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1759, 06
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROL
JUI N. 1759 .
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine.
Chez
Coshin
filius inv
RapillonSeulp.
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis a vis la Comédie Françoiſe.
PISSOT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS.
BAYERISCHE
STAATSBIBLIOTHEK
|
AVERTISSEMENT,
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure , rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
de port , les paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire à M.
MARMONTEL , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36fols ,
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes ,
à raifon de 30 fols pièce.
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
fairevenir,ou qui prendront les frais duport
fur leur compte , ne payeront comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume ,
c'eft- à- dire 24 livres d'avance , en s'abonnant
pour 16 volumes .
,
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreffe ci - deſſus.
A ij
On Supplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant le droit ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement enfoit
fait d'avance au Bureau .
Les paquets qui neferont pas affranchis ,
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftumpes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
On fe
peut procurer par la voye du
Mercure le Journal Encyclopédique &
celui de Mufique , de Liége , ainfi que
es autres Journaux , Eftampes , Livres &
Mufique qu'ils annoncent.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure. Le format , le nombre
de volumes , & les conditions font
les mêmes pour une année.
Le Nouveau Choix de Piéces tirées des
Mercures & autres Journaux , par M.
Marmontel .
Il prie Meffieurs les Abonnés du Mercure
de vouloir bien pren ire cette qualité
en fignant les Avis & les Piéces qu'ils lui
envoyent.
MERCURE
DE FRANCE.
FUIN. 1759 .
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE CONSEIL DES CHEVAUX.
PLUSTRU
FABLE..
LUSIEURS Courfiers pâturoient dans un bois ;
Le plus jeune d'entr'eux dans la force de l'âge ,
Et las de porter le harnois ,
Raffemble un jour la troupe , & lui tient ce langage
:
» Amis , jamais n'ouvrirons- nous les yeux
>> Sur notre deftin déplorable ?
A iij
6 MERCURE DE FRANCE..
» Eſt-ce à nous de gémir fous un joug rigoureux,
» Parce que nos groffiers ayeux
>> Ont plié lâchement fous ce joug mépriſable ?
» Eft-ce à nous , dont la force eft un préfent des
» Dieux,
» De traîner nos tyrans dans ces chars fomp
>> tueux
» Que pour nous avilir inventa leur molleffe ?
»Briſons ce joug de fer , dont malgré leur foi-
» bleffe ,
د ر
» Les Mortels orgueilleux veulent nous accabler :
» Et qu'à notre feul nom l'homme apprenne à
>> trembler.
Cet avis , dont chacun admira la fageffe ,
Fut applaudi d'abord au Confeil des Chevaux ; .
Mais certain vieux Cheval , Neftor en fon espéce,
A la troupe à fon tour fit entendre ces mots;:
>> Tant que j'ai confervé ma force & ma jeuneffe,
>> J'ai connu comme vous la gêne & les travaux :
» Mais enfin aujourd'hui l'homme m'en récom
>> penfe.
» Ici , vous le voyez , je vis dans l'abondance ,
» Et j'y goûte à mon gré les charmes du repos.
» A l'homme, j'en conviens, nos forces font utiles ;
>> C'eſt par notre fecours qu'il rend fes champs
» fertiles :
>> Mais ne veille- t- il pas lui - même à nos beſoins ?
Ne recueillons - nous pas le fruit de tous nos
>> foins ?
JUIN. 1759.
7
> O mes amis ! quel deffein eft le vôtre ?
> Calmez-vous ; & fachez que chaque être ici- bas
> Eft fait pour s'entr'aider , & ne s'en plaindre pas.
» L'homme remplit fa tâche , il faut remplir la
» nôtre.
Par M. LEMONNIER .
VERS à Madame de *** , en lui envoyant
les Lettres de Milady Juliette Catesby.
LA
$
A tendre JULIETTE aimoit un infidèle :
Et qui peut fe vanter de n'avoir pas comme elle
Trouvé quelque trompeur ? Les hommes le font
tous..
L'Amour , de cette lói commune
N'a jamais excepté que ma Bergère & vous :
Encor fi vous vouliez , ( je le dis entre nous ) ,
Il n'en auroit excepté qu'une.
L'AMOUR PRÉCEPTEUR.
A Madame ***
DANS ANs le plus tranquille féjour
Affez près du Portique & non loin du Parnaſſe ,
Aux régles d'Ariftote , aux préceptes d'Horace
J'avois confacré tout le jour.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE..
1
On force ma retraite ... hélas ! c'étoit l'Amour :
Fauffement jufqu'alors j'avois cru le connoître.
Affez longtems , 'dit- il , Apollon fut ton maître,
Je viens t'en fervir à mon tour .
Si de quelque ardeur pour la gloire
Ton coeur que tu me dois peut- être encore épris,
J'ai dérobé la clef du Temple de mémoire
Et de tous les Amans je fais de beaux- efprits.
Je fuis fimple , l'Amour fans peine m'a furpris ;
Chaque jour il me trompe encore :
Au lieu de m'enſeigner les chofes que j'ignore ,
Il me fait oublier ce que j'avois appris.
EPITRE à Madame *** .
Voouus avez un mari jaloux ,
Une foeur prude & fédentaire ,
De fots parens vous croyant tous.
De leur honneur dépofitaire ,
Et vos gens ne font point à vous.
De toute amoureuſe entrepriſe ,
C'eſt à qui vous préſervera ;
L'un vous obſerve à l'Opéra ,
L'autre vous conduit à l'Eglife.
Avos regards qu'ils ont furpris ,
Partout ils ferment le paffage ,
Epiant fur votre vifage.
JUIN. 1759. ୨
G
Jufqu'aux veftiges d'an fouris.
Vous feriez plus libre en Afie
Qu'à Paris , ville qu'a choifie
La liberté pour fon féjour :
Non , la cruelle jaloufie
N'eft point fille du tendre Amour.
Ce monftre à l'oeil creux , au tein blême ,
Dans les ténébres écoutant ,
Troublé du bruit qu'il fait lui-même ,
Ajoute à tout ce qu'il entend ,
Et fait peur en difant qu'il aime.
Il défend les tendres defirs .
Qu'il irrite par fa défenſe ,
Il permet les autres plaifirs
Qu'il écarte par fa préfence..
Que votre fort a de rigueur !!
Que ma deſtinée eft cruelle !!
Mais je polléde votre coeur ;
Et l'Amour est toujours vainqueur ,…
Quand la tendreffe eft mutuelle..
Dans le filence de la nuit
Il apprend à marcher fans bruit
Jufques fur les refforts d'un piége ,
Et les pas de ceux qu'il conduit
Nes'impriment point fur la neige..
Corineétoit ainsi que vous
Eſclave d'un mari jaloux ,,
Elle étoit fans doute moins belle ,,
Abys
To MERCURE DE FRANCE
Ovide charma fon ennui ;
Je fuis plus amoureux que lui ,
Seriez - vous moins fenfible qu'elle ?
LE RÉVEIL.
C'EST
'EST un tribut que je dois à Vénus ,
Au tendre Amour , à ma chere Zélie ,
Quand le matin je commence ma vie
Par lui tracer quelques vers ingénus ;
Tributs du coeur , tendre fruit de mes veilles ;
Car on dort peu quand on eft bien épris.
Le fentiment en fait feul tout le prix.
Sans t'en douter , le matin tu m'éveilles :
A tes genoux quelque Rival furpris
S'eft-il en fonge offert à mes efprits ;
Ou dans mon rêve ai-je vû ton viſage
Baigné de pleurs ? je frémis du préſage..
Qui pour le coeur de ton fenfible Amant , ›
Il eft affreux de te voir un moment ,
Même en rêvant , malheureuſe ou volage.
EN
SONGE.
N dormant l'autre jour à l'ombre d'un
boccage ,
Je croyois voir Zéphire à Flore offrir les voeux.
JUIN. 1759-
I '
1
L'Amour applaudiffoit à leur doux badinage ;
Et fur l'émail des prés mille Bergers heureux
Formoient d'aimables jeux.
Dans ce boccage alors vous parutes , Silvie ;
Votre abord m'éveilla , mes yeux virent le jour.
Flore , Zéphirs , Bergers , prairie ,
Tout difparut hormis l'Amour.
EPITRE à Mad.lle B*** , qui me:
demandoit des vers.
Qu Un'ai- je encor cet enjoûment =
Et cette charmante folie ,
Qui fur l'aurore de ma vie
Verfa tant de contentement !
Que n'ai-je encor le don brillant
De la facile Poëfie !
60
Je fatisferois par mes Chants
Et vos fouhaits & mon envie,
Et vos defirs & mes penchans.
Mon coeur en des vers agréables
Traceroit encor fes erreurs ,
Mais avec fes couleurs aimables
Qui font aimer juſqu'aux malheurs ,,
Avec ces traits inimitables
Qui font aimerjuſques aux pleurs..
Vous euffiez eu, ma chere Aminte ,,
Avj
12 MERCURE DE FRANCE
Des vers heureux & négligés ,
Mais exempts de tous préjugés ,
Où la Nature eût été peinte ,.
Vous euffiez vû d'Anacréon
La fidèle & brillante image
Dans le peu de traits qu'Apollon
Auroit mis dans mon badinage.
Vous euffiez vû ce tendre Sage
Qui modera dans mon printemps-
Par l'ordre des Dieux bienfaifans ,
Le feu brûlant du premier âge..
Ah ! que n'ai-je encor les talens
Que cultiva ce joyeux Maître !
Par des exemples fi touchans
L'amour feroit encor peut-être
L'éternel objet de mes Chants ..
Je célébrerois fa puiffance
Ou fon bonheur dans les combats -
Ou par un excès de licence ,
Je vous peindrois entre mes bras
Non timide , non ſcrupuleuſe ,
Non rougiffant de vos appas ;.
Mais ardente , vive , amoureuſe ,
Les yeux enflammés du plaifir
Que goute une ame impétueufe.
Qui ne contraint plus fon defir..
D'autres fois mon coeur plus tranquille
Vous dépeignant plus difficile
Diroit bien mieux la vérité ;
JUIN. 1759*
Maisun vernis de volupté
Suivant le Code du Permeſſe ,.
Adouciroit votre fagelle
Et vos airs de févérité..
Plus belle & plus charmante encore
Qu'en ces deux tableaux imparfaies ,
Avec quel plaifir je verrois
A vos pieds où je vous adore
L'Amour épris de vos attraits ,
L'Amour vous apportant fes traits ,
Préfent qu'il n'offre qu'à ſa mere !
C'eft alors qu'enfant de Cythere
Je remplirois mes doux loisirs ,.
C'eft alors que la folitude
Auroit pour moi mille plaifirs , -
Si de ma tendre inquiétude
Diftrait par des foins fi flatteurs
Je penfois moins à mes malheurs,
Alors l'aimable Terpficore
A l'oeil fin , au regard trompeur ,
Pourroit bien fe flatter encore
De donner des loix à mon coeur.
Moi-même alors je pourrois plaire:
Par la douceur de mes accens ,
Par la gaîté du caractere ,
Et par des tranfports éclatans .
Mais une languiffante vie ,
Un fort prefque déſeſpéré ,
Ont éteint le peu de génia
3
14 MERCURE DE FRANCE.
Dont les Dieux m'avoient décoré.
Mon Apollon deshonoré
Par mes traits de mélancolie ,
Prétendant que je l'injurie,
Me traite en Sujet révolté .
Fatigué de fa dureté ,
Je le laiffe feul au Permeffe ,
Et je cherche enfin la fageffe
Dans le fein de l'oifiveté.
L'HEUREUX DIVORCE.
CONTE.
L'INQUIÉTUDE & l'inconftance ne
font , dans la plupart des hommes , que
la fuite d'un faux calcul. Une prévention
trop avantageufe pour les biens qu'on
defire , fait qu'on éprouve , dès qu'on les
poſsède , ce mal-aife & ce dégoût qui ne
nous laiffent jouir de rien. L'imagination
détrompée & le coeur mécontent fe portent
à de nouveaux objets , dont la perfpective
nous éblouit à fon tour , & dont
l'approche nous défabuſe. Ainfi d'illufion
en illufion , l'on paffe fa vie à changer de
chimère ; c'eft la maladie des ames vives:
& délicates. La Nature n'a rien d'affez.
parfait pour elles ; de là vient qu'on a
JUI N. 1759. IS
mis tant de gloire à fixer le goût d'une
jolie femme.
Lucile au Couvent s'étoit peint les
charmes de l'amour & les délices du mariage
avec le coloris d'une imagination
de quinze ans , dont rien encore n'avoit
terni la fleur.
Elle n'avoit vû le monde que dans ces
fictions ingénieufes qui font le roman de
l'humanité. Il n'en coûte rien à un homme
éloquent de donner à l'amour & à
l'hymen tous les charmes qu'il imagine.
Lucile , d'après ces tableaux , voyoit les
Amans & les Epoux comme ils ne font
que 'dans les Fables , toujours tendres & :
paffionnés , ne difant que des chofes flatteufes
, occupés uniquement du foin de:
plaire ou par des hommages nouveaux ,,
ou par des plaifirs variés fans ceffe .
Telle étoit la prévention de Lucile ,
quand on vint la tirer du Couvent pour :
époufer le Marquis de Lifere. Sa figure:
intéreffante & noble la prévint favorablement.
Ses premiers entretiens ache
vérent de déterminer l'irréfolution de
fon ame. Elle ne voyoit point encore
dans le Marquis l'ardeur d'un amour paffronné
; mais elle penfoit affez modefte
ment d'elle-même pour ne pas prétendre
à l'enflammer d'un premier coup d'oeil.
16 MERCURE DE FRANCE.
Ce goût tranquille dans fa naiffance,
alloit faire des progrès rapides ; il falloit
lui en donner le temps. Cependant le
mariage fut conclu & terminé avant que
l'inclination du Marquis fût devenue une
paffion violente.
Rien de plus vrai , de plus folide que
le caractère du Marquis de Lifére . En
époufant une jeune perfonne , il fe propofoit
, pour la rendre heureuſe , de commencer
par être fon ami , perfuadé qu'un
honnête - homme fait tout ce qu'il veut
d'une femme bien née quand il a gagné
fa confiance ; & qu'un époux qui fe fait
craindre , invite fa femme à le tromper,
& l'autorife à le hair.
Pour fuivre le plan qu'il s'étoit tracé ,
il étoit effentiel de n'être point Amant
paffionné la paffion ne connoît point de
régle. Il s'étoit bien confulté avant de
s'engager, fur l'efpèce de goût que lui inf
piroit Lucile , réfolu de n'époufer jamais
celle dont il feroit follement épris. Lu--
cile ne trouva dans fon mari que cette·
amitié vive & tendre , cette complaifance
attentive & foutenue, cette volupté douce
& pure , cet amour enfin qui n'a ni accès
ni langueur. D'abord elle fe flattoit que
l'ivreffe , l'enchantement , les tranfports
auroient leur tour : l'ame de Lifere fur
inaltérable.
JUIN. 1759.
17
Cela eft fingulier , difoit - elle ; je ſuis
jeune , je fuis belle , & mon mari ne
m'aime pas. Je lui appartiens , c'en eft
affez pour me poffeder avec froideur.
Mais auffi pourquoi le laifer tranquille ?
Peut-il defirer ce qui eft à lui fans réferve
& fans trouble ? Il feroit paffonné s'il
étoit jaloux. Que les hommes font injuftes
! il faut les tourmenter pour leur
plaire. Soyez tendre , fidèle , empreffée ,
ils fe négligent , ils vous dédaignent . L'égalité
du bonheur les ennuye. Le caprice,
la coquetterie , l'inconftance les réveillent
, les excitent : ils n'attachent du prix
au plaifir qu'autant qu'il leur coûte des
peines. Lifére moins fûr d'être aimé , en
feroit mille fois plus amoureux lui-même.
Cela est bien aifé : foyons à la mode.
Tout ce qui m'environne m'offre aflez de
quoi l'inquiéter s'il eft capable de jaloufie.
D'après ce beau projet , Lucile joua la
diffipation , la coquetterie ; elle mit du
myftere dans fes démarches ; elle fe fit
des fociétés dont le Marquis n'étoit pas.
Ne l'ai je pas prévu , difoit- il en lui- même
, que j'avois une femme comme une
autre Au bout de fix mois de mariage
elle commence à s'en ennuyer. Je ferois
un joli homme fi j'étois amoureux de ma
fenme. Heureufement mon goût & mon
18 MERCURE DE FRANCE.
eftime pour elle me laiffent toute mat
raiſon : il faut en faire ufage , diffimuler ,
me vaincre , & n'employer pour la retenir
que la douceur & les bons procédés : ils
ne réuffiffent pas toujours; mais les reproches
, les plaintes , la gêne & la violence
réuffiffent encore moins . La modération ,
la complaifance , la tranquillité du Marquis
, achevoient d'impatienter Lucile.
Hélas ! difoit-elle , j'ai beau faire , cet
homme-là ne m'aimera jamais : c'eſt une
de ces ames froides que rien n'émeut ,
que rien n'intéreffe. Faut- il paffer fa vie
avec un marbre qui ne fait aimer ni haïr !
O délices des ames fenfibles ! Charme:
des coeurs paffionnés ! Amour , qui nous
éleves au Ciel fur tes aîles enflammées !
où font ces traits brûlans dont tu bleffes
les Amans heureux ? Où eft l'yvreſſe où
tu les plonges ? Où font ces tranfports raviffans
qu'ils s'infpirent tour-à-tour ? Où
ils font pourfuivoit- elle ; dans l'amour
libre & indépendant , dans l'abandon de
deux coeurs qui fe donnent eux- mêmes .
Et pourquoi le Marquis feroit -il paffionné?
Quel facrifice lui ai - je fait par quels
traits courageux , par quel dévouement
héroïque ai-je ému la fenfibilité de fon -
ame ? où eft le mérite d'avoir obéi , ďavoir
accepté pour époux un jeune homme
?
JUIN 1759:
I'9
aimable & riche qu'on a choifi fans mon
aveu ? Eft-ce à l'amour à fe mêler d'un
mariage de convenance ? Cependant , eſtce
là le fort d'une femme de feize ans ,
à qui , fans vanité , la Nature a donné
de quoi plaire , & plus encore de quoi
aimer ? Car enfin je ne puis me diffimuler
ni les graces de ma figure , ni la ſenſibibilité
de mon coeur. A feize ans languir
fans eſpoir dans une froide indifférence ;
& voir s'écouler fans plaifir au moins
une vingtaine d'années qui pourroient
être délicieuſes : je dis une vingtaine au
moins , & ce n'eſt pas vouloir ennuyer
le
monde que d'y renoncer avant quarante
ans. Cruelle famille ! eft- ce pour toi que
j'ai pris un époux ? Tu m'as choifi un
honnête homme ; le rare préfent que
tu m'as fait ! S'ennuyer avec un honnête
homme , & s'ennuyer toute fa vie , en
vérité cela eft bien dur.
Le mécontentement dégénéra bientôt
en humeur du côté de Lucile , & Lifere
crut enfin s'appercevoir qu'elle l'avoit
pris en averfion . Ses amis lui déplaifoient
, leur fociété lui étoit impor
tune , elle les recevoit avec une froideur
capable de les éloigner. Le Marquis ne
put diffimuler plus longtemps. Madame ,
dit- il à Lucile , l'objet du mariage eft de
zo MERCURE DE FRANCE.
fe rendre heureux , nous ne le fommest
pas enfemble ; & il eft inutile de nous
piquer d'une conftance qui nous gêne.
Notre fortune nous met en état de
nous paffer l'un de l'autre , & de reprendre
cette liberté dont nous rous
fommes fait imprudemment un mutuel
facrifice . Vivez chez vous , je vivrai chez
moi ; je ne vous demande pour moi que
la décence & les égards que vous vous
devez à vous-même. Très - volontiers ,
Monfieur , lui répondit Lucile avec la
froideur du dépit ; & dès ce moment tout
fut arrangé pour que Madame eût fon
équipage , fa table , fes gens , en un mot
fa maifon à elle.
Le fouper de Lucile devint bientôt
un des plus brillants de Paris . Sa fociété
fut recherchée par tout ce qu'il y avoit de
jolies femmes & d'hommes galants . Mais
il falloit que Lucile eût quelqu'un , &
c'étoit à qui l'engageroit dans ce premier
pas , le feul , dit- on , qui foit difficile.
Cependant elle jouiffoit des hommages
d'une cour brillante ; & fon coeur irréfolu
encore , fembloit ne fufpendre fon choix
que pour le rendre plus flatteur. On crut
voir enfin celui qui devoit le déterminer.
A l'approche du Comte de Blamzé , tous
les Afpirans baifferent le ton. C'étoit
JUIN. 1759.
21
Thomme de la Cour le plus redoutable
pour une jeune femme. Il étoit décidé
qu'on ne pouvoit lui réfifter , & l'on s'en
épargnoit la peine. Il étoit beau comme
le jour , fe préfentoit avec grace ,
parloit peu , mais très bien ; & s'il difoit
des chofes communes , il les rendoit intéreflantes
par le fon de voix le plus flatteur
& le plus beau regard du monde . On
'n'ofoit dire que Blamzé fût un fat , tant
fa fatuité avoit de nobleffe. Une hauteur
modefte formoit fon caractere ; il décidoit
de l'air du monde le plus doux & du
ton le plus laconique ; il écoutoit les contradictions
avec bonté , n'y répondoit
que par un fourire ; & fi on le preffoit de
s'expliquer , il fourioit encore , & gardoit
le filence , ou répétoit ce qu'il avoit
dit. Jamais il n'avoit combattu l'avis
d'un autre , jamais il n'avoit pris la peine
de rendre raifon du fien : c'étoit la politeſſe
la plus attentive , & la préfomption
la plus décidée qu'on eût encore vu
réunies dans un jeune homme de qualité.
Cette affurance avoit quelque chofe
d'impofant qui le rendoit l'Oracle du
goût & le Légiflateur de la mode. On
n'étoit fûr d'avoir bien choisi le deffein
d'un habit ou la couleur d'une voiture
22 MERCURE DE FRANCE.

qu'après que Blamzé avoit applaudi d'un
coup d'oeil. Il est bien , elle est jolie ,
étoient de fa bouche des mots précieux ,
& fon filence un arrêt accablant. Le defpotifme
de fon opinion s'étendoit jufques
fur la beauté , les talens , l'efprit &
les graces. Dans un cercle de femmes ,
celle qu'il avoit honorée d'une attention
particuliere , étoit à la mode dès ce même
inftant. La réputation de Blamzé l'avoit
précédé chez Lucile ; mais les déférences
·que lui marquoient fes rivaux eux-mêmes
, redoublerent l'eftime qu'elle avoit
pour lui.
Elle fut éblouie de fa beauté & plus
furpriſe encore de fa modeftie . Il ſe préfenta
de l'air le plus refpectueux , s'affit
à la derniere place ; mais bientôt tous les
regards fe dirigèrent fur lui. Sa parure
étoit un modèle de goût ; tous les jeunesgens
qui l'environnoient l'étudioient avec
une attention fcrupuleuſe. Ses dentelles,
fa broderie , fa coëffure , on examinoit
tout : on écrivoit les noms de fes Marchands
& de fes Ouvriers. Cela eft fingulier
, difoit - on , on ne voit ces deffeins ,
ces couleurs qu'à lui ; & il répondoit modeftement
qu'il lui en coûtoit peu de
foin. L'induſtrie , diſoit - il , eſt au plus
haut point ; il n'y a qu'à l'éclairer & à la
JUIN. 1759.
23
conduire. Il prit du tabac en difant ces
mots , & fa boëte excita une curiofité
nouvelle ; elle étoit cependant d'un jeune
Artiſte que Blamzé tiroit de l'oubli. On
lui demandoit le prix de tout , il répondoit
en fouriant qu'il ne fçavoit le prix
de rien ; & les femmes fe difoient à l'oreille
le nom de la femme qui étoit chargée
de ces détails.
Je fuis honteux , Madame , dit Blamzé
à Lucile , que ces bagatelles occupent
une attention qui devroit fe réunir fur un
objet bien plus intéreffant. Pardon fi je
me prête aux queftions frivoles de cette
jeuneffe jamais complaifance ne m'a
tant couté. J'espère que vous voudrez
bien me permettre de venir m'en dédom
mager dans quelque moment plus tranquille.
J'en ferai fort aife , répondit Lucile
en rougiffant , & à fa rougeur & au
fourire tendre dont Blamzé accompagna
une révérence refpectueufe , l'affemblée
jugea que l'intrigue ne traîneroit pas en
longueur. Lucile , qui ne fentoit pas la
conféquence de quelques mots dits à l'oreille
, & qui ne croyoit pas avoir donné
un rendez - vous , fit à peine attention
aux regards d'intelligence que les femmes
fe lançoient , & aux légeres plaifanteries
qui échappoient aux hommes , Elle
24 MERCURE DE FRANCE
fe livra infenfiblement à fes réfléxions , &
fut rêveufe toute la foirée. On ramena
fouvent le propos fur Blamzé : tout le
monde en dit du bien : fes rivaux en parloient
avec eftime : les rivales de Lucile
en parloient avec complaifance. Perſonne
n'étoit plus honnête , plus galant , plus
refpectueux , & de vingt femmes dont il
avoit eu à fe louer , aucune n'avoit eu à
s'en plaindre. Alors Lucile devenoit attentive
; rien ne lui échappoit . Vinge
femmes difoit- elle en elle-même , cela
eft bien fort ; mais faut- il en être furpris ?
il en cherche une qui foit digne de le
fixer , & capable de fe fixer elle-même.
On efperoit le lendemain qu'il viendroit
de bonne heure & avant la foule :
on l'attendit , on fut inquiéte , il ne vint
point , on eut de l'humeur , il écrivit , on
lut fon billet , & l'humeur ceffa . Il étoit
défefpéré de perdre les plus beaux momens
de fa vie. Des importuns l'excédoient
, il eût voulu pouvoir s'échapper ;
mais ces importuns étoient des perfonnages.
Il ne pouvoit être heureux que
le jour fuivant ; mais il conjuroit Lucile
de le recevoir le matin pour abréger ,
difoit- il , de quelques heures les ennuis
cruels de l'abfence . La fociété s'affembla
comme de coutume , & Lucile reçut fon
monde
JUIN. 1759.
15
monde avec une froideur dont on fut
piqué. Nous n'aurons pas Blamzé ce foir,
dit Clarice avec l'air affligé , il va fouper
à la petite maifon d'Araminte. A ces
mots Lucile pâlit , & la gaîté qui régnoit
autour d'elle , ne fit que redoubler la
douleur qu'elle tâchoit de diffimuler. Son
premier mouvement fut de ne plus revoir
le perfide. Mais Clarice avoit voulu
peut-être , ou par malice ou par jaloufie
lui donner un tort qu'il n'avoit pas. Ce
n'étoit après tout s'engager à rien que
de le voir encore une fois , & avant que
de le condamner il étoit jufte de l'entendre.
Comme elle étoit à fa toilette, Blamzé
arrive en poliffon , mais le plus élégant
poliffon du monde. Lucile fut un peu
furpriſe de voir paroître en négligé un
homme qu'elle connoiffoit à peine , &
s'il lui en avoit donné le temps , pentêtre
fe feroit- elle fâchée . Mais il lui dit
tant de jolies chofes fur la fraîcheur de
fon tein , fur la beauté de fes cheveux ,
fur l'éclat de fon réveil , qu'elle n'eut pas
le courage de fe plaindre . Cependant Araminte
ne lui fortoit pas de l'idée ; mais
il n'eût pas été décent de paroître fitôt
jaloufe , & un reproche pouvoit la trahir.
Elle fe contenta de lui demander ce
B
26 MERCURE DE FRANCE:
qu'il avoit fait la veille.. Ce que j'ai fait
& le fçai-je moi-même ? Ah que le monde
eft fatiguant qu'on eft heureux d'être oublié
loin de la foule , d'être à foi , d'être
à ce qu'on aime ! Croyez- moi , Lucile ,
défendez-vous de ce tourbillon qui vous
environne ; plus de repos , plus de liberté
fitôt qu'on s'y laiffe entraîner. A propos
de tourbillon , que faites-vous de ces
jeunes gens qui compofent votre coeur ?
Ils fe difputent votre conquête. Avez-vous
daigné faire un choix ? La tranquille familiarité
de Blamzé avoit d'abord étonné
Lucile ; cette queftion acheva de l'interdire.
Je fuis indifcret peut-être , reprit
Blamzé, qui s'en apperçut? Point du tout,
répondit Lucile avec douceur ; je n'ai rien
à diffimuler , & je ne crains pas que l'on
me devine. Je m'amufe de la légèreté de
cette Jeuneffe évaporée , mais pas un
d'eux ne me femble digne d'un attachement
férieux. Blamzé parla de fes rivaux
avec indulgence , & trouva que Lucile
les jugeoit trop févèrement. Cléon , par
exemple , difoit- il , a dequoi être aimable
; il ne fçait rien encore , c'eft dommage
, car il parle affez bien des choſes
qu'il ne fçait pas , & il me prouve qu'avec
de l'efprit on fe paffe du fens commun.
Lindor eft un étourdi , mais c'eſt le
JUIN. 175.90 27.
premier feu de l'âge , & il n'a befoin
que d'être difcipliné par une femme qui
ait vêcu. Le caractère de Pomblac annonce
un homme à fentiment , & cette
naïveté qui reffemble à la bêtife , me
plairoit affez fi j'étois femme ; quelque
Coquette en fera fon profit. Le petit Linval
eft fuffifant ; mais il n'aura pas été fupplanté
cinq ou fix fois qu'on fera furpris
de le voir modefte . Quant à préfent ,
pourſuivit Blamzé , rien de tout cela ne
vous convient ; cependant vous voilà libre
: que faites-vous de cette liberté ? Je
tâche d'en jouir , répondit Lucile. C'eft
une enfance , reprit le Comte ; on ne
jouit de fa liberté qu'au moment qu'on y
renonce , & l'on ne doit la conferver
avec foin qu'afin de la perdre à propos.
Vous êtes jeune , vous êtes belle , ne vous
flattez pas d'être longtemps à vous-même:
fi vous ne donniez pas votre coeur , il fe
donneroit tout feul ; mais parmi ceux
qui peuvent y prétendre , il eft important
de choisir . Dès que vous aimerez , &
quand vous n'aimeriez pas , vous ferez
aimée infailliblement , ce n'eft point là
ce qui m'inquiéte ; mais à votre âge on
a befoin de trouver dans un Amant un
confeil , un guide , un ami , un homme
formé par l'ufage du monde , & en état
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
y
de vous éclairer fur les dangers que vous
allez courir. Un homme comme vous ,
par exemple , dit Lucile d'un ton ironique
& avec un fourire moqueur. Vraîment
oui , continua Blamzé, je ferois affez vorre
fait , fans tout ce monde qui m'affiége ;
mais le moyen de m'en debarraffer ?
N'en faites rien , reprit Lucile , il vous
en coûteroit trop de facrifices , & je m'attirerois
trop d'ennemis.. Des facrifices ,
Madame , dit froidement le Comte je
ne vous en ferai jamais ce n'en eft pas
un que de renoncer à ce qui intéreffe
foiblement pour obtenir ce qu'on defire
avec ardeur. A l'égard des ennemis ,
l'on ne s'en met guère en peine lorfqu'on
a dequoi fe fuffire & le bon
fens de vivre pour foi . A mon âge , dit
Lucile en fouriant on eft trop timide
encore ; & quand il n'y auroit à effuyer.
que le défefpoir d'une Araminte , cela
feul me feroit trembler. Une Araminte ,
reprit Blamzé fans s'émouvoir , une Araminte
eft une bonne femme qui entend
raifon & qui ne fe défefpere point : je
vois qu'on vous en a parlé ; voici mon
hiftoire avec elle. Araminte eft une de
ces beautés qui fe voyant fur leur déclin
, pour ne pas tomber dans l'oubli
& pour ranimer leur confidération expi
>
JUIN. 1759. 19
tante , ont befoin de temps en temps de
faire un éclat dans le monde. Elle m'a
engagé à lui rendre quelques foins , & à lui
marquer quelqu'empreffement ; il n'eût
pas été honnête de la refufer ; je me fuis
prêté à fes vûes. Pour donner plus de
célébrité à notre aventure , elle a voulu
prendre une petite maiſon . J'ai eu beau
lui repréfenter que ce n'étoit pas la peine
pour un mois tout au plus que j'avois à
lui donner. La petite maiſon a été meublée
à mon infçu & le plus galamment
du monde : on m'a fait promettre , &
c'étoit là le grand point , d'y fouper avec
l'air du myſtère : c'étoit hier le jour annoncé.
Araminte , pour plus de fecret ,
n'y avoit invité que cinq de fes amies ,
& ne m'avoit permis d'y amener qu'un
pareil nombre de mes amis. J'y allai
donc j'eus l'air du plaifir ; je fus galant ,
empreffé auprès d'elle : en un mot , je
laiffai partir les convives , & ne me retirai
qu'une demi heure après eux : c'eſt là , je
crois , tout ce qu'exigeoit la bienféance,
auffi Araminte fut-elle enchantée de moi.
C'en eft affez pour lui attirer la vogue ; &
je puis déformais prendre congé d'elle
quand il me plaira , fans avoir aucun reproche
à craindre. Voilà, Madame, quelle
eft ma façon de me conduire. La réputa
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
tion d'une femme m'eft auffi chere que la
mienne : je vous dirai plus ; il ne m'en
coûte rien de faire à fa gloire le facrifice
de ma vanité. Le plus grand malheur pour
une femme à prétentions , eft d'être quittée
: je ne quitte jamais , je me fais renvoyer
, je fais femblant même d'en être
inconfolable; & il m'eft arrivé quelquefois
de m'enfermer trois jours de fuite fans
voir perfonne, pour laiffer à celle dont je
me détachois tous les honneurs de la rupture.
Vous voyez , belle Lucile , que les
hommes ne font pas tous auffi malhonnêtes
qu'on le dit , & qu'il y a encore
parmi nous des principes & des moeurs.
Lucile , qui n'avoit lu que les Romans
du temps paffé , n'étoit point accoutumée
à ce nouveau ftyle , & fa furpriſe redoubloit
à chaque mot qu'elle entendoit.
Quoi , Monfieur , dit- elle , c'eft là ce que
vous appellez des moeurs & des principes ?
Oui , Madame , mais cela eft rare , & la
confidération finguliere que mes procédés
m'ont acquife ne fait pas l'éloge de nos
jeunes gens. En honneur , plus j'y penfe ,
& plus je voudrois pour votre intérêt même
que vous euffiez quelqu'un comme
moi. Je me flatte , dit Lucile , que
je ferois ménagée comme une autre ;
& qu'au moins n'aurois je pas le
-
JUIN. 1759.
31
défagrément d'être quittée. C'est une
plaifanterie , Madame ; mais ce qui n'en
eft pas une , c'eft que vous méritez un
homme qui penfe & qui fçache développer
les qualités de l'efprit & du coeur que
je crois démêler en vous . Lifere eft un
bon enfant ; mais il n'auroit jamais fçu
tirer parti de fa femme ; & en général
le defir de plaire à un mari n'eft pas
affez vif pour qu'on fe donne la peine d'être
aimable avec lui jufqu'à un certain
point. Heureufement qu'il vous laiffe à
votre aife ; & vous ne feriez pas digne
d'un procédé auffi raiſonnable, fi vous perdiez
le temps le plus précieux de votre vie
dans l'indolence ou dans la diffipation.
Je ne crains , dit Lucile , de tomber
dans aucun de ces deux excès.. On ne
voit pourtant que cela dans le monde..
Je le fçai bien , Monfieur ; & voilà
pourquoi je ferois difficile dans le choix ,
j'avois deffein d'en faire un : car je ne
pardonne un attachement qu'autant qu'il
eft folide & durable.. Quoi Lucile ! à votre
âge vous piqueriez-vous de conſtance ?
