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1759, 12
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MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU
ROL
DECEMBRE . 1759 .
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine.
callin
Filius inv
PapilionSculp 1785.
Chez
A PARIS ,
( CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis à vis la Comédie Françoiſe.
PISSOT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques..
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS.
AVERTISSEMENT.
LEE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure, rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
deport , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire , à M.
MARMONTEL , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes
à raifon de 30 fols pièce.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
fairevenir,ou quiprendront lesfrais duport
fur leur compte ne payeront comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume
c'est-à-dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16 volumes.
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers , qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci- deffus.
A ij
On fupplie les perfonnes des Provinces
d'envoyerpar la pofte , en payant le droit ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement en fſoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui neferont pas affranchis
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Estampes & Mufique à annoncer »
d'en marquer le prix.
On peut fe procurer par la voie du
Mercure le Journal Encyclopédique &
celui de Mufique , de Liége , ainfi que
les autres Journaux , Eftampes, Livres &
Mufique qu'ils annoncent.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M.
Marmontel , fe trouve auffi au Bureau
du Mercure. Le format , le nombre de
volumes & les conditions font les mêmes
pour une année.
Il prie Meffieurs les Abonnés du Mercure
de vouloir bien prendre cette qualité
en fignant les Avis & les Piéces qu'ils lui
envoyent.
MERCURE
DE FRANCE...
DECEMBRE. 1759.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA BEAUTÉ ET LA MODESTIE,
FABLE.
A Madame de S*** qui m'en a donné
le titre.
BEAUTÉ , dit-on , & Modeſtie
Vont rarement de compagnie ;
C'est votre faute auffi , Meffieurs les Amoureux :
Que vous empoifonnez de naturels heureux !
Pour peu qu'une femme vous plaife ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Oh ! la voilà Déeſſe , & Déeſſe bien aiſe !
Son regard triomphant tombe à peine fur nous
Il ne faut plus lui parler qu'à genoux.
Avec plus d'appas que vos reines
Cloris, qui d'un coup d'oeil range tout fous les loix,
N'a point les manières ſi vaines.
Dans cette Fable de fon choix
Elle fera la feule à ne pas croire
Que j'aurai conté fon hiftoire..
A fe mirer la Beauté s'amuſoit ,
Grande fille elle fe faifoit :
Une troupe d'Amours affiégeoit ſa toilette ,
Ils la fervoient en la nommant tout haut
L'un divine , l'autre parfaite : .
Les petits fcélérats la difoient fans défaut ;
Ils n'euffent pas manqué de la rendre coquette :
Mais un Amour plein de raifon ,
Un Amour , qui d'Amour n'avoit rien que le nom,
Sçut écarter cette troupe indifcrette.
Dès lors on ne prit le Miroir
Que par befoin , non pour ſe voir ;
La Beauté trouva préférable
Le plaifir fecret d'être aimable ,
A la publique vanité
D'un triomphe douteux & toujours disputé.
Elle en devint plus féduisante :
Près d'elle de nouveaux Amours
Voleun nombreux effain quicircule & s'augmente.
DECEMBRE. 1759. 7.
Pruderie offre fes fecours
Pour modérer l'effor de ce dangereux mondes
Pruderie eft un monftre en qui l'humeur abonde
On la refuſe , elle & ce qui la fuit.
Modeſtie à fon tour arrive à petit bruit
Parlant très-peu , baiffant la vue',
Rougiffant , même ſans ſujet.
La Beauté dit : Voici mon fait.
A bras ouverts Modeſtie eft reçue',
$
Et la défend bien mieux par ſon humble douceur
Que n'eût fait Pruderie avec ſa fombre humeur.
ENVOI
D'UNE fageffe aifée , & vous modèle aimable ?
Si cet évènement affez mal raconté
Pour mille autres eft une fable ,
Pour vous , jeune Cloris , c'eſt une vérité,
Par M. GUICHARD.
LE TEMPLE DES DESIRS.
A Madame la Marquife de M.***
Omiferas hominum mentes ! opectora cæca !
DANS
LUCRET. de rerum natura . Lib. Ir.
ANs un vallon riant , délicieux ,
Séjour aimable où ſe plaît la nature
A iv
8. MER CURE DE FRANCE.
Eft un palais dont la riche ſtructure
Etonne , fixe , éblouit tous les yeux.
Il eſt , dit- on , auffi vieux que le monde :
C'est là que Dieu , pour calmer nos douleurs ,
Et les chagrins dont cette vie abonde ,
A réuni la troupe vagabonde
Des ris , des jeux , des fonges enchanteurs.
Là le preftige & l'aimable chimère ,
L'illufion , l'efpérance & l'amour ,
Ces dieux charmans , trop certains de nousplaire
,
De leurs bienfaits nous comblent tour-à tour.
Non loin du temple , une onde toujours pure
Coule , ferpente , arrête les defirs.
On s'y contemple , on y boir fans mefure
La foif des biens & celle des plaifirs.
"
On ne fera point étonné , Madame
'de ce que j'ai fait un petit pélérinage au
temple des defirs , puifque j'ai l'honneur
de vous connoître. On devroit l'être des
prodiges qui s'y opérent journellement.
Toutes les races d'hommes qui peuplent
notre globe s'affemblent paifiblement au
temple des defirs. Peu font furpris de
cette réunion & de cette paix miraculeufe
, parce que peu d'hommes réfléchiffent
fur l'antipathie naturelle qu'infpire la différence
des moeurs , des ufages , des cou
1
DECEMBRE. 1759. 9
tumes, des gouvernemens , & furtout des
Religions.
Là de Foë le fectateur profane ,
De Mahomet l'abſurde adorateur ,
Le Talapoin , le Guèbre , le Brachmane ,
Triftes jouets d'impofture & d'erreur ;
Là ces Hurons , ces Iroquois fauvages ,
Vils animaux que l'on appelle humains ,
Viennent porter des voeux & des hommages ,
Souvent rayés au Livre des deſtins .
Là ce Derviche , organe d'impofture ,
Gras & dodu des fottifes d'autrui ,
Prie humblement que l'humaine nature
N'aime , n'entende , & n'adore que lui .
Un vieux Bramine ,à l'oeil fombre & févère ,
Entend le voeu de ce faint pénitent :
Il en frémit , il defire , il eſpere
Confondre un jour fon fatal concurrent.
Non loin du couple ignorant , fanatique ,
Brille Laïs aux attraits enchanteurs ,
Laïs , objet de la flamme publique ,
Lars enfin reine de tous les coeurs :
Mes deux béats fe gliffent auprès d'elle
D'un air contrit & d'un pas concerté ,
Et tour-à-tour vont offrir à la belle
Les revenus de la ſtupidité .
Soit que mes yeux , fixés fur la multitude
qui affiégeoit le temple , fe portal
Av

10 MERCURE DE FRANCE.
fent plus naturellement fur les hommes
de mon pays , foit qu'en effet la France
fourniffe feule au temple des defirs plus
d'adorateurs que tout le refte du monde
enfemble ,
Je vis furtout ma nation brillante
Toujours en proie aux plus contraires voeux,
Toujours volage , inquiéte , inconftante ,
A Lots preflés inonder ces beaux lieux.
Là cordons bleus , & fceptres & houlette ,
Plumets , mortiers , & mîtres & chapeaux ,
Se coudoyoient , marchoient à pas égaux.
Les yeux mouillés , timide , humble , difcrette ,
La pauvreté , couverte de lambeaux ,
Y contemploit la fuperbe richeffe ;
Et plus d'un fot dans fa ftupide yvreſſe ,
Plus d'un Midas s'empreffoit , accouroit,
Prenoit fa place auprès de la fageffe ,
La regardoit , bâilloit & s'endormoit.
Un jeune fat charmé de fa figure ,
Fendoit la preffe & marchoit aux Autels
Il crioit : Place au roi de la nature ;
Regardez - moi , mépriſables mortels ;.
Etonnez-vous de cet air de nobleſſe ;
Remarquez bien ce coupé merveilleux
Que ces coulés font faits avec ſoupleſſe !
Marcel lui-même en feroit envieux.
Voyez furtout , infectes de la terre ,
DECEMBRE . 1759. FI
Voyez ce front de myrthe couronné.
J'ai de l'efprit , de grands biens , l'art de plaire ?
Que defirer ? Le Ciel m'a tout donné.
Cet original dont la copie eft moins
rare qu'on ne penfe , me fit faire quelques
réfléxions fur l'immenfe étendue de
la fottife humaine ; elles furent interrompues
par un bruit qui fe fit entendre
tout à- coup.
C'étoit un char de nouvelle manière ,
Doré , brillant & verni par Martin .
Le char s'arrête : on ouvre la portière.
Un éventail & fon fac à la main
Je vois fortir l'agréable Glicère
Qui va fans ceffe & revient fans deffein ,
Et tous les jours fe laffe à ne rien faire.
Dè perroquets un innombrable eſſain
Volé bientôt & répète autour d'elle
Ces lieux communs de cour & de ruelle,
Jargon frivole, obfcur & précieux.-
Glicere chante une chanſon nouvelle ,
Sourit à tous , minaude & fait des noeuds.
Ce bruit confus fatiguoit mon oreille ,
Quand tout-à-coup entre d'un air vainqueur
Un beau Marquis , des Marquis la merveille ,
Damis qui fçait tous nos Romans par coeur
s'approcha d'un air de confiance
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
L'efprit frappé d'un pompon tout nouveau ;
Profondément & d'un ton d'importance
Il difcourut fur un ſujet ſi beau.
Aux moindres riens, aux nouveautés en proie ,
Glicere écoute avec avidité ;
Bientôt fon coeur en liberté déploye
Le vif tranſport dont il eft agité.
Le defir preffe ; il faut le fatisfaire .
Glicere fort. L'ennui , l'oifiveté
L'avoient conduite au temple ; une miſere
Promene ailleurs fon inutilité .
Pendant que Glicere s'impatientoit, em
attendant fon caroffe , une femme d'un
âge plus que raifonnable , la regardoit en
deffous : j'examinois cette femme avec
attention ; un homme qui étoit auprès
de moi pénétra le motif de ma curiofité ;
il m'apprit fort charitablement que cette
femme jadis galante avoit faifi une ref
fource réfervée aux vieilles coquertes ;.
qu'elle s'étoit faite prude , & que fière
d'une vertu que perfonne n'attaquoit ,
elle paffoit fa vie à gémir fur des plaifirs
dont elle ne pouvoit prendre fa part.
Je remerciai ce galant homme ; & là
bonne Dame prit foin elle-même de confirmer
par ces mots la jufteffe de ce Portrait.
Ah ! que le mande eſt aveugle & frivole: !!
DECEMBRE. 1759.
Que les amans font dangereux & vains !
Que je les hais ! que cette femme eft folle
De les aimer : hêlas ! que je la plains !
Elle eft jolie ; on le dit. A tout prendre
Ces grands yeux noirs ne difent rien du tout
Plus je la vois , & inoins je peux comprendre
De tout Paris la folie & le goût.
C'eft un minois de pure fantaiſie.
Convenez - en , fades adulateurs.
Puiffai- je , hélas ! ſur ſa coquetterie
Ouvrir vos yeux , & détromper vos coeurs !
Vous adorez une fleur méprifable
Qu'un même inftant voit éclore & mourir;
De la vertu l'éclat feul eft durable ;
Le tems , la mort , rien ne peut le fécrir.
Humble vertu quel eft donc ton partage?
Avec cet air indécent & volage
Glicere plaît ; on la cherche , on la fuit ;
Et moi qui fuis fi difcrette & fi fage
On me délaille , & le monde me fuit.
Cette vieille folle accompagna ces
derniers mots d'un profond foupir qui
fit éclater de rire tous les jeunes gens qui
étoient dans le temple. Pour moi , je
compris alors plus que jamais que ce qui :
eft pour les uns un fujet de plaifanterie ,
pouvoir être pour d'autres une fource de
réfléxions. J'apperçus dans un coin le
4
4
14 MERCURE DE FRANCE.
"
vieux Timon , ce milantrope , ce Stor
cien farouche qui outre juſqu'à la vertu.
Eh quoi , m'écriai-je, en approchant de
fui ! Timon lui-même au remple des defirs
! J'y fuis venu , repliqua-t-il fans
» me regarder , pour m'affermir s'il eft
poffible dans ma haine contre le genre
» humain. Je me doutois que l'homme
» étoit ici plus fou , plus inconféquent ,
» plus ridicule que partout ailleurs, grace
» au Ciel , il l'eft plus que je n'avois ofé
» m'en flatter ; & je fors bien perfua d'é
» qu'en calculant exactement toutes les
» fottifes qui régnent d'un pole à l'au-
» tre , il feroit difficile de décider quel
» eft le plus fou du François ou de
» l'Hottentot , du Négre ou de l'Italien ,
» de l'Anglois ou de l'habitant de l'Ife
» Formofe. Adieu , je vais travailler à ce
» calcul immenfe.
Je finirai , Madame , par cette fingu
liere converfation l'hiftoire de mon voyage
au temple des defirs. Celle de Timon
formera fans doute un in-folio. Pour
moi , j'ai appris de l'Auteur admirable
du Temple du goût & de celui de l'ami
tié , que
Lefecret d'ennuyer eft celui de tout dire
S
1
K
DECEMBRE. 1759
D
ENVO I
ANS une trifte indifférence
J'avois vêcujufqu'à ce jour :
Mon jeune coeur , aimable Hortenfe
Connoiffoit à peine l'amour :"
Je le connois & je l'adore ;
Il a tous mes voeux , mes ſoupirs;
Mais las je ne l'encenſe encore
Que dans le temple des defirs.
Par M. l'Abbé De L. T...
PORTRAIT DE CYCLADE.
C'EST fort bien fait , belle Cyclade →
D'aller prudemment en amour.
Sitôt qu'on vous a fait la cour
Par un cadeau, par une aubade ,
Si vous aviez , par des faveurs ,
Marqué trop de reconnoiffance ,
Peut-être euffiez- vous fur les coeurs
Mal affermi votre puiffance.
Il eft bon d'aller par degrés
En matière fi délicate :
La réfiftance d'une ingrate
Rend fes triomphes affurés.
Ce n'eft pas affez de la gloire
MERCURE DE FRANCE.
De foumettre aifément les coeurs :
C'eſt à conferver la victoire
Que confifte l'art des vainqueurs.
Dès que l'aurore du bel âge
Fit briller vos appas naiſſans ,
A vous en apprendre l'uſage
L'amour confacra fes accens.
Vous fites bien d'être rebelle
f
Aux premiers voeux qu'on vous offrit
Par le feul titre de cruelle
La beauté forme fon crédit.
Une ardeur mille fois jurée
S'affoiblit faute de foupirs:
La facilité des plaifirs
En affure mal la durée.
On doit craindre de s'engager
Par des aveux trop favorables :
Pour faire un heureux fans danger,
Il faut faire cent miférables.
Mais la nature & la raiſon
A ces loix ont mis des limites ;
On pafferoit hors de faifon
Les bornes qu'elles ont preſcrites.
Vous avez affez combattu ,
Cyclade ; il eft temps de vous rendre.
On perd le fruit de fa vertu
Quand on veut toujours la défendre, -
Par les fupplices de l'amour
DECEMBRE. 1759. 17
On peut troubler mille cervelles ;
C'est un jeu qu'on permet aux belles ;
Mais ce jeu doit finir un jour .
Quand le Ciel vous fit adorable ,
Ce fut moins pour lui que pour nous :
Si tout l'Univers meurt pour vous ,
Le Ciel peut vous trouver coupable.
Songez-vous que l'Amour fâché
De n'avoir pû vaincre votre ame ,
Peut vous embrafer de la flamme
Qu'il fit reffentir à Pfiché ?
Vous avez fa noble origine ,
Votre fang vaut celui des dieux :
Vous avez fa taille divine ,
Elle n'eut pas de fi beaux yeux.
Elle eut , dit-on , la main plus belle ;
Mais ne vous en affligez pas :
L'augure des fecrets appas
Eft chez vous plus fûr que chez elle.
Elle n'eut point ce pied charmant ,
Le pied façonné par les Graces ,
Qui par fon moindre mouvement ,
Fait voler les coeurs fur vos traces.
Peut- être elle eut votre beauté ,
C'est l'attribut d'une déeffe :
Mais fans fon immortalité
Vous avez plus de gentilleffe.
Ses difcours pallés jufqu'à nous ,
18 MERCURE DE FRANCE
Soit dans la Fable , ou dans l'Hiftoire
N'en déplaiſe à l'amour , font croire
Qu'elle avoit moins d'efprit que vous.
Jamais elle n'eut ce langage :
Qui parle au coeur éloqueminent ,
Et qui du fimple badinage
Mène au plus tendre fentiment.
Vous l'avez , aimable Cyclade
Et pour en être un fûr témoin ,
Je ne crois pas qu'il foit befoin
D'être fept ans en embuscade.
Or fi vous raiſonnez un peu ,
Vous devez comprendre fans peine
Que c'eft jouer affez gros jeu
Que d'être toujours inhumaine .
L'Amour enfin n'eft pas un Job
Il perd quelquefois patience ;
Et s'il ordonne la conftance ,
Ce n'eft pas celle de Jacob.
Que ce Dieu vienne à reconnoître
Certains traits dont il fut touché ,
II vous fera voir qu'il eft maître
Comme il le fit voir à Plyché.
Déjà de fa jufte colere
Vous fentez les avant-coureurs
Par l'entremiſe de fon frere
Il vous punit de vos rigueurs.
Cet hymen , qui par bienveillance
1
4
4

1
DECEMBRE. 1759 12.
* , Vous offrant la foi de Plutus *
Effuya , pour la récompenſe ,
Et des mépris & des refus.
Cet hymen vous tient dans fes chaînes
Les dehors en font affez bien :
Mais tous ces dehors ne font rien ,
Il ne font que maſquer vos peines.
Tremblez que l'amour en courroux ,
Las de ménager qui l'offenfe ,
Ne faffe éclater contre vous
Une plus funefte vengeance.
Que feriez-vous de ce marmot,
S'il vous prenoit pour la maîtreffe 2
11 eft enfant , aveugle & fot.
Quel objet pour votre tendreffe !
Pour briller fur plus d'un autel ,
On peut prendre un amant céleſte :
Mais , croyez-moi pour tout le refte ,
Un amant doit être un mortel .
Au lieu d'un vous en voyez mille
Prêts à fe ranger fous vos loix ,
Appaifez l'amour par un choix ,.
Rien de mieux ; rien de plus facile.
Si vous aimez le beau Lycas ,
Avoyez-lui votre défaite.
Si fon difcours ne vous plaît pas ,
Pourquoi: l'écouter en coquette ?
* Cyclade a refufé d'époufer un homme aimable & tri
riche.
10 MERCURE DE FRANCE.
Pour vous conter les faits d'amour ,
Lyfandre vous fuit à la piltė ;
S'il vous féduit , craignez qu'un jour
Vous ne vous trouviez fur fa lifte.
Ni beau muet , nº vain conteur ,
J'afpire au bonheur de vous plaire ;
Je ſçai parler de mon ardeur ,
Sur les favenrs je ſçal me taire.
Je n'aime point le changement ,
Mais, quand mon coeur feroit volage ,
Vous l'enchaînez trop puiffamment
Pour craindre qu'il ne fe dégage.
Mon goût , fur ma fidélité
Doit bannir toutes vos allarmes :
Mon ame adore en vous des charmes
Plus touchants que votre beauté.
Quand le temps , qui détruit les Rois ,
Détruiroit auffi fon empire ,
Il vous reſteroit bien des droits
Qui ne peuvent jamais preſcrire.
Lorfqu'on n'a qu'une folle ardeur
On peut aimer en hirondelle :
Mais on eft fûr d'être fidelle
Quand l'efprit approuve le coeur.
Je vous ai dit ce que je penſe:
Si vous daignez fur mes rivaux
M'accorder quelque préférence ,
Vous apprendrez ce que je vaux.
DECEMBRE. 1759. 21
LA MAUVAISE MERE ,
CONTE MORAL.
PARMI les productions monſtrueuſes
de la Nature , on peut compter le coeur
d'une Mere qui aime l'un de fes enfans ,
à l'exclufion de tous les autres . Je ne
parle point d'une tendreffe éclairée qui
diftingue entre ces jeunes plantes qu'elle
cultive , celle qui répond le mieux à ſes
premiers foins ; je parle d'une tendreffe
aveugle , fouvent exclufive , quelquefois
jaloufe , qui fe choifit une idole & des
victimes parmi ces petits innocents qu'on
a mis au monde , & pour qui l'on eſt également
obligé d'adoucir le fardeau de la
vie. C'eft de cet égarement fi commun , &
fi honteux pour l'humanité , que je vais
donner un exemple.
Dans l'une de nos Provinces maritimes,
un Intendant qui s'étoit rendu recommandable
par la févérité à réprimer les
véxations de toute espéce , ayant pour
principe d'appliquer la faveur au foible ,
& la rigueur au fort ; cet homme de bien ,
appellé M. de Carandon , mourut pauvre
& prefqu'infolvable. Il avoit laiffé une
22 MERCURE DE FRANCE.
pere.
fille que perfonne n'époufoit , parce
qu'elle avoit beaucoup d'orgueil , peu
d'agrément , & point de fortune. Un riche
& honnête Négociant la rechercha par
confidération pour la mémoire de fon
Il nous a fait tant dé bien , difoit
le bon homme Corée ! ( c'étoit le nom
du Négociant ) il eft bien jufte que quelqu'un
de nous le rende à fa fille. Corée
fe propofa donc humblement , & Mademoiſelle
de Carandon , avec beaucoup de
répugnance , confentit à lui donner la
main , bien entendu qu'elle auroit dans
fa maiſon une autorité abfolue . Le ref
pect du bon - homme pour la mémoire
du pere s'étendoit jufques fur la fille : il
la confultoit comme fon oracle ; & fi
quelquefois il lui arrivoit d'avoir un avis
différent du fien , elle n'avoit qu'à proférer
ces paroles impofantes : feu M. de
Carandon mon pere... Corée n'attendoit
pas qu'elle achevât , pour avouer qu'il
avoit tort.
Il mourut affez jeune , & lui laiſſa deux
enfans , dont elle avoit bien voulu lui permettre
d'être le pere en mourant il
croyoit devoir régler le partage de ſes
biens ; mais M. de Carandon avoit pour
maxime , lui dit- elle , qu'afin de retenir
les enfans fous la dépendance d'une
DECEMBRE. 1759. 23'
A
mere , il falloit la rendre difpenfatrice
des biens qui leur étoient deſtinés . Cette
loi fut la regle du Teftament de Corée ,
& fon héritage fut mis en dépôt dans les
mains de fa femme , avec le droit fatal
de le diftribuer à fes enfans comme bon
lui fembleroit . De ces deux enfans l'aîné
faifoit fes délices ; non qu'il fût plus beau,
plus heureuſement né que le cadet › mais
elle avoit couru le danger de la vie en le
mettant au monde ; il lui avoit fait éprouver
le premier les douleurs & la joie de
Penfantement ; il s'étoit emparé de fa
tendreffe qu'il fembloit avoir épuisée ;
elle avoit enfin , pour l'aimer uniquement,
toutes les mauvaiſes raifons que peut avoir
une mauvaife mere.
Le petit Jacquaut étoit l'enfant de re
but : la mere ne daignoit prefque pas le
voir , & nelui parloit que pour le gronder
cet enfant intimidé n'ofoit lever
les yeux devant elle , & ne lui répondoit
qu'en tremblant . Il avoit , diſoit - elle , le
naturel de fon pere , une ame du peuple ,
& ce qu'on appelle l'air de ces gens- là.
Pour l'aîné , qu'on avoit pris foin de
rendre auffi volontaire , auffi mutin , auſſi
capricieux qu'il étoit poffible , c'étoit la
gentilleffe même : fon indocilité s'appelloit
hauteur de caractère , fon humeur
24 MERCURE DE FRANCE.
.
excès de fenfibilité. On s'applaudiffoit de
voir qu'il ne cédoit jamais quand il avoit
raifon ; or il faut fçavoir qu'il n'avoit jamais
tort on ne ceffoit de dire qu'il fentoit
fon bien , & qu'il avoit l'honneur de
reffembler à Madame fa mere. Cet aîné ,
appellé M. de l'Etang ( car on ne crut pas
qu'il fût convenable de lui laiſſer le nom
de Corée ) cet aîné , dis-je , eut des Maîtres
de toute efpéce : les leçons étoient
pour lui feul , & le petit Jacquaut en
recueilloit le fruit ; de maniere qu'au
bout de quelques années Jacquaut fçavoit
tout ce qu'on avoit enfeigné à M. de
l'Etang, qui en revanche ne fçavoit rien .
2.
Les bonnes , qui font dans l'ufage d'attribuer
aux enfans tout le peu d'efprit
qu'elles ont , & qui rêvent tout le matin
aux gentilleffes qu'ils doivent dire dans la
journée ; les bonnes avoient fait croire
à Madame , dont elles connoiffoient le
foible , que fan aîné étoit un prodige :
les Maîtres moins complaifans , ou plus
mal adroits , en fe plaignant de l'indocilité,
de l'inattention de cet enfant chéri,
ne tariffoient point fur les louanges de
Jacquaut : ils ne difoient pas précisément
que M. de l'Etang fût un fot , mais ils
difoient que le petit Jacquaut avoit de
l'efprit comme un ange : la vanité de la
mere
DECEMBRE. 1759. 25
mere en fut bleffée , & par une injuſtice
qu'on ne croiroit pas être dans la Nature
, fi ce vice des meres étoit moins à
la mode , elle redoubla d'averfion
pour
ce petit malheureux , devint jaloufe de
fes progrès , & réfolut d'ôter à fon enfant
gâté l'humiliation du parallèle..
Une avanture bien touchante réveilla
cependant en elle les fentimens de la
Nature ; mais ce retour fur elle -même
l'humilia fans la corriger. Jacquaut avoit
dix ans , de l'Etang en avoit près de
quinze , lorfqu'elle tomba férieufe
ment malade l'aîné s'occupoit de fes
plaifirs , & fort peu de la fanté de la
mere. C'est la punition des meres folles
d'aimer les enfans dénaturés. Cependant
on commençoit à s'inquiéter ; Jacquaut
s'en apperçut , & voilà fon petit coeur
faifi de douleur & de crainte , l'impatien
ce de voir fa mere ne lui permet plus de
fe cacher. On l'avoit accoutumé à ne
paroître que lorfqu'il étoit appellé ; mais
enfin fa tendreffe lui donna du courage :
il faifit l'inftant où la porte de la chambre
eft entr'ouverte , il entre fans bruit &
pas tremblans , il s'approche du lit de
fa mere. Eft- ce vous, mon fils , demanda
t- elle ? Non ma mere c'eft Jacquaut
Cette réponſe naïve & accablante pénéà
"
B
20 MERCURE DE FRANCE.
tra de honte & de douleur l'ame de
cette femme injufte ; mais quelques caref
fes de fon mauvais fils lui rendirent bientôt
tout fon afcendant ; & Jacquaut n'en
fut dans la fuite ni mieux aimé ni moins
digne de l'être .
A peine Madame Corée fut- elle réta
blie qu'elle reprit le deffein de l'éloigner
de la maiſon : fon prétexte fut que , de
l'Etang naturellement vif , étoit trop fufceptible
de diffipation pour avoir un compagnon
d'étude , & que les impertinentes
prédilections des Maîtres pour l'enfant
qui étoit le plus humble ou le plus
careffant avec eux , pouvoient fort bien
décourager celui dont le caractère plus
haut & moins fléxible , exigeoit plus de
ménagement : elle voulut donc que de
l'Etang fût l'unique objet de leurs foins ,
& fe défit du malheureux Jacquaut en
l'exilant dans un Collége.
B A feize ans l'Etang quitta fes Maîtres
de Mathématique , de Phyfique , de Mufique
& c. comme il les avoit pris ; Il
commença les exercices , qu'il fit à -peuprès
comme les études ; & à vingt ans
il parut dans le monde avec la fuffifance
d'un for qui a entendu parler de tout , &
qui n'a réfléchi fur rien .
De fon côté Jacquaut avoit fini fes hus
DECEMBRE. 1759.
27
manités , & fa mere , ennuyée des éloges
qu'on lui donnoit , Hé bien , dit - elle ,
puifqu'il eft fi fage , il réuffira dans l'Eglife.
Il n'a qu'à prendre ce parti .
Par malheur Jacquaut n'avoit aucune
inclination pour l'état eccléfaftique ; il
vint fupplier fa mere de l'en difpenſer.
Vous croyez donc , lui dit- elle avec une
hauteur froide & févère , que j'ai dequoi
vous foutenir dans le monde ? Je vous
déclare qu'il n'en eft rien . La fortune de
votre pere n'étoit pas auffi confidérable
qu'on l'imagine ; à peine fuffira- t- elle à
Fétabliffement de votre aîné . Pour vous ,
Monfieur , vous n'avez qu'à voir fi vous
voulez courir la carriere des bénéfices ou
celle des armes , vous faire tonfurer ou
caffer la tête , accepter en un mot un
petit collet ou une Lieutenance d'Infanterie
; c'est tout ce que je puis faire pour
vous. Jacquaut lui répondit avec reſpect
qu'il y avoit des partis moins violents à
prendre pour le fils d'un Négociant . A ces
mots Mademoiſelle de Carandon faillit à
mourir de douleur d'avoir mis au monde
un fils fi peu digne d'elle , & lui défendit
de paroître à fes yeux. Le jeune Corée
défolé d'avoir encouru l'indignation de
fa mere , fe retira en foupirant , &
réfolur de tenter fi la fortune lui feroit
Bij
18 MERCURE DE FRANCE.
moins cruelle que la Nature. Il apprit
qu'un vaiffeau étoit fur le point de faire
voile pour les Antilles , où il avoit def
fein de fe rendre. Il écrivit à fa mere
pour lui demander fon aveu , fa bénédiction
, & une pacotille. Les deux
premiers articles lui furent amplement
accordés ; mais le dernier avec écono
mie.
Sa mere , trop heureuſe d'en être délivrée
, voulut le voir avant fon départ , &
en l'embraſſant lui donna quelques larmes.
Son frere eut auffi la bonté de lui
fouhaiter un heureux voyage : c'étoient
les premières careffes qu'il avoit reçues de
fes parens ; fon coeur fenfible en fut pénétré:
cependant il n'ofa leur demander
de lui écrire ; mais il avoit un camarade
de collège dont il étoit tendrement aimé :
il le conjura en partant de lui donner
quelquefois des nouvelles de fa mere.
du
Celle-ci ne fut plus occupée que
foin d'établir fon enfant chéri. Il fe déclara
pour la robe : on lui obtint des dif
penfes d'étude ; & bientôt il fut admis
dans le fanctuaire des loix . Il ne falloit
plus qu'un mariage avantageux : on propofa
une riche héritière ; mais on exigea
de la veuve la donation des biens . Elle
eut la foibleffe d'y confentir , en fe réſerDECEMBRE.
1759. 29
vant à peine dequoi vivre décemment ,
bien affurée que la fortune de fon fils feroit
toujours en fa difpofition.
A l'âge de vingt- cinq ans M. de l'Etang
fe trouva donc un petit Confeiller tout
rond , négligeant fa femme autant que
fa mere , ayant grand foin de fa perfonne,
& fort peu de fouci des affaires du Palais.
Comme il étoit du bon air qu'un mari
eût quelqu'un qui nnee ffûûtt ppas fa femme ,
l'Etang crut fe devoir à lui-même de s'afficher
pour homme à bonne fortune . Uné
jeune perfonne qu'il lorgna au Spectacle
répondit à fes agaceries , le reçut chez
elle avec beaucoup de politeffe , l'affura
qu'il étoit charmant , ce qu'il n'eut pas
de peine à croire , & dans peu de temps
le débarraffa d'un portefeuille de dix mille
écus. Mais comme il n'y a point d'amours
éternelles , cette beauté parjure le quitta
au bout de trois mois pour un jeune Lord
Anglois auffi fot & plus magnifique. L'Etang
qui ne concevoit pas comment on
renvoyoit un homme comme lui , réſolut
de s'en venger en prenant une Maîtree
plus fameufe encore , & en la comblant
de bienfaits. Sa nouvelle conquête lui
faifoit mille jaloux ; & quand il fe comparoît
à cette foule d'adorateurs qui foupiroient
en vain pour elle, il avoit le plaifir
7
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
de fe croire plus aimable , comme il fe
trouvoit plus heureux. Cependant s'étant
apperçue qu'il n'étoit pas fans inquiétude,
elle voulut lui prouver qu'il n'étoit rien
au monde qu'elle ne fût réfolue à quitter
pour lui , & propofa pour fuir les importuns
de venir enſemble à Paris oublier
tout l'Univers , & vivre uniquement l'un
pour l'autre. L'Etang fut tranfporté de
cette marque de tendreffe. Tout fe prépare
pour le voyage ; ils partent , ils arrivent
, & choififfent leur retraite aux
environs du Palais royal . Fatime , ( c'étoit
le nom de cette beauté ) demanda &
obtint fans peine un caroffe pour prendre
l'air. L'Etang fut furpris du nombre
d'amis qu'il trouva dans la bonne ville.
Ces amis ne l'avoient jamais vû ; mais fon
mérite les attiroit en foule. Fatime ne
recevoit chez elle que la fociété de l'Etang
, & il étoit bien für de fes amis &.
d'elle . Cette femme charmante avoit
cependant une foibleffe : elle croyoit aux
fonges. Une nuit elle en avoit fait un qui
ne pouvoit , difoit - elle , s'effacer de fon
efprit. L'Etang voulut fçavoir quel étoit
ce fonge qui l'occupoit fi férieufement.
J'ai rêvé , lui dit - elle , que j'étois dans un
appartement délicieux : c'étoit un lit de
damas de trois couleurs , une tapilferie &
DECEMBRE. 1759. 3f
des fophas affortis à ce lit fuperbe ; des
trumeaux éblouiffans de dorure , des cabinets
de boule , des porcelaines du Japon
, des magots de la Chine les plus
jolis du monde ; mais tout cela n'eft rien.
Une toilette étoit dreffée , je m'approche ;
qu'ai-je apperçu ! le coeur m'en palpite :
un écrain de diamans ; & quels diamans
encore l'aigrette la mieux deffinée , les
boucles d'oreille les plus brillantes ,
le plus bel esclavage , & une riviere
qui ne finiffoit pas. Oui , Monfieur , je
vous le dis ; il m'arrivera quelque chofe
de fingulier. Ce fonge m'a trop vivement
frappée , & mes fonges ne me trompent
jamais.
M. de l'Etang eut beau employer toute
fon éloquence à lui perfuader que les
fonges ne fignifioient rien ; elle lui foutint
que celui- là devoit fignifier quelque
chofe ; & il finit par craindre que quelqu'un
de fes rivaux ne prepofât de l'effectuer
. Il fallut donc capituler , & à quelques
circonftances près , fe réfoudre à
l'accomplir lui - même . L'on juge bien
que cette épreuve ne la guérit pas de
l'habitude de fonger : elle y prit goût , &
ongea tant que la fortune du bonhomme
Curée n'étoit prefque plus elle - même
qu'un fonge. La jeune époufe de M. de
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
l'Etang , à qui ce voyage avoit déplu
demanda d'être féparée de biens d'un
mari qui l'abandonnoit ; & fa dot , qu'il
fallut rendre , le mit encore plus mal à
fon aife .
Le jeu est une reffource. L'Etang prétendoit
exceller au picquet ; fes amis, qui
faifoient bourfe commune, parioient tous
pour lui , tandis que l'un d'eux jouoit
contre. A chaque fois qu'il écartoit : ma
foi , diſoit l'un des parieurs , c'eft bien
jouer on ne joue pas mieux , difoit l'autre.
Enfin M. de l'Etang jouoit le mieux
du monde , mais il n'avoit jamais les as .
Tandis qu'on l'expédioit infenfiblement ,
la fidelle Fatime qui s'apperçut de fa décadence
, rêva une nuit qu'elle le quittoit ,
& le quitta le lendemain cependant
comme il eft humiliant de déchoir , il fe
piqua d'honneur , & ne voulut rien rabattre
de fon fafte , en forte que dans quelques
années il fe trouva qu'il étoit ruiné.
Il en étoit aux expédiens lorfque Madame
fa mere , qui n'avoit pas mieux
ménagé fa réſerve , lui écrivit pour lui
demander de l'argent . Il lui répondit qu'il
étoit défefpéré ; mais que loin de pouvoir
lui envoyer des fecours , il en avoit
befoin lui - même. Déjà l'allarme s'étoit
répandue parmi leurs créanciers ,
DECEMBRE. 1759. 33
& c'étoit à qui fe faifiroit le premier des
débris de leur fortune . Qu'ai-je fait ! difoit
cette mere défolée : je me fuis dépouillée
de tout pour un fils qui a tout
diffipé.
