qui fe cache , & s'enveloppe
à fon tour pour n'être pas re-
"
و ر
» connue.
ور
و ر
..
» Avec cette précaution , ajoute le Prélat
, la louange peut être un hommage
» rendu aux hommes vivans comme un
» tribut payé à la memoire des morts .
» Celle que reçoit un homme vertueux
pendant fa vie , eft celle qu'on lui don-
» nera quand il aura ceffé de vivre . . . .
» Il fait , pour ainfi dire , parler l'effai
» de fon immortalité ». Pour fermer la
bouche aux envieux que la gloire de leur
contemporain offufque , aux mifantropes
qui ne voient que des défauts à cenfurer
M. de Tr. devoit leur montrer des hom-.
mes dignes d'être loués pendant leur vie ;
& c'eft ce qu'il a fait avec fuccès , en les
forçant à reconnoître « dans tous les états,
» des mérites qui feront ceux de tous les
âges ....mérites de l'efprit & du coeur, des
» talens & des qualités, des fentimens dont
» l'humanité s'honnore , & des vertus par
lefquelles elle eft véritablement honorée;
» mérites indépendans des conditions
» mais plus éclatans dans celles où le
"
>
JUILLET 1765 125
» luftre qu'ils empruntent de leur fond ,
» eft augmenté par celui qu'ils reçoivent
» de leurs places.
ود
ود
ود
ور
C'eft à la fuite de cette énumération des
différens mérites , que M. de Tr. place un
éloge auffi vrai qu'ingénieux de notre augufte
Monarque , & de la Famille Roiale ...
A la Cour d'un Roi bien- aimé & digne
» de l'être , dit l'Orateur ; mérites
qui ne
» doivent rien à leur rang , parce qu'ils lui
» font fupérieurs : ils ont pour eux la voix
» de la multitude , & dès-lors celle de la
» vérité. On les loue où ils ne font pas ,
» c'eſt les louer comme s'ils n'étoient plus.
» l'intervalle qui les fépare des autres hom-
» mes , vaut la diftance que les années met-
» tent entre les fiécles. Mérites ..... qui
» nés avec des qualités qu'on honoreroit
» dans les conditions inférieures , au faîte
» de la gloire même , ignorent qu'ils les
» ont , mettent leur vraie grandeur , non
» pas à être élevés au deffus des autres
» hommes , mais à s'en rapprocher : & les
» images de Dieu, par les prérogatives qui
» commandent le refpect , le font encore
plus par les perfections qui intéreffent
» la reconnoiffance . Mérites formés par
l'affemblage de tous ceux qu'on admire
» & qu'on aime , cultivés par l'étude des
» arts , enrichis du tribut des fciences
"
و د
"
>>
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
» vertueux avec dignité , bienfaifans par
caractère , qui fans oublier qu'ils font
»Princes , penfent plus volontiers qu'ils
» font hommes , & fous ce titre qui fem-
» ble les fouftraire au refpect qu'ils crai-
» gnent , n'en deviennent que plus refpec-
» tables.
و د
30
» Il eft , ajoute M. de Tr. en parlant
de M. le Prince de Condé , notre illuftre
Protecteur ; il eft des mérites placés dans
» un rang inférieur de quelques degrés à
» ceux- ci , mais rapprochés d'eux par une
» reffemblance dont la nature elle- même
» a formé les traits. Mérites fortis du fang
des Rois , dignes de les repréfenter , fûrs ,
» comme eux , de règner fur les coeurs ,
» & au défaut des droits qui n'appartien-
» nent qu'au trône , revêtus de tous ceux
» que donne la puiffance exercée par la
» bonté. Mérites déja ornés de toute la
gloire de leur nom , dont les premiers
pas ont atteint la victoire , qui ont fait
» en même temps l'effai des triomphes &
des combats , & dans qui l'aurore de
» l'homme a été le jour du héros. Mérites
» admirés de ceux qui les redoutent , révér
rés de ceux qui les approchent , aimés
de ceux qui leur obéiffent , que l'Europe
craint d'avoir pour ennemis , que la
» France envifage comme fes foutiens ,
"
ود
ود
"
39
JUILLET 1765. 127
que les peuples chériffent comme leur
» défenfeurs »,
Après avoir appuyé fon opinion par des
preuves auffi triomphantes , M. de Tr. pous
voit-il ne pas conclure ainfi fon difcours ?
" Ne refufons donc point aux hommes
» vivans les éloges qui leur font dûs ,
» mettons-y la réferve que la décence &
» la modeftie demandent ; l'abus ne peut
» en être que dans les hommes médiocres ;
» les talens fupérieurs peuvent recevoir la
louange fans danger , & on ne peut les
» en priver fans injuftice ».
La féance fut terminée par M. Chardenon
, Docteur en Médecine , qui , fous
le titre d'effai , lut une differtation fur la
caufe de l'augmentation du poids des fubftances
métalliques calcinées ; phénomène
fi fingulier , qu'on feroit tenté de fufpecter
le témoignage des fens , & de douter
de la fidélité des obfervations qui nous
l'ont fait appercevoir.
Сс
Si , pour avoir la folution du problême
que ce phénomène préfente , dit M. C.
» nous recourons aux phyficiens , nous les
» trouverons partagés : les uns nous affû-
» reront que le feu prend corps dans les
» chaux , s'y fixe , & réaliſe par lui-même
l'augmentation de poids qu'on y remar-
» que ; les autres diront que le feu déter-
23
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
» mine des corpufcules étrangers à fe pré-
» cipiter dans les fubftances expofées à la
» calcination , & par ce moyen en aug-
» mente la pefanteur ».
Telle fut l'idée qu'eut M. Duclos , dès
le moment où l'on fit attention à ce phénomène
, & , qu'à quelque chofe près , le
P. Berault ( 1 ) a adoptée & développée
dans un Mémoire que l'Académie de Bordeaux
couronna en 1747 ; « mais fi l'une
» & l'autre de ces hypothèſes n'offrent rien
» de folide , fi elles ne paroiffent pas ren-
» dre raifon des différentes particularités
» du phénomène , on eft en droit de les
» écarter & de propofer de nouvelles idées
» fur les caufes qui les produifent » .
Faire fentir la foibleffe des fyftêmes
employés à expliquer cette augmentation
de péfanteur , & hafarder à ce fujet quelques
conjectures ; tel eft l'objet de M. C.
dans ce Mémoire , & il commence par
porter fa critique fur les deux hypothèſes
qui partagent les phyficiens.
On fuppofe dans la première , « que
» lors de la calcination le feu s'accumule
» dans les chaux , & augmente leur péfan-
» teur par fa préfence ».
Mais M. C. fait voir que l'expérience
( 2 ) Ancien Profeffeur de Mathématiques à
Lyon.
JUILLET 1765. 129
و د
prononce bien décifivement contre cette
fuppofition , puifqu'en l'admettant il faudroit
qu'un morceau de fer rougiau blanc,
» qui contient alors plus de feu què dans
» tout autre temps , fut auffi beaucoup plus
péfant que dans tout autre état , tandis
» que les expériences de Bohérave ont
» démontré que l'on n'y trouve à cet égard
» aucune différence ».
"
Celles de M. de Voltaire préfentent
encore des conféquences bien moins favorables
à ce fyſtême . « Cent livres de fonte
» en fufion lui ont paru conftamment pé-
» fer moins dans cet état que lorfqu'elles
» furent refroidies ».
M. Cattaque avec un peu plus d'appareil
le fentiment du P. Berault , parce que
le fuffrage d'une célèbre Académie le rend
pour ainfi dire plus refpectable.
" La chaleur du feu , foit folaire , foit
» terreftre , que l'on emploie dans les cal-
» cinations , diffipe d'abord , felon ce Phy-
ور
ود
و ر
"
ficien , les vapeurs dont l'air environnant
» eft imbibé. Cet air , déchargé des parties
aqueufes , eft d'ailleurs très - raréfié , n'a
plus la force de foutenir dans fes pores
» les parties étrangères qui y étoient flot-
» tantes ; de forte que ces petites maffes ,
» abandonnées à elles - mêmes , tombent
» précipitamment fur le corps contre lequel
F v
130 MERCURE DE FRACNE.
">
le feu agit, & viennent en augmenter le
» poids ».
Cette hypothèſe eft ingénieufe , M. C.
en convient ; mais en l'admettant , com→
ment réfoudre une foule d'objections qui
fe préfentent naturellement ? Il ſe borne à
en faire ici quatre , « qui également décifives
, tirent encore de leur réunion un
furcroit de crédit & de force .
ود
99
ود
cr
» Pourquoi , demande cet Académicien ,
n'obferve-t-on pas le même phénomène
» toutes les fois que l'on expofe des fubf-
» tances fixes à l'action du feu ?
ور
Cette augmentation devroit elle avoir
» lieu quand les métaux font calcinés dans
» le vuide ? ou du moins ne devroit-elle
» pas être fenfiblement moindre qu'après
» la calcination faite à l'air libre ?
ود
» Le poids des fubftances calcinables ne
devroit-il pas être auffi d'autant plus aug-
» menté que ces fubftances exigeroient plus
» de chaleur & de temps pour être réduites
» en chaux.
"
»
Enfin , ajoute M. C. , la réduction des
» métaux qui les ramène au même degré
» de péfanteur où ils étoient avant la calci-
» nation , ne pouvant fe faire qu'à l'aide
» du feu , il et évident que , dans le fyf-
» tême du P. Berault , on doit fuppofer
» que le feu chaffe alors les corpufcules
JUILLET 1765. 131
33
qu'il avoit raffemblés dans le temps de
» la calcination , & attribuer à la même
» caufe & dans les mêmes circonftances
» deux effets diamétralement oppofés »
و د
و د
En revenant fur chacune de ces objections
, M. C. fait remarquer combien l'expérience
leur donne de force , & il en
conclut que l'augmentation du poids des
chaux métalliques eft encore un phénomène
dont la caufe n'eſt pas connue .
Si dans la recherche de cette caufe le
P. Berault n'a donc pas été plus heureux
que les autres Phyficiens qui l'ont précédé ,
c'eft peut-être parce qu'il croyoit avec eux
« que la péfanteur abfolue d'un corps ne
""
pouvoit s'accroître que par l'addition de'
» nouvelles parties , & que comme eux il
» ne s'eft attaché qu'à découvrir quelles
» étoient ces parties & comment elles fe
joignoient aux fubftances expofées à la
» calcination. Peut-être eût- il mieux réuffi ,
fi portant fes vues fur la diminution du
" poids des chaux après leur réduction en
métal , il eût cherché à en démêler la
,, caufe " .
39
"
C'eft le parti que M. C. a pris , perfuadé
que rendre raifon de ce phénomène , c'eſt
expliquer l'augmentation du poids que les
métaux acquièrent par leur calcination .
Pourquoi les fubftances métalliques font-
F vj
132 MERCURE
DE FRANCE.
elles moins péfantes après leur réduction
en métal que dans l'état de chaux ? Tel
eft le problême que l'Auteur cherche à réfoudre
dans la feconde partie , mais avec
la circonfpection d'un philofophe ; qui fait
qu'il eft plus facile de reconnoître une
» erreur que de découvrir une vérité „ .
»
La réduction des métaux s'opère par
l'addition du phlogistique ; cette fubftance
n'eft autre chofe que le feu lui- même
puifque la diminution de péfanteur de la
fubftance métallique eft l'effet de cette
nouvelle combinaifon du feu avec les
parties
terreftres du métal . On eſt donc en
droit d'en conclure que « c'eſt à la préſence
du feu que l'on doit attribuer la dimi-
» nution qu'on obferve » : & , s'il eft furprenant
qu'une addition de partie rende
un tout moins péfant , M. C. croit que la
furprife doit ceffer « dès qu'on fait attention
à la nature des parties ajoutées :
elles font en effet prodigieufement moins
péfantes que l'air ; elles tendent toujours
» à s'élever , & même avec une force fi
grande , qu'on peut facilement fuppofer
qu'elles jouiffent de cette efpèce de
» force centrifuge , lors même qu'elles font
emprifonnées dans les différentes fubf-
» tances corporelles ; d'où il fuit que le
feu rend probablement les métaux plus
"
و د
23
30
»

JUILLET 1765. 133
ود
légers après leur réduction , en donnant ,
» pour ainfi dire , des aîles aux molécules
» terreftres qui entrent dans leur compofition
و د
ود
93.
Mais cette idée feroit plus que vraifemblable
« fi les métaux étoient d'autant plus
légers après leur réduction , que l'on
» auroit employé une plus grande quan-
» tité de phlogistique pour l'opérer ; & les
expériences que M. C. a tentées , fans
» être abfolument décifives , lui ont paru
» fortifier affez fes conjectures à ce fujet
» pour defirer que quelque Phyficien , placé
» dans des circonftances plus favorables à
» un travail en grand , voulût fuivre fes
» vues , & chercher à découvrir fi le rap-
» port.qu'il foupçonne entre la quantité
» du phlogistique & la diminution de pé-
» fanteur exifte réellement. Il fouhaiteroit
» encore que les mêmes Phyficiens exa-
» minaffent , fi dans la déflagradation des
» métaux avec le nitre , l'augmentation du
poids de la chaux qui en réfulte eft en
» raifon de la quantité du nitre néceffaire
» pour priver ces métaux de tout phlogiſtique
». Car alors il ne feroit pas douteux que
la préfence du feu ne contribuât à rendre les
métaux plus légers , de même que fon abfence
à augmenter leur péfanteur ; on dit
contribuât , parce que M. C. penfe qu'on
و د
134 MERCURE DE FRANCE .
ود
»
doit , non - feulement attribuer ce phénomène
à la volatilité des particules ignées ,
mais encore à la force attractive de la terre
qu'il regarde comme la caufe générale de
la péfanteur , & qui agit d'autant plus fenfiblement
fur les corps , qu'ils font plus
dépouillés de leur phlogiftique. « Pott a
» obfervé que la fimple privation du phlogiftique
, qui dans le phoſphore fe diffipe
très-promptement à l'air libre , en aug-
» mente fenfiblement le poids. Si l'aiman
» n'attire plus le fer quand ce métal en eft
» dépouillé , ne pourroit- on pas dire que
c'eft qu'alors l'attraction de la terre agit
plus puiffamment fur cette fubftance que
» celle de l'aiman , & conféquemment
qu'elle a plus de prife fur les terres
» métalliques qui font dénuées de phlogif-
» tique , que fur celles qui en font
en font pour-
» vues ? Enfin , que c'eft probablement à
» la préfence du feu qu'on doit attribuer
» la moindre péfanteur des métaux après
» leur réduction , & le furcroît de poids.
» que les fubftances calcinables acquièrent
par la calcination à la perte de leur phlogiftique?
». Au refte , il ne faut pas perdre
de vue que M. C. ne prétend pas avoir
pénétré le fens de l'énigme qu'il a tâché
de dévoiler , & qu'il s'eft feulement pro-.
pofé de préfenter à ce fujet quelques
nouvelles idées » .
ود
و د
30
و د
JUILLET 1765. 135
SÉANCE de la Société Littéraire d'ARRAS,
LA Société tint le 30 Mars 1765 fon
affemblée publique ordinaire , dont M. le
Marquis de la Fertée, Directeur, fit l'ouver
ture par un difcours fur l'hiftoire . M.de Fof
feux , Ecuyer du Roi , Chancelier de cette
Société , lut des réflexions fur le malheur.
M. de Béthune , Marquis d'Hefdignaul ,
nouvel affocié , fit fon remercîment , auquel
répondit le Directeur. M. l'Abbé de
Gafton , Chanoine de la Cathédrale , récita
un poëme de deux cens trente vers alexandrins
, intitulé le Point du jour ( 1 ) , &
M. Denis , le jeune , Avocat , fit la lecture
d'un Mémoire fur la vie de Sénéque.
M. l'Abbé de Lys , Bénéficier de la
Cathédrale , donna une differtation fur le
feigle ergoté . Après avoir décrit les fignes
qui le caractérifent , il expofa diverfes
conjectures fur les caufes de l'ergot , &
parla des effets de cette maladie du feigle ,
à laquelle on attribue une des plus funeftes
maladies de l'homme , connue des Méde
cins & des Naturaliftes fous le nom de
(1) Il a été depuis imprimé à Arras chez le
Sablonnière.
136 MERCURE DE FRANCE.
gangrenne feche . Ceux qui en font vivement
attaqués perdent les mains ou les
pieds , les bras mêmes & les jambes , fans
hémorragie & prefque fans douleur. On
a vu de ces infortunés à qui il ne reftoit
que le tronc , & qui ont ainfi vécu plufieurs
jours.
Cette terrible maladie étant regardée
comme produite par le pain où il entre
une certaine quantité de feigle ergoté ,
M. de Lys , au défaut de fecrets pour prévenir
l'ergot , dont les caufes ne font point
affez connues , indiqua différens moyens
pour ſe garantir des maux qui en réfſultent .
L'un de ces moyens feroit de paffer exactement
le bled méteil dans un crible cylindrique
, divifé en trois parties , où les fils
de fer fuffent inégalement efpacés , de
manière que les grains de feigle ergotés ,
qui font ordinairement fort gros , ne puffent
entrer dans les parties deftinées aux
bons grains par-là on les en fépareroit
du moins pour la plûpart , car il s'en trouve
dont la groffeur n'excéde pas celle des bons
grains , quoiqu'il les furpaffent toujours en
longueur.
Mais le moyen le plus efficace eft de
n'employer le bled mêlé de beaucoup de
feigle ergoté que plufieurs mois après la
récolte , & après qu'il a fué. Tous les AuJUILLET
1765. 137
teurs conviennent que l'ufage n'en eft point
alors dangereux.
M. l'Abbé de Lys propofa enfuite quelques
vues pour empêcher que le peuple de
la campagne ne confomme des grains trop
récemment moiffonnés ( 1 ) .
( 2 ) La maladie dont on vient de parler a beaucoup
règné en Artois depuis le mois d'Août
1764 , & c'est ce qui a donné lieu à la differtation
de M. l'Abbé de Lys. Meffieurs les Députés généraux
& ordinaires des Etats , informés des ravages
que faifoit cette maladie , fur- tout dans plufieurs
villages fitués entre Arras & Douay , y envoyerent
aufli- tôt Mrs de Larfé & Taranget , Médecins , dont
les foins parvinrent à arrêter les progrès d'un fléau
fi funefte , qu'ils imputèrent au pain fait de feigle
ergoté & de bled trop nouveau dont les malades
s'étoient nourris . Au mois de Janvier dernier ils
remirent aux Etats un Mémoire , contenant une
exacte deſcription de la maladie , avec les moyens
de la traiter dans les différens périodes . M M. les
Députés ont fait diftribuer dans toutes les Paroiffes
de la Province des imprimés de ce Mémoire, Ils
fe font d'ailleurs emprelles de fournir aux pauvres
malades des ſecours abondans en tout genre ; &
pour témoigner leur fatisfaction aux Médecins
qui avoient fecondé leur zèle , ils ont adreffé à
chacun d'eux une lettre Aatteufe & honorable ,
avec une des médailles que les Etats firent frapper
à la naiffance de Monjeigneur le Comte d'Artois
138 MERCURE DE FRANCE .
MÉDECINE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur un
fait intéreffant relativement à l'INOCU
LATION.
LEhazard , Monfieur , vient de me procurer
la connoiffance d'un fait que je crois
très-propre à reconcilier les Anti inoculateurs
avec les Inoculateurs ; ce fait eft au
moins très-intéreffant pour le Public : c'eſt
ce qui m'a déterminé à vous prier de vouloir
bien lui en faire part.
Le fieur Hachette de Romainville , dit
du Croizy, Maître en Chirurgie, & Chirurgien
ordinaire de M. le Comte d'Albon ,
Prince d'Yvetot , avoit fix enfans tous attaqués
de la petite vérole. Malgré les précautions
, la petite verole fe déclara avec
beaucoup de caractères de malignité dans
les deux premiers qui en furent attaqués ;
l'un âgé de cinq ans étoit déja expiré , l'autte
âgé de quatre ans étoit fur le point
d'expirer. Sans connoiffance , fans fentiment
& prefque fans mouvement, ce n'étoit
qu'avec beaucoup d'attention qu'on
croioit appercevoir encore en lui quelques
fignes de vie.
JUILLET 1765. 139
.
Le Sieur du Croizy, homme auffi eftimable
par fes connoiffances dans fon art
que par fa tendreffe éclairée pour fes enfans
, au défefpoir d'être expofé à fe les
voir enlever tous dans le même temps par
une maladie qui fe déclaroit avec des
fymptômes fi terribles , défefpérant de
rien obtenir des traitemens ordinaires ,
n'eut plus recours qu'à fon génie. Ayant
remarqué que les boutons avoient fur-tout
pouffé à la tête , fur la poitrine , en général
fur les parties antérieures du corps &
fur les extrêmités , mais prefque point fur
les parties postérieures ; il crut que ce feroit
affoiblir l'effet de cette maladie , que
d'en partager l'humeur; pour cela il fit avec
un fcapel plufieurs incifions fur les deux
épaules de l'enfant ; puis il enleva avec
un inftrument le plus gros grain qui étoit
placé à la foffe des clavicules , il le fépara
en deux , & en appliqua chaque partie fur
les incifions qu'il venoit de faire , ayant
foin que le virus contenu dans ces puftules
pénétrât dans ces incifions , puis il fe contenta
d'appliquer un linge par deffus , &
laiffa cet enfant couché fur le ventre .
En huit heures de temps , le gonflement
de la tête, de l'eftomach, &c . diminua confidérablement:
l'enfant reprit connoiffance,
les puftules blanchirent , & au bout de
140 MERCURE DE FRANCE.
vingt-quatre heures il fe forma une fuppuration
confidérable fur les deux épaules.
Cette fuppuration leva tous les accidens
de manière que deux jours après l'enfant
fut abfolument hors de danger ; mais les
deux épaules demeurèrent très- douloureufes
: l'enfant fut obligé de fe tenir pendant
quinze jours couché fur le ventre.
Il furvint après la fuppuration une eſpèce
d'éréfipelle que l'on tâcha de guérir avec
une eau rafraîchiffante compofée d'eau de
chaux & de fel ammoniac ; on appliqua
enfuite l'emplâtre de Bayeul en quinze
jours il fut radicalement guéri . Il lui refte
feulement fur les épaules les marques des
inciſions , mais peu apparentes ; & ce qu'il
ya de fingulier, c'eft que, quoiqu'il ait eu au
vifage un nombre prodigieux de boutons,
comme nous l'avons dit , il ne lui en reſte
cependant aucunes marques. Cet enfant
âgé aujourd'hui de douze ans , n'a éprouvé
depuis ce temps aucune maladie.
La maladie ne s'étant point déclarée avec
autant de malignité dans les autres enfans ,
le fieur Hachette n'a point cru devoir leur
faire la même opération. Il n'a point eu
même d'occafions de la faire ailleurs .
Je ne me permettrai aucune réflexion
fur ce fait que je viens de détailler avec.
toute l'exactitude dont je fuis capable ;
JUILLET 1765. 141
peut-être n'est- il pas nouveau que l'on ait
inoculé des perfonnes déja attaquées de la
petite vérole pour en éloigner le danger :
mais il eft au moins certain que le Public
a regardé jufqu'à préfent l'inoculation fimplement
comme un préfervatif, & non
pas comme un remède contre la petite
vérole. Le fait que je viens de rapporter
prouve que fi l'inoculation a l'avantage de
préferver de cette terrible maladie , elle a
encore celui de la guerir lorfqu'on ne s'en
eft pas fervi pour la prévenir. Il eft donc
très- intéreffant pour le Public , qu'il en
foit inftruit.
J'ai l'honneur d'être ,
A Yvetot , le 22 Mai 1765.
JAMARD , Prieur de Roquefort ,
C. de l'Académie de Rouen.
142 MERCURE DE FRANCE.
LISTE abrégée de quelques faits -pratique
fur le traitement de la goutte , par la
ptifane balfamique de M. DE MONger-`
BET .
>
M. le Duc de Laval de Montmorency
avoit un accès de goutte au pied ; il a été
calmé le fecond jour , & il eft allé à Verfailles
le quatriéme. M. de Janfen , rue
du Bacq , ufe de la ptifane balfamique de
temps en temps depuis près de deux ans ,
& au moindre mouvement de l'humeur
ce qui lui fait au mieux. M. Duval de
Lépinoy , Secrétaire du Roi , rue d'Antin
feptuagénaire , ufe dudit reméde depuis
deux ans & en différens temps ; il étoit
on ne peut plus long - temps & plus
cruellement tourmente de la goutte : à
préfent fes accès font bien plus doux ,
plus rares & plus courts. M. Boileau de
S. Paux , Chevalier de Saint Louis , &
Major - Général au fervice du Roi de
Pologne , place du Palais , étoit réguliérement
attaqué trois fois par an d'accès
de goutte auffi longs que violens ; il uſe
de la ptifanne balfamique depuis deux
ans ; il jouit d'une fanté parfaite , & fẹ
JUILLET 1765. 143
trouve fans accès depuis quatorze mois.M.
le Chevalier de Bauvais , chez M. le Prédent
de Mélé , rue du Sentier, eut en Mars
1764 un violent accès de goutte aux genoux
& à la main ; calmé en trente - fix
heures par la ptifanne balfamique , il marcha
en trois jours , & l'ufage qu'il en con
tinue le met au mieux . M. le Comte de
Fénelon , Hôtel Notre Dame , rue du Colombier
, près la grille de l'Abbaye , fait un
ufage alternatif du reméde depuis deux
ans pour la dont il fe trouve pargoutte
,
faitement. M. le Chevalier de Fumad ,
Capitaine d'Invalides à l'Hôtel ; accès de
goutte au genou en 1763 , & l'humeur
dans la veffie , ne pouvant uriner ; calmé
, adouci & urinant le même jour. Le
R. P. Gardien des Capucins de Meudon ,
à Saint Honoré à Paris ; accès de goutte
au genou en 1763 , calmé & rétabli en
peu de jours par la ptifanne balfamique.
M. de Berthecourt , Gentilhomme , chez
M. le Cardinal de Gefyre , étant à Bauvais
; ayant une humeur de goutte à la poitrine,
avec des douleurs très- vives & étouffement
, calmé & rétabli par deux feuls
gobelets de la ptifanne balfamique . M.
Hallaire , chez Madame ſa mère , négo
ciante , rue faint Denis , vis - à - vis celle
de la Ferronnerie ; accès de goutte très,
144 MERCURE DE FRANCE.
vif au pied ; calmé la même nuit par
ledit reméde : il eft forti le fecond jour.
M. Thibault, intéreffé dans les Affaires du
Roi , rue de Condé ; rétabli en peu de
jours d'une humeur de goutte qui fe portoit
à la tête : ledit reméde lui rend le
calme au moindre mouvement de l'humeur.
M. l'Abbé Duforger , Aumônier de
M. le Prince de Bouillon , accès de goutte
aux pieds ; calmé & rétabli en peu de
jours par la prifanne balfamique. M. Fontaine
, Maître d'Hôtel chez M. le Marquis
de Marigny ; goutte très - enflammée aux
deux pieds , calmée la même nuit , & a
marché le troifiéme jour. M. le Marquis
de Saint - Brice , Capitaine dans Conty ,
cavalerie , à Rennes en Bretagne , retenu
dès long-temps dans fon lit par la goutte
,
rétabli par la ptifanne balfamique ; il eft
fans accès depuis un an. M M. de Mons
& du Pleffis , Capitaines dans Penthiévre ,
infanterie , font dans le même cas pour
leur goutte que M. le Marquis de Saint-
Brice. M. Gofnin d'Angrian , Prevôt à
Avefnes en Hainaut , & plus que feptuagénaire
, dans l'état le plus affreux de la
goutte , ne pouvant uriner qu'au moyen
de la fonde que l'on employoit depuis un
mois , fes urines étant comme du pus ;
urinant librement & abondamment par
l'ufage
JUILLET 1765. 145
l'ufage de la ptifanne balfamique , & fon
état changé, n'ayant eu cet hiver qu'un léger
accès de goutte. M. de Colerus , ancien
Colonel réformé au Régiment Royal Suć
dois , au Gouvernement à Metz , âgé de
près de quatre-vingt ans , & la goutte dans
toutes les articulations , eft dans un état
bien plus doux , plus tranquille , &c. depuis
deux ans qu'il ufe de la ptifanne balfamique.
Les autres faits font trop nombreux ;
quyeen a quelques-uns fort intéreffans dans
mon ouvrage. Je dois obferver que la
ptifanne balfamique n'a produit aucun effet
fenfible dans les accès de quelques- uns , qui
l'ayant continué , s'en trouvent au mieux
ou font fans accès depuis long- temps ;
font M. le Chevalier de Saint - Paux
M. Duval de l'Epinoy , &c. M. Lambert ,
Imprimeur au Collège de Bourgogne
vis-à- vis les Cordeliers , ayant un très vif
accès de goutte à la main droite , calmé
le lendemain , & il a pu écrire le troifiéme
jour ce fait eft du 25 du mois de Mars
1765 , &c.
J'affirme le préfent extrait véritable.
Vol. II.
tels
C. DE MONGERBET , Médecin
ordinaire des Bâtimens du Roi.
G
,
146 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS UTILES.
PHARMACIE.
DISCOURS ou Hiftoire abrégée de l'antimoine
, & particulièrement de fa préparation
; par M. JACQUET , ci - devant
Chirurgien de S. A. S. le Prince
LOUIS DE WIRTEMBERG. A Paris ;
1765 : avec approbation &permiſſion. De
l'Imprimerie de SÉBASTIEN JORRY,
rue & vis-à- vis la Comédie Françoife.
Τουτ OUT ce qui intéreffe la fanté , ne
peut être traité avec une trop fcrupuleuſe
attention. Il y a long- temps que l'on connoît
les propriétés & les bons effets du
Mercure dans les maladies vénériennes ;
mais jufqu'à ce jour , on n'a que prévu les
inconvéniens qui réfultent quelquefois de
JUILLET 1765. 147
fon adminiſtration. La Faculté de Médecine
qui porte un oeil févère fur les nouveaux
remèdes à employer , & qui ne fe
rend qu'à l'expérience fouvent réitérée ,
vient d'approuver authentiquement la préparation
antimoniale du ficur Jacquet , &
en recommande l'ufage à fes Docteurs.
Cette conduite fage & éclairée , dit M.
Jacquet , rend la Faculté de Médecine bien
digne de la confiance du Public & des Magiftrats
qui la gouvernent.
Après quelques courtes réflexions , M.
Jacquet rapporte en entier la requête qu'il
a préfentée à la Faculté de Médecine , &
le jugement que ce Corps refpectable a prononcé
fur fon remède. Il paroît que cette
nouvelle préparation antimoniale peut ,
fuivant les circonftances & le tempéramment
des malades , être adminiftrée depuis
fix , jufqu'à vingt-quatre & trente grains
comme correctif des humeurs . Elle fe donne
depuis douze jufqu'à dix - huitgrains comme
purgatif. On doit employer ce remède
dans tous les maux provenants de l'acrimonie
des humeurs ou de l'épaiffiffement
de la lymphe , les maladies de la
peau , les obftructions des glandes & des
vifcères , le lait répandu , les écrouelles ,
& fur- tout les maladies vénériennes , tant
récentes qu'inventérées .
,
G ij
148 MERCURE DE FRANCE.
M. Jacquet , préfente enfuite , non pas
quelques certificats mandiés de guérifons
douteufes , mais une atteftation formelle
de plufieurs cures faites par un Docteur
Régent de la Faculté, qui eft moins étonné
des bons effets de ce remède , que de la
vivacité avec laquelle il agit efficacement.
On ne voit dans l'expofe de M. Jacquet
rien qui reffente la charlatannerie ; c'eſt
un Chymifte habile , fûr de fes opérations ,
ami de l'humanité , qui ne redoute point
l'oeil éclairé de fes Juges , qui travaille en
leur préfence , qui fe foumet à leur cenfure
, & qui s'appuie enfin de leur autorité .
Je n'analyferai pas l'abrégé hiftorique qu'il
donne de l'antimoine depuis le fiécle d'Hypocrate
jufqu'à nos jours. On voit , par ce
qu'il en dit , que les remèdes tirés de ce
demi métal n'ont jamais reçu une approbation
générale, & que ce n'eft qu'en 1666
qu'enfin la Faculté en permit les préparations.
Celle de M. Jacquet , fupérieure à
toutes les précédentes , revêtue de l'approbation
de la Faculté de Médecine , autorifée
par un Brévet en forme de M. le premier
Médecin , & employée efficacement
dans les maladies ci-deffus indiquées par
plufieurs célèbres Médecins , doit infpirer
la plus grande confiance .
On trouve ce remède falutaire chez M.
JUILLET 1765. 149
Jacquet , rue & place Saint Louis , près celle
des deux Ponts.
Chez les Sieurs Picquellier , rue Sainte
Croix de la Bréronnerie , près les Billettes.
Regnault , rue de Buffy , fauxbourg Saint
Germain .
Lafoffe , rue Saint Honoré , à côté du
marché des Quinze- vingts.
Pergoud , grande rue Taranne , fauxbourg
Saint Germain , tous Receveurs de
la Lotterie Militaire.
La boëte contenant treize pillules , fe
vend quatre francs.
MECHANIQUES.
PAR Arrêt du Confeil d'Etat du Roi ,
du 23 Avril 1765 , Sa Majefté accorde au
fieur Macary , fon Méchanicien privilégié
, la permiffion d'établir dans les différents
ports de mer où il fe conftruit des
vaiffeaux , des moulins à fcies , pour
les
bois de conſtruction , de so à 60 fcies ,
ainfi que de charpente & menuiferie , &
des moulins à farine au même endroit.
C'est avec le flux & reflux de la mer que
le fieur Macary fera travailler lefdits mou-
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
9
lins , foit qu'elle monte ou qu'elle fe retire.
Le premier établiſſement doit ſe faire
à Rochefort , aux termes dudit Arrêt ; &
le Roi accorde à perpétuité le terrein nécelfaire
auxdits établitfemens , conformément
au plan qu'il a préfenté au Confeil ,
moyennant cinq fols de cens.
Cette nouvelle découverte ouvrira en
France un commerce très-utile & très étendu
, qui n'y exifte point actuellement.
MACARY.
,
RÉPONSE du fieur HERVÉ * , Horloger ,
aux remarques que le fieur TAVERNIER,
Maître Horloger de Paris , a fait inférer
dans le Mercure de Janvier dernier
eencernant la partie des quantièmes de la
montre que ledit fieur HERVÉ a préfentée
à l'Académie Royale des Sciences , le 16
Mai 1764.
P.OUR répondre , Monfieur , aux remarques
que vous avez fait inférer au Mercure
de Janvier dernier , où vous dites que
* Cette réponſe ayant été égaréé , n'a pu être
inférée plutôt dans le Mercure.
JUILLET 1765 . 151
quant à la partie des quantièmes de la
montre que j'ai préfentée à l'Académie ,
elle imite fi fort celles que vous avez faites
depuis plufieurs années , que cela vous
a obligé de répondre à mon Mémoire ;
c'eſt une reffemblance en nos montres
que je n'ai point encore apperçue , par la
defcription que vous faites des vôtres ; au
contraire , je vois par votre expofé que
nos montres ne fe reffemblent pas , même
extérieurement ; & que quant à la compofition
intérieure de la mienne , elle eſt
auffi diffemblable à la vôtre que le jour
pourroit l'être à la nuit. Vous avez imité
trop fcrupuleusement le mauvais principe
des anciens , de faire mouvoir ces
fortes de quadratures par la force motrice ,
pour que la mienne , qui a un principe
d'être mue tout différent à la vôtre , puiffe
y avoir aucun rapport. Vous pouvez favoir
qu'en préfentant mes montres à l'Académie
, je m'y fuis annoncé pour l'auteur
du principe de faire mouvoir les
quantièmes par la pulfation du crochet de
la fufée , en remontant lefdites montres ,
& conféquemment décharger la force motrice
du poids onéreux de faire agir cinq
à fix mobiles aux moins , que l'on emploie
ordinairement dans la compofition
de ces fortes de quadratures ; & j'ai prou-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
vé mon dire dans mon Mémoire à l'Académie
, par la citation de l'origine de mon
invention , époque qui n'a guère moins
de trente bonnes années actuellement.
C'est ce qui fait que dans le certificat
d'approbation que j'ai eu de l'Académie ,
il eft formellement fpécifié que je fuis le
premier qui ait imaginé d'employer ce
moyen pour faire changer les quantièmes.
Vous voyez par là combien je vous fuis
antérieur pour la compofition de ces fortes
de pièces , dont j'ai fait un affez
grand nombre pendant l'eſpace de vingttrois
à vingt-quatre ans. Enfin il y a fix
ans , que voulant profiter de la mode de
percer le fond des boëtes de montres , pour
voir vibrer le balancier , je m'imaginai
pouvoir fubftituer en place de cette
infipide invention quelques chofe de plus
agréable & de plus utile ; c'eft ce qui
m'engagea à compofer des montres à quan
tièmes , où j'ai raffemblé ce que j'ai cru
de plus utile pour l'ufage ordinaire , fans
trop charger ma compofition ; & ce font
celles que j'ai préfentées à l'Académie .
Mais je n'en aurois jamais fait aucune ,
fi je n'avois pas trouvé l'invention de
rendre ces fortes de quadratures , des efpeces
de tableaux mouvans , qui , par ma
compofition , font totalement féparés du
JUILLET 1765 . 153
mouvement , & n'agiffent que lorfque
l'on remonte la montre. Paffons actuellement
à l'examen des deux défauts que
vous trouvez à mon principe de faire
changer les quantièmes en remontant la
montre. Dans votre premiere objection
yous citez d'abord , comme loi obligative ,
une chofe qui n'eft qu'arbitraire & de
nulle conféquence ; favoir : qu'il faut que
les quantièmes changent à minuit. Je crois
qu'il importe très- peu à un particulier , à
quelle heure de la nuit puiffent changer
fes quantièmes , pourvu que fa montre
lui indique le lendemain matin le quantième
requis du jour où il eft. Je m'étonne
que vous n'ayez pas fenti toute la
foibleffe de cette objection , qui ne mé
rite pas que l'on y réponde. Quant à la
feconde objection , elle a un peu plus de
probabilité ; mais elle n'en eft pas de plus
grande conféquence ; favoir : que lorfque
l'on remonte la montre deux fois dans le
même jour , l'on fera avancer les quantiè
mes d'un jour de trop , ce qui eft exactement
vrai . Mais outre que vous favez
que les montres ne font pas faites pour
être remontées deux fois en un même
jour ; quand même le cas arriveroit , il ne
produiroit d'autre inconvénient , que
d'obliger
le particulier à ouvrir le mouve-
Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
que vous
ment de fa montre , & avec la pointe d'un
curedent , faire rétrograder les quantièmes
qu'il auroit fait avancer de trop . Il y a des
fenêtres à la plaque du fond de la boîte ,
deſtinées à cet ufage , ainſi qu'à celui de remettre
les quantièmes aux jours requis
quand la montre a été plufieurs jours fans
être remontée . Vous voyez par cet expofé
, que le particulier peut en moins
d'une minute remédier au mal
avez cité , fuppofant qu'il arrive . Mais ,
puifque vous admettez la fuppofition , je
vais vous citer un cas qui peut arriver
à vos montres bien plus fouvent qu'aux
miennes , d'être remontées deux fois dans
un même jour ; c'eft - à - dire , que mes
montres ont la propriété que toute la
quadrature à quantièmes pourroit manquer
, fans que le mouvement puiffe en
reffentir aucune altération , puifqu'elles
en font totalement féparées. Mais il n'en
eft pas ainfi des vôtres que le mouvement
fait agir ; car le moindre engagement qui
peut fe trouver à l'un des mobiles de la
quadrature , fuffit pour faire arrêter & la
quadrature & le mouvement tout enfemble.
C'eft alors que le dérangement devient
total , puifqu'il n'y a que l'horloger
qui puiffe y apporter reméde. Mais malgré
ce défaut & une infinité d'autres inJUILLET
1765. 155
féparables du mauvais principe de rendre
ces fortes de quadratures relatives à la
force motrice ; vous n'hésitez par un inftant
de donner à vos montres un éminent
degré de fupériorité fur les miennes
quoique ce foit avancer un paradoxe auffi
ridicule à foutenir que celui de vouloir
prouver que le blanc eft noir ou que le
noir et blanc. Mais comme vous n'êtes
pas juge compétent en cette partie , je
crois qu'il fera beaucoup plus für de s'en
rapporter au jugement du Public éclairé ,
& particuliérement de ceux qui ont affez
de connoiffance dans l'art , pour pouvoir
pefer nos raifons fans partialité.
G
vj
156 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPERA.
L'ACADÉMIE royale de Mufique a continué
les Fêtes de l'Hymen & de l'Amour.
Les fréquens dérangemens de fanté des
Acteurs les plus intereffans , ont empêché
que la juftice , qu'on doit & que l'on rend
à la mufique de cet Opéra , n'ait été marquée
par la même affluence qu'à l'Opéra
précédent .
Le Vendredi , 12 de ce mois , on a ſubſtitué
au fecond acte des Fêtes de l'Hymen,
le troifieme des Fêtes de Polimnie , intitulé
la Féerie , poéme & mufique des mêmes
Auteurs.
Dans cet acte , le rôle d'Oriade , Fée ,
eft chanté par Mlle RIVIERE , celui d'Argelie
, par Mlle ARNOULD , & celui de Zimès
, fils d'Oriade , par M. LARIVÉE .
Cet acte a paru plaire au Public : il a
été fort bien exécuté de la part des Acteurs
chantans ; & les danfes , de la compoJUILLET
1765. 157
fition de M.LAVAL fils , forment un Ballet
très agréablement deffiné & exécuté avec
une grandepréciſion .
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE 24 Juin , l'Acteur nouveau ( M. Au-
FRENE ) joua dans Merope le rôle de Poliphonte.
Il fit reffortir ce rôle avec beaucoup
de talent , & il en reçut le prix par
les applaudiffemens du Public. M. Brifart,
qui jouoit dans la même repréfentation ,
eut tout lieu d'être flatté de l'accueil du
Public , dont les fuffrages les plus éclatans
lui confirmoient ce que nous écrivions
alors dans notre article du dernierMercure.
Le premier du préfent mois , Mlle ANDASSE
débuta dans Tancrede par le rôle
d'Amenaïde. Elle a continué fon début
dans cette même Piéce & dans Hypermneftre.
Cette Débutante eft d'une haute ftature
, la figure bien conformée pour le
théâtre ; elle a un jeu formé & beaucoup
mieux réglé que n'ont ordinairement les
N. B. Faute à corriger dans le précédent Mercure.
Article de la Comédie Françoiſe , page 207,
au lieu de la Mère Coquette , lifez l'Ecole des
Mères,
158 MERCURE DE FRANCE.
,
Acteurs qui n'ont joué que dans les provinces
; fon debit eft affez juſte & raiſonné
avec intelligence. Il s'en faut beaucoup
qu'elle manque de talens. Il eft fâcheux
que la foibleffe de l'organe lui enléve
fouvent les moyens d'en tirer tout
l'avantage que doit lui fuggérer fon intelligence
. Sur de moins grands théâtres, &
plus éloignée du fublime modèle dont
nous avons encore l'idée fi récente cette
Actrice a dû remplir les premiers emplois
avec applaudiffement ; elle a été encouragée
ici par ceux du Public en plufieurs
endroits des rôles dans lesquels elle
a paru. Dans la même tragédie d'Hypermneftre
M. AUFRENE a joué avec une diftinction
marquée & des applaudiffemens
univerfels le rôle de Danaus. On s'apperçoit
avec beaucoup de fatisfaction , que
ce nouvel Acteur peut donner un nouvel
éclat à plufieurs rôles, regardés jufqu'à préfent
comme fort ingrats , par la prévention
dans laquelle on étoit contre tous ceux qui
font compris dans ce qu'on appelle les
Tyrans. Le Public n'a pas revu avec moins
de plaifir le même Acteur dans les rôles de
Zampty ; de l'Orphelin de la China , &
dans le comique , dans celui de Philippe
Humbert de laComédie de Nanine , dans
le Président de la Gouvernante , & fur-tout
JUILLET 1765. 159
dans celui de Démocrite qu'il joua le 12
de ce mois.
Nous pouvons annoncer avec vérité
& pour la fatisfaction de tous ceux qui
s'intéreffent à l'honneur de notre théâtre
& du goût national , que depuis quelque
temps il eft auffi fréquenté que dans la faifon
la plus avantageufe de l'année pour
les fpectacles. On ne peut fe refufer de
fentir que ce fuccès eft dû au zèle & aux
talens fupérieurs de plufieurs des Comédiens
actuels dans différens
genres.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE 27 Juin , on donna la première repréſentation
du FFaauuxxLLoorrdd ,, Comédie en
3 actes , précédée d'un prologue . Cette
Piéce a éprouvé le même fort qu'avoit eu
quelques jours auparavant , au théâtre françois
, le Mariage par dépit ; c'eft-à-dire ,
qu'elle ne fut pas achevée.
160 MERCURE DE FRANCE.
PREMIERfupplément à l'articledu Théâtre.
LEE Mercredi 26 Juin M. DE BELLOY
reçut de MM. LE SENECHAL & DE LA
PLACE , Députés de CALAIS , les Lettres
de Citoyen de cette ville , qui lui avoient
été accordées par la délibération du 6
Mars précédent. On avoit différé jufqu'alors
de les lui remettre , pour attendre que
la boîte d'or qui devoit les contenir fût
achevée. Sur cette boîte , travaillée avec
beaucoup d'art par les foins du fieur Du-
CROLAY , font repréfentées en émail les
armes de la ville de Calais , entourées d'un
côté d'une branche de laurier , de l'autre
d'une branche de chêne , avec cette infcription
auffi jufte qu'honorable , LAUREAM
TULIT CIVICAM RECIPIT .
>
Nous
croyons que l'on trouvera avec
plaifir ici la copie de ces Lettres , qui font
également
honneur
à ceux qui les ont délivrées
& à celui qui les a reçues.
"A tous ceux qui ces Lettres verront
» les Maire & Echevins de la ville de Ca-
» lais , Salut. La fublimité du génie de M.
» DU BELLOY , la pureté de fon zèle , l'art
avec lequel il a peint l'héroïfme le plus
parfait , l'amour de la patrie , ce principe
» des vertus , lui ont fait recueillir les fruits
JUILLET 1765. 161
»
و ر
"3
ود
» les plus précieux , le prix le plus digne
» de fes travaux , des applaudiffemens &
des récompenfes de la part de notre augufte
Monarque , l'eftime de toute la
»France, & celle de l'Europe entière. Tant
» de faveurs étoient dues à l'élévation de
»fon âme & à celle qu'il infpire : tout vrai
François fe reconnoît dans les caractères
qu'il a tracés , & y retrouve les fentimens
» de fon coeur. Production heureufe ! ou-
» vrage immortel , qu'on ne peut voir fans
» être pénétré du bonheur d'être né dans
» un Etat où le devoir eft conduit par l'a-
" mour du Maître , & où cet amour laiffe à
» peine appercevoir le devoir , où enfin
»,l'on obéit à un père,& au père le plus ten-
» dre ! Heureufe cette ville d'avoir fourni
» les héros d'un fi bel ouvrage ! Plus heu-
» reufe d'avoir vu naître ces héros citoyens ,
qui rapportent tout au Prince & àla Pa-
» trie ! Que ne doit- elle point à cet Au-
» teur célèbre , qui vient de retracer aux
» yeux de l'Univers l'efprit dont elle eſt
animée , & les exemples éclatans qu'elle
≫ a donnés de fon amour , de fon attache-
» ment & de fa fidélité pour nos auguftes
» Souverains.
"
و د
99
و د
ود
» Jaloux de nous acquitter envers M.
" DE BELLOY & de lui témoigner notre
» reconnoiffance , nous nous fommes af162
MERCURE DE FRANCE.
و د
»femblés le 6 Mars dernier , & par notre
» délibération , ( dont copie collationnée
» fera annéxée aux Préfentes , ) nous avons
» arrêté qu'il lui feroit écrit une lettre de
félicitation , avec prière d'agréer qu'illui
» foit préfenté des Lettres de Citoyen de
» cette ville , & que fon portrait foit placé
» en cet Hôtel. Par un autre arrêté du 21
» du même mois , ( qui fera auffi annéxé
» à ces Préfentes , ) nous l'avons provifoi-
» rement admis au nombre de nos Ci-
» toyens. Defirant confommer une adop-
ود
"
ود
tion fi juftement méritée : oüi les con-
» clufions du Procureur du Roi , & con-
» formément à icelles , nous avons aggrégé
& aggrégeons M. PIERRE- LAURENT
" BUIRETTE DE BELLOY , né à Saint- Flour
» en Auvergne le 6 Janvier 1729 , aux Ci-
" toyens de cette ville , avec prière d'en
ود
prendre la qualité dans fes titres . Or-
» donnons que ces Préfentes foient regif-
" trées , lues & publiées à notre première
» audience , & que le furplus de notre dé-
» libération du 6 Mars foit exécuté felon
» fa forme & teneur. Fait & donné par
» nous audit Calais, en l'Hôtel commun , le
» troifiéme jour de Juin 1765. Signé , Ma-
"RESSAL DE MARSILLY , BERNARD MAR-
" GOLLÉ, MOURON , LEFRANC , & TEL-
♪ LIER LAIDEZ .
JUILLET 1765. 163
ود
» Les Lettres de Citoyen ci - deffus ont
été lues & publiées à l'audience de ce
jour , & regiftrées par moi Greffier de la
» Mairie & Police fouffigné , audit Calais
» le vingtieme Juin 1765. Signé , FRANçois
. Sçellé ledit jour & an. Signé¸Jus-
» TIN DUFLOS , Secrétaire » .
On a déja très - bien obfervé que cette
manière de récompenfer étoit digne des
fucceffeurs d'Euftache de Saint- Pierre ,
digne des beaux fiècles de Rome & d'Athènes,
Dans cette dernière ville , du tems
des Sophocle & des Euripide , l'Auteur
dont la Pièce avoit été agréée par l'Aréopage
étoit couronné dans le lieu même où
s'affembloit cet augufte Sénat . On lui décernoit
enfuite un triomphe public , & le
Poëte couronné , quoiqu'ordinairement il
eût été lui-même Acteur dans fes Pièces
n'en parvenoit pas moins aux fouveraines
dignités de la République. SOPHOCLE fut
Archonte . SOPHOCLE régit dans la première
magiftrature de la république , le même
peuple devant lequel il avoit joué la tragédie.
Quelle fource de réflexions pour
l'efprit philofophique ! Les Aréoragiftes
d'Athènes étoient- ils plus frivoles que les
François ? On n'ofe le croire . Les François
feroient- ils encore à cet égard dans le
>
164 MERCURE DE FRANCE.
plus honteux barbarifme ? On n'ofe le dire .
Tout ce qu'on peut conclure , c'eft que le
peuple Athénien étoit un peu plus conféquent
que le peuple François . Les honneurs
décernés à M. DE BELLOY , les récompenfes
de fon Souverain , les fuffrages
accumulés de toutes les nations nous rapprochent
au moins des tems lumineux
dont nous venons de parler. Heureux celui
de nos fucceffeurs qui le premier aura
le plaifir d'annoncer la fin de nos erreurs
fur nos opinions par rapport à l'Art du
Théâtre !
Nous profitons de cette occafion pour
informer nos Lecteurs du fuccès conftant
& foutenu que le Siége de Calais a dans
toutes nos provinces. L'efprit patriotique
y prend le même effor que dans la Capitale.
Cette tragédie a été repréſentée à
Calais , à Boulogne-fur- mer , à Dunkerque,
à Rouen , à Caen , à Lyon , Aix ,
Amiens , &c. &c. avec un concours prodigieux.
Dans la plupart des Villes on en
a donné des repréfentations gratis pour
le peuple. M. le Marquis d'Armentières a
fait repréfenter la pièce pour les Soldats
de la garnifon qui lui avoient demandé
cette grâce avec inftance. Une lettre du
Lieutenant - Colonel du Régiment de la
Couronne affure que tous . les Officiers ,
affemblés à Arras , ont ſtatué qu'il falloit
JUILLET 1765 .
165
donner à chaque compagnie un exemplaire
du Siége de Calais ; au commencement
de chacun eſt écrit : Pour inſpirer aux nouveaux
Soldats les fentimens qu'avoient les
anciens.
Les lettres de Bruxelles , de Berlin , de
Coppenhague , font mention de l'accueil
diftingué qu'on y a fait à cette Tragédie.
L'amour de la patrie eft un fentiment naturel
à tout le genre humain . Qui faura le
peindre plaira dans tous les pays .
Ce qui doit le plus flatter M. DE BELLOY,
c'eft fans doute l'eftime que les Anglois
n'ont pu refufer à fon ouvrage. On en a
fait à Londres une édition en françois
qui a été enlevée fur le champ. Enfuite il
en a paru une traduction en vers anglois ,
par M. DENIS , auteur diftingué & digne
de l'être. Voici fur cette pièce l'article de
la Gazette de Londres , nommée Eveningpoft.
DE WHITE- HALL , le 16 Mai 1765 .
« La Tragédie du SIÉGE DE CALAIS ,
repréſentée vingt - deux fois à Paris , trois
» fois devant la Famille Royale , & une
»fois gratis pour le peuple , renferme la
» morale la plus forte & la mieux déve
» loppée. Elle porte jufqu'à la conviction
166 MERCURE DE FRANCE.
» cette importante vérité, que l'amour de
» la patrie eft la plus noble des vertus , &
» doit en être la première.
"

"
» Dans la contexture de cette pièce ,
l'Auteur ne s'écarte jamais de fon objet :
» les différens caractères y ajoutent à me-
» fure qu'ils fe développent , & chaque
» vers y conduit le lecteur.
.
23
و د
"
" L'amour , fans lequel une Tragédie
Françoiſe n'eft point reçue favorable-
» ment , & qui a déparé plus d'une pièce
Angloife , n'eft ici qu'un moyen fecon-
» daire , & ne fert qu'à faire reffortir plus
» noblement l'amour patriotique. Nous n'y
» voyons aucunes de ces fituations romanefques
auffi fades qu'ufées . L'amour
d'Harcourt pour Aliénor annoblit fon
» caractère. Celui d'Aliénor pour Harcourt
» n'a nul rapport avec celui des Statira ,
» des Cléopatre , des Caffandre . Cet amour
» eft vraiment héroïque. L'amitié frater-
» nelle , l'attachement filial , s'y montrent
» dans le plus beau jour ; mais tous deux
» cédent à l'amour de la patrie , toujours
fupérieur , dans cette piéce , à tout autre
» fentiment. Les caractères font de la plus
grande beauté , uniformes ( 1 ) & vrais.
» On voit dans Edouard un Prince qui a de
و د
"
1
( 1 ) On doit entendre par cette expreffion ,
foutenus chacun dans leur genre.
JUILLET 1765. 167
و د
و د
grandes qualités avec de fortes paffions.
» Ambitieux , fier de fes fuccès , haut ,
» brave , & cependant noble & généreux
lorfque la raiſon éclaire fon coeur. Sa
» tendreffe pour fon père affaffiné eft ré-
» veillée par le difcours d'Auréle. C'est ici
» le triomphe du Monarque généreux . Godefroy
d'Harcourt nous retrace le portrait
» de Coriolan avec des vertus plus réelles .
» Sa révolte , occafionnée par la tyrannie
» des Miniftres , forme une excellente
leçon poux eux , & les avertit de ne
» point jetter dans le défefpoir ceux dont
» les talens militaires peuvent contribuer
» au malheur de la patrie.
ود
و ر
ور
30 A peine Harcourt paroît que nous
» voyons le plus grand contrafte entre le
» reffentiment des torts qu'on lui a faits ,
» & fon amour pour la patrie Les der-
ور
ود
nières paroles d'un frère mourant réveil-
,, lent fes remords , & nous l'y voyons
» livré jufqu'au moment où il répare les
» erreurs de fa conduite . Euftache de Saint-
Pierre , le héros de la pièce , eft grand
» par-tout. Il défend fes murs ; il n'eft
» point accablé fous le poids de fes mal-
» heurs ; il perfuade à fes concitoyens de
périr plutôt que d'être infidèles à leur
patrie ; & quand on lui propofe de brû-
» ler la ville & de s'enfevelir fous fes cen-
و د
59
""
168 MERCURE DE FRANCE.
>>
"
» dres , fa prudence eft ingénieufement
contraſtée par le courage bouillant de
» fon fils. Il propofe un traité avec l'ennemi.
Quand il apprend que par ce traité
,, les Citoyens ont la vie fauve , pourvu
» que fix d'entre eux fe dévouent à la mort,
» il s'offre noblement le premier. Sa con-
», duite , dans la prifon , forme un mêlange
» heureux de la tendreffe paternelle & de
» la plus ferme réfolution . Son entrevue
» avec Edouard, le montre également inébranlable
aux promeffes & aux menaces
» de fon vainqueur. Il préfére même l'efpérance
de rendre les talens d'Harcourt
» utiles à fa patrie , à la confervation de
» fes jours & de ceux de fon fils ; & pour
» comble d'héroïfme , aufli-tôt qu'il s'apperçoit
de l'artifice d'Harcourt pour le
» fauver , ainfi qu'un autre Regulus ,
» vient fe remettre au pouvoir du vain-
» queur. Les caractères d'Auréle & d'Amblétufe
font également bien foutenus
» dans cet excellent ouvrage ».
"
و ر
»
il
Il me femble que M. DE BELLOY peut
dire actuellement pour lui-même ce qu'il
a mis dans la bouche de fon héros.
P. S. Cette Tragédie , très - bien traduite en
anglois par M. Denis , fe vend à Londres , chez
J. Fletcher & compagnie , dans le Cimetière
Saint Paul , &c.
Cette
JUILLET 1765 . 169
«Plus rivaux qu'ennemis d'un peuple magnanime,
» Notre plus beau laurier fans doute eſt ſon eſtime.
Cette juftice que les Anglois rendent à
un de nos Auteurs , prouve la vérité du difcours
de Mauny , & toute la Nation Angloife
femble répéter :
«L'Anglois eft Citoyen , & fa raifon fuprême.
» Veut qu'une nation ſe chériſſe elle - même.
» Le lien fraternel qui joint tous les humains
>> Se ferre en chaque Etat par d'autres noeuds plus
>> faints .
» Je fais que mis au jour, nourri par l'Angleterre,
» Je lui tiens de plus près qu'au reste de la terre ;
> Je vois les mêmes noeuds de la France à fes
>> fils , &c. &c. » .
Qu'il nous foit permis de faire remar
quer , pour notre honneur , que nos obfervations
fur la Tragédie du Siége de Calais
font de la plus exacte conformité avec ce
que nous venons de rapporter du Journalifte
Anglois ; qu'apparemment les gens
de lettres de cette nation , ont penfé précifément
comme nous fur les points les plus
importans de cette pièce , tandis qu'ici
quelques gens qui font peut-être , ou qui
ont fait déja des Tragédies , avant que d'a-
Vol. II. H
170
MERCURE DE FRANCE .
voir lu aucune règle de poétique , fe flattoient
d'y fairevoir des irrégularités. Cet
ouvrage a fait une impreffion fiforte & ſi
univerfelle , qu'à fon occafion , M. DE LA
PLACE & moi nous avons été & nous fommes
encore journellement accablés de
pièces , tant en vers qu'en profe , que
l'on nous preffe avec inftance d'inférer
dans notre Journal. Quoique dans ce
nombre il y en ait de très- eftimables ,
& qui feroient prefque autant d'honneur
à leurs Auteurs qu'à celui qu'ils célèbrent
, leur multitude nous met dans
l'impoffibilité d'en fatisfaire aucun. Il y a
dèja long -temps que nous avons engagé
fur cela une parole inviolable à M. DE
BELLOY , dont la modeftie craint de fatiguer
les lecteurs du bruit répété de fa célébrité.
Tant de fuffrages réunis doivent le confoler
d'un petit malheur attaché à cette
célébrité , nous voulons dire des clameurs
de ces petits Poëtes infortunés , qui eritiquent
tout ce qui réuffit , & qui fe défolent
de ce qu'on ne les critique jamais.
JUILLET
1765.
171.
SECOND
fupplément à
l'article des Spectacles.
Lettre à M. DE LA
GARDE ,
auteur du
Mercure pour la partie du
Spectacle.
E ferois
modefte
naturellement , Monfieur
, fi je n'avois pas
d'ailleurs tant de
raifons de l'être , mais des
louanges telles
que les vôtres
détruiroient en moi l'ouvrage
de la nature & de la
réflexion.
Epargnezmoi
, je vous prie , n'ufez pas à la
rigueur
du droit que vous avez de dire du bien
des gens , tandis que vous effacez impitoyablement
les éloges qu'on vous adrelle.
Quittez-moi votreferpe ,
inftrument de dommage
, fi vous ne vous en fervez que pour
retrancher les feules chofes qui
peuvent
me mériter la
bienveillance de vos Lecteurs.
La pensée refte à qui
l'expreffion eft
interdite, je
connnois cette
reffource - là , &
je vous jure que votre
févérité n'y gagne
rien : vous
pourriez
avoir ici des corref
pondans plus éclairés & plus habiles , mais
vous n'en feriez pas quitte avec eux à meilleur
marché. Paffez - moi donc ma façon
de penfer fur votre
compte.
L'événement
que je vais vous
apprendre eft affez fingu
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
lier en ce qu'il fait époque. On nous a
donné vendredi 7 Juin les premiéres repréfentations
de la Foi du ferment , tragédie
de M. Pontalier. Les applaudiffemens
ont été très-vifs ; & l'Auteur demandé
plufieurs fois , a été obligé de paroître fur
fcène ; ce qui , je crois , n'étoit jamais
arrivé à Lyon. On a redonné la même
pièce le lundi fuivant , au profit de l'Auteur.
Vous vous imaginez peut - être que
l'affemblée a été nombreuſe le vendredi &
le jeudi. Hélas ! Monfieur , il n'y a pas eu
cent perfonnes le premier jour , & la recette
au profit de l'Auteur n'a pas paffé
quatre-vingt francs. Il ne doit ppaass en
en avoir
moins d'obligation à la Directrice. Elle honore
fa profeffion . Eftimable en elle - même,
par des fentimens honnêtes & des procédés
généreux. C'étoit déja beaucoup que d'avoir
reçu cette piéce. Le Public qui fe
défie de celles qui n'ont pas été repréfenrées
, n'y va guères. N'aimant pas à juger,
comme le Public de Paris , il préfère un
ouvrage dont la réputation eft faite. Celle
de la nouvelle tragédie me paroît fort équivoque
, voici une courte expofition du fujet.
Je fouhaite qu'elle fuffife pour contenter
la curiofité qu'elle peut exciter.
Un Japonois que l'Auteur nomme Sidonus
, a juré fidélité au tyran qui occupe
fon trône , qui lui enlève fa maîtreffe , qui
JUILLET 1765. 173
par veut lui faire abjurer le chiftianiſme
la crainte des plus honteux fupplices. Noctambunanga
, non content d'exiger que
tous les Japonois abandonnent la religion
de leurs
peres , fe propofe
pour l'objet
unique de leur culte : il faut qu'ils reconnoiffent
en lui leur Empereur & leur Dieu.
Vous fentez bien , Monfieur, que les chrétiens
qui fe trouvent au Japon , n'ont garde
d'obéir à ces ordres infenfés ; on les
enferme dans des noirs cachots. Les bonfes
qui ont leurs idoles à venger , & qui n'ont
point les fcrupules du chriftianifme à combattre
, confpirent pour remettre le fceptre
entre les mains de Sidonus , fans réfléchir
que fous l'empire d'un Chrétien , l'idolatrie
n'a rien à efpérer. Ils font fecondés &
foutenus par la mère de Sidonus & par
fa
maîtrefle : elles font l'une & l'autre plus
intéreffées que les bonfes au fuccès de la
révolution. Sidonus doit naturellement y
jouer le premier rôle ; la foi du ferment
l'en empêche , ou plutôt la religion qu'il
a embraffée. Les efforts réitérés des deux
objets les plus puiffans fur fon coeur , les
rigueurs de Noctambunanga , rien ne peut
l'ébranler. Le devoir l'emporte ; il fait plus :
inftruit par fon imprudente mère des
moyens dont on doit fe fervir pour fe défaire
du tyran , du lieu & de l'heure choi-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
fis pour le carnage , il fe met à la tête dés
Chrétiens qui viennent d'être condamnés ,
ainfi que lui , à un baniffement éternel . Ils
profitent des premiers momens de leur liberté
; ils rompent toutes les mefures des
conjurés furpris , les combattent & fauvent
l'Empereur fur le point de périr. La
mère du Prince eft furieufe , il cherche en
vain à fe dérober à fa colère & à fes reproches
; elle tire fon poignard dans le
deffein de s'en frapper ; Sidonus le lui
arrache ave la promptitude & l'adreffe requife
en pareil cas. Pendant ce temps - là
fa maîtreſſe eſt évanouie , le tyran ne ſait
que réfoudre il fe décide enfin à unir les
deux amans , à pardonner aux auteurs de
la confpiration , & par un coup de grace
admirable par-tout ailleurs qu'au théâtre
il renonce à fes criminels projets & fe fait
Chrétien. Tel eft en gros le plan de cette
tragédie , paffablement verfifiée. J'aurois
voulu vous en donner un extrait plus dé
taillé , mais ma mémoire eft en poffeffion
de me jouer de fi mauvais tours , que je
n'ai pas ofé m'en repofer fur elle dans cette
conjoncture.
Je fuis avec refpect ,
Monfieur ,
Ce 19 Juin 1765 .
Votre très-humble & trèsobéiffant
ferviteur.
DE C... à Lyon.
JUILLET 1765. 175
LETTRE à M. MONNET , à l'occafion de
l'Anthologie Françoife .
J'A ' AI reçu , Monfieur , avec beaucoup de
plaifir , l'exemplaire de l'Anthologie que
vous m'avez fait remettre. Je croyois ,
avec beaucoup de gens de lettres , › que
cet ouvrage manquoit à notre littérature ;
j'en fuis convaincu depuis que j'ai lu la
fcavante préface de M. Meunier de Kerlon
, à la tête de votre belle édition . Je
ne doute pas que vous n'éprouviez beaucoup
de critiques fur le choix que vous
avez fait ; c'eft le fort de toutes les collections
chaque lecteur condamne indiftinctement
tout ce qui ne fe rencontre pas
dans le cercle de fes goûts d'habitude.
Peu de gens , d'ailleurs , ont une idée juſte
de la chanfon françoife ; comment l'au
roit- on aujourd'hui ? On ne chante plus
que des ariettes , c'eſt-à- dire , des mots
enfilés les uns après les autres pour être à
la mufique des équivalens de la dénomination
des notes ut , re , mi , fa , fol , la ,
fi , ut. Les Grecs & les Latins avoient des
chanfons , nous les connoiffons fous le titre
d'Odes , &c. Cela leur donne toute une
H W
176 MERCURE DE FRANCE .
autre confidération que celui de chanfons,
cependant c'eft exactement la même chofe.
Vous avez voulu montrer à la nation un tableau
des progreffions de l'efprit , dans un
genre qui avoit jufqu'à préfent caractériſé
notre talent nationnal. Vous avez donné
des modèles de poëfie légere , dans la plûpart
defquels on trouve ce que le fentiment,
les grâces de l'efprit , la délicateſſe du
goût, & l'amour de la volupté ont dicté
de plus agréable à nos meilleurs Auteurs .
Je pense que l'on doit confidérer votre
recueil comme un dépôt d'une partie fort
agréable de notre littérature , & non pas
comme une collection qui puiffe fournir
au vain amufement d'exercer feulement
la voix ou de faire valoir dans la fociété
le talent d'exécuter des chants qui fouvent
n'ont pour mérite que le faux air de la
difficulté. Je fuis fâché feulement qu'une
main barbare ait voulu corriger un des
vers d'une fort médiocre chanfon de moi ,
dans uncouplet de laquelle je croyois avoir
dit ,
« De l'art féduifant de charmer
» On ne m'entendra jamais plaindre
& non pas
>> On ne m'entendra pas me plaindre ›
Vous favez , Monfieur , puifque vous
JUILLET 1765 177
avez vous-même pris le foin autrefois de
faire graver cette bagatelle , qu'au moins
je n'y avois pas mis cette énorme dureté,
Au refte , cette faute d'impreffion , dont je
n'ai
pu me défendre de me juftifier ici , ne
doit pas affoiblir le mérite réel de votre
édition. Je ne crois pas qu'on ait encore
vu en France rien d'auffi agréable , d'auffi
foigné & d'auffi parfait que la partie typographique
de vos trois volumes. On y apperçoit
les connoiffances d'un homme de
goût , & toutes les précautions d'un Editeur
, jaloux de remplir & même de furpaffer
fes engagemens avec le Public *.
J'ai l'honneur d'être , & c.
D. L. G.
Supplément à l'annonce des livres. Avis
important pour les curieux de littérature.
ON adjugera , dans la vacation du vendredi
26 de ce mois de la vente par continuation
des livres de feue Madame LA
MARQUISE DE POMPADOUR ,
une collection des plus complettes du Mercure
de France qui exiftent en Europe ,
* L'Anthologie Françoife fe vend chez Pankoucke,
à côté de la Comédie Françoiſe . Prix 36 liv.
les trois vol. in- 8°.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
depuis fon origine jufques & compris
l'année 1764. Cette collection eft uniformément
reliée , & précédée d'environ dixhuit
volumes détachés de Relations hiftoriques
qui rejoignent l'époque où finit le
Mercure François. On vendra le même
jour une collection du Journal des Savans ,
in- 12 , reliée en veau. Cette collection ,
depuis fon origine , contient 278 volumes
fans
interruption .
JUILLET 1765. 179
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
Addition à celles du mois de Mai.
DE ROME , le 10 Avril 1765.
LE Cardinal Monti- Caprara mourut fubitement
au Vatican , les de ce mois , âgé de foixante-
deux ans. Cette mort fait vaquer dans le
Sacré Collége , un treizieme chapeau y compris
celui qui eft réservé à la nomination du Roi de
Portugal.
DE PARIS , le 29 Avril 1765.
Le 18 de ce mois , le fieur Poiffonnier , Méde
cin- Confultant du Roi , a fait chez lui , en préfence
du Duc d'Orléans , du Duc de Chartres &
du Prince de Condé , une épreuve de la méthode
qu'il a inventée pour deffaller l'eau de mer , & la
rendre potable & faine ; l'opération s'eft faite
avec fuccès , & de la même maniere dont elle a
été exécutée à bord des vaiffeaux du Roi.
Le 24 , les nouveaux drapeaux du Régiment
des Gardes Françoifes & de celui desGardes Suiffes,
furent portés à l'Eglife Notre Dame où ils furent
bénis , par l'Archevêque de cette Capitale.
L'Abbé de Burle de Curban , ayant fait pré
fenter à l'Impératrice Reine , l'Ouvrage intitulé
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
de la Science du Gouvernement , a reçu de la part
de Sa Majesté Impériale & Royale , des mains du
Comte de Starhenberg , Amballadeur de Vienne
en cette Cour , une Médaille enchâflée dans une
magnifique tabatière .
LOTERI E.
Le cinquante- deuxieme tirage de la Loterie de
l'Hôtel-de -Ville , s'eft fait le 25 Avril , en la maniere
accoutumée . Le lot de cinquante mille livres
eft échu au numéro 83515 ; celui de vingt
mille livres au numero 95172 , & les deux de
dix mille livres aux numéros 81678 , & 97777 .
Nouvelles Politiques du mois de Juin.
DE ROME , le 24 Avril 1765.
LE Cardinal Colonna de Sciarra , protecteur des
Eglifes de France , eft mort le 20 de ce mois ,
âgé de cinquante - huit ans . Ce Cardinal étoit Abbé
Commendataire de l'Abbaye de Cercamp ,
Diocèle d'Amiens en France . Cette mort fait vaquer
dans le Sacré Collège un quatorzieme chapeau.
Suivant les derniéres lettres qu'on a reçues de
Corfe , Pafchal Paoli fait préparer plufieurs bâtimens
armés en guerre. Il paroît auffi qu'il règne.
une parfaite intelligence entre les Corfes & les
troupes françoifes , dont les Officiers vont librement
dans l'intérieur des terres , fans que les
payfans leur faffent la moindre infulte.
JUILLET 1765 . 181
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE
De VERSAILLES , le 29 Mai 1765.
E 27 du mois dernier , l'Abbé Beliardi
chargé des affaires de la Marine & du Commerce
de France en Espagne , prit congé du Roi pour fe
rendre à la Cour de Madrid.
Le 28 , le Marquis de la Tour-du-Pin de la
Charce , Maréchal de Camp , prêta ferment entre
les mains de Sa Majeſté , pour la Lieutenance
générale de Bourgogne au Comté de Charolois.
Il a obtenu le commandement en chef des Provinces
de Bourgogne , Breffe , Walromey & Pays
de Gex.
Le même jour , Leurs Majeftés & la Famille
Royale fignèrent le Contrat de mariage du Comte
de Duras- Burnonville avec Demoiſelle de Rigaud
de Vaudreuil. Le même jour , la Comteſſe de Barbanfon
, la Marquife de Vintimille & la Marquife
de Seran furent préſentées à Leurs Majeftés
& à la Famille Royale ; la premiére par la
Comteffe d'Egmont , la feconde par la Marquife
du Luc , & la troifiéme par la Marquise de Ranty.
Monfeigneur le Dauphin & Madame la Dauphine
tinrent fur les fonts de Baptême la fille du
Baron de Lieurray , Maréchal de Camp & Gentilhomme
de la Manche de Monſeigneur le Duc
de Berry , Monfeigneur le Comte de Provence &
Monfeigneur le Comte d'Artois . Elle fut nommée
182 MERCURE DE FRANCE.
Philippine Louife - Chriftophe. La cérémonie fut
faite dans la Chapelle du Château par l'Abbé de
Chabannes , Conte de Lyon & Aumônier du Roi ,
eu préſence du fieur Allard , Curé de la Paroille
de Notre Dame,
Le premier de ce mois , la Marquife de Chambray
& la Marquife de Foucauld furent prélentées
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale ;
la premiére par la Marquife de Raffettot , & la
feconde par la Comteffe de Saint-Exupery .
Le 2 , l'Evêque de Lavaur prêta ferment en
tre les mains de Sa Majesté. Madame la Dauphine
a nommé le fieur Dedelai de la Garde de
Blancmenil à la charge d'Intendant de fa Maiſon
& Général de fes Finances , vacante par la démiſfion
du fieur de la Porte .
Le 7 , Monfeigneur le Comte de Provence &
Madame tinrent fur les fonts de baptême le fils
du fieur Pomics , Porte - Manteau ordinaire de
ce Prince il a été nommé Louis - Xavier , &, a
été baptifé dans la Chapelle du Château , en préfence
du fieur Allard , Curé de la Paroiffe , par
l'Abbé de Sainte- Aldegonde , Aumômier ordinaire
du Roi .
Le 12 , les treize Secrétaires du Roi de la
grande Chancellerie eurent l'honneur de préfenter
à Sa Majesté , ſuivant l'uſage , la bourſe
de Saint Jean- Porte-Latine. Le fieur le Begue ,
premier Syndic de cette Compagnie , porta la
parole .
Le 13 , le Roi fe rendit vers les cinq heures du
foir aux Atteliers de la ville de Paris , pour y
voir la ftatue que la ville de Rheims doit ériger
à Sa Majefté. L'Archevêque Duc de Rheims ,.
le Duc de Chevreufe , le Comte de Saint- Flofentin
, & plufieurs Seigneurs de la Cour , ainfr
JUILLET 1765. 183
que les Prevôr des Marchands & Echevins
de la ville de Paris y attendoient le Roi . Le Geur
Bertin , Miniftre & Secrétaire d'Etat , préſenta à
Sa Majesté , à la deſcente de ſon carrolle , le fieur
Rouillé d'Orfeuil , Intendant de la Province de
Champagne , & le fieur Clicquot Blervache , Député
de la ville de Reims . Le Roi examina avec
attention fa ftatue , en loua la compofition &
l'exécution , & parut aufli très-fatisfait des plans
& élevations de la place où cette ftatue doit être
érigée : ces plans furent préſentés à Sa Majeſté par
le fieur Legendre , Infpecteur général des pents
& chauffées , fur les defleins duquel la place a été
conftruite. La ftatue eft du fieur Pigalle , Sculpteur
du Roi , déja connu par plus d'un chefd'oeuvre.
Le 26 , jour de la Pentecôte , les Chevaliers ,
Commandeurs & Officiers de l'Ordre du Saint-
Efprit s'étant aflemblés dans le cabinet du Roi
vers les onze heures du matin , Sa Majesté fortit
de fon appartement pour aller à la Chapelle . Elle
étoit accompagnée de Monfeigneur le Dauphin ,
du Duc d'Orléans , du Duc de Chartres , du
Prince de Condé , du Prince de Conty , du Comte
de la Marche , du Comte d'Eu , du Duc de Penthievre
& du Prince de Lamballe , ainfi que des
Chevaliers , Commandeurs & Officiers de l'Ordre.
Sa Majefté , devant qui les deux Huiffiers de
la Chambre portoient leurs maffes , étoit en manteau
, ayant le Collier de l'Ordre par - deſſus , ainſi
que celui de la Toifon d'Or . L'Evêque , Duc de
Langres , Commandeur de l'Ordre , officia. Après
la Meffe , qui fut chantée par la Mufique du Roi ,
Sa Majesté fut reconduite à fon appartement en
la manière accoutumée.
Le Roi a accordé au Marouis d'Heudreville la
184 MERCURE DE FRANCE.
charge d'Ecuyer ordinaire de Sa Majeſté , vacante
par la démiffion du Marquis de Calviere.
Sa Majefté a difpofé de l'Intendance de Breragne
, vacante par la retraite du fieur le Bret , en
faveur du fieur de Fleſſelles , Intendant de Moulins.
Sa Majesté a donné l'Abbaye de Guiſtres , Ordre
de Saint Benoît , Diocèse de Bordeaux ,
l'Abbé de la Roche- Aymon , Vicaire Général du
Diocèſe d'Arras ; celle de la Vernuce , Ordre de
Saint Auguftin , Diocèfe de Bourges , à l'Abbé
de Palerne , Vicaire Général du Diocèſe d'Orléans
; celle de Preuilly , Ordre de Saint Benoît ,
Diocèse de Tours , à l'Abbé de Galles , Vicaire
Général du Diocèle de Troyes ; celle de Chaufonne
, Ordre de Saint Benoît , Diocèse de Gap ,
à l'Abbé de la Villette , Vicaire Général du même
Diocèfe ; celle de Gaſtines , Ordre de Saint Auguſtin
, Diocèle de Tours , à l'Abbé de Beine ,
Chanoine de l'Eglife Royale de Saint- Quentin ,
& Chapelain ordinaire du Roi ; celle de Miferay,
même Ordre , Diocèfe de Bourges , à l'Abbé de
Fraigne ; celle de Saint Polycarpe , Ordre de Saint
Benoît , Diocèse de Narbonne , à l'Abbé Gohin ,
Vicaire Général du Diocèfe d'Agde ; & celle dé
Fontevrault , Ordre de Saint Benoit , Diocèse de
Poitiers à la Dame de Pardaillan d'Antin
Grande Prieure de la même Abbaye .
,
Le 27 , la Comteffe de Mailly fut préfentée
à Leurs Majeftés & à la Famille Royale par la
Comteffe de Coaflin. Le fieur Pichault fut auffi
préſenté au Roi en qualité de Général des Mathurins.
Leurs Majeftés & la Famille Royale fignerent ;
le même jour , le contrat de mariage du Comte
de Maupeou d'Ableiges avec Demoiſelle le Bas
de Courmont.
JUILLET 1765. 185
Sa Majesté a accordé des lettres de nobleſſe au
fieur Brianfiaux de Milleville , Négociant-Armateur
de Dunkerque.
L'Abbé de Mangin a eu l'honneur de préſenter
à la Reine un nouvel ouvrage de fa compofition
qui a pour titre : Hiftoire Ecclefiaftique du Diocèfe
de Langres & de Dijon.
EXTRAIT d'une lettre écrite de Montpellier,
le 22 Mars 1765 .
La bête féroce qui défole depuis fi long - temps
le Gevaudan , a échappé juſqu'à préſent aux différentes
chaffes qui ont été ordonnées . On doit encore
en faire de nouvelles , & l'on prend toutes
les mefures poffibles pour délivrer le pays
de ce
fléau ; mais , en attendant , elle continue fes entrepriſes
& ne ceffe de répandre l'alarme & la
confternation dans tous les lieux expofés à fes incurfions
.
>
L'aventure du jeune Portefaix en a rappellé une
autre à-peu-près femblable & plus extraordinaire
encore , arrivée il y a plus de fix mois. Un enfant
de huit à neuf ans , fils du nommé Barraudon
habitant de Bergougnoux , Paroiffe de Fontans
voyant fafoeur attaquée & faifie par la bête féroce ,
fe jetta avec une valeur incroyable fur cet animal ,
lui arracha fa proie & le mit en fuite .
>
Cette action , toute merveilleufe qu'elle eft ,
l'eft moins encore que celle dont nous venons de
recevoir le détail : c'eft l'exemple le plus touchant
de ce que la nature peat inſpirer de force & de
courage au coeur d'une mere. Le 14 de ce mois ,
une femme de Rouget étant vers le midi avec trois
de fes enfans fur le bord de fon jardin , fut attaquée
brufquement par la bête féroce , qui fe jetta
186 MERCURE DE FRANCE.
fur l'aîné de fes enfans , âgé de dix ans , lequel
tenoit entre les bras le plus jeune , encore à la
mammelle. La mete , épouvantée , alla au fecours
de fes deux enfans & les arracha tour à tour de la
gueule de cet animal , qui , lorfqu'on lui en ôtoit
un , fe faililloit de l'autre : c'étoit fur - tout le plus
jeune qu'il attaquoit avec le plus d'acharnement.
Dans ce combat , qui dura quelques minutes ,
cette femme courageufe reçut , ainfi que les deux
enfans , plufieurs coups de tête de l'animal qui
déchira & mit en lambeaux leurs vêtemens . Enfin ,
voyant qu'on lui enlevoit ces deux proies , la bête
féroce alla fe jetter avec fureur fur le troifieme
enfant , âgé d'environ fix ans , qu'elle n'avoit pas
encore attaqué , & dont elle engloutit la tête dans
fa gueule. La mere accourut pour le défendre
après avoir fait des efforts inutiles pour arrêter cet
animal , elle monta à califourchon fur fon dos ,
où elle ne put pas fe tenir long temps pour derniere
reſource , elle chercha à faifir la bête par
une des parties de fon corps qu'elle jugea le plus
fenfible , mais les forces lui manquant tout - à-fait ,
elle fut obligée de lacher prife & de laiffer fon
་་་ ·
:
enfant à la merci du monftre. Dans ce moment
un Berger appercevant cet animal qui emportoit
l'enfant , accourut armé feulement d'un bâton, au
bout dequel il avoit attaché une lame de couteau :
il porta quelques coups à la bête , mais fans pouvoir
lui faire aucun mal : elle fauta par- deffus une
haie & un tertre de dix pieds de haut , tenant toujours
l'enfant dans fa gueule : le Berger avoit avec
lui un mâtin de la plus haute taille qui courut
après la bête , la joignit à trente pas de la & donna
deffus , ce qu'aucun chien n'avoit encore ofé faire .
Elle laiſſa alors tomber fa proie , & le retournant
vers le chien , elle l'enleva d'un coup de tête ,
JUILLET 1765. 187
fans le mordre , & le fit tomber à vingt pas de là ;
après quoi elle prit la fuite. L'enfant qu'elle avoit
laiffé a la lévre fupérieure emportée , le cartilage
du nez entierement mangé , une joue déchirée ,
& , ce qu'il y a de plus dangereux , toute la peau
de la tête eft enlevée & tombant à droite & à gauche
fur fes épaules. Il y a tout à craindre pour fa
vie. Qu'on fe figure l'état de fa malheureuſe mere
à cet horrible fpectacle : elle arriva accablée encore
de laffitude , le vifage baigné de larmes de tendreffe
& de douleur , & le coeur partagé entre la
joie d'avoir fauvé deux de fes enfans , & le défeſpoir
de voir le troifieme fi cruellement déchiré . Cette
digne & refpectable mere s'appelle Jeanne Chaftan
, femme de Pierre Jouve : elle eft âgée de
vingt- fept à vingt huit ans , d'une complexion trèsfoible
& même d'une mauvaiſe fanté avant cette
action elle jouiffoit déja de l'eftime publique pour
fa fagefle & fes bonnes moeurs.
Le Roi , informé de la belle & courageuſe action
de cette femme , a ordonné qu'il lui foit donné
une récompenfe.
Le fieur d'Enneval , Gentilhomme de Norman.
die , très-exercé à la chaffe du loup , eft parti il y
a quelque temps avec des chiens dreflés à cette
chaffe , pour fe rendre dans le Gevaudan. On a eu
avis qu'il avoit vu la bête féroce & l'avoit fuivie
plufieurs fois ; les chiens ont donné dellus avec
beaucoup d'ardeur , mais il n'a pu encore l'approcher
d'affez près pour l'attaquer. Cet animal marche
fans ceffe , n'a point de retraite connue , &
difparoît quelquefois pendant huit ou dix jours
fans qu'on en entende parler ; ces circonstances ,
jointes au mauvais temps & aux difficultés des
chemins , en rendent la chaffe difficile ; cependant
il y a lieu de croire que le fieur d'Enneval ,fecondé
188 MERCURE DE FRANCE .
de tous les Gentilshommes du voisinage , parvien
dra enfin à délivrer le pays de ce fléau redoutable.
On n'a ceffé de faire des chaffes particulieres . Plufieurs
Etrangers fe font rendus dans le Gevaudan
& ont joint leurs efforts à ceux des habitans de la
Province pour concourir à cette expédition.
Du 29 Avril.
Suivant les dernières nouvelles que l'on a
reçues au fujet de la bête féroce du Gevaudan ,
cet animal a dévoré , le 18 , dans la Paroiffe de
Paulhac , un enfant de douze à treize ans ; le 21 ,
le fieur d'Enneval fit faire une battue fur plusieurs
Paroiffes : un des Chaffeurs rencontra la bête fous
un rocher ; elle tint ferme , & la contenance effraya
fi fort cet homme , qu'il appella à fon
fecours le Curé d'Aumont accourut armé d'un
piftolet , mais la bête s'enfuir à fon approche. Le
22 , elle attaqua un jeune garçon & une fille qui
furent fecourus à temps. Le 23 , elle parut à huit
heures du matin fur la Paroiffe des Prunieres . Le
fieur d'Enneval fe mit en marche pour lui donner
la chaffe.
:
DE LIMOGES , le 7 Mai 1765 .
On a découvert , le mois dernier , dans cette
Généralité deux mines de charbon de terre , l'une
au village de Las - Mais , Paroiffe de Bas- Moreau ,
dépendant de l'Ordre de Malte , à une lieue de
Bourganeu ; l'autre dans les Paroiffes de Vareft ,
Manfac & Saint- Pantaléon , à deux lieues de Brive.
Le charbon que l'on a tiré de la dernière eſt ,
dit-on , comparable aux meilleurs charbons d'Angleterre.
La découverte de la première mine eft
JUILLET 1765. 189
due au fieur Morin , Fondeur de la Monnoie de
cette ville ; & la feconde au fieur de Maffac , Receveur
des Fermes à Brive .
DE L'ORIENT , le 8 Mai 1765 .
Le vaiffeau de la Compagnie des Indes le Duc
de Praflin eft parti de ce Port au commencement
de l'année dernière pour l'Ile de France , ayant
à bord une machine propre à deffaler & rendre
potable l'eau de mer , fuivant la méthode propofée
par le fieur Poiffonnier ; la navigation de ce
vaiffeau a été de cinq mois , & l'eau y auroit manque
fans la refource de cette machine , dont on
s'eft fervi avec le plus grand fuccès ; elle a fourni
environ foixante barriques d'eau douce dont on a
bu pendant près de deux mois fans que perfonne
en ait reffenti la moindre incommodité. Ces détails
out été apportés par le vailleau l'Ajax , qui
eft arrivé ici avant hier.
DE PARIS , le 31 Mai 1765.
Le 2 de ce mois , le Roi fit dans la Plaine des
Sablons , la revue des Gardes - Fraçoiſes & des
Gardes-Suiffes. Sa Majeſté paſſa dans les rangs ,
& les deux Régimens défilèrent devant elle après
avoir fait l'exercice. Monfeigneur le Dauphin ,
Madame la Dauphine , Monfeigneur le Duc de
Berry , Monfeigneur le Comte de Provence
Monfeigneur le Comte d'Artois , Madame Adélaïde
, & Mefdames Victoire , Sophie & Louiſe
ont affifté à cette revue , ainfi que le Duc de
Chartres , le Prince de Condé & le Prince de
Lamballe.