En vérité fi je le croyois , je ferois capable
de faire une folie.. Et cette folie
feroit . D'être fage & de m'attacher tout
de bon.. Sérieufement , vous auriez ce
courage 2. Ma foi j'en ai peur, fi vous vou-
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
-
lez que je vous parle vrai.. Voilà une finguliere
déclaration.. Elle eft affez mal
tournée ; mais je vous prie de me pardonner
: c'est la premiere de ma vie.. La
premiere , dites - vous ? . Oui , Madame :
Jufqu'ici on avoit eu la bonté de m'épargner
les avances ; mais je vois bien
que je vieillis.. Eh bien , Monfieur , pour
la rareté du fait je vous pardonne ce coup
d'effai. Je ferai plus encore ; je vous
avouerai qu'il ne peut me déplaire.. En
vérité? Cela eft heureux ! Madame approuve
que je l'aime ! & me fera- t-elle auffi
l'honneur de m'aimer?. Ah c'eft autre
chofe ; le temps m'apprendra fi vous le
méritez.. Regardez - moi , Lucile.. Je
vous regarde.. Et vous ne riez pas ?. De
quoi rirois-je ? . De votre réponſe : me
prenez-vous pour un enfant ? .. Je vous
parle raifon , ce me femble .. Et c'eft pour
me parler raifon que vous m'avez fait
l'honneur de m'accorder un tête-à-tête?.
Je ne croyois pas que pour être raiſonnable
nous euffions befoin de témoins ; après
tout , que vous ai-je dit à quoi vous n'ayez
dû vous attendre ? Je vous trouve des
graces , de l'efprit , un air intéreſſant &
noble.. Vous avez bien de la bonté.. Mais
ce n'eft pas affez pour mériter ma confiance
& pour déterminer mon inclination, .,
JUIN. 1759.
33
Ce n'eft pas affez , Madame ? Excufez du
peu. Et que faut - il de plus s'il vous
plaît . Une connoiffance plus approfon
die de votre caractére , une perfuafion
plus intime de vos fentimens pour moi .
Je ne vous promets rien , je ne me défends
de rien ; vous avez tout à eſpérer , mais
rien à prétendre : c'eft à vous de voir fi
cela vous convient.. Rien ne doit coûter
fans doute , belle Lucile , pour vous mériter
& vous obtenir ; mais de bonnefoi
, voulez-vous que je renonce à tout
ce que le monde a de charmes , pour
faire dépendre mon bonheur d'un avenir
incertain ? Je ſuis , vous le fçavez , & je
ne m'en fais pas accroire , je fuis l'homme
de France le plus recherché ; foit
goût , foit caprice , il n'importe ; c'eſt
à qui peut m'avoir , ne fût-ce qu'en paffant.
Mais je fuis las d'être à la mode ; je
cherchois un objet qui pût me fixer , je le
trouve & je m'y attache ; pourvu toutefois
que je fois affuré dès-à- préfent que
ce n'eft pas en vain. Vous voulez le temps
de la réflexion , je vous donne vingtquatre
heures ; je crois que cela eft bien
honnête , & je n'en ai jamais tant donné.
J'ai la réflexion trop lente , reprit Lucile,
& vous êtes trop impatient pour nous accorder
fur ce point . Je fuis jeune , peut-
Bv
34 MERCURE DE FRANCE.
être fenfible ; mais mon âge & ma fenfi→
bilité ne m'engageront jamais dans une
démarche imprudente. Je vous l'ai dit ,
fi mon coeur fe donne , le temps , les
épreuves , la réflexion , la douce habitude
de la confiance & de l'eftime , l'auront
décidé dans fon choix.. Mais Madame ,
de bonne foi , croyez - vous trouver un
homme aimable affez défoeuvré pour perdre
fon temps à filer une intrigue ; &
vous-même , prétendez- vous paffer votre
jeuneffe à confulter fi vous aimerez ? Je
ne fçai , répondit Lucile ; fi j'aimerai jamais
, ni quel temps j'employerai à m'y
réfoudre ; mais ce temps ne fera pas perdu
s'il m'épargne des regrets. Je vous admire,
Madame , je vous admire , dit Blamzé
en prenant congé d'elle ; mais je n'ai pas
l'honneur d'être de l'ancienne Chevalerie,
& je n'étois pas venu fi matin pour com
pofer avec vous un Roman,
Lafuite au Mercure prochain.
JUIN. 1759. 35
.
L'AMOUR & L'INNOCENCE réunis ;
à Madame la Comteffe de **, fur fon
mariage.
L'INNOCE ' INNOCENCE à l'amour faifoit une querelle ,
Sur ce qu'il étoit infidéle ;
Ce Dieu qui ne veut point le voir afſujetti ,
Se plaint ; dit qu'il trouvoit l'idée affez nouvelle
Qu'on voulût le mettre en tutelle ;
Mais qu'il fçauroit prendre un parti.
L'Innocence à ces mots le traite de rebelle ,
Et l'Amour irrité s'envole d'auprès d'elle.
Ils eurent tort également ;
1
C'eft de leur union que naît leur agrément.
Auffi vit-on gémir la fincére Innocence ,
Qui redoutoit que certe abfence
Ne dévaftât bientôt la cour ,
Et ne la fit fervir de trophée à l'Amour.
Au contraire , l'Enfant fignaloit fa vengeance,
Et tâchoit d'enlever avec impunité ,
Tous les fujets qu'avant leur concurrence,
Sa rivale tenoit fous fon obéillance.
Il paya cher fon inñdélité :
Il crut trouver la liberté ,
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Mais victime de l'inconftance ,
Il perdit la félicité.
Ainfi le Dieu qui répand les allarmes .
Fut réduit à verfer des larmes.
Il veut dans fa douleur déchirer fon bandeau,
Déjà fes mains préparent fon flambeau ,
Pour confumer fes inutiles armes :
Pour les humains fatal revers !
Détruifez l'Amour & fes charmes ,
Il n'eft plus d'harmonie en ce trifte Univers.
Tout languiffoit , quand la Nature
Des droits de l'Innocence enfin vengea l'injure.
Elle emprunte les traits d'une divinité ,
En forme une jeune beauté :
Lui donne la vertu , l'efprit , & pour parure
Y joint de Vénus la ceinture.
Vous parutes, Lucinde, avec ces traits vainqueurs.
L'Amour , ce fier tyran des coeurs ,
Surpris des charmes qu'il admire ,
De les aflujettir conçoit déjà l'eſpoir ;
Mais en vain : fa rivale interdit ſon pouvoir.
Il fent le coup , & confus il ſoupire.
De mon erreur , dit-il , c'est trop fe prévaloir ,
Vengeons-nous ; par ces yeux oùje lis mon devoir,
Je puis relever mon empire.
Il dit : auffitôt du Dieu Mars
Il prend le port & les regards 3
JUIN. 175 9 37
e ; Non cet air effrayant qui bannit la tendreffe ;
Mais celui d'un jeune guerrier
De retour des combats , qui près d'une maîtreſſe
Unit avec reſpect les myrthes au laurier.
Métamorphofe enchantereſſe !
Des Dieux de votre cour , ce Dieu fut le premier.
Dès-lors on conçut l'espérance ,
De voir encor régner l'Amour & l'Innocence.
Mais enfin fixer leur fort ,
pour
Il falloit que d'un tiers le pouvoir favorable
Rendît entr'eux la paix inviolable ;
L'Hymenfut appellé , ce Dieu les mit d'accord.
Ils jurérent par lui que fous votre puiffance ,
Ils feroient à jamais en bonne intelligence.
Chaque jour par l'événement ,
Voit triompher la foi de leur ferment.
Des tendres fleurs qu'amour moiffonne ,
Un jeune époux vous forme une couronne :
Vous donnez des loix à fon coeur.
C'eft ici-bas le bien fuprême ,
Lorfqu'on règne fur ce qu'on aime ,
On a trouvé le vrai bonheur.
38 MERCURE DE FRANCE.
FRAGMENS d'une Lettre du Poëte
Rouffeau, à M. Lafont de Sainte- Yenne.
Bruxelles , 8 Novembre 17 31.
NOTA. Les circonstances préfentes ont rappellé
ce qu'on avoit lû dans une des Lettres de Rouffeau
, &fa prédiction heureufement accomplie méritoit
bien l'attention que le Public y a donnée.
Cette Lettre peut
n'être pas dans les mains de tout
le monde , & ceux de mes Lecteurs qui ne l'ont pas
préfente , feront bien-aiſes de la trouver ici .
M.RS . Silhouette m'ont rendu la Lettre
dont vous les aviez chargés pour moi ; &
dans le peu de momens que la brièveté de
leur féjour leur a permis de me donner ,
ils m'ont confirmé l'un & l'autre les juftes
éloges que vous leur donnez. J'ai reconnu
la modeftie du fils par fon filence en
préfence de M. fon pere ; & cette marque
infaillible d'un folide mérite m'a encore
plus frappé lorfque j'ai eu le loifir de lire
fon Livre. Il eft certain que pour un jeune
homme de 22 ans , on ne fçauroit defirer
une connoiffance de faits plus étendue ,
ni plus recherchée que celle qui paroît
dans fes notes , ni une maniere plus heureufe
de manier la langue dans une traduction
auffi difficile & auffi embarraffante
que celle d'un Auteur comme Gracian,
JUIN. 1759. 39
Mais ce que j'eftime infiniment davantage
, c'eft la critique judicieufe des endroits
qu'il cite , & la maturité d'efprit qui paroît
dans les jugemens qu'il en fait , & qui
relève l'ufage de fon travail bien au- deffus
de fon travail même. Avec des dipofitions
fi heureufes de coeur & d'efprit , que ne
doit-on pas fe promettre des fuites' , dans
quelque carriere qu'il veuille s'engager ?
Je juge que c'eft celle du miniftere , par .
l'envie qu'il montre de fe fortifier dans
l'étude du Droit public fi peu connu en
France , & fi effentiel pourtant à ceux qui
font appellés aux mysteres du gouverne
ment politique..
SUR LES BIENSEANCES .
LES
E S Bienséances réglent toutes les actions
& tous les difcours du Sage ; & lorfque
le Ciel , en verfant dans fon ame fes
dons précieux , l'a fait naître pour éclairer
fon Siécle ', elles préfident encore à tous
fes travaux. Le Sage n'a point cette hardieffe
qui ne refpecte rien , & qui dans fes
fureurs ofe tenter également d'ébranler
le Trône & l'Autel. Ami de l'humanité &
de la vertu , il ne cherche point à enlever
aux hommes une Religion qui fait tout
40 MERCURE DE FRANCE.
4
1
leur bonheur. Citoyen vertueux , il leur
infpire fans ceffe l'amour de l'ordre & de
la paix ; il leur apprend même à aimer la
dépendance où le Ciel les a fait naître
en leur montrant tous les maux & tous
les dangers inféparables d'une liberté qui
ne connoît pas de frein. Jamais dans fes
chaftes écrits le Sage ne s'écarte du refpect
que l'on doit aux moeurs ; fon ſtyle
eft plein de candeur & de décence ; il ne
fe permet ni les peintures trop libres ,
ni les traits licencieux , capables d'effrayer
la pudeur . Quel abus plus coupable a-t - on
pû faire de l'efprit , que de l'abaiffer
jufqu'à le faire fervir à orner le vice & à
le répandre ? Hélas ! les arts gémiffent encore
fur l'étrange dépravation des moeurs
du fiécle , à laquelle on les a forcés d'aider
, au mépris de leur nobleffe & de
la pureté de leur origine.
S'il eft une forte d'écrits dans lefquels
les bienséances doivent être plus étroitement
gardées , & où la vertu doive paroître
dans un plus grand éclat , c'eft furtout
dans les ouvrages faits pour paroître fur
la fcène. Jamais nous ne fommes remués
plus délicieuſement ; jamais nos émotions
n'ont plus de vivacité que dans ces lieux
où les paffions manieés avec tant d'art ,
font encore foutenues de toute la pompe
JUIN. 1759 40
& de toute l'illufion du fpectacle. Que
les bienséances & les moeurs y régnent à
jamais . Que la vertu n'y foit peinte
qu'avec des traits nobles & hardis , &
qu'elle y triomphe toujours . Que le vice
n'y paroiffe que pour faire horreur.
Que les paffions ne s'y montrent , que
pour apprendre à éviter les funeftes
écueils , où elles nous entraînent ; fi cependant
la peinture même du danger des
paffions n'eft pas encore un nouveau
danger. O vous donc qui afpirez aux
honneurs du Théâtre , & qui courez la
plus noble carrière de l'efprit , n'étalez
fur la Scène que des fentimens propres à
élever mon ame & à l'aggrandir: peignezmoi
des Héros qui me mènent à la vertu
par leurs exemples . Troublez- moi , agitez-
moi avec violence ; conduifez- moi
par l'admiration , la pitié , l'attendriffement
, la terreur pour m'enlever enfuite
à moi-même : mais n'abufez pas de mes
tranſports , pour amollir mon coeur &
pour le corrompre. Ne me faites point
verfer des larmes que la raifon & la vertu
condamnent. Ne prêtez point à une
Amante malheureuſe & abufée les fons
enchanteurs qui me pénétrent , & me
font malgré moi partager fes douleurs
& fes foibleffes. Qu'un Héros , oubliant
42 MERCURE DE FRANCE.
le foin de fa gloire , enchaîné par la molleffe
& les plaifirs , ne me force point à
m'attendrir au récit de fes malheurs ; &
que dans le trouble où vous l'avez jetté ,
mon coeur ne devienne jamais le complice
de fes égaremens & de fes erreurs .
Ainfi le Sage trouve au fond de luimême
le principe du reſpect févère qu'il
a pour les bienséances. La vertu , qui de
bonne heure a fçu fléchir à ſon joug ſes
penfées & fes defirs , fe répand enfuite
avec une noble fimplicité fur fes dehors
& fur toutes fes actions ; femblable à
un fleuve qui étend majestueuſement fes
eaux fur les bords heureux qui doivent
l'embellir un jour.
Mais de quelle utilité feroit aux autres
hommes fa ftérile vertu , fi fe renfermant
fans ceffe en lui-même , étranger dans la
fociété , il négligeoit d'en remplir les devoirs
, & d'obferver les égards & les bienféances
dont ils font la fource ? La fageffe
ne nous touche que foiblement ,
nous ne fommes guères fenfibles aux
impreffions de fes exemples , lorfqu'elle
eft trifte , dure & farouche. Et quel fruit
d'ailleurs la fociété retireroit - elle des
talens & des vertus d'un tel homme?Dans
fon humeur incommode & chagrine , il
offenferoit tous les autres hommes par
1
43
JUIN. 1759.
l'impoliteffe de fes manieres ; également
incapable & de leur être d'aucun fecours,
& de gouter avec eux les douceurs d'un
commerce agréable & innocent.
L'homme vulgaire ne voit dans les
bienféances qu'il obferve que des moeurs
& des coutumes auxquelles l'éducation a
fçu le plier , & dont elle lui a fait une
heureufe habitude. Le Sage ennoblit toutes
fes actions par la grandeur de fes
vues, La même raifon qui d'abord l'avoit
élevé au-deffus des préjugés ordinaires
, ramène enfuite toutes les actions
à cette aimable uniformité fans laquelle
la fociété n'a plus de charmes. Ainfi l'art
induftrieux n'enchaîne les ondes fugitives
, & ne les force à s'élever au- deffus
de leur lit , malgré le poids qui les
entraîne , que pour les rendre avec une
nouvelle impétuofité à la pente douce
& aifée de la Nature.
J'avoue cependant qu'il y a quelquefois
tant de baffeffe dans le fein des richeffes
& des honneurs , que les égards ,
même les plus indifpenfables, peuvent devenir
pénibles pour un homme qui penfe
; mais le triomphe de la fageffe eft de
fçavoir fe plier aux circonftances & aux
moeurs , & dans cette contrainte extérieure
& cette fervitude de toutes fes ac-
7
44 MERCURE DE FRANCE.
tions , de conferver un efprit libré , inca
pable de fe laiffer éblouir par de vaines
apparences , d'apprécier les chofes plus
qu'elles ne valent en effet , & de donner
fon admiration & fon eftime à tout ce
qui n'eft pas vertu.
Il eft des bienséances que l'on choque
fans offenfer perſonne , il eſt vrai ; mais
dont on ne peut cependant jamais s'écarter
, fans bleffer une certaine décence
publique ; telles font celles furtout qui
font attachées à la naiffance , au rang &
à l'âge.
Le Sage,que le bonheur de ſa naiffance
a élevé au-deffus des autres hommes, ne
s'enorgueillit point de la gloire de fes,
ayeux , parce qu'elle n'eft point à lui. Il
ne voit plus que l'obligation de bien
mériter de fa Patrie & d'ajouter une
nouvelle fplendeur à l'éclat de tant de
noms célèbres. Il fçait que la naiffance
la plus brillante ne donne aucun mérite
réel ; qu'elle nous propoſe bien de grands
exemples à imiter ; mais qu'on ne voit
pas toujours paffer avec le fang les vertus
qui l'ont illuftré . Au milieu des grandeurs
il eft doux , humain , acceffible
fon ame, facile à s'attendrir, s'ouvre à la
compaffion & à la pitié. Mais quoiqu'il
aime à defcendre jufqu'aux autres hom
;
JUIN. 1759. 45.
mes par fes bienfaits , il eft attentif à
ne point s'y communiquer avec trop
de
facilité dans le commerce ordinaire de
la vie. Il ne fe permet jamais ces liaifons
trop intimes , toujours choquantes ,
fouvent dangereufes avec des hommes
qui ne font pas propres à lui rappeller
fans ceffe cette élévation des fentimens
qui doit le diftinguer ; & il évite furtout
cette familiarité qui affoiblit en eux le
refpect , & peut infenfiblement diffoudre
tous les liens de la fubordination &
de la dépendance.

Un homme eft établi par le Prince
pour veiller à la confervation de la vie ,
de l'honneur & de la fortune de fes Sujers
; il exerce à lombre du Trône les
fonctions les plus nobles & les plus auguftes
de la puiffance fuprême. Il ne lui
fuffit pas d'être éclairé , ferme , vigilant ,
incorruptible ; il faut encore que toute
fa conduite réponde à la dignité & à
la grandeur de fa place , il doit être attentifà
armer fans ceffe contre le crime ,
la vengeance des loix ; & prêt à entendre
les cris des malheureux opprimés : dans
un tel homme , le luxe , la moleffe , l'amour
des amuſemens & des plaifirs cho→
quent les bienséances , le monde ne s'accoutume
point à voir le contrafte de la
46. MER CURE DE FRANCE.
légereté & de la diffipation fous le poids :
glorieux & pénible des occupations les
plus graves & les plus importantes : fait
pour juger les peuples & pour les conduire
, il doit avoir dans les manieres
une certaine dignité qui lui attire leur
refpect & leur confiance , & qui repréfente
à leurs yeux toute la Majefté du
Prince , dont il tient la place.
L'air de dignité n'eft jamais le fruit
de l'attention & de l'art ; il naît en nous
fans effort : la nature & la vertu feules
peuvent le donner : il eft un mélange .
heureux de tout ce qui peut faire refpecter
un homme & le faire aimer ; il eftfimple
, aifé , noble & majeftueux ; il foutient
d'une maniere admirable le carac
tère de grandeur que demandent les places
diftinguées : il n'eft pas même ennemi
des graces : majs fi quelquefois il leur
permet de marcher à fes côtés & de le
parer de leurs agrémens , il faut qu'elles
foient fimples , naïves & modeftes; telles
enfin qu'elles puiffent orner la fageffe &
non l'amollir.
Il y a des hommes fans talens & fans
vertus , toujours audeffous de la place
qu'ils occupent. Ils fçavent cependant que
dans les poftes éminens les hommes veulent
qu'on leur impofe ; ils ofent tenter>
>
JUIN. 1759. 47
d'avoir de la dignité : mais tous les efforts
qu'ils font pour y parvenir , font préciſément
ce qui les en éloigne davantage. Si
quelquefois ils aiment à defcendre jufqu'aux
autres hommes , ils ne le font
qu'avec baffeffe : s'ils veulent s'élever ,
ils n'ont que du fafte , de la fierté , de
l'orgueil : incapables d'atteindre jamais à
cet air heureux de dignité qui concilie
tout à la fois le refpect & l'amour. Ainfi
l'art peut bien imiter les productions de
la Nature ; mais il ne les égale jamais.
Vous admirez avec quelle force & quelle
délicateffe le cifeau a fçu imiter la moleffe
des chairs , & imprimer dans un
marbre infenfible les traits fiers & hardis
de cet animal terrible que vous voyez
dans fes fureurs prompt à s'élancer fur
fa proie mais combien ce prodige de
l'Art eft- il encore au-deffous de la Nature
? Il n'a point le feu qui l'anime ,
lorfqu'il eft la terreur des forêts : il n'a
plus cette docilité & cette douceur qu'il
montre fous fa main qui le careffe . " La
Nature varie fans ceffe ; elle eft inépuifable
dans tous les mouvemens divers ,
par lefquels elle fe fuccède continuellement
à elle-même. L'art ne peut point
la fixer : il ne peut dans cette rapidité
qu'effayer de faifir un de ces inftans
48 MERCURE DE FRANCE.
1
fugitifs qui nous la montrent fans ceffe
fous de nouvelles formes.
Il eft une autre forte de dignité qui
n'appartient pas feulement aux hommes
en place , mais qui leur convient à tous ,
fans diftinction d'état & de fortune ; c'eft
celle que l'on doit avoir dans l'âge avancé.
Dans la jeuneffe , l'imprudence , la
légereté, l'inexpérience nous font donner
contre les écueils , dont nos beaux jours
font femés. Notre ardeur nous emporte
loin de nous- mêmes. Nos erreurs naiffent
d'une vivacité qui les fait excuſer aiſément
aux yeux du monde ; & elles femblent
difparoître fous les agrémens qui
les couvrent. Dans la vieilleffe au contraire
, l'homme dans un calme heureux
jouit de toute fa raifon : fes paffions froidés
& tranquilles ne forment plus de nuagés
qui en éclipfent les feux ou qui les
obfcurciffent : tous fes exemples doivent
être d'utiles leçons pour ceux qui font encore
à l'autre extrémité de la carrière
qu'il vient de courir. C'eft donc choquer
les bienféances que de quitter la gravité
qui fied fi bien à cet âge , pour fe livrer
de nouveau à la diffipation , à f'ivreffe des
plaifirs , & à ces goûts frivoles qui font la
fource des égaremens du jeune âge.
DIALOGUE
JUIN 1759. 49
DIALOGUE DES MORTS .
LUCIEN ET FONTENELLE.
V
LUCIEN.
orci deux ans que vous êtes aux Enfers
, illuftre Fontenelle , & l'on n'a pu
encore vous dire un mot. Je fuis cependant
, fans me flatter , un des morts que
vous devez le mieux connoître.
9
FONTENELLE.
Il est vrai : mais ignorez- vous que fe
connoître le mieux eft fouvent une raiſon
toute naturelle de fe chercher le moins.
Pendant ma vie d'ailleurs je n'ai fait les
frais d'aucune de mes connoiffances . Devez-
vous être furpris qu'une habitude de
quatre-vingts ans ait encore ici quelque
force ?
LUCIEN.
Voilà fije ne me trompe , de l'ingratitude
envers moi , & envers les autres une
indifférence bien faftueufe .
FONTENELLE.
Non , je vous jure . Il n'y a que de la
C
To MERCURE DE FRANCE.
Philofophie. On s'eft accommodé de
cette façon de penfer fur la Terre ; mes
amis même s'y font faits ; elle m'a trop
longtemps & trop bien réuffi pour que
je la réforme à préfent.
LUCIEN.
Mais entre nous , ne me devez-vous
pas quelques remercimens.
FONTENELLE.
N'est- ce que cela ? Il y a longtemps que
ma dette eft acquitée , & que vous êtes
rayé de la lifte de mes créanciers.
LUCIEN.
La postérité m'y rétablira ,
FONTENELLE.
La poftérité s'embarraſſera peu de femblables
minuties. Pour une idée qui nous
a été commune , vous croyez bonnement
qu'elle ira prendre foin d'évaluer nos prétentions
: elle auroit bien du temps de refte.
Mais encore une fois , je ne fuis point
ingrat ; & puifqu'il s'agit de vous contenter
& de me laver d'un foupçon , je veux
bien calculer avec vous fi le produit de
ma reconnoiffance égale la fomme de
mes obligations. De quoi vous fuis-je
redevable ?
JUIN.
1759 . si
LUCIEN.
De votre efprit , des graces de votre
ftyle , de votre première réputation ; &
c'eft tout dire , car vous fçavez que les
premiers fuccès décident ordinairement
les derniers.
FONTENELLE.
Vos prétentions montent furieufement
haut ; prenez garde qu'en exagérant fi
fort , vous ne me donniez droit d'en rabattre.
Je ferai plus fincére , moi , qui
pourrois à la rigueur l'être beaucoup
moins. Au rete , je vous préviens que
la même Philofophie qui me rend tant
foit
peu indifferent , me rend auffi impartial
fur mon compte : mes qualités bonnes
& mauvaiſes ont en moi un jufte appréciateur
, ce qui eft plus rare qu'on ne
penfe , & je parle de moi comme un tiers.
Voyons donc je vous dois men efprit ,
n'eft-il pas vrai ?
Sans doute.
4 LUCIEN.
FONTENELLE.
Pour cette dette-là , d'abord vous mq
permettrez de faire intervenir la Nature.
au Procès,
C ij
52S2 MERCURE
DE FRANCE
.
LUCIEN.
Et l'Art interviendra-t-il auffi ?
FONTENELLE.
A la bonne heure ; quoiqu'il y ait bien
de la méchanceté dans ce mot: l'un &
l'autre ont des droits fur mon efprit un
peu plus réels que les vôtres. J'ai pris
chez vous quelque peu d'efprit , j'en conviens
; mais quand ? dans un âge où l'on
n'en a prefque point encore à foi. J'étois
alors comme un homme qui fait fes provifions
pour un long voyage : il met dans
fes ballots une foule de chofes qui lui
ferviront peut - être une fois , & feront
inutiles tout le reite de la route.
LUCIEN.
L'intervention de l'Art vous a piqué ,
je le vois. Vous me renvoyez le trait qui
vous bleffe.
FONTENELLE.
Point du tout : ce n'eft ni ma méthode
ni mon intention. J'ai voulu dire feulement
que cet efprit que je puifai chez
vous , n'étoit qu'une forme paffagère que
j'avois donnée au mien. Je fuis dans le
cas d'en dire autant à nombre d'illuftres
JUIN. 1759: 53
Morts , qui fûrement ne s'en formaliferoient
pás. Or croyez- moi , pour exprimer
ainfi l'efprit des autres & s'en bien
pénétrer , il faut n'en pas manquer foimême.
Vous pouvez maintenant juger fi
je vous dois tout le mien. Une dernière
preuve que non , & cette preuve eft décifive
, c'eft que j'ai plû à mon fiècle , &
que l'efprit Grec n'eft pas la forte d'efprit
qui réuffit à lui plaire.
LUCIEN.
Il n'en eft peut-être ni plus éclairé ni
plus fage. Mais votre fiècle n'a rien à
faire ici , & je ne fuis point la dupe de
la diverfion que vous paroiffez vouloir
tenter. En m'accordant que vous avez
puifé de l'efprit chez moi , & que mon
efprit a été le premier guide du vôtre ,
vous m'accordez prefque tout ce que jé
veux fur ce point. Paffons au refte . Ditesmoi
franchement ; n'eft-il pas vrai qu'on
vous a affez communément appellé le
Lucien françois ?
FONTENELLE.
Duffiez- vous prendre ma réponſe pour
une flatterie , ce nom m'eft trop glorieux
pour l'abjurer. Mais quel avantage tirerez-
vous de mon aveu ?
Cij
34 MERCURE DE FRANCE.
LUCIEN.
Votre condamnation par ce feul mot.
De la part du monde littéraire vous donner
mon nom , & de la vôtre l'adopter ,
n'eft- ce pas convenir que vous avez marché
fur mes traces , emprunté mon ſtyle,
copié ma manière , enfin , redonné à la
France le Lucien de la Grèce ?
ས ”ས
FONTENELLE.
Les mots fignifient tout cela ; mais les
mots s'expliquent . J'ai été le Lucien de la
France ; & je vous en ai l'obligation :
mais fi je n'avois jamais été que cela, l'obligation
ne feroit pas immenfe. Souvenezvous
de la datte de ce nom , & comptez
de combien d'autres on m'a honoré depuis:
d'ailleurs , qui me l'a valu ? Une imitation
fervile & exacte de votre ftyle ? Non.
Vous aviez ouvert une route , j'y ai marché
après vous ; voilà tout. Enfuite qui y
a marché le plus droits qui a été le plus
loin ? c'est ce que ni vous ni moi ne
devons décider.
"
LUCIEN. I
Mais enfin mes pas ont réglé les vôtres .
FONTENELLE. *
Voulez - vous fçavoir au jufte ce que
3
JUIN 19
nous fommes mutuellement quant aux
penfées & au ftyle dont nous avons formé
nos dialogues ? Non pas un original &
une copie ; mais deux Peintres qui ont
enchaffe fucceffivement dans le même ca-,
dre chacun un Tableau de génie. Si vous
voulez encore , nous nous fommes fervi
de la même palette & des mêmes pinceaux
; mais rien de plus différent que nos
couleurs & nos figures. Vous auriez quelques
raifons de me traiter de copiſte , fi
j'euffe fair dialoguer des Dieux marins
avec toute l'âcreté de leur élément , des
courtisans avec toute l'éfronterie de leur
profeffion , des artifans avec toute la baffeffe
de leur état , des Divinités célestes
avec toutes les foibleffes de l'humanité
des Philofophes enfin avec tout le ridi- ,
cule de leurs opinions:: fi j'euffe écrit les
aventures d'un Ane ou une Hiftoire véritable
avec fon Supplément. Mais pour
quelques morts , tous différens les uns.
des autres , que nous avons évoqués vous
& moi , pour leur prêter des entretiens
tels que nous l'avons entendu ; en.
vérité ce n'eft
pas la peine.
LUCIEN.
O Jupiter Il y a donc plus de vérité
fur la Terre que dans l'Elysée ? Qu'on
C iv
56 MERCURE DE FRANCE.
parle bien différemment pendant la vie
& après la mort !
FONTENELLE.
Je vous arrête au milieu de vos exclamations
; car à vue de pays elles iroient
loin. Vous voulez rappeller , je crois , certaine
Dédicace que je vous fis à vous- même
de cet Ouvrage fur lequel vous reclamez
tant de droits.
LUCIEN.
Qui fans doute. Je fuis curieux de voir
Comment vous vous fauverez là dedans
une petite contradiction .
FONTENELLE,
Rien de plus aifé . De votre temps , d'abord
on ne faifoit point d'Epitres dédicatoires
: ainfi je vous paffe de ne ſçavoir
pas en apprécier le ftyle , de regarder
comme des vérités démontrées les
fauffetés infignes qu'elles renferment la
plupart du temps : & les Morts, s'il vous
plaît , quand on s'aviſe , comme je m'en
avifai , de leur en adreffer , n'y font pas
peints plus au naturel , ni moins parfumés
d'encens que les vivans eux-mêmes.
LUCIEN
N'avez-vous que cette honnête raifon
à m'alléguer ?
JUIN. 1759.- 57
FONTENELLE.
Pardonnez-moi ; en voici une qui ne
vous plaira peut-être pas davantage. Cette
Dédicace fut une induſtrie de ma part.
Incertain du fuccès de mon Livre , je
voulus à tout évènement lui ménager une
refſource contre le difcrédit . Le monde
n'étoit pas encore défait de cette eſpèce
bizarre de Critiques qui ne trouvent beau
que ce qui vient de loin , qui mettent le
taux à un ouvrage de goût comme à une
Médaille , & qui ne s'en laiffent impofer
que par un nom prononcé avec refpect
depuis mille ans au moins. Le mien n'é
toit guéres connu alors ; je l'affociai au
vôtre pour commencer à l'illuftrer , en
un mot , pour faire paffer ma Médaille ,,
je vous gravai au revers..
LUCIEN.
Vous convenez donc au moins que
votre première réputation nâquit de la
mienne ?
FONTENELLE.
Il le faut bien : mais au fond , qui de
nous deux a le plus gagné à la chofe , telle
que je viens de vous l'expliquer ? Je vous
avois mis de moitié , perte ou gain :
c'eût été perte , vous auriez raifon de
CY
I
58 MERCURE DE FRANCE.
vous plaindre de moi ; ç'a été gain par
bonheur nous ne nous devons pas plus
l'un qu'à l'autre.
LUCIEN.
Je n'y conçois plus rien. Dans un moment
, ce fera moi qui aurai à reconnoître
des bienfaits .
FONTENELLE.
Tenez , depuis que nous parlons enfemble
, j'ai eſpéré que la force de la
conviction intime vous amèneroit à cette
vérité- là , fans que j'euffe le défagrément
de vous la dire le premier.
LUCIEN.
Il étoit aifé de la dire , & vous me
l'avez dite en effet affez clairement :
mais il feroit , je penſe , difficile de la
prouver.
FONTENELLE.
Moins qu'il ne me l'a été de vous la
laiffer entrevoir : & fi je n'appercevois
pas cette troupe d'ombres illuftres qui
femblent me chercher ....
LUCIEN.
Allez , allez les joindre. Je ne fçache
pas d'homme qui ait eu pendant fa vie
plus de correfpondance que vous avec
LUI N. 19.) 59.
Li
ces Pays- ci, ni qui y ait formé plus vîte fes
habitudes après fon trépas. Ces ombres
cependant font bien bonnes fi elles trouvent
du plaifir dans votre entretien , où
vous leur tenez des propos bien différens
de ceux que je viens d'effuyer.
1
FONTENELLE.
Adieu , Seigneur Lucien. Je vais prier
Morphée d'envoyer par la porte d'yvoire
un fonge àquelque vivant , pour l'avertir
d'ajouter notre Dialogue à ceux dont
nous fommes les Auteurs.... Il y a bien
longtemps que je n'avois eu avec perfone
une converfation fi vraie & par
conféquent fi limpolie.
mul r
VERS fur la mort de Mademoiselle de
S.*** à Metz fur la fin de l'année
dernière.
Q UEL objet me glace d'effroi?
En croirai-je mes yeux ? O douleur ! O tendreffe!
Grand Dieu ! C'eft elle queje voi ,
C'eft S ... qu'en mes bras je preffe.
Dans ce corps fanglant & meurtri ,
Sar ce teint livide & flétri ,
C vj
to MERCURE DE FRANCE
Puis-je connoître encore cette grace touchante ,
Ces traits , & cet oeil enchanteur
Cette bouche fi féduiſante ,
Organe du plus tendre coeur ?
C'en eft fait , je ne puis ignorer mon malheur ;
Tu meurs: le trépas que j'implore
N'écoute plus mes cris & t'entéve à mes yeux;
Malgré les amours & les jeux ,
Qui femblent t'appeller encore ,
Tu meurs au printems de tes jours ;
Ah ! l'inftant qui tranche leur cours ,
A peine en avoit vû l'aurore .
Où font ces tems délicieux ,
Où font ces momens pleins de charmes ,
Où mes yeux humides de larmes ,
Lifoient mon fort dans tes beaux yeux?
S... ta voix enchantereffe ,
Ne m'annonce plus mon bonheur ;
L'amour avec la vie eft forti de ton coeur ;
Adieu plaiur , trompeuſe yvreffe ,
Adieu beaux jours , heureuſe paix s
Je vous ai perdu pour jamais
En perdant ma belle Maîtreſſe.
Pour toi chére S…….. j'ai fuivi les amours,
Sans êtrejamais leur victime ;
Quand ils font enfans de l'eftime ,
Ils n'amènent que d'heureux jours,
La fortune fouvent contraire ,
Perfécuta mes tendres voeux ;
JUIN 1759%
61
Mais hélas j'avois fçu te plairé ,
Pouvois-je n'être pas heureux ?
Quoi , pour jamais tu m'es ravie
Malgré mes voeux & mes tranfports :
Pour te rappeller à la vie
Je fais d'inutiles efforts ;
Mes foupirs , que l'amour enflamme ,
Mes pleurs , ce baifer plein d'ardeur ,
Ne peuvent rappeller ton ame ,
Ne peuvent rechauffer ton coeur ;
Que vais-je devenir ? Quel objet peut me plaire ?
