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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
AVRIL. 1759 .
SECOND VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine.
Chez
Cochin
Slius inv.
Propition Sculp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis à- vis la Comédie Françoiſe.
PISSOT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais,
Avec Approbation & Privilége du Roi.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure, rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
de port , paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire à M.
MARM ON TEL , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes
à raifon de 30 fols pièce.
les
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
fairevenir, ou quiprendront lesfrais duport
fur leur compte , ne payeront comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume ,
c'eft- à- dire 24 livres d'avance , en s’abonnant
pour 16 volumes .
,
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreſſe ci- deſſus.
A ij
Onfupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant le droit ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement enfoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
fe
On
peut
procurer
par
la voye
du
Mercure
le Journal
Encyclopédique
&
celui
de Mufique
, de Liége
, ainfi
que
les autres
Journaux
, Eftampes
, Livres
&
Mufique
qu'ils
annoncent
.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure . Le format , le nombre
de volumes , & les conditions fant
les mêmes pour une année.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL. 1759.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA DOUCEUR ET LA BEAUTÉ,
D
FABLE.
A Mademoiſelle Le M** .
E toutes les vertus qu'enfeigne la Morale ,
La plus intéreffante & la plus fociale
C'eft fans contredit la Douceur ;
Il n'eft point , le M ** de charme qui l'égale
Pour fléchir & fixer un coeur.
II. Vol. A iij
MERCURE DE FRANCE.
Vous l'avez ; "confervez un bien fi deſirable ;
Et pour vous y mieux exciter ,
Lifez & relifez la Fable
Qu'une tendre amitié pour vous m'a ſçu dicter.
Un jour la Beauté vaine & fière
N
Reçut avis que la Douceur
Lui difputoit l'honneur de plaire
Etle don de parler au coeur.
Quoi , dit- elle ; cette fucrée
S'arroge avec témérité™
La palme qui fut confacrée
Dans tous les temps à la Beauté !
Soudain jalouſe & furieufe ,
Elle porta fa plainte aux Cieux ;
L'affaire devint férieuſe ,
On la plaida devant les Dieux.
Auprès du Tribunal célefte
La Beauté fit un grand éclat ;
Un doux langage , un air modefte
De l'autre furent l'Avocat.
Le Deftin , leur Juge & leur Maître ,
Tout entendu , trois fois toufla ;
Puis fon bon fens fe fit connoître
Par cet Arrêt qu'il prononça :
AVRIL 1759.
Sans vous deux , l'Amour ne peut être ,
Ses jours feroient mal afſurez ;
Vous , Beauté , vous le ferez naître :
Yous , Douceur , vous le nourrirez ,
Par M. PANARD .
TRADUCTION libre de l'Ode IV
du premier Livre d'Horace. Solvitur
acris hyems & c.
•
D E Flore & de Zéphyre
Goutons l'aimable empire :
Il n'eft plus de frimats .
Les glaces font fondues ;
Et les voiles tendues
Conduifent nos vaiffeaux en de lointains climats.
La Bergere craintive
Ramène fur la rive
Ses innocens troupeaux :
Chantons , chantons , dit- elle ,
Afon Berger fidèle ,
Les délices d'amour , comme font ces oiſeaux.
Les Graces ingénues ,
Les Nymphes demi - nues ,
Se raffemblent en choeurs.
Déeffe de Cythere ,
I iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Par leur danfe légere ,
Tu calmes du Dieu Mars les jalouſes fureurs.
Laiffons au noir Cyclope ,
Que la flamme enveloppe ,
Vulcain donner la lei.
Comus , viens à nos fêtes:
Nife , Eglé , fur nos têtes
Ont verfé les parfums : Bachus n'attend que toi,
Quelle folle prudence
Me repaît d'efpérance ?
L'inftant feul eft à moi.
Je vois la mort avide ,
Sous la faulx homicide ,
Confondre pour toujours le Berger & le Roid
Buvons , Ami : la parque
Dans la fatale barque
Nous traîne fans retour.
Dans les Royaumes ſombres ,
Parmi les triftes ombres,
Nous n'aurons plus ce vin, que nous verfe l'Amour
LETTRE·
EN PROSE ET EN VER S.
Povrqyor renoncerois-je , Monfßeur ,
aux douceurs de la vie champêtre ? J'ai
AVRIL 1759. 9
vêcu longtems dans cette Ville dont vous
vantez les agrémens , & où votre
amitié me rappelle : c'eſt un théâtre qui
amufe quelque temps , qui donne d'utiles
leçons , mais d'où il me femble que
le Sage doit enfin fe retirer. Avec quelle
fatisfaction je compare aujourd'hui les
dehors & les moeurs des hommes qui habitent
comme moi cette tranquille folitude
, à ce que j'ai vu dans ce monde
agité où j'ai été trop longtemps ! Quelle
fimplicité, quelle candeur , quelle innocence
d'une part ! Quel fafte , quelle
fauffeté , quelle corruption de l'autre !
Enfin , Monfieur , foit raifon , foit préjugé
, je donne la préférence à la vie champêtre
; elle n'offre que des plaifirs purs
& tranquilles ; mais ne font-ils pas les
vrais que la Nature toute nuë 2 maïs
m'eft- elle pas par- là même plus touchante
Je vois errer dans ces campagnes
Couvertes de riches moiffons,
La jeune Iris & fes compagnes
De leurs agréables chanſons
Les échos voifins retentiffent ,
Tandis qu'à leur gofier touchant
Mille tendres oiſeaux uniffent
Leur doux & mélodieux cham .
Dans cette riante prairie,
A
to MERCURE
DE FRANCE
.
Des Bergeres fous un ormeau ,
Foulant aux pieds l'herbe fleurie ,
Danfent au fon du chalumeau ;
La troupe naïve des Graces ,
Les Ris , & le folâtre Amour .
Volant en tous lieux fur leurs traces
Près d'elles ont fixé leur cour.
Plus loin , fous cet épais boccage
Une troupe de Laboureurs
Pleins des vapeurs d'un doux breuvage ,
Couronnés de pampre & de fleurs ,
Avec leur voix forte & ruſtique
Vantent leur fortuné deftin ,
Et chantent fur un ton bacchique
Les louanges du Dieu du vin.
Ce ruiffeau dont le doux iuriure
Infpire une aimable langueur
Arrofe de fon onde pure
Ces arbres qui par leur fraîcheur ,
Par leur verdure , & leur ombrage,
Embéliffent
ce lieu charmant ,
Et femblent inviter le Sage
A jouir de leur agrément :
Séjour de la fimple innocence ,
Oû règne une éternelle paix ,
Loin du bruit & de la licence ,
Ah ! puiffe mon coeur à jamais
Dans votre afyle folitaire ,
Gouter ces purs & vrais plaifirs
AVRIL 1759.
I I
Qu'ignore l'infenfé vulgaire ,
Aveugle dans fes vains defirs ;
Mais pour qui toujours foupirèrent
Ceux que , loin du fentier battu
La raison & les Dieux guidèrent
Au Temple heureux de la vertu.
ÉG LOGUE.
2,
IS MENE. CORILA S.
C'E
IS MEN E.
' EN eft fait , Corilas , je ne veux plus t'entendre
;
Tu n'as que trop régné fur le coeur le plus tendres
Tu n'abuferas plus d'un penchant malheureux ;
Je connois mon erreur, & j'ouvre enfin les yeux ;
Je te vois inconftant , & te croyois fidéle !
Corilas , je te jure une haine éternelle ,
Et plus tu me fus cher ...
CORILA S.
Modérez ce courroux ,
Ifmene, écoutez-moi , dequoi vous plaignez - vous?
Qu'ai -je fait? Par quel crime ai-je puvous déplaires
Quoi ! Vous foupçonneriez le coeur le plus fincère?
Quels regards furieux ! Mes fens intimidés...
ISMENE.
Perfide , mes foupçons ne font que trop fondés
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Ne me déguiſe point ton crime & ton injure ;
N'ajoute pas du moins l'artifice au parjure :
Enfin épargne- toi des diſcours fuperflus ;
Ou volage , ou conftant, je ne t'aimerai plus.
CORILA S.
Un tel Arrêt peut- il fortir de votre bouche ?
Mon amour , mes fermens , hélas ! rien ne vous
touche !
Si j'étois criminel me puniriez- vous mieux ?
Mais trop longtems féduit , j'ouvre à mon tour les
yeux:
Oui , je vois le motif de ce cruel outrage.
Mon amour vous déplaît ; & votre coeur volage ,
Méprifant Corilas pour un rival heureux ,
M'imputeune inconftance & m'immole à fes feux.
De ce nouvel Amant je ferai la victime ;
Sa tendreffe vous flate & la mienne eft mon crime :
Vous pouviez me trahir fans outrager l'amour.
ISMENE.
Tu ne me féduis point par ce foible détour.
Ofes- tu bien encor me parler de ta flamme ,
Lorsqu'une autre qu'Ifmene a pu toucher ton ame,
Qu'une autre m'a ravi ta conftance & ta foi ,
Et qu'enfin tu n'es plus qu'un perfide ?.. Croi- moi ,
N'affecte point ici cette fauſſe furpriſe ,
Ingrat , j'ai pénétré tes feux pour Cydalife :
Ils ne m'offenſent point , je ne m'abaiffe pas
A me plaindre d'un coeur qu'enflâment fes appas
AVRIL. 1759. 13
CORILA S.
Moi ! j'aime Cydalife ! O Ciel, puis- je l'entendre ?
Outrager à ce point la flamine la plus tendre ?
Ah ! l'on verra les loups fuir devant les agneaux ,
Sur le fommet des monts ferpenter les ruiffeaux ,
Vous cefferez enfin , Ifmene , d'être belle ,
Avant que Corilas ceffe d'être fidelle .
ISMENE.
Ces tours , je l'avourai , font fort ingénieux.
Mais peux- tu démentir le rapport de mes yeux ?
Rappelle-toi qu'hier , aux Noces de Florife
Tu faifis pour danfer la main de Cydalife ;
Je m'étois cependant promis cette faveur ...
Tu parus animé de la plus vive ardeur :
A celle des Epoux ta joie étoit égale ;
Avec tranſport , ingrat , tu fixois ma rivale :
Tucompofois tes pas , tes yeux ,tout ton maintien;
Et l'on dit que jamais tu ne danſas fi bien.
Voilà qui fert fans doute à prouver que l'on aime.
CORILA S.
Quel injufte reproche , & quelle erreur extrême !
Au milieu des Bergers , raffemblés près de vous ,
J'apperçus Philémon & n'en fus point jaloux ,
Quoique de nos Bergers il foit le plus aimable ,
Sans trouble je vous vis à ſes ſoins favorable ,
Lui préfenter les fleurs , les fleurs que le matin
Je cueillis , j'arrangeai pour parer votre ſein.
Ce don ne me parut qu'un galant badinage ;
14 MERCURE DE FRANCE.
Je voulus vous répondre , & je fis le volage.
Cydalife s'offrit , je faifis ce moment
Pour affecter près d'elle un tendre épanchement ,
Lui jurer que mon coeur rendoit enfin les armes.
Mais toujours occupé d'Ifmene & de fes charmes ,
Je ne la trahis point , & je crus que ces jeux ,
Loin d'éteindre l'amour en irritoient les feux.
Vous riez...
ISMENE.
Moi ? Je ris ... non Berger….. tu t'abuſes .
Va , je n'accepte point tes frivoles excufes ,
Et je ne vois en toi qu'un traître , un impofteur
Qui par un feint amour fçut féduire mon coeur.
De quel dépit pour toi je fens mon amè émue !
Garde-toi déformais de paroître à ma vue.
Que je hais les Bergers ! Que j'abhorre l'amour...
Tu verras Cydalife avant la fin du jour ;
Et moi , je vais auffi reconnoître le zèle
D'un Berger plus aimable, ou du moins plus fidèle.
CORILA S.
Ah ! Cruelle , arrêtez , pourquoi me fuyez -vous ?
Vous me verrez plutôt mourir à vos genoux.
Vous m'arrachez le coeur en briſant notre chaîne,
Et je n'aimois le jour que pour aimer Ifinene.
Vous ne me croyez point , croyez -en mes douleurs,
Vous m'appellez perfide & vous voyez mes pleurs.
ISMEN E.
Ah! berger,c'eneft trop ;non , je ne puis plusfeindre;
AVRIL 1759. IS
Mon amour plus longtemps ne fçauroit fe contraindre
,
Tu m'aimes, je le vois ... dans mon emportement,
Mon coeur a démenti ma bouche à tout moment.
Après un tel aveu , dois- tu verler des larmes ?
Pour ton Amante , ô Dieux ! qu'elles ont eu de
charmes?
De ta foi , Corilas , non je n'ai point douté.
J'ai chéri ta tendreffe & ta fidélité :
Tout eft amour en toi jufqu'à la perfidie ,
Je le fçais , cependant j'ai feint la jaloufie
Pour éprouver ton coeur, pour voir ton embarras
Et d'un amour bleffé fentir tous les appas .
Pardonne cher Amant , cet heureux artifice ;'
De es vaines frayeurs que la fource tariffe :
Va , amais nos deux coeurs ne feront ennemis.
CORILA S.
Dieux ! ... puiffions- nous toujours être ainſi défunis !
Sæpè infons languentem acuit fallacia Amorem.
Ovid. De Arte amandi.
16 MERCURE DE FRANCE.
LES TOM BEAUX.
IL a paru
dans le Mercure de Juillet 1756 un Poemefous le même titre , où quelques - uns des tableaux qu'on voit ici en profe poëtique , font mis en affez bons vers ; mais depuis , ce morceau qui avoit fervi d'efquiſſe au Poëme , s'eft étendu & en- richi deplufieurs nouvelles
images.
LE chemin qui conduit au Palais des
< Rois , étoit couvert d'une multitude innombrable
de peuple , qui s'empreffoit
d'aller jouir du fpectacle pompeux d'une
fête folemnelle. Je marchois entraîné
par la foule , en confidérant combien
les hommes font malheureux par la loi
même de leur condition naturelle , &
je les trouvois plus à plaindre de fe divertir
à des chofes fi frivoles , que de s'affliger
de leurs miferes effectives. L'ame
ainfi occupée , je me détournai du chemin
des illufions , & pris une route écartée
qui me conduifit à un bois épais ;
après l'avoir traverfé , je vis de loin un
Temple environné de Tombeaux ; l'afpect
majestueux de ce lieu fombre & refpectable
me parut plus convenable à
notre malheureufe fituation que ces
AVRIL 1759. 17
plaifirs bruyans & trompeurs que je venois
de fuir. Les mains qui avoient élevé
cet ancien édifice , étoient depuis longtemps
réduites en pouffière. Le profond
filence qui régnoit dans ce lieu d'un repos
éternel , en augmentoit encore l'horreur
; une fainte frayeur fe faifit de mon
efprit , les paffions fe tûrent , les illu
fions enchantereffes du monde s'évanouirent.
J'entrai & j'adorai ce Dieu , qui loin.
d'être limité dans les Temples bâtis par
les mains périffables des hommes , a le
Ciel pour dais & la Terre pour marchepié
; j'obfervai que le pavé de ce Temple,
femblable au rouleau d'Ezéchiel , étoit
couvert d'hieroglyphes. Ces marbres
couvroient des monceaux de terre , qui
jadis eurent la vie & le mouvement ; ils
confervoient leurs noms & leurs hiftoires.
J'examinai de plus près ces Regiftres
mortuaires , & ils m'apprirent qu'une
multitude de perfonnes de tout rang ,
tout fexe & de tout âge , repofoient enfemble
, & fans égard ni aux titres ni aux
dignités ; aucun n'ambitionnoit la première
place dans cette maifon de deuil
aucun n'exigeoit infolemment des refpects
dans fa cellule obfcure. Le Vieillard
, qui par fon expérience s'étoit rendu
de
18 MERCURE DE FRANCE.
l'oracle de fa génération , étoit étendu
aux pieds d'un enfant.
Pourquoi , me demandai - je à moimême
, pourquoi tant de manoeuvres de
haine & de guerre pour de vains hon-
-neurs & la prééminence du pas , puifque
´peu d'années doivent nous réduire tous à
un état d'égalité ? Pourquoi tant de fierté ,
de mépris & de dédain pour les autres ,
puifqu'un jour nous ferons tous égaux &
confondus dans la même pouffière ?
Parmi cette confufion des reftes de
l'humanité , fans doute qu'il fe trouve des
- hommes dont les fentimens & les intérêts
furent oppofés ; mais la mort a terminé
leurs différends. Ici des ennemis
irréconciliables repofent en paix ; ils oublient
leur aigreur & leur animofité ! leurs
os fe mêlent enfemble , & ceux qui pendant
leur vie ne pouvoient fe fouffrir ,
s'incorporent les uns dans les autres.
Hommes durs & infolens ! que ces cendres
confondues & reconciliées vous apprennent
à ne pas perpétuer la mémoire
des injures , à ne pas fomenter les haines
ni les fières conteftations. Puiffe- t- il y
avoir auffi peu d'animofité dans la fociété
des vivans , qu'il y en a dans le féjour
des morts.
J'avançai cependant , & appercevant
AVRIL. 1759. 19
une pierre blanche , emblême de l'innocence
, je vis que c'étoit le tombeau
d'un enfant qui expira prefqu'auffitôt
qu'il nâquit , fans connoître les tourmens
& les peines ; il dormoit tranquillement
après avoir dit un prompt adieu au temps
& aux chofes terreftres. Heureux voyageur
qui à peine embarqué , êtes arrivé
au port ! vous avez évité les maux dont
cette vie eft remplie , & qui arrachent
fouvent des larmes au courage le plus
ferme & à la foi la plus vive : vous avez
été fouftrait aux amorces trompeufes des
plaifirs , & délivré des embuches fecrettes
qu'on tend trop fouvent à l'innocence
& à l'intégrité.
Je vis les trophées de la victoire & les
inftrumens meurtriers de la guerre , qui
dans ce lieu d'une profonde paix , s'élevoient
encore infolemment pour ombrager
& illuftrer la tombe d'un héros , l'ef
poir de fa famille , le défenfeur de l'État
: il touchoit au terme des grandeurs ,
& devoit à fon mérite & à fes actions
des honneurs qu'on accorde à peine aux
plus longs fervices : il étoit l'orgueil de
fa maifon ; mais tel que le cèdre , qui
' dominant les arbres voifins , fe fent frappé
par une hâche meurtrière , de même
fatal eft porté , le Héros périt ,
le
coup
Zo MERCURE DE FRANCE.
fes projets font détruits. Sa mere inconfolable
répand un torrent de larmes :
adieu , mon fils , lui dit-elle , mon bienaimé
; j'aurois donné ma vie pour conferver
la vôtre : adieu mon enfant &
toute ma félicité , je n'aurai plus de joie
fur la terre des vivans , qu'on ne cherche
pas à me confoler ; mes jours s'écouleront
dans la trifteffe , & la douleur me
conduira bientôt dans le tombeau. Je
répandis des larmes fur la tombe de ce
Héros , qui m'étoit cher ; & marchant
quelques pas , je vis une autre infcription
, qui m'apprit qu'elle couvroit les
reftes d'un homme enlevé par une mort
inattendue : il périt tandis qu'il paroiffoit
jouir de la fanté la plus floriffante ; il fe
flattoit d'une fuite nombreufe de plaifirs
& d'années , lorfque le coup inopiné ,
parti de ce bras puiffant qui renverfe les
montagnes & détruit les mondes , le fit
périr au moment qu'il touchoit au comble
de fes voeux. Encore quelques jours ,
difoit- il , & celle que j'adore fera à moi ;
je jouirai de ſes charmes , & je ferai heureux
par elle. Si au milieu de fes plaifirs
imaginaires on lui eût préfenté l'image
de fa fin , fon ame fe fût révoltée ; il
étoit cependant fur le bord du précipice :
en peu d'inftans l'appareil de fes nôces
AVRIL. 1759. 21
fut changé en un convoi funèbre , & le
lit nuptial en un cercueil. Son Amante
attend vainement fon Amant , fon Mari ;
triſte vierge confolez-vous , votre Epoux
a déja oublié vos charmes , il dort pour
jamais dans les bras glacés de la mort ,
il ne fe fouvient plus ni de vous ni de
ce monde : allez , & fi vous voulez répandre
des larmes , pleurez l'inconftance de
tout bonheur créé, & la fragilité des cho-
Les terreftres.
Un Maufolée fuperbe attira mes regards
, il étoit élevé à la mémoire d'une
jeune Princeffe qui fut l'ornement de
fon fiècle . Les graces , la beauté , l'efprit,
l'imagination riante , l'Art féduifant de
plaire , enfin tout ce qui peut attacher à
la vie fembloient s'être réuni en elle ; elle
entroit à peine dans cet âge où l'on jouit
avec plus de réfléxion de ces dons heureux
de la Nature, lorfqu'elle apperçut de
loin la mort s'avancer à pas lents vers
elle. A fon approche les rofes de fon teint
fe flétrirent , les graces s'éloignérent en
gémiffant , les plaifirs l'abandonnérent ,
tout la quitta ; fon courage lui reſta ſeul ,
la mort ne l'effraya point & fes yeux
charmans , cès yeux qui ne s'étoient encore
ouverts que pour contempler les
fpectacles les plus flatteurs , oférent fans
22 MERCURE DE FRANCE.
fe troubler confidérer ce monftre hideux ,
tout ce qui l'entouroit déploroit fa fin
prochaine , elle feule la vit avec tranquilité
que de fermeté pour une ame
fi tendre que de courage dans un efprit
fi vif & fi brillant !
:
!
Tu furvivras aux tems , ô ame magnanime
, & la postérité te placera à côté
de ces illuftres Romaines dont le courage
& la fermeté excitent encore aujourd'hui
notre admiration profonde.
Le paffage du tems à l'Eternité eft bien
court , mille chemins nous conduifent de
cette vie dans l'autre. J'apperçus un tombeau
qui renfermoit les cendres d'un mortel
qu'un accident fatal avoit privé de la
lumière. Étoit-ce donc un coup du pur
hazard ? Non : il étoit dirigé par une main
puiffante & invifible, Dieu commande les
Armées du Ciel , Dieu gouverne les mondes
, & Dieu conduit ce que nous appellons
hazard. Rien n'arrive par une fatalité
aveugle & capricieufe, tout eft réglé felon
la prefcience & les confeils de la Sageffe
divine , le Seigneur qui garde les avenues
de la mort , figne l'Arrêt, & donne fes ordres.
Ce qui nous paroît accident eft le miniftre
& l'exécuteur de fon decret fuprême.
J'errois au milieu de ces tombeaux
lorfque mes yeux s'arrêtèrent fur un Mo-
>
M
AVRIL 1759 . 23
,
nument que la reconnoiffance de la Nation
venoit d'élever à celui qui l'avoit défendue
; la mort armée de fa faulx redoutable
, entr'ouvroit un tombeau , & préfentoit
l'heure fatale à un Héros qui
defcendoit dans la nuit éternelle . Un
Guerrier vénérable appuyé fur fa tombe
la baignoit de fes pleurs . Cependant une
femme éplorée , fe jette entre le Héros !
& la mort , & repouffant d'une main la
Déeffe infléxible , de l'autre elle s'efforce,
mais en vain , d'arrêter le Héros qui defcend
avec tranquilité dans les ténèbres
du cercueil.
Où font donc ces bataillons nombreuxau
milieu defquels il fembloit immortel ?
Que font fes farouches Soldats ? Qui retient
leur courage ? Ne peuvent-ils rien
pour lui , pour lui qui fit tant pour eux ?
ils le laiffent feul en prife avec la mort ;
il céde & ne fuccombe pas , fon courage
le fuit dans la tombe.
Pour conferver le fouvenir defes grandes
victoires , c'eft en vain que ce Monument
s'élève , l'Artiſte partage déjà avec le Héros
notre admiration : mais pourquoi ce
Maufolée faftueux ? craint-on que celui
qui a rempli l'Univers de fon nom foit
publié jamais ? Des bords de la Viſtule ,
où jeune encore il fignala fa valeur , il
24 MERCURE DE FRANCE.
vint fubjuguer les Belges , il fit trembler
le Batave , il força la Meufe & l'Escaut
à couler fous les loix des François , il
triompha partout ; l'Hiftoire ne tranfmettra
- t - elle pas à la poftérité le fouvenir
de ces grandes actions , & faut- il encore
que l'Airain & le Marbre foient chargés
d'en conferver la mémoire ? Précautions
inutiles ! Efpérance vaine ! Et les Hiſtoires
& ce Monument fuperbe feront bientôt
détruits on ne fçaura pas un jour fi
ce Héros a exifté . On demande déjà les
Champs où fut Troye & l'on retrouve
à peine les Campagnes où combattit
Achille.
A côté de ce Monument fuperbe , je
vis trois hommes qui s'occupoient , en
chantant , à creufer une foffe , elle me
parut deftinée pour quelque enfant , né
dans la foule; mais quelle fut ma furpriſe !
lorfque fans cortège , fans fuite & fans
pompe , je vis paroître cet ami de l'humanité
, ce défenfeur des Nations , ce
génie fublime dont le Livre divin ſera à
jamais l'étude & la régle des Législateurs
à venir ! Cet homme rare, qui dévoila les
caufes de la décadence des Empires , qui
marqua les proportions du crime & du
chatiment , qui , fur des principes certains
, fixa l'autorité des Rois & le bonAVRIL
1759. 25
heur des hommes , fut enfeveli fans que
fa cendre fût mouillée de leurs larmes.
Que refte-t-il de cet homme célèbre ?
qu'eft devenu ce feu qui animoit fes écrits?
où fuivre cet efprit étendu & profond ?
Des cendres froides peuvent-elles nous
rappeller cette ame active & ce génie
créateur ? Que lui fert-il d'avoir compofé
ces Ouvrages fublimes , la leçon des Rois
& des Peuples ? Des hommes ingrats vont
jouir de fes bienfaits & l'oublier . Que disje
l'oublier ! acharnés à noircir fa réputation,
bientôt ils perfécuteront fa mémoire
des plumes vénales , des ames corrompues
, chercheront avec avidité dans
fon Livre profond , ce qui , par une interprétation
forcée , peut fouffrir un fens
odieux ; & affociant à leurs infidieufes
demandes les idées fublimes de ce grand
homme , ils feront de fes principes les
plus faints & les plus lumineux un affemblage
manftrueux d'abfurdités & d'irréligion.
O vous que l'amour de la vertu & de
la vérité échauffe & conduit , que l'exemple
de cette grande victime de la méchanceté
des hommes ne vous empêche point
d'aimer & de pratiquer ce qui vaut mieux
que leur louange & leur eftime !
Chaque pas que je faifois dans cette
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
f
1
vafte enceinte me préfentoit l'image de la
mort. Enfin j'arrivai à l'entrée de la voute
& je defcendis pour vifiter le fouterrain.
Il étoit occupé par ces Grands de la Terre
qui pendant leur vie s'étant féparés du
commun des vivans , vouloient encore fe
diftinguer parmi les morts ; leurs corps
rangés en ordre repofoient dans une efpéce
de pompe filentieufe : des infcriptions
faftueufes m'apprirent leurs noms
& leurs foibleffes. Ils fe vantoient d'une
longue fuite d'ayeux , ils étoient fiers de
la grandeur de leur maiſon ; mais aujourd'hui
incorporés avec les vermiſſeaux ,
qu'ils difent à la corruption : Vous êtes
ma mere ; & aux infectes : Vous êtes mes
fours & mes fils.
Je remarquai une Statue couverte de
pouffière à qui le Sculpteur avoit appris
à pleurer ; elle répandoit des larmes fur
la tombe d'une jeune femme qui fut l'Idole
de fon tems : hélas ! fi l'oeil pouvoit pénétrer
au travers de ce Monument de
pierre , quel changement ne verroit- il
point ? Quelle tranfmutation horrible de
la Nature humaine ? Ces yeux tendres
& brillans qui lançoient avec tant de ſuc¬
cès les traits de l'amour, font éclipfés pour
jamais . Ainfi vous périrez un jour , objet
que j'idolâtre vos yeux feront éteints,
AVRIL. 1759. 27
vos charmes feront anéantis ; on n'entendra
plus cette voix qui captivant mon
ame enchaînoir mon jugement. A peine
le monde infenfible & corrompu confervera-
t-il le fouvenir de vos vertus &
de votre efprit : vous n'aurez pas la triſte
confolation de vivre encore dans la mémoire
de ceux qui vous ont aimée. Les
Loix de la Nature m'auront heureuſement
précipité dans le tombeau longtemps
avant que vous abandonniez ce
monde fi indigne de vous pofféder.
Vanités de la vie qui nous avez éblouis
& trompés , où êtes-vous maintenant &
quelle eft votre valeur ? Les plaiſirs du
monde font paffés comme un nuage , &
fes honneurs comme un fonge qu'on a
oublié. La mort les a mefurés & pefés
dans fa balance , & ils fe font évanouis
en fumée : nous étions autrefois les favoris
de la fortune ; la gayeté , les délices
, l'amour , la magnificence fuivoient
nos pas ; & la mort , ce tyran impitoyable
, nous a réduits en poudre au milieu
de la plus brillante carrière : ô vous qui
paffez ici, que ces cendres , ces tombeaux
vous inftruifent du néant & de la vanité
des chofes humaines.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
$
EPITRE
De M. D. B. à M. de *** .
L'Infid ' Infidélité d'une Belle
A votre âge eſt un grand malheur ;
J'en conviens : & jadis mon coeur
En cette trifteffe mortelle
Tomba dès fa tendre primeur ;
Mais d'une peine fi cruelle
Qui ne reffentit la rigueur ?
Fût-on le plus joli trompeur
Et des Courtifans le modèle ;
Qui peutjurer furfon honneur
D'avoir conquis un coeur femelle
Infenfible à l'ardeur nouvelle
De quelque Galant fuborneur ?
Mais laiffons là cette querelle
Je partage votre douleur :
Votre aventure me rappelle
Et l'amertume & la langueur
Où me plongea mon infidèle.
Comme vous perdant l'appétit ,
Dans le trouble , dans les allarmes ,
La jaloufie & le dépit ,
Nourriffoient mes feux & mes larmes
Comme vous roulant dans mon lit
AVRIL 1759. 29
•
Mille époques infortunées
Je déplorois mes deſtinées ,
Je defirois de n'être plus ;
Et dans mon déſeſpoir extrême ,
Des loix & de la raifon mêine
Les confeils m'étoient fuperflus.
Le temps , la dure expérience
De mes inutiles regrets ,
M'interdifant toute espérance,
Me rendirent enfin la paix.
Quand vous connoîtrez mieux les Femmes
Vous apprendrez que deux beaux yeux ,
Qu'un air modefte & gracieux ,
Cachent fouvent de noires ames.
Le jeu trompeur des fentimens
Engage la foible jeuneffe :
Par un faux femblant de fageſſe
Mille Laïs aux yeux touchans
Séduifent beaucoup d'innocens';
Chacune d'elles a l'adreffe
De déguiſer ſes mouvemens.
La fiere prude & la coquette
Ont même artifice à-peu- près :
Point de préférence indifcrète
Dès qu'on les éclaire de près :
Mais toutes favent en cachette
Recevoir des amis difcrets .
Voyez la fameuſe Matrône
Qu'a fi bien démaſqué Perrone ;
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
I
Les Anecdotes du Serrail ,
L'affreux défaftre de Joconde ,
Toutes les annales du monde
De leurs tours nous font le détail.
Hé quoi , peut- on être affez dupe
Pour compter fur leur bonne foi !
La moins ſuſpecte ne s'occupe
Qu'à nous féduire , ou vous
La fauffe gloire , l'artifice ,
L'intérêt , le tempérament ,
ou moi.
De leurs goûts , enfans du caprice,
Décident fouverainement.
Trouvez-vous que ce foit la peine
De verfer des torrens de pleurs ,
A regretter une Climene
Qui s'égare partout ailleurs ?
Le plaifir feul qui les entraîne
Fait leurs décences & leurs moeurs.
Ces vains noms de foi , de tendreffe ,
Ou de fympathie ou d'amour ,
Dont on nous berce tour-à-tour ,
Propos d'une feinte Lucréce ,
Ne font que le jargon du jour.
Parmi les Belles , c'eſt l'uſage
Qu'un tendre Amant eft quelquefois
Echangé contre deux ou trois ;
Apprenez à devenir fage
En ufant auffi de vos droits ;
Et d'a vanture en avanture
AV RIL. 1759.
Changez de Cloris tous les mois ;
C'eſt la recette la plus fûre
Pour nous affranchir de leurs loix.
Mais un moyen plus honorable
De braver leurs perfides traits ,
C'eſt de ne les revoir jamais
Et de fuir tout piége capable
De ralentir votre courroux :
Craignez ces derniers rendez-vous
Que demandent dans leur ivreffe
Moins par dépit que par foibleffe ,
Tant de pufillanimes coeurs;
Sous le prétexte déplorable
D'exhaler toutes leurs fureurs
Aux yeux d'une Amante coupable,
Dont l'art , aux Phrynès immanquable ,
Détruira bientôt les foupçons
Qu'une caufe trop véritable
Juſtifia de cent façons.
Et voilà la fuite infaillible
Des vaines
explications :
Point de Juftifications
:
Rompez , foyez inacceffible
.
Auxvaines
proteſtations.
Lorfqu'on a le coeur bon & tendre
On fe laiffe aisément furprendre
Par un fexe faux , attrayant ,
Tyran cruel autant qu'aimable.
Cecrocodile larmoyant ,
:
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Eft un ennemi redoutable ,
Qu'on ne peut vaincre qu'en fuyant.
Après tout , de vos infidèles ,
Amans , pourquoi vous plaignez - vous ?
Convenez , foit dit entre nous ,
Que vous l'êtes bien autant qu'elles.
Enfin voici mon jugement ;
Aujourd'hui la galanterie
N'eſt à parler fincérement ,
Qu'un commerce de tricherie.
APOSTILLE à quelques Dames
& non à toutes .
DANs ces vers bien ou mal polis ,
Doivent fans doute être exceptées
Flore , Ifmene , Chloé , Philis ,
Dont les fages moeurs fi vantées
Bravent les plus malins récits :
A leur fuite feront citées
Toutes celles à qui je lis
Ces leçons affez peu flatées
Queje n'offre qu'à mes amis.
Eh quoi , dans une immenfe Ville
Notre Juvenal autrefois
N'en voulut excepter que trois
Qu'épargna fon amère bile !
Vraiment le nombre eft bien petit ;
!
AVRIL. 1759. 33
Mais quand je n'en retiendrois qu'une
De cette lifte que voilà ,
N'est-il pas permis à chacune
De penfer être celle -là ?
Infenfibles à la critique
Lucile , Corine , Doris ,
D'un rimailleur à cheveux gris
Vous méprisez le goût cynique ;
Riez volontiers : j'y confens :
Bravez les confeils à l'antique
Dont je veux armer les amans .
Moi je rirai de la peinture
Où je reconnois vos portraits :
Mais à l'abri de ma cenfure ,
1
Les coeurs droits fenfibles & vrais
Dont la conduite eft fimple & pure ,
Ne s'y reconnoîtront jamais.
BY
34 MERCURE DE FRANCE.
REPONSE de M. *** à l'Epitre * de
Madame de *** , Religieufe au Couvent
de • · • au fujet de la Lanterne ·
qu'il lui avoit demandée .
Vou
o us réveillez l'ombre comique-
De ce Philofophe à tonneaut
Et vous donneż dans le panneau ,
Comme le crédule cynique !
Chercher un homme en ce troupeau
Qui de tout temps prit pour drapeau
Une marotte defpotique ,
Avouez que c'eſt - là le ſceau
De la honte philofophique.
On ne connoît plus parmi nous ,
Grace aux lumières de notre age ,
L'efpérance de voir un Sage
Dans la grande maifon des foux.
Quand j'ai defiré la Lanterne ,
Mon plus doux tréfor aujourd'hui ,
Le fentiment qui me gouverne ,
Avoit un but digne de lui.
Je veux chercher la femme forte
Pour qui l'Univers Toupira ,
Et dont les vertus font l'escorte..
* Mercure d'Octobre 1758 .
AVRIL. 1739. 35
Sûr qu'elle vous reſſemblera.
Je m'en vais frapper à ſa porte ...
Femme célèbre , êtes - vous là ?
C'eft Efculape , le voilà ;
Efculape qui reconforte ,
Et qui fçait mettre le holà
Dans le fang que l'ardeur emporte.
Mon héroine , un petit mot....
Point de réponſe , fourde oreille.
Mais qu'ai - je fair ? C'est être for
Que de chercher votre pareille.
C'est bien dommage en vérité :
J'ai tant de choſes à lui dire !
J'entends la pauvre humanité
Qui fe plaint tout bas , & ſoupire
De voir fon projet avorté.
Il me reste un ufage à faire
D'un meuble vraiment précieux ;
Non , il n'eft rien que je n'efpère
De fes fecours officieux :
Avec la lampe d'Epictete
Je puis entrer dans le chemin
D'une morale affez parfaite
Pour rendre heureux le coeur humam .
Guidé par l'aftse d'Hyppocrate
J'ai parcouru la terre ingrate
O le glaive eft toujours levé.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Avec la lumière d'Harvé *
J'ai connu l'obſcur labyrinthe
Quifans repos & fans contrainte
Par fon fluide eft abreuvé .
Mais votre Lanterne brillante
Qui tient de vous des feux vainqueurs ,
Doit un jour combler mon attente
En m'ouvrant la route des coeurs.
Fières beautés , coeurs infenfibles ,
Craignez un Conquérant nouveau ;
Tous les fuccès me font poffibles ,
De l'Amour voici le flambeau.
* Médecin Anglois , à qui l'on doit lapremiere
découverte de la circulation du fang.
Aux Amateurs de la belle Nature .
J'ENTE 'ENTENDRAI parler fans cefe de
l'Inoculation , & je garderai le filence ?
Non , il n'en fera pas ainfi , me fuis- je
dit ce matin ; & auffitôt j'ai pris la plume.
Je ne veux point approfondir , mais
décider : c'eſt le goût d'à préfent ; & je
fuis Docteur à la mode. Je foutiens donc
que quiconque aime la beauté ( & qui ne
l'aime pas ? ) doit prendre parti pour l'Inoculation
; fans quoi je lui démontrerai
AVRIL 1759. 37
qu'il agit contre fes intérêts : ce qui n'eſt
pas une petite fortife. Je m'adreffe d'abord
aux hommes comme à la moitié ( foi difant
) la plus raiſonnable de l'efpéce humaine.
>
Aux Spectacles , aux Affemblées , aux
Promenades , les Lorgneurs qui promènent
avec complaifance , & le plus fouvent
avec malignité , leurs regards curieux
fur tous les vifages féminins qui en
font l'ornement , ne peuvent s'empêcher
de déplorer le fort des jeunes Perfonnes'
qui n'a guère fixoient leur attention & leurs
defirs , & qui ne font plus que les objets
de leur compaffion & de leurs regrets.
Ceux qui ne les ont point vues avant leur
métamorphofe , remarquant en elles une
taille élégante , des graces dans le maintien
, une démarche noble & aifée , de
l'efprit , des fentimens , &c. &c. ne peu¬
vent s'empêcher de fouhaiter que tous ces
avantages appartinffent à un beau vifage.
Hélas ! leur dit-on , il n'y a pas longtemps
que c'étoient les plus belles Perfonnes du
monde. Jugez du défefpoir des Amans &
des Maris qui ont en quelque façon perdu
leurs Maîtreffes ou leurs Femmes : car
avoir été belle , & ne l'être plus , c'eſt
une mort anticipée.
S'il fe trouvoit quelque Médecin , on
38 MERCURE DE FRANCE.
quelque Empirique qui eût le fecret de
feur rendre la beauté , que ne lui donneroit-
on pas ? Quel feroit le prix d'un remède
qui guériroit de la laideur? Eh bien ,
ce remède eft trouvé ; il ne s'agit que
d'une tranfpofition de temps ; c'eft -à-dire
de faire avant la petite vérole ce qu'on
voudroit pour toutes chofes pouvoir faire
après l'avoir eue.
Les Médecins partifans de l'Inoculation
font affez fürs de leur fait pour former
une chambre d'affurance où ils garantiroient
la beauté contre les attentats de
la petite vérole , bien entendu qu'il y
auroit un tarif pour les différens degrés de
beauté , oùl'on marqueroit au plus jufte ce
que peut valoir telle ou telle peau, à raiſon
de fon poli, de fon éclat & de fa fraîcheur.
Ce feroit une chofe affez nouvelle , & un
moyen fûr d'infpirer la confiance aux
plus incrédules. J'entends déja toutes les
laides , qui , n'ayant rien à affurer , fe
récrient contre un établiffement auffi
louable ; mais je les récufe comme
ennemis déclarés de tout ce qui peut
plaire aux yeux des hommes. Celles qui
porrent fur leur tein les traces furreftes
de la maladie , font encore plus fufpectes
: car s'il y a une ennemie plus impla
cable de la belle Nature qu'une femme
AVRIL 1759. 39
naturellement laide , c'eft certainement
celle qui étoit belle & qui ne l'eft plus.
Je déclare que le confeil de celle - ci
doit être regardé comme celui du Renard
qui avoit perdu fa queuë ; je n'ai
donc plus à perfuader que les jolies , &
me voilà fort à mon aife. Ce feroit ici le
temps de leur faire entendre raiſon ; mais
une petite difficulté m'en empêche , &
la bienséance exige qu'on parle à chacun
fon langage. Ainfi , quoiqu'il ſoit démontré
, comme on nous l'affure , que de
fept perfonnes malades de la petite vérole
naturelle , la mort en faifit une au
moins , & qu'au contraire de deux cens
perfonnes inoculées il en meurt une tout
au plus , je confidére ici le bien de vivre
comme une bagatelle ; & en effet
c'est peu de chofe en comparaiſon de
l'avantage d'être jolie .
Laillons le calcul des probabilités fur
la vie & fur la mort , & préfentons
quelque chofe de plus fenfible à l'amourpropre.
Voulez -vous , dirai- je à une jolie
femme , voulez-vous paffer pour un
efprit an deffus des préjugés & des foibleffes
du vulgaire ? faites- vous mocu →
ler. La Nation Angloife vous regardera
comme digne d'avoir pris naiffance dans
les Illes Britanniques , Les Médecins Ino40
MERCURE DE FRANCE.
culateurs vous citeront dans leurs Ouvrages
; & par-là votre nom deviendra immortel
, ou peu s'en faut. Les Géomètres
vous foupçonneront d'avoir calculé les
avantages & les inconvéniens de cetté
opération , & de ne vous être décidée
qu'à la lumière des chiffres. Cette harangue
eft pour celles qui afpirent à une
haute réputation. Ces jolies femmes inoculées
m'en laifferont encore de moins
crédules à perfuader ; mais j'ai trouvé
dequoi les convaincre. Nous raifonnons
quelquefois , leur dirai-je , & entre deux
femmes d'une égale beauté , dont l'une
a été inoculée , & l'autre ne l'eft pas , un
homme fenfé ne doit pas héfirer à choifir
la première ; autrement ce feroit préférer
le frivole au folide , & un bien
qui peut nous échapper demain , à un
bien que le temps feul a droit de détruire.
L'Amant d'une jolie femme , qui
n'a pas eu la petite vérole , eft dans le
cas de ces Héros enchantés du Taffe ,
qui croyant pofféder une Nymphe charmante,
fe trouvoient tout-à- coup dans les
bras d'une laide forcière. Le choix ne
fera donc pas douteux , pour peu que
les hommes réfléchiffent ; & quelques
exemples de cette préférence en faveur
de la Beauté inoculée , fuffifent pour met
tre l'inoculation à la mode,
AVRIL 1759 . 41
Si cependant il reftoit encore des rebelles
, l'amant ou l'époux qu'une jolie
femme intéreffe , pourroit l'inoculer fans
fon aveu ; & j'en ai imaginé deux moyens
également faciles ; le premier feroit une
piquûre d'épingle pendant le fommeil ,
comme quelquesNourrices d'Italie le pratiquent
envers leurs enfans; & je ne crois
pas qu'on ait lieu de s'en faire plus de
fcrupule avec une jolie femme . Le fecond
eft tiré de bien plus loin. Je fuis preſqu’affez
jaloux d'un tel fecret pour ne pas le
découvrir ; mais l'amour du bien public
me l'arrache.
Un de mes Amis , en s'embarquant
pour la Chine , me demanda mes commiffions
. J'eftime beaucoup , lui dis -je ,
la médecine des Chinois ; faites-moi le
plaifir de confulter les plus habiles Docteurs
de ce pays-là , fur le moyen de
faire prendre par le nez la petite vérole
en poudre. Jugez avec quelle impatience
j'attends le retour de mon ami. Mon deffein
, à fon arrivée , eft de diftribuer des
tabatières remplies de petite vérole bénigne
qu'on fera refpirer en guife de tabac.
Si , après cela , l'on me difpute la qualité
de bon Citoyen , il faut renoncer à méri
ter ce titre.
Au Croific , ce 25 Février 1759 ,
42 MERCURE DE FRANCE.
FRAGMENS d'une Epitre fur l'Amitié,
Il paroit depuis peu une Epître fur l'Amitié,
pleine d'agrément & de Philofophie; mais où l'en
trouve quelques longueurs . Fai taché en l'abrégeant
de conferver le fil des idées .
NOBO BLE Compagne des diſgraces !
Sceur & rivale de l'Amour ,
Sans fes défauts ayant fes graces ,
Et fes plaifirs fans leur retour ,
Qui t'enrichis , qui nous confoles
Des pertes cheres & frivoles
Qu'il fait dans nos coeurs chaque jour !
Otoi , dont les douceurs chéries
Font l'objet de mes rêveries
Entre ces fleurs , fous ce berceau ;
Amitié , doux nom qui m'enflâme !
Befoin délicieux de l'ame ,
Je reprends pour toi le pinceau.
Mais où t'adreffer mon hommage ?
Où te trouver, charme vainqueur ?
Quels lieux embélit ton image
Comme elle eft peinte dans mon coeur ?
Au fein des Cités répandue ,
Cherchant l'opulence & les rangs ,
Vas-tu , complaiſante afſidue,
AVRIL 1759. 43
Languir à la fuite des Grands ?
Te trouverois- je confondue
Dans la foule de tes tyrans?
Tu fuis le fafte l'Impoſture.
Tu vas , loin des folles rumeurs ,
Chercher au fein de la nature
La Paix , l'égalité , les moeurs.
Ojoie o douceur inconnue
Au vice , à la frivolité !
Viens donc ainsi , Nymphe ingénue ,
Porter dans mon obfcurité
Le jour de la félicité.
Sois mon oracle & mon modèle ,
L'appui , la compagne
fidèle ;
Et le témoin de tous mes pas.
Sans tes folitaires appas ,
Que font les douceurs de lavie,
Les biens les plus dignes d'envie ? ....
Queft-ce que tout où tu n'es pas ?
Je vois au fein du bonheur même,
Gémir les Dieux du genre humain ,
Pofer l'orgueil du Diadême
Et la Foudre qu'ils ont en main,
Et s'échappant , loin de leur Temple ,
A l'Univers qui les contemple ,
Dans l'ombre te chercher en vain ;
Je les vois defirer d'être hommes ,
Envier l'état où nous fommes
Pour fe repofer dans ton fein.
44 MERCURE DE FRANCE.
Sans toi , l'homme s'affaiffe & tombe
Dans le néant de la langueur :
Arbrilleau foible & fans vigueur ,
Il cede aux vents , il y fuccombe ,
Et rampe en proie à leur rigueur.
A l'abri même des tempêtes ,
Au milieu des jeux & des fêtes ,
Son coeur s'abbat & le flétrit ,
Tel qu'une vigne fortunée
Qui loin de l'Aquilon fleurit
Sous un Ciel pur qui lui fourit ,
A fa foibleffe abandonnée ,
Vers lé fable panche entraînée ,
Et fous fes propres dons périt.
Par toi l'homme augmentefon être ;
Ilfe reproduit dans autrui ;
Et fous le Dais & fous le Hêtre ,
Tu lui fais moins fentir l'ennui
Ou mieux goûter le plaifir d'être ,
Par la douceur de ton appui.
De fes befoins vive interprête
Malgré les foins à les cacher ,
Tu vas , généreufe & difcrète ,
Par la route la plus fecrète
Au fonds de fon coeur les chercher.
Tu le calmes dans fes allarmes :
Tu taris le cours de fes larmes:
Tu romps l'effort de fa douleur ;
AVRIL 1759. 45
Et tu retiens , & tu défarmes
Son bras armé par le malheur.
Tu portes plus loin tes fervices :
Tul'arraches du ſein des vices ;
Heureufe dans l'art d'émouvoir ,
Ta voix auffi douce que libre ,
Par fon infinuant pouvoir ,
Remet fon coeur dans l'équilibre ,
Et le rappelle à fon devoir.
Quel eft ton fuprême mérite !
Seul bien , qu'ils doivent fouhaiter ,
Tu lui reftes , quand tout le quitte ,
Sans lui laiffer rien regretter.
Mais quoi ? Se peut-il qu'on t'immole ,
Source féconde en vrais trésors ,
Au foible espoir d'un bien frivole ,
Qui de nos mains fuit & s'enyole ,
Et ne laiffe que des remords ?
Que font un Sceptre , une Couronne ,
Un Dais que la foudre environne ,
Au prix d'un feul de tes tranfports ?
Difparoiffez , vapeur légère ,
Vuide aliment du fol -orgueil ,
Grandeur , Richeffe menfongère ,
Qu'engloutit la nuit du cercueil !
Vain Simulacre qu'on renomine ,
Du monde réel Ennemi ,
Fuyez... Il me fuffit d'être homme
Et d'avoir un fidèle Ami,
46 MERCURE DE FRANCE.
O tendre moitié de mon être ,
Objet divin , fois raſſuré !
Ofe éprouver , ofe connaître
Mon coeur par l'honneur épuré !
Tu le verras toujours fidèle ,
Suivre ton char dans les deferts ,
T'aimer , t'adorer dans les fers ;
Ette trouvant toujours plus belle ,
Trouver dans ton fein l'Univers.
Mais auffi daigne me conduire ,
Daigne dans mon choix m'éclairer ;
En te cherchant je puis errer:
Mon coeur, trop facile à féduire,
Par fon penchant peut m'égarer.
Je pourrois devenir peut- être
Ámi comme on devient amant :
Un amant aime fans connoître ;
L'Amour est l'enfant d'un moment .
Qu'au-deffus des folles tendrelles ,
A la raifon je fois foumis ;
Le fentiment fait les Maîtreffes ,
Et la raiſon fait les Amis.
Écarte ces coeurs intraitables ,
Toujours d'eux mêmes différens ;
Altiers , bizarres , indomptables ,
De leurs Amis jaloux tyrans ;
Ces coeurs équivoques & fombres ,
AVRIL 1759: 47.
D'éternels foupçons accablés ,
Enveloppés d'épaiffes ombres ,
Même avec toi diffimulés ;
Ces coeurs qu'endurcit l'opulence,
Fiers de paroître protéger,
Dont l'infultante bienveillance
T'avilit fans te foulager ;
Ces coeurs qu'accable un fafte extrême ,
Froids , ftériles , inanimés ,
Infenfibles au bien fuprême ,
Au bien d'aimer & d'être aimés :
Ces coeurs légers , ces efprits vuides,
D'objets nouveaux toujours avides ,
Ardens & glacés tour-à - tour ,
Qui fans repos , fans confiftance ,
Te font , livrés à l'inconftance ,
Autant d'outrages qu'à l'Amour ;
Ces coeurs , vers la terre , fans ceffe
Par leur propre poids entraînés ,
Pétris des mains de la baffeffe ,
Par l'or à ton char enchaînés ,
Qui prévoyant de loin l'orage ,
Sans bruit défertent tes lambris,
Par un lâche & dernier outrage ,
Ne retournant dans ton naufrage
Que pour t'en ravir les débris :
Çes coeurs affreux , ces coeurs infames ,
Contre leurs Bienfaiteurs trompés ,
Marchant dans l'ombre enveloppés
48 MERCURE DE FRANCE.
De noirs complors , de fourdes trames ,
Et qui , fous ton facré manteau ;
De la rampante perfidie
Par les ténèbres enhardie ,
Cachant l'homicide couteau ,
Volent , en leur fureur tranquffe ,
D'un air affable & carellant
Dans tes bras leur unique azyle ,
T'affaffiner en t'embraffant ;
Ces efprits faux , vains & futiles ,
Auffi malfaifans qu'inutiles ,
Du blâme avides écumeurs ,
Par l'organe de qui circule
Le fiel amer du ridicule
Sur les talens & fur les moeurs ,
Dont la méchanceté frivole
Te perd gaînent pour un bon mot ,
Et , pour prix de tes foins , t'immole
Au vil amuſement d'un Sot,
Je veux , me refpectant
moi - même ,
Que mon Ami ne faſſe honneur
,
Qu'on m'eftime
par ce que j'aime ;
L'eftime
eft le premier
bonheur.
Qu'un double
lien nous uniffe ,
Majs par d'irréprochables
noeuds
;
Je n'en veux point dont je rougille ;
Qui peut rougir
n'eft plus heureux
.
Mais dans ce calme des prairies ,
De
AVRIL. 1759. 49
De mes profondes rêveries
Qui rompt le fil intéreſſant ?
Un jour plus pur dore ces rives ;
Le verd de ce berceau naiffant
Devient plus doux , ces eaux plus vives ,
Et ce zéphir plus careffant.
O charme ! ô joie inattendue !
Je vois fous ces ombrages frais ,
Je vois l'Amitié defcendue !
Mon coeur me rappelle fes traits .
Paré des mains de la Nature ,
Son vifage brille fans fard ,
Ses yeux charment fans impofture ,
Son front s'épanouit fans art.
Sur les lèvres , avec les Graces ,
Siége l'utile Vérité 3
La paix , les moeurs , la liberté
Suivent fon char , fement les traces
Des roſes de la Volupté.
IMITATION de l'Ode d'Horace,
Materfæva cupidinum.
VOLEZ jeux féduifans , étendez votre empire
Je reconnois mes torts , je chérirai vos loix.
Cypris , avec un doux fourire ,
M'ordonne de fixer mon choix.
De Bacchus la fureur divine
II. Vol.
C
so MERCURE DE FRANCE.
M'appelle à de nouveaux plaifirs.
Du Dieu de l'Univers la gaîté libertine
De mes fens excités ranime les defirs.
Eft - ce Flore ? eft - ce Hébé? Que dis - je : c'eſt
Glicere.
Quel éclat fur fon tein ! Quel brillant coloris !
Comme la Reine de Cithere ,
Elle folâtre avec les ris .
C'étoit trop d'un regard ; c'étoit trop de ma
flamme.
Tu me devois , Amour , ton myrthe ou ton bandeau
,
Au lieu d'épuifer fur mon ame
Le feu cruel de ton flambeau.
Je ne fçaurois chanter les horreurs de la guerre,
Le Parthe dans fa fuite encor plus dangereux ,
Ni Céfar lançant le tonnerre
Sur le Sarmate belliqueux.
Elève , jeune efclave , un autel de verdure ;
Donne moi de l'encens , des fleurs * , & du vin
vieux :
Va , laiffe refpirer cette victime pure ;
J'offre ce facrifice à de volages Dieux. **
* L'Auteur a fubftitue le mot fleurs à celui
d'herbes. Il a cru pouvoir facrifier à l'agrément de
la Langue la pureté de la traduction .
** Dans les facrifices offerts à Vénus , on n'im→
moloitpas de Victimes .
AVRIL. 1759. ST
Volupté douce ! 6 Vénus que j'implore ,
J'attends de vous la premiere faveur :
Soumettez à mes voeux la beauté que j'adore ,
Et je finis mes jours dans la plus tendre erreur.
LETTRE d'un Receveur des Tailles à
fon Fils , qui lui a fuccedé dans fon
Office.
Les fonctions d'un Receveur des Tailles
qui veut remplir dignement ſes obligations
, ne fe bornent pas , mon fils ,
à l'exécution de fes traités , ou à une
comptabilité régulière ; l'homme le plus
borné peut fatisfaire à ces deux objets
, quoique la façon de les remplir
admette quelque diftinction. Elles confiftent
ces obligations à acquérir la connoiffance
de la force & de la foiblefle
des Paroiffes de fon Election , du commerce
& des reffources de toutes en général
& de chacune en particulier , des
différentes époques de ces reffources qui
fervent au payement des impofitions
de l'état & des facultés des Habitans qui
compofent ces Paroiffes , de la différence
des caractères de chaque canton
, dont les uns font plus ou moins
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
> économes , ou induſtrieux enclins au
travail , ou à la fainéantife , pour obferver
à leur égard , plus ou moins de ménagemens
; enfin des abus de toute espéce
qui dominent parmi les Collecteurs &
les Cottifés , pour travailler à leur réformation.
Ces connoiffances , qui ne font
pas l'ouvrage d'un jour ni d'une année ,
une fois acquifes , vous pouvez paffer aifément
de l'honnête -homme à l'homme
intelligent & capable , & devenir homme
de mérite. Vous devez , pour y par
venir , fuivre vos recouvremens avec
exactitude , en régler les pourfuites avec
modération & fageffe , quelquefois avec
fermeté , mais toujours avec indulgence ,
& jamais fans donner à la néceffité
fâcheufe d'ufer de rigueur , des fentimens
de compaffion & d'humanité.
Vous ne devez employer la voie de contrainte
qu'après que la voie des avertiffemens
& des exhortations l'a précédée
fans aucun effet : vous devez vous
fouvenir que le caractère de dureté eft
également odieux aux yeux de Dieu &
des hommes ; enfin , que votre élection
n'eft pas un pays ennemi , fujet à des
exécutions militaires , ou que l'on veut
réduire à la condition des Efclaves.
Il y ą , mon fils , deux écueils à éviter
AVRIL 1759. $3
dans la fuite des recouvremens , qui
tous deux , quoique par des routes oppofees
, tendent à la ruine d'une Election
& la déterminent ; celui de la dureté &
celui de la moleffe : l'homme qui agit
par l'un de ces principes , eft vil & méprifable
quoique dans un différent degré ;
le premier montre une ame impitoyable ,
inacceffible à la générofité , incapable
d'élévation de fentiment, fourde à la voix
de l'humanité ; le fecond fait voir un petit
génie , une foibleffe de tête , une
ame puérile ou imbécille , également
capable de bien & de mal par fantaiſie
& fans que le fentiment y ait
en un mot le caractère dur , adinet prefque
tous les vices ; celui de la moleffe
exclud prefque toutes les vertus.
>
part :
Prenez , mon fils , ce milieu fage ; c'eſt
en lui que ´réſident la raiſon & l'équité :
recherchez moins , dans votre conduite ,
l'éloge du Peuple qui couronne également
la vertu & le vice , fans diftinguer
fouvent l'homme en place qui lui eft favorable
, de celui qui lui eft contraire ,
que la fatisfaction que donne le témoignage
d'une bonne confcience, & l'approbation
des honnêtes - gens & des gens
éclairés qui fçavent qu'étant fait pour re-
Couvrer les revenus du Roi , vous ne de-
C iij
34
MERCURE DE FRANCE.
vez pas vous permettre une négligence:
nonchalante qui opéreroit votre deftitution
fans tourner au profit du Peuple 5
mais qui exigent auffi de vous de l'activité
à lui procurer , dans tous les temps ,
& principalement dans des temps de calamité
, les adouciffemens qui dépendent
de vous ; en un mot qui attendent de
votre part le défintéreffement le plus parfait
, & la probité la plus fcrupuleufe.
Commencez par faire choix d'Huiffiers
non feulement honnêtes gens , mais intelligens
& capables ; attachez-vous par
préférence à la probité , mais l'intelligence
leur eft très-néceffaire pour les mettre
en état d'acquérir la connoiffance , & de
vous la donner , des abus & des défordres
de toute espéce qui fe commettent dans
une grande partie des Paroiffes. Combien
d'injuftices & de vexations à l'égard
des Cottifés de la part des Collecteurs qui
ne confultant que la vengeance & l'ani
mofité , ou quelques autres motifs humains
, réglent fur ces principes la répar
tition des impofitions , & les pourfuites
qu'ils exercent pour en faire le recouvrement
? Combien d'exactions de la
part
d'Huiffiers fubalternes , employés à la
Requête de ces mêmes Collecteurs , auffi
difpofés à fervir la paffion de ceux- ci ,
AVRIL. 1759. 55
qu'à s'approprier la dépouille de ces malheureux
des frais exceffifs ou des en- par
levemens de meubles dont fouvent ils
font tourner la vente à leur profit ? Pour
prévenir & arrêter le cours de ces injuſtices
, recherchez-en la fource pour en détruire
le principe , & prenez garde d'en
être vous - même l'Auteur par vos rigueurs
& votre infléxibilité dans vos pourfuites
. Je vous l'ai déja confeillé ; évitez
la molleffe & la dureté , contentez - vous
d'être ferme , mais que cette fermeté foit
toujours tempérée par la compaffion ; fongez
que vous êtes homme , & que vous'
traitez avec des hommes . Regardez votre
Election du même oeil qu'un propriétaireregarde
fa terre, & vos collecteurs comme
vos fermiers ; fi vous forcez cette terre
dont la tierce partie étoit deſtinée au repos
, à recevoir la femence chaque année ,
il eft certain que pendant l'efpace des
trois ou quatre fuivantes ,, elle pourra
produire au -delà de ce qu'elle avoit coutume
de rapporter ; fi vous contraignez
vos Fermiers de payer , à la rigueur , à
l'échéance des termes , indiftinctement
dans les bonnes & mauvaifes années , ou
dans celles où les grains font à vil prix ,
vous aurez la fatisfaction de voir & de
nombrer exactement vos facs dans le cof-
"
C.iv.
58 MERCURE DE FRANCE.
fre fort ; mais attendez deux ou trois ans ,
votre terre que vous aurez forcé de pro
duire , deviendra peu-à-peu ingrate & ftérile
, & vos Fermiers infolvables. Il en
eft de même d'une Election : lorfque les
Sujets font furchargés d'impofitions , ou
qu'on en exige le payement avec trop de
dureté dans les termes prefcrits ou convenus
, & fans fe relâcher dans ces circonftances
fâcheufes ; les remifes & les
émoluments augmentent à la vérité au
profit du Receveur ; mais que s'enfuit-il ?
la défection des habitans, qui quittent votre
Election pour paffer dans une autres ;
d'où réfultent la dépopulation dans vos
Paroiffes , l'affoibliffement du Commerce
, l'abandon de la culture des terres, &
la ruine du général des Habitans dont
vous reffentez vous même le contre- coup
par la fuite. Songez que votre profeffion
n'eft vile ou eftimable que par la façon
dont vous l'exercez , & que chaque profeffion
a fa gloire & fa honte particuliere .
Travaillez autant qu'il fera en vous , fans
refpect ni motif humain , à faire rétablir
dans l'ordre de l'égalité l'inégalité qui fe
trouve trop fouvent dans la répartition de
la Taille de Paroiffe à Paroiffe de votre
Election & entre les Cottifés de chaque
Paroiffe. Je pense que les taxes d'office ,
AVRIL 1759. 57
lorfqu'elles font réglées par la prudence ,
L'équité,font un excellent moyen pour fou
lager un peu le miférable & contenir l'ef
prit de domination des cocqs de Paroiffe,
qui fe déchargent fur les foibles du fardeau
des Impofitions ; mais pour ne pas multiplier
les abus , au lieu de les réformer ,
acquérez des connoiffances bien certaines
de l'état & des facultés de ceux que
vous propoſerez à taxer d'office par augmentation.
Lorfque les circonftances & les calamités
l'exigent, ne vous laffez point de repréfenter
la fituation déplorable de vos Paroiffes
; procurez-leur fi vous pouvez,par la force
& par la répétition de vos repréfentations
toute la diminution dont elles ont be
foin ; foyez toujours en garde contre l'intérêt
perfonnel , & fongez qu'une augmentation
de 30000 liv . fur votre Election , en
caufant la ruine de fes Habitans , ne fait
pas votre fortune puifqu'elle ne vous produit
qu'environ 600 liv. de taxations , &
qu'elle vous cauferoit un jour des remords
que vous ne feriez pas le maître d'étouffer
, fi vous y aviez donné lieu par votre
négligence à repréfenter fes befoins : que
l'envie de profiter d'une gratification qui
n'eft duë qu'à vos avances effectives n'entre
jamais dans vos vuës ; je ne vous con-
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
feille point de fouffrir trop d'arferages
dans vos recouvremens ,; je fçai qu'ils
ruinent les Paroiffes lorfqu'ils deviennent
confidérables : mais ufez de ménagement
fuivant les circonftances; empruntez , & s'il
le faut , augmentez encore vos emprunts,
lorfque la dureté des temps l'exige , pour
remplir les termes de votre Traité , &
venir au fecours des malheureux ; des
temps plus favorables aux recouvremens
& plus encore la fatisfaction que l'on ref
fent dans l'obfervance de fes devoirs à
l'égard de Dieu , des hommes & de foimême
, vous dédommageront amplement
un jour d'un foible intérêt , & par là vous
deviendrez auffi utile à votre Election ,
& vos confreres , en général , auffi utiles
à l'Etat , que vous feriez les uns & les
autres méprifables en vous conduiſant
par des principes oppofés.
Je vous ai mis fous les yeux les oeuvres
d'obligations indiſpenſables
de votre état,
paffons à celles qui peuvent tendre à quelque
perfection.
Commencez par vous perfuader qu'il
eft prefque auffi honteux de ne pas faire
le bien , quand on le peut , que de fairele
mal ; & que cette espéce d'inaction
eft aux yeux de Dieu digne de la plus
févère punition ; témoin ce ferviteur de
AVRIL 1739- 59
l'Evangile qui avoit enfoui fon talent.
Sur ce principe , fongez qu'une Election
pouvant être améliorée , de même qu'une
terre , vous êtes obligé de travailler à
fon amélioration autant que vos idées &
vos lumières peuvent s'étendre.
Chaque Receveur des Tailles doit s'attacher
à connoître par quelle reffource
fon Election eft fufceptible d'être enrichie;
quelle branche de commerce on peut y
introduire : dans l'une c'eft l'établiffement
des Etalons pour produire des Chevauxde
taille & de fervice , comme étant :
un avantage pour l'Etat & pour le Par--
ticulier , & un heureux moyen d'attirer
dans un pays la circulation des espèces .
Dans l'autre, c'eft la plantation des Meuriers.
Qui ne fçait que le commerce des
foyes en France , feroit une de fes prin--
cipales richeffes tant par rapport à la gran--
de confommation
qui s'en fait que parce
qu'on eft obligé d'en faire venir de chez :
l'Etranger, qui feroit lui -même obligé de
recourir à la France , où il y a un grand
nombre de Manufactures , & d'Ouvriers
qui la mettent en oeuvre avec tant d'Art 22
Dans celle-ci , c'eft la déplantation
d'Arbres
fruitiers,qu'un long ufage, ou plutôt
un long abus , laiffe depuis long - tempss
fubfilter dans des pièces de terre deftinéess
Gov
60 MERCURE DE FRANCE.
à recevoir la femence des grains qui font
la production la plus précieufe de l'Etat ,
comme fervant à la fubfiftance de fes Habitans
: ces arbres couvrent & ombragent
une partie des terres , & empêchent la
fe tilité. Dans celle-là , c'eſt d'effayer de
pe fectionner le labour des terres , d'encourager
les Particuliers à rétablir la culture
de celles qui font abandonnées , en
mettant fous leurs yeux le bien général
qui en refulte & le bien particulier
par rapport aux exemptions qui y font
attachées , & le produit qui en revient :
l'on ne finiroit point fi l'on vouloit entrer
dans un détail général. Chaque Receveur
des Tailles doit étudier la nature
du fol de fon Election & fes différentes
propriétés ; faire fur fa terre , s'il en pof
féde , quelque expérience qui faffe connoître
fi elle n'eft point fuceptible de
recevoir quelque femence étrangère au
Pays & qui pourroit y introduire quelque
commerce & quelqu'abondance.
Vous devez , mon fils , faire votre cour
à M. votre Intendant , mais toujours
avec décence , & toujours fans baffeffe ;
vous le devez à la dignité de la place
qu'il occupe , & à fon mérite perfonnel ;
vous le devez à vous-même , pour mériter
fa protection & fes bontés ; vous le
AVRIL. 1759. Gr
devez à votre Election , pour mériter fa
confiance & obtenir pour vos Paroiffes ,
des graces & des faveurs particulières
qu'il eft prefque toujours en pouvoir de
vous accorder : vous devez faire des recherches
exactes des différentes calamités
que plufieurs Particuliers peuvent avoir
effuyées , telles que des incendies , pertes
de beftiaux , grêle , &c. vous devez
vous informer du nom de ceux qui
font chargés d'une famille nombreuſe ,
comme de dix ou douze enfans vivans, préfenter
des Requêtes en leur faveur pour
obtenir la décharge de leur Capitation ,
que MM. les Intendans accordent volontiers.
Ne vous laffez point de rechercher
les occafions de folliciter des graces ,
mais pour ne pas donner du difcrédit à
vos repréſentations , faites-les avec circonfpection
, mais toujours avec exactitude
; vous devez toujours le premier
hommage à la vérité avant la compaffion.
Ayez pour les plus malheureux l'accueil
le plus affable , & ne les rebutez
jamais par des hauteurs ou des impatiences
; accordez leur de bonnes grace , fi
la chofe eft en votre pouvoir ; & fi elle
vous eft impoffible , ôtés au refus , par
les marques de votre fenfibilité , ce qu'il
a de dur & de choquant par lui-même.
62 MERCURE DE FRANCE.
Voilà,mon fils , le précis des inftructions.
que je vous mets fous les yeux . Mes fautes
& mes exemples , fi j'avois été affez heureux
pour vous en donner quelquefois
de bons , doivent également tourner à
votre profit ; les premières vous ferviront
de flambeau pour vous éclairer dans votre
marche , & vous préferver de mes chûtes
; & les autres doivent vous porter
à les fuivre & à les furpaffer.
Il est bien malheureux qu'un morceaufi eſtimable
me foit envoyé anonyme , & que la modestie de
L'Auteur le dérobe aux éloges qui lui font dûs.
EPITRE de Flore , petite Chienne , d.
une jeune Demoiselle , à qui on l'avoit
enlevée.
Voous qui croyez que le temps & l'abſence
Sur le coeur des tendres Toutous
Font les mêmes effets , ont la même puiſſance
Que fur le coeur humain , Belle détrompez-vous.
Non , non , la volage inconftance
N'a jamais étendu fon foufle impur fur nous ;
Quittez donc ces foupçons offenfans & jaloux :::
Sçachez que la fidèle Flore
Ne pouffe loin de vous que de triftes foupirs ,
Que le fombre ennui la dévore ,
Et qu'elle n'a d'autres defirs..