Cependant qu'étoit devenu l'infortuné
Jacquaut ? Jacquaut avec de l'efprit , la
meilleure ame , la plus jolie figure du
monde , & fa petite pacotille , étoit arrivé
heureuſement à Saint- Domingue. On fait
combien un François de bonnes moeurs
& de bonne mine trouve aifément à s'établir
dans les Ifles. Le nom de Corée ,
fon intelligence & fa fageffe , lui acquirent
bientôt la confiance des habitans.
Avec les fecours qui lui furent offerts , it
acquit lui- même une habitation , la cultiva
, la rendit floriffante. Le commerce ,
qui étoit en vigueur , l'enrichit en peu
de temps ; & dans l'efpace de cinq ans ,
il étoit devenu l'objet de la jaloufie des
reuves & des filles les plus belles & les
plus riches de la Colonie. Mais hélas ! fon
camarade de collège , qui jufques - là ne
lui avoit donné que des nouvelles fatisfaifantes
, lui écrivit que fon frere étoit
ruiné , & que fa mere , abandonnée de
tout le monde , étoit réduite aux plus
affreufes extrêmités. Cette Lettre fatale'
fut arrofée de larmes. Ah, ma pauvre
B▾
34 MERCURE DE FRANCE.
mere ! s'écria-t-il ; j'irai , j'irai vous fe
courir. Il ne voulut s'en fier à perfonne.
Un accident , une infidélité , la négligence
ou la lenteur d'une main étrangère
, pouvoient la priver des fecours de
fon fils , & la laiffer mourir dans l'indigence
& le défeſpoir . Rien ne doit retenir
un fils , fe difoit-il à lui - même , quand
y va de l'honneur & de la vie d'une il
mere.
Avec de tels fentimens , Corée ne
fur plus occupé que du foin de rendre
fes richelles portatives . Il vendit tout ce
qu'il poffédoit , & ce facrifice ne couta
rien à fon coeur ; mais il ne put refufer.
des regrets à un tréfor plus précieux
qu'il laiffoit en Amérique. Lucelle, jeune
veuve d'un vieux Colon , qui lui avoit
laiffé des biens immenfes , avoit jetté fur.
Corée un de ces regards qui femblent.
devoir pénétrer jufqu'au fond de l'ame
& en démêler le caractére ; l'un de ces
regards qui décident l'opinion , qui déterminent
le penchant , & dont l'effet fubit
& confus eft pris le plus fouvent pour
un mouvement fympathique. Elle avoit
cru voir dans ce jeune homme tout ce
qui peut rendre heureuſe une femme
honnête & fenfible ; & fon amour pour
lui n'avoit pas attendu la réfléxion pour
DECEMBRE. 1759. 35
naître & fe développer. Corée de fon
côté l'avoit diftinguée entre fes rivales
comme la plus digne de captiver le coeur
d'un homme fage & vertueux. Lucelle ,
avec la figure la plus noble & la plus intéreffante
, l'air le plus animé , & cependant
le plus modefte , un tein brun , mais
plus frais que les rofes , des cheveux d'un
noir d'ébène , & des dents d'une blancheur
& d'un émail à éblouir , la taille
& la démarche des Nymphes de Diane ,
le fourire & le regard des compagnes de
Vénus ; Lucelle avec tous ces charmes
étoit douée de ce courage d'efprit , de
cette élévation de caractére , de cette
jufteffe dans les idées , de cette droiture
dans les fentimens , qui nous font dire
affez mal - à- propos qu'une femme a l'ame
d'un homme. Il n'étoit pas dans les principes
de Lucelle de rougir d'une inclination
vertueufe. A peine Corée lui eutil
avoué le choix de fon coeur , qu'il obtint
d'elle fans détour un pareil aveu
pour réponse ; & leur inclination mutuelle
devenue plus tendre à mesure
qu'elle étoit plus réfléchie , n'afpiroit
plus qu'au moment d'être confacrée au
pied des autels. Quelques démêlés fur
l'héritage de l'époux de Lucelle avoient
retardé leur bonheur ; ces démêlés al-
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
loient finir lorfque la lettre de l'ami de
Corée vint l'arracher tout à- coup à ce
qu'il avoit de plus cher au monde , après
fa mere. Il fe rendit chez la belle veuve,
lui montra la lettre de fon ami & lui demanda
confeil. Je me flatte , lui dit- elle,
que vous n'en avez pas befoin . Fondez
votre bien en effets commerçables , allez
au fecours de votre mere , faites honneur
à tout , & revenez : ma fortune
vous attend. Si je meurs , mon teſtament
vous l'affurera ; fi je vis , au lieu d'un teſtament
, vous fçavez quels feront vos
titres. Corée pénétré de reconnoiffance
& d'admiration , faifit les mains de cette
femme généreufe , & les arrofa de fes
pleurs ; mais comme il fe répandoit en
éloges , Allez , lui dit- elle , vous êtes un
enfant n'ayez donc pas les préjugés de
l'Europe. Dès qu'une femme fait quelque
chofe de paffablement honnête , on crie
au prodige , comme fi la Nature ne nous
avoit pas donné une ame. A ma place
feriez-vous bien flatté de me voir dans
l'étonnement , regarder en vous comme
un phénomène le pur mouvement d'un
bon coeur ? Pardon , lui dit Corée , je devois
m'y attendre ; mais vos principes
vos fentimens , l'aifance , le naturel de
vos vertus , m'enchantent : je les admire
"
NOVEMBRE. 1759. 37
fans en être furpris. Va , mon enfant ,
lui dit - elle en le baifant fur les deux
joues , je fuis à toi telle que Dieu m'a
faite . Remplis tes devoirs , & reviens au
plutôt .
1
Il s'embarque , & avec lui il embarque
toute fa fortune. Le trajet fut affez heureux
jufques vers les Canaries ; mais là
leur vaiffeau pourfuivi par un Corfaire de
Maroc , fut obligé de chercher fon falut
dans fes voiles. Le Corfaire qui le chaffoit
étoit fur le point de le joindre ; & le
Capitaine effrayé du danger de l'abordage
, alloit fe livrer au pirate. Ah ! ma
pauvre mere s'écria Corée en embraffant
la caffette où étoit renfermée toute
fon efpérance ; & puis s'arrachant les
cheveux de douleur & de rage , non , ditil
, ce damné de Maroquin me mangera
plutôt le coeur. Alors s'adreffant au Capitaine
, à l'équipage , & aux paffagers
confternés , Eh quoi , mes amis , leur ditil
, nous rendrons- nous lâchement ? Souffrirons-
nous que ce brigand nous mène à
Maroc chargé de fers , & nous y vende
comme des bêtes ? Sommes-nous défarmés?
Ces barbares font- ils invulnérables,
ou font- ils plus braves que nous ? Ils
veulent aborder , qu'ils abordent ; hé
bien , nous nous verrons de près. Sa réſo
38 MERCURE DE FRANCE.
lution ranima les efprits , & le Capitaine
en l'embraffant le loua d'avoir donné
l'exemple.
Déjà tout eft difpofé pour la défenſe ;
le Corfaire aborde , les Vaiffeaux fe heurtent
; des deux cotés on voit voler la
mort : bientôt les deux Navires font enveloppés
dans un tourbillon de fumée.
& de flamme : le feu ceffe , le jour renaît
, & le fer choifit fes victimes. Corée,
le fabre à la main , faifoit un carnage
effroyable , dès qu'il voyoit un Maroquin
fe jetter fur fon bord , il couroit
à lui , le fendoit en deux , en s'écriant , ah ,
ma pauvre mere ! fa fureur étoit celle
d'une lionne qui défend fes petits ; c'étoit
le dernier effort de la Nature au défefpoir
; & l'ame la plus douce , la plus
fenfible qui fût jamais , étoit devenue en
ce moment la plus violente & la plus
fanguinaire. Le Capitaine le trouvoit
partout l'oeil en feu & le bras fanglant.
Ce n'eft pas un homme , difoient fes
compagnons , c'eft un Dieu qui combat
pour nous fon exemple enflammoit leur
courage. Il fe trouve enfin corps - à- corps.
avec le chef de ces barbares. Mon Dieu ,
s'écria- t-il , ayez pitié de ma mere ; & à
ces mots , d'un coup de revers , il ouvre
au brigand les entrailles. Dès ce moment
NOVEMBRE. 1759. 3.9
la victoire fut décidée : le peu qui reftoit
de l'équipage Maroquin demanda la
vie & fut mis dans les fers. Le vaiffeau
de Corée avec fa proie aborde enfin fur
les côtes de France , & ce digne fils fans
fe permettre une nuit de repos , fe rend
avec fon tréfor auprès de fa malheureufe
mere. Il la trouve aux bords du tombeau ,
& dans un état pour elle plus affreux que
la mort même , dénuée de tout fecours ,
& livrée aux foins d'un domestique , qui,
rebuté de fouffrir l'indigence où elle
étoit reduite , lni rendoit à regret les
derniers foins d'une pitié humiliante : la
honte de fa fituation lui avoit fait défendre
à ce domeftique de recevoir perfonne
que le Prêtre & le Médecin charitable
qui la vifitoient quelquefois :
Corée demande à la voir , on le refufe.
Annoncez- moi , dit - il au domeſtique...
Et quel est votre nom ? .. Jacquaut. Le
domeftique s'approche du lit. Un étranger
, dit-il , demande à voir Madame...
Hélas , & quel eft cet étranger ? .. Il dit
qu'il s'appelle Jacquaut. A ce nom fes
entrailles furent fi violemment émues.
qu'elle faillit à expirer. Ah , mon fils !
dit elle d'une voix éteinte , & en levant
fur lui fa mourante paupiere , Ah mon
fils ! dans quel moment venez- vous revoir
20 MERCURE DE FRANCE.
votre mere ; votre main va lui fermer les
yeux . Quelle fut la douleur de cet enfant
fi pieux & fi tendre , de voir cette mere
qu'il avoit laiffée au fein du luxe & de l'opulence
, de la voir dans un lit entouré de
lambeaux , & dont l'image fouléveroit le
coeur , s'il m'étoit permis de la rendre :
ô ma mere ! s'écria-t- il , en fe précipitant
fur ce lit de douleurs : fes fanglots étoufferent
fa voix , & les ruiffeaux de larmes
dont il innondoit le fein de fa mere expirante
furent longtems la feule expreffion
de fa douleur & de fon amour. Le Ciel
me punit , reprit- elle , d'avoir trop aimé
un fils dénaturé ; d'avoir... Il l'interrompit
: tout eft réparé , ma mere , lui dit ce
vertueux jeune homme : vivez . La fortune
m'a comblé de biens , je viens les
répandre au ſein de la Nature : c'eft pour
vous qu'ils me font donnés. Vivez , j'ai
dequoi vous faire aimer la vie . Ah ! mon
cher enfant , fi je defire de vivre , c'eſt
pour expier mon injuftice , c'eft pour aimer
un fils dont je n'étois pas digne , un
fils que j'ai deshérité. A ces mots elle fe
couvroit le vifage comme indigne de voir
le jour. Ah , Madame ! s'écria t - il en la
preffant dans fes bras , ne me dérobez.
point la vue de ma mere. Je viens à travers
les mers la chercher & la fecourir,
DECEMBRE. 1759 . 41
·
Dans ce moment le Prêtre & le Médecin
arrivent. Voilà , dit - elle , mon enfant , les
feules confolations que le Ciel m'a laiffées
; fans leur charité , je ne ferois plus.
Corée les embraffe en fondant en larmes.
Mes amis ! leur dit - il , mes bienfaiteurs
! que ne vous dois je pas ? Sans.
vous je n'aurois plus de mere : achevez
de la rappeller à la vie. Je fuis riche , je
viens la rendre heureuſe . Redoublez vos
foins , vos confolations , vos fecours ;
rendez- la-moi . Le Médecin vit prudemment
que cette fituation étoit trop violente
la malade. Allez , Monfieur ,
pour
dit -il à Corée , repofez- vous fur notre
zéle , & n'ayez plus d'autre foin que de
faire préparer un logement commode &
fain . Ce foir , Madame y fera tranſportée.
Le changement d'air , la bonne nourriture
, ou plutôt la révolution qu'avoit
faite la joie , & le calme qui lui fuccéda ,
ranimèrent infenfiblement en elle les or
ganes de la vie. Un chagrin profond avoit
été le principe du mal ; la confolation en
fut le remède. Corée apprit que fon malheureux
frere venoit de périr miférablement.
Je tire le rideau fur le tableau effrayant
de cette mort trop méritée . On
en déroba la connoiffance à une mere
fenfible , & trop foible encore pour ſou22
MERCURE DE FRANCE.
tenir fans expirer un nouvel accès de douleur.
Elle l'apprit enfin lorſque fà ſanté
fut plus affermie . Toutes les plaies de
fon coeur s'ouvrirent , & les larmes maternelles
coulèrent de fes yeux . Mais le
Ciel , en lui ôtant un fils indigne de fa
tendreffe , luj en rendoit un qui l'avoit
méritée partout ce que la Nature a de
plus fenfible , & la vertu de plus touchant.
Il lui confia les defirs de fon ame :
c'étoit de pouvoir réunir dans fes bras fa
mere & fon époufe . Madame Corée faifit
avec joie le projet de paſſer enſemble en
Amérique. Une ville remplie de fes folies
& de fes malheurs étoit pour elle un féjour
odieux ; & l'inftant où elle s'embarqua
lui rendit une nouvelle vie . Le Ciel qui
protége la piété leur accorda des vents
favorables. Lucelle reçut la mere de fon
amant comme elle auroit reçu fa mere .
L'hymen fit de ces amans les époux les
plus fortunés , & leurs jours coulent encore
dans cette paix inaltérable , dans
ces plaifirs purs & fereins qui font le
partage de la vertu.
DECEMBRE . 1759
VERS
A Madame la Comteffe de CARCADO.
2
Q.UEL projet ambitieux !
Peu faite au grand art de plaire ,
Une Mufe téméraire
Vouloit célébrer les Dieux !
Sans confulter ſa foibleffe ,
Aux fons touchans des hauts- bois ,
Elle alloit mêler fa voix
En faveur d'une Déeſſe.
Mais en voyant de plus près
Tant de graces , tant d'attraits ,
Cette douceur féduifante
Qui vous gagne tous les coeurs ,
Cette ame compatiffante
Qui partage nos malheurs ,
Ces traits charmans , cet heureux caractere ,
Ce tour d'efprit qui plaît dans Sévigné ,
Ah ! dit ma Muſe , Appelle eût crayonné ,
Mais moi j'admire & ne fçais que me taire.
Par M. L. T. Capitaine au Régiment de Breſſe】
44 MERCURE DE FRANCE.
A L'INCONNU qui me donne des
SOUVEN
aubades .
OUVENT un réveil enchanteur
Charme l'ennui de ma retraite :
J'en ignorois encor l'Auteur ,
Et je croyois entendre la Mufette
Du dieu berger, dans la forêt d'Admette :
Quelquefois je fongeois être au facré vallon .
Mais j'apperçus l'Amour ; qu'il étoit beau fans
armes !
Il avoit dérobé la lyre d'Apollon ;
Avoit-il befoin d'autres charmes ?
Par Madame G. **
Ce
PORTRAIT de Madame D ***
pour le jour de fa fête .
JOINDRE la gentilleffe à la vivacité ,
Avoir des yeux où régne le fourire ,
N'ouvrir la bouche que pour dire
que la politefle ou le coeur a dicté ;
Porter une aimable figure ,
Et ne devoir qu'à la Nature
La fraîcheur & l'éclat d'un teint
DECEMBRE. 1759.
Où le lys brille & la rofe fe peint :
D'un port majeſtueux & d'un noble corfage
Faire admirer en foi l'élégant affemblage :
Par un air de douceur , par un ton de bonté,
D'un abord impofant tempérer la fierté
Des doux plaiſirs fuivre la trace ,
Sans s'écarter de fon devoir :
De fes regards ignorer le pouvoir :
Polléder fans orgueil les talens & les graces
Gagner les coeurs fans le vouloir : '
Dans les propos que le fel affaiſonne,
Montrer l'efprit & cacher le ſçavoir,
Voilà le Portrait de D .***
LISETTE
ENVO I.
ISETTE ,je ne fuis ni galant , ni coquet :
Que d'autres aujourd'hui parent votre coeffure,
Et vous offrent rofe ou muguet
Moi , je m'en tiens à l'aimable figure
Que d'après vous j'ai fçu crayonner trait pour trait
Vous en préfenter la Peinture ,
Lifette , n'eft- ce pas vous donner un bouquet ?
46 MERCURE DE FRANCE.
VERS envoyés pour Bouquet à M. B ***
Curé de S. J*** . de C *** . par M.
Panard.
VERI ÉRITÉ , mon coeur t'implore ;
Viens du céleſte ſéjour
Peindre celui que j'honore ,
Et que l'on fête en ce jour.
Que des fiècles l'ombre noire
N'efface point la mémoire
D'un fidèle & bon Pafteur ,
Dont le plaifir & la gloire
N'ont qu'un but , notre bonheur :
Dont la dévotion vraię
Se confacre avec ardeur
Au foin d'extirper l'ivraie
De la moiffon du Seigneur :
Dont le zèle apoftolique
Confirmant par la pratique
Les leçons de l'Orateur ,
Sçait puifer dans l'Evangile
Cette éloquence fertile
Qui va germer dans le coeur :
Qui fcrupuleux fans foiblelle,
Banniffant des faintes moeurs
Une fauvage rudeſſe ,
DECEMBRE. 1759 47
Couvre la vertu de fleurs ,
Sçachant à la politeſſe
Joindre la fincérité ,
L'agrément à la fageffe ,
La décence à la gaîté :
Que nul attrait mercenaire
N'enléveroit aux defirs
De fon troupeau qu'il préfére
A tous biens , à tous plaifirs :
Qui court avec zele & joie ,
Mais fans éclat & fans bruit ,
Où la Charité l'envoie ,
Où l'Efprit- Saint le conduit
Qui loin de fouiller fa vie
Par la fordide manie
D'enfouir de vains trésors ,
Au Pauvre qui le réclame
Fournit les befoins de l'ame
Sans oublier ceux du co¨ps :
Qui fur les pas des Saints Peres
Réglant tous les mouvemens ,
Fait aimer à rous fes freres
Son efprit par les lumières ,
Son coeur par les fentimens,
48 MERCURE DE FRANCE .

JUGEMENS fur les principaux Auteurs
Anglois , extraits & traduits de l'Hif
toire d'Angleterre , de M. Humez
A la naiſſance des Lettres dans fa
Grèce , le génie des Poëtes & des Orateurs
a dû naturellement fe diftinguer par
une fimplicité aimable qui , malgré la rudeffe
qu'elle conferve encore quelquefois
, eft fi propre à peindre naïvement
les traits de la Nature & les mouvemens
des paffions , que les ouvrages dans lefquels
on retrouve cette fimplicité feront
toujours goutés des efprits délicats . Les
figures brillantes , les antithèſes recherchées
, les idées extraordinaires , les jeux
de mots , tous les faux ornemens n'ont
pû être employés par les premiers Ecrivains
; non parce qu'ils les rejettoient ,
mais parce qu'ils fe préfentoient rarement
à eux. Une imagination libre,abondante
& facile brille dans leur compofition
. Mais au milieu de la plus élégante
fimplicité de penfées & d'expreffions , on
eft quelquefois étonné de rencontrer un
jeu de mots ridicule qui s'eft préſenté de
lui- même , & que l'Auteur n'a pu rejetter
faute
DECEMBRE. 1759. 49
faute de principes & d'obfervations. ( a )
Le mauvais goût faifit avec avidité ces
beautés frivoles , & peut- être même auffi
** le bon goût , jufqu'à ce qu'il en foit raffafié.
Elles fe multiplient de plus en plus
dans les ouvrages à la mode . On néglige
la nature & le bon fens. On recherche
& l'on admire les faux brillans de l'Art ,
& la décadence totale du ftyle & de la
langue, ramène infenfiblement l'ignorance
& la barbarie. De là le ftyle Afiatique
fi fort éloigné de la fimplicité & de la
pureté Attique ; de là ce clinquant đéloquence
que l'on remarque dans plufieurs
Auteurs Latins , dont Cicéron luimême
n'eft pas tout à - fait exempt , &
qui domine furtout dans les ouvrages

( a ) Le nom de Polynices , l'un des fils d'Edipe,
yeut dire en Grec très - querelleur. Dans les altercations
qui furviennent entre les deux freres ,
Afchyle , Sophocle & Euripide , ont joué ſur ce
mot. 11 eft étonnant que cette mauvaiſe poin- ..
te ait été employée par ces trois Poëtes ; fi juftement,
eftimés par leur goût & leur fimplicité.
Qu'auroit fait de plus ridicule Shakespeare ? Térence
a dit auffi Inceptio eft amentium , non
amantium . Les gens inftruits trouveront beaucoup
d'autres exemples de femblables jeux de
mots. On fçait qu'Ariftote a écrit férieufement fur
les pointes , qu'il les divife en différentes claffes ,
& qu'il en recommande l'ufage aux Orateurs.
C
so MERCURE DE FRANCE.
d'Ovide , de Sénéque , de Lucain , de
Martial , & des deux Plines.
A la naiffance des Lettres , le goûr
du Public étant encore brut & groffier ,
ce faux éclat dut éblouir les yeux , & exclure
de la poëfie & de l'éloquence les
beautés durables du fentiment & de la
raifon. Le génie dominant étoit alors
diamétralement oppofé à celui qui devoit
régner dans la première origine des
Arts. Il eft conftant que les Ecrivains
Italiens , même les plus diftingués , ne fe
font point attachés à cette belle fimplicité
de penfées & de compofition , & que
Pétrarque , le Taffe , Guarini n'ont que
trop fouvent défiguré leurs poëfies par
un faux bel efprit & des idées trop recherchées
. Le période pendant lequel les
Lettres fleurirent en Italie, fat trop court
pour laiffer aux Écrivains le temps de
fentir & d'abandonner ce mauvais goût.
On peut faire le même reproche aux
plus anciens Écrivains François. Voiture,
Balzac , Corneille même , ont trop recherché
ces ornemens ambitieux , dont
les Italiens en général , & la partie la
moins pure des Ecrivains de l'Antiquité ,
nous ont laiffé tant de modèles . C'eft
l'obfervation & la réfléxion qui ont fait
naître depuis un goût plus naturel & plus
DECEMBRE. 1759. SI
fage dans les écrits de cette élégante
Nation .
La même remarque peut s'appliquer
également aux premiers Auteurs que
l'Angleterre a produits , tels que ceux
qui ont fleuri fous le régne d'Elifabeth
& de Jacques I , & même longtemps
après. La Littérature lors de fa renaiffance
dans notre Ifle , s'y montra avec cette
parure peu naturelle , qu'elle avoit prife
dans le temps de fa décadence chez les
Grecs & les Romains. On peut regarder
comme un grand malheur que nos Ecrivains
aient eu du génie avant que d'être
éclairés par les premiers rayons du goût ;
leur exemple a , pour ainfi dire , confafacré
ces tours forcés & ces idées entortillées
qu'ils recherchoient. Leurs conceptions
bizarres brillent d'une force
d'efprit qui nous fait admirer l'imagination
qui les a produites , lors même que
nous condamnons le mauvais goût qui
fe les eft permifes.
Notre deffein n'eft pas de porter un
jugement détaillé fur tous les Écrivains
de ce fiécle , mais on nous fçaura gré de
tracer en paffant le caractère des Auteurs
les plus diftingués ; & nous en parlerons
avec cette liberté
l'Hiftoire fe permet
envers les Rois & les Miniftres. Les préque
C ij
32 MERCURE DE FRANCE.
4
jugés nationaux qui dominent parmi
nous, ne rendent peut-être pas cette hardieffe
moins dangereufe pour un Auteur,
dans le premier cas que dans le fecond.
?
Si l'on confidere Shakespeare comme
un homme né dans un fiécle barbare &
dans une condition vile & obfcure , privé
de tous les genres
d'inftruction que le
monde ou les livres peuvent fournir , il
fera regardé comme un prodige ; fi on
le juge comme un Poëte fait pour plaire
à un Public éclairé & délicat , il faudra
beaucoup rabattre de cet éloge. Nous regrettons
, en voyant fes piéces , que les
Scènes les plus vives & les plus paffionnées
foient défigurées par des irrégularités
monftrueufes , & fouvent même
par des abfurdités ; mais en même temps .
nous admirons peut- être d'autant plus
çes beautés , qu'elles brillent avec plus
d'éclat par le contrafte des difformités qui
les accompagnent . Il faifit fouvent avec
une jufteffe frappante , & comme par
infpiration le ton qui convient à fes perfonnages
; mais il ne foutient pas longtemps
cette jufteffe dans les penfées . Ses
expreffions font nerveufes & pittoref
ques , auffi bien que fes defcriptions ;
mais on chercheroit en vain une pureté
ou une fimplicité continue dans fon ftyle.
DECEMBRE. 1799.
Son ignorance abfolue de toutes les régles
de l'art dramatique , eft un défaut
effentiel ; mais comme elle affecte plus le
Spectateur que le Lecteur , on l'excuſe
plus ailément que le défaut de goûr qui
domine dans fes productions , & qui ne
laiffe percer que par intervalles les rayons
du génie . Shakespeare fut certainement
doué d'un efprit élevé & fécond , & il
pofféda le génie comique comme le tragique.
C'est un exemple qui fert à prouver
combien il eft dangereux de fe repofer
uniquement fur les dons de la Nature
pour arriver à la perfection dans
es plus beaux de tous les Arts. ( a ) On
pourroit même foupçonner que nous
exagérons la grandeur de fon génie , par
la même raifon qu'un corps nous paroît
d'autant plus gigantefque qu'il eft plus
difproportionné & plus difforme . Il mourut
en 1617 , âgé de 53 ans.
1
Johnson ( b ) avoit toutes les connoif-
( a ) Invenire etiam Barbari folent , difponere &
ornare non nifi eruditus . Plin.
(b) Benjamin Johnfon , Tragique médiocre ,
mais comique plaifant. Le jugement que M. Hume
en porte a dû paroître bien févère aux Anglois.
On avoit accufé Driden d'une partialité
ufte à l'égard de ce Poëte , quoiqu'il le regardât
comme le plus favant & le plus judicieux
Auter Dramatique qu'il y ait jamais eu. Que
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
fances qui manquoient à Shakespeare ;
mais le génie de Shakespeare manquoit
à Johnfon. L'un & l'autre manquerent
également de goût & d'élégance , d'harmonie
& de correction. Servile copiſte
des Anciens , Johnſon traduifit en mauvais
Anglois les plus beaux endroits des
Auteurs Grecs & Romains , fans les ap
proprier aux moeurs de fon fiécle & de
fon pays. Son mérite a été totalement
éclipfé par celui de Shakespeare ; & le
génie groffier de l'un l'a emporté fur l'art
groffier de l'autre . Le Théâtre Anglois
à confervé depuis une forte teinture de
l'efprit & du caractère de Shakeſpeare
c'eft ce qui nous a attiré de la part des
étrangers le reproche de barbarie dont
plufieurs excellens ouvrages dans d'autres
parties de la Littérature devoient
dira-t-on de M. Hume , qui n'a garde de reconnoître
Johnſon pour le plus grand homme de fon
fiècle , comme le même Dryden l'a écrit dans fon
Effai fur la Poëfie Dramatique ? Mais M. Hume
a toujours fait voir une rare intrépidité pour
affronter les préjugés les plus généralement établis.
Quelque portion de génie qu'on accorde à
Johnfon , on ne peut lui refufer le mérite d'avoir
donné le premier une forme au Théâtre Anglois ,
& d'avoir donné dans fes Pièces l'exemple d'une
régularité & d'une décence que les Auteurs Dramatiques
de cette nation n'ont guère imité depuis.
NOVEMBRE. 1759. 55
garantir notre Nation. Johnfon mourut
en 1637 , âgé de 63 ans .
Fairfax a traduit le Taffe avec une
élégance, une facilité , & en même- temps
une exactitude furprenante pour fon fiècle
chaque vers de l'original eft fidèlement
rendu par un autre vers dans la traduction.
La traduction de l'Ariofte par
Harrington ( a) , n'eſt pas non plus fans
mérite. C'est dommage que ces Poctes
ayent imité les Italiens dans leurs Stances,
dont la prolixité & l'uniformité fatiguent
& dégoutent dans de longs ouvrages :
d'ailleurs ils ont beaucoup contribué, ainfi
que Spencer (b) , qui les avoit précédés ,
(a) Jean Harrington , qu'il ne faut pas confondre
avec Jacques Harrington , l'un des premiers
Ecrivains qui ayent traité en Philoſophes des prin
cipes du gouvernement politique. il eft célèbre
par fon Oceana , qui eft un modèle de Répu
blique , dans lequel il prétend fixer le plus haut
point de liberté où la conftitution d'un Etat peut
être portée. M. de Montefquieu dit de lui , qu'il
n'a cherché cette liberté qu'après l'avoir méconnue
& qu'il a bâti Chalcédoine , ayant le rivage de
Byfance devant les yeux. Efprit des Loix. Liv . XI.
Chap. VI.
(6) Le plus grand Poëte du régne d'Elifabeth .
11 excella dans plufieurs genres de Poefie . Ort
trouve dans fes Ouvrages beaucoup de fentiment
& d'entoufiafme , l'imagination la plus féconde
& la plus riante. Il vêcut malheureux , & mourut
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
à polir & à épurer la verfification angloile.
On apperçoit dans les Satyres de
Donne quelques traits d'efprit & de fineffe
; mais ils font étouffés par une dureté
& une bizarrerie de ftyle dont on ne
trouve d'exemple nulle part.
Si la poefie angloife fut fi imparfaite
dans ce fiécle , on peut en conclure que
la profe l'étoit encore davantage. Quoique
la profe paroiffe plus facile , puifqu'elle
eft la méthode la plus naturelle
d'exprimer fes idées , l'expérience a
cependant toujours fait voir qu'il étoit
plus rare & plus difficile de bien écrire
en profe qu'en vers. Et il n'y a peutêtre
pas un exemple que la profe ait
dévancé les progrès & la perfection de
la pocfie , dans quelque langue que ce
foit. Dans les ouvrages de profe qui
parurent fous le régne de Jacques I , les
régles de la Grammaire font continuellement
violées ; & l'on n'y trouve pas
même le fentiment de l'élégance & de
l'harmonie périodique . Nos Ecrivains hériffés
de fentences & de citations latines
vouloient encore imiter les inverfions qui
de faim , dans la rigueur du terme. Le Comte
d'Effex lui envoya vingt livres fterì . au moment
qu'il alloit expirer : Remportez cet argent, dit Spea
cer , je n'aurois pas le temps de le dépenser.
DECEMBRE. 1759. 5.7
>
donnent de la force & de la grace aux
langues anciennes , mais qui font abfolument
contraires au génie de notre
idiome. Je ne craindrai point d'affirmer
que ces phraſes & ces expreffions barbares
que l'on rencontre dans les livres anciens ,
appartiennent moins à l'imperfection de
la langue qu'au mauvais goût de leurs
Auteurs , & que le langage que l'on parloit
à la Cour d'Elifabeth & de Jacques
n'étoit guères différent de celui que l'on
parle aujourd'hui dans la bonne compagnie.
Cette opinion n'auroit pas befoin
d'autres preuves que les fragmens qui
nous reftent des Difcours prononcés au
Parlement , & dont le ton eft fi oppofé à
celui des compofitions travaillées d'ailleurs
nous avons encore des ouvrages de
ce fiècle , qui n'étant
écrits par
Auteurs de profeffion , ont une tournure
très naturelle , & peuvent nous donner
une idée du langage que l'on parloit dans
les converfations polies . J'en donnerai
particulièrement pour exemple la découverte
de Sir John Davis .
-
pas des
Le nom le plus glorieux de la Littérature
Angloife , fous le régne de Jacques I,
eft celui du Chancelier Bacon. Il compofa
plufieurs de fes ouvrages en latin , quoiqu'il
ne poffédât ni l'élégance de cette
Ст
18 MERCURE DE FRANCE.
langue , ni celle de fa langue naturelle.
Si nous confidérons la variété des talens
que réuniffoit cet homme célèbre , comme
orateur public , homme d'Etat , bel efprit
, courtisan , auteur & philofophe ,
on ne fçauroit trop l'admirer ; mais
fi nous le confidérons par le feul côté
qui nous intéreffe aujourd'hui , c'est - à- dire
comme auteur & philofophe , Bacon ,.
quoique très- eftimable , étoit cependant
très -inférieur à fon contemporain Galilée,
peut-être même à Kepler. Bacon montra
dans l'éloignement la route qui conduifoit
à la vraie philofophie : ( a) Galilée , en
(a) Le parallèle que M. Hume fait ici de Bacon
& de Galilée, trouvera fans doute bien des contradicteurs
, non feulement en Angleterre , mais
dans toute l'Europe favante. Si M. Hume avoir
dit feulement que Galilée avoit été plus utile aux
progrès de la Philofophie que Bacon , fon opinion
feroit peu conteſtée ; mais s'il regarde le premier
comme un efprit d'un ordre fupérieur au fecond ,
c'eft ce qu'il eft difficile d'accorder. Galilée étoit
an eſprit jufte , lumineux & facile , dont les travaux
font immortels ; mais Bacon eſt un Aigle
qui femble s'être élevé au fommet de toutes les
connoiffances humaines pour en examiner l'enfemble
& les rapports. Sa vue prodigieufe embraffe
routes les parties de la Philofophie , & les
ramène à un même point : il a le premier faifi
& fait fentir la dépendance & la liaiſon naturelle
des fciences & des arts . Non feulement il recommande
la méthode des expériences , mais il en
DECEMBRE. 1759% 59
même tems qu'il la montroit aux autres ,
indique un très-grand nombre de très fines & de
très-utiles , dont il devine fouvent les réſultats
avec une fagacité incroyable : il réunit la profondeur
à la clarté , la force à la fineffe , les vues
les plus fublimes aux plus petits détails : fon ftyle
manque , il eft vrai , de naturel , d'élégance & de
fimplicité ; mais quelle énergie ! quelle préciſion !
quelle majeſté ! Il avoit fecoué tous les préjugés
de la mauvaiſe Philofophie , & il a ouvert toutes
les routes de la bonne. Plus on lit les ouvrages de
ce grand Philofophe , plus on .eft perſuadé , ce
me femble , qu'il n'y a jamais eu de génie plus
étendu & plus vigoureux , mais en même temps
qu'il eût été peut- être plus utile à la Philofophie
avec moins de génie. Il eft à remarquer que M,
Hume , pour fonder la fupériorité de Galilée ,
le reconnoit pour le premier qui ait appliqué la
Géométrie à la Philofophie naturelle . Prefque
tous les Philofophes , même parmi les Anglois ,
ont laiffé cette gloire à Defcartes : cependant on
trouve dans le Dictionnaire encyclopédique , à l'Article
Application , que c'eft à Newton que l'on
doit l'application de la Géométrie à la Phyfique.
L'autorité de l'excellent Philofophe qui a donné
cet ' Article , doit être du plus grand poids ; cependant
la Phyfique de Defcartes , & furtout fa
Dioptrique , font des exemples fi frappans de cette
application , qu'il eft bien difficile d'ôter au Philofophe
françois le mérite de l'avoir imaginée , ainſi
que l'application de l'Algèbre à la Géométrie,
Quant à Galilée , l'emploi qu'il a fait de la Géométrie
dans quelques parties de la Phyfique , ne
paroît pas un titre fuffifant pour revendiquer en
fa faveur l'idée fublime de cette application. Il fe
roit auffi jufte de la faire remonter jufqu'à Aschiméde.
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
y avança lui même à grands pas .L'Anglois
ignoroit la Géométrie ; le Florentin fit
renaître cette fcience dans laquelle il excella
, & il fut le premier qui l'appliqua
avec les expériences à la philofophie
naturelle l'un rejetta avec le mépris
le plus tranchant le fyftême de Copernic
; l'autre le fortifia de nouvelles
preuves tirées de la raifon & des fens : le
ftyle de Bacon eft roide & guindé ; fon
efprit eft quelquefois brillant : mais en
général il manque de naturel & de facilité
; & je le regarde comme le modèle
de ces comparaifons recherchées & de
ces allégories forcées qui diftinguent les
Auteurs Anglois . Galilée eft un Ecrivain
if & agréable , quoiqu'un peu diffus .