Qui peut me rendre heureux , fi tu n'as pu le faire ?
Je ne jouirai plus d'un commerce charmant ,
Où régnoir la délicateſſe ,
Qui vers toi m'attiroit fans ceffe ,
Par les chaînes du ſentiment.
Mes pas ne fuivront plus tes traces ;
Chez toi je n'adorerai plus
Le rare exemple des vertus ,
Le divin modéle des graces ;
O vain's regrets : lorfque ta mort
Plongé dans la douleur ta nature étonnée,
Lorfque je déplore ton fort ,
J'attends la même deſtinée ,
Je ſuis né comme toi pour jouir un inſtant
D'un bien prefque aufli peu durable :
Dans peu, trop tard encor, la parque inexorablè
Va replonger mes jours, dans la nuit le néant ;
Mais pourquoi déplorer un malheur néceffaire ; >
**
62 MERCURE DE FRANCE.
Le Dieu qui nous forma nous dut-il rien de plus?
Notre félicité pour être paffagére, also
Doit- elle être moins chére à nos coeurs abbacus ?
Ah plutôt pénétrés de fa bonté fuprême ,
Dans ce bel univers, dans le fein des vertus ,
Sous les yeux bienfaifans de ce Dieu qui nous aime ,
Coulons en paix nosjours, & quittons- les de même:
En vain un inſenſé defir ,
Nous fait voir à regret une fin fi cruelle ;
Nousfommes tous nés pour mourir ;
La gloire feule eft immortelle.
SUITE des Penfees fur l'Esprit de Société,
par M. l'Abbé Trubler.
XLVIIL
UN grand principe fur l'efprit de Société
, c'eft d'empêcher que les autres
n'ayent des torts avec nous , non feulement
en ne leur en donnant aucune occafion
pofitiye , mais encore ,en les mettant
dans une espèce d'impoffibilité d'en
avoir.
L'expreffion , mettre quelqu'un dans for
tort , m'a toujours déplu. C'eft que la
chofe même , hors le cas d'une néceffité
abfolue à l'égard de certains caractères
9221
JUIN. 1759.
ة ر و ف
vient
ordinairement d'un amour- propre
très-malin.
J'ouvre le Dictionnaire de l'Académie
au mot tort ; & fur l'expreffion , mettre
quelqu'un dans fon tort , je trouve cette
phrafe prefque horrible. Parlez-lui honnêtement
, pour le mettre encore plus dans
fon tort. Si j'étois de l'Académie Françoife
, je n'aurois jamais eu l'efprit de
fournir cette phraſe au Dictionnaire.Ceux
qui le compofent , ont bien raiſon de dire
qu'ils ne font que témoins de l'ufage.
2
Je ferois volontiers une maxime de fociété
de cette maxime de guerre ; qu'il
faut faire un pont d'or à fes ennemis.
La bonté excufe & pardonne les torts ;
la prudence les prévient.
Comme l'amour- propre eft toujours prêc
à bleffer dans les uns , & à s'irriter dans
les autres , on ne fçauroit trop prendre
de précautions pour prévenir les bleffures:
Prévenir le tort des autres , c'eſt ordinairement
prévenir le fien ..
Nous avons quelquefois bleffé les autres
, fans qu'il y eût de notre faute ; ce
font eux qui avoient tort de ſe bleffer.
Concluons- en que quelquefois auffi nous
nous bleffons mal à propos du moins
fçachons douter , & ne nous hâtons pas
de courir à la vengeance.
64 MERCURE DE FRANCE.
XLIX.
Quoique ce foit une régle générale d'éviter
tout ce qui nous déplaît dans les autres
, & par conféquent l'impoliteffe , la
hauteur, l'excès de vivacité, &c.cependant
il eft quelquefois permis d'en ufer avec les
fors , les foux,& les méchans comme ils en
uſent avec nous . Il y a des gens qu'on n'avertit,
qu'on ne corrige, ou du moins qu'on
n'arrête que par des procédés pareils aux
leurs. Au refte , il n'en faut jamais venir là
qu'après avoir éprouvé l'inutilité & l'infuffifance
des autres moyens.
l'Auteur Anglois du Roman de Milf
Clariffe , fait dire à quelqu'un de fes perfonnages
: » Celui qui a la patience de
» fouffrir beaucoup , s'apprête à fouffrir
» encore davantage.
La charité Chrétienne eft patiente , die
S. Paul * , parce qu'ordinairement la patience
eft utile au prochain ; mais comme
elle lui ferait quelquefois nuifible, la charité
trop patiente cefferoit quelquefois .
d'être charité.
Non feulement notre patience ne fe
roit pas toujours utile au prochain , mais
elle ne le feroit pas toujours à nous-mêmes.
Notre utilité & celle du prochain étant
la fin & le motif de la charité Chrétienne,
elles doivent auffi en être la régle.
* Charitas patiens eft. I. Ad Cor. C. 18. 7. 4.
JUIN. 1759.
63
L.
Ceft un mauvais moyen d'engager les
hommes à l'obfervation d'un devoir , que
de leur dire que ce devoir eft facile
lorfqu'il eft en effet très-difficile . On ne
les trompe point , & on les révolte. Au
contraire on les gagneroit , à la faveur
de leur amour- propre même , par l'aveu
d'une grande difficulté à furmonter. Or
telle eft celle de remplir dans toute leur
étendue & à l'égard de tous les hommes,
les devoirs de la fociété civile , & en particulier
la difficulté de vaincre certaines
antipathies , ou même de les diffimuler.
L'Evangile n'a point de précepte qui
paroiffe plus rigoureux que celui de pardonner
à ceux qui nous ont offenfes , &
d'aimer ceux qui nous haïffent. J'oſe pourtant
dire ; le monde a une loi plus rigoureufe
encore. Ceft celle de fupporter
ceux qui nous déplaiſent.
On n'a pas tous les jours des offenfes
à pardonner ; mais on a fans ceffe des
défauts très-défagréables à fupporter.Tout
le monde n'a pas des ennemis à adoucir
& à regagner ; mais il n'y a perfonne
qui n'ait des amis à ménager & à conferver
, ou du moins des connoiffances à
cultiver.
On fçait le mot du Cardinal le Camus,
66 MERCURE DE FRANCE.
Evêque de Grenoble , qui joignoit beaucoup
d'efprit à beaucoup de piété. On,
vous a dit : aimez vos ennemis ; & moi je
vous dis : aimez vos amis.
vos ami
с
LI.
ཚ''
C'eft affurément un grand défaut que
de manquer fouvent de politeffe . Cependant
il n'en fuppofe pas toujours d'autres ,
bien confidérables ; & il peut abfolument
( je l'ai déjà dit ) n'être, l'effet que
de trop de vivacité . Mais avoir befoin !
de trouver dans autrui la plus parfaite
politeffe ; ne pouvoir fouffrir la contradiction
, fi elle n'eft accompagnée des
ménagemens les plus étudiés , des égards .
les plus délicats & c. C'eft un défaut bien
plus grand que celui d'être peu capable
foi-même de ces ménagemens & de ces.
égards. C'eft orgueil , & parconféquent
vice , fi ce n'eft peut-être dans les Princes ,
& dans les femmes . Ils font trop gâtés les
uns & les autres , pour n'être pas un peu
excufables.

LII
La Société a fes peines & fes dégoûts ;
mais l'ennui de la folitude eft bien
plus infuportable encore au commun des
hommes.
Il en eft de la Société & de la folitude
TUIN. 1759.
67
1
comme de la vie & de la mort ; mêmes
fentimens à leur égard. On hait la fociété
& la vie ; mais on a horreur de la folitude
& de la mort.
LIII.
Il n'y a perfonne qui n'ait eu de fréquentes
occafions de faire la plupart des
obfervations qu'on vient de lire ; & l'efprit
de fociété eft un de ces fujets fur lefquels
il n'y auroit aucun befoin d'écrire ,
fi les occafions amenoient toujours les
réflexions , & fi les réflexions fuffifoient
pour agir. Mais il s'en faut bien que cela
foit ainfi. Tel parle continuellement des
régles fur la maniere de ſe bien conduire
dans la fociété , afin qu'on les obſerve à
fon égard , fans fonger jamais à les obferver
lui-même à l'égard des autres . Si
l'on me dit donc ; qui eft ce qui ignore
toutes vos régles ? Je répondrai , qui eftce
qui les pratique ? J'ajouterai qu'en les
écrivant , j'ai voulu faire faire à chacun
de mes Lecteurs , pour derniere réflexion ,
la réflexion fuivante.
Toutes ces régles pour la fociété font
de la vérité la plus évidente. Rien de plus.
évident encore que l'intérêt que j'ai de les
obferver ; j'en étois même très - convaincu
ayant que de les lire. Enfin j'exige que les
88 MERCURE DE FRANCE.
autres les obfervent & furtout avec moi.
Quellefolie done , quelle injuftice , & par
conféquent quelle honte de les violerfi fou
vent moi- même !
Si quelque réflexion pouvoit influer
fur la conduite , ce devroit être celle
qu'on vient de lire.
LIV.
Aucune de ces Penfées n'eſt peut-être
neuve. Si on les trouve vraies & utiles ,
je me croirai affez récompenſé de mon
travail.
LEE mot de la première Enigme du
Mercure précédent eft Silence. Čelui de
la feconde eft Luftre. Le mot du Logogryphe
eft Antropophage , où on trouve
Tage , Agenor , pont , Anet , naphte ,
thon , Pharaon , orange , Ange , prone ,
age , agathe , thé , orge , Phare , Egon ,
an , Egra , ho ! harpe , Pope , nappe &
pot , ane , or, Argo , Pape , paon , res
pore , Aaron , tan.
JUI N. 1759.
69
DAN
ENIGM E.
ANS mes embraffemens avec cérémonie
J'étouffe un être pur aux Autels confacré ;
Mais en tranchant le cours de fa brillante vie ,
Je porte à dos dequoi la lui rendre à mon gré.
LOGOGRYPHE.
UN mot François , mon cher Lecteur ,
En renferme un chapelet d'autres :
Parcours au long fes patenôtres ,
Et tu recueilliras pour fruit de ton labeur
Ce qu'on fait fouvent par malice,
Une couleur , un animal ,
Et la compagne du cilice:
Deux titres fouverains , un péché capital ,
Un autre animal domestique ,
Une coquille , une arme , unjeu ,
Une note, un ton de musique:
Matière qui fe fond au feu :
Un ouvrage d'Architecture :
Ce qui ferme ton champ , l'effroi des matelets ;
Ce qui fixe un navire agité fur les flots :
Du temps qui coule une meſure :
70 MERGURE DE FRANCE.
L'ornement naturel d'un fuperbe cheval :
Un inftrument de chaffe , & le vieux perſonnage
Qui nous a reproduits : tu vois auſſi ſa cage :
L'arme du boeuf, le plus riche métal ,
Une Ville de Guienne , une autre en Normandie :
Le fiége d'un Orateur ,
La peine d'un malfaiteur ,
De ton chef une partie :
Qualité qui d'un fat gone toujours le coeur ,
Pour laquelle fouvent on perd jufqu'à l'honneur :
Le nom d'un Saint , une espèce de plante ,
Comme bien des méchans , inutile & piquante.
Ce n'eft pas tout , Lecteur : tu trouveras de plus
Avec la fille d'Hinacus ,
Ce voltigeur téméraire
· Dont la mort fut le falaire :
Un des Signes du Ciel , une conjonction ,
Un oifeau domeftique , un infecte , un poiſſon ,
Le Batelier redoutable
Pour tous les Morts fans pitié :
La paffion déteftable
Qui détruit dans les coeurs la charmante amitié.
Pourfuis , va juſqu'au bout , & ne perds point cou
rage.
Pour recevoir ton héritage ,
Mon fein t'offre un fujet , un terme affe tueux ,
L'homme qui fans mourir fut ravi dans les Cieux :
Pour voyager , une voiture
JUIN. 1759..
71
Avec fon adroit conducteur :
Celui de mes enfans à qui Dame Nature
A concédé le pas fur ma progéniture.
Enfin , ce Roi des Thébains
A qui Théſée ôta la Couronne & la vie :
Ce qui chez les Romains
Honoroit d'un Vainqueur les triomphes certains
Cher Lecteur , ſi ton envie
J
Te prefle de déviner ,
Je fuis un mot fort populaire,
Neuf piés forment tout le mystère ;
C'eſt à toi de les combiner,
LAU BIE , Volontaire dans la Brigade
à cheval de Madame la Ducheffe d'Aiguillon .
A Plaide près Clairac, }
AUTRE,
E ne veux point, Lecteur , fatiguer ta mémoire ;
Difpenfe-toi d'aller me chercher dans l'Histoire.
Inconnu des Romains & de l'Antiquité ,
Je viens de naître au fein de la frivolité :
Mais fans te donner la torture ,
Neaf lettres feulement compofent ma ftructure.
Dans ma diffection tu trouveras d'abord
Ce qui fert à paffer une ombre au triſte bord,
Un fruit délicieux , deux notes de musique ,
Ce qui fait diftinguer le Prêtre du laïque ,
72 MERCURE DE FRANCE.
Celui dont la Moitié fut transformée en fel ,
L'aliment des enfans , ce qui brûle à l'Autel ,
Ce qu'il faut au befoin pour former un Chapitre ,
Un Souverain Pontife , un Saint portant la mitre,
Un tombeau gracieux où régne le fommeil ,
Un jeu qu'on joue à trois , un funèbre appareil ,
Deux Rivières de France , une autre dans l'Afie ,
Ce qu'un faux point d'honneur oppofe à notre vie,
L'héritier d'Ifaac , un frere de Caïn ,
Ce dont n'ufe jamais l'auftère Capucin.
Je ne dis plus qu'un mot pour finir ces fornettes :
Admire mon deftin , j'ai paré les toilettes.
CHANSON.
QU'ELLE eft belle ! qu'elle
Difent tous nos Bergers
En volant fur les traces.
Hélas ! connoillez les dangers
a de
graces !
Que vient de courir un coeur tendre.
Croyez-moi , fenfibles Bergers,
Fuyez , évitez de l'entendre.
ARTICLE
Affectueus emr,
+
Qu'elle est belle !
qu
'elle a de
graces
!
Disent tous nos bergers en volant
+
= sur ses tra - ces. ces: Hélas! he
~W
=
las 'connoisses les dangers Que vient de co
W
+
~W
= rir un coeur tendre: Croyés moi sensibles ber
W
-gers Fuyés Fuyes
tés de l'entendre. Fuyés.
évités de lenten .dre .
évi

JUIN. 1759. 73
ARTICLE II.
NOUVELLES LITTERAIRES;
LETTRES de Milady Juliette Catesby,
à Milady Henriette Campley, fon amie.
·Amfterdam 1759.
I.L eft aifé de reconnoître dans ces
Lettres la main qui nous a donné il y a
deux ans les Lettres de Miff Fanni Butzler.
L'efprit , la chaleur , le naturel &
l'élégance , caractérisent ces deux Ouvrages
, & juftifient leur fuccès. Les Lettres
de Milady Catesby font un Roman en
forme de Lettres , dont Pamela , Clariffe ,
Grandiffon , ont fourni le modèle. L'idée
de ce genre appartient à M. Richardſon :
mais dans les Romans Anglois , le grand
nombre d'Interfcripteurs jette quelque
embarras dans la narration , & en rend
le tiffu quelquefois lâche & entrecoupé.
Il eft vrai que cette méthode donne au
récit un air plus naturel , & y amène des
peintures plus naïves & plus féduifantes ;
mais ces vérités de détail divifent trop
l'action , rallentiffent l'intérêt , & affoibliffent
l'effet total. Dans le Roman François
, la narration eft plus rapide , plus
ferrée & plus nette ; Milady Catesby écrit
feule à fon amie , & la fuite de fes aven-
D
74 MERCURE DE FRANCE
it
tures vient fe placer avec autant d'art
que de naturel dans fes Lettres. C'eſt
une femme aimable , tendre & vertueuſe ,
qui a été abandonnée , & qui fe croit .
trahie par l'amant qu'elle adore ; le défefpoir
de le voir paffer dans les bras d'une
autre , n'a pû arracher de fon coeur l'amour
qu'elle avoit pour lui . Après l'avoir
perdu pendant deux ans , elle le voit revenir
à elle avec l'air des remords & de
la tendreffe ; mais rien ne peut le jufti ,
fier aux yeux de Milady : la fierté & le
reffentiment l'emportent fur l'amour , qui
parle encore au fond de fon coeur pour
cet Amant coupable ; elle prend le parti
de le fuir , elle quitte les lieux qu'il habite
, & va chercher dans l'abfence du
fecours contre un fentiment trop cher
qu'elle défavoue , qu'elle voudroit fe dif
fimuler à elle-même , & qu'elle ne peut
étouffer.
Milady Juliette Catesby , époufe à 16
ans , & veuve à 18 de Milord Catesby
s'étoit retirée dans le Comté d'Erford',
où elle eut occafion de voir Milord d'Of-.
fery, à qui elle infpira une paffion qu'elle
partagea bientôt. Ils étoient dignes l'un
de l'autre. Tous deux jeunes , charmans,
vertueux , tout étoit fait pour les unir
Les progrès de leur goût mutuel furent
JUI N. 17599 75-
ود
芝加
"
rapides , il s'accroiffoit au fond de leur
coeur fans qu'ils s'en doutaffent eux- mêmes.
Milady croyoit n'avoir que de l'ef
time & de l'amitié pour le Comte d'Of
fery. Il parloit fouvent de l'amour , ditelle
, mais c'étoit pour s'en plaindre. Il
paroiffoit n'en connoître que les peines
" mon coeur déjà fenfible pour lui lui, prea
noit an intérêt fecret à fes difcours. Je
penfois qu'il regrettoit une infidèle , &
» je m'étonnois qu'on eût ceffé de l'ai-
» mer. Il me fembloit qu'une femme qui
IL
avoit pu le trahir ou l'abandonner ,
étoit née plus perfide que toutes les
» autres. Milady Juliette démêla bien
tôt le fentiment qui agitoit fon coeur ;
elle fentit qu'elle aimoit avant d'être fûre
qu'elle étoit aimée . Elle paffa quelque
temps dans l'incertitude & l'agitation ;
enfin les regards du Comte , fes affidui
tés , mille petits foins que le coeur feul
fait prendre , & que lui feul fçait appré¬
cier , tout prouva à Milady qu'il l'aimoit ,
mais il ne le lui difoit pas encore . Un
jour qu'ils lifoient enſemble l'hiftoire de
deux Amans malheureux qu'on féparoit
cruellement , touchés , attendris l'un &
l'autre , le Livre leur tomba des , mains ,
leurs larmes fe mêlerent , ils ne purent
retenir plus longtems le fecret de leurs
Dij
6 MERCURE DE FRANCE
n
coeurs , & ils s'abandonnerent aux tran
ports de la plus vive tendreffe & de la
confiance la plus entiere.»Quel moment !
s'écrie Milady , » l'aveu d'un amour qu'on
partage eft un trait de lumière qui por-
» te un nouveau jour dans fes idées. Un
charme inconnu fe répandit fur tout
» ce qui m'environnoit , les obje tschangerent
à mes yeux , ils devinrent plus
rians , plus aimables ; je vis la Nature
» s'embellir autour de moi ; ce jardin où
» je venois d'apprendre que j'étois aiméë,
me parut le féjour d'un être bienfai
» fant dont la main déchiroit le voile qui
» m'avoit caché le bonheur!
»
Ces deux Amans cachèrent avec foin
leur intelligence ; ils jouiffoient en fecret de
la douce certitude d'être aimés. Six mois
fe paflerent dans cette douce fituation.
Milord d'Offery , obligé d'aller à Londres
pour quelque temps , ne put fe réfoudre
à s'éloigner de Milady qu'avec la plus
grande douleur. Il revient bientôt , &
Milady oublie en le voyant le fouvenir
des triftes jours qu'elle avoit paffés fans lui;
elle crut appercevoir cependant un peu
de mélancolie dans les regards de fon
Amant. Un jour qu'elle le preffoit de lui
confier fes peines , elle vit fes yeux mouilés
de quelques larmes , il ne put cacher
f
JUI N. 1739:23M 79
"
fon - trouble , & il n'ofoit en expliquer la
cauſe. « Ah ! Milady , lui dit- il , je ne
» fuis pas digne de ce coeur que vous
» m'avez donné ... aucun homme n'en
eft digne .. Que votre ame eſt au-deſſus
» de la mienne ! Que j'ai à rougir devant
» vous ! Lady Juliette , eft - ce votre
» Amant ? eft-ce un homme aimé de vous
qui a pu fe préparer des remords ? 20
Cet étrange difcours pénétra le coeur de
Milady d'un trait douloureux ; elle le pria
de lui ouvrir fon ame toute entiere : il ne
-put y confentir , & elle ne voulut pas lui
arracher fon fecret. Le temps cependant
-parut adoucir la peine du Comte & diffi
per fa mélancolie . Milady confentit à lui
donner la main dans un mois ; tout étoit
difpofé , tout alloit fe terminer , lorfque
Milord d'Offery reçut des dépêches qui le
jetterent dans l'agitation la plus violente.
Il s'enferma , ne voulut voir perfonne ;
& plongé dans une trifteffe affreuse , il
paffa la nuit dans le trouble & dans les
Jarmes . Milady déſolée , inquiette & tremblante
, ne pouvoit concevoir la caufe de
cette affliction extrême & n'ofoit le vois
Elle fe promenoit en rêvant dans le jardin
, lorfqu'elle vit venir à elle Milord
d'Offery , foible , changé , abattu : il s'approcha
fans lever les yeux fur elle , priz
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
sune de fes mains qu'il ferra doucement ;
il vouloit parler , & fa voix expiroit fur
fes lévres ; enfin tombant aux genoux de
P
*
Lady Juliette , & fe cachant le vifage
dans fa robe , il fe mit à pleurer avec tou
tes les marques d'une douleur inexprimable.
Milady avoit le coeur déchiré. » Je
» le conjurai , dit-elle , de modérer fa
<» douleur , de la répandre dans mon fein ;
»fes yeux baignés de larmés fe fixerent
> fur les miens ; nos pleurs fe confondi-
» rent il paroiffoit déterminé à s'expliquer
; je l'en fuppliois , lorfque s'arrachant
tout-à-coup d'entre mes bras , il
s'éloigna avec viteffe.Milady fentit augimenter
fon attendrillement & fes allarmes.
Deux heures après on lui apporta
sune Lettre de Milord , qui peignoit un
coeur agité des plus violens mouvemens
de l'amour , du défefpoir & du remords.
* B Je pars , lui difoit-il , fans efpoir de
vous revoir jamais ... Déteftez , mépri
» fez le monftre odieux qui a détruit fon
bonheur & le vôtre... Oui , l'honneur
m'impofe une loi... Que vous êtes vengée
! Que je fuis puni ! Je vous perds ! ...
» Que ne puis- je au moins vous apprendre
!... Mais cet horrible fecret n'eft
pas
» tout à moi ; je vous refpecte... Adieu ,
→ Madame , je vous adorerai toujours ,
ود
JUIN. 1739.
$
vous m'occuperez fans ceffe , &c. » »
Cette Lettre inexplicable jetta Milady
dans un état qu'on ne fçauroit peindre;
immobile & comme inanimée , les yeux
fixés fur ce funefte écrit , il me fembloit,
'dit- elle , qu'une invifible main me précipi
toit dans un abime , & détruifoit en mai
le principe de ma vie . Anéantie par ce
coup terrible , la malheureufe Juliette
craignoit de montrer fon défefpoir , & ne
pouvoit le cacher : c'eft dans ce moment
affreux qu'elle reçut la nouvelle du duel
& de la mort d'un frere qu'elle aimoit
tendrement. » Je dûs la vie à ce redou
» blement de douleur ; mes larmes s'ou-
» vrirent un paffage ; j'eus la force de
cacher une partie de mes regrets, en me
livrant fans contrainte à ceux dont je
n'avois point à rougir.
Milady , abandonnée par fon Amant'
fans en connoître la caufe , le plaignoit
encore , l'adoroit toujours & ne pouvoit
fe réfoudre à le condamner; mais elle fentit
toute l'étendue de fon malheur en apprenant
que Milord d'Offery avoit épousé
Jenny Monford & s'étoit retiré avec elle
au nord de l'Angleterre. Il est difficile de
peindre la fituation de cette Amante infortunée
un rayon d'efpérance l'avoit
toujours foutenue , il ne reste plus dans
C
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
fon coeur que le plus affreux défeſpoir.
Elle paffa près de deux ans dans l'amertume
& la douleur. La langueur & la
mélancolie qui flétriffoit fes charmes &
détruifoit fon repos , fe calmérent cependant
un peu; & elle fe croyoit prête à
triompher de fa paffion , lorfque la
préfence , imprévue du Comte d'Offery
ranima dans fon coeur tous les fentimens
qu'elle y croyoit éteints . Le Comte étoit
revenu à Londres après avoir perdu fa
femme ; il fe préſenta à la porte de Milady
Juliette ; elle fut fermée pour lui ;
il la fuivit partout , il lui écrivit , mais
en vain , cependant ſon obſtination allarma
Milady ; honteufe de fe trouver fenfible
encore , elle crut devoir fuir le danger
de le voir & de l'entendre , & elle
partit pour la province ; c'eſt dans ce
voyage qu'elle écrit à Milady Campley
fon amie , & fes Lettres peignent bien
le défordre de fon ame , les différens
mouvemens qui l'agitent , les combats
de l'amour & de la fierté. Sa paffion ſe
montre dans les efforts qu'elle fait pour
fe la diffimuler , dans la diffipation qu'elle
cherche pour la diftraire , dans l'infipidité
qu'elle trouve à tout ce qui l'environne,
dans l'ennui que lui caufent ceux
qui paroiffent fenfibles à fes charmes,
JUIN. 1759.
81
Toutes ces peintures font vraies , animées
, intéreffantes ; Milady rend compte
à fon amie de tout ce qu'elle fent ,
de ce qu'elle voit , des lieux qu'elle parcourt
, des gens avec qui elle fe rencontre.
Il y a dans tout cela des détails agréables
même des traits plaifans ; mais
cette gaîté a toujours une teinte de mélancolie
tendre qui convient à la fitua→
tion de Lady Juliette , & que l'Auteur a
bien confervée.
>
Reprenons le fil du récit . Milord d'Offery
faifoit tous fesefforts pour obtenir de
Milady Catesby, la permiffion de la voir &
de fe juftifier. Mais elle ne vouloit ni l'entendre
, ni recevoir fes Lettres ; elle étoit
infléxible les priéres même de fes amis
en faveur du Comte ne pouvoient vaincrefon
reffentiment & la réfolution qu'elle
avoit prife d'oublier un coupable. Milord
d'Offery défefpéré de ne faire que des
tentatives inutiles , & pénétré de la du
reté conftante & cruelle de Milady , fuccombe
à la violence de fa douleur & tombe
dangereufement malade . Cet évènement
réveilla dans le coeur de Milady
tout l'amour qui y étoit renfermé ; elle
ne puit contraindre ni cacher l'intérêt vif
qu'elle prenoit à la maladie de Milord ;
Les attentions les allarmes qu'elle lui 2
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
faifoit voir , rendirent l'efpérance & Ta
fanté à cet infortuné . N'ayant pû réuffir
à obtenir une entrevue pour fe juftifier
, il prit le parti de l'inftruire dans
une Lettre de l'évènement malheureux
qui les avoit féparés & qui avoit caufé
le malheur de l'un & de l'autre .
On fe rappelle le voyage que Milord
d'Offery fut obligé de faire à Londres. 11
revenoit à Erford avec l'impatience d'un
Amant qui va revoir ce qu'il aime , mais
il fut arrêté dans fa route par un de ſes
amis qui l'engagea à fouper chez lui . Le
fouper fut libre & bruyant , & il fe vit
forcé de fe prêter à la folle gaîté de fes
amis , & de boire comme eux . S'étant
Levé pour aller prendre l'air , il s'égara
dans les appartemens qu'il ne connoiffoit
pas , & fe trouva dans une chambre avec
MiffJenny Monford la foeur de fon ami ,
jeune perfonne aimable , qui avoit toutes
les graces & l'ingénuité de fon âge . Le
hafard fit tomber la feule bougie qui les
éclairoit & qui s'éteignit : Miff Jenny ne
put trouver les fonnettes, pour faire venir
du monde ; elle appelloit , mais en vain :
T'embarras de cette fituation parut plaifant
à la jeune Miff Jenny qui rioit de
tout fon coeur & fa gaîté excitoit celle
de Milord. Ils cherchoient la porte pour
JUIN. 1759.
83
fortir , & fe heurtoient l'un l'autre : enfin
une table renverfée les fit tomber
tous les deux , & cette chute redoubla les
éclats de rire enhardi par la liberté que
donne l'obfcurité , par l'enjoûment de
Miff Jenny, par la féduction du moment,
& livré tout entier à fes fens , Milord
d'Offery oublia fon amour , fa probité ;
la foeur de fon ami , une femme refpectable
ne lui parut dans ce moment qu'une
femme offerte à cette paffion groffière
qu'allume le feul inftinct. Il abufa du défordre
& de la fimplicité d'une jeune imprudente
dont l'innocence caufa la défaite.
Les remords fuivirent le Comte d'Of
fery à Erford , mais fon déſeſpoir fut au
comble , en recevant une Lettre de Mill
Jenny qui lui apprenoit qu'elle étoit groffe
& que fa mort alloit la punir de fa foibleffe.
Le Comte n'héfita point , la probité
fit taire les cris de l'amour ; il sarracha
des bras de fa femme qu'il adoroit
pour voler dans les bras de celle qu'il
Cavoit déshonorée. Milf Jenny fentit toute
d'étendue du facrifice que tui faiſoit Milord
d'Offery ; elle vit bien qu'elle ne devoit
pas fa main à fon penchant; les foins ,
T'eftime , l'amitié d'un époux qu'elle aimoit
ne purent la dédommager de ceux
de l'amour , mais elle dévora fes chagrins
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
en filence , & l'effort qu'elle fit pour
les
cacher la jetta dans une maladie de langueur
qui confuma fes jours.
On juge bien de l'impreffion que cet
éclairciffement fit fur le coeur de Milady ;
trop heureux de le trouver bien moins
coupable qu'il ne paroiffoit , elle ne put
lui refufer fon pardon. Tout fur oublié ,
tout fut réparé par un heureux hymen
qui effaça le fouvenir de leurs peines.
Tel eft le fond de ce Roman intéreſſant:
l'intrigue en eft fimple , le naud ingénieux
& le dénoûment bien préparé, bien
fufpendus le ftyle en eft clair , animé ,
élégant ; le fentiment y eft fouvent éloquent
, & les réfléxions quelquefois fines
& toujours naturelles ; les morceaux que
j'ai cités peuvent donner une idée du
ton de la narration , j'en vais citer quelqu'autres
de différens genres . Rien de
plus naturel & de plus picquant , par
exemple , que ce portrait d'une jeune
veuve de vingt ans.
» Enchantée de fon nouvel état , elle
»vient paffer ici l'année de fon deuil ,
feulement pour méditer en repos fur
» le choix qu'elle fera , lorfque la bienféance
lui permettra de remplacer un
vieux mari qu'elle haifoit de tout fon
a coeur. Elle a le plus joli vifage qu'il foir
JU IN. 1759. 85
1
" poffible de voir , une taille fine , l'air
» mutin , une bonne foi charmante ; elle
conte fes chagrins en étouffant de rire.
» Le vieux Lord étoit jaloux , & elle l'attrapoit
, elle l'attrapoit... Cette agréable
» & folle créature a juftement la portion
d'efprit qui lui eft néceffaire pour s'a-
» mufer & pour plaire.
ور
>>
ود
Milady fait le tableau d'une maifon
de Campagne délicieufe . » Tout peint
»ici le calme & la tranquillité : ce féjour
aimable porte infenfiblement à
» réfléchir à fe retirer en foi-même : mais
» tous les temps ne font pas propres à
faire gouter cette efpéce de retraite ;
" on trouve quelquefois au fond de fon
» coeur des importuns plus fâcheux que
» ceux dont la folitude nous délivre...
"> Il faut avoir bien des vertus pour s'oc→
» cuper avec plaifir de l'examen de fon
» coeur.
و د
Il y a bien de l'honnêteté & de la vé- ya
rité dans la réflexion fuivante . » J'ai toujours
regardé comme le plus grand des
» malheurs , la perte de la bonne opinion
qu'on avoit de fes propres fentimens :
»on peut jouir de l'eftime des autres
» fans la mériter ; l'art atteint juſques là :
» mais que devient notre paix intérieure
» quand nous ne pouvons plus nous eſtie
mer nous-mêmes a
86 MERCURE DE FRANCE.
"
Je ne puis m'empêcher de tranfcrire
T'obſervation que fait Milady Catesby
fur l'aventure de Milord d'Offery avec
Milf Jenny. » Il appelle cela un mal-
>> heur ! ... J'oubliai mon amour , dit- il ,...
» Ah ! oui , les hommes ont de ces oublis ;
> leur coeur & leurs fens peuvent agir fé-
» parément ; ils le prétendent au moins ;
& par ces diftinctions qu'ils prennent
" pour excufe , ils fe refervent la faculté
» d'être excités par l'amour , féduits par
» la volupté , ou entraînés
par l'inftinct ;
mais cette excufe qu'ils prennent , ils
» ne la reçoivent pas ; remarquez cela :
" ce qu'ils léparent en eux , ils le réunif
» fent en nous &c. » Cette réflexion eſt
jufte , natureHe & bien placée fous la plu
me d'une femme, fi c'en eft une en effet à
qui nous devons ces agréables Lettres.
L'Auteur, quel qu'il foit, ne doit pas craindre
de les avouer ; le ton en eſt toujours
moble & décent , & cet ouvrage fait honneur
à ſon ame autant qu'à fon efprit : on
ne peut que l'exhorter à mériter de nouveaux
fuccès par des compofitions auffi
eftimables. Les Romans feroient auffi
attiles qu'intéreffans fi l'on y refpectoir
toujours les moeurs máis lorfqu'on y
peindra le vice d'une maniere propre a
l'infpirer , lorsqu'on y revêtira la corrupJUIN.
1759.
87
tion des charmes de la volupté , lorsque
la morale y fera réduite en épigrammes &
en paradoxes, l'efprit en jargon, & le fentiment
en métaphyfique , les Romans feront
auffi dangereux pour le goût que
pour la vertu.
INTRODUCTION à l'Hiftoire de
Dannemarck , où l'on traite de la Religion
, des Loix , des moeurs & des ufages
des anciens Danois . Par M. Mallet,
Profeffeur royal de Belles- Lettres Frangoifes
, Membre de l'Acad. des Sciences
& Belles Lettres de Lyon. A Coppenhague.
V
·
OIR des Peuples , des Princes , des
Conquérans & des Légiflateursfe fuccéder
rapidement fur la fcène de l'Hiſtoire
fans connoître leur façon de penſer ;
leurs caractères , l'efprit qui les animoit ,
c'eft ne voir que des ombres muettes &
errantes dans l'obſcurité . Rien n'eft plus
jufte , plus lumineux que cette penſée de
M. Mallet . Avant d'écrire l'hiftoire de fa
nouvelle Patrie , il commence donc par
en étudier les anciennes moeurs . Il avance
qu'on ne fçauroit rendre raifon des moeurs
$ 8 MERCURE DE FRANCE .
& des coutumes actuelles de l'Europe fans
remonter à cette première fource , & il le
prouve par un tableau rapide & frappant
des divers états par lefquels cette partie
du monde que nous habitons a paffé fucceffivement.