AVRIL. 1759. 63
Que de fentir encor votre main careffante ,
De s'entendre appeller de votre voix touchante.
Un fange quelquefois la rend à ces plaiſirs ,
Mais auffitôt la joye en ſurſaur la réveille ,
Et diffipant la douce illufion
La rend plus vivement à fon affliction.
Alors en fecouant languiffamment l'oreille
Sa trifte Flore fe rendort ,
↑
Et dans les bras du fommeil ne fe plonge
Qu'afin de retrouver en fonge
Ce bien fi précieux que lui ravit le fort.
Tel le Chien de Pocris, abfent de fa Maîtreffe ,
Calmoit fon extrême triſtelſe ;
Et c'est ainsi qu'un tendre coeur ,
Par une fiction flatteufe ,
D'une abfence trop rigoureuſe.
Adoucit les ennuis & charme fa douleur ,
De Flore en fon exil c'est toute la douceur.
Toutous infenfés que nous fommes !
Pourquoi nous attacher aux hommes ?
La plupart n'aiment qu'un moment ,
Et mefurent injuſtement
Nos fentimens à leur foibleffe :
Leur capricieuſe tendreffe
Fait tour à tour également
Notre bonheur , notre tourment ;
Mais des êtres de notre espéce ,
la nature & par le fentiment
Je le redis & redirai fans ceffe ,
Guidés par
64 MERCURE DE FRANCE.
On n'éprouve jamais de fâcheux changement ;
Ah qui voudra jouir d'une amitié conftante ,
Que du coeur d'un Toutou , s'il peut, il fe contente,
CARACTERE S.
DE
E toutes les paffions , la plus vive ,
la plus agréable , c'eft l'Amour : voyez
Lucinde ; fes yeux noirs & brillans , fa
taille élégante & légère , tout fon extérieur
dénote la plus grande fenfibilité ;
à peine touche - t - elle à fa ſeizième
année , cependant depuis longtemps l'amour
eft l'objet de toutes fes réflexions ,
fon coeur toujours agité nâge au milieu
des defirs , fon efprit peut à peine y ſuffire
; Lucinde eft vive , agréable , le têteà
-tête avec elle doit être charmant ; heureux
qui le premier pourra lui en faire
gouter les douceurs ! ... Almanzor ! quel
bonheur pour toi. Tu t'applaudis de ton
triomphe. Mais ne te flattes- tu point ?
Eft-ce bien le premier trait que l'Amour
lui lance ? Son coeur n'en a- t- il jamais
fenti l'atteinte ? Ces yeux fripons , ces
yeux ignorent ils fon langage ? Oui , je
veux bien le croire . Le Dieu de la tendreffe
fourit à votre union ; mais que
-
AVRIL 1759. 65
vois-je ? l'inconftance vous fépare ; voltigez
, Nymphe charmante ; que de conquêtes,
que de légèreté ! qu'eft devenu cet
Amant heureux ?
-
Fixez vos regards . Appercevez vous
ce jeune homme ? Le fon de fa voix , ſon
air impérieux , tout annonce qu'il eſt fait
pour être obéï : à la multitude de fes valets,
on le prendroit pour un homme important
; il n'eft rien moins , c'eſt Dorimon.
Il eft riche ; un peu de bonne volonté
l'eût pu rendre utile à fa Patrie.
Il ne fait rien pour elle : que fait- il donc ?
Il joue. Eh ! que fait-il encore ? Je vous
l'ai dit.
Je quitte Elvire ; quelle volubilité de
paroles , un torrent ne roule pas fes flots
avec plus de rapidité. J'ai voulu m'informer
de fa fanté , elle ne s'eft pas donné
le temps de m'entendre. Fauffement perfuadée
que je voulois parler de fes affaires,
elle m'a appris plufieurs circonftances ,
dont je n'avois pas la moindre notion :
cependant il eft de fon intérêt de les voiler
: fi fes Juges viennent à en être informés
fon procès eft perdu ; il eft de conféquence
; n'importe , Elvire a parlé ,
elle eft fatisfaite .
Le bonheur d'un Sage dépend de lui
feul , fon malheur dépend de tout le
monde.
66 MERCURE DE FRANCE..
L'habitude de fe croire jolie eft trop
agréable pour qu'une femme puiffe la
quitter lorsqu'une fois elle l'a contractée.
Depuis quelques années , uniquement
occupé de fes bâtimens , Craffus a acquis
le ton d'Architecte , & la reffemblance.
eft à s'y méprendre. Armé d'une toife ,
il voltige fur les échaffauts , fur la charpente
, approuve ce ceintre , condamne
cette moulure , cependant Craffus eft Receveurs
des deniers publics .
Lucilia aime les bêtes , cinq paffent la
nuit dans fa chambre ; chaque animal
a fon domeſtique , elle feule s'en paſſe.
Depuis que je connois Damon , il n'a
ceffe de me faire des proteftations d'ami
tié ; il s'eft trouvé dans l'embarras , je
l'ai obligé ; depuis ce temps il me hait , il
me fuit.
Doit-on plus à fa femme qu'à fa maîtreffe
? Cette queftion commence à devenir
douteufe.
la
Quel bruit , quel fracas ; on heurte à
porte , on entre , on m'annonce Do-·
rimon. Dorimon eft l'homme du jour ,
c'eſt un foleil dont on ne peut foutenir
l'éclat i fçait par coeur un petit jargon
inintelligible , & s'eft fait un recueil
d'impromptus réfléchis , de bons mots &
de faillies heureuſes . Avec ce talent il
AVRIL. 1759. 67
paffe pour un bel - eſprit ; bref, il fçait tout
excepté fon origine.
Cenfeur importun , Hippaze fe fait un
devoir de dire du mal de tout le monde ;
fon encens eft réservé pour lui & quelques
amis , qui l'encenfent à leur tour .
Le licée , la place publique , les maifons
particulières , tout retentit de fes
déclamations : à quel titre , direz-vous ,
fait- il de fon temps un fi déteftable emploi
: Tel eft fon plaifir : il s'amufe.
Un jour Philétas, digne ami d'Hippaze,
fe plaignoit à Jupiter de la diffimulation,
des hommes , & pour récompenfe de
fes vertus & du culte religieux dont il
Phonoroit , demandoit feulement le don
de percer le voile miftérieux qui couvre
tous les coeurs ; Jupiter fut choqué de
F'impudence du Philofophe , & loin d'y
confentir , lui fit voir une glace véridique
qui repréfentoit les objets: tels qu'ils
étoient réellement. Philétas regarde , ill
apperçoit l'impiété, l'envie, la vengeance,
Thipocrifie , l'orgueil , le menfonge , las
cruauté , la flatterie , l'avarice , l'amourpropre
; en un mot toutes les paffions déchaînées
je ne me trompe pas , s'écriat-
il , c'eft Dorcon lui- même ou plutôt
c'eft fon portrait , je le reconnois : quelle
perverfité ! Non , s'écria Jupiter avec in-
>
68 MERCURE DE FRANCE.
dignation , c'est le tien ; Dorcon eft honnête
homme. Philetas eut affez de force
d'efprit pour n'en rien croire ; il publia
partout fon avanture : il fit plus , il blafphêmoit
encore quand la foudre l'écrafa.
L'Anonyme de MONTMARTRE.
LE mot de l'Enigme du Mercure précédent
eft Boule de Sayon. Le mot du
Logogryphe eft Charpie , dans lequel on
trouve harpie, harpe , char , Pie , Phare ,
Icare , Cipre , arc , carie , Pera , chair ,
carpe , raie , Chapier.
ENIGM E.
Mor par qui la Ville & la Cour
Jouit d'un Ciel doux & paifible ,
Je dois fans me montrer laiffer paffer le jour.
Oui , j'échappe à vos yeux autant qu'il m'eſt polfible.
Mais pourquoi me cacher ? Pour ne vous cacher
rien .
Je ne vous fers jamais ſi bien
Que lorfque je fuis inviſible.
ཏི ཏི
AVRIL. 1759.
69
LOGOGRYPHE.
LICTEUR, ECTEUR , en me cherchant tu trouveras
d'abord
Le nom d'une Ifle très fameufe
Dans un Roman que l'on eftime fort ,
D'une matière précieuſe ,
D'un fruit , d'un autre mets , d'un être dont le fort
Peut-être fait envie à ton ame orgueilleuſe :
Chemin faifant , tu dois trouver la mort :
Point de frayeur : regarde des merveilles.
Otes Ri , fouftrais D ; phénomène brillant ,
Je fais peur au Peuple ignorant ,
Mais le Peuple favant , me confacre fes veilles.
L'Avocat me cite au Palais ; "
Je fuis un jeu de commerce à la mode ;
Du Parterre fouvent j'excite les fifflets :
Invifible partout , & partout incommode ,
Je fers aux gens qu'on veut affaffiner ,
Aux Poliffons qu'on veut diſcipliner,
Quelquefois même aux tendrons pris de force.
Eft ce trop peu ? Je porte écorce.
Je fais tourner la tête aux Verfificateurs.
Fais moi préfent d'un T , je déplais dans les rues
Je fuis deux Villes bien connues ,
Et de Thémis enfin j'éprouve les rigueurs. 2
70 MERCURE DE FRANCE.
Jadis dans la machine ronde
Rien n'exiftoit qui ne m'eut amulé.
Voici mon tour de divertir le monde ,
Et l'on m'a ridiculifé .
LOGO GRYPHU S.
UT mecomponas totam fex collige membra.
Sola meis , Regum nefcia jufla pati ,
Quondam jura dedi ; Gallorum fumma poteftas
Me tenuit , Clemens nunc regit atque tenet
Cum quartâ fextâ quoque tertia littera monſtrat
Illum qui primus vinitor iple fuit.
Tertia fi fuit cum primâ juncta fecundæ ,
Noris eam quâ gens noxia facta fuit.
Quintaque littera cum fextâ deſignat amatam
A Jove , quæque potens ex bove facta dea eſt.
Hæc mea funt. Sileo . Quæras nunc Lector amice,
Quos Rhodani campos alluat unda fluens ,
Protinus invenies Urbem quam carmina celant :
Non fermo patrius , lingua latina dabit.
AVRIL. 175.9 . 71
LA COQUETTE ,
CHANSON
Sur l'air : Une jeune Batelière du Village
de Longchamps.
ACCOURE СCOUREZ , je ſuis coquette,,
Accourez , coeurs inconftans ;
Failons un doux paſſetemps
Du jargon de la fleurette,
Je fçai , je fçai tout charmer ,
J'aime tout fans rien aimer.
Je veux , je veux tout charmer ,
Aimer tout fans rien aimer ,
Qu'un Amant vienne me dire. ,
Vos beaux yeux me font languir ;
Sa fadeur eft à périr :
J'aime a croître fon martyre .
Je veux , Je veux tout charmer ,
Aimer tout , fans rien aimer.
Non , jamais , d'être févère
A mon âge on n'eſt tenté ;
Mais perd - on fa liberté,
A quoi fert de fçavoir plaire ?
Je veux , je veux tout charmer ,
Aimer tout , fans rien aimer.
Dieu d'un coeur tendre & fidèle ,
N'es-tu point le Dieu des fots ?
Tu troublerois mon repos ,
Le plaifir ailleurs m'appelle.
Je veux , je veux tout charmer ,
Aimer tout , fans rien aimer.
bis
bis.
bis.
72 MERCURE DE FRANCE.
CHANSON d'un Ami , à Madame
de *** , après fa petite vérole.
Sur l'air : Quoi , vous partez.
Q
U ce moment eſt pour moi plein de
charmes ,
Après avoir paflé des jours affreux !
Le Ciel enfin attendri pár mes larmes ,
Me rend l'objet de mes plus tendres voeux.
Plus cet objet a caufé mes allarmes ,
Plus à mon coeur il devient précieux.
Mon amitié , toujours vive & fincère ,
Vient d'éprouver les plus fenfibles coups :
Elle trembloit pour une fanté chère ,
Et partageoit en même-temps pour vous
Le jufte effroi de la plus tendre Mère ,
Et la douleur du plus fidel Époux.
De la beauté , trop cruelle ennemie ,
De ta fureur tous les maux font paffés.
Sur fon beau teint , fi par ta barbarie
Quelques attraits , hélas , font effacés ,
Je reverrai dans ma fidèle amie
Tout ce que j'aime , & pour moi c'eſt aſſez.
Joli minois eft pour un coeur volage
Ce que la fleur eft au jeune zéphir :
Un feu léger eft fſon ſeul avantage ,
Un jour la voit & naître & fe flêtrir :
L'efprit folide , & c'eft votre partage,
Et le vrai guide aux fources du plaifir.
ARTICLE
AVRIL. 1759. 73
ARTICLE II .
NOUVELLES LITTERAIRES.
OEUVRES diverfes de M. Dulard , de
l'Académie des Belles Lettres de Mar
・feille. A Amfterdam , chez Arkftée &
Merkus.
La Grandeur de Dieu dans les merveilles
de la Nature , Poëme du même
Auteur , quatrième édition , revûe &
confidérablement augmentée . A Paris ,
chez Defaint & Saillant , rue Saint-Jean
de Beauvais , & Defpilly , rue Saint-
Jacques.
La réputation du Poëme fur les merveilles
de la Nature , eft établie . Trois
éditions confécutives épuifées en peu de
temps ; deux traductions , l'une en Anglois
, l'autre en Allemand , & les nou
veaux foins que l'Auteur s'eft donnés
pour ajouter encore des beautés à fon
ouvrage , femblent garantir le fuccès de
l'édition que j'annonce.
Deux Poëmes épiques , l'un fur la fondation
de Marſeille , l'autre fur l'établi
11. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
fement de la Religion Chrétienne dans
les Indes ; des Odes facrées , des Poëfies
anacréontiques , des Poëfies Paftorales ,
de petits Poëmes héroïques , des morceaux
traduits de Virgile , des Epîtres ,
des Contes , des Epigrammes , des Lettres
en vers & en profe , forment le Recueil
des OEuvres diverſes de M. Dulard.
Le plan des deux Poëmes épiques eft
également fimple & fagement conduit.
Il feroit à fouhaiter que l'Auteur eût
confacré fes veilles & fes heureux talens
à perfectionner ces deux Poëmes , à développer
dans l'un & dans l'autre toutes
les richeffes du fujet. Les beautés qu'il
en a fait éclore ne donnent que plus de
regrets pour celles qu'il a négligées ; on
fe plaint fur- tout qu'il n'ait pas pris la
peine de peindre nombre de tableaux
intéreffans qu'il indique, & qui étoient
comme fous fa main. Il me femble qu'il
a fuivi trop rigoureufement le précepte
que donne Horace de courir à l'évènement.
PROTIS, ou la fondation de Marfeille.
Cyrus affiége Phocée , Capitale de
l'Ionie. Les affiégés réduits aux plus affreufes
extrémités , s'embarquent pour
échapper à la fervitude ; & fous la conAVRIL
1759. 75
duite de Protis , s'ouvrent un paffage à
travers la flotte ennemie. Ils abordent à
Ephèse , où Protis trouve le Philofophe
Bias , qui s'eft exilé de la Cour de Créfus
après avoir tué innocemment le jeune
Atis fon Difciple , fils de ce Roi. Protis
confulte l'Oracle de Diane , qui promet
aux Phocéens une nouvelle Patrie. Ils
partent d'Ephèle , & viennent à Cypre,
féjour confacré à Vénus. La licence &
la volupté jettent le trouble parmi les
Phocéens , dont la moitié fe donne un
Chef nommé Phylos . Protis qui s'apperçoit
que ce féjour délicieux amollit le
courage de fon Peuple , difpofe & ordonne
l'embarquement. Phylos révolté
s'y oppofe ; Protis le combat & le tue.
Les Phocéens rentrés dans l'obéiffance ,
quittent l'Ifle de Cypre , & abordent fur
la plage appellée aujourd'hui le Golphe
de Lyon. Nannus , Roi de ces contrées ,
a laiffé à Gyptis fa fille le choix d'un
époux , & le jour du débarquement des
Phocéens eft marqué pour ce grand hymenée.
Gyptis a vû en fonge Diane fui
montrant le héros qui lui eft deſtiné.
Protis fe préfente à Nannus , qui lui accorde
fon amitié & une retraite dans fes
Etats. Ce Roi le conduit au Temple , où
Gyptis le reconnoît pour le Héros que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Diane lui a fait voir en fonge. Elle fe
déclare en fa faveur. Nannus l'affocie à
fon règne , & Protis couronné , fonde
Marſeille. Tel eft le plan de ce Poëme.
Je reviens fur les détails.
Dans le premier Chant , le Poëte décrit
une fortie des affiégés repouffés dans
leurs murs. D'abord les Perfes font mis
en défordre ; mais ils fe rallient à la voix
de Cyrus :
Ils chargent l'ennemi ; Cyrus marche à leur tête :
Il fond tel qu'un torrent groffi par la tempête.
Ce n'est point un mortel , c'eft un Dieu qui
combat ;
D'un bras infatigable il renverfe , il abbat.
Impétueux , il vole où le péril l'attire ,
Et fon activité femble le reproduire.
Les Perfes furieux affrontent mille . morts ;
Longtemps le Phocéen réfifte à leurs efforts :
Mais il cède à la fin , & dans fa noble audace
Il rentre dans la Ville en Vainqueur qui menace .
Cyrus a pris dans ce combat dix jeunes
Phocééns d'une naiffance illuftre. Il
les fait charger de fers , & menace de
les immoler aux yeux des affiégés fi la
Ville ne fe rend point. ( Ce trait ne
paroît pas être dans le caractère de Cyrus ;
AVRIL 1759. 77
mais il donnoit au Počte une fituation
pathétique.) Les parens des captifs accourent
fur les murailles ; le glaive eft fufpendu
fur la tête de leurs enfans ; le cri
de la nature fe fait entendre ; mais il eft
étouffé par l'amour de la Patrie.
Leur fang , répond l'un d'eux , feroit trop acheté,
Et nous les immolons à notre liberté.
Frappez : leur coeur avoue un fi grand ſacrifice.
Frappez. Les Dieux vengeurs nous en feront jul
tice .
Sous les coups des cruels , prêts à lesimmoler ,
On s'attendoit à voir leur noble fang couler.
Ofurprife ! Soudain leurs chaînes font brifées.
Les faveurs de Cyrus fur eux font épuiſées.
Accablés de bienfaits , & d'honneur revêtus ,
Ils font,comme en triomphe, à leurs foyers rendus.
Dans le même Chant il décrit les horreurs
de la famine ; mais ce tableau eft
peint dans la Henriade. Le camp de
Cyrus lui en donnoit un magnifique ; je
ne fçai pourquoi il l'a négligé. L'attaque
des murs avec les anciennes machines de
guerre , n'étoit pas moins favorable à la
Poëfie ; il n'en a tiré que ces deux vers :
Cependant du bélier les atteintes bruyantes
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Donnent au boulevard des fecouffes fréquentes.
Dans le fecond Chant , la defcription
de la tempête mérite d'être citée :
L'Aftre du jour fe voile aux yeux des matelots.
Une profonde nuit fe répand fur les flors.
Sous un ciel orageux mille clartés funèbres
Brillent d'un Pole à l'autre au milieu des ténèbres,
Pouffés jufques aux Cieux par les fiers aquilons ,
Les flors fur les vaiffeaux fondent en tourbillons ,
Er plus impétueux par leur chûte rapide ,
Les accablent du poids d'une montagne humide.
L'art fait contre l'orage un impuiffant effort,
Tout offre à l'oeil troublé le naufrage & la mort.
Mais ce qui fuit ce tableau n'eft pas
auffi heureuſement imité de Virgile.
L'épifode de Bias eft un morceau touchant
; & le récit de la mort d'Atis laiffe
peu de chofe à defirer du côté du ftyle.
Un fanglier furieux s'élance fur le jeune
Prince Bias vole à fon fecours , décoche
une fléche au monftre , & Atis luimême
en eft frappé . Je voulus , dit le
vieillard ,
Je voulus m'immoler & plonger dans mon ſein
Le fer , miniftre affreux de l'arrêt du deſtin ;
AVRIL. 1759. 79
Le Prince défatmant cette main meurtriere ,
Vivez Bias , dit-il , & confolez mon pere.
Je l'exige de vous , dans les bras de la mort.
Mon funefte trépas eft l'ouvrage du fort.
Vous fentez plus qué moi le traît qui me déchire .
Conſervez ma mémoire , & me plaignez... J'expire.
Le Poëte peint l'horreur d'une antique
forêt voifine d'Ephèfe ; mais on fe fouvient
de la forêt de Marfeille dont Lucain
nous a donné l'effrayant tableau
dans la Pharfale. La defcription du Temple
de Diane na point à craindre de femblable
comparaifon ; & l'on fouhaiteroit
qué l'Auteur eût paffé moins légèrement
fur l'Architecture. On n'a rien peint aux
yeux lorfqu'on a dit :
Tout n'etoit qu'or , porphyre & marbre de Paros.
Je fçais que l'on doit éviter les petits
détails dans de femblables defcriptions ;
mais ce Temple , l'une des Merveilles du
monde , pouvoit être peint en grandes
maffes l'imagination du Poëte avoit de
quoi s'étendre & s'élever , & ce n'étoit
pas le lieu de s'en tenir aux termes va¬
gues.
La Statue de la Déeffe eft rendue bien
plus fenfible.
Chef-d'oeuvre du cifeau d'un fameux Statuaire ,
Div
80 MERCURE DE FRANCE
L'image de Diane , au fond du Sanctuaire ,.
Etoit fur un Autel , l'arc & la fléche en main.
A fes pieds repofoit la Biche aux pieds d'airain .
Sur fon front s'élevoit un croiffant fymbolique ,
De l'aftre de la nuit , figure allégorique ,
Et l'art fous trois aſpects y préſentoit aux yeux
Son pouvoir fur la terre, aux enfers , dans les cieux..
L'infpiration du Prêtre eft foiblement
imitée de Virgile ; mais la prédiction des
deftins de Marſeille , terminée par l'éloge
du Maréchal de Villars , Fondateur de l'Académie,
eft un morceau digne d'éloges.
Dans le troifiéme Chant la fête de Vénus
dans l'Ifle de Cypre n'eft rien moins
que voluptueufe. La févère modeftie du
P︽ "'ཀཀ Î C
ULIC HI a rait repancre repanare ur ce tableau
des couleurs qui le terniffent . Il donne ,
par exemple , l'épithète de Cynique , aux
peintures des triomphes de l'Amour. Il
choifit parmi ces triomphes l'exemple de
Sémiramis & de Ninus , de Conus & de
Biblis , de Philomèle & de Mirra . Il introduit
dans ces jeux les Bacchantes
échevelées .
Leur impudente voix , par des chants diffolus
Célèbrent tour-à- tour & Cypris & Bacchus.
Au lieu de l'image de la volupté il a
peint l'image de la débauche ; & ce n'e
AVRIL 1759.
8i
point ainsi que le Taffe , Camoëns , &
l'Auteur de Télémaque , ont repréſenté
les piéges où l'Amour attire les héros.
La difpute & les harangues de Protis
& du rebelle Phylos , ont des longueurs
& des beautés. La comparaiſon des deux
guerriers avec deux vaiffeaux , l'un plus
pefant & plus fort , l'autre plus foible &
plus agile , eft heureuſe & bien exprimée,
quoique tous les termes de marine done
s'eft fervi le Poëte , ne foient pas encore
ennoblis. Le combat eft décrit , & préfenté
avec chaleur.
Dans le quatriéme Chant , la fête paftorale
qui fe célèbre fur le bord du Rhô
ne , forme un contrafte heureux avec la
marche des guerriers Phocéens ; mais
cette fête eft un des objets que le Poëte
a négligé de peindre. Il en eft de même
de la defcription de ces rivages , qui préfentent
tant de richeffes à l'imagination ,
& que l'Auteur n'a fait qu'indiquer. Em
revanche , la Cour de Nannus , le Temple
de l'hymen , l'entrée de Gyptis dans.:
ce Temple , le choix qu'elle fait du Héros
Phocéen , répandent fur la fin de ce
Poëme de l'agrément & de l'intérêt. Je .:
n'ai fait aucune obfervation particulière.
fur les négligences de la verfification ,
D.V
82 MERCURE DE FRANCE.
quoiqu'elles foient en grand nombre . Ce
font de ces fautes qui n'échappent aux ·
yeux de perfonne , & qu'il eft facile au
Pocte de corriger dans le fens froid de
la réfléxion . Mais je ne puis diffimuler le
manque de chaleur , de coloris & d'harmonie
, auquel il n'eft pas auffi facile
de remédier , & qui femble ranger çe
Poëme dans une claffe au-deffous de l'Épopće
.
Si le Poëme fur l'établiffement de la
Religion dans les Indes eft fupérieur à
celui de la fondation de Marfeille dans
la partie dramatique , il eft encore plus
foible & plus négligé dans la partie du
récit.
L'Auteur feint que l'Eglife fe préſente
au pied du Trône de l'Eternel , lui expofe
le malheur des Indiens , qui naiffent &
meurent dans les ténèbres de l'idolâtrie ,
& réclame en leur faveur le prix du fang
de l'Homme-Dieu. Sa prière eft exaucée ,
& Dieu choifit pour Miniftre de fes decrets
, Xavier , le Difciple d'Ignace . Le
Poëte compare cette miffion aux Croifades
, & s'élève contre l'ufage barbare
de prêcher le glaive à la main. L'héroifme
de Xavier eft le feul digne d'un Apôtre.
Déja Vaſco de Gama nous avoit tracé
le chemin des Indes Orientales , en douAVRIL.
1759. 83
blant ce Promontoire fi redouté qui termine
l'Afrique au Midi.
L'intrépide Vaſco fendit les mers profondes ,
Et longtems le jouet de la fureur des Ondes ,
Au bord de Malabar le premier deſcendit ,
Fier d'ouvrir un chemin à l'Europe interdit :
Il vit , il reconnut ces rives fortunées ,
A nourrir notre luxe aujourd'hui deſtinces.
Dieu daigne fe montrer en fonge au
nouveau Miniftre de la Foi. Xavier reçoit
fa miffion : il s'embarque. Satan, qui
prévoit le renversement de fon Empire
dans les Indes , employe toute fa puif
fance à fubmerger le vaiffeau de Xavier.
Mais cette révolte de l'Eſprit infernal &
la tempête qu'il excite , font au nombre
des tableaux que le Poëte n'a fait qu'é
baucher.
Celui qui fit les Cieux , & qui dit à la mer :
Je défends à tes flots de franchir ce rivage,
Paroît , & fon afpect a diffipé l'orage.
Voilà encore un de ces traits vagues
qui ne préfentent rien à l'imagination.
Il me femble qu'un Poëte qui , pour
calmer les mers , ofe feindre que Dieu
paroît lui-même , doit y préparer les ef
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
prits par un bouleversement de la nature
qui ait quelque chofe de merveilleux.
C'est là que la tempête de Lucain eût :
été admirablement placée.
Nec Deus interfit nifi dignus vindice.nodus .
Mais il eft encore plus effentiel de pein
dre la préfence de l'Eternel & l'effet de fa
parole , avec des traits qui répondent à
l'idée de fa Puiffance & de fa Majefté Suprême.
C'étoit le moment de le préfenteraffis
fur le Soleil , ou porté fur l'aîle des
vents ; on auroit vu les nuages fe fendre &
reculer à fon afpect , la foudre s'éteindre
dans les airs , la férénité fe répandre dans
les plaines azurées , les flots fufpendus autour
du Vaiffeau de Xavier , incliner avec
refpect leur cime écumante , & s'écouler
fans bruit dans l'abîme de l'Océan . Ces
foibles traits ne font eux-mêmes que l'efquiffe
du tableau magnifique & impofant
que le Poëte devoit rendre,
Xavier, en abordant au rivage de Travancor
, trouve le Roi de ces Contrées au
milieu de fa Cour , offrant à fes Dieux
des victimes humaines.
Arrête , dit Xavier.... le coup eft fufpendu.
L'interruption de ce facrifice, le refpect
·AVRIL 1759.
S
aveugle & involontaire dont le Roi , le.
Prêtre , la Cour & le . Peuple font faifis à.
la voix d'un homme inconnu , cette fituation
, dis-je, étoit encore très -avantageufe;
le Poëte au lieu de la rendre , fait tenirà
Xavier à-peu-près le même difcours que
tient Poliencte . fur le culte des Idoles , & ..
fur le culte du vrai Dieu . Or on fent combien
il eft dangereux de répéter ce qu'a'
dit Corneille.
Ce Peuple fauvage eft adouci. Le Roi ›
défend d'achever le facrifice : fa Cour eft
l'afyle de Xavier ; & fes yeux dès ce mo-:
ment . femblent s'ouvrir à la lumière.
La Nature offre en lui le ſpectacle trop rare
D'un homme jufte & bon dans un climat barbare;
D'un homme confultant les loix de l'équité ,
Les droits de la raiſon , ceux de l'humanité,
L'intime fentiment de la loi naturelle ,
Que grave en tous les coeurs la fageffe éternelle.
Satan convoque le Sénat infernal , &
l'affemblée des démons eft très- bien dé--
crite par le Poëte. La harangue de Satan
a des beautés ; mais l'on y defireroit..
plus de précifion & de force. Il annonce
à fes compagnons le péril dont il eſt
menacé dans l'Inde. D'abord il en pa
roît confterné ; mais fon courage fe relève
86 MERCURE DE FRANCE.
au fouvenir de fes fuccès. La chute d'Adam
, la profcription de fa race , le fang
du Chrift rendu inutile pour une multitude
d'hommes ; l'Eglife perfécutée par
les Céfars , & déchirée par les mains de
l'erreur , ont affez fait voir ce que peut
l'Enfer déchaîné.
Ce que l'enfer a pu , l'enfer le peut encore.
Armons-nos ; traverſons un projet que j'abhorre,
Oppofons le courage au malheur qui nous fuit.
Satan eft terraſſé , mais il n'eſt point détruit.
Eft - ce à vous , eft- ce à moi de céder fans com
Le fort
battre ?
peut me trahir ; il ne fçauroit m'abattre .
Je vais attaquer Dieu , certain de fuccomber;
Mais dans un noble effort il eſt beau de tomber.
Satan aura du moins diſputé la victoire.
Le triomphe fur lui ne ternit point ſa gloire.
Redoutable ennemi , lors même qu'on l'abbat ,
Il fe relève , il s'arme ; il revient au combat.
Il veut oppofer la fureur du Brachmane
au zèle de l'Apôtre de l'Inde. Le Sénat
infernal applaudit à ce deffein , & le
Poëte compare fes acclamations au mugiffement
de l'Etna , lorfqu'il vomit des
tourbillons de flamme.
Il feroit à fouhaiter , je crois , qu'il
cût fait opiner les Démons. L'objet d'un
AVRIL 1759. 87
Confeil eft de délibérer , & fans cela il
paroît inutile.
Dans le fecond Chant du Poëme , le
projet de Satan s'exécute ; le Brachmane
fe foulève contre Xavier : voici le caractère
que donne le Poëte au Prêtre des
Idoles :
Craint du Peuple crédule , autant que refpecté ,"
Et du Souverain même en ſecret redouté ,
Il étoit Grand Pontife ; & ce grade fuprême
Etoit pefque dans l'Inde égal au Diadême.
' De la Religion le manteau fpécieux
Cachoit en lui le fourbe & le féditieux .
Efprit hautain , fécond en trames criminelles ,
Il couvoit dansfon coeur mille projets rébelles :
Il faifoit à prix d'or taire ou parler fes Dieux.
Inhumain , implacable & fuperftitieux ,
Forcené , Fanatique en fon aveugle zèle ,
Qui pouvoit de l'Enfer mieux fervir la querelle?
Le Brachmane ſe préſente au Roi.
Souverain , lui dit- il , de ces paifibles bords ,
La foudre va tomber fur ton Trône ; & tu dors ?
Il le menace de la révolte du Peuple ,
s'il ne chaſſe l'Étranger qui vient renverfer
le culte de leurs Dieux.
La réponſe du Roi me paroît foible &
88 MERCURE DE FRANCE
inconféquente . Il a horreur du culte que
le Brachmane lui ordonne de venger ; &
il refpecte en lui le Prêtre des Dieux qu'il
abhorre. La raifon qui l'engage à retenir
Xavier eft , dit-il , l'hofpitalité . Il pouvoit
ce me . femble , en donner une meilleure.
Le Roi fait venir Xavier & lui demande
quel eft le culte & la loi du Dies
qu'il lui annonce. La réponse de l'Apôtre
eft l'Hiftoire abrégée de la Religion , &
l'expofé fimple & rapide de fon établif
fement , de fes progrès , de fes combats
& de fes triomphes. Il y a. très- peu de
chofes à defirer dans ce morceau..
Le Roi Indien abandonne le culte impie
de fes Idoles , pour embraffer cette
Religion fainte. Cependant une contagion
mortelle fe répand dans Travancor;
& cette pefte que l'Enfer exhale , offroit
encore à la Pocfie une peinture terrible
dans le merveilleux.
L'Auteur l'a réduite à trois vers ; encore
ne font-ils pas à leur place.
Lucifer de fa bouche exhale un noir poifon,
Qui , vapeur empeftée , infecte l'horiſon.
Il eft de mille morts la fubtile femence.
A l'égard de la defcription de la pefte
AVRIL
1759. 89
au naturel , c'eft un tableau tant de fois
répété & par de fi habiles Maîtres , que
l'Auteur ne pouvoit le retracer qu'avec
beaucoup de défavantage.
L'Ange du Ciel diffipe ce fléau , &
chaffe l'Ange des ténèbres. Xavier fait
fentir au Peuple de Travancor , rendu à
la vie , que c'eft à fon Dieu qu'il la doit.
Le Peuple fe rend à ce prodige :
Il appelle Xavier fon ardent protecteur ,
Et le Dieu des Chrétiens , un Dieu conſervateur.
Cependant il chancelle encore , & l'on
ne voit pas affez pourquoi. Zuthma ,
c'eft le nom du Brachmane , charge ur
Prêtre fanatique nommé Afaph , d'affalfiner
Xavier. Afaph pénètre jufqu'à Autel
où Xavier offre des voeux au Ciel pour
fe falut de l'aveugle Idolâtre ; mais l'Ange
exterminateur fe préfente aux yeux du
meurtrier , qui recule à fon afpect . Cet.
évènement terrible , légèrement décrit ,
ne produit aucun effet , & n'influe en
rien fur la fuite du . Poëme. Zuthma frémiffant
de voir fa vengeance trompée ,
tâche , mais en vain , de foulever le Peu
ple, Il s'adreffe enfin aux Baldages , Peu
ple féroce & vagabond , & les invite à
+
90 MERCURE DE FRANCE.
venir détrôner le Roi de Travancor, qu'il
peint comme un Tyran détefté de ſes Sujets
. L'Eglife qui voit fes progrès fufpendus
, & fon triomphe éloigné , ſe
préfente une feconde fois aux pieds de
l'Éternel , qui la confole & la raffure . Ce
morceau me femble le meilleur du Poëme
; mais c'eſt la fiction du premier Chant
répétée.
Dieu ordonne au Chef de la Milice
Célefte de voler à Travancor & de dire
à Xavier qu'il n'a qu'à marcher feul
au-devant de l'Armée ennemie . Le Roi
de Travancor abandonné de fon Peuple
dont la terreur s'eft emparé , croit toucher
au moment de fa ruine ; mais il la
voit d'un oeil ferein : en lui , dit le Poëte ,
Le Sage eft un Chrétien , le Monarque un Héros.
Il fait venir Xavier & lui dit :
Vous voyez à quel point le deftin m'humilie.
Par de lâches Sujets ma querelle eft trahie.
On tremble ; mais je fuis incapable d'effroi.
Les armes à la main , je puis périr en Roi ;
Ou fi la mort me fuit & trahit mon courage,
Ma vertu me ſuivra juſques dans l'efclavage.
AVRIL 1759. 91
Un Prince magnanime, au- deffus des revers ,
Eft Roi fans diadême , & libre dans les fers.
Xavier lui promet l'appui de fon Dieu ,
& bientôt cette promeffe eft accomplie.
Il s'avance hors des murailles , & fe préfente
feul à l'armée des Affiégés. Ceſſez ,
leur dit- il , d'infeſter ce rivage.
Fuyez , difperfez vous ; & toi , Dieu protecteur ,
Leve-toi , prends ta foudre , &fois notre vengeur.
Il dit , & dans l'inftant l'aftre qui nous éclaire
D'un voile épais fe couvre & cache fa lumière,
En bruyans tourbillons les Autans élancés ,
Dans les plaines de l'air ſe heurtent courroucés.
Sous le ciel orageux mille clartés funébres
Brillent d'un Pole à l'autre au milieu des ténèbres,
Cent foudres éclatant avec un bruit affreux
S'échappent de la nue à fillon tortueux,
Par ces traits , )Dieu vengeur, ton courroux fe déclare.
Des Barbares foudain , l'épouvante s'empare.
L'Ange Exterminateur d'effroi les a frappés ,
Et de fon foufle feul , Dieu les a diffipés.
Ce prodige éclaire enfin le Peuple &
confond le Prêtre des faux Dieux. C'eſt là
que finit réellement l'action du Poëme.
92 MERCURE DE FRANCE.
Cependant l'Auteur ajoute un quatrićme
Chant , dans lequel le Brachmane furieux
égorge fon fils , infulte le Roi , &
fe poignarde. L'Egliſe apparoît à Xavier ,
fui annonce les progrès de la Foi dans les
Indes & dans le Japon , & lui fait voir
dans l'avenir les Héros Apoftoliques qui
doivent lui fuccéder. Le Roi affemble fa
Cour dans le Temple des faux Dieux , &
brife la principale Idole , en déclarant à
fès Sujets affemblés , qu'il eft Chrétien
Xavier élève à leurs yeux le figne de la
Redemption. Cet objet vénérable , &
l'exemple frappant du Monarque , enflamment
les efprits , déja échauffés du
feu de la Grace . On fond fur les Simulachres
des faux Dieux ; on les renverfe
avec leurs Autels. Le Temple eft enféveli
fous fes ruines , & la Religion Chrétienne
eft établie à Travancor.
Je ne connois point de fujet plus beau ,
plus grand , plus fécond , plus fufceptible
du feul genre de merveilleux qu'il fort
poffible d'employer aujourd'hui , en un
mot plus favorable à la Poëfie & plus di
gnede l'Epopée . Mais il exigeoit un degré
de chaleur , de force & d'élévation que le
Poëte n'y a pas mis . On regrette furtout
qu'un talent fi naturel n'ait pas eu la culture
& le développement dont il étoit:
AVRIL 1759.
N
93
fufceptible. L'efprit s'éclaire & fe nourrit
dans la folitude ; mais le goût ne fet
forme & ne s'épure que dans le commerce
du monde.
EXTRAIT de l'ouvrage intitulé :
Ethologie , ou le coeur de l'homme ,
annoncé dans le premier Mercure d'Avril.
LE deffein de l'Auteur a été de rappeller
l'homme à tous fes devoirs , foit
à l'égard du Créateur , foit à l'égard de
lui-même , foit à l'égard de la fociété.
Comme il entre dans le développe- .
ment du coeur de l'homme , il commence
par faire connoître les refforts
de tous les mouvemens qui font agir
notre volonté , & il pofe pour principes
fondamentaux , 1.° Que l'homme a une
pente invincible vers fon bien-être en
général. 2. ° Qu'il eft libre dans le choix
des biens créés , & des différentes voies
qui peuvent le conduire à la poffeffion
de ces biens. 3.° Que dans l'exercice
de fa liberté l'homme éprouve des combats
intérieurs qui peuvent être pour
+
94
MERCURE DE FRANCE.
lui la fource des plus grandes vertus.
4.° Que l'homme cherche fouvent fon
bonheur où il n'eft pas , erreur d'où naiffent
tous les vices.
Ces principes font immédiatement ſuivis
de notions fur la dépendance mutuelle
où font l'ame & le corps par rapport
à leurs opérations refpectives. l'Auteur
a pour but dans cet endroit d'établir
la fpiritualité de l'ame ; il réfute folidement
le Matérialiſme & en peu de
mots.
Dire je penſe par la matière , c'eſt con
venir qu'il y a une diftinction réelle entre
la matière & le moi qui penſe ; ou
c'eſt dire , la matière penſe en moi, la matière
eft le moi qui penfe. Il n'y auroit
donc rien de ridicule dans ces propofitions
: l'agilité des atômes fluides qui font
le principe de tous les mouvemens de
mon corps , vous démontrera la vérité
que vous révoquez en doute. La divifion
de mon fang conçoit ce que vous me
dites le mouvement de mes efprits animaux
, ou la vibration de mes nerfs ,
délibère fur le parti que je dois prendre.
Si tout cela eft évidemment abfurde, il eft
donc certain que ce qui penfe en moi eft
d'une nature totalement différente de
celle de mon corps , dans lequel je ne
AVRIL 1759. 95
verrai ou ne concevrai jamais qu'étendue
, figure , couleur , repos & mouvement
, attributs abfolument incompatibles
avec la penſée . Les idées des chofes
purement intellectuelles , des rapports
algébriques , par exemple , font - elles
quarrées , cubiques , cylindriques , colorées
, me donnera -t- on la moitié de l'idée
que j'ai de l'unité , de la fageffe , de
l'ordre ?
M. le Chevalier de Cramezel rapporté
la dépendance réciproque entre deux
fubftances auffi oppofées en nature que le
font l'ame & le corps , au feul décret
de Dieu , qui a établi , qu'à l'occafion de
tel ou tel mouvement , dans tel ou tel
organe , l'ame auroit telle ou telle fenfation
. Il n'y a point , dit-il , d'autre analogie
que la convention des hommes , entre
les fons que ma bouche articule , &
les penfées qui s'excitent chez vous ;
comme entre ces mêmes penfées & de
petites figures rondes , quarrées ou triangulaires
, tracées fur du papier , ou gravées
fur la pierre ou le marbre , le cuivre
, l'or ou l'argent ; & la volonté divine
ne pourra pas avoir le même effet
que la convention humaine opère ?
Quelques réflexions fur l'entendement,
la volonté , & ce qu'on nomme habi6
MERCURE DE FRANCE.
tude , terminent le préliminaire de l'Ouvrage
dont voici la divifion générale .
L'homme forti des mains du Créateur ,
eft obligé envers l'Auteur de fon être : né
pour être heureux , il fe doit à lui -même
de travailler à fa félicité : deſtiné à vivre
avec fes femblables , il doit concourir à
l'ordre univerfel , & conféquemment au
bonheur général de la fociété.
Pour la variété , l'agrément & l'utilité
, on a enrichi chaque Article d'un
trait historique donné pour exemple.
PREMIERE Partie , Vertus & vices de
l'homme à l'égard de Dieu.
L'homme eft obligé aux fentimens les
plus vifs de reconnoiffance , de reſpect
& d'amour envers l'Auteur de fon être ;
de -là 1.° Il doit lui rendre un culte :
2. Il doit le lui rendre avec affection :
3.° Il doit le lui faire rendre autant qu'il
lui eft poffible par tous ceux qui vivent
dans l'oubli de leur Créateur. Ainfi cette
première Partie eft fubdivifée en trois
Chapitres , de la Religion , de la piété ,
& du zèle.
A la Religion on oppofe par excès la
fuperftition , par défaut l'Athéifme , le
Déifme , l'oubli de Dieu.
A la piété on oppofe par défaut ( car
on
AVRIL. 1759. 97
on ne peut pécher par excès contre cette
vertu ) l'hypocrifie & la tiédeur.
Au zèle on oppofe par excès le Fanatifme
, par défaut l'indifférence pour la
gloire de Dieu & pour la vraie félicité
du prochain.
L'objet de l'Article Religion , eft de
prouver la néceffité d'une Religion pofitive
& l'infuffifance de la Religion naturelle.
1. Entre le Créateur & la créature ,
il y a une diſtance infinie , dont le Domaine
de Dieu fur l'homme eft de tous
les Domaines exiftans & poffibles , le
plus étendu , le plus fouverain ; & la dépendance
de l'homme à l'égard de Dieu
eft la plus profonde , la moins limitée
qu'on puiffe concevoir ; il faut donc que
l'hommage ou le culte que l'homme doit
à Dieu , établiffe de la manière la plus
entière , pourvu que ce foit fans contradiction,
& la fouveraineté du Créateur &
la dépendance de la créature. Or un tel
culte ne peut être qu'une Religion révélée
dont le parfait accompliffement faffe
de tout l'homme l'objet d'un facrifice
perpétuel devant le Seigneur.
On prouve cette propofition par la com
paraifon de deux Religions naturelle &
révélée quant à la dépendance de l'hom¬
II. Vol, E
98 MERCURE DE FRANCE.
me plus ou moins grande , qu'elles établiffent.
Dans la Religion naturelle , l'efprit
voit clair , eft forcé de confentir , ne fe
foumet qu'à fes lumières , n'éprouve aucune
répugnance , ne fait aucun facrifice ;
la volonté ne s'interdit aucun des plaifirs
permis , pourfuit toutes les commodités
de la vie ; le corps ne prend aucune
attitude gênante aucune poſture humiliće.
Dans une Religion révélée au contraire
, l'efprit arrêté par des difficultés , par
des contradictions apparentes , eft abaiffé
, anéanti , humilié , croit fans voir ,
fait taire la raison pour foufcrire à l'autorité.
Le coeur eft obligé de modérer
fes defirs ; il ne fera que l'ufage le moins
étendu de plaiſirs même permis , loin de
fe repofer dans la jouiffance des objets.
de fon affection . Le corps par des jeûnes
, des macérations , des larmes , s'immolera
fur l'autel du repentir. Par con
féquent tout hommie , dans une Religion
révélée , fe trouve plus immédiatement ,
plus dépendamment , plus entièrement
fous la main toute-puiffante du Trèshaut
que dans la Religion naturelle.
2º. La Religion naturelle eft un Texte
commenté différemment par les diffé
AVRIL 1759. 99
rentes Nations. Un Européen , un Hottentor
y lifent qu'ils doivent aimer leurs
peres. L'Européen en conclut qu'il doit
prolonger autant qu'il lui fera poffible
les jours de celui qui lui a donné l'être
tout infirme qu'il eft. Le Hottentot
en infére , qu'il doit en l'égorgeant
le délivrer des miférés d'une exrtême
vieilleffe. Cet exemple & plufieurs
autres prouvent la vérité de la propofition
avancée. D'où l'on conclut que
le texte de la loi naturelle n'étant pas
entendu de la même maniere par tous
les hommes , chaque Peuple l'interprétera
felon fes moeurs & fon génie , lorfqu'il
s'agira de rendre hommage à Dieu.
Il pourra donc , ajoute M. de C. y avoir
des cultes contradictoirement oppofés ;
ce qui eft également contraire à l'unité ,
à la vérité & à la bonté du Tout- puiffant.
Par conféquent il a été néceffaire
Dieu établit une Religion qui en fixant
le vrai fens des principes de la loi
naturelle , en déterminant l'applicat on
jufte & précife de ces principes , en y
ajoutant ce qu'il plairoit au Créateur
prefcrivit la forme du culte dont il vouloit
être honoré . La révélation d'une Religion
pofitive a donc été abfolument
ncceffaire.
que
>
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Cet Article eft terminé par l'exemple
d'Eleazar. Son attachement à la véritable
Religion lui fit préférer le dernier
fupplice à la tranfgreffion de la loi de
fes peres.
Au fecond Article on traite de toutes les
fortes de fuperftitions, de l'Idolatrie & du
Polithéisme , auquel M. de C. rapporte
le Manichéifme ; mais furtout il combat
les fuperftitions des confciences fauffement
allarmées , lorfqu'on ne ceffe pas
d'agir conformément à la loi avec une
intention pure. Défefpérer de fon falut
dit- il , quand on cherche Dieu , dans la
droiture & dans la plénitude du coeur ,
c'eft blafphémer la Providence d'un Créateur
, la Juftice d'un Maître , la bonté
d'un Pere , la tendreffe d'un Epoux.
C'eſt encore une fuperftition de s'attacher
à la lettre de la loi & d'en négliger
l'efprit.
Mais il fait une vigoureufe fortie contre
ceux qui s'imaginent fuperftitieuſement
racheter les crimes les plus affreux
auxquels ils n'ont pas renoncé , par l'obfervation
fcrupuleufe de certaines pratiques
extérieures de piété, Enfin il blâme
la crédulité fuperftitieufe de ces bonnes
gens pour qui le rare & le merveilleux
eft un puiffant motif de crédibilité , &
AVRIL 1759 .
101
qui ne ceffent de répéter que la foi fuffit.
Il répond que la véritable Religion
a affez de miracles inconteftables dans les
actions de Jesus - Chrift , & dans la vie
de fes Apôtres & de fes Martyrs , fans
en aller puifer de faux & de fuppofés
dans le fein de la fuperftition : enfin que
Dieu n'exige de l'homme qu'une foi raifonnable
, & ne peut récompenfer une
foi erronnée.
Pour exemple de la fuperftition , M.
de Cramezel rapporte le Purgatoire de
S. Patrice.
ARTICLE III. Atheisme.
Douter effectivement s'il existe un
Dieu , Auteur du monde , c'eft être bien
aveuglé ; mais ce n'eft pas tomber dans
l'Atheiſme proprement dit.
Tenir pour fauffe la notion qu'on a
de Dieu comme d'un Etre , Auteur de
l'univers , ou n'admettre qu'un Dieu impoffible
& contradictoire , c'eft être véritablement
Athée. Ici on réfute folidement
les fyftêmes d'Epicure & de Spinofa.
Voici en abrégé la preuve contre Epicure
: Y a-t-il eu avant la formation de ce
monde une infinité de combinaiſons des
atômes ? Si Epicure dit non , ils ne font
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
donc pas éternels s'il dit oui , la contradiction
eft manifefte ; la combinaiſon actuelle
étant felon lui la derniere , & l'infini
n'ayant point de bornes.
>
· D'ailleurs l'infini ne peut croître , &
néanmoins ce nombre de combinaiſons
prétendu infini , augmente à chaque inf
tant du jour par toutes les métamorphofes
de la Nature.
On reproche à Spinofa , qu'il confond
partout les genres , les efpéces , les individus
que fon Dieu eft un affemblage
énorme de contradiction , de lumières &
de ténèbres , de néceffité & de liberté , de
mouvemens & de repos , de vertus & de
vices , de douleurs & de plaifirs. En lui
paffant même l'unité de fubftance , on lui
demande , fi elle eſt néceſſaire ou contingente
; il ne peut l'admettre contingente
fans détruire fon fyftême, & il y a implication
de termes dans la néceffité abfolue
d'une collection de modifications toutes
évidemment contingentes & que Spinofa
reconnoît telles .
L'Athée, foit Epicurien , foit Spinofifte,
n'eft pas feulement un infenfé, mais un fu
rieux , qui renverfe les fondemens de la
morale & de la Religion ; qui fe croyant
tout à lui-même & fui juris, ne peut que
jouir du calme & du repos en commettant
AVRIL. 1759. 163
les plus noires horreurs , s'il eft für de l'im
punité. On diftingue Athée de coeur , &
Athée d'efprit ; de ceux- ci on en diftingue
auffi de deux fortes, de pofitifs & négatifs :
il y a des Athées négatifs, c'est-à-dire, qu'il
y a des gens qui veulent mefurer tout au
compas & à l'équerre , dont la foible intelligence
juftement opprimée par la
gloire dont elle veut fonder les immenſes
profondeurs s'aveugle au point de
tout mettre en doute. Jufques - là ils
ne font point Athées proprement dits ,
mais du doute ils peuvent tomber comme
Spinofa dans l'égarement des fyftêmes
les plus monftrueux .
>
M. de Cramezel ne croit pas qu'il y
ait des Athées de théorie pofitifs , c'eftà-
dire , des hommes qui après un férieux
examen , fe perfuadent réellement qu'il
n'y a point d'Etre , Auteur du monde ,
chaque homme ayant un fentiment inné
de la Divinité ; & il nie formellement ce
qu'on raconte de certains Peuples fauvages.
Après avoir refuté tous les fyftêmes d'Athéisme,
M. de Cramezel dévéloppe la démonſtration
de l'exiſtence de Dieu , tirée
du fentiment intérieur que l'homme a
de fon exiſtence.
La preuve phyſique tirée du ſpectacle
E iv
104 MERCURE DE FRANCE..
de l'univers , ne prouve , dira-t-on , que
l'existence d'un Etre , Auteur du monde
& non d'un Etre infini ; une cauſe finie
étant fuffifante pour un effet fini.
On répond à cette objection par ce dilême
.Oul'Auteur du monde eft néceffaire
ou il eft contingent ; s'il eft néceſſaire il
eft infini ; propofition démontrée en Métaphyfique
.
S'il eft contingent , comme il tient fa
puiffance d'un autre , c'eft celui- ci , non
celui-là , qui eft le véritable Auteur du
monde.
On termine l'Article de l'Athéïfme par
un abrégé de l'Hiftoire de Lucilio ou Pierre
Vanini , brulé vif pour caufe d'Athéïſme
à Toulouſe en 1619.
Article du Déïſme.
Les Déïftes reconnoiffent un Dieu Auteur
de l'Univers , mais les uns lui endevent
fa Providence, les autres en avouant
la Providence de Dieu , prétendent qu'il
voit d'un oeil d'indifférence toutes les
actions des hommes bonnes & mauvaiſes ,
& qu'il ne leur prépare ni châtimens ni
récompenſes; d'autres enfin admettent en
Dieu Providence & Juſtice , mais ils foutiennent
qu'il ne leur a pû donner pour
règle de leur conduite que la Loi naturelle.
AVRIL. 1759 .
105
M. de Cramezel renvoie ces derniers
à l'Article de la Religion , où la néceſfité
d'une Religion révélée eft démontrée.
Pour réfuter les Déiſtes de la première
claffe , on s'arrête un moment à la contemplation
de quelques- unes des parties
de l'Univers : ce que l'on y dit de la Nature
du corps terreftre , de la végétation
& de fes caufes , de la configuration des
différentes parties du corps humain &
de leurs ufages , démontrent invinciblement
la fage Providence du Créateur.
Le retranchement des Déiftes, que l'on
combat ici , pourroit être en avouant la
Providence générale de la création, de s'en
tenir là , & de ne point admettre de Providence
particulière , l'Auteur prouve
cette Providence particulière par la li
berté de l'homme.
Les armes employées contre les Déifmes
de la deuxième claffe , font fournies à
l'Auteur par l'idée de l'ordre. Dieu dit- il ,
eft effentiellement Ordre. La Juftice n'eft
autre chofe que l'amour de l'ordre & la
haine du défordre . Ainfi comme Dieu eft
effentiellement jufte , il eft néceſſairement
vengeur & rémunerateur.
Après avoir fait voir le ridicule des comparaifons
que les Déiftes employent pour
tâcher de fe perſuader que Dieu , tant il
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
eft éloigné de nous , voit nos vertus &
nos vices du même oeil, l'Auteur fait cette
réflexion , que la reconnoiffance de fon
néant n'eft point chez le Déifte une véritable
humilité, mais que ce n'eft, à l'examiner
de près , qu'orgueil , qu'amour de
l'indépendance & des plaifirs , qu'attentat
à la Divinité même. Si Dieu n'avoit ,
continue-t-il , que des récompenfes à diftribuer,
on ne le fuppoferoit pas fi éloigné
de nous ; on ne s'abbaiffe tant que pour
fe fouftraire à la foudre dont on craint
les éclats. En vain les ennemis de la Juftice
de Dieu fe retrancheroient à dire
que toutes nos actions font indifférentes
par elles-mêmes , la Juftice Divine eft
démontrée par l'exiſtence du mal moral
& du mal phyſique.
Un mot fur la rétractation de l'Abbé
de Prades termine cet Article.
Le vice de l'éducation , l'embarras des
affaires de la vie , & la violence des paffions
, font les caufes auxquelles M. de C.
rapporte l'oubli de Dieu ; matières du
cinquième Article , qui eſt tout compoſé
de portraits.
Ön finit par l'exemple de S. Ignace de
Loyola , qui a paffé tout le temps de fa
jeuneffe dans ce funefte oubli de Dieu ,
oubli qu'il a bien réparé par fes travaux
Apoftoliques.
AVRIL. 1759. 107
Il ne fuffit pas de rendre à Dieu l'hommage
qu'il exige , il faut encore le lui
rendre de la manière qu'il prefcrit , c'eſtà-
dire , avec tout l'amour dont notre coeur
eft capable ; c'eſt cet amour de toute notre
ame que l'Auteur nomme piété : il en confidère
ici l'objet.
1°. Comme infiniment aimable en luimême.
2°. Comme notre bienfaiteur en
tant que Pere , Maître & Ami. 3 ° . Comme
notre Souverain : d'où l'on diftingue
dans l'homme à l'égard de Dieu , amour
de juſtice , amour de reconnoiffance
amour d'obéiffance.
Un Auteur célèbre , dit M. de C. ofe
avancer, que Dieu n'eft pas aimable parce
qu'il eft grand , fage , tout-puiffant , mais
parce qu'il eft bon ; & ailleurs il dit , que
Dieu n'a fait les objets aimables que pour
être aimé. Pour fauver la contradiction, il
me femble qu'il eft indifpenfablement
obligé de foutenir que la grandeur , la
fageffe & la toute-puiffance divine , ne
font point aimables en elles - mêmes. Car
s'il eft vrai que notre coeur doit un tribut
d'amour aux amabilités créées , il ne
peut raisonnablement le refufer aux amabilités
incréées . Ainfi comme il eft en
droit, fuivant cette nouvelle doctrine, de
le refuſer à la grandeur , à la fagelle &
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
à la toute- puiffance incréées confidérées
en elles- mêmes , c'eft une conféquence
néceffaire qu'il n'y a rien d'aimable dans
ces attributs de la Divinité pris abfolument
, & fans aucun rapport actuel de
bienfaifance à des créatures exiftantes. Ce
ne feroit donc point autant de perfections
: ou bien, qu'on me faffe voir , ditil
, quelque oppofition ou quelque différence
entre parfait & aimable .
Dans un autre endroit , il fait un portrait
achevé d'une perfonne adorable, &
adorée en effet de plufieurs amans timides
& refpectueux , mais qui engagée à l'un
d'eux par des liens indiffolubles , ne pourra
jamais payer les autres d'aucun retour :
cela veut dire , fi je ne me trompe , qu'elle
ne leur fera jamais bonne. Cependant
notre Auteur permet aux amans fans efpérance
, moins coupables que malheureux
de l'aimer , puifqu'elle eft aimable.
Il reconnoît donc des charmes aimables
en eux - mêmes , & aimés juſtement par
ceux qui n'en doivent jamais jouir.
Pour modèle d'une piété exemplaire ,
l'Auteur propofe d'après Guichenon, Amé
dée VIII de Savoye.
L'hypocrifie & la tiédeur fuivent l'Article
de la piété . On donne Cromwel
comme le plus grand hypocrite , & on
AVRIL. 1759 109
rappelle ces paroles terribles adreffées
par l'Apôtre S.Jean à l'Ange de l'Eglife de
Laodicée pour fa tiédeur. Que n'êtesvous
froid ou chaud ? Mais parce que
vous êtes tiéde , je commencerai à vous
vomir de ma bouche.
Le zéle fait la matière du troisième &
dernier Chapitre de la première Partie
qui renferme les devoirs de l'homme à
l'égard de Dieu. On diftingue ici entre
ferveur & zéle l'objet de la ferveur
eft intérieur à l'ame , ce font fes opérations
relatives au culte de Dieu & dont
la ferveur eft la vie , & l'ame même : l'objet
du zéle lui eft extérieur & il eft double
, la gloire de Dieu & le falut du prochain
un court abrégé de la vie de S.
François Xavier , termine l'Article du
zéle. Voici comme on s'exprime par rapport
au fanatifme, que l'on diftingue de
l'Idolâtrie , du Polithéifme & de la fuperftition
.
Le Phanatifme , dit M. de Cramezel ,
doit fe prendre pour cette fureur facrilége
d'un zéle impie , qui , les armes à la main ,
veut faire embraffer telle ou telleReligion.
Mahomet n'eût été qu'un impofteur , fi
ayant formé le deffein de fe faire reconnoître
pour Envoyé de Dieu , il n'eût
mis en ufage que les artifices de la fé-
"
E
T
110 MERCURE DE FRANCE.
duction. Mais il a fait marcher devant
fes étendarts la terreur & la mort. Mahomet
fut un fanatique . Le zèle des payens
pour le culte des faux Dieux , en les fuppofant
dans la bonne-foi , fuppofition
affez difficile à faire , n'auroit été qu'une
erreur déplorable , s'ils fe fuffent efforcés
par les voies de la douceur & de la
perfuafion de gagner à leurs Idoles de
nouveaux adorateurs : mais les plus cruelles
perfécutions , les buchers allumés ,
les glaives levés , des tortures de toute
efpèce préparées , le fang des Chrétiens
coulant de toutes parts , ne font - ce pas
là de funeftes effets d'un horrible fanatifme?
Que notre religion s'eft établie bien
différemment les Apôtres & leurs compagnons
ou fucceffeurs , n'ont jamais fçu
qu'inftruire , exhorter , conjurer. Loin de
faire violence à ceux qu'ils defiroient rendre
les adorateurs du vrai Dieu , ils s'expofoient
eux-mêmes aux dangers pour
les en délivrer les vit-on jamais femer
l'efprit de révolte parmi les Peuples ?
Ne prêchoient-ils pas hautement la fou→
miffion aux Empereurs & aux Magiftrats ,
comme tenant leur autorité de Dieu-même
? Dans les fers, au milieu des fupplices
ils ne laifférent pas échapper la moindre
plainte , le plus léger murmure contre
AVRIL 1759.
feurs Juges ou leurs bourreaux. Sur quel
fondement donc les Déiftes ofent-ils donner
à nos Martyrs le nom odieux de Fanatiques
? Lour but étoit-il de détrôner les
Rois , d'anéantir les Puiffances , de tremper
leurs mains dans le fang des Nations
indociles à leur Doctrine ? Au contraire ,
plus le nombre des Chrétiens s'augmen
toit , moins il y avoit de voluptueux ,
d'avares , d'ambitieux. Plus leur doctrine
fe répandoit , plus on voyoit de paix
& de tranquillité dans le fein des Fámilles
plus le Commerce étoit floriffant
& les Pauvres foulagés , plus enfin
la fubordination régnoit , & plus les trônes
s'affermiffoient.
On donne pour fource du Fanatiſme
l'ignorance , la foif de l'or , l'ambition.
Jacques Clément , Monftre enfanté par
le Fanatifme & c.
L'indifférence pour la gloire de Dieu &
pour la vraie félicité du prochain , eſt un
défaut de piété que l'Auteur reproche à
ces Abbés qui paffent toute leur vie au
Caffé , à juger du mérite d'une Piéce nouvelle
, & à faire l'analyfe de la voix & du
gefte d'un Acteur ou d'une Actrice qui
paroît pour la première fois fur la Scène.
La Suite au Mercure prochain,
112 MERCURE DE FRANCE
J
SUITE de l'Extrait du feptième Volume
de l'Hiftoire Naturelle.
QUAND UAND on compare les animaux
carnaciers avec ceux qui vivent de végétaux
, on trouve , comme l'a fait remarquer
M. de Buffon , dans la conformation
des premiers , dans le peu d'étenduë
de leurs inteftins, la raifon de cet appétit
vorace qui les force à fe nourrir de chair.
L'histoire particulière de ces animaux offre
un autre fpectacle. On voit cette voracité
commune à toutes les espèces , fe
montrer dans chacune fous des formes
différentes , & produire des caractères &
des moeurs dont la variété eft l'ornement
de la Nature. Ce font ces caractères ; c'eſt
ce moral , fi l'on peut s'exprimer ainſi ,
qui fert à diftinguer les efpéces que l'organiſation
, foit extérieure , foit intérieure,
feroit fouvent confondre. Ici on voit une
gloutonnerie groffiere n'employer que la
force pour moyens : là on apperçoit l'in
duftrie & la rufe à côté de la foibleffe &
de l'agilité . Une inquiétude machinale , le
befoin d'une émotion prefque continuelle
produit en certains animaux une cruauté
Jans objet , & les excite à une grande proAVRIL.
1759. 113
fufion de meurtres inutiles : la pareſſe eſt
dans quelques autres compagne de la fobriété.
M. de Buffon continue de fuivre le plan
qu'il s'eft d'abord formé . Toutes nos connoiffances
doivent fe rapporter à ce qui
nous intéreffe ; il faut donc connoître
premierement ce qui nous intéreffe le plus.
En traitant des animaux carnaffiers , M.
de Buffon commence par ceux qui font
le plus nuifibles dans nos climats , comme
il avoit commencé l'hiftoire des animaux
doux par ceux qui nous font le plus utiles.
Ce Volume contient l'hiftoire du loup ,
du renard , du blaireau , de la loutre , de
la fouine , de la marte , du putois , du
furet , de la belette , de l'hermine ou du
rofelet , de l'écureuil , du rat , de la fouris ,
du mulot , du rat - d'eau , & du cam
pagnol.
Entre les animaux carnaffiers des climats
tempérés de l'Europe , le loup eft
le plus diftingué par fa force. Elle eft furtout
bien marquée dans les parties antérieures
de fon corps , dans les mufcles du
col & de la mâchoire. Le loup n'eft pas
courageux fans néceffité , & il eft naturellement
groffier ; mais le befoin le rend
ingénieux & hardi : refferré dans le fond
des bois par la guerre continuelle que lui
114 MERCURE DE FRANCE .
fait l'homme , la faim le preffe fouvent.
Alors il s'expofe à tout : il attaque les enfans
, les fenimes, les hommes même. Ces
excès finiffent ordinairement par la rage &
la mort. Le loup , tant à l'extérieur qu'à
l'intérieur , reffemble tellement au chien ,
qu'on croiroit ces animaux de même efpéce;
mais leurs moeurs font trop différentes
pour ne pas démentir ces apparences . Le
chien a naturellement une averfion décidée
pour le loup: il friffonne à l'odeur feule
de cet ennemi. Il s'apprivoife aifément ,
& paroît aimer la compagnie des autres
animaux. Le loup femble s'apprivoifer
quand il eft jeune ; mais il n'eft pas longtemps
fans redevenir féroce. Les louves
portent plus de cent jours : les chiennes
ne portent guères que foixante. Let
chien & la louve ne produifent point
enſemble , & même ils ne s'accouplent
pas. Ces deux animaux font donc d'efpèces
différentes , malgré leur reffemblance.
Les loups ont une grande fineffe des
fens , de la vue , de l'ouie & de l'odorat.
Ces animaux font trois ans à croître. Les
fémelles entrent en chaleur au bout de
dix - huit mois. Pendant les premiers jours
de la chaleur , elles font prefque toujours
accompagnées de plufieurs mâles , entre
lefquels il y a des combats : mais le plus
AVRIL 1759. 115
vigoureux chaffe enfin fes rivaux , fait
fociété avec la fémelle , & il lui aide
ordinairement à nourrir fes petits . Les
loups blanchiffent en vieilliffant , & ils
vivent quinze ou vingt ans. Il n'y a rien
de bon dans cet animal que fa peau ,
dont on fait des fourrures groffières.
Le renard a auffi beaucoup de reſſem
blance avec le chien ; il en a par confé→
quent avec le loup : mais quoiqu'il ait
les mêmes inclinations , il a d'autres
moyens d'arriver au même but. Comme
il eft plus foible , il met plus d'art dans
fa manière de vivre. La rufe , la patience
& l'induftrie forment fon caractère. Soigneux
de fa propre confervation , il fe fait
une demeure , fe creufe un terrier, ou bien
il s'empare de celui qu'un blaireau ou des
lapins ont creufe. Il ufe des plus grandes
précautions pour s'approcher de fa proie ;
il fe gliffe le long des haies , évente ,
écoute , & manque rarement fon coup.
Il évite avec une adreffe égale les hommes
& les pièges. Enfin fa réputation eſt
encore au-deffous de fes talens aux yeux
de ceux qui fçavent combien il faut multiplier
les rufes pour prendre les vieux
renards dans les Pays où ils ont de l'expérience.
Le renard , fans être comme le
loup antipathique avec la chienne , ne
1
116 MERCURE DE FRANCE
s'accouple point avec elle . Les fémelles
ne portent qu'une fois l'an , depuis trois
jufqu'à fix petits , mais rarement jufqu'à
ce nombre. Cet animal eft fort fujet aux
influences du climat & aux variétés qui
en résultent. On trouve dans les climats
froids toutes les variétés de l'efpèce , &
on ne les trouve que là. La plupart des
nôtres font roux ; quelques-uns font gris
argenté. La fourrure des noirs eft trèsbelle
; c'eft la plus eftimée & la plus
chère.
Le blaireau eft un animal défiant &
folitaire, qui fe creuſe une demeure dans
les bois les plus écartés. On peut dire
auffi qu'il eft pareffeux, car il dort preſque
toujours. Ce fommeil le rend très-gras ,
& le met en état de fupporter une longue
diète. Cependant cet animal quitte aifément
le terrier qu'il habite. Il en change,
pour peu qu'il foit inquiété. C'eft fans
doute parce qu'ayant les ongles , furtout
ceux des pieds de devant , très-longs &
très- fermes , il a plus de facilité qu'un
autre pour ouvrir la terre & y pénétrer.
Il ne s'écarte pas beaucoup , pour chercher
à vivre , du terrier qu'il s'eft pratiqué,
parce qu'ayant les jambes très- courtes
il n'a point de reffources dans la fuite. Il
fe fert de toute fa force & de toutes les
,
AVRIL 1759. 117
> armes , en fe couchant fur le dos , & il
fait de profondes bleffures aux chiens qui
l'attaquent.Au refte il a le poil très - épais,
les dents très-fortes , la vie très-dure , &
il fe défend jufqu'à la derniere extrémité.
Cet animal, qui a des caractères tranchés
par lefquels il ne fe rapproche d'aucun autre,
a toujours le poil gras & malpropre; il
a entre l'anus & la queue une ouverture
affez large , qui ne pénétre point à l'intérieur
, de laquelle fuinte continuellement
une liqueur onctueufe qu'il ſe plaît
à fucer. On fait de fa peau des fourrures
groffières &c. L'efpèce n'en eft pas nombreufe
, & elle eft très- peu répandue.