Le 4, les Chanoines Réguliers de l'Ordre de
190 MERCURE DE FRANCE.
la Sainte Trinité pour la rédemption des Captifs ,
tinrent à Cerfroid , Chef de leur Ordre , Diocèfe
de Meaux , un Chapitre général , dans lequel
ils élurent pour leur Général François Maurice
Pichault , Docteur de Sorbonne & Miniſtre
de la Maifon des Mathurins à Paris .
Le 8 , jour de la Fête de l'apparition de faint
Michel , le Duc d'Ayen , Pair de France , Chevalier
- Commandeur des Ordres du Roi , & Capitaine
de la premiére Compagnie des Gardes
du Corps de Sa Majefté , revêtu du manteau &
du Collier des ordres du Roi , le rendit au Couvent
des Cordeliers pour y préfider en qualité de
Commiffaire de Sa Majefté , au Chapitre de
l'Ordre de faint Michel . Il reçut avant la Grand'-
Meffe le fieur du Parc Poulain , Bâtonnier deş,
Avocats du Parlement de Bretagne , & Profeffeur
royal du Droit François à Rennes ; le fieur Roffignol
, Conful général de France en Ruffie ; le
fieur Francoeur Surintendant de la Mufique du
Roi ; le fieur Blanchard , l'un des Maîtres de la
mufique de la Chapelle du Roi , & de Meſdames
de France ; le fieur Roi de Joinville , Receveur-
Général des Domaines & Bois , & Tréforier
des ponts & chauffèes de Bordeaux ; &
le fieur le Noir , Tréforier général des offrandes
, aumônes , dévotions & bonnes oeuvres du
Roi.
Le Prince Camille de Rohan , défigné Général
des galéres pour l'année 1767 , a fait l'émiffion
de fes voeux dans l'Ordre de Malthe entre les
mains du Bailly de Saint Germain Beaupré ,
Grand- Prieur d'Aquitaine . Cette cérémonie s'eſt
faite dans l'Eglife de l'Abbaye royale de Panthemont.
On a appris les détails fuivans par une lettre
JUILLET 1765. 191
écrite de Mende le 3 de ce mois . Le premier Mai ,
à fix heures & demie du foir , le fieur Martel de la
Chaumette , demeurant à la Chaumette , Paroiffe
de Saint Alban , apperçut d'une de les fenêtres ,
dans un pâturage éloigné de ſa maiſon d'environ
deux cents cinquante pas , un animal qu'il jugea
être la bête féroce du Gevaudan : elle étoit aflife
fur le derrière , regardant fixement un jeune Berger
d'environ quinze ans qui gardoit des bêtes à
cornes . Le fieur de la Chaumette avertit deux de
fes frères : ils s'armèrent tous les trois & allèrent à
la pourfuite de l'animal qui s'enfuit à leur approche.
Deux des frères allèrent s'embufquer fur une hau
teur au deffas du pâturage , tandis que le troisième ,
marchant droit vers la bête , la pouffa vers le lieu
de l'embufcade . Le fieur de la Chaumette le cadet
la tira à foixante- fept pas de diftance : elle tomba
fous le coup & fe roula deux ou trois fois , ce qui
donna le temps au frère aîné de s'approcher & de
la tirer à cinquante - deux pas : elle tomba une ſeconde
fois , puis fe releva brufquement & s'enfuit
en répandant beaucoup de fang . Les trois frères la
fuivirent pendant quelque temps ; mais la nuit les
obligea de ceffer leur pourfaite . Le lendemain , ils
furent joints par les fieurs d'Enneval , père & fils ,
& par une troupe de Chaffeurs : ils trouvèrent la
pifte & les traces du fang . Le fieur d'Enneval jugea
que cette bête étoit la même que celle qu'il chaffoit
; mais il ne leur fut pas poffible de la rencontrer.
Le fieur de la Chaumette , qui a vu & tué une
grande quantité de loups , affûre que cet animal
n'a qu'une reſſemblance très- imparfaite avec ceuxci
: felon fon rapport , il eft plus gros qu'un veau
d'un an , fort du devant & levretté fur le derriere ,
avec un muſeau pointu & alongé , les oreilles
droites & plus petites que celles d'un loup,la gueule
192 MERCURE DE FRANCE.
béante & énorme , & une raie noire tout le long
du dos jufqu'à la naiffance de la queue ; enfin fa
defcription eft femblable à celle que le fieur Duhamel
a déja donnée. Ce récit avoit fait eſpérer d'a
bord ' qu'on alloit être enfin délivré de la bête qui
depuis fi long- temps défole le pays ; mais on a appris
que le lendemain , vers les cinq heures du foir,
une fille âgée d'environ quarante ans , avoit été
dévorée à cinq lieues de la Chaumette . Ce nouveau
malheur fait craindre que l'animal qui a attaqué
cette fille ne foit différent de celui qui avoit été
bleffé la veille.
LOTERIES.
Le cinquante troifiéme tirage de la Loterie de
l'Hôtel de Ville s'eft fait le 25 Mai , en la maniére
accoutumée . Le lot de cinquante mille livres
eft échu au numéro 11349 ; celui de vingt
mille livres au numéro 5829 : & les deux de
dix mille aux numéros 6453 & 12885.
Le 6 , on a tiré la Loterie de l'Ecole Royale
Militaire. Les numéros fortis de la roue de fortune
font ,, 42 , 86 , 11 , 17 , 64.
SERVICE.
Le 14 Mai , on célébra dans la Paroiffe de
Notre- Dame de Verſailles, un ſervice en mémoire
de Louis XIII.
MORTS.
Pierre de Thomé , Lieutenant - Général des
Armées du Roi , & Chevalier de l'Ordre Royal
& Militaire de faint Louis , eft mort à Chaillog
JUILLET 1765 .
195
lot , le 13 Mai , dans la foixante - dix -feptiéme
année de fon âge.
Charles François Marquis de Solleville , Maréchal
de Camp , eft mort le 9 du même mois
au Château de Monancourt en Picardie , âgé
de cinquante quatre ans.
·
M. Sublet , Marquis de Lenoncourt & d'Heudicour
, Brigadier des Armées du Roi , eft mort le
10 du même mois , à Montreuil fur mer , âgé
de quatre-vingt fix ans.
Cardin - François - Xavier le Bret , ci - devant
Avocat général du Parlement de Paris , & Intendant
de Bretagne , eſt morr à Paris le 26 du
même mois.
Alexis - Claude Clairaut , Penfionnaire de l'Académie
Royale des Sciences de Paris , Membre
de la Société Royale de Londres , des Académies
d'Edimbourg , d'Upfal , de Berlin , de
Petersbourg & de l'Inftitut de Bologne , eft mort
à Paris le 17 du même mois , âgé de cinquante-
trois ans. La réputation de ce grand Géomètre
eft connue de toute l'Europe , & fon nom
n'a pas besoin d'éloges.
N. de Timbronne de Valence , Abbeffe de
l'Abbaye Royale de Fontevraut , Ordre de faint
Benoît , Diocèle de Poitiers , eft morte en fon
Abbaye le 7 du même mois , âgée de quatrevingt
- quatre ans .
Marguerite-Louife - Gabrielle -Marie de Groffoles
de Flamarens , eft morte dans fon Château`
de Buzer en Guienne , âgée de quarante - huit
ans .
N. Thomas , Chanoine , Grand Aumônier de
l'Eglife Cathédrale de Metz & Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de Preuilly , Ordre de
Vol. II. I
194 MERCURE DE FRANCE.
Saint Benoît , Diocèfe de Tours , eft mort à Metz
le 10 de ce mois , dans la foixante- onzieme année
de fon âge.
L'Abbé Gervaife , Docteur Syndic de la Faculté
de Théologie , Grand Maître du Collège de Navarre
, Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale
de Miferay , Ordre de Saint Auguftin , Diocèle
de Bourges , eft mort à Paris le 3 Avril , âgé de
foixante-deux ans. :
Conftantin- Louis d'Eftourmel , Grand'Croix de
l'Ordre de Saint Jean de Jérufalem , Grand Bailli
de la Morée , Commandeur de Saint Jean de
Latran , & des Commanderies de Bonccurt & de
Serincourt, eft mort à Paris le 6 , âgé de foixantequatorze
ans.
Le Comte de la Mothe d'Hugues , Lieutenant-
Général des Armées du Roi , eft mort à Paris le
30 Mars.
1
Céfar Phæbus , Comte de Bonneval , Brigadier
des Armées du Roi , & ci - devant Colonel du
Régiment de Poitou , eft mort au Château de la
Martonie en Périgord le 10 Février dernier , âgé
de foixante - quatre ans .
Louis René Picon , Comte d'Andrezel , Chevalier
des Ordres Royaux & Militaires de Saint
Louis & de Saint Lazare , eft mort âgé de cinquante-
deux ans , au Fort Blins - fur- Salins , dont
il étoit Commandant pour le Roi . Il étoit fils
cadet du feu Vicomte d'Andrezel , Confeiller d'Etat,
mort Ambaffadeur à la Porte , & de Françoite.
Thereffe de Ballompierre.
Charlotte- Colbert de Croiffy , Abbeffe de l'Abbaye
Royale de Maubuiffon , mourut en fon Abbaye
le 26 Mars , dans la quatre- vingt- feptieme
année de fon âge.
JUILLET . 1765 . 195
f La Baronne de Breteuil , époufe de l'Ambafladeur
du Roi à la Cour de Suede , eft morte de la
petite vérole à Stockholm le 14 Mars , dans la
vingt huitieme année de fon âge . Elle étoit dans
le huitieme mois de fa groffefle : le jour de fa
mort elle eſt accouchée d'une fille qui eft venue
au monde fans accident.
-
Catherine Nicole Gruyn , veuve de Louis-
Dominique de Cambis de Velleron , Comte de
Cambis , Chevalier- Commandeur des Ordres du
Roi , Lieutenant - Général de fes Armées , & fon
Ambaffadeur la Cour d'Angleterre & à celle de
Sardaigne , Gouverneur de Sifteron & de Villeneuve-
lès Avignon , & Commandant pour le Roi
dans la Province du Dauphiné , eft morte à Paris
le 10 Avril , dans la foixante - troisieme année de
fon âge.
Françoiſe-Armande Acton de Marfay , veuve
de Jean Baptifte Budes , Comte de Guébriant ,
Colonel du Régiment de Luxembourg , tué à la
bataille de Guaftalla , eft morte dans les terres en
Bretagne le 15 Mars , âgée de cinquante- neuf ans .
Adelaide Emilie , feconde fille de feu Jean-
Baptifte - Louis - Frédéric de la Rochefoucault- Roye,
Duc d'Enville , Lieutenant- Général des Armées
Navales , & de Marie Louife - Nicole de la Rochefoucault
, eft morte à Parie le 7 Avril , dans la
vingtieme année de fon âge.
Jean -François le Vayer , Chevalier , Baron de
Survilliers , Seigneur des Châtellenies de Ballon ,
Sable , la Daviere Courcemont , Saint- Mars ,
Saint-Ouen , Congé , Mezieres , Jauzé , Jerrehaut
, Jouperoux , Saint - Marc de Coulonge &
autres lieux , Confeiller du Roi en tous fes Confeils
, Confeiller Honoraire au Parlement , &
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Maître des Requêtes de l'Hôtel , eſt mort en ſon
Château de la Daviere , province du Maine , le
5 Juin 1764.
Feu M. le Vayer joignit à la lecture la plus
réfléchie une mémoire unique ; fes connoiffances
embraffoient tous les genres , tout étoit de fon
reffort . On a de lui une traduction de l'efpagnol
de la Diane de Monte- Mayor , plufieurs Comédies
qui ne font point imprimées , & qui n'en
décélent pas moins l'homme d'efprit & de goût.
On croit même , fans prétendre faire tort à la
mémoire de feu M. Fagan , être en droit de revendiquer
celle intitulée la Pupille , dont le plan &
l'enſemble appartiennent bien légitimement à feu
M. le Vayer. Ces fortes d'ouvrages d'agrément
n'ont été pour lui qu'un délaffement ; mais ce
qui ne peut manquer de faire honneur à fon coeur ,
eft le bien qu'il ne ceffoit de faire dans les terres
qu'il cachoit foigneufement ; ce fentiment d'humanité
l'a porté , dans les dernieres années de fa
vie , à un genre d'occupation qui fait trop d'honneur
à fa mémoire pour le diffimuler. Tout ce
qui pouvoit tendre au foulagement du peuple
fixoit fon âme compatiffante de cette fource
eftimable font fortis fes deux derniers ouvrages
l'un , Effai fur les moyens d'encourager l' Agriculture
relativement à l'impofition dela taille ; 1763.
L'autre , Effai fur la poffibilité d'un droit unique s
1764. Production fi géneralement accueillie , que
fon titre feul fuffit pour caractériſer , de la manière
la plus honorable , celui qui en eſt l'auteur.
:
Meffire Gabriel de Rafilly , frere cadet du
Marquis de Rafilly , Lieutenant - Général de la
Province de Touraine & du Comté de Rafilly ,
Lieutenant- Général des Armées du Roi , Com-
3
JUILLET 1765 197
mandeur de l'Ordre de Saint Louis , & Gouver→
neur de l'ifle de Ré , eft mort à Loudun en Poitou
le 25 Mars dernier , âgé de foixante- douze ans.
Il laiffe deux garçons & une fille , dont l'aîné eft
Capitaine aux Gardes Françoifes , & le cadet Lieutenant
des Vaiffeaux du Roi ; il étoit fils de feu
Gabriel Delaunay , Marquis de Rafilly , fous Gouverneur
de feus les Ducs de Bourgogne - d'Anjou ,
mort Roi d'Espagne , & de Berry , dont il étoit
premier Ecuyer , & nommé Chevalier des Ordres
du Roi. On connoît l'ancienneté de la nobleffe de
cette maiſon en Touraine , & fes alliances avec les
Maiſons d'Angennes & de Phelipeaux .
POMPE FUNEBRE.
191
Le Corps de Mademoiſelle de Sens , après avoir
été embaumé , a été exposé dans fon Hôtel fur une
eftrade éclairée par un grand nombre de lumieres
& tendue de blanc. Il fut porté , le au Couvent
des Carmelites du Fauxbourg Saint - Jacques
pour y être inhumé. Le cortége du convoi étoit
compofé de cent Pauvres couverts de drap blanc
& tenant chacun un flambeau ; des Officiers , des
Suifles & des Valets de Chambre de la Princelle
à cheval ; de cent quatre - vingt Valets de Pied ;
de trois carroffes drapés à fix chevaux , harnachés
& caparaçonnés de blanc , qui étoient remplis par
les Ecuyers , les Gentilshommes & les Femmes de
Chambre , & de trois carrolles à huit chevaux :
dans le premier de ces carroffes étoient l'Evêque
de Sidon , portant le coeur , le Curé de Saint
Sulpice , le Confefleur & les Aumôniers de la
Princeffe ; dans le fecond étoit le corps de la Princeflè
; la Comtefle de la Marche étoit dans le troi-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Geme avec la Maréchale d'Eſtrées , la Dame d'Honneur
de la Comteffe de la Marche & les Dames
attachées à la Princeffe défunte. Lorsqu'on fut
arrivé aux Carmelites , le corps fut defcendu du
carroffe par huit Valets de Chambre , & porté
fous le portique intérieur de l'Eglife , où les Religieufes
, tenant chacune un cierge à la main ,
étoient rangées à droite & à gauche , avec trente
Eccléfiaftiques , le Supérieur de la Maiſon à leur
tête. L'Evêque de Sidon en camail & en rochet ,
accompagné du Curé de Saint Sulpice en étole ,
préfenta le corps & le coeur de la Princeffe aux
Carmelites , en leur adreffant un diſcours auquel
la Supérieure répondit : enfuite les Religieufes
commencerent l'Office des Morts . Ces Prieres
finies , les huit Valets de Chambre porterent le
corps près de la foffe , & l'y ayant deſcendu , le
coeur fut pofé fur la croix du cercueil. La Comtelle
de la Marche , qui menoit le deuil , étoit en
longue mante , dont la queue étoit portée par fon
Ecuyer ; la Maréchale d'Eſtrées , la Dame d'Honneur
de la Comteffe de la Marche , & les Dames
de la Princelle défunte , étoient auffi en mante.
Nouvelles Politiques de Juillet.
DE PETERSBOURG , le 2 Mai 1765 .
LE Marquis de Beauffet , Miniſtre Plénipotentiaire
de France , qui étoit arrivé depuis quelques
jours , a eu hier au matin fa premiere audience
de Sa Majeſté Impériale ; & immédiatement
après , celle du Grand Duc.
JUILLE I 1765. 199
DE BERNBOURG , le 21 Mai 1765.
Victor- Frédéric , le plus ancien des Princes
regnans d'Anhalt , Duc de Saxe , d'Angrie &
de Weftphalie, Comte d'Alcagne , Seigneur de
Bernbourg & de Zerbft , &c . mourut ici le 18
de ce mois , dans la foixante- cinquieme année de
fon age. Il nâquit le zo Septembre 1700 , fuccéda
au Prince Charles - Fréderic fon pere le 22
Avril 1721 , & épousa le 15 Novembre 1724 ,
la Princelle Louife , fille de Léopold , Prince
d'Anhalt - Deſſau , morte le 29 Juillet 1732. Il
eut de ce mariage la Princelle Sophie - Louiſe ,
née le 29 Juin 1732 , & mariée au Comte de
Solms. Il époufa en fecondes noces , le 23 Mai
1733 , la Princeffe Sophie-Frédérique Albertine ,
fille d'Albert Fréderic , Margrave de Brandebourg
, Grand - Maître de l'Ordre de faint Jean
à Sonnebourg : il a en de ce mariage le Prince
Fréderic- Albert , aujourd'hui notre Prince régnant
, né le 15 Août 1735 ; la. Princeffe Charlotte-
Wilhelmine , née le 25 Août 1737 , & mariée
le 4 Mars 1760 avec le Prince Chriftien-
Ganther de Schwartzbourg - Sondershaufen ; la
Princeffe Frédérique Augufte- Sophie , née le 28
Août 1744 & mariée au Prince d'Anhalt Zerbeft ;
& la Princeffe Chriftine - Elifabeth Albertine ,
née le 14 Novembre 1746 & mariée au Prince
de Schvvartzbourg- Sonderhaufen.
-
7
I iv
100 MERCURE DE FRANCE.
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE VERSAILLES , le 26 Juin 1765.
LE 27 du mois dernier , le fieur Pupil de
Myons , premier Préfident de la Cour des Monnoies
Sénéchauffée & Préfidial de Lyon , fut
préſenté au Roi , en cette qualité , par le Vice-
Chancelier.
Le 28 , le Comte de Buzançois , petit-fils puîné
du Duc de Saint - Aignan , Pair de France , fut
mis par le Roi en poffeffion des honneurs attachés
au titre de Grand d'Efpagne de la premiere
claffe , qui lui affure la poffeffion de laTerre
de Buzançois , fur laquelle ce titre eft placé.
Le 2 de ce mois , Leurs Majeftés & la Famille
Royale fignerent le Contrat de mariage du Marquis
de l'Efcure avec Demoifelle de Ďurfort , &
celui du Marquis de Buffy avec la Comteſſe de
Meffey , Chanoineffe de Mons.
Le même jour , l'affemblée générale du Clergé
de France fe rendit ici , & eut du Roi une audience
à laquelle elle fut conduire par le Marquis
de Dreux , Grand-Maître des cérémonies , & par
le fieur Defgranges , Maître des cérémonies.
Le Comte de Saint Florentin , Miniftre & Secrétaite
d'Etat , chargé des affaires du Clergé ,
préfenta à Sa Majefté les Députés des provinces
du premier & du fecond ordre. L'Archevêque
de Rheims porta la parole : après fon difcours
JUILLET 201
1765 .
l'affemblée fut conduite à l'audience de la Reine
& à celles de Monfeigneur le Dauphin & de Madame
la Dauphine .
Le Prince Palatin de Deux- Ponts eft arrivé à la
Cour & a été préſenté au Roi par le Maréchal
Duc de Richelieu , premier Gentilhomme de la
Chambre de Sa Majesté . L'Abbé de Veri , Auditeur
de Rote , fut auffi préſenté au Roi par le Duc
de Praflin , Miniftre & Secrétaire d'Etat ayant
le département des affaires étrangeres.
Le 6 , les Députés des Etats d'Artois eurent
audience du Roi , à qui ils furent préfentés par le
Marquis de Levis , Gouverneur de la province
& par le Duc de Choifeul , Miniftre & Secrétaire
d'Etat , ayant les départemens de la guerre
& de la Marine ; ils étoient conduits par le Marquis
de Dreux , Grand- Maître des cérémonies . La
députation étoit compofée pour le Clergé de l'Evêque
de Saint Omer qui porta la parole , pour
la Nobleffe du Comte de Marle , & pour le tiers-
Etat du fieur Camp , Ecuyer.
Le même jour , la Comtelle de Bournonville
fut préfentée à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale par la Duchelle de Duras .
Le même jour , le fieur Boyer de Fons- Colombe
, Envoyé extraordinaire du Roi auprès de la
République de Gênes , & Chevalier de l'Ordre de
Saint Michel de Cologne , fut préfenté à Sa Majefté
par le Duc de Praflin .
Sa Majesté a nommé Confeillers d'Etat l'Abbé
de la Luzerne & l'Abbé de Cicé , nouveaux Agens
généraux du Clergé de France .
Le fieur Depont , Maître des Requêtes , Confeiller
Honoraire du Parlement de Paris , a été
nommé Intendant de Moulins à la place du fieur
de Fleffelles , qui paffe à l'Intendance de Rennes
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi étant informé que la bête féroce dont
on efpéroit être délivré , continue de faire des
ravages dans l'Auvergne & le Gevaudan , s'eft
déterminé à envoyer dans ces Provinces le fieur
Antoine , Lieutenant des Challes de Sa Majefté ,
avec plufieurs bons tireurs & des limiers pour
donner la chaffe à ce redoutable animal.
, Le 11 le Prince de Nallau - Saarbruck
pric
congé de Leurs Majeftés
, ainfi que de Monfeigneur
le Dauphin
, de Madame
la Dauphine
& de
toute la Famille
Royale.
Le 13 , le Duc de Chartres préſenta au Roi le
Vicomte d'Adémar , que Sa Majeſté a bien voulu
agréer en qualité de Colonel Lieutenant dans le
Régiment de Chartres , infanterie.
Le 15 , le Comte de Colbert , Officier dans le
Régiment des Gardes Françoifes , prêta ferment
entre les mains de Sa Majesté en qualité de Lieutenant
de Roi des Ville , Comté & Evêché de
Nantes & Comté de Nantois.
Le Comte de Melley , Aide- Major des Gardes
du Corps , & ci devant Capitaine au Régiment de
Berry , cavalerie , vient d'être nommé Enſeigne
des Gardes du Corps , compagnie de Beauvau , à
la place du fieur de Bois de Nemetz , qui a paffé
à la Lieutenance , vacante par la démiffion du
Marquis d'Auger , Lieutenant Général des Armées
du Roi.
Le 21 , Leurs Majeftés & la Famille Royale
ont figné le contrat de mariage du Comte de
Buzançois & de Demoifelle de Mailly , fille du
feu Comte de Mailly ; & celui du Marquis de
Toulonjon , Guidon des Gendarmes de la Garde
du Roi , avec Demoiſelle d'Aubigné .
Le Roi voulant récompenfer les fervices diftingués
que le sieur Quevanne , Ellayeur général des
JUILLET 1765. 203
Monnoies de France , a rendus à l'Etat , Sa Majefté
lui a accordé des lettres de noblelle.
Dom René- Profper Taflin , Religieux de la
Congrégation de Saint Maur , connu par fes travaux
dans la république des lettres , à eu l'honneur
d'offrir au Roi , le 14 , les fix volumes du
nouveau Traité de Diplomatique. Ce Religieux a
été préſenté à Sa Majefté par le fieur Bertin , Miniftre
& Secrétaire d'Etat , ayant dans fon Département
les dépôts & la collection des chartres &
les travaux ordonnés en différens temps à ce fujet
par le Roi . Dom Mabillon & Dom Montfaucon
avoient reçu autrefois le même honneur.
Suite des nouvelles Politiques du mois de
Juillet.
L'Abbé de Foi a eu l'honneur de préſenter , le
13 , au Roi & à Monfeigneur le Dauphin le
premier volume des Notices des Diplômes & des
Chartres: ouvrage dont Sa Majesté a agréé la
dédicace. Le 21 , la Dame de Maiſon- neuve , Auteur
du Journal des Dames , a eu l'honneur de
préfenter ce Journal au Roi.
DE LUNEVILLE , le 28 Mai 1765.
Dieu- Donné de Chaumont , premier Aumônier
du Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar
Grand - Prévôt , Comte de Saint Diey, & nommé
Evêque de Sion , a été facré le 26 du mois
dernier , dans la Chapelle du Château , en préfence
de Sa Majefté Polonoife , par le Cardinal
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
' de Choifeul , affifté des Evêques de Metz & de-
Rozzy.
De PARIS le 22 Juin 1765.
>
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Clermont er
Auvergne , le 28 Mai 1765.
L'inaction de la bête féroce du Gevaudan avoit
fait croire pendant quelque temps qu'elle étoit
morte dans quelque ravin ou fous quelque rocher
des bleffures qu'on prétend qu'elle a reçues
le premier & le fix de ce mois ; mais cette efpérance
vient de s'évanouir , & l'on apprend
qu'elle continue fes ravages avec autant de fureur
que jamais. Le 19 , elle dévora une fille dans les
bois de Servilanges . Le fieur d'Enneval étant informé
de ce nouveau malheur , ſe tranſporta
auffi- tôt fur les lieux , & empoifonna le cadavre ;
mais il marque qu'il ne compte plus fur l'effet
de ce moyen , parce que les habitans du Pays
font des loges dans les environs & ſe poſtent en
trop grand nombre , malgré tout ce qu'on peut
faire pour les en empêcher, ce qui épouvante la bê.
te féroce , & l'empêche de revenir fur la proie.
On a fait plufieurs battues depuis le 16 de ce
mois fans pouvoir la trouver : on en a dû faire
deux autres , l'une indiquée pour le 24 , & l'autre
pour aujourd'hui . Dans celle du 16 on tua une
louve & huit louveteaux , & le 19 un loup. La
bête féroce fut apperçue le 22 fur les quatre heures
du foir auprès du Malefieux ; plus de cinquante.
perfonnes la pourfuivirent & lui firent paſſer la
rivière un Chaffeur la tira à vingt pas & crut la
Boucher , mais elle gagna la montagne & il ne fur
JUILLET 1765 .
1765. 205
1
plus poffible de la retrouver . Le 24 , elle dévora
une fille à Mazelle & une autre à Saint- Privat ei
Auvergne. Le même jour , elle attaqua à Marfilla
une fille à qui elle ne fit aucun mal ' ; un jeune garçon
de quatorze ans vint au fecours de cette fille
& enfonça dans le flanc de la bête une bay onnette
qu'il retira enfanglantée . Ce terrible animal rentra
dans les bois de Clavieres ; on fonna le tocfin
dans la Paroiffe qui s'affembla & fit l'enceinte du
bois ; mais on ne put ni rencontrer la bête ni découvrir
par où elle s'étoit échappée.:
Les
LOTERIE.
on a tiré la Loterie de l'Ecole Royale
Militaire. Les numeros fortis de la roue de fortune
font , 54 , 15 , 3 , 51 , 85 .
MARIAGES.
Le Comte de Maupeou d'Ableiges a été marié,
le 30 Mai , dans l'Eglife de Saint Roch avec Demoiſelle
le Bas de Courmont. L'Abbé de Bouville ,
Grand Vicaire de Chartres & Commandeur de
l'Ordre de Saint Lazare , leur a donné la béné--
diction nuptiale.
La célébration du mariage du Marquis de Lefcure
avec Demoiſelle de Durfort s'eft faite le 17
Juin. L'Evêque de l'Efcar leur a donné la béné--
diction nuptiale dans l'Eglife Paroiffiale de Notre-
Dame de Verſailles , en préfence du fieur Allart
Curé de cette Paroiffe . La Marquise de Leſcure
fur préfentée , le 20 , à Leurs Majeftés & à la
Famille Royale par la Comteffe de Lefcure..
-
206 MERCURE DE FRANCE.
MORT.
-
N. de Saint - Vallier , Abbé Commendataire de
l'Abbaye Royale de Notre Dame d'Ardenne ,
Ordre de Prémontré , Diocèle de Bayeux , eft
mort à Paris aux Miffions Etrangeres , le 6 Juin ,
dans la cinquantiéme année de fon âge.
DE VIENNE , le 15 Mai 1765.
Les arrangemens que la Cour vient de fairepour
former celle de Son Altefle Royale l'Archiduc
Léopold pour la Tofcane , ayant occafionné
quelques changemens parmi les Seigneurs militaires
deftinés à l'éducation des Séréniffimes Archiducs
, Leurs Majeftés Impériale & Royale viennent
entr'autres de nommer pour Chambellan &
Général de Bataille Comte Charles de Calenberg
pour être Ajo de Leurs Altelles Royales les deux
Séréniffimes Archiducs Ferdinand & Maximilien ;
ce Seigneur , que Leurs Majeftés ont honoré de
cet emploi de confiance , eft fils unique du Comte
de ce nom , ancien Général d'Infanterie Impériale
qui réfide à Bruxelles , dont la Maiſon illuftre
dans l'Empire . jouir dans fa perfonne de la furvivance
de la haute dignité de Maréchal héréditaire
du Saint Empire Romain , avec la terre de Pappenheim
y attachée , au défaut de la maifon des
Comtes de ce nom qui fubfiftent encore.
Le 25 du mois de Juin Charles- Paul- François
de Beauvilliers , Comté de Buzançois , Grand d'Efpagne
de la première claffe , époufa Demoifelle
Bonne-Charlotte de Mailly , fille de défunt Louis-
Alexandre , Comte de Mailly , & de défunte
Dame Marie- Louife de Chamans .
JUILLET 1765. 207
Le Comte de Buzançois eft fils de Paul- Louis ,
Duc de Beauvilliers , Brigadier des Armées du
Roi , & Meftre de Camp du Régiment de Cavalerie
de fon nom , mort des bleflures qu'il reçut
à l'affaire de Rofback , & de Dame Augufte- Léonine
Olympe- Nicole de Bullion , & petit - fils de
Paul-Hippolite de Beauvilliers , Duc de Saint-
Aignan , Pair de France , Chevalier des Ordres
du Roi , &c. & de défunte Dame Marie - Genevieve
de Montlezun de Befmaux .
La bénédiction nuptiale leur fut donnée dans
l'Eglife de Saint Sulpice par le fieur Dulau ,
Curé de cette Paroille .
Le 29 , la Comtelle de Buzançois fut préſentée
au Roi & à la Famille Royale par la Ducheffe de
Saint-Aignan , & prit poffeffion des honneurs du
tabouret en qualité de Grande d'Efpagne .
MORTS.
Le 4 du mois de Mai a été enterré dans l'églife
de Saint Sulpice très - noble Seigneur Ferdinand-
Jofeph Grouber de Groubentall , Gentilhomme
Allemand , décédé de la veille .
Il étoit né à Gratz , Capitale de la Province de
Stirie , dans le Cercle d'Autriche le 23 Mars
1699 , & étoit fils de très - noble Seigneur Tobie
Grouber de Groubentall , Commiflaire au recouvrement
des biens de la Nobleffe du Duché de
Stirie , & de Madame de Julianne , fon épouse.
Il fut quelque temps au fervice de l'Empire , &
de là il pala en France , où il fit abjuration le 24
Juillet 1730 , entre les mains de M. l'Archevêque
de Paris , & le 20 Janvier 1733 il époufa , dans
l'églife de Saint Jacques du Haut- Pas , Demoi108
MERCURE
DE FRANCE.
felle Marie- Anne Boutinot de Plainville , aujourd'hui
fa veuve , fille de M. André Boutinot de
Plainville , Ecuyer , Seigneur de Chalifer , Lêches
& autres lieux , & de Demoiſelle de Bonniere.
Dece mariage font illus plufieurs enfans , dont
deux feulement font vivans , l'aîné defquels s'eft
fait connoître dans la littérature par plufieurs
morceaux eftimés des perfonnes de goût.
AVIS INTÉRESS A NT.
JE certifie qu'il y a environ deux ans que je fus
* * *
>
invité par M. Bacquoy- Guédon, Maître de Danfe ,
à voir M. le Marquis DE Penfionnaire au
Collége du Pleffis , dont il eft parlé dans le Mercure
, fecond volume du mois d'Avril 1765 , qui
boitoit beaucoup & marchoit fur la pointe du pied
gauche je m'y fuis tranfporté ce jourd'hur , &
j'ai trouvé que M. le Marquis ne boite plus , &.
marche à pied plat fur l'un comme fur l'autre
pied , ce qui m'a paru auffi heureux que furprenant.
En foi de quoi j'ai donné au feur Bacquoy-
Guédon le préfent certificat. A Paris , le 25 Avril
1765.
DUGES , Chirurgien..
JUILLET 1765. 203
L
AUTRE.
E fieur Maille , Vinaigrier Diſtilateur à Paris
, rue Saint- André - des- Arts , inventeur du Vinaigre
romain , l'a encore perfectioné , ainfi
que tous fes autres Vinaigres , par la nouvelle
conftruction de fourneau que nous avons
annoncée , & par le moyen de laquelle il
fait toutes ces diftillations dans des vaiffeaux
de grès , ce qui les empêche de contracter aucun
goût de cuivre. Les propriétés du vinaigre
romain , foit pour conferver l'éclat des dents
qu'il blanchit , foit pour les préferver de la carie
, en arrêter le progrès & les raffermir dans
leurs alvéoles , foit pour guérir les petits chancres
ou ulcères de la bouche , font confirmées de
plus en plus par d'heureux fuccès ;ce qui prouve que
c'eft la meilleure compofition qui fe foit trouvée
pour la confervation de la bouche.Son magazin eft
encore afforti au nombre de deux cents fortes de
vinaigres pour la table , le bain & la toilette , foit
pour les boutons, dartres farineules , foit pour noircir
les cheveux roux ou blancs . Il compofe auffi
le véritable vinaigre des quatre voleurs, préſervatif
excellent contre toutes fortes de contagions ,
même contre les fiévres épidémiques qui courent
d'ordinaire au printemps & dans tous les chan- "
gemens des faifons . Tous ces différens vinaigres
font à l'épreuve de la mer , comme il eft prouvé
dans un grand nombre d'envois qu'il a déja
faits dans les Illes les plus éloignées : ils peuvent
fe tranfporter par - tout fans la moindre altéra
210 MERCURE DE FRANCE.
tion , & leur qualité même augmente en vieilliflant.
Le prix des plus petites bouteilles , foit
pour les dents ou autres propriétés , eft de 3 liv.
Les perfonnes de province qui defireront le procurer
de ces vinaigres , s'adrefferont directe
ment au fieur Maille , en affranchiffant, comme il
eft d'ufage , le port de la lettre & celui de l'argent
; elles les recevront promptement , bien
conditionnées , avec la maniere de s'en fervir.
Son adreffe eft à l'ordinaire à fon magazin à
Seve , route de la Cour pour les liqueurs & eaux
d'odeur. Les perfonnes des provinces d'Italie ,.
Provence , Dauphiné , Geneve , Languedoc , & c.
qui fe font adreflées directement au Sieur Maille
jufqu'à préfent , pour éviter les frais du port ,
pourront à l'avenir , s'adreffer à Madame Parizot,
place du Gouvernement à Lyon , feule chargée
de fa correfpondance , fur les mêmes prix qu'à
Paris.
SIROP de vinaigre très - bon pour l'eftomac
& pour rafraîchir , qui peut fe tranſporter dans
tous pays & fur mer fans fe corrompre ; il eſt
l'unique pour la perfection . Il fe vend au Magazin
de Michelin , rue & à côté des Capucines
, vis a vis la place de Vendôme à Paris ;
lieu connu par fes excellentes liqueurs & ratafiats
de toutes les efpeces : l'on y trouve auffi
le vrai Boulogne blanc & rouge de la premiere
qualité à 10 liv . le flacon , & l'on y débite auffi
le vrai beaume de vie , à 2 liv. 10 f. ainfi que
l'huile des Dames , liqueur polonoife , & huile,
d'anis.
LE fieur Lavault , éléve de feu le fieur Mercier
, Baigneur , demeurant préfentement rue &-
JUILLET 1765. 211
à côté de la Comédie Françoife , à l'Hôtel de
la Fautriere , au troifieme ; débite avec un heureux
fuccès depuis quinze ans & plus , une graiffe
d'ours , tirée de la feule crinière de l'animal ,
& compofée avec un fuc de plantes choifies .
Une étude de toute fa vie lui a donné de
grandes connoiffances fur la nature des cheveux
c'eſt un préjugé bien favorable pour
ce fecret , dont il eft feul en poffeffion , bien
préférable à cette prétendue huile d'ours qui fe
débite , & dont on ignore les bons effets . Il faut
fe fervir de cette graiffe lorfqu'une tête commence
à fe dépouiller ; & fi les cheveux font tombés
par fecherelle , maladie , ou autre accident ,
cette graiflè les répare en très- peu de temps &
les fait revenir plus épais qu'auparavant . Il n'y a
que les têtes completement chauves fur lesquelles
cette graille ne peut opérer.
>
Il ne faut point s'en fervir pour les enfans
qui n'ont point encore atteint l'âge de quatre
cu cinq ans , mais feulement fe contenter de
couper les cheveux de fois à autre , ce qui fuffit
pour les faire venir plus épais & plus drûs ;
alors pour les entretenir les rendre beaux &
longs , il fuffira , ainfi que pour les perfonnes des
deux fexes , jeunes & avancées en âge , de mettre
de cette graiffe dans la racine des cheveux une ou
deux fois par femaine , après s'être fait peigner
à fond ; & l'on met enfuite par deffus un peu
de poudre ordinaire.
Pour les perfonnes dont les cheveux commencent
à tomber , & à dépérir , elles doivent
s'en fervir plus fouvent.
Le feur Lavault a eu la fatisfaction de faire
revenir , avec cette graifle bien préparée , les
212 MERCURE DE FRANCE .
cheveux à des perfonnes de tout âge & de la
premiere diftinction , qui les avoient perdus par
maladie.
Il y ades pots à deux livres & à quatre livres
On en trouvera chez le Portier de l'Hôtel de la
ou chez le fieur Lavault au troifiéme Fautriere
fur la rue .
>
LE fieur Chauvet , Chimifte , donne avis au
Public qu'il a établi un bureau pour la diſtribution
d'un fpécifique , confiftant en une eau diſtilée
qui ne s'altère jamais : fes propriétés font de
guérir promptement les plus rebelles affections
fcorbutiques des gencives & les ulcères qui en
derrivent , à détruire le tartre & la carie des
dents , à les blanchir , à les raffermir puiffamment
lorfqu'elles vacillent , & à les incarner
fi elles font déchauffées. Cette eau eft d'une
bonne odeur , & fon goût eft d'une qualité qui
ne déplait à perfonne. Elle fe vend chez le fieur
Manfon , Marchand Orfévre - Joaillier ,
faint Honoré , au coin de celle de Richelieu , રે
la couronne de diamans.
Le Prix eft de 2 liv. la fiolle.
rue
JUILLET 1765 .
AP PROBATIO N.
J'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le fecond volume du Mercure du
mois de Juillet 1765 , & je n'y ai rien trouvé qui
puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris , ce 15
Juillet 1765 .
GUIROY .
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
SUIT
ARTICLE PREMIER.
UITE de tous deux fe trompoient , Conte. P.
RÉFLEXIONS diverfes fur la Littérature , par
B ***.
APOLOGIE du mariage. Epître à un Ami.
FABLES Orientales. Le Tréfor.
LE Père & fon Fils .
LE Souhait indifcret.
S
27
44
༡ 。
53
54
55
LETTRE à M. de la Place , avec une nouvelle
traduction des vers de Santeuil , Sequana
cùm primùm , &c.
Avis d'une des meilleures & des plus mûres
têtes de l'Académie de Nancy , dans la féance
où on lut l'ouvrage anonyme intitulé , Recueil
de diverfes matières , dont l'Auteur fe
donne pour un jeune homme , & propoſe
modeftement fon ouvrage à l'Académie ,
comme un effai.
57.
214 MERCURE DE FRANCE. -

VERS de M.le Comte DE T.... à Mad ***.
*
qui lui avoit permis de lembraffer.
LETTRE à Madame D...... fur l'Amitié.
LETTRE à l'Auteur du Mercure. Trait de recon .
noiffance de la part d'un oiſeau .
58
59
64
LETTRE à M. de la Place fur la vifite de
SA MAJESTÉ à Saint- Cyr , le 30 Juin 1765. 65
DIALOGUE.
LB Fleuriste & l'Oranger , fable.
LES huit beatitudes temporelles , ou la Félicité
de l'homme raisonnable.
VERS pour mettre au bas de l'eftampe de Mademoiſelle
Clairon , en Médée .
ancien
68
70
71
76
Vers pour le portrait de M. DE B..
Officier , & auteur de plufieurs ouvrages. ibid.
ENIGMES.
LOGOGRYPHES .
CHANSON , fur l'air : De tout les Capucins du
monde.
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES .
La Porte fenille d'un homme de goût , ou
l'Esprit de nos meilleurs Poëtes ; à Amfterdam
, & fe trouve à Paris , chez Vincent ,
Imprimeur-Libraire , rue Saint Severin ;
1765 ; deux volumes in- 12 .
TRAITÉ de Peinture , fuivi d'un Effai fur la
Sculpture , pour
fervir d'introduction à une
Hiftoire univerfelle relative à ces Beaux Arts ;
par M. Dandré Bardon , l'un des Profefleurs
de l'Académie de Peinture & de Sculpture ,
Profeffeur des Elèves , &c .
ANNONCES de livres.
LETTRE de M. le Chevalier de Mouhy , de
l'Académie des Sciencee & Belles - Lettres
de Dijon , à M. de la Place , Auteur du
Mercure.
77
78
80
82
97
102
114
JUILLET 1765. 215
ART. III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
ACADÉMI E,
EXTRAIT de la féance publique de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles- Lettres de Dijon
, tenue dans la falle de l'Univerfité le
Décembre 1764 .
SÉANCE de la Société Littéraire d'Arras.
MÉDECINE.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur un fait
intérellant relativement à l'inoculation .
LISTE abrégée de quelques faits - pratique fur
le traitement de la goutte , par la ptiſanne
balfamique de M. de Mongerbet.
ART. IV. BEAUX ARTS.
ARTS UTILE S.
DISCOURS ou Hiftoire abrégée de l'antimoine ,
& particulièrement de fa préparation ; par
M. Jacquet, ci- devant Chirurgien de S. A. S.
le Prince Louis de Wirtemberg.
MÉCHANIQUES .
RÉPONSE du fieur Hervé , Horloger , aux remarques
que le fieur Tavernier, Maître Horloger
de Paris , a fait inférer dans le Mercure
de Janvier dernier , concernant la partie
des quantièmes de la montre que ledit
fieur Hervé a préfentée à l'Académie Royale
des Sciences , le 16 Mai 1764.
ARTICLE V. SPECTAC LE S.
ARTS AGRÉABLES.
116
135
138
142
I 46
149
150
OPERA.
COMÉDIE Françoiſe.
COMÉDIE Italienne .
156
157
159
216 MERCURE DE FRANCE.
PREMIER fupplément à l'article du Théâtre. 160
SECOND fupplément à l'article des Spectacles .
Lettre à M. de la Garde , auteur du Mercure
pour la partie du Spectacle. -
LETTRE à M. Monnet , à l'occafion de l'Anthologie
Françoiſe.
SUPPLÉMENT à l'annonce des livres. Avis im-
171
175
portant pour les curieux de littérature. 177
ARTICLE VI. NOUVELLES POLITIQUES. 179
Avis intéreffant.
AUTRES avis.
208
209
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue
Dauphine.
MERCURE
DE
FRANCE,
DÉDIÉ AURO I
A OUST 1765. -
Diverfite , c'est ma devife. La Fontaine.
PapilionSculpe
Cochin
Chez
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoife.
PRAULT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , Imprimeur rue Dauphine,
Avec Approbation & Privilège du Roi

AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer ,
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols;
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est - à - dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pour feize volumes.
Les Libraires des province ; ou des pays
A ij
étrangers qui voudront faire venir le
Merture , écriront à l'adreffe ci- deffus.
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix .
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eft composée de
cent huit volumes. On en prépare une
Table générale , par laquelle ce Recueil
fera terminé ; les Journaux ne fourniſſant
plus un affez grand nombre de pieces pour
Le continuer.
MERCURE
DE FRANCE.
JUILLET 1765.
ARTICLE PREMIER..
1
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
RECUEIL depetits drames en profe tirés desfujets
les plus intére fans de la Genèfe , pour fervir à
l'inftruction des jeunes Demoifelles , dédiés à
Mefdemoiselles DE CORBIGNY , Penfionnaires
chez les Dames Annonciades de Gifors.
EPITRE DÉDICATOIRE.
MESDEMOISELLES ,
L'AMITIÉ vous réfervoit depuis longtemps
un témoignage de fon zèle , vous
aviez des droits trop légitimes fur un ou-
A'iij
MERCURE DE FRANCE.
vrage entrepris pour fervir à votre inftruction
, & qui fut par vous embelli des
grâces touchantes & ingénues de la dèclamation
, pour qu'il ne vous fût pas un jour
confacré ; mon coeur vous en fait le don
pur & naïf. Mais en vous offrant le
tribut du fentiment , efforcez - vous de le
mériter en réalifant les riches efpérances
que j'ai conçues de vous ; vous ; fouvenez- vous
qu'en étalant à vos yeux les grands modèles
de vertus dont la frivolité de l'enfance ne
put vous empêcher de chérir & d'admirer
les traits , je n'ai prétendu que vous faire
fentir la néceffité où vous êtes de les imiter.
Vous feriez trop coupables, fi négligeant la
culture des talens que l'Auteur de la Nature
vous a fi libéralement départis , vous
ne retiriez aucuns fruits de fi grands bienfaits.
La carrière du bonheur vous eft ouverte
, mes chers amies , marchez - y à pas
de géant ; que les jeunes perfonnes de votre
fexe , à l'éducation defquelles cet ouvrage
eſt deſtiné , puiffent un jour , en lifant votre
nom , apprendre que vous travaillâtes
conftamment à leur applanir les fentiers
de la vertu : vous devez ce prix au fincère
& tendre intérêt que je vous ai voué , & -
avec lequel je ferai toujours ,
MESDEMOISELLES ,
Votre parfaite amie. BRO HON.
A OUST 1765 :
PREMIER POEME , EN UN ACTE.
LA CHUTE D' ADAM
ou EVE féduite par le Serpent.
Lethéâtre repréfente unjardin oùse trouvent
réunis tous les agrémens de la belle nature
; l'arbre de vie eft placé au milieu ,
l'arbre de la fcience du bien & du mal
occupe un des côtés du théâtre , d'épais
figuiers tapiffent l'autre.
PERSONNAGES.
L'ANGE DU SEIGNEUR.
UN AUTRE ANGE.
ADAM .
EVE.
LE SERPENT.
La fcène eft dans le Paradis Terreftre.
SCENE PREMIERE.
ADAM & EVE , en habit blancs en forme
de tuniques & couronnés de fleurs.
Q
ADAM.
UE ces lieux font charmans ! qu'ils
offrent à nos yeux un riant fpectacle ! A
A iy .
8 MERCURE DE FRANCE.
quel comble de félicité avons - nous été
appellés ! ... Chère Eve , quel plaifir d'en
jouir avec vous ! Quelle doit être notre reconnoiffance
pour l'augufte Bienfaiteur de
qui nous la tenons !
E V E.
Que je me plais à vous entendre parler
de fes grandeurs ! .. cher Adam ! Vos difcours
élèvent mon âme & femblent la rapprocher
de plus près de la divinité.
ADAM.
Quel fuprême plaifir enivre à chaque inf
tant mon efprit & mon coeur ! Je vois
l'Auteur de mon être , ce divin principe
de mon bonheur ; je le vois dans tout ce
qui frappe mes fens ; je le trouve au fond
de mon âme ; je le contemple en vous ,
mon aimable compagne , dans vos traits ,
dans vos regards , dans ce coeur fenfible &
tendre qui vous rend fi touchante. Je vois
l'efquiffe de la fuprême beauté , de la perfection
de l'amour qui caractérisent notre
Maître ; & fon image , ainfi multipliée à
nos yeux, répand fur mes jours un charme
toujours pur & toujours nouveau ... Ciel ,
quel enchantement ! ah ! n'en fortons jamais
; que l'aimable innocence cimente
A OUST 1765. 9
nos plaifirs , & ne perdons jamais de vue
les conditions fous lefquelles nous en jouiffons.
Que notre obéiffance enfin foit
notre généreux Auteur le gage de notre
amour & de notre reconnoiffance,
•que
7
E vE.
pour
Pourrions- nous lui devenir infidèles ?
Non, Adam, non ; je réponds de mon coeur,
& votre vertu m'eft un très- für garant dů
vôtre : nous ferons toujours heureux , puifque
nous fumes formés pour l'être : celfons
de nous livrer à de chimériques alarmes ;
jouiffons du bonheur qui nous eft offert !
la nobleffe de notre origine nous eft un fûr
garant de fa durée... Mais , pendant que
la culture des fleurs vous appelle , je vais
de nouveau parcourir les diverfes beautés
de ce féjour.
SCENE DEUXIEM E.
mo.
EVE Jeule,
7
( Elle fe promène dans le jardin ; une
fymphonie, imitant le chant des oifeaux , fe
fait entendre ; le ferpent perfonnifié paroît
dans le fond du théâtre . Après avoir examiné
la beauté des lieux , & fur- tout bair
fatisfait de la première femme , il fait un
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
figne de dépit , & fe cache fous les branches
de l'arbre de la fcience du bien & du mal.
Eve interrompt fa promenade , pour dire
avec une espèce de tranſport :)
Je croyois que ma félicité n'étoit plus
fufceptible d'accroiffement , .... je me
trompois; elle s'augmente avec mes jours...
Heureufe Eve! goûte à longs traits le charme
qu'elle répand fur eux..
·
( Eve porte fes pas vers l'arbre de la
fcience du bien & du mal. Le Serpent s'ap
proche d'elle ).
SCENE TROISIEME
EVE , LE SERPENT perſonnifié , en habit
de diverfes couleurs , la tête nue ,
tenant fon fymbole à la main.
LE SERPENT , d'un ton flatteur.
Je vois avec plaifir , époufe de l'homme!
la joie qui brille fur votre vifage ....
pourrois - je , fans . indifcrétion , vous en
demander la caufe ?!
EvE , à part.
Quel prodige un ferpent parle
Mon fort l'inquiette ; il y prend part...
A O UST. 1765.
$
O ciel ! je ne vis encore rien de femblable...
Quoi ! les animaux parlent- ils ? .. Quelle
furprife ! ... Celui- ci fans doute fut privilégié.
( Elle répond au Serpent ) .
L'ignorez -vous ? Pour peu que vous
foyez pourvu de la faculté de penfer ,
comme j'ai tout lieu de le croire , eſt- il un
bonheur femblable au mien ? Comblée
des bienfaits de mon Créateur, l'objet de
fon amour & de fes divines complaifances ;
je puife mes plaifirs dans la fource même
de la félicité.
LE SERPENT , avec ironie.
J'admire la modération de vos defirs !...
tandis qu'il vous en refte tant d'autres à
former , ainsi qu'à fatisfaire .
E vE.
Qu'entends -je ? d'autres defirs ? ...
Le SERPENT.
Sans doute ..... confultez feulement
votre raifon : formée à l'image de votre
Dieu , douée comme lui de l'immortalité ,
tout ne vous dit- il pas que vous êtes
deffinée à partager la puiffance ?
A vj
2 MERCURE DE FRANCE.
EVE , avec dédain.
Quel étrange langage ! Qui , moi ? Sa
créature , fon ouvrage , je pourrois prétendre
à devenir fon égale ! Pouvez- vous
le penfer ?
LE SERPENT avec feu.
Oui , je le penfe..... En vous donnant
fa reffemblance , n'étoit- ce pas vous dire
que vous aviez droit d'afpirer à tous fes
divins attributs ? N'étoit-ce pas ..
( Ici le Serpent rêve. Il continue enfuite
d'un ton plus réfléchi ) .
A quel propos vous auroit - il donc férieufement
interdit l'arbre de la fcience du
bien & du mal? ... Seroit- ce parce qu'effrayé
lui-même de la perfection qu'il avoit
donnée à fon ouvrage , & craignant que
vous ne lui enlevaffiez un jour l'encens
des coeurs , il auroit voulu vous retenir
dans fa dépendance , en vous privant d'une
partie des droits de votre origine ? ...
( Après unepaufe affez longue, il reprend
avec chaleur ).
Il n'en faut plus douter .• • • . un ſentiA
OUST 1765 . 13
ment jaloux a dicté la défenfe qu'il vous
a faite de toucher au fruit de cet arbre
myftérieux.
EVE , avec émotion.
Mais , qu'a de commun ce fruit avee
les avantages que vous me promettez ? Bien
loin qu'il puiffe ajouter à notre élevation ,
Dieu nous a dit que fi nous y touchions
nous mourrions dans l'inftant même.
LE SERPENT , d'un ton de compaffion.
Eve , votre ignorance me fait pitié !
Vous mourrez , dites- vous ? Dites qu'il
fait qu'à l'inftant même où vous en aurez
mangé , vous deviendrez femblable à lui ,
grande , puiffante , adorable , éclairée
comme lui.
EVE , avec une furprise mêlée d'admiration .
Ah , Ciel ! ... Mais quelle preuve en
avez- vous ?
LE SERPENT , vivement . '
Quelle preuve ! ... C'eft trop long- temps
vous refufer à l'évidence. Si fa gloire, fi fa
puiffance n'étoient pas intéreffées à écarter
de vous les effets bienfaifans de ce fruit ,
14 MERCURE DE FRACNE.
dites-moi donc quel feroit le motif d'une
telle défenſe ? Et fi ces effets n'étoient pas
tels que je vous les annonce , pourquoi
vous en eût il interdit l'ufage par préférence
à celui de l'arbre de vie , dont les
propriétés admirables vous affurent l'immortalité
? N'eft-il pas fenfible qu'en vous
défendant de manger du fruit de l'arbre
de la fcience du bien & du mal , il a prétendu
vous interdit l'acquifition de richeffes
plus précieufes encore que l'immortalité
même ? Eh ! quels feroient ces autres
dons , fi ce n'étoient pas les perfections de
la divinité même ?
( Ici Eve eft plongée dans la plus profonde
rêverie ; le ferpent l'obferve avec une joie
maligne ; & après quelques inftans de filence,
il pourfuit d'un ton infinuant ) .
Quoi ! vous rêvez ? .... Ah ! revenez
de votre erreur ; ouvrez les yeux ; voyez
le brillant avenir qui vous attend.
Vous n'êtes qu'une efclave .... & vous
pouvez devenir fouveraine.
( Il cueille un fruit qu'il lui donne ) .
Voyez ! .. ofez prendre ce fruit.
fa beauté vous annonce les brillans avantages
qu'il va vous procurer.... Prenez ,
A OUST 1765 . Is
dis- je ; goûtez ce gage de votre grandeur
future.
( Eve prend , en tremblant , le fruit. Le
Serpent s'écrie avec admiration ) ..
Déja je vois éclore en vous les caractères
impofans de la fouveraine puiſſance !
déja je brûle de vous rendre mon premier
hommage.
( Il fe profterne à fes pieds.
EV E pouffant un foupir.
Quels nouveaux fentimens s'emparent
de mon coeur ... Jamais je n'éprouvai
de plus ardent defir ... ..
D
( Elle confidère le fruit ) .
Quelles raviffantes couleurs ! . . . . Ah ,
que fon odorat m'enchante ! .. Quoi , je
ferois femblable à l'Auteur de mon être ?....
Mais quel revers, fi fes menaces font réelles.
Je tremble cependant.... Mais le defir
l'emporte fur la crainte.... Il n'eft plus
de bonheur pour moi ,fans la fouveraine
puiffance.
Elle goûte le fruit , &s'écrie avec tranf-
Fort ).
Quel goût exquis ! ... Quelle fecrette
16 MERCURE DE FRANCE.
joie s'empare de mon âme ! .... Quelle
lumière éclaire tout-à- coup mon efprit ! ...
Je ne fuis plus la même.... Sans doute
c'eft l'effet qui m'étoit annoncé . ... Mais
dois-je en jouir feule ?... Adam ! mon cher
Adam ! je ne ferois heureufe qu'à demi .
( Elle cueille un fruit & court chercher
Adam )..
SCENE QUATRIEME.
LE SERPENT feul.
( Il fuit Eve des yeux ; & après avoir
marqué fa joie , il s'écrie avec fureur)
J'ai fatisfait ma rage ; jouiffons maintenant
de fes effets. Le malheur des humains
adoucira les cruels tourmens que
j'endure.... Dieu terrible ! mon infidélité
fera juftifiée par celle du plus chéri de tes
ouvrages.
( Ilfort en appercevant Adam ) .
SCENE CINQUIEME.
A D'AM , EVE tenant le fruit.
"A DA M.
Qu'avez-vous fait , malheureufe Eve ?
Un feul inftant a donc fuffi pour vous
rendre infidelle ? ... Vous avez pu défoA
OUST 1765 .
17
béir ! (Jufte Ciel ) ! à notre Bienfaiteur ! ....
à notre Maître ! ... Non , n'efpérez jamais
me faire partager un pareil crime . . . . Il
me fait trop d'horreur.
E vE.
Cher Adam ! Quels reproches.... Eh
quoi , les difcours du Serpent ne devoientils
pas me convaincre ? ...
ADA M.
Hélas ! ils étoient féduifans .... Mais
les menaces de Dieu même ne devoientelles
pas te retenir ? ... Et n'a-t- il pas des
droits inconteftables fur fes créatures ?
E v E.
Ces menaces ont longs- temps longs -temps balancé
dans mon coeur les raifonnemens du Serpent...
mais l'expérience eft pour moi L'arrêt
prononcé contre nous étoit clair & précis
: nous devions mourir. Eve ne devroit
donc plus être ; déja vous n'auriez plus
d'époufe. Je refpire pourtant encore ? ...
Que dis-je ? je jouis d'une vie bien fupérieure
à la première .... Eve éclairée ne
voit plus rien au- deffus d'elle , fi fon époux
veut completter fa gloire , en fe prêtant à
18 MERCURE DE FRANCE.
fes defirs..... Croyez - en , cher époux ,
croyez- en les tranfports de mon coeur ! ...
jamais je n'en éprouvai de femblables.