L'Italie n'étant pas réunie fous un même
gouvernement , & dégoutée peutêtre
de cette gloire littéraire dont elle
s'eft raffafiée dans les temps anciens &
modernes , a trop négligé l'honneur
qu'elle recevoir d'avoir donné naiſſance
aum auffi grand homme. L'efprit national
qui anime les Anglois & qui eft
la fource de leur bonheur , eft caufe de
cet enthoufiafme trop fouvent outré &
partial qu'ils témoignent pour leurs
grands Écrivains . Bacon mourut en 1626 ,
dans la 66 année de fon âge.
DECEMBRE. 159.
Gr
Si celui qui entreprendra de lire l'hif
toire de (a ) Raleigh , veut avoir la patience
de dévorer toute l'érudition Juive
& Rabinique qui compofe la moitié
du volume , il fe trouvera dédommagé
de fes peines en arrivant à l'hiſtoire
Grecque & Romaine. Raleigh eft le
meilleur modèle de cet ancien ſtyle , que
quelques Écrivains voudroient faire re-
(a) Walter Raleigh , Amiral Anglois , que fon
efprit , fon courage , fes exploits & fes malheurs
ont rendu célèbre dans l'Hiftoire d'Angleterre.
C'étoit un génie élevé , audacieux & romanefque.
Après avoir rendu les plus grands fervices à l'Etat,
il fut accufé d'une confpiration contre Jacques I ,
& il fut condamné fur de fimples préfomptions
à perdre la tête. L'exécution de l'Arrêt fut fufpendue
, & il refta trois ans dans les fers : enfin ,
ayant fait courir le bruit qu'il avoit découvert
une mine d'or dans la Guyane, il obtint fa liberté,
& on lui permit d'armer des vaiffeaux pour aller
tenter cette avanture . Raleigh partit , & au lieu
d'aller chercher cette mine qui n'exiftoit pas ,
attaqua les Espagnols dans la Guyane , & s'empara
d'une de leurs Villes. Au retour de fon
expédition , il fut facrifié au reffentiment de l'ELpagne
, & il fut décapité en exécution de l'ancien
Arrêt , qui n'avoit point été annulé . Cet
homme extraordinaire , qui étoit né & qui avoit
pallé la vie dans le tumulte des armes , & dans
un fiècle encore ignorant , étoit un des plus favans
hommes de fon temps : fon Hiftoire du
Monde dont parle M. Hume , fut l'amuſement
de fa captivité.
627 MERCURE DE FRANCE.
vivre aujourd'hui . Il fut décapité en 1618
âgé de 66 ans.
L'hiftoire de la Reine Elifabeth par
Cambden , peut être regardée comme un
bon ouvrage , & pour le ftyle & pour le
fond. Elle est écrite avec fincérité , &
avec une fimplicité d'expreffion très- rare
pour le temps. On ne doit pas craindre
d'affurer que c'eft une des meilleures productions
hiftoriques que nous ayons dans
notre langue on fçait que les Anglois
n'ont pas excellé dans ce genre d'ouvra
ges . Cambden mourut en 1628 , âgé de
67 ans .
Nous placerons le Roi lui-même après
tous ces Écrivains ; & e'eft là fa place
fi on le confidere comme Auteur.
Il n'eft pas douteux que la médiocrité
des talens de ce Prince , jointe au grand
changement qui s'eft fait dans le goût national
, ne foit la principale caufe du mépris
qu'on conferve pour fa mémoire, &
que les Ecrivains de parti portent fou
vent à l'excès . C'est une choſe remarquable
que la différence de fentimens
l'on peut obſerver entre les Anciens
& les Modernes par rapport à l'étude
des Lettres. Des douze premiers Empereurs
Romains , en comptant depuis Cé
far jufqu'à Sévére , plus de la moitié fu
que
-
DECEMBRE. 1759: 65
rent Auteurs ; & quoique très- peu d'entre
eux paroiffent avoir été des Écrivains
fupérieurs , on peut toujours dire à leur
louange qu'ils ont encouragé la Litté
rature par leur exemple. Sans parler de
Germanicus & d'Agrippine fa fille , qui
tenoient de fi près au trône, la plus grande
partie des Ecrivains claffiques , dont les
ouvrages nous font reftés , étoient des
hommes de la plus grande condition.
-Comme tous les avantages humains font
fuivis de quelques inconvéniens, on pourroit
attribuer la révolution qui s'eft faite
à cet égard dans les idées des hommes , à
l'invention de l'Imprimerie , qui a rendu
les Livres fi communs , que les hommes
de la fortune même la plus médiocre peuvent
s'en procurer l'uſage.
Jacques n'étoit qu'un médiocre Ecri
vain , & non un Ecrivain mépriſable.
Ceux qui liront les deux derniers livres
de fon Bafilicon Doron , la véritable Loi
des monarchies libres , fa réponſe au
Cardinal du Perron , & la plus grande
partie de fes difcours & de fes meffages
au Parlement , ne le regarderont pas
comme un homme fans talens : s'il a écrit
fur les forciers & les apparitions , qui eft
ce qui ne croyoit pas de fon temps la
éalité de ces êtres chimériques ? S'il a
64 MERCURE DE FRANCE.
1
compofé un commentaire fur les révé
lations , & prétendu prouver que le Pape
étoit l'Antechrift , ne peut-on pas faire
le même reproche au fameux Napier , &
au grand Newton même , qui vivoient
dans un temps où la Philofophie avoit fait
bien des progrès depuis Jacques I ? Nous
pouvons bien juger de l'ignorance d'un
Gécle par la groffiéreté des fuperftitions
qui y régnoient ; mais nous ne pouvons
jamais juger de la fottife d'un homme
fur la croyance qu'il donnoit à des opinions
populaires , confacrées par une apparence
de religion.
Telle eft la prodigieufe fupériorité de la
carriere de la Littérature fur toutes les
autres profeffions humaines , que celui
même qui n'y a qu'un médiocre fuccès ,
mérite la préférence fur ceux qui excellent
dans les profeffions ordinaires.
L'Orateur de la chambre eft communément
un homme d'un talent diftingué ;
cependant l'on trouve que les harangues
du Roi font toujours bien fupérieures à
celles de l'Orateur , dans tous les Parlemens
qui fe tinrent fous fon régne.

On doit regarder toutes les fciences
auffi bien que la littérature agréable ,
comme étant alors dans leur enfance.
La Philofophic fcholaftique , & la ThéoDECEMBRE.
1759:
ی ق ر ت
logie polémique retardoient les progrès
de la véritable ſcience. Sir Henri Saville
, dans le préambule de l'Acte par
lequel il fixe des émolumens aux profeffeurs
de Mathématiques & d'Aftronomie
de l'Univerfité d'Oxford , dit que la Géométrie
étoit prefqu'entiérement abandonnée
& ignorée en Angleterre. L'étude des
Anciens étoit la partie de la littérature
la mieux cultivée. Cafaubon , très - célèbre
parmi les érudits,fut appellé en Angleterre
parJacques I, qui lui donna une penfion
de trois cent livres fterling par an , &
des bénéfices écléfiaftiques. Le fameux
Antonio de Dominis , Archevêque de
Spalato , qui n'étoit pas un Philofophe
médiocre abandonna la Communion
Romaine , & vint auffi en Angleterre.
Ce fut un grand fujet de triomphe pour
la nation , toute glorieufe d'avoir fait
une fi brillante conquête fur les Papiſtes ;
mais la mortification fuivit de près le
triomphe. L'Archevêque , quoique élevé
aux dignités écléfiaftiques , ne reçut pas
apparemment des récompenfes fuffifantes
pour fatisfaire fon ambition , & s'enfuit
en Italie , où il mourut bientôt après dans
la retraite.
>
Lafuite dans les Volumes fuivans.
66 MERCURE DE FRANCE.
VERS
De Madame de **
A M. B.
AUSST USSITOT qu'en Maître
. Parle le defir ,
Le coeur fans connoître ,
Souvent fans choiſir,
Cherche à fe repaître ;
Il veur du plaifir.
Du tendre langage.
Du Dieu des Amans
Prodiguant l'uſage,
11 fait étalage
De faux fentimens:
Le feu qui le guide
Ne laiffe qu'un vuidė
Qu'il ne peut remplir :
La raifon hautaine ,
Sévere , inhumaine ,
Vient envain s'offrir ,
Ce coeur la rejette ,
Bien loin de fentir
Qu'alors il n'achette
Qu'un long repentir.
D'un bonheur frivole
DECEMBRE. 1759:
67
Faire fon idole ,
Paroît une erreur .
Il faut à mon coeur
Un autre régime ;
Je veux de l'eftime ,
J'en offre à mon tour ;
Et fi cette clauſe
Paroît peu de choſe
A qui de l'Amour
Veut fuivre la loi ;
C'est beaucoup pour moi.
REPONSE
De M. B*** . A Madamé de ***
Me
donner
pour E
. Un brufque defir ,
Maître
C'eſt mal me connoître.
Mon coeur fçait choiſir,
Et non fe repaître
Du premier plaifir .
Jamais du langage
Des trompeurs Amans
Je n'ai fait uſage :
J'ai fans étalage
De vrais fentimens.
Mon penchant me guide :
68 MERCURE DE FRANCE.
Votre coeur eft vuide ,
Et pour le remplir,
Fuffiez- vous hautaine ,
Ingrate , inhumaine ,
J'ofe enfin m'offrir.
Mon ame rejette
L'efpoir de fentir
Un bien qui s'achette
Par le repentir.
Un amour frivole
N'eft point mon idole.
Mais c'est une erreur
D'affervir un coeur
Au trifte régime
D'une pure eſtime.
Seule dans fa tour ,
Danaé bien cloſe ,
Etoit peu de choſe
Avant fon amour,
Son apothéose
Vous fait une loi
D'aimer comme moi.
DECEMBRE. 1759. 69
EPITRE
A Mademoiſelle ***.
L'AMOUR COMMODE.
CINQmois INQ mois entiers , Philis , queje foupire !
Cinq mois entiers , Philis , que je defire !
Grace à vos torts , je ne fens plus d'amour ;
Je ſuis enfin inſenſible à mon tour.
Quelque porté qu'on foit à la conſtance
Le retour aide à la persévérance :
Aimer en vain , c'eft perdre fon printemps.
Je veux tâcher d'employer mieux mon temps ,
Sans me borner à plaire aux feules belles ,
Je vais donner mon coeur aux moins cruelles.
C'est mon deffein : je ne fuis que trop las
De rendre hommage à d'orgueilleux appas.
Vous adorer , & n'ofer vous le dire !
Loin de vos yeux , trembler de vous l'écrire !
Eh ! nuit & jour j'étois dans les tourmens :
Mais apprenez mon heureux changement
,
Le croirez-vous ? Je fuis devenu fage.
Comment
cela ! Comment
! Je fais volage.
Je vous aimai.... pour la derniere fois.
Je vous l'ai dit : j'ai fait un autre choix.
Dans mon Iris , ma nouvelle maîtreſſe ,
70 MERCURE DE FRANCE.
Brillent beauté , vivacité , jeuneſſe.

C
A parler vrai , le feul défoeuvrement
Eft le motif de notre attachement.
Quel fort heureux ! la trifte jaloufie
Ne trouble point notre riante vie ;
Et dans nos coeurs le fidèle defir
Précéde & fuit le volage plaifir ;
Amour , fouvent les faveurs te détruifent ,
Le goût s'augmente , & les faveurs l'aiguifent.
Si , par malheur , le temps , qui finit tout ,
Portoit atteinte à ce paisible goût ,
Sans employer de reproches févères ,
Sans recourir aux détours , aux myſtères,
Chacun de nous prompt à fe dégager ,
Romproit le fil d'un lien fi léger.
A fe quitter il n'eft point d'injuftice ,
Puifque le goût eft l'enfant du caprice.
L'ingratitude eft de méſeſtimer
L'objet touchant qui nous a fçu charmer.
Du petit Dieu dont la Terre eft l'empire
Libres fujets , nous goutons le délire ,
Certains qu'on doit , pour aimer prudemment,
Ne defirer ni craindre un changement.
Par habitude il offre à ma penſée
Tous les tranſports de mon ardeur paffée,
Pour me furprendre , amour me peint Philis
Moins fière , en pleurs , fenfible à mes mépris.
Oui , me dit-il , c'eft ta Philis , c'eſt elle
DECEMBRE. 1759 71
Qui , par ma voix , fe plaint & te rappelle.
Philis t'attend pour couronner tes feux :
Je prendrai foin de vous unir tous deux.
Amour , je crains l'appas de fes promelles,
Et le poifon de fes douces careffes.
A les genoux irois-je encor pleurer ,
Gémir fans ceffe , & me défeſpérer ?
Il eft affez de maux inévitables ,
Sans , de plein gré , nous rendre miférables
Si par hazard à préſent vous m'aimiez ,
A m'oublier vous vous appliqueriez ;
Et votre coeur ne fût-il moins contraire ,
De mes foupirs quel feroit le falaire ?
Même rigueur ? Laiffez - moi donc en paix ,
Je vous conjure , & ne m'aimez jamais.
Ce 3 Janvier 1759. J. M. A.
LE LAR CIN INUTILE.
EPIGRAM ME.
LEE feu divin qu'aux Cieux déroba Prométhée ,
Cette étincelle fi vantée
Ne fut , Iris , que la raiſon .
Quelquefois elle nous éclaire ;
Mais plus fouvent nous laiſſe faire
Mille chofes hors de faifon..
Bien volé ne profite guère.
2 MERCURE DE FRANCE.
REFLEXIONS
DIVERSE S.
I.
ORANTE aime fes chiens ; Célimène
fon ferin : pourquoi n'aimerois- je pas les
hommes . Ils ont des vertus , ils penfent
comme moi. Mais il y a des méchans ; je
dois donc obferver les mouvemens de
tous ceux qui m'environnent , examiner
les refforts qui les ébranlent , les intérêts
qui les divifent , étudier leurs fyftêmes ,
leurs goûts , leurs facultés ; enfin ne rifquer
aucune imprudence , aucun pas
équivoque & dangereux.
II.
Arifte , vous avez fçu joindre à des
talens diftingués des principes de droiture
& de vertu. Vous honorez votre
fiécle , & ce fiécle vous honore . Voulezvous
mériter des fentimens plus flateurs ?
foyez homme comme nous & pour nous.
Laiffez-vous approcher. Prêtez - vous aux
befoins de l'humanité. Vous choquez ouvertement
des bienséances qui tiennent
de près à des devoirs effentiels. Vous fraudez
DECEMBRE . 1759 . 73
dez des ufages que l'utilité publique a
confacrés ; vous paffez de la haine du crime
à la haine des hommes. Pour vous
arracher à la fociété , vous vous enseveliriez
volontiers dans l'horreur des forêts :
vous feriez bien ingrat , Arifte ! Cette
éloquence , cette raifon , cet efprit philofophique
qui vous élèvent au- deffus
de nous , fe feroient- ils développés , fi
vous n'aviez interrogé que des arbres &
des ours ?
III.
&
On voit des hommes qui parlent à
trente ans Jurifprudence , Hiftoire , Méchanique
, Littérature &c . Mais ils ignorent
l'origine , les progrès , les principes
& les preuves de la religion . Ils fe croyent
inftruits fur ce dernier objet , parce qu'ils
ont retenu quelques leçons de l'enfance
qu'ils ne pouvoient entendre alors ,
que depuis ils ne veulent point entendre.
Leur foi ne tient à rien . Un éclair
de Métaphyfique les aveugle & les précipite
dans l'incrédulité. Leur défection
entraîne celle de plufieurs ; on ne s'imagine
pas qu'avec tant de fcience ils puiffent
faire un mauvais choix . Ils feroient
meilleurs s'ils ne fçavoient rien.
I V.
Il importe plus que jamais au Chrétien
D
74 MERCURE DE FRANCE.
!
une
de connoître les motifs de fa créance.
Les efprits-forts fe multiplient tous les
jours. Quelques bluettes d'efprit
furface d'érudition , des dehors de fageffe,
enfin ce ton , cet air confiant qu'ils fçavent
fi bien prendre , c'en eft affez pour
féduire une ame qui n'a déjà que trop de
fes paffions à combattre.
V.
L'orgueil , l'imbécillité , l'amour des
plaifirs, la crainte des châtimens éternels,
voilà les fources de l'incrédulité. Adorateur
de fes perfections , enyvré de fon
excellence , l'orgueilleux ne veut pas être
confondu avec le ftupide vulgaire. Il s'ouvre
des routes inconnues , enfante des
fyftêmes , fe fait une autre béatitude , un
autre Dieu. L'imbécille , pour.fe donner
un ton , jouer l'important fur la fcéne
du monde , adopte aveuglément les rêveries
du Déifte. Le libertin ne s'accommode
pas d'une morale févère ; il lui fautun
évangile de plaifirs. Il ne peut foutenir
l'idée d'un malheur infini. L'enfer
n'eft donc qu'une chimère , un dogme
controuvé pour effrayer des femmes &
des enfans .
V I.
Une femme eft- elle affez déraifonna-
T
DECEMBRE. 1759 75
ble pour ſe mêler de controverfe ? Croyez
qu'elle l'eft encore affez pour préférer le
fentiment d'un fat dont elle s'amufe à
celui de vingt Docteurs , même d'accord
entre eux .
V I I.
Dans un coeur ouvert aux paffions quel
trouble ! quel défordre ! Il fe répand fans
ceffe au dehors : il n'eft plus à lui . La
jouiffance même irrite fes defirs ; & fi ce
coeur n'eft échauffé , s'il n'eft rempli de
quelque objet , quelle inertie , quelle ftupidité
, quel dégoût ! Que faut - il donc
pour être heureux ? Se rapprocher de fa
fin , de l'Auteur de fon être . Toute démarche
qui ne s'y rapporte pas eſt violente
, parce qu'elle n'eft pas naturelle .
VII I.
La modération dans les plaifirs n'eſt
pas toujours une vertu : tel homme eft
en réputation de fageffe qui n'a que du
flegme & de l'infenfibilité.
I X.
On eft vraiment fage , quand on l'eft
des principes & des motifs fupérieurs
à l'opinion.
par
X.
Euristhéne eft ingrat ; vous avez tout
D ij
76 MERCURE DE FRANCE
pour lui : fait : il arme contre vous le créd
dit qu'il tient de vous feul : vous méditez'une
vengeance éclatante . Accablezle
par de nouveaux bienfaits. Si la nobleffe
de votre procédé ne l'engage pas
au repentir , il fe couvre d'infamie , &
vous êtes vengé.
X I.
Les loix répriment la violence , &
donnent des tuteurs aux infenfés ; pourquoi
donc Ergafte refuſe -t- il.fa fille à Damon
qu'elle aime , & dont elle eſt aimée,
pour la donner au féxagénaire Lyfimond
plus riche que fon rival , il eft vrai , mais
avare , jaloux , emporté ?
XII.
Cléante a des talens , de la facilité ,
mais il eft frivole , fuperficiel ; il le fera
toujours il a des Mécénes , des imitateurs
. Vrai papillon de la littérature , il
voltige fans ceffe , rien ne fixe fa légèreté.
Il parle de tout , & n'épuife rien. Il lui
faut des images faillantes , des gentilleffes
, de l'efprit. Mais un homme de
bon fens veut du deffein , de l'intérêt ,
plus de fageffe que d'efprit dans la conduite
d'un ouvrage, un coloris permanent,
une expreffion pure & point entortillée ;
DECEMBRE. 1759. 77
il veut des chofes qui puiffent être vues
de près & longtemps.
XIII.
On paroît quelquefois fincère , & l'on
n'eft qu'un indifcret .
lui ,
pour
XIV.
Alidor , confondu dans la foule des
laquais , fervoit un grand Seigneur ; mais
à force de foupleffes il s'eft élevé
par degrés.
Il commande à la troupe des valets
autrefois les égaux. Il s'eft fait pour
fa famille , une maifon décente
& proprement arrangée . Sa table eſt réguliérement
plus fplendide que celle de
fon Maître. Celui - ci le fçait , mais il en
rit ; il a raifon. S'il s'en défaifoit , il le
faudroit remplacer par un autre plus affamé.
Alidor a fait fa fortune , il a placé
fes enfans , fes neveux , & ne demande
plus rien. Il eût craint , il y a vingt ans
d'aborder un homme un peu connu. II
craint aujourd'hui de s'oublier , s'il fe
montre ouvert & familier avec un homme
qui n'a que du mérite. Je voudrois
qu'Alidor eût affez de bon fens pour concevoir
tout le ridicule du perfonnage
qu'il a joué jufqu'à préfent. Il fouhaite
roit fans doute avoir été fimple valet.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
X V.
Je rencontre Théophile promenant
dans les rues fa pefante inutilité . Je le fa ~
lue profondément ; il a des titres , un
rang , une fortune. Il fe détourne du
côté où je ne fuis pas , & me cherche
longtemps des yeux , comme fi j'étois un
atome imperceptible. Otez à cet illuftre
hébété fa fortune , fes diftinctions , tout
ce qui lui eft étranger , il me verra de .
plus loin , & peut- être il me faluera le
premier.
X V I.
Les places diftinguées veulent des
hommes habiles , on en convient : & l'on
dit cependant que les places font rares.
Etonnante contradiction !
XVII.
Je fçai dans une Province un mortel
bienfaifant , tendre , généreux , jufte ,
fincère , actif , modéré , d'un coeur aſſez
bon pour fe croire obligé lorfqu'il oblige,
un pere du peuple , un ami de l'humanité.
Il ne fait fentir fa grandeur que par
la multitude de fes bienfaits. Pourquoi
faut- il de tels hommes ayent fi peu
d'imitateurs ? On fe plaît à copier les
plus ridicules originaux , & fouvent il
en coute plus pour reffembler à ceux- ci.
que
DECEMBR E. 1759. 79
XVIII.
On l'a fuppofé , mais il n'eft point
prouvé,que l'impie puiffe fe peindre avec
le même fuccès que le fage. C'eſt un
principe avoué dans la morale , que le
déréglement de la volonté affoiblit le
jour de la raifon. Un fçavant * Evêque
a démontré depuis quelques années que
l'incrédulité de l'efprit prend fa fource
dans la corruption du coeur.
XIX.
On avance encore que l'impie doit
faifir pour fe peindre avec plus de force
l'inſtant même où fon ame éprouve les
fentimens qu'il veut rendre. Ce moment
me paroît trop convulfif. Que peut-on
penfer d'un jugement formé dans l'agitation
, dans le défordre ? En bonne Logique
on doit s'en défier. Les traits éloquens
, les coups de maître , partent du
coeur. Oui , lorfque ce coeur eft conduit
par la raifon. Mais il ne l'eft point dans
le cas préfent. Je fuppofe un fauvage , un
ruftre qui n'a vu que des cavernes , des
bois , un manoir gothique , fans décoration
. Je tire cet homme de fon tombeau
, je le promène dans le Château de
* M. P'Evêque du Puis.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
Verfailles. Seroit - il raifonnable d'exiger
de lui au premier moment de fa furpriſe
un détail exact des objets qui l'affecteroient
? Il dévore tout , il fent tout ; mais
il ne fçait rien articuler. Il pourra vous
dire , fi vous l'interrogez , qu'il voit des
merveilles , des hommes d'une autre efpéce.
Il en diroit autant à l'Efcurial , au
Palais du Grand- Seigneur.
X X.
Les Catulles , dit- on , les Tibulles , nos
modernes Anacréons n'ont fi bien exprimé
la volupté , les defirs , les impatiences
, la frénéfie de l'amour , qu'après
en avoir éprouvé les plus vifs transports.
Voici ma réponſe. Virgile ne connoiffoit
guères que Rome & Mantouie , du moins
il ne fut pas Soldat ; comment donc
a-t-il pu rendre avec tant d'énergie &
de vérité les horreurs de la guerre ,
pétuofité des guerriers , les fiéges , les
combats , l'embrafement des Villes ? M.
de Voltaire n'a point vû le fac de Paris ,
le maffacre des Proteftans . Defire - t- on
quelque chofe dans les portraits qu'il
nous en a tracés ?
X X I.
l'im-
Si l'impiété feule peut fe définir , &
r
DECEMBRE. 1759.
81
qu'on en foit perfuadé , Apôtres de la
Religion , ne révélez plus la turpitude
des vices ; nous en ferions fcandalifés.
XXII.
Un Peintre étranger ayant à repréſenter
un François , fe contenta d'étaler des
étoffes à côté du portrait , pour marquer
l'inconftance de la nation . L'impie eft
dans le cas du François ; il ne ſçait ni
ce qu'il veut , ni ce qu'il ne veut pas.
Il n'a point d'affiéte .
EXTRAIT d'une Lettre de M. ADANSON ,
Drogman & Vice- Chancelier à Salonique
; écrite du 20 Juillet 1759 , à
M. fon frere , de l'Académie Royale
des Sciences.
NOTA. L'Hiftoire de nos jours préfentera
, foit dans le moral , foit dans le
phyfique , un tableau bien effrayant !
voici encore un de ces événemens lamentables
qui depuis quelques années
fe raffemblent comme autant de fléaux
fur la furface de notre globe .
O
UTRE la Pefte , qui depuis plufieurs
mois fait des ravages confidérables dans
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
cette Ville , dont 400 maiſons font attaquées
malgré la retraite des trois quarts
des habitans , nous fommes encore affligés
de tremblemens de terre.
Un vent furieux de Nord , des pluies
extraordinaires , & des tonnerres affreux
qui ont caufé beaucoup de défaftres , ont
été les avant coureurs du premier de ces
tremblemens , qui eft arrivé le 22 Juin
dernier à une heure après - midi : il s'eft
fait fentir par une fecouffe des plus vio
lentes qui a été fuivie de deux autres
dans l'efpace de trois heures .
Le lendemain 23 Juin, à dix heures &
demie du matin, nous avons éprouvé une
fecouffe très vive. Plufieurs autres lui ont
fuccédé , pendant tout le refte de la
journée.
Ce fléau,qui fembloit avoir ceffé entierement
, a recommencé de nouveau le
23 Juillet à cinq heures trois quarts du
foir deux fecouffes fucceffives fi forpar
tes que plufieurs maifons fe font écroulées
, entr'autres un camp bâti en pierre
& une muraille de la ville. La maifon
françoife a été beaucoup endommagée :
les poutres font forties des murailles de
plus de demi-pied. Il n'y a pas un bâtiment
de la ville qui n'ait fouffert.
Sur les fept heures du foir du même
DECEMBRE. 1759. 83
jour fe font élevés des vents de Nord
qui ont duré jufqu'au 6 Juillet , avec de
groffes pluies.
Enfin les tremblemens de terre ont été
fi fréquens dans ce court intervalle , qu'au
6 Juillet au foir on en comptoit 5 4 .
Nous autres François fommes dans la
fituation la plus trifte , campés fous des
tentes dans la cour de la maiſon Confulaire
, expofés à des ouragans furieux , &
à des torrens de pluie. La difpofition du
temps nous fait encore craindre des fuites
fâcheufes de ces tremblemens.
Au refte ce fléau paroît s'étendre für
plufieurs autres endroits. Philippolis ,
ville qui n'eft pas bien éloignée de Salonique
, felon les nouvelles qu'on nous en
a données , a bien fouffert de ces mêmes
tremblemens : on dit que les trois quarts
des maifons en ont été renversées.
Malgré l'embarras où nous jettent cesfâcheux
évènemens , j'ai cru devoir vous
en donner des notions précifes , parce
que je fçai qu'ils intéreffent vos recherches
de Phyfique & d'Hiftoire naturelle.
Je ne vous laifferai donc pas ignorer ce
qui fe paffera de nouveau à cet égard . J'ai
encore quelques autres remarques que je
vous communiquerai dès que j'aurai plus
de loifir.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Une feconde Lettre du 15 Septembre
annonce la continuation de la peſte
& des tremblemens de terre à Salonique
; ce qui donne jufqu'alors trois mois
de durée aux tremblemens de terre , &
fix mois à la peſte.
LE M E mot de l'Enigme du Mercure
précédent eft Exil. Celui du Logogryphe
François eft Veuve , dans lequel ,
en y faifant le léger changement de l'u
voyelle en v confonne , on trouve Eve &
Vue. Le mot du Logogryphe Latin eſt
Morbus , dans lequel en retranchant m ,
on trouve orbus , orphelin.
J
ENIG M E.
Ene fuis point la Nymphe amante de Narciffe ,
Cependant quelquefois je ne fuis que du fon.
Je rends à la beauté le plus zélé ſervice.
Amans , pour vous quelle leçon !
Ma récompenſe eſt un fupplice.
Témoin des myſtéres fecrets
Au coucher , au lever , fans moi point de toilette.
Faut-il mettre un ruban , monter une cornette ?
On me fait venir tout exprès.
DECEMBRE. 1759. 85
La Bergere , & furtout la Bergere coquette ,
Me quitte moins que fa houlette ;
Et je la fuis partout pour parer les attraits.
Mais chez la brune & chez la blonde ,
Hélas , quel eft le prix de tout ce que je fais !
Les mains les plus belles du mon le
Percent mon fein de mille traits.
LOGOGRYPHE.
C'EST par moi que Condé , Turenne & Catinat
De l'Empire des lys rehauffèrent l'éclat.
Je cache les Etats d'un Héros de la Gréce
Connu par fes erreurs , fameux par fa fagelle ;
Une beauté fans moeurs dont le coeur égaré
Crut rompre impunément le noeud le plus facré;
Un dépôt précieux que le Ciel nous confie ;
Un fens du corps humain ; l'attribut de la Pie ;
Ce que dans les Tournois portoient les combattans
;
Un mot très ufité parmi les Commerçans ;
Un paffe temps commun ; le fynonyme à Ville ;
Le pays de Platon , de Socrate & d'Eſchyle ;
Un grave Hiſtorien dont le ſtyle me plaît ;
Ce qu'un Notaire écrit ; l'oppofé d'inquiet ;
Un terme équivalent à celui de barrique ;
Un utile élément fatal à l'hydropique ;
86 MERCURE DE FRANCE.
Un ré luit ténébreux & propice aux préfents
Que du Dieu deux fois né l'on reçoit tous les ans ;
Un Théâtre fanglant , où la mort afſouvie
Semble ne s'occuper qu'à fecourir la vie ;
Un meuble portatif ; la Déeffe du mal ;
Ce que dans certains jeux devoit être un cheval ;
Les délices de Rome ; une Ville Normande ;
L'ennemi des vertus : & plus ne m'en demande ,
Cher Lecteur ; mais apprends que je fuis un des
arts
Par qui Philopémen brilloit aux champs de Mars.
CHANSON.
DELICAT, ELICAT , difcret & fidèle ,
Mon coeur eft fait pour les amours.
S'il pouvoit toucher une belle
Je fens qu'il aimeroit toujours.
Vainement une autre Bergere
Se flatteroit de me charmer :
Hélas ! que n'ai - je l'art de plaire !
J'aurois bien celui d'aimer.
·
Air.
Delicat, discret et fidelle , Mon coeur est
faitpour les amours , S'il pouvoit tou =
W
= cher une belle Je sens qu'il l'aimeroit tou
+
-jours: Vainement une autre bergère seflatte
-roit de me charmer, Hélas ! que
n'ai je l'art deplaireJ'aurois sibiencelui dai
=
mer,f'aurois si bien ce --- luu d'aimer.
Gravé
parM. Charpentie. Imprimé parTournelle . !
1
DECEMBRE. 1759 87
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES.
EUVRES philofophiques de M. HUME,
traduites de l'Anglois. A Amfterdam.
2 vol. in 12.
TOUS
ous les ouvrages qui portent le nom
de M. Hume , font faits pour mériter
l'attention du Public. Cet Ecrivain trèscélèbre
dans fa patrie commence à l'être
parmi nous. Ses Difcours politiques ont
eu en France le fuccès qu'ils avoient eu
en Angleterre. On a donné l'année dernière
en Hollande , la traduction de fes
Difcours philofophiques dans lesquels on
trouve une difcuffion très-fine , fouvent
profonde , mais quelquefois obfcure , &
toujours danegreufe. Il y a apparence
que la traduction de ces nouvelles OEuvres
philofophiques , nous vient de la même
main : elles confiſtent en quatre Diſſertations.
La première nous offre une Hiftoire
naturelle de la Religion . La feconde traite
des paffions . La troifiéme , de la Tragédie;
8388 MERCURE DE FRANCE.
& la quatrième de la règle du goût .
&
Avant que d'entrer dans aucun détail
fur ces différens morceaux , je m'arrê
terai un moment fur l'Epitre dédicatoire
qui mérite l'attention du Public ,
furtout des gens de lettres. M. David
Hume dédie les quatre Differtations à un
autre M. Hume fon parent & fon ami ,
& Auteur de quelques Tragédies qui
ont eu du fuccès en Angleterre ; je vais
en tranfcrire le commencement : j'avertis
feulement que je ne me fervirai pas toujours
dans cet Extrait de la traduction
que j'annonce ici . Je profiterai de celle
qu'un homme de lettres m'a communiquée
, & qui m'a paru en général plus
élégante & plus claire
Voici une partie de l'Epître dédicatoire
de M. Hume.
"
» Mon cher Monfieur , c'étoit la cou-
» tume des Anciens de ne dédier leurs
» ouvrages qu'à leurs amis & à leurs
égaux. Une dédicace étoit un monu-
» ment d'eftime & d'affection , non de
» fervitude & de flatterie . Elle honoroit
la perfonne à qui on l'adreffoit , fans
» dégrader fon Auteur ; & fi on y appercevoit
quelque prévention , c'étoit au
» moins la prévention de l'amitié. Une
autre forte de liberté dont on ne trou-
"
DECEMBRE. 1759. 89
29
ve d'exemple que chez les Anciens ,
» c'est cette liberté de penfer qui per-
» mettoit aux gens de lettres de differer
» entr'eux fur des opinions abftraites ,
» fans que leur amitié & leur eftime mutuelle
en fût troublée ; l'oppofition des
principes ne divifoit point ceux que le
» rapport des inclinations & des moeurs
» uniffoit. La fcience étoit pour eux un
fujet de difpute , & jamais d'animofité.
» Cicéron qui étoit Académicien adreffoit
» fes Traités philofophiques quelquefois
» à Brutus , qui étoit Stoïcien , & quelquefois
à Atticus , qui étoit Epicurien .
و ر
"
L'Hiftoire naturelle de la Religion eft
un des fyftêmes des plus audacieux que
l'incrédulité moderne ait ofé produire.
M. Hume fe propofe de remonter à l'origine
de la Religion , & de rechercher
quels font fes principes dans la nature
humaine ; il ne doute point que le fpectacle
de la nature ne foit une preuve trèsfenfible
de l'exiftence d'un Dieu , pour
tout homme éclairé qui voudra faire
ufage de fa raifon . Mais il ne croit pas
que ce motif foit entré pour beaucoup
dans les idées de Religion que fe font
formées les premiers Peuples : il avance
pour premier principe que le polithéisme
a été & a dû néceflairement être la pre90
MERCURE DE FRANCE.
mière de toutes les Religions , & que le
théifme n'a été que le produit d'une raifon
plus perfectionnée , & d'une longue
fuite d'obfervations & de réfléxions. Je
ne fuivrai point cet Écrivain dans le développement
qu'il donne à fes principes
& dans les conféquences qu'il en tire.
Ce feroit tendre un piége aux efprits foi→
bles que d'expofer les paradoxes dangereux
de M. Hume fans les réfuter ; &
pour réfuter cet ingénieux fophifte , il
faudroit entrer dans des difcuffions plus
longues & plus férieufes que la nature &
les bornes de ce Livre ne me le per
mettent.

On ne fçauroit trop blâmer l'abus que
M. Hume fait dans cet ouvrage de fes
talens & de fes lumieres ; mais on ne
fçauroit difconvenir , qu'au milieu des
opinions pernicieufes qui y font répandues
, on ne trouve des vues fines & pro
fondes fur les Religions anciennes , fur
les progrès & les variations de l'efprit
humain , & fur l'influence de la fuperf
tition. L'érudition y eft employée avec
une fagacité fingulière , & l'on ne peut
pas adapter plus artificieuſement les faits
à la métaphyfique.
On trouvera à la fuite de l'Hiftoire naturelle
de la Religion , un examen criDECEMBRE.
1759. 91
tique de cet ouvrage , que le Traducteur y
a joint pour y fervir d'antidote , & qui eſt
plein de fageffe , de modération & de
bonne Philofophie ; mais il me femble
que l'Auteur a enviſagé le ſyſtême de M.
Hume d'une manière trop vague & trop
partiale. Il s'eft moins attaché au tronc
qu'aux branches ; & malgré la jufteffe de
fes critiques , le fond du fyftême fubfifte
encore.