La louere eft ordinairement regardée
comme un animal amphibie.Elle ne quitte
guères le bord des rivieres ou des lacs ;
elle eft fort avide de poiffon ; elle a ,à tous
les pieds , des membranes qui lui fervent
à nager auffi vite qu'elle marche ; elle nage
fouvent entre deux eaux , & elle y refte
même affez longtemps : mais enfin elle a
befoin de refpirer comme les animaux
terreftres , & par là elle ne peut être rangée
dans la claffe des Amphibies. Cet
animal eft , de fon naturel , cruel & fauvage
: la loutre tue beaucoup plus de poiffon
qu'elle n'en peut manger. Elle a l'odorat
très-fin. Souvent on a befoin pour
(
118 MERCURE DE FRANCE.
la prendre , de tendre des pièges dans
une eau courante , qui en dérobe le fentiment.
Alors une pierre blanche fuffit
pour appas , & la curiofité précipite la
loutre dans le piège. Sa peau , furtout
celle d'hyver , qui eft affez brune , fait
une très-bonne fourrure.
ور
33
» La fouine , dit M. de Buffon , a la
phifionomie très -fine , l'oeil vif , le faut
léger , les membres fouples , le corps
» flexible : tous les mouvemens très- pref-
» tes ; elle faute & bondit plutôt qu'elle
» ne marche. Ces traits conviennent
auffi parfaitement à la marte , avec laquelle
la plupart des Naturaliftes la
confondent. Mais plufieurs autres caractères
différens donnent lieu de penfer
que ces animaux ne font pas de même
efpéce. La marte eft un peu plus grofle
que la fouine , & cependant elle a la
tête plus courte : la fouine s'approche des
habitations , s'établit même dans les greniers
à foin , & dans des trous de muraille.
La marte n'habite qu'au fond des
bois , & elle fuit les lieux habités & découverts
: on ne la trouve un peu communément
que dans les Pays froids . La
fouine eft répandue dans tous les climats
tempérés , & même dans les climats
AVRIL 1759. 119
chauds ; & elle ne fe trouve point dans
les Pays du Nord.
La peau de la fouine ne donne qu'une
fourrure commune : celle que donne la
marte est belle ; mais il ne faut pas la
confondre avec la marte zibéline , qui
eft un autre animal noir , & dont la fourrure
eft bien plus précieuſe.
La fouine & la marte ont beaucoup
de reffemblance par la forme du corps
& par le naturel , avec le putois & le
furet , qui eux - mêmes ont plufieurs caractères
communs avec l'hermine ou le
rofelet & la belette. Ces quatre derniers
animaux font ennemis mortels du lapin ;
ils empêchent prefque partout la trop
grande multiplication de cet animal utile
& dangereux , qui eft une excellente
nourriture , mais qui dévafte les récoltes .
La plupart des Naturaliftes ont confondu
le putois avec le furet , & l'hermine
avec la belette ; mais quant à l'hermine ,
elle eft fi fenfiblement plus grande que la
belette , qu'on ne peut pas les confondre.
L'hermine eft d'ailleurs infiniment
plus commune dans les pays froids , &
la belette dans les climats tempérés . Le
furet & le putois ont auffi une diffemblance
de moeurs qui les fépare entièrement.
Le putois attaque les ruches , & eft
120 MERCURE DE FRANCE.
fort avide de miel : le furet n'en eft nullement
avide ; & il eft à cet égard dans
le cas de la belette & du rofelet. Une
remarque à faire fur tous ces animaux ,
c'eft que ceux que la Nature a pourvus
de foupleffe & d'agilité , & auxquels
elle a refufé la force , ont , outre une induftrie
fupérieure à celle des animaux
plus forts , une cruauté froide , & un
befoin de jouir qui les porte à égorger
beaucoup plus d'animaux qu'ils n'en peuvent
manger.
Les autres animaux dont M. de Buffon
fait l'Hiftoire , ne font pas proprement
carnaffiers , quoiqu'ils mangent quelquefois
de la chair. Excepté le rat - d'eau ,
qui vit de grenouilles & de poiffon , prefque
tous ces animaux fe nourriffent principalement
de gland , de noifettes , d'écorces
d'arbres. M. de Buffon a l'attention
de s'étendre davantage fur les espèces
qui par leur utilité , ou le dommage
qu'elles nous caufent , font plus intéreſfantes.
Il indique fimplement les principaux
caractères des autres .
Dans toute cette Hiftoire des animaux,
les faits font obfervés avec fcrupule , &
vûs enfuite avec ce coup d'oeil qui les
raffemble & les lie. Ce n'eft point , comme
dans prefque tous les Naturaliſtes ,
l'Hiftoire
AVRIL. 1759. 127
•
T'Hiftoire des préjugés enfantés par l'ignorance
, & perpétués par une pareſſeuſe
crédulité. Ici tout eft exact & affuré . La
Nature ne paroît embellie par fon Hiftorien
, que parce qu'il a l'art de la montrer
telle qu'elle eft. L'Hiftoire de chaque
animal eft fuivie de fa deſcription.
Ces defcriptions font faites par M. Daubenton
avec une attention & des foins
qui ne peuvent être foutenus que par un
extrême amour pour la vérité , ni payés
que par le plaifir de l'avoir trouvée. Il
n'eft point de travaux plus dignes de la
reconnoiffance publique que ceux dont
le fuccès dépend de la précifion & de
- l'exactitude dans l'obfervation. A combien
de recherches minutieufes & fatiguantes
ce fçavant Anatomifte n'eft- il
obligé de fe confacrer ? Combien d'opérations
faftidieufes n'eft - il pas forcé de
répéter pour enchaîner les vérités dont
nous devons jouir ? Le plan uniforme fur
lequel toutes fes defcriptions font faites ,
portera tout d'un coup au plus haut degré
l'Anatomie comparée , dont la perfection
eft fi néceffaire pour la fcience de
l'économie animale.
pas
Cet ouvrage eft précieux encore par
des Planches parfaitement bien gravées ,
& dans lesquelles , ce qui eft infiniment
II. Vol. F
22 MERCURE DE FRANCE.
rare, on a confervé à prefque tous les
animaux l'air que la Nature leur a donné.
SUITE de l'Extrait du Livre intitulé,
l'Incrédulité convaincue par les Prophéties.
L ' AUTEUR pourfuit l'Incrédulité dans
les ténèbres , le flambeau de la révélation
à la main . Vous prétendez , dit-il à
Porphire , que le Livre de Daniel a été
écrit du temps d'Antiochus & des Machabées.
J'ai prouvé que non ; mais je le
fuppofe. Daniel , à moins d'une révélation
Divine , a - t-il pû prévoir dès- lors les
événemens qu'il a prédits dans l'explication
du fonge de Nabuchodonofor
& dans la vifion qu'il eut lui-même fur la
fucceffion des Empires ? Tout le monde
convient que ces deux Prophéties ont le
même objet ; on s'accorde auffi fur les
trois premiers Empires , figurés par trois
des métaux qui compofent la Statue que
Nabuchodonofor vit en fonge , & par
les trois premières bêtes dans la viſion de
Daniel . Toute la difficulté roule fur l'intelligence
du quatrième métal & la quatrième
bête ; & cette incertitude fembleroit
porter atteinte à l'autenticité de la
AVRIL 1789. 123
1
Prophétie dont le fens & l'application doivent
être fans équivoque ; mais c'eft à
d'évènement à diffiper ce nuage. Les Interprêtes
obfervent que la diftinction des
quatre Empires , marqués par les propriétés
différentes des métaux , n'eft pas
moinsvifible dans les diverfes qualités des
quatre bêtes. Le premier Empire eft celui
des Affyriens ; le fecond , celui des
Perfes & des Mèdes , réunis fous Cyrus ;
le troifième , celui d'Alexandre ; & julques-
là ces prédictions ne peuvent être
mieux d'accord avec les évènemens. Il
'eft facile de pénétrer l'allégorie de la
quatrième bête, plus dévorante que les
premières : il n'eft pas moins aifé d'appli
quer l'image des pieds de fer & d'argile
de la Statue. Porphire n'a voulu y voir que
1'Empire des Séleucides & des Lagides ,
fans doute afin de concilier l'époque de
T'évènement avec l'époque qu'il donnoit
au Livre de Daniel ; & quelques Auteurs
Chrétiens ont eu l'imprudence de donner
dans ce piège. Mais ici l'on fait voir ,
1.° Que cette allégorie ne peut fe rappor
ter aux Royaumes de Syrie & d'Egypte ,
2.° Qu'elle défigne l'Empire Romain
dans toutes fes circonftances , & qu'on
ne peut l'y méconnoître.
Cette bête fi forte , fi avide, fi cruelle,
Fij
24 MERCURE DE FRANCE.
و د
périt enfin , comme le dernier métal de
» la Statue eft réduit en pouffière malgré
» fa durée ; l'Empire Romain eſt anéanti ,
» & il n'en refte pas aujourd'hui plus de
veftiges que des Monarchies des Affy-
» riens , des Perfes & des Grecs. C'eft
pendant la durée de ce dernier & quatrième
Empire , qui s'étant incorporé
» les trois autres , étoit cenfé les contenir
» tous , que s'eft élevé le Royaume de
Jefus -Chrift. "
La fin de la vifion de Daniel préfente
une nouvelle difficulté. La quatrième bête
avoit dix cornes, au milieu defquelles s'en
élevoit une plus petite. Cette partie de
la prédiction eft encore développée d'une
manière fatisfaifante ; & dans la petite
corne l'Auteur croit voir Julien l'Apoftat.
Mais qu'on adopte ou non l'interprétation
détaillée de chacun des traits de
cette allégorie ; c'eft affez qu'il foit démontré
que le quatrième Empire annoncé
par Daniel , eft réellement l'Empire Romain
, dont la deftinée à venir n'a pû lui
être manifeftée que par une révélation
divine ; or c'eft ce qui réfulte du développement
de ces deux Prophéties , qui
font l'objet du feptième Chapitre.
Le huitième contient les prédictions fur
la reine de Jérufalem & de fon TemAVRIL
1759. 125
ple par les Romains. Moife , David , Da
niel l'ont annoncée , mais Daniel plus
expreffément depuis l'ordre qui fera donné
pour qué Jerufalem foit rebatie , juf
qu'au Chrift Chef de mon Peuple , il y
aura fept femaines , & foixante-deux femaines
, & les places & les murailles de
la Ville feront bâties de nouveau dans
des temps difficiles . Et aprèsfoixante - deux
femaines le Chrift fera mis à mort ; & lè
Peuple qui le doit renoncer ne fera plus
fon Peuple. Un Peuple avec fon Chef qui
doit venir , détruira la Ville & le Sanctuaire..
Il confirmera avec plufieurs fon
alliance dans une femaine &c.
Si le temps déterminé par Daniel répond
exactement à l'époque de la naiffance
de J. C. & à la ruine de Jérufalem fous
Titus , il eft évident que l'un & l'autre
événement ont été révélés au Prophéte.
L'Auteur obferve donc 1. ° que le terme
original qui répond à celui de femaine ne
fignifie en général qu'un nombre feptennaire.
2. Que ce terme s'applique dans
l'Hébreu aux années comme aux jours .
qu'Ariftote même chez les Grecs & Varron
chez les Latins nous fourniffent des
exemples de cette manière de compter
les années . 3.° Que Daniel dans le même
Chapitre ſemble avoir voulu lever l'équi
1
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
voque en défignant expreffément les fe
maines de jours pendant lefquelles il a
jeûné.
Les 70 femaines de Daniel ne font donc
pas dés femaines de jours. Il eft prouvé de
même ( mais ceci regarde les Juifs ) que
ce ne font pas des femaines décennales.
ou féculaires. Or foixante- dix femaines
d'années , comme on doit les entendre
ici , forment le nombre de 490 ans. De
quoi s'agit-il donc entre les Incrédules ?
De prouver que cette prédiction a été véritablement
accomplie dans le tems annoncé
felon le calcul ; & c'eſt à quoi l'Auteur
s'engage. Il fait voir que les mêmes
chofes ont été prédites par J. C. & qu'il
feroit abfurde d'attribuer à la prudence
humaine une prefcience auffi claire , auffi
précife de l'avenir.
Dans le neuviéme Chapitre il tire un
nouvel avantage contre les Incrédules des
vains efforts de l'Empereur Julien pour
relever le Temple de Jerufalem après fa
ruine. On fçait combien ce fait hiftorique
a éprouvé de contradiction , mais
tout prodigieux qu'il eft , l'incrédulité ne
peut tenir contre l'autenticité des preuves
& le nier , c'eft méconnoître toute certitude
morale. Ce fait peur n'être pas connu
de tous mes Lecteurs. Le voici tel que
l'Auteur le raconte :
AVRIL 1759. 127
Les Juifs irrités. par l'Empereur Julien,
accourent de toutes parts dans la Palef
tine.... Ils trouvent dans le Maître du
Monde un Protecteur auffi libéral
que
puiffant ils touchent au moment de
voir renaître de fes ruines ce Temple fi
cher à leurs defirs & fi néceffaire à leur
Religion. Alypius , favori de Julien , eft
chargé de la conduite de cet Ouvrage.
Le Gouverneur de la Province a ordre de
fe joindre à lui ... On commence par
arracher ce qui reftoit des anciens fondemens
; on travaille à leur en fubftituer
de nouveaux. C'étoient là les bornes que
Dieu avoit marquées à l'audace de fes
ennemis. A peine quelques pierres fontelles
pofées , » que la terre ébranlée par
un violent tremblement les pouffe , les
déplace & les difperfe. Des tourbillons
» de feu fortis de fon fein , dévorent les
» matériaux , les inftrumens & les Travailleurs.
On a varié fur ce récit ; mais
» ces contradictions ont été parfaitement
» éclaircies par Warburton , Ecrivain Anglois
qui a porté le fait dont il s'agit
jufqu'au dernier degré d'évidence.
お
"
Allez à Jerufalem , difoit S. Chryfoftome
aux Habitans d'Antioche , en leur racontant
ce prodige , vous y trouverez les
fondemens du Temple dans l'état ou je
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE
viens de vous le dépeindre. Si vous en de
mandez la caufe , on ne vous en dira
point d'autre que celle que vous venez
d'entendre. Nous fommes tous témoins
de ces chofes, vous dira- t-on; elles fe font
paffées depuis peu & de notre temps.
Le fameux paffage d'Ammien Marcellin
, Hiftorien idolâtre , Courtiſan & Panégyrifte
de Julien , ne laiffe aux Incrédules
que l'alternative de les convaincre
de fermeté , ou de fe rendre à l'évidence :
» Cum igitur operi inftaret Alypius , juvaretque
Provincia Rector , metuendi
» globi flammarum propè fundamenta
» crebris affultibus erumpentes fecere lo-
» cum exuftis aliquoties operantibus inac-
» ceffum. Hocque modo elemento deftina-
» tiùs repellente ceffavit incoeptum. Ammian.
Marcell. de vitâ Julian . Lib. 23.
Cap. I.
Si les Incrédules fe refuſent au témoignage
des Hiftoriens , les plus intéreffés
à démentir les faits qu'ils atteftent ; s'ils
fe retranchent à rendre fufpects les paffages
dans lefquels ces faits font énoncés ,
au moins ne peuvent- ils pas fe refufer à.
la notoriété des évènemens dont tout
l'Univers eft témoin , & qui ſe paffent à
leurs yeux même. Tel eft l'état du Peuple.
Juif annoncé par les Prophéties . Cette
AVRIL 1759. 129
preuve victorieufe d'une révélation divine
eft la matière du dixième Chapitre.
» Les Juifs font bannis de la Paleſtine.
» C'eſt leur premier malheur & celui qui
» dans les principes de leur Religion eft
» la marque la plus certaine de la colère
39
de Dieu fur leur Nation. Ils font difper-
» fés dans tout l'Univers ; affujettis aux
» Loix & au gouvernement de chaque
» pays qu'ils habitent , fans Magiftrature ,
» fans Sacerdoce ; méprifés d'ailleurs &
» regardés par tous les hommes , de quelque
Religion qu'ils foient , comme la
»lie & le rebut du genre humain. Ils
» fubfiftent néanmoins, diftingués des au-
» tres Peuples au milieu defquels ils font
répandus .
*
L'Auteur rappelle avec beaucoup de
candeur ce qu'on a tant de fois allégué ,
que la difperfion des Juifs eft une fuite
naturelle de la conftitution & des Loix
de ce Peuple ; que la circoncifion eft un
caractère qui le diftingue ; que fa Religion
lui défend de s'allier avec les Peuples
étrangers : ce qui l'empêche nécef
fairement de fe confondre avec eux. Il
pouvoit ajouter que cette même Religion
le rend intolérant & infociable , & qu'il
n'auroit pû fe former un établiſſement
durable au milieu des autres Peuples , que
Fv
13.0 MERCURE DE FRANCE.
par la force qu'il n'a jamais eue en main.
Mais toutes ces objections ne tiennent
pas contre l'évidence du prodige , & ce
n'en eft pas moins une merveille inguje .
23
qu'un Peuple réfolu à ne mêler fon fang:
» avec aucun autre , ait pu fubfifter depuis.
» tant de fiècles dans cet état de difper-
"fion & d'abaiffement , avec le même
» zèle pour fa Religion» . Or cet état des
Juifs a été prédit. » Les Ecritures tant de
l'Ancien que du Nouveau Teftament.
» annoncent leur exil , leur difperfion, leur
» abaiffement , leur confervation , Quel au
» tre qu'un Dieu a pû prévoir de fi loin
» des évènemens qui dépendoient de tant
» de caufes incertaines Quel autre a
» pû le révéler à fes Prophètes avec tant
»de préciſion & de clarté ?
Cette prédiction accomplie a été le fujet
d'une conférence entre le Juif Orobio
& Philippe de Limborch , fi fameux parmi
les Incrédules. Ici l'Auteur prenant là
place de Limborch qui avoit mal défendu
fa caufe , reprend les argumens du Juif
Orobio & prouve contre lui que la difperfion
& l'abaiffement de ce Peuple , eft en
effet la peine de fa révolte contre ce Mef
hie. Cette controverfe eft étrangère au fujet
de cet ouvrage ; mais l'Auteur n'a pas
cru devoir la paffer fous filence ; " C'eſt
» avec le corps entier de la Nation Juive
AVRIL 1759. 131
C
»
39
que Dieu a traité , dit-il. L'alliance ne
»peut être rompue que par un crime do-
» minant, par un crime généralement ap →
prouvé , qui ait pour complices ou pour
» fauteurs les Chefs de la Nation & le
plus grand nombre des Citoyens ; par
» un crime enfin plus odieux que l'idolâtrie
, plus directement oppofé à l'alliance
que le Peuple Juif avoit jurée
» avec Dieu : puifqu'il a attiré fur Jéru-
» falem , fur le Temple , fur le Peuple
» une feconde malédiction plus terrible
» que la première , qui n'avoit puni que
» l'idolatrie. » Il fait voir que les Juifs
n'ont jamais été fi zélés , fi fidèles que
depuis leur difperfion ; qu'ils n'ont ja
mais mieux mérité, aux termes de leur loi,
les bénédictions qu'elle promet ; & qu'ils
n'ont jamais été plus accablés des malédictions
qu'elle prononce.
"
» Qui ne doit être frappé de cerre iné-
» galité de châtiment entre le Juif idolâtre
& tranfgreffeur de la Loi, & le
Juif fectateur fidèle de la Religion de
» fes ancêtres ? Ce n'eft donc pas l'ido-!
lâtrie , mais le déicide , qui a fait tomber
fur les Juifs cette dernière malédiction
annoncée par les Prophéties.
39
» Orobio feint d'ignorer fi ce crime eſt
que les Chrétiens le racontent : il
» tel
Favj
132 MERCURE DE FRANCE
W
F
1
dit nettement , que tout homme , fût-
» ce un Prophète , fût- ce le Meffie luimême
, par une fuppofition impoffible ,
» & eût - il confirmé fa doctrine
23
par
les
» miracles
les plus
éclatans
, a dû être
lapidé
par
les Juifs
dès
qu'il
a voulu
fe
» faire
reconnoître
pour
le Dieu
d'Ifrael
.
39
De cette réponſe l'Auteur conclut que
tous les Juifs applaudiffent au crime de
leurs ancêtres , & que par-là même ils en
font complices.
>
Cette controverfe eft prouvée très-loin
par la fincérité avec laquelle l'Auteur s'oppofe
à lui-même les argumens des Juifs
tout fpécieux qu'ils peuvent être ; on voit
dans cette manière de difcuter toute la
confiance de la bonne cauſe & dans les
réponſes décifives de fon éloquent défenfeur
tout l'afcendant de la vérité. Je
n'en donnerai plus qu'un exemple.
Orobio eft fi convaincu que l'état préfent
des Juifs fuppofe néceffairement un
crime de tout le Peuple , qu'il remonte
jufqu'aux idolâtries plus anciennes que
la captivité de Babylone. Elles font , ditil
, imputées à la République Judaïque
qui fubfifte aujourd'hui , & qui eft la méme
qu'elle étoit alors. Si cette Républi
que n'eft plus idolâtre , il fuffit qu'elle
l'ait été pour que Dieu la puniffe comme
fi elle étoit encore.
AVRIL. 1759. 131
33
ور
» On a beau dire , répond notre fça-
» vant Théologien, qu'un Peuple eſt tou-
" jours le même , & l'eft par le nom, par
» les loix fi l'on veut , & par les ufages :
» il ne l'eft point par les qualités perfon-
» nelles des Sujets qui le compofent. Les
» ayeux ont pû être très -méchans & très-
» corrompus. Si les neveux ne marchent
» pas fur les mêmes traces ; s'ils effacent
» par leurs vertus l'infamie des crimes
» précédens , ce n'eft plus le même Peuple
dans l'ordre moral , parce que ce
»ne font plus les mêmes moeurs. Quand
» il eft dit en plufieurs endroits de l'E-
» criture , que Dieu venge l'iniquité des
» peres jufqu'à la troifiéme & quatrième
génération , on fuppofe que cette iniquité
tranfmife aux enfans par une imi-
>> tation contagieufe , leur tranfmet le
» même châtiment. Mais lorfque le cours
» de cet exemple pernicieux eſt arrêté , la
» punition eſt également retranchée. Le
fils innocent ne porte pas l'iniquité du
» pere criminel ; & l'ame qui a péché eft
» la feule qui doive mourir. Il eft furpre-
» nant qu'Orobio ne s'apperçoive pas que
» par l'étrange principe qu'il établit , il
» renouvelle le blafphême de fes ancê-
» tres , réprimé avec tant de force par le
Prophéte Ezechiel. Ils difoient alors
و ر
""
134 MERCURE DE FRANCE.
99
22
» comme le dit maintenant leur Apologifte
, que les peres avoient mangé des
» raifins amers , & que les dents des en-
» fans en étoient agacées. Par où ils vou-
» loient faire entendre qu'ils n'étoient
punis que pour les crimes de leurs
» peres. Mais Dieu irrité d'un pareil dif :
» cours , leur déclare que toutes les ames
»foni à lui ; qu'étant forties de fes
» mains , elles ne peuvent devenir mau-
»vaifes & dignes de fa colère , que par
» une iniquité qui leur foit perfonnelle ;
» que le Jufte vivra de fa juſtice , que fon
»fils prévaricateur mourra dans fa
propre
impiété ; & qu'en un mot il n'y aura
" des peres aux enfans d'autre fucceffion
» de peines & de récompenfe que celle
qui fera relative à la fucceffion des vi→
" ces ou des vertus. Orobio a- t-il dans fa
" Nation plus d'autorité qu'Ezechiel ? Se
" flatte- t-il de nous apprendre des régles
» de juſtice plus fures que celles qu'un fr
" grand Prophéte a puifées dans le fein
» de la Divinité , & qui font d'ailleurs fi
» conformes à la raifon , qu'on ne peut
" les combattre fans s'éloigner d'un fen-
" timent que la Nature a gravé dans les
» coeur de tous les hommes ?
22
"
J'ai déja dit que la feconde partie de
cer Ouvrage contient les Oracles vérifiés
"
AVRIL 1739 135
dans la perfonne de J. C. & de fon Egli
fe. J'en donnerai l'Extrait dans le Volume
prochain.
DISCOURS fur une nouvelle manière
d'apprendre & d'enfeigner la Géographie,
d'après une fuite d'opérations Topographi
ques. Par . M. Luneau de Boifgermain. A
Paris , chez Duchefne , rue S. Jacques ,
& Lambert , rue & à côté de la Comédie
Françoife.
A
i
LETTRES Parifiennes fur le defir d'être
heureux. 2 vol. in 12. A Genéve , & fa
trouve à Paris chez Duchefne rue S.Jacq.
LETTRES Critiques aux Arcades de
Rome , datées des Champs Elifées ; tra
duites de l'Italien. A Paris , chez Piffot
Quai de Conti & Lambert , rue & à
côté de la Comédie Françoife.
GEOMÉTRIE Metaphyfique , ou Effal
d'Analyfe fur les élémens de l'Etendue
Bornée . Par M. Foucher de l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles- Lettres.
A Paris chez J.T. Hériffant, tue S. Jacq
Dans la notice de cet Ouvrage , l'Auteur
annonce' des preuves fimples , na
turelles & faciles , des notions claires
& diftinctes des premiers élémens , une
manière plus naturelle & plus lumineuſe
de démontrer ; qu'au moyen de l'Algèbre
136 MERCURE DE FRANCE.
il a préféré l'Analyfe à la fynthèfe pour
fe proportionner à la foibleffe des Commençans
Il s'eft appliqué à faire fentir
l'efprit des preuves , & la fécondité des
vérités démontrées par la liaifon qu'il a
mife entr'elles ; enfin les anciens ont ſuivi
la route de la certitude , il effaye de s'ouvrir
celle de l'évidence . C'eft le jugement
qu'en a porté le célèbre M. Bouguer dans
fon approbation . » Quoique l'Auteur, dit-
» il , s'écarte quelquefois du langage ordi-
» naire des Géomètres , il m'a paru que
» la méthode élégante & claire , ſuivie
» dans cet Ouvrage , en rendroit l'im
preffion très- utile au progrès des Mathématiques.
"
"
JUMONVILLE , Poëme , par , par M. Thomas ,
Profeffeur en l'Univerfité de Paris . Ce
Poëme plein de beautés fe vend à Paris ,
chez le même Libraire. J'en rendrai compte
dans le Mercure prochain.
LA Science des Poftes Militaires , ou
Traité des Fortifications de Campagne ,
à l'ufage des Officiers particuliers d'Infanterie
qui font détachés à la Guerre ;
dans lequel on a compris la manière de
les défendre & de les attaquer. Par M.
le Cointe. A Paris , chez Defaint & Sail
lant , rue S. Jean de Beauvais.
TRAITÉ de la guerre préfente en Alle
AVRIL. 1759 . 137
magne , contenant la defcription Géogra
phique des pays où elle fe fait actuellement
avec un Journal hiftorique des
Opérations Militaires des Armées des
Puiffances Belligérantes, accompagné d'un
grand nombre de Cartes relatives à ces
Opérations , & des plans des principales
Villes dont il eft parlé dans cet Ouvrage.
Tome I. & II. A Paris chez Guillyn
Quai des Auguftins , & Duchefne rue S..
Jacques.
JOURNAL des Opérations de l'Armée
de Soubife , pendant la Campagne
de 1758. Par un Officier de l'Armée. A
Amfterdam , & fe vend à Paris chez
Jombert , rue Dauphine.
L'ANNÉE Politique , contenant l'état
préfent de l'Europe , fes Guerres fes
Révolutions &c. Ouvrage Périodique
dont on donnera deux volumes chaque
année. Tome I. qui renferme les fix premiers
mois de l'année 1750. A Avignon
aux dépens de l'Auteur.
MES principes , ou la Vertu raiſonnée ,
par Madame B. *** prix 1 liv. 4 fols. A
Amfterdam , & fe trouve à Paris chez
Cuiffart , Quai de Gêvres.
CORNELIUS Nepos , Latin & François ,
138 , MERCURE DE FRANCE.
Traduction nouvelle ; avec des notes Géographiques
, hiftoriques & critiques , nouvelle
édition. A Paris , chez Brocas , &
chez Barbou , rue S. Jacques.
1 IMITATION de Jefus-Chrift, Traduction
nouvelle , fur l'édition Latine de 1758 ,
revue fur huit manufcrits , par M. l'Abbé
Valart , de l'Académie d'Amiens . A Paris,
chez Barbou , rue S. Jacques. Ces deux
Ouvrages font la fuite de la Collection
des Auteurs Latins de Couftelier que j'ai
précédemment annoncée.
IDEE générale des Finances , confidérées
relativement à toutes les matières
qui appartiennent à cette portion de
l'Adminiſtration . Premiere Partie , dans
laquelle on traite de la formule , du Contrôle
des Actes , de l'Infinuation , du Centiéme
Denier , & du petit Scel extraor
dinaire. A Paris. 1759.
A la tête de cet ouvrage immenfe eft
un Difcours préliminaire avec une Table
figurée qui préfente toutes les parties de
fon objet , leurs divifions & leurs rap-
Forts. A juger de l'exécution par la grandeur
de l'entrepriſe , par les talens de
Auteur & le plan qu'il s'eft tracé , on
doit en concevoir l'idée la plus avantageufer
AVRIL. 1759. 139
DISSERTATION philofophique fur une
difficulté de la Langue Françoife : fi le
participe qui fuit le verbe auxiliaire avoir,
doit fe décliner. A Paris , chez Brocas ,
& la veuve Bordelet , rue S. Jacques , &
chez Barrois , Quai des Auguftins.
PRONES fur les Evangiles de toute l'année
; par M. l'Abbé Baller . ancien Curé
de Gif, Prédicateur de la Reine . Tomes
III & IV . A Paris , chez Defpilly, rue
S. Jacques , à la vieille Pofte.
INSTRUCTIONS pour la premiere Communion
; par M. l'Abbé Regnault , Prêtre
du Diocèfe de Paris. A Paris chez le
même Libraire .
La nouvelle Réconciliation , Comédie
en un Acte , en Profe , par M. le Prévoſt.
A Lunéville chez Meffuy , Imprimeur
du Roi. T
LES trois Rivaux , Opéra - Comique
du même Auteur ; chez le même.
DESTREZ , Imprimeur-Libraire à Paris ,
mettra en vente , le premier Mai 1759,
le Tome quatrième de la Diplomatique .
Par le Projer de foufcription donné en
1748 , on ne s'étoit engagé à livrer aux
Soufcripteurs que cinq Volumes ; mais le
plan de l'Ouvrage en exige néceffairement
un fixième ; ils pourront ffee llee pro
140 MERCURE DE FRANCE.
curer au prix modique de la foufcription
en foufcrivanit à la fois pour les deux derniers
lorfqu'ils retireront le quatrième.
Ainfi pour entier & dernier payement
du cinquième & fixiéme Volume , les
Soufcripteurs donneront vingt livres pour
le petit papier , & trente- deux livres
pour le grand.
Le prix de chaque volume pour ceux
qui n'ont pas foufcrit eft de vingt- quatre
livres relié, pour le petit papier ; & trente
livres pout le grand.
4..
RÉFLEXIONS critiques fur les différens
Systêmes de Tactique de Folart , vol. in
A Paris , chez Giffart , rue S. Jacques.
J'en ai donné l'Extrait dans le Volume
précédent.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
SUITE de l'Hiftoire des Gallinfectes.
NE découvrez- vous pas fur les bran
ches de petites tubérofités oblongues &
immobiles , d'une couleur grife , affez
femblable à la pellicule , qui fe détache
de l'écorce des cérifiers ? Eh bien , Clariffe
, voilà des Gallinfectes .
AVRIL. 1759. 141
✓
comment
! me
direz
-vous
, ce font
-là des infectes ? Mais je n'apperçois ni chaleur
, ni refpiration , ni mouvement.
n'importe ; daignez m'en croire quelque
temps fur ma parole ; ce que vous voyez
ce font des meres fécondes qui vont mettre
au jour des milliers d'enfans. Je dois
cependant vous prévenir qu'elles n'ont
pas toujours été dans l'état où vous les
voyez ; elles furent agiffantes & douées
de tous les organes que la Nature accorde
aux animaux. Cela ne vous rappelle-
.t-il pas des gens , qui après avoir debuté
avec éclat dans le monde , tombent dans
une forte d'engourdiffement , avec cette
différence que celui de nos Gallinfectes
eft le plus beau trait de leur vie.
Confidérons ce qu'elles ont de remarquable
dans cette pofition ; dans quelques
jours leurs enfans nous apprendront ce
qu'elles ont été.
Parmi les petites coques qui s'offrent à
votre vue , il en eft qu'on peut appeller
vivantes , d'autres mortes. Les premières
fe détachent difficilement ; écrasées fous
le doigt , il en découle une liqueur épaifle
pareille à celle de tout infecte écrafé.
Les autres font friables , caffantes , & pe
contiennent qu'une poudre féche & blanche
; c'eſt la dépouille ou la peau deffé142
MERCURE DE FRANCE.
chée d'un infecte qui n'eft plus : auffi n'en
rrouverez - vous que fur de vieilles tiges ;
les autres toujours attachées aux jeunes
branches font , comme je vous l'ai dit ,
des animaux très -vivans ; rėmarquez même
que leur couleur a plus de fraîcheur.
Détachez , je vous prie , une de ces
dernières coques avec la pointe d'un couteau
; la matière cotonneafe que vous
verrez fur la place où la coque recouvroit
l'écorce de la branche , commencera
à vous prouver que ce n'eft point
une excroiffance ; confidérez même ce
: duvet avec attention , vous appercevrez
l'empreinte des jambes & des anneaux
d'un infecte , & vous foupçonnerez que
je puis bien avoir raiſon.
Mais vous ne découvrez encore aucun
veftige d'animal à cette coque , j'en conviens
; daignez cependant confidérer la
partie convexe ou extérieure , comme le
dos de l'infecte ; celle que vous aurez dé-
* Le coton ou cette foie , fort des pores de l'infecte
fous la forme d'une matière gluante qui
prend à l'air de la confiftance . On trouve fur la
vigne & la charmille une Gallinfecte qui produit
une bien plus grande quantité de cette matière :
on voit une maffe de coton qui foulève la partie
inférieure de la coque & reffemble à ces nichées
d'oeufs d'araignées , qui font en forme de
- boule.
"
AVRIL. 1759. 1143
tachée de l'arbre en fera le ventre ; & fi
vous enlevez le coton , qui peut - être y
fera refté collé , cette dernière partie
vous paroîtra d'un rouge de chair : dans
le cas néanmoins où notre infecte feroit
plus avancé en âge , au lieu de cette fubftance
charnue , vous trouverez la coque
remplie de petits grains rougeâtres trèsdétachés
les uns des autres ; prenez votre
loupe , & à la forme oblongue & arrondie
de ces grains , vous reconnoîtrez aifément
que ce font des oeufs.
Mais , me direz-vous , cela ne prouve
pas que votre coque foit un infecte ; les
tubérofités , les galles des arbres contiennent
des oeufs ; c'eft ici un corps * , comme
tant d'autres , qui ne font que le produit
de la féve , qui s'extravafant par les
trous que quelque infecte a fait fur l'écorce
, pour y loger fes oeufs , les recouvre
, & prend à l'air une certaine confiftance
.
Ah ! Madame , n'abufons pas de l'analogie
, lorſque nos yeux & la patience
peuvent découvrir la vérité ; l'analogie
* On voit fur les ormes de groffes veffies creufes
& remplies de petits pucerons. C'eſt à la piquûre
que l'un d'eux a faite à l'écorce , qu'eft
due l'excroiffance dans laquelle il fe loge avec
toute fa famille. Réaumur, T. III. Page 281 .
144
MERCURE DE FRANCE.
"
eft la reffource des Phyficiens aux abois ;
ils l'employent pour fuppléer à l'ignorance
:tenons-nous-en aux faits , puifque
nous en avons de certains.
Voyez ma bonne foi : voici en faveur
de l'objection une expérience plus forte
que tous les raifonnemens : vous connoiffez
la compofition de l'encre ; c'eſt
par le mêlange de la noix de galle que
la diffolution de vitriol prend une couleur
noire. Le Comte de Marfigli fi connu
dans l'Hiftoire naturelle , effaya de faire
de l'encre avec du vitriol & des Gallinfectes
; il y réuffit , & conclut qu'elles
étoient des galles ; il auroit mieux fait
de conclure , comme M. Lemeri l'a démontré
dans la fuite , que les matières
végétales propres à faire de l'encre , le
font encore après avoir paffé dans le corps
d'un animal ; il en a fait avec des excré-
· mens d'animaux. *
Voulez- vous fçavoir ce qui a le plus
contribué à égarer les anciens Naturaliftes
fur les Gallinfectes Souvent on
trouve nos coques percées de petits trous
femblables à ceux qu'on obferve fur les
galles ; on a vû même de petits moucherons
en fortir , & l'on s'eft cru affez
*Et même des excrémens humains.
éclairé
AVRIL 1759.
745
Eclairé pour déterminer leur nature ;
mais vous , Madame , qui connoiffez parfaitement
aujourd'hui toute la race des
Ichneumons , vous ne feriez pas excufable
d'en tirer la même conféquence..
Vous n'ignorez pas qu'une grande partie
de ces mouches cruelles , qui font parmi
les infectes ce que les Exacteurs font chez
les Peuples , ne reproduifent leurs femblables
qu'aux dépens de la vie d'un autre
infecte. La mouche pique le corps
d'une chenille , dépofe fes ceufs dans la
piquûre qu'elle a faite ; de ces oeufs fortent
bientôt autant de petits vers qui fe
nourriffent de la fubftance intérieure de
la chenille qui refpire encore ; ils croiffent
dans fon corps , le percent , en fortent
de toutes parts , fe mettent en cryfalide
* & deviennent des mouches.
Voilà précisément ce qui eft arrivé aux
Gallinfectes , fur lefquelles vous voyez
de petits trous ; ces trous font l'ouvrage
des vers qui font éclos & ont vêcu dans
la Gallinfecte ; mais ce ne font point fes
enfans ; fes enfans ont fervi de pâture aux
vers carnaffiers , qui font devenus des
mouches.
>
* Il y en a , comme celles des Gallinfectes ,
qui fe mettent en cryfalide dans le corps même
de la chenille .
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
11 eft temps de vous faire connoître.
les vrais enfans des Gallinfectes . Douze
ou quinze jours après que vous aurez apperçu
fous une coque ces petits grains
qui font réellement des oeufs , revenez à
l'obfervation ; détachez - en encore une ,
& au lieu des grains , vous verrez fourmiller
un millier d'animaux fi petits , que
la loupe feule vous les fera diftinguer
aifément dans un tas de pouffière blanche
, qui n'eft autre chofe que les fragmens
des coques d'oeufs , d'où les jeunes
Gallinfectes fe font tirées . Je n'imagine
pas que vous foyez tentée d'imiter ce
Naturaliſte * qui a eu la patience de
compter ces oeufs jufqu'au nombre de
quatre mille fous une feule coque ; mais
auffi je fuis affuré que vous n'êtes pas
de ceux qui condamnent les minutieux
détails vous fçavez eftimer les faits ; le
plus petir eft l'ouvrage , & fait la gloire
du Créateur : qui oferoit même affurer
que les réfultats qu'on en peut tirer feront
conftamment inutiles : Depuis combien
de ficcles ne connoit - on pas l'aiman
, & combien n'a- t- on pas été de
temps à ignorer de quelle utilité pouvoit
être l'aiguille aimantée ? Un enfant &
le hazard font découvrir en Hollande le
* M. Ceftoni.
AVRIL 1759. 147
télescope ; un autre enfant laiffe tomber
une boule de cire dans de l'effence de
thérébentine , & donne naiffance à la
nouvelle encauftique . * Rien n'eft à négliger
dans la Nature ; ce n'eft qu'en la
fuivant pas à pas ; ce n'eft , fi je puis ainfi
parler , qu'en l'épluchant avec fcrupule ,
qu'on parvient à lui arracher les fecrets
dont elle eft avare.
Me pardonnerez-vous cette digreffion ?
J'aime à réfléchir ; c'est un des fruits de
l'étude de la Nature : mais , Clariffe , c'eſt
vous faire un larcin ; je vous vole une
fleur qui dans vos mains auroit produit
de plus beaux fruits .
Revenons donc à nos jeunes Gallin
fectes : après qu'elles font éclofes fous lat
coque qui les enveloppe , plus prudentes
qu'une foule d'étourdis qui ignorent le
danger de paroître trop tôt , elles reftent
encore quelques jours fous la tutelle de
leurs meres : lorfque leurs forces fe feront
accrues , vous les verrez fortir par
une petite fente qui fe trouve à l'extrémité
poftérieure de la coque foulevée
dans cette partie.
Le premier jour elles s'écartent peu ;
bientôt elles fe difperfent & parcourent
* Voyez l'Hiftoire & le fecret de la Peinture
en cire. Page 3 .
>
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
que ces
avec viteffe toutes les branches ; elles
font fi petites encore , que vous ne les
reconnoîtrez qu'avec le fecours d'une
forte loupe : affez ſemblables à de petits
cloportes , elles ne vous paroîtront que
de petites plaques ovales ; c'eft fur les
feuilles les plus tendres que vous devez
les chercher ; leur immobilité les rend
fouvent difficiles à reconnoître. Mais fi
vous êtes embarraffée de trouver le lieu
qu'elles habitent , je vais vous apprendre
mon fecret : On vous a dit
pauvres fourmis , qu'on accufoit injuſtement
de nuire à vos arbres , n'y vont
que pour chercher les pucerons , qui font
tour le mal qu'on leur attribue , puifqu'elles
n'en veulent qu'à l'eau fucrée qui
découle des deux petits tuyaux que ces
infectes portent à l'anus : eh bien , fuivez
les fourmis ; elles vous indiqueront
auffi les Gallinfectes ; elles les recher
chent autant que les pucerons , non pour
leur parler à l'oreille , comme le croyoit
bonnement un de nos prédéceſſeurs * en
Histoire naturelle , mais par une fimple
gourmandife dont bientôt vous verrez
l'objet,
Lorfque vous aurez reconnu le domiçile
des jeunes Gallinfectes , votre loupe
* M. Goedart,
AVRIL 1759. 149
vous en fera voir de différentes groffeurs ;
les unes blanches , d'autres jaunes & verdâtres
: quelques jours après vous les diftinguerez
avec vos yeux ; mais pour
mieux obferver leur forme vous ferez
encore obligé de recourir à la loupe.
›
Leur corps eft extrêmement mince &
à demi transparent ; fur fa partie extérieure
on voit un petit ovale qui paroît
marquer le contour du dos ; il eft couvert
de points , & de la circonférence de
cet ovale partent des lignes qui fe dirigent
comme des rayons fur les bords du
contour extérieur du corps. Le petit animal
a deux antennes pointues qu'il porte
en avant en le retournant , on découvre
les anneaux de fon ventre ; il est bien
moins grand que le dos , qui le déborde
partout , & qui offre à la partie inférieure
une petite fente en forme d'échancrure.
On apperçoit fix jambes ', &
& vers l'origine de la première paire ,
un petit enfoncement rebordé de quelque
chofe de charnu comme un court
tuyau évafé ; à ce tuyau tient un filet extrêmement
fin & délié , plus long que
la moitié du corps de l'infecte , c'est l'organe
qui pompe la féve de l'arbre , &
au moyen duquel il paroît quelquefois
fufpendu.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
*
Ce filet eft fi fin , qu'il avoit échappé
à tous les Obfervateurs ; & voyez , Clariffe
, jufqu'où méne l'abus de l'analogie ,
un Naturalifte frappé de ne point dé
couvrir dans l'animal d'organe propre à
prendre fa fubfiftance , remarque cependant
que les feuilles fur lefquelles il fe
loge , fe defféchent fans être rongées , &
conclud fans hésiter , qu'il tire le fuc des
plantes à peu- près comme les plantes tirent
celui de la terre ; tant il eft vrai que
dans la Phyfique les yeux font fouvent
préférables à l'efprit. Peut-être pourroiton
établir qu'il en eft de même dans la
morale ; mais fuivons notre objet.
Voulez - vous vous convaincre de la
vérité de ce filet qui fuce la féve en piquant
l'écorce de l'arbre. Remarquez au
Commencement de Juin celui de vos
pêchers qui fera le plus peuplé de Gal-
Infectes ; retournez-y le lendemain avant
que le foleil l'ait frappé , vous trouverez
fous votre arbre la terre très humide
tandis qu'elle fera féche partout ailleurst
faites plus ; vifitez foigneufement le treil
lage & les branches de l'efpalier , vous
y verrez des guttules de l'eau fucrée que
les fourmis viennent chercher:;; c'eft la.
vraie féve du pêcher qui a coulé des pi
* M. Ceſtoni.
-
AVRIL. 1759.
quires faites par les Gallinfectes ; vous
comprenez par-là comment il eft poffible
qu'elles parviennent à faire périr un ef
palier , quelque peu de féve qu'il faille
pour leur fubfiftance.
Il n'en eft pas moins effentiel d'exter
miner cette petite engeance qui cauſe de
fi grands maux ; les Jardiniers attentifs
en nettoyent leurs arbres : mais cela ne
fuffit pas ; peuvent-ils difcerner affez ce
qui échappe à la vue des Naturaliftes ? Il
faut aller à la fource du mal' ; ce font les
coques qu'il faut détruire ; qu'ils les écra
fent de bonne heure avant que les oeufs
foient éclos : c'eft un bien de refufer le
jour à ceux qui ne naiffent que pour le
mal il feroit heureux qu'on pût en ufer
ainfi dans la fociété ; on épargneroit à
l'humanité la honte de produire le crime
& l'horreur de le punir.
Jufqu'à la fin d'Octobre les Gallinfec
tes reftent fur l'arbre , le parcourent ,
allant avec lenteur de feuille en feuille ,
de branche en branche , comme de petits
tyrans qui ne quittent un Pays qu'après
en avoir tiré toutes les contributions qu'il
peut fournir ; cependant elles groffiffent ,
mais en même temps elles perdent de
leur activité , au point que des Obferva+
teurs ont cru que peu de jours après leur
-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
naiflance , elles n'étoient plus capables
d'aucun mouvement des obfervations
plus exactes nous ont appris le contraire ;
leurs mouvemens font rares , mais ils font
réels , puifque tombant avec les feuilles
lorfque l'arbre s'en dépouille , on les voit
s'en détacher , avancer lentement , regagner
le tronc , & fe fixer enfin fur les
jeunes rejettons. C'est ainsi qu'elles paffent
leur hyver collées contre l'écorce ,
& fouvent fi ferrées entr'elles , qu'elles
paroiffent en recouvrement les unes fur
les autres ; elles font toutes alors d'une
couleur rouffeâtre , toujours très - minces ,
mais fenfiblement plus grandes .
Vers les premiers jours de Mars leur
dos commence à fe renfler & à durcir..
Au commencement d'Avril , leur convêxité
devient plus vifible , le grand nombre
paroît alors avoir pris tout fon accroiffement
; mais plufieurs groffiffent encore,
ce font les véritables Gallinfectes ; en
groffiffant , elles fe dépouillent de leur
peau , & aux efforts qu'elles font dans
cette opération , on voit évidemment
qu'elles font encore animées .
Bientôt tout mouvement ceffe , & c'eſt
alors qu'arrive cette métamorphofe extraordinaire
, un infecte vivant devient
un gale immobile : dès le commencement
AVRIL. 1759 . 153
de Mai tout figne de vie eft détruit au
dehors , mais il s'opère encore des miracles
dans l'intérieur. Ce corps inanimé
fera bientôt le berceau d'un millier d'enfans
; c'eft fous le cadavre de leur mere
qu'ils recevront le jour.
Rappellez - vous ces petits grains rouges
, ces véritables oeufs que je vous ai
fait examiner fous la coque de la mere
des Gallinfectes dont nous écrivons la vie,
le prompt accroiffement de ces oeufs dans
le corps de la mere , occafionne l'accroiffement
de celle-ci ; mais comment dans
la fituation où elle eft , eft- elle parvenue à
les retenir ainfi fous fon ventre après les
avoir pondus ? ou plutôt comment les at-
elle pondus fans les mettre au jour ?
Qu'il vous fuffife de fçavoir que l'immobilité
de la Gallinfecte n'eft encore qu'apparente
& extérieure, qu'à mefure que les
oeufs fortent de fa partie poftérieure par
un mouvement interne , elle les ramène
en deffous * , que le fecond
après avoir
fait avancer
le premier
vers la tête , eft pouffé à fon tour par celui qui le fuit ,
* Les oeufs de la Gallinfecte de la vigne & de
Ia charmille ne reftent pas ainfi fous la coque ;
ils fortent liés les uns aux autres comme des
grains de chapelet , & font mis à couvert par
cette malle de coton dont j'ai parlé .
2
Ꮐ v
154 MERCURE DE FRANCE.
& que fucceffivement & à mesure qu'ils fer
préfentent ils font rangés dans la capacité
inférieure de la coque ; mais vous comprenez
que toute cette opération ne peut fe
faire , & les oeufs fe placer fur fon ventre
, fans le foulever auffi bien que les
jambes qui y tiennent ; de forte que la
ponte finie , il ne refte plus de la mere ,
que ce ventre collé au dos , & entre
deux les ovaires & les inteftins applatis.
Le côté de la Gallinfecte tourné vers l'arbre
devient donc abfolument concave &
rempli de quatre mille oeufs.
C'est alors feulement que meurt la
mere ; elle fe deflèche , mais fans ceffer
d'être utile à fes aufs ; fon cadavre toujours
adhérent à l'arbre , forme une enveloppe
folide qui les met à l'abri des
injures du tems ; & contribuë , je crois ,
à les faire éclore en concentrant en elle
les rayons du foleil. Ainfi cette mere privée
du jour , couve réellement fes petits ;
à la mort de l'une fuccéde bientôt la viedes
autres : c'eft ordinairement , comme
vous l'avez vû , douze jours après la ponte
que l'on commence à difcerner ces
petites plaques mouvantes par lefquelles
nous avons commencé notre hiftoire.
Fait étrange dans la Nature , que dans
certains individus il faille la deftruction
AVRIL 1759 . 155
de la mere pour que les enfans puiſſent
avoir un logement qui les mette en état
de voir le jour !
2
> Confidérons - les encore un moment
Clariffe, obfervons l'énorme différence qui
fe trouve entre l'Infecte qui vient de naître
& celui qui l'a produit ; rappellons l'étonnante
métamorphofe par où il eft obligé
de paffer pour régénérer fon femblable :
ces réfléxions ne vous jettent- elles pas
dans une refpectueufe admiration fur la
prodigieufe variété de moyens que la
Nature employe pour arriver au même
but? Que penfer alors de ces efprits ambitieux
qui voulant la refferrer dans les
bornes étroites de leurs idées , préteddent
tout généralifer dans fa marche !
Ne croyez -vous pas voir un aveugle qui
parvenu en tâtonnant à connoître les recoins
du petit appartement qu'il habite,
s'enfe d'orgueil , & fe croit en état de
parcourir fans s'égarer toutes les routes
d'un grand Empire ?
Mais vous , Madame
, qui aimez tant
les réfléxions
, n'en avez-vous point fait
une qui nous ramene
naturellement
à notre
objet ? n'avez
-vous point obfervé
que
dans toutes
les Gallinfectes
, que nous
avons
confidérées
, vous n'avez
vû que dies
G. vj
156 MERCURE DE FRANCE.
meres , partout des enfans , des oeufs ,
des femelles & jamais de mâles ni d'accouplement
? Si cette remarque vous embarraffe
, vous avez cela de commun avec
bien des Philofophes ; mais comme vous
êtes plus fage qu'eux , & que vous avez
appris en les étudiant de près que le
merveilleux eft l'appas du Philofophe &
de l'enfant , vous vous garderez bien de
les imiter , & d'imaginer avec eux en
pure perte que chaque individu eft mâle
& femelle en même temps * ; & qu'en
cela plus finguliere que les vers de terre
& les limaçons , qui , quoique réellement
hermaphrodites , font obligés de fe féconder
mutuellement, chaque Gallinfecte
fe fuffit à elle-même.
On a cru de nos jours reconnoître
cette faculté dans les Pucerons , & bien
qu'elle foit établie fur les preuves les
plus fingulieres , cette opinion trouve
encore des incrédules. * *
*
V. la Phyfique facrée de Scheuchzer, T. H.
page 135.
** M. de Geer prétend qu'il a vu parmi les Pucerons
des mâles & des femelles ; les uns vivipares
, les autres ovipares ; les uns aîlés , les autres
fans aîles. Il ajoute que s'il eft vrai qu'un jeune
Puceron féparé des autres dès la naiffance fait des
petits fans accouplement , il en faut conclure
feulement qu'un feul accouplement ſuffit à pluAVRIL.
1759. 157
›
Retournons donc à l'Auteur des Mémoires
, fa philofophique patience nous
a mis à portée de fubftituer des faits à
des fuppofitions ; après être refté plufieurs
années , fi j'ofe ainfi parler , à l'affut
de la vérité , une heureuſe obfervation
la lui découvrit enfin , & j'ofe vous
affurer que ce fut un beau jour pour lui ;
c'eft fur la fin d'Avril , comme il nous
l'apprend qu'il apperçut le véritable
mâle de la Gallinfecte ; mais vous n'imagineriez
jamais ce que c'eft ; il ne
falloit rien moins que les yeux d'un Náturaliſte
, auffi au fait des rufes de la Nature
, pour s'y arrêter ; car dans l'hiftoire
des Gallinfectes , tout femble tenir du
miracle ; enfin ce mari , fi longtems inconnu
, n'eft autre chofe qu'un petit infecte
aîlé , une vraie mouche , mais d'une
espèce fi petite , qu'à peine les yeux.
peuvent l'appercevoir.
Elle eſt d'ailleurs fort jolie ; fa tête ,
fon corps , fon corcelet , fes fix jambes
font d'un rouge foncé : fes aîles qui fe
croifent , & débordent le corps, font d'un
blanc gris , bordé du plus beau carmin ;
ce qui vous la fera mieux reconnoître
ce font deux petits filets qu'elle porte à
feurs générations . Fait qui devient auffi inexplî
cable que la fécondité fans accouplement.
2
158 MERCURE DE FRANCE.
& Fanus à la maniere des éphemeres
plus que tout cela un autre petit aiguilfon
recourbé que vous appercevrez entre-
deux .
Ne la confondez point avec de petites
ichneumons qui lui reifemblent; cherchez-
la fur les pêchers peuplés de Gallinfectes
de figure plus qu'hémifphéri
que ; vous en trouverez plufieurs vers la
fin d'Avril ; fuivez leur marche , vous
les verrez aller d'un air curieux fur les
coques , paffer de l'une à l'autre , épier.
un moment favorable , fe promener fur
leur dos , comme fur un terrain fpatieux ,
& s'y fixer enfin quelques minutes.
Nos Gallinfectes immobiles en apparence
, ne le font pas à la voix de l'amour.
On peut dire d'elles avec le Talle :
Guarda quanto l'amor aguzza l'intelletto.
Quoique de tous les êtres animés , elles
foient ceux qui le paroiffent le moins ,
dans cet inftant il fe réveille dans leurs
fens une forte d'activité ; le flambeau de
l'amour eft pour elles le feu de Prométhée
, elles femblent reprendre la vie &
répondent avec reconnoiffance aux careffes
de la petite mouche. Enfin fr vous
jettez les yeux fur cette échancrure que
je vous ai fait remarquer à l'extrémité
* L'Aminta.
AVRIL. 1759. 15
de la
coque , vous comprendrez aisément
comment s'opére la fécondation des :
eufs qui y font contenus.
Une découverte auffi fingulière demandoit
des détails pour être conftatée , notre
Auteur ne laiffe rien à defirer à cer:
égard ; mais raffurez - vous ; comme il n'eft
permis qu'aux Sçavans de tout exprimer
impunément , moi , qui n'ai pas
l'honneur de l'être , je ferai plus réfervé.
Quoiqu'il en foit, comment nos petites:
mouches peuvent- elles féconder un infecte
qui paroît d'une autre efpéce qu'elles
Vous m'avez paffè la difproportion des
tailles , parce que chez les Infectes la
fémelle et toujours fenfiblement plus
grande que le mâle ; peut-être ferezvous
plus difficile fur la différence des
efpéces ? Un oifeau n'eft point fait pour
être le mari d'une tortuë. Mais , Clariffe
pourquoi voudriez -vous que l'efpéce dif
férât ! Ce feroit ne juger que fur les apparences
; ce n'eſt point ici comme ailfeurs
le vêtement qui conftitue l'état.
›
* M. de Reaumur parle d'un Scarabé ſi petit ,
eu égard à la femelle , qu'on peut le comparer
à un rat en proportion avec la plus énorme
chienne. On voit dans ces Provinces une eſpéce
de fourmi aîlée qui offre la même différence entre
le mâle & la fémelle.
160 MERCURE DE FRANCE.
Rappellez-vous cet Infecte qui reffemble
à tant de beaux efprits de votre connoiffance
, qui brillent dans l'obfcurité & ne
font que des vers au grand jour , le ver
Juifant eft une femelle dont le mâle eft
un Inſecte aîlé du genre des cantarides ;
parmi les papillons , Arifte vous en a
fait connoître un , qui bien qu'il foit un
des plus brillans & des plus fémillans
de la race , veut bien fe contenter dans
-fes amours d'une eſpèce de maſſe informe
que la Nature lui a indiquée pour
reproduire fon femblable : mais enfin fi
je vous montre que la Gallinfecte & la
petite mouche ont eu la même mere ,
je me flatte qu'il n'y aura plus rien à
répliquer.
Revenons un moment fur 110s pas. Vous
avez vû fortir de la même coque un nombre
étonnant de petites Gallinfectes ; à
la chute des feuilles elles font remontées
fur les jeunes rejettons contre lefquels
elles font reftées collées pendant l'hyver
; au printems elles ont commencé à
groffir mais rappellez-vous que je vous
ai fait entendre que toutes ne prenoient
pas le même accroiffement ; j'avois bien
mes raifons : celles que la Nature deſtinoir
à être des meres , ont crû en peu de
temps à un point confidérable avant de
་
AVRIL 1759.
161
faire leur ponte ; mais leur nombre étoit
bien inférieur à celui des Gallinfectes qui
reftoient d'une groffeur moyenne: que font
donc devenues celles - ci ? Voulez- vous le
fçavoir Dès l'inftant que vous verrez
quelques-unes de nos petites mouches
voltiger fur l'arbre , jettez un regard obfervateur
fur le lieu qu'occupoient les Gallinfectes
qui vous avoient paru plus tardives
, vous découvrirez à leur place des
dépouilles très - complettes qui confervent
leur ancienne forme , mais qui font
totalement vuides.
Ces dépouilles ne font autre chofe que
le berceau , ou fi vous voulez , l'enveloppe
, des petites mouches que vous
appercevrez ; ce font des coques dans
lefquelles elles ont vêcu fous la forme de
Nymphe * jufqu'au temps de leur métamorphofe
; & fi vous en doutez , prenezles
fur le fait , & dans le temps que toutes
ne font pas éclofes ; ayez la bonté,
d'attendre & d'examiner la fortie d'une
d'entr'elles ; armez-vous de patience , il
2
* On a quelquefois confondu les termes de
Cryfalide & Nymphe. La Cryfalide eft l'état du
ver renfermé dans une coque folide. La Nymphe
qui n'eft fouvent que la peau du ver détachée ,
laiffe voir la figure qu'aura l'infecte. La chenille
fe met en Cryfalide ; le ver de l'abeille en Nymphe
162 MERCURE DE FRANCE
vous faut tenir votre loupe attachée fur
l'objet près de dix ou douze heures.
Voyez comment la partie fupérieure de
la
coque s'écarte peu-à-peu de la partie de
deffus ; cette ouverture laiffe paroître d'abord
le bout des aîles , enfuite les petits
filets & l'aiguillon qui tiennent à l'anus ,
enfin la partie poftérieure , quelque temps
après le corps entier qui fe tire lentement
mais avec facilité , de la coque qui fe referme
dès qu'il en eft forti : notre mouche
fait donc fon entrée dans le monde à reculon
; en cela elle peut reffembler au
moral à quelques individus de l'espéce
humaine , mais point du tout à ceux du
peuple mouche , qui toujours fe dégage
de fon enveloppe la tête la premiere.
A m'entendre parler de cette opéra
tion , vous imaginerez peut-être que j'ai
eu le courage de la fuivre exactement ;
détrompez -vous , Clariffe , ce mérite n'appartient
qu'à l'Auteur des Mémoires ;
mais fcachez comment je m'y fuis pris
pour fatisfaire ma curiofité , votre pareffe
y gagnera : j'avois apperçu une des
petites mouches qui s'étoit échapée fans
me donner le loifir de l'obſerver ; l'idée
me vint de détacher toutes les petites
coques qui reftoient fur l'arbre ; je les
entrouvris légèrement avec une épingle ::
AVRIL 1759. 163
quelques-unes étoient vuides , la plupart
ne m'offrirent qu'une bouillie rougeâtre ,
& j'eus la cruauté de priver ainfi nos
pauvres Gallinfectes de plus de vingt
maris ; mais ma cruauté fervit enfin à
mon inſtruction , à peine eus-je ouvert
une des coques , que j'apperçus du mou→
vement , je pris ma loupe , & diftinguai
parfaitement la petite mouche qui venoit
de fortir de fon état de Nymphe &
fe difpofoit à ouvrir les portes de fa prifon
; fes filets ne parurent point , fes aîles
étoient encore froiffées & repliées : mais
j'en vis affez pour me convaincre de font
origine , c'est tout ce que je cherchois.
En vous décrivant fa figure , je vous
ai caché une obſervation qui mérite d'avoir
ici fa place. Avec quelque attention-
& quelque forte foupe qu'on examine
la tête de la petite mouche , on n'y peut
rien découvrir qui reffemble à une bouche,
rien qu'on puiffe comparer aux dents,
aux trompes ; aux fyphons des mouches à
deux aîles à la place ordinaire de la bouche
, on apperçoit feulement deux grains.
noirs , luifans , & hémifphériques , qu'on
prendroit pour des yeux de forte qu'il·
paroîtroit que de même que les abeilles ,
outre leurs deux gros yeux à facettes , one
trois autres petits yeux pofés fur la partie:
164 MERCURE DE FRANCE.
fupérieure de la tête , notre mouche en
auroit deux à la partie inférieure ; & il
feroit plaifant que la Nature fe fût amufée
pour multiplier les phénomènes dans
ce petit être , de le douer de nouveaux
organes de la vue , en le privant de celui
qui eft propre à prendre des alimens.
Au refte ce ne feroit pas un fait unique
dans l'Hiftoire des Infectes ; ces mouches *
qui viennent d'un ver qui fe nourrit dans
les entrailles du cheval , dans le cerveau .
des cerfs , dans le nés des moutons , dans
les tumeurs des vaches , & qu'on vous
a nommé parafites ces mouches , disje
, n'ont point de bouche ; la claffe des
papillons nocturnes nous en offre plufieurs
qui font dans le même cas infenfibles
à tout autre objet que celui de la
* Le fçavant M. Lynnæus les comprend fous
le nom d'Efirus . Le défaut de bouche conftitue
felon lui le caractère de ce genre. Os nullum.
V. Sift . Nat. Ne fuivroit- il de là que la
pas
mouche Gallinſecte auroit dû être claſſée dans le
même genre d'autant plus qu'elle n'a que deux
aîles , & qu'elle fe trouve dans l'ordre des hemipteres
qui en ont quarre. Je ne fçai fi la conformation
aflez incertaine de la bouche de la
fémelle Gallinfecte , qui d'ailleurs eft un infecte
fans aîles , étoit fuffifante pour déterminer fon
caractère ; & je laiffe cette queftion à éclaircir à
ceux qui pourront la trouver intéressante.
AVRIL 1759.
165
population , leur fort eft de voir le jour
pour voler dans les bras de l'Amour ,
s'affurer une poftérité, & mourir auffitôt ;
tel eft furtout le papillon du ver à foie ;
telles font fans doute auffi les mouches
Gallinfectes , qui dès qu'elles font forties
de leurs coques , cherchent à féconder les
femelles , & ne doivent guères furvivre
à cette opération.
Voila à- peu-près ce que l'hiftoire de ces
petits animaux offre de plus intéreffant ;
il ne me reste plus , Clariffe , qu'à m'acquitter
de la parole que je vous ai donnée,
de vous en faire connoître des espèces qui
foient auffi dignes de reconnoiffance , que
les autres de curiofité : elles mériteroient à
elles feules une lettre entière ; mais vous
n'aurez fur leur compte que de courts détails
, parce qu'il m'eft encore plus effentiel
de ne pas vous ennuyer.
Le Kermès vous eft connu de nom 2
mais convenez que vous n'avez jamais
connu fa famille : c'eft une véritable Gallinfecte
, de figure prefque hémifphérique,
de la grandeur d'un petit pois , reffemblant
à une goufce ou baie , dont la
peau eft forte, luifante , couleur de prune
& couverte comme ce fruit d'une pouffière
blanche qu'on appelle la fleur. On
ne le trouve jamais que fur une efpèce de
166 MERCURE DE FRANCE.
petit chêne verd * ; comme cet arbriffeau
ne croît pas dans nos Provinces , vous
ferez privée du plaifir d'obferver l'utile
infecte qu'il nourrit , à moins que vous
ne foyez tentée de l'aller chercher dans
des contrées moins tempérées , en Provence
, en Languedoc , en Efpagne &
dans les Ifles de l'Archipel ; jufques-là
il faudra vous contenter du récit des Naturaliſtes
qui l'ont examiné fur les lieux;
& fi vous voulez m'en croire , vous vous
épargnerez cette peine ; leur récit fe rapporte
conftamment à ce que vous fçavez
aujourd'hui des autres Gallinfectes.
Lorfque le Kermès a fait fa ponte ,
lorfqu'on apperçoit fous la partie inférieure
de la coque fes petits oeufs qui font
du plus beau rouge , on fe hâte de le ramaffer
les habitans des pays où il fe
trouve apportent à cette récolte le même
foin que vos Fermiers à celle de leurs
blés . Pourquoi ? Ceft que leur objet eſt
le même. Sans avoir aucun goût pour
l'Hiftoire naturelle , ils fçavent ce que
vaut un infecte ; tandis que le Philofophe
y reconnoît l'intelligence du Créateur
, les habitans des Garigues
trouvent fa libéralité .
**
y re-
* Ilex aculeata cocci glandifera . C. Bauh . pin.
* On nomme ainfi en Provence & en LangueAVRIL
1759. 167
Ils font deux récoltes du Kermès ; leurs
femmes font chargées de ce foin ; des
ongles très-longs font les feuls inftrumens
qu'elles y emploient ; on le vend
bientôt à des Marchands pour la teinture
des laines & des foies : ceux - ci pour
éviter que les oeufs n'éclofent , ce qui
cauferoit une grande diminution dans le
poids , arrofent les coques de vinaigre ,
& les font fécher au foleil ; de là vient
que le Kermès qui nous arrive paroît
rouge & n'a plus la couleur qu'on lui voit
fur l'arbufte.
Voilà donc notre infecte devenu commerçable
; ce commerce a même été
confidérable pendant un temps vous
fçaurez bientôt ce qui l'a diminué ; &
M. Ellot dans fon excellent Ouvrage
*
doc les terres incultes où croît le petit chène verd
'du Kermès.
* Par le peu d'habitude où l'on eft de fe fervir
du Kermès pour l'écarlate brune ou de Venife ,
on a recours à la cochenille mêlée avec une
préparation d'alun ; cette dernière couleur eſt
moins folide , & plus difpendieufe. Art. de la
Teint. P. 323.
Nous n'employons plus le Kermès qu'aux laines
des tapilieries ; les rouges des tapifleries de
Flandres & de Bruxelles en font tirés ; & l'on en
voit qui depuis 200 ans n'ont pas changé. Id.
P. 245.
468 MERCURE DE FRANCE.
fur la teinture des laines , vous apprendra
, fi vous le voulez , que nous avons
grand tort dans bien des cas d'en profcrire
l'ufage dans nos Manufactures on
l'emploie encore à Venife & dans le Levant
; ou en tire une écarlate brune dont
la couleur fe tache plus difficilement que
la nôtre , & fe foutient bien davantage ;
mais on eft mal écouté lorfqu'on propofe
de préférer le folide au brillant.
Depuis quand a-t-on découvert dans
le Kermès la propriété de fournir un fi
beau rouge ? Je l'ignore : mais les pigeons
auroient pû l'indiquer ; ils font friands
de fes coques qui leur font très-nuifibles ;
les jeunes en meurent , ceux qui font plus
forts en font quittes pour un cours de
ventre qui teint en rouge les murs du
colombier.
N'allez pas , Clariffe , d'après ce fait ,
prendre une idée défavorable de nos Infectes
; bien loin de nuire ainfi à l'efpéce
humaine , la Médecine les regarde comme
très-falutaires ; c'eſt avec le Kermès
que l'on compofe la confection d'Alkermes
, & le firop de Kermès dont tout le
monde connoît l'utilité. La couleur & l'utilité
de fes oeufs lui ont fouvent mérité
le nom de graine d'écarlate * : les mêmes
C'eft pour cela qu'on appelle écarlate de
qualités
AVRIL. 1759. 169
qualités le font donner à un infecte qui
fe trouve dans le Nord , & qu'on nomme
indifféremment cochenille ou graine d'écarlate
de Pologne. * On le claffe parmi
les Progallinfectes ; quelques particularités
diftinguent ce genre de celui dont
nous avons parlé au lieu de faire des
oeufs , elles mettent au jour des petits
tout formés en fe defféchant elles ne
paroiffent pas des galles , & confervent
toujours la phyfionomie de l'infecte.
Nous avons de ces Progallinfectes dans
nos Provinces ; nos ormes en font couverts
, elles fe nichent dans la bifurcation
des petites branches ; mais comme
on ne fçauroit en tirer aucune utilité , il
leur eft arrivé ce que méritent tous ceux
qui font dans le même cas ; elles font reftées
dans l'oubli , & nous les y laifferons.
Il n'en fera pas ainfi , s'il vous plaît ,
de la cochenille de Pologne , infecte fingraine
, l'écarlate qu'on tire du Kermès , telle
que celle de Veniſe .
* Coccus polonicus , & quelquefois coccus radicum.
On le trouve abondamment dans les déferts
de l'Ukraine , de la Volnie , de la Lithuanie ,
dans le Palatinat de Riovie , & même dans la
Pruffe du côté de Thorn .
Voyez Ephémérides des Curieux , Collection
de Dijon, années 1608 & 1670. Differtation de
Bernardi de Bernitz .
11, Vol.
H
*
170 MERCURE DE FRANCE.
gulier qui ne fe trouve jamais fur des
branches , ni fur des tiges ; mais conftamment
contre la racine d'une plante
qu'on nomme la Renouée : il femble
que le mérite cherche toujours à fe cacher
; ces animaux plus précieux encore
que le Kermès , paffent leur vie enfouis.
fous la terre ; mais l'intérêt eft un bon
guide ; les Payfans de l'Ukraine fçavent
bien découvrir leur retraite ; dès le moment
de leur accroiffement , ils foulévent
la terre , détachent les coques , &
recouvrent la petite plante qui leur fournit
l'année fuivante une récolte femblable.