ADAM.
...
Aimable & trop dangereufe Eve ! je
fens que vous me féduifez . . . . Mais ....
fi notre eſpoir ...... à quels malheurs
allons-nous être en proie !
E vE.
Je ne faurois le craindre.... Vois mon
fuccès ; achève le bonheur d'un coeur qui
t'aime. ... Adam ! mon cher Adam ! tu
feras ma divinité.
ADAM, avec effroi.
Que dis-tu ? Ciel ! arrête. . . . Eft - ce un
blafphême qui t'échappe ? ... Seroit- ce une
prédiction ? ...Le trouble de mon coeur
m'empêche d'éclaircir ce dangereux myftère.
Eve , tendrement.
Adam fera donc infenfible aux voeux
de fon épouse ? ...
ADAM , foiblement , en s'approchant d'Eve¸
Hélas ! je ne le puis.... Tu triomphes ,
A OUST 1765 . 15
divine épouſe ! ... Mon coeur ne peut plus
rien refufer.
( Il prend le fruit , il le confidère avec
une attention mêlée de defir & de crainte :
un regard d'Eve fixe fon incertitude ;
il
mange . Une fymphonie lugubre fe fait ens
tendre. Ils font faifis d'effroi .
ADAM , d'une voix chancelante.
Qu'éprouvai- je , grand Dieu ? quel défordre
dans mes idées ! ... quels noirs foucis
! ... quels remords dévorans s'élevent
dans mon coeur ? ... Eve , qu'avons- nous
fait? ...
EVE , éperdue.
Je friffonne d'horreur !... Adam , pourquoi
m'en as - tu crue ? ... Ciel ! je fuis
nue ... Pourquoi n'eft- ce qu'à ce moment
que je m'en apperçois .... Adam , trop
malheureux Adam , ta vue , hélas , m'eft
un fupplice ! .. Le Serpent m'a trompée
& la fcience que j'acquiers eft celle de
l'horrible infortune qui m'attend ... En
perdant l'innocence ( tout me le dit ) ,
nous avons tout perdu ! Fuyons , & dérobons
- nous , s'il fe peut , au ciel , à la
terre , à nous- mêmes ...
( Ilsfe réfugient fous les figuiers , & fe
20 MERCURE DE FRANCE.
font une ceinture de leurs feuilles . Une
Symphonie mélodieufe annonce l'arrivée du
Seigneur.
ADAM & EVE enfemble.
C'eft notre Juge qui s'avance !.. Qu'allons
- nous devenir !
SCENE SIXIEM E.
L'ANGE , reprefentant le Seigneur.
ADAM & EVE cachés.
L'ANG E.
Adam mon fils Adam , où donc estu
?
ADAM caché.
Quels accens ! .. ils penetrent mon ame ...
ils faifoient fon bonheur : je frémis maintenant
de les entendre. Quelle horrible
métamorphofe ! .. Ce titre précieux que je
reçois encore , me fait fentir avec plus
d'amertume toute l'étendue de mes pertes
& de mon infortune ...
(Il gémit. )
L'ANGE.
Adam , mon fils Adam , où es- tu ? ..
méconnois-tú ma voix ?
A OUST 1765 . 21
ADAM , caché.
Tout ingrat que je fuis , mon Dieu me
cherche encore ! ...Ah ! mon divin Maî
tre ! ... hélas , loin de voler à toi , mon
lâche coeur voudroit fe fouftraire à tà
vue ... ah ! que ne puis - je pour jamais
me fouftraire à tes recherches ?
( L'Ange s'approche des figuiers. Adam
éprouve un redoublement de frayeur. )
ADAM.
Mais il s'approche ! ….. il va me voir ...
ADAM & EVE ensemble.
Ah ! Ciel ! ...
L'ANGE.
Adam , pourquoi me fuyez- vous ?
( Ils s'approchent , d'un air confus. )
ADAM , tremblant.
Seigneur .
• ( à part ) Mais
que
lui
dire ? ...Je frémis ... ( haut ) Seigneur ,
tout mon refpect ... la honte de ma nudité...
£ 2 MERCURE DE FRANCE.
L'ANGE.
Depuis quand donc fçavez - vous que
vousêtes nuds ? depuis quand donc la robe
d'innocence dont je vous avois revêtus
a- t- elle perdu à vos yeux fes charmes ?
Adam! Adam ! vous avez donc péché ?
ADAM en foupirant.
Hélas ! Seigneur , la femme qu'il vous
a plu de me donner ... arendu fon malheureux
époux coupable ! …..
EVE, en tremblant.
Seigneur ... le ferpent m'a féduite.
L'ANGE , d'un ton menaçant.
Ne vous excufez point , ingrats ...tout
vous parloit de mes bienfaits ; tout vous
portoit à la reconnoiffance , à l'amour , à
la fidélité ... vous feuls , perfides , avez
comblé votre ruine.
( Ici & à lafuite de chaque article de la
fentence , l'Angefe promène dans le jardin ;
ce qui donne lieu à des paufes , pendant
lefquelles les coupables expriment par des
geftes le furcroît d'accablement qu'ils reçoivent
des maux que l'Ange leur annonce. )
L'Arrêt eft prononcé , vous mourrez
A OUST 1765. 23
l'un & l'autre ... la terre fera maudite ...
Ce n'eft qu'à force de travaux que vous en
obtiendrez votre ſubſiſtance.
Vous vous verrez affujettis aux infirmités
du corps , aux tourmens de l'efprit
& du coeur.
Vous & votre poftérité , languirez fur
la terre , jufqu'à ce que la terre d'où vous
avez été tirés vous reçoive encore dans
fon fein.
Je maudis le ferpent ; il rampera déformais
fur la terre ; la femme & lui fe
haïront... & la femme un jour écrafera
fa tête altière.
(A Eve , en particulier. )
Cette grandeur fuprême où vous ofâtes
afpirer , fera votre fupplice. Vous ferez
malheureuſe , efclave de votre mari , &
plus infortunée encore que lui.
( A tous les deux. )
Tels feront, ingrats , les fruits amers que
vous aurez cueillis . Vous en ferez raſſafiés
pendant le cours de votre vie , vous
& votre poftérité..
ADAM & EVE , en fe profternant aux
pieds de l'Ange.
Ah , Seigneur ! voyez notre repentir &
nos larmes...
24 MERCURE DE FRANCE.
L'ANGE.
Mes arrêts font irrévocables ... Efpérez
cependant ... un jour viendra que vous
& vos enfans trouverez un libérateur. Méritez
cette grace par une foi plus vive , &
par votre fidélité.
( Il leur préfente des habits de peaux
de bêtes ).
Recevez ces habillemens de la main de
votre Maître. En les portant , gémiffez de
la perte de votre innocence , & n'oubliez
jamais qu'ils font la marque de votre
efclavage.
( Adam & Eve fe revêtent des peaux de
bêtes. L'Ange leur ôte leur couronne . )
Privés par votre aveugle orgueil , & des
droits de votre origine , & de l'empire qui
vous étoit donné fur vos paflions ; je vous
en ôte les fymboles , & vous chaffe à jamais
du Paradis.
( L'Ange s'envole dans les Cieux. )
SCENE
A OUST 1765 .
SCENE SEPTIEME.
ADAM & EVE profternés.
Un autre ANGE tenant un glaive de feu.
L'ANCE.
Fuyez , ingrats ! quittez les lieux que vous
avez deshonorés par votre crime ... allez
traîner vos déplorables jours dans la honte
& dans la pouffière.
ADAM & EVE fortent du Paradis en gémilfant.
La porte fe fermefur eux .
SCENE HUITIEME.
ADAM & EVE à la porte du Paradis.
ADAM , douloureusement , en fe retournant
vers la porte.
Séjour charmant , où règne l'innocence !
je ne vous verrai plus ....Ah ! malheureux,
dans l'excès de mon défefpoir , que ne
m'eft-il permis de ne plus être ! ... mais
non, Adam doit vivre ; Adam vivra pour
réparer , par fes remords , fa coupable infidélité.
(Il étendfes mains vers le Ciel. )
Cher auteur de mon exiſtence ! tu me
B
26 MERCURE DE FRANCE.
laiffes encore plus que tu ne m'as ôté
puifqu'il me refte , & le defir de t'aimer ,
& l'efpoir du pardon !
VERS à M. D'ARNAUD , Confeiller d'Ambaffade
de la Cour de Saxe , de l'Académie
Royale des Sciences & Belles-
Lettres de Pruffe , fur fa Tragédie du
COMTE DE Comminge.
J. A lu votre drame touchant.
Vous peignez avec force un dangereux penchant ;
Vous montrez les écueils où le coeur nous engage ;
La Trappe même plaît en lifant votre ouvrage.
Je vous lourois bien plus ; mais que
fert mon
encens ?
Ce Roi du Nord , fi vaillant & fi ſage ,
Qu'ont chanté mes foibles accens ,
Vous a chanté vous- même en les vers éloquens .
Mon hommage n'eſt rien , après un tel ſuffrage.
Par Mde B***.
7
A OUST 1765 . 27
EPITRE à Mad... DE B ***.
LOIN OIN des bords qu'arrofe la Seine ,
Madame , oferois - je rimer ?
Un goût invincible m'entraîne ;
Que ne puis-je le réprimer !
Ah fi quelque Mufe indulgente ,
Sur les vers rouillés que j'enfante
Pour leur donner un fon plus doux ,
Confentoit à paſſer la lime ;
Ce que pour vous mon coeur exprime ,
Deviendroit plus digne de vous .
Mais dans un manoir folitaire ,
Par état toujours enchaîné ,
A moi tout feul abandonné ,
Il faut que d'un vol téméraire
Seul je franchiffe la barrière
Qu'oppofent ma timidité ,
Mon repos & ma vanité ,
Au defir que j'ai de vous plaire ,
Et qui fait ma félicité.
Heureux , fi d'un oeil favorable
Le Ciel enviſageant mes voeux
Par un jugement équitable ,
Vous eût arrêtée en ces lieux ;
Bij
28
MERCURE
DE
FRANCE
.
Sous votre tout- puiflant aufpice
Minerve me feroit propice :
J'entrerois au facré vallon.
Si ma Mufe capricieufe
Ne vouloit pas changer de ton ,
Auffi fage , & moins férieufe ,
Vous me ferviriez d'Apollon.
Peu fenfible aux vapeurs mortelles
Qu'exhalent les humides vents ,
Dans des délices éternelles
Je coulerois des jours contens .
A mes yeux la charmante Flore ,
Par de nouveaux enchantemens
A chaque inftant feroit éclore
La félicité du printemps.
Les rameaux des chênes auguftes
Courbés fur les frêles arbustes
Qui fe brifent fous les frimats ,
Far fondaines métamorphofes ,
Devenus Nymphes , lys ou roles ,
Rendroient la vie à nos climats.
>
Mais , où m'emporte un vain délire
Et quel eft ici mon deſſein ?
Efpéré -je , au fon de ma lyte ,
Changer les arrêts du deſtin !
Pour vous , dont la verte jeuneffſe
Eft la même dans tous les temps ,
Qui favez braver la moleffe
Et vous créer mille agrémens ;
A OUST 1765 . 20
Ecartez la foule incommode
De tous les fades complimens :
Ne cherchez que dans votre Code
Les loix de vos amuſemens.
L'uniformité fymmétrique
Des plaifirs forgés pour les grands ,
N'eft qu'une importune rubrique
Dont les fots fatiguent leurs fens .
Qu'il est bien plus fimple & plus fage ,
De fe livrer fans esclavage
4
Aux plaifirs qui naillent fans art !
Aux traits d'un ridicule ufage ,
Le goût doit fervir de rempart .
De Thémis févère rivale ,
Soyez fourde aux folliciteurs ;
N'entrez jamais au noir dédale
Où vous conduiroient les plaideurs .
Contente qu'un autre vous -même *
Devant un Tribunal fuprême ,
Balance le fort des humains ,
Réprimez votre bienfaisance ;
Ne touchez pas à la balance
Qu'il tient en fes prudentes mains.
Tandis que la fauffe éloquence ,
Cherchant à tromper l'équité ,
Seme par- tout la vraisemblance
Pour étouffer la vérité ;
* M. de B. A. G. au P. de P.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Il fait d'un coup- d'oeil intrépide
Emouffer le glaive homicide
Dont la chicane fait s'armer ,
Rendre à l'innocence craintive
Sa confiance primitive
Et l'empêcher de s'alarmer.
Que Paris , que la France entière
Vienne ici feconder mes voeux :
Digne fils d'un illuſtre père , 、
11 furpaffera fes ayeux.
Bientôt de lauriers légitimes
Nous verrons fes talens fublimes
Par Themis même décorés ,
Et dans le temple de mémoire
Son nom , fes vertus & fa gloire
Par tous les François révérés.
Tranquille fur la multitude
Des critiques & des rivaux ,
N'ayant aucune inquiétude
Que fur les pénibles travaux ,
Vous feriez votre unique étude
De lui ménager du repos.
D'une tendreffe mutuelle
Tous deux conftamment le modèle ,
L'un par l'autre toujours heureux
Occupés à former des fages ,
Qui méritant tous les fuffrages ,
Etendroient l'éclat radieux
A OUST 1765. 3r
Que vous feriez jaillir fur eux ,
Vous montreriez à tous les âges
Combien de fatteurs avantages
Sont dus aux époux vertueux.
FABLES ORIENTALES.
PAR M. B ***.
Le Sommeil du Tyran.
Sous fes lambris dorés un Tyran déteſté OUS
Dormoit en apparence avec tranquillité. -
Le fommeil , dit quelqu'un , eft- il fait pour le
crime ?
Eh quoi le Ciel épargne fa victime ?
Imprudent au bruit que tu fais ,
( Dit un Faquir ) tremble qu'il ne s'éveille :
Le Ciel permet que le méchant fommeille
Pour que le fage ait des momens de paix.
Biv
32 MERUCRE DE FRANCE.
LA RECONNOISSANCE.
UNN fucceffeur des Barmecides
Défendit à tous les fujets ,
Sous les peines les plus rigides ,
De célébrer jamais leur nom & leurs bienfaits.
Mais , plein de fa reconnoiffance ,
Mondir toujours bravoit cette défenſe ,
Et des fils de Barmec exaltoit les hauts faits ,
Les vertus , la magnificence.
Aux pieds du Souverain Mondir eſt amenć.
Je veux vous impoſer filence ,
Dit le Caliphe au coupable obftiné :
Prenez cet or , & déformais , je penſe ;
Qu'à moi ſeul votre eſprit borné
Ne s'occupera plus que de ma bienfaiſance.
Pardonnez ! ( dit Mondir au Prince ſtupéfait ) ;
Des enfans de Barmec je garde la mémoire :
Je vais même augmenter leur gloire ,
Car je leur dois votre propre bienfait.
A O UST. 1765 . 33
LA BOURSE
D U LES TROIS A MIS.
Il n'eft point de Dieu pour l'impie ; L
Pour les coeurs durs il n'eſt point d'amitié.
Mais voyez ce couple lié
Par la plus douce fympathie ;
Interrogez ces mortels vertueux ;
Demandez leur s'ils font heureux ?
Ils s'écrieront , ô puiffante harmonie !
Liens facrés aimables noeuds !
Vous êtes le feul bien qui foit digne d'envie.
Azar , Ibas & Nouriskan ,
Les trois amis de cette fable
Dans les plaines du Koraffan ,
Penfoient ainsi de ce noeud refpectable.
L'un d'eux ( c'étoit Ibas ) , d'un deſtin miſérable
Sentit un jour le poids affreux .
J'ai des amis , ( dit- il ) à qui des deux
Dois- je donner la préférence ?
Il fait que l'un & l'autre ont même amour pour
lui :
S'il prend Azar pour fon appui ,
A l'autre il va faire un offenfe.
B v
34
MERCURE DE FRANCE.
Mais comme il faut , quand notre âme balance ;
Qu'enfin elle prenne un parti ;
Ce fut à Nouriskan que parvint la peinture
Des maux & des befoins d'Ibas.
Nouriskan , pour tout bien dans cette conjoncture
,
Ne poffédoit que vingt ducats :
Dans une bourfe bien fcellée ,
Toute la fomme raffemblée , -
Va confoler Ibas de fon adverfité.
Au moment qu'elle arrive , Azar , de ſon côté ,
Près d'Ibas avoit député ;
Son befoin eft urgent ; il appelle à ſon aide :
La bourfe vole à fon fecours.
Mais de fes maux à peine Azar voit le remède ,
Que Nouriskan à lui feul a recours. . • •
Aux befoins d'un ami mon propre befoin céde ,
Dit Axar ) , & foudain ,
Pour la troifiéme fois , la bourſe eſt en chemin .
De Nouriskan la furpriſe eft extrême
Lorfqu'il revoit fa bourſe même :
, On ne l'a point ouverte & voilà fon cachet
En bon état & bien complet !
C'eft chez Ibas qu'un valet l'a portée ! ...
De cet événement fon âme eft agitée :
Il court chez Azar , ſon ami .
Mon cher Azar , que veut dire ceci ?
A OUST 1765 . 35
D'où vous vient ( dit- il ) cette bourfe ?....
D'Ibas ( répond Azar ) . A l'inftant près de lui
J'avois trouvé cette reffource :
Vos befoins fur les miens ont obtenu le pas.
On s'achemine chez Ibas ;
Et puis Dieu fait , quand on eut fçu l'affaire à
Si chacun d'eux eut des remercimens
Et des complimens à fe faire !
Combien le coeur s'épancha tendrement !
Si l'on le fit mainte careſſe !
Et fi , dans leur vive allégreſſe ,
Par le tréfor entre eux trois partagé ;
Chaque befoin ne fut pas foulagé !
Amans , Créfus , grands de la terre ,
Vous qui croyez du Ciel être les favoris ,
De votre yvreffe paſſagère
Ne foyez point énorgueillis.
Vous embraffez tous la chimère :
Le vrai bonheur eft pour nos trois amis.
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
C'EST TOUT PROFIT ,
DIUX
CONTE.
EUX cens louis termineroient ma peine ;
( Au bon Damis , difoit avec douleur
Un fien ami , fameux diffipateur ) .
» Deux cents louis je ne le puis , fans gêne.
» Si c'étoit cent ? ... Donne , mon cher Damis ;
Pour de furplus , je compte fur Climène.
L'un gagne , & l'autre épargne cent louis !
D. L. P.
VERS à Madlle * *
L'ESPRIT
' ESPRIT & la Beauté fe difputoient un jour
L'avantage de nous féduire .
La beauté , lui difoit : je règne avec empire
Au Village comme à la Cour ;
Les grâces , les talens , dont vous êtes le père ;
N'ont jamais allumé que de paifibles feux 2
Et jamais ils n'ont fçu plaire
Qu'au défaut de deux beaux yeux,
A
OUST 1765 . 37
Ceffez , reprit l'Efprit , de nous vanter vos charmes
:
Le temps qui les détruit , infenfible à vos larmes ,
Vous ravit avec eux le coeur de vos amans.
Je ris de fon pouvoir : par des armes plus fûres
Sans crainte des parjures ,
Je triomphe à la fois de vous- même & des ans.
Amour , qui les jugeoit , pour finir la querelle ,
Maria fur le champ l'Eſprit à la Beauté :
Déformais , lui dit - il , fûr de plaire avec elle ,
Vous la préferverez de l'infidélité.
" Le Dieu malin , adorable Thémire ,
Sur les mortels affûroit fon empire
Par cet hymen qui t'a donné le jour.
Tes beaux yeux font ceux de ta mère :
Tu dois plus encor à ton père ;
Sur tes pas il fixe l'amour.
38 MERCURE
DE FRANCE
.
LA BÊTE FÉROCE,
FLAU
APOLOGUE.
LÉ AU d'une Province , un monſtre antropophage
Y répandoit le carnage & l'horreur :
Déja cent malheureux , conduits fur ſon paſſage ,
Avoient éprouvé ſa fureur.
Pour fe faifir de la bête cruelle ,
Un jour mille chaffeurs battirent les forêts.
Mais , hélas ! trop foibles contre elle ,
Ils la virent braver leurs traits ,
Et d'une cruauté nouvelle ,
Etaler à leurs yeux les terribles effets.
Leur chaffe , cependant , ne fut pas inutile :
Nombre de loups à qui ces bois
Depuis long- temps fervoient d'afyle ,
Y furent pris pour cette fois.
Petits brigands ! tremblez quand la Juſtice
Pourfuit les fcélérats fameux :
S'ils échappent à leur fupplice ,
Elle vous prend en courant après eux ;
Et c'est toujours , faute de mieux ,
Nous rendre un fignalé fervice.
Par M. MUNerot , Secrétaire
de la Gazette de France.
A
OUST 1765 . 39
A MADAME DU BOCCAGE.
SUR ces bords fameux dans l'hiſtoire ,
Que vous venez de parcourir ,
Qu'avez - vous admiré ? Des débris plein de gloire ,
Des monumens pompeux qui ne peuvent périr ,
Des noms d'éternelle mémoire.
Ces chef-d'oeuvres vantés , vous les avez vu tous ;
Ils ont mérité vos fuffrages :
Mais vous n'avez rien vu de plus charmant que
vous ,
Ni de plus beau que vos ouvrages.
RÉFLEXIONS.
Air Dormir eft un temps perdu ? :
POUR OUR trouver des bons amis ,
J'ai couru le monde :
Le plaifir m'en a promis ,
Sur lui faut- il qu'on le fonde ?
Tant qu'il règne il promet bien ;
Finit- il ce n'eft qu'un rien
Qui fuit ainfi que l'onde.
40 MERCURE
DE FRANCE.
Sous un mérite apparent
Le vice eft extrême :
Il préfente adroitement
La fageffe pour ſyſtême .
Par fon gefte & par ſa voix
On l'a vu plus d'une fois
Tromper la vertu même.
L'homme fans goût n'admet point
L'honnête esclavage :
Sa fureur va jufqu'au point
D'épuifer fon bien , fon âge ,
Pour qui ? Pour une Laïs ,
Qui , couverte de mépris ,
Avec lui le partage.
Rarement la bonne foi
Termine une affaire :
Sans le fecours de la loi
On verroit plus d'un faux frère.
Ce n'eft plus ce fiècle humain
Où l'on frappoit dans la main
Sans avoir de Notaire .
L'homme affez fouvent n'eft pas
Ce qu'il veut paroître :
En le fuivant pas à
pas
Son vrai prix fe fait connoître
Il auroit plus d'intérêt
A fe donner tel qu'il eft ,
Il feroit mieux peut- être.
A OUST 1765 . 41
Tout le monde eft occupé
D'un objet frivole.
Soit vifite , foit ſoupé ,
Quelle exactitude on vole .
S'agit- il de cas urgent ?
On voit ces honnêtes gens
Manquer à leur parole.
Sans or l'efprit eft bien lent
Vis-à-vis Mélite :
Du triomphe qu'il attend
On remet la réuffite.
Un Créfus vieux & borné
Se préfente , eft couronné
Serviteur au mérite.
Des chefs -d'oeuvres aujourd'hui
La chûte eft commune :
Les riens trouvant un appui ,
Sur la fcène font fortune.
Pour un Opéra bouffon
Paris fuit , le croira-t-on ?
L'Auteur de Rodogune !
L'amitié des grands Seigneurs
Eft bien incertaine.
L'étiquette des grandeurs
Met l'efprit trop à la gêne.
Les palais nous font la loi.
Chez moi je commande en Roi ,
Ma femme en Souveraine.
Par M. FUZILLIER , à Amiens.
42 MERCURE DE FRANCE .
DAPHNIS ,
EGLO GUE .
LE foir étoit venu ; les grouppes de pourpre
dans lefquels le foleil fe plonge à fon
coucher , alloient difparoître ; l'ornement
d'une belle nuit d'été , la lune au front
d'argent , commençoit à blanchir de fa lumière
incertaine les voiles qui depuis quelque
temps cachoient aux mortels les portes
de l'Orient ; les oiſeaux , perchés fous
le feuillage , repofoienten filence ; les perles
d'une rofée bienfaiſante rafraîchiffoient
déja la tige des herbes que la chaleur du
jour avoit flétries , lorfque le berger Daphnis
, plein de cette impatience fi tendre
que donne l'amour heureux & content ,
fortit du hameau ( après avoir ramené ſon
troupeau dans la bergerie, ) pour ſe trouver
au rendez- vous que lui avoit donné
la belle Chloë.
Daphnis arrive dans le bofquet que lui
avoit indiqué fa bergère ; il auroit été fâché
qu'elle l'eût prévenu , il le fut de ne
par l'y trouver. Chloë ( dit- il ) n'eſt point
encore arrivée ! .... Pourquoi tarde- t- elle ?
Tout eft tranquille à préfent , excepté moi
A
OUST 1765 . 43
que mon impatience tourmente. Mais ....
voyons dansle creux de ce vieux hêtre où
je la furpris dernièrement. Daphnis alla au
vieux hêtre , où il ne trouva point ſa bergère.
Ma Chloë ( dit- il ) , ma chère Chloë ,
m'auroit - elle oublié déja ? Ne ſe ſouvientelle
plus de la promeffe qu'elle me fit hier,
en me ferrant la main ? Ah , Chloë ! s'il étoit
vrai ... mais non , elle m'aime trop .....
je veux aller m'affeoir au plus épais du
bofquet , & là , en attendant , je chanterai
notre amour. Daphnis fut s'affeoir au plus
épais du bofquet , & là en attendant Cloë
il chanta ainfi fon amour.
Il y a trois ans , que je vis Chloë pour la
première fois. Les Dieux me chériffent ,
car ils permirent que bientôt après je rendiffe
Chloë fenfible pour moi . Oh ! que le
Ciel étoit beau , le jour que j'apperçus que
Chloë m'aimoit aufli ! ...Depuis ce temps
fes beaux yeux noirs brillent toujours de
ce tendre éclat que l'amour met dans les
yeux d'une bergère qui aime depuis peu
de jours pour la premiere fois. Oui ...
ma Chloe m'aime à préfent comme elle
m'aima au premier inftant.... & cependant
elle ne vient point ! ...
Elle ne vient point , elle craint d'être
furpriſe ; elle attend une obfcurité plus
profonde ... O nuit ! ...hâte-toi ... nuit
44 MERCURE DE FRANCE.
précieuſe à laquelle je devrai le plaifir d'a
voir ma bergère affife auprès de moi , de
tenir fes mains dans les miennes , & de'
l'entendre me parler ! ... la voix de Chloë eft
douce & agréable comme le miel des jeunes
abcilles ; fa bouche reffemble à une
rofe dont le fein à demi ouvert appelle
les careffes de l'amoureux & folâtre zephir
, & les fons qui en fortent vont juf
qu'au fond du coeur : quel bonheur pour
moi que Chloë m'aime ! ... & cependant
elle ne vient point ! ...
Chloë m'a préféré à tous les autres ber- .
gers , car tous étoient mes rivaux ; elle me
fit hier encore le ferment de n'aimer jamais
que moi. Qu'elle étoit belle , Chloë ,
quand elle me le juroit ! Oui , Daphnis,
(me difoit- elle , en preffant une de mes
mains dans les fiennes ) je t'aime comme
tu m'aimes ; toi feul , mon beau berger
, me feras toujours cher ! Attens- moi
demain au foir dans le bofquet qui eft der.
rière la hameau ; attens-y moi Daphnis ;
tu connoîtras fi je fuis fincère ... Tu
verras fi je t'aimes. Oui fans doute Chloë
m'aime , & cependant elle ne vient point !...
Chloë n'eft pas feulement belle , elle eft
encore charmante. Je veux que le portrait
de ma bien- aimée entre dans ma chanfon.
Chloë eft aimable par deffus toutes les berA
OUST 1765 . 45
gères ; fa taille eft déliée , légère & bien
prife ; elle reffemble au jeune olivier que
le jardinier curieux éléve avec foin. Les
+ étoiles d'une claire nuit d'hiver, ont moins
d'éclat que fon vifage ; fon teint eft plus
frais & plus gracieux qu'une belle matinée
de printemps ; fon fourire enchante &
ravit le coeur ; l'ame de Chloë eft pure &
belle comme elle ; un fentiment délicieux
me remplit quand je penfe que Chloë m'aime
; & cependant elle ne vient point ! ...
;
Ce n'eft que pour Chloë que j'invente
tous les jours des chants nouveaux ; c'eſt
Chloë feule que je peins tous les jours fous
des traits diffé ens ; elle aime mes chanfons
, & fouvent elle vient auprès de moi
pour m'écouter mieux. O moment heureux
, moment plein de charmes quand
une bergère aimable & vertueufe applaudit
aux chanfons du bergerqui l'aime ! .. Chloë
applaudit à celles que je fais pour elle
elle me prête une oreille attentive quand
je les lui chante , & quand j'ai ceffé elle
me donne un baifer. Quels baifers que
ceux de Chloë ! ils font plus doux pour moi
mille fois que le ruiffeau frais & limpide
ne l'eft pour un voyageur que la
foif tourmente . Oh ! puifque Chloë me
donne des baifers fi délicieux , affurément
elle m'aime ; & cependant elle ne vient
pas !..
46 MERCURE DE FRANCE .
Je ferai bientôt l'époux de Chloë , le
vieux Damon fon père me l'a promis la
femaine dernière , & il ne me trompera
pas , car il refpecte les Dieux . Chloë “fera“
toute à moi... cette penfée flatteufe fait trèffaillir
mon coeur ; mon fein en palpite de
joie . Ah Chloë ! mais .... j'entens ( je
crois ) le feuillage qui s'agite doucement ...
écoutons Ah , Dieu ! c'eft Cloë qui
vient.... oui c'eft elle , je reconnois fon
pas léger ; je veux aller au devant d'elle.
Ma Chloë ! ma chère Chloë ! te voilà ....
tu m'as bien fait attendre ; mais je fuis à
préfent le plus heureux , comme je fuis le
plus aimé des bergers !
Par M. ML. CSN. Avt. du R. au Bailliage d'A....
LE GÉNÉREUX CARDINAL,
UNE pauvre femme , qui avoit entendu
célébrer la générofité du fameux Cardinal
Farnèfe , parut un jour à fon audience ,
accompagnée de fa fille , jeune beauté ,
de dix - fept ans au plus. Le Cardinal
qui à travers la foule des fupplians , dif
tingua bientôt l'air honnête des deux femmes
, & fur-tout les grâces modeftes de
A OUST 1765. 47
la jeune perfonne , s'approcha d'elles , &
les pria d'un ton fait pour les encourager ,
de lui faire connoître en quoi il pouvoit
feur être utile.
La mère , en rougiffant , lui dit , trèsbas
, que de malheurs accumulés & trop
longs à lui raconter , l'avoient réduite au
point de fe voir dans le cas d'être chaffée
avant la nuit d'un médiocre logement
qu'elle occupoir dans un fauxbourg avec
fa fille , à moins qu'elle ne fermât les
yeux fur les defirs que cette jeune perfonne
avoit infpirés à leur hôte ; & que , moyennant
cinq fequins , Son Eminence pouvoit
leur rendre à toutes deux & la vie &
l'honneur. Le Cardinal , touché de la vertu
naïve de la mère & de l'innocente modeſtie
de la fille , écrivit fur le champun
billet , qu'il dit à la première de porter à
fon Intendant , & les exhorta l'un & l'autre
à conferver des fentimens qui leur affuroient
à l'avenir toute fa bienveillance.
La pauvre femme , au comble de la joie ,
après lui avoir conjointement avec ſa fille
exprimé toute fa reconnoiffance , alla porter
à l'Intendant le billet qu'elle avoit
reçu ; & l'Intendant , après l'avoir remis
dans un carton , lui compta cinquante ſequins
.
Vous vous trompez , Monfieur , lui
48 MERCURE DE FRANCE.
dit la femme le billet n'en porte que
cinq ; je n'en demandai pas davantage à
Monfeigneur .... voyez , Madame ( lui ditil
, en lui repréfentant le billet ) mon
ordre eft d'en payer cinquante .... Eh bien ,
c'eft Monfeigneur qui s'efttrompé.... Non ,
Madame , je connois trop mon maître :
n'allez pas m'expofer à lui déplaire .
Pour terminer cette altercation , l'on
convint de s'en rapporter à la décifion de
Son Eminence , qui , en reprenant le billet
, en fit un autre de cinq cens fequins ,
& leur dit vous avez tous raiſon , je
m'étois en effet trompé ; le procédé de Madame
le prouve. Allez , Madame , payez
vîte & quittez votre hôte ; fatisfaites vos
créanciers , ( car on en a toujours ! ) &
du furplus , mariez votre fille .
D. L. P.
EPITRE à Madame la Marquife DE MAL ...
QUAN VAND on fait , à l'éclat du rang ,
Joindre un aimable caractère ,
On eft bien fûr de toujours plaire ;
Vous avez ce rare talent :
Jamais la nobleffe du fang
Ne vous donna droit d'être fière ;
Vous
AQUST • 1765
Vous laiffez à la Financière
Le ton dur , l'air impertinent :
Chez vous la grandeur eft mystère ,
Et l'aifance eft un agrément.
Vous donnez un accès facile ;
La douce liaiſon des coeurs
Vous flatte plus que les honneurs
Dont fouvent une âme fervile
Enorgueillit les grands Seigneurs.
La crainte , toujours imbécille ,
Leur fait feule des ferviteurs :
Ils comptent peu d'adorateurs ,
Et vous en avez plus de mille .'
Tout art vous devient inutile * ;
Le fentiment dicte vos fons ,
Vous l'infpirez dans vos chanfons
Et votre coeur eft fon aſyle.
Qu'avez-vous befoin de leçons ?
Plaire & charmer c'eft votre ouvrage ;
La nature vous fit fes dons ,
Que defirez-vous davantage ?
ì
Ces vers vous offrent mon hommage ;
Vos talens & votre beauté
Méritoient un autre langage :
Excufez ma témérité ,
* Mde la Marquife de M... prenoit alors des leçon
de chant , quoiqu'elle chantât parfaitement bien.
C
MERCURE DE FRANCE.
Je fuis jeune , elle eft de mon âge ;
Et fi j'ai dit la vérité ,
Je ne veux que votre ſuffrage.
Paris , Juin 1764.
HAVE , Avocat au Parlement.
J.
SUR la mort de Mad. * *
AI vu Chonchon , dès la première aurore ,
Fixer fur elle & les yeux & les coeurs.
Sur fon front innocent , la plus belle des fleurs ,
Pour embellir fon teint , fembloit vouloir éclore.
Les grâces à l'envi dirigeoient fon maintien ;
Folâtre avec décence & grave dans ſon geſte ,
Tout en elle plaifoit , une parole , un rien :
Dans les yeux fe peignoit une douceur modeſte ;
Et la vertu , pour relever fes traits ,
Et pour mieux plaire , habitoit fa beile âme.
Hélas ! Chonchon n'eft plus inutiles regrets !
La Parque a de les jours coupé la foible trame .
Telle une rofe , éclofe le matin ,
Voit fur le foir terminer fon deſtin.
A OUST 1765.
1
LETTRE à M. de la Place , Auteur
du Mercure de France , fur la PUCELLE
D'ORLÉANS.
Lyon , le 10 Juillet 1765.
VOICI encore une pièce à joindre au
procès depuis peu reffufcité entre les gens
de lettres , au fujet de la Pucelle d'Orléans
. Fut - elle réellement la victime de
l'ignorance & de l'envie des Anglois ? At
- elle trouvé le moyen de fe fauver en
Lorraine , & de trouper le peuple irrité ,
par une effigie qui la repréfentoit dans le
fupplice du feu ? C'eft un problême que
le temps feul , avec la découverte de monumens
inconnus , pourront réfoudre ; on
péfera les raifons pour & contre ; on appréciera
les piéces produites . Celle que
je préfente aujourd'hui dans ce deffein
eft un engagement de biens , ou bail pour
quatre ans , fait par M. de Harmoifes &
Jeanne Du Lis, Pucelle d'Orléans , le 7 Novembre
1436. Ce n'eft qu'une copie , mais
collationnée en bonne forme , il y a déja
150 ans , & le vidimus ou collation de la
piéce annonce la plus grande authenticité
Cij
$ 4 MERCURE DE FRANCE.
de l'original. Je puis certifier l'exiftence de
la copie , & cette copie indique le lieu où
l'original eft dépofé ; le Public voudra
donc bien encore fufpendre fon jugement
fur les obfervations confignées dans les
Mercures du mois d'Août & d'Octobre
1764 , & dans le Journal Encyclopédique
du mois de Novembre de la même année .
Voici un extrait fidéle de cette piéce .

55
ور
Nous , Robert des Harmoifes , Cheva-
» lier , Seigneur de Tichiemont , & Je-
» hanne DuLis, la Pucelle de France, Dame
dudit Tichiemont , ma femme , licen-
» tiée & autorifée de moi Robert ci -def-
»fus nommé pour faire agréer & accorder
tout ce entièrement qui s'enfuit; fai-
น fons favoir & conniffant à tous ceux qui
» ces préfentes lettres verront & orront ,
» que nous conjointement enfemble d'un
», commun accord,& chacun par lui & pour
» tout , avons vendu , cédé & tranſporté...
à honorable perfonne Colard de Failly,
Ecuyer , demeurant à Merville , & à
Poinfette fa femme, achetans pour Yaul ,
» leurs hoirs & ayans caufe , toute la quarte
partie entièrement que nous avons , devons
& pouvons avoir , & que à nous
» doit & peut appartenir en quelque caufe
ouraifon que ce foit ou puiffe être , tant
à caufe de gagiére comme autrement ',
">
و د
"
»
A OUST 1765 . 53
33
و ر
ور
"
» en toute la ville , ban , finage & confi-
» nage de Haraucourt , tant en jurifdiction
, en juſtice haute , moyenne & baſſe ,
» en homme , en femme .... en dixmes.
groffes & menues , en four , en terrai-
» ges , en molins , en baix , en riviéres ,
» en vignes, maix & jardins ... comme
» en toutes autres rentes , droitures , cenfes
, & revenus quelconques ....... Et
» encore avec ce dix muids de fel , que
» nous avons vendus ... que nous devons
» avoir & prendre fur les falines de Moien-
» vyc & de Marfal , chacun an ...Toutes
lefquelles chofes deffus dites avons ven-
» dues, cédées & tranfportées ...pour l'efpace
» & terme de quarante années & quatre
» levées ... En témoins de vérité , & afin
» que toutes les chofes deffus dites foient
» fermes & eftaibles, nous, Robert des Harmoifes
&Jeanne DuLis, la Pucelle de Fran-
» ce , ma femme deffus nommés , avons
» mis & appendu nos propres féels en ces
préfentes lettres ; & avec ce avons prié
& requis à nos très-chers & grands amis
» Jehan de Tohneletil, Sieur de Vilette, &
» Saublet de Dun , Prévôt de Merville ,
" que ils veulent mettre leurs féels en ces
préfentes lettres avec les nôtres , en
caufe de témoignaige ..... que furent
ور
و ر
ور
وو
ور
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
" faites & données l'an de grace notre Sei-
" gneur 1436, en mois de Novembre, fept
» jours .
» Collation de la préfente copie a été
» faite à fon original par nous Notaires
jurés au Tabellionage de l'Evêché &
» Comté de Verdun foufcrits ; ledit ori-
ود
ginal écrit en parchemin fain & entier
» en écriture , auquel il y a quatre fceaux
» de cire verte armoiés à double queue
ود
de parchemin pendant. Lequel original
» eft demeuré ès mains d'honoré Seigneur
» Paul de Harmoifes , Seigneur de Hanoncelle.
Et ce concorde la préfente copie
» avec ledit original de mot à mot , té-
» moins nos feings manuels , ci mis le 20
» jour de Juin 1615. Signé Lobinet & Si-
» monBitre, avec paraphe » ,
J'ai l'honneur d'être , & c.
LE MOINE , Archiviste de MM. les Comtes de
Lyon , de l'Académie de Metz & de celle de Rouen.
P. S. La Diplomatique - pratique , ou
Traitéde l'arrangement des Archives in- 40 ,
prix 15 liv. broché, à caufe des gravures ,
S
propofée par foufcription au mois d'Août
1763 , fe diftribue actuellement chez le
ficur Defpilly , Libraire , rue Saint Jacques
A OUST 1765. 35
à Paris ; & chez les différens Libraires des
principales Villes du Royaume qui pourront
s'adreffer à M. Antoine , Imprimeur
à Metz pour en avoir des exemplaires.
Mrs les foufcripteurs font priés de retirer
les leurs. Cet ouvrage , qui peut fervir de
fuite à la grande diplomatique des Bénédictins,
quoique très - différent , eft également
néceffaire à ceux dont les archives
font en bon ordre, comme à ceux qui veulent
les arranger , ou les faire arranger pat
un copiſte intelligent.
LE mot de la première énigme du
Mercure du mois d'Août eft le raifin.
Celui de la feconde eft l'or. Celui du
premier logogryphe eft mâtin , chien de
cour , où l'on trouve matin , partie dų
jour , main , en fupprimant le t , & mât
de vaiffeau en retranchant les deux lettres
finales . Celui du ſecond eſt boeuf, ôtez- en
le chef, qui eft b , il reftera auf. Et celui
du troifiéme eft roffe , mauvais cheval ,
dans lequel fe trouve rofe , fleur.
C iv
56 MERCURE DE FRANCE.
MA
ENIGM E.
A taille eft grande & dégagée ,
Légère d'autant plus que je fuis plus âgées
Le fexe m'aime , & j'ai l'honneur
De pofféder le côté de fon coeur.
Dans l'emploi que je donne au monde
L'épée & moi ne nous accordons pas ;
Je la traite du haut en bas ...
Mes cheveux font d'emprunt , longs , fins , de
couleur blonde ;
Une treffe , un ruban , tel qu'on veut le choiſir
Les lie & les arrête
Et bien fouvent on prend plaifir
A me les arracher poil à poil de la tête .'
į
AUT RE.
Les pieds ne fervent pas toujours à cheminer ; LES
J'en ai fix , & ne puis me mouvoir d'une place.`
Lorfque pour mon ufage on veut me promener ,
Je fais bien du chemin fans y laiffer de trace.
On me confulte en bien des cas ,
Que couchée ou debout je décide fans faute.
J'ai toujours la taille fort haute ,
Mais ma groffeur n'y répond pas.
A OUST 1765 . ST
LOGO GRYPH E.
JEE fuis blanc de ma nature ;
Quelquefois on me teint. Loin que cette parure
Puiffe embellir ma figure ;
Au goût de bien des gens ,
Elle flétrit mes agrémens .
Je fuis fouvent fécond , & quelquefois ſtérile ;
Si l'on veut me décompoſer ,
Me difféquer , me divifer ,
La tâche n'eft pas difficile.
Lecteur , je t'offre dans mon nom
Ce qui dans nous entretient notre vie
Et caufe fa deſtruction ,
Et ce que tout Chrétien , pour hâter le Meffie ; t
Chante toujours avec ferveur
Dans le temps du Seigneur.
38
MERCURE
DE
FRANCE
.
Q
AUTRE.
UOIQUE de grande utilité ,
Soit qu'on me falle foible ou forte ,
En hiver , ainfi qu'en été ,
On me met fouvent à la porte.
Je marche fur cinq pieds . En les décompofant
Tu trouveras , Lecteur , un mal épouvantable ;
Ce qu'un ambitieux aime mieux que l'argenti
Ce que craint une femme aimable ;
Plus , une ville en Languedoc ;
Ce que crie un Cocher pour éviter le choc ;
Ce qui met les vaiſſeaux à l'abri de l'orage ;
Des Romains un célèbre ouvrage
Qui fubfifte encor en entier ;
Ce dont quelqu'un bien né fe pique ;
Une note auffi de musique :
Adieu , c'est trop griffonner de papier.
Par Mademoiſelle DE C *** . d'Angoulême,
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
Légerem
L'autrejour l'enfant de Ci_the_re, Sous
33
u_ne
reille a demi gris, Disoit enparlanta
sa
Débi
mère je bois a toi charmante Iris: ris:Ve
Lent.
= nus le regarde en colere; Maman, cal
W
més votre couroux , Sije vousprenspour ma berger
6
j'ai pris centfois Iris pour vous. vous .
Gravé par Melle Durey D'harnoncourt.
ImpriméparTournelle .
A OUST 1765 . 59
CHANSON ,
Remife en mufique.
L'AUTRE jour l'enfant de Cythère ;
Sous une treille , à demi gris ,
Difoit , en parlant à fa mère :
Je bois à toi , charmante Iris.
Vénus le regarde en colère .
Maman , calmez votre courroux :
Si je vous prens pour ma bergère ,
J'ai pris cent fois Iris pour vous.
Par M. A. FRISON , Maître de Mufique
Cvj
Go MERCURE DE FRANCE .
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
LE Porte-feuille d'un homme de goût , ou
Efprit de nos meilleurs Poëtes ; à
Amfterdam , & fe trouve à Paris , chez
VINCENT , Libraire , rue S. Severin ;
1765 deux vol. in- 12.
D
SECOND EXTRAIT.
ANS notre Mercure précédent nous
avons rapporté une fable tirée de ce recueil ,
& dont le Public , qui la connoiffoit peu ,
nous a paru très - fatisfait. Nous aurions pu
en copier plufieurs de ce genre , mais nous
aimons mieux renvoyer nos, Lecteurs à
l'ouvrage même , & paffer aux pièces fuivantes.
Ce font des contes , des idylles &
des églogues . Tout ce qui a été fait de
meilleur dans notre langue en poéfies paftorales
fe trouve raffemblé dans le Portefeuille
d'un homme de goût. De- là on paffe
aux élégies , qui font en très petit nombre ,
parce que nous en avons peu de bonnes.
A OUST 1765.
Gr
Il n'en eft pas de même des épîtres. Cet
article eft très- étendu , & l'on y trouve
toutes celles qui , dans tous les
genres , font
marquées du fceau de l'immortalité ; jamais
on n'a vu réunis tant de bons vers dans un
fi petit efpace : ce font les chefs- d'oeuvres
de nos meilleurs Poëtes : celle que nous
plaçons ici eft peut- être la moins bonne ,
mais nous la rapportons pour offrir à nos
Lecteurs quelque chofe qu'ils ne connoiffent
point. Cette épître eft intitulée l'Amant
raisonnable . C'eſt un amant qui écrit
à la maîtrelle.
Je vous aime , Philis , & vous m'aimez auſſi,
Que demandez- vous davantage ?
Et pour quoi me preffer ainfi
De fceller notre foi du fceau du mariage ?
Ah ! loin de nous en trouver mieux ,
Bientôt à la tiédeur nos feux cédant la place ,
Nous verrions l'hymen odieux
Dans nos coeurs engourdis verfer toute fa glace.
L'homme né pour la liberté
Sent révolter fon coeur contre ce qui le force :
Et du joug bientôt dégouté ,
Il ne fait plus de voeux que pour un prompt
divorce.
Laiffons l'hymen aux artifans ;
Ils favent en tirer un folide avantage :
62 MERCURE DE FRANCE.
Une femme & plufieurs enfans
Sont pour eux un ſecours dans leurs beſoins preſfans
,
Et leur feul intérêt fous fon joug les engage.
Je vous dirai de bonne foi ,
( Philis , il faut être fincère )
Que l'hymen ne vaut rien ni pour vous ni pour
moi.
D'abord à votre égard vous ne favez que plaire.
Tout votre patrimoine eft dans votre beauté.
Vous n'avez rien de mon côté ,
Mon bien eft médiocre. Ainfi , que vous en
femble ?
Seroit- il de bon fens de nous unir enfemble ?
Ah ! bientôt dans un hôpital
Nous irions vous & moi pleurer de compagnie ,
Et peu fages époux dans un fort fi fatal ,
Nous reprocher peut- être une fi triſte vie.
Il eſt vrai qu'autrefois il fut un temps heureux
Où le combien a- t- il , & le combien a-t- elle ,
Etoient par les amans traités de bagatelle.
Qu'on fût pour lors ou riche ou gueux ,
S'aimer , c'étoit affez pour le mettre en ménage ;
Et l'amour , toujours généreux ,
préfidoit feul au mariage .
'Auffi c'étoit un temps où fans peine & fans foin
La terre fourniffoit , d'une main libérale ,
Tout ce dont on avoit befoin.
A OUST 1765 . 63
Mais depuis qu'il eft une halle ,
Où tout au poids de l'or & s'achete & fe vend ,
Une belle en vain nous étale
Ce qu'elle peut avoir d'appas & d'agrément .
Tant qu'on n'eſt que garçon & fille ,
On vit comme on veut , comme on peut ;
Mais dès qu'on forme une famille ,
Et que , plus vite qu'on ne veut ,
Une femme un peu trop féconde ,
Des enfans qu'elle fait embarraſſe le monde ;
Ah ! Philis , eft- il temps de fe plaindre du fort ?
Et , trop preffé par la mifère ,
Faudra-t - il qu'un malheureux père ,
Pour mieux vivre à ſon aife , en fouhaite la mort ?
Non , croyez - moi , l'hymen n'eft point ce que
l'on penſe .
Plufieurs fur cette mer s'embarquent fans biſcuit ,
Et peu fongent à la dépense
Qui le précéde ou qui le fuit.
D'abord à l'époufe future
Il faut , avant que de conclure ,
Envoyer de riches préfens ;
Et quand on pourroit d'elle en avoir la diſpenſe ,
On fait que Meffieurs fes parens
N'auroient pas la même indulgence ,
Et tout s'achete à nos dépens .
Ce n'eft pas tout encor , l'habitude eft formée ;
Et , dès ce même jour , à de riches habits
64
MERCURE
DE
FRANCE
.
1
La jeune époufe accoutumée ,
Ne veut plus en porter qui foient de moindre
prix.
De-là qu'arrive- t-il ? D'habits ainfi munie ,
Peut- elle fe réfoudre à garder la maifon ?
A veiller fur fes gens , à coudre , à filer ? Non.
De compagnie en compagnie
Elle cherche à fe faire voir ;
Et dès le matin jufqu'au foir
Promène fa magnificence .
Il faut refter , il faut jouer ;
Il faut , par cette complaiſance ,
Payer cher le plaifir de s'entendre louer.
Comment , après cela , foutenir un ménage ?
Mettra t on , pour le défrayer ,
Sans fonds & fans crédit , l'un après l'autre en
gage ,
Ces meubles précieux , ces boucles , ce collier
Que l'on doit & qu'il faut payer ?
Que faire , par quels artifices.
Elever des enfans , contenter des nourices ,
Des fervantes & des laquais ?
Quoi , la coquette enfin par fes galanteries ,
Et l'époux indigent par fes friponneries ,
De leur trifte maifon fourniront- ils aux frais ?
Ah ! ne m'en parlez plus , tout cela m'épouvante !
Le mieux que nous pourrons paffons nos plus
beaux jours :
A OUST 1765. 63
Et fuyant de l'hymen la charge trop peſante ,
Contentons-nous , Philis , de nous aimer tou
jours.
A la fuite des épîtres on trouve des
ftances qui ne leur cédent point. Nous
allons , felon notre ufage , placer ici , non
pas les meilleures , mais les moins connues.
LE CHIEN ET L'AMOUR.
Le chien fe met aisément en colère ,
Et s'appaife facilement.
Connoillez -vous l'amour ? Voilà fon caractère.
Il fe fâche & s'appaife en un même moment.
Avec ce chien , Iris , vous folâtrez fans ceffe ;
En folâtrant , ce petit chien vous mord.
On joue avec l'amour : il badine d'abord ;
Mais en badinant il vous bleffe .
Loin de punir ce petit animal ,
Ne rit- on pas de fes morfures ?
Encor que de l'amour on fente les bleffures ,
A l'amour qui les fait on ne veut point de mal.
Vous careffez ce chien , parce qu'il eft petit :
S'il devenoit trop grand, il n'auroit rien d'aimable .
Un petit amour divertit ;
S'il devient trop grand il accable.
66 MERCURE DE FRANCE.
REPROCHES A APOLLON ,
Stances.
PERE cruel , injuſte Dieu ,
Qui produis l'or par ta puiffance ;
Pourquoi toujours dans l'indigence
Tes enfans en ont - ils fi peu ?
Apprens-moi , père fans pitié ,
Tandis qu'avec éclat tu guides
Ton char & tes courfiers rapides,
Pourquoi tes enfans vont à pić ?
Enorgueillis d'un titre vain ,
Pourquoi , tandis que l'ambroifie
Selon ton gré te rallafie ,
Tes enfans meurent- ils de faim ?
Par toi nos champs font revêtus
Des ornemens les plus aimables.
Pourquoi , fiers quoique miférables ,
Tes enfans font - ils prefque nuds ?
Dans ton palais font raffemblés
Cent tréfors dont il eft la fource.
Pourquoi tes enfans fans reſſource
Sont-ils toujours mal meublés ?
A OUST 1765 .
67.
Agis-en donc plus tendrement ;
Traite tes enfans en vrai père ,
Et , pour qu'il ne t'en coûte guère ;
Enrichis les bons feulement.
Le portrait fuivant n'avoit point encore
été imprimé , & l'a été pour la première
fois dans ce recueil . On y reconnoîtra la
touche légère d'un de nos jeunes Poëtes ;
& ceux qui connoiffent la perfonne qu'on
a voulu peindre , favent combien le por
trait eft reffemblant.
Amour , commence le tableau.
Qu'il fera beau , s'il eſt fidèle !
Voilà les couleurs , le pinceau ;
Deffine , Amour , fois mon Apelle.
L'ouvrage eft digne de ta main.
Il s'agit du portrait d'Iſmène,
Sur l'albâtre d'un front ferein
Trace deux jolis arcs d'ébène .
Peins fous leur voûte un oeil charmant
Cet oeil , trop rigoureux peut- être ,
Qui , tour à tour fier & touchant,
Défend le defir qu'il fait naître.
Peins fur fes lèvres de corail
Les fleurs nouvellement éclofes ;
De fes dents , pour rendre l'émail ,
Peins des perles parmi les rofes.
68 MERCURE DE FRANCE .
Avec art fufpens fes cheveux
Et treffe - les en diadême ; . . . .
Laifle- les flotter , fi tu veux ,
Ce défordre lui fied de même.
Pour m'offrir les brillans contours
De fa taille fouple & légère ,
Peins la plus agile Bergère
Qui cherche ou qui fuit les amours.
De fon doux & tendre fourire
Exprime le charme fecret :
Peins ce qu'il dit , ce qu'il promet ;
Moi je peindrai ce qu'il infpire .
Achève , arrondis ce beau fein ,
Qui fixeroit l'amour volige....
Le pinceau tombe de ta main .....
Arrête , & baife ton ouvrage.
Ce portrait eft placé dans le Portefeuille
d'un homme de goût parmi les pièces
anacréontiques. C'eft dans ce même article,
qui eft fort étendu , que l'on trouve encore
la pièce fuivante.
PREMIERE LEÇON D'AMOUr.
COLIN à peine à feize ans
Aimoit déja Colette.
A OUST 1765 . 69
Colette à peine à treize ans
Ecoutoit la fleurette.
On ne vit de fi jeunes amans
Que Colin & Colette.
Colin fent déja des feux ;
En fecret il foupire.
Colette forme des voeux ,
Et cache fon martyre.
Colette & Colin s'aiment tous deux
Sans ofer fe le dire.
Ils s'en alloient fans deffein
Le matin fur l'herbette .
Le coeur battoit à Colin ;
Il battoit à Colette .
Son bouquet lui tombe de la main ,
Colin perd la houlette.
Il s'approche doucement ,
Un foupir le décéle .
L'un regarde tendrement ,
L'autre en devient plus belle.
Qu'as -tu donc , lui dit- il en tremblant ?
Qu'as-tu donc , lui dit-elle ?
Colette au dedans de moi
Je fens un trouble extrême.
Moi , .... Colin , ..... auprès de toi
Je le fens tout de même .
70 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! Colette , je t'aime , je croi.
Colin , je crois que j'aime.
Pour l'ufage de fes dons
Nature les éclaire .
Un Dieu , par des charmes prompts ,
Les conduit au myſtère.
En amour il n'eft point de leçons
Qui vaille la première.
Tout ce que le Parnaffe François a produit
de plus parfait en odes facrées , morales
, philofophiques ou galantes , forme
un article très - précieux de ce recueil.
Une des moins connues eft celle de M. de
Bitobé , Curé dans le Languedoc ; elle eſt
intitulée Moi.
Rois , favoris de la fortune ,
Princes , guerriers , Dieux des mortels ,
A qui la foibleffe importune
Elève , en tremblant , des autels ,
Sans votre fecours je puis plaire ;
Je puis , fans que Phébus m'éclaire ,
Entrer dans le facré vallon .}
Je fuis moi- même mon Mécène ,
Mes Rois , mes Dieux , mon Hypocrène ,
Mes Muſes & mon Apollon.
A OUST 1765 . 70
Les feux éclatans du tonnerre
S'allument , & dans un inftant ,
Semant la frayeur fur la terre ,
Percent de l'aurore au couchant.
Mais mon efprit , que rien n'arrête ,
Plus vif encore que la tempête ,
S'élance avec bien plus d'ardeur ;
Ce miroir de la Providence ,
Le globe du monde eft immenfe ,
Mais moins immienfe que mon coeur.
Illufions , aimables fonges ,
Vous donnez la vie à mes vers ;
Au fein de vos heureux menfonges
J'ai l'empire de l'univers.
Par votre fecours une fable
Devient un objet véritable ;
Sous cet ormeau délicieux ,
Couvert de fon ombre divine ,
Je fuis à Paris , à la Chine ,
Dans les enfers & dans les cieux.
Dans une retraite profonde ,
Au milieu des déferts affreux ,
Ignoré du refte du monde ,
Je fais rêver , je vis heureux.
Sur l'aile de la Renommée ,
Au bout de la terre charmée
72
MERCURE DE FRANCE .
Volent mes talens & mes vers.
Les fons raviffans de ma lyre
Portent la joie au fombre empire ;
J'entraîne après moi l'univers.
Loin des pédans , & près d'Horace ,
Suivant des chemins inconnus ,
Je joins aux lauriers du Parnaſſe
Les myrthes chéris de Vénus.
Sous l'oeil défolé de l'envie
Plutus prend foin d'orner ma vie ;
Les dignités volent vers moi....
J'entre à la Cour , on m'y révère....
Je brille dans le Ministère ....
Encore un pas , & je fuis Roi.
Oui , je puis m'affeoir fur le trône ;
J'y monte fans être étonné :
Trop fouvent le hafard le donne ,
Mon mérite me l'a donné.
Peuples qu'enchantera ma gloire ,
Quand vous écrirez mon hiſtoire ,
Vous n'écrirez point des forfaits .
Je défarmerai la fatyre ,
Et tous les jours de mon empire
Seront comptés par des bienfaits .
Mais , quoi je fens trembler la terre ;
L'épouvante au loin fe répand :
Le Dieu , le monftre de la guerre
S'avance fur un char fanglant.
L'ambition
A
OUST 1765. 73
L'ambition infatiable
Précéde la marche effroyable ;
Dans les mains fe change le fort ,
Et du fein de ce monftre horrible
Sortent avec un bruit terrible ,
Les feux , les foudres & la mort.
Suivons le char de la victoire ;
Tout eft dilipé par l'effroi :
Surpris de l'éclat de ma gloire ,
Le monde frémit devant moi.
Poursuivons.... Sous mon bras tout plie...
L'Europe , l'Afrique & l'Afie ,
Et l'Américain conſterné ;
Et , dans l'éclat où je me trouve ,
L'unique malheur que j'éprouve ,
Eft de voir l'univers borné.
La terre , dont je fuis le maître ,
Ne fauroit plus me contenir ;
Je puis tout donnons nous un être ,
Qu'adore en tremblant l'avenir.
Sur votre char faites-moi place ,
Mufes , gloire !
... de mon audace ,
J'étonne l'Olympe & les Dieux.
Je fens l'air d'une aîle aſſurée ;
Je perce la voûte azurće ,
Et je pénétre dans les cieux.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Jupiter , tombe de ton trône.
Toi qu'adorèrent les humains ,
Que ton fceptre , que ta couronne
Paffent de tes mains en mes mains .
Mais je tiens la foudre invincible....
Ellayons la force terrible ....
Je vois s'obscurcir le foleil....
Sous mes regards tremble la terre ;
Mais , aux éclats de mon tonnerre ,
Grands Dieux ! je fors de mon fommeil.
ENVO I.
IL eft vraiment alfez comique
De me voir aux lieux où je fuis ,
Trifte comme un livre gothique ,
Mal vêtu , furchargé d'ennuis ;
Et , pour ne pas dire autre choſe ,
Affiégé de chagrins divers ,
Pauvre Vicaire en bonne profe ,
Et Roi du monde dans mes vers !
Nous ne rapporterons plus qu'une feule
pièce de ce recueil ; c'eft la première qui
ait été faite pour le prix de l'Académie
Françoife , & peut être la meilleure de
celles qui ont été couronnées. Elle n'en eft
cependant pas plus connue du commun
A
OUST 1765.
des
Lecteurs .
L'Auteur eft M. de la
Monnoye , & le fujet eft :
LE DUEL , poëme.
LE barbare duel de nos braves l'écueil ,
Monftre que la colère engendra de l'orgueil ;
Ce Démon
domestique , artifan du carnage ,
Dans les plus nobles coeurs avoit porté fa rage.
Un prompt
reffentiment fe croyoit tout permis
Les amis révoltés attaquoient leurs amis :
Parens contre parens couroient à la vengeance :
Ces noms étoient moins forts que la plus foible
offenfe ;
D'un rigoureux cartel
l'impitoyable arrêt ,
Décidoit par le fer un bifarre intérêt :
Et la fauffe juftice aux combats occupée ,
Sans balance à la main ,
n'employoit que l'épée .
Funefte loi
d'honneur ,
tyrannique pouvoir ,
Qui confonds parmi nous le meurtre & le devoir!
L'injure feule a droit de réparer l'injure.
Plus on fouille fes mains , plus la victime eft pure.
Le François dédaignant un rival étranger
Contre le feul François trouve beau le danger.
Tels qu'on vit ces Thébains , fiers enfans de la
terre ,
Se livrer , en naiffant , une mortelle guerre ,
Et du fang que leurs troncs répandoient à grands
flots
Engraiffer les fillons dont ils étaient éclos :
+
Dij
6 MERCURE DE FRANCE.
Tels , & plus acharnés à leur perte fatale ,
Cherchant dans leur trépas une gloire brutale ;
L'Espagne a vu long-temps nos foldats s'égorger
Et prendre dans nos champs le foin de la venger.
Cent peuples allarmés du bruit de nos conquêtes ,
Sous les coups qu'ils craignoient voyoient tomber
nos têtes ,
Sûrs que de deux guerriers , en ce choc malbeureux
,
L'un périroit pour nous , l'autre vaincroit pour
eux.
François , d'un vain tranſport miſérables victimes !
La Seine trop long- temps a rougi de vos crimes :
Portez fur d'autres bords un plus noble courraux ,
Ce bras que vous perdez , François , n'elt pas
à vous ;
Par un finiftre emploi la valeur eft flétrie ;
Mourez , mais en mourant ſervez votre patrie ;
Et d'un trifte duel , fuyant le fort obfcur ,
Tombez , en arborant nos drapeaux fur un mur.
Ou , fi la paix mêlant fon olive à nos palmes ,
Nous fait couler des jours plus heureux & plus
calmes ,
Sans ternir votre fer d'un indigne attentat
Laiffez vivre , & vivez pour le bien de l'Etat.

Ileft agréable de pofféder dans un recueil,
qui n'eft que de deux volumes , les vingt
mille meilleurs vers qui aient peut- être été
A OUST 1765. 77
Faits en notre langue dans le genre de
poéfies légères & fugitives . Aucun recueil,
n'avoit offert jufqu'à préfent un pareil
avantage .
LE Voyageur François , ou la Connoiſſance
du nouveau Monde ; à Paris , chez
VINCENT , Imprimeur - Libraire , rue
Saint Severin ; 1765 avec approbation
& privilège du Roi ; deux volumes
in-12 .
DERNIER EXTRAIT.
Nous nous bornerons , dans cet extrait
, à quelques citations qui achévent de
faire connoître le ton & le ftyle d'un ouvrage
dont nous avons conçu une idée favorable.
En quittant la Grèce , notre voyageur
s'embarque pour Conftantinople ; & c'eft
là qu'il apprend une partie de ce qu'il
rapporte fur la Turquie d'Afie & d'Europe.
La plupart de ces pays nous font connus
par les fréquentes relations des voyageurs
; ce qui n'empêche pas qu'on ne life
encore celui-ci avec plaifir. Il dit , en par-
D iij
78 MERCURE DE FRANCE .
"
و د
93
lant d'Efkimoful , cette Ville qui n'offre
plus que des débris & des tas de pierres , étoit
dans les premiers fiécles du monde , une
des plus grandes villes de l'Afie , & s'ap-
» pelloit Ninive. L'Ecriture Sainte la nom-
» me la grande cité , parce qu'elle avoit plus
» de trente lieues de circuit. Ninus , pre-
» mierRoi des Affyriens , en jetta les fonde-
» mens fur les bords du tigre près de mille
» ans après le déluge ; elle étoit défendue
» par quinze cens tours hautes de deux cens
pieds . Trois chariots pouvoient aller de
» front fur fes murailles. Elle fut détruite
deux cens ans après, fous le Roi Sardanapale,
par Arphaxad, Roi des Médes . Les
» habitans nous montrerent une chapelle
qu'ils ont bâtie en l'honneur du PropheteJonas,
que Dieu leur envoya pour
» faire pénitence : voici la tradition du
» pays au fujet de ce grand événement.
» Les Ninivites ayant fait pénitence fui-
» vant les confeils du Prophète , re-
> tournerent à leurs défordres. Après qua-
» rante ans , Dieu renverfa la ville fans
" deffus deffous , & les habitans furent
ןכ
"
ود
"
ر و
enfévelis fous fes ruines , la tête en bas.:
Je vous avoue , Madame , que je me
plaifois à parcourir des rues par ou je
me figurois qu'avoit paffé cet homme,
A OUST 1765, 79
ور
» chargé des ordres du Seigneur ; je croyois
prefque lui entendre prononcer ces pa-
» roles terribles : que dans . quarante jours
» cette fuperbe cité des Affyriens feroit
» détruite je fentois alors un frémiſſe-
» ment qu'on ne peut guére éprouver que
» fur le véritable lieu de la fcène où fe
» font paffés ces redoutables événemens .
30
Après avoir fait la defcription des
bains publics en Turquie , voici ce qu'ajoute
notre voyageur «. Voilà , Madame,
tout ce que j'ai pu connoître par moi-mê-
» me des bains de Turquie.Votre curiofité
» eût été autrement fatisfaite , fi vous euffiez
voyagé dans ce pays ; vous euffiez
» vu fans contredit le plus beau fpectacle
» & le coup d'oeil le plus raviffant qui
foit dans la nature. Je parle du rendez-
» vous des Dames Turques aux bains publics
Je ne puis vous apprendre fur cette
» matiére que ce que j'ai entendu dire
» d'une vieille Françoife , établie à Conftantinople
, & qui étoit en qualité de
» Femme- de- chambre , au fervice d'une
» Ambaſſadrice d'Angleterre à la Porte.
Elle m'affura tenir de fa maîtreffe , qui
avoit affifté à ces bains , tous les détails
qu'elle m'apprit à ce fujet. Tour
» homme qui oferoit pénétrer dans un bain
» aux heures deftinées aux femmes , ferois
"
و د
و ر
9

Div
80 MERCURE DE FRANCE.
"
50
fur le champ puni de mort. Quand le
temps du bain eft venu , les Dames
Turques s'y rendent chacune avec
» une efclave couverte de deux voiles
qu'on appelle murlins , dont l'un cou-
» vre tout le vifage , à la réferve des yeux,
» l'autre cache la coëffure , & pend par
» derriere jufqu'à la ceinture , enforte
» qu'il eft impoffible de diftinguer la Maî-
» treffe de fa fuivante. Arrivées au bain ,
» elles quittent toutes leurs habits, & dans
» l'état de pure nature , femblables aux
» Grâces , ou telles qu'on nous dépeint les
» Déeffes du paganifme , elles pallent
» quatre heures de fuite occupées chacune
» felon fon goût . Les unes couchées négligeamment
, s'entretiennent enfem-
» ble des nouvelles de la ville , tandis que
"
leurs efclaves qui font de jolies filles
» de dix-fept à dix-huit ans , affifes der-
» rière elles , & toutes nues comme leurs
» maîtreffes , s'occupent à treffer leurs che-
» veux ; d'autres fe promenent majeftueu-
» fement dans le bain ; quelques unes
» prennent du forbet ou s'occupent de quel-
" que ouvrage de broderie. Elles ne font
"
guére moins de deux cents. Jugez , Madame
, fi la vue de tant de beautés réunies
» & à découvert,a rien au monde qui puiffe
lui être comparé ! Le bain eft encore le
A OUST 1765 . 81
théâtre du luxe comme il l'eft des grâces
» & de la beauté ; le fard , les effences , les
perles , les bijoux y font étalés fur les
plus riches toilettes : c'eft- là que les fem-
» mes fe difputent , & c.
29
33
30
"
"
-
,
On voit aux environs d'Andrinople ,
& fur tout parmi les Grècs , les images
riantes les peintures gracieuſes & naïves
de la nature qu'on lit avec tant de
plaifir dans les poéfies d'Homère & de
Théocrite ". Je n'ai pu voir , par exemple
, dit notre Auteur , les danfes des villageoifes
grecques , fans me repréfenter
» ces choeurs de Nimphes , où préfidoit la
" Déeffe des bois fur le bord de l'Eurotas.
» La plus belle fille ou la plus diftinguée
» mène la danfe & chante des airs fort
gais , auxquels répondent en choeur les
» autres filles qui la fuivent. Rien n'eft fi
» ordinaire de voir dans les campa-
» gnes des bergers foupirer de tendres
» chanfons pour leurs maîtreffes. Ils ont
» confervés les anciens inftrumens dont par-
» lent les Poëtes : les chalumeaux , les flu-
» tes , les mufſettes font leurs amuſemens
» & leurs plaifirs. J'en ai vu qui s'occupoient
à faire des guirlandes de fleurs
» pour celles de leurs brebis qu'ils chériffent
le plus ; ilsfont prefque toujours couchés
» à l'ombre au bord de quelque ruiffeau ,
"
و و
»
que
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
» où ils s'amufent entre eux à différens
jeux tels qu'étoient ceux des premiers
habitans du pays. Les Turcs eux - mêmes
» ont adopté quelques- uns des ufages de
» l'antiquité. Le ceinturon des Grands
"
"
>>
compofé des plus riches étoffes & orné
» de broderie , rappelle à l'efprit celui de
» Ménélas . Le voile blanc que portent les
» Dames turques fur leur tête , repréfente
parfaitement celui d'Helene. Cette Princeffe
nous eft dépeinte dans Homere
occupée à broder au milieu de fes fuivantes
; & c'eft encore un ufage obfervé
» dans les harams & dans les bains parmi
les Dames de Turquie. Je ne finirois
pas fi je voulois rapporter toutes les ref-
» femblances que j'ai remarquées dans les
coutumes de ce pays avec celles des pre-
» miers temps.
Nous voudrions rapporter ici tout ce
que dit notre voyageur fur les Georgiens
, les Circafliens , les Mingreliens ,
les Arméniens , les Perfans ; ce font autant
de lettres curieufes dont la lecture
pique ,
amufe & attache tout à la fois.
Voici en particulier ce qu'il raconte
d'une fête qui fe célébre en Perfe « : Nous
» vîmes la grande route couverte d'un
peuple innombrable ; le bruit des trompettes
& des inftrumens de mufique ,
A OUST 1765. 83
55
و و
>>
» mêlés d'applaudiffemens & de clameurs
» rétentiffoit au loin. Je me doutai alors
» que notre ami ne nous avoit menés à
» la campagne que pour nous donner le
plaifir de quelque agréable furprife ;
maconjecture étoit bien fondée . Le Cazi
» nous dit que ce qui l'avoit empêché des
" nous retenir plus long-temps , c'étoit la
» fête folemnelle dont l'appareil venoit de
" nous frapper. Cette fête , ajouta- t - il ,
s'appelle la fète du Chatir ou Valet- depied
du Roi . Celui qui veut être reçu
» dans cet emploi , doit aller douze fois
depuis le lever du foleil jufqu'au cou-
» cher , à une colonne éloignée de la ville
» d'une lieue & demie , ce qui fait trente-
» fix lieues en douze heures. La grande
place , pourfuivit- il , eft ornée aujour-
" d'hui comme au jour des audiences des
» Ambaffadeurs ; elle eft remplie d'ani-
" maux , de gladiateurs & de danfeufes ;
» les rues & le chemin par où paffe le Cha
tir font parés de tapis & de fleurs , arrofés
& parfumés d'effences ; mais vous
» allez voir par vous - même toutes ces
» chofes mieux que je ne pourrois vous
» les dire. En même temps nous avançâ-
» més vers la colonne : le coureur venoit
» d'en partir pour la feconde fois ; chacun
faifoit l'éloge de fa légéreté , & en
ود
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
» attendant qu'il revînt , le peuple s'aban-
» donnoit à la joie. Il y avoit des deux
» côtés du chemin des tentes dreffées pour
>> recevoir le monde ;; c'étoientcomme au-
» tant de caffés où fe vendoient toutes
» fortes de rafraîchiffemens & de liqueurs.
» On buvoit , on chantoit , on s'enyvroit,
» & dès que les trompettes annonçoient le
que
» retour du Valet - de -pied , tous fe précipitoient
eu foule en jettant des cris d'allégreffe
, & voloient à fa rencontre. Le
» Chatir étoit toujours accompagné d'une
» brillante eſcorte. Les plus grands Sei-
» gneurs , les fils des Miniftres , & tout
» ce qu'il y a de plus diftingué à la Cour
» fe font honneur de courir avec lui tour
à tour. Ce fpectacle m'enflamma du defir
» de courir comme les autres . Nous fa-
» luâmes la compagnie dès que nous en-
» tendîmes l'arrivée du Chatir , & nous
» nous difpofâmes à le fuivre. Je ne crois
pas avoir jamais couru de fi bon coeur ,
" ni avec tant de vîteffe ; nous prenions
pour nous les applaudiffemens du peuple
, & les accords mâles & animés
» des Muficiens nous donnoient de nou-
» velles forces. Nous arrivâmes un peu
après le Chatir. Mais s'il eût fallu re-
» commencer , le fon des inftrumens &
» les louanges des fpectareurs euffent été
""
A OUST 1765. 85
و د
» pour nous d'un foible fecours. Vers la
» fin de la douzième courfe , le Roi accompagné
de fes favoris alla au devant
» du Chatir , & lui dit en paffant qu'il le
» recevoit au nombre de fes Valets - depieds.
Cette fête eft la plus belle que
j'aie vu dans mes voyages ; elle fe cé-
» lébre rarement , & c'eft ce qui la rend
" fi folemnelle & fi curieufe.
39
"
L'Auteur dit qu'en quittant la Perfe ,
il entra dans l'Arabie par le golphe Perfique.
Les trois Arabies , l'heureufe , la
pétrée & la déferte font le fujet de trois
lettres fort curieufes. Voici le début de
la feconde intitulée , l'Arabie pétrée.
وو
Imaginez-vous , Madame , un pays fec
» & aride , couvert prefque par- tout de fables
brûlans & de montagnes ftériles , fans
» arbres , fans eau , prefque fans villes &
» fans habitans ; & vous aurez une idée
jufte de cette partie de l'Arabie qu'on
» nomme pétrée , non de la qualité de
» fon terroir pierreux , comme quelques-
» uns l'ont cru , mais de Pétra métropole
» de ce pays.
n
ور
Malgré cela , le croirez- vous , Ma-
» dame , ces fertiles contrées de la Grèce
» & de l'Afie , ces pays enchantés dont
j'avois peine à m'arracher , ont eu moins
» de charmes pour moi que ce défert in86
MERCURE DE FRANCE.
ود
33
"
culte & fauvage : les grands événemens
» dont il a été fi long temps le théâtre
» les prodiges éclatans qui s'y font opérés
pendant les 40 années du féjour qu'y
firent les Hébreux ; toutes ces merveilles
» me rempliffoient d'une telle admiration,
» mon imagination échauffée par la pré-
» fence même des lieux me les repréſen-
» toit fi vivement , les images en étoient
» fi frappantes , qu'elles fe reproduifoient
» en quelque forte fous mes yeux . Je les
voyois , j'en étois le témoin ; oui , Madame
, ( & ce n'eft point ici un de ces
menfonges de voyageur qui cherche à
» éblouir par l'appareil des fictions & des
images. ) Ici , je voyois , felon l'expref-
» fion du Prophète , la mer fuir à la vue
d'Ifraël , & lui laiffer un libre paffage à
» travers de fes flots irrités , tandis qu'elle
engloutiffoit dans fes abîmes les chars
» & les cavaliers de Pharaon : le rivage
» retentiffoit des cris d'allégreffe & des
» fublimes accens de ce cantique , magnifique
expreffion & monument éternel de
» la reconnoiffance de Moyfe. Plus loin ,
je voyois les rochers s'ouvrir , s'amol-
»lir , fe fondre en quelque forte , & fe
» réfoudre en torrens d'eau vive , pour
appaiſer dans ce climat brûlant la foif
& le murmure des Hébreux. Ici , la fou¬
"
ود
-33
23
39
99
A OUST 1765 . 87
"3
"
>
» dre & les éclairs annonçoient la pré-
» fence redoutable du Dieu d'Abraham.
» Du fein d'une nuée enflaminée , l'Eternel
inftruifoit fon peuple & lui
» dictoit fes loix. Les éclats de fa voix
» terrible joints au bruit formidable du
» tonerre , me pénétroient d'une frayeur
" mortelle je tombois ; j'adorois une
" terre fanctifiée par la préfence de Dieumême.
Là j'appercevois Moyfe , ce dé-
" pofitaire de la toute puiffance divine ,
Moyfe , ce grand homme , quand il ne
feroit pas un grand Prophète , je le
voyois brifer dans le tranfport de fon
» zèle ces tables où Dieu lui- même avoit
» gravé fa Loi , réduire en poudre le hon-
" teux objet du culte d'Ifraël , forcer les
prévaricateurs d'en mêler la cendre avec
leur boiffon , & laver dans le fang de
plus de vingt mille d'entr'eux le crime
» de leur idolatrie. Ici, l'appareil des com-
» bats s'offroit à mes regards. Amalec
» ce fier aggreffeur du peuple de Dieu ,
» tomboit fous le fer de Jofué , ou plu-
» tôt fous l'effort des prières de Moyfe
رد
و د
""
"3
qui , les bras élevés vers le Ciel en atti-
» roit la foudre qui écrafoit cet ennemi
» du Seigneur. Là , la terre ébranlée juf-
» ques dans fes fondemens , s'ouvroit avec-
" mugiffement , vomiffoit au loin des flam88
MERCURE DE FRANCE .
"
:
» mes dévorantes , & abîmoit dans fes en-
» trailles l'audacieux rival du Grand - Prê-
» tre Aaron le peuple confterné couroit
" au tabernacle , ce chef-d'oeuvre du goût
» dont Dieu lui -même avoit daigné tra-
» cer le plan & diriger l'exécution . Un
» feu vengeur fortoit du fond de ce fanc-
» tuaire , & expioit par la mort de Na-
» dab & d'Abiu la négligence coupable
» de ces oints du Seigneur. En un mot ,
» Madame , tout ce défert s'animoit à ma
vue ; chaque pas me rappelloit un pro-.
dige ; & ces grands objets dont je ne
pouvois me diftraire , abforboient toute
" mon attention».
33
C'eſt par ce morceau que nous terminons
nos extraits du Voiageur françois
par M. l'Abbé de Laporte , qui a trouvé
le moyen d'y jetter autant d'intérêt que
d'agrément .
ANNONCES DE LIVRES.
ESSAL
SS A1 fur l'union de la poéfie & de
la mufique : à La Haye , & fe trouve à Paris
, chez Merlin , Libraire , au bas de la
rue de la Harpe , 1765 ; Brochure in - 12
de 94 pages.
A OUST 1765 .. 89
Parmi les hommes les plus occupés de
mufique & de poéfie , il fe trouve que
les Muficiens ne connoiffent pas affez de
poéfie , que les Poëtes ne favent pas affez
la mufique , & que les uns & les autres
ne font pas fuffifamment verfés dans la
langue italienne. Un homme d'efprit ,
qui donne aux lettres & aux arts dans lef
quelles il eft très-verfé , le temps que
fes
Occupations militaires lui laiffent de libre,
a cru qu'en raffemblant les lumières que
chacun peut lui donner dans la partie qui
lui eft propre , il pourroit préfenter fes
opinions fous un point de vue affez clair ,
pour raffembler les avis différens . Il a mis
fes idées par écrit , & ceux à qui ce travail
a été deftiné , ont jugé qu'il feroit bon
de le rendre public , & nous croyons
qu'il pourra fervir à perfectionner un genre
de plaifir auquel tant de gens font aujourd'hui
fi fenfibles .
EFFETS d'un privilége exclufif en
matière de cominerce , fur les droits de
la propriété , &c. A Paris , chez A. L. Regnard
, Imprimeur de l'Académie Francoife
, grande Sale du Palais , & rue baſſe
des Urfins , & fe trouve à Rouen , chez
la veuve Befongne , 1765 ; brochure in - 80
de 82 pages
.
90 MERCURE
DE FRANCE .
-
On établit dans cet écrit trois propofitions
que l'on applique fpécialement au
commerce des eaux de vie de cidre. 1º.
Les droits de la propriété doivent être inviolables
, excepté dans le cas unique ,
où l'intérêt de tous exige le facrifice des
intérêts particuliers. 20. Les priviléges
exclufifs , fur-tout en fait de culture &
de commerce , ne peuvent appartenir à
aucun particulier , à aucun Corps , parce
qu'ils attaquent les droits conftitutifs de
la fociété , & de la propriété. 3 °. Les richeffes
nationales dépendant du commerce
intérieur & extérieur de ce qui eft dans
l'état , l'intérêt général demande que le
commerce acquierre toute l'étendue dont
il eft fufceptible , par les facilités accordées
à la circulation & à l'exportation.
Ces trois propofitions ont pour objet de
faire connoître les inconvéniens d'une
déclaration du Roi , donnée en 1713 ,
qui gêne le commerce des eaux de- vie ,
de cidre en Normandie & en Bretagne.
REMERCIEMENT de l'Auteur des Décius
François à l'Auteur des lettres & obfervations
fur les deux tragédies du SIEGE DE
CALAIS , avec cette épigraphe : quid de te
alii loquentur ipfi videant , fed loquentur tamen
fe ipfum deferere turpiffimum eft. A.
Amſterdam , 1765. feuille in - 80 .
A OUST 1765 . 91
Nous avons parlé de ces obfervations
où M. de Rofoi étoit affez fortement critiqué.
Sa réponſe eft à - peu-près fur le
même ton. M. de Rofoi ménage peu fon
adverfaire ; mais le Public ne s'attend pas
que nous l'entretenions des détails de cette
querelle.
LES principes naturels du Droit & de
la Politique ; in- 16 , deux volumes . Paris ;
1765 : chez Charles Robuftel , Libraire ,
rue Saint Jean- de - Beauvais , vis- à - vis le
College. Prix , broché , trois livres . On
confidère dans cet ouvrage , ( dit l'Auteur
) , les hommes dans trois états , connus
fous les noms célèbres de Droit naturel
, de Droit des Gens , & de Droit Civil.
La nature de chacun de ces états y eft
approfondie; ils font définis & diftingués ,
& leurs définitions fourniffent des maximes
qui forment les décifions. Il n'eft pas
furprenant qu'elles foient contraires , étant
des fuites de maximes qui le font . La contrariété
de celles - ci vient elle - même de la
différence de ces états , qui , par cette raifon
, ont chacun une jurifprudence qui
leur eft propre ; c'eft pourquoi il ne faut
pas étendre ce qui eft dit d'un état à l'autre
: on confondroit des droits que l'on a
eu deffein de démêler pour en marquer les
92 MERCURE DE FRANCE .
limites , & pour donner une forme à une
fcience qui à paru jufqu'ici arbitraire. La
partie de la politique qui regarde le dehors
des Empires , eft traitée avec la même
fimplicité.
ESSAIS hiftoriques fur les Régimens
d'Infanterie , Cavalerie & Dragons ; par
M. de Rouffel. Picardie , in- 12. Paris ;
1765 : chez Guillyn , Libraire , Quai des
Auguftins , au lys d'or. Prix , trois liv . relié
, deux liv. 10 fols broché.
C'eft ouvrage eft nouveau , & peut devenir
d'autant plus intéreffant , que perfonne
n'a encore effayé de réunir en corps
d'hiftoire les faits de guerre de chaque
Régiment ; que cette hiftoire deviendra
le véritable dépôt des titres les plus précieux
de la Nobleffe ; & que les familles
militaires y trouveront dans tous les tems
une progreffion fucceffive de fervices & de
belles actions , qui dépoferont à la poſtérité
de leur amour pour la gloire , pour
leur Roi , & pour leur Patrie.
RÉFLEXIONS fur les Hermaphrodites ,
relativement à Anne Grand-Jean , qualifiée
telle dans un Mémoire de Me Vermeil,
Avocat au Parlement , brochure in-
8°. de 55 pages. Lyon ; 1765 : chez Claude
A OUST 1765 . 93
Jacquerod , fils , Libraire , grande rue Merciere
; & fe trouve à Paris , chez Durand,
le jeune , Libraire , rue Saint-Jacques.
Nous rendrons compte de cette differtation
, qu'on nous dit être de M. Champeaux
, célèbre Chirurgien à Lyon.
RECHERCHES fur l'origine du Confeil
du Roi , in - 12 . Paris ; 1765 : chez Babuty
, fils , Quai des Auguftins , près la
rue Gît-le -coeur , à l'étoile.
Cette hiftoire eft beaucoup plus claire ,
plus méthodique , & plus inftructive que
celle publiée par Guillard , en 1715.
EPITRE à Catherine II , Impératrice
de toutes les Ruffies . Par M. Dorat, in- 8 °.
Paris ; 1765 chez Jorry , rue & vis- àvis
la Comédie Françoife , au grand Monarque
& aux Cigognes.
L'édition de ce nouvel ouvrage qui
fait également honneur au coeur & à l'efprit
de M. Dorat , eft auffi foignée que
toutes celles que nous a déja données le
fieur Jorry; & nous nous propofons d'en
rendre compte dans le prochain Mercure.
NOTICE des Diplomes , des Chartres &
des Actes relatifs à l'Hiftoire de France ,
qui fe trouvent imprimés & indiqués dans
94 MERCURE
DE FRANCE .
les ouvrages de Diplomatique , dans les
Jurifconfultes & dans les Hiftoriens , rangés
dans l'ordre chronologique , depuis
L'année 23 de l'ère vulgaire , jufqu'en
841. Par M. l'Abbé de Foi , Abbé de
Saint-Martin de Séez & de la Garde - Dieu ;
in-fol. 1765 , tome premier . De l'Imprimerie
Royale ; & fe vend à Paris , chez
Panckoucke , Libraire , rue & à côté de
la Comédie Françoiſe .
Cet ouvrage qui nous retrace les loix ,
les ufages , les moeurs , & les vertus des
premiers âges de la Nation , ne peut qu'intéreffer
généralement tous les François.
ANTHOLOGIE Françoife , ou Chanfons
choifies depuis le treizieme fiècle juſqu'à
préfent , avec cette épigraphe :
Tantus amor forum.
Georg. IV.
Trois vol. in- 8° , avec figures ; prix 36
liv. chez Barbou , Imprimeur - Libraire ,
Tue & vis-à- vis la grille des Mathurins ;
la veuve Duchefne , rue Saint- Jacques ,
au Temple du Goût ; Panckoucke , rue &
à côté de la Comédie Françoife ; Vente,
Libraire des Menus plaifirs du Roi , au
bas de laMontagne Sainte Genevieve , près
les Carmes ; Lemenu, Marchand de MufiA
OUST 1765 .
95
que , rue du Roule , à la Clef d'or ; la
Chevardiere même rue , à la Croix d'or.
Rien ne manque à cet ouvrage , foit
du côté du choix des chanfons , foit du
côté de la partie typographique. Toutes
les anciennes chanfons & celles dont les
auteurs font morts , font placées dans le
premier tome fuivant l'ordre nécrologique.
Le fecond volume eft rempli par celles
des auteurs vivans ; quant aux Chanfons
anonymes, elles occupent le troifiéme
tome. Ce volume eft terminé par des duo ,
des trio & des canons de différentes époques.
Le portrait de l'ingénieux Editeur eſt
à la tête du premier volume , avec ces
trois mots au bas : Mulcet , Movet , Monet.
Ce portrait, très- reffemblant , a été deffiné
par le célèbre Cochin. Le mémoire
hiftorique fur la chanfon en général , &
en particulier fur la chanfon françoiſe eſt
de M. Meufnier de Querlon , fi avantageufement
connu dans la République des .
Lettres . Recherches , agrémens , anecdotes
, ftyle , tout fe trouve dans ce mémoire
, au- devant duquel eft une eſtampe
où l'on voit nne compagnie de Troubadours
& de Meneftrels qui fe préfentent
au Comte & à la Comteffe de Provence .
On lit ces vers au bas :
96 MERCURE
DE FRANCE
.
Les Rois , les Troubadours , font en correſpondance
,
Et la gloire établit cette fociété.
Pour donner aux talens l'éclat , la récompenſe ,
Les Rois ont l'intérêt de l'immortalité.
L'eftampe placée à la tête des chanfons
, repréfente Thibault , Comte de
Champagne & Roi de Navarre , écoutant
avec intérêt une chanfon que lui débite
un Poëte étranger qui vient d'arriver
à fa Cour. Les vers fuivans accompagnent
l'eſtampe :
Thibault fut Roi , galant & valeureux ,
Ses hauts faits & fon rang n'ont rien fait pour fa
gloire ;
Mais il fut chanfonnier , & fes couplets heureux
Nous ont confervé fa mémoire .
L'eftampe qui fait face au frontifpice
du tome 2, eft compofée des trois grâces
& d'un grouppe d'enfans ; fçavoir , d'un .
amour tenant une lyre , d'un jeune fuivant
de Bacchus , & d'un petit fatyre qui
tient la flûte de Pan ; avec ces quatre jolis
vers :
Retenez cette vérité ,
·
Vous qui du goût cherchez les races ;
L'efprit , les talens , la beauté ,
Rien ne réuffit fans les Grâces.
L'eftampe
A OUST 1765 . 97
L'eftampe du troifieme tome eft un tableau
fymbolique qui offre les principaux
objets de toutes les chanfons : l'amour
Vénus , & le Dieu du vin. Une danfe de
Nymphes & de Satyres en orne le fond.
Vénus , Amour , Bacchus , votre charmant délire ,
Suffit à nos tranſports , & vaut un Apollon.
Qu'avons-nous befoin de fa lyre !
Voilà les Dieux de la chanſon.
Ces eftampes font de la main des meil
leurs maîtres & du meilleur goût ; &rien
n'eft plus foigné ni plus élégant que l'impreffion
de cet agréable ouvrage.
TRAITÉ des Stratagêmes permis à la
guerre , ou Remarques fur Polyen & Frontin
, avec des obfervations fur les batailles,
de Pharfale & d'Arbelles .
Par le traité des Stratagêmes , l'Auteur
a eu pour objet de donner un abrégé
du droit de la guerre , & de diftinguer
les ftratagêmes permis , des trahifons
& des perfidies , ce qui fe trouve
confondu dans fes anciens Auteurs ftracagématiques.
Ses obfervations fur les
batailles de Pharfale & d'Arbelles font
connoître exactement & dans le plus
grand détail ces deux célébres journées ,
où l'on voit briller la tactique la plus
E
98 MERCURE DE FRANCE .
profonde & la plus rafinée. Il y apporte
les preuves des difpofitions qui s'y font
faites , & qui n'ont pu être bien connues
par ce qui en a été dit jufqu'à préſent.
Ce livre fe vend chez le fieur Antoine ,
Imprimeur & Marchand Libraire à Metz.
Le prix eft de vingt- quatre fols broché ,
& de trente relié.
CHARLES Pankoucke Libraire à Paris ,
qui a établi le prix des Mémoires des Académie
royales des fciences & des inf
criptions à un rabais de près de moitié ,
avertit que paffé le mois de Juillet , cet
avantage n'aura plus lieu . Les tomes 12
& 13 in- 40 de l'hiftoire naturelle font en
vente ; on trouvera à la tête un difcours
fur la nature. Le deuxième cahier des planches
enluminées eft auffi en vente.
Nous en donnerons l'extrait le moist
prochain.
SOUSCRIPTION de dix années complettes
de l'Année littéraire. L'ouvrage dont
on annonce la foufcription , eft une chaîne
non interrompue de l'hiftoire de l'efprit
humain , écrite depuis nombre d'années.
par un homme accoutumé dès fa plus tendre
jeuneſſe , & formé par un Critique célèbre
à ce genre de travail. Cette collection
précieuſe pour les littérateurs , eſt la
fuite immédiate des obfervations fur les
A OUST 1765; 99
écrits modernes , & des jugemens fur quelques
ouvrages nouveaux de l'Abbé Desfontaines
, fon prédéceffeur & fon maître .
l'Année littéraire préfente fur - tout un
avantage peut -être unique dans fon genre;
il n'eft point de pièce donnée au théâtre
françois depuis 1754 , dont elle ne contienne
l'analyſe la plus exacte ; il eſt peu
de Journalistes qui fe foient auffi particu
lièrement occupés de cet objet , que M.
Freron ; l'on peut ajouter , fans craindre
d'être défavoué , que fes jugemens , malgré
les clameurs de la haine & les traits
de la fatyre , ont tous été confirmés par le
temps.
Une autre confidération doit encore engager
à bien accueillir ce recueil ; il renferme
l'éloge de plufieurs gens de lettres ,
& des anecdotes fans nombre fur leur vie
privée & fur leurs écrits. Il contient de
plus une grande quantité de pièces fugitives
qui n'ont jamais été imprimées. Enfin
, à quelqu'excès que fe foient portés
quelques Ecrivains maltraités dans cet
ouvrage périodique, quelques efforts qu'on
ait fait pour nuire à fon cours , quelques
libelles qu'on ait publiés pour dégoûter
l'Auteur , & pour décréditer fes feuilles ,
elles fe font toujours foutenues , tandis
que d'autres productions de ce genre
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
n'ont eu qu'une exiſtence éphémère , ou
font tombées dans l'oubli. Il n'eſt aucun
Journal qui foit encore aujourd'hui plus
répandu que l'Année littéraire : des fuccès
fi conftans & fi marqués en font feul l'éloge
, & nous difpenfent d'entrer dans d'autres
détails. Comme cet ouvrage eft devenu
aujourd'hui très -confidérable par le nombre
des volumes , C. Pankoucke Libraire
à Paris qui a fait l'acquifirion de tout ce
fond , où il a trouvé à completter un certain
nombre d'exemplaires , propofe de donner
quatre-vingt volumes qui forment dix années
confécutives , depuis 1754 jufqu'à
1763 inclufivement , au prix de So livres.
Un rabais auffi confidérable ne doit point
étonner & faire juger mal d'un livre
puifqu'il a lieu pour des fuites d'ouvrales
ges reconnus pour meilleurs de la nation
, & qu'on a offert dernièrement au
rabais des livres les années du Journal des
fçavans , dont on fait deux éditions , l'une
in-4° & l'autre in- 12 , qu'on contrefait
encore en Hollande , & qu'on ne peut s'empêcher
de regarder comme le premier &
le meilleur des Journaux.
<
Les années 1764 & 1765 de l'Année littéraire
feront à l'ordinaire du prix de
14 liv. & l'on ne jouira du rabais confidérable
accordéfur les précédentes années
A OUST 1765. 101
que pendant les mois de Juillet , Août &
Septembre.
P. S. Le même Libraire avertit que le
rabais accordé fur les Mémoires de l'Académie
des Infcriptions , n'aura plus lieu
à la fin de Juillet , & que cet ouvrage
coûtera comme à l'ordinaire 360 liv. au
lieu de 210 liv.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , concer
nant la Differtation fur les Antiſpaſmodiques.
MONONSIEUR ,
EN faifant imprimer la differtation fur
les Antifpafmodiques , proprement dits ,
que l'Académie couronna l'année dernière
, M. Godar, Médecin à Vervier près
Liége , y a ajouté fur le diabolifme & fur
les exorcifmes des détails qui n'étoient pas
dans l'original . La Compagnie vous prie',
Monfieur , d'en donner avis au Public , &
de lui annoncer que tout ce qui eft compris
depuis lapage quarante - quatriéme juf
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
qu'à la cinquante- uniéme , & dans les pages
89 & 90 , font des additions , dont
elle n'a eu connoiffance qu'après l'impreffion
de l'ouvrage ; impreffion qui s'eft
faite à Paris , quoique par le frontispice
il paroiffe que cette differtation ait été
imprimée à Dijon.
J'ai l'honneur d'être , &c.
P. S. Voudriez vous bien encore , Monfieur
, avertir le Public , qu'à l'exception
des paquets qui lui feront envoyés par des
Affociés, l'Académie ne recevra aucun de
ceux qui lui feront adreffés par la poſte
fans être affranchis.
MARET , Secrétaire.
'A Dijon , ce 13 Juillet 1765.
Des gens mal informés ont répandu dans
le public que le traité de l'Amitié & celui
des Paffions qui ont paru , l'un en 1763 ,
l'autre en 1764 , étoient de Madame de
Boufflers. On avertit que cette Dame n'en
eft point l'Auteur , & qu'elle n'a jamais
fait de livres.
A OUST 1765 . 103
Avis aux Amateurs de Manufcrits .
UN particulier a à vendre une Bible
manufcrite , petit in-fol. fur velin . Ce manufcrit
eft de la fin du douzième ou du
commencement du treiziéme fiécle : la
preuve eft que les actes des Apôtres ſe
trouvent après les épitres de Saint Paul, &
avant les épitres canoniques. Les lettres
encore initiales, qui font fur un fond peint,
font très-bien confervées ; & des connoiffeurs
jugent ce manufcrit aufli beau que celui
des Céleftins , qui eft fi eftimé . On peut
le voir chez Lottin l'aîné , Libraire & Im
primeur de Monfeigneur le Duc de Berry,
rue Saint Jacques au coq.
HISTOIRE DE HENRI IV.
Par M. DE BURY.
Nous avons annoncé dans le Mercure
du mois paffé l'hiftoire de la vie d'Henri
IV. par M. de Bury en deux volumes in-
40. ornée du portrait de ce Prince , & de
neuf autres portraits , des hommes illuftres
de fon temps , & nous nous fommes engagés
de donner un extrait de cet ouvrage
qui ne peut manquer de plaire aux François
par la vénération qu'ils ont pour la
E iv
104 MERCURE DE FRACNE .
mémoire de ce grand Prince. L'Auteur
commence fon ouvrage par une fommaire
defcription des événemens arrivés en France
depuis la mort de François 1. jufqu'à
celle d'Henri III. pour faire connoître
quel étoit l'état de cette Monarchie lorfque
Henri IV. parvint à la Couronne.
Enfuite , après nous avoir donné la généalogie
de Henri qui defcendoit en droite
ligne de Robert , Comte de Clermont
cinquieme fils de Saint Louis ; l'Auteur
entre dans le détail de la naiffance & de
l'éducation de ce Prince. Il n'avoit que
dix-fept mois lorfque Henri d'Albret mourut
; fept ans après il perdit Antoine de
Bourbon fon père , dont la veuve , Jeanne
d'Albret , Reine de Navarre , Princeffe
de beaucoup de mérite , fe chargea ellemême
de l'éducation du jeune Henri leur
fils .
Il avoit environ feize ans , lorfque cette
Princeffe confia fa conduite à l'Amiral de
Coligny , qui venoit de perdre la bataille
de Jarnac , dans laquelle le Prince de
Condé , oncle du jeune Henri , avoit été
tué. Il fut fpectateur de la bataille de
Montcontour , où il donna dès - lors des
preuves de fes talens pour la guerre ; car
l'avant -garde des ennemis ayant été enfoncée
, il voulut fondre fur le
> corps de ..
A OUST 1765. IOS
bataille avec 4000 cheveaux de réferve
qu'il commandoit ; mais le Prince de Naſfau
s'y étant oppofé , il s'écria : nous perdons
la bataille en donnant aux ennemis le
temps de fe rallier , ce qui arriva effectivement.
» L'Amiral de Coligny , dit l'Auteur
» étoit trop habile pour n'avoir pas re-
» connu les talens que ce jeune Prince
» avoit pour la guerre il fe faifoit un
»
devoir & un plaifir de l'inftruire ; il
» voulut qu'il fût témoin des ordres qu'il
» donnoit , il étoit toujours préfent aux
» campemens , aux marches , aux retrai-
» tes & à toutes les évolutions qu'il faifoit
faire à fes troupes ; il lui deman-
» doit fon fentiment , il lui apprenoit les
principes & les règles de l'art militaire ,
» en lui faifant joindre la théorie à la
pratique. » Auffi ce Prince devint- il un
des plus grands Capitaines que la France
ait jamais eu.
>>
ور
Henri, devenu Roi de Navarre par le décès
de fa mère , fut fur le point d'être enveloppé
dans l'horrible profcription de la Saint
Barthelemi ; mais la Providence qui le deftinoit
à remplir un jour avec tant de gloire
le trône des françois , le préferva de ce danger.
Cependant on le retint malgré lui pendant
deux années à la Cour de France , où i
Ev
106 MERCURE DE FRANCE .
languit dans l'oifiveté jufqu'à ce que fon
jeune courage brûlant d'ardeur de fe fignaler
, trouva le moyen de s'évader ; &
s'étant déclaré Protecteur des Huguenots ,
il obtint en leur faveur un édit de pacification
. Mais la Cour y ayant fait plufieurs
infractions , les Calviniftes reprirent les
armes. Henri fe mit a leur tête , & après
plufieurs expéditions militaires , il furprit
la ville de Cahors ; il y combattit pendant
cinq jours contre une garnifon plus nombreufe
que fes troupes , & contre les habitans
armés pour leur défenfe , & s'en
rendit enfin le maître. Après ces glorieux
exploits , un des plus beaux qui aient été
faits pendant nos guerres civiles , il fit la
guerre en Guyenne contre le Maréchal
deBiron que la Cour y avoit envoyé.Quoiqu'il
fût le Général de la France le plus expérimenté
, cependant il ne put obtenir
aucun avantage fur le Roi de Navarre
qui voyant qu'il ne pourroit réfifter à toutes
les forces de la France , fi on les employoit
contre lui , confentit à la paix.
Les trois années qui la fuivirent procurerent
au Roi de Navarre un loifir qui
lui donna le temps de perfectionner par la
lecture & la converfation des favans les
connoiffances qu'il avoit acquifes ; il fit
de férieufes réflexions fur les événemens
A OUST 1765 . 107
auxquels il avoit eu part , & fur ceux que
préparoient pour l'avenir la conduite toujours
équivoque de Catherine de Médicis ,
l'indolence du Roi de France , & les deffeins
ambitieux du Duc de Guife.
Les édits accordés aux Proteftans font
révoqués ; on leur déclare la guerre ; le
Roi de Navarre fe met à la tête de leurs
troupes . Henri III. envoie contre eux une
arinée commandée par le Maréchal de
Joyeufe , fon favori : celui- ci leur livre bataille
auprès de Coutras ; Henri, après avoir
fait des prodigcs de valeur , remporte une
victoire fignalée . Joyeufe eft tué , & l'armée
royale eft entièrement diffipée ; quoique
cette victoire n'eût pas pour le Roi de
Navarre des fuites auffi favorables qu'il
auroit pu l'efpérer , cependant il acquit
la gloire d'avoir gagné le premier une bataille
à la tête d'un Parti , qui , dans les
actions générales, avoit toujours été vaincu
fous les meilleurs Capitaines.
Comme notre Prince n'eut aucune part
aux événemens arrivés à la Cour de France
depuis cette victoire jufqu'à la tenue des
Etats de Blois , où le Duc de Guiſe fut
puni des attentats qu'il avoit commis contre
fon Souverain , nous dirons feulement
que cet événement fournit à Henri III.
l'occafion de fe réunir avec le Roi de
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Navarre , & de joindre leurs armes
pour forcer fes fujets révoltés à rentrer
fous fon obéiffance. Ce Prince reffentit
bientôt les effets de cette réunion
par les avantages confidérables que les deux
armées remportèrent fur eux. Il ne lui
manquoit plus que de fe rendre maître de
Paris ; & les deux Rois affiégeoient cette
ville que le défaut de vivres alloit forcer
de fe foumettre , lorfque les ennemis
fubornèrent un Jacobin qui affaffina Henri
III , dont la mort arrivée le 2 Août 1589
la Couronne fur la tête du Roi de
porta
Navarre.
ود
Quoique fon droit fût inconteſtable ,
cependant il ne fut pas univerfellement
reconnu. Après avoir tenu confeil avec
ceux qui lui étoient attachés , il dit au Maréchal
de Biron , en l'embraffant « c'eſt en
» ce moment qu'il faut que vous mettiez
» la main droite à ma Couronne ; ni mon:
» humeur ni la votre ne veulent pas que je
» vous anime par mes difcours allez , je
» vous prie , tirer le ferment des Suiffes..
Dans ce momeut , Givry entra , fe jetta
aux Pieds du Roi , & lui baifant la main
lui dit : Sire , je viens de voir la fleur de
votre brave nobleffe , qui fe réſerve à
pleurer fon Roi quand elle aura vengé fa
mort ; vous êtes le Roi des braves.
*
:
2
A OUST 1765. 109
» vous ne ferez abandonné que des pol-
" trons » ; & quelque temps après le Maréchal
de Biron revint accompagné de
Sancy, Guitry, Chatillon , Lanoйe , & de
plufieurs autres Seigneurs ; ils étoient accompagnés
des Capitaines & Colonels
Suiffes qui lui promirent de ne point quitter
fon armée. Plufieurs Seigneurs Catholiques
& entr'autres le Duc d'Epernon
que le feu Roi avoit comblé de bienfaits
abandonnerent Henri & fe retirerent avec
les troupes qu'ils commandoient ; & d'autres
ne voulurent le reconnoître qu'à condition
qu'il leur figneroit un écrit , par lequel
il promettoit de fe faire catholique
dans un certain temps.
و ر
و و
2'
Cette retraite du Duc d'Epernon , dit
P'Auteur , dont l'exemple fut fuivi par plufieurs
autres Seigneurs , caufa beaucoup
» de préjudice aux affaires du Roi ; il
voyoit avec le plus grand chagrin difli-
» per une nombreufe & brillante armée ,
qui pouvoit facilement l'affermir fur
» le trône , en le rendant maître de Paris-
» dans un temps où les forces de la ligue
éloignées & divifées n'auroient pû lui
» réfifter. Mais comme il étoit d'une fer-
» meté inébranlable , fi la grandeur de fon
génie lui fit fentir tout le poids des embarras
qu'on lui fufcitoit , elle lui fit
و د
و د
ود
ΙΙΟ MERCURE DE FRANCE.
""
""
prendre en même temps les plus juftes
mefures pour y apporter les remédes néceffaires
و ر .
Henrine fe trouvant pas en état de continuer
le fiége de Paris , fe mit à la tête des
Seigneurs & des troupes qui l'avoient reconnu
. Il fe rend en Normandie , dont plufieurs
places rentrent fous fon obéiffance.
Pendant cetemps là , le Duc de Mayenne,
à qui la ligue avoit donné le titre de
Lieutenant Général de l'Etat & Couronne
de France , étoit à la tête d'une armée de
trente mille hommes qu'il avoit levée
avec beaucoup de diligence. Mais la lenteur
avec laquelle il s'avança , les diffentions
qui régnoient entre les Seigneurs de
fon parti , & les places qu'il voulut prendre
avant d'attaquer le Roi , donnerent à
ce Prince le temps de fe fortifier. Cependant
comme fon armée étoit de deux tiers
moins forte que celle du Duc de Mayenne
il affemble fon Confeil pour favoir le parti
qu'il devoit prendre . Le plus grand nombre
de fes Officiers étoit d'avis , que laiffant
fes troupes à terre dans des poftes
où elles foutiendroient aifément les efforts
de l'ennnemi , il s'embarquât pour fe retirer
en Angleterre ou à la Rochelle . Quoique
fon courage s'oppofât à cette réfoluion
, il eût peut- être été obligé de prenA
OUST 1765 . 111
dre ce parti , fi le Maréchal de Biron , piqué
de voir que les difcours qu'il avoit
entendus paroiffoient faire trop d'impreffion
, ne s'y fût oppofé avec tant de force
qu'il ramena tous les avis au fien , qui étoit
d'attendre l'ennemi. Effectivement ce
Prince fe pofta fi avantageufement auprès
du Château d'Arques , qu'il rendit inutiles
tous les efforts du Duc de Mayenne.
Celui- ci fut repouffé avec beaucoup de perte
des fauxbourgs de Dieppe, & des retranchemens
du Roi , auquel cette avantageufe
journée valut une victoire , ayant
avec moins de dix mille hommes foutenu
les efforts de près de trente mille , & forcé
le Duc de Mavenne de quitter la Normandie
auffi dit-il en cette occafion à fes
principaux Officiers : fi M. de Mayenne n'y
va pas d'autrefaçon , je m'affure de le battre
toujours à la Campagne.
Henri, après plufieurs expéditions militaires
faites fans que le Duc de Mayenne
s'y fût oppofé , ouvrit la campagne dès
le mois de Février. Il faifoit le fiége de
Dreux , lorfque Mayenne s'avance pour
le faire lever. Henri marche au- devant de
lui les deux armées. fe trouvent en préfence
dans la plaine d'Ivry le 15 Mars ;
il livre bataille au Duc de Mayenne dont
les troupes font entièrement défaites , &
112 MERCURE DE FRANCE .
Mayenne fe fauve prefque feul. La nouvelle
de cette importante victoire répandue
dans les provinces , relève le courage
des partifans de ce Prince ; ils accourent
en foule auprès de lui ; il fe trouve à la
tête d'une armée confidérable, & fe rend
aux environs de Paris pour en faire le
fiége .
Il lui eût été facile de s'en rendre maître
, s'il n'avoit pas été retenu par des
circonftances qui naiffoient de la bonté
de fon coeur ; il craignoit de voir cette
ville expofée au pillage , & que la plus
grande partie des citoyens qui étoit dans
fes intérêts , ne fût confondue 'avec une
troupe de fcélérats ambitieux & corrompus
qui la tenoient dans l'oppreffion . II
laiffe paffer au travers de fon camp une
infinité de vieillards , de femmes & d'enfans
qu'ils avoient jettés dehors comme
bouches inutiles ; & il ferme les yeux fur
les vivres que fes Officiers & fes foldats
vendoient fort chérement à ces malheureux
habitans.
Enfin , après un fiége de quatre mois ,
Henri apprend que le Prince de Parme , Général
Efpagnol , s'avance avec une armée
au fecours de Paris. Il arrive fans obftacles
jufqu'auprès de Meaux. Le Roi léve le
fiége , marche au-devant de lui , & lui
A OUST 1765.
113