La feconde differtation traite de la
nature des paffions. M. Hume prouve,
que la production & le jeu des paffions,
font affujettis à un méchanifme régulier
qui eft fufceptible d'une analyſe auffi
exacte que les loix du mouvement , l'optique
, Thydroftatique , ou telle autre
partie de la Phyſique.
Pour connoître la nature des paffions
il les décompofe , & les réduit à leurs
élémens , c'est- à-dire aux idées fimples &
primitives dont elles font compofées . Par
la ftructure primitive de nos organes il
y a des objets qui produifent immédiatement
fur nous des fenfations agréables
ou défagréables . Ces objets font appellés
des biens ou des maux. Il y en a d'autres
qui ne nous affectent agréablement ou
défagréablement que felon qu'ils font
conformes ou contraires à nos paffions .
92 MERCURE DE FRANCE.
Le bien & le mal font naître différens
fentimens felon le point de vue fous lequel
on les envifage. La certitude ou la
grande probabilité du bien ou du mal
produit la joie ou le chagrin ; l'incertitude
du bien ou du mal à venir fait
naître l'espérance ou la crainte , felon le
degré d'incertitude qui fe trouve d'un
côté ou de l'autre. Le bien & le mal
confidérés fimplement & en eux- mêmes ,
font naître le defir & l'averfion . De toutes
ces paffions il n'y a que l'efpérance ou la
crainte dont l'examen puiffe être intéreffant
pour nous . Ces paffions étant
mixtes parce qu'elles dérivent de la probabilité
du bien & du mal , méritent toute
notre attention. La probabilité eft
produite par une concurrence de hafards.
ou de caufes contraires qui tiennent
l'efprit en fufpens : l'incertitude du bien
ou du mal non feulement quant à fon
existence , mais encore quant à l'espèce ,
produit l'espérance ou la crainte. Si l'on
vient annoncer à un pere qu'un de fes
fils a été tué , le fentiment qu'il éprouve
d'abord eft une émotion vague & indéterminée
, & ne devient une douleur
fixe que lorsqu'il fçait lequel de fes enfans
il a perdu.
Toutes les espèces d'incertitude ont
DECEMBRE. 1759. 93
une connexion étroite avec la crainte ,
non par l'oppofition des fentimens qu'elles
excitent en nous , mais par les vues
contraires qu'elles nous préfentent. Une
jeune fille n'entre pour la première fois
dans le lit nuptial qu'avec un fentiment
de crainte & de trouble, quoiqu'elle n'attende
que du plaifir. La nouveauté d'une
fituation qu'elle ne connoît pas , ce mêlange
de defirs & de joie tiennent fon
ame en fufpens fur le genre de fentiment
auquel elle doit fe fixer.
Outre ces paffions qui résultent immédiatement
de la recherche directe du
bien , & de l'averfion du mal , il y en a
d'autres d'une nature plus compliquée
& produites par plufieurs confidérations :
ainfi l'orgueil eft un certain contentement
de nous- mêmes occafionné par les
perfections ou les avantages dont nous
jouiffons. L'humilité eft un mécontentement
de nous mêmes occafionné par des
défauts ou des infirmités que nous appercevons
en nous .
M. Hume , après avoir ainfi défini les
différentes paffions , analyfé la nature
& pour ainfi dire la doze des idées
fimples qui entrent dans leur compofition
, cherche quelles en font les caufes
efficientes. Pour procéder plus fure94
MERCURE DE FRANCE.
ment à l'examen de ces cauſes , il obferve
certaines propriétés de l'efprit humain
qui ont la plus grande influence
fur les opérations de l'ame & de l'entendement
, & qui n'ont pas été affez approfondies
par les Philofophes . La première
de ces propriétés eft l'affociation
des idées ; c'est - à - dire , ce principe qui
nous fait paffer fans effort d'une idée à
une autre , qquueellllee qquuee foit l'incertitude &
la variabilité de nos penfées. Cette viciffitude
eft foumife à des régles ; notre
efprit paffe avec régularité d'un objet à
un autre objet femblable , ou contigu
ou produit par le premier. Lorfqu'une idée
eft préfente à l'imagination , les idées qui
tiennent à celle- là par l'un de ces trois
rapports , la fuivent naturellement , &
s'y infinuent avec plus de facilité.
La feconde propriété que M. Hume
obferve dans l'efprit humain , eft une femblable
affociation des impreffions ou des
fentimens de l'ame. Toutes les impreffions
femblables font liées enſemble , &
dès que l'une paroît , les autres lui fuccèdent
naturellement .
L'Auteur remarque enfuite que ces
deux fortes d'affociation fe réuniffent fouvent
, & fe prêtent mutuellement des
forces. Lorfque les principes qui faciliDECEMBRE.
1759:
ور
י
tent la fucceffion des idées concourent
avec ceux qui facilitent le paffage des
fentimens , leur action dirigée vers un
même but donne alors une double impulfion
à l'efprit.
C'eft fur cette double aſſociation d'idées
& de fentimens , que M. Hume a fondé
toute la théorie des paffions : je ne la
fuivrai pas dans le développement peutêtre
trop métaphyfique de fes idées ;
le tiffu de ce petit ouvrage eft fi ferré, les
tranfitions y font fi brufques , & le fond
en eft fi abftrait , qu'il feroit difficile d'abréger
les idées de l'Auteur fans les obfcurcir
; il n'y a pas trop de tout l'ouvrage
pour les bien entendre , mais après les
avoir étudiées , on fera tenté de demander
quelle lumière il en résulte pour
perfectionner la raifon , ou apprendre à
régler les paffions humaines ?
M. Hume fe propofe , dans fa Differtation
fur la Tragédie , d'expliquer la
nature du plaifir qu'on éprouve à une
Tragédie. C'eſt un objet digne des recherches
d'un Philofophe que le fentiment
agréable qui naît de la terreur
trifteffe & de la pitié , qui font des fentimens
défagréables en eux- mêmes . Plus
nous fommes émus & affectés , plus une
Tragédie nous enchante , & le plaifir finit
de la
96 MERCURE DE FRANCE.
dès le trouble ceffe. M. l'Abbé Dubos
que
dans fes réflexions critiques fur la Poëfie
& la Peinture , a cherché la caufe de ce .
phénomène fingulier , & en a donné une
explication très -ingénieuſe & très - philofophique.
Il regarde comme un des premiers
befoins de l'homme , celui d'avoir
l'ame occupée & agitée . L'ennui qui fuit
bientôt l'inaction de l'ame eft un état
fi douloureux & fi infupportable , qu'il
n'y a point de travaux fi pénibles qu'on
préfére à ce défoeuvrement : les hommes
ont recours aux affaires, au jeu, aux fpectacles
, aux exécutions , & à tout ce qui
peut agiter leur ame , & la tirer hors.
d'elle - même. Quelque ingénieufe que
cette folution paroiffe à M. Hume , elle
ne lui paroît pas fuffifante pour répondre
à toutes les difficultés ; car il eft certain
que le même objet funefte qui nous plaît
dans une Tragédie , nous affecteroit trèsdouloureufement
s'il fe préfentoit à nous
en réalité : cependant ce feroit alors qu'il
feroit plus propre à tirer notre ame de la
langueur & de l'inaction . M. de Fontenelle
, qui paroît avoir fenti cette difficulté
, a cherché à la réfoudre , en ajoutant
quelque chofe à la théorie de l'Abbé
Dubos.
Le plaifir & la douleur » , dit- il dans
fes
DECEMBRE. 1759. 97
2
Les Réflexions fur la Poëtique , §. XXXVI ,
qui font deux fentimens fi différens ,
ne différent pas beaucoup dans leur
» cauſe. Il paroît par l'exemple du cha-
» touillement , que le mouvement du
» plaifir pouffé un peu trop loin , devient
» douleur , & que le mouvement de la
» douleur un peu modéré , devient plaifir.
» De là vient encore qu'il y a une trifteffe
རྞ
4
douce & agréable ; c'eft une douleur affoi-
» blie & diminuée . Le coeur aime naturel-
» lement à être remué ; ainfi les objets
» triftes lui conviennent , & même les
»
"
objets douloureux , pourvu que quel-
»que chofe les adouciffe. Il eft certain
qu'au Théâtre la repréfentation fait
"prefque l'effet de la réalité ; mais enfin.
elle ne le fait pas entierement : quelqu'entraîné
que l'on foit par la force
du fpectacle , quelqu'empire que l'imagination
& les fens prennent fur la rai-
» fon , il refte toujours au fond de l'efprit
je ne fai quelle idée de la fauffeté
de ce qu'on voit . Cette idée , quoique
foible & enveloppée , fuffit pour dimi-
» nuer la douleur de voir fouffrir quelqu'un
que l'on aime , & pour réduire
» cette douleur au degré où elle commence
à fe changer en plaifir On
pleure les malheurs d'un héros à qui
"
»
""
»
E
98 MERCURE DE FRANCE.
l'on s'eft affectionné , & dans le même
» moment on s'en confole , parce qu'on
fçait que c'eft une fiction ; & c'eft jufte-
» ment de ce mêlange de fentimens que
»fe compofe une douleur agréable , &
و ر
des larmes qui font plaifir . De plus ,
» comme cette affliction , qui eft caufée
» par l'impreffion des objets fenfibles &
» extérieurs, eft plus forte que la confolation
, qui ne part que d'une réflexion
» intérieure , ce font les effets & les mar-
» ques de la douleur qui doivent dominer
dans ce compofé. »
و د
Cette explication répand un nouveau
degré de lumière fur la queftion ; mais
elle ne fatisfait pas encore à toutes les
objections : il n'y a rien de fi éloquent
que les peroraifons de Cicéron , & jamaïs
cet Orateur n'a été plus applaudi que lorfqu'il
faifoit couler des larmes des yeux de
fes Juges & de fes Auditeurs. La deſcription
pathétique du maffacre des Capitaines
de Sicile , ordonné par Verrès , eft
un chef- d'oeuvre en ce genre : mais peuton
croire que quelqu'un eût pris plaifirà
être témoin de cette horrible fcène ? On
ne peut pas
dire que
l'horreur du tableau
fût adoucie par la fiction ; car les Auditeurs
étoient convaincus de la réalité de
chaque circonftance. Qu'eft - ce qui faifoit
donc naître ainfi un plaifir du fein
DECEMBRE. 19
même de la peine , & un plaifir qui conferve
tous les traits extérieurs de la plus
vive douleur ?
M. Hume attribue cet effet extraordi
naire aux charmes de l'éloquence même ;
le génie qui peint les objets d'une manière
fi animée , l'art qui raffemble toutes les
circonftances pathétiques, & le jugement
qui les difpofe ; enfin l'emploi de ces talens
fublimes , joint à la force de l'expreffion
& à l'harmonie des nombres oratoires
, porte le plaifir dans l'ame des
Auditeurs , & y excite les mouvemens les
plus délicieux, Non feulement l'effet des
fentimens triftes eft détruit par l'action
d'un fentiment plus fort , mais encore
ces fentimens deviennent agréables , &
augmentent le plaifir que l'éloquence
produit en nous. Le fentiment du beau
donne une nouvelle direction aux mouvemens
de la terreur , de la pitié & de
l'indignation. Comme il eft le fentiment
dominant , il s'empare de toute la capacité
de l'ame , & change toutes les autres
affections en fa propre nature , ou du
moins leur en donne une teinture affez
forte pour changer la leur. L'ame étant
tout-à-la-fois tranfportée par la paffion ,
& charmée par l'éloquence , n'éprouve
plus qu'une impreffion générale du plaifir
Eij
oo MERCURE DE FRANCE.
le plus vif. Le même principe peut s'ap
pliquer à la Tragédie , & l'on peut ajonter
que la Tragédie eft une imitation , &
que l'imitation est toujours agréable par
elle-même . Cette circonftance fert encore
à adoucir les mouvemens violens des
paffions , & à convertir l'impreffion to →
tale en un fentiment doux & uniforme.
M. Hume , pour confirmer fa théorie ,
rapporte plufieurs exemples qui prouvent
que les paffions fubordonnées fe confondent
dans la paffion dominante , & aug
mentent fa force , quoiqu'elles foient
d'une nature différente , & fouvent même
contraire.
Peut- il y avoir des principes univerfels
& invariables pour juger du beau dans
tous les genres ? Peut-il y avoir enfin une
règle de goût pour tous les Peuples &
pour tous les hommes ? C'eft ce que M.
Hume difcute dans fa derniere Differtation
, & il prétend que les objets du goût
peuver fe réduire à des principes conftans
& appréciables. Il y a , felon cet
Ecrivain , des formes ou des qualités par
ticulières qui par leur nature font faites
pour plaire ou pour déplaire , lorfqu'elles
ne produifent pas leur effet ; cela vient de
quelque défaut apparent dans l'organe
qui en reçoit l'impreffion, Un homme
1
DECEMBRE. 1759 for
qui a la fièvre ne s'en rapportera pas à
fon goût pour juger des faveurs , & celui
qui a la jauniffe ne prétendra pas au
droit de décider des couleurs. Il y a pour
tous les êtres un état de fanté & un
état de maladie , & ce n'eft que dans le
premier que l'on doit chercher les véritables
principes du goût & du fentiment.
L'idée de la beauté parfaite & univerfelle
réfulte de l'uniformité de fentimens
parmi les hommes , dont les organes
font en bon état : de même que l'apparence
fous laquelle les objets frappent au
grand jour les yeux d'un homme dont la
vue eft faine , eft ce qu'on appelle leur
véritable couleur , quoique l'on fçache
bien que les couleurs ne foient que des
phénomènes des fens . Mais il fe rencontre
fouvent dans nos organes intérieurs des
défauts qui dérangent ou affoibliffent l'action
de ces principes généraux , defquels
dépend le fentiment de la beauté ou de
la difformité. Quoiqu'il y ait des objets
naturellement faits pour nous donner du
plaifir , il ne faut pas croire que ce plaifir
fera également fenti par tous les individus.
Il y a des incidens & des fituations
particulières qui préfentent les objets fous
us faux jour , & les empêchent de porter
E iij
02 MERCURE DE FRANCE.
à l'imagination le fentiment & la percep →
tion qui devroient en réfulter.
Tels font les principes de M. Hume
fur cet objet ; il faut en fuivre les développemens
dans l'ouvrage même , qui ne
m'a paru ni lumineux ni agréable , quoique
M. Hume mette partout de la fineffe,
de l'efprit & de la philofophie. On le
trouvera très-inférieur dans fes morceaux
de pure littérature , à ce qu'il s'eft montré
dans ceux de politique & de morale :
& en général les Anglois paroiffent encore
très - peu avancés dans la critique en
matiere de goût..
INTRODUCTION à l'Hiftoire générale
& politique de l'Univers , où l'on voit
l'origine , les révolutions & la fituation
préfente des différens Etats de l'Europe ,
de l'Afrique & de l'Amérique , commencée
par le Baron de Pufendorff: Nou
velle édition confidérablement augmentée
, par M. de Grace . Tomes VII &
VIII in-4°, de plus de 700 pages chacun.
A Paris , chez Grangé , grand'falle
du Palais , Mérigot, Hochereau, Robuftel
, quai des Auguftins , 1759 .
Cis deux Volumes , qui terminent tout ES
DECEMBRE . 1759 . 103
Touvrage , contiennent l'Hiftoire de Macédoine
, celles des Royaumes de Syrie ,
d'Arménie , de Pont , de Cappadoce , de
Pergame , de Bithynie , de Carie , de
Thrace , du Bofphore Cimmérien , d'Epire
, de l'Empire de Conftantinople , des
différens Peuples Tartares , de l'Hiftoire
des Croifades , de l'Empire des Khalifs ,
de l'Empire Ottoman , des Sophis de
Perfe , des Grands Mogols , de la Côte de
Malabar , de Golconde , de Pégu , de
Siam , de Tonquin , de la Cochinchine ,
de la Chine , du Japon , de l'Afrique , &
de fes différens Pays ; enfin de l'Amérique
, dans laquelle on a donné les moeurs
de les anciens habitans , ainfi que celles
des autres Peuples nommés ci - deffus.
On fçait que dans le fixième Volume
de ce bel ouvrage M. de Grace a traité
de la Religion des Grecs. Voici une Lettre
qu'il a écrite à ce fujet , & dans laquelle
donne un précis de fon nouveau fyfrême.
Je me propoſe de donner dans la
fuite une idée plus étendue de ce corps
d'Hiftoire univerfelle.
1
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
1
LETTRE de M. de GRACE à M.me C***
fur le fyftême religieux des Grecs .
MADAME,
Le goût particulier que vous avez pour
ce qu'on appelle Hiftoire Poëtique , vous
a fait bien vîte remarquer dans les diverfes
annonces un nouveau Dictionnaire
Poëtique , par M. B. *** Maître - ès - Arts en
l'Univerfité de Paris , chez Saugrain &
Savoye Libraires à Paris ; volume in-
8.. 1759. Vous me demandez fi l'Auteur
nous préfente dans cet ouvrage
quelque nouveau moyen d'expliquer la
Fable. Pour fatisfaire votre curiofité , je
vous répondrai que ce Dictionnaire , confidérablement
plus étendu que celui de
M. Chompré , & moindre que celui de
M. l'Abbé de Clauftre , préfente le même
fyftême que vous avez lû tant de
fois dans nos Mythologues modernes,
C'est l'Evhémérifme tout pur ; les anciens
Dieux ne font que des héros déifiés ;
les Divinités font partagées comme dans
les autres Mythologies en Dieux du Ciel , -
de la Terre , des Eaux & des Enfers : en
DECEMBRE. 1759. IOS:
un mot , ce font toujours les mêmes hiftoires
rebattues fuivant ce qu'on appelle
le fyftême reçu. C'eft tout ce que je puis
vous dire fur cet ouvrage , qui fera trèsfuffifant
pour ceux qui s'obftineront à
fuivre les idées de nos Mythologues modernes.
Vous êtes impatiente , dites- vous , de
retourner à Paris pour lire le fixiéme volume
de
Univerfell
on
Introduction
à l'Hiftoire
& où j'ai traité à
d'une manière tout oppofée l'Hiftoire de
Ia Religion des Grecs. Je puis fatisfaire
votre impatience en vous envoyant dans
cette lettre le précis de ce nouveau fyftême,
que j'ai puifé dans les écrits de quelques
Sçavans du premier ordre.
Vous fçavez qu'il y a déjà eu bien des
opinions fur cette matiere,& vous m'avez
avoué qu'aucune ne vous avoit fatisfaite.
Je defire que celle que je vous préfente obtienne
votre fuffrage. Vous verrez que je
cherche à battre en ruine le fyftême de
ceux qui croyent que les anciens Dieux
de la Gréce étoient des hommes , ou qui
s'imaginent trouver dans la Mythologie
Grecque l'Hiftoire défigurée de l'Ancien
Teftament. Je ne me fuis point amufé à
réfuter les idées de D. Perneti , qui a
voulu trouver le grand oeuvre voilé fous
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
les allégories de la Fable . Ce ſyſtême.
déjà ancien , qu'il a voulu renouveller ,
n'a trouvé aucun partifan.
Je commencerai , Madame , par vous
expofer les raifons qui ont empêché de
donner jufqu'à préfent une bonne Mythologie
; je veux dire , une explication ,
au moins vraisemblable , du fyftême religieux
des Anciens .
Pour donner une véritable explication
de la Mythologie , il faut avoir foin i .
de ne pas confondre la Religion des
Grecs avec celle des Romains. La premiere
a un fyftême fuivi , & la feconde
ne paroît en avoir aucun , les Romains
ayant indifféremment adopté le culte de
toutes fortes de Divinités , & ayant reconnu
des Génies qui préfidoient à tous
les êtres de raifon , comme la maladie ,
la fiévre , la fureur , la jaloufie & c . Les
Grecs au contraire ne connoiffoient point
ces fortes de Divinités . Je dois cependant
ajouter que la Religion primitive des
Romains étoit tirée de celle des Etrufques
, mais qu'elle n'avoit confervé fa
pureté que dans le Collége des Pontifes.
2. Il ne faut pas confondre le premier
fyftême religieux des Grecs avec
les imaginations poftérieures des Poëtes
qui l'ont entierement défiguré en furcharDECEMBRE.
1759 : 107
geant de fictions extravagantes la légende
de chaque Divinité.
3. On doit regarder l'Evhémérifme
comme un fyftême abfolument faux ; je
veux dire , qu'il ne faut pas croire avec,
nos Mytologues modernes, que les Dieuxdes
Grecs ont été des hommes qu'on a
divinifés dans la fuite.
T
?
Comme on n'a point encore fait ces
fortes de diftinctions , il n'eſt pas étonnant
qu'on ne foit pas venu à bout de
donner de bonnes Mythologies & d'expliquer
les myftères cachés fous tant d'allégories.
La divifion qu'on fait aujourd'hui
des Divinités en quatre claffes, fça-:
voir , en Dieux du Ciel , en Dieux de la
Terre , en Dieux des Eaux , & en Dieux
des Enfers , eft totalement oppofée au
véritable fyftême religieux des Grecs , &
ne peut avoir lieu tout au plus que pour
les Divinités Romaines . C'eft en fuivant
la Théogonie d'Héfiode qu'on parvien--
dra à jetter quelque jour fur une matière
qui eft encore enveloppée des plus épaiffes
ténébres. La preniiere Religion des
Grecs n'étoit point encore altérée de
fon temps comme elle le fut dans la fuite
, & c'eft fur fes ouvrages que nous devons
fonder nos principes.
Les Grecs , dit Strabon , étoient dans
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
-
P'ufage de propofer , fous l'enveloppe des
fables & des allégories , les idées qu'ils
avoient non feulement fur la Phyfique
& fur les autres objets relatifs à la Nature
& à la Philofophie , mais encore
fur les faits de leur ancienne Hiftoire.
Ce paffage indique une différence effentielle
entre les diverfes efpéces de fictions
qui formoient le corps de la Fable.
Il en résulte donc , que les unes .
avoient rapport à la Phyfique générale ;
que les autres exprimoient des idées métaphyfiques
par des images fenfibles ; que
plufieurs enfin confervoient quelques tra
ces des premières traditions .
Les fictions de cete troifiéme Claſſe
font les feules hiftoriques , & ce font les
feules qu'il foit permis à la faine critique
de lier avec les faits connus dess
temps poftérieurs .
Pour venir à bout de développer les
mystères de l'ancienne Religion Grecque
, il paroît naturel de diftinguer trois
points effentiels.
1. Un fonds théologique relatif à une
Cofmogonie religieufe , qui , fous de bifarres
allégories , renfermoit une espéce
de fyftême fur l'origine du Monde , fur
la matière , fur les différens ordres d'Intelligences
qui avoient donné l'être & la
DECEMBRE. 1759 . 109
forme à l'Univers ; fyftême emprunté de
l'Egypte ou de la Phenicie , mais défiguré
par les additions des Poëtes Grecs ,
qui n'avoient pour lors qu'une connoiffance
imparfaite de la Phyfique.
2.° L'hiftoire de l'établiffement des
Dieux étrangers dans la Grece ; Hiftoire
traduite en fables , dont les Auteurs prétendirent
répréfenter en ftyle figuré les
facilités & les obftacles qu'avoient rencontré
les Miniftres des nouveaux Dieux ,
& donner leurs fictions pour des avantures
arrivées aux Dieux mêmes.
3. Une deſcription allégorique des
arts & des ufages utiles , portés dans la
Grece par les Miniftres & les Propagateurs
de ces nouveaux cultes , & qui fe
trouvoient en quelque façon liés avec ces
cultes mêmes. Tels étoient l'art de fondre
& de travailler les métaux , de tiffer les
étoffes , d'élever des troupeaux , de cultiver
l'olivier , de tailler la vigne , de
faire du vin & c. Comme les arts s'intro-'
duifirent dans la Grèce avec le culte des
Dieux étrangers ; ces mêmes Dieux en
furent regardés comme les inventeurs.
Cérès devint la Déeffe de l'agriculture
parce que le vaiffeau qui porta fon culte
dans l'Attique , y porta auffi du bled &
10 MERCURE DE FRANCE.
des laboureurs . Il en fut de même des
autres Divinités.
On doit donc ramener à ces trois points
tout ce qui fe paffoit dans les différents
mystères , particuliers à certains temples.
fameux , où l'ancienne religion avoit à
l'abri du fecret préfervé fa fimplicité
primitive du mêlange contagieux des
idées populaires. Il faut auffi y rapporter .
tous les détails qui fe lifent dans les
anciens Poëtes , je veux dire , Héfiode
& Homere ; car ceux qui font venus
depuis , ont ajouté beaucoup de fables
qu'on ne peut lier ni avec la tradition
primordiale , ni avec les dogmes fondamentaux
.
Le fyftême de la religion a changé
plufieurs fois dans la Gréce. Le culte des
anciennes Divinités y fut comme aboli .
pour faire place à celui des nouveaux
Lieux. L'hiftoire de ces changemens préfentée
fous des allégories , & chargée ,
de circonftances poëtiques , prit infenfiblement
la forme d'une hiftoire des Dieux
eux-mêmes , confidérés comme des Rois ,
ou comme des per onnages réels qui fe
feroient enlevé tour- à - tour l'Empire de
l'Univers. Ce fentinent fe trouve appuyé
par un paffage d'Hérodote. Cet Hiftorien,
DECEMBRE. 17393. ITT

en nous affurant que les ouvrages attri
bués à des Poctes plus anciens qu'Héfiode
& Homere ont été compofés dans des
fiècles poftérieurs , établit un principe qui
peut donner le dénouement d'une partie
des difficultés qu'on rencontre dans l'hif--
toire de la religion Grecque ; c'eſt que
le culte des différentes Divinités ne s'é--
tant pas établi dans un feul & même
temps chez les Grecs , on a pris dans
la fuite les diverfes époques de ces établiffemens
fucceffits pour celles de la
naiffance de ces Divinités mêmes. En
fuivant un principe fi naturel , qui fait ,
tomber tout le merveilleux de la fable
la naiflance des Dieux dans la Grece ,
ne fera que l'établiffemeur de leur culte ,
& les combats qu'ils eurent à foutenir
contre les Géans , ou même contre quel--
ques Divinités , s'expliquera facilement
par les obstacles que leurs Prêtres rencontrèrent
en voulant les faire reconnoître
aux dépens d'un autre Dieu .
Quelques détails dans lefquels je vais
entrer acheveront de développer ce fyitême
, & convaincro nt peut-être que l'opinion
d'Evhémére * eft infoutenable &
On ignore quelle étoit la véritable Patrie de
ee Poete Grec , mais on fçait qu'il vivoit fous Caf
fandre, Roi de Macédoine , qui étoit monté fu
Trz MERCURE DE FRANCE.
contraire aux vérités hiftoriques.
On fçait que les anciens habitans de
la Gréce étoient des fauvages qui vivoient
fans aucune forme de gouvernement , &
fans nulle fociété entr'eux. Ils avoient un
fyftême religieux , & ils reconnoiffoient
des Dieux Auteurs de l'arrangement des
parties de l'Univers , & qui veilloient
pour en maintenir l'ordre ; mais ils ne les
diftinguoient par aucun nom , ni par aucun
titre. Ils les invoquoient tous enfem-.
ble , & leur préfentoient indiftinctement
toutes fortes d'offrandes . Ils n'avoient
alors ni Temples ni Statues . L'arrivée des
Colonies Egyptiennes & Phéniciennes fit
changer la face de la Gréce , & les Sauvages
civilifés par les Egyptiens & les
Phéniciens , adoptèrent le culte des Divinités
que ces avanturiers apportèrent avec
eux .
Ces Colonies étrangères étoient au
nombre de quatre , fçavoir ,
Celle d'Inachus , qui arriva dans la
Gréce l'an 1968 , avant J. C.
le trône environ 300 ans avant J. C. Evhémére
fut traité d'impie , ou plutôt d'athée , parce qu'il ·
avoit ofé publier que les Dieux honorés par les
Grecs , avoient été autrefois des hommes , & que
dans fes voyages il avoit trouvé le tombeau de
Jupiter.
DECEMBRE. 1759 113
Celle de Cécrops , l'an 1655.
Celle de Cadmus , l'an 1592.
Et celle de Danaüs , l'an 1586 .
La Colonie de Cadmus eft la feule
Phénicienne, & les trois autres font Egyp
tiennes. Ainfi le plus grand nombre des
Divinités Grecques , tire fon origine de
l'Egypte. Les Colonies qui policèrent les
Grecs , étoient compofées de Marchands ,
de Pirates , de Matelots , de Soldats , qui
n'avoient eux- mêmes que des idées fauffes
& confufes de la religion de leur pays ,
& qui par conféquent n'étoient pas en
état de dévoiler aux Grecs les véritables
mystères du fyftême religieux des Egyp
tiens.
Toutes ces Divinités ainfi tranſplantées
perdirent non feulement le rang qu'elles
avoient en Egypte, mais ( a) elles changerent
encore de nom , & les Grecs leur
en donnèrent dans leur langue conformé
ment à l'idée qu'ils avoient conçue de la
Divinité qu'on leur préfentoit. (6) Chaque
( a ) Pan , un des anciens Dieux d'Egypte, & un
des huit qui formoient la première Claffe , étoit
un des derniers dans la Gréce, parce que fon culte
y avoit été apporté très tard.
(b ) La Langue Grecque étoit dès le temps de
Platon i différente de ce qu'elle avoit été bien
avant lui , que ce Philofophe n'a pu nous don
ner une jufte explication des noms de chaque
Divinité ancienne.
414 MERCURE
DE
FRANCE
.
Colonie apporta les Dieux pour lesquels
elle avoit une plus grande vénération
& fir tous fes efforts pour les faire recevoir.
Les nouveaux Dieux ne purent
s'établir qu'en chaffant les anciens , &
ces révolutions occafionnèrent , comme
je l'ai déjà dit , des changemens dans le
fyftême religieux des Grecs. Elles fournirent
en même temps matière aux
Poctes d'exercer leur génie , & de là
naquirent les premières fables fur les
Divinités.
-
Héfiode raffembla toutes les différentes
traditions & forma un tout de tant de par
ries fi diverfifiées. Il en fit comme une Somme
Théologique , où le véritable fyftême
religieux étoit renfermé. L'ordre généalogique
qu'il adopte prouve que fon deffein
étoit de conferver l'ordre dans lequel
s'introduifit le culte de chaque Divinité ,
& de donner l'hiftoire des révolutions
que la Religion avoit déja effuyées. Ony
voit clairement trois régnes des Dieux
abfolument diftingués ; celui d'Ouranos
ou du Ciel ; celui de Chronos ou Saturne
; & celui de Jupiter. Cette idée des
trois régnes fucceffifs eft développée
dans les Euménides & dans le Prométhée
d'Efchyle.
Ces trois différens régnes ne fignifient
DECEMBRE. 1759. 19
autre chofe , finon que le culte du Ciel
fut aboli par celui de Saturne , & que
ce dernier difparut loriqu'Hercule força
par les armes les Grecs à recevoir le
culte de Jupiter. Héfiode , pour s'accom
moder à la manière de penfer des hom→
mes , imagina que Saturne avoir bleffé
le Ciel pour s'emparer de la fouveraine
autorité. Il feignit de même que Jupiter
avoit détrôné Saturne , parce que les
Grecs en adoptant le culte de Jupiter
abandonnerent celui de Saturne.
Tout eft allégorique dans la Théogonie
d'Héfiode. Il la commence par la defcription
de la formation de l'Univers ,
fuivant les idées qu'on avoit alors . On
y apperçoit aisément que les connoiffan
ces phyfiques des Grecs étoient très- imparfaites
, puifqu'Hefiode n'avoit point
parlé d'un premier principe intelligent ,
diftingué de l'Univers fenfible.
» Le Cahos, ( dit Héfiode , en ſubſtance,
dans fa Théogonie , ) » fut avant toutes
» chofes , enfuite la Terre , le ténébreux
» Tartare , & l'Amour. Du Chaos vinrent™
» l'Erebe & la Nuit ; de ceux- ci , l'Ether
& le Jour.
» La nuit enfanta d'elle-même l'odieux
» Deſtin , la Parque noire , la Mort , le:
» Sommeil , les Songes , Momus , la Mis116
MERCURE DE FRANCE
»fere , les Hefpérides , Nemefis , la Frau-
» de , la Vieilleffe , la Diſcorde & c.
و د
» La Terre feule enfanta le Ciel égal
» à elle-même , pour la couvrir de toutes
"parts , les Montagnes & le Pont , ou
»la grande Mer.
» La Terre s'allia enfuite avec le Ciel
» & avec le Pont , & elle en eut un grand
» nombre d'enfans , fçavoir , l'Océan &
» Téthis , de qui naquirent Dioné , Métis ,
» Styx , les Rivieres & les Fontaines.
» Caus & Phébé , de qui vinrent Latone
& Aftérie .
ود
Hypérion & Theïa , dont l'alliance
produifit le Soleil , la Lune & l'Aurore.
» Japet pere d'Atlas , de Menatius , de
» Prométhée & d'Epiméthée .
" De l'alliance du Ciel & de la Terre
» naquirent encore Rhéa , Thémis , &
» Ménomofine. Saturne vint après eux ,
» & enfuite les Cyclopes & les Héca-
» tonchires : ces derniers étoient Cot-
» tus, Briarée , & Guygès . Ils avoient cha-
» cun cinquante têtes & cent bras : le Ciel
»ne put en fupporter la vue , & les cacha
» dans les fombres demeures de la terre.
» Celle- ci , indignée de les voir traiter
» ainfi , forgea une faulx d'acier , & pro-
» pofa à fes autres enfans de la venyer :
» Saturne fut le feul qui ofa l'entrepren
DECEMBRE. 1759 : 117
» dre : il furprit le Ciel pendant la nuit, &
» le bleffa . D'une partie de fon fang na-
» quirent les Géans , les Furies ; & l'autre
» étant jettée dans la Mer, donna naiſſan-
» ce à Vénus .
»
» Le Ciel privé de fa fouveraineté fit
des reproches à tous fes enfans & les appella
Titans , parce qu'ils avoient ap-
» prouvé la vengeance que la Terre avoit
excercée fur lui. Il leur prédit qu'ils s'en
repentiroient un jour.
» Saturne époufa Rhéa fa foeur , & ent
» eur Veſta, Cérès , Junon , Pluton , Neptune
& Jupiter. Saturne dévora tous fes
enfans dans la crainte qu'un d'entr'eux
» ne le détrônât. La Terre le furprit un
jour , & le força de rendre. fes enfans
avec la pierre qu'il avoit avalée à la
place de Jupiter , que Rhéa avoir fair
élever fecrettement dans l'Ile de Crete,
» Jupiter devint Souverain de l'Univers
après la victoire qu'il remporta fur
» Saturne, Les Cyclopes furent les premiers
qui fe foumirent à lui , & ils lui
firent préfent du tonnerre : fes autres
oncles lui déclarerent la guerre , & elle
» ne fut terminée à l'avantage de Jupiter
» que par la valeur des Hecatonchires
que le Dieu avoit délivrés de leur pri-
» fan.
118 MERCURE DE FRANCE.
Jupiter époufa d'abord Métis , la plus
fçavante des Divinités , & la rénferma
au-dedans de lui-même lorfqu'il s'apperçut
qu'elle étoit groffe de Minerve:
Il prit enfuite pour femmesThémis , qui
enfanta les Heures ; Eurynome fille de
»l'Océan mere des trois Graces ; Cérès ,
dont il eut Proferpine ; Menemofyne
» qui le fit pere des Mufes ; Latone qui
lui donna Apollon & Diane ; enfin
» Junon mere d'Hébé , de Mars , d'Ili-
>> thye & de Vulcain. »
Tel eft le précis d'une partie de la
Théogonie d'Héfiode. Je ne me fuis attaché
qu'à ces endroits parce qu'ils me
paroiffent fuffifans pour appuyer mon
fyftême , & pour faire voir que nos Mythologues
modernes ont tort de s'écarter
d'une route qu'Héfiode leur a tracée :
ce font toutes ces différentes généalogies
qu'il faut fuivre en cherchant à développer
le Mystère caché fous chaque allégorie
, à diftinguer le Phyfique , le Métaphyfique
& l'Hiftorique,& ne confondant
pas ce premier fyftême avec les folles
imaginations des Poëtes , qui font venus
depuis Héfiode & Homere. Le Jupiter
d'Héfiode a toutes les qualités d'un être
fuprême , qualités défignées par fes femmes
& fes enfans , qui font encore conDECEMBRE.
1759.
noître d'une manière allégorique les
opérations de la Providence à l'égard
des hommes. Le Jupiter des autres Poëtes
a tous les vices des mortels , & ne reffemble
nullement à celui que les premiers
Grecs regarderent comme le Souverain
des Dieux.