**
La récolte de la cochenille de Pologne
feroit très - lucrative , fi elle étoit plus facile
& plus abondante ; lesHollandois en
teignoient autrefois leurs draps en écar
late *** ; les Peintres , en la mêlant à
* Bauhin l'a placée parmi les petits Poligo
hum. C'eft le Poligonum cocciferum de Rai ; &
l'Alchymilla gramineo folio , majore flore de Tournefort.
** Voyez Actes de Curieux de la Nature ; Acta
Phyfica Medica . 1733. La Diflertation de M.
Breinius & le fupplément où il parle de la petite
mouche , mâle de la cochenille de Pologne.
*** M. Ellot prétend qu'il n'a pu en tirer que
des couleurs de chair , des lilas &c. Il y a apparence
que les graines qu'il a employées étoient
éventées.
2
AVRIL 1759.
171
une craie préparée , en font une laque
auffi belle que celle de Florence ; & l'on
s'en eft fervi à Varfovie comme du Kermès
du chêne verd à compoſer la confection
d'Alkermes.
3
J'ai lu dans les Ephémérides des Curieux
de la Nature ; que les Juifs en
prennent la ferme pour la vendre aux
Arméniens & aux. Turcs qui en teignent
la foie , la laine , le maroquin & la queue
de leurs chevaux : mais vous ne devineriez
jamais quel eft l'ufage que leurs
femrnes en font ; elles en tirent la teinture
avec du jus de citron , & s'en fervent
journellement pour fe rougir l'extrémité
des doigts , des pieds & des
mains , ce qui paffe parmi elles pour une
très- grande beauté ; fans doute on riroit
en France de voir une femme fe préſenter
avec des prétentions dans le Monde, parce
qu'elle auroit le bout des doigts bien
rouge ; mais je ne fçai fi les femmes d'Orient
ne pourroient pas de quelque manière
prendre leur revanche fur nos Francoifes
; ce qu'il y a de certain , c'est que
la cochenille de Pologne entre fouvent
auffi ** dans la compofition d'un rouge
dont elles ne rient pas.
* Collection de Dijon . Differtation de Bernardi
de Bernits.
** 11. Differtation deBernardį. Hij
1
172 MERCURE DE FRANCE.
Pour vous , Clariffe , à qui la lecture ,
l'ufage du monde , une certaine manière
philofophique d'envifager les chofes , ant
fait entrevoir depuis longtems que la
mode influë non feulement fur les vêtemens
, mais encore fur l'efprit , fur la
beauté , & même fur les moeurs , vous
ne vous étonnez plus de rien , vous fçavez
que tout est bien ou mal felon la
loge d'où l'on voit le ſpectacle.
Laiffons la morale pour revenir encore
un inftant à la phyfique & dire un mot de
la cochenille ; c'eft fans contredit l'efpéce
la plus recommandable des Gallinfectes .
Lorfqu'elle nous arrive du Méxique ,
elle ne paroît aux yeux qu'un amas de
grains rougeâtres & ardoifés qui font d'une
figure irréguliere , cannelés d'un côté ,
& concaves de l'autre . Dans cet état , vous
ne vous étonnerez pas qu'on lui ait réfufé
longtemps la qualité d'infecte , vous
avez vû nos Sçavans la difputer avec opiniâtreté
à nos Gallinfectés qui pondoient
& marchoient fous leurs yeux. La queition
a été longtemps agitée ; des Naturalites
fur les lieux mêmes où naît la cochenille
atteftoient que c'étoit une graine ; Leuvenock
pour qui la Nature fembloit n'avoir
rien de caché , penchoit pour cette opiAVRIL.
1759. 173
nion ; Swamerdam * y reconnoiffoit feulement
un corps divifé en anneau qui avoit
quelques rapports avec le ver de l'abeille ;
enfin MM. Harfoeker , de la Hire , &
Geoffroi ayant fait macerer des grains de
cochenille dans du vinaigre , ont vu l'infecte
renflé & ramolli , reprendre en partie
fa forme, quelques jambes fe déployer ,
la tête paroître évidemment ; M. de Reaumur
a été plus loin , il a fait graver
figure.
fa
Si ces faits ne fuffifent pas pour convaincre
les Incrédules , je fuis en état
d'apporter des preuves juridiques qui établiffent
en forme que la cochenille eſt un
Infecte.
Vous croyez peut-être que je plaifante
; non, Clariffe, rien n'eft plus férieux * ;
deux Sçavans ont pris difpute à ce ſujet ;
pour faire juger le différend & décider du
pari , ils ont nommé des arbitres fur les
lieux ; & la nature de la cochenille a été
déterminée par des dépofitions faites après
preftation de ferment devant le Juge , &
reçue par un Notaire de la Ville d'Antiquera
, dans la vallée d'Oaxaca , Pro-
* V. Swamerdam , Hiftoire des Abeilles , &
Collect. de Dijon . T. s. p. 273-
**
…
Voyez un Traité de la Cochenille par M.
Runfcher. Amfterdam. 1729.
L
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
vince du Méxique où l'on recueille la cochenille.
C'eft fans doute la premierę fois que
l'Hiftoire Naturelle a eu recours à l'autorité
des Loix : les témoins au refte ne
font pas reprochables , ce font les gens
même qui ramaffent & élèvent la cochenille
; le Corrégidor lui- même dépofe
qu'une petite mouche colorée lui fert de
mâle , & un Corrégidor doit être crû fur
fa parole.
*
Il eft deux efpéces de cochenille ; la
commune fe nomme Sylveftre ; on la
trouve dans les bois , elle fournit moins
de couleur que la cochenille appellée
Metefque du nom d'une Province de Honduras.
L'une & l'autre fe nourrit fur l'Opuntia
ou figuier d'Inde épineux , connu
fous le nom de Nopal. C'eſt à cette
plante qu'eft duë la couleur que fournit
l'infecte ; fa vertu eft fi grande que l'urine
de ceux qui en ont gouté eft teinte
d'un rouge vif de couleur de fang. Vous
jugez de l'effroi d'un Européen qui en a
mangé pour la premiere fois ; fa ſurpriſe
feroit moins grande , s'il fçavoit que dans
celles de nos Provinces où l'on cultive la
*
Opuntia major fpinofa , fructu fanguineo .
Tournef. p. 222. Raquette , Nopal , Cardaffe ,
Figuier d'Inde.
AVRIL. 1759 . 175
Garence , les vaches qui s'en font nourries
, fourniffent du lait d'un couleur de
rofe foncé .
Les Méxiquains élèvent la cochenille
metefque comme nous faifons des vers à
foie. Ils en ont trois récoltes dans l'année
après la derniere , pour prévenir la
faifon des pluyes , ils tranfportent dans
leurs habitations les jeunes coques & les
feuilles auxquelles elles adhérent : avant
la nouvelle faifon ils les miettent dans de
petits nids fabriqués avec des filamens de
cocos , & les rapportent dans les plantations
d'Opuntia , fur lefquels les cochenilles
font bientôt leurs petits , car elles
font vivipares comme l'Infecte du Nord .
La récolte faite on fe hâte de deffécher
les coques ; les différentes méthodes qu'on
employe à cet égard en font varier la
couleur & la qualité ; mais dès -lors le
. petit animal acquiert des propriétés bien
fingulières pour le Phyficien , & bien
utiles aux Négocians ; il conferve fa vertu
pendant des fiécles entiers ** aucun
>
* Plante qui fert à la teinture. Rubia tinctorum
fativa. Tournef. Pl . 38.
** De la cochenille qui avoit 130 ans a fait
en teinture le même effet que la nouvelle. Art.
de la Teint. p. 278.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
autre Infecte ne s'y attache , & jamais il
ne fe corrompt.
La Médecine l'emploie contre la peſte
& dans certaines fiévres ; il prévient l'avortement
, il entre dans la confection
d'Alkermés , l'efprit de lavande compoſe,
& la teinture ftomachique amère . *
Mais la beauté de fa teinture , le rend
plus précieux encore ; en décréditant notre
Kermés & celui du nord , la cochenille a
fait oublier la pourpre des anciens & négliger
d'en retrouver le fecret.
Je ne dois pas vous taire cependant ,
que les Anglois en tirent à moins de frais
que nous , une teinture écarlate plus belle
& plus brillante que la nôtre , tout leur
fecret confifte à la mêler avec la laque,
cette gomme réfineufe dont on compofe
vos vernis & la cire d'Eſpagne , & qui ,
felon M. Geoffroi, eft une espéce de ruche,
l'ouvrage d'une fourmi ailée des Indes ,
comme la cire eft celui de l'abeille. **
* Encycloped. au mot Cochen . Mat . Med.
** M. Bafin T. 4. p . 413. de l'abrégé des Infectes
, dit que dans le Royaume de Pegu on a foin
de planter en terre de petits bâtons qui par leur
forme attirent les fourmis qui viennent y dépofer
la laque qu'elles ramaffent fur certains arbres
dont elle eft peut- être la tranfudation . Cette
laque en bâton eft celle que les Anglois préférent
pour la teinture , ils la tirent de Bengale,
AVRIL 1759. 177
༡
Je joins à ma lettre un calcul certain
du bénéfice que produit la méthode des
Anglois ; M. Ellot femble l'indiquer * ;
pourquoi donc parmi nous néglige-t-on
de l'employer ? c'eft qu'un ancien abus
eft toujours une chofe refpectable &
que l'intérêt lui-même eft fouvent la dupe
du préjugé
.
Vous n'imagineriez pas , Clariffe ,
quelle eft l'étendue du commerce de la
cochenille , & comment le cadavre d'un
petit infecte peut apporter autant de
richelles au pays qui le produit ; il n'eft
point de petits objets lorfqu'on les multiplie
: d'habiles Négocians Hollandois **
ont calculé , qu'il arrivoit années communes
en Europe , huit cent quatre- vingt
mille livres pefant de cochenille ou à peuprès
; dans ce nombre , il s'en trouve une
certaine quantité de celle qu'on nomme
Sylveftre , dont la valeur eft moins confidérable
; mais cela ne vas pas au tiers ,
& tout combiné , le total de la vente eft
d'environ quinze millions, cinquante mille
fix cent quatre-vingt- dix livres de France.
Voilà fans contredit le plus bel éloge
qu'on puiffe faire de la cochenille ; qu'y
* Voyez à la fin de la Lettre.
** Voyez la Differt . de M. Neuville fur la Co.
chenille , luë à l'Acad. des Sciences en 1726 .
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
pourroit-on ajouter? elle eft peut-être pour
le Méxique une richeffe plus fure que fes
mines d'argent ; il eft tant de pays où ce
métal abonde , & lui feul fournit la cochenille.
ر
On ne fcauroit trop louer l'idée qu'avoit
conçue M. de Reaumur de tranſporter
une branche de ce commerce dans les poffeffions
Françoifes ; il ne s'agiroit que d'y
tranfporter des Nopals. On affure même
qu'à S. Domingue * on trouve déja une
forte de cochenille ; notre Naturaliſte guidé
par le zèle patriotique qui l'anima toute
fa vie, communiqua fon idée à un Prince
fait pour concevoir & exécuter les
plus vaftes projets , celui du Phyficien
fut approuvé , mais on va toujours chercher
la cochenille au Méxique.
**
J'ai l'honneur d'être &c.
P. S. Sur la Teinture de Cochenille mélée
avec la laque.
7
M. Ellot dans le Chapitre XV de l'Art
* On en voit auffi dans les Bermudes vis-à- vis
de la Caroline. Un Anglois dit qu'on y trouve
on fruit fur lequel il s'engendre un infecte plus
gros que la cochenille , auffi propre à la teinture
& fupérieur ponr fes vertus médicinales . Tran---
fact. Philof. Collect. de Dijon . 1668. No. 48 .
** M le Régent.
AVRIL 1759. 179
de la Teinture , dit qu'il y auroit un trèspetit
avantage à mêler la cochenille à la
laque qui ne donne qu'un peu plus du cinquiéme
de fon poids & cela eft vrai en
employant les procédés qu'il annonce pour
extraire les parties colorantes de cette
gomme; mais il n'en eft pas ainfi en ufant
de la méthode des Anglois. M. Ellot indique
lui-même cette méthode dans une petite
note qui termine fon chapitre ; fans
doute il n'en a eu connoiffance que pendant
l'impreffion de fon livre. Voici fes
propres termes .
ود
ود
199
» On peut extraire les parties coloran-
» tes de la gomme laque par l'eau fimple
» de riviere fans aucune addition , en faifant
chauffer cette eau un peu plus que
» tiéde , & mettant la laque pulvérisée
» dans un fac de groffe étoffe de laine ,
qu'un homme petrit. Le Teinturier intelligent
fçaura bien profiter de cette note, »
Art de la Teinture P. 364. Le profit que le
Teinturier tirera de cette note fera certainement
d'extraire à moins de frais une
plus grande quantité des parties colorantes
de la laque , & par-là de rendre très - avangeux
le mêlange , qu'on en peut faire
avec la cochenille , dont le prix eft infiniment
plus confidérable.
1
En effet felon cette méthode ; voicile.
H.vj
180 MERCURE DE FRANCE.
calcul de ce qu'il en coute pour teindre
avec la cochenille mélée à la laque
comparé à ce qu'il en coute en employant
la cochenille feule.
10 liv . cochenille à 15 liv.
Compofition , bois , façon.
Isol
351
185
Laque 35 liv. à 1 liv . 15 f. 1 . 61 l..
Cóchenille , 2 liv . à 15 liv .
Compofition , bois , façon..
37
l..
30 1.
128 ,
Il y a donc 57 liv. d'épargne fur chaque
chaudiere , fans parler de celle du
bois , parce qu'il faut moins d'une heure
pour teindre avec la laque , & qu'on en
met plus de deux avec la cochenille . Laméthode
dont il s'agit eft d'autant plusavantageufe
qu'en donnant nos draps à
meilleur marché que les Anglois & les
Hollandois , bien loin qu'ils euffent la
préférence fur nous , ils ne pourroient
conferver la concurrence.
Ajoutez à cela que le marc de la gomme
laque , après qu'on en a tiré la teinture
, peut encore fe vendre pour gomme
AVRIL 1759. 18
en grain , & fervir à faire le vernis & la
cire d'Efpagne dont elle eft la bafe .
Siam & le Malabar en fourniffent ;
les Anglois préférent celle de Bengale
pour leurs teintures. On m'a affuré que
la Compagnie des Indes tireroit facilement
cette gomme , & qu'elle en appor
ta même il y a quelques années ; mais
aucun François n'en acheta. Peut-être
cette note paroîtra- t- elle longue & fortir
du ton de la lettre qui la précéde ; mais
fi elle peut être de quelque utilité , j'en
ferai bien plus de cas.
ว
ASTRONOMIE.
LA Cométe de 1680 , à laquelle New—--
ton s'eft attaché eft celle qui parut à la
mort de Jules-Céfar ; & fa période eft
de 575 ans. La nouvelle Cométe dont
la révolution eft beaucoup plus courte eft
celle de 1682. Sa période a été trouvée
par Hallei de 75 & de 76 ans . Les calculs
de Newton avoient mis Hallei fur la voie ;
mais il lui a laiffé toute la gloire d'annoncer
cette Cométe . Hallei a donc prédit
qu'elle arriveroit vers la fin de 1758 , ou
au commencement de 175.9. Ce qui fair
la différence des périodes de cette Co
182 MERCURE DE FRANCE
*
>
méte , c'eſt que dans fon paffage près de
Jupiter , l'action de Jupiter altére le mouvement
de la Cométe comme il arrive à
Saturne dont la révolution eft altérée en
pareil cas de treize jours. Celle de la Cométe
doit l'être davantage en raiſon
de la grandeur de fon orbite , dont un
axe eft deux cent fois plus grand que
l'autre , fon ellipfe étant fort allongé.
C'eft de toutes les Cométes qui ont paru
la premiere qui ait été prédite. Elle a
été vue en Saxe fur la fin de Décembre ,
& à Paris au mois de Janvier. * On n'a
pû l'obferver dans le mois de Mars , à
caufe qu'elle étoit plongée dans les rayons
du Soleil.
Le premier Avril & le jour fuivant à
quatre heures & demie du matin , on a
vû cette Cométe à Paris fortir des rayons
du Soleil , entre les deux épaules du Sagittaire.
Sa longitude 27 degrés du Verfeau
avoit quatre degrés de latitude bo
réale. Le 2 Mars elle avoit rétrogradé d'un
tiers de degré & elle étoit defcendue à-
* La grande Cométe de 1680 avoit été vue en
Saxe deux mois avant qu'on l'obſervât en France
& en Angleterre : cela vient de ce que le terrein
qui eft à l'Orient de la Saxe , étant fabloneux &
peu humide , le vent d'Eft y porte peu de nuages
, & y donne des jours fereins.
AVRIL 1759.
183
peu-près de la même quantité vers le Pole
Auftral . Elle va fe lever le 16 du mois ,
à trois heures vingt minute du matin ;
mais elle fera defcendue vers le Sud de
l'Ecliptique de 7 degrés, ayant rétrogradé
I fur le dixième degré du Verfeau.
"
Elle s'approche continuellement de la
Terre ; mais à caufe de fa latitude auftrale
, on ne la pourra voir en Eurove que
vers Cadix , le 20 & le 25 Avril . Elle remontera
fur l'horifon le 27 ; & dans les
Provinces Méridionales de la France ,
elle fera vifible : on pourra l'appercevoir
un inftant à Paris à 9 heures trois quarts
du foir , & cela du côté du Midi.
୨
Le 28 elle fe levera vers les 6 heures
du foir , & ne fe couchera qu'un peu
avant minuit. Alors elle fera très-vifible
& plus groffe qu'à l'ordinaire , à cauſe de
fa proximité de la Terre.
Voilà donc les calculs de Hallei , & , par
conféquent de Newton , fur les révolutions
des Cométes , vérifiés par l'évenement
: époque à jamais mémorable dans
P'Hiftoire des Sciences. Si cela arrive ,
comme je le prévois , a dit Hallei en
annonçant ce Phénomène , la Poftérisé
fe fouviendra que c'eft un Anglois qui l'a
prédit.
184 MERCURE DE FRANCE.
2
LETTRE à M. le Chevalier Du Frefne
De Timard , fur la Cométe de 1682 .
Nota . Cette Lettre ne m'eft point venue après
coup , & quoiqu'il ne foit plus tems de prédire ,
elle contient des détails affez intéreſſans pour mériter
d'être publiés . -
NON , Monfieur , les Aftronomes ne
font point encore au comble de leurs
voeux ; la Cométe qui a été obfervée pendant
deux mois & demi à Paris , & que
l'on avoit auparavant découverte en Saxe,
malgré les foins & les inquiétudes que
doit donner néceffairement dans ce Pays
le tunrulte des armes , n'eft point encore
celle qui a été annonceé pour 1757 ou
1758 ; & l'ouvrage que M. Delifle a
eu l'honneur de préſenter à Sa Majefté ,
n'eft pas non plus celui qu'il fait defirer
au Public depuis près de deux ans . La Cométe
qui fait le fujet de cet ouvrage étoit
fi petite qu'on ne pouvoir la découvrir
qu'avec des télescopes affez longs : pref
que tous les Aftronomes de Paris & peutêtre
de France fe font appliqués à la
chercher fur les avis reçus d'Allemagne ,
M. Delifle a été le feul heureux ,
fans imiter le procédé généreux des Allėmands
, il a joui pendant plus de deux
&
AVRIL 1769. 1-85
mois du plaifir d'obferver feul un des
Phénomènes les plus curieux de l'Aftronomie
, & il a attendu que le rideau
fût tiré pour faire part de fa découverte
à fes compatriotes , & pour publier fes
obfervations. On ignore fi cette Cométe a
tenu la même route que quelques autres
Cométes connues , il paroît même que
l'on eft dans la difpofition de ne la point
compter au rang des Cométes dont l'apparition
a été bien conftatée ; on eft feulement
affuré que cette Cométe , fi elle a
réellement exifté , n'eft point celle qui
a été annoncée pour 1757 ou 1758 .
Ne croyez pas cependant que les Af
tronomes défepérent de revoir cette derniere
, parce que le terme que la plupart
de ceux qui en ont parlé ont preſcrit à
fon apparition , eft prêt d'expirer ; au
contraire ils ont acquis de nouvelles lumières
fur le fort de cette Cométe ; car
on fçavoit que dans fa derniere révolution
elle avoit paffé affez près de plufieurs.
Planettes , & en fuivant les principes.
d'après lefquels fon retour avoit été annoncé
, on avoit jugé que cette rencontre
hâteroit ou retarderoit fa prochaine apparition
: mais , il étoit extrêmement difficile
de déterminer la quantité d'action
de chaque Planette fur la Cométe , pour
186 MERCURE DE FRANCE.
›
fçavoir précisément le tems de fon retour
; Gallei s'étoit contenté de la foupçonner
, les autres Aftronomes qui ont
annoncé la Cométe pour 1757 ou 1758 ,
étoient réellement Aftronomes mais
dans cette occafion ils fe font contentés
de parler comme hiſtoriens. Le célébre
M. Clairaut a pris un autre ton , aprèsdes
calculs immenfes , fondés fur la folution
qu'il a donnée du Problême des trois
corps , calculs qu'il a appliqué aux trois
précédentes apparitions de la Cométe ,
il a trouvé que cette Cométe pafferoit à
fon périhélie vers le mois d'Avril 1759 ;
ainfi on pourra l'obferver pendant le
mois de Mai , elle paroîtra fort groffe
& s'écartera peu de l'Equateur.
Ces calculs de M. Clairaut ont été le
fujet d'un Mémoire lû à l'Affemblée publique
de l'Académie royale des Sciences.
Dans ce Mémoire M. Clairaut met quelques
reftrictions à fon annonce. 1.° il
avoue qu'il n'a point encore calculé l'action
de Vénus fur la Cométe dans fa derniere
apparition , mais il croit que cette
action a été peu confidérable , & qu'elle.
ne peut avancer ou retarder fon prochain
retour que de peu de tems , en fecond.
lieu , il craint qu'il n'y ait des Planettes
que nous ne connoiffons pas au- delà de
A AVRIL. 1759. 187
l'Orbite de Saturne , ou même quelques
autres Cométes qui en faisant leurs révolutions
ayent rencontré celle de 1682 ,
& ayent dérangé encore plus fon cours
que les Planettes que nous connoiffons ;
il est vrai que fi cela eft arrivé , les calculs
de M. Clairaut font entierement inutiles
; mais quoique cela ait été abſolument
poffible , cependant comme il y a
beaucoup plus d'apparence que ces Planettes
que craint M. Clairaut au- delà de
l'Orbite de Saturne n'exiftent point , &
comme il y a auffi beaucoup plus de raifons
pour affurer que la Cométe n'a
point été rencontrée dans fon cours par
d'autres Cométes que pour affurer le
contraire ; fi les calculs de M. Clairaut
font exacts , comme il n'en faut pas douter
, nous avons tout lieu d'efpérer de revoir
la Cométe de 1682 au printemps
prochain.
Malgré ce retardement de la Cométe ,
je ne crois cependant pas qu'on doive
accufer de trop de précipitation les Auteurs
qui l'ont annoncée pour 1757. ou.
1758 , & je ne puis approuver M. Clai
raule qui prétend que les derniers Aftronomes
qui en ont parlé n'ont borné fon
apparition à l'année 1758 que par une
impatience qui eût été puérile , même
188 MERCURE DE FRANCE.
dans des gens qui n'auroient jamais été
éclairés des lumières de la Philofophie.
Les derniers ouvragesAftronomiques dont
veut parler M. Clairault , dans lesquels
l'annonce de la prochaine apparition de
la Cométe lui a paru trop précipitée ,
font fans doute les ouvrages pofthumes
de M. de Chefeaux dans lefquels l'Editeur
donne avis aux Aftronomes que la Cométe
de 1682 paffera à fon Périhelie le
10 Juillet 1757 , ou bien un Mémoirė
préſenté au Roi en 1757 par M. Samard
Religieux de Sainte Geneviève ,
dans lequel il affure que la Cométe doit
être attendue en 1757 , ou au plus tard.
en 1758 , ou bien le titre de l'ouvrage
de M. Delifle , par lequel il promet
d'apprendre au Public les différens lieux
du Ciel où il faudra chercher la Comete
depuis le premier Novembre 1757 jul
ques à la fin de 1758 , ce qui eft la même
chofe que d'annoncer fon retour pour
la fin de 1758 , au plus tard : peut - être
encore M. Clairault a-t-il voulut parler
de, l'état du Ciel de 1757, par M. Pingré,
ouvrage le plus exact qu'on ait donné
au Public en ce genre , & dont MM.
de la Marine ne peuvent trop regretter
l'interruption
> au commencement :
duquel M. Pingré avertit les Aftrono--
AVRIL 1759. 189
mes que la Cométe de 1682 reparoîtroit
peut être cette année 1757 ;
mais comme M. Pingré n'a donné cette
annoncé que comme un peut être , &
pour avertit les Obfervateurs de la chercher
, il n'eft pas dans le cas de prendre
pour lui l'imputation , d'impatience qu'a`
faite M. Clairaut. On ne peut pas non plus
la rejetter fur feu M. de Chefeaux dont
l'annonce eft fondée fur une hypothèſe
fauffe il eft vrai , mais qui ne peut point
avoir été produite par l'impatience . Cette
imputation ne peut donc retomber que
fur MM. Delifle ou Jamard , mais ces Aftronomes
n'ont- ils pas eu de bonnes raifons
pour reftreindre l'annonce qu'ils ont
faite de la Cométe à la fin de l'année
1758 ? Premierement ils ont fuivi tous
ceux, qui depuis Hallei ont parlé du retour
de la Cométe de 1682. Newton
Wifton &c. l'ont toujours annoncée pour
1757. ou 1758. Ainfi MM. Delifle & Jamard
ou plutôt les Aftronomes modernes
ne doivent point être taxés d'impatience
à cet égard. En fecond lieu , il paroît que
les connoiffances, qu'on avoit avant le
Mémoire de M. Clairaut devoient porter,
à l'attendre au plus tard pour la fin de
1758. Car felon ce Mémoire l'action de
Saturne fur la Cométe eft caufe de ce
2
190 MERCURE DE FRANCE.
grand retardement ; mais il étoit prefque
impoffible de foupçonner que cette action
eût été affez confidérable pour caufer
un fi grand changement dans fa révolution.
M. Clairaut lui-même en a paru
furpris , & on auroit peine à le croire , fi
les calculs ne l'avoient fait découvrir.
Hallei avoit penſé que l'action de Jupiter
fur la Cométe qui dans fa derniere rẻ-
volution a paffé affez près de cette Planette
, devoit retarder fon retour jufques
au commencement de 1759 ; mais il étoit
aifé de s'appercevoir qu'Hallei n'avoit
pas fait attention que la Cométe avoit
paffé deux fois près de Jupiter , avant &
après fon périhélie , & que la feconde
action de cette Planette avoit du détruire
la plus grande partie de l'effet de la
premiere , comme les calculs de M. Clairaut
le lui ont démontré. On a donc eu
quelque raifon de ne tenir aucun compte
de ce foupçon d'Hallei & d'annoncer la
Cométe pour la fin de 1758 au plus tard.
Puifque vous defirez avec tant d'empreffement
l'ouvrage que M. Delifle a
promis au Public fur cette Cométe , je
ne manquerai pas de vous le faire tenir ,
fi l'Auteur peut enfin fe décider à tenir
fa parole.
J'ai l'honneur d'êrre & c.
AVRIL 1759. 191
ANTIQUITE S.
OBSERVATIONS de l'Auteur de la
Lettre * fur quelques Monumens d'Antiquités
avec figures. Paris , Barrois &
Duchefne , 1758 , in 8 ° . fur le ju
gement du Journaliste des Sçavans . Septembre
1758 , page 631 , adreffées à
l'Auteur du Mercure de France.
J
MONSIEUR ,
E croyois être en droit d'ufer de mes
yeux pour voir un inftrument de Mufique
, dans une Figure qui offre évidemment
des touches , une manivelle , des
courroies , & c. J'avois pour moi les fuffrages
réunis des Artiftes & des Sçavans
qui avoient examiné la Figure , & qui tous
avoient reconnn qu'elle ne pouvoit abſolument
fignifier autre chofe. Cependant
le Journaliſte des Sçavans ne peut confentir
à ce qu'on reçoive ma conjecture ,
toute motivée qu'elle eft , fi je n'ai encore
le témoignage des Anciens . C'est donc
à dire que dans les Figures qui ont l'em-
* Dans l'Imprimé de cette Lettre , page 13.
ligne 2. au lieu de à la gauche , lifez à la droite.
192 MERCURE DE FRANCE.
preinte de l'Antiquité , une tige , avec
des feuilles & des fleurs n'eft point une
plante qu'un corps couvert de plumes
avec deux aîles , deux pieds & un bec
n'eſt point un oiſeau , fi on ne découvre
en même temps que les Anciens l'ont dit
expreffèment. Je conviens qu'il eſt réſervé
aux Naturaliſtes comme aux Sçavans de
défigner l'efpèce de la plante , de l'oiſeau
ou de l'inftrument , dès qu'ils font antiques
ou étrangers ; mais eft-il moins vrai
que les parties effentielles qui conftituent
le genre de la choſe , que les attributs
d'un Mercure , par exemple , ou d'un
vafe , font fi naturellement du reffort des
fens , pour peu qu'ils foient éclairés de
notions élémentaires, qu'elles ne peuvent
même leur échapper , à moins qu'on apporte
trop de précipitation dans l'examen
, ou qu'on laiffe décider la préfomption
? D'ailleurs , prétendre m'ôter le droit
de fonder une conjecture , fur une infpection
réfléchie , n'eft- ce pas le refufer
aux Sçavans même , & nommément à M.
le Comte de Caylus ? Le Journaliſte
ignoroit - il que cet illuftre Académicien
ne parle que d'après fes yeux dans
la defcription de la Figure cucurbitacée
fur laquelle j'ai ofé voir différemment de
lui , & qu'il y dit en propres termes que
le
AVRIL 1759.. 193
&
le pied , l'anfe , la forme générale , &c.
caractérisent un vafe : fa vue fuffit à fa
conjecture ; en effet qu'avoit- il befoin
pour la mieux établir d'appeller en témoignage
Pignorius , Chiflet , Bayer ,
autres qui avoient déjà publié des Figures.
du même genre ? On auroit bientôt exigé
qu'il citât les Auteurs même de l'Antiquité
la plus reculée , pour affigner l'eſpèce
de ce
ce vafe par l'ufage auquel il étoit employé.
Cet habile Antiquaire a cru le concours
des Auteurs inutile ou fuperflu pour
prononcer que la Figure étoit un vaſe. Où
il ne s'agiffoit que de voir , il n'a point
invoqué l'Antiquité , il n'a point cité ; je
ne devois donc pas citer , les circonſtances
étant les mêmes.
Mon fecond chef de proteftation eft
que le Journaliſte des Sçavans fi difficile ,
comme vous le voyez, Monfieur , pour ma
première production , n'eft pas plus difpofé
à faire grace à la fuite des Lettres
que j'ai propofées , à moins que je ne
les
accompagne , dit - il , d'explications
plus détaillées & foutenues de l'autorité
des Anciens. Jufqu'à préfent mon erreur ,
fi c'en eft une , étoit de penfer qu'un Monument
véritablement antique ne laiffe
* Recueil d'Antiquités Egyptiennes , Etrufques,
Grecques & Romaines. Tom. 2. p . 14. N.º 3 .
II. Vol. I
794 MERCURE DE FRANCE.
point d'être d'un grand prix , quoiqu'il
ait été trouvé fans explications : je le
croyois même d'autant plus digne d'accueil
, qu'il avoit été jufques-là moins
connu. Dans cette idée je m'étois flatté.
que le Journaliſte des Sçavans m'auroit
fçu le même gré que tous les autres ſçavans
Journaliſtes des découvertes que je
propofai de publier fans explications ;
en un mot , je croyois être utile en faifant
l'office de fimple Collecteur. Si à ce
titre , Monfieur , & à ces feules conditions
, vous daignez recevoir les fruits.
de mon zèle , je produirai , ou plutôt je
publierai avec fécurité, parce que je n'aurai
point à craindre d'avoir anticipé fur
des explications réſervées aux fçavans.
Antiquaires , & par conféquent fur les
droits du Journaliſte des Sçavans lui- mê→
me. Davus fum , non Edipus,
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , &c.....
ARTICLE IV,
BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQU E.
ON vient de donner au Public un Livre de
AVRIL. 1759. 195
Dao , de la Compofition de feu M. le Chevalier
de Croifilles , Capitaine au Régiment de Querci ,
& connu par fes talens pour la Mufique. Le prix
de chaque Livre eft de fix liv . en blanc on les
trouve à Paris chez Madame Rafficot , Marchande
Apotiquaire à l'Hôtel de Luxembourg , rue des
petits Auguftins , faubourg S. Germain ; à Rouen ,
chez M. Langlois , à l'Epée Royale , rue S. Lô ,
& à Caen , chez M. Beloeil le jeune , rue Froiderue.
On donnera fucceffivement au Public un Livre
de Trio , trois Livres de Sonnares , & un Livre
de Concerto , de la Compofition du même Auteur.
a
L'abfence d'Eglé, Cantatille à voix feule & fym- :
phonie , dédiée à Mefdemoiſelles de Caſtellanne.
Par M. Lezac de Furci . Prix 1 liv. 16 fols . Les
paroles font de M. Guichard.
Le Songe , Cantatille compofée par M. Anfeau- ›
me. Se vend à Paris chez l'Auteur , ruë S. Honoré
, près les PP. de l'Oratoire , & aux adreſſes
ordinaires de Mufique.
Nouveau choix de Piéces Françoiſes & Italiennes
, petits airs , menuers , avec des doubles variations
, accommodées pour deux violoncelles ,
baffons , baffes de viole , &c . Par M. Taillard l'aîné.
A Paris , chez l'Auteur , rue des Lavandieres , &
aux adreffes ordinaires de Mufique .
Le fieur Le Menu avertit le Public qu'il vient de
faire graver une quatrième édition de fon livre des
Principes de Mufique , avec beaucoup d'augmentation
. Prix 6 liv. fe vend à Paris , rue du Roule ,
à la Clef d'or , & aux adreffes ordinaires.
GRAVURE.
LE fieur Chenu , Graveur en Taille - douce , de
qui nous avons précédeniment annoncé une Ef
I ij
198 MERCURE DE FRANCE.
tampe de Marine , gravée d'après un Tableau du
célébre M. Vernet , & dédiée à S. A. S. M. le Duc
de Ponthiévre , vient de mettre au jour quatre
morceaux curieux , copiés fur les Delleins qu'en
a fait à Rome M Bonnet Danval , très habile Profeffeur
de l'Académie de S. Luc. Ce font autant de
repréſentations de quelques monumens precieux
de l'ancienne Rome , favoir , Il Arco di Sn . Ovia
dio , il Tempio del Sole , il Tempio di Giano , &
La Porta Pinciana. On en promet une plus grande
fuite.
On les trouvera chez le fieur Chenu , demeu
rant à Paris au haut de la rue de la Harpe , dans
La maison neuve à côté du paffage des Jacobins
vis-a- vis le Caffé de Condé.
•
ON diftribue dans le Public le projet d'un Ouvrage
également confidérable & important ,
qui manque abfolument a la République des Lettres
C'est l'Hiftoire des Philofophes modernes
avec leurs Portraits gravés dans le goût du crayon ,
d'après les Delleins des plus grands Peintres. Par
M. Saverien publiée par François , Graveur des
Deffeins du Cabinet du Roi , Graveur ordinaire du
Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar , &
Penfionnaire de Leurs Majeftés.
LE fieur Aveline , Graveur du Roi , vient de don
ner une très-belle Eftampe , repréfentant la colére
de Neptune , d'après le Tableau de l'Albane. Elle
fe vend chez l'Auteur , rue S. Jacques , à la vieille
Paſte.
FL paroit un Plan de la Ville de Bordeaux , telle
qu'elle étoit en 1733 , & dans lequel on a obfervé
fes différens états ; dédié à M. de Tourni , Confilter
d'Etat. Par le fieur Lattré , Graveur. Il f
A VRIL. 1759. 197
vend chez l'Auteur , rue S. Jacques , au coin de
celle de la Parcheminerie , à la Ville de Bordeaux.
Le fieur Robert de Vaugondi vient de donner
une Carte des Gouvernemens généraux de Languedoc
, de Foix & de Rouffillon . Elle fe vend
chez l'Auteur , Quai de l'Horloge , près le Pontneuf.
IL vient de paroître un nouveau Portrait du
Pape Clément XIII , que l'on croit être plus
reflemblant que tous ceux qui ont paru juſqu'à
préfent. On le trouve à Paris , rue S. Hyacinthe ,
au Jeu de Paume du fieur Goffeaume , près la
Porte Saint -Jacques. Le prix eft de 12 f. pièce.
N. Feffard vient de mettre en vente le Portrait
qu'il a gravé de M. le Marquis de Mirabeau ,
dans le format de l'édition in 4.0 de l'Ami
des Hommes. Ce Portrait a été peint par feu
M. Vanloo , pere. Il fe vend chez N. Fellard ,
rue Saint - Honoré , dans la maifon de M. le
Noir , Notaire , vis - à - vis la rue de l'Echelle
& de la Bibliothèque du Roi . Chez Chaubert
, rue du Hurepoix ; & Jollin , Quai de la
Mégiflerie .
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPER A.
ON a donné l'Opéra de Pirame & Thisbé
pour la clôture . Les trois Spectacles pour la Capitation
des Acteurs , font renvoyés après Pâques;
His feront d'un genre nouveau .
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE FRANÇOISE .
LE + Mars M. Blainville qui devoit jouer le
Rôle de Simon dans l'Andrienne , annonça par
le Difcours fuivant la retraite de M. de Sarrazin,
cet Acteur plein de vérité & d'entrailles , qui
laille à peine à ceux qui lui fuccéderont l'eſpoir de
l'égaler dans les Rôles de Pere du Comique noble
, & dans les Rôles pathétiques de Rois.
MESSIEURS ,
Vous dire que je fuis chargé du Rôle de Simon
dans l'Andrienne , c'eſt vous annoncer la
retraite d'un Acteur qui emportera vos regrets .
Si la vérité finguliere avec laquelle M. Sarrazin
caractérifoit ce rôle ainfi que beaucoup d'autres
, doit me faire trembler , vorre indulgence
me raffure. Vos bontés , Meffieurs , dont vous
m'avez donné des marques , m'ont pleinement
convaincu que travailler à mériter vos fuffrages ,
eft prefqu'un titre pour les obtenir.
Le Samedi 31 , on joua pour la clôture la
Tragédie des TROYENNES . Le Compliment prononcé
par M. Brilart , fut très - favorablement
reçu. La modeftie & la fenfibilité avec lesquelles
cet excellent Acteur témoigna au Public fa reconnoiffance
, lui obtinrent les plus grands applaudiflemens.
Ce Difcours , qui préfente un tableau
de l'année théâtrale , ne fera point ici déplacé .
MESSIEURS ,
CETTE année fertile en heureux effais , vous
a donné les plus belles efpérances ; mais vous les
devez furtout à cette indulgence éclairée qui
AVRIL 1759.
199
vous rend les Protecteurs des talens dont vous
êtes les Juges. Vous les animez en les corrigeant,
& la main qui leur fert de guide eſt en mêmetemps
leur appui .
Non , Meffieurs , vous ne connoiffez pas le
plaifir cruel d'étouffer l'émulation que vous faites
naître. Dès l'année dernière vous aviez reconnu
& applaudi dans la Tragédie d'Aſtarbé une
Poëfie noble , une verfification mâle & nombreuſe
, un caractère hardiment conçu , & fortement
deffiné Cette Pièce , à la repriſe , a reçu
de vous le même accueil . La Tragédie d'Hypermineftre
, foutenue par une action pathétique ,
un plan fage & des tableaux frappans , a eu le
fuccès le plus décidé , & les encouragemens que
vous avez donnés aux deux jeunes Poëtes , doivent
vous répondre de leur ardeur à juſtifier l'idée
avantageufe que vous en avez .
La Comédie , ce genre prefque abandonné ,
demandoit encore plus de ménagemens ; auffi
vous a-t- on vû l'animer , la foutenir dans les
plus foibles tentatives .
Mais c'eft particulièrement envers les Acteurs
que vos bontés fe font fignalées .
Nous touchons , Meffieurs , au moment de
voir l'illufion & la majeſté rétablies fur ce Théàtre.
Un Ami des Arts & des Lettres a bien voulu
nous en procurer les moyens , & nos Supérieurs
nous ont permis de remplir les vues , en donnant
à la Scène Françoile une forme & une difpofition
plus décente . Mais jufqu'ici , Meffieurs , livrés
à nous-mêmes , & obligés de trouver dans
nos foibles talens de quoi donner aux Spectacles
une vrai - femblance que tout concouroit à détruire
, à quelles épreuves n'avons- nous pas mis
votre indulgence ! Elle ne s'eft point laffée , elle
ne s'eft point démentie , & vous l'avez toujours
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
mefurée aux obftacles que nous avions à furmonter.
Mad.lle Camouche , par une action noble , une
figure théâtrale , une voix harmonieuſe & fenfible
a obtenu vos applaudiffemens.
Mad.lle Rofalie les a réunis par l'intelligence &
l'ame qu'elle a fait paroître dans un jeu fimple &
naturel , plein d'expreffion & de vérité .
S'il m'eft permis , Meffieurs , de vous rappeller
vos bontés pour moi , je vous dois plus que perfonne.
Vous avez daigné diffiper la crainte qui tenoit
mes foibles talens comme captifs au- dedans
de moi-même. J'ai reçu de vous une ame nouvelle;
& fi les efforts que je fais pour vous plaire peuvent
avoir quelque fuccès , vous applaudirez en moi
votre ouvrage.
Nota. On m'écrit de Toulouſe qu'on y a joué la
Comédie du Pere de Famille avec le plus grand
fuccès que le fieur Prin a très - bien rempli le
Rôle du Pere , & que le fieur Belmont n'a pas
moins réuffi dans celui du Commandeur.
COMEDIE ITALIENNE .
L Compliment de la clôture , fait au Public E
par Mademoifeile Favart , eft une Fable où l'efprit
& le coeur fe difputent la gloire de plaire &
d intéreffer , & où le coeur a l'avantage. Cette
Fable eſt ſuivie d'un Vaudeville qui en fait l'application.
AIR Quand un tendron vient dans ces lieux.
Si le Public avec bonté
Nous devient favorable ,
AVRIL 1759. 201
་་
Nous verrons la réalité
Succéder à la Fable :
Nos coeurs font tout fentiment ,
Jamais talent
Ne vaut cela
La , la.
Oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah !
Nous espérons plaire par là
La , la.
J'ai promis de donner une idée des deux Ballets
pantomimes du fieur Pitrôt , avec quelques réflexions
fur ce genre de Spectacles. Dans le Sultan
généreux , on fuppofe que des Amans ont trouvé
le fecret de s'introduire dans le Sérail , dans un
canapé , dans une pendule &c. Dès que l'une des
Sultanes fe trouve feule , fon Amant fort de
l'un de ces meubles . Une feconde furvient , qut
eft prête à dénoncer l'infidélité de la premiere ;
mais fon Amant paroît à fon tour & lui impofe
filence. Une troifiéme arrive , les apperçoit &
veut les trahir ; pareil incident la rend difcrette :
ainfi de fuite jufqu'à la Sultane favorite , qui
n'ayant point d'Amant qui la retienne , veut tour
déclarer au Sultan . Les autres femmes ne pouvant
la fléchir , prennent le parti de la poignarder ;
mais leurs Amans les en empêchent . Enfin le Sultan
paroît , ne refpirant que la vengeance : la Sultane
favorite s'intereffe pour les coupables ; elle demande
leur grace & l'obtient A la vraiſemblance
près cette idée eft affez heureuſe.
Le fujet de Télémaque dans l'Ile de Calypfo
avoit des difficultés que le Compofiteur n'a pů
vaincre. C'eft à-peu près l'Epiſode du Poëme de
M. de Fénelon mife en danfe ; mais il y a des
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
1
Scènes qu'il n'étoit pas poffible d'exprimer : telle
eft par exemple celle où Calypfo veut fçavoir de
Télemaque fi Mentor n'eft pas une Divinité . Il
en eft de même des leçons de Mentor , & d'une
infinité de détails annoncés dans le Programme..
Mais l'inconvénient le plus inévitable étoit le
perfonnage de Mentor , qu'il eût été ridicule de
faire danfer , & dont l'action froide & muette eſt
déplacée au milieu d'un Ballet .
Les fujets les plus graves s'exécutoient en pantomime
chez les Romains ; mais on fçait que
la pantomime n'étoit qu'une déclamation muette
au fon des inftrumens , & point du tout ce
que nous appellons une danſe.
nent ,
Dans celle- ci le Compofiteur doit choisir pour
Scènes des tableaux fenfibles qui admettent une
action vive dans le pathétique , une action brillante
dans le léger , une action élégante dans le
gracieux, le voluptueux &c. Tout ce qui eft grave,
tranquille & froid , tout ce qui ne peut pas être.
peint aux yeux , doit être banni de ce Spectacle.
Parmi le petit nombre de Sujets qui lui convienle
quatrième Acte d'Armide me paroît un
des plus heureux : les combats des Chevaliers Danois
, tous les artifices des Nymphes qui s'empreffent
à les féduire ; la douce volupté où ils
trouvent Renauld plongé auprès d'Armide , les
efforts qu'ils font pour l'en détacher , la violence
qu'il fe fait à lui- même ; la douleur & le défefpoir
de fon Amante abandonnée tout cela
peut être exprimé par la danſe ; & ce Sujet auroit
un avantage qu'il ne faut pas négliger en
pareil cas : c'eft d'être familier & préfent au plus
grand nombre des Spectateurs .
>
AVRIL. 1759. 203
OPERA - COMIQUE.
OE Spectacle prolongé , felon l'ufage , juſqu'à
la veille des Rameaux , s'eft foutenu avec fuccès
par la repréſentation alternative des quatre Piéces
nouvelles que j'ai précédemment annoncées .
CONCERT SPIRITUEL.
LE26 E 26 Mars après une Symphonie, on chanta
Domine , in virtute , Motet à grand Choeur de
M. Corvelet. M. Piffet joua un Concerto de fa
compofition. Mademoiſelle le Mierre chanta
Simulacra gentium , petit Motet de M. de Mondonville.
M. Balbatre exécuta fur l'Orgue l'Ouverture
des Fêtes de Paphos , & Mlle Fel chanta
un petit Motet pour la Fête du Jour. Le Concert
finit par Cali enarrant , Motet à grand Choeur
de M. de Mondonville.
Le premier Avril une Symphonie , faivie felon
l'ufage d'Exaltabo te , Motet à grand Choeur
de M. Delalande , dans lequel M. l'Abbé Joly
chanta un récit de haut- contre avec applaudiffement.
M. Petit chanta Omnes gentes , Moter
de M *** . On applaudit au goût de M. Godard
dans l'exécution d'un Motet de la compofition de
M. Piffet ; & le Concert finit par le Bonum eft
de M. de Mondonville.
te
Le 3 , après la première Symphonie , Diligam
de M. l'Abbé Madin. Mlle Bertin chanta
Quàm bonus , petit Moter de M. le Febvre; cette
jeune perfonne promet beaucoup. M. Piffet joua
un Concert de fa compofition. M Balbâtre en
exécuta un fur l'Orguel, & Mlle Le Mierre chanta
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
t
un petit Motet . Le Concert finit par les Fureurs
de Saül , nouveau Motet François de M. de Mondonville
. Il fut reçu avec un applaudiffement général
. Il y a dans cet ouvrage des détails d'une
grande beauté : il eſt à fouhaiter que ce fuccès
encourage les Poëtes , & que le concours dans
ce nouveau genre foit ouvert aux Muficiens.
Les , après Venite exultemus de M. Davelne,
Mlle Guibert , dont la voix a paru très - belle , débuta
par Cantate , petit Motet de M. Mouret ,
avec beaucoup de goût , M. Gavinić joua un
Concerto de la compofition avec l'applaudiffement
le plus unanime. Le Concert finit par Nift
Dominus de M. de Mondonville , dans lequel
MM. Benoist & de Saintis ont chanté le Duo de
Baffe taille avec le plus grand fuccès.
Mlle Villette a débuté au Concert avec le même
fuccès qu'à l'Opéra . Une voix jufte ,brillante & légère
ne peut manquer de réuſſir partout.
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
DE BRESLAU, le 6 Mars.
UN corps de troupes compoſt de 6 Bataillons
& de 15 Efcadrons , eft entré en Pologne fur deux
Colonnes . Ils ont arrêté à Veiffen le Prince Sulkowski
, qui a été conduit à Glogau . On a défarmé
les Grenadiers & fes Dragons au nombre
d'environ 300 & on les a forcé d'entrer au fervice
du Roi de Pruffe,, à l'exception des Officiers auxquels
on a laiffé la liberté.
DE VIENNE , le 12 Mars.
Les Pruffiens le font portés fur Erfurt le 27 du .
AVRIL. 1759. 205
mois dernier. La Garnifon Autrichienne a rendu
la Place; mais ils l'ont abandonnée quelques jours
après pour fe retirer en Saxe . Le projet de leur
marche combinée avec celle des Hanovriens , étoit
de rompre le cordon de l'Arinée de l'Empire ;
mais ils n'ont pû y réuflir.
DE MADRID , le 20 Mars.
L'état du Roi eft , on ne peut pas plus critique .
Il a toujours de la fièvre avec le dévoyement ; fon
pouls eft très-foible & l'enflure des jambes a gagné
les reins.
DE LAHAY E, le 10 Mars.
On travaille avec diligence à exécuter l'armement
réfolu par leurs Hautes - Puiffances.
Les Patrons des Navires dont la cargaiſon a été
déclarée de bonne prife , ont appellé de cette
Sentence au Confeil du Roi , & leur appel a été
reçu.
DE LONDRES , le 15 Mars.
Notre Miniftère a chargé le Général York de
propofer aux Etats Généraux un nouveau traité
de commerce , pour mettre les intérêts des deux
Puiffances à l'abri de toute conteftation . Mais on
doute que les Hollandois fe prennent à ce piége.
Le 6 de ce mois la Cour a reçu des nouvelles
du mauvais fuccès de l'expédition tentée contre
la Martinique. Le 16 Janvier les Troupes débarquérent
à la pointe des Négres , y pafférent la
nuit & fe rembarquérent le lendemain au foir.
Le jour fuivant il fut décidé dans un Confeil de
guerre d'atraquer le Fort Saint - Pierre. En conféquence
le 19 au matin la Flotte entra dans la
baye de ce Fort. L'entreprife parut trop périlleufe,
& l'on propofa de pafler à la Guadeloupe.
Le 24 , on débarqua à Baffeterre . Cette Ville
étoit abandonnée : les habitans s'étoient retirés
dans les montagnes avec leur Gouverneur & leurs
Négres armés.
106 MERCURE DE FRANCE.
Nos Corfaires ont arrêté & pillé à la hauteur
de Douvres un Navire Eſpagnol nommé la Maria
Clementina.
On mande de la nouvelle York , que , dans le
courant du mois de Novembre dernier, une Fré-
-gate Françoiſe a brulé ou coulé à fond fur les
côtes de cette Province quatorze Navires Anglois
chargés de marchandifes pour divers Ports de
l'Amérique Septentrionale.
Par une lettre écrite de Baffeterre & datée du
30 Janvier , nous apprenons que les vaiffeaux du
Roi ont beaucoup fouffert à l'attaque de cette
petite Place. On ajoute que le Général Hopfon a
fait fommer le Gouverneur François qui s'eft retiré
dans les montagnes , de ſe rendre , & que ce
Gouverneur lui a envoyé un Trompette pour lui
fignifier qu'il fe défendroit jufqu'à la derniere
extrémité . Au départ de la Frégate qui nous a
apporté ces nouvelles, les maladies avoient commencé
de fe répandre parmi nos Matelots , &
l'on comptoit déja fur la flotte plus de quinze
cent malades.
Les Actions de la Banque & de la Compagnie,
des Indes continuent de n'avoir point de cours.
Celles de la Compagnie du Sud & des Annuités
baiffent de plus en plus.
De NAPLES , le 18 Février.
Il s'eft fait au fommet du Véfuve une ouver
ture nouvelle par où s'écoulent des torrents de
feu qui ſe répandent à des diſtances confidérables.
De GENES , le 24 Février.
On mande de Corfe que le Lieutenant Mancino
, fameux Partifan qui s'étoit rendu redoutable
aux rebelles , a eu le malheur de tomber
entre leurs mains , & qu'ils l'ont fait pendre
après lui avoir mis un écriteau avec ces mots
Ennemi de la Patrie. Le Commiffaire de la
AVRIL. 1759. 207
République a voulu ufer de repréfailles en condamnant
au même fupplice un rebelle qui étoit
prifonnier à Baftia : mais Paoli , Chef de cette
troupe féditieufe , a fait dire au Commiffaire
qu'il avoit deux Officiers Gênois en fon pouvoir ,
qui auroient le fort du prifonnier fi l'on attentoit
à la vie. Cette menace a retardé jufqu'ici l'exécu
tion du rebelle .
FRANCE .
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De VERSAILLES , le 15 Mars .
L E 13 de ce mois le Roi a tenu le Sceau pour
la 46 ° fois.
Sa Majesté a donné au Marquis de Villeroi ,
Capitaine des Gardes- du - Corps en furvivance les
honneurs du Louvre , au Marquis de Lugeac le
commandement de la Compagnie des Grenadiers
à Cheval ; au Comte de Beaujeu l'infpection
générale & la Direction des Côtes maritimes
des Provinces de Poitou , Aulnis , Saintonge ,
Guyenne , Rouffillon , Languedoc & Provence 5.
& il a eu l'honneur de remercier le Roi en cette
qualité.
Du 29.
Sa Majesté tint le fceau pour la 47.fois.
Le Roia donné au Sieur du Tiller , le Régiment
Royal , Infanterie vacant par là promotion du
Marquis de Puifignieux au grade de Maréchal de
Camp.
Sa Majefté a nommé le Comte de Barbazan
208 MERCURE DE FRANCE
Sénéchal , Gouverneur de Bigorre , pour com
mander les Troupes qui feront dans cette Province.
Le Roi a donné l'Abbaye de S. Etienne de
Caen , Ordre de S. Benoît , Diocèſe de Bayeux
au Cardinal de Gefvres ; l'Abbaye de S. Paul de
Verdun à l'ancien Evêque de Limoges , Précepteur
de Monteigneur le Duc de Bourgogne ; &
l'Abbaye de S. Michel , Diocèfe de Laon à l'Abbé
Colbert , Doyen de l'Eglife & Vicaire Général du
Diocèfe d'Orléans .
Sa Majesté a nominé le Comte de Fumel ,
Meftre de Camp , Lieutenant du Régiment de
Clermont-Prince ; & elle a donné le Régiment
de Fumel au Chevalier de ce nom. Le Chevalier
de Mirabeau a été nommé Inſpecteur Général
des Gardes- Côtes , avec la Direction des batteries
& des fignaux dans toute la partie de la Côte qui
s'étend depuis la Loire jufqu'à l'extrémité de la
frontière , ainfi que le Comte de Beaujeu l'a été
pour l'autre partie . Toutes les Côtes font partagées
entre ces deux Officiers , dans toute l'étendue
du Royaume . Ils ont fous eux dix Infpecteurs
, & commandent à tous les Capitaines
Généraux , Majors & Lieutenans - Colonels des
Milices Gardes - Côtes.
Du s Avril.
Le Roi ayant jugé convenable au bien de fon
Service , de créer un Exempt Sous - Aide- Major
d'augmentation dans chaque Compagnie de fes
Gardes-du-Corps , Sa Majefté a nommé à cette
Place dans la Compagnie Ecoffoiſe , le Chevalier
d'Etouville ; dans celle de illeroi , le fieur dela
Pujade ; dans celle de Beauveau , le fieur de Bachaffon
; & dans celle de Luxembourg , le Chevalier
de Reymondis. Sa Majefté a auffi difpofé des
deux Bâtons d'Exempt vacans dans la Compagnie
AVRIL. 1759. 209
Ecoffoife , en faveur du Chevalier de Fontaine &
du fieur de Saint - Meffani , & de la Sous-Aide-
Majorité de la Compagnie de Villeroi , vacante
par la retraite du Chevalier de Laftic , en faveur
du Chevalier de Mélée. Le Roi a accordé le Régiment
d'Infanterie de Bretagne , vacant par la
démiffion du Chevalier de Clermont d'Amboiſe ,
au Vicomte de Beaune. Sa Majefté a lifpolé du
Régiment d'Auvergne , Infanterie , en faveur du
Comte de Rochambeau. Le Marquis de Chaftellux
, qui en étoit Colonel , a donné la démiffion
à caufe que fa vue s'eft affoiblie au point de ne
pouvoir continuer fes fervices à la tête de ce Régiment
; & dans l'efpérance qu'elle pourra fe rétablir
, il a obtenu du Roi d'être Colonel réformé à
la fuite de ce Régiment ; celui de la Marche- Province
a été donné au Chevalier de Chaſtellux .
Sa Majesté a accordé des Places de Colonel
dans le Régiment des Grenadiers de France , au
fieur de Machault d'Arnouville, au Marquis de Tavanne
au Comte de Choifeul , & au Comte de
Peyre.
>
Le Roi a nommé à l'Archevêché de Rouen , l'Archevêque
d'Alby , à l'Archevêché d'Alby , l'Evêque
d'Evreux , & à l'Evêché d'Evreux , l'Abbé de
Marnezia , Doyen de l'Eglife , & Comte de Lyon,
& Vicaire Général du même Diocèfe . Sa Majeſté
a donné l'Abbaye de S. Rigaud , Ordre de faint
Benoît , Diocèle de Mâcon , à l'Abbé d'Eſpiard ,
Chanoine de la Métropole & Confeiller - Clerc au
Parlement de Besançon.
De Paris , le 31 Mars.
Quatre Batillons des Gardes - Françoiſes font
partis d'ici les 20 , 22 , 24 & 26 de ce mois , pour
S. Omer ; & deux Bataillons des Gardes- Suiffes fe
font mis en marche les 28 & 30 pour se rendre à
Aire. Le fieur de Dalke , Colonel , qui a été envoyé
210 MERCURE DE FRANCE.
avec un Détachement vers Pofen , a mandé que
l'ennemi entra à Pofen le 28 Février. Son princi
pal objet étoit de s'emparer des provifions qu'on
y avoit raffemblées , & qui étoient bien moins confidérables
qu'ils ne l'avoient cru . Ils s'en faifirent ,
& firent jetter dans l'eau une partie des bleds , &
difpersèrent le reſte.
Du 7 Avril.
Sa Majesté étant informée des ſervices qu'ont
rendus les Négocians de la Ville de la Rochelle ,
& du zéle qu'ils ont montré pour la défenſe des
Côtes , & voulant leur en montrer fa fatisfaction ,
Elle a ordonné qu'il fera formé entre les Négocians
de la Ville de la Rochelle , un Corps de deux
cens Volontaires , fous le titre de Volontaires
d'Aunis , dont Sa Majeſté a donné le Commandement
au fieur de Selines , Lieutenant- Colonel
d'Infanterie,
Le Roi a rendu une autre Ordonnance concernant
le Corps des Saxons , au Service de Sa Majefté
, où Elle déclare que , fi le Roi de Pruffe
entreprenoit d'exécuter les menaces qu'il a faites
aux Généraux & Officiers des Troupes Saxonnes
qui font à fon Service en qualité d'auxiliaires
& dont la conduite eft pleinement juſtifiée , il
expoferoit fes Troupes à un traitement réciproque
, dont Elle efpére que ce Prince les garantira
, par la juftice qu'il rendra auxdits Généraux
& Officiers.
LE
MORT S.
E Lundi 26 Mars , M. François-Antoine
Olivier de Senozan , Avocat- Général au Grand-
Confeil , mourut âgé de vingt- deux ans & quelques
mois.
AVRIL. 1759. 111
Que la foule des hommes vulgaires paffe comme
une ombre : c'eft un spectacle auquel l'habitude
nous a rendus preſque infenfibles; mais que l'un de
ces hommes choifis , que le Ciel éléve aux grandes
Places , avec les talens & les vertus les plus dignes
de les remplir ; que l'un de ces hommes précieux
à l'humanité , foit moillonné comme dans
fa fleur , qu'avec lui périllent les efpérances d'une
vie laborieufe & confacrée au bien public : il
n'eft pas un bon Citoyen qui ne gémille de fa
perte , & qui ne pleure fur fon tombeau.
M. de Senozan naquit à Paris le 13 Novembre
1736 , de M. Jean-Antoine de Senozan , & de
Dame Anne-Nicole de Lamoignon , fille de M.
le Chancelier. D'une jeunelle aufli utilement remplie
tous les progrès font intéreffans. A douze
ans il fortit du Collège de Louis- le-Grand , où il
avoit fait les humanités. Des Maîtres particuliers
lui donnèrent des leçons de Philofophie dans la
mailon paternelle , la meilleure de toutes les
Ecoles , quand les Parens le veulent bien . Il fit fon
droit avec difpenfe d'âge , prêta ferment d'Avocat
, au mois de Septembre 1754 , & plaida peu
de tems après avec un applaudiffement unanime.
Il fut reçu Subftitut de M. le Procureur Général ,
au mois de Février de l'année fuivante ; & le 25
Juin de la même année , il fuccéda à M. Seguier
dans la Charge d'Avocat Général au Grand Confeil
. D'abord il eut pour Collégue M. de Tourni
qui l'aida de fes lumières ; mais bientôt après M.de
Tourni pafla au Confeil , & M. de Senozan fe
vit obligé de foutenir feul tout le poids de cette
Place importante . Si l'on confidére que depuis
plufieurs années le Gouvernement y retenoit M.
de Tourni pour y avoir un homme dignede toute
fa confiance , & que le moment où l'on permet
qu'il en abandonne les fonctions , eft celui où il
212 MERCURE DE FRANCE.
n'y laiffe qu'un Collégue de vingt ans , on jugera
de la haute opinion que ce eune Magiftrat avoit
donnée de fa fageffe . Quelques mois après M. de
Senozan eut pour Collégue M. Dauriac fon coufin
qui depuis a partagé avec lui la confi lération publique,
mais qui n'avoit alors que dix fept ans.
M. de Senozan livré à lui- même , fuffit aux
fonctions d'une Charge qui demande un Magif
trat conſommé ; & il l'a remplie juſqu'à la mort
de manière à fervir de modèle , dans un âge
où les hommes les plus heureuſement nés ont
encore befoin de leçons.
L'amour de fon devoir & une application infatigable
au travail , le déroboient à toutes les
diffipations de la jeuneffe. Il n'a jamais été enfant
; & pour lui les premières années fembloient
être l'âge de maturité. Il avoit cette fimplicité
de moeurs qui formoit le caractère vénérable
de l'ancienne Magiftrature ; la gravité qui eft la
décence de fon état n'avoit en lui rien d'affecté ;
il étoit pieux & modefte , auffi éloigné du Fanatifme
que de l'irréligion ; févère pour lui feul , &
indulgent pour les femblables. Sans vanité , fans
oftentation , il cherchoit la folide gloire dont fon
état eft fufceptible ; mais il ne l'apprécioit qu'à
fa jufte valeur : il l'a fouvent facrifiée à l'amitié
& au defir d'obliger , encore avoit- il la délicateſſe
de cacher ces facrifices , qui ne font connus que
depuis la mort.
C'eft une perte réelle pour la Magiftrature,mais
c'en eft une irréparable pour fa famille & pour
fes amis. Un homme vertueux qui lui a été tendrement
attaché, m'a dit ,en parlant de la modeftie
& de l'humanité qui formoient fon caractère :
» Perfonne n'a jamais été plus appliqué à fes de-
> voirs; ilfembloit qu'il ignorât fes fuccès; & je l'ai
vû plus d'une fois verfer des larmes fur le fort.
AVRIL. 1759. 21
>> des malheureux Plaideurs contre qui la févérité
des Loix le forçoient de conclure.
Louie de Mailly dice Mademoiſelle de Buire ,
mourut le 26 Mars à Lille en Flandres , elle
étoit la derniere de la branche de Mailly Duquelnoy
, fortie de celle de Mailly Haucourt en
4559.
Le Prince de Crouy lui fuccéde dans tous fes
biens à titre de defcendance par ſa mere .
Nicolas de Saulx de Tavannes , Cardinal de la
fainte Eglife Romaine , Archevêque de Rouen ,
Primat de Normandie , Grand Aumônier de
France , Commandeur de l'Ordre du S. Elprit ,
& Proviſeur de Sorbonne , mourut à Paris le 10 ,
dans la foixante neuvième année de fon âge. La
douceur de fes moeurs & la fageffe de fon gouvernement
dans fon Diocéſe , l'avoient rendu digne
d'être honoré de la confiance du Roi & de
celle de la Reine dont il avoit été Grand Aumônier
.
Le fieur de Vigier , Supérieur de la Commu
nauté des Prêtres de S. Sulpice , Abbé de l'Abbaye
Royale de Bonlieu , Ordre de Cîteaux , Diocele
de Limoges , eft mort en cette Ville le 3 ,
âgé de cinquante- quatre ans.
Meffire Paul de la Roche- Aymon , Marquis
de Saint Maixant , Lieutenant - Général des Armées
du Roi , Lieutenant Général & Directeur
en Chef de l'Artillerie , au Département de la
Haute & Balle Normandie , eft mort à Paris le
22 , dans la foixante feizième année de fon âge.
*
214 MERCURE DE FRANCE .
MARIAGES.
M. LANCELOT , Comte de Turpin de Criffé ,
Meftre de Camp , d'un Régiment de Huffards
de fon nom , Brigadier des Armées du Roi, Infpecteur
Général de Cavalerie & de Dragons, veuf,
de Louife Marie Jeanne- Catherine-Huguette Gabrielle
de Lufignan de Lezay , a époulé le 21 ,
Elifabeth-Marie-Conftance de Lowendalh , fille
de feu Woldemar , Comte de Lowendalh & du
Saint-Empire , Maréchal de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Colonel d'un Régiment d'In- `
fanterie Allemande de fon nom , & l'un des Académiciens
honoraires de l'Académie Royale des
Sciences , & de Barbe-Madeleine Elifabeth, Comtelle
de Szembeck.
Meffire Pierre- Céfar de la Brouffe , Marquis de
Verteillac Gouverneur , grand Sénéchal & Lieutenant
de Roi de Périgord , fils de Meffire Thibaud
de la Brouffe , Comte de Verteillac , & de Dame
Angélique de la Brouffe de Verteillac , fut mariée
le 20 avec Demoifelle Louife-Marie de Saint- Quintin
de Blet, fille de feu Meffire Alexandre de Saint-
Quintin , Comte de Blet , Maréchal des Camps '
& Armées du Roi & de Dame Marie Peirenc
de Moras. Leurs Majeftés & la Famille Royale
avoient figné le 18 leur Contrat de mariage.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le fecond Mercure du mois d'Avril , & je n'y
ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreffion .
A Paris , ce 14 Avril 1759. GÜIR OY.
AVRIL
1759.
215
TABLE DES
ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LA Douceur & la Beauté , Fable.
Traduction libre de l'Ode d'Horace :
Solvitur acris hyems , &c .
Lettre en Profe & en Vers.
Eglogue.
Les Tombeaux.
Epître de M. D. B. à M. ***¸·
Apoftille à quelques Dames.
page f
7
8
16
28
32
34
36
42
49
Réponse de M. *** à l'Epître de Madame de ***
Aux Amateurs de la belle Nature .
Fragmens d'une Epître fur l'Amitié.
Imitation de l'Ode d'Horace :
Mater fava cupidinum.
Lettre d'un Receveur des Tailles à fon fils.
Epître de Flore, petite chienne , à une jeune
Demoiſelle à qui on l'avoit enlevée.
Caractères,
Les mots de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure précédent .
Enigme.
Logogryphe.
Logogryphus.
La Coquette , Chanfon .
La petite vérole.
fr
62
64
68
Ibid.
69
70
71
72
Chanfon d'un Ami à Madame de ***. après
ART. II. NOUVELLES
LITTÉRAIRES , ^^ -
Euvres diverſes de M. Dulard.
73
Extrait de l'ouvrage intitulé : Ethologie , ou
le coeur de l'homme,
93
216 MERCURE DE FRANCE.
Suite de l'Extrait du feptième Volume de
l'Hiftoire Naturelle.
Suite de l'Extrait du Livre intitulé : l'Incrédulité
convaincue par les Prophéties.
Annonces des Livres nouveaux.
112
122
135 &fuix.
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES .
Suite de l'Hiftoire des Gallinfectes . 140
Apparition de la Comète. 181
Lettre fur le même ſujet. 184
Obfervations de l'Auteur de la Lettre fur quelquelques
Monumens d'Antiquités . 191
ART. IV. BEAUX - ARTS .
Mufique.
194
Gravure.
195
ART. V. SPECTACLE 9.
Opéra.
197
Comédie Françoiſe.
198
Comédie Italienne,
200
Opéra-Comique.
203
Concert - Spirituel .
Ibid.
ART. VI. Nouvelles Politiques. 204
Morts.
210
Mariages.
214
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoife .
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
AVRIL. 1759 .
SECOND VOLUME.
Diverfité , c'est ma devife . La Fontaine.
Chez
Cochin
Slius inv.
Propition Sculp
A PARIS ,
CHAUBERT , rue du Hurepoix.
JORRY , vis à- vis la Comédie Françoiſe.
PISSOT , quai de Conti.
DUCHESNE , rue Saint Jacques.
CAILLEAU , quai des Auguftins.
CELLOT , grande Salle du Palais,
Avec Approbation & Privilége du Roi.
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACENSIS.
AVERTISSEMENT.
LE Bureau du Mercure eft chez M.
LUTTON , Avocat , Greffier Commis au
Greffe Civil du Parlement , Commis au
recouvrement du Mercure, rue Sainte Anne,
Butte Saint Roch , à côté du Sellier du Roi.
C'eft à lui que l'on prie d'adreffer, francs
de port , paquets & lettres , pour remettre
, quant à la partie littéraire à M.
MARM ON TEL , Auteur du Mercure.