offre plufieurs fois la bataille , que celuici
réfufe. Content d'avoir fait entrer des
vivres dans Paris , il reprend la route des
Pays-bas , & le Roi le fuit avec un gros
corps de cavalerie fans pouvoir l'entamer.
L'année 1591 offre un nouveau champ
dans lequel on voit briller la valeur , la
fageffe & la prudence de notre héros ; il
fe rend maître d'un grand nombre de places
, tant par la force que par
la douceur
la clémence & la négociation.
Un de fes plus grands embarras eft caufé
par le peu d'union qui règne entre les Seigneurs
de fa Cour & de fon armée , &
le d'attachement qu'il remarque
par peu
pour fa perfonne dans la plus grande par
tie d'entr'eux ; mais par une politique auffi
modérée que prudente , il fait tirer les
plus grands avantages de leurs intérêts oppofés,
fans donner atteinte à fon autorité,
car perfonne ne connoiffoit mieux que
lui , avec combien de ménagement elle
doit être employée.
Après avoir été pendant la plus grande
partie de cette année à la tête de fes troupes
, car ce Prince ne met aucune différence
entre les faifons , il forme le 24 Novembre
le fiége de la ville de Rouen ,
défendue par l'Amiral de Villars . Ce fiége
eft un des plus mémorables qui ait été fait
114 MERCURE DE FRANCE.
.
pendant cette guerre. Je n'en donnerai pas
le détail , il faut le voir dans l'ouvrage
de l'Auteur : cependant malgré le grand
nombre d'actions brillantes & courageufes
de ce Prince & de fa brave nobleſſe , il
ne peut s'en rendre le maître , le Prince
de Parme étant revenu en France pour donner
du fecours à la Ligue.
Henri fe met à la tête de dix mille chevaux
& vient au - devant du Prince de
Parme. Ayant voulu reconnoître fon armée
, il s'engage avec cent chevaux feulement
contre plus de cinq cent. Forcé de
fe retirer , il fait fa retraite avec un fang
froid admirable; & fait défiler fa petite troupe
jufqu'au pont d'Aumale , qu'il ne paffe
lui - même que le dernier après avoir été
bleffé légèrement.
Mais il a bien fa revanche quelque
temps après. Il tend un piége au Prince
de Parme afin de l'engager dans le pays
de Caux , en deça de la Seine . Il met une
partie de fon armée en quartiers dans dif
férentes places de la Normandie , & lorf
qu'il voit voit que l'ennemi attiré par l'abondance
des vivres & des fourages a pallé
la Seine , il raffemble en moins de huit
jours vingt mille hommes d'infanterie &
huit mille chevaux , & vient boucher tous
les paffages entre Rouen & Caudebec.
A OUST 1765.
115
Henri fe met à la tête de dix mille fantaffins
& de trois mille chevaux , il attaque
l'avant-garde du Prince de Parme ,
la met en déroute , s'empare de tous le
bagage & fait grand nombre de prifonniers.
Le lendemain il fait encore attaquer
cette même avant- garde par différens corps
de troupes , tandis que d'un autre côté il
fond deffus avec fon intrépidité ordinaire
, fuivi de cent cavaliers & de mille
fantaffins. Le Prince de Parme qui voit
le moment que ce qui lui reftoit de fon
avant-garde alloit être paffé au fil de l'épée
, vient à fon fecours , il foutient l'effort
des François ; mais dans le temps qu'il
donnoit fes ordres , il eft bleffé & obligé
de fe retirer il repaffe précipitamment
la Seine & fe retire aux Pays - bas.
L'année 1592 eft remarquable par les
Etats généraux que le Duc de Mayenne
fit tenir pour l'élection d'un Roi à la place
du Cardinal de Bourbon , mort le 8 Mai
de l'année précédente , que la ligue avoit
reconnu Roi fous le nom de Charles X.
Cette affemblée dont les préparatifs &
les deffeins avoient donné de l'inquiétude
au Roi , ne fit qu'accélérer le retour
de fes fujets à fon obéiffance . On avoit
déja tenu plufieurs féances qui avoient été
fort tumulteufes ; les Ambaffadeurs du Roi
116 MERCURE DE FRANCE.
d'Efpagne y avoient fait des propofitions
fi chimériques, prétendant faire élire pour
Reine l'Infante d'Efpagne, qu'elles avoient
révolté le Duc deMayenne, & la plus grande
partie des députés ; les Seigneurs de la
ligue d'autre part avoient des prétentions
fi exhorbitantes , que le royaume de France
auroit à peine fuffi pour les fatisfaire ;
lorfque le Roi y envoya, pour ainfi dire, la
difcorde qui mit tout en combuftion . Ce
fut un écrit que les Seigneurs catholiques
de fon parti envoyerent par fon ordre
à l'affemblée , par lequel ils demandoient
d'être admis par députés aux conférences ,
afin de procurer s'il étoit poffible la paix
dans le royaume. Celles qui furent tenues
ne firent qu'augmenter la confufion fans
qu'on pût convenir de rien. Mais ce qui
acheva de déconcerter les projets du Duc
de Mayenne , des Efpagnols & des Etats ,
fut un Arrêt que rendit le Parlement de
Paris , qui ne ſe montroit ligueur que par
contrainte. Il , ordonnoit que , remontrances
feroient faites à Monfieur le Lieutenant-
Général de l'Etat & Couronne de
France , en préfence des Princes & Officiers
de la Couronne, à ce qu'aucun traité
ne fût fait pour transférer la Couronne
en main étrangère au préjudice des loix
du Royaume. Cet arrêt furprit beaucoup
A
OUST 1765 . 117
le Duc de Mayenne ; il en fit des reproches
au premier Préfident le Maître , qui
lui répondit avec une fermété à laquelle
il ne s'attendoit pas , & qui lui fit connoître
que fon autorité étoit fur fon déclin .
Cependant Henri avoit remarqué depuis
long- temps que le véritable & le plus fûr
moyen de réunir tous fes fujets à fon obéiffance
, étoit d'abjurer le calviniſme dans
lequel il avoit été retenu jufqu'alors par
des confidérations de politique très-importantes.
Comme elles avoient ceffé en
plus grande partie , il s'étoit déterminé à
donner cette fatisfaction à fes peuples. Il
s'étoit fait inftruire par l'Archevêque de
Bourges & par les plus favans Prélats de fon
Royaume : il avoit auffi eu des conférences
avec les Miniftres Huguenots , dont
quelques - uns , & entr'autres Morlas , Rotan
& Salletes , trois des principaux , lui
avoient avoué qu'il pouvoit faire fon
falut dans l'Eglife Romaine. Lorfqu'il
eut pris fa réfolution , il fit répandre dans
Paris & dans tous les lieux circonvoisins
des écrits par lefquels il promettoit entière
fûreté à tous ceux qui voudroient venir
le Dimanche 25 Juillet 1593 à Saint Denis.
Il invita par fes lettres le fieur Benoit,
Curé de Saint Euftache, & plufieurs autres
de fes confrères de s'y trouver , & ils s'y
11I8 MERCURE DE FRANCE.
rendirent malgré les défenfes du légat du
Pape & du Duc de Mayenne.
Henri fit fon abjuration entre les mains
de l'Archevêque de Bourges , en préſence
des Evêques de Nantes , de Chartres , du
Mans , d'Evreux , & de plufieurs Curés
de Paris , aux acclamations d'une prodigieufe
quantité de peuple , & fur-tout des
femmes, qui difoient les larnies aux yeux :
Dieu le béniffe & le veuille bientôt amener
dans notre Eglife de Notre Dame !
Cependant, il n'en recueillit pas fi - tôt les
fruits. Le Duc de Mayenne , les Efpagnols,
les Chefs de la ligue , & leurs Prédicateurs
faifoient tous leurs efforts pour retenir les
peuples dans la féduction , fous prétexte
qu'on ne pouvoit reconnoître ce Prince
avant que le Pape lui eût donné l'abfolution
, qu'ils firent retarder pendant deux
années par leurs brigues auprès du Pape.
Depuis cinq mois qu'il avoit fait fon abjuration
, aucune ville du parti de la ligue
n'étoit rentrée dans fon devoir : mais
les peuples laffés d'attendre , décidèrent la
queftion. La ville de Meaux & le fieur de
Vitry fon Gouverneur fe rendirent au
Roi fans exiger aucune récompenfe ; les
Bourgeois de Lyon fuivirent cet exemple
, s'étant révoltés contre le Duc de Nemours
qui les tyrannifoit , qu'ils arrêtèrent
A OUST 1765 . 11.9
& enfermèrent dans le Château de- Pierreencife
; le Gouverneur des villes d'Orleans
& de Chartres ne fut pas fi généreux
; il exigea vingt mille écus & le bâton
de Maréchal de France .
Mais de toutes les réductions de villes ,
la plus brillante , la plus agréable & la
plus utile au Roi fut celle de Paris. Elle
avoit été préparée par fon facre qui s'étoit
fait quelques jours auparavant à Chartres
, par cent mille écus avec un bâton
de Maréchal de France donnés au Gouverneur,
& par plufieurs dons à d'autres particuliers.
Il y entra le 22 Mars 1594 dans
une efpéce de triomphe , d'autant plus
agréable pour lui , qu'il ne fut orné que
par les cris continuels d'allégreffe & de
joie du peuple , qui embarraſſoit exprès le
chemin pour jouir plus long - temps du
plaifir de voir fon Prince : auffi difoit- il à
ceux qui l'accompagnoient : je vois bien que
ce pauvre peuple a été tyrannifé. Ayant mis
pied à terre à la porte de l'Eglife de Notre
Dame , la foule y étoit fi grande qu'elle le
portoit pour ainfi dire . Le Capitaine de
fes gardes , voulant la faire retirer : non ,
dit-il , j'aime mieux avoir plus de peine ,
& qu'ils me voyent à leur aife , car ils
font affamés de voir un Roi.
La réduction de Paris fut bientôt fui-
20 MERCURE DE FRANCE.
vie de celle de Rouen & de toute la Normandie
; mais elle coûta plus cher au
Roi. Il donna douze cent mille livres au
Gouverneur , avec foixante mille livres de
penſion , la charge d'Amiral & plufieurs
autres dons. Auſſi diſoit- il , qu'il aimoit
mieux procurer à force d'argent la paix
qu'il défiroit donner à fes peuples , que de
la leur faire acheter au prix de leur fang.
Mais fi la plupart des Gouverneurs fe firent
payer chérement le prix de leur rébellion ,
le nombre des villes qui fe rendirent gratuitement
le récompenfa des dépenfes qu'il
avoit faites ; ce qui fit dire plaifamment ,
que le Roi en rentrant au Louvre , avoit
trouvé dans un coffre les clefs des villes de
fon Royaume que les ligueurs y avoient
oubliées .
Malgré tous ces avantages , il fembloit
que l'animofité des ligueurs contre ce grand
Prince s'irritoit & devenoit plus violente
par les heureux fuccès que fon courage ,
fa
prudence & fa clémence lui procuroient.
Il avoit manqué d'être affaffiné l'année
précédente par un nommé Barière qu'ils
avoient féduit & qui fut rompu à Melun ;
& ils féduifirent encore Jean Chaſtel , fils
d'un Marchand de Paris , qui frappa le
Roi d'un coup de couteau à la lévre fupérieure.
Cet accident ne feroit peut - être
A OUST 1765. 121
pas arrivé , fi le Pape n'eut pas tardé fi
long- temps à donner au Roi fon abfolution
, car Chaftel dit dans fes interrogatoires
que ce qui l'avoit pouffé à ce crime,
étoit fon zèle pour la religion de laquelle
Henri de Bourbon étoit ennemi , & qu'il
n'étoit en l'Eglife n'ayant pas reçu l'abfolution
du Pape.
Nous terminerons cet extrait du premier
volume de l'ouvrage de M. de Bury
par un de ces traits courageux & intrepides
qui font fi fréquens dans la vie de
Henri IV. C'eft la journée de Fontaine-
Françoife dont il fait lui - même la defcription
dans une lettre qu'il écrivit à Madame
fa foeur.
ود
" Ma chère foeur , tant plus je vais en
» avant , & plus j'admire la grace que Dieu
» me fit au combat de lundi , où je pen-
» fois n'avoir que 1200 chevaux à com-
» battre , mais il en faut compter deux
» mille. Le Connétable de Caftille y étoit
» en perfonne avec le Duc de Mayenne ,
qui m'y virent & m'y connurent toujours
fort bien. Beaucoup de mes jeunes
» Gentilshommes me voyant par - tout
» avec eux , ont fait feu en cette rencontre
& y ont montré de la valeur beau-
» coup & du courage ; entre lefquels j'ai
reconnu Grammont , Termes , Boiffy ,
F
"
33
122 MERCURE DE FRANCE .
ور
» la Curée & le Marquis de Mirebeau qui
s'y trouverent fans autres armes que leurs
hauffecols & gaillardets
»
و ر
, & y firent
merveilles ; ceux qui ne s'y font pas
» trouvés y doivent avoir du regret , car
j'ai eu affaire de tous mes bons amis ,
» & je vous ai vu bien près d'être mon
» héritière. Je me porte bien , Dieu merci,
» & vous aime comme moi- même.
ود
و د
» Les lettres qu'il écrivit le même jour ,
dit l'Auteur , à plufieurs perfonnes ,
portoient une remarque fingulière , qui
étoit que moins de neuf cens chevaux
» avoient empêché fans aucun ruiffeau
entr'eux une armée de dix mille hom-
» mes de pied & deux mille chevaux d'entrer
dans le Royaume. Après cette action
, la Curée vint trouver le Roi qui
» étoit encore à cheval , & lui accolant la
» cuiffe , & lui dit : Sire , il fait bon avoir
» un maître qui vous reffemble , car il
» fauve la vie pour le moins une fois le
jour à fes ferviteurs . J'ai reçu aujour-
» d'hui deux fois cette grace de Votre
» Majefté , l'une en ce que j'ai participé
» au falut général , & la feconde quand
» il vous a plu me crier garde la Curée!
Voilà, lui répondit le Roi , comme j'aime
» la confervation de mes bons ferviteurs »
"3
Outre la gloire que Henri IV. acquit
A O UST 1765. 123
dans cette glorieufe journée , il eut la fatisfaction
de voir qu'elle détermina le
Duc de Mayenne à rentrer dans fon devoir.
Rebuté par les hauteurs des Efpagnols
, & indigné du peu d'expérience du
Connétable de Caftille , il prit la réfolution
de les quitter , & ayant fait preffentir
le Roi fur ce deffein, il fe retira à Châlons
, en attendant la conclufion de fon
traité , qui fut déterminé dans le commencement
de l'année fuivante.
Tels font les principaux faits qui compofent
la première partie de la vie d'Henri
IV. fi nous avons admiré fon courage &
fon experience en l'art militaite qui l'ont
rendu maître de fon Royaume , nous admirerons
encore dans le fecond volume
de fon hiftoire fes vertus civiles , fa prudence
, fa clémence & fa magnanimité ;
nous le verrons occupé à faire jouir fes
fujets de la plus heureufe paix , devenir
par la fageffe de fa politique le médiateur
des différens des Princes de l'Europe , &
porter au plus haut degré fa gloire , & la
puiffance de la France.
M. de Bury nous prie d'avertir le Public
qu'il ne lui reste plus que foixante
exemplaires de cette vie de Henri IV. &
quelqu'autres des vies de Philippe , d'AFij
124 MERCURE DE FRANCE.
lexandre & de Jules -Céfar , qu'il a ci -devant
données au Public.
Il demeure rue Gît - le -Coeur , vis- àvis
celle de l'Hirondelle .
A OUST 1765. 125
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES- LETTRES
ACADÉMIES.
SÉANCE publique de l'Académie Royale
des Belles- Lettres de CAEN , du 20 Juin
1765 .
MONSIEUR
ONSIEUR le Lorier Docteur aggrégé
aux droits de l'Univerfité , fit l'ouverture
de cette féance par une differtation fur les
Palinods , & particulièrement fur celui
de Caën. Elle fervira de préface à la collection
des meilleurs ouvrages couronnés
au Palinod de Caën , que M. le Lorier
fe propofe de donner au Public. Il y explique
ce que veulent dire les termes de
Puids ou Palinod ; ce qui a donné lieu à
ces établiſſemens ; l'origine de celui de
Çaën ; & les moyens de les perfection- .
ner.
Puids , podium , àpedumpofitione , fignifie
un lieu élevé , un perron. On donna
ce nom aux anciennes fociétés littéraires ,
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
parce qu'on y lifoit les ouvrages fur une
tribune. On élifoit un Roi du Puids , ce
qui les fit nommer Puids Royaux : &
comme on y lifoit des chants royaux , on
leur donna le nom de Palinods , parce que
le vers répété du chant royal étoit appellé
Palinode , des mots grees λp & won , qui
fignifient chant réitéré.
Les Palinods de Rouen & de Caën furent
établis en l'honneur de la fête de la Conception.
Baronius , dans fes notes fur le
Martyrologe , attribue l'Inftitution de cette
fête à Herbert , Abbé de Ramèze , envoyé
de Guillaume le Conquérant en
1070 , pour négocier la paix avec le Roi
de Dannemarc. Herbert revenant , & prêt
à périr , fit væeu , s'il échappoit à la tempête
, de célebrer entre les fêtes de la Sainte
Vierge , celle de la Conception . Sa prière
fut exaucée de retour en Angleterre , il
perfuada au Roi de la faire folemnifer.
Guillaume en écrivit aux Evêques de Normandie
, qui la célebrerent : on la nomma
la fête des Normands.... Raoul de Homblieres
, Evêque de Paris , la fit fêter dans
fon Diocèfe , l'an 1288 ... Le Concile
de Bafle & la Sorbone la rendirent folemnelle
en France... Dans le quinzieme fiecle
, il fe fit une affociation dans l'Eglife
de Saint-Jean de Rouen , fous le titre de
A OUST 1765. 127%
l'immaculée Conception : elle fut érigée en
Académie en 1486 ; Meffire Pierre Daré ,
Sieur de Chateauroux , fonda des prix qui
furent diftribués dans la même Eglife , juf
qu'en 1515 , que l'Académie fut transferée
dans l'Eglife des Carmes.
L'Uuniverfité de Caën célebroit déja cette
fête ; mais le Palinod n'y fut établi qu'en
1527 , par un Sr. de Saint - Germain , Avo.
cat , qui en fut le Prince... Ici M. le L...
cite les fondateurs des différens prix ; &
les ouvrages qui doivent les mériter . Quoique
l'Auteur d'une Lettre du Mercure de
Février 1763 , affure que les Palinods de
Rouen & de Caën ont dégénéré , parce
qu'on n'y a pas confervé les ballades &
chants royaux , comme à Douai , M. le
L.... approuve leur fuppreffion : il confeille
même celle des fonnets & dixains ...
Les Profeffeurs & les Sçavans devroient ,
dit- il , concourir aux Palinods , comme
ont fait les Marot , Malherbe , Corneille
Vauquelin , la Luzerne , Huet , Ségrais
Halley, Fontenelle , & tant d'autres. Mais
il faudroit augmenter la valeur des prix.
M. Duperre de l'Ifle réfuma cette differtation.
Les Suppots des anciens Puids étoit ,
dit- il , nommés mainteneurs de la guaye
Science. L'afpirant au Doctorat donnoit fa
fupplique en vers ; le Roi de l'Académie
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
la répondoit en vers ; le Sécrétaire expédioit
les Lettres en vers ; & les prix de
ces tems heureux étoient une rofe , une
violette , un fouci ... Aux anciennes pièces
, on a fubftitué les odes & les ſtances ,
fi favorables à l'enthoufiafme du génie :
ce n'eft point un mal , fans doute... mais
eft-ce un bien de donner les prix en eſpèces
? ...L'Académie ne peut qu'applaudir
au projet que vous formez , Monfieur , de
donner une collection des meilleurs ouvrages
Palinodiques... fi vous y ajoutiez
un précis du caractère de chaque pièce ,
de fon effence , de fa fin , même du méchanifme
des vers , vous fixeriez la route
du génie , du bon fens , & de la raiſon.
Les jeunes éleves des Mufes trouveroient
la pratique & la théorie raffemblées
dans ce recueil : les modéles y appuyeroient
les règles ; & les règles feroient fortir
les modéles.
M. Rouxelin , Secrétaire de l'Académie
, lut des réflexions fur l'origine des
terres communes. Il avoit indiqué cette
origine dans fon difcours de 1762 fur
les défrichemens , fans appuyer fon opinion
de preuves. On répand dans le Public
une Confultation remplie de maximes
très - oppofées à celles qui firent la baſe de
ce difcours. « Garder le filence , ce feroit
A OUST 1765. 129
avouer que je me fuis trompé . Je dois
» donc juftifier ce que je dis alors ».

Pour cet effet , M. R .... commence
par analyfer les démandes & les réponſes
de la Confultation dont il s'agit. Il en
montre les erreurs : il les détruit avec précifion
. Il prouve, par exemple , que l'Ordonnance
de 1669 eft une loi générale ,
parce qu'il eft des grands Maîtres & des
Officiers des Maîtrifes qui la font exécuter
dans toutes les Provinces ; que la
poffeffion immémoriale eft un titre pour
les Peuples , par ce que la déclaration du
mois d'Avril 1566 de Charles IX le décide
, & plufieurs autres faits déguifés .
Quoique ce fujet foit peu Académique , il
femble le devenir , parce qu'il intéreffe ,
& parce qu'il fut l'objet du difcours que
M. Rouxelin lut en 1762.
pouvant
Me feriez- vous un crime , Meffieurs ,
de vous avoir entretenu de queftions qu'on
ne devroit difcuter que fous les voûtes du
Palais de Thémis ? Non , fans doute. Que
penferiez-vous de moi , fi indiquer
à nos peuples les moyens de fuir le
péril qui les menace , je gardois le filence ?
Vous me faurez gré d'ailleurs , de vous
avoir parlé de l'Edit de 1669 : il eſt admirable
: il mérite l'attention des coeurs fufceptibles
d'humanité. Il rappelle le fouve-
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
nir de la grandeur & des vertus de notre
augufte Fondateur. Louis XIV ne s'y fouvient
plus des befoins de l'Etat : il n'y eft
occupé que de ceux des pauvres , qu'il veut
garantir de l'oppreffion . Quels peuples ne
fentiroient pas , à l'afpect d'une loi pareille
, que le Souverain eft leur père , leur
défenfeur & leur ami?
J'arrive au véritable objet de mes réflexions.
Je conviendrai , comme en 1762 ,
que toute terre inutile & vacante eft fous
la main du Roi : telles font les landes de
· Bordeaux .... Mais je doute qu'il y en
ait cent arpens
de cette efpéce
dans la
Province
.... Les communes
en général
ne peuvent
être réclamées
au nom du Roi
que parce qu'elles
feroient
des terres inutiles
, ou parce qu'ayant
leur origine
dans
un non partage
de biens fous Clovis , elles
feroient
demeurées
dans la propriété
du
Souverain
. L'utilité
des communes
détruit
le premier
moyen . Le fecond a des racines
plus profondes
.
Nos Jurifconfultes ont vu des biens
communs répandus dans les campagnes ,
dépouillés par les peuples & convoités
par les Seigneurs , qui, fans trop favoir
pourquoi , s'en difoient les propriétaires.
Pour défendre les foibles , le Jurifconfulte
crut devoir remonter à l'origine
des communes. Il n'alla point la cherA
OUST 1765. 131
cher dans les obfcurités de nos vieilles
chroniques : il imagina le non-partage de
ces terres , & tout fut dit. Ce fut ainfi qu'il
fuppofa que les fiefs & les juftices féodales
avoient été des ufurpations. On eft aujourd'hui
défabufé de ces erreurs : on fait que
les fiefs font une fuite du premier partage ;
que les Juftices étoient la prérogative des
fiefs , & que cela étoit ainfi dans les forêts
de la Germanie. Il n'y a plus que ceux qui
fe plaifent à tout attribuer aux Romains ,
qui fe refufent à ces vérités.
Lors du premier partage , les Francs &
les Romains eurent la propriété des biens
allodiaux . Clovis fe réferva celle des bénéfices
, biens fifcaux ou fiefs. Ils étoient fes
propres domaines ; & ils lui fervoient
encore à récompenfer fes Comtes, Anthruſthions
, Leudes , Fidèles & autres Officiers.
Il les leur donnoit pour un an. Ses fucceffeurs
augmenterent ce temps..... Charlesle-
Chauve les rendit héréditaires .... De ce
moment on convertit toutes les terres en
fiefs , & les aleuds difparurent....
Un Seigneur engageoit la plus grande
partie des domaines de fon fief à des Serfs
qui lui en payoient le cens.... Ce revenu ,
fixé par la volonté du maître , étoit fouvent
exempt , & les Serfs ne pouvoient le payer.
& vivre. Pour ne pas diminuer fes cens ,
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
le Seigneur abandonnoit une nouvelle portion
de terrein à fes Serfs qui la faifoient
dépouiller en commun. C'étoit ainfi qu'en
1762 je faifois naître les communes. ...
M. de Montefquieu , que je fuis pas à pas ,
n'indique rien qui prouve cette origine ;
mais qu'importe que ce foit lui ou moi
qui le dife , fi tout concourt à l'établir , &
fi je démontre que la fuppofition des biens
non partagés ne peut pas être la fource de
nos communes ? Quand , en effet , cette
fuppofition feroit fondée fur quelque apparence
, il reſteroit à prouver que ces terres
ont perpétuellement été dans la propriété
des Rois : or , cela ne peut pas être ; fi nos
Rois ont été fans biens , fans domaines &
fans propriétés. ... Du temps de Charles
Martel,tout étoit aliéné . Les nobles étoient
pauvres , parce qu'ils avoient tout aumôné.
S'il eût exifté des biens non partagés ,
Charles Martel en eût fait don à fes nobles
, au lieu des les exciter à dépouiller
les églifes , & de les dépouiller lui-même.
Les articles X & XI du Capitulaire de
l'an 812 , enjoignent aux Envoyez du Roi
de faire le dénombrement des fiefs , de
leur cens , & des cens qui avoient appartenus
au Roi , undecumque antiquitus ad
partem Regis venire folebant. Cela ne veut
pas dire , comme on l'infinue , que tout
A OUST 1765 . 133
و د
ן כ
ور
n'appartenoit point au Seigneur dans fon
fief.... Charlemagne avoit intérêt d'empêcher
les Seigneurs d'aliéner leurs cens :
les fiefs n'étoient point héréditaires ; ils
revenoient au Souverain , qui pouvoit les
réunir. Charlemagne , par fon économie ,
fes loix & fes conquêtes , réunit des domaines
immenfes à la Couronne. « Un
père de famille , dit M. de Montefquieu ,
pourroit apprendre dans fes loix à gou-
» verner fa maiſon : il ordonnoit qu'on
» vendit les oeufs de fes baffes - cours , les
» herbes de fes jardins , & il avoit diftribué
à fes peuples les richeffes des Lombars
, & les tréfors de ces Huns qui avoient
dépouillé l'univers ». Mais cet efprit
d'épargne , fi rare parmi les grands , difparut
avec Charlemagne. Suivons fes defcendans
, & bientôt nous verrons la Couronne
fans biens. Le partage de la Monarchie
, & la faculté d'en aliéner les
domaines , étoient les vices deftructeurs
du Gouvernement. Sous Louis V, tout
étoit diffipé. Les Rois , fans tréfors , fans
fiefs & fans domaines , n'avoient plus qu'un
grand titre dont le poids les accabla. La
Couronne tomba par terre , & les moyens
de réparer le mal n'exiſtoient plus comme
du temps de Charlemagne : les fiefs étoient
aliénés à perpétuité.... On devroit bien
ور
134 MERCURE DE FRANCE.
nous dire où étoient alors ces biens non
partagés.... Les Rois pouvoient à peine
difputer des villages. Hugues Capet, appellé
à la fouveraineté par fa naiffance ( 1 ) , par
fon courage & par l'amour des François ,
ne s'y foutint que par fes richeffes.... Il
fentit que le falut de la nation étoit attaché
à l'indivifibilité de la Monarchie &
à l'inaliénabilité de fes domaines : il fit de
ces moyens les loix fondamentales de l'Etat.
Ses fucceffeurs , plus prudens que ceux de
Charlemagne , réunirent les grands fiefs à
la Couronne quand les occafions s'en préfenterent
, & ils les y attacherent par la
loi de l'inaliénabilité. Ce font ces réunions
qui rendirent à nos Rois des fiefs dans
toutes les Provinces, & des droits de directe
fur les communes enclavées dans ces fiefs.
Mais la réunion n'autorife point à dépouiller
les Cenfitaires de leurs ufages : ils les
tiennent des anciens Ducs & Comtes qui
pouvoient difpofer d'un terrein dont ils
étoient propriétaires . Si ces Seigneurs exiftoient
, il ne leur feroit pas permis de
reprendre ces communes : l'ordonnance de
1669 les en empêcheroit. Le Souverain ,
qui les repréfente , ne commettra jamais ,
j'en fuis für , une injuftice qu'il réprime-
(1) Comme Charlemagne, il defcendoit de Ferréol
, qui n'étoit pas un Romain.
A
OUST 1765. 135
roit en eux. « Que le Cenfitaire prouve ,
"dira-t- on , que ces bienslui ont été cédés » .
Le peut-il ? La ceffion eft faite 200 ans ,
peut- être , avant l'ufage des titres . Quels
titres , d'ailleurs , valent une poffeffion
centenaire ? Si le Seigneur n'eût jamais eu
l'intention de les céder , il eût fait avouer
à fes vaffaux qu'ils ne jouiffoient que par
tolérance ; il eût blâmé leurs aveux ; il eût
même exercé de temps en temps des actes
de propriété. Il a toujours pu prendre ces
précautions : il doit donc juftifier qu'il les
a prifes quand on lui oppofe une poffeffion
immémoriale : elle eft un titre contre tout
Seigneur , puifque la déclaration de 1566
prononce qu'elle en eft un contre le Roi.
Concluons de ces vérités hiftoriques
que les communes n'ont jamais été des
biens non partagés ; qu'elles font partie
du domaine des fiefs fur lefquels elles font
enclavées ; & que les Seigneurs de ces fiefs
les ayant cédées à leurs Cenfitaires , n'y
peuvent plus prétendre qu'un tiers fi la
conceffion a été gratuite ? « On ne défrichera
donc jamais, dira- t- on? » Le Roi peut
ordonner le défrichement , il le doit même
, le bien de l'Etat l'exige ; il n'eft pas
queftion de contraindre les peuples d'enfemencer
leurs terresde tels ou tels grains :
un pareil ordre feroit mauvais , il détrui136
MERCURE DE FRANCE.
roit une liberté qui n'a rien de contraite
au bien public. Celle de laiffer fes terres
en friche feroit pernicieufe à l'Etat ; le
Souverain doit donc la réprimer , en ordonnant
les défrichemens : nous ne ceffons
de dire qu'ils font un des meilleurs
moyensd'opérer les progrèsde l'agriculture.
( 1 ) Eh ! qui ne le dit pas comme nous ?
Vous venez de voir , Mrs , dans le
Mercure du mois de Mai dernier , les
obfervations de M. Robert Lifton fur les
progrès de l'agriculture & des manufactures.
Permettez que je faififfe cette occafion
de me juſtifier de l'efpèce de reproche
que ce Philofophe me fait ; il prétend
que dans mes réflexions du mois de
Décembre dernier , fur les moyens de faire .
naître l'amour du travail dans le coeur
des peuples , je n'indique pas le plus propre
à multiplier les manufactures , fans
nuire à la culture . M. Lifton attribue ce
moyen à l'ufage des Anglois : « ils confu-
(1 ) Dans prefque toutes les féances de l'Académie
de Caen on parle des défrichemens & de
l'agriculture . Dans celle du 2 Mai dernier , on
lut un mémoire fur les defféchemens & défrichemens
; il eft de M. de la Fargue , afſocié , auteur
d'un livre d'auvres mêlées , qu'il vient de donner
au Public . M. de la Fargue nomme l'agricul
ture le premier des arts & la premiere des né
ceffités.
A OUST 1765 . 137
و ر
و ر
و ر
»
"
» ment plus de chair dans leurs vivres que
» les autres nations : ils ont donc plus de
» beftiaux , plus de pâturages & moins de
» terres à cultiver : ils ont par conféquent
plus de bras à employer aux manufac-
» tures ». La raiſon eft phyfique & trèsbonne
; mais eft - elle bien la caufe des
progrès dont il s'agit ? Pouvois- je même
le confeiller à nos payfans ? Les malheureux
Comment fe nourriroient - ils de
chair? Souvent ils n'ont pas de pain. « Commencez
par nous enrichir , me répondroient-
ils , & nous imiterons les Anglois
». Le moyen de M. Lifton pourroit
bien n'êtreque l'effet des progrès de l'agriculture
& des manufactures : c'eſt leur
perfection qui enrichit les peuples , qui
les met en état de manger quelquefois la
poule au pot , & d'opérer la meilleure cultivation
& les défrichemens. Combien
de villages , où faute d'aifance , on ne défrichera
point ! le Monarque le plus bienfaifant
, Louis le Bien- Aimé , ne pourroit
jamais , quand il le voudroit, fournir
toutes les avances néceffaires aux défrichemens
; mais fon amour pour fes peuples
peut lui fuggérer mille moyens de les
opérer ; & ce même amour l'inftruira
que ceux qu'on emploie aujourd'hui ne les
opérerontjamais.
138 MERCURE DE FRANCE.
Un afpirant aux marais de fon village
me fit part d'un projet dont l'idée me
plut. Le voici : le Roi en ordonnant le défrichement
de toutes les terres incultes ,
autoriferoit l'aniénation de celles que les
ufagers ne voudroient ou ne pourroient
défricher. Les conditions de cette aliénation
feroient que l'adjudicataire commenceroit
par faire conftater en préſence
des ufagers la valeur actuelle de la commune
; qu'il la défricheroit fous un temps
limité , & de façon à en tripler le revenu ;
qu'après ce temps , on jugeroit le parfait
du défrichement : qu'enfuite l'adjudicataire
préfenteroit deux lots de la commune
aux ufagers , qui en choifiroient un ; &
que l'autre lui demeureroit en toute propriété.
Je trouverois encore aujourd'hui
ce projet excellent , fi d'anciens Officiers
ne m'en avoient fait connoître un fupérieur.
Il conferve aux peuples leurs terres
communes ; il en opère le défrichement ,
& il favorife la population. Que de merveilles
à la fois ! Jugez - en , Meffieurs.
En Allemagne on partage les terres entre
tous les chefs de famille de la Paroiffe à
laquelle ces terres appartiennent . La divifion
fe fait par portions égales , & non au
pied- perche. Ces biens furent cédés par les
Seigneurs pour fubvenir aux befoins phyA
OUST 1765. 139
fiques de leurs fiefs , qui font les mêmes
pour tous les hommes. La divifion au pied
perche donne le plus au plus riche , c'eſtà-
dire , à celui qui a le moins de befoins :
elle eft donc contraire à la nature des
communes , & par conféquent injufte . Le
partage dure fix ans en Allemagne au
bout de ce temps on fait de nouvelles
divifions relatives au nombre des ménages
qui a pu augmenter ou diminuer : car pour
avoir part à ces terres , il faut être chef
de famille & marié . Chacun eſt fûr de jouir
de fon lot pendant fix ans : après ce temps
on aura le même, ou un pareil , plus ou
moins fort. On a donc intérêt de bien dé
fricher. Pourquoi n'adopterions-nous pas
des ufages fi fenfés ? .... Je prévois qu'on
m'objectera que mon opinion fur l'origine
des terres communes eft un roman dénué
de preuves ; mais celle des Jurifconfultes
a le même vice. Elle eft un phantôme que
l'hiftoire fait rentrer dans le néant en démontrant
fon impoffibilité. J'attens que
par l'hiftoire on établiffe que mon roman
eft une hypothèſe improbable....Oublions
la fable des terres non partagées , & les
vrais principes fur la propriété & la poffeffion
des communes naîtront de toutes
parts.
M. Duperré , en réfumant ces réflexions ,
140 MERCURE DE FRANCE.
y en ajouta de nouvelles. « L'hiftoire vous
» aide , Monfieur , à détruire la chimère
» des terres non partagées qui femble être
» le dernier rempart des envieux de
Elle ne vous dit » nos communes.
39
point , il eft vrai , comment ces terres
» fe font formées ; mais l'hypothèſe ingé-
» nieufe de vos réflexions préfente une
» folution fatisfaifante de ce problême....
"
"
Vos principes ont l'avantage de ne mettre
» aucun obftacle aux défrichemens fi defi-
» rés. Le Souverain doit opérer le bien de
» fes fujets fi , fur- tout , l'intérêt de l'Etat
l'exige ; mais il faut que les moyens
» qu'il employe ne détruifent pas le premier
& le plus grand des biens , c'eſt
» la liberté du citoyen. Les projets que
» vous indiquez , Monfieur , ont ce carac-
» tère : on ne dira pas qu'ils font les rêves
d'un bon citoyen , fi nos voifins ont
employé l'un d'eux avec fuccès » .
"
M. Defmoueux , Docteur , Profeffeur
en Médecine & Botanique de l'Univerfité,
& Secrétaire de la Société Royale d'Agriculture
, termina la féance par la lecture
de quelques obfervations microfcopiques
du P. DellaTorré, Religieux Somafque , Napolitain
, auteur de l'hiftoire du Mont-Véfuve
& d'autres ouvrages. Les microſcopes
fimples , felon le Père Della Torré ,
A OUST 1765. 141
augmentent le diamétre des objets jufqu'à
760 fois quand ils font clairs & tranfparens
ils font donc préférables aux compofés
, qui ne groffiffent que de 160 fois.
Ce favant religieux croit que Leuwenhoick
, qui avoit légué à la Société de Londres
les inftrumens dont il fe fervoit , ne
donna point les microſcopes dont il faifoit
ufage , parce qu'on a tenté vainement de
retrouver fes obfervations : & le Père Della
Torré les a retrouvées avec les microfcopes
fimples. La lentille dont il fe fert
pour confidérer le fang groffit entre mille
& douze cents fois....
Une goutte de fang miſe entre deux
talcs comprimés paroît compofée de fix
pièces arrangées en anneaux , qui paffent
librement les uns fur les autres & fans fe
toucher. Si le fang nouvellement
tiré conferve
quelque chaleur , ces pièces fe tournent
de tous côtés : fouvent en fe rencontrant
avec force elles fe divifent , & bientôt
elles reviennent à leur premier état.
M. Haller , auquel le Père Della Torré
a fait part de ces obfervations
, femble
les croire des erreurs optiques fans en donner
la raiſon. Dira- t- on qu'elles différent
de celles de Leuwenhoïck ? Mais cette
différence vient peut-être des tubes cylindriques
de verre d'un diamètre très- petit ,
142 MERCURE DE FRANCE.
dans lequel il faifoit entrer le fang.....
Les fix pièces de chaque anneaux laiffent
un efpace vuide dans leur milieu : elles
paroiffent être autant de petits fachets remplis
d'une liqueur transparente.... Lorfque
le fang fe meut ces anneaux changent
de figure ; ils en prennent une ovale ou
tout-à -fait allongée quand ils paffent par
un canal plus ou moins étroit. Quelquefois
ils tournent fur leur centre , de manière
que le vuide diminue. Ce vuide eft
quelquefois rempli d'une liqueur jaune
fans en être moins tranfparent..... Le
diamétre réel de ces anneaux eft de la foixante
quinzième partie d'un point.
Les fibres mufculaires paroiffent compofées
de filamens groffiers & ronds : les
filamens des fibres tendineufes font groffiers
& plats. ... Entre ces fibres on diftingue
de petites lames tranfverfales ....
La fubftance corticale du cerveau d'une
vache paroît compofée de globules dont
l'arrangement forme des ramifications . En
comprimant les talcs , les ramifications
difparoiffent , & on ne voit plus que
des
globules fans ordre. Le même fpectacle fe
diftingue plus fenfiblement dans la fubftance
médullaire , dans celle des corps cannelés
, & dans le commencement de la
moëlle allongée ...... Ces obfervations

AOUST 1765. 143
femblent détruire celles de Melpighi , qui
veut que le cerveau foit compofé de glandes
, & celles de Ruifch , qui le dit compofé
de vaiffeaux .
Pendant le voyage que M. Defmoueux
fit l'été dernier en Italie , il fut le témoin
des obfervations du Père Della Torré.
On en voit le détail dans le livre qu'en a
donné ce favant Religieux , & duquel il y
a peu d'exemplaires en France. M. Defmoueux
ne s'eft point borné à fatisfaire
une vaine curiofité par ces obfervations ;
il les croit très -intéreffantes : elles doivent
conduire aux découvertes les plus utiles
fur la nature de nos humeurs & fur les
caufes de nos maladies . Il fe propofe de
s'occuper de ces objets , & de commuuiquer
à l'Académie & au Public ce qu'il
pourra découvrir. Ceux qui connoiffent
fon attention fcrupuleufe à confidérer tout
ce qu'il cherche ne peuvent que lui favoir
gré de ce projet.
Vu par l'Académie , ROUXELIN.
Caën , le premier Juillet 1765.
144 MERCURE DE FRANCE,
PRIX proposé par l'Académie Royale des
Sciences & Belles- Lettres de PRUSSE ,
pour l'année 1767.
L'Académie royale des Sciences & Belles-
Lettres a déclaré dans fon aſſemblée
publique le 6 Juin , que , bien qu'elle
ait reçu divers écrits qui ont été préfentés
au concours pour le prix que la claffe de
phyfique expérimentale doit adjuger cette
année , & que parmi ces écrits il s'en trouve
un en particulier , qui , outre la bonne
méthode analytique qu'on y fuit , contient
des expériences qui touchent de fort
près au but ; cependant , à caufe de quelques
imperfections qui y reftent , elle ſe
voit obligée de propofer encore une fois
la même queſtion dont voici l'énoncé :
Etablir fur de nouvelles expériences , en
quoi confifte le véritable changement qu'éprouvent
les alimens , tant du règne animal
que du règne végétal , dans le ventricule
& dans les inteftins d'un corps fain :
afin qu'il paroiffe par-là quelle eft proprement
lapartie des alimens qui fe convertit
en un fuc nourricier , comment cela s'exécute
, quelles font au contraire les parties
des
A OUST 1765 145
des alimens qui ne peuvent naturellementfubir
aucune digeftion , nifervir à la nutrition
du
corps.
Et afin que ceux qui traiteront cette
queftion , parviennent mieux à en développer
le fens , l'étendue & les vues ,
& qu'ils approchent d'autant plus de la
folution complette qui eft défirée , l'Académie
croit devoir leur accorder encore
les éclairciffemens qui fuivent. Elle demande
donc que l'on faffe connoître les parties
conftituantes des alimens qui font réellement
nourricières ou propres à effectuer
la nutrition , en les déterminant plus exacrement
qu'elles ne l'ont encore été , au
moyen d'expériences nouvelles , tant de
Chymie que de Médecine , qui ayent un
rapport immédiat au fujet ; de façon qu'on
puiffe eftimer chaque efpéce d'alimens
d'après ces caractères , juger de la quantité
& de la qualité des parties nourriffantes &
faines qui entrent dans leur compofition ,
& les diftinguer des parties inutiles ou
même nuifibles. D'un autre côté , on demande
pareillement de nouvelles expériences
& obfervations , qui conduiſent à
s'affurer , en quoi confifte ce qui rend les
fucs qui fervent à la digeſtion , tant dans
l'eftomac que dans les inteftins , propres
produire cet effet ; & quelles font les opé-
G
à
1
146 MERCURE DE FRANCE.
rations , tant chymiques que méchaniques ,
dont la nature fe fert dans un homme fain
pour transformer la nourriture tirée du
règne animal , & du règne végétal , dans
les différentes parties de l'eftomac & des
inteftins , de façon que ce qui eft alimen
taire & peut contribuer à une nutrition
faine , foit féparé du refte dans chaque
endroit convenable ; & par quel nombre
& quelle efpéce de degré cette transformation
eft pouffée jufqu'à la production du
chyle dans lequel l'expreffion des parties
alimentaires eft convertie. Sur tous ces
points l'Académie exige des expériences
nouvelles & immédiatement relatives au
fujet , faftés tant fur les hommes que fut
les animaux qui ont la plus grande reffemblance
avec l'efpéce humaine. Le prix
fera adjugé le 31 Mai 1766 , & le terme
pour l'envoi des piéces s'étend juſqu'au
premier de Janvier de la même année.
La claffe de Philofophie fpéculative
propofe pour le prix de l'année 1767 là
queftion fuivante :
Si l'on peut détruire les penchans qui
viennent de la nature , ou en faire naître
qu'elle n'ait pas produits ? Et quels font
les moyens de fortifier les penchans , lorf
qu'ils font bons , ou de les affoiblir lorf
qu'ils font mauvais , fuppofe qu'ils foient
invincibles?
A OUST 1765. 147
Ön invite les favans de tous pays , excepté
les Membres ordinaires de l'Acadé
mie , à travailler fur cette queftion ; le
prix , qui confifte en une médaille d'or
du poids de cinquante ducats , fera donné
à celui qui au jugement de l'Académie
, auta le mieux réuffi . Les piéces
écrites d'un caractère lifible , feront adreffées
à M. le Profeffeur Formey, Secrétaire
perpétuel de l'Académie.
􏿽 ་
Le terme pour les recevoir eft fixé jufqu'au
premier de Janvier 1767 , après
quoi on n'en recevra abfolument aucune,
quelque raifon de retardement qui puiſſe
être alléguée en fa faveur.
On prie auffi les Auteurs de ne point
fe nommer , mais de mettre fimplement
une devife , à laquelle ils joindront un
billet cacheté , qui contiendra avec la devife
, leur nom & leur demeure.
Le Jugement de l'Académie fera déclaré
dans l'affemblée publique du 31
Mai 1767.
On a été averti par le programme de
l'année précédente que le prix de la claffe
de Mathématique qui fera adjugé le 31
Mai 1766 , concerne la queftion fuivante :
On demande une explication de la manière
dont l'eau est élevée par la machine
connuefous le nom de la Vis d'Archimède,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
& les de moyens porter cette machine à un
plus haut degré de perfection ?
Quoique cette machine foit connue
depuis très long temps & employée avec
un grand fuccès dans la pratique , la théorie
en eft prefqu'entièrement inconnue ;
& par conféquent cette recherche paroît
d'une importance d'autant plus grande
qu'on ne fauroit douter que tant la théorie
que la pratique n'en puiffe retirer les
plus grands avantages. On comprendrà
qu'en cas que les principes connus de
l'hydraulique ne foient pas fuffifans pour
approfondir cette matière , il faudra recourir
à des expériences , qui , étant jointes
aux lumières de la théorie , fourniront
la route la plus fure pour arriver au
but propofé,
Le grand Directoire a auffi propoſe
pour nouvelle queſtion :
Quelle est la meilleure conftruction des
fours pour cuire les briques , la chaux &
les ouvrages de poterie , tantpour épargner
le bois , que pour l'égalité de la cuite dans
les différens endroits dufour?
Le prix devoit être adjugé dans l'affemblée
publique du 31 Mai 1765 ; mais
comme on n'a pas encore envoyé un nombre
fuffifant des piéces au concours , il
eft renvoyé à l'affemblée publique du 24
Janvier 1766,
A OUST 1765. 149
MÉDECIN E.
PROJET d'une Médecinegratuite des PAU
VRES dans tout le Royaume , par M
RENARD , Docteur- Médecin à la Fère,
OUT Tour bon citoyen doit s'intéreſfer à la
vie des hommes ; c'eft à leur confervation
que font attachés les richeffes & le bon →
heur d'un Etat. En augmenter le nombre ,
c'eft affermir la puiffance du Monarque
bien-aimé qui les gouverne ; c'eft l'illaftrer.
De bons , de fçavans patriotes s'oc
cupent depuis long-tems des moyens de
population ; mais que peuvent tous les
fyftêmes les mieux raifonnés , fi ceux qui
doivent donner le plus grand nombre de
fujets à l'Etat , les habitans de nos campagnes
, languiffent & meurent avant le
tems , faute de fecours médécinaux ? M.
De la Chalotais , ce Magiftrat fi zelé pour
la gloire du Prince & le bonheur des Sujets
, a dit dans fon Effai fur l'éducation
nationale des femmes connoiffant quelques
remedes ufuels & approuvés , elles en
diftribueroient gratuitement & fauveroient
la vie à une infinité de malheureux,
G iij
450 MERCURE DE FRANCE .
pu-
Combien à plus forte raifon d'habiles ,
de fçavans Médecins n'en fauveroient- ils
pas ? les remedes doivent prefque toujours
leurs bons fuccès au favoir & à la prudence
de celui qui les adminiftre. En effet , il
faut un homme confommé dans l'art de
guérir pour apprécier les vertus des différentes
drogues , en fixer les dofes & en
diriger l'action . Les Romains , ces hommes
fi éclairés , ces grands modèles avoient
établi dans chaque diftrict , fuivant fon
étendue , un certain nombre de Médecins
entretenus aux dépens du tréfor
blic. Auffi tous les citoyens d'une République
fi fage , étoient- ils fains , capables
des plus longs travaux & féconds. Un pareil
établiſſement, en France, procurera aux
habitans de nos provinces les mêmes
avantages fans qu'il en coûte rien à l'Etat ;
nos Monaftères rentés fourniront de refte
à l'entretien des Miniftres de la fanté
des pauvres. On affignera fur les revenus
de chacun d'eux de quoi fubfifter honora→
blement à un Médécin dont la pratique
pourra s'étendre à deux lieues à la ronde .
Nos bons Religieux , nos zélés Eccléfiaf
tiques ne manqueront point de faifir avec
empreffement une fi belle occafion & fi
peu coûteufe de bien mériter du Public
de fe rendre recommandables à tout l'u
A O UST. 1765 . 451
nivers , & fur- tout utiles à leurs compatriotes
; d'ailleurs , comme ils paffent de
tous tems pour les Economes & les Adminiftrateurs
du bien des pauvres , c'eſt
leur rendre un fervice important que de
leur procurer un moyen fi facile de faire
valoir ce titre. En vain voudroit- on nous
perfuader que leurs revenus font trop modiques
pour fuffire à l'entretien d'un
homme utile , d'un Médecin , qui vivant
pour fes concitoyens en deviendroit le
confervateur & le père : tandis qu'ils
fourniffent fans peine à tous les befoins
d'un grand nombre de Profès . On objectera
peut-être que des Gens lettrés , des
Médecins , refuferont d'aller s'enfevelir
dans la folitude de nos campagnes. Eft- ce
que d'autres Citoyens également lettres ,
de refpectables Eccléfiaftiques n'y vont
pas bien , & en plus grand nombre , puifqu'un
Médecin peut faire le fervice dans
dix Paroiffes ? Qu'on attache de la confidération
& une honnête aifance à ces places
, les Médecins ne manqueront plus. Les
hommes fe tournent toujours du côté des
diftinctions & de l'intérêt. Mais d'autre
part il faut forcer les Chirurgiens de rentrer
en poffeffion des parties de leur Art
qu'ils ont mal-à-propos abandonnées pour
troubler les Médecins dans l'exercice de
Giv
52 MERCURE DE FRANCE.
tage
>
leurs fonctions. La préfomption eft le parde
l'ignorance des Chirurgiens Lettrés
, dit le célèbre M. Petit , l'Anatomifte
& l'Académicien , dans fon excellent difcours
fur la Chirurgie ne rougitont
jamais de prendre & de fuivre les bons
avis des Médecins ; & ceux-ci , livrés
entièrement à leur profeffion , auront bientôt
acquis toute l'expérience dont ils ont
befoin. D'ailleurs , affûrés déformais ( fi
ce projet a lieu ) d'une confidération marquée
& d'une fubfiftance honnête , un
plus grand nombre de jeunes gens s'adonnera
à l'étude de la Médecine & l'ira pratiquer
dans nos campagnes , dans nos petrres
villes & fur nos vaiffeaux. Toute la
nation , & les pauvres fur-tout , fe reffentiront
de cette heureuſe révolution , ils
jouiront du précieux avantage de pofféder
des Miniftres de fanté auffi inftruits que
la foibleffe humaine le peut permettre ; &
cette infinité de citoyens qu'une mort prématurée
moiffonne chaque année , confervée
à la patrie , en feront l'honneur ,
la
force & l'ornement.
J.
A OUST 1765.
153
LETTRE intéreffante à l'Auteur du Mercure.
J'ESPERE ,
'ESPERE , Monfieur , que vous voudrez
bien inférer dans votre Journal , auffi utile
qu'agréable à la nation , la lettre que je
prens la liberté de vous adreffer ; elle a
pour objet deux motifs également capables
de vous intéreffer , celui d'inftruire
le Public des dangers épidémiques d'une
maladie affez commune , & celui d'engager
les Médecins & Chirurgiens à faire
quelques obfervations fur le cas dont il
s'agit.
Il y a environ trois ans qu'une de nos
parentes époufa un jeune homme qui paroiffoit
jouir de la meilleure fanté ; on
appercevoit feulement fous fon menton
quelques légères cicatrices dont il n'étoit
nullement defiguré. Quoiqu'en général
on conçoive quelque dégoût pour ces
fortes de marques , la perfuafion où l'on
étoit alors que quelque accident les avoit
occafionnées plutôt que le traitement des
écrouelles dont elles font ordinairement
la fuite , fit qu'on y porta peu d'attention.
Mais au bout d'un an de mariage ,
sette jeune femme eut fur le col & fur
Gy
154 MERCURE DE FRANCE .
la gorge des boutons & des glandes , qui
d'abord négligés , parce qu'elle vivoit à
la campagne , dégénererent en humeurs
froides. Tous les fecours de l'art n'ont pu
empêcher les fuites affreufes de cette maladie
que je ne caractériſerai point ici par
des raifons de bienféance. Il eft à remarquer
que le mari n'a eu pendant fon mariage
aucune indifpofition apparente & qu'il
cft à préfumer qu'il a été très -bien guéri de
cette même maladie dont on n'ignore plus
qu'il a été atteint dans fa jeuneffe .
Par une fatalité fingulière , une parente
de ma femme vient d'éprouver le même
fort. Elle époufa , il y a peu d'années , un
homme fain & bien conftitué ; mais qui,
par des marques encore plus vifibles que
le premier , annonçoit les mêmes fuites.
Elles paffèrent pour l'effet d'une brulûre :
mais bientôt la nouvelle époufe déprévenue
, prit une efpèce de dégout pour fon
mari , qu'elle déguifa cependant toujours ;
& foit que l'imagination frappée ait agi
fur fon tempéramment , foit que la caufe
en foit plus fimple , il ne lui eft pas
moins furvenu une tumeur glanduleufe
qui du col s'eft étendue audeflus de l'oreille
& fur la nuque. Elle eft depuis
fix mois entre les mains d'un Chirurgien
habile , qui ayant obfervé les progrès de
A OUST 1765 . 155
&
la maladie , la met au rang des écrouelles ,
& la traite en conféquence. Cependant le
mari jouit d'une affez bonne fanté
tout annonce que, quoiqu'il ait été dans
fon enfance atteint de ce mal dangereux ,
les fecours qu'on y a portés en ont détruit
le principe. Mais comment fe diffimuler
fur ces deux malheureufes expériences
, le danger d'habiter avec ceux qui
s'en croyent le plus radicalement guéris ?
Je finis par ce dernier fait dont j'ai la
plus parfaite connoiffance. Pierre Bigot
fils du vigneron d'un de mes voifins , à
l'âge de dix-fept ans fut attaqué de cette
maladie , pour avoir couché quelques
nuits avec un payfan qui ' en avoit été
guéri depuis plus de dix ans. Ce jeune
homme qui étoit d'une très-bonne complexion
, n'en eft , pas moins refté impotent
d'un bras .
Je laiffe aux perfonnes de l'art à difcuter
quelle peut être la nature d'une maladie
qui , même après fa guérifon , laiffe
un levain capable de fe communiquer
& comment il eft poffible qu'un mal que
l'on n'a plus puiffe fe communiquer à
d'autres ?
J'ai l'honneur d'être , & c.
1 Le M. DE CHARNAIS
G vj
156 MERUCRE DE FRANCE.
<
LETTRE à l'Auteur du Mercure , fur l'eau
de PUITS employée pour la compofition
du pain.
V OTRE Ouvrage , Monfieur, étant un recueil
intéreffant de ce qui peut être utile oa
agréable au Public; je vous prie , fi vous regardez
la queftion fuivante comme digne
d'attention , de vouloir bien l'y inférer :
efpérant qu'il fe tronvera quelques bons citoyens
, quelques amis de l'humanité qui
voudra bien la réfoudre .
Sçavoir fi les eaux de puits dont fe fervent
les boulangers de Paris pour la compofition
de leur pain , eft capable d'altérer
la fanté & d'occafionner des maladies
?
Tout le monde connoit la mauvaife
qualité de l'eau des puits de la Capitale ;
fouvent entre des latrines , des écuries ,
des égouts , il eft impoffible qu'ils ne communiquent
le goût défagréable qu'a cette
eau. La facilité d'avoir de l'eau de feine eft
fi grande , qu'il paroît étonnant que pour
la propreté même qui doit règner dans
un comestible dont on fait autant d'ufage
A OUST 1765. 157
que le pain , on n'en ait point employé
jufqu'à préfent. Au refte , nous nous fommes
long- temps baignés dans de l'eau de la
netteté de laquelle nous n'étions pas fûrs
il faut efpérer qu'un jour viendra où
nous nous corrigerons de l'abus du pain
fait avec de mauvaife eau comme nous
avons fait pour nos bains.
J'ai l'honneur , & c..
N ***
DE..... au Château de M. ... en Picardie.
LETTRE à M. DE LA PLACE fur l'antimoine
préparé de M. JACQUET.
E me flatte, Monfieur, de faire connoître
au Public l'efficacité d'un remède dont vous
avez fait l'annonce dans votre Mercure
du mois de Juillet , premier volume , &
dont le débit eft autorifé par la Faculté de
Médecine , toujours attentive à ce qui peut
contribuer à la fanté des citoyens.
Un particulier rongé depuis plus de
quinze années d'une humeur darteufe
158 MERCURE DE FRANCE.
-
tuée aux parties génitales , qui avoit gagné
l'anus & qui fuppuroit continuellement ,
vient d'être guéri par l'ufage conftant
qu'il a fait pendant fix femaines de l'antimoine
préparée du fieur Jacquet , fans
qu'il ait altéré fa fanté ni qu'il l'ait empêch
de vaquer à fes affaires.
Cette maladie pour laquelle il avoit
employé infructueufement toutes fortes de
remédes , lui rendoit par les démangeaifons
dont il étoit continuellement agité , la
vie d'autant plus infupportable , qu'il étoit
condamé à vivre avec ce cruel ennemi .
Je vous prie , Monfieur , pour le bien
de l'humanité , de rendre cette lettre publique
; elle intéreffe un grand nombre
de citoyens , cette maladie n'étant malheureufement
que trop commune.
J'ai l'honneur , & c.
D. B.
A Paris , ce 10 Juillet 1765 .
A OUST 1765. 159
MATHÉMATIQUES:
SOLUTION du problême propofé dans le
fecond volume du Mercure d'Avril 1765 .
PROBLEM E.
LE centre d'un cercle étant perdu , &
connoiffant feulement les cotés d'un triangle
qui lui eft infcrit ; on demande de trouver
le rayon de ce cercle par une méthode facile ,
& fans fe fervir de la règle & du compas .
SOLUTION.
L'on multipliera les trois côtés du triangle
donné l'un par l'autre : l'on divifera
enfuite le produit par le quadruple de la
furface du triangle , & l'on aura le rayon
du cercle que l'on demande.
Cette folution eft fondée fur les théorêmes
fuivans :
1º. Si par l'un des angles d'un triangle
infcrit l'on mène le diamètre du cercle &
la perpendiculaire du triangle, ce diamétre
& cette perpendiculaire font les extrêmes
160 MERCURE DE FRANCE.
d'une proportion géométrique dont les
deux côtés contigus à l'angle que l'on a
pris font les moyens .
2º. La perpendiculaire d'un triangle eft
égale au double de la furface de ce triangle
divifé par fa bafe.
Quant à la furface d'un triangle , l'on
fait que la connoiffance de ces trois côtés
fuffit pour la déterminer. Rivard . Elém.
de Géométrie, Théorême V. Trigonométrie
in 4 , quatrième édition.
B ***. В
ل و ا ل ا
zobulo
A OUST 1765. 181
ARTICLE
IV .
BEAUX ARTS.
ARTS UTILES,
CHIRURGIE.
HOPITAL de M. le Maréchal DE BIRON.
$ 3 , 54 , 55 , 56 & 57e traitemens depuis
fon établissement .
NOMS DES SOLDATS .... NOMS DES COMPAGNIES
S3 TRAITEMENT.
COURDOUX ,
> Menaut
Pelletier
S. Denis ,
Guilleroix ,
S. Habert
La Liberté ,
Prudhomme
Duflot ,

Le Bel ,
Colombier
Valentin
Villers. •
#

Chatulé.
Mithon.
Dudreneu
* Guergorlai
Viennay.
•Pondenx .
Coettrieux.
d'Offranville.
d'Aldart.
Marfay.
Le Camus162
MERCURE DE FRANCE.
54 TRAITEMENT.
Chatel ,
Montier
D'Anterroche. ·
Viennay.
Lievin ,
François ,
La Lancette ,
Bel-Amour ,
Cochois ,
Vienne ,
Mingot ,
Delaunay,
Théodore ,
Foreft,
Viennay.
Dufanfay.
D'Anterroche.
Mathan .
Villers.
D'Aldart.
La Tour.
Le Cainus.
Rafilly.
D'Offranville.
SS TRAITEMENT.
Bien- Aimé ,
Colinet ,
Bourdon
"
L'Epine ,
Landry ,
D'Anterroche,
Mithon .
Chevallier.
Poudenx.
Villers.
Villers.
Poudenx .
Benard
Tailleur
Ambroife ,
D'Aldart.
Riquet ,
Vifé.
Laguerre , Rochegude.
Gambard , Rafilly.
Guettre , Poudenx.
A OUST 1765. 163
Antoine ,
Hourlier ,
S. Roch ,
Batte ,
Lemaître ,
Noble-Epine ,
Benoît ,
56 TRAITEMENT.
La Tour.
Dampierre.
Tourville.
Villers.
Poudenx.
D'Hallot.
Marfay.
Méziere , Rochegude.
Suret ,
S. Martin ,
Rafilly.
S. Jacques ,
Dauphiné
,
Villers .
Bouville .
Rochegude.
$ 70 TRAITEMENT.
S. Pierre,
Drouin
Bouland ,
Mandront ,
Paulmier
Charbonnier

Guergorlay..
Dampierre .
Villers.
D'Hallot.
De Graffe.
De Graffe.
Mathan.
Tourville.
Coulvray's
Vainqueur
Labif ,
Coettrieux.
L'Effieux ,
Mathan .
Bracard , Dampierre.
164 MERCURE DE FRANCE.
Tous ces Soldats ont recouvré la fante
laplus parfaite; plufieurs d'entre eux étoient
attaqués des maladies les plus graves ; mais
il est inutile d'entrer dans aucun détail à ce
fujet: le Public trouvera dans l'Examen du
parallèle des différentes méthodes pour trai
ter la maladie vénérienne , qui ne tardera
pas à voir le jour , les détails les plus
étendus & les plus authentiques fur le fuccès
des dragées anti - vénériennes dans les
maladies les plus graves comme dans les
plus légères.
La loi que le fieur Keyfer s'étoit impofée
de ne rien avancer à l'avantage de ce
remède précieux qui ne fût appuyé fur les
témoignages les moins récufables ; la néceffité
de vérifier les faits qu'on lui imputoit
, & de compulfer tous les états des
Hôpitaux Militaires qui font dépofés au
Bureau de la Guerre ; le defir de rendre
fon ouvrage plus urile en y expofant les
vrais principes du traitement de ce genre
de maladies , ne lui ont pas permis de publier
cet Examen auffi promptement qu'il
l'auroit fouhaité ; mais le Public fera dédommagé
de ce retardement par la façon
falide & toujours victorieufe ayec laquelle
il répond à toutes les objections qui lui
ont été faites.
A OUST 1765 .. 16$
LETTRE écrite
par M. LE CAT , Ecuyer ,
Secrétaire pour les Sciences , de l'Acadé
mie de ROUEN , Docteur en Médecine
& Chirurgien de l'Hôtel- Dieu de ladite
Ville , Profeffeur en Anatomie & Chi
rurgie , des Académies Royales de Paris ,
Londres , Madrid , Berlin , & Impériale
des Curieux de la Nature , & de Saint
Pétersbourg , de l'Inftitut de Boulogne ,
à M. KEYSER , à l'occafion d'une cure
confidérable opérée par fes dragées.
De Rouen , ce 27 Mai 1765 .
Vous le favez , Monfieur , c'eft fur les
témoignages authentiques de deux des plus
célèbres Chirurgiens de Paris , MM . Morand
& Guerin, témoins des fuccès de votre
remède dans l'hôpital de M. le Maréchal
de Biron , que je me fuis déterminé à en
faire des effais pendant deux ans . Ce n'eft
qu'au bout de ce temps - là que , convaincu
par mes propres expériences de fon efficacité
, j'en ai adopté publiquement l'ufage.
Un de mes amis , qui eft actuellement
très - fort des vôtres , M. Signard fe
trouvant chez moi pour quelques jours,
166 MERCURE DE FRANCE.
"
dans un état déplorable auquel vos dragées
convenoient , je les lui confeillai : à fon
retour à Paris , je vous l'adrefai , & il reçut
de vos foins & de votre remède une
fanté que l'on croyoit , avec raifon , perdue
pour toujours. M. Petit , Médecin
de Monfeigneur le Duc d'Orléans , vous
a donné comme moi , une atteftation
authentique de cette belle cure, parce que
tout homme qui aime la vérité ne peut
refufer fon témoignage à des faits dont
la publication eft fi avautageufe au bien
public.
Depuis cette époque , Monfieur , quoi
que j'euffe toujours employé vos dragées
avec fuccès , je n'avois trouvé aucune de
ces cures dignes d'être particulièrement remarquées.
Je viens enfin d'en faire une que
je crois très- propre à faire revenir en faveur
de votre remède ceux qui de bonne
foi ne le croyoient pas meilleur, ni même
auffi bon que les frictions mercurielles ,
& à faire taire en même temps ceux qui,
moins amis de l'humanité que de leurs
propres intérêts , ne décrient vos dragées ,
que parce qu'elles leur enlèvent une partie
confidérable de leur revenu : car il en
faut convenir , Monfieur , la publication
de votre méthode a porté un coup mortel
à la Chirurgie du côté de l'intérêt , &
A O UST. 1765. 167
gens
peu de font affez citoyens pour fa→
crifier celui- ci au bien public.
M. le Ch ..... C ..... Capitaine
au Régiment de .... D .... avoit tous
les fymptômes de la grande maladie , & les
gens de l'art , d'un des ports de Normandié
, le décidèrent à paffer par le grand
remède ordinaire vers la fin de Juin 1764 :
la faignée , la purgation , les bains , rien
ne fut oublié pour procurer du fuccès à
la méthode ordinaire ; les frictions furent
adminiftrées convenablement , elles furent
même amples & nombreuſes : la falivation
très - copieufe fe foutint par de- là
le terme ordinaire ; à la onziéme friction
tous les accidens difparurent ; à la feizième,
car il y en eut 16 , le malade parut entièrement
guéri , & la falivation continua :
on le pùrgea fouvent & amplement ; on
lui donna des abforbars , & c . pour arrê
ter cette falivation exhorbitante ; on
y parvint en partie. Il fe crut affez
bien pour aller voir fes amis ; mais il
fut bientôt obligé de rentrer chez lui le
premier Novembre pour quelques accidens
qui reparurent. Il y avoit plufieurs
mois qu'il étoit entre les mains de MM.
nos confrères , Médecins & & Chirur
giens il y refta encore tous les mois de
168 MERCURE DE FRANCE.
Novembre pour les ulcères qui étoient re
venus au palais & au fond du gofier.
Leurs foins ayant été inutiles contre
ces nouveaux accidens , le malade vint
me trouver à Rouen dans un état pitoyable.
J'avoue que le délabrement où je le
trouvai m'effraya : fon palais étoit profondément
ulcéré ; les piliers du voile du
palais étoient creufés par de pareils ulcères
, ainfi que tout le fonds du larinx :
l'inflammation accompagnoit tous ces ulcères
, & alloit par la trompe d'Euftache
jufques dans les organes de l'ouie où elle
avoit produit la furdité. Sa lévre fupérieure,
du côté droit , près du nez , portoit une
croute de fuppuration groffe comme le
bout du doigt , laquelle ouvroit un ulcère
de pareille largeur , lequel perçoit d'oùtre
en outre la lévre. Mais ce qui étoit
plus affligeant encore , c'eft que fon corps
étoit un fpectre ambulant ou plutôt fe traînant
àpeine.Si je fouhaitois que vos dragées,
Monfieur , rendiffent la vie & la fanté à
un digne ferviteur du Roi auffi maléficié,
d'un autre côté je trouvois la cure fi hafardeufe
, fi téméraire même , que je lui confeillai
d'aller à Paris. Il n'en voulut rien
faire ; je crois qu'il fentoit que ſes forces
lui euffent difficilement permis de
faire
A
OUST 1765 . 169
faire le voyage fans une voiture fort commode
: mais indépendamment de cette
circonftance , il m'affura que fa confiance
en moi étoit telle , qu'il étoit réſolu de
refter abfolument à Rouen , & à courir
tous les risques des effais que je voudrois
tenter. Pour notre malheur commun , il
étoit très- prévenu contre vos dragées , & il
avoit raifon de l'être encore plus contre
la méthode ordinaire des frictions dont
il avoit effuyé toutes les horreurs , fans
aucun fruit. J'avois de mon côté éprouvé
fur plufieurs fujets , il y a trente ans , l'incertitude
de la méthode par extinction , fi
en ufage alors à Montpellier. Je ne trouvai
donc que votre méthode , Monfieur,
qui pût lui être adminiftrée avec certitude
dans l'état miférable où il étoit. Cette
dernière circonftance m'empêcha de le faigner
, ni de le purger , ni de le baigner.
Je le mis tout de fuite , malgré fa répugnance
, à une dragée le matin , autant le
foir ; ce fut le 21 Décembre 1764 , & je
n'augmentai que de loin en loin ; il y
avoit peu de fommeil : au bout de quinze
jours la furdité dont j'ai parlé ceſſa . Ce
premier bon effet commença à me donner
quelque lueur d'efpérance : vers le 28 de
la cure , le palais fe trouva percé d'outre
H
170 MERCURE DE FRANCE.