Si nous rappellons les temps les plus
reculés , nous verrons d'abord fortir pas
à pas des Marais de la Scythie une Nation
qui s'accroît & fe partage fans ceffe en occupant
les contrées incultes qu'elle trouve
devant elle . Bientôt après , ce Peuple
tel qu'un arbre plein de féve & de vigueur
, a déjà étendu fes longues branches
fur toute l'Europe , & répandu partout
avec lui depuis les bords de la Mer noire
jufqu'aux extrémités de l'Eſpagne , de la
Sicile & de la Grèce , une Religion fimple
& militaire comme lui , une forme
de gouvernement imaginée par le bon
fens & la liberté , un efprit inquiet , indompté
, prêt à s'effaroucher au feul nom
d'affujettiffement & de contrainte ,
courage féroce nourri par une vie fauvage
& vagabonde. Pendant que la douceur
du climat amollit imperceptiblement
la dureté de ceux qui fe font établis dans
le midi , des Colonies d'Egyptiens & de
Phéniciens fe mêlant avec eux fur les côtes
de la Grèce, & delà fe tranfportant à.
2
un
4
JUIN. 175,9.
89
diverfes repriſes fur celle d'Italie , achevent
de leur enfeigner à vivre dans le
fein des Villes , à cultiver les Lettres , à
faire fleurir les Arts & le Commerce :
elles confondent avec eux leurs opinions,
leurs ufages & leur génie. Des Etats s'y
forment fur de nouveaux plans. Rome
cependant s'élève & envahit tout à meſure
qu'elle s'agrandit; elle oublie fes anciennes
moeurs , & fait perdre aux Peuples qu'elle
foumet le premier efprit qui les avoit
animés ; mais il demeure inaltérable dans
les climats froids de l'Europe , & s'y
maintient comme leur indépendance ; à
peine quinze ou feize fiécles y apportent
quelque changement . Il s'y renouvelle
même fans ceffe , car durant ce long intervalle
, de nouveaux Colons fortis de
temps en temps de l'ancienne & inépuifable
patrie , s'avancent fur les traces de
leurs peres vers ces mêmes contrées du
Nord ; & fuivis à leur tour par de nou-.
velles troupes , ils s'entrepouffent comme
les flots de la Mer. Incapable de contenir
plus longtemps cette foule d'habitans avides
de gloire & de pillage , le Nord rejette
enfin fur les Romains le poids dont il
eft foulé les barrières de l'Empire mal
foutenues par un Peuple que la profpérité
a corrompu , font percées de tous
MERCURE DE FRANCE.
>
côtés par des torrens d'Armées victorieu→
fes. Alors on voit le Vainqueur rapporter
au milieu des vaincus , c'est - à- dire dans
le fein de la fervitude & de la moleffe ,
cet efprit d'indépendance & d'égalité
cette hauteur d'ame , ce goût d'une vie
ruftique & militaire que les uns & les autres
avoient puifé dans la même fource ,
mais dont les Romains confervoient à peine
de foibles reftes . Des difpofitions &
des principes fi oppofés fe combattent
longtemps avec des forces affez égales ;
mais ils s'uniffent enfin , fe fondent enfemble
, & de leur mélange naiffent ces
moeurs & cet efprit qui gouvernent enfuite
notre Europe , & qui malgré les dif
férences de climat & de Religion , & les
accidens particuliers , régnent encore
d'une manière fenfible dans cette partie.
du monde , & y confervent encore plus
ou moins de traces de leur premiere.
origine.
Ainfi M. Mallet attribue la plupart de.
nos vertus politiques à l'influence que
les Nations du Nord ont eue fur les différentes
deftinées de l'Europe. Ne feroitce
point là , dit- il , la principale cauſe
de ce courage , de cette averfion pour la
fervitude , de cet empire de l'honneur qui
caractérisent prefque toutes les Nations
JUIN.
1759.
of
$
Européennes ; & de cette modération , de
cette familiarité , de ces égards pour
l'humanité , qui diftinguent fi heureuſement
nos Souverains d'avec les Tyrans
invifibles & fuperbes de l'Afie ? La grande
prérogative de la Scandinavie , dit l'Auteur
de l'Efprit des Loix , & qui doit
mettre les Nations qui l'habitent audeffus
de tous les Peuples du Monde ,
c'est qu'elles ont été la fource de la liberté
de l'Europe , c'est-à- dire de pref
que toute celle qui eft parmi les hom
mes. Le Goth Jornandés , ajoute- t-il , a
appellé le Nord de l'Europe , la fabrique
du genre humain. Je l'appellerois
plutôt la fabrique des inftrumens qui
brifent les fers forgés au Midi. C'est là
que de forment ces Nations vaillantes
qui fortent de leur Pays pour détruire les
Tyrans & les Efclaves , & apprendre aux
hommes que la Nature les ayant fait
égaux , la raiſon n'a pû les rendre indépendans
que pour leur bonheur.
C'eft cette influence des moeurs , des
opinions , du génie de ces anciens Peuples
fur la conftitution morale & politique de
tous les Peuples de l'Europe , qui rend fi
curieux & fi intéreffants pour nous les
débris de leurs Annales.
Cette introduction de M. Mallet à l'hif
2 MERCURE DE FRANCE.
toire du Dannemarck , eft divifée en cinq
Livres; le premier contient la defcription
de ce Royaume , avec des conjectures fur
l'origine de fes premiers Habitans , connus
fous le nom de Cimbres , avant qu'ils
euffent pris celui de Danois , & que l'Auteur
croit avoir été Scythes ou Celtes fans
melange. Il donne l'expédition des Cimbres
en Italie , & leur défaite par Marius ,
comme ce qui refte de plus ancien de leur
hiftoire.
Il y a trois hypothèſes fur la fondation
de la Monarchie Danoife ; l'une appellée
l'hypothèſe Gotlantique , qui remonte juf
qu'au Déluge , & qui eft reconnue pour fabuleufe;
la feconde eft l'hypothèſe commu
ne , qui donne pour Fondateur au Royaume
de Dannemarck , vers l'an 2910 , un
certain Dan dont on ne fçait rien que le
nom. Cette hypothèſe eft celle de Saxon
qui a écrit dans le vingt- deuxième Siècle ,
& n'est guères mieux fondée que la pre
miere. La troifiéme eft l'hypothèſe de Torphæus
qui , fur les anciens manufcrits
trouvés dans l'Islande , a cru pouvoir
former une fuite complette de Rois , de
puis Sciold , Fils d'Odin , peu de temps
avant J. C. Celle-ci s'appelle Iſlandoiſe ,
& M. Mallet , en l'adoptant comme plus
probable que les deux autres , y reconnoît
JUIN. 1759. 93
encore beaucoup d'incertitude & d'obfcurité.
Il ne rapporte fur les huit ou neuf
premiers Siècles de cette hiftoire qu'un
petit nombre d'événemens qui lui paroif
fent accompagnés de quelque vraifem-1
blance. Il ne confidere pas les Poëtes
S comme des Hiftoriens , mais comme des
Poëtes, il n'en prend que les traits, où fans
le vouloir , on découvre fa façon de penfer
& celle de fon temps.
1
11
le
ר ו נ
e,
eits
oit
le
ר ע צ
Lus
11 2
Selon l'hypothèſe qu'il adopte , Odin ,
peut- être un des Alliés de Mithridate.
( quand les Romains porterent leurs armes
vers le Tanaïs & le Palus Méorides ,
environ 70 ans avant J. C. ) Odin qui ,
commandoit aux Afiatiques entre le Pont
Euxin & la mer Cafpienne , fe réfugia
vers le Nord , fuivi d'une colonie de
Turcs , Peuple Scythe , au pied du mont
Taurus , qui depuis s'eft répandu vers le
Midi où il a fondé fon Empire immenſe.
Odin foumit d'abord quelques Peuples
de Ruffie , conquit la Saxe , prit la route
'de la Scandinavie par la Cimbrie, paffa en
Fienie , où il bâtit la Ville d'Odenfée qui
conferve encore dans fon nom le fouvenir
de fon Fondateur. De là il étendit fes conquêtes
dans tout le reste du Nord , s'empara
du Dannemarc , & lui donna pour
Roi fon fils Sciold. A peine il paroîr
94 MERCURE DE FRANCE.
-
dans la Suéde , qu'un des Rois de ces
contrées & le Peuple à fon exemple , lui
rendent les honneurs divins. Ce Roi appellé
Gilfe , meurt ou defcend du Trône ,
&Yngué, fils d'Odin , prend fa place. Odin
fe fait reconnoître en qualité de Souverain
& de Divinité par tous les petits,
Rois qui partageoient la Suéde. Sa fortune
le fuit en Norwége où il fait couronner
fon fils Sæmungué : c'eſt ainſi qu'il
faifoit de fes conquêtes un appanage à
fes enfans. Mais l'Hiftorien obferve que
s'il eût fallu les établir tous de même, l'Europe
entiere n'auroit pas fuffi. Il en avoic
eu vingt- huit de fa femme Frigga , felon
la Chronique Iflandoife , & trente-an ou ,
trente-deux , felon quelques Hiftoriens .
Après avoir terminé fes glorieufes expéditions
, Odin fe retira en Suéde ,
fentant approcher fa fin , il ne voulut pas
attendre des fuites d'une maladie , une
mort qu'il avoit tant de fois bravće dans
les combats ; ayant donc raffemblé fes
amis & fes compagnons de fortune , il fe
fit neuf bleffures en forme de cercle avec
la pointe d'une lance , & diverfes autres
découpures dans la peau avec fon épée :
il déclara enfuite en mourant , qu'il alloit
en Scythie prendre place avec les autres
Dieux à un feftin éternel , où il recevroit
out
JUI N. 1759
e
S
et
e:
avec de grands honneurs , ceux qui après
s'être expofés
intrépidement dans les
combats , feroient morts les armes à la
main. Dès qu'il eut rendu le dernier foupir
, on porta fon corps à Sigtuna , ville
qu'il avoit fondée ; & conformément à
un ufage d'Afie qu'il avoit établi dans le
Nord, fon corps y fut brûlé avec beaucoup
de pompe & de magnificence.
Telle fut la fin de cet homme auffi
extraordinaire à fa mort que pendant fa
vie. Il femble, dit l'Hiftorien , avoir porté
l'enthoufiafme à l'égard de la gloire des
armes, au point de s'être propofé d'enchaî
ner chez les autres les fentimens de la Nature
par les liens facrés de la Religion , après
les avoir étouffée au-dedans de lui-même.
Quelques Auteurs fuppofent que le
defir de fe venger des Romains fut le
principe de toute fa conduite. Chaffé de
fa patrie par ces ennemis de toute liberté
, fon reffentiment , difent- ils , fut
d'autant plus violent , que les Scythes
regardoient comme un devoir facré de
venger les injures qu'ils avoient effuyées,
& furtont celles de leurs parens & de
feur Nation. Il ne parcourut donc , fuivant
eux , tant de contrées éloignées ,
& ne chercha avec tant d'ardeur à y éla
blir fa doctrine fanguinaire , qu'afin de
6 MERCURE DE FRANCE.
foulever tous les Peuples contre une puiffance
formidable & odieufe. Ce levain
qu'il avoit laiffé dans les efprits des Nations
du Nord , fermenta longtemps
en fecret ; mais , ajoutent -ils , le fignal
étant donné , elles fondirent enfuite toutes
d'un commun accord fur ce malheureux
Empire ; & après plufieurs fecouffes
réitérées , elles vengerent enfin en le renverfant
, l'affront fait plufieurs fiécles auparavant
à leur Fondateur : Opinion
plaufible , dit M. fi elle étoit
mieux confirmée par les Hiftoriens du
Nord , mais elle n'a rien de contraire à la
vraisemblance , & doit du moins paffer
pour ingénieufe. J'ajouterai qu'elle fait
de la fondation de la Monarchie Danoife
un fujet de Poëme épique auffi beau
qu'il y en ait dans l'hiftoire , & c'est en
partie dans cette vue que je vais fuivre
M. Malet dans les détails curieux qu'il a
pris de la Mythologie Irlandoife .
Maler
Un des artifices dont fe fervit Odin
pour
fe concilier le refpect du Peuple ,
étoit de confulter dans les affaires difficiles
la tête d'un certain Mimer , qui avoit
eu pendant fa vie une grande réputation
de fageffe. Cet artifice rappelle , dit l'Hif
torien , le Pigeon de Mahomet : il reffemble
auffi à la Nymphe Egerie de Numa .
Ceux
JUIN. 1759 97
Ceux qui ont connu l'efprit des Peuples
& qui ont voulu les fubjuguer , n'y ont
pas épargné le merveilleux.
Les Chroniques Iflandoifes nous peignent
Odin comme le plus éloquent des
hommes : mais autant que fon éloquence,
fon air augufte & vénérable le faifoient
chérir & refpecter au milieu d'une affemblée
calme & paifible , autant il étoit
redoutable & furieux dans la mêlée. On
a dit qu'il fe changeoit en ours , en taureau
, en lion , qu'il paroiffoit tel qu'un
loup défefpéré , & qu'en mordant fon
bouclier de fureur , il fe jettoit au milieu
des rangs , faifoit de tous côtés autour de
lui le plus horrible carnage , fans recevoir
aucune bleffure .
Quelques Ecrivains des derniers temps
ont bien voulu paroître embarraffés à expliquer
tous ces prodiges . Il me femble
reprend notre Hiftorien Philofophe
que le feul prodige qui auroit droit de
nous étonner , c'eft l'imbécille crédulité
du Peuple à qui Odin avoit pu les perfuader
, fi tant d'exemples anciens & modernes
ne nous avoient appris à quel point
l'ignorance peut laiffer dégrader toutes les
facultés de l'efprit humain.
Le fecond Chapitre préfente la Religion
des Scythes , & fes altérations d'a-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
"
bord elle étoit fort fimple. La Religion
des Germains dans fa pureté , enfeignoit ,
au rapport de Tacite , qu'il y avoit un
Dieu fuprême , Maître de l'Univers , auquel
tout étoit foumis & obéiffant. Elle
l'appelloit l'Auteur de tout ce qui exiſte
P'Eternel , l'Ancien l'Etre vivant &
terrible , le Scrutateur des chofes cachées ,
l'Immuable ; elle attribuoit à ce Dieu une
puiffance infinie , une fcience fans bornes ,
une juftice incorruptible . Elle défendoit
de repréfenter la Divinité fous une forme
corporelle ; elle ne permettoit pas
même qu'on la renfermât dans une enceinte
de murailles ; ce n'étoit que dans
des bois , dans des forêts confacrées qu'on
pouvoit la fervir dignement : là elle ſembloit
régner en filence , & fe rendre fenfible
dans le refpect qu'elle infpiroit.
C'étoit une extravagance impie que de
lui attribuer une figure humaine , que de
lui ériger des Statues , de lui fuppoſer un
fexe , de la peindre dans des images. De
cette Divinité fuprême étoient émané
une infinité de Divinités fubalternes &
de Génies , dont chaque partie du monde
visible étoit le fiège & le Temple. Ces
intelligences n'y réfidoient pas feulement ;
elles en dirigeoient les opérations ; c'étoit
l'organe de leur amour & de leur libéralité
envers les hommes.
JUIN. 1759.. 99.
Dans chaque élément , il s'en trouvoit
une qui lui étoit propre. Il y en avoit
dans la terre, dans l'eau, dans le feu, dans
l'air, dans les Aftres. Les arbres, les forêts ,
les fleuves , les montagnes , les rochers ,
les vens , la foudre , les tempêtes en
contenoient auffi , & méritoient par là
un culte religieux , qui dans les commencemens
ne fe devoit pas diriger vers l'objet
viſible , mais vers l'intelligence qui
l'animoit. Le motif de ce culte étoit la
crainte d'un Dieu irrité par les péchés
des hommes , mais en même-temps d'un,
Dieu qui fe laiffoit appaifer par les facrifices.
La reconnoiffance pouvoit y avoir
part auffi ( c'eft toujours M. Malet qui
parle ) on confidéroit ce Dieu comme un
principe actif qui non feulement avoit
produit les hommes , les animaux ,
plantes , & tous les êtres vifibles , en
s'uniffant à la terre , ou au principe paffif ;
mais on croyoit encore qu'il étoit le feul
& unique agent qui confervât les êtres ,
& qui difpenfat les évènemens : fervir cet
Etre les facrifices & les prieres , ne
par
faire aucun tort aux autres , s'appliquer à
être brave & intrépide , c'étoit là toutes
les conféquences morales qu'on tiroit de
ces dogmes. Enfin la croyance d'une vie
les
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
à venir , cimentoit tout l'édifice . Des fupplices
cruels y étoient réfervés à ceux qui
auroient méprifé ces trois préceptes fon
damentaux de la morale ; & des délices
fans nombre & fans fin y attendoient les
hommes juftes , religieux & vaillans.
Il eft probable que ce fut vers le temps
'd'Odin que la Religion des Scythes perdit
chez les Danois & les autres Scandinaves
les plus beaux traits de fa première pureté
. M. Mallet donne ici un tableau de
cette Religion altérée, & ce tableau conrient
l'efpace de fept ou huit fiècles , depuis
Odin jufqu'à là converfion du Dannemarc
à la foi.
L'Edda des Iflandois , dont je parlerai
dans la fuite , & quelques autres Pocfies ,
font les fources où l'Hiftorien a puifé .
On a vu que les Scythes reconnoiffoient
des Génies fubordonnés au Dieu fuprême ;
ils en firent des Divinités abfolues & indépendantes.
Ici l'Hiftorien développe ,
en Philofophe , la caufe du penchant
qu'ont tous les Peuples à l'Idolâtrie. C'eſt
úne chofe inévitable pour l'efprit humain
de porter les imperfections de fa nature
dans l'idée qu'il tâche de fe former de
la Divinité. Ce fentiment fi profond qui
nous rappelle à chaque inftant notre foi→
bleffe , nous empêche de concevoir qu'un
JUIN. 1759.
ΤΟΙ
feul être puiffe mouvoir & entretenir
toutes les parties de cet Univers. Mais
cela eft furtout incompréhenfible pour
des Peuples ignorans qui n'ont jamais
foupçonné la liaifon de ces parties & les
cauſes méchaniques de leurs phénomènes.
Auffi tous les Peuples barbares ont- ils
mis à la place des loix fimples & uniformes
de la Nature qu'ils ne connoiffoient
pas , des Efprits , des Génies , des Divinités
chargés du gouvernement du monde
phyfique & du monde moral .
Comme les qualités guerrieres étoient
les premieres vertus aux yeux de ces Peuples
barbares , bientôt dans cet Etre fuprême
dont l'idée embraffoit tout ce qui
exifte , on n'adora plus que le Dieu de
la Guerre. De là ces affreufes peintures
qui nous en font reftées dans la Mythologie
Iflandoife , où il est toujours défigné,
fous le nom d'Odin . C'eft , dit - elle , le
Dieu terrible &fevere , le pere du carnage ,
le dépopulateur , l'incendiaire , l'agile
le bruyant , celui qui donne la victoire ,
qui ranime le courage dans le combat
qui nomme ceux qui doivent être tués. Les
Guerriers qui alloient fe battre , faifoient
voeu de lui envoyer un certain nombre
d'ames qu'ils lui confacroient : ces ames
étoient le droit d'Odin. 11 les recevoit
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
dans le Valhalla fa demeure ordinaire, ou
il récompenfoit ceux qui étoient morts
les armes à la main. C'étoit là qu'il prodiguoit
les éloges & les plaifirs ; il les recevoit
à fa table , où un feftin continuel
faifoit, comme nous le verrons dans la fuite,
les délices de ces Héros . On imploroit fon
fecours dans toutes les guerres ; c'étoit à
Jui que les voeux des deux partis s'adreffoient
, & l'on croyoit qu'il venoit fouvent
lui- même dans la mêlée ranimer la
fureur des combattans , frapper ceux
qu'il deftinoit à périr , & emporter leurs
armes dans fes demeures céleftes . N'eftce
point là le dogme d'Homere ?
Cette terrible Divinité , qui fe plaifoit
à répandre le fang des hommes , ne laiffoit
pas , fuivant la Mythologie Iflandoife
, d'en être le Pere & le Créateur ;
tant les opinions les plus contradictoires
fe concilient aifément dans des efprits
groffiers & prévenus : ce même Dieu
qu'ils fervoient fous des traits capables
de faire abhorrer un homme , fuivant
l'Edda , vit & gouverne pendant les fiècles
; il dirige tout ce qui eft haut & tout
ce qui eft bas , ce qui eft grand & ce qui
eft petit ; il a fait le Ciel & l'air , &
l'homme qui doit toujours vivre . Et avant
que le Ciel & la Terre fuffent , ce Dieu
étoit déjà avec les Géans.
JUIN. 1759. 103
La Mythologie Iflandoife ne diftingue
jamais l'Etre fuprême adoré depuis longtemps
fous le nom d'Odin , d'avec le
Prince de ce nom ; & l'Hiftorien attribue
cette confufion à la flatterie des Poëtes :
cependant il eft parlé de pluſieurs Odin ,
d'où il conjecture que ce nom pourroit
bien avoir été ufurpé par plufieurs guerriers
ambitieux & politiques dont on
n'aura fait qu'un feul perfonnage dans les
âges fuivans , à- peu- près comme cela eſt
arrivé à l'égard d'Hercule .
La principale Divinité après Odin , étoit
Frigga , ou Fréa fa femme. Les Celtes ,
les Syriens , les Grecs penfoient que le
Dieu du Ciel s'étoit uni avec la Terre
pour produire les Divinités fubalternes
l'homme & toutes les autres créatures.
Les Peuples du Nord adoroient la Terre
fous le nom d'Hertus , c'eft la Frigga ou
Fréa des Scandinaves : c'eft la Rhéa des
Afiatiques qui eft fans doute la même que
Fréa , avec une afpiration différente.
Fréa ou Frau fignifie femme en Tudefque
; elle devint la Vénus du Nord : l'Edda
l'appelle la plus favorable des Déeffes.
Fréa fuivoit Odin à la guerre , ce
qui reffemble fort aux Amours de Vénus
& de Mars. Les Peuples du Nord , en
recevant le Calendrier Grec , ont appellé
E iv
04 MERCURE DE FRANCE.
le jour de Vénus , Freydag. On la défignoit
auffi par le nom d'Afta-god, Déeffe
de l'Amour , ce qui la rapproche de l'Afzarté
des Phéniciens , & par celui de
Goya que les anciens Grecs ont donné
à la Terre.
La troifiéme Divinité étoit le Dieu
Thor qui préfidoit à l'atmosphére , aux
vents , aux tempêtes & aux faifons. Le
jour de Jupiter s'appelle dans le Nord
Thorfdag : l'Edda l'appelle le plus vaillant
des fils d'Odin , le défenfeur & le vengeur
des Dieux . Il étoit armé d'une maffue
qui revenoit d'elle -même dans la main
quand on l'avoit lancée ; il la tenoit avec
des gantelets de fer , & poffédoit de plus
une ceinture qui avoit la vertu de renouveller
les forces à mesure qu'on en avoit
befoin. ( prodige ſemblable à celui d'Anthée.
) C'étoit avec ces armes redoutables
qu'il terraffoit les géants & les monftres
quand les Dieux l'envoyoient combattre
contre leurs ennemis ; c'eft ainfi
que
Jupiter des Grecs avoit foudroyé les Titans.
Quelques Ecrivains donnent une explication
allégorique de ces trois Divinités
, que l'Auteur défavoue avec raiſon ;
fçavoir la Puiffance , l'Amour & la Sageffe
, les trois attributs divins. Ces trois
Divinités compofoient la Cour ou le confeil
fuprême des Dieux. Mais les Scandiie
JUIN. 1759 . 105
naves n'étoient pas tous d'accord fur la
préférence. Les Danois étoient fous la
protection d'Odin , les Norvégiens & les
Mandois fous celle de Thor , & les Suédois
fous celle de Freya ou Frey , Divinité
qui , fuivant l'Edda , préfidoit aux faifons
, donnoit la paix , la fertilité , les
richeffes. L'Edda compte douze Dieux &
douze Déeffes , tous fubordonnés à Odin,
le grand Principe de toutes chofes. Tel
étoit Niord, le Neptune des Scythes.Niord
étoit pere de Frey & de Freya , Déeffe de
la Beauté & de l'Amour , fouvent confondue
avec Fréa. époufe d'Odin . Balder
autre fils d'Odin , étoit un Dieu rempli
de fageffe & de majefté . Tyr étoit
auffi un Dieu guerrier. Bragé préfidoit à
l'Eloquence & à la Poëfie ; Iduna fa femme
avoit la garde de certaines pommes
dont les Dieux goutoient quand ils fe
fentoient vieillir , & qui avoient le pouvoir
de les rajeunir auffitôt. Heimdal étoit
leur portier. Il gardoit un Pont qui communiquoit
du Ciel à la Terre : cel Pont
étoit l'Arc - en - Ciel . Heimdal veilloit à
l'une des extrêmités , de peur que les
Géants ne vouluffent s'en fervir pour
monter au féjour des Dieux. Il avoit la
faculté de dormir d'un fommeil plus
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
léger que celui des oiſeaux , & d'appercevoir
les objets la nuit comme le jour ,
à la diftance de plus de cent lieuës . II
avoit auffi l'oreille fi fine qu'il entendoit
croître l'herbe des prés & la laine des
brebis. Il portoit d'une main une épée &
de l'autre une trompette qui ſe faifoit entendre
dans tous les mondes.
Il y avoit un Génie malfaifant appellé
Loke , que les anciens Scandinaves femblent
avoir pris pour le principe du mal ,
& qu'ils mettoient au rang des Dieux .
C'eft , dit l'Edda , le Calomniateur des
Dieux , le grand Artifan des tromperies
l'opprobre des Dieux & des Hommes. Il
eft beau de fa figure , mais fon efprit eſt
méchant & fes inclinations inconftantes.
Perfonne ne lui rend les honneurs divins.
Il furpaffe tous les mortels dans l'art des
perfidies & des rufes. Il a eu plufieurs enfants
de Signie fa femme ; trois monftres
font auffi nés de lui , le Loup Fenris , le
Serpent Midgar & Hela ou la mort.
Tous les trois font ennemis des Dieux
qui , après divers efforts , ont enchaîné
le Loup , jufqu'à ce qu'au dernier jour il
fera lâché , & dévorera le Soleil . Le Serpent
a été jetté dans la mer , où il reftera
jufqu'a ce qu'il foit vaincu par le Dieu
Thor ; & Heta, où la mort fera releguée
"
1
JUIN. 1759%.
107
dans les demeures inférieures où elle a le
gouvernement de neuf mondes , dont
elle fait le partage entre ceux qui lui
font envoyés. On trouve encore ça & là
dans l'Edda divers traits qui concernent
Loke , fes guerres contre les Dieux & furtout
contre Thor , fes fourberies , le ref
fentiment des Dieux , la vengeance qu'ils
en tirerent lorfqu'il fut pris & enfermé
dans une caverne formée par trois pierres
tranchantes , où il frémit de rage avec
tant de violence, que c'eft de là que viennent
les tremblemens de terre. Il v refte
y
ra captif , ajoute la même Mythologie
jufqu'à la fin des fiécles ; mais alors il
fera tué par Heimdal.
Nous venons de voir que la Mythologie
Iflandoife compte douze Déelles , en
y comprenant Fréa ou Frigga , épouse
d'Odin , & la premiere de toutes. Chacune
d'elles a fes fonctions particulieres.
Eira eft la Déeffe de la Médecine , Gefione
de la Virginité , Fulla eft la confidente
de Fréa & prend foin de fa parure,
Freya eft favorable aux Amans , mais
plus fidèle que Vénus , elle pleure fans
ceffe fon mari Odrus qui eft abfent , &
fes larmes font des gouttes d'or. Lofna
raccommode les Amans & les époux les
plus défunis. Vara reçoit leurs fermens
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
& punit ceux qui les violent. Snotra eſt
la Déeffe de la Science & des bonnes
moeurs. Gna eft la meſſagere de Fréa . Outre
ces douze Déeffes , il y a d'autres
vierges dans le Valhalla , ou le Paradis
des Héros ; elles fe nomment Valkiries
ce font les Houris de Mahomet mais
elles font auffi quelques-unes des fonctions
des Parques.
,
La Cour des Dieux fe tient ordinairement
fous un grand frêne : c'eſt là qu'ils
rendent la Juſtice. Ce frêne eft le plus
grand de tous les arbres , fes branches
couvrent la furface du monde , fon fommet
touche au plus haut des Cieux , il
eft foutenu fur trois grandes racines dont
une s'étend jufqu'au neuvième monde ou
aux Enfers. Un aigle dont l'oeil perçant
découvre tout , repofe fur fes branches.
Un écureuil y monte & defcend fans ceffe
pour faire fes rapports ; plufieurs ferpens
attachés à fon tronc s'efforcent de le détruire
: fous une autre racine coule une
fontaine où la fageffe eft cachée . Dans
une fource voifine ( la fontaine des chofes
paffées ) trois vierges puifent continuellement
une eau précieuſe dont elles arrofent
le frêne ; cette eau entretient la
beauté de fon feuillage , & après avoir
safraîchi fes branches , elle retombe fur la
JUIN. 1759. 109
terre où elle forme la rofée dont les abeilles
compofent leur miel. Les trois vierges
fe tiennent toujours fous le frêne : ce
font elles qui difpenfent les jours , & les
âges des hommes ; chaque homme a la
fienne qui détermine la durée & les événemens
de fa vie ; mais les trois principales
font Urd , ( le paffé , ) Werandi
( le préfent , ) & Sculde , ( l'avenir ) .
Odin , eft reconnu pour le Créateur de
la Terre & du Ciel. Le paffage de l'Edda
fur la création a des traits fublimes , je
le rapporterai en donnant l'extrait de ce
Poëme . J'obferverai feulement ici que les
Celtes ne croyoient pas à la création proprement
dite , mais comme les Grecs à
la formation de l'Univers tiré du cahos.
Le dogme de la Providence étoit pour
les Celtes la raifon universelle de tous
les événemens . Ils donnoient à tous les
corps des intelligences motrices fubordonnées
au Dieu fuprême & miniftres
de fes volontés ; mais le Fataliſme étoit
la conféquence immédiate de ce dogme ,
& les Scandinaves avoient pour principe
qu'il étoit impoffible à l'homme de
rien changer au cours des choſes . On
conçoit facilement, remarque l'Hiftorien ,
quelle impreffion devoit faire cette Doctrine
fur des hommes naturellement bel
119 MERCURE DE FRANCE.
liqueux. Ces Peuples croyoient cependant
que le terme de la vie d'un homme pouvoit
être reculé fi quelqu'un vouloit mourir
à fa place. C'est ce qui fe pratiquoit
fouvent forfqu'un Prince ou un Guerrier
illuftre étoit prêt à périr. Le monde devoit
unir felon le dogme des Scandinaves,
& je dirai dans l'extrait de l'Edda comment
cette derniere révolution y eft annoncée.
L'Hiftorien obferve une reffemblance
finguliere entre les peintures qu'en
ont tracées les Poëtes Iflandois & Seneque
le Tragique ; & il en conclut que
la Doctrine des Stoïciens fur ce dernier
bouleversement , étoit puifée dans la Religion
des Celtes.
L'Immortalité de l'ame , le bonheur
des juftes ou plutôt des hommes courageux
, & le fupplice des méchans & des
lâches,faifoient auffi partie de la Doctrine
des anciens Danois ; mais il y avoit , remarque
l'Hiftorien , deux différentes demeures
pour les Bienheureux , & autant
pour les coupables : la premiere des demeures
heureufes étoit le Palais d'Odin
nommé Valhalla , mais il devoit être
détruit au bouleverſement univerfel
appellé
Ragnarockur , ou le crépufcule des
Dieux. La feconde demeure des hommes
vertueux après le renouvellement
JUIN. 1759.
III
de toutes chofes, devoit être à jamais leur
féjour. C'étoit un Palais d'or appellé
Gimle. Il en étoit de même des lieux
de fupplice. L'un appellé Niflheim ne
devoit durer que jufques au crépuscule
des Dieux ; l'autre qui lui fuccédoit , &
qui devoit durer éternellement , fe nommoit
Naftrond. J'en donnerai la defcription
dans la fuite.
Mais voici en paffant quelle étoit la
félicité des Bienheureux dans le Valhalla
, les héros , dit l'Edda , qui font
reçus dans le Palais d'Odin , ont tous les
jours le plaifir de s'armer , de paſſer en
revue , de fe ranger en ordre de bataille
, & de fe tailler en piéces les uns , les
autres ; mais dès que l'heure du repas approche
, ils retournent à cheval tous
fains & faufs dans la falle d'Odin & fe
mettent à boire & à manger. Quoiqu'il
y en ait un nombre innombrable , la
chair du Sanglier Serimner leur fuffit à
tous. Chaque jour on le fert & chaque
jour il redevient entier. Leur boiffon eft
la bière & l'hydromel. Une chèvre feule
dont le lait eft de l'excellent hydromel ,
en fournit affez pour enyvrer tous les
héros. Leurs verres font les crânes des
ennemis qu'ils ont tués. Odin feul affis
à une table particuliere , boit du vin
712 MERCURE DE FRANCE.
pour toute nourriture. Une foule de vierges
fervent les héros à table & rempliffent
leurs coupes à mesure qu'ils les vuident.
Tel étoit cet heureux fort dont l'efpérance
rendoit intrépides tous les Peuples
du Nord de l'Europe.
A l'égard du culte extérieur les anciens
Danois élevoient d'abord des Autels à
leurs Dieux en plein air & fur des collilines
; il en refte encore des veftiges. Mais
leur commerce avec les autres Nations
altérant la pureté de leur culte , ils bâtirent
comme eux des Temples. Il y en
avoit deux en l'Iflande , l'un vers le Nord
& l'autre au Midi ; les chroniques du
Pays en parlent avec admiration.
Le grand Temple d'Upfal fembloit
être confacré aux trois grandes Divinités :
elles y étoient repréfentées avec leurs
attributs : Odin, une épée à la main, Thor
armé d'une maffue , Friga avec les deux
féxes & les fymboles de la volupté. Le
culte rendu aux autres Divinités eft peu
connu.
Il y avoit trois grandes fêtes , l'une au
Solstice d'hyver : cette fête nommée Juul,
fe célébroit en l'honneur de Thor ou
du Soleil , & cette nuit s'appelloir la
nuit Mere. C'étoit là que commençoit
l'année; car on comptoit l'année d'un
JUIN. 1759:
113
Solſtice d'hyver à l'autre , comme les mois
d'une Lune à l'autre. Cette fête reffembloit
aux Saturnales des Romains.
La feconde fut inftituée en l'honneur
de la Terre ou de la Déeffe Goya ou Frigga
, pour lui demander le plaifir , la fecondité
, la victoire. Elle étoit placée
dans le croiffant de la feconde Lune de
l'année.
La troisième , en l'honneur d'Odin , le
célébroit à l'entrée du Printemps pour
obtenir des fuccès heureux ; les offrandes
étoient d'abord les prémices des récoltes
; dans la fuite on immola des animaux
, & quelquefois des victimes humaines.
Car , obferve l'Hiftorien , dès !
qu'on a pofé pour principe que l'effufion
du fang peut plaire aux Dieux , on fe
perfuade aifément que le fang le plus
précieux eft celui qui leur plaît davantage.
Auffi dans les grandes calamités ces
Peuples barbares alloient- ils jufqu'à immoler
leurs Rois eux- mêmes , comme
le plus haut prix dont ils puffent racheter
la bienveillance divine. Les Rois à
leur tour n'épargnoient pas le fang de
leurs Sujets , & plufieurs même ont répandu
celui de leurs propres enfans.
L'ancienne Hiftoire du Nord en fournit
plufieurs exemples ; mais c'eft peu de re- L
114 MERCURE DE FRANCE.
cueillir ces faits , voici de quel oeil M.
Malet les enviſage. Tous les Peuples
connus de l'Europe & de l'Afie fe font
couverts du même opprobre , & pourquoi
, dit -il , s'en étonneroit- on ? Il eft
inévitable pour toute Nation ignorante
de tomber tôt ou tard dans le Fanatifme
& dans la cruauté . Les hommes naiffent
environnés de dangers & de maux ,
foibles & nuds . Si les Arts , les fecours ,
les armes d'une fociété policée ne les
raffurent au fortir de l'enfance , ne les
adouciffent , ne répandent dans leurs
ames le calme , la modération & les affections
fociales qui le fuivent , ils font
bientôt en proie à mille noires terreurs....
Il eft dans notre nature que l'ignorance
fuggére la crainte , & celle- ci la cruauté ;
c'eft donc fans doute mal nous connoître,
& connoître plus mal l'Hiftoire , que de
placer l'âge d'or d'un Peuple à fon âge
de pauvreté & d'ignorance . Il eft fi vrai ,
ajoute-t-il , que les hommes fe reffemblent
partout , que les Nations qui n'ont
eu aucun commerce avec celles de l'Europe
, comme les Péruviens , les Méxicains
& c. ont donné dans les mêmes excès
avec une égalè fureur.
Les Dieux des Danois avoient leurs
Prêtres , & les premiers Rois à commenJUIN.
1759. 115
cer par Odin, étoient fouverains Pontifes.
Le pouvoir, l'autorité de ces Prêtres étoit
très-grande , dit M. Malet , & devoit naturellement
l'être . Quand un homme a
fçu perfuader aux autres hommes qu'il
eft l'interprête des Dieux , il eft auſſi fûr
de fon empire fur eux que s'il fe donnoit
pour un Dieu lui- même ; auffi ces
Prêtres fe rendoient-ils redoutables aux
Rois; & dès qu'ils en demandoient le fang,
les Peuples n'héfitoient pas à le répandre.
Les Oracles , les augures , les divinations
de toute eſpèce nâquirent bientôt
en foule de ce culte fuperftitieux.On avoit
des Devins & des Devinereſſes honorés
du nom de Prophétes : les uns avoient,
difoit- on , des Eſprits familiers , d'autres
tiroient les mânes des tombeaux & les
forçoient à leur annoncer l'avenir. Telle
étoit la magie attribuée à Odin. Les caractéres
Runiques avoient auffi une vertu
occulte. Cependant toutes ces abfurdités
trouvoient des incrédules , & l'Hifrien
en donne des exemples aflez frappans.
Saint Olans , Roi de Norwege , demandant
à un Guerrier qui lui offroit
fes fervices, de quelle Religion il étoit, le
Guerrier lui répondit. Je ne fuis ni Chrétien
ni Payen ; mes compagnons & moi
116 MERCURE DE FRANCE.
nous n'avons d'autre Religion que la confiance
en nos forces & dans le bonheur
qui nous fuit toujours à la guerre. Il nous
femble auffi que c'eft là tout ce qu'il faut.
La force de la raifon naturelle ramenoit
même quelquefois les efprits à la pureté
primitive du culte. Dans une chronique
Iſlandoife un Danois dit à fon neveu qui
s'embarque pour la Groenlande : je fupplie
& je conjure celui qui a fait le Soleil
de rendre ton entrepriſe heureuſe . Un
Norvegien dit , en parlant de fon pere : Il
recevra uue récompenfe de celui qui a fait
le Ciel & l'Univers , quel qu'il puiffe être ;
car il faut que fa puiffance foit extrême
pour avoir produit un tel Ouvrage. Harald
aux beaux cheveux , le premier Roi
de toute la Norvege , étant encore jeune,
tint un jour ce difcours dans une affemblée
du Peuple. Je jure & je protefte ſaintement
que je n'offrirai jamais aucuns
facrifices à aucuns de ces Dieux que le
Peuple adore , mais à celui- là feul qui a
conftruit le monde & tout ce qu'on y
obferve. Harald vivot dans le neuviéme
fiécle , temps où le Chriftianime n'avoit
point encore pénétré en Norvege.
La fuite au Mercure prochain.
JUIN. 1759.
117
VENCESLAS , Tragédie de Rotrou ,
retouchée & remife au Théâtre . A Paris
chez Sébastien Jorry , vis-à- vis la Comédie
Françoife.
S'il refte encore à l'Auteur de l'Année IL
Littéraire quelque tort à faire à fa réputation
, les injures & les fauffetés qu'il
débite au fujet des (changemens que j'ai
faits à Venceslas , lui nuiront beaucoup
plus qu'à moi. L'indignation des honnê
tes gens me venge de fes injures . Le Public
jugera de la valeur de fes critiques ;
& quant à la fauffeté des fairs , on peut
voir l'Article Spectacles de ce Volume.
Depuis plus de cent ans que Venceflas
eft au Théâtre , non feulement la langue
a changé , mais le goût a fait des progrès
fenfibles. Avec moins de talens que
Rotrou , il étoit donc poffible de corriger
fon ouvrage. On m'a engagé à l'entreprendre.
Le Public a témoigné qu'il
étoit fatisfait de mon travail ; & j'ofe
dire qu'il n'y a qu'un feul homme qui
m'en ait fçu mauvais gré.
118 MERCURE DE, FRANCE.
>
Du côté du ftyle j'avois deux objets : l'un
de conferver tous les beaux vers de Rotrou
, l'autre d'imiter fa manière dans les
vers que je mêlois aux fiens ; en forte
que ce qui refteroit de lui ne parût pas
furanné , & que les traits retouchés n'euffent
pas le coloris moderne. Sans cette
unité de ton , le tableau étoit gâté : c'eſt
là , je l'avoue , ce qui m'a donné le plus
de peine ; mais je ſuis dédommagé de mon
travail, fi j'oſe en croire d'excellens Juges
dans l'art d'écrire. L'A&teur qui , malgré
moi , a rétabli au Théâtre des vers anciens
que j'avois fupprimés , s'eft peu occupé
fans doute de l'analogie de ftyle , & encore
moins des raifons que j'avois eues
d'adoucir le rôle de Ladiflas. Il trouvera
bon que je défavoue tout ce qui n'eft pas
dans ce rôle tel que je l'ai fait imprimer ;
mais furtout ces vers de la Scène II. du
quatriéme Acte , qu'on a fubftitués aux
anciens , & où l'on dit , que Ladiflas fort
par les détours d'une iſſue ; qu'il franchie'
la barriere du Palais de Caffandre ; qu'il
cherche un lieu favorable au coup qu'il.
deftine , qu'il rencontre ce lieu & c. Dans
l'état où eft Ladiflas , on ne s'arrête point
aux détails inutiles .
A l'égard des Scènes , je n'en ai déplaJ-
UIN. 1759.
119
cé qu'une feule & je m'en fuis permis
très-peu de nouvelles ; mais j'en ai refondu
plufieurs ; & en obfervant de conferver
la marche & les beaux vers de l'original
, j'ai élagué les détails , j'ai précipité
le dialogue , j'ai tâché de donner au difcours
un ton plus noble & plus décent.
Le fecondActe & le troifiéme, qui font les
moins animés de la Piéce , étoient auffi
les plus négligés ; & l'on peut voir que
Scène à Scène j'en ai remanié tous les détails.
J'ai retouché avec le même ſoin la
moitié du quatriéme Acte & le commencement
du cinquième. L'expofition & les
Scènes pathétiques de Venceflas & de
Ladiflas , c'est-à- dire les plus belles de la
Pićce , font celles qui demandoient le
moins à être rajeunies : l'expreffion naturelle
du fentiment ne vieillit guère , &
le fublime eft de tous les temps.
La plupart des changemens que j'ai
faits dans le détail des Scènes , font
relatifs aux caractères ; & c'étoit - là
l'objet important car c'eft des moeurs
que dépend l'intérêt. Mais avant de
rendre raifon de cette partie de mon
travail , je dois rappeller le Sujet & le
plan général de la Piéce.
Venceflas , Roi de Pologne a deux fils ,
tous deux Amans de Caflandre Ducheffe
T20 MERCURE DE FRANCE.
de Kunisberg, & l'un ami intime , l'au
tre implacable ennemi de Frédéric Duc
de Curlande. L'aîné des deux Princes ,
fier , fenfible , & violent à l'excès , a voulu
d'abord féduire la Ducheffe , & il s'en
eft fait haïr. Il a vu le Duc prendre fa
place à la tête des armées & cueillir les
lauriers qui lui étoient deſtinés : il le voit
admis au confeil de fon pere , honoré de
fa confiance & dans la plus haute faveur ;
mais le chagrin qu'il en a conçu n'eft
pas le feul principe de fa haine.
Aléxandre , fon frere & fon rival ,
n'ofant déclarer fes amours avec Caffandre
, s'eft fervi pour les cacher de l'entremiſe
& du nom du Duc. Ladiflas
n'ayant pû réuffir auprès de la Ducheffe
en qualité d'Amant , s'eft enfin réfolu à
ła demander pour époufe ; mais il n'obtient
d'elle que le plus froid mépris. Il ne
doute pas que le Duc n'en foit aimé ; il eſt
inftruit de leur intelligence , & c'est là ſurtout
ce qui l'irrite contre lui. Cependant
Venceflas , qui doit aux exploits du Dac
la victoire & la paix , peut-être la vie &
la couronne , lui laiffe le choix de fa récompenfe
& le preffe de la demander.
Le Duc amoureux de Théodore , Fille du
Roi , ne peut fe réfoudre à déclarer quel
eft le prix qu'il ofe attendre. Mais cédant
enfin
JUIN. 1759.
121
aux inftances du Roi , il laiffe entrevoirqu'il
aime ; & il va nommer l'objet de
fes voeux ; Ladiflas lui impofe filence . Le
Dac , perfuadé que le Prince a pénétré fa
penfée & qu'il lui défend d'aſpirer à fa
foeur , lui obéit avec refpect & n'en dit
pas davantage. Cette équivoque fait le
noeud de l'intrigue.
Ladiflas met tout en ufage pour appaifer
& attendrir Caffandre , mais elle demeure
infléxible. Enfin la perfécution
qu'elle éprouve la détermine à conſentir à
P'hymen clandeftin qu'Aléxandre lui a
propofé & qu'elle a d'abord rejetté comne
un crime. <
Le fecret de cet hymen eft révélé à
demi ; Ladiflas eft prévenu qu'il doit fe
célébrer la nuit fuivante dans le Palais de
la Ducheffe , mais c'eft , lui dit- on , le
Duc qu'elle épouſe. Il fe rend feul au Palais
, il attend dans l'obfcurité , il écoute,
& au nom du Duc il entend la porte s'ouvrir.
A ce nom , aveuglé par la fureur , il
court, éteint la lumière , & de trois coups
de poignard il bleffe à mort celui qui fe
préfente. Atteint lui-même du fer qu'il a
laiffé tomber & dont le mourant s'eft faifi
pour en frapper fon Affaffin , Ladiflas fe
traîne hors du Palais & tombe baigné dans
fon fang. Octave fon Confident le ren-
F
122 MERCURE DE FRANCE
contre , le reconnoît & le ramene au Pa
lais de fon pere. Vencellas , que les foins:
attachés à la couronne arrachent aufommeil
avant le jour , trouve fon fils pâle
défiguré , fanglant : il l'interroge avec
effroi ; Ladiflas fe trouble & ne fçait que
répondre , enfin il fe jette à fes pieds &
lui avoue que le Duc eft mort & qu'il en
eft l'homicide . Dans ce moment le Duc
paroît . Ladiflas éperdu ne fçait plus quel
eft celui qu'il vient d'affaffiner: mais bientôt
Caffandre tenant dans fes mains le
poignard fumant encore du fang d'Alexandre
, vient demander vengeance au
Roi pour un fils mort contre un fils
meurtrier.
>
Venceflas réduit au choix , ou de violer
les loix , ou de condamner fon fils , fe
réfour à faire juftice. Il fait venir Ladiflas
, le prépare à la mort , lui annonce
fon Arrêt & l'envoye fur l'échaffaut. Alors
le Duc, qui n'a pas encore demandé la ré
compenfe dont Venceflas lui a laiffé le
choix , vient réclamer fa parole & demande
la grace du Prince. Les pleurs de
Théodore & les cris du Peuple fe joignent
à la priere du Duc le Roi céde
enfir , mais comment ?
Soyez Roi , Ladillas , & moi je ferai pere .
Roi , je n'ai pu des loix fouffrir les ennemis
JUIN. 1759: 123
Perep je ne pourrai faire périr mon fils.
913 up ?
J'aime mieux conferver un fils qu'un diadême.
Ladiflas pénétré des bontés de fon pere,
apprend que le Duc a demandé fa grace
pour récompenſe ; il eft confondu de tant
de générofité , reconnoît fes injuftices ; &
le premier acte de fon autorité eft d'ac-.
corder , au Duc la main de Théodore.
Mais que devient Caffandre Dans
Rotrou elle prend le parti du filence &
ceffe de pourfuivre la vengeance de fon
Amant Venceflas même efpere que le
temps l'appaifera & qu'elle confentira
enfin à époufer le meurtrier d'Alexandre.
Ge dénouement qui avoit fans doute
engagé Rotrou à intituler fa Piéce Tragi-
Comédie , n'étoit plus fupportable au
Théâtre ; j'ai pris l'extrémité oppofée ,
& voici ce qui m'y a déterminé. On a
vû dans Ladislas un Fils rebelle, un Amant
furieux , un homme dont la violence s'eft
portée aux plus grands crimes. Ce même
perfonnage eft couronné au dénouement,
a caufe de fes crimes mêmes , & pour le
tirer de l'échaffaut on le fait monter fur
le Trône : ce qui n'eft pas d'un bon exem →
ple. D'un autre côté Caflandre eft un caractère
inflexible dans fa haine , immua
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
ble dans fon amour ; elle a déclaré qu'elle
fuivroit Aléxandre au tombeau dès qu'elle
l'auroit vû yenger : a plus forte raifon
devoit-elle l'y fuivre en voyant couronner
fon Affaffin ; c'étoit le comble du défefpoir
pour elle. Dans la vue de foutenir
le caractere de Caffandre & de punir le crime
de Ladillas , autant qu'il dépendoit de
moi , j'avois donc fuppofé qu'au moment
où elle apprenoit le triomphe du meurtrier
d'Alexandre ,elle fe donnoit la mort ; & j'avois
tâché de rendre fes dernieres paroles
auffi accablantes qu'il étoit poffible pour
le coupable couronné. Mais plus l'effet de
cette Scène a été fenfible , plus le grand
nombre des Spectateurs l'ont défa prouvée .
On étoit vivement touché du facrifice que
Venceflas venoit de faire de fa couronne ,
& l'on ne voyoit plus dans Ladiflas qu'un
fils repentant & pardonné la Nature
avoit pris le deffus , le crime étoit oublié ;
en un mot tous les coeurs étoient attendris
& fatisfaits . L'arrivée de Caffandre
a fait une révolution foudaine dans les
efprits , & fa mort les a tirés d'une fituation
confolante : je m'en fuis apperçu au
lence qui a fuccédé aux applaudiffemens
; & après le fpectacle , on m'a demandé
, comme au nom du Public , que
Gaflandre ne parût point à la fin du cin
JUIN. 1759.
125
quième Acte. J'ai donc fait depuis ce
que je n'aurois jamais hafardé auparavant
, j'ai fait dire à Théodore dans la
Scène VI , ( à la place des vers 3 & 4
de la page 86 de mon édition ,
Caffandre au défefpoir s'éloigne de ces lieux.
Il n'a plus à fléchit que fon Pere & les Cieux.
Et dans la Scène IX , après ces vers du
Duc à Ladiflas qui lui accorde la main
de Théodore :
Seigneur , voilà le prix que j'avois attendu
Vous m'en aviez privé , vous me l'avez rendu .
Je me fuis contenté d'ajouter ceux-ci ,
pour ramener les efprits à la feule moralité
dont la Piéce étoit fucceptible :
VENCESLAS ( à Ladiflas. )
+
Venezrégner mon fils , & dans ce rang fuprême,
Tout entier à l'Etat , renoncez à vous -même.
Que l'homme difparoiffe , & que le coeur du Roi
Demeure inaltérable & pur comme la loi.
Le deffein des caracteres étoit donné
par Rotrou , je n'ai change le fond d'aucun
, mais je n'ai pas négligé les nouvelles
beautés dont ils étoient fufceptibles. Le
rôle de Théodore , foible en lui-même
ne pouvoit guère être mis en action qu'au
moment où elle tremble pour la vie de
Ladiflas ; & il étoit d'autant plus effentiel
de l'intéreffer vivement au falut du Prince
?
126 MERCURE DE FRANCE.
qu'il n'a plus qu'elle pour fa défenſe. La
prière de Théodore aux pieds de Venceflas
a paru touchante , & l'Actrice l'a
fair applaudir
.
J'ai donné au Duc plus de générofité ,
& c'eft , je crois , le plus heureux de tous
les changemens que j'ai faits à cette Piéce.
On vient de voir que le Duc perfécuté
par Ladiflas , ne fe venge de lui qu'en
demandant fa grace pour récompenfe de,
fes fervices ; il la demande dans Rotrou
mais après que Théodore lui en a fait une
loi.
THEODORE.
Si j'ai pouvoir fur vous , puis-je de votre zèle I
-Me promettre à l'inftant une preuve fidèle ?
J4..LE BUC.WAT
Le beau feu dont pour vous ce coeur eſt 'embraſt
Trouvera tout poffible , & l'impoffible aiſé.
Il faut , lui dit- elle , renfermer dans le
filence votre amour pour moi.
Et pour le prix enfin du fervice important ,
Qui rend für tant de noms votre nom éclatant
Aller en ma faveur demander à mon pere ,
Au lieu de notre hymen , la grace de mon frere ,
Prévenir fon arrêt, & par votre fecours
Faire tomber l'acier prêt à trancher fes jours.
De cette épreuve , Duc , vos voeux font-ils capables
?
Il m'a femblé qu'il étoit mieux de laifJUIN.
1759. 127
fer au Duc tout le mérite de cette action ;
ainfi dans la même Scène retouchée , le
Duc déclare à Théodore que l'objet de
fon amour n'eft plus le prix qu'il doit
demander , & lorfqu'elle le preffe de lui
dire quel eft celui qu'il fe propofe , offenfé
qu'elle en doute encore , il refufe de
s'expliquer par là j'ai ménagé la furpriſe
que doit caufer fa générofité au moment
où il demande la grace du Prince ; & je
vois avec fatisfaction que ce trait de vertu
arrache des larmes. Mais ce n'eſt pas le
feul endroit où j'ai tâché d'ennoblir le
caractère du Duc.
Dans le troisième Acte , lorfque Venceflas
ordonne aux Gardes d'arrêter le
Prince , le Duc s'y oppofe , & dit dans
Rotrou :
Ah , Seigneur ! quel azyle
A conferver mes jours me pourroit être utile ;
Et me garantiroit contr'un foulèvement ?
Accordez-moi fa grace , ou mon éloignement.
S'il m'eft permis de le dire , le Duc
s'occupe ici un peu trop de lui-même , &
j'ai cru devoir lui fuppofer des fentimens
plus généreux.
Ah , Seigneur mon audace
D'un Prince votre eſpoir , cauferoit la diſgrace !
Qui? moi,dans vos Etats , moi dans votre maiſon ,
ab nel Flipknot
118 MERCURE DE FRANCE.
J'aurois de la difcorde apporté le poiſon ?
Non, Seigneur. Je rougis de mon orgueil extrême.
Vos bontés m'aveugloient , & je rentre en moimême.
Acceptant vos bienfaits , j'allois en abuſer ,
Et pour m'en rendre digne il faut les refuſer.
Quand des fermens d'un Roi fon peuple eft la vie
time ,
Les rompre eft un devoir , les réclamer un crime.
Vos bienfaits à ce prix me feroient odieux ,
Et me rendroient moi- même horrible à tous les
yeux.
J'ai fuivi pas à pas Rotrou dans le rôle
de Caffandre jufqu'au dénoûment où j'avois
voulu l'élever encore. On vient de
voir que ce changement n'a pas eu le
fuccès que j'en attendois.
Quant au rôle de Ladiflas , je fuis parti
de ce principe , qu'un homme qui fera
couronné à la fin de la Tragédie , quelque
violent , quelque fougueux que foit
fon caractère , doit montrer à travers les
paffions qui le tyranniſent , un fond de
bonté , de droiture & de grandeur d'ame
qui promette un Roi vertueux , quand le
malheur & le remords l'auront ramené
de les égaremens. Pour cela il falloit lui
laiffer toute la violence de fes paffions ,
& lui ôter ce qui pouvoit rendre odieux
le fond de fon caractère.
.3
JUIN 1759. 7129

Rotrou avoit dit de Ladiflas: 1
Violent, on vous cráint , mais vous plaifez heureux,
Et pour vous l'on confond le murmure & les voeux .
Ce qui ne feroit pas vraisemblable fi
Ladiflas n'étoit qu'emporté , cruel & féroce.
T
Qu'il s'irrite contre fon frere , contre
le Duc , contre Caffandre elle-même ; la
caufe en eft dans la paffion qui le tourmente
& qui l'égare. Mais qu'il parle de
la vieilleffe de fon Pere avec mépris &
savec dureté , ce fentiment annonce un
naturel atroces rien ne l'y excite , rien
ne peut l'excufer. Le viol eft un attentat
monftrueux qui annonce une ame
baffe &
-brutale ; & Ladiflas lui- même loin de
regretter , comme dans Rotrou , de n'y
avoir pas eu recours , ne doit rappeller
qu'avec horreur l'idée de la féduction qu'il
a employée auprès de Caffandre. La paffion
quelqu'impétueufe qu'elle foit à fa
nobleffe & fa décence , & l'une & l'austre:
font relatives aux nceurs. Ainfi des
traits qui n'étoient pas trop forts . pour
ule fiécle de Rotrou , peuvent être révoltans
pour le nôtre & ce qui étoit toléré
dans l'ancien Vencellas, eût été condamné
avec raifon dans Venceslas nouvellement
retouché. Du refte aù commencement
t
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
même de notre fiécle, on blâmoit comme
une foibleffe la clémence de Venceslas envers
fan fils ; ce qui ne peut s'attribuer qu'à
l'impreffion défavantageufe que faifoit
le caractère de Ladiflas . Sans lui ôter rien
de fa force j'ai donc tâché de l'adoucir ,
non pas autant que je l'aurois voulu ,
mais autant que j'ai cru pouvoir me le
permettre.o I
L'intérêt qu'on doit prendre à la grace
accordée à Ladiflas par le plus tendre &
le meilleur des peres , ne doit › pas être
l'intérêt que prend le Peuple à la grace
"d'un criminel qu'on arrache de l'échaffaut.
Non feulement on laiffe vivre Ladiflas ,
mais on le couronne c'eft là le point
de yue que doivent fe propofer les Acteurs
chargés de le repréſenter ; ils n'auront
garde affurément de jouer le rôle
de Ladiflas comme ils joueroient celui
de Cartouche. Toutes les paffions ont
leur nobleffe , je ne puis affez le répéter ,
& l'on ne doit pas confondre l'orgueil ,
la violence , la fureur d'un jeune Printe
avec la brutalité groffiere & baffe d'un
vil Scélérat. Mais cet avis eft fuperflu
pour les Acteurs qui ont de l'élévation
dans l'ame & de la dignité dans l'action.
M
JUIN. 1759. T37
1
OBSERVATIONS fur la liberté da
commerce des grains. Qui feminat in
lacrymis, in exultatione metet. A Paris
chez Michel Lambert, rue de la Comédie,
& Humblet , rue du Foin , 1759 .
4.11
f
N neceffe de crier contre la frivo
lité du fiécle & l'on ne s'eft jamais tant
occupé des chofes utiles. Il n'y a point
d'Obfervateur on peu attentif , qui ne
foit frappé de cette fermentation fubite
qui femble avoir tourné tous les efprits
vers les objets les plus importan's au bon
heur des hommes. On a vû en France
plus d'Ouvrages fur l'économie politique
depuis dix ans , qu'on n'en avoit vû jul
ques la depuis la renaiffance des Lettres.
Certe difpofition générale ne peut qu'être
avantageufe à la Nation en ranimant l'ef
prit patriotique en exerçant les Philofo
phes fur les matières les plus importantes
la fociété , & en éclairant par degrés ler
Peuple fur les vrais intérêts ; mais cette
lumière générale ne fe répandra, que par
une progreffion lente & peu fenfible , &
l'on verra éclore bien des chimères avant
que d'arriver à quelque vérité utile.
F vj
32 MERCURE DE FRANCE.
Parmi cette multitude d'Ouvrages économiques
que la mode , le goût des fyftêmes
, la manie des projets, l'efprit fron
deur ont fait naître , il en eft quelquesuns
auffi eftimables par l'utilité des vues
& la jufteffe des combinaifons que par
la pureté du zèle qui les a dictés : c'eft
dans ce petit nombre qu'il faudra placer
ces nouvelles Obfervations fur la liberté
du commerce des grains qui nous viennent
d'une main bien chère à tous ceux qui
aiment l'humanité.
L'Auteur eft un refpectable Citoyen
qui paffe fa vie à chercher les moyens
d'être utile aux hommes , c'eſt M. de
Chamouffet , à qui l'on doit déjà pluſieurs
excellens projets qui ont été approuvés par
le Gouvernement & applaudis par tous
les gens de bien : fenfible aux maux qui
affligent fes femblables , il s'eft appliqué
furtout à foulager, à prévenir les deux plus
redoutables fléaux de l'humanité , la maladie
& l'indigence ; on connoît fon plan
d'une maison d'affociation dans laquelle
une foule de Citoyens ifolés , moyennant
une contribution annuelle & trèsmodique
, trouveroient en cas de maladie.
tous les fecours dont ils pourroient avoir
befoin. M. de Chamouffet a propofé encore
un plan de réforme pour l'HotelJUIN
1759 193
a
Dieu , qui en diminuant les dépenfes de
cet Hôpital , rémédie aux abus affreux
qui y font périr tant de malheureux , &
dont le tableau feul fait frémir . Il a
donné un Mémoire fur la manière d'élever
les enfans avec moins de frais & de
dangers , en les faifant nourrir avec le
lait des animaux ; méthode qui avec les
précautions & les foins qu'elle exige ,
conferveroit un grand nombre d'enfans
abandonnés que la négligence , l'infidélité
& l'ignorance des nourriffes laiffent
périr. Tous ces projets n'ont trouvé de
contradictions ni dans le ministère ni
dans le Public : M. de Chamouffet feroit
bien content de leur fuccès s'il n'avoit
defiré que des éloges ; mais c'eft peu pour
lui que d'être loué , il voudroit être utile ,
& il a éprouvé qu'il n'eft pas fi aifé qu'il
le paroît de faire du bien aux hommes.
Nous avons cependant lieu d'efpérer que
les obftacles qui ont retardé juſqu'ici
l'exécution de ces projets , céderont en
fin à l'activité & au zèle infatigable de
ce bon Citoyen , qui facrifie fa fanté , fon
repos , fa fortune & fes veilles au foulagement
de fes femblables ."
.
Les Obfervations qu'il vient de publier
furle commerce des grains, lui donnent de
nouveaux droits à l'eftime & à la recon134
MERCURE DE FRANCE.
noiffance de fes concitoyens ; l'objet elt
bien digne de fon zèle & de l'attention
du Public je vais préſenter ici le réſultat
de cet Ecrit , qui par fon importance
& fa précifion , mérite d'être lû en entier.
Il y a peu de pays où la terre foit plus
féconde & les Habitans plus induftrieux
que la France ; fes champs produiſent
plus de bled qu'il n'en faut pour lafubfiftance
de la Nation ; comment arrivet-
il que les difettes y foient fi fréquentes ,
& que nous foyons obligés d'aller chercher
chez nos voifins la plus néceſſaire
de toutes les denrées ? Cet inconvénient
fuppofe qu'il y a jufqu'ici quelque vice
dans la Police & le commerce des grains ,
& il n'a pas été difficile d'appercevoir
qu'il tenoit aux Réglemens mal- entendus ,
par lefquels on avoit gêné & reftraint ce
commerce : c'eft ce que M. Herbert démontra
il y a cinq ans dans un très -bon
ouvrage fur la Police générale des grains ,
ouvrage qui fut bientôt fuivi d'un Arrêt
du Confeil qui rendoit la liberté au
commerce intérieur & extérieur des bleds;
al reſtoit à examiner pourquoi cet Arrêt
' a pas eu tout l'effet qu'on avoit lieu
d'en attendre .
г
-3
Les principes de M. de Chamouffet
font les mêmes que ceux de M. Herbert,
mais ils font fortifiés de nouvelles raifons,
JUIN. 1759.
735
de vues plus générales & de calculs plus
détaillés. Le cultivateur gêné par les
Réglemens , craint de confier à la terre
une femence qui dans une année ſtérile
lui coute cher , & qui dans la plus fertile
ne lui produira qu'une abondance
onéreufe. Ceft le défaut de liberté dans
le commerce du bled , qui par les va-
» riations exceffives qu'il occafionne dans
le prix de cette denrée fi néceffaire ,
ruine le cultivateur & le confommateur.
Dans les années abondantes le
bled eft à vil prix , & le Laboureur ne
retire pas fes frais , il manque de débouchés
pour le vendre & il en laiffe gâter
une partie ; il ſe dégoute , il ne cultive
plus ou cultive mal d'un autre côté les
travaux d'induftrie en fouffrent ; les ouvriers
gagnent en trois jours de quoi vivre
pendant toute la femaine ; ils prennent
le goût de la pareffe & du libertinage ,
les manufactures manquent de bras , &
l'induſtrie languit. La difette ruine également
le cultivateur ; les ouvriers ne
trouvent pas dans le prix de leur journées
dequoi fournir à leur fubfiftance & à celle
de leur famille les Villages deviennent
déferts les grands chemins & les Villes
fe peuplent de mendians , de voleurs &
dallaffins, Quel eft le remède à tous ces
T
136 MERCURE DE FRANCE.
F
maux? La liberté entière du commerce des
bleds: la liberté bien entendue eft l'ame de
tout commerce, c'eft par elle que l'émulation
& la concurrence mettent toutes les
marchandifes au prix le plus avantageux
pour le confommateur. Que le commerce
du bled foit libre dans tout le Royaume ;
qu'il foit permis à tout le monde d'en
acheter & d'en vendre fans formalités ,
fans permiffions particulières , la circulation
fe rétablira , cette denrée le mettra
d'elle-même en équilibre ; les Provinces
qui en auront trop en reverferont dans
celles qui n'en auront pas affez ; le prix
fe foutiendra toujours à un taux uniforme
& avantageux pour le cultivateur fans
"être onéreux pour le conſommateur `: les
Fermiers fürs du débit de leurs grains &
d'un profit conftant , augmenteront d'activité
& de dépenfes pour perfectionner
la culture : la crainte des amas de bled ne
fera plus qu'une chimère ; les monopoles
& les difettes difparoîtront , & loin
d'être obligés d'avoir recours à nos voifins
, nous ferons en état de former de
notre fuperflu une branche de commerce
très- confidérable. Quand les raifons les
plus fenfibles he démontreroient pas les
avantages de cette entière liberté , l'exem-
"ple des autres Nations & des fiècles paffés
JUIN. 1759•
137
nous en fourniroit mille
"
Ce n'eft
preuves.
que cette liberté qui met l'Angleterre ,
la Hollande , Dantzic , &c. en état de
fournir du bled à toute l'Europe , & nous
aurions bien de l'avantage fur ces Pays - là
fi nous fçavions profiter de la richeffe de
notre fol. L'autorité de M. de Sully fera
d'un grand poids dans cette question .
» Le moyen fimple de la liberté d'expor-
» tation fut le principal renfort qu'il employa
pour payer en treize ans les dettes
» du Royaume , pour diminuer les impôts
» & former un tréfor public. Le prix des
» grains étoit fujet à des variations conti-
» nuelles , & la valeur du feptier montoit
3 quelquefois à celle du marc d'argent ,
(c'est-à- dire à environ 18 liv. ) M. de
Sully ouvrit les Ports du Royaume à
l'importation & l'exportation de cette
» denrée ; ce moyen ranima notre agri-
» culture , & rendit le bled fi commun ,
qu'il baiffa en très - peu de temps de plus
» de moitié. » Un Anglois ( Thomas Cul-
» peper ) qui a donné un ouvrage fur le
Commerce en 1621 , fe plaint amèrement
dans fon Livre que le bled de France
fe vendoit à fi bon marché en Angleterre ,
que les habitans du Pays ne pouvoient
donner le leur au même prix . M. de Chamouffet
cite comme un argument triom-
39
ود
»
138 MERCURE DE FRANCE.
phant pour la liberté du commerce des
grains , l'Arrêt du Confeil d'Etar du s
Juin 1731 fur la culture des vignes. Cette
culture eft bien moins avantageufe que
celle des bleds. Un arpent de vigne coûte
cher à planter , à fumer , à cultiver , &
ne produit rien pendant quelques années :
il n'y a point de recolte plus incertainė
& plus expofée aux intempéries des fai
fons ; les droits impofés fur un arpent de
vigne font beaucoup plus forts que ceux
qu'on tire de plufieurs arpens de bleds :
cependant la liberté du commerce des
vins a triomphé de tous ces obftacles ;
nous avons trouvé le moyen d'en fournir
prefque toute l'Europe , & on a cru devoir
arrêterles progrès de cette culture, crainte
qu'elle ne nuisît à celle des terres : ce n'étoit
point là le remède ; n'arrachons plus
les vignes pour faire place aux bleds , que
la liberté foit égale , & nous n'aurons rien
à craindre le foc aura bientôt tranché
lefep fuperflu , & il ne lui cédera que le
terrain qui convenoit le moins au bled.
Comme on pourroit craindre que Ja liberté
d'exportation ne produisît la cherté
& même la difette dans l'intérieur du
Royaume , M. de Chamouffet entre dans
des détails qui doivent tranquillifer tout
homme raifonnable & libre de préven
tion.
JUI N. 1759. 139
La France contienr 30000 lieues quar
rées , ou 140 millions 640000 arpens
fuivant le plus grand nombre des calculs.
Toute déduction faite du terrein
occupé par les chemins , les eaux , les
bâtimens , les bois , les prés , les vignes ,
les terres en friche , les orges &c. Il refte
au moins 25 millions d'arpens qui four
niront des grains propres à faire du pain,
& qui doivent produire , fuivant un calcul
fimple & modéré , 75 millions de
feptiers , 16 millions d'Habitans à 3 feptiers
par tête en confommeront 48 millions
par conféquent il doit refter 27
millions de feptiers après leur confom+
mation. Nous avons 2 millions d'Habitans
de plus dans le Royaume , 6 millions
de feptiers fourniront à leur confommation
ainfi il nous en reſte 21
millions de furabondance . Quand fur cette
quantité de furabondance nous n'en vendrions
tous les ans que 4 millions à
l'Etranger , ce qui , à raifon de 18 livres
le feptier , introduiroit tous les ans 72
millions dans le Royaume , il nous refteroit
17 millions de feptiers' que nous
pourrions regarder comme fuperflus. Ainfi
le grand avantage de la liberté du con
merce des grains ne confifte pas tant dans
L'argent qu'il épargneroit & qu'il appor
>
140 MERCURE DE FRANCE.
teroit à l'Etat , que dans l'augmentation
de population qui en feroit la fuite néceffaire.
Cette augmentation animeroit
certainement la culture des terres , qui
à fon tour augmenteroit encore la popu
lation d'une manière bien rapide. Il eft
aifé de voir quelle fupériorité notre commerce
prendroit fur celui de nos voisins ,
furtout fur celui des Anglois dont la vente
des bleds chez l'Etranger leur produit
environ 30 millions par an , profit confidérable
que nous leur enlèverions bientôt
fi nous profitions de l'avantage que
nous donne l'abondance & la fertilité de
nos terres pour le commerce des grains ,
dans lequel ils ne pourroient à coup für
foutenir la concurrence avec nous ; &
fi cette branche importante étoit détruite,
on fent quel coup cette perte porteroit
à leur agriculture & parlà même à la population
de cette Nation rivale.
Je laiffe aux Lecteurs à lire dans l'Ou
vrage même de M. de Chamouffer tous les
avantage que l'Etat retireroit d'une li
berté de commerce illimitées & établie
par une loi générale , revêtue de toute,
Tautorité & de toutes les formalités néceflaires
; tous les bons . Citoyens applau
diront fans doute aux vues & aux travaux
de cet Ecrivain zélé , & l'encoura
IJ UI N. 1759.
geront à donner bientôt l'Ouvrage qu'il
annonce fur l'emploi des hommes , c'eft un
objet bien digne d'exercer l'activité & les
talens d'un Philofophe qui aime l'humanité
& fa Patrie.
MELANGES de Littérature , d'Hiftoire
& de Philofophie , nouvelle Edition revue
, corrigée & augmentée très-confidérablement
par l'Auteur. 4 vol. in 12. A
Amfterdam chez Zacharie Chatelain , Imprimeur-
Libraire.
Ce Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert a déjà beaucoup de célé→
brité ; mais il eft plus digne que jamais
de l'attention du Public ; & je crois pouvoir
le mettre au petit nombre des Livres
qu'on ne peut ouvrir même au hazard ,
fans y trouver d'excellentes chofes . Je
donnerai dans les volumes fuivans l'Extrait
des Morceaux les moins connus de
cés Mêlanges .
ABRÉGÉ chronologique de l'Hiftoire
& du Droit public d'Allemagne ; par M,
de P. Feffel , Confeiller de la Légation de
France. A Ratisbone. Seconde Edition ,
revue , corrigée , augmentée par l'Auteur.
A Manheim , de l'Imprimerie Electorale ,
chez Nicolas de Pierron,,
12 MERCURE DE FRANCE.
Indépendamment de la plus grande perfection
de l'Ouvrage , cette Edition a le
mérite d'une très- belle impreffion.
BIBLIOTHEQUE portative des Peres
de l'Eglife , qui renferme l'hiftoire abrégée,
de leur vie , l'analyfe de leurs principaux
Ecrits , les endroits les plus remar
quables de leur doctrine fur le dogme
la morale & la difcipline , avec leurs plus
belles Sentences. Par M *** . Tome fecond
, contenant S. Bafile , S. Cyrille de
Jerufalem , S. Grégoire de Nazianze , S.
Ephrem , & S. Grégoire de Nyffe. vol. in
4 liv. en feuilles & liv. reliés. Pour
S
fervir de fuite au Dictionnaire Apoftolique.
A Paris chez Lottin , rue S. Jacques
au Coq.
LES abus de la faignée démontrés par
des raifons prifes de la Nature & de la
pratique des plus célèbres Médecins de
tous les temps ; avec un Appendix fur
les moyens de perfectionner la Médecine.
AParis chez Vincent , rue S. Severin.
MERCURE de Vittorio Siri , Tome
quinziéme. A Paris chez Durand , rue
du Foin , du côté de la rue S. Jacques.
PLAIDOYERS & Mémoires , contenant
des questions intéreffantes , tant en
JUIN. 1759. 143
matières civiles , canoniques & crimi
nelles , que de Police & de commerce
avec les jugemens & les motifs fommaires
, & plufieurs Difcours fur différentes
matieres foit de Droit public , foit d'Hiftoire
. Par M. Mannory , ancien Avocat
au Parlement , Tome premier. A Paris
chez Claude Hériffant , rue neuve Notre-
Dame.
DISCOURS fur les Préjugés contre la
Religion , par le P. Millot , Jéfuite. A
Lyon , de l'Imprimerie de Louis Buiffon ,
Place des Cordeliers , & ſe vend à Paris,
chez Briaffon rue S. Jacques , Lambert ,
rue de la Comédie Françoife , & de Bure
le jeune , Quai des Auguftins.
LA vraie Méthode pour enfeigner à
lire. A Paris , chez la Veuve Lottin &
Butard , rue S. Jacques.
CAHIER préfenté à MM. de l'Acadé
mie Royale des Sciences de Paris , fur la
conftruction & les effets d'une nouvelle
cheminée qui garantit de la fumée à l'épreuve
de tous les vents & c. inventée &
propofée par M.Gennet,premier Phyficien
& Méchanifte de S. M. Impériale ; avec
le jugement de l'Académie Royale des
Sciences fur cette nouvelle cheminée ; &
le plan de foufcription pour la diftribution
de 600 Exemplaires de la defcription de
144 MERCURE DE FRANCE.
cette même cheminée , la maniere de la
conftruire &c. A Paris chez Lambert , rue
de la Comédie Françoife.
COURS de Latinité , divifé en deux
Parties. La premiere confifte dans l'explication
des principes de la langue Latine
, accompagnée de Cartes grammaticales
; la feconde dans la double verfion
littérale & Françoife , de ce que les
Auteurs Latins ont dit de plus propre
à orner & enrichir l'efprit , à perfectionner
la raifon , le goût & les moeurs. A
Paris chez Antoine Boudet , rue S. Jacques
. On diftribue ce Cours de Latinité
feuille à feuille, une chaque femaine, pour
en faciliter l'acquifition & l'ufage à tout
le monde.
PHILOMELE à Prognée , Héroïde.
Prix 8 LA Amfterdam .
ESSAI fur l'adminiſtration des terres.
A Paris chez Jean- Thomas Hériffant,
rue S. Jacques , à S. Paul & à S. Hilaire.
TRAITÉ des Commandes & des réferves
ou des provifions dés Bénéfices , par
dérogation à la règle regularia regularibus
&c. Par M. Piales , Avocat au Parlement
. 3 vol. in-12. A Paris chez Claude
Briaffon, rue S. Jacques , à la Science ; &
chez Defaint & Saillant , rue S. Jean de
Beauvais.
ARTICLE
JUIN. 1759. 145
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
MÉDECIN E.
LETTRE de M. de la Condamine à M. ***
C.A.P. D. D. fervant de réponse à la
Lettre de M. Gaulard inférée dans le
Mercure de France du mois de Février
1759 ,fur la maladie du fils de M. De-
Latour.
VOUS Ous me marquez , Monfieur ,, que
Ta Lettre anonyme au fujet de la maladie
du fils de M. Delatour , imprimée dans le
Mercure de France du mois de Décembre
dernier , vous auroit fait beaucoup
d'impreffion , fans l'avis important qu'on
trouve à la fin du même Mercure avis
par lequel le Public eft prévenu que le
fait avancé dans cette Lettre eft faux ,
& qu'on en donnera les preuves. Vous
les avez trouvées le mois fuivant, dans le
rapport de quatre Médecins chargés par
S. A. S. Monfeigneur le Duc d'Orléans ,
de vérifier le fait , & qui ont démenti .
G
146 MERCURE DE FRANCE.
l'Anonyme. Ce rapport joint à la Lettre
de M. Hofty , vous avoit entièrement
raffuré , quand la Lettre de M. Gaulard
inférée dans le Mercure de Février , eft
venue de nouveau troubler votre tranquillité
. Vous étiez prêt de faire inoculer
votre fils : un Médecin vous dit que l'inoculation
ne le garantira pas de la petite
vérole : vous ne fçavez plus à quoi vous
en tenir. Vous flottez au gré de l'opinion
d'autrui comme un vaiffeau devenu le
jouet des vents. Vous attendiez du moins
une réponse à cette terrible Lettre dans le
même ouvrage périodique : & voilà plus
de deux mois qui fe paffent fans trouver
cette réponſe defirée. Il faut donc , concluez-
vous , que les argumens de M.
Gaulard foient fans replique. Vous ajoutez
que vous n'êtes pas le feul qui faffiez
le même raifonnement . Sur cela vous vous
adreffez à moi , & vous me demandez
trois chofes pourquoi M. Gaulard contredit
le rapport de MM. Vernage , Four
nier , Petit pere & fils , & la Lettre de
M. Hofty? Pourquoi ces Meffieurs ne
repliquent point à M. Gaulard ? Enfin
s'il n'y a rien à lui répondre ? Il faut fatisfaire
à vos queftions .
M. Gaulard, par le raport des Docteurs,
paroît convaincud'avoirdécidé légèrement
JUI N. 1759.
147
qu'un enfant qu'il n'a vu qu'une fois en
paffant , avoit une petite vérole bien caractérisée.
Le jugement contraire qu'ont
porté quatre de fes confreres , doit d'autant
moins plaire à M. Gaulard qu'ils
ont paru fe conftituer fes juges en ne lui
propofant pas de figner leur rapport . S'ils
euffent eu cette complaifance , M. Gaulard
n'eût pas cru fon honneur intéreſſé
à foutenir fon premier jugement ; la Let-.
tre qui vous allarme n'exiſteroit point , &
nous ferions privés d'une nouvelle définition
de la petite vérole : tant il eſt
vrai que les grands événemens tiennent
à de petites cauſes. Telle eft , Monfieur ,
l'origine de la Lettre de M. Gaulard.
"
Quant à fes Cenfeurs, ils ont toute autre
chofe à faire que de lui repliquer. Ils
ont fait leur rapport par refpect pour
l'ordre de Monfeigneur le Duc d'Orléans :
leur avis eft appuyé fur des raifons que
M. Gaulard n'a pas même effleurées : la
Lettre de M. Hofty jointe à ce rapport
prouve qu'avant que l'inoculation fût
connue , les Médecins ont toujours diftingué
de la vraie petite vérole les éruptions
de la nature de celle dont le fils de
M. Delatour a été attaqué : M. Gaulard
ne répond rien à tout cela. Ces Meffieurs
ne voyent aucune néceffité de continuer
Gij
140 MERCURE DE FRANCE.
pour
:
une difpute dont tous les points font fuffifamment
éclaircis . D'ailleurs les vifites
à fes malades ne laiffent pas à M. Petit
le temps néceffaire pour mettre par écrit
toutes les confultations qu'on lui demande
: M. de Vernage , après s'être longtemps
dévoué au Public , vit aujourd'hui
lui-même s'il s'arrache au tumulte
de Paris , c'eft pour chercher le repos dans
fa Terre. M. Hofty partage fes foins entre
cinq ou fix inoculés que la Lettre de
M. Gaulard n'a point effrayés : M. Hofty
oppofe de nouveaux fuccès à de vains
raifonnemens : Il employe fon temps utilement
au lieu de le perdre. Trouvezvous
maintenant , Monfieur , que les raifons
de ces Meffieurs foient fuffifantes
pour s'en tenir à leurs premiers écrits ?
Voilà ce me femble vos deux premières
queftions fatisfaites.
Refte la troisième . Vous demandez ce
qu'on peut répondre à M. Gaulard : j'aurois
fur cela trop de chofes à vous dire.
D'ailleurs M. Gaulard ne permet qu'aux
Médecins de traiter ces matières : il ne
me pardonneroit pas la récidive : voilà ce
qui m'a retenu jufqu'ici . Mais vous m'invitez
à vous tirer & quelqu'autres perfonnes
de l'incertitude où vous êtes , &
j'aurois à me reprocher de n'avoir pas au
JUI N. 1759. 149
moins tenté d'y réuffir. Quand ce que
je vous dirai ne pourroit être utile qu'à
vous , je ne devrois pas regretter un temps
que j'employerois à vous convaincre.
Je vois ici deux queftions à éclaircir
qu'il faut bien fe garder de confondre.
1.° Quelle étoit la maladie du fils de M.
Delatour ? c'est-à-dire , de quel nom fautil
l'appeller ? C'eft comme vous voyez
une pure queftion de nom. 2. La maladie
de cet enfant prouve-t-elle quelque
chofe contre la méthode de l'Inoculation
? Cette feconde queftion eft la feule
qui vous intéreffe : cependant je ne puis
omettre de difcuter la premiere , à la
quelle on veut donner beaucoup d'influence
fur la feconde .
A qui appartient- il de décider du nom
d'une maladie ? Conteſtera -t- on ce droit
aux Médecins ? Plût à Dieu qu'ils fçuffent
auffi bien les guérir qu'ils fçavent les définir
, & les décrire ! C'est donc aux Médecins
à prononcer fur cette queftion : of
les quatre Docteurs déjà cités donnent à
la maladie du jeune Delatour le nom
d'éruption cryftaline : M. Hofty eft d'accord
avec eux , & les témoignages rapportés
dans fa Lettre prouvent invinciblement
qu'avant que l'inoculation fût connue
dans l'Europe Chrétienne , la maladie
G iij
150 MERCURE DE FRANCE
en queftion étoit décrite & défignée par
divers noms ; mais toujours diftinguée de
la petite vérole par des différences trèsmarquées,
& furtout en ce que la matiere
qui remplit les boutons de la petite vérole
, s'épaiffit & fe mûrit lentement ; &
dans l'autre maladie la matiere claire
qui remplit les boutons , fe diffipe en peu
de jours fans fuppuration proprement dite.
que
Vous avez pû remarquer dans le rapport
des quatre Docteurs , que le Chirurgien
qui a vû tous les jours le malade
, leur avoit déclaré que les boutons
avoient acquis en vingt - quatre heures
toute leur groffeur & toute leur élévation
, qu'ils étoient tranfparens & cristallins
, qu'il n'en a coulé qu'une férofité
claire &jaunâtre , & qu'il n'y avoit
pas eu de vraie fuppuration : caractère
particulier de cette forte d'éruption , &
qui la diftingue de la petite vérole , fuivant
les quatre Docteurs confultés & fuivant
le témoignage des anciens Médecins
cité par M. Hofty.
Quant à M. Gaulard , il appelle petite
vérole , toute éruption cutanée qui commence
par le vifage ; il ne connoît point
à la petite vérole d'autre caractère diftinctif
que celui - là. A qui nous en rapporterons
-nous fur le nom de cette maJUIN.
1759 ..
ladie , ou au témoignage unanime de
tous les Médecins , ou à l'avis d'un
feul ? avis fingulier , imaginé après coup
pour étayer une décifion précipitée.
M. Gaulard n'a vu l'enfant qu'une
feule fois , & n'a pu juger avec connoiffance
de caufe ; il eft convenu qu'il auroit
fallu fuivre régulièrement la maladie
Ce font les termes de fa Lettre, ( Mercure
de Février 1759. P. 158. ) Donc M. Gaulard
a décidé fans avoir examiné fuffifamment.
De plus il croit avoir vû l'enfant le
troifième jour de l'éruption : il fe trompe;
il le vit le fecond jour : je tiens ce fait de
la famille même . L'enfant étoit tombé
malade le Mercredi 8 Novembre : deux
de fes oncles en l'abfence du pere l'allèrent
voir le même jour : M. Gaulard qui
fut appellé le lendemain, trouva l'éruption
faite & l'enfant fans fièvre . Il en eft convenu
avec les quatres confrères. ( Mercure
de Janvier 1759. Pag. 168. ) Le quatrième
jour, Samedí, jour de la S. Martin,
l'enfant jouoit à la toupie & n'avoit plus
rien au vifage ; fuivant le rapport ingenu
d'un de fes coufins , âgé de 15 ans qui
l'alla voir ce jour-là. Ces dattes font certaines
& fans équivoques : elles font de
plus confirmées par la Lettre du 9 Novembre,
publiée dans le Mercure du mois
Giv
12 MERCURE DE FRANCE.
fuivant , dans laquelle il eft dit expreflément
, Pag. 152 : L'éruption s'eft faite hier.
Donc l'éruption fut le 8 Nov. veille de
la vifite de M. Gaulard. Des parens fortement
occupés d'un enfant chéri , font plus
croyables fur ces détails perfonnels que
le Chirurgien même , dont l'attention
partagée entre cinq malades dans cette
feule Penfion, a pu confondre leurs noms ,
les dates & les circonftances qui regar
dent chaque malade en particulier.
C'eft donc fur des informations exactes
que M. Hofty rapporte que les boutons
ont paru le premier jour , & que tout
étoit fini le quatriéme . M. Hofty , qui n'a
pas vû les parens , a été mal informé des
quantiémes du mois , ce qui eft indifférent
; mais très - bien de la durée de la
maladie.
D'ailleurs les certificats du Chirurgien
en date du 3 & du 10 Janvier dernier ,
produits par M. Gaulard , & à lui délivrés
deux mois après la maladie ne cadrent ni
avec celui du même Chirurgien du 21
Novembre précédent , que j'ai lû & dépofé
à l'Académie , peu de jours après l'événement
, ni avec les réponſes aux queftions
des quatre Docteurs. Dans celui du
3 Janvier le fieur Labat s'énonce d'une
maniere vague , en difant que la fiévre a
JUIN. 1759.
153
durê trois ou quatre jours ; qu'il a purgé
deux ou trois fois , que les boutons ont
duré fept à huit jours. ( M. Gaulard tranche
net & dit huit jours . ) Ce même certificat
s'accorde encore moins avec l'aveu
de M. Gaulard. La fiévre n'a pas duré
trois ou quatre jours , puifque M. Gaulard
a trouvé le petit malade fans fiévre
le fecond jour de fa maladie , & quand
ce feroit le troifiéme , comme M. Gaulard
le fuppofe , la contradiction n'en ſeroit
pas moins manifefte. Si le malade
étoit fans fièvre le troifième jour , la fièvre
n'a duré ni trois ni quatre jours . Le
fieur Labat dans le certificat qu'il m'a
donné le 21 Novembre , huit jours après
la maladie, & dans le compte verbal qu'il
en rendit aux quatre Médecins quelques
jours après , l'a qualifiée de petite vérole
volante : ce n'étoit , leur a- t-il dit , qu'une
petite vérole volante : ( Mercure. Janvier
1. vol. pag. 167. ) Il confirme la même :
chofe dans un fecond certificat du 3 Jam---
vier délivré à M. Gaulard : ( Mercure de
Février , p. 162. ) Et dans un troifiéme aur
même , M. Gaulard ( ibid. p . 163. ) le fieur
Labat , dit que c'étoit une vraie petite vérole.
Toutes ces variations & contradic
tions font-elles propres à donner quelques
poids à l'avis ifolé de M. Gaulard furs
Gly
154 MERCURE DE FRANCE
le nom qui convient à la maladie , &
à le faire prévaloir fur l'avis uniforme
de quatre Docteurs , qui après un mûr
examen des cinq enfans , après avoir entendu
le Chirurgien qui les avoit traités
& le Maître de Penfion , dans le temps
où la mémoire du fait étoit récente , ont
jugé que la maladie du jeune Delatour &
de fes condifciples n'étoit point la petite
vérole mais une éruption cryftalline ,
dont ils ont vu beaucoup d'enfans & d'adultes
attaqués avant & après avoir effuyé
la petite vérole même la plus maligne
& la plus confluente ?
>
Mais c'est trop nous arrêter für une
queftion de nom qui ne fait rien au fond
de la chofe , comme je vais le prouver
queftion d'ailleurs que M. Gaulard peut
regarder comme décidée en fa faveur ;
s'il eft vrai que le Public donne à cetter
maladie le nom de celui qui l'a renduer
célèbre . Comme je n'ai pas l'aveu de M.:
Gaulard , je n'employerai pas cette dénomination
, quelque commode qu'elle me
fût pour éviter les périphraſes , & prévenir
l'équivoque.
Venons au point qui vous intéreffe le
plus , Monfieur ; je veux dire aux conféquences
qu'il faut tirer de cet événement,
en laiffant à part la queftion de ce . nom.
Vous fçauriez déjà à quoi vous en tenir
JUIN. 1759.
155
vous euffiez lû dans les Journaux de Hollande
la Relation de la maladie du jeune
Baron deTorck tout- à-fait ſemblable à celle
du fils de M.Delatour, & dans les mêmes
circonftances : vous y aurez vû les preuves
que la méthode de l'Inoculation ne reçoit
aucune atteinte de pareils faits . C'eſt
auffi le jugement qu'en ont porté deux
Docteurs de la Faculté de Paris , différens
des cinq que j'ai déjà nommés. MM. Bourdelin
& Bouvard ne font pas accufés d'être
trop prévenus en faveur de l'inoculation :
encore moins d'ufer de complaifance pour
les Inoculateurs. Madame la Marquife de
Villeroi , inoculée par M. Tronchin , les
avoit priés de voir le petit Delatour &
de s'informer de fa maladie. Après toutes .
les informations , ils ont dit hautement.
qu'il n'y avoit rien à conclure de ce fait
contre l'Inoculation.
Et en effet qu'eft- on en droit d'efpérer
de cette opération & que nous promettent
ceux qui en vantent l'utilité ? qu'elle
procurera une petite vérole bénigne &
fans danger , qui garantira pour l'avenir
celui qui fe foumet à cette épreuve , de la
maladie que l'inoculation lui a communiquée
; mais la maladie du jeune Delatour
, de quelque nom qu'on veuille
l'appeller , n'eft point celle qu'il a reçue
G vi
156 MERCURE DE FRANCE.
par l'Inoculation . La petite vérole qui lul ?
fut communiquée par cette voie en 1756 ,
fut à la vérité très-douce : il n'eut qu'environ
foixante puftules ; mais elles fortirent
lentement , elles formèrent un véritable
pus,& les playes de l'infertion fupurèrent
pendant trois femaines. Qu'a de
commun une telle maladie avec une érup--
tion qui fe fait en 24 heures , qui fe ma--
nifefte par des veffies claires , tranfparentes
, remplies d'une fimple férofité , & qui »
difparoiffent en quatre jours La petite
vérole la plus maligne & la plus confluente
, ne garantit point de cette efpèce
d'éruption qui peut la précéder où la
fuivre , comme l'ont certifié les quatre
Docteurs. Pourquoi prétendroit- on que
l'Inoculation en préfervât ? Cette opération
ne met pas celui qui l'a fubie à l'abri
d'un éréfipelle , d'une rougeole , du pourpre
, de la pefte : pourquoi le garantiroitelle
de la Cryftalline? Mais celle - ci , dit
M. Gaulard , eft une vraie petite vérole :
mais Monfieur , repliquerai-je à M. Gaulard,
vous êtes feul de votre avis ; & quand
j'aurois la complaifance exceffive de le
préférer à celui de tous les autres Médecins
, que s'en fuivroit- il ? j'avouerois
feulement alors qu'unr inoculé n'eft pas
infalliblement préfervé d'une certaine ef
JUIN. 1759. IST
>
péce particulière de petite vérole qui dure
quatre jours , & qui n'eft jamais dangereufe
, & je dirois que dans ce cas même ,
qu'il vous plaît d'appeller une rechute ,
l'Inoculation précédente mer la vie en
fureté. Ainfi votre finguliere opinion
d'appeller petite vérole toute éruption
cutanée qui commence par le vifage , ne
dépouille pas Inoculation de fes plus
beaux priviléges qui font d'être la fauvegarde
de la vie & de la beauté.Etoit- ce la
peine de bouleverfer toutes les idées reçues
, & de changer la définition d'une
maladie auffi connue que la petite vérole ?
Quel peut être le but de M. Gaulard ?
Eft-ce de priver de tout fecours les malades
de la petite vérole en répandant l'allärme
& la frayeur parmi ceux qui s'en
croyent à l'abri , parce qu'ils font fûrs de
l'avoir eue ? C'est à quoi tend fa nouvelle
doctrine. Les exemples qu'il cite pour
l'autorifer font le dernier retranchement
dés Antinoculiftes , & voici le raiſonneque
je leur entends faire.
On peut avoir plufieurs fois la petite?
vérole : l'Inoculation n'empêche donc pas
le retour de cette maladie ? donc l'Inoculation
eft en pure perte. Je réponds
d'abord en peu de mots : Il n'eft nullement
prouvé qu'on ait deux fois la petite vérole,
758 MERCURE DE FRANCE
y a
& il
de grandes raiſons pour en douter
: quand il feroit prouvé qu'on peut
la prendre deux fois naturellement
, il
ne s'enfuit pas qu'on pût la reprendre
après l'Inoculation
: enfin quand il y auroit
quelque exemple d'un inoculé attaqué
d'une feconde petite vérole , il ne
faudroit pas en conclure que l'Inoculation
eft inutile. J'entreprends
, Monfieur
,
de vous prouver ces trois propofitions
.
Voici d'abord ce qu'on pourroit répondre
à la queftion fi l'on a deux fois la
petite vérole. Il y a douze cens ans que
la petite vérole eft connue en Europe : on
difpute depuis douze cens ans pour favoir
fi On la peut avoir deux fois : donc on ne
l'a jamais deux fois. Si cette conféquence.
vous paroît comme à moi trop abfolue &
trop décifive , vous conviendrez au moins
que celle que j'y fubftitue est très - légitime:
la voici . Donc s'il eft vrai qu'on puiffe
avoir deux fois une vraie petite vérole ,
le cas eft exceffivement rare : j'examinerai
bientôt le degré de rareté & ce qu'il en
faut conclure.
Quant aux exemples fréquens qu'on cite
d'une feconde petite vérole dans un mê
me fujet , on en reftreindra d'abord beaucoup
le nombre , fi l'on fait attention ,
que dans tout ces cas il y a deux faits
JUIN. 1759. 159
-
prouver qui ne l'ont jamais été clairement
; car fi un Médecin d'un témoignage
non fufpect ne fe trompe pas en affirmant
que fon malade actuel a une vraie petite.
vérole , il ne parle ordinairement que
par oui dire de la petite vérole anté
rieure , & ne peut répondre de fa réalité,
n'en ayant pas été témoin . 2 ° . Que les
marques au vifage ne font pas même
un figne infaillible d'une petite vérole
réelle , puifque certains éréfipéles & certaines
eruptions cutanées qui ne durent
que trois jours , ont laiffé quelquefois des
impreffions fur la peau . ( voyez Drelincourt
cité par Sidobre. ) 3 ° . Enfin on peur.
croire avec affez de vraisemblance qu'une
petite vérole difcrete mais abondante ,
que même une fimple éruption criftalline
, fi elle eft compliquée avec certainesdartres
ou maladies habituelles de la
peau , peut être prife , furtout par des
yeux prévenus , pour une petite vérole:
confluente ..
Ce qui contribue beaucoup à entretenir
le préjugé de la poffibilité d'une feconde
petite vérole , c'est que le Peuple , par
ignorance , les Gardes- malades.
donner plus d'importance à leurs foins ,
la plupart des Chirurgiens & des Aporicaires
de campagne , par l'une ou l'autre
› pour™
9A
166 MERCURE DE FRANCE.
raifon ,
que même de jeunes Médecins fans
expérience, prennent fouvent pour des per
tites véroles véritables diverfes maladies
qui en different effentiellement dans leurs
cours & dans leurs effets , mais qui s'annoncent
ainfi que la petite vérole par des
fymptômes communs à toutes les maladies.
éruptives , telles que celle du jeune Delatour
, & celles dont parlent les anciens.
Médecins cités par M. Hofty. Rien n'eſt
plus propre à autorifer cette erreur que la
Lettre de M. Gaulard, qu'une pique parti
culière engage à ériger en fyftême une
opinion vulgaire qu'aucun Médecin n'adoptera..
Vous
voyez , Monfieur
,, que par toutes
ces exceptions
, comme
par d'autres
raifonnemens
que j'omets
, il eft facile de
rejetter
les conféquences
des prétendus
exemples
d'une feconde
petite vérole cités
par M. Gaulard
. A plus forte raifon
regardera
-t- on comme
des contes de Revenans
, propres
à effrayer
les cerveaux
faibles , certaines
hiftoires
de fept petites.
véroles
répétées
dans le même fujet , dont
l'une efface les marques
de l'autre ; &
l'on attendra
la huitième
pour avoir foi
aux fept premières
.
Malgré toutes ces raifons de doute ,
dont je fens la force , & qui peuvent
paroître fuffifantes à bien des gens pour
JUIN. 1759.
pier le fait , j'avoue que des témoignages
pofitifs & refpectables d'une feconde petite
vérole , joints à tant d'autres cas finguliers
& inexplicables en divers, genres ,
atteftés de la manière la plus autentique
dans tous les livres de Médecine , dans
les journaux littéraires , & dans les recueils
académiques , me font fufpendre.
mon jugement fur ce point. Nous connoiffons
fi peu les procédés de la Nature,
qu'il y auroit , ce me femble , de la témérité
à prononcer qu'une feconde petite
yérole eft un cas abfolument impoffible,
Je fuppoferai donc , & j'accorderai même
fi l'on veut , qu'il y en ait des exemples ,
mais fi
firares , qu'on ne doit pas compter
fur dix mille petites véroles une feule
rechute. Je vais en donner la preuve , &
j'examinerai ce qu'il faudroit conclure
par rapport à l'inoculation , d'un tel fait ,
en le fuppofant bien prouvé.
Il meurt vingt mille perfonnes à Paris ,
année commune , dont la quatorziéme
partie ( c'eft-à-dire plus de 1428 ) meurt
de la petite vérole . C'eft le réfultat du
dépouillement fait par M. Jurin des liftes
mortuaires de Londres contenant près de
900 mille morts pendant 42 ans , réfultat
confirmé par d'autres liftes poftérieures .
Je ne fuppofe donc rien autre chofe finon
que la petite vérole eft auffi meurtrière
162 MERCURE DE FRANCE:
à Paris qu'à Londres , ce qui , je crois ne
me fera pas contefté. Il eft prouvé par
d'autres calculs du même Auteur , que de
fept malades de la petite vérole naturelle
il en meurt un. Donc fept fois 1428 perfonnes
ou dix mille , ont tous les ans la
petite vérole a Paris.
Or fi une feule de ces dix milles perfonnes
étoit attaquée d'une feconde petite
vérole bien conftatée , on auroit tous les
ans une nouvelle preuve de ce fait, & Paris
feroit rempli d'exemples vivans, parmi
lefquels il fe trouveroit quelque perfonne
de marque , dont la vue fréquente ne
permetroit plus de révoquer la chofe en
doute. Si quelqu'un de connu pour être
maltraité de la petite vérole venoit à
l'avoir une feconde fois , fût- ce un fimple
Particulier , fi par exemple cet accident
m'arrivoit , j'ofe dire que le plus incrédule
feroit perfuadé & que la chofe ne
feroit plus problématique . Un pareil cas
de notoriété publique n'eft pas encore
arrivé , puifqu'on difpute encore du fait.
J'en conclus feulement qu'il n'arrive pas
de dix mille fois une.
Nouvelle confidération : Plufieurs Médecins
ont écrit qu'ils n'avoient jamais
vûd'exemple d'une feconde petite vérole ..
Le grand Boerhaave , le Docteur Mead
JUIN. 1759.
163

.
l'Efculape de l'Angleterre , mort dans un
âge fort avancé , font de ce nombre.
Pourquoi chercher des exemples étrangers
Mille témoins vivans atteftent
que MM. Chirac & Molin , deux de nos
plus illuftres Médecins , ont dit hautement
que pendant plus de so ans de
pratique , ils n'avoient jamais vu ce cas
arriver s'il eft vrai , comme quelquesuns
le prétendent , que M. Molin , dans
les derniers temps de fa vie, en ait vu un
exemple , c'en fera un fur plus de 40
mille malades de la petite vérole , qui
doivent avoir paffé fous les yeux de ces
quatre célèbres Docteurs pendant le
cours d'une longue vie , dans de grandes
Villes , où cette maladie régne toute
l'année. Tout ceci ne fait que rendre plus
évidente mon affertion par laquelle je
me borne à un fur dix mille . Il reste à
tirer la conféquence de ce fait par rapport
à l'Inoculation.
On a fi fouvent éprouvé que le virus.
variolique introduit une feconde fois par
la voie de l'infertion , & porté dans toute.
la maſſe du fang par la circulation , n’a
plus de prife fur un corps où l'Inocula
tion a produit une fois fon effet , qu'on
eft bien fondé à croire que les miafmes
varioleux répandus dans l'air dans un
164 MERCURE DE FRANCE.
temps d'épidémie & qui ne peuvent s'introduire
que par l'infpiration , feront encore
moins efficaces fur un corps inoculé,
fuffent-il capables d'exciter une feconde
fermentation dans un corps qui n'auroit
éprouvé qu'une petite vérole naturelle.
Quand donc il feroit poffible de l'avoir
deux fois naturellement , il ne s'enfuivroit
pas qu'un inoculé pût là reprendre . Tous
les exemples vrais ou faux de rechute
après une petite vérole naturelle ne prou
vent donc rien contre l'inoculation.
Enfin quand il feroit prouvé par le fait ,
ce qui ne l'a pas été jufqu'à préfent , *
qu'un Inoculé eft fufceptible d'une feconde
petite vérole , il feroit abfurde d'en
conclure que l'inoculation eft en pure.
perte e'eft ce qui me reste à prouver.
Premierement une feconde petite vé---
role de l'aven de ceux qui la croyent
poffible , doit être moins dangereufe que
la premiere. Je ne m'arrêterai pas à le ·
prouver. L'inoculation auroit donc toujours
cela de bon qu'elle diminueroit le
danger. Mais après avoir fuppofé très- gra-
* Voyez mon fecond Mémoire fur l'inoculation
, lû à l'Académie des Sciences le 15 Novembre
1758, ou l'Extrait du Mercure, II. Volume
de Janvier 1759.
JUIN. 1759.. -165
tuitement qu'il eft poffible qu'un Inoculé
fur qui l'opération a produit fon effet, contracte
une feconde petite vérole , je veux
bien accorder encore que le rifque pour
la vie foit auffi grand dans cette feconde
petite vérole que dans la premiere. Que
s'enfuivra-t-il de ces deux fuppofitions gratuites
? Que de fept fecondes petites véroles
il y en auroit une mortelle. Mais puifqu'il
faut plus de dix mille inoculations
pour trouver une rechute, il en faudra fept
fois dix mille pour qu'il fe rencontre une
rechute funefte. Vous voyez déjà que ce
danger n'eſt pas bien effrayant. Mais pour
peu que vous en foyez frappé , je vais
vous faire voir que vous êtes en contradiction
avec vous-même je vous demande
encore un moment d'attention.
De 473 inoculés en quatre ans dans
l'Hôpital de Londres , il n'en est mort
qu'un feul ; * mais vous fçavez que les
avantages de l'inoculation font établis &
& reconnus dans le cas même où l'on
fuppoferoit qu'elle feroit fatale à un
inoculé fur cent , foit par la mauvaiſe
conſtitution du malade , foit par fon im-
*
Voyez Mercure de France 175 5. Journal Médecin
, Journal Verdun , Année Littéraire 175 fo
Tome IV. Page 242 .
166 MERCURE DE FRANCE.
prudence ou par celle de l'Inoculateur ;
foit par quelque malheureux hazard audeffus
de la prudence humaine. Il y a
plus quand de cinquante inoculés il en
mourroit un communément , il feroit encore
fort prudent de fe foumettre à l'inoculation
; & je vous ai vû convaincu de
cette vérité. Vous me difiez à moi-même ,
voilà cent enfans & mon fils eft du nombre
; on les partage en deux claffes : cinquante
vont être inoculés , les cinquantes
autres attendront l'événement. Des
cinquante premiers , aucun ne mourra ;
mais par le plus malheureux des hazards
& contre toute vraisemblance , il
pourroit arriver qu'il en mourût un : fur
les cinquantes autres la petite véròle ſe
choifira fix victimes au moins & plufieurs
autres feront défigurés . Il faut que mon
fils entre abfolument dans l'une ou l'autre
de ces deux claffes . N'y auroit-il pas à moi
de la barbarie ou de l'aveuglement de le
laiffer dans la feconde ?
Voilà , Monfieur , ce que vous me difiez
, & je vous applaudiffois . Aujourd'hui
on veut vous perfuader que l'inoculation
ne garantiroit pas infailliblement votre
fils d'une feconde petite vérole : vous venez
de voir qu'en fuppofant que cela fût
Frouvé, fur 70 mille inoculations cet acciJUIN.
1759. 167
dent ne devroit pas arriver une fois ; & vous
qui vouliez bien faire courir à votre fils
le rifque d'un fur cinquante, & qui voyiez
évidemment que l'Inoculation étoit un
grand bien , même dans cette fuppofition
forcée , vous changeriez d'avis , parce
qu'on vous menace d'un rifque très- incertain
d'un fur 70 mille. Croyez- moi
Monfieur, laiffez cette manière de raifonner
à l'Auteur anonyme de la Lettre du
Mercure du mois de Décembre dernier,
Elle eft digne d'un homme qui n'ofe combattre
à vifage découvert , qui fous le
mafque d'un ami de l'humanité , fẹ hâte
d'allarmer Paris & les Provinces en publiant
dans les 24 heures un fait faux
avec des circonstances plus fauffes encore,
& dont quelques-unes font ridicules * ;
d'un homme enfin qui fuit les traces de
ceux qui en Angleterre & en Hollandę
ont combattu l'inoculation par des calomnies.
Je conviens que cette accufation
eft grave , mais il n'y a point de termes à
* L'Anonyme dit que le pere de l'enfant a le
certificat de l'Inoculation de M. Tronchin , ce qui
eft faux & ridicule, Qui ne voit que c'eût été
au pere à donner le certificat d'Inoculation de
fon fils , fi M. Tronchin eût eu befoin d'une pareille
preuve d'ailleurs l'opération fut faite par
M. de Saint Martin , Chirurgien de Monſeigneur
le Duc d'Orléans.
768 MERCURE DE FRANCE.
ménager avec un anonyme. Que celui qui
fe figne B... Avocat au Parlement ofe fe
nommer : Et s'il eft vrai qu'il n'ait pas ,
comme il le dit , l'honneur d'être Médecin
, ni Chirurgien ; s'il eft vrai que M.
Tronchin ait reçu pour l'inoculation du
fils de M. de la Tour cent louis ( que le
pere lui eût donnés s'il les eût exigés ) ;
s'il eft vrai qu'il en ait reçu feulement la
moitié ; s'il eft vrai qu'il y ait eu à Paris
plufieurs inoculés , qui comme l'anonyme
l'infinue , aient eu une feconde petite
vérole , je lui ferai la réparation la plus
autentique , & je confens à paffer pour
calomniateur.
Je reviens à M. Gaulard , il déclare
dans fa lettre qu'il voudroit qu'il ne fie
permis qu'aux Médecins de traiter cette
matière . Comme cet avis ne peut regarder
que moi , je crois lui devoir une fatisfac→
tion fur la liberté que j'ai priſe d'écrire fur
l'inoculation . Je vous laiffe le maître de
lui en faire part .
Les Médecins d'un côté , les Théologiens
de l'autre ont prétendu que l'inoculation
étoit de leur compétence . Il ne
fera pas inutile de reconnoître & d'affigner
les bornes du reffort de ces deux
jurifdictions , du moins à l'égard de la
queftion préfente.
Si
JUIN. 1759: 169
Si je m'étois ingéré de prefcrire un
tégime à ceux qui fe préparent à l'inoculation
, ou des remèdes à ceux qui s'y foumettent
, M. Gaulard pourroit avec raifon
me reprocher d'avoir empiété fur les
droits de la Faculté , dont je n'ai pas
l'honneur d'être Membre , non plus que
lui ; mais je me fuis bien gardé de fortir
de ma fphère : je n'ai fait que le perfonnage
d'hiftorien.
Quant à la queftion que je me fuis
propofée , fi l'inoculation en général eft
utile & falutaire , je vais prouver à M.
Gaulard que fon titre de Médecin ne
donne aucun droit particulier fur la réfo
lution de ce problême. Si l'inoculation
n'eût jamais été pratiquée & que quelqu'un
propofat d'en faire le premier effai ,
je conviens que le Théologien & le Médecin
feroient en droit d'examiner la propofition
mais aujourd'hui que l'expérience
a été répétée deux cens mille fois
très-près de nous , l'état de la queftion a
bien changé.
Lequel des deux court un plus grand
rifque de la vie , ou de celui qui attend en
pleine fanté que la petite vérole le faififfe ,
ou de celui qui la prévient en fe faifant
inoculer ? Cette queftion eft la plus importante
, pour ne pas dire la feule , qu'il
H
170 MERCURE DE FRANCE.
importe aujourd'hui de réfoudre ; & cet
encore une fois celle que je me fuis propo
fée. Elle n'appartient , comme vous voyez,
ni à la Médecine , ni à la Théologie . C'eft
une queftion de fait, mais compliquée , &
qui ne peut être réfolue que par la comparaifon
d'un grand nombre de faits &
d'expériences d'où l'on puiffe tirer la mefure
de la plus grande probabilité. Le rifque
de celui qui attend la petite vérole
eft en raifon compofée du rifque d'avoir
an jour cette maladie , & du rifque d'en
mourir s'il en eft attaqué : il faut déterminer
l'un & l'autre , & l'on fait que le
calcul des rifques & des probabilités
appartient àla Géométrie . Il m'étoit donc
permis, & à plus de titres qu'à M.Gaulard,
d'en faire l'objet de mes recherches . Je
me fuis borné à des confidérations affez
fimples que j'ai tâché de rendre fenfibles
au plus grand nombre des Lecteurs ,
n'ayant d'autre but que de mettre en
évidence les avantages de l'inoculation ;
mais on verra bientôt par les réflexions
d'un des plus grands Géomètres de l'Europe
, que cet objet eft fufceptible des
fpeculations mathématiques les plus fubtiles
& les plus ingénieufes,
La queſtion du plus grand rifque d'une
part , & du moindre de l'autre , une foisJUIN.
1759.
171
décidée , fera naître une autre queſtion
de droit , dont le Théologien peut fe faifir
: fçavoir,fi de deux rifques inégaux dont
l'un eft inevitable , il eft permis de choisir
le moindre ? Il ne paroît pas qu'il foit befoin
d'une Théologie bien profonde pour
réfoudre cette question. Elle pourroit devenir
plus férieufe & plus digne des réflexions
d'un Théologien Moralifte , s'il
s'agiffoit de décider , fi entre deux périls
dont l'un eft inévitable , la raifon , ta
confcience , la charité chrétienne , n'obligent
pas à choisir le moindre , & juſqu'où
s'étend cette obligation ? Si l'on prenoit
le parti de l'affirmative , il eft clair que
dès-là qu'il feroit prouvé qu'il y a plus de
rifque, en pleine fanté, d'attendre la petite
vérole que de la prévenir par l'inoculation
, cette opération devroit être non
feulement confeillée , mais preferite.
Dans tout ce que je viens de dire , je
n'ai confidéré que l'utilité de la méthode
prife en général : quant à fon application
aux cas particuliers , le Médecin rentreroit
dans fes droits. Tel fujet est- il propre
à l'Inoculation ? Quel eft l'âge , la
faifon , le lieu le plus convenable pour
la pratiquer ? Quels font les préparations
& les précautions néceffaires aux differens
tempéramens ? Sur tous ces points
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
& fur le traitement de la maladie , il eft
à
propos de confulter un Médecin fage ,
qui joigne l'expérience à l'habileté. Ici, &
non plutôt , pourroient commencer les
fonctions de M. Gaulard,
Le Théologien & le Médecin auront
donc l'un & l'autre les leurs ; mais
dans le cas préfent , je le répéte , c'eſt au
calcul à leur préparer les voies en fixant
le véritable état de la queftion ,
J'ai l'honneur d'être &c,
Paris , 13 Mai 1759 :
P. S. Vous entendrez fans doute parler ,
Monfieur , de la mort d'un enfant de quatre
ans & demi , inoculé depuis peu . Let
rapport du Doyen de la Faculté & de
trois de fes Confreres , qui ont affifté à
l'ouverture du corps , fera rendu public,
Je vous prie jufques - là de fufpendre votre
jugement , fi vous ne voulez pas vous
repentir de l'avoir trop légèrement porté,
Depuis cette Lettre écrite , on a fçu non
feulement que le cadet des deux fils de M. de
Caze n'étoit pas mort de la petite vérole , cẹ
que prouvoit déjà le rapport des quatre Médecins,
en préfence defquels il a été ouvert ;
mais encore qu'il eft mort d'une chute , & le
fait eft prouvé juridiquement,
JUIN. 1759..
17
RAPPORT de l'ouverture du corps du
fils cadet de M. de Caze.
du
AUJOURD'
UJOURD'HUI feptième Mai 1759 ,
a été procédé à l'ouverture du corps
Fils de M. de Caze Fermier - général ,
âgé de cinq ans ; par le fieur Silvy , Chirurgien
, en préfence des Médecins fouffignés
, & a été obſervé ce qui fuit .
L'habitude du corps étoit de la couleur
naturelle , fans aucune lividité : elle étoit
parfemée de plufieurs grains de petite
vérole , fort feparés les uns des autres ,
d'une forme étendue , telle qu'elle fe
trouve dans les petites véroles fimples &
de bonne espéce . Tous ces grains ou boutons
, étoient dans l'exficcation , à la réferve
de trois ou quatre fur les doigts des
mains & des pieds , qui étoient remplis
de pus fans aucun affaiffement. Quoiqu'il
y eût près de trente heures depuis la mort,
on ne s'apperçut d'aucune odeur de putréfaction
à l'ouverture de l'abdomen & de
la poitrine ; il ne s'eft trouvé aucun point
de lividité dans les vifcères & dans les
inteftins ; les glandes obftruées qu'on a
remarquées au méfentere étoient d'ancienne
date , & ne prouvent rien dans le
cas préfent. H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
On avoit procédé d'abord à l'ouverture
du cerveau, qui par les accidens qui avoient
précédé la mort , étoient la partie où l'on
foupçonnoit avec raifon d'en trouver la
caufe : en effet après avoir examiné cette
partie effentielle à la vie & qu'on eut enlevé
la dure-mère, tout le cerveau parut à
l'extérieur laifant tel qu'on l'obferve dans
ceux dans lesquels ils fe trouve une difpofition
à l'hydrocéphale. Après avoir ouvert
les ventricules , quand on fut arrivé
au cervelet , on trouva toute fa fubftance
remplie de férofité de même que les environs
de la bafe du crâne ; la quantité de
cette eau pouvoit aller à trois ou quatre
onces ; ce qui fuffit pour rendre raifon de
la mort du fils de M. de Caze qu'on n'avoit
pas
lieu d'attendre , comme on verra dans
T'hiftoire que M. Hofty , Médecin ordinaire
, donnera de fa maladie. FAIT à
Paris ce 11 Mai 1759.
Signés BOYER , Doyen de la Faculté
de Médecine de Paris.
LORRY Docteur Régent de la même
Faculté.
PETIT , Fils , Médecin de S. A. S. M.
le Duc d'Orléans .
HOSTY Docteur Régent. GUÉRIN
JUIN 1739. 175
PROCEZ-VERBAL & Information de
Témoins.
L'AN mit fept cent cinquante - neuf , le
Mercredi feize Mai, quatre heures de relevée
en l'Hotel & pardevant Nous Gilles-
Pierre Chénu , Avocat en Parlement ,
Confeiller , Commiffaire du Roi en fon
Châtelet de Paris , eft comparu M. Am
Broife Hofty , Docteur-Régent de lá Faculté
de Medecine de cette Ville Y demeurant,
rue de Seine, Paroille S. Sulpice,
lequel nous a dit & déclaré qu'ayant appris
par une lettre miffive à lui adreffée
Lundi dernier quatorze du préfent mois ,
de M. Lorry fon Confrere, que le fieur de
Caze , fils , décédé le 6 dudit mois , à là
fuite de l'inoculation , étoit tombé quel
ques jours auparavant du haut de fon
lit en bas fur le carreau fans que qui que
ce foit en ait rien dit ; il a fait les démarches
néceffaires pour s'affurer de ce fait &
en apprendre les circonftances ; qu'en conféquence
il s'eft rendu certain que quinze
jours avant le décès de cet enfant , âgé de.
près de cinq ans , il étoit tombé de fon lit ;
que qui que ce foit n'en a parlé , quoique
plufieurs perfonnes aient ſçu cette chute ;
Hiv
#76 MERCURE DE FRANCE.
que la femme Bobin , garde - malade , demeurant
rue Mazarine , n'a pu difconvenir
de la vérité du fait avec le comparant ,
qui l'a vue à ce fujet ; que la femme du
Jardinier de l'Orangerie de Chaillot , en
eft pareillement convenue en parlant au
fieur Lorry le jour de l'ouverture du corps
du défunt & depuis en parlant au fieur
Hofty même , en préſence de M. le Curé
de Chaillot & de plufieurs autres perfonnes.
Et comme le Comparant a l'intérêt
le plus fenfible de découvrir la vérité &
d'aller à la fource des caufes étrangères
qui ont pû contribuer à cette mort , il eſt
venu nous faire la préfente déclaration ,
de laquelle il nous a requis Acte , requérant
ainfi qu'il Nous plaife recevoir
les déclarations defdites femme Bobin &
Jardiniere fufdite , & du tout en dreffer
procès-verbal fervir & valoir ce que
de raiſon , & a figné en cet endroit de notre
minute .
pour
Eft auffi comparue Genevieve Lormeteau
, femme de Pierre Mary , Jardinier
Fleurifte de l'Orangerie de Chaillot , y demeurant
ordinairement , & de préſent à
Paris , laquelle nous a dit qu'elle a vu les
deux fils de M. de Caze , Fermier Général
, tous deux avec la petite vérole , de laquelle
ils ont été traités en la même mai-
1
JU IN. 1759. 177
t
fon de la Comparante ; à la connoiffance
que l'aîné des deux en a été parfaitement
guéri & qu'il eft en parfaite fanté ; a vû le
cadet toujours le bien porter fans aucun accident
pendant l'espace de 13 jours environ
, la petite vérole étant même lors fechée
, qu'après ledit tems il a été attaqué
d'un affoupiffement que fes garde & gouvernante
ont d'abord pris pour une efpiéglerie
de fa part , que cet affoupiffement
n'a fait qu'augmenter jufqu'au moment
de fa mort , peu avant laquelle la Comparante
a appris de la garde que ledit de
Caze le cadet étoit tombé quelques jours
auparavant de fon lit fur le carreau : ce qui
a été foigneufement caché par la nommée
Manon gouvernante defd . enfans, quoique
la garde qui craignoit la fuite de lad. chûte
eût eu envie d'en faire part à M. Hofty
qui traitoit lesdits fieurs de Caze , que
le jour de l'ouverture du cadavre dudit
fieur de Caze le cadet , un des Médecins
qui y a affifté étant arrivé avant les autres
, la Comparante ayant caufé avec lui,
lui a fait part de la furpriſe de tout le
-monde fur cette mort & lui a dit , Monfieur
, vous allez l'ouvrir , vous en verrez
fans doute la caufe , car il a fait il y a
quelques jours une chûte de fon lit fur
le carreau, ce que l'on a malheureuſement
4
Hy
178 MERCURE DE FRANCE
caché laquelle préfente déclaration elle
eft venue nous faire pour rendre hommage
à la vérité à laquelle elle eft conforme
en tout fon contenu ainfi qu'elle le
jure & affirme , dont & de quoi elle nous
a requis acte & a déclaré en notre minute
ne fçavoir écrire ni figner de ce
requife fuivant l'Ordonnance .
Eft auffi comparuë Marie- Louiſe Liard,
femme de Jean Bobin, garde malade demeurant
rue Mazarine, Paroiffe S. Sulpice,
laquelle nous a dit qu'elle a gardé les deux
enfans de M.de Caze Fermier-général , tous
deux ayant la petite vérole à Chaillot ,
qu'elle a vu l'aîné en guérir parfaitement ,
que le Cadet a été treize jours fans aucun
accident , la petite vérole étant même
féchée , que le treizième jour il lui eſt
furvenu un affoupiffement qui ne l'a
point quitté jufqu'à fa mort, que la Comparante
a attribuée à une chute qu'il avoit
faite quelques jours auparavant de fon
lit fur le carreau , pendant que la Comparante
donnoit un bouillon à l'aîné ,
que la Gouvernante a jugé à propos de
cacher cette chute , & même de l'engager
à ne point en parler , parce que cela
fui feroit du tort , qu'elle s'eft contentée
de lui faire tirer un mouchoir avec les
dents pour voir s'il n'y auroit point um
JUIN. 1759.
179
contre-coup après lui avoir frotté la tête
avec fa main , que cet enfant lorfque fadite
Gouvernante l'a relevé de deffus le
carreau étoit fort pâle , ce qui a toujours
d'autant plus inquiété la Comparante
, que la chute étoit de haut étant
tombé pardeffus la barriere de fon lit
fur le derriere de la tête , que la Comparante
quelques jours après en à fait paft
à la femme Mary , Jardiniere de l'Orangerie
dudit Chaillot, où demeuroient lef
dits enfans , mais que ladite Gouvernan
te a toujours caché ladite chute à la fa--
mille & à M. Hofty Médecin qui traitoit
lefdits enfans , laquelle préfente déclara
tion la Comparante eft venue nous faire
pour rendre hommage à la vérité à laquelle
elle est conforme en tout fon con
tenu , ainfi qu'elle le jure & affirme, dont
& dequoi elle nous a requis Acte & a
figné en cet endroit de notre minute.
Defquelles comparitions , dires & dé---
clarations Nous Confeiller - Commiffaire
fufdit avons donné Acte auxdites Comparantes
, & de ce que deffus avons
dreffe le préfent Procès -verbal pour leur
fervir & valoir ce que de raifoi . Signé ,
CHEN UT
H VĨ
180 MERCURE DE FRANCE.
ECONOMIE POLITIQUE.
LET TRE
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR ONSIEUR ,
Tout ce qui a pour objet le bien public
entre dans le plan actuel du Mercure. Ce
Livre auffi eftimé que répandu , n'eſt
plus un Recueil frivole de pièces obfcures
& fugitives. Ce n'eft plus une collection
de nouveautés inutiles ou dangereufes.
C'eft , Monfieur , grace à Monfieur de
Boiffy & à vous , un dépôt précieux de ce
que les Lettres ont de plus intéreffant , les
Arts de plus curieux , la vertu de plus
touchant, le Patriotifme de plus admirable .
C'eſt un riche tréfor où l'Artiſte puife des
talens , le Sçavant des lumieres , le
Politique des vues , l'homme de bien des
exemples . C'est le Code de la Littérature
& de l'humanité. * Plein de cette idée ,
qui m'eft commune avec tous ceux qui
réfléchiffent , je crois , Monfieur , devoir
*
Cet éloge eſt celui des Auteurs eſtimables qui
me confient leurs Ouvrages & je n'ai pas cru
devoir les en priver.
JUIN. 1759
181
vous adreffer une Ordonnance , que vient
de rendre le trente du mois dernier M.
Feydeau de Brou , Intendant de la Généralité
de Rouen. Elle eft la fuite & comme
le complément de deux Ordonnances
antérieures l'une du 15 Novembre 1756 Is
& l'autre du 12 Mai 1757 , qui ont
paru fucceffivement dans le Mercure.
Vous y admirerez fans doute , Monfieur ,
l'habileté du Magiftrat à concilier l'intérêt
de l'Etat avec la multiplicité des exemptions
, par les encouragemens qu'il en fait
réfulter pour la population . Puiffe l'exemple
que donne Monfieur de Brou être fuivi
dans les autres Provinces , & étendre à
tous les Peuples du Royaume , le foulagement
qu'il nous procure !
J'ai l'honneur d'être &c.
De Magny, ce 27 Avril 1759 .
182 MERCURE DE FRANCE.
ORDONNANCE
De M. l'Intendant de la Généralité
de Rouen,
QUI accordé l'Exemption des Corvéess
aux Peres de famille chargés d'un cer
tain nombre d'Enfans.
Du 30 Mars 1759%
DE PAR LE ROI.
ANTOINE-PAUL-JOSIPH FEŸDEAU
DE BROU , Chevalier , Confeiller du.
Roi enfes Confeils , Maitre des Requêtes
ordinaire de fon Hotel , Intendant de:
Juftice , Police & Finances en la Généralité
de Rouen
Es différens détails dans lefquels
Nous formes entrés par rapport à
l'adminiftration des corvées , Nous ayant:
fait connoître que le même travail qui
pouvoit être juftement exigé d'un homme
non marié , étoit trop onéreux à celui
qui eft obligé de faire fubfifter une Famille
nombreufe ; Nous avons cru devoir
prévenir un fujet de plainte fi légitime
en accordant l'exemption des corvées aux
Peres chargés d'un certain nombre d'En
JUIN. 1759% 1831:
1
fans ; Nous avons même envifagé avec
plaifir , dans cette exemption , une occafion
d'exciter & de récompenfer la fécondité
des Mariages fi néceffaire à l'Etat ; &
c'eft dans cette vue que. Nous avons
étendu aux Laboureurs , comme récom--
penfe , l'exemption que Nous avons açcordé
aux fimples Journaliers comme une
juftice , en apportant feulement quelquedifférence
dans les conditions que Nous
avons prefcrites à l'égard des uns & des
autres : A CES CAUSES , Nous avons ordonné
ce qui fuit..
ARTICLE PREMIER:
Les Journaliers , Peres de Famille , qui
auront cinq Enfans vivans & demeurans
dans la même Paroiffe , feront exempts
des corvées , pour les travaux des grandes.
routes.
II. Les Laboureurs ayant fix Enfans
vivans , quoiqu'ils ne foient
pas demeurrans
dans la même Paroiffe , auront une
voiture attelée de leurs Chevaux ; & ceux™
qui auront neuf Enfans , feront exempts.
pour toutes leurs Voitures.
III. Un Marchand ou Particulier non:
Journalier, faifant commerce, & qui aura
fix Enfans vivans , jouira pareillement de
L'exemption pour lui &
pourſon cheval
184 MERCURE DE FRANCE. ,
IV. Les Enfans morts au fervice du Roi,
feront réputés vivans ; & les enfans, Prêtres
, Religieux ou Religieufes , ou même
fe deftinant à entrer dans les Ordres , ne
pourront être compris dans le nombre
ci- deffus prefcrit , conformément à ce qui
avoit été ordonné par l'Edit des Mariages
´de 1666 .
V. Afin d'éviter aux Habitans , qui
font dans le cas de jouir de ladite Exemption
, la peine de s'adreſſer à nous- mêmes
pour la réclamer , pourra ladite
exemption être accordée par nos Subdélégués
chacun dans l'étendue de fon Département
, fur un Certificat du nombre
d'enfans vivans ou morts au fervice , qui
leur fera repréſenté , figné du Syndic &
de quatre des principaux habitans .
VI. Seront tenus nos Subdélégués de
Nous envoyer l'Etat des exemptions qu'ils
auront accordées , afin que Nous puiffions
en faire tenir compte aux Paroifles
fur les taches qui leur feront prefcrites.
VII. Ne pourra ladite exemption avoir
lieu que pour les travaux des routes dont
la conftruction n'eft pas encore achevée ,
& non pour ceux des fimples entretiens
des routes déja faites , lefquels étant fixés
invariablement pour chaque Paroiffe , ne
peuvent plus éprouver de changement
ni de diminution,
JUIN. 1759: 185
VIII. Sera notre préfente Ordonnance
imprimée , lue , publiée & affichée dans
toute l'étendue de notre Département ,
afin que perfonne n'en ignore. Mandons
à nos Subdélégués de tenir la main à fon
exécution.
Donné en notre Hôtel le trentiéme
jour de Mars mil fept cent cinquanteneuf.
Signé , FEYDEAU DE BROU. Et plus
bas Par Monfeigneur , DAILLY.
ACADEMIE des Sciences .
LE 25 du mois dernier , l'Académie
des Sciences tint fon Affemblée publique.
Elle avoit propofé pour le Sujet du Prix
de cette année l'examen des efforts qu'ont
à foutenir toutes les parties du vaiffeau
dans le roulis & le tangage , & la meilleure
maniere de procurer à leur affemblage
la folidité néceffaire pour réfifter à ces
efforts fans préjudicier aux bonnes qualités
du vaiffeau. Elle a partagé ce Prix entre
deux pièces , dont l'une lui a paru renfermer
une théorie exacte & ingénieuſe ,
& dont l'autre a femblé contenir des vues
utiles & nouvelles pour la conftruction.
La premiere eſt la Piéce N° . 1. qui a pour
devife :
Infequitur clamorque virum ftridorque rudentum
186 MERCURE DE FRANCE.
Dont l'Auteur ne s'eft pas fait connoître.
La fecondé eft la Piéce N°. 2. qui a pour
devife :
Vis unita major.
dont l'Auteur eft le fieur Grognard , Conftructeur
des Vaiffeaux du Roi à l'Orient.
Elle propofe pour le Sujet du Prix de
1761 la meilleure maniere de lefter & d'arrimer
un Vaiffeau & les changemens
qu'on peut faire en mer à l'arrimage ,
foit pour faire mieux porter la voile au
Navire , foir pour lui procurer plus de
viteffe , foit pour le rendre plus
le rendre plus ou moinsfenfible
au gouvernail.
M. Deparcieux lut un Mémoire fur la
pofition des aubes , des roues mues par
le courant des grandes rivières , comme:
des moulins fur batteaux , des pompes du
Pont Notre-Dame,de la Samaritaine, & c..
dont je donnerai l'Extrait dans le Mercute
prochain.
M. Delalande lut un mémoire fur le
retour de la Comète de 1682.
Après avoir annoncé l'importance de
ee retour non feulement pour la théorie
des Cométes mais pour celle du fyſtême:
entier de l'Univers , il trace l'hiftoire de
cette découverte , deft-à-dire de la pré--
diction de ce retour.
Blufiones Philofophes anciens furenes
JUIN. 1759+ 187
perfuadés que les Cométes avoient leurs
orbites & leurs retours auffi déterminés
& auffi invariables que ceux des Planétés,
mais l'ignorance du moyen âge jetta pour
ainfi dire un voile fur toutes les grandes
idées des anciens ; tout le monde fuivoit
Ariftote & regardoit avec lui les Cométes
comme des météores ; Scevelius fut le
premier qui leur accorda quelque chofe
de régulier en leur faifant décrire des paraboles
, mais la terrible Cométe de 1680
ayant donné naiffance aux Ouvrages célébres
de Bayle & de Newton fur cette
matiere , on commença à être perſuadé
que les Cométes devoient avoir leurs retours
: Newton n'en doutoit pas , & il
n'attendoit pour ainfi dire ( comme on le
voit dans la premiere édition de fon Ouvrage
publiée en 1687 , ) que le fecours
d'un Aftronome qui examinât les anciennes
obfervations .
T
)
M. Halley fut le premier qui entreprit
ce long ouvrage , il calcula toutes les obfervations
qu'il pur recueillir des anciennes
Cométes , & en 1705 il s'en trouva
24 , dont 3 avoient des orbites fi reffemblantes
qu'on ne pouvoit guères douter
que ce ne fuffent 3 retours d'un même
aftre , en forte que M. Halley crut pou
voir annoncer fon retour pour la fin de
1758 ou le commencement de 1759 .
88 MERCURE DE FRANCE.
}
Après avoir rendu juſtice à M. Halley
fur le fond de cette prédiction , M. Delalande
obferve qu'on ne pouvoit néanmoins
y compter qu'à un ou deux ans
près , parce que la Cométe ayant eu quelquefois
des périodes de 75 ans , & quelquefois
de 76 ans , à caufe des inégalités
que Jupiter & Saturne cauſent à fon mouvement
, il étoit impoffible de juger de
- l'effet que ces attractions avoient produit
depuis 1682 , fans y employer le calcul ,
& M. Halley avouoit alors que la géométrie
ne pouvoit encore atteindre à des
effets fi compliqués.
:
M. Clairaut entreprit ce travail en
1757 , & il en donna le réfultat au mois
de Novembre dernier : la plus fublime
analyfe fuffifoit à peine pour furmonter
les difficultés d'un tel problême , il fallut
chercher des méthodes nouvelles qui occuperent
longtems M. Clairaut , tandis
que M. Delalande faifoit de fon côté tous
les calculs aftronomiques qui y étoient,
néceffaires ; enfin M. Clairaut trouva que
les attractions de Jupiter & de Saturne
devoient retarder la Cométe de 618 jours ,
& par l'événement elle eft defcendue à
fon perihelie 32 jours plutôt qu'elle n'eût
fait fuivant cette prédiction.
Mais qu'eft ce que 32 jours , dit M,
JUIN. 1735. 189
Delalande fur un intervalle de plus de
150 ans dont on avoit à peine obſervé
groffierement la 200° partie , & dont
tout le refte s'étend hors de la portée de
notre vue ? Qu'est- ce que 32 jours pour
toutes les autres attractions du fyftême
folaire dont on n'a point tenu compte ,
pour toutes les Cométes dont nous ignorons
la fituation & les forces , pour la réfiftance
de la matiere éthérée qu'on ne
peut apprécier , & pour toutes les quantités
qu'on eft forcé de négliger dans
l'approximation du calcul ?
M. Delalande nous apprend que la
Cométe a été apperçue pour la premiere
fois par un Payfan de Saxe nommé Palitsfch
& obfervée alors à Leipfick avant
qu'elle fe plongeât dans les rayons du
Soleil , dont elle n'eft fortie qu'à la fin
de Mars ; le Ciel s'étant éclairci à Paris
le premier Avril , tous les Aftronomes
l'obferverent le 2. M. Delalande l'a fuivie
auffi longtems qu'il lui a été poffible,
& il trouve par fes obfervations qu'elle
a dû paffer par fon perihelie la nuit du
12 au 13 de Mars , & que le mouvement
de l'aphelie & du noeud par rapport aux
étoiles fixes a été d'environ 5 minutes ,
dont le noeud eft plus avancé , & l'aphe
lie moins avancé qu'en 1682.
190 MERCURE DE FRANCE.
D'après ce réfultat il annonce la route
que cette Cométe doit tenir pendant tout
le mois de Mai , à commencer dès le
28 Avril au foir qu'elle devoit le montrer
à Paris.
Enfin M. Delalande obferve que quoique
cette Cométe ait paru d'autres fois
avec une queue très - brillante , on ne doit
pas être furpris qu'au mois d'Avril 1759
on ne lui en ait point apperçu , parce
qu'elle étoit fort éloignée de nous , engagée
dans le crépufcule du matin , &
que la direction de fon mouvement étoit
alors fitué de manière à nous dérober cette
trace de lumière .
Dans la même Affemblée , M. de Chabert,
Lieutenant de Vaiffeaux du Roi , lut
un Mémoire intéreffant fur la néceffité &
les inoyens de rectifier les Cartes marines
de la Méditerranée. Ce Difcours , écrit
avec beaucoup d'ordre & de netteté, peut
fervir de Préface à un fecond Volume du
Neptune François par rapport à certe
Mer , dont cer Académicien avoit formé
le projet en 1753 , & à l'exécution duquel
il a travaillé depuis la même année.
·JUIN 1759.
191
ACADEMIE des Belles -Lettres.
LE .
E. 24 Avril l'Académie Royale des
Belles Lettres tint fon Affemblée publique
d'après Pâques. L'ouverture de la féande
fe fit par la diftribution d'une Médaille
d'or pour le prix de cette année , qui
a été remporté par M. le Beau , Profeffeur
d'éloquence au Collège des Graffins
, & frere de M. Beau, Secrétaire perpétuel
de cette Académie. Le Sujet du
prix étoit pourquoi la Langue Grecque s'eftelle
fi long-temps confervée dans fa pureté,
tandis que la Langue Latine a été altórée
de fi bonne heure ? L'Académie propofe
pour le fujet du prix de 1760 : Quelle
idée les Egyptiens fe formoient de Typhon?
fi l'on peut le reconnoître fur les monumens
d des attributs qui le caractérisent.
Mr. L'Abbé Batteux lut enfuite un Mémoire
intitulé , la nuit confidérée comme
premier principe de l'Univers . Le Comte de
Caylus lut un mémoire fur la Peinture
fur marbre. M'. de Bougainville en lut un
fur la Monarchie des Mèdes , & principalement
fur Arbace , M. le Beau lut u
Mémoire fur la Légion Romaine..
92 MERCURE DE FRANCE.
ACADEMIE de Chirurgie.
LE 26 Avril l'Académie Royale de
Chirurgie tint féance publique , dont
Mr. Morand , Secrétaire perpétuel , fit
l'ouverture par un difcours apologétique
fur le choix de la propofition pour le prix
de cette année , touchant l'amputation de
la cuiffe dans l'article . Ce prix fut adju
gé à M. Barbet , Maître - ès - Arts &
ancien Chirurgien- Major de Vaiſſeau ,
qui admet l'opération . Six autres Médailles
furent diftribuées à Meffieurs Buttet ,
Chirurgien d'Etampes ; de Mayranx, Chirurgien
de Poyanne ; Guerfain , ancien
Chirurgien-Major au Sénégal ; Perenotti ,
Chirurgien de Turin ; Lefferé , Chirurgien
d'Auxerre ; & Mellet , Chirurgien
de Châlons-fur- Saône . Enfuite Mr. Morand
lut les éloges des fieurs Malaval
& Verdier. Le refte de la féance fut employé
à la lecture des Mémoires de Mr.
Andouillé , fur un ganglion douloureux
refté à une cicatrice qui ne put être guéri
que par la fection ; de M. Livret , fur
les infiltrations laiteufes à la fuite des
couches ; de M. Sabatier , Adjoint , fur
le
JUIN. 1759. 193
d
les injections dans l'oreille par le nez ,
pour guérir certaines furdités ; de Mr.
Louis , fur les corps étrangers tombés
dans la trachée artere .
Le 29 , la même Académie eut l'honneur
de préfenter au Roi le troifiéme
Tome des Mémoires qui ont concouru
pour le prix fondé par M. de la
Peyronnie .
t SUJETS propofés par l'Académie Roya
le des Sciences & Beaux Arts, établie à
Pau , pour deux Prix , qui feront dif
beribués le premier Jeudi du mois de Fé
3vrier 1760m
L'ACADE ACADÉMIE ayant réfervé l'un des
avoit diftribuer cette
année , en donnera deux en 1760' ; l'un à
in Ouvrage en Profe , qui aura pour Sujet
cette Queſtion ,
trois Prix qu'elle G
e
WIN 2XM1¬
Pourquoi la plupart des Découvertes utiles
ont- elles été faites dans des Siècles
d'Ignorance? gioi
Et l'autre à un Ouvrage de Poëfie ,
I
194 MERCURE DE FRANCE.
Pocme ou Ode, au choix des Auteurs , fur
ce Sujet ,
L'Abdication de Chriftine, Reine de Suéde
Les Ouvrages de Poëfie feront au plus
de cent Vers , & ceux de Profe d'une demie
heure de lecture : il en fera adreffe
deux exemplaires à M. de Pamps , Secréraire
de l'Académie : on n'en recevra aucun
après le mois de Novembre & s'ils ne
font affranchis des frais du port.
Chaque Auteur mettra à la fin de fon
Ouvrage une Sentence ; il la répétera au
au- deffus d'un Billet cacheté , dans lequel
il écrira fon nom.
M. l'Abbé Danglade d'Oloron eft l'Auteur
des deux Difcours, qui ont remporté
Jes Prix en 1759. Ce même, Auteur ayant
été couronné en 1757 , il eft, fuivant les
Statuts , aggrégé à l'Académie , en qualité
d'Affocié honoraire , & ne peut plus
à l'avenir compofer pour les Prix. 58
SUPPLEMENT aux Nouvelles Littéraires.
Α LA Traduction des poëfles d'Anacréon,
Sapho , &c. qui fe vendoit chez Bauche,
Qual des Auguftins , fe trouve ad
actuelle
I
JUIN. 1759. 195
ment chez la Veuve Bordelet , rue Saint
Jacques.
L'EPITRE fur l'Amitié , dont j'ai donné
des fragmens dans le fecond Mercure
d'Avril , eft de M. de la Touche , fi avantageuſement
connu par fa Tragédie d'Iphigenie
en Tauride.
ARTICLE IV.
BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
MOYE
GRAVURE.
OYREAU , Graveur du Roi, en fon Aca
démie Royale de Peinture & Sculpture , vient
de mettre au jour une nouvelle Eftampe , N. ° 87,
de fa fuite , d'après le tableau Original de Wo- .
verment , intitulée Départ de Chaffe ; pour le volume
qui eſt au Cabinet de M. Pelhion , Secrétaire
du Roi. L'Auteur demeure toujours rue des Mathurins
vis- à- vis la rue des Maçons .
La fieur Rigaud , vient de joindre à fon Recueil
des vues & perfpectives des Maifons Royales, deux
nouvelles vues du Château de S. Maur , appartenant
à S. A. S. Monfeigneur le Prince de Condé.
Toute ces vues , au nombre d'environ cent vingt,
font propres pour l'Optique & pour décorer les
Cabinets.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Il y a des Marchands d'Eftampes qui vendent
des copies de ces vues , & les font paffer pour
les Originaux. Pour ne pas y être trompé,l'on doit
s'adreller au fieur Rigaud lui- même. Il demeure
préfentement rue S. Jacques vis- à -vis le College
du Pleffis.
IL paroît un Plan du Combat de S. Caſt , dédié
à Madame la Ducheffe d'Aiguillon , par M.
l'Abbé de Lefpinaffe de Villiers , Ingénieur Géographe
du Roi. Ce plan joint au mérite de la
netteté celui de la perfpective très-bien obſervée.
Il fe vend chez le Roi le jeune , à l'Obfervatoire ,
& chez Deferht , Place S. Michel . A
PEINTURE.
Les fuccès de M. Jouffroy dans l'art de peindre
fur-glace , font dignes de l'attention du Public.
Le portrait de la Reine , & celui de Madame la
Comteffe de Brionne , lui ont attiré beaucoup
d'éloges. Au mérite de la reffemblance , il joint
celui de la délicatelle & des graces du pinceau.
ARTICLE V.
SPECTACLE S.
OPERA.
JUSQU'AU 22 du moisde Mai on a continué de
donner alternativement à ce Spectacle les Nouveaux
Fragments & l'Opéra de Proferpine. Mile
Villette qui a fuccédé à Mile Lemiére dans la
JUIN. 1759 . 197
1
rôle de Colette du Devin de Village , l'a chanté
avec cette voix jeune , flexible & jufte dont j'ai
déja fait l'éloge , & l'a joué avec beaucoup de
fentimens & de naturel.
Dans l'Opéra de Proferpine , Mile Dayaux a
joué le rôle de Cerès après Mlle Chevalier.
Mlle Lemiere dans le rôle de Proferpine ,
furpaffé l'efpérance qu'on avoit conçue de fes
talens. Tout le monde étoit d'accord fur les
charmes de fa voix , fur la légèreté , la délicateſſe,
l'art & le goût de fon chant ; mais en l'applaudiffant
avec tranſport dans les morceaux brillans
& légers , on l'y croyoit uniquement deftinée.
L'indifpofition de Mlle. Riviere a mis Mlle Lémiere
dans l'heureuſe néceffité de la remplacer
dans le rôle de Proferpine ; & tout à- coup on a
vû éclore en elle le talent de la fcéne patétique
une expreffion touchante , un jeu vrai , noble ,
varié , plein de décence & de chaleur. Toutes les
paffions fe font peintes fur ce vifage , qui jufqu'a
lors n'avait exprimé qu'une gaîté douce & tranquile:
en un mot , l'on a cru voir débuter une
Actrice nouvelle avec un talent confommé.
Le Mardi 22 on a renis le Carnaval du Parnaffe
, Balet dont les paroles font de feu M. Fufelier
, & la Mufique de M. de Mondonville. Les
jolis morceaux de Simphonie & de Chant dont ce
Balet eft rempli , & la gaîté des danfes que M.
Lany a compofées avec beaucoup d'intelligence
& de foin , femblent en affurer le fuccès .
COMEDIE FRANÇOISE.
LE Lundi 30. Avril, on a donné la Tragédie de
Venceslas avec les changemens que j'y ai faits.
Iisj
198 MERCURE DE FRANCE.
4
Comme il fe débite à ce fujet beaucoup de
menfonges que l'on a cru plaifans , il eft bon
d'inftruire le Public de la vérité toute fimple.
On joua la Tragédie de Venceflas il y a quel
ques années avec des coupures & des changemens
que les Comédiens avoient faits eux-mêmes. Elle
eut , s'il m'en fouvient , trois foibles repréfentations.
Les beautés frappantes de cette Piéce furent
applaudies ; mais on en fentit les défauts.
' Quelque temps après je fas chargé de retoucher
cette Tragédie pour le Spectacle de la Cour. J'y
travaillai avec zèle & mon travail fut agréé. Des
circonftances particulières ayant fait perdre cet
objet de vue, mon manufcrit refta plus de deux
ans dans mon portefeuille fans qu'il me vînt dans
l'idée de demander qu'on en fit ufage. Enfin
Meffieurs les Gentilshommes de la Chambre ont
jugé à propos de le choifir pour le Spectacle de
la Cour. Sur l'avis qu'on m'en a donné, j'ai remis
le manufcrit aux Comédiens , & j'ofe dire qu'à la
lecture ils ont été bien éloignés de fe plaindre des
corrections que j'avois faites. M. le Kain , comme
les autres, étoit ou fembloit être content du
rôle de Ladiflas , dont il étoit chargé : il le répétoit
devant moi tel que je le lui avois donné
& ne fe plaignoit que de fa mémoire. Cependant
le jour marqué pour la repréſentation approche
; l'un de Melfieurs les Gentilshommes de
la Chambre demande aux Acteurs fi la Piéce eft
prête , & M. le Kain avoue alors qu'il n'eft point
en état de jouer Ladiflas avec les corrections . Il
que ce n'étoit pas manque de bonne volonté ,
que le rôle étoit admirable ce font les termes ,
mais que l'ancien étoit fi bien gravé dans fa
mémoire , qu'il avoit peine à l'en effacer. Comme
on étoit perfuadé qu'il y avoit au moins
de la négligence de fa part , on lui déclara que
dit
JUIN. 1759.
199
fla Piéce manquoit , on ne s'en prendroit qu'à
lui. Le jour marqué , on ſe rendit à Verſailles , &
M: le Kain qui n'avoit pas pû ou voulu apprendre
le rôle nouveau , prit fur lui , à l'infçu même
de ſes camarades , de jouer l'ancien prefque
en entier avec quelques liaiſons , faites fans doute
à la hâte , pour raccorder le dialogue . J'avois bien
prévu que quelques vers de Rotrou lui reviendroient
dans la mémoire & je l'avois moi même
exculé d'avance auprès de fes fupérieurs ; mais
j'avoue que je fus auffi indigné que furpris de luï
entendre réciter l'ancien rôle preſque d'un bout
à l'autre,car le petit nombre de vers qu'il y avoit
fait ajouter furtivement ne me frapperent point ,
& je pris le changement du récit au 4. Acte ,
le feul qui mérite quelque attention , pour un de
ceux que les Comédiens y avoient faits anciennément.
Mon mécontentement fur un procédé auffi hardi
& auffi mal- honnête , paroîtra bien naturel fi
Ton veut fe fouvenir que M. le Kain ne m'avoit
fait aucune difficulté fur fon nouveau rôle , qu'il
avoit dit lui -même qu'il le trouvoit admirable ,
& qu'il l'avoit exactement répété devant noi . Je
me plaignis donc à lui-même de cette infidélité
préméditée , & je doute qu'aucun homme qui
penfe , entreprenne de l'en excufer. Il eft vrai ce-.
pendant que la violence avec laquelle il joua ce
rôle au Théâtre de la Cour, ne laiffa point appercevoir
les difparates du ftyle ; & en tout , la Piéce
eut beaucoup de fuccès. La mort de Caffandre
parut donner plus de force & de chaleur au dénouement
, & l'on me félicita d'avoir fini par un
coup de théâtre qui rempliffoit l'idée du caractère
de Caffandre, & qui en puniffant Ladiflas , donnoit
de la moralité à la Fable. Cette cataſtrophe n'a
pas fait à Paris la même impreffion qu'à Verfail-
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
les , cela dépendoit de la difpofition des efprits ,
qui ne devoit pas être la même : car le rôle de
Venceslas repréſenté à Verſailles avec toute la
dureté de l'original , devoit avoir plus révolté &
moins attendri les Spectateurs qu'à Paris , où il
a été joué tel à peu près que je l'ai adouci ; c'eſtà-
dire , avec la même violence , mais beaucoup
moins d'atrocité. Quoi qu'il en foit , cette Tragédie
avoit très-bien réuffi à la Cour , & fi je n'avois
été là que pour recueillir des applaudiffemense
n'avois qu'à laiffer croire que Ladiflas,
comme les autres rôles , venoit d'être joué tel
que je l'avois raccommodé. Mais le procédé de
M. le Kain me donnoit lieu de me plaindre , &
je me plaignis de bonne foi.
Quand on a voulu jouer la Piéce à Paris , ce
que je n'ambitionnois pas , l'un de Meffieurs les
Gentilshommes de la Chambre ma fait l'honneur
de me demander mon manufcrit que j'avois retiré;
il a ugé à propos d'affembler quelques perfonnes
de goût pour comparer le nouveau Venceslas avec
l'ancien. Le résultat du parallele a été d'approuver
avec éloge tous les changemens que j'avois faits en
me demandart feulement de rétablir dans le rôle
de Ladiflas quelques endroits de Rotrou que j'ai
fait imprimer en Variantes à la fin de la Piéce.
Le Rôle avec ces additions a été remis à M. le
Kain on lui a ordonné de le jouer à la lettre
& s'il n'en a tenu compte , ce n'eft plus à moi de
le trouver mauvais.
Enfin la Pićce a été jouée à Paris , & j'ofe dire
avec un plein fuccès. L'Auteur de l'Année Litté
raire publie que la Scène de la mort de Caflandre
fut généralement huée. Certe faufleté n'a été hafardée
que pour la Province ; elle est démentie à
Paris pár mille témoins. J'ai dit qu'on avoit défaprouvé
cette Scène ; mais fans le plus léger murmure
: je ne m'en fuis même apperçu qu'au filence
2
JUI N.
201 1
1759.
2
*
qui a fuccédé aux applaudiffemens , & ce n'eſt
qu'après le Spectacle qu'on m'a demandé de finir
au pardon de Ladislas : jugement auquel j'ai foulcrit
avec d'autant plus de docilité, qu'il étoit prononcé
par un Public impartial & tranquile . Etcommentune
Scène qui étoit dans la fituation & dans le
caractere de Callandre , & qui en changeant 'le
triomphe du crime en une punition accablante ,
donnoit à la Fable la feule moralité dont elle
étoit fufceptible ; comment dis e , cette Scène
écrite avec quelque décence pouvoit-elle être géné
ralement huée , à moins que le Spectacle n'eût été
compofé de ces envieux obfcurs & lâches qui fe
font une forte de fuccès de nuire au fuccès d'autrui .
-Le Venceslas de M. Marmontel, ajoute l'Auteur
de l'Année Littéraire , n'a eu que fix repréfentations
très-foibles , c'est-à-dire , avec peu de monde,
excepté le premierjour. Six repréſentations feroient
quelque chofe pour une piece ancienne & connue,
dans les plus beaux jours de l'année , dans un
tems où les Militaires font partis & où l'attrait de
la promenade & de la campagne font déferter
les fpectacles. Mais on va voir que la Piéce étoit
en plein fuccès quand on l'a interrompue. Qu'il
n'y ait eu du monde que le premier jour , la
preuve de cette fauffete fe trouve dans les Regiftres
de la Comédie. Des fix repréſentations , il
y en a eu trois plus fortes que la premiere. Et la
derniere la meilleure de toutes après la troifième ,
a paflé la premiere de plus de cent écus. En voici
la notte.
Premiere Représentation, 30 Avril 1759. • . 2 37 41.
2 Mai, Deuxieme ,
Troifieme ,
Quatrieme,
Cinquieme ,
Sixieme
f
7
*24771.
28681.
12631.
27.991.
202 MERCURE DE FRANCE
Il eft donc bien évident que fi les Comédiens
ont interrompu le cours des repréſentations , ce
n'a été que pour ne pas ufer la piéce & lui ménager
un fuccès conſtant.
Cependant l'Auteur de l'Année Littéraire a
oui dire que les Comédiens , pour déférer aux confeils
& auxdéfirs deplufieurs gens de goût , joueront
à l'avenir la piece ancienne , & qu'ilsfe contenteront
d'y faire quelques légers changemens. J'étois bien
convaincu que cela étoit faux , mais j'ai voulu en
avoir la preuve , & la voici dans une Lettre qui
m'a été écrite le Vendredi 25 , au nom des Comédiens
eux-mêmes.
MONSIEUR,
Sur ce que Mademoiſelle Clairon a dit à
>> l'affemblee que l'on répandoit dans le Public
que la Troupe joueroit dorénavant Venceflas
tel qu'il eft dans Rotrou , elle vous affure que ce
> bruit ne part d'aucun des camarades , & que
>>pour en mieux prouver la fauffeté , on placera
la piece au premier moment avec les corrections
>>que vous y avez faites. Je fuis bien aiſe d'être
> chargé de vous le mander , puifque cela me
»procure l'occafion de vous renouveller l'affu-
» rance du refpectueux attachement avec lequel
» j'ai l'honneur d'être , & c.
Signé , DALAINVILLE ,
Premier Semainier.
Il faut faire bien peu de cas de l'eftime du Public
, ou être bien fûr de n'avoir plus rien à y
prétendre , pour s'expofer de gaité de coeur à
être fi alfément & fi formellement convaincu de
mentonge & de mauvaile foi. Il me feroit tout
auffi facile de réfuter les critiques du même
UIN 1759. 201
Ecrivain , mais ce feroit témoigner pour les lumieres
du Public une défiance que je n'ai pas.
D'ailleurs que répondre à un homme qui au lieu
de ce vers ,
t
Qui me juftifiera , fi vous ne m'écoutez ?
regrette celui - ci :
Paurai le tort , Seigneur , fi vous ne m'écoutez.
& demande s'il n'eft pas bon deftyle?
Qui trouve digne d'un Prince deſtiné à régner
qu'il dife de fon Pere & du meilleur des Peres :
Que la vieillelle fouffre & fait fouffrir autrui !
& qui pour juftifier ce trait révoltant , nous cite
un paffage d'Horace ?
Qui , dans ce vers de Rotrou ,
Oyons les beaux avis qu'un flatteur lui conſeille ,
ne voit à changer que le mot oyons , & qui ne
s'apperçoit pas que confeiller des avis eft une expreffion
ridicule?
Qui condamne les reproches que fe fait Ladiflas
à lui-même , comme fi le caractère le plus
paffionné ne pouvoit pas avoir un fond de vertu ,
comine fi cette vertu n'avoit pas fes retours , la
paffion fes intervalles , & le crime fes remords ?
Ainfi du refte .
Mais fi j'allois plus loin , je donnerois dans le
piége où cet Ecrivain a tant de fois effayé vainement
d'attirer les Gens de Lettres : trop heureux fi, à force
d'injures , il pouvoit en engager quelqu'un dans
une difpute réglée ; car ce n'eft que pour affembler
le Peuple qu'il infulte les paffans.
Le Lundi 14 Mai Mlle Camouche joua le rôle
de Médée. Elle a débuté depuis dans le Comique,
par le rôle d'Araminte dans les Menechmes ; mais
on trouve que la beauté de la figure ne va point
aux rôles de caractére qu'elle a choilis .
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
1
`
Le 19Iphigénie en Aulide a été jouée avec
toute la pompe dont le Théâtre eft fufceptible
dans la nouvelle forme. La décoration qui repréfente
le camp des Grecs , eft de la plus grande
magnificence , & d'une vérité qui ajoute beaucoup
à l'illufion. On voit Agamemnon dans fa
tente ; on voit Achille fortir de la fienne &c.
Les Acteurs eux-mêmes moins diftraits plus à
leur aife , plus animés , ont une action beaucoup
plus théâtrale , & forment des tableaux plus frappants.
>
Le 21 , on a donné la Suivante Généreuſe ,
Piéce nouvelle en cinq Actes & en Vers , imitée de
Goldoni , qui n'a point eu de fuccès.
COMEDIE ITALIENNE.
CETE Théâtre eft depuis quelque temps affez
ftérile en nouveautés . L'on y a redonné les deux
Ballets du fieur Pitrot , les Amans introduits au
Sérail , & Télémaque , demandés par M. le Duc
d'Orléans.
Ce Spectacle fe foutient par la variété des Piéces
anciennes.
CONCERT SPIRITUEL.
LE 24 Mai , jour de l'Afcenfion , le Concert 2
Commencé par une Symphonie fuivie de Diligan
te , Motet à Grand Choeur , de Giles. Enfuite
.M. Bretin a chanté un petit Motet de M. Mouret.
M. Damoureau a joué fur l'Orgue l'ouverture
de Titon. Mlle Lemiére a chanté un petit Moset.
Le Concert a fini par le paffage de la mer
JUIN. 1759.
205
rouge , nouveau Motet François mis en Mufique
par M. Duperfuis . Çe Motet a fait le plus grand
plaifire on le redonnera le Jour de la Pentecôte.
£
3
ARTICLE VI
NOUVELLES POLITIQUES.
L
DE MARIENWERDER , le 25 Avril.
' Armée des Ruffes fe difpofe à paffer la Vif
tule . Elle a déja établi deux ponts fur ce fleuve à
Thorn . Elle travaille à en établir
Schwetz , qui fera bientôt achevé.
ug
troifiéme à
De LEX PSICK , le 18 Avril.
Le Prince Henri , informé de l'état où le trouvoient
les quartiers de l'Armée Autrichienne endeça
de l'Elbe , forma ces jours paffés le projet
d'enlever & de détruire les magazins de cette Armée.
Le 1s de ce mois il entra en Bohême du cố-
té de Peterfwalde avec une divifion de les troupes.
Le Général Hulfen pénétra du côté de Gafberg ,
avec une autre divifion . Il rencontra un abattis fur
fon pallage. Il difpofa fon Infanterie pour l'attaque
de ce retranchement ; & comme elle y trouvoir
beaucoup de réfiftance , il fit marcher fa Cavalerie
fur Pillnitz pour prendre les Autrichiens à dos.
Ce mouvement les intimida , ils prirent la fuite
en défordre , & le Général Hulfen leur fit près de
deux mille Prifonniers. Enfuite le Prince Henri
partagea fon avant- garde en deux corps , dont
J'un marcha à Toplitz , & l'autre fe porta à Auffig.
a pillé & brûlé les magafins que les Autrichiens
5a09971261
206 MERCURE DE FRANCE.
avoient à Lowofitz & à Leitmezitz. Il s'eſt avancé
enfuite avec toute fa divifion jufqu'à Budin
tandis que le Général Hullen a marché avec la
fienne fur Saatz .
On apprend par des lettres nouvellement arri
vées , que le Prince Henri de Pruffe eft forti de la
Bohêne avec le corps qu'il commande .
De FRANCFORT , le 20 Avril.
Les Alliés, après avoir perdu la bataille de Berghen
, le retirèrent d'abord à Weindeckein , où ils
coupèrent le 14 : le lendemain ils continuèrent
leur retraite & le portèrent à Staden ; le 16 , leur
Armée arriva à Hunger , où elle campa le 17 .
Le corps de Fifcher , & celui que commande le
Baron du Blaifel , ont côtoyé cette Armée fur la
gauche , & n'ont pas celle de la harceler. Ils lui
ont fait beaucoup de prifonniers au paffage de la
riviere d'Arloff près de Hungen. Le lendemain le
Prince Ferdinand s'étant retiré au - delà de Grumberg
, ces deux corps attaquèrent fon arrieregarde
près de cette Ville ; ils taillèrent en piéce
un Bataillon de Grenadiers & deux Efcadrons du
Régiment de Finkenſtein , Dragons. Ils lui enlevèrent
deux Etendarts , avec la Caille militaire de
ce Régiment , & forcèrent les trois autres Elcadrons
de mettre bas les armes & de fe rendre prifonniers
de Guerre .
Les troupes de l'Empire attaquèrent un détachement
de l'Armée des Alliés , près de Fulde,,
qui futdéfait & difperfé . Les Alliés n'ont pas confervé
un feul pofte dans la Franconie. Ils ont laiffé
dans leur retraite un très grand nombre de bleffés
. On en a trouvé huit cens à Veindeckein , avec
un Trompette que le Prince Ferdinand avoit chargé
de les recommander aux bontés du Duc de
Broglie. Jufqu'à préfent il ne s'eſt pallé aucun
jour fans que les détachemens François qui font à
JUIN. 1759. 207
t
1
la pourfuite des Alliés , aient amené des prifonniers
en grand nombre.
L'Armée du Duc de Broglie eft rentrée le 19
dans les quartiers de cantonnement. Le Prince de
Deux-Ponts qui a fon quartier général à Bamberg,
a raſſemblé fon armée en plufieurs corps, qui font
· cantonnés aux environs de cette place .
Du 30.
Le Maréchal de Contades arriva ici le 25. Le
jour de fon arrivée, le Baron d'Hyrn , Général des
troupes Saxones , mourut des bleffures qu'il avoit
reçues à la journée du 13 .
Du 7 Mai.
L'armée Pruffienne qui eft en Saxe aux ordres
du Prince Henri , après avoir fait une courte irruption
en Bohême , s'eft remife en mouvement.
L'objet du Prince Henri, dans cette nouvelle expédition
, eft d'attaquer l'armée de l'Empire , &
qu'il eft réfolu de forcer fa marche pour la furprendre
, avant que les François aient pu raffembler
leurs quartiers pour la foutenir. On ajoute
qu'il a dégarni fans crainte la partie de la Saxe qui
confine à la Bohême , parce qu'il eft perfuadé que
les Autrichiens , dont il a ruiné les magaſins , feront
hors de rien entreprendre de ce côté- là. Le
corps de troupes Pruffiennes , qui s'étoit mis en
marche pour joindre l'armée du Prince Ferdinand ,
a retrogradé , & fe porte du côté de Magtebourg.
DE PRAGUE le 25 Avril.
Lorfque les Pruffiens ont paru aux portes de
Saatz , on n'y avoit laiffé qu'un refte de provifions
peu confidérables , auxquelles ils ont mis le
feu. Leur retraite vers la Saxe a été accompagnée
des ravages les plus déplorables . Ils ont dévasté
les campagnes , pillé les villages , traité inhumainement
les habitans.
208 MERCURE DE FRANCE.
¿
L'irruption du Prince Henri dans la Bohême
du côté de la Saxe , avoit été combinée avec un
mouvement tout femblable que le Général Fouquet
devoit exécuter en même temps par la Haute-
Siléfie. Ce Général entra en effet en Bohême
avec un corps conſidérable ; mais le Général de
Ville s'étant oppofé à fa marche , les Pruffiens fyrent
obligés de retourner en Silésie .
Le Maréchal Comte de Daun a toujours fon
quartier général à Gitfchin . Les neiges qui font
tombées en abondance dans les montagnes , l'ont
empêché juſqu'à préfent de tenter un mouvement
en avant. Le même obftacle arrête le Roi de
Pruffe, qui eft à la tête de foixante mille hommes
, & qui n'eft féparé du Maréchal Comte de
Daun que par les défilés des montagnes.
Du 4 Mai.
T
La ville de Budin a beaucoup fouffert de la derniere
irruption que l'armée du Prince Henri de
Pruffe a faite en Bohême. Les ennemis ayant mis le
feu au magafin qui étoit dans cette ville , les flammes
ont gagné les maiſons , dont la plus grande
partie a été réduite en cendres.
DE HAMBOURG le 20 Avril.
Les Pruffiens fe font rendus maîtres du fort de
Pennamunde en Pomeranie. La garnifon qui confiftoit
en deux cents hommesdes troupes de Suéde,
a été faite prifonniere de guerre.
Du 25.
L'armée des Ruffes eft en pleine marche pour
pénétrer dans la Poméranie-Ultérieure . On affure
que cette armée eft forte de cent quarante mille
hommes , & qu'elle fera dans peu toute rallenblée
entre Driefen & Landsberg.
DE MADRID le 3 Mai.
La fanté du Roi eſt toujours dans un état fort
dangereux. Les accidens ont varié ; mais le mal
eft de nature à entretenir nos vives allarmes.
JUIN *
209
1759.
DE NAPLES le 6 Avril.
L'éruption du Veluve , qui avoit été interrompue
, a recommencé ces jours derniers avec un
fracas extraordinaire.
DE ROME le 14 Avril.
Le 9 , le Saint Pere tint le Confiftoire fecret.
Le Cardinal Colonna di Sciarra propofa l'Evêché
de Meaux pour le fieur de la Marthonie de Cauf
fade , Evêque de Poitiers , l'Evêché de Poitiers
pour l'Abbé de Beaupoil de S. Aulaire , l'Evêché
d'Agde pour l'Abbé de S. Simon , & l'Evêché de
Rennes pour l'Abbé de Beaumont de Junies.
DE LONDRES le 18 Avril.
L'efcadre de l'Amiral Cornish , compofée de
quatre vaiffeaux de guerre & de fept vaiffeaux de
la Compagnie des Indes , partit le 14 du port de
Sainte-Helene. Nous ignorons abfolument le
fuccès de l'entrepriſe fur la Guadeloupe.
L'Amiral Bofcawen eft parti de Portsmouth
avec fix vaiffeaux de guerre pour le rendre à Plymouth
, où fon efcadre doit fe renforcer de quelques
autres bâtimens. Enfuite il mettra à la voile
& ira établir fa croifiere à la hauteur de Breft ,
pour obferver les mouvemens de la flote nombreufe
que les François arment dans ce port , &
qu'on affure devoir inceffamment mettre en
mer.
Du 20,
La néceffité de completter promptement les équi
pages de nos efcadres , continue de rencontrer de
grandes difficultés , & donne lieu à des violences
anouies. Comme on ne trouve plus perfonne à
enlever fur terre , on a pris le parti de fe jetter fur
tous les navires qui arrivent , pour en prendre de
force les matelots. Cette conduite a déja occafioné
du tumulte en divers endroits...
210 MERCURE DE FRANCE.
Du 4 Mai.
Lés Députés extraordinaires des Etats Généraux
ont de fréquentes conférences avec nos Miniftres.
Ils preffent vivement la reftitution des prifes. Elle
a été promife ; mais elle ne s'effectue point. Il s'eft
formé ici un parti confidérable pour foutenir les
intérêts des Corfaires Anglois , contre les plaintes
& les follicitations des propriétaires des navires,
enlevés à la Hollande.
La fâcheufe nouvelle de la bataille de Berghen ,
nous fut apportée le 24. Elle a répandu ici une
vraie confternation .
On continue à Portsmouth l'armement de la
flotte qui doit agir fur les côtes de France , & dont
l'Amiral Anfon prendra le commandement. C'eſt
fur le Royal-Georges que cet Amiral doit arborer,
fon pavilion . Ce vaiffeau de cent canons n'eft pas
encore tout-à-fait équipé , non - plus que quelques
autres qui feront partie de cette flotte . On efpere
cependant qu'elle fera en état de mettre à la voile
le 20 de ce mois.
Le Baron de Kniphaufen , Envoyé extraordinaire
du Roi de Pruffe , propofa dernierement
aux Miniftres du Roi de faire paffer en Allemagne
douze bataillons de nos troupes pour renforcer
l'armée des Alliés. Mais cette propofition fut rejettée
d'une maniere affez vive , par la raison que
l'Angleterre a befoin de toutes les forces pour les
oppofer aux projets d'invaſion dont elle eft me-
!
nacée.
On mande d'Edimbourg , qu'on y a reçu avis
que le Général Hopfon , après avoir détruit les
fortifications de Baffeterre dans l'Ifle de la Guadeloupe
, avoit fait rembarquer les troupes , & qu'il
fe difpofoit à les ramener en Angleterre.
On affure que le Parlement fera obligé de re
voquer la foufcription qui a été ouverte pour un
JUIN 1759 :
21 f
emprunt de fix millions fix cent mille livres fterlings.
On fe propofe de lui fubftituer un emprunt
રે quatre pour cent d'intérêt.
DE TOULON le 6 Mai.
Notre armement eft fur le point d'être achevé.
L'Ocean , le Redoutable , le Centaure , le Souve
rain , font en rade avec le Fier, qui eſt revenu de
Corfe. Le Guerrier & le Lion les fuivront incef
famment. Le Téméraire eſt entierement carénné.
L'Oriflamme , le Modefte & le Triton feront prêts
dans peu de jours , ainfi que le Fantafque.
L'efcadre de l'Amiral Broderick a déja paru fur
nos côtes. Elle eſt composée de douze vailleaux
de ligne & de quelques frégates. Elle croife depuis
deux jours à la hauteur des Iftes d'Hieres.
FRANCE.
*
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
DE VERSAILLES le 3 Mai.
L'Ecole des Chevaux- Legers de la Garde ordinaire
du Roi , vient de donner à Monfeigneur le
Duc de Bourgogne le même fpectacle qu'elle offrit
à Sa Majesté au mois de Juin 1756. Les Eleves
de cette Ecole firent devant ce Prince le maniement
des armes , les évolutions de l'infanterie ,
les exercices de l'efcrime & du voltiger. De la
falle de ces exercices , le Prince paffa à une galle
-rie qui domine une vafte carriere , d'où il vit faire
le manége , les évolutions de cavalerie & différentes
courfes de tête. Enfuite les Eléves lui donnèrent
des images de choc & de mêlée de cavalerie
, de poftes attaqués , d'infanterie forcée dans
212 MERCURE DE FRANCE .
fes retranchemens . Ce fpectacle guerrier fe ter
mina par la réunion de l'infanterie & de la cavalerie
formée en bataille devant le Prince , qui en
parut fort fatisfait.
Toutes les perfonnes qui accompagnèrent Monfeigneur
le Duc de Bourgogne, & une foule nombreuſe
de ſpectateurs , applaudirent aux ſuccès des
Eleves de cette Ecole , qui fe perfectionne tous les
jours.
Sa Majefté a chargé de l'Infpection des Milices
Gardes Côtes de la Province de Bretagne , le
Comte de la Noue de Vair , Colonel réformé à la
fuire du régiment de Picardie.
Du 1000
Le Roi a donné l'Abbaye de la Garde - Dieu ,
Ordre de Citeaux , Diocèle de Cahors , à l'Abbé
de Foy , Prêtre du Diocèle de Bourges.
L'Abbaye de Bonlieu , Ordre de Citeaux , Diocèle
de Limoges , à l'Abbé Defmarais , Grand-Vicaire
& Chanoine de la Cathédrale de Troyes.
L'Abbaye de Madion , Ordre de S. Benoît
Diocèle de Saintes , à l'Abbé d'Hériffon , Chanoine
de la Cathé Irale de Saintes.
Et le Prieuré de S. Pierre Defurunnes , Diocèfe
de la Rochelle , au fieur la Boucherie de Varaiſe ,
Chanoine de la Rochelle , & Confeiller- Clerc au
Préfidial de cette Ville.
Du 17.
Lei de ce mois , le Roi tint le fceau la
pour
quarante-neuvieme fois. Le Marquis de Bethune
prêta ferment entre les mains de Sa Majeſté ,
pour la charge de Colonel- Général de la Cavalerie
Légere , vacante par la mort du Prince de Turenne.
De PARIS , le Mai.
La Compagnie des Intéreffés au Canal de Proeft
obligée d'avertir tous les Porteurs d'acvence
,

1
213
JUIN. 1759.
tions établies fur l'entreprise de ce Canal , que conformément
aux Arrêts rendus le 23 Janvier & le
Avril de cette année , dans la Chambre des
Eaux & Forêts du Parlement d'Aix , ils doivent
avant le 9 du prochain mois deJuin , dépofer leurs
actions à Paris chez le fieur Therese , Notaire, rue
du Roule , & à Aix chez le fieur Pontier ; toutes
les actions qui ne feront pas déposées avant ce
terme , feront réduites à la moitié de leur valeur.
Du 12.
On vient de publier une Ordonnance du Roi ,
en date du 2 du mois dernier , portant Réglement
pour le fervice du Corps Royal de l'Artillerie. Cette
Ordonnance eft divifée en trois parties. La premiere
traite du ſervice en général , la feconde régle
le fervice dans les places , & la troiſiéme a
pour objet le fervice en campagne. 3
On écrit de Marfeille que les fix Bataillons.des
troupes du Roi , qui étoient en Corfe , doivent arriver
inceffamment en Provence . Ce renfort, joint
aux autres troupes qui font dans cette Province ,
formera un corps de dix-huit Bataillons. Il y a de
plus , quatre mille Gardes- Côtes , & une Milice
Bourgeoife de cinq mille hommes , que la Ville
'de Marfeille vient de lever. Le Maréchal de Thomond
a fait mettre en bon état toutes les batteries
qui font fur les côtes de la Méditerrannée. Il a
en Languedoc vingt - cinq Bataillons , & il a fait
un choix parmi les Milices du pays , d'un corps de
cinq mille hommes , qui fe porteront avec promp
titude par- tout où la néceſſité l'exigèra .
( MARIAGE.
Emmanuel - Louis - Augufte , Comte de Pons-
Saint-Michel , Maréchal des Camps & Armées de
214 MERCURE DE FRANCE.
" Sa Majefté , Meftre de Camp , Lieutenant du Régiment
de Dragons d'Orléans , Premier Gentilhomme
de la Chambre de M. le Duc d'Orléans ,
Premier Prince du Sang , & Gouverneur de M.
le Duc de Chartres , épouſa le premier de ce mois ,
au Château de Drancy , Anne- Claude Maineaud ,
Fille de Paul-Etienne Maineaud , Confeiller en la
Grand-Chambre du Parlement , & de feue Dame
Marie-Nicole Rollin , & veuve de Joſeph-
Laurent Mazade , l'un des Fermiers-Généraux de
Sa Majesté .
MORTS.
-Meffire Louis- Albert Joly de Choffin , Evêque de
Toulon , Prévôt des Pignans , Diocèse de Fréjus ,
eſt mort le 16 Avril dans la foixante-uniéme an
née de fon âge.
Marie- Françoife de Poitiers , Marquife de la
Baume-Montrevel , eft morte à la Ferté-Aleps ,
le mêmejour âgée de quatrevingt- quatre ans.
Théodore de Podenas Villepinte , veuve de
François Gafton , Comte de Foix , mourut le 19
de cemois , âgée d'environ quatrevingt-dix ans ;
M. le Duc de Duras & M. le Marquis de Villepinte
eurent l'honneur d'en faire part aux Princes
& Princeffes du Sang,qui en ont pris le deuil le 13.
AP PRO BATION,
'Ar lu, par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le Mercure du mois de Juin , & je n'y ai rien
trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . A
Paris , ce 30 Mai 1759. GUIROY.
JUI N. 1759. 215
TABLE DES ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
FABLE
le Confeil des Chevaux.
Vers à Madame de ***
page f
en lui envoyant les
7
Ibid.
8
Lettres de Milady Juliette Catesby.
L'Amour Précepteur.
Epitre à Madame ***.
Le Réveil .
Songe.
Epitre à Mlle B ***
L'heureux divorce , Comte .
L'Amour & l'Innocence réunis.
Fragmens d'une Lettre du Poëte Rouffeau
à M. Lafont de Saintè- Yenne .
Sur les bienféances .
Dialogue des Morts . Lucien & Fontenelle.
Vers fur la mort de Mlle de S ***
Suite des Penfées fur l'efprit de Société .
Les mots de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure précédent.
Enigme.
Logogryphe,
Autre,
Chanfon.
ΙΟ
Ibid.
II
14
35
38
39
49
$9
62
68
69
Ibid.
71
72
73
87
117
131
ART. II. NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Lettres de Milady Juliette Catesby &c.
Introduction à l'Hiftoire de Dannemarck.
Venceflas , Tragédie de Rotrou , retouchée
& remife au Théâtre .
Obfervations fur la liberté du commerce
des grains,
T2
BAYERISCHE
STAATS*
BIBLIOTHE
MUENCHEN:
116 MERCURE DE FRANCE.
Annonces des Livres nouveaux. 141:&fuir.
ART. III. SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
MÉDECIN E.
Lettre de M. de la Condamine à M. *** C.
A P. D. D. fervant de réponſe à la Lettre
de M. Gaulard , inférée dans le Mercure
de Février 1759 , fur la maladie du fils de
M. Delatour.
Rapport de l'ouverture du corps du fils de
M. Caze.
Procès-verbal & information de témoins au
fujet de la mort de cet enfant.
ECONOMIE POLITIQUE.
Lettre à lAuteur du Mercure , au fu ;et d'une
Ordonnance de M. l'Intendant de Rouen
pour les corvées.
173
178
* I
Cette Ordonnance .
Académie des Sciences.
Académies des Belles- Lettres.
Académie de Chirurgie.
18
182
185
191
163
Sujets propofés par l'Académie des Sciences. 193
Supplément aux Nouvelles Littéraires.
ART. IV. BEAUX - ARTS.
Gravure.
Peinture.
ART. V. SPECTACLE
Opéra.
Comédie Françoife.
Comédie Italienne.
Concert - Spirituel .
194
195
196
Ibid.
197
204
Ibid.
ART. VI . Nouvelles Politiques.
La Chanfon notée doit regarder lapage 72.
205
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoile.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le