Le prix de chaque volume eft de 36 fols
mais l'on ne payera d'avance , en s'abonnant
, que 24 livres pour feize volumes
à raifon de 30 fols pièce.
les
Les perfonnes de province auxquelles on
enverra le Mercure par la pofte , payeront
pour feize volumes 32 livres d'avance en
s'abonnant , & elles les recevront francs
de port.
Celles qui auront des occafions pour le
fairevenir, ou quiprendront lesfrais duport
fur leur compte , ne payeront comme à
Paris , qu'à raifon de 30 fols par volume ,
c'eft- à- dire 24 livres d'avance , en s’abonnant
pour 16 volumes .
,
Les Libraires des provinces ou des pays
étrangers qui voudront faire venir le
Mercure , écriront à l'adreſſe ci- deſſus.
A ij
Onfupplie les perfonnes des provinces
d'envoyer par la pofte , en payant le droit ,
le prix de leur abonnement , ou de donner
leurs ordres , afin que le payement enfoit
fait d'avance au Bureau.
Les paquets qui ne feront pas affranchis ,
refteront au rebut.
On prie les perfonnes qui envoient des
Livres , Eftampes & Mufique à annoncer ,
d'en marquer le prix.
fe
On
peut
procurer
par
la voye
du
Mercure
le Journal
Encyclopédique
&
celui
de Mufique
, de Liége
, ainfi
que
les autres
Journaux
, Eftampes
, Livres
&
Mufique
qu'ils
annoncent
.
Le Nouveau Choix fe trouve auffi au
Bureau du Mercure . Le format , le nombre
de volumes , & les conditions fant
les mêmes pour une année.
MERCURE
DE FRANCE.
AVRIL. 1759.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA DOUCEUR ET LA BEAUTÉ,
D
FABLE.
A Mademoiſelle Le M** .
E toutes les vertus qu'enfeigne la Morale ,
La plus intéreffante & la plus fociale
C'eft fans contredit la Douceur ;
Il n'eft point , le M ** de charme qui l'égale
Pour fléchir & fixer un coeur.
II. Vol. A iij
MERCURE DE FRANCE.
Vous l'avez ; "confervez un bien fi deſirable ;
Et pour vous y mieux exciter ,
Lifez & relifez la Fable
Qu'une tendre amitié pour vous m'a ſçu dicter.
Un jour la Beauté vaine & fière
N
Reçut avis que la Douceur
Lui difputoit l'honneur de plaire
Etle don de parler au coeur.
Quoi , dit- elle ; cette fucrée
S'arroge avec témérité™
La palme qui fut confacrée
Dans tous les temps à la Beauté !
Soudain jalouſe & furieufe ,
Elle porta fa plainte aux Cieux ;
L'affaire devint férieuſe ,
On la plaida devant les Dieux.
Auprès du Tribunal célefte
La Beauté fit un grand éclat ;
Un doux langage , un air modefte
De l'autre furent l'Avocat.
Le Deftin , leur Juge & leur Maître ,
Tout entendu , trois fois toufla ;
Puis fon bon fens fe fit connoître
Par cet Arrêt qu'il prononça :
AVRIL 1759.
Sans vous deux , l'Amour ne peut être ,
Ses jours feroient mal afſurez ;
Vous , Beauté , vous le ferez naître :
Yous , Douceur , vous le nourrirez ,
Par M. PANARD .
TRADUCTION libre de l'Ode IV
du premier Livre d'Horace. Solvitur
acris hyems & c.
•
D E Flore & de Zéphyre
Goutons l'aimable empire :
Il n'eft plus de frimats .
Les glaces font fondues ;
Et les voiles tendues
Conduifent nos vaiffeaux en de lointains climats.
La Bergere craintive
Ramène fur la rive
Ses innocens troupeaux :
Chantons , chantons , dit- elle ,
Afon Berger fidèle ,
Les délices d'amour , comme font ces oiſeaux.
Les Graces ingénues ,
Les Nymphes demi - nues ,
Se raffemblent en choeurs.
Déeffe de Cythere ,
I iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Par leur danfe légere ,
Tu calmes du Dieu Mars les jalouſes fureurs.
Laiffons au noir Cyclope ,
Que la flamme enveloppe ,
Vulcain donner la lei.
Comus , viens à nos fêtes:
Nife , Eglé , fur nos têtes
Ont verfé les parfums : Bachus n'attend que toi,
Quelle folle prudence
Me repaît d'efpérance ?
L'inftant feul eft à moi.
Je vois la mort avide ,
Sous la faulx homicide ,
Confondre pour toujours le Berger & le Roid
Buvons , Ami : la parque
Dans la fatale barque
Nous traîne fans retour.
Dans les Royaumes ſombres ,
Parmi les triftes ombres,
Nous n'aurons plus ce vin, que nous verfe l'Amour
LETTRE·
EN PROSE ET EN VER S.
Povrqyor renoncerois-je , Monfßeur ,
aux douceurs de la vie champêtre ? J'ai
AVRIL 1759. 9
vêcu longtems dans cette Ville dont vous
vantez les agrémens , & où votre
amitié me rappelle : c'eſt un théâtre qui
amufe quelque temps , qui donne d'utiles
leçons , mais d'où il me femble que
le Sage doit enfin fe retirer. Avec quelle
fatisfaction je compare aujourd'hui les
dehors & les moeurs des hommes qui habitent
comme moi cette tranquille folitude
, à ce que j'ai vu dans ce monde
agité où j'ai été trop longtemps ! Quelle
fimplicité, quelle candeur , quelle innocence
d'une part ! Quel fafte , quelle
fauffeté , quelle corruption de l'autre !
Enfin , Monfieur , foit raifon , foit préjugé
, je donne la préférence à la vie champêtre
; elle n'offre que des plaifirs purs
& tranquilles ; mais ne font-ils pas les
vrais que la Nature toute nuë 2 maïs
m'eft- elle pas par- là même plus touchante
Je vois errer dans ces campagnes
Couvertes de riches moiffons,
La jeune Iris & fes compagnes
De leurs agréables chanſons
Les échos voifins retentiffent ,
Tandis qu'à leur gofier touchant
Mille tendres oiſeaux uniffent
Leur doux & mélodieux cham .
Dans cette riante prairie,
A
to MERCURE
DE FRANCE
.
Des Bergeres fous un ormeau ,
Foulant aux pieds l'herbe fleurie ,
Danfent au fon du chalumeau ;
La troupe naïve des Graces ,
Les Ris , & le folâtre Amour .
Volant en tous lieux fur leurs traces
Près d'elles ont fixé leur cour.
Plus loin , fous cet épais boccage
Une troupe de Laboureurs
Pleins des vapeurs d'un doux breuvage ,
Couronnés de pampre & de fleurs ,
Avec leur voix forte & ruſtique
Vantent leur fortuné deftin ,
Et chantent fur un ton bacchique
Les louanges du Dieu du vin.
Ce ruiffeau dont le doux iuriure
Infpire une aimable langueur
Arrofe de fon onde pure
Ces arbres qui par leur fraîcheur ,
Par leur verdure , & leur ombrage,
Embéliffent
ce lieu charmant ,
Et femblent inviter le Sage
A jouir de leur agrément :
Séjour de la fimple innocence ,
Oû règne une éternelle paix ,
Loin du bruit & de la licence ,
Ah ! puiffe mon coeur à jamais
Dans votre afyle folitaire ,
Gouter ces purs & vrais plaifirs
AVRIL 1759.
I I
Qu'ignore l'infenfé vulgaire ,
Aveugle dans fes vains defirs ;
Mais pour qui toujours foupirèrent
Ceux que , loin du fentier battu
La raison & les Dieux guidèrent
Au Temple heureux de la vertu.
ÉG LOGUE.
2,
IS MENE. CORILA S.
C'E
IS MEN E.
' EN eft fait , Corilas , je ne veux plus t'entendre
;
Tu n'as que trop régné fur le coeur le plus tendres
Tu n'abuferas plus d'un penchant malheureux ;
Je connois mon erreur, & j'ouvre enfin les yeux ;
Je te vois inconftant , & te croyois fidéle !
Corilas , je te jure une haine éternelle ,
Et plus tu me fus cher ...
CORILA S.
Modérez ce courroux ,
Ifmene, écoutez-moi , dequoi vous plaignez - vous?
Qu'ai -je fait? Par quel crime ai-je puvous déplaires
Quoi ! Vous foupçonneriez le coeur le plus fincère?
Quels regards furieux ! Mes fens intimidés...
ISMENE.
Perfide , mes foupçons ne font que trop fondés
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Ne me déguiſe point ton crime & ton injure ;
N'ajoute pas du moins l'artifice au parjure :
Enfin épargne- toi des diſcours fuperflus ;
Ou volage , ou conftant, je ne t'aimerai plus.
CORILA S.
Un tel Arrêt peut- il fortir de votre bouche ?
Mon amour , mes fermens , hélas ! rien ne vous
touche !
Si j'étois criminel me puniriez- vous mieux ?
Mais trop longtems féduit , j'ouvre à mon tour les
yeux:
Oui , je vois le motif de ce cruel outrage.
Mon amour vous déplaît ; & votre coeur volage ,
Méprifant Corilas pour un rival heureux ,
M'imputeune inconftance & m'immole à fes feux.
De ce nouvel Amant je ferai la victime ;
Sa tendreffe vous flate & la mienne eft mon crime :
Vous pouviez me trahir fans outrager l'amour.
ISMENE.
Tu ne me féduis point par ce foible détour.
Ofes- tu bien encor me parler de ta flamme ,
Lorsqu'une autre qu'Ifmene a pu toucher ton ame,
Qu'une autre m'a ravi ta conftance & ta foi ,
Et qu'enfin tu n'es plus qu'un perfide ?.. Croi- moi ,
N'affecte point ici cette fauſſe furpriſe ,
Ingrat , j'ai pénétré tes feux pour Cydalife :
Ils ne m'offenſent point , je ne m'abaiffe pas
A me plaindre d'un coeur qu'enflâment fes appas
AVRIL. 1759. 13
CORILA S.
Moi ! j'aime Cydalife ! O Ciel, puis- je l'entendre ?
Outrager à ce point la flamine la plus tendre ?
Ah ! l'on verra les loups fuir devant les agneaux ,
Sur le fommet des monts ferpenter les ruiffeaux ,
Vous cefferez enfin , Ifmene , d'être belle ,
Avant que Corilas ceffe d'être fidelle .
ISMENE.
Ces tours , je l'avourai , font fort ingénieux.
Mais peux- tu démentir le rapport de mes yeux ?
Rappelle-toi qu'hier , aux Noces de Florife
Tu faifis pour danfer la main de Cydalife ;
Je m'étois cependant promis cette faveur ...
Tu parus animé de la plus vive ardeur :
A celle des Epoux ta joie étoit égale ;
Avec tranſport , ingrat , tu fixois ma rivale :
Tucompofois tes pas , tes yeux ,tout ton maintien;
Et l'on dit que jamais tu ne danſas fi bien.
Voilà qui fert fans doute à prouver que l'on aime.
CORILA S.
Quel injufte reproche , & quelle erreur extrême !
Au milieu des Bergers , raffemblés près de vous ,
J'apperçus Philémon & n'en fus point jaloux ,
Quoique de nos Bergers il foit le plus aimable ,
Sans trouble je vous vis à ſes ſoins favorable ,
Lui préfenter les fleurs , les fleurs que le matin
Je cueillis , j'arrangeai pour parer votre ſein.
Ce don ne me parut qu'un galant badinage ;
14 MERCURE DE FRANCE.
Je voulus vous répondre , & je fis le volage.
Cydalife s'offrit , je faifis ce moment
Pour affecter près d'elle un tendre épanchement ,
Lui jurer que mon coeur rendoit enfin les armes.
Mais toujours occupé d'Ifmene & de fes charmes ,
Je ne la trahis point , & je crus que ces jeux ,
Loin d'éteindre l'amour en irritoient les feux.
Vous riez...
ISMENE.
Moi ? Je ris ... non Berger….. tu t'abuſes .
Va , je n'accepte point tes frivoles excufes ,
Et je ne vois en toi qu'un traître , un impofteur
Qui par un feint amour fçut féduire mon coeur.
De quel dépit pour toi je fens mon amè émue !
Garde-toi déformais de paroître à ma vue.
Que je hais les Bergers ! Que j'abhorre l'amour...
Tu verras Cydalife avant la fin du jour ;
Et moi , je vais auffi reconnoître le zèle
D'un Berger plus aimable, ou du moins plus fidèle.
CORILA S.
Ah ! Cruelle , arrêtez , pourquoi me fuyez -vous ?
Vous me verrez plutôt mourir à vos genoux.
Vous m'arrachez le coeur en briſant notre chaîne,
Et je n'aimois le jour que pour aimer Ifinene.
Vous ne me croyez point , croyez -en mes douleurs,
Vous m'appellez perfide & vous voyez mes pleurs.
ISMEN E.
Ah! berger,c'eneft trop ;non , je ne puis plusfeindre;
AVRIL 1759. IS
Mon amour plus longtemps ne fçauroit fe contraindre
,
Tu m'aimes, je le vois ... dans mon emportement,
Mon coeur a démenti ma bouche à tout moment.
Après un tel aveu , dois- tu verler des larmes ?
Pour ton Amante , ô Dieux ! qu'elles ont eu de
charmes?
De ta foi , Corilas , non je n'ai point douté.
J'ai chéri ta tendreffe & ta fidélité :
Tout eft amour en toi jufqu'à la perfidie ,
Je le fçais , cependant j'ai feint la jaloufie
Pour éprouver ton coeur, pour voir ton embarras
Et d'un amour bleffé fentir tous les appas .
Pardonne cher Amant , cet heureux artifice ;'
De es vaines frayeurs que la fource tariffe :
Va , amais nos deux coeurs ne feront ennemis.
CORILA S.
Dieux ! ... puiffions- nous toujours être ainſi défunis !
Sæpè infons languentem acuit fallacia Amorem.
Ovid. De Arte amandi.
16 MERCURE DE FRANCE.
LES TOM BEAUX.
IL a paru
dans le Mercure de Juillet 1756 un Poemefous le même titre , où quelques - uns des tableaux qu'on voit ici en profe poëtique , font mis en affez bons vers ; mais depuis , ce morceau qui avoit fervi d'efquiſſe au Poëme , s'eft étendu & en- richi deplufieurs nouvelles
images.
LE chemin qui conduit au Palais des
< Rois , étoit couvert d'une multitude innombrable
de peuple , qui s'empreffoit
d'aller jouir du fpectacle pompeux d'une
fête folemnelle. Je marchois entraîné
par la foule , en confidérant combien
les hommes font malheureux par la loi
même de leur condition naturelle , &
je les trouvois plus à plaindre de fe divertir
à des chofes fi frivoles , que de s'affliger
de leurs miferes effectives. L'ame
ainfi occupée , je me détournai du chemin
des illufions , & pris une route écartée
qui me conduifit à un bois épais ;
après l'avoir traverfé , je vis de loin un
Temple environné de Tombeaux ; l'afpect
majestueux de ce lieu fombre & refpectable
me parut plus convenable à
notre malheureufe fituation que ces
AVRIL 1759. 17
plaifirs bruyans & trompeurs que je venois
de fuir. Les mains qui avoient élevé
cet ancien édifice , étoient depuis longtemps
réduites en pouffière. Le profond
filence qui régnoit dans ce lieu d'un repos
éternel , en augmentoit encore l'horreur
; une fainte frayeur fe faifit de mon
efprit , les paffions fe tûrent , les illu
fions enchantereffes du monde s'évanouirent.
J'entrai & j'adorai ce Dieu , qui loin.
d'être limité dans les Temples bâtis par
les mains périffables des hommes , a le
Ciel pour dais & la Terre pour marchepié
; j'obfervai que le pavé de ce Temple,
femblable au rouleau d'Ezéchiel , étoit
couvert d'hieroglyphes. Ces marbres
couvroient des monceaux de terre , qui
jadis eurent la vie & le mouvement ; ils
confervoient leurs noms & leurs hiftoires.
J'examinai de plus près ces Regiftres
mortuaires , & ils m'apprirent qu'une
multitude de perfonnes de tout rang ,
tout fexe & de tout âge , repofoient enfemble
, & fans égard ni aux titres ni aux
dignités ; aucun n'ambitionnoit la première
place dans cette maifon de deuil
aucun n'exigeoit infolemment des refpects
dans fa cellule obfcure. Le Vieillard
, qui par fon expérience s'étoit rendu
de
18 MERCURE DE FRANCE.
l'oracle de fa génération , étoit étendu
aux pieds d'un enfant.
Pourquoi , me demandai - je à moimême
, pourquoi tant de manoeuvres de
haine & de guerre pour de vains hon-
-neurs & la prééminence du pas , puifque
´peu d'années doivent nous réduire tous à
un état d'égalité ? Pourquoi tant de fierté ,
de mépris & de dédain pour les autres ,
puifqu'un jour nous ferons tous égaux &
confondus dans la même pouffière ?
Parmi cette confufion des reftes de
l'humanité , fans doute qu'il fe trouve des
- hommes dont les fentimens & les intérêts
furent oppofés ; mais la mort a terminé
leurs différends. Ici des ennemis
irréconciliables repofent en paix ; ils oublient
leur aigreur & leur animofité ! leurs
os fe mêlent enfemble , & ceux qui pendant
leur vie ne pouvoient fe fouffrir ,
s'incorporent les uns dans les autres.
Hommes durs & infolens ! que ces cendres
confondues & reconciliées vous apprennent
à ne pas perpétuer la mémoire
des injures , à ne pas fomenter les haines
ni les fières conteftations. Puiffe- t- il y
avoir auffi peu d'animofité dans la fociété
des vivans , qu'il y en a dans le féjour
des morts.
J'avançai cependant , & appercevant
AVRIL. 1759. 19
une pierre blanche , emblême de l'innocence
, je vis que c'étoit le tombeau
d'un enfant qui expira prefqu'auffitôt
qu'il nâquit , fans connoître les tourmens
& les peines ; il dormoit tranquillement
après avoir dit un prompt adieu au temps
& aux chofes terreftres. Heureux voyageur
qui à peine embarqué , êtes arrivé
au port ! vous avez évité les maux dont
cette vie eft remplie , & qui arrachent
fouvent des larmes au courage le plus
ferme & à la foi la plus vive : vous avez
été fouftrait aux amorces trompeufes des
plaifirs , & délivré des embuches fecrettes
qu'on tend trop fouvent à l'innocence
& à l'intégrité.
Je vis les trophées de la victoire & les
inftrumens meurtriers de la guerre , qui
dans ce lieu d'une profonde paix , s'élevoient
encore infolemment pour ombrager
& illuftrer la tombe d'un héros , l'ef
poir de fa famille , le défenfeur de l'État
: il touchoit au terme des grandeurs ,
& devoit à fon mérite & à fes actions
des honneurs qu'on accorde à peine aux
plus longs fervices : il étoit l'orgueil de
fa maifon ; mais tel que le cèdre , qui
' dominant les arbres voifins , fe fent frappé
par une hâche meurtrière , de même
fatal eft porté , le Héros périt ,
le
coup
Zo MERCURE DE FRANCE.
fes projets font détruits. Sa mere inconfolable
répand un torrent de larmes :
adieu , mon fils , lui dit-elle , mon bienaimé
; j'aurois donné ma vie pour conferver
la vôtre : adieu mon enfant &
toute ma félicité , je n'aurai plus de joie
fur la terre des vivans , qu'on ne cherche
pas à me confoler ; mes jours s'écouleront
dans la trifteffe , & la douleur me
conduira bientôt dans le tombeau. Je
répandis des larmes fur la tombe de ce
Héros , qui m'étoit cher ; & marchant
quelques pas , je vis une autre infcription
, qui m'apprit qu'elle couvroit les
reftes d'un homme enlevé par une mort
inattendue : il périt tandis qu'il paroiffoit
jouir de la fanté la plus floriffante ; il fe
flattoit d'une fuite nombreufe de plaifirs
& d'années , lorfque le coup inopiné ,
parti de ce bras puiffant qui renverfe les
montagnes & détruit les mondes , le fit
périr au moment qu'il touchoit au comble
de fes voeux. Encore quelques jours ,
difoit- il , & celle que j'adore fera à moi ;
je jouirai de ſes charmes , & je ferai heureux
par elle. Si au milieu de fes plaifirs
imaginaires on lui eût préfenté l'image
de fa fin , fon ame fe fût révoltée ; il
étoit cependant fur le bord du précipice :
en peu d'inftans l'appareil de fes nôces
AVRIL. 1759. 21
fut changé en un convoi funèbre , & le
lit nuptial en un cercueil. Son Amante
attend vainement fon Amant , fon Mari ;
triſte vierge confolez-vous , votre Epoux
a déja oublié vos charmes , il dort pour
jamais dans les bras glacés de la mort ,
il ne fe fouvient plus ni de vous ni de
ce monde : allez , & fi vous voulez répandre
des larmes , pleurez l'inconftance de
tout bonheur créé, & la fragilité des cho-
Les terreftres.
Un Maufolée fuperbe attira mes regards
, il étoit élevé à la mémoire d'une
jeune Princeffe qui fut l'ornement de
fon fiècle . Les graces , la beauté , l'efprit,
l'imagination riante , l'Art féduifant de
plaire , enfin tout ce qui peut attacher à
la vie fembloient s'être réuni en elle ; elle
entroit à peine dans cet âge où l'on jouit
avec plus de réfléxion de ces dons heureux
de la Nature, lorfqu'elle apperçut de
loin la mort s'avancer à pas lents vers
elle. A fon approche les rofes de fon teint
fe flétrirent , les graces s'éloignérent en
gémiffant , les plaifirs l'abandonnérent ,
tout la quitta ; fon courage lui reſta ſeul ,
la mort ne l'effraya point & fes yeux
charmans , cès yeux qui ne s'étoient encore
ouverts que pour contempler les
fpectacles les plus flatteurs , oférent fans
22 MERCURE DE FRANCE.
fe troubler confidérer ce monftre hideux ,
tout ce qui l'entouroit déploroit fa fin
prochaine , elle feule la vit avec tranquilité
que de fermeté pour une ame
fi tendre que de courage dans un efprit
fi vif & fi brillant !
:
!
Tu furvivras aux tems , ô ame magnanime
, & la postérité te placera à côté
de ces illuftres Romaines dont le courage
& la fermeté excitent encore aujourd'hui
notre admiration profonde.
Le paffage du tems à l'Eternité eft bien
court , mille chemins nous conduifent de
cette vie dans l'autre. J'apperçus un tombeau
qui renfermoit les cendres d'un mortel
qu'un accident fatal avoit privé de la
lumière. Étoit-ce donc un coup du pur
hazard ? Non : il étoit dirigé par une main
puiffante & invifible, Dieu commande les
Armées du Ciel , Dieu gouverne les mondes
, & Dieu conduit ce que nous appellons
hazard. Rien n'arrive par une fatalité
aveugle & capricieufe, tout eft réglé felon
la prefcience & les confeils de la Sageffe
divine , le Seigneur qui garde les avenues
de la mort , figne l'Arrêt, & donne fes ordres.
Ce qui nous paroît accident eft le miniftre
& l'exécuteur de fon decret fuprême.
J'errois au milieu de ces tombeaux
lorfque mes yeux s'arrêtèrent fur un Mo-
>
M
AVRIL 1759 . 23
,
nument que la reconnoiffance de la Nation
venoit d'élever à celui qui l'avoit défendue
; la mort armée de fa faulx redoutable
, entr'ouvroit un tombeau , & préfentoit
l'heure fatale à un Héros qui
defcendoit dans la nuit éternelle . Un
Guerrier vénérable appuyé fur fa tombe
la baignoit de fes pleurs . Cependant une
femme éplorée , fe jette entre le Héros !
& la mort , & repouffant d'une main la
Déeffe infléxible , de l'autre elle s'efforce,
mais en vain , d'arrêter le Héros qui defcend
avec tranquilité dans les ténèbres
du cercueil.
Où font donc ces bataillons nombreuxau
milieu defquels il fembloit immortel ?
Que font fes farouches Soldats ? Qui retient
leur courage ? Ne peuvent-ils rien
pour lui , pour lui qui fit tant pour eux ?
ils le laiffent feul en prife avec la mort ;
il céde & ne fuccombe pas , fon courage
le fuit dans la tombe.
Pour conferver le fouvenir defes grandes
victoires , c'eft en vain que ce Monument
s'élève , l'Artiſte partage déjà avec le Héros
notre admiration : mais pourquoi ce
Maufolée faftueux ? craint-on que celui
qui a rempli l'Univers de fon nom foit
publié jamais ? Des bords de la Viſtule ,
où jeune encore il fignala fa valeur , il
24 MERCURE DE FRANCE.
vint fubjuguer les Belges , il fit trembler
le Batave , il força la Meufe & l'Escaut
à couler fous les loix des François , il
triompha partout ; l'Hiftoire ne tranfmettra
- t - elle pas à la poftérité le fouvenir
de ces grandes actions , & faut- il encore
que l'Airain & le Marbre foient chargés
d'en conferver la mémoire ? Précautions
inutiles ! Efpérance vaine ! Et les Hiſtoires
& ce Monument fuperbe feront bientôt
détruits on ne fçaura pas un jour fi
ce Héros a exifté . On demande déjà les
Champs où fut Troye & l'on retrouve
à peine les Campagnes où combattit
Achille.
A côté de ce Monument fuperbe , je
vis trois hommes qui s'occupoient , en
chantant , à creufer une foffe , elle me
parut deftinée pour quelque enfant , né
dans la foule; mais quelle fut ma furpriſe !
lorfque fans cortège , fans fuite & fans
pompe , je vis paroître cet ami de l'humanité
, ce défenfeur des Nations , ce
génie fublime dont le Livre divin ſera à
jamais l'étude & la régle des Législateurs
à venir ! Cet homme rare, qui dévoila les
caufes de la décadence des Empires , qui
marqua les proportions du crime & du
chatiment , qui , fur des principes certains
, fixa l'autorité des Rois & le bonAVRIL
1759. 25
heur des hommes , fut enfeveli fans que
fa cendre fût mouillée de leurs larmes.
Que refte-t-il de cet homme célèbre ?
qu'eft devenu ce feu qui animoit fes écrits?
où fuivre cet efprit étendu & profond ?
Des cendres froides peuvent-elles nous
rappeller cette ame active & ce génie
créateur ? Que lui fert-il d'avoir compofé
ces Ouvrages fublimes , la leçon des Rois
& des Peuples ? Des hommes ingrats vont
jouir de fes bienfaits & l'oublier . Que disje
l'oublier ! acharnés à noircir fa réputation,
bientôt ils perfécuteront fa mémoire
des plumes vénales , des ames corrompues
, chercheront avec avidité dans
fon Livre profond , ce qui , par une interprétation
forcée , peut fouffrir un fens
odieux ; & affociant à leurs infidieufes
demandes les idées fublimes de ce grand
homme , ils feront de fes principes les
plus faints & les plus lumineux un affemblage
manftrueux d'abfurdités & d'irréligion.
O vous que l'amour de la vertu & de
la vérité échauffe & conduit , que l'exemple
de cette grande victime de la méchanceté
des hommes ne vous empêche point
d'aimer & de pratiquer ce qui vaut mieux
que leur louange & leur eftime !
Chaque pas que je faifois dans cette
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
f
1
vafte enceinte me préfentoit l'image de la
mort. Enfin j'arrivai à l'entrée de la voute
& je defcendis pour vifiter le fouterrain.
Il étoit occupé par ces Grands de la Terre
qui pendant leur vie s'étant féparés du
commun des vivans , vouloient encore fe
diftinguer parmi les morts ; leurs corps
rangés en ordre repofoient dans une efpéce
de pompe filentieufe : des infcriptions
faftueufes m'apprirent leurs noms
& leurs foibleffes. Ils fe vantoient d'une
longue fuite d'ayeux , ils étoient fiers de
la grandeur de leur maiſon ; mais aujourd'hui
incorporés avec les vermiſſeaux ,
qu'ils difent à la corruption : Vous êtes
ma mere ; & aux infectes : Vous êtes mes
fours & mes fils.
Je remarquai une Statue couverte de
pouffière à qui le Sculpteur avoit appris
à pleurer ; elle répandoit des larmes fur
la tombe d'une jeune femme qui fut l'Idole
de fon tems : hélas ! fi l'oeil pouvoit pénétrer
au travers de ce Monument de
pierre , quel changement ne verroit- il
point ? Quelle tranfmutation horrible de
la Nature humaine ? Ces yeux tendres
& brillans qui lançoient avec tant de ſuc¬
cès les traits de l'amour, font éclipfés pour
jamais . Ainfi vous périrez un jour , objet
que j'idolâtre vos yeux feront éteints,
AVRIL. 1759. 27
vos charmes feront anéantis ; on n'entendra
plus cette voix qui captivant mon
ame enchaînoir mon jugement. A peine
le monde infenfible & corrompu confervera-
t-il le fouvenir de vos vertus &
de votre efprit : vous n'aurez pas la triſte
confolation de vivre encore dans la mémoire
de ceux qui vous ont aimée. Les
Loix de la Nature m'auront heureuſement
précipité dans le tombeau longtemps
avant que vous abandonniez ce
monde fi indigne de vous pofféder.
Vanités de la vie qui nous avez éblouis
& trompés , où êtes-vous maintenant &
quelle eft votre valeur ? Les plaiſirs du
monde font paffés comme un nuage , &
fes honneurs comme un fonge qu'on a
oublié. La mort les a mefurés & pefés
dans fa balance , & ils fe font évanouis
en fumée : nous étions autrefois les favoris
de la fortune ; la gayeté , les délices
, l'amour , la magnificence fuivoient
nos pas ; & la mort , ce tyran impitoyable
, nous a réduits en poudre au milieu
de la plus brillante carrière : ô vous qui
paffez ici, que ces cendres , ces tombeaux
vous inftruifent du néant & de la vanité
des chofes humaines.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
$
EPITRE
De M. D. B. à M. de *** .
L'Infid ' Infidélité d'une Belle
A votre âge eſt un grand malheur ;
J'en conviens : & jadis mon coeur
En cette trifteffe mortelle
Tomba dès fa tendre primeur ;
Mais d'une peine fi cruelle
Qui ne reffentit la rigueur ?
Fût-on le plus joli trompeur
Et des Courtifans le modèle ;
Qui peutjurer furfon honneur
D'avoir conquis un coeur femelle
Infenfible à l'ardeur nouvelle
De quelque Galant fuborneur ?
Mais laiffons là cette querelle
Je partage votre douleur :
Votre aventure me rappelle
Et l'amertume & la langueur
Où me plongea mon infidèle.
Comme vous perdant l'appétit ,
Dans le trouble , dans les allarmes ,
La jaloufie & le dépit ,
Nourriffoient mes feux & mes larmes
Comme vous roulant dans mon lit
AVRIL 1759. 29
•
Mille époques infortunées
Je déplorois mes deſtinées ,
Je defirois de n'être plus ;
Et dans mon déſeſpoir extrême ,
Des loix & de la raifon mêine
Les confeils m'étoient fuperflus.
Le temps , la dure expérience
De mes inutiles regrets ,
M'interdifant toute espérance,
Me rendirent enfin la paix.
Quand vous connoîtrez mieux les Femmes
Vous apprendrez que deux beaux yeux ,
Qu'un air modefte & gracieux ,
Cachent fouvent de noires ames.
Le jeu trompeur des fentimens
Engage la foible jeuneffe :
Par un faux femblant de fageſſe
Mille Laïs aux yeux touchans
Séduifent beaucoup d'innocens';
Chacune d'elles a l'adreffe
De déguiſer ſes mouvemens.
La fiere prude & la coquette
Ont même artifice à-peu- près :
Point de préférence indifcrète
Dès qu'on les éclaire de près :
Mais toutes favent en cachette
Recevoir des amis difcrets .
Voyez la fameuſe Matrône
Qu'a fi bien démaſqué Perrone ;
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
I
Les Anecdotes du Serrail ,
L'affreux défaftre de Joconde ,
Toutes les annales du monde
De leurs tours nous font le détail.
Hé quoi , peut- on être affez dupe
Pour compter fur leur bonne foi !
La moins ſuſpecte ne s'occupe
Qu'à nous féduire , ou vous
La fauffe gloire , l'artifice ,
L'intérêt , le tempérament ,
ou moi.
De leurs goûts , enfans du caprice,
Décident fouverainement.
Trouvez-vous que ce foit la peine
De verfer des torrens de pleurs ,
A regretter une Climene
Qui s'égare partout ailleurs ?
Le plaifir feul qui les entraîne
Fait leurs décences & leurs moeurs.
Ces vains noms de foi , de tendreffe ,
Ou de fympathie ou d'amour ,
Dont on nous berce tour-à-tour ,
Propos d'une feinte Lucréce ,
Ne font que le jargon du jour.
Parmi les Belles , c'eſt l'uſage
Qu'un tendre Amant eft quelquefois
Echangé contre deux ou trois ;
Apprenez à devenir fage
En ufant auffi de vos droits ;
Et d'a vanture en avanture
AV RIL. 1759.
Changez de Cloris tous les mois ;
C'eſt la recette la plus fûre
Pour nous affranchir de leurs loix.
Mais un moyen plus honorable
De braver leurs perfides traits ,
C'eſt de ne les revoir jamais
Et de fuir tout piége capable
De ralentir votre courroux :
Craignez ces derniers rendez-vous
Que demandent dans leur ivreffe
Moins par dépit que par foibleffe ,
Tant de pufillanimes coeurs;
Sous le prétexte déplorable
D'exhaler toutes leurs fureurs
Aux yeux d'une Amante coupable,
Dont l'art , aux Phrynès immanquable ,
Détruira bientôt les foupçons
Qu'une caufe trop véritable
Juſtifia de cent façons.
Et voilà la fuite infaillible
Des vaines
explications :
Point de Juftifications
:
Rompez , foyez inacceffible
.
Auxvaines
proteſtations.
Lorfqu'on a le coeur bon & tendre
On fe laiffe aisément furprendre
Par un fexe faux , attrayant ,
Tyran cruel autant qu'aimable.
Cecrocodile larmoyant ,
:
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Eft un ennemi redoutable ,
Qu'on ne peut vaincre qu'en fuyant.
Après tout , de vos infidèles ,
Amans , pourquoi vous plaignez - vous ?
Convenez , foit dit entre nous ,
Que vous l'êtes bien autant qu'elles.
Enfin voici mon jugement ;
Aujourd'hui la galanterie
N'eſt à parler fincérement ,
Qu'un commerce de tricherie.
APOSTILLE à quelques Dames
& non à toutes .
DANs ces vers bien ou mal polis ,
Doivent fans doute être exceptées
Flore , Ifmene , Chloé , Philis ,
Dont les fages moeurs fi vantées
Bravent les plus malins récits :
A leur fuite feront citées
Toutes celles à qui je lis
Ces leçons affez peu flatées
Queje n'offre qu'à mes amis.
Eh quoi , dans une immenfe Ville
Notre Juvenal autrefois
N'en voulut excepter que trois
Qu'épargna fon amère bile !
Vraiment le nombre eft bien petit ;
!
AVRIL. 1759. 33
Mais quand je n'en retiendrois qu'une
De cette lifte que voilà ,
N'est-il pas permis à chacune
De penfer être celle -là ?
Infenfibles à la critique
Lucile , Corine , Doris ,
D'un rimailleur à cheveux gris
Vous méprisez le goût cynique ;
Riez volontiers : j'y confens :
Bravez les confeils à l'antique
Dont je veux armer les amans .
Moi je rirai de la peinture
Où je reconnois vos portraits :
Mais à l'abri de ma cenfure ,
1
Les coeurs droits fenfibles & vrais
Dont la conduite eft fimple & pure ,
Ne s'y reconnoîtront jamais.
BY
34 MERCURE DE FRANCE.
REPONSE de M. *** à l'Epitre * de
Madame de *** , Religieufe au Couvent
de • · • au fujet de la Lanterne ·
qu'il lui avoit demandée .
Vou
o us réveillez l'ombre comique-
De ce Philofophe à tonneaut
Et vous donneż dans le panneau ,
Comme le crédule cynique !
Chercher un homme en ce troupeau
Qui de tout temps prit pour drapeau
Une marotte defpotique ,
Avouez que c'eſt - là le ſceau
De la honte philofophique.
On ne connoît plus parmi nous ,
Grace aux lumières de notre age ,
L'efpérance de voir un Sage
Dans la grande maifon des foux.
Quand j'ai defiré la Lanterne ,
Mon plus doux tréfor aujourd'hui ,
Le fentiment qui me gouverne ,
Avoit un but digne de lui.
Je veux chercher la femme forte
Pour qui l'Univers Toupira ,
Et dont les vertus font l'escorte..
* Mercure d'Octobre 1758 .
AVRIL. 1739. 35
Sûr qu'elle vous reſſemblera.
Je m'en vais frapper à ſa porte ...
Femme célèbre , êtes - vous là ?
C'eft Efculape , le voilà ;
Efculape qui reconforte ,
Et qui fçait mettre le holà
Dans le fang que l'ardeur emporte.
Mon héroine , un petit mot....
Point de réponſe , fourde oreille.
Mais qu'ai - je fair ? C'est être for
Que de chercher votre pareille.
C'est bien dommage en vérité :
J'ai tant de choſes à lui dire !
J'entends la pauvre humanité
Qui fe plaint tout bas , & ſoupire
De voir fon projet avorté.
Il me reste un ufage à faire
D'un meuble vraiment précieux ;
Non , il n'eft rien que je n'efpère
De fes fecours officieux :
Avec la lampe d'Epictete
Je puis entrer dans le chemin
D'une morale affez parfaite
Pour rendre heureux le coeur humam .
Guidé par l'aftse d'Hyppocrate
J'ai parcouru la terre ingrate
O le glaive eft toujours levé.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Avec la lumière d'Harvé *
J'ai connu l'obſcur labyrinthe
Quifans repos & fans contrainte
Par fon fluide eft abreuvé .
Mais votre Lanterne brillante
Qui tient de vous des feux vainqueurs ,
Doit un jour combler mon attente
En m'ouvrant la route des coeurs.
Fières beautés , coeurs infenfibles ,
Craignez un Conquérant nouveau ;
Tous les fuccès me font poffibles ,
De l'Amour voici le flambeau.
* Médecin Anglois , à qui l'on doit lapremiere
découverte de la circulation du fang.
Aux Amateurs de la belle Nature .
J'ENTE 'ENTENDRAI parler fans cefe de
l'Inoculation , & je garderai le filence ?
Non , il n'en fera pas ainfi , me fuis- je
dit ce matin ; & auffitôt j'ai pris la plume.
Je ne veux point approfondir , mais
décider : c'eſt le goût d'à préfent ; & je
fuis Docteur à la mode. Je foutiens donc
que quiconque aime la beauté ( & qui ne
l'aime pas ? ) doit prendre parti pour l'Inoculation
; fans quoi je lui démontrerai
AVRIL 1759. 37
qu'il agit contre fes intérêts : ce qui n'eſt
pas une petite fortife. Je m'adreffe d'abord
aux hommes comme à la moitié ( foi difant
) la plus raiſonnable de l'efpéce humaine.
>
Aux Spectacles , aux Affemblées , aux
Promenades , les Lorgneurs qui promènent
avec complaifance , & le plus fouvent
avec malignité , leurs regards curieux
fur tous les vifages féminins qui en
font l'ornement , ne peuvent s'empêcher
de déplorer le fort des jeunes Perfonnes'
qui n'a guère fixoient leur attention & leurs
defirs , & qui ne font plus que les objets
de leur compaffion & de leurs regrets.
Ceux qui ne les ont point vues avant leur
métamorphofe , remarquant en elles une
taille élégante , des graces dans le maintien
, une démarche noble & aifée , de
l'efprit , des fentimens , &c. &c. ne peu¬
vent s'empêcher de fouhaiter que tous ces
avantages appartinffent à un beau vifage.
Hélas ! leur dit-on , il n'y a pas longtemps
que c'étoient les plus belles Perfonnes du
monde. Jugez du défefpoir des Amans &
des Maris qui ont en quelque façon perdu
leurs Maîtreffes ou leurs Femmes : car
avoir été belle , & ne l'être plus , c'eſt
une mort anticipée.
S'il fe trouvoit quelque Médecin , on
38 MERCURE DE FRANCE.
quelque Empirique qui eût le fecret de
feur rendre la beauté , que ne lui donneroit-
on pas ? Quel feroit le prix d'un remède
qui guériroit de la laideur? Eh bien ,
ce remède eft trouvé ; il ne s'agit que
d'une tranfpofition de temps ; c'eft -à-dire
de faire avant la petite vérole ce qu'on
voudroit pour toutes chofes pouvoir faire
après l'avoir eue.
Les Médecins partifans de l'Inoculation
font affez fürs de leur fait pour former
une chambre d'affurance où ils garantiroient
la beauté contre les attentats de
la petite vérole , bien entendu qu'il y
auroit un tarif pour les différens degrés de
beauté , oùl'on marqueroit au plus jufte ce
que peut valoir telle ou telle peau, à raiſon
de fon poli, de fon éclat & de fa fraîcheur.
Ce feroit une chofe affez nouvelle , & un
moyen fûr d'infpirer la confiance aux
plus incrédules. J'entends déja toutes les
laides , qui , n'ayant rien à affurer , fe
récrient contre un établiffement auffi
louable ; mais je les récufe comme
ennemis déclarés de tout ce qui peut
plaire aux yeux des hommes. Celles qui
porrent fur leur tein les traces furreftes
de la maladie , font encore plus fufpectes
: car s'il y a une ennemie plus impla
cable de la belle Nature qu'une femme
AVRIL 1759. 39
naturellement laide , c'eft certainement
celle qui étoit belle & qui ne l'eft plus.
Je déclare que le confeil de celle - ci
doit être regardé comme celui du Renard
qui avoit perdu fa queuë ; je n'ai
donc plus à perfuader que les jolies , &
me voilà fort à mon aife. Ce feroit ici le
temps de leur faire entendre raiſon ; mais
une petite difficulté m'en empêche , &
la bienséance exige qu'on parle à chacun
fon langage. Ainfi , quoiqu'il ſoit démontré
, comme on nous l'affure , que de
fept perfonnes malades de la petite vérole
naturelle , la mort en faifit une au
moins , & qu'au contraire de deux cens
perfonnes inoculées il en meurt une tout
au plus , je confidére ici le bien de vivre
comme une bagatelle ; & en effet
c'est peu de chofe en comparaiſon de
l'avantage d'être jolie .
Laillons le calcul des probabilités fur
la vie & fur la mort , & préfentons
quelque chofe de plus fenfible à l'amourpropre.
Voulez -vous , dirai- je à une jolie
femme , voulez-vous paffer pour un
efprit an deffus des préjugés & des foibleffes
du vulgaire ? faites- vous mocu →
ler. La Nation Angloife vous regardera
comme digne d'avoir pris naiffance dans
les Illes Britanniques , Les Médecins Ino40
MERCURE DE FRANCE.
culateurs vous citeront dans leurs Ouvrages
; & par-là votre nom deviendra immortel
, ou peu s'en faut. Les Géomètres
vous foupçonneront d'avoir calculé les
avantages & les inconvéniens de cetté
opération , & de ne vous être décidée
qu'à la lumière des chiffres. Cette harangue
eft pour celles qui afpirent à une
haute réputation. Ces jolies femmes inoculées
m'en laifferont encore de moins
crédules à perfuader ; mais j'ai trouvé
dequoi les convaincre. Nous raifonnons
quelquefois , leur dirai-je , & entre deux
femmes d'une égale beauté , dont l'une
a été inoculée , & l'autre ne l'eft pas , un
homme fenfé ne doit pas héfirer à choifir
la première ; autrement ce feroit préférer
le frivole au folide , & un bien
qui peut nous échapper demain , à un
bien que le temps feul a droit de détruire.
L'Amant d'une jolie femme , qui
n'a pas eu la petite vérole , eft dans le
cas de ces Héros enchantés du Taffe ,
qui croyant pofféder une Nymphe charmante,
fe trouvoient tout-à- coup dans les
bras d'une laide forcière. Le choix ne
fera donc pas douteux , pour peu que
les hommes réfléchiffent ; & quelques
exemples de cette préférence en faveur
de la Beauté inoculée , fuffifent pour met
tre l'inoculation à la mode,
AVRIL 1759 . 41
Si cependant il reftoit encore des rebelles
, l'amant ou l'époux qu'une jolie
femme intéreffe , pourroit l'inoculer fans
fon aveu ; & j'en ai imaginé deux moyens
également faciles ; le premier feroit une
piquûre d'épingle pendant le fommeil ,
comme quelquesNourrices d'Italie le pratiquent
envers leurs enfans; & je ne crois
pas qu'on ait lieu de s'en faire plus de
fcrupule avec une jolie femme . Le fecond
eft tiré de bien plus loin. Je fuis preſqu’affez
jaloux d'un tel fecret pour ne pas le
découvrir ; mais l'amour du bien public
me l'arrache.
Un de mes Amis , en s'embarquant
pour la Chine , me demanda mes commiffions
. J'eftime beaucoup , lui dis -je ,
la médecine des Chinois ; faites-moi le
plaifir de confulter les plus habiles Docteurs
de ce pays-là , fur le moyen de
faire prendre par le nez la petite vérole
en poudre. Jugez avec quelle impatience
j'attends le retour de mon ami. Mon deffein
, à fon arrivée , eft de diftribuer des
tabatières remplies de petite vérole bénigne
qu'on fera refpirer en guife de tabac.
Si , après cela , l'on me difpute la qualité
de bon Citoyen , il faut renoncer à méri
ter ce titre.
Au Croific , ce 25 Février 1759 ,
42 MERCURE DE FRANCE.
FRAGMENS d'une Epitre fur l'Amitié,
Il paroit depuis peu une Epître fur l'Amitié,
pleine d'agrément & de Philofophie; mais où l'en
trouve quelques longueurs . Fai taché en l'abrégeant
de conferver le fil des idées .
NOBO BLE Compagne des diſgraces !
Sceur & rivale de l'Amour ,
Sans fes défauts ayant fes graces ,
Et fes plaifirs fans leur retour ,
Qui t'enrichis , qui nous confoles
Des pertes cheres & frivoles
Qu'il fait dans nos coeurs chaque jour !
Otoi , dont les douceurs chéries
Font l'objet de mes rêveries
Entre ces fleurs , fous ce berceau ;
Amitié , doux nom qui m'enflâme !
Befoin délicieux de l'ame ,
Je reprends pour toi le pinceau.
Mais où t'adreffer mon hommage ?
Où te trouver, charme vainqueur ?
Quels lieux embélit ton image
Comme elle eft peinte dans mon coeur ?
Au fein des Cités répandue ,
Cherchant l'opulence & les rangs ,
Vas-tu , complaiſante afſidue,
AVRIL 1759. 43
Languir à la fuite des Grands ?
Te trouverois- je confondue
Dans la foule de tes tyrans?
Tu fuis le fafte l'Impoſture.
Tu vas , loin des folles rumeurs ,
Chercher au fein de la nature
La Paix , l'égalité , les moeurs.
Ojoie o douceur inconnue
Au vice , à la frivolité !
Viens donc ainsi , Nymphe ingénue ,
Porter dans mon obfcurité
Le jour de la félicité.
Sois mon oracle & mon modèle ,
L'appui , la compagne
fidèle ;
Et le témoin de tous mes pas.
Sans tes folitaires appas ,
Que font les douceurs de lavie,
Les biens les plus dignes d'envie ? ....
Queft-ce que tout où tu n'es pas ?
Je vois au fein du bonheur même,
Gémir les Dieux du genre humain ,
Pofer l'orgueil du Diadême
Et la Foudre qu'ils ont en main,
Et s'échappant , loin de leur Temple ,
A l'Univers qui les contemple ,
Dans l'ombre te chercher en vain ;
Je les vois defirer d'être hommes ,
Envier l'état où nous fommes
Pour fe repofer dans ton fein.
44 MERCURE DE FRANCE.
Sans toi , l'homme s'affaiffe & tombe
Dans le néant de la langueur :
Arbrilleau foible & fans vigueur ,
Il cede aux vents , il y fuccombe ,
Et rampe en proie à leur rigueur.
A l'abri même des tempêtes ,
Au milieu des jeux & des fêtes ,
Son coeur s'abbat & le flétrit ,
Tel qu'une vigne fortunée
Qui loin de l'Aquilon fleurit
Sous un Ciel pur qui lui fourit ,
A fa foibleffe abandonnée ,
Vers lé fable panche entraînée ,
Et fous fes propres dons périt.
Par toi l'homme augmentefon être ;
Ilfe reproduit dans autrui ;
Et fous le Dais & fous le Hêtre ,
Tu lui fais moins fentir l'ennui
Ou mieux goûter le plaifir d'être ,
Par la douceur de ton appui.
De fes befoins vive interprête
Malgré les foins à les cacher ,
Tu vas , généreufe & difcrète ,
Par la route la plus fecrète
Au fonds de fon coeur les chercher.
Tu le calmes dans fes allarmes :
Tu taris le cours de fes larmes:
Tu romps l'effort de fa douleur ;
AVRIL 1759. 45
Et tu retiens , & tu défarmes
Son bras armé par le malheur.
Tu portes plus loin tes fervices :
Tul'arraches du ſein des vices ;
Heureufe dans l'art d'émouvoir ,
Ta voix auffi douce que libre ,
Par fon infinuant pouvoir ,
Remet fon coeur dans l'équilibre ,
Et le rappelle à fon devoir.
Quel eft ton fuprême mérite !
Seul bien , qu'ils doivent fouhaiter ,
Tu lui reftes , quand tout le quitte ,
Sans lui laiffer rien regretter.
Mais quoi ? Se peut-il qu'on t'immole ,
Source féconde en vrais trésors ,
Au foible espoir d'un bien frivole ,
Qui de nos mains fuit & s'enyole ,
Et ne laiffe que des remords ?
Que font un Sceptre , une Couronne ,
Un Dais que la foudre environne ,
Au prix d'un feul de tes tranfports ?
Difparoiffez , vapeur légère ,
Vuide aliment du fol -orgueil ,
Grandeur , Richeffe menfongère ,
Qu'engloutit la nuit du cercueil !
Vain Simulacre qu'on renomine ,
Du monde réel Ennemi ,
Fuyez... Il me fuffit d'être homme
Et d'avoir un fidèle Ami,
46 MERCURE DE FRANCE.
O tendre moitié de mon être ,
Objet divin , fois raſſuré !
Ofe éprouver , ofe connaître
Mon coeur par l'honneur épuré !
Tu le verras toujours fidèle ,
Suivre ton char dans les deferts ,
T'aimer , t'adorer dans les fers ;
Ette trouvant toujours plus belle ,
Trouver dans ton fein l'Univers.
Mais auffi daigne me conduire ,
Daigne dans mon choix m'éclairer ;
En te cherchant je puis errer:
Mon coeur, trop facile à féduire,
Par fon penchant peut m'égarer.
Je pourrois devenir peut- être
Ámi comme on devient amant :
Un amant aime fans connoître ;
L'Amour est l'enfant d'un moment .
Qu'au-deffus des folles tendrelles ,
A la raifon je fois foumis ;
Le fentiment fait les Maîtreffes ,
Et la raiſon fait les Amis.
Écarte ces coeurs intraitables ,
Toujours d'eux mêmes différens ;
Altiers , bizarres , indomptables ,
De leurs Amis jaloux tyrans ;
Ces coeurs équivoques & fombres ,
AVRIL 1759: 47.
D'éternels foupçons accablés ,
Enveloppés d'épaiffes ombres ,
Même avec toi diffimulés ;
Ces coeurs qu'endurcit l'opulence,
Fiers de paroître protéger,
Dont l'infultante bienveillance
T'avilit fans te foulager ;
Ces coeurs qu'accable un fafte extrême ,
Froids , ftériles , inanimés ,
Infenfibles au bien fuprême ,
Au bien d'aimer & d'être aimés :
Ces coeurs légers , ces efprits vuides,
D'objets nouveaux toujours avides ,
Ardens & glacés tour-à - tour ,
Qui fans repos , fans confiftance ,
Te font , livrés à l'inconftance ,
Autant d'outrages qu'à l'Amour ;
Ces coeurs , vers la terre , fans ceffe
Par leur propre poids entraînés ,
Pétris des mains de la baffeffe ,
Par l'or à ton char enchaînés ,
Qui prévoyant de loin l'orage ,
Sans bruit défertent tes lambris,
Par un lâche & dernier outrage ,
Ne retournant dans ton naufrage
Que pour t'en ravir les débris :
Çes coeurs affreux , ces coeurs infames ,
Contre leurs Bienfaiteurs trompés ,
Marchant dans l'ombre enveloppés
48 MERCURE DE FRANCE.
De noirs complors , de fourdes trames ,
Et qui , fous ton facré manteau ;
De la rampante perfidie
Par les ténèbres enhardie ,
Cachant l'homicide couteau ,
Volent , en leur fureur tranquffe ,
D'un air affable & carellant
Dans tes bras leur unique azyle ,
T'affaffiner en t'embraffant ;
Ces efprits faux , vains & futiles ,
Auffi malfaifans qu'inutiles ,
Du blâme avides écumeurs ,
Par l'organe de qui circule
Le fiel amer du ridicule
Sur les talens & fur les moeurs ,
Dont la méchanceté frivole
Te perd gaînent pour un bon mot ,
Et , pour prix de tes foins , t'immole
Au vil amuſement d'un Sot,
Je veux , me refpectant
moi - même ,
Que mon Ami ne faſſe honneur
,
Qu'on m'eftime
par ce que j'aime ;
L'eftime
eft le premier
bonheur.
Qu'un double
lien nous uniffe ,
Majs par d'irréprochables
noeuds
;
Je n'en veux point dont je rougille ;
Qui peut rougir
n'eft plus heureux
.
Mais dans ce calme des prairies ,
De
AVRIL. 1759. 49
De mes profondes rêveries
Qui rompt le fil intéreſſant ?
Un jour plus pur dore ces rives ;
Le verd de ce berceau naiffant
Devient plus doux , ces eaux plus vives ,
Et ce zéphir plus careffant.
O charme ! ô joie inattendue !
Je vois fous ces ombrages frais ,
Je vois l'Amitié defcendue !
Mon coeur me rappelle fes traits .
Paré des mains de la Nature ,
Son vifage brille fans fard ,
Ses yeux charment fans impofture ,
Son front s'épanouit fans art.
Sur les lèvres , avec les Graces ,
Siége l'utile Vérité 3
La paix , les moeurs , la liberté
Suivent fon char , fement les traces
Des roſes de la Volupté.
IMITATION de l'Ode d'Horace,
Materfæva cupidinum.
VOLEZ jeux féduifans , étendez votre empire
Je reconnois mes torts , je chérirai vos loix.
Cypris , avec un doux fourire ,
M'ordonne de fixer mon choix.
De Bacchus la fureur divine
II. Vol.
C
so MERCURE DE FRANCE.
M'appelle à de nouveaux plaifirs.
Du Dieu de l'Univers la gaîté libertine
De mes fens excités ranime les defirs.
Eft - ce Flore ? eft - ce Hébé? Que dis - je : c'eſt
Glicere.
Quel éclat fur fon tein ! Quel brillant coloris !
Comme la Reine de Cithere ,
Elle folâtre avec les ris .
C'étoit trop d'un regard ; c'étoit trop de ma
flamme.
Tu me devois , Amour , ton myrthe ou ton bandeau
,
Au lieu d'épuifer fur mon ame
Le feu cruel de ton flambeau.
Je ne fçaurois chanter les horreurs de la guerre,
Le Parthe dans fa fuite encor plus dangereux ,
Ni Céfar lançant le tonnerre
Sur le Sarmate belliqueux.
Elève , jeune efclave , un autel de verdure ;
Donne moi de l'encens , des fleurs * , & du vin
vieux :
Va , laiffe refpirer cette victime pure ;
J'offre ce facrifice à de volages Dieux. **
* L'Auteur a fubftitue le mot fleurs à celui
d'herbes. Il a cru pouvoir facrifier à l'agrément de
la Langue la pureté de la traduction .
** Dans les facrifices offerts à Vénus , on n'im→
moloitpas de Victimes .
AVRIL. 1759. ST
Volupté douce ! 6 Vénus que j'implore ,
J'attends de vous la premiere faveur :
Soumettez à mes voeux la beauté que j'adore ,
Et je finis mes jours dans la plus tendre erreur.
LETTRE d'un Receveur des Tailles à
fon Fils , qui lui a fuccedé dans fon
Office.
Les fonctions d'un Receveur des Tailles
qui veut remplir dignement ſes obligations
, ne fe bornent pas , mon fils ,
à l'exécution de fes traités , ou à une
comptabilité régulière ; l'homme le plus
borné peut fatisfaire à ces deux objets
, quoique la façon de les remplir
admette quelque diftinction. Elles confiftent
ces obligations à acquérir la connoiffance
de la force & de la foiblefle
des Paroiffes de fon Election , du commerce
& des reffources de toutes en général
& de chacune en particulier , des
différentes époques de ces reffources qui
fervent au payement des impofitions
de l'état & des facultés des Habitans qui
compofent ces Paroiffes , de la différence
des caractères de chaque canton
, dont les uns font plus ou moins
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
> économes , ou induſtrieux enclins au
travail , ou à la fainéantife , pour obferver
à leur égard , plus ou moins de ménagemens
; enfin des abus de toute espéce
qui dominent parmi les Collecteurs &
les Cottifés , pour travailler à leur réformation.
Ces connoiffances , qui ne font
pas l'ouvrage d'un jour ni d'une année ,
une fois acquifes , vous pouvez paffer aifément
de l'honnête -homme à l'homme
intelligent & capable , & devenir homme
de mérite. Vous devez , pour y par
venir , fuivre vos recouvremens avec
exactitude , en régler les pourfuites avec
modération & fageffe , quelquefois avec
fermeté , mais toujours avec indulgence ,
& jamais fans donner à la néceffité
fâcheufe d'ufer de rigueur , des fentimens
de compaffion & d'humanité.
Vous ne devez employer la voie de contrainte
qu'après que la voie des avertiffemens
& des exhortations l'a précédée
fans aucun effet : vous devez vous
fouvenir que le caractère de dureté eft
également odieux aux yeux de Dieu &
des hommes ; enfin , que votre élection
n'eft pas un pays ennemi , fujet à des
exécutions militaires , ou que l'on veut
réduire à la condition des Efclaves.
Il y ą , mon fils , deux écueils à éviter
AVRIL 1759. $3
dans la fuite des recouvremens , qui
tous deux , quoique par des routes oppofees
, tendent à la ruine d'une Election
& la déterminent ; celui de la dureté &
celui de la moleffe : l'homme qui agit
par l'un de ces principes , eft vil & méprifable
quoique dans un différent degré ;
le premier montre une ame impitoyable ,
inacceffible à la générofité , incapable
d'élévation de fentiment, fourde à la voix
de l'humanité ; le fecond fait voir un petit
génie , une foibleffe de tête , une
ame puérile ou imbécille , également
capable de bien & de mal par fantaiſie
& fans que le fentiment y ait
en un mot le caractère dur , adinet prefque
tous les vices ; celui de la moleffe
exclud prefque toutes les vertus.
>
part :
Prenez , mon fils , ce milieu fage ; c'eſt
en lui que ´réſident la raiſon & l'équité :
recherchez moins , dans votre conduite ,
l'éloge du Peuple qui couronne également
la vertu & le vice , fans diftinguer
fouvent l'homme en place qui lui eft favorable
, de celui qui lui eft contraire ,
que la fatisfaction que donne le témoignage
d'une bonne confcience, & l'approbation
des honnêtes - gens & des gens
éclairés qui fçavent qu'étant fait pour re-
Couvrer les revenus du Roi , vous ne de-
C iij
34
MERCURE DE FRANCE.
vez pas vous permettre une négligence:
nonchalante qui opéreroit votre deftitution
fans tourner au profit du Peuple 5
mais qui exigent auffi de vous de l'activité
à lui procurer , dans tous les temps ,
& principalement dans des temps de calamité
, les adouciffemens qui dépendent
de vous ; en un mot qui attendent de
votre part le défintéreffement le plus parfait
, & la probité la plus fcrupuleufe.
Commencez par faire choix d'Huiffiers
non feulement honnêtes gens , mais intelligens
& capables ; attachez-vous par
préférence à la probité , mais l'intelligence
leur eft très-néceffaire pour les mettre
en état d'acquérir la connoiffance , & de
vous la donner , des abus & des défordres
de toute espéce qui fe commettent dans
une grande partie des Paroiffes. Combien
d'injuftices & de vexations à l'égard
des Cottifés de la part des Collecteurs qui
ne confultant que la vengeance & l'ani
mofité , ou quelques autres motifs humains
, réglent fur ces principes la répar
tition des impofitions , & les pourfuites
qu'ils exercent pour en faire le recouvrement
? Combien d'exactions de la
part
d'Huiffiers fubalternes , employés à la
Requête de ces mêmes Collecteurs , auffi
difpofés à fervir la paffion de ceux- ci ,
AVRIL. 1759. 55
qu'à s'approprier la dépouille de ces malheureux
des frais exceffifs ou des en- par
levemens de meubles dont fouvent ils
font tourner la vente à leur profit ? Pour
prévenir & arrêter le cours de ces injuſtices
, recherchez-en la fource pour en détruire
le principe , & prenez garde d'en
être vous - même l'Auteur par vos rigueurs
& votre infléxibilité dans vos pourfuites
. Je vous l'ai déja confeillé ; évitez
la molleffe & la dureté , contentez - vous
d'être ferme , mais que cette fermeté foit
toujours tempérée par la compaffion ; fongez
que vous êtes homme , & que vous'
traitez avec des hommes . Regardez votre
Election du même oeil qu'un propriétaireregarde
fa terre, & vos collecteurs comme
vos fermiers ; fi vous forcez cette terre
dont la tierce partie étoit deſtinée au repos
, à recevoir la femence chaque année ,
il eft certain que pendant l'efpace des
trois ou quatre fuivantes ,, elle pourra
produire au -delà de ce qu'elle avoit coutume
de rapporter ; fi vous contraignez
vos Fermiers de payer , à la rigueur , à
l'échéance des termes , indiftinctement
dans les bonnes & mauvaifes années , ou
dans celles où les grains font à vil prix ,
vous aurez la fatisfaction de voir & de
nombrer exactement vos facs dans le cof-
"
C.iv.
58 MERCURE DE FRANCE.
fre fort ; mais attendez deux ou trois ans ,
votre terre que vous aurez forcé de pro
duire , deviendra peu-à-peu ingrate & ftérile
, & vos Fermiers infolvables. Il en
eft de même d'une Election : lorfque les
Sujets font furchargés d'impofitions , ou
qu'on en exige le payement avec trop de
dureté dans les termes prefcrits ou convenus
, & fans fe relâcher dans ces circonftances
fâcheufes ; les remifes & les
émoluments augmentent à la vérité au
profit du Receveur ; mais que s'enfuit-il ?
la défection des habitans, qui quittent votre
Election pour paffer dans une autres ;
d'où réfultent la dépopulation dans vos
Paroiffes , l'affoibliffement du Commerce
, l'abandon de la culture des terres, &
la ruine du général des Habitans dont
vous reffentez vous même le contre- coup
par la fuite. Songez que votre profeffion
n'eft vile ou eftimable que par la façon
dont vous l'exercez , & que chaque profeffion
a fa gloire & fa honte particuliere .
Travaillez autant qu'il fera en vous , fans
refpect ni motif humain , à faire rétablir
dans l'ordre de l'égalité l'inégalité qui fe
trouve trop fouvent dans la répartition de
la Taille de Paroiffe à Paroiffe de votre
Election & entre les Cottifés de chaque
Paroiffe. Je pense que les taxes d'office ,
AVRIL 1759. 57
lorfqu'elles font réglées par la prudence ,
L'équité,font un excellent moyen pour fou
lager un peu le miférable & contenir l'ef
prit de domination des cocqs de Paroiffe,
qui fe déchargent fur les foibles du fardeau
des Impofitions ; mais pour ne pas multiplier
les abus , au lieu de les réformer ,
acquérez des connoiffances bien certaines
de l'état & des facultés de ceux que
vous propoſerez à taxer d'office par augmentation.
Lorfque les circonftances & les calamités
l'exigent, ne vous laffez point de repréfenter
la fituation déplorable de vos Paroiffes
; procurez-leur fi vous pouvez,par la force
& par la répétition de vos repréfentations
toute la diminution dont elles ont be
foin ; foyez toujours en garde contre l'intérêt
perfonnel , & fongez qu'une augmentation
de 30000 liv . fur votre Election , en
caufant la ruine de fes Habitans , ne fait
pas votre fortune puifqu'elle ne vous produit
qu'environ 600 liv. de taxations , &
qu'elle vous cauferoit un jour des remords
que vous ne feriez pas le maître d'étouffer
, fi vous y aviez donné lieu par votre
négligence à repréfenter fes befoins : que
l'envie de profiter d'une gratification qui
n'eft duë qu'à vos avances effectives n'entre
jamais dans vos vuës ; je ne vous con-
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
feille point de fouffrir trop d'arferages
dans vos recouvremens ,; je fçai qu'ils
ruinent les Paroiffes lorfqu'ils deviennent
confidérables : mais ufez de ménagement
fuivant les circonftances; empruntez , & s'il
le faut , augmentez encore vos emprunts,
lorfque la dureté des temps l'exige , pour
remplir les termes de votre Traité , &
venir au fecours des malheureux ; des
temps plus favorables aux recouvremens
& plus encore la fatisfaction que l'on ref
fent dans l'obfervance de fes devoirs à
l'égard de Dieu , des hommes & de foimême
, vous dédommageront amplement
un jour d'un foible intérêt , & par là vous
deviendrez auffi utile à votre Election ,
& vos confreres , en général , auffi utiles
à l'Etat , que vous feriez les uns & les
autres méprifables en vous conduiſant
par des principes oppofés.
Je vous ai mis fous les yeux les oeuvres
d'obligations indiſpenſables
de votre état,
paffons à celles qui peuvent tendre à quelque
perfection.
Commencez par vous perfuader qu'il
eft prefque auffi honteux de ne pas faire
le bien , quand on le peut , que de fairele
mal ; & que cette espéce d'inaction
eft aux yeux de Dieu digne de la plus
févère punition ; témoin ce ferviteur de
AVRIL 1739- 59
l'Evangile qui avoit enfoui fon talent.
Sur ce principe , fongez qu'une Election
pouvant être améliorée , de même qu'une
terre , vous êtes obligé de travailler à
fon amélioration autant que vos idées &
vos lumières peuvent s'étendre.
Chaque Receveur des Tailles doit s'attacher
à connoître par quelle reffource
fon Election eft fufceptible d'être enrichie;
quelle branche de commerce on peut y
introduire : dans l'une c'eft l'établiffement
des Etalons pour produire des Chevauxde
taille & de fervice , comme étant :
un avantage pour l'Etat & pour le Par--
ticulier , & un heureux moyen d'attirer
dans un pays la circulation des espèces .
Dans l'autre, c'eft la plantation des Meuriers.
Qui ne fçait que le commerce des
foyes en France , feroit une de fes prin--
cipales richeffes tant par rapport à la gran--
de confommation
qui s'en fait que parce
qu'on eft obligé d'en faire venir de chez :
l'Etranger, qui feroit lui -même obligé de
recourir à la France , où il y a un grand
nombre de Manufactures , & d'Ouvriers
qui la mettent en oeuvre avec tant d'Art 22
Dans celle-ci , c'eft la déplantation
d'Arbres
fruitiers,qu'un long ufage, ou plutôt
un long abus , laiffe depuis long - tempss
fubfilter dans des pièces de terre deftinéess
Gov
60 MERCURE DE FRANCE.
à recevoir la femence des grains qui font
la production la plus précieufe de l'Etat ,
comme fervant à la fubfiftance de fes Habitans
: ces arbres couvrent & ombragent
une partie des terres , & empêchent la
fe tilité. Dans celle-là , c'eſt d'effayer de
pe fectionner le labour des terres , d'encourager
les Particuliers à rétablir la culture
de celles qui font abandonnées , en
mettant fous leurs yeux le bien général
qui en refulte & le bien particulier
par rapport aux exemptions qui y font
attachées , & le produit qui en revient :
l'on ne finiroit point fi l'on vouloit entrer
dans un détail général. Chaque Receveur
des Tailles doit étudier la nature
du fol de fon Election & fes différentes
propriétés ; faire fur fa terre , s'il en pof
féde , quelque expérience qui faffe connoître
fi elle n'eft point fuceptible de
recevoir quelque femence étrangère au
Pays & qui pourroit y introduire quelque
commerce & quelqu'abondance.
Vous devez , mon fils , faire votre cour
à M. votre Intendant , mais toujours
avec décence , & toujours fans baffeffe ;
vous le devez à la dignité de la place
qu'il occupe , & à fon mérite perfonnel ;
vous le devez à vous-même , pour mériter
fa protection & fes bontés ; vous le
AVRIL. 1759. Gr
devez à votre Election , pour mériter fa
confiance & obtenir pour vos Paroiffes ,
des graces & des faveurs particulières
qu'il eft prefque toujours en pouvoir de
vous accorder : vous devez faire des recherches
exactes des différentes calamités
que plufieurs Particuliers peuvent avoir
effuyées , telles que des incendies , pertes
de beftiaux , grêle , &c. vous devez
vous informer du nom de ceux qui
font chargés d'une famille nombreuſe ,
comme de dix ou douze enfans vivans, préfenter
des Requêtes en leur faveur pour
obtenir la décharge de leur Capitation ,
que MM. les Intendans accordent volontiers.
Ne vous laffez point de rechercher
les occafions de folliciter des graces ,
mais pour ne pas donner du difcrédit à
vos repréſentations , faites-les avec circonfpection
, mais toujours avec exactitude
; vous devez toujours le premier
hommage à la vérité avant la compaffion.
Ayez pour les plus malheureux l'accueil
le plus affable , & ne les rebutez
jamais par des hauteurs ou des impatiences
; accordez leur de bonnes grace , fi
la chofe eft en votre pouvoir ; & fi elle
vous eft impoffible , ôtés au refus , par
les marques de votre fenfibilité , ce qu'il
a de dur & de choquant par lui-même.
62 MERCURE DE FRANCE.
Voilà,mon fils , le précis des inftructions.
que je vous mets fous les yeux . Mes fautes
& mes exemples , fi j'avois été affez heureux
pour vous en donner quelquefois
de bons , doivent également tourner à
votre profit ; les premières vous ferviront
de flambeau pour vous éclairer dans votre
marche , & vous préferver de mes chûtes
; & les autres doivent vous porter
à les fuivre & à les furpaffer.
Il est bien malheureux qu'un morceaufi eſtimable
me foit envoyé anonyme , & que la modestie de
L'Auteur le dérobe aux éloges qui lui font dûs.