en outre , le trente-fixiéme jour le malade
commença à bien dormir , & l'appétit à fe
rétablir. Deux jours après il fe fit un fequeftre
d'une portion confidérable de l'os
du palais , partie moyenne antérieure . Il
n'étoit encore qu'à dix dragées par jour.
Ceci fortifia ma confiance . Un mois après
il nous vint un cornet du nez , côté gauche
,
tout entier : il n'étoit encore qu'à treize
dragées par jour ; fa foibleffe , & un peu
fes préjugés contre le remede , m'empêchoient
d'aller plus vîte. Pendant ce tempslà
les ulceres des piliers & ceux du fond
de la gorge avoient des alternatives de
mieux & de pis qui me défoloient quelquefois
, ils fe guériffoient d'un côté &
gagnoient de l'autre . J'ai vu dans certains
paroxifmes de ces alternatives , la luette
& tout le pharinx fi minés d'ulcères , que
la partie inférieure de ces organes ne
tenoit aux fupérieures que par des cordes
qui m'ont fait craindre dans certains jours
une féparation totale . Heureufement ces
cordes étoient vermeilles , & ne nous manquerent
pas de garantie. Nous en étions
pourtant à la feconde boîte & au troifiéme
mois ; auffi l'appétit étoit admirable , le
fommeil bon , le vifage excellent , & les
forces confidérablement
réparées. Je voyois -
bien qu'il ne manquoit à un plus grand
AQUST 1765 . 171
fuccès quetde donner d'affez fortes dofes ;
mais le malade , toujours prévenu contre
les dragées , & craignant la perte de fes
forces qui l'avoient fi long- temps affligé ,
s'oppofoit conftamment aux fortes dofes.
Enfin , à force de bonnes raiſons , & d'un
peu de menaces , je l'y déterminai ; & dès
que je fus parvenu à vingt - huit , enfuite
a trente dragées par jour , les ulcères fe
guérirent avec une promptitude étonnante;
nul accident digne de remarque , ni du
côté de la tête , ni dans la bouche , ni vers
le bas-ventre , n'accompagnerent cette cure.
Pendant que les ulcères fe cicatrifoient , il
fe fit auffi une forte cicatrice pliffée le
long du milieu de la bafe de la luette qui
me perfuada que l'os du palais qui.la foutient
s'étoit auffi fequeftré ou exfolié , &
qu'il nous avoit échappé . Une feule ſemaine
à trente dragées acheva cette grande cure
qui dura quatre mois & demi paffé. La
néceffité de rejoindre fon Régiment lui fit
retrancher promptement la moitié de cette
dofe ; mais je lui ai confeillé de continuer ,
même pendant fa route , fur - tout à fon
arrivée , à fortes dofes jufqu'à la fin de la
troifiéme boîte à laquelle il étoit , afin
d'affûrer la guérifon fans retour d'une maladie
fi défefpérée.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Telle eft , Monfieur , l'obfervation que
j'avois à vous communiquer telle eft la
juftice que je rends à votre méthode ; je
vous permets de la divulguer. Jamais aucun
refpect humain , de quelqu'efpéce qu'il
foit , ne m'empêchera de rendre hommage
à la vérité , quand il fera de l'intérêt de
l'humanité que je le faffe , & je me flatte
que tout homme d'honneur , tout homme
raifonnable , applaudira à cette façon de
penfer & d'agir,
J'ai l'honneur , & c.
Signé , LE CAT.
J'attefte que la lettre dont la copie eft
ci-deffus, eft de moi , & que depuis plufieurs
années que j'emploie
les dragées de M. Keyfer,
je n'ai eu aucun lieu de m'en plaindre ,
A Rouen , ce 7 Juin 1765. LE CAT.
A
OUST 1765. 173
ARTICLE V.
SPECTACLES.
LETTRE à l'Auteur de celles fur l'état
préfent des SPECTACLES DE PARIS
&c. ( 1 ).
J'AI lu , Monfieur , votre ouvrage fur
l'état préfent de nos fpectacles. Le zèle
d'un écrivain , pour cette partie brillante
de notre littérature & de nos talens , ne
peut être que très -agréable à ceux qui en
font animés comme lui. C'eft ce même
motif qui m'a fait réfléchir avec attention
fur les vues que vous propofez . Vous
m'avez permis de vous communiquer
librement
mes obfervations. En ufant de
cette liberté , je me livrerai quelquefois à
celle de vous contredire ; vous avez trop
d'efprit & de talens pour en être bleffé.
Vous êtes fans doute perfuadé comme moi ,
querien ne contribue davantage au progrès.
( 1 ) Ces lettres fe trouvent à Paris , chez feu
Duchefne , Libraire , rue Saint Jacques.
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
d'un art que les difputes qui s'élèvent à
fon occafion , fur- tout lorfqu'elles n'ont
qu'un même.objet pour but , & que l'on
abandonne , avec une égale bonne foi de
part & d'autre , les vains avantages
d'un
amour- propre mal entendu.
Si le théâtre a acquis de nos jours des
parties fort agéables qui lui manquoient ,
nous ne pouvons nous diffimuler qu'il en
a perdu d'autres, fort importans, qui l'illuftroient.
Le goût du Public , devenu pour
ainfi dire flottant , laiffe depuis long- temps
les auteurs dramatiques fans guide affuré
fur quelques points effentiels de leur art .
C'eft à ce Public néanmoins qu'eft trèslégitimement
déféré le fouverain jugement
des piéces & celui de la manière de
les exécuter. Ne peut- on pas fans témérité
remettre les grands principes fous les yeux
des meilleurs juges , pour leur en faciliter
l'application ? N'auroit- on pas déja beaucoup
fait pour l'art , fi l'on parvenoit à
établir fur des fondemens ftables , les motifs
des jugemens de la plupart de ceux qu'on
appelle amateurs du théâtre ? Le vrai beau
forme & conftate le goût des fpectateurs ;
le goût des fpectateurs forme & dirige le
talent des auteurs . Les efforts réitérés de
quelques écrivains obfervateurs , ont opé é
A
OUST 1765. 175
des changemens utiles fur des chofes que
l'opinion confidère comme plus importantes
à la fociété, le même fuccès nous peut
être promis dans celles dont nous traitons.
Qu'importe que l'on nous donne
ironiquement le titre de differtateurs ?
Qu'importe que l'on raille platement nos
difcuffions , qu'importe même qu'on les
néglige aujourd'hui ? Si nous espérons d'être
utiles quelque jour ; cet efpoir fuffit déja
pour nous dédommager . L'événement nous
vengera peut-être des mauvaifes critiques
l'honneur de les avoir excitées .
par
Je me crois d'autant mieux fondé à
inviter , à preffer tous les gens de lettres
de feconder nos efforts , qu'il n'y en a certainement
aucun qui ne penfe commevous,
Monfieur , qu'il faut être bien fuperficiel
pour n'appercevoir dans le Spectacle qu'un
amufement frivole , & que fon inftitution
ne foit digne en même temps des fuffrages
de l'homme de goût , & des éloges du
vrai politique. On trouve en vous , Monfieur
, cet homme d'un goût jufte & délicat
, quand vous défignez le théâtre françois
par le ſpectacle qui a le plus illuftré
notre nation ; par celui qui , à cet égard ,
nous donne la fupériorité fur tous les peuples
anciens & modernes. On reconnoît
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
le Philofophe,lorfqu'en parlant de l'étendue
qu'a donné le théâtre à la connoiffance
& même à l'ufage de notre langue,
dans toutes les contrées de l'Europe , vous
remarquez qu'il n'y auroit plus aujourd'hui
de Sarmates, chez lefquels un Ovide François
pût paroître étanger. On ne peut
qu'applaudir au chagrin avec lequel vous
cherchez pourquoi le gros du Public femble
avoir déferté le théâtre de Molière
pour courir à celui de Pantalon ? Pourquoi
Zaïre ne fait -elle plus verfer de larmes
qu'à des yeux Ruffes ? Et enfin
pourquoi il n'y a plus que les Anglois
qui viennent admirer les beautés du Mi-
Fantrope ? La nation , par un heureux retour
femble avoir effacé déja une partie
de la tache que vous étiez en droit de lui
reprocher dans le temps que vous écriviez
vos lettres . Le théâtre françois , vous ne
l'ignorez pas , Monfieur , eft actuellement
prefqu'auffi fréquenté que dans la faifon
brillante des fpectacles , & cela fans ouvrages
nouveaux ; le talent de nos Acteurs
rajeunit les anciens , & le Public les goûte
davantage à mesure qu'il les connoît mieux.
La tragédie du Siége de Calais a été l'époque
honorable d'une efpèce de révolution
qui a ramené & foutenu l'affluance à ce
A OUST 1765. 177
théâtre , tandis que l'Opéra de Caftor &
Pollux la perpétuoit fi prodigieufement
au plus magnifique & au plus pompeux de
nos fpectacles.
Quoique tout nous annonce que nous
avons moins à craindre à l'avenir, cet hu
miliant concours à des farces baroques ( je
tranfcris vos propres termes ) non moins dépourvues
de fel & de vraisemblance que de
véritable mufique , on n'en doit pas moins
fentir la jufteffe de vos réflexions ; puifque ,
comme vous l'obfervez , à la honte du délire
public , fi le nombre des repréfentations doit
feul prouver le mérite des ouvrages , nous
n'avons point de chef- d'oeuvre dans le tragique
& dans le comique fur la fcène françoife,
qui ne foit bien inférieur au Maréchal
Ferrant , &c.
Je crois devoir vous rappeller à vousmême
vos opinions , 1 ° . pour les configner
dans ce Journal , & par-là , en étendant
leur publicité , étendre l'honneur
qu'elles doivent vous procurer , 20. pour
vous rapprocher par la fuite de ces mêmes
principes , dont je crains que, fans vous
en appercevoir , vous ne vous foyez écarté
dans le cours de votre ouvrage.
Vous ne ferez point contredit dans les
éloges que vous donnez à nos trois grands
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
tragiques , CORNEILLE , RACINE , Cre-
BILLON ; non plus que dans la revue que
vous faites , de quelques ouvrages des fucceffeurs
de l'incomparable Molière. J'admire
avec vous les tours ingénieux qu'ont
fça faire prendre à Thalie quelques auteurs
modernes , tels que MM. Deftouches , de
la Chauffée , de Saint- Foix . On pourroit
joindre à ces noms celui de M. PIRON ,
déja célèbre en d'autres genres. Vous ne
refuſerez pas une place diftinguée à cette
production fans modèle & , peut - être à
jamais , modèle fans imitation comparable
; je veux parler de la Métromanie . En
fera- t- il de même de plufieurs piéces que
vous citez dans le tragique ? Toutes brillantes
à bien des égards , prefque toutes
couronnées par les fuccès ; mais dont quelques-
unes ne les doivent qu'à des machines
auffi étrangères à la conftitution fondamentale
du poëme dramatique, qu'oppofées
à la fublimité de l'art. La confidération
due aux auteurs actuellement vivans
, ne permet pas de vous indiquer
ceux de leurs ouvrages auxquels on auroit
ce reproche à faire . Ne craignez - vous point
de mériter celui d'avoir trop favorifé l'abus
d'un moyen nouvellement introduit
fur notre fcène tragique ? Moyen très-reA
OUST 1765. 179
⚫commandable quand il eft placé ; au contraire
, preftige dangereux , & qui tend à
l'anéantiffement de l'art , quand il n'eſt
pas conféquent à fes vrais principes.
Vous affurez , Monfieur , d'après quelques
amateurs de parades héroïques , que
la Tragédie manque d'action dans nos
grands Tragiques du dernier fiécle. Vous
accufez fur- tout Racine d'avoir négligé ou
ignoré les grands effets. Vous lui reprochez
d'avoir le plusfouvent mis en récit ce qu'il
eût pu mettre en action , & vous voulez en
trouver un exemple remarquable dans Iphigénie
en Aulide.
Quelle idée laifferez - vous croire que
vous avez de l'action dramatique ? Si l'on
ne favoit qu'un homme de lettres comme
vous , eft trop inftruit pour ignorer que
c'eſt uniquement la progreffion du mouvement
moral dans le fujet qui conftitue
cette action , on vous foupçonneroit de la
faire confifter , comme le vulgaire , dans
le mouvement local du théâtre , & dans
ces tableaux oculaires que produifent les
pofitions & les geftes des Acteurs. C'eſt
cette confufion de l'action phyfique du
théâtre avec fon action morale , qui occafionne
, qui autorife quelquefois tant de
faux jugemens. C'eft cette erreur , trop
H vj
ISS MERCURE DE FRANCE.
4
commune aujourd'hui , qui met en droit
nos jeunes gens , & fouvent des têtes plus
mûres , mais auffi mal inftruites de l'art , de
prononcer indifcrétement pour ou contre
certains ouvrages. Vous conviendroit - il
d'en être l'apôtre ? Qu'il feroit fâcheux ,
Monfieur , que vous euffiez des imitateurs,
& que des Ecrivains employaffent la féduction
de leurs talens à entretenir cette confufion
d'idées fur l'action dramatique ,
pendant que nous faifons tant d'efforts
pour éclaircir ce point fi effentiel de l'art ( 1) .
Je fais qu'il eft bien plus difficile de
fuivre , de diftinguer cette nature d'action
qui fait l'âme d'un drame , que ces coups
de théâtre , que ces grands mouvemens de
repréfentation. Il faut , pour la première ,
(1 ) Daignez jetter les yeux fur la diftinction
que j'ai été affez heureux pour faire fentir , en
rendant comptedeDupuis & Defronais; parcourez
les obfervations fur la Tragédie du Siége de Calais,
fur cellés que vous trouverez dans le Mercure de.
Juin & dans le premier volume de Juillet , à l'oc
cafion des difcours préliminaires de la feconde
édition de Comminge . Enfin , fur- tout , ne négli
gez pas de lire , dans les mêmes difcours , les.
fages & lumineuſes réflexions de M. D'ARNAUD fur.
la fimplicité d'action. Je fuis perfuadé , Monfieur
, que , loin de contrarier nos vues , vouss
concourerez à leur progrès.
A OUST 1765. 186
en avoir puifé l'idée dans les fources primitives
de l'art ; pour la feconde , il ne
faut que des fens & même affez groffiers ..
Voilà pourquoi , après le fpectacle , on
parle , on croit raifonner , l'on difpute
& enfin l'on décide à la table du Procureur
ou du Notaire , trop fouvent à celle du plus
grand Seigneur , qu'il y a , ou qu'il n'y a
pas d'action dans une Pièce.
>
Plus la méprife procure de moyens aux
jugemens frivoles , plus il étoit important
de faire connoître aux Lecteurs que vous
n'avez pas entendu par les grands effets
l'action du drame tragique , proprement
dite. Cela devenoit d'autant plus néceffaire ,
qu'entraîné par une idée pittorefque , vous
avez propofé férieufement de raccommoder
les chefs - d'oeuvre de Corneille & de
Racine , fpécialement l'Iphigénie de ce dernier
, en mettant le facrifice en action . Je
crois que nous devrions changer à cet égard
notre expreffion habituelle , & dire en cest
occafionsjeu de théâtre . Le vulgaire , trompé
par le terme d'action , croit fouvent que
nous parlons de l'action du drame lorfque.
nous ne voulons parler que du tableau
momentané d'une fcène . Je reviens à votre
propofition fur le facrifice dans Iphigénie
en. Aulide..
182 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis fort éloigné de croire , Monfieur,
que Racine ait ignoré ce que vous entendez
par les grands effets. Je ne foupçonne
pas davantage qu'il n'en ait pas fait ufage
par négligence. D'autres raifons fe préfentent
bien plus naturellement. En premier
lieu il eût été du plus grand danger , du
temps de Racine , d'hafarder fur notre
fcène ces fortes de repréfentations , qui ,
fans contredit , peuvent fervir beaucoup à
fon énergie comme à ſa pompe , mais fous
certaines conditions. Corneille , comme
vous voyez , n'avoit pas ofé faire changer
la décoration du théâtre dans Cinna , &
l'on ne l'a ofé que depuis deux ans. En
fecond lieu le tour de génie de Racine , &
par conféquent celui qu'il donnoit à l'action
générale de fes Tragédies, n'admettoit
nullement ces fortes d'effets. Pour ne pas
me répéter , je prens la liberté de vous renvoyer
à ce qui a été dit dans nos obfervations
fur le Difcours de M. D'ARNAUD ,
à l'occafion du drame de Comminge. ( pag.
192 du Mercure de Juillet , premier vol ) .
Je me flatte qu'après cette lecture vous
ferez convaincu de deux vérités , la première
, que ces repréſentations fcèniques ,
qui produifent de grands effets , n'ont peutêtre
pas de partifans plus ardens que moi.
A OUST 1765 . 183
La feconde , que fi la conftitution générale
du poëme , non - feulement n'amene pas ,
mais ne paroît pas exiger abfolument ces
grands jeux de théâtre , ce reffort fi puiffant
quand il a une adhérence néceffaire ,
manque toujours fon effet , & dégénère
en puérilité. Vous conviendrez même qu'il
eft indifpenfable que le coloris univerfel
du drame foit d'accord avec ces grandestouches
hardies & placées à propos. Or ,
comment penferiez-vous , Monfieur , que
dans le tour de conftitution des poëmes ,
que dans le ftyle du tendre , de l'élégant ,
du délicieux RACINE on pût enchâſſer
aujourd'hui , avec goût , ce que vous appellez
fort bien les grands effets , mais qui
deviendroient infiniment petits par leur
déplacement.
Si ce que vous propofez trouvoit des
fectateurs , fi ( ce qui feroit plus malheureux
on trouvoit des mains affez
imprudentes pour l'exécuter , il arriveroit
dans notre tréfor dramatique , ce que l'intérêt
des Jouailliers a introduit dans l'arrangement
des diamans ; pour les remettre
à la mode , & pour les faire paroître davantage
on en détruit toujours les fonds. C'eſt
ainfi que nous nous appauvriffons en bien.
des genres , fous prétexte de nous enrichir.
184 MERCURE DE FRANCE.
Il n'eft pas donc poffible , Monfieur,
je le répéterai encore , que vous ayez prétendu
accufer les chefs-d'oeuvres de CORNEILLE
& de RACINE de manquer d'action
, lorfque, comme vous le favez , on
entendra par ce mot l'action poétique
cette action générale d'un drame , qui en
anime, qui en vivifie toutes les parties, qui
fe développent dans le dialogue même , &
d'où elle prend à chaque fcène de nouveaux
accroiffemens jufqu'à fon terme ,
qui eft le dénouement. Vous reconnoiffez
fans doute , avec tous les gens inftruits.
de l'art, cette forte d'action pour la véritable
& pour la feule action dramatique.
proprement dite ; auriez-vous le courage,,
après cela , de n'en point voir dans Héraclius
, dans Rodogune , dans Cinna , dans
les Horaces , &c. dans Andromaque , dans
Phèdre, dans Bazajet, &c. dans cette même
Iphigénie dont il eft queftion ? Je me flatte:
d'avoir éclairci l'équivoque , vous avez
conçu les grands jeux , les grands effets
pittorefques du théâtre , quand vous avez
employé le mot d'action. Cette impropriété
du mot eft un vice dans l'ufage de
notre langue , plutôt qu'un défaut , impoffible
à foupçonner , dans votre jugement,
A O UST
185 . 1765.
Sans cela , vous auriez réfléchi à l'inconvénient
de faire prendre le change au
Public fur cette partie importante de l'art.
Vous ne voudriez pas encourager nos jeunes
Poëtes dans l'odieux abus des tragédies
en tableaux , & de ces puériles efcamotages
de poignard , au moyen defquels le fujet
tourneroit de tout autre côté , fi les perfonnages
manquoient de la prefteffe & de la
dextérité néceffaires pour atteindre le but
de l'Auteur. Vous avez trop de bonne foi
pour ne pas convenir que l'action théatrale
doit exifter dans tout le cours d'un drame ,
& qu'il eft fans chaleur & fans vie dans.
toutes les parties où cette action eft fufpendue.
Il s'enfuivroit donc , fi ce que
vous appellez action étoit celle qu'il faut
entendre, qu'il feroit de toute impoffibilité
qu'elle fût repandue dans le poëme.
Elle ne pourroit , à quelque excès qu'on
en portât l'abus , être que femée pour
ainfi dire d'actes en actes & couronnée
à la fin , comme les feux d'artifices , par ce
qu'on appelle la girlande.
Un tel fyftême , qui ne peut être le
vôtre , feroit d'autant plus pernicieux qu'il
applaniroit bien des difficultés dans l'art.
Quelle différence de travail pour arranger
une pantomine du grand effet , telles que
186 MERCURE DE FRANCE.
feroient les tragédies de cette efpéce , d'avec
le génie & l'application qu'il faut
pour conftituer un drame , pour en diftribuer
toutes les parties , pour que fa
marche foit vive fans être irrégulière ;
en un mot , pour faire en ce genre un ouvrage
qui foit reconnu excellent par les
maîtres de l'art , & qui paffé à l'immortalité
comme ceux que vous avez accuſés
de manquer d'action , c'est-à- dire , du
point fondamental & ftrictement exigible
dans toute pièce de théâtre !
Ne croyons pas toujours étendre un
art en multipliant fes moyens , lorfque
l'on ne preferira point des bornes fages
& prudentes dans leur ufage. Confidérez
ce qui eft arrivé , & ce qui probablement
arrivera dans la mufique . Voyez la nature
aujourd'hui fi perdue de vue pour
les favans dans cet art , & pour ceux qui
fe piquent de l'être , que fes plus refpectables
imitateurs font devenus l'objet de
la dérifion & du mépris des plus jeunes
élèves . Laiffons donc , fi vous m'en croyez,
aux mains téméraires des Muficiens le fuperbe
projet de refaire les chefs - d'oeuvre
de leurs maîtres ; attendons l'événement
de ces effais mais , croyez -moi , laiffons
les tragédies de Racine comme elles font,
A OUST 1765 : 187
& jufqu'à ce que l'art foit de pas en pas parvenu,
à force de richeſſes , juſqu'à la ruine
de fes derniers veftiges , contentons- nous
de la médiocrité des belles tragédies de
Corneille & de Racine telles qu'ils nous les
ont laiffées.
( Lafuite au prochain Mercure. )
OPERA.
L'ACADÉMIE Royale de Mufique continue
les deux Actes des Fêtes de l'Hymen
avec l'Acte de la Féerie des Fêtes de Polimnie.
Cet Opéra avoit fouffert par l'indifpofition
des meilleurs Acteurs ; ils ont
tous repris leurs rôles dans le chant & dans
la danfe , & il eft fuivi avec un grand concours.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE 14 Juillet , on a remis au théâtre la
Fauffe Prude & la Coquette , Comédie en
cinq actes.
Le 20 , on donna Manlius Capitolinus ,
188 MERCURE DE FRANCE.
Tragédie de feu M. de la Foffe , remife
au théâtre , dans laquelle M. AUFRESNE
joua le rôle de Rutile . Cette Tragédie a
été continuée le Lundi 22 .
On donna le 24 & le 27 Britannicus ,
Tragédie de RACINE. M. AUFRESNE Y
jouoit le rôle de Burrhus , & Mlle DoLIGNI,
que l'on n'avoit point encore vue dans
la Tragédie , celui de Junie.
La débutante dont nous avons parlé
dans le précédent vol . ( Mlle AUDAS ) ,
a joué le 24 le rôle de la Baronne dans
Nanine.
Le 29 , on a repréfenté Phédre & Hippolite.
M. AUFRESNE a joué le rôle de
Théfée. Mlle DOLIGNI celui d'Aricie.
On a continué alternativement entre les
jours de Tragédie l'Ecole des Mères , la
Gouvernante , Nanine , la Pupile , l'Enfant
Prodigue , Dupuis & Defronais , Démocrite
, &c. L'Acteur nouveau ( M. Au-
FRESNE ) , qui jouoit dans toutes ces Piéces,
en a renouvellé l'effet & les fuccès. Les
fuffrages & les applaudiffemens du Public
femblent auffi fe multiplier & devenir plus
vifs dans chaque rôle tragique que repréfente
cet Acteur.
Mlle MICHELET, jeune débutante , dont
nous avions cherché à encourager les difA
OUST 1765. 189
pofitions dans le compte que nous avons
rendu de fon début , eft allée former &
exercer fes talens en Province.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON a donné fur ce Théâtre , le 15
Juillet , la première repréfentation de la
Reconciliation Villageoife , Comédie nouvelle
en un acte , mêlée d'ariettes. Cette
nouveauté fut bien teçue du Public. La
mufique en eft agréable , & convient fort
bien au genre léger de fpectable auquel
elle eft adaptée. On a continué les repréfentations
de cette Piéce,
190 MERCURE DE FRANCE.
CÉRÉMONIES PUBLIQUES.
DISCOURS pour l'élection des Officiers
Municipaux de la Ville de BOULOGNESUR-
MER , faite le 2 Juillet 1765. Par
M. DAUPHIN D'HALINGHEN , Lieutenant
- Général en la Sénéchauffée du
Boulonnois .
MESSIEURS ,
V
ous venez d'entendre par la lecture
de l'Edit du mois de Mai dernier
l'intention du Roi eft de rétablir les villes
dans la liberté de fe choifir des Chefs
pour le gouvernement de la Commune.
Cet objet a paru fi important , que Sa
Majefté a voulu que tous les ordres concouruffent
à l'élection des Officiers municipaux
, & que les Citoyens les plus
diftingués ne puffent fe difpenfer d'accepter
ces places .
Le Corps municipal fera donc déformais
un Corps mixte , où chacun , fans diſtinction
d'état ni de condition , contribuera
A OUST 1765. 191
de fes foins , de fes lumières & de fon
travail au bien commun des Habitans.
Le fujet qui vous raffemble aujourd'hui,
Meffieurs , eft de choiſir , parmi vos concitoyens
, ceux que vous connoîtrez les
plus propres à remplir dignement ces fonctions.
Pour vous donner plus de liberté dans
ce choix , le Roi entend que l'élection fe
faffe par billets & par fcrutin.
Cette façon de donner fon fuffrage eft
fans contredit la plus fûre , pour ne confulter
que fon coeur & la voix intérieure
de fa confcience .
Faut-il fe déclarer ouvertement ? On
fe rend comme comptable de fon fuffra-
& l'on obtient de foi difficilement
de contredire en face celui des autres.
C'eſt donc une fage précaution , de la
part du Légiflateur , d'avoir voulu que
l'élection fe fît par une voie auffi libre que
celle qui avoit été prefcrite.
C'eſt une attention bien digne encore
de fa fageffe , de l'avoir fait dépendre du
fuffrage du plus petit , comme du plus
grand , en y appellant tous les états fans
diftinction .
N'est- ce point accorder à chaque habitant
la fatisfaction d'entrer pour fa part
192 MERCURE DE FRANCE .
dans le choix des Chefs de la Commune ,
& lui rendre le joug de l'obéiffance moins
fenfible , par l'idée flatteufe d'avoir contribué
à ce choix ?
Mais la même fageffe qui a rapproché
tous les citoyens , a limité le nombre de
leurs notables , pour éviter l'inconvénient
de rendre quelques Communautés trop
puiffantes dans le choix des Officiers municipaux
.
Enfin , Meffieurs , pour vous faciliter le
choix des fujets , le Roi vous permet de
les prendre dans tous les Etats.
Le titre d'habitant fait ici loi ; ce titre feul
nous foumet tous au fervice de nos concitoyens.
Quel autre obſtacle pourroit vous arrêter
dans un tel choix, que l'heureux embarras
de choisir entre les bons , les meilleurs ; &
parmi les meilleurs , les plus intelligens ,
les plus laborieux , les plus zélés , les plus
affectionnés pour le bien public ?
Telle eft , Meffieurs , l'idée que je me
forme , & que chacun de nous doit fe
former , de tout ce qui compofe les différens
ordres de cette ville.
Que d'actions de graces ne devons - nous
point au fage Monarque qui nous goud'avoir
porté fes vues fur tant d'ob- verne ,
jets ,
A OUST 1765. 193
jets , pour faire le bonheur de fes peuples
, & pour jetter les fondemens d'une
efpèce de fraternité entre tous les habitans
des villes .
Ses foins fe font étendus jufqu'aux
moindres de fes fujets , & à ce caractère
bienfaifant , qui pourroit ne point reconnoîrre
le coeur véritablement paternel de
LOUIS LE BIEN-AIMÉ ?
Pour entrer , Meffieurs , dans des vues
fi fages , vous avez d'abord à élire trois
Sujets pour remplir les fonctions de Maire .
Ces trois objets feront préfentés au Roi ,
pour choisir l'un d'entre eux & le confirmer
dans cette qualité.
Quelque choix que faffe SA MAJESTÉ ,
il ne peut que vous être agréable , puifque
ce choix tombera toujours fur un Sujet
que vous aurez jugé digne de cette place .
Mais quelle gloire ne fera - ce point
pour celui qui fera élu du choix du Souverain
! Et pourra- t-il tranfmettre à fa
famille un titre , ou plus précieux , ou plus
honorable ?
Vos annales , Meffieurs , & celles de
Calais rendront à jamais ce titre refpectable
.
Si nos voifins ont leur Euftache de
Saint-Pierre , nous avons notre Euruin ,
I
174 MERCURE DE FRANCE.
Maire de Boulogne , qui ne fignala pas
moins fon zèle & fa fidélité pour nos Rois ,
par l'intrépidité de fon courage & par ſa
noble vigueur à s'oppofer aux lâches confeils
, & aux foibles efforts du Seigneur de
Vervins pour la défenſe de cette Ville.
Je croirois , Meffieurs, abuſer du temps,
fi j'entrois ici dans le détail de toutes les
conditions requifes par l'Edit pour le choix
des Officiers Municipaux.
Je me contenterai de vous dite que dans
cette première élection , & pour cette fois
feulement , le Roi vous permet de choisir
tels Sujets qu'il vous plaira , pourvu néanmoins
qu'ils ayent l'âge compétent & les
dix ans de domicile requis par l'Edit.
Mais , je ne puis trop vous obferver
que de votre choix dépendra le bonheur
de cette ville , en ne nommant pour remplir-
ces places , que des hommes intégres,
fermes & inflexibles pour le maintien de
l'ordre & de la difcipline ; des hommes
actifs & laborieux , capables de foutenir
vos droits & vos privilèges ; des hommes
enfin d'une probité trop reconnue ,
pour fe permettre la moindre injuſtice
dans la diftribution des charges & impôts.
Fonctions pénibles fans doute , fonctions
faftidieufes & difficiles ; mais qui
A OUST 1765. 195
étant remplies avec intelligence & intégrité
, ne peuvent que combler de gloire
ceux qui s'en acquitteront à la fatisfaction
de leurs concitoyens.
Je ne puis , Meffieurs , terminer ce difcours
fans vous témoigner , au nom de
la ville , fa fatisfaction de vos fervices
pendant la durée de vos fonctions . Puiffions
nous retrouver dans vos fucceffeurs
la même activité , la même vigilance , &
le même zèle pour le bien public !
SUPPLÉMENT A L'ARTICLE Des arts.
ARTS AGRÉABLES.
Gravure.
NOUVEAUX OUVEAUX trophées ou cartouches
repréfentant les arts & les fciences , compofés
avec les attributs qui les caractérifent.
Dédiés à M. Morlot , Peintre , par
fon élève & fon ami Marillier. A Paris ,
chez Mondhave , rue Saint Jacques , à l'Hôtel
de Saumur .
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
V
NAISSANCES.
A l'Auteur du Mercure.
OULEZ- VOUS bien , Monfieur , que j'aie l'honneur
de vous faire quelques obfervations au fujer
d'une cérémonie qui s'eft faire à Versailles , dans
la Chapelle du Château , le 13 Février dernier ,
& qui a été inférée dans la Gazette de France du
22 Février à l'article de Verſailles .
La Reine & Monfeigneur le Dauphin ont tenu
le 13 , fur les Fonds de Baptême , le fils du fieur
de Côtentin , & c.
1º. On a feulement fuppléé les cérémonies du
Baptême à mon fils , qui a plus de quatre ans , &
qui avoit été ondoyé à Saint Roch à Paris lors de
fa naiffance .
2º. Mon nom eft Néel de la Haye-Picquenot.
Voilà , Monfieur , deux fautes effentielles que
je vous prie de vouloir bien rectifier dans votre
Mercure , où je vous prie auffi d'inférer cette
cérémonie , & pour plus grande facilité , je vous
envoye copie de l'extrait de l'Eglife Paroiffiale de
Verfailles.
Extrait du registre des Baptêmes de l'Eglife Royale
& Paroiffiale de Notre - Dame de Versailles ,
Diocèse de Paris , pour l'année 1765.
L'an mil fept cent foixante -cinq , le treize Férier.
A Louis-Jofeph - Xavier , fils de Meffire
A OUST 1765. 197
Nicolas Néel , Chevalier , Seigneur Patron &
Haus Jufticier de la Haye - Picquenot , Porte-manteau
ordinaire de la Reine , & premier Valet de
garderobe de Monfeigneur le Duc de Berry , &
de Dame Catherine - Françoife de Bonny d'Ormay,
fon épouse , ondoyé à la Paroiffe Saint Roch à
Paris le 28 Décembre 1760 , ont été fuppleées les
cérémonies du Baptême dans la Chapelle du Château
à Verfailles, par M. l'Abbé de Sainte- Hermine ,
Aumônier de la Reine. Le Parrein , très- haut ,
très- puiffant & excellent Prince Louis , Dauphin
de France ; la Marreine , très- haute , très puillante
& très excellente Princefle Marie , Reine de France
& de Navarre , en préfence du fieur Allart , Curé
de ladite Faroiffe .
J'ai l'honneur , &c.
Néel de la Haye.
LE 29
Avril
1765 fut tenue
fur les Fonts
de
Baptême
à Verfailles
, dans
la Chapelle
du Château
, par Monfeigneur
le Dauphin
& par Madame
Adelaide
, Philippine
Louife
Chriftophe
de Lieurray
, âgée
de fept
ans & demi
, fille
de Jean
-Bap
tijte, Baron
de Lieurray
& d'Authenay
, Seigneur
du Mefnil
- Pipart
, &c . Meftre
de Camp
de Cavalerie
, Gentilhomme
de la Manche
de Melleigneurs
Fils
de France
, ci - devant
Maréchal
Général
des
Logis
des Camps
& Armées
du Roi , & de Marie-
Charlotte
de Mazieres
.
La Maiſon de Lieurray eft l'une des plus anciennes
de Normandie , elle figure depuis plufieurs
fiécles avec les premières races de cette Province
par fes alliances , par les fervices & par la nature
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
de fes pofleflions , & a l'avantage de trouver la
preuve de ces faits dans les cartulaires de l'Eglife
de Lizieux & de l'Abbaye de Saint Dizier , dans
le dépôt du tréfor des Chartres du Roi , dans les
regiftres de l'Echiquier de Normandie & de la
Chambre des Comptes de Paris , & dans les autres
fources des monumens de notre hiftoire.
Elle a pris fon nom du Bourg de Lieurray , fitué
au Diocèle de Lizieux , terre confidérable par les
mouvances & par fes droits honorifiques . Gilles de
Lieu ray, Chevalier , Seigneur de Lieurray , fonda
une Prébende de Chanoine de l'Eglife de Lizieux
en 1313. J.de Lieurray, l'un de fes defcendans , fervit
dans la guerre contre les Flamands en 1386. Son
fils , de même nom que lui , par un privilége réfervé
aux nobles , fut mis , étant mineur , fous
la garde du Roi en 1396. Richard de Lieurray ,
fon petit - fils , Seigneur de Pommier- Enté , de
Malicorne , de Gaudreville , d'Etot , &c. procura
à fa poftérité , par l'alliance illuftre qu'il contracta
, l'avantage d'appartenir aux premières
Maifons du Royaume. Il époufa Robire d'Arnebaut
, foeur de Jean d'Annebaut , Connétable
héréditaire de Normandie , tante du Cardinal
d'Annebaut & de Claude d' Annebaut , Maréchal
& Amiral de France ; de ce mariage font illues
lés diverfes branches de la Maifon de Lieurray ,
actuellement exiftantes . Les autres alliances qu'elle
a faites font avec les Maifons de Conflans , d'Epinay,
de Canonville- Raffetot , de Malortie , de
Chambon , d'Ofmont , de le Comte d'Orvaux , de
Bofc- de- Radepont , de Lomblond- des - Effards &
autres.
Ses armes font d'azur à une bande d'or chargée
de deux croifettes de gueules , & accompagnée en
A OUST 1765. 199
chef de deux roles , & en pointe de deux molettes
d'or.
MORT S.
DAME Anne - Marie- Catherine Saulnier de la
Moifiere , époufe de Meffire Claude- Etienne Blondeau
, Chevalier , Seigneur de Villers- Chapuy &
autres lieux , mourut à Paris le 19 Juillet 1765
& a été inhumée le 21 du même mois dans la
Paroiffe de Saint Severin , dans la Chapelle de
Brinons ; elle étoit âgée de cinquante - trois ans ,
étant née en Juin 1712. Elle étoit fille de François
Saulnier de la Moifiere , Secrétaire du Roi ,
& de Marie- Catherine Tirmoy , fon épouse. Elle
avoit pour fours Françoife- Marguerite Saulnier ,
veuve de M. Brochet de Saint-Preft ; & Jeanne-
Anne- Charlotte Saulnier , époule de Jean- François
Roland de Chaleranges , Confeiller au Parlement.
Elle n'a laiffé pour enfans que Françoife-Marie
Blondeau , mariée le 21 Avril 1761 à Barthe
lemy Gabriel Roland , Chevalier , Seigneur de
Chambaudouin , Erceville , &c . Confeiller au Parlement
, & Préfident à la première des Requêtes dų
Palais .
Claude - Etienne Blondeau , époux de ladite
Anne - Marie - Catherine Sau'nier , étcit fils de
Claude- Nicolas Blondeau & de Marie - Olimpe
Hardy.
Claude- Nicolas étoit fils de Claude Blondeau &
de Deniſe Coufinot , fille de de Jacques Coufinot ,
premier Médecin de Louis XIII. & d'Anne Bouvard.
Anne Bouvard a eu une foeur qui a été mariće
à Duguefelin , de la Maifon du Connétable de ce
nom .
Claude Blondeau étoit fils de Bénigne Blondeau,
I iy
200 MERCURE DE FRANCE.
Confeiller au Parlement , puis Lieutenant- Criminel
, enfuite Maître des Requêtes . Bénigne Blondeau
avoit épousé Antoinette Tibier , petite - niéce
du Garde des Sceaux du Vair , dont il laiffa ledit
Claude Blendeau & Marie Blondeau , mariée en
1652 à Claude Enjorrant , Chevalier , Confeiller
au Parlement , dont postérité.
Bénigne Blondeau a eu trois frères , dont l'un
Préfident à la Chambre des Comptes , qui a laiffé
poftérité. Les deux autres ont été, l'un , Confeiller
au Parlement , & l'autre , Aumônier du Roi.
Il a eu auffi trois foeurs , l'une Abbeffe , & les
deux autres ont laiffé postérité .
Gilles Blondeau , Préfident à la Chambre des
Comptes , frère de Bénigne , laiffa deux filles ,
Elifabeth , mariée le 11 Juin 1657 à Anne de
Fieubet , Confeiller au Parlement , puis Maître
des Requêtes , & Magdeleine Blondeau , mariée
le 25 Février 1659 à Michel d'Aligre , Confeiller
au Parlement , Maître des Requêtes , puis Intendant
à Caen , fils du fecond Chancelier de ce nom .
Ifabeau Blondeau , foeur de Bénigne , fut mariće
le 25 Octobre 1609 à Jean Phelippeaux , Seigueur
de Villefavin ; Maître des Comptes à Paris,
dont Anne Phelippeaux , mariée le 20 Mai 1627,
à Léon le Boutillier , Comte de Chavigny , Confeiller
au Parlement , puis Miniftre & Secrétaire
d'Etat , Commandeur & Grand Tréforier des
Ordes du Roi , &c. tige de Louis- Léon Boutillier ,
qui fit fes preuves de Malthe le 19 Avril 1723 .
Anne Blondeau , autre foeur de Bénigne , fut
mariée 1 °. le 24 Mars 1618 , à Jules- Céfar Fabre,
Confeiller au Parlement , & dont la poſtérité ſubfifte
encore aujourd'hui dans M. de Laubefpine
Exempt des Gardes du Corps , 2 ° . à Antoine d'A-
?
A OUST 1765 . 20 I
> gueffeau , fucceffivement Lieutenant - Criminel
Maître des Requêtes , Préfident au Grand Confeil ,
& premier Préfident au Parlement de Bordeanx.
Bénigne , Gilles , Ifabeau & Anne Blondeau
eurent pour père Guy Blondeau , Ecuyer , Seigneur
de Chapuy , Civry , Beauvoir , & c . Il étoit
Grand Maître des Eaux & Forêts de Bourgogne.
Il épousa Anne Bourdin , fille de Gilles Bourdin
Procureur Général. Une autre fille du Procureur
Général Bourdin époufa Gilbert , dont la
poftérité fubfifte dans MM . Gilbert , l'un , Confeiller
d'Etat , l'autre , Greffier en chef du Parlement
, le troifiéme , Marquis de Vilaines .
Gui Blondeau eft le premier qui fe foit établi à
Paris. Il étoit originaire de Bourgogne , où il
lailla deux frères, qui furent Confeillers au Parlement
de Dijon.
Guy Blondeau étoit fils de Pierre Blondeau ,
Ecuyer , & petit fils de Melchior Blondeau , mort
avant 1546 ainfi qu'il eft conftaté dans les preuves
de Louis- Léon de Boutillier , reçu Chevalier
de Malthe le 19 Avril 1723 .
"
La famille Blondeau est très- ancienne en Bourgogne
, & remonte à Jean & Guillaume Blondeau
, fon fils , qui vivoient en 1397 , & qui
étoient attachés aux Ducs de Bourgogne ; Jean
eft qualifié de Damoifeau & de Chambellan de
Philippe , Duc de Bourgogne.
On trouve enfuite Pierre Olivier & Jean Blondeau
, qui fervoient en qualité d'Ecuyers en la
Compagnie d'Ordonnance en 1415 & 1420 .
Enfin Antoine Blondeau , Ecuyer , vivoit en
1430 & 1440 ; & fon fils , Pierre Blondeau ,
Ecuyer , vivoit en 1488 .
I v
202 MERCURE DE FRACNE.
COURS d'introduction au Commerce . Par
M. DE LA CORMIERE , Licentié és
Loix.
D ANS cette Capitale , chaque fcience a fes
Maitres , on eft à portée d'y prendre des leçons
de toutes . Le nombre des Cours , qui depuis quelques
années s'y multiplient de la manière la plus.
à faire honneur à notre goût pour les propre
beaux - arts , n'y laiffe prefque plus rien à defirer
à cet égard. Mais comment parmi cette multiplicité
de leçons , a- t- on oublié jusqu'à préfent
d'en donner fur une fcience auffi utile , auffi néceffaire
que celle du Commerce ? C'est ce que
perfonne ne peut comprendre . Ayant par le paffé
fixé l'attention de tous nos Rois , recevant aujourd'hui
de notre glorieux Monarque les preuves
les plus marquées d'une illuftre protection , les
commerçans feront- ils donc feuls privés des fecours
néceffaires pour fe rendre capables de remplir
dignement une profeffion fi avantageufe à
la nation ? Il y auroit de l'injuftice à les leur refufer.
Mais que faut- il donc tant pour entrer
» dans le commerce ? Ne s'y jette - t - on pas
» tous les jours fans préparatifs >> ? Ce raifonnenement
ne fortit jamais de la bouche d'aucun
Commerçant éclairé. Ils fentent trop quel bien
on retire de la connoillance de fon état : ils fçavent
trop ce qu'il en coûte pour l'acquérir , fi
on ne s'y eft préparé de bonne heure. Aufli les
A OUST 1765. 203
plus fameux Négocians ont - ils toujours defiré
qu'on fit pour le commerce comme pour tous
les autres états ; que pour y former ceux qui
y font deſtinés , on n'attendît pas qu'ils fuflent
furchargés des embarras qui en font inféparables .
Ce n'est donc qu'en faveur des perfonnes
qui , n'ayant pas été à portée de réfléchir affez
fur le commerce , pourroient ne pas appercevoir
du premier coup d'oeil les avantages du cours
dont nous donnons ici le Profpectus , que nous
allons en peu de mots en démontrer l'utilité ou
plutôt la néceffité .
Que de gens embraffent le commerce , avec
la faulle perfuafion qu'il fuffit pour cet état , d'avoir
quelques fonds & de connoître les mefures
, les poids & les efpéces de certaines marchan
difes ! Rien de plus déplorable que cette erreur :
de tous les maux qui livrent la guerre aux Com
merçans , lignorance eft fans contredit le plus
funefte ; en expofant à des imprudences continuelles
, elle attire des pertes fréquentes : elle
eft feule la caufe du difcrédit où tombent fucceffivement
les Membres & les Corps des Comimerçans.
ne pre-
C'eft faute d'apporter à cet état des connoiffances
fuffifantes , que tant de gens ,
foit cn
s'expofant imprudemment , foit en
nant pas affez de précautions avec ceux vis - àvis
defquels ils traitent , éprouvent ces cruels
revers , qui non feulement ruinent leur fortune ,
mais encore altèrent & dérangent confidérable.
ment celle des diverfes perfonnes avec qui ils font
en relation d'intérêt.
Si les Commerçans font quelquefois victimes
de la mauvaiſe foi , ne le font - ils pas encore
plus fouvent de l'ignorance n'eft-ce pas elle
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
qui porte tous les jours à leur fortune les coups
les plus dangereux ?
Ce qu'il y a de mieux en Négocians à Paris,
eft convaincu de cette vérité ; ils defirent tous
ardemment qu'on remédie à cet inconvénient ,
& c'est d'après leurs fuffrages particuliers & réunis
que nous nous déterminons à rendre public notre
cours. L'honneur & l'aggrandiflement du commerce
étant néceflairement en proportion avec
la fûreté & l'utilité qu'y peuvent trouver chacun
de ceux qui s'y livrent , l'avantage qu'on cherche
ici à procurer aux particuliers , doit conféquemment
refluer fur tout le Corps.
Les dangers dans lefquels tombe journellement
nombre de Négocians , par les engagemens qu'ils
font obligés de contracter , ne provenant que
de ce que plufieurs n'ont pas eu l'occaſion d'apprendre
la force de ces engagemens
croyons que rien ne peut être plus utile pour prévenir
cet inconvénient , que nos leçons .
> nous
Ceux qui les fuivront , s'inftruiront des diverfes
branches de commerce qui paroifent comme
particulièrement affectées aux différens pays : ce
qui en vient , ce qu'on y porte , commerce extérieur,
commerce intérieur , commerce de terre,
commerce maritime , commerce en gros , commerce
en détail ; tout s'y trouvera traité : avarie,
grolle aventure , traite des Négres , rien n'y fera
omis.
On connoîtra les différens établiffemens ou
comptoirs répandus dans les quatre parties du
monde ; les Tribunaux qui y font établis , & les
règles qu'ils fuivent .
Avec nous , on apprendra ce qui conftitue la
validité ou la nullité des titres que nous pouA
OUST 1765.. 205
vons donner ou recevoir ; les divers engagemens
qui fe contractent dans le commerce ; ce
que nous devons faire avec nos créanciers , nos
débiteurs , nos correfpondans , & fingulièrement
tout ce qui concerne les billets à ordre , les
lettres de change , les proteſts , les actions en
garantie , & c.
On puifera dans ce cours une fuffifante connoiffance
des différentes faces que peuvent pren .
dre les affaires , pour faire les fiennes d'une manière
toujours éclairée , donc toujours fûre . Nos
leçons deviendront pour ceux qui les auront fuivies
, une bouffole invariable , propre à les conduire
dans toutes leurs entrepriſes , d'une manière
exempte de la crainte d'aucun égarement :
les lumières qu'ils y auront acquifes feront un
fecours pour la bonne foi , & un abri contre la
fubtilité & la fourberie : avantage que tout homme
droit ne peut voir qu'avec fatisfaction procurer
à des citoyens qui expofent leur fortune &
leur vie auffi fouvent pour le bien de leurs concitoyens
que pour le leur propre.
Pour donner à ce cours l'ordre le plus lumineux
qu'il eft poffible de defirer , nous confidérerons
nos éléves fous trois points de vue
généraux.
1º . Comme entrant dans le commerce.
2°. Comme faifant le commerce .
39. Comme quittant le commerce.
Ces trois états que nous détaillerons fucceffive- :
ment , ayant chacun leurs différentes fubdivifions ,
fourniront une ample matière aux leçons que
nous donnerons fur tous les points dont la
connoiffauce eft néceffaire aux Marchands & aux
Négocians ; ce qui comprend conféquemment
206 MERCURE DE FRANCE.
celles des livres de compte qu'ils font obligés
de tenir , des opérations du commerce & de
banque qu'ils font fouvent dans le cas de faire :
nous renfermant pour chacun de ces points dans
les plus juftes bornes ; ayant également foin d'éviter
la prolixité & de rien lailler à defirer ;
ayant rafiemblé comme en un corps tout ce que
les plus habiles auteurs ont écrit fur ces matières
, & qui le trouve épars dans un nombre
confidérable de volumes qu'il est toujours faftidieux
& fouvent impoffible de confulter.
Nous ofons affurer que ceux qui nous fuivront
avec affiduité & avec application , acquereront
des lumières que les plus habiles Négocians
n'ont acquifes que par une longue expérience
, & par une étude pénible & difpendieuſe
efpérance que nous nous croyons d'autant plus
en droit de former , que l'établiſſement de ce
cours a reçu l'approbation unanime d'un Corps
illuftre qu'on doit regarder comme juge né ſur
cette matière , c'eft - a- dire , de toute la compagnie
de MM . les députés du commerce.
Le premier but de nos leçons étant l'utilité
publique , & voulant que tous les jeunes gens qui .
fe deftinent au commerce ,foient à portée d'en profiter
, nous ne prendrons pour tout le cours qui
durera une année entière , que la fomme de 72
liv. qu'il fera libre de payer en une feule fois ,
en fe faifant infcrire chez M. dela Cormiere, ou en
deux ; favoir , 48 en foufcrivant , & 24 livres au
milieu du cours.
Ceux qui ayant fuivi un cours , voudroient
encore en faire un fecond , ne paieront pour celui-
ci que moitié , & auront droit d'être admis
gratis à tous les fubfequens.
A OUST 1765 . 207
Les leçons fe donneront les mercredi , jeudi
& vendredi de chaque femaine depuis cinq
heures après-midi jufqu'à huit.
"
Comme nous ne craignons point d'expofer
notre travail au plus grand jour , nous ferons
toujours flatés lorfque les pères , les tuteurs
les parens ou les maîtres de qui dépendront nos
élèves , voudront bien aflifter à nos leçons . Nous
croyons pouvoir efpérer que plufieurs y trouve
ront eux -mêmes affez d'avantage pour nous procurer
fouvent cette fatisfaction .
On foufcrit pour ce cours qui commencera
en Juin 1765 tous les jours , excepté les Fêtes
& Dimanches , chez M. de la Cormiere.
Il demeure fur le Boulevard de la rue Montmartre
, vers le milieu , à côté d'un Menuifier en
Carroffes , même maison d'une penfion d'enfans ,
au fecond étage , la premiere porte en montant.
Hy une fonnette.
On prie les perfonnes auxquelles ce Profpectus
parviendra , de vouloir bien en faire part
à leurs amis , à leurs voifins , à leurs Locataires
, & c.
L'Auteur ne pouvant avoir les lieux qu'il lui
faut pour l'exécation de fon entreprise que vers
le 15 du mois prochain , il ne fera en état d'ouvrir
fon cours que le 17 du même mois ou le
mercredi fuivant, tout au plus tard . Il aura foin
d'en informer le Public par de nouvelles annonces.
208 MERCURE DE FRANCE.
AVIS DIVERS.
LA Maifon de Villegoutier de la Villegoutier ,
originaire de Bretagne , étant à la recherche de
plufieurs de fes titres pour dreffer une généalogie
complette de l'ancienneté de fa Maiſon , prie les
anciennes familles nobles des Provinces de Bretagne
, du Poitou , la Normandie , le Maine , l'Anjou
, la Touraine & autres , de vouloir bien communiquer
les alliances qu'elles pourroient avoir
contractées avec cette ancienne & noble Maiſon ;
& s'il y a des frais à faire pour avoir des copies
des minutes qui intéreferont la Maiſon de la Villegoutier
, on s'offre d'en payer tous les déboursés .
On les adreffera à M. le Vicomte de la Villegoutier
, chez Madame de la Villegoutier des Antieux,
demeurante à Ernée , Bas -Maine on pourra les
adreffer auffi à cette même Dame. L'ancienne
Maifon de la Villegoutier a poffédé deux terres
de fon nom , l'une eft fituée à quelques lieues de
de la Ville de Fougeres , Evêché & reffort de Rennes
; elle appartient depuis environ cent cinquante
ans à la famille Frain : l'aîné ſe qualifie de Seigneur
de la Vellegoutier ; ce château est tombé en
raine , où on voit encore des marques d'antiquité :
l'autre terre de Villegoutier eft fituée dans la Province
d'Anjou , près la ville de Condé , fur les
confins de la Bretagne cette terre appartient
actuellement à M. Simon , qui eft Seigneur de
Villegoutier ; cette famille s'en rendit adjudicataire
il y a cent ans , ayant auffi été pollédée par
A OUST 1765. 209
la Maifon de Saint- George en 1509 , & par celle
de la Marqueraye en 1668. C'est ce qui a donné
lieu a fes poffefleurs de prendre le nom de Villegoutier
; & les premiers Seigneurs du nom &
d'armes de la Villegoutier , portent le nom de
Villegoutier de la Villegoutier, comme propriétaires
ci-devant des anciennes terres affectées à leur nom.
A LA PERLE.
Nouvelle Machine pour engraiſſer la volaille en
huit jours.
CETTE Piéce a la forme d'une fontaine d'environ
quatre pieds de haut & communique à la
volaille , par fon robinet ou tuyau la pâte préparée
de la manière fuivante .
Prenez de la farine d'orge bien fine , délayez-
la dans du lait bien chaud ou bouilli , juſqu'à
ce qu'elle devienne comme de la crême
nouvelle , afin que rien ne bouche le tuyau :
mettez la enfuite dans la machine , elle fert de
boire & de manger.
Prenez la volaille par les pattes ou ailes ,
ouvrez-lui le bec , & infinuez le tuyau fur la
langue en la tenant ferme , de crainte qu'elle
ne fe retire .
Pour un dindon , pouffez le tuyau environ
trois pouces. Pour chapons & poulets deux pouces
; pour un pigeon à proportion .
Pour un dindon donnez fur le marche- pied
deux coups de pieds ; un pigeon un demi coup ,
& autres fuivant leurs forces.
Cette opération fe fera deux fois par jour &
aux mêmes heures .
210 MERCURE DE FRANCE.
Si l'on veut mettre plus de temps à engraiffer
, il faut couper le lait avec de l'eau chaude ,
& laver en tout temps la machine avec de
l'eau chaude .
Les perfonnes de province qui voudront avoir
de ces machines , auront la bonté d'affranchir
leurs lettres.
Rue Saint Antoine , vis - à- vis les Dames Sainte
Marie , proche la Baftille , à Paris.
Inftruction pour l'ufage d'une Emplâtre ou Mouche
à guérir les vapeurs des Dames & des Demoifelles.
COMME ily a un très - grand nombre de perfonnes
qui , par un certain dérangement , fe trouvent
fujettes à des vapeurs très - infupportables , le
fieur Pitara a le fecret de les guérir par le moyen
d'une emplâtre ou mouche de la largeur d'un
petit écu , qui s'applique fur le nombril ; &
avant de l'appliquer , il faut la préſenter à l'air
du feu pour qu'elle puifle s'attacher , au moyen
de quoi il ne faut point de bande .
Le fieur Pitara a un privilége de M. le premier
Médecin du Roi depuis 1748. La diſtribution
qu'il fait jufqu'à préfent de ces emplâtres
ou mouches , a eu tout le fuccès defiré ;
le nombre des lettres & des certificats qui lui
ont été envoyés de toute part , prouve la bonté
de cette emplâtre . Les perfonnes attaquées de
cette maladie peuvent fe fervir de ce topique
qui doit refter felon le cours ordinaire fix femaines
ou deux mois au plus. Si l'emplâtre ne
tombe pas , il faut l'ôter & en remettre une au
tre , parce qu'elle n'a plus de vertu , quoique
A OUST 1765 . III
la premiere puille opérer la guérifon , comme
il arrive très -fouvent. L'on confeille cependant
de la répéter trois ou quatre fois pendant fept
à huit mois ; au moyen de quoi ces trois ou
quatre emplâtres procurent une entière guérifon.
Le motif qui détermine à la continuation
eft le changement qui arrive chaque mois . Cette
emplâtre ou mouche a encore la vertu de conferver
le fruit des Dames enceintes qui n'ont
jamais pu porter à terme , à moins qu'il n'arrive
un accident dont elles feroient dangereufement
bleflées.
Le fieur Pitara a un certificat d'une Dame
de diftinction de Paris qui étoit à fa quatrieme
faulle couche ; l'ufage de l'emplâtre lui a confervé
le fruit de fa cinquieme grolleife ; elle a continué
depuis à accoucher plufieurs fois heureufement.
Il avertit les Dames qui fe fervent de ladite
emplâtre , de ne point faire ufage du caffé à
l'eau ni de liqueurs.
On obfervera que cette emplâtre eft encore propre
pour celles qui font dans le temps critique
de perdre , par l'expérience qui en a été faite ,
& celles qui en font ufage font exemptes des
maux & douleurs qui arrivent ordinairement en
pareil cas .
Depuis 1751 , le fieur Pitara a été annoncé
dans les Mercures , & les années fuivantes dans
les petites Affiches , dans les Gazettes & autres
papiers publics. Il eft muni de nombre
de lettres & certificats des perfonnes qui ont
été guéries , & notamment le 23 Août dernier
dans la Gazette d'Avignon.
Ces emplâtres fe peuvent conferver dix ans.
242 MERCURE DE FRANCE.
On peut les envoyer dans une lettre , en payant
le port de la lettre , ainfi que de l'argent.
Le fieur Pitara demeure rue Saint Sauveur,
la porte cochere attenant l'Hôtel de Navarre , au
premier fur le devant .
Le prix eft de fix liv . Le fieurPitara aura
des égards pour les pauvres.
Le fieur de la Fuye de Joyenval , Marchand
Epicier- Droguifte , feul poffeffeur du fecret de la
vraie préparation du foufre chymique , appellé
foufre lavé , donne avis au Public qu'il continue
de le vendre & débiter feul à Paris , dans
fa maiſon , rue de la Juiverie , au coin de celle
des Marmouzers , vis -à -vis la rue de la Vieille- Draperie,
à la Renommée .
Ce reméde , depuis 1702 que le fieur de la
Fuye de Joyenval , père , l'a donné au Public ,
a toujours été connu , approuvé & ordonné par
Meffieurs les Médecins.
Ses vertus font de guérir l'aſthme > les rhumes
invétérés , & de fortifier les poitrines foibles
& affectées . Il agit & purge infenfiblement
tenant le ventre libre en fondant les humeurs
glaireufes & coagulées qui embarraſſent les bronches
& les véhicules du poulmon . Il diffipe les
vents & gonflemens , fait circuler le fang avec
facilité dans les vaiffeaux ; il eft auffi très- excellent
contre la pituite.
Comme il y a des perfonnes à Paris & en Province
qui contrefont ledit foufre , difant avoir
découvert la façon de le préparer , ce qui eft
évidemment faux , le fieur de la Fuye père n'ayant
jamais confié ce fecret à autre perfonne qu'au
fieur de la Fuye de Joyenval fon fils même , le
A OUST 1765. 21
quel avertit le . Public que , pour la fûreté de
ceux qui en voudront faire ufage , il le vend à
Paris & dans les villes de province où il en
fait débiter , tant en poudre qu'en paſtilles , par
paquets d'une livre , demi- livre & quatre onces ,
fous enveloppe , fur laquelle eft imprimé le poids
de chaque paquet , fon nom & fon adrefle ; lefdits
paquets ficelés , cachetés de fon cacher , qui
eft toujours celui de fon père , & paraphés par
lui comme au bas de l'imprimé qu'il donne pour
l'ufage dudit remède , dont le prix eft de fix fr.
la livre . Il continue auffi de le faire vendre dans
les Villes dont les noms font indiqués ci - deſſous ..
Il en enverra à toutes les perfonnes qui lui feront
l'honneur dc s'adreffer à lui , en faifant remettre
les fonds aux voitures publiques , ou par la
pofie , en affranchiffant le port.
Noms des Villes & Perfonnes qui débitent
ledit fouf e.
Toulouſe , chez la veuve Robert le cadet ; Marfeille
, chez M. de Monchy ; Caen , chez M.
Lantier ; Lille , chez M. Empife ; Orleans , chez
M. Vergneau Bourdelier ; Lyon , chez M. Chaifaignon
; Nancy , chez Madame la veuve Credos
Rennes , chez Madame la veuve le Petit : Nantes
, chez M. Dayid ; Angers , chez M. Deville ;
la Rochelle , chez M. Borias ; Pontoiſe , chez M.
Thomas ; Rouen , chez M. Donet ; Beaumontfur
Oife , chez M. Fontaine ; Riom en Auvergne,
chez M. Tallon , Epicier ; Roanne , chez M. Palfinges
, Droguifte.
214 MERCURE DE FRANCE .
AP PROBATION.
J'Az lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le Mercure du mois d'Août 1765 ,
& je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher
l'impreffion . A Paris , ce 15 Août 1765 .
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
ARTICLE PREMIER.
RECUPIL
ECUEIL de petits drames en profe, pour fervir
à l'inftruction des jeunes Demoiselles ,
Penfionnaires chez les Dames Annonciades
de Gilors.
VERS à M. d'Arnaud , Confeiller d'Ambaffade
de la Cour de Saxe , & c.
EPITRE à Mad ... de B ***
FABLES orientales. Par M. B ***
Page
26
27
31
LA Reconnoiffance .
32
LA Bourfe , ou les trois Amis.
33
C'EST tout profit. Conte. 36
VERS à Madlle * * *.
ibid.
LA Bête féroce . Apologue .
38

A Madame du Bocage. 39
RÉFLEXIONS. Air: Dormir eft un tempsperdu. ibid.
A OUST 1765 . 215
DAPHNIS. Eglogue .
LE Généreux Cardinal .
SUR la mort de Mad . ***.
EPÎTRE à Made la Marquife de Mal....
42
46
48
so
SI
56
57
59
LETTRE à M. de la Place , Auteur du Mercure
de France , fur la Pucelle d'Orléans .
ENIGMES.
LOGOGRYPHES.
CHANSON remife en musique.
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LE Porte Feuille d'un homme de goût , ou
l'Esprit de nos meilleurs Poetes ; à Amfterdam
, & le trouve a Paris , chez Vincent ,
Libraire , rue Saint Severin.
Le Voyageur François , ou la Connoiffance du
nouveau Monde ; à Paris , chez le même
Libraire.
ANNONCES de Livres.
60
77
88
LETTRE à l'Auteur du Mercure , concernant
la Differtation fur les Anti-fpafmodiques. 101
HISTOIRE de Henry IV, par M. de Bury. 103
ART. III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES .
ACADÉM I E.
SÉANCE publique de l'Académie Royale des
Belles Lettres de Caen .
PRIX propofé par l'Académie Royale des
Sciences & Belles Lettres de Pruffe .
MÉDECINE.
PROJET d'une Médecine gratuite des Pauvres
dans tout le Royaume , par M. Renard ,
Docteur Médecin à la Fère.
125
144
149
LETTRE intéreflante à l'Auteur du Mercure. 153
LETTRE à l'Auteur du Mercure fur l'eau de
216 MERCURE DE FRANCE.
puits employée pour la compofition du
pain .
LETTRE à M. de la Place, fur l'antimoine préparé
de M. Jacquet.
MATHÉMATIQUES.
SOLUTION du problême propofé dans le fecond
volume du Mercure d'Avril 1765.
ART. IV. BEAUX ARTS.
ARTS UTILE S.
CHIRURGIE. Hôpital de M. le Maréchal de
Biron. 53 , 54 , 55 , 56 & 57e traitemens
depuis fon établitlement .
LETTRE écrite par M. le Cat , Ecuyer , Secrétaire
pour les Sciences , de l'Académie de
Rouen , Docteur en Médecine & Chirurgien
de l'Hôtel- Dieu de ladite Ville , & c .
ARTICLE VI . NOUVELLES POLITIQUES .
LETTRE à l'Auteur de celles fur l'état préſent
des Spectacles de Paris , &c.
156
157
159
161
165
172
OPERA.
187
COMÉDIE Françoife.
ibid.
COMÉDIE Italienne. 189
CÉRÉMONIES publiques.
190
SEPPLEMENT à l'article des Arts. 196
COURS d'introduction au commerce, 202
Avis divers, 208
De l'Imprimerie' de Louis CELLOT , rue
Dauphine.
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI.
SEPTEMBRE 1765.
Diverfité , c'est ma devife. La Fontaine.
Chez .
Cochin
Filiusin
Papillon Sculp 1718.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis- à-vis la Comédie Françoiſe.
PRAULT , quai de Conti .
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , rue Saint Jacques.
CELLOT , Imprimeur rue Dauphine.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
1
F
$
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis
au Greffe Civil du Parlement , Commis
au recouvrement du Mercure , rue Sainte
Anne , Butte Saint Roch , à côté du
Sellier du Roi.
C'est à lui que l'on prie d'adreffer
francs de port , les paquets & lettres ,
pour remettre , quant à la partie littéraire ,
à M. DE LA PLACE , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ;
mais l'on ne payera d'avance en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raison de 30 fols piece.
Les perfonnes de province auxquelles
on enverra le Mercure par la Pofte ,
payeront pour feize volumes 32 livres
d'avance en s'abonnant , & elles les recevront
francs de port.
Celles qui auront d'autres voies que
la Pofte pour le faire venir , & qui prendront
les frais du port fur leur compte ,
ne payeront comme à Paris , qu'à raison
de 30 fols par volume , c'est- à- dire , 24 liv.
d'avance , en s'abonnant pour feize volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
A ij
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
On fupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la Pofte , en payant le droit ,
leurs ordres , afin que le paiement en foit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
Le Nouveau Choix de Pieces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M. DE
LA PLACE , fe trouve auffi au Bureau du
Mercure. Cette collection eft compofée de
cent huit volumes. On en prépare une
Table générale , par laquelle ce Recueil
fera terminé ; les Journaux ne fourniffant
plus un affez grand nombre de pieces pour
lpelucsontinuer.
MERCURE
DE FRANCE.
SEPTEMBRE 1765.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SUITE DES RÉFLEXIONS SUR LA
LITTÉRATURE DE M. B *** .
CHAPITRE II I.
De la confidération due aux Lettres.
LES Lettres font les inftrumens de l'inftruction
néceffaire au rofeau penfant
( comme dit Pafcal ) . Il ne leur doit point
fa raifon , mais il leur en doit le dévelop
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
1
pement & l'étendue. C'eft par elles qu'il
acquiert les connoiffances qui agrandiffent
fon être ; c'est d'elles qu'il tient ces
agrémens qui doublent pour lui le prix de
la vie ; fans elles il n'auroit que l'exiſtence
paffive d'un enfant. Privé de lumières , il
méconnoîtroit le rang qu'il tient dans la
chaîne des êtres , il ignoreroit les rapports
du tout à lui & de lui à ce tout. Il n'auroit
jetté fur la nature qu'une vue matérielle
& ftupide ; au lieu que par leur fecours il fe
connoît , il fe juge , il s'approfondit , ainſi
que les autres objets dont il eſt environné.
Ofer foutenir que l'inftinct feul eût
affez fait pour le bonheur des hommes ,
& qu'ils ont dégénéré en perdant par degrés
leur ignorance première , c'eſt les
abaiffer à la condition des animaux , qui
toujours conftamment guidés par un principe
uniforme , ont pu ne paroître que de
fimples machines à des yeux très- philofophes.
Toute la dignité de l'homme ( dit l'Auteur
que je viens de citer ) confifte dans la
penfée. Mais il faut que ce don précieux
ne s'échappe point fans ceffe fur les aîles
de l'imagination errante & vague . L'ordre
religieux , l'ordre moral & l'ordre civil
lui ont affigné des bornes qu'elle franchit
rarement fans devenir dangereuſe ou fans
ceffer d'être utile.
SEPTEMBRE 1769. 7
C'eſt une étude bien digne de l'homme
que celle des fecrets de la nature , qui fe
développant toujours par des effets , nous
ramenent à leur auteur par la recherche
de caufes qu'on n'apperçoit qu'en lui . Le
Phyficien & l'Aftronôme font les hérauts
de la Providence , lorfqu'un efprit droit a
guidé leurs travaux.
A quel excès de barbarie & d'inhumanité
les lettres n'ont- elles pas arraché les
hommes ? Ne font- elles pas la plus inébranlable
digue contre les deux ennemis de
notre bonheur , le fanatique & le defpote ?
* Le flambeau du premier jette encore quelquefois
de pâles étincelles ; mais n'en craignons
point d'embrafement , tandis que
les lettres combinées avec l'efprit d'un fage
gouvernement éclaireront & foutiendront
la raifon humaine : le monftre frémit fous
les fers , l'ignorance feule peut les rompre.
A l'égard du defpote , il règne encore
loin des lettres & des arts fur les plaines
parfumées de l'orient. Indolemment ap
puyé fur la molleffe & la ftupidité , l'oeil
incertain & la défiance fur le front , il
cherche à infpirer la crainte & l'éprouve
toujours le premier. Il ne fait que menacer
de la mort ; & l'efclave imbécille qui le
fert en tremblant , connoît affez peu de
devoirs pour la lui donner.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Les lumières de l'efprit tiennent à des
diftances éloignées de nous ces tableaux
auffi funeftes qu'humilians pour l'humanité.
Graces aux lettres , l'étendue de l'obéiffance
& celle du pouvoir font données
: dès qu'on voudroit s'écarter des principes
, la raifon feroit avertie , & la raifon
triomphe tôt ou tard.
Fidelles furveillantes du bonheur des
Etats, les lettres y font encore les diftributrices
de la gloire ( 1 ) . C'eft à Athènes favante
& difpenfatrice de la renommée , que parloit
le Conquérant de l'Afie lorfqu'il s'écrioit
ô Grecs , que vous me coûtez de
peines ! Ce font en effet les prix affignés
par les lettres qui formerent les premiers
héros.
Perfectionnées dans la Grèce , où la
conftitution politique rendoit la ſcience
funefte des armes fi néceffaire , elles en
éleverent la gloire au premier rang : elles.
chanterent les combats & les victoires , &
ne placerent qu'au deffous les autres vertus :
aujourd'hui les arts femblent nous promettre
plus de juftice & de fageffe à cet égard,
Les bienfaiteurs des hommes leur font plus
précieux que les conquérans barbares & les
illuftres deftructeurs de l'humanité. Un
(1) Quanto fa la fpada , la Penna il raconta.
SEPTEMBRE 1765.
و
Citoyen obfcur ( dit la célèbre Christine )
qui fait de fa vertu tout fon appui , eft audejjus
des conquérans du monde.
Les lettres mettront le dernier fceau à
Futilité dont elles font , lorfque la vraie
vertu & la bienfaifance obtiendront leurs
premiers hommages ; lorfqu'elles intimideront
à jamais le Monarque ambitieux
& cruel , le Miniftre injufte & léger ,
P'homme en crédit qui abufera de fa puiffance
pour le malheur de fes égaux. O
vous qui cherchez la gloire , vous vous
tranquillifez envain fur les traits faux &
rampans dont l'intérêt & la baffeffe ont
en votre faveur chargé la vérité ! ( 2 ) . Les
lettres ont fecretement affigné votre place,
& la poftérité ne fera point trompée ( 3 ) ..
De Putilité des lettres réfulte néceffairement
la confidération qui eft due à ceux
qui les cultivent. Mais penfera-t- on comme
la folle Araminte ( 4 ) , qui ne voit rien d'égal
à l'homme de lettres ? ou comme le
bas & plat Ecrivain de l'autre fiécle , qui a
fait un difcours fur l'inutilité des gens de
fa profeffion ? ( 5 ) L'un & l'autre font
( 2 ) Les louanges trop exagérées font tort à celu
qui les donne ,fans relever celui qui les reçoit . Volt
( 3 ) Harebunt macula . Claudient
(4 ) Voyez l'Envieux de Deftouches
(5) Voyez Rampale.
A v
ΤΟ MERCURE DE FRANCE.
dans des excès. Tâchons de fixer quelques
idées fur ce point délicat. Plus d'un fot en
place va fouvent jufqu'au mépris avec les
gens
de lettres , & ceux- ci pourroient peutêtre
étendre la meſure de la confidération
qui leur eft due.
De toutes les diftinctions que les fyftêmes
d'inégalité parmi les hommes ont établies
, celles qui ont leur fource dans les
avantages naturels font les mieux fondées :
ainfi , l'homme penfant eft par la raiſon
au- deffus du Satrape ignorant qui ne peut
fe prévaloir que d'une diftinction purement
civile. L'idée de talens & de connoiffances
emporte donc plus de confidération
réelle que l'idée de puiffance & de
grandeur fans mérite ; & c'eft de - là que
partent les juftes prétentions de l'homme
de lettres à l'eftime publique : mais allons
jufqu'à en mefurer les degrés .
La fociété n'accorde fon eftime & fa
reconnoiffance qu'en raifon des fervices
qu'elle reçoit & des facrifices qu'il en
coûte pour les lui rendre. C'eſt en conféquence
de ce principe que la confidération
accordée au génie & à la valeur militaires
eft du premier ordre dans tout Etat environné
d'ennemis puiffans & inquiets ; parce
qu'il en refulte & la défenfe & la gloire
de la patrie ; parce que le guerrier immole
SEPTEMBRE 1765. 11
fa vie à ces grands intérêts , & que (s'il
eft permis de parler ainfi ) fa mife eft la
plus forte de toutes .
L'Etathonorablement confervé dans fes.
limites , contracte une autre obligation
avec ceux de fes membres qui fe chargent
de fa légiflation. Le travail en eft immenfe,
l'honneur en eft le feul prix , & la fûreté
des droits & des propriétés de chaque particulier
en eft le fruit heureux .
Plaçons ici le fage citoyen qui pratique
la vertu. Aimer l'ordre parce qu'il eft
jufte & néceffaire , fuivre en tout les confeils
de la raifon & de la bienfaifance ,
montrer autour de foi le vrai bonheur
dans l'équité conftante & dans la tendre
humanité ; tout cela coûte , dans un fiécle
comme le nôtre , des efforts dont l'eftime
& la confidération doivent être la récompenfe.
Les lumières de l'efprit , les arts & les
talens ne peuvent fe placer au- deffus des
chofes de néceffité première. Il falloit défendre
la République , en fonder la conftitution
fur des loix humaines confacrées
par des loix plus faintes : il falloit y avoir
établi la régle fouveraine des devoirs avant
de fe livrer à l'avide curiofité ou aux grâces :
de l'efprit la fociété leur doit beaucoup .
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
fans doute ; mais elle tendroit à fa deftruction,
fi par aveuglement elle leur préfentoit
fes premiers hommages .
L'utilité de la République fagement.
déterminée étant la mefure de fon eftime,
les lettres y doivent jouir d'une confidération
marquée & relative à cette même
utilité , d'où il réfulte que l'Ecrivain borné
au feul agrément n'eft fur ce point à celui
dont le genre eft utile & honnête , que ce
que tel art de notre luxe eft à celui de
néceffité.
On a dit l'utilité fagement déterminée ,
car s'il y avoit un âge amoureux des fuperficies
& des frivolités , où chacun fût emporté
par le tourbillon toujours nouveau
d'une inconftance fans bornes ; il arriveroit
néceffairement que les proportions
d'eftime dont on vient de parler feroient
à la fin renversées , & qu'elles fe conferveroient
à peine chez le très - petit nombre
des gens raifonnables.
On verroit dans cet âge funefte, de l'af
fectation au -deffus des grâces fimples , le
gigantefque préféré fouvent au naturel ,
le paradoxe infulter & cacher la vérité ,
les raifonnemens vagues prendre hardiment
la place des principes , & c. dès- lors
Bout feroit confondu , & la vraie confidéSEPTEMBRE
1765. 13
ration confifteroit à n'en point rechercher ,
& prefque à n'en point obtenir ( 6 ).
CHAPITRE IV.
Du manége & de l'envie dans les lettres.
Vous savez ( dit Balzac à Chapelain )
qu'il y a un don de réputation que tous
les doctes ne poffèdent pas , & qui fait connoître
ceux qui le poffédent , non -feulement
du Sénat & de l'Ordre des Chevaliers , mais
encore du menu peuple & des artifans ( 7 ).
Rien de plus vrai que ce que difoit l'Orateur
des bords de la Charante : mais il eft
étonnant qu'il l'écrivit à l'Auteur de fon
temps qui eût peut- être fait le plus grand
ufage du manége de réputation .
Ön vit Chapelain , qui avoit affecté la
gloire de la plus haute poéfie , & qui par-là
s'étoit expofé au plus grand ridicule ; on
le vit ( dis - je malgré la critique & la
fatire, conferver toujours auprès des grands
& des Miniftres une confidération
quelque mérite , mais beaucoup plus d'art
& de foupleffe lui avoit acquife.
(6) Gloriam quifpreverit veram habebit..
Tite- Live.
que
(7) Il eſt certains refforts pour ſe faire un appui,
Et jufqu'à la louange on vend tout aujourd'hui .
( Epît, d'un père à fon fils fur la peinture ),
14 MERCURE DE FRANCE.
Diftributeur des graces en quelque façon,
parce qu'il indiquoit à la Cour ceux dont
les talens devoient attirer la faveur , il
oppofoit à fes ennemis & des prôneurs &
des créatures. ( 8 ) Artifice paffager , il eſt
vrai , & dont fe joue la génération fuivante.
Chapelain eft jugé ; mais il vécut
peut-être lui-même dans l'illufion fur fon
la voix de la fatire ne lui parut .
compte ;
que le cri de l'Envie.
La plupart des gens de lettres n'ambitionnent
que de tromper leur fiécle ; ils
n'ont point porté leur vue fur les temps ;
ou peut- être ont ils cru que l'erreur de
leurs contemporains pouvoit aifément ſe
perpétuer dans l'avenir : bien différens de
ces Egyptiens , qui pendant leur vie logés
à l'étroit & fans dépenfe , ' élevoient à
grands frais ces éternels monumens qui
devoient immortalifer & leurs noms &
leurs cendres.
( 8 ) Je relis La Pucelle pour la quatrième fois
( s'écrioit Coftar ) , il ne s'eft rien fait dans notre
langue de fi grand ni de fi fublime ; rien n'approche
davantage de la majefté , & pour parler avec
les favans , de la divinité de Virgile ( Lettre à M. de
Colbert ). Voyez une Elégie de Ménage.
>
?
Ce fameux Chapelain , fi prudent & fi fage
Le Socrate François , le Thales de notre âge
Le Zénon de nos jours , dont l'efprit fans pareil
Surpaffoit en clarté les rayons du Soleil.
SEPTEMBRE 1765. IS
C'eft de cette indifférence pour la poftérité
que naiffent parmi nous tant de petits
moyens employés trop fouvent pour
groffir fon être littéraire aux yeux de fa
nation . Ainfi , jadis le Poëte Accius (9) ,
qui étoit de fort petite taille , demanda
qu'on la lui fît moins défavantageufe lorfqu'on
voulut le placer dans le temple des
Mufes.
Avec quelle adreffe quelques Ecrivains
n'ont- ils pas profité de la maladie épidémique
du bel efprit , qui a déja tourmenté
plus de la moitié de notre fiécle ? L'intérêt
qu'ils avoient à appuyer de fauffes prétentions
leur a diffimulé leur lâcheté cliens ;
fidèles de nos grands , ils fe font affûré
les récompenfes & les diftinctions litté
raires , comme s'il étoit égal de les devoir
au mérite ou à la faveur.
Nous avons vu des gens médiocres ,
pour parvenir à des places trop mandiées,
de nos jours , affecter une indigence qu'ils
n'éprouvoient pas ; intéreffer par le défaut
de fanté ou par le grand âge , comme s'ils
avoient offert à ceux qui devoient les couronner
une excufe de l'avoir fait , dans
l'efpérance qu'on n'auroit pas long - temps
à leur en reprocher la honte.
(9 ) Lucius Accius , Poëte Tragique & Hiftorien
, né 17 1 avant Jésus- Chrift.
16 MERCURE DE FRANCE.
Où ne conduit pas l'efprit du manége ?
On permit à des Caillettes de fe croire les
protectrices des lettres , & les lettres éprou
verent tous les défordres de l'intrigue :
fource féconde ( comme a dit un de nos
Poëtes ) , de ces ouvrages vantés qui n'ont
ni pied ni tête , & de ces réputations on ne
fait pas pourquoi.
Le courage de fe louer foi- même ne
manqua pas à ceux qui n'en fentirent pas.
l'indécence ; nos Journaux furent remplis
d'éloges anonymes & pompeux que tel
Auteur ofoit faire de fon ouvrage. J'en
citerois ici plus d'un exemple , s'il ne me
paroiffoit pas plus malheureux de déplaire
que de n'être pas cru : de cette façon ( dit
un Obfervateur) le panégyrique circule par
le Royaume , quelquefois même au-delà
& l'Auteur fe trouve infenfiblement honoré
d'une vafte réputation dont il eft redevable
àfon adreffe.
و
Des ordres furpris pour fermer la bouche
à la critique , des fouterrains , des
cabales , tout cela n'eft devenu que trop
commun. C'eft fur- tout à nos fpectacles
qu'on peut voir le manége littéraire dans
tout fon éclat. Le Public fe trompe fi peu
lorfqu'il eft libre , que le fuccès de certains
ouvrages oubliés dans la fuite , annonce
affez la vénalité des premiers fuffra
SEPTEMBRE 1765.17
"
ges qu'ils avoient obtenus . Tel Néron ,
lorfqu'il jouoit de la lyre fur le théâtre
avoit cinq mille Soldats qui entonnoient
fes louanges & qui en impofoient à la
multitude .
Le miférable appas des titres charlatans,
qui n'eft pas nouveau dans les lettres ,
témoin ce que dit Aulugelle d'un certain
Méliffus , les menfonges , les rufes typographiques
fur le nombre des éditions
d'un ouvrage , les annonces faftueufes
qu'on en répand : voilà les reffources ordinaires
de la médiocrité. Je me tais encore
par bienféance , je ne citerai point.
Quoique bien éloigné de vouloir épuifer
le détail de toutes les efpéces de manége
de réputation , il en eft un contre
lequel il eft bon de prévenir en cas qu'il
vienne à exifter. C'eft ce concert de louanges
mutuelles, par lequel plufieurs Ecrivains
conjurés fecrétement contre tous les autres,
croiroient fe fauver du ridicule de fe louer
foi- même , en confiant ce foin à un confédéré
fûr de fe voir à fon tour encenfé.
Ce commerce d'éloges réciproques , fur
lequel on s'arrêteroit d'autant moins , que
d'abord on en retireroit la gloire d'élever
un rival , & qu'enfuite le degré de louanges
qu'on prodigueroit feroit la mefure de celles
qu'on auroit droit d'attendre : ce commerce
, dis- je , multiplieroit le nombre
18 MERCURE DE FRANCE.
des ouvrages dans lefquels on fe verroit
célébré. Il eft vrai que la Capitale feroit
bientôt au fait d'un pareil négoce ; mais
la province , l'étranger , & tant de gens
qui ne jugent & n'apprécient que fur parole,
y pourroient être long temps trompés.
Encore un trait , & je finis. Je l'emprunterai
de Moliere. On fait ( dit ce Peintre
inimitable ) que toutes ces glorieufes approbations
, dont nous nous vantons au public ,
ne nous coûtent rien à faire imprimer , &
que ce font des chofes dont nous difpofons
comme nous voulons : on fait qu'une épître
dédicatoire dit tout ce qui lui plaît , &
qu'un Auteur eft en pouvoir d'aller faifir
les perfonnes les plus auguftes , & de parer
de leurs grands noms les premiers feuillets
defon livre ; qu'il a la liberté de s'y donner
autant qu'il veut l'honneur de leur eftime
& de fe faire des protecteurs qui n'ont
jamais fongé à l'être . Ce trait reffemble encore
affûrément, & je me refufe à beaucoup
d'applications. Paffons au fecond objet de
ce chapitre.
C'eft une chofe décidée que le mérite.
follicite , pour ainfi dire , l'envie comme
l'aimant attire le fer ( 10 ) ; mais le mérite
fupérieur eft- il fufceptible de l'envie active
? Le héros de Quinte- Curfe fut , dit- on,
(10) L'ostracisme n'eft plus , mais l'envie qui
a pris fa place durera toujours , & ce fera éternelSEPTEMBRE
1765. 19
jaloux des victoires de fon père. Les exemples
de cette eſpèce, font trop rares & trop
peu prouvés pour en faire une régle fi
humiliante pour l'humanité. Je croirois ,
au contraire , que l'élevation de l'efprit
eft factice dès qu'elle n'a pas fa fource
dans celle du coeur , & qu'un envieux
ne fauroit être un grand homme dans
aucun genre . Sa haine décéle fa foibleffe.
Eh ! comment refufer fon fuffrage
aux chofes qui font faites pour l'obtenir ?
Comment fermer fes yeux à la clarté ?
Comment en impoſer à fon goût & à fes
lumières ? Comment enfin fe mentir à foimême
& à tous les hommes ?
L'envie dont on eft l'objet , honore plus
qu'elle ne bleffe ; mais celle qu'on reffent
dans fon coeur , eft une tache à la gloire
qu'on ambitionne .
Et le Potier au Potier porte envie ,
Et le Maçon au Maçon .....
dit le traducteur ingénu de Plutarque ( 11)
Un amour-propre modéré va jufqu'à
l'émulation : c'eft à l'orgueil bleffé de ſe
porter jufqu'à l'envie.
lement le fupplice de ces illuftres criminels convaincus
de s'être élevés au- deffus des autres . Coftar.
( 11 ) Γαι πλωχός πτωχώ φθονέκι , κ , άοιποι
od . Hefiod. verf. 25.
20 MERCURE DE FRANCE.
Plus on a d'attachement pour une réputation
précaire & mortelle comme nous ,
plus on s'abandonne aifément à l'envie : fi
l'on n'envifageoit que l'équitable poſtérité,
pourquoi fe tourmenteroit- on des fuccès
d'un rival ? Quelques efforts qu'on faſſe
pour diminuer ou pour ternir fes avantages
, elle faura bien l'en venger s'il eft
fupérieur : fa gloire augmentera même par
les épreuves qu'elle aura eu à foutenir ;
mais on porte rarement fes regards auffi
loin on l'a déja dit , trop de gens ne
voient que leur fiécle.
L'inconftance du public pour les objets
de fon eftime , fon amour pour la nouveauté
, font les triftes germes du fentiment
amer de l'envie ; tout ce qui fe préfente
à la barrière inquiéte le dernier
vainqueur. Il craint que fes lauriers ne
paffent en d'autres mains , un nouveau
triomphe anéantiroit le fien : de - là fes
voeux fecrets pour voir fuccomber fon
rival ; de - là fa haine pour lui dès qu'il a
triomphé.
La coquette & l'auteur font de ce caractère .
Malheur à l'écrivain nouveau !
Le moins de gens qu'on peut à l'entour du
château ,
C'eft le droit du jeu , c'eſt l'affaire . ( 12 ).
12 ) La Fontaine , difcours à M. le Duc de la
Rochefoucault. Fable , liv.
SEPTEMBRE 1765. 2.1
Peut-être la liaiſon , auffi célèbre qu'honorable
pour les lettres, de Virgile, d'Horace
& de Varius , fe fortifioit- elle de la
différence marquée de leurs talens. Le
poëme épique , la tragédie & le genre
lyrique ont des limites fi diftinctes , que
la bonne intelligence dans laquelle vécurent
ces trois fameux Poëtes à la Cour
d'Augufte , n'a rien de trop merveilleux : à
moins qu'on n'aime mieux penfer , ce qu'on
a dit d'abord , que le degré fupérieur de
génie de ces trois amis les a feul préſervés
de cette maladie de l'efprit.
Quel objet d'envie pour l'incomparable
Michel- Ange que le fublime Raphaël !
Cependant quelle fut fa conduite lorfque
le plus guerrier des Paſteurs de l'Eglife
voulut le charger de peindre la voûte de
Sixte ? Il rejetta l'honneur que Sa Sainteté
vouloit lui faire ; il dit à Jules II qu'il
n'étoit que Sculpteur , & que c'étoit à
Raphaël à peindre. C'eft ainfi que fe conduit
le véritable génie. Eh ! qui peut méconnoître
fa noble inſpiration dans le teſtament
de Raphaël ? C'eft Jule-Romain
ce font fes élèves qu'il appelle à fa fucceffion.
La naïveté de nos moeurs anciennes
nous laiffe entrevoir quelques exemples
faits pour la honte de notre âge philofo22
MERCURE DE FRANCE.
phique & bel - efprit. Péruze & Belleau ,
deux auteurs contemporains de Jodelle ,
jouerent eux-mêmes dans la Cléopatre de
leur ami , & employerent tous leurs talens
à donner aux vers du Poëte dramatique ,
& fous les yeux de Henri II , tout l'éclat
dont ils étoient alors fufceptibles. Quelle
fable par rapport à nos moeurs ! ( s'écrie
M. de Fontenelle ) . Si la tragédie étoit bien
fimple , les Poëtes l'étoient bien auffi.
Celui- là ne fera jamais heureux ( dit
Sénéque ) , que l'idée d'un plus heureux
que lui tourmentera. Ainfi , la Sageffe éternelle
attacha nos malheurs à nos défauts .
On croit fe fatisfaire par la haine pénible
qu'on conçoit pour un concurrent ; on ne
fait que fon propre fupplice. Il faut pourtant
l'avouer avant de finir ; tel fe plaint
de l'envie qui n'eft pas fait pour l'exciter :
il appelle perfécution & haine la juftice
qu'on eft forcé de lui rendre.
SEPTEMBRE 1765. 23
EPITRE à Mlle DE...paffantpar MELUN.
N IECE d'un Abbé ( 1 ) fort aimable
Et très-connu par fon efprit ,
Mais par le coeur , fans contredit ,
Infiniment plus eſtimable
Vous qui par de charmans écrits ,
Tracés à l'ombre d'une grille , ( 2 )
Nous avez mainte fois appris
Que les arts , les jeux & les rís
Sont chez vous des dons de famille :
( 1 ) M. l'Abbé de V..... Tout le monde connoît
l'élégance & la fineffe de fa plume . On m'a dit de fon
coeur des traits de bienfaiſance & d'humanité que tout le
monde ne fait pas , & qui lui donnent au temple de la
vertu une place à mon gré bien fupérieure à celle qu'il
occupe fur le Parnaffe . Les vrais talens font ceux de faire
le bien. Nous avons en France affez de gens qui éclairent
ou amufent le Public par les productions de leur
efprit. L'efpèce de ceux qui l'aident de leur bourfe dans
fes befoins , quelquefois même au dépens de leur néceffaire
honnête , eft plus rare , & n'a point de prix . Voilà
les Saints ou les demi - Dieux de la terre que j'honore ,
à qui j'élève des autels au fond de mon coeur , & dont
j'encenfe les images. Les autres , avec toute leur dorure ,
ne font pour moi que de vains fimulacres dont j'abandonne
le culte ridicule à la populace ftupide qui veut
bien y croire .
(2 ) L'Abbaye du Lys , où Mlle De... a été élevée ,
& d'où elle écrivoit quelquefois à fes amies des lettres
que l'Auteur a vues & fincérement admirées pour l'efprit
, la jufteffe du raifonnement & la légèreté de la
diction.
24 MERCURE DE FRANCE.
L'autre jour mon coeur fe faifoit
Un plaifir touchant & fecret
De vous voir à votre paffage.
Pour un coeur à petit collet
Tel projet paroîtra peu fage ;
Mais fage ou non , fi j'ai failli ,
Je n'en dois rien , je fus puni
Sur le champ , & d'une manière
Bien canonique , Dieu merci ;
Car quand vous pallates ici ,
Un rhume affreux , fentant la bière
Me tenoit gillant dans mon lit ,
Le coeur dolent & bien contrit.
J'ai manqué par mon infortune ,
Ou fi vous voulez autrement ,
L'occafion tant opportune
De vous admirer pleinement .
Quand eft - ce , hélas ! que la fortune
Me rendra cet heureux moment ?
A vous parler confidemment ,
C'est un bien dont je défefpère.
Je fais où vous logez vraiment ;
Mais l'air des châteaux m'eft contraire ,
Et jamais mon tempérament
Ni ma raifon n'a pu s'y faire.
Le hafard feul , en cette affaire ,
Peut me fervir utilement.
En attendant l'événement ,
Daignez
SEPTEMBRE 1765. 25
Daignez me permettre de faire
Avec vous , comme avec les Dieux.
Sans les voir , je rellens pour eux
Un reſpect , un zèle fuprême :
Je les honore ; je fais mieux ,
Belle V.... je les aime ;
Et leur condefcendance extrême
Souffre mon encens & mes voeux :
Si je vous honore comme eux ,
Daignerez- vous faire de même !
Par un Enfant de Chaur.
É PIGRAMMES ,
Traduites de l'Anglois .
MA femme , àce qu'on dit , n'eſt ni riche ni
belle ;
D'accord , mais fes vertus font honneur à mon \
choix.
Je l'ai prife à peu- près comme on vend fa vaiſſelle :
Point à la façon , mais au poids.
Couronné des affronts auxquels l'hymen l'expoſe ,
Paul me conte fa peine , & je crois qu'il a tort.
S'il n'étoit pas dupé , j'y pourrois quelque chofe ;
Mais il l'eft , je ne peux rien changer à fon fort.
Par M. Guillemard.
B
26 MERCURE
DE FRANCE.
MADRIGAL ,
PUIS
A Mde BOUL...
UISQUE de nos doux entretiens
Vous voulez bannir la tendreffe ,
Vos defirs régleront les miens ;
Je tairai l'ardeur qui me preffe.
Oui , ma bouche , au gré de vos voeux ,
Vous jure un filence fidèle ,
Mais puis- je défendre à mes yeux
De parler quelquefois pour elle
BLAUDURELde Saint-Juft , près Beauvais,
SEPTEMBRE 1765. 27
CHANSON
A Son Alteffe Séréniffime Monfeigneur
le PRINCE DE CONDÉ , au nom des
Grenadiers du Régiment de Champagne.
Sur l'air : Reçois dans ton galetas .
S.' TE fois- là j'ons l'coeur joyeux ,
Pus de foucis ni d'alarme ,
J'ons vu CONDÉ d'nos deux yeux
Y s'porte , morbieu , comme un charme :
Pour avoir le corps en état ,
Nya , ma foi , tel qu'un bon Soldat. (bis)
C'en est un > vantons-nous - en ,
Pour c'qu'eft en cas d'fair la guerre ,
Sarpedié queu fier vivant !
D'mandez au Prince héréditaire.
Par deux fois tout habil qu'il eft )
CONDÉ lui flanquit fon paquet. ( bis )«
En moins de cinq jours il eut
Gagné net ces deux batailles .
Oh jugez queu joy que s'fut
Quand le bruis en vint à Verfailles !
L'Roi , la Reine étions ben contents
Ca fait plaifir à des parents . ( bis ) .
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Faut qu'jloyons les grands amis ,
Et qu'j'euflions ben du mérite :
Par la pofte y vient d'Paris
Tout exprès nous rende une vifite .
C'eft fort poli , mais en tout cas
Il n'oblige pas des ingrats. ( bis ).
C'eft à des magnier- com- ça
Qu'j'octroyons not bienveillance ,
Et morguenne une fois qu'on l'a ,
N'y a qu'à marcher en aflurance .
Avec un Prince qui nous eft cher ,
J'exterminerions tout l'Enfer. ( bis ) .
Je n'lui difons pas adieu ,
Quoique dréu d'main il s'en aille ;
J'comptons le r'voir avant peu ,
Nous conduire à queuque bataille ,
Et j'lui jurons , foi d'Grenadiers ,
Qu'on peut préparer les lauriers. ( bis ) .
Son Alteffe ayant fait diftribuer cent louis d'or
aux Grenadiers , ils en ont donné leur reçu dans
les termes fuivans :
DE CONDÉ nous reconnoiſſons
Avoir eu cent louis pour boire ,
A charge que nous lui rendrons
Par louis d'or une victoire.
Fait à Metz, ce 28 Juin 1765. Signé , tous les
Grenadiers de la Garnifon.
SEPTEMBRE 1765. 29
EPITRE A NINO N.
L'AMOUR vieillit , chère Ninon ;
La bonne amitié n'a point d'âge.
Dans l'enfance beau , mais volage ,
Et modeftement fanfaron ,
Il rougiroit de dire non ;
Mais lorsqu'il promet davantage ,
Souvent n'eſt pas moins un fripon .
Dans l'âge mûr , grave Caton ,
Toujours exigeant nouveau gage
De ce qui doit n'être qu'un don ,
Et plus défiant qu'un barbon ,
Même en comblant votre eſclavage ,
Au dehors arbore l'image
Du plus doucereux Celadon.
Toujours tendre , fotte , mais pure ,
L'amitié , fans fard , fans parure ,
Croit tous les pompons fuperflus ,
Et fans verniffer fa figure ,
Promet beaucoup moins , & tient plus.
Tu le fais mieux que moi peut- être ;
Et nulle autre depuis vingt ans ,
Mieux que toi n'eût lieu de connoître
Tes vrais amis , tes vrais amans !
B iij
30
MERCURE
DE FRANCE.
Mais le coeur féduit par les fens ,
D'autant plus fot qu'il fe croit fage ,
Croit auffi , par bonnes raifons ,
Sur l'objet que nous eſtimons
Devoir accorder fon fuffrage
A celui qui plaît davantage :
Vrai reméde à nos paffions ,
Si l'écueil où nous périffons
Nous fauvoit d'un autre naufrage !
Mais , dans ce monde , que d'oifons
Qui , du peuple aîlé d'un boccage ,
Ne chérillent que le plumage
Ou le monotone ramage ;
Et des hôtes d'un pâturage
Ne jugent que par les toifons ! ..
Je reviens donc à mes moutons
Objet de mon premier adage ,
Et redis fur le même ton :
L'amour vieillit , chère Ninon ;
La bonne amitié n'a point d'âge.
J'ai vu l'amour le plus ardent ,
L'amour le plus vif , le plus tendre
Toujours trop preflé pour attendre ,
Prenant pour un fiécle un inftant ;
Soudain mauflade , mécontent ,
Ingrat , ( car il est né pour l'être ) !
Plus impérieux qu'un . Sultan
SEPTEMBRE 1765. 3 *
Pour un rien qu'il croit infultant ,
Abjurer l'auteur de fon être ,
Mourir comme il venoit de naître
C'est-à- dire , expirer enfant.
Il n'eft pas toujours tel , peut-être ,
Me diras-tu ? je crois pourtant ,
S'il affiche trop la franchiſe ,
Que le perfide fe déguiſe ;
Et tu dois m'en croire d'autant ,
Qu'avec tous les talens qu'on prife ;
Et ce minois toujours tentant ,
Si propre à rendre un coeur conftant ,
Toi - même fouvent y fus prife .
Mais la bonne & fimple amitié ,
Toujours jeune , quoique grand- mère ,
De nos maux toujours de moitié ,
Sans intérêt cherchant à plaire ,
Souvent trop franche , trop commère ;
Mais auffi fûre que fincère ,
Riche des biens qu'elle nous fait ,
Et ne fentant d'autre regret
Que de ceux qu'elle ne peut faire :
Mais ce fentiment épuré ,
Qui fans nous plaire autant que l'autre¿
N'a pourtant d'objet que le nôtre ,
Et qui pour nous eft moins facré :
Ce vrai , ce feul fentiment , dis- je ,
Biv
32
MERCURE DE FRANCE.
Digne des mortels généreux ,
Seul digne de les rendre heureux ;
Lorfque par fois il nous afflige ,
N'en eft encor que moins douteux.
L'ami , dont le mâle courage ,
S'il prévoit pour moi quelque orage ,
Me force à revenir au port ;
M'ôte les biens que j'envisage
Sur une avantureufe plage , ༤
Et dans ce moment a grand tort :
Mais que mon coeur le trouve fage ,
Quand je contemple du rivage
Les maux que réſervoit le fort
A mes compagnons de voyage !
Je reviens donc à mon dicton :
L'amour vieillit , chère Ninon ;
La bonne amitié n'a point d'âge.
Nommerai - je cet autre amour ,
Cet être vénal & phyſique ,
Qu'accrédite de jour en jour
Notre fiécle philoſophique ;
Enfant du befoin & du goût ,
Qui , légitimé par la mode ,
De fon frère a profcrit le code ;
Reçu pourtant , fêté par- tout ?
Mais , dans nos rimes peu difcrettes ,
N'allons pas rifquer le malheur
SEPTEMBRE 1765. 33.
D'offenfer l'effain des coquettes ,
Des agréables , des caillettes ,
Victimes d'un culte trompeur ,
Et qui publiques ou fecrettes ,
Dans leurs intrigues de foubrettes ,
Prennent leur tête pour leur coeur !
Il eſt une amitié femblable ,
Qui , pour maſquer fa fauffet鸴
Auffi prévenante qu'affable ,
Au fein de la félicité
De cent petits foins nous accable ;
Mais qu'un fouffle d'adverfité
Autant que lui prouve muable
Én montrant fon mauvais côté.
Ninon , pour peu qu'il t'en fouvienne ,
Tu la connus plus d'une fois ,
Et pourrois avouer , je crois ,
Que ce ne fut jamais la mienne.
Toujours la même , après vingt ans ,
Puiffe - t - elle vingt ans encore ,
Ainfi qu'à fa première aurore ,
Malgré les fots & les méchans ,
Te préfenter même viſage ;
Te chanter , fur le même ton ,
Sans humeur & fans radotage :
L'amour vieillit , chère Ninon ;
La bonne amitié n'a point d'âge !
D. L. P.
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
VERS à Mlle ** en lui envoyant un exemplaire
de la nouvelle édition de BIBLIS .
DEs coeurs aimable fouveraine
Charmante fille de l'amour ,
Qui favez briller tour à tour
Dans les foupés & fur la fcène ,
- Plaignez Biblis & fon fort agité.
Soyez émuë en lifant mon ouvrage ;
Le fuffrage du coeur eft l'unique fuffrage
Dont le coeur puille être faté.
Les mirthes que la beauté donne
Sont à mon gré plus précieux
Que les lauriers dont la gloire couronne
Du Dieu des arts les fils ambitieux.
Caunus fut effrayé du feu qu'il a fait naître ,
Et ne laille à fa foeur que de triftes regrets .
Nos efprits - forts le blâmeront peut- être ;
Car Biblis , diront - ils , ne fut point fans attraits .
Mais le pauvre Caunus n'ayant point l'honneur
d'être
Et philofophe & petit- maître ,
Il s'eft enfui dans le fonds des forêts ;
Il pleura le plaifir qu'il n'ofa pas connoître .
SEPTEMBRE 2765. 35
Vous qui joignez l'efprit à la beauté ,
Et l'enjoument folâtre au don touchant des
larmes ,
Si Biblis avoit eu vos talens & vos charmes
Caunus à fes tranſports n'eût jamais réliſté .
Par M. BLIN DE SAINMORE.
La nouvelle édition de Biblis eft ornée d'eftampes
& de vignettes , & fe trouve chez SÉBASTIEN
JORRY , rue vis-à- vis la Comédie Françoife.
C'est la première de la collection des héroïdes de
cet Auteur. Les autres paroîtront fucceffivement
&feront décorées des mêmes ornemens.
LETTRE à l'Auteur du Mercure , en lui
envoyant la traduction du Traité des
BIENFAITS de Sénéque.
LEE plaifir que j'ai eu , Monfieur , a
parcourir le Traité des Bienfaits par Sénéque
m'a infenfiblement fait naître l'envie
de le traduire en françois . Peut-être l'entrepriſe
eft elle au- deffus de mes forces..
Au refte , fi vous croyez que la traduction:
du premier livre que j'ai l'honneur de vous;
envoyer foit digne de foutenir les regards
du Public dans le Mercure , j'oferai bien
augurer en ma faveur , & je ferai plus
B vi
36 MERCURE DE FRANCE.
hardiment de nouveaux efforts
plir la tâche que je me fuis propofée.
pour rem-
Quelque plaifir que j'aie goûté à la lecture
du Traité des Bienfaits , je ne me
fuis point aveuglé fur les défauts de fon
Auteur. Je voudrois , avec Quintilien &
tous les gens de goût , que Sénéque eût
moins donné à la fubtilité de fon bel
efprit , qu'il eût tempéré fes fougues par
le goût d'un autre , & non pas le fien
propre. Velles enim fuo ingenio dixiffe ,
alieno judicio. Quintil . 1. x , c. 1. J'ajouterois
qu'on pourroit dire de lui ce que
Rouffeau difoit d'Ovide : qu'il feroit riche
s'il étoit moins fécond. On eft fâché de
voir que prefque toujours à la fublimité
des images , à l'énergie des penfées , il
joigne la profufion puérile & l'intempérance
impardonnable du bel efprit borné ;
qu'à chaque idée qui tombe fous fa plume
il s'arrête pour l'épuifer & la tourner en
cent façons différentes.
De -là un défaut fur lequel Erafme infifte
, c'eft que Sénéque n'a prefque jamais
d'unité dans ce qu'il écrit ; point de tranfition
, fi ce n'eft à la fin , où il commence
à divifer. Lorfqu'il perd de vue la route
qu'il s'étoit frayée , il femble revenir fur
fes pas. Non profequitur quod propofuit ;
ed ad omnem occafionem excurrit ; rarò
SEPTEMBRE 1765. 37
utitur tranfitionibus non nunquàm circà
finem incipit dividere eft ubi oblitus fui ,
repetit eadem. Ce qui fait voir , au jugement
du même Auteur , que Sénéque le
mettoit à l'ouvrage fans avoir prémédité
fon fujet.
Je ne dirai ici que deux mots du plan
que je me fuis formé dans ma traduction .
Comme tout traducteur doit étudier &
rendre , autant qu'il eft poffible , le caractère
propre & le génie de fon auteur , je
me fuis efforcé d'imiter la préciſion & la
briéveté de Sénéque . Ai -je réuſſi ? Ce n'eft
pas à moi à décider la queftion.
Comme il y a dans le latin plufieurs
endroits dont la lecture varie , j'avertis
que je me fuis afſervi & que je m'aſſervirai
dans la fuite à celle de Muret , qui
me paroît la plus exacte .
J'ai l'honneur d'être , & c.
Le 3 Juin 1765.
N ***
38 MERCURE
DE FRANCE.
TRADUCTION duTraité des BIENFAITS,
par SÉNÉQUE.
IL
LETTRE PREMIERE.
L.
L s'en faut peu que je ne dife , fage
Liberalis , que de tant d'erreurs où tombent
les hommes qui vivent au haſard ,
& fans réflexion , il n'en eft point de plus
funefte que celle de ne favoir ni placer ni
recevoir des bienfaits. Qu'arrive- t- il de- là ?
Répandus par des vues d'avarice , ce n'eſt
plus qu'un droit de créance acquis injuftement.
L'ingratitude en eft- elle le prix ?
Il eft trop tard de s'en plaindre , parce
' en les donnant on les avoit perdus.
Il ne faut pas s'étonner fi de tant de vices
affreux qui régnent parmi nous , l'ingratitude
eft le plus commun. J'en découvre
plufieurs raifons. La première , c'eſt que ,
pour faire du bien , on ne choifit pas ceux
qui méritent qu'on leur en faffe . Cependant
veut-on placer à intérêt de l'argent , on a
grand foin de s'informer fi celui qui le
prend a des fonds & des effets ; on ne
qu'en
SEPTEMBRE 1765. 39
féme point dans un champ ftérile & épuifé.
S'agit-il de bienfaits , on les jette au hafard
, plutôt qu'on ne les donne. De- là il
n'eft pas aifé de dire s'il eft plus bas de défavouer
un bienfait que de le redemander.
C'est une forte de dette dont il ne faut
recevoir que ce qu'on veut bien nous
donner ; & il y a d'autant plus de honte
à ne pas la payer , que , pour y fatisfaire ,
c'eft le coeur qu'il faut , & non pas les
richeffes . Quand on eft dans l'impuiffance
de rendre un bienfait , c'eft le payer que
d'avouer qu'on le doit ; mais fi ceux qui
ne témoignent pas même par cet aveu leur
reconnoiffance font coupables , le fommesnous
moins qu'eux ? L'expérience nous
apprend qu'il y a beaucoup d'ingrats ;
mais nous en faifons bien davantage.
tantôt en redemandant nos bienfaits avec.
des reproches durs & fanglans , tantôt en
les répandant avec tant de légéreté , qu'un
moment après nous nous repentons de l'avoir
fait ; tantôt difficiles & plaintifs , en.
taxant d'ingratitude fous le moindre prétexte
ceux que nous avons obligés. Ainfi ,
nous empoifonnons tous nos bienfaits ,
foit en les répandant , foit après les avoir
répandus . Car , dites- moi , qui de nous
s'eft tenu content d'une légère ou d'une
unique prière ? Qui eft celui qui fe dou40
MERCURE DE FRANCE.
tant bien qu'on alloit lui demander quelque
fervice , n'a pas pris un air farouche ,
détourné les yeux , prétexte des embarras ,
amufé par de longs propos à la fin defquels
il avoit grand foin de n'arriver jamais , &
échappé à force de rufes à l'ardente follicitation
du befoin ; ou qui , ferré de près ,
n'a pas remis à un autre jour , c'eſt-à -dire ,
refufé avec un air de timidité ; ou s'il a
promis enfin , ne l'a fait qu'avec bien de
la peine , en fronçant le fourcil , en articulant
à demi-mot quelques paroles dures
& piquantes ? Or , il n'y a perfonne qui
ne fe faffe une peine d'être redevable de
ce qu'il ne tient que de la force , & non
de la libéralité. Et quel gré peut-on
favoir à celui qui , d'un air de hauteur &
d'un ton de colère , nous a jetté & lancé
avec violence ce qu'il nous a donné , ou
qui , las de refufer , n'a donné enfin que
pour échapper à l'importunité des prières ?
Il fe fait illufion s'il compte fur la reconnoiffance
de celui qu'il a fatigué par tant
de délais, & à qui il a fait fubir le tourment
d'une longue attente. La reconnoiffance
fe mefure fur les difpofitions du bienfaiteur.
Il ne faut donc pas donner avec un
air de nonchalance ; ce qui fe donne ainfi
chacun croit ne le devoir qu'à foi . Il ne
faut pas même être lent à donner , parce
pas
SEPTEMBRE 1765. 41
;
que , ( comme ce qui s'eftime le plus dans
un fervice , c'eft l'intention de celui qui
le rend ) être long- temps à obliger , c'eft
avoir été long- temps à ne pas le vouloir.
Ne joignez jamais le bienfait à l'infulte.
Car voilà les hommes ; les injures s'impriment
plus avant dans l'âme que les
fervices le fouvenir des bienfaits s'en
échappe , mais on s'obftine à garder celui
des injures. Qu'efpère donc celui qui infulte
en même temps qu'il oblige ? C'eft
affez reconnoître fon bienfait que de le
lui pardonner. Mais la foule des ingrats
doit- elle rallentir en nous le defir de faire
du bien ? Non ; parce que , comme je l'ai
dit , nous en faifons nous-mêmes d'autres.
D'ailleurs les facriléges & le mépris qu'on
fait des Dieux les empêchent- ils de répandre
leurs dons fur la terre ? Au contraire ,
pleins de cette bonté , qui leur eft naturelle
, au moment même des attentats du
profanateur & de l'impie , ils les comblent
de bienfaits , quoique l'un & l'autre les
attribuent au hafard. Imitons les Dieux
autant que le peut la foibleffe humaine.
Faifons du bien fans aucun motif d'intérêt
. Celui qui , en répandant des bienfaits ,
fongeoit à y gagner , mérite d'être trompé.
Oui; mais , direz-vous , je me fuis trouvé
dupe. Eh! les enfans & les femmes n'ont-ils
42 MERCURE DE FRANCE.
jamais trompé nos efpérances ? Ceffe - t - on
pour cela de nourrir les uns & de fe choifir
parmi les autres des époufes ? Malgré
les leçons de l'expérience , ne s'opiniâtret-
on pas jufqu'à tenter le fort des armes
après une défaite ? A braver les fureurs de la
mer après un naufrage? Ah ! que cette opiniâtreté
feroit bien mieux placée dans l'affaire
des bienfaits ! N'en point répandre parce
qu'on n'en reçoit rien , en répandre pour
en être payé , c'eft rendre bonne la caufe
des ingrats , puifque pour eux il n'y a de
honte à l'être que lorfqu'ils peuvent ne
l'être pas . Combien de gens font indignes
de la lumière ? Cependant le jour ceffet-
il de fe lever pour eux ! Combien fe
plaignent d'être nés ? Cependant la nature
n'enfante t-elle pas tous les jours des races
nouvelles ? Ne laiffe- t-elle pas la vie à ceux
qui voudroient n'avoir jamais exiſté ? Lẹ
propre d'un grand & d'un bon coeur , c'eft
de n'attendre aucun fruit de fes fervices ,
c'eft de n'enviſager qu'eux - mêmes dans
eux-mêmes , & de chercher encore un
homme de bien après avoir trouvé mille
ingrats. Quelle gloire y auroit- il donc à
faire du bien à plufieurs , fi l'on n'étoit la
dupe de perfonne ? Faire du bien , voilà la
vertu fûr de n'en être jamais payé , le
grand homme en a fur le champ recueilli
SEPTEMBRE 1765. 43
fes fruits. Bien loin que tout ceci doive
bannir de nos âmes ou rallentir en nous
le defir de faire un fi bel acte de vertu ;
au contraire , quand même je défefpérerois
de trouver un homme reconnoiffant ,
j'aimerois mieux ne recevoir aucun bienfait
que de n'en donner à perfonne , parce
que celui qui ne donne jamais eft plus
coupable que l'ingrat. En un mot , voilà
comme je penfe ; l'ingrat n'eft pas plus
coupable que celui qui n'oblige point.
Voulez- vous , difoit le Poëte Attius , prodiguer
vos bienfaits indiftinctement à tous ?
pour en bien placer un , il faut en perdre
plufieurs.
Beneficia in vulgus cùm largiri inflitueris ,
Perdenda funt multa , ut femel ponas b.ně.
I I.
Les deux idées que renferme le premier
vers ne font pas hors de cenfure , parce
qu'on ne doit pas répandre indifféremment
fes bienfaits dans le fein de tous ; qu'en
toute chofe il faut éviter d'être prodigue ,
& fur-tout en matière de bienfaits . Les
repandez- vous fans difcernement , ce ne
font plus des bienfaits ; ils perdent leur
nom pour en prendre un autre tel qu'il
vous plaira leur en donner un . Le fecond
44
MERCURE DE FRANCE.
vers eft admirable , puifqu'un fervice bien
placé confole de la perte de mille autres.
Mais voyez fi ce ne feroit pas énoncer une
vérité bien plus digne de la grande âme
du bienfaiteur , que de l'exhorter à faire
du bien , dût- il n'obliger que des ingrats ?
D'ailleurs , il n'eft pas vrai de dire qu'il
faille perdre plufieurs bienfaits Il ne s'en
perd aucun , parce que celui qui le perd
l'avoit compté perdus. Il faut faire peu de
cas de ceux qu'on a répandus . Faites feulement
du bien. S'il vous eft rendu , c'eft
autant de gagné : s'il ne vous l'eft pas ,
vous n'avez rien perdu . C'eſt pour donner .
que je donne. Jamais on n'a tenu journal
des fervices qu'on a rendus . Il n'eft point
d'avare affez cruel pour traîner en jugement
fon débiteur au jour dit & à l'heure
marquée. Le fage ne fe rappelle qu'il a
fait du bien que lorfque la reconnoiffance
l'en fait fouvenir en le lui rendant ; .autrement
ce feroit mettre nos bienfaits au rang
de nos dettes actives. C'eſt une ufure honteufe
que de porter un bienfait fur le livre
de nos dépenfes . Quel que foit le fort du
premier que vous ayez répandu , continuez
d'en répandre encore. Il vaut mieux qu'ils
repofent entre les mains des ingrats qui
pourront ceffer un jour de l'être , ou par
la honte de l'avoir été , ou par une occaSEPTEMBRE
1765. 45
fion fortuite , ou par le defir d'imiter les
autres. Ne ceffez jamais d'obliger ; achevez
ce que vous avez commencé ; rempliffez
les devoirs d'un homme de bien ; aidez
celui - ci de vos richeffes , celui - là de votre
crédit ; un autre de votre pouvoir , un autre
de vos confeils , un autre enfin de quelque
leçon utile.
I I I.
LES bêtes féroces même fentent le bien
qu'on leur fait . Il n'en eft point de ſi
fauvage qu'on n'apprivoife & qu'on ne
s'attache par la douceur des traitemens.
Les conducteurs des lions s'expofent impunément
à leurs dents meurtrières ; l'efpoir
des alimens affujetit les éléphans les plus
fougueux aux travaux les plus rudes. A
force de faire du bien à ces êtres même
qui n'en peuvent eftimer la valeur , on les
gagne à la fin . Un homme eft - il ingrat au
premier bienfait , il ne le fera pas au fecond.
Les a-t- il oubliés tous deux , un troifiéme
lui en rappellera le fouvenir. On a
perdu ce qu'on fe preffe de croire déja
perdu ; mais quand on ne fe laffe point
d'accumuler bienfaits fur bienfaits , on
arrache de la reconnoiffance du coeur
même le plus dur & le plus ingrat. Chargé
46 MERCURE DE FRANCE .
de bienfaits , il n'ofera plus lever les yeux ;
malgré les efforts qu'il fera pour vous
oublier , il vous retrouvera par-tout préfent.
Enfermez - le , pour ainfi dire ,
dans un cercle de bienfaits. Je vais vous
en faire connoître le pouvoir & la propriété
, pourvu que vous me permettiez de
fortir de mon fujet. Pourquoi dit - on
qu'il y a trois Grâces , qu'elles font foeurs ,
qu'elles fe tiennent par la main ? Pourquoi
les repréfente- t-on jeunes , riantes , vierges
, revêtues de robes flottantes & les bras
couverts d'un voile diaphane ? Quelquesuns
veulent que la première donne le bienfait
, que la feconde le reçoit , & que la
troifiéme le rend : d'autres , qu'elles repréfentent
trois fortes de bienfaits , l'une , de
ceux qui les donnent , l'autre , de ceux
qui les rendent , la dernière , de ceux qui
les reçoivent & les rendent ; mais adop
tez laquelle des deux opinions il vous
plaira , à quoi fert de connoître à fond
l'une ou l'autre ? Pourquoi les Grâces danfent-
elles en fe tenant par les mains ?
Parce que telle eft la marche du bienfait,
qui paffe entre les mains de ceux qui les
reçoivent , qu'il doit néanmoins revenir
entre celles du bienfaiteur ; que la beauté
de cette marche fe perd dès qu'elle eft
SEPTEMBRE 1765. 47
>
interrompue ; qu'elle fubfifte , au contraire,
tant que les bienfaits fe donnent & fe rendent
tour à tour. Elles ont un air riant
parce que les ris fe peignent dans les traits
de ceux qui obligent , ainfi qu'on les voit
fe peindre d'ordinaire fur le vifage de
ceux qui donnent & de ceux qui reçoivent.
Elles font jeunes , parce que la mémoire
des bienfaits ne doit jamais vieillir.
Elles font vierges , parce qu'ils doivent
être fans altération & fans tache.
Elles ne portent point de ceinture
parce qu'il ne convient pas de faire des
bienfaits autant de noeuds & de chaînes.
Le voile qui couvre leurs bras eft diaphane,
parce que les bienfaits demandent à être
vus. Qu'on porte , fi l'on veut , l'amour
fervile pour les fables grecques , juſqu'à
prétendre qu'elles font néceffaires , il fau
dra pourtant convenir qu'on ne voit pas
pourquoi Héfiode a donné différens noms
aux Grâces , à la première , celui d'Eglé , à
la feconde , celui d'Euphrofine , à la troifiéme
, celui de Thalie . Chacun veut déterminer
à fa fantaifie la fignification de ces
noms & en donner une raifon , tandis
qu'Héfiode leur a donné quel nom il a
voulu. Auffi Homère a changé le nom
d'une d'entre elles , en l'appellant Pafithée,
& en lui donnant un époux , afin de faire
48 MERCURE DE FRANCE .
connoître qu'elles ne font pas veftales. Je
trouve un autre Poëte qui leur donne une
ceinture & de magnifiques robes brodées
d'or. Mercure eft debout auprès d'elles ,
non pas parce que les paroles donnent du
prix aux bienfaits , mais parce que telle a
été la fantaifie du Poëte. De fon côté
Chrifyppe , cer efprit fi fubtil , fi perçant ,
fi propre à faifir les vérités les plus abftraites
, ne parlant que pour faire entendie ce
qu'il dit , n'ufant des termes qu'autant
qu'il en faut pour fe faire comprendre ,
s'eft avifé de remplir tellement fon ouvrage
de ces favantes bagatelles , qu'il ne
dit prefque rien de la manière de donner ,
de recevoir & de rendre un bienfait ; de
forte qu'il a moins coufu ce qu'il dit à
des fables que des fables à ce qu'il dit.
Car, outre ce qu'Hécaton a écrit, Chrifyppe
prétend que les trois Grâces font filles de
Jupiter & d'Eurynomé, qu'elles font moins
âgées que les Heures , qu'elles ont un peu
meilleure mine , & que c'eft pour cela
qu'on en a fait les compagnes de Vénus.
Je penfe que ce n'eft pas fans raifon qu'on
leur a donné une mère appellée Eurynomé,
parce qu'il eft du devoir de celui qui jouit
d'un ample patrimoine , de répandre des
bienfaits , comme fi l'on donnoit un nom
à la mère , après en avoir donné aux filles ,
ou
SEPTEMBRE 1765. 49
ou comme fi les Poëtes fe donnoient la
peine d'appeller les chofes par leur véritable
nom. De même que les ( 1 ) Nomenclateurs
paient d'effronterie au défaut de mémoire,
en forgeant au hazard un nom, pour
celui dont ils ne peuvent plus dire le véritable
, de même les Poëtes ne pensent pas
qu'il foit néceffaire de donner aux chofes
leurs vrais noms. Forcés par la néceffité, ou
gagnés par la beauté des termes , ils ont
voulu qu'on appellât chacun du nom le
plus propre à rendre le vers plus fonore : ils
ne feront jamais repris d'aggrandir ainfi
leurs richeffes. Le premier Poëte qui parlera
des Grâces , leur donnerales noms qu'il
voudra. En voici une preuve , c'est que
cette Thalie dont nous avons parlé eſt une
Grâce dans Hefiode , & une Mufe dans Ho
mère.
( 1 ) Les Nomenclateurs accompagnoient le
Candidat au champ de Mars pour lui nommer les
citoyens qu'il ne connoiffoit pas.
La fuite , au Mercure prochain ,
MERCURE DE FRANCE.
FABLES ORIENTALES.
Αν
Par M. B *** .
LE TOM BE A U.
U tombeau de fon père , un fils rempli
d'orgueil
En faifoit admirer la fuperbe ordonnance.
Mon ami ( difoit - il ) , l'auteur de ma naiſſance
Annonce fa grandeur jufque dans le cercueil :
Le marbre de Paros , & l'airain , & l'or même ,
Travaillés avec foin par les maîtres de l'art ,
Du curieux étonnent le regard.
Ton père fut , dit - on , d'une indigence extrême ;
Sous l'herbe de nos prés il repofe humblement ?...
Rien n'eft plus vrai , dit l'autre , & ma joie en eft
grande.
Quand l'ange du trépas aux pieds du Tout - Puiffant
Ordonnera que chaque mort attende
Le moment de le voir jugé ;
Mon père , que rien n'embarraffe ,
Par l'Eternel interrogé ,
De fes foibles défauts fans doute obtiendra grace ,
Bien avant que du poids de cette énorme maſſe
Le vôtre le foit dégagé.
SEPTEMBRE 1765. 51
LE ROI MALADE.
UN Roi fouffroit une douleur horrible ,
Quoiqu'il eût vu cent Médecins ,
Qui tous avoient promis un remède infaillible :
On eut recours aux Mages , aux Devins.
>
Ceux - ci , plus adroits & plus fins
Pour le tirer d'intrigue , s'accorderent .
A demander le fiel de quelque adoleſcent
Qui fur fon corps eût offert en naiſſant
Une marque bifarre & qu'ils imaginèrent.
Sans doute ils fe flatoient , quelque peine qu'on
prît ,
Que le figne fatal déſigné par écrit
N'exiſtoit que dans leur idée .
L'efpérance étoit mal fondée :
Le figne fut trouvé par d'odieux commis.
D'un père intérellé l'argent obtint le fils ,
Qui portoit la marque donnée.
Voilà la victime amenée :
Pour l'égorger le poignard eft tout prêt.
Qui dit Roi , dit un père ; & le nôtre , en effet ,
Ne put du malheureux voir terminer la vie
Sans confulter auparavant
Et les Juges du temple & ceux de la patric
Cij
32
MERCURE DE FRANCE.
Sur la répugnance qu'il fent
A voir fa fanté rétablie
Par le trépas d'un innocent.
On délibére , on difcute , on arrête
Que le falut d'un Monarque puiſſant
N'eft pas trop payé d'une tête.
Le jugement fut lu devant l'adolefcent ,
Qui , loin de craindre la tempête ,
Se mit à rire aux yeux du Prince languillant.
Le Roi veut favoir du jeune homme
D'où partoit ce rire imprévu ;
Il le conjure , il le preffe , il le fomme
D'en dévoiler le motif inconnu.
Alors , d'un ton libre autant qu'ingénų ,
Il fait au Roi cette réponſe ;
Le fein d'un père a fervi de tout temps
D'afyle fûr à fes foibles enfans ,
Et mon père aujourd'hui me vend & me renonce!
Protecteurs nés des malheureux ,
Les Magiftrats font faits pour fa défenſe ;
Et moi qui n'ai commis , je crois , aucune
offenfe ,
Je fuis l'objet d'un arrêt rigoureux !
Depuis que vous régnez fur des fujets heureux ;
Vous n'avez puni que le crime ;
Et cependant , fans vous aimer moins qu'eux,
Je vais être votre victime ! .,
SEPTEMBRE 1765. 55
ᏚᎥ
Il faut en rire & fe féliciter
D'abandonner le féjour de la terre ;
Car dans les cieux , où je vais habiter
Je n'aurai rien à redouter
Des Rois , des Juges , ni d'un père.
O mon fils ! ( s'écria le Roi )
Je vois la vie avec indifférence ,
pour calmer les maux qui s'acharnent fu
moi
Je dois immoler l'innocence .
Le jeune homme fut libre & chargé de bienfaits
Le Roi fouffrit avec moins de murmure ,
Et puis fut , quelque temps après ,
Guéri par la feule nature,
LE GOUVERNEUR.
HAABILE en l'art d'élever des enfans ;
Mohamed eut chez lui l'héritier de l'Empire .
Lui- même avoit deux fils , qu'en même temps
Avec le Prince il réfolut d'inftruire .
Ceux- ci devinrent très- favans :
C'étoit plaifir de les entendre ,
Tandis que le Prince , à quinze ans ;
Ne daignoit encor rien apprendre
Malgré les foins les plus conftans .
C iij
$ 4
MERCURE DE FRANCE.
Le Roi , chagrin de cette différence ,
Soupçonna Mohamed de quelque négligence:
Car de penfer qu'un Prince foit né fot ,
C'eft infolence toute pure ;
N'ont- ils pas droit au meilleur lot
Des dons que répand la nature ? ...
D'où provient donc ce fuccès inégal ?
Pourquoi les uns favent- ils tant de choſes ?
Et pourquoi l'autre eſt- il inſtruit fi mal ?
Je crois ( dit Mohamed ) en deviner les cauſes ,
Une entr'autres ... Quoi ? ... La voici ,
J'ai convaincu mes fils avec un foin extrême
Qu'ils dépendroient de tout le monde ici ;
Mais votre fils étoit trop averti
Qu'il ne devoit dépendre un jour que de lui - même.
LA RETRAITE DE L'AMOUR,
Ode anacréontique à Mlle C ......
SOUS les traits d'un aimable enfant
L'amour déguifant fa malice ,
Par ce dehors intéreſſant
Trompa plus d'un Berger novice.
Malgré fon minois enfantin ,
On reconnut le Dieu parjure :
Un air mocqueur , un ris malin ,
Firent crier à l'impofture.
SEPTEMBRE 1765. - 55
L'Amour s'en étant apperçu :
Que faire , dit il en lui-même ?
Je ne puis rien étant connu :
Ufons d'un autre ftatagême.
Il vole à l'inftant fe loger .
Dans les beaux yeux de mon Ifmène.
Depuis ce jour , fur tout Berger ,
Sa victoire eft prompte & certaine.
Par M. de Beauvais:
Q.
MADRIGAL.
UAND je fens , belle Eglé , que mon
coeur eft à vous ,
Quand vos yeux captivent mon âme ,
Je n'ole vous parler de l'ardeur qui l'enflamme ,
Eglé je crains votre courroux .
L'amour me défend de me taire ,
Le refpect m'étouffe la voix ;
Tous deux me preſcrivent un choix
Que fans vous je ne faurois faire.
Par M. VITRY.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
AYIC
A LAMOUR.
VEC le jeune amant dont j'avois la ten
drefle ,
J'efpérois les plus heureux jours.
me quitte , l'ingrat & pour quelle maî
treffe ! ....
'Amour , pour me venger , fais qu'il l'aime
toujours.
Par Madame DE. •
'EPITAPHE de Mde la Marquise DE....
E
LLE jouit du fort des bienheureux efprits ,
Celle pour qui nos coeurs foupirent & murmurent ;
En quittant ce féjour de larmes & de cris ,
Dans le fein du Très- Haut les anges la reçurent.
C'eft là qu'à chaque inftant elle reçoit le prix
Des vertus dont les Cieux ici bas la pourvurent.
Paffant , fi tes regrets veulent fe faire voir ,
Ne pleures point fa mort , la fin en eft trop belle :
Pleure , mais feulement fur l'affreux défelpoir
De ceux qu'elle laille après elle !
SEPTEMBRE 1765. 57.
CHANSON.
Sur l'air Le langage des yeux eft d'un
O
:
charmant ufage.
N croit voir fous vos traits la fille de
Latêne ( 1 ) ;
Vous en avez , Philis , la taille & les appas
Tout à mes yeux vous donne
Un air que les autres n'ont pas.
Quand vous formez par goût les pas de Terpa
ficore , (2)
Tous les
yeux font charmés du plaifir de vous voir 3
Mais votre voix encore
A fur les coeurs plus de pouvoir.
Votre coeur , dont vos yeux peignent la bien
faifance ,
Votre esprit délié , comme l'eft votre corps ,
Font à l'indifférence
Reffentir les plus doux tranfports.
Mais, Philis , de l'amour qui vous prête fes armes ,
Vous êtes feule au monde à fuir le fentiments
C'eft ternir tous vos charmes :
On n' eft aimable qu'en aimant.
( 1 ) Diane , Décffe de la chaffe & des bois , célèbre par fa belle taille.
(2) Mufe de la danſe,
CV
$ 8
MERCURE
DE FRANCE
.
Pourriez- vous redouter d'aimer un infidèle ?
Ah , que mon coeur eft loin de cette trahison !
Si vous n'étiez que belle ,
Vous auriez peut - être raiſon ..
Avant que rien m'engage à quitter votre empire
Le Soleil ceffera d'être l'aftre des cieux :
J'entendrai plutôt dire
Que vous n'avez pas de beaux yeux.
Par M. DE LA FARGUE , des Académies
Royales de Bordeaux , de Caën & de Lyon.
EPITRE A OLIMPE.
Sur fon mariage avec un homme âgé &
riche.
Vous que j'aimai plus que le jour ,
Et qui paroiffiez obftinée
A me chérir fans nul retour ,
Jeune Olimpe ! enfin l'hymenée
L'a donc emporté fur l'amour !
Moins volage que prévoyante ,
Légère par raifonnement ,
Ingrate par difcernement ,
Et bien plus fage qu'inconftante,
Vous avez fçu vous affranchir
SEPTEMBRE 1765. 59
Du pouvoir de cette tendreffe ,
Dont l'illufion & l'ivreffe
Vous aveugloient fur l'avenir?
Contre le ridicule hommage
D'un adorateur furanné
Votre coeur délicat , je gage ,
Se fera d'abord mutiné ;
Mais , graces au deftin propice.
Qui préparoit votre bonheur ,
La raifon avec votre coeur
Eut l'audace d'entrer en lice.
En une telle extrêmité ,
Et près d'un pareil adverſaire ,
Olimpe , j'ai la vanité .
De croire qu'elle eut fort à faire.
C'eft bonheur qu'elle ait remporté
Une victoire fi complette :
Pour mes plaifirs je la regrette ;
Mais pour vous j'en fuis enchanté.
Par un riche hymen qu'on projette
L'amour gueux , malgré fa fleurette ,
Doit toujours être fupplanté .
Dans votre nouvelle opulence
Eprouvez combien il eft doux
De vivre avec magnificence
Autour d'un vieux , mais riche époux .
Des plaifirs d'une telle eſpèce
Savourez bien tout l'agrément :
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
La féche & ftérile tendreffe
Ne les vaut pas affûrément .
Fille que la fageffe inſpire
Doit , bien que le coeur en foupire ,
Donner pour eux , fans compliment ,
Le goût mefquin du fentiment ,
L'efprit & la délicateffe ,
Les charmes & la gentilleffe
D'un plus jeune , mais pauvre amant
En facrifiant au folide
Quelques frêles penchans de coeur
Dont un caprice , un rien décide
Vous avez fçu , d'un vol rapide ,
Vous élancer vers le bonheur.
Pour atteindre un but fi flateur ,
>
L'hymen , qui vous fervit de guide ,
Etoit un plus für conducteur
Que ce Dieu charmant & perfide
Qui fut un temps votre vainqueur.
A qui porte une âme naïve
L'amour, de malice fourré ,
Montre , d'un bonheur affûré ,
La trop riante perſpective.
De ce point de vue ébloui ,
Dans l'efpérance la plus vive ,
On fe met en marche avec lui ;
Mais bien rarement on arrive !
Yous l'éprouvâtes fort long-temps
SEPTEMBRE 1765. 61
Par malheur je l'éprouve encore.
Naîtront-ils pour moi ces inftans
Qui pour vous font à leur aurore ,
Que vous goûtez & que j'attends
Sans qu'ils puiffent peut- être éclore ?
Envers vous l'hymen obligeant ,
S'il ne file vos jours de foie ,
Les file tous d'or & d'argent.
Ah ! par une auffi douce voie
Si du Ciel enfin indulgent
La bonté fur moi le déploie ;
Je veux que l'amour indigent
Envieux témoin de ma joie ,
M'en félicite en enrageant .
Par M. MUGNEROT
62 MERCURE DE FRACNE.
ABUSEY ET ET THAIR .
APOLOGUE ORIENTAL.
D ANS ce brillant hiver , où la jeune Azélie
De Nourradin fon frère embelliffoit la Cour ,
Et d'un fexe enchanteur déployant le génie ,
Partageoit fon Empire & régnoit par l'amour ;
Abufey difoit à ſon père :
Peut-il être à vingt ans un deftin plus profpère ?
Eft-il fur l'avenir un coup-d'oeil plus flatteur ?
Favori de mon maître & l'amant de fa foeur ,
Demain le Prince & moi nous allons à la chatſe.
Tout cela , dit Thaïr , n'eſt qu'un éclair qui paſſe :
Défiez -vous , mon fils , de la faveur des grands ,
Des beaux jours de l'hiver , des carreffes des
belles ;
On peut en profiter , mais l'homme de bon fens ,
S'il compte peu fur eux , compte encor moins
fur elles .
Thair le favoit bien ; c'étoit un courtiſan .
Un orage imprévu fit manquer la partie ;
Un caprice bientôt fit changer Azélie ;
Et la belle à fon tour fit changer le Sultan.
Par M. GUILLEMARD,
SEPTEMBRE 1765. 63
NE DÉSESPÉRONS JAMAIS DE RIEN.
ANECDOTE MODERNE.
A PRE
PRÈS une victoire fignalée , un Souverain
digne de l'être vifitoit le champ de
bataille & faifoit donner des fecours aux
bleffés qui refpiroient encore ; lorfqu'un
homme , en habit de fimple foldat , s'écria
tout-à- coup , en fe jettant à fes pieds : grand
Roi ! daignez entendre un malheureux
que le défeſpoir encourage & force d'implorer
votre juftice.
Les gardes & les courtisans déja ſe mettoient
en devoir d'écarter le fuppliant ;
mais le Monarque auffi frappé de la fingularité
de l'aventure que de ce qu'il trouvoit
de noble dans la phyfionomie de cet homme
, lui ordonna de fe lever & de lui dire
franchement quel étoit l'objet de fes plaintes.
Seigneur , répliqua l'étranger , ( d'un air
à confirmer que fa condition étoit fupérieure
aux apparences ) mes plaintes font
d'un genre
à ne pouvoir être expofées en
auffi peu demots que cet inftant femble me
le prefcrire ... & fur-tout fi publiquement,
64 MERCURE DE FRANCE.
Qu'on le conduife dans ma tente , dit le
Monarque à mon retour je l'entendrai.
Parlez , lui dit en entrant le Prince : nous
fommes feuls , ne craignez rien fi vos plaintes
font juftes , & fi vous m'en donnez la
preuve .
Raffuré par ces mots , l'étranger , après
s'être incliné & recueilli quelques inftans,
comme pour commander à fa douleur , lui
dit en foupirant : Seigneur , vous voyez à
vos pieds le plus malheureux des mortels
& d'autant plus que je me vois forcé , après
avoir quitté les drapeaux de mon Souverain
, de venir demander juftice à fon plus
mortel ennemi . Mais votre temps eft précieux
: laiffons mes plaintes.
Mon nom , quoique connu & pent -être
refpecté dans ma patrie , n'eft probablement
pas affez célèbre pour être parvenu
jufquà Votre Majefté mes ancêtres me
l'ont tranfmis avec honneur , & je tâchois
de le porter de même , lorfque l'ambition
des Souverains porta jufques dans mon pays
les horreurs de la guerre. Le devoir m'ordonnoit
de la défendre , & j'eus, lieu de
m'en applaudir ; mais au milieu de mes
fuccès , j'éprouvai tout- à - coup que le bonheur
& les plaifirs n'ont qu'un inftant que
fuivent des fiécles de peines ! ... L'étran
ger s'arrêta pour donner cours aux larmes
SEPTEMBRE 1765. 65°
& aux fanglots qui l'étouffoient ; puis il
continua ainfi :
Lorfque vos troupes entrèrent dans
mon pays , ily a environ fix mois , ma mauvaiſe
étoile voulut qu'un de leurs détachemens
vînt s'établir dans mon château , où
tout ce que j'avois de précieux tant de moi
que de mes ancêtres , devint en un moment
leur proie. C'eft le moindre de mes
regrets je partageois la calamité générale.
Hélas ! mes pleurs ont une cauſe bien plus
chère !
L'hymen à peine avoit couronné tous mest
voeux la beauté de ma jeune époufe eut
le pouvoir d'impofer du refpect au plus licentieux
de vos foldats.Nul d'entr'eux n'ofa
porter fur elle une main facrilége. Son chef,
celui qui devoit la défendre , fut le feul
dont elle eût à fe plaindre ; le barbare , fourd
à fes cris , touché feulement de fes charmes
, la fit, quoique mourante , enlever &
conduire à fon camp , où tout ce qu'elle a
dû fouffrir , ne fauroit offrir à mes yeux
que le tableau le plus horrible !
L'inftant où j'en fus informé
me fit
oublier tous mes devoirs ; je n'en connus
plus qu'un. Je quittai mon fervice ; je volai
jour & nuit juſques chez moi , où après
avoir recueilli jufqu'aux moindres circonftances
de ce cruel événement , l'idée que
66 MERCURE DE FRANCE.
mon époufe étoit peut -être encore vivante,
ne m'en laiffa plus d'autre que celle de chercher
à la revoir , & de l'arracher à mon
ennemi, Avec cet uniforme , je pénétrai
jufques dans votre camp ; je trompai vos
Officiers mêmes, & j'appris enfin que celui
que j'avois dévoué à ma vengeance , avoit
été forcé dès l'inftant de fon retour de remettre
fa proie au Général de votre armée.
Je fentis un rayon d'efpoir ; & quoique
celui de pénétrer jufquà elle en fût alors
prefqu'interdit , je crus pourtant qu'un
homme de ce nom , & honoré de votre
eftime , ne pouvoit qu'être vertueux . C'en
fut affez pour me calmer au point de retourner
au pofte d'où l'amour & le défefpoir
m'avoient arraché.
Mon Général avoit quelques bontés pour
moi ; je lui fis part de mon malheur , &
j'attendis avec la plus mortelle impatience
le retour d'un trompette qu'il députa dans
le moment au vôtre pour réclamer la Dame
dont il lui envoyoit en même temps le fignalement
le plus clair & le plus détaillé .
Mais que devinrent més efpérances , en
apprenant par la réponſe de votre Général ,
qu'il ne fe trouvoit dans fon camp aucune
femme qui reffemblât à celle que le mien
réclamoít ! Aveuglé par mon défefpoir ,
rien ne m'eût empêché d'aller poignarder
SEPTEMBRE 1763. 67
le raviffeur , dût- il être à la tête de fon armée
, fi l'idée que ma Théodora n'en ſeroit
que d'autant plus expofée à d'autres
horreurs, & peut - êtrefacrifiée à la vengeance
de vos troupes, ne m'eût tout-à- coup retenu
.
Le Ciel daigna fans doute m'éclairer :
oui , lui feul m'infpira probablement le deffein
de recourir à la juſtice d'un Monarque
qui , tout ennemi qu'il eft du mien ,
n'en eft fans doute pas moins homme , &
dès-là fenfible aux maux de fes femblables.
Je repris mon déguiſement ; je fus reçu
dans votre armée en qualité de déferteur ,
la nuit qui précéda votre victoire : j'y combattis
pour vous , non pas contre les gens
de mon pays rien n'eût pu m'y réfoudre
) , mais contre certains alliés que je
crois n'être entrés dans cette guerre que
pour des intérêts qui ne font pas tout- à -fait
les nôtres .
Telle eft , grand Roi , ma déplorable
hiftoire ! ... Je vous vois attendri …..j'attends
tout de votre juſtice..
Le Prince , après avoir entendu , fans
l'interrompre , le récit de l'étranger : levez-
vous , lui dit- il , & jugez par ceci du
malheur des Souverains , toujours comp→
tables des crimes de leurs fujets , comme
fi c'étoit peu de ne l'être déja que trop de
68 MERCURE
DE FRANCE.
leurspropres foibleffes ! ... Je croyois mon
Général auffi jufte , auffi généreux que brave
... Mais gardons - nous bien de le juger
légèrement.
Allez , dit-il , ( en appellant un Officier
) qu'il vienne dès demain . S'il eft
coupable , il a perdu pour janiais mon eftime
; mais fi l'on n'a voulu que le noircir
indignement dans mon efprit , malheur
à qui concerta cette intrigue ! ... Soldats ,
(s'écria-t- il alors ) que l'on garde cet étranger.
En attendant que la vérité s'éclairciffe ,
qu'il foit traité avec tous les égards que
j'aime à croire qui lui font dus.
Les ordres du Roi furent fi ponctuellement
exécutés , que le Général , artivé le
lendemain , & reçu comme de coutume
par fon Maître , après lui avoir rendu
compte de la fituation de fon armée , fur
conduit par ce Prince hors de fa tente, aux
environs de laquelle on avoit placé l'étran
ger. La ce Monarque , en continuant de
parler au Général , lui dit : j'ai toujours
defiré , vous le favez , que les fujets des
Souverains qui m'ont forcé à cette guerre,
fuffent, autant que faire fe pourroit , ou ménagés
ou foulagés du poids des maux trop
fouvent néceffaires , qu'entraîne après lui
ce fléau ; qu'on épargnât fur- tout le foible;
qu'on refpectât les perfonnes âgées, les enSEPTEMBRE
1765. 69
fans & les femmes . Quelle douleur pour
moi d'avoir été mal obéi ! De voir la dévaftion
tracer les marches de mes troupes ,
& les clameurs des malheureux invoquer
contre moi le Ciel ! ..Mais en négligeant
de punir , je deviendrois le feul coupable ...
Qu'en dit le Général ?
Le ton & les regards du Roi infpiroient
la terreur & glaçoient tous les affiftans.
Dites-moi donc , ajouta- t -il , ( après un
moment de filence , & en fixant de nouveau
le Général ) parlez , avouez , dis -je ,
& fans détour , quel eft le fort d'une jeune
& belle captive , qu'un de vos officiers a
conduite dans votre camp le jour que vous
entrâtes dans le pays que vous occupez encore
, celle en un mot , que le Général
ennemi vous fit en vain redemander , &
dont j'ai lieu de craindre que vous n'ayez
completté la ruine ?
Cette queftion auffi terrible qu'imprévue
, intimida le Général au point qu'il
refta fans parole. Le Roi , qui dans fes
yeux , lifoit fon trouble : hâtez - vous de
parler , ( s'écria-t- il ) ne tentez point d'ajouter
par la rufe à vos forfaits. Qu'avezvous
fait de cette femme ? Eft - elle encore
vivante ? En quels lieux la retenez- vous ?
Ah Sire ! ( s'écria le Général , en tombant
à fes pieds ) j'avoue , en gémiſſant
70 MERCURE DE FRANCE.
ma faute ; mais je ne puis foutenir vos regards.
Faites-moi périr dans l'inſtant ; que
mon trépas lave mon crime : mais ne m'accablez
pas de ce courroux que je ne puis
fupporter plus long- temps.
Qu'eft- elle devenue , encore un coup ?
Parlez . Elle eſt en fûreté.- Où ? -Dans ma
tente , & toujours digne de l'époux qu'elle
regrette.Tous mes efforts n'ont rien obtenu
d'elle , & je l'aimois trop véritablement
pour la contraindre.- Qu'on me l'amène
dans l'inftant ; fur- tout , qu'elle en ignore
le motif: c'eft à fa bouche feule à devoiler
la vérité de tout ceci , & je n'en croirai
qu'elle. En attendant , qu'on prenne
foin de fon époux : fon infortune' a trop
de droit fur ma pitié.
que
Dès que cette Dame parut , le Monarfut
ébloui de l'éclat de fes charmes ,
& fentit naître en lui des mouvemens dont
il avoit depuis long -temps perdu l'idée.
Tout ce que la beauté la plus parfaite a de
frappant , tout ce que la douceur & les
grâces ont de touchant , d'intéreſſant dans
les yeux & dans le maintien , tout ce que
le fexe en un mot peut raffembler d'attraits
unis à la fraîcheur de la jeuneffe ,
l'émurent affez pour éprouver que tout
fon héroïsme étoit trop foible en cet inf
tant pour lui faire oublier qu'il étoit hom
1
SEPTEMBRE 1765. 71
me , & pour étouffer la pitié qu'il fentit
naître dans fon coeur tant pour l'époux que
pour l'amant d'un objet fi bien fait pour
plaire.
Il l'admira quelque temps en filence ;
puis revenant tout à lui- même , & d'un
ton fait pour raffurer la tremblante Théodora
: Madame , ( lui dit-il ) je vous ai
fait venir ici , pour favoir de vous-même
comment vous fûtes enlevée & conduite
dans le camp du Général de mon armée , &
la façon dont il vous a traitée depuis l'inf
tant qu'il vous rendit fa prifonnière. Si
vous avez à vous plaindre de lui , fi quelque
ombre de violence a pu bleffer votre
délicateffe , & ce qu'on doit à votre fexe :
parlez , Madame , avec pleine affurance ,
avec la certitude d'être crue & vengée par
un Roi qui fe croiroit indigne de ce titre
s'il étoit moins fenfible à vos malheurs .
Grand Roi ! ( lui dit la Dame en foupirant
) quoique le bruit de vos rares vertus
ait pénétré plus d'une fois jufques dans
ma retraite , je n'aurois pas ( je vous l'avoue
) imaginé que voire Majeſté daignât
defcendre jufqu'à moi , bien moins
encore s'occuper des détails de mon infortune
! ...Mais je fens vos bontés , comme
le prix de vos momens, & mon hiftoire
n'eft pas longue. Je fus arrachée de chez
72 MERCURE DE FRANCE.
inoi par un Officier de votre armée ; il me
conduifit jufqu'au camp , où je n'eus à me
défendre que de la baffeffe de fes offres.
Le Ciel daigna m'entendre. Votre Général
informé de ce que ma fituation avoit d'affreux
, me fauva de ces humiliations . Depuis
ce jour , je n'eus à me plaindre de
rien que des maux que la guerre entraîne ,
de mevoir enlevée à un époux que j'aime ,
dont je pleurerai long- temps la perte , &
de me croire peut- être pour toujours au
pouvoir de mes ennemis. Un torrent de
larmes l'empêcha de pourfuivre ; & le
Prince , en la relevant , lui dit : depuis
quel temps , Madame , avez - vous perdu
votre époux , & quelle preuve avez-vous
de fa mort ?
Hélas , Seigneur ! à l'inftant même où
votre Général daigna me fouftraire aux
violences dont j'étois menacée , mon premier
foin , dès qu'il me l'eut permis , fut
d'informer par écrit mon époux de tout ce
que j'avois fouffert , de l'afyle où je gćmiffois
, & des fecours que j'attendois de
lui. Mais ces avis réitérés ont toujours été
fans réponſe. Cette incertitude étoit pour
moi pire que la mort même ; mon défefpoir
étoit fi grand , qu'il toucha votre
Général au point qu'il écrivit à celui
de notre armée , dont la réponſe fut
que
SEPTEMBRE 1765. 73
-
que mon époux , le lendemain de mon enlévement
, avoit été tué dans un détachement
qu'il commandoit ... Jugez , Seigneur
, fi je croyois devoir envier fon fort!
Je me flatte , Madame , que vos douleurs
n'ont aucuns motifs étrangers à cette
perte , & que mon Général Je n'ai ,
Seigneur , qu'à me louer de fes égards pour
moi fes attentions & fes foins ont furpaffé
mes efpérances. Mais rien ne m'attache
plus à la vie ; & tout ce que j'attends de
vos bontés , c'eſt une efcorte qui puiffe me
conduire en fureté dans le plus prochain
monaſtère , où loin du Général & de quiconque
m'a connue , je puiffe , en pleurant
mon époux , finir mes déplorables jours.
Croyez , Madame , ( lui dit le Roi ) que
mes voeux font de vous rendre heureufe .
Mais pourquoi cette mention particulière
du Général dans le fouhait que vous formez
de vivre déformais inconnue aurefte
du monde ? Soyez , de grace, plus fincère...
auroit- il abufé de fon pouvoir ? Seriezvous
affez généreuse pour vous réfoudre à
me cacher des attentats . - Non , Sire ! non!
Vous interpréteriez finiftrement ce qui dans
lui ne fut qu'une foibleffe involontaire ...
C'eſt malgré lui , fans doute , qu'il m'aimoit
mais fa tendreffe , ainfi que fon
refpect ne fe font jamais démentis ; fes pro-
:
D
74
MERCURE
DE FRANCE.
pofitions n'ont jamais été qu'honorables.
Mais , Seigneur , mon époux , mon
époux feul , tout mort qu'il eft , fera toujours
l'idôle de mon coeur !
Raffurez- vous , confolez vous , Madame
; des vertus telles que les vôtres , doivent
toucher , doivent intéreffer particulièrement
le Ciel ; vous pourriez encore
être heureuſe autant que vous le méritez;
votre mari pourroit n'être point mort : dans
la confufion , dans les défordres que produit
la guerre , il arrive journellement des
événemens plus étranges. Que de perfonnes
ont été crues vivantes , & qui depuis
long-temps ne l'étoient plus ! Combien
d'autres que l'on crut mortes ,
font venues
tout-à- coup démentir les bruits femés de
leur trépas ! - Ah , Sire ! ah , Dieu ! que voulez-
vous me faire éntendre ? ....Vous feriez-
vous un jeu de mon malheur ? ...Non!
vous ne parlez pas en vain ... Non ! votre
ame m'eſt trop connue ... Votre propos ,
vos yeux ont ranimé mes efpérances : faudra
t-il périr avec elles ? Ne - ceffez jamais
d'efpérer , Madame ! ...Je vais vous envoyer
quelqu'un que vous en croirez mieux
que moi.
Le Monarque , en difant ces mots , fortit
de fa tente , & s'adreffant à l'époux dont
tout marquoit l'impatience & les terreurs :
SEPTEMBRE 1765. 7.5
allez ( lui dit- il ) entrez ici , & jugez par
vous-même de ce que réferve le Ciel aux
vertus qui lui plaifent. Entrez , feul, dis je .
Les tranfports d'âmes comme les vôtres ,
dans des momens tels que ceux - ci , ne font
pas faits pour être ou interrompus ou gênés,
par des témoins peu faits pour en jouir &
pour en fentir les délices.
Et s'adreffant enfuite au Général : j'ai
tremblé pour vous , mon ami ! mais votre
procès eft jugé. Vous avez été foible ; c'eſt
le partage
de l'humanité. L'objet , d'ailleurs
, juftifioit votre foibleffe ; mais vous
n'avez pas ceffé d'être noble & d'agir en
conféquence. C'eſt un bonheur dont je
me félicite ainfi que vous : car , tout cher
que vous m'êtes , & probablement le ferez
toujours , tout votre fang , je vousle jure
eût à peine expié ce crime . Mais craignez ,
mon ami , d'accorder trop à cette dangereufe
paffion. Sa violence énerve l'âme &
la détourne par degrés de l'amour des vertus
qui peuvent feules l'ennoblit . L'exemple
en eft devant vos yeux. Voyez jufqu'où
l'amour trop
écouté a pu porter cet illuftre
& malheureux époux ; pour l'aveugler au
point , non -feulement d'abandonner les
drapeaux de fon maître , mais de fervir
fes ennemis en combattant pour nous malgré
lui-même !... A l'avenir , fongez donc
Dij
76 MERCURE
DE FRANCE
.
á le craindre. Songez , fur- tout , qu'il eſt
peu fait pour le coeur d'un Soldat.
Le Général , hors d'état de répondre ,
embraffoit les genoux du Roi , & cherchoit
à lui cacher fes pleurs. Je vous.
entens ( lui dit en fouriant le Prince ) ,
vous n'êtes pas encore guéri ; mais je vous
prépare de quoi faire diverfion aux fentimens
qui vous occupent. Retournez dans
l'inftant à votre armée... Vous recevrez
bientôt mes ordres.
Le Général fe retira , & le Roi , en
s'adreffant aux Courtifans qui l'entouroient
un être fans défaut ( leur dit- il )
ne feroit pas un homme. Le plus parfait
d'entre eux eft celui qui en a le moins ;
& l'indulgence eft due à la foibleffe , quand
la tentation eft au - deffus des forces ordinaires
de l'humanité.
Dans cet inftant les deux époux , profternés
aux pieds du Monarque , les baignoient
des pleurs de leur reconnoiffance .
Levez- vous leur dit-il ) , & foyez heureux
l'un par l'autre....Je vous ai réunis ,
& fuis prêt à vous accorder tout ce que
vous croirez pouvoir encore me demander
avec juftice.
O le meilleur des Rois ! ( s'écria l'époux
) mon âme eft fatisfaite . Je ne demande
rien aux Cieux que de récompenfer
SEPTEMBRE 1765. 77
comme il le doit la bonté d'un Monarque
auffi jufte que fenfible .
Mais je ne dois point oublier ( répliqua
le Prince ) que vos terres font dévastées ,
votre château brûlé par mes Soldats . J'ignore
à quoi peuvent monter ces pertes....
Prenez ceci ( leur dit- il , en leur montrant
une très -large bourfe remplie d'or ) , & fi
ce n'eft affez pour fuffire à les réparer ,
priez pour que la guerre ceffe , & n'oubliez
pas que parmi les Rois vous avez un
ami . D. L. P.
LE mot de la première énigme du Mercure
du mois d'Août eft la quenouille.
Celui de la feconde eft la toife. Celui
du premier logogryphe eft l'oeuf , dans
lequel on trouve feu , & les o de l'Avent.
Celui du fecond eft garde , où il y a rage ,
grade , âge , Agde , gare , rade , gar, égard,
re.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
ENIGM E.
QUOIQU UOIQUE je fois d'une mince ftru &ture ,
Et que par l'art mon corps foit inventé ,
Graces à ma dextérité ,
Très-fouvent j'aide à la nature ;
Mais il faut que la propreté
En toute occafion me ferve de parure ,
Sans quoi ce que j'aurois pour elle exécuté
Prendroit une étrange figure.
Mais Dieu vous garde néanmoins
Que de moi vous faffiez ufage ;
Car quand il faut recourir à mes foins ,
C'eſt toujours un mauvais préſage.
Par M. FABRE , en Languedoc.
J'AL
AUTR E.
A1 pris naiſſance fur la terre ,
Mais mon corps , fait pour un autre élément ,
Perçant jufqu'au féjour qu'habite le tonnerre ,
Semble toucher au firmament .
Tandis qu'ainfi je ne m'occupe
Qu'à m'élever juſques aux cieux ,
Preſque toujours je fuis la dupe
SEPTEMBRE 1765. 79
De mon eſpoir audacieux ;
Car , cédant à ma deſtinée ,
Je deviens le jouer des hommes & du temps ,
Et par ma chûte inopinée
Je reffemble à beaucoup de gens.
Par le même.
SANS
A PHRYN É.
LOGO GRY PH E.
ANS moi, blonde Phryné, feriez- vous auffi
belle ,
Auffi fûre du moins de plaire & d'enflammer ?
J'égaye vos attraits , je fais les animer ;
Mais favez-vous comme on m'appelle ?
Le voici j'ai fept pieds ; vous pourrez aisément
Y trouver un métal précieux & charmant ;
Un oifeau grand nageur ; une fleur agréable ;
Ce que ronge un chien fous la table ;
Le premier de l'Etat à qui l'on fait la cour ;
Le temps fombre qui baiffe & termine le jour ;
Un chemin par la ville : eft-ce trop de mystère ?
Coupez- moi fans pitié les trois pieds de derrière ,
Et mettez- moi la tête par en bas ,
J'épouvante les lieux où naiffent les frimats.
DAUVIGNY DE M. à Anneau.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
A
AUTRE.
UTREFOIS , cher Lecteur , on craignoit ma
puiffance ,
Sur-tout parmi les ignorans.
Tranſpoſe un de mes pieds avec intelligence ,
Et je t'offre foudain ce qui plaît aux enfans.
JE
AUTRE.
E fuis de prime abord membre du corps hu
main ,
Tranche - moi tête & queue , alors je deviens
Saint.