Suivons Héfiode dans quelques points
de fa Théogonie , & effayons de déchirer
le voile qui nous dérobe de fi profonds
myſtéres.
Le Poëte commence par une defcription
allégorique de la formation de l'Univers
, fuivant les idées qu'on avoit de
fon temps. Le Chaos renfermoit toutes
les fubftances , & à le confidérer dans fa
totalité , ce n'étoit ni efprit , ni matiere ,
ni forme fubftancielle , mais c'étoit l'affemblage
confus de tous les êtres , qui
ayant d'abord exifté enſemble , fe développerent
fucceffivement , & fe féparerent
les uns des autres pour former l'arrangement
de l'Univers dans l'ordre corporel
& fpirituel l'exiftence de la Terre
& de l'Amour fait ceffer le Cahos dans
Héfiode , & ces deux Etres font le principe
de toutes choſes ; la Terre eſt toute
la matiere , car c'eft elle , fuivant le même
Poëte , qui produit le Ciel , la Mer &
les Montagnes ; ce développement ne
120 MERCURE DE FRANCE.
*
peut fe faire que par une puiffance motrice,
& cette puiffance eft l'Amour , c'eftà-
dire cette chaleur qui excite la fermentation
, principe du développement. Cette
fermentation foible dans fon origine , ne
produit d'abord que des Intelligences
fombres , tels que font les enfans de la
Nuit ; mais auffitôt que la lumiere eut
commencé à éclairer le monde , l'amour
d'Océan & de Thétis fit éclore d'autres
Intelligences , qui , felon l'expreffion
d'Héfiode , contribuerent à élever les
hommes ; & les amours de Jupiter en
produifant les Heures , les Graces , Minerve
&c. achevèrent de conduire à fa
perfection l'Esprit ou l'Amour qui avoit
donné le mouvement à la matière.
Le Tartare , qui exifte en même temps
que la Terre & l'Amour , n'eft autre
chofe que la maffe , pour ainfi dire , des
ténébres qui étoient à l'extrémité de la
terre , fuivant l'opinion des Grecs , du
temps d'Héfiode. L'extrémité de la terre
felon eux étoit l'extrémité occidentale
de l'Europe & de l'Afrique ; & c'eft ce
qu'on peut aifément conjecturer par la
defcription qu'Héfiode fait du Tartare ,
& par les différentes fictions imaginées
fur Atlas & les Hefpérides . Atlas dans
Héfiode n'eft autre chofe que cette montagne
DECEMBRE. 1759 121
.
"
tagne élevée dans la Mauritanie , & qui
s'étend jufqu'à l'Océan. Par ce nom il
faut entendre avec les anciens Grecs les
mers qui bordent les terres , car ils défignoient
la grande mer par le nom de
Pont. Comme ils s'imaginoient que le
Soleil fe couchoit vers le mont Atlas ,
ils feignirent qu'Atlas foutenoit le Ciel
vis-à-vis du lieu où le Jour & la Nuit fe
rencontroient.
Héfiode , en plaçant le jardin des Helpérides
au- delà de l'Océan , a voulu dire
que l'Océan le féparoit du continent ; &
comme il ajoute que les Heſpérides font
immortelles , on conçoit aifément qu'il a
deffein de parler de quelques Ifles voifines.
Leur fituation vis- à-vis le mont Atlas
nous détermine à croire que le Poëte vouloit
faire mention des Canaries . Les Hefpérides
ne font Filles de la Nuit que parce
qu'elles font dans cette partie du monde
où la Nuit , felon Héfiode , avoit fon
palais. Héfiode nous apprend que la Terre
feule enfanta le Ciel égal à elle - même.
Le Poëte a voulu faire entendre
cette fiction que le Ciel ne couvroit que
l'efpace de terre dont on avoit alors connoiffance
, & qu'il y avoit aux extrémités
de l'un & de l'autre une profondeur
F
par
122 MERCURE DE FRANCE.
immenfe qui étoit un lieu de ténébres &
d'horreur.
Après ces différentes productions , le
Poëte abandonne l'hiftoire de la Nature
& paffe à la defcription allégorique des
deux premières Religions de la Grèce ,
qui y fubfiftoient avant que les Peuples
de ce Pays euffent admis le culte de
Jupiter , & celui d'un grand nombre de
Divinités étrangères. Par cette raiſon il
repréſente le Ciel & la Terre comme
les deux premiers Souverains du Monde.
Il leur fait contracter alliance pour joindre
l'hiftoire de la Création du Monde à
celle de la Religion Grecque , & donner
allégoriquement l'hiftoire des divers établiffemens
de chaque Divinité.
La révolte de Saturne & le traitement
qu'il fait au Ciel fon pere , ne font autre
chofe que l'hiftoire d'une révolution
arrivée dans le culte religieux . Pour dépouiller
le Ciel de fa fouveraineté , il
fallut lui ôter fa force ; & comme l'imagination
feule avoit produit les enfans
du Ciel , on ne put fe difpenfer de faire
rentrer dans le néant ceux d'entr'eux
dont les autels étoient abandonnés. Le
culte de Saturne étant devenu le plus
célèbre , il ne fut pas difficile de feindre
DECEMBRE. 1759. 123
que lui feul s'étoit chargé de priver fon
pere de l'empire du monde. Ainfi tout
indique ici une nouvelle Religion qui
fubfifta jufqu'à celle de Jupiter.
Hérodote nous apprend que le culte
de Saturne , qui avoit été apporté d'Egypte
dans la Gréce , ne s'établit pas fans
oppofition , & qu'il n'y fut reçu qu'après
que l'Oracle de Dodone eut déclaré
qu'on pouvoit admettre les Dieux étrangers.
Ce paffage eft une nouvelle preuve
que la révolte de Saturne contre fon
pere ne peut fignifier que la levée des
obftacles qui s'oppofoient à l'établiffement
de fon culte , & l'abolition de la
première Religion. Cette première Religion
n'étoit autre chofe que le culte
rendu par les premiers Grecs aux Dieux
fans nom , & défignés en général par le
Ciel & par fes enfans.
Le culte de Saturne ne fubfifta pas
longtemps dans la Grece , & à peine ce
Dieu y conferva- t-il quelques vieux autels
, fur lefquels il ne paroît pas même
qu'on lui eût offert des facrifices. Il n'y
avoit qu'à Olympie où l'on trouvoit encore
quelques veftiges de fon culte. Héfiode
relègue Saturne dans le Tartare ,
pour marquer que fon culte fut entiere-
Fij
224 MERCURE DE FRANCE.
ment oublié. Les Poëtes poftérieurs inventèrent
la fable de la retraite de ce
Dieu en Italie , parce que fon culte y fut
reçu après que les Grecs l'eurent abandonné.
Héfiode , avant que de paffer à l'hiſtoire
de la troifiéme Religion , avoit préparé
cette révolution par le récit de quelques
événemens qui pouvoient la produire. Le
Ciel eft détrôné , parce que la terre eft
irritée du traitement qu'il a fait à plufieurs
de fes enfans. Le reffentiment de
la Déeffe eft jufte , cependant Saturne ne
devoit pas fervir fa vengeance . Il ne le
fit , dit le Poëte , que parce qu'il avoit
toujours haï fon pere. On a imaginé cette
haine pour expliquer le tort que le culte
de Saturne fit à celui des premiers Dieux
de la Gréce lorſque le fien fut introduit
dans quelques villes de ce Pays . On ne
voulut pas donner la même idée de l'ayenement
de Jupiter au trône. Comme
il ne devoit y avoir rien que de jufte
dans la conduite d'un Dieu à qui on
donnoit la fageffe en partage & la juſtice
pour compagne , il falloit préparer
d'une autre manière la nouvelle révolu
tion , Cette idée détermina le Pocte à repréfenter
Saturne comme un mauvais
DECEMBRE. 1759. 125
pere qui dévoroit fes enfans * , & à imaginer
que Rhéa éleva en cachette le petit
Jupiter. La Terre irritée ne peut fouffrir
que Saturne régne plus longtemps ;
elle le furprend & le livre à Jupiter, qui
en l'obligeant à rendre les enfans qu'il
avoit dévorés , leur donne comme une
nouvelle naiffance , & devient ainfi leur
aîné. Ce n'eft pas lui qui détrône Saturne
, c'eft la Terre , & lorfque Saturne eſt
déthrôné , la fouveraine puiffance appartient
de droit à Jupiter. Neptune & Pluton
font regardés comme fes freres, parce
leur culte fut admis avec le fien.
que
La guerre que les Titans firent pendant
dix ans à Jupiter , défigne d'une manière
bien claire que l'ancienne Religion
fe maintint encore longtemps en divers
-cantons de la Grèce , & que ce ne fut
qu'avec beaucoup de peine qu'on vint à
bout d'introduire la nouvelle . Enfin les
Titans font précipités dans le Tartare ;
c'eft à dire , qu'il ne refta plus de Dieux
de la première Religion
mais on en
* Cette fiction peut encore s'expliquer ainfi :
lorfque le culte de Saturne fut en vigueur , celui
des autres Divinités qu'on avoit reçues avec lui
fut abandonné , à l'exception du culte de Jupiter
qu'on adoroit feulement en Créte , d'où il paffa
enfuite dans toute la Gréce,
F iij
326 MERCURE DE FRANCE.
conferva un très-grand nombre de la fe
conde ; ce que le Poëte fait entendre
lorfqu'il dit que plufieurs Dieux abandonnerent
le parti des Titans pour embraffer
celui de Jupiter , qui leur avoit promis
de les maintenir dans la jouiffance
de leurs anciennes prérogatives. Ce n'eft
point au hazard & fans choix qu'Héfiode
a nommé les Divinités de la troifiéme
Religion , & qu'il leur a fixé un rang. Les
Divinités de la famille de Jupiter font
de deux eſpèces. Les unes font allégo-¹
riques , & ce font des Facultés , des Intelligences
; les autres font des êtres fubfiftants.
Je termine ici mes réflexions que je
pourrois fuivre fur toutes les Divinités
Grecques ; mais j'imagine que ce précis
eft fuffifant pour faire voir qu'on peut
avoir des vues nouvelles fur cette matiere,
& qu'en examinant en vrai critique le
fond du fyftême religieux des Grecs ,
on ne regardera plus leurs Dieux comme
des Héros du premier âge de la Grece.
Une nouvelle preuve que les Dieux de
la Grèce n'étoient point des hommes
c'eft que les Grecs avoient un culte particulier
pour les Héros , & qu'on appelloit
culte héroïque ; tels étoient ceux
d'Hercule , de Caftor & de Pollux. HDECEMBRE.
1759. 127
étoit bien différent de celui qu'on rendoit
aux Dieux , comme on peut s'en
convaincre par la lecture des Auteurs
qui ont parlé de la Religion des Grecs .
Si ces peuples diftinguoient les Dieux
des Héros , il s'enfuivra néceſſairement
que les anciens Dieux des Grecs n'étoient
point des hommes déifiés. Je ne parle
toujours que de l'ancien fyftême religieux .
On m'objectera peut -être que ces Dieux
que je fais venir d'Egypte avoient été des
hommes qu'on avoit déifiés ; je commencerai
par dire avec Hérodote , que les Prêtres
Egyptiens affurerent qu'ils n'avoient
jamais mis aucun homme au rang des
Dieux. J'ajouterai enfuite qu'en fuppofant
que cela fût , il feroit toujours certain
que les Dieux des Grecs ne feroient point
d'anciens Héros de la Grèce , comme
l'avoit prétendu Evhémére , dont le fyftême
a été fuivi par nos Mythologues
modernes.
Vous me direz peut-être , Madame ,
que tous ces raifonnemens ne feront pas
changer d'opinion à ceux qui font accoutumés
à nos hiftoires poëtiques dont on
les a bercés dès leur enfance , & qu'habitués
à un fyftême trop généralement
reçu , ils ne pourront pas le défaire de
leurs anciens préjugés ; vous ajouterez
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
ì
peut- être encore qu'il faudroit donc refondre
tous les Livres faits fur cette matière
, & par conféquent caufer une révolution
étrange dans cette partie de
littérature. Je vous répondrai que je fuis
très-affuré qu'en effet on ne voudra faire
aucun effort pour penfer différemment ,
& j'ofe encore prédire que le premier
ouvrage qui paroîtra fur la Mythologie ,
fera une nouvelle copie de nos Mythologues
modernes ; mais j'ai cru devoir malgré
cela expofer des vues nouvelles fur,
une matière fi obfcure. Je termine enfin
cette trop longue Lettre , en vous affurant
, Madame , & c . DE GRACE.
LETTRE d'un ancien Profeffeur en
Médecine de la Faculté de Paris , à M.
Vandermonde Auteur du Journal de Mécine
, Cenfeur royal &c. pour fervir de
réponse à la Lettre d'un Médecin de Province
à un Médecin de Paris .
Cette Lettre fait la troifième pièce
d'un écrit intitulé , Recueil de plufieurs
pièces concernant le Traité des tumeurs
& ulcères , &c. A Amfterdam. On en
trouve quelques exemplaires gratis à
Paris chez Vincent , Imprimeur- Libraire
de Mgr. le Duc de Bourgogne , rue S.
Severin.
f
DECEMBRE. 1759. 129
Le Traité des tumeurs & ulcères , qui
parut il y a quelques mois , excite aujour
d'hui une guerre très-vive entre M. Aftrue
& M. Vandermonde , tous deux Médecins
de la Faculté de Paris. M. Vandermonde
, Auteur du Journal de Médecine,
donna l'extrait de ce nouveau Livre , qui
pour lors étoit anonyme , & il en fit une
critique affez vive , mais qui n'offenſoit
point l'Auteur , que l'on ne connoiffoit
pas encore. M. Aftruc s'eft déclaré depuis
l'Apologifte & l'Auteur du Traité des tumeurs
, & il a cru devoir repouffer les
critiques qu'on en a faites dans une brochure
qui a pour titre , Recueil de quatre
pièces concernant le Traité des Tumeurs &
Ulcères. Une de ces quatre Lettres concerne
directement M. Vandermonde , &
c'eft la feule où M. Aftruc réfute la cenfure
de fon Livre . C'eft à cette nouvelle
attaque que l'on répond dans la Lettre
que j'annonce ; l'Auteur y défend vivement
M. Vandermonde . La réputation
des deux Adverfaires , l'objet intéreſſant
qu'ils diſcutent , la chaleur avec laquelle
ils s'attaquent & fe défendent , peuvent
piquer la curiofité du Public ; mais c'eſt
aux gens de l'Art à prononcer fur cette
queftion. F v
130 MERCURE DE FRANCE.
LE Droit des Gens , ou Principes de la
Loi naturelle , appliqués à la conduite &
aux affaires des Nations & des Souverains.
Par M. de Vattel. Ouvrage qui conduit
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des Puiffances in 4.° A Leyde , aux dépens
de la Compagnie.
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LA Coûtume de Normandie , par M.
Pefnelle , Avocat ; troiſième édition : avec
les Obfervations de M. Roupnel , Confeiller
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Rouen. On a joint dans cette édition un
Recueil d'Edits , Déclarations , Arrêts &
Réglemens , & les Ordonnances fur le
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DECEMBRE. 1759. 131
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guérir , & enfin de toutes les inftructions
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Impériale ; avec le jugement de l'Acadé
Fvi
132 MERCURE
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contre l'héréfie. Par M. Rouffel ,
Prêtre. 2 vol . petit in 12. A Paris , chez
Prault pere, quai de Gêvres , au Paradis.
ARTICLE
IIL
SCIENCES ET BELLES- LETTRES.
LETTRE
à M. ***
SUR LE SALE P.
MONSTER ONSIEUR ,
c'eft Vous me demandez ce que que
le Salep dont on commence à faire ufal'on
vous a vanté
comme une reffource falutaire & de
beaucoup au-deffus de la femoule & du
vermichel, pour les Pryfiques & tous ceux
que les maladies de la poitrine ou la foige
en cette ville , & que
DECEMBRE. 179. 133
bleffe d'eftomac mettent hors d'état d'ufer
d'alimens folides . J'ai cherché des éclairciffemens
fur l'origine , la nature ,
les propriétés
de ce remède , & fur la manière
de s'en fervir partout où j'ai cru pouvoir
en trouver. Je vais vous faire part du réfultat
de mes recherches.
Defcription du Salep.
Je ne connois que deux Auteurs qui
aient donné quelque détail fur le Salep ,
( que l'on appelle auffi Salab & Salob )
Albert Seba , dans fon Tréfor des chofes
naturelles , & Jean Hartin Degnerus ,
dans fon Hiftoire médicale d'une diffenterie
bilieufe ** ; encore ce dernier n'a fait que
copier la defcription donnée par Seba.
Voici cette deſcription.
33
"
» La plante appellée Salap croît fur les
confins de la Perfe & de la Chine ; elle
» a deux racines bulbeufes , oblongues &
fibreuſes , qui au premier coup d'oeil
» paroiffent unies & collées enſemble ,
» mais qui dans la réalité font féparées .
» Ces bulbes , de même que celles qui
» naiffent dans nos Pays , n'ont pas toutes
» la même forme ; les unes font rondes ,
» d'autres oblongues ; il y en a qui ref-
* Tome II . Page 83 & fuiv.
Page 133 & luiv
**
134 MERCURE DE FRANCE.
ןכ
» femblent à une campanule ou clochette
» renversée , & il y en a qui ont la figure
d'un coeur. De ces bulbes fort une feuille
unique qui enveloppe la tige ; cette tige :
» s'élève de l'entre-deux des bulbes ; elle
"porte à fon fommer des fleurs d'une
» belle couleur purpurine , qui , avant
» d'être développées , repréfentent affez
bien la figure d'un homme armé , fans
mains & fans pieds. Dès qu'elles font
» ouvertes cette figure difparoît. Quand
» les fleurs font paffees , les racines de-
»viennent granuleufes, & confervent toujours
leur glutinofité , qui fert à les dé-
» fendre de la corruption. Si on les fait.
» fécher , elles acquiérent la dureté de la
pierre , parce que leur partie gêlati-
» neufe eft dépouillée des parties fluides
» qui l'amolliffoient. »
»
Je conviens que cette defcription n'a
point tout le mérite des defcriptions détaillées
que nos Botanistes donnent des
plantes qu'ils ont fous leurs yeux ; elle
nous laiffe ignorer bien des particularités
effentielles fur la tige , les feuilles , les
fleurs , & les racines même : mais quelqu'imparfaite
qu'elle foit , les détails
qu'elle contient , la defcription d'autres
Salaps de Perfe , peu différens les uns des
autres , qui fuit cette première deſcripDECEMBRE.
1759
135
tion,ont paru fuffifans à l'illuftre M. Geoffroi
pour décider l'efpéce du Salep &
pour le ranger dans la claffe des Orchys
ou fatyrions , avec lefquels il a en effet
une fi grande affinité qu'on peut le re-.
garder comme l'Orchis de la Perfe.
Quelques perfonnes cependant ont
prétendu que le Salep n'étoit point une
racine , mais le fruit d'un arbre qui croît
aux environs de Conftantinople. Degne-
Tus rapporte qu'on lui avoit écrit que ce
fruit avoit la figure d'une figue, & qu'on
le faifoit fécher avant que de s'en fervir.
La feule preuve que l'on ait donnée:
pour confirmer cette opinion , eft tirée
des pédoncules , qui , dit - on , reffemblent
beaucoup à ceux des figues . Mais pour
détruire cette foible induction , il fuffit
de jetter les yeux fur plufieurs de nos:
racines bulbeufes qui ont de femblables
pédoncules.
Le R. P. Sericy , Jefuire Miffionnaire ,
dans une lettre qu'il a écrite à M. Boire ,
Secrétaire de l'Hôtel de la Compagnie
des Indes en 1755 , appelle le Salep une
gomme d'Arabie . La dureté , la tranfparence
du Salep defféché , & la propriété
fingulière qu'a cette racine de fe diffou
dre dans la bouche de même
Voyez Mémoires de l'Académie. Année 1740
que la
gom
136 MERCURE DE FRANCE.
me arabique , quoique plus difficilement,
font fans doute la caufe de la fauffe dénomination
que lui a donnée le P. Sericy.
Le Salep tel que je l'ai vu chez M.Andry
, Marchand Epicier Droguifte , à la
Tête noire , rue de la Harpe , eft d'une
couleur plus ou moins roufsâtre" , plus
ou moins tranfparente. Les bulbes font.
enfilées à une certaine diftance les unes
des autres . C'est ainsi que le vendent les
Turcs qui en font un grand ufage..
Quoique nous ne fachions pas au jufte
la manière dont ils le préparent , il eſt
cependant plus que vraisemblable qu'après
avoir tiré les bulbes de la terre , on
les fait bouillir dans de l'eau , on les dépouille
de leur peau , & on les enfile
exactement féparées les unes des autres
pour les faire fécher au foleil. Ce qui
nous donne lieu de préfumer que c'eft.
ainsi que l'on prépare cette racine , c'eft
que telle qu'on l'envoye elle n'a jamais .
de peau , & eft un peu tranfparente . Or
l'ébullition dans l'eau , & l'exficcation
au foleil , dans un temps fec & chaud ,
font des moyens fürs pour dépouiller de
leur peau les racines bulbeufes & les
rendre tranfparentes.
Vertus du Salep.
Si ceux qui ont parlé du Salep font
DECEMBRE. 1759. 137
divifés de fentimens fur la claffe à laquelle
il appartient , ils font tous parfaitement
d'accord fur fes vertus médicinales
& diurétiques.
»
» Le P. Sericy , dans la lettre déja ci-
» tée , dit que le riche Indien , More &
» Gentil fe fervent auffi efficacement &
pour la même fin du Salep que le Chinois
fe fert de Gaczin ; la bouillie que
» l'on fait avec fa poudre a une vertu
» efficace pour réparer les forces perdues
» ou par une longue maladie ou par un
grand âge. Cette racine eft très-ftomachique
, nourriffante elle purifie le
fang fans trop échauffer.
ود
»
ود
M. Geoffroi dit qu'il eft fort en ufage.
chez les Turcs pour rétablir les forces
épuisées .
»
» Les Chinois & les Perfes , dit Albert
» Seba , font un très - grand cas de cette
» racine , à laquelle ils attribuent la ver-
» tu aphrodisiaque ; ils lui attribuent en-
» core d'autres vertus confirmées par
l'expérience , c'eft pourquoi lorſqu'ils
» entreprennent un long voyage ils en
» portent toujours avec eux comme un
médicament fpécifique contre toutes
» fortes de maladies & de langueurs : cet
» Auteur ajoute , nous l'avons auffi reconnu
d'une utilité fingulière contre
138 MERCURE DE FRANCE.
» les convulfions des nerfs , les épilep- ,
» fies des enfans & des adultes , contre
» les fpafmes.
Degnerus affure que cette racine a
pluſieurs vertus médicinales , furtout celle
d'amollir , de lubrifier , d'adoucir , de
calmer , d'épaiffir , de nourrir ; vertus
précieuſes dans plufieurs maladies , dans
les coliques , les diarrhées , dyffenteries ,
le cholera morbus & c. Il en fit un trèsgrand
ufage dans une dyffenterie bilieuſe
qui affligeoit fon Pays , & les malades en
reffentoient un foulagement fi prompt &
fi marqué , » qu'ils croyoient ne devoir le
» rétabliſſement de leur fanté qu'à ce feuk
» reméde.
*
M. Dubuiffon , Médecin , qui avoit été
aux Indes Orientales, éprouva fur lui-mê
me l'efficacité de ce reméde , en ayant
pris fix femaines confécutives .
Il eft auffi fort vanté pour les malades
affectés de phtifie & de maraſme.
Ces éloges donnés au Salep d'après les
expériences heureuſes que l'on en a fai
tes , ne doivent point être confondus
avec ceux que l'on donne fi faftueufement
à de prétendus fpécifiques , qui fouvent
n'ont d'autre mérite que l'obscurité
mystérieuse de leur origine , l'irrégularité
de leur préparation , & furtout le manéDECEMBRE
. 1759 139
ge & l'effronterie infigne de ceux qui les
débitent. Ces fpécifiques annoncés avec.
emphafe comme fouverains contre telle
ou telle maladie , ne deviennent que
trop fouvent des poifons mortels pour les
infortunés qui s'y livrent avec une confrance
aveugle. Ce n'eft pas que dans
quelques fujets & dans quelques circonftances
leur ufage n'ait été fuivi d'effets
falutaires. Le reméde alors fe trouvoit
heureuſement proportionné au tempérament
, à l'état actuel du malade , & aux
circonftances où il fe trouvoit ; & ce n'eft
que dans cette jufte proportion toujours
néceffaire que l'on doit attendre du foulagement
d'un remede quel qu'il foit.
Parmi ceux que la féduction entraîne ,
combien y en a- t- il qui faffent attention
à ce point fi effentiel de convenance entre
le remede & leur conftitution préfente
, qui fachent eftimer quelle dofe
leur convient , & pendant combien de
temps ils doivent la continuer ? Il n'y en
a pas un feul , & je dis plus ; il eft impofuble
de le faire. Il faudroit en effet pour
cela connoître foi même fon état & les
propriétés du remede. Le premier point
eft une nuit épaiffe , où prefque tous les
malades s'égarent ; le fecond eft un myf-'
tère , dont la connoiffance feroit perdre
140 MERCURE DE FRANCE.
au remede fon prétendu mérite: ne foyons
donc plus étonnés fi nous voyons tous
les jours tant de fpécifiques produire des
effets funeftes , & tomber dans le difcrédit.
Il n'y a que les remedes dont la :
nature & les propriétés font clairement
connues , qui doivent & qui puiffent ſou- :
tenir leur réputation ; encore faut-il qu'ils
foient appliqués par des mains intelli--
gentes qui en fcachent proportionner
l'ufage au befoin du malade .
Or c'eft dans la claffe de ces remedes

rationnels que nous pouvons ranger le
Salep fa naure eft connue , c'eſt une
racine bulbeufe , fans odeur , qui mâchée
ne laiffe dans la bouche d'autre impreffion
que celle d'une fubftance vifqueufe
& mucilagineufe , qui ayant perdu toute
fon humidité par l'exficcation , fe diffout
aifément dans l'eau , & dans tel autre
liquide que l'on juge à propos : la partie.
vrayement nouriffante des alimens que
nous prenons tous les jours , eft la por- :
tion gélatineufe & mucilagineufe : il faut
de plus que cette portion fe diffolve aifément
: car fi fa vifcofite étoit trop grande
elle formeroit dans l'eftomac & dans les
inteftins une colle dangereufe , comme
cela arrive très -fouvent à la bouillie faite
avec la farine crue , & à tous les autres
DECEMBRE. 1759. 141

farineux dont la vifcofité n'a point été
détruite. La préparation du Salep avant
qu'on nous l'envoie celle qu'on lui
donne encore pour le réduire en poudre
très-fine , lui enlévent cette grande vifcofité
qu'il avoit avant que d'être defféché.
La facilité avec laquelle il fe diffout
dans l'eau , le lait , le vin & c. en eft une
1 preuve.
Non feulement la portion gélatineufe
du Salep eft très - nourriffante , & n'exige
que peu de forces de la part des inftrumens
de la digeftion pour être changée en
notre propre fubftance , mais elle eft encore
très efficace pour modérer l'acrimo
nie bilieuſe , pour adoucir & calmer les
douleurs. S'attachant plus fortement
» aux folides , dit Degnerus , elle enduit
les inteftins corrodés d'un baume trèsdoux
& très -falutaire , & par cette
raifon elle l'emporte de beaucoup fur
» les autres gélatineux , mucilagineux, ou
» goṁmeux ,
99
Manière de s'en fervir.
Suivant Albert Seba , les Chinois & les
Perfans en prennent la poudre , à la dofe
d'un gros , deux fois le jour , dans du
vin ou du chocolat . "
Le Pere Sericy nous apprend que les
142 MERCURE DE FRANCE:
» Indiens en prennent une once le foir
» à l'eau & au fucre , mais la plus faine
partie, ainfi que l'Européen, le prend au
» lait à la doſe d'une demie- once
»
"
on le
pulverife dans un mortier , & on fait
» bouillir cette farine dans du lait avec
» du fucre pendant un demi- quart d'heure
; il en résulte une bouillie agréable
» avec laquelle on fait fon déjeuner : l'on
» peut mettre quelques goutes d'eau roſe
» ou de fleur d'orange.
Degnerus a donné nne préparation un
peu plus détaillée de ce remede . On fait
infufer un gros de cette racine réduite
en poudre très- fine dans huit onces d'eau
chaude ; on la fait diffoudre à une douce
chaleur ; on la paffe enfuite à travers un
linge pour la purifier des petites ordures
qui pourroient s'y être jointe. La colature
reçue dans un vafe fe congele , &
forme une gelée mucilagineufe très agréable.
On en donne au malade , de deux
heures en deux heures ou de trois heures
en trois heures , une demie cueillerée , ou
une cueillerée entiere, plus ou moins, fuivant
l'exigence des cas .
Cette préparation dictée par Degnerus
& imitée par M. Geoffroi , me paroît la
meilleure , furtout quand on ne veut
point faire une bouillie , mais qu'on
DECEMBRE . 1759. 143
veut donner ce remede dans quelque
véhicule liquide comme dans de l'eau
fimple , dans du vin , dans une ptifanne ;
la gelée s'y étendra beaucoup mieux que
la poudre. On prend par exemple le
poids de 24 grains de cette poudre, qu'on
humecte peu- à- peu d'eau bouillante ; elle
s'y fond entierement & forme un muci
lage qu'on étend par ébullition dans une
chopine ou trois demi -feptiers d'eau. On
eft maître de rendre cette boiffon plus
agréable en y ajoutant du fucre , ou quelques
légers parfums , ou quelque Grop
convenable à la maladie , comme le firop
de capillaire , de pavot , de citron ,
d'épinevinette &c. On peut auffi couper
cette boiffon avec moitié de lait ; on peut
mêler la poudre à la dofe d'un gros dans
un bouillon. Conclufion.
Il fuit de ce que j'ai dit fur les vertus
du Salep , & fur la manière de s'en fervir
, 1.° que l'ufage de cette racine ne
doit pas être borné , comme il paroît
qu'on le borne en France , à fervir de
nourriture aux Phrifiques & aux perſonnes
foibles & languiffantes , qui ne peuvent
ufer d'alimens folides ; mais qu'il
peut être d'une très-grande utilité dans
les dyffenteries , les coliques bilieuſes , les
dévoiemens , & dans toutes les maladies
144 MERCURE DE FRANCE.
8
qui dépendent de l'âcreté de la lymphe.
C'eft principalement dans ces maladies
qu ' Albert Seba & Degnerus en ont vanté
l'efficacité.
2.° Qu'on peut la donner dans différens
véhicules au choix du malade , dans
du lait , du bouillon , du vin , de l'eau
&c. avantage ineftimable & qui convient
à un très- petit nombre de remedes .
3.º Ce qui doit d'autant plus déterminer
à recourir à ce remede , dont toutes
les vertus ne font peut-être pas encore
connues parce qu'on n'en a encore fair
que peu d'ufage ; c'eft que fa nature douce
, mucilagineufe & un peu balfamique ,
ne laiffe aucun lieu d'en craindre des fuites
fâcheufes ; la prudence cependant
exige que fon application foit conduite
& dirigée par un Médecin capable d'en
fuivre tous les effets , & d'apprécier le
moment auquel on peut l'employer , la
dofe qui convient , & fous quelle forme
elle doit être donnée,
Voilà , Monfieur , tout ce que je fçai
fur le Salep ; fi je puis dans la fuite
acquérir de nouvelles connoiffances , je me
ferai un plaifir de vous les communiquer.
Je fuis avec l'amitié la plus fincère &c.
DES ESSARTZ , Doct. en Médecine .
ACADEMIES.
DECEMBRE. 1759. 145
1
ACADEMIES.
PROGRAMME de l'Académie des Belles-
Lettres de Marſeille.
'ACADÉMIE de Marfeille tint ,
felon l'ufage , fon Affemblée publique le
25 Août dans la Salle de fes exercices.
M. de Sinéty , Directeur , ouvrit la
Séance par un Difcours hiftorique fur la
fondation de Marſeille .
M. Dulard , Secrétaire en furvivance ,
lat l'éloge de M. l'Abbé Eymar , Académicien
, mort dans le cours de cette
année.
M. Guys lut une Differtation fur les
tombeaux des Anciens.
. M. Ricaud récita une Ode qui a pour
titre : La fermeté dans les revers.
La féance fut terminée par la lecture
d'une Epître adreffée à Madame du Boccage
, par M. Barthe , l'un des Académiciens.
*
L'Académie ayant jugé à propos de
réferver le Prix de Poefie qu'elle avoit à
diftribuer , en adjugera deux le 25 Août ,
Cette Epître , où d'un pinceau brillant & léger
l'Auteur a peint les moeurs de Paris , a été inférée
dans le Mercure de Septembre.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
Fère de S. Louis de l'année prochaine ,
l'un d'Eloquence , l'autre de Pocfie. Elle
propoſe pour fujet du premier : A quels
caractères on diftingue les Ouvrages de
génie des Ouvrages d'efprit ; & pour fujet
du fecond : Les Tournois . Il fera libre
aux Auteurs qui s'exerceront dans ce dernier
genre , de préfenter une Ode ou un
Poëme à rimes plattes de cent vers au
moins , & de cent - cinquante au plus . Le
Difcours ne doit pas excéder une demieheure
de lecture.
Le Prix que l'Académie décerne eft
une Médaille d'or de la valeur de 300
livres , portant d'un côté le bufte de M. le
Maréchal - Duc de VILLARS , fon Fondateur
& fon premier Protecteur ; & fur
le revers ces mots : PREMIUM ACADEMIE
MASSILIENSIS > entourés
d'une couronne de laurier.
Lès Auteurs ne mettront point leur
nom à leurs ouvrages , mais une fentence
ou devife tirée de l'Ecriture ou des Auteurs
profanes. On les adreffera à M.
Dulard , Secrétaire de l'Académie de
Marſeille en furvivance , rue de la Croix
d'or; & il enverra fon Récépiffé à l'adreſſe
qui lui fera indiquée , ou le remettra à la
perfonne domiciliée à Marſeille , qui lui
préfentera l'ouvrage. On affranchira les
paquets à la Pofte , fans quoi ils ne feront
DECEMBRE. 1759. 147
point retirés . Ils ne feront reçus que jufqu'au
premier Mai inclufivement.
Les Auteurs font priés de prendre les
mefures néceffaires pour n'être pas connus
avant la décifion de l'Académie , de
ne point figner les Lettres qu'ils pourront
écrire à M. le Secrétaire , de ne point fe
faire connoître à lui , ou à quelqu'autre.
Académicien ; & on les avertit que s'ils
font connus par leur fauté ou par celle
de leurs amis , leurs ouvrages feront exclus
du concours. On en exclura auffi
ceux en faveur defquels on aura follicité
, & ceux qui contiendront quelque
choſe d'indécent , de fatyrique , de contraire
à la Religion, ou au Gouvernement.
On ufera de la même févérité à l'égard
des Auteurs plagiaires , lorfque leurs larcins
feront découverts .
L'Auteur qui aura remporté le Prix
viendra , s'il eft à Marſeille , le recevoir
dans la Salle de l'Académie le 25 Août ,
jour de la féance publique. S'il eft abfent,
il fera préfenter le Récépiffé de M. le
Secrétaire par une perfonne domiciliće
en cette Ville , moyennant quoi le Prix
fera délivré.
L'Académie ayant toujours fouhaité
qu'un exemplaire de fon Recueil annuel
parvint à chacun de fes Affociés , tant
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Regnicoles qu'Etrangers , a trouvé cet
envoi d'une exécution difficile. Pour le
faciliter , elle les prie de faire retirer
l'exemplaire par une perfonne domiciliée
à Marseille , à qui M. le Secrétaire le remettra
fur la Lettre qui lui fera produite.
SUITE de la Séance publique de l'Académie
Royale de Chirurgie , du 26
Avril 1759.
On trouvera peut - être que j'ai bien tardé à
donner la fuite de cette féance ; mais le manufcrit
ne m'en a été remis que depuis fort peu de jours.
Q UOIQUE la réunion des parties divilées
foit conſtamment le but auquel l'Art
doit mener la Nature dans le traitement
des plaies , cette réunion devient en certains
cas le principe d'accidens fâcheux ,
ou plutôt la caufe qui les détermine. M.
Andouillé en a donné un exemple dans le
récit de la cure d'une plaie par arme à feu,
qui a été fuivie de mouvemens convulfifs
après la parfaite cicatrifation . Un Officier
du Régiment du Roi , Infanterie , reçut
à la bataille de Lawfele un coup de fufil à
la partie inférieure de l'avant - bras droit ,
fur l'os du rayon , à un travers de doigt
DECEMBRE. 1759. 149
du poignet. L'entrée & la fortie de la
balle étoient à peu de diftance l'une de
l'autre ; & dans fon trajet oblique de déhors
en dedans , & de haut en bas , elle
n'avoit intéreffé que l'expanfion aponévrotique
dont font recouverts les muſcles
extérieurs du pouce , & le long & le court
radial externe , extenfeurs du poignet . M.
de Garengeot , Chirurgien- major du Régiment
du Roi, coupa la portion des tégu ·
mens qui étoit entre les deux plaies . Les
muſcles & les tendons n'ayant pas fouffert
, des panfemens méthodiques procurérent
bientôt la guérifon de cette plaie .
Quelque temps après que la cicatrice
fut formée , les mouvemens de la main.
qui dépendent de la rotation de l'os du
rayon , devinrent douloureux ; la douleur
attira des mouvemens convulfifs aux mufcles
du bras , à ceux de l'épaule , du col ,
& de la tête : enfin cet accident fit des
progrès au point que le malade parut attaqué
d'épilepfie.
On ne négligea aucun des fecours que
la Médecine interne preferit ordinairement
contre ce mal ; ils n'eurent aucun
fuccès le vice étoit local. Quand on touchoit
la cicatrice à quatre lignes de fon
ang'e fupérieur , ou quand le malade faifoit
un mouvement fubit de fupination ,
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
ou même quand la cicatrice fouffroit les
impreffions du chaud ou du froid , il furvenoit
un fentiment femblable à celui
qu'auroit occafionné une fufée qui partant
de la cicatrice , auroit brûlé dans fon
cours rapide depuis cet endroit jufqu'à
l'épaule & au col. Le malade en étoit
quelquefois quitte pour ce fentiment de
douleur ; d'autres fois il éprouvoit des
mouvemens violens au bras ; tout le corps
en étoit quelquefois agité : mais il ne s'en
manifefta jamais aucun audeffous de la cicatrice.
Le poignet & les doigts furent
toujours préfervés de l'attaque convul
five. La fecouffe de tout le corps étoit
annoncée par la pâleur du vifage , par la
gêne de la refpiration , & le trémouffe→
ment involontaire des lèvres . Le malade
prévenoit les fuites de fon accident en fe
jettant fur un lit , ou fe couchant promp
tement à terre. Le mal commençoit vifiblement
par la partie bleffée , d'où il fe
communiquoit par les nerfs jufqu'au cordon
axillaire , & de - là à tout le fyftêmė
nerveux .
M. Andouillé joint à la defcription de
cet accident quelques obfervations recueillies
des meilleurs Auteurs , fur les affections
convulfives générales , déterminées
par des irritations locales . On en a vu dont
DECEMBRE. 1759. 151
la caufe étoit vénérienne ; mais le bleffé
dont il s'agit ici n'étoit point dans ce cas.
L'inefficacité des remèdes employés ,
tel que les antifpafmodiques
de toute efpèce
, les Eaux de Bareges , & c . & l'augmentation
du mal , dont les accès reveque
noient plus fouvent , & même fans
la caufe en fût excitée dans la partie ,
comme dans les premiers temps , fit adopter
le confeil de M. Andouillé. Il emporta
toute l'étendue de la cicatrice , & mit les
tendons à découvert. La fuppuration détendit
les bords de cette nouvelle plaie , &
le malade fit tous les mouvernens de la
partie fans douleur ni convulfion . Quand
la plaie commença à fe fermer , il furvint
quelques mouvemens convulsifs . Perfuadé
contribuoit ,
que la gêne des tendons y.
M. Andouillé fe détermina à couper le li
gament particulier qui les affujettit près
de leur infertion : leur jeu en devint plus
libre ; cependant il y eut encore des accès
épileptiques après la guérifon de la plaie ;
mais ils furent bien plus éloignés , moins
violens & moins longs ; & en diminuant
ainfi par degrés , le malade en a été abſolument
délivré: M. Andouillé attribue
cette continuation
des accidens à l'affection
du principe des nerfs , laquelle n'a pu
être diffipée qu'après quelque temps , quoi-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
que la caufe primitive fût détruite . Les
bains d'Uffat , au Pays de Foix , ont paru
contribuer à la terminaiſon heureuse de
cette cure .
M. Levret , dans un Mémoire fur les
infiltrations laiteufes , à la fuite des couches,
donna les fignes qui diftinguent cette
maladie , d'avec les infiltrations lymphatiques
, & fe borna à examiner ces divers
caractéres dans les extrémités inférieures
plus fujettes qu'aucune autre partie du
corps à l'une & à l'autre espéce d'infiltration
.
Quand la partie blanche du fang , connue
fous le nom de férofité lymphatique ,
eft épanchée dans les cellules du tiffu graiffeux
, la tumeur a de la tranfparence ; l'infiltration
laiteule eft opaque. Les mouchetures
faites à la peau dans le premier.
cas la ffent fuinter les liqueurs , dont le
tiffu cellulaire eft infiltré ; les mouchetures
ne produisent pas cet effet dans l'engorgement
laiteux : mais c'eft principalement
par l'obfervation de la marche de la nature
, dans la formation de ces deux eſpèces
d'infiltration, que M. Levret trouve les
différences effentielles qui les caractérifent.
L'infiltration fero-lymphatique com-,
mence par les pieds ; les jambes font enfuite
engorgées , & les cuiffes fe tuméfient
DECEMBRE . 1759. 153
en dernier lieu : au contraire c'eſt dans le
tiffu des environs de l'uterus , dans le baffin
, que commencent les infiltrations laiteufes
; la tuméfaction paroît d'abord aux
cuiffes , d'où elle s'étend aux jambes , &
de là aux pieds.
Le fiége primitif de l'engorgement laiteux
rend raiſon de l'ordre que la maladie
fuit dans fes progrès. Les premiers fymptomes
font la pefanteur dans le baffin ,
des douleurs fourdes dans les aînes , de la
foibleffe aux cuiffes ; le cordon des vaiffeaux
cruraux devient douloureux ; on apperçoit
quelquefois au tact , le long de fon
trajet , des tumeurs olivaires : la tenfion
de la cuiffe devient extrêmement douloureufe
, le plus ordinairement fans chaleur,
fans rougeur , & fans gonflement apparent
la jambe eft enfuite attaquée des
mêmes fymptomes ; & pendant qu'ils fe
forment , la cuiffe devient fort groffe , &
les douleurs y diminuent : le pied paffe
par les mêmes états fucceffifs d'engorge
ment, de tenfion douloureufe , & de tuméfaction
, qui continue d'augmenter à mefure
que la fenfibilité diminue .
Lorfque le gonflement eft porté à fon
dernier période , ce qui arrive affez ordinairement
dans l'efpace de huit à dix jours ,
la peau devient cedémateufe , le membre
Gv
154 MERCURE DE FRANCE .
refte impuiffant , & les douleurs font fup
portables , furtout lorfqu'on le laiffe dans
fon inaction , & qu'on ne lui fait faire
aucun mouvement par caufe extérieure :
dans la réfolution de l'engorgement , c'eft
la cuiffe qui fe débaraſſe d'abord , enfuite
la jambe & le pied : il n'y a donc rien de
commun entre l'infiltration lymphatique
& laiteufe , & celle qui eft purement lymphatique
, que l'ordre dans lequel la Nature
opére la réſolution de l'une & de
l'autre.
Le froid eft la caufe la plus ordinaire
des infiltrations laiteufes ; cet accident arrive
rarement avant le cinquième ou le
fixiéme jour de la couche ; alors on eft dans
l'ufage de permettre aux femmes de mettre
les pieds à terre ; c'eft enfin vers ce temps ,
dit M. Levret , que la plupart des accouchées
commencent à fecouer le joug des
précautions que la prudence impofe , pour
donner le temps à la nature de ſe débaraffer
du lait qui peut lui devenir à
charge , faute d'être employé à la nourriture
de l'enfant : cela eft d'autant plus
vrai , qu'on ne voit jamais les femmes qui
allaitent,attaquées d'infiltrations laiteufes;
& elles n'y deviennent fujettes que lorf
qu'elles font obligées de févrer leur nour
riffon , dans la circonftance où le lait eft
DECEMBRE. 1759. 155
encore abondant . Les femmes qui perdent
beaucoup de lait par les mammelles , doivent
fe regarder comme étant dans le cas
des nourrices , par rapport à la crainte des
infiltrations laiteufes confécutives.
Après plufieurs autres remarques non
moins importantes , M. Levret paffe de la
théorie à la pratique ; il examine les moyens
curatifs des infiltrations laiteufes . On peut
les prévenir par l'adminiſtration méthodique
des fudorifiques & des légers purgatifs
; mais lorsque le mal eft formé , il n'y
a point de meilleur remède que les favons ,
dont les fels alkalis font les vrais fondans
de la lymphe & du lait coagulé . On fait
des cataplafmes avec la mie de pain & la
décoction des plantes émollientes , dans
laquelle on a fait fondre du favon . L'eau
de favon eft auffi utile en lavemens & en
demi- bains. La dofe eft depuis quatre gros
jufqu'à deux onces , fur pinte , pour les
cataplafmes & les lavemens ; mais pour
les bains , depuis un fcrupule jufqu'à un
gros feulement. On feconde le bon effet
des remèdes externes par l'ufage intérieur
de la terre foliée de tartre , du fel de duobus
, & c. dans de l'eau de veau , de pou
let , ou du lait d'amandes , fuivant les circonftances
. Les purgatifs adminiftrés à
propos font auffi très-efficaces . M. Levoet
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
·
donne à la crême de tartre la préférence
fur tout autre ; il la rend ſoluble par l'addition
de quelques gouttes d'huile de tartre
par défaillance ; mais il eft bien effentiel
de remarquer qu'il ne faut tenter les
purgatifs que lorfque la douleur eſt calmée
, & que la réfolution commence à fe
faire ; fans quoi on rifqueroit d'augmenter
le mal .
Les injections dans la trompe d'Euftache
ont fait le fujet d'un Mémoire par
M.. Sabatier. La trompe d'Euftache eſt un
conduit qui s'étend depuis la caiffe du
tambour jufques dans l'arrière bouche , ou
ileft ouvert par un orifice elliptique , audeffus
du voile du palais , très- près de l'ou
verture poftérieure des narines . Les injections
ont toujours été en uſage dans le
traitement des maladies de l'intérieur de
l'oreille ; mais on ne les faifoit que par le
conduit auditif externe . C'eft feulement
en 1724 qu'un homme qui n'étoit point.
de l'art , pour le guérir d'une furdité opiniâtre
, après avoir employé inutilement
toute elpèce de remèdes , imagina de feringuer
de l'eau dans la trompe d'Euſtache
: fon nom mérite d'être confervé ; c'eft,
feu M. Guyot , Maître des Poftes à Verfailles
Il avoit des connoiffances en Ana
tomie, acquifes par fimple motif de curio
DECEMBRE . 1759 . 157
fité : fon propre befoin le porta à étudier
attentivement la fructure de l'oreille , &
après avoir conçu l'efpérance de fe guérir
par les injections dans la trompe d'Euftache
, il fit fabriquer un inftrument conforme
à fes vues , & par l'ufage duquel il
recouvra la faculté d'entendre.
M. Guyot préfenta la feringue de fon
invention à l'Académie Royale des Sciences
» MM. Winflow & Morand , qui furent
chargés de l'examiner , dirent que
» ce moyen étoit fort ingénieux , & juge-
» rent qu'on pourroit s'en fervir utilement
» en certaines circonftances. » Il paroît
que M. de Garengeot n'a pas été fatisfait
de ce prononcé , qui fait defirer de fçavoir
quelles font les circonftances où cet inftrument
fera utile. Cet Auteur donna en
1727 une feconde édition de fon traité
d'inftrumens de Chirurgie : la feringue de
M. Guyot y eft décrite & gravée dans tous
fes détails , & il relève avec affez peu de
ménagement les objections qu'on a faites
à M. Guyot , & le jugement qu'on a
porté fur fon invention.
MM. Morgagni & de Haller ont parlé
depuis des injections dans la trompe d'Euftache
: le premier , dans la feptiéme de fes
lettres anatomiques ; le fecond , dans fes
Commentaires fur les prélections de
Boerhaave , à l'article auditus . M. Ver158
MERCURE DE FRANCE.
e
dier en a fait mention dans fon Traité
d'Anatomie ; & M. Petit , le dernier Editeur
de l'Anatomie de Palfin , a mis en
note dans cet ouvrage , que les injections
de la trompe d'Euftache lui ont réuffi.
Enfin M. Jonathan Wathen , Chirur
gien à Londres , a préfenté en dernier
lieu un Mémoire à la Société Royale ,
inféré dans le 49 ° volume des Tranſactions
philofophiques , où il rapporte plufieurs
exemples de guérifons opérées fur des
fourds , en injectant la trompe d'Euſtache.
Malgré des affertions auffi pofitives , M.
Sabatier a cru qu'il falloit de nouvelles
recherches pour fçavoir fi les injections
peuvent réellement être portées dans ce
conduit , & fi leur ufage ne fe borneroit
pas à en laver l'embouchure. La difficulté
de trouver l'orifice de la trompe d'Euftache
, pour y adapter le fyphon d'une feringue
, avoit donné lieu à cette conjecture;
& l'on pourroit même penfer que
rifice trouvé , la liqueur pourroit fort bien
ne pas pénétrer , à raifon de l'obſtacle
qu'y apporteroit l'air enfermé dans l'oreille
interne.
l'o-
Des expériences réitérées fur des cadavres
ont fait connoître qu'en injectant la
trompe d'Euftache , la liqueur paffoit dans
la caille du tambour. M. Sabatier remar
DECEMBRE. 1759. 159
que judicieufement que ce qui n'eft pasdifficile
dans une préparation anatomique
pouvoit être abſolument impoffible fur un
homme vivant. Il étoit donc queſtion de
fçavoir fi l'on rencontreroit aisément cette
embouchure , en la cherchant fur des par
ties extrêmement fenfibles & fort irritables
, & c'eft à quoi M. Sabatier croit
avoir réuffi.
Il n'adopte pas l'inftrument de M.Guyot.
Il eft , dit- il , d'un ufage fort incommode
, & il eft difficile d'injecter la trompe
par fon moyen. Le tuyau deftiné à entrer
dans l'orifice , eft introduit dans la
bouche , il paffe pardeffus le voile du palais
, & n'étant point affujetti dans cette
pofition , il doit être facilement dérangé
par les mouvemens irréguliers que fa
préfence occafionne . Le fuccès avec lequel
M. Guyot s'eft fervi de cette feringue eft
cependant un préjugé en ſa faveur ; mais
M. Sabatier croit qu'il feroit bien plus
commode de porter le fyphon de la feringue
par la narine . M. Wathen l'avoit
dit , & il fait honneur de cette idée &
de ſon exécution à M. Douglafs , qui dans
fes leçons publiques montre la manière
d'injecter ainfi la trompe d'Euſtache . M.
Sabatier a fixé d'après des mefures exactes
fur la longueur des narines , priſes fur
160 MERCURE DE FRANCE.
un grand nombre de fujets , quelle doit
être la configuration de ce fyphon . Il
aura une ligne & demie de diamètre , &
quatre pouces de longueur ; les fix dernieres
lignes feront courbées , & feront un
angle de 130 degrés . A l'autre extrémité ,
le fyphon porte un écrou pour être monté
fur la vis de la feringue : une petite
patte qui répond à la concavité de l'autre
bout du fyphon fervira à faire connoître
précisément quelle eft la fituation
du fyphon , lorsqu'il eft introduit dans la
narine : la difpofition des partics indique
affez comment il faut s'y prendre pour
tâcher d'engager le bout du typhon dans
l'orifice de la trompe . C'eſt une affaire de
tâtonnement qui eft d'abord affez incommode
à fouffrir , mais auquel les malades
s'habituent. M. Sabatier a traité dans fon
memoire des différentes maladies de l'oreille
interne oùles injections par la trompe
pourroient être utiles , fuivant les diverfes
indications que ces maladies peuvent
préfenter. Telles font les inflammations
de l'oreille interne , les abfcès , les
caries , les amas de matières muqueuses
&c. Cette partie de fon travail n'eſt pas
la moins intéreffante ; mais fur l'objet
principal il s'eft chargé de fuivre les recherches
utiles qu'il a commencées , & de
DECEMBRE. 1759. 761'
faire de nouvelles expériences pour établir
la poffibilité , & applanir la difficulté
des injections dans la trompe d'Euſtache.
M. Louis a terminé la féance par la lecture
d'un Mémoire fur les corps étrangers
dans la trachée- artère . Nous en donnerons
l'Extrait dans un autre Mercure.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
LETTRE d'un Amateur de la Peinture
à M. Dupont , élève de M. Natier , en
lui accordant une gratification.
M. Natier m'a dit , Monfieur , qu'il
étoit content du zéle que vous marquez
pour vous former & vous inftruire dans
votre profeffion ; c'eft ce qui m'a engagé
à vous accorder un fecours qui vous aidera
à vous perfectionner dans votre ta
162 MERCURE DE FRANCE
·lent. Ne vous occupez que de cet objet ;
& vous atteindrez fûrement au but que
vous vous propoſez : attachez-vous principalement
à acquérir la correction du
deffein , en deffinant d'après la Boffe ,
d'après les études des grands Maîtres , &
d'après nature. Souvenez - vous que la Nature
eft votre modèle , & que rien n'eft
bien deffiné ni bien peint , qu'autant qu'il
lui reffemble. Etudiez avec foin ces admirables
dégradations de lumiere , qui
par des progreffions prefqu'infenfibles ,
( ou du moins qui ne peuvent être fenties
ni apperçues dans toute leur délica-
Tene que par des yeux pittorefques , conduits
par le goût , par la réflexion & par
l'habitude de bien voir , ) opèrent cette
rondeur parfaite des parties , des étoffes ,
& de tous les corps en général , & leur
affignent leur nature & leur véritable caractère
, décidant de leur roideur ou de
leur foupleffe , de leur dureté ou de leur
molleffe , & peignant fur la toile la véritable
& frappante repréfentation de ce
que l'on veut foumettre aux yeux ; font
enfin la véritable fource de cette magie
de la peinture qui fait une illufion dont
les fens ne peuvent fe défendre , & caractériſent
ainfi les ouvrages des grands
Maîtres. N'oubliez jamais qu'il n'y a rien
DECEMBRE. 1759: 163
la
,
de noir dans la nature , que tout y eft
foumis à l'impreffion de la lumiere ; qu'il
faut bien le garder de peindre comme fi
on deffinoit avec le crayon noir & le
Crayon blanc ; que ce qu'on appelle des
tapes dans la peinture n'eft qu'une reffource
de l'ignorance , & qu'un aveu de
part du Peintre de l'impoffibilité qu'il
trouve à imiter & à fuivre pas à pas la
progreffion de cette belle harmonie des
couleurs & des tons par lefquels la nature
paffe fucceffivement,par une multitude de
nuances différentes , toujours analogues
les unes aux autres , de la partie la moins
frappée de lumière à celle qui l'eft le
plus le tout dans un fondu admirablę
où rien ne tranche , où toutes les tranfitions
d'un ton à l'autre font moëlleuſes
& rendent tout l'effet qu'on defire en
confervant la vérité de la nature . Ne pouvoir
faire tourner une partie , ni donner
de mouvement à une figure fans des tapes
-dures & tranchantes , c'eft repréſenter la
nature en charge , & par conféquent la
défigurer . Je parle ici pour des tableaux
de chevalet , qui font toujours pofés à la
diftance ou peut fe porter l'étendue d'une
vue ordinaire ; car je conviens que dans
les plafonds , par exemple , dans les voutes:
d'Eglifes , il faut néceffairement, à raiſon
164 MERCURE DE FRANCE.
157
de l'éloignement des yeux où les objets
qu'on peint font placés , outrer la nature
pour en rendre la repréſentation plus
agréable à la grande diftance où l'on doit
confidérer les objets peints , diftance qui
adoucit pour lors à la vue , & lui rend
agréable ce qui , confidéré de près , choqueroit
les yeux & leur paroîtroit infupportable.
Vous devez vous attacher au
moins autant à la vérité & à la fraîcheur
du coloris pour y parvenir il faut bien
l'étudier dans la nature , & n'être content
de vous que quand vous l'aurez rendu tel
que vous le voyez . Il y a des Peintres,
& on peut dire que c'eft le plus grand
nombre , qui fe font des manieres , &
c'eft à la nature feule à leur en donner.
Il n'y a qu'une bonne maniere qui eft
celle d'imiter la nature ; c'eft d'après elle
que tous les Peintres copient. Toutes les
copies faites d'après un même original
doivent toutes lui reffembler ; & une maniere
qui fait écarter de cette reffemblance
, eft une maniere qu'on ne peut
trop éviter de prendre. J'ai vu beaucoup
de Peintres prendre indifféremment fur
leur palette tout ce qu'ils trouvent ,
pourvu qu'il en résulte la teinte dont ils
ont befoin. Cela eft bien pour ceux qui
peignent à la toife ; on va vîte , & 0.1
DECEMBRE. 1759 : 165
livre un tableau qui pendant un temps
fait bien fon effet ; mais fi l'on n'a pas
allié enſemble des couleurs homogènes &
amies les unes des autres , & reconnues
par une longue expérience pour le bien
convenir , il y en a qui pouffent en noir ,
qui font perdre par là le ton harmonique
du coloris , & qui deshonorent au bout
de quelques années des ouvrages qui
fembloient être dévoués à l'immortalité.
C'est par cette étude du mêlange des couleurs
, & des effets qui en doivent réfulter
, que les coloris des chairs employés
par les Wandeck , les Titiens , les Ru-
Bens , &c. dureront auffi longtemps que
les toiles fur lefquelles ils font peints ,
tandis que le coloris de tant d'autres
Peintres célébres par d'autres endroits .
femblent ne repréfenter plus que des
Momies , & ont fait perdre aux têtes &
autres parties du corps tout leur caractère
& toute leur vérité. Quand on fort de
deffiner on eft accoutumé à ne chercher
que l'effet , & pourvu qu'on l'obtienne
avec les couleurs comme avec le crayon ,
on croit avoir bien réuffi. Ce n'eft pas
ainfi l'entend la nature ; elle veut
qu'on la fuive pied à pied , & qu'on ne
l'embelliffe que par les voyes dont le
Créateur s'eft fervi pour la décorer de
que
L
166 MERCURE DE FRANCE.
cette beauté , de ces graces , de cette
fraîcheur , de cette variété infinie de caractères
qui la préfente aux yeux attentifs
comme l'objet le plus raviffant , &
dont on ne peut épuifer les recherches
& les délicateffes. La palette doit fournir
au Peintre les matériaux dont le Créateur`
s'eft fervi pour décorer l'Univers dans
toutes les espéces & dans tous les genres ,
& il y doit trouver tout ce qui eft néceffaire
pour repréſenter dans toute fa vérité
, dans toute fa perfection & dans
toute fa beauté le grand fpectacle de
l'Univers. En élevant ainfi vos idées
Monfieur , vous comprendrez toute la
dignité de l'art auquel vous vous attachez,
vous ferez naître en vous ces femences
de la noble émulation qui a fait les grands
Peintres ; & en voulant imiter la nature ,
vous fentirez comme eux le défeſpoir
d'être toujours furpaffé par votre modèle.
Soyez docile , modefte , gardez - vous de
la préfomption qui porte à croire que
dès qu'on a commencé on a fini , & qui
fait regarder les premiers fuccès comme
le comble de la perfection où l'on vouloit
atteindre. On eft incapable d'aller
loin quand on penſe ainfi : le plus grand
homme convient ingénument qu'il apprend
tous les jours dans l'art auquel
DECEMBRE. 1759. 167
Vous vous dévouez. La Nature eft une
maîtreffe inépuisable qui a toujours quelque
chofe de nouveau à apprendre à ceux
qui étudient d'après elle . Fortifiez bien
vos ailes avant que de voler tout feul ;
vous êtes dans les mains d'un grand
Maître , il vous apprendra comment vous
devez pratiquer tout ce que je viens de
vous expofer dans ce détail . Je concourrerai
toujours volontiers à vous fecourir ,
quand on me rendra de bons témoignages
de vous.
Na .Au ſtyle de cette Lettre , aux lumières
qu'on y voit répandues , il eſt facile de
juger qu'elle eft écrite par un connoiffeur ;
mais s'il m'étoit permis d'en nommer
l'Auteur refpectable , on feroit ſurpris de
voir que dans un rang fi éminent on ait
pu concilier avec des fonctions importantes
& dignement remplies , une étude
fi réfléchie de la Nature , & des moyens
de l'imiter.
168 MERCURE DE FRANCE.
LA PEINTURE ELUDORIQUE *,
Nouvelle façon de peindre en miniature ,
par le fieur Vincent , de Montpetil.
LA Peinture en détrempe , celle fur
pour
l'émail , font les deux genres qui ont été
employés jufqu'ici la miniature ; la
détrempe fe fait avec des couleurs légères
fur du velin ou de l'yvoire , qui la.
rendent agréable mais fujette à jaunir &
à fe dégrader. Le coloris de la détrempe
né peut jamais avoir un effet piquant &
moelleux.
La Peinture en émail a plus d'éclat
avec beaucoup plus d'inconvéniens . Outre
fa fragilité , ce genre a dans l'exécution
des obftacles infinis parce que le Peintre
y employant des couleurs qui vont au
feu , il ne peut voir, il doit deviner_les
changemens que la chaleur va produire.
D'ailleurs l'émail n'eft point fufceptible
de ces touches vigoureufes , de ces traits
faillans qui font la magie de l'art.
* Ce terme eft dérivé de deux mots Grecs qui
fignifient huile & eau , parce qu'on employe ces
deux liqueurs dans les procédés du nouveau genre
de Peinture dont il eft ici queftion .
La
DECEMBRE. 1759. 169
La Peinture à l'huile eft celle qui rend
la nature avec le plus de fupériorité, mais
fes touches larges , fes couleurs épaiffes ,
une certaine liberté de pinceau qui lui
eft propre , les vernis gras qui font la
belle harmonie , paroiffoient ne pouvoir
jamais être employés pour rendre le délicat
, le précieux , le fini de la miniature.
En effet , par les procédés ordinaires
cela eût été impoffible ; il falloit donc
recourir à de nouveaux expédiens : or
c'est ce que le fieur Montpetit ofe fe flatter
d'avoir entrepris avec fuccès. Il peint
à l'huile les fujets les plus petits comme
des portraits dont on veut orner des
bracelets , des tabatieres , même des bagues.
Son fecret confifte à n'employerque
l'huile abfolument néceffaire pour
attacher la couleur , à exclure toutes
fortes de vernis , & à y fuppléer par un
crystal, qu'il rend adhérent à fes tableaux
par le moyen d'un très léger mordant paffé
à un certain degré de chaleur.Sa manière
eft de peindre à travers l'eau afin d'avoir
fous les yeux l'effet que doit produire
le brillant du cryftal & de travailler en
conféquence. L'eau a encore l'avantage
d'ôter de fes couleurs l'excès d'huile qui
leur feroit nuifible; enforte que cette peinture
devient vigoureufe dans fes teintes ,
H
170 MERCURE DE FRANCE.
faillante dans festraits , moelleuſe dans
fon coloris , fans que rien puiffe jamais
l'altérer. Le fieur de Monpetit a confacré
les prémices de fes découvertes en ce
genre par trois portraits de notre augufte
Monarque, qui ont été jugés dignes d'être
confervés parmi les bijoux de la Couronne.
Il a lieu d'efpérer que cet honneur
fera un préjugé légitime en faveur de fon
talent. Il fe fait un plaifir de montrer
aux Artiftes & aux Amateurs fa nouvelle
façon de travailler : il demeure dans
une maison à porte cochere , au rez-dechauffée
, au fond du cul- de-fac de la
cour de Rhoan , quartier de Saint André
des Arts .
MUSIQ U E.
M. Lefebvre , Organiſte de Saint-
Louis en l'Ifle , vient de donner au Public
une Cantarille qui a pour titre , Promethée
, compofée pour un deffus avec ſymphonie.
Prix 36 fols . Se vend à Paris chez
Ï'Auteur , Qnai de Bourbon , Ile Saint-
Louis ; & aux adreffes ordinaires .
Une haute- contre pourra chanter cette
Cantatille .
Duo François , mis en Muſique par L,
DECEMBRE. 1759. 171
F. Marquis de Chambray , Meftre - de-
Camp de Cavalerie , Cornette des Chevaux-
légers de la garde , Chevalier - Magiftral
de l'Ordre de Malthe ; dédié à M.
le Marquis de Chambray fon pere . On
le trouve à Paris aux adreffes ordinaires.
NOELS , O Filii , Chanfons de Saint
Jacques , & Carillons . Le tout extrêmement
varié & mis pour l'Orgue & pour
le Clavecin. Par M. Dandrieu , Organiſte
du Roi & de Saint Méderic. Nouvelle
'édition revue , corrigée & augmentée de
nouvelles variations tant fur les anciens
"Nocls que fur les nouveaux . Prix 9 liv. A
Paris aux adreffes ordinaires .
GRAVURE.
9
LE fieur Verne , attaché à M. le Maris
de Beringhen Chevalier des Ordres
& premier Ecuyer du Roi , vient de lui
préfenter l'eftampe de fon Portrait peint
par M. la Porte , & gravé par M.
Moitte. Au bas de l'Eftampe on lit ces
quatre vers :
Zélé Sujet , Ami généreux & fidèle ,
Bienfaifant avec choix , fimple avec dignité ,
Courtifan fans baffelle , & grand fans vanité ,
La fortune l'a vu toûjours au - deffus d'elle.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
On doit donner inceffamment le Por
trait d'Annibal , de Marſeille , mort le
18 Août 1759 , âgé de 122 ans , né fous
le regne de Louis XIII , le 20 Mai 1638,
même année de Louis XIV. Il a toujours
fervi en qualité de Soldat fur les galères .
Il a été peint en 1748 d'après lui-même
à Marſeille , par M. Viali , Peintre du
Roi , qui a eu l'honneur de peindre avec
fuccès Sa Majefté en 1716. Il eſt gravé
par M. Lucas , Graveur à Paris .
Les Eftampes fe vendront chez la
Veuve Chereau , rue St. Jacques ; chez
Joulain , quai de la Ferraille ; chez Buldet
, rue de Gêvres , & chez M. Viali ,
Peintre , Rue d'Argenteuil , derriere St.
"Roch.
IL paroît une Carte nouvelle intitulée
Carte itinéraire de l'Empire d'Allemagne
& de fes frontières , dreffée par l'Académie
Royale des Sciences & Belles - Lettres
de Berlin. Cette Carte fe vend à Paris.
DECEMBRE . 17597 173
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE
Au fujet d'une machine inventée par
Mad.me le Bourfier du Coudrai , pour
démontrer l'Art des accouchemens aux
Sages -femmes de campagne.
MONSIEUR ONSIEUR ,
Tout ce qui porte le caractère d'utilité
eft fûr de trouver place dans votre Recueil
; c'eft ce qui me fait prendre la liberté
de vous adreffer ces réflexions , qui
n'ont été dictées que par l'amour du bien
public , & par la commifération qu'on
ne peut refufer au fort des malheureux
habitans de la campagne
, la plupart
dénués des fecours même les plus néceffaires
dans les maux qui les accablent ,
& dont ils font prefque toujours les vic-.
times. Pour peu qu'on ait habité les Provinces
, on eft étonné du grand nombre
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
de femmes qui périffent dans leurs couches
, ou qui en demeurent eftropiées
pour le refte de leurs jours ces accidens ,
qui font peut-être une des principales
caufes de la dépopulation dont on fe
plaint depuis longtems , ne font produits
que par l'impéritie des gens qui fe mêlent
de les fecourir.En effet que peut- on attendre
d'une femme affez ignorante pourimaginer
que la matrice fe promène dans le
corps , & qui n'a été initiée dans l'art
qu'elle profeffe que par quelque vieille
matrone auffi peu inftruite qu'elle , qui
ne lui a pas même appris que dans l'accouchement
naturel , fon emploi doir
fe borner à recevoir l'enfant ? Telles font
la plupart des accoucheufes , je ne dis
feulement des villages , mais même d'un
grand nombre de petites Villes de nos
Provinces. Malgré cette ignorance profonde
on ne les voit jamais demander du !
fecours mais à qui pourroient- elles s'adreffer
? la plupart des Chirurgiens de vil- ` `
lage ne font gueres plus éclairés qu'elles
fur cette matiere , auffi y en a-t-il beaucoup
qui ne veulent pas fe mêler des accouchemens.
Que deviennent donc les
malheureuſes femmes qui font obligées
d'avoir recours à ces fauffes Lucines ? II
en périt un grand nombre , fouvent
:
pas
DECEMBRE. 1759. 175
même avec leur fruit , qui quelque fois
en eft quitte pour être mutilé ; il y en a
d'autres qui font eftropiées au point de
devenir ftériles pour le refte de leurs jours .
Vous fentez , Monfieur , combien les
honnêtes gens gémiffent fur ces malheurs
, & combien ils defireroient qu'on
pût y apporter remede. Mgr. le Duc d'Or
léans , à qui rien n'échappe de tout ce
qui peut être avantageux à l'humanité ,
informé de la trifte fituation de la plupart
des femmes de fes appanages , fit
choifir , il y a quelque temps , dans l'Orléanois
, un certain nombre de ces Sages--
1femmes de village , & les ayant fait
inftruire par des gens habiles , il les diftribua
dans les campagnes , où l'on ne
tarda pas à fentir les avantages d'un
pareil établiffement . Ce fut dans ces mêmes
vues que M. le Baron de Thiers engagea
Madame le Bourfier du Coudrai ,
connue avantageufement du Public dans
cette Capitale , à venir s'établir à Thiers,
dont il eft Seigneur. Le bien qu'elle fit
dans cette Ville engagea M. de la Michaudiere
, alors Intendant d'Auvergne ,
à l'appeller à Clermont . Témoin des
malheurs qui affligeoient les femmes de
cette Province , furtout celles qui habitoient
dans les campagnes un peu éloi-
Hiv
476 MERCURE DE FRANCE.
gnéesde la capitale , cette zélée Citoyenne
ne borna pas fes foins à porter un fecours
affuré à toutes celles qui eurent recours
à elle ; elle voulut étendre le bien
qu'elle pouvoit faire au refte de la Province.
Elle propofa donc à M. l'Intendant
de former des éleves qui iroient enfuite
s'établir dans les campagnes . M. l'Intendant
faifit un projet qui répondoit fi bien
à fes vues patriotiques. La plus grande
difficulté que Madame du Coudrai éprou
va dans cette nouvelle carriere , fut de
fe faire entendre de ces femmes groffieres
qui n'avoient aucune notion des
parties fur lesquelles elles doivent opérer.
Elle imagina donc une machine qui repréfentoit
le baffin d'une femme , & qui
la mettoit à portée de les faire mancuvrer
fous fes yeux , & de leur faire réfoudre
les problêmes les plus difficiles de
l'art des accouchemens. Avec ce fecours
elle parvint non feulement à leur faire.
fentir tous les inconvéniens des mauvaifes
manoeuvres qu'elles avoient coutume
de mettre en ufage , mais encore la néceffité
des différentes opérations qu'elle leur
faifoit faire. Inftruites par leurs yeux ,
exercées à opérer dans les cas les plus
difficiles , ces femmes furent bientôt en
état de fervir utilement le Public. La
1
DECEMBRE. 1759. 177
rapidité de leurs progrès étonna Madame
du Coudrai elle -même.
Quelques flateurs que fuffent pour
elle des fuccès auffi marqués , elle voulut
avoir l'approbation du feulCorps capable
d'apprécier exactement le mérite de fon
invention . Elle préfenta fa machine à l'Académie
Royale de Chirurgie , qui l'honora
des plus grands éloges & l'exhorta à
continuer des travaux auffi utiles. Il n'en
falloit pas tant pour foutenir le courage
d'une perfonne que l'amour de l'humanité
portoit à fe confacrer entierement au
bien de fes femblables ; elle continua fes
inftructions à Clermont fous les hofpices
de M. de Balinvilliers , qui avoit fuccedé
à Monfieur de la Michaudiere dans
l'Intendance d'Auvergne , & qui n'avoit
pas moins de zéle que lui pour tour
ce qui pouvoit être de quelque utilité à
la Province . Elle redoubla fes efforts , &
non feulement elle perfectiona fa machine
, mais encore elle compofa en faveur
de fes éleves un petit traité fur l'art
des accouchemens,qui a mérité l'approbation
de tous les connoiffeurs , & la vôtre
, Monfieur , puifque vous l'avez an
noncé avec éloge. De nouveaux fuccès
couronnèrent fes efforts , & furent tels
qu'ils exciterent l'attention du ministère.
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
4
Il a jugé que la Province d'Auvergne ne
devoit pas profiter feule d'un tel tréfor.
Madame du Coudrai a donc été appellée
à Paris les gens de l'art , & un grand
nombre de perfonnes de la premiere diftinction,
ont voula voir fa machine ; elles
ont été également fatisfaites de l'exactitude
avec laquelle les différentes parties
font repréfentées , & de la clarté de fesdémonftrations.
Le phantome d'un petit
foetus de grandeur naturelle lui fert à
faire connoître les différentes pofitions
que l'enfant peut prendre dans le fein
de fa mere , & les obftacles qui peuvent
s'opposer à fa fortie. Pénétré des avantages
qu'elle peut procurer à nos Provinces
, le Miniftre a réfolu de les lui faire
parcourir * fucceffivement, afin de former
dans chacune un nombre certain d'élèves
choifies qui iront enfuite fonder des éccles
particulieres dans les différens diftricts
de leurs Provinces refpectives. On leur
fournira à cet effet des machines conformes
à celle de Madame du Coudrai, avec
lefquelles elles propageront en très - peu
de temps les connoiffances qu'elles auront
acquifes. Ainfi , Monfieur , les malheureux
habitans de nos campagnes fe→
zont affurés déformais de trouver des
*Elle vient d'en obtenir le Brevet.
DECEMBRE. 1759. 179
fecours efficaces dans leurs maux : on ne
verra plus des femmes fécondes devenir
ftériles à la fleur de leur âge ; les enfans
ne courront plus rifque de périr en voyant
le jour , ou d'être eftropiés & mutilés par
l'ignorance d'une Sage- femme . Sans doute
qu'on portera l'attention jufqu'à interdire
à toutes celles qui n'auront pas été inftruites
dans ces nouvelles écoles l'exercice
'd'un art dans lequel les moindres fautes
font des maux affreux .
Quels éloges ne doit-on point aux Citoyens
zélés qui procurent ces avantages
à la fociété, & aux Miniftres qui les encouragent
& les mettent à portée de faire
tout le bien dont ils font capables ! Ce
font ces fortes de bienfaits qui ne fortent
jamais de la mémoite des hommes , &
qu'ils fe plaisent à tranfmettre à leur
derniers neveux. J'ai cru , Monfieur , que
vous ne refuferiez pas d'annoncer à nos
Provinces un établiffement fi utile , & que
vous voudriez permettre que je payalle
ce léger tribut de louanges au Miniftre
éclairé qui s'occupe fi utilement de notre
bonheur , & à la Citoyenne vertueufe
qui feconde fi avantageufement fes vues.
J'ai l'honneur d'être &c.
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
OBSERVATION fur la Taille . Par
M. HOIN , Chirurgien de l'Hôpital de
Dijon.
PARMI les Pierreux que j'ai taillés pu
bliquement cet Automne à l'Hôpital , il
y avoit un enfant nommé Jean Buys ,
natif de Beaune , âgé d'environ fix ans ,
que je n'aurois point expofé à l'opération
fi je n'y avois pas été forcé par l'extrême
violence des douleurs que fa pierre occafionnoit.
Les tumeurs fcrophuleufes dont
le col de cet enfant eft garni des deux
côtés , exigeoient que la taille fût différée
; mais il n'y avoit aucune efpérance
de prolonger la vie de Jean Buys jufqu'à
la guérifon de fes écrouelles . Le cas étoit
trop urgent pour m'arrêter aux craintes
quoique légitimes que m'infpiroit la préfence
d'un virus propre à nuire au fuccès
de l'opération. Je taillai l'enfant le 12
Septembre ; il n'a pas eu la plus légere
fièvre pendant le cours de fon traitement:
al a été le premier guéri de ceux fur lefquels
j'ai opéré le même jour , & fa playe
eft parfaitement cicatrifée depuis le 26
du même mois.
DECEMBRE . 1759. 18F
Ce n'eft point par rapport à la métho
de , que je publie cette courte Obfervation
, puifque le litothome caché n'a pas
contribué à cette cure. J'ai employé plufieurs
fois cet inftrument , d'après fa correction
par M. Caqué : l'ufage m'a convaincu
qu'il ne falloit ni le rejetter , ni
s'en fervir toujours ; & que , comme les
circonftances d'une opération varient, cette
variété devoit déterminer fur le choix
des inftrumens propres à la mieux faire .
Elles m'ont décidé à tailler Jean Buys
avec le gorgeret à lame cachée,beaucoup
moins vanté, quoiqu'il foit très - utile.Je ne
publie donc cette Obfervation que parce
qu'elle vient à l'appui de plufieurs autres
pour confirmer une vérité très- importante
fur laquelle on paffe peut-être encore
trop légèrement lorfqu'on la rencontre
dans les écrits des grands Praticiens qui
nous l'ont apprife : C'eft qu'il y a plus de
cas que l'on ne penfe où l'on doit prudemment
s'écarter des principes les plus univerfellement
reçus.
182 MERCURE DE FRANCE.
ARTICLE V..
SPECTACLES.
OPERA.
LE Mardi 6 Novembre on a remis au
Théâtre Amadis de Gaule, repréfenté pour
la re fois le 16 Janvier 1684 , repris le
31 Mai 1701 , le 13 Mai 1718 , le 4 Octobre
1731 , le 8 Novembre 1740. Cet
Opéra , dont le Sujet fut donné , dit - on ,
par Louis XIV à l'inimitable Quinaut ,
n'eſt pas mis dans la premiere claffe de
fes Poëmes lyriques. L'intrigue n'en eft
fondée que fur une jaloufie mal - entendue
, & dont Oriane feroit guérie dès le
premier Acte , fi Floreftan lui difoit ce
qu'il doit lui dire naturellement.
Ce premier Acte eft foible & ne tient
à rien. Le cinquiéme Acte eft fuperflu &
fans aucun intérêt ; mais tout le Poëme
eft écrit avec cette facilité , cette élégance
, cette harmonie , qui font de la Poefie
de Quinaut le modèle du genre lyrique.
Le dialogue des Scénes eft auffi jufte
que rapide : chacun n'y dit que ce qu'il
doit dire ; & les mouvemens favorables à
DECEMBRE. 1759. 183
l'expreffion du chant , naiffent du fond
du Sujet , fans jamais détourner ni ralentir
le cours du dialogue. Les deux Scenes
d'Arcalaus avec Arcabonne font des chefd'oeuvres
, mais furtout celle du quatriéme
Acte . La Scéne de l'Ombre d'Ardan
au troifiéme Acte , eft un morceau admirable
de la part du Poëte , & Lulli l'a
fecondé dans la peinture de ce tableau
terrible , autant que pouvoient le lui permettre
les difficultés qui s'oppofoient
alors à l'exécution d'une Mufique favante.
Le quatriéme Acte d'un bout à l'autre
eft un des plus pathétiques & des mieux
écrits qui foient au Théâtre. Dans ce
Poëme comme dans tous ceux de Quinaut
on eft furpris de voir les vers les
plus coulans & les plus fimples exprimer
les idées les plus fortes avec autant de
précifion que d'énergie .
ARCABONNE à Archalais .
Vous m'avez enfeigné la fcience terrible
Des noirs enchantemens qui font pâlir le jour s
Enfeignez-moi , s'il eft poffible ,
Le fecret d'éviter les charmes de l'amour.
A MA DI S.
J'ai vu le danger fans effroi ,
Lorfque mes jours heureux étoient dignes d'envie,
184 MERCURE DE FRANCE.
Puis-je craindre la mort , dans un temps où la vie
N'eft plus qu'un ſupplice pour moi ?
i
L'Ombre d' ARDAN à Arcabonne.
Ah ! tu me trahis , malheureuſe !
Ah ! tu vas trahir tes fermens.
Je retombe ; le jour me bleffe.
Tu me fuivras dans peu de temps :
Pour te reprocher ta foibleffe ,
C'eft aux Enfers que je t'attends.
ARCABONNE , à Arcalaüs.
Entre l'amour & la haine cruelle ,
J'ai cru pouvoir me partager ;
Mais dans mon coeur l'amour eſt étranger
Et la haine m'eft naturelle.
LA MESME.
Fiez-vous à l'amour jaloux ,
Il eft plus cruel que la haine.
C'eft ce mêlange de force & de douceur
auquel nos meilleurs Poëtes ont
vainement tâché d'atteindre , qui faifoit
dire plaifamment à un Gafcon homme de
goût , enchanté d'un Opéra de Quinaut :
Cet homme-là a défoffé la Langue.
Le défaut qu'on reproche à l'Opéra

DECEMBRE . 1759. 18
d'Amadis , c'eft d'être trifte ; & ce défaut
eft relatif au goût de notre fiécle , qui'
femble décidé pour la Mufique vive &
légére. Les Directeurs ont tâché d'y remédier
par des airs de danfe & de chant
d'un caractère plus brillant que la Mufi
que de Lulli . Du refte ils n'ont rien négligé
pour donner au Spectacle de cer
Opéra toute la pompe dont il eft fufceptible.
Le tableau de l'enchantement d'Urgande
, d'Alquif & de leur fuite , dans
le Prologue , eft peut- être un des plus
beaux que l'on ait vus fur ce Théâtre.
La décoration du troifiéme Acte repréfentant
le tombeau d'Ardan , eft d'un caractère
majestueux & fombre , & devroit'
fervir de modéle à celle du tombeau de
Ninus dans la Tragédie de Sémiramis.
Le Palais du cinquième Acte eft de la
plus grande beauté ; & l'on n'a rien épargné
pour y ajouter la richeffe des ornemens
à la nobleffe du deffein.
A l'égard des habits , quoiqu'en difent
quelques critiques , ils font tels qu'ils
doivent être , & le Coftume y eft obfervé.
L'habit d'un Chevalier étoit fon
armure ; cette armure étoit compofée
d'un cafque , d'une cuiraffe , d'un écu , & c ;
elle avoit pour draperie l'écharpe & la
cotte de maille : c'eſt ainfi que font vêtus
1
186 MERCURE DE FRANCE.
Amadis , Floreftan , & leur Suite. A l'égard
des petits détails , ils doivent tou
jours être facrifiés à la nobleffe du vêtement.
Ceux qui demandent une imita-!
tion fervile dans le Coftume, voudroientils
qu'une Chinoiſe parût fur la Scéne"
avec des cheveux plats noués au fommet
de la tête qu'Orofmane s'afsît fur le
Théâtre à la maniere des Orientaux ?
qu'un Romain fe couvrit la tête d'un pan
de fa robe , & que dans un triomphe de
l'ancienne Rome on portât fur la fcène
du foin pour étendard ? L'imitation dans
le coftume doit être affez fidèle pour rappeller
au Public inftruit les temps & les
lieux où fe paffe l'action ; mais cette vraifemblance
n'exige pas une imitation fcrupuleufe
; & s'il eft permis d'imiter en
beau , c'eft furtout fur un Théâtre ou
tout doit concourir à la magnificence du
fpectacle & à l'illufion des fens.
Il n'étoit pas poffible de mieux diftribuer
les rôles de l'Opéra d'Amadis qu'on
l'a fait dans cette reprife : celui d'Arcabonne
, l'un des plus fortement conçus &
des mieux peints du théâtre lyrique , eft
très - bien rempli par Mlle Chevalier . M.
Gelin n'a pas eu lieu de développer tous
fes talens dans celui d'Arcalaus la fureur
y domine d'un bout à l'autre , & il
ne demande que de la force. Ceux de
DECEMBRE. 1759. 187
Corifande & de Floreftan font peu de
chofe , mais ils ont été parfaitement bien
chantés par Mlle Lemiere & M. Larrivée.
On étoit bien fûr que Mlle Arnoud joueroit
celui d'Oriane avec tout le fentiment )
& toute l'intelligence poffibles ; qu'elle le
chanteroit avec goût ; & que le caractère
touchant de fa voix ajouteroit encore an
pathétique de fon action ; mais on craignoit
avec raifon que la délicateffe de fes
organes ne pût foutenir la fituation péni
ble & violente du quatrième Acte , qu'Oriane
remplit prefque feule & fans aucun :
relâche. Une indifpofition accidentelle
s'eft jointe à la fatigue du rôle , & l'Ac-)
trice a été obligée de le quitter pour quelque
temps . Mlle Dubois l'a chanté après
elle auffi bien qu'on pouvoit l'attendre ,
& le Public l'a encouragée par de juftes
applaudiffemens .
Enfin , le Mardi 20 du mois , Mlle Lemiere
a voulu s'éprouver dans ce rôle ; &
Mlle Dubois , en le lui cédant , a pris celui
de Corifande. Mlle Lemiere a dû voir,
par l'accueil que lui a fait le Public, combien
fes talens la lui rendent chère , &
combien il defire de la conſerver ; mais
elle a dû fentir de même qu'un rôle
auffi paffionné , auffi fort , n'eft point
affez analogue au caractère de fon organe.
T88 MERCURE DE FRANCE.
Tout l'art du chant ne peut donner à la
voix le volume , le pathétique & la force
qu'elle n'a pas. Quant à l'action théâtrale
, il y a des chofes qu'elle a très -bien
jouées , & dans lefquelles elle a été fort
applaudie Le trouble & la crainte ont
pû l'empêcher de rendre également bien
quelques autres endroits du rôle , & l'on'
feroit injufte de la juger févérement à
cet égard fur une premiere repréſenta→ '
tion.
Quant à la partie des danfes , il n'y a
rien à defirer. Mlle Veftris a fait la plus
vive impreffion dans l'enchantement
d'Amadis. M. Veftris s'eft furpaffé dans
une chacone au cinquiéme A&te. Je n'ai
plus de termes pour exprimer le raviffement
du Public , & les applaudiffemens
unanimes qu'il donne au brillant , à la
précifion , à la légéreté , à la nobleffe ,
en un mot à la perfection de la danfe
de Mlle Lani.
On ne peut pas dire que cet Opéra air
pris avec chaleur ; mais foutenu par tant
de beautés réunies , il feroit bien éton
nant qu'il n'eût pas un fuccès durable .
DECEMBRE . 1759. 189
COMEDIE FRANÇOISE .
LEVend E Vendredi 9 Novembre, M. Duranfi,
pere de la jeune Actrice dont j'ai annoncé
le début & le fuccès dans les rôles de
Soubrette , a débuté lui - même dans les
rôles de valet , par celui de Paſquin dans
la Comédie de la Coquette , & par celui
de Scapin dans les Fourberies de Scapin.
Quoique fon extrême timidité ait
répandu un peu de gêne & de froideur
dans fon jeu , le Public n'a pas laiffé d'y
voir & d'y applaudir le talent. L'Acteur
raffuré par ces encouragemens , a beaucoup
mieux joué encore le Dimanche fuivant
le rôle de Frontin dans le Muet , &
celui de Pafquin dans le Triple Mariage ;
& il y a été très- applaudi Le Vendredi
16 , fon fuccès a été le même dans le
rôle de Pafquin de l'Homme à bonne
Fortune. On lui trouve en général beau
coup d'intelligence & de vérité. Il femble
avoir pris pour modéle feu Defchamps
cet excellent Comique . Il n'a point encore
affez d'expreffion dans le vifage , ni
de chaleur dans le jeu ; mais on fçait combien
la contrainte d'un début refroidit &
190 MERCURE DE FRANCE.
concentre le talent d'un Acteur ; & l'on
efpere qu'à mesure que celui - ci perdra de
fa timidité , il fe ranimera davantage.
Le Samedi 10 du mois , M. Cochois
a débuté dans l'emploi de feu M. la
Thorilliere , qui à force de travail étoit
parvenu à plaire au Public , & qu'on a
perdu dans le temps où fon talent étoit
le plus gouté ; M. Cochois , dis -je , a débuté
par le rôle de Lifimond dans le
Glorieux ; & le Jeudi 15 , il a continué
fon début par le rôle de Forlis dans les
Dehors - Trompeurs , & par celui de Scanarelle
dans l'École des Maris. Cet Acteur
a de la facilité , une belle voix , un
bon mafque , point de charge , point de
grimaces ; fon action eft aifée & naturelle
; il a même , dit- on , dans le jeu du
vifage quelque chofe qui rappelle Duchemin
; mais on lui reproche d'être
froid encore ; & s'il peut animer fon
jeu , fans rien perdre de l'aifance & de la
vérité qui en font le caractère , on ne
doute pas qu'il ne devienne un excellent
Comédien.
Le Lundi 12 , on a donné une Tragédie
nouvelle , intitulée Namir. Cette
Piéce n'a point réuffi : l'Auteur en eft inconnu,
DECEMBRE. 1759. 191
COMEDIE ITALIENNE.
LES Comédiens Italiens donnerent le
29 Octobre , comme je l'ai annoncé , la
premiere repréſentation des Faux Devins
, Comédie en trois actes & en vers
libres .
L'indifpofition du fieur Chamville auroit
retardé cette premiere repréſentation
fi Madame Bognioli n'avoit offert la
veille d'apprendre le rôle quoique trèslong
, & ne fe fût mis en état de le jouer.
Madame Bognioli avoit déja remplacé
cet Auteur dans la nouvelle Ecole des
Femmes. Le Public a fort applaudi au
naturel & à l'intelligence qu'elle a mis
dans fon jeu ; & il n'avoit jamais paru
mieux fentir le mérite de la Scène du premier
Acte entre le Chevalier & Mélite.
Le rôle d'Erafte dans les Faux Devins
étant moins favorable , Madame
de Bognioli y a moins brillé ; cependant
la Scène d'Erafte & de Julie dans le fecond
Acte , terminée par une reconnoiffance
entre ces deux Amans , a fait beaucoup
de plaifir par la maniere dont elle
a été jouée : Mademoiſelle Carinon faifoit
le rôle de Julie , & l'a très bien ren92
MERCURE DE FRANCE.
du. La Piéce en général n'a point réuffi ;
l'Auteur l'a retirée après la troifiéme repréſentation:
elle a fervi du moins à faire
connoître de quelle utilité Madame Bognioli
peut être à ce Théâtre , qui feroit
en elle une très-bonne acquiſition .
Les Faux Devins furent fuivis d'un
nouveau Ballet férieux héroï- comique ,
qui a pour titre , la Difpute des Faunes
& des Bergers pour les Amadryades. Ce
Ballet , qui eft de la compofition du fieur
Pitro , offre aux yeux du Spectateur des
tableaux agréables ; les airs de violon en
font bien choifis . Le fieur Pitro s'y dif
tingue dans fes diverfes Entrées , & le
Ballet en général eft bien exécuté ; mais
on peut dire que Mlle Catinon en fait le
principal agrément. Elle y danfe furtout
dans un pas de quatre , avec une légèreté
furprenante.
Le Lundi 19 Novembre , on a donné
une Piéce nouvelle intitulée l'Impromptu
de l'Amour ; & Vénus & Adonis , Ballet
Pantomime du fieur Pitro. La Pièce & le
Ballet ont réuffi . J'en rendrai compte
dans le Mercure prochain.
CONCERT
DECEMBRE. 1959. 193
CONCERT SPIRITUEL. ›
LE
E Concert Spirituel du Jour de la
Touffaint a commencé par une Symphonie
de M. Milandre , fuivie de De profundis
, Motet à grand Choeur de M. de
Mondonville. Enfuite M. Gaviniés a joué
un Concerto de fa compofition ; le Public
l'a écouté avec le plus grand filence,
& a redoublé fes applaudiffemens en lui
demandant fa romance. Mlle Lemiere a
chanté un petit Motet. M. Balbaftre a
joué un Concerto de fa compofition. Mlle
Fel a chanté un petit Motet , & le Concert
a fini par les Ifraelites à la Montagne
d'Oreb , premier Motet François de M.
de Mondonville . , dont la repriſe a fait
beaucoup de plaifir.
SUPPLEMENT à l'Article des Sciences
& Belles - Lettres.
ACADÉMIES.
L'ACADÉMIE Royale des Belles- Lettres
tint le 13 fon affemblée publique d'après
la S. Martin : au commencement de la
I
194 MERCURE DE FRANCE .
féance , M. le Beau , Secrétaire perpé
tuel de l'Académie , annonça que M.
Schmid , fils du Principal du Collége
de Berne , avoit remporté le Prix qui
devoit être diftribué cette année . M. le
Beau lut enfuite fucceffivement les éloges
de feu M. de Lamoignon Préfident du
Parlement , & de M. l'Abbé de Fontenu.
Ces lectures furent fuivies de celles de
trois Mémoires , l'un de M. le Beau ,
frere du Secrétaire, fur le Margitès d'Homère,
un autre de M. le Comte de Caylus,
fur le Temple & fur la Diane d'Ephèfe , &
le troifième de M. l'Abbé de la Bletterie ,
dans lequel il fupplée le cinquiéme Livre
des Annales de Tacite.
Cette Académie , pour Sujet du Prix

qu'elle doit donner à Pâques en 1761 ,
propofe d'examiner , ce qui eft resté en
France , fous la premiere race de nos Rois ,
de la forme du Gouvernement qui fubfiftoir
dans les Gaules fous la domination Romaine.
l
Je rendrai compte dans le Mercure
fuivant de l'Aſſemblée de l'Académie des
Sciences à fa rentrée après la Saint
Martin .
}
DECEMBRE. 1759. 195
M.
HISTOIRE .
PHILIPPE DE PRETOT , Cen-
PHILIP
feur royal , a recommencé au mois de
Décembre 1757 un Cours complet , public
& gratuit , d'Hiftoire univerfelle
ancienne & moderne , facrée & profane ,
qu'il a divifé en trois Parties : la première
contenoit les premiers âges du Monde ,
& les quatre grandes Monarchies , juſqu'à
la décadence de l'Empire Romain en Occident
la feconde , le démembrement
de cet Empire , & les Peuples qui naquirent
de les ruines ; ce qui néceflairement
amenoit l'Hiftoire de France , qu'il a conduite
jufqu'au commencement de la troi-
Gième race de nos Rois.-
તે
:
- M. Philippe a fourni avec fuccès les
deux premières années de fon Cours de
l'Hiftoire univerfelle. Il ne lui reste plus
à traiter que la troiſième Partie , la moins
obfcure , peut- être , mais la plus intéreffaute
, & la plus épineufe. Voici à peuprès
le plan qu'il en a tracé dans une
féance du mois de Septembre dernier.
La France , l'Espagne , & l'Angleterre,
dont les intérêts ont tant de rapports ,
marcheront de pair à- peu près , & feront
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
P
la première fection des conférences de
cette troisième année. L'Allemagne, dont
les révolutions font liées fi intimement
avec l'Italie , furtout par la querelle des
Empereurs & des Papes au fujet des inveftitures
, & par les factions des Guelphes
& des Gibelins , doit aller fur la
même ligne pour les fiècles de ces fameux
démêlés ; & ce fera la feconde ſection
du travail de M. Philippe.
Les Couronnes du Nord , c'eft -à-dire ,
le Dannemarck , la Suéde , la Ruffie , &
même la Pologne , rempliront la ſection
fuivante. Mais pour ne rien omettre du
plan général & de l'exécution que M. P.
s'eft propofés, il conclura fes conférences
par reprendre l'Empire d'Orient , où il
l'a laiffé au moment de la ruine totale de
celui d'Occident , dans le cinquième fiécle
; ce qui amènera naturellement l'hiftoire
fuccincte des Arabes & des Turcs ,
puifque ces derniers détruifirent entièrement
fous Mahomet II l'Empire Romain,
l'an de Jefus- Chriſt 1453 .
Au moyen de cet ordre , M. Philippe
fuivra la progreffion refpective des branches
qui forment la chaîne complette de
l'hiftoire moderne : il s'attachera de temps
en temps au développement des Arts &
des Sciences , aux grands Hommes en
DECEMBRE. 1759. 197
tout genre , aux progrès de l'efprit humain
; mais furtout aux principes & aux
caufes des révolutions des Etats .
M. Philippe joindra , comme il a fait
jufqu'ici , les démonftrations fenfibles de
la Géographie à celles de l'Hiftoire . Sa
demeure eft rue de la Harpe , vis - à - vis la
rue des Deux-portes , & fon Cours a recommencé
pour l'Hiftoire moderne , le
Dimanche 18 Novembre , & continuera
tous les Dimanches & Fêtes à 10 heures
du matin , jufqu'au mois d'Août 1760
inclufivement.
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
De PETERSBOURG , le 15 Octobre.
L'IMPERATRICE de Ruffie vient de rendre une
Ordonnance par laquelle il eft enjoint de lever
quarante-cinq mille hommes de recrues dans les
Provinces. On fe propofe de les faire partir pour
la Pologne avec fept mille hommes de troupes
réglées , qui doivent aller renforcer l'armée aux
ordres du Comte de Soltikoff.
De
HAMBOURG , le 20 Octobre.
Les armées du Prince Henry & du Maréchal
I iij
98 MERCURE DE FRANCE.
de Daun en Saxe ont fait divers mouvemens .
Les Pruffiens ont été obligés d'abandonner la
pofition avantageufe qu'ils occupoient. On continue
de travailler aux fortifications de Drefde.
Cette Ville fera dans peu une des meilleures Pla-.
cés de l'Empire. Elle eft défendue par une garnifon
de dix mille hommes.
こDus Novembre.
Les corps avancés des Suédois ne font qu'à
huit milles de Berlin . Le Général Manteuffel qui
eft chargé de s'oppofer à leurs progrès , devoit
recevoir un renfort de dix mille hommes détachés
de l'armée du Roi de Pruffe , & qui avoient
d'abord été deſtinés pour celle du Prince Henry.
Mais les nouveaux ordres envoyés par l'Impératrice
de Ruffie ont déterminé le Roi de Pruffe
à garder ce corps de troupes.
x
On prétend que le Comte de Soltikoff avoit
effectivement pris la refolution de terminer la
campagne & d'aller prendre des quartiers en Pologne
; que le Baron de Laudon l'avoit prié de
différer cette retraite jufqu'à la fin d'Octobre
& que fur ces entrefaites un Courier de Peterf
bourg étoit arrivé & avoit apporté au Général
des Ruffes l'ordre de continuer les opérations ,
d'hiverner en Siléfie , & d'y affurer fes quartiers.
Le Prince Henry paroît déterminé à fe maintenir
dans fon camp de Torgau.
Un convoi de Navires Anglois eft entré dans
le Wefer , & a débarqué à Nienbourg trentehuit
canons , deux mortiers , & quinze cens hommes
de recrues.
De DRESDE , le 3 Novembre.
Le corps aux ordres du Duc d'Aremberg fe
porta le 25 du mois dernier à Dominitz , dans le
deflein d'êter au . Prince Henry la facilité de s'é-
1
DECEMBRE. 1759. 195
|
tendre fur la rive gauche de l'Elbe , & de couper
la communication de fon camp avec Léipfick
Le lendemain le Duc d'Aremberg poufla un dé
tachement au - deffous de Torgau. Le Prince
Henry qui craignit les fuites de cette difpofition ,
donna ordre aux Généraux Finck & Wunſch de
paffer l'Elbe , & de faire les plus grands efforts
pour joindre le Général Rebentiſch , qui couroit
rifque d'être coupé. Ces deux Généraux trouverent
les paffages occupés par les troupes du
Duc d'Aremberg , & réfolurent de forcer ce Général
à changer de pofition : l'action s'engagea
le 29. Les Pruffiens chargerent avec vivacité , &
furent repouffés deux fois ; une troifiéme attaque
leur fut plus avantageufe. Le Duc d'Aremberg
s'eft replié fur Eulenbourg.
De CASSEL , le 6 Novembre.
Le renfort que le Prince Ferdinand a envoyé
au Genéral Imhoff , paffa le 30 du mois dernier
le Roer à Grevensbruck. Il marcha enfuite fur
Lipftadt , où il a dû prendre la groffe artillerie
deſtinée au fiége de Munfter. Cette Ville eft exactement
bloquée. Le pofte le plus avancé eft à
Rofel dans une bruyere à demie lieue de la Place.
Il eft de cent cinquante hommes qui travaillent
à l'établiffement d'une batterie . Le corps d'armée
du Général Imhoff eft campé entre Appelhufen
& Notelen. Le parc d'artillerie a été formé entre
Symmerisheyden & Obfcrow. Différens détachemens
occupent Cosfeld , Lede , Dulmen ',
Lingshaufen , Palderen & Albac.
De
LONDRES , le 20 Octobre.
La Cour a reçu plufieurs lettres du Canada ,
dont le contenu vient d'être rendu public , Elles
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
portent en fubftance les nouvelles fuivantes :
Les troupes aux ordres du Général Wolf dé
barquerent le 2 Juin dans l'Ifle d'Orléans. Deux
jours après , le fieur Monckton , Brigadier , fut
détaché avec quatre bataillons pour déloger quel→
ques troupes ennemies , qui occupoient la pointe
de Lévi. Il fit cette entrepriſe le 30 , tandis qu'un
fecond détachement commandé par le Colonel
Carleton s'établiffoit à la pointe occidentale de
l'Ifle. On travailla aufſitôt à conſtruire des batte
ries à la pointe de Lévi . Seize cens Ennemis tra
verferent le fleuve dans l'intention de détruire
nos ouvrages ; mais ils furent repouffés & obligés
de fe retirer avec perte, La Compagnie du Capi +
taine Dancks , qui avoit éte poftée dans les bois
pour couvrir nos travailleurs , fut attaquée par
un corps d'Indiens , & entierement détruite.
Le camp du Général Wolf n'étoit féparé de celui
du Marquis de Montcalm ,que par la riviere de
Montmorenci. Nos troupes firent pluſieurs tenta
tives pour paffer cette riviere;mais elles trouverent
le bod oppofé tout-à-fait inacceffible ; & les Indiens
qui le gardoient leur tuerent une quarantaine
d'hommes. Le 31 Juillet le Général Wolf fir
embarquer à la pointe de Lévi un détachement
fur les efquifs de la flotte. Le vaiffeau le Centurion
entra dans le canal pour protéger les troupes
contre le feu des batteries de l'Ennemi . On gar
nit d'artillerie les hauteurs. Treize Compagnies
de Grenadiers aborderent avec deux cens hommes
du ſecond bataillon Américain . Ils avoient
ordre de ne commencer l'attaque que lorsqu'ils
verroient les brigades des fieurs Monckton &
Townshend à portée de les foutenir. Leur ardeur
ne leur permit pas d'attendre ce fecours.
Ils attaquerent une redoute , & furent foudrøyés
par le feu des François. Il fallut les rappeller , &.
DECEMBRE . 1759. 201
renoncer à cette attaque , où nous avons eu deux
cens hommes tués , & près de fept cens bleffés.
Quelques jours après le Général Wolf envoya
à Chambaud un détachement de douze cen's
hommes , & le magafin que les ennemis y avoient
formé fut brûlé . Ce Général , de concert avec
l'Amiral Saunders , reconnut attentivement l'état
de la place , & la pofition de l'armée Françoife
qui occupoit un camp retranché le long de la
côte de Beauport , depuis la riviere de Saint-
Charles,jufqu'au faut de Montmorency : Il jugea
qu'il étoit impoffible de réuffir dans le fiége de
Québec , à moins qu'on ne vînt à bout de tirer
l'armée Françoile de fa pofition & de l'engager
à une bataille. Après avoir pris l'avis des Officiers-
Généraux , il fut réfolu qu'une partie de la flotte
remonteroit la riviere pour attaquer les vailleaux
ennemis , & que les bateaux plats feroient employés
à débarquer les troupes à trois milles au
dellas de la ville. Cette réfolution fut exécutée le
8 Septembre.
Le débarquement fe fit le 11 une heure avant
le jour à quelque diſtance du Cap Diamant . Le
lendemain l'action s'engagea. Le front de l'ennemi
étoit couvert par des brouffail es. Les François
commencerent l'attaque & chargerent notre
droite avec beaucoup de vivacité . Cette attaque
devint funefte aux deux Généraux. Le Marquis
de Montcalm fut tué à la tête de fes bataillons.
Le Général Wolf eut le même fort ; & les Commandans
en fecond des deux troupes furent
dangereufement bleffés . On fe battit de part &
d'autre avec acharnement. Nos Grenadiers for--
dirent fur l'ennemi la bayonnette au bout du
fufil , & le firent plier de toute part. L'attaque
Fut moins vive à notre gauche. L'Ennemi tenta
plufieurs fois de prendre en flancs mais fes
Iy
202 MERCURE DE FRANCE.
mouvemens furent toujours arrêtés par l'activité
de nos troupes : enfin reſtés maîtres du champ de
bataille , nous nous emparâmes d'une pièce de
canon , & nous fimes quatorze Officiers prifonniers
de guerre.
Notre avantage avoit été confidérable , mais
il n'étoit pas décifif. Nos Généraux prirent toutes
les mesures néceffaires pour bien fortifier leur
camp. Le 17 , nous n'avions point encore de
batterie établie , & les travaux de la tranchée
étoient à peine commencés . Sur le foir , contre
notre attente , le Commandant de la Place
demanda à capituler. Les articles furent dreffés
pendant la nuit , & fignés le jour fuivant à huit
heures du matin. Nos Généraux ont accordé à
la garniſon tous les honneurs de la guerre. Les
habitans ont été maintenus dans leurs poffeffions ,
& dans la jouiffance de leurs priviléges . On s'eft
engagé à leur conferver le libre exercice de leur
religion . On s'eft déterminé à leur accorder toutes
leurs demandes , parce que la faifon étoit déjà
bien avancée , & qu'on craignoit qu'une plus
longue résistance de leur part n'expofât les
troupes & furtout la flotte à de fâcheux accidens .
La garniſon vient d'être embarquée fur plufieurs
de nos bâtimens , qui doivent la conduire
en France , où elle a demandé d'être tranfportée.
Nous avons trouvé dans la ville fix petits
canons de bronze , cent quatre-vingt-dix canons
de fer , feize mortiers, & quantité de bombes , de
boulets & de munitions. ( L'arrivée des Officiers
François les met à portée de détruire la mauvaile
impreffion que les papiers Anglois ont pu donner
fur leur conduite. )
Du 28.
L'Amiral Saunders a fait embarquer la Garni
fon Françoile de Quebec , avec tous les priſonDECEMBRE.
1759. 203
niers que nos troupes ont fait dans le Canada. Il
mande qu'il a eu avis que les François ont abandonné
tous les Forts qu'ils avoient fur l'Ohio ,
après les avoir démolis ; & qu'ils ont fait dire aux
Indiens qu'ils étoient obligés de fe rapprocher de
Montréal , mais qu'ils efpéroient de retourner
fur l'Ohio l'année prochaine .
Du 6 Novembre.
Depuis qu'on a été informé que le Capitaine
Thurot étoit parti de Dunkerque, on a été trèsattentif
à découvrir la route de fon eſcadre , & à
prendre des mefures pour faire échouer fes def
Teins que l'on ignore. Quelques bâtimens Hollandois
qui font entrés dans nos Ports ont déclaré
qu'ils avoient apperçu cette efcadre à la hauteur
de Texel , faifant voile vers le Nord. Le Chef
d'Efcadre Boys a ordre de la poursuivre. Il arriva
le 25 du mois dernier à Edimbourg , où il s'arrêta
quelques heures pour renouveller fes provifions ;
& il en partit enfuite pour aller à la recherche de
cet ennemi. On a détaché plufieurs corvettes qui
ont ordre de croifer le long des Côtes orientales
d'Angleterre & d'Ecoffe. Le Chevalier Brett doit
fe porter inceffamment fur la Côte d'Irlande ,
pour veiller à la fureté de ce Royaume.
L'Amiral Broderick continue de croifer à la
hauteur de Cadix , pour empêcher la fortie des
vaiffeaux qui faifoient partie de l'efcadre du fieur
de la Clue , & qui ont relâché dans ce Port. Le
Chef d'Elcadre Duff eft avec dix vailleaux devant
la baye de Quiberon en Bretagne.
L'Amiral Hawke eft devant Breft avec vingtun
vaiffeaux de ligne. Il a informé la Cour que
le Maréchal de Conflans avoit reçu des ordres
pofitifs de mettre à la voile, & qu'on doit s'at
tendre qu'il les exécutera inceffamment . L'efca
dre de l'Amiral Hawke a été affoiblie par l'e
I vj
204 MERCURE DE FRANCE..
détachementqu'il a eu ordre de faire de quelques
vaiffeaux de guerre qui font partis pour aller
croifer à la hauteur du Cap de Finiftere. L'objet
de ce détachement eft d'arrêter l'efcadre du fieur
de Bompart , qui eft en route pour revenir fur
les Côtes de France.
150
Le 31 , on dépêcha un Courier au Roi de Pruffe.
On le dit chargé de porter à ce Prince le renouvellement
du Traité de Subfide entre les Cours
de Londres & de Berlin. Le fubfi te accordé à Sa
Majefté Pruffienne pour l'année prochaine , eft
d'un million de livres fterling. On affure que le
Traité avec le Landgrave de Helle- Caffel fera renouvellé
incellamment , & que ce Prince fournira
un nouveau corps de fix mille hommes à la
folde de l'Angleterre .
Un Courier arriva de Petersbourg ce même
jour. On n'a rien publié jufqu'à prélent du contenu
de les dépêches . Mais on fçait que le fieur
Keith , Miniftre du Roi à la Cour de Ruffie , a été
trompé dans l'efpérance qu'il avoit conçue d'engager
cette Couronne à retirer les troupes. .:
De LA HAYE , le 31 Oftobre. 10
2
Les conteftations furvenues entre les Etats-
Généraux & le miniſtère Anglois , font fur le
point d'être terminées . Conformément aux dernières
inftructions que nos Députés avoient reçues
de Leurs Hautes Puiffances , ils préfenterent le
18 de ce mois aux Miniftres de Sa Majesté Bri
tannique un Mémoire dans lequel ils expofoient
que les Etats- Généraux s'étoient toujours prêtés
aux voies de conciliation ; mais que le ministère
Anglois avoit paru faire peu de cas de leurs rerefufant
d'y répondre par écrits
que Leurs Hautes Puiffances defiroient fincèrehent
le maintien de la bonne intelligence entre
préfentation
P
CDECEMBRE. 1759.2 20
les deux Nations qu'Elles demandoient ſeule
ment que leurs Sujets ne fullent point troublés
dans la jouillance des droits & des prérogatives
qui leur ont été accordés par les Traités , & no--
tamment par celui de 1674. Le miniſtère Anglois
a promis carnos Députés qu'ils recevroient inceffamment
une réponfe fatisfaifante.
Il rette pourtant encore une difficulté , c'eft
que la Cour de Londres prétend interdire à nos
Négocians tout commerce avec les Ports de
France. Elle défigne fpécialement les Ports de la
Seine & de fon embouchure. On ne croit pas que
la République confente a une interdiction fi préjudiciable
aux privilèges de la neutralité qu'elle a
embrallée.
2 ..
"
De WESEL, le Novembre..
I
Le du mois dernier , le Marquis de Gayon
& le fieur de Boisclaireau , Lieutenant- Colonel,
Commandant fous les ordres y font fortis de
Munster avec un gros détachement & du canon ..
Ils fe font portés à trois quarts de lieue de la
ville fur le chemin de Roxem , juſqu'au ruiffeau
derriere lequel les Ennemis avoient un camp de
Cavalerie & d'Infanterie . On a fait canonner ce
camp pendant une heure & demie. Les Ennemis
ont été obligés de le lever après avoir perdu beau
Coup de monde.
Le 16 , le fieur de Boisclaireau , ayant à fes
ordres le fieur de Montfort , Lieutenant- Colone
à la fuite du Régiment de Provence , fortit de
nouveau pour aller attaquer un autre camp des
Ennemis , placé fur la bruyere de Dyburg , compofé
de deux bataillons & de deux elcadrons.
Le fieur de Boisclaireau arriva fur le camp fans
être apperçu , tomba fur l'Infanterie , tandis que
le fieur de Canavad , avec un détachement de
Dragons de Thianges & de Volontaires de Cler
206 MERCURE DE FRANCE.
mont , tomboit fur la Cavalerie. On s'eft em
paré des armes aux faiſceaux , & des chevaux au
piquet. Quelques Grenadiers des Ennemis & quelques
Cavaliers ont voulu faire réſiſtance ; mais
tout a été pris , tué ou mis en fuite. On a ramené
à Munfter près de deux cens prisonniers & une
piéce de canon . On a pris auſſi un drapeau du
Régiment de Marshal . Les troupes font rentrées
dans Munſter après avoir mis le feu au camp..
Nous avons eu fix Officiers bleffés & une trentaine
de foldats tués ou bleffés .
Du Quartier général de Klein - Linnes , le 28
Octobre.
Le Comte de Melfort ayant fous fes ordres
le fieur Delaar , Lieutenant- Colonel des Volontaires
de Flandre , a attaqué la nuit derniere le
pofte de Nordecken . Il étoit occupé par deux
cens Dragons du Régiment de Finckenftein , foutenus
de cinquante Huffards noirs. Le pofte fut
forcé avec perte de la part des Alliés de plufieurs
hommes tués & bleffés , de cent vingt-fix chevaux
enlevés , & de quarante- cinq prifonniers.
『་ , Du 9 Novembre.
7
Le Maréchal de Contades partit d'ici le 31 da
mois dernier , après avoir remis le commandement
de l'armée au Duc de Broglie.
Il n'y a eu aucun mouvement dans l'armée ni
dans celle des Ennemis , & tout eft de part &
d'autre dans la même pofition .
Le fourrage qui s'eft fait avant- hier , aux ordres
du Prince de Condé , a eu tout le faccès poffible.
Les Ennemis en ont attaqué la chaîne en
plufieurs endroits ; mais ils ont été reponfiés
partout.
Nous n'apprenons rien d'intéreffant du corps
de troupes que commande le Marquis d'Armen
DECEMBRE. 1759. 207
cieres fur le Bas - Rhin. On fçait feulement que
le Général Imhoff a reçu les fecours qui lui ont
été envoyés par le Prince Ferdinand .
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c..
DE VERSAILLES le 8 Novembre.
LE2
E 2 de ce mois , le Roi tint le Sceau.
Sa Majefté a difpofé en faveur du Comte d'Erce
de la charge de Sénéchal & Gouverneur du
Neboufan vacante par la mort du Marquis
d'Espagne.
>
-
Du 15.
Le Roi a accordé au fieur Fremyn de Fontenille
, Sous Brigadier de la feconde Compagnie
des Moufquetaires , le Gouvernement de
Rhetel Mazarin en Champagne , vacant par la
mort du fieur Fremyn de Fontenille , fon frere ,
Meftre - de- Camp & Capitaine au Régiment de
Marcieu , Cavalerie , tué à la bataille du premier
Août.
Sa Majefté a donné l'Abbaye d'Airveaux, Ordre
de S. Auguftin , Diocèle de la Rochelle ,
l'Abbé de Stoupy , Chanoine de l'Eglife de Liége
& Vicaire Général de ce Diocèfe.
Celle de Bugue , Ordre de S. Benoît , Diocèfe
de Périgueux , à la Dame d'Aubullon , Religieufe
& Prieure de la même Abbaye..
Et celle de Fontaine- Guérard , Ordre de Citeaux
, Diocèle de Rouen , à la Dame de Chateaumo
rand , Religieufe aux Filles de Notre-Da
me de Linioges .
208 MERCURE DE FRANCE.
Les Maréchaux d'Eftrées & de Contades font
arrivés ici le ro de ce mois & ont eu l'hon
neur de faluer le Roi.
>
Le Grand - Maître de Malthe a accordé au
Comte de Maulevrier du Fay la permiffion de
porter la Croix de l'Ordre , en reconnoiffance des
Tervices rendus par les ancêtres en 1645 , lorf
que l'Ifle fur menacée d'être affiégée .
On lit dans le Mercure précédent que le
Grand - Maître de Malthe a accordé le même
honneur au Marquis de Montpefat ; il faut lire ,
au Duc de Montpefat. Il portoit le titre de Marquis
avant que le feu Pape dont il étoit fujet
fui eût accordé celui de Duc ou de Prince , de
même qu'à fes defcendans.
110 116 11 Du 17
On vient de publier un Arrêt du Confeil d'Etat
du Roi, en date du 6 de ce mois , où il eft dit
que Sa Majefté a vu avec la plus grande fenfibilité
le zèle & l'empreffement de les fidèles Sujets
à prévenir fes defirs , en portant leurs vaiffelles
à l'Hôtel des Monnoies , avant l'enregistrement
& la publication des Lettres patentes du 26 du
mois dernier & youlant pourvoir à ce qu'il
ne fe commette point d'abus au fujet des reconnoiffances
qui doivent être données par les Direc
teurs des Monnoies , & affurer d'une façon inva
fiable le remboursement de ces reconnoiffances
ainfi que le payement des indemnités qui y font
attribuées , le Roi ordonne qu'au 8 Janvier prochain
, l'état des vaiffelles & argenteries portées
dans chaque Monnoie , & des reconnoiffances
délivrées en conféquence , fera arrêté & figné par
les Directeurs & Contrôleurs , vife dans les Provinces
par les Juges- Gardes , & dans les Villes
de Paris & de Lyon , par les Premiers Prélidens
& Procureurs Généraux Commiffaires des Mon
DECEMBRE. 1759. 200
noies. Cet état fera envoyé au Contrôleur Géné
ral des Finances ; & l'Adjudicataire des Fermes
générales aura ordre de payer entre les mains
des Directeurs des Monnoies , en deniers comp
rans, fur le prix de fon bail , par préférence à
la partie du Tréfor Royal , les fommes néceſſai→
res pour le remboursement des reconnoiffances
& des indemnités qui y font attribuées , conformément
aux états qui feront arrêtés chaque
année au Conſeil de Sa Majeſté.
Le 8 les Docteurs de la maifon & fociété de
Sorbonne ont tenu affemblée pour l'élection de
leur Proviſeur , & ils ont élu unanimement l'Arthevêque
de Paris.
Le 12 , l'ouverture du Parlement fe fit avec
les cérémonies accoutumées par une meffe folemnelle
, à laquelle le fieur Molé , Premier Préfident
, & les Chambres affifterent , & qui fut cé
lébrée par l'Abbé de Sailly , Chantre de la Sainte
Chapelle, & Aumônier de Madame la Dauphine.
On apprend de Breft que le vaiffeau du Roi,
l'Achille , commandé par le fieur de Marimires,
Capitaine de vailleau , eft arrivé dans ce porr
les de ce mois , avec les frégates le Zephire &
la Syrenne , commandées par les Sieurs Chevalier
de Graffe , de Bar & de Brofley du Maz , revenant
du Cap de Bonne- Efpérance & de la baye de tous
les Saints .
Le 7 l'efcadre commandée par le fieur de
Bompart , Chef d'Efcadre des armées navales , a
auffi mouillé à la rade de Breft . Elle eſt composée
des vaifleaux le Défenfeur , qu'il commande ; de
L'Hector, commandé par le Comte de Roquefeuille
; du Courageux , par le Comte de Coulage ;
du Diademe , par le fieur de Rofily de Meros ; du
Prothée , par le Chevalier Fouquet ; du Sage , par
le fieur Guichen , Capitaines de vailleau ; de Am
110 MERCURE DE FRANCE.
phion , par le fieur Riouffe ; & de la Fleur-de-lys ,
par le Chevalier d'Oify , Lieutenant de vailleau.
Cette efcadre qui revient de la Martinique & de
Saint Domingue , a apporté une quantité confidérable
de fucre , d'indigo & de caffé pour le
compte du commerce.
MARIAGE.
Le 10 Septembre , le Marquis de Vareilles ,
fils du Comte de Vareilles , Maréchal des Camps
& Armées du Roi , Enfeigne des Gardes du Corps
de Sa Majefté, a épousé la Dame Veuve de Léguilé,
Comteffe née du Saint Empire. Le Roi & la
Famille Royale ont honoré de leur fignature leur
Contrat de Mariage.
MORT S.
Meffire Jofeph - André , Marquis d'Espagne,
Gouverneur & Sénéchal du Comté de Néboufan,
Premier Baron des Etats de ce Pays , mourut au
Château de Ramefort le 8 Octobre , âgé de foixante
- cinq ans .
Dame Renée- Elifabeth de Maupeou , Dame de
MADAMB, fille de feu Meffire René- Théophile,
Marquis de Maupeou , Lieutenant - Général des
Armées du Roi , Inſpecteur Général d'Infanterie,
Veuve de Joſeph- Pierre , Comte de Laval- Mont
morency , Colonel du Régiment de Guyenne ,
Infanterie , & l'un des Menins de Monfeigneur
le Dauphin , fille unique du feu Maréchal de
Montmorency - Laval , eft morte à Paris le 4
Novembre , dans la trente- unième année de
fon âge.
Meffire N. de Lacroix , Abbé Commandataire
de l'Abbaye Royale de Saint - Syphorien ,
Ordre de Saint - Benoît , Diocèfe de Beauvais ,
mourut à Beauvais le 9 , âgé de quatre- vingtfix
ans.
DECEMBRE. 1759.
SUITE du Catalogue de M. le Chevalier
BLONDEAU DE CHARNAGE.
NOMS
DES MAISONS.
AMETTE .
AMEREVILLE.
AMY ( L' ) .
AMIGAULT.
Амгот .
AMIRAUT , ou ADMIRAUT.
AMOURS ( D' ) .
AMPROU X.
A MULTO N.
NOMBRE
DES TITRE S
1 .
I.
10 .
ANAPPIER. R. Voyez HANNAPIER ,
ANAST. 1. A.
ANCEAU . •
ANCEAU ME.
ANCELM E.
ANDELOT. 1. A. & R.
1 .
21
3.
3.
ANDEUS E.
17
ANDIGNE'. 1. G..
ANDIGNi.
1.
I.
ANDINO .
ANDOINS ( D³ ).
2 .
2 .
ANDRAS .
ANDRAULI SANDRA U.
1 .
ANDREA S.
ANDRE'.
ANDREY. 1. G.
ANDIENAS.
212 MERCURE DE FRANCE
NOMS
DES MAISONS.
ANDRESO T. R.
ANDREV E L. I. A
ANDRIEU .
ASNE ( L').
ANEBAULT (D').
ANNEQUIN.
ANERDET.
NOMBRE
DES TITRES
I
2.
For
1.
1.
ANERDY.
ANERLY.
ANNEVILLE (D³).
ANFRIE. I. A.
ANFROY ,
ANGELY ,
ANGENNES ( D').
ANGENOST.
ANGENOUST,
ANGER.
ANGERVILLE.
ANCEVILLE. I. A.
ANGIBERT.
ANGIRA R D.
ANGLADE ( De l' ) ..
ANGLADE S.
I'
2
It
2.
1
6. ANGLARD ( D' ).
ANGLI BERNIER ( D³).
ANGLUR E.
ANGOT.
ANGOULAIN.
ANGOULEVANT.
ANGUE CHIN ( D³ ) .-
ANGUETI N..
1.
6.
76
I.
3.
8.
DECEMBRE. 1759 . 213
NOMBRE
DES TITRES
NOMS
DES MAISONS.
ASNIERE S.
ANJORAN T.
ANJOU ( D' ),
ANIQUET.
ANISSO N.
ANLEZY ( D' ) . 1. A.
ANQUETE L.
ANQUETI L.
ANSTRUD E. 1. G. & 1. A.
ANTHENA ISE.
ANTOIN E.
ANTHOINET.
ANTHON.
ANTHONNIS , & ANTONIS.
ANTRAVES.
A OUST ( D' ) .
APCHON.
APCHIER. Un Mémoire imprimé.
APELA BONI.
APPOUE L.
APPOUG NY.
AQUA ( D' ).
AQUAQUI A.
ACQUET.
ARA DO N.
ARAGE PIED.
ARAYEPIED , OU ARRAIGEPIED.
ARAGON.
ARAMBAR.
ARRAS ( D' ).
5 .
2
Le
I.
7.
4.
2.
7.
12.
I.
I.
3.
2.
AREALESTE . I. A. R. & 26
214 MERCURE DE FRANCE.
NOMS
DES MAISONS. I
ARBELOT. R.
NOMBRE
DES TITRES
I.
ARBONNE AU.
ARBOUSSIER . I. G
ARCHAMBAULT.
ARCHE ( L' ) .
ARCHER ( L' )
ARCHIA C.
ARCHIE R.
ARCHINBAUE,
ARCY. I. A.
ARCISSA C.
5 .
2.
4.
4 .
2..
I.
AR CO.
2 .
ARSONAT D' ).
1 .
ARCONNEUR ( L' ), 3.
ARDENS ( Des ) . 1 , G.
ARDERET.
I.
ARDIER.
1
ARDILLIER,
ARDON ( D' ),
AREI S.
AREMBERG.
ARINE.
ARERES ( D )
ARESIN.
ARREST ( D'),
ARREV AUT.
ARGENNE S. ( D' },
AKGENT ( D ' ) R.
ARGENTIER,
ARGY D' .
ARGIL LEMONT,
I.
I.
3.
I.
I.
1 .
I.
DECEMBRE. 1759.
219
NOMS
DES MAISONS.
NOMBRE
DES TITRES
ARGILLIERE ( D' ),
ARGILIERES.
ARGONNE.
ARGOUGES .
ARGOUJON.
ARGUM VILLIERS.
ARRIBA T.
f.
2.
20 .
2.
I.
Le favorable accueil que l'on fait à l'objet de
ce Catalogue engage l'Auteur à rendre publics
fes Mémoires pour fervir à l'Hiftoire générale &
particulière du Royaume & à l'Hiftoire généalogique
des familles il eft garant de tous les
faits qui fe trouvent dans l'ouvrage , & il n'y en
aucun dont il ne produife le titre original, tou
tes les fois qu'il en fera befoin .
1
Cet ouvrage que l'on tranfcrit à préfent , contient
le Catalogue d'un grand nombre d'Archevêques
, Evêques , Abbés , Abbeffes , Prieurs ,
Prieures , Gentilshommes ordinaires de la Cham-
-bre & de la Maifon de nos Rois , de leurs Gentilshommes
fervans, de leurs Ecuyers ordinaires
des Ecuyers de leur écurie , de leurs Panetiers or
dinaires , de leurs Valets tranchans , des Gouverneurs
ou Capitaines de Provinces , de Villes
& de Châteaux forts , des Baillifs d'Épée , des
Châtelains , des Maîtres des Eaux & Forêts , des
· Médecins de nos Rois , des Intendans de leurs
écuries & livrées , des grands Fauconniers & des
Gentilshommes & Tréforiers de la Fauconnerie
-de France , des Sénéchaux , des Verdiers & des
Viguiers. Cer Ouvrage fera encore enrichi d'anecdotes
curieufes & intéreffantes prifes dans les
216 MERCURE DE FRANCE.
titres originaux ou dans les ouvrages des meil
leurs Auteurs qui feront cités exactement ; l'Auteur
fe propofe d'en faire imprimer le premier '
volume dans le courant du mois de Février prochain
les Familles qui ont droit d'y être nommées
pourront s'adreffer à lui : Sa demeure eft
à Paris , vielle rue du Temple , près de l'Hôtel de
Soubife dans la maifon de M.Tallart Apothicaire ;
l'Auteur ne recevra à ce fujet ni mémoires ni copies
quoiqu'en forme probante . Il les reſpecte ,
mais il n'en fera pas ufage ; il exige néceffairement
les titres originaux. Le Public éclairé connoit
combien cette précaution eft indifpenfable , &
combien un femblable ouvrage eft intéreffant.
On s'apperçoit que ce qui le rend encore recommandable
, c'eft qu'on n'y trouvera aucun fait
qui ne foit fondé en preuve autentique.
211AI S.
Le Vinaigre des Quatre - Fleurs en couleur bleue
l'ufage des bains ; le Vinaigre de Mille-feuilles
en couleur verte à l'ufage de la table ; le nouveau
Ratafiat des Dames ou le Pavot des Jaloux
& le Caffis blanc , furent préſentés à Leurs Ma-
-jeftés Impériales au mois d'Août dernier par le
fieur Maille leur Diftillateur, ordinaire , qui furent
très-fatisfaites de fes compolitions , par l'ufage
qu'Elles en ont fait , M. le Baron de Vanswietten
Confeiller & premier Médecin de Leurs Majeftés
a reconnu une qualité parfaite dans la nouvelle
méthode de préparer le Ratafiat de Callis , pour
fortifier l'eftomach & aider a la digeſtion des alimens.
Le jugement d'une perfonne telle que M.
ale Baron de Vanswietten ,dont les rares talens font
connus
DECEMBRE. 1759. 217
connus dans toutes les Cours de l'Europe , eft un
fûr appui aux vertus du Caffis . Il n'a pas moins
approuvé le Vinaigre Romain pour conferver les
dents , les blanchir, arrêter le progrès de la carie
& les raffermir dans leurs alvéoles , comme
auffi différens autres vinaigres pour les dartres ,
boutons , taches de roufleur , blanchir la peau ,
guérir le mal de dents . L'on trouve chez le fieur
Maille différens vinaigres , comme auffi toutes
fortes de liqueurs , eau d'odeurs à l'ufage des
bains & toilette. Les perfonnes qui defireront
fe procurer ces différentes marchandiſes , s'adrefferont
pour le Callis Impérial & autres liqueurs
, ratafiat & eau d'odeurs, à fon magafin à
Séve près Paris route de la Cour , & à Paris
pour
les Vinaigres , rue S. André des Arts , la troisième
porte cochere en entrant à main droite . Les bouteilles
de pinte du Caffis blanc Impérial font de
quatre livres , & celles du Ratafiat des Dames ou
Ye Pavot des Jaloux , de trois livres . Les moindres
bouteilles de Vinaigre , foit pour les dents ou le
vilage , font de trois livres , ainfi que les deux annoncés
au prélent Avis . En écrivant une Lettre
d'avis au fieur Maille , foit à Paris ou en fon magafin
, & remettant l'argent par la poſte , le tout
franc de port , il fera les envois très- exactement .
Le fieur LA SERRE , Diſtillateur de Montpellier ,
débite depuis quelque temps avec un grand fuccès
un Elixir qui appaiſe dans l'inftant la douleur des
dents , arrête la carie , cautérife le nerf des dents,
& les conferve dans le même état fans qu'il foit
beſoin de les faire arracher . Une expérience réitérée
a déjà conftaté la vertu de ce remède. Il y
a des bouteilles de 3 liv. de 1 liv. 16. f. & de 1 i.
f. Sa demeure eft dans l'Abbaye Saint- Germain
des Prés , vis- à- vis la grande grille.
4 .
K
218 MERCURE DE FRANCE.
}
HOPITAL
DE M. LE MARECHAL DUC DE BIRON
Dix - neuvième traitement depuis fon
établiffement.
LEE nommé Lafare , Compagnie de Guer
entré le 25 Mai , & forti le 3 Juillet , parfaitement
guéri .
Le nommé la Gayté , Comp . d'Hallot , entré
le 23 Mai , & forti le 10 Juillet . Item.
Le nommé Delaurier , Comp. de Champignelles
, entré le 23 Mai , & forti le 19 Juin, Item.
Le nommé Célar , même Comp . entré le 31
Mai , & forti le ro Juillet , Item.
Le nommé Dubois , même Comp. entré le 7
Juin , & forti le 10 Juillet , Item .
Le nommé le Sueur, même Comp. entré le 7,
Juin , & forti le 17 Juillet , Item.
Le nommé Pernay , même Comp. entré le 7
Juin , & forti le 17 Juillet . Ce Soldat avoit outre
les fymptomes les plus graves , deux tumeurs
d'une groffeur extraordinaire , le fcorbut , & une
hydropifie. Le remède l'a guéri de toutes ces com.
plications.
Le nommé Latour , même Comp. entré le 28
Juin , & forti le 7 Août , parfaitement guéri.
Le nommé Saint- Louis , même Comp. entré
le 19 Juin , & forti le 28 Août , Item.
Le nommé Baron , Comp. d'Hallot , entré le
26 Juiller , & forti le 4 Septembre , Item.
Le nommé Bourdelet , Comp . de Latour , entré
le 2 Aoû , & forti le 18 Septembre , Item.
DECEMBRE. 1759. 219
Le nomme Picard , Comp . de Tourville , entré
le 9 Août , & forti le 18 Septembre , Item .
L'on imagine de repprocher au fieur Keyſer
de ne citer jamais que des Soldats aux Gardes ;
comme s'il avoit jamais été permis de citer des
malades guéris en ville , & comme fi ces citations
de Soldats , par noms & Compagnies , n'étoient
pas revêtues de toute l'autenticité poffible.
M. Keyfer fupplie le Public d'obferver que de- .
puis l'établiſſement de fon Hôpital il y a guéri
plus de 450 Soldats fans qu'il en foit mort un
feul , & fans qu'il foit arrivé à aucun le moindre
accident , quelques efforts que fes ennemis failent
pour infinuer le contraire. L'analyfe que l'Académie
Royale des Sciences a fait faire de fon remède
vient de détruire pleinement & fans retour
les idées vagues & l'imputation hazardée de l'Au
teur du Traité des Tumeurs & Ulcères , qui fans
connoître en aucune façon la compofition de ce
remède , avoit imaginé , ( fans doute pour effrayer
le Public ) d'y faire entrer le Sublimé corrofif.
M. Keyfer compte rendre avant qu'il foit peu
cette analyfe publique , & y ajouter les témoi
gnages de la même Académie qu'il fe flatte d'obs
tenir d'après les nouvelles épreuves qu'elle voudra
bien faire faire encore fous les yeux.
LETTRE de M. Keyfer à Meffieurs fes
Correfpondans , tant dans les principales
Villes du Royaume , que dans
l'étranger.
J'AI ' AI reçu , Meffieurs , toutes les Lettres dont
vous m'avez honoré . Je fais fenfible comme je
le dois à toutes les marques de bonté & de zèle
Kij
220 MERCURE DE FRANCE.
que vous n'avez ceffé de me témoigner jufqu'ici,
Je vous fais mille remercimens du mépris & du
renvoi que vous m'avez fait du fot imprimé en
forme de prophétie , qui vous a été adreflé fans
doute par quelqu'un de ces Anonymes dont les
écrits font auffi méprifables que leurs perfonnes ,
gens qui ne s'occupent qu'à imaginer des noirceurs
pour fatisfaire à la fois leur jaloufie & leur
envie de nuire. Je fuis également pénétré de reconnoiffance
du peu de croyance que vous avez
donnée à tout ce que l'Auteur du Traité des Tumeurs
& Ulcères a légèrement avancé contre
mon remède , dont vous connoiſſez & avez été
à portée de voir les effets beaucoup mieux que lui.
Vous fçavez , Meffieurs , que lorſqu'il a été
queftion de vous envoyer ce remède , je ne vous
ai jamais demandé que ce que l'honneur , la jultice
& la vérité pouvoient exiger de vous . Jefuis
même perfuadé que j'aurois très- mal réuffi s'il
en eût été autrement . Vous fçavez qu'aucun motif
d'intérêt n'eft encore entré dans notre corref
pondance , puifque non feulement je ne vous ai
encore fixé aucun prix , mais que je vous ai toujours
prié de faire des effais , de m'en dire votre
fentiment avec franchiſe , & de foulager les Pauvres
dans l'occafion . Ce font ici des faits , Meffieurs:
vous fçavez qu'il n'y a point de myſtères
entre nous , & que je ne vous ai jamais demandé
pi grace ni faveur. La querelle que l'on me fait ,"
quoiqu'injufte & défapprouvée des honnêtes
gens , devient longue & férieufe. C'eſt la cauſe du
Public , c'eft la vôtre , c'eſt la mienne , & il eſt
aifé de voir que je ne crains pas de la plaider
ouvertement , ne voulant avoir que la vérité pour
moi , & ne réclamant que ce que vous m'avez.
mandé avoir fait & vu.
Yous avez depuis quatre ans eu la bonić de
DECEMBRE. 1759 2212
me témoigner par quantité de lettres remiſes à
Mgr le Maréchal Duc de Biron , & qui feront
préfentées avant qu'il foit peu à l'Académie des
Sciences, une fatisfaction générale, en m'envoyant
même les détails des guérifons nombreuſes &
étonnantes que vous avez opérées partout. Suivant
vos certificats , vos lettres & vos aveux , je
les ai fucceffivement fait inférer dans les différens
Mercures.
Vous fçavez , Meffieurs , fi ces détails ont été
faux , fi vos Certificats ont été factices , mendics
ou extorqués , & vous trouverez fans doute bien
fingulier , pour ne pas dire plus , que fans voir ,
fans rien examiner , dans le temps que j'annonce
que ces Pièces font entre les mains d'un Maréchal
de France , il fe trouve quelqu'un qui ofe les
combattre , doute de leur réalité , & veuille raifonner
imprudemment de ce qu'il ne connoît
pas.
Vous avez reconnu de plus par les analyfes que
vous avez bien voulu faire faire partout fous VOS
yeux , & celles que vous avez faites vous-même ,
la légéreté de la premiere imputation de mon
adverfaire , n'ayant trouvé ni reconnu aucune
trace de Sublimé corrofif dans le remède ; cependant
je dois vous prévenir que quoiqu'il en ait été
bien perfuadé lui - même , ou qu'il air du moins
fait lemblant de l'être , il vient de m'attaquer
de nouveau , & avec plus de vivacité que jamais
dans un extrait de fon dernier ouvrage accompagné
de Lettres qu'il a intitulées Lettres de Mé--
decins de Paris , dé Province , &c . Or comme
vous êtes , Meffieurs , en état actuellement de fçavoir
à quoi vous en tenir par vos propres faits anciens
& journaliers , je vous prie de vouloir bien
faire acheter ces belles & magnifiques lettres
ou plutôt libelles contre moi , qui ne fe vendent:
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
que 18 fols chez Cavelier à Paris , afin de comparer
tous les raifonnemens dont elles font remplies
avec ce que vous avez vû .
Je finis en vous priant de me continuer votre
amitié , mais en vous recommandant de n'avoir ja
mais que le bien public en vue , de n'avoir à
mon égard aucune complaifance quelconque.
Dans les cas où vous ne feriez pas contens ,
ou que vous auriez des raifons particulieres de
ne plus vous fervir de mon remede , je vous
fupplie de l'abandonner ou de me le renvoyer
tout uniment , mon intention n'ayant jamais
été de vous demander grace , ni faveur , ni de
vous gêner d'aucune façon ; ayant , ( quelque ,
chofe que puiffe dire mon adverfaire , ) beaucoup
moins en vue les motifs d'intérêt & de fortune ,
que l'avantage public & le falut des Citoyens.
Quant aux autres reproches que non adverfaire
me fait dans fes lettres , j'aurai l'honneur
de lui répondre inceffamment , & je ne fuis pas
embarraffé de mettre les perfonnes vraies &
impartiales de mon parti , comme je me flatte
de l'avoir toujours fait. En attendant je vous prie
d'être perfuadés que tant que vous verrez fubfifter
cet Hôpital , ce fera une preuve indubitable
de l'efficacité de mon remede ; car il feroit extra--
vagant de croire que M. le Maréchal de Biron
s'obftinât à l'y faire adminiftrer à moins d'une
fuite conftante de guérifons réelles.
Quelqu'un qui avant de fe inettre en état
de connoître & de juger mon remede difoit?
tout haut à qui vouloit l'entendre qu'il m'écraféroit
; qui ayant vu en diverfes occafions de
belles cures & des effets étonnans , toujours feul
de fon avis , toujours déclamant contre moi
fans juftice & fans raifon , quoi qu'ayent pu lu
DECEMBRE. 1759: 223

dire plufieurs Médecins célèbres & d'habiles Chirurgiens
, n'a jamais voulu convenir ni´de la ma- ´
ladie , ni de la guérifon ;
Quelqu'un qui ayant reconnu chez MM. Piat
& Cadet la premiere erreur à l'égard du fubli
mé corrofif, ayant dit en préfence de témoinst
qu'il étoit galant homme , qu'il fe rétracteroit ,.
loin de fuivre ces fentimens généreux , imagine?
& employe de nouveaux moyens pour m'écra--
fer & intimider le Public mal - à- propos ;
Quelqu'un qui lorfque j'ai cité 3 ou 4 mille
cures operées par vous , Meffieurs , & par moi ,
tant à Paris que dans les Provinces , ne dédaigne
pas de fe joindre avec le fieur Thomas & le
heur Maunier pour me fufciter un pauvre garcon
Perruquier qui n'a pas été traité par moi
libertin obftiné qu'on n'a pas guéri à caufe'
de fa débauche continuelle même pendant le:
traitement , qui n'a pris qu'une centaine de dragées
au plus , lorfqu'il en faut cinq à fix cent:
pour un traitement ; à qui l'on a fait figner un
certificat qu'il défavoue par un autre certificat qui
eft entre les mains de M. le Maréchal de Biron ;
Quelqu'un qui lorfque l'Académie des Scien--
ces eft fuppliée de vouloir bien examiner & juger
publiquement la compofition du remede &
fes effets , moyen approuvé du Public & de tous
les honnêtes gens , n'a rien de plus preffé que de
faire affembler la Faculté pour tâcher de s'oppofer
à cette démarche , & finit par pier la
compétence de l'Académie , quoiqu'il y ait plufieurs
de fes Confreres , & d'habiles Chirurgiens
reconnus pour être plus en état que qui que ce
foit de terminer la querelle d'une façon juſte &
décente ;
Quelqu'un enfin qui n'a mis dans tout ceci
que de l'injuftice , de l'entêtement & de l'animo
224 MERCURE DE FRANCE.
fité , n'eft pas je crois au tribunal des gens équi
tables & éclau és un ennemi bien redoutable.
Plufieurs de vous , Mellieurs , m'offrent d'écrire
à mon adverfaire & de lui prouver que fes raifonnemens
ne tiennent pas contre des faits . J'accepte
vos offres ; mais en même temps M. le Maréchal
Duc de Biron m'ordonne de vous mander
de vouloir bien lui envoyer directement la copie
fignée des lettres que vous écrirez au Médecin
, ou bien un détail abrégé de ce que vous avez
fait , de ce que vous avez vu , & de ce que vous
penfez du remede; mondit Seigneur voulant outre
les preuves qu'il a acquifes , connoître la vérité de
toutes parts. Vous êtes foixante ; il n'y a parmi
vous que deux perſonnes à qui on puiffe donner
le nom de mes élèves ; cette cauſe vous intérelle .
Soyez mes juges , & montrez- vous foit en me
confondant , foit en confondant mon adverfaire,
les Partifans de la vérité.
Jai l'honnneur d'être & c. KEYSER.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur leChancelier ,
le Mercure du mois de Décembre , & je n'y
ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 30 Novembre 1759. GUIÑOY.
t
DECEMBRE. 1759. 225
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSES
LAA Beauté & la Modeftie , Fable.
Le Temple des Defirs .
Portrait de Cyclade.
La mauvaiſe Mere , Conte moral .
Pag. 5
7
IS
21
43
44
Vers à Madame la Comtefle de Carcado .
A l'Inconnu qui me donne des aubades .
Portrait de Madame D*** pour le jour de fa
fête.
Vers envoyés pour Bouquet à M. B*** Curé
de S. J*** de C*** .
ibid.
46
Jugement fur les principaux Auteurs Anglois. 48
Vers de Madame de *** à M. B. ***.
Réponſe de M. B*** . a Madame de ***¸
L'Amour commode , Epître.
Le Larcin inutile , Epigramme .
66
67
69
75
72
Extrait d'une Lettre de M. Adanſon. 8 r
84
Enigme.
85
1. Logogryphe. 86
Chanfon .
Réfléxions diverfes.
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Euvres Philofophiques de M. Hume tra-
*
duites de l'Anglois.
Lettre de M. de Grace à Madame C*** . fur
le fyftême religieux des Grecs.
87
104
Annonces des Livres nouveaux. 128 & fuiv.
ART. HI. SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
Lettre, à M. ***. fur le Salep. IZZA
226 MERCURE DE FRANCE.
ACADEMIES.
Programme de l'Académie des Belles- Lettres
de Marfeile .
Suite de la Séance publique de l'Académie
de Chirurgie , du 26 Avril .
ART. IV. BEAUX - ART S.
ARTS AGRÉABLES.
PEINTURE.
Lettre d'un Amateur de la Peinture , à M.
Dupont.
La Peinture Eludorique.
Mufique.
Gravure.
ARTS UTILES.
CHIRURGIE.
145
148
161
168
170
1711
Lettre à l'Auteur du Mercure , au ſujet d'une
Machine inventée par Madame le Bourfier
du Coudrai Accoucheufe.
Obfervation fur la Taille par M. Hoin.
ART. V. SPECTACLE S.
Opéra.
Comédie Françoife.
Comédie Italienne.
Concert Spirituel.
Mariage & Morts.
ART. VI . Nouvelles Politiques.
Suite du Catalogue de M. le Chevalier Blondeau
du Charnage.
Avis.
Hôpital de M. le Maréchal Duc de Biron.
La Chanfon notée doit regarder la page 86.
173
180
182%
189
1914
193
201
210
211
216
218-
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY,
rue ✯ vis-à-vis la Comédie Françoiſe.--
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le