EPITRE de Flore , petite Chienne , d.
une jeune Demoiselle , à qui on l'avoit
enlevée.
Voous qui croyez que le temps & l'abſence
Sur le coeur des tendres Toutous
Font les mêmes effets , ont la même puiſſance
Que fur le coeur humain , Belle détrompez-vous.
Non , non , la volage inconftance
N'a jamais étendu fon foufle impur fur nous ;
Quittez donc ces foupçons offenfans & jaloux :::
Sçachez que la fidèle Flore
Ne pouffe loin de vous que de triftes foupirs ,
Que le fombre ennui la dévore ,
Et qu'elle n'a d'autres defirs..
AVRIL. 1759. 63
Que de fentir encor votre main careffante ,
De s'entendre appeller de votre voix touchante.
Un fange quelquefois la rend à ces plaiſirs ,
Mais auffitôt la joye en ſurſaur la réveille ,
Et diffipant la douce illufion
La rend plus vivement à fon affliction.
Alors en fecouant languiffamment l'oreille
Sa trifte Flore fe rendort ,
↑
Et dans les bras du fommeil ne fe plonge
Qu'afin de retrouver en fonge
Ce bien fi précieux que lui ravit le fort.
Tel le Chien de Pocris, abfent de fa Maîtreffe ,
Calmoit fon extrême triſtelſe ;
Et c'est ainsi qu'un tendre coeur ,
Par une fiction flatteufe ,
D'une abfence trop rigoureuſe.
Adoucit les ennuis & charme fa douleur ,
De Flore en fon exil c'est toute la douceur.
Toutous infenfés que nous fommes !
Pourquoi nous attacher aux hommes ?
La plupart n'aiment qu'un moment ,
Et mefurent injuſtement
Nos fentimens à leur foibleffe :
Leur capricieuſe tendreffe
Fait tour à tour également
Notre bonheur , notre tourment ;
Mais des êtres de notre espéce ,
la nature & par le fentiment
Je le redis & redirai fans ceffe ,
Guidés par
64 MERCURE DE FRANCE.
On n'éprouve jamais de fâcheux changement ;
Ah qui voudra jouir d'une amitié conftante ,
Que du coeur d'un Toutou , s'il peut, il fe contente,
CARACTERE S.
DE
E toutes les paffions , la plus vive ,
la plus agréable , c'eft l'Amour : voyez
Lucinde ; fes yeux noirs & brillans , fa
taille élégante & légère , tout fon extérieur
dénote la plus grande fenfibilité ;
à peine touche - t - elle à fa ſeizième
année , cependant depuis longtemps l'amour
eft l'objet de toutes fes réflexions ,
fon coeur toujours agité nâge au milieu
des defirs , fon efprit peut à peine y ſuffire
; Lucinde eft vive , agréable , le têteà
-tête avec elle doit être charmant ; heureux
qui le premier pourra lui en faire
gouter les douceurs ! ... Almanzor ! quel
bonheur pour toi. Tu t'applaudis de ton
triomphe. Mais ne te flattes- tu point ?
Eft-ce bien le premier trait que l'Amour
lui lance ? Son coeur n'en a- t- il jamais
fenti l'atteinte ? Ces yeux fripons , ces
yeux ignorent ils fon langage ? Oui , je
veux bien le croire . Le Dieu de la tendreffe
fourit à votre union ; mais que
-
AVRIL 1759. 65
vois-je ? l'inconftance vous fépare ; voltigez
, Nymphe charmante ; que de conquêtes,
que de légèreté ! qu'eft devenu cet
Amant heureux ?
-
Fixez vos regards . Appercevez vous
ce jeune homme ? Le fon de fa voix , ſon
air impérieux , tout annonce qu'il eſt fait
pour être obéï : à la multitude de fes valets,
on le prendroit pour un homme important
; il n'eft rien moins , c'eſt Dorimon.
Il eft riche ; un peu de bonne volonté
l'eût pu rendre utile à fa Patrie.
Il ne fait rien pour elle : que fait- il donc ?
Il joue. Eh ! que fait-il encore ? Je vous
l'ai dit.
Je quitte Elvire ; quelle volubilité de
paroles , un torrent ne roule pas fes flots
avec plus de rapidité. J'ai voulu m'informer
de fa fanté , elle ne s'eft pas donné
le temps de m'entendre. Fauffement perfuadée
que je voulois parler de fes affaires,
elle m'a appris plufieurs circonftances ,
dont je n'avois pas la moindre notion :
cependant il eft de fon intérêt de les voiler
: fi fes Juges viennent à en être informés
fon procès eft perdu ; il eft de conféquence
; n'importe , Elvire a parlé ,
elle eft fatisfaite .
Le bonheur d'un Sage dépend de lui
feul , fon malheur dépend de tout le
monde.
66 MERCURE DE FRANCE..
L'habitude de fe croire jolie eft trop
agréable pour qu'une femme puiffe la
quitter lorsqu'une fois elle l'a contractée.
Depuis quelques années , uniquement
occupé de fes bâtimens , Craffus a acquis
le ton d'Architecte , & la reffemblance.
eft à s'y méprendre. Armé d'une toife ,
il voltige fur les échaffauts , fur la charpente
, approuve ce ceintre , condamne
cette moulure , cependant Craffus eft Receveurs
des deniers publics .
Lucilia aime les bêtes , cinq paffent la
nuit dans fa chambre ; chaque animal
a fon domeſtique , elle feule s'en paſſe.
Depuis que je connois Damon , il n'a
ceffe de me faire des proteftations d'ami
tié ; il s'eft trouvé dans l'embarras , je
l'ai obligé ; depuis ce temps il me hait , il
me fuit.
Doit-on plus à fa femme qu'à fa maîtreffe
? Cette queftion commence à devenir
douteufe.
la
Quel bruit , quel fracas ; on heurte à
porte , on entre , on m'annonce Do-·
rimon. Dorimon eft l'homme du jour ,
c'eſt un foleil dont on ne peut foutenir
l'éclat i fçait par coeur un petit jargon
inintelligible , & s'eft fait un recueil
d'impromptus réfléchis , de bons mots &
de faillies heureuſes . Avec ce talent il
AVRIL. 1759. 67
paffe pour un bel - eſprit ; bref, il fçait tout
excepté fon origine.
Cenfeur importun , Hippaze fe fait un
devoir de dire du mal de tout le monde ;
fon encens eft réservé pour lui & quelques
amis , qui l'encenfent à leur tour .
Le licée , la place publique , les maifons
particulières , tout retentit de fes
déclamations : à quel titre , direz-vous ,
fait- il de fon temps un fi déteftable emploi
: Tel eft fon plaifir : il s'amufe.
Un jour Philétas, digne ami d'Hippaze,
fe plaignoit à Jupiter de la diffimulation,
des hommes , & pour récompenfe de
fes vertus & du culte religieux dont il
Phonoroit , demandoit feulement le don
de percer le voile miftérieux qui couvre
tous les coeurs ; Jupiter fut choqué de
F'impudence du Philofophe , & loin d'y
confentir , lui fit voir une glace véridique
qui repréfentoit les objets: tels qu'ils
étoient réellement. Philétas regarde , ill
apperçoit l'impiété, l'envie, la vengeance,
Thipocrifie , l'orgueil , le menfonge , las
cruauté , la flatterie , l'avarice , l'amourpropre
; en un mot toutes les paffions déchaînées
je ne me trompe pas , s'écriat-
il , c'eft Dorcon lui- même ou plutôt
c'eft fon portrait , je le reconnois : quelle
perverfité ! Non , s'écria Jupiter avec in-
>
68 MERCURE DE FRANCE.
dignation , c'est le tien ; Dorcon eft honnête
homme. Philetas eut affez de force
d'efprit pour n'en rien croire ; il publia
partout fon avanture : il fit plus , il blafphêmoit
encore quand la foudre l'écrafa.
L'Anonyme de MONTMARTRE.
LE mot de l'Enigme du Mercure précédent
eft Boule de Sayon. Le mot du
Logogryphe eft Charpie , dans lequel on
trouve harpie, harpe , char , Pie , Phare ,
Icare , Cipre , arc , carie , Pera , chair ,
carpe , raie , Chapier.
ENIGM E.
Mor par qui la Ville & la Cour
Jouit d'un Ciel doux & paifible ,
Je dois fans me montrer laiffer paffer le jour.
Oui , j'échappe à vos yeux autant qu'il m'eſt polfible.
Mais pourquoi me cacher ? Pour ne vous cacher
rien .
Je ne vous fers jamais ſi bien
Que lorfque je fuis inviſible.
ཏི ཏི
AVRIL. 1759.
69
LOGOGRYPHE.
LICTEUR, ECTEUR , en me cherchant tu trouveras
d'abord
Le nom d'une Ifle très fameufe
Dans un Roman que l'on eftime fort ,
D'une matière précieuſe ,
D'un fruit , d'un autre mets , d'un être dont le fort
Peut-être fait envie à ton ame orgueilleuſe :
Chemin faifant , tu dois trouver la mort :
Point de frayeur : regarde des merveilles.
Otes Ri , fouftrais D ; phénomène brillant ,
Je fais peur au Peuple ignorant ,
Mais le Peuple favant , me confacre fes veilles.
L'Avocat me cite au Palais ; "
Je fuis un jeu de commerce à la mode ;
Du Parterre fouvent j'excite les fifflets :
Invifible partout , & partout incommode ,
Je fers aux gens qu'on veut affaffiner ,
Aux Poliffons qu'on veut diſcipliner,
Quelquefois même aux tendrons pris de force.
Eft ce trop peu ? Je porte écorce.
Je fais tourner la tête aux Verfificateurs.
Fais moi préfent d'un T , je déplais dans les rues
Je fuis deux Villes bien connues ,
Et de Thémis enfin j'éprouve les rigueurs. 2
70 MERCURE DE FRANCE.
Jadis dans la machine ronde
Rien n'exiftoit qui ne m'eut amulé.
Voici mon tour de divertir le monde ,
Et l'on m'a ridiculifé .
LOGO GRYPHU S.
UT mecomponas totam fex collige membra.
Sola meis , Regum nefcia jufla pati ,
Quondam jura dedi ; Gallorum fumma poteftas
Me tenuit , Clemens nunc regit atque tenet
Cum quartâ fextâ quoque tertia littera monſtrat
Illum qui primus vinitor iple fuit.
Tertia fi fuit cum primâ juncta fecundæ ,
Noris eam quâ gens noxia facta fuit.
Quintaque littera cum fextâ deſignat amatam
A Jove , quæque potens ex bove facta dea eſt.
Hæc mea funt. Sileo . Quæras nunc Lector amice,
Quos Rhodani campos alluat unda fluens ,
Protinus invenies Urbem quam carmina celant :
Non fermo patrius , lingua latina dabit.
AVRIL. 175.9 . 71
LA COQUETTE ,
CHANSON
Sur l'air : Une jeune Batelière du Village
de Longchamps.
ACCOURE СCOUREZ , je ſuis coquette,,
Accourez , coeurs inconftans ;
Failons un doux paſſetemps
Du jargon de la fleurette,
Je fçai , je fçai tout charmer ,
J'aime tout fans rien aimer.
Je veux , je veux tout charmer ,
Aimer tout fans rien aimer ,
Qu'un Amant vienne me dire. ,
Vos beaux yeux me font languir ;
Sa fadeur eft à périr :
J'aime a croître fon martyre .
Je veux , Je veux tout charmer ,
Aimer tout , fans rien aimer.
Non , jamais , d'être févère
A mon âge on n'eſt tenté ;
Mais perd - on fa liberté,
A quoi fert de fçavoir plaire ?
Je veux , je veux tout charmer ,
Aimer tout , fans rien aimer.
Dieu d'un coeur tendre & fidèle ,
N'es-tu point le Dieu des fots ?
Tu troublerois mon repos ,
Le plaifir ailleurs m'appelle.
Je veux , je veux tout charmer ,
Aimer tout , fans rien aimer.
bis
bis.
bis.
72 MERCURE DE FRANCE.
CHANSON d'un Ami , à Madame
de *** , après fa petite vérole.
Sur l'air : Quoi , vous partez.
Q
U ce moment eſt pour moi plein de
charmes ,
Après avoir paflé des jours affreux !
Le Ciel enfin attendri pár mes larmes ,
Me rend l'objet de mes plus tendres voeux.
Plus cet objet a caufé mes allarmes ,
Plus à mon coeur il devient précieux.
Mon amitié , toujours vive & fincère ,
Vient d'éprouver les plus fenfibles coups :
Elle trembloit pour une fanté chère ,
Et partageoit en même-temps pour vous
Le jufte effroi de la plus tendre Mère ,
Et la douleur du plus fidel Époux.
De la beauté , trop cruelle ennemie ,
De ta fureur tous les maux font paffés.
Sur fon beau teint , fi par ta barbarie
Quelques attraits , hélas , font effacés ,
Je reverrai dans ma fidèle amie
Tout ce que j'aime , & pour moi c'eſt aſſez.
Joli minois eft pour un coeur volage
Ce que la fleur eft au jeune zéphir :
Un feu léger eft fſon ſeul avantage ,
Un jour la voit & naître & fe flêtrir :
L'efprit folide , & c'eft votre partage,
Et le vrai guide aux fources du plaifir.
ARTICLE
AVRIL. 1759. 73
ARTICLE II .
NOUVELLES LITTERAIRES.
OEUVRES diverfes de M. Dulard , de
l'Académie des Belles Lettres de Mar
・feille. A Amfterdam , chez Arkftée &
Merkus.
La Grandeur de Dieu dans les merveilles
de la Nature , Poëme du même
Auteur , quatrième édition , revûe &
confidérablement augmentée . A Paris ,
chez Defaint & Saillant , rue Saint-Jean
de Beauvais , & Defpilly , rue Saint-
Jacques.
La réputation du Poëme fur les merveilles
de la Nature , eft établie . Trois
éditions confécutives épuifées en peu de
temps ; deux traductions , l'une en Anglois
, l'autre en Allemand , & les nou
veaux foins que l'Auteur s'eft donnés
pour ajouter encore des beautés à fon
ouvrage , femblent garantir le fuccès de
l'édition que j'annonce.
Deux Poëmes épiques , l'un fur la fondation
de Marſeille , l'autre fur l'établi
11. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
fement de la Religion Chrétienne dans
les Indes ; des Odes facrées , des Poëfies
anacréontiques , des Poëfies Paftorales ,
de petits Poëmes héroïques , des morceaux
traduits de Virgile , des Epîtres ,
des Contes , des Epigrammes , des Lettres
en vers & en profe , forment le Recueil
des OEuvres diverſes de M. Dulard.
Le plan des deux Poëmes épiques eft
également fimple & fagement conduit.
Il feroit à fouhaiter que l'Auteur eût
confacré fes veilles & fes heureux talens
à perfectionner ces deux Poëmes , à développer
dans l'un & dans l'autre toutes
les richeffes du fujet. Les beautés qu'il
en a fait éclore ne donnent que plus de
regrets pour celles qu'il a négligées ; on
fe plaint fur- tout qu'il n'ait pas pris la
peine de peindre nombre de tableaux
intéreffans qu'il indique, & qui étoient
comme fous fa main. Il me femble qu'il
a fuivi trop rigoureufement le précepte
que donne Horace de courir à l'évènement.
PROTIS, ou la fondation de Marfeille.
Cyrus affiége Phocée , Capitale de
l'Ionie. Les affiégés réduits aux plus affreufes
extrémités , s'embarquent pour
échapper à la fervitude ; & fous la conAVRIL
1759. 75
duite de Protis , s'ouvrent un paffage à
travers la flotte ennemie. Ils abordent à
Ephèse , où Protis trouve le Philofophe
Bias , qui s'eft exilé de la Cour de Créfus
après avoir tué innocemment le jeune
Atis fon Difciple , fils de ce Roi. Protis
confulte l'Oracle de Diane , qui promet
aux Phocéens une nouvelle Patrie. Ils
partent d'Ephèle , & viennent à Cypre,
féjour confacré à Vénus. La licence &
la volupté jettent le trouble parmi les
Phocéens , dont la moitié fe donne un
Chef nommé Phylos . Protis qui s'apperçoit
que ce féjour délicieux amollit le
courage de fon Peuple , difpofe & ordonne
l'embarquement. Phylos révolté
s'y oppofe ; Protis le combat & le tue.
Les Phocéens rentrés dans l'obéiffance ,
quittent l'Ifle de Cypre , & abordent fur
la plage appellée aujourd'hui le Golphe
de Lyon. Nannus , Roi de ces contrées ,
a laiffé à Gyptis fa fille le choix d'un
époux , & le jour du débarquement des
Phocéens eft marqué pour ce grand hymenée.
Gyptis a vû en fonge Diane fui
montrant le héros qui lui eft deſtiné.
Protis fe préfente à Nannus , qui lui accorde
fon amitié & une retraite dans fes
Etats. Ce Roi le conduit au Temple , où
Gyptis le reconnoît pour le Héros que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Diane lui a fait voir en fonge. Elle fe
déclare en fa faveur. Nannus l'affocie à
fon règne , & Protis couronné , fonde
Marſeille. Tel eft le plan de ce Poëme.
Je reviens fur les détails.
Dans le premier Chant , le Poëte décrit
une fortie des affiégés repouffés dans
leurs murs. D'abord les Perfes font mis
en défordre ; mais ils fe rallient à la voix
de Cyrus :
Ils chargent l'ennemi ; Cyrus marche à leur tête :
Il fond tel qu'un torrent groffi par la tempête.
Ce n'est point un mortel , c'eft un Dieu qui
combat ;
D'un bras infatigable il renverfe , il abbat.
Impétueux , il vole où le péril l'attire ,
Et fon activité femble le reproduire.
Les Perfes furieux affrontent mille . morts ;
Longtemps le Phocéen réfifte à leurs efforts :
Mais il cède à la fin , & dans fa noble audace
Il rentre dans la Ville en Vainqueur qui menace .
Cyrus a pris dans ce combat dix jeunes
Phocééns d'une naiffance illuftre. Il
les fait charger de fers , & menace de
les immoler aux yeux des affiégés fi la
Ville ne fe rend point. ( Ce trait ne
paroît pas être dans le caractère de Cyrus ;
AVRIL 1759. 77
mais il donnoit au Počte une fituation
pathétique.) Les parens des captifs accourent
fur les murailles ; le glaive eft fufpendu
fur la tête de leurs enfans ; le cri
de la nature fe fait entendre ; mais il eft
étouffé par l'amour de la Patrie.
Leur fang , répond l'un d'eux , feroit trop acheté,
Et nous les immolons à notre liberté.
Frappez : leur coeur avoue un fi grand ſacrifice.
Frappez. Les Dieux vengeurs nous en feront jul
tice .
Sous les coups des cruels , prêts à lesimmoler ,
On s'attendoit à voir leur noble fang couler.
Ofurprife ! Soudain leurs chaînes font brifées.
Les faveurs de Cyrus fur eux font épuiſées.
Accablés de bienfaits , & d'honneur revêtus ,
Ils font,comme en triomphe, à leurs foyers rendus.
Dans le même Chant il décrit les horreurs
de la famine ; mais ce tableau eft
peint dans la Henriade. Le camp de
Cyrus lui en donnoit un magnifique ; je
ne fçai pourquoi il l'a négligé. L'attaque
des murs avec les anciennes machines de
guerre , n'étoit pas moins favorable à la
Poëfie ; il n'en a tiré que ces deux vers :
Cependant du bélier les atteintes bruyantes
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Donnent au boulevard des fecouffes fréquentes.
Dans le fecond Chant , la defcription
de la tempête mérite d'être citée :
L'Aftre du jour fe voile aux yeux des matelots.
Une profonde nuit fe répand fur les flors.
Sous un ciel orageux mille clartés funèbres
Brillent d'un Pole à l'autre au milieu des ténèbres,
Pouffés jufques aux Cieux par les fiers aquilons ,
Les flors fur les vaiffeaux fondent en tourbillons ,
Er plus impétueux par leur chûte rapide ,
Les accablent du poids d'une montagne humide.
L'art fait contre l'orage un impuiffant effort,
Tout offre à l'oeil troublé le naufrage & la mort.
Mais ce qui fuit ce tableau n'eft pas
auffi heureuſement imité de Virgile.
L'épifode de Bias eft un morceau touchant
; & le récit de la mort d'Atis laiffe
peu de chofe à defirer du côté du ftyle.
Un fanglier furieux s'élance fur le jeune
Prince Bias vole à fon fecours , décoche
une fléche au monftre , & Atis luimême
en eft frappé . Je voulus , dit le
vieillard ,
Je voulus m'immoler & plonger dans mon ſein
Le fer , miniftre affreux de l'arrêt du deſtin ;
AVRIL. 1759. 79
Le Prince défatmant cette main meurtriere ,
Vivez Bias , dit-il , & confolez mon pere.
Je l'exige de vous , dans les bras de la mort.
Mon funefte trépas eft l'ouvrage du fort.
Vous fentez plus qué moi le traît qui me déchire .
Conſervez ma mémoire , & me plaignez... J'expire.
Le Poëte peint l'horreur d'une antique
forêt voifine d'Ephèfe ; mais on fe fouvient
de la forêt de Marfeille dont Lucain
nous a donné l'effrayant tableau
dans la Pharfale. La defcription du Temple
de Diane na point à craindre de femblable
comparaifon ; & l'on fouhaiteroit
qué l'Auteur eût paffé moins légèrement
fur l'Architecture. On n'a rien peint aux
yeux lorfqu'on a dit :
Tout n'etoit qu'or , porphyre & marbre de Paros.
Je fçais que l'on doit éviter les petits
détails dans de femblables defcriptions ;
mais ce Temple , l'une des Merveilles du
monde , pouvoit être peint en grandes
maffes l'imagination du Poëte avoit de
quoi s'étendre & s'élever , & ce n'étoit
pas le lieu de s'en tenir aux termes va¬
gues.
La Statue de la Déeffe eft rendue bien
plus fenfible.
Chef-d'oeuvre du cifeau d'un fameux Statuaire ,
Div
80 MERCURE DE FRANCE
L'image de Diane , au fond du Sanctuaire ,.
Etoit fur un Autel , l'arc & la fléche en main.
A fes pieds repofoit la Biche aux pieds d'airain .
Sur fon front s'élevoit un croiffant fymbolique ,
De l'aftre de la nuit , figure allégorique ,
Et l'art fous trois aſpects y préſentoit aux yeux
Son pouvoir fur la terre, aux enfers , dans les cieux..
L'infpiration du Prêtre eft foiblement
imitée de Virgile ; mais la prédiction des
deftins de Marſeille , terminée par l'éloge
du Maréchal de Villars , Fondateur de l'Académie,
eft un morceau digne d'éloges.
Dans le troifiéme Chant la fête de Vénus
dans l'Ifle de Cypre n'eft rien moins
que voluptueufe. La févère modeftie du
P︽ "'ཀཀ Î C
ULIC HI a rait repancre repanare ur ce tableau
des couleurs qui le terniffent . Il donne ,
par exemple , l'épithète de Cynique , aux
peintures des triomphes de l'Amour. Il
choifit parmi ces triomphes l'exemple de
Sémiramis & de Ninus , de Conus & de
Biblis , de Philomèle & de Mirra . Il introduit
dans ces jeux les Bacchantes
échevelées .
Leur impudente voix , par des chants diffolus
Célèbrent tour-à- tour & Cypris & Bacchus.
Au lieu de l'image de la volupté il a
peint l'image de la débauche ; & ce n'e
AVRIL 1759.
8i
point ainsi que le Taffe , Camoëns , &
l'Auteur de Télémaque , ont repréſenté
les piéges où l'Amour attire les héros.
La difpute & les harangues de Protis
& du rebelle Phylos , ont des longueurs
& des beautés. La comparaiſon des deux
guerriers avec deux vaiffeaux , l'un plus
pefant & plus fort , l'autre plus foible &
plus agile , eft heureuſe & bien exprimée,
quoique tous les termes de marine done
s'eft fervi le Poëte , ne foient pas encore
ennoblis. Le combat eft décrit , & préfenté
avec chaleur.
Dans le quatriéme Chant , la fête paftorale
qui fe célèbre fur le bord du Rhô
ne , forme un contrafte heureux avec la
marche des guerriers Phocéens ; mais
cette fête eft un des objets que le Poëte
a négligé de peindre. Il en eft de même
de la defcription de ces rivages , qui préfentent
tant de richeffes à l'imagination ,
& que l'Auteur n'a fait qu'indiquer. Em
revanche , la Cour de Nannus , le Temple
de l'hymen , l'entrée de Gyptis dans.:
ce Temple , le choix qu'elle fait du Héros
Phocéen , répandent fur la fin de ce
Poëme de l'agrément & de l'intérêt. Je .:
n'ai fait aucune obfervation particulière.
fur les négligences de la verfification ,
D.V
82 MERCURE DE FRANCE.
quoiqu'elles foient en grand nombre . Ce
font de ces fautes qui n'échappent aux ·
yeux de perfonne , & qu'il eft facile au
Pocte de corriger dans le fens froid de
la réfléxion . Mais je ne puis diffimuler le
manque de chaleur , de coloris & d'harmonie
, auquel il n'eft pas auffi facile
de remédier , & qui femble ranger çe
Poëme dans une claffe au-deffous de l'Épopće
.
Si le Poëme fur l'établiffement de la
Religion dans les Indes eft fupérieur à
celui de la fondation de Marfeille dans
la partie dramatique , il eft encore plus
foible & plus négligé dans la partie du
récit.
L'Auteur feint que l'Eglife fe préſente
au pied du Trône de l'Eternel , lui expofe
le malheur des Indiens , qui naiffent &
meurent dans les ténèbres de l'idolâtrie ,
& réclame en leur faveur le prix du fang
de l'Homme-Dieu. Sa prière eft exaucée ,
& Dieu choifit pour Miniftre de fes decrets
, Xavier , le Difciple d'Ignace . Le
Poëte compare cette miffion aux Croifades
, & s'élève contre l'ufage barbare
de prêcher le glaive à la main. L'héroifme
de Xavier eft le feul digne d'un Apôtre.
Déja Vaſco de Gama nous avoit tracé
le chemin des Indes Orientales , en douAVRIL.
1759. 83
blant ce Promontoire fi redouté qui termine
l'Afrique au Midi.
L'intrépide Vaſco fendit les mers profondes ,
Et longtems le jouet de la fureur des Ondes ,
Au bord de Malabar le premier deſcendit ,
Fier d'ouvrir un chemin à l'Europe interdit :
Il vit , il reconnut ces rives fortunées ,
A nourrir notre luxe aujourd'hui deſtinces.
Dieu daigne fe montrer en fonge au
nouveau Miniftre de la Foi. Xavier reçoit
fa miffion : il s'embarque. Satan, qui
prévoit le renversement de fon Empire
dans les Indes , employe toute fa puif
fance à fubmerger le vaiffeau de Xavier.
Mais cette révolte de l'Eſprit infernal &
la tempête qu'il excite , font au nombre
des tableaux que le Poëte n'a fait qu'é
baucher.
Celui qui fit les Cieux , & qui dit à la mer :
Je défends à tes flots de franchir ce rivage,
Paroît , & fon afpect a diffipé l'orage.
Voilà encore un de ces traits vagues
qui ne préfentent rien à l'imagination.
Il me femble qu'un Poëte qui , pour
calmer les mers , ofe feindre que Dieu
paroît lui-même , doit y préparer les ef
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
prits par un bouleversement de la nature
qui ait quelque chofe de merveilleux.
C'est là que la tempête de Lucain eût :
été admirablement placée.
Nec Deus interfit nifi dignus vindice.nodus .
Mais il eft encore plus effentiel de pein
dre la préfence de l'Eternel & l'effet de fa
parole , avec des traits qui répondent à
l'idée de fa Puiffance & de fa Majefté Suprême.
C'étoit le moment de le préfenteraffis
fur le Soleil , ou porté fur l'aîle des
vents ; on auroit vu les nuages fe fendre &
reculer à fon afpect , la foudre s'éteindre
dans les airs , la férénité fe répandre dans
les plaines azurées , les flots fufpendus autour
du Vaiffeau de Xavier , incliner avec
refpect leur cime écumante , & s'écouler
fans bruit dans l'abîme de l'Océan . Ces
foibles traits ne font eux-mêmes que l'efquiffe
du tableau magnifique & impofant
que le Poëte devoit rendre,
Xavier, en abordant au rivage de Travancor
, trouve le Roi de ces Contrées au
milieu de fa Cour , offrant à fes Dieux
des victimes humaines.
Arrête , dit Xavier.... le coup eft fufpendu.
L'interruption de ce facrifice, le refpect
·AVRIL 1759.
S
aveugle & involontaire dont le Roi , le.
Prêtre , la Cour & le . Peuple font faifis à.
la voix d'un homme inconnu , cette fituation
, dis-je, étoit encore très -avantageufe;
le Poëte au lieu de la rendre , fait tenirà
Xavier à-peu-près le même difcours que
tient Poliencte . fur le culte des Idoles , & ..
fur le culte du vrai Dieu . Or on fent combien
il eft dangereux de répéter ce qu'a'
dit Corneille.
Ce Peuple fauvage eft adouci. Le Roi ›
défend d'achever le facrifice : fa Cour eft
l'afyle de Xavier ; & fes yeux dès ce mo-:
ment . femblent s'ouvrir à la lumière.
La Nature offre en lui le ſpectacle trop rare
D'un homme jufte & bon dans un climat barbare;
D'un homme confultant les loix de l'équité ,
Les droits de la raiſon , ceux de l'humanité,
L'intime fentiment de la loi naturelle ,
Que grave en tous les coeurs la fageffe éternelle.
Satan convoque le Sénat infernal , &
l'affemblée des démons eft très- bien dé--
crite par le Poëte. La harangue de Satan
a des beautés ; mais l'on y defireroit..
plus de précifion & de force. Il annonce
à fes compagnons le péril dont il eſt
menacé dans l'Inde. D'abord il en pa
roît confterné ; mais fon courage fe relève
86 MERCURE DE FRANCE.
au fouvenir de fes fuccès. La chute d'Adam
, la profcription de fa race , le fang
du Chrift rendu inutile pour une multitude
d'hommes ; l'Eglife perfécutée par
les Céfars , & déchirée par les mains de
l'erreur , ont affez fait voir ce que peut
l'Enfer déchaîné.
Ce que l'enfer a pu , l'enfer le peut encore.
Armons-nos ; traverſons un projet que j'abhorre,
Oppofons le courage au malheur qui nous fuit.
Satan eft terraſſé , mais il n'eſt point détruit.
Eft - ce à vous , eft- ce à moi de céder fans com
Le fort
battre ?
peut me trahir ; il ne fçauroit m'abattre .
Je vais attaquer Dieu , certain de fuccomber;
Mais dans un noble effort il eſt beau de tomber.
Satan aura du moins diſputé la victoire.
Le triomphe fur lui ne ternit point ſa gloire.
Redoutable ennemi , lors même qu'on l'abbat ,
Il fe relève , il s'arme ; il revient au combat.
Il veut oppofer la fureur du Brachmane
au zèle de l'Apôtre de l'Inde. Le Sénat
infernal applaudit à ce deffein , & le
Poëte compare fes acclamations au mugiffement
de l'Etna , lorfqu'il vomit des
tourbillons de flamme.
Il feroit à fouhaiter , je crois , qu'il
cût fait opiner les Démons. L'objet d'un
AVRIL 1759. 87
Confeil eft de délibérer , & fans cela il
paroît inutile.
Dans le fecond Chant du Poëme , le
projet de Satan s'exécute ; le Brachmane
fe foulève contre Xavier : voici le caractère
que donne le Poëte au Prêtre des
Idoles :
Craint du Peuple crédule , autant que refpecté ,"
Et du Souverain même en ſecret redouté ,
Il étoit Grand Pontife ; & ce grade fuprême
Etoit pefque dans l'Inde égal au Diadême.
' De la Religion le manteau fpécieux
Cachoit en lui le fourbe & le féditieux .
Efprit hautain , fécond en trames criminelles ,
Il couvoit dansfon coeur mille projets rébelles :
Il faifoit à prix d'or taire ou parler fes Dieux.
Inhumain , implacable & fuperftitieux ,
Forcené , Fanatique en fon aveugle zèle ,
Qui pouvoit de l'Enfer mieux fervir la querelle?
Le Brachmane ſe préſente au Roi.
Souverain , lui dit- il , de ces paifibles bords ,
La foudre va tomber fur ton Trône ; & tu dors ?
Il le menace de la révolte du Peuple ,
s'il ne chaſſe l'Étranger qui vient renverfer
le culte de leurs Dieux.
La réponſe du Roi me paroît foible &
88 MERCURE DE FRANCE
inconféquente . Il a horreur du culte que
le Brachmane lui ordonne de venger ; &
il refpecte en lui le Prêtre des Dieux qu'il
abhorre. La raifon qui l'engage à retenir
Xavier eft , dit-il , l'hofpitalité . Il pouvoit
ce me . femble , en donner une meilleure.
Le Roi fait venir Xavier & lui demande
quel eft le culte & la loi du Dies
qu'il lui annonce. La réponse de l'Apôtre
eft l'Hiftoire abrégée de la Religion , &
l'expofé fimple & rapide de fon établif
fement , de fes progrès , de fes combats
& de fes triomphes. Il y a. très- peu de
chofes à defirer dans ce morceau..
Le Roi Indien abandonne le culte impie
de fes Idoles , pour embraffer cette
Religion fainte. Cependant une contagion
mortelle fe répand dans Travancor;
& cette pefte que l'Enfer exhale , offroit
encore à la Pocfie une peinture terrible
dans le merveilleux.
L'Auteur l'a réduite à trois vers ; encore
ne font-ils pas à leur place.
Lucifer de fa bouche exhale un noir poifon,
Qui , vapeur empeftée , infecte l'horiſon.
Il eft de mille morts la fubtile femence.
A l'égard de la defcription de la pefte
AVRIL
1759. 89
au naturel , c'eft un tableau tant de fois
répété & par de fi habiles Maîtres , que
l'Auteur ne pouvoit le retracer qu'avec
beaucoup de défavantage.
L'Ange du Ciel diffipe ce fléau , &
chaffe l'Ange des ténèbres. Xavier fait
fentir au Peuple de Travancor , rendu à
la vie , que c'eft à fon Dieu qu'il la doit.
Le Peuple fe rend à ce prodige :
Il appelle Xavier fon ardent protecteur ,
Et le Dieu des Chrétiens , un Dieu conſervateur.
Cependant il chancelle encore , & l'on
ne voit pas affez pourquoi. Zuthma ,
c'eft le nom du Brachmane , charge ur
Prêtre fanatique nommé Afaph , d'affalfiner
Xavier. Afaph pénètre jufqu'à Autel
où Xavier offre des voeux au Ciel pour
fe falut de l'aveugle Idolâtre ; mais l'Ange
exterminateur fe préfente aux yeux du
meurtrier , qui recule à fon afpect . Cet.
évènement terrible , légèrement décrit ,
ne produit aucun effet , & n'influe en
rien fur la fuite du . Poëme. Zuthma frémiffant
de voir fa vengeance trompée ,
tâche , mais en vain , de foulever le Peu
ple, Il s'adreffe enfin aux Baldages , Peu
ple féroce & vagabond , & les invite à
+
90 MERCURE DE FRANCE.
venir détrôner le Roi de Travancor, qu'il
peint comme un Tyran détefté de ſes Sujets
. L'Eglife qui voit fes progrès fufpendus
, & fon triomphe éloigné , ſe
préfente une feconde fois aux pieds de
l'Éternel , qui la confole & la raffure . Ce
morceau me femble le meilleur du Poëme
; mais c'eſt la fiction du premier Chant
répétée.
Dieu ordonne au Chef de la Milice
Célefte de voler à Travancor & de dire
à Xavier qu'il n'a qu'à marcher feul
au-devant de l'Armée ennemie . Le Roi
de Travancor abandonné de fon Peuple
dont la terreur s'eft emparé , croit toucher
au moment de fa ruine ; mais il la
voit d'un oeil ferein : en lui , dit le Poëte ,
Le Sage eft un Chrétien , le Monarque un Héros.
Il fait venir Xavier & lui dit :
Vous voyez à quel point le deftin m'humilie.
Par de lâches Sujets ma querelle eft trahie.
On tremble ; mais je fuis incapable d'effroi.
Les armes à la main , je puis périr en Roi ;
Ou fi la mort me fuit & trahit mon courage,
Ma vertu me ſuivra juſques dans l'efclavage.
AVRIL 1759. 91
Un Prince magnanime, au- deffus des revers ,
Eft Roi fans diadême , & libre dans les fers.
Xavier lui promet l'appui de fon Dieu ,
& bientôt cette promeffe eft accomplie.
Il s'avance hors des murailles , & fe préfente
feul à l'armée des Affiégés. Ceſſez ,
leur dit- il , d'infeſter ce rivage.
Fuyez , difperfez vous ; & toi , Dieu protecteur ,
Leve-toi , prends ta foudre , &fois notre vengeur.
Il dit , & dans l'inftant l'aftre qui nous éclaire
D'un voile épais fe couvre & cache fa lumière,
En bruyans tourbillons les Autans élancés ,
Dans les plaines de l'air ſe heurtent courroucés.
Sous le ciel orageux mille clartés funébres
Brillent d'un Pole à l'autre au milieu des ténèbres,
Cent foudres éclatant avec un bruit affreux
S'échappent de la nue à fillon tortueux,
Par ces traits , )Dieu vengeur, ton courroux fe déclare.
Des Barbares foudain , l'épouvante s'empare.
L'Ange Exterminateur d'effroi les a frappés ,
Et de fon foufle feul , Dieu les a diffipés.
Ce prodige éclaire enfin le Peuple &
confond le Prêtre des faux Dieux. C'eſt là
que finit réellement l'action du Poëme.
92 MERCURE DE FRANCE.
Cependant l'Auteur ajoute un quatrićme
Chant , dans lequel le Brachmane furieux
égorge fon fils , infulte le Roi , &
fe poignarde. L'Egliſe apparoît à Xavier ,
fui annonce les progrès de la Foi dans les
Indes & dans le Japon , & lui fait voir
dans l'avenir les Héros Apoftoliques qui
doivent lui fuccéder. Le Roi affemble fa
Cour dans le Temple des faux Dieux , &
brife la principale Idole , en déclarant à
fès Sujets affemblés , qu'il eft Chrétien
Xavier élève à leurs yeux le figne de la
Redemption. Cet objet vénérable , &
l'exemple frappant du Monarque , enflamment
les efprits , déja échauffés du
feu de la Grace . On fond fur les Simulachres
des faux Dieux ; on les renverfe
avec leurs Autels. Le Temple eft enféveli
fous fes ruines , & la Religion Chrétienne
eft établie à Travancor.
Je ne connois point de fujet plus beau ,
plus grand , plus fécond , plus fufceptible
du feul genre de merveilleux qu'il fort
poffible d'employer aujourd'hui , en un
mot plus favorable à la Poëfie & plus di
gnede l'Epopée . Mais il exigeoit un degré
de chaleur , de force & d'élévation que le
Poëte n'y a pas mis . On regrette furtout
qu'un talent fi naturel n'ait pas eu la culture
& le développement dont il étoit:
AVRIL 1759.
N
93
fufceptible. L'efprit s'éclaire & fe nourrit
dans la folitude ; mais le goût ne fet
forme & ne s'épure que dans le commerce
du monde.
EXTRAIT de l'ouvrage intitulé :
Ethologie , ou le coeur de l'homme ,
annoncé dans le premier Mercure d'Avril.
LE deffein de l'Auteur a été de rappeller
l'homme à tous fes devoirs , foit
à l'égard du Créateur , foit à l'égard de
lui-même , foit à l'égard de la fociété.
Comme il entre dans le développe- .
ment du coeur de l'homme , il commence
par faire connoître les refforts
de tous les mouvemens qui font agir
notre volonté , & il pofe pour principes
fondamentaux , 1.° Que l'homme a une
pente invincible vers fon bien-être en
général. 2. ° Qu'il eft libre dans le choix
des biens créés , & des différentes voies
qui peuvent le conduire à la poffeffion
de ces biens. 3.° Que dans l'exercice
de fa liberté l'homme éprouve des combats
intérieurs qui peuvent être pour
+
94
MERCURE DE FRANCE.
lui la fource des plus grandes vertus.
4.° Que l'homme cherche fouvent fon
bonheur où il n'eft pas , erreur d'où naiffent
tous les vices.
Ces principes font immédiatement ſuivis
de notions fur la dépendance mutuelle
où font l'ame & le corps par rapport
à leurs opérations refpectives. l'Auteur
a pour but dans cet endroit d'établir
la fpiritualité de l'ame ; il réfute folidement
le Matérialiſme & en peu de
mots.
Dire je penſe par la matière , c'eſt con
venir qu'il y a une diftinction réelle entre
la matière & le moi qui penſe ; ou
c'eſt dire , la matière penſe en moi, la matière
eft le moi qui penfe. Il n'y auroit
donc rien de ridicule dans ces propofitions
: l'agilité des atômes fluides qui font
le principe de tous les mouvemens de
mon corps , vous démontrera la vérité
que vous révoquez en doute. La divifion
de mon fang conçoit ce que vous me
dites le mouvement de mes efprits animaux
, ou la vibration de mes nerfs ,
délibère fur le parti que je dois prendre.
Si tout cela eft évidemment abfurde, il eft
donc certain que ce qui penfe en moi eft
d'une nature totalement différente de
celle de mon corps , dans lequel je ne
AVRIL 1759. 95
verrai ou ne concevrai jamais qu'étendue
, figure , couleur , repos & mouvement
, attributs abfolument incompatibles
avec la penſée . Les idées des chofes
purement intellectuelles , des rapports
algébriques , par exemple , font - elles
quarrées , cubiques , cylindriques , colorées
, me donnera -t- on la moitié de l'idée
que j'ai de l'unité , de la fageffe , de
l'ordre ?
M. le Chevalier de Cramezel rapporté
la dépendance réciproque entre deux
fubftances auffi oppofées en nature que le
font l'ame & le corps , au feul décret
de Dieu , qui a établi , qu'à l'occafion de
tel ou tel mouvement , dans tel ou tel
organe , l'ame auroit telle ou telle fenfation
. Il n'y a point , dit-il , d'autre analogie
que la convention des hommes , entre
les fons que ma bouche articule , &
les penfées qui s'excitent chez vous ;
comme entre ces mêmes penfées & de
petites figures rondes , quarrées ou triangulaires
, tracées fur du papier , ou gravées
fur la pierre ou le marbre , le cuivre
, l'or ou l'argent ; & la volonté divine
ne pourra pas avoir le même effet
que la convention humaine opère ?
Quelques réflexions fur l'entendement,
la volonté , & ce qu'on nomme habi6
MERCURE DE FRANCE.
tude , terminent le préliminaire de l'Ouvrage
dont voici la divifion générale .
L'homme forti des mains du Créateur ,
eft obligé envers l'Auteur de fon être : né
pour être heureux , il fe doit à lui -même
de travailler à fa félicité : deſtiné à vivre
avec fes femblables , il doit concourir à
l'ordre univerfel , & conféquemment au
bonheur général de la fociété.
Pour la variété , l'agrément & l'utilité
, on a enrichi chaque Article d'un
trait historique donné pour exemple.
PREMIERE Partie , Vertus & vices de
l'homme à l'égard de Dieu.
L'homme eft obligé aux fentimens les
plus vifs de reconnoiffance , de reſpect
& d'amour envers l'Auteur de fon être ;
de -là 1.° Il doit lui rendre un culte :
2. Il doit le lui rendre avec affection :
3.° Il doit le lui faire rendre autant qu'il
lui eft poffible par tous ceux qui vivent
dans l'oubli de leur Créateur. Ainfi cette
première Partie eft fubdivifée en trois
Chapitres , de la Religion , de la piété ,
& du zèle.
A la Religion on oppofe par excès la
fuperftition , par défaut l'Athéifme , le
Déifme , l'oubli de Dieu.
A la piété on oppofe par défaut ( car
on
AVRIL. 1759. 97
on ne peut pécher par excès contre cette
vertu ) l'hypocrifie & la tiédeur.
Au zèle on oppofe par excès le Fanatifme
, par défaut l'indifférence pour la
gloire de Dieu & pour la vraie félicité
du prochain.
L'objet de l'Article Religion , eft de
prouver la néceffité d'une Religion pofitive
& l'infuffifance de la Religion naturelle.
1. Entre le Créateur & la créature ,
il y a une diſtance infinie , dont le Domaine
de Dieu fur l'homme eft de tous
les Domaines exiftans & poffibles , le
plus étendu , le plus fouverain ; & la dépendance
de l'homme à l'égard de Dieu
eft la plus profonde , la moins limitée
qu'on puiffe concevoir ; il faut donc que
l'hommage ou le culte que l'homme doit
à Dieu , établiffe de la manière la plus
entière , pourvu que ce foit fans contradiction,
& la fouveraineté du Créateur &
la dépendance de la créature. Or un tel
culte ne peut être qu'une Religion révélée
dont le parfait accompliffement faffe
de tout l'homme l'objet d'un facrifice
perpétuel devant le Seigneur.
On prouve cette propofition par la com
paraifon de deux Religions naturelle &
révélée quant à la dépendance de l'hom¬
II. Vol, E
98 MERCURE DE FRANCE.
me plus ou moins grande , qu'elles établiffent.
Dans la Religion naturelle , l'efprit
voit clair , eft forcé de confentir , ne fe
foumet qu'à fes lumières , n'éprouve aucune
répugnance , ne fait aucun facrifice ;
la volonté ne s'interdit aucun des plaifirs
permis , pourfuit toutes les commodités
de la vie ; le corps ne prend aucune
attitude gênante aucune poſture humiliće.
Dans une Religion révélée au contraire
, l'efprit arrêté par des difficultés , par
des contradictions apparentes , eft abaiffé
, anéanti , humilié , croit fans voir ,
fait taire la raison pour foufcrire à l'autorité.
Le coeur eft obligé de modérer
fes defirs ; il ne fera que l'ufage le moins
étendu de plaiſirs même permis , loin de
fe repofer dans la jouiffance des objets.
de fon affection . Le corps par des jeûnes
, des macérations , des larmes , s'immolera
fur l'autel du repentir. Par con
féquent tout hommie , dans une Religion
révélée , fe trouve plus immédiatement ,
plus dépendamment , plus entièrement
fous la main toute-puiffante du Trèshaut
que dans la Religion naturelle.
2º. La Religion naturelle eft un Texte
commenté différemment par les diffé
AVRIL 1759. 99
rentes Nations. Un Européen , un Hottentor
y lifent qu'ils doivent aimer leurs
peres. L'Européen en conclut qu'il doit
prolonger autant qu'il lui fera poffible
les jours de celui qui lui a donné l'être
tout infirme qu'il eft. Le Hottentot
en infére , qu'il doit en l'égorgeant
le délivrer des miférés d'une exrtême
vieilleffe. Cet exemple & plufieurs
autres prouvent la vérité de la propofition
avancée. D'où l'on conclut que
le texte de la loi naturelle n'étant pas
entendu de la même maniere par tous
les hommes , chaque Peuple l'interprétera
felon fes moeurs & fon génie , lorfqu'il
s'agira de rendre hommage à Dieu.
Il pourra donc , ajoute M. de C. y avoir
des cultes contradictoirement oppofés ;
ce qui eft également contraire à l'unité ,
à la vérité & à la bonté du Tout- puiffant.
Par conféquent il a été néceffaire
Dieu établit une Religion qui en fixant
le vrai fens des principes de la loi
naturelle , en déterminant l'applicat on
jufte & précife de ces principes , en y
ajoutant ce qu'il plairoit au Créateur
prefcrivit la forme du culte dont il vouloit
être honoré . La révélation d'une Religion
pofitive a donc été abfolument
ncceffaire.
que
>
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Cet Article eft terminé par l'exemple
d'Eleazar. Son attachement à la véritable
Religion lui fit préférer le dernier
fupplice à la tranfgreffion de la loi de
fes peres.
Au fecond Article on traite de toutes les
fortes de fuperftitions, de l'Idolatrie & du
Polithéisme , auquel M. de C. rapporte
le Manichéifme ; mais furtout il combat
les fuperftitions des confciences fauffement
allarmées , lorfqu'on ne ceffe pas
d'agir conformément à la loi avec une
intention pure. Défefpérer de fon falut
dit- il , quand on cherche Dieu , dans la
droiture & dans la plénitude du coeur ,
c'eft blafphémer la Providence d'un Créateur
, la Juftice d'un Maître , la bonté
d'un Pere , la tendreffe d'un Epoux.
C'eſt encore une fuperftition de s'attacher
à la lettre de la loi & d'en négliger
l'efprit.
Mais il fait une vigoureufe fortie contre
ceux qui s'imaginent fuperftitieuſement
racheter les crimes les plus affreux
auxquels ils n'ont pas renoncé , par l'obfervation
fcrupuleufe de certaines pratiques
extérieures de piété, Enfin il blâme
la crédulité fuperftitieufe de ces bonnes
gens pour qui le rare & le merveilleux
eft un puiffant motif de crédibilité , &
AVRIL 1759 .
101
qui ne ceffent de répéter que la foi fuffit.
Il répond que la véritable Religion
a affez de miracles inconteftables dans les
actions de Jesus - Chrift , & dans la vie
de fes Apôtres & de fes Martyrs , fans
en aller puifer de faux & de fuppofés
dans le fein de la fuperftition : enfin que
Dieu n'exige de l'homme qu'une foi raifonnable
, & ne peut récompenfer une
foi erronnée.
Pour exemple de la fuperftition , M.
de Cramezel rapporte le Purgatoire de
S. Patrice.
ARTICLE III. Atheisme.
Douter effectivement s'il existe un
Dieu , Auteur du monde , c'eft être bien
aveuglé ; mais ce n'eft pas tomber dans
l'Atheiſme proprement dit.
Tenir pour fauffe la notion qu'on a
de Dieu comme d'un Etre , Auteur de
l'univers , ou n'admettre qu'un Dieu impoffible
& contradictoire , c'eft être véritablement
Athée. Ici on réfute folidement
les fyftêmes d'Epicure & de Spinofa.
Voici en abrégé la preuve contre Epicure
: Y a-t-il eu avant la formation de ce
monde une infinité de combinaiſons des
atômes ? Si Epicure dit non , ils ne font
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
donc pas éternels s'il dit oui , la contradiction
eft manifefte ; la combinaiſon actuelle
étant felon lui la derniere , & l'infini
n'ayant point de bornes.
>
· D'ailleurs l'infini ne peut croître , &
néanmoins ce nombre de combinaiſons
prétendu infini , augmente à chaque inf
tant du jour par toutes les métamorphofes
de la Nature.
On reproche à Spinofa , qu'il confond
partout les genres , les efpéces , les individus
que fon Dieu eft un affemblage
énorme de contradiction , de lumières &
de ténèbres , de néceffité & de liberté , de
mouvemens & de repos , de vertus & de
vices , de douleurs & de plaifirs. En lui
paffant même l'unité de fubftance , on lui
demande , fi elle eſt néceſſaire ou contingente
; il ne peut l'admettre contingente
fans détruire fon fyftême, & il y a implication
de termes dans la néceffité abfolue
d'une collection de modifications toutes
évidemment contingentes & que Spinofa
reconnoît telles .
L'Athée, foit Epicurien , foit Spinofifte,
n'eft pas feulement un infenfé, mais un fu
rieux , qui renverfe les fondemens de la
morale & de la Religion ; qui fe croyant
tout à lui-même & fui juris, ne peut que
jouir du calme & du repos en commettant
AVRIL. 1759. 163
les plus noires horreurs , s'il eft für de l'im
punité. On diftingue Athée de coeur , &
Athée d'efprit ; de ceux- ci on en diftingue
auffi de deux fortes, de pofitifs & négatifs :
il y a des Athées négatifs, c'est-à-dire, qu'il
y a des gens qui veulent mefurer tout au
compas & à l'équerre , dont la foible intelligence
juftement opprimée par la
gloire dont elle veut fonder les immenſes
profondeurs s'aveugle au point de
tout mettre en doute. Jufques - là ils
ne font point Athées proprement dits ,
mais du doute ils peuvent tomber comme
Spinofa dans l'égarement des fyftêmes
les plus monftrueux .
>
M. de Cramezel ne croit pas qu'il y
ait des Athées de théorie pofitifs , c'eftà-
dire , des hommes qui après un férieux
examen , fe perfuadent réellement qu'il
n'y a point d'Etre , Auteur du monde ,
chaque homme ayant un fentiment inné
de la Divinité ; & il nie formellement ce
qu'on raconte de certains Peuples fauvages.
Après avoir refuté tous les fyftêmes d'Athéisme,
M. de Cramezel dévéloppe la démonſtration
de l'exiſtence de Dieu , tirée
du fentiment intérieur que l'homme a
de fon exiſtence.
La preuve phyſique tirée du ſpectacle
E iv
104 MERCURE DE FRANCE..
de l'univers , ne prouve , dira-t-on , que
l'existence d'un Etre , Auteur du monde
& non d'un Etre infini ; une cauſe finie
étant fuffifante pour un effet fini.
On répond à cette objection par ce dilême
.Oul'Auteur du monde eft néceffaire
ou il eft contingent ; s'il eft néceſſaire il
eft infini ; propofition démontrée en Métaphyfique
.
S'il eft contingent , comme il tient fa
puiffance d'un autre , c'eft celui- ci , non
celui-là , qui eft le véritable Auteur du
monde.
On termine l'Article de l'Athéïfme par
un abrégé de l'Hiftoire de Lucilio ou Pierre
Vanini , brulé vif pour caufe d'Athéïſme
à Toulouſe en 1619.
Article du Déïſme.
Les Déïftes reconnoiffent un Dieu Auteur
de l'Univers , mais les uns lui endevent
fa Providence, les autres en avouant
la Providence de Dieu , prétendent qu'il
voit d'un oeil d'indifférence toutes les
actions des hommes bonnes & mauvaiſes ,
& qu'il ne leur prépare ni châtimens ni
récompenſes; d'autres enfin admettent en
Dieu Providence & Juſtice , mais ils foutiennent
qu'il ne leur a pû donner pour
règle de leur conduite que la Loi naturelle.
AVRIL. 1759 .
105
M. de Cramezel renvoie ces derniers
à l'Article de la Religion , où la néceſfité
d'une Religion révélée eft démontrée.
Pour réfuter les Déiſtes de la première
claffe , on s'arrête un moment à la contemplation
de quelques- unes des parties
de l'Univers : ce que l'on y dit de la Nature
du corps terreftre , de la végétation
& de fes caufes , de la configuration des
différentes parties du corps humain &
de leurs ufages , démontrent invinciblement
la fage Providence du Créateur.
Le retranchement des Déiftes, que l'on
combat ici , pourroit être en avouant la
Providence générale de la création, de s'en
tenir là , & de ne point admettre de Providence
particulière , l'Auteur prouve
cette Providence particulière par la li
berté de l'homme.
Les armes employées contre les Déifmes
de la deuxième claffe , font fournies à
l'Auteur par l'idée de l'ordre. Dieu dit- il ,
eft effentiellement Ordre. La Juftice n'eft
autre chofe que l'amour de l'ordre & la
haine du défordre . Ainfi comme Dieu eft
effentiellement jufte , il eft néceſſairement
vengeur & rémunerateur.
Après avoir fait voir le ridicule des comparaifons
que les Déiftes employent pour
tâcher de fe perſuader que Dieu , tant il
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
eft éloigné de nous , voit nos vertus &
nos vices du même oeil, l'Auteur fait cette
réflexion , que la reconnoiffance de fon
néant n'eft point chez le Déifte une véritable
humilité, mais que ce n'eft, à l'examiner
de près , qu'orgueil , qu'amour de
l'indépendance & des plaifirs , qu'attentat
à la Divinité même. Si Dieu n'avoit ,
continue-t-il , que des récompenfes à diftribuer,
on ne le fuppoferoit pas fi éloigné
de nous ; on ne s'abbaiffe tant que pour
fe fouftraire à la foudre dont on craint
les éclats. En vain les ennemis de la Juftice
de Dieu fe retrancheroient à dire
que toutes nos actions font indifférentes
par elles-mêmes , la Juftice Divine eft
démontrée par l'exiſtence du mal moral
& du mal phyſique.
Un mot fur la rétractation de l'Abbé
de Prades termine cet Article.
Le vice de l'éducation , l'embarras des
affaires de la vie , & la violence des paffions
, font les caufes auxquelles M. de C.
rapporte l'oubli de Dieu ; matières du
cinquième Article , qui eſt tout compoſé
de portraits.
Ön finit par l'exemple de S. Ignace de
Loyola , qui a paffé tout le temps de fa
jeuneffe dans ce funefte oubli de Dieu ,
oubli qu'il a bien réparé par fes travaux
Apoftoliques.
AVRIL. 1759. 107
Il ne fuffit pas de rendre à Dieu l'hommage
qu'il exige , il faut encore le lui
rendre de la manière qu'il prefcrit , c'eſtà-
dire , avec tout l'amour dont notre coeur
eft capable ; c'eſt cet amour de toute notre
ame que l'Auteur nomme piété : il en confidère
ici l'objet.
1°. Comme infiniment aimable en luimême.
2°. Comme notre bienfaiteur en
tant que Pere , Maître & Ami. 3 ° . Comme
notre Souverain : d'où l'on diftingue
dans l'homme à l'égard de Dieu , amour
de juſtice , amour de reconnoiffance
amour d'obéiffance.
Un Auteur célèbre , dit M. de C. ofe
avancer, que Dieu n'eft pas aimable parce
qu'il eft grand , fage , tout-puiffant , mais
parce qu'il eft bon ; & ailleurs il dit , que
Dieu n'a fait les objets aimables que pour
être aimé. Pour fauver la contradiction, il
me femble qu'il eft indifpenfablement
obligé de foutenir que la grandeur , la
fageffe & la toute-puiffance divine , ne
font point aimables en elles - mêmes. Car
s'il eft vrai que notre coeur doit un tribut
d'amour aux amabilités créées , il ne
peut raisonnablement le refufer aux amabilités
incréées . Ainfi comme il eft en
droit, fuivant cette nouvelle doctrine, de
le refuſer à la grandeur , à la fagelle &
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
à la toute- puiffance incréées confidérées
en elles- mêmes , c'eft une conféquence
néceffaire qu'il n'y a rien d'aimable dans
ces attributs de la Divinité pris abfolument
, & fans aucun rapport actuel de
bienfaifance à des créatures exiftantes. Ce
ne feroit donc point autant de perfections
: ou bien, qu'on me faffe voir , ditil
, quelque oppofition ou quelque différence
entre parfait & aimable .
Dans un autre endroit , il fait un portrait
achevé d'une perfonne adorable, &
adorée en effet de plufieurs amans timides
& refpectueux , mais qui engagée à l'un
d'eux par des liens indiffolubles , ne pourra
jamais payer les autres d'aucun retour :
cela veut dire , fi je ne me trompe , qu'elle
ne leur fera jamais bonne. Cependant
notre Auteur permet aux amans fans efpérance
, moins coupables que malheureux
de l'aimer , puifqu'elle eft aimable.
Il reconnoît donc des charmes aimables
en eux - mêmes , & aimés juſtement par
ceux qui n'en doivent jamais jouir.
Pour modèle d'une piété exemplaire ,
l'Auteur propofe d'après Guichenon, Amé
dée VIII de Savoye.
L'hypocrifie & la tiédeur fuivent l'Article
de la piété . On donne Cromwel
comme le plus grand hypocrite , & on
AVRIL. 1759 109
rappelle ces paroles terribles adreffées
par l'Apôtre S.Jean à l'Ange de l'Eglife de
Laodicée pour fa tiédeur. Que n'êtesvous
froid ou chaud ? Mais parce que
vous êtes tiéde , je commencerai à vous
vomir de ma bouche.
Le zéle fait la matière du troisième &
dernier Chapitre de la première Partie
qui renferme les devoirs de l'homme à
l'égard de Dieu. On diftingue ici entre
ferveur & zéle l'objet de la ferveur
eft intérieur à l'ame , ce font fes opérations
relatives au culte de Dieu & dont
la ferveur eft la vie , & l'ame même : l'objet
du zéle lui eft extérieur & il eft double
, la gloire de Dieu & le falut du prochain
un court abrégé de la vie de S.
François Xavier , termine l'Article du
zéle. Voici comme on s'exprime par rapport
au fanatifme, que l'on diftingue de
l'Idolâtrie , du Polithéifme & de la fuperftition
.
Le Phanatifme , dit M. de Cramezel ,
doit fe prendre pour cette fureur facrilége
d'un zéle impie , qui , les armes à la main ,
veut faire embraffer telle ou telleReligion.
Mahomet n'eût été qu'un impofteur , fi
ayant formé le deffein de fe faire reconnoître
pour Envoyé de Dieu , il n'eût
mis en ufage que les artifices de la fé-
"
E
T
110 MERCURE DE FRANCE.
duction. Mais il a fait marcher devant
fes étendarts la terreur & la mort. Mahomet
fut un fanatique . Le zèle des payens
pour le culte des faux Dieux , en les fuppofant
dans la bonne-foi , fuppofition
affez difficile à faire , n'auroit été qu'une
erreur déplorable , s'ils fe fuffent efforcés
par les voies de la douceur & de la
perfuafion de gagner à leurs Idoles de
nouveaux adorateurs : mais les plus cruelles
perfécutions , les buchers allumés ,
les glaives levés , des tortures de toute
efpèce préparées , le fang des Chrétiens
coulant de toutes parts , ne font - ce pas
là de funeftes effets d'un horrible fanatifme?
Que notre religion s'eft établie bien
différemment les Apôtres & leurs compagnons
ou fucceffeurs , n'ont jamais fçu
qu'inftruire , exhorter , conjurer. Loin de
faire violence à ceux qu'ils defiroient rendre
les adorateurs du vrai Dieu , ils s'expofoient
eux-mêmes aux dangers pour
les en délivrer les vit-on jamais femer
l'efprit de révolte parmi les Peuples ?
Ne prêchoient-ils pas hautement la fou→
miffion aux Empereurs & aux Magiftrats ,
comme tenant leur autorité de Dieu-même
? Dans les fers, au milieu des fupplices
ils ne laifférent pas échapper la moindre
plainte , le plus léger murmure contre
AVRIL 1759.
feurs Juges ou leurs bourreaux. Sur quel
fondement donc les Déiftes ofent-ils donner
à nos Martyrs le nom odieux de Fanatiques
? Lour but étoit-il de détrôner les
Rois , d'anéantir les Puiffances , de tremper
leurs mains dans le fang des Nations
indociles à leur Doctrine ? Au contraire ,
plus le nombre des Chrétiens s'augmen
toit , moins il y avoit de voluptueux ,
d'avares , d'ambitieux. Plus leur doctrine
fe répandoit , plus on voyoit de paix
& de tranquillité dans le fein des Fámilles
plus le Commerce étoit floriffant
& les Pauvres foulagés , plus enfin
la fubordination régnoit , & plus les trônes
s'affermiffoient.
On donne pour fource du Fanatiſme
l'ignorance , la foif de l'or , l'ambition.
Jacques Clément , Monftre enfanté par
le Fanatifme & c.
L'indifférence pour la gloire de Dieu &
pour la vraie félicité du prochain , eſt un
défaut de piété que l'Auteur reproche à
ces Abbés qui paffent toute leur vie au
Caffé , à juger du mérite d'une Piéce nouvelle
, & à faire l'analyfe de la voix & du
gefte d'un Acteur ou d'une Actrice qui
paroît pour la première fois fur la Scène.
La Suite au Mercure prochain,
112 MERCURE DE FRANCE
J
SUITE de l'Extrait du feptième Volume
de l'Hiftoire Naturelle.
QUAND UAND on compare les animaux
carnaciers avec ceux qui vivent de végétaux
, on trouve , comme l'a fait remarquer
M. de Buffon , dans la conformation
des premiers , dans le peu d'étenduë
de leurs inteftins, la raifon de cet appétit
vorace qui les force à fe nourrir de chair.
L'histoire particulière de ces animaux offre
un autre fpectacle. On voit cette voracité
commune à toutes les espèces , fe
montrer dans chacune fous des formes
différentes , & produire des caractères &
des moeurs dont la variété eft l'ornement
de la Nature. Ce font ces caractères ; c'eſt
ce moral , fi l'on peut s'exprimer ainſi ,
qui fert à diftinguer les efpéces que l'organiſation
, foit extérieure , foit intérieure,
feroit fouvent confondre. Ici on voit une
gloutonnerie groffiere n'employer que la
force pour moyens : là on apperçoit l'in
duftrie & la rufe à côté de la foibleffe &
de l'agilité . Une inquiétude machinale , le
befoin d'une émotion prefque continuelle
produit en certains animaux une cruauté
Jans objet , & les excite à une grande proAVRIL.
1759. 113
fufion de meurtres inutiles : la pareſſe eſt
dans quelques autres compagne de la fobriété.
M. de Buffon continue de fuivre le plan
qu'il s'eft d'abord formé . Toutes nos connoiffances
doivent fe rapporter à ce qui
nous intéreffe ; il faut donc connoître
premierement ce qui nous intéreffe le plus.
En traitant des animaux carnaffiers , M.
de Buffon commence par ceux qui font
le plus nuifibles dans nos climats , comme
il avoit commencé l'hiftoire des animaux
doux par ceux qui nous font le plus utiles.
Ce Volume contient l'hiftoire du loup ,
du renard , du blaireau , de la loutre , de
la fouine , de la marte , du putois , du
furet , de la belette , de l'hermine ou du
rofelet , de l'écureuil , du rat , de la fouris ,
du mulot , du rat - d'eau , & du cam
pagnol.
Entre les animaux carnaffiers des climats
tempérés de l'Europe , le loup eft
le plus diftingué par fa force. Elle eft furtout
bien marquée dans les parties antérieures
de fon corps , dans les mufcles du
col & de la mâchoire. Le loup n'eft pas
courageux fans néceffité , & il eft naturellement
groffier ; mais le befoin le rend
ingénieux & hardi : refferré dans le fond
des bois par la guerre continuelle que lui
114 MERCURE DE FRANCE .
fait l'homme , la faim le preffe fouvent.
Alors il s'expofe à tout : il attaque les enfans
, les fenimes, les hommes même. Ces
excès finiffent ordinairement par la rage &
la mort. Le loup , tant à l'extérieur qu'à
l'intérieur , reffemble tellement au chien ,
qu'on croiroit ces animaux de même efpéce;
mais leurs moeurs font trop différentes
pour ne pas démentir ces apparences . Le
chien a naturellement une averfion décidée
pour le loup: il friffonne à l'odeur feule
de cet ennemi. Il s'apprivoife aifément ,
& paroît aimer la compagnie des autres
animaux. Le loup femble s'apprivoifer
quand il eft jeune ; mais il n'eft pas longtemps
fans redevenir féroce. Les louves
portent plus de cent jours : les chiennes
ne portent guères que foixante. Let
chien & la louve ne produifent point
enſemble , & même ils ne s'accouplent
pas. Ces deux animaux font donc d'efpèces
différentes , malgré leur reffemblance.
Les loups ont une grande fineffe des
fens , de la vue , de l'ouie & de l'odorat.
Ces animaux font trois ans à croître. Les
fémelles entrent en chaleur au bout de
dix - huit mois. Pendant les premiers jours
de la chaleur , elles font prefque toujours
accompagnées de plufieurs mâles , entre
lefquels il y a des combats : mais le plus
AVRIL 1759. 115
vigoureux chaffe enfin fes rivaux , fait
fociété avec la fémelle , & il lui aide
ordinairement à nourrir fes petits . Les
loups blanchiffent en vieilliffant , & ils
vivent quinze ou vingt ans. Il n'y a rien
de bon dans cet animal que fa peau ,
dont on fait des fourrures groffières.
Le renard a auffi beaucoup de reſſem
blance avec le chien ; il en a par confé→
quent avec le loup : mais quoiqu'il ait
les mêmes inclinations , il a d'autres
moyens d'arriver au même but. Comme
il eft plus foible , il met plus d'art dans
fa manière de vivre. La rufe , la patience
& l'induftrie forment fon caractère. Soigneux
de fa propre confervation , il fe fait
une demeure , fe creufe un terrier, ou bien
il s'empare de celui qu'un blaireau ou des
lapins ont creufe. Il ufe des plus grandes
précautions pour s'approcher de fa proie ;
il fe gliffe le long des haies , évente ,
écoute , & manque rarement fon coup.
Il évite avec une adreffe égale les hommes
& les pièges. Enfin fa réputation eſt
encore au-deffous de fes talens aux yeux
de ceux qui fçavent combien il faut multiplier
les rufes pour prendre les vieux
renards dans les Pays où ils ont de l'expérience.
Le renard , fans être comme le
loup antipathique avec la chienne , ne
1
116 MERCURE DE FRANCE
s'accouple point avec elle . Les fémelles
ne portent qu'une fois l'an , depuis trois
jufqu'à fix petits , mais rarement jufqu'à
ce nombre. Cet animal eft fort fujet aux
influences du climat & aux variétés qui
en résultent. On trouve dans les climats
froids toutes les variétés de l'efpèce , &
on ne les trouve que là. La plupart des
nôtres font roux ; quelques-uns font gris
argenté. La fourrure des noirs eft trèsbelle
; c'eft la plus eftimée & la plus
chère.
Le blaireau eft un animal défiant &
folitaire, qui fe creuſe une demeure dans
les bois les plus écartés. On peut dire
auffi qu'il eft pareffeux, car il dort preſque
toujours. Ce fommeil le rend très-gras ,
& le met en état de fupporter une longue
diète. Cependant cet animal quitte aifément
le terrier qu'il habite. Il en change,
pour peu qu'il foit inquiété. C'eft fans
doute parce qu'ayant les ongles , furtout
ceux des pieds de devant , très-longs &
très- fermes , il a plus de facilité qu'un
autre pour ouvrir la terre & y pénétrer.
Il ne s'écarte pas beaucoup , pour chercher
à vivre , du terrier qu'il s'eft pratiqué,
parce qu'ayant les jambes très- courtes
il n'a point de reffources dans la fuite. Il
fe fert de toute fa force & de toutes les
,
AVRIL 1759. 117
> armes , en fe couchant fur le dos , & il
fait de profondes bleffures aux chiens qui
l'attaquent.Au refte il a le poil très - épais,
les dents très-fortes , la vie très-dure , &
il fe défend jufqu'à la derniere extrémité.
Cet animal, qui a des caractères tranchés
par lefquels il ne fe rapproche d'aucun autre,
a toujours le poil gras & malpropre; il
a entre l'anus & la queue une ouverture
affez large , qui ne pénétre point à l'intérieur
, de laquelle fuinte continuellement
une liqueur onctueufe qu'il ſe plaît
à fucer. On fait de fa peau des fourrures
groffières &c. L'efpèce n'en eft pas nombreufe
, & elle eft très- peu répandue.