Malgré toutema constance,Egleritde mesfeux Malg
Fin
ن
oute ma constance,Eglé rit de mesfeux .Je ne voi
dans
+
sesyeux Que de l'indifferance,jene voisdans se
//
yeux,je ne vois dans sesyeux Que de l'indifferance : To
+
quej'implore, Amour,Rend la plus tendre,Fais qu'en ce
jourElle daigne se rendre,Aux transports qu'on
ne
peut comprendre ,Qu'en cimant à son leur.
SEPTEMBRE 1765. 81.
INVOCATION A L'AMOUR.
MUSETTE.
MALALGRÉ toute ma conftance
Eglé rit de mes feux.
Je ne vois dans fes yeux
Que de l'indifférence.
Toi , que j'implore , Amour ,
Rends la plus tendre.
Fais qu'en ce jour
Elle daigne fe rendre
Aux tranfports qu'on ne peut comprend
Qu'en aimant à ſon tour !
Paroles de M. LAGACHE , fils ;
Mufique de M. DES.....
)
2 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE I I.
NOUVELLES LITTERAIRES.
HISTOIRE Naturelle , générale & particulière
, avec la defcription du Cabinet du
Roi. Tomes XII & XIII. A Paris , de
l'Imprimerie Royale . M. DCC . LXV.
CESEs deux volumes de l'Hiftoire Naturelle
qui viennent de paroître en même
temps , & qui fe diftribuent chez Panckoucke
, rue & à côté de la Comédie Françose
, font une preuve de l'empreffement
des Auteurs à répondre à l'impatience du
Public on leur doit en même temps
juſtice de convenir que l'immenfité du
travail qu'ils fe font propofé ne fait que
redoubler leur activité fans rien diminuer
de leur exactitude.
la
Comme le mérite de cet ouvrage eft
connu de toute l'Europe , nous ne chercherons
point à picquer la curiofité de nos
Lecteurs par des extraits dont les matières ,
qui en font l'objet , font peu fufceptibles.
SEPTEMBRE 1765. 83.
Nous nous ferions même bornés à ce fimple
avertiffement , fans les difcours d'un
genre dont nous n'avions pas encore de
modèle , que l'on trouve à la tête de chacun
de ces volumes , & qui font intitulés :
de la nature , première & feconde vues.
Le génie de M. de Buffon , trop longtemps
captivé par la contrainte de la me- méthode
, a pris un nouvel effor dans ces
morceaux philofophiques , effor heureux ,
par lequel il atteint à ce qu'ont de plus
élevé les connoiffances humaines . Ceux
qu'une vue trop foible pourroit empêcher
de le fuivre appercevront du moins dans
les points dont il part les routes les plus
fûres pour conduire à la vérité. Quant aux
Lecteurs initiés dans les hautes fciences ,
ils reconnoîtront l'avantage qu'a cet habile
Obfervateur fur tous ceux qui l'ont précédé
par l'élévation d'efprit qui lui fait
voir tout en grand , & par l'heureux talent
de peindre tout ce qu'il voit & comme il
le voit. C'eft ainfi qu'après avoir par la
force de fon imagination pénétré dans ce
que la nature a de plus profond , il éclaire
ce qu'elle a de plus caché du flambeau de
la philofophie.
Ces matières , fi abftraites , & qui de
tout temps ont exercé les efprits du premier
ordre , n'avoient peut- être pas encore été
84
MERCURE
DE FRANCE
.
pertraitées
avec une pareille clarté en quelque
langue que ce foit , & jamais dans la notre,
avec l'éloquence particulière à M. de Buffon
, éloquence qui confifte moins dans
les mots que dans les choſes , c'eſt- à - dire ,
dans la connoiffance la plus approfondie
des fujets fur lefquels il écrit & dans la
force & la vérité des images qui lui font
familières , & qui font trouver dans fes
ouvrages autant de charme que d'inftruction.
Le ftyle de la profe eft tellement
élevé qu'on n'y trouve rien d'étranger dans
celui de la plus haute poéfie , qu'il fe
met quelquefois , & qui ne paroît alors
que l'expreffion naturelle de la richeſſe ,
de la beauté & de la force de fes idées.
C'est ce dont il eft aifé de fe convaincre
par la lecture des difcours dont nous parpar
lons. On n'y apperçoit pas les recherches
de l'art , on y voit par- tout l'impulfion du
génie ; c'eſt là ce qui fait qu'il y plaît
autant qu'il étonne , fous quelque forme
qu'il s'y montre. On ne fait lequel admirer
le plus le Peintre ou le Philofophe
dans ces favans tableaux que la première
& la feconde vue fur la nature font paffer
fucceffivement fous nos yeux . C'eſt le
fpectacle de l'univers entier dont cet illuftre
Académicien expofe & fait fentir pat→
tout la majefté. Où peut-on déployer en
SEPTEMBRE 1765. 85
+
effet plus convenablement toutes les richeffes
de l'éloquence que dans l'explication
de ces premieres loix , qui annoncent la
fageffe de l'Etre fouverain qui en eft l'auteur
, & qui opèrent les merveilles dont le
Phyficien doit rendre compte. L'admiration
qu'elles infpirent ne peut manquer de s'échauffer
& d'étendre l'imagination de quiconque
eft capable de les bien concevoir :
le ftyle alors fuit la penfée ; la grandeur
des idées entraîne celle de l'expreffion.
De- là réfulte dans le difcours cette fublimité
qui a mérité à Platon le titre de divin,
& dont on trouve des traits fi frappans
dans ceux de M. de Buffon . Telle a toujours
été la manière des anciens philofophes
lorfqu'ils ont agité ces grandes queftions
de phyfique qu'on ne peut expliquer
fans remonter à la première caufe. Ces maîtres
dans l'art de penfer n'excelloient pas
moins dans celui de la parole. Cicéron , fi
excellent juge de l'un & l'autre, ne fe borne
pas à louer leur éloquence ; quoique différente
de celle du barreau , il avoue luimême
que s'il eft orateur , il en a moins
l'obligation aux leçons des Rhéteurs qu'aux
exercices du portique. Il s'appuie encore
de l'autorité de Socrate , qui , dans le
Phédre de Platon , dit que Périclès n'a
furpaffé les orateurs de fon temps que pour
66 MERCURE DE FRANCE.
avoir fouvent entendu difcourir le Phyficien
Anaxagoras. Il est même probable ,
ajoute Cicéron , que Démosthène n'eft pas
moins redevable de fa prééminence aux
fréquens entretiens que , comme on l'apprend
par fes lettres , il a eus avec Platon.
Qu'il nous foit permis de remarquer , en
faveur des jeunes gens qui afpirent à fe
diftinguer dans l'art oratoire , que de tous
les Philofophes modernes , M. de Buffon
eft celui dont les ouvrages peuvent le plus
contribuer à les y perfectionner. Indépendamment
des grandes idées qu'ils pourront
y puifer , ils y trouveront continuellement
des exemples du genre d'éloquence dont
il a donné des leçons dans fon difcours
de réception à l'Académie Françoife. Nous
ne craignons pas de l'avancer , notre langue
a dans fes écrits un degré de force &
un ton de dignité que ne pouvoient ſoupçonner
jufqu'ici ceux qui n'étoient pas
faits pour y atteindre. Le début de fon
premier difcours , que nous allons rapporter
, nous en paroît une preuve fuffifante.
DE LA NATURE.
Première vue.
" La nature eft le fyftême des loix étapar
le Créateur * blies
pour l'exiſtence
des
1
SEPTEMBRE 1765. 87
"
و د
"
» chofes & pour la fucceffion des êtres.
» La nature n'eft point une chofe , car cette
» chofe feroit tout la nature n'eft point
» un être , car cet être feroit Dieu ; mais
» on peut la confidérer comme une puif-
» fance vive , immenfe , qui embraffe tout ,
qui anime tout , & qui , fubordonnée à
» celle du premier Être , n'a commencé
d'agir que par fon ordre , & n'agit encore
» que par fon concours ou fon confente-
» ment. Cette puiffance eft de la puiffance
» divine la partie qui fe manifefte ; c'eſt
» en même temps la caufe & l'effet , le
» mode & la fubftance , le deffein &
l'ouvrage bien différente de l'art humain
, dont les productions ne font
des ouvrages morts , la nature eſt elle-
» même un ouvrage perpétuellement vi-
» vant , un ouvrier fans ceffe actif, qui
»fait tout employer , qui , travaillant d'après
foi-même , toujours fur le même
fonds , bien loin de l'épuifer , le rend
inépuifable le temps , l'efpace & la
» matière font fes moyens , l'univers fon
objet , le mouvement & la vie fon but ».
وو
"?
ود
"
""
»
que
Materies illa , fuit Phyfici , de quâ dixit , ornatus
Verò ipfe verborum , oratoris putandus eft.
De Orat. lib. I
88 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de BIBLIS à CAUNUS , fonfrère,
précédée d'une lettre à l'Auteur ; par
M. BLIN DE SAINMORE . A Paris ,
de l'Imprimerie de SÉBASTIEN JOrry,
rue & vis- à- vis la Comédie Françoife ,
au grand Monarque & aux cigognes.
M. DCC. LXV . avec permiffion.
R.
I EN de plus important dans une héroïde
que de bien choisir la fituation dans
laquelle on fuppofe le perfonnage qu'on
fait parler. Plus cette fituation fera embaraffante
, défefpérée , terrible , plus elle
jettera d'intérêt fur l'ouvrage. Que quelqu'un
, après avoir effuyé des longs malheurs
en envoie les détails à un ami qui
les ignore ce qu'il écrit peut être touchant
, mais ce font toujours des narrations
; l'intérêt de curiofité eſt l'interêt
dominant , & l'on ne craint rien pour le
héros que l'on fait être hors de danger , &
qui raconte tranquillement fes aventures.
Mais qu'une femme dévorée d'une paffion
forte & involontaire , s'adreffe à celui qui
en eft l'objet ; qu'elle lui rappelle l'abyme
affreux où elle s'eft précipitée ; qu'elle s'efSEPTEMBRE
1765. 89.
force de le toucher , de l'émouvoir par la
einture des mouvemens tumultueux qui
agitent alors l'intérêt eft plus vif , l'acion
eft préfente ; elle fe paffe dans le coeur
lu principal perfonnage ; il eſt dans le monent
de la paffion , & il l'exhale toute
entière dans fes difcours.
Ainfi le hafard jette entre les mains d'Aailard
une lettre de ſa maîtreſſe ; l'aſpect
le ces caractères chéris ranime toute la vioence
de fa paffion ; fes tranfports renaif-
Cent ; fon fang bouillonne ; il veut revoir
on amante ; mais il fe refouvient de fon
tat ; il eft confus & il brûle encore d'anour
voilà l'inftant où il doit écrire à
Héloïfe. Si Caton écrit à Cefar , ce doit
tre lorfqu'il va fe déchirer les entrailles ;
& fi l'on veut faire parler le malheureux
Charles I. ce doit être lorfqu'il va périr
fur l'échafaur.
M. Blain de Sainmore a fenti combien
il eft effentiel de placer fon héros dans une
pofition avantageufe , & qui développe
toute l'agitation de fon coeur.Biblis a conçu
pour fon frère une paffion criminelle , &
roit ne l'aimer que par devoir ; elle fe livre
aux tranfports les plus effrénés , reconnoît
fon crime & en fait l'aveu ; Caunus effrayé
s'enfuit des lieux qu'elle habite ; il s'embarque
pour des contrées éloignées , ſa
༡༠
MERCURE DE FRANCE.
four apprend fa fuite , & veut le fuivre ;
mais le Ciel fouléve contr'elle la fureur
des vents & des flots , & elle eſt forcée
d'abandonner fon deffein : voilà la fituation
que l'auteur a faifie & le moment où
Bilis écrit à fon frère.
Nous allons citer quelques morceaux de
cette héroïde. Parmi les ouvrages de ce
genre , il n'en eft point où la paffion ait un
caractère plus impétueux , où elle produife
de plus grands combats dans le coeur qu'elle
tourmente , & où elle foit rendue d'une
manière plus énergique.
L'Auteur peint dans fes vers la fuite de
Caunus.
; J'arrive à ton afpect je demeure éperdue :
La honte devant toi me fait baiffer la vue ;
Je te vois ; quel fpectacle effroyable à mes yeux !
Frémir , lancer fur moi des regards furieux ,
T'échapper de mes bras , fuir & voler fur l'onde.
Tout mon coeur eft frappé d'une doulear profonde
,
Je fuccombe... Ma voix fe perd dans les fanglots,
Et mon âme avec toi femble errer fur les flots.
Je te dirai bien plus : fans toi ne pouvant vivre,
Biblis au gré des mers ſe réfour à te fuivre ;
Sur un vaiffeau léger je m'embarque à mon tour.
Nous partons ; à l'inſtant je vois pâlir le jour;
Les vents impétueux font déchaînés fur l'onde;
SEPTEMBRE 1765. 91
La met en bouillonnant mugit , la foudre gronde ,
Les vagues à grands bruits fe heurtent dans les
airs ,
Et la flamme des cieux femble embrafer les
mers .
Tremblante , je defcens..... Tout fe tait ; le
zéphire
Sur les flots appaifés reprend un doux empire ,
Et le char éclatant du Dieu brûlant des jours
Dans des plaines d'azur roule & pourſuit fon cours.
Mais cette paix rendue à la mer irritée ,
Hélas ! eft encor loin de mon âme agitée. ..
Cette tirade eft de la plus grande beauté
, & fur - tout les deux derniers vers.
M. Blin de Sainmore excelle prefque toujours
à exprimer ces retours d'une paffion
qui fe replie en cent manières différentes,
ces fentimens contraftés , ces flux & reflux
de remords & d'amour qui fe fuccédent
fans ceffe , & fe repouffent les uns les
autres.
Viens , s'écrie Biblis ,
Viens , cher Caunus , fuis- moi ; que crains -tu
dans ces lieux ?
En confolant fa foeur , offenfe-t-on les Dieux ?
Viens ; aux feux de l'amour Caunus inacceffible
Doit du moins par pitié n'être pas inflexible ;
9.2 MERCURE DE FRANCE.
Mon frère , ouvre ton coeur au nom de la pitié :
Non , ce n'eft plus l'amour , c'eft la feule amitié
Par la voix de ta foeur , hélas ! qui t'en conjure....
Es-tu donc infenfible au cri de la nature ?
Mais , non , ... Ne m'en crois pas : va , ce n'eſt
qu'un détour ,
Qu'un prétexte fubtil inventé par l'amour ;
L'amour eft le feu! Dieu que ma foibleffe implore ;
Ma bouche envain l'abjure ..... Et mon coeur
brûle encore ;
Fuis.
Mais , hélas ! cher objet de ma flamme infenfée ,
Que ces triftes confeils font loin de ma pensée !
Tu ne les fuis que trop , & je n'ai pas befoin
D'exciter dans ton coeur un fi funeſte ſoin .
O vous , continue, cette malheureuſe
Princeffe , vous qui avez allumé les flammes
de l'incefte dans mon coeur , éclairciffez
mes doutes. Si cette paffion eft criminelle
, d'où vient donc que je crains d'en
triompher ? & fi ce penchant eft un préfent
de la nature , pourquoi le remords
vient- il à chaque inftant corrompre mon
bonheur.
Brûler , fuir , defirer , pleurer , feindre , gémir ,
Me livrer à mes feux , les détefter , frémir ,
Voir de Caunus abfent croître l'indifférence ,
Combattre fans triomphe , aimer fans eſpérance ,
SEPTEMBRE 1765. 93
Et voilà donc , grands Dieux , ces crimes dont
l'horreur
Contre moi dans ce jour arme votre fureur !
C'est donc pour ces forfaits , Juges impitoyables ,
Qu'on prépare aux enfers des tourmens effroyables
?
Eh bien file devoir doit diriger nos pas ,
Si la feule innocence a pour vous des appas ,
Donnez donc , pour dompter le fort qui nous
opprime ,
Plus de force aux humains , ou moins d'attraits
au crime.
Je veux brifer mes fers ; mais mon coeur étonné
Dans les piéges qu'il fuit fe retrouve enchaîné.
La vertu , cependant , règne encor ſur mon âme ,
La trouble quelquefois , mais n'éteint pas ma
flamme.
Semblable à ce flambeau, quidans l'ombre apporté,
D'un fombre & vafte lieu combat l'obſcurité ,
Et qui , fans éclairer cette nuit ténébreuſe ,
Jette un jour effrayant qui la rend plus affreuſe :
C'eſt ainfi qu'en mon coeur le remords com
battu ,
Sans étouffer l'amour , fait gémir la vertu,
Cette comparaifon nous a paru remarquable
; elle eft abfolument neuve , & elle
forme la plus belle image.
Biblis fe laiffe encore égarer par la fu94
MERCURE DE FRANCE.
reur de fon amour. Ah , s'écrie t- elle , ces
Dieux qui nous puniffent & que nous adorons
, n'ont- ils jamais eu des deffeins criminels
? Les a- ton jamais vu étouffer ces
defirs dans leurcoeur ?
Malheureuſe! où m'égare une ardeur téméraire ? ...

Ah ! fi fur moi la foudre eft fi lente à partir ,
C'eſt donc pour me donner le temps du repentir !
Eh bien je vais fur moi faire un effort fuprême ,
Me vaincre , & s'il fe peut , oubliant ce que
j'aime ,
Défarmer le courroux des Dieux & de Venus… ...
Qui ? moi vaincre mes feux , ne plus aimer
Caunus !
Ah ! le puis-je grands Dieux ! .... Toujours
tyranniſée
Du feu le plus ardent mon âme eſt embraſée;
Cher Caunus , dût le Ciel éclater contre moi ,
Tout mon fang tout mon coeur , Biblis eft
>
toute à toi.
Oui , je languis , je brûle.... Ah ! quelle eft ma
mifère ?
Je brûle pour Caunus. Et Caunus eft mon
frère !
....
Cette héroïde eft pleine de morceaux
frappés avec la même vigueur. Si l'auteur
SEPTEMBRE 1765. 95
fe deftine à la tragédie , & qu'il fafſe par
ler & agir fes héros avec la même vérité
& la même force , il peut efpérer les fuccès
les plus flatteurs . Il lui échappe quelques
négligences , mais elles font peu fréquentes
; quoique vif & rapide , fon ſtyle
eft brillant & harmonieux , il pofléde furtout
l'art de bien couper fes vers : art plus
rare & plus difficile qu'on ne l'imagine
communément.
Comme la Mythologie a fourni le fujet
de cet ouvrage , il étoit fufceptible de
tous les ornemens de la poéfie. M. Biin de
Sainmore les a diftribués avec choix dans
les morceaux où la paffion eft la plus tranquille.
En voici un fur-tout qui doit faire honneur
à fon imagination.
Hélas ! depuis l'inftant que tu quittas ces lieux ,
Ce n'est plus ce féjour fi flatteur à mes yeux ,
Où le tendre zéphir , d'une aîle careflante ,
Voloit en le jouant fur la roſe naiſſante ;
Où le myrthe amoureux s'élevoit en berceaux ,
Où l'ombre des tilleuls & le chant des oiſeaux
Aux coeurs indifférens infpiroient la tendreffe ,
Où fuyoit fur des fleurs une onde enchantereſſe ;
Cet afyle , autrefois le temple de l'amour ,
N'est plus que du trépas le funefte ſéjour :
96 MERCURE DE FRANCE.
Là , parmi des rochers & des cyprès funèbres
La couleuvre en fifflant rampe dans les ténébres ,
Les rofeaux agités par le fouffle des vents ,
Semblent pouffer au loin de longs gémiflemens ;
Là , du midi brûlant l'haleine dévorante ,
Vient fécher de nos prés la verdure mourante ,
Et la foudre qui gronde au milieu des éclairs
Répond au bruit des vents déchaînés dans les airs.
L'héroïde de Biblis eft précédée d'un
avertiffement & d'une lettre * adreffée à
l'Auteur par un de fes amis , & elle eſt
ornée de gravures deffinées & exécutéespar
les plus fameux artiftes. L'eftampe , qui eft
de M. Gravelot eft de la plus riche compofition
& offre aux yeux le tableau le plus
frappant ; elle a été très -bien gravée par
M. Aliamet,
La vignette qui eft de M. Eifen , préfente
une allégorie auffi heureufe que fortement
imaginée. C'eft le remords qui ,
avec des aîles de chauve-fouris & un fouet
de ferpent à la main pourfuit un amour
effrayé ; un de ces ferpens qui s'eft féparé
des autres , s'eft attaché à fon coeur , &
l'amour fait des efforts pour l'en arracher
avec l'expreffion de la plus vive douleur.
M. Blin de Sainmore fe propofe de fairereparoître
fous la même forme & avec
* Cette lettre eft très-bien écrite .
les
SEPTEMBRE 1765. 97
les plus belles eſtampes les trois autres héroïdes
dont il eft auteur ; & il y a lieu de
préfumer que le Public qui les a déja
cueillies fi favorablement fans le fecours
de la gravure , ne verra pas avec moins de
plaifir ces nouvelles éditions .
ac-
VIES des Pères , des Martyrs & des autres
principaux Saints , tirées des actes originaux
& des monumens les plus authentiques
, avec des notes hiftoriques &
critiques. Ouvrage traduit de l'anglois.
Tome 111. A Ville-Franche de
Rouergue , chez Pierre VedeilHIÉ ,
Libraire-Imprimeur ; & à Paris ; chez
BARBOU , rue des Mathurins : 1765 ;
in-8 °.
C'EST
3
'EST avec plaifir que nous annonçons
le troifiéme volume d'un ouvrage auquel
nous donnâmes des éloges en annonçant
le deuxieme , ( au mois de Janvier dernier
, volume 1. ) Nous ne répéterons pas
ce que nous en difions alors ; il fuffit
de faire remarquer que le jugement que
nous en avons porté , eft celui de tous les
E
98 MERUCRE
DE FRANCE
.
connoiffeurs , & qu'il n'eft démenti par
perfonne. Il nous feroit actuellement trèsaifé
de nommer un grand nombre d'Evêques
qui ont fait pour eux & pour leurs
féminaires l'acquifition de cet ouvrage ,
qu'ils ont lu avec la plus grande fatisfaction
, & dont ils recommandent fortement
la lecture , comme d'un livre aufli
inftructif qu'édifiant : auffi fe répand - il
de plus en plus. Cet accueil favorable doit
encourager les deux Auteurs , dont on ne
peut trop louer le travail & le zèle ,
à mettre le Public en état de jouir promptement
du fruit de leurs veilles. Les deux
premiers volumes de ces Vies des Peres
viennent d'être traduits en efpagnol fur
cette édition françoife : ils font actuellement
fous preffe à Madrid,
T
ANNONCES DE LIVRES,
ABLE générale des piéces contenues
dans les 108 vol. duChoix , des Mercures &
des Journaux , rangées par ordre des matiè
res & des volumes , avec un catalogue par
ordre chronologique de tous les ouvrages
périodiques qui ont paru jufqu'à ce jour ;
prix 36 fols broché. A Paris , chez BauSEPTEMBRE
1765. 99
che , Libraire , quai & attenant les Auguf
tins , à l'image Ste Genevieve , 1765.
Nous parlerons de cette table néceffaire
& bien faite dans le premier Mercure .
DICTIONNAIRE Géographique , Portatif
de la France , où l'on donne une connoiffance
exacte des Provinces , Gouvernemens
, Villes , Bourgs , Villages, Fleuves ,
Rivières , Abbayes , & c . qu'il y a dans ce
Royaume , avec le nom desBureaux de Poſte
auxquels il faut adreffer les letttres , pour
les faire parvenir à tous les lieux de la
France & dans les pays étrangers . 4 vol.
in - 8 ° . Prix 16 liv . relié.A Paris , chez Bauche
, quai des Auguftins , 1765 .
Ce Dictionnaire eft utile , bien fait , &
paroit exact.
DESCRIPTION de Paris & de fes environs
, par M. Piganiol de la Force , nouvelle
édition revue , & confidérablement
augmentée de tous les nouveaux édifices ,
monumens , & c. 10 vol. in - 12 , avec beau
coup de figures ; prix 30 liv. relié , chez
le même Libraire.
DICTIONNAIRE Portatif de mythologie
pour l'intelligence des Poëtes , de l'hiftoire
fabuleufe, des monumens hiftoriques,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
des bas- reliefs , des tableaux , &c. A Paris
chez Briaffon , Libraire , rue St Jacques ,
à la Science , 1765 ; avec approbation &
privilége du du Roi. 2 vol . in- 8 °.
Cet ouvrage n'eft àproprement parler ,
qu'une feconde édition du Dictionnaire
de Mythologie qui parut en 1745 ; on le
redonne de nouveau fous le format qui ,
depuis plufieurs années , eft devenu d'un
goût général. Ony a fait quelques changemens
& quelques augmentations qui contribuent
de plus en plus à fa perfection .
Par exemple , on a ajouté plufieurs articles
qui étoient échappés à l'Auteur ; on
a retouché ceux dans lefquels on a cru appercevoir
des traits non conformes à la
doctrine des Poëtes ; & l'on en a fupprimé
d'autres qui étoient abfolument du reffort
de l'hiftoire ,
LA Pharfale de Lucain , traduite par
M. Maffon,Tréforier de France. A Amfterdam
, & fe trouve à Paris , chez Dufour,
Libraire , quai de Gefyres , au bon Paſteur,
1765 ; deux parties in - 12 . Prix 2 liv. S f.
Nous avons deja quelques traductions
de Lucain ; M. Marmontel en a entrepris
une , dont il a même paru quelques chants
dans nos Mercures : M. Maffon nous en
préfente une nouvelle . Pour bien juger dų
SEPTEMBRE 1765. * 0 *
mérite de ces différentes verfions , il faudroit
les comparer entr'elles & avec l'original
: c'eft ce que nous nous propofons de
faire un jour ; & alors nous entrerons dans
de plus grands détails fur celle qui fait aujourd'hui
l'objet de cet article.
L'APOSTOLICITÉ du miniftère de l'Eglife
Romaine, par le R. P. Hubert Hayer,
Récolet , Auteur de l'Ouvrage intitulé : la
Régle de foi vengée des calomnies des Proteftans
, avec cette épigraphe : magifter vefter
unus eft Chriftus. Matth. c. 25. A Paris
, chez G. Defprez , Imprimeur ordinaire
du Roi & du Clergé de France, 1765 ,
avec approbation & privilége du Roi.
I vol. in-12 de 260 pages.
;
Quelques ennemis de l'Eglife ont ofé
avancer que fon ministère , même dans les
fiécles où elle a brillé avec le plus d'éclat,
n'a point été un ministère d'autorité
qu'elle a de tout temps laiffé à chacun lá
liberté de fe décider contre fa doctrine . Le
Pere Hubert Hayer s'élève avec force contre
ces faux principes dans l'ouvrage que
nous venons d'annoncer .
MÉMOIRES pour fervir à l'hiftoire naturelle
des provinces de Lyonnois , Forez ,
Beaujolois , par M. Alleon Dulac , Avo
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
>
cat en Parlement & aux Cours de Lyon.
A Lyon , chez Claude Cizeron , Libraire
à la defcente du Pont de pierre , du côté
de faint Nizier; 1765 , avec approbation &
privilége du Roi ; deux vol. petit in- 8º .
Le premier de ces Mémoires eft comme
le préliminaire de ce recueil; il eft employé
à donner une idée des Provinces dont
il s'agit dans l'ouvrage. Le principal objet
du fecond Mémoire eft de faire connoître
l'Ecole royale Vétérinaire établie à Lyon
pat M. Bourgelat , & dont nous avons
fouvent fait mention dans nos Mercures.
Les animaux de toutes efpèces , les quadrupedes
, les poiffons qui vivent dans les
mêmes Provinces , font la matière des Mémoires
fuivans . On examine dans le cinquième
, fi , dans ces climats , les rivières
roulent des paillettes d'argent , & fi elles
font aurifères ? Tous les autres objets de
l'Hiftoire nature'f'e font traités , ainfi que
les précédens , avec le plus grand foin par
M. Alleon Dulac ; & l'on auroit une parfaite
connoiffance de la France , fi , dans
chaque Province , des hommes éclairés
& zélés pour leur patrie , entreprenoient
pour elle le même travail.
HISTOIRE de l'Agriculture ancienne
extraite de l'Hiftoire naturelle de Pline ,
SEPTEMBRE 1765. 103
Livre XVIII , avec des éclairciffemens &
des remarques. A Paris , chez G. Desprez,
Imprimeur ordinaire du Roi , rue faint
Jacques , au coin de la rue des Noyers, 1765 ,
avec approbation & privilége du Roi . Un
volume in- 12 . Prix 2 liv. 2 fols broché.
L'Agriculture des anciens eft un morceau
d'histoire très-curieux qui manquoit
à notre littérature. Ce que Pline nous a
laiffé fur cette matière n'avoit été ni traduit
, ni réduit en un corps d'ouvrage ;
ce qu'on nous préfente ici comme tiré de
fon Hiftoire naturelle , contient des détails
qui ne plairont pas feulement aux Cultivateurs
& aux Amateurs de l'Agriculture
mais à tous les Lecteurs en général.
>
QUINTI Horatii Flacci carmina , cùm
annotationibus Joannis Bond , ad ufum
fcholarum. Parifiis , apud Quillau , Sereniffimi
Contiacai Principis Typographum ,
viâ dictâ Dufouarre , fubfigno annuntiationis
; 1765 ; cum approbatione &privilegio
Regis. vol. in: 12.
Voici une édition nouvelle des poéfies
d'Horace , accompagnée de notes très courtrès
claires , & par - là même , très propres
à l'ufage des jeunes gens auxquels cette
nouvelle édition eſt deſtinée .
tes ,
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
LETTRES de M. Hullot , Docteur agrégé
de la Faculté de Droits de Paris , à
Meffieurs les Auteurs du Journal de Trevoux
, en réponſe aux lettres d'un Avocat
au Parlement de *** , à MM. les Auteurs
du Journal des fçavans , concernant le
projet d'une édition du Corps du Droit
civil , avec la traduction . A Paris , de l'Imprimerie
de Jean Thomas Hériffant' , Imprimeur
du Roi , rue Saint Jacques. 1756 ;
avec approbation & privilége du Roi
brochure in 8° de 62 pages.

On fent bien , par le titre de cette brochure
, qu'il eft queftion de repouffer une
attaque faite contre le projet de M. Hullot.
Ces écrits font de nature à exciter l'attention
des perfonnes qui fe font rendu
familières ces fortes de matières . Nous les
rappellons à l'ouvrage même ; il nous paroît
que M. Hullot fe défend d'une manière
triomphante.
MÉMORIAL Alphabétique des livres qui.
compofent la bibliothéque de l'ordre de
MM. les Avocats duParlement deNormandie,
mis en ordre par MM. Bourienne & Roger
Duquefnai , Bibliothécaires. A Rouen,
de l'Imprimerie de la veuve Befogne
Cour du Palais , 1765 ; brochure in- 8 ° de
120 pages.
SEPTEMBRE 1765. 105
Pour rendre plus facile la recherche des
livres qui compofent cette bibliothéque ,
on en a divifé ce catalogue en deux par
ties la première contient les titres des
livres avec leur format , l'année & le
lieu de leur édition , &c. la feconde , les
noms des Auteurs ou des Editeurs.
COMPTES fimulés de N. N. Négociant
d'Amfterdam ; contenant l'extrait & l'analyſe
de plufieurs comptes & opérations
de commerce que l'Auteur a réellement
exécutés lui -même fur diverfes marchandifes
en divers temps & divers lieux des
principales places de l'Europe où il a fait
fa réfidence : ouvrage périodique & détaché
, très- utile & très-néceffaire à la
jeuneffe qui fe deftine au commerce , pour
commencer à connoître les lieux de la
fource & ceux de la confommation de
chaque marchandiſe , pour fe familiarifer
d'avance avec les réductions & renflemens
des mefures & poids de chaque
place , à celles des monnoies , à la parité
des prix des marchandifes & à la jufte évaluation
de leurs frais utile encore aux
jeunes Négocians , qui , privés de toute
l'expérience néceffaire , doivent , avant
de fe décider à une entreprife , avoit devant
leurs yeux des exemples de quelque
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
entrepriſe pareille , & là- deffus faire attentivement
leur calcul ; puifque de ce
calcul primitif , dépend d'ordinaire leur
profit ou leur perte ; utile enfin aux Négocians
expérimentés , qui ne voulantpoint
fe donner la peine de faire des calculs
feront bien aifes de voir d'un coup d'oeil
la partie des marchandiſes , & la quantité
des frais auxquels elles font affujetties
d'un lieu à un autre. Par M. N. N , cidevant
Négociant à Amfterdam , préfentement
à ...à L'oveftoon , près Amfterdam ,
chez Jugla & Confors , Imprimeurs & Libraires
, 1765 ; & fe trouve à Paris , chez
Briaffon , rue SaintJacques. Brochure petit
in- 4° . de 26 pages.
La longueur de ce titre nous difpenfe
de rien dire de plus ; il fait affez connoître
le but & l'utilité de cet écrit qui aura
une fuite..
TRAITE hiftorique des Plantes qui croiffent
dans la Lorraine , & les trois Evêchés
; contenant leur defcription , leur fi
gure , leur nom , l'endroit où elles croiffent
, leur culture , leur analyfe & leurs
propriétés , tant pour la médecine que pour
les arts & métiers ; par M. P. J. Buchoz
Docteur en Médecine , Médecin ordinaire
du Roi de Pologne , agrégé & démonſtraSEPTEMBRE
1765. 107
teur en Botanique , au Collége royal des
Médecins de Nancy ; Membre des Académies
de Mayence , de Metz & de Rouen.T.
V. A Paris , chez Durand neveu , rue St
Jacques , à la Sageffe ; & à Nancy , chez
Claude- Sigisbert Lamort , Imprimeur, près
des RR. PP. Dominicains , nº. 176 ; avec
approbation & privilége. 1765 .
Nous annonçâmes dans le dernier Mercure
de Juillet le quatriéme tome de cer
ouvrage. L'Auteur paroît avoir fort à coeur
de remplir au plutôt fes engagemens envers
le Public.
MONUMENT de la ville de Reims , àa
Paris , chez Defaint , Libraire , rue Saint
Jean de Beauvais , 1765 ; avec permiſſion .
Brochure in-12 de 24 pages.
Le Monument qui fait l'objet de cet
écrit , eft la ftatue érigée à la gloire du
Roi par la ville de Reims , & fculptée par
M. Pigalle , Profeffeur en l'Académie
royale de peinture & de fculpture. L'écrit
qui en fait la defcription , eft une lettre
adreffée à MM. de l'Académie de peinture
& de fculpture établie à Marfeille
par M. Dandre Bardon , Directeur perpé
tuel de cette Académie. On remarque dans
cette lettre une connoiffance profonde des
arts , un zèle vraiment patriotique , &um
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
defir fincère de faire éclater les talens de
M. Pigalle.
LETTRE des Entrepreneurs de la nouvelle
édition des Euvres de JEAN RACINE ,
propofée par foufcription , à M. DE LA
PLACE , Auteur du Mercure.
QUOIQUENOS UOIQUE NOS noms, Monfieur , ne foient
pas un préjugé bien avantageux pour la
nouvelle édition de Jean Racine que nous
avons annoncée ; le Public n'en a pas été
moins empreffé à y foufcrire. Le Roi même
a bien voulu en retenir un certain nonbre
d'exemplaires , & plufieurs Souverains.
en ont fait autant. Auffi de notre côté
nous pouvons affurer que , foit de la part
des Gens de lettres , qui ont bien voulu concourir
à cet ouvrage , foitpour la gravure
& la typographie , nous n'épargnons rien
pour rendre cette édition plus belle & plus
utile que toutes celles qui l'ont précédée.
Mais nous n'avons pas la fotte vanité
de penfer que nous réuniffions toutes les
lumières néceffaires pour un travail auffi
intéreffant. Nous invitons tous ceux qui
aiment ou qui cultivent les lettres, à vou
SEPTEMBRE 1765. 109
loir bien nous communiquer les remarques
critiques ou apologétiques qu'ils auront
pu faire , les anecdotes qu'ils auront
découvertes , les traductions en vers ou
en profe des morceaux que Racine a imités
des anciens , & généralement tout ce qui
peut avoir rapport à la vie ou aux ouvrages
de ce grand homme. Des Ecrivains
célébres ont prévenu nos defirs en nous
procurant des morceaux très - curieux ; d'autres
qui n'ont pas jugé à propos de fe faire
connoître , nous ont également adreffé des
notes dont nous n'avons pu nous empêcher
de faire ufage . Dans l'impoffibilité
où nous nous trouvons de les en remercier
directement , nous n'avons pas cru
pouvoir mieux leur témoigner notre reconnoiffance
, qu'en rendant publiques
les difpofitions où nous fommes de profiter
de tous les fecours qu'on nous fournira .
Nous ne nommerons les perfonnes qui
contribueront à cette édition , qu'autant
qu'elles voudront bien nous le permettre .
Plufieurs perfonnes nous ont paru defirer
connoître les noms des Gens de lettres
qui travaillent avec nous à cette édition.
L'une de nos conditions étant de ne
les nommer qu'après la publicité de cet
ouvrage , on fent bien que nous ne devons
point trahir un fecret qui nous eft confié.
TIO MERCURE DE FRANCE.
Puifque nous fommes convenus de ne les
point faire connoître , il eft inutile de défabufer
le Public fur les bruits que répandent
certaines gens qui prétendent être
chargés feuls de ce travail.
Ce n'eft point dans l'efpoir de faire un
gain vil & fordide que nous avons fait
cette entrepriſe , c'eft un fervice que nous
voulons rendre aux lettres que nous cultivons
& à la patrie que nous aimons . Mais
en prétendant faire un livre national , nous
fentons la néceffité d'apporter tous nos
foins pour réunir autant que nous le pourrons
tous les agrémens & toutes les utilités
, & répondre à l'empreffement des
foufcripteurs.
Nous nous ferons un devoir de prier
ceux qui auront bien voulu nous procurer
des morceaux dont on aura pu faire ufage,
d'accepter un exemplaire de cette édition
en papier d'Hollande. Ils pourront adreſſer
leurs remarques , obfervations , &c. à M.
Luneau de Boisjermain , rue & à côté de
la Comédie françoiſe.
nous avons l'honneur d'être , &c.
MONSIEUR ,
Vos très-humbles & trèsobéiffans
ferviteurs.
SEPTEMBRE 1765. II
AVERTISSEMENT.
C'EESSTT avec un plaifir infini que j'annonce
aux amateurs des beaux arts la Vie
& la defcription complette des ouvrages du
Chevalier HEDLINGUER ; ouvrage qui
doit attirer toute leur attention , d'autant
plus que les ouvrages de ce grand homme ,
qui ne travailloit jamais par un autre intérêt
que celui de la gloire , font devenus
exceffivement rares , & qu'on eftime des
pièces féparées de Hedlinguer plus que des
fuites entières des Médailleurs communs ;
car dans chacune l'on trouve tout ce que
l'art , dans lequel il excelle , peut produire.
On eft furpris de trouver réuni
dans le même Artifte ( l'un de ceux qui
en compagnie de Charles Maratti & de-
Rufconi , ont furvécu à la gloire expirante
de la moderne Ecole Romaine ) un Deffinateur
qui a étudié les anciens & les meil
leurs des modernes , & quia fçu les imiter ;
qui eft en même temps l'inventeur de fesrevers
, de la repréſentation auffi bien que:
des infcriptions , qui font pour la plupart
d'un fublime laconique , dont la pompe
112 MERCURE DE FRANCE.
ne confifte point dans des termes , mais
des penfées. M. Fueflin , qui nous a
donné la vie des Peintres Suiffes & celles
de Rugendas & Kupeski , eft l'auteur de
cet ouvrage , par lequel il ne fe propoſe
point d'ériger un monument aux mérites
de M. Hedlinguer , mais bien à fon amitié.
Cet ouvrage fera exécuté avec toute
l'élégance poffible , foit pour les planches ,
foit pour la partie typographique.
En voici le plan :
1. On mettra à la tête le portrait du
Chevalier Hedlinguer , gravé par un auteur
célèbre en France.
2. La vie de M. Hedlinguer fera précédée
d'une lettre de M. Winkelmann à
Rome , adreffée à l'Auteur.
3. Enfuite viendra la vie du Chevalier
Hedlinguer , écrite & rédigée en ordre
par M. Fueslin , d'après des mémoires
communiqués par M. Hedlinguer même.
4. A la fin vient la repréfentation & la
defcription ( tant hiftorique de la médaille ,
que de l'allégorie des revers , &c . ) de
tous les ouvrages de M. Hedlinguer , qui
font de trois genres différens.
a. Tous les ouvrages connus & frappés.
b. Quelques -uns qu'il n'a jamais finis
& dont il n'a lui - même des copies qu'en
plomb ou en laiton.
,
SEPTEMBRE 1765. 113
c. Divers deffeins & idées pour des
médailles qu'il n'a jamais exécutées.
Les planches feront au nombre d'environ
foixante , deffinées par M. Fueslin
même , & gravées par un Auteur habile.
Le texte fera imprimé pour les uns en
françois , pour d'autres en allemand ; ainfi,
M M. les Soufcripteurs auront la bonté de
dire en quelle de ces deux langues ils fouhaitent
leurs exemplaires.
On n'acceptera que quatre cens foufcriptions
, dont le prix eft de deux louis d'or
neufs , à payer par une avance , l'autre à la
réception des exemplaires .
On s'adreffera à Meffieurs Heidegguer
& Compagnie , Libraires à Zurich , ou à
leurs Correfpondans dans toutes les Capitales
de l'Europe .
A Paris , chez Humblot , Libraire , rue
Saint Jacques , entre la rue du Plâtre &
la rue des Noyers , près Saint Ives.
Zuric , le 10 Septembre 1764 .
114 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. l'Abbé PERNETTI و
à
l'Auteur du Mercure , fur l'éloge de
LOUIS DURET .
MONSIEUR
ONSIEUR Chomel , Monfieur , dans
fon éloge de Louis Duret , m'a accufé
d'avoir erré fur plufieurs faits ; la vérité
exige de moi que je les juftifie , de peur
que le ton affirmatif qu'il a pris n'en impofe
à ceux qui le liront. Vos Mercures
font les faftes des gens de lettres , je vous
prie d'y configner cette lettre & ma réponfe
à fon accufation . Vous obligerez
celui qui eft avec tous les fentimens qui
vous font dûs.
MONSIEUR ,
Votre très-humble , &c.
L'Abbé PERNETTI , Chevalier
de l'Eglife de Lyon.
Lyon , 20 Juillet 1765 .
SEPTEM B.RE 1765. 115
MONSIEUR Chomel dès la première
ligne de fon éloge , affure que Louis Duret
nâquit en Breffe ; il n'eſt pourtant pas dou-
و د
teux que ce célèbre Médecin ne foit forti
du Forez , puifquefes ouvrages publiés
de fon vivant , & après fa mort , par luimême
& par les foins de fon fils , portent
en titre , & lui donnent le furnom de
Sugafianus , qui , au jugement de Prolomée
, de Céfar , & de la plupart des Géographes
modernes , défigne ceux de cette
Province. Le témoignage de Guichenon
peut tenir lieu des autres. « Il faut donc ,
» affure- t-il , tenir pour certain que Sebu-
»fiani eft le propre nom des Breffans &
» des Bugiftes. Et plus bas ( 1 ) , la plus
» faine opinion eft que Segufiani font ceux
» du Forez , & Sebufiani les Breſſans &
» les Bugiftes ; qui eft le fentiment de
Scaliger & de Munfter , qui dit que
Bourg - en- Breffe n'eft pas le Forum
Segufianorum,mais Feurs en Forez , parce
qu'il eût été trop éloigné pour être le
» marché des Séguriens , que Ptolomée &
» tous les anciens Géographes logent auprès
» des Auvergnats & des monts Cévennes ,
» & de Rodumna , qui eft Rouanne ; Papyrius
Maffo eft de cet avis , in defcrip-
( 1 ) Hiftoire de la Breffe , première partie >
chap. 3 , pag. 4
"
116 MERCURE DE FRANCE.
» tione Gallia perflumina ; Robertus Canalis
, Glarcan , en fes Commentaires fur
و د
Cafar , qui loge les Breffans , entre le
» Rhône & la Saone ; Dupinet , Vigenere ,
» Schudus , l'Auteur de la defcription de
» la Gaule , mife à la fin des Commentaires
de Céfar , Dalefchamps & Philippes
Chivier dans fa géographie
>>
K
J'ajouterai pourtant Abraham Ortelius.
voici comment cet Ecrivain s'exprime
dans fon Nomenclator Geographicus :
Segufiani , le pays de Forez , quorum dua
» urbes Forum Segufianorum Feurs en Fo-
» rcz. Undè fores vulgare nomen ..... altera
» arbs lodumna , hodie vicus celeberrimus
adligerim,Rouanne.Ptolomeus Lugdunum
» ponit in Sigufianis , non bene » .
03
>
Et le Père Monet , Jéfuite , qui a fait
en latin un ouvrage eftimé fur la Géographie
de la France ancienne & moderne.
Il établit avec force ce même fentiment
aux pages 22 , 220 & 282 ( 2 ) . Je me
contente d'en rapporter un trait de la page
où , après s'être appuyé de l'autorité
de Céfar & de Ptolomée , il continue de
la forte : " Quorum teftimonio adjicimus
» hodiernam notitiam , & experientiam
regionis & gentis Segufiane , apud quam
» extat etiam non Forum Segufianorum
(2 ) Edition de Lyon , in- 12 , 1634.
"

SEPTEMBRE 1765. 117
و ر
gentis metropolis , & vifuntur pleraque
» ac illuftre incifa lapidibus infcriptiones
» cùm frequentiffimâ Segufiani populi men-
» tione. Qua monumenta falfi condemnare ,
» maxima non modò temeritatis , fedftoli-
» liditatis etiam eft non modice . Infcriptio-
» nem hujus modi unam accipe , inciſam
parietibus templi maximi , apud Forum
Segufianorum . Numini augufti , & Deo
filvano fabri tignarii , qui Foro fegus
confiftunt. D. S. P. C. & c. » .
ود
"
وو
On ne fauroit donc trop admirer l'embarras
des Hiftoriens à fixer le lieu de l'origine
de Louis Duret . Scevole de Sainte-
Marthe , par exemple , le dit Bourguignon ;
mais la Bibliothèque , par M. l'Abbé Papillon
, premier vol . in- fol . Dijon 1742
des Auteurs de Bourgogne , n'en fait aucune
mention. Guichenon , dans la première
partie de fon Hiftoire de Breffe ,
chap. 21 , veut qu'il foit originaire de
Baugé en Breffe. Quoi qu'il détruife luimême
cette prétention , comme il paroît
par ce qu'on a rapporté ci -deffus de cet
Auteur, Moreri , que ce partage rend incertain
, n'a rien décidé l'à - deffus . Duboulay,
dans fa grande Hiftoire de l'Univerſité ( 3 ) ,
eft le feul qui fe rapproche de la vérité ,
en le fuppofant du Diocèfe d'Autun , car
( 3 ) Tom. 6 , pag. 960 .
118 MERCURE DE FRANCE.
ce Diocèle s'étend prefque dans le Forez.
Il y a eu d'ailleurs dans le Forez plufieurs
branches d'une famille de ce nom ,
tant à Monbriſon qu'à Chazelles , & il
en exifte encore une à Rouanne.
M. Chomel a pareillement tort à la page
56 de fon Eloge , ligne huit , de faire dire
à Jean Duret que fon père étoit en France
depuis environ quarante ans , ce qui le
fuppoferoit né hors du Royaume ; car dans
l'endroit cité de la dédicace faite à HenriIII,
il n'est en aucune manière queſtion de
naiffance , mais de réputation , & le dif
cours y regarde Hypocrate , & non pas
Louis Duret , qui le commentoit , à la
vérité , depuis quarante ans , ce qui l'avoit
fait connoître , & mis en honneur dans la
France , tandis qu'on l'ignoroit & qu'on
le négligeoit par- tout ailleurs . Voici cette
pièce , que M. Chomel n'a fûrement pas
HENRICO III.
OFFERO ac dedico tibi librum , Chrif
tianiffime Rex , qui , quibus nominibus , ut
effet Majeftati tua gratus , acceptufque ,
efficere potuit , fibi illa , fuifque paginis
univerfa prafcripfit . Nam & profitetur fe
docere Medicina fcientiam , & Hypocratem
autorum laudat , interpretem refert , qui
SEPTEMBRE 1765. 119
د
fortunatus natus Principe te vixit , parentem
meum Ludovicum Duretum . Hominum
tatori tibi legitimo , atque paftori , patri
patria , nulla eft ars ex omnibus , que poffit
effe commendatior , quam ea que tibi
tuos , teque tuis populis praftare novit diu
incolumen. Hypocrates autem , magnus
fervator dictus Theffalia , Macedonia
Thracia , toti olim Gracia praluxit , que
gentium reliquarum famam , fplendore nominis
obfcuraverat ; Felix gloria fua fpectator
, & beatus , majores , quam ulli unquam
mortali , honores fibi a fuis delatos
vidit ; Regum ipfe nepos , Afia & Africa
late dominantes Reges , quafi tam infigni
& illuftri nomine tyrannos indignos , ad
illius fe amicitiam applicantes , repudiando
neglexit nunc gratiam a te non parvam
init quòd thronum tuum venerans fufcipit
auguftam tua Majeftatis , id eft , juftitia ac
pietatis fedem ; quod terram tuam , ne hoc
illi unum ad falicitatem deeffet , jam per
annos quadraginta , pofthabitis ' aliis
maxime anam coluit , utque ipfe viciffim
coleretur , fapientia in eâ fua domicilium
conftituit. Jam verò parentem meum , &
fovebat dum vir effet , & fuftentabat jam
fenefcentem confcientia fua ergà te integritatis
& fidei : cujus ne immemor faculorum
poftentas effet , quod in fuis optimum maxi120
MERCURE
DE FRANCE
.
mumque duxit , hoc fapientia arcanum ,
thefaurum fanitatis , Afclepiadis quondam
pretiofiffimum , diu ceteris opertum , fub
aufpiciis profeffionis à te demandata longo
ufu , affiduis vigiliis , fibi tandem , fi
amicis credimus , patefactum & apertum ,
tibi moriens teftamento legavit ; fceptri fi
quod effe poteft ornamentum tui. Quem
tu igitur , Henrice , vivum opinione probitatis
magnâ , induftria nonnullâ dilexifti ,
ejus vitâ functi nomen , favoris & benevolentia
fignificatione illuftra : ipfius munus
accipe , medicorum figniferi ac Ducis autoritate
maximum , utilitate ampliffimum ;
cùmque dolorum cruciatus , & morbos , in
tuam tuorumque vitam conjuratos hoftes
effe noveris ; reliquorum jampartimfactus ,
partim etiam defignatus precibus Ecclefia
victor ; de his tu quoque interim ex hoc
præfidio libenter , hilarè & magnificè triumpha.
Majeftati tua humiliter fubjectus fervus
fideliffimus JOANNES DURETUS , Ludovici
filius.
Duboulay nous fournit une autre preuve
que Louis Duret n'étoit pas né hors du
Royaume , en difant qu'il étoit lié de
parenté avec Jean Duret , habile Jurif
confulte ,
SEPTEMBRE 1765. 121
confulte , auquel nous devons les Coutumes
du Bourbonnois , & plufieurs autres
ouvrages ; car cet Auteur , le contemporain
de Louis , & Avocat du Roi au Préfidial
de Moulins , nous apprend qu'en 1970
fon père avoit exercé dans la même ville
le même emploi pendent trente ans , &
que fes devanciers , au bon ménagement def
quels il defire fe conformer , y ont de tout
temps été louables , & tenu les premiers
rangs ( 4 ) . Or , voici les paroles de
Duboulay: «Ludovicus Duret duenfis Lu-
» tetiam venit puer, & profeffione litterarum
» claruit , maximè verò Medicina , in quâ
» Lauream doctoralem confecutus , inter præcipuos
emicuit. Ex eâ gente Joannes in
legibus licentiatus fcripfit de Magiftra-
» tibus Romanis & Francifcis , an. 1574 ” .
"
ور
ور
Une autre erreur de M. Chomel , c'eſt
qu'il nie , pag. 61 , à la ligne 24 , que
Louis Duret , fils de Louis le Médecin ,
ait jamais été pourvu du titre d'Avocat
Général de Paris ; mais il fuffit pour fe
convaincre du contraire de jetter les yeux
fur les tablettes de Thémis , part. 2 , p. 28 ,
où l'on voit Charles Duret mis au rang
(4 ) Epître dédicatoire mife à la tête du
Traité des peines & amendes , imprimé à Lyon en
1610 , 1 vol. in- 8° ; c'eſt l'édition qui eft entre
nos mains,
F
122 MERCURE DE FRANCE .
des Avocats Généraux de cette Compagnie,
& de Louis Servin & Antoine Hotman. Il
eft à remarquer que l'Auteur de cette compilation
a eu foin de diftinguer en petits
caractères ceux qui ne furent que commis
pour exercer. Ce qui eft bien plus fort ,
c'eft que le prudent Hainaut , cet Hiftorien
éclairé , membre lui-même du Parlement
, le range de même au nombre des
Avocats Généraux , en marquant d'ailleurs
ceux qui en firent les fonctions ſeulement
par interim. Voyez la feconde partie de
fon abrégé , pag. 559 , de la cinquième
édit. I vol. in- 8°. 1755.
M. Chomel fe trompe encore , lorfqu'il
conteſte à Charles Duret , autre fils du
Médecin , la qualité de Greffier & de Secrétaire
Commandeur de l'Ordre du S.
Efprit , car on prouve qu'il en a été revêtu
depuis le 6 Mars 1621 jufqu'en 1637. Le
troifiéme de ces titres entre Antoine Portier
, & Claude de Mefme , Comte d'Avaux
, par l'Auteur des Tablettes hift . gen .
& chron. tom. 3 , pag. 248 , & fur - tout par
le Pere Anfelme , qui dit même que la
furvivance de cette place avoit été promife
au fils de Charles. Hiftoire des grands Officiers
de la Couronne, tome , pag. 332 ,
Ce n'eft pas enfin gratuitement , comme
l'a cru M. Chomel, qu'on avance que CharSEPTEMBRE
1765. 123
les Duret contribua de quelque chofe à la
converfion de Henri le Grand , & c'eft une
nouvelle méprife de fa part , puifque le
témoignage de Dupleix y eft formel. « Les
Catholiques , dit cet Hiftorien , par-
» loient d'élire Roi Charles de Bourbon
» Cardinal ..... Ce bruit pourtant n'é-
» mut pas beaucoup le Roi , jufqu'après
» le fiége de Rouen , que le même Cardi-
» nal lui fit porter à Mantes une très hardie
parole par Charles Duret fon Secrétaire , "
">
K
ود
و د
depuis Préfident à la Chambre des Com-
» tes & Intendant des Finances , homme
hardi , & éloquent , & judicieux , c'est
qu'ilfupplioit très-humblement & conju-
» roit fa Majefté de fe faire promptement
inftruire en la Religion catholique fuivant
fes promeffes ; ce que faifant , il conti-
» nueroit fon fervice & obéijfance avec au-
» tant d'affection & de fidélité qu'il pouvoit
defirer de fon proche parent , & très-
» humble fujet : autrement qu'il devoitfaire
» état affuré qu'au premier jour il feroit
» abandonné des Catholiques qui juſqua-
» lors avoient exposé leur vie pour la confervation
de fon droit à la Couronne.
Que, fi demeurant obftiné enfes erreurs,
» il fe privoit lui - même de ce droit qui
» lui étoit acquis par fa naiffance , quel
qu'autre qui iroit à la Meffe pour lui
""
93
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
ود
» prendroit fa place. Et ce fut là le plus
puiffant motif de fon inftruction & con-
» verfion du Roi à la religion catholique».
Hiftoire de France , tome 4. partie 2 ,
pag 50 & 51 , fur le règne de Henri
IV Or , le témoignage de Dupleix fur
les faits paffés de fon temps n'eft pas abfolument
à rejetter , vu qu'après avoir été
maître des Requêtes de l'Hôtel de la Reine
Marguerite , il fut enfuite Confeiller du
Roi en fon Confeil Privé , & Hiftoriographe
de France. Au furplus Moreri , article
Dupleix , affure que le Cardinal de Richelieu
avoit revu les feuilles des deux derniers
règnes de cette hiftoire.
Il ne faut cependant pas s'imaginer que
Dupleix ait été le feul écrivain qui ait
configné la mémoire de ce fait , puifque
je trouve au tome 4 du Journal de Henri
III. dans les remarques fur le chap. 1 du
livre 2 , pag. 42 , de l'édition de Cologne
1746 , ce qui fuit, « Charles fils du Médecin
Duret , pareillement dans la confidence
du Cardinal de Bourbon , Seigneur
» de la Grange du milieu , Préſident en
» la Chambre des Comptes , Intendant ,
» puis Contrôleur des Finances , avoit été
envoyé à Mante en la même année 1591
par le Cardinal de Bourbon , vers le Roi
Henri IV, pour le perfuader d'abjurer
99

SEPTEMBRE 1785. 125
» l'héréfie de Calvin , & l'avoit obtenu de
» Sa Majefté , qui y étoit difpofée , dit un
» Auteur ( 1 ) moderne».
ور
Je ne dois pas non plus omettre ce qui
fe lit dans les Mémoires de M. de Sully ,
tom . 1. ch. 39. « Que le Cardinal de Bour-
» bon éloigna l'Abbé de Bellozanne peu à
» peu de fes bonnes graces , & de la principale
entremife de fes affaires , & qu'il
» fe réfolut par l'avis de fes contrevenans ,
» les deux Duret , ( Jean le Médecin , &
Charles fon frere ) , qui par dépit de lui ,
» fe portèrent d'une extrêmité à l'autre
de s'accommoder entièrement & de bonne
» foi avec le Roi.
و ر
LETTRE à Madame ELIE DE BEAUMONT.
A Paris , le 10 Août 1765 .
J'AI
'AI appris avec chagrin , Madame , l'accident
qui vous étoit arrivé ; je ſuis enchantée
de l'affurance que l'on m'à donnée
( 5 ) Recherches hiftor. de l'Ordre du Saint
Efprit , tom. I , pag. 363 .
F iij
116 MERCURE DE FRANCE.
que
de fuite. Je n'ai pas
cela n'auroit pas
l'avantage d'être connue de vous , mais
j'ai celui de vous connoître par vos charmans
écrits. Tout notre fexe eft intéreflé
à votre guérifon ; en effet dans un fiécle
où à peine on nous admet une âme , &
dans lequel on nous réduit à la quenouille
& au fufeau , vous prouvez fans réplique
deux vérités : l'une , que cette partie émanée
de la divinité , réfide en nous d'une
manière particulière , & qu'elle eft accom
pagnée de cette délicateffe de fentimens ,
dont l'agrément fe fait fi bien fentir dans
vos ouvrages ; l'autre , qu'une plume fied
auffi bien dans les mains d'une femme que
dans celle des hommes ; ces petits ingrats
qui font trop heureux de venir puifer dans
notre fociété cette aménité & cette dé→
licateffe d'expreffion , qu'ils auront de la
peine à acquérir aux degrés qu'elles fe
trouvent dans les lettres du Marquis de
Rofelle.Si vous n'euffiez pas recouvré la lumière
, nous aurions été privées de celles
que vous pouvez nous communiquer. Oui,
Madame , l'Etre fuprême diffipera entiérement
la ceffité de celle , dont la vue nous
eft fi précieuſe par le bon ufage qu'elle en
fait. Il ne rejettera pas les voeux ardens
de tous ceux qui vous connoiffent; fa bonté
.
SEPTEMBRE 1765. 127
s'y oppoferoit. Je vous prie d'être perfuadée
de la vivacité des miens , ainfi que de l'eftime
diftinguée avec laquelle j'ai l'honneur
d'être
Votre très-humble fervante ***,
AUX AMATEURS.
DES BELLES LETTRE S.
LE
-
E grand nombre d'ouvrages excellens
en tout genre , qui ont été publiés en
Anglois , a porté une infinité de perfonnes
de goût à apprendre cette langue. Pour
en faciliter la connoiffance aux étrangers
en général , & particulièrement aux François
, le fieur Arthur Maffon , Maître ès
arts & Profeffeur de langues à Edimbourg
en Ecoffe , s'eft occupé depuis plufieurs
années , tant à Londres qu'à Edimbourg ,
à la compofition d'un livre qui aura pour
titre le Maître Anglois. Afin d'être plus
à portée de perfectionner un ouvrage fi
utile & fi néceffaire , il eft venu paffer
quelques mois à Paris . Pendant fon féjour,
il confacrera quelques heures de la journée
à faire remarquer les beautés de cette
Fiv
28 MERCURE DE FRANCE.
langue d'une manière tout à la fois &
nouvelle & facile. Il a eu l'honneur d'enfeigner
les langues à plufieurs Seigneurs &
Dames de la première condition en 'Angleterre
& en Ecoffe , & il a mis au jour ,
en anglois , deux ouvrages fur la langue
angloife , qui ont été fi bien reçus , qu'on
en a donné cette année la quatrième édition
, & qu'on en a débité plus de vingtcinq
mille exemplaires. Comme le Maître
Anglois contiendra tout ce qui eft néceffaire
pour apprendre cette langue , les
frais de l'impreflion ne permettront pas
de le donner à moins de fix francs , que les
foufcripteurs ne paieront qu'en recevant
le livre. Ceux qui voudront contribuer à
la publication de cet ouvrage , ou profiter
des inftructions de l'Auteur , s'adrefferont
à M. Defaint , Libraire , rue Saint
Jean de Beauvais , vis- à- vis le College ;
à Meffieurs Piffot & Prault , quai de Conty
; & à M. Davids , quai des Auguſtins ;
ou à l'Auteur , chez le fieur Villemont
Maitre Perruquier , rue des Foffés Saint
Jacques , vis- à-vis le Cerceau d'or , en
montant à l'Eſtrapade .
IL a été annoncé vers le mois de Mai
de l'année paffée 1764 , ( par un avis imprimé
) un recueil de 730 Planches , conSEPTEMBRE
1765. 129
tenant les figures des plantes & animaux
utiles en Médecine , gravées en tailledouce
fur les deffeins d'après nature
de M. de Garfault.
,
Ce recueil a paru enfuite au mois de
Juin de la même année , divifé en 5 tom.
& accompagné d'une table alphabétique ,
imprimée , contenant le nom latin & françois
de chaque figure.
ג
Comme cette collection avoit été mife
en ordre & raffemblée , en fuivant exactement
la matière médicale de M. Geoffroy
, de maniére qu'on y trouve de fuite
la figure de chaque plante & animal
dont il donne la defcription & les vertus ;
M. de Garfault croyoit que cette explication
de M. Geoffroy feroit fuffifante pour
l'intelligence de fes eftampes. Mais plufieurs
perfonnes lui ayant repréſenté la
néceffité d'en donner lui-même une à
part , qui puiffe répondre à fes figures &
les accompagner , fans être d'une auffi
grande étendue que l'ouvrage de M. Geoffroy,
qui a 16 volumes in- 12 , dont par
conféquent le format ne pouvoit pas s'allier
aux eftampes , qui font in- 8 ° ; qu'il
falloit donc faire imprimer cette explication
du même format que les eftampes ;
que le Public qui goûtoit déja beaucoup
cette collection , feroit fort aife que cette
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
explication y fût ajoutée. Toutes ces raifons
l'ont déterminé non feulement à la
faire , mais encore à la donner au Public.
Ainfi fon recueil fera vendu 48 livres
depuis le premier Juillet , jufqu'au premier
Janvier 1766 , après lequel temps ,
tout l'ouvrage coûtera 5 livres broché :
il en a conduit l'impreffion de manière
qu'on peut , fi l'on veut, la féparer en cinq,
pour ajouter à chaque tome d'eftampes
la partie qui y répond.
Ceux qui ont jufqu'à préfent acquis le
recueil d'eftampes , trouveront l'explica
tion , fans rien payer ( chez MM. Defprez
, Imprimeur du Roi & du Clergé
de France , rue Saint Jacques , au coin
de la rue des Noyers , & Defaint , Libraire
, rue Saint Jean de Beauvais ) , en
rapportant le premier tome , afin que celui
qui délivrera l'explication , écrive def
fus le mot livré.
SEPTEMBRE 1765. 131
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES -LETTRES.
MATHÉMATIQUES.
LE fieur N. Caron , de la Société Littéraire-
Militaire , propofe une méthode
qu'il a imaginée , pour trouver en deux
coups de plume , dans une fuite infinie de
triangles rectangles , dont les trois côtés.
font commenfurables , celui de tel terme
qu'on voudra.
Chaque terme de cette fuite pourra ſe
repréſenter par un figne qui fera le nombre
2 ; plus , une fraction dont le numé
rateur fera toujours l'unité , & le dénominateur
fera le chiffre qui exprimera le terme
qu'on voudra chercher ; par exemple : le
figne pour repréfenter le premier terine
fera 2 plus ; pour le ſecond terme 2 +1 ,
pour le troifiéme 2+ , pour le quatrième
2+ , & ainfi jufqu'à l'infini .
Lorfqu'on voudra trouver les trois côtés
d'un triangle quelconque de cette fuite
infinie , il faudra commencer par prendre
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
le figne convenable , enfuite multiplier le
nombre 2 du figne par le dénominateur
de la fraction ; ajouter une unité au produit
, & le total de cette première opération
fera la valeur du plus petit des trois
côtés.
Pour feconde opération , on multipliera
le plus petit côté qu'on vient de trouver
par le dénominateur de la fraction , & on
ajoutera ce même dénominateur au produit
, le total fera le fecond ou moyen
côté du triangle.
Enfin , on aura le troifiéme côté en
ajoutant une unité au fecond ; quelques
exemples rendront ceci plus intelligible.
Premier exemple.
Qu'il foit queftion de trouver les trois
côtés du premier triangle : il faut d'abord
prendre le figne qui convient au premier
terme , c'est-à- dire , 2 plus ; enfuite on
multipliera le nombre 2 du figne par le
dénominateur de la fraction qui dans cette
occafion eft une unité ; ainfi une fois 2
eft 2 , à quoi ajoutant une unité , on aura
3 pour valeur du premier & plus petit
côté.
Pour avoir le fecond côté , il faut multiplier
celui 3 , qu'on vient de trouver,
SEPTEMBRE 1765. 133
par
le dénominateur de la fraction ; une
fois 3 eft 3 , à quoi il faut ajouter le déno
minateur de la fraction ; ainfi le fecond
côté fera 4.
Pour avoir le troifiéme côté , il ſuffira
d'ajouter une unité au précédent ; par ce
moyen les trois côtés du premier triangle
de la fuite infinie feront 3 , 4 , 5 .
Second exemple.
Pour connoître les trois côtés du troifiéme
triangle , on prendra le figne qui
convient au troifiéme terme de la fuite ,
c'eſt- à-dire 2+ ; enfuite on multipliera
le nombre 2 du figne par 3 , qui eft le
dénominateur de la fraction ; le produit
fera 6 , à quoi on ajoutera une unité , ainſi
le plus petit côté du troifiéme triangle
vaudra 7,
Pour avoir le fecond côté , on multipliera
le premier 7 qu'on vient de trouver
par le dénominateur de la fraction ; le produit
fera 21 , à quoi on ajoutera le dénominateur
de la fraction ; par ce moyen le
fecond côté du treifiéme triangle vaudra
24.
En ajoutant une unité à ce ſecond côté ,
on aura la valeur du troifiéme ; ainfi les
trois côtés du troifiéme triangle feront 7,
24, 25.
134 MERCURE DE FRANCE.
On trouvera tous les autres triangles
quelconques de cette fuite infinie , toujours
par la même opération , ce qui paroît
facile à comprendre.
La démonftration de cette méthode eft
fondée fur la propriété connue des triangles
rectangles , qui eft qu'en joignant enfemble
les quarrés des deux petits côtés ,
on a la valeur du quarré de l'hypotenufe ,
comme on peut le voir par le triangle du
premier exemple qu'on vient de donner
dont les trois côtés font 3 , 4 , 5. Le quarré
de 3 , premier côté , eft 9. Celui de 4 ,
fecond côté , eft 16 ; ces deux quarrés pris
enfemble valent 25 ; & en effet, le quarré
des , troifiéme côté , eft 25 , & c.
L'avantage qu'on peut tirer de cette
méthode , c'est d'avoir une fuite infinie
de triangles propres à faire connoître avec
précifion une fuite infinie de finus , de
tangentes & de fécantes qui pourront tous
s'exprimer en termes finis , ce qui peut
devenir utile en certaines occafions .
En effet , on peut regarder le plus petit
côté de chaque triangle de la fuite en queftion
, comme étant le finus droit d'un arc
de cercle , le fecond côté , comme étant
le finus du complement , & le troifiéme
côté feroit égal au rayon du cercle .
Pour lors fi l'on veut trouver les tam
SEPTEMBRE 1765. 135
gente & fecante qui répondent à ce finus
il n'y a , pour avoir la tangente , qu'à augmenter
le finus d'une fraction compofée
du finus même pour numérateur , & du
finus du complement pour dénominateur
& pour avoir la fécante , il n'y a qu'à augmenter
le rayon du cercle d'une fraction
compofée du rayon pour numérateur , &
du finus du complement pour dénominateur
, ce qui eft très- fimple ; par ce moyen
on aura la tangente & la fécante exprimées
en termes fints , comme on peut s'en convaincre
en prenant pour exemple le premier
triangle de la fuite propofée , dont
les trois côtés font 3 , 4 , 5 , & l'on verra
qu'en cette occafion la tangente feroit
3+ , & la fécante s +2. 4
Dans tous les cas on trouvera que la
tangente ainfi exprimée fera au rayon
comme le finus au finus du complement ,
& la fécante au rayon comme le rayon au
finus du complement , ce qui n'a pas befoin
d'autre démonftration.
€ 36 MERCURE DE FRANCE .
PROBLEME DE GÉOMÉTRIE
ÉLÉMENTAIRE .
ENTRE deux lignes données de grandeur
ou de rapport , trouver une moyenne proportionnelle
géométrique , une arithmétique
& une harmonique . On demande de
plus , que les cinq lignes foient paralleles
& limitées par les côtés oppofés d'un quadricatere.
SEPTEMBRE 1765. 137
AGRICULTURE..
LETTRE de M. CABANIS DE SALAGNAC ,
Avocat en Parlement , & Membre de la
Société Royale d'Agriculture de la Génér
ralité de Limoges au Bureau de Brive
la-Gaillarde , fur les arbres voyers.
MONSIEUR ,
LAlecture des obfervations fur les arbres
qui bordent les grands chemins , par un
anonyme , inférés dans votre Journal du
mois de Septembre dernier , page 397 &
39 3 , a donné occafion à celles que j'ai
l'honneur de vous adreffer fur le même
:
fujet je vous laiffe à juger fi elles font
dignes du Public.
Le dépériffement des arbres voyers ,
dont l'obfervateur fe plaint , & qu'il impute
à l'avidité des entrepreneurs qui les
font élaguer trop fouvent & trop haut , ne
provient probablement pas toujours de
cette feule caufe , mais plutôt de fon con
cours avec plufieurs autres. Le défaut de
choix pour les plantis , & de foins pour
138 MERCURE DE FRANCE.
les plantations , préparent prefque tou
jours cette langueur , que le vice & la fréquence
des élaguemens ne font que confirmer
& rendre plus incurables. Je n'ai
point voyagé du côté de Paris , mais je
juge par comparaiſon.
D'un fortgrand nombre d'ormeaux plantés
fur les bords des chemins du Querci ,
avec plus de frais que d'intelligence , &
fous les ordres d'un Intendant que les obftacles
& les contretems n'ont jamais rebuté
, il en eſt très -peu qui ayent fourni
une tige vigoureufe & une tête de belle
apparence. La plupart ont péri , ou font
dans un état de langueur qui annonce un
dépériffement prochain . On n'en peut attribuer
la cauſe ni au vice , ni à la fréquence
des élaguemens , puifqu'il ne paroît
pas qu'on ait encore élagué , ni ceux
qui ont réuffi , ni ceux qui languiffent ;
il faut donc chercher cette caufe ailleurs.
Je crois la découvrir , & pouvoir l'indiquer
avec beaucoup plus de vraiſemblance :
1. dans le défaut de choix pour les plantis
; 2 °. dans le peu de difcernement fur
les qualités des différens terreins , & fur
leur analogie à telle ou telle efpèce de
plant ; 39. dans la négligence à réparer
les folles ou trous , avant la plantation ;
4°. dans le manque de précaution pour
SEPTEMBRE 1765. 139
conferver au plant fes racines & fon ancienne
pofition relativement à l'afpect du
foleil ; s . dans l'obfervation du temps
précis le plus propre à faciliter la repriſe
& la réuflite des arbres ; 6 ° . enfin dans
l'omiffion des petits foins de détails néceffaires
ou fubfequens à la manoeuvre de
plantation. Je vais indiquer fommairement
quelques détails de pratique effen .
tiels à la réuffite des plantations quelconques.
La caufe du dépériffement de
quelques - unes fe préfentera , je crois ,
dans l'omiffion ou la négligence à l'égard
de plufieurs de ces points d'obfervations.
Je réduis donc à fix principaux toute l'économie
des plantations ; ils font comme
indiqués par ce que je viens de dire.
1º. Il faut choifir des arbres nés de femences
bien formées , bien faines , &
confiées à une terre qui leur fut propre :
une bonne femence éclofe , & végétant
dans un terrein analogue à fon organifation
, donne toujours une belle tige ; &
au contraire , & c. Ceci a trait à l'établiffement
des pépinières.
2.Il faut par une fuite néceffaire de
cette première obfervation , proportionner
& régler l'efpéce des plantations fur
la qualité du fol particulier qui doit les .
recevoir. Le chêne demande une terre
140 MERCURE DE FRANCE.
forte & argilleufe ; l'ormeau , une terre
fubftancieufe , mais friable ; le frêne ,
une terrefranche & douce ; le châtaigner ,
une terre fabloneufe & légère , &c. Ces efpèces
( il en eft de même des autres ) ne
réuffiffent jamais bien dans une qualité de
terrein oppofée à celle qui leur femble affignée
par la nature . On plante ici des chènes
, & là des châtaigners ; les deux plantations
périffent , au lieu qu'elles euffent
fait merveille , fi chacune d'elles eût occupé
la place qu'occupe l'autre : il eft donc
abfurde & contre l'indication de la nature
, de vouloir des plantations . uniformes
le long d'une grande route : ces bordures
ne réuffiront qu'autant qu'elles feront
formées d'arbres analogues au climat
& au fol particulier : la variété eft
ici non feulement agréable , mais encore
néceffaire .
3 °. Il faudroit toujours avoir creufé &
préparé les foffes un an , ou tout au moins
fix mois à l'avance , fur une toife quarrée
de largeur , & fur un pied , ou un pied
& demi de profondeur chacune. La profondeur
fe régle fur la facilité ou la difficulté
de l'écoulement & de la retenue
des eaux. On doit creufer plus profond
fur le penchant d'une colline , que dans un
bas fond ; moins fur des couches d'argille
SEPTEMBRE 1765. 141
que fur une terre fabloneufe , &c. Le
chaume ou le gazon de la fuperficie des
tranchées doit être mis à part & amoncelé
fur un des bords de la tranchée ; en fe pourriffant
dans le cours de l'année , il forme
un terreau naturel très - favorable à l'exploſion
des racines qui doivent pouffer ;
& le refte de la terre défoncée , fe trouvant
aufli ameublée par les viciffitudes des
faifons , & impregnée du nitre volatil de
l'air , en eft d'autant plus propre à faciliter
& avancer la végétation . Si la terre
manque fur le local , il faut en porter
fuffifamment de bonne pour bien remplir
la foffe , qui dans ce cas doit être creufée
plus large.
4. Il faut conferver aux arbres plantis,
non feulement le chevelu de leurs racines,
quoi qu'en dife un Auteur célèbre , mais
auffi la pofition qu'ils avoient naturellement
dans la pepinière , relativement à
l'horifon. Il y a des différences marquées
dans la contexture , tant du bois que de
l'écorce entre les différens côtés d'un feul
individu ; & la révolution qui s'opére néceffairement
, lorfque le côté tourné au
nord dans la pépinière , fe trouve tourné
au midi après la plantation , eft peut-être
la principale caufe du dépériffement d'un
grand nombre d'arbres. La raifon & l'ex
142 MERCURE DE FRANCE.
périence confirment ce point d'obfervation.
Pour s'en affurer la pratique , il fuffit de
faire à chaque arbre à planter , une légère
entaille fur l'épiderme du côté du levant ,
& de tourner à la plantation cette entaille
vers le même afpect .
5º. Il faut choifir avec difcernement le
temps précis de la plantation , relativement
au local ; planter avant l'hyver , fur les
hauteurs ou dans les terres fabloneufes ;
& feulement après l'hyver , dans les basfonds
ou fur les terres aquatiques , mais
toujours par un beau temps , & avec peu
d'égard aux phafes de la lune ; le fofoleil
, felon moi , eft le feul vrai directeur
des plantations.
6 °. Enfin , il faut défendre les arbres
nouvellement plantés de toute infulte , en
les entourant de quelques arbuftes piquans ,
qu'il faut renouveller au befoin , & leur
donner une légère culture fur les contours
des racines , pendant les premières années
après la plantation . Il eft comme impoffible
que
des arbres choifis , plantés & foignés
avec les attentions que je viens d'indiquer
, périffent , fi ce n'eft par des acci
dens imprévus. Mais il arrive d'ordinaire,
peut-être aux environs de Paris , comme
ailleurs , que les entrepreneurs n'ont
d'exactitude, qu'à remplirle nombre; qu'on
SEPTEMBRE 1765. 143
prend au hafard & qu'on plante les arbres
quelquonques avec peu de diftinction , & encore
moins de connoiffance fur les rapports
mntuels des efpéces avec les climats , & fans
difcernement fur le temps précis , fur la
manoeuvre & fur la culture convenable
aux plantations , relativement au fol particulier
qu'elles occupent ; & delà fans
doute le dépériffement de plufieurs . Je demeure
d'accord qu'il peut être hâté & même
déterminé quelquefois par le vice des
élaguemens. L'obfervation du patriote à ce
fujet , fort jufte en elle- même , me paroît
encore fufceptible de quelque extenfion
foit fur la manière , foit fur le temps d'élaguer.
de la
Les arbres ne s'élèvent fort haut que ,
ou par les élaguemens lorfqu'ils y font
forcés , ou par la gêne qu'ils éprouvent
part des autres arbres voifins. Un
arbre ifolé donne toujours des branches
latérales qui s'élèvent en raifon de la fertilité
du fol , & de la liberté qu'elles
trouvent pour leur faillie. Les arbres
d'une forêt s'élaguent réciproquement ,
& leurs branches latérales demeurent
étouffées faute d'air & de liberté pour
leur iffue ; mais ces arbres épais & preflés
qui s'élaguent mutuellement fe défendent
auffi mutuellement , & chacun eſt fortifié
fon voifin contre les coups d'orage que
par
144 MERCURE DE FRANCE .
cette union rend impuiffans. Les arbres
ifolés , ou plus éloignés les uns des autres ,
manquant de cette efpèce de fecours , donnent
plus de branches latérales & s'élèvent
beaucoup moins ; la nature les fert felon
leur befoin , en donnant moins de prife
aux fecouffes du vent ; il faut donc fuivre
les indications de cette grande ouvrière
dans l'économie des élaguemens artificiels
que l'on doit pratiquer fur les arbres voyers
ou autres. On peut élaguer un peu plus
haut ceux qui fe trouvent plus près à près ,
comme ceux des promenades publiques de
quelques villes , & tenir plus bas ceux qui
fe trouvent plus éloignés , comme la plûpart
de ceux qui bordent nos grands chemins
de provinces. L'élévation de vingtcinq
pieds peut convenir aux premiers ;
celle de dix- huit eft plus que fuffifante
pour les autres dans les meilleurs fonds ;
& celle de quatorze dans les terres médiocres
ou maigres.
Il faudroit encore les premières années
après la plantation, diriger la crue progreffive
des branches , de façon qu'il en partît
de chaque tige à la hauteur indiquée trois
ou quatre principales à peu-près d'égale
forte pour former la tête de l'arbre , fupprimer
toutes les autres dans cette vue , &
tenir enfuite celles- ci bien nettes & bien
ébourgeonnées
SEPTEMBRE 1765. 145
ébourgeonnées fur deux pieds ou deux
pieds & demi de longueur depuis leur
faillie du tronc ; ces branches s'arrangeroient
enfuite d'elles- mêmes pour former
une belle tête. Pour fortifier , tant cette
tête que la tige même , il fuffiroit de couper
deux ou trois fois chaque année , au
printemps & dans l'été , tous les drageons
renaiffans fur les pieds des arbres , &
d'émonder de même tous les bourgeons
repullulans fur la tige . On perdroit par- là ,
à la vérité , une bonne partie du recurage ,
mais on auroit en récompenfe des arbres
nets , fains & vigoureux. Les têtes & les
tiges fe fortifieroient toujours progreffivement
& donneroient en même temps
moins de prife aux coups d'orage , &
plus d'ombre aux voyageurs,
Quant aux élaguemens indifpenfables
ou de convenance , le défaut d'attention
fur le temps & la mal- façon dans la manoeuvre
font très - nuifibles. J'ajouterai
donc ici pour fupplément aux obfervations
du patriote : 1. qu'on ne doit jamais
élaguer que par un beau temps , dans l'intérêt
, tant de l'arbre que de l'élagueur ;
20. qu'il faut élaguer , autant qu'il eft poffible
, dans la force de la féve , & lorfque
les arbres font en feuille ; la plaie alors
fe cicatrife beaucoup plus vîte , & la force
G
146 MERCURE DE FRANCE. ,
de la féve étouffe en même temps les bourgeons
latéraux prêts à repulluler & à donner
des branches chifonnes lorfqu'on élague
dans la faifon morte ; 3 ° . enfin , qu'il
faut , en élaguant , faire toujours des entailles
obliques , & jamais horizontales ,
parce que l'eau de la pluie croupiffant fur
une plaie horizontale , engendre peu- à- peu
une corruption qui peut à la fin gagner le
corps de l'arbre.
Les idées que je viens d'avanturer ici
fommairement , & plus en citoyen qu'en
cenfeur , pourroient , Monfieur , recevoir
beaucoup plus d'extenfion . Je me reftreins
à celle que permettent les bornes d'une
lettre ; mais réfulte - t- il de ce que je viens
de dire , que les Sociétés d'Agriculture
doivent folliciter des ordres qui réglent
le temps & la manière des élaguemens ,
comme le dit l'Obfervateur patriote ? Point
du tout. Une pareille follicitation comporteroit
plutôt un air de ridicule ( nous n'en
avons pas befoin j qu'une influence d'utilité.
Il s'agit moins de donner des loix
aux Entrepreneurs , que de leur fournir
des notions juftes , & de leur infpirer le
zèle & le défintérellement néceffaires pour
en faire ufage. Le travail & l'exemple de
ces Sociétés peuvent , quoi qu'en penſe le
préjugé , n'être pas indifférens pour parSEPTEMBRE
1765. 147
venir à ces fins. S'il y avoit une loi à porter
, ce feroit , à mon avis , pour obliger
les propriétaires des fonds aboutiffans aux
grands chemins à faire & à entretenir, les
plantations de bordures néceffaires le long
de leurs poffeffions , en leur en abandonnant
tout le produit ufuel. Ce feroit peutêtre
le moyen le plus court & le plus für
de frais fur les roures des
pour avoir à peu
arbres propres à chaque climat , & utiles ,
tant au Public qu'aux particuliers.
J'ai l'honneur , &c.
A Brive , ce 11 Février 1765.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE
I V.
BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
ES Provinces apprendront fürement
avec autant de plaifir que la Capitale , que
M. Boucher fuccéde à feu M. Vanloo en
qualité de premier Peintre du Roi ; que
M. Pierre , premier Peintre de S. A. S. Mgr.
LE DUC D'ORLÉANS , a les Gobelins ; &
que
M.MichelVanloo eft à la tête de l'Ecole
Royale de Peinture. Ces difpofitions font
d'autant plus généralement applaudies ,
que le mérite & les talens de ceux qui
rempliffent les emplois du célèbre M. Vanloo
font univerfellement connus. Le Roi ,
pour comble de bontés & d'encouragemens
pour les arts qu'il protége , non-feulement
conferve à la veuve de M. Vanloo fon
logement au Louvre , avec le droit d'être
nourrie , elle & fa famille , à l'Ecole
Royale , mais joint encore à cette faveur
SEPTEMBRE 1765. 149
diftinguée une penfion de deux mille quatre
cens livres. Quels motifs d'émulation
pour les Artiftes , & de reconnoiffance
pour leur augufte Bienfaiteur !
VERS envoyés à M. BOUCHER , Premier
Peintre du Roi.
SUR le tombeau de ce favant Artifte ,
De ce jeune Deshays *, dont la perte eft fi trifte
Ma main jettoit encor des fleurs ;
Lorfque la Parque meurtrière
Du célèbre Vanlo termina la carrière :
J'aime les arts , & je verſai des pleurs.
Mais qu'entens-je ? Quels cris vainqueurs ?
On couronne Boucher , ma trifteffe eft finie
Puifque j'adore le génie ,
Ne fuis- je pas heureux de ce qu'on fait pour
lui?
L'intrigue au front couvert , l'agiffante cabale
Ne trouvent plus aucun appui ;
L'Equité feule infpire MARIGNY ,
Et fa juftice fe fignale
Dans le choix qu'il fait aujourd'hui.
Boucher , tu dédaignas de fuivre aucunes traces
Tu marchas feul : tes brillantes audaces
* Gendre de M. Boucher
}
150 MERCURE DE FRANCE.
Serviront d'exemple & de loi :
Mille tableaux divins ont confacré tes droits ;
Et c'étoit au Peintre des Gráces
A l'être auſſi du plus aimé des Rois.
Par M. BRET.
GRAVURE.
FABLES choifies, mifes en vers par Jean
de la Fontaine , nouvelle édition , gravée
en taille- douce ; les figures par le fieur
Feffard ; le texte par le fieur Montulay :
in-8°, tome premier.
Le premier volume de cette édition
dont nous avons ci - devant donné le profpectus
, remplit & furpaffe même les efpérances
fondées fur les talens connus de
l'Auteur de cette entreprife. L'élégance du
format ; la beauté du papier ; celle des
caractères qui compofent le texte gravé
au burin d'après ceux du célèbre M. Fournier
; chaque fable renfermée dans une
bordure légère , avec fon eftampe à côté ,
ornée d'un cul- de - lampe & d'une vignette
analogue au fujet , les deffeins d'un bon
goût & d'un bel effet , gravés par M. FefSEPTEMBRE
1765. 151
fard même avec tout Part & tout le foin
dont cette entrepriſe a dû lui paroître
digne tout concourt en un met à faire
de cet ouvrage un monument qui , pour
la forme ainfi que pour le fond , eft digne
de la Fontaine , & par conféquent d'occuper
une place diftinguée dans les cabinets
des amateurs. L'Auteur mérite d'autant
plus du Public à cet égard , qu'il n'a rien
épargné pour conduire à fa perfection cette
belle & difpendieufe
entreprife ; qu'il a
même recommencé
plus d'une fois fon
ouvrage , fans regretter ni fon temps ni la
perte de fes deffeins , quoique achevés ,
même en partie gravés , non plus qu'une
partie du texte qui étoit déja tiré.
Sa gloire , au refte , en eft plus grande .
La Famille Royale , à qui il a eu l'honneur
de préfenter fon premier volume , lui a
donné tous les éloges qu'il méritoit ; le
Public y a applaudi , & les vrais eftimateurs
des talens conviennent
tous de la beauté
de l'exécution de cette intéreffante
entreprife.
Ce qui étonne les connoiffeurs
, c'eſt
le prix modique de l'ouvrage , qui d'abord
ne devoit être de volumes , & quatre que
qui , pour être plus portatif, fera partagé
en fix , tous de même format & d'une
même richeffe que le premier qui vient de
paroître. Le tout ne coûtera que 48 livres
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
en papier d'Hollande pour MM. les Souf
cripteurs.
M. Feffard , touché de l'empreffement
du Public , a cru devoir ouvrir une feconde
foufcription en faveur de ceux qui n'ont
pas profité de la première , & il n'en coûtera
pour cette feconde foufcription que
12 liv. de plus que pour la précédente ; mais
ceux qui n'auront point foufcrit , & qui
voudront fe procurer cette édition , la paieront
un louis de plus que les Soufcripteurs.
Nous ne doutons pas qu'on ne s'empreffe
à remplir cette feconde foufcription , tant
pour fe procurer ce bel ouvrage que pour
animer le zèle d'un Artifte dont les efforts
ne fauroient être trop encouragés.
Voici la propofition des deux foufcriptions.
Pour les perfonnes qui ont foufcrit :
Premier paiement fait de
En recevant le premier volume
En recevant le fecond volume •
·

En recevant le 3 , 4 , 5 , 6° &
dernier volume
A chaque livraiſon
·

12 liv.
12
8
I. 2
4.
Fait en total la fomme de . 48 liv..
SEPTEMBRE 1765. 153
Pour ceux qui n'ont pas foufcrit :
• 30 live
En recevant le premier volume
En recevant le fecond volume ΙΟ
En recevant le 3 , 4 , 5 , 6 ° &
dernier volume
A chaque livraifon
·

·
S
Fait en total la fomme de . 60 liv..
EUVRES d'Orférverie à l'ufage des Eglifes
, inventées par J. F. Forty, première
& feconde partie. A Paris , chez l'Auteur
rue de Bourbon , près la rue du petit Carla
veuve Cherau , rue S. Jacques ,
aux deux piliers d'or ; Boret , Libraire
rue S. Severin , au coin de la rue Zacharie.
Et à Marſeille , rue de Bome , chez
Madame Forty.
reau ;
On croit que les amateurs & les artiftes:
verront avec plaifir ces différens deffeins
d'orfévrerie , dans lefquels l'Auteur s'eft
attaché à réunir le goût antique & le moderne
, en confervant néanmoins les formes
que les ouvrages de ce genre exigent.
Ils paroiffent ne rien laiffer à defirer par
rapport au deffein & à la gravure : les idées
en font neuves , & l'on penfe que l'exécu
tion en doit être très - riche , fans cependant
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
être d'une trop grande difficulté . L'Auteur
promet une fuite à ces deux premiers cahiers
, où toutes les parties de l'orfévrerie
& de la ferrurerie feront compriſes.
LE Triomphe de Silène , dedié à M. le
Marquis de Marigny , Confeiller du Roi
en fes Confeils , Commandeur de fes Ordres
, Lieutenant - Général des Provinces
de Beauce & d'Orléanois , Directeur &
Ordonnateur - Général des bâtimens du
Roi , jardins , arts , académies & manufactures
royales ; gravé d'après le tableau appartenant
au Roi , peint par M. Vanloo en
1747, & expofé au concours ordonné par
M. de Tournehem , en cette même année
par l'Empereur , Graveur du Roi , rue &
porte Saint Jacques , au - deſſus du petitmarché.
Titon & l'Aurore , dédiés au même
gravés par le même artifte , d'après le tableau
original , appartenant au Roi , peint
par M. Pierre en 1747 , & expofé au concours
en la même année .
>
Le Public qui , dans le temps de leur
expofition , a admiré ces deux tableaux
eft charmé de les retrouver dans les deux
eftampes que nous lui annonçons avec
plaifir.
SEPTEMBRE 1765. 155
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
SUITE de la Lettre à l'Auteur de cellesfur
l'état préfent des Spectacles ( 1 ) .
N'INFEREZ - PAS , Monfieur , de ce que
je viens de dire fur les événemens mis
en action ou en jeu de théâtre , que je
n'en prife pas infiniment l'ufage , & que
je ne connoiffe pas tout ce qu'il en peut
réfulter de richeffes pour l'art dramatique.
Je crains feulement , comme vous , que
nos jeunes Auteurs , déja trop accoutumés
à prodiguer le fpectacle dans leurs
piéces , n'imaginent fuppléer par là au
fond de l'action dramatique , & aux autres
parties conftitutives d'un bon poëme.
Je voudrois qu'on prévînt l'excès que vous
blâmez vous même , auquel j'ai cru néanmoins
apercevoir que vous donniez faveur
fans en avoir l'intention .
·
( 1 ) Voyez le commencement de cette Lettre
dans le Mercure d'Août , art . des Spectacles .
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
"'
A l'égard d'un autre progrès , qui fait
autant d'honneur aux Comédiens modernes
, qu'il étonne fur la barbarie du goût
de leurs prédéceffurs ( nous parlons de
l'obfervation du coftume dans les repréfentations
tragiques ) fouffrez que je joigne
tous mes éloges aux vôtres , ces derniers
ne peuvent que me flatter infiniment,
à caufe de la part que j'ai eu dans cette grande
révolution , plus difficile peut - être à
étabir qu'on n'auroit dû l'imaginer. En applaudiffant
à cette heureufe innovation ,
vous paroiffez , Monfieur la regarder
comme portée à un point de perfection
qui n'exigeroit plus qu'on s'en occupât.
Il s'en faut bien qu'elle foit aufli complettement
étendue qu'elle devroit l'être
pour l'honneur de notre goût ; & qu'elle
foit à l'abri de l'altération qui , parmi nous,
s'introduit prefque toujours dans les meilleurs
ufages. Il eft vrai que depuis quel
ques années , nous ne voyons plus fur la
fcène françoife les Héros Grecs &Romains,
enfermés dans des demi-tonneaux à franges
, jouer pompeufement du chapeau. Il
eft vrai que la veuve dePompée ne vient plus
étaler fur un pannier de 4 aulnes un deuil
de Cour élégamment ridicule ; mais n'avez
vous pas vu encore depuis peu des
Céfars en bonets àpannaches ? N'avez- vous
SEPTEMBRE 1765. IST
pas admiré des Sénateurs de l'ancienne-
Rome avec des efpéces de dominos garnis
de pompons , pour figurer l'augufte
Toge des Patriciens ; des Affyriens , des
Grecs , quelquefois des Egyptiens avec la
Peliffe turque ? Cette burlefque machine
enfant du gothique vertugadin , ce mauffade
pannier n'eft encore que diminué
dans fes dimenſions , mais il n'eſt pas totalement
banni ; fa forme & fa rotondité
ofent fe remontrer fur la fcène tragique ,.
craignons donc qu'infenfiblement il ne re
prenne fon ancienne ampleur. Peut - on
dire , fans flatterie , que l'exacte imitation
des vérités de coftume a paffé dans
le comique , tant qu'on verra jouer l'Andrienne
avec des habits à la françoiſe , tant
que le valet de l'homme à bonnes fortunes
fe déguifera avec la ringrave pour
repréſenter un maître qui eft vêtu de l'habit
du temps & dans la mode là plus moderne
; tant que dans les anciennes comédies
, les peres auront des manteaux
& des calottes noires fur de grandes perruques
, tandis que les autres Acteurs de la
piéce porteront les habits du jour ? Vous
voyez bien qu'indépendamment des autres
parties de détail qu'il feroit néceſſaire
de réformer dans le tragique , pour que le
coftume y fût exactement obfervé , pref158
MERCURE DE FRANCE .
que tout refte à faire fur cela dans le comique.
Il y a une juſtice à rendre aux Comédiens
actuels. Si tout ce qui regarde l'imitation
la plus régulière dans les objets
de repréſentation , n'eft pas encore exactement
obfervé , ce n'eft point à eux qu'il
faut l'imputer, mais à la négligence du plus
grand nombre des fpectateurs fur cette
partie fi importante au preftige de la fcène ;
ofons dire vrai , c'eft à l'ignorance & au
mauvais goût de quelques autres , qui ont
même combattu ou cherché à ridiculifer
les foins , les recherches & les dépenfes
confidérables qu'on a faites pour rétablir
la pompe & le goût de leur fcène , & pour
rendre le théâtre françois à tous égards le
modèle & l'objet d'émulation de tous les
théâtres de l'Europe. Si l'on veut perfectionner
une auffi louable entrepriſe , il
faut que le même efprit qui a éclairé les
Comédiens , éclaire auffi le gros des fpectateurs
. L'attention fuivie du Mécène qui
protége les arts confiés par le Souverain à
fa direction , a produit une forte de propagation.
Tout porte en France aujourd'hui
un certain caractère plus ou moins
conforme aux grands principes des arts
libéraux , c'eſt- à- dire , aux vérités indiquées
par la nature bien apperçue. C'eſt
SEPTEMBRE 1765. 159
à cette première caufe que nous devons
rapporter , comme à fa fource , les changemens
arrivés dans le pittorefque des repréfentations
théatrales. C'eſt la communication
entre les artiſtes , les gens de
lettres & les gens à talens , qui a répandu
cet efprit de règle & de convenance , &
qui a fait fentir la néceffité & le mérite
du coftume. Ce même efprit , malheureufement
n'a pas encore affez penétré dans
la partie oifive du Public : il feroit à
craindre qu'il n'arrivât de ceci , ce qui eft
arrivé de quelques ornemens de l'architecture
grecque & romaine , admis ou
plutôt rétablis dans la nôtre , lefquels ont
occafionné tant de confufion parmi le
vulgaire , que tout ce que le caprice enfante
en faveur de la nouveauté fe
nomme follement aujourd'hui à la grecque.
L'ufage du coftume eft prefque dans
le même cas ; il a déja pris le caractère
de mode comme la grecque ; ils ont à peu
près la même époque dans leur nouvelle
origine ; iillss pourroient bien avoir lemême
fort dans leur décadence , fi l'on ne prévient
les effets du barbarifme , monftre
toujours renaiffant du fein de l'ignorance
& de la frivolité , dans les temps les plus
lumineux.Avant que de penfer comme vous
paroiffez le defirer , Monfieur , à remet
,
160 MERCURE DE FRANCE.
tre nos anciens chefs - d'oeuvres tragiques
en tableaux , ne jugeriez vous pas plus convenable
de chercher à conftater folidement
la meilleure manière de bien peindre au
théâtre ? Joignez - vous donc ànous , établiffons
dans toutes les têtes , s'il eft poffible
, qu'il ne fuffit pas pour obferver ce
qu'on appelle le coftume , d'être convenu
d'une certaine forme d'habillement
extraordinaire ; que ce mot cof
tume , dans le fens où il eft employé
dans la peinture & au théâtre , ne fignifie
autre chofe que l'ufage , l'habitude
, la manière de s'habiller , de chaque
peuple ou de chaque profeffion , ce qui
doit s'étendre fur tous les objets acceſſoires,
comme armes , meubles , manières , coutumes,
&c. Ainfi tous les Romains , tous les
Grecs , de même que les autres Peuples
de l'antiquité , ne portoient pas les mêmes
habits dans toutes fortes de conditions.
ni dans toutes les diverfes circonftances
de la vie. C'eft donc un abus d'idée & de
mots , que de nommer , comme on commence
à le faire , habits de cofiume , des
habillemens coupés fur une eſpèce de modèle
commun entre les Acteurs . Il peut réfulter
de cet abus , que dès que les perfonnages
d'un drame ne feront pas pris dans
l'Europe moderne , on croira les repréſenter
fort bien , avec l'habillement qu'on eft
SEPTEMBRE 1765. 161
convenu d'appeller habit de coftume ; &
l'on fera perfuadé qu'on obferve ce coftume
dont on n'entendra plus le vrai fens. Si ,
en effet , on l'entendoit , on ne fe ferviroit
point au théâtre de cette défignation , pour
les habits qu'on a fubftitués à ceux qu'on
nommoit , il y a dix ans , plus ridiculement
encore , habits à la romaine. Dans
la vraie acception du terme , un habit à
la françoife, tel qu'on le porte de nos jours
à la ville , eft un habit de coftume dans
une piéce dont la fcène eft en France , &
dont l'action
peut avoir une époque moderne
.
Plus vous convenez , Monfieur , combien
eft important au fuccès de la fcène le
preftige qui résulte de l'exacte imitation
de toutes les vérités dans les objets pitto
refques du drame , plus je crois que nous
devons recommander l'attention , les
recherches & les lumières qu'il faut appliquer
à perfectionner cette partie , fur
laquelle il eft effentiel d'avertir que nous
n'avons encore que de groffières ébauches.
Je n'en préfenterai qu'un exemple.
Que diriez -vous , fi quelqu'un de nos peintres
vous repréfentoit Agamemnon aſſis au
devant de fa tante , fur un petit fauteuil
de nos appartemens ? C'eſt à- peu-près cependant
pareille chofe que nous avons vu
162 MERCURE DE FRANCE.
au théâtre il y a peu de jours pour le bon
vieillard Pharamond dans le milieu d'une
forêt , & environné de tous fes antiques
guerriers. Il n'eft ni moins néceffaire à la
vérité du tableau , ni plus difficile , de ſe
procurer des fiéges que des habits à l'ufage
des divers peuples de l'antiquité. Le cof
tume feroit fidélement fuivi dans les habillemens
, qu'on ne pourroit pas dire encore
qu'il eft exactement obfervé , fi on
ne l'apperçoit dans tous les autres acceffoires
du décore théatral.
Je pafferai légèrement fur ce que vous
propofez , Monfieur , pour l'examen des
ouvrages préfentés. Je penfe qu'il y auroit
encore bien plus d'inconvéniens dans ces
répréfentations publiques , où l'on répéteroit
le papier à la main, que dans la forme
actuelle d'accepter ou de rejetrer les piéces
qu'on veut faire jouer ; il y a mille raifons
, trop longues à détailler , pour préfumer
que l'on fe tromperoit encore
plus fouvent fur le fuccès. Convenons - en
de bonne foi , ceux d'entre nous les plus
accoutumés à fréquenter le théâtre , à
examiner des pièces nouvelles , ceux
mêmes qui font entrés fouvent dans la
direction des repréfentations , font obligés
de s'avouer , que fréquemment non
feulement ils fe font trompés fur le fort
SEPTEMBRE 1765. 163
vement alors
de certains ouvrages dramatiques , mais
encore qu'ils en ont été tout différemment
affectés aux repréfentations publiques
qu'aux répétitions. D'où cela provient
il ? Il eft plus facile de le fentir , que.
de fe l'expliquer à foi -même ; j'en appelle
aux Auteurs qui l'ont éprouvé fur leurs
propres ouvrages. Si le Public lifoit dans.
leur jugement , aux premières repréfentations
, il leur épargneroit la mortification ,
de les avertir des défauts qu'ils remarquent
plus promptement & bien plus vique
leur juge. Une infinité
de petites caufes réunies , qui n'agifſent ſur
nous que dans cet inftant , que l'on n'a
pas le temps de difcerner , nous donnent
une autre façon de voir les mêmes choſes.
Or , comment efpérer qu'une multitude
d'auditeurs, probablement moins éclairés ,
certainement moins exercés , préjugera
plus fainement que les Comédiens , lorfque
ceux -ci ont encore une infinité d'avantages
fur les amateurs & fur les auteurs
, par la pratique habituelle de leur
art , & par une expérience journalière ,
que beaucoup d'intérêts perfonnels doivent
inceffamment éclairer fur cette matière.
Tout ce qui eft foumis au jugement
des hommes , eft expofé à fouffrir de l'erreur;
mais c'en eft une peut -être plus con164
MERCURE DE FRANCE.
fidérable encore , que de préfumer les en
garantir infailliblement. La faine raiſon
veut , je crois , que l'on compte & que
l'on péfe dans ce cas le nombre & les forces
des probabilités ; le calcul fera toujours
en faveur des Comédiens pour le
jugement des piéces à repréfenter ; c'eſt
donc à eux comme aux juges naturels ,
qu'on doit le conferver. Les inconvéniens
qui pourroient en réfulter , bien examinés
& fans partialité , n'ont pas des conféquences
auffi fâcheufes que quelques au
teurs mécontens voudroient le perfuader.
En général dans toute efpéce d'adminif
tration humaine , le bien qui n'eft mêlé
que d'un petit mal accidentel , eft le mieux
poffible.
J'ai l'honneur , &c .
Fin de la première Lettre.
D. L. G.
SEPTEMBRE 1765. 165'
OPERA.
L'ACADEM
'ACADEMIE royale de Mufique donna
fur fon théâtre le 13 Août , la première
repréſentation de Fragemens compofés
du Prologue des Fêtes de Thalie , de l'acte
de la Femme , troifième entrée du même
ballet (paroles de feuM . de la Fond , Mufique
de M. Mouret ) & du Devin du Vil-
Lage , interméde en un acte ; paroles &
mufique de M. J. J. Rouffeau. Cet Intermede
fut exécuté pour la première fois à
Fontainebleau , devant le Roi , les 18 &
24 Octobre 1752 , & à Paris fur le théâtre
de l'Opéra le premier Mars 1753. Il a
été repris depuis & joué plufieurs fois.
Dans le prologue des Fêtes de Thalie ,
le rôle de Melpomène a été fort bien chanté
& avec une très - belle voix , dès le premier
jour , par Mlle DUPLAN , en l'abfence
de Mlle RIVIERE . La premiere a
continué de chanter dans ce prologue tant
qu'il a été au théâtre , elle y a toujouts
été applaudie avec juftice . Le grand volume
de voix de Mlle DUPLAN a été d'autant
plus agréable au Public dans cet Opéra ,
qu'elle y a perpétuellement fait remar
166 MERCURE DE FRANCE .
quer une jufteffe dans le chant , dont elle
n'avoit pas encore acquis l'habitude auparavant.
Mlle DuBois chantoit le rôle
de Thalie ; il feroit fuperflu de répéter ici
les éloges dus à fa voix & à fes talens. Le
rôle d'Appollon étoit exécuté par M. Du-
RAND.
Dans le ballet de ce prologue , Mlle
PESLIN danfoit les pas feuls. Nous faififfons
cette occafion pour rendre juftice
aux talens & à la légèreté de cette danſeuſe,
que le Public voit de plus en plus avec
plaifir . Mlle JUSTINE (connue fous le
nom de Mlle ROBE ) danfoit avec M. LEGER
dans ce même ballet.
M. & Mlle LARRIVE'E ont fort bien
joué , & avec beaucoup de mérite , dans
l'acte de la femme , le rôles de Dorante
& de Callifte , mari & femme. Celui de
Dorine , fuivante de Callifte , a été fort
agréablement rendu par Mlle DURANCI.
Le rôle de Zerbin , par M. DURAND.
Beaucoup de fpectateurs font fort aifes
de retrouver dans le ballet de cet acte
les anciens caractères des maſques qui faifoient
autrefois l'agrément & la gaieté de
nos Bals. Nous donnons , pour nos lecteurs
abfens de la ville , une lifte de ceux qui
'exécutent ces divers caractères.
1
SEPTEMBRE 1765. 167
POLICHINELLE , M. Faɣ.
DAME GIGOGNE , Mlle PAGÈS.
PERTALON , M. TRUPTI.
VÉNILIENE , Mlle SAINT- MARTIN.
ARLEQUIN , M. BEATE.
ARLEQUINE , Mlle VERNIER.
MEZETIN , M. ALLARD.
MEZETINE , Mlle ADELAIDE.
SCARAMOUCHE , M. RIVIERE.
SCARAMOUCHETTE , Mlle GODOT .
PIERROT , M. Léger.
PIERRETTE , Mlle PETITOT.
n
ESPAGNOLS , M. LANI 1 , M. LANI 2 .
ESPAGNOLETTES, Mlles SI ANE & DOROTHÉE.
FRANÇOIS en Dominos , MM. HENRI & Rivet.
FRANÇOISES , Miles JULIE & MIMI.
Cette entrée de maſques eft confidérablement
embellie par les pas feuls qu'exécute
Mlle LANI ( époufe du fieur GELIN) ,
en habit oriental . M. VESTRIS , à la françoife
, danfe le ménuet dans la même entrée
. Mile GUIMARD a danfé avec M.
VESTRIS dans les premières repréfentations
à la place de Mlle VESTRIS , abfente
par indifpofition .
On connoît fi généralement combien
tous les rôles du Devin du Village font
168 MERCURE DE FRACNE.
agréables , qu'on fe fera aifément une idée
de la manière dont ils font rendus par les
genres de talent de chaque Acteur . Le
mérite de la voix de M. LE GROS eft actuellement
affez répandu pour laiffer préfumer
l'effet qu'elle produit dans le rôle
de Colin ; cet Acteur , fur - tout , ayant acquis,
pour ainfi dire , à chaque repréfentatjon
, de nouveaux moyens pour le rendre
du côté du jeu avec l'agrément dont
il eft fufceptible.Mlle DURANCI , habituellement
bonne Comédienne dans plufieurs
genres , remplit parfaitement le rôle de
Colette . Toutes les graces de la naïveté paftorale
font exprimées par elle dans un
point deprécifion qui ne laiffe rien à défirer
, fans donner lieu aux reproches de la
moindre caricature. Le rôle du Devin eft
rendu avec la même perfection par M.
GELIN , qui a fait voir avec quelque furprife
qu'une belle & grande voix & l'habitude
journalière du genre héroïque , ne
font pas toujours obftacle à la fineffe d'une
forte de comique, peut -être difficile à faifir
auffi bien , par ceux qui font le plus fréquemment
exercés dans ce genre.
Le divertiffement de cet intermède
qui étoit très-foible en mufique , d'un genre
infipide , & qui ne fourniffoit rien aux
ballets , a été ingénieufement refait & arrangé
.
SEPTEMBRE 1765. 165
rangé . Les ballets font devenus charmans ,
d'une gaieté piquante & dirigée avec beaucoup
de goût. M. GARDEL & Mlle Gui-
MARDY danfent avec diftinction. Rien ne
préfente un enſemble auffi vif , auffi brillant
, & ne réunit tant de talens aimables
qu'en Pas de quatre Paftres , exécutés par
MM. LANI & D'AUBERVAL
, par Miles
ALLARD
& PESLIN.
Le fuccès de ces fragmens parut
chanceler en quelques parties à la première
repréſentation. Il y avoit une mauvaife
volonté marquée dans une petite
portion du Public , qui excitoit du tumulte
& du bruit fous les plus légers prétextes ;
abus encore trop fréquent dans les fpectacles
d'une nation policée , & dans un
fiécle qui prétend aux fublimes clartés du
goût & de la philofophie . Malgré les frivoles
efforts de cette cabale , le fecond acte
reçut des applaudiffemens en beaucoup
d'endroits qui le méritoient , & l'intermède
du Devin du Village fit l'effet qu'il
devoit faire , c'est- à - dire , un très - grand
plaifir. A la feconde repréfentation , les
applaudiffemens furent univerfels , & ils
fe font foutenus depuis , ainfi que le concours
des fpectateurs ; ce qui prouve mieux
que toute autre chofe , que ce fpectacle a
éré goûté.
H
$70 MERCURE DE FRANCE.
Comme on s'eſt
apperçu que le prologue
des Fêtes de Thalie plaifoit moins que
les autres actes à un grand nombre de
fpectateurs , on s'eft hâté d'y fubftituer
l'acte de Bacchus & Hégémone, Entrée des
Amours de Tempé ; il vient d'être remis au
théâtre pour la première fois le 23 Août. La
Mufique de cet acte eft de M. DAU VERGNE
, Surintendant de la Mufique du Roi.
On a donné dans le temps l'extrait du
poëme des Amours de Tempé ; nous nous
contenterons de rappeller fuccinctement le
fujet de l'acte qu'on vient de joindre aux
nouveaux fragmens.
Bacchus voit Hégémone, Prêtreffe de l'Amour
, dans la vallée de Tempé. Ce Dieu ,
enchanté des attraits de cette Prêtrefle ,
ordonne à fa fuite de quitter les armes ,
& d'annoncer fes bienfaits par la voix des
plaifirs. Hégémone , en chantant une espéce
d'hymne à l'Amonr , lui demande d'épargner
fon coeur ; elle ne peut cependant
fe déguifer fes fecrets fentimens pour un
jeune étranger , perfonnage fous lequel
s'eft caché le Vainqueur de l'Inde . Bacchus
vient & s'annonce par une fête
vive & brillante que formentles Egypans ,
les Satyres & les Bacchantes de fa fuite.
Hégémone ne peut réfifter aux tranſports
& aux troubles qu'excitent en elle les myf-
>
SEPTEMBRE 1765. 171
tères du Dieu . Il céde à fes volontés , &
après avoir fait retirer fa fuite , il déclare
fa paffion à la belle Prêtreffe. Elle lui reproche
de s'expliquer en vainqueur , plus.
jaloux de plaire que difpofé à aimer . Bacchus
protefte qu'il feroit prêt à lui facrifier
fa liberté , s'il dépendoit encore de lui de
la reprendre. La Prêtreffe , qui n'a vu aux
autels de fon Dieu que des amans en pleurs
& qui n'a entendu que des murmures ,
étonnée de la différence qu'elle remarque
dans la façon d'aimer de Bacchus , lui demande
, qui de lui ou de ces amans aiment
fincéremement ? Bacchus , par des
images agréables prifes dans la nature ,
prouve à fon amante , déja perfuadée par
fon coeur , que la joie & les plaifirs font
inféparables de l'amour. Hégémone fe rend ,
& le Dieu fe manifefte en faifant changer
le lieu de la fcène en côteaux fertils
chargés de fes dons les plus précieux . La
fuité de Bacchus , réunie aux habitans de
Tempé , termine cet agréable divertiffement
par un ballet général . M. LE GROS
chante dans cet acte le rôle de Bacchus
à la grande fatisfaction du Public , & fans
doute à la fienne , puifqu'il y plait généralement
, & que tout l'éclat & le charme
de fa voix ont occafion de fe developper
dans les morceaux agréables & brillans
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
dont ce rôle eft rempli . Mlle L'ARRIVÉE
eft très-bien anffi dans le rôle d'Hégémone
& fort applaudie . M. DURAND chante le
rôle de Silene,
Les ballets , de la compofition de M.
LAVAL , font du plus agréable effet. M.
LEGER , Mlle JUSTINE , M. ROGIER danfent
dans la première entrée des Egypans
& des Bacchantes , fur des airs marqués
au coin de l'Auteur des Bacchanales de
Lavinie. Il y a un Pas de deux entre
M. D'AUBERVAL & Mlle ALLARD,
La mufique de ce Pas , le brillant de
fon exécution , le rendent charmant ;
chaque jour on l'applaudit avec une efpéce
de fureur , & l'on croit toujours ne l'avoir
pas affez applaudi .
Cet acte eut dès la premiere fois un fuc
cès décidé ; il foutient fort bien celui de
tout le fpectacle des Fragmens , & fair
honneur à l'Auteur de la mufique.
Depuis qu'on a mis Bacchus & Hégémone
à la place du prologue , Mlle Du-
BOIS a pris le rôle de Callifte dans l'acte du
bal, qu'elle chante fort bien , & où elle
reçoit beaucoup d'applaudiffemens , quoi-
Mile L'ARRIVE'E l'eût très-bien rem →
que
pli auparavant,
SEPTEMBRE 1765. 173
COMÉDIE
FRANÇOISE.
LEE Mercredi , 14 Août , on donna la
première repréſentation de Pharamond ,
Tragédie nouvelle , dont l'Auteur eſt reſté
anonyme.
Sujet de la Tragédie de Pharamond.
ON fuppofe que Pharamond , premier Roi de
France , avoit eu deux fils , de deux femmes fuc
ceffivement époufées , l'un , Mérovée , & l'autre ,
Clodion. La mère de Clodion , ambitieuſe & puiffante
fur l'efprit de Pharamond , l'avoit fait confentir
à faire périr Mérovée dans fon enfance.
Phanès , Citoyen vertueux & zélé pour le fang
de fon Maître , avoit été choisi pour ce barbare
office , il avoit feint de s'y prêter , mais ce n'étoit
en effet que pour fouftraire cette victime à
l'affreux projet de fes perfécuteurs.
Dans le moment où commence la Pièce , Pharamond
, accablé du poids des années , penſe à
ſe débarraſſer de celui de l'Empire fur fes peuples
& fur fes troupes. Mérovée , fecrétement
confervé par les foins de Phanès , eft alors à la
Cour de fon père , caché fous le nom de Valamir.
Il ne peut fe découvrir. Il ne connoît
point affez quelles feroient les difpofitions de
Pharamond à fon égard en qualité de fils ; n'en
étant aimé & diftingué que comme un guerrier
élevé par l'éclat de fes exploits. Il y a dans cette
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
même Cour une Princeſſe nommée Ildegone , que
Clodion veut époufer , moins par amour que par
des vues politiques. Cette Princeffe , liée par des
voeux fecrets & par un tendre penchant à Valamir
dont elle connoît la naiffance & les droits , refufe
Clodion. Dans l'affemblée folemnelle que Pharamond
a convoquée pour dépofer le fouverain commandement,
au milieu de toutes les troupes, pour
le tranfporter à fon fils Clodion , ce Valamir ,
fameux par des actions qui lui ont obtenu la confidération
des Peuples & des Soldats , s'oppofe en
leur nom à ce deffein avec une véhémence fi
pathétique , qu'il touche , qu'il perfuade le vieux
Monarque , & l'engage à conferver le fouverain
pouvoir jufqu'à la mort. Il lui jure de verfer tout
fon fang pour le défendre contre ſes ennemis
étrangers & domeftiques . Clodion , qui avoit difpofé
par de fecrettes pratiques ce grand événement
, qui devoit être décisif pour l'ardeur de
régner dont il eft dévoré , eft furieux contre
Valamir. Il emploie alternativement les menaces
& les promeffes les plus flatteufes à fon égard pour
l'engager à ne plus contrarier fes projets ; mais
Valamir , toujours inébranlable , rejette les unes
& repouffe les autres avec une égale dignité.
Clodion , défefpérant de le gagner , a pris le parti
de le perdre reffource ordinaire des fcélérats
ambitieux. Il parvient à le rendre ſuſpect à Pharamond
par les voies obfcures de toutes les noirceurs
que fait cumuler la baffe politique des
intrigues de Cour . On arrête Valamir par l'ordre
même de Pharamond. On prévient par fon emprifonnement
l'explication qu'il pourroit avoir avec
ce grand homine , dont l'efprit eft affoibli par
l'âge. On a furpris & emprifonné un vieillard
que l'on fuppofe étranger & d'intelligence avec
SEPTEMBRE 1765. 175
Valamir. Ce vieillard eft précisément ce même
Phanès , dont le témoignage eft néceffaire à la
reconnoiffance de Mérovée. La Princeffe Ildegone
vient alors au fecours de fon amant , elle parle au
Roi , elle lui rappelle fon affection & fa confiance
pour ce Valamir , dont elle ne révéle point encote
Ĩa naiſſance , mais elle le preffe de le faire amener
devant lui , ainfi que le vieillard étranger. Elle
répond de fa juftification . Valamir , par ordre du
Roi , vient à fes pieds développer les intrigues &
les complots de leur ennemi commun , il ſe déclare
enfin à Pharamond pour fon fils Mérovée.
Les entrailles paternelles tiennent lieu de preuves
en cette occafion. Cependant Mérovée infiſte pour
que l'on faffe promptement paroître Phanès. Alors
on vient apprendre à Pharamond la mort de
ce bon vieillard , qui a laiffé un écrit , par lequel
il l'affûre que Valamir eft le fils que fes foins lui
ont confervé. D'après ce fimple écrit , la reconnoiffance
de Mérovée eft pleinement confirmée. Clo
dion , déconcerté dans tous les projets , ceſſe enfin
de les couvrir ; il attaque ouvertement fon père
pour lui fuccéder. Celui- ci remet fon épée à
Mérovée. On combat , on triomphe du fils rebel
qui périt dans le combat. Pharamond , pour prix
de la victoire , dépofe la fouveraineté entre les
mains de Mérovée , & lui fait époufer la Princeffet
Ildegone.
Cette Pièce n'ayant été repréfentée que
deux fois , nous ne fommes pas en état d'en
donner un extrait plus détaillé & plus
étendu .
Quoique l'on ne puiffe diffimuler que
la repréſentation de cette Tragédie ne fut
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
en général un peu froide , il nous a paru
qu'elle ne méritoit pas un
un fi
prompt
abandon. Il y a de très- belles chofes dans
tout le cours de la Pièce. On ne fauroit
conteſter que le fecond acte & une partie
du troifiéme ne foient des morceaux qui
femblent réunir toutes les conditions requifes
pour la perfection de l'art dramatique.
Nous n'entreprenons pas de juſtifier
le refte quant à la conftitution du poëme.
Le ftyle eft égal , vraiment dramatique ,
noble & mâle fans enflure , plus chargé
de chofes que de mots , épuré du faux
clinquant de la poéfie ; en un mot cet
ouvrage , malgré fon mauvais ſort , ne
peut jamais que faire honneur à l'efprit de
fon Auteur , & annonce un talent eſti¬
mable.
Les principaux rôles ont été fort bien
joués. M. BRIZART a tiré parti de celui
de Pharamond , malgré la froideur que
répand ordinairement fur un rôle un caractère
foible & perpétuellement chancelant.
Le rôle de Valamir , très - beau dans la
Pièce , l'eft devenu encore davantage par
la manière dont l'a rendu M. LE KAIN :
le rôle de la Princeffe , que Mlle DUBOIS
a joué d'après elle - même , n'ayant & ne
pouvant avoir de modèle à copier , lui a
fait beaucoup d'honneur , & doit de plus
SEPTEMBRE 1765. 177
7
en plus faire efpérer de fon talent , fi les
foins de l'étude continuent de feconder en
elle les bienfaits de la nature.
COMÉDIE ITALIEN NE.
LE même jour ( Mercredi 14 Août )
on donna avec une meilleur fortune une
Pièce nouvelle , intitulée : Ifabelle & Gertrude
, ou les Sylphes Suppofées , Comédie
en un acte mêlée d'ariettes , par M. FAVART.
Nous croyons que nos Lecteurs en
verront l'extrait avec plaisir.
EXTRAIT DE GERTRUDE.
PERSONNAGES. ACTEURS.
M. DUPRÉ , Juge Prevôtal ,. M. CAILLOT.
DORLIS , fon neveu , ... M. CLAIRV AL
Mde GERTRUDE , mère d'Ifabelle, Mlle FAV ART.
Mde FURET , prude acariâtre ', Mlle DESGLANDS.
ISABELLE , fille de Mde Gertrude
,
Mile LA RUETTE.
AMBROISE , perfonnage
qui ne paroît point .
Lafcène eft dans un Bourg aux environs
de Paris.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
On voit fur le côté d'un jardin un pavillon
élevé fur une terraffe , les fenêtres
font garnies de rideaux épais , & lorſqu'elles
font ouvertes , on y découvre des meubles
élégans , & principalement une toilette
fur laquelle font différens livres .
Pendant que l'on joue l'ouverture on
voit entrer dans ce pavillon par une porte
fecrette Dupré enveloppé d'un manteau ,
& portant une lanterne fourde.
Dorlis , fon neveu , s'eft introduit dans
le jardin par la même porte au moyen
d'une clef qu'il a dérobée à fon oncle. Il
craint d'être découvert , il cherche avec
précaution l'appartement d'Ifabelle. Tandis
qu'il va à la découverte , Dupré ouvre
les portes du pavillon, regarde une pendule
, & dit , il n'eft que neuf heures &
demie , elle ne viendra pas fi-tôt , à quoi:
m'occuper en l'attendant. Il examine les
livres qui font fur la toilette ; il en lit les
titres : Maximes intellectuelles qui prouvent
que le véritable amour confifte fimplement
dans l'union des âmes . Au diable foit l'ouvrage
, il n'a rien de folide..
Notes fur le Comte de Gabalis , où l'on
traite de la réalité & de l'apparition des
fubftances aériennes . On reconnoît toujours
gens au choix de leurs livres. les
Dorlis revient , il apperçoit de la luSEPTEMBRE
1765. 179
mière dans le pavillon , il s'approche &
s'écrie avec furprife , c'eft un homme !
Dupré entend du bruit , fort du pavillon
& reconnoît fon neveu : il lui demande
ce qui l'attire , Dorlis lui fait l'aveu de
fon amour pour Ifabelle.
DUPRÉ.
Ifabelle eft elle d'intelligence.
DORLIS.
Non , vous favez qu'elle ne fort point fans fa
mère , qu'elle ne lui permet pas d'écouter un mot
ni de lever les yeux , mais cela n'a pas empêché
qu'elle ne m'ait remarqué.
Ariette.
De fa modefte mère
Elle a faifi le goût ;
L'oeil perçant du myſtère
Ne voit rien & voit tout ::
Ses timides prunelles
Se gliffant de côté ,
Lancent des étincelles
De pure volupté.
Doucement tourmentée
De fes quinze ou feize ans ,
Tendrement agitée
De fes tranfports naifans ,
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
> Ne penfant point encore
Mais cherchant à penfer ,
D'un defir qu'elle ignore
Son coeur fe fent preffer.
Lorfque je fuis près d'elle
Je la vois qui rougit ,
Son embarras décéle
Que le penchant agit.
N'eft- il donc pas poffible
Qu'elle approuve mon feu ,
Pour une âme fenfible >
Rougir eft un aveu .
Quand les yeux fe répondent
Ce langage eft bien fûr ;
Quand leurs traits fe confondent ,
Il n'eft plus rien d'obſcur.
Nos paupières baiſſées ,
Nos regards n'en font qu'ùn ,
Ames , coeurs & penſées ,
Alors tout eft commun.
DU PRÉ.
A quoi ton amour fervira-t-il ? Mde Gertrude
deftine fa fille à une retraite perpétuelle.
DORLIS.
Ah , mon oncle ! quel dommage , vous qui
avez tant de pouvoir fur l'efprit de Mde Gertrude,
yous fouffrirez ? ....
SEPTEMBRE 1765. 181
DUPRÉ.
Moi , que veux-tu dire ?
DORLIS.
J'aime. Je me connois en amoureux , & vous
n'êtes pas ici pour rien.
DUPRÉ.
Tu penfes que l'honnête Mde Gertrude.....
DORLIS.
Les femmes honnêtes font plus fenfibles que les
autres.
DUPRÉ.
Mde Gertrude a-t - elle deffein de plaire ? vois
avec quelle fimplicité elle eft mife.
DORLIS.
Ariette.
Oui , oui , le fard de la beauté
Eft la décence & la fimplicité ,
L'art eft de cacher l'art , c'eft le moyen de plaire ,
C'eſt le point néceſſaire.
Il faut la voir,
Cette Dame Gertrude.
C'eft un miroir ,
Pour une prude ,
182 MERCURE DE FRANCE.
Il faut la voir
Avec fon grand mouchoir
Noir ,
Il fe pliffe ou s'étend fous les mains vertueuſes ,
S'ajufte , s'arrondit , prend des formes heureuſes
Et ménage des jours , des jours de volupté
Par-ci par-là , dont l'oeil eft enchanté .
Le noir , le blanc , l'oeil en eft enchanté ,
Ainfi l'on voit dans un bocage fombre
Les rayons du Soleil , le jour avec l'ombre :
Oui , oui , le fard de la beauté , &c.
Dupré ne pouvant en impofer à fon
neveu , lui avoue fon amour pour Mde
Gertrude.
Je l'aime & je crois en être aimé de même fans
qu'elle le fache , mais je n'en fuis pas plus heureux.
C'eft une espèce de philofophe femelle qui
croit qu'il n'eft plus permis d'aimer à fon âge
une femme encore aimable , qui ne parle que
morale , & qui a une averfion pour tous les hommes
; mais je ne défefpère pas d'être bientôt fon
mari. Nos intérêts font communs , je te ferai
époufer Ifabelle., Retire-toi fans bruit.
DORLIS.
Ne craignez rien . Je me retirerai quand il
en fera temps. Je n'ai fait que pouffer la porte.
Ils font interrompus par l'arrivée de
SEPTEMBRE 1765. 183
Mde Furet , qui alarme toute la maiſon .
Dorlis fuit d'un côté , Dupré rentre
dans le pavillon , s'enferme & cache fa
lumière.
Mde Furet paroît avec Mde Gertrude ;
celle- ci craint que l'autre ne découvre fes
liaifons avec Dupré. Elle lui demande ce:
qui peut l'amener fi tard ; c'eft une hiftoire
très - fcandaleufe , lui répond Mde Furet..
Pour fuivre un amant téméraire
Une jeune Penfionnaire
A fauté les murs du couvent ,,
On l'a prife avec fon galant..
Mde GERTRUDE .
J'entends , j'entends. Il faut fe taire.
Mde FURET.
Fort bien , fort bien , ne diſons rien ;;
Quand nous faurons tout le mystère:
Nous ferons éclater l'affaire :
Le fcandale eft toujours un bien .
Cette prude dangereufe foutient fon
fyſtême ; elle ſe vante fe d'avoir fait deshériter
un jeune libertin pour lui ôter les
moyens d'être vicieux . Elle veut conduire
Mde Gertrude chez Dupré pour être au
184 MERCURE DE FRANCE .
fait de l'aventure de la Penfionnaire . If
ne me cachera rien , ajoute- t- elle , car il
doit m'époufer. Mde Gertrude eft frappée
de ce mot. Elle feint un étourdiffement
une foibleffe pour ſe débarraffer de Mde
Furet. Celle - ci ne veut point la quitter
dans l'état où elle eft , & fe propofe de
paffer la nuit avec elle. Mde Gertrude ,
pour l'en empêcher , fe détermine à la
fuivre. Mde Furet veut prendre le plus
court & paffer par la petite porte du jardin
; mais c'eſt par- là que Dupré vient
&fe retire. Mde Gertrude , craignant qu'on
ne les rencontre , propofe de prendre un
autre chemin fous prétexte que cette petite
porte eft voifine du bois où il rode pendant
la nuit des gens mal intentionnés.
Vous avez raiſon , replique Mde Furet , j'oubliois
de vous dire que l'on a vu plufieurs fois
quelqu'un eſſayer des clefs à cette porte-là.
Mde GERTRUDE.
O ciel fait-on qui c'eft ?
Mde FURE T
Non , mais raffurez-vous , je le faurai bientôt ,
peut- être dès ce foir. J'ai mes efpions , foyez
Tranquille , fuivez-moi. Elle entraîne Mde Gertrude.
SEPTEMBRE 1765. 189
Après une feconde fcène entre l'oncle
& le neveu , Mde Gertrude reparoît , Dupré
court au- devant d'elle , & Dorlis fe
fauve. Mde Gertrude veut rompre avec
Dupré , elle lui reproche de vouloir époufer
Mde Furet. Il fe juftifie ; mais elle
n'en eft pas moins inquiette , elle craint
que Mde Furet ne découvre leur liaiſon.
Ariette.
Femme curieuſe ,
Femme envieuſe ,
Aigre bigote ,
Cagote ,
Oh ! c'eft en vérité
Trois fléaux pour l'humanité.
Agiſſante
Par oifiveté ,
Médifante
Par vanité ,
Méchante
Par charité ,
Oh ! c'eft en vérité
Trois fléaux pour l'humanité .
Dupré la raffure , & lui propofe de l'époufer
; elle témoigne le plus grand éloignement
pour le mariage. Elle s'en tient
toujours à l'union des âmes.
186 MERCURE DE FRANCE.
Lifez les remarques que j'ai faites , & fi vous
ne vous y conformez pas entièrement , nous cefferons
de nous voir.
Tandis qu'ils s'occupent tous deux à
cette lecture dans le pavillon , Ifabelle paroît
& fait un monologue qui peint la
fituation de fon âme. Elle remarque de la
lumière dans le pavillon.
Ma mère eſt ici avec quelqu'un.
Elle s'avance doucement pour
Eh bien , qu'en dites-vous ?
écouter.
Dit Mde Gertrude à Dupré qui a fini
de lire.
Dupré, en lui baifant la main.
Tout confirme votre fyftême , & je vois bien
qu'il faut que je me corrige.
Mde Gertrude paroît fatisfaite de la
façon de penfer de Dupré , & lui dit , en
élevant la voix ,
Dupré , mon cher Dupré , vous faites mon
bonheur.
ISABELLE.
Ma mère est heureuſe , que je fuis contente !
SEPTEMBRE 1765. 187
Dorlis apperçoit Ifabelle , la tire doucement
par fa robe , Ifabelle épouvantée
fait un cri , Dorlis difparoît , Mde Gertrude
fait retirer Dupré par une fauffe
porte du pavillon ; ce qui forme un coup
de théâtre d'un effet heureux , & refte feule
avec Ifabelle.
Mde GERTRUDE.
Que faites-vous ici , ma fille ?
ISABELLE.
Je ne pouvois dormir. J'ai trouvé la porte de
ma chambre ouverte , je fais defcendue pour
prendre le frais.
Mde GRRTRUDE .
Allez , allez , remontez à votre chambre.
ISABELLE.
J'ai une choſe à vous demander , quèl eſt donc
ce Dupré qui rend les gens heureux , eft - ce
M. Dupré le Juge de la Prevôté ?
Mde GERTRUDE.
Quelle idée l'avez - vous vu ?
ISABELLE.
Non , mais j'ai cru reconnoître la voix.
188 MERCURE DE FRANCE.
Mde GERTRUDE , à part.
Que lui dirai -je ? Elle eft fimple , & je lai
ferai accroire ce que je voudrai.
Elle lui dit que quand on a toujours eu
une conduite fans reproche , l'âme alors
s'élève au- deffus d'elle-même & devient
digne d'un commerce intime avec des
intelligences fupérieures à notre être ; elle
parvient à perfuader à fa fille qu'elle s'entretenoit
avec un efprit aërien qui avoit
l'apparence de M. Dupré . Cette fcène
préparatoire tient mot pour mot à la fuivante.
Les bornes d'un extrait ne nous
permettent pas de les copier. Le Lecteur
intelligent fentira le jeu qui peut réfulter
de la fauffe confidence de la mère & de
la crédulité de la fille.
Gertrude dit dans un à parte ,
Que je me reproche de la tromper ! C'en eft
fait , je vais congédier Dupré pour jamais. L'éducation
d'une fille eft plus chère que tout.
Elle fe retire fous prétexte qu'elle n'a
pas fait fa ronde , & ordonne à fa fille de
l'attendre .
Dorlis profite de l'abfence de la mère
& s'offfe aux yeux d'Ifabelle , qui le prend
SEPTEMBRE 1765. 189
I
pour uneIntelligence . Toute la fcène roule
fur cette méprife , & finit par le duo fuivant
, qui fait beaucoup d'honneur au
Muficien.
ISABELLE.
Il tient ma main , il la baife , il la ferre. Od
fuis-je , ô ciel ! mon efprit enchanté : venez
venez ma mère , foyez témoin de ma félicité.

DORLIS.
Rien n'eft égal à cette volupté ,
Il n'eft pas néceſſaire ,
Ne troublez point notre félicité.
ISABELLE.
Je n'ai rien de caché pour elle ,
C'est mon exemple , men modèle ;
Ma mère ne veut que mon bien.
DORLIS.
Je veux auffi le vôtre .
ISABELLE,
Eh bien , eh bien !
Il tient ma main , il la baiſe , il la ferre , &c;
Mde Gertrude accourt à la voix de fa
fille. Ifabelle , tranfportée de joie , dit à fa
190 MERCURE DE FRANCE .
mère qu'elle a comme elle une Intelligence.
Mde Gertrude , étonnée , veut la faire expliquer.
Elles font interrompues par Mde
Furet , qui paroît avec plufieurs payfans
armés : elle dit à Mde Gertrude que l'on
a trouvé la porte du jardin ouverte , que
l'on a vu entrer quelqu'un furtivement,
que c'eft fûrement un voleur ; elle commande
à fa fuite de chercher par- tout.
Dupré les arrête & les fait retirer , Mde
Furet eft furpriſe de le voir à pareille
heure chez Mde Gertrude. Dupré lui
répond :
Il eft permis de venir voir fa femme .
A ce mot l'étonnement de Mde Furet
augmente , Gertrude n'eſt pas moins furprife.
Dupré lui dit à part :
Voulez-vous perdre votre réputation , vous
n'avez pas d'autre parti à prendre.
Mde Gertrude fe trouve dans la néceffité
de confentir. Mde Furet eft outrée de
colère elle apperçoit Isabelle & Dorlis
dans le fond du théâtre.
Vous donnez un bel exemple à votre fille
tenez , la voilà avec un jeune homme.
DUPRÉ.
Il n'y a rien d'étonnant , mon neveu épouſe
Ifabelle.
SEPTEMBRE 1765. 191
Mde GERTRUDE.
Il épouse ma fille !
DUPRE ( bas à GERTRUDE ).
Oui , Madame , la réputation , l'honneur. . . ¡
Mde GERTRUDE & Mde FURET.
Oui , Madame , il l'épouſe.
Mde Furet , qui voit dans toute cette
affaire du myſtère & des circonftances , fe
propofe de publier par- tout cette aventure
avec des couleurs malignes.
Eh bien lui dit Dupré ) , allez , publiez ;
mais apprenez qu'en voulant éclairer les démarches
des autres, on s'aveugle fouvent fur fon propre
danger. La Penfionnaire enlevée eft votre fille , &
fon ravilleur eft le jeune homme que vous avez
fait deshériter fi charitablement .
Mde Furet fe retire confondue.
Dupré continue , en s'adreffant à Mde
Gertrude.
Et vous , Madame , croyez que le vrai bonheur
ne dépend pas de l'opinion d'autrui ; quand on n'a
rien à fe reprocher , il eft en nous-même : c'eſt une
vérité dont j'espère bientôt vous convaincre .
Les amans font d'accord , & la Pièce fe
termine par un vaudeville,
192 MERCURE DE FRANCE.
REMARQUES.
>
L'EDUCATION d'une fille , conte trèsagréable
de M. de Voltaire a fourni le
fujet de ce petit drame. Il n'étoit pas aifé
de le mettre au théâtre , par plufieurs raifons
; ainſi la dificulté vaincue à cet égard
eft déja un mérite , ce n'eft pas le feul.
Indépendamment de l'art avec lequel le
poëte conduit les deux fils que produit
d'une part l'amour de Gertrude & de M.
Dupré , & d'autre part , celui d'Iſabelle
& de Dorlis , qui tendent toujours à l'intrigue
générale du poëme , on doit encore
rendre juftice à l'agrément des pensées &
aux grâces du ftyle. On y retrouve avec
grand plaifir , quoique fous une autre forme
, l'Auteur de la Chercheufe d'efprit, du
Coq du Village, & de tous les autres ouvrages
qui lui ont affigné une place particulière
parmi les portes dramatiques de
ce fiècle. L'efprit de l'auditeur y voltige
fans ceffe fur les fleurs des idées voluptueuſes
, & n'a jamais lieu de s'y appefantir
, ni la pudeur de s'en offenfer. La double
fcène entre les jeunes amans , dans le
jardin , entre la prude & M. Dupré dans le
falon
SEPTEMBRE 1765. 195
falon , offre un tableau riant & nouveau
jufques dans le décore du théâtre. Il y a
dans cet ouvrage des caractères , de l'intrigue
, & une liaifon de conduite que
l'on trouve rarement dans ces fortes de
piéces à ariettes . Il feroit à defirer cependant
que le perfonnage de Mde Furet ,
néceffaire au mouvement de l'action , fût
plus attaché au fond de l'intrigue ; mais
cela n'empêche pas qu'en écartant la difparate
d'un dialogue tantôt récité , tantôt
chanté , ceci ne foit un drame régulier
& très- agréable. La mufique , à laquelle
M. Blaife a beaucoup de part , eft fort ana-
" logue au ton de ce petit poëme. Ce qui
devroit fur- tout être fingulièrement ap→
prouvé , c'eft que le chant des ariettes
retarde moins la marche du dialogue qu'à
l'ordinaire.
Si cette piéce fait honneur au Poëte &
au Muficien , les Acteurs ont droit à partager
la gloire du fuccès brillant dont
elle jouit, Les principaux rôles en font rendus
avec beaucoup d'intelligence & avec
les grâces du genre. On ne peut trop applaudir
au talent & aux foins ( qui carac
térifent le vrai Comédien ) avec lesquels
Mlle LA RUETTE exprime non- feulement
fon jeu par & par fon chant , mais en-
I
194 MERCURE DE FRANCE.
core par le preftige de la figure , la vérité
de la plus naïve jeuneffe..
N. B. On a imprimé une Pièce dont nous
avons parlé dans le Mercure précédent , intitulée :
la Réconciliation Villageoife. Elle ſe trouve chez
la veuve Duchesne , rue Saint Jacques , au temple
du goût.
Ön lit à la tête de cette Pièce une préface de
M. Poincinet , par laquelle on apprend qu'il n'eft
point l'auteur de la première idée de l'ouvrage ;
qu'il a été obligé de le refondre en entier pour
faire plaifir au Muficien ( M. Tarade ) , entre les
mains duquel le premier Auteur l'avoit abandonné
, avec permiffion d'en faire tel uſage qu'il
voudroit.
Cette même préface mérite d'être lue , & elle
contient des vues fort juftes & bien fendues , qui
peuvent faire honneur à l'efprit de M. Poincinet .
Elles annoncent d'une part qu'il fait affez peu de
cas du genre , tel qu'il eft pratiqué aujourd'hui ,
& fous le defpotifme de la mufique : d'ailleurs
elles prouvent qu'il connoît fort bien quels feroient
les moyens de mieux faire.

SEPTEMBRE 1765. 195.
CONCERT SPIRITUEL2
Du 15 Août , Fête de l'Affomption.
LE Concert commença par Deus nofter refugium
, &c. Motet à grand choeur de M. GIRAUD ,
de la Mufique du Roi & de l'Académie Royale.
Mlle AVENEAUX chanta Cantate Domino , Motet à
voix feule , & Mlle FEL un autre petit Motet.
M. SEJAN , Organiſte de Saint Severin & de Saint
André des Arcs , exécuta un Concerto d'orgues
de fa compofition ; M. CAPRON , un Concerto de
violon. Le Concert finit par Dixit Dominus ,
Motet à grand choeur de M. BLAINVILLE .
Mlles FEL , AVENEAUX , & M M. GELIN , LE
GROS & DURAND chanterent dans ce Concert.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
SUPPLÉMENT A L'ARTICLE
DES SPECTACLES.
LETTRE de M. LE BERTON , Maître de
Mufique , de l'Académie Royale , à
M. DE LA GARDE , auteur du Mercure
pour la partie des Spectacles.
MONSIEUR ,
Je vous prie de vouloir bien inférer
dans le Mercure prochain deux lettres ;
l'une de M. Granier , Muficien , & l'autre
de M. Dancourt , Poëte , tous deux
attachés au ſpectacle de Bruxelles. Depuis
long -temps , des perfonnes mal intentionnées
répandent & s'efforcent même de
perfuader , que les morceaux auxquels
le Public a daigné accorder fes fuffrages
dans les Opera où j'ai été chargé de faire
quelques changemens , ne font pas de moi ,
& fur-tout la chaconne. Tant que j'ai pu
ne regarder ces imputations vagues que
comme des propos fans fondemens , j'y
ai fair peu d'attention. Si j'étois plus fufceptible
d'amour - propre que je ne le
SEPTEMBRE 1765. 197
y
fuis , j'aurois été flatté de ce qu'on attribuoit
ces morceaux à M. GRANIER auquel
je connois beaucoup de talent , qui
d'ailleurs eft mon ami , & dont j'ai été
le camarade pendant neufans. Mais, Monfieur
, on ne s'en eft pas tenu aux propos.
Il y a quinze jours , que M. DANCOURT ,
lié avec M. GRANIER , écrivit une lettre
à Madame la Marquife de B **, pour la
prier de lui faire remettre un ouvrage qu'il
a fait & qu'il deftine à M. GRANIER . M.
DANCOURT part de là , pour dire dans
cette lettre tout ce que méritent les talens
de M. GRANIER ; mais en même temps ,
féduit par l'erreur, devenue trop commune
, il ajoute une phrafe trop pofitive pour
que j'aie pu la voir avec indifférence :
voici cette phrafe . Je deftine ma Piéce à M.
GRANIER , Chefde notre Mufique , connu
par une multitude de morceaux du plus grand
goût , tels que la chaconne , attribuée à M.
BERTON , &c. Vous concevez aisément ,
Monfieur, combien j'ai été peiné, quand j'ai
vu à quel point les propos injurieux qu'on
avoit tenus contre ma réputation & contre
mon honneur , avoient percé & avoient
trouvé créance jufques dans le pays étranger.
Je connoiffois trop M. GRANIER pour
croire qu'il eût la moindre part à la lèttre
écrite par M. DANCOURT ; en conféquence
I iij
8
198 MERCURE DE FRANCE.
j'ai écrit à M. GRANIER , pour favoir où
M.DANCOURT avoit puifé ce qu'il avançoit
fur mon compte . J'ai reçu du premier
une lettre on ne peut pas plus honnête
& très - juftificative . M. DANcourt
lui - même s'eft empreffé à me donner une
pareille fatisfaction . Ce font ces deux lettres,
Monfieur , que je vous prie de vouloir
bien rendre publiques. Je fuis trop pénétré
de reconnoiffance des bontés dont le
Public m'a honoré jufqu'à préfent , & je
lui dois trop de refpect , pour lui laiffer ignorer
que je fuis incapable de me parer
jamais d'ouvrages qui ne feroient
pas de
moi , & trop fenfible à tout ce qui touche
la probité, pour ne pas me juftifier d'une
imputation auffi grave. Voilà les motifs
qui me font defirer que ma juftification
foit complette , & que par la fuite on
ceffe de me prêter des fentimens auffi humilians
que déshonorans. Il eft un terme
où un galant homme ne peut pas fe permettre
de laiffer triompher la calomnie.
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Paris, le 15 Août 1765.
BERTON.
SEPTEMBRE 1765. 199
COPIE d'une Lettre de M. GRANIER à
M. BERTON.
« JE fuis au défeſpoir , Monfieur &
» ami , du chagrin que vous a caufé l'im-
» putation qu'on me fait à l'égard de vo-
» tre chaconne. Vous n'avez pas befoin
» d'aucun moyen , ni de la lettre que je
» vous ai écrite pour vous demander une
copie de cette piéce , pour m'engager
» à avouer à toute la terre que je n'y ai
point de part.
ود
22
я
ود
» M. DANCOURT , à qui j'ai commui-
» qué vos plaintes , m'a protefté qu'il n'a-
» voit parlé de votre chaconne que parce
que c'étoit un bruit public , & fi fort ré-
» pandu , fur-tout dans les foyers des différens
fpectacles , qu'il n'a nullement cru
dire une chofe ignorée de vous àMadame
la Marquife de B **. Il s'en faut bien
qu'il foit l'auteur d'un mauvais bruit
qui exifte depuis le temps que vous di
tes , puifqu'il étoit en Allemagne lorf-
» que ce bruit a commencé à frapper vos
» oreilles , & que ce menfonge étoit ac-
» crédité bien avant le peu de féjour qu'il
» a fait à Paris. Je le connois allez pour
pouvoir vous affurer qu'il n'a eu aucun.
» deffein de vous nuire ; & l'empreffe-
و و
و د
ود
ور
I iv
100 MERCURE DE FRANCE.
» ment avec lequel il a confenti à vous
avouer qu'il avoit été la duppe de ce
bavardage , doit vous prouver qu'il aime
» mieux s'accufer d'étourderie que de
» mauvaiſe foi.
"
» Jouiffez , mon cher ami , de toute
»votre gloire. Votre chaconne eft un chef-
» d'avre dans ce genre. Je voudrois , com-
» me le dit l'impofture , en être l'auteur
» avec vous ; malheureufement pour moi
» cela n'eft point , je le déclare authenti-
» quement. Je n'ai pas un amour - propre
» affez aveugle pour vouloir acquérir de
» la gloire aux dépens de la probité.
و د
"
» Rendez votre eftime à M. DAncourt,
qui eft fincèrement affligé de vous avoir
» caufé du chagrin , & qui ne demande
» pas mieux que de faire tout ce qu'il vous
plaira pour diffiper un bruit dont il eft ,
» dit il , la duppe avec un grand nombre
» d'honnêtes gens à Paris. Songez à faire
»voir par-tout ma lettre , pour forcer l'envic
& les envieux à vous rendre toute
» la juſtice que vous méritez , ainfi qu'à
» moi. Je fuis toujours avec autant d'eftime
que d'amitié ,
» Votre , & c.
A Bruxelles , le 6 Août 1765.
GRANIER,
SEPTEMBRE 1765. 201
EXTRAIT d'une Lettre de M. DANCOURT
à M. LE BERTON , écrite de Bruxelles
le 6 Août 1765 .
" . . . . A l'égard de votre chaconne,
" c'eft un bruit public qui fe fortifie de jour
» en jour , que c'eft encore un ouvrage à
» vous deux M. GRANIER. Des gens qui
» ne font pas apparemment vos amis , publient
que vous ne vous en défendez
point , & j'ai été leur duppe. Je me hâte
» donc de vous écrire à ce fujet , que je
» me rétracte abfolument. M. GRANIER
« eft vivement touché du chagrin que ce
» bruit làvous caufe. Il eft fi généralement
répandu & tant de gens y ont donné foi,
que je n'ai point du tout cru nuire à
» votre réputation en difant comme les
"
20
» autres.
» Je fuis trop réguliérement attaché à
» la probité, pour vouloir laiffer fubfifter
» une fauffeté. Je vous déclare donc ,
» Monfieur , que M. GRANIER proteſte
abfolument qu'il n'a aucune part à
ל כ
VO-
» tre chaconne ; que fi je me fuis laiffé en-
» traîner à croire un menfonge trop accrédité
, je crois être obligé en honneur &
« en confcience d'affurer le Public que
j'ai été la duppe d'une erreur prefque
"
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
générale , & que des mal intentionnés
» fe plaifent à promulguer fur- tout chez
» le peuple muſicien .
" Je déclare en même temps que je
n'ai pas eu la moindre intention de vous
» nuire ; que je ne vous ai cité que pour
» faire juger auffi favorablement qu'on le
» doit des talens de mon ami , & que jai
» été trompé par un préjugé trop établi ;
» je fuis ravi de pouvoir contribuer le pre-
" mier à l'effacer.
"
» Vous pouvez donc , Monfieur , faire
» de ma lettre l'ufage qu'il vous plaira.
» On doit rougir d'une faute , même com-
» mife fans deffein , mais on peut tirer
» vanité de fon empreffement à la réparer.
» Je fuis avec autant d'eftime pour VOS
» talens que de confidération pour votre
perfonne ,
"
» Votre, &c ».
DANCOURT.
SEPTEMBRE 1765. 203
ARTICLE V.
NOUVELLES POLITIQUES.
L
DE PETERSBOURG , le 14 Juin 1765.
E fieur Berenger , qui a été chargé ici des
affaires de la Cour de France depuis le départ du
Baron de Breteuil jufqu'à l'arrivée du Marquis de
Beauflet , eft parti ces jours derniers pour retourner
en France . Il a eu avant fon départ fon audience
de congé de l'Impératrice , & a reçu le
préfent ordinaire.
DE BERLIN , le 16 Juillet 1765.
Avant hier le Prince Frédéric - Guillaume de
Pruffe & la Princeffe Elifabeth- Chriftine- Ulrique
de Brunſwick reçurent dans le Château de Charlottembourg
la bénédiction nuptiale vers les huit
heures du foir cette cérémonie fe fit avec beau
coup d'éclat.
FRANC E.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE VERSAILLES le Juillet 1765.
3 5
Le Roi , accompagné de Monfeigneur le Dau
phin, fe rendit , le 29 du mois dernier, à la Maiſon
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
Royale de Saint-Cyr. Sa Majefté y fut reçue , à la
delcente de fon carroffe , par la Dame de Mornay,
Supérieure , fuivie des Religieufes de cette Maifon.
Le Roi monta dans les clafies ; & a ſon entrée les
jeunes Elèves exprimèrent , par un chant trèscourt
, la joie que leur infpiroit la préſence de
Sa Majefté. Ce chant fut fuivi d'un dialogue com .
pofé par la Dame Dumont . Sa Majesté le rendit
enfuite au réfectoire , qui retentit de Vive le Roi,
chantés en choeur de mufique par les jeunes Elè
ves , & parut très - fatisfaite de l'ordre qui regne
dans cette Maiſon .
*
Le même jour , la Comteffe de Buzançois a
été préfentée à Leurs Majeftés & à la Famille
Royale par la Ducheffe de Saint- Aignan. Le lendemain
, le Duc de Penthiévre a préſenté au Roi
le Marquis de Bezeville en qualité de premier
Ecuyer du Prince de Lamballe , fon fils . Le même
jour , les fieurs de Caffini , Camus & de Montigny
ont préfenté à Sa Majefté la foixante quinziéme
feuille , nº . 66 , de la Carte de la France ;
cette feuille comprend les Villes de Saumur , Richelieu
& Chinon .
La Ville de Paris ayant demandé au Roi la permiffion
de préfenter à Monfeigneur le Duc de
Berry les premières armes de ce Prince , ainfi
qu'elle avoit préfenté celles de Monſeigneur le
Dauphin en 1734 , conformément à un ancien
ufage qui avoit été interrompu pendant quelque
temps , le Corps de Ville , en robes de cérémonie,
fe rendit ici le 26 du mois dernier ; & le Duc de
Chevreule , Gouverneur de Paris , étant à la tête ,
il fut conduit à l'audience de Monſeigneur le Duc
de Berry , & préſenté par le Comte de Saint - Florentin
, Miniftre & Secrétaire d'Etat. Le Corps
de Ville eut l'honneur de préfenter à ce Prince une
SEPTEMBRE 1765. 209
épée , un fufil & deux piftolets d'un très - beau tra
vail. Le feur Bignon , Prevôt des Marchands ,
porta la parole & complimenta Monſeigneur le
Duc de Berry, qui reçut avec beaucoup de bonté
cette marque que la Ville de Paris s'eſt emprellée
à lui donner de fon refpect & de fon zéle .
L'Abbé Charles , Chanoine de la Cathédrale de
Langres , ayant donné fa démiffion de la charge.
d'Aumônier Ordinaire de la Maiſon du Roi , elle
a été accordée à l'Abbé Rompler , Chanoine d'Hagueneau
en Alface .
Hier , le Roi eft parti de la Meute pour ſe rendre
à Compiegne , accompagné de Monfeigneur
le Dauphin , de Madame la Dauphine , de Madame
Adelaïde , & de Meſdames Victoire , Sophie
& Louife. Aujourd'hui la Reine eft partie d'ici
pour le rendre dans la même Ville ,
ainfi que
Monfeigneur le Duc de Berry , Monfeigneur le
Comte d'Artois . Mefdames , filles de Monfeigneur
le Dauphin , resteront ici pendant le féjour de
la Cour à Compiegne.
DE COMPIEGNE , le 27 Juillet 1765 .
Monfeigneur le Duc de Berry , Monſeigneur le
Comte de Provence & Monfeigneur le Comte
d'Artois , en venant de Verfailles ici , fe font
arrêtés & ont dîné à l'Abbaye de Saint Vincent de
Senlis . L'Abbé de Moftueges , Titulaire de l'Abbaye
& Sous Précepteur de ces Princes , a eu
l'honneur de les haranguer à la tête de fes Chanoines
Réguliers : ils ont été enfuite complimentés
au nom de tous les Penfionnaires du Collége ,
attaché à l'Abbaye fous la direction defdits Chanoines
, par le fieur de Noyel , l'un de ces Penfionnaires.
206 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi a accordé les entrées de fa Chambre au
Prince Palatin Frédéric de Deux - Ponts , ainfi qu'au
Comte de Pons Saint-Maurice , premier Gentilhomme
de la Chambre du Duc d'Orléans , &
ci-devant Gouverneur du Duc de Chartres.
Le Roi a donné l'Abbaye d'Ardennes , Ordre
de Prémontré , Diocèle de Bayeux , a l'Abbé de
Boothe , Vicaire Général du Diocèfe de Narbonne.
Le Roi ayant voulu voir manoeuvrer les Régimens
de Cavalerie de Royal , Royal- Etranger
Royal- Navarre & Bourgogne ; ces Régimens arriverent
, le 1o de ce mois , dans la plaine de Royat-
Lieu pour y camper. Monfeigneur le Dauphin les
a vus entrer dans leur camp .
Le 13 , le Roi & la Reine , accompagnés de la
Famille Royale , fe font rendus au camp . Les
quatre Régimens , après avoir exécuté , avec le
plus grand fuccès , les manauvres prefcrites par
la derniere ordonnance , fous les ordres du Marquis
de Beuvron , Maréchal de Camp & Commilaire-
Général de la Cavalerie , ont défilé devant
Sa Majefté , qui a paru auffi fatisfaite de la beauté
de ces Régimens que de la précifion avec laquelle
ils ont éxécuté les différentes évolutions . Le Régiment
de Condé , Infanterie , s'est rendu , le même
jour , au camp de Venette : il a paffé en revue ,
le
16 , devant Sa Majefté , qui étoit accompagnée
de la Famille Royale , & il a exécuté en ſa préſence
le maniement des armes & les manoeuvres prefcrites
par les ordonnances . Ce Régiment , commandé
par le Prince de Condé , a défilé devant le
Roi , qui a témoigné à ce Prince beaucoup de
fatisfaction fur la beauté de ce Corps & fur la
maniere dont il eft tenu & difcipliné .
Le 15 , les Régimens d'Infanterie Allemande
d'Alface & d'Anhalt arriverent au camp de la
SEPTEMBRE 1765. 207
Croix , à deux lieues de cette Ville. Monfeigneur
le Dauphin les fic manoeuvrer le 18 , & témoigna
aux deux Commandans fa fatisfaction de la précifion
avec laquelle les différentes évolutions furent
exécutées. Le lendemain , ces mêmes Régimens
firent l'un après l'autre , devant Leurs Majeftés
& la Famille Royale , le maniement des armes
& différentes évolutions , ainfi que la plus grande
partie des mancoeuvres prefcrites par les ordonnances
. Le Baron de Wurmfer , Lieutenant - Général
des Armées du Roi , Grand'Croix de l'Ordre
du Mérite , Inſpecteur Général de l'Infanterie
Allemande au fervice de Sa Majeſté , commanda
les manoeuvres qui furent exécutées par le Régiment
d'Alface , dont il eft Colonel en fecond ;
celles du Régiment d'Alface furent commandées
par le Prince d'Anhalt - Coethen , Maréchal de
Camp. Leurs Majeftés parurent très - fatisfaites de
la compofition de ces deux Régimens , ainfi que
de l'ordre & de la précifion avec lefquels tous les
mouvemens furent exécutés.
Le Comte de Stainville , Lieutenant- Général
des Armées du Roi & Colonel des Grenadiers de
France , préfenta , le 25 , à Sa Majesté & à la
Famille Royale les Officiers de ce Corps , lequel
arrive de Soiffons , où il a féjourné plufieurs jours ,
ainfi que les quatre Régimens de Cavalerie qui
ont campé ces jours derniers près de Compiegne ,
& les quatre Régimens de Dragons qui y font
actuellement.
Sa Majefté a accordé le grade de Lieutenant-
Général au Prince d'Anhalt , & celui de Brigadier
au Comte de Maillé -la-Tour - Landry , Colonel du
Régiment de Condé , & premier Gentilhomme
du Prince de Condé.
Le fieur Briffon , Confeiller au Parlement
208 MERCURE DE FRANCE.
vient d'être nommé par Sa Majeſté Préſident à la
premiere Chambre des Enquêtes à la place du feu
fieur de Chavaudon .
Le fieur le Noir , Lieutenant- Criminel au
Châtelet , vient d'obtenir une charge de Maître
des Requêtes : Sa Majeſté a nommé pour le remplacer
le fieur Dulys , Confeiller au Châtelet.
Dom Spirley , Abbé de Saint Hubert des Ardennes
, eut , le même jour , une audience particuliere
du Roi , après laquelle il eut l'honneur
d'offrir à Sa Majefté un préfent de chiens de chaſſe
& de faucons. Ce préfent , qu'il eft d'ufage de
faire à Sa Majeſté , fut reçu par le Comte d'Antragues
, Maréchal de Camp & Grand Fauconnier
de France en furvivance . Dom Spirley fut conduit
à l'audience du Roi , ainſi qu'à celles de la Reine
& de la Famille Royale , par le fleur de la Live- la-
Briche , Introducteur des Ambaffadeurs.
L'Abbé Carlier , Prieur d'Andrezy , préſenta à
Sa Majefté , le 13 de ce mois , l'Hiftoire du Duché
de Valois , en trois volumes.
des
Le fieur Feffard , Graveur ordinaire du Cabinet
du Roi , eut l'honneur de préfenter , le 21 , à
Leurs Majeftés & à la Famille Royale une nouvelle
édition des Fables choifies de la Fontaine , avec
gravures en taille - douce. L'Abbé la Calfagne
préfenta , ces jours derniers , à Monfeigneur le
Duc de Berry & à Madame Adelaïde l'Alphabet
Mufical , ou Gamme de la Mutique miſe en dialogues
, dédié à ce Prince .
Un Courier , dépêché de Turin , le 18 au foir ,
a rapporté la trifte nouvelle de la mort de Son
Altelle Royale l'Infant Don Philippe , Duc de
Parme , Plaifance & Guaftalla. Ce Prince , qui
étoit à Alexandrie , avoit commencé à fentir le
un mouvement de fiévre qui fe décida le lendeSEPTEMBRE
1765. 209
main le 13 au foir , il parut une expulfion qui
fembloit annoncer la petite- vérole volante , mais
le lendemain la petite- vérole fe montra d'une
maniere qui ne lailfoit plus aucun doute ; la maladie
fuivit fon cours auffi heureufement qu'on pouvoit
le defirer jufqu'au Mercredi 17 , que Son
Alteffe Royale fe fentit plus agitée . Sa piété lui fit
defirer les fecours de l'Eglife , quoique ſon état ne
parût pas encore dangereux ; mais peu de temps
après avoir reçu les Sacremens le mal empira &
alla toujours en augmentant jufqu'au lendemain
matin , que le Prince expira . Leurs Majeftés & la
Famille Royale ont entendu aujourd'hui une
Melle de Requiem pour ce Prince ; la Muſique du
Roi y a chanté un De profundis : les Ambafladeurs
& Miniftres Etrangers ont affifté à cette céré
monie.
DE PARIS , le 29 Juillet 1765.
Il a été rendu au mois de Juin dernier des
Lettres- Patentes en forme d'Edit , qui tiennent
pour régnicoles dans le Royaume de France les
fujets de la Religion de faint Jean de Jérufalem ,
habitans des Ifles qui font fous la domination da
Grand-Maître de l'Ordre de Malte. En confé .
quence , il eft permis à tous fujets defdites Ifles ,
de quelque qualité & condition qu'ils foient , nés
& à naître , de s'établir en France , d'y acquérir
des biens , meubles & immeubles , rentes fur
l'Hôtel -de -Ville de Paris , ainfi que fur les Corps ,
Communautés & Particuliers , de pouvoir difpoſer
deſdits biens , tant entre vifs que par teftament
, codicille & tout autre acte de dernière
volonté , en faveur de leurs enfans , parens &
autres nés dans lesdites Illes , & qui y feront leug
210 MERCURE DE FRANCE.
demeure , tout ainfi & de la même manière que
les fujets du Royaume ont droit de le faire ;
én fe conformant cependant aux loix & aux coutumes
des lieux de leur domicile , ou à celles
qui fe trouveront régir les lieux où les biens
immeubles feront fitués ainfi qu'il en a été
ulé juſqu'à préſent dans lefdites Illes à l'égard
des François . A cet effet , Sa Majefté renonce ,
tant pour elle que pour les fucceffeurs , à tous les
droits d'aubaine , de deshérence & à tous ceux
qui lui appartiennent fur la fucceffion des étrangers
qui décédent en France : il eft défendu
aux Officiers du Domaine de prétendre lef
dits droits fur les fucceffions des fujets dans les
Iles de Malte , du Gore , du Cumin & de Cuminot
, & qui habiteront lesdites Ifles de la
,
même manière que s'ils étoient établis en France
attendu que réciproquement les François continueront
de recueillir dans lefdites Ifles les fucceffions
, tant en meubles qu'immeubles , qui leur
écherront , à la charge par lefdits Sujets de ladite
Religion de ne s'entremettre pour aucun
étranger & de ne pouvoir porter les armes , tant
par mer que par terre , pour le ſervice d'aucune
autre Puillance contre laquelle le Royaume de
France pourroit être , pour le préſent ou pour
l'avenir , en guerre , à peine contre les contrevenans
d'être privés par le feul fait du bénéfice
defdites Lettres- Patentcs.
LOTERIES.
Le cinquante-cinquieme tirage de la Loterie
de l'Hôtel de Ville s'eft fait le 24 Juillet en la
maniere accoutumée . Le lot de cinquante mille
livres eft échu au numéro 47122 ; celui de vingt
SEPTEMBRE 1765. 211
mille livres au numéro 53628 , & les deux de
dix mille livres aux numéros 46188 & 59332 .
Le S Juillet , on a tiré la Loterie de l'Ecole
Royale Militaire. Les numéros fortis de la roue
de fortune font , 24 , 87 , 77 , 88 , 17 .
MORT S.
Carle Vanloo , premier Peintre du Roi , Chevalier
de fon Ordre , Directeur & Recteur de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture , & Directeur
de l'Ecole Royale des Elèves protégés par
le Roi , eft mort à Paris , le 15 Juillet , âgé de
foixante - trois ans . Son nom & fes ouvrages font
honneur à l'Ecole Françoiſe.
Louife Gaucher, époufe d'Antoine de Ricouart ,
Comte d'Hérouville , Lieutenant- Général des Armées
du Roi , Infpecteur Général d'Infanterie
& Gouverneur du Fort Barrault , eft morte à
Paris le 9 Juillet .
Marie-Thérefe d'Albert d'Ailly , veuve de Louis
de Rougé , Marquis du Pleffis Belliere , Colonel
du Régiment de Vexin , eft morte à Livry , le ri
Juillet , dans la cinquante- fixieme année de fon
âge.
Antoinette le- Gouz- Maillard , veuve de Louis
le Bouthillier de Chavigny , Marquis de Pontsfur-
Seine , eft morte à Paris , le 20 Juillet , dans
la foixante-dix- neuvieme année de fon âge.
CATHERINE - Louife , née Comteffe de Ficquelmont
, douairière de François , Comte des
Šalles , & de Rorté , Marquis de Bulgneville ,
Confeiller d'Etat , & premier Capitaine des Gardes
du Corps de S. A. R. Léopold , Duc de Lorraine
& de Bar , Grand - Bailly de Pont- à mouffon ,
& Confervateur des priviléges de l'Univerſité de
212 MERCURE DE FRANCE.
cette ville , eft mote à Nancy les août , âgée
de 82 ans . Elle étoit mére du Marquis des Salles ,
Lieutenant- Général des Armées du Roi . Elle étoit
lors de fon mariage Chanoineffe de Remiremont.
Ses lignes paternelles étoient Ficquelmont,
Joyeule , Anglure , Labaume , Raigecourt ,
Gournay, Florainville , Mailly. Ses lignes maternelles,
Lambertye , d'Abbac de la Douze , Rochechouart-
Ponville , Bouillé , Cuftine , Guermange
, Ligneville , Delconty.
En parlant dans le dernier Mercure , de la
préſentation de Madame la Marquise de Lefcure
, à la fuite de l'article de fon mariage , on
a omis une feconde préfentation , qui fut faite
le lendemain , en qualité de Dame pour accompagner
Mefdames Victoire , Sophie & Louife.
M. le Marquis de Leſcure eft fils de François
Alphonfe , Marquis de Lefcure , Colonel du
Régiment Dauphin Dragons , tué à la bataille
de Plaifance ; & de Dame Agathe- Geneviève Faverte
de Cliffon ; & Jeanne de Durfort- Civrac ,
Marquife de Lefcure eft fille d'Emery Jofeph
de Durfort , Marquis de Civrac , Ambaffadeur
Extraordinaire de Sa Majesté près le Roi des
deux Siciles , & de Dame Anne de la Faurie , Marquile
de Durfort , Dame d'Attours en furvivance
de Meldames Victoire , Sophie & Louife.
La branche de Dutfort - Civrac eft iſſue de
Jean de Durfort , & de Jeanne de Civrac , Rozan
, &c. dont le fils aîné François de Durfort
continua en 1520 , la branche de Duras qui a
formé celle de Lorge , & le cadet Jean de Durfort
fut l'auteur de la branche de Civrac.
On s'eft trompé dans le fecond volume du
mois de Juillet , en parlant du mariage de M.
le Comte de Buzançois avec Mlle de Mailly ,
SEPTEMBRE 1765. 215
que l'on a nommée fille de défunte Dame Marie-
Louife de Chamans , au lieu de mettre de
Saint-Chamans.
Dans le Mercure de Juillet , fecond volume ,
pages 196 & 197 , au fujet de la mort de M.
Razilly , mort à Loudun le 25 Mars der
nier , âgé de 70 ans : fon nom étoit Melchior-
Louis de Razilly , & non Gabriel de Razily. Il
laiffe deux garçons & une fille , dont l'ainé , Capitaine
au Régiment des Gardes - Françoiſes , &
le Cadet , Capitaine de Frégates.
Il étoit fils du Marquis de Razilly , que l'on
a eu tort de mettre fous le non de Launay , leur
nom étant celui de Razilly , dont il poffede la
terre .
AP PROBATION,
J'AI lu '▲ 1 lu , par ordre de Monſeigneur le Vice-
Chancelier , le Mercure du mois de Septembre
1765 , & je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empecher
l'impreffion . A Paris , ce 15 Août 1765.
GUIROY.
TABLE DES ARTICLES.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE..
S
ARTICLE
PREMIER.
UITE des Réflexions fur la Littérature. Pag. s
EPITRE à Mile DE... paffant par Melun. 23
214 MERCURE DE FRANCE.
EPIGRAMMES , traduites de l'Anglois .
MADRIGAL , à Mde Boul...
CHANSON à S. A. S. Monfeigneur le Prince de
Condé, au nom des Grenadiers du Régiment
de Champagne , &c.
EPITRE à Ninon.
VERS à Mlle ** en lui envoyant une exemplaire
de la nouvelle édition de Biblis .
LETTRE à l'Auteur du Mercure en lui en-
"
voyant la traduction du Traité des Bienfaits
de Sénéque.
TRADUCTION du Traité des Bienfaits , par le
même.
FABLES Orientales , par M. B ***.
LE Tombeau .
LE Roi malade .
LE Gouverneur.
LA Retraite de l'Amour , ode anacréontique
à M. C.......
MADRIGAL.
A l'Amour.
25
26
27
29
34
35
38
ܘܙ
ibid.
SI
53
54
53
56
ibid.
EPITAPHE de Mde la Marquife DE....
CHANSON. Sur l'air : Le langage desyeux , &c . $ 7,
EPITRE à Olimpe fur fon mariage avec un
un homme âgé & riche.
ABUSEY & Thair , apologue oriental.
NE défefpérons jamais de rien , anecdote
moderne .
ENIGMES.
A Phryné , Logogryphes .
INVOCATION à l'Amour , mufette.
58
62
63
82
83
85
ARTICLE II . NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE Naturelle , générale & particuliere ,
avec la defcription du Cabinet du Roi , &c. 86
LETTRE de Biblis à Caunus , fon frère , précé
dée d'une lettre à l'Auteur , &c.
22
SEPTEMBRE 1765. 215
VIES des Pères , des Martyrs & des autres
principaux Saints , & c.
ANNONCES de livres .
LETTRE des Entrepreneurs de la nouvelle édition
des Euvres de Jean Racine , & c.
AVERTISSEMENT.
LETTRE de M. l'Abbé Pernetti , à l'Auteur du
Mercure , fur l'éloge de Louis Duret.
LETTRE à Mde Elie de Beaumont.
Aux Amateurs des Belles- Lettres .
97
98
108
III
114
125
127
131
136
ART. III . SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
MATHÉMATIQUES.
PROBLEME de Géométrie élémentaire.
AGRICULTURE.
LETTRE de M. Cabanis de Salagnac fur les
arbres
voyers.
ARTICLE VI . NOUVELLES POLITIQUES.
PEINTURE.
ARTS AGRÉABLES.
VERS envoyés à M. Boucher , Premier Peintre
du Roi.
GRAVURE.
ART. V. SPECTACLES.
137
148
149
150
SUITE de la lettre à l'Auteur de celles fur l'état
préfent des Spectacles. 155
OPERA . -165
COMÉDIE Françoife .
173
COMÉDIE Italienne .
177
EXTRAIT de GERTRUDE , Comédie. ibid.
REMARQUES. 192
CONCERT Spirituel . 195
196 SUPPLEMENT à l'article des Spectacles.
De l'Imprimerie de LOUIS CELLOT , rue
Dauphine.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le