La louere eft ordinairement regardée
comme un animal amphibie.Elle ne quitte
guères le bord des rivieres ou des lacs ;
elle eft fort avide de poiffon ; elle a ,à tous
les pieds , des membranes qui lui fervent
à nager auffi vite qu'elle marche ; elle nage
fouvent entre deux eaux , & elle y refte
même affez longtemps : mais enfin elle a
befoin de refpirer comme les animaux
terreftres , & par là elle ne peut être rangée
dans la claffe des Amphibies. Cet
animal eft , de fon naturel , cruel & fauvage
: la loutre tue beaucoup plus de poiffon
qu'elle n'en peut manger. Elle a l'odorat
très-fin. Souvent on a befoin pour
(
118 MERCURE DE FRANCE.
la prendre , de tendre des pièges dans
une eau courante , qui en dérobe le fentiment.
Alors une pierre blanche fuffit
pour appas , & la curiofité précipite la
loutre dans le piège. Sa peau , furtout
celle d'hyver , qui eft affez brune , fait
une très-bonne fourrure.
ور
33
» La fouine , dit M. de Buffon , a la
phifionomie très -fine , l'oeil vif , le faut
léger , les membres fouples , le corps
» flexible : tous les mouvemens très- pref-
» tes ; elle faute & bondit plutôt qu'elle
» ne marche. Ces traits conviennent
auffi parfaitement à la marte , avec laquelle
la plupart des Naturaliftes la
confondent. Mais plufieurs autres caractères
différens donnent lieu de penfer
que ces animaux ne font pas de même
efpéce. La marte eft un peu plus grofle
que la fouine , & cependant elle a la
tête plus courte : la fouine s'approche des
habitations , s'établit même dans les greniers
à foin , & dans des trous de muraille.
La marte n'habite qu'au fond des
bois , & elle fuit les lieux habités & découverts
: on ne la trouve un peu communément
que dans les Pays froids . La
fouine eft répandue dans tous les climats
tempérés , & même dans les climats
AVRIL 1759. 119
chauds ; & elle ne fe trouve point dans
les Pays du Nord.
La peau de la fouine ne donne qu'une
fourrure commune : celle que donne la
marte est belle ; mais il ne faut pas la
confondre avec la marte zibéline , qui
eft un autre animal noir , & dont la fourrure
eft bien plus précieuſe.
La fouine & la marte ont beaucoup
de reffemblance par la forme du corps
& par le naturel , avec le putois & le
furet , qui eux - mêmes ont plufieurs caractères
communs avec l'hermine ou le
rofelet & la belette. Ces quatre derniers
animaux font ennemis mortels du lapin ;
ils empêchent prefque partout la trop
grande multiplication de cet animal utile
& dangereux , qui eft une excellente
nourriture , mais qui dévafte les récoltes .
La plupart des Naturaliftes ont confondu
le putois avec le furet , & l'hermine
avec la belette ; mais quant à l'hermine ,
elle eft fi fenfiblement plus grande que la
belette , qu'on ne peut pas les confondre.
L'hermine eft d'ailleurs infiniment
plus commune dans les pays froids , &
la belette dans les climats tempérés . Le
furet & le putois ont auffi une diffemblance
de moeurs qui les fépare entièrement.
Le putois attaque les ruches , & eft
120 MERCURE DE FRANCE.
fort avide de miel : le furet n'en eft nullement
avide ; & il eft à cet égard dans
le cas de la belette & du rofelet. Une
remarque à faire fur tous ces animaux ,
c'eft que ceux que la Nature a pourvus
de foupleffe & d'agilité , & auxquels
elle a refufé la force , ont , outre une induftrie
fupérieure à celle des animaux
plus forts , une cruauté froide , & un
befoin de jouir qui les porte à égorger
beaucoup plus d'animaux qu'ils n'en peuvent
manger.
Les autres animaux dont M. de Buffon
fait l'Hiftoire , ne font pas proprement
carnaffiers , quoiqu'ils mangent quelquefois
de la chair. Excepté le rat - d'eau ,
qui vit de grenouilles & de poiffon , prefque
tous ces animaux fe nourriffent principalement
de gland , de noifettes , d'écorces
d'arbres. M. de Buffon a l'attention
de s'étendre davantage fur les espèces
qui par leur utilité , ou le dommage
qu'elles nous caufent , font plus intéreſfantes.
Il indique fimplement les principaux
caractères des autres .
Dans toute cette Hiftoire des animaux,
les faits font obfervés avec fcrupule , &
vûs enfuite avec ce coup d'oeil qui les
raffemble & les lie. Ce n'eft point , comme
dans prefque tous les Naturaliſtes ,
l'Hiftoire
AVRIL. 1759. 127
•
T'Hiftoire des préjugés enfantés par l'ignorance
, & perpétués par une pareſſeuſe
crédulité. Ici tout eft exact & affuré . La
Nature ne paroît embellie par fon Hiftorien
, que parce qu'il a l'art de la montrer
telle qu'elle eft. L'Hiftoire de chaque
animal eft fuivie de fa deſcription.
Ces defcriptions font faites par M. Daubenton
avec une attention & des foins
qui ne peuvent être foutenus que par un
extrême amour pour la vérité , ni payés
que par le plaifir de l'avoir trouvée. Il
n'eft point de travaux plus dignes de la
reconnoiffance publique que ceux dont
le fuccès dépend de la précifion & de
- l'exactitude dans l'obfervation. A combien
de recherches minutieufes & fatiguantes
ce fçavant Anatomifte n'eft- il
obligé de fe confacrer ? Combien d'opérations
faftidieufes n'eft - il pas forcé de
répéter pour enchaîner les vérités dont
nous devons jouir ? Le plan uniforme fur
lequel toutes fes defcriptions font faites ,
portera tout d'un coup au plus haut degré
l'Anatomie comparée , dont la perfection
eft fi néceffaire pour la fcience de
l'économie animale.
pas
Cet ouvrage eft précieux encore par
des Planches parfaitement bien gravées ,
& dans lesquelles , ce qui eft infiniment
II. Vol. F
22 MERCURE DE FRANCE.
rare, on a confervé à prefque tous les
animaux l'air que la Nature leur a donné.
SUITE de l'Extrait du Livre intitulé,
l'Incrédulité convaincue par les Prophéties.
L ' AUTEUR pourfuit l'Incrédulité dans
les ténèbres , le flambeau de la révélation
à la main . Vous prétendez , dit-il à
Porphire , que le Livre de Daniel a été
écrit du temps d'Antiochus & des Machabées.
J'ai prouvé que non ; mais je le
fuppofe. Daniel , à moins d'une révélation
Divine , a - t-il pû prévoir dès- lors les
événemens qu'il a prédits dans l'explication
du fonge de Nabuchodonofor
& dans la vifion qu'il eut lui-même fur la
fucceffion des Empires ? Tout le monde
convient que ces deux Prophéties ont le
même objet ; on s'accorde auffi fur les
trois premiers Empires , figurés par trois
des métaux qui compofent la Statue que
Nabuchodonofor vit en fonge , & par
les trois premières bêtes dans la viſion de
Daniel . Toute la difficulté roule fur l'intelligence
du quatrième métal & la quatrième
bête ; & cette incertitude fembleroit
porter atteinte à l'autenticité de la
AVRIL 1789. 123
1
Prophétie dont le fens & l'application doivent
être fans équivoque ; mais c'eft à
d'évènement à diffiper ce nuage. Les Interprêtes
obfervent que la diftinction des
quatre Empires , marqués par les propriétés
différentes des métaux , n'eft pas
moinsvifible dans les diverfes qualités des
quatre bêtes. Le premier Empire eft celui
des Affyriens ; le fecond , celui des
Perfes & des Mèdes , réunis fous Cyrus ;
le troifième , celui d'Alexandre ; & julques-
là ces prédictions ne peuvent être
mieux d'accord avec les évènemens. Il
'eft facile de pénétrer l'allégorie de la
quatrième bête, plus dévorante que les
premières : il n'eft pas moins aifé d'appli
quer l'image des pieds de fer & d'argile
de la Statue. Porphire n'a voulu y voir que
1'Empire des Séleucides & des Lagides ,
fans doute afin de concilier l'époque de
T'évènement avec l'époque qu'il donnoit
au Livre de Daniel ; & quelques Auteurs
Chrétiens ont eu l'imprudence de donner
dans ce piège. Mais ici l'on fait voir ,
1.° Que cette allégorie ne peut fe rappor
ter aux Royaumes de Syrie & d'Egypte ,
2.° Qu'elle défigne l'Empire Romain
dans toutes fes circonftances , & qu'on
ne peut l'y méconnoître.
Cette bête fi forte , fi avide, fi cruelle,
Fij
24 MERCURE DE FRANCE.
و د
périt enfin , comme le dernier métal de
» la Statue eft réduit en pouffière malgré
» fa durée ; l'Empire Romain eſt anéanti ,
» & il n'en refte pas aujourd'hui plus de
veftiges que des Monarchies des Affy-
» riens , des Perfes & des Grecs. C'eft
pendant la durée de ce dernier & quatrième
Empire , qui s'étant incorporé
» les trois autres , étoit cenfé les contenir
» tous , que s'eft élevé le Royaume de
Jefus -Chrift. "
La fin de la vifion de Daniel préfente
une nouvelle difficulté. La quatrième bête
avoit dix cornes, au milieu defquelles s'en
élevoit une plus petite. Cette partie de
la prédiction eft encore développée d'une
manière fatisfaifante ; & dans la petite
corne l'Auteur croit voir Julien l'Apoftat.
Mais qu'on adopte ou non l'interprétation
détaillée de chacun des traits de
cette allégorie ; c'eft affez qu'il foit démontré
que le quatrième Empire annoncé
par Daniel , eft réellement l'Empire Romain
, dont la deftinée à venir n'a pû lui
être manifeftée que par une révélation
divine ; or c'eft ce qui réfulte du développement
de ces deux Prophéties , qui
font l'objet du feptième Chapitre.
Le huitième contient les prédictions fur
la reine de Jérufalem & de fon TemAVRIL
1759. 125
ple par les Romains. Moife , David , Da
niel l'ont annoncée , mais Daniel plus
expreffément depuis l'ordre qui fera donné
pour qué Jerufalem foit rebatie , juf
qu'au Chrift Chef de mon Peuple , il y
aura fept femaines , & foixante-deux femaines
, & les places & les murailles de
la Ville feront bâties de nouveau dans
des temps difficiles . Et aprèsfoixante - deux
femaines le Chrift fera mis à mort ; & lè
Peuple qui le doit renoncer ne fera plus
fon Peuple. Un Peuple avec fon Chef qui
doit venir , détruira la Ville & le Sanctuaire..
Il confirmera avec plufieurs fon
alliance dans une femaine &c.
Si le temps déterminé par Daniel répond
exactement à l'époque de la naiffance
de J. C. & à la ruine de Jérufalem fous
Titus , il eft évident que l'un & l'autre
événement ont été révélés au Prophéte.
L'Auteur obferve donc 1. ° que le terme
original qui répond à celui de femaine ne
fignifie en général qu'un nombre feptennaire.
2. Que ce terme s'applique dans
l'Hébreu aux années comme aux jours .
qu'Ariftote même chez les Grecs & Varron
chez les Latins nous fourniffent des
exemples de cette manière de compter
les années . 3.° Que Daniel dans le même
Chapitre ſemble avoir voulu lever l'équi
1
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
voque en défignant expreffément les fe
maines de jours pendant lefquelles il a
jeûné.
Les 70 femaines de Daniel ne font donc
pas dés femaines de jours. Il eft prouvé de
même ( mais ceci regarde les Juifs ) que
ce ne font pas des femaines décennales.
ou féculaires. Or foixante- dix femaines
d'années , comme on doit les entendre
ici , forment le nombre de 490 ans. De
quoi s'agit-il donc entre les Incrédules ?
De prouver que cette prédiction a été véritablement
accomplie dans le tems annoncé
felon le calcul ; & c'eſt à quoi l'Auteur
s'engage. Il fait voir que les mêmes
chofes ont été prédites par J. C. & qu'il
feroit abfurde d'attribuer à la prudence
humaine une prefcience auffi claire , auffi
précife de l'avenir.
Dans le neuviéme Chapitre il tire un
nouvel avantage contre les Incrédules des
vains efforts de l'Empereur Julien pour
relever le Temple de Jerufalem après fa
ruine. On fçait combien ce fait hiftorique
a éprouvé de contradiction , mais
tout prodigieux qu'il eft , l'incrédulité ne
peut tenir contre l'autenticité des preuves
& le nier , c'eft méconnoître toute certitude
morale. Ce fait peur n'être pas connu
de tous mes Lecteurs. Le voici tel que
l'Auteur le raconte :
AVRIL 1759. 127
Les Juifs irrités. par l'Empereur Julien,
accourent de toutes parts dans la Palef
tine.... Ils trouvent dans le Maître du
Monde un Protecteur auffi libéral
que
puiffant ils touchent au moment de
voir renaître de fes ruines ce Temple fi
cher à leurs defirs & fi néceffaire à leur
Religion. Alypius , favori de Julien , eft
chargé de la conduite de cet Ouvrage.
Le Gouverneur de la Province a ordre de
fe joindre à lui ... On commence par
arracher ce qui reftoit des anciens fondemens
; on travaille à leur en fubftituer
de nouveaux. C'étoient là les bornes que
Dieu avoit marquées à l'audace de fes
ennemis. A peine quelques pierres fontelles
pofées , » que la terre ébranlée par
un violent tremblement les pouffe , les
déplace & les difperfe. Des tourbillons
» de feu fortis de fon fein , dévorent les
» matériaux , les inftrumens & les Travailleurs.
On a varié fur ce récit ; mais
» ces contradictions ont été parfaitement
» éclaircies par Warburton , Ecrivain Anglois
qui a porté le fait dont il s'agit
jufqu'au dernier degré d'évidence.
お
"
Allez à Jerufalem , difoit S. Chryfoftome
aux Habitans d'Antioche , en leur racontant
ce prodige , vous y trouverez les
fondemens du Temple dans l'état ou je
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE
viens de vous le dépeindre. Si vous en de
mandez la caufe , on ne vous en dira
point d'autre que celle que vous venez
d'entendre. Nous fommes tous témoins
de ces chofes, vous dira- t-on; elles fe font
paffées depuis peu & de notre temps.
Le fameux paffage d'Ammien Marcellin
, Hiftorien idolâtre , Courtiſan & Panégyrifte
de Julien , ne laiffe aux Incrédules
que l'alternative de les convaincre
de fermeté , ou de fe rendre à l'évidence :
» Cum igitur operi inftaret Alypius , juvaretque
Provincia Rector , metuendi
» globi flammarum propè fundamenta
» crebris affultibus erumpentes fecere lo-
» cum exuftis aliquoties operantibus inac-
» ceffum. Hocque modo elemento deftina-
» tiùs repellente ceffavit incoeptum. Ammian.
Marcell. de vitâ Julian . Lib. 23.
Cap. I.
Si les Incrédules fe refuſent au témoignage
des Hiftoriens , les plus intéreffés
à démentir les faits qu'ils atteftent ; s'ils
fe retranchent à rendre fufpects les paffages
dans lefquels ces faits font énoncés ,
au moins ne peuvent- ils pas fe refufer à.
la notoriété des évènemens dont tout
l'Univers eft témoin , & qui ſe paffent à
leurs yeux même. Tel eft l'état du Peuple.
Juif annoncé par les Prophéties . Cette
AVRIL 1759. 129
preuve victorieufe d'une révélation divine
eft la matière du dixième Chapitre.
» Les Juifs font bannis de la Paleſtine.
» C'eſt leur premier malheur & celui qui
» dans les principes de leur Religion eft
» la marque la plus certaine de la colère
39
de Dieu fur leur Nation. Ils font difper-
» fés dans tout l'Univers ; affujettis aux
» Loix & au gouvernement de chaque
» pays qu'ils habitent , fans Magiftrature ,
» fans Sacerdoce ; méprifés d'ailleurs &
» regardés par tous les hommes , de quelque
Religion qu'ils foient , comme la
»lie & le rebut du genre humain. Ils
» fubfiftent néanmoins, diftingués des au-
» tres Peuples au milieu defquels ils font
répandus .
*
L'Auteur rappelle avec beaucoup de
candeur ce qu'on a tant de fois allégué ,
que la difperfion des Juifs eft une fuite
naturelle de la conftitution & des Loix
de ce Peuple ; que la circoncifion eft un
caractère qui le diftingue ; que fa Religion
lui défend de s'allier avec les Peuples
étrangers : ce qui l'empêche nécef
fairement de fe confondre avec eux. Il
pouvoit ajouter que cette même Religion
le rend intolérant & infociable , & qu'il
n'auroit pû fe former un établiſſement
durable au milieu des autres Peuples , que
Fv
13.0 MERCURE DE FRANCE.
par la force qu'il n'a jamais eue en main.
Mais toutes ces objections ne tiennent
pas contre l'évidence du prodige , & ce
n'en eft pas moins une merveille inguje .
23
qu'un Peuple réfolu à ne mêler fon fang:
» avec aucun autre , ait pu fubfifter depuis.
» tant de fiècles dans cet état de difper-
"fion & d'abaiffement , avec le même
» zèle pour fa Religion» . Or cet état des
Juifs a été prédit. » Les Ecritures tant de
l'Ancien que du Nouveau Teftament.
» annoncent leur exil , leur difperfion, leur
» abaiffement , leur confervation , Quel au
» tre qu'un Dieu a pû prévoir de fi loin
» des évènemens qui dépendoient de tant
» de caufes incertaines Quel autre a
» pû le révéler à fes Prophètes avec tant
»de préciſion & de clarté ?
Cette prédiction accomplie a été le fujet
d'une conférence entre le Juif Orobio
& Philippe de Limborch , fi fameux parmi
les Incrédules. Ici l'Auteur prenant là
place de Limborch qui avoit mal défendu
fa caufe , reprend les argumens du Juif
Orobio & prouve contre lui que la difperfion
& l'abaiffement de ce Peuple , eft en
effet la peine de fa révolte contre ce Mef
hie. Cette controverfe eft étrangère au fujet
de cet ouvrage ; mais l'Auteur n'a pas
cru devoir la paffer fous filence ; " C'eſt
» avec le corps entier de la Nation Juive
AVRIL 1759. 131
C
»
39
que Dieu a traité , dit-il. L'alliance ne
»peut être rompue que par un crime do-
» minant, par un crime généralement ap →
prouvé , qui ait pour complices ou pour
» fauteurs les Chefs de la Nation & le
plus grand nombre des Citoyens ; par
» un crime enfin plus odieux que l'idolâtrie
, plus directement oppofé à l'alliance
que le Peuple Juif avoit jurée
» avec Dieu : puifqu'il a attiré fur Jéru-
» falem , fur le Temple , fur le Peuple
» une feconde malédiction plus terrible
» que la première , qui n'avoit puni que
» l'idolatrie. » Il fait voir que les Juifs
n'ont jamais été fi zélés , fi fidèles que
depuis leur difperfion ; qu'ils n'ont ja
mais mieux mérité, aux termes de leur loi,
les bénédictions qu'elle promet ; & qu'ils
n'ont jamais été plus accablés des malédictions
qu'elle prononce.
"
» Qui ne doit être frappé de cerre iné-
» galité de châtiment entre le Juif idolâtre
& tranfgreffeur de la Loi, & le
Juif fectateur fidèle de la Religion de
» fes ancêtres ? Ce n'eft donc pas l'ido-!
lâtrie , mais le déicide , qui a fait tomber
fur les Juifs cette dernière malédiction
annoncée par les Prophéties.
39
» Orobio feint d'ignorer fi ce crime eſt
que les Chrétiens le racontent : il
» tel
Favj
132 MERCURE DE FRANCE
W
F
1
dit nettement , que tout homme , fût-
» ce un Prophète , fût- ce le Meffie luimême
, par une fuppofition impoffible ,
» & eût - il confirmé fa doctrine
23
par
les
» miracles
les plus
éclatans
, a dû être
lapidé
par
les Juifs
dès
qu'il
a voulu
fe
» faire
reconnoître
pour
le Dieu
d'Ifrael
.
39
De cette réponſe l'Auteur conclut que
tous les Juifs applaudiffent au crime de
leurs ancêtres , & que par-là même ils en
font complices.
>
Cette controverfe eft prouvée très-loin
par la fincérité avec laquelle l'Auteur s'oppofe
à lui-même les argumens des Juifs
tout fpécieux qu'ils peuvent être ; on voit
dans cette manière de difcuter toute la
confiance de la bonne cauſe & dans les
réponſes décifives de fon éloquent défenfeur
tout l'afcendant de la vérité. Je
n'en donnerai plus qu'un exemple.
Orobio eft fi convaincu que l'état préfent
des Juifs fuppofe néceffairement un
crime de tout le Peuple , qu'il remonte
jufqu'aux idolâtries plus anciennes que
la captivité de Babylone. Elles font , ditil
, imputées à la République Judaïque
qui fubfifte aujourd'hui , & qui eft la méme
qu'elle étoit alors. Si cette Républi
que n'eft plus idolâtre , il fuffit qu'elle
l'ait été pour que Dieu la puniffe comme
fi elle étoit encore.
AVRIL. 1759. 131
33
ور
» On a beau dire , répond notre fça-
» vant Théologien, qu'un Peuple eſt tou-
" jours le même , & l'eft par le nom, par
» les loix fi l'on veut , & par les ufages :
» il ne l'eft point par les qualités perfon-
» nelles des Sujets qui le compofent. Les
» ayeux ont pû être très -méchans & très-
» corrompus. Si les neveux ne marchent
» pas fur les mêmes traces ; s'ils effacent
» par leurs vertus l'infamie des crimes
» précédens , ce n'eft plus le même Peuple
dans l'ordre moral , parce que ce
»ne font plus les mêmes moeurs. Quand
» il eft dit en plufieurs endroits de l'E-
» criture , que Dieu venge l'iniquité des
» peres jufqu'à la troifiéme & quatrième
génération , on fuppofe que cette iniquité
tranfmife aux enfans par une imi-
>> tation contagieufe , leur tranfmet le
» même châtiment. Mais lorfque le cours
» de cet exemple pernicieux eſt arrêté , la
» punition eſt également retranchée. Le
fils innocent ne porte pas l'iniquité du
» pere criminel ; & l'ame qui a péché eft
» la feule qui doive mourir. Il eft furpre-
» nant qu'Orobio ne s'apperçoive pas que
» par l'étrange principe qu'il établit , il
» renouvelle le blafphême de fes ancê-
» tres , réprimé avec tant de force par le
Prophéte Ezechiel. Ils difoient alors
و ر
""
134 MERCURE DE FRANCE.
99
22
» comme le dit maintenant leur Apologifte
, que les peres avoient mangé des
» raifins amers , & que les dents des en-
» fans en étoient agacées. Par où ils vou-
» loient faire entendre qu'ils n'étoient
punis que pour les crimes de leurs
» peres. Mais Dieu irrité d'un pareil dif :
» cours , leur déclare que toutes les ames
»foni à lui ; qu'étant forties de fes
» mains , elles ne peuvent devenir mau-
»vaifes & dignes de fa colère , que par
» une iniquité qui leur foit perfonnelle ;
» que le Jufte vivra de fa juſtice , que fon
»fils prévaricateur mourra dans fa
propre
impiété ; & qu'en un mot il n'y aura
" des peres aux enfans d'autre fucceffion
» de peines & de récompenfe que celle
qui fera relative à la fucceffion des vi→
" ces ou des vertus. Orobio a- t-il dans fa
" Nation plus d'autorité qu'Ezechiel ? Se
" flatte- t-il de nous apprendre des régles
» de juſtice plus fures que celles qu'un fr
" grand Prophéte a puifées dans le fein
» de la Divinité , & qui font d'ailleurs fi
» conformes à la raifon , qu'on ne peut
" les combattre fans s'éloigner d'un fen-
" timent que la Nature a gravé dans les
» coeur de tous les hommes ?
22
"
J'ai déja dit que la feconde partie de
cer Ouvrage contient les Oracles vérifiés
"
AVRIL 1739 135
dans la perfonne de J. C. & de fon Egli
fe. J'en donnerai l'Extrait dans le Volume
prochain.
DISCOURS fur une nouvelle manière
d'apprendre & d'enfeigner la Géographie,
d'après une fuite d'opérations Topographi
ques. Par . M. Luneau de Boifgermain. A
Paris , chez Duchefne , rue S. Jacques ,
& Lambert , rue & à côté de la Comédie
Françoife.
A
i
LETTRES Parifiennes fur le defir d'être
heureux. 2 vol. in 12. A Genéve , & fa
trouve à Paris chez Duchefne rue S.Jacq.
LETTRES Critiques aux Arcades de
Rome , datées des Champs Elifées ; tra
duites de l'Italien. A Paris , chez Piffot
Quai de Conti & Lambert , rue & à
côté de la Comédie Françoife.
GEOMÉTRIE Metaphyfique , ou Effal
d'Analyfe fur les élémens de l'Etendue
Bornée . Par M. Foucher de l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles- Lettres.
A Paris chez J.T. Hériffant, tue S. Jacq
Dans la notice de cet Ouvrage , l'Auteur
annonce' des preuves fimples , na
turelles & faciles , des notions claires
& diftinctes des premiers élémens , une
manière plus naturelle & plus lumineuſe
de démontrer ; qu'au moyen de l'Algèbre
136 MERCURE DE FRANCE.
il a préféré l'Analyfe à la fynthèfe pour
fe proportionner à la foibleffe des Commençans
Il s'eft appliqué à faire fentir
l'efprit des preuves , & la fécondité des
vérités démontrées par la liaifon qu'il a
mife entr'elles ; enfin les anciens ont ſuivi
la route de la certitude , il effaye de s'ouvrir
celle de l'évidence . C'eft le jugement
qu'en a porté le célèbre M. Bouguer dans
fon approbation . » Quoique l'Auteur, dit-
» il , s'écarte quelquefois du langage ordi-
» naire des Géomètres , il m'a paru que
» la méthode élégante & claire , ſuivie
» dans cet Ouvrage , en rendroit l'im
preffion très- utile au progrès des Mathématiques.
"
"
JUMONVILLE , Poëme , par , par M. Thomas ,
Profeffeur en l'Univerfité de Paris . Ce
Poëme plein de beautés fe vend à Paris ,
chez le même Libraire. J'en rendrai compte
dans le Mercure prochain.
LA Science des Poftes Militaires , ou
Traité des Fortifications de Campagne ,
à l'ufage des Officiers particuliers d'Infanterie
qui font détachés à la Guerre ;
dans lequel on a compris la manière de
les défendre & de les attaquer. Par M.
le Cointe. A Paris , chez Defaint & Sail
lant , rue S. Jean de Beauvais.
TRAITÉ de la guerre préfente en Alle
AVRIL. 1759 . 137
magne , contenant la defcription Géogra
phique des pays où elle fe fait actuellement
avec un Journal hiftorique des
Opérations Militaires des Armées des
Puiffances Belligérantes, accompagné d'un
grand nombre de Cartes relatives à ces
Opérations , & des plans des principales
Villes dont il eft parlé dans cet Ouvrage.
Tome I. & II. A Paris chez Guillyn
Quai des Auguftins , & Duchefne rue S..
Jacques.
JOURNAL des Opérations de l'Armée
de Soubife , pendant la Campagne
de 1758. Par un Officier de l'Armée. A
Amfterdam , & fe vend à Paris chez
Jombert , rue Dauphine.
L'ANNÉE Politique , contenant l'état
préfent de l'Europe , fes Guerres fes
Révolutions &c. Ouvrage Périodique
dont on donnera deux volumes chaque
année. Tome I. qui renferme les fix premiers
mois de l'année 1750. A Avignon
aux dépens de l'Auteur.
MES principes , ou la Vertu raiſonnée ,
par Madame B. *** prix 1 liv. 4 fols. A
Amfterdam , & fe trouve à Paris chez
Cuiffart , Quai de Gêvres.
CORNELIUS Nepos , Latin & François ,
138 , MERCURE DE FRANCE.
Traduction nouvelle ; avec des notes Géographiques
, hiftoriques & critiques , nouvelle
édition. A Paris , chez Brocas , &
chez Barbou , rue S. Jacques.
1 IMITATION de Jefus-Chrift, Traduction
nouvelle , fur l'édition Latine de 1758 ,
revue fur huit manufcrits , par M. l'Abbé
Valart , de l'Académie d'Amiens . A Paris,
chez Barbou , rue S. Jacques. Ces deux
Ouvrages font la fuite de la Collection
des Auteurs Latins de Couftelier que j'ai
précédemment annoncée.
IDEE générale des Finances , confidérées
relativement à toutes les matières
qui appartiennent à cette portion de
l'Adminiſtration . Premiere Partie , dans
laquelle on traite de la formule , du Contrôle
des Actes , de l'Infinuation , du Centiéme
Denier , & du petit Scel extraor
dinaire. A Paris. 1759.
A la tête de cet ouvrage immenfe eft
un Difcours préliminaire avec une Table
figurée qui préfente toutes les parties de
fon objet , leurs divifions & leurs rap-
Forts. A juger de l'exécution par la grandeur
de l'entrepriſe , par les talens de
Auteur & le plan qu'il s'eft tracé , on
doit en concevoir l'idée la plus avantageufer
AVRIL. 1759. 139
DISSERTATION philofophique fur une
difficulté de la Langue Françoife : fi le
participe qui fuit le verbe auxiliaire avoir,
doit fe décliner. A Paris , chez Brocas ,
& la veuve Bordelet , rue S. Jacques , &
chez Barrois , Quai des Auguftins.
PRONES fur les Evangiles de toute l'année
; par M. l'Abbé Baller . ancien Curé
de Gif, Prédicateur de la Reine . Tomes
III & IV . A Paris , chez Defpilly, rue
S. Jacques , à la vieille Pofte.
INSTRUCTIONS pour la premiere Communion
; par M. l'Abbé Regnault , Prêtre
du Diocèfe de Paris. A Paris chez le
même Libraire .
La nouvelle Réconciliation , Comédie
en un Acte , en Profe , par M. le Prévoſt.
A Lunéville chez Meffuy , Imprimeur
du Roi. T
LES trois Rivaux , Opéra - Comique
du même Auteur ; chez le même.
DESTREZ , Imprimeur-Libraire à Paris ,
mettra en vente , le premier Mai 1759,
le Tome quatrième de la Diplomatique .
Par le Projer de foufcription donné en
1748 , on ne s'étoit engagé à livrer aux
Soufcripteurs que cinq Volumes ; mais le
plan de l'Ouvrage en exige néceffairement
un fixième ; ils pourront ffee llee pro
140 MERCURE DE FRANCE.
curer au prix modique de la foufcription
en foufcrivanit à la fois pour les deux derniers
lorfqu'ils retireront le quatrième.
Ainfi pour entier & dernier payement
du cinquième & fixiéme Volume , les
Soufcripteurs donneront vingt livres pour
le petit papier , & trente- deux livres
pour le grand.
Le prix de chaque volume pour ceux
qui n'ont pas foufcrit eft de vingt- quatre
livres relié, pour le petit papier ; & trente
livres pout le grand.
4..
RÉFLEXIONS critiques fur les différens
Systêmes de Tactique de Folart , vol. in
A Paris , chez Giffart , rue S. Jacques.
J'en ai donné l'Extrait dans le Volume
précédent.
ARTICLE III.
SCIENCES ET BELLES-LETTRES.
SUITE de l'Hiftoire des Gallinfectes.
NE découvrez- vous pas fur les bran
ches de petites tubérofités oblongues &
immobiles , d'une couleur grife , affez
femblable à la pellicule , qui fe détache
de l'écorce des cérifiers ? Eh bien , Clariffe
, voilà des Gallinfectes .
AVRIL. 1759. 141
✓
comment
! me
direz
-vous
, ce font
-là des infectes ? Mais je n'apperçois ni chaleur
, ni refpiration , ni mouvement.
n'importe ; daignez m'en croire quelque
temps fur ma parole ; ce que vous voyez
ce font des meres fécondes qui vont mettre
au jour des milliers d'enfans. Je dois
cependant vous prévenir qu'elles n'ont
pas toujours été dans l'état où vous les
voyez ; elles furent agiffantes & douées
de tous les organes que la Nature accorde
aux animaux. Cela ne vous rappelle-
.t-il pas des gens , qui après avoir debuté
avec éclat dans le monde , tombent dans
une forte d'engourdiffement , avec cette
différence que celui de nos Gallinfectes
eft le plus beau trait de leur vie.
Confidérons ce qu'elles ont de remarquable
dans cette pofition ; dans quelques
jours leurs enfans nous apprendront ce
qu'elles ont été.
Parmi les petites coques qui s'offrent à
votre vue , il en eft qu'on peut appeller
vivantes , d'autres mortes. Les premières
fe détachent difficilement ; écrasées fous
le doigt , il en découle une liqueur épaifle
pareille à celle de tout infecte écrafé.
Les autres font friables , caffantes , & pe
contiennent qu'une poudre féche & blanche
; c'eſt la dépouille ou la peau deffé142
MERCURE DE FRANCE.
chée d'un infecte qui n'eft plus : auffi n'en
rrouverez - vous que fur de vieilles tiges ;
les autres toujours attachées aux jeunes
branches font , comme je vous l'ai dit ,
des animaux très -vivans ; rėmarquez même
que leur couleur a plus de fraîcheur.
Détachez , je vous prie , une de ces
dernières coques avec la pointe d'un couteau
; la matière cotonneafe que vous
verrez fur la place où la coque recouvroit
l'écorce de la branche , commencera
à vous prouver que ce n'eft point
une excroiffance ; confidérez même ce
: duvet avec attention , vous appercevrez
l'empreinte des jambes & des anneaux
d'un infecte , & vous foupçonnerez que
je puis bien avoir raiſon.
Mais vous ne découvrez encore aucun
veftige d'animal à cette coque , j'en conviens
; daignez cependant confidérer la
partie convexe ou extérieure , comme le
dos de l'infecte ; celle que vous aurez dé-
* Le coton ou cette foie , fort des pores de l'infecte
fous la forme d'une matière gluante qui
prend à l'air de la confiftance . On trouve fur la
vigne & la charmille une Gallinfecte qui produit
une bien plus grande quantité de cette matière :
on voit une maffe de coton qui foulève la partie
inférieure de la coque & reffemble à ces nichées
d'oeufs d'araignées , qui font en forme de
- boule.
"
AVRIL. 1759. 1143
tachée de l'arbre en fera le ventre ; & fi
vous enlevez le coton , qui peut - être y
fera refté collé , cette dernière partie
vous paroîtra d'un rouge de chair : dans
le cas néanmoins où notre infecte feroit
plus avancé en âge , au lieu de cette fubftance
charnue , vous trouverez la coque
remplie de petits grains rougeâtres trèsdétachés
les uns des autres ; prenez votre
loupe , & à la forme oblongue & arrondie
de ces grains , vous reconnoîtrez aifément
que ce font des oeufs.
Mais , me direz-vous , cela ne prouve
pas que votre coque foit un infecte ; les
tubérofités , les galles des arbres contiennent
des oeufs ; c'eft ici un corps * , comme
tant d'autres , qui ne font que le produit
de la féve , qui s'extravafant par les
trous que quelque infecte a fait fur l'écorce
, pour y loger fes oeufs , les recouvre
, & prend à l'air une certaine confiftance
.
Ah ! Madame , n'abufons pas de l'analogie
, lorſque nos yeux & la patience
peuvent découvrir la vérité ; l'analogie
* On voit fur les ormes de groffes veffies creufes
& remplies de petits pucerons. C'eſt à la piquûre
que l'un d'eux a faite à l'écorce , qu'eft
due l'excroiffance dans laquelle il fe loge avec
toute fa famille. Réaumur, T. III. Page 281 .
144
MERCURE DE FRANCE.
"
eft la reffource des Phyficiens aux abois ;
ils l'employent pour fuppléer à l'ignorance
:tenons-nous-en aux faits , puifque
nous en avons de certains.
Voyez ma bonne foi : voici en faveur
de l'objection une expérience plus forte
que tous les raifonnemens : vous connoiffez
la compofition de l'encre ; c'eſt
par le mêlange de la noix de galle que
la diffolution de vitriol prend une couleur
noire. Le Comte de Marfigli fi connu
dans l'Hiftoire naturelle , effaya de faire
de l'encre avec du vitriol & des Gallinfectes
; il y réuffit , & conclut qu'elles
étoient des galles ; il auroit mieux fait
de conclure , comme M. Lemeri l'a démontré
dans la fuite , que les matières
végétales propres à faire de l'encre , le
font encore après avoir paffé dans le corps
d'un animal ; il en a fait avec des excré-
· mens d'animaux. *
Voulez- vous fçavoir ce qui a le plus
contribué à égarer les anciens Naturaliftes
fur les Gallinfectes Souvent on
trouve nos coques percées de petits trous
femblables à ceux qu'on obferve fur les
galles ; on a vû même de petits moucherons
en fortir , & l'on s'eft cru affez
*Et même des excrémens humains.
éclairé
AVRIL 1759.
745
Eclairé pour déterminer leur nature ;
mais vous , Madame , qui connoiffez parfaitement
aujourd'hui toute la race des
Ichneumons , vous ne feriez pas excufable
d'en tirer la même conféquence..
Vous n'ignorez pas qu'une grande partie
de ces mouches cruelles , qui font parmi
les infectes ce que les Exacteurs font chez
les Peuples , ne reproduifent leurs femblables
qu'aux dépens de la vie d'un autre
infecte. La mouche pique le corps
d'une chenille , dépofe fes ceufs dans la
piquûre qu'elle a faite ; de ces oeufs fortent
bientôt autant de petits vers qui fe
nourriffent de la fubftance intérieure de
la chenille qui refpire encore ; ils croiffent
dans fon corps , le percent , en fortent
de toutes parts , fe mettent en cryfalide
* & deviennent des mouches.
Voilà précisément ce qui eft arrivé aux
Gallinfectes , fur lefquelles vous voyez
de petits trous ; ces trous font l'ouvrage
des vers qui font éclos & ont vêcu dans
la Gallinfecte ; mais ce ne font point fes
enfans ; fes enfans ont fervi de pâture aux
vers carnaffiers , qui font devenus des
mouches.
>
* Il y en a , comme celles des Gallinfectes ,
qui fe mettent en cryfalide dans le corps même
de la chenille .
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
11 eft temps de vous faire connoître.
les vrais enfans des Gallinfectes . Douze
ou quinze jours après que vous aurez apperçu
fous une coque ces petits grains
qui font réellement des oeufs , revenez à
l'obfervation ; détachez - en encore une ,
& au lieu des grains , vous verrez fourmiller
un millier d'animaux fi petits , que
la loupe feule vous les fera diftinguer
aifément dans un tas de pouffière blanche
, qui n'eft autre chofe que les fragmens
des coques d'oeufs , d'où les jeunes
Gallinfectes fe font tirées . Je n'imagine
pas que vous foyez tentée d'imiter ce
Naturaliſte * qui a eu la patience de
compter ces oeufs jufqu'au nombre de
quatre mille fous une feule coque ; mais
auffi je fuis affuré que vous n'êtes pas
de ceux qui condamnent les minutieux
détails vous fçavez eftimer les faits ; le
plus petir eft l'ouvrage , & fait la gloire
du Créateur : qui oferoit même affurer
que les réfultats qu'on en peut tirer feront
conftamment inutiles : Depuis combien
de ficcles ne connoit - on pas l'aiman
, & combien n'a- t- on pas été de
temps à ignorer de quelle utilité pouvoit
être l'aiguille aimantée ? Un enfant &
le hazard font découvrir en Hollande le
* M. Ceftoni.
AVRIL 1759. 147
télescope ; un autre enfant laiffe tomber
une boule de cire dans de l'effence de
thérébentine , & donne naiffance à la
nouvelle encauftique . * Rien n'eft à négliger
dans la Nature ; ce n'eft qu'en la
fuivant pas à pas ; ce n'eft , fi je puis ainfi
parler , qu'en l'épluchant avec fcrupule ,
qu'on parvient à lui arracher les fecrets
dont elle eft avare.
Me pardonnerez-vous cette digreffion ?
J'aime à réfléchir ; c'est un des fruits de
l'étude de la Nature : mais , Clariffe , c'eſt
vous faire un larcin ; je vous vole une
fleur qui dans vos mains auroit produit
de plus beaux fruits .
Revenons donc à nos jeunes Gallin
fectes : après qu'elles font éclofes fous lat
coque qui les enveloppe , plus prudentes
qu'une foule d'étourdis qui ignorent le
danger de paroître trop tôt , elles reftent
encore quelques jours fous la tutelle de
leurs meres : lorfque leurs forces fe feront
accrues , vous les verrez fortir par
une petite fente qui fe trouve à l'extrémité
poftérieure de la coque foulevée
dans cette partie.
Le premier jour elles s'écartent peu ;
bientôt elles fe difperfent & parcourent
* Voyez l'Hiftoire & le fecret de la Peinture
en cire. Page 3 .
>
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
que ces
avec viteffe toutes les branches ; elles
font fi petites encore , que vous ne les
reconnoîtrez qu'avec le fecours d'une
forte loupe : affez ſemblables à de petits
cloportes , elles ne vous paroîtront que
de petites plaques ovales ; c'eft fur les
feuilles les plus tendres que vous devez
les chercher ; leur immobilité les rend
fouvent difficiles à reconnoître. Mais fi
vous êtes embarraffée de trouver le lieu
qu'elles habitent , je vais vous apprendre
mon fecret : On vous a dit
pauvres fourmis , qu'on accufoit injuſtement
de nuire à vos arbres , n'y vont
que pour chercher les pucerons , qui font
tour le mal qu'on leur attribue , puifqu'elles
n'en veulent qu'à l'eau fucrée qui
découle des deux petits tuyaux que ces
infectes portent à l'anus : eh bien , fuivez
les fourmis ; elles vous indiqueront
auffi les Gallinfectes ; elles les recher
chent autant que les pucerons , non pour
leur parler à l'oreille , comme le croyoit
bonnement un de nos prédéceſſeurs * en
Histoire naturelle , mais par une fimple
gourmandife dont bientôt vous verrez
l'objet,
Lorfque vous aurez reconnu le domiçile
des jeunes Gallinfectes , votre loupe
* M. Goedart,
AVRIL 1759. 149
vous en fera voir de différentes groffeurs ;
les unes blanches , d'autres jaunes & verdâtres
: quelques jours après vous les diftinguerez
avec vos yeux ; mais pour
mieux obferver leur forme vous ferez
encore obligé de recourir à la loupe.
›
Leur corps eft extrêmement mince &
à demi transparent ; fur fa partie extérieure
on voit un petit ovale qui paroît
marquer le contour du dos ; il eft couvert
de points , & de la circonférence de
cet ovale partent des lignes qui fe dirigent
comme des rayons fur les bords du
contour extérieur du corps. Le petit animal
a deux antennes pointues qu'il porte
en avant en le retournant , on découvre
les anneaux de fon ventre ; il est bien
moins grand que le dos , qui le déborde
partout , & qui offre à la partie inférieure
une petite fente en forme d'échancrure.
On apperçoit fix jambes ', &
& vers l'origine de la première paire ,
un petit enfoncement rebordé de quelque
chofe de charnu comme un court
tuyau évafé ; à ce tuyau tient un filet extrêmement
fin & délié , plus long que
la moitié du corps de l'infecte , c'est l'organe
qui pompe la féve de l'arbre , &
au moyen duquel il paroît quelquefois
fufpendu.
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
*
Ce filet eft fi fin , qu'il avoit échappé
à tous les Obfervateurs ; & voyez , Clariffe
, jufqu'où méne l'abus de l'analogie ,
un Naturalifte frappé de ne point dé
couvrir dans l'animal d'organe propre à
prendre fa fubfiftance , remarque cependant
que les feuilles fur lefquelles il fe
loge , fe defféchent fans être rongées , &
conclud fans hésiter , qu'il tire le fuc des
plantes à peu- près comme les plantes tirent
celui de la terre ; tant il eft vrai que
dans la Phyfique les yeux font fouvent
préférables à l'efprit. Peut-être pourroiton
établir qu'il en eft de même dans la
morale ; mais fuivons notre objet.
Voulez - vous vous convaincre de la
vérité de ce filet qui fuce la féve en piquant
l'écorce de l'arbre. Remarquez au
Commencement de Juin celui de vos
pêchers qui fera le plus peuplé de Gal-
Infectes ; retournez-y le lendemain avant
que le foleil l'ait frappé , vous trouverez
fous votre arbre la terre très humide
tandis qu'elle fera féche partout ailleurst
faites plus ; vifitez foigneufement le treil
lage & les branches de l'efpalier , vous
y verrez des guttules de l'eau fucrée que
les fourmis viennent chercher:;; c'eft la.
vraie féve du pêcher qui a coulé des pi
* M. Ceſtoni.
-
AVRIL. 1759.
quires faites par les Gallinfectes ; vous
comprenez par-là comment il eft poffible
qu'elles parviennent à faire périr un ef
palier , quelque peu de féve qu'il faille
pour leur fubfiftance.
Il n'en eft pas moins effentiel d'exter
miner cette petite engeance qui cauſe de
fi grands maux ; les Jardiniers attentifs
en nettoyent leurs arbres : mais cela ne
fuffit pas ; peuvent-ils difcerner affez ce
qui échappe à la vue des Naturaliftes ? Il
faut aller à la fource du mal' ; ce font les
coques qu'il faut détruire ; qu'ils les écra
fent de bonne heure avant que les oeufs
foient éclos : c'eft un bien de refufer le
jour à ceux qui ne naiffent que pour le
mal il feroit heureux qu'on pût en ufer
ainfi dans la fociété ; on épargneroit à
l'humanité la honte de produire le crime
& l'horreur de le punir.
Jufqu'à la fin d'Octobre les Gallinfec
tes reftent fur l'arbre , le parcourent ,
allant avec lenteur de feuille en feuille ,
de branche en branche , comme de petits
tyrans qui ne quittent un Pays qu'après
en avoir tiré toutes les contributions qu'il
peut fournir ; cependant elles groffiffent ,
mais en même temps elles perdent de
leur activité , au point que des Obferva+
teurs ont cru que peu de jours après leur
-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
naiflance , elles n'étoient plus capables
d'aucun mouvement des obfervations
plus exactes nous ont appris le contraire ;
leurs mouvemens font rares , mais ils font
réels , puifque tombant avec les feuilles
lorfque l'arbre s'en dépouille , on les voit
s'en détacher , avancer lentement , regagner
le tronc , & fe fixer enfin fur les
jeunes rejettons. C'est ainsi qu'elles paffent
leur hyver collées contre l'écorce ,
& fouvent fi ferrées entr'elles , qu'elles
paroiffent en recouvrement les unes fur
les autres ; elles font toutes alors d'une
couleur rouffeâtre , toujours très - minces ,
mais fenfiblement plus grandes .
Vers les premiers jours de Mars leur
dos commence à fe renfler & à durcir..
Au commencement d'Avril , leur convêxité
devient plus vifible , le grand nombre
paroît alors avoir pris tout fon accroiffement
; mais plufieurs groffiffent encore,
ce font les véritables Gallinfectes ; en
groffiffant , elles fe dépouillent de leur
peau , & aux efforts qu'elles font dans
cette opération , on voit évidemment
qu'elles font encore animées .
Bientôt tout mouvement ceffe , & c'eſt
alors qu'arrive cette métamorphofe extraordinaire
, un infecte vivant devient
un gale immobile : dès le commencement
AVRIL. 1759 . 153
de Mai tout figne de vie eft détruit au
dehors , mais il s'opère encore des miracles
dans l'intérieur. Ce corps inanimé
fera bientôt le berceau d'un millier d'enfans
; c'eft fous le cadavre de leur mere
qu'ils recevront le jour.
Rappellez - vous ces petits grains rouges
, ces véritables oeufs que je vous ai
fait examiner fous la coque de la mere
des Gallinfectes dont nous écrivons la vie,
le prompt accroiffement de ces oeufs dans
le corps de la mere , occafionne l'accroiffement
de celle-ci ; mais comment dans
la fituation où elle eft , eft- elle parvenue à
les retenir ainfi fous fon ventre après les
avoir pondus ? ou plutôt comment les at-
elle pondus fans les mettre au jour ?
Qu'il vous fuffife de fçavoir que l'immobilité
de la Gallinfecte n'eft encore qu'apparente
& extérieure, qu'à mefure que les
oeufs fortent de fa partie poftérieure par
un mouvement interne , elle les ramène
en deffous * , que le fecond
après avoir
fait avancer
le premier
vers la tête , eft pouffé à fon tour par celui qui le fuit ,
* Les oeufs de la Gallinfecte de la vigne & de
Ia charmille ne reftent pas ainfi fous la coque ;
ils fortent liés les uns aux autres comme des
grains de chapelet , & font mis à couvert par
cette malle de coton dont j'ai parlé .
2
Ꮐ v
154 MERCURE DE FRANCE.
& que fucceffivement & à mesure qu'ils fer
préfentent ils font rangés dans la capacité
inférieure de la coque ; mais vous comprenez
que toute cette opération ne peut fe
faire , & les oeufs fe placer fur fon ventre
, fans le foulever auffi bien que les
jambes qui y tiennent ; de forte que la
ponte finie , il ne refte plus de la mere ,
que ce ventre collé au dos , & entre
deux les ovaires & les inteftins applatis.
Le côté de la Gallinfecte tourné vers l'arbre
devient donc abfolument concave &
rempli de quatre mille oeufs.
C'est alors feulement que meurt la
mere ; elle fe deflèche , mais fans ceffer
d'être utile à fes aufs ; fon cadavre toujours
adhérent à l'arbre , forme une enveloppe
folide qui les met à l'abri des
injures du tems ; & contribuë , je crois ,
à les faire éclore en concentrant en elle
les rayons du foleil. Ainfi cette mere privée
du jour , couve réellement fes petits ;
à la mort de l'une fuccéde bientôt la viedes
autres : c'eft ordinairement , comme
vous l'avez vû , douze jours après la ponte
que l'on commence à difcerner ces
petites plaques mouvantes par lefquelles
nous avons commencé notre hiftoire.
Fait étrange dans la Nature , que dans
certains individus il faille la deftruction
AVRIL 1759 . 155
de la mere pour que les enfans puiſſent
avoir un logement qui les mette en état
de voir le jour !
2
> Confidérons - les encore un moment
Clariffe, obfervons l'énorme différence qui
fe trouve entre l'Infecte qui vient de naître
& celui qui l'a produit ; rappellons l'étonnante
métamorphofe par où il eft obligé
de paffer pour régénérer fon femblable :
ces réfléxions ne vous jettent- elles pas
dans une refpectueufe admiration fur la
prodigieufe variété de moyens que la
Nature employe pour arriver au même
but? Que penfer alors de ces efprits ambitieux
qui voulant la refferrer dans les
bornes étroites de leurs idées , préteddent
tout généralifer dans fa marche !
Ne croyez -vous pas voir un aveugle qui
parvenu en tâtonnant à connoître les recoins
du petit appartement qu'il habite,
s'enfe d'orgueil , & fe croit en état de
parcourir fans s'égarer toutes les routes
d'un grand Empire ?
Mais vous , Madame
, qui aimez tant
les réfléxions
, n'en avez-vous point fait
une qui nous ramene
naturellement
à notre
objet ? n'avez
-vous point obfervé
que
dans toutes
les Gallinfectes
, que nous
avons
confidérées
, vous n'avez
vû que dies
G. vj
156 MERCURE DE FRANCE.
meres , partout des enfans , des oeufs ,
des femelles & jamais de mâles ni d'accouplement
? Si cette remarque vous embarraffe
, vous avez cela de commun avec
bien des Philofophes ; mais comme vous
êtes plus fage qu'eux , & que vous avez
appris en les étudiant de près que le
merveilleux eft l'appas du Philofophe &
de l'enfant , vous vous garderez bien de
les imiter , & d'imaginer avec eux en
pure perte que chaque individu eft mâle
& femelle en même temps * ; & qu'en
cela plus finguliere que les vers de terre
& les limaçons , qui , quoique réellement
hermaphrodites , font obligés de fe féconder
mutuellement, chaque Gallinfecte
fe fuffit à elle-même.
On a cru de nos jours reconnoître
cette faculté dans les Pucerons , & bien
qu'elle foit établie fur les preuves les
plus fingulieres , cette opinion trouve
encore des incrédules. * *
*
V. la Phyfique facrée de Scheuchzer, T. H.
page 135.
** M. de Geer prétend qu'il a vu parmi les Pucerons
des mâles & des femelles ; les uns vivipares
, les autres ovipares ; les uns aîlés , les autres
fans aîles. Il ajoute que s'il eft vrai qu'un jeune
Puceron féparé des autres dès la naiffance fait des
petits fans accouplement , il en faut conclure
feulement qu'un feul accouplement ſuffit à pluAVRIL.
1759. 157
›
Retournons donc à l'Auteur des Mémoires
, fa philofophique patience nous
a mis à portée de fubftituer des faits à
des fuppofitions ; après être refté plufieurs
années , fi j'ofe ainfi parler , à l'affut
de la vérité , une heureuſe obfervation
la lui découvrit enfin , & j'ofe vous
affurer que ce fut un beau jour pour lui ;
c'eft fur la fin d'Avril , comme il nous
l'apprend qu'il apperçut le véritable
mâle de la Gallinfecte ; mais vous n'imagineriez
jamais ce que c'eft ; il ne
falloit rien moins que les yeux d'un Náturaliſte
, auffi au fait des rufes de la Nature
, pour s'y arrêter ; car dans l'hiftoire
des Gallinfectes , tout femble tenir du
miracle ; enfin ce mari , fi longtems inconnu
, n'eft autre chofe qu'un petit infecte
aîlé , une vraie mouche , mais d'une
espèce fi petite , qu'à peine les yeux.
peuvent l'appercevoir.
Elle eſt d'ailleurs fort jolie ; fa tête ,
fon corps , fon corcelet , fes fix jambes
font d'un rouge foncé : fes aîles qui fe
croifent , & débordent le corps, font d'un
blanc gris , bordé du plus beau carmin ;
ce qui vous la fera mieux reconnoître
ce font deux petits filets qu'elle porte à
feurs générations . Fait qui devient auffi inexplî
cable que la fécondité fans accouplement.
2
158 MERCURE DE FRANCE.
& Fanus à la maniere des éphemeres
plus que tout cela un autre petit aiguilfon
recourbé que vous appercevrez entre-
deux .
Ne la confondez point avec de petites
ichneumons qui lui reifemblent; cherchez-
la fur les pêchers peuplés de Gallinfectes
de figure plus qu'hémifphéri
que ; vous en trouverez plufieurs vers la
fin d'Avril ; fuivez leur marche , vous
les verrez aller d'un air curieux fur les
coques , paffer de l'une à l'autre , épier.
un moment favorable , fe promener fur
leur dos , comme fur un terrain fpatieux ,
& s'y fixer enfin quelques minutes.
Nos Gallinfectes immobiles en apparence
, ne le font pas à la voix de l'amour.
On peut dire d'elles avec le Talle :
Guarda quanto l'amor aguzza l'intelletto.
Quoique de tous les êtres animés , elles
foient ceux qui le paroiffent le moins ,
dans cet inftant il fe réveille dans leurs
fens une forte d'activité ; le flambeau de
l'amour eft pour elles le feu de Prométhée
, elles femblent reprendre la vie &
répondent avec reconnoiffance aux careffes
de la petite mouche. Enfin fr vous
jettez les yeux fur cette échancrure que
je vous ai fait remarquer à l'extrémité
* L'Aminta.
AVRIL. 1759. 15
de la
coque , vous comprendrez aisément
comment s'opére la fécondation des :
eufs qui y font contenus.
Une découverte auffi fingulière demandoit
des détails pour être conftatée , notre
Auteur ne laiffe rien à defirer à cer:
égard ; mais raffurez - vous ; comme il n'eft
permis qu'aux Sçavans de tout exprimer
impunément , moi , qui n'ai pas
l'honneur de l'être , je ferai plus réfervé.
Quoiqu'il en foit, comment nos petites:
mouches peuvent- elles féconder un infecte
qui paroît d'une autre efpéce qu'elles
Vous m'avez paffè la difproportion des
tailles , parce que chez les Infectes la
fémelle et toujours fenfiblement plus
grande que le mâle ; peut-être ferezvous
plus difficile fur la différence des
efpéces ? Un oifeau n'eft point fait pour
être le mari d'une tortuë. Mais , Clariffe
pourquoi voudriez -vous que l'efpéce dif
férât ! Ce feroit ne juger que fur les apparences
; ce n'eſt point ici comme ailfeurs
le vêtement qui conftitue l'état.
›
* M. de Reaumur parle d'un Scarabé ſi petit ,
eu égard à la femelle , qu'on peut le comparer
à un rat en proportion avec la plus énorme
chienne. On voit dans ces Provinces une eſpéce
de fourmi aîlée qui offre la même différence entre
le mâle & la fémelle.
160 MERCURE DE FRANCE.
Rappellez-vous cet Infecte qui reffemble
à tant de beaux efprits de votre connoiffance
, qui brillent dans l'obfcurité & ne
font que des vers au grand jour , le ver
Juifant eft une femelle dont le mâle eft
un Inſecte aîlé du genre des cantarides ;
parmi les papillons , Arifte vous en a
fait connoître un , qui bien qu'il foit un
des plus brillans & des plus fémillans
de la race , veut bien fe contenter dans
-fes amours d'une eſpèce de maſſe informe
que la Nature lui a indiquée pour
reproduire fon femblable : mais enfin fi
je vous montre que la Gallinfecte & la
petite mouche ont eu la même mere ,
je me flatte qu'il n'y aura plus rien à
répliquer.
Revenons un moment fur 110s pas. Vous
avez vû fortir de la même coque un nombre
étonnant de petites Gallinfectes ; à
la chute des feuilles elles font remontées
fur les jeunes rejettons contre lefquels
elles font reftées collées pendant l'hyver
; au printems elles ont commencé à
groffir mais rappellez-vous que je vous
ai fait entendre que toutes ne prenoient
pas le même accroiffement ; j'avois bien
mes raifons : celles que la Nature deſtinoir
à être des meres , ont crû en peu de
temps à un point confidérable avant de
་
AVRIL 1759.
161
faire leur ponte ; mais leur nombre étoit
bien inférieur à celui des Gallinfectes qui
reftoient d'une groffeur moyenne: que font
donc devenues celles - ci ? Voulez- vous le
fçavoir Dès l'inftant que vous verrez
quelques-unes de nos petites mouches
voltiger fur l'arbre , jettez un regard obfervateur
fur le lieu qu'occupoient les Gallinfectes
qui vous avoient paru plus tardives
, vous découvrirez à leur place des
dépouilles très - complettes qui confervent
leur ancienne forme , mais qui font
totalement vuides.
Ces dépouilles ne font autre chofe que
le berceau , ou fi vous voulez , l'enveloppe
, des petites mouches que vous
appercevrez ; ce font des coques dans
lefquelles elles ont vêcu fous la forme de
Nymphe * jufqu'au temps de leur métamorphofe
; & fi vous en doutez , prenezles
fur le fait , & dans le temps que toutes
ne font pas éclofes ; ayez la bonté,
d'attendre & d'examiner la fortie d'une
d'entr'elles ; armez-vous de patience , il
2
* On a quelquefois confondu les termes de
Cryfalide & Nymphe. La Cryfalide eft l'état du
ver renfermé dans une coque folide. La Nymphe
qui n'eft fouvent que la peau du ver détachée ,
laiffe voir la figure qu'aura l'infecte. La chenille
fe met en Cryfalide ; le ver de l'abeille en Nymphe
162 MERCURE DE FRANCE
vous faut tenir votre loupe attachée fur
l'objet près de dix ou douze heures.
Voyez comment la partie fupérieure de
la
coque s'écarte peu-à-peu de la partie de
deffus ; cette ouverture laiffe paroître d'abord
le bout des aîles , enfuite les petits
filets & l'aiguillon qui tiennent à l'anus ,
enfin la partie poftérieure , quelque temps
après le corps entier qui fe tire lentement
mais avec facilité , de la coque qui fe referme
dès qu'il en eft forti : notre mouche
fait donc fon entrée dans le monde à reculon
; en cela elle peut reffembler au
moral à quelques individus de l'espéce
humaine , mais point du tout à ceux du
peuple mouche , qui toujours fe dégage
de fon enveloppe la tête la premiere.
A m'entendre parler de cette opéra
tion , vous imaginerez peut-être que j'ai
eu le courage de la fuivre exactement ;
détrompez -vous , Clariffe , ce mérite n'appartient
qu'à l'Auteur des Mémoires ;
mais fcachez comment je m'y fuis pris
pour fatisfaire ma curiofité , votre pareffe
y gagnera : j'avois apperçu une des
petites mouches qui s'étoit échapée fans
me donner le loifir de l'obſerver ; l'idée
me vint de détacher toutes les petites
coques qui reftoient fur l'arbre ; je les
entrouvris légèrement avec une épingle ::
AVRIL 1759. 163
quelques-unes étoient vuides , la plupart
ne m'offrirent qu'une bouillie rougeâtre ,
& j'eus la cruauté de priver ainfi nos
pauvres Gallinfectes de plus de vingt
maris ; mais ma cruauté fervit enfin à
mon inſtruction , à peine eus-je ouvert
une des coques , que j'apperçus du mou→
vement , je pris ma loupe , & diftinguai
parfaitement la petite mouche qui venoit
de fortir de fon état de Nymphe &
fe difpofoit à ouvrir les portes de fa prifon
; fes filets ne parurent point , fes aîles
étoient encore froiffées & repliées : mais
j'en vis affez pour me convaincre de font
origine , c'est tout ce que je cherchois.
En vous décrivant fa figure , je vous
ai caché une obſervation qui mérite d'avoir
ici fa place. Avec quelque attention-
& quelque forte foupe qu'on examine
la tête de la petite mouche , on n'y peut
rien découvrir qui reffemble à une bouche,
rien qu'on puiffe comparer aux dents,
aux trompes ; aux fyphons des mouches à
deux aîles à la place ordinaire de la bouche
, on apperçoit feulement deux grains.
noirs , luifans , & hémifphériques , qu'on
prendroit pour des yeux de forte qu'il·
paroîtroit que de même que les abeilles ,
outre leurs deux gros yeux à facettes , one
trois autres petits yeux pofés fur la partie:
164 MERCURE DE FRANCE.
fupérieure de la tête , notre mouche en
auroit deux à la partie inférieure ; & il
feroit plaifant que la Nature fe fût amufée
pour multiplier les phénomènes dans
ce petit être , de le douer de nouveaux
organes de la vue , en le privant de celui
qui eft propre à prendre des alimens.
Au refte ce ne feroit pas un fait unique
dans l'Hiftoire des Infectes ; ces mouches *
qui viennent d'un ver qui fe nourrit dans
les entrailles du cheval , dans le cerveau .
des cerfs , dans le nés des moutons , dans
les tumeurs des vaches , & qu'on vous
a nommé parafites ces mouches , disje
, n'ont point de bouche ; la claffe des
papillons nocturnes nous en offre plufieurs
qui font dans le même cas infenfibles
à tout autre objet que celui de la
* Le fçavant M. Lynnæus les comprend fous
le nom d'Efirus . Le défaut de bouche conftitue
felon lui le caractère de ce genre. Os nullum.
V. Sift . Nat. Ne fuivroit- il de là que la
pas
mouche Gallinſecte auroit dû être claſſée dans le
même genre d'autant plus qu'elle n'a que deux
aîles , & qu'elle fe trouve dans l'ordre des hemipteres
qui en ont quarre. Je ne fçai fi la conformation
aflez incertaine de la bouche de la
fémelle Gallinfecte , qui d'ailleurs eft un infecte
fans aîles , étoit fuffifante pour déterminer fon
caractère ; & je laiffe cette queftion à éclaircir à
ceux qui pourront la trouver intéressante.
AVRIL 1759.
165
population , leur fort eft de voir le jour
pour voler dans les bras de l'Amour ,
s'affurer une poftérité, & mourir auffitôt ;
tel eft furtout le papillon du ver à foie ;
telles font fans doute auffi les mouches
Gallinfectes , qui dès qu'elles font forties
de leurs coques , cherchent à féconder les
femelles , & ne doivent guères furvivre
à cette opération.
Voila à- peu-près ce que l'hiftoire de ces
petits animaux offre de plus intéreffant ;
il ne me reste plus , Clariffe , qu'à m'acquitter
de la parole que je vous ai donnée,
de vous en faire connoître des espèces qui
foient auffi dignes de reconnoiffance , que
les autres de curiofité : elles mériteroient à
elles feules une lettre entière ; mais vous
n'aurez fur leur compte que de courts détails
, parce qu'il m'eft encore plus effentiel
de ne pas vous ennuyer.
Le Kermès vous eft connu de nom 2
mais convenez que vous n'avez jamais
connu fa famille : c'eft une véritable Gallinfecte
, de figure prefque hémifphérique,
de la grandeur d'un petit pois , reffemblant
à une goufce ou baie , dont la
peau eft forte, luifante , couleur de prune
& couverte comme ce fruit d'une pouffière
blanche qu'on appelle la fleur. On
ne le trouve jamais que fur une efpèce de
166 MERCURE DE FRANCE.
petit chêne verd * ; comme cet arbriffeau
ne croît pas dans nos Provinces , vous
ferez privée du plaifir d'obferver l'utile
infecte qu'il nourrit , à moins que vous
ne foyez tentée de l'aller chercher dans
des contrées moins tempérées , en Provence
, en Languedoc , en Efpagne &
dans les Ifles de l'Archipel ; jufques-là
il faudra vous contenter du récit des Naturaliſtes
qui l'ont examiné fur les lieux;
& fi vous voulez m'en croire , vous vous
épargnerez cette peine ; leur récit fe rapporte
conftamment à ce que vous fçavez
aujourd'hui des autres Gallinfectes.
Lorfque le Kermès a fait fa ponte ,
lorfqu'on apperçoit fous la partie inférieure
de la coque fes petits oeufs qui font
du plus beau rouge , on fe hâte de le ramaffer
les habitans des pays où il fe
trouve apportent à cette récolte le même
foin que vos Fermiers à celle de leurs
blés . Pourquoi ? Ceft que leur objet eſt
le même. Sans avoir aucun goût pour
l'Hiftoire naturelle , ils fçavent ce que
vaut un infecte ; tandis que le Philofophe
y reconnoît l'intelligence du Créateur
, les habitans des Garigues
trouvent fa libéralité .
**
y re-
* Ilex aculeata cocci glandifera . C. Bauh . pin.
* On nomme ainfi en Provence & en LangueAVRIL
1759. 167
Ils font deux récoltes du Kermès ; leurs
femmes font chargées de ce foin ; des
ongles très-longs font les feuls inftrumens
qu'elles y emploient ; on le vend
bientôt à des Marchands pour la teinture
des laines & des foies : ceux - ci pour
éviter que les oeufs n'éclofent , ce qui
cauferoit une grande diminution dans le
poids , arrofent les coques de vinaigre ,
& les font fécher au foleil ; de là vient
que le Kermès qui nous arrive paroît
rouge & n'a plus la couleur qu'on lui voit
fur l'arbufte.
Voilà donc notre infecte devenu commerçable
; ce commerce a même été
confidérable pendant un temps vous
fçaurez bientôt ce qui l'a diminué ; &
M. Ellot dans fon excellent Ouvrage
*
doc les terres incultes où croît le petit chène verd
'du Kermès.
* Par le peu d'habitude où l'on eft de fe fervir
du Kermès pour l'écarlate brune ou de Venife ,
on a recours à la cochenille mêlée avec une
préparation d'alun ; cette dernière couleur eſt
moins folide , & plus difpendieufe. Art. de la
Teint. P. 323.
Nous n'employons plus le Kermès qu'aux laines
des tapilieries ; les rouges des tapifleries de
Flandres & de Bruxelles en font tirés ; & l'on en
voit qui depuis 200 ans n'ont pas changé. Id.
P. 245.
468 MERCURE DE FRANCE.
fur la teinture des laines , vous apprendra
, fi vous le voulez , que nous avons
grand tort dans bien des cas d'en profcrire
l'ufage dans nos Manufactures on
l'emploie encore à Venife & dans le Levant
; ou en tire une écarlate brune dont
la couleur fe tache plus difficilement que
la nôtre , & fe foutient bien davantage ;
mais on eft mal écouté lorfqu'on propofe
de préférer le folide au brillant.
Depuis quand a-t-on découvert dans
le Kermès la propriété de fournir un fi
beau rouge ? Je l'ignore : mais les pigeons
auroient pû l'indiquer ; ils font friands
de fes coques qui leur font très-nuifibles ;
les jeunes en meurent , ceux qui font plus
forts en font quittes pour un cours de
ventre qui teint en rouge les murs du
colombier.
N'allez pas , Clariffe , d'après ce fait ,
prendre une idée défavorable de nos Infectes
; bien loin de nuire ainfi à l'efpéce
humaine , la Médecine les regarde comme
très-falutaires ; c'eſt avec le Kermès
que l'on compofe la confection d'Alkermes
, & le firop de Kermès dont tout le
monde connoît l'utilité. La couleur & l'utilité
de fes oeufs lui ont fouvent mérité
le nom de graine d'écarlate * : les mêmes
C'eft pour cela qu'on appelle écarlate de
qualités
AVRIL. 1759. 169
qualités le font donner à un infecte qui
fe trouve dans le Nord , & qu'on nomme
indifféremment cochenille ou graine d'écarlate
de Pologne. * On le claffe parmi
les Progallinfectes ; quelques particularités
diftinguent ce genre de celui dont
nous avons parlé au lieu de faire des
oeufs , elles mettent au jour des petits
tout formés en fe defféchant elles ne
paroiffent pas des galles , & confervent
toujours la phyfionomie de l'infecte.
Nous avons de ces Progallinfectes dans
nos Provinces ; nos ormes en font couverts
, elles fe nichent dans la bifurcation
des petites branches ; mais comme
on ne fçauroit en tirer aucune utilité , il
leur eft arrivé ce que méritent tous ceux
qui font dans le même cas ; elles font reftées
dans l'oubli , & nous les y laifferons.
Il n'en fera pas ainfi , s'il vous plaît ,
de la cochenille de Pologne , infecte fingraine
, l'écarlate qu'on tire du Kermès , telle
que celle de Veniſe .
* Coccus polonicus , & quelquefois coccus radicum.
On le trouve abondamment dans les déferts
de l'Ukraine , de la Volnie , de la Lithuanie ,
dans le Palatinat de Riovie , & même dans la
Pruffe du côté de Thorn .
Voyez Ephémérides des Curieux , Collection
de Dijon, années 1608 & 1670. Differtation de
Bernardi de Bernitz .
11, Vol.
H
*
170 MERCURE DE FRANCE.
gulier qui ne fe trouve jamais fur des
branches , ni fur des tiges ; mais conftamment
contre la racine d'une plante
qu'on nomme la Renouée : il femble
que le mérite cherche toujours à fe cacher
; ces animaux plus précieux encore
que le Kermès , paffent leur vie enfouis.
fous la terre ; mais l'intérêt eft un bon
guide ; les Payfans de l'Ukraine fçavent
bien découvrir leur retraite ; dès le moment
de leur accroiffement , ils foulévent
la terre , détachent les coques , &
recouvrent la petite plante qui leur fournit
l'année fuivante une récolte femblable.
**
La récolte de la cochenille de Pologne
feroit très - lucrative , fi elle étoit plus facile
& plus abondante ; lesHollandois en
teignoient autrefois leurs draps en écar
late *** ; les Peintres , en la mêlant à
* Bauhin l'a placée parmi les petits Poligo
hum. C'eft le Poligonum cocciferum de Rai ; &
l'Alchymilla gramineo folio , majore flore de Tournefort.
** Voyez Actes de Curieux de la Nature ; Acta
Phyfica Medica . 1733. La Diflertation de M.
Breinius & le fupplément où il parle de la petite
mouche , mâle de la cochenille de Pologne.
*** M. Ellot prétend qu'il n'a pu en tirer que
des couleurs de chair , des lilas &c. Il y a apparence
que les graines qu'il a employées étoient
éventées.
2
AVRIL 1759.
171
une craie préparée , en font une laque
auffi belle que celle de Florence ; & l'on
s'en eft fervi à Varfovie comme du Kermès
du chêne verd à compoſer la confection
d'Alkermes.
3
J'ai lu dans les Ephémérides des Curieux
de la Nature ; que les Juifs en
prennent la ferme pour la vendre aux
Arméniens & aux. Turcs qui en teignent
la foie , la laine , le maroquin & la queue
de leurs chevaux : mais vous ne devineriez
jamais quel eft l'ufage que leurs
femrnes en font ; elles en tirent la teinture
avec du jus de citron , & s'en fervent
journellement pour fe rougir l'extrémité
des doigts , des pieds & des
mains , ce qui paffe parmi elles pour une
très- grande beauté ; fans doute on riroit
en France de voir une femme fe préſenter
avec des prétentions dans le Monde, parce
qu'elle auroit le bout des doigts bien
rouge ; mais je ne fçai fi les femmes d'Orient
ne pourroient pas de quelque manière
prendre leur revanche fur nos Francoifes
; ce qu'il y a de certain , c'est que
la cochenille de Pologne entre fouvent
auffi ** dans la compofition d'un rouge
dont elles ne rient pas.
* Collection de Dijon . Differtation de Bernardi
de Bernits.
** 11. Differtation deBernardį. Hij
1
172 MERCURE DE FRANCE.
Pour vous , Clariffe , à qui la lecture ,
l'ufage du monde , une certaine manière
philofophique d'envifager les chofes , ant
fait entrevoir depuis longtems que la
mode influë non feulement fur les vêtemens
, mais encore fur l'efprit , fur la
beauté , & même fur les moeurs , vous
ne vous étonnez plus de rien , vous fçavez
que tout est bien ou mal felon la
loge d'où l'on voit le ſpectacle.
Laiffons la morale pour revenir encore
un inftant à la phyfique & dire un mot de
la cochenille ; c'eft fans contredit l'efpéce
la plus recommandable des Gallinfectes .
Lorfqu'elle nous arrive du Méxique ,
elle ne paroît aux yeux qu'un amas de
grains rougeâtres & ardoifés qui font d'une
figure irréguliere , cannelés d'un côté ,
& concaves de l'autre . Dans cet état , vous
ne vous étonnerez pas qu'on lui ait réfufé
longtemps la qualité d'infecte , vous
avez vû nos Sçavans la difputer avec opiniâtreté
à nos Gallinfectés qui pondoient
& marchoient fous leurs yeux. La queition
a été longtemps agitée ; des Naturalites
fur les lieux mêmes où naît la cochenille
atteftoient que c'étoit une graine ; Leuvenock
pour qui la Nature fembloit n'avoir
rien de caché , penchoit pour cette opiAVRIL.
1759. 173
nion ; Swamerdam * y reconnoiffoit feulement
un corps divifé en anneau qui avoit
quelques rapports avec le ver de l'abeille ;
enfin MM. Harfoeker , de la Hire , &
Geoffroi ayant fait macerer des grains de
cochenille dans du vinaigre , ont vu l'infecte
renflé & ramolli , reprendre en partie
fa forme, quelques jambes fe déployer ,
la tête paroître évidemment ; M. de Reaumur
a été plus loin , il a fait graver
figure.
fa
Si ces faits ne fuffifent pas pour convaincre
les Incrédules , je fuis en état
d'apporter des preuves juridiques qui établiffent
en forme que la cochenille eſt un
Infecte.
Vous croyez peut-être que je plaifante
; non, Clariffe, rien n'eft plus férieux * ;
deux Sçavans ont pris difpute à ce ſujet ;
pour faire juger le différend & décider du
pari , ils ont nommé des arbitres fur les
lieux ; & la nature de la cochenille a été
déterminée par des dépofitions faites après
preftation de ferment devant le Juge , &
reçue par un Notaire de la Ville d'Antiquera
, dans la vallée d'Oaxaca , Pro-
* V. Swamerdam , Hiftoire des Abeilles , &
Collect. de Dijon . T. s. p. 273-
**
…
Voyez un Traité de la Cochenille par M.
Runfcher. Amfterdam. 1729.
L
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
vince du Méxique où l'on recueille la cochenille.
C'eft fans doute la premierę fois que
l'Hiftoire Naturelle a eu recours à l'autorité
des Loix : les témoins au refte ne
font pas reprochables , ce font les gens
même qui ramaffent & élèvent la cochenille
; le Corrégidor lui- même dépofe
qu'une petite mouche colorée lui fert de
mâle , & un Corrégidor doit être crû fur
fa parole.
*
Il eft deux efpéces de cochenille ; la
commune fe nomme Sylveftre ; on la
trouve dans les bois , elle fournit moins
de couleur que la cochenille appellée
Metefque du nom d'une Province de Honduras.
L'une & l'autre fe nourrit fur l'Opuntia
ou figuier d'Inde épineux , connu
fous le nom de Nopal. C'eſt à cette
plante qu'eft duë la couleur que fournit
l'infecte ; fa vertu eft fi grande que l'urine
de ceux qui en ont gouté eft teinte
d'un rouge vif de couleur de fang. Vous
jugez de l'effroi d'un Européen qui en a
mangé pour la premiere fois ; fa ſurpriſe
feroit moins grande , s'il fçavoit que dans
celles de nos Provinces où l'on cultive la
*
Opuntia major fpinofa , fructu fanguineo .
Tournef. p. 222. Raquette , Nopal , Cardaffe ,
Figuier d'Inde.
AVRIL. 1759 . 175
Garence , les vaches qui s'en font nourries
, fourniffent du lait d'un couleur de
rofe foncé .
Les Méxiquains élèvent la cochenille
metefque comme nous faifons des vers à
foie. Ils en ont trois récoltes dans l'année
après la derniere , pour prévenir la
faifon des pluyes , ils tranfportent dans
leurs habitations les jeunes coques & les
feuilles auxquelles elles adhérent : avant
la nouvelle faifon ils les miettent dans de
petits nids fabriqués avec des filamens de
cocos , & les rapportent dans les plantations
d'Opuntia , fur lefquels les cochenilles
font bientôt leurs petits , car elles
font vivipares comme l'Infecte du Nord .
La récolte faite on fe hâte de deffécher
les coques ; les différentes méthodes qu'on
employe à cet égard en font varier la
couleur & la qualité ; mais dès -lors le
. petit animal acquiert des propriétés bien
fingulières pour le Phyficien , & bien
utiles aux Négocians ; il conferve fa vertu
pendant des fiécles entiers ** aucun
>
* Plante qui fert à la teinture. Rubia tinctorum
fativa. Tournef. Pl . 38.
** De la cochenille qui avoit 130 ans a fait
en teinture le même effet que la nouvelle. Art.
de la Teint. p. 278.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
autre Infecte ne s'y attache , & jamais il
ne fe corrompt.
La Médecine l'emploie contre la peſte
& dans certaines fiévres ; il prévient l'avortement
, il entre dans la confection
d'Alkermés , l'efprit de lavande compoſe,
& la teinture ftomachique amère . *
Mais la beauté de fa teinture , le rend
plus précieux encore ; en décréditant notre
Kermés & celui du nord , la cochenille a
fait oublier la pourpre des anciens & négliger
d'en retrouver le fecret.
Je ne dois pas vous taire cependant ,
que les Anglois en tirent à moins de frais
que nous , une teinture écarlate plus belle
& plus brillante que la nôtre , tout leur
fecret confifte à la mêler avec la laque,
cette gomme réfineufe dont on compofe
vos vernis & la cire d'Eſpagne , & qui ,
felon M. Geoffroi, eft une espéce de ruche,
l'ouvrage d'une fourmi ailée des Indes ,
comme la cire eft celui de l'abeille. **
* Encycloped. au mot Cochen . Mat . Med.
** M. Bafin T. 4. p . 413. de l'abrégé des Infectes
, dit que dans le Royaume de Pegu on a foin
de planter en terre de petits bâtons qui par leur
forme attirent les fourmis qui viennent y dépofer
la laque qu'elles ramaffent fur certains arbres
dont elle eft peut- être la tranfudation . Cette
laque en bâton eft celle que les Anglois préférent
pour la teinture , ils la tirent de Bengale,
AVRIL 1759. 177
༡
Je joins à ma lettre un calcul certain
du bénéfice que produit la méthode des
Anglois ; M. Ellot femble l'indiquer * ;
pourquoi donc parmi nous néglige-t-on
de l'employer ? c'eft qu'un ancien abus
eft toujours une chofe refpectable &
que l'intérêt lui-même eft fouvent la dupe
du préjugé
.
Vous n'imagineriez pas , Clariffe ,
quelle eft l'étendue du commerce de la
cochenille , & comment le cadavre d'un
petit infecte peut apporter autant de
richelles au pays qui le produit ; il n'eft
point de petits objets lorfqu'on les multiplie
: d'habiles Négocians Hollandois **
ont calculé , qu'il arrivoit années communes
en Europe , huit cent quatre- vingt
mille livres pefant de cochenille ou à peuprès
; dans ce nombre , il s'en trouve une
certaine quantité de celle qu'on nomme
Sylveftre , dont la valeur eft moins confidérable
; mais cela ne vas pas au tiers ,
& tout combiné , le total de la vente eft
d'environ quinze millions, cinquante mille
fix cent quatre-vingt- dix livres de France.
Voilà fans contredit le plus bel éloge
qu'on puiffe faire de la cochenille ; qu'y
* Voyez à la fin de la Lettre.
** Voyez la Differt . de M. Neuville fur la Co.
chenille , luë à l'Acad. des Sciences en 1726 .
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
pourroit-on ajouter? elle eft peut-être pour
le Méxique une richeffe plus fure que fes
mines d'argent ; il eft tant de pays où ce
métal abonde , & lui feul fournit la cochenille.
ر
On ne fcauroit trop louer l'idée qu'avoit
conçue M. de Reaumur de tranſporter
une branche de ce commerce dans les poffeffions
Françoifes ; il ne s'agiroit que d'y
tranfporter des Nopals. On affure même
qu'à S. Domingue * on trouve déja une
forte de cochenille ; notre Naturaliſte guidé
par le zèle patriotique qui l'anima toute
fa vie, communiqua fon idée à un Prince
fait pour concevoir & exécuter les
plus vaftes projets , celui du Phyficien
fut approuvé , mais on va toujours chercher
la cochenille au Méxique.
**
J'ai l'honneur d'être &c.
P. S. Sur la Teinture de Cochenille mélée
avec la laque.
7
M. Ellot dans le Chapitre XV de l'Art
* On en voit auffi dans les Bermudes vis-à- vis
de la Caroline. Un Anglois dit qu'on y trouve
on fruit fur lequel il s'engendre un infecte plus
gros que la cochenille , auffi propre à la teinture
& fupérieur ponr fes vertus médicinales . Tran---
fact. Philof. Collect. de Dijon . 1668. No. 48 .
** M le Régent.
AVRIL 1759. 179
de la Teinture , dit qu'il y auroit un trèspetit
avantage à mêler la cochenille à la
laque qui ne donne qu'un peu plus du cinquiéme
de fon poids & cela eft vrai en
employant les procédés qu'il annonce pour
extraire les parties colorantes de cette
gomme; mais il n'en eft pas ainfi en ufant
de la méthode des Anglois. M. Ellot indique
lui-même cette méthode dans une petite
note qui termine fon chapitre ; fans
doute il n'en a eu connoiffance que pendant
l'impreffion de fon livre. Voici fes
propres termes .
ود
ود
199
» On peut extraire les parties coloran-
» tes de la gomme laque par l'eau fimple
» de riviere fans aucune addition , en faifant
chauffer cette eau un peu plus que
» tiéde , & mettant la laque pulvérisée
» dans un fac de groffe étoffe de laine ,
qu'un homme petrit. Le Teinturier intelligent
fçaura bien profiter de cette note, »
Art de la Teinture P. 364. Le profit que le
Teinturier tirera de cette note fera certainement
d'extraire à moins de frais une
plus grande quantité des parties colorantes
de la laque , & par-là de rendre très - avangeux
le mêlange , qu'on en peut faire
avec la cochenille , dont le prix eft infiniment
plus confidérable.
1
En effet felon cette méthode ; voicile.
H.vj
180 MERCURE DE FRANCE.
calcul de ce qu'il en coute pour teindre
avec la cochenille mélée à la laque
comparé à ce qu'il en coute en employant
la cochenille feule.
10 liv . cochenille à 15 liv.
Compofition , bois , façon.
Isol
351
185
Laque 35 liv. à 1 liv . 15 f. 1 . 61 l..
Cóchenille , 2 liv . à 15 liv .
Compofition , bois , façon..
37
l..
30 1.
128 ,
Il y a donc 57 liv. d'épargne fur chaque
chaudiere , fans parler de celle du
bois , parce qu'il faut moins d'une heure
pour teindre avec la laque , & qu'on en
met plus de deux avec la cochenille . Laméthode
dont il s'agit eft d'autant plusavantageufe
qu'en donnant nos draps à
meilleur marché que les Anglois & les
Hollandois , bien loin qu'ils euffent la
préférence fur nous , ils ne pourroient
conferver la concurrence.
Ajoutez à cela que le marc de la gomme
laque , après qu'on en a tiré la teinture
, peut encore fe vendre pour gomme
AVRIL 1759. 18
en grain , & fervir à faire le vernis & la
cire d'Efpagne dont elle eft la bafe .
Siam & le Malabar en fourniffent ;
les Anglois préférent celle de Bengale
pour leurs teintures. On m'a affuré que
la Compagnie des Indes tireroit facilement
cette gomme , & qu'elle en appor
ta même il y a quelques années ; mais
aucun François n'en acheta. Peut-être
cette note paroîtra- t- elle longue & fortir
du ton de la lettre qui la précéde ; mais
fi elle peut être de quelque utilité , j'en
ferai bien plus de cas.
ว
ASTRONOMIE.
LA Cométe de 1680 , à laquelle New—--
ton s'eft attaché eft celle qui parut à la
mort de Jules-Céfar ; & fa période eft
de 575 ans. La nouvelle Cométe dont
la révolution eft beaucoup plus courte eft
celle de 1682. Sa période a été trouvée
par Hallei de 75 & de 76 ans . Les calculs
de Newton avoient mis Hallei fur la voie ;
mais il lui a laiffé toute la gloire d'annoncer
cette Cométe . Hallei a donc prédit
qu'elle arriveroit vers la fin de 1758 , ou
au commencement de 175.9. Ce qui fair
la différence des périodes de cette Co
182 MERCURE DE FRANCE
*
>
méte , c'eſt que dans fon paffage près de
Jupiter , l'action de Jupiter altére le mouvement
de la Cométe comme il arrive à
Saturne dont la révolution eft altérée en
pareil cas de treize jours. Celle de la Cométe
doit l'être davantage en raiſon
de la grandeur de fon orbite , dont un
axe eft deux cent fois plus grand que
l'autre , fon ellipfe étant fort allongé.
C'eft de toutes les Cométes qui ont paru
la premiere qui ait été prédite. Elle a
été vue en Saxe fur la fin de Décembre ,
& à Paris au mois de Janvier. * On n'a
pû l'obferver dans le mois de Mars , à
caufe qu'elle étoit plongée dans les rayons
du Soleil.
Le premier Avril & le jour fuivant à
quatre heures & demie du matin , on a
vû cette Cométe à Paris fortir des rayons
du Soleil , entre les deux épaules du Sagittaire.
Sa longitude 27 degrés du Verfeau
avoit quatre degrés de latitude bo
réale. Le 2 Mars elle avoit rétrogradé d'un
tiers de degré & elle étoit defcendue à-
* La grande Cométe de 1680 avoit été vue en
Saxe deux mois avant qu'on l'obſervât en France
& en Angleterre : cela vient de ce que le terrein
qui eft à l'Orient de la Saxe , étant fabloneux &
peu humide , le vent d'Eft y porte peu de nuages
, & y donne des jours fereins.
AVRIL 1759.
183
peu-près de la même quantité vers le Pole
Auftral . Elle va fe lever le 16 du mois ,
à trois heures vingt minute du matin ;
mais elle fera defcendue vers le Sud de
l'Ecliptique de 7 degrés, ayant rétrogradé
I fur le dixième degré du Verfeau.
"
Elle s'approche continuellement de la
Terre ; mais à caufe de fa latitude auftrale
, on ne la pourra voir en Eurove que
vers Cadix , le 20 & le 25 Avril . Elle remontera
fur l'horifon le 27 ; & dans les
Provinces Méridionales de la France ,
elle fera vifible : on pourra l'appercevoir
un inftant à Paris à 9 heures trois quarts
du foir , & cela du côté du Midi.
୨
Le 28 elle fe levera vers les 6 heures
du foir , & ne fe couchera qu'un peu
avant minuit. Alors elle fera très-vifible
& plus groffe qu'à l'ordinaire , à cauſe de
fa proximité de la Terre.
Voilà donc les calculs de Hallei , & , par
conféquent de Newton , fur les révolutions
des Cométes , vérifiés par l'évenement
: époque à jamais mémorable dans
P'Hiftoire des Sciences. Si cela arrive ,
comme je le prévois , a dit Hallei en
annonçant ce Phénomène , la Poftérisé
fe fouviendra que c'eft un Anglois qui l'a
prédit.
184 MERCURE DE FRANCE.
2
LETTRE à M. le Chevalier Du Frefne
De Timard , fur la Cométe de 1682 .
Nota . Cette Lettre ne m'eft point venue après
coup , & quoiqu'il ne foit plus tems de prédire ,
elle contient des détails affez intéreſſans pour mériter
d'être publiés . -
NON , Monfieur , les Aftronomes ne
font point encore au comble de leurs
voeux ; la Cométe qui a été obfervée pendant
deux mois & demi à Paris , & que
l'on avoit auparavant découverte en Saxe,
malgré les foins & les inquiétudes que
doit donner néceffairement dans ce Pays
le tunrulte des armes , n'eft point encore
celle qui a été annonceé pour 1757 ou
1758 ; & l'ouvrage que M. Delifle a
eu l'honneur de préſenter à Sa Majefté ,
n'eft pas non plus celui qu'il fait defirer
au Public depuis près de deux ans . La Cométe
qui fait le fujet de cet ouvrage étoit
fi petite qu'on ne pouvoir la découvrir
qu'avec des télescopes affez longs : pref
que tous les Aftronomes de Paris & peutêtre
de France fe font appliqués à la
chercher fur les avis reçus d'Allemagne ,
M. Delifle a été le feul heureux ,
fans imiter le procédé généreux des Allėmands
, il a joui pendant plus de deux
&
AVRIL 1769. 1-85
mois du plaifir d'obferver feul un des
Phénomènes les plus curieux de l'Aftronomie
, & il a attendu que le rideau
fût tiré pour faire part de fa découverte
à fes compatriotes , & pour publier fes
obfervations. On ignore fi cette Cométe a
tenu la même route que quelques autres
Cométes connues , il paroît même que
l'on eft dans la difpofition de ne la point
compter au rang des Cométes dont l'apparition
a été bien conftatée ; on eft feulement
affuré que cette Cométe , fi elle a
réellement exifté , n'eft point celle qui
a été annoncée pour 1757 ou 1758 .
Ne croyez pas cependant que les Af
tronomes défepérent de revoir cette derniere
, parce que le terme que la plupart
de ceux qui en ont parlé ont preſcrit à
fon apparition , eft prêt d'expirer ; au
contraire ils ont acquis de nouvelles lumières
fur le fort de cette Cométe ; car
on fçavoit que dans fa derniere révolution
elle avoit paffé affez près de plufieurs.
Planettes , & en fuivant les principes.
d'après lefquels fon retour avoit été annoncé
, on avoit jugé que cette rencontre
hâteroit ou retarderoit fa prochaine apparition
: mais , il étoit extrêmement difficile
de déterminer la quantité d'action
de chaque Planette fur la Cométe , pour
186 MERCURE DE FRANCE.
›
fçavoir précisément le tems de fon retour
; Gallei s'étoit contenté de la foupçonner
, les autres Aftronomes qui ont
annoncé la Cométe pour 1757 ou 1758 ,
étoient réellement Aftronomes mais
dans cette occafion ils fe font contentés
de parler comme hiſtoriens. Le célébre
M. Clairaut a pris un autre ton , aprèsdes
calculs immenfes , fondés fur la folution
qu'il a donnée du Problême des trois
corps , calculs qu'il a appliqué aux trois
précédentes apparitions de la Cométe ,
il a trouvé que cette Cométe pafferoit à
fon périhélie vers le mois d'Avril 1759 ;
ainfi on pourra l'obferver pendant le
mois de Mai , elle paroîtra fort groffe
& s'écartera peu de l'Equateur.
Ces calculs de M. Clairaut ont été le
fujet d'un Mémoire lû à l'Affemblée publique
de l'Académie royale des Sciences.
Dans ce Mémoire M. Clairaut met quelques
reftrictions à fon annonce. 1.° il
avoue qu'il n'a point encore calculé l'action
de Vénus fur la Cométe dans fa derniere
apparition , mais il croit que cette
action a été peu confidérable , & qu'elle.
ne peut avancer ou retarder fon prochain
retour que de peu de tems , en fecond.
lieu , il craint qu'il n'y ait des Planettes
que nous ne connoiffons pas au- delà de
A AVRIL. 1759. 187
l'Orbite de Saturne , ou même quelques
autres Cométes qui en faisant leurs révolutions
ayent rencontré celle de 1682 ,
& ayent dérangé encore plus fon cours
que les Planettes que nous connoiffons ;
il est vrai que fi cela eft arrivé , les calculs
de M. Clairaut font entierement inutiles
; mais quoique cela ait été abſolument
poffible , cependant comme il y a
beaucoup plus d'apparence que ces Planettes
que craint M. Clairaut au- delà de
l'Orbite de Saturne n'exiftent point , &
comme il y a auffi beaucoup plus de raifons
pour affurer que la Cométe n'a
point été rencontrée dans fon cours par
d'autres Cométes que pour affurer le
contraire ; fi les calculs de M. Clairaut
font exacts , comme il n'en faut pas douter
, nous avons tout lieu d'efpérer de revoir
la Cométe de 1682 au printemps
prochain.
Malgré ce retardement de la Cométe ,
je ne crois cependant pas qu'on doive
accufer de trop de précipitation les Auteurs
qui l'ont annoncée pour 1757. ou.
1758 , & je ne puis approuver M. Clai
raule qui prétend que les derniers Aftronomes
qui en ont parlé n'ont borné fon
apparition à l'année 1758 que par une
impatience qui eût été puérile , même
188 MERCURE DE FRANCE.
dans des gens qui n'auroient jamais été
éclairés des lumières de la Philofophie.
Les derniers ouvragesAftronomiques dont
veut parler M. Clairault , dans lesquels
l'annonce de la prochaine apparition de
la Cométe lui a paru trop précipitée ,
font fans doute les ouvrages pofthumes
de M. de Chefeaux dans lefquels l'Editeur
donne avis aux Aftronomes que la Cométe
de 1682 paffera à fon Périhelie le
10 Juillet 1757 , ou bien un Mémoirė
préſenté au Roi en 1757 par M. Samard
Religieux de Sainte Geneviève ,
dans lequel il affure que la Cométe doit
être attendue en 1757 , ou au plus tard.
en 1758 , ou bien le titre de l'ouvrage
de M. Delifle , par lequel il promet
d'apprendre au Public les différens lieux
du Ciel où il faudra chercher la Comete
depuis le premier Novembre 1757 jul
ques à la fin de 1758 , ce qui eft la même
chofe que d'annoncer fon retour pour
la fin de 1758 , au plus tard : peut - être
encore M. Clairault a-t-il voulut parler
de, l'état du Ciel de 1757, par M. Pingré,
ouvrage le plus exact qu'on ait donné
au Public en ce genre , & dont MM.
de la Marine ne peuvent trop regretter
l'interruption
> au commencement :
duquel M. Pingré avertit les Aftrono--
AVRIL 1759. 189
mes que la Cométe de 1682 reparoîtroit
peut être cette année 1757 ;
mais comme M. Pingré n'a donné cette
annoncé que comme un peut être , &
pour avertit les Obfervateurs de la chercher
, il n'eft pas dans le cas de prendre
pour lui l'imputation , d'impatience qu'a`
faite M. Clairaut. On ne peut pas non plus
la rejetter fur feu M. de Chefeaux dont
l'annonce eft fondée fur une hypothèſe
fauffe il eft vrai , mais qui ne peut point
avoir été produite par l'impatience . Cette
imputation ne peut donc retomber que
fur MM. Delifle ou Jamard , mais ces Aftronomes
n'ont- ils pas eu de bonnes raifons
pour reftreindre l'annonce qu'ils ont
faite de la Cométe à la fin de l'année
1758 ? Premierement ils ont fuivi tous
ceux, qui depuis Hallei ont parlé du retour
de la Cométe de 1682. Newton
Wifton &c. l'ont toujours annoncée pour
1757. ou 1758. Ainfi MM. Delifle & Jamard
ou plutôt les Aftronomes modernes
ne doivent point être taxés d'impatience
à cet égard. En fecond lieu , il paroît que
les connoiffances, qu'on avoit avant le
Mémoire de M. Clairaut devoient porter,
à l'attendre au plus tard pour la fin de
1758. Car felon ce Mémoire l'action de
Saturne fur la Cométe eft caufe de ce
2
190 MERCURE DE FRANCE.
grand retardement ; mais il étoit prefque
impoffible de foupçonner que cette action
eût été affez confidérable pour caufer
un fi grand changement dans fa révolution.
M. Clairaut lui-même en a paru
furpris , & on auroit peine à le croire , fi
les calculs ne l'avoient fait découvrir.
Hallei avoit penſé que l'action de Jupiter
fur la Cométe qui dans fa derniere rẻ-
volution a paffé affez près de cette Planette
, devoit retarder fon retour jufques
au commencement de 1759 ; mais il étoit
aifé de s'appercevoir qu'Hallei n'avoit
pas fait attention que la Cométe avoit
paffé deux fois près de Jupiter , avant &
après fon périhélie , & que la feconde
action de cette Planette avoit du détruire
la plus grande partie de l'effet de la
premiere , comme les calculs de M. Clairaut
le lui ont démontré. On a donc eu
quelque raifon de ne tenir aucun compte
de ce foupçon d'Hallei & d'annoncer la
Cométe pour la fin de 1758 au plus tard.
Puifque vous defirez avec tant d'empreffement
l'ouvrage que M. Delifle a
promis au Public fur cette Cométe , je
ne manquerai pas de vous le faire tenir ,
fi l'Auteur peut enfin fe décider à tenir
fa parole.
J'ai l'honneur d'êrre & c.
AVRIL 1759. 191
ANTIQUITE S.
OBSERVATIONS de l'Auteur de la
Lettre * fur quelques Monumens d'Antiquités
avec figures. Paris , Barrois &
Duchefne , 1758 , in 8 ° . fur le ju
gement du Journaliste des Sçavans . Septembre
1758 , page 631 , adreffées à
l'Auteur du Mercure de France.
J
MONSIEUR ,
E croyois être en droit d'ufer de mes
yeux pour voir un inftrument de Mufique
, dans une Figure qui offre évidemment
des touches , une manivelle , des
courroies , & c. J'avois pour moi les fuffrages
réunis des Artiftes & des Sçavans
qui avoient examiné la Figure , & qui tous
avoient reconnn qu'elle ne pouvoit abſolument
fignifier autre chofe. Cependant
le Journaliſte des Sçavans ne peut confentir
à ce qu'on reçoive ma conjecture ,
toute motivée qu'elle eft , fi je n'ai encore
le témoignage des Anciens . C'est donc
à dire que dans les Figures qui ont l'em-
* Dans l'Imprimé de cette Lettre , page 13.
ligne 2. au lieu de à la gauche , lifez à la droite.
192 MERCURE DE FRANCE.
preinte de l'Antiquité , une tige , avec
des feuilles & des fleurs n'eft point une
plante qu'un corps couvert de plumes
avec deux aîles , deux pieds & un bec
n'eſt point un oiſeau , fi on ne découvre
en même temps que les Anciens l'ont dit
expreffèment. Je conviens qu'il eſt réſervé
aux Naturaliſtes comme aux Sçavans de
défigner l'efpèce de la plante , de l'oiſeau
ou de l'inftrument , dès qu'ils font antiques
ou étrangers ; mais eft-il moins vrai
que les parties effentielles qui conftituent
le genre de la choſe , que les attributs
d'un Mercure , par exemple , ou d'un
vafe , font fi naturellement du reffort des
fens , pour peu qu'ils foient éclairés de
notions élémentaires, qu'elles ne peuvent
même leur échapper , à moins qu'on apporte
trop de précipitation dans l'examen
, ou qu'on laiffe décider la préfomption
? D'ailleurs , prétendre m'ôter le droit
de fonder une conjecture , fur une infpection
réfléchie , n'eft- ce pas le refufer
aux Sçavans même , & nommément à M.
le Comte de Caylus ? Le Journaliſte
ignoroit - il que cet illuftre Académicien
ne parle que d'après fes yeux dans
la defcription de la Figure cucurbitacée
fur laquelle j'ai ofé voir différemment de
lui , & qu'il y dit en propres termes que
le
AVRIL 1759.. 193
&
le pied , l'anfe , la forme générale , &c.
caractérisent un vafe : fa vue fuffit à fa
conjecture ; en effet qu'avoit- il befoin
pour la mieux établir d'appeller en témoignage
Pignorius , Chiflet , Bayer ,
autres qui avoient déjà publié des Figures.
du même genre ? On auroit bientôt exigé
qu'il citât les Auteurs même de l'Antiquité
la plus reculée , pour affigner l'eſpèce
de ce
ce vafe par l'ufage auquel il étoit employé.
Cet habile Antiquaire a cru le concours
des Auteurs inutile ou fuperflu pour
prononcer que la Figure étoit un vaſe. Où
il ne s'agiffoit que de voir , il n'a point
invoqué l'Antiquité , il n'a point cité ; je
ne devois donc pas citer , les circonſtances
étant les mêmes.
Mon fecond chef de proteftation eft
que le Journaliſte des Sçavans fi difficile ,
comme vous le voyez, Monfieur , pour ma
première production , n'eft pas plus difpofé
à faire grace à la fuite des Lettres
que j'ai propofées , à moins que je ne
les
accompagne , dit - il , d'explications
plus détaillées & foutenues de l'autorité
des Anciens. Jufqu'à préfent mon erreur ,
fi c'en eft une , étoit de penfer qu'un Monument
véritablement antique ne laiffe
* Recueil d'Antiquités Egyptiennes , Etrufques,
Grecques & Romaines. Tom. 2. p . 14. N.º 3 .
II. Vol. I
794 MERCURE DE FRANCE.
point d'être d'un grand prix , quoiqu'il
ait été trouvé fans explications : je le
croyois même d'autant plus digne d'accueil
, qu'il avoit été jufques-là moins
connu. Dans cette idée je m'étois flatté.
que le Journaliſte des Sçavans m'auroit
fçu le même gré que tous les autres ſçavans
Journaliſtes des découvertes que je
propofai de publier fans explications ;
en un mot , je croyois être utile en faifant
l'office de fimple Collecteur. Si à ce
titre , Monfieur , & à ces feules conditions
, vous daignez recevoir les fruits.
de mon zèle , je produirai , ou plutôt je
publierai avec fécurité, parce que je n'aurai
point à craindre d'avoir anticipé fur
des explications réſervées aux fçavans.
Antiquaires , & par conféquent fur les
droits du Journaliſte des Sçavans lui- mê→
me. Davus fum , non Edipus,
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , &c.....
ARTICLE IV,
BEAUX ARTS.
ARTS AGRÉABLES.
MUSIQU E.
ON vient de donner au Public un Livre de
AVRIL. 1759. 195
Dao , de la Compofition de feu M. le Chevalier
de Croifilles , Capitaine au Régiment de Querci ,
& connu par fes talens pour la Mufique. Le prix
de chaque Livre eft de fix liv . en blanc on les
trouve à Paris chez Madame Rafficot , Marchande
Apotiquaire à l'Hôtel de Luxembourg , rue des
petits Auguftins , faubourg S. Germain ; à Rouen ,
chez M. Langlois , à l'Epée Royale , rue S. Lô ,
& à Caen , chez M. Beloeil le jeune , rue Froiderue.
On donnera fucceffivement au Public un Livre
de Trio , trois Livres de Sonnares , & un Livre
de Concerto , de la Compofition du même Auteur.
a
L'abfence d'Eglé, Cantatille à voix feule & fym- :
phonie , dédiée à Mefdemoiſelles de Caſtellanne.
Par M. Lezac de Furci . Prix 1 liv. 16 fols . Les
paroles font de M. Guichard.
Le Songe , Cantatille compofée par M. Anfeau- ›
me. Se vend à Paris chez l'Auteur , ruë S. Honoré
, près les PP. de l'Oratoire , & aux adreſſes
ordinaires de Mufique.
Nouveau choix de Piéces Françoiſes & Italiennes
, petits airs , menuers , avec des doubles variations
, accommodées pour deux violoncelles ,
baffons , baffes de viole , &c . Par M. Taillard l'aîné.
A Paris , chez l'Auteur , rue des Lavandieres , &
aux adreffes ordinaires de Mufique .
Le fieur Le Menu avertit le Public qu'il vient de
faire graver une quatrième édition de fon livre des
Principes de Mufique , avec beaucoup d'augmentation
. Prix 6 liv. fe vend à Paris , rue du Roule ,
à la Clef d'or , & aux adreffes ordinaires.
GRAVURE.
LE fieur Chenu , Graveur en Taille - douce , de
qui nous avons précédeniment annoncé une Ef
I ij
198 MERCURE DE FRANCE.
tampe de Marine , gravée d'après un Tableau du
célébre M. Vernet , & dédiée à S. A. S. M. le Duc
de Ponthiévre , vient de mettre au jour quatre
morceaux curieux , copiés fur les Delleins qu'en
a fait à Rome M Bonnet Danval , très habile Profeffeur
de l'Académie de S. Luc. Ce font autant de
repréſentations de quelques monumens precieux
de l'ancienne Rome , favoir , Il Arco di Sn . Ovia
dio , il Tempio del Sole , il Tempio di Giano , &
La Porta Pinciana. On en promet une plus grande
fuite.
On les trouvera chez le fieur Chenu , demeu
rant à Paris au haut de la rue de la Harpe , dans
La maison neuve à côté du paffage des Jacobins
vis-a- vis le Caffé de Condé.
•
ON diftribue dans le Public le projet d'un Ouvrage
également confidérable & important ,
qui manque abfolument a la République des Lettres
C'est l'Hiftoire des Philofophes modernes
avec leurs Portraits gravés dans le goût du crayon ,
d'après les Delleins des plus grands Peintres. Par
M. Saverien publiée par François , Graveur des
Deffeins du Cabinet du Roi , Graveur ordinaire du
Roi de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar , &
Penfionnaire de Leurs Majeftés.
LE fieur Aveline , Graveur du Roi , vient de don
ner une très-belle Eftampe , repréfentant la colére
de Neptune , d'après le Tableau de l'Albane. Elle
fe vend chez l'Auteur , rue S. Jacques , à la vieille
Paſte.
FL paroit un Plan de la Ville de Bordeaux , telle
qu'elle étoit en 1733 , & dans lequel on a obfervé
fes différens états ; dédié à M. de Tourni , Confilter
d'Etat. Par le fieur Lattré , Graveur. Il f
A VRIL. 1759. 197
vend chez l'Auteur , rue S. Jacques , au coin de
celle de la Parcheminerie , à la Ville de Bordeaux.
Le fieur Robert de Vaugondi vient de donner
une Carte des Gouvernemens généraux de Languedoc
, de Foix & de Rouffillon . Elle fe vend
chez l'Auteur , Quai de l'Horloge , près le Pontneuf.
IL vient de paroître un nouveau Portrait du
Pape Clément XIII , que l'on croit être plus
reflemblant que tous ceux qui ont paru juſqu'à
préfent. On le trouve à Paris , rue S. Hyacinthe ,
au Jeu de Paume du fieur Goffeaume , près la
Porte Saint -Jacques. Le prix eft de 12 f. pièce.
N. Feffard vient de mettre en vente le Portrait
qu'il a gravé de M. le Marquis de Mirabeau ,
dans le format de l'édition in 4.0 de l'Ami
des Hommes. Ce Portrait a été peint par feu
M. Vanloo , pere. Il fe vend chez N. Fellard ,
rue Saint - Honoré , dans la maifon de M. le
Noir , Notaire , vis - à - vis la rue de l'Echelle
& de la Bibliothèque du Roi . Chez Chaubert
, rue du Hurepoix ; & Jollin , Quai de la
Mégiflerie .
ARTICLE V.
SPECTACLES.
OPER A.
ON a donné l'Opéra de Pirame & Thisbé
pour la clôture . Les trois Spectacles pour la Capitation
des Acteurs , font renvoyés après Pâques;
His feront d'un genre nouveau .
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
COMEDIE FRANÇOISE .
LE + Mars M. Blainville qui devoit jouer le
Rôle de Simon dans l'Andrienne , annonça par
le Difcours fuivant la retraite de M. de Sarrazin,
cet Acteur plein de vérité & d'entrailles , qui
laille à peine à ceux qui lui fuccéderont l'eſpoir de
l'égaler dans les Rôles de Pere du Comique noble
, & dans les Rôles pathétiques de Rois.
MESSIEURS ,
Vous dire que je fuis chargé du Rôle de Simon
dans l'Andrienne , c'eſt vous annoncer la
retraite d'un Acteur qui emportera vos regrets .
Si la vérité finguliere avec laquelle M. Sarrazin
caractérifoit ce rôle ainfi que beaucoup d'autres
, doit me faire trembler , vorre indulgence
me raffure. Vos bontés , Meffieurs , dont vous
m'avez donné des marques , m'ont pleinement
convaincu que travailler à mériter vos fuffrages ,
eft prefqu'un titre pour les obtenir.
Le Samedi 31 , on joua pour la clôture la
Tragédie des TROYENNES . Le Compliment prononcé
par M. Brilart , fut très - favorablement
reçu. La modeftie & la fenfibilité avec lesquelles
cet excellent Acteur témoigna au Public fa reconnoiffance
, lui obtinrent les plus grands applaudiflemens.
Ce Difcours , qui préfente un tableau
de l'année théâtrale , ne fera point ici déplacé .
MESSIEURS ,
CETTE année fertile en heureux effais , vous
a donné les plus belles efpérances ; mais vous les
devez furtout à cette indulgence éclairée qui
AVRIL 1759.
199
vous rend les Protecteurs des talens dont vous
êtes les Juges. Vous les animez en les corrigeant,
& la main qui leur fert de guide eſt en mêmetemps
leur appui .
Non , Meffieurs , vous ne connoiffez pas le
plaifir cruel d'étouffer l'émulation que vous faites
naître. Dès l'année dernière vous aviez reconnu
& applaudi dans la Tragédie d'Aſtarbé une
Poëfie noble , une verfification mâle & nombreuſe
, un caractère hardiment conçu , & fortement
deffiné Cette Pièce , à la repriſe , a reçu
de vous le même accueil . La Tragédie d'Hypermineftre
, foutenue par une action pathétique ,
un plan fage & des tableaux frappans , a eu le
fuccès le plus décidé , & les encouragemens que
vous avez donnés aux deux jeunes Poëtes , doivent
vous répondre de leur ardeur à juſtifier l'idée
avantageufe que vous en avez .
La Comédie , ce genre prefque abandonné ,
demandoit encore plus de ménagemens ; auffi
vous a-t- on vû l'animer , la foutenir dans les
plus foibles tentatives .
Mais c'eft particulièrement envers les Acteurs
que vos bontés fe font fignalées .
Nous touchons , Meffieurs , au moment de
voir l'illufion & la majeſté rétablies fur ce Théàtre.
Un Ami des Arts & des Lettres a bien voulu
nous en procurer les moyens , & nos Supérieurs
nous ont permis de remplir les vues , en donnant
à la Scène Françoile une forme & une difpofition
plus décente . Mais jufqu'ici , Meffieurs , livrés
à nous-mêmes , & obligés de trouver dans
nos foibles talens de quoi donner aux Spectacles
une vrai - femblance que tout concouroit à détruire
, à quelles épreuves n'avons- nous pas mis
votre indulgence ! Elle ne s'eft point laffée , elle
ne s'eft point démentie , & vous l'avez toujours
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
mefurée aux obftacles que nous avions à furmonter.
Mad.lle Camouche , par une action noble , une
figure théâtrale , une voix harmonieuſe & fenfible
a obtenu vos applaudiffemens.
Mad.lle Rofalie les a réunis par l'intelligence &
l'ame qu'elle a fait paroître dans un jeu fimple &
naturel , plein d'expreffion & de vérité .
S'il m'eft permis , Meffieurs , de vous rappeller
vos bontés pour moi , je vous dois plus que perfonne.
Vous avez daigné diffiper la crainte qui tenoit
mes foibles talens comme captifs au- dedans
de moi-même. J'ai reçu de vous une ame nouvelle;
& fi les efforts que je fais pour vous plaire peuvent
avoir quelque fuccès , vous applaudirez en moi
votre ouvrage.
Nota. On m'écrit de Toulouſe qu'on y a joué la
Comédie du Pere de Famille avec le plus grand
fuccès que le fieur Prin a très - bien rempli le
Rôle du Pere , & que le fieur Belmont n'a pas
moins réuffi dans celui du Commandeur.
COMEDIE ITALIENNE .
L Compliment de la clôture , fait au Public E
par Mademoifeile Favart , eft une Fable où l'efprit
& le coeur fe difputent la gloire de plaire &
d intéreffer , & où le coeur a l'avantage. Cette
Fable eſt ſuivie d'un Vaudeville qui en fait l'application.
AIR Quand un tendron vient dans ces lieux.
Si le Public avec bonté
Nous devient favorable ,
AVRIL 1759. 201
་་
Nous verrons la réalité
Succéder à la Fable :
Nos coeurs font tout fentiment ,
Jamais talent
Ne vaut cela
La , la.
Oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah !
Nous espérons plaire par là
La , la.
J'ai promis de donner une idée des deux Ballets
pantomimes du fieur Pitrôt , avec quelques réflexions
fur ce genre de Spectacles. Dans le Sultan
généreux , on fuppofe que des Amans ont trouvé
le fecret de s'introduire dans le Sérail , dans un
canapé , dans une pendule &c. Dès que l'une des
Sultanes fe trouve feule , fon Amant fort de
l'un de ces meubles . Une feconde furvient , qut
eft prête à dénoncer l'infidélité de la premiere ;
mais fon Amant paroît à fon tour & lui impofe
filence. Une troifiéme arrive , les apperçoit &
veut les trahir ; pareil incident la rend difcrette :
ainfi de fuite jufqu'à la Sultane favorite , qui
n'ayant point d'Amant qui la retienne , veut tour
déclarer au Sultan . Les autres femmes ne pouvant
la fléchir , prennent le parti de la poignarder ;
mais leurs Amans les en empêchent . Enfin le Sultan
paroît , ne refpirant que la vengeance : la Sultane
favorite s'intereffe pour les coupables ; elle demande
leur grace & l'obtient A la vraiſemblance
près cette idée eft affez heureuſe.
Le fujet de Télémaque dans l'Ile de Calypfo
avoit des difficultés que le Compofiteur n'a pů
vaincre. C'eft à-peu près l'Epiſode du Poëme de
M. de Fénelon mife en danfe ; mais il y a des
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
1
Scènes qu'il n'étoit pas poffible d'exprimer : telle
eft par exemple celle où Calypfo veut fçavoir de
Télemaque fi Mentor n'eft pas une Divinité . Il
en eft de même des leçons de Mentor , & d'une
infinité de détails annoncés dans le Programme..
Mais l'inconvénient le plus inévitable étoit le
perfonnage de Mentor , qu'il eût été ridicule de
faire danfer , & dont l'action froide & muette eſt
déplacée au milieu d'un Ballet .
Les fujets les plus graves s'exécutoient en pantomime
chez les Romains ; mais on fçait que
la pantomime n'étoit qu'une déclamation muette
au fon des inftrumens , & point du tout ce
que nous appellons une danſe.
nent ,
Dans celle- ci le Compofiteur doit choisir pour
Scènes des tableaux fenfibles qui admettent une
action vive dans le pathétique , une action brillante
dans le léger , une action élégante dans le
gracieux, le voluptueux &c. Tout ce qui eft grave,
tranquille & froid , tout ce qui ne peut pas être.
peint aux yeux , doit être banni de ce Spectacle.
Parmi le petit nombre de Sujets qui lui convienle
quatrième Acte d'Armide me paroît un
des plus heureux : les combats des Chevaliers Danois
, tous les artifices des Nymphes qui s'empreffent
à les féduire ; la douce volupté où ils
trouvent Renauld plongé auprès d'Armide , les
efforts qu'ils font pour l'en détacher , la violence
qu'il fe fait à lui- même ; la douleur & le défefpoir
de fon Amante abandonnée tout cela
peut être exprimé par la danſe ; & ce Sujet auroit
un avantage qu'il ne faut pas négliger en
pareil cas : c'eft d'être familier & préfent au plus
grand nombre des Spectateurs .
>
AVRIL. 1759. 203
OPERA - COMIQUE.
OE Spectacle prolongé , felon l'ufage , juſqu'à
la veille des Rameaux , s'eft foutenu avec fuccès
par la repréſentation alternative des quatre Piéces
nouvelles que j'ai précédemment annoncées .
CONCERT SPIRITUEL.
LE26 E 26 Mars après une Symphonie, on chanta
Domine , in virtute , Motet à grand Choeur de
M. Corvelet. M. Piffet joua un Concerto de fa
compofition. Mademoiſelle le Mierre chanta
Simulacra gentium , petit Motet de M. de Mondonville.
M. Balbatre exécuta fur l'Orgue l'Ouverture
des Fêtes de Paphos , & Mlle Fel chanta
un petit Motet pour la Fête du Jour. Le Concert
finit par Cali enarrant , Motet à grand Choeur
de M. de Mondonville.
Le premier Avril une Symphonie , faivie felon
l'ufage d'Exaltabo te , Motet à grand Choeur
de M. Delalande , dans lequel M. l'Abbé Joly
chanta un récit de haut- contre avec applaudiffement.
M. Petit chanta Omnes gentes , Moter
de M *** . On applaudit au goût de M. Godard
dans l'exécution d'un Motet de la compofition de
M. Piffet ; & le Concert finit par le Bonum eft
de M. de Mondonville.
te
Le 3 , après la première Symphonie , Diligam
de M. l'Abbé Madin. Mlle Bertin chanta
Quàm bonus , petit Moter de M. le Febvre; cette
jeune perfonne promet beaucoup. M. Piffet joua
un Concert de fa compofition. M Balbâtre en
exécuta un fur l'Orguel, & Mlle Le Mierre chanta
1 vj
204 MERCURE DE FRANCE.
t
un petit Motet . Le Concert finit par les Fureurs
de Saül , nouveau Motet François de M. de Mondonville
. Il fut reçu avec un applaudiffement général
. Il y a dans cet ouvrage des détails d'une
grande beauté : il eſt à fouhaiter que ce fuccès
encourage les Poëtes , & que le concours dans
ce nouveau genre foit ouvert aux Muficiens.
Les , après Venite exultemus de M. Davelne,
Mlle Guibert , dont la voix a paru très - belle , débuta
par Cantate , petit Motet de M. Mouret ,
avec beaucoup de goût , M. Gavinić joua un
Concerto de la compofition avec l'applaudiffement
le plus unanime. Le Concert finit par Nift
Dominus de M. de Mondonville , dans lequel
MM. Benoist & de Saintis ont chanté le Duo de
Baffe taille avec le plus grand fuccès.
Mlle Villette a débuté au Concert avec le même
fuccès qu'à l'Opéra . Une voix jufte ,brillante & légère
ne peut manquer de réuſſir partout.
ARTICLE VI.
NOUVELLES POLITIQUES.
DE BRESLAU, le 6 Mars.
UN corps de troupes compoſt de 6 Bataillons
& de 15 Efcadrons , eft entré en Pologne fur deux
Colonnes . Ils ont arrêté à Veiffen le Prince Sulkowski
, qui a été conduit à Glogau . On a défarmé
les Grenadiers & fes Dragons au nombre
d'environ 300 & on les a forcé d'entrer au fervice
du Roi de Pruffe,, à l'exception des Officiers auxquels
on a laiffé la liberté.
DE VIENNE , le 12 Mars.
Les Pruffiens le font portés fur Erfurt le 27 du .
AVRIL. 1759. 205
mois dernier. La Garnifon Autrichienne a rendu
la Place; mais ils l'ont abandonnée quelques jours
après pour fe retirer en Saxe . Le projet de leur
marche combinée avec celle des Hanovriens , étoit
de rompre le cordon de l'Arinée de l'Empire ;
mais ils n'ont pû y réuflir.
DE MADRID , le 20 Mars.
L'état du Roi eft , on ne peut pas plus critique .
Il a toujours de la fièvre avec le dévoyement ; fon
pouls eft très-foible & l'enflure des jambes a gagné
les reins.
DE LAHAY E, le 10 Mars.
On travaille avec diligence à exécuter l'armement
réfolu par leurs Hautes - Puiffances.
Les Patrons des Navires dont la cargaiſon a été
déclarée de bonne prife , ont appellé de cette
Sentence au Confeil du Roi , & leur appel a été
reçu.
DE LONDRES , le 15 Mars.
Notre Miniftère a chargé le Général York de
propofer aux Etats Généraux un nouveau traité
de commerce , pour mettre les intérêts des deux
Puiffances à l'abri de toute conteftation . Mais on
doute que les Hollandois fe prennent à ce piége.
Le 6 de ce mois la Cour a reçu des nouvelles
du mauvais fuccès de l'expédition tentée contre
la Martinique. Le 16 Janvier les Troupes débarquérent
à la pointe des Négres , y pafférent la
nuit & fe rembarquérent le lendemain au foir.
Le jour fuivant il fut décidé dans un Confeil de
guerre d'atraquer le Fort Saint - Pierre. En conféquence
le 19 au matin la Flotte entra dans la
baye de ce Fort. L'entreprife parut trop périlleufe,
& l'on propofa de pafler à la Guadeloupe.
Le 24 , on débarqua à Baffeterre . Cette Ville
étoit abandonnée : les habitans s'étoient retirés
dans les montagnes avec leur Gouverneur & leurs
Négres armés.
106 MERCURE DE FRANCE.
Nos Corfaires ont arrêté & pillé à la hauteur
de Douvres un Navire Eſpagnol nommé la Maria
Clementina.
On mande de la nouvelle York , que , dans le
courant du mois de Novembre dernier, une Fré-
-gate Françoiſe a brulé ou coulé à fond fur les
côtes de cette Province quatorze Navires Anglois
chargés de marchandifes pour divers Ports de
l'Amérique Septentrionale.
Par une lettre écrite de Baffeterre & datée du
30 Janvier , nous apprenons que les vaiffeaux du
Roi ont beaucoup fouffert à l'attaque de cette
petite Place. On ajoute que le Général Hopfon a
fait fommer le Gouverneur François qui s'eft retiré
dans les montagnes , de ſe rendre , & que ce
Gouverneur lui a envoyé un Trompette pour lui
fignifier qu'il fe défendroit jufqu'à la derniere
extrémité . Au départ de la Frégate qui nous a
apporté ces nouvelles, les maladies avoient commencé
de fe répandre parmi nos Matelots , &
l'on comptoit déja fur la flotte plus de quinze
cent malades.
Les Actions de la Banque & de la Compagnie,
des Indes continuent de n'avoir point de cours.
Celles de la Compagnie du Sud & des Annuités
baiffent de plus en plus.
De NAPLES , le 18 Février.
Il s'eft fait au fommet du Véfuve une ouver
ture nouvelle par où s'écoulent des torrents de
feu qui ſe répandent à des diſtances confidérables.
De GENES , le 24 Février.
On mande de Corfe que le Lieutenant Mancino
, fameux Partifan qui s'étoit rendu redoutable
aux rebelles , a eu le malheur de tomber
entre leurs mains , & qu'ils l'ont fait pendre
après lui avoir mis un écriteau avec ces mots
Ennemi de la Patrie. Le Commiffaire de la
AVRIL. 1759. 207
République a voulu ufer de repréfailles en condamnant
au même fupplice un rebelle qui étoit
prifonnier à Baftia : mais Paoli , Chef de cette
troupe féditieufe , a fait dire au Commiffaire
qu'il avoit deux Officiers Gênois en fon pouvoir ,
qui auroient le fort du prifonnier fi l'on attentoit
à la vie. Cette menace a retardé jufqu'ici l'exécu
tion du rebelle .
FRANCE .
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
De VERSAILLES , le 15 Mars .
L E 13 de ce mois le Roi a tenu le Sceau pour
la 46 ° fois.
Sa Majesté a donné au Marquis de Villeroi ,
Capitaine des Gardes- du - Corps en furvivance les
honneurs du Louvre , au Marquis de Lugeac le
commandement de la Compagnie des Grenadiers
à Cheval ; au Comte de Beaujeu l'infpection
générale & la Direction des Côtes maritimes
des Provinces de Poitou , Aulnis , Saintonge ,
Guyenne , Rouffillon , Languedoc & Provence 5.
& il a eu l'honneur de remercier le Roi en cette
qualité.
Du 29.
Sa Majesté tint le fceau pour la 47.fois.
Le Roia donné au Sieur du Tiller , le Régiment
Royal , Infanterie vacant par là promotion du
Marquis de Puifignieux au grade de Maréchal de
Camp.
Sa Majefté a nommé le Comte de Barbazan
208 MERCURE DE FRANCE
Sénéchal , Gouverneur de Bigorre , pour com
mander les Troupes qui feront dans cette Province.
Le Roi a donné l'Abbaye de S. Etienne de
Caen , Ordre de S. Benoît , Diocèſe de Bayeux
au Cardinal de Gefvres ; l'Abbaye de S. Paul de
Verdun à l'ancien Evêque de Limoges , Précepteur
de Monteigneur le Duc de Bourgogne ; &
l'Abbaye de S. Michel , Diocèfe de Laon à l'Abbé
Colbert , Doyen de l'Eglife & Vicaire Général du
Diocèfe d'Orléans .
Sa Majesté a nominé le Comte de Fumel ,
Meftre de Camp , Lieutenant du Régiment de
Clermont-Prince ; & elle a donné le Régiment
de Fumel au Chevalier de ce nom. Le Chevalier
de Mirabeau a été nommé Inſpecteur Général
des Gardes- Côtes , avec la Direction des batteries
& des fignaux dans toute la partie de la Côte qui
s'étend depuis la Loire jufqu'à l'extrémité de la
frontière , ainfi que le Comte de Beaujeu l'a été
pour l'autre partie . Toutes les Côtes font partagées
entre ces deux Officiers , dans toute l'étendue
du Royaume . Ils ont fous eux dix Infpecteurs
, & commandent à tous les Capitaines
Généraux , Majors & Lieutenans - Colonels des
Milices Gardes - Côtes.
Du s Avril.
Le Roi ayant jugé convenable au bien de fon
Service , de créer un Exempt Sous - Aide- Major
d'augmentation dans chaque Compagnie de fes
Gardes-du-Corps , Sa Majefté a nommé à cette
Place dans la Compagnie Ecoffoiſe , le Chevalier
d'Etouville ; dans celle de illeroi , le fieur dela
Pujade ; dans celle de Beauveau , le fieur de Bachaffon
; & dans celle de Luxembourg , le Chevalier
de Reymondis. Sa Majefté a auffi difpofé des
deux Bâtons d'Exempt vacans dans la Compagnie
AVRIL. 1759. 209
Ecoffoife , en faveur du Chevalier de Fontaine &
du fieur de Saint - Meffani , & de la Sous-Aide-
Majorité de la Compagnie de Villeroi , vacante
par la retraite du Chevalier de Laftic , en faveur
du Chevalier de Mélée. Le Roi a accordé le Régiment
d'Infanterie de Bretagne , vacant par la
démiffion du Chevalier de Clermont d'Amboiſe ,
au Vicomte de Beaune. Sa Majefté a lifpolé du
Régiment d'Auvergne , Infanterie , en faveur du
Comte de Rochambeau. Le Marquis de Chaftellux
, qui en étoit Colonel , a donné la démiffion
à caufe que fa vue s'eft affoiblie au point de ne
pouvoir continuer fes fervices à la tête de ce Régiment
; & dans l'efpérance qu'elle pourra fe rétablir
, il a obtenu du Roi d'être Colonel réformé à
la fuite de ce Régiment ; celui de la Marche- Province
a été donné au Chevalier de Chaſtellux .
Sa Majesté a accordé des Places de Colonel
dans le Régiment des Grenadiers de France , au
fieur de Machault d'Arnouville, au Marquis de Tavanne
au Comte de Choifeul , & au Comte de
Peyre.
>
Le Roi a nommé à l'Archevêché de Rouen , l'Archevêque
d'Alby , à l'Archevêché d'Alby , l'Evêque
d'Evreux , & à l'Evêché d'Evreux , l'Abbé de
Marnezia , Doyen de l'Eglife , & Comte de Lyon,
& Vicaire Général du même Diocèfe . Sa Majeſté
a donné l'Abbaye de S. Rigaud , Ordre de faint
Benoît , Diocèle de Mâcon , à l'Abbé d'Eſpiard ,
Chanoine de la Métropole & Confeiller - Clerc au
Parlement de Besançon.
De Paris , le 31 Mars.
Quatre Batillons des Gardes - Françoiſes font
partis d'ici les 20 , 22 , 24 & 26 de ce mois , pour
S. Omer ; & deux Bataillons des Gardes- Suiffes fe
font mis en marche les 28 & 30 pour se rendre à
Aire. Le fieur de Dalke , Colonel , qui a été envoyé
210 MERCURE DE FRANCE.
avec un Détachement vers Pofen , a mandé que
l'ennemi entra à Pofen le 28 Février. Son princi
pal objet étoit de s'emparer des provifions qu'on
y avoit raffemblées , & qui étoient bien moins confidérables
qu'ils ne l'avoient cru . Ils s'en faifirent ,
& firent jetter dans l'eau une partie des bleds , &
difpersèrent le reſte.
Du 7 Avril.
Sa Majesté étant informée des ſervices qu'ont
rendus les Négocians de la Ville de la Rochelle ,
& du zéle qu'ils ont montré pour la défenſe des
Côtes , & voulant leur en montrer fa fatisfaction ,
Elle a ordonné qu'il fera formé entre les Négocians
de la Ville de la Rochelle , un Corps de deux
cens Volontaires , fous le titre de Volontaires
d'Aunis , dont Sa Majeſté a donné le Commandement
au fieur de Selines , Lieutenant- Colonel
d'Infanterie,
Le Roi a rendu une autre Ordonnance concernant
le Corps des Saxons , au Service de Sa Majefté
, où Elle déclare que , fi le Roi de Pruffe
entreprenoit d'exécuter les menaces qu'il a faites
aux Généraux & Officiers des Troupes Saxonnes
qui font à fon Service en qualité d'auxiliaires
& dont la conduite eft pleinement juſtifiée , il
expoferoit fes Troupes à un traitement réciproque
, dont Elle efpére que ce Prince les garantira
, par la juftice qu'il rendra auxdits Généraux
& Officiers.
LE
MORT S.
E Lundi 26 Mars , M. François-Antoine
Olivier de Senozan , Avocat- Général au Grand-
Confeil , mourut âgé de vingt- deux ans & quelques
mois.
AVRIL. 1759. 111
Que la foule des hommes vulgaires paffe comme
une ombre : c'eft un spectacle auquel l'habitude
nous a rendus preſque infenfibles; mais que l'un de
ces hommes choifis , que le Ciel éléve aux grandes
Places , avec les talens & les vertus les plus dignes
de les remplir ; que l'un de ces hommes précieux
à l'humanité , foit moillonné comme dans
fa fleur , qu'avec lui périllent les efpérances d'une
vie laborieufe & confacrée au bien public : il
n'eft pas un bon Citoyen qui ne gémille de fa
perte , & qui ne pleure fur fon tombeau.
M. de Senozan naquit à Paris le 13 Novembre
1736 , de M. Jean-Antoine de Senozan , & de
Dame Anne-Nicole de Lamoignon , fille de M.
le Chancelier. D'une jeunelle aufli utilement remplie
tous les progrès font intéreffans. A douze
ans il fortit du Collège de Louis- le-Grand , où il
avoit fait les humanités. Des Maîtres particuliers
lui donnèrent des leçons de Philofophie dans la
mailon paternelle , la meilleure de toutes les
Ecoles , quand les Parens le veulent bien . Il fit fon
droit avec difpenfe d'âge , prêta ferment d'Avocat
, au mois de Septembre 1754 , & plaida peu
de tems après avec un applaudiffement unanime.
Il fut reçu Subftitut de M. le Procureur Général ,
au mois de Février de l'année fuivante ; & le 25
Juin de la même année , il fuccéda à M. Seguier
dans la Charge d'Avocat Général au Grand Confeil
. D'abord il eut pour Collégue M. de Tourni
qui l'aida de fes lumières ; mais bientôt après M.de
Tourni pafla au Confeil , & M. de Senozan fe
vit obligé de foutenir feul tout le poids de cette
Place importante . Si l'on confidére que depuis
plufieurs années le Gouvernement y retenoit M.
de Tourni pour y avoir un homme dignede toute
fa confiance , & que le moment où l'on permet
qu'il en abandonne les fonctions , eft celui où il
212 MERCURE DE FRANCE.
n'y laiffe qu'un Collégue de vingt ans , on jugera
de la haute opinion que ce eune Magiftrat avoit
donnée de fa fageffe . Quelques mois après M. de
Senozan eut pour Collégue M. Dauriac fon coufin
qui depuis a partagé avec lui la confi lération publique,
mais qui n'avoit alors que dix fept ans.
M. de Senozan livré à lui- même , fuffit aux
fonctions d'une Charge qui demande un Magif
trat conſommé ; & il l'a remplie juſqu'à la mort
de manière à fervir de modèle , dans un âge
où les hommes les plus heureuſement nés ont
encore befoin de leçons.
L'amour de fon devoir & une application infatigable
au travail , le déroboient à toutes les
diffipations de la jeuneffe. Il n'a jamais été enfant
; & pour lui les premières années fembloient
être l'âge de maturité. Il avoit cette fimplicité
de moeurs qui formoit le caractère vénérable
de l'ancienne Magiftrature ; la gravité qui eft la
décence de fon état n'avoit en lui rien d'affecté ;
il étoit pieux & modefte , auffi éloigné du Fanatifme
que de l'irréligion ; févère pour lui feul , &
indulgent pour les femblables. Sans vanité , fans
oftentation , il cherchoit la folide gloire dont fon
état eft fufceptible ; mais il ne l'apprécioit qu'à
fa jufte valeur : il l'a fouvent facrifiée à l'amitié
& au defir d'obliger , encore avoit- il la délicateſſe
de cacher ces facrifices , qui ne font connus que
depuis la mort.
C'eft une perte réelle pour la Magiftrature,mais
c'en eft une irréparable pour fa famille & pour
fes amis. Un homme vertueux qui lui a été tendrement
attaché, m'a dit ,en parlant de la modeftie
& de l'humanité qui formoient fon caractère :
» Perfonne n'a jamais été plus appliqué à fes de-
> voirs; ilfembloit qu'il ignorât fes fuccès; & je l'ai
vû plus d'une fois verfer des larmes fur le fort.
AVRIL. 1759. 21
>> des malheureux Plaideurs contre qui la févérité
des Loix le forçoient de conclure.
Louie de Mailly dice Mademoiſelle de Buire ,
mourut le 26 Mars à Lille en Flandres , elle
étoit la derniere de la branche de Mailly Duquelnoy
, fortie de celle de Mailly Haucourt en
4559.
Le Prince de Crouy lui fuccéde dans tous fes
biens à titre de defcendance par ſa mere .
Nicolas de Saulx de Tavannes , Cardinal de la
fainte Eglife Romaine , Archevêque de Rouen ,
Primat de Normandie , Grand Aumônier de
France , Commandeur de l'Ordre du S. Elprit ,
& Proviſeur de Sorbonne , mourut à Paris le 10 ,
dans la foixante neuvième année de fon âge. La
douceur de fes moeurs & la fageffe de fon gouvernement
dans fon Diocéſe , l'avoient rendu digne
d'être honoré de la confiance du Roi & de
celle de la Reine dont il avoit été Grand Aumônier
.
Le fieur de Vigier , Supérieur de la Commu
nauté des Prêtres de S. Sulpice , Abbé de l'Abbaye
Royale de Bonlieu , Ordre de Cîteaux , Diocele
de Limoges , eft mort en cette Ville le 3 ,
âgé de cinquante- quatre ans.
Meffire Paul de la Roche- Aymon , Marquis
de Saint Maixant , Lieutenant - Général des Armées
du Roi , Lieutenant Général & Directeur
en Chef de l'Artillerie , au Département de la
Haute & Balle Normandie , eft mort à Paris le
22 , dans la foixante feizième année de fon âge.
*
214 MERCURE DE FRANCE .
MARIAGES.
M. LANCELOT , Comte de Turpin de Criffé ,
Meftre de Camp , d'un Régiment de Huffards
de fon nom , Brigadier des Armées du Roi, Infpecteur
Général de Cavalerie & de Dragons, veuf,
de Louife Marie Jeanne- Catherine-Huguette Gabrielle
de Lufignan de Lezay , a époulé le 21 ,
Elifabeth-Marie-Conftance de Lowendalh , fille
de feu Woldemar , Comte de Lowendalh & du
Saint-Empire , Maréchal de France , Chevalier
des Ordres du Roi , Colonel d'un Régiment d'In- `
fanterie Allemande de fon nom , & l'un des Académiciens
honoraires de l'Académie Royale des
Sciences , & de Barbe-Madeleine Elifabeth, Comtelle
de Szembeck.
Meffire Pierre- Céfar de la Brouffe , Marquis de
Verteillac Gouverneur , grand Sénéchal & Lieutenant
de Roi de Périgord , fils de Meffire Thibaud
de la Brouffe , Comte de Verteillac , & de Dame
Angélique de la Brouffe de Verteillac , fut mariée
le 20 avec Demoifelle Louife-Marie de Saint- Quintin
de Blet, fille de feu Meffire Alexandre de Saint-
Quintin , Comte de Blet , Maréchal des Camps '
& Armées du Roi & de Dame Marie Peirenc
de Moras. Leurs Majeftés & la Famille Royale
avoient figné le 18 leur Contrat de mariage.
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier,
le fecond Mercure du mois d'Avril , & je n'y
ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreffion .
A Paris , ce 14 Avril 1759. GÜIR OY.
AVRIL
1759.
215
TABLE DES
ARTICLES.
ARTICLE PREMIER.
PIECES FUGITIVES EN VERS ET EN PROSE.
LA Douceur & la Beauté , Fable.
Traduction libre de l'Ode d'Horace :
Solvitur acris hyems , &c .
Lettre en Profe & en Vers.
Eglogue.
Les Tombeaux.
Epître de M. D. B. à M. ***¸·
Apoftille à quelques Dames.
page f
7
8
16
28
32
34
36
42
49
Réponse de M. *** à l'Epître de Madame de ***
Aux Amateurs de la belle Nature .
Fragmens d'une Epître fur l'Amitié.
Imitation de l'Ode d'Horace :
Mater fava cupidinum.
Lettre d'un Receveur des Tailles à fon fils.
Epître de Flore, petite chienne , à une jeune
Demoiſelle à qui on l'avoit enlevée.
Caractères,
Les mots de l'Enigme & du Logogryphe du
Mercure précédent .
Enigme.
Logogryphe.
Logogryphus.
La Coquette , Chanfon .
La petite vérole.
fr
62
64
68
Ibid.
69
70
71
72
Chanfon d'un Ami à Madame de ***. après
ART. II. NOUVELLES
LITTÉRAIRES , ^^ -
Euvres diverſes de M. Dulard.
73
Extrait de l'ouvrage intitulé : Ethologie , ou
le coeur de l'homme,
93
216 MERCURE DE FRANCE.
Suite de l'Extrait du feptième Volume de
l'Hiftoire Naturelle.
Suite de l'Extrait du Livre intitulé : l'Incrédulité
convaincue par les Prophéties.
Annonces des Livres nouveaux.
112
122
135 &fuix.
ART. III . SCIENCES ET BELLES-LETTRES .
Suite de l'Hiftoire des Gallinfectes . 140
Apparition de la Comète. 181
Lettre fur le même ſujet. 184
Obfervations de l'Auteur de la Lettre fur quelquelques
Monumens d'Antiquités . 191
ART. IV. BEAUX - ARTS .
Mufique.
194
Gravure.
195
ART. V. SPECTACLE 9.
Opéra.
197
Comédie Françoiſe.
198
Comédie Italienne,
200
Opéra-Comique.
203
Concert - Spirituel .
Ibid.
ART. VI. Nouvelles Politiques. 204
Morts.
210
Mariages.
214
De l'Imprimerie de SEBASTIEN JORRY ,
rue & vis-à-vis la Comédie Françoife .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères