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1744, 10, 11, vol. 1-2, 12
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John Bigelow
tothe
Century.Association
Mercure

!

32121 2112
* IM
4
1
MERCURE
DE FRANCE .
1 1
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE . 1744 .
COLYIGIT
SPARGIT
Chés
}
A PARIS ,
GUILLAUME
ruë S. Jacques.
CAVELIER ;
La Veuve PISSOT , Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
M. DCC. XLIV.
AvecApprobation & Privilege du Ros
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRAR
3352-45
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1905
AVIS.
ADRESSE générale eft àMonfieur
✓MOREAU , Commis au Mercure , visà-
vis la Comédie Françoise , à Paris. Ceux qui
pour leur commodité voudront remettre leurs
Paquets cachetés aux Libraires qui vendent le
Mercure à Paris , peuvent ſeſervir de cette
voye pour les faire tenir.
On prie très- instamment , quand on adreſſe
des Lettres ou Paquets par la Poſte , d'avoir
ſoin d'en affranchir le Port , comme cela s'eft
toûjours pratiqué , afin d'épargner , à nous le
déplaisir de les rebuter , & à ceux qui les
envoyent , celui , non -feulement de ne pas voir
paroître leurs Ouvrages , mais même de les perdre
, s'ils n'en ont pas gardéde copie.
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les Particuliers qui ſouhaiteront
avoir leMercure de France de lapremieremain ,
plus promptement, n'aurontqu'à donner leurs
adreſſes àM.Moreau , qui aura ſoin de faire
leurs Paquets fans perte de tems , lesfaire
porterſur l'heure à la Pofte, ou aux Meffage
ries qu'on lui indiquera.
de
PRIX XXX. SOLS.
MERCURE
1
DE FRANCE ,
1
DÉDIÉ AU ROI.
OCTOBRE. 1744 .
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
ODE ,
Sur la Maladie du Roi.
Uel tumulte affieux me réveille ?
Qu'entens je ? quels éclats ? Quel bruit
En des heures où tout ſommeille ,
Trouble le repos de la nuit ?
Une nombreuſe populace
Fait retentir de Place en Place
Un lugubre gémiſſement.
D'oùpart ſatriſteſſe profonde ?
2
A ij Du
(
2148 MERCURE DE FRANCE.
Du bouleverſement du Monde
Voit - elle arriver le moment ?
Pour dévoiler ce myſtere ,
Courons au Palais de nos Rois.
Quoi ! la lumiere encor l'éclaire ?
Juſte Ciel ! qu'est- ce que j'y vois ?
Une Keine , Epouſe éplorée ,
Ade triſtes tranſports livrée ,
Succombe à ſes vives douleurs,
Du Trône le précieux gage
'Avec ſes deux Socoeurs les partage ,
Et tous ſe conſument enpleurs.
UnMeſſager brûlant de zéle , (a)
Accourû ſur l'aîle du vent ,
Sembloit apporter la nouvelle
D'un favorable évenement.
En moins de ſix heures , tout change !
O révolution étrange !
Qui glace le coeur des François ! (6)
Victime du courroux céleſte ,
Ils aprennent le coup funeſte ,
Qui réduit LOUIS aux abois.
(a) M. de S. Cloud , Ecuyer de la Reine , arrive
Versaillesle 4 Août , à deux heures après midi.
(b ) Par un courier arrivé le mêmejourà 11 heures
dufoir.
Dans
OCTOBRE. 1744. 2149
Dans les momens où la Victoire
Sur le Rhin conduiſoit ſes pas ,
La Mort , jalouſe de la gloire
Que s'étoit acquiſe ſon bras ,
Oſe aiguiſer ſa faulx tranchante ,
Ét d'une valeur triomphante
Entreprend d'arrêter le cours .
Elle en arme ſa main barbare ,
Et la cruelle ſe prépare
Amoiffonner les plus beaux jours
Le ſangdans ſes veines s'allume ,
Par un redoublement nouveau ;
Le feu brûlant qui le conſume ,
S'éleve juſqu'à ſon cerveau ;
Il y forme un fombre nuage ,
Qui ſoudain interdit l'uſage ,
De ſa raiſon& de ſes ſens ;
Contreune léthargique yvreſſe ,
Qui l'engourdit& qui l'oppreſſe ,
Tous les ſecours ſont impuiſſans.
Grand Dieu ! que ta Bonté deſcende
Sur un Roi , ton prédeſtiné !
C'eſt ton Epouſe , (a) qui demande
Ta pitié pour ſon Fils aîné,
(a) L'Eglife.
A ij 11
2150 MERCURE DE FRANCE.
Il t'adore ; il te craint ; il t'aime ;
Sa vigilance fut extrême
A inaintenirta pure Loi.
S'il fût tombé dans quelque offenſe ,
Le frein d'une ferme croyance
L'eût retenu toujours à toi .
Mais Ciel ! quel prodige ! Ta Grace
Sur lui fait de ſoudains efforts ;
Sa foi l'a renduë efficace
Sur fon eſprit & fur fon corps.
Dans ſon extrêmité mortelle
Sa raiſon renaît , étincelle ,
Et va te dévoiler ſon coeur.
Il te confeſſe ſa foibleſſe ,
Prêt à t'immoler ſa Jeuneſſe ,
Sa Gloire & toute fa Grandeur.
2
Du haut de l'Empire ſuprême ,
Tu daignes deſcendre en ſon ſein.
Et tu viens t'y rendre toi-même
Le gage d'un pardon certain ;
Il te reçoit , plein d'eſpérance ,
De repentir , de confiance ,
De joye , de reſpect & d'amour ,
Et ſemble exprimer par ſes larmes
Les tranſports , lajoye & les charmes
Qu'on goûte au céleſte ſéjour.
Cependant
OCTOBRE. 1744. 215萬
Cependant de fa belle vie
Le danger devient plus preſſant ;
Pour le noeud facré qui te lie ,
OReine ! quel coup menaçant !
Il faut partir .... rien ne t'arrête;
La nuit , la chaleur , la tempête ,
Non , non , ne te retiendront pas .
Ates maux tu ne peux ſurvivre ;
De tes Enfans , qui vont te ſuivre ,
Déja tu devances les pas.
Enfin , quandtu crains ſans reſſource
Le plus grand de tous les malheurs ,
LeCiel , au milieu de ſa courſe
Vient mettre un frein à tes douleurs.
Châlons , (a) à jamais mémorable ,
Tu nous inſtruis , que favorable
LaNature a fait un effort.
Préparons de brillantes Fêtes ;
LOUIS couronne ſes conquêtes
Par le triomphe de la Mort.
4
AVersailles le 25 Août 1744 .
(a ) C'est de Châlons qu'on reçûr la premiere bonne
nouvelle fur la santé du Roi.
1
Aiiij
ME2132
MERCURE DE FRANCE.
মাস্তাক কান্ড: ভাও :ক
ME' MOIRE pour fervir à l'Histoire de
la Ville d' Arras , depuis le commencement
de l'année 1477 , ſuivant le nouveau Style,
jusqu'au mois de Mai 1484; * lù parM.
Harduin, Avocat , à l' Affemblée folemnelle
de la Societé Litt raire de cette Ville, tenue
le 29 Fevrier 1744.
CHarles le
Hardi , Comte d'Artois , &
dernier Duc de Bourgogne , fut tué à
la Bataille de Nanci les Janvier 1477 , &
laiſſa pour héritiere Marie , ſa fille unique.
Quelques - uns des Pays qui lui appartenoient
, devoient retourner à la Couronne
de France , au défaut de mâles dans la Maifon
de Bourgogne , mais le Comté d'Artois
n'étoit point ſujet à cette regle ; pluſieurs
Femmes en avoient joiii ; Mahaut , fille de
Robert II, l'avoit même poſſedé , à l'excluſion
du fils de ſon frere , parce que la Repréſentation
n'a jamais eu lieu dans cette
Province. MA
Cependant Louis XI , Roi de France ,
profitant du trouble que la mort du Duc répanditdans
tous ſes Etats, ne fongea qu'aux
* Les Faits contenus dans ce Mémoire , font fondés
fur quantité de bonnes preuves , que la forme duMereure
nepermetpas de citer.
2.
moyens
OCTOBRE.
1744. 2153
moyens de s'en emparer. Il fit partir auffi
tôt , pour commencer l'exécution de fon
projet , l'Amiral de Bourbon & Philippe de
Comines , Seigneur d'Argenton , qui ſe
tranſporterent à Abbeville, puis à Dourlens,
d'où ils envoyerent fommer Arras de ſe
foumettre au Roi.
Philippe de Crevecoeur , Seigneur d'Efquerides
ou des Cordes , étoit alors Gouverneur
de la Cité; la Ville avoit pour le
ſien Adolphe de Cleves , Seigneur de Raveſtein.
Ces deux Officiers , pour répondre
à la ſommation des Envoyés du Roi , demanderent
une entrevûë , qui ſe fit dans
l'Abbaye du Mont S. Eloi , à deux lieuës
d'Arras . Jean de la Vacquerie , Conſeiller-
Penſionnaire de la Ville, y expofa les droits
incontestables de Marie de Bourgogne fur
la Province d'Artois. Il étoit impoflible à
Comines, de réfuter les preuves qu'on lui
objectoir. Lui- même avoue dans ſes Mémoires
, qu'il s'y étoit bien attendu , mais il fai
fit cette occafion,pour gagner pluſieursGentilshommes
, & les attirer au parti du Roi.
Crevecoeur , déja venduà la France , au
roit voulu pouvoir dès ce moment livrer la
Place confiée à la garde;mais la fermeté
des Arrageois , * encouragés par la préfence
de Raveſtein , lui fit remettre à un autre
* Ce motſe trouve dans le Dictionnaire de Trévoux,
Av tems
2154 MERCURE DE FRANCE.
tems l'effet de ſa trahifon. Raveſtein partit
quelques jours après , pour aller trouver à
Gand la Ducheffe de Bourgogne , ſon départ
favorifa le projet de Crevecoeur , dont
la fidélité lui étoit d'autant moins ſuſpecte ,
qu'il l'avoit vû tout récemment prêter un
nouveau ferment à cette Princeſſe .
Louis XI ayant appris que les Négociations
de fes Miniſtres avoient un heureux
fuccès ,& que plus d'une Ville s'étoit déja
renduë , prit lui-même la route des Pays-
Bas. Etant à Pérone , il vit arriver Guillau
me Hugonet , Chancelier de Bourgogne ,
Gui de Brimau , Comte de Mege , &Humbercourt
ou Imbercourt , & d'autres perfonnes
de conféquence , que Marie deBourgogne
avoit députés , pour lui demander la
paix. S'il en faut croire ce que rapporte le
P. Daniel , d'après quelques Ecrivains François
, cette Duchefle , furmontant , pour
fauver ſes Etats , la répugnance qu'elle devoit
fentir à époufer le Dauphin ,Enfant de
huit ans , infirme & contrefait , offrir de lui
donner ſa main , perfuadée que c'étoit une
voye infaillible pour contenter le Roi. Err
effet, diſent les mêmes Auteurs , il avoit
paru ſouhaiter ce mariage , mais comme fon
ſyſtème étoit changé , les Ambaſſadeurs de
la Princeſſe ne reçûrent qu'une réponſe ambiguë
; ſans découvrir ſes véritables inten
tions,
OCTOBRE. 1744. 2155
tions , il leur fit un accueil trés-gracieux, &
employa toute fon adreſſe, pour les faire entrerdans
fes intérêts. Pluſieurs ne voulurent
prendre aucun engagement , mais Humbercourt&
le Chancelier , moins difficiles à
ébranler , promirent au Roi de paſſer à fon
ſervice , dès que le mariage ſeroit conclu.
Ce Prince leur propoſa une choſe , qui les
embarraſſa beaucoup , ce fut qu'ils écriviffent
à Crevecoeur de lui ouvrir la Cité d'Arras.
Il leur fit entendre que l'Artois étant
un Fief de la Couronne , il avoit droit de
le mettre enſa main,juſqu'à- ce que Marie de
Bourgogne lui eût fait hommage. Le Chancelier&
Humbercourt , après avoir confideré
que le Roi étoit près d'Arras , qu'il avoit
une armée nombreuſe , que la Ducheffe , au
contraire , étoit preſque fans troupes ,&
que leur refus pourroit avoir des fuites fatales
, crurent devoir confentir à la propoſition
du Roi , & fur le champ il envoya
prendre poffeffion de la Cité. * Le Peuple
deGand , irrité contre ces deux Seigneurs ,
leur fit couper la tête fur un Echaffaut ,
malgré les follicitations , les prieres & les
larmes de la Ducheffe , dont ces Bourgeois
infolens mépriſoient l'autorité. Le corps
* Le 4Mars 1477 ,suivant la Chroniquefcandaleufe.
A vj d'Hum2156
MERCURE DEFRANCE .
d'Humbercourt * fut transferé à Arras , où
il eſt inhumé dans la Cathédrale , avec Antoinette
de Mailli-Rambures , fon Epouſe!
On leur a dreſſé au côté gauche du Choeur ,
un Tombeau de pierre bleuë , au-deffas duquel
eſt une Arcade en pierre blanche , où
brille cette délicateſſe hardie , qui fait la
beauté des Monumens Gothiques.C'eſt pour
le repos de leurs ames qu'on chante encore
un Salut dans cette Eglife tous les Samedis
& en differens autres jours de l'année.
J'ai pensé qu'il ne ſeroit pas inutile de
rappeller ici des Vers Latins , où l'on exprime
la douleur , que reffentit Marie de Bourgogne
de la mort de ce Seigneur malheureux
; c'eſt la Princeffe elle-même qu'on
y faitparler.
Non Imbercurium vinclis educere quivi ,
Inter Magnates qut mihi fidus erat ,
Hunc ubi publicitus curtandum vertice vidi ,
Excelſoſtantem , plebe fremente , loco ,
Huc illucfupplex Princeps ego tanta cucurri
Per totum , crines irreligata , forum ;
Obteftataferox , oculis rorantibus imbrem ,
Vulgus , ne tantum perderet enfe virum :
• Il étois Chevalier de la Toiſon d'Or, Chambellan de
Charles le Hardi , Gouverneur de Namur , Lieutenant
Général aux Pays de Liège & d'Outremuſe. Selon fon
Epitaphe , il mourut le 3 Auril 1476. Vieux style.
At
OCTOBRE.. 1744. 2-157
At nihil obtinui ; triſtemſum paſſarepulfam ;
Indignè cecidit nobilis ille Reus.
Funus ad Atrebates ,fumantibus undique todis
Ut tumularetur ,mittere cura fuit ;
Cui Mausoleum pofui de marmere ſectum
Virginis augusta Matris in Æde Dei.
Cette Proſopopée eſt de Philippe Meyer ,
natif d'Arras , quia continué les Annales
du célebre Jacques Meyer , ſon Bifayeul ,
depuis 1477 juſqu'en 1610. Son Livre n'eſt
point encore imprimé
La plupart des Hiſtoriens Flamans ne font
point d'accord avec les François touchant
les cauſes qui donnerent lieu à l'exécution
d'Hugonet & d'Humbercourt ,ni par rapport
à la conduite que ces deux Seigneurs
avoient tenuë. L'Auteur des Notes fur Olivier
de la Marche, afſſure , à la vérité, qu'ils
firent remettre au Roi la Cité d'Arras , &
qu'ils déchargerent par écrit le Gouverneur
du ferment , qu'il avoit prêté à la Ducheſſe.
CeCommentateur dit auſſi qu'ils promirent
àLouis XI de ne rien épargner pour engager
cette Princeſſe à épouſer le Dauphin ,
mais il nie , ainſi que la Marche lui-même ,
qu'elle les eût chargés de faire aucune offre
au fujetde ce Mariage.
En effet , s'il m'eft permis de hazarder ici
mes conjectures , je ne sçaurois m'imaginer
que
158 MERCURE DE FRANCE.
que Louis ait pû refuſer de marier ſon fils
à la plus riche Héritiere de l'Europe. Une
telle alliance auroit aggrandi conſidérablement
ſon Royaume,& l'auroit mis en étatde
braver tous les Princes voiſins. Je penſe
donc , malgré l'autorité des Ecrivains de
France , que ce mariage auroit terminé la
guerre , dès ſon commencement , Marie
de Bourgogne l'avoit fait propofer au Roi.
PontusHeuterus prétend qu'Humbercourt
&Hugonet n'étoient coupables de rien , &
qu'ils n'avoient pas contribué à la réception
des François dans la Cité d'Arras; il foûtient
que Crevecoeur leur en donna l'entrée de ſon
propre mouvement , mais que Philippe de
Comines , voulant fauver la réputation de
ce dernier , en rejetta la faute fur deux hommes
innocens , dont le fupplice , tout injufte
qu'il fût , ſembloit autoriſer ce reproche.
Quoiqu'il en foit , Crevecoeur admit les
François dans laCité , & en fortit lui-même,
après avoir congédié les troupes Bourguignonnes.
Le Roi , qui s'y rendit bien- tôt en
perſonne , ayant inutilement ſommé la Ville
, fit dreffer quelques Ouvrages de terre
pour la réduire , & ravagea les Campagnes
voiſines. Les Arrageois , allarmés de ces
hoſtilités , fe trouvant d'ailleurs fans Gouverneur
& fans garnifon , furent contraints
de capituler preſque auſſi tôt. Ils promirent
d'obéïr
OCTOBRE. 1744. 2559
d'obéïr au Roi , mais ſeulement juſqu'à- ce
que Marie de Bourgogne lui eût fait hommage
du Comté d'Artois , à moins qu'elle
ne s'alliût par mariage ou autrement avec les
Anglois ou avec d'autres , qui ne vouluſſent
pas rendre au Roi les devoirs qui lui appartenoient
légitimement , auquel cas les.Habitans
d'Arras demeureroient fidéles à ce
Prince ,& le reconnoîtroient pour ſeul &
unique Maître. De plus, il fut reglé que les
Echevins dénonceroient fur le champ cette
Capitularion aux autres Villes de la Province
,afin de les porter à fe foûmettre aux mêmes
conditions.
LeRoi , de fon côté , pardonna aux Habitans
tout ce qu'ils pouvoient avoir fait contre
ſes intérêts pendant les guerres précédentes
; il les rétablit dans leurs Biens ; il
leur remit ce qui reſtoit dûdes Impoſitions
extraordinaires , dont Charles le Hardi les
avoit chargés ; il conſentit que la Princeſſe
•Marie touchât dès- lors par les mains des
Commiſſaires Royaux tous les Droits que la
Ville payoit ordinairement aux Ducs de
Bourgogne ;il exempta les Habitans du Ban
&de l'Arriere- Ban ; il s'engagea de ne leur
point envoyer de gens de guerre, à la charge
qu'ils n'en accepteroient d'aucun autre
Prince; enfin il leur affura la confervation de
leurs Coûtumes & de tous leurs Privileges.
En
2160 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence de ces articles , le Roi
députa le Cardinal de Bourbon , le Chan
celier de France , l'Evêque d'Arras , le
Comte de S. Pol , le Seigneur du Bofchage
, le Seigneur du Lude , Gouverneur
de Dauphiné & quelques autres , qui
reçûrent en l'Egliſe de S. Vaaſt le Serment
des Principaux de la Ville. Ils dînerent le
même jour à l'Abbaye , & pendant qu'ils
étoient à table , une partie de la populace
y courut en armes , à deſſein de leur faire
violence.On entendoit crier de toutes partst
Tuë , tuë , point de quartier.Mais cette émeute
fut bien-tôt appaiſée , & les Envoyés du
Roi en furent quittes pour la peur. Ce
Prince , diffimulant l'indignation que lai
inſpiroitune telle injure , partit de la Ciré
d'Arras , où il laiſſa l'Amiral de Bourbon
avec une garniſon convenable.
Peu de tems après , les Bourgeois de la
Ville jugerent à propos de députer à la Duchefſe
un certain nombre de perfonnes ,
pour apprendre ce qu'elle penſoit de leur
Capitulation , & pour lui faire quelques
Remontrances. Suivant les Regiſtres du
Magiſtrat , il n'y avoit rien dans ce projet ,
qui fût préjudiciable au Roi. Néanmoins
plus d'un Hiſtorien dit que les Arrageois ,
ufant d'artifice avec l'Amiral de Bourbon
feignirent que leur deſſein étoit d'envoyer
د
vers le Roi . Après avoir obtenu un Paffe
port ,
OCTOBRE. 1744. 2168
port , leurs Députés au nombre de vingt ou
environ , prirent le chemin de la Flandre ,
mais l'Amiral,informé du ſtraragême par le
Seigneur de Crevecoeur , fit poſter à Lens
des Soldats , qui les arrêterent , & les conduifirent
en la Ville d'Hedin , où le Prévôt
les condamna à perdre la tête. Louis XI arriva
pendant qu'on les faifoit mourir , &
détendit ,par une raiſon de bienséance ,
qu'on achevât l'exécution. Mais ayant ſçû
que , parmi ceux qu'on avoit déja dépêchés ,
il ſe trouvoit un Parifien , nommé Oudard
de Buffi , ce Prince fir mettre au haut d'un
chevron ſa tête revêtuë d'un chaperon d'é-
-carlate , & la fit expoſer ſur la Place d'Hédin,
avec un Ecriteau , qui annonçoit le
prétendu crime de ce Magiſtrat. Il étoit
Procureur Général d'Artois : c'eſt le nom
qu'on donnoit alors à l'Officier chargé du
Miniftere public au Siége de laGouvernance
ou Bailliage d'Arras. Baudrain de Canlers ,
Echevin d'Arras , fut auſſi décapité en cette
occaſion :on fit mention de ſa mort dans
les Mémoriaux de la Ville,mais cette remarque
fut rayée , environ cent ans après , en
vertu d'une réſolution de la ChambreMunicipale.
Les Arrageois crurent qu'un traitement
fi rigoureux fuffiſoit pour les dégager du
Serment qu'ils avoient fait au Roi. Enticrement
1
2162 MERCURE DEFRANCE.
rement dévoués à la Ducheſſe de Bourgogne
, ils ne fongerent plus qu'à chaſſer les
François , qu'on avoit laiſſés dans la Cité.
Ils firent connoître leur diſpoſition à Philippe
de Potiere , Seigneur d'Arſi , que la
Ducheffe avoitnommé depuis peu leurGouverneur
: ils le prierent de venir les joindre
au plûtôt , & de leur amener des troupes.
CeCapitaine , qui étoit alors à Douai avec
Salezar & le Seigneur de Vergi , forma un
Corps de 1600 Fantaſſins , pour marcher
au ſecours d'Arras. Il ne vouloit ſe mettre
en chemin qu'après le coucher du Soleil ,
mais , malgré ſes juſtes repréſentations , les
Bourgeois de Douai , également fiers & imprudens
, le forcerent de partir en plein
midi. Le Seigneur du Lude eut le tems d'aller
à ſa rencontre avec la garniſon de la
Cité,& mit le Détachement en déroute.
Vergi fut pris &conduit en France : Salezar
ſe ſauvadans un Bois , d'où il trouva moyen
de regagner Douai : d'Arſi ſe fit jour au
travers des François avec 600 hommes
d'élite , qu'il introduiſit dans la Ville d'Arras.
Comines prétend que les troupes Flamandes
ouBourguignonnes ne conſiſtoient
qu'en deux ou trois cent chevaux& environ
600 hommes d'Infanterie , & qu'ils
furent preſque tous tués ou faits prifonniers.
L'action ſe paſſa prèsdu Fauxbourg
S.
1
OCTOBRE. 1744. 2165
S. Sauveur * : l'Egliſe des Carmes , qui étoit
en cet endroit , fut brûlée , ainſi que plufieurs
maiſons voiſines.
D'Arſi arrivé dans la Ville , ne négligea
rien pour la mettre en état de faire une
bonnedéfenſe. Il manquoit dans le Magif
trat quelques Echevins ,dont les uns étoient
morts ; les autres , craignant ſans doute les
embarras d'un Siége , s'étoient réfugiés dans
laCité. LeGouverneur ſentit la néceſſité
qu'il y avoit de les remplacer. Il créa deux
nouveaux Echevins au nom de Marie de
Bourgogne , & les anciens en choiſirent
deux autres, ſuivant la coûtume. Ces quatre
perſonnes prêterent leur Serment le 21
Avril , en préſence du Seigneur d'Arfi
après qu'il eut juré lui-même à l'Hôtel-Commun
de remplir fidélement les devoirs de
faCharge.
Sur ces entrefaites ,Louis revint dans la
Cité ** : il commença par faire mourir quelques
priſonniers ,pour intimider les habitans
de la Ville& le petit nombre de gens
de guerre , qui reſtoit encore dans le Pays.
Il fit enſuite approcher ſon artillerie , qui
ruina en peu de jours & les anciennes murailles
& les nouvelles fortifications qu'on
* Le 1 Avril , ſuivant un Manuscrit anonyme.
** Comines mal informé,dit que ce fut lelendemain
du combat.
6
:
2164 MERCURE DEFRANCE.
y avoit ajoutées . Le Peuple d'Arras fe com
porta pendant ce Siège avec beaucoup d'emportement
: les habitans ſe firent un plaifir
d'inſulter fur les Remparts au Roi & à fes
Troupes : ilsplanterent en differens endroits
des potences, où ils pendirentdesbanderoles
à la Croix Blanchie , qui étoit l'Enſeigne des
François , comme la Croix Rouge étoit celle
des Bourguignons. Il y en eut même qui par
dériſion , montroient du haut des murs une
partie de leur corps , qu'il ne convient pas
de nommer ici.
Si cette conduite des Arrageois étoit ridicule
& blamable , on doit les excuſer , en
fongeant au caractere qui les a toûjours diftingués
, c'eſt-à-dire , une affection ſans bornes
pour leurs Princes légitimes. Tous les
Hiſtoriens , ſans excepter les François ,
avouënt que Louis XI n'avoit aucune raiſon
d'envahir la Province d'Artois , & parlent
avec une forte de compaſſion du malheureux
état où se trouvoit Marie de Bourgogne.
En faut-il davantage pour pardonner
aux Habitans d'Arras les excès aufquels ils
ſe ſont portés dans cette occurrence ? Autant
qu'ils avoient alors de répugnance pour la
domination Françoiſe , autant ils ont témoigné
de penchant à s'y foumettre , quand les
Conquêtes de nos Rois ont été fondées fur
de juſtes prétentions. Depuis plus de cent
ans
1
OCTOBRE. 1744. 2165
ans qu'ils ont le bonheur d'obéir aux Bourbons,
leur attachement inviolable ſe ſignale
chaque jour par les preuves les moins équivoques
: on ſçait qu'ils ſacrifieroient leurs
biens& leurs vies pour cetteAuguſteMaiſon,
avec le même zéle , qu'ils ont fait éclater
autrefois pour celle de Bourgogne.
Louis XI , indigné du procédé des Arrageois
, déclara d'abord , que leur Ville ſeroit
miſe au pillage , mais cet orage fur détourné
par l'éloquence de ceux , que le Peuple ,
bien-tôt réduit à la derniere extrêmité , envoya
pour obtenir une compoſition favora
ble. Ils dépeignirent i-bien le pitoyable état
de la Place& le répentir des Bourgeois , que
Louis promit de tout oublier , & donna aux
gens de guerre la liberté de fortir avec armes
& bagages , pour aller où bon leur
ſembleroit. Ses Lettres Patentes du 4Mai
ratifierent preſque tous les points qu'il
avoit accordés au mois de Mars précédent ,
même par rapport aux revenus ordinaires
du Comté d'Artois ,dont il laiſſa encore la
jouiſſance à Mariede Bourgogne.
Un Anonymedit , que les Portes ayant
été ouvertes , ce Prince refuſa d'y paſſer ,
&qu'il voulut entrer à cheval parune bréche
que l'on fit exprès au Rempart.
J'ai lû dans une Brochure moderne * qu'il
*Hiftoire des Rats , imprimée en 1736 , Lettre 5 .
Y
2166 MERCURE DEFRANCE.
y avoit alors à l'entrée de la Ville ( on ne
dit point de quel côté ) une Inſcription conçuë
en ces termes.
Quand les Rats mangeront lesCas ,
Le Roi ſera Seigneur d'Arras :
Quand la Mer , qui eſt grande & lée
Sera à la Saint Jean gelée ,
On verra pardeſſus la glace
Sortir ceux d'Arras de leur Place.
Mais les deux derniers Vers ſemblent
prouver que ce ſixain n'a été imaginé , que
depuis l'exil& le rappel des Arrageois , événemens
importans ,dont je difcuterai les
circonſtances.
Selonune Tradition fort accréditée ,l'Infcription
fut placéeſur une des Portes d'Arras
en l'année 1482 , après que la Ville cut été
remiſe àMaximilien , Roi des Romains, par
l'artifice de Jean le Maire , ſurnommé Grifart.
Au reſte , on croit communément que
cette eſpécededéfi ſi injurieux à la France
ne renfermoit que les mots ſuivans :
Quand les François prendront Arras ,
Les Souris mangeront lesChats ?
On ajoute que cette Ville étant retombée
long-tems après entre les mains des
François, quelqu'un dit qu'il falloit effa-
1 cer
OCTOBRE. 1744. 2167
cer la premiere lettre du mot prendront.
Daviti ou ſon Continuateur * avance à
cette occaſionun trait , qui n'a point l'ombre
de la vraiſemblance ; c'eſt que la prédiction
fut remplie au Siége de 1640 , &
qu'on vit des Chats dévorés par une troupe
deRats.
Un autre Ecrivain ** prétend qu'on avoit
repréſenté en pierre , unChat environné de
Rats , avec ces Vers :
Les François prendront Arras ,
Quand ce Chat prendra ces Rats ?
On lit encore ailleurs que le Monument
dont il s'agit , n'offroit que la figure d'un
cheval décharné , au bas de laquelle on
avoitécrit :
Quand les François prendrontArras ,
CeCheval maigre deviendra gras.
Mais je n'ai rien trouvé , qui puiſſe ap
puyer aucune de ces Anecdotes , nidans les
Archives duMagiſtrat , ni dans les Hiſtoriens
d'une certaine antiquité.
Il m'eſt tombé entre les mains une Eſtampe
intitulée : La défaite & priſe générale des
Chats d'Espagne par les Rats François , de
*Cofmographie univerſelle, ou Description du monde.
** Batailles mémorables des François , Tome 2 .
vant
2468 MERCUREDE FRANCE.
vant la Ville Citéd'Arras. Cette Eſtampe
repréſente un combat fanglant , qui ſe donne
ſous les murs d'Arras entre ces deux eſpéces
d'Animaux, armés d'Epées , de Lances & de
Mouſquets. On y remarque entr'autres choſes
des Rats , qui ſe nettent en devoir de
pendre un gros Chat à un arbre , & on lir
cesVers au bas :
C'eſt donc à cette fois que l'on voit accomplie ,
Meſſieurs les Habitans d'Arras ,
Ce que tous vos Ayeux tenoient pour Prophétie ,
VosChats étant vaincus par nos valeureux Rats.
Avotre barbe enfin ,de cette forte Place
Nous nous rendons les pofſeſſeurs ,
Puiſque nos Rats François mépriſant leur grimace ,
Des Chats d'Eſpagne ſont demeurés les vainqueurs,
Vous les voyez ici par leur force & courage ,
Après un ſignalé combat ,
Garoter.cesMatoux , qui frémiſſent de rage
De ſe voir prifonniers d'un ſimple petit Rat.
En vain demandent- ils , ayant fait réſiſtance ,
Qu'on leur faſſe quelque quartier :
Ils ſe verront branchés tous à cette Potence ,
Pour exemple récent àceux de leur métier.
Revenons à la Capitulation que Louis XI
avoit
OCTOBRE. 1744. 2169
avoit ſignée en faveur des Arrageois . Philippe
de Comines eſt forcé de convenir que
ce Prince ne l'obſerva point fort ſcrupuleuſement.
Selon Gaguin , il fit enlever aux
Bourgeois une grande quantité de vaiſſelle
d'argent. Pluſieurs furent punis de mort ,
entre leſquels il s'en rencontra , dit- on
qui aimerent mieux perdre la vie , que de /
prononcer Vive le Roi. Les Echevins mêmes
concoururent avec les Officiers de Louis au
châtiment de ceux qui s'étoient montrés les
plus mutins pendant le Siege. Craignant
enfuite qu'on ne les inquiétât à ce ſujet , &
qu'on ne les accuſât d'avoir violé le Traité ,
ils prierent le Roi d'expliquer là-deſſus ſon
intention. On voit dans les Archives du
Magiſtrat , des Lettres du premier Juillet
1477 , par leſquelles il approuve & juftifie
leur conduite.
Le Seigneur du Lude , qui fut alors nommé
Lieutenant Général de la Province d'Artois
, doit être conſideré comme le principal
auteur des violences , qui furent exercées
en cette conjoncture. Il ſe vanta luimême
à Philippe de Comines , que la dépoüille
des Bourgeois exécutés lui avoit
valu vingt mille écus & deux fourrures de
Martre..
Ala derniere réduction de la Ville , Louis
s'étoit engagé de ne pas toucher aux biens
B des
2170 MERCURE EFRANCE.
des habitans , qui s'étoient retirés ſous la
domination de ſes ennemis , à condition
qu'ils revinſſent dans trois mois , pour faire
ferment de fidelité à lui ou à ſes Officiers .
Le délai fut encore prorogé dans la ſuite
pour l'eſpace d'un mois , mais dès que ce
terme fatal fut expiré , le Roi donna à Philippe
de Crevecoeur une partie des biens de
ceux qui étoient encore abſens. De plus ,
mettant en oubli ſes promeſſes, il fit payer à
ce ſerviteur zélé les arrérages que devoient
les Bourgeois pour lesAides extraordinaires,
établies par le feu Duc de Bourgogne.
Ce Prince voulant auſſi récompenfer les
ſervices du Seigneur de Bours , lui fit préſent
de 55 groffes chaînes de fer , dont on
ſe ſervoit à Arras , pour barrer les ruës dans
les tems de Guerre &de Sédition .
Le 21 de Mai de cette même année 1477,
le Seigneur du Lude , accompagné de pluſieurs
Officiers du Roi , ſe rendit à l'Hôtelde-
Ville , où il avoit fait convoquer le Magiftrat&
les principaux d'entre les Bourgeois
. Ce Seigneur , après avoir promis de
punir ſévérement les exactions & les défordres
commis par les Soldats François , qu'on
pourroit lui nominer , exalta beaucoup la
clémence du Roi , qui avoit daigné fauver
les habitans du pillage , malgré leur déſobéiſſance
,leur parjure & les outrages qu'ils
lui
OCTOBRE . 1744. 2171
lui avoient faits. Il finit par demander à
l'Aſſemblée un prêt de 60 mille écus d'Or ,
pour dédommager ce Monarque des frais
immenfes , que lui avoit coûté la priſe de la
Ville. On eut beau remontrer la fituation ."
fâcheuſe des Bourgeois , & l'impoſſibilité de
fournir une ſomme ſi confiderable , le Seigneur
du Lude ne voulut rien écouter , de
forte qu'après bien des repréſentations prefque
inutiles , il fallut avancer au Roi 47
mille écus d'Or , dont la levée fut très-difficile
, & incommoda extrêmement le peuple.
Les Religieux de S. Vaaſt devoient
contribuer à ce prêt pour quatre mille écus ;
mais il n'y eut pas moyen de les y réſoudre ,
& les Bourgeois ſe virent obligés de payer
pour eux.
Les 47 mille écus furent certainement
reſtitués peu de tems après. Le Roi aſſigna
pour ce remboursement l'Impôt d'un écu ,
qu'il levoit fur chaque Queue de Vin , qui
paſſoit ſur les rivieres de Somme & d'Oife.
Il voulut auſſi qu'on retînt ſur le produit de
cet Impôt dequoi fatisfaire les perſonnes ,
dont on avoit pris les maiſons pour bâtir
deuxChâteaux , l'un au bout de la grande
Place , près de la Porte S. Michel , l'autre
dans la Cité, au-deſſus du Couvent des Clairiffes
. Le Roi avoit crû la conſtruction de
ces Ouvrages néceſſaire , pour tenir les Ar-
Bij rageois
2172 MERCURE DE FRANCE.
1
rageois en reſpect. Il ordonna en mêmetems
la démolition du Rempart , qui fermoit
, de même qu'aujourd'hui , la Ville
contre la Cité ; & il en fit élever un nouveau
ſur l'autre bord du Foffé. * ;
Heuterus & Locrius font entendre que
Louis XI confia le ſoin de ces travaux au
Seigneur d'Arſi , qui avoit embraffé fon
parti , & auquel il avoit donné le Gouvernement
d'Arras , mais je ne ſçais où ces deux
Auteurs ont puiſé un trait ſi contraire à la
vérité, Les Regiſtres du Magiſtrat font voir
que dès le 6 Mai 1 477 , Guillaume de Ceriſay
, Greffier du Parlement , fut nommé
Gouverneur d'Arras par proviſion , & que
deux mois après , Antoine de Crevecoeur ,
Seigneur de Thiennes , fut inſtallé dans
cette Charge , qu'il poſſeda long-tems.
Louis XI paſſa dans Arras à differentes
repriſes une bonne partie de l'année 1477 :
il s'y trouva le premier de Juillet à l'arrivée
du Roi de Portugal , qu'il alla attendre à la
Porte de Miolens. Le Magiſtrat complimenta
ce Prince , & lui préſenta les Vins à l'Abbaye
de S. Vaaſt , où il fut logé. On ordonna
de ſonner toutes les cloches des Egliſes ,
& d'allumer des feux dans les ruës , tant
* Quinze ou feize ans après , tous ces Ouvrages furent
démolis , & on rebatit du côté de la Ville la
muraille, quiſe voit àpréſent.
pour
OCTOBRE. A
1744. 2175
pour le paſſage du Monarque étranger,qu'à
cauſe de la victoire remportée par les François
entre Tournai & Oudenarde , fur un
Corps de Flamands, commandé par le jeune
Duc de Gueldres , qui perdit la vie à cette
Bataille.
Ce fut auſſi dans la Cité d'Arras que Louis
au mois d'Août ſuivant conclut avec les
Ambaſſadeurs du Duc de Bretagne un Traité
de Paix , qui fut porté à l'Hôtel-de-Ville
par le Greffier du Parlement , & publié folemnellement
à la Maison Rouge, par le Prévôt
des Maréchaux.
1
Pendant que le Roi ſéjourna en cette
Ville , & même après ſon départ , il accorda
diverſes faveurs aux Bourgeois. Ce qu'il y a
de particulier , c'eſt que , touché du triſte
étatde leurs maiſons ,& voulant leur procurer
la facilité de les rétablir , il les exemta
pour fix ans de l'ancienne Compoſition d'Artois
* , tandis qu'il exigeoit d'eux , comme
je l'ai dit plus haut , les arrérages d'un Tribut
impoſé par le feu Duc de Bourgogne ,
& dont il avoit promis auparavant de les
décharger.
Dans le cours de cette même année , il
déclara la Ville d'Arras & la Province en-
* L'Aide ordinaire ou ancienne Compoſition d'Artois,
établieſous le Roi Jean, eft de 1400 livres par an pour
toute la Province...
B iij tiere
2174 MERCURE DE FRANCE.
tiere réunies pour toujours à la Couronne
de France , & en conféquence il inſtitua
dans cette Ville une Sénechauffée Royale ,
foumiſe immédiatement au Parlement de
Paris , mais il fit connoître en même-tems
que l'érection de ce Tribunal ne donneroit
aucune atteinte à la Jurisdiction ni aux Priviléges
des Echevins.
fe
Peu après la mort du Duc de Gueldres ,
Maximilien Archiduc d'Autriche , qui venoit
d'époufer Marie de Bourgogne ,
mit en campagne avec une armée , que les
Communautés de Flandre lui fournirent ,
& huit cent chevaux , qu'il avoit amenés
d'Allemagne . Louis , levoyant en étatde ſe
défendre plûtôt qu'il n'avoit cru , lui envoya
propoſer une Tréve de dix jours , qui
fut ſignée à Lens le premier ou le 2 Septembre
1477 *. Dès que cette Tréve légere fut
expirée , on recommença les hoftilités. Les
Soldats du Roi & les Payſans ravagerent le
Bois de Mofflaines , près de Court- au -Bois ,
&y couperent environ cinq mille chênes .
L'année ſuivante , Maximilien marcha
contre Louis , qui étoit au voiſinage de
Condé. Le Roi n'oſa l'attendre , quoiqu'il
fût à la tête d'une armée puiſſante : il aima
mieux faire une retraite précipitée , après
avoir mis le feu à Condé & à Mortagne.
* Le P. Daniel dit que ce fut le 18 Septembre.
L'ArOCTOBRE.
1744. 2175
L'Archiduc le pourſuivit long-tems , mais il
s'arrêta au Pont à Vendin , ayant appris
que ſon Ennemi étoit déja renfermé dans
les murs d'Arras .
Le Roi s'y trouvoit encore le jour de la
Fête -Dieu , & il porta un flambeau à la Proceffion
générale, qui ſe fit autour de la
Ville.
Au mois de Juillet , les deux Princes parurent
diſpoſés à faire la Paix , mais comme
il n'étoit pas facile d'en régler les conditions
, le Roi ayant autant de peine à rendre,
que Maximilien à céder ce qui avoit été
pris , on ſe contenta d'une nouvelle ſuſpenſion
d'armes ; elle fut concluë pour un an
en la Ville d'Arras , où l'Archiduc & les
Communautés de Flandre envoyerent leurs
Députés.
La guerre ſe renouvella avant le terme
fixé pour la fin de cette Tréve. Le 17 Juin
1479 , quatre mille François partirent,pendant
la nuit, d'Arras & des environs, à defſeinde
ſurprendre Douai , avec des machines
nouvellement inventées , pour empêcher
qu'on ne pût baiſſer les Sarrafines ,&
refermer les Portes , quand elles ſferoient
une fois ouvertes. On avoit caché par avance
dans les bleds & dans des broſſailles pluſieurs
pelotons de Troupes , qui étoient
chargés d'obſerver ce qui ſe paſſoit au-de-
: Biiij hors
$
2156 MERCURE DEFRANCE.
d'Humbercourt * fut transferé à Arras , où
il eſt inhumé dans la Cathédrale , avec Antoinette
de Mailli-Rambures , fon Epouſe!
On leur a dreffé au côté gauche du Choeur ,
un Tombeau de pierre bleuë , au-deſſus-duquel
eſt une Arcade en pierre blanche , où
brille cette délicateſſe hardie , qui fait la
beauté des Monumens Gothiques.C'eſt pour
le repos de leurs ames qu'on chante encore
un Salut dans cette Egliſe tous les Samedis
& en differens autres jours de l'année.
J'ai pensé qu'il ne ſeroit pas inutile de
rappeller ici des Vers Latins , où l'on exprime
la douleur , que reſſentit Marie de Bourgogne
de la mort de ce Seigneur malheureux
; c'eſt la Princeſſe elle-même qu'on
y faitparler.
Non Imbercurium vinclis educere quivi ,
Inter Magnates qutmihi fidus erat ,
Hunc ubi publicitus curtandum vertice vidi ,
Excelſo ſtantem , plebe fremente , loco ,
Huc illucfupplex Princeps ego tanta cucurri
Per totum , crines irreligata ,forum ;
Obteftataferox , oculis rorantibus imbrem ,
Vulgus , ne tantum perderet enſe virum :
• Il étoit Chevalier de la Toiſon d'Or, Chambellan de
Charles le Hardi , Gouverneur de Namur , Lieutenant
Général aux Pays de Liège d'Outreme ſe. Selon fon
Epitaphe , il mourut le 3 Auril 1476. Vieux style.
At
OCTOBRE.. 1744. 2157
'e
At nihil obtinui ; triſtemſum paſſarepulfam ;
Indignè cecidit nobilis ille Reus.
Funus adAtrebates ,fumantibus undique todis,
Ut tumularetur ,mittere cura fuit ;
CuiMausoleum pofui de marmere ſectum
Virginis augusta Matris in Æde Dei.
.:
Cette Profopopée eſt de Philippe Meyer ,
natif d'Arras , qui a continué les Annales
du célebre Jacques Meyer , ſon Bifayeul ,
depuis 1477 juſqu'en 1610. Son Livre n'eſt
point encore imprimé
La plupart des Hiſtoriens Flamans ne font
point d'accord avec les François touchant
les cauſes qui donnerent lieu à l'exécution
d'Hugonet & d'Humbercourt ,ni par rapport
à la conduite que ces deux Seigneurs
avoient tenuë. L'Auteur des Notes fur Olivier
de la Marche, affure , à la vérité, qu'ils
firent remettre au Roi la Cité d'Arras , &
qu'ils déchargerent par écrit leGouverneur
du ferment , qu'il avoit prêté à la Ducheſſe.
CeCommentateur dit auſſi qu'ils promirent
à Louis XI de ne rien épargner pour engager
cette Princeſſe à épouſer le Dauphin ,
mais il nie , ainſi que la Marche lui-même ,
qu'elle les eût chargés de faire aucune offre
au fujet de ce Mariage .
En effet , s'il m'eſt permis de hazarder ici
mes conjectures ,je ne sçaurois m'imaginer
que
158 MERCURE DE FRANCE.
que Louis ait pû refuſer de marier ſon fils
à la plus riche Héritiere de l'Europe. Une
telle alliance auroit aggrandi conſidérablement
ſonRoyaume,& l'auroit mis en étatde
braver tous les Princes voiſins. Je penſe
donc , malgré l'autorité des Ecrivains de
France , que ce mariage auroit terminé la
guerre , dès fon commencement , Marie
de Bourgogne l'avoit fait propofer au Roi.
PontusHeuterus prétend qu'Humbercourt
&Hugonet n'étoient coupables de rien ,&
qu'ils n'avoient pas contribué à la réception
des François dans la Cité d'Arras, il foûtient
queCrevecoeur leur en donna l'entrée de ſon
propre mouvement , mais que Philippe de
Comines , voulant fauver la réputation de
ce dernier , en rejetta la faute fur deux hommes
innocens , dont le fupplice , tout injufte
qu'il fût , ſembloit autorifer ce reproche.
Quoiqu'il en foit , Crevecoeur admit les
François dans laCité ,& en fortit lui-même,
après avoir congédié les troupes Bourguignonnes.
Le Roi , qui s'y rendit bien- tôt en
perſonne , ayant inutilement ſommé la Ville,
fit dreffer quelques Ouvrages de terre
pour la réduire , & ravagea les Campagnes
voiſines. Les Arrageois , allarmés de ces
hoſtilités , fe trouvant d'ailleurs fans Gouverneur
& fans garniſon , furent contraints
de capituler preſque auſſi tôt. Ils promirent
d'obéïr
OCTOBRE.
1744. 2559
d'obéïr au Roi , mais ſeulement juſqu'à- ce
queMarie de Bourgogne lui eût fait hommage
du Comté d'Artois , à moins qu'elle
ne s'alliût par mariage ou autrement avec les
Anglois ou avec d'autres , qui ne vouluſſent
pas rendre au Roi les devoirs qui lui appartenoient
légitimement , auquel cas les. Habitans
d'Arras demeureroient fidéles à ce
Prince ,& le reconnoîtroient pour ſeul &
unique Maître. De plus, il fut reglé que les
Echevins dénonceroient fur le champ cette
Capitulation aux autres Villes de la Provinee
, afin de les porter à fe foûmettre aux memes
conditions.
LeRoi , de ſon côté , pardonna aux Habitans
tout ce qu'ils pouvoient avoir fait contre
ſes intérêts pendant les guerres précédentes;
il les rétablir dans leurs Biens ; il
leur remit ce qui reſtoit dudes Impoſitions
extraordinaires , dont Charles le Hardi les
avoit chargés; il conſentit que la Princeſſe
•Marie touchât dès-lors par les mains des
Commiſſaires Royaux tous les Droits que la
Ville payoit ordinairement aux Ducs de
Bourgogne ; il exempta les Habitans du Ban
&de l'Arriere- Ban ; il s'engagea de ne leur
point envoyer de gens de guerre, à la charge
qu'ils n'en accepteroient d'aucun autre
Prince; enfin il leur affura la confervation de
leurs Coûtumes & de tous leurs Privileges.
En
2160 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence de ces articles , le Roi
députa le Cardinal de Bourbon , le Chancelier
de France , l'Evêque d'Arras , le
Comte de S. Pol , le Seigneur du Bof.
chage , le Seigneur du Lude , Gouverneur
de Dauphiné &quelques autres , qui
reçûrent en l'Egliſe de S.Vaaſt le Serment
des Principaux de la Ville. Ils dînerent le
même jour à l'Abbaye , & pendant qu'ils
étoient à table , une partie de la populace
y courut en armes , à deſſein de leur faire
violence. On entendoit crier de toutes partst
Tuë , tuë , point de quartier.Mais cette émeute
fut bien-tôt appaiſée , & les Envoyés du
Roi en furent quittes pour la peur. Ce
Prince , diffimulant l'indignation que lui
inſpiroit une telle injure, partie de la Cité
d'Arras , où il laiſſa l'Amiral de Bourbon
avec une garniſon convenable.
Peu de tems après , les Bourgeois de la
Ville jugerent à propos de députer à la Ducheffe
un certain nombre de perfonnes ,
pour apprendre ce qu'elle penſoit de leur
Capitulation , & pour lui faire quelques
Remontrances. Suivant les Regiſtres du
Magiſtrat , il n'y avoit rien dans ce projet ,
qui fût préjudiciable au Roi. Néanmoins
plus d'un Hiſtorien dit que les Arrageois ,
uſant d'artifice avec l'Amiral de Bourbon ,
feignirent que leur deffein étoit d'envoyer
vers le Roi . Après avoir obtenu un Paffeport
,
OCTOBRE. 1744. 2168
,
port, leurs Députés au nombre de vingt ou
environ, prirent le chemin de la Flandre ,
mais l'Amiral, informé du ſtratagême par le
Seigneur de Crevecoeur , fit poſter à Lens
des Soldats , qui les arrêterent , & les conduifirent
en la Ville d'Hedin , où le Prévôt
les condamna à perdre la tête. Louis XI arriva
pendant qu'on les faifoit mourir , &
détendit ,par une raiſon de bienséance
qu'on achevât l'exécution. Mais ayant ſçû
que, parmi ceux qu'on avoit déja dépêchés,
il ſe trouvoit un Parifien , nommé Oudard
de Buffi , ce Prince for mettre au haut d'un
chevron ſa tête revêtuë d'un chaperon d'écarlate
, & la fit expoſer ſur la Place d'Hédin
, avec un Ecriteau , qui annonçoit le
prétendu crime de ce Magiſtrat. Il étoit
Procureur Général d'Artois : c'eſt le nom
qu'on donnoit alors à l'Officier chargé du
Miniſtere public au Siége de laGouvernance
ou Bailliaged'Arras. Baudrain de Canlers ,
Echevin d'Arras , fut auſſi décapité en cette
occaſion : on fit mention de ſa mort dans
les Mémoriaux de la Ville, mais cette remarque
fut rayée , environ cent ans après , en
vertu d'une réſolution de la Chambre Municipale.
"
Les Arrageois crurent qu'un traitement
fi rigoureux ſuffifoit pour les dégager du
Serment qu'ils avoient fait au Roi. Enticrement
1
2162 MERCURE DEFRANCE.
1
rement dévoués à la Ducheſſe de Bourgogne
, ils ne fongerent plus qu'à chaffer les
François , qu'on avoit laiſſes dans la Cité.
Ils firent connoître leur diſpoſition à Philippe
de Potiere , Seigneur d'Arſi , que la
Ducheffle avoitnommé depuis peu leurGouverneur
: ils le prierent de venir les joindre
au plûtôt , & de leur amener des troupes.
Ce Capitaine , qui étoit alors à Douai avec
Salezar & le Seigneur de Vergi , forma un
Corps de 1600 Fantaſſins , pour marcher
au ſecours d'Arras. Il ne vouloit ſe mettre
en chemin qu'après le coucher du Soleil ,
mais ,malgré ſes juſtes repréſentations , les
Bourgeois de Douai , également fiers& imprudens
, le forcerent de partir en plein
midi. Le Seigneur du Lude eut le tems d'aller
à ſa rencontre avec la garniſon de la
Cité ,& mit le Détachement en déroute.
Vergi fut pris &conduit en France : Salezar
ſe ſauvadans un Bois , d'où il trouva moyen
de regagner Douai : d'Arſi ſe fit jour au
travers des François avec 600 hommes
d'élite , qu'il introduiſit dans la Ville d'Arras.
Comines prétend que les troupes Flamandes
ou Bourguignonnes ne conſiſtoient
qu'en deux ou trois cent chevaux& environ
600 hommes d'Infanterie , & qu'ils
furent preſque tous tués on faits prifonniers.
L'action ſe paſſa près du Fauxbourg
S
1
1
OCTOBRE. 1744. 2163
S. Sauveur * : l'Egliſe des Carmes , qui étoit
en cet endroit , fut brûlée , ainſi que plufleurs
maiſons voiſines.
D'Arſi arrivé dans la Ville , ne négligea
rien pour la mettre en état de faire une
bonnedéfenſe. Il manquoit dans le Magif
trat quelques Echevins ,dont les uns étoient
morts ; les autres , craignant ſans doute les
embarras d'un Siége , s'étoient réfugiés dans
la Cité. LeGouverneur ſentit la néceſſité
qu'il y avoit de les remplacer. Il créa deux
nouveaux Echevins au nom de Marie de
Bourgogne , & les anciens en choiſirent
deux autres, ſuivant la coûtume. Ces quatre
perſonnes prêterent leur Serment le 21
Avril , en préſence du Seigneur d'Arfi ,
après qu'il eut juré lui-même à l'Hôtel-Commun
de remplir fidélement les devoirs de
faCharge.
Sur ces entrefaites , Louis revint dans la
Cité ** : il commença par faire mourir quelques
priſonniers , pour intimider les habitans
de la Ville & le petit nombre de gens
deguerre , qui reſtoit encore dans le Pays.
Il fit enſuite approcher ſon artillerie , qui
ruina en peu de jours & les anciennes murailles
& les nouvelles fortifications qu'on
* Le 1 Avril , ſuivant un Manuscrit anonyme.
** Comines mal informé,dit que ce fut lelendemain
du combat.
2164 MERCURE DEFRANCE.
y avoit ajoutées. Le Peuple d'Arras fe com
porta pendant ce Siége avec beaucoup d'emportement
: les habitans ſe firent un plaifir
d'infulter fur les Remparts au Roi & à fes
Troupes : ils planterent en differens endroits
des potences,où ils pendirentdesbanderoles
à la Croix Blanclie , qui étoit l'Enſeigne des
François , comme la Croix Rouge étoit celle
des Bourguignons. Il y en eut même qui par
dériſion ,montroient du haut des murs une
partie de leur corps ,qu'il ne convient pas
de nommer ici.
Si cette conduite des Arrageois étoit ridicule
& blamable , on doit les excuſer , en
fongeant au caractere qui les a toûjours dif
tingués , c'est-à-dire , une affection fans bornes
pour leurs Princes légitimes. Tous les
Hiſtoriens , ſans excepter les François ,
avouënt que Louis XI n'avoit aucune raiſon
d'envahir la Province d'Artois , & parlent
avec une forte de compaſſion du malreureux
état où se trouvoit Marie de Bourgogne.
En faut-il davantage pour pardonner
aux Habitans d'Arras les excès aufquels ils
ſe ſont portés dans cette occurrence ? Autant
qu'ils avoient alors de répugnance pour la
domination Françoiſe , autant ils ont témoigné
de penchant à s'y foumettre , quand les
Conquêtes de nos Rois ont été fondées fur
de juſtes prétentions. Depuis plus de cent
ans
OCTOBRE. 1744. 2165
ans qu'ils ont le bonheur d'obéir aux Bourbons,
leur attachement inviolable ſe ſignale
chaque jour par les preuves les moins équivoques
: on ſçait qu'ils ſacrifieroient leurs
biens& leurs vies pour cetteAuguſteMaiſon ,
avec le même zéle , qu'ils ont fait éclater
autrefois pour celle de Bourgogne.
Louis XI , indigné du procédé des Arrageois
, déclarad'abord , que leur Ville ſeroit
miſe au pillage , mais cet orage fur détourné
par l'éloquence de ceux , que le Peuple ,
bien-tôt réduit à la derniere extrêmité , envoya
pour obtenir une compoſition favora
ble. Ils dépeignirent -bien le pitoyable état
de la Place&le répentir des Bourgeois , que
Louis promit de tour oublier , & donna aux
gens de guerre la liberté de fortir avec armes
& bagages , pour aller où bon leur
ſembleroit. Ses Lettres Patentes du 4Mai
ratifierent preſque tous les points qu'il
avoit accordés au mois de Mars précédent ,
même par rapport aux revenus ordinaires
du Comté d'Artois , dont il laiſſa encore la
jouiſſance à Marie de Bourgogne.
Un Anonyme dit , que les Portes ayant
étéouvertes , cePrince refuſa d'y paffer ,
&qu'il voulut entrer à cheval parune bréche
que l'on fit exprès au Rempart.
J'ai lû dans uneBrochure moderne * qu'il
*Hiftoire des Rats, imprimée en 1736 , Lettre 5 .
Y
2166 MERCURE DEFRANCE.
y avoit alors à l'entrée de la Ville ( on ne
dit point de quel côté ) une Inſcription conçuë
en ces termes.
Quand les Rats mangeront lesCas ,
Le Roi ſera Seigneur d'Arras :
Quand la Mer , qui eſt grande & lée
Sera à la Saint Jean gelée ,
On verra pardeſſus la glace
Sortir ceux d'Arras de leur Place.
Mais les deux derniers Vers ſemblent
prouver que ce ſixain n'a été imaginé , que
depuis l'exil& le rappel des Arrageois , événemens
importans ,dont je difcuterai les
circonſtances.
Selon une Tradition fort accréditée , l'Infcriptionfut
placéeſur une des Portes d'Arras
en l'année 1482 , après que la Ville cut été
remiſe àMaximilien, Roi des Romains, par
l'artifice de Jean le Maire , ſurnommé Grifart.
Au reſte , on croit communément que
cette eſpécededéfi ſi injurieux à la France
ne renfermoit que les mots ſuivans :
:
Quand les François prendront Arras ,
Les Souris mangeront les Chats ?
On ajoute que cette Ville étant retombée
long-tems après entre les mains des
François , quelqu'un dit qu'il falloit effacer
OCTOBRE. 1744. 2167
cer la premiere lettredu mot prendront.
Daviti ou ſon Continuateur * avance à
cette occaſion un trait , qui n'a point l'ombre
de la vraiſemblance ; c'eſt que la prédiction
fut remplie au Siége de 1640 , &
qu'on vit des Chats dévorés par une troupe
deRats.
Un autre Ecrivain ** prétend qu'on avoit
repréſenté en pierre , unChat environné de
Rats, avec cesVers: ٢٠
Les François prendront Arras ,
Quand ce Chat prendra ces Rats ?
1
On lit encore ailleurs que le Monument
dont il s'agit , n'offroit que la figure d'un
cheval décharné au bas de laquelle on
avoit écrit :
Quand les François prendrontArras ,
CeCheval maigre deviendra gras.
Mais je n'ai rien trouvé, qui puiſſe ap
puyer aucune de ces Anecdotes , nidans les
Archives du Magiſtrat , ni dans les Hiſtoriens
d'une certaine antiquité.
Il m'eſt tombé entre les mains une Eſtampe
intitulée : La défaite priſe générale des
Chats d'Espagne par les Rats François , de-
*Coſmographie univerſelle, ou Description du monde.
** Batailles mémorables des François, Tome 2 .
vant
2768 MERCUREDE FRANCE.
vant la Ville Citéd'Arras. Cette Eſtampe
repréſente un combat ſanglant, qui ſe donne
ſous les murs d'Arras entre ces deux eſpéces
d'Animaux, armés d'Epées , de Lances & de
Mouſquets. On y remarque entr'autres choſes
des Rats , qui ſe nettent en devoir de
pendre un gros Chat à un arbre , & on lit
cesVers au bas :
C'eſt donc à cette fois que l'on voit accomplie ,
Meſſieurs les Habitans d'Arras ,
Ceque tous vosAyeux tenoient pour Prophétie ,
VosChats étant vaincus par nos valeureuxRats.
Avotre barbe enfin , de cette forte Place
Nous nous rendons les poffeſſeurs ,
Puiſque nos Rats François mépriſant leur grimace ,
Des Chats d'Eſpagne ſont demeurés les vainqueurs,
Vous les voyez ici par leur force & courage ,
Après un ſignalé combat ,
Garoter.ces Matoux , qui frémiſſent de rage
De ſe voir prifonniers d'un ſimple petitRat.
En vain demandent- ils , ayant fait réſiſtance ,
Qu'on leur faſſe quelque quartier :
Its ſe verront branchés tous à cette Potence ,
Pour exemple récent àceux de leur métier.
Revenons à la Capitulation que Louis XI
avoit
OCTOBRE. 1744. 2169
2
avoit ſignée en faveur des Arrageois. Philippe
de Comines eſt forcé de convenir que
ce Prince ne l'obſerva point fort ſcrupuleuſement.
Selon Gaguin , il fit enlever aux
Bourgeois une grande quantité de vaiſſelle
d'argent. Pluſieurs furent punis de mort ,
entre leſquels il s'en rencontra , dit- on
qui aimerent mieux perdre la vie , que de /
prononcer Vive le Roi. Les Echevins mêmes
concoururent avec les Officiers de Louis au
châtiment de ceux qui s'étoient montrés les
plus mutins pendant le Siege. Craignant
enfuite qu'on ne les inquiétât à ce ſujet , &
qu'on ne les accuſât d'avoir violé le Traité ,
ils prierent le Roi d'expliquer là-deſſus ſon
intention. On voit dans les Archives du
Magiftrat , des Lettres du premier Juillet
1477 , par leſquelles il approuve & juftifie
leur conduite.
Le Seigneurdu Lude , qui fut alors nommé
Lieutenant Général de la Province d'Artois
, doit être conſideré comme le principal
auteur des violences , qui furent exercées
en cette conjoncture. Il ſe vanta luimême
à Philippe de Comines , que la dépoüille
des Bourgeois exécutés lui avoit
valu vingt mille écus & deux fourrures de
Martre..
A la derniere réduction de la Ville , Louis
s'étoit engagé de ne pas toucher aux biens
B des
2170 MERCURE DE FRANCE.
des habitans , qui s'étoient retirés ſous la
domination de ſes ennemis , à condition
qu'ils revinſſent dans trois mois , pour faire
ferment de fidelité à lui ou à ſes Officiers.
Le délai fut encore prorogé dans la ſuite
pour l'eſpace d'un mois , mais dès que ce
terme fatal fut expiré , le Roi donna à Philippe
de Crevecoeur une partie des biens de
ceux qui étoient encore abfens. De plus ,
mettant en oubli ſes promeſſes, il fit payer à
ce ſerviteur zélé les arrérages que devoient
les Bourgeois pour lesAides extraordinaires,
établies par le feu Duc de Bourgogne.
Ce Prince voulant auſſi récompenfer les
ſervices du Seigneur de Bours , lui fit préſent
de 55 groffes chaînes de fer , dont on
ſe ſervoit à Arras , pour barrer les ruës dans
les tems de Guerre &de Sédition .
Le 21 de Mai de cette même année 1477,
le Seigneur du Lude , accompagné de pluſieurs
Officiers du Roi , ſe rendit à l'Hôtelde-
Ville , où il avoit fait convoquer le Magiftrat
& les principaux d'entre les Bourgeois.
Ce Seigneur , après avoir promis de
punir ſévérement les exactions & les défordres
commis par les Soldats François , qu'on
pourroit lui nominer , exalta beaucoup la
clémence du Roi , qui avoit daigné ſauver
les habitans du pillage , malgré leur déſobéiſſance
,leur parjure & les outrages qu'ils
lui
OCTOBRE. 1744. 2171
lui avoient faits. Il finit par demander à
l'Aſſemblée un prêt de 60 mille écus d'Or ,
pour dédommager ce Monarque des frais
immenfes , que lui avoit coûtéla priſe de la
Ville. On eut beau remontrer la ſituation .
fâcheuſe des Bourgeois , & l'impoſſibilité de
fournir une ſomme ſi confiderable , le Seigneur
du Lude ne voulut rien écouter , de
forte qu'après bien des repréſentations prefque
inutiles , il fallut avancer au Roi 47
mille écus d'Or , dont la levée fut très-difficile
, & incommoda extrêmement le peuple.
Les Religieux de S. Vaaſt devoient
contribuer à ce prêt pour quatre mille écus ;
mais il n'y eut pas moyende les y réſoudre ,
&les Bourgeois ſe virent obligés de payer
pour eux.
Les 47 mille écus furent certainement
reſtitués peu de tems après. Le Roi affigna
pour ce remboursement l'Impôt d'un écu ,
qu'il levoit fur chaque Quenë de Vin , qui
paſſoit ſur les rivieres de Somme & d'Oife.
Il voulut auſſi qu'on retînt ſur le produit de
cet Impôt dequoi fatisfaire les perſonnes ,
dont on avoit pris les maiſons pour bâtir
deuxChâteaux , l'un au bout de la grande
Place , près de la Porte S. Michel , l'autre
dans la Cité, au-deſſus du Couvent des Clairiffes.
Le Roi avoit crû la conſtruction de
ces Ouvrages néceſſaire , pour tenir les Ar-
Bij rageois
:
2172 MERCUREDE FRANCE.
rageois en reſpect. Il ordonna en mêmetems
la démolition du Rempart , qui fermoit
, de même qu'aujourd'hui , la Ville
contre la Cité ; & il en fit élever un nouveau
ſur l'autre bord du Foffé . * ;
Heuterus & Locrius font entendre que
Louis XI confia le ſoin de ces travaux au
Seigneur d'Arſi , qui avoit embraffé fon
parti , & auquel il avoit donné le Gouvernement
d'Arras , mais je ne ſçais où ces deux
Auteurs ont puiſé un trait ſi contraire à la
vérité, Les Regiſtres du Magiſtrat font voir
que dès le 6 Mai 1477 , Guillaume de Ceriſay
, Greffier du Parlement , fut nommé
Gouverneur d'Arras par provifion , & que
deux mois après , Antoine de Crevecoeur ,
Seigneur de Thiennes , fut inſtallé dans
cette Charge , qu'il poſſeda long-tems.
Louis XI paſſa dans Arras à differentes
repriſes une bonne partie de l'année 1477 :
il s'y trouva le premier de Juillet à l'arrivée
du Roi de Portugal , qu'il alla attendre à la
Porte de Miolens . Le Magiſtrat complimenta
ce Prince ,& lui préſenta les Vins à l'Abbaye
de S. Vaaſt , où il fut logé. On ordonna
de ſonner toutes les cloches des Egliſes ,
& d'allumer des feux dans les ruës , tant
* Quinze oufeize ans après , tous ces Ouvrages furent
démolis , & on rebatit du côté de la Ville la
muraille, quiſevoit àpréſent,
pour
OCTOBRE. 1744. 2175
pour le paſſage du Monarque étranger, qu'à
cauſe de la victoire remportée par les François
entre Tournai & Oudenarde , fur un
Corps de Flamands, commandé par le jeune
Duc de Gueldres , qui perdit la vie à cette
Bataille.
Ce fut auſſi dans la Cité d'Arras que Louis
au mois d'Août ſuivant conclut avec les
Ambaſſadeurs du Duc de Bretagne un Traité
de Paix , qui fut porté à l'Hotel-de-Ville
par le Greffier du Parlement , & publié folemnellement
à la Maison Rouge, par le Prévôt
des Maréchaux.
Pendant que le Roi ſéjourna en cette
Ville , &même après ſon départ , il accorda
diverſes faveurs aux Bourgeois. Ce qu'il y a
de particulier , c'eſt que , touché du triſte
étatde leurs maiſons ,& voulant leur procurer
la facilité de les rétablir , il les exemta
pour fix ans de l'ancienne Compoſition d'Artois
* , tandis qu'il exigeoit d'eux , comme
je l'ai dit plus haut , les arrérages d'un Tribut
impofé par le feu Duc de Bourgogne ,
&dont il avoit promis auparavant de les
décharger.
Dans le cours de cette même année , il
déclara la Ville d'Arras & la Province en-
* L'Aide ordinaire ou ancienne Compoſition d'Artois,
établie ſous le Roi Jean, eft de 1400 livres par an pour
toute la Province..
B iij tiere
2174 MERCURE DE FRANCE.
tiere réunies pour toujours à la Couronne
de France , & en conféquence il inſtitua
dans cette Ville une Sénéchauffée Royale ,
foumiſe immédiatement au Parlement de
Paris , mais il fit connoître en même-tems
que l'érection de ce Tribunal ne donneroit
aucune atteinte à la Jurisdiction ni aux Priviléges
des Echevins.
Peu après la mort du Duc de Gueldres ,
Maximilien Archiduc d'Autriche , qui venoit
d'époufer Marie de Bourgogne , fe
mit en campagne avec une armée , que les
Communautés de Flandre lui fournirent ,
& huit cent chevaux , qu'il avoit amenés
d'Allemagne . Louis , le voyant en étatde ſe
défendre plûtôt qu'il n'avoit cru , lui envoya
propoſer une Tréve de dix jours , qui
fut ſignée à Lens le premier ou le 2 Septembre
1477 * . Dès que cette Tréve légere fut
expirée , on recommença les hoſtilités . Les
Soldats du Roi & les Payſans ravagerent le
Bois de Mofflaines , près de Court- au -Bois ,
&y couperent environ cinq mille chênes .
L'année ſuivante , Maximilien marcha
contre Louis , qui étoit au voisinage de
Condé. Le Roi n'oſa l'attendre , quoiqu'il
fût à la tête d'une armée puiſſante : il aima
mieux faire une retraite précipitée , après
avoir mis le feu à Condé & à Mortagne.
* Le P. Daniel dit que ce fut le 18 Septembre.
L'ArOCTOBRE.
1744. 2175
L'Archiduc le pourſuivit long- tems , mais il
s'arrêta au Pont à Vendin , ayant appris
que ſon Ennemi étoit déja renfermé dans
les murs d'Arras .
Le Roi s'y trouvoit encore le jour de la
Fête-Dieu , & il porta un flambeau à la Proceffion
générale , qui ſe fit autour de la
Ville.
Au mois de Juillet , les deux Princes parurent
diſpoſés à faire la Paix , mais comme
il n'étoit pas facile d'en régler les conditions
, le Roi ayant autant de peine à rendre,
que Maximilien à céder ce qui avoit été
pris , on ſe contenta d'une nouvelle ſuſpenſion
d'armes ; elle fut concluë pour un an
en la Ville d'Arras , où l'Archiduc & les
Communautés de Flandre envoyerent leurs
Députés.
La guerre ſe renouvella avant le terme
fixé pour la fin de cette Tréve. Le 17 Juin
1479 , quatre mille François partirent,pendant
la nuit, d'Arras & des environs, à defſein
de ſurprendre Douai , avec des machines
nouvellement inventées , pour empêcher
qu'on ne pût baiſſer les Sarrafines , &
refermer les Portes , quand elles ſeroient
une fois ouvertes. On avoit caché par avance
dans les bleds & dans des broſſailles pluſieurs
pelotons de Troupes , qui étoient
chargés d'obſerver ce qui ſe paſſoit au-de-
B iiij hors
:
2176 MERCURE DE FRANCE.
hors de la Ville. D'autres Soldats bien armés
s'étoient introduits dans cette Place en habits
de Payſans , & devoient ſeconder ceux
qui s'empareroient des Portes. Quelques
Arrageois, informés du projet des François ,
en avertirent le Magiſtrat de Douai par des
Lettres , qu'ils confierent à une femme ,
dont ils connoiffoient l'attachement pour la
Maiſon de Bourgogne. Le Magistrat porta
fur le champ cette nouvelle aux Chefs de la
garniſon. Comme le nombre des François
étoit trop grand pour riſquer une ſortie, on
réſolut de ne point ouvrir la Porte qui mene
à Arras , mais on plaça en cet endroit de
groffes pièces de canon , qui accablerent les
Soldats mis en embuſcade & une partie de
ceux qui s'étoient avancés vers la Porte. Le
refte fut obligé de prendre la fuite.
On voit dans les Mémoriaux que deux
ans auparavant un nommé de le Ruelle
avoit été banni par les Echevins d'Arras ,
parce qu'il étoit ſoupçonné d'écrire ſouvent
auxHabitans de Douai , pour leur communiquer
ce qu'on faiſoit & ce qu'on diſoit
dans la Ville.
Louis XI apprit que des Arrageois avoient
fait échoüer l'entrepriſe de ſes gens : il en
reffentit la plus vive colere , & ce fut fans
doute à cette occafion que , confondant l'innocent
avec le coupable , il les chaſſa tous
de
OCTOBRE. 1744 2177 .
de la Ville & de la Cité , ſans diftinguer
ſexe ni condition. Il fixa pour Lieux de leur
exil Paris , Rouen & Tours , & fit venir
pour les remplacer une Colonie Françoiſe.
Les Archers & les Arbalêtriers demeurerent
àArras quelque-tems après les autres , mais
ils furent auſſi bannis avant la fin de l'année
1479. Il n'y eut pas juſqu'aux Religieux de
S. Vaaſt , qui éprouverent les effets de cette
proſcription rigoureuſe. Charles de Bourbon
, Archevêque de Lyon , avoit été gratifiéde
leur Abbaye : voyant que ces Moines
déſaprouvoient ſes maximes & fes
moeurs corrompuës , & fâché de ce qu'ils
refuſoient de lui obéir aveuglément , il obtint
un ordre pour les faire fortir du Monaftere
, où il appella d'autres Moines d'un
caractere plus conforme au ſien ,& qui lui
permirent de diſſiper à ſon gré les revenus
de la Maiſon .
Tous les Hiſtoriens que j'ai lûs ſe ſont
trompés fur les véritables caufes & fur l'époque
de cette révolution :ils ont cru qu'elle
avoit ſuivide fort près les infultes reçuës
par Louis XI au Siége d'Arras , mais les Archives
de la Ville fourniffent mille preuves
de leur erreur. Il ſuffira de joindre ici les
plus frappantes à celles que j'ai déja rap
portéesdans le cours de ce Mémoire.
Le 12 Juin 1479 , cinq jours ſeulement
By avant
2178 MERCURE DE FRANCE.
avant l'Expedition de Douai , le Seigneur
de Baudricourt , qui étoit alors Lieutenant
Général en Artois , exempta les habitans
d'Arras pour un an duſervice de guerre , en
confideration des maux qu'ils avoient foufferts.
D'ailleurs , les Regiſtres de la Ville ne
contiennent aucun veſtige de ce qui arriva
durant l'éxil des Arrageois ,& l'interruption
de ces Journaux ne commence qu'au 14
Juillet 1479. On n'y trouve point de nomination
d'Echevins pour cette année : on y
voit au contraire que le Magiſtrat fut renouvellé
les deux années précédentes la
veille de la Touſſaint , felon la forme ordinaire
, & ceux qu'on élut pour compoſer ce
Corps , furent certainement tirés d'entre les
anciens Habitans ; la plupart même avoient
déja exercé l'Echevinage , avant la mort du
Duc de Bourgogne .
Une preuve encore plus convainquante ,
eſt celle qu'on remarque dans la Chartre
émanée deCharles VIII , fils de Louis XI ,
&dont je parlerai amplement. Ce Prince y
dit expreffément que les habitans d'Arras
furent bannis environ deux ans après qu'ils
eurent fait pleine & entiere obéiffance au Roi
fon Pere. En voilà fans doute affés pour démontrer
l'anachroniſme , où ſont tombés les
Auteurs , qui ont écrit ſur cette matiere.
Après
OCTOBRE . 1744 2179
Après la fameuſe Bataille d'Enguinegate ,
qui ſe donna le 7 Août 1479 , l'Archiduc
Maximilien prit d'aſſaut le Château de Malannoy
, ſitué proche l'Abbaye de Ham , &
en fit pendre leCommandant avec cinquante
de ſes Soldats. Louis uſa de repreſailles ;
il fit choiſir un pareil nombre de Priſonniers
de guerre , ordonna d'en pendre dix à l'endroit
même où les François avoient été exécutés
, dix fur le bord des foſſés d'Arras ,
dix aux Portes de S. Omer , autant à celles
de Douai , & les dix autres à Lille.
Au mois de Juillet 1481 , le Roi fit paroître
une Chartre , qui mit le comble au
châtiment des Arrageois. Il ydéclare que ſa
volonté eſt d'abolir entierement le nom
d'Arras , & défend , ſous peine de punition
exemplaire , que certe Ville ſoit jamais ainſi
appellée de bouche ni par écrit. Franchise ,
fut le nouveau nom qu'il lui impofa , non
pour exprimer le caractere ſincere & naif
des anciens Habitans , puiſqu'il les avoit
déja expulfés de leur Patrie : ce mot ne fignifioit
pas non plus Ville Françoise , comme
divers Auteurs ſe le ſont imaginés. Le
Roi dit lui-même dans ſa Chartre,qu'il donne
à cette Ville & à la Cité le nom de Franchife
, afin qu'on ſe ſouvienne à jamais des
grandes franchiſes & libertés , qu'il accorde
aux nouveaux Citoyens , ce qui introdui-
B vj
fit
2180 MERCURE DE FRANCE.
fit les termes de Civitas Libertinensis , Ee
clefia , Epifcopus , Officialis Libertinenfis ,
qu'on lit dans un Arrêt rendu au Parlement
de Paris en 1482 .
En effet , non content de confirmer en faveur
de la Colonie Françoiſe les Priviléges
octroyés anciennement à la Ville par les
Comtes de Flandre & d'Artois, par lesDucs
de Bourgogne & par les Rois de France ,
Louis en ajouta une infinité d'autres , pour
exciter un grand nombre de François à y
venir habiter volontairement : jedis volontairement
, car il réſulte de ſon Ordonnance
que pluſieurs perſonnes avoient été forcées
d'entrer dans la Colonie. Aufſi-tôt que le
Roi eut réfolu de chaſſer les anciens Habitans
, il fit tenir des aſſemblées à Paris , à
Rouën , à Tours , à Lyon , & en d'autres
Villes de France. Les Officiers de ces Lieux
y élûrent une bonne quantité de Marchands
& d'Artiſans , & les envoyerent à Arras ,
où ils étoient reçûs avec certaines formalités
par les Commiſſaires du Roi , qui leur diftribuoient
des maiſons , ſuivant leur état .
Pluſieurs Négocians , ainſi nommés malgré
eux , pour ſervir au repeuplement de
cette Ville , eurent beaucoup de peine à s'en
diſpenſer. Les uns furent obligés d'alleguer
leur vieilleſſe, ou de prétexter des maladies :
les autres donnerent ou prêterent des ſommes
OCTOBRE. 1744. 2181
mes d'argent à quelques-uns de leurs Com
patriotes , pour les engager à partir en leur
place. Il y a dans cette même Chartre un
article , par où le Roi annulle toutes les
Promeffes & lesObligations contractées par
les nouveaux Habitans,pour les prêts qu'on
leur avoit faits à ce ſujet , & cela attendu
les dépenſes & les embarras qu'ils avoient,
eſſuyés , en formant leur établiſſement à
Franchise.
Il ſe plaint dans un autre article de ce
que nombre d'Arrageois , qu'il appelle fes
adverſaires , rebelles & désobéifſans Sujets ,
après avoir juré de lui demeurer fidéles ,
font pourtant rentrés dans le Parti ennemi .
Il défend au Lieutenant de Roi , au Gouverneur
& aux Echevins de les ſouffrir dans
la Ville & Cité de Franchiſe : il les charge
néanmoins de recevoir ceux qui reviendroient
pour faire un nouveau Serment ,
mais de les releguer auffi- tôt par de-là la
riviere de Somme.
Cette Chartre contient plufieurs Reglemens
pour la Police de la Ville : le Roi y
change la maniere ordinaire de nommer le
Maire & les Echevins ; il accorde à ceux
qu'il avoit déja pourvûs de ces Emplois, ou
qui devoient l'être dans la ſuite,le Privilége
de Nobleſſe , tant pour eux que pour leur
poſterité maſculine & féminine ;il les exémte
1
2182 MERCURE DE FRANCE.
te du droit de Franc-Fief , & leur permet de
commercer , même en détail , ſans déroger
à leur condition .
Ce Monarque ne ſe contenta point d'anéantir
le nom de la Ville d'Arras . Voulant
effacer juſqu'à la plus legere marque de fon
ancien état , il lui donna pour nouvelles
armes un Ecu d'azur, ſemé de fleurs-de-Lys
d'Or , au milieu deſquelles étoit l'image de
S. Denis Apôtre de France , portant ſa tête
entre ſes mains. Ces armoiries ont ſans doute
contribué à la mépriſe des Hiſtoriens ,
qui ont cru que Franchiſe vouloit dire Ville
Françoise. Quoiqu'il en ſoit , le Roi enjoignit
aux Echevins de faire peindre ou ſculpter
cet Ecuflon à toutes les Portes de la Ville
& de la Cité , & à celle de leur Hôtel commun.
Marie de Bourgogne , Archiducheſſe d'Autriche
, mourut d'une chute de cheval le 18
Mars 1482 , & laiſſa deux enfans , Philippe
&Marguerite d'Autriche. Cette mort rendit
les Gantois encore plus infolens qu'ils
ne l'avoient été juſques-là. Ils refuſerent à
l'Archiduc la tutelle de ſes enfans , ce qui
fit naître aux Pays-Bas des guerres longues
&cruelles .
Louis ſçut bien mettre à profit la difpoſition
de ces Bourgeois mutins. Depuis
quelque-tems iltraitoit ſourdement avec eux
fur
OCTOBRE. 1744. 2183
fur les moyens de conclure une Paix entre
la France & la Flandre , bien affûré qu'ils
contraindroient Maximilien d'accepter les
conditions qui leur plairoient. Il leur avoit
déja fait propoſer le Mariage du Dauphin
avec Marguerite fille de l'Archiduc , pourvû
qu'on donnât à cette Princeſſe les deux Provinces
de Bourgogne ,& afin de leur témoigner
qu'il n'avoit nul deſſein d'envahir la
Flandre , il offroit de leur rendre Arras , &
tout ce qu'il avoit pris du côté de l'Artois ,
pour leur fervir de barriere contre la France.
Dès que l'Archiducheſſe fut morte , il redoubla
ſes foins , & mit tout en uſage , pour
venir à bout de ſon entrepriſe. Philippe de
Crevecoeur , Seigneur d'Esquerdes , qui
paſſa en Flandre à cette occafion , négocia
avec beaucoup d'habileté & de ſuccès. Les
Communautés du Pays tinrent des Affemblées
, pour régler les affaires de l'Etat. En
vain les Députés de pluſieurs Villes voulurent
laiffer une autorité légitime à l'Archiduc
; ceux de Gand l'emporterent toûjours,
& même ils obligerent ce Prince de confentir
à la Paix & au Mariage de ſa fille avec le
Dauphin .
Lorſqu'on lui eut arraché ſon acquiefcement
, les Flamans firent demander au Roi
desConférences , pour travailler à un Traité.
Leurs Ambaſſadeurs furent écoutés favora2184
MERCURE DEFRANCE.
,
rablement , & on choiſit Arras pour liett
du Congrès. Louis n'y envoya que quatre
Plénipotentiaires , ſçavoir , le Seigneur
d'Eſquerdes , Olivier de Querman , Lieutenant
de Roi en cette Ville , Jean Guerin
Maître d'Hôtel de S. M. & Jean de la Vacquerie
, qui de Confeiller - Penfionnaire
d'Arras étoit devenu Premier Préſident. au
Parlement de Paris. Il s'y trouva au nom
des Flanians juſqu'à 48 Députés , à qui Maximilien
fut forcé de donner auſſi un pleinpouvoir
, tant pour lui que pour ſes enfans.
Le Traité de Paix , dans lequel cette Ville
eſt toûjours nonmée Franchiſe aliàs Arras ,
fut ſigné le 23 Décembre 1482 , & ratifié
par le Roi au mois de Janvier ſuivant. On
yconvint , entre autres chofes , que le
Dauphin épouſeroit Marguerite d'Autriche
, quand elle feroit en age : qu'après la
publication de la Paix , cette jeune Princeffe
feroit amenée à Arras& miſe entre les mains
d'un Prince du Sang , pour être conduire à
la Cour de France : qu'elle auroit pour dot
les Comtés d'Artois & de Bourgogne , le
Mâconnois , l'Auxerrois , Salins , Bar-fur-
Seine & Noyers : que s'il ne fortoit point
d'Enfans du Mariage , ces Etats retourneroient
au Duc Philippe, frere de Marguerite
ou à ſes héritiers : que la Princeſſe , en arri
vant
OCTOBRE, 1744. * 2185
vant à Arras , feroit déclarée par le Comte
de Beaujeu , Comteſſe d'Artois & de Bourgogne
, & Dame des autres Seigneuries qui
compoſoient ſa dot : que tous ces Pays ſeroient
gouvernés felon leurs droits , uſages,
coûtumes & priviléges ſous la main du Dauphin
, comme futur Mari Bail de Marguerite.
Les Envoyés de Maximilien & des
Etats demanderent que la Ville d'Arras pût
jouir des mêmes avantages , & qu'elle fût
remiſe en ſa premiere ſituation : àquoi l'on
répondit pour le Roi que les anciens Habitans
, même ceux qui s'étoient retirés ſous
ladomination de l'Archiduc , pourroient
rentrer dans leurs héritages , revenir en
cette Ville , & y faire leur Commerce ou
toute autre Profeſſion , de même qu'auparavant.
Du reſte , le Roi s'en remet au Dauphintouchant
la reſtauration de l'ancienne
Police. Il fut auſſi permis par un article ſéparé
aux Religieux de S. Vaaſt de retourner
dans leur Abbaye , & d'en reprendre les
biens.
Une autre clauſe accorde aux Villes & aux
Villages d'Artois , une exemption de l'aide
ordinaire pendant fix ans , & les décharge
de tous les arrérages échus au tems du
Traité.
Les Ambaſſadeurs Flamans prierent ceux
du Roi de ne point laiffer de gens de guerre
dans
4
2186 MERCURE DE FRANCE.
dans les Places frontieres. Il fut dit la-def
fus qu'on feroit fortir la garniſon des petites
Villes , telles que Lens & l'Ecluſe , mais
qu'on diminueroit ſeulement celle des grandes
, comme Arras , Bethune , Aire , Terouane
, S. Pol , Guiſe & S. Quentin .
fe-
Le Traité portoit encore que la Ville ,
Château & Bailliage de S. Omer , ne
roient mis en la poſſeſſion du Dauphin ,
qu'après fon mariage accompli : que juſqu'à
ce tems , ils ſeroient confiés à la garde des
Habitans , qui jureroient de n'y admettre ni
l'Archiduc ou ſon Fils , ni le Roi ou le Dauphin
: que ſi la Princeſſe Marguerite mouroit
avant la conſommation du mariage , S.
Omer & ſes dépendances feroient rendus
à Philippe d'Autriche ou à ſes héritiers : que
cette Ville garderoit une exacte neutralité ,
au cas que la guerre ſe renouvellât entre la
France & l'Archiduc.
Enfin il fut reglé , que ſi le Mariage projetté
ne ſe faiſoit point , les biens aſſignés à
Marguerite d'Autriche rentreroient au Domainede
fon frere , ſauf la Souveraineté
qui appartenoit de tout tems à la Couronne
deFrance.
On furpaſſa les eſperances du Roi, en donnant
tout à la fois à Marguerite les Comtés
d'Artois & de Bourgogne. Ce fut l'Ouvrage
desGantois , qui cherchoient à affoiblir
la
OCTOBRE. 1744. 2187
la puiſſance de leur Prince. Maximilien n'avoit
pas lieu d'être fort ſatisfait du Traité ,
quoiqu'il eût été ſigné en vertu de ſes pouvoirs.
Il fut même tenté d'enlever ſa fille
avant qu'on la mît en chemin pour la Fran-
се , mais les Gantois & les François employerent
de ſi bonnes précautions qu'il
n'oſa l'entreprendre. Cette Princeſſe , âgée
d'environ cinq ans , fut fiancée à Amboiſe
avec le Dauphin, au mois de Juillet 1483 .
Louis XI mourut le 30 Août , après avoir
fait pluſieurs legs pieux , entre leſquels je
n'oublierai pas un Tabernacle & une Image
de la Vierge en Argent, peſant 250 marcs ,
qu'il donna à la Cathédrale d'Arras ; il donna
de plus aux Dominicains de cette Ville ,
un cierge de 152 livres , qui faisoient le
poids de fon corps , pour être allumé devant
l'Autel de la Vierge. L'Egliſe Paroiffiale de
la Ville de S. Pol , fut auffi enrichie d'un
Calice d'or , par le Teftament de ce Prince.
Charles VIII , fon fucceffeur , n'oublia
point les promeſſes faites en faveur des Ar
rageois par le Traité, dont je viens de parler.
Dès le 13 Janvier 1484 , le Roi fit
dreffer une Chartre , par laquelle il permet
que les anciens Habitans d'Arras , de toute
condition , reviennent ydemeurer,& qu'ils
reclament leurs biens immeubles , en l'état

1188 MERCURE DE FRANCE.
où ils les trouveront. Cette Ordonnance
fait revivre la Police & la forme deGouvernement
qu'on obſervoit avant les troubles ;
elle ſupprime entierement les nouvelles
Loix établies durant l'exil . Le Roi donne
aux Marchands & Artiſans François le choix
de s'en retourner aux Lieux de leur naiſſance
, ou de reſter à Arras , mais en y louant
des maiſons , de l'aveu des perſonnes à qui
elles appartenoient auparavant.
,
Antoine de Crevecoeur Seigneur de
Thiennes , Sénéchal & Gouverneur d'Artois
, fut nommé par le Roi , pour mettre ſa
Chartre en exécution , avec toute la folemnité
que demandoit un tel événement.
Dès qu'il fut arrivé dans Arras , Pierre de
Ranchicourt , Evêque de cette Ville , ſuivi
de quelques Membres des trois Etats , alla
le prier de remplir inceſſamment limpotante
Commiflion , dont il étoit chargé.
Ce Gouverneur fit appeller à l'Hôtel-de-
Ville tous les Marchans &les Artiſans François
qui ſe trouvoient à Arras , leur notifia
les ordres du Souverain , & ne leur donna
que huit jours pour y fatisfaire volontairement
, avec menace de les y forcer après ce
tems. Enſuite il fit publier la Chartre à tous
les Carrefours de la Ville & de la Cité ,
pour en apprendre le contenu à ceux qui
n'aOCTOBRE.
1744. 2189
n'avoient pû aſſiſter à l'Aſſemblée. Le 4
Mai ſuivant , ce Seigneur choiſit douze
Echevins parmi les anciens Habitans : le
Conſeiller - Penſionnaire , le Procureur de
Ville & l'Argentier furent auſſi changés.
Les Etrangers furent dépoüillés des autres
Charges Municipales , qui font à la difpoſition
du Magiftrat , & on les rendit
aux perſonnes , qui les poſſédoient avant
le banniſſement. Ceux d'entre eux qui
étoient morts pendant l'adminiſtration des
François , furent remplacés par le Gouverneur
, avec le conſentement des Echevins.
Enfin , tout rentra dans l'ordre ancien
, & il ne reſta preſque nulle trace de
la ſévérité de Louis XI,
EPI
2190 MERCURE DEFRANCE .
EPITRE A URANIE ,
* Pour le jour de ſa Fête,
T Ransfuge des bords du Permeffe ,
D'une douce & trompeuſe yvreſſe
Je croyois affranchir mes ſens ,
Et dans les bras de la pareſſe
Filer le reſte de mes ans ,
Quand , à ta voix enchantereſſe ,
Je ſens ranimer mes accents.
Tu veux , qu'oubliant ſa promeſſe ,
MaMuſe joigne encor ſes chants
Aux fleurs qu'à t'offrir je m'empreſſe ;
Qu'elle enfante des ſons touchants ,
Des Vers , où brillent la fineſſe ,
L'enjoûment , la délicateſſe
Et des Muſes tous les préfens ,
Et dont ton auſtere ſageſſe
M'ordonne de bannir l'encens.
De la Poëtique harmonie
J'ignore , Divine Uranie ,
Les tons divers , les agrémens ;
J'ignore l'Art , les traits charmans ,
Qu'enfante une aimable manie ,
Quand , fans effort , un beau génie
Sçait
OCTOBRE. 1744. 2191
Sçait être , en ſes amuſemens ,
L'interpréte des ſentimens.
Privé de ces dons , à me taire
Je me condamnois pour toujours ,
Quand d'un filence ſalutaire
Tes Loix interrompent le cours.
Mais quoi ! faudra- t'il que fidelle
A tout ce que tu voudras d'elle ,
Ma Lyre , en ce nouveau début ,
D'une louange méritée
Etpar mon coeur toute dictée ,
Ne puiſſe t'offrir le tribut ?
Que dis-je ? à quoi penſe ma Muſe
Ah ! loin qu'un vain orgueil l'abuſe ,
Qu'elle en arrache le bandeau ;
Ignore-t'elle ſa foibleſſe ,
Et que , pour peindre une Déeſſe ,
Un Mortel n'a point de pinceau ?
Doit-elle faire l'étalage
Des Vertus du plus digne objet ,
Si la beauté de ſon langage
N'égale celle du ſujet ?
Dans l'ardent tranſport , qui l'anime ,
Suivroit-t'elle l'eſpoir ſateur
De pouvoir adopter la rime
Pour l'interpréte de mon coeur ?
Dans l'Art heureux de me connoître ,
Parta ſageſſe retenu ,
De
2192 MERCURE DE FRANCE .
De la vaine ardeur de paroître •
Je ſuis , dès long-tems revenu.
Je me ris de ces Muſes folles
Qui , dans leurs fades hyperboles ,
Ne parlant qu'un même jargon ,
Sans connoître le ton des graces ,
De leur ennui ſément les glaces
Et tiranniſent la Raiſon .
Je les laiſſe dans leurs retraites,
Rimailler toutes leurs fornettes ;
S'applaudir de leur Apollon.
Loin de toute gent ennuieuſe
De très- infipides cauſeurs ,
D'importuns , de bruïands jaſeurs ,
Loin de toute troupe envieuſe
Qui , ſous un voile de douceur ,
Ne m'offre qu'un maſque impoſteur ,
Loin de ces Conciliabules
Où , dans des projets ridicules ,
La calomnie , à l'oeil malin ,
Exhale ſon cruel venin ;
Loin de ceux qui , n'aimant qu'eux-mêmes,
N'ont jamais eû le coeur lié
Par les plaifirs vrais & fuprêmes
Que goûte la tendre Amitié :
Loin , enfin , de ces ames viles ,
Qui , par mille crimes commis ,
S'épuiſent en ſoins inutiles.
Pour
OCTOBRE . 1744. 2193
Pour déſunir de vrais amis ,
Je vais, dans ton charmant azile ,
T'offrir les plus finceres voeux :
Ton Amitié , d'un ſort tranquile
M'y ſçait filer les jours heureux.
Là , de la Raiſon , qui m'éclaire ,
Ton coeur allume le lambeau :
Là, de toute erreur menfongere
Tu ſçais m'arracher le bandeau :
Là , de mon ame , qui t'implore ,
Tes vertus forment les liens ;
Là, dans l'inftant , qui vient d'éclore,
Je vois naître de nouveaux biens.
Régne ſur moi , Belle Uranie ;
Sois mon aftre ; guide ma vie ;
Tandis que mon ſincere coeur ,
Dont la vive & conſtante ardeur
Sera l'éternel appanage ,
A t'aimer , à te rendre hommage,
Mettra ſa gloire & ſon bonheur.
C DIS2194
MERCURE DE FRANCE.
DISSERTATION de M. du Marſais
fur la prononciation & sur l'Orthographe
de la Langue Françoiſe où l'on examine s'il
faut écrire Français , au lieu de François.
A. M.
Oici , Monfieur , puiſque vous le
Vvoulez ,ce que je penſe ſur la maniere
d'écrire le mot François par la diphthongue
ai Français, au lieu de François par
l'orthographe vulgaire.
Ce font là des minuties , auſquelles il
ſemble que les perſonnes , qui penſent auſſi
grandement que vous , M. ne devroient pas
s'amufer , mais j'ai eu l'honneur de vous
entendre dire plus d'une fois , que l'Art
ingénieux de peindre la parole intéreſſe trop
la Societé , pour traiter de bagatelle ce qui
le concerne; & d'ailleurs il eſt utile d'accoûtumer
ſon eſprit à penſer avec juſteſſe
fur les moindres choſes.
Permettez -moi , M. de rappeller d'abord
quelques principes , qui me mettront en
état de répondre, avec plus d'exactitude ,
votre question.
Il me ſemble qu'il y a bien de la différense
entre une Langue , & la maniere de l'éstire,
Une
OCTOBRE. 1744. 2195
Une Langue eſt l'Ouvrage de la Nature ,
& la maniere de l'écrire eſt l'Ouvrage de
l'Art.
La Nature nous a donné les organes de la
parole ; nous en faifons par imitation , par
inſtinct , le même uſage,que nous en voyons
faire àceux avec qui nous vivons. Le même
intérêt qui nous a appris à entendre ceux
qui nous parloient , nous apprendà les imirer
, afin que comme nous avons connu ce
qu'ils penſoient , nous puiſſions auſſi leur
faire connoître ce que nous penſons.
On ne peut pas dire qu'aucun particulier
ait inventé l'Art de parler , ni même une
ſeule Langue , de toutes celles qui exiſtent ,
ou qui ont été en uſage parmi les Hommes.
Aucune Langue n'eſt donc l'Ouvrage de
l'Art: elles font toutes une ſuite néceffaire
de la conformation des organes de la paro
le ,& d'un nombre preſqu'infini de circonftances
, qui ont concouru à leur établiſſement
, qui en font la varieté , &qui par le
laps de tems y apportent des changemens ,
qui à la fin les détruiſent , & leur font faire
place à d'autres , qui s'introduiſent de la
même maniere que les anciennes s'étoient
établies.
Les Langues n'fuirt point l'Ouvrage d'aucun
particulier ,mais étant un effetde cette
Cij ma2196
MERCURE DE FRANCE.
maniere ſupérieure , ſelon laquelle les cho
ſes ſemblent ſe faire & s'introduire toutes
ſeules , ſans le ſecours de l'Art , ni de l'Autorité
, nous devons les prendre telles que
nous les trouvons , puiſqu'elles ont été faites
indépendemment de nous. Quand une
fois les cauſes , qui forment une Langue ,
ont produit leur effet , & qu'enfin la Langue
eſt établie , la Loi eſt publiée ; tout doit
yêtre foumis , juſqu'à ce que des cauſes pareilles
faſſent ſucceder un nouvel effet au
premier.
Ainfi , lorſqu'il s'agit de l'emploi ou de la
prononciation d'un mot , ou qu'il eſt queftion
de quelque tour de Phrafe , nous devons
nous contenter de conſulter l'uſage de
la plus noble & de la plus éclairée partie de
la Nation , où cette Langue eſt établie ; il
ſuffit que l'on puiſſe nous dire avec vérité ,
c'est ainſi que les perſonnes éclairées de la Nation
parlent ; tel eſt le langage de ceux qui ont
eu de l'éducation à la Cour , ou dans la Capitale.
C'est dans ceſens que les Auteurs de réputation
employent un tel mot ou une telle Phra
ſe : tout est décidé. Nous devons prendre
les mots& les Phrases ,telles que l'uſage le
plus autoriſé nous les préſente, Cet uſage
eſt la ſeule réglede la prononciation , de la
fignification & de l'emploi des mots & des
Phraſes. Il n'y a pas fur ces points d'autres
prin
OCTOBRE. 1744. 2197
principes. Nous ne pouvons qu'obſerver l'ufage
, & conformer notre pratique à ces
Obſervations .
Il n'en eſt pas de même de la Peinture ,
de la Muſique écrite , de l'Orthographe , &
des autres Inventions de l'induſtrie des
Hommes. Nous avons tous droit de révifion.
Nous avons tous intérêt de reconnoître
pour quelle fin , pour quels motifs
pour quels uſages , on a imaginé l'Art ; fi
l'inventeur fuit ſon but , ſi les moyens conduiſent
à la fin. On doit même nous ſçavoir
gré de propoſer ce qui peut ajoûter quelque
degré de perfection à l'Art , & faire
éviter ce qui pourroit le rendre défectueux .
C'eſt ainſi que les Arts ſe ſont perfectionnés.
Tous les Arts ont leurs principes & leurs
régles , indépendemment de tout caprice ,
parce qu'ils ont tous une fin , à laquelle ils
doivent atteindre , pour remplir leur inftitution.
La Peinture d'une bouche doit refſembler
à une bouche , & ne doit pas être
la figure d'un oeil ; le portrait de Louis doit
me rappeller l'image de Louis , & s'il me
rappelle l'idée de quelqu'autre , le Peintre
n'a pas rempli ſon objet.
د
Les Notes de Muſique ont chacune leur
destination & fi vous voulez me faire
chanter mi , fa , fol , il ne faut pas que
Ciij vous
2198 MERCURE DE FRANCE.
vous notiez ſur la portée la , fi , ut .
Mille raiſons d'intérêt , de commodité ,
de vanité , engagerent autrefois les Hommes
àchercher un moyen , pour communiquer
leurs penfées aux abſens ,pour ſe les
rappeller à eux-mêmes ,& pour les tranfmettre
à la Poſterité. Ils inventerent d'abord
des Hiéroglyphes , c'est-à-dire des fignes
, ou ſimboles , qui n'étoient deſtinés
qu'à faire entendre le fond de la penſée , à
peu près comme le chou , pendu à une
porte , indique que c'eſt là que l'on vend
du vin. Enfin , après bien des recherches
ils eurent le bonheur de trouver ces petites
figures que nous appellons Lettres , dont
chacune eſt deſtinée à être le figne de quelqu'un
des fons particuliers , qui entrent
dans la compofition des mots.
L'Art , qui apprend à ſe ſervir de ces ffgnes
, eſt appellé Orthographe , c'est-à-dire
l'Art d'écrire , ſelon le but pour lequel
l'Art à été inventé. L'Orthographe, étant un
Art , elle doit avoir des principes , & des
principes invariables , car tout Art eſt inventé
, pour conduire à une fin ; les principes
de l'Art , ce ſont les Régles , les Obfervations
, qui conduiſent à cette fin ; or
comme la fin ne change point , les principes
doivent aufli être invariables comme
elle.
Quelle
OCTOBRE. 1744. 2199
Quelle eſt la fin de l'Orthographe , &
quels en font les principes ? La fin de l'Orthographe
eſt de peindre la parole par des fignes
, qui , ſelon leur deſtination une fois
fixée & convenuë , deviennent l'image des
ſons particuliers , qui entrent dans la compoſitiondesmots.
A l'égard des principes , c'est-à-dire, des
moyens que l'on doit néceſſairement employer
, pour arriver à cette fin , je me contenterai
de rapporter ici les deux ou trois
principes fondamentaux , dont tous les autres
ne fontque des conféquences.
I. L'Orthographe doit fournir autant de
ſignes particuliers qu'il y ade fons differents
dans une Langue, enſorte que chaque fon
ait ſa Lettre repreſentative.
11. Ces Signes ou Lettres ne doivent jamais
être employés l'un pour l'autre , car
alors le Signe feroit équivoque , ce qui eft
le plus grand défaut qu'un Signe puiſſe
avoir.
111. Enfin l'Orthographe doit faire tout
ce qu'il faut & ne faire que ce qu'il faut ,
pour arriver à ſon but , qui eſt uniquement
de donner les Signes propres & incommutables
de la prononciation , & les Obfervations
néceſſaires pour écrire ces Signes .
Il eſt indubitable , que d'abord on a ſuivi
ces principes. Onn'avoit inventé les Signes
Ciiij des
80000
2200 MERCURE DE FRANCE.
des fons que pour en ſuivre la deſtination .
Si l'on écrivoit Empereur , enfant , entendre ,
par un é , c'eſt qu'on prononçoit émpereur ,
énfant , énténdre. La preuve en eſt bien claire
; c'eſt que cette prononciation s'eſt conſervée
juſqu'aujourd'hui , en pluſieurs Provinces&
furtout en Provence & en Languedoc
, où tous les mots François qu'on écrit
par en & qu'on prononce par an en François,
ſe prononcent par én , même la prépoſition
en in , & c'eſt ainſi que nous prononçons
examén , Hymén , Saducéén , Chaldéén
amén, bién, mién , tién , ancien , &c .
Il y a auſſi en Picardie , en Artois & en
Flandre , pluſieurs fortes de prononciations,
qui par leur conformité avec l'ancienne Orthographe,
justifient que cette Orthographe
fut autrefois conforme à la prononciation ,
comme Paon .
Quand la prononciation change , on
peut afſfürer que l'Orthographe changera ,
maisde loin en loin ; on écrivoit foubs on
n'écrit plus que fous , parce que le b ne s'y
prononce plus. On écrivoit il ha , habet ,
on écrit ſimplement il a, on écrivoit Adrian,
Damian , Valentinian , parce qu'on les prononçoit
ainſi ; aujourd'hui on écrit Adrien
Damien , Valentinien , par la ſeule raiſon de
la prononciation. On écrivoit treuve ; on
écrit trouve , toujours par la raifon de la pro-
,
nonciation , qui , étant la maîtreſſe & l'original
CCTOBRE . 1744. 2201
ginal de l'Orthographe,la ſubjugue enfin &
ſe la rend conforme .
Il n'y a pas bien long- tems qu'on écrivoit
encore il faira , parce que d'abord on l'avoit
prononcé ainsi , faiſant entendre l'a &
l'i dans la premiere ſyllabe , comme on le
fait encore en Provence & dans les Pays
voiſins , mais la prononciation de l'ai s'étant
perduë en ce mot là , & celle de l'e muet y
ayant été ſubſtituée , le ſigne repreſentatif
de cet e muet , a enfin été mis dans l'écriture
au lieu de l'ai , qui n'avoit plus de rapport
à la prononciation de ce mot , enforte
que les partiſans même de l'ancienne Orthographe
écrivent aujourd'hui ilfera , conformément
à la prononciation préſente. On
commence même à écrire nous fefons , il fefoit
, en fefant. Mais pendant que d'un côté
on révoque avec raiſon le Privilége que
l'on avoit toleré dans l'ai , de repreſenter l'e
muet en ces mots , quelques perſonnes venlent
l'en dédommager , en lui accordant ,
malgré ſon inftitution&fon uſage propre
la prérogative de repréſenter l'e ouvert dans
le mot François qu'ils écrivent par ai , Français.
Il me ſemble , que ſelon les véritables.
principes, il ne faudroit écrire la derniere
ſyllabe de François , ni de l'une ni de l'autre
maniere , puiſqu'on ne prononce ni
Cy Fram2202
MERCURE DE FRANCE.
Franço- is ni França is : car on n'entend ni o
nii ; ni ani z.
Oi eſt une diphthongue repréſentative des
fons de l'o & de l'i , raſſemblés en une ſeule
ſyllabe , ſans divifer la voix , mais qui doit
faire entendre les deux voyelles , comme
on les entend dans la premiere ſyllabe de
voy- ez , voy-age , moy-en.
On fait auſſi ſentir les deux voyelles en
Italien dans noi nous , voi vous. On prononce
no- i , vo-i en raſſemblant les deux
fons en une feule ſyllabe. Quelle difference
entre le fon Italien de noi , voi , & le fon
François moi, toi !
د
Les deux voyelles de ladiphthongue oi
ſe font auffi entendre en Grec Tesia la
Ville de Troye . of , article Grec au pluriel.
Οἱ λόγοι les diſcours , & au datif , τοῖς
λόγοις. Dans ce dernier , les trois Lettres
ess ontun ſon bien different de celui qu'elles
ont dans François , S. François , les Suédois,
c.
Cette diphthongue oi , ois , ſe prononce
dans la plupart de nos mots , ſans que l'on
entende rien de l'oni de l'i , comme dans
foi , moi , toi , ſoi , Loi , voi , Roi , quoi , &c.
On entend ona , oué & nullement o- i.
Ainſi , ſi l'on veut prononcer François
comme on prononce S. François , Lois, Rois,
mois,trois ,&c. il faudroit un caractere particulier,
OCTOBRE . 1744. 2203
ticulier , pour marquer cette forte de prononciation
, qui n'eſt nullement marquée
par o- i , puiſqu'on n'entend ni o ni z.
Que ſi l'on veut prononcer François avec
le ſon de l'e fort ouvert , comme dans procès
, ſuccès , tempête , Abbeſſe , &c. il eſt évident
que pourmarquer cette prononciation
d'une maniere propre & ſans équivoque ,
il faudroit plûtôt ſubſtituer un é ouvert à la
diphthongue o- i , qui n'eſt pas même diphthongue
en ce mot , puiſqu'elle n'y a point
de double fon. Mais comme cette façon
d'écrire ce mot par un é ouvert n'eſt point
autoriſée , & que dans la prononciation
foutenuë , ce mot ne ſe prononce point par
un é ouvert , je crois qu'en attendant une
judicieuſe réforme , il faut écrire François ,
Anglois ,je connois , &c .
Et pourquoi ne pas mettre ai au lieu d'oi ?
N'est-ce pas ainſi qu'on écrit Palais , Marais
, jamais , & tant d'autres où ai n'a que
le ſon ſimple de l'ê ouvert ?
Je répons que c'eſt corriger un abus par
un autre plus grand encore ; c'eſt ôter à un
figne ſa deſtination propre , pour lui faire
fignifier un fon , qui , de ſon côté , a ſon
figne particulier.Car ai eſt une diphthongue
compofée de l'a & de l'i , qui n'eſt deſtinée
qu'à marquer un fon réiini , compofé de ces
deux voyelles , comme dans l'interjection
Cvj 2
2204 MERCURE DEFRANCE.
ai , ai , ai ! & dans bail , mail , qui ne font
que d'une feule fyllabe , Bayonne , Mayance
, Bercail , Camail , Email , Serail , poitrail,
détail , Evantail , travail , Portail , fans
compter tant d'autres mots en aille.
Si vous donnez à ces deux Lettres ai le
ſon de l'e ouvert , vous lui ôtez ſa premiere
deſtination ; vous multipliez les êtres fans
néceſſité. Cette prononciation de l'ê ouvert
n'a-t'elle pas ſon ſigne ê ? accès, procès , fuccès
, &c. Ces mots là s'écrivent- ils par ai ?
Cette vieille innovation , car il y a environ
un Siécle que le Sr de l'Eclache voulut
l'introduire , cette innovation , dis-je , induiroit
en erreur les Etrangers & les jeunes
gens , qui apprennent à lire , car fi vous leur
dites que ai fait ê , auront-ils grand tort de
lire lamên au lieu de la main. Bel , mêl pêle ,
canêlle au lieu de Bail , mail , paille ,
naille & encore Bên , Germén , elleurs au lieu
de Bain , Germain , ailleurs , & enfin Méance
, Beône au lieu de Mayance , Bayonne.
ca-
Mais direz-vous , quoiqu'on écrive
'Maire , Confulaire , Titulaire , &c. ne prononce-
t'on pas Mêre , Confulêre , Titulêre ?
On écrit de même jamais , Palais , & l'on
prononce james, Palês.
Je l'avouë ; mais revenons toujours au
principe. Cette maniere d'écrire ces mots
far di eſt un reſte de l'ancienne pronon
ciaOCTOBRE.
1744. 2205
ciation , felon laquelle on faiſoit fentir l'a
&l'i dans tous ces mots là , comme nous le
faiſons encore dans Bail , Mail , ai , ai , ai !
de l'ail.
Interrogez un Provençal , il vous dira que
dans ſon Pays on prononce encore fai-ré,
faire ; Pala- i , Palais , ainſi généralement &
ſans exception de tous les autres mots, écrits
parai.
Telle étoit d'abord la ſeule & unique
deſtinationde cette diphthongue ; ainfi dans
ces mots là l'Orthographe a été d'abord conforme
à la prononciation. Dans la fuite , la
prononciation de ces mots-là a changé ai
en é dans nos Provinces , en deçà de la Loire,&
l'Orthographe abandonnée par la prononciation
, eſt restée dans les Livres ; les
yeux de ceux qui font venus depuis , & qui
ont appris à lire dans ces Livres , ont été
dreſſés à dire é en ces mots là, quand ils y
voyoient ai , comme on faitdire Pan, Lan ,
lorſque nous voyons Paon , Laon ; il ne s'enfuit
nullement de-là , que pour faire entendre
qu'on doit prononcer Francês comme
Procês , on doive écrire Français. C'eſt vouloir
corriger un mal par un autre ; c'eſt tomber
de Carybde en Scylla .
On a toûjours écrit accés , procês , fuccês ,
par un é ouvert , parce que la prononciation
de ces mots là n'a point varié ; ils ont
tou
2206 MERCURE DE FRANCE.
toujours conſervé , dans la prononciation
&dans l'Orthographe,l'e qu'ils avoient dans
la Langue primitive , dont ils ſont dérivés ;
acceffus , proceffus , ſucceſſus , au lieu que
dans Palais & les autres l'a & l'1 de la Langue
primitive , par exemple , Palatium,après
s'être conſervés long- tems , dans la prononciation
& dans l'Orthographe,ne font reſtés
quedans celle-ci ; en un mot , acceſſus , proceffus
, ſucceſſus , ont amené accès , procès ,
fuccès , de même Palatium a fait dire d'abord
Pala- i, & Francus que l'on prononçoit Francous
a amené François : mais par quelle analogie
arriverons-nous à Français ?
Il y a un Poëme Provençal , qui a pour
Titre : Lou Teftamén de l'Ai , c'est-à-dire ,
Le Testament de l'Aſne ; toutes les perſonnes
de nos Provinces Méridionales , qui liront
ce Titre , diront Teftamén comme on dit
examén , faiſant entendre un é & non un a
dans la derniere ſyllabe .
En ſecond lieu , ils prononceront Ai, faifant
entendre l'a & l'i comme dans l'interjection
ai , ai , ai , & dans Ail , Allium
&c.
Ce que je viens dedire , M. de la diphthongue
ai , eft vrai auſſi de la diphthongue
au , que l'on prononçoit a-ou , réuniſſant
les deux fons en une diphthongue;l'u ſe prononçoit
à l'Italienne on, qui eſt un ſon ſimple
,
OCTOBRE. 1744. 2207
ple , comme ceux des autres voyelles ; nous
avons conſervé cette prononciation dans
loup &dans quelques autres mots , qui ne
s'écrivoient d'abord qu'avec un ſimple u ,
lupus , cuculus , &c.
Tous les mots François qu'on écrit par an,
prononcé par ô long , fe prononcent encore
aujourd'hui par a-ou en Provence , en Languedoc
& en d'autres Provinces , qui ont
confervé pluſieurs reſtes de l'ancienne prononciation
.
Je finis par une derniere Obfervation ,
c'eſt que la négligence , l'entêtement du
préjugé des yeux , ou la difficulté que l'Imprimerie
a apportée à changer l'Orthographe
, à mesure que la prononciation changeoit
, a introduit dans l'Orthographe vulgaire
, cinq uſages differens de la diphthongue
ai.
I. Ai , felon ſa premiere & fon unique
deſtination , réunit le fon de l'a & de l'i
Ail , Bail , Ar - eul , Bai- one , Mai- ance ,
&c.
II . Ai a le ſon de l'é fermé dans le futur
& dans quelques autres tems des verbes ,
j'aimerai ,je ferai , je parlai , j'ai , j'ai en, Oc.
Il n'y a pas long- tems qu'on écrivoit nai ,
natus , ils font nais nati funt ; aujourd'hui on
écrit ils font nés.
Dans les Provinces dont j'ai parlé , où ai
a
2208 MERCUREDE FRANE.
atoujours une prononciation uniforme , ot
prononce l'ai du futur des verbes , comme
le premier ai , qui eſt ouvert , de-là vient ,
que quand les perſonnes de ces Provinces
veulent parler François , elles prononcent
le futur Rai , comme l'imparfait du fubjonctif
Rois.
III . Ai a dans pluſieurs mots le ſon de
l'é , qui n'eſt ni tout-à- fait ouvert , ni toutà-
fait fermé , comme dans affaire, néceſſaire ;
ai eſt long dans Maître , dit M. Reſtaur , &
bref dans parfaite.
IV. Ai , dit encore M. Reſtaut , a le ſon
de l'e muet dans les motsjefaisois , nous faifons
: il n'y a pas long- tems qu'on écrit fera .
Il est vrai qu'on commence à écrire fefons ,
fefant. Mais Danet & Joubert ont toujours
écrit faisons , faisant , & quelques-uns de
nos Auteurs écrivent encore de même. Ils
croiroient faire une faute de ſe conformer
à la prononciation , & de ſeconder l'uſage ,
quand il commence à ſe corriger.
V. Enfin ai,conſervé dans l'Orthographe,
malgré le changement de la prononciation ,
a le fon de l'ê ouvert dans Palais , Marais ,
comme nous l'avons déja remarqué .
Lequel de ces cinq uſages , les Etrangers
& ceux qui font encore novices dans
la lecture , donneront-ils à l'ai qu'ils verront
dans Français ? Ce ſera ſans doute ce
lui
OCTOBRE . 1744. 1209
lui de l'é ouvert , mais à quoi pourront- ils
le connoître ? Faut - il que l'Orthographe ait
des ſignes auffi équivoques ? Et n'aimeroient-
ils pas mieux qu'on leur donnât tour
bonnement cet é ouvert , que de les y mener
par un a & un i , qui par eux-mêmes , n'ont
aucune analogie avec l'ê ouvert ?
Ainſi je ne veux point d'une réforme .
qui doit elle-même être réformée , & j'aime
mieux m'en tenir à la maniere ordinaire
d'écrire François.
Vous m'oppoſez , M. l'autorité d'un grand
Poëte , qui s'eſt déclaré partiſan de la maniere
d'écrire que je condamne.
Je répons d'abord , que comme on peut
être fort honnêre-homme , & faire mal des
Vers , on peut auſſi faire les plus beaux Vers
du monde , & ne s'être pas amuſé à approfondir
les principes de l'Orthographe.Ceux
de Newton font plus fatisfaifans pour les
génies élevés.
En ſecond lieu , je ſuis perfuadé que fi le
Poëte Philoſophe , dont vous parlez , M.
étoit né dans le Pays des anciens Troubadours
, où toutes les fois qu'on écrit ai on
prononce ai , faiſant entendre l'a & l'i , &
ne donnant jamais le ſon de l'é ouvert à cette
diphthongue ; je ſuis perſnadé , dis-je , que
cet Auteur illuſtre ne ſe ſeroit jamais aviſé
d'adopter la réforme de François par Fran-
1
gais
2210 MERCURE DE FRANCE .
çais , & je ſuis même convaincu qu'il aime
trop la vérité, pour perfiſter dans cette pratique
, s'il connoît jamais les raiſons qui la
combattent.
Je ſçais bien plus mauvais gré à l'Auteur
du Traité (a) du Vrai mérite ; il condamne
la pratique d'écrire Français par ai , mais
ſes raiſons ne paroiffent pas marquées au
coin de l'eſprit Philofophique.
Tel eſt nitre malheur , dit il, que l'Orthographe
& la prononciation ſont devenuës prefque
arbitraires , depuis que quelques modernes
Substituent des usages pernicieux à d'excellens
principes .
Les uſages peuvent être ſubſtitués à d'autres
uſages , mais jamais aux principes. Il ſeroit
à ſouhaiter que l'Auteur eût expliqué
ce qu'il entend ici par ces uſages pernicieux
&par ces principes excellens .
Un principe excellent eſt que l'établiſſement
, la prononciation & l'uſage des mots,
ne ſont pas arbitraires , je veux dire que le
concoursdes circonstances , qui font naître
une Langue , ne dépend d'aucun particulier,
&que quand une fois elle eſt établie , perſonne
ne peut ſe ſouſtraire à l'uſage reçû.
(a) Traité du Vrai mérite , T. I. p . 175. Edit. de
1740 .
Reſte
OCTOBRE. 1744. 2217
Reſte enſuite à l'écrire , ſur quoi il eſt li
bre à chacun de propoſer ſes Obſervations ,
en ſuivant leprincipe , qui eſt de prendre
les moyens les plus fimples& les plus propres
, pour arriver au but de l'Art , & rejetter
tout ce qui ſeroit inutile ou équivoque .
Pour moi , ennemi des nouveautés , pourſuitil
,je vous conseille deprononcer Français
d'écrire François.
Ce n'eſt pas par la diphthongue ai que l'on
doit indiquerla véritable prononciation de
François, ſelon d'excellens principes , qui
veulent qu'on indique les fons par leurs
Lettres caractériſtiques , & qu'on rejette
tout ce qui peut induire en erreur.
Tant que ces abus dureront , c'eſt toujours
le même Auteur qui parle , la Langue n'acquerera
jamais le beau titre de Langue morte,
qui fait tant d'honneur à la Latinité.
Une Langue vivante , parvenue à un certain
degré de perfection , ne doit point envier
le prétendubeau titrede Langue morte.
Toute la difference qu'ily a entre une Langue
morte & une Langue vivante , c'eſt
qu'on a ceſſé de parler l'une , & qu'on parle
encore l'autre ; c'eſt même un préjugé favorable
pour une Langue vivante , de ſe
conſerver plus long-tems , & nous devons
ſouhaiter que la nôtre ſe conſerve
vivante
1212 MERCURE DE FRANCE .
vivante juſqu'à la conſommationdes ſiécles.
La nouvell : Orthographe qu'on veut introduire
, ajoûte-t'il , auroit des ſuites bien funestes ,
ſi on écrivoit j'avais pour j'avois . L'Etranger
qui veut apprendre notre Langue , pourroit-il
de lui-même recourir au verbe avoir pour le
bien conjuguer ?
L'Etranger , qui lit fera dans tous nos Livres
, & même dans le Traité du Vrai mérite
, pourra-t'il de lui-même recourir au
verbe faire pour le bien conjuguer ? Quelles
Suites funestes ! tout eſt renverſé ! O tempora !
ô mores ! Faudra- t'il refondre tous les Livres
qu'on a imprimés depuis l'Etabliſſement de la
Monarchie ? dit l'Auteur du Traité du Vrai
mérite.
Il y a plus de mille ans d'intervalle entre
l'Etabliſſement de notre Monarchie & l'Invention
de l'Imprimerie. D'ailleurs , les
Manufcrits & les Livres les plus anciens
font toujours autant de témoins de la prononciation
& des façons de parler de nos
Peres , & ne doivent pas plus ſervir de regle
à notre Orthographe,qu'ils en ſervent à
notre prononciation. Pour les en dédommager
, donnons leur le beau titre de Livres de
Languemorte.
Après tout , l'Auteur lui - même voudroit-
il écrire comme on écrivoit du tems
de
OCTOBRE. 1744. 221
/
de Villehardoüin , ou même du tems de
Marot ?
Ces innovationsfont pitié , s'écrie l'Auteur.
Oüi affürément , tout ce qui n'eſt pas conforme
aux véritables principes ; fait pitié
aux eſprits Philofophiques , qui vont ſaiſir
les chofes dès leurs fources,
Enfin l'Auteur voudroit que l'Académie ,
Tribunal souverain des Belles- Lettres , afſem
blat les Chambres , composât une Aſſemblée da
Députés profonds &polis , pour pouvoir tous
ensemble, &à la pluralité des voix , décider ,
créer , approuver , profcrire. Sur quoi l'Aureur
me permettra de le renvoyer à la ſage
&profonde Differtation de M. de Moncrif,
digneMembre de cette Illuſtre Compagnie,
M. deMoncrif fait voir dans cette Differtation
, que toute Langue vivante est parsa nature
même, &par celle de notre eſprit , ſujette
à varier ſans ceſſfe. Ce qui ne doit s'entendre
que de la Nomenclature , de la Prononcia
tion , & de l'uſage des mots & des Phrafes ,
car pour l'Orthographe , on peut fort bien
obſerver tous les fons d'une Langue , &
donner à chacun un ſigne particulier & invariable
, je veux dire une Lettre caractériſ
tique & incommutable , enſorte que a & i ,
par exemple , ne puiffent jamais être le
figne de quelque autre fon ,& qu'aucune
autre
2214 MERCURE DE FRANCE.
:
autre Lettre ne puiſſe jamais prendre le fon
de l'a ni celui de l'i.
La Diſſertation , dont je viens de parler ,
fut lûë à l'Académie , dans une Aſſemblée
publique le 10 Mars 1742 , & elle a été
imprimée dans les OEuvres mêlées de M. de
Moncrif, à Paris , chés Brunet , 1743. J'ai
Jû ces OEuvres avec beaucoup de plaifir &
d'utiliré. J'y ai obſervé la délicateſſe , la juf
reffe & le bon eſprit de l'Auteur,
Voilà , Monfieur , ce que vous avez défiré
de moi. Je ſerai toujours ravi de vous
marquer le dévoûment fincere avec lequel
j'ai l'honneur d'être , Monfieur ,&c.
AParis, ce 21 Juillet 1744.
LA
OCTOBRE. 1744.
2215
LA PUISSANCE DE L'AMOUR ,
CANTATE.
Errant dans les Bois & laPlaine ,
L'infortuné Lycas , agité , furieux ,
Fuyoit la perfide Climene ,
Las de ſouffrir ſes mépris odieux .
De l'Enfant de Cythere , auteur de ſon ſupplice ,
Il déteftoit ainſi le funefte caprice.
>>>En vain , cruel Amour , la plus rare Beauté
>>Mettroit ſa gloire à me ſéduire ,
•Elle ne pourra plus ravir ma liberté .
>>C'en est fait , pour jamais je quitte ton Empire
>> Lance-moi trait ſur trait; je les braverai tous ;
»Mes yeux s'ouvrent enfin,je ne crains plus te
coups.
»De ta félicité la douceur paſſagere
>>N'eſt qu'une trompeuſe chimére.
Craignons que l'Amour,
Dans ſajuſte colere ,
Ne puniſſe un jour
Un orgueil téméraire.
Modérez , Amans ,
Vos murmures coupables ;
Vos foibles ſermene
?
1216 MERCURE DE FRANCE.

Sont- ils inviolables ?
Craignons que l'Amour , &c.
Le Dieu qui regne ſur les coeurs ,
Mépriſa de Lycas les frivoles clameurs ;
Il prend l'effor , & dans ſon vol rapide,
Armé d'une fleche homicide ,
Audacieux , dit-il , toi qui ſur nos Autels
Viens inſulter les Immortels ,
Ce trait lancé dans ma vengeance ,
Va te faire éprouver ma ſuprême puiſſance ;
Auſſi tôt dans ces Lieux
Un ſéduiſant objet ſe préſente à ſes yeux,
La brillante jeuneſſe
: Anime ſes appas ;
Les Amours , la tendreſſe
Accompagnent ſes pas ;
Les Jeux , les Ris , les Graces;
Folâtrent ſur ſes traces ;
Des volages Plaiſirs
La joyeuſe cohorte ,
Soumiſe à ſes déſirs ,
Compoſe ſon eſcorte.
Il s'arréte ... il admire ... & d'une foible main
Ses forces languiſſantes
Laiſſent tomber ſes arines impuiſſantes ;
D'un Dieu vainqueur il cede au pouvoir ſouverain;
Bien-tôt il ſent remaître une flame nouvelle ;
Déja
OCTOBRE.
1744 2217
Dja ſa bleſſure eſt mortelle
Pour triompher des attraits ſi puiſſans ,
Eſt il chés les Humains des efforts ſuffiſans
Peuvent-ils ſetirer du piége qui les bleſſe ?
Ils ne fout que foibleſſe.
Eſt- il dans leur Vertu , leur timide Raiſon ,
Un remede aſſuré pour ce fubtil poifon ?
Près des appas qui les raviſſent ,
Leurs vainsprojets , hélas ! bien-tôt s'évanoüiffent.
C'eſt en vain que nos coeurs
Veulent réſiſter aux douceurs
De tant de charmes ;
Rendons les armes
nos Vainqueurs.
De la Raiſon flambeau qui nous éclaire,
Ton obfcure lumiere
Ne fait qu'égarer ;
Vertu chancelante ,
Peux tu réparer
Sa lueur mourante ?
Invincibles Amours ,
Sous vos coups notre force expire ;
Triomphez , triomphez toujours ;
Soumettez-nous à votre Empire ;
Déja l'encens brûle ſur vos Autels;
Venez ; regnez fur les Mortels.
E. G. **
,
de Senlis.
D EX2218
MERCUREDE FRANCE.
525252525252
EXPLICATION du Tablean Epithalame
, peint à l'Encre de la Chine , dédié
à S. A.S.Madame la Ducheſſe de Chartres,
par M. Gofmond.
E principal Groupe repréſente le Ma-
Lriaged'Hercule avec Hebé fait par
Jupiter.
Il y a deux Groupes à droite & à gauche
du premier , qui caractériſent les attributs
desEpoux qui s'uniffent.
Le Groupe à la fuite d'Hebé , repréſente
la Sageſſe & les Graces. LesGracestiennent
des Guirlandes de fleurs , qu'elles ont préparé
pour l'Epouſe. La Sageſſe paroît s'entretenir
avec les Graces , & leur dire , que
les fleurs qu'elles préſentent , pour corner
cette Augufte Epouſe , produiront bien-tôt
des fruits dignes d'elle , &du Héros avec
lequel Jupiter l'unit ; ce qui eft caractériſé
par une Corne d'abondance qui eſt à ſes
pieds.
Le Groupe qui ſuit Hercule , repréſente
Mars & la Liberalité,qui font les vrais attribats
d'un Héros , puiſque Mars figure la
force du courage , & la Libéralité ,les ſentimens
généreux qui doivent l'accompagner.
Sur
OCTOBRE. 1744. 2219
Sur le devant du Tableau , ſont l'Amour
& l'Hymen, qui réiniſſent leurs flambeaux ,
avec des expreffions réciproques de tendrefſe.
On voit entre leurs flambeaux réinis les
Armes d'Orleans & de Conty accolées , qui
caractériſent l'Auguſte Hymenée de leurs
Alteſſes Séréniffimes.
Au bas du Tableau on lit cette Inſcription
:
D'Hercule avec Hebé le Souverain des Dieux
Sur l'Olimpe autrefois unit la deſtinée
Entre CHARTRES & CONTY les Loix de
l'hymenée 1
Du beau Sang des Bourbons refferrent tous les
noeuds ,
Et dans leur chaîne fortunée,
Nous font voir ici bas ce qu'on vit dans les Cieux.
1
Dij SUR
2220 MERCURE DE FRANCE.
SUR le rétabliſſement de la ſanté du Roi ,
Ufuis-je ?Quels accords ! Quel éclatanthom
mage !
De ton amour , Seigneur , o , cent fois l'heureun
gage!
La France , jour & nuit t'imploroit pour ſon Roi ;
Ses ſoupirs , ſes ſanglots , font montés juſqu'à Toi.
Ta clémence a calmé ſa profonde triſteſſe ;
Sespleurs ſont convertis en des chants d'allegreſſe:
Tu nous rends notre Roi. Que la Terre & les Cieux
Exhalent pour ta gloire un Parfum précieux :
Eh ! pourrons nous jamais ,benifiant ta Puiſſance
Egaler au bienfait notre reconnoiſſance ?
Qu'est-ce , hélas ! que le Monde ? Un phantom
trompeur.
La Fortune ? La Vie ? Un fonge , une vapeur ,
Source de vanité , d'erreur & de preſtiges ,
Dont tu ne nous guéris,que quand tu nous affliges
Mais , lorſque ſur les Rois ton bras s'appéſantit ,
Le coup eſt plus bruyant , & tout en rétentit ;
Leur front humilié courbe toutes les têtes ;
Nos cris , nos voeux preſſans , détournent ces tem
pêtes :
La crainte allume en nous une efficace ardeur ;
Le remords prit naiſſance au ſein de la douleur.
Tune rejettes pointune eſpérance ferme ;
OCTOBRE. 1744. 2221
Tamain ouvre la Tombe , & ta main la referme.
Quand d'un ſaint répentir notre coeur eſt brifé ,
Lecourroux,qui t'enflame, eſt bientôt appaiſé.
De mon ame , Grand Dieu , je ne ſuis plus le
maître.
Quel tranſport la ravit ? Que lui fais-tu connoître ?
Comme ces Chérubins , de leurs aîles voilés ,
Elle écoute en tremblant tes Décrets révelés.
Des plus brillans Deſtins naiſſez , Divine Aurore.
France , que de Vertus vont t'illuſtrer encore !
Compagnesde Louis , fi cheres à ſon coeur ,
Elles vont de ſon Trône augmenter la fplendeur :
A leur fublime effor que ce Trône eſt propice !
Elles y trouveront la Bonté , la Juſtice ,
L'inébranlable Foi , la conſtante Amitié ,
La Valeur généreuſe ,& la tendre Pitié,
Qui , pleines d'un beau feu , d'un zéle légitime ,
Couronnent à l'envi ce Héros magnanime ;
Ce Roi , qui pour ſon Peuple affrontant les hazards,
Moiſſonna ſon amour aux pieds de cent Remparts.
Seigneur , ne permets plus que nos Cieux s'obf
curciffent.
Quel effroi nous ſaiſit quand nos Aſtres pâliſſent !
Dure, dure à jamais ce Jour clair & ferein ,
Que fait luire ſur nous ton Pouvoir ſouverain !
Qu'Iſrael ſoittoujours ton plus cherHéritage !
Diij Contre
2222 MERCURE DE FRANCE.
Contre ſes Ennemis fignale ſon courage !
Des cruels Philiſtins rends- le victorieux ,
Et que toujours ſon Roi trouve grace àtes yeux !
M. Tanevot .
12625 226 2625 26 2626363683E
1381382 338 de se je de 386 3632 RE
LETTRE écrite par M.D. L. R. à M.
le Marquis de B. ſur quelques sujets de
Littérature.
A
Peine , Monfieur , eûs-je achevé la
Lettre que je me ſuis donné l'honneur
de vous écrire le 15 du mois de Juillet dernier
, & qui est imprimée dans le Mercure
du mois ſuivant , qu'en ouvrant la Bibliothéque
Orientale de M. d'Herbelot , pour
toute autre choſe , je fis une découverte ,
que je crois n'être pas indifferente , au ſujet
qui eſt traité dans cette Lettre.
Vous ſçavez , Monfieur , que le Cardinal
Quirini , Evêque de Breſcia, Bibliothéquaire
du Vatican , Auteur de la nouvelle Edition
des OEuvres de S. Ephrem , publiée à
Rome , affûre dans ſa derniere Lettre à M.
de Boze , Directeur de l'Académie des Infcriptions
& Belles- Lettres , qu'il a vû tous
les Manufcrits Grecs des OEuvres de S.
Ephrem, qui font dans la Bibliothéque du
Vatican ,
OCTOBRE. -1744. 2223
Vatican , & qu'aucun de ces Manufcrits ,
dans le Sermon de la Croix , ne porte la
Leçon Regnavit à ligno ; qu'il en eſt de même
de ceux d'Angleterre ,ſur leſquels a été
faite l'Edition d'Oxford , & de celui de la
Bibliothéque de S. Marc de Veniſe ; qu'à
l'égard de la Verſion Syriaque de l'Eglife.
d'Edeffe , dans laquelle on a prétendu que
S. Ephrem liſoit Regnavit à ligno , il n'a
point connu d'autre Verſion Syriaque que
celle où certainement cette addition ne ſe
trouve pas , qu'au reſte le Texte Syriaque
de ce Sermon ne ſe trouve ni dans la Bibliothéque
Vaticane , ni ailleurs , du moins
de ſa connoiſſance ; qu'enfin les Manufcrits
Grecs , qui repréſentent le même Texte ,
font exempts de cette addition.
Or je trouve , Monfieur , dans la Bibliothéque
Orientale , une Verſion Arabe du
Sermon de la Croix , par S. Ephrem , dont
perſonne , que je ſcache , n'a encore parlé.
Il ne ſeroit peut-être pas inutile de confulter
ce Texte Arabe , pour achever d'épuiſer
le ſujet en queſtion , & pour conftater la
vérité dans un point de critique , qui intéreſſe
la Religion. C'eſt , M. dans cet eſprit
que je vais vous rapporter ici ce qui ſe lit
là deſſus dans la Bibliothéque Orientale ,
pag. 748 .
Il y a dans la Bibliothéque du Roi , nu-
Diiij mero
2224 MERCURE DE FRANCE.
» mero 792 , un Sermon en Langue Arabi-
>> que de Mar Afraim , ou S. Ephrem , qui
>>fût prononcé le 17 jour du mois , que les
>>Egyptiens appellent , Toht , qui répond à
>>>notre mois de Septembre , Fête de la ſain-
>>te Croix , dans lequel ce ſaint Perſonnage
>>d>écrit l'Hiſtoire de Maroun , de Marie la
>> Femme , & de ſes Enfans.
>> Le Titre de ce Sermon eſtfeffir menKethir
» men Agiaib al Salib , alladhi beki Nackdor
» ala edfa bezal alscheitan almebat , ou Partie
>>des Miracles de la Croix , par la Vertu de
>>laquelle nous pouvons nous délivrer des
>> embûches de Sathan le Trompeur.
On apprend , pag. 558 du même Livre ,
que Maroun , dont il eſt parlé ci-deſſus ,
étoit un Emir , ou Seigneur principalde la
Ville d'Antioche , lequel viſita ſoleninellement
la fainte Croix , qui étoit à Jerufa
lem , avec fa femme Marie & ſes Enfans .
S. Ephrem , ajoûte l'Auteur , a fait un Difcours
exprès fur les Miracles qui ſe firent
alors par la préſence de la fainte Croix. 107
Vous ne doutez pas , M. que je ne voye
inceſſamment à quoi m'en tenir ſur ce Manuſcrit
Arabe de la Bibliothéque Royale ,
qui me paroît important ſur le ſujet en
queſtion , & j'aurai foinde vous informer
du ſuccès de mes Recherches. En attendant ,
paſſons à une matiere fur laquelle vous êtes
déja prevenu. J'ai
OCTOBRE. 1744. 2225
•J'ai dit dans la premiere partie de l'Extrait
de la Lettre du Cardinal Quirini à M.
de Boze , que pour donner indirectement
quelque ſatisfaction au Pere Tournemine ,
qui n'avoit pas triomphé dans la Conteftation
dont j'ai eu l'honneur de vous rendre
compte , je m'aviſai de tui propoſer la Défenfe
du fameux Paſſage de l'Hiſtorien Joſephe
, qui rend un témoignage fi remar
quable de JESUS CHRIST ; & cela , parce
que Dom Calmet , dans ſa Lettre,citée dans
monExtrait,ſembloit douter à l'occaſion du
regnavit à ligno , de l'autenticité de ce paffage
de P'Hiſtorien Grec .
J'ai ajouté , que je me dois ſçavoir bon
gré de ma tentative , car elle a donné licu ă
un fort bon Ouvrage du Pere T. qu'il me fit
l'honneur de m'adreſſer peu de tems avant
fa mort ,& dont je ne manquerois pas de
vous rendre compte. C'eſt , M. dequoi
jevais tâcher de m'acquitter , avec le plus
de briéveté qu'il me ſera poſſible.
D'abord il faut vous mettre ſous les yeux
ce célébre témoignage de Joſephe , fidélement
traduit fur le Texte Grec par Dom
Calmet,& tel qu'il le rapporte lui-même, à
la fin de l'un de ſes meilleurs * Ouvrages .
En ce même-tems parût Jesus , homme fage :
*Hiftoire de la Vie & des Miracles de Jeſus- Chriſt ,
&c. I. Vol. in- 12. Paris , 1720.
Dy fi
2226 MERCURE DE FRANCE.
Sitoutefois on doit l'appeller un homme : car
ilfit une infinité de prodiges , & il enfeigna la
Véritéà tous ceux qui la voulurent entendre. Il
eût plusieurs Disciples qui embraſſerentsa Doctrine
, tant desGentils , que des Jurfs. Il étoit le
* CHRIST ; & Pilate poufſſsé par l'envie des
premiers de notre Nation , l'ayant fait crucifier,
cela n'empêcha pas que ceux qui avoient
été attachés à lui , dès le commencement , ne
continuaſſent à l'aimer. Il leur apparut vivant
trois jours après sa mort ; les Prophètes ayant
prédt &sa Résurrection & pluſieurs autres
chofes qui le regardoient. Et encore aujourd'hui
la Secte des Chrétiens ſubſiſte , & porte
fonnom. Jofeph. Antiq. L. 18 , c. 4.
Le P. T. commence ſa Diſſertation par
des politeſſes , qui lui étoient naturelles
au ſujetde la propoſition que je lui avois
faite ,& après quelques préliminaires , venant
au fond de la queſtion , il s'exprime
ainſi. >> Le Chriſtianiſme reçoit à la vérité
>>quelque avantage du témoignage de Jo-
>> ſephe , mais il peut s'en paſſer : la certitu-
>>de des Fairs ſur leſquels il eſt fondé , brille
>>d'une évidence ſi pleine , ſi conſtante , fi
>>autoriſée par les ennemis mêmes de notre
>> fainte Religion , les Juifs , Celſe , Porphyre
, Julien l'Apoſtat , que le témoigna-
* S. Jerôme lit credebatur effe Christus , Lib. de
fcriptorib.
ge
OCTOBRE. 1744. 2227
ge de l'Hiſtorien Juif peut paroître fu-
>>perflu.
Pour bien juger de la Conteſtation , continue-
t'il , tranfportons-nous d'abord au
tems de ſa naiffance. L'Egliſe étoit , après
quatorze fiécles de poſſeſſion tranquille ,
en état de regarder le témoignage de Joſephe
commehors de toute atteinte , quand
au milieu du XVI ſiécle on commença d'en
conteſter la validité. Sebastien Lepusculus ,
Allemand , a écrit que Giphanius, Jurifconfulte
, ſoupçonnoit quelque Chrétien d'avoir
ſuppoſé ce témoignage ; Lepusculus
n'en convient pas ,& refute folidement ce
foupçon. Luc Ofiander s'eſt expliqué plus
nettement dans un Abbregé de l'Histoire
Eccléſiaſtique ; une raiſon bien foible l'a
déterminé. Jofephe , dit-il , auroit profeffé
leChritianiſme , s'il penſoit ce que le paffage
exprime ; le paſſage ne contient cepen
dant rien que Jofephe n'ait pu dire, fans être
Chrétien;nous le montrerons.
Voilà , diril, l'origine des doutes & des
difputes ſur ce témoignage ; & dans quel
temsdevient-il incertain ? Quand Luther ,
quand cette foule de Novateurs , ayant
renverſé toutes les bornes qui gênoient la
témérité ,foumettent à leur examen les Jugemens
de tous les ſiècles paffés , fe livrent
aux conjectures les plus biſarres. C'eſt dans
Dvj ΓΕ-
2228 MERCURE DEFRANCE.
l'Ecole de ces Novateurs , que les Cenſeurs
de Joſephe ſe ſont enhardis à propoſer les
doutes , les moins fondés , contre ſon témoignage.
Le foible de notre eſprit eſt de douter
aiſément , & on s'affectionne aux doutes ,
par l'orgueil ſecret de ne pas penſer comme
le Public ; cette diſtinction flate , & flate
mal- à- propos ; elle flate pourtant. On de
vroit s'appercevoir qu'être different du reſte
des hommes , eſt plus ſouvent un défaut
qu'une perfection.
Enfin , après quatorze fiécles , des Nova
reurs forment , propoſent des doutes fur le
Témoignage de Joſephe en faveurde Jeſus-
Chrift : ce fontdes Chrétiens ; mais ce font
des Chrétiens ſéparés du reſte des Chré
tiens; des Chrétiens révoltés contre l'autorité
qui gouverne lesChrétiens : faut-il les
écouter ? Les écouteroit-on dans un Tribu
nal légitime & fſage ? Ils avoüent que tous
les Manufcrits , ſans exception d'un ſeul,
contiennent le Témoignage conteſté , que
pendant XIV ſiècles , perſonne ne l'a res
voqué en doute ; ils ne viennent propoſer
que des doutes , des ſoupçons , des conjec
tures ; les écouteroit- on dans aucun Tribunal
? Ecoutons-les cependant , & confondons-
les.
Ainſi parle le P. Tournemine ; & je crois ,
M.
OCTOBRE. 1744. 2229
M. fans vouloir anticiper ſur votre jugement
, qu'il ne parle point avec trop de confrance.
Il vient enfuite à ce qu'alléguent ces
Hommes ſuſpects contre le confentement de
tant de ſiécles , contre l'autorité de tous les
Manufcrits. Ces Allégations ſe réduifent à
quatre.
1. Quelques Docteurs de l'Eglife, Juſtin,
Clément , Alexandrin , Origene , n'ont
point apporté ce témoignage en difputant
contre les Juifs. Photius n'en faitpas mention
dans fon Extrait de Joſephe .
2. Il paroît que ce témoignage eſt ajouté,
&qu'il ſuſpend la Narration.
VSD
3. Le ſtyle eft different du ftyle de l'Hiftorien
Juifstoc
T:
4°. Enfin , Jofephe n'a pû parler de Jeſus-
Chriftcomme il en parle , s'il n'étoit Chrétien,
& sûrement il ne l'a jamais éré.
Avant que de réfoudre ces prétendues
difficultes ,leP. Tournentine trouve apropos
de s'arrêterun peu à confiderer l'excès ,
véritablement deralfonnable , des conjectares
de quelques- uns des Adverſaires.
Cloppenbourg , dit- il , & Suellius imaginentce
que Jofephe avoit écrit : ils fuppoſent
qu'il s'exprimoit de la maniere la plus
injurieufe pour Jeſus- Chrift & pour ſa ſainte
Mere ,& ils prefument qu'un Chrétien a
ſubſtituéce que nous lifons; mais fur quelle

preuve
2230 MERCURE DEFRANCE.
preuve appuyent- ils une conjecture ſi hazardée
? Sur aucune ; ils devinent. En véritéun
eſprit entraîné par l'imagination , par la
corruption du coeur , par l'incredulité , s'éloigne
étrangement de la Raifon.
D'autres accufent Euſebe de la ſuppoſition
de ce Témoignage. La plus legere réflexion
leur auroit fait ſentir combien le Projet
qu'ils attribuoient à un homme ſage ſeroit
peu ſage. Eufebe auroit-il ſuppoſé un paffagede
Joſephe ſans néceſſité ,certain d'être
convaincu par tous les Manufcrits qui exiftoient?
Ce ſoupçon a-t'il la moindre ombre
de vrai-ſemblance ?
Notre Auteur fait enfuite une réfléxion
qu'il croit ſuffiſante , pour déterminer tou
tes les Perſonnes ſenſées. Comparons , ditil
, les Cenfeurs du Témoignage avec fes
Deffenſeurs .
Je le vois ,continue-t'il , reçû , cité par
Euſebe , par S. Jerôme , par S. Ambroife ,
par S. Ifidore de Pelufe , par Sozomene ,
par Caffiodore , qui avoit tout lû & affemblé
tous les Manuscrits. Ils l'ont cité fans
être contredits. Chaque ſiècle , pendant
1400 ans , a produit de nouvelles autorités
en faveur du Témoignage.
Quand il eſt attaqué après une ſi longue
& fi paiſible poffeffion , les Auteurs les plus
diftingués par leur érudition , les Critiques
Les
OCTOBRE. 1744. 2231
lesplus ſenſés & les plus ſuivis ſe déclarent
pour l'autenticité du Témoignage : Sixte de
Sienne , Baronius & Cafaubon , ſi oppoſés
l'un & l'autre , & d'accord fur cet article ,
Poſſevin , Bellarmin , Henri Valois , François
de Roye , M. Huet , le Pere Pagi , le
Pere Alexandre , M. de Tillemont , le P.
Bonjour , le P. Honoré de ſainte Marie ,M.
l'Abbé d'Houteville.
Les foupçons nés dans les Sectes Proteftantes
fur ce même Témoignage , ont été
combattus & détruits par les plus doctes
Proteſtans , après les Centuriateurs : par
Munster , Schikard , Cafaubon , Voffius, le
Pere , Alting , Cocceius ,Chriſth. Adam
Rupert , Bofius , Reineſius , Multerus , Virdung
, Vitſius , Videlius , Grabbe. J'omets
plufieurs autres Proteftans , moins célébres ,
qui ont foutenu avec chaleur que ce Témoignage
étoit légitime. j
,
L'Angleterre , ajoûte le Pere T. fi féconde
en opinions ſingulieres , ſi rigoureuſe
dans l'examen des Preuves de la Religion ,
avû ſes Ecrivains les plus ſçavans , fes Critiques
les plus écoutés , Ufferius , Cave ,
Spencer , Parker , Hudfon , s'élever contre
les conjectures hazardées des Cenfeurs audacieux
du Témoignage. Vhiſton , le réméraire
Vhiſton , dont nulle borne n'arrête la
Critique , a entrepris dans une Differtation
im2232
MERCURE DEFRANCE.
imprimée , la défenſe du même Témoi
gnage.
On nedoit pas oublier ni Ifaac Voffius , fi
verſé dans la lecture de Joſephe , ſon Ecrivain
favori , Ifaac Voſlius , qu'on ne peut
foupçonner de credulité ,il s'en faut beaucoup
, ni Charles d'Aubur , Prêtre Anglican,
qui dans un Ouvrage Latin a épuiſe la
Queſtion , & renversé ſur les Cenfeurs du
Témoignage toutes leurs Objections; ni enfin
David Martin , Miniſtre Prétendu Réformé
, réfugié en Hollande , dont la Differtation
, véritablement ſçavante , véritablement
judicieuſe , a paru à Utrech en 1717 .
Je paffe , M. pour abbreger , tout ce que
le docte Deffenfeur du Témoignage en
queſtion , dit encore de ſolide , de curieux
&d'inſtructif , tant au fujet d'autres ſçavans
Apologiſtes du même paſſage qui ſe ſont
trouvés parmi les Proteftans , que de quelques
nouveaux Cenfeurs , qui l'ont attaqué
fans ſuccès ,& qui ont été réfités par dés
Auteurs modernes.
Le P. Tournemine appelte tout ce qu'il a
obſervé juſqu'ici ſur cette matiere , les dehors
de la Queſtion. Je m'y ſuis arrêté , dit.
il,fans craindre d'entrer dans le fond de la
diſpute. Il va en effer tout de ſuite examiner
ſcrupuleuſement les Objections des Adverfaires
,qui en propoſent quatre.
PRE
OCTOBRE. 1744. 2235
PREMIERE OBJECTION.
Si le Témoignage eſt depuis quelques fiecles
dans tous lesManuscrits , il n'y a pas tou ours
été. Clement, Alexandrin , Justin , Tertullien ,
Origene , S. Chriſoſtôme , Theodoret , Photius ,
ne l'ont pas lû dans les Manuscrits de leur
tems ; ils l'auroient cité,ſurtout écrivant contre
lesfuifs.
R'EPONSE.
Pour que l'Objection cut quelque force,
il faudroit que les Anciens ſur leſquels on
s'appuye , euſſent écrit que le Témoignage
n'étoit point dans Joſephe ; ni ces Auteurs ,
ni aucun autre ne l'ont dit. Ils ne l'ont pas
cité,dit-on ,avec complaiſance. Avant que
de prononcer ſi affirmativement , ne faudroit-
il pas avoir ſous les yeux tous leurs
Ouvrages ? Sçait-on s'ils ne l'ont point cité
dans tantde leursEcrits , dont nous regrettons
la perte? Diſons plus ; ont-ils dû le citer
dans ceux qui nous reſtent?
Il ne paroît pas que Clement Alexandrin
ait en occaſion de recourir à ce Témoignage.
Juſtin , Tertullien , Origene , S. Chryſoſtôme
, n'ont pas dû le citer ; ils ſentoient
qu'on retorqueroit contre eux cette citation
imprudente. Vous faites grand fond tous
7 au1234
MERCURE DE FRANCE.
auroit-on dit , ſur les aveux de Joſephe ,
cependant il n'a pas abandonné le Judaïfme.
Son exemple fait fur nous plus d'impreſſion
que ſes diſcours : ainſi le Témoignage n'étoit
pas une preuve pour les Juifs , qui d'ailleurs
ont un grand mépris pour Joſephe.
Origene , dans ſa * Réponſe à Celſe , rapporte
ce que Joſephe a écrit de S. Jean-Baptiſte
& de S. Jacques ; il ne craignoit pas la
rétorſion . Ces aveux de Joſephe étoient
d'autant plus importans , qu'il avoit conſervé
plus d'attachement pour le Judaïsme .
Juif opiniâtre , ne reconnoiffant pas Jefus-
Chrift pour le Meſſie. Il confeſſoit cependantque
ſon Précurſeur,celui qui l'avoit annoncé
aux Juifs , étoit un S. Homme , d'une
morale pure , ſi révéré de la Nation , qu'on
crut communément que Dieu avoit vengé
ſa mort par la défaite entiere d'une armée
d'Herode. Il reconnoiſſoit que S. Jacques
étoit d'une Vertu admirée , & qu'on ſe
ſouleva contre la violence & l'injuſtice de
ſa mort , dont l'Auteur porta bientôt la
peine.
Je paſſe , par la néceſſité d'abbreger , pluſieurs
réflexions folides , qui accompa
gnent cette premiere Réponſe , & qui
ôtent à l'Objection tout ce qui pourroit lui
L. 1. Contre Celſe ,& sur le Chap. XIII de S.
Mathieu αν η θάλα
refter
OCTOBRE . 1744.
2235
refter de force. Elle finit cette Réponſe ,
par obſerver que les Adverſaires citent le
fameux Photius infidélement. Ce Sçavant ,
d'une lecture immenfe , avoit lû ce Témoignage
, cité par Eufebe , par S. Ifidore , par
Sozomene : il l'avoit lû dans les Manufcrits
de Joſephe. Photius ne dit pas qu'aucun
Ecrivain Juif n'ait parlé de Jesus-Christ
il dit ſeulement que l'affectation de n'en
point parler eſt le vice commun de
leur Nation , maniere de s'exprimer qui
n'exclut pas quelque exception.
د
Je ſuis obligé , M. de m'arrêter ici
& de renvoyer à la premiere de mes Lettres
, le compte qui me reſte à vous rendre
de cette ſçavante Differtation.
Je ſuis , M. &c.
5
BOU
2236 MERCURE DE FRANCE.
BOUQUET
A M. M.T. *** pour le jour de S. Michel ,
Sa Fête.
Source Ource des vrais biens de lavie,
Coule abondamment de mon coeur ,
C'eſt toi ſeule qui m'extafie ,
Et je te dois tout mon bonheur.
En vain la brillante richeſſe
A ſon char d'or m'auroit lié ,
Si ſa faveur enchantereſſe
Me déroboit à l'amitié.
Dans ſon ſein , que mon coeur adore ,
Rien ne manque à l'homme ici bas ;
Oui , c'eſt l'amitié qui décore
Les Bergers & les Potentats.
Je ſens la volupté ſuprême
Que l'amitié verſe ſur moi ;
Mon coeur émû par elle-même
Voit ce beau jour briller pour toi.
Que t'offrirois-je pour ta Fête ,
Qui t'inſpirât de nouveaux feux ?
Rica,
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
ΔΙ. ΚΑΡΙΤΕΣ - ΔΗΣΑΣΑΙ
ΑΔΕΛΦΟΥΣ . ΘΕΙΟΥΣ .
L'IDÉE DU HEROS .
Pierre gravéeAntique.
e
A.Gosmond del.
D. Sornique Sculp.
OCTOBRE. 1744. 2237
Rien ; ton amitié , toujours prête ,
Vole au- devant de tous mes voeux.
Cher ami , malgréta jeuneſſe,
Ton amitié vaut un tréſor :
Parton fçavoir & ta ſageffe,
J'admire en toi le vieux Neſtor.
Par M. Laffichard.
EXPLICATION d'une Pierre Antique,
représentant L'IDE'E DU HEROS ,
gravée en relief.
CExt
Ette Pierre repréſente Mars , Apollon
& les Graces. Ces Déelles lient le redoutable
Dieu de la Guerre avec des Guirlandes
de fleurs ,&le préſentent au Dieu de
l'Eſprit. Mars donne une main à Apollon ,
&il lui montre de l'autre le Templede la
Gloire, ſitué ſur un rocher eſcarpé. Ce Dieu
paroît convenir par ce geſte , qu'il a beſoin
d'Apollon, c'est- à-dire, pour expliquer cette
allégorie , que la grandeur du courage ne
ſuffit pas pour s'ouvrir l'entrée du Temple
de la Gloire , s'il n'eſt foutenu par les dons
de l'eſprit , par les graces du génie ,& par
l'amour
1
2238 MERCURE DE FRANCE.
:
l'Amour des Sciences & des beaux Arts ,
amour , qui est caracteriſé par le Bouclier
de Minerve , qu'on voit à côté de Mars.
On lit cette Inſcription Grecque dans
l'Exergue :
ΑΙ, ΚΑΡΙΤΕΣ, ΔΗΣΑΣΑΙ . ΑΔΕΛΦΟΥΣ .
ΘΕΙΟΥΣ . Ce qui ſignifie litteralement , que
les Graces enchaînent & réuniſſent ces deux divins
Freres.
On voit dans le Champ de la Pierre , audeſſous
des Graces , ces Lettres FIP.. qui
font croire que cette belle Gravûre eſt de
Pirgoteles ( fameux Graveur , ſi cher à Alexandre
le Grand , que ce Prince deffendit
fous peine de la vie à tout autre que lui , de
graver ſon Portrait ſur les Pierres précieuſes
, ) ces trois Lettres étant les premieres de
fonNom.
On laiſſe aux Sçavans à juger de cette
Explication. Quant à la Pierre gravée Antique
, qui a fervi de modéle , elle eſt inconnuë
juſqu'à préſent. On n'en connoît que le
Deſſein,qui appartient au Duc de Nivernois
de l'Académie Françoiſe. Ce Seigneur l'a acquis
d'un Curieux , qui deſſine & qui a du
goût pour ce genre d'Antiquité.
EXOCTOBRE.
1744- 2239
EXPLICATION de l'Enigme de
Juillet , par M. Du **.
E
Tre toujours taciturne ;
Faire cas d'une veille urne ,
Sçavoir ſon Antiquité ;
Fi ! vive la nouveauté !
De tout fatras je me berne ;
Il vaut mieux de vin très- clair
Vuider la cruche moderne ,
Que bâtir Châteaux en L'AIR .
AUTRE du Mercure d'Août
par lemême.
Moult eſt piteux & déloyal ,
D'entamer ſiniſtre Harangue ;
Mieux vaudroit , que de parler mal ,
Couper toute méchante LANGUE.
r
On a dû expliquer les Enigmes& le Lo
gogryphe du Mercure de Septembre par les
Ongles, le Mouvement , & la Courlande. On
trouve dans le Logogryphe Cruel , Ane ,
Vole , Lourd, Col, Lard , Lune, Rade, Corne,
&Nard.
ENIGME.
2240 MERCURE DEFRANCE.
ENIGME.
J'ai preſque la même ſtructure
Chés l'homme & chés les animaux ;
Quoique foible de ma Nature ,
J'annonce par ma contexture
Leurs déſirs , leurs biens & leurs maux,
Trente dangereuſes femelles
Sont comme autant de ſentinelles ,
Qui me gardent dans ma priſon ;
Je n'enfors point en dépit d'elles ,
Et fi par leur permiſſion
J'en fors , c'eſt par dérifion ,
Ou bien pour rafraîchir la porte
Par laquelle il faut que je forte.
La Raiſon m'impoſe des Loix
Chés le Philoſophe & le Sage ,
Mais je fais valoir tous mes droits
Chés le Sexe aimable & volage.
ParM. D.r.
LOGOOCTOBRE.
1744. 2241
J
LOGOGRYPHE.
E fuis enfant d'un vain loiſir ;
Dix membres compoſent mon être.
Si tu veux avoir le plaiſir ,
Mon cher Lecteur , de me connoître,
Tranſpoſe mes membres divers ,
Et d'abord , pour m'atteindre, uſe de diligerce.
Je t'avertis de la diſtance ;
Je ſuis aux bouts de l'Univers.
Je fournis à l'Aiguille un ouvrage ordinaire.
Aux Acteurs je ſuis néceſſaire.
Plaideur & Valetudinaire ,
Je vous fais murmurer ſouvent
Contre le Procureur , contre l'Apoticaire ,
Quand il s'agit du payement,
Je ſuis une Machine utile ,
Qui dutems indique le cours.
Par fois , ſous une main habile,
Mes accens flatent les Amours.
Je ſuis un Fleuve d'Italie .
Je ſoutiens la ſplendeur des Rois.
Aux hommes je donne des Loix ,
Et je ſuis maître de leur vie.
Dans l'art de coudre , on m'a banni
Dumeuble qui doit être uni.
E Dans
2242 MERCURE DE FRANCE.
Dans mon corps quel affreux mélange !
Tout est d'une nature étrange.
Que peut- il encore en ſortir ?
Un bras de mer.... je fuis : il pourroit m'engloutir,
AN
Par M. V. C. en Provence.
COT OF FOC TOC TOC TOC TO
NOUVELLES LITTERAIRES ,
E
DES BEAUX- ARTS , .
,
PLANATIO in ſeptem Pfalmos Poenitentiales
, cum Verſione Gallica. Parifiis
Typis P. Æ. le Mercier. M. DCC. XLIV.
•L'Auteur de cette Traduction & de cette
Explication des ſept Pſeaumes Pénitentiaux,
ne les donne que comme un Eſſai , avant
que de faire un pareil travail ſur tous les
Pleaumes de David. Le goût du Public le
décidera ; on peut cependant préſumer que
cet Eſſai ſera favorablement reçû. D'habiles
gens ont obſervé que quoique les Notes ,
miſes au bas des pages de cet Eſſai , ſoient
affés claires pour ceux qui entendent tant
ſoit peu le Latin , il ſeroit peut-être d'une
plus grande utilité de mettre ces Notes en
François. C'eſt à quoi l'Auteur fera refléxion.
REGLES
OCTOBRE. 1744. 2243
REGLES nouvelles de la Muſique , fuivant
l'ancien principe de Pithagore ; Сом-
PAS de proportion pour tous les Inſtrumens
deMuſique,&pour toutes leurs differentes
cordes ,& Inſtruction particuliere pour le
Violon,&c. le tout fi facile, qu'on peut s'en
ſervir utilement , ſans ſçavoir lire ni écrire.
ParM Tremolet , Curé du Tartre Gaudran ;
àParis , chés Bailleul , le jeune, vis-à-vis la
Ste Chapelle.
C'eſt le titre d'une grande Feüille volante,
contenant pluſieurs Tables , Chiffres , &
autres Opérations concernant la Muſique ,
dans le détail deſquelles il n'eſt pas poſſible
d'entrer ici.
RECUEIL d'Arrêts de Reglement , &
autres Arrêts notables, donnés au Parlement
deNormandie ſur toutes fortes de Matieres
Civiles , Bénéficiales & Criminelles , d'autres
Arrêts rendus au Parlement de Paris
au Grand Conſeil , & autres Cours , fur differentes
Queſtions Mixtes,& de Lettres Patantes
, Ordonnances , Edits , Déclarations
& Arrêts du Conſeil, concernant particulierement
la Normandie. Par M. Louis Froland
, ancien Bâtonnier de l'Ordre des Avocats
du Parlement de Paris. Tome I. Α
Rouen , chés la veuve Jore , 1740. Volume
in-4°. de 900 pages.
E ij Quoique
2244 MERCURE DE FRANCE.
Quoique le Frontiſpice de cet Ouvrage
porte qu'il a été imprimé en 1740 , il n'a
néanmoins commencé à paroître publiquement
à Roiien que vers la fin de l'année
1742 , & à Paris l'année ſuivante.
M. Froland, fon Auteur , eſt connu depuis
long-tems , ayant fait la Profeſſion d'Avocat
, d'abord au Parlement de Normandie ,
ſon Pays natal , où il a été reçû au Serment
d'Avocat il y a plus de 66 ans , & enfuite
au Parlement de Paris , depuis 1688 , où il
fut élu Bâtonnier de l'Ordre des Avocats le
9 Mai 1734.
Le Public lui eſt déja redevable de ſept
autres Volumes in-4°. qui ſont des Mémoires
ſur le Velleïen , ſur la prohibition d'évovoquer
les Decrets de Normandie , ſur les
prétendues Coûtumes Locales du Comté
d'Eu , ſur les Statuts , 2 Vol. & fur le Droit
de Tiers & Danger.
Depuis quelquesannées que l'Auteur s'eſt
retiré dans ſa Patrie , il n'a travaillé que
pour le bien de ſes Concitoyens & de ſes
Confreres ; c'eſt dans cette vûë qu'il a donné
ſa Bibliothéque au College des Avocats
du Parlement de Roiien , & qu'il a fait le
Recueil d'Arrêts , dont le premier Volume
paroît , lequel doit être ſuivi de deux autres
Volumes.
Celui-ci eſt dédié au Parlement de Normandie,
OCTOBRE. 1744. 2245
mandie. L'Auteur , dans ſon Epitre Dédicatoire
, obſerve qu'il eſt déja âgé de 84
ans , & le plus ancien des Avocats du Parlement
de Normandie
M. Froland avertit au commencement de
l'Ouvrage , qu'il fera les deux fonctions de
Jurifconfulte & d'Hiſtorien , c'est-à -dire ,
qu'en donnant une idée du Gouvernement
général de la Neuſtrie , il expliquera les
faits qui ont rapport à la Juriſprudence.
L'Ouvrage eſt diviſé en trois Parties.
La premiere contient l'Hiſtoire du Droit
Municipal de la Province ; la ſeconde contient
divers Reglemens concernant les Officiers
de la Province ; la troiſfiéme contient
les Privileges , ſoit de la Province en général
, foit des Corps & Compagnies, Officiers
d'icelles , ou de quelques particuliers.
Chap. I. Il rapporte l'état de la Neuſtrie
du tems des Gaulois , des Romains & des
Francs ; de quelle maniere le Droit Romain
y fut introduit; l'invaſion des Normands ou
Peuples fortis du Nord,qui vinrent ravager
la Neuſtrie,dont ils demeurerent poffeffeurs
par le mariage de Giſelle , fille de Charles le
Chauve,avec Rollo, leur Chef, qui fut premier
Duc de Normandie , où il avoit tout
droit de Souveraineté,à la réſerve de l'hommage
, que lui & ſes ſucceſſeurs en firent au
Roi,
4
: E iij Rollo
2246 MERCURE DEFRANCE.
1
Roilo diviſa à ſes Officiers & à ſes Soldats
toutes les Terres qu'on lui avoit laiſſées , &
M. Froland dit que quelques-uns ont attribué
à cette fubdiviſion des Terres , l'origine
des Fiefs en Normandie.
Dans l'Hiſtoire abregée qu'il donne des
Ducs de Normandie , on trouve pluſieurs
faits finguliers , par exemple , que Hugues
Comte de Châlons , vint nuds pieds , avec
une ſelle de cheval ſur le dos,faire excuſe à
Richard II. Duc de Normandie , dont il
étoit Vaſſal ; que le Comte de Belleſme en
fit autant à Robert II . Duc de Normandie ;
cette cérémonie humiliante étoit alors ufitéede
la part du Vaſſal qui avoit offenſé ſon
Seigneur.
Guillaume II. dit le Bâtard & le Conquérant
, VII . Duc de Normandie , fut déſigné
Roi d'Angleterre par Edoüard , qui n'avoit
point d'enfans , & après la mort de ce Prince
il fut Roi d'Angleterre , laquelle devint
par-là toute Normande , Guillaume ayant
donné toutes les Seigneuries & les Charges
àdes Nor nands,& établi de nouvelles Loix,
qui furent écrites en Langage Normand.
Ces Loix , dit M. Froland , furent portées
par nos Héros dans le Royaume de Naples
, la Poille , la Calabre , la Sicile & autres
Lieux ; & un Preſidentà Mortier , qui
avoit voyagé , certifioit qu'autrefois à Naples
OCTOBRE.
1744. 2247
ples les Avocats plaidoient en LangageNormand.
La même choſe avoit été ordonnée
en Angleterre par Guillaume le Conquérant
, & cet uſage continua juſqu'à Edoüard
III. ſous lequel en 1361 le Parlement , qui
ſe tint à Weſtmunſter , 159 années après la
réinion de la Normandie à la Couronne de
France, qui fut faite en 1204, ordonna que
l'on n'uſeroit plus que de la Langue Angloiſe
dans les Tribunaux & dans les Actes
de Juſtice.
Philippe Auguſte , après avoir chaffé de
Normandie le Duc Jean ſans terre , à cauſe
du meurtre de ſon neveu Artur , Duc de
Bretagne , y établit entre autres Loix, celle
du Talion.
Ch. 2. L'Auteur traite de l'Etabliſſement
de l'Echiquier Souverain de Normandie ,
d'abord ambulatoire , puis rendu ſédentaire
en 1499 , & décoré du titre de Parlement
en 1515 ; quelques Princes & Seigneurs
avoient auſſi leurs Echiquiers particuliers.
Le même Ch. traite auſſi de l'Etabliſſement
de la Cour des Aydes & de la Chambre
des Comptes , de l'union de ces deux
Cours , & de l'établiſſement des differentes
Jurisdictions qui s'exercent dans la Ville de
Roüen &dans les Fauxbourgs ; on y trouve
pluſieurs faits curieux , par exemple , que
Louis XI. ayant donné le Duché de Nor-
E iiij
mandie
2248 MERCURE DE FRANCE.
mandie au Duc de Berry , ſon frere , celui- si
mit à ſon doigt un Anneau , pour marquer
qu'il épouſoit la Province , ( c'étoit une des
manieres de prendre poſſeſſion , per annulum)
& lorſqu'il remit cette Province auRoi
pour le Duché de Guyenne, il renvoya l'Anneau
pour le rompre publiquement , ce qui
fut fait en préſence du Connétable , auquel
on remit les deux piéces de l'Anneau .
En parlant de la Chambre des Requêtes
du Palais de Roüen , créée en 1543 , M.
Froland dit que la création qui fut faite dans
cette année , de pluſieurs Offices de Préſidens
& de Confeillers , eſt le premier veſti-
- ge de la vénalité des Charges , ceux qui y
furent nommés ayant financé chacun deux
mille écus dans les coffres du Roi , ce qui
fut coloré du titre de Prêt pour les beſoins
de l'Etat ; on ne laiſſa pas de leur faire jurer
qu'ils n'avoient rien donné pour leur
Office.
La vénalité des Charges paroît cependant
plus ancienne , car avant S. Louis les Prévôtés
, Vicomtés , Châtellenies & Vigueries
étoient données à ferme , ce que S. Louis
défendit pour la Prévôté de Paris, mais qu'il
autoriſa pour les autres Juſtices ; on tenta la
vénalité des Charges ſous le Roi Jean &
ſous Louis XI , & Louis XII vendit publiquement
les Offices , mais les Particuliers
ne
OCTOBRE. 1744. 2249
ne pouvoient encore les vendre ; ce fur
François I. qui le permit , en lui payant le
quart de l'évaluation de l'Office.
a Pour ce qui eſt du Serment que les Officiers
faifoient de n'avoir rien donné , il
fut aboli en 1597 .
>
A l'ouverture du Parlement de Roiien en
1544 , il fut ordonné , ſur le réquifitoire
du Procureur Général , que les Préſidens
Conſeillers , Gens du Roi , Greffiers , leurs
Commis , Avocats & Procureurs , ſeroient
tenus à l'avenir de ſe faire raſer la barbe .
Le Chapitre 3. traite de l'ancien Coutumier
de Normandie, dont l'Auteur eſt inconnu
; la compilation eſt en Latin & en
François , & on ne ſçait lequel des deux eſt
le Texte ; il fut mis en Vers François par
Dourbaut , & après avoir ſouffert diverſes
altérations , il fut réformé en vertu de Lettres
Patentes de 1577 , & la nouvelle Coûtume
commença d'être obfervée en 1583 .
Les deux Chapitres ſuivans traitent des
uſages Locaux de la Province , & des prétendus
uſages Locaux du Comté d'Eu .
La Clameur de Haro fait la inatiere du
Chapitre 6 ; on ſçait que cette Clameur eſt
une invocation reſpectable du nom de
Raoul ou Rollo , premier Duc de Normandie
, dont la mémoire eſt en ſi grande vénération
par l'amour qu'il avoit pour la juf-
:
Ev tice ,
2250 MERCURE DE FRANCE .
tice , qu'il eſt encore aujourd'hui invoqué
par ceux qui cherchent à ſe garantir de
quelque injure qu'on veut leur faire. Cette
Clameur étoit en uſage dès le tems des Ducs
de Normandie. Paul Emile rapporte qu'après
la mort de Guillaume le Conquérant ,
elle fut miſe en pratique pour empêcher ſa
ſépulture en l'Egliſe de S. Etienne , qu'il
avoit fait bâtir à Caën , & qui avoit été
conſtruite en partie ſur un fond appartenant
au nomme Aſſelin , qui arrêta la pompe
funebre , en interjettant la Clameur de
Haro.
Le Chapitre 7 concerne une Charte fans
date , appellée la Charte au Roi Philippe ,
qui fut inſerée à la fin de la nouvelle Coûtume
, & que quelques-uns croyent être de
Philippe Auguſte , les autres de Philippe le
Hardi.
Le huitiéme traite de laCharte Normande
, c'eſt ainſi qu'on appelle une Charte de
Louis Hutin , du 13 Juillet 1315 , qui
confirme les Priviléges de la Province , &
ordonne , entre autres chofes , que ſes Habitans
ne pourront être traduits dans des
Jurisdictions étrangeres.
Dans les Chapitres ſuivans il donne une
Notion des Articles placités, ou Reglement
de 1666 , du Reglement de 1673 , fur les
Tutelles , des Ordonnances , Edits & Déclarations
OCTOBRE .
1744. 2251
clarations qui forment des Loix générales
pour tout le Royaume , & qui font par
conféquent partie du Droit de la Province
de Normandie , des Ordonnances , Edits ,
Déclarations , Lettres Patentes & autres
Loix particulieres à cette Province; de quelques
Ordonnances , Articles de Coûtume
&du Reglement de 1666 , qui font abrogés
en tout ou partie ; enfin une Notice trèscurieuſe
des Auteurs Anglois qui ont fait
mention de l'ancien Droit de Normandie ;
des Commentateurs de la Coûtume de Normandie
, ancienne & nouvelle , de leurs
Ouvrages , & des autres Auteurs qui ont
écrit fur des matieres concernant le Droit
&les Uſages de cette Province.
Les Reglemens , qui font l'objet de la ſeconde
Partie de cet Ouvrage , concernent
les prérogatives & la compétence du Parlement
, des autres Tribunaux & Officiers de
laProvince.
Le Chapitre 40 , qui eſt dans cette ſecon
de Partie ,contient beaucoup de choſes curieuſes
, par rapport à l'Ordre des Avocats ,
entre autres , qu'ils portoient anciennement
la Robe rouge , enforte que le 4 Novembre
1514 , le Parlement leur fit ſignifier de ſe
trouver à l'Entrée de la Reine ( Anne de
Bretagne ) honnêtement montés & vêtus de Robes
d'écarlate & Chaperons fourés , pour ac-
E vj compa
2252 MERCURE DE FRANCE.
compagner les Préſidens & Conseillers ; ce
n'eſt que depuis la vénalité des Charges que
les Avocats ont ceſſé par modeſtie de porter
la Robe rouge , ſans qu'il y ait jamais eu
aucun Reglement qui leur en ait défendu
l'uſage .
La troifiéme Partie contient un Recueil
des Priviléges particuliers à laProvince de
Normandie , autres que la Clameur de Haro
& la Chartre Normande, tels que celuidu
Comté d'Eu , qui reſſortit au Parlement de
Paris ; la Prohibition d'évoquer les Decrets
de Normandie ; le Reglement de 1673 ,
pour leDroitdeTiers & Danger ſur les Bois;
le Privilége réſultant du Senatus confulce
Velleien , en faveur des femmes ; les Priviléges
particuliers de la Ville de Roiien & de
quelques autres Villes de la Province , ceux
du Parlement & de ſes differentes Chambres;
les Priviléges propres à certaines perſonnes
ſeulement , tel que celui que Louis
XIV accorda en 1667 aux Gentilshommes
& aux Bourgeois des Villes franches de la
Province , qui auroient dix ou douze enfans;
celui qu'on prétend avoir été accordé
aux filles , deſcenduës des freres de la Pucelle
d'Orleans , de pouvoir communiquer
la Nobleſſe à leurs maris , & dont pluſieurs
familles de la Province de Normandie ont
profité ; enfin des Priviléges revendiqués
par
OCTOBRE. 1744. 2253
par quelques Abbayes , Chapitres, Prieurés,
&&& autres Egliſes de la Province , & par quelques
Seigneurs, notamment celuide la Principauté
d'Yvetot , connuë ci-devant ſous le
titre de Royaume. Il n'y a point de Chapitre
qui n'eût fourni pluſieurs traits curieux
à rapporter , ſi cela n'eût paffé les bornes
d'un Extrait.
Les Arrêts de Reglement , & autres Arrêts
, tant du Parlement de Normandie , que
des autres Parlemens, annoncés par le Titre,
ſont répandus dans tout le corps de l'Ouvrage,
& principalement dans la feconde & la
troiſieme Partie , où ils ſont appliqués aux
differentes matieres auſquelles ils ont rapport.
ORAISON FUNEBRE de Madame
Iſabelle de Roye de la Rochefoucauld, Abbeſſe
de l'Abbaye Royale de S. Pierre de Rheims,
prononcée dans l'Egliſe de la même Abbaye
le 16 Juin 1744 , par M. de Saulx, Docteur
en Théologie , Chanoine de l'Egliſe de
Rheims , & Principal du Collège de l'Univerſité
, à Rheims , chés François Jeunehomme
, Imprimeur , ruë des deux Anges.
CATALOGUE des differens Ecrits, contenus
dans les VIII Volumes des Ouvrages
de M. l'Abbé de S. Pierre , de l'Académie
Françoiſe ,
2254 MERCURE DE FRANCE.
Françoiſe , imprimés à Roterdam , chés Beman
, &qui ſe vendent à Paris , chés Briaffon
, Libraire , ruë S. Jacques. Brochure in-
12. de 24 pages , 1744.
P
HISTOIRE des Hommes Illustres
par les Médailles.
Our répondre à l'accueil favorable que le Pu
blic continuë de faire à ce Journal , & pour le
rendre encore plus agréablement inſtructif , nous
avons projetté de donner une Hiſtoire ſommaire des
Hommes Illuftres , en l'honneur deſquels on a frappé
des Médailles ,depuis la renaiſſance des Lettres
juſqu'àpréſent.
Par le titre d'Hommes Illuftres , on entend ici
non-ſeulement les Rois, les Souverains & les Princes
les plus diftingués , les Princeſſes , mais encore
les Perſonnes de l'un & l'autre Sexe , qui auront excellé
en quelque genre que ce foit , particulierement
ceux &celles , qui auront cultivé les Sciences
& les Beaux - Arts .
Nous ne ferons graver aucune Médaille en Taille-
douce , dont nous n'aurons pas vu l'original ,
frappé dans le tems même , & dont la certitude ne
foit tout- à- fait incontestable .
Ainfi, on n'empruntera rien des Livres où ſe peuvent
trouver de pareilles gravûres , de Mezeray même
, encore moins du grand Recueil de Jacques de
Bie , où parmi pluſieurs Médailles vraies , il s'en
trouve beaucoup de ſuſpectes , d'autres viſiblement
fauſſes , & fabriquées dans des tems poſtérieurs .
L'exécution de ce Projet nous fera peut-être
moins difficile , par la quantité de Médailles , que
nous poſſedons déja , de la qualité dont il s'agit ici ,
OCTOBRE. 1744. 2255
&par les ſecours que nous nous promettons de la
part de pluſieurs perſonnes Curieuses , qui ont de
pareils Monumens , & dont nous nous ferons un
devoir& un plaiſir de citer les Cabinets
Nous commencerons par une Médaille de Fran
çois I, par la raiſon qui ſe préſente fi naturellement,
ce Grand Prince , outre ſes rares qualités du coeur
& de l'efprit , ayant été le Pere & le Reſtaurateur
des Lettres,& le magnifique Protecteur des Sçavans:
Nous nous faiſons un plaifir d'apprendre aux
Curieux que M. Gerfaint , déja connú par differens
Catalogues de Curioſités de fa composition , a été
choiſi pour diriger la vente des fameux Cabinets de
feu M. Bonnier de la Moſſon. Le Public l'avoit déja
nommé d'avance , ce qui justifie ce choix Il y a
tout lieu d'eſperer que nous aurons de lui un Catalogue
auſſi exact de toutes les Curiofités dont ces
Cabinets ſont remplis , que le tems qu'on lui donnera
pourra le lui permettre. On affûre que la vente
de toutes ces raretés , qui font immenfes dans leur
quantité , & admirables dans leur variété , pourra
étre commencée dans les premiers jours de l'année
prochaine. Les Catalogues de cette eſpece ſont d'au
tant plus utiles & néceſſaires , qu'ils donnent avis de
l'existence de certains Morceaux rares , que l'on
ignore ſouvent , & avertiſfent en général le Public ,
furtout les Etrangers , de ce qui pourroit leur convenir.
Onne doute point ,, au refte , que M. Gerfaint
ne ſe prête volontiers , ſuivant la louable coutume
, au déſir de certains Curieux diftingués , qui
voudront jouir en partie ou en totalité de la vûë de
ces Cabinets , avant que les Curioſités dont ils font
remplis en ſoient démembrées.
ESTAM-
:
2256 MERCURE DE FRANCE.
ESTAMPES NOUVELLES .
M. Lépicié , Graveur du Roi, & Secretaire de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture , vient
de graver & de mettre au jour deux Eſtampes fort
ingénieuſes & piquantes , d'après M. Jeaurat , Profeſſeur
de la même Académie. On remarque avec
plaifir dans ces Morceaux une compoſition noble
&naïve , de l'expreſſion &de la fineſſe dans le
Deſſein.
Ces Estampes repréſentent l'Accouchée & la Relevée,
& ſe vendent chés l'Auteur , au coin de l'Abreuvoir
du Quai des Orfèvres , & chés Louis Surugue
, Graveur du Roi , rue des Noyers , vis- à- vis
S. Yves.
:
Autre Eſtampe en hauteur , repréſentant LA STE
VIERGE , d'après la Statue exécutée en argent, pour
être placée dans la Chapelle de la Ste Vierge de l'Egliſe
Paroiffiale de S. Sulpice de Paris , d'après le
Molele d'Edme Bouchardon , Sculpteur du Roi , laquelle
a été peinte par le Sr Chevalier. Cette Eſtampe,
qui est très bien gravée par le Sr Sornique , eft
dédiée à Mre Jean-Baptiste.Joſeph Languet de Gergy
, Docteur de Sorbonne , Curé de S. Sulpice.
Elle ſe vend chés le Sr Chevalier , Peintre , ruë du
Four , Fauxbourg S. Germain , à l'Hôtel d'Allemagne
, & chés Vanbeck , Peintre , rue d'Enfer , Port
S. Landry .
Il vient de paroître chés le Sr le Rouge , Géographe
du Roi, rue des grands Auguftins , vis-à-vis le
Panier fleuri , le Plan de Fribourg , en Brifgaw ; celui
du Château de Demont , celui de Coni , en Pié
mont, & une très -belle Carte des Ifles Britanniques.
Le
t
OCTOBRE. 1744. 2257
Le Public eft averti que le véritable Suc de Régliſſe
& de Guimauve blanc , fans ſucre , ſi eſtimé
pour toutes les maladies du Poulmon , inflammations
, enroüemens , toux , rhume , asthme , poulmonie
& pituite, continuë à ſe débiter depuis plus de
trente ans , de l'aveu & approbation de M. le Premier
Médecin du Roi , chés Mlle Deſmoulins , qui eſt
la ſeule qui en a'le Secret de défunte Mlle Guy ,
quoique depuis quelques années des particuliers
ayent voulu le contrefaire , lesquels pour mieux
tromper le Public , ſe ſont dits Enfans de M. Guy ,
ce qui est une ſuppoſition ; la difference s'en con
noîtra aiſément par la comparaiſon qu'on en pourra
faire.
On peut s'en ſervir en tout tems , le tranſporter
par tout & le garder fi long-tems que l'on veut ,
ſans qu'il ſe gâte jamais , & perde rien de ſa
qualité.
Mlle Deſmoulins demeure rue Guenegaud , Fauxbourg
S. Germain , du côté de la ruë Mazarine , chés
Mad. Poulin , dans l'Allée du Bourrelier , au deuxiémeAppartement.
Nous avons parlé en ſon tems de la capacité reconnuedu
Sr de Laulnay , Chirurgien Juré à Paris ,
de l'Académie Royale de Chirurgie , &des nouvelles
Découvertes qu'il a faites fur le fait des Deſcen.
tes & autres maux de la même eſpece , au grand
foulagement des Malades. Comme il a changé de
demeure , le Public eſt intéreſſe de ſçavoir que ſa
demeure actuelle eſt ruë des Prouveres , au-deſſus &
du même côté de la ruë des deux Ecus.
CHAN2258
MERCURE DE FRANCE.
CHANSON A BOIRE.
POur célébrer la ſanté de Louis ,
Que le Vin à grands flots coule dans tout Paris !
Bacchus aura ſoin de ſa Gloire ,
Que de Vin on recueillera !
Et plus dans Paris on boira ,
1
Plus le Dieu de la Treille en donnera pour boire.
M
Par M. Laffichard.
AIR.
Es ſoupirs font mes plaiſirs ;
A d'aimables defirs
Ils livrent mon ame ;
Pour deux beaux yeux
Je ſens un flâme ,
Qui m'éleve au rang des Dieux :
Nuit & jour je ſonge à Silvie ,
L'Amour me convie
De l'aimer tendrement
Eternellement .
La Belle ſçait mon martyre ;
Elle ſourit à mes feux ;
J'entrevois que ſon coeur ſoûpire ;
Je touche au moment d'être heureux.
Par iemême.
Octobe744
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
1
22
Qu
Pl
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
OCTOBRE. 1744. 2259
SPECTACLES.
E 15 Octobre , l'Académie Royale, de
IMuique remit anTheatre
leTriomphe d' Hercule , dont le Poëme eſt de
M. de Capiſtron,& la Muſique de Mrs Louis
de Lully & Marais .
Le 23 , on reprit la Pastorale Héroïque
d'Acis & Galatée , dont il a été parlé dans
le Mercure du mois d'Août dernier.
Le 19 , les Comédiens François donnerent
la premiere repréſentation d'une Comédie
nouvelle , en Profe & en un Acte ,
intitulée la Difpute, Cette nouveauté n'ayant
pas été goûtée du Public , l'Auteur l'a reti
rée après la premiere repréſentation .
Le 25 , les Comédiens Italiens repréſenterent
le Mari Garçon & les Talens déplacés.
Cette Piéce fut ſuivie d'un Divertiſſement,
dans lequel la Dile Coraline exécuta unPas
de Deux avec le Sr Ballety , qui a été fort
applaudi . Le Spectacle finit par un nouveau
Feu d'artifice en Berceau , dont la compofition
a parû très-ingénieufe .
Le
2260 MERCURE DE FRANCE.
Le 26 , ils donnerent la premiere repréſentation
de Coraline Arlequin , & d'Arlequin
Coraline , Piéce Italienne en trois Actes
; elle fut ſuivie d'un nouveau Divertifſement,
de la compoſition du ſieur Deshayes
, lequel a fait beaucoup de plaifir ; il
eft exécuté par les meilleurs Danfeurs &
Danfeuſes de la Troupe , tous habillés en
Arlequins & en Arlequines. La Dile Coraline
y exécute un Pas de Deux avec le Sr Ballety
; la Dlle Veronese , foeur cadette de
Coraline , danſa une Entrée avec beaucoup
de grace.
La Foire S. Laurent a été prolongée
cette année juſques & compris le 11 de
ce mois.
Le même jour l'Opera Comique fit la
clôture de ſon Théatre par la Piéce des
Amours Grivois , en Vaudevilles , laquelle a
eû un ſi grand ſuccès pendant le cours de la
Foire ; elle fut ſuivie du Bal de Strasbourg ,
qui n'a pas moins fait de plaiſir. La Dlle
Puvignée s'y eſt fort diftinguée dans les differens
Divertiſſemens , ayant été généralement
applaudie par de nombreuſes Affemblées.
Il y eut avant la derniere Piéce , un
Compliment adreſſé aux Spectateurs, qu'on
fait ordinairement toutes les années à la
clôture
1
OCTOBRE. 1744. 2261
clôture du Théatre. C'eſt la Dlle d'Arimath
qui le prononça en ces termes .
» Oüi , MESSIEURS , l'empreſſement
> que vous avez témoigné pour notre Spec-
>> tacle , & les applaudiſſemens dont vous
>>l'avez honoré , font plus l'éloge de votre
>> zéle pour le Roi , que du talent de ceux
» qui ont entrepris de le chanter.
30 Nous connoiſſions votre amour pour le
>>plus grand & le meilleur des Rois ; nous
>>jugions de vos ſentimens par les nôtres ;
>>nous n'avons fait ſimplement que les co
" pier. La gloire du Roi,le bonheurde le voir
>>renaître , ont été des objets que nous
» avons crû dignes de vous être offerts.
» Cette matiere , dont nos coeurs ſont pé-
>>nétrés , étoit trop abondante , pour ne
>>>pas ſuffire , ſans les ſecours de l'eſprit.
לכ En effet , où trouveroit-on un ſujet
>>plus fufceptible des éloges de la bonté
• d'un Roi pour ſes Peuples , & de l'atta-
> chement des François pour leur Roi ?
La même Actrice chanta ſur l'Air : Cen'est
qu'en France.
Où trouver un Roi juſte & grand,
Qui loin de regner enTyran ,
Sur l'amour fonde ſa puiſſance ;
no
2262 MERCURE DE FRANCE.
Un Roi qui ne le fut jamais
Que pour le bien de ſes Sujets ?
Ce n'est qu'en France.
Où verra- t'on d'heureux Sujets ,
Dont les plaiſirs les plus parfaits
Se trouvent dans l'obeïſſance ;
Dont le coeur s'eſt fait une loi
De n'aimer rien plus que leur Roi ?
Ce n'est qu'en France,
On a été mal informé quand on a mis
dans le Mercure d'Août , que les Airs de
la Ronde & du Branle des Amours Griυοις ,
étoient de la compoſition de M. Boiſmortiers
; ils font de M. Favart , l'un des Auteurs
de la Piéce .
FRANCE
OCTOBRE. 1744. 2263
FRANCE ,
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
PRIEREà S. Louis , à la fin de ſon Pa
négyrique , prononcé le jour de ſa Fête dans
l'Eglise de S. Cyr par M. Ballet Curé do
Gif, près de Versailles.
S
Aint Monarque , qui avez changé l'immortalité
de vos Lauriers en une vie
bienheureuſe : qui n'avez ceſſé d'être Roi
ſur la terre , que pour régner dans leCiel :
préſentez au Seigneur l'Encens de vos prieres
pour l'éternelle durée de nos Lys : que
leTrônedes François qui a brillé aux yeux
de toutes les Nations , par ſes conquêtes &
ſa magnificence , brille aux yeux du Seigneur
par ſes Vertus : qu'il repréſente ſa
Sainteté , comme il repréſente ſa Puiſſance ;
qu'il ſoit redoutable aux ennemis de la Religion
, comme aux ennemis de l'Etat ; que
les gémiſſemens de la Colombe , que les ferventes
prieres des François foient promptement
exaucées !
Une main toute-puiſſante vient de ſécher
nos
2264 MERCURE DEFRANCE.
nos pleurs , en rendant leMonarque à nos
prieres. Dieu vouloit nous inftruire , il ne
vouloit pas nous punir. Il l'avoit preparé à
la plus grande de toutes les Victoires , par
fes rapides conquêtes ſur nos Frontieres , &
ſi l'on a vû le Héros de la Guerre , à Menin ,
à Ypres , à Furnes , on a vû à Metz le Héros
de la Religion. Là les Villes ſoumiſes publient
ſa valeur , ici ſa ſoumiſſion au Très-
Haut publie ſa Religion .
Fermez , Seigneur , pour juſqu'au delà de
ce Siècle , le Tombeau qui s'ouvroit ſous les
yeux de notre Monarque , & qui ſembloit
le demander : qu'il vieilliſſe dans les Lys ,
pour être la terreur de ſes ennemis , le fléau
duvice , les délices de ſes Peuples , l'appui
&la conſolation de l'Eglife !
Accordez les mêmes ſecours à l'héritier de
ſon Trône : que la Sageſſe guide ſes pas , &
préſide à toutes ſes actions : que l'innocence
de ſes premieres années faſſe la gloire d'une
longue vieilleffe , & qu'il ſoit compté un
jour parmi les Héros de la Religion , comme
nous préſumons qu'il ſera compté parmi
les Héros de la Guerre ! que les ſublimes
Vertus , dont la plus ſage de toutes les Reinesdonne
le ſpectacle à toute l'Europe , apprennent
auxGrands du monde que le Salut
n'eſt pas impoffible à la Cour,quandle rang,
où le ſervice du Prince y appelle qu'ils apprennent
OCTOBRE. 1744. 2265
prennent aujourd'hui ces Maîtres du monde
, que c'eſt une choſe bien terrible de
mourir , de ceſſer d'être Grands & de ne pas
être Saints.
Les lettres de Flandre marquent , que le
6du mois dernier , le Détachement , commandé
par le Prince de Pons , ayant paffé le
Canal de Bruges , étoit allé camper à Lovendeghen
; qu'il avoit repaſſé le 8 le même
Canal , pour ſe poſter à Bellem , & qu'il
s'étoit étendu juſques à Deynſe , où il avoit
été renforcé par deux Brigades de Cavalerie.
Les Alliés ſe ſont déterminés , par l'inquiétude
que leur adonné ce mouvement ,
àdétacher de leur armée un Corps d'environ
12000 hommes , qui a marché du côté
deGand& d'Oudenarde.
On a appris du Camp devant Prague du 9
du mois dernier ,, que le premier , leRoide
Pruſſe paſſa la riviere d'Eger avec la quatriéme
Colonne de ſon armée , & qu'il joigait
le lendemain les troupes qui avoient
commencé l'Inveſtiſſement de la Ville de
Prague.
Le Maréchal de Schwerin & le Prince
Leopold d'Anhalt s'étant rendus devant
cette Place , preſque en même tems que le
Roi , on jetta le 3 ,un pont ſur la Moldaw ,
F
près
2266 MERCURE DE FRANCE.
près du Village de Hollochowitz , pour la
communication de l'armée de S. M. avec les
troupes que ces Généraux commandent.
Les , on conſtruiſit un autre pont ſur la
même riviere , vis-à-vis le Village de Braneck
, & l'on acheva d'inveſtir la Ville. On
ſe ſaiſit en même-tems de quelques portes ,
dont il étoit néceſſaire de ſe rendre maître ,
afin d'empêcher les ſorties de la garniſon .
Le Roi apprit le même jour , qu'un Détachement
des troupes de la Reine de Hongrie
étoit arrivé à Beraun , & S. M. y envoya
d'abord ſous les ordres du Major Général
Hacke cinq Bataillons & quelques
Huſſards , qui y trouverent les ennemis en
beaucoup plus grand nombre que le Roi
n'avoit crû. Le Comte de Bathiany , fur l'avis
du mouvement du MajorGénéralHacke,
avoit marché avec la plus grande partie des
troupes qu'il commande ,& il avoit poſté
1000 Croates en embuſcade.
Les ennemis étant fort ſuperieurs au Corps
détaché par S. M. leur Cavalerie s'avança
ſur quatre Colonnes , & elle attaqua ce
Corps avec beaucoup de vivacité , mais l'Infanterie
Pruſſienne , qui à la vûë des ennemis
s'étoit rangée en bataille des deux côtés
d'un chemin creux , foûtint le choc , ſans
s'ébranler . Les efforts de l'Infanterie , que
le Comte de Bathiany avoit amenée , & qui
fe
- OCTOBRE 1744.126
ſe joignit à ſa Cavalerie , n'enrent pas plus
de ſuccès ,& il ne put entamer d'aucun côté
les Pruffiens. Il retourna trois fois inutilement
à la charge , & après un combat qui
dura ſept heures , il fut repouffé par tout
avec perte. Découragé par icet échec , &
ayant été averti que le Roi avoit détaché
quelques Bataillons & plufieurs Efcadrons ,
pour renforcer le Corps du Major Général
Hacke , il prit la fuite & laiſſa ſes morts &
une partie de ſes bleſſes ſur le champ de bataille.
Les Généraux Feſtetitz & Lucheſi
étoient avec lui àl'action ,indo : 12
En cette occafion , les troupes de la Reine
de Hongrie ont perdu plus de 300 hom
mes, du nombre deſquels font le Comte de
Daun , Colonel , deux Lieutenans Colonels
, trois Capitaines,& pluſieurs autres
Officiers. On a trouvé ſur le champ de bataille
environ 200 bleſſés , & on a fait plufieurs
prifonniers, entre leſquels on compte
un Major , un Capitaine & un Lieutenant
deCavalerie.
Il n'y a eû du côté des Pruſſiens que 60
hommes de tués , & 198 de bleffés. Le Major
GénéralHadke l'a été d'un coup de feu
une main , & areçû sine contufion àune
jambe. Le. ColonelWobſer, ayant été bleffé
-au pied,&s'étant retirédans un bois , pour
fe faire panfer , ita eû de malheur de tom-
Fij ber 5.1
1268 MERCURE DE FRANCE.
ber entre les mains des Huſſards ennemis
& il a été fait priſonnier.
Le Roi , ayant été informé de la fuite des
ennemis , rappella les troupes qu'il avoit
envoyées au ſecours du Major Général
Hacke , & qui n'avoient marché que juſ
ques à Hordelitz.
UnCorps de troupes Pruſſiennes eſt en
tré dans le Duché de Troppau , s'eſt emparé
de la Ville de ce nom&de celle de Freudenthall
, & il a exigé de toutes les Villes
&de tous les Villages , qui font entre Of
mutz & la Frontiere de la Siléfie , des contributions
très-conſidérables de vivres & de
fourage.
:
UnCorps de Huſſards des mêmes troupes
s'eſt avancé juſqu'à Meſericz , & il en a
chaſſé un Détachement de Hanaques , qui
occupoit ce Poſte.
1
FESTE donnée parM. l'Abbé de la Fare,
Extrait d'une Lettre écrite , parM..... la
10 Septembre 1744.
J
'Arrivai , il y a quatre jours , Monfieur ;
chés votre ami M. l'Abbé de laFareLopez',
dans ſon Château de Juziers , ſur le
bord du grand chemin de Normandie &de
la riviere de Seine , entre Mante & Meulan,
ſituation encore plus belle que l'on ne
me
OCTOBRE. 1744. 2269
me l'avoit dit ; la maiſon n'eſt pas grande ,
nous y étions pourtant quinze Maîtres tous
bien couchés , & plus de vingt perſonnes à
table ſoir & matin , mais vous connoiffez
ſa façon de penſer ; il ne ſçauroit avoir trop
de monde chés lui : il nous donna une grande
Fête avant-hier ,jour de celle de la Vierge
, en réjouiſſance de la Convalefcence du
Roi. Grande Mefle en Muſique , excellens
inftrumens &belles voix ; le Moter , Tota
pulchra esdeCampra,& unDomineſalvumfac
Regem , au bruit des Fanfares , Trompettes ,
&Ballons excellens , avec une décharge de
mouſqueterie & de trente-fix Boëtes. Après
laMeffe , Concert d'Inſtrumens & des mêmes
voix accompagnées de la Mulette , &
terminées par le Tambourin du fameux M.
Abram de l'Opera , après quoi un grand
dîner ſous l'allée des matonniers , où l'on
avoit mis une table de quarante couverts ,
ſervie avec une abondance , une délicateſſe
&une régularité qui nous étonna tous. Il
avoit invité tous ſes voiſins de la Banlieuë :
fes jardins en terraſſe juſqu'au haut de la
montagne , & fon parterre étoient couverts
de peuple venu de huit lieuës à la ronde
quinous regardoit dîner,&faiſoit un ſpectacle
réjouiſſant. Pendant le dîner , les habitans
précédés de violons , apporterent des
fleurs&des fruits àM. l'Abbé , & les Fani
Fiij fa2270
MERCURE DE FRANCE.
fares ne diſcontinuerent pas ; le repas finic
parun fruit compoſé de vingt-cinq grandes
corbeilles en pyramides, alors l'Abbé ſe leva
&porta à ſes quarante convives armés chacun
d'un verre de vin de Champagne , la
ſanté du Roi Louis le Bien-Aimé; elle fur
célébrée par tout le monde,hommes & femmes
debout , au bruit des Fanfares & d'une
triple décharge de moufqueterie & des
trente- fix Boëtes , après quoi on cria Vive le
Roi, ce qui fut répété par plus de deux mille
perſonnes.
Après le dîner qui fut long , on diſtribua
des violons dans les jardins & dans les
cours pour faire danfer le peuple , auquel
on avoit abandonné le fruit&des tonneaux
de vin ,& on exécuta unConcert magnifi
que dans l'appartement d'en-bas . A l'entrée
de la nuit , on commença l'illumination ,
compoſée de plus de mille gros Lampions ,
ou pots-à-feu , qui faisoient toute l'enceinte
de la Terraffe , & continuoient le long du
grand chemin ſur la riviere de Seine , l'enceinte
des Jardins , Parterres & Baffins
d'eau. :
: Les deux façades de la maifon depuis le
comble , juſqu'au bas , étoient illuminées ,
accompagnées des portiques de feu , &c .
qu'on voyoit de trois lieuës à la ronde des
deux côtés de la riviere. Les Danſes & les
Fan
OCTOBRE. 1744. 227
Fanfares continuerent juſqu'à un grand fouper
, au ſon des violons & le bruit de la
mouſqueterie & des Boëtes , enſuire lesDanſes&
le Concert recommencerent & ne finirent
que vers les cinq heures du matin ,mais
l'illumination fut fi grande & fi heureuſe ,
que les Lampions étoient encore allumés
le lendemain matin à huit heures .
Le 10 , on tira dans la Place de l'Hôtelde-
Ville de Paris , par ordre des Prévôt des
Marchands & Echevins , un feu d'artifice ,
ſupérieur à tout ce qu'on avoit vû juſquesici
en ce genre dans cette Capitale.
,
L'Edifice qu'on avoit conſtruit pour cet
effet avoit 78 pieds de haut fur 72
de large , & il repréſentoit un Arc de
Triomphe , au haut duquel on voyoit Apollon
appuyé ſur ſes armes , &foulant aux
pieds le ſerpent Pithon. Des Génies , placés
enpluſieurs endroits de la Décoration , portoient
differentes piéces d'artifice , & des
deux côtés de l'Edifice regnoit une Colonade
, qui enfermoit la plus grande partie de
la Place , & qui en ſauvoit les irrégularités.
Outre les effetsbrillans que cette diſpoſition
a produits , on en a tiré un autre avantage
par l'eſpace conſidérable qu'elle a procuré
au Peuple , l'emplacement , qui avoit été
choiſi pour la conſtruction du feu , ſe trout
F iiij vant
2272 MERCURE DE FRANCE.
vant beaucoup plus reculé qu'à l'ordinaire.
Par-là , toute la Place étoit libre ,&capable
de contenir un plus grand nombre de ſpectateurs
, & l'on pouvoit , même des maifons
de l'autre côté de la riviere , voir aifément
l'artifice bas au travers des Portiques
que formoit la Colonade , & dont l'ouverture
étoit de quinze pieds , & la hauteur
de 22 .
- Le Feu a été exécuté par les Sieurs Rugie
ri , Artificiers Italiens , qui , par les preuves
qu'ils ont données de leur habileté
dans leur Art , fur le Théatre des Comédiens
de leur Nation , y ont attiré un ſi
grand concours de Spectateurs , & qui ſe
font diftingués en cette derniere occafionci
, par pluſieurs nouvelles manieres d'employer
la poudre. Les fufées , qui s'élevoient
àune hauteur extraordinaire, étoient
terminées , tantôt par des Etoiles , tantôt
pardes Soleils tournans.Pluſieurs montoient
en ferpentant , & compofoient une double
ſpirale , qui reſſembloit à une eſpece de
Caducée. Des bombes d'artifice , tirées en
grande quantité , étonnoient par la hauteur
où elles portoient , & par les prodigieuſes
garnitures dont elles étoient remplies. Le
Spectacle étoit varié par des rouës de feu ,
dediverſes couleurs , par des Gerbes de so
pieds , qui faisoient l'effet de Jets-d'Eau , en
: ne
OCTOBRE. 1744. 2273
ne s'élévant que par dégrés , par des Eroiles
,dont tous les angles étoient deffinés
avec la plus grande préciſion. Après ce premier
artifice , toute la Décoration fut en un
inſtant éclairée de Lances à feu ,& un grand
nombre de Caiſſes , qui furent ſervies avec
une promptitude ſurprenante ,tinrent pendantun
tems confiderable le Ciel couvert
de Serpenteaux , d'Etoiles & de Balles luiſantes.
Un Soleil , compofé de 56 Rayons ,
& placé au hant de la Pyramide , qui conronnoit
l'Arc de Triomphe , s'enflamma enfuite
tout-à- coup , & il forma un cercle de
lumiere , dont le feu avoit 80 pieds de diamétre,
Dans le centre de ce Soleil , étoient
écrits en Lettres de Feu ces mots , Vive le
Roi , qui furent prononcés en même-tems à
pluſieurs repriſes avec les plus vifs tranfports
par tous les Spectateurs. L'artifice ,
dont la durée a été preſque de trois quarts
d'heure , a été terminé par une Girande de
800 fufées. Auſfi-tôt que l'artifice eut ceffé ,
on alluma l'Illumination , dont les dix-huit
Portiques , formés par la Colonade , qui
regnoit autour de la Place , avoient été garnis
tant en dedans qu'en dehors , & cette
Illumination , aufli-bien que celle qu'on
avoit placée au Donjon & au troifiéme Ordre
de l'Hôtel-de-Ville , dura toute la nuit.
Les Prévôt des Marchands & Echevins
Fv avoient
2274 MERCURE DE FRANCE.
avoient fait placer en differens Lieux de la
Ville 32 Fontaines de Vin , près deſquelles
on diftribuoit du Pain &des Viandes , & à
côté de chaque Fontaine étoit un Corps de
Symphonistes , pour faire danfer le Peuple.
Le ſuccès de cette Fête a parfaitement répondu
à la grande dépenſe qui a été faite
pour la rendre brillante , & au deſit que la
Ville avoit de donner des témoignages extraordinaires
de fon amour tendre & refpectueux
pour S. M.
On mande de Strasbourg,que le Maréchal
de Coigny , qui étoit le 13 du mois dernier
àEllenheim , devoit arriver le lendemain à
Emedingen avec la premiere Diviſion de
l'armée du Roi , & que la Diviſion qui eſt
fous les ordres du Comte de Clermont, Prince
du Sang , a dû camper le 15 à Valdkuik.
Le Duc d'Harcourt eſt entré le 11 dans le
Vieux Briſack, où il a fait établir deux ponts
fur le Rhin , & le Chevalier de Belle- Ifle a
marché de Vilingen dans le Comté de Nullembourg.
Le 13 , l'armée de l'Empereur eſt partie
de Lauffen, pour aller à Dunkelopiel ; elle y
devoit arriver le 18 & le 20 , & l'on comptoit
qu'elle y feroit jointe par les troupes
Hefloifes.
Le
OCTOBRE. 1744. 2275
Le 7 Septembre , le Recteur de l'Univer
fité de Paris donna un Mandement , par lequel
il indiqua une Proceſſion extraordinaire
, & des Prieres en actions de graces
du rétabliſſement de la fanté du Roi. Nous
le rapporterons dans ſon entier , afin de ne
rien perdre de ſon énergie, de la beauté des
ſentimens & de l'expreſſion dont il eſt
rempli .
Extraordinaria Supplicationes Univerfitatis.
OS PETRUS FROMENTIN Univerſi Studii
N
Parifienfis Rector , omnibus &fingulis ejuſ
dem Univerſitatis Doctoribus , Magiftris , Clienti
bus , & Adminiftris , Salutem .
In Regem fuum defixos jamdudum oculos tenebatGallia
, eoque , quo nunquam dulcius ſeſe ipfi
obtulerat , ſpectaculo fuaviffimè fruebatur. Viderat
nempè egregium Principem in campis primanı Belgicis
nobiles colligentem lauros , urbeſque naturâ
& arte munitiſſimas breviffimo temporis ſpatio armis
victricibus fubigentem. Viderat , quod multò majus
eſt ac jucundius ; primo ſuo in urbes& caftra adventu
omnium fibi animos devincientem; ſplendidos
Majeſtatis radios leni Popularitatis luce benè temperantem;
in confiliis capiendis Sapientiam , in pe-
Ficulis adeundis Fortitudinem , Amorem in Suos ,
inHoftes Clementiam & Humanitatem , cæterafque
Regias Virtutes plaudentium ac fibi Regnoque
certatim gratulantium populorum oculis explicantem.
Regem maximum rursus videbat , novæ laudis
defiderio fuccenfum , ac novos meditantem triumphos,
ad hoftem inopinatis ſucceſſibus elatum quantis
poterat itineribus contendentem ; & ab Lisa ad
Fvj Rhenums
2276 MERCURE DE FRANCE.
Rhenum volantem nova admiratione noviſque votis
proſequebatur : cam ecce graviffiano repentè morbo
correptus , curſu in medio gradum fiftere cogitur ,
&in fummum vitæ difcrimen adducitur. Ad ram
ſubitum tamque feralem nuntium cùm omnes Galli,
tum præfertim Regiæ hujus Urbis Cives cohorruêre;
&, cùm in tam acerbo cafu unicum videretur perfugium
Deus , in templa illico incredibili frequentia
confluere, aras dies nocteſque ampl ti , votiſque ardentibus
non fine lacrymis divinam opem expofcere.
Nec fruftra. Preces noſtras ſupremus vitæ ac
mortis Arbiter benignis auribus excepit. Vivit Lu-
DOVICUS , è tanto difcrimine manifeſto ac fingulari
Dei beneficio liberatus , eoſque convalefcendo lætitiæ
ſenſus excitavit , qui vix effent credibiles , nifi
omnia effent credibilia in ejus REGIS periculo , quo
nullus unquam populis carior extitit. In tanto civitatis
fine modo exultantis gaudio , Primogenitæ
REGUM noftrorum Filiæ , quæ optimum Parentem
fibi redditum videt,minimè liberum eft eos quos gerit
animo ſenſus non expromere , & fuperfundenti
ſe lætitiæ temperare. Atque ut ante omnia debitas
Deo Immortali gratias rependamus, omnibus Doctoribus
ac Magiftris mandamus ac præcipimus , ut
die Veneris undecimo Septembris horâ ipsa octava
adfint apud Mathurinenſes ornati ut decet, inde poſt
brevem orationem ad Adem Deo Sacram fub Invo
catione SANCTI LUDOVICI in Collegio Mazarinzo
quanta fieri poterit celebritate & pompa nobifcum
Proceſſuri , as eâque , decantato poſt folemne Sacrum
Hya no Euchariftico Te Deum , eodem ordine
ac frequentiâ redituri .
Ut autem in lætitiæ tam legitimæ partem commiſſa
nobis Juventus veniat , dilatis in dies à nobis
indicendos cùm Ordinariis supplicationibus Univerfitatis
, tum Præclaræ Facultatis Artium Comitiis
Inducias Academicas protrahi volumus ad diem )c
tobris
OCTOBRE . 1744 2277
tobris decimuni -nonum , quo die , pro more , Sas
crum Spiritui Sancto celebrabitur , & folitæ inſtaurandis
Scholis Conciones habebuntur.
Datum in Ædibus noftris Mazarinæis , die Lunæ
feptimo menfis Septembris , anno Domini millefime
ſeptingentefimo quadragefimo- quarto. :
En conféquence, la Proceffion fut faite le
11 du même nois , avec beaucoup de pompe
& en plus grand concours qu'à l'ordinaire.
Elle partit des Mathurins pour ſe rendre
à l'Egliſe du Collége Mazarin. On y chanta
unegrande Meffe,& le TeDeum en Muſique.
LETTRE de M. Lépicié , Sécrétaire de
l'Académie Royale de Peinture de Scalpture
, à M. le C. D. L. R.
J
E réponds avec bien du plaiſir , Monfieur,
à l'invitation que vous m'avez fait
faire , de vous communiquer ce qui s'eſt
paífé au ſujet du Te Deum que l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture a fait
chanter pour le rétabliſſement de la ſanté
duRoi.
Afin de m'en acquitter avec ordre , je
crois qu'il convient de vous expoſer la Délibération
de la Compagnie, qui eſt conçûë
en ces termes ; elle eſt du Samedi 29 Août
dernier.
> Plus la maladie de Sa Majefté a causéde
> conſternation à la France , plus l'heureuſe
>>guérifon
#278 MERCURE DE FRANCE.
>> guériſon de ce Prince a répandu de joye
> dans le coeur de ſes Sujets . Cet événement
>> miraculeux , où Dieu a parû écouter ſi fa-
> vorablement nos prieres , en rappellant à
la vie le plus grand & le meilleur de tous
>> les Rois , mérite que nous lui en rendions
>>d'éternelles graces , & c'eſt pour remplir
>> une obligation ſi juſte , que l'Académie a
> réſolu unanimement de faire chanter un
►Te Deum dans l'Egliſe de S. Louis du Lou-
> vre , où M. le Contrôleur Général , Pro-
> tecteur , ſera invité de ſe trouver .
M. le Contrôleur Général étant parti dans
ce tems- là pour Metz , la Compagnie , qui
comptoit ſur un prompt retour , jugea à
propos de différer le Te Deum, mais les affaires
retenant ce Miniſtre à la Cour , l'Académie
, qui craignit que ce retardement ne
parût une négligence , prit la réſolution de
le faire chanter le Jeudi 17 Septembre.
L'Aſſemblée fut nombreuſe. M. de Blamont,
Sur- Intendant de la Muſique du Roi, chargé
de l'exécution , la rendit très-brillante. Ce
Te Deum, de ſa compoſition, paſſe, avec juftice,
pour un excellent Morceau de Muſique,
frappé au coin des plus grands Maîtres. Le
Verfet, Judex crederis effe venturus, eft admirable,
( ainſi que pluſieurs autres ) pour l'accord
du chant , de l'expreffion &du fentithent.
J'ai l'honneur d'être , &c .
A Paris ce 20 Septembre 1744 .
OCTOBRE. 1744. 2279
Les Juges& Confuls de cette Ville ſe ſont
acquittés du même devoir le 16 dans laChapelle
de leur Jurisdiction , où ils ont entendu
la grande Meſſe ,& enſuite le Te Deum.
Toutes les differentes Communautés ont
fait paroître le même zéle , en rendant graces
àDieu du rétabliſſement de la ſanté du
Roi , & le Corps des Marchands de Vin
s'eſt diſtingué par une Fête particuliere
qu'il a donnée. Le 16 , les Marchands de
ceCorps firent chanter le Te Deum en Mufique
dans l'Egliſe de S. Jacques de l'Hôpiral
, qui étoit magnifiquement ornée , &
éclairée d'un grand nombre de lumieres. Il
y eut le foir à leur Bureau une Illumination
,que tout le monde vit avec beaucoup
de plaiſir , & au haut de laquelle étoit cette
Inſcription : Deus nobis hac Gaudia fecit.
Pluſieurs Fontaines de Vin coulerent devant
la porte pendant la nuit ,& il y avoit
dans toute la ruë des Luſtres de Criſtal à la
place des Lanternes.
Les habitans des Maiſons , qui forment
tant intérieurement qu'exterieurement l'enceinte
de la Place Dauphine , ne fe font pas
contentés d'avoirdonné conjointement avec
tous les habitans de cette Ville , le jour des
réjouiſſances publiques pour la guériſon du
Roi , des marques de la part qu'ils prennent
à la joye générale ; ils ont voulu faire
écla280
MERCURE DE FRANCE.
éclater plus particulierement leur attachement
pour S. M. par une Illumination
qu'ils ont faite le 14 , & qui a excité avec
juſtice la curioſité de tout Paris .
Le Pourtour de la Place , compoſé de 71
Arcades , étoit orné de feſtons , qui communiquoient
d'une Arcade à l'autre , étant
tenus par une grande Roſe au milieu de
chaque Ceintre. La premiere Plinte au-defſus
des Arcades portoit alternativement des
Vaſes &des Ifs en forme de Pyramides en-,
tre les croiſées du premier Etage. Les Lampions
poſés fur la faillie de la ſeconde Plinte
, formoient un ſecond fil de lumiere. Au
fond de la Place , du côté du Palais , on
avoit élevé un Portique de 14 toiſes de haut
fur 7 de large , lequel étoit avec Pilaftres
groupés , & au-deſſus duquel s'élevoit un
Socle , où étoit un Chiffre de deux L. Ce
Socle portoit une Pyramide , couronnée par
un Soleil , & aux deux côtés de laquelle
étoient deux Girandoles. Deux grands Piédeſtaux
, portant deux autres Girandoles
d'une grandeur proportionnée , accompagnoient
le Portique. Le Quai des Orfèvres ,
celui de l'Horloge , & la ruë de Harlay ,
étoient éclairés par des Pots-à-feu le long
de la premiere Plinte ,& par des Luftres de:
Lampions au lieu de Lanternes ,& le tout
formoit unſpectacle des plus brillans.
Les
OCTOBRE. 1744. - 2281
Les Apprentifs & les Compagnons , qui
demeurentdans les Boutiques de cette partie
de Paris , ont montré le même empreſſement
que les autres habitans , à ſignaler leur zéle ;
les premiers , en faiſant chanter un TeDeum
dans l'Egliſe de S. Barthelemi , les autres
en faiſant conſtruire , au milieu de la Place ,
une enceinte ornée de dix grands Candelabres
, & deſtinée à former une Sale de Bal.
Ony entroit par trois Portiques , & dans le
centre étoit un Arbre fort élevé , dont le
tronc étoit entouré d'une guirlande de
fleurs &de Lampions dans les intervalles.
Il y avoit dans cette Sale une Orcheſtre ,
remplie d'un grand nombre de Muficiens ,
qui avant le Bal exécuterent avec beaucoup
d'applaudiffement plufieurs Morceaux de
Symphonie.
EXTRAIT d'une Lettre écrite deTours
Fête donnée par M. l'Intendant , &c.
Mie
de Lucé, notre Intendant, donna ici
le 13 de ce mois une Fête magnifique.
Samaiſon étoit illuminée en Portiques
avec des Colonades & des Pyramides , qui
formoient une très-belle Décoration ; les
Armes du Roi & les Emblêmes achevoient
de conſacrer cette Fête à l'allegreſſe publique.
Pour la rendre plus complette , M.
l'In
2282 MERCURE DE FRANCE.
l'Intendant ſe fit un plaiſir de donner un
feftin au peuple de Tours & des environs.
Dès cinq heures du foir , on fit couler fix
Fontaines de Vin , & on établit autant de
tables , où l'on diſtribua à tous ceux qui ſe
preſenterent le reſte du jour & pendant la
nuit , des viandes differemment apprêtées ,
du pain& du vin avec une abondance &
une profufion , vraiment dignes de l'événement
que l'on célébroit ; tous les habitans
étoientdans les ruës , foit pour prendre part
nu repas public , foit pour joüir de la joie
univerſelle.
On rentra enſuite chés M. l'Intendant ,
qui donnoit un grand ſouper dans ſa maiſon
; il avoit invité plus de cent perſonnes ,
M. l'Archevêque , la Nobleſſe & les Compagnies
; les Conviés ſe partagerent en cinq
tables , qui furent en même-tems ſervies
avec autant de magnificence que de délicateffe.
Onbut à la ſanté du Roi au fon des
Inſtrumens , & aux acclamations du peuple
&des cris redoublés de Vive le Roi. Après
le ſouper , Mad. l'Intendante ouvrit unBal,
qui dura juſqu'à ſept heures du matin.
DES.
OCTOBRE. 1744 118
DESCRIPTION de la Fête , donnéepar
M. le Président de Rieux , en fa Maison à
- Paris ,le 13 Septembre 1744 , à l'occafion
de la Convalescence du Roi.
T
Oure
12
la face de la Maiſon du côté de
la ruë étoit illuminée. Les Lampions
ſuivoient l'Ordre de l'Architecture ; il y
avoit de plus , deux rangs de Girandoles
placées ſur lesTrumeaux du premier & du
fecond étage ; le devant de la Porte-Cochere
étoit orné de deux Pilaftres garnis de
grands Lampions , portant un Cintre , dans
lequel étoit placé un Tableau tranſparent
& illuminé , repreſentant le Buſte du Roi ,
au-deſſous duquel étoit placé un Cartouche
orné de Guirlandes avec cette Deviſe :
Salus Publica Rege reviviſcente.
Au-deſſus du Buſte du Roi étoit un Soleil
, dont les rayons étoient ornés d'une
Couronne de Laurier. Achacun des côtés
de la Porte étoient deux Pyramides de lumiere
de trente pieds de hauteur ,terminées
d'une Etoile ; à côté de ces Pyramides étoient
deux Fontaines de vin qui ont coulé pendant
toute la nuit.
Le deſſous de la Porte Cochere étoit éclairé
par huitGirandoles.Dans les quatre coins
de
2284 MERCURE DE FRANCE.
de la cour étoient quatre piédeſtaux , ſur lefquels
étoient placées quatte grandes Giraridoles
, portant chacune cent lumieres.
En entrant , on étoit frappé par le brillant
de la lumiere qui étoit dans le Jardin ,
dont le fond étoit décoré de trois Portiques
, de chacun vingt- cinq pieds de hauteur
, ornés de Guirlandes , garnis de Lampions&
furmontés chacun d'une Girandole.
Sur la même ligne & à chacun des côtés de
ces Portiques étoit placée une grande Pyramide
& un piédeſtal , portant une grande
Girandole de lumiere. Au- deſſous & dans
le fond du Portique , on appercevoit un
très-beau Groupe de marbre blanc , repréſentant
la Terre , implorant le ſecours
d'une Naiade , qui en tenant ſon Urne
panchée , forme une Nappe d'eau , & pardeſſus
un deſſein de lumiere , placé ſous la
coquille du Groupe , lequel faiſoit un effet
admirable.
La droite & la gauche du Jardin , depuis
la grille juſqu'au fond , étoient garniesde
vingt-quatre piédeſtaux , portant chacun
uneGirandole de differentes hauteurs , aufli
garnies de Lampions. Les allées à droite&
àgauche étoient bordées d'un double filet
de terrines , de ſix pouces de diſtance de
l'une à l'autre .
Le Parterre , qui eſt d'un très-beau defſein,
OCTOBRE. 1744, 2285
ſein , étoit marqué exactement par une
quantité prodigieuſe de Lampions , qui faifoient
un effet admirable , avec les fleurs
dont il eſt décoré , & autour des platesbandes
du Parterre, regnoit auſſi un cordon
degroſſes Terrines .
Toute la face de la Maiſon , qui donne
fur la cour & fur le Jardin, étoit terminée
par un cordon degroſſes Terrines , qui éclai
roit deux Morceaux de Peinture , d'une trèsbelle
exécution , dont un repréſente le Palais
du Soleil , avec un Méridien ; l'autre un
Cadran àvents. On y voit Eole , qui com
mande aux vents de ſortir avec impétuo-
Γιτέ.
L'Illumination a été inventée & exécutée
par le Sieur Berthelin de Neuville , Illumi
nateur ordinaire des Menus Plaiſirs du Roi,
Le grand Escalier étoit éclairé par un
Luftre & Gx Girandoles , garnis de Bou
gies , ainſi que tous les appartemens & le
Rèsde Chauffée..
L'illuſtre Compagnie , choiſie tant en
Dames qu'en Hommes de la premiere diftinction
, qui avoit été invitée par M. le
Préſident de Rieux , ſe rendit fur les ſept
heures , pour entendre un Concert , où on
chanta deux Morceaux de Muſique , l'un
fur les Conquêtes du Roi , chanté par Mile
Chevalier , & l'Abbé Malines , & l'autre
une
2286 MERCUREDE FRANCE.
une Cantatille ſur la Convalescence de Sa
Majesté , chantée par Mlle de Mets , ſuivie
d'un grand Choeur , & de differens Morceaux
de Muſique , chantés & exécutés par
les plus habiles Muſiciens , le tout précédé
par des Aius de Fanfares , joüés à differentes
repriſes , lorſque chaque Compagnie arrivoit
, par des Haut-bois , Trompettes &
Timbales , placés ſous le Veſtibule du grand
Eſcalier. Le Concert finit à dix heures ; immediatement
après on ſervit deux tables ,
l'une de trente couverts& l'autre de vingtquatre
, qui furent ſervies par 40 Suilles .
H y avoit auffi une table dewingt-quatre
couverts pour les Muſiciens. Au deſſert , on
joüa pluſieurs Fanfares. Si-tôt que le dedans
de la Maiſon & le Jardin furent illuminés ,
M. le Préſident de Rieux donna ſes ordres
pour que toutes les portes fuſſent ouvertes ,
pour donner au Public la ſatisfaction de
voir l'Alumination de fon Jardin, & les Appartemens
où étoit la Compagnie invitée ;
onoffrit toutes fortes de rafraîchiſſemens .
Après le fouper , la Compagnie pafla dans
les Appartemens , au bruit des Fanfares, qui
exciterent tellement lajoye , que lesDames
demanderent àdanſer ,ce qui forma un Bal
qui dura juſqu'à's heures du matin . Tour
fe pafla fans confufion &dans un grand
ordre.
Les
OCTOBRE. 1744. 2287
Les Cantatilles de la Victoire , &la Convalescence
du Roi , avec les Fanfares, font de
la compoſition du Sr le Maire.
FESTE donnée par M. l'Archevêque de
Bourges, le 13 Septembre. Extrait d'une
Lettre écrite de cette Ville.
U
N dîner ſplendide & fomptueux, οἱ
affifterent les plus notables Perſonnes
de la Ville , & qui fut ſervi avec autant
d'ordre que magnificence , fut le prélude de
cette Fête. On alla enſuite à Vepres , après
leſquelles on chanta ſolemnellement en actions
de graces de la convaleſcence duRoi
un Te Deum en Muſique , ſuivi d'un Motet,
pendant lequel on tira le canon de la Ville ;
la Milice Bourgeoiſe fut toute la journée
ſous les armes ; vers les huit heures du foir ,
on coinmença àl'Archevêché l'Illumination,
qu'on y avoit préparée.
A
Au - deſſus de la principale Porte , or
née de Feſtons &de Guirlandes , on voyoit
trois Tableaux ; celui du milieu repréſen
toit un Soleil ſortant des nuages , avec,
cette Inſcription , Siccat lachrimas ; d'un
côté étoit un autre Tableau repréſentant la
Religion , qui annonçoit au Peuple ( par
cette Inſcription , tirée de l'Ecriture , Dext
tera Domini fecit Virtutem ) la grace que
Dieu leur avoit faite en rendant le Roi à
l'ardeur
288 MERCURE DE FRANCE.
l'ardeur de leurs voeux , & de l'autre côté
un autre Tableau repreſentoit la France ,
qui ſe félicitoit d'apprendre une ſi bonne
nouvelle , avec cette Inſcription , tirée aufli
de l'Ecriture , Hac eft Dies boni nuntii ; on y
voyoit auſſi les Armes du Roi , au bas defquelles
étoit écrit VIVE LE ROI ; des Lampions
en formoient les Lettres , & parmi les
acclamations réïtérées , pluſieurs Fontaines
deVin couloient avec abondance,
Quel Spectacle magnifique , de voir en
entrant , tout ce ſuperbe Corps de Logis illuminé
par un nombre infini de Lampions
&de Pots à feu ! on avoit exactement ſuivi
l'ordre d'Architecture , ce qui formoit un
coup d'oeil des plus gracieux. Vis-à- vis la
la grande Porte d'entrée , on avoit élevé un
Trône , accompagné de tous les ornemens
&Symboles de la Royauté.
On n'étoit pas moins agréablement ſurpris
de voir en entrant dans le Jardin , un Parterre
, dont les Pots à feu imitoient parfaitement
le deſſein. La façade du Palais , du
côté du Jardin , étoit auffi illuminée par un
nombre infini de Lampions.
• Si les yeux étoient fatisfaits , les oreilles
ne l'étoient pas moins par le ſon mélodieux
d'Inſtrumens de toute eſpece , qu'on avoit
placés ſur une eſpece de Tour , attenant le
Parterre.
Au
OCTOBRE. 1744. 228
Auboutd'une allée de Tilleuls à double
rang d'Arbres , garnis de Lampions , ainſi
que tous les Arbres du Jardin , régne
un Terraſſe ſur laquelle on avoit élevéun
Edifice de Charpente , ſoûtenuë par des Pilaſtres
de Marbre feint , avec des Portiques,
chargés de Guirlandes & de Lampions. Le
haut de l'Edifice,orné d'une Balustrade, portoit
une Pyramide embellie par des Trophées
, au deſſus de laquelle étoit un Globe
d'Azur fleurdeliſé . Ce fut-là le Théatre d'un
Feu d'artifice , dont l'exécution étonna tous
les Spectateurs ; pendant toute la Fête , les
rafraîchiſſemens , fruits & glaces de toute
eſpece , furent diftribués avec profuſion.
Le Dimanche 13. Septembre , on chanta
dans l'Egliſe Cathédrale d'Arras un Te Deum
ſolemnel en actions de graces de la guériſon
du Roi, auquel aſſiſterent tous les Corps qui
ont coûtume de ſe trouver à de ſemblables
Cérémonies. Le ſoir on tira des Fuſées , &
on alluma un Feu de joye vis- à-vis l'Hôtel
de Ville , dont la façade & la Tour étoient
entierement illuminées. Parmi les Inſcriptions
dont cet Hôtel étoit orné , on liſoit les
Chronographes ſuivans.
MæſtVs eXVLtet popVLVs
reDIVIVO prInCIpe.
G In
2290 MERCURE DE FRANCE.
In två ſaLVte , reX LODOIX ,
oMnIs popVLI ſalVs .
Il y eut auſſi ce jour-là des Feux & des
Illuminations dans toutes les rues de la
Ville. Les Echevins & le Peuple de la Cité
firent paroître les mêmes ſignes de réjoüiffance,
Outre cette Fête générale , pluſieurs Compagnies
ont voulu témoigner leur zéle &
leur joye par des ſolemnités particulieres,
Entre autres , le Conſeil Provincial & Supérieur
d'Artois a fait chanter dans ſa Chapelle
un Te Deum en Muſique. La Societé
Littéraire en a auſſi fait exécuter un dans
l'Egliſe des Jacobins , & elle a tenu à cette
occafion une Affemblée publique au Gouvernement.
M. le Directeur ouvrit la Séance
par un Diſcours touchant le rétabliſſement
de la ſantédu Roi , aprés quoi on recita
deux Piéces de Poëſie ſur le même ſujet
, qui furent ſuivies de deux Diſſertations
concernant l'Hiſto re de la Province d'Ar
tois.
FESTES
OCTOBRE.
2291 1744
FESTES données par la Cour des Aides
Finances de Provence , ausujet du Rétabliſſement
de la ſanté du Roi. Extrait d'une
Lettre écrite d'Aix par M. de ..... à M.
de .... à Paris.
V C
Ous ſçavez , Monfieur , comme étant
du Pays , que la Cour des Comptes &c,
s'eſt dans tous les tems fignalée par les preuves
de zéle & d'amour pour fon.Roi. Elle
vient d'en donner de nouveaux témoignages
publics & éclatans , au ſujet de la Convaleſcence
de Sa Majefté. La Fête ne pouvoit
être que magnifique cette Compagnie
étant compoſée , comme vous le ſçavez, des
familles les plus diſtinguées de la Province ,
& qui s'eſt conftamment foutenue , depuis
fon Etabliſſement , fi ancien , que notre
Hiſtoire n'en a pû trouver l'origine.
,
Voici un détail de ces ſuperbes réjouifſances
, dont je penſe que vous trouverez
le projet ( auquel. l'exécution a répondu )
ſi noble , & fi neuf , que je ne crois pas
qu'il puiſſe être effacé par ce que vous avez
vû en ce genre dans la Capitale même dự
Royaume.
Le jour fut fixé au 13 Septembre , & annoncé
la veille par le ſon des Cloches de
l'Egliſe Métropolitaine , par le bruit des
Gij Tim
2291 MERCURE DE FRANCE.
Tymbales , Trompettes , & Tambours. Les
cours , & les avenuës du Palais étoient ornées
de tapiſſeries , chargées de Fleurs-de-
Lis , & de differens Emblêmes . Le Portrait
du Roi à cheval , étoit placé ſous un Arc de
Triomphe très- élevé , en face de la grande
porte. Au-deſſus étoit cette Inſcription ;
( Ludovico XV , vita Gallia reddito ) &
on liſoit au bas : Regiarum Rationum Vectigaliumque
Senatus. Aux deux côtés étoient
deux très-belles Repréſentations , qui exprimoient
d'une maniere allégorique les
Conquêtes du Roi . D'un côté une nuée ,
chargée de foudres , avec ces mots : Juffa
volant, De l'autre côté la Déeſſe de la Paix ,
tenant un Rameau d'Olivier d'une main , &
de l'autre une Corne d'Abondance , avec
cette Deviſe : Properat fuccurrere terris. La
grande Sale , & la Chapelle qui eſt au fond ,
étoient fuperbement ornées , & éclairées
par quantité de Bougies , portées par un
très-grand nombre de Luſtres en troisrangs.
Les fiéges couverts de tapis fleurdeliſés, qui
venoient ſe joindre au Dais de M. l'Archevêque
, étoient deſtinés pour le Chapitre de
la Métropole , pour les Confuls , & pour
les Officiers de la Cour des Comptes ,
c.
On avoit élevé dans le fond de la Sale ,
vis-à-vis de l'Autel , une Orchestre , pour
conOCTOBRE.
1744. 2293
contenir une grande Muſique , & on avoit
placé au-deſſus , ſur le milieu , le Portrait
du Roi , ſous un Dais de velours bleu , à
Fleurs-de-Lis d'Or. Il y avoit une grande
Tribune pour les Dames ; au Frontiſpice de
la Chapelle étoit cette Inſcription , qu'on
voyoit auſſi ſur la grande porte du Palais.
DEO OPTIΜΟ ΜΑΧΙΜΟ ,
PRO RESTITUTA SALUTE LUDOVICI XV.
VOTUM
REGIARUM RATIONUM VECTIGALIUMQU
:
SENATUS PROVINCIA.
La Compagnie ſe rendit au Palais à
heures dumatin , les Préſidens en Robes de
velours noir , les Conſeillers , & les Gens
du Roi , en Robes rouges. Les Confuls ,
Procureurs du Pays , s'y rendirent auſſi avec
tout le Corps de Ville .
M. le Marquis de Mirepoix , Commandant
dans la Province , avoit donné ordre
aux troupes reglées de recevoir les ordres
des Officiers de la Compagnie . Le Clergé
de la Métropole y vint folemnellement en
Proceffion. Les Soldats préſenterent d'abord
leurs armes. Tous les Tambours , accompaguésdetous
les Fifres, battirent aux champs ,
:
Giij &
1294 MERCURE DEFRANCE .
&lesTambourins répondirent de leur côté
ils avoient tous la Cocarde uniforme à celle
des troupes du Roi , de même que toute la
Milice , employée en très-grand nombre à
cette Fête.
Mrs de la Chambre des Comptes , qui
vouloient fournir au Peuple tous les moyens
poſſibles de faire éclater ſa joie , mais plus
encore d'exciter les coeurs à rendre à Dieu
des actions de graces pour le rétabliſſement
de la ſanté du Roi , prierent M. l'Archevêque
d'Aix d'officier pontificalement , mais
ce Prélat s'étant trouvé incommodé , M.
l'Abbé de Valbonnette , l'ancien du Chapitre
, officia à ſa place. Dès que la Meffe
commença , on tira une grande quantité de
Boëtes : on en tira auſſi pendant le Te
Deum , qui fut chanté après la Meffe. La
Mufique étoit parfaite , & la Symplionie
étoit mêlée de Tymbales , Trompettes , &
Corsde Chaffe .
Sur les cinq heures du foir , la Compagnie
fe rendit au Palais , dans le même ordre &
la même folemnité que le matin. Le Pſeaume
Exaudiat y fut chanté , enfuite le
Motet de M. de la Lande , Deus in virtute
tua letabitur Rex.
On fortit enſuite pour aller en Cérémonie
allumer un feu de joie magnifique,élevé
dans la Place des Prêcheurs , au bruit des
Trom
OCTOBRE . 1744. 2295
Trompettes , Tymbales , Tambours , Fifres ,
&Tambourins. Grand nombre de pauvres ,
vêtus de drap bleu , portoient un cierge allumé.
Les troupes reglées marchoient aux
côtés de Mrs de la Chambre des Comptes ,
fur deux lignes. Cette grande Place & la façade
du Palais étoient ornées de riches tapiſſeries.
Des cris de Vive le Roi , redoublés
de toutes parts , faifoient éclater la joie publique.
L'endroit , quoique fort vaſte , pouvoit
à peine contenir les ſpectateurs , &
chacun s'empreſſoit , à l'envi , à témoigner
fon zéle fur un événement ſi intéreſſant.
L'Edifice du feu étoit prodigieuſement
élevé , & en forme d'Arc de Triomphe ;
huit Portiques , foûtenus par des Colomnes
d'Ordre Corinthien , ornées d'Emblêmes ,
formoient un grand Corps octogone ; fur
l'Entablement& à l'aplomb de chaque Colonne
étoit une urne , d'où fortoient des
Guidons de taffetas blanc à languettes , avec
des bordures en or. Au milieu de la face de
l'Edifice étoit un Piédeſtal , fur lequel s'élevoit
une Pyramide terminée par une grande
Fleur-de- Lis d'Or , portée ſur un Globe à
fond bleu , au-deſſous duquel étoit un
Etendard de taffetas blanc , aux armes du
Roi ; tout cet Edifice étoit d'un excellent
goût.
- Dès qu'on cut allumé le feu , des gerbes
Giiij
de
2296 MERCURE DE FRANCE.
de fufées , qui partirent du haut des Chapiteaux
& des Colomnes , formerent dans
l'air une eſpéce de Dôme de feu. Le bruit
des Tambours , Tymbales , Trompettes ,
Corsde Chaffe , & de tous les autres Inſtrumens
de guerre redoubla ; celui des Boëtes
s'y joignit à pluſieurs repriſes , & la Compagnie
de Mrs des Comptes revint au Palais
dans le même ordre qu'elle en étoit fortie.
Les troupes firent trois ſalves de Mouſqueterie
, en paſſant devant le feu.
M. d'Albertas , Premier Préſident , quoiqu'attaqué
depuis près d'une année d'une
maladie dangereufe , ne voulut pas laiffer
paffer cette occaſion de donner ,
comme il a fait dans toutes les autres , des
marques de la vivacité de ſon zéle. Cet Illuſtre
Chef oublia ſes infirmités , pour ne
s'occuper que du même objet qui excitoit
la joie de tout le Royaume.
Il avoit fait élever un grand feu dans la
Place qui eſt devant ſon Hôtel , lequel fut
allumé par M. le Marquis d'Albertas , fon
fils , Conſeiller en cette Cour , généralement
reconnu pour l'héritier des qualités &
des ſentimens d'un ſi digne Pere ; il étoit
accompagné de pluſieurs de ſes Collegues.
L'artifice fut tiré au bruit de tous les Inſtrumens
de guerre , & réuffit parfaitement.
M. le P. Préſident donna enſuite un fouper
OCTOBRE. 1744. 2297
per aux Officiers de ſa Compagnie , au Chapitre
de l'Egliſe Cathédrale , aux Confuls ,
&au Corps de Ville. La délicateffe des mets
y répondoit à l'abondance. Il ſe fit conduire
de ſon appartement dans la Sale du repas
pour porter aux convives la ſanté du Roi.
Dans l'inſtant , on entendit le bruit de toute
la Mouſqueterie & de toutes les Boëtes ; il
fut tiré de la Place devant l'Hôtel ,un nombre
prodigieux de fuſées. Toute la Place ,
le dehors & le dedans de l'Hôtel étoient
illuminés d'une maniere ſuperbe & ingénieuſe.
Ce grand Magiſtrat , l'amour du
peuple , ſe fit porter enſuite ſur ſon balcon ,
pour animer par ſa préſence les tranſports
de joie , qui ſe renouvellerent, dès qu'il ſe
montra. Il mêla ſes cris de Vive le Roi , avec
ceux du Peuple ; il jetta de l'argent en abondance.
La Compagnie de Mrs des Comptes
fit auffi aux Soldats de grandes largeſſes.
De ſi brillans ſpectacles ſembloient de
voir terminer une Fête , qui ſe renouvella
cependant avec beaucoup plus de ſplendeur.
Les Magiſtrats & tous les convives
diſtingués du ſouper , allerent à la Place
des Carmelites , pour y faire tirer un nouveau
feu d'artifice , d'un goût different des
deux autres. L'illumination , ce qui l'accompagnoit&
toute l'exécution,eſt au-defſus
de cequ'on avoit encore vû.
Gv Les
2298 MERCURE DE FRANCE.
Les ſentimens de ſurpriſe &d'admiration
paroiſſoient épuiſés , lorſqu'ils recommencerent.
Ce fut en entrant de cette Place
dans le Cours de la Ville d'Aix , que vous
ſçavez être le plus vaſte ,& le plus beau du
Royaume. On fut d'abord étonné de voir
l'illumination de la Place , qui faifoit comme
le prélude d'un Bal , qui alloit commencer
; on avoit formé une grande Sale dans le
milieu de la grande allée du Cours , couverte
par des Tentes, ſous leſquelles étoient
quantité de Luftres ,& un nombre prodigieux
de Bougies. Il y avoit un Amphithéatre
pour la Symphonie , entouré de Soldats.
On y avoit élevé un Buffet, à pluſieurs
érages , pour les confitures , les fruits , les
liqueurs , & rafraîchiſſemens de toutes efpeces
, & en ſi grande abondance , qu'ils ne
furent refuſés àperſonne ,&donnés , même
avec profufion , à tous ceux qui n'entroient
pas dans l'enceinte de la Sale.
M. de Limaye , ſecond Préſident , qui
avoit déja donné chés lui un ſomptueux repas
, fit l'ouverture du Bal avec Madame de
la Tour , Premiere Préſidente du Parlement
& Intendante. Il y eut en même-tems , &
dans cette même Place , differens Bals pour
le Peuple , qui ne fairent , comme le premier
, qu'à cinq heures du marin. Les Officiers
de la Chambre des Comptes en firent
les
OCTOBRE. 1744. 2299
les honneurs , & prirent le plaiſir de partager
avec le Peuple , la joie publique. Pluſieurs
Chars , ornés de verdure , traînés par
des chevaux richement caparaçonnés , portoient
de nos excellens vins de Provence ,
des viandes , des milliers de biſcuits , des
gâteaux de pluſieurs efpeces &c. qu'on donnoit
ſans meſure . Sur ces Chars étoit une
Symphonie ambulante , accompagnée de
cesTambourins nommés en Provence Gallaubez
, qui font très-réjoüiſſans , & s'accordent
parfaitement au Génie des Gens du
Pays , toujours prêts à danfer , & à fauter :
aufli font-ils les deſcendans des Saliens,ainſi
nommés à Saliendo. Ces Tambourins , ou
Gallaubez , nous viennent , felon les Hiftoriens
de Provence ,des Anciens Troubadours
,dont les Ouvrages font la premiere
& vraye origine de la Poësie Françoiſe.
Enfin ,nos Fêtes ( car je vous en ai rapporté
imparfaitement pluſieurs dans une
ſeule ) ſe ſont paſſées avec autant de décence&
d'ordre , que de magnificence & de dignité.
Quoique le concours du Peuple fut
extraordinaire , augmenté par les Etrangers,
&qu'on ſe livrât à tous les ſentimens & les
tranſports de la joie , fans parler de la vivacité
du Pays ,cette journée fut tout- à-fait
tranquille& paiſible , ſans être troublée par
aucun accident. Le fuccès a répondu parfai-
Gvj τς-
2300 MERCURE DE FRANCE.
tement aux voeux de l'illuſtre Compagnie ,
& au grand objet qui l'animoit , qui étoit
de marquer ſon empreſſement , ſon ardeur ,
fon zéle , & fon amour pour la perſonne du
Roi , d'inſpirer les mêmes ſentimens au Peuple
, & de graver , dans tous les coeurs le
nom de LOUIS LE BIEN-AIME'.
Je ſuis , c.
FESTES données par la Ville d'Aix , en
Provence , par M.le Marquis Des Hlarts,
Premier Conful,Premier Procureur du Pays,
Syndic du Corps de la Nobleſſe , auſujer
du rétabliſſement de la ſanté du Roi. Extrait
d'une Lettre du 25 Septembre 1744.
Se
I le Parlement , la Cour des Comp
tes de Provence , MM . les Premiers
Préſidents des deux Cours ,le Grand Prévôt,
les Tréſoriers de France , enfin preſque
tous les Corps , ont ſignalé leur joie par des
Fêtes brillantes , au ſujet du rétabliſſement
de la ſanté du Roi , le Corps de Ville d'Aix
ne s'eſt pas moins diſtingué le 30 de ce
mois . Dès la veille , les Tambours , Fifres ,
Tambourins , Tymbales , & Trompettes
annoncerent aux habitans la folemnité du
lendemain . Les Confuls , Lieutenans Généraux
de Police , ordonnerent une illumination
générale , & des feux devant les portes
de
OCTOBRE. 1744. 230
tous les habitans , que les ruës fuffent tapiffées
, & que la Bourgeoifie , & les Arts
& Métiers füſſent ſous les armes , ordres
qui furent parfaitement exécutés.
Le Dimanche au matin , jour de la Fêtes
il y eût à Aix plus de vingt mille perfonnes
accouruës des Lieux circonvoiſins ; les Confuls
fe rendirent à l'Hôtel-de-Ville à 9 heures
du matin , précédés de la Garde Bourgeoiſe
fous les armes , fuivis des anciens
Confulaires& des Conſeillers de Ville. Ils
allerent enſuite à l'Egliſe Métropolitaine de
S. Sauveur , où la Meſſe , en actions de graces
, fut folemnellement célébrée par M.
l'Abbé de Roquefort , Premier Grand Vicaire
, M. l'Archevêque étant indiſpoſé ; le
Te Deum de M. de laLande fut chanté d'abord
après la Meſſe , au bruit des Boëtes ,
&de pluſieurs Salves de la moufqueterie
des Arts & Métiers. Les Confuls revinrent
à l'Hôtel-de-Ville dans le même ordre .
Acinq heures du foir , les Confuls retournerent
à l'Eglife , pour aſſiſter à l'Exaudiat
& aux Motets chantés en Muſique. Ils
allerent enfuite allumer un feu ordinaire
dans la Place de l'Hôtel-de-Ville ; de- là ,
ſuivis d'un Peuple immenfe , qui faiſoit retentir
l'Air de cris de Vive le Roi , ils ſe rendirent
dans la grande Place des Prêcheurs
ou Dominicains , pour voir tirer un trèsbeau
feu d'artifice. Μ.
2302 MERCURE DE FRANCE.
M. le Marquis des Iſſarts , Premier Con
ful d'Aix , Premier Procureur du Pays , SindicduCorps
de la Nobleſſe de Provence ,
voulût en cette occaſion faire éclater ſa
joie , plus particulierement. Après le feu
d'artifice , dont on vient de parler , ce Scigneur
alla ſe placer ſur le grand balconde
P'Hôtel-de- Ville , & jetta de l'argent au
Peuple ; il donna enfuite un ſplendide fouper
dans le même Hôtel aux principaux
Membres du Clergé , au Corps de Ville , à
la principale Nobleſſe des deux Cours , &
de la Ville , & aux Capitaines & Officiers
de la Bourgeoisie. La ſanté du Roi fut célébrée
trois fois au bruit des Boëtes , de la
Mouſqueterie , & aux acclamations du Peuple,
dont les cris de joie ne ceſſoient , que
pour admirer les fuſées volantes , l'illuminationde
la façade de l'Hôtel-de Ville , les
Emblèmes , les Arcs de Triomphe , accompagnés
de Fontaines de Vin , & ſurtout le
portraitde notreGrand Monarque. Dès que
le fruit fut fervi , le Marquis des Iffarts fit
ouvrir toutes les portes de l'Hôtel-de -Ville ;
les Danſeurs ( a ) , & le Peuple entourerent
(a) Les Danseurs. On appelle ainſi plufieurs bandes
de jeunes gens , habillés proprement avec des
chemiſes de toile d'Hollande , des Rubans en bandoliere
, & une eſpece de Culote à la Matelote ,
garnie
OCTOBRE. 1744. 230
rent la table , & le repas devint général
On but la ſanté de l'Infant Don Philippe ,
du Prince de Conty , & celle du Marquis
de Mirepoix , Commandant dans la Province.
Pour terminer une ſi belle journée , le
Marquis des Iffarts fit tirer à minuit dans la
Place de l'Hôtel-de-Ville , un feu d'artifice ,
dont l'exécution brillante & parfaite mit le
comble à la réputation du Sr Carlo , fameux
Artificier d'Avignon .
Le reſte de la nuit fut employé àdanſer ,
&à admirer les differentes illuminations
qui demanderoient chacune uneDeſcription
particuliere ; Mrs de l'Univerſité , & M.
Vanloo , Peintre célébre , ſe ſont ſurtout
diftingués en ce genre. Le Peuple a été ſt
content de ces deux Fêtes réunies , qu'il
reſta conſtamment ſur la Place de l'Hôtelde-
Ville , pour reconduire le Marquis des
Iffarts chés lui , en criant : Vive notre Grand
Roi. :
garnie de Rubans , bas & fouliers blancs , friſés&
poudrés , ayant un Caſque en tête ,couvert de plumes,&
portant une eſpece de Sceptre à la main.
On croit que c'eſt à peu près l'habit des Anciens
Troubadours de Provence .
AC
2304 MERCURE DEFRANCE.
ACTIONS de graces & Fête à Nogent-le-
Rotron. Extrait d'une Lettre du 17
Septembre 1744.
M. le Duc de Sully , Seigneur de la
Ville deNogent-le-Rotron au Perche
, nommée aujourd'hui dans tous les
Actes Nogent-le-Bethune , ayant donné ſes
ordres , pour que dans tous les Lieux qui lui
appartiennent , il fut rendu à Dieu de folemnelles
actions de graces , c. pour l'heureux
rétabliſſement de la ſanté du Roi , M.
Morin, l'un des principaux Officiers du Bail
liage&de la Police de Nogent , chargé par
des ordres particuliers , s'en eſt acquitté ici
avec tout le zéle & tout le ſuccès poffibles.
La Fête fut annoncée le ſoir par le fon
des Cloches,& commencée par un Te Deum,
folemnellement chanté dans l'Egliſe Collégiale
de S. Jean . Le Bailliage en Corps ,
ayantM. de Perceval , Lieutenant Génér
à la tête , & le Corps de Villeu
accompagnés de d
ceBourgeoi
Enſeign
Apr
joye
cip
OCTOBRE. 1744. 2305
nombrable fit en même-tems retentir l'air
de cris redoublés de Vive le Roi. On fit pluſieurs
décharges de moufqueterie , & on
entendit par întervalles la Symphonie de
pluſieurs Inſtrumens.
Après cette Cérémonie , toute la façade
du Château fut illuminée avec beaucoup
d'art : un tems doux & tranquile conferva
long-tems le feu des Lampions , enforte que
toute la Ville , qui eſt beaucoup dominée
par le Château , eût le plaiſir de joüir longtems
de cet agréable ſpectacle.
M. Morin donna enfuite un grand repas ,
auquel fûrent invités le Doyen de S. Jean ,
les Officiers & Avocats du Bailliage , le
Maire , les Officiers de la Bourgeoifie , &
d'autres perſonnes de diſtinction. Tout y
fût ſervi avec autant de profuſion que de
délicateſſe. Toute la Ville étoit dans la
joye ; les Violons donnerent des Serenades
à la porte des principaux Officiers ,
&la Fête , qui dura preſque toute la nuit ,
fût terminée ſans le moindre bruit , &à la
fatisfaction de tout le monde.
Onmande du Camp devant Coni du 12
du mois dernier , que l'Infant Don Philippe
, déja ſi cher aux François par tant de
raiſons a augmenté encore leur attachechement
pour lui , par l'extrême chagrin
د
que
2306 MERCURE DE FRANCE.
que lui a cauſé la maladie du Roi , & par la
vivacité de la joye qu'il a montrée en apprenant
la nouvelle de la guériſon de S. M.
Pour rendre graces àDieu d'un événement ,
qui n'étoit pas moins l'objet des voeux de la
Nation Eſpagnole que de ceux de la Nation
Françoiſe , il a fait chanter le Te Deum dans
P'Egliſe des Recolets du Bourg de S. Roch ,
où il a établi fon Quartier Général , & il y a
afſiſté , étant ſuivi d'une Cour nombreuſe.
Le foir , il donna au Prince de Conty un magnifique
ſouper , auquel tous les Généraux
&pluſieurs Officiers des armées des deux
Couronnes furent invités. La ſanté du Roi
fut portée par l'Infant au Prince de Conty ,
&elle fut faluée par tous lesConviés avec
des témoignages de fatisfaction , qui marquoient
les ſentimens dont ils étoient péné
trés. Pendant le repas , il y eut une triple
décharge d'artillerie , ſuivie d'une
Salve générale de la mouſqueterie des troupes
qui étoient fous les armes , & une Orcheſtre
compofée de 80 Inftrumens, exécuta
pluſieurs Symphonies & diverſes Fanfares .
On avoit conſtruit pour cette Fête une
Sale de feüillages , ornée d'une façon en
même-tems militaire & champêtre , & dont
la principale façade préſentoit quatre Portiques
d'une Architecture Ruſtique. Devant
cette Sale , étoit une grande enceinte de
?
verOCTOBRE.
1744. 2307
verdure , dans laquelle on avoit placé plufieurs
Termes & pluſieurs Buſtes bronzés.
Une illumination de Girandoles , & de Luf
tres afſfortis an reſte des ornemens du Lieu ,
éclaira cette Fête , qui a été auſſi brillante
qu'agréable , & qui fut exécutée le 4 du
mois dernier , jour choiſi par l'Infant , pour
célébrer la naiſſance de Monſeigneur le
Dauphin , en même-tems que la Convalefcence
de S. M.
Toutes les diſpoſitions ayant été faites
pour affiéger dans les formes la Ville de
Coni , on comptoit que la tranchée devoit
etre ouverte la nuit du 12 devant cette
Place.
M. de Julienne , Chevalier de l'Ordre du
Roi , Entrepreneur des Manufactures Royales
des Draps& des Ecarlates des Gobelins ,
fit chanter le 17 Septembre , dans l'Egliſe
Royale & Paroiſſiale de S. Hyppolite un Te
Deum à grand Choeur, au fujet de la Convalefcence
du Roi.
Il donna à cette occafion un fouper de
25 couverts , & fit illuminer le Cloître de
l'Egliſe Paroiffiale & Collégiale de S. Marcel,
que les Chanoines lui avoient offert ,
comme un Lieu plus convenable , & à une
très-petite diftance où l'Hôtel des Manufactures
eſt ſitué.
L'Enclos
2306 MERCURE DE FRANCE.
que lui a cauſé la maladie du Roi , & par la
vivacité de la joye qu'il a montrée en apprenant
la nouvelle de la guériſon de S. M.
Pour rendre graces à Dieu d'un événement ,
qui n'étoit pas moins l'objet des voeux de la
Nation Eſpagnole que de ceux de la Nation
Françoiſe , il a fait chanter le Te Deum dans
P'Egliſe des Recolets du Bourg de S. Roch ,
où il a établi fon Quartier Général , & il y a
afſiſté , érant ſuivi d'une Cour nombreuſe.
Le foir , il donna au Prince de Conty un magnifique
ſouper , auquel tous les Généraux
&pluſieurs Officiers des armées des deux
Couronnes furent invités. La ſanté du Roi
fut portée par l'Infant au Prince de Conty ,
&elle fut faluée par tous lesConviés avec
des témoignages de fatisfaction , qui marquoient
les ſentimens dont ils étoient péné
trés. Pendant le repas , il y eut une triple
décharge d'artillerie ſuivie d'une
Salve générale de la mouſqueterie des troupes
qui étoient fous les armes , & une Orcheftre
compofée de so Inftrumens, exécuta
pluſieurs Symphonies &diverſes Fanfares.
On avoit conſtruit pour cette Fête une
Sale de feiiillages , ornée d'une façon en
même-tems militaire & champêtre , & dont
la principale façade préſentoit quatre Portiques
d'une Architecture Ruſtique. Devant
cette Sale , étoit une grande enceinte de
verOCTOBRE.
1744. 2307
verdure , dans laquelle on avoit placé plufieurs
Termes & pluſieurs Buſtes bronzés.
Une illumination de Girandoles , & de Luftres
aſſortis au reſte des ornemens du Lieu ,
éclaira cette Fête , qui a été auſſi brillante
qu'agréable , & qui fut exécutée le 4 du
mois dernier , jour choiſi par l'Infant , pour
célébrer la naiſſance de Monſeigneur le
Dauphin , en même-tems que la Convalefcence
de S. M.
Toutes les diſpoſitions ayant été faites
pour affiéger dans les formes la Ville de
Coni , on comptoit que la tranchée devoit
être ouverte la nuit du 12 devant cette
Place.
M. de Julienne , Chevalier de l'Ordre du
Roi , Entrepreneur des Manufactures Royalesdes
Draps& des Ecarlates des Gobelins ,
fit chanter le 17 Septembre , dans l'Egliſe
Royale & Paroiſſiale de S. Hyppolite un Te
Deum àgrand Choeur, au fujet de la Convalefcence
du Roi.
Il donna à cette occafion un fouper de
25 couverts , & fit illuminer le Cloître de
P'Egliſe Paroiffiale & Collégiale de S. Marcel
, que les Chanoines lui avoient offert ,
comme un Lieu plus convenable , & à une
très-petite diftance où l'Hôtel des Manufactures
eſt ſitué.
L'Enclos
2306 MERCURE DE FRANCE.
que lui a cauſé la maladie du Roi , & par la
vivacité de la joye qu'il a montrée en apprenant
la nouvelle de la guériſon de S. M.
Pour rendre graces à Dieu d'un événement ,
qui n'étoit pas moins l'objet des voeux de la
Nation Eſpagnole que de ceux de la Nation
Françoiſe , il a fait chanter le Te Deum dans
P'Egliſe des Recolets du Bourg de S. Roch ,
où il a établi fon Quartier Général , & il y a
afſiſté , érant ſuivi d'une Cour nombreuſe.
Le foir , il donna au Prince de Conty un magnifique
ſouper , auquel tous les Généraux
&pluſieurs Officiers des armées des deux
Couronnes furent invités . La ſanté du Roi
fut portée par l'Infant au Prince de Conty ,
&elle fut faluée par tous lesConviés avec
des témoignages de fatisfaction , qui marquoient
les ſentimens dont ils étoient péné
trés. Pendant le repas , il y eut une triple
décharge d'artillerie ſuivie d'une
Salve générale de la mouſqueterie des troupes
qui étoient ſous les armes , & une Orcheſtre
compoſée de 8o Inftrumens, exécuta
pluſieurs Symphonies & diverſes Fanfares .
On avoit conſtruit pour cette Fête une
Sale de feiiillages , ornée d'une façon en
même-tems militaire & champêtre , & dont
la principale façade préſentoit quatre Portiques
d'une Architecture Ruſtique. Devant
cette Sale , étoit une grande enceinte de
verOCTOBRE.
1744. 2307
verdure , dans laquelle on avoit placé plufieurs
Termes & pluſieurs Buſtes bronzés.
Une illumination de Girandoles ,& de Luftres
afſfortis au reſte des ornemens du Lieu ,
éclaira cette Fête , qui a été auſſi brillante
qu'agréable , & qui fut exécutée le 4 du
mois dernier , jour choiſi par l'Infant , pour
célébrer la naiſſance de Monſeigneur le
Dauphin , en même- tems que la Convalefcence
de S. M.
Toutes les diſpoſitions ayant été faites
pour affiéger dans les formes la Ville de
Coni , on comptoit que la tranchée devoit
être ouverte la nuit du 12 devant cette
Place.
M. de Julienne , Chevalier de l'Ordre du
Roi , Entrepreneur des Manufactures Royales
des Draps& des Ecarlatesdes Gobelins ,
fit chanter le 17 Septembre , dans l'Egliſe
Royale & Paroiſſiale de S. Hyppolite un Te
Deum à grand Choeur, au fujet de la Convalefcence
du Roi.
Il donna à cette occafion un fouper de
25 couverts , & fit illuminer le Cloître de
l'Egliſe Paroifliale & Collégiale de S. Marcel,
que les Chanoines lui avoient offert ,
comme un Lieu plus convenable , & à une
très-petite diftance où l'Hôtel des Manufactures
eſt ſitué.
L'Enclos
2306 MERCURE DE FRANCE.
que lui a cauſé la maladie du Roi , & par la
vivacité de la joye qu'il a montrée en apprenant
la nouvelle de la guériſon de S. M.
Pour rendre graces à Dieu d'un événement ,
qui n'étoit pas moins l'objet des voeux de la
Nation Eſpagnole que de ceux de la Nation
Françoife , il a fait chanter le Te Deum dans
P'Egliſe des Recolets du Bourg de S. Roch ,
où il a établi fon Quartier Général , & il y a
aſſiſté , étant ſuivi d'une Cour nombreuſe.
Le foir , il donna au Prince de Conty un magnifique
ſouper , auquel tous les Généraux
&pluſieurs Officiers des armées des deux
Couronnes furent invités. La ſanté du Roi
fut portée par l'Infant au Prince de Conty ,
&elle fut faluée par tous les Conviés avec
des témoignages de ſatisfaction , qui marquoient
les ſentimens dont ils étoient péné
trés. Pendant le repas , il y eut une triple
décharge d'artillerie ſuivie d'une
Salve générale de la mouſqueterie des troupes
qui étoient fous les armes , & une Orcheſtre
compoſée de 8o Inftrumens, exécuta
pluſieurs Symphonies & diverſes Fanfares.
,
On avoit conſtruit pour cette Fête une
Sale de feüillages , ornée d'une façon en
même-tems militaire &champêtre , & dont
la principale façade préſentoit quatre Portiques
d'une Architecture Ruſtique. Devant
cette Sale , étoit une grande enceinte de
? verOCTOBRE.
1744. 2307
verdure , dans laquelle on avoit placé plufieurs
Termes & pluſieurs Buſtes bronzés.
Une illumination de Girandoles ,& de Luftres
aſſortis au reſte des ornemens du Lieu ,
éclaira cette Fête , qui a été auſſi brillante
qu'agréable , & qui fut exécutée le 4 du
mois dernier , jour choiſi par l'Infant , pour
célébrer la naiſſance de Monſeigneur le
Dauphin , en même-tems que la Convalef
cence de S. M.
Toutes les diſpoſitions ayant été faites
pour affiéger dans les formes la Ville de
Coni , on comptoit que la tranchée devoit
etre ouverte la nuit du 12 devant cette
Place.
M. de Julienne , Chevalier de l'Ordre du
Roi , Entrepreneur des Manufactures Royales
des Draps& des Ecarlates des Gobelins ,
fit chanter le 17 Septembre , dans l'Egliſe
Royale & Paroiffiale de S. Hyppolite un Te
Deum à grand Choeur, au fujet de la Convalefcence
du Roi.
Il donna à cette occaſion un fouper de
25 couverts , & fit illuminer le Cloître de
P'Eglife Paroiffiale & Collégiale de S. Marcel
, que les Chanoines lui avoient offert ,
comme un Lieu plus convenable ,& à une
très-petite diftance où l'Hôtel des Manufactures
eſt ſitué.
L'Enclos
2308 MERCURE DE FRANCE.
L'Enclos de cet Hôtel eſt très-ſpacieux
lamoitié eſt plantée de fix rangées d'Ormes,
qui forment pluſieurs allées , dont la principale
aboutit à la grande porte de l'Eglife.
A la tête de ces allées , on avoit conſtruit
un grand Portique , dont le milieu étoit
marqué par une grande Arcade de 10 pieds
d'ouverture fur 30 d'élévation , couronnée
d'un Fronton, fur la pointe duquel on liſoir
dans un Cartouche à fond bleu , en Ca
ractéres d'or , VIVE LE ROI. Au-deſſus
du Fronton , s'élevoit une Pyramide de 18
pieds de hauteur, terminée par une Fleur de
Lis de fix pieds. Cette Pyramide étoit auffi
peinte en bleu &garnie de Lampions ; on
voyoit vers le milieude la Pyramide leChiffre
duRoi couronné,le tout profilé de Lam
pions , ainſi que le reſte de la Décoration ,
ce qui faiſoit un très-bel effet , & qu'on
voyoit de fort loin.
La grande Arcadedu milieu étoit accompagnéede
cinq moindres Arcades de chaque
côté. Toute cette ſuite d'Arcades étoit
interrompuë par une Colomne torſe, de 15
pieds de hauteur , avec ſa baze& fon chapireau.
Du chapiteau de chaque Colomne, s'élevoituneConſole
pour ſervir d'appui à la corniche
de l'entablement. Sur cette corniche,on
avoit placé à l'aplomb de chaque Colomne,
des Vaſes d'une très-belle forme , & de
grandes
OCTOBRE. 1744. 2309
grandes Fleurs-de-Lis aux extrémités. Toutes
les Arcades dont on vient de parler ,
étoient ornées de Feſtons & de Guirlandes,
Au travers de ce grand Portique , de 16
toiſes de face , on voyoit dans l'éloignement
une autre Décoration , auffi en Portique ,
repréſentant l'entrée d'un Palais en perfpec
tive ; du milieu du Veſtibule pendoit un
Lustre de cristal , garni de bougies , & entre
les Arbres dont on a parlé , étoient encore
d'autres Luftres , qui répondoient aux Arcades
de ce Portique , &qui éclairoient des
Danſes , qui s'y étoient formées,
Pour que les Perſonnes de diſtinction
invitées à cette Fête , pûſſent joüir commodément
de ce gracieux coup d'oeil , M. de
Julienne avoit eu ſoin de faire conſtruire
un Amphithéatre , couvert & orné de Tapiſſeries
, capable de contenir 400 perfon.
nes ;& afin qu'il ne manquât rien à cette
Fête , il avoit fait élever ſur chaque côté du
Cloître des Gradins , pour placer la Symphonie
, Violons , Tymbales , Trompettes
&Cors de Chaſſe , qui ſe répondoient alternativement
; & dans l'autre extrémité
étoient poſées deux piéces de Vin , qui furent
diſtribuées au Peuple. Pendant toute
cette Fête , il fut tiré pluſieurs Boëtes , qui
ne contribuerent pas peu à rendre cette réjoüiſſance
des plus ſolemnelles. On peut dire
2306 MERCURE DE FRANCE.
que lui a cauſé la maladie du Roi , & par la
vivacité de la joye qu'il a montrée en apprenant
la nouvellede la guériſon de S. M.
Pour rendre graces à Dieu d'un événement ,
qui n'étoit pas moins l'objet des voeux de la
Nation Eſpagnole que de ceux de la Nation
Françoife , il a fait chanter le Te Deum dans
P'Egliſe des Recolets du Bourg de S. Roch ,
où il a établi fon Quartier Général , & il y a
afſiſté , étant ſuivi d'une Cour nombreuſe.
Le foir , il donna au Prince de Conty un magnifique
ſouper , auquel tous les Généraux
&pluſieurs Officiers des armées des deux
Couronnes furent invités. La ſanté du Roi
fut portée par l'Infant au Prince de Conty ,
&elle fut faluée par tous les Conviés avec
des témoignages de fatisfaction , qui marquoient
les ſentimens dont ils étoient péné
trés. Pendant le repas , il y eut une triple
décharge d'artillerie , ſuivie d'une
Salve générale de la mouſqueterie des troupes
qui étoient fous les armes , & une Orcheſtre
compofée de so Inftrumens, exécuta
pluſieurs Symphonies & diverſes Fanfares .
On avoit conſtruit pour cette Fête une
Sale de feiiillages , ornée d'une façon en
même- tems militaire &champêtre , & dont
la principale façade préſentoit quatre Portiques
d'une Architecture Ruſtique. Devant
cette Sale , étoit une grande enceinte de
? verOCTOBRE.
1744. 2307
verdure , dans laquelle on avoit placé plufieurs
Termes & pluſieurs Buſtes bronzés.
Une illumination de Girandoles , & de Luf
tres afſfortis au reſte des ornemens du Lieu ,
éclaira cette Fête , qui a été auſſi brillante
qu'agréable , & qui fut exécutée le 4 du
mois dernier , jour choiſi par l'Infant , pour
célébrer la naiſſance de Monſeigneur le
Dauphin , en même tems que la Convalef
cence de S. M.
Toutes les diſpoſitions ayant été faites
pour affiéger dans les formes la Ville de
Coni , on comptoit que la tranchée devoit
être ouverte la nuit du 12 devant cette
Place.
M. de Julienne , Chevalier de l'Ordre du
Roi , Entrepreneur des Manufactures Royales
des Draps& des Ecarlates des Gobelins ,
fit chanter le 17 Septembre , dans l'Egliſe
Royale & Paroiffiale de S. Hyppolite un Te
Deum àgrand Choeur, au ſujet de la Convalefcence
du Roi.
Il donna à cette occaſion un fouper de
25 couverts , & fit illuminer le Cloître de
l'Egliſe Paroiffiale & Collégiale de S. Marcel
, que les Chanoines lui avoient offert ,
comme un Lieu plus convenable , & à une
très-petite diftance où l'Hôtel des Manufactures
eſt ſitué.
L'Enclos
2308 MERCURE DE FRANCE.
L'Enclos de cet Hôtel eſt très-ſpacieux ;
lamoitié eſt plantée de fix rangées d'Ormes,
qui forment pluſieurs allées ,dont la principale
aboutit à la grande porte de l'Eglife.
A la tête de ces allées , on avoit conſtruit
un grand Portique , dont le milieu étoit
marqué par une grande Arcade de 10 pieds
d'ouverture fur 30 d'élévation , couronnée
d'un Fronton, fur la pointe duquel on liſoir
dans un Cartouche à fond bleu , en Ca
ractéres d'or , VIVE LE ROI. Au-deſſus
du Fronton , s'élevoit une Pyramide de 18
pieds de hauteur, terminée par une Fleur de
Lis de fix pieds. Cette Pyramide étoit auffi
peinte en bleu & garnie de Lampions ; on
voyoit vers le milieu de la Pyramide leChiffre
duRoi couronné,le tout profilé de Lampions
, ainſi que le reſte de la Décoration ,
ce qui faiſoit un très-bel effet , & qu'on
voyoit de fort loin.
La grande Arcade du milieu étoit accompagnéede
cinq moindres Arcades de chaque
côté. Toute cette ſuite d'Arcades étoit
interrompuë par une Colomne torſe, de 15
pieds de hauteur , avec ſa baze &fơn chapiteau.
Du chapiteaude chaque Colomne,s'élevoit
uneConſole pour ſervir d'appui à la corniche
de l'entablement. Sur cette corniche,on
avoit placé à l'aplomb de chaque Colomne,
des Vaſes d'une très-belle forme , & de
grandes
OCTOBRE. 1744. 2309
grandes Fleurs-de-Lis aux extrémités. Toutes
les Arcades dont on vient de parler ,
étoient ornées de Feſtons & de Guirlandes,
Au travers de ce grand Portique , de 16
toiſes de face , on voyoit dans l'éloignement
une autre Décoration , auſſi en Portique ,
repréſentant l'entrée d'un Palais en perfpective
; du milieu du Veſtibule pendoit un
Lustre de cristal , garni de bougies , & entre
les Arbres dont on a parlé , étoient encore
d'autres Luftres , qui répondoient aux Arcades
de ce Portique , &qui éclairoient des
Danſes , qui s'y étoient formées,
Pour que les Perſonnes de diſtinction
invitées à cette Fête , puſſent joüir commo
dément de ce gracieux coup d'oeil , M. de
Julienne avoit eu ſoin de faire conſtruire
un Amphithéatre , couvert & orné de Tapiſſeries
, capable de contenir 400 perfon.
nes; & afin qu'il ne manquât rien à cette
Fête , il avoit fait élever ſur chaque côté du
Cloître des Gradins , pour placer la Symphonie
, Violons , Tymbales , Trompettes
& Cors de Chaſſe , qui ſe répondoient alternativement
; & dans l'autre extrémité
étoient poſées deux piéces de Vin , qui furent
diſtribuées au Peuple. Pendant route
cette Fête , il fut tiré pluſieurs Boëres , qui
ne contribuerent pas peu à rendre cette réjoüiſſance
des plus ſolemnelles. On peut dire
!
2310 MERCURE DE FRANCE.
re enfin, que M. de Julienne, qui a été l'Inventeur
de ce Spectacle , n'a rien épargné
pour donner des marques de ſon zéle, pour,
célébrer l'heureux retour de la ſanté du
Roi.
,
LaMaiſon & le Collége Royal de Navarre
ont crû devoir témoigner leur reconnoiſſance.
an Roi , leur ſecond Fondateur , en faiſant
éclater leur joye par la Fête qu'ils viennent
de donner au Public, à l'occaſion de la
convalefcence de S. M. Cette Fête commença
par le Te Deum , qui fut chanté le Jeudi
au foir 17 Septembre; il fut ſuivi d'une
grande illumination ; trois grands Porti
ques , élevés à chaque côté de la Fontaine
occupoient toute la largeur de la cour. Audeſſus
de la Fontaine étoit placé un grand
Soleil de lumiere , ſurmonté d'une corniche,
laquelle joignant les Portiques , formoit du
tout une Décoration ſelon la plus grande
préciſion de l'Architecture. Tous les Ornemens
que peut admettre cet Art , s'y trouvoient
formés par une quantité prodigieuſe
de Lampions & de Pots à feu. On fit tomber
des fenêtres une pluye , pour ainfi- dire ,
de pains, de viandes & de dragées , pendant
que le Principal fit couler une double Fontaine
de Vin. M. de Marville , Lieutenant
Général de Police , honora la Fête de ſa préfence,
OCTOBRE. 1744. 2317
fouce , & l'augmenta par ſes libéralités ; &
par cet exemple , il inſpira aux Supérieurs
&Membres de la Maiſon , une générofité
proportionnée à leur pouvoir.
Le Deffein de la Décoration étoit de M.
le Beſgue , Architecte du Collége.
L'illumination de la Maiſon des R. P,
Théatinsfut des plus brillantes .Le Corps de
Logis & les deux aîles étoient éclairés de
trois grands cordons de lumiere , & les
Croiſées , qui donnent ſur la Seine , toutes
entourées de cinq rangs de Lampions. Le
Clocher de l'Horloge , qui eſt au milieu du
corps de Logis , étoit tout éclairé , & portoit
unePyramidede 6 à 7 pieds de hauteur,
terminée par une grande Etoile, qui repréſentoit
le Genie de la France , avec cette
Inſcription, GENIO GALLICO ; au-def
ſous de l'Horloge , étoit un grand Tableau,
qui repréſentoit un Soleil , fortant de l'Eclipſe
, avec cette Deviſe au-deſſus , Refurgo
clarior , & au bas , Je renais plus brillant. Ce
Tableau étoit entouré d'un nombre infini
de lumieres , qui alloient ſe rejoindre au
contour de l'Horloge & à la Pyramide, audeſſus
de laquelle brilloit l'Etoile , comme
autant de Diamans , qu'il y avoit de Lame
pions , remplis d'une graiſſe , compoſée exprès,
Tous
2312 MERCURE DE FRANCE.
Tous les Artiſtes , logés aux Galeries du
Louvre ſe ſont diftingués par de très-belles
illuminations , & entre autres M. de la Roshe
, Arquebuſier du Roi. Il y avoit un Soleil
fortant des nuages , & pour Deviſe ,
Surgetfplendidior; il ſe levera plus brillant.
Le 20, il y eut des réjoüiſſances publiques
àVerſailles pour la convalefcencedu Roi ,&
toutes les maiſons de la Ville furent illuminées,
ainſi que les Egliſes des deux Paroiſſes,
& celle des Récolets. Le Portail de l'Egliſe
de la Paroiſſe de S. Louis le fut avec beaucoup
de magnificence. La Décoration , qui
avoit 16pieds de haut , ſur 12 de large , repréſentoit
le Portique d'un Temple , dans
l'enfoncement duquel on voyoit la Statuë
du Roi ſur un Piédeſtal , avec certe Inſcription:
Parenti Patria Redivivo confecrat Amor.
Au-deſſus du Portique étoit un Soleil , qui
jettoit unegrande lumiere. Un Palmier &
Olivier , formés par des Lampions , occupoient
les deux côtés du Portique , ſur le
ceintreduquel étoient ces mots , Jam Palma
nata funt , ecce paratur Oliva. M. Sibot, Prêtre
de la Miſſion , a fait la dépenſe de cetre
illumination , & le Deſſein en a été donné
par M. Frati , Peintre & Architecte de l'Académie
de Florence.
:
Le
• OCTOBRE. 1744. 2313
!
Le 21 , les Religieux de l'Abbaye Royale
de S. Denis chanterent pour le même ſujet
le Te Deum , auquel toute la Ville aſſiſta. Le
foir , ils firent illuminer magnifiquement le
Portail de leur Eglife ,& tirer un Feu d'artifice.
Le 21 au foir , le Roi reçût à Metz par
un courier dépêché de Francfort, la nouvelle
de la priſe de la Ville de Prague. La tranchée
fut ouverte devant cette Place la nuit
du 9 au 10 , & les trois differentes attaques,
ordonnées par le Roi de Pruffe , ont été
pouffées avec tant de vivacité , que le 16
au matin le Gouverneur a demandé à capituler.
Lagarniſon, compoſée de Sooo hommes ,
enycomprenant les troupes irrégulieres , a
été faire prifonniere de guerre. S. M. Pr ,
auſſi-tôt après que la Capitulation a été fignée
, a fait occuper par le Régiment de ſes
Gardes les Portes de la Ville , & le 16 après
midi , elle a dû entrer dans cette Capitale ,
dont la conquête a coûté peu de monde aux
alliégeans.
Le Margrave Guillaume de Brandebourg,
coufin du Roi de Pruffe , & Major Général ,
a été tué d'un boulet de canon à côté de ce
Prince,
A
H Le
2314 MERCURE DEFRANCE.
Le Baron de Keſſelſtatt , Grand Prévôt
de l'Egliſe Métropolitaine de Tréves , &
que l'Electeur de Tréves a nommé ſon Envoyé
Extraordinaire auprès du Roi , pour
aller féliciter S. M. fur le rétabliſſement de
ſa ſanté , s'étant rendu à Metz , il s'eſt acquitté
de cette commiſſion le 21 du mois
dernier. Il a été conduit à l'audience du Roi,
ainſi qu'à cellesde la Reine & de Meſdames
de France , par le Chevalier de Sainctot ,
Introducteur des Ambaſſadeurs .
F
SUR la Convalescence du Roi,
Rance , le Ciel te rend ton Maître ,
Ce Héros qu'il forma pour faire ton bonheur ,
Qui par ſes ſentimens t'a toûjours fait connoître ;
Qu'il n'eſtime rien tant que regner ſur ton coeur ;
Ceſſe de répandre des larmes ;
Il renaît pour ſecher tes pleurs ,
Et ce jour fortuné, qui finit tes douleurs,
T'affûre un deſtin plein de charmes.
Reſpecte en ce grand Roi, l'Ouvrage duTrès-Haut;
Pour ta félicité , ſa bonté le conſerve ;
Quelle grace à lui rendre ; un Prince, ſansdéfaut ,
Eſt le Maître qu'il te réſerve ;
Le front ceint de Lauriers cueillis par ſa valeur ,
Il vient frapper mes yeux d'une ſplendeur nouvelle;
La vertu , la prudence , appui de la grandeur ,
Rendront
OCTOBRE. 1744. 2318
Rendront ſa mémoire éternelle.
Qui ; monDieu,tu nous parles en ce jour par ſa voix,
EtLours devient le modéle
Sur lequel tu prétens que ſe forment les Rois ;
Peuple ſoumis à ſa puiſſance , favorisé duCiel, ado
re ſa clémence ;
Redouble , s'il ſe peut , ta tendreſſe &tes voeux ;
Content de ta reconnoiffance ,
Il prendra ſoin de ſes jours précieux.
Couvert d'une gloire immortelle ,
Paris , tu vas revoir ce Roi victorieux ;
Ne ceſſe d'élevertes chants juſques aux Cieux ;
Sers ton Dieu , ferston Prince avec le même zéle
Son exemple aujourd'hui doit ranimer ta foi ;
Avec des qualités ſi dignes de ton Roi ,
Tu mériteras qu'on t'appelle
Lhéritage du Jufte & la Ville fidelle.
Par M. Bailly , Garde Général des Tam
bleaux du Roi..
VAUDEVILLE , chanté par les Harangeres
de la Halle le 10 Septembre , jour
des réjouiſſances publiques , ſur l'Air Opegué
, ma commere .
FAiſons tretous paroître
Quelle est notre gayté ,
Puiſqu'enfin notre Maître
Eſt en pleine ſanté ,
:
Hij Céle$
316 MERCURE DE FRANCE,
i
Célébrons tous , ma chere ,
Notre félicité ,
Opegué , ma commere ,
Ma commere opégué .
Le Ciel , qui le conſerve
: :
:
Rend nos jours pleins d'attraits ;
Sa bonté le réſerve
Pour nous donner la paix ;
Notre bonheur , ma chere ,
Eſt des plus aſſuré ,
Opegué , ma commere , &c.
Non , jamais Capitaine
N'acquit plus de renom ;
Je l'avons vû ſans peine
Affronter leCanon ;
Dans le danger , ma chere ,
Le premier expoſé,
Opegué , ma commere , &c.
Ses ennemis ſoupirent
De ſe voir abattus ,
Mais en ſecret admirent
Sa valeur , ſes vertus ;
Juſqu'au bout de la Terre
LOUIS
OCTOBRE. 1744.
2317
Louis eſt reſpecté ,
Opegué , ma commere , &c.
Quand j'ons fait le voyage
DeMetz pour l'aller voir ,
D'abord ſon bon viſage
Ranima notre eſpoir ;
Il nous reçut , ma chere ,
Avec tant de bonté ,
Opegué , ma commere , &c.
En voyant ſa préſence
Je vinmes à trembler ;
D'un air de complaiſance
Il ſçût nous raffûrer ,
En nous diſant , ma chere ,
Enfans, je fuis ſauvé ,
Opegué , ma commere , &c.
Les yeux baignés de larmes ,
J'einbraſſions ſes genoux ;
Senſible à nos allarmes ,
Il pleuroit comme nous ;
Ah ! que Louis , ma chere ,
A le coeur bien planté !
Opegué, ma commere , &c.
1
i
)
Hiij Des
2318 MERCURE DE FRANCE.
Des Princes de la Terre
LOUIS eſt leplus gran'd;
Je cherchons à lui plaire ;
Il eſt ſibien-faiſant;
Vive Lours , ma chere,
Vive le bien Aimé !
Opegué , ma commere ,&c.
Par des cris d'allegrefle
Percons le Firmament ;
Dans l'ardeur qui nous prefle ,
Répetons hautement ,
Vive Lours , ma chere ,
Vive le Bien-aimé !
Opegué, ma commere , &c.
Allons droit àl'Image *
De ce Héros charmant ;
Offronslui notre hommage ,
Juſqu'au tendre moment ,
Qu'à ſes genoux , ma chere ,
Notre amour ſoit porté ;
Opegué , ma commere , &c.
Par lemême.
:
* L'Auteur , le jour des Illuminations,avoit place
Sous un Daisle Portrait duRoi,
On
OCTOBRE. 1744. 4 2319
On trouvera l'Air de ce Vaudeville , noté , qui eft
du feu Sr Gilliers , dans le ſecond Volume de Septembre
1729 , page 2246.
1
FESTES données dans la Ville de Tours ,
pour la Convalescence du Roi.
IL
L n'y a aucune Ville qui ait témoigné plus de
joye pour la Convalefcence du Roi , que celle de
Tours. Indépendammennt de la fidélité & de l'atta
chement pour ſes Souverains , dont elle a toujours
fait gloire , elle ſe trouvoit animée par les ordres de
M. le Comte de Charolois , Gouverneur de Touraine
, qui dans cette occafion fi intéreſſante , a fait
éclater l'ardeur de ſon zéle pour la Perſonne de notre
Auguſte Monarque.
S. A. S. Madame de Vermandois , Abbeffe de
Beaumont , ſecondant les intentions de ſon illuſtre
frere , fut la premiere à ſignaler ſes fentimens par
une Fête ſuperbe ; on l'avoit vûë pendant le tems
de deüil profternée aux pieds des Autels , à la tête
de ſa floriſſante Communauté , dont elle fait les délices
par la bonté , l'édification par ſes exemples , le
ſoutien par ſa généroſité ; moinsAbbeſſe que Mere,
elle a ſçû s'attacher tous les coeurs , & la tendreſſe
&le reſpect ſont des tributs qu'on rend moins à fa
Naiſſance qu'à ſes Vertus. Rien n'a manqué à la
pompe de ces réjoüifſances, dont nous eſperonsque
le Public verra avec plaifir la deſcription.
Le Palais Abbatial , qui a 30 toiſes de face , fur
7 toiſes 3 pieds de hauteur , étoi illuminé par une
grande quantité de Lampions; ils imitoient & repréſentoient
l'Architecture , qui est très-belle & trèsréguliere
, & offroient à la vûë le plus brillant ſpecracle.
Au milieu& au deffus d'un ſuperbe Portique
de lumiéres , étoit un grand Ecuſſon aux Armes du
Hij Roi,
$316 MERCURE DE FRANCE,
1
Célébrons tous , ma chere ,
Notre félicité ,
Opegué , ma commere ,
Macommere opégué .
Le Ciel , qui le conſerve ,
Rend nos jours pleins d'attraits ;
Sa bonté le réſerve
Pour nous donner la paix ;
Notre bonheur , ma chere ,
Eſt des plus aſſuré ,
Opegué , ma commere , &c.
Non , jamais Capitaine
N'acquit plus de renom ;
Je l'avons vû ſans peine
Affronter le Canon ;
Dans le danger , ma chere ,
Le premier expoſé,
Opegué , ma commere , &c.
Ses ennemis ſoupirent
De ſe voir abattus ,
Mais en ſecret admirent
Sa valeur , ſes vertus ;
Juſqu'au bout de laTerre
:
Louis
:
2317
OCTOBRE. 1744.
Louis eſt reſpecté ,
Opegué , ma commere , &c.
Quand j'ons fait le voyage
De Metz pour l'aller voir ,
D'abord ſon bon viſage
Ranima notre eſpoir ;
Il nous reçut , ma chere ,
Avec tant de bonté ,
Opegué , ma commere , &c.
En voyant ſa préſence
Je vinmes à trembler ;
D'un air de complaiſance
Il ſçût nous raffûrer ,
En nous diſant , ma chere ,
Enfans , je fuis ſauvé ,
こい
Opegué , ma commere , &c.
Les yeux baignés de larmes ,
J'einbraſſions ſes genoux ;
Senfible à nos allarmes ,
Il pleuroit comme nous ;
Ah ! que LOUIS , ma chere ,
A le coeur bien planté !
Opegué, ma commere , &c.
1
i
)
Hiij Des
2318 MERCURE DE FRANCE.
Des Princes de la Terre
Lours eſt leplus grand;
Je cherchons à lui plaire ;
Il eſt ſi bien-faiſant;
Vive Lours , ma chere ,
Vive le bien-Aimé !
Opegué , ma commere , &c.

Par des cris d'allegrefle
Percons le Firmament ;
Dans l'ardeur qui nous preſſe ,
Répetons hautement ,
Vive Louis , ma chere,
Vive le Bien- aimé !
Opegué, ma commere , &c.
t
'Allons droit àl'Image *
De ce Héros charmant ;
Offronslui notre hommage ,
Juſqu'au tendre moment ,
Qu'à ſes genoux , ma chere ,
Notre amour ſoit porté ;
Opegué , ma commere , &c.
Par lemême.
1
:
* L'Auteur, le jour des Illuminations ,avoit place
fous un Dais le Portrait du Roi,
On
OCTOBRE. 1744. 2319
On trouvera l'Air de ce Vaudeville , noté , qui eft
du feu Sr Gilliers , dans le ſecond Volume de Septembre
1729 , page 2246.
1
FESTES données dans la Ville de Tours ,
pour la Convalescence du Roi.
IL n'y a aucune Ville qui ait témoigné plus de
joye pour la Convalefcence du Roi , que celle de
Tours. Indépendamment de la fidélité & de l'attachement
pour ſes Souverains , dont elle a toujours
faitgloire , elle le trouvoit animée par les ordres de
M. le Comte de Charolois , Gouverneur de Touraine
, qui dans cette occafion fi intéreſſante , a fair
éclater l'ardeur de ſon zéle pour la Perſonne de notre
Auguſte Monarque.
S. A. S. Madame de Vermandois , Abbeffe de
Beaumont , ſecondant les intentions de ſon illuftre
frere , fut la premiere à ſignaler ſes fentimens par
une Fête ſuperbe ; on l'avoit vûë pendant le tems
de deüil profternée aux pieds des Autels , à la tête
deſa floriffante Communauté , dont elle fait les délices
par la bonté , l'édification par ſes exemples , le
foutien par ſa généroſité ; moins Abbeſſe que Mere,
elle a ſçû s'attacher tous les coeurs , & la tendreſſe
&le reſpect ſont des tributs qu'on rend moins à fa
Naiſſance qu'à ſes Vertus. Rien n'a manqué à la
pompe de ces réjoüifſances, dont nous eſperons que
le Public verra avec plaifir la deſcription .
Le Palais Abbatial , qui a 30 toiſes de face , fur
7 toiſes 3 pieds de hauteur , étoi illuminé par une
grande quantité de Lampions; ils imitoient & repréſentoient
l'Architecture , qui eſt très-belle & trèsréguliere
, & offroient à la vûë le plus brillant ſpecracle.
Au milieu& au deffus d'un ſuperbe Portique
de lumiéres, étoit un grand Ecuffon aux Armes du
Hij Roi,
2320 MERCURE DE FRANCE.
Roi , aux deux côtés duquel on avoit placé deux
Palmes d'une grandeur & d'une étenduë proportionnées
, qui jettoient un feu & un éclat admirables.
Des Guirlandes de feu , ſemées de Lampions , en
forme de Diamans , régnoient tout le long de cet
Edifice ; d'autres , de même eſpece , ténoient ſufendus
au milieu de chaque Croiſée & de chaque Porte
, des Luftres de Lampions.
Au-deſſus des Croiſées du rez- de-chauffée , deux
rangs de lumieres , avec des Pots à feu , formoient
une magnifique Balustrade. A l'endroit le plus éminent
du Palais Abbatial , on avoit élevé un grand
Soleil , parfaitement éclairé , avec ces mots au-deffous,
en très-gros Caractéres , garnis de Lampions,
SERENITAS RESTITUTA , CONVALESCENTE REGE ,
de forte qu'on pouvoit les lire de plus de 300 pas.
Tous les Bâtimens qui environnent le Palais Abbatial
, pour être illuminés dans un autre goût , n'en
étoient pas moins éclatans. On y liſoit dans pluſieurs
endroits ces mots VIVE LE Ror , & ceux- ci La-
TITIA PURA .
Le long des Terraſſes , & dans pluſieurs endroits
du Jardin, on avoit placé beaucoup de groſſes Terrines.
Enfin on n'a tien négligé pour rendre cette
Fête digne du Souverain pour qui elle étoit deſtinée.
Flle fut annoncée par le carillon de toutes les
cloches de l'Abbaye, puis precédée & fuivie d'une
décharge d'un grand nombre de Boëtes. Jamais la
joye ne fut plus grande, depuis les plus jeunes Penfionnaires
juſqu'aux plus graves Religieuſes , toutes
en donnerent les marques les plus touchantes.
La fituation de l'Abbaye de Beaumont, qui eft ervironnée
de Ponts & de Levées , permettant à la
vûë de découvrir une grande partie de ſon intérieur,
donna lieu à un grand concours de monde . En effer
le Peuple de la Ville accourut en foule des endroits
les
OCTOBRE.
1744. 2321
les plus éloignés , pour participer à la joye que l'on
faiſoit éclater pour la Convalescence du Roi .
Notre grand Prélat & M. L'Intendant , ſuivirent
cet exemple , & bien-tôt les Fêtes devinrent géné-
Tales. Les réjoniſſances de M. l'Intendant commenrent
le Dimanche 13 Septembre. Il y eut une illumination
magnifique & très -bien entenduë, & un Souper
, où M. l'Archevêque ſe trouva. Il y avoit cinq
tables differentes, qui faisoient plus de 140 couverts,
toutes ſervies avec beaucoup de délicateffe & de
profufion. Le ſouper fut fuivi d'un Bal. Le Peuple
ne fut point oublié , on fit dreffer dans les cours
plufieurs tables , qui toutes retentiſſoient d'acclamations
de VIVE LE ROI , & le Peuple danſa toute
la nuit. On ne décrira point la magnificence des
feux& des illuminations ; c'eſt M. de Bayeux , In .
génieur de la Province & connu par ſes talens , qui
en avoit donné le Plan ; il ſuffira de dire que le ſuc.
cès furpaſſa l'attente , & l'on attendoit d'autant plus
du zéle de M.l'Intendant ,qu'il ne ceſſe point d'en
marquer la vivacité dans toutes les parties de l'Adminiſtration
, dont il eſt chargé , ſurtout dans une
application fans relâche à rétablir les Manufactures
& à rendre la Ville de Tours auſſi floriſſante qu'elle
l'a été autrefois .
Le Dimanche ſuivant 20 du même mois , M. l'Archevêque
fu chanter dans ſa Cathédrale un Te Deum,
qui dès la veille fut annoncé par le ſon de toutes les
Cloches , & peut- être n'est- il pas dans le Royaume
unt plus belle ſonnerie. La Muſique du Te Deum
fut trouvée parfaite& très bien exécutée. Elle étoit
de la compofition du Sr du Luc. L'Auteur , déja diftingué
par d'autres Morceaux en ce genre,remplis
l'idée qu'on avoit de ſa capacité ,& foutint parfaitement
la réputation qu'il s'eſt faite à Paris par les
Piéces qu'il a données aux Concerts Spirituels . Les
Hv Com2322
MERCURE DE FRANCE.
Compagnies de Ville y aſſiſterent en habits de cérémonie.
Jamais on ne vit une ſi grande affluence
de Peuple.
Ily eut au Palais Archiepifcopal un Feu de joye,
tunetrès-belle illumination & un grand fouper pour
tout le Chapitre & autres perſonnes , ce qui forma
deux grandes tables, de 30 couverts chacune. Dans
la cour de l'Archevêché & dans la Place qui eſt auprès
, couloient des Fontaines de vin pour le Peuple.
Tout répondoit à la grandeur de celui pour qui
ſe faifoit la Fête , & à la générofité de celui qui la
donnoit. Le Prélat , admirable en tout , mais particulierement
par ſa bonté , fit diſtribuer des aumônes
confidérables , paroiſſant toujours avec cet air de
grandeur & d'affabilité , qui lui concilie le reſpect
&la tendre confiance des Peuples:
Toute la Bordure du Bâtiment , qui eft d'úne très
grande longueur , & toutes les Croiſées , étoient
éclairées par pluſieurs milliers de Lampions , depuis
le haut juſqu'au bas ; on s'attacha pour ce Deſlein
àl'Ordre d'Architecture , que l'on fuivit exactement.
A la face de la premiere cour à droite , paroiffoient
en differens endroits les Armes de S M. éclairées
de quantité de Lampions: Deux mille Terrines,
poſées avec art , tant en-dedans qu'en - dehors , répandoient
laplus grande clarté ; tout le Portail&&
les Bâtimens contigus , étoient illuminés avec le
même goût.
Vers les onze heures du foir , on tirale Feu d'ar
tifice , élevé dans le Jardin ſur un Amphithéatre
très ſpacieux.
Sur les Piliers de cet Amphithéatre s'élevoient
cinquante groffes Gerbes, qui jettoient un feuétonnant,
& finiffoient par un bruit ſemblable à celui du
canon. On voyoit dans un grand Baffin du Jardin
deux
OCTOBRE. 1744. 2323
deux Soleils tournans , qui au milieu de l'eau , faifoient
un très-bel effet. Cinquante groſſesGerbes ,
fuivies d'une Chaſſe de plus de soo Plongeons, qui
fortoient de l'eau & ſe répandoient fur tout le Parterre
, formoient un ſpectacle auſſi agréable que fingulier.
Sut la Terraffe de l'Archevêché parurent
pluſieurs Gerbes à fix quarts , & dans le même inftant
ſuivirent trois décharges de 300 Sauciffons , qui
imitoient le bruit du canon . Dans toute la Charmille
du Parterre on avoit diſtribué avec ordre 200
Pots à feu , qui jettoient chacun plus de 60 pieds en
ferpenteaux. Tout a été exécuté par le Sr Courſon
Artificier du Roi.
>
Les Réjouiſſances de la Ville ſe firent le même
jour. On ne trouva-point de ſituation plus propre
pour l'illumination , que la Maiſon des PP . Capu
eins. Il eſt impoſſible en effet de ſe repréſenter com
bien le coup d'oeil étoit frappant. La Maiſon de ces
PP. dont les foins ne contribuerent paspeu à l'embelliſſement
de la Fête , eſt parfaitement bien ſituée.
Elle domine toute la Ville,& étant placée au-deſſus
des bords enchantés de la Loire, elle offroit le plus
magnifique ſpectacle. Il y eut plufieurs décharges
de l'Artillerie, & la Ville traita enſuite les Capucins .
Les Particuliers ne montrerent pas moins de vivacité,&
l'empreſſement à célebrer le rétabliſſement
de la ſanté du Roi fut unanime. Le Corps des Marchands
fit chanter un Te Deum , illumina fon Bu
reau , & diftribus d'abondantės aumônes . Les Marchands
Fabriquans firent le lendemain la même choſe.
Tous fans diftinction , marquoient un égal defir
de fignaler leur zéle pour la Pertonne de notre Mo:
narque , & jamais on n'a mieux vu combien cet attachement
eſt gravé dans tous les coeurs Ge qu'on
ne doit pas oublier fur tout , ce font les aumônes.
LePrélat avoit donné l'exemple ,& il fut ſuivi .
Hvj
Les
2324 MERCURE DE FRANCE .
Les PP. Jéſuites donnerent un repas à tous les
Pauvres de la Ville qui ſe préſenterent. Mad. de
Chezelles , dont la Pieté releve encore la Naiſſance,
&connue par ſa grande charité ſous le nom de la
Mere des Prisonniers , chargée des libéralités de
M. l'Archevêque , alla porter la joye juſques dans
les Priſons , & on peut dire que la ſanté du plus
grand des Rois , a fait entrer l'allegreſſe dans les
Lieux condamnés aux larmes & à l'horreur. Il fembloit
que tous les coeurs ne fuflent alors capables
que de ſentimens de plaifir.
Il n'eſt ni Ville , ni Bourg, ni Village, ni Hameau
dans toute la Touraine , qui n'ait ſuivi l'exemple de
laVille Capitale .
Dans l'Abbaye de Cormery , les Peres Bénédictins
, tant en leur nom , qu'en celui de M. de Vaubrun
, leur Abbé , dont tout le monde connoît & le
mérite & l'eſprit , ont donné une Fête , qui mérite
de tenir fa place dans cette Relation.
Le Samedi au foir , 10 Octobre, la Fête fut annoncée
par pluſieurs décharges de l'Artillerie de la
Ville , qui fut ſuivie du ſon des cloches de l'Abbaye.
Le Dimanche ſur les cinq heures du foir , les Religieux
en Chappes , accompagnés de tout le Clergé
de la Ville , fuivis des Officiers de la Jurifdiction ,
tous les Habitans ſous les armes , fe rendirent dans
l'Egliſe de cette Abbaye. Plus de 2000 Lampions
en compartimens , dont les uns formoient des feftons
de fleurs , les autres compofoient differens Emblêmes
à la gloire du Roi , préſentoient un coup
d'oeil des plus brillants. Du hout du Frontifpice de
l'Eglife fortoit un Soleil plein de lumieres , dont
les rayons étoient ménagés avec tant d'art , qu'ils
ne ſe réüniffoient que pour faire briller les Armes
du Roi , autour deſquelles on liſoit , LUCET ET
ORNAT; plus bas le préſentoiens les Armes de M
de
OCTOBRE. 1744. 2325
de Vaubrun , Abbé de Cormery , avec celles de
l'Abbaye , qui étoient décorées d'une infinité de
Lampions. Le grand Autel étoit tout illuminé ; la
Décoration du Sanctuaire étoit formée de Lam.
pions , qui repréſentoient en gros Caractéres cette
Inſcription : QUEM PLANXIT AMOR , EI GRATU
LATUR AMOR. Tout le Choeur des Religieux n'offroit
aux yeux que des VIVA LE ROI.
A la premiere ſalve , le R. P. Prieur précedé du
Maître de Cérémonie , monta ſur un Trône parfemé
de Fleursde Lis , & entonna le Te Deum , qui fut
chanté à trois Choeurs . On fit enſuite défiler la Milice
Bourgeoife , au bruit des Tambours & Violons.
Les Religieux en Chappes, précedés de leur Clergé,
marchoient deux à deux , pour ſe rendre dans la
Place deſtinée pour allumer le Feu de joye.. Le
Prieur , avec quatre Religieux des plus anciens ,
y mit le feu , ce qui fut ſuivi de pluſieurs décharges
d'Artillerie. Tout retentiſſoit des acclamations
& des cris de joye du Peuple , à qui l'on
diftribucit fans meſure des vivres de differentes efpeces
, pendant que deux Fontaines de Vin cou-
Loient avec abondance.
La Fête fut terminée par un beau Feu d'artifice,
de la compofition du St Courſon.
BENEFICES accordés par le Roi , à
Metz le 13 Septembre 1744 .
Evêché d'Alais , à M. de Vivet- de Montclus ,
Level
Celui de S. Brieux , à M. du Ereignon Thepaul ,
Vicaire Géneral de Quimper .
L'Abbaye de S. Gilles , Diocèſe de Nîmes , à M.
de Vivet-de-Montclus , nommé à l'Evêché d'Alais .
Celle
$326 MERCURE DE FRANCE.
Celle de Franquevaux , Diocèse de Nîmes , à M.
de Bourdeilles.
Celle de Beaugency , à M. de la Ferre-Château-
Guillaume , Doyen de la Collégiale de Cléry .
Celle de S. Cyprien de Poitiers , à M. PAbbé
d'Olmieres , Vicaire Général de Lyon .
Celle de Cormeilles , Diocèſe de Lizieux , à M.
de la Baſtie , Agent Général du Clergé.
Celle de Beaupott, Diocèse de S. Brieux , à M.
de Raftignac , Agent Général du Clergé.
Celle du Paraclet , Diocèſe d'Amiens , à Mad. de
Maïlly , Religieufe aChaumonten Vexin.
Le 22 du mois dernier au ſoir , le Marquis d'Ef
coville , Chambellan du Roi de Pruffe , & que ce
Prince a choisi pour apporter au Roi la nouvelle de
la priſe de Prague , arriva à Metz , & le lendemain
il remit à S. M. une Lettre de S. M. Pr. étant préſentédans
la Chambre par le Chevalier de Sainc
tot , Introducteur des Ambaſſadeurs .
Le 28 , ce Marquis prit congé du Roi , pour retourner
auprès du Roi de Pruffe. Cet Officier a
confirmé que S. M. Pr. ayant refuſé d'accorder la
Capitulation demandée par le Gouverneur de Prague
, ce Gouverneur avoit conſenti , en ſe rendant,
que la garniſon , compoſée de 22 Bataillons , tant
d'anciennes troupes , que de Milices enregimentées,
fut priſonniere de guerre.
Le 23 , le Baron de Keſſelſtatt , Grand Prévôt de
l'Egliſe Métropolitaine de Tréves , & que l'Electeur
de Tréves avoit nommé ſon Envoyé auprès du
Roi , eat ſon audience de congé de S. M y ayant
été conduit par le Chevalier de Sainctot .
On a appris de Metz du 22 du mois dernier , que
les forces du Roi augmentoient tous les jours , &
que
OCTOBRE . 1744. 2327
que fon étatde convalefcence devenoit de plus en
plusfavorable.
Monſeigneur le Dauphin partit le 21 au matin de
cette Ville, pour ſe rendre à Verſailles" , où l'on
comptoit qu'il devoit arriver le 27. Ce Prince a
couché la nuitdu 21 à Luneville; il y a ſéjourné
le 22 , & il a dû ſe remettre en marche le 23 ; il
devoit prendre la route de Bar , de Chaalons- fur-
Marne, de Rheims & de Soiffons.
Le Roi a permis à M. Molin,que S. M. pendant
qu'elle étoit en danger, avoit fait venir à Metz , &
qui y étoit arrivé le 26 du mois d'Août dernier , de
retourner à Paris. Les Services que le Roi dans ſa
derniere maladie & dans plufieurs autres a reçus de
ce Médecin , ont été récompensés par la Penſion de
MédecinConfultant , que S. M. lui a accordée. Le
Roi a accompagné cette grace de pluſieurs témoignages
de ſes bontés pour M. Molin , & il a paru
que S.Men ne le retenant pas plus long-tems
croyoit donner une marque de ſon affection à la
Ville de Paris , où le Roi a jugé que la préſence de
ce Médecin étoit auffi deſurée , qu'elle y eſt utile
depuis long-tems,
Le 23 , M. Orry , Miniſtre d'Etat , & ControlleurGénéral
des Finances , fit illuminer ſa Maiſon
deBercy avec la plus grande magnificence , à l'occafion
de la convalescence du Roi. On tira un trèsbeau
feu d'artifice , qu'il avoit fait préparer fur
P'eau , vis-à-vis de ſa Maiſon , & il fit ſervir un fouper
extrêmement ſplendide, auquel il avoit invité
lesMiniſtres Etrangers qui ſe trouvoient à Paris , &
un grand nombre de perſonnes de distinction . Tou
tes celles qui ont aſſiſté à cette Fête , ont jugé
qu'elle étoit également digne du Miniſtre qui la
donnoit , & de l'objet pour lequel elle avoit été
ordonnée.
2328 MERCURE DE FRANCE.
:
Les Députés des Etats de Languedoc furent pré
fentés le 24 au Roi par le Marechal de Maillebois ,
Lieutenant Général de la Province , & par le Comte
de S Florentin , Sécretaire d'Etat , & conduits à
cette audience par M. Deſgranges , Maître des Cérémonies.
La Députation étoit compolée , pour le
Clergé , de l'Evêque de Mirepoix , qui porta la pa-
Fole; du Baron de Lanta , pour la Nobleſſe ; de Mes
Chaboton & Bechon , pour le Tiers Etat , & de M.
de la Fage , Syndic Général de la Province. Le
même jour , ces Députés eurent audience de la
Reine..
ינ
Le 26 , les Receveurs Généraux des Finances firent
chanter dans l'Egliſe de la Maiſon Profeſſe des
Jeſuites , pour remercier Dieu du rétabliſſement de
la ſanté du Roi , un Te Deum en Muſique , de la
compoſition de M. Blanchard , un des Maîtres de
Muſique de la Chapelle de S. M. & l'Evêque d'Orange
y officia .
Les Fermiers Généraux s'acquitterent le 30 du
même devoir , & l'Archevêque de Bordeaux officia
au Te Deum , que cette Compagnie fit chanter dans
l'Egliſe des Auguſtins de la Place des Victoires . La
même Compagnie a donné au Curé de S. Eustache
une fomme confidérable , qui doit être employee à
marier cinquante pauvres Ouvrieres.
On mande de Metz du 29 du mois dernier , que
Le Roi , qui étoit rétabli auſſi parfaitement qu'on
puiſſe le déſirer , a continué de ſe promener prefque
tous les jours , & que ne s'étant pas trouvé fatigué
d'être monté à cchheeval , il déclara , le jour
qu'il y monta , qu'il partiroit le 29 de cette Ville.
S M. devoit aller coucher le foir à Luneviile ,
pour ſe rendre enfuite à Strasbourg. :
1
La
OCTOBRE. 1744. 2329
La Reine prit le 28 au matin la route de la premiere
de ces deux Villes , où Meſdamesde Fran
ce arriverent le 23 , & d'où elles partirent le 25 ,
pour retourner à Verſailles .
Le 24 , le Parlement de Metz complimenta le
Roi ſur le sétabliſſement de la ſanté de S. M. & M.
de Montholon , Premier Préſident , porta la parole.
Le Parlement rendit enſuite ſes reſpects à la Reine ,
& il fut préſenté& conduit chés leurs Majeſtés avec
les cérémonies obſervées , lorſqu'il eut audience du
Roi les du mois précédent.
Le Roi & la Reine , accompagnés de toute la
Cour , ſe rendirent le 27 du mois dernier à l'Eglife
Cathédrale , & y entendirent la Meffe , qui fut
célébrée par l'Evêque , & après laquelle on chanta
le Te Deum , en actions de graces de l'heureux état
de la ſanté du Roi, Ce Te Deum fut chanté au bruit
du canon de cette Place. Le ſoir , il y eut une illumination
générale dans toute la Ville & à la Citadelle
; on tira un feu d'artufice ſur l'Eſplanade visà-
vis des fenêtres de l'appartement du Roi , & les
habitans ſe ſont empreſſés de donner , par des réjouiſſances
éclatantes , de nouvelles preuves de
leurs ſentimens pour S. M.
Les lettres écrites de differentes Provinces ne parlent
que des marques éclatantes que les habitans de
toutes lesVilles ont données de leur joye, en apprenantque
le Roi étoit parfaitement rétabli.
La Ville de S. Quentin s'eſt extrémement diſtinguée
dans cette circonstance , & les Chanoines de
1 Egliſe Collégiale , non contens de faire le 17 une
Proceffion folemnelle , & de chanter le Te Deum ,
ainſi que l'Evêque de Noyon l'avoit ordonné au
Clergé de fon Diocèſe , ont rendu leurs actions de
graces à Dieu par une grande Meſſe , chantée en
Mufi2330
MERCUREDE FRANCE.
Muſique , & à laquelle tous les Corps ont aſſiſte.
Pendant la Meſſe, la Proceſſion & le Te Deum , on
a fait pluſieurs Salves de l'artillerie des remparts ,
&la Proceſſion a été accompagnée de toutes les
Compagnies d'Ordonnance. Le même jour , legliſe
Collégiale fut illuminée , tant en dehors qu'en
dedans, avec un goût & une dépenſe , qui auroient
pû faire honneur à l'une des premieres Villes du
Royaume , & du haut du Frontiſpice du Portail on
fit partir un grand nombre de fuſées. Il y eut aufli
une très -magnifique illumination à l'Hôtel-de-
Ville, vis-à- vis duquel la Ville fit tirer le 20 un feu
d'artifice. Pluſieurs des habitans en ont fait tirer
en particulier les jours ſuivans devant leurs maifons.
Monſeigneur le Dauphin arriva de Metz au Châ
teau de Verſailles le 27 après midi , & Mesdames
de France y arriverent le 29.
On avoit appris par des lettres du camp de l'In
fantDon Philippe , que la nuit du 12 au 13du mois.
dernier la tranchée avoit été ouverte devant Coni ,
&que la premiere Parallele , ſans qu'il en eut coûté
plus de 12 hommes aux affiégeans , avoit été miſe
cette même nuit en tel état , que les Travailleurs
a'avoient preſque plus rien à craindre.
Les mêmes lettres marquoient que les affiégés
avoient fait le 13 , ſur une Redoute que les Eſpagnols
conſtruifoient , une fortie dans laquelle ces
derniers avoient eû' environ 20 Officiers & cent
Soldats de tués .
Depuis l'arrivée de ces lettres , on a reçû avis que
la ſeconde Parallele avoit été commencée la nuit
du 18 au 19 , & qu'elle avoit étépoufiée à vingt
toiſesdes Lunettes,
Le
OCTOBRE. 1744. 2331
1 Le 1s les François battoient la Place avec 22
piéces de canon & avec huit mortiers , & les Eſpagnols
ont achevé le 18 d'établir une batterie de fix
mortiers &de fix canons.
M. de Ramſau , Ingénieur& Aide de Camp du
Prince de Conty , a eû dans la tranchée l'épaule
emportée par un boulet. :
LeMarquis Pignatelli , qui étoit à Centale avec
TOOOGrenadiers & 2000 hommes de Cavalerie ,
pour obſerverles mouvemens du Roi de Sardaigne ,
repaſſa le 18 la riviere de Steure ,& par ce moyen
on a achevé d'investir entierement la Ville de Coni
, qui n'étoit pas enfermée du côté de Mondovi.
Deux jours avant l'ouverture de la tranchée , le
Marquis de Campo Santo , ayant marché avec un
Détachement conſidérable , pour s'emparer de la
Chiuſa, 500 hommes des troupes du Roi de Sardaigne
& 1500 Payſans Piemontois , qui gardoient
ce Pofte , l'ont abandonné à l'approche des Eſpagnols
, après avoir mis le feu aux magaſins que le
Roi de Sardaigne y avoit établis.
L'armée commandée par le Maréchal de Coigny
ainveſti , du 17 au 20du mois dernier , la Ville de
Fribourg, & l'on travaille à détourner le cours de
la riviere , qui paſſe dans cette Place.
Le Chevalier de Belle-Iſle , après avoir pris poffeſſion
du Comté de Nullembourg & de toute la
partie de l'Autriche Antérieure entre le Haut Danube
& le Lac de Conſtance , & après avoir fait
prêter Sermentde fidelité à l'Empereur par les habitans
entre les mains d'un Commiſſaire Impérial , a
marché àWaldshut , l'une des quatre Villes Foreſtie
res , qui s'eſt ſoumiſe à l'Empereur ſans réſiſtance.
Celles de Sickingen & de Loffenbourg ont ſuivi cer
exemple,& celle de Rhinfeldt eſt la ſeule , qui air
en2332
MERCURE DE FRANCE.
entrepris de ſe défendre. Elle a été emportée d'affaut
, & le Commandant s'eſt retiré avec la garnifon
dans le Château , ſitué au milieu du Rhin fur
un Roc vif , & qui avoit toujours été regardé comme
preſque inattaquable. Le Chevalier de Belle-
Ifle , ayant demandé au Maréchal de Coigny des
mortiers pour bombarder ce Fort,a voulu employer
utilement le tems , en attendant qu'ils arrivaſſent ,
&il a tenté , ſous la protection de ſon feu , ſupérieur
à celui des affrégés par quelques piéces de canon
, qu'il a trouvées dans Villinghen , de rétablir
un pont rompu par les ennemis , lequel communique
auChâteau , & dont ils avoient laiſſe ſubſiſter
les Longerons. A la vue de ce travail , les affiégés
ſe ſont déterminés à mettre le feu aux Longerons,
mais , malheureuſement pour les ennemis , les flames
ſe ſont communiquées à la Toiture du Donjon
avec tant de violence & de rapidité , que le Commandant
a été obligé de battre la chamade ,& de
ſe rendre priſonnier de guerre avec toute la garnifon
qu'on avoit fait venir de Huningue. Environ
12 Grenadiers ou Dragons ont été tués dans cette
expédition , & nous n'y avons perdu d'autre Orficierque
le Marquis de Benſe , Capitaine dans le
Régiment de Dragons du Roi. &
4
On a reçû avis de l'armée de l'Empereur, qu'elle
a dû quitter le 24 du mois dernier les environs de
Dunkelſpiel , pour s'avancer à Donawert , où les
ennemis n'ont laiſſé qu'un petit nombre de Pandoures.
Les troupes de la Reine de Hongrie fe font diviſées
en deux Corps , dont l'un , ſous les ordres du
Comte de Traun , a marché par la gauche du Danube
, & l'autre , commandé par le Baron de Bezencklau
, a pris la route de Munich . Lemier de
ces
OCTOBRE . 1744 . 2333
ces deux Corps étoit le 20 à Birckenfeld , ſur la
Naab.
Onmande de Prague du 21 du mois dernier ,que
le Roi de Prufſe , après cinq jours & demi de tranchée
ouverte s'eſt rendu maître de cette place , &
que la garniſon ,composée de 22 Bataillons , de
ioco Croates , de 400 hommes de Cavalerie , & de
300 Huffards , cequi fait en tout 16000 hommes ,
a été faite priſonniere de guerre.
Dès le is de ce mois au matin , le Comte d'O
gilvi , qui commandoit à Prague pour la Reine de
Hongrie , avoit faitbattre la chamade , & il avoit
offert de reinettre la grande Ville juſqu'au Pont , &
de ſe retirer dans la petite Ville &dans le Château
avec la garniſon , mais cela lui fut refuſé , & comme
il voulut encore gagner du tems , en faiſant de
nouvelles propoſitions , S. M. Pr. lui envoya dire
que l'armiſtice & les conférences dureroient autant
qu'il le voudroit , mais que pendant ce tems les
affiégeans continueroient de travailler à l'établiſſement
de leurs Batteries , ainſi les hoſtilités recommencerent
, & les nouvelles Batteries ayant été
perfectionnées , elles tirerent le 16 à la pointe du
jour.
Les affiégés , qui jugerent que la diſpoſition de
cesBatteries , dont quelques-unes voyoient à découvert
les Ouvrages attaqués , particulierement
celui des troisCroix , rendroit une plus longue réſiſtance
inutile , battirent une ſeconde fois la chamade
, & le Commandant propoſa de fortir de la
Place , fi le Roi de Pruffe vouloit accorder les hon.
neurs de la guerre à la garniſon. S. M. Pr. répondit
que le Comte d'Ogilvi avoit trop attendu , & que
s'il s'obſtinoit à ſe défendre encore ce ſeul jour .
elle feroit donner le ſoir un aſſaut général,& paſſer
lagarniſon au fil de l'épée. Du
2334 MERCURE DE FRANCE.
Du côté de la principale attaque , le long des
moulins qui ſont ſur la Moldaw , régne un Quai
auquel il étoit aiſé de faire en peu de tems une
brêche. La vivacité du feu , que les aſſiégeans firent
de ce côté , ayant achevé d'intimider les afſfiégés ,
la garniſon vers le midi arbora le Drapeau Blanc ,
&le Commandant conſentit qu'elle fut prifonniere
de guerre. Auſſi- tôt le Roide Pruffe fit occu er par
deux Bataillous de ſon Régiment des Gardes les
Portes de cette Ville, dans laquelle on a trouvé 70
canons de Bronze & une très grande quantité de
munitions.
Le 20 , S. M. Pr. partit de Prague avec ſon armée,
pour aller s'emparer de Budweiff & de Tabor,
,
On a appris du Camp devant Coui du 29 du mois
dernier , que la ruine de deux Lunettes , auſquelles
on avoit attaché le mineur le 23 , ayant mis les affiégeans
en état de reconnoître que la Place étoit
du côté de leur principale attaque , plus forte qu'on
n'avoit crû , l'Infant avoit pris le parti d'ordonner
une nouvelle attaque que le Prince de Conty avoit
propoſée dès le commencement du Siége ; que les
progrès de cette attaque auroient été déja fort
avancés , s'il n'étoit ſurvenu la nuit du 25 au 26 une
pluye abondante , qui a duré 36 heures , & qui
ayant fait déborder la riviere de Geffe , a retardé
confiderablement les travaux ; qu'on les a pouffés
avec beaucoupde vivacité , dès que l'écoulement
des eaux l'a permis , & que le côté que l'on attaquoit
, étant décidé le plus foible de la Place , on
eſperoit qu'elle ne feroit pas encore une longue
réſiſtance.
Le Roi de Sardaigne , ayant été joint par les renforts
qu'il attendoit du Milanez , & par le Régiment
de Pallavicini , que le Prince de Lobckowitz
lui
OCTOBRE. 1744.
2335
lui a envoyé , il s'eſt avancé àdeux lieuës & demie
de l'armée Eſpagnole & Françoiſe . Il a fait jetter
pluſieurs Ponts ſur la Baffe Steure , & il paroiſſoit
qu'il avoit deſſeinde hafarder une bataille.
On a été informé par les eſpions & les déferteurs
,que ſes troupes étoient compoſées de 3.5 Bataillons
&de 32 Escadrons , & que fi on ne le prevenoit
point , il attaqueroit le quartier du Marquis
Pignatelli.
Les Eſpagnols & les François ont dû paſſer toute
la nuit au Bivoüac , & le bruit couroit que l'Infant
étoit déterminé à ne laiffer dans le camp quequinze
Bataillons pour la garde des travaux & du Parc d'ar
tillerie ,&ààmarcher à la rencontre des ennemis .
Le Marquis de Leuville , fils du feu Lieutenant
Général de ce nom , & neveu du Bailly de Givry ,
mort il y a quelque-tems à Embrun des bleſſures
qu'il a reçues à l'attaque des retranchemens de
Château Dauphin , a été tué dernierement par un
Parti de Vaudois en allant joindre les troupes
commandées par le Prince de Conty.
,
On mande du Camp devant Coni du 2 de ce
mois , que l'Infant Don Philippe , ayant reçû des
avis certains que le Roi de Sardaigne marchoit pour
l'attaquer , & pour tenter le ſecours de Coni , laiſſa
dans le camp 18 Bataillons tant François qu'Eſpagnols
, pour la garde des travaux & du Parc d'artillerie
, & qu'avec 20 Bataillons des troupes d'Ef
pagne , 18 de celles de France , & 60 Eſcadrons ,
dont 24 étoient de ces dernieres troupes , il s'avança
juſqu'au Convent de la Madonna del Ulmo.
Ce Prince appuya ſa droite à ce Convent , fa
gauche à uneCaffine ,& devant le centre de l'armée
étoit une autre Caffine fortifiée . L'Infanterie
n'étant pas ſuffiante pour garnir la premiere Ligne,
on larenforça avec de la Cavalerie des deux Nations.
Le
2336 MERCURE DE FRANCE.
Le 30 du mois dernier , à onze heures du matin ,
ondécouvrit la tête des ennemis,qui s'approchoient
ſurdeux Colonnes paralleles . Le Roi de Sardaigne
plaça ſon Infanterie le long d'une chauffée bordée
de Navilles , & il couvrit de chevaux de friſe le
front & le flanc de ſes troupes. Lorſque les deux
armées ſe furent canonnées pendant quelque tems ,
les Grenadiers de celle du Roi de Sardaigne attaquerent
à une heure après midi le poſte de la Madonna
del Ulmo , & les Caffines qui étoient devant nos retranchemens.
Ils furent repouſſés de toutes parts ,
&les autres attaques , qu'ils firent ſucceſſivement ,
n'eurent pas plus de ſuccès.
•Le combat vers less heures du ſoir devint général
entre les troupes d'Infanterie des deux armées. Les
troupes Françoiſes & Eſpagnoles , non ſeulement
ſoûtinrent avec une extrême valeur les efforts -de
l'Infanterie des Piemontois , mais encore la mirent
en déſordre , & le Prince de Conty , s'étant mis à
la tête de notre Cavalerie , ſe poita contre leur premiere
Ligne , dans l'eſperance de profiter de cet
avantage. Les chevaux de Friſe ayant arrêté la Cavalerie
, le Prince deConty la fit replier , & il retourna
à la charge avec les Régimens d'Infanterie
de Lyonnois , de Beauce , de Brie , de Foix , de
Flandre& de Stainville. On s'empara en cette oceafion
d'une Batterie des ennemis , mais on ne pût la
conſerver à cauſe de la violence du feu de quelques
Caffines qu'ils occupoient.
Le Combat a duré avec beaucoup d'opiniâtreté
de part & d'autre juſques à ce que la nuit étant furvenuë
, & les Piémontois étant , par la perte confiderable
qu'ils avoient faite , hors d'état de ſe maintenirdans
leur poſte , le Roi de Sardaigne ſe détermina
ſur les dix heures à abandonner une partie de
ſon artillerie & la multitude prodigieuſe de ſes chevaux
OCTOBRE. 1744. 2337.
Vaux de Friſe , & à ſe retirer , en prenant cependant
la précaution de laiſſer des Détachemens de
Grenadiers, qui continuerent pendant deux heures
de tirer ſur nos troupes , pour empêcher qu'elles ne
s'apperçuffent qu'il abandonnoit le chainp de bataille.
A minuit , le feu des ennemis ceſſa entierement
, & dès la pointe du jour l'Infant détacha le
Marquis de Corbulan avec 1000 chevaux , pour
inquiéter le Roi de Sardaigne dans ſa retraite.
Le Marquis de Corbulan , foutenu d'un autre
Corps de Cavalerie , qui marchoit ſous les ordres
duMarquis du Chayla & du Marquis Pignatelli , a
continue de pourſuivre les Piemontois , auſquels on
a pris cinq piéces de canon , & qui ont eû plus de
sooo hommes tués ou bleſſés.
La perte des François & des Eſpagnols monte à 8
ou 900 hommes , & l'on compte environ 1200
bleſſés dans les troupes des deux Nations. Du côté
des François , les principaux Officiers bleſſés font le
Marquis de Sennecterre , Lieutenant Général ; le
Chevalier Chauvelin , Brigadier , & le Marquis de
la Force , qui a eû une épaule emportée d'un boulet
de canon .
M. de Solemy , Brigadier & Lieutenant Colonel
du Régiment d'Infanterie de Conty , a été tué.
La tranchée ayant été ouverte le 30 du mois dernier
devant la Ville de Fribourg , on perfectionna
dans les trois jours ſuivans la premiere Parallele ,
au-delà de laquelle on commença quelques Ouvrages,
pour ſe mettre à portée de former la ſeconde.
Pluſieurs Batteries étoient le 3 en état de tirer , &
toutes les autres devoient être établies le s. On
étoit déterminé à ne faire uſage d'aucune , que lorfqu'elles
pourroient toutes tirer enſemble , afin de
diminuer par un feu ſupérieur celui des affiéges, qui
avoient beaucoup d'artillerie.
1 L'Ou
2338 MERCURE DE FRANCE.
L'Ouvrage du Canal , par lequel on ſe propoſoit
de détourner la riviere , étoit ſi conſidérable , qu'il
n'avoit pas encore été poſſible de l'avancer autant
qu'on l'avoit eſperé.
On a appris de Luneville du 2 de ce mois,que le
Roi étant parti de Metz le 29 du mois dernier à
midi , s'y rendit le même jour , après avoir traverſe
la Ville de Nancy , où S. M. vit les préparatifs d'une
illumination générale & des autres marques de réjouiſſance
, par leſquelles les habitans de cette Ca
pitale ſe diſpoſoient à faire éclater ce jour-là leur
joye d'avoir eû le bonheur de voir le Roi Le Peuple
du Pays , qui étoit accouru ſur le paſſage de S.
M. a montré par de continuelles acclamations ſes
ſentimens pour elle.
Vers les huit heures du ſoir , le Roi arriva au
Château , dont la façade étoit illuminée du côté de
la Ville & de celui du Jardin avec beaucoup de
goût & de magnificence. Les aîles de la grande &
de la petite cour , & la cour intérieure , l'étoient
auffi , & cette illumination , marquant le deſſein
de l'Architecture , qui est très-belle , produiſoit un
effet aufli admirable qu'on en ait jamais vû en ce
genre.
Le Roi trouva , en entrant dans laVille , les deux
Compagnies des Gardes du Corps du Roi de Pologne
, & dans la premiere cour du Château les Gardes
à pied de ce Prince. S. M. deſcendit de caroffe
ſous le Periſtille , où elle fut reçûë par le Roi de
Pologne,qui la conduiſit dans l'appartement qu'elle
devoit occuper , &dans lequel la Reine , qui étoit
arrivée à Luneville la veille , & la Reine de Pologne,
attendoient le Roi.
Les cris de Vive le Roi , au bruit deſquels S. M.
étoit entrée au Château , ſe renouvellerent toutes
. les
OCTOBRE. 2339 1744.
les fois qu'elle parut à la fenêtre , & ils durerent
juſqu'à ce que le Roi ſe couchât. S. M. foupa ſeule,
&dès qu'elle fut fortie de table , on ſervit dans
l'appartement avec autant de délicateſſe que d'abondance
plaſieurs tables pour des Dames des deux
Reines , pour les Seigneurs de la Cour , & pour
toutes les perſonnes qui ont l'honneur de ſuivre le
Roi. Les mêmes tables ont été ſerviesſoir & matin
pendant le ſéjour que le Roi a fait à Luneville. Le
foir , la Ville fut entierement illuminée ,& l'on tira
un grand nombre de fuſées ſur la terraſſe du Château.
Le 30 au matin , le Roi alla voir un petit Bâtiment
à la Chinoiſe , nommé le Kiofe , que le Roi de
Pologne a fait conſtruire pour y dîner dans les
grandes chaleurs , & dans lequel il y a une grande
quantité de Jets-d'eau &de Caſcades. Leurs Majefſtés
dînerent avec le Roi & la Reine de Pologne
dans le grand Cabinet de l'appartement qu'occupe
Ja Reine. A trois heures , le Roi monta à cheval ,
&alla àChanheux , Maiſon de Plaiſance , qui a été
bâtie , par ordre du Roi de Pologne , au bout de la
grande allée du Jardin , & dans laquelle il y a un
Salon où la magnificence , l'Art & le goût ſe font
également admirer. S. M. étant revenuë enſuite fe
promener dans les Jardins , s'arrêta à la Caſcade de
la tête du Canal , qui borde le Jardin , & qui eſt un
des embelliſſemens que le Roi de Pologne y a
ajoûtés.
Au bout d'une des branches du Canal , le Roi
vit ce qu'on appelle les Rochers ; c'eſt un Tableau
mouvant , repréſentant un Village , & dans lequel
des Figures de grandeur naturelle prennent differentes
attitudes par le moyen de l'eau qui les fair
mouvoir. Il y eut Comédie l'après- midi , & la Reine
y alliſta. Le foir , le Roi ſoupa ſeul ; la Reine ſoupa
I ij avec
2340 MERCURE DE FRANCE:
avec ſes Dames du Palais & avec celles qui font attachées
en cette qualité à la Reine de Pologne.
Le premier de ce mois , pendant la Meſſe que le
Roi entendit dans la Chapelle du Château , on
chanta le Te Deum en actions de graces de la guériſon
de S. M. laquelle dîna ce jour- là avec la Reine
, le Roi de Pologne , & les Dames du Palais des
deux Reines.
La Reine de Pologne étant indiſpoſée , le Roi
paſſa au fortir detable dans l'appartement de cette
Princeffe.
Il monta à cheval à cinq heures , & il alla ſe
promener àune petite Maiſon du Roi de Pologne ,
appellée Jolivet , & la principale de pluſieurs Maifons
conſtruites le long du Canal , dont les environs
, qui n'étoient autrefois qu'un Marais impraticable
, font devenus de très-agréables Jardins.
Le Roi partir de Luneville le 2 au matin , &
après avoir fait près de Chanheux la revûë de la
Gendarmerie , il dîna dans cette Maiſon , d'où il
partit à midi & demi , pour aller coucher à Saarburg.
Pendant le ſéjour du Roi à Luneville , le Roi de
Pologne n'a rien oublié,pour que la reception qu'il
a faite à leurs Majestés , pût leur procurer une fatisfaction
égale à l'extrême joye que lui cauſoit leur
préſence à ſa Cour.
Toutes les perſonnes ,qui ont été chargées de
l'exécution des ordres du Roi de Pologue , ont répondu
à ſes intentions avec le plus grand zéle , &
il a paru que le Roi a été auſſi ſenſible au plaifir de
ſe voir à Luneville , que leurs Majestés Polonoiſes
l'étoient à celui d'y recevoir S. M. Le Roi & la
Reine ont été ſervis par les Grands Officiers , & par
Les autres principales perſonnes de la Cour du Roi
de la Reine de Pologne,
La
OCTOBRE. 1744. 2341
La Reine devoit paffer encore quelques jours à
Luneville , & partir enſuite , pour retourner àVerfailles.
Le Roi de Pologne nomma le premier de ce mois
le Maréchal de Belle-Ine Lieutenant Général au
Gouvernement de la Lorraine . :
Le 2 de ce mois , le Roi coucha à Saarburg ; il
arriva le lendemain à Saverne , & il y ſéjourna le 4.
S. M. n'a point paru fatiguée de ce voyage , & elle
ſe portoit auſſi bien qu'on pût le defirer.
Le Roi a donné le Gouvernement de Bethune au
Comte de Laval , Lieutenant Général des armées
de S. M. lequel avoit celui de Philippeville.
Ona reçû avis que l'armée de l'Empereur étoit
le 25 du mois dernier àNortlingue , & que le Maréchal
de Seckendorf avoit fait avancer pluſieurs
Détachemens du côté de Mertzingen .
La Ville de Roüen , par l'éclat des réjoüiſſances
qui s'y ſont faites à l'occaſion de la Convalefcence
du Roi , a ſoûtenu dignement l'honneur qu'elle a
d'être Capitale d'une des plus riches Provinces du
Royaume . Le Parlement , ainſi que les autresCompagnies
, a donné en particulier des marques de ſon
zéle , & a joint aux témoignages publics de ſa joye
ladélivrance de pluſieurs priſonniers , détenus pour
dettes , qu'il a acquittées.
Le jour auquel on chanta le Te Deum dans l'EgliſeMétropolitaine
, toutes les maiſons de la Ville
furent illuminées , & l'on fit couler des Fontaines
de Vin en pluſieurs endroits , particulierement à
l'Archevêché , à l'Hôtel de-Ville , & chés le Préſident
de la Londe , qui préſide à la Chambre des
Vacations.Ce Préſident donna un ſouper ſplendide
I iij
1342 MERCURE DE FRANCE.
àtoutes les perſonnes de distinction de la Ville ,
Pillumination de ſon Hôtel , qui étoit éclairé d'un
grand nombre de Luftres , de Flambeaux , de Potsafeu&
de Lampions , fournit un ſpectacle que tout
le monde vit avec autant de plaiſir que d'empreffement.
Quelques jours auparavant , M. de la Bourdonhaye
, Intendant , avoit fait chanter dans l'Eglife
des Jeſuites le Te Deum , après lequel il avoit donné
ane Fête des plus magnifiques , accompagnée d'une
très belle illuinination & d'un feu d'artifice .
Le 27 du mois dernier , l'Abbaye de S. Oien
marqua auffi d'une façon diftinguée la part qu'elle
prenoit à la joye publique. L'Eglife de cette Abbaye
, l'une des plus belles Eglifes de France, étoit
éclairée par deux rangs de lumieres des deux côtés
de la Nef, par des Luftres dans chacune des Arcades
qui ſéparent les Piliers , & par des Girandoles
attachées aux Piliers avec des agrafes de glaces. La
beauté de l'illumination du Chooeur & de celle de
l'Orgue furpaffoit encore celle de la Nef. Après le
Te Deum , pendant lequel il y eut pluſieurs Salves
de canon les quatre Chantres , précédés de la
Compagnie , nommée la Cinquantaine , allerent allumer
le feu qui avoit été préparé dans la Place , &
qui repréſentoit quatre Baftions, terminés chacun
par un If de lumiere. On tira enfuite du haut de la
façade de l'Egliſe un grand nombre de fufées .
Le 27 du même mois , les Bénédictins de l'Abbaye
de Rebetz rendirent à Dieu de folemnelles actions
de graces pour le rétabliſſement de la fanzé
du Roi , en chantant dans leur Egliſe le Te Deum
pendant lequel une partie de la Bourgeonſie de la
Ville fut fous les armes Il y eut enfuite une table
magnifiquement ſervie dans la Maiſon Abbatiale
pour
OCTOBRE. 1744. 2343
pour le Maire , les Echevins & les principaux Bourgeois.
Le foir , on tira un très beau feu d'artifice
dans la grande Place, où l'on avoit élevé un Arc de
Triomphe de 45 pieds de haut fur 25 de large , orné
de Feſtons & de Guirlandes .
Cette Fête , qui a été accompagnée de pluſieurs
Salves d'artilleerriiee , a été ordonnée par l'Abbé de
Ceilles de Fleury , de concert avec les Religieux de
l'Abbaye.
L'Evêque & la Ville d'Angoulême ont fignalé
auſſi leur zéle , & dès qu'on y fut aſſaré que le Roi
étoit hors de danger , on chanta dans l'Egliſe Cathédrale
, au bruit de la mouſqueterie de 1800 hommesde
la Bourgeoiſie , qui étoient ſous les armes ,
le Te Deum , auquel le Préſidial aſſiſta , ainſi que le
Corps de Ville. On illumina le ſoir toutes les ruës ,
& les illuminations du Palais Epifcopal , de l'Hôtelde-
Ville , & de la maiſon du Maire , furent généralement
admirées. Toutes les perſonnes de conſidération
furent invitées à ſouper chés l'Evêque , qui
fit ſervir cinq tables avec autant de profufion que
de délicateſſe ,& par l'ordre duquel on diftribua
pendant le repas beaucoup d'argent au Peuple avec
unegrande quantité de Vin & de Vivres de toute
efpéce.
Le Maire , dans la ruë où il loge , avoit fait drefſer
plufieurs tables , où l'on donnoit à boire & à
manger à tous ceux qui ſe préſentoient , & divers
particuliers en uſerent de même en quelques endroits
de la Ville .
Afin que la nouvelle de la guériſon du Roi fut
plûtôt répandue dans la Campagne , d'où les Payfans
, en pleurs , accouroient chaque jour , pour
ſçavoir ce qu'on avoit appris de l'état de S. M. l'Evêque
fit illuminer le haut du Clocher de la Cathédra-
I iiij
2344 MERCURE DE FRANCE.
:
drale ,& il annonça par ce moyen à tous les Villa.
ges voiſins , que le Roi étoit rendu à leurs voeux.
Le Te Deum fut chanté le 13 pour la Convalefcence
du Roi , avec toute la folemnité poſſible ,
dans l'Egliſe de la Paroiſſe du Château de S. German
en-Laye ,& il y eut le même jour des illuminations
dans toute la Ville .
Les Officiers du Roi , qui y réſident , aſſiſterent
en Corps le 15 au Te Deum , qu'ils firent chanter
dans la même Eglife .
Le mêmejour , les Anglois, qui demeurent dans
le Château , firent chanter auſſi le Te Deum dans la
Chapelle par la Muſique du Roi , & le Château fut
entierement illuminé.
Le Roi , dont la ſanté eſt parfaitement rétablie ,
partit de Strasbourg le 10 de ce mois vers les onze
heures & demie du matin S. M. arriva de bonneheure
à Selleſtatt , d'où elle a dû fe rendre le lendemain
à fon Quartier devant Fribourg .
Le Baron de Walbruun , Grand Maréchal de la
Cour du Duc de Wirtemberg , & qui a été chargé
par ce Prince de faire un compliment au Roi ſur le
parfait rétabliſſement de la ſanté de S M. & fur fon
heureuſe arrivée en Alface , s'est rendu à Strasbourg ,
où il s'eſt acquitté de cette commiſſion le 7 de ce
mois.
,
Le même jour , le Comte Truchſes de Wolffegg ,
Maréchal de la Cour du Margrave de Bade Baden
&qui eſt arrivé à Strasbourg pour le même ſujet
afait de la part du Prince , fon Maître fon compliment
au Roi .
Le 9 , le Baron de Meternich , qui a été envoyé
,
au Roi par l'Electeur de Cologne ; le Baron d'fngelheim
,
OCTOBRE.
1744. 2345
gelheim , chargé par l'Electeur de Mayence de ſe
rendre auprès de S. M. & le Baron d'Eltz , qui a
reçû le même ordre de l'Evêque de Spire , ont félicité
le Roi au nom de leurs Maîtres.
Tous ces Miniſtres ont été preſentés à S. M. dans
ſa chambre par M. de Vernetüil , Introducteur des
Ambaſſadeurs.
Le Prince d'Ardore , Ambaſſadeur du Roi des
Deux siciles , donna le 20 du mois dernier à Metz ,
pour célébrer la Convalescence du Roi , un trèsgrand
diner , auquel il invita les Ambaſſadeurs &
les Miniftres Etrangers , ainſi que les Seigneurs &
les Dames de la Cour , & l'on fervit deux tables
avec beaucoup de magnificence. Le ſoir ,la maiſon
qu'il occupoit àMetz fut illuminée , & deux Fontaines
de Vin coulerent toute la nuit à côté de la
Décoration qui formoit l'illumination.
On a appris de Saverne dusde ce mois , que le
Roi , après avoir couché le 2 dans la Ville de Saarburg
, à la premiere barriere de laquelle il avoit été
reçû par le Marquis de Chalmazel , qui en eſt Gouverneur
, en partit le lendemain vers les onze heures
du matin , & que S. M. ayant paſſe par Phalfbourg
, arriva à Saverne à deux heures &demie
après midi.
Elle fut reçûë à la defcente de ſon caroſſe par le
Cardinal de Rohan , accompagné du Coadjuteur
de Strasbourg & du Prince de Soubize , qui avoit
eû la permiffion de ſe rendre en cette Ville , en cas
que ſon ſervice ne demandat pas fa préſence au fiége
de Fribourg , pendant le ſéjour que le Roi devoit
faire à Saverne . S. M. traverſa le Veſtibule au
milieu des acclamations des habitans de Saverne ,
qui le rempliſſoient , & elle monta dans le grand
Iv
ap
2346 MERCURE DE FRANCE.
appartement,dont la magnificence répond parfai
tement à la beauté du Château & des Jardins. Au
commencement de la nuit,il y eut une illuminations
dans les Jardins , depuis la terraſſe qui régne le
long de la façade du Bâtiment dans le Parterre , &
autour de la Piéce d'Eau , par laquelle le Canal eft
précédé , & cette illumination , qui formoit un des .
plusbeaux ſpectacles , & qui parut faire beaucoup
de plaifir au Roi , s'étendoit juſqu'à la premiere
Calcade du Canal.
Après le ſouper de S. M. pendant lequel comme
pendant tout le ſéjour qu'elle a fait à Saverne , elle
aété ſervie par le Cardinal de Rohan , par le Coadjuteur
de Strasbourg ou par le Prince de Soubize
les seigneurs , les Dames & les autres perſonnes
qui accompagnoient le Roi , furent traités ſplendidement
à plufieurs tables preparées pour cet effet .
১০
Le Cardinal de Rohan s'est toujours tellement
diſtingué par l'éclat avec lequel il a foûtenu ſa naiffance&
fon rang , que les éloges qu'on pourroit
donner à la dépenſe faite par ce Cardinal dans l'occafion
la plus glorieuſe qu'il ait euë de montrer ſa
magnificence , feroient au-deſſous de l'idée que
s'en formera le Public .
S. M. après avoir entendu la Meſſe qui fut dite
par le Coadjuteur de Strasbourg , continua le cinq,
au matin ſa route , pour ſe rendre à Strasbourg ,
après avoir marqué combien elle étoit contente de
la reception qui lui a été faite dans ce Château.
On mande de Strasbourg du 6 de ce mois , que
la vivacité de la joye que les habitans de cette Ville
ont reffentie , en apprenant la nouvelle de la guérifon
du Roi , ne peut être comparée qu'à la vivacité
des allarmes que leur avoit cauſées la maladie de S.
M.&que tous ſe ſont empreſſés également de don
wer des marques éclatantes de leurs ſentimens.
Le
OCTOBRE. 1744. 2347
Le Marquis de la Farre , qui commande à Strafbourg
en l'absence du Maréchal de Coigny , a fi
gnalé ſon zéle en cette occaſion , ainſi que le
Coadjuteur , M.de Vanolles , Intendant d'Alface ,
le Préteur Royal & les Magiſtrats. L'allegreſſe publique
n'a plus eu de bornes , dès qu'on a été informé
, que le Roi vouloit bien honorer cette Ville
de ſa préſence. Jamais peuple n'a montré plus d'ar
deur& d'impatience que celui de Strasbourg de
voir ſon Souverain , & l'on s'eſt préparé , autant
que le tems a pû le permettre , à recevoir S. M.
avec toute la pompe qu'exigeoit un pareil événement.
: Les , jour de l'arrivée du Roi , qui en ſe rendant
à Strasbourg de Saverne , trouva le chemin
bordé des Payſans de tous les Villages circonvoifins
, M. de Klinglin , Préteur Royal , à la tête des
troupes Bourgeoiſes, au nombre de 1200 hommes
fortit de la Ville , pour aller au-devant de S. M..
Ces troupes , compoſées d'Infanterie & de Cavale-*
rie , étoient diviſées en huit Corps.
وم
י
Le premier étoit un Eſcadron de Huffards , dont
les Officiers avoient des habits de velours cramoifi
garnis de galons & de franges d'argent , le manteau
de velours bleu , aufli galonné d'argent , & doublé
de peaux de Martre. Les habits du reſte de latroupe
étoient d'écarlate avec des garnitures & des boutons
d'argent. Il y avoit quatre autres Eſcadrons
dont l'un étoit en uniforme écarlate & or; le ſecond
écarlate & argent ; le troiſiéme bleu & argent
; le quatriéme gris & argent , les Officiers
ayant les habits chamarrés fur toutes les tailles.
• L'Infanterie conſiſtoit en trois Bataillons ; l'un
dont l'uniforme étoit bleu: avec boutonnieres d'or
&boutons de cuivre doré , l'autre écarlate avec
ſemblables boutons & boutonnieres ; le troifiéme
Char gris& argent. Lvj
2348 MERCURE DE FRANCE.
Chaque Bataillon avoit une Compagnie deGrenadiers
, dont les bonnets , ornés de galon & de
broderie , & terminés par de riches glands , étoient
garnis de peaux d'Ours . Les Grenadiers du Bataillon
vêtu de gris , portoient des tabliers bordés de
`galons &de franges d'argent , la hache haute , &
le mousquet en bandouillere. Les habits des Offi .
ciers de l'Infanterie n'étoient pas moins magnifiques
que ceux de la Cavalerie.
M. de Klinglin conduifit toutes ces troupesà l'extrémité
du Territoire de la Ville , où il avoit fait
dreſſer des Tentes. Il les rangea en bataille fur une
ligne àdeux de hauteur à la droite du chemin ,
venant de Saverne , les Huſſards en avant , enfuite
lesdeux Corps de Cavalerie rouge , les trois Bataillons
dans le centre , & les deux autres Corps de Cavalerie
terminant la poſition. A la ſuite des troupes
juſques à la porte de la Ville, les Magiſtrats avoient
faitplacer fur les deux bords de la chauffée le refte
•des Bourgeois des vingt Tribus , leſquels étoient
avec leurs manteaux de cérémonie.
Lorſque le caroſſe du Roi parut , les Timbales ,
Tro npettes , Hautbois, Cors de Chaffe , & autres
Inftrumens , qui étoient àlatête de chaque Compagnie
, ſe firent entendre , on fonna toutes les cloches
de la Ville , & tout retentit des acclamations
redoublés de Vive le Roi . La Cavalerie mit le Sabre
à la main , & tous les Officiers firent , ainſi que le
Préteur Royal , le falut de l'épée , quand S. Μ.
paſſa devant leurs p ftes .
Le Roi érant arrivé à la porte de la Ville , le Baron
de Trelans , Lieutenant de Roi , accompagné
des Officiers de l'Etat Major , préſenta trois clefs de
la Ville , chacune de vermeil , às M. Le Corps da
Magiftrat s'approcha enſuite de la portiere , & eur
P'honneur de haranguer le Roi , qui entra après ces

OCTOBRE. 1744. 2349
cérémonies dans la Ville , où il trouva un Arc de
Triomphe de 60 pieds de hauteur , à trois Porti.
ques,au hautduquel étoit une Statue Equestre de S.
M. & qui étoit orné d'Emblêmes & de Figures. Cet
Arc de Triomphe étoit gardé du côté du Fauxcourg
par cent jeunes gens , depuis l'âge de 12 juſqu'à celui
de 18 ans , habillés comme les Cent Suifles de la
Garde de S. M. ayant à leur tête leurs Oficiers ,
dont les habits étoient bleus & richement galonnés
d'or.
De l'autre côté du même Arc de Triomphe ,
étoient 18 Bergeres & autant de Bergers , vêtus de
taffetas blanc avec des découpures de même étoffe ,
ornées de Rubans & de Guirlandes de Fleurs , les
cheveux bouclés & pendans, les houlettes peintes
& dorées. Les Bergeres tenoient desPaniers couverts
d'étoffe de ſoye couleur de role , & remplis de
Fleurs , qu'elles jetterent fur le paſſage du Roi . On
avoit placé de diſtance en diſtance , des Compagnies
de jeunes filles en habits à l'Allemande , &
dont chacune étoit menée par un jeune homme.
Toutes les ruës étoient ſablées , jonchées de verdure
, & tenduës de Tapiſſeries de haute- liffe.
Le Roi defcendit de caroſſe à la porte de l'Egliſe
Cathédrale , & S.M. y fut reçûë par le Cardinal de
Rohan , lequel étoit revêtu de ſes habits pontificaux
, & accompagné du Coadjuteur & du fuffragant
de Strasbourg , en Chapes & en Mitres , &
d'un nombreux Clergé enChâ es. S. M. s'étant miſe
àgenoux fur un carreau qui lui fut présenté par le
Prince Camille de Montauban , Chanoine de la Cathédrale
, le Cardinal de Rohan lui donna la Croix
àbaifer ,& lui fit un compliment , aufli noble que
touchant. Enfuite le Roi entra dans le Choeur , on
il tut conduit par le Coadjuteut , le Cardinal de Rohan
ayant quitté ſes habits pontificaux , pour aller
pren
2350 MERCURE DE FRANCE.
prendre auprès du Roi ſa place deGrand Aumõnies
deFrance.
Au fortir de l'Egliſe Cathédrale , S. M. alla au
Palais Epifcopal , que le Cardinal de Rohan a fait
bâtir depuis quelques années , & qui eſt auſſi commode
que magnifique. Les troupes Bourgeoiſes ,
Infanterie &Cavalerie, défilerent peu après en préfence
du Roi ſur une Terraſſe au bord de la riviere,
au bas de l'appartement que S. Ma occupé dans
ce Palais , devant lequel le Roi , en y arrivant ,
avoit retrouvé la même Compagnie de jeunes gens,
vêtus enCent Suiſſes , qu'il avoit rencontrée près
de l'Arc de Triomphe.
Dès que le jour fut baiffé , la Tour du Clocher
de la Cathédrale , les Places publiques , & toutes
les maiſons de la Ville furent illuminées , & peutêtre
n'y a-t'il eu dans le Royaume aucune Ville
dont l'illumination ait produit un plus grand effet.
Pluſieurs Fontaines de Vin coulerent par ordre des
Magiftrats dans toutes les Places , particulierement
devant l'Hôtel-de-Ville , où l'on abandonna au
Peuple , outre une grande quantité, de vivres de
route eſpece , un Boeuf qu'on faifoit rotir depuis
trois jours , comme il ſe pratique au Couronnement
des Empereurs , & qui poſé dans un baffin de bois
fculpté & doré , étoit orné de bouquets & de rubans.
Vers les huit heures du ſoir , on tira ſur la tivies
re , en face du Palais où le Roi étoit logé , un feu
d'artifice , dont l'ordonnance & l'exécution ont
mérité que S. M. marquât qu'elle en étoit finguliérement
fatisfaite. Elle a paru l'être infiniment des
efforts que non-feulement les perſonnes de diſtinctionde
cette Ville , mais encore les moindres habi
tans, ont fait pour lui prouver combien ils étoient
ſenſibles à l'honneur d'y recevoir leur Souverain.
L
CAN
OCTOBRE .
235 1744.
CANTATILLE
Sur l'heureux retour de la Reine à Versailles.
QUel éclat vient frapper nos yeux !
Muſes, raſſemblez -vous, c'eſt notre aimable Reine,
Un trop funeſte ſort lui fit quitter ces Lieux ;
Unheureux deſtin l'y ramene .
Chantons; livrons nos coeurs aux tranſports les plus
doux;
C'eſt ici qu'elle vient attendre
Le retour fortuné de ſon Auguſte Epoux ;
Malgré ſes ennemis, de ſa Grandeur jaloux,
La Victoire va nous le rendre .
Que ſur la Terre & ſur les flots
Afes plus chers déſirs à l'envi tout réponde;
Le Ciel nous donna ce Héros
Pour la félicité du Monde..
Les Vers de cette Cantatille ſont de M. l'Abb
Pellegrin, miſe en Muſique par M. de Blamont ,
Sur- Intendant de la Muſique du Roi. Elle a été
exécutée à Verſailles au Concert de la Reine , &
chantée par Mile Antier le 23 de ce mois. Gette
célebre Actrice,dont on a eu occafion pluſieurs fois
de parler avec éloge , n'a rien perdu de l'éclat de ſa
voix, quoique retirée du Théatre. Elle a été honorée
des éloges de la Reine& de ceux de toute la
Cour,
Le
2352 MERCURE DE FRANCE.
Le 19 , le 21 , le 24 & le 25 Octobre , M. de
Blamont , Sur - Intendant de la Muſique du Roi en
ſemeſtre , fit concerter chés la Reine , ſa Pastorate
Héroïque d'Endymion, en cinq Actes, dont les principaux
rôles furent parfaitement bien remplis par
les Dlles Lalande . Mathieu & Deschamps , & par
Jes Srs Poirier , Dubourg , Jelyot & Benoit , &dont
l'exécution ne laiſſa rien à défirer.
OEUVRES DE THEATRE de M. Néricaulé
Deſtouches , de l'Académie Françoiſe. Nouvelle
Edition ,,revûë, corrigée & augmentée par l'Auteur.
Cinq Volumes in - 12 , dont le dernier contient les
Amours de Ragonde , Comédie-Ballet , repréſentée à
l'Opera ; pluſieurs autres Ouvrages Lyriques ; neuf
Lettres écrites à des Amis , en leur envoyant des
ſujets & des fragmens de Comédie , & l'Homme fingulier,
Comédie en Vers & en cinq Actes. Ce Tome
finit par l'Epitre de l'Auteur au Roi ſur ſa Convalefcence
, à Paris , chés Prault , le pere , Quai de
Gévres , à Penfeigne du Paradis , 1744 .
Le mérite & la réputation de l'Auteur ,& le favorable
accueil qui a toujours été fait à la publication
de fes Ouvrages , font préſumer que ce Corps
entier fera très-agréablement reçû .
ALLEGORIE.
U
N jour la Reine de Cithére
Se plaignantdu Dieu de la Guerre ,
Applaudiffoit d'autant à ſes appas :
Il fuit , dit elle; il me néglige ;
Trop de bonté fait des ingrats ;
Ellayons par quelque preſtige
OCTOBRE. 1744. 2353
Achâtier ſes mépris ſcélérats ;
Je veux auprès de moi que ſans ceſſe il voltige ,
Et ne me reconnoiffe pas :
Transformons-nous ; je vais être vengée ,
Elle dit , & déja ſa figure eft changée.
Ce n'eſt plus ce majestueux ,
:
Ce beau complet , fait pour les yeux ;
Ce beau , qui n'offre rien à dire ,
Qu'après un tems, en baillant , on admire ,
C'eſt du piquant, de l'agaçant, du fin ,
Du gracieux , du fripon , du lutin ;
:
1

}
Pour l'exprimer il n'eſt point de langage,
C'eſt l'amour, en un mot& tout ſon appanage ;
Ce Dieu ſoûrit ; Mars vient enfin :
Quel Amant'a jamais méconnu ſon Amante ?
Ah ! vous n'étiez que belle,& vous voila charmante,
S'écria- t'il , tombant à ſes genoux ;
De graces quel amas fertile !
Vous n'en aviez que trois , & vous en avez mille ,
Qui vont éternifer mes tranſports les plus doux.
Mars eft abfent , aimable Dangeville ;
Cet amas d'agrémens devenoit inutile
A la Déeffe des Amours ;
Contente de n'être que belle
Elle vous a cedé ſa figure nouvelle;
Poſſedez la ; plaiſez toujours ;
On la reſpecte , on l'admire ſous l'autre ,
Mais on l'adore , on l'aime ſous la vôtre.
MORTS
2354 MERCURE DE FRANCE.
D
MORTS.
Ame Jeanne Caſimire de Bethune , Palatine
Doüairiere de Ruffie , mourut à Leopold le
to Avril dernier. Elle étoit fille de François Gafton
, Marquis de Bethune , Comte de Selles , &c.
Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant Général
de ſes Armées , & fon Ambaſfadeur Extraordinaire
en Pologne , auprès du Roi Jean Sobieski ,
fon Beau frere , & enſuite en Suede , où il eſt mort
en 1692 , & de Dame Marie- Louiſe de la Grange
d'Arquien , fille de Henri de la Grange , Marquis
d'Arquien , mort Chevalier des Ordres du Roi , &
Cardinal ; & foeur de Marie Cafimire , Reine de
Pologne , Epouſe de Jean Sobieski .
Jeanne-Caſimire de Bethune , qui donne lieu à
cet article , avoit épousé Jean Jablonouſki Palatin
de Ruffie , dont elle a eu pluſieurs Enfans.
1º Staniſlas , Palatin de Rava. 2. Jean-Cajetan ,
Staroſte de Czchrin. 3º. Démétrius , Staroſte de
Swick . 4° . Marie Louiſe , mariée à Charles Frederic
de la Trimoirille , Duc de Châtelleraut , aujourd'hui
Prince de Talmond. 5º. Catherine , mariée
au Duc Maximilien Oſſolinſki , Chevalier de l'Ordre
du S. Eſprit , Grand-Maitre de la Maiſon du Roi
de Pologne , Duc de Lorraine, Stanislas I ,& cidevantGrand-
Tréſorier de la Couronne de Pologne.
6. Louiſe , Religieuſe du S. Sacrement à Leopold .
La Palatine de Ruſſie , par ſon Mariage avec
Je Comte Jablonouſki , étoit devenue tante maternelle
du Roi de Pologne Staniſlas I , qui eſt fils de
la foeur de ſon Mari , & ainſi grande Tante de Mazic
Leczinſka , Reine de France.
File
ОСТОBRE . 1744. 2355
Elle avoit pour Freres , 1º. Louis , Marquis de
Bethune , Mestre de Camp de Cavalerie,tué à la
Bataille d'Hocketer, en 1704.
2°. Louis-Marie- Victoire , Comte de Bethune ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , Grand
Chambellan du Roi de Pologne , Duc de Lorraine,
Il a été marié 2 fois. La premiere , avec Henriette
d'Harcourt de Beuvron,fille de François,Marquis de
Beuvron , Chevalier des Ordres du Roi , & foeur du
Maréchal d'Harcourt. De pluſieurs Enfans fortis de
ceMariage , il ne reſte aujourd'hui que Marie-Ca
fimire- Théreſe Geneviève-Emmanuelle de Bethu
ne , laquelle avoit épousé en premieresNoces Fran
çois Rouxel de Medavi, Marquis de Grancey, Lieutenant
Général des Armées du Roi, Gouverneur de
Dunquerque , frere du Maréchal de Medavi , &
à préſent épouſe de Louis Auguſte Fouquet, Comte
de Bellifle , Duc de Gifors , Maréchal de France ,
Chevalier desOrdres du Roi & de la Toiſon d'Or ,
Prince de l'Empire, & Gouverneur de Metz , Commandant
dans les trois Evêchés , & Lieutenant Gé
néral de la Province de Lorraine.
Le Comte de Bethune avoit encore eu de
fon premier Mariage , Céſar , Marquis de Bethune,
mort fur le Rhin en 1736 , à la tête d'un Régiment
de Cavalerie de fon nom .
Il a épousé en ſecondes Noces Marie-Françoiſe
Fotier de Gêvres , fille de Bernard-François Potier ,
Duc de Treſmes , Pair de France, Chevalier des
Ordres du Roi , Gouverneur de Paris , de laquelle
ila eu , 1º. Armand- Louis- François , tué ſur un
Vaiſſeau du Koi,attaqué par une Eſcadre Angloiſe
en 1741 , 2º. Joachim-Cafimir- Leon , Marquisde
Bethune , Comte des Bordes, actuellement Capitaine
de Cavalerie dans le Régiment Royal Pologne.
3.Marie-Eleonore-Auguste , non encore mariée..
Le
1356 MERCURE DE FRANCE.
!
!
Le Comte de Bethune, comme il a été obſervé au
commencement de ce Mémoire , eſt neveu de la
feue Reine de Pologne , Epouſe de Jean Sobieski.
Du Mariagede cette Princefle avec le Roi Jean
Sobieſki , font nés le Prince Jacques , le Prince
Conftantin , le Prince Alexandre ,& la Princeffe
Théreſe-Cunegonde-Cafimire Sobieska.
Le Prince Jacques épouſa Elizabeth Amelie de Ba
viere-Neubourg , ſoeur de l'Impératrice , Epouſe de
l'Empereur Léopold I , de la Reine d'Eſpagne , veuve
de Charles II , de la Reine de Portugal , de la
Ducheffe de Parme , des Electeurs Palatin & de
Tréves , & de l'Evêque d'Auſbourg .
Le Prince Jacques a eu de ſon Mariage , 1º. Marie-
Charlotte Sobieſta , Epouſe du Duc de Bouillon ,
Grand-Chambellan de France. Après la mort , le
Comte de Bethune, comme ſon plus proche parent,
⚫s'eſt chargé de la tutelle de ſes Enfans. Marie-Clémentine
, ſeconde fille du Prince Jacques , a épousé
Jacques Stuart , fils de Jacques II , Roi d'Angleterre
, connû ſous le nom de Chevalier de S. George,
&a laiflé pour Enfans les deux Princes, appellés à
Romele Prince de Galles , & le Duc d'York .
LePrince Conftantin & le Prince Alexandre ,
font morts ſans pofterité.
La Princeſſe, leur ſoeur, épouſa le feu Electeur de
Baviere.De leur Mariage ſont nés l'Empereur Charles
VII , actuellement regnant , l'Electeur de Co
logne , & l'Evêque de Ratisbonne & de Liége Par
ledétail qu'on vient de faire , on voit que le Comte
de Bethune a l'honneur d'être Oncle , à la mode
de Bretagne , de l'Empereur & des Princes ſes Freres
, & grand Oncle des Princes Stuart , & que la
Palatine de Ruſſie , ſa ſoeur , partageoit avec lui les
mêmes Alliances.
Antoine
OCTOBRE, 1744 2357
Antoine de la Roque, ancien Gendarme de la Gar
de ordinaire du Roi , Chevalier de l'Ordre Militaire
de S. Louis , de l'Académie Royale des Belles-
Lettres de Marſeille , mourut à Paris le trois Octobre
, dans la 72 année de ſon âge. Il étoit Auteur
duMercure de France , dédié au Roi , depuis l'année
1721. Il en a donné en tout , juſques & compris celui
du mois d'Octobre 1744 , fans aucune interruption
, 321 Volumes , avec la ſatisfaction de la Coun
&du Public.
TABLE.
IECES FUGITIVES. Ode fur laMaladie
PduRoi, 2147
Mémoire pour ſervir à l'Hiſtoire de la Ville d'Arras,
2152
Epitre à Uranie , pour le jour de Fête , 2190
Differtation de M. du Marſais, où l'on examine s'il
faut écrire Français au lieu de François , 2194
La Puiſſance de l'Amour , Cantate", 2215
Explication d'un Tableau Epithalame , dédié à
Mad. la Ducheſſe de Chartres ,
Vers ſur le rétabliſſement de la ſanté du Roi , 2220
Lettre écrite par M. D. L. R. ſur quelques ſujets de
Littérature ,
2218
2222
Bouquet à M. T. *** , pour le jour de ſa Fête ,
2236
Explication d'une Pierre antique , &c . 2237
Mots des Enigmes de Juillet & d'Août , 2239
Enigme & Logogryphe , 2240
NOUVELLES LITTERAIRES), DES BEAUX -ARTS ,
Explanatio in Septem Pfalmos , 2242
Regles nouvelles de la Muſique , 2243
Recueil
2340 MERCURE DE FRANCE.
avec ſes Dames du Palais & avec celles qui font attachées
en cette qualité à la Reine de Pologne.
Le premier de ce mois , pendant la Meſſe que le
Roi entendit dans la Chapelle du Château , on
chanta le Te Deum en actions de graces de la guériſon
de S. M. laquelle dîna ce jour-là avec la Reine
, le Roi de Pologne , & les Dames du Palaisdes
deux Reines.
La Reine de Pologne étant indiſpoſée , le Roi
paſſa au fortir de table dans l'appartement de cette
Princeffe.
Il monta à cheval à cinq heures ,& il alla ſe
promener à une petite Maiſon du Roi de Pologne ,
appellée Jolivet , & la principale de pluſieurs Maifons
conſtruites le long du Canal , dont les environs
, qui n'étoient autrefois qu'un Marais impraticable
, font devenus de très-agréables Jardins.
Le Roi partit de Luneville le 2 au matin , &
après avoir fait près de Chanheux la revûë de la
Gendarmerie , il dîna dans cette Maiſon , d'où il
partit àmidi & demi , pour aller coucher à Saarburg.
Pendant le ſéjour du Roi à Luneville , le Roi de
Pologne n'a rien oublié,pour que la reception qu'il
a faite à leurs Majeſtés , pût leur procurer une fatisfaction
égale à l'extrême joye que lui cauſoit leur
préſence à ſa Cour.
Toutes les perſonnes , qui ont été chargées de
l'exécution des ordres du Roi de Pologue , ont répondu
à ſes intentions avec le plus grand zéle , &
il a paru que le Roi a été auſſi ſenſible au plaifir de
ſe voir à Luneville , que leurs Majestés Polonoiſes
l'étoient à celui d'y recevoir S. M. Le Roi & la
Reine ont été ſervis par les Grands Officiers , & par
Les autres principales perſonnes de la Cour du Roi
de la ReinedePologne,
La
OCTOBRE. 1744. 2341
La Reine devoit paffer encore quelques jours à
Luneville , & partir enſuite , pour retourner à Verfailles.
Le Roi de Pologne nomma le premier de ce mois
le Maréchal de Belle-Iſle Lieutenant Général au
Gouvernement de la Lorraine . 2
Le 2 de ce mois , le Roi coucha à Saarburg ; il
arriva le lendemain à Saverne , & il y ſéjourna le 4.
S. M. n'a point paru fatiguée de ce voyage , & elle
ſe portoit auſſi bien qu'on pût le defirer.
LeRoi a donné le Gouvernement de Bethune an
Comte de Laval , Lieutenant Général des armées
de S. M. lequel avoit celui de Philippeville.
On a reçû avis que l'armée de l'Empereur étoit
le 25 du mois dernier àNortlingwe , & que le Maréchal
de Seckendorf avoit fait avancer pluſieurs
Détachemens du côté de Mertzingen .
La Ville de Roien , par l'éclat des réjoüiflances
qui s'y ſont faites à l'occaſion de la Convalefcence
du Roi , a ſoûtenu dignement l'honneur qu'elle a
d'être Capitale d'une des plus riches Provinces du
Royaume . Le Parlement , ainſi que les autres Com-
⚫pagnies , a donné en particulier des marques de ſon
zéle , & a joint aux témoignages publics de ſa joye
la délivrance de pluſieurs priſonniers , détenus pour
dettes , qu'il a acquittées.
Le jour auquel on chanta le Te Deum dans l'Egliſe
Métropolitaine , toutes les maiſons de la Ville
furent illuminées , & l'on fit couler des Fontaines
de Vin en pluſieurs endroits , particulierement à
l'Archevêché , à l'Hôtel de-Ville , & chés le Préſident
de la Londe , qui préſide à la Chambre des
Vacations.Ce Préſident donna un ſouper ſplendide
I iij
1342 MERCURE DE FRANCE .
àtoutes les perſonnes de distinction de la Ville , &
Pilluminationde ſon Hôtel , qui étoit éclairé d'un
grand nombre de Luftres , de Flambeaux , de Potsa-
feu& de Lampions , fournit un ſpectacle que tout
le monde vit avec autant de plaisir que d'empreſſement.
Quelques jours auparavant , M. de la Bourdonhaye
, Intendant , avoit fait chanter dans l'Eglife
des Jeſuites le Te Deum , après lequel il avoit donné
ane Fête des plus magnifiques , accompagnée d'une
très belle illumination & d'un feu d'artifice.
! Le 27 du mois dernier , l'Abbaye de S. Oien
manqua auffi d'une façon diftinguée la part qu'elle
prenoit à la joye publique . L'Eglife de cetteAbbaye
, l'une des plus belles Eglifes de France , étoit
éclairée par deux rangs de lumieres des deux côtés
de la Nef, par des Luftres dans chacune des Arcades
qui ſéparent les Piliers , & par des Girandoles
attachées aux Piliers avec des agrafes de glaces . La
beauté de l'illumination du Choeur & de celle de
l'Orgue furpaffoit encore celle de la Nef. Après le
Te Deum , pendant lequel il y eut pluſieurs Salves
de canon , les quatre Chantres , précédés de la
Compagnie , nommée la Cinquantaine , allerent allumer
le feu qui avoit été préparé dans la Place , &
qui repréſentoit quatre Baftions, terminés chacun
par un If de lumiere . On tira enfuite du haut de la
façade de l'Egliſe un grand nombre de fufées .
Le 27 du même mois , les Bénédictins de l'Abbaye
de Rebetz rendirent à Dieu de folemnelles actions
de graces pour le rétabliſſement de la ſanté
du Roi , en chantant dans leur Egliſe le Te Deum ,
pendant lequel une partie de la Bourgeoisie de la
Ville fut fous les armes Il y eut enfuite une table
magnifiquement ſervie dans la Maiſon Abbatiale
pour
OCTOBRE. 1744. 2343
pour le Maire , les Echevins & les principaux Bourgeois.
Le foir , on tira un très beau feu d'artifice
dans la grande Place , où l'on avoit élevé un Arc de
Triomphe de 45 pieds de haut fur 25 de large , orné
de Feſtons & de Guirlandes .
Cette Fête , qui a été accompagnée de pluſieurs
Salves d'artillerie , a été ordonnée par l'Abbé de
Ceilles de Fleury , de concert avec les Religieux de
l'Abbaye.
L'Evêque & la Ville d'Angoulême ont fignalé
auſſi leur zéle , & dès qu'on y fut affûré que le Roi
étoit hors de danger , on chanta dans l'Egliſe Cathédrale
, au bruit de la mouſqueterie de 1800 hommes
de la Bourgeoiſie , qui étoient ſous les armes ,
le Te Deum , auquel le Préſidial aſſiſta , ainſi que le
Corps de Ville. On illumina le ſoir toutes les ruës ,
&les illuminations du Palais Epifcopal , de l'Hôtelde-
Ville , & de la maiſon du Maire , furent généralement
admirées. Toutes les perſonnes de conſidération
furent invitées à ſouper chés l'Evêque , qui
fit ſervir cinq tables avec autant de profuſion que
de délicateſſe , & par l'ordre duquel on diftribua
pendant le repas beaucoup d'argent au Peuple avec
une grande quantité de Vin & de Vivres de toute
efpéce.
Le Maire , dans la ruë où il loge , avoit fait drefſer
plufieurs tables , où l'on donnoit à boire & à
manger à tous ceux qui ſe préſentoient , & divers
particuliers enuferent de même en quelques endroits
de la Ville.
Afin que la nouvelle de la guériſon du Roi fut
plûtôt répandue dans la Campagne , d'où les Payfans
, en pleurs , accouroient chaque jour , pour
ſçavoir ce qu'on avoit appris de l'état de S. M. l'Evêque
fit illuminer le haut du Clocher de la Cathédra-
I iij
2344 MERCURE DE FRANCE.
drale ,& il annonça par ce moyen à tous les Villa.
ges voiſins , que le Roi étoit rendu à leurs voeux.
Le Te Deum fut chanté le 13 pour la Convalefcence
du Roi , avec toute la folemnité poſſible ,
dans l'Egliſe de la Paroiſſe du Château de S. German
en-Laye , & il y eut le même jour des illuminations
dans toute la Ville .
Les Officiers du Roi , qui y réſident , aſſiſterent
en Corps le 15 au Te Deum , qu'ils firent chanter
dans la même Eglife .
Le même jour , les Anglois , qui demeurent dans
le Château , firent chanter auſſi le Te Deum dans la
Chapelle par la Muſique du Roi , & le Château fut
entierement illuminé.
Le Roi , dont la ſanté eſt parfaitement rétablie ,
partit de Strasbourg le 10 de ce mois vers les onze
heures & demie du matin S. M. arriva de bonneheure
à Selleſtatt , d'où elle a dû fe rendre le lendemain
à fon Quartier devant Fribourg.
Le Baron de Walbruun , Grand Maréchal de la
Cour du Duc de Wirtemberg , & qui a été chargé
par ce Prince de faire un compliment au Roi ſur le
parfait rétabliſſement de la ſanté de S M. & fur fon
heureuſe arrivée en Alface , s'eſt rendu à Strasbourg ,
où il s'eſt acquitté de cette commiſſion le 7de ce
mois.
Le même jour , le Comte Truchſes de Wolffegg ,
Maréchal de la Cour du Margrave de Bade Baden ,
&qui eſt arrivé à Strasbourg pour le même ſujet ,
afait de la part du Prince , fon Maître ſon compliment
au Roi .
Le 9 , le Baron de Meternich , qui a été envoyé
au Roi par l'Electeur de Cologne ; le Baron d'Ingelheim
,
OCTOBRE.
1744. 2345
gelheim , chargé par l'Electeur de Mayence de ſe
rendre auprès de S. M. & le Baron d'Eltz , qui a
reçû le même ordre de l'Evêque de Spire , ont félicité
le Roi au nom de leurs Maîtres.
Tous ces Miniſtres ont été preſentés à S. M. dans
ſa chambre par M. de Verneüil , Introducteur des
Ambaſſadeurs.
Le Prince d'Ardore , Ambaſſadeur du Roi des
Deux Siciles , donna le 20 du mois dernier à Metz ,
pour célébrer la Convalescence du Roi , un trèsgrand
diner , auquel il invita les Ambaſſadeurs &
les Miniſtres Etrangers , ainſi que les Seigneurs &
les Dames de la Cour , & l'on fervit deux tables
avec beaucoup de magnificence. Le ſoir , la maiſon
qu'il occupoit àMetz fut illuminée , & deux Fontaines
de Vin coulerent toute la nuit à côté de la
Décoration qui formoit l'illumination.
On a appris de Saverne dus de ce mois , que le
Roi , après avoir couché le 2 dans la Ville de Saarburg
, à la premiere barriere de laquelle il avoit été
reçû par le Marquis de Chalmazel , qui en eſt Gouverneur
, en partit le lendemain vers les onze heures
du matin , & que S. M. ayant paſſe par Phalfbourg
, arriva à Saverne à deux heures &demie
aprèsmidi.
Elle fut reçûë à la defcente de ſon caroſſe par le
Cardinal de Rohan , accompagné du Coadjuteur
de Strasbourg & du Prince de Soubize , qui avoit
cû la permiſſion de ſe rendre en cette Ville , en cas
que ſon ſervice ne demandat pas fa préſence au fiége
de Fribourg , pendant le ſéjour que le Roi devoit
faire à Saverne. S. M. traverſa le Veſtibule au
milieu des acclamations des habitans de Saverne ,
qui le rempliffoient, & elle monta dans le grand
:
Iv ap
2346 MERCURE DE FRANCE.
appartement, dont la magnificence répond parfai
tement à la beauté du Château & des Jardins. Au
commencement de la nuit, il y eut une illumination
dans les Jardins , depuis la terraſſe qui régne le
longde la façade du Bâtiment dans le Parterre , &
autour de la Piéce d'Eau , par laquelle le Canal eft
précedé , & cette illumination , qui formoit undes.
plusbeaux ſpectacles , & qui parut faire beaucoup
de plaifir au Roi , s'étendoit juſqu'à la premiere
Calcade du Canal.
Après le ſouper de S. M. pendant lequel comme
pendant tout le ſéjour qu'elle a fait à Saverne , elle
aété ſervie par le Cardinal de Rohan , par le Coadjuteur
de Strasbourg ou par le Prince de Soubize
les seigneurs , les Dames & les autres perſonnes
qui accompagnoient le Roi , furent traités ſplendidement
à plufieurs tables preparées pour cet effet .
Le Cardinal de Rohan s'eſt toujours tellement
diftingué par l'éclat avec lequel il a foûtenu ſa naiffance&
fſoonnrang , que les éloges qu'on pourroit
donner à la dépenſe faite par ce Cardinal dans l'occafion
la plus glorieuſe qu'il ait euë de montrer ſa
magnificence ſeroient au-deſſous de l'idée que
s'en formera le Public.
S. M. après avoir entendu la Meſſe qui fut dite
par le Coadjuteur de Strasbourg , continua le cinq,
au matin ſa route , pour ſe rendre à Strasbourg ,
après avoir marqué combien elle étoit contente de
la reception qui lui a été faite dans ce Château.
On mande de Strasbourg du 6 de ce mois , que
la vivacité de la joye que les habitans de cette Ville
"ont reffentie , en apprenant la nouvelle de la guérifon
du Roi , ne peut être comparée qu'à la vivacité
des allarmes que leur avoit cauſées la maladie de S.
M. &que tous ſe ſont empreſſés également de don.
wer des marques éclatantes de leurs ſentimens.
Le
OCTOBRE. 1744. 2347
Le Marquis de la Farre , qui commande à Strafbourg
en l'abfence du Maréchal de Coigny , a fi
gnalé ſon zéle en cette occafion , ainſi que le
Coadjuteur , M.de Vanolles , Intendant d'Alface ,
le Préteur Royal & les Magiſtrats. L'allegreſſe publique
n'a plus eu de bornes , dès qu'on a été informé
, que le Roi vouloit bien honorer cette Ville
de ſa préſence. Jamais peuple n'a montré plus d'ardeur
& d'impatience que celui de Strasbourg de
voir ſon Souverain , & l'on s'eſt préparé , autant
que le tems a pû le permettre , à recevoir S. M.
avec toute la pompe qu'exigeoit un pareil événement.
Les , jour de l'arrivée du Roi , qui en ſe rendant
à Strasbourg de Saverne , trouva le chemin
bordé des Payſans de tous les Villages circonvoifins
, M. de Klinglin , Préteur Royal , à la tête des
troupes Bourgeoiſes, au nombre de 1200 hommes
fortit de la Ville , pour aller au-devant de S. M
Ces troupes , compoſées d'Infanterie & de Cavale-*
rie , étoient diviſées en huit Corps.
עי
גי
Le premier étoit un Eſcadron de Huffards , dont
les Officiers avoient des habits de velours cramoiſi
garnis de galons & de franges d'argent , le manteau
de velours bleu , aufli galonné d'argent , & doublé
de peaux de Martre. Les habits du reſte de latroupe
étoient d'écarlate avec des garnitures & des boutons
d'argent. Il y avoit quatre autres Eſcadrons
dont l'un étoit en uniforme écarlate & or ; le ſecond
écarlate & argent ; le troifiéme bleu & argent
; le quatriéme gris & argent , les Officiers
ayant les habits chamarrés ſur toutes les tailles.
• L'Infanterie conſiſtoit en trois Bataillons ; l'un
dont l'uniforme étoit bleu: avec boutonnieres d'or
&boutons de cuivre doré ; l'autre écarlate avec
ſemblables boutons & boutonnieres ; le troifiéme
gris& argent. Lvj Char
2348 MERCURE DE FRANCE.
٢٦
Chaque Bataillon avoit une Compagnie deGrenadiers
, dont les bonnets , ornés de galon & de
broderie , & terminés parde riches glands , étoient
garnis de peaux d'Ours. Les Grenadiers du Batail-
Ion vêtu de gris , portoient des tabliers bordés de
galons &de franges d'argent , la hache haute , &
le mousquet en bandouillere. Les habits des Offi.
ciersde l'Infanterie n'étoient pas moins magnifiques
que ceux de la Cavalerie.
M. de Klinglin conduifit toutes ces troupes à l'extrémité
du Territoire de la Ville , où il avoit fait
dreffer des Tentes. Il les rangea en bataille fur une
ligne àdeux de hauteur à la droite du chemin ,
venant de Saverne , les Huſſards en avant , enfuite
les deux Corps de Cavalerie rouge , les trois Bataillons
dans le centre , & les deux autres Corps de Cavalerie
terminant la poſition. Ala ſuite des troupes
juſques à la porte de la Ville, les Magiftrats avoient
faitplacer fur les deux bords de la chauffée le refte
*des Bourgeois des vingt Tribus , leſquels étoient
avec leurs manteaux de cérémonie.
;
Lorſque le caroffe du Roi parut , les Timbales ,
Tro npettes , Hautbois , Corsde Chaffe , & autres
Inftrumens , qui étoient à la tête de chaque Compagnie
, ſe firent entendre on fonna toutes les cloches
de la Ville , & tout retentit des acclamations
redoublés de Vive le Roi. La Cavalerie mit le Sabre
à la main , & tous les Officiers firent , ainſi que le
Préteur Royal , le falut de l'épée , quand S. M.
paſſa devant leurs poftes .
Le Roi érant arrivé à la porte de la Ville , le Baron
de Trelans , Lieutenant de Roi , accompagné
des Officiers de l'Etat Major , préſenta trois clefs de
la Ville , chacune de vermeil , às M. Le Corps da
Magiftrat s'approcha enſuite de la portiere , & eur
P'honneur de haranguer le Roi , qui entra après ces
cé-
:
OCTOBRE. 1744. 2340
cérémonies dans la Ville , où il trouva un Arc de
Triomphe de 60 pieds de hauteur , à trois Porti.
ques,au hautduquel étoit une Statuë Equestre de S.
M.& qui étoit orné d'Emblêmes & de Figures. Cet
Arc de Triomphe étoit gardé du côté du Fauxtourg
par cent jeunes gens , depuis l'âge de 12 juſqu'à celui
de 18 ans , habillés comme les Cent Sunfles de la
Garde de S. M. ayant à leur tête leurs. Officiers ,
dont les habits étoient bleus & richement galonnés
d'or.
De l'autre côté du même Arc de Triomphe ,
étoient 18 Bergeres & autant de Bergers , vêtus de
taffetas blanc avec des découpures de même étoffe ,
ornées de Rubans & de Guirlandes de Fleurs , les
cheveux bouclés & pendans , les houlettes peintes
& dorées.Les Bergeres tenoient desPaniers couverts
d'étoffe de ſoye couleur de rote, & remplis de
Fleurs , qu'elles jetterent fur le paſſage du Roi. On
avoit placé de diſtance en diſtance , des Compagnies
de jeunes filles en habits à l'Allemande , &
dont chacune étoit menée par un jeune homme.
Toutes les ruës étoient ſablées , jonchées de verdure
, & tenduës de Tapiſſeries de haute-liffe.
Le Roi defcendit de caroſſe à la porte de l'Egliſe
Cathédrale , & $ M. y fut reçûë par le Cardinal de
Rohan , lequel étoit revêtu de ſes habits pontificaux
, & accompagné du Coadjuteur & du fuffragant
de Strasbourg , en Châpes & en Mîtres ,&
d'un nombreuxClergé enChâ es. S. M. s'étant miſe
àgenoux fur un carreau qui lui fut présenté par le
Prince Camille de Montauban , Chanoine de la Cathédrale
, le Cardinal de Rohan lui donna la Croix
àbaifer ,& lui fit un compliment , aufli noble que
touchant. Enfuite le Roi entra dans le Choeur , on
il tut conduit par le Coadjuteut , le Cardinal deRohan
ayant quitté ſes habits pontificaux , pour aller
pren
t
2350 MERCURE DE FRANCE.
prendre auprès du Roi ſa place deGrand Aumonier
deFrance.
Au fortir de l'Egliſe Cathédrale , S. M. alla au
Palais Epifcopal , que le Cardinal de Rohan a fait
bâtir depuis quelques années , & qui eſt auſſi commodeque
magnifique. Les troupes Bourgeoiſes ,
Infanterie &Cavalerie , défilerent peu après en préfence
du Roi ſur une Terraſſe au bord de la riviere,
au bas de l'appartement que S. Ma occupé dans
ce Palais , devant lequel le Roi , en y arrivant ,
avoit retrouvé la même Compagnie de jeunes gens,
vêtus en Cent Suiſſes , qu'il avoit rencontrée près
de l'Arc de Triomphe .
Dès que le jour fut baiffé , la Tour du Clocher
de la Cathédrale , les Places publiques , & toutes
les maiſons de la Ville furent illuminées , & peutêtre
n'y a-t'il eu dans le Royaume aucune Ville
dont l'illumination ait produit un plus grand effet.
Pluſieurs Fontaines de Vin coulerent par ordre des
Magiſtrats dans toutes les Places , particulierement
devant l'Hôtel-de - Ville , où l'on abandonna au
Peuple , outre une grande quantité , de vivres de
route eſpece , un Boeuf qu'on faifoit rotir depuis
trois jours , comme il ſe pratique au Couronnement
des Empereurs , & qui poſé dans un baffin de bois
fculpté& doré , étoit orné de bouquets & de rubans.
Vers les huit heures du ſoir , on tira ſur la tivies
re , en face du Palais où le Roi étoit logé , un feu
d'artifice , dont l'ordonnance & l'exécution ont
mérité que S. M. marquât qu'elle en étoit finguliés
rement fatisfaite. Elle a paru l'être infiniment des
efforts que non-feulement les perſonnes de diftinction
de cette Ville , mais encore les moindres habitans
, ont fait pour lui prouver combien ils étoient
ſenſibles à l'honneur d'y recevoir leur souverain .
4
CAN
OCTOBRE .
235萬1744.
CANTATILLE
Sur l'heureux retour de la Reine à Versailles.
QUel éclat vient frapper nos yeux !
Muſes, raſſemblez-vous, c'eſt notre aimable Reine,
Un trop funeſte ſort lui fit quitter ces Lieux ;
Unheureux deſtin l'y ramene.
Chantons ; livrons nos coeurs aux tranſports les plus
doux;
C'eſt ici qu'elle vient attendre
Le retour fortuné de ſon Auguſte Epoux ;
Malgré ſes ennemis,de ſa Grandeur jaloux,
La Victoire va nous le rendre .
Que ſur la Terre& ſur les flots
Afes plus chers déſirs à l'envi tout réponde;
Le Ciel nous donna ce Héros
Pour la félicité du Monde..
Les Vers de cette Cantatille ſont de M. l'Abba
Pellegrin, miſe en Muſique par M. de Blamont ,
Sur- Intendant de la Muſique du Roi. Elle a été
exécutée à Verſailles an Concert de la Reine , &
chantée par Mile Antier le 23 de ce mois. Gette
célebre Actrice,dont on a cu occafion pluſieurs fois
de parler avec éloge , n'a rien perdu de l'éclat de ſa
voix, quoique retirée du Théatre. Elle a été honorée
des éloges de la Reine & de ceux de toute la
Cour,
Le
2352 MERCURE DE FRANCE.
Le 19 , le 21 , le 24 & le 25 Octobre , M. de
Blamont , Sur - Intendant de la Muſique du Roi en
ſemeſtre , fit concerter chés la Reine , ſa Pastorate
Héroïque d'Endymion, en cinq Actes , dont les principaux
rôles furent parfaitement bien remplis par
les Dlles Lalande . Mathieu & Deschamps , & par
Jes Srs Poirier , Dubourg , Jelyot & Benoit , & dont
l'exécution ne laiſſa rien à déſirer .
OEUVRES DE THEATRE de M. Néricaulé
Deſtouches , de l'Académie Françoiſe. Nouvelle
Edition ,,revûë, corrigée & augmentée par l'Auteur.
Cinq Volumes in- 12 , dont le dernier contient les
Amours de Ragonde , Comédie-Ballet , repréſentée à
l'Opera ; pluſieurs autres Ouvrages Lyriques ; neuf
Lettres écrites à des Amis , en leur envoyant des
ſujets & des fragmens de Comédie , & l'Homme fingulier,
Comédie en Vers & en cinq Actes. Ce Tome
finit par l'Epitre de l'Auteur au Roi ſur ſa Convaleſcence
, à Paris , chés Prault , le pere , Quai de
Gévres , àPenfeigne du Paradis , 1744 .
:
Le mérite & 1 réputation de l'Auteur ,& le favorable
accueil qui a toujours été fait à la publication
de ſes Ouvrages , tont préſumer que ceCorps
entier fera très-agréablement reçû.
ALLEGORIE.
U
N jour la Reine de Cithére
Se plaigrant du Dieu de la Guerre ,
Applaudiffoit d'autant à ſes appas :
Il fuit , dit elle ; il me néglige ;
Trop de bonté fait des ingrats ;
Eſſayons par quelque prefſtige
OCTOBRE. 1744. 2353
Achâtier ſes mépris ſcélérats ;
Je veux auprès de moi que ſans ceſſe il voltige ,
Et ne me reconnoiffe pas :
Transformons- nous ; je vais être vengée ,
Elle dit , & déja ſa figure eft changée.
Ce n'eſt plus ce majestueux ,
:
Ce beau complet , fait pour les yeux,
Ce beau , qui n'offre rien à dire ,
Qu'après un tems, en baillant , on admire ,
C'eſt du piquant, de l'agaçant, du fin ,
Du gracieux , du fripon , du lutin ; 1
১ Pour l'exprimer il n'eſt point de langage,
C'eſt l'amour, en un mot& tout ſon appanage ;
Ce Dieu ſoûrit ; Mars vient enfin :
Quel Amant'a jamais méconnu ſon Amante ?
Ah ! vous n'étiez que belle ,& vous voila charmante,
S'écria-t'il , tombant à ſes genoux ;
De graces quel amas fertile !
Vous n'en aviez que trois , & vous en avez mille
Qui vont éternifer mes tranſports les plus doux.
Mars eft abfent , aimable Dangeville ;
Cet amas d'agrémens devenoit inutile
A la Déeffe des Amours ;
Contente de n'être que belle
Elle vous a cedé ſa figure nouvelle;
Poſſedez la ; plaiſez toujours;
On la reſpecte , on l'admire ſous l'autre ,
Mais on l'adore , on l'aime ſous la vôtre.
MORTS
2354 MERCURE DE FRANCE.
৩৯৬
D
MORTS.
Ame Jeanne Caſimire de Bethune , Palatine
Doüairiere de Ruffie , mourut à Leopold le
1o Avril dernier. Elle étoit fille de François Gafton
, Marquis de Bethune , Comte de Selles , &c.
Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant Général
de ſes Armées , & fon Ambaffadeur Extraordinaire
en Pologne , auprès du Roi Jean Sobiefxi ,
fon Beau frere , & enſuite en Suede , où il eſt mort
en 1692 , & de Dame Marie- Louiſe de la Grange
d'Arquien , fille de Henri de la Grange , Marquis
d'Arquien , mort Chevalier des Ordres du Roi , &
Cardinal ; & foeur de Marie Cafimire , Reine de
Pologne , Epouſe de Jean Sobieski.
Jeanne-Cafimare de Bethune , qui donne lieu à
cet article , avoit épousé Jean Jablonouſki Palatin
de Ruſſie , dont elle a eu pluſieurs Enfans.
1 Stanislas , Palatin de Rava. 2. Jean-Cajetan .
Staroſte de Czchrin. 3º. Démétrius , Staroſte de
Swick. 4° . Marie Louiſe , mariée à Charles Frederic
de la Trimoille , Duc de Châtelleraut , aujourd'hui
Prince de Talmond. 5º. Catherine , mariée
au Duc Maximilien Oſſolinſki , Chevalier de l'Ordre
du S. Eſprit , Grand- Maitre de la Maiſon du Roi
de Pologne , Duc de Lorraine , Stanislas I ,& cidevantGrand-
Tréſorier de la Couronne de Pologne.
6. Louiſe , Religieuſe du S. Sacrement à Leopold.
La Palatine de Ruffie , par ſon Mariage avec
Je Comte Jablonouſki , étoit devenuë tante maternelle
du Roi de Pologne Staniſflas I , qui eſt fils de
la foeur de ſon Mari , & ainſi grande Tante de Mazic
Leczinſka , Reine de France.
Elle
OCTOBRE. 1744. 2355
Elle avoit pour Freres , 1º. Louis , Marquis de
Bethune , Mestre de Camp de Cavalerie,tué à la
Bataille d'Hocketer , en 1704.
2°. Louis-Marie- Victoire , Comte deBethune,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , Grand
Chambellan du Roi de Pologne , Duc de Lorraine,
Il a été marié 2 fois. La premiere , avec Henriette
d'Harcourt de Beuvron,fille de François , Marquis de
Beuvron , Chevalier des Ordres du Roi , & foeur du
Maréchal d'Harcourt. De pluſieurs Enfans fortis de
ce Mariage, il ne reſte aujourd'hui que Marie-Ca
fimire-Théreſe Genevieve- Emmanuelle de Bethu
ne , laquelle avoit épousé en premieresNoces Fran
çois Rouxel de Medavi , Marquis de Grancey, Lieutenant
Général des Armées du Roi, Gouverneur de
Dunquerque , frere du Maréchal de Medavi , &
àpréſent épouſe de Louis Auguſte Fouquer , Comte
de Bellifle , Duc de Gifors , Maréchal de France ,
Chevalier des Ordres du Roi & de la Toiſon d'Or ,
Prince de l'Empire , & Gouverneur de Metz , Commandant
dans les trois Evêchés , & LieutenantGé
néral de la Province de Lorraine.
Le Comte de Bethune avoit encore eu de
fon premier Mariage, Céſar , Marquis de Bethune,
morr fit le Rhin en 1736 , à la tête d'un Régiment
deCavalerie de fon nom .
Il a épousé en ſecondes Noces Marie-Françoiſe
Potier de Gêvres , fille de Bernard- François Potier ,
Duc de Treſmes , Pair de France, Chevalier des
Ordres du Roi , Gouverneur de Paris , de laquelle
ila eu , 1º. Armand- Louis-François , tué ſur un
Vaſſeau du Koi,attaqué par une Eſcadre Angloife
en 1741, 2º. Joachim-Cafimir-Leon , Marquisde
Bethune ,Comte des Bordes , actuellement Capitaine
de Cavalerie dans le Régiment Royal Pologne.
3. Marie- Eleonore-Auguste , non encore mariée..
Le
1356 MERCURE DE FRANCE.
Le Comte de Bethune, comme il a été obſervé au
commencement de ce Mémoire , eſt neveu de la
feuë Reine de Pologne, Epouſe de Jean Sobieski
Du Mariagede cette Princefle avec le Roi Jean
Sobieski , font nés le Prince Jacques , le Prince
Conftantin , le Prince Alexandre ,& la Princeſſe
Théreſe-Cunegonde- Cafimire Sobieska.
Le Prince Jacques épouſa Elizabeth Amelie de Ba→
viere-Neubourg , ſoeur de l'Impératrice , Epouſe de
l'Empereur Léopold I , de la Reine d'Eſpagne , veuve
de Charles II , de la Reine de Portugal , de la
Ducheſſe de Parme , des Electeurs Palatin & de
Tréves , & de l'Evêque d'Auſbourg.
Le Prince Jacques a eu de ſon Mariage , 1º. Marie-
Charlotte Sobieſka, Epouſe du Duc de Bouillon,
Grand-Chambellan de France. Après la mort , le
Comte de Bethune, comme ſon plus proche parent,
⚫s'eſt chargé de la tutelle de ſes Enfans. Marie-Clémentine
, ſeconde fille du Prince Jacques , a épousé
Jacques Stuart , fils de Jacques II , Rơi d'Angleterre,
connû ſous le nom de Chevalier de S. George,
&a laiflé pour Enfans les deux Princes, appellés à
Romele Princede Galles , & le Duc d'York .
Le Prince Conftantin & le Prince Alexandre ,
font morts ſans pofterité .
La Princeſſe, leur ſoeur, épouſa le feu Electeur de
Baviere.De leur Mariage ſont nés l'Empereur Charles
VII , actuellement regnant , l'Electeur de Co
logne , & l'Evêque de Ratiſbonne & de Liège Par
ledétail qu'on vient de faire , on voit que le Comte
de Bethune a l'honneur d'être Oncle , à la mode
de Bretagne , de l'Empereur & des Princes ſes Freres
, & grand Oncle des Princes Stuart, & que la
Palatine de Ruffie , ſa ſoeur , partageoit avec lui les
mêmes Alliances.
Antoine
OCTOBRE, 17446 2357
'Antoine de la Roque, ancien Gendarme de laGar
de ordinaire du Roi , Chevalier de l'Ordre Militaire
de S. Louis , de l'Académie Royale des Belles-
Lettres de Marſeille , mourut à Paris le trois Octobre
, dans la 72 année de ſon âge. Il étoit Auteur
duMercure de France , dédié au Roi , depuis l'année
1721. Il en a donné en tout , juſques & compris celui
du mois d'Octobre 1744 , fans aucune interruption
, 321 Volumes , avec la fatisfaction de la Coun
&du Public.
TABLE.
P
IECES FUGITIVES. Ode ſur laMaladie
dú Roi , 2147
Mémoire pour ſervir à l'Hiſtoire de la Ville d'Arras,
2152
Epitre à Uranie, pour lejour de Fête,
Differtation de M. du Marſais, où l'on examine s'il
2190
faut écrire Français au lieu de François , 2194
La Puiſſance de l'Amour , Cantate , 2215
Explication d'un Tableau Epithalame , dédié à
Mad. la Duchefſſe de Chartres ,
Vers ſur le rétabliſſement de la ſanté du Roi , 2220
Lettre écrite par M. D. L. R. fur quelques ſujets de
Littérature ,
2218
2222
Bouquet à M. T. *** , pour le jour de ſa Fête ,
2236
Explication d'une Pierre antique , &c. 2237
Mots des Enigmes de Juillet & d'Août ,
Enigme & Logogryphe ,
Explanatio in Septem Pfalmos ,
Regles nouvelles de la Muſique ,
2239
2240
NOUVELLES LITTERAIRES , DES BEAUX -ARTS ,
2242
2243
Recueil
:
Recueil d'Arrêts , Extrait ; bid.
Oraiſon Funebre , 2253
Catalogue de differens Ecrits , ibid.
Hiſtoire des Hommes Illuftres par les Médailles ,
2254
M.Gerſaint choiſi pour la vente des Cabinets de M.
Bonnier de la Mofſon , 2255
Eſtampes nouvelles , 2256
Nouvelles Cartes , ibid.
Remedes , 2257
Chanfons notées , 2258
Spectacles, la Dispute , nouvelle Piéce , repréſentée
ſur le Théatre François , 2259
Coraline Arlequin & Arlequin Coraline , nouvelle
Piéce , joüée ſur le Théatre de l'Hôtel de Bourgogne
,
2260
Clôture de l'Opera Comique , & Compliment, ibid.
France , Nouvelles de la Cour , de Paris , &c. 2:63
Fêtedonnée par M. l'Abbé de la Fare , 2268
Feu d'artifice tiré à l'Hôtel de Ville de Paris , 2271
Mandement du Recteur de l'Univerſité ,
Lettre de M. Lépicié à M. D. L. R.
Les Juges & Confuls font chanter le TeDeum ,
2279
Lesdifferentes Communautés & les Marchands de
2275
2277
Vin font la même choſe , ibid.
Fêtedonné par l'Intendant de Tours , 2281
Deſcription de celledonnée par le Préſident de
Rieux, 2283
Fête donnée par l'Archevêque de Bourges , 2287
TeDeum chanté à Arras , 2289
Fêtes données par la Cour des Aides & Finances de
Provence 229.1
,
'Autres données par la Ville d'Aix , 2300
Actions de graces & Fête à Nogent le-Rotrou ,
2304
Fête
Fête donnée par M. de Julienne , 2307
TeDeum chanté au Collége de Navarre , 2310
Illumination des Théatins , 2311
Celle des Artiſtes du Louvre , 2312
Réjoüiſſances publiques àVersailles , ibid.
Te Deum chanté à S. Denis , 2313
Vers ſur la Convalescence du Roi , 2314
Vaudeville chanté par lesHarangeres ,ſur lemême
ſujet, 2315
Fêtes données à Tours , 2319
Bénéfices donnés , 2325
Illumination & Feu d'artifice à Bercy , 2327
Les Receveurs Généraux & les Fermiers Généraux
font chanter Te Deum , 2328
Le Roi & la Reine entendent la Meſſe & leTe
Deum à Metz , 2329
Réjoüiflances à S. Quentin , ibid.
Détail du Siége de Coni , 2330
Inveſtiſſement de Fribourg , 2331
Détail du Siége & de la Priſe de Prague par le Roi
de Pruffe, 2333
Suite du détail du Siége de Coni , 2334
La tranchée ouverte devant Fribourg , 2337
Te Deum chanté à Luneville , 2340
Réjoüiſſances faites à Roüen , 2341
Autres Fêtes àAngoulême , 2343
TeDeum chanté à S. Germain en Laye , 2344
Arrivée du Roi à Saverne , 2345
Arrivée de S. M. à Strasbourg , 2347
Cantatille ſur l'arrivée de la Reine à Versailles ,
2351
OEuvres de Théatre de M. Deſtouches , nouvelle
Edition , 2352
Allégorie,
ibid.
Morts , 2354
Fautes
Fautes à corriger dans ce Livre.
19 , étange ! lifez , étrange;
:
,êtez la virgule après l'uſage,
Ibid. 1.
1148,
1.21 , Victime ,l. Victimes.
P. 2149 , 1. 17,
:
La Planche gravée doit regarder la paze
La Chansons notées,lapage
2239
2258
MERCURE
Chés
DE FRANCE ,
1
DÉDIÉ AU ROI.
NOVEMBRE . 1744.
PREMIER VOLUME,
IGIT
UT SPARGAT
Willen
S
A PARIS ,
GUILLAUME
ruë S. Jacques.
CAVELIER ;
La Veuve PISSOT , Quai de Conty ,
à la deſcente du Pont-Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
M. DCC . XLIV .
Avec Approbation Privilege du Roi .

EpitreDedicatoire
AU ROI
Sire
Yous ous nous avés accordé
lePrivilege duMercure de
France; Quel bonheur pour nous,
dy travailler dans un tems
OÙ VOTRE MAJESTE' prodigue à
tous les Ecrivains tant de qualités
éminentes à célébrer , & tant de gloire
à publier . Onn'estpas obligé d'emprunter
le ſecours de l'Eloquence ,
pour embellir les Annales de votre
vie . SIRE , le plus ſimple récit de
vos Actions paſſera dans la Poſtérité
pour un Panégyrique , & vos Hiſtoriens
lui paroîtront des Plines. Cependant
la vérité dit de vous ce
qu'ont dit des Monarques les plus
flatés la Fable menſongere & la plus
fervile adulation . Lorsqu'on vous
peint , on n'a beſoin que de la fincerité
pour conduire le Pinceau , & la
bouche ne forme point de traits qui
ne foient gravés dans le coeur. Vous
offrez , SIRE , aux yeux de l'Univers
enchanté , un Phénomene unique
, un Vainqueur chéri , un Roz
,
citoyen , enfin un tendre Pere des
Peuples. Que de ſentimens dignes
d'une mémoire éternelle a fait écla
ter votre péril pendant la ſubite &
violente maladie qui nous a fait trembler
pour vos jours ! Que de Vertus
ont triomphé ! Les vôtres , SIRE ,
celles de votre Auguſte Famille
celles de tout votre Peuple ! On a
vû briller avec le plus vif éclat , le
Courage Supérieuurr ,, ll''AAmmoouurr Con-
Courage Superieur
jugal , la Tendreſſe Filiale , & le
Zéle le plus Ardent. Tous les
Coeurs ont fait unanimement votre
Panégyrique , le vôtre en a fourni
l'illustre matiere . Finiſſons. Nous
ne pouvons , SIRE , que répéter en
vous loüant . Ne rougiſſons pourtant
point de n'être que Plagiaires dans
cette occaſion . Les plus fertiles Orateurs
éprouveroient le même ſort ; &
de plus , peut-on trop redire ce qui
vous honore davantage & ce qui établit
mieux la félicité de votre Empire
?
Nous sommes avec le plus profond
respect ,
SIRE ,
DE VOTRE MAJESTE
Les très - humbles & trèsfidéles
Sujets , FuUSELIER
DE LA BRUERE .
vij
PREFACE
Du Nouveau Mercure de France.
Nſera ſimple dans cette Préface ; les
Editeurs d'une Collection ne doivent
pas employer les ornemens féducteurs de la
Réthorique , pour farder les Ouvrages
qu'ils raſſemblent. Ils en doivent laiſſer la
déciſion au Public , Juge naturel des Compilateurs
& des Pieces qu'ils offrent à fon
Examen. Et de plus , un Journal ne doit
être recommandé que par ſon exactitude ;
&leMercure de France eſt non-feulement .
le Journal de la Politique , mais encore de
la Jurisprudence , de la Litterature , de la
Police , de la Finance & des Théatres . Ces
matieres chronologiquement rangées , doivent
compoſer ſon principal mérite. Quant
aux productions de Vers & de Proſe qu'il
recueille , les Editeurs n'ont pas toujours à
choiſir , ils ſont ſouvent forcés de préfenter
du Médiocre quand l'Excellent leur manque.
On promet ſeulement au Public,de prendre
toutes les meſures imaginables pour
contenter ſon goût & ſon difcernement ;
on tâchera de ne loüer que d'après lui.
Aiiij
viij ۱ PREFACE.
On prie inſtamment les Auteurs , qui enverront
des Ouvrages où il entre de la difpute
d'érudition , de les dépoüiller de toute
caufticité infultante. On ne veut pas être
complice de l'aigreur & de la malignité des
Differtateurs paflionnés , on ne ſçauroit
trop leur redire que des injures ne font pas
des preuves , & que l'infidelité des cirations
tronquées ne jette les Lecteurs que dans
des erreurs paffageres que diſſipe la Réponſe
la plus ſimple. Ces erreurs ne deshonorent
que les Ecrivains artificieux qui les
font naître. Les Differtateurs critiques doivent
toujours ſe ſouvenir , qu'il s'agit dans
leurs Ecrits d'inſtruire & non pas de railler.
Un Sçavant qu'on réfute n'est- il pas affez
puni de ſes fautes quand on les lui démontre
? Eſt-ce par des traits ſatyriques qu'on
établit ou qu'on renverſe une propofition ?
La juſteſſe des raiſonnemens doit régner
ſeule dans les Ouvrages faits pour éclaircir
des diſcuſſions Litteraires. Heureux l'Ecrivain
, qui ne ſépare jamais les Mufes &
les Graces ! Quant au Mercure, il ſe propoſe
d'obſerver une exacte neutralité.
Il ne s'ingerera point d'être auxiliaire pour
l'un des deux partis. L'impartialité doit
être le premier attribut de ſon caractere.
S'il panche quelquefois , ce ne ſera qu'avec
le Public , feul appréciateur des réputations.
PREFACE. ix
L'article des Nouvelles Etrangeres n'eſt
dédaigné que par les Nouvelliſtes avides de
la fraîcheur des Nouvelles : c'eſt l'affaire
des Gazettes . Le Mercure de France ne paroiſſant
que tous les mois , n'eſt obligé qu'à
donner des faits certains. Les Nouvelles
récentes ont leur agrément. Les Nouvelles
du Mercure ont leur utilité ; elles ſont deftinées
principalement aux Amateurs de la
Vérité , qui ſont ravis de trouver dans leur
Bibliothéque un Journal fidéle & ſuivi des
Evénemens de leur Siécle. Les Nouvelles
du Mercure de France , purifiées par le tems
& l'Examen , dégagées des fauſſes circonftances
que le menſonge ajoute & qu'adopte
la crédulité , regagnent par la certitude ce
qu'elles perdent par l'ancienneté. Enfin ,
elles font les Annales de la Nation. Si les
Empires renommés avoient eu de pareils
Journaux , nous aurions des Hiftoires Grecques&
Romaines plus curieuſes encore que
celles d'Hérodote & de Tite- Live . Les Mercures
deGregorio Leti , & de Vittorio Siri ,
font les matériaux les plus précieux de l'Hiftoire
des derniers Siècles.
Ce n'eſt pas feulement aux Belles Lettres
que le Mercure de France doit ſe conſacrer.
Tous les Beaux Arts ont un droit légitime
ſur ſa Plume. Elle manqueroit à ce qu'on
attend d'elle , ſi elle n'annonçoit pas aux
Av
20 PREFACE.
Connoiffeurs les progrès brillansde la Peinture
, de la Gravûre & de la Sculpture auffi
fidélement que ceux de l'Eloquence & de la
Poëfie . Les Tableaux , les Estampes & les
Statuës piquent le goût & la curiofité ; &
les le Brun , les Vateau , les Couſtou & les
Drevet ont de judicieux Admirateurs
comme les Fenelon , les Corneilles & les
Lulli.
Toutes les Académies du Royaume font
invitées à enrichir le Mercure du Litte--
raire & de l'Hiſtorique de leurs ouvertu-
Fes , de leurs Séances , enfin de leurs travaux
ſpirituels. Les occupations des Sça--
vans ne ſçauroient être trop publiées , l'émulation
naît de ces recirs , & l'émulation
desAuteurs tourne toujours au profit des.
Lecteurs .
Les Exercices des Colleges , les Théſes:
curieuſes des Facultés , peuvent à préſent:
s'offrir aux Eſprits cultivés. On peut fréquenter
hardiment les Ecoles , depuis que
Deſcartes & Neuton y ont introduit la
Raifon.
Qu'on nous permette de réitérer ici quelques
Avertiſſemens ſouvent donnés par nos
Prédéceſſenrs , & qui ne laiſſent pas que
d'être quelquefois oubliés .
Les. Libraires qui envoyent des Livres
nouveaux pour les notifier , ſont priés d'en
PREFACE. xj
marquer le juſte prix. Le défaut de cette
connoiſſance , eſt ſouvent un obſtacle pour
ledébit.
On exhorte les Ouvriers qui inventent
des modes nouvelles , de quelque eſpéce
qu'elles foient , recommandables par l'Utilité
ou par l'Agrément , à nous en fournir
desMémoires inſtructifs & détaillés .
On ſe ſouviendra toujours d'affranchir les
Lettres ,& les Paquets.
AVIS.
L '
ADRESSE générale est à Monfieur
DE LA BRUERE , à l'Hôtel de Pontchartrain
. On prie très- instamment ceux qui
nous adreſſeront des Paquets par la Pofte ,
d'en affranchir le Port , pour nous épargner le
déplaisir de les rebuter , & à eux celui de ne
pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des. Provinces on des. Pays
Etrangers , qui ſouhaiteront avoir le Mercure
de France de la premieremain ,&plus promptement
,n'auront qu'à écrire à l'adreffe ci-deſſus
indiquée ; onse conformera très- exactement à
leurs intentions.
PRIX XXX. SOLS.
MERCURE
1
DE FRANCE ,
1
DEDIE AV ROI.
NOVEMBRE . 1744. t
AVIS AUN JOURNALISTE.
L
EMorceau ſuivant eſt l'Ouvrage
d'un Ecrivain célébre qui le
compoſa en 1737 , ainſi qu'il
paroît par la date. Son intention
étoit de donner des conſeils à un jeune
homme qui vouloit entreprendre un Journal
. Cette Piéce ſervira de ſeconde Préface à
notre Recueil. Nous ferons nos efforts pour
profiter des conſeils judicieux que l'Auteur
donne auJournaliſte qu'ilveut inſtruire,mais
lui ſeul feroit en état de bien fournir une
carriere auſſi vaſte .
2 MERCURE DE FRANCE..
AVIS à un Journaliste , 10 Mai 1737.
L'OUVRAGE périodique auquel vous
avez deſſein de travailler , Monfieur , peut
très-bien réüflir , quoiqu'il y en ait déja de
cette eſpéce. Vous me demandez comment
il faut s'y prendre , pour qu'un tel Journal
plaiſe à notre Siecle & à la Posterité. Je
vous répondrai en deux mots ; ſoyez impartial.
Vous avez la ſcience & le goût , ſi avec
cela vous êtes juſte , je vous prédis un ſuccès
durable. Notre Nation aime tous les genres
de Litterature , depuis les Mathématiques
juſqu'à l'Epigramme. Aucun des Journaux
ne parle communément de la partie la
plus brillante des Belles-Lettres , qui font
les piéces de Théatre , n'y de tant de jolis
Ouvrages de Poësie , qui ſoutiennent tous
les jours le caractere aimable de notre Nation.
Tout peut entrer dans votre eſpece de
Journal , juſqu'à une Chanſon qui ſera bien
faite. Rien n'eſt à dédaigner. La Gréce qui
fe vante d'avoir fait naître Platon , fe glorifie
encore d'Anacreon & Ciceron ne
fait point oublier Catulle.
SUR LA PHILOSOPHIE ..
Vous ſçavez affés de Géométrie & de
Phyſique , pour rendre un compte exact des
Livres de ce genre , & vous avez affez d'efprit
pour en parler avec cet art qui leur ôte
NOVEMBRE. 1744. ॐ
Leurs épines ſans les charger de fleurs qui ne
Jeur conviennent pas .
Je vous confeillerois fur tout , quand vous
ferez des extraits de Philofophie , d'expofer
d'abord au Lecteur une eſpéce d'abregé Hiftorique
des opinions qu'on propoſe , ou des
vérités qu'on établit. Par exemple , s'agit- il
de l'opinion du vuide ? Dites en deux mots
comment Epicure croyoit le prouver , montrez
comment Gaſſendi l'a rendu plus vraifemblable
, expoſez lesdegrés infinisde probabilité
que Neuton a ajoutés enfin à cette
opinion par ſes raiſonnemens , par ſes obfervations
& par ſes calculs..
S'agit- il d'un Ouvrage ſur la Nature de
l'Air ? il est bon de montrer d'abord qu'Ariftote
& tous les Philofophes ont connu fa
péſanteur , mais non ſon degré de péfanreur.
Beaucoup d'ignorans qui voudroient
au moins ſçavoir l'Hiſtoire des Sciences ,
les gens du Monde , les jeunes Etudians
verront avec avidité par quelle raifon &
par quelles expériences , le grand Galilée
combattit le premier l'erreur d'Ariftote , au
ſujet de l'Air ; avec quel art Torricelli le
peſa , ainſi qu'on peſe un poids dans une
balance , comment on connut ſon reffort ,
comment enfin les admirables expériences
de M. Hales & de Boheraave , ont découvert
les effets de l'Air , qu'on eſt preſque forcé
4 MERCURE DE FRANCE.
d'attribuer à des propriétés de la matiere ,
inconnuës juſqu'à nos jours.
Paroît- il un Livre hériſſé de Calculs & de
Problêmes ſur la Lumiere ? quel plaifir ne
faites-vous pas au Public de lui montrer les
foibles idées que l'éloquente & ignorante
Gréce avoit de la réfraction & ce qu'en dit
l'Arabe Alhazen , le feul Géométre de ſon
tems : ce que devine Antonio de Dominis ;
ce que Deſcartes met habilement & Géométriquement
en uſage , quoiqu'en ſe trompant
; ce que découvre ce Grimaldi , qui a
trop peu vécu , enfin ce que Neuton pouffe
juſqu'aux vérités les plus déliées & les plus
hardies , auſquelles l'eſprit humain puiffe
atteindre , vérités qui nous font voir un
nouveauMonde, înais qui laiſſent un nuage
derriere elles ?
Compofera- t'on quelque Ouvrage ſur la
Gravitation des Aſtres , fur cette admirable
partie des démonstrations de Neuton ? ne
vous aura-t'on pas obligation , ſi vous rendez
l'Hiſtoire de cette Gravitation des Aftres
, depuis Copernic qui l'entrevit , depuis
Repler qui oſa l'annoncer comme par
inftinct , juſqu'à Neuton qui a démontré à
la terre étonnée , qu'elle peſe ſur le Soleil ,
&le Soleil fur elle ? Nommez dans l'occafion
les Inventeurs de toutes les découvertes
nouvelles ; que votre Ouvrage ſoit un ReNOVEMBRE.
1744. 5
giſtre fidéle de la gloire des Grands Hommes
, ſurtout en expoſant des opinions , en
les appuyant , en les combattant , évitez les
paroles injurieuſes qui irritent un Auteur &
ſouvent toute une Nation , ſans éclairer
perſonne. Point d'animoſité, point d'ironie.
Que diriez - vous d'un Avocat Général , qui
en réſumant tout un Procès , outrageroit par
des mots piquans la Partie qu'il condamne ?
Le rolle d'un Journaliſte n'eſt pas fi reſpectable
, mais fon devoir eſt à peu près le même.
Vous ne croyez point l'Harmonie préétablie
, faudra-t'il pour cela décrier Leibnits
?
SUR L'HISTOIRE.
Ce que les Journaliſtes aiment peut-être
le mieux à traiter , ce ſont les Morceaux
d'Hiſtoire , c'eſt là ce qui eſt le plus à la por .
tée de tous les hommes & le plus de leur
goût. Ce n'eſt pas que dans le fond on ne
foit auffi curieux pour le moins de connoître
la Nature , que de ſçavoir ce qu'a fait Sefoftris
ou Bachus , mais il en coure de l'application
pour examiner : par exemple, par quelle
Machine on pourroit fournir beaucoup d'eau
à la Ville de Paris , ce qui nous importe
pourtant affés , & on n'a qu'à ouvrir les
yeux pour lire les anciens Contes , qui nous
fonttranſmis ſous le nom d'Hiſtoire , qu'on
MERCURE DE FRANCE.
nous répéte tous les jours & qui ne nous
importentgueres.
Si vous rendez compte de l'Hiſtoire ancienne
, proſcrivez , je vous en conjure ,
toutes cesdéclamations contre certains Conquérans.
Laiſſez Juvenal & Boileau, donner
du fond de leur Cabinet , des ridicules à
Alexandre , qu'ils euſſent fatigué d'encens
s'ils euffent vêcu fous lui , qu'ils appellent
Alexandre inſenſé. Vous Philoſophe impartial
, regardez dans Alexandre ce Capitaine
Général de la Gréce , ſemblable à peu près à
un Scanderberg , à un Huniade , chargé
comme eux de venger ſon Pays , mais plus
heureux , plus grand , plus poli & plus magnifique
:ne le faites pas voir ſeulement
fubjuguant tout l'Empire de l'ennemi deş
Grecs , & portant fes Conquêtes juſqu'à
l'Inde , où s'étendoit la domination de Darius
, mais repréſentez le donnant des Loix
au milieude la Guerre , formant des Colonies
, établiſſant le Commerce , fondant
Alexandrie & Scanderon , qui font aujourd'hui
le centre du Négoce : c'eſt par là furtout
qu'il faut confiderer les Rois , &
c'eſt ce qu'on néglige. Quel bon Citoyen
n'aimera pas mieux qu'on l'entretienne des
Villes&des Ports que Céſar a bâris , du Calendrier
qu'il a réformé,&c.que des hommes
qu'ila fait égorger ?
NOVEMBRE. 1744 . 7
Inſpirez ſurtout aux jeunes gens plus de
goût pour l'Hiſtoire des tems récents , qui
eſt pour nous de néceſſité , que pour l'ancienne
, qui n'est que de curioſité ; qu'ils
fongentque la moderne a l'avantage d'être
plus certaine , par celanmême qu'elle eſt moderne.
Je voudrois ſurtout que vous recommandaffiez
de commencer ſérieuſement l'étude
de l'Histoire , an fiécle qui précede immédiatement
Charles-Quint, Léon X , François
Premier. C'eſt- là qu'il ſe fait dans l'efprit
humain dans notre Monde une révolutionqui
a tout changé. Conftantinople eſt
priſe , & la puiſſance des Tures eſt établie
enEurope ; l'Amérique est découverte &
conquife. L'Europe s'enrichit des tréſors du
Nouveau Monde.Veniſe, qui faisoit tout le
commerce , perd cet avantage. Les Portugais
paffent le Cap de Bonne-Efpérance ,
établiffent le Commerce des grandes Indes
par l'Ocean . La Chine , Siam , deviennent
des Alliés des Rois Europeans. Une nouvelle
politique , qui fait la balance de l'Europe,
éleve une barriere infurmontable à l'ambition
de la Monarchie univerſelle .
Une nouvelle Religion diviſe le Monde
Chrétien de créance & d'intérêt. Les Let
tres , tous les Beaux- Arts , renaiſſent , brillent
en Italie ,& répandent quelque foible
8 MERCURE DE FRANCE.
Aurore fur la France , l'Angleterre & l'E
pagne ;les Langages de l'Europe& les moeurs
ſe poliffent. Enfin c'eſt un nouveau cahos
qui ſe débroüille , & d'où naît le Monde
Chrétien , tel qu'il eſt aujourd'hui.
Le beau fiécle de Louis XIV acheve de
perfectionner ce que LéonX , tous les Médicis
, Charles Quint , François Premier ,
avoient commencé. Je travaille depuis longtems
à l'Hiſtoire de ce dernier fiécle , qui .
doit être l'exemple des fiécles à venir ; j'eſ
faye de faire voir le progrès de l'eſprit humain-&
de tous les Arts , ſous Louis XIV.
Puiſſai-je avant que de mourir laiſſfer ce Мо-
nument à lagloire de ma Nation ! J'ai bien
des matériaux pour élever cet Edifice, je ne
manque point de Mémoires ſur les avantages
que le grand Colbert a procurés & vouloit
faire à la Nation & au Monde , ſur la
vigilance infatigable , fur la prévoyance
d'un Miniſtre de la Guerre , né pour être le
Miniſtre d'un Conquérant , ſur des révolutions
arrivées dans l'Europe , fur la vie privée
de Louis XIV , qui a été dans ſon Domeſtique
, l'exemple des hommes , comme
il a été celui des Rois. J'oſe parler des faures
inſéparables de l'humanité , parce qu'elles
font valoir les vertus, & j'applique à ***
ce beau mot de Henri IV, qui diſoit à l'Ambaſſadeur
de Don Pedre : quoi donc , votre
NOVEMBRE. 1744. ,
Maître n'a-t'il pas affés de vertu pour avoir
des défauts ! mais j'ai bien peur de n'avoir
ni le tems ni la force de conduire à ſa fin ce
grandOuvrage.
,
Je vous prierai de bien faire fentir que fi
nos Hiſtoires modernes , écrites par des
Contemporains , ſont plus certaines & plus
générales que toutes les Hiſtoires anciennes,
elles font quelquefois plus douteuſes dans
les détails. Je m'explique, les hommes different
entre eux d'état, de parti , de Religion;
le Guerrier , le Magiſtrat , le ** , le ***
ne voyent point les mêmes faits avec les
mêmes yeux , c'eſt le vice de tous les tems,
Un Carthaginois n'eût point écrit les guerres
Puniques dans l'eſprit d'un Romain , &
il eût reproché à Rome la mauvaiſe foi dont
Rome accufoit Carthage.Nousn'avons gueres
d'Hiſtoriens anciens qui ayent écrit les
unscontre lesautres ſur lemêmeEvénement,
ils auroient répandu le Scepticiſme ſur des
chofes que nous prenons aujourd'hui pour
inconteſtables , quelque peu vrai-femblables
qu'elles foient , &que nous reſpectons pour
deux raiſons , parce qu'elles ſont anciennes,
&parce qu'elles n'ont pas été contredites.
Nous autres Hiſtoriens Contemporains ,
nous ſommes dans un cas bien different ; il
nous arrive ſouvent la même choſe qu'aux
Puiſſances qui ſont en guerre. Chaque Parti
t
10 MERCURE DE FRANCE.
chante victoire , chacun a raiſondeſon coté.
Voyez que de contradictions ſur Marie
Stuard, ſur les Guerres Civiles d'Angleterre ,
ſur les Troubles de Hongrie , ſur l'établiſſement
de la Religion Proteftante ; ſur le
Concile de Trente. Que dis-je ? La même
Nation aubout de vingt ans , n'a plus les
mêmes idées qu'elle avoit ſur le même Evenement&
fur la même perſonne. J'en ai été
témoin au ſujetdu feu Roi Louis XIV ; mais
quelles contradictions n'aurai-je pas a effuyer
ſur l'Hiſtoire de Charles XII ? J'ai
écrit ſa Vie finguliere ſur les Mémoires de
M.de Fabrice, qui a été huit ans ſon Favori ;
fur les Lettres de M. de Fierville , Envoyé
de France auprès de lui ; ſur celles deM.de
Villelongue ,long-tems Colonel à fon fervice;
fur celles de M. de Poniatousky. J'ai
confulté M. de Croiſſy , Ambaſſadeur de
France auprès de ce Prince , & j'apprends
à préſent que M. Norberg , Chapelain de
Charles XII , écrit une Hiſtoire de ſon Regne;
je ſuis sûrque leChapelain aura ſouvent
vû les mêmes choſes avec d'autres yeux que
le Favori , & l'Ambaſſadeur. Quel parti
prendre en ce cas ? celui de me corriger fur
le champdans les choſes où ce nouvel Hiftorien
aura évidemment raiſon , & de laifſer
les autres au jugement des Lecteurs défintéreſſes.
Que ſuis-je en tout cela ? Je ne
NOVEMBRE. 1744. Is
fuis qu'un Peintre , qui cherche à repréſenter
d'un pinceau foible , mais vrai , les hommes
tels qu'ils ont été. Tout m'eſt indifferent
de Charles XII & de Pierre-le-Grand,
excepté le bien que ce dernier a pû faire aux
hommes , je n'ai aucun ſujet de les flater ni
d'enmédire ; je les traiterai avec le refpe&
qu'on doit aux Têtes couronnées, qui viennent
de mourir , & avec le reſpect qu'on
doir à la vérité , qui ne mourrajamais.
SUR LA COMEDIE.
Venons aux Belles-Lettres ,qui ferontun
des principaux articles de votre Journal ;
vous comptez parler beaucoup des Piéces de
Théatre ; ce Projet eſt d'autant plus raifonnable
, que le Théatre eſt plus épuré parmi
nous , & qu'il eſt devenu une Ecole de
moeurs.
Vous vous garderez bien , ſans doute , de
ſuivre l'exemple de quelques Ecrivains, qui
cherchent à rabaiſſer tous leurs Contemporains
, & à décourager les Arts , dont un
bon Journaliſte doit être le ſoûtien. Il eſt
juſte de donner la préférence à Moliere, fur
les Comiques de tous les tems & de tous
les Pays, mais ne donnez point d'excluſion ;
imitez les ſages Italiens ,qui placent Raphaël
au premier rang , mais qui admirens
12 MERCURE DE FRANCE.
les Paul Veroneſe , les Carache , les Correge
, les Dominiquin , &c .
Moliere eſt le premier , mais il ſeroit injuſte
& ridicule de ne pas mettre le foncur
à côté de ſes meilleures Piéces. Refufer
ſon eſtime aux Menechmes , ne pas s'amuſer
beaucoup au Légataire univerſel, ſeroit d'un
homme ſans juſtice & fas goût , & qui ne
ſe plaît pas à Renard , n'eſt pas digne d'admirer
Moliere .
Ofez avouer avec courage, que beaucoup
de nos petites Pieces , comme le Grondeur ,
le Galant Jardinier , la Pupille , le double
Veuvage , l'Eſprit de contradiction , la Coquette
de Village , le Florentin , &c. font
au- deſſus de la plupart des petites Piéces de
Moliere. Je dis au-deſſus pour la fineſſedes
Caractéres , pour l'eſprit dont la plupart
font affaiſonnées ,& même pour la bonne
plaiſanterie.
Je ne prétends point ici entrer dans le
détailde tant de Piéces nouvelles , ni déplaire
à beaucoup de monde par des loiianges
données à peu d'Ecrivains, qui peut-être
n'en feroient pas fatisfaits ; maisje dirai hardiment
que quand on donnera des Ouvrages
pleins de moeurs , & où l'on trouve de
l'intérêt, comme le Préjugé à la mode, quand
les François ſeront affés heureux,pour qu'on
leur donne une Piéce telle que le Glorieux ,
gardezNOVEMBRE.
1744. 13
gardez-vous bien de vouloir rabaiffer leur
ſuccès , ſous prétexte que ce ne ſont pas des
Comédies dans le goût de Moliere ; évitez
ce malheureux entêtement, qui ne prend ſa
ſource que dans l'envie ; ne cherchez point
à proſcrire les Scénes attendriſſantes , qui ſe
trouvent dans cesOuvrages , car lorſqu'une
Comédie , outre le mérite qui lui eſt propre
, a encore celui d'intéreſſer , il faut
être de bien mauvaiſe humeur , pour ſe facher
qu'on donne au Public un plaifir de
plus.
J'oſe dire que ſi les Piéces excellentes de
Moliere étoient un peuplus intéreſſantes,on
veroit plus de monde à leurs repréſentations.
LeMiſantrope ſeroit auſſi ſuivi qu'il eſt eſtimé;
il ne faut pas que la Comédie dégénére
en Tragédie Bourgeoiſe. L'Art d'étendre ſes
limites ſans les confondre avec celles de la
Tragédie , eſt un grand Art qu'il feroit beau
d'encourager,&honteux de vouloir détruire
; c'en est un que ſçavoir bien rendre
compte, d'une Piéce de Théatre. J'ai toîû
jours reconnu l'eſprit des jeunes gens , au
détail qu'ils faifoient d'une Piece nouvelle
qu'ils venoient d'entendre,&j'ai remarqué
que tous ceux qui s'en acquittoient le mieux,
ont été ceux qui depuis ont acquis le plus
de réputation dans leurs Emplois , tant il eſt
vrai qu'au fond l'eſprit des affaires & le
1. Vol. B
14 MERCURE DE FRANCE.
véritable eſprit des Belles-Lettres font les
mêmes.
Expoſer en termes clairs & élégants un
ſujet , qui quelquefois eft embroiüillé , &
fans s'atracher à la diviſion des Actes,éclaircir
l'intrigue & le dénoiement , les raconter
comme une Hiſtoire intéreſſante , peindre
d'un trait les Caractéres ,dire enſuite ce
qui a paru plus ou moins vrai-ſemblable ,
bien ou mal préparé,retenir les Vers les plus
heureux ,bien ſaiſir le mérite ou le vice général
du ſtyle , c'eſt ce que j'ai vû faire
quelquefois , mais ce qui eſt fort rare chés
les Gens de Lettres même , qui s'en font
une étude , car il eſt plus facile à certains efprits
de ſuivre leurs propres idées , que de
rendre compte de celles des autres.
DE LA TRAGEDIE .
Je dirai à peu près de la Tragédie , ce que
j'ai dit de la Comédie. Vous ſçavez quel
honneur ce bel Art a fait à la France , Art
d'autant plus difficile & d'autant plus audeſſus
de la Comédie , qu'il faut être vraiment
Poëte pour faire une belle Tragédie ,
au lieu que la Comédie demande ſeulement
quelque talent pour les Vers.
Vous , Monfieur , qui entendez fi bien
Sophocle & Euripide , ne cherchez point
NOVEMBRE. 1744.
une vaine récompenſe du travail qu'il vous
en a coûté pour les entendre , dans le malheureux
plaiſir de les préferer contre votre
ſentiment à nos grands Auteurs François.
Souvenez-vous que quand je vous ai défié
de me montrer dans les Tragiques de l'Antiquité
, des morceaux comparables à certains
traits des Piéces de P. Corneille , je
dis de ſes moins bonnes , vous avouâtes
que c'étoitune choſe impoſſible. Ces traits,
dont je parle , étoient , par exemple , ces
Vers de la Tragédie de Nicomede.
Je veux , dit Prusias ,
Ecouter à la fois l'Amour & la Nature ;
Etre Pere& Maridans cette conjoncture.
Nicomede.
Seigneur , voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne ſoyez l'un ni l'autre .
Prufias.
Eh que dois-je être!
Nicomede.
Roi ;
Reprenez hautement ce noble Caractére ;
Un véritable Roi n'eſt ni Mari ni Pere ,
Il regarde ſon Trône & rien de plus ; regnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez .
Bij
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'infererez point que les dernieres
Piéces de ce Pere du Théatre , foient bonnes,
parce qu'il s'y trouve de ſi beaux éclairs.
Avoüez leur extrême foibleſſe avec tout le
Public.
Agefilas & Surena ne peuvent rien diminuer
de l'honneur que Cinna & Polieucte
font à la France . M. de Fontenelle , neveu
du grand Corneille , dit dans la Vie de
fonOncle, que fi le Proverbe : Cela est beau
comme le Cid , paſſa trop tôt , il faut s'en
prendre aux Auteurs , qui avoient intérêt
à l'abolir. Non , les Auteurs ne pouvoient
pas plus cauſer la chute du Proverbe , que
celle du Cid. C'eſt Corneille lui-même qui
le détruiſit , c'eſt à Cinna qu'il faut s'en
prendre,
Ne dites point avec l'Abbé de S. Pierre ,
que dans cinquante ans , on ne joiiera plus
les Piéces de Racine ; je plains nos enfans ,
s'ils ne goûtent pas ces chefs-d'oeuvres d'élégance.
Comment leur coeur ſera-t'il donc
fait , fi Racine ne les intéreſſe pas ?
Il y a apparence que les bons Auteurs du
fiécle de Louis XIV , dureront autant que
la Langue Françoiſe , mais ne découragez
pas leurs fucceſſeurs , en affûrant que
la carriere eſt remplie , & qu'il n'y a plus
deplace. Corneille n'eſt pas aſſés intéref-
Lant; ſouvent Racine n'eſt pas affés tragiNOVEMBRE.
1744 . 17
que.L'Auteur de Vinceſlas, celui de Rhadamiſte
& d'Electre , ont des beautés particulieres
, qui manquent à ces deux grands
Hommes ,& il eſt à préſumer que ces trois
Pieces reſteront toûjours ſur le Théatre
François , puiſqu'elles s'y ſont ſoûtenuës
avec des Acteurs differens, car c'eſt la vraye
épreuve d'une Tragédie. Que dirai-je de
Manlius , Piéce digne de Corneille , & du
beau rôle d'Arianne , & du grand intérêt
qui regne dans Amaſis ? Je ne vous parlerai
point des Piéces Tragiques , faites depuis
vingt années ; comme j'en ai compoſé quelques-
unes , il ne m'appartient pas d'ofer apprécier
le mérite des Contemporains , qui
valent mieux que moi , & à l'égard de mes
Ouvrages de Théatre , tout ce que je peux
vous en dire , & vous prier d'en dire aux
Lecteurs , c'eſt que je les corrige tous les
jours.
Mais quand il paroîtra une Piéce nouvelle,
ne dites jamais la Piéce eſt excellente , ou
elle eſt mauvaiſe , ou tel Acte eſt impertinent
, ou tel rôle eſt pitoyable ; prouvez
folidement ce que vous en penfez , & laiſſez
au Public le foin de prononcer l'Arrêt ;
ſoyez für que l'Arrêt ſera contre vous, toutes
les fois que vous déciderez ſans preuve,
quand même vous auriez raiſon , car ce
n'eſt pas votre Jugement qu'on demande ,
B iij
18 MERCURE DE FRANCE .
mais le rapport du Procès , que le Public
doit juger.
Ce qui rendra furtout votre Journal précieux
, c'eſt le foin que vous aurez de comparer
les Piéces nouvelles avec celles des
Pays Etrangers , qui feront fondées ſur le
même ſujet. Voilà à quoi l'on manqua dans
le fiecte paffé ; loſqu'on fit l'examen du
Cid , on ne rapporta que quelques Vers de
P'Original Eſpagnol ; il falloit comparer les
fituations. Je ſuppoſe qu'on nous donne
aujourd'hui Manlius , de la Foffe , pour la
premiere fois , il ſeroit très- agréable de
mettre fous les yeux du Lecteur la Tragédie
Angloiſe , dont elle eſt tirée.
Paroît- il quelque Ouvrage inſtructif ſur
les Piéces de l'illuſtre Racine ? détrompez
le Public de l'idée où l'on eſt que jamais les
Anglois n'ont pû admettre le ſujet de Phédre
ſur leur Theatre ; apprenez aux Lecteurs
que laPhédrede Smith eſt une des plus
belles Piéces qu'on ait à Londres ; apprenez
leur que l'Auteur a imité tout de Racine ,
juſqu'à l'amour d'Hippolite ; qu'on a joint
enfemble l'intrigue de Phédre & celle de
Bajizet , & que cependant l'Auteur ſe vante
d'avoir tiré tout d'Euripide. Je crois que
le Lecteurs feroient charmés de voir ſous
leurs yeux la comparaiſon de quelques Scénes
de la Phédre Grecque , de la Latine ,
NOVEMBRE. 1744. 19
de la Françoiſe &de l'Angloiſe. C'eſt ainſi ,
à mon gré , que la ſage & faine Critique
perfectionneroit encore le goût des François
, & peut-être de l'Europe. Mais quelle
vraye Critique avons-nous depuis celle que
l'Académie Françoiſe fit du Cid , & à la
quelle ilmanque encore autant de choſes
qu'au Cid même ?
DES PIECES DE POESIE .
Vous répandrez beaucoup d'agrément
fur votre Journal, ſi vousl'ornez de tems en
tems de ces petites Piéces Fugitives , marquées
aubon coin,dont les Porte feüilles des
Curieux font remplis.On a desVersduCom
teAntoineHamilton,né en France,qui refpirent
tantôt le feu poëtique, tantôt la douce
facilité du ſtyle Epiſtolaire. On a mille pe
tits Ouvrages charmans de Mrs Duflé , de
S. Aulaire, Ferrand, de la Faye , de Fieubet,
de M. le P. Henaut , & de tant d'autres.
Ces fortes de petits Ouvrages, dont je vous
parle , ſuffiſoient autrefois à faire la réputation
des Voiture , des Sarrafin , des Chapelle;
ce mérite étoit rare alors. Aujourd'hui
qu'il eſt plus répandu , il donne peutêtre
moins de réputation , mais il ne fait
pas moins de plaiſir aux Lecteurs délicats.
NosChanfons valent mieux que celles d'A
B iiij
20 MERCURE DE FRANCE.
• nacreon , & le nombre en eſt étonnant ; on
en trouve même qui joignent la morale
avec la gayeté , & qui annoncées avec art ,
n'aviliroient point du tout un Journal ſérieux
; ce ſeroit perfectionner le goût , fans
nuire aux moeurs.
Comme vous n'aurez pas tous les jours
des Livres nouveaux , qui méritent votre
examen , ces petits morceaux de Littérature
rempliront très-bien les vuides de votre
Journal. S'il y a quelques Ouvrages de Profe
ou de Poësie, qui faſſent beaucoup de bruit
dans Paris , qui partagent les eſprits , & fur
leſquels on fouhaite une Critique éclairée ,
c'eſt alors qu'il faut ofer fervir de Maître
au Public , ſans le paroître ,& le conduifant
comme par la main, lui faire remarquer
les beautés ſans emphafe, & les défauts
ſans aigreur ; c'eſt alors qu'on aime en vous
cette Critique , qu'on déteſte & qu'on mépriſe
dans d'autres.
Un de mes amis, examinant trois Epitres
en Vers diffilabes , qui exciterent beaucoup
de murmure il y a quelque tems , fit de la
ſeconde , où tous nosAuteurs font inſultés,
l'examen ſuivant , dont voici un échantillon
, qui paroît dicté par la juſteſſe & la
modération.
Voici le commencement de la Piéce qu'il
examinoir.
NOVEMBRE. 1744 . 21
Tout Inſtitut , tout Art , toute Police ,
Subordonnée au pouvoir du caprice ;
Doit être auffi conféquemment pour tous ,
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la diſſemblance extrême ,
A le bien prendre , eſt un foible Problême ,
Et , quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas pas , on arrive ,
Et le Public , que ſa bonté prévient ,
Pour quelque tems , s'y fixe & s'y maintient.
Mais ébloüis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnue & nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid ,
Et préférer le moindre au plus parfait.
:
Voici l'Examen.
Ce premier Vers , tout Institut , tout Art ,
toute Police , ſemble avoir le défaut , je ne
dis pas d'être Profaïque , car toutes ces Epitres
le font , mais d'être une Profe un peu
trop foible & dépourvûë d'élégance & de
clarté. La Police ſemble n'avoir aucun rapport
au goût dont il eſt queſtion. De plus ,
le terme de Police doit- il entrer dans des
Vers ? conféquemment , doit à peine être admis
dans la Proſe noble. Cette répetition
du mot Subordonnée ,ſeroit ridicule , quand
:
By
1
22 MERCURE DE FRANCE.
:
même le terme feroit élégant , & ſemble
infupportable , puiſque ce terme eſt une
expreffion plus convenable àdes affaires ,
qu'à la Poësie. La Diſſemblance ne paroît
pas le mot propre ; dire que la diffemblance
desgoûts est un foible Problême , je ne crois
pas que cela foit François. A le bien prendre
, paroît une expreffion trop inutile &
trop baffe. Enfin , il ſemble qu'un Problê
me n'eſt ni foible ni fort , il peut être aiſe
ou difficile , & ſa ſolution peut être fauffe ,
équivoque , erronnée .
Et quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais.
Non-feulement la Poëſie aimable s'accommode
peu de cet air de dilemme &
d'une pareille ſechereſſe , mais la raiſon
femble peu s'accommoder de voir en huit
Vers , que tout Art eſt ſubordonné à nos
differens goûts , & que cependant il n'y a
que deuxgoûts.
Arriver au goût pas-à-pas , eſt encore , je
crois, une façon de parler peu convenable
même en Profe.
Et le Public , que la bonté previent
Est- ce la bonté du Public ; eſt- ce la bonté
du goût ?
L'ennui dubeau nous fait aimer le laid ,
Enpréférer le moindre au plus plus parfait..
NOVEMBRE. 1744. 23
I1 °. Le beau & le laid , font des exprefhons
réſervées au bas Comique. 2° . Si on
aime le laid , ce n'eſt pas la peine de dire
enſuite qu'on préfére le moins parfait. 3 °.
Le moindre n'est pas oppoſé Grammaticalement
au plus parfait. 4". Le moindre eſt un
mot qui n'entre jamais dans la Poësie. C'eſt
ainſi que ce Critique faifoir fentir fans amertume
, toute la foibleſſe de ces Epitres. II
n'y avoit pas trente Vers qui échapafflent à
ſajuſte cenfure ,& pour mieux inſtruire les
jeunes gens , il comparoît à cet Ouvrage un
autreOuvrage du même Auteur ſur un fujet
de Littérature à peu près ſemblable. Il rapportoit
les Vers de l'Epitre aux Mufes , imités
de Deſpreaux , & cet objet de comparaifon
achevoit de perfuader mieux que les
diſcuſſions les plus folides & les plus fubtiles.
De l'expoſé de tous ces Vers diſſillabes ,
ilprenoit occafion de faire voir qu'il ne
faut jamais confondre les Vers de cinq pieds.
avec les Vers Marotiques. Il prouvoit que
le ſtyle,qu'on appelle de Marot,ne doit être
admis que dans une Epigramme &dans un
Conte , comme les figures de Calor ne doivent
paroître que dans des Groteſques
mais quand il faut mettre la Raifon enVers ,
peindre , émouvoir , écrire élégamment ,
alors ce mêlange monstrueux de la Langue
Bvj
24 MERCURE DE FRANCE.
qu'on parloit il y a 200 ans , & de la 、
Langue de nos jours , eſt l'abus le plus condamnable
qui fe foit gliffé dans la Poefie.
Marot parloit ſa Langue ; il faut que nous
parlions la nôtre. Cette bigarure eſt auffi
révoltante pour les hommes judicieux , que
le feroit PArchitecture Gothique mêlée avec
la Moderne : vous aurez ſouvent occafion
dedétruire ce faux goût. Les jeunes gens
s'adonnent à ce ſtyle , parce qu'il eſt malheureuſement
facile.
Il en a couté peut-être à Defpreaux pour
dire élégamment :
Faites choix d'un Cenſeur ſolide& falutaire,
Que la Raiſon conduiſe & le ſçavoir éclaire ,
Et dont le crayon sûr, d'abord aille chercher
L'endroit que l'on fent foible , & qu'on veut ſe
cacher.
Mais il eſt bien difficile , & est- il bien
élégant de dire ?
Donc, fi Phoebus ſes échets vous adjuge ,
Pour bien joüer , confultez tout bon Juge.
Pour bien joüer , hantez les bons Joüeurs ,
Sur tout , craignez le poiſon des Loüeurs;
Acoſtez - vous de fidéles Critiques.
Ce n'est pas qu'il faille condamner des
NOVEMBRE. 1744. 25
Vers familiers dans ces Piéces de Poësie , au
contraire , ils y font néceſſaires , comme les
jointures dans le corps humain , ou plutôt
:
comme des repos dans un Voyage.
Nam Sermone opus eſt , modo triſti ,ſepè jocoso
Deffendente vices modo Rhetoris atque Poeta ,
Interdum urbani parcentis viribus , atque
Extenuantis eas confulto.
Tout ne doit pas être orné , mais rien ne
doit être rebutant. Un langage obfcur &&
groteſque n'est pas de la fimplicité , c'eſt de
la grofiereté recherchée .
DES MELANGES DE LITTERATURE ,
Et des Anecdoctes Littéraires.
Je raſſemble ici ſous le nom de Mêlanges
de Littérature , tous les Morceaux dé
tachés d'Hiftoire , d'Eloquence , de Morale
, de Critique , & ces petits Romans qui
paroiſſent ſi ſouvent. Nous avons des Chefsd'oeuvres
en tous ces genres ; je ne crois pas
qu'aucune Nation puiſſe ſe vanter d'un fi
grand nombre d'aufli jolis Ouvrages de Bekles-
Lettres. Il eſt vrai qu'aujourd'hui , ce
genre facile produit une, foule d'Auteurs.
On en compteroit quatre ou cinq mille depuis
cent ans. Mais un Lecteur en uſe avee
1
26 MERCURE DE FRANCE.
les Livres , comme un Citoyen avec les
hommes. On ne vit pas avec tous ſes Contemporains
; on choiſit quelques amis. Il ne
faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante
mille Volumes à la Bibliothéque du
Roi , que de ce qu'il y a cent cinquante
mille hommes dans Paris. Tous ces Livres ,
dans lesquels on trouve ſouvent des chofes
agréables , amuſent ſucceſſivement les honnêtes-
gens , délaſſent l'homme férieux dans
l'intervalle de ſes travaux , & entretiennent
dans la Nation cette fleur d'eſprit , & cette
délicateſſe, qui fait fon caractere.
Ne condamnez point avec dureté tout
cequi ne ſera pas la Rochefoucaut ou la
Fayette ; tout ce qui ne fera pas auffi parfait
que la Conſpiration de Veniſe de l'Abbé de
S. Real , auſſi plaiſant & auffi original que
la converſation du Pere Canaye & du Maréchal
d'Hocquincourt , écrite par Charleval
& à laquelle S. Evremont a ajouté
une fin moins plaiſante , & qui languit un
peu ; enfin , tout ce qui ne ſera pas aufli naturel
, auſſi fin , auffi guai que le Voyage ,
quoiqu'un peu inégal,de Bachaumont &de
Chapelle.
د
Non fi primores Moconius tenet
Sedes Homerus , Pindarica latent,
Caique Alcaique minaces :
Steficorique graves camana
NOVEMBRE. 1744. 27
Necfi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit atas , Spirat adhuc amor ,
Vivuntque commiffi calores
Æolis fidibus puella.
Dans l'expofition que vous ferez de ces
Ouvrages ingénieux , badinant à leur exemple
avec vos Lecteurs,&répandant les fleurs
avec ces Auteurs dont vous parlerez , vous
ne tomberez pas dans cette ſévérité de quelques
Critiques , qui veulent que tout foit
écrit dans le goût de Ciceron ou de Quintilien.
Ils crient que l'éloquence eſt énervée,
que le bon goût eſt perdu , parce qu'on aura
prononcé dans une Académie un Difcours
brillant , qui ne ſeroit pas convenable
au Barreau. Ils voudroient qu'un Conte fur
écrit du ſtyle de Bourdaloiie. Ne diftingueront-
ils jamais le tems , les lieux & les perfonnes
?Veulent-ils que Jacob ,dans lePayfan
parvenu , s'exprime comme Péliffon ou
Patru ? Une éloquence mâle , noble , ennemie
des petits ornemens , convient à tous
les grands Ouvrages. Une penſée trop fine
feroit une tache dans le Diſcours fur l'Hiftoire
Univerſelle de l'éloquent Boffuet.
Mais dans un Ouvrage d'agrément , dansun
Compliment , dans une Plaifanterie , toutes
les graces légeres , la naiveté ou la fineſſe
, les plus petits ornemens , trouvent
leur place. Examinons-nous nous-mêmes.
28 MERCURE DE FRANCE.
Parlons -nous d'affaires , du ton des entretiens
d'un repas ? Les Livres ſont la peinture
de la vie humaine ; il en faut de folides
, & on en doit permettre d'agréables .
N'oubliez jamais , en rapportant les traits
ingénieux de tous ces Livres , de marquer
ceux qui font à peu près ſemblables chés les
autres peuples, ou dans nos anciens Auteurs.
On nous donne peu de penſées , que l'on ne
trouve dans Sénéque , dans Gratien , dans
Montagne , dans Bacon , dans le Spectateur
Anglois. Les comparer enſemble ( & c'eſt
en quoi le goût conſiſte ) c'eſt exciter les
Auteurs à dire , s'il ſe peut , des chofes nouvelles
; c'eſt entretenir l'émulation , qui eft
la mere des Arts : quelle fatisfaction pour
un Lecteur délicat , de voir d'un coup d'oeil
ces idées qu'Horace a exprimées dans des
Vers négligés , mais avec des paroles ſi expreſſives
: ce que Deſpreaux a rendu d'une
maniere ſi correcte , ce que Driden & Rocheſter
ont renouvellé avec le feu de leur
génie ! Il en eſt de ces paralleles comme de
l'Anatomie comparée , qui fait connoître la
Nature : c'eſt par là que vous ferez voir
fouvent , non-feulement ce qu'un Auteur a
dit , mais ce qu'il auroit pû dire , car fi vous
ne faires que le répéter , à quoi bon faire un
Journal ?
Il y a fur tout des Anecdotes Littéraires ,
NOVEMBRE. 1744. 29
fur leſquelles il eſt toujours bon d'inſtruire
le Public , afin de rendre à chacun ce qui lui
appartient.
Apprenez par exemple au Public , que le
Chef-d'oeuvre d'un inconnu , ou Matanafius
eſt de feuM. Deſallengre , & d'un illuſtre
Mathématicien , conſommé dans tout
genre de Littérature , & qui joint l'eſprit à
Férudition ; enfin , de tous ceux qui travailloient
à la Haye au Journal Littéraire , &
que M. de S. Hyacinte fournit la Chanſon
avec beaucoup de Remarques. Mais ſi on
ajoute à cette plaiſanterie une infame Brochure
digne de la plus vile canaille , & faite
fans doute par un de ces mauvais François
qui vontdans les Pays Etrangers deshonorer
les Belles- Lettres & leur Patrie , faites
fentir l'horreur & le ridicule de cet affemblage
monstrueux .
Faites- vous toujours un mérite de venger
les bons Ecrivains des Zoïles obfcurs qui
les attaquent. Démêlez les artifices de l'envie
: publiez par exemple que les ennemis
de notre illuftre Racine firent réimprimer
quelques vieilles Piéces oubliées , où ils inférerent
plusde cent Vers de ce Poëte.admi
rable. J'en ai vû une intitulée , S. Jean-
Baptiste , dans laquelle on retrouvoit une
Scéne preſque entiere de Berenice, Ces malheureux
, aveuglés par leur paffion , ne fenSo
MERCURE DE FRANCE.
toient pas même la difference des ſtyles , &
croyoient qu'on s'y méprendroit , tant la
fureur de lajaloufie eſt ſouvent abfurde.
En deffendant lesAuteurs contre l'ignorance
& l'envie qui leur imputent de mauvais
Ouvrages , ne permettez pas non plus
qu'on attribuë à de grands hommes des Livres
, peut-être bons en eux mêmes , mais
qu'on veut accréditer par des noms illuftres,
auſquels ils n'appartiennent point.
Le projet de la prétenduë Paix univerſelle,
attribué à Henri IV par les Sécretaires de
Maximilien de Sully , qui rédigerent fes
Mémoires , ne ſe trouve en aucun autre endroit.
Les Mémoires de Villeroy n'endiſent
mot ; on n'en voit aucune trace dans aucun
Livre du tems. Joignez à ce filence la confideration
de l'état ou l'Europe étoit alors ,
& voyez ſi un Prince auſſi ſage que Henrile-
Grand a pû concevoir un projet d'une
exécution impoffible.
Si on réimprime ( comme on me le mande)
le Livre fameux , connu ſous le nom du
Teſtament Politique du Cardinal de Richelieu
, montrez combien on doit douter que
cegrand Miniſtre en ſoit l'Auteur . 1º. Parceque
jamais le Manuſcrit n'a été vû , ni connu
chés ſes héritiers , ni chés les Miniſtres
qui lui fuccederent. 2°. Parce qu'il fut imprimé
trente ans après ſa mort , ſans avoir
NOVEMBRE.
1744. 31
été annoncé auparavant. 3 °. Parce que l'Editeur
n'oſe pas ſeulement dire de qui il
tient le Manufcrit , ce qu'il eſt devenu , en
quelle main il l'a déposé. 4°. Parce qu'il eſt
d'un ſtyle très-different des autres Ouvrages
du Cardinal de Richelieu. 5°. Parce qu'on
lui fait ſigner ſon nom d'une façon dont il
ne ſe ſervoit pas. 6° . Parce que dans l'Ouvrage
il y a beaucoup d'expreſſions & d'idées
, peu convenables à un Grand Miniftre
, qui parle à un Grand Roi. Il n'y a pas
d'apparence qu'un homme auſſi poli que
le Cardinal de Richelieu , eur appellé la
Dame d'Honneur de la Reine La Dufargis,
comme s'il eut parlé d'une femme publique.
Eſt- il vrai -femblable que le Miniſtre d'un
Roi de quarante ans , lui faſſe des leçons ,
plus propres à un jeune Dauphin qu'on
éléve , qu'à un Monarque âgé , de qui l'on
dépend ?
Dans le ſecond Chapitre , il avance cette
nouvelle propoſition, que la Raifon doit être
la règle de la conduite. Dans un autre , il dit
que l'Eſpagne , en donnant un million par
an aux Proteftans , rendoit les Indes qui
fourniffoient cet argent , tributaires de l'Enfer.
Expreffion plus digne d'un mauvais
Orateur , que d'un Miniſtre éloquent , tel
que ce Cardinal. Dans un autre , il appelle
le Duc de Mantouë , ce pauvre Prince. Enfin
32 MERCURE DE FRANCE.
eſt-il vraiſemblable , qu'il eut rapporté au
Roi des bons mots de Bautru , & cent minuties
pareilles dans un Teſtament Politique
?
7°. Comment celui qui a fait parler le
Cardinal de Richelieu , peut-il faire dire
(dans les premieres pages ) que dès qu'il
fut appelle au Conſeil ,il promit au Roi
d'abaiſſer ſes ennemis , les Huguenots , &
les Grands du Royaume ? Ne devoit- on pas
ſe ſouvenir , que le Cardinal de Richelieu ,
remis dans le Conſeil par les bontés de la
Reine-Mere , n'y fut que le ſecond pendant
plus d'un an , & qu'il étoit alors bien loin
d'avoir de l'aſcendant ſur l'eſprit du Roi , &
d'être premier Miniſtre ?
8 °. On prétend ( dans le ſecond Chapitre
Livre premier ) que pendant cinq
ans le Roi dépenſa pour la Guerre 60 mil
lions par an , qui en valent environ fixvingt
de notre monnoye , & cela , fans cefſer
de payer les Charges de l'Etat & fans
moyens extraordinaires ; & d'un autre côté ,
dans le Chapitre 9 , ſeconde Partie , il eſt
dit qu'en tems de Paix , il entroit à l'épargne
environ par an trente-cinq millions ,
dont il falloit encore rabattre beaucoup . Ne
paroît-il pas entre ces deux calculs une contradiction
évidente ?
:
9. Est- il d'un Miniſtre d'appeller à tout
NOVEMBRE. 1744. 33
moment les Rentes à 8 , à 6 , às pour cent,
des Rentes au denier 8 , au denier 6 , au
deniers ? Ledenier cinq eſt vingt pour cent;
& le denier vingt eſt cinq pour cent ; ce
ſont des choſes qu'un apprentif ne confondroit
pas.
10º. Eſt- il vraiſemblable que le Cardinal
de Richelieu ait appellé les Parlemens ,
Cours Souveraines , & qu'il propoſe , Chap.
໑ , Part, 2 , de faire payer la Taille à ces
Cours Souveraines ? 11º. Eſt- il vraiſemblable
qu'il ait propoſé de ſupprimer lesGa
belles ; & ce projet n'a-t'il pas été fait par
un Politique oiſif, plutôt que par un homme
nourri dans les affaires ? 12°. Enfin ne
voit- on pas combien il eſt incroyable qu'un
Miniſtre , au milieu de la Guerre la plus
vive , ait intitulé un Chapitre : Succinte narration
des Actions du Roi , jusqu'à la Paix ?
Voilà bien des raiſons de douter , que cet
illuſtre Miniſtre ſoit l'Auteur de ce Livre.
Je me souviens d'avoir entendu dire dans
mon enfance à un Vieillard très-inſtruit ,
que le Teftament Politique étoit de l'Abbé
de Bourſeis , l'un des premiers Académiciens.
Mais je crois qu'il eſt plus aiſé de ſçavoir
de qui ce Liyre n'eſt pas , que de connoître
ſon Auteur ; & en rendant ainſi juftice
à tout le monde , en péſant tout dans
une balance exacte , élevez-vous fur tout
contre la calomnie.
34 MERCURE DE FRANCE.
(
4
Parlez avec courage contre ces injuftices
, & faites ſentir à tous les Auteurs
de ces infamies , que le mépris & l'horreur
du Public feront éternellement leur partage.
SUR LES LANGUES.
Il faut qu'un bon Journaliſte ſcache au
moins l'Anglois & l'Italien , car il y a beaucoup
d'Ouvrages de génie dans ces Langues,&
legénie n'eſt preſque jamais traduit.
Ce font , je crois , les deux Langues de l'Europe
les plus néceſſaires à un François. Les
Italiens ſont les premiers qui ayent retiré
les Arts de la Barbarie , & il y a tant de
grandeur , tant de force d'imagination , jufquesdans
les fautes des Anglois , qu'on ne
peut trop conſeiller l'étude de leur Langue.
Il eſt triſte que leGrec ſoit négligé en
France , mais il n'eſt pas permis à un Journaliſte
de l'ignorer. Sans cette connoiſſance
, il y a un grand nombre de mors François
,dont il n'aura jamais qu'une idée confuſe
: car depuis l'Arithmétique juſqu'à
l'Aſtronomie , quel eſt le terme d' Art , qui
ne dérive de cette Langue admirable ?A
peine y a-t'il un muscle , une veie , un ligament
dans notre corps , une maladie , ut.
reméde, dont le nom ne ſoitGrec ; donnez
NOVEMBRE. 1744. 35
moi deux jeunesgens , dont l'un ſçaura cette
Langue & dont l'autre l'ignorera , que ni
l'un ni l'autre n'ait la moindre teinture
d'Anatomie , qu'ils entendent dire qu'un
homme eſt malade , d'une péripneumonie ,
celui qui ſçait le Grec entendra tout d'un
coup dequoi il s'agit , parce qu'il voit dequoi
ces mots ſont compoſés ; l'autre ne
comprendra abſolument rien.
Pluſieurs mauvais Journaliſtes ont ofé
donner la préférence à l'Iliade de la Motte
fur l'Iliade d'Homere . Certainement s'ils
avoient lû Homere en leur Langue , il eufſent
vû que la Traduction eſt plus au-defſous
de l'Original , que Segrais n'eſt audeſſous
de Virgile.
Un Journaliſte , verſé dans la LangueGrecque
, pourra-t'il s'empêcher de remarquer
dans les Traductions que Toureils a fait de
Demofthene , quelques foibleſſes au milieu
de ſes beautés ?
Si quelqu'un ( dit le Traducteur ) vous demande,
Meſſieurs les Athéniens, avez- vous la
Paix?Non, de parJupiter , répondez - vous ,
nous avons la Guerre avec Philippe.
Le Lecteur , ſur cet expoſé , pourroit croirequeDemofthene
plaiſante à contre-tems ;
que ces termes familiers ,& réſervés pour le
bas Comique : Meſſieurs les Athéniens depar
Jupiter , répondent à de pareilles expref
1
36 MERCURE DE FRANCE.
1
,
Lions Grecques. Il n'en est pourtant rien , &
cette faute appartient toute entiere au Traducteur.
Ce font mille petites inadvertences
pareilles , qu'un Journaliſte éclairé peut
faire obſerver , pourvû qu'en même- tems
il remarque encore plus les beautés.
Il feroitàſouhaiter que les Sçavans dans
les Langues Orientales ,nous euffent donné
des Journaux des Livres de l'Orient. Le
Public ne feroit pas dans la profonde ignorance
où il eſt de l'Hiſtoire de la plus grande
parrie de notre Globe ; nous nous accoutumerions
à réformer notre Chronologie ;
nous ferions plus inſtruits de la Religion de
Zoroastre , dont les Sectateurs ſubſiſtent en
core , quoique ſans Patrie , à peu près com
me les Juifs , & quelques autres Sociétés ſuperftitieuſes
, répandues de tems immémo
rial dans l'Afie ;on connoîtroit les reſtes de
L'ancienne Philofophie Indienne ; on ne
donneroit plus le nom faſtueux d'Hiſtoire
Univerſelle à des Recueils de quelques Fables
d'Egypte , des Révolutions d'un Pays ,
grand comme la Champagne , nommé la
Gréce , & du Peuple Romain , qui tout
grand qu'il a été , n'a jamais eu ſous ſa domination
tant d'Etats que le peuple de Mahomet
, & qui n'a jamais conquis la dixiéme
partie du monde.
Mais auffi que votre amour pour les Langues
NOVEMBRE. 1744. 37
guer étrangeres ne vous faſſe pas mépriſer
ce qui s'écrit dans votre Patrie ; ne ſoyez
point comme ce faux délicat , à qui Pétrone
faitdire :
Ales phaſiacis petita colchis ,
Atque afra volucres placent palato ,
Quid quid quæritur optimum videtur.
On ne trouva dans la Bibliothéque de
l'Abbé de Longuerue , après ſa mort , aucun
Poëte François.
و en fait Je voudrois , encore une fois
de Belles-Lettres , qu'on fût de tous les
Pays , & furtout du ſien. J'appliquerai à ce
ſujet , des Vers de M. de la Motte , car
il en a fait d'excellens.
C'eſt par l'étude que nous ſommes
Contemporains de tous les hommes ,
Et Citoyens de tous les Lieux.
DU STYLE D'UN JOURNALISTE.
Quant au ſtyle d'un Journaliſte , Bayle
eſt peut-être le premier modéle , s'il vous
en faut un; c'eſt le plus profondDialecticien
qui ait jamais écrit ; c'eſt le ſeul Compilateur
qui ait du goût; cependant dans ſon
I. Vol. C
38 MERCURE DE FRANCE.
ſtyle , toûjours clair & naturel , il y a top
de négligence , trop d'oubli des bienféancess
, trop d'incorrection. Il eſt diffus ; il
fait , à la vérité , converſation avec ſon
Lecteur , comme Montagne , & en cela il
charme tout le monde , mais il s'abandonne
à une molleſſe de ſtyle , & aux expreſſions
triviales d'une converſation trop ſimple ,
& en cela il rebute ſouvent l'homme de
gofût .
En voici un exemple , qui me tombe fous
la main , c'eſt l'article d'Abaillard , dans
fon Dictionnaire . Abaillard , dit- il, s'amufoit
plus a tâtonner & à baiſer ſon Ecoliere ,
qu'à lui expliquer un Auteur. Un tel défaut
lui eſt trop familier ; ne l'imitez pas.
Nul chef- d'oeuvre, par vous écrit juſqu'aujourd'hui,
Ne vous donne le droit de faillir comme à lui .
N'employez jamais un mot nouveau , à
moins qu'il n'ait ces trois qualités , d'être
néceſſaire , intelligible , & fonore. Des
idées nouvelles , furtouten Phyſique , exigent
des expreſſions nouvelles, mais ſubſtituer
à un mot d'uſage un autre mot , qui
n'a que le mérite de la nouveauté , ce n'eſt
pas enrichir la Langue , c'eſt la gâter. Le
fiécle de Louis XIV. mérite ce reſpect des
François , que jamais ils ne parlent un auNOVEMBRE.
1744. 39
tre Langage,que celui qui a fait lagloire de
ces belles années .
Songez ſurtout que ce n'eſt point avec la
familiarité du ſtyle Epiſtolaire,mais que c'eſt
avec ladignitédu ſtyledeCiceron,qu'ondoit
traiter la Philoſophie. Mallebranche, moins
pur que Ciceron , mais plus fort & plus
rempli d'images , me paroît un grand modéle
dans ce genre , & plût à Dieu qu'il
eût établi des vérit ésauſſi ſolidement, qu'il
a expoſé ſes opinions avec éloquence !
Loke , moins élevé que Mallebranche ,
peut-être trop diffus , mais plus élégant ,
s'exprime toûjours dans ſa Langue avec netreté&
avec grace ; ſon ſtyle eft charmant ,
puroque fimillimus amni. Vous ne trouvez
dans ces Auteurs aucune envie de briller à
contre-tems , aucune pointe , aucun artifice.
Ne les ſuivez pas ſervilement : O imitatores
fervum pecus ! mais à leur exemple ,
rempliſſez -vous d'idées profondes & juttes;
alors les mots viennent aisément , Rem verba
fequuntur. Remarquez que les hommes
qui ont le mieux penſe , ſont auſſi ceux qui
ont le mieux écrit.
Si la Langue Françoiſe doit bien-tôt ſe
corrompre, cette altération viendra de deux
ſources; l'une eſt le ſtyle affecté de quelques
Auteurs qui ont vêcu en France; l'autre eſt
ને
Cij
40 MERCURE DE FRANCE.
la négligence des Ecrivains qui réſident
dans les Pays Etrangers ; les Papiers publics
& les Journaux ſont infectés continuellement
d'expreſſions impropres , aufquelles
le Public s'accoûtume , à force de
les relire .
Par exemple , rien n'eſt plus commun
dans les Gazettes que cette phrase , nous
apprenons que les affiégeans auroient un
zeljourbattu en breche ; on ditque les deux
armées ſeſeroient approchées ; au lieu de , les
deux armées ſeſont approchées ; les affiégeans
ont battu en breche , &c.
Cette conſtruction , très-vicieuſe , eſt
imitée du ſtyle qu'on a malheureuſement
conſervédans le Barreau ,& dans quelques
Edits; on fait dans ces Piéces parler au Souverain
un Langage gothique. Il dit, on nous
auroit remontré , au lieu de , on nous a remontré
; Lettres Royaux , au lieu de Lettres
Royales ; voulons & nous plaît , au lieu de
toute autre phrafe plus méthodique & plus
grammaticale ; ce ſtyle gothique des Edits
&des Loix, eft comme une cérémonie dans
laquelle on porte des habits antiques , mais
il ne faut point les porter ailleurs. On feroit
même beaucoup mieux de faire parler
le Langage ordinaire aux Loix qui ſont faites
pour être entenduës aisément ; on de
NOVEMBRE.
1744. 41
vroit imiter l'élégance des Inſtituts de Juftinien.
Les Ecrivains doivent éviter cet abus ,
dans lequel donnent tous les Gazetiers
Etrangers ; il faut imiter le ſtyle de la
Gazette qui s'imprime à Paris ; elle dit
correctement les choſes qu'elle doit dire .
La plupart des Gens de Lettres , qui travaillent
en Hollande , où ſe fait le plus
grand commerce de Livres , s'infectent d'une
autre eſpece de barbarie , qui vient du
Langage desMarchands ; ils commencent à
écrire par contre , pour au contraire ; cette
préſente, au lieude cette Lettre ; le change ,
au lieu de changement. J'ai vû des Traductions
d'excellents Livres , remplies de ces
expreſſions. Le ſeul expoſé de pareilles fautes
doit ſuffire pour corriger les Auteurs .
Ciij
42 MERCURE DE FRANCE.
D
fai- Ans le deſſein où nous ſommes de
re tous nos efforts pour réveiller l'attention
du Public , & de chercher avec ſoin
tout ce qui pourra flater ſon goût, & piquer
fa curioſité , nous ne pouvons mieux faire
que de lui préſenter quelques-unes des Piéces
qui ont été faites au ſujet de la Convaleſcence
du Roi.
6
Il eſt inutile d'avertir que nous ne prétendons
point dépriſer celles que nous n'inſérons
point dans notre Recueil. Comment
feroit-il poſſible de donner place à toutes ?
On en a compoſé plus de quatre cent , tant
Odes que Poëmes , Fables , Idilles , &c. A
ne compter chacune de ces Piéces que ſur le
pied de 100 Vers , la totalité fait 40 mille
Vers. On fait, dit- on , de tous ces petits Ouvrages
un Recueil ,que l'on conſervera à la
Bibliothéque du Roi; la Poſtérité comptera ,
avec étonnement , cette immenſe Collection
, & y verra un Monument authentique
de l'amour de la Nation pour fon Roi ,
amour , qui ſous le Regne où nous vivons,
n'eſt point diftingué de l'am our de la Patrie ;
au reſte, elle portera vrai ſemblablement fur
Recueil ce le même Jugement que fit
Martial de fes Vers .
Sunt bona ,funt quadam mediocria , sunt mala mulsa,
NOVEMBRE. 1744. 43
LE PALMIER , LES SILVAINS
ET JUPITER .
FABLE.
Sur la Convalescence du Roi.
UNhaut Palmier, l'ornement d'un Rivage
Prêtoit l'ombre de ſes rameaux
Mux Nymphes , aux Silvains , qui ſous ſon verd
feüillage
Danſoient au ſon des Chalumeaux ;
Al'envi , les Oiſeaux y faisoient leur ramage :
Des Habitans de ce ſéjour
Il étoit la joye & l'amour.
Le plus fier des Enfans d'Eole
Troubla cette félicité.
Sorti des froids climats du Pole
Avec impétuofité
L'Aquilon déclare laGuerre
3
Au beau Palmier, qu'il veut jetter par terres
Les Silvains de leurs cris firent retentir l'air ;
Les Nymphes verſerent des larmes :
Tous invoquérent Jupiter.
Conſervez-nous , grand Dieu , ce Palmier pleinde
charmes ;
Réprimez le noir Ouragan.
Cij
44 MERCURE DE FRANCE.
Jupiter fut ſenſible à leurs juſtes allarmes ;
Des Airs il gronde le Tyran.
Retourne , lui dit- il , promener ta furie
En Groenlande , en Laponie ;
Tu peux dans ces fauvages Lieux
Te déchaîner , & ſouffler de ton mieux :
Mais de cette rive chérie
N'approche plus, ou bien crains moncourroux,
L'Aquilon fuit. A l'inſtant dans la Plaine
Un Zéphir favorable & doux
Vient ranimer de ſon haleine
L'Arbre Divin. Que de remercimens
A Jupiter ! Le Silvain , la Bergere ,
Au comble de leurs voeux , danſent ſur la Fougere,
Et forment des Concerts charmans .
Ce beau Palmier , chéri de la Victoire ,
En butte à l'Aquilon , FRANCE , c'eſt votre Roi :
Son extrême danger a cauſe votre effroi ;
Le Ciel vous l'a rendu. Conſervez la mémoire
Du plus grand des bienfaits ; ſes jours ſont votre
gloire.
Richer.
NOVEMBRE. 1744. 45
T
:
LES ROIS ,
:
ODE.
Oi qui vis tomber les colonnes
Des Etats les plus floriſſans ;
Toi qui vis brifer les Couronnes
Des Souverains les plus puiſſants ;
OTerre ! ô féconde Cybelle !
Tu caches dans ton ſein fidelle
Les faſtes des ſiècles divers :
Ouvre à ma Muſe , qui t'appelle ,
Les Archives de l'Univers .
: 1.
Montre- moi fous leurs Pyramides
Ces Rois dans la tombe ignorés ,
Ces Rois faſtueux & timides ,
Jadis ſur le Trône adorés :
Leur nom n'a duré qu'une Aurore ;
Envain le Marbre couvre encore
Les vains debris de leur cercueil :
LeTems à chaque inſtant dévore
Les Monumens de leur Orgueil.
1
**
Tu vis fortir de tes entrailles.
Cv
46 MERCURE DE FRANCE.
CesHéros , Tyrans des Humains ,
Dont le Dieu fanglant des batailles
Armoit les facrileges mains :
Que les Emules d'Alexandre
Bravent fur des Palais en cendre
Et la Fortune & ſes revers ;
Bien- tôt tu les verras deſcendre :
Dans les Tombeaux qu'ils ont ouverts..
Je' fçais qu'Achille , que Therſite
Etoient ſoumis au même ſort ;
Qu'un même bras nous précipite
Dans les ténebres de la mort ;.
Mais l'Iſſe infâme de Caprée
Vit tomber l'Idole abhorrée
Du cruel Maître de Séjan ,
Et la Terre , encore éplorée ,
Encenſe l'Urne de Trajan.
Princes dont la cendre repoſe
Au pied des plus riches Autels ,
Souvent malgré l'Apothéoſe ,
Vous êtes l'horreur des Mortels;
Envain dans vos Palais nourrie ,
La folle & baſſe Flaterie
Chante vos Hyinnes en tout licu:
NOVEMBRE.. 1744. 47
Le tems détruit l'Idolatrie ,
Et briſe l'Autel & le Dieu..
Rois , laiffez aux Peuples fauvages
Le droit injuſte du plus fort ;
La crainte arrache nos hommages ,
L'amour les obtient fans effort:
Serrez moins le noeud qui nous lie ;
Notre orgueil à regret ſe plie
'Au joug rigoureux du pouvoir :
L'amour, plus noble, multiplie
Nos foins que borne le Devoir.
Dans vos Serrails impénétrables ,
Sultans , eſclaves couronnés ,
Vous traînez des jours déplorables ,
Des jours de trouble environnés :
Pour rendre la Terre féconde ,
Le Soleil fort du ſein de l'Onde ,
Et s'ouvre un chemin vers les Cieux:
O Rois , rendez heureux le Monde,.
En vous offrant à tous les yeux .
Voyez ſur les bords de la Seine
Ce Prince , l'amour des Français";
La Victoire qui le ramene ,
Annonce à grands cris nos ſuccès :
Cvjs
48 MERCURE DE FRANCE.
Son Peuple l'entoure & le preffe ;
Le zéle ſe change en yvreffe ;
On aime , on adore ſes loix :
Excès d'une juſte tendreſſe ,
Qui fait le bonheur des grands Rois !
Ne craignons pas que la mémoire
Se perde dans l'ombre du Tems ,
Ni que le grand jour de l'Hiſtoire
Terniſſe ſes faits éclatans :
Minerve le ſuit à la guerre ,
Thémis gouverne ſon tonnerre ;
Il n'eſt armé que pour la paix ,
Et ne veut enchaîner la Terre
Que par le lien des bienfaits.
On dira : Quel Dieu favorable
Accorda Louis aux Humains ?
Son amitié ferme & durable
Soutint le Trône des Romains ;
Dans ſon Tribunal deſporique ,
Jamais la Liberté publique
N'expira ſous l'autorité ;
Les refforts de ſa politique
Furent les loix de l'équité.

Né ſur le Trone , il fut ſenſible ;
NOVEMBRE. 1744 . 49
Juge , il reffentit la pitié ;
Souverain , il fut acceſſible ;
Monarque , il connut l'amitié :
Que ſa justice & fon courage ,
Que ſon nom , beni d'âge en âge,
Des fiécles percent le cahos :
Qu'il foit le modéle du Sage :
Qu'il foit l'exemple des Héros.
Sans avoir le pinceau d'Appelle ,
Diſciple de la vérité ,
J'ébauche le Portrait fidelle
Que peindra la Poſtérité.
Grand Roi , que la France applaudiſſe
Aux Vers de ma Muſe novice ,
Il eſt pour eux un prix plus doux ;
Vous pouvez d'un regard propice
Les rendre immortels comme vous.
Par M. L. D. B. de l'Académie Françoife.
SO MERCURE DE FRANCE..
兼洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
ODE
En Strophes libres و
Sur la Maladie & la Convalescence du Roi,
Par M. des Forges Maillard .
Lorsque l'Aftre du jour , dontl'ardente lumiere
Fait le bonheur du monde & l'ornement des Cieux
Au plus brillant de ſa carriere ,
Vient à s'éclipſer à nosyeux ,
Tout languit ici bas , & la Nature entiere
Apprend aux Mortels par ſon deüil ,
Que fans l'éclat de cebel oeil
L'Univers reviendroit à ſa maſſe premiere.
'Ainfi , Prince, à nos voeux déſirable à jamais,
Qui comptes, nontes jours, comme Titus put faire
Mais tes momens par tes bienfaits ;
Quand d'un coup de ſa faux la Parque ſanguinaire
S'apprêtoit à trancher de ces précieux jours
L'utile , l'éclatant, le trop rapide cours ,
Sur le front de la France une pâleur ſoudaine
Exprima ſon ſaiſiſſement ,
Et dans ce morne accablement ,
Chacun offroit pour toi ſa tête à l'inhumaine ,
Et n'avoit dans le coeur qu'un même ſentiment,
NOVEMBRE. SE 1744.
Mais ſi ſa cruauté conſommant nos allarmes ,
Réſiſtant à nos cris , t'eût rangé ſous ſa loi ,
Sur ſes Poles le Monde eût fenti notre effroi ;
Et même l'ennemi pénétré de tes charmes ,
Témoin de ta valeur , ſachant que malgré toi .
L'Injustice , l'Audace & la mauvaiſe foi ,
Aforce d'attentats aiguiſerent tes armes ,
Moüillant les fiennes de ſes pleurs ,
En eût mêlé les flots au torrentde nos larmes
Comme s'il cût gémi de ſes propres malheurs.
L'Olympe eſt dévoilé; bel Aſtre de nos vies,
Au gré de nos tendres envies
Tu reparois ſur l'horifon ,
Etnos juſtes douleurs ſe ſont évanoüies ,.
Al'aſpect de ta guériſon .
Mais arrête , Louis ; où t'emporte la gloire ?
N'expoſe plus ton fang aux fureurs des hazards ;
Ton courage a fixé le vol de la Victoire ,
Qui devance tes Etendarts,
Je la vois,&quels yeux la pourroient méconnoître
'Aſon armure, où l'or ſeme & forme des Lys !
Le fond blanc de l'étoffe , aux regards ébloüis
Peint la noble candeur de notre Auguſte Maître ,
Et déſormais elle ne veut paroître
Que couverte de ces habits.
1
52 MERCURE DE FRANCE.
D'un ciſeau délicat les traits inimitables
Sur le luiſant acier de ſon Cafque divin ,
Repréſenterent Nice , Ypre , Furne , Menin ,
Et des Ufurpateurstant d'appuis formidables",
Cuiſant , le dos tourné, leurs rages implacables ,
Forcés de repaſſer le Rhin ,
Et plus honteux dans leur retraite ,
Que s'ils avoient ſubi par un juſte deſtin
Sur le champ de bataille une entiere défaite ,
Punis desnoirs complots de leur orgueil mutin.
Le bruit de tes Tambours', le ſon de tes Tymbales,
Où brillent tes marques Royales ,
Sont le ſignal flateur qui la mene au combat ;
Monarque craint , chéri , Pere , Héros , Soldat ,
Ton grand coeur s'eſt aſſés diftingué dans la guerre;
Laiſſe repoſer ton Tonnerre ,
Et vien te rétablir au fein de ton Etat.
Tu verras en chemin tes Provinces tranquilles ,
Et malgré les Volcans par Bellonne allumés ,
L'abondance , l'honneur, & l'ordre dans tes Villes.
Montre toi dans Paris à tes Peuples charmés ;
Regarde avec tranſport dans les Airs enflâmés
NOVEMBRE. 1744. 53
Les Serpenteaux errans , & les Gerbes que lance *
De ſoi- même rival l'amour ingénieux ,
Aller juſqu'au Trône des Dieux ,
Leur témoigner notre reconnoiſſance.
Conty , ton cher Conty , Héros prématuré ,
Dont au fort des périls le coeur eſt aſſuré
Sur fa mâle prudence au-deſſus de ſon âge ;
L'intrépide Clermont que même ardeur engage ,
Pentiévre , ambitieux de marcher ſur leurs pas ,
Aimé de tes Bretons , Gouverneur des Climats ,
Où le Ciel me fit don de l'air que je reſpire ,
Sçauront bien en ta place animer tes Soldats ,
Sur la trace du feu que ton Sang leur inſpire.
Laiſſe à tes Généraux , à ces braves Guerriers
Le ſoind'achever tes conquêtes ,
Et leur ayant coupé des moiſſons de Lauriers ,
Cede-leur le plaifir d'en couronner leurs têtes.
* Ondonne cette Piéce , telle qu'elle a étéfai te ; on
ne prévoyoit pas la défenſe des Feux d'artifice ; mais
les magnifiques Illuminations répandoient une fi grande
clartédans l'Air , qu'on peut dire que la pensée, la
même pour lefond , ne differe que dans les termes .
54 MERCURE DE FRANCE.
ADRESSE aux Poëtes qui ont célébré
la Convalefcence du Roi.
J''AAiifait commetant&tantd'autres,
1
Quelques Vers ſur l'heureux retour
De la ſanté du Roi , l'objet de notre amour ;
Mais écoutez , Confreres nôtres ,
Poëtes & Rimeurs , que vous figurez - vous ,
Qu'à l'envi nous ayons tâché d'exprimer tous
Dansles bruyans accès d'un ſuperbe délire ?
Trois mots que ſans emphaſe & d'auſſi bonne foi
Le Peuple hautement en tous lieux aime à dire ,
Et les voici , VIVEA RO
Des Forges Maillard,
৩৩
:
NOVEMBRE.
1744. SS
252525
SUR LA CONVALESCENCE DU ROI,
V
RONDEAU.
Ive le Roi , crioit toute la France
Lorſque Louis , par ſa convalefcence
Yrappelloit les Plaiſirs & les Jeux ,
Qu'avoitbannis le mal trop dangereux ,
Dont on craignoit pour lui la violence.
:
Grands& Petits , lors égaux dans leurs voeux,
Soir&matin ſe redifoient entr'eux ,
Or Béniſſons la divine clemence ;
Vive le Roi .
Grands & Petits , la Poëtique Engeance,
Dans ces inftans pour rimer ſi chanceux ,
Ne s'oublia : Vers , tant mous que nerveux
On vit courir , n'ayant d'autre élégance
Que d'être ornés de ce refrain heureux ,
Vive le Roi.
د
ParM. Jacques, Marchand Evantailliste
ruë Mouffetar.
56 MERCURE DE FRANCE.
Q
SONNET.
Uel Roila Mort vouloit enlever àla France I
La Sageſſe conduit ſes projets genereux ;
Dans ſes Camps ſa valeur égale ſa prudence ,
Et c'eſt là que ſes ſoins , ſestravaux ſont ſes jeux.
Quand ſes jours menacés troubloient notre conf
tance ,
Que de pleurs ! que de cris ! que d'allarmes pour
cux !
De longs gémiſſemens étoient notre éloquence ,
Et le Ciel entendoit partout les mêmes voeux.
Il nous le rend enfin , ce Héros magnanime ;
Il nous le rend, plus digne encor de notre eſtime
Hélas ! qu'en le perdant, nous perdions de vertus !
Dupremier des Céſars le courage l'anime ;
Il a l'humanité du Vainqueur de Solime ,
L'Univers dans Louis revoit Jule & Titus.
Par le même.
NOVEMBRE. 1744. 57
AU ROI ,
A fon retour de l'Armée,
QUandle Soleil , ame de laNature ,
Au Monde ; en s'éclipſant , dérobe ſa clarté ,
Tout s'attriſte& languit dans une nuit obſcures
Tout eſt ſans vie & fans beauté.
Qu'il reparoiffe & brille fans nuage ;
Aſes premiers regards tout revit ſous les Cieux ;
Et pour chanter ſon retour glorieux ,
Tout a ſa voix & ſon langage.
Legazoüillement des Oiseaux
Des tranquilles Forêts interrompt le filence ;
Sur le gazon fleuri bondiſſent les Troupeaux ;
Le Poiſſon , même qui s'élance ,
Se plaît ſur la face des Eaux.
Louis , à ce Tableau tu reconnois la France
Dans ſon ſein , Aftre bienfaiſant ,
Que ton Eclipse , hélas , a répandu d'allarmes !
Mais à la ſeule joye il échappe des larmes ,
Quand ſur ſon horiſon tu parois renaiſſant.
Quel concours empreſſé d'un Peuple qui t'adore !
Il te voit , s'attendrit , & veut te voir encore ;
Le jour qu'il te retrouve , eſt le plus beau des jours;
Pour le prolonger dans ſon cours ,
58 MERCURE DE FRANCE.
Il embellit la nuit des clartés de l'Aurore ;
Tout s'anime , tout ſe décore :
Ici de mille voix s'élevent les Concerts ;
Là le ſalpêtre ardent, qui s'exhale en éclairs,
Brille, ſerpente , éclate , & par ſes jeux rapides ,
Ton nom qu'il fait éclore à nos regards avides,
Ainſi quedans les coeurs eſt écrit dans les airs .
GRAND ROI , cet hommage ſi tendre ,
Que le zéle François brûle de t'exprimer ,
Pourroit-il ne pas te charmer ?
Il eſt ſi doux de te le rendre !
Il eſt ſi doux d'élever juſqu'aux Cieux
Un Roi , que fes périls ſuivis de la Victoire ,
Nous rendent aufli cher, qu'il eſt grand à nos yeux
Senſible à la folide gloire ,
Senſible à nos tranſports , applaudis à nos Voeux ::
Affés d'exploits brillans affûrent ta mémoire ,
Mais ton amour pour nous, tracé dans ton Hiſtoire,
Fera douter chés nos Neveux ,
Qui du Prince ou du Peuple étoit le plus heureux,
: Le P. R de l'Oratoire.
:
NOVEMBRE.
1744 59
DISCOURS EN VERS ,
Sur les Evenemens de l'année 1744.
Quoi , verrai-je toujours des fottiſes en France
Diſoit l'hyver dernier, d'un ton plein d'importance,
Timon , qui , du paflé profond admirateur ,
Du préſent qu'il ignore eſt l'éternel frondeur !
Pourquoi , s'écrioit-il , le Roi va -t'il en Flandre ?
Quelle étrange Vertu qui s'obſtine à défendre
Les débris dangereux du Trône des Césars ,
Contre l'Or des Anglais , & le Fer des Houzards a
Dans le jeune CONTY quel excès de folie ,
D'eſcalader les Monts qui gardent l'Italie ,
Et d'attaquer , vers Nice , un Roi Victorieux ,
Sur ces Sommets glacés dont le front touche aux
Cieux ?
Pour franchir ces amas de neiges éternelles ,
Dedale à cet Icare a- t'il prêté ſes aîles ?
A-t'il reçû du moins dans ſon deſſein fatal ,
Pour brifer les Rochers le ſecret d'Annibale
Il parle & CONTY vole. Une ardente jeuneſſe,
Voyant peu les dangers que voit trop la vieilleſſe;
Se précipite en foule autour de ſon Héros :
Du Var qui s'épouvante on traverſe les flots ;
DeTorrensen Rochers ,de Montagne en Abyme,
60 MERCURE DE FRANCE.
Des Alpes en couroux on aſſiége la cime ;
On y brave la foudre : On voit de tous côtés
Et la Nature , & l'Art , & l'Ennemi domptés ,
CONTY qu'on cenſuroit ,& que l'Univers love ,
Eſt un autre Annibal qui n'a point de Capoüe.
Critiques orgueilleux, Frondeurs , en est- ce aſſés ?
Avec Nice & Demont vous voilà terraſſés.
Mais, tandis que ſous lui les Alpes s'applaniffent,
Que fur les Flots voiſins lesAnglois en frémiſſent,
Vers les bords de l'Escaut LOUIS fait tour
trembler ;
Le Batave s'arrête , & craint de le troubler .
Miniſtres , Géneraux , ſuivent d'un même zéle ,
Da Conſeil aux dangers,leur Prince & leur modéle.
L'Ombre du GRAND CONDE' , l'Ombre du GRAND
LOUIS ,
Dans les Champs de la Flandre ont reconnu leur
Fils :
L'Envie alors ſe tait ; la Médifance admire.
Zoile, un jour du moins , renonce à la Satyre ;
Et le vieux Nouvelliſte , une canne à la main ,
Trace au Palais Royal Yore, Furne & Menin .
Ainfi , lorſqu'à Paris la tendre Melpomene
De quelque Ouvrage heureux vient embellir la
Scéne ,
En dépit des flets de cent Auteurs malins ,
Le Spectateur ſenſible applaudit des deux mains ;
Aini
NOVEMBRE. 61
1744.
Ainfi , malgré Buffy , ſes chansons , & fa haine ,
Nos Ayeux admiroient Luxembourg & Turenne.
Le Français , quelquefois , eſt léger & moqueur ,
Mais toujours le Mérite eut des droits ſur ſon coeur,
Son oeil perçant &juſte eſt prompt àle connoître ,
Il l'aime en ſon égal ; il l'adore en ſon Maître.
La Vertu ſur le Trône eſt en ſon plus beau jour ,
Et l'exemple du Monde en eſt auſſi l'amour.
Nous l'avons bien prouvé, quand la Fiévre fatale,
A l'oeil creux, au tein ſombre, à la marche inégale,
Attaqua dans ſon lit, de ſes tremblantes mains,
Au fortir des Combats , le plus grand des Humains,
Jadis Germanicus fit verſer moins de larmes ;
L'Univers éploré reſſentit moins d'allarmes ,
Et goûta moins l'excès de ſa félicité ,
Lorſqu'Antonin mourant , reparut en ſanté.
Dans nos emportemens de douleur & de joye ,
Le coeur ſeul a parlé ; l'amour ſeul le déploye.
Paris n'a jamais vû de tranſports ſi divers ,
Tant de Feux d'artifice , & fi peu de bons Vers,
Autrefois, & GRAND ROI ! les Filles de Mémoire,
Chantant au pied du Trône,en égaloient la gloire.
Que nous dégénérons de ce tems ſi chéri !
L'éclat du Tiône augmente, & le nôtre eſt flétri.
Oma Proſe & mes Vers, gardez - vous de paroître.
Il eſt dur d'ennuyer ſon Héros & ſon Maître :
I. Vol. D
62 MERCURE DE FRANCE.
Cependant nous avons la noble vanité
De mener les Héros à l'immortalité ;
Nous nous trompons beaucoup ; un koi juſte &
qu'on aime ,
Va ſans nous à la gloire, &doit tout à lui-même,
Chaque âge le benit ; le Vieillard , expirant ,
De ce Prince , à ſon Fils fait l'éloge en pleuranta
Le Fils , éternifant des Images ſi cheres ,
Raconte à les Neveux le bonheur de leurs Peres ,
Et ce nom dont la Terre aime à s'entretenir ,
Eſt porté par l'Amour aux fiécles à venir.
Si pourtant , & GRAND ROI ! quelqu'eſprit moins
vulgaire ,
Des voeux de tout un Peuple interpréte fincère
S'élevant juſqu'à Vous par le grand Art des Vers ;
Oſoit , ſans vous flater , vous peindre à l'Univers
Peut-être on vous verroit , ſéduit par l'harmonie
Pardonner à l'Eloge en faveur du Génie ;
Peut- être d'un regard le Parnaſſe excité ,
De ſon luſtre terni reprendroit la beauté.
L'oeil du Maître peut tout ; c'eſt lui qui rend la vie
Au Mérite expirant ſous les dents de l'Envie ;
C'eſt lui dont les rayons ont cent fois éclairé
Le modeſte Talent , dans la foule ignoré.
Un Roi qui ſçait régner , nous fait ce que nou
fommes :
Les regards d'un Héros produiſent des Grands
Hommes.
ParM. de Voltaire.
NOVEMBRE. 1744. 65
Ous avions d'abord formé le deſſein
Nde donner au Public une Liſte de
tous les Te Deum qui ont été chantés pour
la Convalescence du Roi , mais nous avons
craint que cette Liſte , trop longue& trop
uniforme , ne fatiguât nos Lecteurs & ne
remplît mal une partiede notre Recueil ,
que nous pouvons donner à des matieres
plus intéreſſantes. Il ſuffirade dire que nonſeulement
toutes les Compagnies , toutes
les Communautés , tous les Corps de Métiers
ſe ſont ſignalés à ce ſujet , mais que
même les Compagnons de chaque Métier ,
&tous lesOuvriers qui n'avoient pas encore
l'honneur de faire un Corps , ont été réiinisdans
cette circonſtance par leur zéle , au
défaut des Statuts , & ont fait célébrer des
Meffes folemnelles , ſuivies du Te Deum &
de l'Exaudiat. On n'entendra pas dire, ſans
étonnement , qu'on a vû le Public invité
par des Affiches aux Te Deum des Porteurs
d'Eau , des Bateliers du Port S. Nicolas ,
des Blanchiſſeuſes de la Grenoüillere , &
enfin des Laquais du Fauxbourg S. Germain.
Cette Cérémonie étoit ſuivie le foir
d'Illuminations , & pendant près de trois
mois , Paris n'a point été ſans être illuminé
en quelque endroit ; les Porteurs d'Eau ont
Dij
64 MERCURE DE FRANCE.
illuminé les Fontaines publiques , qui font
leur domicile le plus ordinaire.
Ces circonstances font moins frivoles
qu'elles ne le paroiſſent ; on y voit la joye
fincére du Peuple , & l'amour de la Nation
pour ſon Prince s'y développe mieux que
dans les loüanges les plus pompeuſes , car
le Peuple jamais n'a menti ni flaté.
Nous avons crû ne pouvoir nous diſpenſer
de rendre compte au Public des Fêtes qui
ont été célébrées dans les differentes Villes
du Royaume , à l'occaſion de la Convalefcence
du Roi ; nous croirions leur faire injuſtice
, ſi nous négligions de tranſmettre à
la Poſtérité ces témoignages de leur zéle ,
auſſi honorables pour elles , qu'ils font fla
teurs pour le Prince qui en eſt l'objet,
NOVEMBRE. 1744. 65
FESTES ,
Célébrées ausujet de l'heureux Rétabliſſement
de la ſanté du Roi , dans differentes
Villes du Royaume.
SAINT QUENTIN.
A Ville de
:
L
Saint Quentin s'eft extrê
mement diftinguée; une Proceſſion ſolemnelle
& unTe Deum , ordonnés par l'Evêque
de Noyon , n'ayant pas ſuffi au zéle
des Chanoines de P'Egliſe Collégiale , ils
ont chanté une grande Meſſe en Muſique ;
tous les Corps y ont aſſiſté. Une illumination
magnifique & très -bien entenduë , orna
l'Egliſe Collégiale , & l'Hôtel de Ville
qui fit tirer un très-beau Feu d'artifice ;
beaucoup des Habitans ont fait la même dépenſe
, & les coeurs Picards ont fait briller
leur candeur & leur vivacité naturelles .
ANGOULESME.
Dès que l'Evêque d'Angoulême apprit
l'heureuſe nouvelle de la guérifon du Roi ,
il fit illuminer le clocher de la Cathédrale ,
pour informerpromptement de ce Miracle
,
Diij,
66 MERCURE DE FRANCE.
les Payſans des Villages voiſins, qui chaque
jour venoient en pleurs ſçavoir l'état de la
ſanté de leur Souverain. Toutes les actions
de graces furent renduës avec ſolemnité par
l'Eglife, le Magiſtrat& laBourgeoisie. L'Evêque
fit ſervir cinq tables abondantes&
délicates , & pendant ce repas il fit prodiguer
au Peuple des vivres , du pain & de
l'argent. Le Maire & divers Particuliers firentdreffer
des tables dans leurs ruës, où les
paſſans étoient gracieuſement admis.
ROUEN..
La Ville de Roiien , par l'éclat des Fêtes
occaſionnéespour la Convalefcence duRoi,
s'eſt montrée digne d'être la Capitale d'une
des plus conſidérables Provinces du Royaume.
Le Parlement, le Préſident de la Londe,
qui préſide à la Chambre des Vacations,M.
de la Bourdonnaie , Intendant , enfin tous
les Corps Supérieurs & toutes les Communautés
de la Ville , ont prouvé qu'en Normandie
leur coeur vaut bien leur eſprit.
L'Abbaye de S.Oiien a célébré cette Fête,
comme une des principales Abbayes du
Royaume. Elle a décoré fuperbement fon
Eglife , tiré un beau Feu d'artifice. Après le
Te Deum , accompagné de ſalves de canon ,
les quatre Chantres , précédés de la Comr
NOVEMBRE. 1744. 67
pagnie , appellée la Cinquantaine , allumemerent
le Feu élevé dans la Place , qui repréſentoit
quatre Baſtions.
LES BENEDICTINS DE L'ABBAYE
DE REBETS .
L'Abbé de Ceilles de Fleuri , de concert
avec les Religieux Bénédictins de l'Abbaye
de Rebets , a fêté magnifiquement la
Convalefcence du Roi. Les actions degraces
furent folemnelles.On tira dans la grande
Place un Feu d'artifice , & on y éleva un
grand Arc de triomphe , orné de Feſtons &
deGuirlandes .
LAON.
La Ville de Laon a donné les plus éclatantes
marques de ſa joye au retour de la
ſanté du Roi. L'Egliſe Cathédrale a chanté
folemnellement le Te Deum. L'Illumination
a été générale & brillante. L'Evêque a allumé
le feu préparé dans la Place de l'Hôtel
de Ville ; il étoit accompagné par le Corps
de Ville , précédé des Gardes du Gouverneur
& du Lieutenant Général de la Province
, & de toutes les Compagnies Bourgeoiſes.
UneDécoration,d'un goût fingulier,
forma un Spectacle applaudi , ainſi que le
1
Dij
68 MERCURE DE FRANCE.
:
Théarre de l'artifice , qui en partit longtems
avec profuſion .
NOYON.
Noyon ne l'a pas cédé à Laon , & les Bénédictins
de l'Abbaye de S. Eloi , & même
le Convent des Capucins , enfin le Clergé
Séculier & Régulier , le Magiftrat & tous
les Habitans ſe ſont diftingués dans leurs
Réjoüifſſances publiques &particulieres .
LIMOGES.
Nous nous garderons bien d'oublier les
Réjoüiffances du Chapitre de l'Egliſe Royale&
Collégiale de cette Ville & de fon
Préfidial , ainſi que du Corps de Ville , &
de ſoixante notables Bourgeois du Quartier
S. Martial , qui aſſiſterent au Te Deum , en
habits uniformes. Plus de deux mille Flambeaux
& des Luſtres innombrables , éclairerent
la principale façade de l'Eglife .
PONTOISE.
Mad. d'Argouges de Ranes , Prieur de S.
Nicolas de Pontoiſe,& les Religieuſes de ec
Convent, ont chanté , après le Te Deum, un
Exaudiat , mis en Muſique par le Curé de
NOVEMBRE. 1744. 69
l'Egliſe de S. Pierre de Pontoiſe. L'illumination
a parfaitement réüffi.
AVIGNON.
زر
La joye univerſelle de la France s'eft
communiquée à cette Ville Etrangere ; le
Vice-Légat , les Confuls & tous les Tribunaux
, ont parû François dans cette occafion.
Après les devoirs pieux rendus, un Concert
&une collation magnifiques, précédés d'un
dîner ſomptueux chés le Vice-Légat , on
tira un Feu d'artifice des plus beaux , compoſé
par Il Signor Carlo Genuini,un des plus
célébres Artificiers d'Italie .
SOISSONS .
1
Les bornes , preſcrites à ce Journal , ne
permettent pas de détailler tout ce qui s'eſt
paffé à Soiffons, quand laConvalefcence du
Roi y a été annoncée. Le Duc de Fitsjames,
Evêque de Soiſſons & Premier Aumônier
du Roi , a peint dans ſon Mandement le
coeur de ce Monarque , & le peindre , c'eſt
le loüer fans adulation. Les vertus n'ont
pas beſoin d'ornemens . Le Te Deum de la
compofition de M. Morel , Organiſte de la
célebre Abbaye de S. Jean des, Vignes , fut
chanté au bruit d'une triple ſalve d'Arcille
Dv
70 MERCURE DE FRANCE.
rie. M. le Comte de Buron , Lieutenant
Général de la Province ,& le Corps de Ville,
accompagnés des Gardes de M.le Duc de
Gêvres , Gouverneur ,& de ceux duComte
deBuron ,y affifterent,ainſi que le Préfidial,
qui les avoit devancés, l'illumination , les
feſtins & les largeſſes faites au Peuple , ca
ractériſerent la fatisfaction généralé. M.
Méliand , Intendant de la Province, ſe dif
ringua dans tout ce qu'il fit dans ces jours
fortunés ; on donna la Comédie fur un
Théatre dreffé dans la Place publique , exécutée
par uneTroupe arrivée à propos.L'ingénieux
Feu d'artifice répréſentoit le Templedu
Deſtin , & quoique l'ordonnance en
fût des plus nobles &des plus frappantes ,
il étoit encore plus orné par les Inſcriptions
qui le décoroient. Il faudroit les tranfcrire
toutes ici , fi on vouloit y rappeller les plus
belles. On ne donnera que le premier Emblême
, compoſé par M. Racine , le petitfils
, âgé de dix ans ; ainſi le nom de Racine
eſt un Eloge depuis trois générations. Cet
Emblême , déſignant le Roi en danger de
mourir , eſt une belle fleur , qu'un Moiffonneur
ſemble reſpecter,avec cette Inſcripzion
: Eft gloria Terra .
Moiffonneur , qu'en ta main cruelle
La Faux s'arrête en ce moment !
NOVEMBRE. 1744. 71
Ah ! reſpecte une fleur fi belle ;
De la Terre elle eſt l'ornement.
L'Emblême deuxième mérite d'être cité ,
puiſqu'il exprime des ſentimens que toutes
les Provinces de France ont également fait
éclater ; c'eſt un Roi d'Abeilles, languiſſant,
environné d'un grand nombre d'Abeilles ,
dont les unes l'épluchent , les autres lui
préſentent du miel au bout de leurs trompes
,d'autres fe gliſſent ſous lui,pour le foulever
, avec cette intéreſſante Inſcription =
Regemfic obfervant nulli.
L'Abeille est l'Image fidelle
Des ſentimens & des coeurs des François
Quel Peuple eut jamais plus de zéle,
Plus de reſpect& d'amour pour ſes Rois !
2
I
Pluſieurs Dames & Cavaliers de la Ville
exécuterent chés M. l'Intendant un Diver
tiſſement , dont les paroles ſontde M. Roy,
Chevalier de l'Ordre de S. Michel , & la
Muſique de M. Morel ,Organiſte de S. Jean
des Vignes , qui fut applaudi par les Connoiffeurs.
On ſouhaiteroit pouvoir donner
ici tout ce Divertiſſement , intitulé : Les
Bergers de l' Aiſne , où l'Auteur ſans s'écarter
du genre lyrique , a raſſemble des traits de
notre Hiſtoire & de la Fable. Voici ſeule-
Dvj
72 MERCURE DE FRANCE.
:
ment la troifiéme & derniere Scéne chantée
par Apollon.
APOLLON AUX BERGERS DE L'AISNE.
Reſpirez après tant d'allarmes,
Vous, * Monſtres de l'Enfer rentrez-y pour jamais
Miniſtres de la mort, ma main briſe vos traits;
Admete , ouvre les yeux à la clartéCéleste ,
Mais à tant de faveurs Apollon aujourd'hui
N'impoſe point de loi funeſte ;
On vous rend un Pere , un appui ,
Sans qu'il en coute à la fidéle Alceſte ,
Des jours que ſa tendreſſe auroit donnés pour lui.
Triomphe , Victoire ;
De vos chants frappez les airs ,
Trompettes & Tambours par vos bruyans Concerts
De ce jour confacrez la gloire ;
C'eſt la Fête de l'Univers.
Le Chapitre & l'Abbaye de S. Jean des
Vignes, ont auſſi donné des Fêtes, qui méritent
une ample Deſcription .
Monſeigneur le Dauphin & Mesdames
de France , en revenant de Metz , firent
l'honneur à M. l'Intendant de ſouper & de
coucher chés lui. Ils virent l'illumination
&le feu d'artifice,d'un goût nouveau,inven-
Al'Envie &sasuite.
NOVEMBRE. 1744. 73
té& exécutépar le frere Philbert, Religieux
Capucin à la Fere .
Les Curieux liront la Relation de ces
Fêtes, imprimée à Soiſſons , chés la veuve de
Charles Courtois , Imprimeur du Roi , près
l'Election ; ils y verront avec plaiſir le Compliment
fait à M. Meliand , Intendant, par
M. Carrier , Maire ; une Paftorale & un
Vaudeville de M. Berſon ; la Nymphe de
l'Aiſne au Roi , de M. de Royaucourt ; une
Ode de M. l'Abbé Portes , Chanoine de
l'Egliſe de Laon .
S. GERMAIN - EN - LAYE.
Le 13 , la Paroiſſe de S. Germain-en-
Laye , chanta le Te Deum avec grande folemnité
, & les Anglois,qui demeurent dans
leChâteau , le firent chanter par la Mufique
du Roi ; l'illumination & les autres
réjouiſſances furent dignes d'une Maiſon
Royale.
SAINT DENIS.
L'Abbaye & la Ville s'acquitterent le
21 d'un devoir qui fut pour eux un trèsgrand
plaifir : il y eut illumination & feu
d'artifice.
74 MERCURE DE FRANCE.
:
VERSAILLES.
Cette Ville a prouvé qu'elle étoit le ſejour
ordinaire du Roi , par les plus vives
marques d'une joye ſincere ; l'illumination
des deux Paroiſſes & des Récolets fut frapante.
M. Sibot , Prêtre de la Miſſion , a
fait la dépenſe de celle de l'Egliſe de S.
Louis , & le deſſein de la Décoration , ingénieuſement
conduit , étoit de M. Frati ,
Peintre & Architecte de l'Académie de
Florence : on y voyoit la Statuë du Roi ,
avec cette touchante Inſcription :
Parenti Patria Redivivo confecrat amor.
GENES.
Le 13 Septembre , on chanta le Te Deum
dans la Chapelle de la Nation Françoiſe.
M. de Jonville , Envoyé Extraordinaire du
Roi de France auprès de cette République ,
foutint parfaitement dans cette occafion la
dignité de ſon caractere. Son Hôtel fut le
foir magnifiquement illuminé ,& les François,
domiciliés àGénes, ſignalerent leur zéle
&leur joye.
Il y eut le 28 du mois dernier à Iſſy ,
dans la Maiſon du Séminaire de S. Sulpice ,
NOVEMBRE. 1744. 75
pour la Convalefcence du Roi , une des
plus belles illuminations qui ayent été faites
à cette occafion .
Dans l'enfoncement du Parterre , au-deffus
du grand Baffin , s'élévoit un Temple
d'une magnifique ſtructure .UneColonnade,
qui formoit divers Portiques , régnoit des
deux côtés du Jardin ; chaque Colonne portoit
une Pyramide , & un Lustre étoit fufpendu
au milieu de chaque Portique. De
diſtance en diftance , étoient des Pyramides
, détachées de la Colonnade , & terminées
par des Globes de feu , de chacun defquels
naiffoit une Guirlande. Toute cette
Décoration étoit éclairée d'une quantité
prodigieuſe de Terrines & de Pots-à-feu.
Des Lampions fans nombre figuroient le
Deſſein du Parterre,&les Ifs, qui l'environnent
, étoient entierement illuminés. Cette
illumination fut accompagnée d'un feu d'artifice
d'une très-longue durée & d'une variété
fingulière , & le grand Baffin fournit
une des parties les plus intéreſſantes du
ſpectacle par les feux de toute eſpéce &de
differentes formes , qui en fortirent. Il parutpendant
long-tems bordé de Gerbes de
feu , ainſi que l'allée qui y conduit. Plufieurs
Prélats& autres perſonnes dediftinction
ont aſſiſté à cette Fête , qui a été ordonnée
par l'Abbé Couſturier , Supérieur
du Séminaire de S. Sulpice.
76 MERCURE DE FRANCE.
Les habitans de Toulouſe ont rendu plit
ſieurs jours de ſuite des actionsde graces &
de réjoiiiſſances , pour le rétabliſſement de
la ſanté du Roi .
Le Parlement de cette Ville , ſi-tôt qu'il
eut reçû la nouvelle de la Convalefcence
du Roi , fit chanter dans la Grande Sale du
Palais le Te Deum auquel il aſſiſta en Corps ,
& la nuit fuivante toutes les Maiſons des
Préſidens & des Conſeillers furent illuminées
. Le lendemain , le Te Deum fut chanté
dans l'EgliſeMétropolitaine avec une folemnité
extraordinaire,&leParlement s'y trouva
ainſi que les autres Compagnies. Il y eut le
foir une magnifique illumination au Palais
de l'Archevêque. Le Bureau des Finances ,
l'Univerſité , l'Académie des Jeux Floraux ,
le Sénéchal & le Viguier firent éclater auffi
dans les jours fuivans leur zéle par des Fêtes
particulieres. Les préparatifs ordonnés
par les Capitouls , ayant été achevés , le
Chapitre de l'Egliſe Métropolitaine ſe rendit
proceſſionnellement à la Chapelle du
Capitole , & le Prévôt du Chapitre y entonna
le Te Deum , qui fut ſuivi d'une illumination
générale dans toute la Ville. Tou
tes les Communautés Religieuſes & les differens
Corps des Marchands & des Artiſans
ont donné ſucceſſivement des témoignages
finguliers de leur amour reſpecteux pour le
NOVEMBRE. 1744. 77
Roi. Les Jeſuites du College & les Bénédictins
de la Daurade ſe ſont ſurtout diftin
gués à cette occaſion. L'Archevêque , ayant
reçû la Lettre que S. M. lui a écrite , pour
faire rendre à Dieu de ſolemnelles actions
de graces de l'avoir confervée , on chanta
pour la ſeconde fois dans l'Egliſe Métropo
litaine le Te Deum , auquel l'Archevêque
officia pontificalement , & auquel le Parlement&
toutes les Compagnies aſſiſterent,
Le foir , toutes les ruës furent illuminées ,
ainſi qu'elles l'avoient été le jour du Te
Deum du Corps de Ville ,& ces illuminations
furent renouvellées les deux nuits fuivantes
. Toutes ces Fêtes ont été terminées
par un feu d'artifice , que la Ville avoit fait
préparer dans la Place du Capitole , & dont
laDécoration & l'exécution ontdû fatisfaire
les connoiffeurs les plus difficiles.
On a appris de Rome du 3 du mois dernier
, que l'Abbé de Canillac , Auditeur de
Rote pour la France & chargé des affaires
du Roi Très- Chrétien auprès du S. Siége ,
ayant été informé du rétabliſſement de la
ſanté de ce Monarque , l'Egliſe de S. Loiiis
de la Nation Françoiſe fut éclairée & ornée
par les ordres de ce Miniſtre , avec une magnificence
, qui a excité avec juſtice l'admiration
générale , & que le 27 du même mois
78 MERCURE DE FRANCE.
il y fit chanter le Te Deum en Muſique par
les voix les plus célébres de cette Ville.
Tous les Cardinaux y aſſiſterent avec un
empreſſement , inſpiré par l'intérêt que
toute l'Europe prend à la vie du Roi de
France , & le Pape , voulant témoigner
combien il étoit ſenſible à la conſervation
de S. M. T. C. alla l'après-midi en rendre
graces à Dieu dans la même Egliſe, Le foir
& ceux des deux jours ſuivans , cette Eglife
&celle des Minimes François furent entierement
illuminées , ainſi que le Palais de
l'Abbé de Canillac , ceux de toutes les perſonnes
de distinction attachées à la Couronne
de France , & toutes les maiſons des
François, qui font à Rome.Pendant ces trois
jours ,ungrand nombre de Symphoniſtes ,
placés ſur trois Balcons du Palais de l'Abbé
deCanillac , donnerent au Public , en exécutant
alternativement divers morceaux de
Muſique Inſtrumentale , un Concert prefque
continuel. Ce Miniſtre avoit fait mettre
de pareils Orcheſtres à l'Egliſe de S.
Loiiis & à l'Académie de France ,& tout le
monde a paru également touché & fatisfait
de la maniere dont il a manifeſté ſon zéle
pour ſon Auguſte Souverain.
La Ville de Dax n'a pas moins ſignalé ſon
aéle , quc les autres Villes du Royaume , &
NOVEMBRE. 1744. 79
elle a rendu de ſolemnelles actions de graces
à Dieu pour la conſervation du Roi par
le Te Deum , qui a été chanté dans l'Egliſe
Cathédrale , & auquel le Préſidial , le Corps
de Ville & la Prévôté ont aſſiſté. Le jour
de cette Cérémonie , toute la Ville fut illuminée
, & M. Dantin de S. Pée , qui y commande
pour le Roi , fit ſervir pluſieurs tables
pour toutes les perfonnesde diſtinction
dans une allée ſur le rempart du Château
laquelle étoit éclairée par un grand nombre
de Luftres & de Lampions. Le fouper , pendant
lequel on fit pluſieurs Salves d'artillerie
, fut fuivi d'un Bal. Pluſieurs Fontaines
deVin coulerent toute la nuit pour le Peuple.
M. Dantin de S. Pée donna le lende
main le Spectacle d'une courſe de Taureaux.
La joye du Corps de Ville a éclaté auſſi par
diverſes Fêtes pendant pluſieurs jours confécutifs
.
Le Bailly de Camilly , Chef d'Eſcadre
&Commandant la Marine pour le Roi à
Breſt , y a fait chanter le Te Deum & l'Exaudiat
dans la Chapelle de S. M. au bruit
d'une triple décharge de l'artillerie desRemparts
, du Port & des Vaiſſeaux. Le foir ,
toutes les perſonnes de distinction de la
Ville ſouperent chés lui à cinq tables , chacune
de 40 couverts , ſervies avec autant de
80 MERCURE DE FRANCE.
profuſion que de délicateffe. Après le repas,
il y eut un Bal maſqué dans le Jardin , qui
étoit illuminé avec beaucoup de goût, auſſibienque
la façade & les cours de l'Hôtel.
La Fête que M. Bigot de la Mothe , Intendantde
Marine dans le même Port , & à laquelle
il a invité plus de 120 Dames ,&
tous les Officiers qui font à Breſt , n'a point
cédé à celle du Bailly de Camilly.
Le jour auquel les Religieux Bénédictins
de l'Abbaye de Fécamp ont chanté le Te
Deum , pour remercier Dieu d'avoir rendu
le Roi à la France , leur Egliſe fut éclairée
tant en dedans qu'en dehors avec la plus
grande magnificence. Ils firent tirer le même
jour un très-beau feu d'artifice , & nonſeulement
ils donnerent à manger aux pauvres
Communautés & à toutes les perſonnes
de l'Hôpital , mais ils diſtribuerent encore
d'abondantes aumônes.
NOVEMBRE . 1744. 81
RELATION d'une Fête champêtre .
donnée par M. de Rol Montpellier , lo
20 Septembre 1744 , dans son Chateau
de Montpellier , fur la Dour , à deux
lieuës de Bayonne,
Midde
.deRol Montpellier , Chevalier de
S. Michel , voulant donner
des marques de ſon zéle ardent pour la
perſonne ſacrée de S. M. réſolut de faire
chanter le Te Deum dans ſa Chapelle , en
action de graces de la Convalescence du
Roi , & de faire des Réjoüiſſances , auſquelles
ſa maiſon , ſes amis & tous ſes tenanciers
priſſent part. Ayant pris jour pour le Dimanche
vingt Septembre , la Fête fut annoncée
par laGénérale , qui fut battuë à
ſept heures du matin par une bande d'excellens
Tambours , accompagnés de Flutes
du Pays , de Violons & de Cors de Chaſſe ;
àneuf heures on battit l'aſſemblée,& à onze
le Drapeau : à ce ſignal un Canot , extrêmement
propre , moiiillé en face d'une trèsbelle
Terraſſe , qui borde tout l'enclos , fut
orné de Pavois , de Pavillons & de flames ;
toutes les rames étoient peintes avec goût &
placées ſur les bancs ; à midi ce Canor,bien
82 MERCURE DE FRANCE.
équippé , vogua comme un trait le long des
deux rives ; les Matelots criant continuellement
Vive le Roi , ce que les habitans des
deux bords répétoient avec des tranſports
de joye&de tendreſſe , qui rendoient parfaitement
leurs ſentimens : ce Canot vint
enfuite remoüiller à ſon premier poſte
pendant que la Compagnie dîna.
د
Sur les trois heures , tous les tenanciers &
les voiſins s'aſſemblerent en armes & en
très -grand nombre,dans le meilleur équipage
qu'il leur fut poflible. Une multitude infinie
de curieux des deux ſexes ſe rendirent
auffi dans l'enclos ; les Dames leur diſtribuerent
des Cocardes & des Bouquets ; ils
formerent dans les Boſquets & ſur les Terraſſes
plufieurs troupes de Danſeurs au fon
de divers Inſtrumens ; à cinq heures le Te
Deum fut chanté dans la Chapelle, après lequel
M. de Rol , ſuivi des Cavaliers qu'il
avoit invitées à cetre Fête ,& de la plupart
de ſa famille, alla ſe mettre à la tête de la
Milice , qui étoit en bataille dans un avantcour
; il marcha enfuite l'Eſponton à la
main , revêtu de l'Ordre de S. Michel pardeſſus
ſon habit, la troupe défilant par quatre
, au ſon de tous les Inſtrumens ; il fit
tout le tour de l'enclos , qui eſt vaſte , & arrivant
à un bout de la Terraſſe , qui eſt le
long de la Dour , il la fit border , la droite
NOVEMBRE. 1744- 83
appuyée à une eſpece de Baſtion ,& la gauche
à un grand Pavillon , qui avance également
dans la riviere;une demie heure après
il alluma le Feu de joye, placé entre le Château
& la riviere . On fit à l'inſtant une décharge
de toute la mouſqueterie ,& les cris
de VIVE LE ROI ſe firententendre de toutes
parts. Tous ceux qui étoient répandus fur
le bord de la riviere , dans une étenduë
d'une demie- lieuë , répétoient ces mêmes
cris avec une émulation charmante. Vers
les 7 heures du ſoir , on diſtribua des viandes
, du pain , du vin , & des fruits à tout
lemonde ; un peu avant la nuit , les Tambours
rappellerent , & la Milice ayant repris
ſon poſte , les Tambours battant la
Charge , firent une ſeconde décharge, après
laquelle il y eut un grand fouper. Trois tables
furent ſervies avec autantde délicateffe
que de profuſion ; vers les dix heures , le
ſignal ayant été donné par des fuſées volantes
, leChâteau , le Canot & la Terraſſe furent
illuminés , & la Milice fit une troiſiéme
décharge , pendant que les Tambours& les
autres Inſtrumens faisoient un bruit de
guerre , qui fut très-bien exécuté. Enfaite
tout le Peuple ſe diſperſa par bandes dans
les Bois &dans les Boſquets , qui étoient
éclairés , pour danſer au ſondes Inſtrumens
& à la voix ; tandis que la Compagnie pla
84 MERCURE DE FRANCE.
cée ſous un Berceau illuminé avec art, commença
un Bal qui dura juſqu'au jour , les
rafraîchiſſemens furent ſervis avec abondance
, & deux Fontaines de Vin , placées
dans les Boſquets , coulerent pendant tout
ce tems pour les Payſans , qui y paſſerent la
nuit ; les fuſées & les décharges ranimoient
de tems en tems la joye& le bruyant de
cette Fête. Avant le pointdu jour , le Canot
avec ſes armemens & fes falots , & équipé
des plus vigoureux nâgeurs , reconnus pour
les meilleurs qu'il y ait en France , vogua
comme un trait. Un grand nombre de Cavaliers
s'y étoient embarqués avec la Symphonie
; la force des rameurs & l'habileté
duPilote imitoient parfaitement desDanſes
en rond au milieu de la riviere , au ſon des
Inſtrumens ; les rivages retentiſſoient des
cris continuels de Vive le Roi , & la moufqueterie
, faiſant de nouvelles décharges toutes
les fois que le Canot paffoit le long de
la Terraſſe , il parcourut les bords de la riviere
extrêmement garnie de maiſons , dont
les habitans,ſe levant en ſurſaut,ſe plaçoient
aux fenêtres , ou fortoient à demi nuds
pour ſuivre le Canot,& joindre leurs acclamations
& leurs cris à ceux de cette troupe
Horante. La Fête fut terminée par une Danſe
générale du Pays , nommée la Panperuque ,
YesTambours battant un air extrêmement
gay :
NOVEMBRE . 1744 . 85
gay: toutes les Dames , les Cavaliers , les
Payſans& les Payſannes faiſant une chaîne
qui tenoir tout l'enclos.
Il eſt aiſé de donner des Fêtes plus magnifiques
, mais il n'eſt pas poſſible d'en
voir de plus vives ; l'amour & la joye éclatoient
de toutes parts ; les diſcours des Payfans
valoient des Panégyriques , & les Piéces
les plus achevées que les meilleures plumes
ont produit dans un événement auffi
intéreſſant.
Les Peres Dominiquains du Convent
Royal de S. Maximin , en Provence , ſe
ſont diftingués par les témoignages de joye
qu'ils ont fait paroître à la Convalefcence
du Roi ; ils commencerent leur Fête par
une grande Meſſe chantée ſolemnellement ;
l'après-midi , le Prieur de la Maiſon fit diftribuer
une grande quantité de pain &d'argent
à tous les Pauvres qui ſe préſenterent ;
al'entrée de la nuit , il y eut tant au dedans
qu'au dehors de l'Egliſe une illumination
des plus brillantes , qui relevoit la beauté
de ce Temple , l'un des plus auguſtes du
Royaume , & fur la porte duquel on liſoit
cette Inſcription : Audivi orationem tuam
vidi lacrimas tuas O fanavi eum. Au-deſſus
de cette Inſcription on avoit placé les Armes
du Roi avec ces mots : Vive Louis le
1. Vol.
E
86 MERCURE DE FRANCE.
Bien-Aimé ; les traits desArmes & des Let
tres , qui étoient ménagés avec la réflexion
de la lumiere , préſentoient un coup d'oeil
des plus fatisfaiſans ; le corps de logis , qui
donne ſur la Place de devant l'Eglife , &
qui eſt deſtiné à recevoir les Rois & les
Princes , lorſqu'ils paſſent à S. Maximin, fut
pareillement illuminé avec ſymmétrie ; on
voyoit ſur la porte du Convent un Arc de
Triomphe , au-deſſus duquel étoient des
Emblêmes avec cette Inſcription au milieu ,
Oravimus ad Dominum , & exauditi fumus ,
obtulimusfacrificium &fimilaginem , & accendimus
lucernas ,& propofuimus panes. Pen
dant l'illumination on chanta le Te Deum
& l'Exaudiat avec la même ſolemnité & le
même concours de monde qu'à la grande
Meſſe. Après l'Exaudiat , pendant lequel
on fit pluſieurs décharges de boëtes , on tira
un très-beau feu d'artifice , qui repréſentoit
les Armes de l'Ordre de S. Dominique , &
qui étoit orné de pluſieurs Emblêmes.
NOVEMBRE. 1744.
DESCRIPTION , des réjouiſſances
faites par les Entrepreneurs Généraux des
Poudres , au sujet de la Convalescence du
Roi.
L
,
defi-
Es Entrepreneurs Généraux des Poudres
& Salpêtres de France
rant donner des témoignages publics de la
joye fincere qu'ils ont reſſentie du rétabliſſement
de la ſanté du Roi , réſolurent d'en
rendre graces à Dieu par un Te Deum, chanté
dans l'Egliſe des R. R. Peres Célestins , d'illuminer
le Jardin de l'Arcenal , & de donner
un feu d'artifice ſur la riviere , en face
de l'extrêmité de la Terraſſe de ce Jardin.
M. le Comte d'Eu , Grand- Maître de l'Artillerie
, leur avoit permis de ſe ſervir des
boëtes qui font gardées dans les magaſins de
l'Arcenal.
Le Lundi 21 Septembre à 6 heures du
matin , il fut fait une décharge de cent boëtes
, pour annoncer la joye de ce jour. Il en
fut fait une ſeconde à midi. La troifiéme à
4 heures. La quatrième à 6 heures , avant
quede commencer le Te Deum. Lacinquiéme
à 8 heures , après le Te Deum. La fixiéme
Eij
88 MERCURE DEFRANCE.
à 10 heures après le feu d'artifice. La ſeptiéme&
derniere à minuit.
TEDEUM, & Décoration dans l'Eglife
des Célestins.
La Nef de l'Egliſe des Célestins étoit décorée
de ſept grands Luſtres de criſtal , garnis
de bougies , cinq dans l'avant-Choeur ,
&deux autres dans le retour , du côté des
Chapelles.
T
Le Choeur étoit éclairé de 336 Lampions
decire , placés tout le long de la corniche du
lambris , au-deſſus des Stalles , & de quatre
girandoles de criſtal , garnies auſſi de bougies
aux quatre extrêmités du lambris.
Le grand Autel , outre les cierges ordinaires
, étoit orné de ſeize girandoles de
criſtal , garnies de bougies , placées ſur les
appuis des Baluſtres de marbre , qui forment
l'enceinte du Sanctuaire , & fur deux traverſes
en diagonale , qui accompagnent
l'Autel ; la régularité du deſſein de ces Baluſtres
favoriſoit extrêmement la diſpoſition
des lumieres , qui fut trouvée de bon goût,
Le Te Deum commença à 6 heures & un
quart , immédiatement après la quatriéme
décharge des boëtes ; on exécuta celui de
M. de la Lande , ſous la direction de Mrs
Rebel & Francoeur , Sur-Intendans de la
NOVEMBRE. 1744. 89
Muſique du Roi en ſurvivance. Le Concert
étoit compoſé de 80 Muſiciens de la Muſique
du Roi , & autres ; l'exécution fut
trouvée parfaite , & dura près d'une heure .
L'Egliſe des Célestins n'ayant point de
Jubé , on avoit conſtruit au-deſſus de la
porte du Choeur , en dehors , dans toute la
largeur de la façade , une Tribune de charpente
, large&commode , avec des Gradins
pour y placer la Muſique , dont le bâtis
étoit couvert de tapiſſerie.
La porte & l'intérieur de l'Egliſe étoient
gardés par des Suiſſes du Régiment des Gardes,
commandés par leurs Sergens, ils furent
aufli placés à la porte ,& dans l'intérieur
du Jardin.
DECORATION DU JARDIN.
Au fortirdu Te Deum , on entra à l'Arcenal
par la porte qui eſt ſur le Quai des Céleftins
, joignant l'Eglife ; cette porte étoit
décorée de deux Pilaſtres , ſurmontés d'une
archivolte , qui portoit trois Girandoles Pyramidales
garnies de Lampions.
Toutes les cours de l'Arcenal , depuis
cette porte , étoient éclairées par des Terrines
, dont la porte qui donne ſur la ruë
de la Ceriſaye , étoit auſſi garnie.
Laporte du Jardin garnie auffi de Terri-
E iij
. MERCURE DEFRANCE.
nes ſur le cintre , étoit maſquée en dedans
au fond du Parterre de ce côté , & en face
de la principale allée qui finit à la Terraffe ,
de trois grandes Arcades de 24 pieds de
haut, furmontées chacune d'une Girandole ;
du cintre de chacune de ces Arcades , il
pendoit une autre Girandole , en forme de
Luftre , foutenuë par une Guirlande de lumieres
, le tout formé de Lampions . L'allée
en face , étoit garnie à droite & à gauche de
40 piedeſtaux , portant chacun une Girandole
des pieds de haut , placée dans les intervales
des Ifs qui entourent les compartimens
du Parterre ,& fur la pointe de chas
cun de ces Ifs étoit placée une groffe Terrine
; cette allée , & le baſſin qui eſt aumilieu
, étoient bordés d'un filet de Terrines ;
aux extrêmités des bordures du Parterre ,
étoient placées deux grandes Pyramides de
lumieres de 21 pieds de haut , terminées
chacune par une Girandole ;& en retour
des Parterres , fur la même ligne des Pyramides
, étoient placés de chacun des côtés
quatre piédeſtaux , portant chacun leur Girandole
, le tout garni de Lampions .
Dans les intervales des Arbres , qui forment
les allées qui accompagnent les côtés
du Parterre , depuis la porte du Jardin jufqu'à
leurs extrêmités , au bord de la Terraffe
, on avoit attaché des fils d'archal , où
NOVEMBRE. 1744. 91
pendoient des Lampes de Sureine , qui formoient
un filet de lumiere .
On avoit rempli de même les intervales
desArbres , qui formoient l'allée de la Terraffe
, depuis le mur de la Baſtille où elle
commence , juſqu'à l'autre extrêmité ſur le
bord de la riviere , ainſi que dans le retour
que la Terraſſe forme en baſtion à cet endroit,
où eſt le Cabinet de plaiſance de S. A.
S. Mad. la Ducheſſe du Maine , ce qui comprend
une longueur au moins de deux cent
toiſes .
Dans toute cette même longueur , depuis
le mur de la Baſtille juſqu'à l'extrêmité fur
la riviere , y compris le rerourdont on vient
de parler , le Parapet de la Terraſſe , qui
n'eſt interrompu que par le magaſin des
Poudres , conftruit dans le foſſe , ſur l'appui
de la Terraſſe , étoit auſſi garni d'un filet de
lumieres , formé par des Terrines à deux
pieds & demi de diſtance l'une de l'autre ,
qui répétoit celui des Lampes de Sureine
placées dans les intervales des Arbres.
FEU D'ARTIFIGE .
Après avoir obtenu la permiffion de M.
le Prevôt des Marchands , on plaça à l'endroit
qu'il lui avoit plû d'indiquer , dans le
milieude la riviere , vis- à- vis de l'extrémité
د
E iiij
MERCURE DE FRANCE.
de la Terraſſe de l'Arcenal , au-deſſus de la
Patache , deux bateaux marnois l'un auprès
de l'autre , de 10 à 12 toiſes de long , fur
18 à 20 pieds de large ,ſur lesquels on avoit
bâti un plancher; autour de ces deux grands ,
étoient rangés fix petits bateaux chargés de
l'artifice .
On avoit pofé ſur le plancher des deux
grands bateaux , quatre chevalets , ſur lefquels
on tira pendant une demie heure 500
fuſées volantes , des cinq plus belles façons
dont on les puiſſe compofer , qui partirent
quatre à quatre ; sçavoir , 382 fufées , appellées
des trois douzaines , 43 , dites de
quatre douzaines, 17, dites de cinq douzaines
, 5 dites, de ſix douzaines , 53 , dites fufées
d'honneur , de 2 pouces & demi de diamétre.
On fit partir enſuite 64 douzaines de fufées
volantes, doubles marquiſes, diſtribuées
en 32 Caiſſes , de deux douzaines chacune ,
tirées des deux extrêmités des bateaux
après leſquelles parut un brin de quatre
douzaines de Pots-à-feu , & une Girande
compoſée de 38 douzaines de fuſées volantes,
auffi doubles marquiſes ; ce qui fut ſuivi
de l'effet de deux Soleils tournans , placés
aux extrêmités des bateaux .
Le feu fut terminé par un Soleil fixe à
douze rayons , à chaque côté duquel on tira
NOVEMBRE. 1744. 93
trois Pots à Aigrettes , remplis de Serpenteaux&
d'Etoiles.
Cette journée finit par le ſouper , qui fut
fervi après le feu à une table de 25 couverts
,& qui dura juſqu'après minuit : on
laiſſa entrer dans la Sale , qui est trèsgrande
, tous ceux , en affés grand nombre ,
qui eurent la curiofité d'être les témoins
par eux-mêmes , de la joye vive & fincere
des Convives , de l'événement heureux
qui les raſſembloit ; celle des Spectateurs
peinte ſur leurs viſages , laiſſoit affés voir
àquel point ils la partageoient & la reffentoient.
Il y eut dans le Jardin des Violons , &
des Danſes , qui durerent juſqu'à trois ou
quatre heures , & ne finirent qu'à l'extinc
tion totale de l'illumination.
E
94 MERCURE DE FRANCE.
P
LE DORMEUR.
Our un Dormeur l'inſuportable choſe
Que des Exploits , des Victoires ſans fin ;
Qu'un Roi qui fait tout ce qu'il ſe propoſe!
C'étoit d'abord Ypre , Furne , Menin ,
Puis Montalban , Démont , Château- Dauphin ;
Aujourd'hui c'eſt Fribourg . Au diable qui repoſe ,
Quand Louisa les Armes à la main..
La Bastille & les Invalides
De tels Lauriers toujours avides ,
Braquant leur Airain triomphal ,
Pour mieux honorer la Conquête ,
Se font un devoir capital ,
Dans les bras du ſommeil ,de vous fendre la tête.
Je m'éveille en ſurſaut , je jure , je tempête :
C'eſt encor , me dit-on , des Ennemis à bas.
Alors je me tapis ,& j'enrage tout bas ,
NOVEMBRE. 1744 . 95
Non de nos Ennemis, bien aſſommés fans doute ,
Mais de mes Pavots en déroute ,
Dont je ne sçaurois trop gémir.
C'en est fait , je perds patience.
LOUIS veut vaincre , & moi , je veux dormir.
Ilme faut donc ailleurs fixer ma réſidence ,
Et fuir dans un Climat lointain .
Qüi , je me léve , & pars ſoudain :
Je vais chercher au bout du monde
Quelqu'azile , où , ſans embarras ,
Je puiſſe enfin goûter , entre deux draps ,
Une tranquillité profonde ;
Où , toujours à l'abri des boëtes , du canon,
Et laiſſant à Louis ſignaler ſon courage ,
Je n'entende jamais , dans ma nouvelle Plage,
De bruit que celui de fon nom,
Evj
96 MERCURE DE FRANCE.
J
ENIGME.
E ne compterai point mes rares facultés ;
Je n'en ai point; fans honte je l'avoue ,
On a pourtant loüé mes grandes qualités :
Il n'eſt rien qu'on ne blame , il n'eſt rien qu'on n
louë.
Souvent je broüille les Amans ;
Je donne des graces aux belles ;
J'amuſe les petits enfans ,
Et j'occupe ſouvent les plus graves cervelles.
Lecteur , voilà mon beau côté ;
Si tu me prends en ſens contraire ,
Partout je fuis craiut , détesté ;
On me mépriſe, on me préfére ,
L'animal le plus rebuté ,
Qu'on voye fur notre Hémiſphére :
C'en est aflés ; il eſt tems de me taire ;
Je me ſuis aflés maltraité.
Par M. Jacques , Marchand Eventailliste
ruë Mouffetar.
NOVEMBRE. 1744. 97
5252525252tg
S
5252525252
LOGOGRYPHE.
Ans rien ôter ,&fans rien mettre ,
Mais en renverſant chaque Lettre ,
On trouve en moi par un détail ſuccint ,
Une Bête , un Royaume , & la place d'un Saint
Par lemême.
(
A TRE.
JE ſuis un tout , & ce tout est moitié
D'un autre tout , dont lafigure,.
La propriété , la ſtructure ,
Tout enfin de la tête au pié,
Eſt different de ma nature.
Selon les Pays& les goûts ,
Je fers a differens uſages ,
Chés des peuples voiſins de nous.
Je ſuis ſonore , & les plus ſages ,
En m'écoutant , ſautent comme des fousi
Te marche ſur huit pieds qui me font crier gare,
Quand on les combine avec choix ;
En me détaillant mille fois ,
On n'y peut trouver qu'une tare ;
Mes pieds font huit ; écoutez bien ceci
MERCURE DE FRANCE.
Choiſiſſez entr'eux le fixiéme ,
Faites-le ſuivre du deuxième ;
Joignez-y le dernier , & fur ce dernier- co
Tirez un accent que voici 1 ,
Vous formerez un mot aimable ,
Sans lequel rien n'eſt agréable ;
Par une autre combinaiſon
,
Yous trouverez en moi ce qu'on fait à ſa tête ,
A la moindre démangeaifon ;
Ce qu'on obſerve aux jours de Fête ;
Que ſçais-je encor ; une affés laide bête,
Qui n'eſt pas plus groſſe qu'un rat ;
Si tout Lecteur n'étoit pas un ingrat ,
Je vous dirois encor bien autre choſe ,
Mais je finis ces Versen Profe ;
Voici pourtant encor un trait , qui n'eſt pas mal
En moi ſe trouve un Animal ,
Animal d'or dans un vieux Livre
Animal que l'on a vu ſuivre
L'Equipage d'un Dieu vainqueur ;
Te t'en ai dit affés ; devine ami Lecteur.
Parlemême..
On a dû expliquer l'Enigme & le Logogryphe
d'Octobre par la Langue & le Logogryphe..
1
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ABTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
I
CHE
SW
YORK
1.UBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
.
NOVEMBRE.. 1744.99
A
CHANSON.
L'Amour n'offrons pointde voeux',
Prenons plutôt Bacchus pour Maître ;
En aimant on peut être heureux
En bûvant on eſt fûr de l'être.
1
LE RETOUR DE L'AGE D'OR ,
CHANSON.
Tems heureux ! beau fiécle d'or !"
Le plus chéri des Rois vous fait renaître encor :
Que de nos voeux ſes jours dépendent ,
Düi , nous ofons le croire , ils vont s'éternifer :
Le Ciel pourroit- il refuſer
Ce que tous les coeurs lui demandent ?
O tems heureux ! beau fiécle d'or !
Le plus chéri des Rois vous fait renaitre encor.
Nous béniſſons notre partage ,
Soumis à ſon pouvoir que régle l'équité ;
La véritable liberté
Eſt de dépendré d'un Roi fage.
;
Otems heureux ! .
*
Toujours de notre zéle extreme ,
J
100 MERCURE DE FRANCE.
Pour remplir ſes projets , il peut tout exiger;
Ah ! qu'un tribut devient léger ,
Quand on le rend à ce qu'on aime !
tems heureux , .
Quelle bonté ! quel grand courage!
Que de ſuccès Aateurs enchaînent ſes inſtans ?
En voyant tous les coeurs contens ,
Il peut dire, c'eſt mon ouvrage.
Otems heureux ! .
Le Ciel , fans doute , l'a fait naître
T
Pourgoûter les vrais biens , pour voir remplir fes
voeux ;
Monarque , Pere , Epoux heureux;
Combien il eſt digne de l'être ?
tems heureux ! &c.
Par cent vertus (puiſſans exemples :)
LaReine de ſon rang releve encor le prix ;
Ce fut ainſi qu'au tems jadis ,
Des Mortels obtinrent des Temples.
O tems heureux ! &c.
Pour un Roi quel bonheur ! il aimed
Eh peut-il trop aimer ſes illuſtres Enfans ?
Avec les graces du Printems ,
:
NOVEMBRE. 1744. ΙΟΙ
C'eſt la raifon , la vertu méme.
O tems heureux ! &c.
Dès ſon Aurore , au rang des Sages ,
Dans l'auguſte Dauphin quels dons ont éclaté ?
Le ſçavoir , les moeurs , la bonté.
Pour nos Neveux les doux préſages !
O tems heureux ! .
Voyez quel Aſtre nous éclaire ;
Venez , Peuples divers , partager nos deſtins ,
Vous n'avez que des Souverains ,
Le nôtre eſt un Dieu tutelaire .
O tems heureux ! .
*3*
S'il fuit Bellonne qui l'appelle ,
Tout s'attache à ſon Char , ou s'en fait un devoir
Le charme qu'on trouve à le voir ,
Eſt le ferment d'être fidéle .
tems heureux ! .
Oüi , votre nom s'immortalife ;
Vos vertus pour jamais nous l'ont rendu ſacre ,
Venir , voir , vaincre , être adoré ,
Grand Roi , voilà votre devife .
O tems heureux ! beau fiécle d'or !
Le plus cheri des Rois vous fait renaître encon
102 MERCURE DE FRANCE
L'Enigme , les Logogryphes , les Chanſons
enfin , feront tout ce que ce premier
Volume conſervera de la forme ordinaire
du Mercure ; ce n'eſt pas que nous voulions
abandonner en rien un Planjudicieux que le
Public a approuvé , mais nous ſommes encore
plus empreſſés de fatisfaire la curiofité
de nos Lecteurs , fur tout ce qui regarde le
Roi , & ce qui s'eſt paffé à Paris & à Verfailles
à l'arrivée de S. M. Ainſi nous renvoyons
les matieres ordinaires du Mercure
au Volume que nous donnons par extraordinaire
dans ce mois : heureux de commencer
notre Ouvrage par un ſujet auſſi auguſte
& auffi intéreſſant pour les peuples ! c'eſt
ici le lieu de dire que nous prions ceux qui
pourroient avoir envoyé des Ouvrages
feu M. de la Roque , de n'être point ſurpris
s'ils ne les voyent point imprimés. On ne
nous a point remis ces papiers ; il faut que
ceux qui voudront voir paroître leurs Piéces
, ayent la bonté d'envoyer de ſecondes
Copies , affranchies de Port , ſuivant la
coutume ; nous aurons tous les égards- convenables
pour fatisfaire les Auteurs & le
Public.
Ce premier Volume paroîtra le 15 de
Décembre ; c'eſt encore quelques jours plu
NOVEMBRE. 1744. 103
tôt que le tems où notre Prédeffeur donnoit
ſon Ouvrage. Cependant ſans les embarras
inévitables dans une adminiſtration nouvelle
, nous aurions ſervi le Public dès le
premier du mois : nous demandons grace
encore pour les deux Volumes que l'on a
coutume de fournir en Décembre , & paffé
ce terme , le Mercure paroîtra le premier
de chaque mois ; deux Volumes au mois de
Juin &deux Volumes au mois de Décembre
, comme on a fait juſqu'à préſent.
ر
JOURNAL du Voyage du Roi , depuis
Son départ de Fribourg.
L
:
ERoi partit le 9 de ce mois du Village
de Muntfingen , où étoit le quarrierde
Sa Majesté , pendant le ſiége de Fribourg ,
& arriva à Huningue versdeux heures après
midi . Il deſcendit de caroſſe à la porte de la
Ville , & vit les Fortifications de la Place.
Sa Majesté vint coucher le 10 à Vezoul , où
elle fut reçûë par le Duc de Randan , LieutenantGénéral
au Gouvernement du Comté
de Bourgogne , & Commandant dans cette
Province.
Leu le Roi coucha à Chaumont en
104 MERCURE DE FRANCE.
Baſſigni,où l'Evêque de Langres s'étoit ren
du pour recevoir Sa Majeſté.
Le 12 , il coucha à la Chapelle , Château
fitué près de Nogent ſur Seine , & appartenant
à M. Orri , Miniſtre d'Etat , & Contrôleur
Général des Finances.
Toutes les Villes par leſquelles le Roi a
paffé , ont donné toutes les marques de joie
qu'on pouvoit attendre de leur tendre &
reſpectueux attachement pour la perſonne
de Sa Majefté.
Quoiqu'elle n'ait point ſéjourné à Befort
, cette Ville s'eſt diftinguée , & SaMajeſté
a eu la bonté de témoigner qu'Elle
étoit contente des efforts qu'avoient fait
les Habitans , ce qui eſt le prix le plus glorieux
qu'ils puſſent efpérer de leurs foins.
Le 13 , Sa Majesté arriva à Paris, vers les
fix heures du ſoir. Une Salve des Canons
de la Ville , & d'un grand nombre de Boëtes
avoit annoncé au Peuple dès cinq
heures du matin , que ce jour étoit le jour
déſiré de l'arrivée du Monarque.
د
Les caroffes de Sa Majesté , les Détachemens
de fa Maiſon & le Vol du Cabinet ,
P'attendoient à Charenton ; Elle quitta ſon
caroſſe de Voyage & monta dans un autre
, où elle ſe placa ſeule dans le fond ; les
places du devant & des portieres du Catoffe
furent remplies par ſes principauxOf
NOVEMBRE . 1744. 105
ficiers , & Sa Majeſté prit le chemin de la
Barriere de Rambouillet.
Les Détachemens des Gardes du Corps ,
des Gendarmes , des Chevau-Légers , &
des deux Compagnies des Mouſquaires
de la Garde du Roi , étoient dans leurs
rangs accoûtumés , devant &derriere le
caroſſe de Sa Majesté ; les Officiers de ces
différens Corps occupoient auprès du Roi
dans cette marche les places qui leur ont
été marquées par le Réglement du mois de
Novembre 1724 , & le Vol du cabinet
précédoit immédiatement le premier Caroſſe
de ſuite. La Compagnie du Guet à
cheval , ſon Tymbalier & ſes Trompettes
àla tête , & les Inſpecteurs de Police avec
Tymbales, Trompettes , & Hautbois , marchoient
en avant.
,
La Ville , qui avoit été informée que le
Roi ne ſe rendroit ici qu'au commencementde
la nuit , avoit ordonné des illuminations
dans les principaux endroits où le
Roi devoit paffer. A la Barriere de Rambouillet
, étoient deux grands Luftres
dont chacun portoit plus de ſoixante lumieres
, & depuis cette Barriere juſqu'à la
ſeconde qui étoit ſur la route du Roi , regnoit
undouble cordon de terrines , des Ifs
&des Girandoles placées alternativement ,
les Girandoles poſées ſur des Piedeſtaux ,
106 MERCURE DE FRANCE.
1
formoient un cercle vis-à-vis de cette Barriere.
De là juſqu'à la demi Lune de la Porte
Saint Antoine , on voyoit à droite & à
gauche le long de la grande ruë du Fauxbourg
un rang de Luſtres. Les deux Fontaines
, dont l'une eſt en face de l'Abbaye
de S. Antoine , & l'autre au coin de la ruë
deCharonne, étoient illuminées . A côté de
chacune , on avoit élévé un Amphithéâtre
fur lequel on avoit placé des Muſiciens , &
une Fontaine de Vin couloit près de la
premiere.
La demi Lune de la Porte S. Antoine
étoit éclairée des deux côtés par des Luf
tres ,& par des Girandoles , & la Porte S.
Antoine l'étoit en dedans , & en dehors
par un nombre prodigieux de lumieres ,
dont la diſpoſition repréſentoit un Arc de
Triomphe.
Lorſque le Roi arriva à la demi Lune ,
on fit une Salve des canons de la Baſtille ,
& de ceux que la Ville avoit fait tranſporter
ſur le Baſtion du Rempart , près de la
Porte.
Ce fut là que le Corps de Ville, préſenté
par le Duc de Gefvres , & conduit par M.
Deſgranges , Maître des Cérémonies
eut l'honneur de complimenter Sa Majesté
fur fon heureuſe arrivée. M. de Bernage ,
Conſeiller d'Etat ordinaire & Prévôt des
Marchands, portoit la parole.
NOVEMBRE. 1744. 107
Le Roi , en continuant ſa route , trouva
par-tout les mêmes préparatifs ; on avoit eu
la précaution de ſauver l'irrégularité du
Marché S. Paul , par deux rangs de Poteaux
, d'où pendoient des Luſtres . Les Peres
Jéſuites de la Maiſon Profeſſe avoient
fait une fort belle illumination ; nous en
parlerons plus au long , lorſque nous décrirons
les autres illuminations.
Des Luftres portés ſur des Poteaux éclairoient
la Place Baudoiers , & le Cimetiere
5. Jean . Trois Fontaines de Vin couloient ,
l'une dans ce Cimetiere , une autre dans la
Place aux Chats au bout de la ruë de la
Ferronerie , & une troiſième à côté de la
Fontaine du Trahoir , que la Ville avoit
fait illuminer , & près de chaque Fontaine
étoit un Amphithéâtre , rempli d'Inſtrumens.
Toute la Place du Carouſel dans laquelle
le Roi entra par la ruë S. Nicaiſe , étoit
ornée d'Ifs & de Girandoles ; dans le milieu
de cette Place on avoit élevé une décoration
, qui portoit plus de trois mille
lumieres ; du haut de cette décoration fortoient
quatre Guirlandes , & l'on voyoit
une Couronne de Laurier ſuſpenduë au
point de leur réunion.
Les Salves des boëtes& des canons pla
cés en différens endroits , furent tellement
108 MERCURE DE FRANCE.
diſtribuées , qu'elles ne diſcontinuerent
pointpendant le tems que Sa Majefté traverſa
cette Ville. Le roi marcha fort lentement
, afin que les Habitans puſſent mieux
jouirdubonheur de le voir , & d'ailleurs ,
quand ſa bonté ne l'auroit pas porté naturellement
à leur donner cette marque de
fon affection , ſa marche auroit été néceſſairement
retardée par l'affluence ſurprenante
du Peuple , qui étoit accouru ſur ſon paffage.
د
Sa Majeſté trouva au Palais des Tuilleries
la Reine , Monſeigneur le Dauphin
&Meſdames de France , qui s'étoient renduës
ici de Verſailles le même jour. La
Reine à ſon arrivée avoit été complimentée
à la Porte S. Honoré par le Corps de
Ville , à la tête duquel étoit le Duc de Gefvres
, Gouverneur de Paris .
Le lendemain , le Roi accompagné de
Monſeigneur le Dauphin , ſe rendit à l'Egliſe
Metropolitaine ; Sa Majesté fut reçue
&complimentée à la Porte de l'Egliſe par
l'Archevêque de Paris , à la tête des Chanoines
, & ayant été conduite dans le
Choeur , elle y entendit la Meſſe , qui fut
célébrée par l'Abbé d'Harcourt , Doyen du
Chapitre ; la Reine & Meſdames de France
s'étoient rendues à l'Egliſe Métropolitaine
en même tems que le Roi ; elles y entendirent
NOVEMBRE . 1744. 109
dirent la même Meſſe , après laquelle l'Archevêque
de Paris donna la bénédiction ,
& le Roi fut reconduit avec les mêmes cérémonies
qui avoient été obſervées à ſon
entrée dans l'Eglife. En allant & en revenant
les Détachemens de la Maiſon de Sa
Majeſté , qui avoient accompagné le Roi
la veille , précéderent & ſuivirent le caroſſe
de Sa Majeſté ; on avoit poſé ſur la
route du Roi trois Fontaines de Vin pour
le Peuple & autant d'Amphithéâtres , fur
leſquels étoientdes Symphoniſtes.
,
Les illuminations continuerent ce jour
là & ont continué pendant le ſéjour du
Roi ; une Ordonnance du Lieutenant Général
de Police les avoit ordonnées , auſſibien
que la clôture des Boutiques , mais l'amour
des François pour leur Maître avoit
fuppléé aux précautions du Magiftrat
c'eſt ce qu'il remarque judicieuſement dans
le Préambule de ſon Ordonnance. » Quoi-
» qu'il foit perfuadé , dit-il , qu'il n'eſt pas
>> beſoin d'exciter le zéle des Habitans ,
>> cependant comme il eſt néceſſaire de leur
>> preſcrire les régles qu'ils doivent obſer-
>>ver , & qu'il convient en conformité des
» ordres du Parlement , de fixer le tems de
>>la clôture des Boutiques ,& les jours des
» illuminations , &c . »
Ce même jour 14 Novembre, M.d'Argen-
I. Vol. F
110 MERCURE DE FRANCE.
ſon, Avocat du Roi au Châtelet, préſenta d
Sa Majesté le ſcrutin de l'élection du Prévôt
des Marchands & des Echevins pour
l'année 1744 .
On ſçait que M. d'Argenſon eſt fils du
Miniſtre des Affaires Etrangeres , & Neveu
du Miniſtre de la Guerre ; il a pour Ayeul
le fameux Garde des Sceaux de fon nom ;
nous ne ferons que l'écho de la voix publique,
ſi nous diſons que ce jeune Magiftrat
entredans la carriere d'une façon digne de
ceux à qui il a l'honneur d'appartenir , ce
qui ſeul eſtungrand éloge.
Nous ferons ſans doute plaiſir à nos
Lecteurs en inférant ici la Harangue qu'il
adreſſa au Roi. Les François y retrouveront
les ſentimens de tendreſſe & d'attachement
pour Sa Majesté , qui ſont communs
à toute la Nation ; mais peu auroient
été en état de l'exprimer avec une éloquence
aufli aisée& auſſi naturelle. C'eſt ce que
la lecture de la Harangue va prouver mieux
quenos réfléxions.
:
NOVEMBRE. 1744. ΧΕΣ
HARANGUE faite au Roi le 14 Novembre
1744, par M. d'Argenſon, ſon Avocat
au Châtelet de Paris , en préſentant à Sa
Majesté le Scrutin de l'Election des Prévôt
des Marchands & Echevins pour l'année
1744.
SIRE , IRE ,
Votre bonne Ville de Paris ne ſe préſente
jamais aux pieds du Trône de Votre
Majesté que pénétrée des plus vifs ſentimens
de reſpect & d'amour , mais elle ne
connut jamais mieux qu'aujourd'hui toute
l'étendue & toute la force de ſes ſentimens.
Quel plus beau moment pour elle , que celui
où elle vous revoit couvert de gloire &
dans une parfaite ſanté , où elle pofféde
même Votre Majesté , l'objet de ſa félicité ,
après l'avoir été des ſes cruelles inquiétudes
! Nous n'oſons vous rappeller , SIRE ,
&nous craignons de nous rappeller à nous
même l'affreuſe idée de Paris, allarmée pour
les jours de Votre Majesté. Nous vous offririons
bien plûtôt le détail des témoignages
ſenſibles de la joie qui a ſuccédé à nos allarmes
, mais Votre Majesté vient d'en être
témoin elle-même. Elle vient de reconnoître
dans les tranſports de ſon Peuple , les
Fij
112 MERCURE DE FRANCE.
1.
traits de cette éloquence naturelle done
l'Art ne peut imiter les expreſſions. C'eſt
au nom de ce Peuple que la Ville de Paris
a coûtume d'aſſurer Votre Majesté de ſa
tendreſſe reſpectueuſe & de ſa profonde
obéiſſance. Il parle aujourd'hui lui-même.
Nous ne pouvons que confondre nos voeux
avec ſes acclamations ; ſi les Magiftrats qui
ont été cette année à la tête de nos Citoyens
, leur ont donné l'exemple du zéle
dont la Capitale a fourni le modéle au reſte
du Royaume , ceux qui veulent leur fuccéder
, pénétrés des mêmes ſentimens , célébreront
avec une ardeur égale , les heureux
événemens dont le Ciel nous a donné
le gage , en conſervant les jours de Votre
Majelté. Que ne nous promettent point les
ſuccès éclatans qui ont marqué tous les
pas de Votre Majesté pendant cette Campagne
! Votre gloire , SIRE , ne peut être
égalée que par l'amour de vos Sujets .
Il y eut auſſi ce même jour Concert au
Louvre dans l'Appartement de la Reine.
On y exécuta une Idille dont les paroles
font de M.de Bonneval, Intendant & Contrôleur
des menus plaiſirs de Sa Majesté ,
capable non-feulement de conduire ſes Fêres,
mais de les imaginer; la Muſique eft de
M. de Blamont, Surintendant de la Muſique
NOVEMBRE. 1744. 113
du Roi , fi connu par le Ballet des Fêtes
Grecques & Romaines , le Caprice d'Erato &
par d'autres Ouvrages qui ont avantageuſement
établi ſa réputation.
Le divertiſſement ſe paſſe ſur les bords
de la Seine dans un Bocage , dont les Arbres
font entrelaſſés de Guirlandes de fleurs.
Des, Bergers & des Bergeres héroïques ,
commencent par exprimer le plaifir qu'ils
reffententdans ces belles rétraites.
Il n'eſt point pour l'amour de rétraite plusbelle.
Tout flate les Amans dans cet azile heureux ;
L'indifférent y devient amoureux ,
L'inconſtant y devient fidelle.
Le retour du Berger Licas occafionne
une Scene très-galante entre lui & la Bergere
Iſmene , qu'il adore. Avant que de la
voir , il eſt interrogé par des Bergers zélés
qui lui demandent des nouvelles du Roi ,
cédez , lui dit un d'eux.
Cédez à notre impatience ;
Vous avez parcouru tout l'Empire des Lis ;
Parlez- nous cher Licas des exploits de Louis,
De ſes vertus , de ſa magnificence.
Licas.
Sa Cour a tout l'éclat qui brille dans les Cieux ...
Fiij
114 MERCURE DE FRANCE.
Il fait adorer ſa puiffance;
C'eſt ainſi que regnent les Dieux ....
Une ſi belle vie ,
Qui fait tant de jaloux ,
Sansle ſecours du Ciel nous eut été ravie ...
Nos Ennemis fuyant ſes coups ,
Ont moins tremblé que nous.
Dieux ! ne bornez jamais ſes belles deſtinées !
Du plus chéri des Rois ne ſoyez point jaloux ;
Ah ! fi nos voeux pouvoient prolonger ſes années,
Notre amour le rendroit immortel , comme vous.
Après les épanchemens de ces coeurs
champêtres , Licas revient à Iſinene.
Licas.
Que n'ai je point ſouffert en quittant ce rivage !
L'Amour en pleurs ſuivoit mes pas .
Si mon éloignement trahiſſoit vos appas ,
Ils étoient trop vengés; j'emportois leur image...
Iſmene vaincue par la perſeverance de
Licas , lui avoue enfin qu'elle partage fa
tendreffe.
Je ne vous ai point vû quitter ce beau ſéjour
Sans une peine extrême :
Pardonner au départ en faveur du retour,
N'est- ce pas dire que l'on aime ?
NOVEMBRE. 1944. 115
Mars ſuivi de Guerriers ſurvient avec
Palés. Les Trompettes ſe joignent aux
Muſettes pour célébrer un Roi, qui ne fait
laguerre que pour établir la paix. Toutes
les voix ſe réuniſſent pour le célébrer.
Quel Héros eſt plus triomphant !
Il faut ſur l'Univers que ſon Sceptre préſide.
C'eſt la Sageſſe qui le guide ,
Et la valeur qui le défend.
Onnepeut donner dans un Extrait tout
cequimérite le ſuffrage des Lecteurs , mais
M.de Blamont fait imprimer ce Divertiſſemenr.
On pourra jouir à la fois des agrémens
des paroles &de la Muſique.
Ce même jour M. de Van-Hoey, Ambaffadeur
ordinaire de la République de Hollande
, eut une audience particuliere du
Roi ; il en eut une de la Reine le jour ſuivant
, de Monſeigneur le Dauphin le 16 ,
&de Meſdames de France le 17 .
M. de Villeneuve, Conſeiller d'Etat , qui
avoit été nommé le 3 de ce mois , Miniſtre
Sécrétaire d'Etat , au Département des Affaires
Erangeres , a ſupplié le Roi de lui
permettre de ne point accepter cette Charge
, & Sa Majesté , ayant bien voulu approuver
les raiſons qu'il lui a données , M.
Fiiij
116 MERCURE DE FRANCE.
.
d'Argenſon , Conſeiller d'Etat Ordinaire
& au Confeil Royal des Finances a été
nommé le 18 Miniſtre & Sécrétaire d'Etat
au Département des Affaires Etrangeres.
LeRoi a donné en même tems au Comte
d'Argenſon , frere du nouveau Miniſtre &
lui-même Miniſtre & Sécrétaire d'Etat au
Département de la Guerre , la Place de Sur-
Intendant Général des Poſtes & Relais de
France.
Ce jour a été auffi marqué par une Promotion
d'Officiers Généraux , dont nous
rendrons compte dans le ſecond Volume
de ceMois.
Cependant le 15 étoit le jour que la
Ville avoit choifi pour la Fête qu'elle devoit
donner au Roi. Une ſalve des canons ,
& de boëtes , & la cloche de l'Hôtel de
Ville annoncerent ce grand jour ; le Roi
arriva vers les deux heures après midi à
P'Hôtel de Ville ; le Duc de Geſvres , Gouverneur
de Paris , le Prévôt des Marchands
, les Echevins , le Procureur du
Roi , le Greffier , & le Receveur du Bureau
de la Ville , tous en habits de cérémonie,
reçurent Sa Majesté à la portiere de
fon caroffe . Le Compliment fut fait par le
Prévôt des Marchands , qui ſuivant l'uſage
, mit un genouil en terre , ainſi que
les Echevins , & les autres Officiers da
NOVEMBRE. 1744 . 117
Bureau . Sa Majesté étant enſuite montée à
l'Hôtel de Ville , entra dans la Grande Sale
, qui étoit tenduë de Damas Cramoiſi ,
galonné d'Or. Le plancher étoit couvert de
Fiches Tapis de pied. Quatorze Luftres &
foixante Girandoles contribuoient à l'embelliffement
de cette Sale , & fur tine des
cheminées étoit le Portrait du Roi , ſous
un Dais. De cette Salle le Roi paſſa dans
les autres , dont tous les meubles & les ornemens
étoient d'une extrême magnificence
, & d'où Sa Majesté conſidéra la décora
tion de la place , vis-à- vis de l'Hôtel de
Ville.
Autour de cette place regnoit une ſuite
de colonnes accouplées , dont les baſes &
& les chapiteaux étoient dorés. L'entablement
de chaque couple de colonnes étoit
auſſi doré , & d'un Trophée à l'autre s'étendoient
des Guirlandes de Laurier.A l'extrê
mité de la Place , vis-à- vis de la Grande Sa
le on avoit élévé un Arc de Triomphe , de
cent pieds de haut fur foixante de large ;
l'Architecture étoit d'Ordre Ionique , & la
hauteur des colonnes de trente-deux pieds
à dix- fept pieds de terre , le reſte en proportion.
Sur la principale façade , étoit une
Arcade élevée de quarante-quatre pieds ,
large de vingt-deux , & qui en avoit dixfept
de profondeur. Il y avoit à chaque
Fy
118 MERCURE DE FRANCE.
côté de cette Arcade deux colonnes , &
l'on voyoit la Victoire entre les colonnes de
la droite , & la Paix entre celles de la gauche.
Les deux autres façades étoient compoſées
de deux colonnes iſolées , au milieu
deſquelles étoit d'un côté Pallas & de
l'autre Minerve ; tous les entablemens des
colonnes étoient ornés de Trophées. Le
Couronnement de l'Arc de Triomphe étoit
un Groupe de cinquante pieds de large
& de trente d'élévation , repréſentant le
Roi traîné dans un Char , & couronné
par la Victoire.
Le fol de l'Architecture étoit feint
de Marbre blanc ; le contre-focle , les
pićdeſtaux , l'impoſte , l'archivolle , l'architrave
, la corniche ,& l'attique de marbre
verd ; les colonnes & les friſes , de feracollin
, les baſes , les chapiteaux , & les
bas reliefs des paneaux des piédeſtaux , de
bronze doré. On liſoit dans l'attique cette
Inſcription en Lettres d'or Ludovico redivivo
, Ludovico Triumphatori.
Près de la Riviere étoit une grande Sale
quarrée , formée par divers pieds d'Arbres
entourés de Laurier , & garnis de Girandoles
dorées ; on avoit conftruit au milieu
un Edifice d'une élegante Architecture,qui
diftribuoit du vin de trois côtés .
Le Duc de Geſvres préſenta au Roi le
NOVEMBRE. 1744. 119
Prévôt des Marchands , les Echevins , le
Procureur du Roi , le Greffier & le Receveur
du Bureau de la Ville , & quelques
tems après le Prévôt des Marchands avertit
Sa Majesté qu'Elle étoit ſervie.
Alors le Roi retourna dans la Grande
Sale de l'Hôtel de Ville & fe mir à table.
Monſeigneur le Dauphin ſe plaça à la droite
de Sa Majesté , le Duc de Chartres à ſa
gauche , le Prince de Dombes à côté de
Monſeigneur le Dauphin , & le Duc de
Penthiévre auprès du Duc de Chartres. La
table étoit de trente couverts , dont les
vingt-cinq reſtans furent remplis par les
Seigneurs que le Roi avoit nommés.
Le Prévôt des Marchands eut l'honneur
de fervir le Roi , & le Procureur du Roi
tenoit le chapeau de Sa Majesté , à qui le
Greffier de la Ville préſenta le fauteuil.
Monſeigneur le Dauphin , dont le Receveur
de la Ville tenoit le chapeau , fur fervi
par le premier Echevin. Les trois autres
Echevins ſervirent le Duc de Chartres , le
Prince de Dombes , & le Duc de Penthiévre.
Il eſt preſque inutile de dire que le Feftin
fut auſſi ſomptueux que délicat. Les Officiers
de la Bouche du Roi avoient travaillé
, mais ce fut le Maître de l'Hôtel de la
Ville qui mit les plats ſur table ; le fruit
Fvj
120 MERCURE DE FRANCE.
:
méritoit fur- tout l'admiration des connoif
feurs.
On voyoit au milieu de la table un filet
que l'on nomme vulgairement dormant ,
parce qu'il reſte ſur la table pendant tout le
repas. Au milieu étoit le Surtout de la Ville
, qui est fort beau ,& l'on avoit placé à
côté deux grands plats garnis de fleurs d'Italie
, que l'on avoit éléganmment & artiftement
arrangées , & qui formoient un
buiffon. Deux autres plats étoient à côté de
ceux- ci , & les Ouvrages en fucre , dont ils
étoient chargés , repréſentoient deux roches
qui ſe réuniſfant dans le haut , formoient
une arcade. Des branches de Liere ,
& un groupe d'enfans qui grimpoient deffus
, étoient ce qui formoit la réunion des
deux roches. On rencontroit après deux
autres plats de porcelaines , garnis avec
élégance , & fur deux autres l'on voyoit
des criftaux taillés en filet , ce qui formoir
un coup d'oeil aufli fingulier qu'agréable.
Le fruit étoit dreſſe fur des plats de la
plus belle porcelaine de Saxe ; il étoit
monté en gradin , orné des plus belles
fleurs , & deffiné avec beaucoup de goût &
d'intelligence ; ces dormans , les porcélaines
, & les fruits ont été abandonnés au
pillage après le dîner de Sa Majefté. On a
livré de même à l'avidité du peuple les
NOVEMBRE. 1744. 121
fruits qui garniſſoient quinze autres tables ,
fur leſquelles on voyoit pluſieurs Ouvrages
en fucre , qu'on auroit admirés , fi ceux de
La table du Roi ne les avoient pas effacés .
Ces quinze tables furent ſervies en mê
me tems que celle du Roi ; elles étoient
deſtinées pour les Seigneurs qui n'earent
pas l'honneur de dîner avec S. M. &
pour pluſieurs perſonnes de conſidération.
Pendant le dîner du Roi , MM. Rebel
& Francoeur ,Sur-Intendans de la Mufique
de Sa Majesté , reçus en ſurvivance de
MM. Deſtouches & Blasmont , & Infpecteurs
de l'Académie Royale de Muſique ,
firent exécuter , par les vingt-quatre Violons
de la Chambre , & par l'Orchestre de
P'Opera , plufieurs fuites de Symphonies de
différents Auteurs.
:
;
La Demoiselle Lalande , & le Sieur Benoiſt
, Ordinaire de la Muſique du Roi ,
chanterent un Dialogue , intitulé le Retour
du Roi à Paris. M. Roi , Chevalier de
l'Ordre de S. Michel , & MM. Rebel
&Francoeur avoient compofé ,l'un les paroles
de ce Divertiſſement , les autres la
Muſique par l'ordre du Prévôt des Marchands.
Les paroles , la Muſique , & l'exécution
concoururent également au fuccès ,
&les Auteurs reçurent des éloges qu'ils
122 MERCURE DE FRANCE.
font accoutumés à mériter & à recevoir ,
mais que l'éclat de cette circonſtance rendoit
plus flateurs.
Après le dîner , le Roi joüit d'un nouveau
ſpectacle ; l'Arc de Triomphe , la Colonade
, & la Sale près de la riviere furent
illuminés , ainſi que la façade de l'Hôtelde-
Ville. Ces illuminations formoient un
ſpectacle frappant , & fe communiquoient
réciproquement de l'éclat par le reflet des
lumieres : on avoit illuminé auſſi la cour
de l'Hôtel - de - Ville ; des Guirlandes de
fleurs ornoient les colonnes ,, tantdu premier
que du ſecond ordre : on voyoit au
bas de chaque colonne des Génies , qui
portoient des Girandoles de vingt lumieres
chacune. Pluſieurs Luftres garnis de Bougies
étoient ſuſpendus de diſtance en diftance
; de petites lanternes formoient un
enchaînement de Guirlandes lumineuſes ;
le long de l'entablement , & à la croiſée qui
eit vis à-vis de la porte d'entrée , étoient ces
mots en tranfparent : Recepto Cafare Felix.
Le Roi , en defcendant , remarqua avec
beaucoup de plaifir la décoration de cette
cour , & il témoigna qu'il étoit fatisfait de
l'empreſſement de la Ville à lui prouver ſon
zéle.
Le Duc de Geſvres , le Prevôt des Marchands,
les Echevins , le Greffier & le Re
NOVEMBRE. 1744 . 123
ceveur de la Ville reconduiſerent S. M. jufqu'à
ſon caroſſe : de-là elle alla avec le même
Cortége que le matin à l'Egliſe des Jefuites
de la maifon Profeſſe. La Reine , accompagnée
de Meſdames de France , s'y
étoit renduë quelque - tems auparavant ;
leurs Majestés furent reçuës à la porte de
l'Eglife , & complimentées par le P. Frey ,
Provincial , à la tête de la Communauté , &
elles y aſſiſterent au Salut. L'Egliſe étoit
ornée & éclairée auffi magnifiquement que
l'avoit été le portail le jour de l'arrivée de
S. M. On verra plus bas un détail mieux
circonstancié de ces deux illuminations . En
retournant au Palais des Tuilleries , le Roi
repaſſa par la Grève & par le Quai Pelletier.
La Ville avoit fait illuminer ce Quai avec
des Luftres, & toute la face du Pont Notre-
Dame du côté de la riviere l'étoit auſſi par
pluſieurs cordons de lumiere , dont le dernier
ſuivoit le deſſein du toît.
Il y eut ce ſoir là dans toute la Ville des
illuminations , & pluſieurs furent encore
au-deſſus de celles de la nuit du to du mois
deSeptembre dernier , qui ſera à jamais célébre
dans les Faſtes de la France : celles du
Quai des Tuilleries & du Quai des Théatins
attirerent également l'admiration générale ,
enproduiſant des effets differents. Le pre124
MERCURE DE FRANCE.
mier étoit éclairé uniformement dans toute
l'étenduë des galeries du Louvre , mais le
deſſein de chaque partie étoit d'une telle
élégance qu'on ne pouvoit ſe laffer de le
voir répété. La variété du ſecond lui donnoit
une autre eſpéce de mérite. Les Edifices
ſomptueux , dont ce Quai eſt orné ,
étoient tous illuminés ſuivant des deffeins
differens , & ceux qui du Pont Royal obſer .
voient l'effet de ces differentes illuminations
, croyoient voir ces Palais enchantés
que décrivent les Hiſtoriens des Fées. Leurs
Majeſtés virent ces deux Quais , l'illumination
de la place Vendôme , & celle de la
principale ruë. Nous placerons la Deſcription
des plus belles dans un endroit ſéparé ,
afin de ne pas interrompre le fil de la narration.
Quelques beaux que fuſſent les ſpectacles
formés par ces differentes illuminations , ils
n'auroient pû être comparés à celui que la
façade, & la cour du Château des Tuilleries
devoient offrir au Roi lorſqu'il rentra , mais
un vent violent, qui s'éleva , rendit inutile
la plus grande partie des peines qu'on avoit
priſes pour éclairer toutes les parties deftinées
à l'être dans ce vaſte Edifice .
Le 17 le Roi accompagné de la Reine, de
Monſeigneur le Dauphin & de Mefdames
de France , & avec le même cortege que le
NOVEMBRE.
1744. 125
-13 & le 15 , ſe rendit à l'Egliſe de l'Abbayede
ſainte Genevieve ; l'Abbé revêtu
de ſes habits pontificaux , & à la tête de
fes Religieux , reçut le Roi à la porte de
l'Eglife ,& le conduifit dans le Choeur , où
S. M. entendit la Meſle .
Le même jour , Sa Majesté avoit été complimentée
le matin par le Parlement , à
la tête duquel étoit M. de Maupcou , Premier
Préfident ; la Chambre des Comptes
, la Cour des Aides , la Cour des Monnoyes
& le Corps de Ville eurent auſſi le
même honneur. M. de Nicolaï , Premier
Préſident de la Chambre des Comptes ,
M. le Camus , Premier Préſident de la Cour
des Aides , M. Choppin de Gouſangré ,
premier Préſidentde la Cour des Monnoyes,
& M. de Bernage , Prevôt des Marchands ,
porterent la parole. L'après-midi , le Grand
Conſeil , à la tête duquel étoit M. Gilbert
de Voiſins , Conſeiller d'Etat nommé par
S. M. pour préſider cette année à cette
Compagnie , s'acquitta de ce devoir ; le Roi
fut enfuite complimenté par l'Univerſité &
par l'Académie Françoiſe. M. Fromentin
, Recteur , portant la parole pour l'Univerſité
, & M. de Crebillon , Directeur
de l'Académie pour cette Compagnie ; ils
furent tous préſentés par le Comte de Maurepas
,Miniftre & Sécretaire d'Etat , & con126
MERCURE DE FRANCE.
duits par M. Deſgranges , Maître des Cérémonies.
د
S. M. qui ſçavoit que M. de Crebillon
avoit compoſé des Vers ſur ſa Convaleſcence
, eut la bonté d'ordonner à cet
Académicien de les reciter. Les Vers ne démentirent
point la réputationde ce célébre
Ecrivain & ceux que recita M. de la
Chauffée,répondirent auffi à l'opinion avantageuſe
que le Public a de ſes productions :
ces deux piéces de Vers ont été imprimées
; M. de la Chauffée eut le ſurlendemain
l'honneur de préſenter un Exemplaire
de la ſienne au Roi ,qui le reçut
avec bonté , & deux jours après M. de
Crebillon eut le même honneur.
Ce recit auroit excité inutilement la curioſité
de nos Lecteurs , ſi nous ne joignions
ici ces deux Piéces , qu'on ne trouvera
pas dans les Provinces , ainſi nous
avons cru fervir le Public & travailler pour
la gloire des deux Auteurs , en joignant ici
leurs Ouvrages.
NOVEMBRE. 1744. 127
252525252
VERS recités au Roi , par M. de Crebillon
, Directeur de l'Académie Françoise ,
à la ſuite du Compliment qu'il a fait à SA
MAJESTE' , au nom de cette Compagnie , le
Mardi 17 Novembre 1744.
QUel orage ſoudain s'éléve & m'environne
L'épouvante & l'horreur régnent de toutes parts !
Que de gémiſſemens ! l'air mugit ; le Ciel tonne.
Dieux ! Quels triſtes objets s'offrent à mes regards !
Où ſuis- je ? Quoi , je touche à l'infernale rive
François infortunés , y portez - vous vos pas ?
Qui vous amène en foule aux portes du trépas ?
J'entens parmi vos pleurs une bouche plaintive
Articuler des mots , qui me glacent d'effioi.
Odéplorablesang ! O malheureuse Reine .....
La Reine ! ... Ah ! C'en est fait ; notre mort eft
certaine.
La France va donc perdre & fon Pere , & ſon Roi !
François , le déſeſpoir où votre ame ſe livre ,
Doit aller auſſi loin que la rigueur du ſort ;
Si Louis ne vit plus , il faut ceſſer de vivre ;
Pouvons-nous ſouhaiter une plus digne mort ?
ROI , notre unique bien , quoi ! la Parque perfide
Voudroit porter ſfur vous une main parricide ! ...
Mais quel bruit éclatant vient agiter lesAirs!
128 MERCURE DE FRANCE.
Quelle étrange lueur roule dans les ténébres !
Atravers tant d'objets terribles & funébres ,
Je vois quelque clarté pâlir dans les Enfers.
Eſt ce le Dieu des Morts qui tient ſa cour funeſte
Mais non , ce qui paroît n'a rien que de céleste.
Et quel eft donc le Dieu que je vois accourir ?
Il tend vers nous les bras ; c'eſt pour nous lecourir,
Mille rayons brillans forment ſon Diadême :
LeDieu des Morts n'a point ce port majestueux ,
Cet air noble & touchant , ni ce front vertueux ;
C'eſt , je n'en doute plus , LOUIS LE GRAND , luimême
,
1
Qui vient ſécher nos pleurs & calmer nos regrets.
Hélas! il veille encor ſur ſes anciens ſujets !
Ce Roi , qui fi long- tems a gouverné la Terre ,
Régne- t- il en des lieux inconnus au Tonnerre !
On diroit qu'aux Enfers il va donner des Loix ;
Voilà ſes traits , ſes yeux ; je reconnois ſa voix :
Fermez , dit- il , fermez la retraite des ombres ;
>>Mon fils n'entrera point dans les Royaumes fom-
» bres ;
S'il mouroit , que d'Exploits ſeroient enſévelis ,
→ Et qui pourra compter les Exploits de mon fils !
>>>Entre Célar & moi le Ciel marque ſa place :
>>>Mais les Dieux feront lents à terminer ſes jours ,
> Et fi la Gloire a droit d'en prolonger le cours ,
>> Il n'eſt point de Neſtor que ſon âge n'efface .
>>>François, vous reverrez ce Roiſi généreux ;
NOVEMBRE. 1744. 129
>>>Puiſſent le voir auſſi les fils de vos neveux !
Il dit , & , tout à- coup les Enfers diſparoiffent ,
La Mort fuit , le jour yient , & les François renaif
fent.
Mais quel éclat nouveau vient embellir ces Lieux !
Paſſons nous des Enfers dans le ſéjour des Dieux ?
Que's feux étincelans brillent ſur l'Hémiſphere ?
Ah ! fi c'étoit LOUIS ... Mais en vain je l'eſpére
Il eſt trop occupé de fes nobles travaux ;
Il brave également la inort & le repos .
Qu'est- ce donc que je vois ! c'eſt un autre lui même,
La Gloire , je le juge , à ſa beauté ſuprême ;
C'eſt elle en ce moment qui vient nous l'annoncer,
LaGloire prend toujours ſoin de le devancer.
Hélas ! il eſt donc vrai ; nous allons voir paroître
Ce Héros, le plus grand que le Ciel ait faitnaître.
Venez , voyez , chantez l'aimable Souverain
Dont vous a fait préſent la faveurdu Deſtin.
O François ! Peuple heureux & ſi digne de l'être !
Venez en rendre grace à votre auguſte Maître ;
C'eſt lui , c'eſt ſa bonté qui vous rend tous heureux;
Qu'il foit , après le Ciel , l'objet de tous vos voeux !
Qu'en vos Temples pour lui ſans ceſſe l'encens
fume !
Que par le peuple épars le ſalpêtre s'allume !
Que le feu s'élançant par éclats dans les Cieux ,
De leur reconnoiſſance aille inſtruire les Dieux
:
130 MERCURE DE FRANCE.
SECONDE Piéce de Vers , préſentée au
Roi , leJeudi 26 Novembre 1744 ,
D
par le même.
Ieu des Rimeurs , crois-moi , point de que
relle ,
Ou foûtiens mieux tes airs de Protecteur .
Qui , mieux que moi , ton ancien ſerviteur
Dût eſpérer une grace nouvelle ?
Mais, qu'as-tu fait de ce jour le plus beau ,
Le plus brillant , le plus doux de ma vie ?
Je l'avouerai ; j'ai manqué de génie.
Mais nous pouvons faire un effort nouveau.
Chanter ſon Roi , c'eſt chanter ſa Maîtreſſe ;
Il faut toujours la louer bien ou mal ;
C'eſt , d'un ſeul trait , ſignaler ſa tendreſſe ;
Et déſoler celle de ſon Rival .
,
Nommer LOUIS , eſt un préliminaire ,
Qui va d'abord gagner tous les François :
Ce nom ſi cher vaut lui ſeul l'art de plaire ;
Ainſi chantons , je réponds du ſuccès.
D'autres que nous dans la même carriere
Euſſent été filés ſans la matiere .
Tous cependant ont trouvé des Lecteurs ,
Tant le ſujet intéreſſoit les coeurs.
Diſons que Mars d'accord avec Minerve ....
Le beau début ! O la fublime verve !
NOVEMBRE. 1744. 131
1
Laiſſe- moi dire , écoute juſqu'au bout :
Amour nous aide , & Louis ſur le tout.
A ſes conſeils la Justice préſide ,
Et la Sageſſe y recueille les voix :
Mars exécute & Minerve décide ;
Mais c'eſt LOUIS qui leur dicte ſes loix ;
Qui , tour à tour , tient le glaive & l'Egide ,
Pere , Soldat & Monarque à la fois.
Diſons qu'il fait honneur à notre eſpéce;
Grand ſans orgueil , redoutable & charmant....
Eſt-ce là tout ? pauvre Dieu du Permeſſe ,
Sans tes leçons j'en dirois bien autant.
Va , laiſſe-moi , je te tiens quitte
De l'avenir & du préſent ;
Tu m'as donné pour tout mérite ,
Le cruel & morne talent
Dehurler dans la Tragédie;
Tu diras de plus que c'eſt toi
Quim'as mis à l'Académie ;
Moi, je t'ai fait parler auRoi.
1
:
132 MERCURE DE FRANCE.
COMPLIMENT au Roi , par M. de
la Chauſſée , de l'Académie Françoiſe.
Enfin je terevois , cher & nouvel Auguste ,
Que mon coeur en ſecret a toujours encenſé....
Pardonne en ce moment le tranſport le plus juſte ;
Qui le ſçait exciter n'en peut être offenſé.
Non ; l'eſſor que je prends ne sçauroit te déplaire ;
Le moindre des mortels , ſans être téméraire ,
Peut laiſffer voir aux Dieux tout ce qu'il fent pour
eux.
France , tu m'applaudis ; le même amourt'inſpire;
Tu n'as plus qu'à joüir du ſort le plus heureux;
Tu viens de recouvrer l'Ame de ton Empire .
Et toi , daigne agréer l'hommage mérité,
Que t'offre par ma voix la ſimple Vérité .
La ſeule flaterie a beſoin d'être ornée ;
Eh ! quand nous t'offririons ſes dangereux attraits
Tu ne recevrois point la Coupe empoiſonnée ,
Que le commun des Rois aime à boire à longs
traits :
Fuis
NOVEMBRE. 133 1744.
Fuis Malheureuſe , ailleurs va porter tes preſtiges ,
Tu n'élevas jamais de véritable Autel.
Pourfuis , PRINCE,pourſuis ton cours & tes pro
diges:
Tel jadis commença ton AYAUL immortel....
Quedis-je ... A peine entré dans la même carriere
Quel amas de Lauriers ! La plus forte Barriere
N'eſt qu'un frivole obſtacle à tes premiers travaux
Et l'altiere Cité ** qui bravoit ton Tonnerre ,
Sur ſes débris ſanglans fert d'exemple à la Terre :
Tremblez , fiers Ennemis .... Vous Amphions
nouveaux ,
Formez- vous déformais à l'ombre de ſa gloire.....
Qui peusmieux vous ouvrir le Temple de Mémoirea
Chantez , Muſes , chantez , voilà votre Apollon .....
Mais quels que foient les chants qu'elles faffent
éclore ,
Vois au fond de nos coeurs , tu liras plus encore ,
Que n'en peut exprimer tout le ſacré Vallon,
* Ypres , Furnes , Menin,
** Fribourg.
I, Vol.
:
1
1
i
134 MERCURE DE FRANCE.
Le foir , le Roi , la Reine, MonſeigneurT
le Dauphin & Mesdames firent l'honneur
à S. A. R. de lui rendre au Palais Royal la
viſite qu'elle étoit allée leur faire au Château
des Tuilleries trois jours auparavant.
La façade du Palais Royal étoit illuminée
comme les jours précédens , par des
Terrines & des Lampions qui marquoient
toute l'Architecture du Bâtiment.Al'égard
des cours , on y avoit ſeulement mis un
grand nombre de Terrines , plûtôt pour les
Eclairer , que pour les décorer. Sur les fix
heures du foir , le Roi arriva, accompagné
deManſeigneur le Dauphin. S. A. R. étoit
dans ſon lit : il n'y avoit dans la chambre
qu'un ſeul fauteuil ,& quantité de plians
deſtinés aux Dames qui ont droit de s'affeoir
devant le Roi & la Reine. Le Roi ne
s'affir point , & par conséquent tout le
monde ſe tint de bout ; la viſite du Roi
dura environ un quart d'heure , & elle ſe
paſſa en difcours polis & flateurs que le
Roi tint à S. A. R.
Mefdames arriverent immédiatement
après le Roi . On remit un fecond fauteuil
dans la chambre . Meſdames s'affirent dans
les deux fauteuils ; les Dames titrées ſe
mirent fur des plians , & les autres Dames
ſe tinrent debout. La viſite dura près
NOVEMBRE. 1744. 135
d'une demi-heure. S. A. R. qui a beaucoup
d'eſprit & fur-tout l'efprit de la
converſation , entretint Mesdames d'une
maniere qui les fatisfit extrêmement.
La Reine vint la derniere. On ôta un
des deux fauteuils , afin qu'il n'en reſtât
qu'un ſeul dans la chambre. La Reine s'y
affit , & elle y fut un quart d'heure , pendant
lequel Sa Majesté donna à S. A. R.
les mêmes marques d'amitié & d'eſtime
qu'elle lui a déja données pluſieurs fois.
M. le Duc de Chartres , Madame la Ducheffe
de Chartres & Madame la Ducheſſe
deModene , qui faisoient les honneurs de
l'appartement de S. A. R. allerent recevoir
le Roi , la Reine , Monſeigneur le Dauphin&
Meſdames à la defcente du carrofſe
,& les reconduiſirent de même.
Toutes les piéces de l'appartement de
S. A. R. étoient remplies de monde , &
très-bien éclairées.
Les illuminations furent auſſi renouvellées
dans toutes les rues , & la ſoirée ayant
éré plus favorable que celle du 15 , l'illu
mination du Château des Tuilleries produiſit
tout l'effet qu'elle devoit produire ,
c'est-à-dire , un des plus étonnans qu'on
puiſſe imaginer. On admira auſſi beaucoup
Ja maniere dont l'Hôtel des Invalides fut
Gij
136 MERCURE DE FRANCE.
illuminé le même ſoir ; les lumieres deffinoient
l'Architecture de ce vaſte Edifice ;
ce ſpectacle excita la curioſité de tout Paris.
Monfeigneur le Dauphin alla voir cetre illumination
& quelques-unes des autres les
plus remarquables.
Le 18 après midi ,' Leurs Majestés , Monſeigneur
le Dauphin & Meſdames de France
partirent pour retourner à Verſailles ;
le Roi trouva ſur ſon paſſage , ainſi que les
jours précédens , divers Amphithéâtres de
Muſique , & pluſieurs Fontaines de vin qui
couloient pour le Peuple , & il fut falué
par un grand nombre de Boëtes , & de canons
placés à la Porte S. Honoré , par les
ordres du Corps de Ville .
Leurs Majestés,pendant le ſéjour qu'elles
ont faitici , ont ſoupé tous les jours enpub'ic
avec Monſeigneur le Dauphin &
Meſdames de France ; on ne peut , ſans en
avoir été témoin , ſe former une juſte idée
de la multitude innombrable de perſonnes
de tous les Ordres , qui rempliſſoit à toutes
les heures du jour,non-feulement les Appartemens
du Roi,mais encore les Eſcaliers,
le Veſtibule,& les cours du Palais des Tuilleries
; le défir de voir Sa Majefté & la Famille
Royale , ſembloit être l'unique occupation
des Habitans de cette Ville , &la
NOVEMBRE. 1744 . 137
fatisfaction de jouir de cet avantage , leur
ſeul plaifir . Le Roi touché de l'empreffé--
ment de fon Peuple , avoit ordonné qu'on
laiffât entrer indifféremment tontes fortes
de perſonnes.
Leurs Majeftés , en retournant à Verfailles
, trouverent fur leur paſſage une
illumination fuperbe que S. A. R. Madame
la Ducheſſe d'Orleans avoit fait préparer
à fon Pavillon de Chaillot.
La Terraſſe qui a so toiſes entre les
deux Pavillons , étoit illuminée dans toute
ſon étendue par une moſaïque en lozange
deſſinée par des Lampions , depuis le deſſus
du pavéjuſqu'au niveau de la Terraſſe , elle
étoit couronnée par une plinthe marquée
auſſi en lampions ,avec un cordon de Terrines
ſervantde retraite par le bas, & un autre
au-deſſus de la plinthe, le tout étoit furmonté
par diſtances égales de vingt-quatre Piédeſtaux
garnis auſſi de Lampions , & portans
chacun une grande Girandole de quarante
lumieres. Le corps du milieu étoit
diftingué par une moſaïque remplie de
Fleurs de Lis defſſinées en Lampions , couronnée
de la même façon que le reſte , &
cantonnée par des Pilaftres, qui étoient décorés
fur la hauteur de Médaillons avec
des L. en chiffres , le tout deſſiné en Lampions
.
Giij
138 MERCURE DE FRANCE.
L'intérieur du Pavillon de S. A. Royale
étoit fuperbement éclairé par des Bocats ,
Bras & Girandoles garnis de bougies , &
celui qui eſt à l'autre extrêmité de la Terraſſe
, étoit éclairé auſſi dans le même goût.
Leurs Majeítés ſaluerent en paſſant S.
A. R. & donnerent à cette Princeſſe de jufres
éloges fur fon goût& fur l'élégance de
cette illumination;les deſſeins ont été fournis
par M. Mateau , Officier de la Chambre
de S. A. R. qui entend parfaitement le
Deffein& l'Architecture.
Leurs Majeftés trouverent à Paſſy une
nouvelle illumination & même un Feu
d'artifice , qu'avoit fait préparer le Préfident
de Rieux , qui eſt Seigneur de ce Village
, & qui y a une fort belle maiſon ſur le
bordde la riviere .
En face du Château,vis-à-visde la Chauf
fée,ſur une demie lune,étoit poſé un corps
de Feu d'artifice , qui fut très-bien exécuté
& dura 12 minutes ; il commença par
une ſalve de 125 Boëtes & de 6 piéces
decanon, lorſque le Roi futen préſence du
Château ; 100 Fuſées volantes ſuivirent
&on vit enfuite partir un corps de Feu ,
dont les ſpectateurs admirerent l'exécution
;ſur une Terraffe du Potager, attenant
C
4
NOVEMBRE. 1744. 139
le grand chemin , étoit placé un corps de
Muſique , compoſé de Tymbales , Trompettes
, Cors-de-Chaffe & Hautbois , qui
ne cefferentpoint de jouerdes Fanfares ,
tant que le Roi fut en préſence du Château
; le Potager étoit illuminé dès trois
heures & demie , par une quantité confidérable
de Terrines ; elles ſuivoientles defſeins
d'une piéce de Parterre en palmette ,
&d'une pièce d'eau qui montoit avec un
jet d'eau ; ces piéces ſont bordées fuivant
leurs deſſeins ,d'un treillage qui étoit auffi
illuminé ; les Boſquets du bas du Potager ,
qui font auſſi garnis de treillage , étoient
pareillement illuminés de Terrines ſuivant
leurs décorations , & bordés des deux côtés
par undoublefilet de lumiere; le longde
la face du Château , du côté de S. Cloud ,
regnoientdeux cordonsdegroſſes Terrines,
le fort de l'illumination étoit pofé fur trois
grands eſcaliers qui deſcendent du rés de
chauflée , & aboutiſſent à une fort belle
Terraffe ; un cordon de Terrines bordoit
cette Terraſſe ; elle étoit garnie de Vaſes
qui portant chacun un Pot-à-feu , formoient
par leur élevation une Pyramide
de lumière ; la ſeconde Terraffe de ce Parterre
étoit garnie d'environ 300 Vaſes, qui
portojent aufli des Pots-à-feu & fuivoient
Gij
140 MERCURE DE FRANCE.
les deſſeins reguliers de chaque Parterre.
Au pied de ces Terraſſes eſt un mattif
d'une grande beauté ; il eſt compoſé de
huit Boſquets garnis d'environ 4000 pieds
d'Arbres ; dans le centre eſt une pièce de
gazon octogone , au milieu de laquelle on
voit une figure repréſentant une Déeffe
qui montre la Muſique aux Amours ; ces
Boſquets & la figure font accompagnés de
quatre autres belles figures qui forment les
quatre coins du maſſif; le tout étoit entouré
de Vaſes chargés de Pots à feu, qui éclairoient
toutes les parties de ces Boſquets.
Monfieur de Rieux avoit fait illuminer
tous les appartemens & la galerie de fon
Château , & avoit invitée à cette Fête unc
nombreuſe Compagnie.
Leurs Majestés arriverent enfin à Verfailles
. Les Habitans de cette Ville n'avoient
pas été moins empreſſés , que ceux
de Paris , à faire éclater la joie que leur
caufoit le retour du Roi.
Ils avoient fait élever vis-à-vis du Château,
à l'entrée de la principale Avenuë, entre
la Grande & la Petite Ecurie , un Arc
de Triomphe , compofé de trois Portiques
, dont celui du milieu avoit trentehuit
pieds de haut fur vingt de large. La
NOVEMBRE. 1744. 141
hauteur des deux autres Portiques étoit de
trente - quatre pieds , & leur largeur de
quinze. Ces Portiques étoient accompa
gnés de Colonnes & de Pilastres d'Ordre
Corinthien avec les Chapiteaux ornés de
Volutes & de feuillages d'or. Les Colonnes
& les Pilaſtres foutenoient un Entablement
, furmonté d'une Balustrade dont la
Friſe étoit embellie par pluſieurs Guirlandesde
fleurs .
د
Au-deſſus de la Balustrade , du côté de
l'Avenuë , on voyoit fur le Portique du
milieu , un Tableau de trente pieds de hauteur
dans lequel la Muſe de l'Hiſtoire
étoit repréſentée , écrivant dans un Livre
que portoit le Tems , les actions du Roi ,
dictées par la Renommée. Des Palmes &
des branches de Laurier entrelaffées achevoient
le Couronnement. Dans le retour
circulaire , étoient à droite la Statuë de la
Gloire , & à gauche celle de l'Amour de la
Patrie , chacune ſur un Piédeſtal & entre
deux Pilaſtres ..
La Constance & la Clémence étoient placées
, l'une à la gauche du Portique de la
droite ,& l'autre à la droite du Portique de
la gauche , chacune entre deux Colonnes
entourées de Guirlandes. A la droite du
premier de ces deux Portiques & à la gau
Gy
142 MERCURE DEFRANCE.
chedu ſecond s'élévoit entre deux Pilaſtres
un ſuperbe Trophée , poſé ſur un Cul de
Lampe , dans lequel étoit un Ecuffon avec
trois Lis d'Or .
Dans la façade du côté du Château , on
liſoit à l'Architrave du grand Portique cette
Infcription , Regi , Patri , Heroi. Un
Globe avec les Armes de France , foutenu
par deux Eſclaves , faifoit le Couronnement.
La Renommée au-deſſus de ceGlobe
tenoit le Portrait du Roi , tandis qu'un Genie
deſcendoit du Ciel , pour couronner
Sa Majefté . Aux pieds de la Renommée
quelques autres Genies badinoient avec
une Guirlande de fleurs. On avoit placé
aux deux côtés de ce Portique la Valeur &
la Libéralité,
6
L'Humanité & la Force occupoient dans
cette façade les mêmes places que la Conftance
& la Clémence dans la façade du côté
de l'Avenue , & la Décoration étoit terminée
de même par deux Trophées. Les Platfonds
des trois Portiques étoient revêtus
dedivers ornemens relevés en Or , & l'on
avoit peintdes Trophées dans les Cloifons.
Entre cet Arc de Triomphe & le Châreau
, étoient ſous les Armes , d'un côté
cent Enfans de douze à quatorze ans , tous
vêtus de blanc , & de l'autre la Garde de la
,
NOVEMBRE. 1744 143
Ville. Huit Compagnies Bourgeoiſes , de
cent cinquante 'hommes chacune , cinq de
la Ville-Neuve , & trois du vieux Verfailles
, bordoient le paſſage du Roi depuis
l'Arcde Triomphe juſqu'à la moitié de l'Avenuë.
Trois autres Compagnies , à cheval
, dont une avoit un Uniforme bleu
avec des Brandebourgs d'argent &les.
deux autres un Uniforme écarlate avec des
veſtes galonnées d'or , chapeaux bordés
avec des plumets , allerent au-devant du
Roi juſqu'à l'extrêmité de l'Avenue ,&
elles avoient à leur tête le Comte de Noailles
, Gouverneur de Verſailles.
: Ces trois dernieres Compagnies accom
pagnerent Sa Majesté dans le reſte de ſa
marche juſqu'au Château , qui étoit illuminé,
ainſi que l'Arc de Triomphe , avec
autant de goût que de magnificence.
Le foir , avant le fouper du Roi , la Ville
fit tirer un feu d'artifice ily eut des illu
minations dans toutes les rues , & l'on
n'entendoit de toutes parts que des acclamations
réitérées ,d'autant plus flateuſes
pour Sa Majesté , qu'on pouvoit lire dans
tous les yeux , que ces hommages étoient
rendus moins à ſon rang quà ſa per
fonne.
Gvj
144 MERCURE DEFRANCE .
ILLUMINATIONS.
N
Ous avons promis de rendre compte
au Public de quelques-unes des
illuminations qui ont été faites à Paris pendant
le ſéjour du Roi.
Nous repéterons ici ce que nous avons
déja dit au ſujet du choix des Odes & autres
Piéces de Vers. Nous ne prétendons .
point donner la préférence aux illuminations
que nous décrirons , mais nous déerirons
celles dont il nous a été plus facile
de recouvrer les deſſeins. Nous commencerons
par celles des Peres Jéſuites de la
Maiſon Profeffe .
LA MAISON PROFESSE DES JESUITES .
La façade de leur Eglife , érigée par Louis
XIII . fous F'invocation de S. Louis , étoit
décorée d'une multitude de lumieres. Trois
Arcs éclairés dans leurs Cintres & dans
leurs Pilaſtres , laiſſoient voir dans l'enfoncement
autant de Soleils brillans , & fymboliques.
Celui qu'on appercevoit à la droite
, rappelloit la rapidité des Conquêtes de
Sa Majesté , le ſecond placé à l'oppoſite ,
annonçoit ſa Convalefcence , & le troifiéme
plus élevé , repréſentoit la ſérénité que
NOVEMBRE. 1744. 145
ſon retour répandoit dans tous les coeurs.
Cet ordre lumineux étoit parfemé d'Etoiles
& de Fleurs de Lis , & il marquoit le Concert
des Cieux & de la Terre dans cet heureux
jour. Une Couronne fermée , chargée
de lumieres , furmontoit cette premiere face
de l'illumination . On liſoit au-deſſous
en Lettres de feu , Vive le Roi. Les Chapiteaux
& les Corniches , auſſi-bien que les
timpans des portes de côté répondoient à
ce deſſein principal : ils étoient bordés de
filets de lumieres ou de cordons entrelaſſés ,
ſelon l'Architecture & la Sculpture de ce
magnifique frontiſpice;des Luftres pendans
depuis le haut de Portail juſqu'à dix pieds
du perron , fuppléoient à ce qui ne pouvoit
pas comporrer un arrangement de lumieres
, égal à celui d'en bas ; ils ſe retrouvoient
à peu de diſtance dans un concours
de clartés , avec cinq Ifs , en Pyramide lumineufe.
La diſpoſition du Lieu aſſura le fuccès de
l'illumination. Le grand vent qui endommagea
conſidérablement toutes les autres ,
ne pût entamer celle-ci. Les maiſons voifines
, & la profondeur de l'endroit où elle
ſe trouva placée , ſervirent à la garentir .
Sa Majesté daigna honorer de fes regards
&de fon approbation le ſpectacle que les
Jéſuites eurent le bonheur de préſenter à
fon paſſage.
1
146 MERCURE DE FRANCE.
Le Dimanche ſuivant , leRoi , la Reine ,
Monſeigneur le Dauphin & Mefdames ,
accompagnés de la Princeſſe de Conti , du
Duc & de la Ducheſſe de Chartres , du
Comte d'Eu , du Duc de Penthiévre , de
la Princeſſe d'Epinois ,d'un grand nombre
de Prélats & autres perſonnes diftinguées
de la Cour & de la Ville ſe rendirent fur
les fix heures du ſoir en cette Eglife , ainfi
qu'on l'a déja dit. Elle étoit parée auſſi magnifiquement
que l'exigeoit une ſi Auguſte
Aſſemblée; les trois Ordres de l'Autel principal
étoient éclairés dans toute leur étenduë.
Les Balustrades qui bordent les hautes
corniches , & celles qui entourent lededans
du Dôme , portoient une très-grande multitude
de bougies , diſpoſées avec art. Vingt
Luſtres répandusdans toute la longueur de
laNef, &des Girandoles de pluſieurs branches
à chaque pilier répandoient une clarté
auſſi vive que celle du plus beau jour . A
la deſcente du carroſſe , Leurs Majestés
furent reçues par les Superieurs des Jéſuites.
Al'entrée de l'Eglife , le Pere Provincial
eut l'honneur de leur préſenter l'Eau bénite
, & de les complimenter. Elles entendirent
le Salut ; le Pere de Beauvais , Pré
dicateur de Sa Majesté pour cet Avent , y
officia avec un nombreux Clergé , & la
Muſique de Notre-Dame l'exécuta.
NOVEMBRE. 1744. 147
La porte de l'Egliſe étoit ornée & éclai
rée dans un ordre différent du jour de l'arrivée
du Roi. S. M. a bien voulu encore
faire l'honneut aux Peres Jéſuites de joindre
à mille témoignages de fa royale bonté,
celui de paroître fatisfait du goût & de la
décence de leur Fête.
LES QUINZE - VINGT .
L'Hôpital Royal des Quinze-Vingt de
Paris , s'étant déja diftingué par une Fête
particuliere célébrée dans fon Enclos , au
fujet de la Convalescence du Roi , & rapportée
dans le Mercure du mois de Septembre
dernier , a renouvellé les marques
éclatantes de fa joie à l'arrivéede Sa Majeſté.
Il a fait pour cela conſtruire une répréſentation
- d'Arc de Triomphe , dont
les Lampions formoient le deſſein avec
beaucoup d'art & de goût. Cet Ouvrage
cintré dans fon milieu, étoit orné des Armes
du Roi très-bien peintes, dont l'Ecuffon
étoit en tranſparent ,& au-deſſous on
lifoit ce Diſtique Latin .
T
Qui dare non poffunt oculos proRege tuendo,
Nempè velint vitasfpontè vovereſuas.
Des deux côtés étoient deux autres Inf
148 MERCUREDE FRANC
criptions qui faifoient alluſion à la ficuation
des Aveugles ; l'un portoit : Salus noftra
in manu tua est ; refpiciat nos tantùm Dominus
nofter , & lati ſerviemus Regr. Genef.
Chap. 25.Verfet 27. & l'autre: Dominus il
luminat cacos. Pl. 147. Verſet 8 .
Au côté droit de l'Edifice qui contenoir
dans toute ſon étenduë 54 pieds de large ,
fur 40 de haut , & qui étoit placé en face
de la rue de Richelieu , on avoit conſtruit
une efpéce de petite Tribune où étoient
placés ceux des Aveugles qui joient des
Inſtrumens. Ilsy exécuterent de leur mieux
les plus belles ouvertures de Lully, & quelques
piéces de la compoſition de l'un d'entre
eux.
HOTEL DE S. AIGNAN.
Nous n'avons pû recouvrer les deſſeins
de cette illumination qui faisoit un fort
bel effet ; nous ne pouvons que rendre
compte au Public des trois Inſcriptions ,
que l'on y voyoit ; le choix ingenieux de
ces Inſcriptions plaira plus à beaucoup de
nos Lecteurs qu'une defcription d'Architecture
.
Hic ames dici pater atque princeps.
Nunc redit ante oculos aderat qui mentibus ante,
Cernimus , & vultu non exfatiamur amata .
NOVEMBRE. 1744. 149
>
HOTEL DE LA ROCHE - SUR - YON.
و
Trois Portiques décoroient le Balcon de
cet Hôtel. Celui du milieu étoit élevé à
plus de 60 pieds du rés de chauffée : ils
étoient accompagnés de pluſieurs Pots de
fleurs , Guirlandes &Girandoles ,deſſinées
en lampions ; le long du Balcon regnoit
une moſaïque de plus de 50 pieds de long ,
partagée par des Pilaſtres qui deſcendoient
juſqu'au pavé de la suë. Le ceintre & les
côtés de la porte cochere étoient garnis
d'une prodigieuſe quantité de lampions ,&
au milieu de la porte étoit le chifredu Roi
furmonté d'une Couronne de lumieres ; les
barrieres de l'Hôtel étoient garnies d'un
grand nombre de tetrines.
On a aufli admiré ſur le Quai Malaquais
où eſt ſitué cet Hôtel , les illuminations
duMaréchal Comte de Saxe , du Duc de
Fleury , de M. de S. Port , du Duc de Rohan
, du Duc de Bouillon , & du Duc
d'Aumont.
Nous ne nous arrêterons point à décrire
P'illumination de M. le Cardinal de Tencin
, de peur de fatiguer nos Lecteurs par
des détails d'Architecture aſſes peu agréables
même pour ceux qui les entendent.
: L'Hôtel de S. E. étoit décoré d'une
150 MERCURE DE FRANCE.
1 façon qui répondoit parfaitement& à fon
zéle pour la perſonne du Roi , & à fon
goût délicat & éclairé ; cette illumination
n'a cedé à aucune des plus brillantes , &
on a lû avec beaucoup de plaiſir les deux
Inſcriptions dont elle étoit ornée.
L'une étoit.
:
:
: Omnia tu nobis ,&fatis unus eris.
La ſeconde.
Vultus ubi tuus affulfit ,
Populo gratior it dies ,
Etfoles melius nitent.
HÔTEL DE NOAILLES.
La façade de l'Hôtel , fur la ruë S. Honoré,
a 30 toiſes de face , & eſt d'une fort
belle Architecture Moderne ; la porte cochere
, forme un avant-corps ſoutenu par
des Colonnes & Pilaſtres d'Ordonnance
Ionique , avec une attique au-deſſus ; toutes
les lignes , filets & membres d'Architecturequi
compoſent cette façade,étoientdeffinées
en Lampions & Terrines , de forte
qu'il y avoit des ſimples , doubles , triples ,
& quadruples Lampions , & Terrines
pour faire valoir & rendre la proportion
des différens membres d'Architecture ſur
NOVEMBRE. 1744. 15
leſquels les Lampions & Terrines étoient
appliquées
Au-deffus de la porte étoit un Tableau
transparent avec bordure d'emblême , &
ornement , & l'Infcription de Vive le Roi.
Le couronnement de cet avant- corps ,
eſt terminé par une balustrade , au-deſſus
de laquelle étoit élévé une grande Pyramide
de 36 pieds de hauteur , & terminée
par un Soleil.
:Au centre du Soleil étoit un Tableau
tranfparent , repréſentant la Lune , au-defſous
du Soleil ; un autre Tableau tranfparent
, repréſentant un Dauphin , &au-deffous
duDauphin, un autre Tableau tranſparent
repréſentant le chiffre du Roi, & enfin
fur la bafe de la Pyramide, un dernier Tableau
repréſentant les Armes du Roi , orné
deGuirlandes & couronnes ; aux deux côtés
de la Pyramide on voyoit quatre grands Vaſes
qui ſervoient de couronnement aux
Colonnes & Pilaftres . :
La grande & principale cour, dont l'Architecture
eſt ſemblable à celle de la face,
étoit auſſi garnie de Lampions & de Terrines.
En face de la porte cochere , eſt un beau
Veſtibule qui ſoutient une Terraſſe & Bal
luſtrade , par fix Colonnes & huit Pi
152 MERCURE DE FRANCE.
laſtres d'Ordre Compoſite , le tout def
finé en Boſſanges de feu , avec des Vaſes
de feu au-deſſus des Colonnes .
On avoit mis dans les entre- Colonnes
&dans les niches de grandes Girandoles
& des Luftres , ce qui faisoit la perfpective
la plus éclatante du point de vuë de
la ruë.
Après le Veſtibule eſt une grande porte
àdeux batans , qui laiſſoit appercevoir le
Jardin ; il étoit décoré d'une Galerie de
30 toiſes de longueur formée en feu .On appercevoit
au bout un grand Salon de feu
formé de Tableaux tranſperens , repréſentans
tous les attributs de la Guerre & de la
Victoire , & au milieu du Salon étoit un
Perſée , qui par l'artifice d'une perſpective
bien ménagée , paroiſſoit être fort éloigné.
Sur le principal corps du Bâtiment de
l'Hôtel eſt un Dôme à la Manfarde , d'une
د
belle proportion , il eſt iſolé , a 72
pieds de hauteur & par conféquent ſe
découvre de toutes parts , &principalement
de l'Appartement du Roi an Château
des Tuilleries. Ce Dôme eft couronné
par un Donjon entouré d'un Balcon
de Serrurerie .
On avoit élévé au dedans de ce Balcon ,
NOVEMBRE. 1744. 153
L
ane Pyramide triomphale à huit pans, qui
contenoit par ſon plan 7 pieds ſur 12 de
longueur , & 120 & demi de hauteur.
Elle étoit décorée dans ſes quatre principales
faces de quatre grandsTableaux tranfparens
, repréſentans des Trophées d'Armes.
Sur les quatres petites faces étoient huit
Ifs de feu ; la Pyramide étoit terminée &
couronnée d'unChapiteau d'Ordre Ionique
doré , au-deſſus étoit un Soleil à quatre
faces de 15 pieds de diamétre. Pour Deviſe
du Roi , & au centre des Soleils étoient des
Tableaux tranſparens , repréſentans les Armes
du Roi au lieu de tête, S
Le tout a été fait ſous la conduite & les
deſſeins de M. Charpentier , Architecte de
M. le Maréchal de Noailles , & exécuté
par M. Daffier Peintre.
L'illumination de l'Hôtel de Maurepas
a donné lieu à une Differtation , qui nous
diſpenſera d'en parler.
C'eſt une Lettre qui m'a été adreſſée par
un Etranger , au ſujet des Fêtes que nous
-venons de décrire ; j'ai crû que cette courte
Differtation devoit trouver ſa place ici : l'Italien
qui l'a écrite eſt un homme qui joint
àune érudition choiſie, un goût délicat , &
54 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup de pénétration , & qui a été mal
édifié de notre ridicule uſage de faire les
Inſcriptions en Latin. Cette queſtion fut
agitée il y a cinquante ans ; on fit un affés
gros Livre qui ne décida rien , &la queftion
reſta là. Faut-il que ce ſoitun Etranger
qui prenne les intérêts de notre Langue,
quand nous les abandonnons? Je ſouhaite
que ſes raiſons ſolides & convainquantes
détruiſent enfin un préjugé honteux
à notre Littérature ; l'Académie Françoiſe
a donné depuis long-tems un exemple
que l'on devroit ſuivre ,&le ſuccès de
la Deviſe qu'elle a priſe ( à l'Immortalité )
auroit dû nous ouvrir les yeux.
:
LETTRE de M. L. A. àM. de L. B. au
Sujet des illuminations qui ont été faites à
Paris pendant leséjour du Roi dans cette
J
Ville.
'Ai vû les illuminations & j'en ai été
affés content ; quand elles auroient
éré toutes de mauvais goût , elles avoient
un titre pour plaire aux François , mais elles
n'ont pas laiſſé de me plaire , à moi qui
ne ſuis point François , & qui ne regarde
Paris&fon Roi qu'avec les yeux d'un CuNOVEMBRE.
1744. 155
rieux & d'un Voyageur. Outre l'Arc de
Triomphe vis- à-vis de l'Hôtel de Ville ,
qui mérite d'être tiré du pair , il y avoit
chés pluſieurs particuliers des deſſeins d'un
fort bon goût. J'ai vû auſſi avec plaiſir plufieurs
Deviſes très-ingénieuſes & entr'autres-
celles de M. le Duc de S. Aignan. (a)
Mais , Meſſieurs , je ne ſçai comment vous
l'entendez ici , vous faites toutes vos Infcriptions
en Latin, comme ſi vous ne faiſiez
aucun cas de votre propre Langue. Cela
me paroît ridicule , & je ſens que ſi j'étois
François , cela me paroîtroit humiliant. La
poſtérité vous confondra donc avec ces
Nations barbares chés qui les Arts n'ont pu
s'établir. Les Monumens que vous lui laifſerez
lui ſembleront des Monumens d'emprunt
, pour ainſi dire , & vous ne paſſerez
pas pour en être leurs Auteurs , comme vos
Poëtes ne vous feroient aucun honneur s'ils
n'avoient fait que des Vers Latins &qu'ils
les euffent donnés ſous un nom Latiniſé.
Je vois bien comment cet uſage s'eſt établi
autrefois , mais je ne comprends pas comment
il ſe maintient aujourd'hui ; anciennement
la Langue Latine étoit preſque la
i
(a) Hic ames dici pater atque princeps
Nunc redit ante oculos , aderatqui mentibus anter
Cernimus, & vultu non exfatiamur amato.
156 MERCURE DE FRANCE.
dominante chés vous. Les Rois la parloient,
les femmes l'écrivoient , les peuples l'entendoient.
Cependant vos différentes Provinces
avoient leur Jargon , mais celui
d'une telle Province n'étoit pas entendu
dans une telle autre , & la Langue Latine
étoit l'univerſelle, parce que quoiqu'elle ne
fut pas entendue par tous les Habitans de
tous les lieux , il n'y avoit point de lieu où
pluſieurs Habitans ne l'entendiffent , & en
conféquence elle regnoit dans preſque tous
les Actes publics & particuliers. Il étoit tout
ſimple alors que vos Inſcriptions fuſſent
Latines , puiſque le Latin étoit votre Langue.
Que ne l'avez- vous confervée , peutêtre
auriez-vous bien fait ; & tout Italien
que je fuis , je trouve qu'il ne vous fieroit
pas mal de parler le langage des Romains.
Mais du débris de la Langue Romaine affujettie
à votre Grammaire , dont s'étoit déja
formé le Provençal qu'ont parlé vos Troubateurs
, yous avez enfin , en y joignant
l'ancienne Langue du Nord de votre
Royaume , conftruit celle que vous parlez
à préſent. Alors vos Poctes , vos Hiſtoriens
, vos Philofophes ont écrit en François
, & les Arts ont été naturaliſés chés
vous , auffi- tôt qu'ils eurent commencé à
renaître chés nous . Bien-tôt votre Langue ,
augmentée & perfectionnée par d'excellens
Ecrivains ,
NOVEMBRE. 1744. 157
Ecrivains , n'a plus été reſſerrée dans les
bornes; de votre domination elle s'eſt étendue
dans toute l'Europe ; elle eſt devenue
la Langue reſpective des Etrangers entr'eux ;
elle eſt l'organe de la politique dans tous
les Cabinets des Princes. Je ne me ſouviens
point ſans une admiration mêlée de refpect
pour votre Nation ,de cette famenſe
Conférence où toute l'Europe liguée contre
la France fût obligée d'emprunter la
Langue de ce Peuple envié , pour exprimer
les engagemens que leur faifoit prendre la
haine qui les animoit contre lui. Ce Traité
ne paroîtra-t- il pas aux yeux de la poſtérité
une confédération coupable entre des
Sujets révoltés contre un Maître , plûtôt
qu'une ligue légitime entre des Nations
réunies contre un ennemi ? Ainſi votre
Langue a porté votre gloire plus loin que
n'ont fait vos Conquêtes , & elle vous a
donné fur vos voifins une ſupériorité,d'autant
plus fûre, que l'envie ne peut ni la détruire
ni la méconnoître .
Les Romains , ces Peuples ſi fiers & qui
entendoient fibien les intérêts de leur vanité,
étoient avec raiſon bien attachésà ce genre
de ſupériorité ; une Province conquiſe
perdoit avec fesTerres la liberté de parler ſa
Langue. Il falloit qu'elle apprit celle de ſes
nouveaux Maîtres,& c'eſt peut- être, pour le
I. Vol. H
138 MERCURE DE FRANCE.
dire en paſſant,ce qui nous a fait perdre jufqu'aux
traces de la Langue Punique , parce
que ſans douteRome,envenimée contreCarthage
, fut foigneuſe d'anéantir tout ce qui
auroit pû conſerver honorablement les Carthaginois
dans la mémoire des hommes,
Sous les Empereurs,le Latin étoit le Langage
de toutes les Cours de l'Orient , &
les Princes qui n'étoient qu'Alliés des Romains,
étoient obligés d'envoyer leurs Héritiers
àRome pour y apprendre cette Langue,
& rendre par-là une forte d'hommage que
les Romains ſçavoient bien apprecier. C'eſt
àpeu près ainſi que Paris eſt devenu une
Ecole publique , où la Jeuneſſe illuftre de
toute l'Europe vient apprendre votre Langue
,&ſe former à votre politeſſe. Je puis
vous aſſurer que tous ces Etrangers qui paffent
continuellement chés vous , dans l'efpérance
d'y prendre la teinture de vos
moeurs aimables , font fort étonnés de voir
que vous fafliez moins de cas de votre propre
Langue qu'ils n'en font eux-mêmes.J'ai
été choqué en arrivant à Paris , & je le
ſuis encore de ne rencontrer par tout que,
des Inſcriptions Latines. Comme il ſe peut
faire que les Livres durent moins que les
Monumens , on pourra fort bien ignorer
un jour que vous ayez eu d'autre Langue
que celle dont on trouvera vos Monumens
1
NOVEMBRE. 1744. 159.
chargés ; & alors on vous regardera ou
comme une Colonie ou comme un Peuple
Tributaire des Romains. Ne regardez pas
cette ſuppoſition de l'anéantiſſement de vos
Livres comme une idée totalement chimérique.
Ce malheur n'eſt pas ſans exemple ;
il eſt arrivé aux Egyptiens , & c'eſt ſeulement
à leurs bas reliefs qu'ils doivent notre
ſouvenir. On ne ſçauroit voir à Rome l'Obéliſque
de S. Jean de Latran , celui de la
Porte du Peuple , & les autres, fans fe ſentir
ſaiſi de reſpect pour les Peuples par qui
ces merveilles ont été conſtruites. Les Egyptiens
ont très-bien faitde les charger de
leurs ſignes caractériſtiques , & l'on peut
croire que fans cela les Romains n'euſſent
pas manqué de s'attribuer l'honneur de ces
Monumens , comme ils ont fait , lorſqu'ils
ſe ſont donné la gloire d'avoir creuſé cet
étonnant Canal , qui facilitoit aux Egyptiens
par la Mer Rouge , le commerce des
Grandes Indes. Les Gouverneurs Romains
ne firent que le réparer , & il étoit de la
même Antiquité que les Pyramides. Mais
comme ce ſuperbe Ouvrage n'avoit pû être
orné d'Inſcriptions Hyerogliphiques , l'é
poquede ſa conſtruction & la gloire de ſes
Conſtructeurs furent dérobées à l'Egypte
par la vanité de Rome , dont les Citoyens
aimoient mieux ufurper l'admiration , que
T
Hij
160 MERCURE DE FRANCE.
1
de ne la pas obtenir. Je vous aſſure qu'ils ſe
glorifient beaucoup à préſent dans l'Eliſée ,
s'ils y ont appris que Louis XIV & Louis
XV ont dédaigné la Langue Françoiſe , &
empruntent la leur pour en parer leurs Monumens.
On dit que le Latin eſt plus propre
aux Inſcriptions que le François : je ne ſçais
pas affés votre Langue pour décider cette
queſtion. Mais cette queſtion , doit-on
la difcuter ? il faut prendre garde à une
choſe ; une Inſcription n'est pas une Epigramme
; quand cela ſe peut à la bonneheure
, & peut- être n'en est- ce pas mieux,
Dans le vrai , pourquoi une Inſcription eftelle
faite ? Pour marquer à la poſtérité telle
époque intéreſſante , qui a fait éléver tel
Monument. Qu'importe à cette poſtérité
de trouver dans les deux lignes de l'Infcriptionune
penſée reſſerrée & taillée de façon
qu'il en réſulte un bon mot ? il ſuffit qu'il
en réſulte un fait, ou l'indication d'un fait.
Il faut de la ſimplicité , de la clarté ; l'élégance
eſt comptée pour rien. Ces Romains
dont la Langue étoit ſi bien faite à votre
avis pour les Inſcriptions , qu'ont-ils mis
dans les leurs ? elles ſont ſimples , contiennent
des faits& n'étalent point d'eſprit. Les
Grecs dont la Langue étoit ſi ſuperieure à
celle des Romains , que la vanité de ceuxci
l'avouoit ſans honte , les Grecs ont fait
NOVEMBRE. 1744. 161
leurs Infcriptions dans le même goût ; la
lecture de Paufanias n'en laiſſe pas douter.
Seriez- vous honteux de ſuivre cet exemple,
& rougiriez-vous de mettre fur un Arc de
Triomphe, dans cette occafion-ci, par exem
ple, une Inſcription ſimple comme celle-ci ?
Paris heureuse &triomphante éléve ce Monument
à LouisXVguéri &Victorieux, 1744.
D'ailleurs votre Langue eſt peut - être
moins propre à tous les genres d'écrire
que le Latin ; vous écrivez pourtant
dans tous les genres & dans tous vous
avez d'excellens Ecrivains. Ofez prendre
l'effor dans le genre des Inſcriptions , & je
vous garantis le ſuccès. Ceux qui défendent
la Theſe contraire à celle que je foutiens
, ne manquent pas de propoſer des
Inſcriptions Latines dont ils demandent la
Traduction ; alors ils croyent avoir cauſe
gagnée , parce qu'en effet l'Original étoit
bon&la copie ne vaut rien ; mais cela ne
fignifie rien , & cette maniere de diſputer
naît de l'ignorance ou de la mauvaiſe for.
Outre le défavantage général de la Traduction,
ne doit- on pas ſçavoir que le genie des
Langues diverſes étant très-différent , telle
idée rendue par un tour concis dans une
Langue , demandera un tour allongé dans
une autre ? mais cela eſt réciproque , & je
ne crois pas qu'un Diſcours de M. Boffuet
Hiij
162 MERCURE DE FRANCE.
fût plus aiſé à mettre en Latin qu'une Harangue
de Ciceron à mettre en François.
Tout Etranger que je ſuis , je connois &je
faisgloire de connoître vos bons Auteurs :
il me vient à l'eſprit quelques exemples ;
penſez -vous qu'il foit facile de traduire en
Latin certe juſte & ingenieuſe maxime de
Ja Rochefoucaut ? l'esprit eſtſouvent la dupe
du coeur. Traduiſez encore ee beau Vers de
Voltaire.
:
:
:
Tel brille au ſecondrang,qui s'éclipfe au premier.
La difficulté de la Traduction ne sçauroit
prouver la moindre choſe : il y a des
penſées qui ne ſçauroient ſe traduire ſans
périphrafe ou fans équivalent : il y ena
d'autres qui ſe traduiſent à merveille.
Le Maſque tombe , l'Homme reſte..
Eſt-il moins fort,ou moins élégant que l'Original
Latin , cadit larva , manet res? Tout le
monde ſçait ces deux beaux Vers d'Horace.
Regum timendorum in proprios greges ;
Reges in ipfos imperium est Jovis.
: Rouſſeau les a traduits ainſi.
:
:
Les Rois font les Maîtres du Monde;
Les Dieux font les Maîtres des Rois.
NOVEMBRE. 1744. 163
* Ceci est-il moins précis ? moins fort ,
moins noble que le Latin ? Je crois bien
qu'en effet il eſt plus difficile de faire des
Inſcriptions Françoiſes que Latines ,pourquoi
? C'eſt que les Latines ſont tou
tes faites. Ce font des Santons ramaffes çà
& là; mais faites la même choſe en François
ſans ſcrupule ; vous avez d'excellens
Poëtes pour cela. Croyez-vous qu'en 1735
lorſque votre Roi triomphant par tout ,
aima mieux être l'Arbitre que le Vainqueur
de l'Europe , il eut été déplacé de lire autour
d'une Médaille frappée à cette occafion
ces deux Vers de Quinault ?
Il eſt armédu Tonnerre ,
Mais c'eſt pour donner la paix.
Un autre Vers de Quinault a fourni dans
ces dernieres Fêtes publiques une Inſcription
fort heureuſe , dont votre Miniſtre de
la Marine a embelli ſon illumination . On y
liſoit ſous la figure du Roi , il veut le bonheur
d'être aimé. J'aime mieux cela que des
louanges données par Horace à Auguſte.
Ce Vers a ſans doute intéreſſé tous les Citoyens
qui l'ont lû , & j'ai affés bonne opinion
du Peuple de Paris , pour croire qu'il
s'eſt enyvré du vin de M. de Maurepas ,
qui couloit à côté de cette Inſcription, plus
Hinj
164 MERCURE DE FRANCE .
volontiers que d'aucun autre. Cette fatisfaction
du Peuple eſt encore un point qui
mérite d'être conſidéré. Quoi ! les chofes
qui flarent le plus une Nation , doiventelles
être ignorées par les trois quarts de
cette Nation ? J'avoue que d'un autre côté
on trouve en cela même un avantage à faire
des Inſcriptions Latines ; c'eſt qu'elles font
jugées par moins de gens , mais cet avantage
prétendu eſt undéſavantage réel , car
enfin il eſt ridicule que la gloire d'un Peuple
ſoit un myſtére pour lui . Je m'apperçois
M. qu'il eſt tems de finir cette Lettre ,
qui devient preſqu'une une Differtation.
Vous me ferez plaiſir de la rendre publique
, &je ferai fort aiſe d'apprendre à vos
Compatriotes l'intérêt que je prends à la
gloire de leur Nation , dont je reſpecte autant
les Vertus , que j'aime ſes agrémens.
NOVEMBRE. 1744. 165
RELATION de la Fête donnée par M. le
DUC DE ROHAN, le 18 Novembre 1744,
pendant l'Aſſemblée des Etats dans la Ville
de Rennes , à l'occaſion du rétabliſſement de
la ſanté du Roi & de ſes Conquêtes.
L
Es Etats voulant laiſſer un monument
de leur zéle & de leur amour pour le
Roi , ordonnerent le 5 Novembre 1744 ,
qu'il ſeroit érigé dans la Ville de Rennes
une Statuë pedeſtre de Sa Majesté , en mémoire
du rétabliſſement de fa fanté & de
l'heureux ſuccès de ſes armes , avec une
Inſcription dont ils ont chargé M. Duclos ,
de l'Académie Royale des Belles -Lettres , &
Membre de l'Ordre du Tiers.
M. le Duc de Rohan , Préſident de la Nobleſſe
, plus diſtingué encore par fon zéle
pour le Roi , que par fa naiſſance & fes dignités
, offrit à l'inſtant de donner une Fête
qui a été exécutée le 18 de ce mois.
Les Etats en ont été ſi ſatisfaits ; le nom
de M. le Duc de Rohan eſt ſi cher à la Province
,& l'objet de la Fête leur eſt ſi précieux
, qu'ils ont cru donner une nouvelle
marque de leur amour pour le Roi , en ordonnant
qu'on inféreroit dans leurs Regiffres
le détailde cette Fête.
Hy
166 MERCURE DE FRANCE.
Elle fut annoncée le matin par pluſieurs
falves de canon , la Milice Bourgeoiſe s'étantmiſe
en bataille dans la Place du Palais,
M. le Maréchal de Brancas , Commandant
de la Province , accompagné de Mrs les
Commiſſaires du Roi , & l'Aſſemblée des
Etats , après avoir affiſté au Te Deum, chanté
dans la Chapelle des Etats , ſe rendirent
dans la grande Sale du Palais , pour être
préſens au Banquet public ;deux Trompettes
& fix Cors de Chaſſe eſcortés de pluſieurs
Cavaliers , commencerent la marche ,
&entrerent dans la Place en fonnantdes.
Fanfares qui donnerent le ſignal aux ſalves
ducanon&de la mouſqueterie & aux cris
dejoye du Peuple. On vit en même- tems
paroître une troupe de jeunes gens vêtus
de blanc & ornés de rubans bleus , portans
des corbeilles pour diſtribuer les pains ; une
pareille troupe diftinguée par des rubans
rouges , étoit chargée de la diftribution des
viandes.Ces deux troupes étoient accompagnées
de Bergers galamment habillés &marchantau
fondes Muſettes ,des Haut-Bois &
des Tambourins..
Deux Suiffes & douze hommes de M. le
Duc de Rohan marehoient enfuite , & précédoient
un grand Char , tiré par fix chevaux
couverts de caparaçons armories&
menés en main par des Palfreniers de la mê
V
NOVEMBRE. 1744. 167
me livrée. Le Char monté ſur huit rouës ,
orné de Lauriers , de Feſtons , de Guirlandes
& de Banderoles , formoit une table
couverte d'une toile qui en cachoit la charpente
, & fur laquelle étoient peints tous
les attributs de l'abondance . Sur cette table
étoitun plat argenté de 30 pieds de long
fur 16 de large , au milieu duquel s'élévoit
un ſurtout , portant un boeuf& deux veaux
rôtis pofés ſur leurs pieds. Les flancs du
plat étoient garnis de douze moutons rôtis ,
&flanqués de cent piéces de differentes efpéces
de viandes , le tout parfemé de fleurs
&de branches de Laurier.
VingtCavaliers couvroient ,& fermoient
lamarche. Le Char étant entré entre deux
barrieres , la diſtribution du pain & des
viandes ſe fit au Peuple , avec autant d'ordre
qu'il eſt poſſible d'en obferver avec la
multitude.
On avoit élevé aux quatre coins de la
Place des échaffauts ornés de pampre & de
lierre , ſur leſquels étoient des tonneaux
de vin , que des hommes déguisés , avec les
attributs de Bacchus , verfoient à tous ceux
qui ſe préſentoient.
Des troupes de Chanteurs , vêtus d'habits
de caractére, répandus dans la Place&dans
les ruës ,& animés par la joye publique
la redoubloient encore par des Chanfons
Hvj
168 MERCURE DE FRANCE.
vives& convenables à la Fête. Le repas fut
ſuivi de Danſes au ſon des Muſettes , des
Tambours de Baſque & autres Inſtrumens ,
qui ne finirent qu'avec le jour. La Fête fut.
terminée par la Comédie , que M. le Duc
de Rohan fit donner gratis au peuple.
Cette Fête marquée par la magnificence ,
a été accompagnée d'une charité d'autant
plus reſpectable , qu'elle a eu moins d'éclat .
On a fait une diſtribution abondante aux
priſonniers ; c'étoit dans un tel jour que les
malheureux devoient ceſſer de l'être .
Après la Fête du Peuple , M. le Maréchal
de Brancas & les Etats ſe ſont rendus chés
M. le Duc de Rohan , où l'on a trouvé un
nouveau ſpectacle , d'un goût convenable à
ceux à qui il étoit deſtiné.
Une illumination prodigieufe , & faite
avec intelligence, formoit une Architecture
très-bien ordonnée , compoſée d'un Porti.
que qui couvroit le Portail , & de vingtſept
Arcades qui ornoient la cour.
Le ſouper où les trois Ordres des Etats &
toutes les perſonnes diftinguées étoient invités
, a été de la derniere magnificence . La
premiere table étoit de cent couverts , & les
autres en formoient environ trois cent ,
mais indépendamment des perſonnes invitées
par billet , ou qui étoient cenſées l'être
par leur état , il ſuffiſoit de ſe préſenter pour
:
NOVEMBRE. 1744. 169
être admis ; on dreſſoit à l'inſtant de nouvelles
tables , de forte qu'il a été diftribué
mille à douze cent couverts . On a furtout
admiré l'élégance du fruit , qui étoit une
allégorie noble , tirée de la Fable , & relative
aux Vertus du Roi , au bonheur & à la
gloire de fon Régne , & ornée de deviſes
ingénieuſes. Le repas a été ſuivi d'un Bał
maſqué , qui a terminé la Fête.
Tout s'eſt pallé avec un ordre & un goût,
qui ſe rencontrent rarement avec tant de
magnificence. On a trouvé la Fête aufli
Royaledans fon exécutionque par fon objet,
& l'on n'a remarqué que ce tumulte agréable
qui naît de la joye publique , qui en eft
même une des marques , & qui fait le principal
ornement des grandes Fêtes.
Le même jour , M. l'Evêque de Nantes ,
Préſident du Clergé , donna un grand fouper
aux Prélats & à tous les Députés de fon
Ordre , avec une fuperbe illumination.
Deux jours après , M. le Maréchal de Brancas
, fit faire une magnifique illumination ,
&donna un grand ſouper aux trois Ordres
des Etats , & aux autres perſonnes diftinguées.
1
)
- Puiſqu'il nous reſte plus de place que
nous n'avions cru , nous allons donner ici
quelques autres articles.
170 MERCURE DE FRANCE.
黃洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗洗
SPECTACLES.
A
Près une courte interruption , qui a
paru longue aux Sectateurs de laCom
médie Italienne , la jeune Coraline a reparu
fur le Théatre dans differentes Piéces de
Lazzis ,& fon retour a été fêté par des applaudiffemens
réiterés ..
وہ
Une Comédie , intitulée : Coraline Arlequin
, Arlequin Coraline , fut ſuivie d'un
Ballet Pittorefque , dont la repréſentation
a réjoüi infiniment les Spectateurs : en voici
le ſujet. Arlequin à la fin de la Piéce reçoit
une lettre de Bergame , qui lui apprend la
mort de toute fa famille.Un moment après
il la voit deſcendre d'une montagne ; le
Docteur ſon oncle , chargé d'une valiſe
conduit la Caravane ; les Cousins , Coufines
, Freres & Soeurs de tout âge le ſuivent
deux à deux; il les embraſſe chacun à leur
tour , & leur témoigne comiquement la
joye qu'il reffent.Ce Spectacle agréable, qui
méritoit une foule de Spectateurs , étoit
terminé par differentes Danſes , qui marquoient
l'habileté des Exécutans ,& leGé
nie du Compoſiteur.
NOVEMBRE. 1744. 171
Le Vendredi 6 Novembre, on a donné à la
Comédie Françoiſe la premiere repréfentation
de l'Heureux Retour , Piéce nouvelle
d'un Acte, en Vers , de la Compoſition de
Mrs Fagan & Pannard ; elle eſt ornée de
Divertiſſemens qui ont été fort applaudis ,
& dont la Muſique eſt de M. Granval , On
en donnera l'Extrait le mois prochain. Le
rétabliſſement de la ſanté du Roi , & fon
arrivée à Paris , ont fourni le ſujet de cette
Comédie. Le même ſujet a produit
bien des Vers. S'ils ne font pas tous loiiables
, le zéle qui les a fait naître l'eft , &
mérite au moins de l'indulgence.
Le Samedi quatorze , l'Opera Comique
a repreſenté ſur le Théatre de l'Académie
Royale de Muſique les mêmes
Piéces qui ont amuſé Paris pendant la derniere
Foire de S. Laurent. La charmante
Petite Puvignée s'y eft fait admirer à fon ordinaire.
Cette aimable Terpſicore en Miniature ,
pofféde la perfection & les graces de la
Danſe , dans un âge où les premieres Leçons
embarraffent encore les autres .
On avoit applaudi le mois précédent à la
fuite d'Acis &Galatée , Pastorale reſſuſcitée
par les talens Supérieurs de l'incomparable
Mlle le Maure ,très-bien ſecondés par ceux
172 MERCURE DE FRANCE.
de M. de Chaffé & de M. Jeliotte , & par
une Pantomime exécutée par Mlle Camargo
&M. Lalli.
Une autre Pantomime danſée par Signor
Pietro Sodi , excellent Danfeur Italien , &
Mlle Mimi Dalmand , n'a pas moins réüffi.
Mlle André, Penſionnaire du Roi de Pologne,
mais Françoiſe de naiſſance, a obtenu
à Paris autant de ſuffrages qu'à Dreſde &
qu'à Varſovie. On a remarque fa legereté&
la ſcience de ſes Pas dans les Caracteres de la
Danse ,& dans le fameux Caprice de M.
Rebel.
Mlle de Romainville a auſſi joiié le rôle
deGalatée.
Le Dimanche 15 Novembre , l'Académie
Royale de Muſique a donné la premiere
repréſentation d'un Acte en forme de Prologue
, intitulé les Auguſtales. M. Roy ,
Chevalier de l'Ordre de Saint Michel , eſt
l'Auteur des paroles. M. Rebel & M.
Francoeur , tous les deux Sur- Intendans
de la Muſique du Roi,& Inſpecteurs de l'Académie
Royale de Muſique , les ont miſes
en Muſique , & leur Compofition a parfaitement
foutenu leur réputation. Le ſujet de
cet ingénieux Ouvrage , en publiant la
gloire du Roi , augmente celle de l'Auteur.
C'eſt un choix judicieux d'un trait Hiftorique
, pour exprimer les fentimens de notre
NOVEMBRE .. 1744 . 173
Nation pendant le péril de ſon Roi , & la
vive joye qui a ſuccedé à nos allarmes. Les
François pouvoient ils être peints plus noblement
que ſous le nom célébre des Romains
, & notre Monarque bien aimé pouvoit
- il être plus convenablement déſigné
que par Auguſte , nondans le tems crueldu
Triumvirat , mais dans celui que fa clémence
a illuftré ?
Le ſujet ne peut pas être mieux expliqué
qu'il l'eſt dans l'Avertiſſement. Voici ſes
termes :
Augufte jouiſſoit de toute sa gloire,de l'amour
du peuple qui venoit de lui dreſſer un
Trophée dans les Alpes , ( circonstance heureuſement
appliquée ) de la vénération du
Sénat , lorsqu'une maladie ſubite ménaca ſes
jours. Sa Convalescence fut confacrée par l'inftitution
des FêtesAuguſtales.
Le Théatre repréſente dans le fond le
Temple d'Hygie , fille d'Eſculape , & fur le
devant , un Bocage conſacré à cette Déeſſe.
Ses Prêtres & ſes Prêtreſſes célébrent ſa
puiſſance.
Divinité ſalutaire ,
C'eſt toi qui fais les beaux jours.
La vie , aux Mortelsſi chere
L'eſt-elle ſans ton fecours ?
y
*
174 MERCURE DE FRANCE
:
Tu les ranimes ſans ceſſe;
Tu les fais joüir du tems ;
Sans toi la triſte vieilleſſe
Commence dès le Printems.
Divinité du bel âge !
Que tes dons ſont précieux ,
C'eſt à toi qu'on doit l'uſage
Des préſens des autres Dieux.
La Prêtreffe d'Hygie mêle les loüanges
d'Auguſte aux voeux qu'elle adreſſle pour
lui aux Immortels , & l'Auteur trouve le
ſecret, en foutenant l'Allégorie , d'offrir un
encens mérité à S. A. S. M. le Prince de
Conty.
:
Les Alpes, ces Monts orguëilleux ,
Atteſteront ſa gloire à la Race future ;
Trophée élevé juſque aux Cieux
Pour le Vainqueur de laNature.
>
Un nuage environne la Statuë de laDéefſe.
Le Ciel annonce ſon courroux par le
Tonnerre & les Eclairs . On entend les cris
douloureux des Romains conſternés du péril
d'Auguſte , & la Prêtreſſe déſolée , prononce
ce Vers , qui exprime laconiquement les
malheurs & les fentimens du Peuple .
NOVEMBRE.
1744. 175
Avec ſon Maître Rome expire.
Les voeux ardens des Prêtres & des Romains
font exaucés.Hygie vient elle même
-les en inftruire , & les invite à célébrer ce
jourheureux.
:
:
Chantés le jour de votre gloire ;
Que Rome tous les ans par de célébres jeux
D'Auguſte renaiſſant conſacre la mémoire ;
Il a vaincu la mort ; eſt-il une victoire
Plus utile pour vous, plus digne de vos voeux ?
)
A l'égarddes Auguſtales, les Acteurs& les
Danfeurs qui y ont paru , ont prouvé que
le zéle peut ajouter à l'excellence du talent.
Les Italiens ont donné quelques repréſentations
de l'Esprit Folet , Comédie en trois
Actes , pleine de lazzis ; c'eſt le triomphe
de l'aimable Coraline .Ce charmant Prothée
change dix- fept fois d'habit , & danſe près
de douze Caractéres. Sa petite ſoeur ſe fait
applaudir auprès d'elle.
LeSamedi vingt- un Novembre, la Comédie
Italienne a donné une Piéce d'un Acte ,
dont le zéle François eſt encore le ſujet.
Elle eſt intitulée : Le Génie de la France , ou
Amour de la Patrie ; on en parlera dans le
premier Mercure.
176 MERCURE DE FRANCE.
Le Lundi , 30 Novembre, elle a donné la
premiere repréſentation d'une Piéce Italienne
en un Acte, intitulée : Les funerailles
d'Arlequin : c'eſt un ſujet extrêmement Comique
, tiré des Contes Perfans , & quia
réuſſi autrefois à la Comédie Françoiſe , fous
le Titre du Naufrage de Crispin. Le Divertiſſement
& le Ballet font très- amuſans &
traités avec génie.
La Comédie Françoife prépare , par ordre
de la Cour , Momus Fabuliste , Piéce d'un
Acte , qui a été repréſentée la premiere fois
en 1720 , avec un ſuccès remarquable. Elle
a été depuis repriſe ; l'Auteur en a retranché
tout ce qui n'eſt plus Vaudeville, & y a
ajouté deux Fables nouvelles. On la vend
chés la Veuve Piſſot , à la defcente du Pont
Neuf.
ககக
:
NOVEMBRE. 1744. 177
FRANCE ,
Nouvelles de la Cour , de Paris ,
Da
E's que la ſanté du Roi , parfaitement rétapermis
de monter à cheval , il a
déclaré qu'il ſe rendroit inceſſamment à la tête de
ſon armée.
La Reine , très- contente d'un Voyage entrepris
avec la plus vive douleur , ſe rendit le 28 Septembre
de Metz à Luneville , où Mesdames de France
étoient arrivées le 23 , & d'où elles ſont parties let
25 , pour retourner à Versailles . Le 24 , le Roi fut
complimenté ſur le rétabliſſement de ſa ſanté par le
Parlement de Merz ; M. de Montholon , Premier
Préſident , portant la parole ; enſuite il rendit en
Corps ſes reſpects à la Reine. Leurs Majestés ,
accompagnées de toute la Cour, allerent le 27 à
l'Egliſe Cathédrale entendre la Meſſe , célébrée par
l'Evêque , & fuivie d'un Te Deum , chanté au bruit
du canon. Le ſoir , toute la Ville fut illuminée ,
ainſi que la Citadelle : un feu d'artifice , vû de l'appartement
du Roi , fut tiré ſur l'Esplanade. Les
éclatantes réjoüiſſances des habitans ont fourni de
nouvelles preuves de leur zéle pour leur Souverain.
Le 21 Septembre , le Marquis d'Eſcoville , Chama
bellan du Roi de Pruſſe , apporta au Roi la nouvelle
de la priſe de Prague , & une Lettre de Sa M. Pruffienne.
Il fut conduit par le Chevalier de Sainctot,
Introducteur des Ambaſſadeurs .
1
178 MERCURE DE FRANCE.
Le Baron de Keſſelſtatt , Grand Prevôt de l'EgliſeMétropolitaine
de Tréves , & Envoyé de l'Electeur
de ce nom , eut ſon audience de Congé le
23 , conduit par le Chevalier de Sainctor , & le 28 ,
le même Introducteur préſenta à l'audience du
Roi le Marquis Doria , Envoyé Extraordinaire de la
République de Génes , & le Marquis Palavicini
qui partage cette qualité.
,
L'armée commandée par le Maréchal de Coigny ,
inveſtit la Ville de Fribourg du 17 au 20de Septembre;
on travailla à détourner la riviere , qui y
pafle.
Le Chevalier de Belle-Ifle , après avoir ſoumis à
l'Empereur le Comté de Nullenbourg & toute la
partie de l'Autriche anterieure , entre le haut Danube
& le Lac de Conftance , a ſubjugué auſſi
Waldshut , l'une des quatre Villes forestieres ; Sicxengen
& Loffenbourg ont éprouvé le même fort.
La Villede Rhinfeldt a ofé ſe défendre & a été
priſe d'affaut . Le Commandant & la garniſon. ſe
font retirés dans un Château ſur le Rhin , toujours
eſtimé imprenable , mais M. le Chevalier de Belle-
Iſle a triomphe à la fois du Château & du Préjugé.
Le Roi partit de Metz à midi le 29 , & après
avoir paſſé par Nancy , où il remarqua les apprêts
d'une illumination générale & les autres fignes
d'une réjoüiſſance publique , vive & fincere; les
continuelles acclamations des Peuples du Pays
accourus ſur ſon paſſage , garantiſſoient leurs juſtes
ſentimens Le Roi arriva au Château de Luneville
vers les huit heures du ſoir. La façade , tant du
côté de la Ville que du Jardin , étoit magnifiquement
illuminée , & cette illumination marquoit le
deſſein de l'Architecture, qui est très-belle . Le même
goût régnoit dans les illuminations de la grande &
NOVEMBRE. 1744-
t
179
e la petite cour , & même de la cour intérieure.
En entrant dans la Ville , le Roi trouva les deux.
Compagnies desGardes du Corps du Roi de Pologne,
& dans la premiere cour du Château, les Gardes
à pied de ce Prince , qui le reçut ſous le Periſtile,
&le conduiſit dans ſon appartement. Il y étoit
attendu par la Reine , & la Reine de Pologne. Les
cris de Vive le Roi , ſe renouvelloient ſans ceſſe ,
&durerent juſqu'au coucher de Sa Majesté. Elle
ſoupa ſeule ,& des tables abondantes , & cependant
délicates , furent ſervies pour la Cour dans
l'appartement. Le ſoir ,la Ville fut totalement illus,
minée, & la Terraſſe du Château fut éclairée par
les fuſées qu'on y prodigua.
Le 30 , le Roi alla le matin voir un petit Bâtiment
àlaChinoiſe , nommé le Kiofc. Le Roi de Pologne
l'a fait conſtruire , pour éviter les grandes chaleurs,
&pour cet effet il eſt rempli de Jets-d'Eau & de
Caſcades. Leurs Majeſtés dînerent avec le Roi &
la Reine de Pologne , dans le grand Cabinet de
l'appartement qu'occupe la Reine. A trois heures
le Roi alla à cheval àChanheux , Maiſon de Plaiſance
du Roi de Pologne , ſituée au bout de la
grande allée du Jardin ; il y a un Salon admirable..
LeRoi ſe promena dans les Jardins , & vit la Cafcade
qui eſt à la tête du Canal , qui bordele Jardin.
C'eſtun embelliſſement ajouté par le Roi de Polo
gne ; c'eſt là qu'on s'arrête avec plaifir , pour confiderer
ce qu'on appelle les Rochers. C'eſt un 'Ta.
bleau mouvant , repréſentant un Village , où des
figures de grandeur naturelle prennent differentes
attitudes , par le moyen de l'Eau qui les fait
agir. :
L'après midi , la Reine aſſiſta à la Comédie , &.
le ſoir, leRoi ſoupa ſeul. Les Dames du Palais de la
Reine eurent l'honneur de manger avec elle.
130 MERCURE DE FRANCE.
Celles de la Reine de Pologne y furent admiſes ,
leur Princeſſe étant indiſpoſée.
Le Roi , après avoir paflé à l'appartement de cette
Reine , alla ſe promener le long du Canal , & voir
une petite Maiſon du Roi de Pologne , appellée Jo..
livet. On a changé un Marais bourbeux , qui l'au.
roit environnée , en de très-agréables Jardins. Le
Roi , en partant de Luneville , a fait la revue de la
Gendarmerie près de Chanheux , & y a dîné ; il a
couché à Saarburg. Pendant le ſéjour du Roi à Luneville
, le Roi & la Reine de Pologne lui ontprouц-
vé par les témoignages les plus éclatans , la fatisfaction
infinie que leur cauſoit ſa préſence.
Le Roi de Pologne a nommé le Maréchal de
Belle- Ifle , Lieutenant Général au Gouvernement
de la Lorraine.
Le Roi , après avoir paſſé la nuit à Saarburg , où
il avoit été reçû à la premiere Barriere par le MarquisdeChalmaſel
, Gouverneur de cette Place , en
partit le lendemain , traverſa Phalfbourg , & fe
rendit à Saverne à deux heures &demie après midi,
LeCardinal de Rohan , accompagné du Coadjuteur
de Strasbourg & du Prince de Soubiſe , reçut Sa
Majeſté à la deſcente de ſon caroſſe . Les acclamations
vives & redoublées du Peuple , qui remplifſoit
le Veſtibule , conduifirent le Roi juſques dans le
fuperbe appartement qui lui étoit préparé , appartement
digne de la beauté du Château & des Jardins.
Ily eut une très grande & très-brillante illu.
mination , qui plût infiniment au Roi , & aux Spectateurs
nombreux qui l'applaudirent. Le Cardinal
de Rohan , connu par fon efprit & fon goût ſupérieur
, qui gouverne toujours fa magnificence , les
a fignalés dans l'occaſion la plus flateuſe pour fon
coeur. Il a fervi le Roi à ſes repas , & il a été quelquefois
remplacé par le Coadjuteur de Strasbourg
&par le Prince de Soubiſe. Le
NOVEMBRE. 1744. 185
Le cinq Octobre , Sa Majesté partit de Saverne
pour ſe rendre à Strasbourg , on a décrit dans le
Volume précédent la reception qui fut faite à Sa
Majesté dans cette Ville.
Le ſept , le Roi reçut la félicitation du Duc de
deWirtemberg par le Baron de Walbrum , Grand
Maréchal de ce Prince.
Le même jour & pour le même ſujet , il fut complimenté
de la part du Margrave de Bade Baden ,
parle Comte de Truchſes de Wolfegg , aufli Maréchal
de la Cour de ce Margrave .
Le neuf, il fut encore félicité par le Baron de
Meternich , envoyé par l'Electeur de Cologne ;
par le Baron d'Ingelheim , envoyé par l'Electeur
deMayence , & par le Baron d'Elts, envoyé par l'Evêque
de Spire : ce fut dans ce jour qu'il fut informé
par le Marquis de Bifly, Maréchal de Camp ,
dépêché par le Prince de Conty , du ſuccès avantageux
obtenu le 30 Septembre par l'armée de France&
d'Eſpagne fur celle du Roi de Sardaigne.
Le Prince d'Ardore , Ambaſſadeur du Roi des/
deux Siciles , a célébré à Metz la Convalefcence
du Roi le 20 Septembre par une Fête remarquable.
Enfin le dix Octobre , le Roi partit de Strasbourg
, s'arrêta à Selleftatt , d'où il ſe rendit le lendemain
à ſon Quartier devant Fribourg. Le Maréchal
de Coigny rendit compte au Roi de la fituationdesOuvrages
du Siége.
Le onze , le Roi examina très-attentivement le,
front de l'attaque , la tranchée & les progrès des
travaux , & Sa Majesté décida judicieuſement qu'on
borneroit l'attaque aux deux faces du Baſtion da
Roi , & aux deux demi-Lunes qui font à côté . Elle
s'est fait rendre compte chaque jour des operations
du Siége , & a donné ſes Ordres en conféquence.
1. Vol. I
182 MERCURE DE FRANCE.
Ces opérations ont eſſuyé bien des obſtacles , nonſeulement
de la part des Affiégés , dont la vigoureuſe
réſiſtance a redoublé la gloire des Affliégeans ;
mais encore de la part de la nature ,qui a oppoſé au
courage & à la prudence , des pluyes , des fontes
de neige& des inondations de la riviere de Traiſane.
Malgré toutes ces difficultés , qu'on croyoit infurmontables
, cette forte Place s'eſt rendue au Roi le
6 de Novembre. La valeur , qui l'a défenduë , a faic
un honneur infini à celle qui l'a attaquée.
On eſt convenu par laCapitulation , que la Ville
feroit remiſe le 7 de ce mois au Roi avec l'artillerie
& les munitions de guerre & de bouche qui s'y
trouvoient ; que les malades & les bleſſés ſeroient
prifonniers de guerre ; que le ſurplus de la garniſon
ſe retireroit dans les Châteaux , entre leſquels & la
Ville il y auroit une Suſpenſion d'armes de 15
jours , pour attendre le retour d'un courier que le
Gouveineur devoit envoyer à Vienne , afin de rece.
voir les Ordres de la Reine de Hongrie par rapport
aux Châteaux. Cette Capitulation fut exécutée
le 7.
S. M. fit partir le 6 au ſoir le Duc de Pecquigny,
un de ſes Aides de Camp , pour porter cette nouvelle
à la Reine & à Monſeigneur le Dauphin.
Les troupes qui formoient la garniſon de Fribourg,
s'étant retirées le 7 dans les Châteaux, comane
cela avoit été réglé , les Régimens que le Roi
avoit deſtinés à la garde de cette Place , y entrerent
vers les cinq heures du ſoir.
Le Roi ſe rendit au Camp ſous cette Ville le len.
demain , & il dîna chés le Maréchal de Coigny ,
auquel il donna ſes Ordres fur ce qu'il conviendroit
de faire , ſelon le parti que le Gouverneur de Fribourg
pourroit prendre par rapport aux Châteaux ,
lorſque lec ourier qu'il a dépêché àVienne lui au
NOVEMBRE. 1744. 183
roit rapporté les Ordres de la Reine de Hongrie.
On chanta le 27 Septembre dernier , dans l'Eglife
Royale & Collégiale de Moiffac en Quercy , dont
M. le Duc de Biron eſt Abbé,une Meſſe ſolemnelle
& un Te Deum , en grande Muſique , en actions de
graces de la Convalefcence du Roi ; on fit enſuite
une diftribution d'argent conſidérable aux Pauvres ,
qui s'y rendirent en foule , & les Pauvres honteux
ne furent pas oubliés. Le ſoir , il y eut une belle
illumination ſur le Frontispice de cette Eglife , &
on y tira une grande quantité de fufées juſqu'à la
pointedu jour.
Le trente- un Octobre , veille de la Fête de tous
les Saints , la Reine entendit la Meſſe dans la
Chapelle du Château de Versailles , & S. M. communia
par les mains de l'Archevêque de Rouen ,
fon Grand Aumônier.
La Reine , accompagnée de Mesdames de France
, aſſiſta l'après midi dans la même Chapelle aux
premieres Vêpres , qui furent chantées par la Mufique.
Le premier de ce mois , jour de la Fête, la Reine ,
accompagnée de Monſeigneur le Dauphin & de
Meſdames de France , entendit la grande Meſſe ,
célébrée par l'Abbé Broſſeau , Chapelain ordinaire
de la Chapelle de Muſique.
Le même jour , S. M. accompagnée comme le
matin , aſſiſta à la Prédication du Pere de Beauvais
, de la Compagnie de Jeſus , & aux Vêpres.
La Reine entendit enſuite les Vêpres des Morts.
Le Roi a déclaré que le Mariage de Monfeigneur
:le Dauphin avec l'Infanttee d'Eſpagne Marie-Thereſe
étoit conclu. S. M. a diſpoſé des principales
I ij
184 MERCURE DE FRANCE.
Charges de laMaiſon de cette Princeſſe , & elle a
déja donné ſes Ordres ſur ce qui regarde ſon arrivée
en France , & fur fon voyage depuis la Frontiere.
Le 12 de ce mois , l'ouverture du Parlement ſe
fit avec les cérémonies accoûtumées par une Meſſe
folemnelle , célébrée pontificalement par l'Evêque
Duc de Laon . M. de Maupeou , Premier Préſident ,
& les Chambres y aſſiſterent.
Le 20 de ce mois , le Pere du Baudory , l'un des
Profeſſeurs de Réthorique du Collége de Louis-le-
Grand , y prononça un Diſcours Latin ſur le retour
du Roi. Il fit ſentir avec beaucoup d'éloquence le
bonheur de cet événement pour les ſujets de S. M.
&les tranſports de zéle & de reſpect auſquels ils ſe
livroient. L'affemblée étoit compoſée du Nonce du
Pape, de pluſieurs Prélats , & d'un grand nombre
de perſonnes de distinction .
Le foir, la grande cour du Collége fut magnifiquement
illuminée , & les fréquentes acclamations
dont elle retentit , firent connoître combien on
étoit pénétré des ſentimens que l'Orateur avoit tâ
chédepeindre.
Le même jour , le Marquis d'Argenſon , Minif
tre & Sécretaire d'Etat du Département des Affaires
Etrangeres , prêta le Serment de fidélité entre les
mains de S. M.
Le Roi a donné la place de Conſeiller au Conſeil
Royal des Finances qu'avoit le Marquis d'Argenfon
, à M. de Brou , Conſeiller d'Etat ordinaire , &
Intendant de la Généralité de Paris.
M. Turgot , Conſeiller d'Etat , a eû la place de
Conſeillerd'Etat ordinaire , qui a été remiſe par le
Marquis d'Argenſon.
M. Rouillie , Maître des Requêtes , & Intendant
du Commerce , a été fait Conſeiller d'Erar.
NOVEMBRE. 1744. 185
Le 23 de ce mois , la Cour quitta le deüil , qui
avoit été pris le 12 du mois dernier pour la mort
deMadamede France , fixiéme fille de leurs Ma
jeſtés.
* Le Baron de Scheffer, que le Roi de Suéde a
nomnié fon Miniſtre Plénipotentiaire auprès du Roi ,
eut le 24de ce mois une audience particuliere de
S. M. il y fut conduit par le Chevalier de Sainctot
, Introducteur des Ambaſſadeurs.
M. de Bernage , Prévôt des Marchands , & Meffieurs
Sauvage& Huet , nouveaux Echevins , prê
terent entre les mains de S. M. le Serment de fidélité
, dont le Comte de Maurepas fit la lecture ,
ainſi que du Scrutin , qui fut préſenté par M. d'Argenſon
, Avocat du Roi au Châtelet , lequel parla
avec autant d'eſprit que d'éloquence. 3
Le Lundi 23 Novembre , Mrs Charpentier &
Danguy, divertirent infiniment la Reine pendant
fondiner & ſon ſouper , par leurs Airs & leurs
Chanfons Comiques. Le Premier ajouta la Mafcatade
à la Symphonie ,& parut le matin en Mare
guillier de Village, & le ſoir en Aveugle. Leurs talens
amuſans ſont connus; il eſt inutile de les détailler.
On écrit de Lyon du même mois , qu'il vient
d'arriver un terrible accident : deux maiſons bâties
fur le Pont de pierre du côté du Change , font tombées,
partie ſur le Pont ,& partie dans la riviere ,
&ont écrasé pluſieurs perſonnes , il y en a eu beau.
coupd'autres noyées. La riviere eſt enflée extraordinairement
, & eſt beaucoup plus haute qu'elle
n'étoit il y a quatre ans ; les maiſons du Quai font
dans l'eau
On mandede la mêmeVille que le feu a pris au
Couvent des Célestins ; l'embraſement a été fi
violent , que malgré les ſecours que l'on a apportés,
I iij
186 MERCURE DE FRANCE.
les flîmes n'ont épargné qu'une très-petite partie
du Bâtiment ; la Bibliothéque a été entierement
brûlée ; les Religieux n'ont pu ſauver que leurs
Archives.
Le Roi a accordé à M. le Comte de Brionne , la
ſurvivance de la Charge de Grand Ecuyer , que
poffede M. le Prince Charles de Lorraine , oncle
de ce Prince .
M de la Condamine , l'un des Académiciens qui
ont été au Perou , eſt arrivé à la Haye.
Le Jeudi 26 , l'Académie Françoiſe procéda à
l'Election de deux nouveaux Académiciens , pour
remplir les places vacantes par la mort de M. l'Abbé
de Rothelin & de M. l'Abbé Gédouin.
M. l'Abbé Girard , & M. l'Abbé de Bernis , Comte
de Brioude , furent nommés .
Le nom de M. l'Abbé Girard eſt avantageuſement
connu du Public , par le Livre des Synonimes François.
M. l'Abbé de Bernis , joint à une naiſſance
diftinguée & à des moeurs aimables , un talent décidé
pour 1 Poëfie , qu'il cultive avec ſuccès. Pluheurs
Ouvrages estimés , qu'il a donnés au Public ,
ont réuni en la faveur les fuffrages de l'Académie.
Le Samedi 28 , les Equipages de Madame la Dau
phine ſe mirent en route.
M. d'Argenſon , fils du Miniſtre de la Guerre ,
apporta le 28 au Roi la nouvelle de la reddition des
Châteaux de Fribourg. La garniſon eft prifonniere
de guerre , & confiſte en sooo hommes.
Le courier dépêché à Vienne par le Comte de
Damnitz , arriva à Fribourg le 24 , il rapporta que
la Reine d'Hongrie laiſſoit le Gouverneur de cette
Place , maître de faire tout ce qu'il jugeroit de
plus convenable pour ſon ſervice & fes intérêts.
Les pourparlers au ſujet de laCapitulation étoient
déja commencés , on les a continués depuis , &M.
NOVEMBRE. 1744. 187
de Fremur fut envoyé en ôtage dans le Château ,
pendant qu'on en dreſſoit les articles.
M. de Damnitz eſt venu pluſieurs fois chés M. le
Maréchal de Coigny , où il a été réglé que la Garniſon
feroit priſonniere de Guerre , & qu'elle ſeroit
conduite dans les Places d'Alface & de Franche-
Comté , pour y refter juſqu'à l'échange des priſonniers.
Le Gouverneur livra le 26 du mois dernier , en
conféquence de cette Capitulation , ume Porte du
Château au Régiment de Picardie , que M. le Maréchal
de Coigny avoit envoyé pour s'en emparer.
Suivant les diſpoſitions faites par M. le Maréchal
, 60 Piéces d'artillerie étoient prêtes à foudroyer
les Châteaux , s'ils n'avoient point capitulé.
M. de Maupertuis eſt parti pour Berlin par ordre
de M. le Maréchal de Coigny , pour aller informer
le Roi de Pruſſe de la reddition des Châteaux de
Fribourg.
DIGNITE'S ACCORDEʼES.
E Roi a donné le Gouvernement de Bethune
L
au Comte de Laval , Lieutenant Général des
armées de Sa Majesté , qui avoit celui de Philippeville.
M. Phelippes , Lieutenant Général des armées du
Roi , a obtenu le Gouvernement de Maubeuge.
M. de Villemeur , Maréchal de Camp , Inſpecteur
d'Infanterie , employé dans l'armée commandée
par le Prince de Conty , a été nommé Lieutenant
Général .
S. M. a fait Brigadier le Marquis du Terrail, Meftre
de Camp du Régiment de Dragons de la Reine,
&M. de Pierrefeu, Lieutenant Colonel du Régiment
de Cavalerie de Conty.
I iiij
188 MERCURE DE FRANCE.
Le Roi a nommé Commandeur de l'Ordre Royal
&Militaire de S. Louis le Chevalier de Courten, Maréchal
de Camp , & Colonel d'un Régiment Suiffe.
S. M. a donné le Régiment d'Infanterie de Beauce,
vacant par la mort du Marquis de la Force, au
Chevalier de Rochechoüart , Capitaine dans le
Régiment d'Infanterie de Brie.
L'agrément du Régiment de Cavalerie , dont le
Comte de Vogué a douné ſa démiſſion , a été accordé
au Chevalier de S. Jal , Capitaine dans le
même Régiment.
Le Président Briçonnet a été nommé par le Roi à
Ia place de Conſeiller d'honneur au Parlement ,
vacant par la mort du Préſident du Tillet.
M. Bertier de Sauvigny , Maître des Requêtes
& Intendant en Dauphiné , a été nommé Intendant
de la Généralité de Paris .
Le Comte de Selles ,Sous- Lieutenant de la Compagnie
des Gendarmes Dauphins , ayant été fait
Capitaine Lieutenant des Gendarmes Bourguignons
, le Roi a nommé Sous-Lieutenant de la
Compagnie des Gendarmes Dauphins le Marquis
deMonteclere , Premier Cornette de celle des Che
vau- Legers d'Anjou.
S.M. a accordé en même-tems laplace de Premier
Cornette de cette derniere Compagnie au
Marquis de S. Auban , Second Cornette de la
Compagnie des Chevau-Legers d'Orleans , dont
l'emploi a été donné au Marquis d'Oizy , Capitaine
dans le Régiment Royal Etranger, & elle a diſpoſe
en faveur du Chevalier d'Oppede , Capitaine dans le
Régiment de Cavalerie de Saluces ,du Guidon de la
Compagnie des Gendarmes d'Orleans , vacant par
la nomination du Marquis de Crevecoeur à la place
d'Enfeigne de la Compagnie des Gendarmes de
Bretagne.
Le Roi a nommé le Marquis de Caramant & le
K
NOVEMBRE. 1744. 189
Comtede Langeron , Lieutenans Généraux , & S M.
a fait une Promotion de trente-huit Maréchaux de
Camp , & de trente-ſept Brigadiers .
Les Maréchaux de Camp font ,
MESSIEURS le Maire , Ingénieur.
De Nugent , Lieutenant Colonel du Régiment
de Cavalerie Irlandois de Filtzjames.
Le Marquis de Calvieres , Enſeigne d'une Compagnie
desGardes du Corps.
DeBernage de Chaumont , Capitaine Lieutenant
de la Compagnie des Chevau-Legers de Berry.
Le Comte de Relingue , Sous Lieutenant de la
Compagnie des Gendarmes de la Reine.
Le Comte de Prunier S. André , Capitaine Lieutenantde
la Compagnie des Gendarmes d'Orleans.
Le Marquis de Tillieres , Capitaine Lieutenant de
la Compagnie des Gendarmes de Monſeigneur le
Dauphin.
Le Chevalier Da ueffeau , Capitaine Lieutenant
de la Compagniedes Gendarmes de Flandres.
Le Marquis de Fougeres , Enſeigne d'une des
Compagnies des Gardes du Corps.
LaMarquis de Choiseuil Beaupré , Capitaine Lieutenant
de la Compagnie des Gendarmes de la
Reine.
4
Le Marquis de Flavacourt , Capitaine dans
giment Royal Cravates.
leRe-
LeMarquis de Mezieres , Sous Lieutenant de la
Compagnie des Gendarmes de Berry.
LeComtedeTreffan , Lieutenant de la premiere
Compagnie des Gardes du Corps.
Le Comte deBatincourt , Enſeigne de cetteCompagnie.
LeChevalier de Suzy , Lieutenant de la même
Compagnie.
Le Chevalier d'Artagnan , Sous Lieutenant de la
premiere Compagnie des Mouſquetaires.
Iv
190 MERCURE DE FRANCE.
Le Marquis de Crequy , Commandant une des
Brigades du Régiment Royal des Carabiniers.
Le Cheva'ier de Grammont , Lieutenant d'unedes
Compagnies des Gardes du Corps.
Lc Marquis du Muy , Capitaine Lieutenant de la
Compagnie des Chevau-Légers de Monseigneur
Je Dauphin.
Le Chevalier de Manherbe , Aide Major des qua
tre Compagnies des Gardes du Corps .
LeMarquis de Pont- Saint- Pierre , Enſeigne d'u
ne des Compagnies des Gardes du Corps
De Guers & de la Motte , Capitaines & Commandans
deux Bataillons du Régiment des Gardes
Françoiſes.
Le Marquis de Peruſſy , Enſeigne de la premiere
Compagnie des Mouſquetaires.
LeMarquisde Morangies , SousLieutenant de la
Compagnie des Gendarmes.
LeMarquis de Sourches , Cornette de la Compagnie
des Chevau Légers.
Le Vicomte de Canillac , Enſeigne de la ſeconde
Compagnie des Mouſquaires.
Le Gendre , Mestre de Camp Lieutenant du Régiment
Colonel Général de la Cavalerie.
Defcajeul , Lieutenant de la premiere Compagnie
des Gardes du Corps.
Le Duc de Filt james , Meſtre de Camp du Régiment
Irlandois de ſon nom .
Le Marquis de Bellefonts , Colonel du Régiment
de Champagne.
Luffan , Colonel du Régiment de la Sarre.
De Lorme , Capitaine d'une Compagnie de Mineurs
.
Le Comte de Borſtel , le Baron de Meslay , &le
Chevalier d'Abouville , Lieutenans Généraux d'Artillerie.
De Razan , Ingénieur , & de Cremille , Maréchal
Général des Logis de l'Armée.
NOVEMBRE. 1744. 191
Les Brigadiers font.
MESSIEURS , de Torcy , Colonel d'Infanterie Reformé.
Le Chevalier de Menou , Exempt d'une des Compagnies
des Gardes du Corps.
D'Affry , Capitaine d'une Compagnie du Régiment
des Gardes Suiſſes .
Le Marquis de Langey , Capitaine d'une des
Compagnies de Grenadiers du Régiment des Gardes
Françoiſes.
Le Marquis de Valence , Colonel du Régiment
de Bearn.
De Staal , Capitaine d'une des Compagnies du
Régiment des Gardes Suiffes.
Le Chevalier de Vattan , & de la Sone , Capitaines
de Grenadiers dans le Régiment des Gardes
Françoiſes.
Le Chevalier de la Chaiſe , Capitaine Lieutenant
de la Compagnie des Gendarmes de Berry.
LeMarquis de Lignieres , Capitaine Lieutenant
de la Compagnie des Chevau Légers de Bretagne.
Le Marquis d'Heudicourt , Mestre de Camp da
Régiment de Cavalerie de fon nom.
Le Chevalier de Montegu , Capitaine d'une des
Compagnies du Régiment des Gardes Françoiſes .
De Vercel , Exempt d'une des Compagnies des
Gardes du Corps.
Le Marquis de Pereuse , Colonel du Régiment
deBlaifois.
Jacob , Capitaine d'une Compagnie Franche
d'Infanterie & d'une de Dragons .
De la Neuville , Lieutenant Colonel du Régi
ment Dauphin Etranger.
Du Plessis , Maréchal des Logis de l'Armée , &
Capitaine dans le Régiment Meſtre de Camp GénéralDragons.
I
192 MERCURE DE FRANCE.
Le Baron de la Peyre , Capitaine d'une des Com
pagnies du Régiment des Gardes Françoiſes.
De Guiry , Commandant une des Brigades du
Régiment Royal des Carabiniers.
Marquis , Lieutenant Colonel du Régiment Suiſſe
deMonnin.
Le Chevalier de Baltazar , Lieutenant Colonel
du Régiment Suiſſe de Vigier.
Artus , Ingénieur.
Des Barreaux , Lieutenant Colonel du Régiment
'Infanterie Allemand de la Marck.
De Vareix , Commandant un Bataillon du RégimentRoyal
Artillerie.
DeRiverie , Lieutenant Colonel du Régiment
d'Infanterie d'Anjou.
DeTanus , Lieutenant Colonel du Régimentde
Champagne.
De Fontenay , & de Pombecque , Commandans
de Bataillons du Régiment Royal Artillerie.
De Bonnaire, Lieutenant Colonel du Régiment
deBerchiny , Huffards.
Le Chevalier d'Ailly , Lieutenant Colonel du Ré
giment de Cavalerie Royal Rouſfilton.
De Sabrevois , Lieutenant d'Artillerie
1
De Turmel , Lieutenant d'Artillerie , & Capitaine
d'une Compagnie de Mineurs.
Pelletier , l'aîné , Lieutenant d'Artillerie.
Le Chevalier Pelletier , Lieutenant d'Artillerie ,
&Commandant l'Ecole de Merz.
Le Chevalier de Fontenay du Pas & de la Val
liere , Lieutenans d'Artillerie.
PRISES DE VAISSEAUX.
L
E Capitaine Hendrix de Zitter , qui commande
leMarfouin , a pris une-Corvette , & le Capitaine
Charles Dangelot qui commande le Dau
NOVEMBRE. 1744. 193
phin , a pris une Balandre à Nieuport.
:
L'Armateur commandant le Trompeur , de Ca
lais , a rançonné cinq Bâtimens Anglois & en a
mené un ſixiéme dans le Port de Dunkerque ,
chargé d'Acier , de Vin , de Miel , de Sel&d'Eau
de-Vie.
LeCapitaine Antoine du Ler de Bayonne , commandant
la Victoire , s'eſt emparé de la Frégate la
Méditerranée , de vingt canons& de quatre autres
Vaiſſeaux ennemis , richement chargés.
LeNavire le Fier, armé à Bordeaux, & commandé
par le Capitaine Gilbert-Ségonſac , a prisun
Brigantin Anglois , chargé de Sucre , de Bois de
Guiac& de Tafia .
Le Vaiſſeau le Chaffeur de Bayonne , commandé
par leCapitaine Girandel , a relâché à Port Louis
avecdeux priſes Angloiſes , riches & confidérables.
LeCapitaineMaingard , qui commande le Vaifſeau
le Comte de Maurepas , a conduit à S. Malo
deux Navires Irlandois, chargés de Boeuf , de Lard
&deBeurre.
Le Capitaine Rondinier a mené dans le même
Port un Vaiſſeau de Bristol , chargé de Salaiſons.
Le Capitaine Ruault , commandant le Jean Jofeph
, armé à S. Malo , a pris le S. Jean , Vaiſſeau
Angloisde fix centTonneaux &de vingt-huit canons,
eſtimé cinquante mille écus ,& a de plus
rançonné un autre Vaiſſeau pour la ſomme de
vingt-cinq mille livres.
Les Navires P'Elizabeth , de Londres , laJeanne ,
de Anderxeiden , & le Jean & Christine , ont été
pris par le Capitaine Pierre de Han , commandant
deMatou, deDunkerque.
Les Capitaines Savern & Rombout , commandans
le S. Michel ,&le Conanervant , du même Port ,
Life la Charmante
194 MERCURE DE FRANCE,
Peggy , chargée de Lin , de Chanvre & de Po
taffe.
Le Lys , de S. Malo , commandé par le Capitaine
la Cour-Gaillard , s'eſt emparé d'un Bâtiment
de la même Nation , ſur lequel il y avoit du Sucre
&du Coton.
La Frégate l'Eméraude , de Breſt , a repris aux
'Anglois le Vaiſſeau le Redoutable , de Bordeaux
dont la Cargaiſon eſt eſtimée plus de 500000 livres
.
Le Vaiſſeau le Sarum , de Londres , a été conduit
à Bayonne par le Navire l'Espérance , commandé
par le Capitaine la Grave.
On a appris de Breſt que les Efcadres commandées
par Meſſieurs de Rochambeau & de Nefmond
, font rentrées dans ce Port, Celle de M. de
Neſmond a pris le 17 du mois d'Août dernier , à
so lieuës au large du Cap S. Vincent , la Frégate
de Guerre Angloiſe le Solebay , de 26 canons , &
elle s'eſt emparée de ſept Bâtimens Marchands ,
dont cinq ont été brûlés,& les deux autres chargés
de Salaiſons & de Vins , ont été envoyés à Cadix.
1 Les Frégates laGloire & l'Argonaute , comman
dées par Meſſieurs de la Galiſſonniere & de Fronmentiere
, & qui avoient été ſéparées le premier de
ce mois de l'Eſcadre de M. de Rochambeau , dont
elles faifoient partie, ont pris le même jour le Corfaire
Anglois les trois Ministres , de 22 canons , &
fix Vaiſſeaux Marchands , dont la Cargaiſon conſiſtoit
en Moruë féche ; elles ont coulé bas un autre
Corſaire de 24 canons , après avoir retiré l'E.
quipage.
Le Vaiſſeau le Renard , de Bayonne , s'eſt empa
ré d'un Navire Anglois de 170 Tonneaux , chargé
de Charbon de Terre &de Fayence.
Un autre Vaiſſeau de la même Nation , fur les
NOVEMBRE. 1744. 199
quel il y avoit du Beurre & du Fromage , des Salines
& d'autres Marchandises , a été conduit à
-Bayonne par le Vaiſſeau le S. Esprit.
Le Capitaine la Cour Gaillard , qui commande
le Lys , s'eſt rendu maître des Vaiſſeaux le Marchand
de la Riviere du Sud , de 270 Tonneaux , &
les trois Nones , de 160 , dont la charge conſiſte en
800 Boucaux de Tabac .
Le Bâtiment Anglois le Vrai François , à bord
duquel on a trouvé une grande quantité de Vin ,
d'Huile & de Savon , a été pris par les Capitaines
la Rondiniere & Rafbot , commandant le S. Malo &
l'Aftrée.
La Frégate l'Eméraude , commandée par M. de
S. Allouarn , a repris aux Ennemis le Vaiſſeau le
Vainqueur , de Bordeaux.
Le Capitaine la Coste , commandant le Vaiſſeau
le Pierre Marie , armé à Treguier , eſt entré dans
le Port de Rofcoff avec le Navire Anglois le Quay-
Neuf , de 160 Tonneaux.
On apprend de Dunkerque que le Capitaine Savern
, commandant le S. Michel , y eſt arrivé avec
les Vaiſſeaux le Gréenock , & les deux Freres , de
Rofton , dont l'un eſt chargé de Tabac , & l'autre
de Munitions de Guerre , & de Toile propre à
faire des Voiles pour les Vaifſſeaux.
Le 28 , le Corfaire la Victoire rentra dans le Port
de Bayonne avec un Vaiſſeau Marchand Anglois
qu'il avoit pris. On eſtime cette priſe cinquante
mille écus.
:
EDIT POUR LA TONTINE .
EDITDU ROI , portant Création de Ren- tes viageres & de Tontine. Donné à Verfailles
au mois de Novembre 1744. LOUIS par la
grace de Dieu , Roi de France & de Navarre : A
196 MERCURE DE FRANCE .
tous préſens & à venir , SALUT. L'augmentation
des dépenses auſquelles Nous ſommes obligés
pour la continuation de la Guerre , Nous mettant
dans la néceſſité de nous procurer des fonds extraordinaires
pour le ſervice de l'année prochaine ,
Nousaurions crû devoir écouter la propoſition qui
Nous a été faite d'une nouvelle Creation de Rentes
viageres & de Tontine à l'instar de celles créées
par nos Edits précédens ,& dont la levée a été faite
avec fuccès par ceux de nos Sujets qui veulent
jouir d'un revenu plus confidérable pendant leur
vie , & Nous nous ſommes portés d'autant plus
volontiers à cette nouvelle Création de Rentes viageres&
de Tontine , que quoiqu'elle préſente une
augmentation de charges dans nos états de dépenfes,
cette augmentation ſe trouve compenſée en
partie par le revenant bon qu'a produit l'extinction
de pareilles Rentes créées par nos précédens Edits ,
& qu'au moyen de cette extinction fucceſſive le
fonds que Nous affignons annuellement ſur nos
Etats des Fermes ſe trouvera peu augmenté. Acas
CAUSES , & autres à ce Nous mouvans ; de l'avisde
notre Conſeil , & de notre certaine ſcience ,
pleine puiſſance & autorité Royale , Nous avons
par le préfent Edit perpétuel & irrevocable , die,
ſtatué& ordonné ,diſons , Ratuons & ordonnons ,
voulons & Nous plaît.
ARTICLEI Que par les Commiffaires de
notre Conſeil qui feront par Nous députés , il foit
vendu& aliené ànos chers&bien amés les Prévôt
des Marchands & Echevins de notre bonne Ville
de Paris 1357200 liv. de Rentes viageres , ſçavoir ,
480000 liv. de Rentes purement viageres , &
877200 liv. de Rentes auſſi viageres , dites Tontines
, avec accroiſſement aux furvivans , leſquelles
Rentes Nous avons affignées &affignons ſur le
produit de nos droits d'Aydes & Gabelles ,&des
?
NOVEMBRE. 1744. 197
cinqgroffes Fermes , que Nous avons déclarés &
déclarons ſpécialement &par privilége affectés&
hypotéqués au payement des arrérages deſdites
Rentes , même par préférence à la partie de notre
Tréſor Royal .
II. Voulons que les conſtitutions particulieres
deſdites Rentes forent faites par leſdits Prévôt des
Marchands & Echevins à ceux qui en auront porté
les capitaux en notre Tréſor Royal , & que les
Contrats en ſoientpaffés par devant tels Notaires
que les Acquereurs voudront choiſir , pour joüis
deſdites Rentes leur vie durant , comme de leur
propre choſe, vrai & loyal acquêt pleinement&paiſiblement
, & en être payés actuellement par demie
année à Bureau ouvert en deux payemens par chacun
an par les Payeurs des autres Rentes afſignées
fur nos Aydes & Gabelles , ſans que leſdites Rentes
puiffent êtreréduites ni retranchées ſous quel
que prétexte que ce puiſſe être ; & feront leſdits
Contrats deRentes délivrés gratuitement auxAc
quereurs par les Notaires , auſquels il ſera par
Nous pourvû d'un ſalaire raiſonnable .
III . Leſdits 480000 liv. de Rentes purement
viageres feront partagées en huitClaſſes différentes,
ſuivant l'âge des Acquereurs ; la premiere , de
12000 liv. de Rentes pour ceux depuis la naiſſance
juſqu'à dix ans ſur le pied du dernier treize. La
ſeconde , de 18000 liv. depuis dix ans juſqu'à
vingt , ſur le pied du dernier douze. La troifiéme
de 70000 liv. depuis vingt ans juſqu'à trente , fur
le pied du dernier onze. La quatrième , de 160000
liv. depuis trente ans juſqu'à quarante , ſur le pied
du dernier dix. La cinquiéme , de 1500co liv, depuis
quarante ans juſqu'à cinquante , fur le pied
dudernier neuf La fixieme , de 40000 liv. depuis
cinquante ans juſqua foixante , fur le pied du der
nier huit &demi.La ſeptième , de 18000 liv. de
198 MERCURE DE FRANCE.
puis foixante ans juſqu'à ſoixante& dix , ſur le pied
du derier huit. Et la huitieme .. de 12000 liv . depuis
ſoixante& dix ans & au-deſſus , ſur le pied du
dernier ſept , les conſtitutions particulieres deſquelles
Rentes ne pourront être moindre de so liv. de
jouiſſance.
,
IV. Leſdits 877200 liv. de Rentes viageres de
Tontines formeront la quantité de 30010 Actions
à 300 liv. de principal chacune , qui feront diſtribuées
en quinze Claſſes ſuivant l'âge des Acquereurs
La premiere , de 12000 liv de Rente pour
ceux depuis la naiſſancejuſqu'à cinq ans. La deuxiéme
, de 18900 liv. depuis cinq ans jusqu'à dix.
La troiſième , de 16400 liv. depuis dix ans juſqu'à
quinze. La quatrième , de 34500 liv . depuis quinze
ans juſqu'à vingt. La cinquième , de 43200 liv.
depuis vingt ans juſqu'à vingt- cinq. La fixiéme
de 60000 liv. depuis vingt cinq ans juſqu'à trente!
La ſeptième , de 72900 liv. depuis trente juſqu'à
trente-cinq. La huitieme , de 87000 liv. depuis
trente-cinq juſqu'à quarante. La neuvième , de
99000 liv. depuis quarante juſqu'à quarante-cinq
La dixiéme , de 111600 liv. depuis quarante cinq
juſqu'à cinquante. La onzième , de 96000 liv. depuis
cinquante juſqu'à cinquante-cinq. La douziéme,
de 71400 liv. depuis cinquante cinq juſqu'à
ſoixante. La treiziéme , de 64800 liv. depuis ſoixante
juſqu'à ſoixante-cinq. La quatorziéme , de
44400 liv. depuis foixante- cinq juſqu'à ſoixante &
dix. Et la quinziéme , de 35100 liv. pour ceux de
foixante & dix ans & au - deſſus ; & feront leſdites
Claſſes ſubdiviſées , ſçavoir: la premiere , en deux
parties ; la deuxième , en trois ; la troiſieme , en
quatre, la quatrième , en cinq ; la cinquiéme , en
ix ; la fixiéme , en huit ; la huitieme , en neuf ; la
neuvième , en onze ; la dixiéme , en douze ; la onxiéme
, en dix ; la douxieme , en ſept; la treizićs
NOVEMBRE. 1744. 199
me, en fix ; la quatorziéme , en quatre , & la
quinziéme , en trois ; toutes de trois cent Actions
chacune.
V. Il ſera payé annuellement pour chaque Action
pendant la vie des Rentiers de chaque Claſſe ; ſçavoir
, à ceux de la premiere 20 liv par Action ; à
ceux de la ſeconde , 21 liv . à ceux de la trofiéme ,
22 liv à ceux de la quatrième , 23 liv . à ceux de la
cinquiéme , 24 liv à ceux de la fixieme , 25 liv.
àceux de la ſeptième , 27 liv. à ceux de la huittéme
, 29 liv. à ceux de la neuvième , 30 liv . à ceux
de la dixiéme , 31 liv. à ceux de la onziéme , 32
liv. à ceux de la douziéme , 34 liv. à ceux de la
treiziéme , 36 liv. à ceux de la quatorziéme , 37
liv. à ceux de la quinziéme , 39 liv .
VI. Lorſque les Acquereurs deſdites Rentes viageres
dites Tontines décederont , les arrérages
dont ils jouiffoient appartiendront par accroiffement
aux furvivans de la même subdiviſion dans
laquelle ils ſeront employés , & feront diftribués
entr'eux d'année en année au fol la livre juſqu'au
dernier mourant , ſans que leſdites Rentes puiffent
être cenſées éteintes ànotre profit par le décès des
Acquereurs , finon après le décès du dernier Rentierde
chaque Subdiviſion de Claffe ; en forte que
ledernier vivant de chaque Subdivifion de chacune
deſdites Claſſes recueillera ſeul le revenu de
tous les capitaux qui compo eront la lite Subdivifion
,qui ne ſera éteinte à notre profit qu'après la
mort dudit dernier Rentier.
VII . Leſdites Conſtitutions ne pourront être
moindres que d'une Action , mais il ſera permis
aux Acquereurs d'en prendre tel nombre qu'il leur
plaira en chaque Subdivifion de leur Claffe , pour
leſquelles il ſera expédié un ou pluſieurs Contrats à
leur choix.
VIII. Voulons que conformément à ce qui a été
200 MERCURE DE FRANCE.
pratiqué à l'égard des précédentes Tontines , fi-tot
après la confection des liſtes de celle-ci , le Prévôt
des Marchands de notre bonne Ville de Paris , pro
céde à la nomination des Syndics honoraires defdites
Claſſes , & à la répartition du travail entre lesi
Syndics oneraires des Tontines.
IX. Les Etrangers non naturaliſés , même ceux
demeurans hors de notre Royaume , Pays , Terres
&Seigneuries denotre obéiſſance , pourront , aind
que nospropres Sujets , acquerir les Rentes créées
par notre préſent Edit , encore bien qu'ils fuſſent
Sujetsdes Puiſſances avec lesquelles nous ſommes
ou pourrions être en Guerre , & ils en jouiront
avec tous les priviléges qui leur ont été accordés
pour les autres Rentesdudit Hôtel de Ville par l'Editdu
mois de Décembre 1674 , & autres ſubſéquens.
1
,ne
X. Etpour d'autantplus favoriſer les Acquereurs
deſdites Rentes , voulons que les arrérages des viageres
& ceux des Tontines , à quelques ſommes
qu'ils puiffent monter & les accroiſſemens
puiffent être ſaiſis ſous quelque prétexte que ce
foit , pas même pour nos propres affaires ; & en
outre que lefdites Rentes qui feront acquiſes par
JesEtrangers foient exemptes de toutes Lettres de
marques& de repréſailles pour quelque cauſe que
cefoit.
XI. Les peres & meres qui auront acquis leſdites
Rentes ſous le nom d'aucun de leurs enfans ,jouiront
des arrérages , ſans être tenus d'en rendre aucun
compte juſqu'à ce qu'ils en ayent diſpoſé au
profit de leurſdits enfans.
XII. Ceux de nos Sujets taillables qui acquereront
leſdites Rentes viageres,ne pourront être imfésà
la Taille à plus grande ſomme pour raiſon de
ladite acquifition , ni même pour l'accroiffement
dont ilspourront jouir dans la ſuite.
NOVEMBRE. 1744. 201
XIII. Les Acquereurs deſdites Rentes pourront
faire paffer les Contrats ſous leur nom ou foustel
autre qu'ils voudront choiſir , pour en jouir par
eux ou par ceux qu'ils nommeront , leur viedurant
fur leurs quittances ,dont il ſera fait mention dans
les Quittances du Garde de notre Tréſor Royal ,
&dans leſdits Contrats ; & l'existence des perſonnes
nommées par leſdits Acquereurs fera juſtifiée
pour recevoir les arrérages des Rentes viageres , &
les accroiſſemens dans les Tontines , conformément
à ce qui a été ordonné par nos Déclarations
des 27 Décembre 1727 , & 23 Juillet 1737.
XIV. Leſdits Acquereurs feront tenus de juſtifier
leur âge par des Extraits Baptiftaires ou autres
Actes équipolents , en bonne forme , & dûëment
légaliſés : & à l'égard des Etrangers demeurans
hors de notre Royaume , ils ſeront tenus , outre
leſdits Extraits Baptiftaires , ou autres Actes équipolents
, de rapporter des Certificats de nos Am
baſſadeurs , Envoyés , Réſidens ou Conſuis de la
Nation Françoiſe dans les Cours , Etats ou Villes
Etrangeres où ils demeureront , portant qu'ils ſe
font préſentés devant eux , & qu'ils ont repréſenté
leſdits Extraits Baptiftaires ou Actes équipolents ,
leſquels Extraits Baptiftaires ou Actes équipolents
feront annexés aux Minutes des Contrats deſdites
Rentes.
XV. S'il arrivoit que quelqu'un deſdits Acquereurs
ſe fit comprendre ſur un faux Baptiftaire ou
Acte équipolent , ou par une ſuppoſition de nom
dans une Claſſe plus avancée en âge que celle où
il doit être , Voulons , quant aux Rentes purement
viageres , que celle qui lui aura été conftituée ,demeure
éteinte à notre profit ; & quant aux Rentes
deTontines , qu'elles appartiennent par droit d'accroiſſement
aux autres Rentiers de la Subdivifion
de laClaſſe où il aura été employé , même qu'il
202 MERCURE DE FRANCE.
1
foit procédé contre lui comme fauſſaire , ſuivant
la rigueur des Ordonnances. Permettons néanmoins
aufdits Acquereurs de faire réformer , lors
dela paſſation de leurs Contrats , les erreurs qui
pourroient s'être gliffées à ce ſujetdans les Quittances
du Garde de notre Tréſor Royal.
XVI . Le Bureau ſera ouvert en notre Tréſor
Royal huit jours après l'enregiſtrement de notre
préſent Edit ; pour y recevoir les derniers capitaux
deſdites Rentes , & en délivrer des Quittances.
XVII. Ceux qui acquerront leſdites Rentes avant
le premier Janvier prochain , en auront la jouif
ſance à commencer du premier Octobre précédent ;
&ceux qui les acquerront après le premier Janvier
, n'en auront la jouiſſance que du premier
jour du Quartier dans lequel ils les auront conftituées.
XVIII. S'il arrive quelques conteſtations au fujet
du payement deſdites Rentes , la connoiſſance
en appartiendra auſdits Prévôt des Marchands &
Echevins de notre bonne Ville de Paris , auſquels
Nous en attribuons toute Cour , Jurisdiction &
connoiſſance , pour être décidées ſommairement &
fans frais en premiere Inſtance , ſauf l'appel en notre
Cour de Parlement de Paris , nonobſtant& fans
préjudice duquel appel , les Jugemens rendus par
leſdits Prévôt des Marchanus & Echevins seront exécutés
parproviſion. Si donnons en Mandement ,
&c. Donné à Verſailles au mois de Noveinbre
1744. Signé , LOUIS. & plus bas , PHELYPEAUX .
,
Nous donnerons le Brévet & le Privilége du Roi
dans le second Volume , celui-ci n'étant que par extraordinaire
.
L
ام
TABLE .
E
Pitre Dédicatoire au Roi ,
Préface du nouveau Mercure de France.
Adreſſe du Mercure.
Avis à un Journaliſte ,
Sur la Philofophie , 2
Surl'Hiſtoire ,
S
Sur la Comédie
,
II
Sur la Tragédie , 14
Sur les Piéces de Poësie , 19
Sur les Mélanges de Littérature, & fur les Anecdotes
Littéraires ,
25
Sur les Langues , 34
Du Style d'un Journaliſte , 37
Le Palmier , les Silvains & Jupiter , Fable ſur la
Convalefcence du Roi , 43
Les Rois , Ode , 45
Ode en Strophes libres ſur la maladie & laConvaleſcence
de S M. 0
Rondeau ſur le même ſujer , 55
Sonnet fur le rétabliſſement da la ſanté de S. M. 56
Au Roi , à ſon retour de l'armée , 7
Diſcoursen Vers ſur les Evenemens de 1744 , 19
Fêtes célébréesdans pluſieurs Villes du Royaume, s
Te Deum chanté à Génes , 74
Illumination à Ily , 2 75
Te Deum chanté à Toulouſe , 76
Autre chanté à Rome ,
78
Autre chanté a Breſt , 79
Autre chanté à l'Abbaye de Fécamp , 80
Fête champêtre donnée par M. Rol , & c. 81
Réjouiſſances faites par les Dominiquains de Provence
, 85
Deſcription de celles faites par les Entrepreneurs
des Poudres , 87
Le Dormeur , 24
.
:
Enigme & Logogryphes , 96
Chanſons notées , 99
Journal du Voyage du Roi , depuis ſon départ de
Fribourg , & fon arrivée à Paris , 103
Réjoüiffances & illuminations à l'arrivée de Sa
Majesté , 105
Le Roi va à N. D. 108
Harangue faite au Roi par M.d'Argenſon le fils, 111
Concert dans l'appartement de la Reine , 112
Fête à l'Hôtel de Ville , 116
Le Roi va à Ste Geneviève , 124
Le Roi eſt complimenté par le Parlement , 125
Vers récités au Roi par M. de Crébillon , 127
Compliment à S. M. par M. de la Chauffée , 132
Le Roi & la Reine , &c. rendent viſite à Mad. la
Ducheſſe d'Orleans , 134
Leurs Majeſtés retournent à Verſailles ,
Illumination fuperbe à Chaillot ,
Autre Illumination à Paſſy ,
Arrivée de Leurs Majeſtés à Verſailles , & Réjouif
136
137
138
ſances faites dans cette Ville
Illuminations des Grands Jéſuites ,
Des Quinze-Vingt ,
De l'Hôtel de S. Aignan ,
De celui de la Roche-sur-Yon ,
De celui de Noailles ,
Lettre au ſujet des Inſcriptions en Latin ,
Spectacles ,
140
144
147
148
149
14
Relation de la Fête donnée par leDuc de Rohan, 165
170
France, Nouvelles de laCour , de Paris , &c. 177
S. M. déclare le Mariage de Monseigneur le Dauphin
,
Départ des Equipages de Mad. la Dauphine ,
Dignités accordées par le Roi ,
Promotions ,
183
186
187
188
192
Edit pour la Tontine , 195
La Chanjon notée doit regarder lapage وو
Priſes de Vaiſſeaux ,
MERCURE
DE FRANCE ,
1 1.
DÉDIÉ AU ROI.
NOVEMBRE. 1744 .
SECOND VOLUME.
IGITUT
SPARGAT
Chés{
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER ,
ruë S. Jacques .
La Veuve PISSOT , Quai de Conty,
àJa defcente duPont-Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
M. DCC. XLIV.
AvecApprobation& Privilege du Roi.
AVIS.
'ADRESSE générale eft àMonfieur
LDE LA BRUERE , à l'Hôtel de Pontchartrain.
On prie très-instamment ceux qui
nous adreſſeront des Paquets par la Poſte ,
d'en affranchir le Port ,pour nous épargnerle
déplaisir de les rebuter ,&à eux celui de ne
pas voir paroître leurs Ouvrages.
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui ſouhaiterontavoirle Mercure
deFrancede la premieremain ,& plus promptement
,n'aurontqu'àécrire àl'adreſſe ci-deſſus
indiquée ; onſe conformera très-exactement à
Leurs intentions.
PRIX XXX. SOLO
MERCURE
de France
novembre 1744.
Second Volume.
1
Pieces Fugitives,
Tant en vers qu'enProse.
Imitation
de l'ode 21.du3 Livre d'Horace.
Onata mecum Confule Manlio .
Aimablefillede la treille,
Doux charme del'oisiveté ,
FideleAmi,chere bouteille,
!
:
Viens, amene la volupté;
Que possedés de ton delire
Nosjours passentcommeun instant,
Obeis auxsons demaLa
Hatetoi
naLyre,
*** tattend:
4 MERCURE DE FRANCE.
Ne crains pas cet air de tudeſſe ,
Formé ſur de graves leçons ;
La voix qu'inſpire la ſageſſe
Ne dédaigne pas tes Chanſons :
Souvent cette morale auſtere
Dont Caton voulut s'étayer ,
Célébrant ton joyeux myſtere
Avec toi voulut s'égayer.
***
Par une douce violence
Tu commandes à nos humeurs,
Tu forces la haine au filence ;
Tu ſçais t'aſſujettir nos moeurs :
Tu dérides le front du Sage
Sous ta douce yvreſſe abattu ,
Et tu ſers le libertinage
Sans effaroucher la Vertu.
**
Le voile de la politique
Tombe ſous tes premiers efforts ;
De ſa plus ſecrette pratique
Tu découvres tous les refforts.
Par toi , le pauvre qu'on opprime
NOVEMBRE. 1744.
Perd un douloureux ſouvenir ,
Et dans le tranſport qui l'anime ,
Ne voit qu'un heureux avenir.
Viens, & que les Graces badines ;
Qui ne t'abandonnent jamais ,
Aux plaifirs que tu nous deſtines
Joignent leurs ſéduiſans attraits.
A la lueur de cent bougies
Rivales de l'Aſtre du jour ,
Nous célébrerons tes orgies ,
Sans fonger même à fon retour.
:
:
A iij
MERCURE DE FRANCE.
7
BEBEBBEBEBEBEBEBERSSENG
ESS Al fur la Vie & les Ouvrages de
M. Rigaud, par M. Collin de Vermont,
Peintre ordinaire du Roi ,& Profeffeur en
Son Académie Royale de Peinture.
MR. Rigaud
2
RRigaud étoit un de ces Hommes
rares que le Ciel fait naître pour
fervir de guide & de modéle aux Artiſtes.
Il reçut en naiſſant un tempéramment affés
fort pour foûtenir les fatigues d'un longue
&conſtante étude de la Nature, qu'il ſe fit
toute ſa vie une loi inviolable d'imiter;
mais s'il a ſçû la rendre ſi parfaitement
dans ſes Ouvrages , ce n'a pas été en la copiant
ſervilement,&telle qu'elle ſe préſente
ſouvent , mais par un choix exquis qu'il en
a fait. Il connoiſſoit la grande diſtance qu'il
y a du beau à l'excellent ; on l'a vû plus
d'une fois effacer des choſes qui lui avoient
coûté pluſieurs jours de travail, & qui plaifoient
aux plus habiles , pour ſe contenter
lui-même , & parvenir à cet excellent qu'il
s'étoit propoſé.
Un génie fupérieur , né pour la Peinture,
reüffit également dans l'Hiſtoire & dans
le Portrait on le voit dans tous les
Peintres du premier Ordre , comme Ra-
,
NOVEMBRE. 1744. 7
phaël , Titien , Rubens , Vandeick , & le
autres
M. Rigaud s'étoit deſtiné pour l'Hiſtoire,
&il y feroit ſans doute parvenu au plus
hautdegré : il eſt aiſé d'en juger par le progrès
rapide qu'il fitdans ſes Etudes à l'Académie
Royale. Il en remporta tous les
Prix avec beaucoup de diſtinction par un
Tableau du Crucifiement , que j'ai entre
les mains; far lequel il fut reçû comme
Hiſtorien , quoiqu'il ne ſoit qu'à moitié
compoſé,& furtout par le précieux Tableau
de la Préſentation ,qu'il a terminé vers la
finde ſa vie ; mais le talent & la grande réputation
qu'il eut dèsfajeuneſſe pour la parfaite
&belle reſſemblance dans les Por
traits augmentant tous les jours dans Paris
, il fut bien-tôt ſurchargé d'occupations,
& obligé d'abandonner l'Histoire , ſans
avoir pû la reprendre , que pour faire par
intervalle ledernier Tableau dont je viens
deparler.
Il prit pour fon modéle dans le Portrait
le fameuxVandeick , dont le beau Pinceau
le charma toujours , & dès les premiers
qu'il a faits on yvoit cette belle exécution&
cette fraicheur de Carnations , qui
ne viennent que d'un Pinceau libre & facile.
Il s'attacha dans la ſuite à finir ſoigneuſement
tout cequ'il peignoit ; mais ſon tra-
1
A iiij
$ MERCURE DE FRANCE.
vail ne fent point la peine ,& quoiqu'il
terminat tout avec amour , on y voit tou
jours une belle façon de peindre ,& une
maniere aifée.
Il a joint à l'aimable naïveté & à la belle
fimplicité de Vandeick une nobleffe dans
fes attitudes ,& un contraſte gracieux , qui
lui ont été particuliers.
Ila , pour ainfi-dire , amplifié & étendu
les Draperies de ce célébre Peintre ,& répandu
dans ſes Compoſitions cette grandeur
& cette magnificence qui caractérifent
la Majeſté des Rois ,& la dignité des Grands
dont il a été le Peintre par prédilection.
- Perfonne n'a pouffé plus loin que lui l'i
mitation de la Nature dans la couleur locale
& la touche des Etoffes , particuliere
ment des Velours. Perſonne n'a ſçû jetter
les Draperies plus noblement & d'un plus
beau choix.
Il a trouvé le premier l'art de les faire
paroître d'un feul morceau par la liaiſon
des plis , ayant remarqué même dans les.
plus grands Maîtres des Draperies qui fembloient
de pluſieurs parties par ce défaut de
liaiſon, que la Gravûre fait mieux ſentir que
le Tableau , parce qu'elle eſt dénuée de
couleur.
Il étoit ennemi de cette fimplicité pauvre
& meſquine , qui n'eſt point celle de
NOVEMBRE.
1744. ,
Vandeick , & juſqu'aux moindres chofes ,
il les ennobliſſoit & leur donnoit de la
grace.
Il a porté au plus haut degré cette partie
ſi conſidérable dans les Tableaux , où fi
peu de Peintres excellent , & où les Con
noiffeurs fixent d'abord leur attention , je
veux dire les mains , qu'il a peintes d'une
beauté & d'une correction parfaite.
Ses Ouvrages ont cela de remarquable
qu'ils plaiſent également de près comme
de loin , parce que le beau fini n'en ôte
point l'effet. Si dans quelques-uns de ſes
derniers Portraits on ne trouve pas toute
la fermeté dans le Pinceau , & la vérité des
teintes dans les Carnations qu'on a toujours
vû dans ſes autres Ouvrages , c'eſt qu'à la
fin les yeux s'affoibliſſent ; eh ! quel eft le
Peintre à quatre-vingt & tant d'années
qui ſe foit plus maintenu dans la correction
&la pureté du Deſſein ? Pour les Draperies,
Fexpérience & les reflexions continuelles
les lui ont fait compofer encore plus ſçavamment
& d'un plus grand goût que les
premieres , & j'oſe avancer que dans cette
partie de la Peinture (j'entends par rapport
au Portrait ) il a furpaſſe tous ceux qui l'ont
précédé.
On voit qu'il ſe peignoit dans ſes Ouvra
ges : comme il avoit l'ame grande & less
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
ſentimens élevés , & que toute ſa perſonne
& ſes manieres avoient un air de diftinction
, de même ſes Tableaux portent un
caractére de nobleſſe qui leur eft propre.
Si les plus fameux Graveurs de ſon tems
ont rendu fon nom & les leurs inmortels
par leurs belles Estampes , on peut dire
qu'ils kui doivent la meilleure partie de
leur gloire , en ce qu'ils ont trouvé des
Originauxoù ils n'ont rien eu à deviner,&
où toutétoit rendu avec ladernierepréciſion .
Un mérite fi extraordinaire a fait ſans
contredit de M.Rigaud undes grands Peintresque
nous ayons en,& ſes qualités perfonnelles
l'ont fait chérir de tous les honnêtes
gens. Il avoit le coeur admirable , il
étoit Epoux tendre , Ami ſincére , utile, effentiel
; d'une générofité peu commune ,
d'une pieté exemplaire, d'une converſation
agréable & instructive : il gagnoit à être
connu , & plus on le pratiquoit , plus on
trouvoit fon commerce aimable ; enfin un
homme qui avoit ſçû joindre àun ſi haut degré
de perfection dans ſonArtune probité fi
reconnuë , meritoit bien pendant fa vie les
distinctions & les honneurs dont la Cour
& toute l'Europe l'ont comblé , & après fa
mort,les regrets de toutes les perſonnes vertueuſes,&
la vénération que les Artiſtes ausont
toujours pour ſa mémoire.
NOVEMBRE . 1744. II
A M. DE VOLTAIRE
EPITRE.
Uand Frederic pour illustrer Berlia
Veut y fixer votre brillant deſtin ,
Vous y promet richeſſe , indépendance ,
Sublime ami , content de peu d'aiſance ,
Sans rang ni place , en butte aux fots eſprits ,
Au Roi du Nord vous préférez Paris.
Vous n'aurez point cette pompeuſe ſuire
D'appartemens que le tumulte habite ,
Mais un azile , où ſeul vivant pour foi
L'homme fenſé tout le jour eſt ſon Roi
Là , ce génie impatient d'écrire ,
Qui l'oeil en feus vous preſſe , vous inſpire ,
Vous tient tout prêts les tragiques poignards
Et les tréſors des faſtes de nos Arts.
D'Amours charmans , vos Dieux àjuftes titres
Un Eſſain vole autour de vos Pupitres,
*,
:
Av
12 MERCURE DE FRANCE.
Prend votre plume , en badinant écrit
Ces riens chéris du coeur &de l'eſprit ,
Sur le Parnaſſe apportés de Cithere ,
Qui vontdu Sage égayer l'air auſtere.
Vers ce réduit des Muſes révéré J
On voit un Temple auxGraces conſacré,
Où le ſçavoir à labeauté s'allie
Où l'admirant on adore Emilie :

Venez-y plaire à vos amis brillans
Qu'à leur Déeſſe amenent les Talens
DeDargental briguez-y le ſuffrage;
Il joint au goût un coeur du premier âge ,
Reconnoiſſez Pope dans du Reſnel ,
Anacreon aux chants de Pontevel ,
Dugai Bernis encouragez l'audace ,
S'il ſçait vous ſuivre , il paſſera le Taffe
Montrez àpeindre au jeune Helvetius.
Le vrai bonheur qu'il doit à ſes vertus
Faites paffer fur la ſonore Lyre;
Du vif Bernard tout l'amour qu'il inſpire
Parez le front de l'aimable Nevers ;
Des deux Lauriers des Armes& des Versi
:
:
NOVEMBRE . 1744. 13
Voltaire , ainſi de vos momens tranquilles
Comptable à tous , vous les rendez utiles ,
Et comme un Fleuve aimé dans les Valons
Dont il baigna les fleurs& les moiffons
Court à grand bruit groſſir la Mer profonde ,
Vous fécondez ou vous ornez le Monde :
Vous ranimez ces germes languiſſans
De nos Beaux-Arts , autrefois floriſſans ,
Quand nos talens , ſans l'effroi de la guerre
Au nom François avoient conquis la Terre.
Pour vous payer de fi nobles efforts
Sur vous la gloire épanche ſes tréſors ;
Phébus , en vous trouvant nos grands génies
Croit vous devoir leurs Guirlandes unies..
:
Auſſi galant qu'Ovide & Richelieu
Vous effaciez & Chapelle & Chaulieu
V
Hiſtorien digne des tems d'Auguſte ,.
Vous remplaciez Boſſuet & Saluſte "
Vous nous vengiez des Grecs & des Romains,
La Palme épique ornoit vos jeunes mains ,
Quel autre bruit de gloire vous éveille ?
Il eſt un Mont où Racine &Corneille
14 MERCURE DE FRANCE.
Parmi l'encens s'élevent dans les Airs ,
L'un qu'Amour guide attendrit l'Univers ,
L'autre l'étonne & monte à l'Empirée,
De leurs honneurs votre ame eſt enyvrée ;
Mais connoiſſant le péril de marcher
Par les ſentiers qu'ils ſcurent défricher ,
Vous vous frayez une nouvelle route ,
Audacieuſe , effrayante , ſans doute ,
Où tout près d'eux , mais paré d'autres fleurs,
Vous partagez l'empire de nos coeurs ;
Après Cinna , Polieucte , & Roxane ,
On eſt touché d'Alzire & d'Orofmane.
Combiende pleurs couloient ces derniers jours ?
Eh , pourquoi donc en ſuſpendre le cours ?
Quand Dumesnil , Arbitre de la Scéne ,
Veuve en fureur , mere plus qu'inhumaine ,
Vengeant ſon fils , va lui percer le flanc ,
Mérope aveugle , hélas ! c'eſt votre ſang ;
Oui , Dumeſnil eſt Mérope elle-même' ;
Hait-elle , on hait;s'attendrit-elle , on aime
Nous les voyans ces Spectacles vantés
Où dans Athene émus , épouvantés ,
Des Peuples doux , ſuivant leurs coeurs pour guide ,
Les yeux en pleurs couronnoient Euripide,
Voltaire arrive , on interromptl'Acteur ,
NOVEMBRE. 1744.
On ne veut plus que voir , qu'aimer l'Auteur ;
La joye éclate où l'on verſoit des larmes :
Tendre enchanteur, joüi de tous tes charmes.
Vous, qui jadis ornâtes fon Berceau,
Qui de ſes jours tournez le cher fuſeau
De mon ami divines Protectrices ,
Muſes , j'ai vu ſous vos Aſtres propices
De ſon eſprit les précoces talens ,
Porter des fleurs même avant ſon Printems.
Si ſoutenu ſur votre aîle légere ,
En franchiſſant notre impur Atmosphere ,
Vous l'élevez entre nous & les Dieux ,
Qu'il foit fans maux , & reſpecté comme eux-
Préſagez- lui par ſa préſente gloire
Tous les honneurs du Temple de Mémoire.
Ah! puiſſe-t'il , de vos faveurs flaté
Joüir vivant de l'immortalité.
3

)
16 MERCURE DE FRANCE .
REPONSE du R. P. M. Texte , D. à
la Lettre anonyme , inférée dans le premier
Volume du Mercure de fuin 1744 , ſur l'origine
de réciter trois fois l'Ave Maria , au
fon de la cloche.
V
Ous me demandez , Monfieur , fi
la Priere appellée communément
l'Angelus , a commencé ſous Louis VI , &
ſi Louis XI l'a ordonnée le matin & le
foir , comme à midi .
Je vous dirai , M. qu'à juger du premier
chef par ce qu'on en lit dans le Dictionnaire
de Trévoux , T. IV , p. 1424 , Edition
de 1721 , c'eſt Louis VI , dit le Gros ,
décédé en 1137 , lequel a ordonné le premier
l'Angelus. Voici les termes qui y ſont
inférés.
La Salutation Angélique est une Priere
qu'onfait à la Vierge,qu'on nomme l'Ave Maria
, qui contient les mêmes paroles que l'Ange
lui dit , quand il lui annonça le Mysterede
Incarnation , Salutatio Angelica ; elle a été
introduite par l'Ordonnance de Louis VI. Ilya
poſitivement Louis VI , fans d'Errata qui
le corrige , comme le dit Robert Gaguin dans
Ses Chroniques. Elle ne ſe fir d'abord qu'à midi
,mais depuis elle s'est faite auſſi au fon de
NOVEMBRE. 1744. 17
la cloche qu'on ſonne au point du jour , & à
Sept heures du soir, qu'on nomme le Couvre
feu , &par corruption Carfou ; ce terme depuis
, infinuë que les Auteurs du Dictionnaire
parlent de Louis VI,puiſqu'il est conf
tant que dès 1300 , 172 ansavant l'Ordonnance
de Louis XI,on diſoit en France l'Angelus
au Couvre- feu, comme je le prouverai.
M. César de Rochefort , Docteur ès
Droits , Aggregé au Collège de la Sapience
de Rome , Auteur de pluſieurs Ouvrages ,
fondé également ſur une autorité , a mis
dans celui qui a pour titre : Dictionnaire général
& curieux , contenant les principaux
mots, &c. imprimé à Lyon en 1685 , que ce
fut Louis XI , qui en 1472 , ordonna de
réciter l'Angelus aux heures qu'on le fair
aujourd'hui ; on y lit p . 24.
Ave Maria , Louis XI ordonna dans ſon
Royaume la Salutation Angélique , qui se dit
le matin , à midi & lefoir. Ce fut le 1 Mat
1472 , Mezeray , dans la vie de Charles
VIII. Jean XXII avoit deja institué cette dévotion
à la Vierge ; ce qu'ily a de plus important,
dit l'Auteur dans ſa Préface, eft que les
Citationsfont fort régulieres.
Un troiſième ſentiment ſur l'origine de
l'Angelus à midi , de la découverte duquel
je vous fuis , M. redevable , & qui efface
les deux premiers , me paroît plus
18 MERCURE DE FRANCE.
folide; il eſt fondé ſur le Texte de la Chronique
d'un Greffier de l'Hôtel de Ville de
Paris , contemporain de Louis XI , & que
vous rapportez au lieu des termes de l'Ordonnance
de ce Roi , qui ſeroit ſans réplique;
on lit dans cette Chronique : »
1472 هد ,
Etle-
dit premier jour deMai ,un Doc-
>> teurdéclaira que le Roi exhortoit ſonbon
> Populaire ... que doreſenavant à l'heure
»du midi chaſcun feuſt flechi un genoiiil en
> terre en diſantAve Maria.
Vous me permettrez , M. de continuer
cette Réponſe par des découvertes que j'ai
faites depuis ſur le même ſujet de l'Angelus.
Il y a eu des Synodes en France avant le
Regne de Louis XI , où l'Angelus a été ordonné.
Le ſçavantDom Martenne en rapporte
deux exemples dans ſes Anecdotes
T. IV.
Le premier ſe liten ces termes ,p. 962 .
Ex ftatutis Domini Simonis , ( a ) quondam
Epifcopi Nannetenſis, art. V.de Ignitegio. Item
precipimus , ut ipsi (b) faciant hora confusta
pulfari campanas in Ecclefiis fuis , ad ignitegium
Gallice Couvre feut precipiant
Parochianis ad pulfationem hujusmodi dicere
genibus flexis , verbum Salutationis ab Angelo
(a) L'année n'eſt pas marquée.
(6) Les Curés..
NOVEMBRE. 1744. 19
gloriofa Virgini Maria Ave Maria,&ex hoc
lucrantur decem dies Indulgentia .
Ce grand Prélat , ſi dévot à la Vierge
mérite bien d'être connêt; c'eſt Simon de Langres,
uniqueEvêque de Nantes de ce nom
en 1366 ,& enfuite de Vannes , ſelon lep.
Echard,& que Froiffart,L.I.Ch. 211 ,appelle
Homme d'Egliſe d'une grande prudence.
3
Il fut le 21 Général de l'Ordre de S. Dominique
, & un des deux Légats envoyés en
France par Innocent VI, & choiſi, dit le ſçavant
P. Daniel , dans ſon Hift.de France, T.
III, p. 101 ) par Charles, Dauphin & Régent
du Royaume , pour travailler au Traité de
Bretigny, prèsdeChartres,Paroiſſe de Sours,
où j'ai pallé. Mem. de la Chambre des CompresdeParis.
L'autre exemple , tiré du même Livre de
Dom Martenne, p. 1107 , nous donne au fujetde
l'Angelus ,une époque plus ancienne.
Satuta Synodalia Ecclefia Trecorensis (Treguier
) art. LXVIII. Item pracipit Dominus
Epifcopus omnibus Curatis Dioecefis Trecorenfis,
invirtute obedientiæ , quod de catero pul
fetur Campana in Ecclefiis fuis , ante ignitegium
, & quod fit inter duas pulſationes ſpatium
unius Ave María .
L'année de ce Synode , & le nom de l'Evêque
, ne ſont pas marqués , mais comme
enfuite viennent Stainta Synodalia Alani
1
20 MERCURE DE FRANCE.
EpifcopiTrecorenfis,poft annum M.CCC.XXXIV.
edita , le Synode , qu'on vient de citer ,
doit être néceſſairement plus ancien.
Cette maniere de prier le ſoir fut plus
étenduëdans le Concile de la Province (a)
de Sens , tenu à Paris , dans le Palais alors
Epiſcopal , ſitué ſur le bord de la Seine, (b)
auquel préſida Guillaume de Melun , Archevêque
de Sens ; en voici les termes , Art.
XIII. Item authoritate dicti Concilii pracipimus
ut obfervetur inviolabiliter ordinatio facta
perSancta memoria Joannem Papam XXII, de
dicendo ter Ave Maria, tempore ignitegii, &c.
Actum in Palatio Epifcopali Parifienfi anno
millefimo trecentefimo quadragefimo ſexto die
XIV Martii.
Quelques Hiſtoriens diſent que cetteBulle
de Jean XXII , donnée le 13 Octobre
1318 , eſt Le commencement & l'origine de
la Priere que nous appellons l'Angelus ; mais
outre qu'ils avouent avec Reynal , qu'on
la pratiquoit déja en France,ſçavoir à Xaintes.
Cum pius mos in Xantonenfi Ecclefia fufceptus
effet , Pontifex decem dierum Indul-
-(a) La Province Eccleſiaſtique de Sens étoit d'une
vaſte étendue,& contenoit tout un grand Pays
dont lePeuple Belliqueux étoit nommé Romanorum
terror. Voyez Baudrand.
(b) Sequana , ſubſt f. Fleuve en général m. Dict.
deDanet , mais non pas abſolument m. le Criti
que qui depuis peu l'a avancé s'eſt trompé,
NOVEMBRE 1744. 28
gentiam conceffit , Reyn. Annal. 1318. Outre
cela, dis-je , Bzovius , qui écrivoit à Rome
dans la Bibliothéque du Vatican , par l'or
dre de Paul V , & que perſonne n'a refuté,
amis dans ſes Annales , T. XIII , p. 391 ,
ann. 1239 , quatre-vingt ans auparavaut
Jean XXII , que le Pape Grégoire IX , perſécuté
par l'Empereur Frederic II , avoit or
donné de réciter trois fois cette Priere à
genoux le matin & le ſoir. Interim cum
fcriptis armis Frederici Gregorius IX, exa
gitarctur , decrevit ut Salutatio Dei parentis
tum diluculo , tum crepusculo , dato ſigno campana,
abomnibus genu flexo ter repeteretur. II
ditpas d'où il a tiré ce fait , comme il cite
Naucler à l'égard du Salve Regina , ordonné
par ce Pape, Priere * qu'il attribuë à Dom
Herman , Bénédictin, en 1060 ; mais ce témoignage
de Bzovius mériteroit quelque
attention.
Neanmoins , pour ne rien avancer que de
poſitif, je dis qu'on a d'abord recité l'Angelus
au couvre-feu avant 1318 , enſuite
Tous Louis XI , à midi en 1472 , & enfin ,
l'époque la plus ancienne que j'aye pû découvrir
pour trois fois par jour, eſt celle
de Léon X , élû en 1513 , lequel
**
* La coûtume de chanter le Salve après Complies
vient des Dominiquains . vers 1237. Martene ,T.
VI.p. 544 ver. Script.
** P, de Breul , Hiſt, de l'Abbaye S. Germain,
z MERCURE DE FRANCE.
à l'inſtance du Cardinal Briçonner , Evêque
de Meaux , & Abbé de S. Germain des Prez
Paris , accorda des Indulgences à ceux de
ce Diocèſe & du Fauxbourg S. Germain ,
qui réciteroient àgenoux cette Priere le matin
, àmidi & le foir .
De nos jours , Benoît XIII, de ſainte mémoire
a accordé le 14 Septembre 1724 cent
jours d'Indulgence à tous ceux qui réciteroient
àgenoux la même Priere,&il ajoûte
une Indulgence pleniere pour ceux qui pratiqueroient
cette dévotion ,&communieroientunjourde
chaque mois, à leur choix.
Bullarium Pradicatorum , T. VI. p. 539.
Il y au reſte , M. une remarque à faire fur
leConcile de Sens, dont je viens de parler;
l'Editeur du Spicilege de Dom Luc Dariche ,
T. I. p. 148 , où ce Concile eſt rapporté , a
misdans le titre , qu'il fut tenu en 1350 ,
anno M. ccc. L. & au bas de la page on litz
Concilium hoc an. 1346 , celebratum dicitur
infra , atque id verum arbitratus eft Dacherius,
fed hac deinde monuit Balufius , anno
1346. Guillelmus nondum erat Archiepis
copus .... probabilius ergo eft habitam fuiſſe
hanc Synodum an 13.50. Il eſt en effer certain
que Guill. de Melun ne prit (a) poffefſion
perſonnellementde ſon Egliſe de Sens
(a) Recueil de Remarques pour la Métropole
de Sens; Manuscrit de S, Germain des Prez ,
NOVEMBRE. 1744
:
1
qu'au mois d Octobre 1350, ſtyle ancien,&
il paroît de cette prife de poffeffion qu'il
aſſembla fon Concile au mois de Mars ſuivant,
ſur la finde 1350, plutôt qu'en 1346;
de plus , l'Evêque de Paris s'y trouve ſigné
G. Parifienfis.comnie d'Acheri & les PP,
Labbe & Hardoiüin l'ont mis dans leurs
Editions ; or en 1345 Foulques décédé en
1348 , étoit Evêque de Paris. Je ne fais
que propoſer ici la difficulté , après l'Editeur
du Spicilege , dont je laiſſe à examiner
le fond aux ſçavans Bénédictins, Continuareurs
du Gallia Chriftiana , ne doutant pas
qu'ils ne ſe déterminent en faveur de la
vérité; & que leur décifion ne ſoit univerſellement
reçûë. La date Actum die 14
Martii , ann. 1346 , me paroît d'un grand
poids; remarque importante , afin que ceux
qui citeront ce Concile évitent de ſe tromper.
Je ſuis ,&c.
-
A Paris le 30 Août 1744,
24 MERCURE DEFRANCE.
L'AMI PARFAIT
à M. D.T. M.D.V.
Tu
U veux que je te trace une image fidelle
De l'Amitié , ce doux lien des coeurs ;
Uniondes eſprits , des volontés , des moeurs ;
En toi j'en trouve un vrai modéle :
Je répete , Damon , ce que tu m'as appris ;
Retrouve toi dans mes Ecrits .
८.
Un Ami ſage , aiſé , ſincére ,
Eſt pour l'homme un bien néceſſaire ;
A peine Dieu l'eut-il formé ,
Qu'il déſira d'aimer & d'être aimé;
Qued'elle-même la Nature
Lui fit entendre qu'ici bas
Un homme en homme ne vit pas
S'il n'a quelque amitié ſincére , tendre& pure.
Ayons doncdes Amis, mais que le choix ſoit lent:
Pour éviter enſuite un odieux divorce
Sondons le caractére , & voyons ſous l'écorce ;
Il faut en amitié craindre le changement.
Donner ſon coeur , enfuite ſe dédire ,
Tel qu'on aimoit hier aujourd'hui le proſcrire ,
C'eſt paffer pour un homme inquiet , inconſtant.
Voulons-nous des Amis auſſi longs que la vie ?
Il fautque la vertu nous lie.
Ne
:

NOVEMBRE. 1744. 25
:
1
Σ
Ne prenons point pour nos amis
Cesgens dont les façons, dont les folles maniéres ,
Ridicules par tout , & par tout fingulières ,
Les font paffer pour étourdis :
Ces gens chés qui toûjours l'amour propre réſide ,
Et dont l'individu ſans honneur& fans foi ,
N'eftimant & n'aimantque foi , :
Lorſque l'intérêt parle eſt ou foible , ou perfide :
Ces gens du mérite envieux ,
Dont notre gloire, éblouiroit les yeux :
Ces gens qui veulent qu'on les flate',
Et chés qui l'amitié n'eſt jamais délicate
Que lorſqu'en leur faveur on ſçait approuver tout ,
Défirs & paffions , libertinage & goût ,
Tout mauvais coeur enfin ,& toute ame perverſe .
De l'amitié n'entrent point au commerce ;
Un lien n'eſt pas fort que le vice a formé ,
Ce qui s'eſtime peu , n'eſt pas long-tems aimé ;
Mais qu'il eſt doux de trouver dans un autre
Un coeur noble , conſtant& formé pour le nôtre ;
Un ami , qui ſçachant que je ſuis en danger ,
Non-ſeulement me plaint , mais me vient ſoulager ;
Qui ne demande point mon coeur & mes careſſes
Pour mieux ſçavoir où je tiens mes richeſſes
Chés qui dans la douleur mon courage abbatu
Puiffe retrouver ſa vertu ;
Un ami tendre , un coeur ſenſible à mes allarmes ,
Avec qui je verſe des larmes ,
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Qui du ſoin de me corriger ,
Soin délicat , veut pourtant ſe charger ;
Mais dont la prudente ſageſſe ,
S'accommodant à ma foibleſſe ,
Ne me vient point hors de propos
Moraliſer en fifflant mes défauts !
Il faut qu'en un homme qu'on aime
Chacun ſe retrouve ſoi-même ;
Qu'il ſcache eſtimer en autrui
Ce que l'on eſtime dans lui :
Qu'en ſes moeurs , s'il ſe peut, il ſoit irréprochable ;
Rempli fur- tout de piété ,
Qu'il foit dans ſes devoirs toûjours inviolable ,
Exact fur- tout à la fidélité..
La taille au reſte & les traits du viſage
En amitié ſont hors d'uſage ;
Si le coeur eſt bon & bienfait ,
Que nous importe du portrait ?
Que la raiſon donc examine ,
Des Amis ſeule elle doit faire choix ;
Que mûrement elle le détermine ,
Puis envers eux gardons ces loix.
D'un ami l'amitié n'exige
Que les devoirs ou la raiſon l'oblige,
L'amitié ne met point dans ſes conditions
De flater les penchans , d'aider les paſſions.
Cherchons , aimons ſa compagnie ,
Mais ne ſuivons jamais ſes odieux défirs .
NOVEMBRE. 1744. 27
Ne prenons avec lui que d'honnêtes plaiſirs ;
Aux débauches s'il nous convie ,
Ne craignons point de le rendre confus
Par un néceſſaire refus .
Tirons-le , s'il ſe peut , des vices
Par des avis avec art amenés :
Sans faire le prêcheur , montronslui les délices
Des coeurs par la vertu ſeulement dominés ;
Mais , fi bravant une leçon ſi ſage ,
Il vit toûjours au crime abandonné ,
De jours en jours réfuſons lui l'uſage
De notre coeur , qui par ſon voiſinage
Se verroit bien-tôt ſuborné ;
On devient bien- tôt tel foi-même,
Que l'eſt un coeur pervers qu'on aimes
Un homme , de mooeurs diffamé ,
Ne mérite pas d'être aimé.
N'ayons pour nos Amis rien d'amer , riende rude ;
Fuyons l'aigreur , fuyons la promptitude.
Pour quelque léger manquement
Ne ſoyons pas d'abord ſur le qui-vive ;
L'amitié paffe vite , & n'est jamais bien vive
Si l'on ne ſçait pas aifément
S'excufer mutuellement .
Prenons de nos Amis à propos la défenſe ;
Nous devons foutenir leur réputation ;
Entre deux coeurs telle eſt l'affection ;
Que des chagrins de l'un l'autre d'abord s'offenſe
N'imitons pas pourtant ces Amis orgueilleux ,
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Ces Amis dont la flaterie
D'éloges ſans ceſſe nourrie ,
Eléve leurs Amis juſqu'au ſommet des Cieux ;
Tout ce qu'ils font eſt bien fait à leurs yeux,
Ils veulent avoir cette gloire
D'avoir ſcu rencontrer des Amis ſans défaut :
Si vous leur en trouvez , ils penſent qu'on va croire
Qu'ils n'ont pas ſçû les trouver comme il faut ,
Et que voyant de près leurs façons, leurs manieres,
Ils ſe les rendent familiéres.
Sçachons dans nosAmis aisément deviner
Tout ce qui peut les chagriner.
Sont-ils dans le beſoin ? Il faut qu'une mais
prompte ,
Prévenant leur demande , en prévienne la honte.
Faiſons leur nos faveurs de cet air gracieux ,
Qui ſçait rendre un bienfait doublement précieux
Si nous ne voulons pas que pour avoir ils prient ,
Ne ſouffrons pas auſſi qu'enfuite ils remercient
Et paroiſſons oublier pour jamais
Les biens que nous leur avons faits.
Depuis long-tems on l'a dit , la fortune
Entre Amis doit être commune ,
2
NOVEMBRE. 1744. 29
Mais pour ne ſuivre pas ce Proverbe fâcheux ,
On craint tous les Amis dont la morne figure
De bienfaits & d'emprunts porte le triſte augure ;
Et pour n'être pas généreux ,
Pour n'unir pas les bienfaits aux careſſes ,
On ne choiſit que des Amis heureux ,
Qui laiſſent en paix nos richeſſes.
D'un bon Ami la principale Loi
C'eſt de tenir une promeſſe ,
C'eſt de bien dégager ſa foi .
Un ami ſur ce point a - t-il de la foibleſle ?
Il rompra bien-tôt avec moi.
Il me prouve par- là qu'il a quelqu'autre affaire ,
Plus preſſante pour lui , que le ſoin de me plaire.
Nul Ami qui ne ſoit diſcret ,
Qui ne ſcache en ſon ſein bien cacher un ſécret.
Si l'orgueil , ſi quelque imprudence
Trahit enfin la confidence ,
Deux coeurs , auparavant étroitement unis ,
Bien-tôt par-là deviennent ennemis ,
Et peut être jamais averſion plus vive.
Il faut enfin qu'un Ami ſuive
Les égards qui ſontdûs au rang ,
A
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
A l'âge , àla ſplendeur du ſang,
Un Prince-veut- il vous permettre
Quelque familiarité ?
Entre vous deux pourtant il ne prétend pas mettre
Une entiére égalité;
Pour lors l'amitié vous oblige
Acéder , à ſçavoir plier ,
A fçavoir , en un mot , joindre à l'air familier
Cetair reſpectueux que ſa naiſſance exige.
L'amitié m'a dicté ce Code , ces avis ,
Mais , Damon , ce n'eſt point pour toi que je les
donne.
Le Ciel m'a fait un bien qu'il n'accorde àper
fonne ;
Je n'ai que de parfaits Amis.
L. 7. de ......
AGrenoble ce 21 Novembre 1744
:
NOVEMBRE. 1744. 31
EXPERIENCES DE PHYSIQUE.
J
Eme ferois bien gardé , Monfieur , de
vous envoyer cette petite découverte ,
ſi des perſonnes très verſées dans les matiéres
Phyſiques , ne m'en euffent affûré la
nouveauté , & fi je n'avois moi-même vifité
la plupart des Auteurs. Le Journal de
Verdun nous a fourni en l'année 1743
deux différentes explications fur la même
mariére; je ſerois plus que fatisfait s'il vouloit
auſſi nous produire ſelon ces ſyſtêmes
la raiſon à toutes les remarques que j'ai
T'honneur de vous propoſer .
La premiere remarque que j'ai faite , eſt
que ſi on tient une larme entre les doigts ,
&qu'on en applique un à l'extrêmité du
gros bout , on fent contre ce doigt la plus
grande impulfion .
2°. Si on fait chauffer à une chandelle le
gros bout de la larme , & qu'enfuite on
rompe le crochet , la queue ſe briſfe totalement
, & le gros bout reſte entier dans la
main.
3º. Si on fait chauffer une larme autant
qu'il faut pour lui faire perdre ſa vertu , il
ne paroît ni plus ni moins de pores , ils pa
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
roiſſent même de la même grandeur, ce qui
eſt contraire à ce qu'ont dit la plupart des
Phyſiciens. (a)
4°. Si on fait chauffer une larme envi
ronun demi-quart d'heure , on peut en
rompre la queuë cinq ou fix fois , ſans
qu'on puiſſe s'appercevoir de quelque effet
particulier , mais ſi on la rompt vers le gros
bout , où il paroît de grands vuides , la larme
ſe brife totalement.
59. Ceux qui montrent le plus de curiofité
de connoître la nature de cette larme ,
(b) diſent avoir fait ronger avec de la poudre
d'Emery , une larme qui ayant été rongée
à la profondeur d'environ une ligne ,
fut réduite en poudre ; ils diſent de plus
que ſi on veut ronger une larme ſans qu'elle
ſe briſe , il faut faire une pâte de poudre
d'Emery & d'Huile; cependant j'en ai fait
ronger une avec la ſeule poudre d'Emery
le plus bruſquement que j'ai pû , à la profondeur
d'environ quatre lignes, ſans qu'elle
ſe ſoit brifée .
6°. J'ai mis une larme dans un pot plein
d'eau , que j'ai fait bouillir un jour entier
&la larme a conſervé ſa vertu .
On trouvera encore que la larme eſt un
(a) Mrs Mariote & Rohault.
(b, Mrs Mariote & Rohault , &c,
NOVEMBRE. 1744. 33
moyen affûré pour connoître la péſanteur
reſpective des liqueurs.
1º . J'ai caffé une larme dans un gobelet
plein d'eau , environné d'air , & le gobelet
s'eſt diviſé en pluſieurs parties : ſi le gobelet
eſt plein d'air , il arrive le contraire.
2°. J'ai caffé une larme dans un gobelet
plein d'eau , environné de vin , à la même
hauteur, & le gobelet s'eſt fendu ſans ſe diviſer
totalement : fi la hauteur du vin eſt
moindre , le gobelet fe rompra en pluſieurs
parties ; ſi le vin & l'eau font en raiſon réciproque
de hauteur & de poids , le gobelet
ne ſera ni fendu ni brife.
3º. J'ai caffé une larme dans ungobelet
pleinde mercure , environné d'air , & le
gobelet ne reçoit aucun dommage , mais la
Iarme remonte ſur le mercure, toute percée
de la matiere qui a paſſé au travers , ſans en
pouvoir écarter les parties.
Je fuis ,&c .
Barriere
A Bordeaux chés M. Charretier , ruë S.
James , ce 30 Octobre 1744 .
Bv
34 MERCURE DE FRANCE
:
IMITATION de l'Ode III du II Livre
d'Horace , Equam memenio , c.
Confervons fur notre ame un Empire affure
Sans orgueil , comme ſans envie ,
Recevons les ſuccès d'un eſprit modéré ,
Et que la fortune ennemie
Trouve en nous un coeur préparé
Atous les malheurs de la vie ..
A
Nous mourrons chers Ami , le même ſort attendi
Et leMiſantrope ſévere
Qui de ſes triſtes jours éloigne l'agrément ,
Et celui qui ſur la Fougére
Sçait vivre tranquille & content
Entre le vin:& fa Bergére.
Louiſſons à loiſir dans ce bois écarté
Du ſpectacle de la Nature.
Profitons ſans effort de l'hospitalité
Que cet ombrage nous affûre..
Ecoutons avec volupté
Cette Onde claire qui murmurei
'Ami, qu'on nous prodigue en ces déſerts charmans,
Aubord de ce criſtal liquide ,
:
--- NOVEMBRE.
1744. 35
Ces éclatantes fleurs , image de nos ans.
Que détruit le tems homicide ;
Bûvons , employons les momens
Que nous laiſſe la Parque avide.
CesPalais , ces Jardins avec ſoin embellis,
Ces plans que vous avez fait naître ,
Où la Nature & l'Art , rivaux & réunis ,
Par vos ſoins ſe font méconnoître ,
Vos tréſors , vos riches lambris ,
Tout cela doit changer de maître.
LaChaumiere du pauvre & le Trône des Rois
Sont égaux aux yeux de la Parque :
Sur le fangdes Dieux même elle exerce ſesdroits,,
Et l'inſtant fatal qu'elle marque ,
Soumet fans retour à ſes loix
Et le Berger & le Monarque.
Gardons-nous de compter fur le frêle avenir,
Fuyons ſa ſéduiſante yvreſſe ,
Ecartons du paffé l'importun ſouvenir ,
Et livrons-nous à la pareſſe ;
C'eſt entre les bras du plaiſir
Que l'on doit chercher la ſagefies
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
DECOUVERTE nouvelle fur les Notes
des Abbréviations.
I 'Engagement que nous avons pris avee
le Publicde l'informer, non -feulement
detout ce qui ſe paſſera d'intéreſſant à la
Cour & à Paris , mais encore de l'inſtruire
exactement de l'état de la République des
Lettres , ne nous permet pas de négliger de
lui rendre compte d'une Découverte faite
par D. Carpentier , qui peut être fort utile
àceux qui étudient l'Hiſtoire de France , &
jetter de grandes lumieres ſur cette partie
de notre Littérature .
Perſonne n'ignore de quelle utilité ſont
les anciennes Chartes pour débrouiller le
cahos de l'Hiſtoire. Elles ſervent de fanal
pour marcher dans ces ſentiers ténébreux ,&
ſi cette lumiere n'eſt pas toujours auſſi éclatantequ'on
le ſouhaiteroit , il n'en eft pas
moins vrai qu'elle est d'un grand fecours.
L'étude de ces Chartes a toujours paflé parmi
les Sçavans pour une étude importante ,
&l'eſt en effet ; mais quelque ſoin que l'on
ait pris , il y en avoit que l'on n'avoit pû
encore parvenir à déchiffrer. Elles étoient
écrites dans cette forme d'Abbréviations , G
NOVEMBRE. 1744. 37
connues des Anciens , où un ſeul ſigne repréfente
un mot ; cette forme ſi commode
pour le Copiſte , devient bien incommode
pluſieurs fiécles après pour l'érudit qui
veut percer ces ténébres.On n'avoit aucune
notion ſur ces Caractéres ; un grand nomhre
deChartes rettoient par-là indéchiffrables
, & les Sçavans avoient le regret de
ſçavoir qu'ils poſſédoient un ample & riche
tréſor, dont il leur étoit impoſſible de faire
uſage. Tritheme , le Cardinal Bembe
Juſte Lipfe , tous les Sçavans ont fenti l'utilité
de cettedécouverte , & la difficultéde
l'execution .
>
Gruter a donné à la ſuite de for Recueil
des Inſcriptions quelques notions de ces
Caractéres; il a fait imprimer un Manufcrit
qui contenoit l'explication des Abbréviations
inventées par Tyron , l'affranchi de
Ciceron , mais c'étoit peu de choſe. La plûpartdes
Notes des Copiſtes du moyen âge
ſont différentes de celles de Tyron ; celles
des différens Copiſtes ne ſont pas même
ſemblables entr'elles; ainſi le travail de Gruter
ne diminuoit pas beaucoup les difficul-
τéς.
D. Mabillon , dans le Supplément à fa
Diplomatique , a fait auſſi quelques tentatives
, mais malgré le travail de ces deux
Ecrivains , la matière pouvoit paffer pour
38 MERCURE DE FRANCE.
neuve ; enfin D. Carpentier vient de trouver
la clefde ce chiffre ſi difficile;il a lû, par la
méthode qu'il s'eſt faite , un grand nombre
de ces Chartes indéchiffrables , & fe prépare
à les donner au Public. Les Caractéres
mystérieux feront gravés ſous les yeux de
l'Auteur , & le Latin ſera mis à côté ligne
pour ligne , ce qui eſt une précaution auſſi
judicieuſe que néceffaire.
Il eſt preſque inutile de vanter l'uſage
dont ces Chartes peuvent être pour notre
Hiſtoire; la plupart ſont très- intereſſantes ;
il n'y en a aucune qui ne nous apprenne
quelque chofe & qui n'éclairciſſe quelque
fait de l'Hiſtoire Eccléſiaſtique,& Civile du
Régne de Louis le Débonnaire; elles reprennent
même quelquefois les évenemens de
plus haut , & jettent de la lumiere fur ce
qui s'eſt paſſe ſous Pepin ,& ſous Charlemagne.
La Jurisprudence du tems y eſt
mieux développée, quant à certains points,
quedans les Monumens que nous connoif
fons. On y voit l'application du Prince à
faire fleurir le Commerce , & la protection
dont il honoroit ceux qui l'exerçoient. On
y trouve des noms de Lieux , d'Evêques ,
d'Abbés , de Comtes, &c. ignorés juſqu'aujourd'hui
. Ces Chartes font dans un Ma
nuſcrit cotté 2718 de la Bibliothéque du
Roi. Ceux qui ſçavent combien l'Hif
toire de ce tems eft obfcure , connoîtront

NOVEMBRE. 1744. 39
mieux l'importance de cette découverte
& le prix du ſervice que Dom Carpentier
rend à la République des Lettres.
Quoiqu'il ait fallu beaucoup de patience
pour achever cet Ouvrage , on ſe tromperoit
beaucoup , fi l'on croyoit qu'il n'a fallu
que de la patience ; un pareil travail
exige auffi beaucoup de ſagacité , & avec
ces deux talens , il faut encore du bonheur

pour réuffir..
Dom Carpentier a fait imprimer un
Prospectus , où dans un Avertiſſement il
obſerve avec raiſon que cette découverte
mérite l'attention des Amateurs &des Protecteurs
des Lettres.Quelque important que
foit le.Manufcrit qu'il a déchiffré , on en
peut trouver de plus précieux encore. L'intérêt
public demanderoit qu'on ne les laif
fât pas périr avec ceux que l'ignorance ou
la fuperftition ont déja fait diſparoître...
Nous aurions voulu pouvoir donner ici
les Caractéres gravés de la Charte , telsque
DomCarpentier les préſente au Public dans
fon Profpectus; maisnosoccupationsnenous:
-permettent pas de nous conſacrer au foin
pénible de veiller ſur unGraveur , dont en
pareil cas la moindre faute eſt auſſi eſſentielle
, qu'elle eſt aiſée à commettre , pour
mettre autant qu'il eſt en nous le Public atu
fait , nous allons imprimer le Latin de la
Charte..
40 MERCUREDE FRANCE.
i
Mnibus fidelibus fanctæ Dei Ecclefiæ
&noftris præſentibus fcilicet&faturis.
Si aliquid de rebus proprietatis noftræ
ad loca divino cultui deſtinata conferimus
, hoc procul dubio nobis ad æternæ
mercedis augmentum , & ſtabilitatem regni
àDeo nobis commiſſi pertinere confidimus .
Idcircò notum fieri volumus omnium veftrum
fidelitati , qualiter vir venerabilis
Wolfgerus Wirciburgenfis Ecclefiæ Epifcopus
, ad noftram veniens præſentiam , indicavit
nobis quod piæ recordationis Dominus
&genitor nofter Karolus Sereniffimus Imperator
Antecefforibus fuis illis,& illis Epifcopis
præcepiffet , ut in terra Sclavorum ,
qui ſtant inter Moinum & Radanziam fluvios
, qui vocantur Moinwinidi & Radanzwinidi
, una cum comitibus qui ſuper eofdem
Sclavos conſtituti erant , procurarent
ut inibi , ficut in cæteris Chriſtianorum locis
Ecclefiæ conſtruerentur , quatenus ille
populus paganus ad Chriftianitatem converfus
habere poffet ubi & baptifmum perciperet
, & prædicationem audiret , & ubi
inter eos , ficut inter cæteros Chriſtianos
divinum officium celebrari poffet ; & ita à
memoratis Epifcopis & Comitibus , qui tunc
NOVEMBRE. 1744. 4
temporis eidem populo præpofiti fuerant ,
innotuit effe confectum , & Ecclefias quindecim
ibi fuiſſe conſtructas ; fed eafdem
Eccleſias minimè eo tempore fuiſſe dotatas ,
ſed ſicut primùm conſtructæ fuerunt , fic
ufque ad præfentem diem fine dote remanfiffe.
Idcircò ſuggeſſit atque admonuit manfuetudinem
noftram , ut ad eafdem bafilicas
dotandas aliquid de rebus proprietatis noftræ
in eodem pago dare deberemus. Cujus
admonitioni atque petitioni , quia falubris
eſſe videbatur , adſenſum nobis præbere
placuit. Donamus igitur atque concedimus ,
quod ita donatum atque conceffum in perpetuum
eſſe volumus , ad præfatas bafilicas ,
quæ , ut diximus , juſſu & confilio Domini
&genitoris noſtri Karoli Sereniffimi Imperatoris
in terra prædictorum Sclavorum à
memoratis Epifcopis conſtructæ funt , in
eodem pago de proprio noſtro ad unamquamque
manfos duos , cum ſuperſtantibus
duobus tributariis , excepto illo manſo ſuper
quem primitus unaquæque earumdem
Ecclefiarum ædificata eſt , eo videlicet modo
, ut quidquid iidem tributarii in cenfu
vel tributo folvere debent , hoc totum ad
partem earumdem Ecclefiarum omni tempore
perfolvant , & ipfæ Ecclefiæ , cum omnibus
rebus ad ſe pertinentibus, ſub memorati
viri venerabilis illius & fucceſſorum ejus
:
42 MERCURE DE FRANCE.
curâ ac providentiâ fint , ut divinum in eis
officium perenniter celebretur , & populus
terræ illius jugiter prædicationem habeat ,
& in eis baptifmi Sacramenta percipiat.
Idcircò hanc noftræ auctoritatis præceptionem
concedere juſſimus , per quam decernimus
atque jubemus ut nullus comes aut judex
publicus , ſive actor imperialis , vel
qualibet poteftate prædita perfona , ab hac
die in poſterùm memorato viro venerabili
illi , vel fuccefforibus ejus pro eifdem Ecclefiis
, vel rebus ad eas noſtra liberalitate
conceffis , repetitionem facere , aut ullam
calumniam ingerere præſumat ; fed licear
illis memoratas Ecclefias cum omnibus rebus
ad eas pertinentibus , abſque ullius perfonæ
&contradictione , vel impedimento tenere
, vel regere , & ficut alias Ecclefias ad
Epiſcopium fuum pertinentes , fecundùm
Canonicam inftitutionem ordinare atque
diſponere. Et ut hæc auctoritas firmior habeatur
, & noftris futuriſque temporibus ab
omnibus meliùs conſervetur , placuit nobis
eam&propriis manibus ſubſcribere , & annulli
noſtri impreſſione ſigillare.
NOVEMBRE. 1744. 43
I
NOTATIO.
Lluſtre eft hoc Hiftoriæ cùm Eccleſiaſticæ
tùm civilis monumentum : quippe
quod duas Sclavorum , feu Winidorum hacrenus
incognitas appellationes profert ; nihil
enim apud rerum Gallicarum Scriptores
de Moinwinidis & Radanzwinidis , qui ab
illorum inter Moinum & Radanziam * Auvios
ſitu ita funt appellati . De iis pariter filetHugoGrotius
in Prolegomenis ad Hiftoriam
Gothorum , ubi fingulas earumdem
Gentium portiones fuis nominibus eruditè
diftinguit.
Hinc etiam difcimus quindecim Ecclefias
, jubente Carolo Magno , iis in locis
fuiſſe conſtructas , ut faciliùs Chriſtianis
operibus populus ille recens ad fidemChriſti
converfus , vacare poffet ; quod fummatim
tantùm docebat fragmentum de rebus Caroli
Magni cum Sclavis apud Duchefn. to..
2. p. 221. Imperator ( Carolus M. ) pracepit
Arnoni Archiepifcopo pergere in partes
Sclavorum , & prævidere illam omnem regionem
, Eccleſiaſticum Officium more Episcopalê
colere,populoſque in fide &Chriftianitate pradicando
confortare .. Sicut ille pracepit ,fecit
*Rednitz
44 MERCURE DEFRANCE.
illuc veniendo confecravit Ecclefias , ordina
vit Presbyteros , populumque predicando docuit.
Dotem affignat iis Ecclefiis Ludovicus
Pius ad preces Wolsgeri Wirciburgenfis
Epifcopi , fub cujus regimine erant ; quod
àCarolo Magno factum non fuiffe mirum
eſt , cùm ex ftatutis Conciliorum non liceret
Epifcopo Ecclefiam confecrare , nifi dos
fufficiens Clericis in ea deſervituris ab ædificatoribus
priùs conferretur. Id præftitit
Ludovicus Auguſtus ante annum 832 , quo
Wolsgerus , 11 idus Novembris obiit , cùm
ſediſſet annos XXII , menſes VI , dies xi ,
ex Chronico Wirziburg. apud Baluz. tom. r.
Miscell. pag. 504.
Notandum quoque eſt Bafilicas hic appellari
Ecclefias confecratas , quibus Miniftrabant
Clerici.
Peut-cut the
TOO
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
,
1
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
NOVEMBRE. 1744 . 45
STANCES
Sur l'Air d'Iſſé : Les doux plaiſirs habitena
ceBocage, &c.
T
U la formas ; acheve ton ouvrage ;
Des dons charmans c'eſt le plus heureux choix ,
De fi beaux yeux ; la plus aimable voix ;
Mais elle fuit , Dieu d'amour , quel dommage !
Ledoux plaiſir de vivre ſous tes loix .
Signale enfin ta puiſſance ſuprême ;
Eh quoi ! du moins dans tes jours ſolemnels;
Jamais Thémire aux pieds de tes Autels
Ne te dira : oüi l'on m'adore & j'aime ...
Que de plaiſirs perdus pour les mortels !
Mais n'est-ce point ( ta malice eſt extrême )
Qu'avec plaifir tu verras déſormais
Que la vertu dans ſon coeur régne en paix ?
Oüi : tu n'as pû l'attendrir pour toi même ,
Tu veux du moins qu'elle n'aime jamais.
Peut-être encor veux tu dans ta colere,
46 MERCURE DE FRANCE.
Pour la priver du tribut de nos voeux ,
Danstous nos coeurs ne plus lancer tes feux ,
Et lui ravir ainſi le don de plaire ;
Il n'eſt plus tems; le charine eſt dans ſes yeux.
L
ParM. de Montcrif.
LE BAISER.
Eſouffle le plus pur d'une jeune Bergere ,,
Le ſouffle d'un enfant qui mord dans le raiſin
- L'haleine du Zéphir , qui dès le grand matin
Careſſe Flore en pleurs de ſon aîle legere ,
Le parfum que répand la myrthe & l'oranger,
La douce odeur du thin &plus fimple & plus pure
Les tréſors qu'au Printemps prodigue la Nature,
L'agréable vapeur d'un encens paſſager ,
L'ambre que l'on découvre aux portes de l'Aurore
L'air qui preſſe en volant une naiſſante fleur ,
Et mille autres parfums me raviſſent encore ;
Mais un baiſer d'Aminte a bien plus de douceur.
VERS à M. de Voltaire , par M. Linanta
LEE nom qu'au prix de ta ſanté
T'ont fait tes Vers & ton Hiſtoire ,
Croi moi , n'eſt point trop acheté ;
Tu te portes en vérité
Trop bien encor pour tant de gloire.
1
4
NOVEMBRE. 1744. 47
i
SEANCE publique de l'Académie
des Sciences.
'Académie des Sciences tint une affemblée
publique le 14dece mois , felon
la coûtume. Le Public qui court avidentment
s'inſtruire à ces doctes conférences ,
attendoit le jour de celle-ci avec un nouvel
empreffement; on ſçavoit que M. Bouguer ,
l'un des Académiciens qui ont été envoyés
au Pérou par le Gouvernement pour y déterminer
la figure de la Terre , devoit lire
dans cette affemblée la relation de fon
voyage & le détail de fes opérations Aftronomiques
; ce détail étoit d'autant plus int
téreſſant , qu'il devoir , ou mettreau-deffus
de toutes contradictions la meſure de la
Terre , déterminée par les opérations faites
au Nord , ou fournir de nouvelles idées
&ouvrir un nouvel avis ſur cette impor
tantequeſtion.
M. Bouguer, qui parloit devant une compagnie
continuellement occupée de ces-matieres
,&devant un Public qui les connoît
au moins fuperficiellement, auroit perdus
inutilement un tems précieux s'il ſe fut atsaché
à expoſer l'état de la queſtion dont
48 MERCURE DE FRANCE.
A
tous ſes Auditeurs étoient inſtruits , mais
nous , qui écrivons pour toutes fortes de
Lecteurs , nous devons faire nos efforts.
pour les mettre au fait de la matiere que
nous allons traiter. Si nous ſommes allés
heureux pour y réüſſir , nous nous ſçaurons
bon gré d'avoir travaillé pour la gloire de
M. B. & des Académiciens qui l'ont ac
compagné en augmentant le nombre de
leurs Juges ,& par conféquent de leurs ad
mirateurs..
On a cru long-tems que la Terre étoit
ſphérique ; cette erreur eſt auſſi ancienne
que la Terre même , ou du moins que les
Sciences. Dans cette ſuppoſition il n'étoit
pas difficile d'en connoître la grandeur.
Dès les premiers pas qu'on a fait enGéométrie,
le cercle a été diviſé en 360 parties
égales que l'on a appellées degrés ; il ſuffifoitdonc
de meſurer un degré de la Terre
&de le multiplier par 360 pour avoir le
circuit de notre Globe. La méthode pourmeſurer
ce degré eſt ſimple & facile, on
prend avec un inſtrument la hauteur d'une
Etoile en quelque endroit , par exemple à
Paris , on avance enfuite vers le Pôle ſur le
mêmeMéridien, juſqu'à ce que l'Etoile obſervée
à Paris ait undegré de hauteur de
moins, & quand on eſt arrivé en cet endroit,
on cherche alors par des opérations.
Géo
NOVEMBRE. 1744. 49
y
Géométriques la diſtance de cet endroit à
Paris . Cette diſtance , réduite en toiſes ,
exprimera la valeur d'un degré de la Terre
entoiſes.
C'eſt par cette méthode , ou par d'autres
qui s'y rapportent , qu'on avoit trouvé que
Paris & Amiens , qui ſont ſous le même
Méridien , ſont éloignés d'un degré ou environ
, & l'on avoit conclu de leur diſtance
qui eſt de 25 lieuës , que le degré de la
Terre étoit de 25 lieuës ,& parconféquent
fon circuit de 9০০০ .
En 1672 , M. Richer , étant envoyé à
l'Iſle de Cayenne proche l'Equateur , trouva
que le Pendule qui battoit les ſecondes à
Paris alloit plus lentement à la Cayenne ,
&que ſes vibrations étoient de plus d'une
ſeconde. Cette expérience fit une révolution
dans le Monde Phyficien : il fut aiſé
de conclure que la péſanteur étoit moindre
à l'Equateur qu'à Paris , puiſque les corps
péſans s'y mouvoient plus lentement. M.
Huguens fut le premier qui ouvrit les yeux ,
&il découvrit bien-tôt la cauſe de cette dif
férence. -
LaTerre tournant ſur ſon axe , emporte
avec elle tous les corps qui y font , & ces
corps décrivent des cercles d'autant plus
grands qu'ils font plus éloignés du Pôle ;
ils ont donc une force centrifuge d'autant
II. Vol. C
SO MERCURE DE FRANCE.
plus grande , qu'ils font plus éloignés du
Pôle , & doivent être moins péſans , puifqu'ils
font plus d'effort pour s'éloigner du
centre de la Terre. D'un autre côté , ſi l'on
regarde la Terre comme une maffe fluide
(& il eſt certain qu'elle eſt telle en grande
partie ) on ne peut pas ſuppoſer qu'elle ſoit
parfaitement ſphérique , dès que la péſanteur
eſt plus grande au Pôle qu'à l'Equateur,
En effet , que l'on imagine une colonne
fluide qui aille d'un point de la circonféren
ce de l'Equateur au Centre , & une autre
qui aille du Pôle au même Centre , ces deux
colonnes doivent être en équilibre ; la colonne
de l'Equateur ſera donc plus longue
que celle du Pôle , puiſque ſes parties péſent
moins ; le diamétre de l'Equateur doit
donc être plus grand que l'axe , c'est- à-dire
que la ligne qui joint les deux Pôles : & la
Terre , ſuivant cette idée,doit être un ſphéroïde
applati vers les Pôles.
Voilà ce que la théorie apprit à M. Huguens;
éclairé par le flambeau de la Géométrie
, il oſa entreprendre de déterminer la
difference du diamétre de l'Equateur à l'axe ,
&trouva qu'elle étoit la même que de 578
à 577 ; mais la théorie ſeule ne pouvoir
donner le degré exact de l'applatiſſement
dela Terre : elle fera plus ou moins applatie
ſuivant les differentes ſuppoſitions que
l'on pourra faire fur la péſanteur& la denſité
NOVEMBRE. 1744. 52
de ſes parties,que pour établir les calculs, on
eft obligé deſuppoſerHomogenes, ce qui sûrement
n'eſt pas vrai. M. Huguens ſuppoſoit
que toutes les parties de la Terre ſont
de même denſité , & péſent toutes vers un
même centre. M. Newton , qui ſuppoſa que
toutes ces parties s'attirent mutuellement ,
ſuivantune certaine loi , trouva que la différence
du diamétre de l'Equateur à l'axe ,
étoit comme de 230 à 229 , ce quidonne la
Terre encore plus applatie vers les Pôles .
Ainſi quoique les théories les plus vraiſemblables
s'accordaſſent à donner à la Terre
la figure d'un ſphéroïde applati , la meſrre
actuelle des degrés pouvoit ſeule déterminer
au juſte cette figure , & ce n'étoit que
par là que l'on pouvoit vérifier ſi ces célébres
Mathématiciens , qui du fond de leur
cabinet avoient meſuré l'immenſité de la
Terre , méritoient l'éloge qu'Horace ne
donne qu'ironiquement au Pilote Architas.
Aërias tentaſſe domos , animoque rotundum
Percurriffe Polum.
Nous venons de dire que tous les degrés
doivent être égaux , ſi la Terre eſt parfaitement
ſphérique , c'est- à-dire , que s'il fant
faire 25 lieuës de Paris à Amiens pour
qu'une Etoile obſervée diminuë de la hauteur
d'un degré , il faudra faire encore 25
Cij
32 MERCURE DEFRANCE.
lieuës depuis Amiens, en avançant vers le
Pôle , pour que cette même Etoile diminuë
encore d'un degré de hauteur ,& ainſi de
fuite.
Il n'en eſt pas de même , ſi la Terre n'eſt
pas exactement ronde : les degrés ſeront
inégaux , & feront plus grands à l'Equateur
qu'au Pôle, ſi la Terre eſt un ſpheroide
allongé , c'est- à-dire , fi le diamétre de l'Equateur
est moindre que l'axe : ils ſeront
au contraire plus grands vers le Pôle , fi la
Terre eſt un ſpheroide applati , c'eſt-à-dire ,
ſi l'axe eſt plus petit que le diamétre de l'Equateur.
Pour en faire ſentir la raiſon par
une idée , peu Géométrique à la vérité
mais palpable pour tous les lecteurs , imaginons
un cerceau de baleine parfaitement
rond , & partagé par deux diamétres , l'un
vertical , qui repréſentera le diamétre de
l'Equateur , l'autre horizontal , qui repréſentera
l'axe , ou la ligne qui joint les Pôles
; ſi on preffe ce cerceau par les deux extrêmités
de ſon diamétre horisontal , le diamétre
qui repréſente l'axe diminuera , l'autre
au contraire , qui repréſente le diametre
de l'Equateur , s'allongera ; or il eſt évident
que ce cerceau aura perdu de ſa courbure
dans l'endroit preſſé , c'est-à-dire , aux deux
extrêmités de ſon diametre horisontal , &
qu'au contraire il ſera devenu d'une plus
NOVEMBRE. 1744. 53
grande courbure à l'extrêmité du diamétre
qui s'eſt allongé.
5 On voit par- là que ſi la Terre eſt un ſphé
roïde applati , elle aura moins de courbure
au Pôle qu'à l'Equateur ; elle fera donc portion
d'un plus grand cercle au Pôle qu'à l'Equateur
, car un grand cerele a moins de
courbure dans le même eſpace qu'un petit ;
ainſi le degré qui eſt toujours
cerele , ſera plus grand au Pôle qu'à l'Equateur.
360 du
Le contraire arrivera ſi l'on preſſe le
cerceau verticalement ; ainſi pour trouver
la figure de la Terre il ſuffit d'en meſurer
deux differens degrés ; mais il y auroit de
l'inconvénient à meſurer deux degrés trop
proches l'un de l'autre ; car ſi la Terre ne
s'éloigne pas beaucoup d'être exactement
ronde , les degrés qui feront voiſins ſeront
à peu près égaux,& la difference qu'on
trouvera ne fera pas affés grande pour déterminer
la figure de la Terre , parce que
cette difference pourra provenir en partic
des erreurs inévitables dans les obſervations
&dans les meſures.
Il étoit donc néceſſaire de meſurer deux
degrés très-éloignés , parce que la difference
de deux degrés voiſins , qui eſt petite ,
ſe trouvera répétée un grand nombre de
fois de l'Equateur au Pôle.
Ciij
54 MERCURE DEFRANCE.
On fent affés de quelle importance if
étoitde décider cette queſtion , & quelle
peut être ſon utilité pour la Géographie
&la Navigation. Si la Terre eſt un ſphéroïde
applati , fi les degrés font inégaux ,
comment connoître exactement la diſtance
des lieux qui font éloignés d'un certain
nombre de degrés , fans connoître
le rapport de ces degrés entr'eux , & combien
cette connoiſſance n'eſt-elle pas utile
pour les Voyageurs & pour les Navigateurs
? D'ailleurs quel objet plus dignede
la curioſité d'un eſprit éclairé , que de connoître
le Globe que nous habirons , & de
percer par quelque endroit ce voile impénétrable
dont la nature a couvert ſes operations
?
C'eſt dans ces vûës que S. M. a envoyé
des Aſtronomes meſurer un degré de la
Terre vers l'Equateur , & d'autres meſurer
un degré vers le Pôle. M. le Comte de Maurepas
, qui honore les Arts d'une protection
auffi éclatante qu'éclairée , a été chargé de
cette entrepriſe. C'eſt par ſes ſoins que les
Académiciens ont trouvé aux deux extrémités
de la Terre des ſecours dignes dela magnificence
du premier Porentat de l'Europe
qui les envoyoit , & de la prévoyance d'un
Miniſtre , qui rappelle à tant d'égards l'idée
de Mécene , comme ſon Maître rappelle
l'idée d'Auguſte.
NOVEMBRE. 1744.55
Mrs de Maupertuis , Clairaut , Camus , &
Lemonier , tous Académiciens , allerent en
Laponie en 1736 , auſſi près du Pôle qu'il
eſt poffible d'avancer .Les Lapons virent fans
doute avec étonnement des gens conduits
par l'amour des Sciencesdans unpays où l'amour
de la Patrie ne peut retenir les naturels
, & d'où les ordres du Gouvernement
les empêchent de fortir , les tenant ainſi exilés
dans le lieu de leur naiſſance. On a ſçu
dequelle conſtance , & de quel courage
ils ont eu beſoin pour réſiſter à l'aprêté de
ce climat. Par des operations faites avec la
plus grande exactitude au milieu des glaces
duNord , ils ont conclu que la Terre étoit
un ſphéroïde applati vers les Pôles , ce que
la difference du diamétre de l'Equateur a
l'axe étoit comme de 178 à 177 , ce qui
donne la Terre plus applatie que les calculs
de Mrs Huguens & Newton.
Les Aſtronomes deſtinés pour aller vers
l'Equateur étoient Mrs Godin , Bouguer ,
& de la Condamine Académiciens , Argonautes
d'une eſpece nouvelle , qui ont été au
Pays de l'or chercher la vérité pour l'honneur
de leur Pays , & le bien général des
Nations.
M. de Juſſien , Docteur Régent de la Faculté
de Medecine , que l'Académie s'eſt
acquis pendant le cours de ce Voyage , les
Ciiij
36 MERCURE DE FRANCE.
a accompagnés pour travailler à l'Hiſtoire
naturelle. M. Seniergues , Chirurgien devoit
l'aider. Les Aſtronomes avoient encore emmené
pluſieurs perſonnes pour deſſiner , vérifier
les calculs & reconnoître le Pays , tels
que Mrs Verguin , Couplet , Defordonnais , de
Morainville & Hugot.
M. B. feul eſt revenu . La difficulté du
trajet a arrêté ſes Compagnons de Voyage ,
qui ont été moins heureux , ou moins hardis
que lui. Cet Académicien partage la relation
en deux parties ; l'une contient le recit
de ce qui lui est arrivé dans ſes differentes
courſes , les obſervations qu'il a faites
ſur la ſituation , la nature des Pays qu'il a
traverſés , ſur le caractere des habitans , &c.
C'eſt une eſpece de voyage , mais c'eſt un
voyage fait par un Philofophe , & qui parconféquent
mérite une attention particuliere.
Le défaut que l'on reproche le plus aux
Voyageurs eſt leur peu de fincerité. Ce
reproche qu'ils ne méritent que trop fouvent
, eſt le moins grave qu'on puiffe leur
faire. La plupart fontdes gens peu inſtruits ,
que l'intérêt & le commerce ont conduits
dans des Pays éloignés ; ceux qui n'ont été
guidés que par la curioſité , n'ont preſque
jamais eu cette curiofité éclairée , qui fait
que l'on connoît la nature fidifferente d'elle
NOVEMBRE . 1744. 57
même dans des climats ſouvent peu éloignés
, & les hommes ſi ſemblables entr'eux
quand on les examine avec des yeux philoſophiques.
Ces Voyageurs ne reſſemblent
pas mal à un homme , qui introduit dans
un Palais examineroit avec une attention
ſcrupuleuſe juſqu'à la moindre colonne , &
négligeroit de connoître le Maître de la maifon.
M. B. a rapporté de ſes longs & pénibles
Voyages des obſervations importantes
fur l'Histoire naturelle , & des remarques
qui ne font pas moins intéreſſantes fur les
hommes qu'il a vûs.
La ſeconde partie de fon Mémoire contient
le recit des operations Aftronomiques,
par leſquelles il a déterminé avec ſes Collégues
la figure de la Terre. Elle eſt , ſuivant.
eux , un ſphéroïde applati vers les Pôles ile
diamétre de l'Equateur & l'axe , font entr'eux
comme 174 à 173 , ce qui revient
au calcul des Aſtronomes du Nord , la legere
difference qui ſe trouve entre les deux
réſultats ne devant être impurée qu'aux erreurs
inévitables dans des operations fr
compliquées & fi difficiles.
Ce fut le 16-Mai 1735 , que les Académiciens
s'embarquerent à la rade de la Rochelle
fur un Vaiſſeau du Roi; ils arriverens
heureuſement à S. Domingue , après avoit
relâché quelques jours à la Martinique.
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
Ils quitterent S. Domingue le 30 d'Oc
bre , & pafferent à Carthagene & à Porto-
Bello ; après avoir traverſe l'Ifthme , ils ſe
rembarquerent à Panama fur la Mer du
Sud , & moüillant dans la rade de Mante le
Mars 1736 ; ils toucherent enfin pour la
premiere fois la côte du Perou.
Ils avoient encore bien des obſtacles à furmonter
& des fatigues à eſſuyer avant que
d'arriver à Quito ,quiétoit le terme de leurs
courſes. Les chemins qui conduiſent à cette
Capitale étoient inondés par les playes ,
&devoient être impraticables juſqu'au mois
de Juin. Le defir de connoître la côte , où
les pluyes avoient déja ceſſé , engagea Mrs
Bouguer & de la Condamine à ſe ſéparer
du reſte de leur Compagnie , & tandis que
M. Godin remettoit à la voile pour aller débarquer
à Gouayaquil , ils ſe diſpoſerent à
parcourir cette côte , qui eſt la partie de
'Amérique Méridionale la plus avancée
vers l'Occident , & la connoiffance exacte
qu'ils en eurent , jointe à pluſieurs obſervations
Aſtronomiques les dédommagea
avantageuſement de leurs peines.
و
Ce Pays eſt de niveau avec la Mer , placé
au milieu de la Zone Torride , & parconféquent
extrêmement chaud. Refferré entre la
Mer & la Cordeliere , qui eſt une chaîne de
montagnes , plus hautes que toutes celles
NOVEMBRE. 1744. Se
que l'on connoît en Europe , il a trente ou
trente-cinq lieuës de largeur : on obſerve
dans la partie quieſt au- delà de Gouayaquil,
un Phénomene bien capable d'embarraffer
les Phyſiciens , c'eſt qu'il n'y pleut jamais ,
quoique fouvent le Ciel y ſoit fort nébuleux.
Le Pays eft fort peu habité , on fair
quelquefois vingt lieuës fans trouver un
Village ,& la nature qui y prodigue les
Phénomenes à l'avide curiofité des naturaliſtes
, n'a pris aucun ſoin de la commodité
des Voyageurs.
Mrs Bouguer & de laCondamine étoient
ſi peu ſenſibles à cet inconvénient , qu'ils
jugerent à propos de prendre differentes
routes pour arriver à Quito , afin de multiplier
davantage leurs obſervations & leurs
richeſſes Philoſophiques.
On verra quelque jour dans la relationm
de M. de la Condamine les peines infinies
qu'il eut à remonter la riviere des Emeraudes.
M. Bouguer prit ſa route vers Gouayaquil
à travers des bois encore inondés
par les eaux , & où un homme monté fur
le plus grand cheval ſe trouvoitdans l'eaus
&dans la bouë juſqu'aux genoux : après
s'être débaraſfé avec peine de ces marais impraticables
, M. B. arriva enfin le 17 Maik
1736 à Caracol , au pied de la Cordeliere..
Il fallut s'arrêter en cet endroit ; les fati
Cvj
60 MERCUREDE FRANCE.
gues d'une route fi pénible avoient confr
derablement alteré la ſanté du Voyageur :
d'ailleurs M. Godin , qui trois jours auparavant
étoit parti de Caracol , avoit emmené
preſque toutes les mules de la Province ;
il avoit cependant laiſſe àCaracol la cinquiéme
partie de fes équipages , mais la
difficulté des chemins oblige de rendre les
charges très-médiocres , & de multiplier le
nombre des bêtes de fomme.
Il fuffit pour donner une idée des peines
qu'eut M. B. à traverſer ces montagnes , de
dire qu'il employa 7 jours à un trajet qui
n'eſt que de & ou lieuës. Le courageux
Aſtronomes fuivoit exactement la même
route que Don Pedro Alvarado avoit priſe ,
lorfqu'il amena à François Pizare un ſecours
confiderable d'Eſpagnols. CeGénéral perdit
foixante-dix de ſes gens dans ce trajet pénible.
Enfin malgré les précipices formés par
les torrens & les ravines , malgré le froid
exceffif qu'on éprouve dans ces montagnes
toujours couvertes de neige &de glace ,M.
B. arriva le 10 de Juin 1736 à Quito , un
an & 24 jours après être parti de la Rochelle.
M. Godin& le reſte de fa Compagnie
étoient arrivés depuis le 29de Mai.
L'on joüit alors d'un ſpectacle bien différent
de celui des montagnes. Après avoir
été expoſé aux ardeurs de la Zone Torride ,
NOVEMBRE. 1744. 61
fur le bord de la Mer , & aux horreurs de
la froide dans les montagnes , on ſe croit
tranſporté tout à coup dans une des Zones
temperées. Il arrive quelque choſe à peu
près ſemblable , lorſqu'on defcend du ſommet
des Alpes dans les Vallées du Piémont.
On découvre un Pays agréable & cultivé ,
un grand nombre de Bourgs ,& de Villages ,
& de petites Villes affés jolies. Les denrées
néceſſaires à la vie n'y ſont pas extrêmement
cheres , parce que le Pays eft abondant, mais
les marchandiſes qui viennent d'Europe ,
les toiles , les draps , les étoffes de ſoye y
ſont d'un prix exceflif. M. B. a été obligé
de payer une piastre pour un morceau de
fer , & 18 à 20 liv. pour un gobelet de
verre. La vallée de Quito , qui eſt large
de 5 à 6 lienës , eſt enfermée des deux côtés
par la Cordeliere. Cette chaîne de montagnes
eſt double , & forme comme deux
murailles , qui font l'enceinte de ce Pays.
M. B. s'eſt allûré par ſes propres yeux que
cette double chaîne continuë juſqu'à 170
lieuës ; il l'a viſitée depuis le Sud de Cuença
jufqu'au Nordde Popayan ,&il a ſçu qu'elle
eſt double encore plus loin vers le Nord.
La largeur ſuffifante de cette vallée, &
fon expoſition à l'égard du Soleil, devroient
y rendre la chaleur inſupportable ; mais
62 MERCURE DE FRANCE.
d'un autre côté le voiſinage de la neige , &
la grande élévation du terrein temperent le
chaud , & ce climat joüit d'une Automne ,
ou ſi l'on veut d'un Printemps continuel.
Les campagnes y font toujours vertes , les
fruits de la Zone Torride & ceux qu'on y
a apportés d'Europe , tels que les poires ,
les pommes , les pêches , y croiffent également
; tous les grains y viennent fort bien
&furtout le froment ; les arbres font toujours
en ſéve , parce que la temperature de
l'air eſt toujours à peu près la même.
Les pluyes ſeules diftinguent les ſaiſons.
Il pleut depuis le mois de Novembre juſqu'au
mois de Mai ; ces pluyes jointes aux
fréquentes éruptions des volcans qui font
engrand nombre , balancent les agrémens
de ce beau Pays. Les Académiciens y ont
éprouvé une autre eſpece d'incommodité ,
caufée par la trop grande fubtilité de l'air.
Quoique la vallée de Quito ſoit entrede
très-hautes montagnes , elle eſt elle-même
plus élevée au-deſſus du niveau de la Mer
que les plus hautes montagnes de l'Europe ,
& les habitans de Quito ont appris de nos
Aſtronomes qu'ils font les peuples les plus
élevés de la Terre , & reſpirent un air plus
fubtil de plus d'un tiers que celui que refpirent
les autres hommes.
M. B. fait une remarque qui mérite une
NOVEMBRE. 1744- 63
attention particuliere , c'eſt qu'il n'a point
été plus incommodé lorſqu'il a monté beaucoup
plus haut que Quito , où l'air étoit
plus fubtil.
Mais ſi cette trop grande fubtilité de
l'air n'étoit pas un obſtacle qui rendit le
fommet des montagnes inacceſſible , les
Aſtronomes y ont trouvé un ennemi plus
redoutable encore , le froid exceffif caufé
par les neiges.
Ils monterent fur Pichincha , au pied de
laquelle eſt ſitué Quito. Leur deffein étoir
de faire les ſtations de leurs triangles fur le
haut des montagnes , dont les fommets trèsélevés
étoient fort avantageux à cet égard
mais le froid y étoit ſi vif , qu'il leur fur
impoffibled'y demeurer. Quelqu'un d'entr'eux
y ſentit bien-tôt des affections ſcorbutiques
, les Indiens qui les ſuivoient &
les autres domeſtiques furent fi incommodés
, qu'il fallut prendre le parti de defcendre
, & après avoir lutté pendant vingt
jours contre la rigueur du climat , ils renoncerent
à prendre des poſtes ſi élevés , & fe
déterminerent à placer leurs fignaux fur le
haut des collines , au pied des pyramides
pierreuſes. Tel étoit le froid que l'on
éprouvoit , que le Pendule à ſecondes y
étoit plus court qu'au bord de la Mer de
lignes.
35
1
1
:.
64 MERCURE DE FRANCE.
Les Aſtronomes étoient preſque continuellement
dans les nuages , quelquefois le
Ciel changeoit trois ou quatre fois en une
demie heure ; une tempête étoit ſuivie du
beau tems , & un inſtant après le tonnerre
recommençoit , d'autant plus terrible , qu'il
étoit plus proche , & fe formoit autour
d'eux.
Le ſommet de ces montagnes,que l'on peut
appeller le Royaume des Météores , offrit
aux Aftronomes un Phénoméne fingulier ,
qui n'avoit encore été vû de perfonne ,
quoique , comme le remarque M. B. il foit
auſſi ancien que le monde.
Les Aftronomes étoientfur la montagnede
Pambamarea ; un nuage , dans lequel ils
étoient enveloppés,leur laiſſa voir en fediffipant
le Soleil qui ſe levoit très éclatant ; le
nuage paſſa de l'autre côté,& fut à peine à 30
pas , que chacun d'eux vit ſon ombre projettée
deſſus , & ne voyoit que la ſienne ,
parce que le nuage n'offroit pas une furface
unie. Le peu de diſtance ne permettoit pas
de diftinguer toutes les parties de l'ombre ,
mais ils remarquerent avec ſurpriſe que
la tête étoit ornée d'une gloire , ou limbe ,
formée de 3 ou 4. petites couronnes
concentriques , d'une couleur très-vive , &
variées comme le premier Arc-en-Ciel , le
rouge étant en dehors. Les intervalles enNOVEMBRE.
1744.
ter tre ces cercles étoient égaux , le d
cercle étoit beaucoup plus foible , & enfin
à une certaine diſtance , on voyoit un
grand cercle blanc qui environnoit le tout.
Ils ont répété pluſieurs fois la même Expérience.
Les diamètres de ces couronnes
changent ſouvent de grandeur d'un moment
à l'autre , mais en obfervant toujours
entre eux l'égalité des intervalles. Ce Phénomene
fingulier ne ſe trace que ſur les
nuages glacés , & non ſur les goutes de
pluye , comme l'Arc-en-Ciel.
Ordinairement le diametre du premier
Iris étoit d'environ 5 degrés 2 tiers ; celui
du ſecond , de 17, & ainſi de ſuite celui du
cercle blanc étoit d'environ 77 degrés . i
Quoique la neige rende les montagnes
inacceffibles , cependant Mrs Bouguer &
de la Condamine n'ont pas craint de monter
fur pluſieurs , tant pour viſiter les
volcans qui ſont en grand nombre fur
ces montagnes , que pour y contenter à
tant d'autres égards leur intrépide curiofité.
Ils ont obfervé que ſur le ſommet de la
montagne de Chouſſalong , ou le Coraçon ,
élevée de 2476 toiſes , le mercure ſe ſoutient
dans le Barometre à 15 pouces 9 lign .
12 pouces 3 lignes plus bas qu'au bord de
laMer.On n'avoit jamais porté cet Inſtru
66 MERCURE DE FRANCE.
ment ſi haut , & il y a même beaucoup
d'apparence que jamais perſonne n'y étoit
allé. Il faut un motif pour entreprendre de
pareils voyages , il faut plus, il faut un courage
qui n'eſt pas moins eſtimable que les
talens qui fourniffent le motif.
Les montagnes offrent de tous côtés de
triſtes monumens des fréquens ravages des
volcans. Quelques-unes juſqu'à une affés
grande profondeur , ne font formées que
de ſcories, de pierres de ponces, & de fragmens
de pierres brulées de toutes les groffeurs.
On n'entendra pas dire ſans admiration
qu'en quelques endroits tout cela
eſt caché fous une couche de terre ordinaire
, qui porte des herbes , & même des arbres.
On voit des pierres de huit à neufpieds
de longueur , & d'une auſſi grande épaifſeur
, qui ont été jettées par le volcan à plus
de trois lieuës de diſtance ; les traînées que
l'on voit encore,& qui indiquent la montagne
d'où elles ont été lancées , ne laiſſent
aucun doute fur ce fait.
Après avoir donné ſes Obſervations ſur
l'Hiſtoire naturelle de ce Pays , M. B. paſſe
au détail des moeurs & des coûtumes du
Pays , détail qui n'eſt pas moins intéreſſant
que ce qui a précédé.
>>>Comme la Zone Torride, dit-il, & les
NOVEMBRE. 1744. 67
> Zones glacées ſont , pour ainſi-dire , mê-
» lées au Pérou , qu'on y trouve les cli-
>>mats les plus contraires , qu'il fuffit de
faire quelques lieuës , d'entrer dans la
>>Cordeliere ou d'en fortir , pour trouver
>>des climats plus differens entre eux , que
>> ſi l'on traverſoit toute l'Europe ; cette ex
>>trême difference ne peut pas manquer
<d'en apporter dans les uſages des Peuples,
>>>&juſques dans leurs inclinations.En bas,
>> ils vivent retirés dans leurs forêts , &
>> forment comme de petites Républiques ,
>>dirigées par leurs Curés , & par leurs
>>>Gouverneurs , aſſiſtés de quelques autres
>> Officiers , qui font auffi Indiens .
La peinture que fait M. B. de l'état de ces
Indiens , reffemble à celte de l'âge d'or.
>> Ils vivent tous dans une auffi grande
>>>union qu'ils paroiffent vivre dans
>>une grande innocence ; ils ſont préve
>>venans & honnêtes ; ils ne font capa-
❤bles d'aucune défiance ; & il ne leur
>> tombe pas même dans l'efprit qu'on puif-
>> ſe avoir intention de les tromper ; les
>> portes de leurs maiſons ſont toûjours ou-
>> vertes , quoiqu'ils ayent du coton , des
>> calebaſſes , de la pire , eſpece d'aloës
>>dont ils tirent du fil , & quelques autres
>>denrées , dont ils font ſouvent quelque
>> trafic. La grande chaleur leur permet d'al-
1
68 MERCURE DE FRANCE.
ler preſque nuds ; ils ſe peignent ordi
>> nairement en rouge avec le rocou , fou-
>>vent ils s'en font une eſpece de parure ,
> & ils s'en mettent jufques fur le viſage. Il
>>paroît qu'ils ont regardé cette coûtume
>> dans ſon origine , comme une précaution
>> contre la piquûre de ces Cousins nommés
» Maringouins ou Moustiques , qu'on trou-
"ve en grand nombre dans tous les en-
>>droits bas de la Zone Torride qui n'ont
>> pas été défrichés. Ces mêmes Indiens font
>> de tous les métiers qui leur font néceſſai-
>> res ; ils font Tifferans , Charpentiers , ils
>>font les Architectes de leurs maifons , les
>> conſtructeurs de leurs Pirogues ; quant
> aux grands ouvrages , ils les font ordi-
>> nairement en commun ; un Indien invite
> tous ſes voiſins , il lui fuffit de les bien
» traiter , & la maiſon , quelque grande
>> qu'elle ſoit , eſt achevée le jour même ,
» & quelquefois en une heure ou deux. Il
>> n'eſt pas étonnant qu'ils menent une vie
>>heureuſe , ils ne font gênés par le mêlan-
>> ge d'aucun Etranger ; outre les fruits de
>> la terre , qui ne leur manquent jamais , la
>> chaſſe & la pêche leur fourniffent d'a-
>> bondantes reffources .
Les Indiens qu'on nomme Guerriers ,
parce qu'ils n'ont pas été founis par les Efpagnols
, ont à peu près les mêmes moeurs.
NOVEMBRE. 1744 . 60
M. B. remarque qu'on n'a point à l'égard
de la couleur de ces Peuples, tirant fur celle
du cuivre , la même difficulté qu'à l'égard
du noir des Negres. Il a même obſervé que
ceux qui vivent au bas de la Cordeliere ,
font auffi blancs que nous , parce qu'ils ne
ſont pas expoſés à un hâle violent & continuel
, qui eſt , ſelon lui , la cauſe de la
carnation des premiers ; cependant ces Indiens
blanes ſont aiſés à diſtinguer des Européens
, par une difference remarquable ,
ils n'ont ni poil ni barbe.
Les moeurs des Indiens , qui vivent en
haut dans la Cordeliere , c'est-à-dire dans
les Plaines de Quito , n'offrent pas un tableau
auſſi riant que le premier.
>>Ils font tous d'une pareſſe extrême , &
>>ſtupides à l'excès;ils paſſeront des jour-
>> nées entieres affisà la même place fur les
»talons , ſans ſe remuer ; ils fervent dans
les Villes , & on les applique aux champs
>> à la culture des terres. L'habillement
>>qu'on leur donne fait partie de leurs ga-
» ges , de-même que les légumes & les
>>grains qu'on leur donne à la campagne
>>pour leur ſubſiſtance. Lorſqu'ils ſe ma-
»rient , les droits du Curé ſont exceffifs ,
>>de-même que les frais funéraires lorf-
>> qu'il meurt quelqu'un de leur petite fa-
»mille, Il arrive de tout cela qu'ils n'ont
70 MERCURE DE FRANCE.
>>jamais rien en leur diſpoſition , & qu'ils
>> font toûjours endettés envers leurs Maîtres.
Leur indolence en eft conſidérable-
»ment augmentée. Onnepeut pas affés dire
>combien ils montrent d'indifference pour
>> les richeſſes, & même pour leurs commo-
>> dités , peut-être parce qu'ils fentent qu'il
>>leur feroit inutile d'y penſer. Acela près
qu'ils aiment un peu trop à boire d'une
>> eſpece de bierre qu'ils font avec le Mais ,
> on peut dire qu'ils forment une Secte de
>>Philoſophes Stoiciens , ou plûtôt Cini-
>> ques. On ne ſçait ſouvent quelle eſpece
>> de motif leur propoſer , lorſqu'on veut
>> en exiger quelque ſervice. On leur offre
>> inutilement quelque piéce d'argent , ils
>> répondent qu'ils n'ont pas faim. On ne
>> ne doit pas s'étonner que de pareilles
•gens n'ayent pas encore imaginé qu'il
Icur étoit utile d'avoir des poches ; lorf
» qu'on les a obligé de recevoir quelque
>>monnoye, ils la ferrent dans leur bouche.
Ils n'ont aucun meuble dans leurs cabanes
, & couchent à terre ſur un cuir ; ils
mangent peu de viande. Ils élevent quekque
volaille pour faire préſent à leur Curé,
ou pour ſe régaler dans les occafions extraordinaires.
Une de ces grandes occafions
eſt la mort de quelqu'un d'entre eux ; ils
s'affemblent alors , font un grand feſtin de
NOVEMBRE. 1744. 71
tout ce qui a échappé auCuré , ils le mangent
en pleurant , & ne ceſſent leur fête lugubre
que lorſqu'il ne reſte plus rien.
M.B. remarque judicieuſement que ceux
qui demeurent hors de la Cordeliere ,
ont conſervé davantage leurs anciennes
moeurs, au lieu que ceux qui vivent en haut
où le Pays eſt plus peuplé , ont plus reſſenti
les effets de la dépendance. Malgré les
ſages précautions qu'à priſes le Gouverne
ment Eſpagnol , ces malheureux font fort
maltraités , furtout par les Métis , qui ſe
plaiſent le plus à appeſantir leur joug fur
cux.
On a peine , en voyant ces Peuples , à
croire ce que les Hiſtoriens ont publié des
Loix , de la Police & des Arts des anciens
Indiens. Tout cela paroîtroit un ſonge , s'il
étoit poſſible de récuſer la foi de tant d'Hiſ
toriens,& les témoignages plus autentiques
de tant de monumes qui ſubſiſtent encore.
Triſte exemple , qui montre combien l'ef
pritdes hommes dépend des circonstances,
&juſqu'à quel point cette partie la plus noble
de notre Etre peut être dégradée par
Peſclavage, la miſere , &c. Qua affigit humi
divina particulam aura. :
Les limites étroites dans leſquelles M. B.
étoit obligé de ſe renfermer , ne lui ont
pas permis de rendre compte au Public d'u
72 MERCURE DE FRANCE .
ne infinité d'Obſervations curieuſes qu'il a
faites , tant dans l'Amérique , que dans les
autres Pays quil a traverſés. Il n'a point
parlé non plus des Obſervations faites par
ſes Collegues , & il leur a laiſſé un moiffon
abondante que le Public recueillera avec
plaiſir , ſi elle contient des faits auſſi intéreſſans
, & préſentés avec autant de clarté
& de préciſion , qu'on en trouve dans la
Relation de M. Bouguer.
Nous voici arrivés à la partie principale
du Mémoire de M Bouguer , c'eſt le détail
des Opérations Aſtronomiques pour déterminer
la figure de la Terre .
M. Bouguer rend compte à l'Aſſemblée de
l'accord parfait qui ſe trouva entre les deux
differentes meſures que les Aſtronomes firent
de leur premiere baſe, qui eſt à environ
cinq lieuës à l'Orient deQuito,mais toûjours
dans cette longue vallée que formelaCordeliere.
Le Sol en eſt extrêmement inégal ; une
des extrêmités eſt plus élevée que l'autre
d'environ 126 toiſes , & nos Académiciens
partagés en deux troupes , furent obligés
dans leur Opération d'avoir continuellement
le niveau à la main , pour ſauver toutes
les inégalités du terrain. M. Bouguer
nous apprend que ce travail dura 2 5jours de
ſon côté,& que quand les deux compagnies
ſe communiquerent leur réſultat , il ne ſe
trouva
NOVEMBRE. 1744. 73
trouva qu'une différence d'environ trois:
pouces , fur 6274 toiſes , qui eſt à peu près
la longueur de cette baſe. Il a le ſoin de
nous avertir qu'il ſupprime pluſieurs particularités
qu'il n'a pas obmiſes dans le rapport
qu'il a déja fait à l'Académie ; rapport
plus étendu , & dans lequel il a rendu juftice
à toutes les perſonnes qui ont eu part
à l'Ouvrage. Il fut queſtion après cela de
travailler à la difpofition des triangles ; le
choix des ſtations les arrêtoit beaucoup ,
car au lieu que la grande hauteur des montagnes
a ordinairement contribué en Europe
à la promptitude de ces fortes d'Opérations
, c'étoit tout le contraire au Pérou ,
les Obfervateurs ſe trouvans preſque contimuellement
plongés dans les nuages , ou expoſés
à des tempêtes qui les obligeoient de
ne s'occuper que du ſeul ſoin de leur propre
conſervation. Ils étoient encore alors
partagés en deux Compagnies qui marchoient
à la vûë l'une de l'autre ſur les deux
chaînes de montagnes oppoſées , & qui en
changoient réciproquement. M. Godin
étoit d'un côté accompagné de pluſieurs
perſonnes ; M, Bouguer étoit de l'autre
avec M. de la Condamine , & un des Officiers
Eſpagnols ſe trouvoit de chaque côté.
Ils ont meſuré généralement tous les angles
de leurs triangles , ils l'ont fait avec diffe-
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
rens quarts de cercle ,& leur Méridienne ,
qui eſt formée de 33 triangles principaux ,
embraffe une longueur de plusde 60 lieuës.
Ces triangles ſont élevés en l'air de 6 à 7
cent toiſes au-deſſus de Quito , & d'environ
2000 toiſes au-deſſus du niveau de la
Mer . Ces mêmes triangles commencent un
peu en-deçà de l'Equateur , mais au lieu
que M. Godin termina les ſiens à la petite
Ville de Cuença , les deux autres Acadé
miciens allerent un peu plus loin , juſqu'à
Tarqui , où une plaine parfaitement unie
leur offroit une ſeconde baſe très-propre à
vérifier l'exactitude de toutes leurs Opérations
précédentes. Ces deux derniers eufſent
bien ſouhaité que tout ſe fit toujours
de concert; ils croyoient voir de grands
inconvéniens à ſe priver volontairement
des conſeils les uns des autres dans la partie
de leur travail qui étoit la plus délicate,
lorſqu'il s'agiſſoit de déterminer par voye
Aſtronomique l'amptitude de l'Arc dont
la meſure géodeſique venoit de leur donner
la longueur en toiſes. M. Bouguer n'affûre
pas que la crainte ne lui ait fait paroître
l'inconvénient un peu plus grand , mais il
ajoûte que c'eſt ce qui l'a obligé de paffer
dans ſon particulier plus de trois ans
au Pérou à courir d'une extrêmité de la
Méridienne à l'autre , afin de revêtir ſes
NOVEMBRE. 1744. 75
Obſervations , en les répétant , d'une autorité
qui ne laiſsât aucun lieu à la moindre
incertitude.
Il n'a eu que cette occupation depuis le
mois d'Août de 1739 , ſi on excepte un voyage
qu'il fit en deſcendant vers la Mer du
Sud , pour découvrir par rapport à fon ni
veau la hauteur abſoluë des montagnes ,
dont ils ne connoiſſoient juſques-là que les
hauteurs relatives. Enfin, quoiqu'il eût déja
ungrand nombre d'Obſervations faites aveć
an Secteur de 12 pieds de rayon dans les
mêmes ſaiſons de différentes années confé
cutives , & qu'il n'eut par conféquent rien
à craindre , ni de la parallaxe de l'orbe annuel,
ni de la nutation de l'axe de la Terre,
ni de l'aberration de la lumiere, il crut qu'il
falloit terminer l'ouvrage par un expédient
qu'on n'avoit encore jamais employé , mais
qui devoit trancher généralement toutes les
difficultés . C'étoit de ſe rendre aux deux
extrêmités de l'arc du Méridien, en ſe ſépa
rant M. de la Condamine & lui , & d'obſerver
en même- tems les mêmes Etoiles.
Les Obſervations ſe faiſant les mêmes nuits,
ou pour mieux dire , les mêmes inſtans , ils
étoient sûrs de ſaiſir les Etoiles dans le mê
me point du Ciel , & de réüffir comme à
Les fixer , malgré tous les mouvemens irréguliers
auſquels elle pouvoient être fu
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
jettes.M.Bouguer vint à l'extrêmité Septen
trionale à Cochesqui , & M. de la Condamine
alla à l'extrêmité Auſtrale à Tarqui. Ces
deux Académiciens vouloient pour s'en
revenir en Europe ſuivre différens chee
mins , afin de multiplier davantage leurs
remarques ; c'eſt ce qui les décida ſur le
choix des poſtes où ils ſe rendirent , car
devenus ménagers de leurs pas, ils ne comptoient
plus avoir de communication dans le
Pays que par les fréquens exprès qu'ils
s'envoyeroient. Ils commencerent le 29 Novembre
1742 a obtenir des Obſervations
parfaitement fimultanées de l'Etoile qui eſt
au milieu du baudrier d'Orion , que Bayer
a déſignée par E , & ils continuerent à obe
ſerver juſqu'au 15 Janvier 1743 ; ils trouverent
l'amplitude de leur Méridienne de
3 dégrés , 7 minutes , a ſecondes , ce qui
ne faiſoit que confirmer les Obſervations
précédentes. Le même Arç étoit de 176940
toiſes , deſorte que le dégré du Méridien
dans le milieu de la Zone Torride auroit
$6762 toiſes de longueur , ſi ce n'est qu'il
faut en retrancher 21 toiſes pour le réduire
au niveau de la Mer à cauſe de la grande
hauteur des montagnes , ce qui le rend de
56741 toiſes,
M. Bouguer finit ſon recit , en remar
1
NOVEMBRE. 1744. 77
quant , qu'on ne peut fans faire violence
auxObſervations, continuer à ſuppoſer que
les accroiſſemens ou les dégrés du Méridien,
par rapport au premier , ſont proportionnels
aux quarrés des ſinus des Latitudes.
Tout contribuë à nous apprendre que la
Terre eſt beaucoup plus applatie vers les
Poles que ne l'a penſé M. Huguens. Les
Expériences ſur la gravité des corps juftifient
la même choſe , en même-tems qu'on
leur doit la nouvelle particularité que la
peſanteur va en diminuant , à meſure qu'on
s'éleve en montant ſur les montagnes. La
péſanteur des corps eſt moindre à Quito
qu'elle n'eſt au bord de la Mer , & fi l'on
parvient au ſommet de Pichincha , qui eſt
plus haut , la péſanteur ſe trouve encore
moindre . M. Bouguer , en comparant les
Opérations faites au Pérou avec celles qu'on
a faites en Europe, trouve enfin que les excès
des dégrés de Latitude ſur le premier, ne
font guères éloignés d'être proportionnels
aux quatrièmes puiſſances des Sinus des Latitudes
, & que l'axe proprement dit eſt
au diamétre de l'Equateur comme 173 à
174 , ou que l'épaiſſeur de la Terre eſt
moindre dans le ſens de ſon axe que dans
celui de l'Equateur d'une 174 partie .
M. de Juffien lût après un Mémoire qui
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
contenoit la deſcription d'uue Plante dela
nouvelle Biſcaye au Mexique. Les Eſpa
gnols ont donné à la racine de cette Plante
le nom de Contrayerva , qui ſembloit ne
convenir qu'à une ancienne Plante de ce
nom dont la réputation est très-grande
chés eux , & même chés nous.
د
M. de Juffieu a obſervé , que quoique
ces deux Plantes portent le même nom ,
qu'elles ayent le même goût aromatique &
preſque les mêmes vertus, elles different
pourtant par la figure de leurs racines &
par leurs ports * reſpectifs : la racine
de l'ancien Contrayerva eſt fibreuſe , &
celle du nouveau eſt ovale & ſemblable
àun petit navet ; de plus , l'ancien a des
feüilles ſimples , arrondies & coupées en
trois ou cinq fegments , au lieu que le nouveau
les a femblables à la petite quintefeiüil
le , & a ſes fleurs legumineufes ;le nou
veau a encore un avantage fur l'ancien ,
c'eſt la facilité de pouvoir être cultivé &
multiplié en toutes fortes de Pays par ſes
graines , comme les Plantes légumineufes.
L'Académie Royale des Infcriptions &
Belles- Lettres avoit auffi tenu le Mardi 13
de ce mois fon Aſſemblée publique .
M. Freret y lût l'Eloge de M. l'Abbé de
* Le Port d'une Plante eſt ſa figure extérieure.
NOVEMBRE. 1744. 79
Rothelin , & des Obſervations ſur l'utilité
qu'on peut retirer de l'étude des Opinions
Philophiques des Anciens , où l'on admira
la vaſte & judicieuſe érudition de cet Académicien
. M. Belet , nouvellement reçû
dans l'Académie , lût auſſi un Mémoire fur
l'ordre politique des Gaules, qui a occafionné
le changement de nom de pluſieurs Villes
, & cette lecture justifie de la façon la
plus avantageuſe le choix de l'Académie ;
nous parlerons plus au long de cesOuvrages
dans le Volume du mois prochain .
A l'ouverture de l'Aſſemblée de l'Académie
on diſtribua le Programme ſuivant,pour
annoncer le Sujet du Prix Littéraire qu'elle
diſtribuë tous les ans.
L'Académie déſirant que les Auteurs qui
compoſent pour le Prix , ayent tout le tems
d'approfondir les matieres , &de travailler
les Sujets qu'elle leur donne à traiter , a réſolu
de les publier beaucoup plutôt ; elle
annonce dès à préfent , que le Sujet qu'elle
a arrêté pour le concours au Prix qu'elle
diſtribuëra à Pâques 1746 , conſiſte à examiner
& à déterminer , Quel a été l'état des
Sciences en Franceſous les Regnes de Charles
VIO de Charles VII. 1
Le Prix ſera toujours une Médaille d'or
de la valeur de 400 livres .
Toutes perſonnes , de quelque Pays &
Dij
80 MERCURE DE FRANCE.
condition qu'elles foient , excepté celles
qui compoſent l'Académie , feront admiſes
à concourir pour ce Prix , & leurs Ouvrages
pourront être écrits en François ou
en Latin , à leur choix . Il faudra ſeulement
les borner à une heure de lecture au plus .
Les Auteurs mettront ſimplement une
Deviſe à leurs Ouvrages , mais pour ſe
faire connoître ils y joindront dans un
papier cacheté & écrit de leur propre
main , leurs nom , demeure & qualités , &
ce papier ne ſera ouvert qu'après l'adjudication
du Prix .
Les Pieces affranchies de tout port ,, ſeront
remiſes entre les mains du Sécretaire
de l'Académie , avant le premier Décem
bre 1745.
NOVEMBRE. 1744 . 81
EPITRE ,
AM. Bouguer , de l'Académie Royale des
Sciences de Paris & de celle de Bordeaux ,
furfon retour, Par M. Desforges Maillard
Son Compatriote.
TU finis cher Bouguer , tes travaux &mes
,
peines
Par ton retour heureux ;
Neptune , dont j'ai craint les fureurs inhumaines,
Te redonne à mes voeux.
J'ai tremblé que ſur toi fa funeſte vengeance
Ne fit tomber ſes coups ,
Voyanttant de Nochers , qu'inſtruifit ton enfance
A braver ſon courroux .
Leurs agiles Vaiſſeaux , du Midi juſqu'à l'Ourſe ,
Firent voler ton nom
Et ta main quoiqu'abſente au milieu de leut
courſe ,
Dirigea leur timon.
,
A l'âge où follement la jeuneſſe enyvrée ,
S'endort dans les plaifirs ,
La tienne plus ſolide , à l'étude livrée ,
Yborna ſes déſirs.
Ne t'avons nous pas vû fuir la foule inquiette ;
Au fommet de nos Tours ,
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
De l'Aſtre preſque éteint , au bout de la Lunette
Rallumer les contours ?
De là tu comparois la grandeur des nuages
Sur la rive imprimés ;
Alors tu méditois dans tes remarques ſages
Tes Ecrits renommés.
Mais de ton Orient c'étoit les étincelles ,
Tes jeux & tes Eſſais .
'Aiglon , tu préparois à l'eſſor de tes aîles
De plus hardis ſuccès.
Quels chefs -d'oeuvres depuis n'as-tu point fait
1
éclore ,
Sçavant , fubtil , profond ?
Ton Pays , le Royaume , oui , l'Univers s'honore
Des Lauriers de ton front.
Que l'immortel honneur pour les ames bien nées
A des traits chatouilleux !
C'eſt lui , dont le conſeil fia tes deſtinées
Aux hazards périlleux.
Tu quittas , pour complaire au déſir duMonarque
Des jours purs & ferains ,
'Ardent àt'expoſer , au mépris de la Parque ,
Sur les flots incertains
Paſſant de ton Vaiſſeau ſur des mornes terribles
Deglaçons hériſſés :
Là des périls plus grands par des retours horribles,
Succédoient aux paſſés.
Surces Monts ſourcilleux , redoutables aziles
:
NOVEMBRE. 1744. 83
D'un hyver éternel ,
Tu n'avois pour Rempart que des Tentes fragiles
Contre le froid cruel.
Tes doctes Compagnons , qu'un zéle égal inſpire ,
Ont partagé tes maux ,
Ils partagent ta gloire , & l'Univers va lire
Et vanter vos travaux ,
D'autres ont avant vous , pouffés par l'eſpérance,
Couru fur l'Océan ,
Mais leur Art s'ébahit , & l'on vit leur conſtance
Laſſée au bout d'un an .
:
D'autres ont avant vous pendant pluſieurs années,
Soutenu letur eſpoir ,
Mais pour mettre à profit leurs rapides journées,
Ils manquoient de ſçavoir.
Tu dis , mon cher Bouguer , qu'au plus fort de tes
peines
J'étois à ton côté ,
Etqu'en parlant de moi , ſur ces rives lointaines,
Tu te ſentois flaté ;
Crois auſſi que partout j'ai porté ton image
Empreinte dans mon coeur ,
Etque dans tes revers ton aimable viſage
Futmon confolateur ;
Mais pour peu qu'en neuf ans la Mer parût emue,
J'en perdois le repos ;
Mon amour effrayé groſſiſſoit à ma vuc
Lesdangers & les flots.
Dvj
34 MERCURE DE FRANCE.
*
Neptune , épargne , dis-je , une tête ſi chere
Exauce un malheureux ,
Sinon porte la mienne , au gré de ta colere ,
Et réjoins-nous tous deux.
Tureviens, & mes jours n'auront plus d'amertume,
Je revois enchanté ,
Sur ton tein refleuri , dans ton oeil qui s'allume ,
Renaître la ſanté.
Rallentis toutefois d'une étude affiduë
L'uſage immodéré ;
Elle fait ton plaifir , mais le plaifir nous tuë ,
S'il n'eſt pas temperé.
La mort , dont le compas n'aſſigne au plus grand
homme
Qu'un triſte & court terrain ,
La tête dans les Cieux , renverſe l'Aſtronome,
Son Télescope en main.
Joui d'un doux loiſir , fi tu veux bien en croire
Ma tendreffe & ma foi .
Après avoir vêcu , pour autrui , pour ta gloire ,
CherAmi , vi pour toi.
NOVEMBRE . 1744. 85
முப்வும்:
'MANUSCRIT traduit de l'Arabe ,
par M. Jacques, Marchand Eventailliste à
Paris,ruë Mouffetar.
Nſçait affés que la coûtume du Calife
Haroün Araſchild étoit de fortir
les nuits déguiſé , avec ſon Grand Viſir
Giafar , & Mefrour , Chef des Eunuques ,
pour obſerver ce qui ſe paſſoit dans Bagdad
, & veiller à la Police de cette grande
Ville.
Il faifoit une de ces tournées nocturnes ,
lorſqu'il entendit un grand bruit : il approcha,&
connut que le bruit partoit d'un Caravanſerail
; une multitude de voix qui s'élévoient
confufément , paroiſſoit foûtenir
une conteftation fort vive , & fort animée.
Le Calife ordonna à Giafar de frapper
à la porte ; dès qu'on eût appris que le
Souverain Commandeur desCroyans alloit
paroître , le tumulte s'appaifa , & chacun
attendit en filence ce que ce Prince ordonneroit.
Pour lui , il promenoit ſes yeux de tous
côtés , & cherchoit à découvrir par lui-même
la cauſe dudéſordre.
86 MERCURE DE FRANCE.
,
Un homme qu'à fon habillement on
reconnoiffoit pour un Marin , étoit l'auteur
du trouble. On l'auroit jugé à ſon air
agité & ménaçant , quand l'action des autres
Etrangers qui l'entouroient n'en eût
pas ſuffisamment averti. Au fond de la
Chambre , quelques femmes ſécouroient
une jeune perfonne , belle comme le
jour. Elle étoit évanoiiie , mais la pâleur ,
que cet accident répandoit ſur ſon teint ,
lui donnoit l'air plus intéreſſant , ſans lui
faire perdre aucunede ſes graces. Le Calife
la conſidéroit avec autant de plaifir que
d'attention , lorſque le Marin s'avançant
vers lui lui ditd'un ton fier & audacieux
Seigneur , puifque vous êtes le Calife , vous
devez faire justice ; ordonnez donc que cette
femme ſoit remife entre mes mains : elle
eſt monépouſe ; ne fouffrez pas qu'on me
faſſe perdre dans vos Etats un droit ſi légiti
me. Tandis que le Marin parloit , cette
femme évanouie reprenoit l'uſage de ſes
fens , & commençoit à rouvrir les yeux.
Dès qu'elle l'entendit , elle s'écria , lui mon
époux ! Lui , juſte Dieu ! Il n'est que mon
Boureau ; ah ! Seigneur , pourſuivit-elle ,
en ſe jettant aux pieds du Calife , ayez pitié
d'une infortunće , qui n'a déja que trop
eſſuyé de malheurs, & ne mettez point , en
me livrant à ce Barbare , le comble à toutes
NOVEMBRE. 1744. 37
د
leshorreurs dont j'ai déja été la victime .
La belle affligée n'avoit pas beſoin d'une
grande éloquence pour faire condamner
Ton adverfaire. Le Calife avoit jugé dès le
premier regard qu'il avoit porté fur elle,
& il étoit difficile de faire autrement. El
le joignoit à cette. beauté éclatante qui
éblouit ces traits intéreſſans qui ſéduifent
: on fentoit en la regardant ce plaifir
& ce trouble que l'on éprouve à la naiſſance
d'une paſſion : ce n'étoit ni cette admiration
, qu'excite la beauté , quand elle eſt
feule , ni ces déſirs momentanés , que fait
naître le caprice à la vûë d'une figure qui
plaît ; c'étoit un ſentiment plus tendre ,
plus délicieux que le premier , plus déſintéreſſé
que le ſecond , & qu'il eſt plus aiſé
d'éprouver , que de définir.
:
1
Le Calife avoit ordonné à Mefrour ,
avant que d'entrer dans le Caravanſerail ,
de faire venir ſes Gardes : ils arrivoient
dans le moment. Le Prince leur ordonna de
garder le Marin à vûë , mais ſans lui faire
de violence , car il ne vouloit pas paroître
le condamner fans l'entendre ; & il paffa
avec la belle infortunée , Giafar , & Mefrour
dans une Chambre du Caravanferail
plus rétirée. Il étoit fort impatient d'être
inftruit du fort decette belle inconnue , &
lui demandoit le récit de ſes avantures avec
7
$8 MERCURE DE FRANCE.'
:
les égards les plus tendres , & l'empreffement
le plus vif. Elle avoit quelque répugnance
à fatisfaire le Calife ; la Majesté
d'un ſi Grand Prince l'intimidoit. Enfin
laſſe de réſiſter à des ſollicitations , qu'elle
n'eſpéroit pas pouvoir faire finir autrement,
elle prit ainſi la parole.
Histoire d'Eritzine , & de Parelin.
,
,
Souverain Commandeur des Croyans ;
vous me voyez dans un état ſi médiocre
que peut- être aurez-vous peine à me croire
, quandje vous dirai que je ſuis née Princeffe.
Mon Pere ſe nommoit Eritzin , & étoit
Souverain de l'ifle de Ceilan. Vous avez
entendu parler fans doute de la fameuſe
Révolution qui le renverſa du Trône . Je
n'étois pas encore née dans ces tems funef
tes ; mon Pere déſeſpérant de chaſſer l'Ufurpateur
autrement que par une guerre
longue & cruelle , ſe ſacrifia lui-même au
bien de ſes Sujets , & aima mieux abandonner
un parti conſidérable , & de folides
efpérances qui lui reſtoient encore , que
d'éternifer la guerre Civile , & d'attiſer le
feu qui confumoit ſa Patrie. Il fit répandre
le bruit de ſa mort , & ſe retira dans les
Etats du Roi de Borneo , qui de tout tems
NOVEMBRE. 1744. 89
avoit été ſon Allié. Il n'accepta de tous les
dons que ce Prince généreux lui offroit ,
qu'une petite Terre ſur le bord de la Mer ,
alfés agréablement bâtie , mais peu proportionnée
à l'état d'un grand Roi ,même dans
l'infortune.
Ce fut là que mon Pere ſe retira. Ma
Mere , qui aimoit beaucoup la Cour &
l'intrigue , murmura d'être obligée de s'enſevelir
ainſi dans une folitude , mais il fallut
qu'elle obéit. Je nâquis la ſeconde année
de la retraite de mon Pere : il étoit
déja conſolé de ſes malheurs . Livré à l'étude
de la Cabale & de l'Aftrologie , cesſpéculations
ſublimes rempliſſoient toute fon
ame.
On me cacha long-tems l'éclat de me
naiſſance : je paſſois ma vie dans le Château
de mon Pere. Je n'y voyois d'autre compagnie
qu'un Vieillard , & ſa femme , qui
habitoient une Terre voiſine de la nôtre ,
&qui venoient ſouvent voir ma Mere. Ils
avoient un fils à peu près de mon âge ,
qu'ils nommoient Parelin. C'étoit toute ma
fociété , & toute ma confolation : nous fûmes
élévés enſemble dès l'âge le plus tendre
dans l'enfance , &même dans la jeuneſſe
les gens plus âgés nous paroiffent ,
pour ainſi dire , des hommes d'une autre
eſpéce ; ainſi je ne voyois que Parelin
90 MERCURE DE FRANCE.
:
avec qui je pûffe lier ce commerce intime ,
qui fait ſeul les délices de la vie. C'étoit à
lui que je communiquois les plus fécrettes
penſéesde mon ame , j'étois la dépofitaire
de ſes petits fécrets ; nous étions fi contens
quandnous étions enfemble , que bien-tôt
il nous fut impoſſible de l'être , quand nous
étions ſéparés. Mon Pere , qui s'apperçut
de la force de cette inclination naillante ,
confulta ſes Livres , & voici quel fut le réfultatde
ſes recherches.
Je n'avois encore que quatorze ans , lorfqu'il
me fit venir dans ſon cabinet. Après
m'avoir tenu les difcours les plus tendres
fur l'intérêt vif& inquiet qu'il prenoit à
ce qui me regardoit , il me parla de Parelin;
il m'avertit de ce qu'il avoit remarqué
en nous , &m'apprit que nous étions amoureux
, car je ne ſçavois pas encore ce que
c'étoit que l'Amour : je me livrois ingenument
à mon coeur qui me conduiſoit. Le
peu que mon Pere me dit ſur ce ſujet , fut
un trait de lumiere qui éclaira les replis
les plus cachés de mon ame. Mon Pere en
m'apprenant l'état de mon coeur , m'inſtruifit
auffi de ma naiſſance , & me fit connoître
que je ne pouvois abſolument defcendre
juſqu'à Parelin en l'époufant. Cette nouvelle
fut un coup de foudre pour moi : la
fille du Roi de Ceilan ne pouvoit s'abbaif
NOVEMBRE. 1744. 91
fer juſqu'àun particulier , dont la naiſſance
n'étoit pas même noble , & quoique mon
Pere ne fût connu de perſonne pour ce
qu'il étoit , il lui reſtoit le ſouvenir de fa
premiere grandeur , qui l'auroit trop humilié
à ſes propres yeux s'il eut confenti à
cette Alliance .
Tout commerce me fut interdit avec
Parelin ; il lui fut défendu de venir au Château.
Pour moi , je paſſois les nuits à pleurer
,& les jours à me promener aux Lieux
où j'avois le plus ſouvent vû Parelin. Que
je ſuis malheureuſe , me diſois-je à moimême
! Je ſuis la premiere , peut-être , qui
adéſiré de n'être pas née ce que je ſuis; je
n'ai aucun des avantages , que procure un
rang éclatant , & je n'en éprouve que le
déſagrément & la contrainte. Mes réflé
xions finiſfoient toujours par conclure , que
je ne pouvois vivre fans aimer , fans voir
Parelin , mais comment faire ? Je n'oſois
en parler à mon Pere , que mes follicitations
auroient offenfé ; j'ofois encore
moins luidéſobéir en écrivant à Parelin . Le
hazard me fervit.
Je me promenois ſouvent dans les Bois ,
errante à l'avanture , & occupée de mon
amour. Je vis paroître un jour celui qui
faifoit l'objet de mes rêveries ; il s'étoit
égaré à la chaſſe ; il accourut à moi dès
92 MERCURE DE FRANCE.
qu'il m'apperçut. J'eus affés de force fur
moi-même pour fuir ; hélas ! Dès qu'il vit
que je voulois m'éloigner , arrêtez , s'écria-
t- il , je ne veux pas vous pourſuivre ,
& fi vous avez deſſein de m'éviter , je vais
m'éloigner promptement. Il s'étoit arrêté
endiſant ces mots ; je m'étois arrêtée aufli
pour l'écouter ; qu'on eſt foible quand on
aime ! De ce moment , il me fut impoffible
de faire un pas , pour m'éloigner de lui , je
ne pouvois détourner mes yeux , qui ſe ftxoient
malgré moi ſur les fiens , il pleuroit ,
jepleurois auſſi : nous ne reſtâmes pas longtems
dans cette fituation : nous nous approchâmes
l'unde l'autre avec le même frémifſement
, que si nous avions avancé vers un
précipice , mais , malgré cette crainte , je
ſentois que j'étois entraînée par un pouvoir
invincible. Il ſe jetta à mes pieds dès
qu'il fut près de moi , je fus prête à me
mettre aux fiens au lieu de fonger à le relever
, car il me ſembloit dans ce moment
que j'avois eû tort avec lui.
:
:
Parelin , lui dis- je , ne m'accuſez point ,
vousn'avez jamais eu de ſujet de vous plaindre
de moi , vous n'en n'aurez jamais , ne
vous plaignez que de mes Parens , dont les
ordres nous ſéparent. Hélas ! dit-il , qui
peut leur fuggérer de nous traiter fi cruellement
? On craint , lui répondis-je , que
NOVEMBRE. 1744. 95
nous ne nous aimions trop. Je me trompois
doncbien , s'écria-t-il , car je craignois de
ne vous pas aimer affés, mais que craignentils
? Et quel mal en peut-il arriver ? Je ne
pus me réfuſer la douceur d'un éclairciſſe.
ment , qui s'offroit ſi naturellement , & me
paroiſſoit ſi néceſſaire. J'inſtruiſis Parelin
de mes ſentimens : je ne lui cachai rien de
ce que mon Pere m'avoit appris fur ma naif
fance. Hélas ! me dit-il , ſi j'avois été fils du
Roi de Ceilan , & vous fille de mon Pere ,
la différence des Rangs n'auroitpas été un
obſtacle. Je ſentis à ce reproche mon coeur
ſe ſerrer ; mes yeux ſe remplirent de larmes
; ſa générosité ſembloit m'accufer , &
quoiqu'il me fut aiſé de me juſtifier , à peine
me trouvois-je moi-même innocente à
mes yeux. Que vous dirai-je ? Je promis à
mon Amant de n'être jamais qu'à lui , quoiqu'il
pût arriver ; je lui répétai mille fois
les fermens de l'aimer toujours ; je craignois
d'en faire trop peu pour le raſſurer. La nuit
vint , il fallut nous ſéparer , mais ce ne fur
pas fans nous promettre de nous retrouver
tous les jours au même endroit du Bois. Je
retournai au Château foulagée des inquiétudes
que me donnoient auparavant les
combats de l'Amour. Je m'étois déterminée
àne plus réſiſter ; c'étoit m'être délivrée
un grand fardeau , & l'éclairciſſement
94 MERCURE DE FRANCE.
que je venois d'avoir avec mon Amant, me
paroiſſoit alors un arrangement ſolide que
rien ne pouvoit déconcerter.
:
:
Mon Pere fut fort triſte pendant le fouper.
Je m'apperçus même , qu'en me regardant
, ſes yeux ſe rempliffoient de larmes :
j'eſſayai de diffiper ſon chagrin par mille
tendres careſſes , mais je ne faifois que l'attendrir
davantage. Il voulut que ma Mere
ſe retirat , & lorſque nous fûmes ſeuls , ma
fille , me dit- il , je veux vous apprendre le
ſujet de ma triſteſſe. Je dois mourir bientôt
, je ſerois peu digne de vivre , ſi c'étoit
là le ſujet de mon inquiétude , c'eſt vous
ſeule , ma fille , vous ſeule , qui excitez mes
craintes ; toutes mes allarmes ſe réuniſſent
fur vous , ainſi que toute ma tendreſſe ; votre
fort eſt lié trop intimément au mien
pour que mes recherches ſur l'un ne m'ayent
pas inſtruit de l'autre. Apprenez , ma fille ,
que ſi vous perſiſtez à aimer Parelin , cet
te paſſion doit vous attirer les malheurs les
plus cruels ; elle lui fera fatale à lui-même.
Pour peu qu'on céde à l'Amour , il nousentraîne
; ſi vous n'étouffez pas le vôtre , il
vous maîtriſera ; vous épouſerez Parelin , &
par cette alliance honteuſe vous mériterez
les revers les plus funeſtes , dont cet Hymen
indigne vous rendra la victime . Je ne
vous parle point de l'orgueil de votre naif-
,
NOVEMBRE.
1744 95
lance , qu'une paſſion aveugle & impérieuſe
vous a fait aiſement oublier , mais par pitić
pour vous , par pitié pour votre Amant luimême
, ne courez pas au-devant des malheurs
qui vous menacent. J'ajouterai une
choſe , qui vous touchera peu ,& qui feroit
une forte impreſſion ſur une ame moins
prévenuë. Les Aſtres vous deſtinent à épouſerun
Prince qui me vengera , &qui vous
fera remonter ſur leTrône de vos Ancêtres,
occupé par l'Ufurpareur. Je ne vous dirai
rien de plus ; réfléchiſſez vous-même à vos
dévoirs , à vos intérêts ; je ne veux point,
exigerde vous des paroles que vous ne me
réfuſeriez pas dans ces derniers momens ,&
que vous oublieriez peut être après. J'aurois
ſouhaité pouvoir vous en apprendre davan-
-tage fur votre fort , mais je n'ai pû voir tout
celaque fort confufément,&fans aucun détail.
Peu de jours après cette triſte converſation,
il expira dans mes bras,ſans qu'il parut
aucune altération dans ſa ſanté ; il ſembloit
qu'il s'endormit d'un ſommeil tranquille.
Je fus long-tems occupée de mes regrets;
je ne pouvois me laſſer de pleurer un
Pere ſi tendre. Parelin reſpectoit ma douleur,&
je n'entendois point parler de lui :ma
Mere après avoir donné quelque tems à fon
deuil , me dit enfin , que nous avions grand
tortde renoncer à toute ſociété , qu'il fal
96 MERCURE DE FRANCE.
loit revoir nos voiſins , & faire revenir Pa
relin ; elle me laiſſa même entendre qu'elle
ne s'éloigneroit pas de me le donner pour
époux. Ce diſcours , qui peu de tems auparavant
auroit comblé les voeux les plus
chers de mon coeur , me fit alors friffonner,
Les dernieres paroles de mon Pere m'étoient
toujours préfentes ; je croyois l'enrendre
encore , qui me diſoir , que j'expoferois
mon Amant à d'affreux dangers , en
répondant à fon amour.Je confiai mes allarmes
à ma Mere , qui les traita de viſions ,
&de puerilités ; elle m'aimoit , parce qu'il
eſt impoffible de ne pas aimer ſes enfans ,
mais du reſte ſes ſentimens pour moi étoient
fubordonnés àtoutes fes fantaiſies,& à parler
juſte , elle n'aimoit qu'elles elle s'ennuyoit
dans notre folitude. Je connoiffois
àfond fon caractére , toute jeune que j'étois
, ainſi je ne fus point ſurpriſe de voir
arriver au Château les Parens de Parelin
& Parelin lui-même. Sa vûë me caufa une
émotion que je ne puis bien exprimer . Je ne
ſçavois ſi je devois me livrer au plaiſir ou
à la crainte : je voyois dans ſes regards un
amour ſi vif, il me paroiſſoit ſi contentde
me revoir , que je croyois déja l'Oracle de
mon Pere prêt à s'accomplir. Il s'avança
vers moi ; jamais il n'avoit été ſi empreffé&
fi féduisant ; je n'ofois lui répondre ,
je
د
NOVEMBRE. 1744. 97
Jene pouvois me taire; le combat étoit d'autant
plus cruel , que c'étoit l'amour même
qui combattoit contre l'amour ; étrange
fituation ! Je frémiſſois de voir mon amant
fitendre,moi qui ferois expirée du regret de
le voir indifférent. Eh quoi ! me dit-il ,
n'avez-vous plus rien à me dire , lorſqu'il
nous eſt permis de nous parler ? Avez- vous
hérité de la haine de votre Pere ? Parelin ,
répondis je, vous ſeriez plus content de moi
ſi je vous aimois moins. Je lui appris enſuite
ce que mon Pere m'avoit prédit ſur mon
fort & ſur le ſien ; je lui peignis avec des
expreſſions fi fortes les dangers qui devoient
réſulter de notre malheureuſe pafſion
, je lui promis avec tant de ſermens
de n'être jamais à un autre , puiſque je ne
pouvois être à lui , qu'il me ſembloit qu'il
ne pouvoit réfuſer de reſſentir mes allarmes
, & d'adopter le projet de nous ſéparer ,
mais il ſe jetta à mes genoux , tranſporté de
joie; fi c'eſt-là , dit-il , le ſujet de votre trifreſte
, je ſuis le plus heureux des hommes ;
j'avois craint votre indifférence , mais puifque
vous m'aimez toujours , il n'eſt pas
poſſible que vous vous arrêtiez àdes craintes
auſſi vainesque celles qui vous troublent
aujourd'hui.
Je voulois répliquer , mais Parelin impatient
de diffiper tous mes doutes ne me
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
laiſſoit pas le tems de lui répondre ; il eſt
biendifficile de ne pas écouter un amant
qu'on aime ; il eſt impoſſible qu'il ne perſuade
pas dès qu'on l'écoute : j'avois un ſi
grand intérêt à le croire , que toutes ſes rai-
Lons me paroiſſoient convainquantes. Que
nous ſommes aveugles ! me diſoit-il ; on
nous ménace des plus grands malheurs fi
nous nous aimons , mais le plus grand de
tous n'eſt-il pas de ne nous point aimer ?
Pour moi , je ne connois de plaiſir ni de
douleur que par vous ; rien ne peut m'intéreſſer
dans l'Univers que vous ſeule ;dites
que vous m'aimez , je joüis de tous les
biens ; tous les Trônes du Monde ne me
rendroient pas heureux , ſi vous ne m'aimiez
plus. Croyez , ma Princeſſe, croyez que
votre Pere s'eſt trompé ou peut-être vous en
a impofé , pour vous donner de nouveaux
motifs de foutenir l'orgueil de votre naiſ
fance. Je trouvois trop bien dans mon coeur
tous les ſentimens qu'il m'exprimoit , pour
ne pas tirer les mêmes conféquences que
lui ; il fallut finir par céder à ſes inſtances ,
nous convînmes d'agir l'un & l'autre auprès
de nos Parens , & nous nous quittâmes
remplis des eſpérances les plus flateuſes. Je
m'étois perfuadée que la prédiction étoit
un piége que mon Perem'avoit tendu pour
s'affûrer de moi; il y avoit cependant des
NOVEMBRE. 1744.99
chomens où mes inquiétudes renaiſſoient
encore pour mon amant , mais un ſeulde
ſes regards diſſipoit tous les nuages , &
mettoit le calme dans mon ame. Tel étoit
alors l'état de nos coeurs , mais tout changeabien-
tôt de face , ma viedepuis ce tems
n'a plus été qu'une ſuite d'infortunes &de
mifères.
را
- Parelin fut huit jours ſans venir au Château
; ma Mere pendant ce tems étoit de
fort mauvaiſe humeur , ſur-tout contre
moi , & même elle me maltraitoit ſouvent.
Je rêvois un ſoir dans mon lit à tout ce qui
ſe paſſoit , &ij'en cherchois la cauſe , lorf
que j'entendis qu'on parloit dans la Chambre
de ma Mere qui étoit à côté de la mienne.
N'en doutez point , diſoit une voix qui
m'étoit inconnue , il y a quelque choſe
dans cet événement qui paſſe la ſcience
d'Abdelee ( c'étoit le nom du Perede Parer
lin ) les philtres amoureux n'operent
point fut Parelin ;ceux de haine , que l'on
yous adonnés pour faire prendre à Eritzine
font aufli impuiſſans ; il faut que quelque
cauſe ſécrette les mette tous deux à l'abri de
ces charmes. Parelin ſouffre avec une conftance
inébranlable le traitement le plus rigoureux
Abdélec l'a fait enfermer dans un
Cachot obfcur , où il ne vit que de pain &
-d'eau ,mais il perfiſte à dire qu'il ne vous
Eij
too MERCUREDE FRANCE .
époufera jamais , & qu'il mourra mille fois
plûtôt que de trahir la foi qu'il a jurée à
Eritzine. Ma Mere ſoupiroit , & murmuroit
, en apprenant ces nouvelles ſi triſtes
pour fon amour ,& moi je ne pouvois revenir
de ma ſurpriſe. Le reſte de la conver
ſation ſe rint ſi bas que je ne pus en entendre
un mot. Le lendemain , je trouvai ma
Mere de meilleure humeur ; ſon air étoit
riant & plus ouvert , elle m'accabloit de careſſes
qui me confondoient , quand je les
comparois à ce que j'avois entendu la veil
le ; j'étois auſſi embarraſſée avec elle que ſi
j'euſſe été coupable , & j'étois déconcertée
autant qu'elle auroit dû l'être : mais furtout
je m'abſtins religieuſement de rien
boire de ce qu'elle me préſentoit. Le ſouvenir
des philtres me faiſoit trembler ;
j'allois après le repas chercher de l'eau
moi-même à une Fontaine qui n'étoit pas
éloignée du Château, 2.14
: Cependant Parelin ne paroiſſoit pas je
n'avois aucune de ſes nouvelles , & la joie
de ma Mere commençoit à m'inquiéter : je
craignois quelque piége caché , & j'étois
dans une ſituation où tout étoit un ſujet
d'allarmes.
1
J'étois livrée depuis quelques jours à ces
inquiétudes ,lorſqu'il arriva fur notreRivageunepetite
Eſcadre qui étoit comman
1 NOVEMBRE. 1744 101
dée par l'homme contre lequel , Seigneur ,
dit Eritzine en s'adreſſant au Calife , vous
venez de me défendre ſi généreuſement :
cet homme piratoit ordinairement ſur ces
Mers , mais comme il recevoit alors une efpécę
de ſubſide du Roi de Borneo,il ne defcendoit
à terre que comme ami,& nous n'avions
rien à craindre de lui . Il vint pluſieurs
fois au Château ; ma Mere le reçût
fort bien ; pour moi , toujours occupée du
ſouvenir de Parelin , je m'apperçus à peine
de l'arrivée du Pirate ,& je fis encore moins
d'attention aux fréquens entretiens qu'il
avoit avec ma Mere.
Sideni , c'eſt le nom du Pirate , voulut à
fon tour nous traiter , & nous conduifit à
fon bord , où une Fête magnifique nous
étoit préparée ; à la fin du repas , un hom
me qui paroiſſoit avoir quelque autorité ſur
les autres ,&pour lequel Sideni lui-même
avoit de grands égards , j'ai ſçu depuis que
c'étoit un Faquir , mais il ne portoit pas
alors l'habit ordinaire de ceux de ſon eſpéce
; cet homme , dis-je , ſe leva , & alla
chercher une grande coupe d'or , qu'il remplit
de vin de Chiras ; ma Mere à qui la
coupe fut d'abord préſentée but , & me la
rendit , je ſuivis ſon exemple , & je remis
la coupe au Pirate , qui la ſaiſit avec empreſſement.
Pendant que eela ſe paſfoit le
1
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Faquir qui avoit été chercher la coupe ,
marmotoit entre ſes dents quelques paroles
en une Langue que je n'entendois pas.
Mais quelle fut ma ſurpriſe quand ma
Mere ſe tournant vers moi , m'exhorta d'un
air grave & auſtére à aimer toute ma vie
l'époux que je venois de choiſir ! Tout mon
fang ſe glaça , & je crus que je mourrois
de mon faiſiffement. Le Faquir , qui prétendoit
m'avoir mariée , m'apprit que je
venois d'époufer Sideni.
• Quoique je compriſſe aisémentque je ne
pouvois avoir contracté un engagement où
la volonté n'avoit aucune part , je ſentis
toute l'horreur de la ſituationoù je me trouvois
; je regardois ma Mere , qui , route
préparée qu'elle étoit à cette ſcéne , étoit
fort déconcertée ; elle pria le Pirate de la
faire reconduire chés elle , elle fut obéie fur
Ie champ , & au retour de la Chaloupe Sideni
mit à la voile. Bien-tôt nous fumes en
pleine Mer ; j'eſſayai pluſieurs fois de me
précipiter dans les eaux , mais on veilloit
fur moi avec trop d'attention , & toutes
mes tentatives furent inutiles. Je regardois
fans ceſſe le Ciel ; j'aurois voulu y décou
vrir les ſignes prochains d'une tempête , &
la mort me paroiſſoit le feul reméde à més
maux. Sideni n'ofoit encore paroître devant
moi ,mais àſa place le Faquir ne m'as
NOVEMBRE. 1744. 103
1
bandonnoit pas , & ne ceſſoit de me perfécuter
pour me ramener à ce qu'il appelloit
la raiſon. Je le laiſſois parler ſans l'écouter
ni lui répondre ; mon ame toute abſorbée
par le ſentimentde ſes maux étoit dans un
engourdiſſement ſtupide. La préſence de Sideni
me retira de cet abbatement , mais
pour me faire foutenir des affauts plus
cruels.
Ce Pirate impatient , & las d'attendre
le ſuccès des exhortations de ſon Faquir ,
avoit pris le parti de négliger tous ces ménagemens.
Un criminel pâlit moins à l'afpect
de ſon Juge , que je ne fis en le voyant
paroître. Je crus lire ma perte dans ſes
gards farouches .
re-
Puiſque vous ne voulez pas me rendre
justice , dit-il , d'un air terrible , je ſçaurai
me la faire moi-même. A ces mots il avança
pour me ſaiſir ; le Faquir étoit à côté de
moi , je me jettai à ſes pieds , & le priai
d'obtenir du Pirate du moins un délai de
quelques jours . Le délai fut accordé avec
peine , & Sideni ſortit en ménaçant d'employer
les dernieres violences , ſi dans huit
jours je ne me rendois à ſes défirs .
Mon intention étoit de chercher la mort
pendantces huit jours , & d'échapper ainſi
à la brutalité de ce Barbare , maisj'étois fi
bien gardée que j'aurois été ſa victime , fi
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
leCiel ne m'eut envoyé le ſecours ineſperé
que vous allez entendre.
Mon Pere m'avoit remis en mourant
des Tablettes d'Email , qu'il m'avoit recommandé
de garder ſoigneuſement . Je les
avois , mais dans le trouble où j'érois je
n'avois pas fongé à les regarder , & je n'avois
pas imaginé qu'elles puſſent m'être
d'aucune reſſource : je les trouvai par hazard
fous ma main,& je fus fort étonnée d'y
voir tracés des Caractéres que je n'y avois
pas encore apperçus ; je lûs ,&je vis qu'on
m'exhortoit à lire & à prononcer touthaut
les paroles qui étoient écrites aubas de la
page.
J'obéis : je prononçai ces mots myſtérieux
que je ne comprenois pas , & à l'inſtant je
vit paroître un jeune homme de la figure
la plus aimable , qui me demanda ce que je
déſirois : tirez-moi promptement d'ici , lui
dis-je : j'eus à peine achevé qu'il me prit
dans ſes bras , &je me trouvai ſur le bord
de la Mer.
Aimable Génie , dis-je alors à mon Li..
bérateur , je vous dois plus que la vie ,
mais vous n'avez rien fait pour moi , ſi vous
ne me conduiſez où eſt Parelin. Le Silphe ,
car c'en étoit un , me prit encore dans ſes
bras , & je me trouvai ſous une voute obfcure
, où la lumiere du jour n'avoit jamais
1
NOVEMBRE. 1744. 105
I
!
pénétré. Je treſſaillis , & je craignis que le
Génie ne m'eut trompée , cependant j'avançois
au hazard & j'appellois Parelin d'une
voix tremblante ; on ne me répondoit
point , & j'étois déja en proie aux plus vives
allarmes ; enfin , au bout de quelque
tems j'entendis un ſoupir , & je crus reconnoître
la voix de mon amant : je volai vers
l'endroit d'où le bruit partoit : eſt- ce vous ,
Parelin , m'écriai-je , eſtce vous cher amant ?
Qui m'appelle , répondit - il d'une voix foible
& mourante ? J'approchai , je ſentis
qu'il étoit couché à terre , je m'y jettai auffi :
je n'ai plus qu'un moment à vivre , dit- il ,
laiffez-moi du moins expirer en paix. Parelin
, repris-je, qu'oſfez- vous me dire ? Quoi !
ne reconnoiffez-vous pas la voix d'Eritzine
, ou ne l'aimez- vous plus ? Il n'oſoit
croire ce qu'il entendoit. Je me hâtai de
l'inſtruire de tout ce qui m'étoit arrivé , &
de l'avanture finguliere par laquelle je me
trouvois auprès de lui. J'allois mourir , me
dit-il , de la douleur de vous avoir perduë ,
jemourraide la joie de vous retrouver.Hélas
! En quel tems en quel état revoyezvous
votre malheureux amant ? Il me dit
toutesles perfécutions qu'il avoit effuyées ,
toutes les inſtances de ſes Parens pour le
déterminer à épouſer ma Mere , ils ont
cru ,diſoit-il , me contraindre à changer à
د
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
force de mauvais traitemens , ils ne ſçavoient
pas qu'étant ſéparé de vous , je ne
pouvois fentir que la douleur de vous avoir
perduë. Ma Mere venoit ſouvent le viſiter
dans ſa Prifon , & c'eſt ce qui avoit caufé
ſon erreur quand je l'avois appellé ; elle
l'avoit inſtruit de mon mariage avec le Pirate
Sideni , & le malheureux défefperé
de ce triſte événément avoit pris le parti
de ſe laiſſer mourir de faim. Il y avoit déja
cinq jours qu'il n'avoit pris de nourriture
on lui apportoit tous les jours du pain
qu'il laiſſoit à terre : j'en ramaſſai un morceau
, il le reçut de ma main , & le mangea
avec tranſport ; nous partageâmes déformais
le pain & l'eau , qu'on lui apportoit ,
&ce partage nous les rendoir préférables
aux mêts les plus délicats. Enfermés dans
une Caverne obfcure, réduits à n'avoir d'autre
aliment que de mauvais pain , d'autre
lit que la terre , nous étions contens
parce que nous étions enſemble , nous nous
trouvions heureux parce que nous avions
été ſéparés. L'obſcurité me mettoit hors
d'état de confulter les Tablettes d'Email ,
mais je ne regrettois pas le ſecours que j'en
aurois pû tirer. Mon amant me fuffifoit,
il ne défitoit rien depuis que j'étois près
de lui , & nous aurions confenti volontiers
paffer notre vie dans cette eſpéce de Tombeau..
NOVEMBRE. 1744. 107
Cependant en marchant dans la Caverne
, je ſentis ſous mes pieds un anneau de
fer , j'y portai la main , & je m'apperçûs
que l'anneau teroit à une eſpéce de trappe
, qui réſiſtoic au peu de forces quej'employois
pour ia lever , mais qui me paroiffoit
devoir céder à un plus grand effort :
Parelin commençoit à reprendre ſes forces ,
Je l'engageai à les eſſayer ſur cet anneau
il leva la trappe & nous vîmes qu'elle bouchoit
l'entrée d'un affés petit dégré que:
nous defcendîmes ſans balancer. Parelin me
dit qu'il ne doutoit pas que ce ne fut là un
de ces foûterrains que dans le tems des
Guerres Civiles on avoit préparésdans tous:
les Châteaux pour ſe ſauver en cas de malheur
, & que ſuivant les apparences celui-ci
nous conduiroit dans la Campagne..
Nous marchâmes affés long-tems fans
que les conjectures de Parelin ſe vérifiaf
fent; j'étois preſque morte de laſſitude , enfin
nous apperçûmes une lumiere , foible
encore , mais qui nous annonçoit du moins
que nous n'étions pas loin de l'iſſuë du fouterrain
; nous la vîmes bien-tôt en effet :dès
que j'apperçus la lumiere, mon premier foin
fut d'employer les Tablettes d'Email' , &
d'appeller le Silphe qui m'avoit déja fr bient
fervie. Il parut , &me demanda mes ordres
Génie , lui dis-je ,conduiſez-nous quelque
Evj
108 MERCUREDE FRANCE.
part .... bien loin d'ici. Nous fümes auffitôt
tranſportés dans une Campagne qui me
parut très - agréable : je commandai au Silphe
de nous y bâtir une Halitation , je fus
obéie dans le moment ; nous vîmes paroître
une Maiſon fans magnificence , mais élégamment
ornée & très - commodement diftribuée
; pluſieurs Efclaves attendoient nos
ordres , rien ne nous manquoit de tout ce
qui contribuë à la douceur de la vie ; nous
nous aimions , nous étions enſemble , &
nous prîmes ailément le parti de reſter toujours
dans ce lieu , & d'y oublier tout l'Univers.
Le ſoir venu , nous ſongeames à nous
coucher. Parelin me parut fort triſte quand
je lui parlai de nous ſéparer. Croyez - vous ,
me dit-il , que je puiffe déſormais vivre un
moment éloigné de vous ? Ne fuis-je pas
votre époux , puifque vous m'aimez ? De
plus , vous voulez toujours reſter ici , mais
n'y ferons-nous pas toujours dans la même
fituation ? Aurons-nous jamais plus de fecours
pour donner à notre mariage une
forme plus authentique ? Que voulez- vous
de plus pour rendre notre union ſacrée que
l'amour qui en a ferré les noeuds ? Il me perfuadoit
, ou plûtôt il m'entraînoit. Cependant
je ne ſçais quel fentiment ſecret me
retenoit ; une voix qui s'élevoit au fond de
NOVEMBRE. 1744. 109
mon coeur me dioit de réſiſter , mais quand
Parelin parloi , je n'entendois que lui. Si
vous voulezabſolument pouſuivit- il , vous
aſſujétir à des formes qui au fond font inutiles
, appellons le Silphe votre ami , qu'il
foit le témoin & le dépoſitaire de nos fermens.
J'héſitois encore , mais il pritles Tablettes
, & appella lui-même le Silphe qui
parut à l'inftant.
Génie , lui dit- il , daignez faire notre
bonheur , & recevez les fermens des deux
époux les plus tendres. Me l'ordonnezvous
? dit le Silphe en s'adreſſant à moi ,
je répondis , en rougiſſant que c'étoit auffi
mon intention ; il s'éleva alors un Autel au
milien de la Chambre ; le Silphe y brûla
quelques parfums , & nous fit prononcer
après le ſerment de nous aimer toujours ; il
eut l'air fort triſte pendant toute la cérémo-,
nie , mais j'étois ſi remplie de mes propres
idées que je n'y fis aucune attention ,& je
n'y fongeai qu'après la funeſte révolution
qui détruifir notre bonheur ; hélas ! A peine
commençoit- il , qu'il diſparut comme
un fonge.
Le lendemain , en ouvrant les yeux , je
ne vis au lieu de la Chambre où je croyois
avoir couché qu'un défert horrible. Je
pouffai un cri perçant , qui reveilla Pare--
lin qui dormoit à mes côtés. Sa furpriſe fut
110 MERCURE DEFRANCE.
2
égale à la mienne. Je voulus appeller le Sifphe
, mais les Caracteres traces ſur les Tar
blettes étoient abfolument effacés. Je compris
alors la faute que j'avois fhite de défobéir
à mon Pere en épouſant Patelin . Parelin
qui étoit en quelque façon la cauſe de
ce malheur ne pouvoit ſe le pardoaner ,
&ſa douleur étoit le plus cruel de mes chagrins.
Nous nous défeſpérions tous les deux
lorſque le Silphe parut. N'attendez plus
rien de moi , dit-il, Princeſſe infortunée
votre Pere m'avoit mis à votre ſervice , &
je vous aurois toujours obei , mais vous
vous êtes privée de mon fecours en n'obfervant
aucune des chofes qu'il vous avoit
preſcrites ; vous avez continué d'aimer Parelin
, vous avez été juſqu'à l'époufer , c'en
eſt fait , n'attendez plus que l'affreufe ſuite
des malheurs qui vous ont été prédits ; c'eſt
à regret que j'exécute des ordres ſi rigoureux
, mais auffi-tôt que vous avez rendu
Parelin votre époux , j'ai été forcé d'enlever
la demeure que je vous avois préparée ;
adieu , malheureux Amans , je ne puis plus
rien pour vous.
Le Silphe diſparut ,& nous laiſſa dans la
glus grande confternation ; nous n'avions
point vû difparoître le Château ; uniquement
occupés de nous-mêmes dans ces mo
NOVEMBRE. 1744. T
mens ſi chers & fi funeſtes , tout ce qui
fe paſſoit autour de nous ne nous frappoit
point , & c'étoit au milieu d'un déſert horrible
que nous avions paffé la nuit , ſans
nous en appercevoir .
Les malheurs que le Silphe nous avoit
annoncés , nous effrayoient encore plus que
les objets épouvantables dont nous étions
environnés ; nous ne ſçavions de quel côté
tourner nos pas ; nous craignions de rencontrer
par tout les dangers qui nous
avoient été prédits.
Ne nous quittons jamais , me diſfoit Parelin;
la ſéparation eſt la peine la plus cruelle
que nous puiſſions éprouver , & fi
nous nous mettons à couvert de cet acci
dent , nous trouverons aisément de la fermeté
contre tous les malheurs dont le Sil
phe nous a ménacés..
Nous reſtâmes long-tems errants dans ce
déſert , n'ofans nous écarter , & vivans des
fruits fauvages que nous rencontrions ; il
y avoit un an que nous ménions cette vie
qui n'eut pas été bien triſte , fi chacun de
nous n'eut reffenti que ſes peines , lorſque
je donnai le jour à un fils. Sans fecours , reduite
à accoucher au milieu d'une Forêt ſau
vage , je vis avec douleur que mes peines
alloient augmenter en s'étendant ſur le malheureux
que je faifois naître , & cette fa
112 MERCURE DE FRANCE.
veur des Dieux , qui fait la conſolation des
Epoux heureux , fut dans ces premiers momens
un furcroît de deſeſpoir pour Parelin&
pour moi.
د
Cependant la vûë de mon fils, le charme
dela nature , ſans ditſiper mes triſtes refléxions
, en adoucirent en peu de jours
l'amertume. Les peines des coeurs tendres
ontune volupté ſecrette ; le fort de cet enfant
infortuné me cauſoit les plus vives
allarmes , mais comme ilm'affligeoit
parce que je l'aimois , ce ſentiment portoit
avec lui une eſpece de dédommagenient;
mon coeur ne feferroit plus en pleurant
fur lui , il s'ouvroit & s'épanoüiffoit
comme dans la joye la plus vive , & l'excès
de ma tendrelle étoit plus fort que le fentimentde
mes peines.On ne connoît point les
reffources du coeur ; je croyois que lemien
épuiſé à aimer Parelin , n'étoit plus capable
d'aimer auque choſe , mais je vis naître
alors en moi un nouveau fentiment prefque
autli vifque le premier ,& qui loin de
rallentir la vivacité de mon amour , en ranimoit
encore l'ardeur. Mon fils faifoit
mon occupation unique , parce que mon
époux s'en occupoit uniquement.
Nous paflions une partie du jour à l'accabler
de careffes ,& l'autre à pleurer le fort
malheureux qui lui étoit deſtiné ; je compa
NOVEMBRE. 1744.
roisſouvent fes traits enfantins à ceux de fon.
pere ; j'aurois voulu alors pouvoir me multiplier
, pour leur prodiguer à tous deux en
même-tems les ſentimens les plus vifs & les
careſſes les plus tendres .
Cette foible conſolation de nos peines
nous fut bien-tôt enlevée ; c'eſt ici que commencent
les vrais malheurs de ma vie . Je
croyois être au comble de l'infortune, mais
j'ignorois que j'étois deſtinée à éprouver
des revers plus affreux .
On donnera la suite dans le Volumeſuivanti
21
114 MERCUREDE FRANCE.
NOUVELLE Epitre au Rot , parM.
de Voltaire , préſentée à Sa Majesté au
Camp devant Fribourg , le premier Novembre
1744.
Oi néceſſaire au Monde , où portez-vous vos
R pas ?
De la Fiévre échapé , vous courez aux Combats.
Vous volez à Fribourg. En vain la Peironie
Vous diſoit , Arrêtez , menagez votre vie ,
Il vous faut du régime , & non des ſoins guerriers;
Un Héros peut dormir couronné de Lauriers.
Le zéle a beau parler , vous n'avez pů le croire.
Rebelle aux Médecins , & fidéle à la gloire ,
Vous bravez l'Ennemi , les Affauts , les Saifons ,
Le poidsde la fatigue ,,&les feux des canons :
Tout l'Etat en frémit , & craint votre courage ;
Vos Ennemis , Grand Roi , le craignent davantage.
'Ah , n'effrayez que Vienne , & raffurez Paris !
Rendez , rendez la joye àvos Peuples chéris ;
Rendez-nous ce Héros qu'on admire & qu'on aime.
Un Sage nous a dit , que le ſeul bien fuprême ,
Le ſeul bien qui du moins reffemble au vrai bon
heur ,
Le ſeul digne de l'Homme , eſt de toucher un
coeur :
NOVEMBRE. 1744. Irf
Si ce Sage eût raiſon , ſi la Philoſophie
Plaça dans l'amitié le charme de la vie ,
Quel est donc, Juſtes Dieux ! le deſtin d'un bon
Roi,
Qui dit , fansſe flater , tous les coeurs ſont à moi ?
Aćet Empire heureux qu'il eſt beau de prétendre
Vous qui le poſſédez venez ,daignez entendre
Des bornes de l'A'face aux Remparts de Paris
Ce cri que l'Amour feul forme de tant de cris ;
Accourez , contemplez ce Peuple dans la joye,
Béniſſant le Héros que leCiel lui renvoye :
Ne le voyez -vous pas tout ce Peuple à genoux ?
Tous ces avides yeux qui ne cherchent que vous
Tous ces coeurs enflammés volant ſur notre boucher
C'eſt là le vrai triomphe , & le ſeul qui vous tou
che.
Cent Rois auCapitole en Efclaves traînés,
Leurs Villes , leurs Tréſors , & leurs Dieux enchaî
nés ,
Ces Chars étincellans , ces Prêtres , cette Armée
Ce Sénat inſultant à la Terre opprimée ,
Ces Vaincus envoyés du ſpectacle au cercueil ,
Ces triomphes de Rome étoient ceux de l'orguëil :
Le vôtre eſt de l'Amour , & la gloire en eſt pure.
Un jour les effaçoit , le vôtre à jamais dure :
Ils effrayoient le Monde , & vous le raſſûrez .
Vous , l'image des Dieux ſur la terre adorés ;
Vous , que dans l'Age d'Or elle eût choiſi pout
Maître ,
16 MERCURE DE FRANCE.
Goûtez les jours heureux que vos ſoins font re
naître.
Que la Paix floriſſante enbelliſſe leurs cours.
Mars fait des jours brillans , la Paix fait de beaux
:
jours ,
Qu'elle vole à la voix du Vainqueur qui l'appelle
-Et qui n'a combattu que pour nous & pour elle.
D
HUITΑΙΝ
Sur Louis LE BIEN - AIME .
Oit- on mettre autour de ſon Buſte
LOUIS LE GRAND , LOUIS LE JUSTE ?
Ces noms qu'il a bien mérités ,
D'autres déja les ont portés ;
Qu'un Titre nouveau le décore ,
Ce vrai Roi que ſon Peuple adore ,
Qu'on le nomme LE BIEN-AIME ,
Dans ce mot tout eſt renfermé.
:
:
:
NOVEMBRE. 1744. 117
AU RΟΙ
SIRE , Un
EPITRE..
un de vos ſujets , dont la lente vieilleffe
Juſqu'au vingtiéme Luftre auroit porté ſon cours ,
Fut poignardé par la douleur traîtreſſe
Que lui cauſa ſa crainte pour vos jours.
Le déſeſpoir ou la triſteſſe ...
Abbatoient dans ce tems les forces , la ſante
De la plus robuſte jeuneſſe ,
Je demande la Grace à Votre Majefté ,
Qui penſe avec tant de juſteſſe ,
De juger ſi l'on peut , dans la caducité ,
Guérird'une bleſſûre ,& vaincre la détreffe
Où le Corps le plus fort à peine eut réſiſté.
Je mourois , & cette foibleſſe
De mondernier ſoupir avantcoureur glacé
Gagne tous mes ſens , & me laiſſe
Dans l'état d'un vrai trépaſſé.
Cent témoins de mon agonie
Mes parens , mes amis ,&ma chere Junie
i
118 MERCURE DE FRANCE.
Sans doute alloient bientôt le coeur rempli de
detiil,
Arroſer de leurs pleurs ma tombe &mon cercüeil ,
Quand, juſqu'à ma maiſonplaintive
Paſſe ſubitement une joye exceſſive ,
Quidans un ſeul inſtant partout ſe répandit ,
Et les triſtes clameurs même aux pieds de monlis
Sechangent en cris d'allegreſſe.
ce bruit éclatant ſuccede mon réveil
De ce léthargique ſommeil ,
Etcomme ſortant de l'yvreſſe ,
Je vois le jour avec étonnement ,
Et j'entens réſonner ſans ceſſe
:
De cent VIVE LE ROI tout mon appartement ;
Alors ,& je ne ſçais comment ,
UnBaume ſouverain dans mon fang s'infinuë
Et je comprends par ſentiment
Que de notre bonheut la nouvelle eſt venuë ,
Que vous vivez , qu'à nos pleurs , qu'à nos voeux
LeCiel eſt forcé de ſe rendre ;
Grand Roi , le croiriez-vous ? dans ce moment heureux,
De mon lit on m'a vû deſcendre ;
i
NOVEMBRE. 1744. 119
Ce fait tient du prodige , & du grand merveilleux
Mais non ;&comme moidans cedanger affreux
Vos ſujets étoient morts ; c'étoit fait de la France ,
Si vous ne viviez pas pour eux ;
Ce n'eſt pas tout; j'apprends votre convalescence;
Ce moment me déride , & mon viſage frais
De l'âge de trente ans annonce la préſence ;
:
Je ſens que je bois à longs traits
Ala fontaine de Jouvence ,
Où perſonne ne bût jamais,
Cette Hiſtoire eft très-autentique ,
Et fi je ne ſervois au Temple de Thémis
J'irois auChamp de Mars joindre mon fils unique ,
Et verſer tout mon ſang contre vos Ennemis.
Cette Piéce de Vers eſt de M. de la Mothe
, Doyen de la Cour des Aydes de Montauban
, &de l'Académie Royale des Belles-
Lettres de cette même Ville. Elle ne ſe ref.
ſent point de l'infirmité de l'Auteur , &
l'on y découvre des traits aimables de ſentimens
qui feroient honneur ànos plus jeunes
Muſes.
120 MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT d'un Ecrit , intitulé : Réfutation
des motifs & imputations peu felides .
contenus dans la réponſe de la Cour de Vienne
à la Déclaration faite par le Ministre de
Pruffe le Comte de Dohna , à Francfort le
2 Octobre 1744 .
L'Objet de la réponſe de la Cour de Vienne étoit de montrer , 1 ° . » qu'on
» n'a pû paſſer aux meſures priſes préſente-
» ment par S. M. le Roi de Pruſſe , ſans vio-
» ler le Traité de Paix de Breſlau , & que
>> parconféquent la Paix ſe trouve rompuë
>> pour la troifiéme fois avec S. M. la Reine
>> de Hongrie. 2 °. Que les deſſeins de S. M.
» le Roi de Pruſſe n'étoient pas ſi déſintéreſ-
> ſés qu'on le prétend de ſa part , mais qu'ils
• tendoient à faire des conquêtes ſur S. M.
>> la Reine de Hongrie. 3 °. Que toute la
» conduite que la Cour de Vienne a tenuë
>>jufqu'ici à l'égard de l'Empereur , de
» l'Empire & de ſon ſyſteme , & le refus
» qu'elle a fait paroître de donner les mains
> àun accommodement raiſonnable , con-
>> forme aux Conſtitutions de l'Empire , ne
>> contenoient rien dont on ne pût ſe juſtifier.
Ce
NOVEMBRE. 1211 1744.
: Ce ſont ces trois ſuppoſitions que l'Ecrit
en queſtion ſe propoſe de détruire.
A l'égard du premier article , on obſerve
que pour dire que la Paix a été trois fois
rompuë , il faut ſuppoſer qu'il y a eu deux
Traités de Paix : or on ne connoît point
d'autres Traités que celui dont les préliminaires
ont été ſignés le 11 Juin 1742 à
Breflau , & qui peu de tems après eſt parvenu
à ſa perfection par le Traité définitif
conclu à Berlin le 28 Juillet de la même
année.
C'eſt ſans raiſon que la Cour de Vienne
veut faire regarder comme un Traité de
Paix ce qui ſe paſſa en Octobre 1741 au
Château de Kleinfchnellendorff , & qu'elle
donne le nom de Convention de Kleinfchnellendorff
à l'Acte qui fut remis alors
par le Lord Hindfort, Miniſtre Plénipotentiaire
de la Grande Bretagne. On obferve
que de ſemblables arrêtés n'ont de force
qu'après qu'ils ont été ſignés par les Miniftres
reſpectifs munis de pleins pouvoirs ,
&qu'ils ont été ratifiés par les hauts contractans
. L'Ecrit de Kleinfchnellendorff n'a
aucune de ces qualités , le contenu de cette
piéce montre que les conférences tenuës
alors n'étoient que des pourparlers préparatoires
à la négociation de la Paix : il eſt
même exprimé par l'article 7 que l'ouvra-
11. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
ge définitif de la Paix étoit differé àdeux
mois de- là , & on faiſoit entendre qu'on
travailleroit pendant l'hyver à la Paix générale
, mais ni l'un ni l'autre de ces points
n'ayant été exécutés , comment peut- on appeller
Traité de Paix ou Convention préliminaire
de ſimples pourparlers qui n'ont
point eu de ſuite ? On ajoute que dans le
tems où la Cour de Vienne s'efforçoit de
peindre avec les couleurs les plus odieuſes
les opérations de S. M. le Roi de Pruſſe ,
elle ne s'eſt jamais prévalu de cette prétenduë
Convention de Kleinfchnellendorff
&qu'il n'en a été fait aucune mention lors
des conférences qui ont précédé le Traité
de Breflau. On prouve enſuite que les démarches
de S. M. le Roi de Pruſſe tendantes
au ſoûtien de l'Empire & de l'Empereur ,
ne portent aucune atteinte au Traité de
Breſlau.
,
Il eſt notoire que ce Traité a pour objet
lacompofition entiere de tous les differends
qui régnoient entre les parties contractanres
; il n'y eſt pas fait la moindre mention
des affaires de l'Empire , cependant les deux
Puiflances contractantes ſont des Etats conſiderables
de l'Empire , & l'on ne peut préfumer
d'eux qu'ils voudront jamais perdre
de vûë ce qu'ils doivent à l'Empire , ni en-*
treprendre rien contre la dignité & l'autoNOVEMBRE.
1744. 125
rité du Chef ſuprême , ou qui tende à brifer
le lien ſacré qui eſt entre le Chef & fes
Membres. Ainſi quand ils s'engagent, comme
il eſt arrivé par le Traité de Breflau ,
d'entretenir une amitié indiſſoluble , de
n'exercer aucune hoftilité,&c.il eſt clair que
cet engagement ne peut aller plus loin que
ne le permettent les devoirs communs ; s'il
arrive de la part de l'un des deux quelque
choſe qui ſoit contraire à ces devoirs , l'illégalité
de l'entrepriſe diſſout le noeud par le
quel ils font unis , & l'autre eſt non-feulement
en liberté , mais même dans l'obligation
de fatisfaire aux devoirs que lui impoſe
la qualité d'Etat de l'Empire , devoirs plus
naturels & plus anciens que nul autre , &
qui doivent l'emporter ſur tous les engagemens
poſtérieurs & volontaires.
Tant que S. M. Pr. a pû regarder les entrepriſes
de S. M. la Reine de Hongrie comme
des ſuites de la guerre qui eſt entre elle
& S. M. Imp. elle eſt reſtée tranquille, mais
lorſqu'elle a vû que la Cour de Vienne enflée
de ſes premiers ſuccès méditoit l'oppreſſion
de l'Empire , il lui a été impoflible
de voir ces mouvemens d'un oeil indifferent
: après avoir averti la Cour de Vienne
d'ufer de plus de moderation , après lui
avoir fait connoître nettement que S. M.
ainſi que d'autres Electeurs & Princes de
Fij
124 MERCURE DEFRANCE.
P'Empire ne pouvoient conniver à l'oppref
fion du Chef & des Membres de l'Empire , &
qu'ils feroient forcés de prendre des meſures
rigoureuſes , déſagréables à lad. Cour ,
S. M. Pr . a été forcée de prendre les réſolutions
exprimées dans le fameux Exposé des
Motifs.
On peut dire avec plus de juſtice que la
Cour de Vienne elle-même , tant publiquement
que fecrettement , a pris de longuemain
toutes fortes de meſures pour énerver
la diſpoſition du Traité de Breſlau. On ſçait
que fon deſſein a toujours été de tomber ſur
la Siléſie , auſſi- tôt qu'elle auroit achevé ſes
expéditions contre l'Empereur & la Couronne
de France,
On eſt nanti à ce ſujet de notices particulieres,
que l'on fupprime par certains égards.
Les deſſeins de la Cour de Vienne ont fuffifamment
éclaté par le Traité de Worms , à
Poccafion duquel on s'eſt aſſes nettement
déclaré de la part de la Grande Bretagne
qu'on étoit dans l'intention de le mettre
pour baſe des négociations de la Paix générale.
Aquelle fin S. M. la Reine de Hongrie
ſe ſeroit- elle fait garantir par les parties
contractantes non ſeulement les Pays
qu'elle poffede aujourd'hui , mais auſſi ceux
qu'elle devoit poſſeder en vertu des Traités
détaillés dans le fecond article , excepté ſeus
د
-
NOVEMBRE. 1744. 125
lement les ceffions faites à S. M. le Roi de
Sardaigne , ſi on n'avoit pas eu en vûë la
revendication de la Siléſie ?
N'auroit- on pas dû uſer de lamême pré--
caution pour S. M. P. & dans ce Traité , &
dans le Pro Memoria que la Cour de Vienne
a fait préſenter à la Diéte par le Baron de
Salm le 26 Juin de cette année , aux fins de
réclamer la garantie de l'Empire en faveur
de la Pragmatique Sanction Caroline ?
Les Miniſtres de la Cour de Vienne ont
dit affés ſouvent à la Haye & ailleurs qu'il
n'y avoit point de paix ſolide à eſperer , à
moins que la Reine de Hongrie ne fut reftituée
dans l'entiere poſſeſſion des Etats Héréditaires
de la Maiſon d'Autriche , & que
la ceſſion de la Siléſie ne pouvoit être regardée
comme une obligation durable.
On paſſe enfuite au fecond article.
La Cour de Vienne prétend que les vûës
de S. M. le Roi de Pruffe ne font pas déſintéreſſées
, & qu'il veut s'enrichir des dépoüilles
de S. M. la Reine de Hongrie ; elle
allegue pour preuve un prétendu article ſéparédu
Traité d'Union de Francfort : on
croit qu'il ſuffit de la part de S. M. Pr. de déclarer
que ce prétendu article ſecret eſt une
piéce manifeſtement fauffe & controuvée.
Le Traité d'Union eſt entre les mains de
tout le monde ; il eſt de néceſſité abſoluë
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
que les hauts contractans , dont trois font
des têtes couronnées , d'autres des Electeurs
&Princes de l'Empire , ſcachent ſi le prétendu
article fecret exiſte , & s'il a été ſigné
par eux : on s'en rapporte hardiment à leur
Témoignage .
Le troifiéme article eſt l'examen de la
conduite que S. M. la Reine de Hongrie a
renuë juſqu'à préſent envers l'Empereur ,&
l'Empire.
Les proteſtations de S. M. la Reine de
Hongrie contre l'Election de l'Empereur ,
font le premier objet qui ſe préſente. On
obſerve que le ſuffrage de Bohéme a été rejetté
par l'avis unanime du College Electoral
, ſeul Juge de la conteſtation qui s'étoit
élevée à ce ſujet;que l'on a judicieuſement
réſervé les droits d'un tiers , & qu'ainfi S.
M. la Reine de Hongrie ne peut fur ce prérexte
proteſter contre l'Election de l'Empereur
, ni s'élever contre un Tribunal , dont
les Empereurs de la Maiſon d'Autriche ont
eux-mêmes reconnu l'autorité. S. M. ne répare
rien en offrant de ſe déporter de for
oppofition , moyennant certaines conditions
, & il n'y a point de véritable moderation
à offrir de ſe prêter ſous condition à
des chofes que fon devoir d'Etat de l'Empire
exige nuëment & fans restriction.
On rappelle enſuite le dur traitement fait
3
NOVEMBRE. 1744 127
à la garniſon de Braunau & à d'autres garniſons
Imperiales contre les articles exprès
des Capitulations accordées , les hoftilités
exercées par l'armée Autrichienne il y a
peude mois ſur les territoires neutres , &
même ſous le canon des Places neutres de
l'Empire , le paſſage de cette même armée
par ces mêmes territoires , l'expulfion du
Chef fuprême de l'Empire de tous ſes Erats
Héréditaires , & l'on s'étonne que la Cour
de Vienne prétende malgré ces violences
que l'Empire jouit d'un plein repos & n'eft
point le théatre de la guerre.
S. M. Pr. s'eſt propofé depuis deux ans
pour but principal , ou plutôt unique de
toutes ſes actions , le rétabliſſement de la
Paix dans l'Empire , mais la Cour de Vienne
a été infléxible , & le Comte de Dohna ,
Miniſtre de S. M. Pr. à la Cour de Vienne a
réiteré vainement les plus grands efforts.
S. M. Imp. ayant agréé la médiation de
l'Empire , la Cour de Vienne a décliné ce
parti. On n'a point encore pû faire expliquer
diſtinctement S. M. la Reine de Hongrie&
ſes Alliés ſur des conditions ſtables
& eſſentielles de paix. Les Miniftres de
Vienne ont toujours répondu lorſqu'on les
a preſſés ſur la reſtitution des Etats Héréditaires
de l'Empereur , que s'il vouloit ſe
prêter aux manieres de penſer de la Cour de
Fiiij
128 MERCURE DEFRANCE.
Vienne , il ne feroit ni mieux , ni plus mal
poffeffionné qu'auparavant ; le Miniftere ne
vouloit point entendre parler de la reſtitution
de l'Electorat de Baviere , & laiffort
entendre qu'on feroit à l'Empereur un Etabliſſement
hors de l'Empire , en lui donnant
ou les Deux Siciles , ou les Conquêtes
que l'on prétendoit faire ſur la Couronne
de France. Toutes les réponſes de la Cour
de Vienne ſe bornoient à ces expreffions
obfcures , indemnité pour le paffé ,& fécurité
pour l'avenir , expreſſions qu'on n'a pa
parvenir à lui faire expliquer clairement :
on laiſſoit ſeulement entendre qu'indépendamment
de la rétention des Etats de Baviere
, on jettoit principalement ſes regards
ſur l'Election d'un Roi des Romains , telle
qu'elle dût tomber ou fur le jeune Archiduc
ou ſur le Grand Duc de Tofcane , & qu'on
laiſſeroit à l'Empereur la Dignité Imperiale
pendant ſa vie , mais que la Régence Imp.
s'établiroit à Vienne chés le Roi des Romains,&
qu'à cette fin leConſeil Aulique,&
la Chancellerie Imperiale y retourneroient.
: Le miniſtere de Vienne s'eſt encore plus
évidemment découvert par rapport à fes
deſſeins fur la guerre qu'il veut faire intenter
par l'Empire à la Couronne de France.
On a pofé cette guerre comme une conditionfine
quâ non de la réconciliation avec
NOVEMBRE . 1744 . 129
l'Empereur. Cependant on ſçait que de pareilles
guerres entrepriſes dans le dernier
frécle , uniquement pour les intérêts de la
Maiſon d'Autriche , ont fait à la Patrie Germanique
des playes qui ſaignent encore , &
que les cercles antérieurs ſe voyent ſur le
bord de leur ruine , ſi ce projet a lieu.
Dans ces circonstances , S. M. Pr. ne pouvoit
fans manquer à ce qu'elle doit à l'Empire
& à elle-même , ſe diſpenſer d'employer
les forces que Dieu lui a miſes en
main à la défenſede la Patrie , & au maintien
inalterable des Conſtitutions & des Libertés
de l'Empire. S. M. Pr. eſt trop perfuadée
de la magnanimité & de l'équité des
fentimens de S. M. la Reine de Hongrie ;
elle a une trop haute eſtime de ſa perſonne
&de ſes éminentes qualités , pour vouloir
bui imputer des deſſeins ſi pernicieux ; elle
les prend plûtôt pour les fuggeſtions d'un
mauvais Confeil , à qui il importe beaucoup
moins de veiller aux avantages de leur
Souveraine , que de ne pas voir triompher
ledeſpotiſme exercé juſqu'à préſent ſur les
Etats de l'Empire , ſous les aufpices des Empereurs
de la Maiſon d'Autriche. Au furplus
S. M. Pr. eſt prête à contribuer avec
plaifir à la proſpérité de cette Maiſon , en
tout ce qui ne bleſſera point la Juſtice , la
Liberté de l'Empire , & fa propre sûreté
Fy
2
-
130 MERCURE DE FRANCE.
&elle ne perd point l'eſperance que S. M. la
Reine de Hongrie reconnoîtra enfin la Dignité
de l'Empereur , & lui donnera une
fatisfaction entiere ſur tous ſes droits , qui
font ſi bien fondés .
M. Guillemeau Bourgeois de Troyes ,
nous a écrit qu'il avoit expliqué l'Enigme
par le mot rien , & le premier Logogryphe
par niche, où l'on trouve auffi chen & Chine.
Nous rétabliſſons avec plaifir l'ancien
uſage d'inférer dans ce Journal les noms de
ceux qui devinent les Enigmes & les Logogryphes
, & nous nous ferons toujours un
devoir de rendre un témoignage public à
leur fagacité. M. Guillemeau avoue qu'il n'a
pû deviner le ſecond Logogryphe , on a
dû l'expliquer par le mot triangle , on ſçait
qu'un triangle eſt la moitié d'un quarré de
même baſe & de même hauteur , au reſte
on trouve dans ce mor gare , tare , gré,grate
rite , rat&ane.
NOVEMBRE. 1744. 131
J
ENIG ME.
E n'ai que des plumes légeres ,
Dans les airs cependant je ne vôle jamais ;
J'aime l'ombre , non pas fur de vertes fougeres ,
A l'abri d'un bocage frais .
Des corpspéſans , qui n'ont que de la laine ,
Preſque toujours ſont au- deſſus de moi .
Pour me rendre plus propre à remplir mon emploi
Un bâton chaque jour le long de la fontaine
Sur mon vêtement ſe promene.
On me voit toujours me cacher
Dans la retraite & le filence ;
Cependant l'humble Pénitence
Me fuit , bien loin de me chercher.
LOGOGRYPHE.
JE ſuis vive , je fuis legere;
Lemouvement qui croît redouble mes appas ;
Toutà la fois je ſurprens & ſçais plaire :
'A ce portrait , lecteur ne me connois tu pas
De mes trois parts retranchez la derniere ,
Alors je porte le renom
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
De ne ſentir nullement bon .
Du tout ôtez le Chef, on peut me mettre enCage,
Mais remarquez un changement nouveau ;
Coupez la tête à cet Oiſeau ,
Je deviens dans l'inſtant un Poliſſon langage ;
Mon commencement & ma fin
Servent à rehauffer ma gloire ,
Car l'un renferme un Puiſſant Souverain ,
L'autre , un Peuple guerrier , renommé dans l'Hif-
讓洗洗洗
toire.
CHANSON ,
Air à boire , par M. de Chaffé.
ADonis expira dans les bras de Venus ;
Turenne au ſein de la Victoire ;
Un Bûveur doit mourir dans celui de Bacchus ,
Diſoit le moribond Gregoire.
Amis , pour mériter une immortelle gloire ,
Traînez mes pas tremblans au fond de mon Caveau;
Juſqu'au dernier ſoupir j'y veux teſter à boire ,
Et le verre à la main périr ſur mon Tonneau.
1
THE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY.
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS.
I
D
J
1
HETORK
WYORK
PUBLIC
LIBRARY
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
,
3
NOVEMBRE. 1744. 133
NOUVELLES LITTERAIRES ,
V
DES BEAUX- ARTS , &c.
OYAGES du Capitaine Robert Lade
en differentes parties de l'Afrique ,
de l'Afie & de l'Amerique , contenant
l'Histoire de ſa fortune & fes obfervations
fur les colonies & le commerce des Eſpagnols
, des Anglois , des Hollandois , &c.
AParis , chés Didot , Quai des Auguſtins ,
à la Bible d'or , 1744 , 2 vol. in - 12 .
:
Ce Livre eſt traduit de l'Anglois parM.
P'Abbé Prevoſt , Auteur de pluſieurs excellens
Ouvrages. Ce n'eſt pas la premiere fois
que cet Ecrivain célébre enrichit ſon Pays
des tréſors de la Litterature Angloiſe. Le
Public a lû avec plaifir la Vie de Ciceron ,
&pluſieurs autres Traductions que M. Prevoſt
lui a préſentées ; c'eſt ſurtout à l'égard
des relations de Voyages qu'un Traducteur
peut faire chés les Anglois une moiffon:
abondante :la moitié deleurNation eſt ſans
ceffe en mouvement vers les parties du
monde les plus éloignées ,& Londres eſt
la Ville de l'Univers , où il paroît le plus
1
134 MERCURE DE FRANCE.
de Relations & de Journaux de Mer
Notre Litterature le céde donc en ce point
à la Litterature Angloiſe , qui à tout autre
égard ne peut pas lui être comparée. J'ai
remarqué que les Voyages font les Livres
qui intéreſſent plus généralement toutes fortes
de Lecteurs. La curioſité qu'ils piquent
& qu'ils fatisfont ſoûtient l'attention de
ceux qui ne liſent que pour s'amufer ; ceux
qui craindroient de paroître frivoles en ſe
livrant à des lectures purement agréables ,
trouvent dans les Voyageurs dequoi s'inftruire
,& ce prétexte les empêche de dédaigner
l'agrément qu'ils trouvent dans cette
lecture. Quoi de plus digne en effet d'un
eſprit éclairé , que de confiderer les differentes
manieres dont la Nature a traité les
hommes , & combien ces traitemens differens
changent ce qu'elle leur adonné à tous
de ſemblable ? Malheureuſement ce n'eſt
pas dans cet eſprit que liſent la plupart des
hommes , même de ceux qu'on reconnoît
pour gens ſenſes & raisonnables. Des faits
finguliers , des Deſcriptions de Pays , de
Peuples , des Phénoménes extraordinaires ,
ſouvent incroyables , font l'attrait qui engage
le plus grand nombre des lecteurs.
Cependant la lecture des Voyages n'eſt pas
fans utilité pour ceux qui abandonnent les
vûës Philoſophiques ; elle apprend mille
.
NOVEMBRE. 1744. 13
choſes qu'il eſt fort avantageux de ſçavoir
&qu'il feroit honteux d'ignorer ; ſi cette
lecture eſt auſſi utile qu'agréable pour tou
tes fortes de lecteurs , elle est abfolument
néceſſaire à ceux qui ſe deſtinent ou à voyager
eux mêmes , ou à faire de leur cabinet
le commerce de la Mer ; il faut qu'ils connoiſſent
les differentes poſitions des lieux
de commerce , & qu'ils en poſſedent l'Hiftoire
, comme il est néceſſaire à nos Ambaffadeurs
de connoître la Topographie de
l'Europe , & l'Hiſtoire des Traités qui ont
été faits depuis 1 go ans. :
On ne voit point dans les Voyages de
Robert Lade ces fingularités incroyables ,
qui n'exiſtent ſouvent que dans l'imagination
des Voyageurs , plus attentifs à pi
quer la curiofité des lecteurs , qu'à refpecter
la vérité ; mais on y trouve des détails
fort judicieux & fort inſtructifs fur les colonies
Eſpagnoles &Angloiſes. Les ſtratagêmes
dont lesAnglois ſe ſont ſervis fi longtems
pour faire la contrebande dans les Indes
Occidentales,malgré les précautions des
Eſpagnols , font ici peints au naturel , &
l'ony voit les fémences des diffenfions &
des quérelles qui ont enfin allumé entre les
deuxNations une guerre dont l'embrafement
s'eſt communiqué au reſte de l'Europe.
Le ſouvenir de ce qui s'eſt paffé à Car136
MERCURE DE FRANCE.
thagene il y a 3 ans , rend bien intéreſſant
le Mémoire qui eſt inféré ici ſur cette Place
célébre & importante. C'eſt dans le Livre
même qu'il faut lire ce que dit l'Auteur
du Cap de Bonne-Efperance , de Batavia ,
de la Jamaïque , de la Georgie , de la Barbade
, des Bermudes , de Juan d'Ulva , & de
VeraCruz , où les négocians ſont ſi riches
que l'on regarde commepauvre un homme
dont le bien n'excede pas cent mille livres
ſterlings ; c'est- à-dire , environ deux millions
trois cent mille livres de notre monnoye.
2
Robert Lade ne ſe contente pas de donner
au public la relation de ſes voyages ; it
a ramaffé les Mémoires de fon fils , & de
pluſieurs autres , & l'on trouve ici rapprochées
beaucoup de particularités ſur les
tentatives qui ont été faites pour trouver
un paſſage de la Mer Glaciale dans laMer
du Sud ;cette collection forme une eſpece
d'Hiſtoire de cette navigation , qui juſqu'à
préſent a fi peu réüfli , & quoiqu'en diſe le
Voyageur , vraiſemblablement ne réüffira
jamais. Cette recherche importante a longtems
occupé les Anglois & les Hollandois
qui par ce moyen auroient été à la Mer du
Sud fans paffer ſous les Forts des Eſpagnols ,
&parconféquent auroient partagé avec eux
ce riche commerce .
>
3
NOVEMBRE. 1744 . 137
En 1576 , le Capitaine Martin Frobisher
entreprit ſon premier voyage par le Nord-
Eſt , & le 12 de Juin ayant découvert la
Terre de L. brador, à 63 degrés 8 min. il
entra dans le détroit auquel il a donné fon
nom. Il eſſaya fans ſuccès de lier quelque
commerce avec les naturels du Pays , qui
penſerent le faire périr ; cependant il ne fut
point découragé ; trois fois il tenta ce dangereux
voyage , mais toujours avec autant
de danger , & aufli peu de fruit.
Jean David , qui forma fix ans après ,
( en 1585 ) la même entrepriſe ne fut ni
moins conftant , ni plus heureux. Il alla dans
ſon ſecond voyage juſqu'à 66 deg. 26 m.
Ce deffein paroiſſoit abandonné lorfqu'en
1607 le Capitaine Henri Hudfon
s'avança juſqu'à 80 deg. 23 m. il palla encore
cent lieuës plus loin dans un troifiéme
voyage en 1610 ; l'excès du froid & l'abondance
des glaces le forcerent de s'arrêter
; il fallut qu'il paſſât l'hyver dans ces
terribles lieux , mais il y périt enfin avec
tous ſes gens , payant bien cher l'honneur
d'avoir donné fon nom à cette Baye qu'on
appelle la Baye d'Hudſon .
Les Danois ont revendiqué l'honneur de
cette découverte ; ils avoient navigué de ce
côté vers l'entrée du détroit avant Henri
Hudſon , mais celui-ci eſt le premier qui
138 MERCURE DE FRANCE.
ait pénétré au fond de cette Baye.
A l'égard des Danois , ils aborderent la
Terre ferme près d'une riviere que l'on a
nommée riviere Danoiſe , & que les Sau
vages nomment Manotcouſibi ou riviere des
Etrangers , mais ils périrent tous de mifere
&de froid pendant l'hyver ; les Sauvages
qui habitent les terres furent extrêmement
furpris , lorſqu'arrivant dans ce lieu l'Eté
ſuivant , ils virent tant de corps morts , &
des hommes d'une figure ſi differente de la
leur. Malheureuſement il y avoit de la poudre
parmi les proviſions des Danois , dont
les débris ſubſiſtoient encore , ils y mirent
le feu qui les fit tous fauter .
Les Anglois , les Hollandois , & les Danois
ne font pas les ſeuls qui ayent cherché
à paſſer dans la Mer du Sud par le Nord. M.
de la Salle François tenta cette entrepriſe
en 1668 , mais il y périt malheureuſement.
Quelques Anglois de la Virginie ont prétendu
avoir traverſé tout le continent au
travers des terres ; mais ce n'eſt pas là ce
dont il s'agit , il eſt queſtion de trouver une
voye qui ſoit propre au commerce , ſans
quoi il ſert pen de nous apprendre qu'à
force de marches & de fatigues on peut
traverſer le continent de l'Amerique.
Cequ'ils ont raconté de la fertilité des
terres&dela multitude des Nations qu'on
NOVEMBRE. 1744. 139
trouve dans ce Continent doit flater d'autant
plus la curioſité des lecteurs , qu'il
s'accorde parfaitement avec les relations
de pluſieurs autres Voyageurs ; notre Anglois
cite de longs & intéreſſans détails de
celle du P. Hennequin , Miſſionnaire Jefuite.
>>Ce ne ſont point des Pays déſerts &
>>fans culture , tels que les François & les
>>>Anglois ont trouvé ceux où ils ont planté
>>leurs premieres colonies. Des fruits &
>> des grains de toute eſpece y enrichiffent
>>les campagnes ; pluſieurs peuples y font
>>policés juſqu'à ſe vêtir d'étoffes très- fines,
>>ils ont l'uſage des chevaux avec des ſel-
>> les ; leurs Villes font bien bâties & régu-
>>>lierement fortifiées ; enfin la Nouvelle
>> France , la Virginie & la Caroline ſeme
>> blent n'être ſuivant ces relations que des
>> limites ſtériles & défertes d'une immenfe
> étenduë de Pays auquel toutes les fa-
>> veurs de la Nature ont été prodiguées , à
>>peu près comme la Mofcovie & la Tarta-
>>rie à l'égard des autres parties de l'Eu-
>rope.
Entre plufieurs obfervations , nous choifiſſons
celle-ci qui peut donner quelque
idée aux lecteurs de l'intérieur du Conti
nent.
>>On trouva des peuples qui n'ont riende
140 MERCURE DE FRANCE.
Barbare * que le nom : un de ces Sauva
>> ges , qui fut le premier qu'on rencon-
>>>tra , revenoit de la Chaffe avec ſa famille ,
>>>il fit préfent au Chefdes François d'un de
>> fes chevaux , & de quelque viande , le
priant par ſignes d'aller chés lui avec tous
>> ſes gens ; enfin pour les mieux engager ,
il leur laiſſa ſa femme , ſa famille & fa
>> chaffe , comme pour leur ſervir de gages ,
"& cependant il ſe rendit au Village, pour
faire ſçavoir leur arrivée ; au bout de deux
> jours il revint avec des chevaux chargés
>>de proviſions , & pluſieurs Chefs des Sau-
>> vages qui l'accompagnoient ; ils étoient
>> ſuivis de guerriers , habillés fort propre-
>ment de peaux paſſées , & ornées de plu-
>>>mes ; on les rencontra à trois lieuës de
>>l'habitation. Les François y furent reçus
>comme en triomphe & furent logés chés.
>> le grand Capitaine ; c'étoit un concours
• ſurprenant de peuple , dont la jeuneſſe
>>étoit rangée fous les armes. Elle ſe releva
>jour&nuit pour les garder , les comblant
>>de biens , & de toutes fortes de vivres.
Ce Village qu'on appelle le Cenis , eſt un
>>des plus confiderables de l'Amerique par
>>ſa grandeur , & par le nombre de ſes ha-
>>bitans ; il a bien 20 lieuës de long au
*Nous les appellons Sauvages & non pas Barbares.
NOVEMBRE. 1744. 141
moins ; ce n'eſt pas qu'il ſoit contigûment
>>>habité ; les maiſons font diftribuées par
» dix ou douze , qui font comme des Can-
>> tons , & qui ont chacun des noms diffe-
> rens. Elles font belles , longues de 40 ou
» 50 pieds , dreffées en maniere de ruches
» àmiel , & environnées d'arbres qui ſe
» rejoignent en haut par les branches ; nous
>>trouvámes chés ces Cenis pluſieurs chofes
>>qui viennent indubitablement des Eſpa-
>>gnols , comme des piastres , & d'autres
»monnoyes , des cuilliers d'argent , de la
>>dentelle ,des habits , &c. Nous y vîmes
» entr'autres une Bulle du Pape , qui exemp-
» te du jeûne les Eſpagnols du Mexique
>> pendant l'Eté. Les chevaux y ſont ſi com-
>>>muns , qu'on en donnoit un à nos gens
» pour une hache ; un Cenis voulut donner
»un cheval pour le capuchon d'un Récollet
>>de la troupe dont il avoit envie.
Les obſervations que cite l'Auteur ſur les
Ianchus , ne font ni moins curieuſes ni
moins capables de donner une idée avantageuſe
du Continent; ſon deſſein en donnant
ces extraits , a été de faire remarquer
qu'il pourroit bien être du Continent de
>>l'Amerique , comme de celui de l'Europe ,
>>>ouplus ou peut- être plus on trouve d'o-
>>pulence & de politeſſe , deſorte que de
2
l'aveu de tout le monde , la France , l'An
142 MERCURE DE FRANCE.
>>gleterre , la Hollande & l'Allemagne qui
>>font réellement au centre , l'emportent
»affés clairement ſur les autres Nations. Si
cette comparaiſon étoit la ſeule preuve de
l'aſſertion du Voyageur , elle feroit bientôt
renverſée ; en effet , peut-on dire que la
France , l'Italie , la Hollande , &c. font au
centre du Continent de l'Europe , lorſque
cesdifferentes Régions font toutes bordées
par la Mer ? Un Voyageur qui aborderoit à
Veniſe , & qui de-là tirant vers le Nord gagneroit
la Suéde ou la Moſcovie , ſeroit
bien éloigné de trouver plus d'opulence ,
àmeſure qu'il avanceroit dans le Continent
de l'Europe ; cette legere remarque n'empêche
pas que dans le fond la réflexion de
l'Auteur ne foit fort judicieuse ,& il a fans
doute raiſon de dire >> que quand l'eſperan-
> ce de trouver la Mer du Sud par la com-
> municationdes rivieres , comme on a déja
>>>trouvé le Golphe du Mexique par celle
>>d'Ouabache & de Miffiffipi , ne fuffiroit
>> pas pour faire entreprendre ſérieuſement
>>de pénétrer cette vaſte étenduë de Pays.
>D'autres vûës , preſqu'aufli importantes
» pour le commerce ,& la ſeule curiofité
>>même devroient porter les François & les
>>>Anglois , que cette entrepriſe ſemble re-
>garder par la ſituation de leurs colonies
> à pouffer de ce côté-là leurs découvertes.
NOVEMBRE. 1744. 143
On trouve à la ſuite de cette relation une
Deſcription de la Nouvelle Eſpagne , depuis
Panama juſques vers le quarantiéme
degré de Latitude vers le Nord , fort curieuſe
, & bien détaillée. J'obſerverai qu'il
s'y eſt gliſſé une très-legere erreur. Le Voyageur
dit que les pluyes commencent à
Gouayaquil au mois de Janvier & durent
juſqu'aumois deMai ; il auroit dû dire que
ces pluyes commencent en Novembre , c'eſt
ainſi que l'a rapporté M. Bouguer , l'un des
Académiciens qui ont été au Pérou , pour
déterminer la figure de la Terre,
La relation de Robert Lade eſt ornée de
deux Cartes qui étoient néceſſaires pour lire
ce Livre avec fruit , & même avec agrément,
DISSERTATIONS ſur la fondation de la
Ville de Marſeille , ſur l'Hiſtoire des Rois
du Boſphore Cimmerien , & ſur Leſbonax
Philoſophe de Mytilene ; à Paris , chés Jac
ques Barrois , Quai des Auguſtins , à la
Ville de Nevers , in 12. 1744.
Ce Livre est dédié à feu M. l'Abbé de
Rothelin , qu'une vaſte érudition , un goût
délicat , & des moeurs auſſi douces que pures
rendoient ſi cher à la République des
Lettres qui l'a perdu trop tôt.
- L'Epitre dédicatoire nous apprend que
M. Cari eſt l'Auteur de ces Differtations ,
44 MERCURE DE FRANCE.
&dans celle dont l'époque de la fondation
de Marſeille eſt l'objet , il ne laiſſe pas ignorer
qu'il eſt natif de cette Ville ; ainſi c'eſt
l'amour de la Patrie qui lui a mis la plume
à la main. Il eſt certain que la matiere eſt
furtout intéreſſante pour les Marſeillois
quoiqu'elle ne ſoit pas indifferente pour le
reſte des lecteurs. Il étoit néceſſaire d'éclaircir
cette queſtion , ſi l'on veut avoir une
bonne Hiſtoire de Marſeille , travail que
P'Auteur regarde avec raiſon comme digne
de l'émulation de l'Académie de Marseille ;
cet Ouvrage eſt de la nature de ceux qui
peuvent& doivent même être faits en ſociété;
& Mrs de l'Académie de Marſeille
poſſedent tous les talens néceſſaires pour le
conduire à ſa perfection. Deux opinions
diviſent les Chronologiſtes au ſujet de la
fondation de cette Ville , l'une des plus anciennes
de la France ; les uns , & Ufferius
eſt de ce ſentiment , la placent la premiere
année de la quarante-cinquiéme Olimpiade,
l'an de Rome 154 , avant J. C. 599 .
L'Auteur est auli de ce ſentiment. Le P.
Petau a embraſfé l'opinion oppoſée , & renvoye
cette époque à la foixantiéme Olimpiade.
Les Auteurs anciens font auffi partagés
, & s'il ne falloit que compter les fuffrages
, peut- être s'en trouveroit-il plus en faveur
du P. Petau , mais un Critique éclairé
péfe
NOVEMBRE. 1744. 145
péſe les voix , & ne les compte pas ; c'eſt ce
qu'a fait M. Cari , & plufieurs des preuves
qu'il employe , prouvent invinciblement
fonopinion.
L'Hiſtoire de la Fondation de Marſeille
trouvoit ici néceſſairement ſa place. C'eſt le
premier Chapitre d'une Hiſtoire de cette
Ville , qui n'en ſeroit pas le moins intéreſfant.
Les Phocéens accoutumés à courir la
Mer vinrent juſqu'à l'embouchure du
Rhône ; frappés de la beauté du Pays , lorfqu'ils
furent de retour dans leur Patrie ,
ils engagerent pluſieurs de leurs Compatriotes
à venir avec eux , pour fonder une
Colonie dans le Pays qu'ils avoient découvert
; ils ſe mettent en Mer & au moment
qu'ils abordent au lieu déſiré , ils trouvent
un Pêcheur , à qui ils jettent une corde
pour attacher leur Navire. Cette circonftance
donna le nom à la Ville qu'ils fonderent
; elle fut appellée Maffilia du mot
Grec μάσσειν , qui fignifie lier , & de celui
de άλιους ; Pêcheur.
Les Phocéens penſerent à ſe mettre ſous
la protection du Peuple qui étoit le plus
voifin , & les Chefs allerent à la Cour de
Nannus , Roi des Segobrigiens ; on croit
que cette Cour étoit à Aix .
Le jour où ils arriverent , étoit le même
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
1
où ſuivant l'uſage des Segobrigiens , la fille
du Roi choiſiſſoit elle-même ſon époux ;
la cérémonie étoit fingulière ; les Seigneurs
étoient aſſemblés , la Princeſſe promenoit
ſes regards ſur eux , & lorſqu'elle avoit fait
fon choix , elle le déclaroit en allant préſenter
de l'eau à celui que ſon coeur ou ſes
yeux avoient choiſi. Les Phocéens furent
invités à cette Fête , & Protis , l'un de leurs
Chefs , fut le fortuné à qui la Princeſſe préſenta
la Coupe. Ainſi tout ſeconda l'établiſſement
des Phocéens,& ils bâtirent Marſeille
dans l'endroit même où cette Ville eſt
encore aujourd'hui. Soixante ans après , les
Phocéens épouvantés des progrèsde Cyrus ,
abandonnerent leur Pays , & firent ce ſerment
ſi fameux de n'y revenir que lorſqu'une
maſſe de fer qu'ils jetterent au fond de la
Mer furnageroit ; une partie alla chercher
un aſile chés les Marſeillois leurs anciens
Compatriotes , & c'eſt ce qui a donné lieu
àl'erreur ; on a pris cette fuite des Phocéens
vers Marſeille , pour la véritable époque
de la Fondation de cette Ville.
M. Cari a très bien démêlé le principe
de la mépriſe des Auteurs qu'il combat ; le
départ , dit- il , » des Phocéens qui vinrent
>>fonder Marſeille , n'avoit rien de fameux
>> ou de frappant , c'étoit des Ioniens que
• leur Ville ne pouvoit plus contenir , &
NOVEMBRE . 1744 147
qui cherchoient un lieu pour s'établir ,
>>événement ſimple & commun dans ce
>> tems là. Mais la fuite des Phocéens de-
>> vant Cyrus eſt une époque conſidérable;
>> elle arrive ſous un Prince fameux par ſes
>>>Conquêtes , & qui fixe les yeux del'Uni-
>>v>ers. La crainte de tomber entre les mains
>> des Perfes , fait prendre une réſolution
>> violente aux Phocéens ; ils embarquent
>> leurs femmes , leurs enfans , & tout ce
>> qu'ils poffédent. Ces evenemens & les
>>circonſtances qui les cauſerent , ſont bien
>> autrement frappantes que la ſimple Fon-
>> dation de Marſeille.
Il ſeroit bien avantageux pour les Lettres
que tout lemonde ſuivît la méthode de M.
Cari , & qu'en réfutant des Auteurs , on
cherchat ſoigneuſement par quelle route
ils ſe ſont égarés ; quelle utilité ne procureroient
pas ceux qui démêleroient ainſi le
labyrinthe ou ſe perd ſi ſouvent l'eſprithumain
? On leur devroit bien plus qu'à ces
Pilotes qui ont obſervé exactement les
écueils des Mers , & en ont dreſſé des Cartes
pour apprendre aux Navigateurs à les
éviter . Mais Hoc opus , hic labor est.
Deux Médailles , que M. Cari a décou
vertes , & qui avoient échapé juſqu'à ce
jour aux recherches des Antiquaires , ont
donné licu aux deux autres Differtations..
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Le Public verra avec plaiſir qu'un homme,
comme M. Cari , qui a de la ſagacité & de
la lecture , s'attache aux Médailles , Genre
que l'on commence à trop négliger .
La premiere des deux Médailles eſt celle
d'unTeiranes Roi du Boſphore , inconnu
juſqu'à préſent , que M. Cari place l'an de
Rome 833 , de JESUS - CHRIST 130 , entre
Rheſcuporis I. & Cotys II .
On voit d'un côté la tête de Teiranes
avec ces mots FACΙΛΕΩΣ TΕΙΡΑΝΟΥ & au
revers la tête d'un Empereur avec ces Lettres
re qui ſignifient 573. Cette Médaille
a fourni l'occaſion à M. Cari de donner
une ſuite Chronologique des Rois du Bofphore
, & de combattre pluſieurs fois le
ſentiment de M. Vaillant , qui a fait unbon
Livre ſur cette matiere .
La Médaille qui fait le ſujet de la troi.
fiéme Differtation , eſt une Médaille de
L'eſbonax Philoſophe célébre de Metylene ,
mais moins fameux que Potamon ſon fils ,
dont il eſt beaucoup plus queſtion que du
pere dans la Diſſertation de M. Cari . Ce
Potamon Aoriſſoit ſous Tibere & en
étoit fort aimé. Lorſqu'il retourna dans ſa
Patrie , comblé des bienfaits de ce Prince
il en reçut une eſpèce de paſſeport conçû
ences termes ſinguliers : Si quelqu'un ose
faire infulte àPotamonfils de Leſbonax , qu'il
د
NOVEMBRE. 1744. 149
confidere auparavant s'il eſt en état de me réfister.
La Médaille repréſente une tête avec ces
mots ΛΕΣΒΩΝΑΞ ΕΡΩΣ ΝΕΟΣ . On voit fur
le revers un homme couvert fimplement
d'un Manteau , tenant un bâton de la main
gauche , & de la droite quelque choſe qu'il
n'eſt pas aiſé de déterminer , avec l'inſcription
ΜΥΤΙΛΗΝΑΙΩΝ .
VOYAGES & Avantures du Comte de
*** & de fon fils. 3 Volumes in- 12 ,
Amſterdam chés Pierre Marteau , & fe
trouvent à Paris chés Barois fils. On en
parlera plus au long.
MEMOIRES de Melvil , traduits de
l'Anglois avec des Additions en 3 Volumes
in - 12 , dont le dernier contient les
Lettres de Marie Stuart. On en parlera dans
le premier Volume.
LES ELEMENS de la Médecine Pratique
, tirés des Ecrits d'Hyppocrate & de
quelques autres Médecins Anciens &Modernes
, où l'on traite des Maladies les plus
ordinaires à chaque âge , dans les différentes
ſaiſons de l'année , ſelon les différentes
conſtitutions de l'Air , ſous divers climats ,
& en particulier ſous celui de Beziers
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
avec des Remarques de Théorie & de Pratique
, pour fervir de Prodrome à une Hiftoire
Général des Maladies,par M. Bouillet ,
Correfpondant de l'Académie Royale des
Sciences , Docteur en Médecine de la Faculté
de Montpellier , Profeffeur Royai des
Mathématiques , Sécrétaire de l'Académie
desSciences & Belles- Lettres de Beziers
& Médecin des Hôpitaux de la même Ville
, à Beziers , chés François Barbut , Imprimeur
du Roi , & de l'Académie des Sciences
& Belles- Lettres. Vol. in-4°. 1744.
>
Nous rendrons compte au Public de cer
Ouvrage , qui fera infiniment utile. On
ne peut donner de trop juſtes éloges à l'étenduë
des connoiſſances de l'Auteur.
NOUVEAU Livre d'Ecriture , d'après
les plus belles Piéces de Roffignol , pour
l'Inſtruction de la jeuneſſe & la fatisfaction
des curieux , gravé par Aubin , ſe vend à
Paris , chés Feffard Graveur , ruë de la
Harpe , vis- à- vis la ruë Serpente ; chés le
Clerc , Libraire au Palais , dans la Grande
Sale ; & chés Poirion , Libraire ruë S. Jacques
, à l'Empereur .
NOVEMBRE. 1744. 151
OUVERTURE du Collège Royal.
L
Es Profeſſeurs du Collége Royal de France ,
fondé à Paris par le Roi François I , le Pere &
le Reſtaurateur des Lettres , reprirent leurs exercices
le Lundi 23 Novembre. Voici les noms des
Sçavans qui rempliffent aujourd'hui lesChaires de
ce fameux College , ſous l'Inſpection de M. l'Abbé
Vatry , de l'Académie Royale des Infcriptions &
Belles - Lettres , Profeſſeur Royal en Langue Grecque.
Pour la Langue Hébraïque.
Mrs Sallier & Henry.
Pour la Langue Grecque .
Mrs Vatry & Capperonier.
Pour les Mathématiques.
Mrs deCury & de Montcarville.
Pour la Philofophie.
Mrs Terraſſon &de Gua de Malves.
Pour l'Eloquence Latine.
Mrs Souchay & Piat .
Pour la Médecine. ;
MrsBurette , Aſtruc , Dubois & Ferrein.
Pour la Langue Arabe .
Mrs Fourmont , & Petis de la Croix , Confeiller &
Interpréte ordinaire du Roi pour les Langues
Orientales .
Pour le Droit Canon.
Mrs Capon & le Merre.
Pour la Langue Syriaque.
Mr l'Abbé Fourmont.
Giiij
152 MERCURE DE FRANCE,
ESTAMPES NOUVELLES .
HYACINTE RIGAUD , Ecuyer , Noble
Citoyen de Perpignan , Chevalier de l'Ordre de S.
Michel , Recteur & ancien Directeur de l'Académie
Rovale de Peinture & Sculpture , né le 25
Juillet 1663 , mort à Paris le 29 Décembre 1744-
Cette Eſtampe eſt gravée par Ficquet , d'après
P'Original peint par M. Rigaud lui - même , dont on
a vú l'éloge au commencement de ce Volume , &
elle ſe vend chés Odieuvre , rue d'Anjou , la derniere
porte cochere en entrant par la ruë Dauphine.
DOM JEAN MABILLON , Religieux Bénédictin
de la Congrégation de S. Maur , né à Saint
Pierre-Mont Diocèse de Rheims le 23 Novembre
1632 , & mort à Paris à l'Abbaye de S. Germain
Deſprez le 27 Décembre 1707 , âgé de 76 ans.
Les excellens Ouvrages qu'a compoſés ce ſçavant
Bénédictin , font aflés ſon éloge , & nous n'apprendrions
rien aux Lecteurs à cet égard , qu'ils ne
ſcachent depuis long tems .
L'Eſtampe eft gravée par Gaillard , & ſe vend
chés Odieuvre , qui a un très-beau Recueil de toutes
fortes d'Eſtampes.
,
Aromati- L'ESSENCE BALSAMIQUE
que, & Anti- Vermineuse de M.de Paſturel , continuë
à ſe diſtribuer avec fuccès ; plusieurs Médecins
qui en ont fait des épreuves dans les Hôpitaux ont
écrit au Miniſtre , pour qu'il leur en procurât , се
qui a déterminé beaucoup d'Officiers de la premiere
diſtinction d'en emporter à l'Armée , & le prenner
Médecin du Roi y en a auſſi porté .
Cette Quinteffence eſt bonne pour prévenir les
NOVEMBRE. 1744. 153
Maladies , fortifier les principales parties du corps ,
ranimer la nature affoiblie ou éteinte , elle paſſe
d'une maniere preſque inſenſible par les premieres
voyes , & guérit les Maladies qui ont leur fiége
dans ces parties ; ce Réméde eſt inmanquable contre
les indigeſtions , qui font l'origine de preſque
toutes les Maladies , contre toutes fortes de coliques
, dégoûts , maux de coeur , diarrhées & cours
de ventre , cette vertu le rend très-utile dans les
Armées, ou ces dernieres Maladies ſont ordinaires
&caufent la mort à beaucoup de braves gens qui
font utiles à l'Etat .
>
Elle eſt ſouveraine contre les Maladies caufées
par les obſtructions des vifceres , contre les pâles
couleurs , la jauniffe , l'hydropiſie , les vapeurs hyfteriques
& hypocondriaques , les palpitations de
coeur, les ventofités , la mauvaiſe halaine caufée
parde mauvaiſes digestions : elle facilire les accouchemens
cau- appaife les ddoouulleurs des reins
ſées par des glaires , ôte les dégoûts qu'on peut
avoir après avoir bû avec excès , abbat les vapeurs
du vin , & c'eſt un très-puiſſant apéritif , & quelque
fois purgatif.
C'eſt un préſervatif contre le mauvais air ,&
dans ce cas il est très-utile pour ceux qui voyagent
tant par Mer que par Terre , parce qu'il empêche
le fang de s'arrêter , ou de ſe corrompre ,& par fon
moyen on peut ſe garantir de la peſte , du ſcorbut
de Mer , & le guérir de la piqûre , on morſure de
toutes bêtes vénimeules ; on peut en toute fûreté en
faire uſage contre les fiévres malignes , putrides ,
vermineuſes & intermittentes.
Ce Reméde eſt également ſouverain contre toutes
les bleſſures , foit de fer , ſoit de feu ,& il les
garantitde la gangrene.
Gy
154 MERCURE DE FRANCE.
Ceux qui ſouhaiteront de plus grands éclairciſſemenspourront
écrire à l'Auteur , qui leur fera
exactement réponſe , on aura ſoin d'affranchir les
Lettres ; il demeure à Paris ruë des Gravilliers
chés M. de Clermont ; il y a des Bouteilles de 6
liv. 12 liv. & 24 liv.
On diftribuë avec les Bouteilles un imprimé pour
inſtruire ſur la maniere d'employer le Réméde.
SPECTACLES.
N a continué à
0
l'Opera les repréſentations
d'Acis Galatée précédées des
Auguftales. Mlle Romainville , & Mlle
Metz ont alternativement exécuté le rôle
deGalatée en l'absence de Mlle le Maure..
Cette derniere quitte le Théâtre & ne jouera
point dans Theſée. C'eſt une grande
perte , fur-tout pour les anciens Opera.
Une nouvelle Pantomime exécutée parMlle
André & Mlle Guerardi a terminé agréablement
le Spectacle : on a placé à la fin du
Prologue celle de Mile d'Allemant& du
Signor Pietro Soli , que l'on voit toujours
avec plaiſir .
Les Comédiens François ont toujours.
continué avec ſuccès les repréſentations de
Heureux Retour ; les Auteurs de cette PiéNOVEMBRE.
1744. 15.5
ce n'ont point eu deſſein de lui donner la
forme d'une Comédie , leur but étoit d'amener
trois divertiſſemens , & de placer
convenablement pluſieursdétails fur laconvaleſcence
du Roi.On ne peut leur refufer
l'éloge d'avoir ſuivi le précepte d'Horacedans
le choix du fujet , le ſuccès en a été
le prix. Cette piéce n'eſt gueres ſuſceptible
d'une analyſe exacte , ainſi nous nous contenterons
d'en donner une légere idée , &
de rapporter quelques morceaux qui ont le
plus réuffi .
M. Argante , bon Bourgeois , veut fignaler
fon zéle au retour da Roi par une Fête.
Un Officier & un Avocat font amoureux
de ſa fille ; il promet de la donner à
celui des deux qui imaginera la plus jolie
Fête . Au reſte , ces deux Acteurs ne font
pas ſur la Scéne ſeulement pour amener des
divertiſſemens , & l'on a beaucoup applaudi
quelques tirades récitées par Damon , c'eſt
le nom de l'Avocat ; voici une des meil
leures , il parle des Médécins.
L'autre ſiècle , la mode
Fut de les ridiculifer .
و Alors apparammentquelque fauſſe méthode
Outeur exterieur pedanteſque , incommode ,,
Donna lieude les mépriſer ;
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Mais malgré la critique , à nous tromper facile ,
L'Art mérita toujours d'être en foi reſpecté ;
Lorſqu'aux premiers humains le Deſtin irrité
Refufa l'immortalité
IMeur laiſſa du moins cette ſcience utile ,
Qui fait que l'homme , après avoir bien médité ,
Par une conjecture habile ,
De ſa vie entrevoit les cauſes , les refforts ,
Et pour les rétablir va puiſer les tréſors
Qu'offre à ſon docte choix la Nature fertile ,
Cet Art a reçû des Mortels
Tantôt l'exil , & tantôt des Autels ;
Souvent il n'a paru qu'un hazardeux ſyſtème ,
Mais qu'on ſoit détrompé , puiſque cet Art enfin
A ſervi notre Roi dans ſon péril extrême ,
Il ne reſte plus de problême ,
'Ajamais on dira , c'eſt un Art tout divin.
Les habitans d'Auteuil forment la premiere
Fête . Voici le Vaudeville .
VAUDEVILD E.
Une jeune fille.
Que l'infidele Colin
M'abandonne pour Lifette ,
Que j'éprouve ſon dédain ;
Que je perde ſa fleurette ;
L
NOVEMBRE. 1744. 157
Eh qu'est-ce que ça me fait à moi ?
Je vois ce que je ſouhaite ;
Eh qu'est-ce que ça me fait à moi ,
Quand je vois notre bon Roi ?
Un jeune Garçon.
Que facile à mes rivaux ,
Liſon pour moi ſoit farouche ,
Ames foupirs , à mes maux
Que fon oreille ſe bouche ;
Eh qu'est-ce que ça me fait à moi,
Plus qu'elle mon Roi me touche ,
Eh qu'est- ce que ça me fait à moi ,
Quand je vois notre bon Roi ?
Une jeune fille.
Que la noce de ma ſoeur
Dans le carnaval ſoit faite ;
Que l'on faffe ſon bonheur ,
Sans fonger à la cadette ,
Eh qu'est-ce que ça me fait à moi ?
Je n'en ſuis point inquiéte ;
Eh qu'est- ce que ça me fait à moi ,
Quand je vois notre bon Roi ?
Le Maître d'Ecole.
Que tout mon champ ſoit battu
SS MERCURE DEFRANCE.
Par les vents & par la grêle ;
Que l'on trouve la vertu
De notre femme un peu frêle ;
Eh qu'est- ce que ça me fait à moi ,
Ma foi , très-peu je m'en mêle ;
Eh qu'est-ce que ça me fait àmoi ,
Quand je vois notre bon Roi ?
Une Vieille.
Bienloinde mes jeunes ans
Je ſens que mon terme arrive ,
Sans doute dans peu de tems
J'irai voir la fombre rive ;
Mais qu'est- ce que ça me fait àmoi ,
Pourvû que mon Prince vive ?
Mais qu'est-ce que ça me fait à moi ,
Quand je vois notre bon Roi ?
Le Parterre a beaucoup applaudi ces couplets
, & a exigé que pluſieurs fuſſent répétés
, mais il a fait encore plus d'honneur
au Vaudeville du ſecond divertiſſement . II.
a chanté lui-même le refrain , & s'eſt libéralement
applaudi.
Le ſecond divertiſſement , qui eſt celui
que l'Avocat a imaginé , eſt une Entrée de
Bergers & de Bergeres.Une Bergere chante
ce Vaudeville.
NOVEMBRE. 1744. 159
Par nos jeux & par nos chanſons
Témoignons notre allégreſſe ;
LeRoi charmant que nous fervons
Pournous eſt rempli de tendreſſe.
Dans ce beau jour célébrons
Tout ce qui l'intéreſſe ;
Réuniffons dans le même refrain
Le Roi , la Reine & le Dauphin.
Chés notre Roi tour eft grandeur ,
Noble orgueil , feu guerrier , vaillance
Chés la Reine tout eſt ardeur
Agrément , bonté , bienveillance ;
Chés le fils tout est ardeur ,
Reſpect & déférence :
Que de raiſons pour célébrer ſans fin
Le Roi , la Reine & le Dauphin !
Les jours de ce Roi généreux
Intéreſſent l'Europe entiere ;
Son fort ne pourroit être heureux
Sans une Compagne fi chere;
Au bonheur de tous les deux
Le fils est néceſſaire ;
Dieux immortels , faites vivre ſans fin
Le Roi , la Reine & le Dauphin !
La Fête de l'Officier ne le céde point à
celle de l'Avocat, mais Agathe , c'eſt la fille
60 MERCURE DE FRANCE.
de M. Argante , donne la préférence au
premier ; l'amour de la Patrie dicte ſon
choix , & ne pouvant ſuivre le Roi à la
guerre , je veux du moins , dit- elle ,
Que la moitié de moi-même
Soit occupée à le ſervir.
:
Lucas , Jardinier de M. Argante, trouve
encore un autre raiſon de cette préférence.
Oüi , dit- il ,
Oüi , vive un Officier , ça fait bian plus d'éclat ,
C'eſt plus vif, plus léger, tambour battant ilmene,
Et pis , c'eſt qu'on a tant de peine
A d'venir veur d'un Avocat.
:
Cette Piéce a eu quinze repréſentations;
le rôle de M. Argante étoit rempli par M.
de la Thorilliere ; celui de Liſidor , c'eſt
l'Officier , par M. Roſeli ; Damon, Avocat,
par M. Grandval ; Aminte, foeur de M. Argante
, par Mlle la Motte ; Agathe, fille de
M. Argante, par Mlle Gauffin ; Lucas, Jardinier
, par M. Paulin ; le Maître d'Ecole ,
par M. Poiffon ; le Carillonneur , par M.
leGrand.
La petite Piéce , intitulée le Génie de la
France , s'eſt ſoûtenuë avantageuſement ſur
le Théatre des Italiens ; cette Piéce eſt de la
compoſition de M. Minst, fils , Auteur d'uNOVEMBRE.
1744.
ne autre Piéce fur la Convalefcence du
Roi , repréſentée par les mêmes Comédiens
Ie 17 Septembre dernier ; il n'y a point
d'intrigue noiiée dans celle ci , ce ſont des
divertiſſemens variés & couſus légérement
enſemble. L'Amour François occupe le
Théatre pendant preſque toute la Comédie.
Ce rôle eſt executé avec beaucoup de fineſſe
& d'intelligence par Mlle Aſtrodi , jeune
Actrice qui a dix ans, quichante avec goût ,
&jouë fortbiendu Violoncelle;ſa ſoeur cadette
eſt auſſi applaudie dans un Couplet
unique qu'elle débite .
Il y a autant de chant que de récit dans
cette petite Comédie , & M. Rochard y eſt
fort applaudi & comme Acteur & comme
Chanteur ; il paroît en Muſicien dans une
Scéne qui est vraiment theatrale. M. Defhayes
, qui le ſeconde bien dans ſes lazzis ,
repréſente un Poëte nommé Carminant. Il
vient réciter à l'Amour François des Vers
qu'il a fraîchement compoſés à la loüange
du Roi. Le Muficien , préſent à cette lecturre,&
entraîné par l'enthouſiaſmede la compoſition
, met les Vers en Muſique à mefure
que Carminant les récite. Ce tableau
comique & fingulier donne lieu d'eſperer
beaucoup de l'Auteur , qui eſt encore fort
jeune. Il n'a négligé dans cette Piéce aucun
de ſes avantages , il a ſçû y placer la brillan162
MERCURE DE FRANCE.
te Coraline , qui y jouë pour la premiere
fois une Scéne entierement Françoiſe , elle
y danſe avec beaucoup de légereté & avec
les mêmes graces qu'elle met dans ſon jeu.
La Mufique de cette Piéce eſt fort jolie ,
elle eſt de M. Blaife , accoûtumé à mériter
de pareils éloges ; les rôles de la Piéce font,
Le Génie de la France ,
L'Amour François ,
Carminant , Poëte ,
Arlequin .
Coraline.
Harmonile , Muſicien ,
La Victoire ,
Palés , Déeſſe des Forêts ,
M. Rochard.
Mlle Astrodi.
M.Deshayes.
M. Rochard.
MlleTherese.
Mile Deshayes.
Le 19 Novembre , les Comédiens François
repréſenterent à la Cour la Tragédie
de Manlius , & la Comédie de l'Etourderie.
Le Mardi 24 , les mêmes Comédiens repréſentérent
l'Andrienne & Crispin bel efprit
, & le Jeudi 26, la Mort de Pompée
& les Précieuses ridicules.
Le 25 , les Comédiens Italiens y joüerent
l'Esprit Follet , Comédie Italienne , dans
laquelle Mlle Coraline joüa pour la premiere
fois devant leurs Majestés , qui en
furent très-fatisfaites ,& confirmerent par
leurs fuffrages les applaudiſſemens du Pu
blic.
NOVEMBRE. 1744. 163
NOUVELLES ETRANGERES ,
N
TURQUIE.
Optimi
a appris que l'armée du Grand Seigneur a
fans , qui l'ont attaquée près de Kars , & qui ont
perdu plusde 12000 hommes.
RUSSIE.
;
N apprendde Moſcou, que le Baron de New apprendeu quele de l'Empereur
, & le Baron de Mardefeldt , Miniſtre du Roi
de Pruffe , ont invité le Duc de Holſtein par les ordres
de leurs Majeſtés Impériale & Prufſienne d'acceder
pour ſes Etats d'Allemagne au Traité d'Union
de Francfort.
PRUSSE.
Nomande de
Ο Berlindu 2 de ce mois , que le
Roi après avoir paflé la Moldaw , avoit fait
tout ce qu'il avoit pû pour obliger les ennemis d'en
venir à une action générale , mais qu'ils ont toujours
évité la bataille , & qu'ils s'étoient retirés
dans des endroits , où on ne pouvoit les attaquer
fans beaucoup de rifque .
Sur l'avis qu'on a reçû d'un de leurs mouvemens,
S. M. a jugé à propos d'abandonner l'autre côté de
laMoldaw,craignant que les ennemis ne lui coupaſ
1
164 MERCURE DE FRANCE.
fent la communication avec ſes principaux mag
fins& avec la Ville de Prague.
L'armée commandée par le Prince Charles de
Lorraine après avoir paſſé le 1s du mois dernier la
Moldaw , & avoir été jointe par les troupes Saxonnes
, alla camper dans les environs deBeniſchau.
Le Roi ſe rapprocha le 25 de cette armée , &
étant arrivé en préſence des ennemis , il fit toutes
ſes diſpoſitions pour les engager à une action .
Le Prince Charles de Lorraine de ſon côté détacha
le Comte de Nadaſti à la tête de toute la Cavalerie
Hongroiſe, avec ordre de s'avancer à une petite
diſtance des Pruſſiens , qui firent fur cette Cavalerie
un feu très- vif d'artillerie & de mouſqueteric.
Elle fut miſe en déſordre, & les Pruſſiens ſe latoient
que le PrinceCharles de Lorraine marcheroit à fon
ſecours , & qu'il étoit dans la réſolution de hazarder
une bataille , lorſqu'ils s'apperçurent qu'il
s'étoit retiré ſur les montagnes le long de la
Sazawa. On ne poursuivit que juſqu'à une certaine
diſtance le Comte de Nadaſti , parce qu'ayant
rallié ſa Cavalerie , il prit le parti de la diviſer
en pluſieurs Corps , qui prirent des routes diffe
rentes .
Le Roi ayant lieu de croire que le Prince Charles
de Lorraine avoit deſſein de lui dérober une
marche , & de paſſer la Sazawa , S. M. le prévint ,
&elle occupa le camp de Piſcheli.
1500 des Soldats , qui ont été faits prifonniers
dans Prague , ſont entrés au ſervice du Roi , & le
reſte de l'ancienne garniſon de cette Place a été
envoyé à Spandau.
NOVEMBRE. 1744 165
0
ALLEMAGNE,
a
Na appris de Bohême que le Roi de
Prufle , après cinq jours & demi de tranchée
ouverte , eſt entré dans la Ville de Prague.
La garniſon étoit composée de 22 Batail-
Jons, de 1000 Croates , de 400 Cavaliers, & de 300
Huſſards ; elle s'eſt renduë prifonniere de guerre ;
cette Place , défenduë par 16000 hommes , n'a pas
arrêté long-tems ſon vainqueur , qui de- là partic
avec ſon armée pour allerréduire les poſtes de Budſeiws
& Tabor, où il laiflé ſes gros bagages ; il
s'eſt campé très avantageuſement , ſa droite appuyée
à la riviere de la Moldaw , & fa gauche à
Keſtrzan , le centre à Tzernau. Sa pofition couvroit
ſes ponts de Teyn, ainſi que les Cercles de Kzelſin
&de Czaflau. S. M. Pr. toujours attentive à remplir
les fonctions d'un parfaitGénéral, n'a point ceſſéde
viſiter ſes quartiers &d'y donner des ordres, qui en
établiſſant leur sûreté , prouvent ſon intelligence
ſupérieure. Le Baron d'Enſiedel , Lieutenant Général
, eſt reſté à Prague pour y commander.
Il a fait publier différentes Ordonnances qui con
cernent la Police & la tranquillité publique , &
ſurtout unedéfenſe très rigoureuſe d'entretenir au
cune correſpondance avec les ennemis de l'Empereur.
La Ville lui a demandé d'être déchargée des
fortes taxes impoſées par la Cour de Vienne ; ce
Commandant a répondu que cela ne dépendoit
pas de fon Souverain , mais de l'Empereur. Il a été
ordonné que les Etudians de l'Univerſité , qui ont
pris les armes pendant le ſiége , ſeroient traités en
priſonniers de guerre , à moins qu'ils ne s'incorporaffant
dans les troupes de l'Empire ou de Pruſle .
Le 6 Octobre , le Baron d'Enfiedel célébra par
une Fête , où la Nobleffe & les Officiers furent ins
(
166 MERCURE DE FRANCE.
vités, les promptes victoires de ſon Roi.
La Princeſſe Royale de Pruſſe eſt accouchée le 25
Septembre à Berlin d'un Prince qui a été baptisé le
premier Octobre ,& nommé Frederic Guillaume.
On a appris depuis que leRoi de Pruſſe avoit repafſé
laMoldaw avec toute ſon armée,& que le Prince
Charles de Lorraine avoit détaché un Corps de
troupes ſous les ordres du Comte de Nadaſti & du
Général Ghilani , pour obſerver les mouvemens des
troupes Pruffiennes .
Les avis reçûs de Prague du 18 du mois dernier
portent que les mouvemens de l'armée de la Reine
de Hongrie , ayant donné lieu au Roi de Pruffe de
conjecturer que les ennemis vouloient ſe pofter entre
Prague & les troupes Pruſſiennes , ce Prince
s'étoit déterminé à ſe rap rocher de cette Ville ;
qu'il avoit retiré en même tems les Détachemens
qu'il avoit mis dans differens poſtes , particulierement
dans ceux de Tabor & de Budweiff , mais
que la garniſon qui étoit à Teyn n'ayant pas reçû
affés tôt l'ordre d'aller rejoindre l'armée, elle avoit
été attaquée par un Corps de troupes Hongroifes
fort ſupérieures en nombre , qui avoit fait prifonniers
pluſieurs Officiers & Soldats & mis le reſte en
fuite.
L'armée Pruſſienne par ſa nouvelle poſition a
confervé non ſeulement la communication avec
Prague , mais encore elle s'eſt maſe plus à portée
des magaſins établis dans les Cercles de Glatz & de
Buntzlau , & des ſubſiſtances qu'elle peut tirer par
l'Elbe & par la Sazawa.
Le 14 , un Corps de Cavalerie des troupes de la
Reine deHongrie paſſala Moldaw, & la plusgrande
partie de cette armée eſt reftée de l'autre côté de
cette riviere .
Ily a eu quelques eſcarmouches entre desDé
NOVEMBRE. 1744. 167
tachemensde la Cavalerie Légere des deux armées,
&la perte a éré à peu près égale de part& d'autre .
On mande de Vienne du 24 du mois dernier ,
que le 17 on y reçût avis que l'armée commandée
par le Prince Charlesde Lorraine avoit
paflé le 1s la Moldaw fur fix ponts , & que
cette armée n'étoit qu'à une petite diſtance de
celle du Roi de Pruſſe , qui étoit campé ſur le
bord de la Sazawa , & qui paroiſſoit déterminé à
riſquer une bataille.
Le Prince Charles de Lorraine a détaché un Corps
de 1000 hommes de Cavalerie fous les ordresduGé.
néral Kuſtein & du Comte da Collowrath , pour
obſerver les mouvemens des troupes Pruſſiennes.
On a appris depuis que l'armée Prufſienne fit
le 25 du mois dernier un mouvement pour s'approcher
de celle de la Reine de Hongrie, & qu'elle
s'eſt poſtée ſur des hauteurs dans une ſituation fort
avantageuſe.
Deux Corps de troupes Prufſiennes ont pénetré
en Moravie , l'un par le Pas de Mora , l'autre par
Lanzaron & par Gegerſberg , & ils ont mis à contribution
les Villes de Goldſtein , de Triban , de
Hohenfſtadt & de Schildberg.
SAXE.
N a appris de Dreſde , du 29 du mois dernier,
que la Régence de cet Electorat ayant refuſé
le paſſage que le Roi de Pruſſe lui a fait demander
pour 30000 hommes de troupes Pruffiennes , on
étoit fort inquiet des ſuitesqu'aura cette démarche,,
que l'on craint que ces troupes it'entreprennent de
paffer malgré ce refus , & qu'on a fait partir plu-
Geurs chariots chargés d'armes qu'on a tirées de
l'Arsenal de Dreſde , & qu'on deſtine pour armer
leshabitansdes montagnes.
168 MERCURE DE FRANCE.
en
On a appris depuis dus de ce mois que M. de
Wallenrodt , Envoyé du Roi de Pruſſe a remis aux
Miniſtres du Roi de Pologne un Reſcrit , qui porte
que le renouvellement du Traité conclu
1732 entre les Cours de Vienne & de Dreſde , n'obligeant
en nulle façon cette derniere de fournir
des troupes auxiliaires à la Reine de Hongrie , &
aucun des articles de ce Traité n'ayant directement
ni indirectement rapport à la guerre qui diviſe
préſentement l'Empire , S. M. Pr. ne peut enviſager
que comme une rupture du Roi de Pologne
Electeur de Saxe avec elle la jonction des
troupes Saxonnes avec celles de S. M. H. que le
Roi de Pruſſe prie S. M. Pol. de conſidérer quelles
réſolutions il eſt autorisé & même forcé de prendre
pour s'oppoſer aux deſſeins qu'on paroît méditer
contre lui ; qu'on ne ſera point en droit de lui reprocher
les inconveniens qui pourront réſulter de
ladémarche de cette Cour , & qu'il eſpére que le
Roi de Pologne ne voudra rien précipiter dans une
affaire de cette importance , ni porter les chofes à
une extrêmité , qui pourroit teannddrree a la ruine de
leurs Etats reſpectifs .
Le Roi de Pologne Electeur de Saxe a répondu
àce Reſcrit qu'à la vérité par le renouvellement du
Traité de 1732 , il n'étoit point dans l'obligation
de faire marcher des troupes au ſecours de la
Reine de Hongrie , mais que rien n'a pû ni dû
empêcher S. M. d'entrer depuis dans les liaiſons
qui lui ont paru convenables pour la fûreté de fon
Electorat ; qu'en faiſant attention à la fituation de
ſes Etats d'Allemagne , il a jugé néceſſaire de conclure
avec S. M. H. la convention échangée le 13
du mois de Mai dernier , par laquelle cette Princeffe
& S. M. fe garantiffent mutuellement la poc
ſeſſion de la Saxe , de la Boheme & de l'Autriche ,
que
NOVEMBRE. 1744. 169
que d'ailleurs il n'eſt point extraordinaire qu'un
Prince donne,des Troupes à un autre , fans prendre
part aux guerres dans lesquelles la Puiſſance
ſecouruë eſt engagée ; que le Roi de Pruſſe luimême
, en entrant en Boheme avec cent mille
hommes , pour ſoûtenir les intérêts de l'Empereur
, a déclaré qu'il ne prétendoit pas pour cela
contrevenir à ſes engagemens pris par le Traité
de Breſlau ; qu'ainſi le Roi s'en tient à la déclaration
qui a été faite de ſa part à la Cour de Berlin &
à pluſieurs autres Cours , lorſqu'il a pris la réſolution
d'ordonner à ſes Troupes d'aller joindre celles
de la Reine de Hongrie.
On a appris de Berlin , du 10 Novembre , que
lesTroupes que commande le Général Marwitz &
qui étoient campées près de Troppau dans la Haute
Silefie , ſe ſont miſes en marche, pour aller prendre
des quartiers de cantonnement dans les environs
de Breſlau .
Le Roide Pruſſe a fait publier un Décret , pour
rappelter tous ceux de ſes Sujets qui fervent dans
les Troupes , ou qui font établis dans les Etats de la
Reine de Hongrie , ce Décret porte que le Roi
'ayant été informé qu'auſſi tốt après qu'il a fait entrer
dansle Royaume de Boheme ſes Troupes , en
qualité d'auxiliaires de l'Empereur , la Cour de
Vienne avoit ménacé par un Edit tous les Hongrois
qui étoient actuellement dans les Troupes
Pruffiennes , de les déclarer traîtres à la Patrie , &
de confiſquer leurs biens , s'ils ne quittoient pas
le ſervice du Roi ; S. M. ordonne non- feulement à
ſes Vaffaux & Sujets du Royaume de Pruſſe , de la
Marche de Brandebourg & de ſes autres anciennespoffeffions
, mais encore à ceux du Duché de,
Siléſie , même à ceux , qui ſans être nés dans ce
Duché , y poſſédent desbiens , & qui font attachés
11. Vol. H
1
170 MERCURE DE FRANCE.
à la Reine de Hongrie par des Emplois Militaires
ou Civils , ou qui demeurent dans quelques- uns des
Pays de la domination de cette Princeſſe , de ſe
rendre d'ici à deux mois dans les Etats de S. M. que
ceux qui le conformeront aux intentions de S. M.
peuvent espérer d'être employés convenablement
à leur naiffance & à leur rang , qu'au contraire
ceux qui réfuferont d'obéir , encoureront l'indignation
du Roi , & que la confiſcation de leurs
biens fera deſtinée à dédommager les Hongrois ,
qui auront perdu les leurs par leur attachement au
ſervice de S. M.
On mande du Camp du Roi de Prufſe près de
Piſcheli du 28 du mois dernier , que ſur l'avis qu'on
avoit reçu d'un nouveau mouvement fait par l'armée
de la Reine de Hongrie ,le Roi , après avoir
reconnu la poſition des ennemis , fit marcher le
26 fur plufieurs colonnes ſes Troupes , dont l'avant
garde s'avança à un quart de lieue du Camp
du Prince Charles de Lorraine. Les Troupes Pruffiennes
ſe poſterent fur les hauteurs voilines de celles
que les ennemis occupoient , & l'on eſpéroit de
les engager à une action , mais des marais impraticables
, empêcherent les Pruffiens d'aller plus
avant , & il n'y eut que de légeres eſcarmouches.
L'armée de la Reine de Hongrie ayant commencé
à défiler par fa gauche , on la ſuivit , pour
tâcher de la prendre en flanc , mais le terrain qui la
féparoit des Pruffiens , étant par tout rempli d'érangs
, de ravines & de fondrieres , il n'y eut pas
moyen d'approcher des ennemis , & le Roi prit le
parti de tetourner dans le Camp de Piſcheli .
Le Comte de Naffau , que le Roi avoit détaché
pour s'emparer de Cammerſbourg , ayant été averti
dans ſa marche par ſes Eſpions qu'un Corps
conſidérable des ennemis , commandé par le Prince
NOVEMBRE. 1744. 171
Eſterhaſi , étoit venu camper dans les environs de
ce poſte , il prit le parti d'attaquer ce Corps. Dans
cedeſſein , il fit paſſer à fon Infanterie quelques
défilés qu'elle franchit ſans obstacle , & la Cavalerie
ayant ſuivi l'Infanterie , le Comte de Naffau
ſe diſpoſa à charger l'ennemi. Le Prince Efterhaſi
fit mine de vouloir accepter le combat , mais
quand il vit que le Comte de Naſſau avoit de l'Artillerie
, il abandonna ſon Camp , après avoir rétiré
la garniſon qui étoit dans Cammerſbourg. Le
Comte de Naſſau fit auffi-tôt occuper ce poſte , &
lemême jour il ſe rendit maître de celui de Sazawa.
Le 19 du mois dernier , un Détachement de
1500 Grenadiers des ennemis ſoûtenus de 600 des
Huffards qu'ils ont fait venir de Moravie , tenta
d'emporter d'affaut la Ville de Parduwitz , & fut
repouffé par le Bataillon Proffien , qui y étoit en
garniſon , ſous les ordres du Colonel Zimmernow ;
il y eut en cette occaſion 40 hommes de tués &
plus de 60 de bleſſés du côté des ennemis ; on leur
a fait un Officier & 43 Soldats priſonniers , & on
n'a eu que fix hommes de bleſſés , & le Colonel
Zimmernow eſt de ce nombre ; il a un bras caffé &
& une bleſſure à la tête.
L
HAMBOURG.
E 28 Août , le Comte de Flemming , Grand
Général d'Artillerie de Lithuanie , obtint une
audience de la Czarine à Kiovie , où il la complimenta
fur fon heureuſe arrivée de la part du Roi
&de la République de Pologne.
Le Comte de Roſemberg, Miniſtre de la Reine
deHongrie est arrivé à Moſcou , mais il n'a point
encore vû leComte de Beſtuchef.
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
On a diftribué des quartiers aux Troupes Ruf
fiennes revenues de Suéde . Le Général Keith & le
Major Général Lapuchin étoient campés à Revel
avec quatre Régimens. Perna étoit occupé par un
ſemblable nombre de Régimens , commandés par le
Lieutenant Feldt Maréchal Solkiow & par le MajorGénéral
Stuart. Ils devoient remplir ainſi pluſieurs
Villages près de Dorpt. Le Régiment de Cajan ,
ſous les ordres du Brigadier Général Czernichow ,
étoit à Nerva, & le Régiment des Grenadiers s'étoit
tranſporté ſur dix Galeres à Peteſbourg : on a défarmé
dans le Port de Cromſtadt la Flotte de Ruffie.
On apprend de Coppenhague qu'on eſpéroit que le
Négociation dont le Comte de Hoften étoit chargé
auprès de la Czarine pour les affaires du Holftein
ſeroit ſuivie d'un heureux ſuccès . S. M. Czar . a
envoyée l'Ordre de S. Alexandre Newſki au Baron
de Korff , ſon Miniſtre à la Cour de Dannemarc ,
On réparoit avec activité les Fortifications de
Vienne , & la Reine de Hongrie a dépêché des Lettres
Circulaires pour ordonner à la Nobleſſe de ce
Royaume d'aller joindre le Prince Charles de Lorraine,&
on prétendoit que divers Comtes ont pro
mis d'entretenir un corpsddeeTroupes pour le ſervice
de leur Souveraine.
La premiere colonne de l'Armée du Prince
Charles de Lorraine arriva le 16 Septembre à Dietf.
furth. Le même jour , la ſeconde colonne campa
Althmuhl .
La Ville de Neumarch a été ſurpriſe par le Partiſan
Geſchrei , qui a taillé en piécès la garniſon
miſe par la Reine de Hongrie.
Les troupes de cette Princeſſe , qui bloquoient
la Fortereffe de Roſemberg , ſe ſont rétirées précipitamment
ſur la nouvelle de l'approche du Marquis
de S. Germain , détaché par le Baren de
NOVEMBRE. 1744. 173
Seckendorf pour les attaquer avec un corps de
troupes Impérialesí
Ondifoit que le Prince Lubomirſki , Caſtellan
de Cracovie a promis au Miniſtre de la Reine de
Hongrie auprès de la République de Pologne ,
qu'il leveroit dans ſes terres douze mille hommes
àſon ſervice.
Le 22 Septembre , une violente tempête fit périr
ou échouer cent cinquante Vaiſſeaux , qui le jour
précédent étoient partis de Hambourg pour la Hollande.
Le 15 Septembre , le Marquis de Lanmari , Ambaſſadeur
de France en Suéde , célébra à Stoxolm
le rétabliſſement de la ſanté du Roi ſon Maître ,
par un Te Deum , chanté avec la plus éclatante ſolemnitédans
la Chapelle de ſon Hôtel , & le lendemain
il paya les Comédiens François & la Troupe
Suédoiſe , pour donner gratis au Peuple des Comédies
, précédées d'un Prologue & mêlées d'In
termedes.
On affûre que la Suéde a accédé au Traité de
Francfort, pour les Domaines qu'elle pofféde dans
le Duché de Pomeranie.
Dès que le Prince Charles de Lorraine eut joint
le 27 Septembre l'armée de la Reine de Hongrie
, leComte de Traun en céda le commandement
à ce Prince , & les corps commandés par les
Généraux Feſtetits & Bathiany ſe ſont répliés .
On mande de Hambourg du 16 de ce mois ,
qu'on y a reçû avis de Boheme , que le 30 du mois
dernier l'armée commandée par le Prince Charles
de Lorraine étoit décampée , & qu'elle s'étoit avancée
à Tanawitz ſur la Frontière du Cercle de
Czaſlau ; que les Troupes Saxonnes qui étoient reftées
à Biftritz , n'avoient pû réjoindre que quelques
jours après cette armée , & que le Prince
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE .
Charles de Lorraine avoit détaché le Comte de
Nadaſti & le Général Ghilani , pour obſerver les
mouvemens des Troupes Pruſſiennes.
POLOGNE.
Ecinq Septembre le Roi donna l'audience de
Longeàl'envoyé duKandes Tartares deKri
mée , qui enfuite dîna chés le Comte Poniatouſki
Palatin de Maſovie.
Dans le Senatus Confilium tenu par le Roi le
30 Août dernier , il a été réſolu qu'à la prochaine
Diette on repréſenteroit la néceſſité de recommencer
les Conférences avec les Miniſtres Etrangers
, de régler avec ceux du Roi de Pruffle tout ce
qui regarde le paſſage que la République s'eſt engagée
par le Traité de Velau d'accorder aux Troupes
Pruffiennes toutes les fois qu'elle en ſeroit
requife.
On propoſera à la même Aſſemblée d'accorder
àla Czarine le titre d'Impératrice , demandé depuis
long- tems par cette Princeſſe.
Le Comte de Keizerling ,Envoyé extraordinaire
de la Czarine , doit aller inceſſamment réſider en
cette qualité auprès de l'Empereur , & il fera remplacé
à Varſovie par le Comte de Beſtuchef , qui
eft actuellement à Berlin .
L'Empereur a nommé le Baron de Vezel fon Plénipotentiaire
en cette Cour.
Les Comtes Charles & Gustave Biron , & le Genéral
Biſmark ſont arrivés de Siberie ; & le bruit
court que les deux premiers ſe retireront en Curlande.
NOVEMBRE. 1744. 175
ON
FRANCFORT .
N a appris de cette Ville du 8 de ce mois ,
que le 27 du mois dernier l'Empereur fit à
Eberſberg la revûë générale de ſon armée , & que
S. M. I. alla enſuite avec une nombreuſe eſcorte
reconnoître les environs de ſon Camp juſqu'à
Waſſeſbourg , dont la garniſon fit un grand feu
ſur les Troupes qui accompagnoient l'Empereur.
Ce Prince s'avança le lendemain à Hagg , & le
.29 à Mulhdorf, dont il ſe rendit maître. Il continua
les jours ſuivans ſa marche , & fur la nouvelle
qu'on reçût que les troupes qui avoient été laifſéesdans
Waſſeſbourg par le Comte de Bathiany ,
avoient abandonné ce poſte , la plus grande partie
de l'armée Impériale marcha de l'autre côté de
l'Inn.
Les Payſans de pluſieurs Villages , ſitués le long
de la Salza , ayant pris les armes ,ils ont ſurpris la
Ville de Reichenhall , dont ils ont taillé en piéces
lagarniſon. :
,
Un corps de troupes Palatines a joint l'armée
de l'Empereur avec huit piéces de canon & l'en
y attendoit un train d'Artillerie de vingt canons &
de dix nortiers .
LeComte de Bathiany s'eſt retiré ſous Braunau
avec les troupes qu'il commande , & il avoit un
poſte avancé à Burekhauſen.
BAVIERE.
Nmande de Munich du 23 du mois dernier
que les Troupes de la Reine de Hongrie
ſous les ordres du Baron de Berencklau
, campetont
le 12 dans les environs de cette Ville ; que le
H ilij
176 MERCURE DE FRANCE.
Général Bathiany en ayantpris le commandement ;
elles ſe remirent en marche le 15 , pour ſe rendre
vers l'Inn , & que le lendemain un détachement
de 1500 hommes , que le Général Bathiany avoit
Jaiflé à Munich ſous les ordres du Colonel Litfch ,
ſe retira auſſi dès la pointe du jour , après avoir
mis le feu au pont ſur l'Ifer .
Les Huſſards de l'Armée Impériale parurent une
heure après à une petite diſtance de Munich , &
ayant donné la chaffe à ce détachement , ils tuerent
ou firent priſonniers pluſieurs des Soldats dont
il étoit compoſé.
Le méme jour , le Comte de S. Germain ſe ren-
'dit à Munich avec mille Cuiraffiers & un pareil
nombre de Dragons des troupes Impériales , & il
reprit poſſeſſion de la Ville au nom de l'Empereur.
L'Armée Impériale s'avança le 17 à Augfbourg ,
dont les Magiftrats envoyerent des Députés au
Maréchal de Seckendorf , pour le complimenter.
Le 21 , l'Empereur arriva au Château de Nimphenbourg
; S. M. I. fit le 22 ſon entrée dans Munich
, & le 23 elle ſe mit à la tête de ſon armée ,
avec laquelle elle ſe diſpoſoit à paſſer l'Iſer .
On apprend de Munich du 10 de ce mois , que
l'Armée Impériale , au lieu de ſuivre le Comte de
Bathiany , qui s'étoit rétiré du côté de Braunau
avec les troupes qu'il commande , marcha le 6 de
ce mois à l'Abbaye d'Eggenfeldt , où l'Empereur a
établi ſon quartier général , & qu'il a été réſolu
dans le dernier Confeil de Guerre , que S. M. I ,
a tenu , de ne point s'arrêter au Siége de Braunau
mais de s'avancer vers Paffan , afin de s'emparer
de la Fortereffe d'Oberhaus , &de ſe rendre maître
du cours du Danube.
S. M. I. a accordé une Amniſtie à tous ceux de
ſes Sujets qui ont pu manquer à la fidélité qu'ils lui
NOVEMBRE. 1744. 177
devoient , & elle a promis par une déclaration parțiculiere
de ne faire aucune recherche ſur ce qui
s'eſt paſſé pendant que les ennemis étoient en pofſeſſion
de la Baviere.
,
Les ennemis ont abandonné non-feulement la
Ville de Wafferbourg mais encore le Château
de Roſenheim , & le Prince de Saxe Hildbursghaufen
s'eſt emparé de New Bayern , où il y avoit
300 hommes , dont 100 ont été faits prifonniers &
les autres taillés en piéces ou mis en fuite.
L
ITALIE.
E 2 Octobre , l'Infant Don Philippe fut averti
que le Roi de Sardaigne venoit l'attaquer &
fecourir Coni , il laiſſa pour la garde de ſon camp
18 Bataillons des deux Nations alliées , & avec 20
Bataillons Eſpagnols & 18 François , & 60 Efcadrons
, dont 24 étoient de ces dernieres troupes , il
arriva au Convent de la Madonna del Ulmo . Sa
droite fut appuyée,à ce Convent , ſa gauche à une
Caffine ; une autre Caffine fortifiée couvroit le
centre de ſon armée ; on renforça la premiere ligne
trop foible avec de la Cavalerie , tant Françoiſe
qu'Eſpagnole; le 30 Septembre, l'es Entremis s'avan
cerent fur deux colonnes paralleles. Le Roi de Sardaigne
porta ſon Infanterie le long d'une chauſſéebordée
deNavilles& couvrit les flancs de ſes troupes
de chevaux de friſeşil en plaça de même au frontde
ſon armée, après une violente canonade, à une heure
après midi , les Grenadiers Piemontois attaquerent
les Caffines qui défendoient les retranchemens des
François&des Eſpagnols&le Portde laMadonnadel
Ulmo.Ils furent repouffés dans toutes leurs attaques
fucceſſives;vers less heures du ſoir,le combat devint
général entre l'Infanterie des deux armées ; celle
Hy
178 MERCURE DEFRANCE.
des ennemis fut repouffée de toutes parts &dans
toutes ſes tentatives réitérées , & fur les dix heures,
le Roi de Sardaigne s'appercevant de la perte confidérable
qu'il avoit faite & qu'il ne pouvoit plus
réſiſter aux vainqueurs , abandonna une partie de
fon artillerie & fes innombrabies chevaux de friſe ,
&ſe retira en laiſſant des détachemens de Grenadiers
, qui tirerent pendant deux heures ſur nos
troupespour cacher ſa retraite ; leur feu ceſſa à minuit
, & dès la pointe du jour l'Infant les fit ſuivre
par le Marquis de Corbulan à la tête de 1000 chevaux.
Les Piémontois ont perdu plus de sc00
hommes , tués ou bleſſes , & cinq piéces de canon.
L'armée Françoiſe & Eſpagnole ne compte que
près de 900 morts & 1200 bleffés. Les principaux
Officiers François bleſſes ſont le Marquis de Sennecterre,
Lieutenant Général ; le Chevalier Chauvelin
, Brigadier , & le Marquis de la Force , à qui
un boulet de canon a emporté l'épaule. Deux chevaux
tués ſous le Prince de Conty , & deux coups
dans ſa cuiraffe , prouvent les dangers que ſa valeur
a furmontés.
Les différentes diſpoſitions faites par le Prince de
Lobckowitz font juger qu'il ne penſe qu'à ſe retirer
de l'Etat Eccléſiaſtique avec les troupes qu'il
commande.
Le Comte de Gages , depuis les renforts qu'il a
reçûs d'Eſpagne , eſt fort ſupérieur en forces à ce
-Général..
ESPAGNE.
L
'Eſcadre Eſpagnole , qui a pour Commandant
M. d'Auteuil , a pris dix Vaiſſeaux Hollandois
qui faisoient partie d'un convoi deſtiné pour la
Flotte que le Roi de la Grande-Bretagne a dans la
NOVEMBRE. 1744.- 179
Méditerranée ; ils étoient chargésd'agrès & de munitions
de guerre , le reſte du convoi , eſcorté de
deux Vaiſſeaux de guerre , s'eſt ſauvé , & a été
pourſuivi du côté de l'Afrique.
M. Greffein , Sécretaire d'Ambaſſade , chargé
dans cette Cour des affaires de la République de
Hollande , a préſenté au Miniſtere un Mémoire au
ſujet de la priſe de ces Vaiſſeaux, il prétend qu'ils
faifoient ſeulement voile de conſerve avec les
Vaiſſeaux Anglois .
Onmande de Madrid du 27du mois dernier que
le Roi a pris le deüil pour trois ſemaines à l'occa
fion de la mort de Madame de France , fixiéme fille
de S. M. T. С.
Le 21, Don Antoine Alos, Brigadier des armées
du Roi d'Eſpagne , arriva du Camp devant Coni ,
d'où il avoit été dépêché par l'Infant Don Philippe
, pour informer S. M. du détail de l'action qui
s'eſt paffée le 30 Septembre dernier entre les troupes
combinées de France & d'Eſpagne & celles du Roi
deSardaigne.
L'Intendant de Marine du Ferol a mandé au Roi
que la Galere le Prince des Afturies, commandée par
Don Paulde Larrea , s'étoit emparée le 4 du mois
dernier du Brigantin Anglois les deux Freres , de 70
tonneaux , dont la charge confiftoit en 115s quinteaux
de Moruë , & en dix barriques de Saumon.
GENES ET ISLE DE CORSE..
N mande de Gênes du 25 du mois dernier ,
appris que les obstacles de la faifon
n'ayant pas permis à l'armée combinée de France
&d'Eſpagne de continuer le Siége de Coni , l'Infant
Don Philippe & le Prince de Conty étoient
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
décampésle 21 , & que les troupes Françoiſes &
Eſpagnoles , qui n'ont été nullement inquiétées
dans leur retraite par les Piemontois , étoient fous
Demont , où elles devoient demeurer juſqu'au retour
des deux couriers , qui ont été dépêchés , l'un
par le Prince de Conty au Roi de France , & l'autre
par l'Infant en Eſpagne.
On a appris de Gênes du 2 de ce mois , que le
dernier courier qui est arrivé, de Turin a rapporté
que depuis que l'armée combinée de France
&d'Efpagne eft retournée dans ſon Camp ſous Démont,
le Roi de Sardaigne a établi fon quartier général
à Vignolo , entre cette Forterefle & la Ville
de Coni .
Selon les avis reçûs de l'Etat Eccléſiaſtique , on
ne croit pas que le Prince de Lobckowits demeu-.
re encore long- tems dans ſon Camp de Nemi , &
l'on affûre que les troupes qui font tous les ordres
font fort inférieures à l'armée des Eſpagnols &
des Napolitains.
L
GRANDE BRETAGNE.
E 17 Septembre , le Roi tint à Kensington un
Conſeil d'Etat , & enſuite fit partir des couriers
pour Vienne, pour Bruxelles & pour la Haye.
L'Eſcadre qui va relever en Amérique celle du
Chevalier Chaloner-Ogle, eſt commandée par PAmiral
Dawers,& est compoſée de deux Vaifleaux de
90 canons , de deux de 80 , de trois de 70 , de quatre
de 60 , & de quatre de 40.
Les revenus des Douannes ont produit cette année
90000 livres ſterlings de moins que l'année
derniere.
NOVEMBRE. 1744. 181
1
On apprend de Londres du 16 de ce mois , que
le Vaiſſeau de guer le Jerſey , commandé par le
Capitaine Hardy , conduifit le 8 à Plymouh les
Vailleaux François l'Espérance , l'Intrépide, le Mentor
& la Marie-Théreſe, dont les deux derniers venoient
de la Martinique & de S. Domingue , &
étoient richement chargés .
Un Armateur de l'iſte d'Antigoa s'eſt rendu
maître d'un Vaiſſeau de la même Nation , à bord
duquel en a trouvé 200 barriques de Sucre , 54
tonneaux de Caffé & pluſieurs tonneaux d'lu
dīgo .
L'Arm
1
FLANDRE.
'Armée des Alliés décampa le 9Août ; quelques
jours auparavant un de ſes détachemens
de 400 Anglois & de 200 Hanoveriens fut mis en
déroute par un détachement François , qui tua
plus de 80 hommes & emmena prifonniers pluſieurs
Officiers & Soldats.
: Le Comte Maurice de Naſſau , Général des trou
pes Hollandoifes n'étoit pas encore rétabli de fa
ladie.
Le 17 Octobre , le Comte de Kaunits,Conſeiller
Intime de la Reine de Hongrie ,& nommé par,
elle Grand-Maître de la Maifon ,& Premier Miniſtre
de l'Archiducheſſe Gouvernante , arriva de
Vienne à Bruxelles , & reçut le lendemain les
complimens des Conſeils & des Tribunaux .
Les troupes des Alliés , fort incommodées par
les ouragans impétueux qu'elles ont eſſuyés près
de Gand au Camp de S.Denis, ſe ſont retirées dans
les quartiers qui leur étoient deſtinés.
La garniſon de la Ville de Conſtance a abandon
182 MERCURE DE FRANCE.
donné cette Ville au ſeul bruit de l'approche du
Comte de Clermont, qui y eſt entré, & a fait l'Etat
Major prifonnier de guerre ; on y a trouvé une
nombreuſe artillerie&des magaſins appartenants à
la Reinex de Hongrie.
Le 3 Octobre , l'Archiducheſſe Gouvernante de
Flandre reffentit une fiévre violente & des douleurs
très-aiguës , ce qui la détermina à ſe confeffer
&à recevoir le Viatique , le 6 à cinq heures dư
matin l'enfant fut jugé mort & tiré par l'opération
uſitée. L'Archiducheſſe la ſouffrit courageuſement.
52525252
MORTS DES PAYS ETRANGERS.
.
On Gabriel Bernard deQuiros Velasco y Cueva,
د
la Province d'Eſtramadoure , mourut à Badajos le
5 Septembre , âgé de 66 ans.
Don François Lobato d'Ocampo , Conſeiller des
Finances , mourut à Madrid le 8 , à l'âge dess
ans.
Les Marquis de Guendica &de Garcia , LieutenantGénéraux
des troupes d'Eſpagne en Italie, ont
été bleffés , & M. de Kindelan , Aide-Major Général
de ces troupes , a ététué au Combat donné
près de la Madonna del Ulmo .
Don Manuel de Toledo , Conſeiller du Conſeil
des Finances , ci-devant Régent de l'Audience de
Valence , mourut à Madrid le 23 du mois dernier ,
agé de 74 ans.
NOVEMBRE . 1744 . 183
le Marquis d'Olias , Corregidor & IntendantGé
néral de Tolede , y mourut au commencement du
même mois , dans la 65 année de ſon âge.
Mre Leopold-Antoine-Eleuther , Baron de Firmian
, Archevêque Prince de Saltzbourg , y mourut
le 27 du même mois , âgé de 65 ans , cinq mois &
unjour. Il étoit fils de François , Baron de Firmian,
Commandant de Trieste & Colonel d'un Régi
ment d'Infanterie dans les troupes de l'Empereur
Leopold , & il avoit été nommé Chanoine de
Saltzbourg en 1702 , Evêque de Lavant en 1718 ,
Evêque de Seckau & de Laubach en 1725 , &
Archevêque de Saltzbourg le 4 Octobre 1727.
Le Baron de Plettemberg , ci-devant Miniſtre de
la Reine de Hongrie à la Diette de l'Empire ,
mourut à Ratifbonne le 29 du mois dernier.
184 MERCURE DE FRANCE.
COPIE de la Lettre de M. le Ch. P ***
àM. le Ch. S ** , à Malte le 27 Octobre .
Depuisque
j'habite notre Rocher , mon
cher Chevalier , je vous ai ſouvent
écrit que je n'avois rien à mander , fur tout
à un habitant de Paris ; il n'en fera pas de
même aujourd'hui , écoutez -moi.
L'Eſcadre du Roi , commandée par le
Chevalier de Caylus , parut devant Malte
le premier Octobre & nous apprit à la fois
la maladie & la convalefcence du Roi ; le
danger fit fur nous une impreflion que la
nouvelle de fon rétabliſſement n'effaçoit
pas ; nous eûmes beſoin des affurances pofitives
qui nous vinrent de tous les côtés de
fon entiere guériſon pour refpirer en liberté
, & quoique notre affliction fut diminuée
, nous ne laiſſions pas d'éprouver
un ferrement de coeur qui nous rendoit
beaucoup plus douces les larmes de joye que
nous répandions.
On ne penſa plus qu'à remercier Dieu , &
à faire éclater ſa reconnoiſſance.
Les Trois Langues de France en Corps &
le Bailly du Bocage , chargé des affaires du
Roi auprès du G. M. firent chanter ſéparéi
:
NOVEMBRE. 1744. 185
ment des Te Deum , aufquels le Grand Maî
tre aſſiſta dans l'Egliſe de S. Jean à l'iſſue
d'une grandeMeſſe en Pontifical.
Notre ami le Chevalier N * * s'eſt chargé
de vous mander le détail de ces deux fêtes ;
je m'en tiens à celle qu'avoit fait préparer
le Chevalier de Caylus ; il n'avoit rien négligé
comme vous le verrez , pour ſignaler
fon zéle & fon attachement pour le Roi ;
aufli il s'en eft acquitté de la façon la plus
nouvelle & la plus magnifique , du moins
je vous aflûre qu'on n'avoit jamais rien vû
de pareil àMalte.
L'Eſcadre du Chevalier de Caylus , compoſée
de cinq Vaiſſeaux , & à laquelle ſe
joignit un fixiéme Vaiſſeau François , commandé
par le Comte de Vaudreuil , entra
dans le Port le 19 , & la fête fut indiquée
au 26 ; le 25 au matin , les Vaiſſeaux furent
pavoiſés & parés de flames & de pavillons
de toutes les couleurs & de toutes les Na-.
tions ; au Soleil couchant , le Commandant
fit une ſalve de 21 coups de canon , & les
s autres Vaiſſeaux une de 19 chacun ; quand
la nuit fut venuë , les Navires parurent abſolument
illuminés jusqu'aux manoeuvres
les plus déliées ; tout étoit formé par des
lumieres ; ces fix Batimens placés avantageuſement
dans le Port & brillans de tous
les côtés , produifurent le plus beau coup
186 MERCURE DE FRANCE.
d'oeil que l'on puiffe imaginer , pendant
deux heures que dura cette ſuperbe illumination
.
Le 26 au lever du Soleil , ces Vaiſſeaux
parurent pavoiſés comme ils l'avoient été la
veille , ſans que l'on pût rien découvrir de
tout ce qui avoit porté les lumieres ; ce
fut alors qu'une décharge générale de la
mouſqueterie , fuivie d'un falut de 21 coups
duCommandant& de 19 des autres Vaifſeaux
avertit toute la Ville de la fêre
qu'on devoit célébrer. Avant midi toutes
les fenêtres & les terraſſes ſur le Port furent
remplies d'un monde infini ; le peuple
couvroit le môle & les baſtions dans l'attente
du Te Deum qui devoit ſe chanter ſur.
le Vaiſſeau Commandant , & de l'illumination
qui devoit le ſuivre , mais ce qui redoubloit
encore l'affluence des Spectateurs ,
c'étoit le Grand Maître , qui a fait en cette
occaſion ce qu'aucun de ſes prédéceſſeurs
n'a pratiqué ; jamais il n'y en a eu qui ait
été viſiter ſes propres Vaiſſeaux , encore
moins qui ſoit monté fur un bord étranger
; le Chevalier de Caylus qui n'ignoroit
par cet article de l'étiquette , ne laiſſa pas
d'aller à la tête des Capitaines& des Officiersde
ſon Eſcadre , prier ſon Eminence
d'honorer la fête de ſa préſence ; le Grand
Maître charmé de témoigner ſa vénération
NOVEMBRE. 1744. 187
pour le Roi , oublia les uſages les plus anciennement
établis ; il fortit à quatre heures
& demie de fon Palais , précédé de tous les
Chevaliers qui font à Malte & fuivi de
preſque tous les Grand'Croix , des Baillifs
& des Seigneurs du Conſeil des differentes
Nations. Environné de cette Cour refpectable
, il vint à pied juſques à la Marine ;
tous les canots de l'Eſcadre allerent au- devant
du Grand - Maître , qu'une ſuperbe
Gondole attendoit &dans laquelle il monta
avec les Seigneurs de la Grand'Croix
& fon grand Ecuyer en habit de cérémonie
; les principaux Officiers du Palais également
en habits de cérémonie , le précédoient
dans une autre Gondole . Les Chevaliers
avoient rempli les canots & tous les
petits bâtimens que le Commandant avoit
fait trouver au mole. Le Grand-Maître vo
guoit lentement au bruit des tymbales &
trompettes,& les Vaifleaux François devant
leſquels il paſſa , le ſaluerent de ſept Vivé
le Roi.
Quand fon Alteſſe fut arrivée au Commandant
, elle trouva fur une eſpéce de perron
que l'on avoit ajouté au pied de la
grande échelle , tous les Capitaines de l'Efcadre
& le Chevalier de Caylus à leur tête ;
il donna le bras au Grand- Maître & l'aida a
monter , tandis que les équipages faifoient
و
188 MERCURE DEFRANCE.
retentir l'air de cris redoublés de Vive le
Roi. Son Eminence trouva au haut de l'échelletes
troupes ſous les armes , & fut faluée
par leurs Officiers ; elle paſſa ſur le
gaillard , où les Officiers de la Compagnie
des Gardes de la Marine la faluerent également
; quarante de ces Mrs étoient ſous les
armes ; ils les préſenterent avec tant de grace
que le Grand-Maître en fut charmé ; il
s'arrêta quelques momens pour voir & admirer
cette jeune nobleſſe , dont pluſieurs
fontde notre Ordre , enfuite le Grand-Maî
tre entra dans la chambre du Conſeil , à la
porte de laquelle un Garde Marine étoit en
faction l'épée nuë ; ſon Eminence s'aflit fur
un fauteiiil placé ſur un tapis de pied ; tous
lesGrand'Croix étoient affis autour de lui ;
une décharge de moufqueterie fut le ſignal
d'une ſalve générale de toute l'artillerie
des Vaiſſeaux ; S. E. après quelques momens
d'une converſation polie & agréable, voulut
viſiter l'intérieur du Vaiſſeau ; tout y étoit
diſpoſé comme pour le combat ; le Grand-
Maître alla par tout , examina & parut charmé
de l'ordre &de la propreté de ce beau
Navire , il vint enfuite ſur le Gaillard & fe
plaça fous unDais qu'on lui avoit preparé à
Tribord. Ce Gaillard formoit alors un falon
magnifique , au fond duquel les Gardes de
la Marine étoient ſous les armes , & deux
• NOVEMBRE . 1744. 189
de ces Mrs étoient en faction aux côtés du .
Dais ; les Grand'Croix étoient affis , & les
Chevaliers avec les Officiers de l'Eſcadre
étoient debout. Le Pere de Leſpinaffe , Jefuite
, Aumônier du Commandant , vint à
la tête des Aumôniers de l'Eſcadre complimenter
le Grand Maître , avant que de lui
preſenter l'Eau-Bénite , enſuite il alla devant
un Autel richement paré , & il entonna
le Te Deum qui fut chanté par toute la
Muſique de Malte , que le Chevalier de
Caylus avoit placée ſur la Dunette.
Au fronteau de la Dunette & dans l'endroit
le plus apparent , on avoit placé le
Portrait du Roi . Vous ne pouvez imaginer
, mon cher Chevalier , l'effet que cette
vûë produifit en nous ; c'étoit pour lui que
nous étions aſſemblés , c'étoit pour lui que
nous venions intéreſſer le Ciel ; nos coeurs
en furent remués ; les differentes Nations
qui étoient avec nous , s'en apperçûrent&
convinrent que jamais aucune Nation n'a
aimé ſon Roi comme les François aiment le
leur. Nous cherchâmes dans nous-mêmes la
raifonde cet amour fi tendre & fi vif ; voici
celle que nous trouvames ; je crois que c'eſt
la véritable , du moins nous la donnâmes à
des Portugais étonnés de la vivacité de nos
fentimens. Toutes les Nations , même les
plus fidelles , ne voyent que leur Maître
190 MERCURE DE FRANCE.
dans la perſonne de leur Roi , les François
vont plus loin , ils y voyent un Pere , auquel
ils doivent tout , & un ami pour lequel
ils mourroient. Ces Mrs avouerent
qu'il falloir que cela fut ainſi , pour furprendre
les François dans les mouvemens
involontaires de crainte ou de triſteſſe dont
on voitbien qu'ils ne ſont pas les Maîtres ,
d'abord qu'il s'agit de leur Roi.
Quandles prieres furent finies , le Grand-
Maître revint dans la chambre du Conſeil
où le Commandant lui ſervit lui-même des
rafraîchiſſemens ; on en préſenta à tous les
Seigneurs , parmi leſquels étoit l'Evêque
deMalte & le Prieur de l'Eglife ; ces deux
Prélats ont affifté à toutes les prieres qu'on
a fait pour le Roi , & ſe ſont trouvés à
toutes les fêtes dont ce Monarque étoit
l'objet.
Tous les Officiers s'approcherent auſſi de
ſon Eminence ; ce Prince les reçut avec une
politeffe & un air de fatisfaction , qui flatoit
plus que l'honneur même qu'il avoit
prétendu faire par ſa préſence ; il fit donner
75 Piéces de Portugal valant mille écus
à l'équipage ; il accorda la demi-Croix au
premier Nocher , au premier Pilote & au
premier Canonnier; enfin au coucher du Soleil
, leGrandMaître parût fortir à regret
du Vaiſſeau ; il fut conduit avec les mêmes
NOVEMBRE.
1744. 191
cérémonies & le Commandant lui donna le
bras pour l'aider à deſcendre & à entrer
dans ſaGondole;à peine fut-elle débordée,
qu'une ſalve générale d'artillerie &demoufqueterie
ſe fit entendre.
Le Grand- Maître , pour ne rien perdre
de cette fête , vint débarquer à ſon jardin
de la Marine , dont il avoit fait illuminer le
beau ſalon , pour répondre en quelque façon
aux illuminations des Vaiſſeaux dont il n'avoit
pû joüir: la veille & ce jour-là tout
concourut à luidonner un magnifique ſpectacle
; après avoir demeuré deux heures
dans ſon jardin , S. E. retourna ſur les neuf
heures à ſon Palais , mais pour joüir plus
long-tems de la beauté du coup d'oeil que
fourniſloit cette brillante Eſcadre , ce Prince
paſſa à pied le long du rempart du côté
de la Baraque de Caſtille ; ſa Cour étoit un
peu moins nombreuſe qu'en arrivant à fon
jardin ; 70 Chevaliers ou Baillifs de diffe
rentes Nations qui l'avoient ſuivi, revinrent
au Vaiſſeau du Chevalier de Caylus , où il
les attendoit avec le plus grand & le plus
magnifique ſouper , qu'il appelloit un ambigu
; la gayeté, la bonne chere , les vins
précieux & la Muſique firent durer jufqu'au
jour un ſouper qui lui ſeul eut été
une fête magnifique.
192 MERCURE DE FRANCE.
1
COMPLIMENS adreſſés au Roi , à
la Reine , à Monseigneur le Dauphin &à
Mesdames , par les fix Corps des Marchands
, le Dimanche 15 Novembre.
Na oublié d'inférer ces Complimens
dans le premier Volume ; ils ſont
l'ouvrage d'un Ecrivain célébre , qui dans
cette occafion a prêté ſa plume à ſa joye ,
pour exprimer le zéle & l'amour du Peuple
pour ſonRoi.
:
SIRE ,
AU ROI.
Après tant d'éclatans témoignages de refpect
, d'amour , de douleur & de joye , de
imples Citoyens trembleroient de paroître
devant V. M. fi le langage des coeurs , le
ſeul qu'ils puiffent employer , n'étoit pas
toujours bien reçu d'elle. Notre profeffion
eſt d'entretenir par nos travaux l'abondance
, que la ſageſſe de V. M. fait fleurir , &
que ſes conquêtes nous affurent. Chaque
Ordre de l'Etat a ſes prerogatives , mais le
zéle eft commun à tous ainſi que vos bienfaits.
Les cris de victoire de vos guerriers ,
les
NOVEMBRE. 1744. 193
les actions de grace de votre Clergé , les
Harangues de tant d'illuſtres Compagnies ,
nos foibles voix enfin , tout part du même
principe , & tout éprouve la même bonté.
ALA REINE.
MADAME ,
Quelquefois la foule des hommages devient
importune , quand ils ne ſont que
des reſpects , mais la vertu écoute toujours
avec fatisfaction tous les tranſports qu'elle
inſpire , & c'eſt à elle que nous parlons :
c'eſt elle qui augmenta nos douleurs ; c'eſt
elle qui ajoute aujourd'hui à notre joye , &
qui nous encourage à l'exprimer ; cette
joye éclate au nom de tout le Peuple de la
France , de ce Peuple innombrable , dont la
voix toujours fidelle eſt l'interpréte de la
vérité, de la nature , & qui deftituée de tout
art ne s'en fait que mieux entendre au coeur
deV. M.
A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN,
MONSEIGNEUR ,
Il nous eſt permis d'oſer joindre ici nos
acclamations à votre joye , & pour comble
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
,
de bonheur , après nous être proſternés devant
un Roi , qui remplit tous nos défirs
nous ſommes aux pieds de celui qui fait toutes
nos eſperances.
A MESDAMES .
MESDAMES ,
Daignez recevoir ici les témoignages fimples
& finceres de nos reſpects & de notre
joye , comme vous avez reçû tant d'hommages
offerts avec plus d'appareil & d'éloquence,
ET AT des perſonnes qui font allées ſur la
frontiere d'Espagne recevoir Madame la
U
Dauphine.
Ne Dame d'honneur , Madame la Ducheſſe
3Dames de Compagnies.
Mad la Ducheſſe de
deBrancas.
Caumont.
Mad. la Marquiſe du Roure.
Mad. la Marquiſe de Pons.
Une premiere femme de Chambre , la Dame de
4 Autres .
Une Coëffeufe .
Une Blanchiſſeuſe ou Empeſcuſe.
Une fille de Garderobe.
Four.
NOVEMBRE. 1744.
195
LeChevalier d'honneur de la Princeſſe , M. le Marquis
de la Farre.
Le premier Ecuyer , M. le Comte de Rubempré.
1
Un Sécretaire du Cabinet ,
M. de Verneuil.
Un Maître des Cérémonies ,
M. Delgranges.
Un Ecuyer du Roi ,
M. de la Rivoyre.
Chapelle.
:
M. l'Abbé Daydie , Aumônier.
Un Chapelain , M. l'Abbé Paigné.
Un Clerc de Chapelle , M. l'Abbé de la Vallée,
Un Sommier.
Faculté.
Le Médecin ordinaire du Roi ,
M. Marcor.
Un Chirurgien.
UnApotiquaire .
Un Aide-Apotiquaite.
Chambre & Garderobe.
2Huiffiersde la Chambre du Roi.
Id.
Id
Garçons de la Chambre de Madame la Dauphine.
2 Valetsde Chambre ,
2 Valets de Garderobe ,
I Portemanteau du Roi.
2 Valets de Chambre Tapiſſiers ,
2 Portemeubles ,
2 Portefaix ,
Gardes du Corps.
rd
Id.
Id.
Un Chefde Brigade ,
Deux Exempts.
Deux Brigadiers.
Deux Sous-Brigadiers.
soGardes.
M. le Bailly de S. André
Lij
I196 MERCURE DE FRANCE.
1Trompette.
zClerc du Guet.
Maréchal ferrant.
Cent Suiffes.
xFourier.
■Caporal.
12Suiffes.
Gardesde la Porte,
Lieutenant.
4Gardes.
Prévôté de l'Hôtel,
2Officiers.
4Gardes.
Maréchaux&Fouriers,
2Maréchaux.
8Fouriers,
Officiers pour le traitement.
Le Maître d'Hôtel ordinaire du Roi , M. le Mar
Contrôleur Clerc d'Office.
quis deCoulanges,
Commis du Contrôleur Général.
Commis de la Chambre aux deniers.
2Gentilshommes ſervans.
Waguemestre.
Aide Waguemeſtre.
Sous Aide Waguemestre.
Huiſſierde Sale.
Chefs de Panncteric.
Aide.
Bouche.
■Sommier,
i
NOVEMBRE. 1744. 197
' Chefd'Echanſonnerie , bouche.
1 Ayde.
2Sommiers.
Garde vaifſſelle , gobelet .
Lavandier de Panneterie , bouche.
2Ecuyers de la bouche.
1 Maître Queux.
1Hâteur.
1 Potager.
2Enfans deCuiſine.
Patiffier.
I Porteur.
Huiffier.
z Avertiſſeur.
■ Sommier du garde manger.
1 Sommier des broches.
Garde vaiſſelle , bouche.
Grand Commun
Chef de Panneteric.
1Aide.
1 Sommier,
2Chefs d'Echanſonnerie.
1Aide.
2 Sommiers.
2Ecuyers de Cuiſine , Commun.
2 Maîtres Queux .
■ Hâteur.
• Potager.
• Patiffier.
1 Garde vaiſſelle extraordinaire.
1 Verdurier.
1 Huiffier.
2 Enfans de Cuiſine .
2 Porteurs .
Sommier du garde-manger.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
1 Sommier des broches.
■ Falotier.
2 Huiffiers du Bureau.
3 Chefs de Fruiterie.
2Aides.
2 Sommiers.
Chef de Fouriere.
■Aide.
I Lavandier de Cuiſine , bouche & commun.
I Portetable
1Bouteillier du Chambellan.
Lavandier de Panneterie commun.
6Pages du Roi.
Ecurie.
6Grands Valets de pied.
5 Petits .
2Cochers.
2l'oftillons.
2 Fouriers.
Maître Palfrenier.
sGarçons d'attelages.
6Aides aux chevaux de Selle.
I Maréchal.
1 Charron.
• Bourlier- Sellier.
2Muletiers.
aPorteurs.
1
:
:
:
:
NOVEMBRE. 1744. 199
COPIE de la Lettre du Roi écrite à Mon
Seigneur l'Archevêque de Paris , pour faire
chanter le TE DEUM en Actions de
graces des heureux ſuccès de la Campagne
du Roi , & en particulier de la Priſedé la
Villede Fribourg.
MOnOn Cousin , le moment que j'attendois
avec tant d'impatience eſt arrivé , où je puis
rendre à Dieu , au milieu de tout mon Peuple ,les
Actions de graces que nous lui devons pour les
bienfaits dont il nous a comblé . Il lui a plú de ſeconder
mes efforts & de me faire triompher à la
tête de mes Armées : il a daigné récompenfer l'amour
que je porte à mes Sujets , & couronner , par
des ſuccès , le déſir que j'avois de contribuer moimême
à leur ſureté & à leur gloire. Mes Conquêzes
en Flandres ont été auſſi rapides qu'elles
étoient importantes ; nul effort n'a été vain. Enfin
mes ennemis déconcertés , reconnoiſſant leur foibleſſe
, n'oſant pas ſe préſenter à force ouverte , &
croyant au moins pouvoir entreprendre aux lieux où
je n'étois pas , ont ſurpris des paſſages pour pénétrer
dans mes Etats , mais la valeur de mes Troupes
m'a donné le tems de voler à leur ſecours. Ni
le regret d'interrompre mes Conquêtes , ni l'éloignement
des lieux ne m'ont point retenu , & Dieu
qui m'en donnoit la force &la volonté , paroiſſoit
approuver mes deſſeins. Si alors ſa grace toute-puiffante
a paru m'abandonner un moment ; fi après
m'avoir protegé dans des entrepriſes difficiles , il a
voulu me faire voir la mort ailleurs que dans les
I iiij
200 MERCURE DE FRANCE.

dangers , ce moment d'allarme n'a ſervi qu'à me
faire ſentir plus vivement l'excès de fa bonté , &
j'ai reconnu qu'il ne m'avoit mis à cette épreuve ,
que pour m'accorder la faveur la plus touchante
qui puiſſe être pour un Roi. Sa Providence a voulu
que je jouiffe de tout l'amour de mes Sujets ,
ſans que les marques en fuſſent ſuſpectes , & que
me ſurvivant àmoi -même , je viſſe les regrets que
je laiſſfois après moi : voilà de tous ſes dons , unde
ceux qui m'a le plus touché. Ce Dieu qui lit dans
moncoeur , ſçait combien le prix d'être aimé , y
prévaut ſur un vain défir de gloire , qui coûteroit
trop à mes Sujets. Que fa bonté daigne achever
fon ouvrage , que ce ne ſoit pas vainement que
monPeuple me ſoit cher ; que ſa protection me
fourniſſe les moyens de rendre ce Peuple heureux
par la Paix , & que mes Victoires ne me ſervent
qu'à éteindre pour jamais dans mes ennemis , la
moindre eſpérance de pouvoir me nuire. La priſe
de Fribourg dont je viens de me rendre maître pour
l'Empereur mon Frere , les places de l'Autriche
'Antérieure que je lui ai ſoumiſes , tout acheve de
les convaincre , que les efforts les plus grands ne
peuvent rien contre une Armée que Dieu protége
viſiblement. Qu'ils entendent donc la voix du
Très-Haut ; qu'ils ſe laſſent des maux de leurs
Pays , s'ils ne font pas touchés de ceux de l'Europe;
qu'ils ſe ſouviennent que la France , en poffeffion
de défendre les Souverains opprimés , n'a jamais
foutenu que des cauſes juſtes , & qu'ils soient
enfin convaincus , qu'une Nation guerriere , qui
n'a qu'une langue & qu'un coeur , qui aime fon
Maître autant qu'elle en eſt aimée , & qui combat
pour l'équité, doit tôt ou tard ,par la Miféricorde de
Dieu, triompher de tous ſes ennemis. Pénétré de plus
en plus de tout ce que je dois à ſa divine bonté,je
NOVEMBRE. 1744. 201
,
ne puis que lui en redoubler mes Actions de graces
,& je vous écris cette Lettre pour vous dire
que mon intention eſt , que vous faffiez chanter le
Te Deum dans votre Egliſe Métropolitaine & autres
de votre Diocèſe , avec les ſolemnités requiſes , au
jour & à l'heure que leGrand Maître , ou le Maître
des Cérémonies vous dira de ma part , & que
vousy invitiez tous ceux qu'il conviendra d'y affifter
: ſur ee , je prie Dieu , qu'il vous ait , mon
Couſin, en ſa fainte & digne garde. Ecrit à Verſailles
le vingt- un Novembre mil ſept cent quarantequatre.
Signé , LOUIS ; Et plus bas , PHILYPEAUX.
Et au dos est écrit : A mon Coufin l'Archevêque
de Paris , Duc de Saint Cloud , Pair de France ,
Commandeur de l'Ordre du Saint- Esprit.
:
M. l'Archevêque de Paris , donna ſon Mandement
en conféquence , dont la teneur fuit.
CHARLES - GASPARD - GUILLAUM
DE VINTIMILLE , & C.
Pourrions nous ne pas regarder comme un effet
fenſible de la protection du Ciel , cette ſuite d'événemens
avantageux , qui , depuis que le Roi s'eſt
rendu à la tête de ſes Troupes , ont relevé la gloire
de ſes. Armes , & entre lesquels l'un des plus importans
eſt la priſe de la Villede Fribourg , & des
Forts quila comunandent.
Le premier ſoin de Sa Majesté au retour de ſes
expéditions , a été de remercier le Dieu des Armées
des lecours qu'il en a reçus , & de lui rendre ſes
voeux devant tout son Peuple , dans ce Temple Augufte
, où l'on a offert tant de Sacrifices pour le
ſuccèsde ſes entrepriſes , au milien de cette Capitale
,comme dans le lieu le plus propre pour faire
éclater les ſentimensde Religion & de gratitude .
dont fon coeur étoit pénétré.
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Aujourd'hui ce même Monarque , par laLettre
que nous vous communiquons , & qui ſera à jamais
un monument précieux de ſa piété envers
Dieu & de ſa tendreſſe pour ſes Sujets , nous ordonne
de rendre de notre part au Très- Haut de ſolemnelles
Actions de graces pour les différentes faveurs
dont il l'a comblé , & en particulier pour l'innportante
conquête que ce Prince , revenu à peine
des portes de la mort , a entrepriſe avec tant de
courage , & qui a ſignalé glorieuſementla fin de fa
campagne.
Animés par un exemple fi édifiant , ſoumis àdes
ordres ſi reſpectables , faiſons retentir le lieu Saint
duchantde ces Cantiques conſacrés par l'Eglife à
la reconnoiſſance des bienfais que Dieu répand fur
nous : allons aux pieds des Autels faire à celui que
nous y adorons , l'hommagé de nos proſpérités &
denos triomphes : reconnoffons que nous en fommes
redevables à ſa main bienfaiſante , & loin de
les attribuer uniquement à l'induſtrie & au courage
de l'homme , écrions- nous avec cette multitude
d'Eſprits Célestes , qui environnent le Trône de
l'Agneau : A notre Dieu , Bénédiction , Gloire , Sageffe,
Actions de graces , honneur , Puissance& force
dans les fiécles des fiécles.
,
Après l'avoir remercié de ce que ſa divine bonté
a fait pour nous , prions-le de nous donner de nouvelles
preuves de ſa protection en calmant les
troubles dont l'Europe eſt agitée , & en nous rendant
un bien que nous avons long-tems poſſédé ,
fans en connoître affés le prix : demandons lui qu'il
diffſipe les jaloufies & les défiances qui ont enfanté
les cruelles diviſions d'où naiſſent chaque jour
nant de malheurs & de défordres : conjurons- le
d'éloigner de nos Frontiéres l'un des plus redoutables
fléaux de ſa colere ; de briſer dan de mettre exz
NOVEMBRE. 1744. 203
pièces , ou du moins de rendre inutiles ces Armes
meurtrieres , que les hommes ont inventées pour
leur mutuelle deſtruction .
Puiffions-nous , par une heureuſe réunion des
Puiſſances diviſées , jouir dans peu du fruit de nos
Prieres , voir bien-tôt ſuccéder aux horreurs d'une
Guerre ſanglante , les douceurs de la Paix , & n'avoir
plus que des voeux à former en faveur de ceux ,
contrequi nous implorons avec ardeur l'aſſiſtance
duCiel!
A ces cauſes , après en avoir conferé avec nos
vénérables Freres les Doyen , Chanoines & Chapi--
tre de notre Egliſe Métropolitaine , Nous ordonnons
: que le Te Deum , avec le Verſet , Benedica
mus Patrem & Filium , &c . & l'Oraiſon Pro gratiarum
actione ; l'Antienne Domine ſalvum fac Regem
, &c. le Verſet Fiat manus tua , &c. & l'Oraifon
Pro Rege or ejus Exercitu , ſera chanté Mercredi
prochain deux du préſent mois de Décembre , dans
notredite Eglife , en actions de graces des heureux
ſuccès de la Campagne du Roi , & en particulier de
la priſe de la Ville & des Forts de Fribourg. Que
Dimanche fix du même mois , il fera pareillement
chanté dans toutes les Abbayes, Chapitres, Paroif
fes & Communautés Séculieres& Régulieres de la
Ville& des Fauxbourgs de Paris ; & le Dimanche
qui ſuivra la réception de notre préſent Mandement
, dans toutes les autres Egliſes de notre Dio
cèſe. Si vous mandons , que ces Préſentes vous
ayez à notifier à tous Abbés , Prieurs , Curés , Su
perieurs & Superieures des Communautés exemp
res& non exemptes , à ce qu'ils n'en ignorent
Donné à Paris en notre Palais Archiepifcopal , le
premier Décembre mil ſept cent quarante- quatre..
Signé CHARLES , Archevêque de Paris,
t
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
MANDEMENT de M. le Cardinal de
Tencin , Archevêque &Comte de Lyon
pour faire chanter le Te Deum , en Astions
degraces de la prisede Fribourg.
PIERRE DE GUERIN DE TENCIN ,
1
Vous voyez , mes très chers Freres , dans la Lettre
que le Roi nous a fait l'honneur de nous adreſfer
, les motifs de la reconnoiſſance que vous devez
au Seigneur pour les ſuccès de la Compagne de Sa
Majefté , & en particulier pour la priſede Fribourg
qui l'a fi avantageuſement terminée ; mais ce qui
doit vous rendre cette Conquête plus chere & plus
précieuſe encore , c'eſt la nouvelle gloire dont elle
couvre le Roi , & la nouvelle preuve qu'elle fournit
de ſon amour pour ſon Peuple. Elle est l'ouvrage
des premiers momens de fa convalefcence. A
peine échappé , comme par miracle , de la inaladie
Ja plus dangereuſe , il s'eft hâté de reprendre les
Javaux qu'elle avoit interrompus , & de courir à
de nouveaux dangers. Touché des marques fi
vrayes que ſes Sujets lui ont données de leur tendreſſe
, il a voulu la mériter , pour ainſi dire , encore
davantage , & les en récompenfer. Qu'elle croifſe
donc auffi encore , s'il eſt poſſible , cette tendreffepour
un Monarque qui en eſt fi digne , dès
qu'il en fait fon bonheur& fa gloire ! A ces caufes
, &c.
1
NOVEMBRE. 1744. 205
MORTS.
L E7 Septembre , D. Anne Marie-Théreſe Spinola,
née Princeſe du S. Empire & Epouse de
M. Paul-Edouard d'Eſtouteville , en poffſeſſion des
nom & titre de Duc d'Eſtouteville en vertu de la
Charte d'Erection de ce Duché par François I. en
1534 , ci -devant Mestre de Camp Lieutenant dur
Régiment du Roi Dragons , & actuellement Maréchal
des Camps & armées de S. M. & c. mourut
à Paris , & fut tranſportée le 9 de la Paroiſſe de S..
Sulpice en celle de S. Eustache , pour y être inhumée
dans la Chapelle de Colbert & au tombeau de
M. Colbert Miniſtre d'Etat , ayeul paternel de M.
d'Eſtouteville , de qui elle ne laiſſe point d'enfans.
Madame d'Eſtouteville avoit été mariée le 25 Juin
1714 , & étoit âgée de 58 ans. Elle étoit foeur cadetre
de feuë Madame la Duchefſe de Nevers ,
morte le II Janvier 1738 , & comme elle fille de
Jean- Baptiste Spinola , Prince du S. Empire & de
Vergagne dans l'Etat de Génes ,Grand d'Eſpagne
de la premiereClaſſe , Lieutenant Général des armées
de S. M. Catholique , &c. & de D. Françoiſe
Corerel du Bois de Leſſines .
-
Si l'on veut s'inſtruire plus particulierement de
cequi regarde la Généalogie de Mad. d'Eſtouteville&
de la feuë Ducheſſe de Nevers , on peut
voir 1º . l'Hiſtoire de la Maiſon Spinola , donnée
au Public en 1696 , par le Pere Maximilien Déza:
2º. l'Ouvrage d'Augustin Franzone Chevalier Génois
, ſur les vingt-huit premieres Maiſons de la
République de Genes , à la tête deſquelles il mer
206 MERCURE DE FRANCE,
celle de Spinola :& 3 °. l'Abregé Manuſcrit de la
Généalogie de çette même Maiſon dreffée ſur titres
par Lucas Salazar Chronologiſte du Roi d'Eſpagne,
Conſeiller au Confeil des Ordres Militaires , Commandeur
de Calatrava.
LeMarquis de Leuville , fils du Lieutenant Généxal
de cenom , & neveu du Bailly de Givri , mort
ilyaquelque tems à Embrun des bleſſures qu'il a
reçûës à l'attaque duChâteau Dauphin , a été tué
par un Parti de Vaudois , en allant joindre les troupes
commandées par le Prince deConty.
Jean Baptiste Du Tillet ,
Conſeiller d'honneur
au Parlement de Paris , & cy-devant Prédent
d'une des Chambres des Enquêtes , mourut à
Paris le huit , âgé de 59 ans.
Mre Jean Bouhier , Ancien Evêque de Dijon ,
mourut dans ce Diocèſe le quinze , âgé de près de
79 ans ; il avoit été le premier Evêque de cette Capitale
de la Bourgogne .
Charles Marquis de Ste Maure , Vice Amiral
du Levant , Grand Croix de l'Ordre Royal & Militaire
de S. Louis , mourut à Paris le 23 , âgé de 92
ans.
, Jerôme Auguſtin Boiſſel de Darville Brigadier
des armées de France , & Gouverneur de la
Ville de Roye , mourut à Paris le même jour dans
ſa ſoixante& quatrième année.
Madame de France , fixieme Fille du Roi , mourut
à l'Abbaye de Fontevrault le 28 , âgée de huit
ans, 4 mois & 12.jours ; elle étoit née à Verſailles
le 16 Mai 1736 .
Dame Marie Claude Cahouet de Beauvais , épouſe
du Comte de Chabanes , Lieutenant Général des
armées du Roi , Lieutenant Colonel du Régiment
des Gardes Françoiſes , & Grand Croix de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis , mourut à Paris le
29 , âgée de so ans..
NOVEMBRE. 1744. 207
K
M. de Solemi , Brigadier & Lieutenant Colone
du Régiment de Cavalerie de Conty , a été tué en
Italie , en marchant ſur les traces de ſon Prince, au
Combat donné près du Convent de la Madonna
del Ulmo .
Le Marquis de Benſe, Capitaine dans le Régiment
de Dragons du Roi , a été tué à l'attaque du fort
de Rhinfeldt , ſur le Rhin , emporté par les troupes
commandées par le Chevalier de Belle-Ifle .
Le Chevalierde Courtomer & le Marquis d'Avernes,
tous deux Lieutenans au Régiment des Gardes
Françoiſes , ont été tués en ſignalant leur valeur au
Siége de Fribourg .
Mre Leon de Beaumont , Evêque de Saintes , &
Prieur de S. Etienne de Mortagne , mourut dans.
ſon Diocèſe le 10 Octobre , âgé d'environ 93 ans.
M. de Boëhmer , Miniſtre du Landgrave de Heffe
Darmſtadt , mourut les Novembre dans la ss. an
néede ſonâge.
?
TABLE .
P
Profe IECES FUGITIVES GITIVES en Vers&en
Imitation del'Ode vingt-uniéme du troifiéme
Livre d'Horace , O nata me cum Confule Manlio
, 3
Effai fur la Vie & les Ouvrages de M. Rigaud ,
&c. 6
Épitre à M. de Voltaire , II
Réponſe du P. Texte ſur l'Angelus, 16
L'Ami parfait , 24
Expériences de Phyſique , 31
Imitation de l'Ode troifieme du ſecond Livre d'Horace
, Æquam memento , &c. 34
Nouvelle découverte ſur les Notes des Abbreviations,
36
Stances fur l'Air d'Iſſe , les doux Plaiſirs ,&c. 45
Lebaifer , 46
Vers à M. de Voltaire , ibid.
Séance publique de l'Académie des Sciences , Extrait
, 47
Epitre à M. Bouguer , &c .
81
Manuscrit traduitde l'Arabe par M. Jacques , ٢
-Nouvelle Epitre au Roi par M. de Voltaire , 114
Huitain ſur Louis le Bien- aimé , 116
Epitre au Roi , 117
Extrait d'un Ecrit intitulé , Refutations , &c . 120
Explication de PEnigme & du Logogryphe de Novembre
, premier Volume ,
Enigme & Logogryphe ,
Chanſon notée ,
130
131
132
NOUVELLES LITTERAIRES , DES BEAUX- ARTS , & c.
Voyages du Capitaine Lade , Extrait , 133
Diflertations ſur la Fondation de Marſeille , Ex
trait , 143
Voyages & Avantures du Comte de , &c.
Mémoires de Melvil ,
149
ibid.
Les Eléinens de la Médecine Pratique, ibid.
Nouveau Livre d'Ecriture , 150
Ouverture du Collége Royal , ISI
Eſtampes nouvelles , 152
Effence Ballamique , ibid.
Spectacles , 154
Nouvelles Etrangeres , Turquie , Ruffie , Pruffe ,
163
Allemagne , 165
Saxe ,
167
Hambourg ,
171
Pologne ,
174
Francfort , Baviere , 175
Italie 177
Eſpagne ,
178
Génes & Iſle de Corſe , 179
GrandeBretagne ,
180
Flandre , ISI
Morts des Pays Etrangers . 182
Fête donnée à Malte par le Chevalier de Caylus,
184
Complimens adreſſés au Roi , à la Reine , &c.
192
Etat des perſonnes qui ſont allées recevoir Madame
la Dauphine , 194
Lettre du Roi à M. l'Archevêque de Paris & fon
Mandement en conféquence , 199
Mandement du Cardinal de Tencin , 204
Morts, 205
Bréver & Privilege du Roi pour leMercure.
Errata du premier Volume.
PAge 2, ligne4,
, à publier . liſez , à publier !
P. 12 , 1. 16 , n'y , l. ni .
P. 17 , 1. antepenultiéme , créance , l. croyance.
P. 20 , 1.3 , Stuard , l. Stuart.
P. 22 , 1. 2 , les Dominiquin,l. les Dominiquains.
P.31 , 1.2 , caprice ; l. caprice ,
Ibid. 1. 26 , doit , l. il doit.
P, 31 , 1.7 du bas , guai , l. gai.
P. 10 , 1
4
8, ces mots ſont compoſés , l. ce mot eft
compoſé.
P.50 , 19 , Pentiévre , l. Penthiévre.
:
P. 54, 1. 14 , Le Poiſſon , même qui s'élance , l. Le
Poiſſon même , qui s'élance .
P. 58 , 1. 14 , n'avoient , l. n'ont.
P. 65 , 1. 3 & 4 du bas , Prieur , l. Prieure. ec, l. ce
P. 93 , 1. 13 , ôtez la virgule après préfére.
P. 100 , 1.1 , Prddeſſeur ; 1. Prédéceſſeur.
P. 105 , 1. 14& 15 , rendues , 1. rendus.
:
:
BREVET qui accorde le Mercure de
France aux Sieurs Fuſelier & la Bruere..
A au
UJOURD'H UI trente-un Octobre mil
ſept cent quarante quatre , le Roi étant
Camp devant Fribourg , voulant que le Mercure
de France , que le défunt Sieur de la Roque compoſoit
tous les mois , foit continué avec toute l'attention
convenable à un Ouvrage auffi utile qu'ag
éable au Public. Sa Majesté bien informée des
talens & de la ſageſſe des Sieurs Louis Fuſelier
&Charles-Antoine le Clerc de la Bruere , les a
choiſis & nommés pour compoſer à l'avenir leMercure
de France excluſivement à tous autres , & ce
tant qu'il plaira à Sa Majesté , laquelle veut & ordonne
à cet effer que toutes Lettres de Privilege
leur en ſoient expédiées , aux conditions neanmoins
de ne pouvoir céder ni tranſporter leur
part dans ledit Privilege à quelque perſonne que ce
puifle être , l'intentionde Sa Majeſté étant que le
ſurvivant des deux en joüiffe en entier Veut en
outre Sa Majesté que leſdits Sieurs Fuzelier &
la Bruere partagent entre eux le travail pour la
compoſition dudit Ouvrage , & les émolumens
qui proviendront d'icelui par égale portion , le
tout à commencer au mois de Novembre prochain
, & pour aſſurance de ſa volonté , Sa Majesté
m'a commandé d'en expédier le préſent Brévet ,
qu'elle a ſigné de ſa main & fait contre- figner par
moi Confeiller , Sécretaire d'Etat & de ſes Commandemens
& Finances .
Signé LOUIS.
Et plus bas , PHELYPPEAUX
Et au dos eſt écrit :
Registré sur leRegiſtre onze de la Chambre Royale
Syndicale des Libraires & Imprimeurs de Paris ,
Nº 394 , folio 233 , conformément aux anciensRoglemens
, confirmés par celui du 28 Février 1723 .
AParis le dixDécembre 1744.
Signé, VINCENT , Syndic.
De l'Imprimerie de JOSEPH BULLOT 1744-
L
PRIVILEGE DU ROI,
OUIS par la grace de Dieu , Roi de France
&de Navarre : A nos amés & féaux Conſeillers
, les Gens tenans nos Cours de Parlement ,
Maîtres des Requêtes ordinaires de notre Hôtel ,
GrandConfeil , Prévôt de Paris , Baillifs , Sénéchaux
, leurs Lieutenans Civils & autres nos jufticiers
qu'il appartiendra. SALUT , nos chers &
bien amés Louis Fuzelier & Charles Antoine le Clerc
de la Bruere , Nous ont fait remontrer , que l'applaudiſſement
que reçoit le Mercure de France,
Nous a fait croire que le ſieur de la Roque titulaire
dudernier Brevet étant décédé , il ne convient pas
que le Public ſoit privé à l'avenir d'un Ouvrage
auſſi utile qu'agréable , tant à nos Sujets qu'aux
Etrangers ; c'eſt dans cette vûë que bien informés
des talens& de la ſageſſe des ſieurs Fuzelier & le
Clerc de la Bruere,Nous les avons choiſis pour com.
poſer à l'avenir excluſivement à tous autres ledit
Ouvrage , ſous le titre deMercure de France , &
Nous leur en avons accordé à cet effet notre Brevec
en datte du trente-un du mois dernier , à condition
que le ſurvivant des deux jouira ſeul de la faculté
& Privilége,pour l'exécution duquel ils Nous
ont très-humblement ſupplié de leur accorder nos
Lettres ſur ce néceſſaires. A CES CAUSES ,
Voulant traiter favorablement leſdits ſieurs Expofans
, Nous leurs avons permis & permettons par
ces Préſentes de compoſer & donner au Publicà
l'avenir tous les mois ,à eux ſeuls excluſivement à
tous autres ledit Mercure de France , qu'ils pourront
faireimprimer enun ou pluſieurs Volumes conjoin,
,
,
tement ou ſéparément & autant de fois que bon
leur ſemblera chaque mois, & de le faire vendre &
débiter par tout notre Royaume , Pays Terres &
Seigneuries de notre obeſſance ,pendant le tems
&eſpace de vingt années confécutives , à compter
dujour de ladatte des Preſentes , à condition néanmoins
que chaque Volume porte ſon Approbation
exprefle de 1 Examinateur qui aura été commis à
cet effet , & en outre Nous avons revoqué & revoquons
tous autres Priviléges qui pourroient avoir
été donnés ci-devant à d'autres qu'audits ſieurs
Expoſans faiſons défenſes à toutes perſonnes
de quelque qualité & condition qu'elles foient
d'enintroduire d'Impreffion ou Gravure Etrangere
dans aucun lieu de notre obéillance , comme aufli
àtous Libraires - Imprimeurs Graveurs Imprimeurs
, Marchands en Taille douce & autres d'imprimer
, faire imprimer , graver ou faire graver ,
vendre, faire vendre, débiter ni contrefaire ledit Livre
ou Planches en tout ni en partie , ni d'en faire
aucuns Extraits ſous quelque prétexte que ce foit
d'augmentation , correction, changement de Titres
ou autrement ſans la permiffion ex refle ou par
écrit deſdits ſieurs Expoſans ou de ceux qui auront
droit d'eux , le tout à peine de confiſcation tantdes
Planches que des Exemplaires contrefaits & des uf
tenciles qui auront ſervi à ladite contrefaçon que
Nous entendons être ſaiſis en quelque lieu qu'ils
foient trouvés , de fix mille livres d'amende contre
chacun des contrevenans , dont un tiers à Nous , un
tiers à l'Hôtel- Dieu de Paris , & l'autre tiers auldits
fieurs Expoſans,& de tous dépens dommages & intérêts
, à la charge que ces Préfentes feront en regiftrées
tout au long fur le Regiſtre de la Communauté
des Libraires & Imprimeurs de Paris, dans trois mois
de ladatte des Préſentes ,& que l'impreffion de ce
:
Livre fera faite dans notre Royaume & non ailleurs
, & que les Impetrans ſe conformeront en
tout aux Réglemens de la Librairie & notamment à
celui du dix Avril mil ſept cent vingt-cinq , &
qu'avant de les expoſer en vente, les Manufcuitsou
Imprimés quiauront ſervi de copie à l'impreſſion
deſdits Livres ſeront remis dans le même état ou les
Approbations y auront été données ès mains de nôtre
très-cher & féal Chevalier Chancelier de France,
le ſieur Dagueſſeau , Commandeur de nos Ordres
, & qu'il en ſera enſuite remis deux Exemplaires
de chacun dans notre Bibliothéque Publique,
un dans celle notre Château du Louvre,&un
dans celle de notre très cher & féal Chancelier de
France , le tour à peine de nullité des Préſentes , du
contenu deſquelles vous mandons & enjoignons
de faire jouir leſdits ſieurs Expoſans ou leurs ayants
cauſe,pleinement& paiſiblement,ſans ſouffrir qu'il
leut ſoit fait aucun trouble ni empêchement. Voulons
que la copie des Préſentes qui fera imprimée
au commencement ou à la fin deſdits Livres ſoit
tenuë pour dûëment ſignifiée, & qu'aux copies collationnées
par un de nos amés & féaux Conſeillers
Sécrétaires , foi ſoit ajoutée comme à l'Original.
Commandons au premier notre Huffier ou Sergent
ſur ce requis de faire pour l'exécution d'icelles
tous Actes requis & néceſſaires , fans demander
autre permiffion & nonobſtant Clameur de
Haro , Charte Normande& Lettres à ce contraires
, car tel eſt notre plaiſir. Donné à Paris , le
treizieme jour de Novembre , l'an de grace mil
ſept cent quarante-quatre & de notre Régne le
trentiéme.
Par leRoi enfon Confeil , NOBLET.
Régistréſur le Régiſtre onze de la Chambre Royale
Syndicale des Libraires & Imprimeurs , ſous le
même Numero & le même folio que le Brévet attaché
ſous le préſent contre-ſcel ( N°. 394 , fol. 233 , )
conformément au Reglément de 1723 , qui fait défense
Art. 4, à toutes perſonnes de quelque qualité qu'elles
foient, autres qquuee les Libraires & Imprimeurs ,de
vendre , débiter & faire afficher aucuns Livres pour
les vendre en leurs noms , soit qu'ils s'en disent les
Auteurs ou autrement , & à la charge de fournirà
ladite Chambre Royale & Syndicale des Libraires
Imprimeurs de Paris huit Exemplaires de chacun &
par chacun mois , preſcrits par l'Article 108 duméme
Reglement.A Paris le 10 Décembre 1744.
Signé, VINCENT , Syndic,
La Planche gravée doit regarder la page
LaChanson notée , la page
44
132
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROY.
DECEMBRE . 1744 .
IGIT
UT SPARGAT
Papillon
S
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER,
rue S. Jacques.
Chez La Veuve PISSOT , Quai de Conti,
à la defcente du Pont-Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
M. DCC. XLIV .
AvecApprobation & Privilége du Roy.
AVIS.
L'ADRESSE générale està Monsieur
DELA BRUERE , à l'Hôtel de Pontchartrain
. On prie très - instamment ceux qui
nous adreſſeront des Paquets par la Poſte ,
d'en affranchir le Port, pour nous épargner
le déplaisir de les rebuter , & à eux celui de ne
pas voir paroître leurs Ouvrages .
Les Libraires des Provinces ou des Pays
Etrangers , qui souhaiteront avoir le Mercure
de France de la premiere main , & plus promptement
n'auront qu'à écrire àl'adreſſe cideſſus
indiquée ; on se conformera très exactement à
leurs intentions,
PRIX XXX . SOLS,
MERCURE
deFrance
DEDIL
AUROL .
Decembre 1744 .
•Pieces Fugitives
tant en Vers qu'en Prose
Imitation
De lode 244. du. 3º livre d'Horace
Quandtoutl'or de l'Arabie
Enfleroit vos magasins,
Quandnouveau Roide Phrygie
Toutseroitor sous vos mains,
Sile tems que rien n'arrête
Sur vôtre superbe tête
Graveles traits de lamort,
Rien ne sçauroitvous defendre;
L'or estegal a la cendre
Dans la balance du Sort .
4 MERCURE DEFRANCE ,
O toi Peuple heureux * & ſage
Qu'Alexandre reſpecta
Conſerve à jamais l'uſage
Que la raiſon te dicta , :
Qu'en ta courſe vagabonde
L'interêt de ce Dieu du Monde
Te laiſſe ignorer fa loi ;
Qu'une richeffe commune
T'aſſerviſſant la fortune ,
En fixe le juſte emploi.
Là l'Orphelin trouve un Pere
Et la Veuve fans dégoûts
Ne voit rien qu'elle préfere
Aux cendres de fon Epoux.
L'appas d'une dot immenfe
Au caprice , à la licence
N'acquiert pas l'impunité.
La femme ſimple & timide
N'aque la vertu pour guide ,
Et pour dot la chaſteté.
François , quelle ame affez belle
Enfantera le deſſein
D'appeller fur ce modéle
Les Vertus dans votre ſein ?
Afon génereux courage
J'ofe affurer le ſuffrage
* Les Scythes,
DECEMBRE. 1744. 5
Et l'amour de l'avenir :
Tous les Temps pleins de ſa gloire
Dreſſeront à ſa mémoire
Les Autels du ſouvenir .
Severe , mais équitable
La ſeule poſterité
Eft l'organe reſpectable
Qu'a choiſi la vérité.
Sans ceffe en proieà l'envie
Les Heros pendant leur vie
Gemiſſent ſous ſon effort :
C'eſt ainſi qu'elle ſe venge
De l'éternelle louange
Que leur affure la mort.
Nous parlons contre les vices ,
Mais nous flattons les forfaits ,
Les crimes ſont ſans ſuplices ,
Et les Loix ſans effets .
La fraude , la violence
Conduiſent à l'opulence ,
Qui bien-tôt leur ſert d'appui ;
Le pauvre ſeul eft coupable ,
Et le crime eft reſpectable
Si la fortune eſt pour lui.
Rougiffons de la baſſeſſe ,
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
1
Où ſans crainte du mépris ,
L'intérêt & la molleſſe
Aviliffent nos eſprits.
Dans ſa naiſſante avarice
Le Fils pour toute exercice
Ne connoît que l'art des jeux ;
Tandis que plus lâche encore ,
Son Pere ſe deshonore
Pour enrichir ſes Neveux.
C'eſt ainſi que les ravages
D'une indigne paſſion
Ftendent fur tous les âges
Leur fatale impreffion ;
Mais une jufte diſgrace
Des biens que l'avare entaffe
Sçait écarter les plaiſirs ;
Et la céleste vengeance
Au ſein de la jouiſſance
Lui laiſſe encor les defirs.
DECEMBRE . 1744. 7
SUITE DU MANUSCRIT
Arabe , traduit par M. Jacques , Marchand
Evantailliste , rue Mouffetar .
U
N Ours d'une grandeur prodigieuſe
ſe lança un jour ſur moi; mais loin de
me faire aucun mal , il ſe contenta d'arracher
mon fils de mes bras , & l'emporta
en fuyant d'une courſe précipitée. Parelin
courut après le raviffeur un épieu à la main.
Je voulois le ſuivre , mais la frayeur m'avoit
oté la force de marcher , & d'ailleurs Parelin
& l'ours couroient avec tant de viteſſe,
qu'il m'eût été impofſible de les atteindre.
J'attendis le dénouement de cette avanture
avec la plus vive inquiétude. Chaque inſtant
redoubloit mes allarmes , & la nuit qui
arriva ſans que j'euſſe revû ni mon mari ni
mon fils , mit le comble à ma déſolation .
Je ne doutai plus que l'inſtant fatal prédit
par le Silphe ne fut enfin arrivé , & que
nous ne futlions ſéparés pour jamais. J'attendis
pluſieurs jours auſſi vainement : enfin
ayant perdu toute eſperance , je réſolus de
me donner la mort. J'allois me précipiter
dans une fontaine qui couloit au milieu du
و
Aiiij
• MERCURE DE FRANCE.
bois : je ſentis que quelqu'un me retenoir,
je me retournai ,& je vis le Silphe qui m'arrêtoit.
Eritzine , me dit-il , ſubiſſez votre
fort ſans murmurer , c'eſt le ſeul moyen
d'obtenir le pardon de votre déſobéiſſance.
Ranimez votre courage , vous en aurez encore
beſoin long-tems , mais peut-être quelque
jour vous ferez heureuſe. Je reverrai
Parelin , m'écriai-je : Ah ! dites-moi s'il vit,
&quel eft fon fort. Il vit , répondit le Silphe,
mais il n'eſt plusde Parelinpour vous.
S'il eſt ainfi , repris-je , qu'ai-je beſoin de
la vie ? C'eſt l'arrêt du deſtin , continua le
Silphe , & vous attenteriez à vos jours ſans
fuccès.
Vous pouvez juger enquel écat me laifferent
ces dernieres paroles du Silphe; il eſt
inutile de vous ennuyer du détail de mes
chagrins daus la Forêt. J'y paffai un an à
faire retentir les antres les plus fourds de
mes gemiſſemens; je demandois mon époux
&mon fils aux arbres , aux rochers, à toute
la nature.
Je n'avois point encore vû de créature
humaine dans ce defert , mais la ſolitude
m'étoit chere , & toute ſociété m'auroit embarraſſée.
Les premiers hommes que j'y apperçus
furent des Matelots qui venoient
faire de l'eau à la fontaine qui étoit au milien
dubois. J'étois trop malheureuſe pour
DECEMBRE. 1744. 9
avoir rien à redouter ; ainſi je ne me détournai
pas de mon chemin pour les éviter :
mais dès qu'ils m'apperçurent , ils me faifirent
, & m'emmenerent à leur bord. J'étois
affez tranquille , & la captivité m'affligeoit
peu ; mais mon courage m'abandonna
à la vue du Capitaine du Vaiſſeau. C'étoit
le même Sideni à qui ma mere m'avoit déja
livrée par une trahiſon ſi cruelle. Ce barbare
déſeſperant de pouvoir rien obtenir par
la douceur , en vint d'abord aux dernieres
extrémités ; il eut lieu de s'en repentir , &
fut déconcerté du courage avec lequel je le
reçus. Je rendis long - tems ſes efforts inutiles
, & pluſieurs bleſſures que je lui fis le
punirent de ſa brutalité. Ma réſiſtance changea
fon amour en rage ; furieux de voir fon
fang couler , il tira ſon poignard , m'en
frappa , & me jetta dans lamer.
Ma perte paroiſſoit afſſurée: mais leCiel étoit
tropjalouxde me punir , pour finir ſitôt mes
fouffrances. Un Dauphin me porta juſqu'au
rivage. Une vieille femme , qui s'y trouvoit
alors meprit dans ſes bras , & me tranſporta
dans ſa petite cabane,qui n'étoit pas éloignée.
J'avois perdu connoiffance , &je n'ai ſcu ce
détail que par la vieille charitable qui me
fecourut; quelques ſimples qu'elle appliqua
fur ma playe , la guérirent en peu de jours.
Elle n'oublia rien de ce qu'elle crut propre
Av
IO MERCURE DE FRANCE.
à me confoler , & tant de bonté & d'huma
nité auroient remis le calme dans mon ame ,
ſi quelque choſe eût pû le faire. Elle m'enſeigna
la demeure d'un Magicien , qui , difoit-
elle , me donneroit un reméde à mes
maux , s'il y en avoit un poffible. Je comptois
peu ſur un pareil fecours. Cependant je
partis pour aller trouver le Magicien avec la
même précipitation que ſi j'euſſe eſperé quelque
choſe de ſes foins. Dès qu'il m'apperçut :
Princeſſe , me dit-il , je ſçais le ſujet qui vous
amene ; ſi vous avez le courage d'aller chercher
la Toupie de Diamant du Roi des Génies
, vous verrez finir vos malheurs. Il m'apprit
alors que cette Toupie lumineuſe étoit
dans un lieu inacceſſible , que la difficulté
d'en approcher , quoique très-conſidérable ,
étoit cependant le moindre des dangers que
j'aurois à effuyer ; que pluſieurs monftres
défendoient l'accès du lieu où étoit le tréfor.
Je vous donnerai le moyen , continua le Magicien
, de ſurmonter tous ces obſtacles,pourvũ
que de votre côté vous ayez affez de force
pour fortir victorieuſe de la derniere épreuve.
Quelque choſe qu'on vous diſe , il ne faut
ni parler ni tourner la tête , & avancer toujours
versla Toupie lumineuſe. Prenez , me
dit-il , ce poinçon d'or , il vous ouvrira le
paſſage au travers des rochers qui entourent
le lieu où eſt la Toupie de diamant ,& yous
DECEMBRE. 1744. 11
garantira des monſtrés qui la défendent . Le
Magicien m'enſeigna enſuite le chemin que
je devois prendre , la route étoit fort longue
, &j'ai conſumé un an à la ſuivre ; enfin
après des fatigues incroyables j'arrivai aux
rochers qu'on m'avoit indiques ; à peine euje
frappé la roche avec le poinçon , qu'elle
s'ouvrit pour me laiſſer paſſer ,& ſe referma
aufli-tôt.
Je me trouvai dans une campagne délicieuſe
, au bout de laquelle paroiſſoit un palais
ſuperbe. Dès que j'approchai ,je fus attaquée
par une infinité de bêtes feroces..
Mais le poinçon d'or les diſſipa ſans peine
, & j'entrai victorieuſe dans le palais .
Je vis qu'au fond d'une galerie à perte de
vûe , étoit une Table d'or , ſur laquelle étoit
poſée laToupie de diamant; mille voix m'appelloient
, & ne réuſſiffoient ni à me faire
répondre ni à me faire tourner la tête. Je
crus entendre le Silphe qui me crioit que je
prenois unmauvais chemin , & que je devois
retourner en arriere. Au lieu de répondre ,
je tenois les yeux fixés ſur le diamant que
je venois chercher , & cette vùe me rafſuroit
contre tous les preſtiges. Mais j'eus à foutenir
les combats les plus rudes, lorſque
j'entendis la voix de mon époux & celle de
mon fils , ils pouſſoient des cris lamentables ,
& ſe plaignoient qu'on les livroit à des ſup
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
plices cruels , parce que j'allois ravir laTou
pie de diamant. Leurs cris perçoient mon
coeur; & quelque prévenue que je fuffe fur
la nature de ce preſtige , je fus tentée cent
fois de tourner la tête ou de leur répondre.
J'eus pourtant aſſez de courage pour obferver
la condition preſcrite. J'avançai ſans
m'arrêter , ſans détourner la tête , ſans répondre
, mais non ſans verſer bien des larmes.
Dès que je fus prèsde la Table laToupievintd'elle-
même ſe placer dans ma main,
&je lus ces mots gravés ſur la Table d'or:
Ton courage a réparé ta premiere foibleſſe,
tu mérites d'être heureuſe , & tu le feras.
Emporte la Toupie de diamant , elle eſt à
toi ,&prends le chemin de Bagdad, c'eſt-là
que tu ſçauras ton fort. Je fortis au pa
lais plus tranquille que je n'y étois entrée,
un filence profond avoit fuccedé à ce tumulte
des voix,qui m'avoient affaillie d'abordi
Le poinçon d'or rouvrit la roche ,& je
pris la route de Bagdad. J'abordai hier à ce
Caravanſerail ,, où au lieu du bonheur que
j'attendois , j'ai trouvé mon plus dangereux
ennemi; mais fans doute leCiel ne m'apas
trompée : puiſqu'il m'a procuré l'honneur
d'embraſſer les genoux du Souverain Commandeurdes
Croyans , il m'a miſe du moins
à l'abri de toute injustice..
DECEMBRE. 1744.
Le Calife qui s'étoit d'abord intéreſſé
pour Eritzine prévenu par ſa beauté ſeule ,
lui offrit ,dès qu'il la connut mieux , tous les
fecours que ſa puiſſance le mettoit en état
d'offrir; que ne puis-je , lui diſoit-il , vous
aider à retrouver votre amant ; mais du
moins je punirai le Barbare qui a voulu
vous deshonnorer. Le Calife ordonna qu'on -
traînât à l'inſtant Sideni au ſuplice. Il ſe
diſpoſoit à conduire Eritzine à ſon Palais
lorſqu'on entendit un grand bruit à la porte
du Caravanſerail.
L'hôte avoit renvoyé avec brutalité des
gens qui venoient demander un logement
pour la nuit. Ils avoient répondu à ſes injures
, & des injures on en étoit venu aux
coups. Le Calife envoya Giafar pour apaifer
le défordre ,& commanda en même tems
que l'on préparât le plus bel apartement du
Palais pour Eritzine. Giafar revint un moment
après ; tout avoit été apaiſé par l'arri
vée du maître de ces gens qui avoient excité
le tumulte. Ils apartenoient au Roi de
Borneo , ce Prince arrivoit à Bagdad , &
entrant dans la ville à une heure fi indue , il
avoit voulu coucher dans un Caravanſerail
la premiere nuit , & remettre au lendemain
à ſaluer le Calife. Sans doute , ajouta Giafar
, qui inſtruiſoit le Calife de toutes ces
circonstances , l'intention de votre Majefté
14 MERCURE DE FRANCE.
n'eſt pas que ce Prince couche dans un Caravanferail
. Le Calife ordonna à Mefrour
de conduire Eritzine au Palais & alla trouver
le Roi de Borneo auquel il ſe plaignit
obligeamment du deſſein qu'il avoit eu. Ils
retournerent tous au Palais du Calife où ils
paſſerent la nuit,
Le Calife impatient d'apprendre le ſujet
du voyage du Roi de Borneo , palla dès
le matin dans l'apartement de ce Prince. II
le trouva trifte & inquiet. Je ſuis venu ici ,
dit le Roi de Borneo , avec des eſpérances
qui ſe changent en inquiétudes depuis que
l'inſtant aproche , où elles doivent le véri
fier. Je ſuis Souverain d'un Royaume florifſant;
mais ce n'eſt pas l'éclat du trône qui
fait le bonheur , les Rois ne font heureux
ou malheureux qu'en qualité d'hommes , &
non en qualité de Rois , & par des cauſes
qui leur font communes avec le reſte de
leurs ſujets : fans cela la Nature ſeroit trop
injuſte.
J'ai eu un fils unique , fruit de mon union
avec une épouſe charmante ; mais ce fils
fi cher que j'aimois autant que ſa mere
me fut enlevé dès le berceau. J'ai toujours
foupçonné de cet enlevement , un miferable
qui ſçavoit un peu de magie , que j'avois
fait punir , qui avoit juré de s'en vanger
, & qui difparut dans lemême tems où
DECEMBRE. 1744. 15
Borje
perdis mon fils. Je n'épargnai aucuns
foins pour retrouver l'un & l'autre ; mes
foins furent inutiles. Lorſque le Roi de
neo mourut fans poſtérité , je montai au
trône où ma naiſſance m'appelloit. Je
pleurois encore mon fils , quoique je l'euffe
perdu depuis pluſieurs années. Je renouvellai
mes recherches avec plus d'ardeur que
jamais , & auſſi peu de ſuccès. Mais du
moins le perfide Abdelec tomba entre mes
mains ; la force des tourmens lui fit avouer
qu'il étoit le raviſſeur de mon fils ; mais il
n'étoit plus en ſa puiſſance ; il s'étoit échapé
de chez lui depuis environ 3 ans. Je fis
punir le coupable , & je pris le parti de
parcourir moi-même les Royaumes voiſins,
après avoir confié l'adminiſtration du mien
à mon épouſe. J'ai commencé mes courſes
par Bagdad, heureux ſi le Ciel prend pitié
de mes peines & daigne les abreger.
Voilà , Seigneur , continua le Roi de
Borneo le ſujet de mon voyage , de ma trifteffe
, & de mes inquiétudes. Le Calife offrit
généreuſement à ce Prince de le ſeconder
dans une recherche ſi juſte. Il fit appeller
tous ſes Vifirs & leur ordonna ſous peinede
la vie de lui donner dans huit jours des nou
velles du fils de Borneo. Giafar eſſaya quel
ques remontrances ſur l'impoſſibilité d'exé
cuter cet ordre,
16 MERCURE DE FRANCE.
S'ilne paroît dans huit jours,reprit le Calife
en colere , vous périrez tous ,& toimalheureux
, dit-il à Giafar , ſi tu oſes repliquer
encore , je te ferai étrangler à l'inſtant par
les Muets. Les Viſirs s'en retournerent fort
conſternés. Le Calife ordonna une partie
de chaffe pour amufer Eritzine & le Roi de
Borneo.
Le Roi de Borneo à qui cette Princeſſe
fut préſentée , fut auſſi ébloui de ſa beauté
que le Calife l'avoit été , & prit le même
intérêt à fon fort, Les deux Monarques ne
la quitterent point pendant la chaffe , &
veilloient fur elle avec une attention inquiéte.
Un orage affreux diſperſa tous lesChafſeurs
. Eritzine , le Calife , & le Roi deBorneo
furent obligés de chercher un abri dans
une caverne qu'ils trouverent au milieu de
laforêt.
Eritzine tira la Toupie lumineuſe pour
guider leurs pas dans cet antre obfcur à la
faveur de la clarté que ce Taliſman répandroit.
La caverne fut en effet auſſi éclairée
que ſi l'on eût vu luire le ſoleil le plus brillant.
Ils aperçurent à la faveur de cette luz
miere une grande porte d'or qui étoit au
fondde la caverne. Ils n'avoient pas encore
eu le tems d'aſſeoir leurs conjectures ſur le
ſpectacle qui les frappoit , lorſque la TouDECEMBRE.
1744 17
pie dediamans échapa des mains d'Eritzine
qui fit de vains efforts pour la retenir , &
s'élanca d'elle-même contre la porte d'or.
A peine elle l'eut frapée que la porte
s'ouvrit , & laiſſa voir un Palais ſuperbe , où
tous les tréſors des Fées &des Génies paroifſoient
raſſemblés. Une troupe de Génies de
tous les élémens entouroit un trône d'éméraudes
ſurlequel étoit aſſis un Vieillard ref
pectable. Le Palais retentiſſoit d'une harmonie
flateuſe , qui répandoit un doux calme
ſur les ſens. Le Vieillard ſe leva de
ſon trône , dès qu'il vît entrer les deux Princes
& Eritzine : après avoir ſalué les deux
Monarques , il ſe jetta dans les bras de la
Princeſſe : Ma fille , lui dit- il , embraſſez
votre pere : vos malheurs ſont finis. C'étoit
eneffet le pere d'Eritzine , qui après ſa mort,
débarafſfé de l'enveloppe périſſable de fon
ame , avoit été , pour prix de ſa ſcience &
de ſes vertus , reçu au rang des Génies immortels
qui commandent aux efprits élémentaires.
Après que la vivacité des premiers
embraſſemens fut rallentie , le Génie apprit
àſa fille , qu'obligé par le Deſtin à la punir
de ſa défobéiſſance , il l'avoit du moins fecourue
dans ſes malheurs ; que c'étoit lui
qui lui avoit envoyé le Silphe qui l'avoit
ſervie , la Vieille &- le Magicien, Prince
18 MERCURE DE FRANCE.
ajouta t- il s'adreſſant au Calife , tout mon
pouvoir ne fuffiroit pas pour m'acquitter
envers vous des ſecours généreux que vous
offriez à ma fille : Je ſçai que la gloire eſt
ce qui vous touche le plus , la vôtre brillera
dans tous les âges , & votre nom célébré
par des Hiſtoriens dignes de vous , ira à
l'immortalité avec leurs ouvrages. Le Roi
de Borneo ne me trouvera pas ingrat ; je
vais lui rendre ſon fils. Il le reveira couronné
par la Victoire ; mais pour prix d'un
ſi grand ſervice , je lui demande de le donner
pour époux à ma fille.
Un bruit éclatant de trompette annonça
alors l'arrivée du Prince de Borneo. La Prin -
cefle tourna la tête & fit un cri de joye en
reconnoiffant Parelin. C'eſt vous , s'écria-telle
, en ſe jettant dans ſes bras; c'eſt vous ,
cher Epoux que je retrouve. Elle ne put en
dire davantage ; la voix étoit étouffée par
fes tranſports , & quand elle auroit pû parler,
elle n'auroit pas trouvé de termes pour les
exprimer.
La joye d'avoir retrouvé un époux qu'elle
adoroit , ne l'empêcha pas de fonger à fon
fils. Elle le demanda; il parut plus brillant
que la plus belle aurore. Telle étoit la figure
de cet aimable enfant que Parelin y retrouvoit
tous les traits de fa mere , & qu'E
DECEMBRE. 1744. 19
ritzine voyoit en lui le portrait de Parelin;
car elle ne s'étoit point encore accoutumée
à le nommer autrement , & elle voulut qu'il
conſervât toujours ce nom ſous lequel il
avoit commencé à lui être cher. Le Roi
de Borneo prodiguoit tour à tour ſes carefſes
à ſon fils , à Eritzine & à leur aimable
enfant. Eritzine étoit ſi enyvrée du plaifir
de revoir Parelin , qu'elle avoit peu
d'empreſſement d'apprendre parquel miracle
ce bonheur arrivoit. Le Roi de Borneo
fut plus curieux , & demanda à ſon fils ce
qui lui étoit arrivé depuis ſa féparation d'avec
Eritzine ; car il avoit apris du Calife toutes
les avantures de cette Princeſſe .
Je ſuivis juſqu'à la nuit , dit Parelin , l'Ours
qui emportoit mon fils. Je fus fort étonné
de voir au milieu de l'obſcurité la forêt
éclairée par une lumiere brillante. L'Ours
fuioit du côté d'où partoit la clarté , je le
ſuivis , & je découvris le Palais où nous
fommes. L'Ours y entra , j'entrai ſans héſiter
après lui ; il alla remettre mon fils au
Génie qui étoit aſſis ſur le trône. Ah Seigneur
, lui dis-je en me profternant à ſes
pieds , ferez-vous affez barbare pour faire
mon malheur & celui d'une épouſe adorable
? Le Génie ſourit & me dit qu'il falloit
que les arrêts du Deſtin s'accompliſſent. Le
fon de ſa voix, ſes traits qui me paroiffoient
20 MERCURE DE FRANCE .
abſolument les mêmes que ceux de votre
pere me rempliſſoient d'un juſte étonnement.
Je ne ſçavois que penſer de ce que
je voyois. Il s'apperçut de mon embarras.
Parelin , me dit-il en m'embraſſant , oui je
fuis Eritzin , le pere de celle que tu adores,
& je veux être le tien. Il m'aprit qu'inſtruit
plus poſitivement après ſa mort de ce qu'il
n'avoit auparavant découvert que fort confuſément
ſur votre fort & fur le mien , notre
amour lui avoit paru digne d'être heureux ,
que ma naiſſance n'étoit pas indigne d'Eritzine
, puiſque je devois le jour au Roi de
Borneo ; que le perfide Abdelec m'avoit
enlevé , & que ſéduit par quelques graces
qu'il avoit ru voir en moi , il m'avoit fait
paffer pour fon fils. Le Génie ajouta que
quoiqu'aalloorrss il eût défiré notre mariage, la
loi du Deftin l'avoit forcé d'éprouver fi
Eritzine exécuteroit ſes dernieres volontés.
Que n'avez-vous eu moins de pitié de moi,
dit Parelin à Eritzine , vous vous ſeriez épargnéebiendes
peines. Je ne regrette pas ma
complaiſance, interrompit-elle , ſi elle vous
a prouvé l'excès de mon amour. C'eſt le
Genie, continua le Prince de Borneo , qui a
empêché l'effet des Philtres d'Abdelec. A
l'égard de votre mere , elle eſt morte de
douleur en aprenant mon évaſion. Ainfi je
ſuis reſté dans ce Palais que le Génie tranf
DECEMBRE. 1944. 24
porte à ſon gré dans tous les lieux de l'U
nivers. J'y trouvois tous les plaiſirs , mais
votre abſence raſſemble toutes les peines
Le Génie me diſoit que je ne méritois pas
d'être puni , que vous ſeule aviez déſobéi ,
mais il me racontoit ce que vous fouffriez,
&portoit à mon coeur les coups les plus
terribles , étoit - ce là m'épargner ? Il m'a
envoyé détrôner l'Ufurpateur qui régnoit à
Céilan: une armée de Silphes , ſous la figure
d'hommes , & marchoit fous mes ordres ,
m'a aiſément rendu maître de l'Empire ; mais
que m'importoit de conquérir un grand
Royaume , vous ſeule me fuffifiez. Je retrouve
mon pere , mon épouſe , & mon fils ,
voilà tous les biens dont mon coeur ſçait
jouir , & les ſeuls qui puiſſent me rendre
heureux.
Pardonnez - moi , ma fille , dit alors le
Génie, les peines que j'ai été contraint de
vous cauſer ; vos plaiſirs vous en paroîtront
plus doux. J'ai ſouffert autant que vous ;
je nevousperdois pas de vue , mais il m'étoit
défendu de paroître à vos yeux. Le Génie
en diſant ees mots ferroit dans ſes bras ſa
fille &Parelin. Le Rei de Borneo l'imitoit,
Tous verſoient des larmes de joye , & le
Calife étonné , attendri de ce qu'il voyoit,
partageoit leurs larmes & leurs plaiſirs . Le
Géniedonna à ce Prince une caffette pleine
22 MERCURE DE FRANCE.
des plus beaux Diamans , & le fit recon
duire à Bagdad par quatre Silphes , qu'il
avoit à perpétuité à ſon ſervice. Il tranſporta
auffitôt fon Palais dans l'ifle dc Céilan. Eritzine
& Parelin furent couronnés avec l'applaudiſſement
de tous leurs Sujets. La félicité
pure dont jouiſſoient ces époux fortunés
, fut pour eux un nouveau motif de travailler
au bonheur de leurs peuples. Ils auroient
voulu les rendre auſſi heureux qu'ils
l'étoient eux-mêmes. Leur gouvernement
fut le modele de celui des Princes qui les
ſuivirent , leur amour inaltérable celui de
tous les coeurs ſenſibles , & leur bonheur
l'objet des deſirs de tous les amans. Après
avoir fourni leur carriere , la mort leur en
ouvrit une nouvelle. Ils furent reçus , ainſi
que leur pere , parmi les Génies , & l'immortalité
qu'on leur accordoit ne leur parut
flateuſe , que parce qu'elle leur donnoit le
moien de s'aimer à jamais.
DECEMBRE. 1744 25
ODE
Tirée du Pſeaume 67 Exurgat Deus ,
diſſipentur inimici ejus , & fugiant qui
oderunt eum à facie ejus.
جرم
'Eſt de tous les Pſeaumes celui dont le
le plus embarraflé les
Interprêtes, Pluſieurs ont cru qu'il fut compoſé
par David pour être chantéependant
la cérémonie de la tranſlation de l'Arche
dans la ville de Jérusalem. Leur ſentiment
eſt fondé ſur ce qu'il paroît par le dixiéme
Chapitre des Nombres, que lorſqu'on élevoit
l'Arche pour la transferer d'un lieu dans un
autre , on chantoit les premiers mots de ce
Pſeaume. Cumque elevaretur Arca , dicebat
Moyses,SurgeDomine , & diſſipentur inimici
tui , &fugiant qui oderunt te àfacie tuâ. Mais
le ſens ſpirituel de çe Cantique regarde inconteſtablement
la Réſurrection & l'Afcenfion
du Fils de Dieu , la deſtruction de l'idolâtrie
, & le triomphe de l'Eglife. Le Cardinal
Bellarmin trouvoit ce Preaume admirable
par les figures , les métaphores , &les
deſcriptions Poëtiques dont il eſt rempli.
On peut dire en effet après leP. Hardouin,
24 MERCURE DE FRANCE.
1
qui l'a traduit un peu fingulierement , que
c'eſt un chef-d'oeuvre de la PoëſieHébraïque,
&l'undesplus beaux Pſeaumes de David.
Dieu ſe leve : tombez , Roi , Temple , Autel
Idolę.
Au feude ſes regards , au ſon de ſa parole
Les Philiftins ont fui,
Tel le vent dans les airs chaſſe au loin la fumée
Telunbrafier ardent voit la cire enflamée
Bouillonner devant lui.
Chantez vos faintes conquêtes ,
Iſraël , dans vos feftins ,
Offrez d'innocentes fêtes
A l'Auteur de vos deſtins ,
Jonchez de fleurs ſon paſſage ,
Votre gloire eſt ſon ouvrage ,
Et le Seigneur eſt ſon nom.
Son bras venge vos allarmes
Dans le ſang & dans les larmes
Des familles d'Aſcalon .
Ils n'ont på ſoutenir ſa face étincelante.
Du timide orphelin , de la veuve tremblante
Il protege les droits.
Dufond du Sanctuaire il nous parleà touteheure :
Il aime à raffembler dans la même demeure
Ceux qui ſuivent ſes loix.
1
وا
* 11
1
DECEMBRE. 1744.
Il brife , il met en pouſſiere
Lejoug terrible & les fers
Qu'il forgea dans ſa colere
Pour ſes enfans les plus chers.
Il délivre ces rebelles
Qui chez des Rois infidéles
Mouroient noyés dans les pleurs a
Ou traînoient leur vie affreuſe
Dans la priſon tenebreuſe
De leurs barbares vainqueurs.
お楽
Souverain d'Iſraël , Dieu vengeur , Dieu ſuprême
Loin des rives du Nil tu conduiſois toi- même
Nos ayeux effrayés :
Parmi les eaux du Ciel , les éclairs & la foudre ,
Le Mont de Sinaï prêt à tomber en poudre
Chancela ſous tes pieds.
De l'humide ſein des nuës
Le painque tu fis pleuvoir
Anos tribus éperduës
Rendit la vie & l'eſpoir ;
Tu veilles ſur ma Patrie
Comme ſur ſa bergerie
Veille un Pasteur diligent ,
Et ta Divine Puiſſance
Répand avec abondance
Ses bienfaits ſur l'indigent,
B
26 MERCURE DE FRANCE,
Sur l'abîme desflots , ſur l'aîle des tempêtes
Le Seigneur fait voler la voix de ſes Prophetes
Aux lieux les plus lointains ;
Son peuple bien-aimé vaincra toute la terre ,
Et les Sceptres conquis par le droit de la guerre
Pafferont dans ſes mains,
Ses moindres efforts terraſffent
Ses ennemis furieux ;
Des périls qui le menacent
Il fort toujours glorieux.
Roi de la terre & de l'onde
Il éblouira le monde
De ſa nouvelle ſplendeur.
Ainſi du haut des montagnes
La neige dans les campagnes
Répand fa vive blancheur.
O monts délicieux ! ô fertile heritage !
Lieux cheris du Seigneur , vous êtes l'heureux gage
De ſon fidéle amour.
Demeure des faux Dieux , montagnes étrangeres ,
Vous n'êtes point l'azile où le Dieu de nos Peres
A fixé ſon ſéjour.
Sion , quelle auguſte fête !
Quels tranſports vont éclater !
Juiqu'à ton fuperte faite
:
1
1
DECEMBRE. 1744. 27
Le char de Dieu va monter.
Pour célébrer ſes louanges
Je vois accourir les Anges ,
Pénétrés d'un faint effroi.hdt
Sa gloire fut moins brillante
Sur la montagne brulante
Où ſa main grava ſa loi
Seigneur , tu vas régner au ſeinde nos Provinces:
Tu reviens entouré de Peuples&de Princes,
Chargés de fers peſans .
L'Idolâtre a fremi quand il tavû paroître ,
Et quoiqu'il n'oſe encore t'avouer pour ſonMaître,
Il t'offre des préfens .
Ce Dieu , fi grand , fi terrible ,
Anos voixdaigne accourir ;
Sabonté toujours viſible
Se plaît à nous fecourir.
Prodigue de récompenſes ,
Malgré toutes nos offenfes
Il eſt lent dans ſa fureur , وک
Mais les carreaux qu'il apprête ,
Tôt ou tard briſent la tête
Del'impie&du pécheur".
Dieu m'a dit : De Bazan pourquoi crains-tu le
pieges?
Bij
28 MER CURE DE FRANCE.
La mer engloutira ces mortels facrileges
Dans fon horrible flanc:
Tu fouleras aux pieds leurs veines déchirées ,
Et les chiens tremperont leurs langues altérées
Dans les flots de leur fang.
Les ennemis de ſa gloire
Sont vaincus de toutes parts :
La pompe de ſa victoire
Frappe leurs derniers regards.
Nos Chefs enflamés de zèle
Chantent la force immortelle
Du Dieu qui ſauva leurs jours ,
Et nos filles triomphantes
Mêlent leurs voix éclatantes
Au fonbruyantdes tambours.
Béniſſez le Seigneur , béniſſez votre Maître.
Defcendans de Jacob , ruiſſeaux que firent naître
Les ſources d'Ifraël .
Vous , jeune Benjamin,& vous Tribus guerrieres,
Nepthali , Zabulon , Juda , Roi de vos freres ,
Adorez l'Eternel .
Rempli , Seigneur , lapromeſſe
Que tu fis à nos Ayeux ;
Que les Rois viennent ſans ceffe
Te rendre hommage en ces lieux ,
DECEMBRE 1744 29
Dompte l'animal ſauvage
Qui contre nous plein de rage
S'élance de ſes Marais.
Pour éviter ta pourſuite
Qu'il cherche envain dans ſa fuite
Les roſeaux les plus épais .
Diſſipe des méchans la fureur conjurée ;
Nous verrons accourir dans ta Ville facrée
Les Envoyés des Rois .
Chantez le Dieu vivant , Royaumes de la terre.
Vous entendez ces bruits , ces éclats de tonnerre ;
:
C'eſt le cri de ſa voix.
O Ciel !
慈溪
vaſte étendue !
Les attributs de ton Dieu
Sur les Aftres , dans la nuë
Sont écrits en traits de feu.
Les Saints que fon ordre employe
Sont les heros qu'il envoye
Pour conquérir l'Univers .
Sa clémence vons appelle ,
• Nations ; que votre zêle
Serve le Dieu que je fers.
5292
Bij
30 MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT d'une Differtation en forme de
Lettre , fur l'effet des Topiques dans les maladies
internes , & en particulier fur celuis
du Sieur Arnoutt , écrite par un Médecin
deParisà un Médecin de Province .
C
Eux qui ſe ſont appliqués à l'étude de
l'Hiſtoire Naturelle , ont vu dans le
cours de leurs recherches tant de Phénoménes
finguliers , & fi peu analogues aux
opérations communes de la Nature , que le
récit de l'expérience la plus extraordinaire
n'excite plus en eux , au lieu d'étonnement ,
que l'envie d'approfondir par un examen fé-
⚫vére la vérité des obſervations qu'on leur
communique. Les autres hommes font moins
traitables à cet égard; avides du merveilleux
quand on ne s'adreſſe qu'à notre imagination
, nous devenons incrédules pour tout
ce qui eft extraordinaire dès qu'on interroge
notre raiſon , les gens peu inſtruits refuſent
de croire ce qu'ils ne comprennent pas , &
cela eſt ſans doute moins embarafſant que
de chercher à l'expliquer , & ils font d'autant
plus affermis dans leur erreur , qu'étant trop
peu inftruits pour difcuter les preuves , il eſt
impoſſible de les convaincre , l'effet des To
DECEMBRE. 1744 . 3 .
piques , leur efficacité , ſoit en bien , foit
en mal , eſt un de ces jeux de la Nature ſi
finguliers , qu'on ajouteroit peu de foi à leur
vertu ſi l'on n'étoit accablé par une foule
depreuves.
L'Auteur de cette Lettre a rafſſemblé un
grand nombre d'expériences , qui font des
témoins autentiques de l'effet des Topiques.
Il ne lui auroit pas été difficile d'en ramaffer
encore un plus grand nombre , mais il
auroit groſſi infructueuſement ſa Lettre , &
il en a dit affez pour perfuader les plus incrédules
. Les garants des faits qu'il rapporte
font de ſçavans Phyficiens , d'habiles Médecins;
M. Boyle le reſtaurateur de la vraie
Phyſique , ordonne pour guérir la crampe ,
de remplir de poudre de racines de Méchoacan
un petit ſachet de damas , & de le
porter pendu au col , enforte qu'il defcende
au creux de l'eſtomac , & qu'il touche
immédiatement à la peau. Diction. Botan .
Pharmaceut.
Cette précaution recommandée de faire
deſcendre le ſachet au creux de l'eſtomac
n'eſt point ſans fondement'; ce vifcere prefque
tout nerveux , a des communications
avec toutes les parties du corps ; les émanations
des remédes pénétrans y parviennent
très- aiſément , & rétabliſſent promptement
la circulation du ſang interrompue dans
Bij
32 MERCURE DE FRANCE,
les défaillances , comme l'application des lis
queurs ſpiritueuſes le prouve évidemment,
fans doute parce que leurs parties volatiles
s'inſinuent dans le fang dont le viſcére eft
arrofé , & rendent aux nerfs la tention qu'ils
avoient perdue.
Le même Boyle, dans ſon Traité De infigni
effluviorum efficacia , donne à tous les
mixtes une atmosphere , dont il prouve l'exiſtence
par beaucoup d'expériences , & notamment
par l'effet des cantharides , qui appliquées
àà des parties éloignées , &méme
tenues dans la main, lui ont caufé de grandes
douleurs dans les conduits urinaires. Les
remédes antihyſteriques , portés ſous le nés ,
ou appliqués ſur le nombril , calment les
accidens vaporeux. On apprend de Bartholin
, que Henri II. ſe préſerva de la peſte ,
en portant au col une coquille d'Aveline
pleine de vif argent .
Quels éloges Vanhelmont n'a-t-il pas donnés
à un autre Amulette contre cette même
maladie ! C'eſt l'Arſenio porté ſur la région
du coeur , ou ſous l'aiſſelle gauche dans un
petit ſachet d'une double étoffe de ſoye. Il
eſt vrai que ſi au ſujet de cet Amulette ,
beaucoup de Naturaliſtes ont été les échos
de Vanhelmont , pluſieurs autres l'ont jugé
dangereux , mais qu'importe cela pour la
queſtion préſente ? les effets bons ou mauDECEMBRE.
1744. 33
vais prouvent également l'efficacité des Topiques.
M. Turner fameux Médecin rapporte
la mort tragique de deux enfans , cauſée par
une ſuperpurgation que produifit un onguent
qu'on leur avoit appliqué fur le nombril , à
deffein de tuer les vers. If croit avec affez
de fondement , que cet onguent eſt celui
qu'on appelle , Arthanila , &on lit en effet
dans Fenel , qu'il purge fortement appliqué
fur le ventre. Cela paroîtra moins étonnant
à ceux qui ſçavent que les Anciens ſe purgeoient
en ſe lavant les pieds dans une décoction
d'Ellebore.
M. Hoffman , premier Médecin du Roi
de Pruffe , & fi eſtimé des Naturaliſtes , a
rapporté que la Confection Hamech , qui
n'eſt pas un purgatif fort violent , adoucie
par le mélange de l'onguent de Guimauve ,
remédie à la conſtipation , étant appliquée
fous les pieds.
Une flanelle trempée dans une décoction
chaude de Menthe , d'Abſynthe , & de quel .
ques Aromates , & appliquée ſur l'eſtomac ,
a guéri des envies de vomir rebelles aux remedes
les plus actifs. Des remedes analogues
font des miracles dans la colique , la
paſſion iliaque , la dyſſenterie. L'Abfynthe
porté ſous les pieds , calme les vomiſſemens
au rapport d'Horftius. M , Turner rapporte
By
34 MERCURE DE FRANCE.
qu'il a vu une iſchurie opiniâtre céder dan
le moment à une embrocation d'une huile
qui lui eſt inconnue , faite ſur la région de
la veffie , du pubis , & du perinée.
L'Hiſtoire de D. Thomas Taffard , Bénédictin,
eſt l'effet des Topiques le plus fingulier
qu'on ait encore vu ; à l'âge de 29 ans il étoit
déja depuis pluſieurs années devenu d'une
foibleſſe inouie , il étoit tourmenté de convulfions
fréquentes,& ce qu'il ya de remarquable,
il ſe trouvoit plus mal immédiatement après
le repas & le ſommeil. On l'envoya à Bourbon,
mais le foulagement que les eaux lui
apporterent dura peu ; il y alla une feconde
ſaiſon ſans aucun fuccès , & même y
éprouva de nouveaux accidens. On lui conſeilla
de porter une pierre d'Aiman , qu'on
dit bonne contre les convulfions , & on lui
en donna une bonne & bien armée , groſſe
comme un oeuf de pigeon. A peine l'eut-il
dans la main , que ſes convulfions ceſſerent ,
&depuis elles ne font point revenues , quoique
Dom Taflard ait quelquefois été trois
ou quatre jours fans porter ſa pierre d'Aiman.
Le récit de cette finguliere guériſon ſe
trouve dans le Mercure de Juillet 1726.
Dom Nicolas Alexandre , Bénédictin &Auteur
du Dictionnaire Botanique & Pharmaceutique
, conſeilla d'après Ettmuller ce reméde
, auquel il avoit peu de confiance ,
DECEMBRE. 1744. 35
mais qu'il croyoit innocent ; il voulut d'abord
le faire porter ſuſpendu au col, poſé
fur la peau , & tombant fur la foſſette du
coeur , mais il cauſa au malade des inquiétudes
ſi fortes , qu'il fut obligé d'abord de
le mettre par - deſſus ſa chemiſe , puis pardeffus
fa veſte , & enfin par- deſſus ſa robe.
L'Auteur a appris cedétail de D. Alexandre
même.
Après une expérience auſſi bien atteſtée ,
qui peut nier l'efficacité des Topiques , &
quel préjugé avantageux ne doit-on pas fe
former pour celui du Sieur Arnoult , qui ,
de l'aveu de ſes Contradicteurs , ne pou- ..
vant faire de mal , doit par conféquent faire
beaucoup de bien ? En vain objecte - t-on
que le ſpécifique a manqué quelquefois ſon
effet; l'Auteur le juſtifie d'une façon inconteſtable
contre ces imputations calomnieufes
, qui d'ailleurs ne ſuffiroient pas pourdétruire
une foule d'expériences favorables , &
très-bien conſtatées.
M. de Blagnes , & M. Habert , dont on
rapporte la mort pour décrier le ſpécifique ,
n'ont jamais porté le ſachet ; c'eſt ce que
l'Auteur de la Diflertation a vérifié par les
Regiſtres du Sieur Arnoult. M. du Cholet ,
qui le portoit , n'eſt pas mort d'apopléxie ,
mais d'épilepfie , à ce qu'ont décidé Meffieurs
Silva & du Moulin,
Bvj
36 MERCURE DE 1FRANCE.
Enfin on juſtifie le ſieurArnoult à l'égard
du Comte de Froulai d'une façon inconteftable
, en rapportant un Certificat de treis
ce ſes Domeſtiques , qui ne laiſſe aucun
ſcrupule fur cet article. En voici la teneur :
Nous ſouſſignés Guiard , Douillet , &Bizel
, certifions à qui il appartiendra , que moi
Guiard , il y a 40 ans que j'ai l'honneur d'être
attaché à fon E. M. le Comte de Froulai ,
ci-devant Ambassadeur du Roi à Venise ; que
moi Douillet , j'ai le même honneur depuis
30 ans , ainsi que moi Bizel depuis 10 ans ,
que nous ne l'avons point quitté depuis ce tems
jusqu'à sa mort , & que nous avons une parfaite
connoiſſance de deux accidens d'apopléxie
qui lui font arrivés à Venise il y a deux
ans & demi , & qualors il ne faisoit point
d'usage du Sachet du ſieur Arnoult ; que dans
le tems & après ces deux accidens d'apoplexie ,
Son E. M. le Comte de Froulai écrivitàM.
Thieriot , Marchand de drap à Paris , &fon
homme de confiance , qui lui envoya auſſuot
le reméde du ſieur Arnoult , que mondit Seigneur
en a fait usage depuis , & qu'il eſt trèsconftant
que depuis l'uſage qu'il a fait dudit
reméde , il ne lui eſt arrivé aucun accident
d'apopléxie. Nous croyons devoir rendre ce
témoignage en confcience & en honneur , d'antant
plus que le reproche que l'on a fait an
fieur Arnoult dans le Journal des Sçavans ,
DECEMBRE. 1744 .
du mois d'Août 1743 , P. 1529 , par forme
d'Extrait d'une Lettre anonyme , porte préci-
Sément que son E. M. le Comte de Froulai a
eu quatre atteintes d'apoplexie , quoique depuis
la premiére il ait été bien attentifà porter le
Sachet , ce qui est une accusation des ennemis
duſieur Arnoult très -fauffe , & tout àfait contraire
à la vérité. En foi de quoi nous en
donnons la préſente déclaration en notre ame
confcience , & telle que nous la ferions en
Justice , fi nous en étions requis ; le tout pour
Servir & valoir ce que de raiſon . AParis le
17 Mars 1744. Signé Bizel, François Guiard,
&Douillet .
Voilà donc le ſieur Arnoult parfaitement
juſtifié ; mais d'ailleurs combien de fuffrages
reſpectables s'élévent en ſa faveur ! On cite
dans cet Ecrit le feu Cardinal de Polignac,
le Duc de Geſvres , M. Merault , Procureur
Général du Grand Confeil , l'Abbé Franchini
, ci-devant Envoyé de Florence , des
Médecins mêmes , tels que Meſſieurs Garnier
, Médecin de la Faculté de Paris , aujourd'hui
premier Medecin du Roi à la Martinique
, Mauran , Médecin à Bergerac , le
Mercier , Médecin du Roi dans l'Hôpital
d'Huningue.
Les Journaux ont été remplis juſqu'à préfent
d'une multitude de Certificats , par lefquels
il étoit atteſté que de gens attaqués d'a
38 MERCURE DE FRANCE.
poplexie avant que de porter le ſachet , n'a
voient éprouvé ancun accident depuis qu'ils
en faifoient uſage. On cite encore ici pluſieurs
témoignages qui n'ont pas encore été
rendus publics , & qui font de la même natureque
les premiers.
L'Approbateur , qui eſt un Médecin , dé
clare qu'on lui a communiqué les Originaux
de toutes ces Piéces. Il faut donc ſe rendre
à ces preuves , ou ſe déclarer Phyrronien in
corrigible.
DECEMBRE . 1744. 39
DISCOURS fur l'utilité des fluides. "
L
EsAtomes d'Epicure , fes parties rameuſes
, angulaires , ou les globules des Cartéfiens
ne fuffifent pas pour nous donner
une idée nette & préciſe des fluides. L'expérience
nous apprend que les parcelles qui
entrent dans la compoſition de ces forresde
corps ſont défunies , qu'elles ont une certaine
activité , au moyen de laquelle elles ſe
preffent mutuellement , en tout ſens & avec
égale force. Il feroit bien difficile qu'un amas
de parties crochuës , entortillées les unes
dans les autres , put nous donner cette admirable
élafticité , cette preſſion en tout
fens , cette diviſibilité qu'on admire dans les
fluides.
Mallebranche a démontré qu'il étoit impoſſible
d'expliquer l'équilibre des liqueurs ,
àmoins que d'en concevoir les parties comme
autant de tourbillons qui exercent les
uns contre les autres une action mutuelle
qui tire ſon origine de la tendance qu'ils
ont à s'éloigner d'un centre commun autour
duquel ils roulent.
M. de Molieres dans ſes Leçons de Phyfique
appuya le ſentiment de Mallebranche
40 MERCURE DE FRANCE.
de démonstrations Mathématiques , de raiſonnements
fondés ſur l'expérience. Il têcha
méme de découvrir l'origine des fluides;
il crut avoir réuſſi en nous les repréſentant
comme un afſemblage de petits ballons ,
ayant une force centrale commune , & uns
autre particuliere , qui toutes deux croiffent
en raiſon réciproque du quarré des diſtances.
Cette double action des fluides qui eft
propre à quelques - uns comme à l'air , à
l'eau , &c. & empruntée dans d'autres , com
me dans les métaux que le feu liquefie , nous
fournit d'heureuſes explications dont ſe trouvent
dépourvus ceux qui ne font entrer dans
la compoſition des liquides que des parties
rondes fans aucun mouvement autour de leur
centre. En effet , un tas de pareils globes
n'auroit aucun reſſort , n'exerceroit aucune
action contre ceux qui l'environnent , puifque
les parties qui le compoſent n'ont aucunmouvement
particulier ; d'où il fuit , contre
le ſentiment de Borelli , que la fluidité
ne dépend pas ſeulement de la configura.
tion des parties , & que des parties rondes
miſes en mouvement conſervant entr'elles
leur union , peuvent bien n'avoir aucune
fluidité autrement on devroit donner le
nom de liquide à une livre de Cendrée renfermée
dans une boëte , & que l'on feroit
mouvoir dans une fronde ,
د
DECEMBRE. 1744. 4
Après avoir expoſé l'idée qu'on doit fe
former d'un corps liquide , nous allons en
trer dans un détail abregé , autant qu'il fera
poſſible,des principaux avantages que l'homme
retire de la fluidité. Le plus grand fans
doute eſt celui de vivre , primum vivere ,
deinde philofophari. Or après Dieu , c'eſt au
fluide qui nous environne que nous devons
le jour , puiſque c'eſt lui qui nous procure la
reſpiration.
Les poumons d'un foetus font affaiſſfés
d'où l'on conclud qu'il ne reſpire pas dans
la matrice. Il vit cependant, mais ce n'eſt qu'à
la circulation du ſang de celle qui le porte
en ſes entrailles , qu'il eſt alors redevable de
la vie.
A peine l'enfant eſt dégagé de ſes enve
loppes , que les ballons d'air qui font preffés
de tout côté entrent par les ouvertures dunés
qua data porta ruunt , le mouvement irrite
la membrane pituitaire (de là les enfants
éternuent en naiffant) , l'air qui trouve un
paſſage libre , deſcend par la trachée-artère
dans le poumon, qui eſt compoſé de véſi
cules qui ſe dilatent ; voilà le myſtere de
l'inspiration. La poitrine qui s'étoit ouverte ,
preſſée par le reffort du poumon , chaffe
l'air quiy étoit contenu ; c'eſt ce qu'on nomme
expiration. Tant que ce mouvement al
ternatif dure , le ſang circule ; s'il ceffe , l'a
42 MERCURE DE FRANCE .
nimal meurt. De- là , felon M. Arbuthnot
l'état flafque & la peſanteur des poumons
des animaux morts dans la machine du vuide,
démontrent que le ſang s'eſt arrêté dans les
vaiſſeaux poulmonaires;aucun animal ne peut
vivre ſans reſpiration ; quelques uns croyent
que ce ſont les ouïes qui la procurent aux
aquatiques.
L'élaſticité des liquides ne provient que
de leur fluidité , ainſi les parties fulphureuſes
qui diminuent la fluidité de l'air en le
furchargeant , lui otent une partie de ſa vertu
élaſtique , deforte qu'etant corrompu ,
il n'a pas aſſez de force pour faire agir les
poumons. De-là vient la ſuffocation des animaux
dans les mines; dans ce principe on
trouve auffi la raiſon de l'expérience de M.
Hales , qui prouve que 74 pouces cubes
d'air ſuffiſent à peine à l'homme pour refpirer
pendant une minute. Notre haleine pro.
pre infecte & corrompt l'air , deſorte que fi
on renfermoit un homme dans une chambre
où nos petits ballons ne trouvaſſent point
d'entrée , il tomberoit dans d'affreuſes convulfions
, & expireroit en peu de tems ,
ainſi les habits de laine font utiles à la ſanté ,
parce qu'ils abſorbent les exhalaiſons & les
mauvaiſes humeurs .
Non ſeulement la fluidité de l'air ſert au
mouvement alternatif des poumons & à no
DECEMBRE. 1744. 43
tre ſanguification , mais encore, ſelon l'expérience
du Docteur Walternecdham , faite à
Oxford , elle peut faire revivre des animaux.
Ce Docteur pend un chien , qu'il laiſſe
dans cet état jufqu'à ce que le mouvement
du coeur entiérement ceffat enfuite il
ouvre l'animal , lui ſouffle dans le canal du
pecquet , le ſang ſe remet en mouvement ,
le coeur bat , le chien reſpire.
M. D. F. dans ſa Lettre 442 ſur les Ecrits
des Modernes , rapporte la façon dont M.
Arbuthnot prouve la propoſition d'Hypocrate
, qui prétend que les tailles des hommes
dépendent des différentes conftitutions
de l'air. Voici ſes termes : La taille des
animaux eſt modifiée par l'air ; les fibres
d'un animal qui croît s'y étendant comme
dans un fluide , qui par une douce pref
fion réſiſte au mouvement du coeur dans
• la dilatation& l'allongement de ces mêmes
fibres ; l'atmosphere réſiſtant par ſa
>> preffion comme un doux moule où le
>> corps eft formé durant ſon accroiſſement.
Outre cettepreffion extérieure, l'air fe mêec
30 lant avec les fluides animaux , détermine
→ leur être quant à la raréfaction , la conden-
→ſantion , la viſcofité , la ténuité , &c .
La fluidité de l'air eſt donc néceſſaire à
thomme pour vivre ; nous allons démontrer
que la ſeule fluidité de l'eau ſuffit pour la
végétation.
44 MERCURE DE FRANCE.
Où l'expérience décide , le raiſonnement
doit ſe taire , furtout en matière de Phyfique.
On a obſervé par le moyen du Titlfimale
, que dans la végétation il ſe fait une
circulation du ſuc de la terre , comme il s'en
fait une du ſang dans le corps des animaux ,
mais la terre y contribue-t-elle de telle forte
, qu'elle perde de ſa ſubſtance ? c'eſt ce
que nous allons examiner.
Si on met une branche de baume dans
un vaſe rempli d'eau ſeulement , elle pouffs
des racines , des branches , acquiert méme
juſqu'à des feuilles; l'eau peut donc fuffire à
la végétation , & contribue principalement à
l'accroiſſement des plantes ; voyons ſi la
terrey opére quelque choſe.
Onprend de la terre ſéche que l'on péfe
, on l'enferme dans une terrine , on a foin
qu'il ne s'en perde aucune parcelle , on y
met un arbriſſeau dont on connoît le poids ,
après l'avoir arrofé , toutes les fois qu'il en
a beſoin , & lorſque la plante a pouffé , on
laiſſe ſécher la terre , on la péſede nouveau ,
elle a toujours fon même poids , cependant
l'arbre a cru , il ajetté des racines , des feuilles
, des branches; où a- t-il pris de la matiére
pour croître ? Ce n'est pas de la terre ,
puiſqu'elle est toujours aufi péſante . M.
Harris fait là-deſſus pluſieurs obſervations ;
il rapporte des expériences faites en Angle
DECEMBRE. 1744 . 45
terre, qui toutes favoriſent ce ſentiment. Ce
qui paroît difficile à comprendre , c'eſt que
l'eau en montant dans les plantes , n'entraîne
pas avec elle quelques parcelles de terre ;
du moins il réſulte du fait , qu'elle n'en enleve
pas une quantité conſidérable.
Ce n'eſt pas affez d'avoir prouvé que l'eau
contribue preſque ſeule à la végétation ; il
me reſte à démontrer que c'eſt à ſa fluidité
que les plantes font redevables de leur accroiſſement.
Il eſt à remarquer que l'eau ne marche
pas ſans huile dans le ſyſteme de M. de Moliere
, ou felon l'opinion la plus commune ,
fans un air beaucoup plus ſubtil que celui
que nous reſpirons ; elle doit même une partie
de ſa fluidité à cette matiére ſubtiliſée .
Les plantes ont des tuyaux vuides que Malpighi
a découverts à l'aide de fes microſcopes .
L'eau par ſa fluidité monte dans ces foupiraux
comme dans des tubes capillaires , où
elle ne trouve aucune réſiſtance . Le Printems
vient-il ? la chaleur augmente le mouvement
de l'eau , deſſére la matière contenue
dans ſes pores. L'eau agitée porte dans
laplante les ſels dont elle a beſoin , & que
cet Elément renferme toujours lui-même ,
comme M. de Woodwars l'a démontré dans
fon Traité de la Végétation .
Plus l'eau eft pure , plus elle eſt ſaine
46 MERCURE DE FRANCE.
par conféquent plus elle est fluide , plus elle
s'accommode avec notre eſtomac ; de-la vient
que le pain de Goneſſe eſt ſi eſtimé , parce
que les eaux y font toujours bonnes. En
effet, l'eau eſtd'autant meilleure , qu'elle est
plus légere. Or l'eau eft d'autant plus légere,
qu'elle eſt plus fluide , parce qu'alors elle
eſt moins furchargée ; c'eſt peut- être par
cette raiſon que M. Lemeri ne donne la préférence
à l'eau de riviére , que pourvû quơn
la laiſſe repoſer avant que d'en boire , &
qu'on laprenne au deſſus des grandes Villes ,
où il eſt à préſumer qu'elle contiendra moins
d'immondices . D'ailleurs on juge de la légereté
des eaux , non par leur différente péfanteur,
mais par leur fubtilité à deſcendre
dans l'eſtomac ; or plus l'eau eft fluide , plus
elle eft fubtile.
En un mot , il n'eſt point de corps grave
qui ne doive ſon exiſtence au fluide qui l'environne;
s'il eſt quelque différence entre les
corps ſolides la variété des fluides qui entrent
dans leur compofition , leurs diverſes forces
centrifuges en ſont les ſeules & véritables
cauſes. L'or par exemple eſt le plus lourd
de tous les métaux , parce qu'il eſt le moins
poreux , d'où je concluds que ſous un pareil
volume , il renferme plus de parties ſolides ,
ſes pores ſont ſi étroits , qu'ils ne peuvent
tre remplis que de la matière éthérée qui
DECEMBRE. 1744. 47
eſt répandue dans l'air ; voilà pourquoi le
feu liquefie les métaux , car les ballons renfermés
dans leurs pores ſont ſi fluides , que
l'action de la chaleur les dilate; étant plus
ferrés , parce qu'ils font les plus petits , leur
débandement eſt plus fort , & ne ſe peut
faire ſans qu'il oblige les parties métalliques
de tourner autour d'un même centre . Des
ſels plus ou moins purs dominent dans les
pierres plus ou moins précieuſes; voilà la
cauſe de leur fragilité ; voilà pourquoi le feu
les calcine. Si le marbre eſt plus léger que
le plomb , c'est qu'il renferme dans ſes pores
plus de petits tourbillons qui font en équilibre
avec l'air extérieur , le fluide par conſéquent
exerce moins ſa force centrale ſur
lapierre que ſur le métail.
•Dans la décompoſition des corps où l'air ,
la lumière , le feu , le ſel élémentaire trouvent
un libre paffage , la Chymie découvre
leurs principes; tous les ſolides renferment
de la boue & du ſable : l'or cependant eſt
excepté , un grain d'or eſt toujours le même ,
il peut ſe diviſer en parties métalliques ,
mais ce ſera toujours de l'or. La cauſe de
cette différence eſt bien ſenſible dans la plupart
des corps ; il eſt des pores plus ou moins
larges qui laiſſent au fluide un libre paſſage
dès que les premiers ont été détruits par
La collifion. Alors nos ballons s'infinuent
1
8 MERCURE DE FRANCE.
de telle forte , qu'ils changent la configura,
tion des parties internes , & felon leur différente
preffion ils laiffent des corps plus ou
moins lourds. L'Or au contraire ne renfermant
dans fes pores que les ballons les plus
ſubtils , ce dérangement n'a pas lieu.
C'eſt la fluidité de l'eau qui empéche que
les créatures qui vivent dans ces Eléments
ne foient accablées du poids énorme de
ces ballons. Comme leur action eſt égale
en tout ſens , il y a une certaine preffion
de bas en haut qui ſoutient les animaux qui
y vivent , les empêche d'enfoncer , & leur
facilite le libre exercice de leurs fonctions .
Telle eft la nature des fluides,qu'un corps
plus lourd qu'un pareil volume de liquide
va au fond , parce qu'il preſſe plus le fluide
qu'il n'en eſt preffé. Si le corps eſt plus léger,
il ſurnage la preſſion du fluide qui eft
de bas en haut , étant plus forte que la gravité
du ſolide. Enfin ſi le corps hétérogéne
eſt d'égale peſanteur qu'un pareil volume
de fluide , l'action de l'un & de l'autre eſt
égale ; le ſolide doit donc alors garder la
place qu'on lui donne dans le liquide , d'où
il fuit qu'un corps plongé dans un fluide
doit perdre autant de ſon poids que péſe
un pareil volume de liquide ; de-là , deux
corps de différents poids perdront d'autant
plus de leur force dans l'eau , que leur vo
lume
DECEMBRE. 1744. 49
lume eſt plus grand. Ainſi au moyen de l'Hydrométre
, on découvre les faux Louis d'avec
ceux qui font de poids ; voyez M. Rivard
dans fon Abregé d'Algébre, Traité des Equations
, Probl. 8. où connoiſſant le poids d'un
corps composé de deux Métaux d'Or & d'Argent
, il apprend à trouver la quantité de
Por, & celle de l'Argent mélés dans le corps..
Voyez auffi M. Trabau dans ſes principes
ſur le mouvement & l'équilibre , Liv. 5 .
De-là l'on explique le vol des Oiseaux ;
comment des maſſes métalliques peuvent
flotter ſur l'eau ; pourquoi tels Vaiſſeaux enfoncent
dans les Riviéres qui ſurnageoient
fur les Ondes de la Mer , qui étant chargées
de ſels , leur oppoſoient plus de réſiſtance.
De-là vient que nous ne ſommes point accablés
du Cilindre ou Colomne d'air qui eſt
au deſſus de notre tête ,& qui ſelon le calcul
de M. Pluche , péſe au moins 20000 liv.
De - là auſſi cette admirabie propriété de
l'eau de ſe mêler avec une infinité de choſes
auſquelles elle s'unit ſi étroitement , qu'elle
enprend la couleur , la force , & la vertu.
L'admirable propagation de la lumiére
qui ſe fait dans un inftant Phyſique ; l'extréme
activité du feu , le ſon dont l'air eſt le
véhicule , font autant d'avantages , dont la
fluidité eſt la cauſe. Je ſerois infini fij'entrois
dans le détail de toutes les utilités de
C
,
50 MERCURE DE FRANCE.
leau ſeulement. On peut conſulter là-deſſus
la Théologie de l'eau par M. Fabricius , Je
ne puis cependant taire que le fluide qui
nous environne eſt la cauſe de notre odorat.
Les cavités du nés font remplies de lames
offeuſes , couvertes d'une membrane femée
d'un grand nombre de nerfs. Plus les animaux
ont de ces fortes de lames , plus la
membrane eſt étendue. Cette membrane eft
l'organe de l'odorat; l'air par le mouvement
commun à tous les liquides , détaché des
particules des corps , il entre par les ouvertures
du nés pour aider la reſpiration.
Chargé des corpufcules des corps odorants
, il frappe cette membrane , qui felon
qu'elle eſt plus ou moins étendue , reffent
plus ou moins l'impreſſion que fait le fluide
en allant à la trachée-artère. Voilà pourquoi
les Chiens de Chaffe ont l'odorat plus
fin , c'eſt aufli pourquoi ceux qui ne refpirent
que par la bouche en font dépourvus.
Cette invention des petits ballons n'eft
pas récente; il eſt honorable à M. de Moliéres
de l'avoir perfectionnée , mais on voit
dans Lucrece , Liv. 2 de la Nature des choſes
, que les Anciens en avoient quelque idée.
Illa equidem debent ex laribus atque rotundis
Eſſe magis fluido que corpore liquida conftant
Nec retinentur enim inter se glomeramina quæque
Et procurſu item in proclive volubilis extat.
LACOSTEle Cadet , à Dijon.
DECEMBRE. 1744. 51
MADRIGAL.
T Rop hautement ne peut s'apprécier
Lejuſte los , de qui ſçût nous pourtraire
L'Enfant Amour , & circonftancier
Par attributs , tous les tours qu'il ſçait faire.
Arc& bandeau lui donna ſagement ,
Aîles auſſi : j'en eufſe fait autant ;
Je porte au coeur l'empreinte toute telle ;
Toute , c'eſt trop , çar le mien n'a point d'aîle.
ODE ANACREONTIQUE.
IRis, Themire & Danaé
Ont en vain reçu men hommage ;
N'en doutez poirt , belle Aglaé ,
Jamais mon coeur ne fut volage.
Iris parle ſi tendrement ;
Moncoeur eft fi foible & fi tendre ,
Que je croyois, même en l'aimant ,
Your voir , vous parler , vous entendre.
Un fourire engageant & doux
M'enflamma bien-tôt pour Themire ;
Cij
52 MERCURE DE FRANCE,
J'ignorois qu'une autre que vous
Pût auſſi finement fourire .
Danaé s'offrit dans le bain :
Qu'on eft aveugle quand on aime !
Aux lys répandus ſur ſon ſein
Je ne crus voir qu'Aglaé même .
Ainſi ,dans les plus doux plaiſirs
Je cédois à vos ſeules armes ;
Mon coeur ne formoit de deſirs
Que par l'image de vos charmes.
Iris , Themire , & Danaé
Ont envain reçu mon hommage;
N'en doutez point , belle Aglaé ,
Jamais moncoeur ne fut volage,
DECEMBRE. 1744 . 53
A Monsieur DE LA BRUERE , chargé
du Mercure de France.
A
Yant ſçu , Monfieur , que le Mercure
eſt entre vos mains , tous les Gens de
Lettres ont conçu la juſte eſperance qu'un
eſprit qui ſçait fi bien faire , ſçauroit toujours
bien choiſir , & que le Mercure feroit
un des meilleurs Journaux de l'Europe. Nous
nous flattons tous , Monfieur , que nous n'y
trouverons que des choſes dignes du public
éclairé , & plus il y en aura de vous , plus
le Public fera content. Nous ſeron délivrés
de cette foule de vers indignes de l'impreſfion
, de ces puérilités qui entretiennent le
mauvais gout des Provinces , de ces extraits
infideles des Pieces de Théatre , dans lefquels
on traitoit également l'ouvrage détef
table qui avoit été fiflé , & le bon qui avoit
eu un juſte ſuccès .
C'eſt dans cette confiance que j'ai l'honneur
de vous envoyer , Monfieur , l'Ouvrage
ci - joint qui fut compoſé ſous mes
yeux il y a deux ans par un jeune homme
qui donnoit les plus grandes eſpérances ; il
étoit plein de la lecture des Ouvrages de
M. de Voltaire. Vous vous apercevrez aifé-
C iij
34 MERCURE DE FRANCE.
ment qu'il aprochoit de fon modele. Je ne
ſçai ſi je me trompe , mais il me ſemble que
depuis la fondation des Prix , il n'y a jamais
eu de meilleure Piece que celle que je vous
envoye . C'eſt aux Connoiffeurs comme
vous à enjuger. Je me contente de rendre
au Public le ſervice de publier cet Ouvrage
, & de payer ce tribut à la mémoire du
jeune Auteur qui eft mort il y a quelques
mois. C'eſt une perte bien déplorable pour
les Lettres dans ce tems d'indigence , ou
plutôt d'abondance ſtérile où nous ſommes.
Il avoit commencé une Tragédie écrite
auſſi-bien que la petite Piece que je vous
envoye. Ses vers étoient pleins de génie &
corrects. Ce n'étoit pas une bonne tirade
ſuivie d'une mauvaiſe , une penſée fauſſe à
côté d'une vérité , un foleſciſme auprès d'un
bon vers , des choſes triviales en rimes de
recherche. Mais , Monfieur vous fentirez
mieux que moi le prix de ſon ſtile prix
bien rare , & bien rarement eſtimé ce qu'il
vaut. Il me fuffit de vous donner ce témoignage
de mon eſtime , & de mon ardeur
pour les Lettres.
Je ſuis,
A Strabourg ce premier
Décembre 1744..
د
DECEMBRE, 1744 55
LA POLICE ſous LOUIS XIV.
L
E grand art de régner eſt le premier des
Arts ;
Il ne ſe borne point aux fatigues de Mars ;
Il n'eſt point renfermé dans le foin politique
D'abaiſſer la fierté d'un voiſin tirannique ,
Ou d'ébranler l'Europe , ou d'y donner la Loi ;
Le devoir d'un Monarque eft de régner chés ſoi ,
D'y former un Etat redoutable & tranquile ;
De rendre heureux ſon peuple en le rendant docile.
C'est ainſi que Louis ſçut paſſer autrefois
Des tentes de Bellone aux Temples de nos Loix ;
Il montoit fur un Trône environné d'abîmes ,
De débris, de tombeaux, de meurtres&de crimes,
Aumilieu des flambeaux de nos diviſions ,
Aux cris de la difcorde, au bruit des factions.
Il parut , il fut ſage , & l'Etat fut paiſible.
La diſcorde à fon joug ſoumit ſa tête horrible ,
Et la confufion fit filence à ſa voix.
Tout prit un cours nouveau , tout rentra dans ſes
droits :
Le Magiftrat fut juſte , & l'Egliſe fut fainte .
Paris vit profperer dans ſon heureuſe enceinte
D.sCitoyens foumis , au travail afidus
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
Qui reſpectoient les Grands , &ne les craignoient
plus.
La regle avec la paix ſous des abris tranquiles
Aux Arts encouragés affura des aziles ;
L'orphelin fut nourri , le vagabond fixé ,
Le pauvre oifif & lâche , au travail fut forcé ,
Et l'heureuſe induſtrie amenant l'abondance
Appella l'Etranger qui méconnut la France ,
L'Etranger étonné qui prompt à s'irriter ,
Fut jaloux de LOUIS & ne put l'imiter .
Ainſi quand du Très Haut la parole feconde
Des horreurs du cahos eut fait naître le Monde ,
Il en fixa la borne , il plaça dans leurs rangs
Ces tréſors de lumiere & ces globes errans ;
De l'immenſe Saturne il rallentit la courſe ,
Fit dans un cercle étroit rouler le char de l'Ourſe >
De la lune à la terre aſſura les ſecours ,
Diftingua les climats & meſura les jours.
Il dit à l'Ocean , que ton orgueil s'abaiſſe ;
Que l'Aftre de la nuit te fouleve & t'affaiſſe ;
Il dit aux flancs du Nord , enfantez les Autans ;
Aux eaux du Ciel , tombez , fertiliſez les champs,
Et que tantôt liquide & tantôt endurcie ,
L'onde revole au Ciel en vapeurs obfcurcie.
Il dit ,& tout fut fait , & dès ces premiers tems
Toujours indeſtructible en ſes grands changemens
La Nature entretient à ſon Maître fidéle
D'Elemens oppoſés la concorde éternelle.
DECEMBRE. 1744. 57
Si l'on peut comparer aux Chefs -d'oeuvres Divins
Les foibles monuments des efforts des humains ,
Sous un Roi bienfaiſant parcourons cette Ville
Obéiſſante , heureuſe , agiſſante , tranquille .
Quelle ame inceſſamment conduit ce vaſte corps !
Quelle inviſible main préſide à ces refforts !
Quel Sage a ſçu plier à nos communs ſervices
Nosbeſoins , nos plaiſirs , nos vertus & nos vices !
Pourquoi ce peuple immenſe avec ſécurité
Vit- il fans prévoyance & fans calamité ?
L'Aſtre du jour à peine a fini ſa carriere ,
De cent mille fanaux l'éclatante lumiere
Dans ce grand labirinthe avec ordre me luit ,
Et forme un jour de fête au milieu de la nuit.
L'aurore ouvre les Cieux , le beſoin ſe réveille ;
Il appelle à grands cris le travail qui ſommeille ;
Vertumne avec Pomone apporte au point du jour
Les fruits prématurés hâtés par leur amour ;
Ces rivages pompeux qui refferrent ces ondes
Sont couverts en tous tems des tréſors des deux
mondes.
Ici l'or qu'on filoit s'étend ſous le marteau ;
La main de l'Artiſan lui donne un prix nouveau
La vanité des Grands, le luxe, la moleſſe ,
Nourriffent des petits l'infatigable adreſſe ;
Je vois tous les talens par l'eſpoir animés
Noblement foutenus , ſagement réprimés ,
L'un de l'autre jaloux , empreſſés à ſe nuire
C
38 MERCURE DE FRANCE.
L'interêt les fit naître , il pouroit les détruire ,
Un Sage les modére , &de leurs factions
Fait au bonheur public ſervir les paſſions .
Mais ce n'eſt pas affés qu'un Sage ſoit utile
Le Magiſtat François doit penſer en Edile ;
Il doit lever les yeux vers ces nobles Romains ,
Que leCiel fit en tout l'exemple des humains.
C'étoit peu de tracer de leurs mains triomphantes
Du Tibre au Pont-Euxin ces routes étonnantes
De tranſporter les flots des fleuves captivés
ソー
Sur cent arcs triomphaux juſqu'au Ciel élevés ;.
Rome en grands monumens de tous côtés feconde
Donna des Loix , des Arts & des fêtes au monde;
L'Univers enchaîné dans un heureux loiſir
Admira les Romains juſqu'au ſein du plaifir.
Paris ne céde point à l'antique Italie :
,
Chaque jour nous rafſſemble aux Temples du Genie ,.
Aces Palais des Arts , à ces jeux enchanteurs
A ces combats d'eſprit qui poliſſent les moeurs ;
Pompe digne d'Athene , où tout un peuple abonde
Ecole des plaifirs , des vertus & du monde.
Plus loin la preffe roule , & notre oeil étonné
Yvoit un plomb mobile en lettres façonnné
Mieux que chés les Chinois ſur des feuilles legeres
Tracer en un moment d'immortels caracteres.
Protegez , tous ces Arts , ô vous , ſoutiens des
Loix ,
Miniftres confidens., ou Précepteurs des Rois;
;
DECEMBRE . 1744. 59
,
Méritez que vos noms ſoient écrits dans l'Hiſtoire
Par la main des talens organes de la gloire.
Colbert & Richelieu les palmes dans les mains ,
De l'immortalité vous montrent les chemins :
Regardez auprès d'eux ce vigilant Génie
Succeſſeur généreux du prudent la Reinie ,
Aqui Paris doit tout , & qui laiſſe aujourd'hui ,
Pour le bien des François deux Fils digne de lui.
Ma voix vous nommeroit , vous , dont la vigilance
Etend des ſoins nouveaux fur cette Ville immenſe,
Si vos jours conſacrés au maintien de nos Loix
Vous laiſſoient un moment pour entendre mavoix..
J'oſerois , emporté par une heureuſe yvreſſe ,
De mon Roi bienfaiſant célébrer la ſageſſe ,
Mais l'éloge eſt pour lui , malgré fon bruit flatteur,
La ſeule vérité qui déplaiſe à ſon coeur..
ஸ்ஸ்ஸ்ஸ்ஸ்ஸ்ஸ்.
Gvj
60 MERCURE DE FRANCE.
SE'AN CE publique de l'Académie Royale
des Inscriptions & Belles-Lettres le 13
Novembre 1744.
N
Ous avons promis de rendre compte
à nos Lecteurs de la féance publique
de l'Académie des Belles - Lettres du 13.
Novembre dernier. M. Freret Sécretaire
perpétuel de cette Académie lut d'abord
l'Eloge de M. l'Abbé de Rothelin , Académicien
honoraire de l'Académie des Belles-
Lettres, mort le 17 Juillet 1744 .
Nous allons en donner ici l'extrait.
au
CHARLES D'ORLEANS DE ROTHELIN
né à Paris le 5 Août 169 1 étoit le ſixiéme
des enfans de Henri d'Orléans Marquis de
Rothelin , tué le 18 Septembre ſuivant
combat de Leuze à la tête des Gendarmes,
& de Gabrielle - Eléonore de Montaut de
Navailles , ſeconde fille du Maréchal Duc
de Navailles mort dès l'année 1684,
Il ſe trouva dans une eſpece d'indépendance
à l'âge de 9 ans , ayant perdu fucceffivement
dans l'eſpace de deux années la
Marquiſe de Rothelin ſa mere & la Maréchale
de Navailles fon ayeule. Mais une foeur
DECEMBRE. 1744. 6
plus âgée que lui de 14 ans & reſpectable
dès-lors par fon mérite & ſa vertu lui tint
lieu de mere, & le jeune Abbé de Rothelin ,
né avec les plus heureuſes diſpoſitions pour
le coeur comme pour l'eſprit , ſe ſoumit
avec une joye pleine de reconnoiſſance à fon
autorité.
Il fut mis très-jeune en penfion auCollege
d'Harcourt. L'Auteur de l'Eloge fans
s'arrêter au détail de ſes premieres étudesqu'il
fit avec un ſuccès brillant , infifta particulierement
ſur la généroſité remarquable
avec laquelle n'ayant encore que 13 ans
1& cadet d'une Famille nombreuſe , il ſe
chargea ſecrettement de la ſubſiſtance d'un
Précepteur , homme de mérite , que des.
infirmités fâcheuſes avoient obligé d'ôter
d'auprès de lui. Il rendit compte enſuite de
ſes progrès rapides dans l'Etude de laThéologie
à laquelle il ſe livra tout entier , parce
qu'il regardoit cette Etude comme un devoir
* de fon état , & que quelque jeune qu'il ait
été , tout ce qui ſe préſenta à ſes yeux ſous la
forme de devoir fut toujours ſacré pour lui.
Il n'eſt pas poſſible de rappeller ici le
détail intéreſſant dans lequel eſt entré M.
Freret, ſur les ſervices importans que M.
l'Abbé de Rothelin rendit en 1717 à fa
Famille dont il fut l'arbitre dans des affaires
d'une longue & pénible diſcuſſion,fur fon
62 MERCURE DE FRANCE.
voyage & ſon ſéjour en Italie où il puiſa la
connoiffance & legout des Médailles , ſur le
magnifique Cabinet qu'il en forma en aflés
peu de tems , ſur les différentes ſuites qui
compoſent cette riche collection , l'une des
plus belles de l'Europe de l'aveu des Connoiffeurs
, enfin ſur la Bibliotheque qu'il
laiſſe , Bibliotheque nombreuſe formée
avec un gout infini , digne en un mot de
la réputation dont elle jouit , & qui eft
l'aſſemblage non ſeulement des meilleurs
Livres en tout genre , mais encore des plus
rares & des plus finguliers.
Après ces détails circonstanciés , M. Freret
rendit un compte exact de tout le travail
que M. l'Abbé de Rothelin avoit ertrepris
pour mettre le Poëme de l'Anti- Lucrece en
état de paroître. M. le Cardinal de Polignac
avec lequel il étoit lié depuis longtems
par l'amitié la plus intime , le lui avoit
remis en mourant , en lui laiſſant la liberté
de le donner au Public , ou de le ſupprimer.
Arbitre du fort de cet important Ouvrage
, il ne négligea rien pour répondre à
la confiance de ſon Auteur , & s'étant afſuré
par un grand nombre de lectures réfléchies ,
faites avec tous ceux qu'il a cru capables
d'en juger , qu'il méritoit d'être publié , il a
peu de tems avant ſa mort remis le manufcrit
dans l'état où il doit paroître , à un
DECEMBRE. 1744.. 63
homme de mérite qui s'eſt chargé du ſoin
de l'Edition . M. l'Abbé de Rothelin en avoir
commencé la Traduction , mais ſa ſanté ne
lui permettant pas de continuer ce travail ,
il s'eft borné au premier Livre , & a chargé
du reſte un jeune homme qu'il aimoit , &
dont le caractére & les talens méritoient:
cette marque de ſa confiance. La Tiaduction
faite fous ſes yeux ſera en état deparoî--
tre avec le Texte Latin.
* •Il eſt peu d'Auteurs que l'amour de leurs
productions eût pu foutenir dans un travail
auffi long , auſſi fatiguant , & méme auſſi
déſagréable que celui auquel M. l'Abbé de
Rothelin s'étoit engagé pour l'Ouvrage d'un
Ami mort. Auffi étoit-il animé par un motifbien
plus noble , dont on a cru devoir
rendre compte.
つか
» Les premiers momens de la perte d'un
Ami , difoit - il , ne font pas ceux où cette
>> perte eſt plus douloureuſe : on s'empreſſe.
alors de la partager avec nous , on mêle
ſes regrets avec les nôtres. Notre Ami
vit encore dans le ſouvenir de ceux qui
> nous en parlent , mais quand le tems a ef-
৩১
دد

১১ facé fon nom de la mémoire des autres
>> hommes , quand on ne nous en parle plus ,
>> quand il ne vit plus que dans notre coeur,
22 c'eſt alors que nous reſſentons toute l'é-
5. tendue de notre perte. Le ſeul moyen
64 MERCURE DE FRANCE.
১১

d'en adoucir l'amertume , ajoutoit- il,
c'eſt de faire revivre notre Ami dans la
mémoire des hommes , c'eſt de les forcer
>> en quelque ſorte de s'en occuper. L'eſpérancé
de rendre ce ſervice au Cardinal de
Polignac avoit foutenu M. l'Abbé de Rothelin.
Une délicateſſe de ſentimens ſi rare fufiroit
pour donner une idée de ſon caractére
; caractére aimable que l'Auteur de l'Eloge
s'eſt attaché principalement à développer ,
&dont il a réuni tous les traits dans un tableau
qui le peint au naturel. Il le repréſente
plein de ſenſibilité pour ſes Amis , extrêmement
attentif à remplir juſqu'aux moindres
devoirs de l'amitié , mais n'exigeant rien
d'eux , & recevant les témoignages de leur
attachement&de leur reconnoiffance , comme
un préſent de leur part. On le voit annonçant
ce qu'il étoit par un air de dignité
&'de décence répandu ſur toute ſa perfonne
, mais qu'une noble ſimplicité rendoit infiniment
aimable. Plein de douceur , mais fans
foibleſſe ; toujours vrai& même très-ferme,
lorſque la raifon , la vertu ou la fidélité à
fes Amis demandoient qu'il le fut : naturellement
ſérieux , mais portant dans le commerce
ordinaire une gayeté douce qui ſe
faiſoit ſentir dans ſes converſations les plus
folides . Enfin un dernier trait qui achevé de
DECEMBRE. 1744. 65
2
le caractériſer , & qui donne un prix réel à
ſes autres qualités , c'étoit un attachement
fincére pour ſa Religion. Une ame comme
la fienne , dont la vertu & la raiſon avoient
toujours réglé tous les mouvemens , étoit
faite , ſuivant la remarque de l'Auteur de l'Eloge
, pour être une ame religieuſe. Lorſque
l'occaſion de défendre la vérité de la Religion
ſe préſentoit , il le faifoit toujours avec
force , mais ſans que la vivacité de ſa
perfuafion altérât jamais la douceur de fon
caractére , il croyoit que c'eût été rendre un
mauvais ſervice à la vérité , que d'employer
pour la défendre le langage de la paffion.
Sa poitrine qui avoit toujours été très-délicate
, fut abfolument attaquée au commencement
de cette année : il prévit des premiers
les ſuites inévitables de ſa maladie :
mais dans le tems même qu'il étoit le plus
occupé des penſées que doit inſpirer la vue
d'une fin prochaine , il cherchoit encore à
épargner cette idée à ſes Amis , & à une Famille
à qui il étoit infiniment cher. Dans ces
fortes de maladies l'ame conferve juſqu'au
dernier moment toute fon activité. Rien ne
la diſtrait du ſpectacle d'une mort qui s'approche
à chaque inftant , & qui s'empare de
nous en détail . C'eſt alors que la patience
devient d'un uſage bien difficile , ſurtout cette
patience continue , tranquille , ſans appareil
1
68 MERCURE DE FRANCE .
celle de l'eſprit humain , mais qui pouroi:
occaſionner d'utiles découvertes . C'eſt ce
que M. Freret prouva par un exemple célebre
, par celui du ſçavant M. Halley qui
nous apprend lui-méme par un Mémoire
imprimé en 1691 , que c'eſt dans ce que
rapportent Geminus , Pline , Ptolemée , &
même Suidas , des propriétés attribuées par
les Chaldéens à leurs Sares Astronomiques
ou Périodes de 223 lunaiſons qu'il avoit
puiſé l'importante vuë à laquelle l'Aftronomie
& la Navigation ſont redevables de
fon travail , pour déterminer le mouvement
de la Lune. Combien de ſemblables découvertes
ne produiroit pas l'Hiſtoire des anciennes
opinions Philoſophiques , étudiée
par des hommes du mérite de M. Halley!
C'eſt la conclufion que tira M. Freret , &
que tous ſes Lecteurs tireront avec lui. Il
ajoûte qu'à meſure que l'Hiſtoire naturelle
s'eſt perfectionnée , on a reconnu la vérité
de pluſieurs faits avancés par les Anciens &
traités de fables par les Modernes. Le hazard
ſeul a occaſionné la plupart de ces découvertes.
Un examen attentif qui ſçauroit
mettre à profit les fautes mêmes & les mépriſes
des Anciens , ne rendroit-il pas ces
hazards plns fréquents ? La découverte des
Satellites des Planettes , celle de cet amas
de petites Etoiles qui compoſent la voie
DECEMBRE 1744 69
2
lactée , ſont dûs au Teleſcope , préſent du
hazard , perfectionné par l'illuſtre Galilée.
Les Anciens privés de ce ſecours ne pouvoient
deviner les Satellites , mais ils ont
ſoupçonné l'exiſtence des Cometes ; la raiſon
que donnoient les Pythagoriciens de l'apparence
lumineuſe qui les accompagne ne
deshonoreroit pas la Phyſique Moderne ;
pour la voie lactée , le raiſonnement ſeul les
avoit convaincu de ce que le Teleſcope nous
a fait voir , l'Iſochroniſme eſt une propriété
des vibrations du Pendule dont Galilée &
Riccioli ont les premiers fait uſage parmi les
Modernes , mais les Aſtronomes Arabes la
* connoiffoient & l'appliquoient aux Obſervations
Aſtronomiques. Si on ne fit pas alors
ſervir cette découverte aux uſages ordinaires
de la vie , ce fut le défaut d'un certain concours
de circonstances , ſans la réunion defquelles
elle feroit une ſeconde-fois retombée
dans l'oublidont on l'a préſervée en la faiſant
entrer dans la conſtruction des Horloges .
De tous ces exemples & d'une infinité
d'autres qu'une plus grande familiarité avec
les Anciens nous offriroit , l'Auteur conclud
qu'un grand nombre de découvertes Modernes
& de Siſtemes nouveaux ne ſont au
- fond que des opinions anciennes , abandonnées
peut- être & repriſes déja pluſieurs fois ,
& qui ſe ſont préſentées de nouveau à des
i
|
68 MERCURE DE FRANCE .
celle de l'eſprit humain , mais qui pouroit
occafionner d'utiles découvertes. C'eſt ce
que M. Freret prouva par un exemple célebre
, par celui du ſçavant M. Halley qui
nous apprend lui-méme par un Mémoire
imprimé en 1691 , que c'eſt dans ce que
rapportent Geminus , Pline , Ptolemée , &
même Suidas , des propriétés attribuées par
les Chaldéens à leurs Sares Astronomiques
ou Périodes de 223. lunaiſons qu'il avoit
puiſé l'importante vuë à laquelle l'Aſtronomie
& la Navigation ſont redevables de
ſon travail , pour déterminer le mouvement
de la Lune. Combien de ſemblables découvertes
ne produiroit pas l'Hiſtoire des anciennes
opinions Philofophiques , étudiée
par des hommes du mérite de M. Halley !
C'eſt la conclufion que tira M. Freret , &
que tous ſes Lecteurs tireront avec lui. Il
ajoûte qu'à meſure que l'Hiſtoire naturelle
s'eſt perfectionnée , on a reconnu la vérité
de pluſieurs faits avancés par les Anciens &
traités de fables par les Modernes. Le hazard
ſeul a occaſionné la plupart de ces découvertes.
Un examen attentif qui ſçauroit
mettre à profit les fautes mêmes & les mépriſes
des Anciens , ne rendroit-il pas ces
hazards plns fréquents ? La découverte des
Satellites des Planettes , celle de cet amas
de petites Etoiles qui compoſent la voie
DECEMBRE هو 1744
lactée , font dûs au Teleſcope , préſent du
hazard , perfectionné par l'illuſtre Galilée .
Les Anciens privés de ce ſecours ne pouvoient
deviner les Satellites , mais ils ont
ſoupçonné l'exiſtence des Cometes ; la raiſon
que donnoient les Pythagoriciens de l'apparence
lumineuſe qui les accompagne ne
deshonoreroit pas la Phyſique Moderne ;
pour la voie lactée , le raiſonnement ſeul les
avoit convaincu de ce que le Teleſcope nous
a fait voir ; l'Iſochroniſme eſt une propriété
des vibrations du Pendule dont Galilée &
Riccioli ont les premiers fait uſage parmi les
Modernes , mais les Aſtronomes Arabes la
connoiffoient & l'appliquoient aux Obfervations
Aſtronomiques. Si on ne fit pas alors
ſervir cette découverte aux uſages ordinaires
de la vie , ce fût le défaut d'un certain concours
de circonstances , ſans la réunion defquelles
elle feroit une ſeconde- fois retombée
dans l'oubli dont on l'a préſervée en la faiſant
entrer dans la conſtruction des Horloges.
De tous ces exemples & d'une infinité
d'autres qu'une plus grande familiarité avec
les Anciens nous offriroit , l'Auteur conclud
qu'un grand nombre de découvertes Modernes
& de Siſtemes nouveaux ne ſont au
fond que des opinions anciennes , abandonnées
peut- être & repriſes déja pluſieurs fois ,
& qui ſe ſont préſentées de nouveau à des
70 MERCURE DE FRANCE
hommes qui s'en croyant les Auteurs , ont
mis tout en oeuvre pour les faire valoir. Telle
eſt entre autres le ſyſteme Neutonien qui
dépouillé de l'appareil de ſes calculs , ſe réduit
à celui d'Empédocle : les deux forces
en équilibre à l'action oppoſée deſquelles cet
ancien Philoſophe attribuoit la formation de
l'Univers ,& qu'il défignoit poëtiquement par
les termes figurés d'Amour & de Diſcorde ,
ne font autre choſe que l'attraction Neutoniene
, & le mouvement de tranflation . М.
Freret convient que la ſuite des tems & des
hazards heureux mis à profit ont augmenté
le nombre de nos connoiſſances particulieres
, mais il doute qu'ils ayent fourni de nouvelles
idées générales ; ils n'ont ſouvent fervi
qu'à faire revivre de vieilles opinions décriées
depuis long-tems , comme celle de l'Electricité
univerſelle de tous les corps , des amours
&de la différence du Sexe dans les Plantes ,
&c. Les forces de l'eſprit humain font fi
bornées & les objets de nos connoiffances
ſi peu variés , que le nombre des Combinaifons
poſſibles de nos idées a dû s'étre épuiſé
d'aflés bonne heure , peut-être ajouta-t-il ,
ne faiſons nous depuis affés long-tems que
les repeter.
La comparaiſon détaillée des différents
Syſtêmes , Métaphiſiques des Anciens , & de
leurs opinions ſur la Phyſique particuliere ,
DECEMBRE 1744 71
avec les hypotheſes Modernes , fourniroit
bien des preuves de cette propofition. Mais
M. Freret fans embraſſer cle projet dont les
bornes d'un Mémoire ne font pas fufceptibles
, ſe contenta de donner une idée générale
des trois Syſtêmes Aſtronomiques imaginés
par les Anciens.
Quelque générale que fut cette idée , on
peut dire avec fondement qu'elle renfermoit
un abrégé clair & précis de toute l'ancienne
Aſtronomie dont elle offrit l'Hiſtoire ſous un
point de vuë auſſi intéreſſant qu'il étoit nouveau.
Nous ne pouvons ſuivre l'Auteur dans
cette explication détaillée qu'il faudroit lire
dans l'Ouvrage méme. Nous nous contenterons
de donner en peu de mots l'idée de
chaque Hypothefe.
Premier Systême. La plus ancienne eſt celle
des Egyptiens adoptée par Thales, & par
preſque toutes les branches de la Secte Ionique;
dans ce Syſteme aujourd'huifort peu.
connu la Terre , comme dans celui de Ticobrahé
, occupe le centre du monde , mais elle
y eſtmobile au tour de fon axe & fait en
24heures fa révolution d'Occidenten Orient,
les Planettes placées à différentes diftances de
laTerre font auſſi leur révolution propre dans
le même ſens , mais dans des tems inégaux ,
ſuivant la différence de leur éloignement , les
hommes leur attribuant le mouvement de
72 MERCURE DE FRANCE.
la Terre ſuppoſent que tous les corps céleftes
ont un mouvement général d'Orient
en Occident & un autre mouvement particulier
d'Occident en Orient , autour de cette
Planette , par des raiſons que nous ne pouvons
expoſer ici.
Ce Siſtême ſimple ne ſe trouvant pas fu!.
fiſant pour rendre raiſon de tous les nouveaux
Phénomenes on y fit quelques additions
que M. Freret expoſa en infiftan
particulierement ſur celle de l'obliquité de
l'Ecliptique , & fur l'Hipotheſe des deux mouvemens
de Venus & de Mercure , l'un autour
du Soleil , l'autre autour du centre commun
avec le Soleil même dont ils ſont les Sateltites
, felon l'expreffion des Anciens , double
révolution imaginée pour expliquer les différentes
fituationsde ces deux Planettes , foit
entre elles , ſoit par raport au Soleil , foit par
raport à nous.
Secondſiſtême ; il pafla au ſecond Siftême
attribué vulgairement à Ptolemée , mais qui
étoit celuides Philoſophes Athéniens . Eudoxe
de Cnide l'avoit imaginé pour réfoudre
le Problême propoſé par Platon fon maître.
Dans cette Hypotheſe la Terre eſt immobile
au centre du monde , les Planettes tournent
autour d'elle d'Orient en Occident dans l'efpace
de 24 heures , & chacune eſt de plus
attachée à un cercle particulier qui l'emporte
en
• DECEMBRE 1744 . 73
en même tems dans un ſens contraire. Ce
Cercle lui-meme eſt emporté par un autre.
Enfin Mercure, Venus, Mars , Jupiter & Saturne
ont encore un quatrićme mouvement
qui eſt la cauſe de leur Station, accélération
& rétrogradation apparentes,
Ces Cercles ou ſpheres furent d'abord au
nombre de 26. Inſenſiblement de nouvelles
apparences qui ſe préſentoient à expliquer ,
augmenterent ce nombre d'abord juſqu'à 33 ,
enfuite juſqu'à 50. Enfin pour rendre raiſon
de l'Apogée & du Perigée des Pianettes ,
quelques-uns eurent recours aux Epicycles ,
mais comme cette nouvelle ſuppoſition rerdoit
les révolutions des corps céleftes excentriques
à la Terre, le mouvement concentrique
à la terre étant regardé comme un point
de Religion, pluſieurs la rejetterent; ils aimerent
mieux multiplier les Spheres. Fracaſtor
dans le fiecle paffé en imagina juſqu'à 79 différentes
.
:
Troifiéme Sistême ; Enfin un troifiéme Siftême
, dont M. Freret foupçonne les Chaldéens
d'étre les auteurs , & que ſuivoient
les Diſciples de Pythagore , faiſoit le Soleil
centre immobile de tous les mouvemens céleftes;
il eſt conforme en toutes les parties
àcelui de Copernic , & par confequent n'a
pas beſoin d'être détaillé.
Quelque abſurde que paroiſſe le ſecond
D
74 MERCURE DE FRANCE,
Siftême , il ſeroit injuſte de rejetter cette
abſurdité ſur ſes auteurs , & le mépris qu'on
enfait n'eſt fondé que fur ce qu'on le regarde
comme une Hypotheſe Phyſique , idée fauſſe
& que détruifirent abſolument les Obſervations
de M. Freret. Il prouva clairement &
par des textes formels que ce Sittême n'étoit
donné que pour une Hypotheſe Aftronomique,
uniquement imaginéepour afſujettir
les apparences au calcul , & que les Aſtronomes
Grecs en ſentoient comme nous les
abſurdités Phyſiques , mais qu'ils étoient obligés
de l'employer par la crainte d'irriter la
ſuperſtition populaire , qui avoit fait un dogme
Religieux de l'immobilité de la Terre
au centre du monde. Que c'étoit cette crain
te qui avoit empêché Platon de ſe déclarer
ouvertement pour l'Hypotheſe Pythagori.
cienne qu'il adoptoit fécretement ſuivant
Theophrafte ; qu'Ariſtarque qui avoit ofé la
foutenir s'étoit vû accuſé publiquement d'impiété
par un Stoicien pour avoir violé le
reſpect du à Vesta , c'eſt à dire à la Terre ,
ſuivant l'explication de Plutarque , & pour
avoir troublé ſon repos. Que réduits à chercher
un moyen de concilier les apparences
céleſtes avec les idées du Peuple qu'il étoit
dangereux d'attaquer, les Philoſophes avoient
preféré au fort de Socrate & d'Anaxagore
dont ils euſſent été menacés un , Siftême ab
furde en apparence , capable d'effrayer l'iDECEMBRE
1744 75
magination , de rebuter la patience , embarafſant
pour le calcul , mais qui au fond ne
les empêchoit point de faire des calculs juſtes
& exacts comme ſont les Tables Aſtronomiques
d'Hipparque copiées par Ptolemée &
le modele de toutes celles qu'on a dreſſéesdepuis
, enfin que les Epicycles ajoutés aux
Cercles , n'ont jamais été imaginés que pour
le calcul , comme le dit expreſſément le même
Ptolemée , que cependant ces Epicycles
fontpeut-être encore , ſuivant le célebre M.
Halley , ce qu'il y a de plus ſimple pour
calculer les mouvements irréguliers de la
Lune.
Après avoir cité le malheur du célebre
Galilée , contraint d'abjurer publiquement
l'opinion du mouvement de la Terre comme
une héréfie dangereuſe , évenement qui nous
montre qu'en vieilliſſant le monde n'eſt pas
devenu plus ſage , M. Freret rechercha quelle
étoit la cauſe de cet attachement opiniatre
des Atheniens pour l'immobilité de la
Terre : il en trouve la ſource dans l'idée qu'ils
s'étoient formée de l'Univers dans le tems de
leur barbarie. Incapables alors de concevoir
que la Terre put ſe ſoutenir d'elle-même
ſans un point d'appui , ils ſe l'étoient repréſentée
comme une grande montagne dont
les racines s'étendoient à l'infini dans l'immenſité
de l'eſpace , & dont le ſommet ar
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
rondi en forme de borne étoit la demeure
des hommes. Le reſte du Siſteme céleſte répondoit
à cette idée groſſiere , que par une
fingularité remarquable des voyageurs di.
gnes de foi ont retrouvée abſolument la
même chés les Talapoins de Siam .
Les Philoſophes Athéniens furent longtems
forcés de feindre un ſcrupuleux attachement
à cette opinion. Peuà peu on s'enhardit
& on oſa la combattre , mais ce ne fut
qu'avec de grands ménagemens. La Terre
recut ſucceſſivement diverſes figures qui s'éloignoient
plus oumoins de la premiere. Enfin
les Aftronomes lui donnerent la forme
d'un corps parfaitement Sphérique , les Phyficiens
en'firent un Sphéroïde , mais fans
s'accorder ſur ſa figure , les uns le ſuppoſant
allongé par les Poles , & les autres japplati.
Le premier de ces ſentimens eſt plus ancien
& fervoit à donner raiſon des pluyes & des
neiges des Régions Septentrionales , mais les
voyages des Grecs dans l'Afrique , & leurs
Navigations dans la mer des Indes dont les
conquêtes d'Alexandre leur avoient frayé la
route , occaſionnerent des découvertes qui
firent naître le ſecond Siſtème , celui de l'aplatiſſement
de la Terre vers les Poles ,& de
fon Elevation ſous l'Equateur. Il eſt ſingulier
que la figure de la Terre , qui a fait parmi
les Modernes une Queſtion fameuſe , main.
DECEMBRE 1744 71
tenant à la veille d'être décidée , ait auſſi partagé
les Anciens. Mais ce qui n'eſt pas moins
digne de remarque c'eſt que la Coſmogonie
Egyptienne que fuivoit l'Ecole de Thalés ,
employoit pour rendre ſenſible la raiſon
qu'elle donnoit à la permanence de laTerre
au centre du Tourbillon , une expérience
célebre parmi les Modernes , celle du fluide
mû circulairement autour du centre du vaſe
qui le contient. Platon qui n'oſoit , quoiqu'il
la connût , en faire uſage , parce qu'elle fuppoſoit
le mouvement de la Terre fur ellemême
, qu'il étoit dangereux de foutenir dans
Athenes , expliquoit cette ſituation conftante
de la Terre par un raiſonnement métaphyſique
qui eſt de la même eſpece que le principe
fondamental du,Leibniſianiſme , ou que
celui de la raiſonſuffisante dont les Diſciples
de Leibnitz font aujourd'hui une des baſes
de leur Syſtême.
M. Freret termina cet expoſé général de
quelques-unes des opinions Phi'ofophiques
des Anciens , par pluſieurs réflexions qui conduiſent
à la conféquence qu'on en doit tirer.
Il convient que pour ſe former une juſte
idée de l'ancienne Philoſophie , il faut recueillir
des lambeaux lépars çà & là dans
des Auteurs ſouvent peu inſtruits de ces
matieres , que privés aujourdhui des ouvrages
méme des Philoſophes , nous ignorons
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
quel plan ils avoient ſuivi dans la liaiſonde
leurs idées & de leurs Siftémes , qui font à
notre égard comme ces Statuës antiques
dont il ne nous reſte que des débris.
Nous devons ajouta-t-il , la même juſtice
aux anciens Philoſophes qu'aux anciens Sculpteurs
. Il faut juger des parties que nous
avons perdues par celles qui nous reſtent ,
penſer que leur aſſemblage formoit un tout
& non pas un monftre.
C'eſt tout ce qu'il demanda, Car il ſe déclara
bien éloigné de donner une préférence
abſolue aux Anciens ſur les Modernes , &
de ſe livrer à une prévention aveugle déterminée
à tout admirer. Il n'attaqua que le
mépris qu'on témoigne pour eux. Il fit ſentir
que la différence des fiécles n'enmetpoint
entre les hommes , qu'il faut mefurer leur capacité
& leurs talens moins par le terme
où ils ſont arrivés , que par le point d'où ils
font partis , & par les obſtacles qu'ils ont
eu àvaincre ; que ſi les Modernes ont quelque
avantage ſur les Anciens , c'eſt d'être
venus après eux , c'eſt de marcher fur leurs
traces , & d'être inſtruits , non ſeulement par
leurs découvertes , mais encore par leurs mépriſes,
& qu'ainſi ceux qui dédaignent fi fort
l'étude de l'Antiquité ſe privent de cet avantage
, que bornés à la Génération préſente ,
& ignorans le paffé , il n'est pas étonnant que
tout foit nouveau pour eux,
DECEMBRE. 1944;
De ces réflexions , & du détail intéreſ
ſant qui les précede , ne doit-on pas conclure
que fi une admiration ſans bornes
pour les Anciens eſt une ſuite de la pré
vention , le mépris aujourd'hui ſi commun
qu'on affecte pour eux , eſt de ſon côté
l'effet de l'ignorance , & qu'entre ces deux
excès ſi condamnables , il eſt un juſte milieu
? Mais le juſte milieu eſt un état ſi violent
pour la plupart des hommes , comme
le dit l'Auteur de ce Mémoire , qu'il fera
toujours bien difficile de les y amener.
Monfieur l'Abbé Belley lut enſuite un
Mémoire ſur l'ordre Politique des Gaules
qui a occaſionné le changement de nom
de pluſieurs Villes.
Meſſieurs de Valois & de Longueruë , &
d'autres Ecrivans , même Etrangers , ont
remarqué que pluſieurs Villes de la Gaule
avoient quitté leur nom ancien & s'étoient
approprié le nom du Peuple dont ces Villes
étoient les Capitales ; ainſi Lutetia fut nommée
Parifii ; Durocortorum , Remi ,Agedincum
, Senones , Avaricum , Bituriges , quarante-
cinq Villes dans l'étendue des Gaules
qui furent conquiſes par Jules-Cefar ont
admis ce changement ;il ſe reconnoît à peine
une fois dans la Province Narbonnoiſe . M.
L. B. a crû devoir rechercher la cauſe d'un
changement fi commun dans une partie de
Dinj
80 MERCURE DE FRANCE.
la Gaule , & preſque ſans exemple dans l'au
tre ; il s'agit de ſçavoir comment ſe ſont établis
les noms de Paris , de Reims , de Sens ,
de Bourges & de pluſieurs autres Villes de
France. La queſtion devient plus intéreſlante
, fi cette dénomination eſt ſondée ſur l'ancien
gouvernement établi dans ces Villes ,
& fi la différence d'uſage qu'on remarque
dans les parties de la Gaule , vient de la
différente condition des Peuples. La connoiſſance
de l'ancien état des Peuples &des
Villes eſt un des grands objets de l'Hiſtoire ;
les éclairciſſemens que donne M. L. B. répandent
un grand jour ſur le gouvernement
des Romains dans la Gaule , & par une
conféquence néceſſaire ſur les premiers tems
de la Monarchie Françoiſe. Nous ne pouvons
donner qu'un Extrait abregé de ceMémoire.
Les Romains envoyerent dans la Gaule
pour la défenſe des Marſeillois leurs anciens
Alliés , des armées qui dans l'eſpace des
ans conquirent le Pays , compris entre la
Mer Mediterranée , les Alpes , le Rhône ,
les Cevennes , la Garonne & les Pyrenées.
re ſe fit de la part des Romains
fité. Domitius & Fabius Maxi-
Senéraux , pour perpétuer le ſouars
Victoires , firent élever des
& des Trophées , contre l'uſage
Cette
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DECEMBRE 1744, 81
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A
21
E
du Peuple Romain , qui ſuivant Florus ,
n'inſulta jamais à l'ennemi vaincu. Le Pays
conquis fut réduit en Province , & nommé
la Province Narbonnoiſe du nom de Narbonne
, ſa ville Metropole, ou ſimplement la
Province de la Gaule. Le Senat lui impoſa
des conditions très-dures ; ſes Peuples
furent dépouillés d'une partie de leurs Villes
& de leurs Terres ; on exigea d'eux des
tributs en argent , de groſſes contributions
de Vivres pour les armées Romaines ; plufieurs
Colonies furent établies ſur leurs Territoires
, & ſe multiplierent dans la ſuite
juſqu'au nombre de vingt. L'ancien habitant
, qui vivoit ſous la Jurisdiction de la
Colonie , avoit perdu ſes meilleures Terres ,
il déploroit la perte de ſa liberté , il n'avoit
plus ni Loix , ni Magiſtrat de ſa Nation.
La condition des Peuples de la Narbonnoiſe
étoit ſi déplorable que Critognate la
répreſente aux Gaulois affiégés dans Aliſe
comme le plus puiſſant motif pour défendre
leur liberté juſqu'à la derniere extrémité.
*
qua
in Pro- Refpicite finitimam Galliam ,
vinciam redacta , jure & legibus commutatis ,
Securibus subjecta , perpetua premitur fervitute.
Les Gaules conquiſes par Jules-Cefar re
* De Bello Gall. L. VII.
80 MERCURE DE FRANCE.
la Gaule , & preſque ſans exemple dans l'au
tre ; il s'agit de ſçavoir comment ſe ſont établis
les noms de Paris , de Reims , de Sens ,
de Bourges & de pluſieurs autres Villes de
France. La queſtion devient plus intéreſſante
, fi cette dénomination eſt ſondée ſur l'ancien
gouvernement établi dans ces Villes ,
& fi la différence d'uſage qu'on remarque
dans les parties de la Gaule , vient de la
différente condition des Peuples. La connoiſſance
de l'ancien état des Peuples & des
Villes eſt un des grands objets de l'Hiſtoire ;
les éclairciſſemens que donne M. L. B. répandent
un grand jour ſur le gouvernement
des Romains dans la Gaule , & par une
conféquence néceſſaire ſur les premiers tems
de la Monarchie Françoiſe. Nous ne pouvons
donner qu'un Extrait abregé de ce Mémoire.
Les Romains envoyerent dans la Gaule
pour la défenſe des Marſeillois leurs anciens
Alliés , des armées qui dans l'eſpace de s
ans conquirent le Pays , compris entre la
Mer Mediterranée , les Alpes , le Rhône ,
les Cevennes , la Garonne & les Pyrenées.
Cette guerre ſe fit de la part des Romains
avec animoſité. Domitius & Fabius Maximus
leurs Genéraux, pour perpétuer le ſouvenir
de leurs Victoires , firent élever des
Monumens & des Trophées , contre l'uſage
DECEMBRE 1744, 81
du Peuple Romain , qui ſuivant Florus ,
n'inſulta jamais à l'ennemi vaincu. Le Pays
conquis fut réduit en Province , & nommé
la Province Narbonnoiſe du nom de Narbonne
, ſa ville Metropole, ou ſimplement la
Province de la Gaule. Le Senat lui impoſa
des conditions très-dures ; ſes Peuples
furent dépouillés d'une partie de leurs Villes
& de leurs Terres ; on exigea d'eux des
tributs en argent , de groſſes contributions
de Vivres pour les armées Romaines ; plufieurs
Colonies furent établies ſur leurs Territoires
, & ſe multiplierent dans la ſuite
juſqu'au nombre de vingt. L'ancien habitant
, qui vivoit ſous la Jurisdiction de la
Colonie , avoit perdu ſes meilleures Terres ,
il déploroit la perte de ſa liberté , il n'avoit
plus ni Loix , ni Magiſtrat de ſa Nation.
La condition des Peuples de la Narbonnoiſe
étoit ſi déplorable que Critognate la
répreſente aux Gaulois affiégés dans Aliſe
comme le plus puiſſant motif pour défendre
leur liberté juſqu'à la derniere extrémité.
*
Refpicite finitimam Galliam , quæ in Provinciam
redacta , jure & legibus commutatis ,
Securibus subjecta , perpetua premitur fervitute
.
Les Gaules conquiſes par Jules-Ceſar re-
* De Bello Gall. L. VII.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
çurent un traitement bien différent ; ce Général
dans le cours de huit Campagnes afſujettit
à la domination Romaine la vaſte
étendue des Gaules depuis les frontieres de
la Province juſqu'au Rhin & à l'Ocean ,
& les réduifit en Province. Le Vainqueur
ne leur impoſa aucunes nouvelles charges ,
il ſe contenta d'un tribut de quarante millions
de ſeſterces ( quadringenties ) qui fercient
de notre monnoye au prix actuel du
marc d'argent, environ huit millions ſept cent
cinquante mille livres , ſomme modique , fi
l'on confidere l'étendue & la richeſſe du
Pays , ſur lequel elle fut impoſée ; & ce
tribut ſe leva ſous lenom le moins odieux ,
Stipendii nomine , pour l'entretien des troupes
deſtinées à maintenir la paix & la tranquillité
des Peuples .
Un autre avantage que cette partie des
Gaules conſerva en général au deſſus de la
Province , c'eſt que ſes Peuples ne furent
point troublés dans la poſſeſſion de leurs
Villes& de leurs Terres. Les Romains n'envoyerent
dans leur pays qu'un petit nombre
de Colonies ; on ne connoit que la Colonie
de Lyon dans la GauleCeltique ouLyonnoife
, qui étoit la troifiéme partie des Gaules
; trois Colonies dans le Pays des Helvetiens
, quatre dans la Belgique , une feule
dans toute l'Aquitaine ; ces établiſſemens
DECEMBRE 1744. 83
ne ſe firent point pour châtier ou pour contenir
les Naturels du Pays ; les Colonies
furent preſque toutes placées ſur le Rhin
pour affurer cette frontiere contre les courſes
des Nations Germaniques.
Les Romains enfin conſerverent ou retablirent
dans les Cités de la Gaule l'ancienne
forme de Gouvernement il étoit
Ariftocratique , un Senat compofé d'un certain
nombre de Perſonnes formoit le Confeil
commun de chaque Cité ou de chaque
Peuple ; les Commentaires de Cefar font
mention d'un Senat dans les Cités d'Autun
, de Sens , de Reims , de Beauvais , d'Evreux
, de Liſieux , de Vannes & des Nerviens
; c'étoit l'ordre politique généralement
établi. Cependant au tems de la Con--
quête , les Grands avoient ufurpé dans plufieurs
Cités la puiſſance Souveraine ; la Domination
Romaine chaffa ces Tyrans , & rendit
aux Peuples l'autorité de leurs Senats , cet
ordre fut maintenu par les Empereurs , comme
on le voit par pluſieurs Monumens du
haut & du bas Empire ; il a même ſubſiſté
ſous les premiers Rois de France , on en
trouve encore des veſtiges ſous la troiſieme
Race , preſque juſqu'à notre fiecle.
Ce Parallele fait affés connoître com.
bien la condition de la Narbonnoiſe fut differente
de l'état du reſte des Gaules : les
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
Peuples des Gaules ayant conſervé ſous les
Romains l'autorité de leurs Senats , il eſt
facile de concevoir comment les Villes Capitales
auront perdu leurnom primitif, pour
prendre celui du Peuple.
Le Senat étoit le premier ordre du Peuple
, une aſſemblée repréſentative du Peuple,
ſouvent conſidérée comme le Peuple
même,au nom duquel elle agiſſoit ; le Senat
s'aſſembloit dans la Ville Capitale de chaque
Peuple ou Cité , M. L. B. le prouve par
pluſieurs Monumens. Cette Capitale prit ou
plutôt reçut le nom de la Cité & du Peuple.
Il eſt aſſés ordinaire de comprendre
ſous la même denomination les lieux & les
perſonnes : les noms de Senat , de Ville ,
de Province & pluſieurs autres ſont ſouvent
pris dans cette double acception.
Ainfi les Capitales des Peuples Parifii ,
Bellovaci Atrebates , Lemovices , Petrocorii
&c. furent nommées Civitas Parifiorum ,
Bellovacorum . Artrebatum , Lemovicum
Petrocoriorum , la Cité de Paris , de Beauvais
, d'Arras , de Limoges , de Perigueux ,
& l'ancien quartier de ces Villes porte encore
le nom de Cité, on leur donna auffi
fimplement le nom du Peuple , Parifii , Bellovaci
, Atrebates , Lemovices , Petrocorii ,
Paris , Beauvais , Arras , Limoges , Perigueux.
CE DECEMBRE 1744 84
۲۴
Fe
Dans la Narbonnoiſe les Peuples avoient
perdu une partie de leurs Villes , vingt Colonies
furent établies ſur leurs territoires ,
les Senats de ces Colonies n'étoient point
un ordre repréſentatif de l'ancien Peuple ,
&par conséquent l'aſſemblée ou la refidence
du Senat dans une Capitale , n'a pu
donner à cette Capitale le nom du Peuple,
ainſi les Villes de Narbonne , de Toulouſe
de Nimes , d'Arles , d'Avignon , d'Orange ,
de Valence , de Vienne & des autres Colonies
auront conſervé leur nom primitif.
7
M. L. B. examine dans quel tems les
Villes ont pris dans les Gaules le nom du
Peuple ; il trouve peu d'exemples de ce
changement ſous les premiers Empereurs ;
cet uſage eſt plus clairement établi dans
quelques Inſcriptions du troifiéme fiecle ; il
devint plus commun dans le quatriéme ;
on le remarque dans les Reſcrits des Empereurs
, fur des Medailles Imperiales , dans
les Itineraires : le changementne ſe fit que
par dégrés . Alors les Villes portoient deux
noms', l'ancien , & le moderne qui étoit
lenom du Peuple , pendant que les Romains
nommerent la Ville de Paris , Parifii , les
Gaulois lui donnoient encore le nom de
Lutetia ; mais à la fin du quatriéme ſiécle ,
le changement devint preſque général , nous
voyons dans la Notice des Provinces & des
86 MERCURE DE FRANCE.
Cités de la Gaule , qui fut redigée ſous l'Empire
d'Honorius , que quarante-cinq Villes
portoient le nom de leur Peuple. Cependant
les Villes de Rouen , de Bordeaux ,
de Besançon & pluſieurs autres ont confervé
leur ancien nom , M. L. B. examine
pourquoi elles ne ſuivirent pas l'uſage général.
La nouvelle Denomination a fubfifté fous
nos Rois , comme on le voit dans les Hiftoriens
, dans les Chartes , dans les Actes publics
, ſur les anciennes Monnoyes , &dans
les autres Monumens de l'Hiſtoire de France,
uſage qui s'eſt perpetué juſqu'aujourd'hui,
DECEMBRE. 1744 . 87
NOUVELLES LITTERAIRES..
N
Ous avons annoncé dans le ſecond
Volume du mois de Novembre les
Mémoires de Melvil , traduits de l'Anglois ,
avec des additions conſidérables , en z volumes,
dont le troifiéme contient les Lettres de Marie
Stuart. Ce Livre imprimé à Edimbourg chés
Barrows & Young , porte la datte de 1745,
quoique la veuve Barrois ait commencé à le
débiter à Paris dès le mois de Novembre
1744.
Les Mémoires ne ſont pas la partie la
moins curieufe des Monumens Hiſtoriques ,
mais il feroit dangereux de les lire ſans
précaution. Ceux qui font à portée de laifſer
à la pofterité ces fortes d'Ecrits , font
preſque toujours des gens qui ont été toute
leur vie engagés dans les affaires ; la prévention
, l'attachement au parti qu'ils ont fuivi
prévalent ſur l'amour de la vérité , & les empêche
même quelquefois de la connoître.
De-là les contradictions ſi fréquentes entre
tous les Ecrivains de Mémoires. Ce ne font
pasdes témoins qui dépoſent de la vérité
des faits , ce font des Parties qui plaident
1
88 MERCURE DE FRANCE.
leur cauſe , & qui ne négligent rien pour la
faire valoir , & pour tromper leurs Juges.
Un autre défaut ne leur eſt pas moins
ordinaire. Combien en voit-on qui ayant
été employés dans quelque ſubdiviſion d'une
grande affaire , ne preſentent au Lecteur
que cette face , parce que c'eſt la ſeule qu'is
ont apperçue ? La plupart des hommes ne
peuvent conſentir à ſe perdre de vûe , & il
n'y a que les eſprits ſupérieurs qui ſe garantiſſent
ſur cet article des ſéductions de
l'amour propre.
Onne doit cependant pas conclure de
ceci qu'il faut traiter les Mémoiresde fables.
Autant il feroit dangereux de leur accorder
une confiance aveugle , autant ſeroit- il deraiſonnable
de leur refuſer toute créance:
un bon eſprit ſçait difcerner le vrai d'avec
le faux par un examen exact ; il connoît
quand un homme le trompe par défaut de
lumieres après s'être trompé lui-meme , ou
lorſque de deſſein prémédité il lui en impoſe.
La vérité n'échappe guéres à des yeux
éclairés qui la cherchent , & il eſt ſi rare de
trouver des impoſteurs qui ne foient bientôt
reconnus pour tels , que ce vice devroit
être ſans exemple.
Les Mémoires de Melvil font un des plus
précieux Monumens Hiſtoriques de ſon tems,
pour ce qui concerne l'Histoire d'Angleterre
1
1
-----
DECEMBRE. 1744. 8
& d'Ecofle, Il étoit le contemporain , le Miniftre
& l'ami de Marie Stuart : ſa naiſſance
étoit diftinguée, & la confiance que pluſieurs
Princes qu'il fervit eurent en lui , prévient
en faveur de ſa capacité.
Marie Stuart l'employa dans pluſieurs
négociations importantes , juſqu'au tems où
ſes propres Sujets l'empriſonnerent à Lockcleven.
Les quatre Regens qui gouvernerent
fucceſſivement l'Ecoſſe pendant la captivité
de la Reine , traiterent Melvil avec honneur
& avec confiance. Il demeura toujours attaché
au parti du Roi pendant la détention de
Marie , & lorſque Jacques VI commença
de régner , cette Princeſſe lui recommanda
particulierement Melvil comme le plus fidéle
& le plus habile Miniftre qu'il pût employer.
Il ſe maintint en faveur auprès de Jacques
VI , juſqu'au tems où ce Prince alla prendre
poſſeſſion de la Couronne d'Angleterre ,
mais il ne voulut point le ſuivre dans ce Pays,
& malgré les inftances & les offres que le Roi
lui fit ,Melvil reſta en Ecoſſe .
Le ſtile de ces Mémoires eſt ſimple &
naïf , & développe le caractere de l'Auteur
mieux que ne feroient les traits les plus réflechis.
On y voit le modele rare d'un homme
vertueux , qui au milieu de l'agitation
des guerres civiles , parmi les factions &
• MERCURE DE FRANCE.
les intrigues , eſt inacceſſible à l'ambition ,
&n'a en vûe que le bien public , d'un Courtiſan
qui ne craint pas de dire la verité à fon
Maître , enfin d'un ſage qui dans des que
relles de Religion a le courage de ne
haïr ceux qui penſent autrement que 'ui.
pas
Ma politique , dit-il dans une Lettre ,
par laquelle il adreſſe ſes Mémoires à ſon fils,
-mapolitique a toujours été d'être vertueux.
Je ſçais que la probité pale aujourd'hui
> pour une chimere & pour une vertu dePedant,
peu utile& ſouvent nuiſible à la fortune
, mais je n'ai pu me réſoudre à m'avancer
par d'autres voies .... Occupéuni-
>> quement des interêts de mon Prince , j'ou
bliois le ſoin de ma fortune.
Que ce caractere eſt beau ! mais malheureuſement
il eſt encore plus rare.
Au reſte ſi ces Mémoires offrent le
portrait confolant d'un homme vertueux,
ony trouve auffi le récit de bien des crimes.
C'eſt un tiſſu continuel de révoltes , de
brigandages , de noires intrigues , d'infignes
trahifons.
Les foibleffes & les malheurs de Marie
Stuart font trop celebres pour nous arrêter
long-tems fur cette partie des Memoires de
Melvil. Il la peint auſſi foible qu'ambitieu
ſe, voulant opprimer la liberté de l'Ecoffe ,
i
DECEMBRE. و . 1744
troubler l'Angleterre , pendant qu'elle
* obéifſoit en eſclave aux caprices d'un Amant
qui la maltraitoit. Elizabeth , qui ſans étre
exempte de la même paſſion , ne lui laiffoit
pas prendre cet empire abſolu , ſçut bien
profiter des égaremens de Marie'; elle alluma
& entretint en Ecoſſe le feu de la guerre
civile , par une politique excuſable peut-
* être , puiſqu'il eſt certain que ſans cela la
Reine d'Ecoffe lui auroit caufé en Angleterre
de fâcheux embarras. La moitié des
Anglois , & fur-tout les Catholiques , adoroient
Marie , & defiroient ardemment de
la voir nommer heritiere préſomptive de la
Couronne d'Angleterre , ce qui , vu le ca
ractere inquiet de la Nation , le nombre de
Efes Partifans , & les circonstances , ne lui auroit
laiſſé peut - être qu'un pas faire pour
monter au Trône même avant la mort d'Elizabeth
.
Tel eſt le récit de Melvil dont nous fommes
bien éloignés de vouloir être les garants;
nous avertiſſons au contraire nos Lecteurs,
quedes Auteurs reſpectables ont entrepris de
juftifier Marie Stuart.
La France qui auroit dûdonner du ſecours
àune Reine veuve d'un de ſes Rois,regardoit
d'un oeil tranquille toutes ces tempêtes. Le
Gouvernement François ne voyoit point ſans
jaloufie les Couronnes d'Angleterre & d'E
2 MERCURE DE FRANCE.
:
coſſe prêtes à ſe réunir ſur la même tête, &
n'avoit garde d'empêcher tout ce qui po
voit prévenir ou retarder cette réunion.
On ſçait aflés la ſuite funeſte qu'eurest
ces diviſions. Marie retenue en prifon pas
ſes Sujets , fut obligée d'abdiquer la Roya
té , & de laiſſer la Couronne à ſon fils alors
âgé d'environ deux ans. Ce facrifice ne ki
valut pas la liberté , mais elle s'échappa enfin
de ſa prifon , & chercha un azile en Angle
terre auprès d'Elizabeth , qui la fit arrêter,
& finit enfin par lui faire trancher la tete
après une captivité de 20 années.
S'i eft difficile d'excuſer ſes fautes , il l'est
bien plus de ne pas plaindre un fort auffi
déplorable. Cependant l'abdication de Ma
rie ne mit pas fin aux troubles d'Ecofle. Il ſe
forma une Confederation de Seigneurs qui
ſe déclarérent pour laReine , moins animés
par la fidélité qu'ils devoient à leur Souverai
ne,que pour contrecarrer le Comte deMurrai
qui avoit été nommé Régent : les deux
Partis étoient tour-à-tour le jouet de la politique
d'Elizabeth , & le Parti du Regent
fur-tout étoit l'eſclave de l'Angleterre. On
vit les Ecoffois conduits par le Regent aller
en Angleterre accuſer leur Reine , dont i's
auroient dû venger la captivité , & deshonorer
ainſi leur Roi dans la perſonne de la
mere , leur Nation , & l'humanité.
1
DECEMBRE . 1744 . 93
L'Ecoſſe étoit alors dans un état bien déplorable.
Les Nobles enhardis par la foible
ſe du régne précedent , ſe livroient ſans
crainte aux plus grands excès , & fappoient
chaque jour les fondemens de l'autorité du
Souverain , ſous prétexte de défendre leurs
privileges. Ceux qui étoient du Parti du
Roi n'étoient pas moins animés de l'eſprit
de faction que les revoltés , ils regardoient
le Regent comme un Chef de Parti , l'ouvrage
de leur choix , qui devoit leur plaire,
& n'avoir en vûe que leurs interêts , leurs
haines , leurs jalouſies , plutôt que comme
un Prince dont ils étoient obligés de reſpecter
l'autorité.Un Roi habile & ſage auroit
peut-être échoué au milieu de tant d'orages
; le Regent homme foible & vain , craignoit
de connoître toute l'étendue du mal,
&négligeoit de chercher les remédes, Il périt
enfin miferablement. Un homme de Bodwel
boug nommé ... Hamilton , l'attendit ſur
ſon paffage à Lithquo , & lui tira un coup
de fufil , dont il mourut la nuit ſuivante.
Ses Conſeillers & ſes Domeſtiques étoient
avertis, aufli-bien que lui , de cette entrepriſe;
ils en connoiſſoient l'auteur , & ils
Içavoient en quel tems & en quel lieu elle
devoit s'executer; néanmoins les amis du
Regent s'en mirent ſi peu en peine , qu'ils
pe remarquerent pas ſeulement la maiſon
94 MERCURE DE FRAN
d'où le coup étoit parti , & qui plus eft, is
laifferent échapper l'affaflin .
Les Royaliſtes appellerent à la Regence
le Comte de Lenox,qui étoit du SangRoyal,
ils députerent en même tems l'Abbé de
Dunſarling vers Elizabeth. Le principal article
de l'inſtruction de cet Abbé étoit de
prier la Reine d'Angleterre de remettre la
Reine Marie entre les mains des Seigneurs
du Parti du Roi. Elizabeth répondit qu'elle
la remetttroit volontiers entre leurs mains ,
pourvû qu'on lui donnât des otages ſuffifans
pour la ſureté de ſa vie. Cette condition eft
bien dure , repliqua l'Abbé , car qu'en arriveroit-
ilfi la Reine venoit à mourir ? Elizabeth
repartit qu'elle avoit toujours crû qu'il
১০ étoithomme d'eſprit , & qu'il ne la force-
>> roit pas à s'expliquer : fçachez donc ,
>> continua-t-elle , que mon honneur m'oblige
à demander des otages , & que c'est à vous
dejuger ce qui peut être le plus avantageux
pourmoi.
Le Comte de Lenox avoit de bonnes
intentions , mais Elifabeth & les Ecoffois en
empêcherent l'effet, Randolph, Ambaſſadeur
d'Angleterre , ouvertement déclaré pour le
Parti du Régent , diſoit en ſecret aux Seigneurs
du Parti de Marie qu'il ne pouvoit
y avoir ſans la Reine d'autorité légitime en
Ecoffe , & que tôt ou tard le Parti de cette
DECEMBRE. 1744 .
ور
1

Princeſſe prévaudroit ; il promettoit alternativement
aux uns & aux autres la protection
de l'Angleterre , & entretenoit avec
art l'animoſité des deux factions. Le long
ſéjour qu'il avoit déja fait en Ecoffe lui avoit
donné le tems de connoître les Chefs des
deux Partis , il s'étoit toujours appliqué à
s'inſtruire de leurs querelles & de leurs prétentions
réciproques. Il ſçavoit faire agir les
femmes pour faire réuffir ſes projets , il engageoit
quelquefois Elifabeth à écrire fami
Lierement à celles qui pouvoient lui être
utiles , il n'oublioit riende tout ce qui étoit
capable de corrompre les Miniſtres , & dès
qu'il en trouvoit quelqu'un ſuſceptible de
féduction , il n'épargnoit point l'argent pour
le gagner.
Il ſe forma dans le même tems une Conſpiration
en Angleterre pour mettre Marie
fur le trône d'Elifabeth. Tout étoit prêt ,
on n'attendoit que le ſignal. Cette Princeſſe
imprudente & plus infortunée en informa
le Cardinal de Lorraine fon oncle , pour lui
demander des avis & des fecours , mais celuici
en avertit la Reine mere & l'engagea à
en donner avis à Elifabeth , qui feignit de
n'en rien croire , & prit de ſages précautions.
Enfin les troubles croiſſant de jour en
jour en Ecoſſe , les Seigneurs du Parti de la
96 MERCURE DE FRANCE .
Reine firent une entrepriſe pour ſurprendre
Sterling, où le Régent étoit avec les Membres
du Parlement quiy étoit aſſemblé , is
furent repoufles , mais le Régent fut tué dans
l'attaque. Le Comte de Marr élu Régent par
les Etats , malgré les intrigues de Randolph
qui portoit le Comte de Mortoun , ne conſerva
que peu de tems une dignité ſans crédit.
Au fortird'un repas où il fut magnifiquement
traité par le Comte de Mortoun , il fut attaqué
d'un mal violent dont il mourut peu de
tems après , ce qui donna de grands foupcons
contre le Comte qui avoit été fon compétiteur.
Ce dernier fut enfin élu Régent par les
brigues des Anglois. Mieux ſecouru par Eliſabeth
que ſes Prédéceſſeurs , il extermina
la faction opoſée , mais il ne ſe preſſa pas
d'exécuter la promeſſe qu'il avoit faite de
remettre le Roi entre les mains de la Reine
d'Angleterre. Cette politique le brouilla
avec les Anglois ; ſa fierté & le mépris qu'il
eut pour la Nobleſſe lui firent perdre fatfection
des Ecoflois. Peu à peu on le mit
mal dans l'eſprit du Roi qui avançoit en
âge , il fut diſgracié par ce Prince , & finit
enfin ſes jours ſur un échafaut , & eut la tote
tranchée , comme complice de la mort du
feu Roi qu'avoit aſſaffiné Bothwel , ce qui
n'étoit qu'un prétexte.
On
DECEMBRE. 1744. 97
On vit alors la ſcene changer. L'Ecoffe
ſe trouva ſous la domination d'un jeune
Roi gouverné par deux Favoris que leur
faveur rendoit infolens , & que leur puiffance
enhardiſſoit à commettre toutes fortes
d'injuftices. Ces deux favoris étoient
Milord d'Aubonie qui fut bientôt après fait
Duc de Lénox , & Jacques Stuart qui fut
fait Comte d'Aran. L'on ne fut gueres mieux
fous leur regne que l'on avoit été juſques-là,
& l'on fut auſſi mécontent. Les Ecoffois
depuis long- tems n'étoient pas accoutumés
àſe borner à des murmures impuiſlans ; plufieurs
Seigneurs formerent le projet d'enlever
le Roi & l'exécuterent. Le Duc de
Lénox un des favoris ſe ſauva.
Ces Conjurés qui outrageoient fi cruellement
la perſonnede leurRoi, n'oublioient
aucune des démonſtrations extérieures du
reſpect dû à ſa dignité , & tandis qu'ils le
retenoient dans une étroite eaptivité , ils lui
préſenterent une humble Requéte par laquelle
ils le ſupplioient avec ſoumiſſion de
remédier aux déſordres de l'Etat ; contraſte
de reſpect & de violence qui rendoit l'injure
encore plus ſenſible.
Cette démarche hardie des Conjurés eut
une ſuite bien finguliere. Ils jugerent qu'il
étoit expédient d'aſſembler les Etats pour
délibérer ſur la maniere dont on devoit ſe
E
98 MERCURE DE FRANCE .
conduire. Les Etats répondirent que fentrepriſe
de Lothwen étoit également avantageuſe
au Roi , au Royaume & à la Religion.
C'eſt ce que le Roi reconnut lui-même
& l'on prit acte de ſa déclaration .
On ſent bienque les choſes ne pouvoient
ſubſiſter long - tems dans cet état. Lorſque
le Roi fut en liberté , trop foible pour punir
les rebelles , trop peu politique pour dillimuler
ſes juftes reſſentimens , il laiſſa connoître
qu'il ſentoit toute l'étendue de l'outrage
; & la crainte du chatiment entretint
chez les coupables l'eſprit de révolte. Nous
ne nous engagerons point à ſuivre Melvil
pas à pas dans le reſte de cesMémoires.
L'entrepriſe de Lothwen ne fut pas la ſeule
que Jacques VI eſſuya de la part de ſes ſujets.
Jamais Prince ne prouva mieux que de
bonnes intentions ne fuffiſent pas pourgouverner.
Il aimoit la vérité ,mais il ne ſçavoit
pas la connoître ; il écoutoit volontiers les
gens de bien , mais il croyoit ſes favoris.
Son gouvernement fut foible , & fon regne
toujours agité. Peu eſtimé , mal obéi , fouvent
trahi par ceux qu'il croioit ſes amis ,
il ſe vit toujours en bute aux factions , & ne
fut pas toujours le plus fort. Mépriſé par les
Anglois , il les vit enfin porter l'injure
comble par le fupplice de fa mere & ne put
ou ne voulut pas la vanger,
à fon
DECEMBRE. 1744 . 99
Melvil eſt un des moindres Acteurs de
ces Mémoires. Ce n'eſt point la partie la
plus ſaine d'une Nation qui joue les rôles
les plus éclatans dans les guerres civiles.
Melvil ſoutient dans ces factions le perſonnage
difficile d'un homme qui veut ſincérement
le bien public , mais qui le veut tout
ſeul. Toujours mal ſecondé , ſouvent traverfé
, il trouve autant d'obstacles à vaincre de
la part de fon parti que de la faction opoſée.
C'eſt un Pilote qui conduit ſeul un
grand vaiſſeau au milieu d'une mer orageufe,
tandis que le reſte de l'équipage loin de
l'aider s'occupe à briſer les mats , les cordages
& les voiles.
Qui croiroit après cela que cethommeſage
raconte de fang froid des contos puériles de
Sorciers , & deshiſtoires de ſabat qu'il donne
pour des faits autentiques. Plaignons la foibleffe
de l'eſprit humain. On a vu ſouvent
des hommes très-éclairés à tout autre égard
donner dans depareilles extravagances.Combien
n'ont pas été entétés des viſions de
l'Aftrologie judiciaire , pleins d'ailleurs de
connoiſſances bien digérées , & capables de
vues philoſophiques. Il leur arrivoit la même
choſe qu'au Héros de Cervantes qui raiſonnoit
de tout en homme ſenſé , pourvû qu'on
ne touchât point la corde de la Chevalerie.
Les Lettres de Marie Stuart font fi con
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
nues que nous nous diſpenſerons d'en parler.
On imprime actuellement la cinquiéme
édition des Principes Généraux & raisonnés
de la Grammaire françoise , par M. Reſtaut
Avocat au Parlement & aux Conſeils du Roi.
Cette édition ſera conſidérablement augmentée
, & l'Auteur y a ajouté un grand
nombre de nouvelles Obſervations qui ne
pouront que contribuer à rendre l'Ouvrage
plus parfait & plus utile au public. Il paroîtra
dans le courant du mois de Fevrier
prochain.
Le ſieur Larcher Mathématicien donne
avis au Public qu'il a mis au jour un Almanach
& Calendrier Journalier perpétuel &
univerſel , Ouvrage très utile & néceflaire
aux Magiſtrats gens de Juſtice , Ecclefiaftiques
, Praticiens , Hiſtoriens , Chronologiftes
, Curieux , & à toutes fortes de Perfonnes
, dédié à Monſeigneur le Comte de S.
Florentin Miniftre & Sécretaire d'Etat .
Il ſe vend à Paris , chez de Bas , au Palais
, vis - à - vis la Cour des Aydes , chez
David fils , Quay des Auguſtins à la defcente
du pont Saint Michel au Saint Efprit
, chez de Lormel , Quay des Auguſtins
à la deſcente du Pont Neuf, au Nom de
Jeſus , le prix eſt de 36 f, broché,
DECEMBRE. 1744. ΙΟΙ
DISCOURS ſur la Manoeuvre des Vaifſeaux
prononcé à l'Ecole Militaire le 17
Novembre 1744 par M. SAVERIEN Ingenieur
& Profeffeur d'Hydrographie en cette
Ecole , à l'ouverture de ſes Leçons publiques
ſur cette partie eſſentielle de la Navigation.
A Paris chez d'Houry pere & fils ,
1744 in 4 ° . 17. pages .
La Manoeuvre eſt une partie des plus efſentielles
de la Navigation. C'eſt par cet art
que l'on ſçait donner avec intelligence par
les voiles & le gouvernail , les mouvemens
propres pour faire avec célérité une évolution
navale , que l'on évite quelquefois un
danger imprévu , que l'on prend le deſſus
du vent , pourdonner la chaſſe à un vaiſſeau
ennemi ; enfin qu'un navire foible échape
à force de voiles & par une manoeuvre bien
dirigée à la pourſuite d'un ennemi plus fort
& moins habile.
M. S. s'eſt propoſé dans ſon Diſcours de
montrer quelle a été l'origine de la Manoeuvre
, quels ont été les progrès de cet Art
& quels font les avantages qu'il procure.
Ce plan eſt fort judicieux & traité avec
gout. L'Orateur ne pouvoit choiſir une matiere
plus convenable. On ne ſçauroit trop
répéter aux jeunes gens qui ſe deſtinent
à la guerre , que leur métier ne confifte pas
foulement à eſſuyer des coups de fufil , que
E iij
101 MERCURE DE FRANCE.
c'eſt un Art qui exige des connoiffances &
des réfléxions , & qu'on ne peut y réuffir
que par une application conſtante.
DE LA CHARITE' CHRETIENNE
envers le Prochain , & des diverſes oeuvres
de Mifericorde , Traité Moral , traduit de
l'Italien de M. MURATORI par M. DE
VERGY. Paris , 1745. 2 volumes in - 12 ,
chez Robuſtel , Imprimeur- Libraire
de la Calendre , près le Palais .
د
1
1
rue 1
Cet Ouvrage parut ily a quelques années
en Italie , & y fut reçu avec beaucoup d'applaudiſſemens.
L'Auteur Italien jouit d'une
grande réputation , & tient un rang diftingué
dans la République des Lettres.
fur
Le Traducteur François aſſure dans ſa
Préface que M. Muratori peſe tout au poids
du Sanctuaire ; qu'il n'avance rien qui ne ſoit
fondé sur la parole de Jesus-Christ
l'Evangile, qui n'ait étéenseigné par lesApotres
, & confirmé par l'exemple des plus
grands Saints , & qui ue soit appuyésur l'autorité
des Peres , &des plus celebres Théologiens
des Ecoles Catholiques.
Cet Expoſé fait l'éloge complet de cet
Ouvrage , dont nous rendrons un compte,
plus détaillé à nos Lecteurs dans un autre
volume,
DECEMBRE 1744 103
David le jeune Libraire Quay des Auguſtins
au Saint Eſprit , vient de mettre en
vente une ſeconde édition du Dictionaire
Militaire en deux volumes in 12 6 liv .
L'Auteur de cet Ouvrage ( c'eſt M. Delachenaye
) déja connu par plufieurs autres , a
entierement refondu la premiere édition
dans celui- ci , où les jeunes Militaires trouveront
l'arrangement de tous les termes ,
qui regardent la Tactique , le Génie , l'Artillerie
la Marine , la ſubſiſtance des
Troupes , & des détails hiſtoriques ſur l'origine
& la nature des différentes eſpéces ,
tant d'offices Militaires anciens & modernes ,
que des Armes , qui ont été en uſage dans
les differens tems de la Monarchie.
د
Ce Dictionaire eſt encore orné de la
Liſte de ceux qui ont occupé les premieres
charges Militaires. Par exemple ſous les noms
de Grand Sénéchal , de Connétable , de Maréchal
de France , de Porte - Oriflame , de
Grand maître des Arbaletriers , de Grand
maître d'Artillerie , d'Amiral , de Colonel
Général de l'Infanterie , de Colonel Général
de la Cavalerie , on trouve le nom des
Seigneurs , qui ont été ſucceſſivement jufques
à aujourd'hui revétus de ces charges.
Aux Articles de Gardes du Corps , Gendarmes
de la Garde , Chevaux Legers
Mouſquetaires du Roy , Grenadiers à che-
Enj
104 MERCURE DE FRANCE.
val , Gendarmes ,Gardes Françoiſes , Gardes
Suiſſes . On trouve auſſi la Liſte de ceux
qui ont commandé ces differentes compagnies
, &les deux Régimens , deſtinés à la
Garde de nos Rois.
Un plus ample détail fur ce Dictionnaire
ſeroit inutile. L'Officier d'Infanterie , de Cavalerie
, de Genie , d'Artillerie , de Marine,
& les Employés dans les vivres, chacun,comme
le dit l'Auteur dans ſa Préface, ytrouvera
tout ce qui eſt de ſon metier , les anciens
Officiers , ceux même qui n'ont pas pris le
parti des armes , & les jeunes gens qui y
ſont deſtinés , peuvent s'y inſtruire , & s'y
amuſer agréablement.
د
د
LE TRAITE' des Subſiſtances Militaires que
M. Dupré d'Aulnay , Commiſſaire des
Guerres ancien Directeur Général des
vivres , a donné au Public a été reçû
très favorablement par rapport aux principes
qu'il a établis après trente années
d'experiences fur une matiere ſi interefſante
pour le ſervice du Roi.
د
CeTraité eſt regardé comme très utile pour
la fureté du ſervice des Troupes , & pour
les Munitionnaires & leurs Employés , auxquels
il preſcrit les regles d'une bonne adminiſtration
dans toutes les parties des entrepriſes
des vivres , des fourages , de la viande ,
DECEMBRE. 1744. 105
des Hôpitaux & des équipages. Il contient
des inftructions très - circonstanciées pour
chaque forte d'Employés ; il découvre les
voyes détournées & illicites que les Entrepreneurs
& leurs Commis ont mis en uſage
pour ſe procurer des bénéfices indirects.
Les Intendans & les Commiſſaires des
Guerres trouveront dans ce que l'Auteur a
tracé , les moyens de prévenir & remedier à
ces abus. Les Majors des Régimens y trouveront
auſſi des obſervations utiles aux
details dont ils font chargés .
Ce Traité dedié à M. le Comte Dargenfon
Miniſtre & Sécretaire d'Etat
au département de la Guerre , forme
un volume in quarto , il eſt enrichi de
vignettes , & de pluſieurs plans relatifs au
ſervice des vivres à l'armée. Il ſe vend chez
Prault le Pere ſous le Quai de Geſvres .
Histoire Générale d'Allemagne par le R. P.
Barre in 40. 10 vol.
On nous promet inceſſament une Hiſtoire
Générale d'Allemagne avant & depuis l'établiſſement
de l'Empire juſqu'à l'Empereur
à préſent regnant , enrichie de notes hiftoriques
, & critiques , de differtations ſur les
points importans , de Généalogies des plus
il luftres maiſons . & de Cartes Géographiques
avec des vignettes & autres Gravures
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
en taille douce 10 vol. in 48. à Paris chez
Charles-Jean-Baptiste Deleſpine , & Jean-
Thomas Heriffant, Libraires, ruë S. Jacques.
Cet ouvrage eſt un morceau d'autant plus
intéreſſant que juſqu'à préſent nous n'avons
encore rien eu de fatisfaiſant fur cette matiere
; car on ne doit point regarder comme
Hiſtoire d'Allemagne , ce que Heiff nous a
donné. Son ouvrage eſt ſi informe , & fi peu
exact , qu'il ne peut être d'aucune utilité. Ce
n'eſt pas cependant qu'on ait manqué de
fecours pour traiter un ſujet ſi important ;
Il y a des ſources abondantes d'où l'on peut
tirer les connoiffances néceſſaires pour réuffir.
Mais cette même abondance a fans
doute rebuté juſqu'à preſent ceux qui auroient
pû tenter cette entrepriſe avec un
certain fuccès. En effet il faut convenir que
la multitude des Auteurs qu'on est obligé de
lire , & la quantité des receuils qu'il eſt néceſſairede
conſulter ſur un ſujet ſi vaſte font
autant d'obstacles effrayans qu'il n'eſt pas
facile de ſurmonter.
Le P. Barre Chanoine Régulier a eû
le courage de vaincre toutes les difficultés .
Ilalu , dit-il dans ſon projet, tous les Ecrivans
qui ont parlé de l'Allemagne en quelque
langue qu'ils ayent écrit : il a examiné attentivement
les immenfes recueils deMeſſieurs
Leibnitz , Luniz , Lidewig , Muratori , Græ-
1
DECEMBRE . 1744. 167
vius ,& toutes les autres collections qui ont
paru depuis celle de Jean Hervage publiée
en 1552. on voit qu'il a fallu du tems pour
une lecture de cette étendue , auffi lui at'elle
couté près de vingt-ans d'un travail
affidu dont il va enfin receuillir le fruit. S'il
regne dans le corps de l'ouvrage autant d'exactitude
, d'élegance &de préciſion que dans le
projet , il eſt à préſumer que les lecteurs les
plus difficiles auront lieu d'être contents.
On voit par le ſeul titre , que cet Auteur
prétend donner beaucoup d'étendue à ſon
Hiſtoire : le projet annonce qu'il doit remonter
juſqu'aux tems les plus reculés , & porter
la lumiere dans les tenebres méme de
l'antiquité , pour nous faire connoître la
premiere origine des Peuples Allemans.
Ces recherches plairont beaucoup fans
doute à nos Sçavans , peut-être auſſi ſeront-
elles du gout de ceux même qui ne
cherchent qu'à amuſer leur curiofité. Mais de
quelque façon que les commencemens ſoient
traités , je crois qu'on trouvera bien plusd'agremens
lorſqu'on ſera parvenu au tems de
Charlemagne , on verra le détail des differens
évenemens qui ont agité l'Empire ſous le
Regne de ce Prince , les révolutions qui
arriverent après ſa mort , les diviſions entre
les Princes d'Allemagne , & les ſecouffes
violentes qui ébranlent à diverſes repriſes le
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
corps de l'Empire , l'établiſſement de ſon
gouvernement tel que nous le voyons aujourd'hui
; les intérêts des differentes maiſons
qui ont poffedé cette couronne , & les mouvemens
qu'ils ont occaſionnés dans l'Empire.
Tout cela forme la matiere d'un long &
penible ouvrage dont l'exécution ſemble
exiger de la part du Public beaucoup de
reconnoiffance pour le ſavant Auteur qui
s'eſt chargé de cetravail difficile.
Si les Libraires tiennent la parole qu'ils
donnent à la fin du projet par rapport au
materiel de l'ouvrage , je veux dire le papier
& l'impreffion , on peut affurer que cette
Hiſtoire ſera une des plus belles éditions que
nous ayons eues depuis long-tems ; & peutêtreune
des moins couteuſes pour ceux qui
veulent s'en aſſurer davance des exemplaires.
Cet ouvrage de dix vol. in-4.. dont chaque
volume contiendra 750 pages & plus , ne
reviendra qu'à 72 liv. en feuilles dont on
paye 36 liv. en ſouſcrivant & les 36 liv.
reſtant en recevant les 10 vol. le prix eft
modique ent oi-même , mais il l'eſt biendavantage
ſi l'on fait reflexion que les volumes
déja confidérables par la matiere qui y eſt
traitée , feront enrichis de vignettes
Cartes Géographiques , de Plans de Batailles ,
en un mot de tous les agremens que lamain
d'un Artiſte habile & intelligent peut préter
de
DECEMBRE. 1744. 109
àune ouvrage pour la perfection duquel on
n'a voulu rien épargner.
LES ELEMENS de la Medecine pratique
&c. par M. Bouillet , correspondant de
l'Academie Royale des Sciences &c. A
Beziers 1744.
C'eſt aux gens verſés dans la connoiſſance
de la Medecine qu'il appartient de juger du
mérite de ce livre , & c'eſt d'après eux que
nous dirons que M. Bouillet a fait au Public
un préſent d'un grand prix , en lui donnant
cesElemens de Medecine.
L'Auteur a emprunté d'Hyppocrate les
regles fondamentales de la Pratique , & les
premiers principes de la Théorie. C'eſt une
choſe remarquable,qu'Hyppocrate & Galien
font encore les oracles de la Medecine :
ils font les ſeuls parmi les anciens Phyſiciens ,
dont la réputation ait refifté à l'injure des
tems , les autres ont été obligés de ceder leur
autorité à de nouveaux venus dont les
fiftèmes ont été renverſés à leur tour pardes
Sçavans plus modernes. C'eſt ainſi que Defcartes
après avoir araché le ſceptre de la Phi
loſophie des mains d'Ariftote a été lui
même ſuplanté par Neuton , dont ſuivant les
apparences le regne ne ſera pas éternel .
M.Bouillet commence pardonner d'après
fro MERCURE DE FRANC
1
Hyppocrateune idée de la Medecine , & des
devoirs effentiels auxquels cet Art oblig:
ceux qui en font profeſſion.
On voit par les efforts que fait Hyppo.
crate pour relever l'excellence de fon art,
que de ſon tems il y avoit déja des incrédules
en Medecine. M. Bouillet fait enfuite
l'énumeration des maladies qui ſe préſentent
le plus ſouvent. Il indique les voies par lefquelles
ces maladies ont coutume de ſe terminer
: il raporte les regles générales qu'Hyppocrate
a propofées , ſoit pour conferver la
ſanté , ſoit pour traiter les maladies ; c'eſt là
deſſus que roule la premiere partie des
Elemens.
Ce ne font là que des notions générales
& préliminaires , & qui ſuppoſent même un
grand nombre d'autres connoiſſances ; mais
elles ſuffiront fans doute à un jeune Medecin
qui ſçait l'Anatomie , la Matiere Medicale ,
& toutes les autres parties des Inſtitutions
qu'on enſeigne dans les Univerſités . D'ailleurs
M. Bouillet ne prétend pas renfermer toute
la Medecine dans fon livre , ni diſpenſer
ceux qu'il inſtruit de ſe donner la peine de
conſulter les Auteurs qui ont traité expreffement
toutes ces matieres & qui ont été
indiqués dans ces élemens.
Dans la ſeconde partie , on donne une
idée génerale de l'economie animale , & des
DECEMBRE. 1744. 111
cauſes des maladies d'après M. Helvetius
On a inferé une diſſertation de M. Stahl fur
la Theorie & la pratique des maladies les
plus ordinaires à chaque âge. Ce font encore
des notions génerales ; un jeune Medecin
•doit en être inſtruit , s'il veut être en état de
penetrer les cauſes d'une infinité de cas particuliers
, & d'y aporter les remedes convenables.
C'eſt dans les deux Auteurs que l'on
vient de citer , & dans pluſieurs autres que
M. B. indique à la fin de cette ſeconde
partie , que les jeunes étudians doivent
prendre des vues qui embraſſent le traitement
de toutes les maladies pour tous les
âges , pour tous les ſexes & pour tous les
climats du monde.
On trouve dans la troiſieme partie une
expoſition des maladies qui arriverent en
Grece pendant quelques années du tems
d'Hyppocrate , & de celles qui furent les
plus communes à Paris du tems de M.
Baillon , ſçavant Medecin de l'Ecole de
Paris , qui vivoit vers la fin du ſeiziéme
fiécle.
On voit d'abord que malgré la diſtance
des tems , & la diférence des climats , les
mêmes maladies ont preſque toujours regné ;
on voit auſſi dansHyppocrate les efforts que la
nature abandonnée à elle même,ou fans autre
ſecours , que celui d'un régime convenable ,
112 MERCURE DE FRANCE.
faiſoit dans des tems déterminés , pour ſe
delivrer des maladies dont elle étoit accablée ,
d'où l'on doit inferer les regles qu'il faut
ſuivre pour l'aider en pareilcas ; & c'eft ce
que fit ſans doute Hyppocrate. Enfin on voit
dans Ballonius (c'eſt le nom latiniſé de M.
Baillon ) les efforts que faiſoit de ſon tems
laMedecine , pour ſe mettre ſur les pas de la
nôtre , pour en imiter les démarches , &
pour établir des regles ſures de pratique.
Si l'on joint à ce que rapporte M. B.
d'Hyppocrate , & de Ballonius , les autres
Auteurs qu'il a indiqués à la fin de cette
partie , ou du moins ce que nous ont donné
Riviere , Sydenham & Chirac , on prendra
une notion aſſez étendue de la Medecine
pratique depuis fon infancejuſqu'au point où
elle eſt parvenue aujourd'hui. M. Bouillet
appelle ce point, lepoint de perfection
doit excuſer un ſi ſcavant homme dètre un
peu prevenu en faveur de fon art.
,
& on
Juſqu'à préſent M. B. n'a paru que comme
un compilateur , qui conſacre à l'utilité publique
des veilles penibles & des recherches
laborieuſes. It devient auteur dans la quatriéme
partie qui eſt la plus étendue , & n'eſt
pas la moins curieaſe de ſon livre. Il expoſe
les maladies qui ont été les plus communes
dans la ville de Befiers depuis 1730. julqu'en
1742, & il rapporte la maniere dont
DECEMBRE. 1744. IFZ
elles ont été traitées. Il parle d'abord de la
temperature du climat de Befiers , & après
avoir donné une idée générale des maladies
qui y font les plus frequentes , & des cauſes
évidentes , qui ont paru avoir le plus de part
dans la production de ces maladies , il
déſcend dans un détail peu intereſſant peutêtre
pour des gens qui ne cherchent en lifant
que l'avantage de connoître ſuperficiellement
la matiere qu'ils étudient , & de pouvoir en
paroître inſtruits ſans l'avoir aprofondie
mais qui est néceſſaire pour de jeunes Medecins
; les faits & les exemples inſtruiſent
mieux & en moins de tems que les préceptes ,
fur tout quand on a une teinture des principes.
Quelle obligation les jeunes Medecins
n'ont- ils pas à M. B. qui leur prête ainſi 12
ans d'expérience ! quel dommage que cet
habile Obfervateur n'ait pas paru furun
Theâtre où il auroit pû multiplier davantage
ſes utiles obſervations ! S'il eſt un moyen
pour avancer la Medecine , c'eſt ſans doute
celui que M. Bouillet a pris. Mais malheureuſement
les Medecins occupés de leur fortune
plus que de leurArt , pratiquent la
Medecine plus-tôt qu'ils ne la cultivent. Ils
dédaignent d'employer à s'inſtruire
éclairer le Public , un tems précieux que
les Particuliers payent au poids de l'or. Cependant
ſi Meſſieurs Silva , Dumoulins ,
د
& à
116 MERCURE DEFRANCE ,
premier predit les Eclipſes de Soleil , il a
montré aux hommes à diriger la Navigation
par les Etoiles , il eſt le Fondateur de
la ſecte Ionique , il a eu long-tems des Admirateurs
& des Sectaires ; mais comme enfin
tout paſſe de mode , ſon ſiſtème étoit
tombé depuis bien des fiécles dans un difcredit
dont il ne ſe ſeroit jamais relevé ſans
les efforts de M. Pierquin.
il ſuffit d'avoir lu Diogene - Laerce
pour ſçavoir que ſuivant le ſiſteme de ce
Philofophe l'eau eſt le principe de l'Univers.
M. Pierquin n'eſt point un Diſciple
enthouſiaſte , qui embratſe aveuglement
les opinions de fon Maître , & qui donne
pour raiſon Magiſter dixit , il a vu judicieufement
qu'il y avoit beaucoup de choſes à
corriger au ſiſteme de Thales ,& il y a
travaillé avec application,
30
Cependant il eſt des reformes que M.
Pierquin auroit défirées ardemment& qu'il
n'a pu faire , il ſeroit à ſouhaiter , dit-il ,
» que les parties du Ciel n'euſſent point été
fouillées par tant de noms profanes , &
>> qu'on pût avec ſuccès tracer ſur le globe
» céleste les Images des Saints du vieux &
» du nouveau Testament , mais leal eſt
ſans remede.
30
Le grand nombre de changemens que
M. Pierquin a fait au ſiſteme qu'il reffufcite
DECEMBRE. 1744. 11
peuvent l'en faire regarder à bondroit comme
le Créateur , c'eſt ſur-tout le talent de
l'invention qui brille chez M. Pierquin ; s'il
paroît avoir emprunté de Deſcartes l'idée
des tourbillons , on voit bientôt par l'uſage
qu'il en fait , qu'il n'eſt ni Plagiaire ni Copifte.
ود
ככ
Il ſuppoſe à la vérité untourbillon qu'il
appelle » general parce qu'il renferme la
matiere dont tous les corps doivent être
>> compoſés , & même les trois élemens & la
>> fource de tous les étres materiels ; c'eſt -
à - dire une poudre ſubtile , des boules
étherées & une multitude inombrable de
>> parties branchuës.
06
Voilà les trois Elemensde Deſcartes , mais
M. Pierquin ne doit qu'à lui - meme le tourbillon
general , les parties branchuës font
pouffées vers la circonférence du tourbillon
general& ellesy forment cette croute immen-
Se quise nomme Firmament , croute d'une epaifſeur
extrême , puiſque les montagnes celestes ,
s'y tiennent toutes par le pied , & que néanmoins
elles ſubſiſtent depuis tant de fiecles , fans
qu'elles foit effondrée en quelque endroit du
moins sensible.
Nous ne nous étendrons pas davantage
fur le ſiſteme de M. P. , on peut dire à la
louange que quoiqu'il ait été publié en 1937
par parties dans les Journaux de Verdun ,
18 MERCURE DE FRANCE.
cependant aucun des Neutoniens n'a oſé attaquer
M. Pierquin , qui eſt mort maître du
champ de battaille & fans avoir été
entamé par l'ennemi.
On trouve à la ſuite un abrégé de Géographie
très-fuccint& peut-être trop . Bien !
des Lecteurs ne ſe contenteront pas de ſçavoir
pour toute inſtruction , ſur l'Angleterre
par exemple , qu'on ne voit point de Loups
dans cette Ifle ; qu'il y a beaucoup de Chevaux
en Dannemark ; que Malthe produit
des Roſes d'une odeur raviffante , & que
la Candie donne des citrons gros comme la
tête d'un homme .
Pluſieurs Differtations inſerées dans ce Recueil
, repondent parfaitement à l'idée que
le Lecteur doit s'être forméede la capacité
de M. Pierquín.
L'aurore Boreale du 19 Octobre 1726
parut à notre Auteur un objet digne de ſes
recherches ; il enrichit au mois de Janvier
fuivant le Journal de Verdun d'une Differtation
ſur ce ſujet , mais on ne laiſſa pas
cette fois M. Pierquinjouir tranquillement
de ſa gloire : le P. Emanuel de Viviers Capucin
entra en lice , M. Pierquin ſe défendit
avec courage; cette querelle occafionna
trois Differtations de part & d'autre ,
-toutes les fix font imprimées dans ce recuei ,
DECEMBRE. 1744 . my
nous n'entreprendrons point de décider cette
importante queſtion , ni de juger de la conteſtation
que l'Auteur eut après avec M.
Capperon ancienDoyen de ſaint Maxent ,
ſur la formation des pierres precieuſes ,
camayeux & coquillages. Suivant la coutume
des Sçavans , les deux Adverſaires ſe traiterent
comme font les Heros d'Homere ,
&ornerent de doctes injures leurs raiſonnemens
profonds , & ténébreux.
?
Nous nous hâtons de paſſer à une des
plus curieuſes Differtations de ce Recueil ,
elle roule ſur l'évocation des Morts , l'Auteur
prouve très - bien que la Nécromantie eſt
un art déteſtable ; que le Diable n'a point
- le pouvoir de faire apparoître les Morts
& que c'eſt à des ſecrets pareils à celui de
la Lanterne magique qu'on doit attribuer
tous les tours de paſſe paſſe des Devins.
On trouve à ce propos une explication trèsbien
détaillée de cette Lanterne magique ,
c'étoit ici ſa vraie place , cette Differtation
eſt ſuivie d'une autre qui n'eſt pas moins intéreſſante
ſur les Lutins & les Farfadets,
M. Pierquin qui a examiné les faits avec
- attention , convient qu'il a paru des Fantômes
ſur la terre avant la venie de J. C,
mais il pretend qu'il n'en eſt plus queſtion
depuis la prédication de l'Evangile ; il prous
:
:
+
120 MERCURE DE FRANCE.
ve très-bien que les Contes que l'on fait au
ſujet des Eſprits folets , fantômes &c. doivent
être mis au rang des Fables.
ce
>>Notre imagination , dit-il , ne peut ſe
>> repreſenter toutes les douleurs que fouffrent
les Anges malheureux , cependant
>> des Diables qui font mille fingeries ne
donnent - ils pas à comprendre que la
>> vengeance du Seigneur ne les accable pas
toujours. Ainſi lesDemons ne peuvent s'é-
১১
>> riger en Efprits folets.
...
L'Auteur n'eſt pas plus credule ſur le Sabat
, nous apprenons de lui , qu'il n'y en a
point. >> Mais que certains Sorciers pour
20 courir avec plus de viteſſe ſans laffitude ,
» ſe frotent avec un onguent compoſée d'a-
>> xonge humaine , de Mandragore pulveri-
> ſée , de jus d'Ache , de Pavots , de Panets
>> ſauvages & de quelques autres herbes
>> ſemblables , mais que bien loin d'être en-
>> levés par la cheminée &de courir en l'air
ככ
,
fur un manche à balai , ils s'endorment. >>>
M. Pierquin ne croit pas non plus que les
Sorciers & les Magiciens puiſſent changer la
figure naturelle des autres hommes , cette
erreur eſt doctement & foigneufement refutée.
On trouve encore dans ce recueil , plufieurs
autres Diſſertations auſſi curieuſes.Telle
eſt celle où l'on explique pourquoi le cocq
chan
DECEMBRE. 1744. 121
chante le matin , nous exhortons les Lecteurs
à lire ces choſes dans le livre mente.
LES VOYAGES & Avantures du Comte
de *** & de ſon Fils , en trois volumes ,
imprimé en Hollande , à Amſterdam chés
Pierre Marteau , ſe vendent à Paris chés
Barrois , Quai des Auguftins.
On ne donnera point un Extrait de cet
Ouvrage , qui étant un tiſſu d'évenemens enchaînés
& relatifs les uns aux autres , perdroit
infiniment à être découfu. Je crois qu'il ſuffira
pour en donner une idée avantageuſe ,
dedéclarer le deſſein de l'Editeur, expliqué
dans ſa Préface , & pour ne le point alterer
nous nous fervons de ſes termes.
د
>> De tous les Livres que l'on préſente au
>> Public , aucuns ne paroiſſent être reçus avec
>> plus d'empreſſement, que ceux qui joignant
>> l'utile à l'agréable , peuvent inſtruire en
>> amuſant . Celui-ci dont j'ai fait une lecture
attentive , m'a paru être de ce nombre.
C'eſt un Pere qui ramaſſant ſur un Fils uni-
> que toute ſa tendreſſe , ne croit ſe devoir
>> repoſer que ſur lui ſeul du ſoin de ſon in-
20 ſtruction , & il y eſt déterminé par un éve-
„ nement qui lui fait comprendre que les
» ſoins du Gouverneur le plus habile & le
>> plus zelé , ne peuvent guéres ſuppléer à
F
1
122 MERCURE DE FRANCE.
>> ceux d'un Pere d'autant plus intereffé à
perfection d'un fils tendrement cheri ,
כ כ
סכ qu'il eſpere de revivre glorieuſement en
»lui.
On étale enſuite les inconveniens d'une
éducation étrangere ; on pourroit combattre
auſſi l'éducation paternelle , & prouver aufli
clairement que la jeuneſſe eſt quelquefois
plus mal élevée par ſes Parens que par les
Précepteurs. Notre Voyageur Philofophe n'ignore
pas ces difſtinctions , mais il eſt affranchi
des préjugés du ſang , & il gouverne fon
fils , gouverné lui-même par la raifon .
>>II lui donne des leçons dictées par l'hon-
>> neur , la Religion , la probité , &par la
>> vertu elle-même. Mais il y a encore une
>> autre forte d'inſtruction qu'il ne néglige
>> pas , & elle nous vient de la force de l'e-
>> xemple . Rien n'eſt plus capable de nous
סכ animer à la pratique de la ſageſſe , & de
>> nous détourner du vice , que la vue des
>> récompenfes ou des châtimens dont les
>> uns & les autres font ordinairement fuivis.
Il eſt témoin pendant ſon voyage d'un
>> grand nombre d'avantures , dont le dé-
>> nouement eſt ou le triomphe de la vertu
>> ou la punition du vice .
Le Lecteur jugera fi ce plan ſenſé eſt parfaitement
executé,
DECEMBRE. 1744. 123
JOURNAL DE HENRY III , Roide
France & de Pologne , ou Memoires pour
ſervir à l'Hiſtoire de France , par M. Pierre
de l'Etoille. Nouvelle Edition , accompagnée
de Remarques Hiſtoriques , & des Pieces
manufcrites les plus curieuſes de ce Regne.
in- 8 . à la Haye, & fe trouvent à Paris chés la
Veuve Gandouin , Quai des Auguſtins à la
Belle Image. 5 vol.
Le Journal du Roi Henry III. eſt un
Ouvrage fi connu & fi eſtimé pour l'Hiſtoire
du XVI. fiécle , qu'il eſt inutile d'en retracer
ici l'éloge , il ſuffit de faire connoître
ce qu'il y a de curieux & de fingulier dans
cette nouvelle Edition , & ce qui la diftingue
des autres. Les anciennes ne contenoient
qu'un Extrait du véritable Journal
du Roi Henry III. dont le Regne agité
par les plus étranges factions , fut enfin
terminé par la plus triſte cataftrophe.
Cet Extrait avoit été fait par M. Servin , Avocat
Général au Parlement de Paris , ſous les
Régnes de Henri III. & de Henri IV. C'eſt
ce qu'on a imprimé juſqu'ici dans plus de
20 Editions qui en ont paru depuis l'an 1620,
mais ce Journal paroît ici ſous une forme
plus exacte & plus complette qu'on ne l'avoit
eu.
Le nouvel Editeur de ce Livre ne s'eſt
pas contenté de l'Extrait de M. Servin, dont
Fij
124 MERCURE DE FRANCE ,
le travail , quoique bon , étoit fort imparfait
en comparaiſon de l'Original. Cet Original
contient les Mémoires de M. de l'Etoille
, Audiencier en la Grande Chancellerie
du Palais , mort en 1611. Nous ſommes
redevables de la publication de cet Ouvrage
aux foins de M. Jean Godefroy , qui
eſt mort en 1732 Procureur du Roi au
Bureau des Finances de Lille, & Garde des
Archives des Comtes de Flandres. Ce fut en
1719 que cet habile & vertueux Citoyen
fit paroître ce Journal ſous le titre de Mémoires
pour ſervir à l'Hiſtoire de France ,
par M. de l'Etoille , in- 8. 2 volumes. On
ne publie aujourd'hui que la partie qui regarde
le Régne de Henri III , celle qui
traite du Régne de Henri IV a été de nouveau
publiée en 1741 en 4 volumes in-8 .
mais beaucoup plus complette , que ne l'avoit
eu M. Godefroy. On y voit d'amples
remarques & des Pieces fort curieuſes. Par
ce moyen nous avons les Mémoires de M.
de l'Etoille preſque auſſi entiers qu'il les
ayoit faits lui-méme .
Voici ce qui ſe trouve de plus remarquable
dans cette nouvelle Edition. Celui
qui en a pris foin ne s'eſt pas contenté de
publier l'Ouvragetel qu'il eſt ſorti des mains
du premier Auteur, il s'eſt encore charge
de le revoir ſur les differentes Editions , &
DECEMBRE. 1744. 125
fur quelques Manufcrits du tems. Des remarques
utiles & intereffantes accompagnent
le Journal & font placées immédiatement
fous le Texte. Cette partie forme le premier
& la moitié du ſecond volume de cette
Collection. Cependant comme les Mémoires
de M. de l'Etoille commencent à l'an
1515 , & marchent fort rapidement juſqu'à
l'an 1574 , que mourut le Roi Charles IX
frere & prédéceſſeur de Henri III , le nouvel
Editeur a cru pouvoir ſemer legerement
ſur cette partie préliminaire quelques notes
& y joindre même quelques Pieces. La
premiere regarde le Régne de François I;
c'eſt une Lettre fort curieuſe , où ce Prince
fait à Madame Louiſe de Savoye ſa Mere,
une Relation fort exacte de la fameuſe Ba
taille de Marignan. Les autres Monumens de
ce Volume traitent de la fatale Journée de la
Saint Barthelemy en 1572 , & le volume
finit par la Tragédie de l'Amiral de Coligny
, morceau rare & fingulier qui ſeul ſe
vendoit plus cher qu'on ne fait les cinq
Volumes de cette Collection .
Le ſecond volume qui renferme la ſuite
du Journal , eſt accompagné de notes
plus abondantes. Il eſt vrai que l'année
1587 & les fuivantes , furent des tems de
criſe où ſe paſſerent les plus étranges révolutions
de ce Regne , cette partie eſt ſui-
Fiij
26 MERCURE DE FRANCE.
,
vie de cinq piéces affés curieuſes.; outre le
Diſcours merveilleux fur atherine de Medicis
, Satyre aigre & mordicante qui reparoît
ici décorée de quelques obſervations
où ſe trouve encore la Bibliotheque de Madame
de Montpenſier , dont les remarques
qui font de M. Godefroy ne font pas moins
de plaifir que les Titres ingenieux des Livres
qu'on yannonce , ces prétendus Livres
dévelopent l'Hiſtoire ſecrette de ces tems
orageux , mais le morceau le plus curieux
de ce volume , eſtun Journal d'un Ligueur ,
tiré des Manufcrits de la Bibliotheque de
Sa Majefté. Il s'étend depuis le 24 Decembre
1588 , juſqu'au dernier Avril 1589 ;
ce Journal mérite l'attention des Amateurs ,
par le fanatiſme de la Ligue qu'on y voit
regner , & qui ſeroit peut-être incroyable ,
ſi l'on ne ſçavoit par d'autresMonumens
juſqu'où les peuples abuſés & ſéduits font
capables de porter leurs extravagances.
Le troiſieme-volume de cette Collection ,
contient 49 piéces qui ſervent de preuves
aux faits les plus eſſentiels du Journal, Elles
font toutes extrémement curieuſes & fingulieres
, & tout au plus y en avoit -il 8 ou
9 , qui euſſent déja paru , les 40 autres
font tirées des Manufcrits authentiques ,
foit de la Bibliotheque du Roi , foit de celle
de l'Abbaye Royale de faint Germain des
DECEMBRE. 1744 127
Près , foit enfin des Manufcrits de M. Dupuis,
poffedés aujourd'hui par M.Joli de Fleuri,
Procureur Général du Parlement,qui ſe fait
un plaiſir de les communiquer généreuſement
au Sçavans. Ce que l'on diftingue le
plus parmi tous ces Monumens , font quel
ques Traités d'Alliance avec le Grand Seigneur
, par leſquels le Roi Henri III. obtient
des avantages conſidérables pour le
Commerce de la Nation Françoiſe dans
les Echelles du Levant : le Journal des premiers
Etats de Blois en 1576 par le Duc
de Nevers , la mort de Henri I. Prince de
Condé , empoisonné en 1588 , la Relation
de la mort des Guiſes , fur la fin de la
même année , ne font pas les endroits les
moins inſtructifs de ce volume , qui finit
par la Guiſiade de Pierre Matthieu , & qui
n'étoit ni moins rare ni moins recherchée que
celle de l'Admiral de Coligni.
Le quatriéme volume renferme des piéces
d'un tout autre genre. La deſcription de
l'Ifle des Hermaphrodites eſt une Satyre
affés ingenieuſe du Regne de Henri III. Il
y paroît avec ſes Favorisdans des ſituations
peu avantageuſes. Les autres Monumens qui
rempliffent ce volume,regardent le Roi Henri
IV.; toutes ces pieces accompagnoient les
dernieres Editions du Journal de Henri III.
Teile est l'Hiftoire des amours du grand Al-
Fiuj
428 MERCURE DE FRANCE.
candre, les Lettres à Madame de Beaufort &
à la Marquiſe de Verneuil;l'ingénieuſe apologie
de cegrand Roi , le Divorce Satyrique ,
piece dont les faits paroiſſent portés audelà
des juſtes bornes de l'Hiſtoire , qui ne
ſe permet pas autant de médiſance ; enfin
on y voit le Recueil des paroles remarquables
de ce Prince , petit Ouvrage dont
nous ſommes redevables à M. de Perefixe ,
qui avant que d'être Archevêque de Paris ,
fut Precepteur du feu Roi Louis XIV. On
a cru devoir mettre ce Recueil dans cette
Collection , parce qu'il manque dans la plûpart
des Editions de la vie de Henri IV. , qui
paſſe ſous le nom de M. de Perefixe , il faut
avouer cependant que dans cette Edition
on a augmenté ce Recueil de quelques actions
d'éclat qui font honneur à ce Prince ,
& comme on a joint aux Lettres de Henri
IV. dix-neuf Lettres de ce Prince qui n'avoient
point encore paru , & qui font copiées
ſur les Originaux , on les a rangées
toutes dans l'ordre Chronologique.
Enfin le cinquiéme volume de cette nouvelle
Edition renferme une piéce connue depuis
long-tems. C'eſt la Confeffion Catholique
de Sanci. D'aubigné , qui en eſt l'Auteur
, y a donné carriere à fon imagination&
à fon eſprit Satyrique. Nicolas de
Harlay Sancy , qui eſt le but de cette SaDECEMBRE,
1744 129
tyre valoit infiniment mieux que D'aubigné ,
il n'ya point de comparaiſon à faire, ce dernier
avoit beaucoup d'eſprit,mais peu de prudence
& de retenuë , il plaifoit pour quelques
momens par ſes vivacités & ſon feu , au lieu
que Sancy avoit beaucoup de fens & de
jugement , c'étoit veritablement un grand
homme d'Etat , & qui a rendu des ſervices
eſſentiels aux Rois Henri III. & Henri IV.
Il étoit ſage & difcret , & a fouffert ſes difgraces
en vrai Philoſophe , & s'il eſt permis
dedire ce qu'on penſe d'un pareil Ouvrage
, il eſt moins eſtimé par lui-même que
par les ſçavantes & curieuſes remarques dont
il a été illuſtré par M. le Duchat , célebre
Refugié François à Berlin ; ce Sçavant y
developpe par l'Hiſtoire beaucoup de faits
finguliers de ces tems orageux , mais dans
cette Edition l'on a joint aux remarques de
Mrs. le Duchat & Godefroy quelques obſervations
particulieres , qui ne font aucun
tort à cet Ouvrage.
Enfin on peut dire que l'Edition nouvelle
du Journal de Henri III. que l'on annonce
ici , eſt la plus complette & la plus
curieuſe que nous ayons de cet Ouvrage ,
il ſeroit à ſouhaiter que les beaux Monumens
de notre Hiſtoire fufſent auſſi bien
éclaircis , c'eſt une juſtice que l'on ne ſçauroit
s'empêcher de rendre à l'Editeur .
Fv
130 MERCURE DE FRANCE. 4
Le Libraire de fon côté a pris ſoin de
ſa reputation , car on peut affurer qu'il n'y
a guere d'Ouvrage plus magnifiquement
imprimés. La veuve Gandouin , Libraire
près l'Egliſe des Grands Auguſtins , chés
qui l'on trouve cette nouvelle Edition , a
reçû pareillement d'Hollande le Journal de
Henri IV. in- 8 °. en 4 volumes , accompagné
de remarques très inſtructives & de
piéces fort curieuſes ſur le Regne de ce
Grand Roi.
AVISAU PUBLIC
Touchant le Livre intitulé : la Sainte Bible;
en Latin & en François , avec l'explication
du Sens Littéral du Sens Spirituel , tirée
des Saints Peres & des Auteurs Ecclefiaftiques.
Par M. le Maître de Saci , in-Octavo
32. volumes .
Qui ſe vend à Paris chés Guillaume Defprez
& Pierre-Guillaume Cavelier , ruë S.
Jacques , à S. Profper & aux trois Vertus,
Nous n'avons pas beſoin de faire l'éloge
de cet Ouvrage, tout le monde le connoit,
l'eftime & l'a toujours recherché avec empreſſement.
On ſçait qu'outre la Tradition
de Ecriture Sainte , il contient des notes
préciſes qui en éclairciffent la lettre , & des
Explications morales tirées des Peres & des
meilleurs Commentateurs, M. le Maitre de
DECEMBRE. 1744. 131
Saci , à qui l'on eſt redevable d'un travail ſi
néceſſaire , avoit toutes les qualités requiſes
pour le bien exécuter.
L'avidité avec laquelle le Clergé comme
le peuple s'eſt fourni de cet Ouvrage , l'a
rendu rare , & c'eſt avec regret que n'en
ayant plus qu'un très-petit nombre d'exemplaires
complets , nous nous trouvons à la
veille de ne pouvoir plus fatisfaire à l'empreſſement
du Public , & de voir demeurer
comme inutiles beaucoup de volumes détachés
qui nous reſtent encore.
Pour remedier à ce double inconvenient ,
nons avons cru pouvoir propoſer au Public
de réimprimer les volumes qui nous manquent
pour former un nombre de 500
exemplaires complets , & pour en faciliter
au Public l'acquiſition , nous offrons une diminution
du prix ordinaire de ce Livre qui
eft de 150 liv. que nous réduiſons à 90 liv.
en feuilles , en faveur de ceux qui voudront
s'en aſſurer des exemplaires.
Ce prix modique que nous fixons ſera
payé dans les termes & aux conditions fuivantes.
Les Libraires ont commencé à recevoir
les aſſurances au mois de Novembre dernier..
On a payé alors 18 liv. pour chaque
exemplaire que l'ona afſuré , & dont les
Libraires ont donné une reconnoiffance..
FY
132 MERCURE DE FRANCE.
Au premier Mars 1745 , ceux qui auront
aſſuré donneront encore 18 liv , & on leur
délivrera alors les huit premiers volumes qui
contiennent
La Genefe.
L'Exode & le Levitique .
Les Nombre & le Deuteronome.
Josué, les Juges & Ruth.
Les 4 Livres des Rois , 2 volumes.
Les Paralipomenes , Esdras
Tobie , Judith & Esther.
Néhémias.
Au mois de Janvier 1746, il ſera payé
pareille ſomme de 18 liv. & on livrera les
volumes ſuivans.
Job .
Les Pseaumes en 3 volumes .
Les Proverbes de Salomon.
L'Ecleſiaſte & la Sagesse.
Le Cantique des Cantiques.
L'Ecclésiastique.
Au mois de Juillet 1746 il ſera encore
payé 18 liv. & on recevra les volumes fuivans.
ISaïe.
Jeremie & Baruch.
Ezechiel .
Daniel & les Machabées .
Les douze petits Prophetes.
Saint Mathieu & Saint Marc en 2 vol.
Saint Luc & Saint Jean en 2 volumes,
DECEMBRE. 1744. 153
Enfin au mois de Janvier 1747 , il fera
payé pour la derniere fois 18 liv. & on recevra
le reſte de la Bible , qui contient.
Les Actes des Apôtres.
Les Epures de Saint Paul en 4 volumes..
Les Epures Catholiques.
L'Apocalypse.
Les Libraires ne recevront ces afſu--
rances que juſqu'au dernier Fevrier 1745 .

Ceux qui auront aſſuré leſdits Exemplaires
feront tenus de les faire retirer dans les
tems marqués ou le total au plutard
dans le mois de Juillet 1747 , paffé lequel
tems leurs avances feront perdues pour
eux , & ils ne feront plus admis à repeter
leurs Exemplaires , ou ce qui en reſteroit de
volumes à fournir , ſans laquelle conditio.n
cet avantage n'auroit pas été propofé.
و Ce nombre d'Exemplaires consommé
les Libraires vendront ſans remiſe cette Bi
ble 150 liv. reliée , qui eſt le prix ordinaire.
Les mêmes Libraires viennent de réimprimer
une petite Brochure in- octavo intitulée :
Nouvelle Diſpoſition de l'Ecriture Sainte
miſe dans un ordre perpétuel pour la lire
toute entiere chaque année , commodément.
& avec fruit ; à laquelle on a ajoûté une Table
des Semaines errantes avec les Fêtes
mobiles , qui commence en l'année 1745.
& qui ne finit qu'en 1776. Cette Brochure
fe vend 10 fols.
134 MERCURE DE FRANCE.
Le ſieur Lemaire , Maître de Muſique à
Paris , donnera au Public , au commencement
du mois de Janvier prochain trois
Cantatilles Nouvelles , fous les Fitres de la
Victoire en Duo pour un Deffus & une
Bafle-Taille , avec ſymphonie, prix trente-fixfols.
La reconnoiſſance , Cantatille pour un
Deffus , avec ſymphonie. Prix vingt-quatrefols.
Les Fêtes champêtres , Cantatille pourune
Baffe-Taille avec accompagnement de
Muſette , Flute , Violons , & Haut bois. C'eſt
la fixiéme Muſette du même Auteur , Prix ,
vingt-quatre-fols.
,
On trouve chés lui 5 autres Cantatil'es
àvingt-quatre-fols piéte. Fanfare ou Concert
de Chambre , pour les Trompettes Timballe,
Violons, Flute,Haut-bois &Baffon, les
trois parties ſéparées quarante-huit fols . Deux
Recueils d'Airs , à trois livres pièce. Six Livres
de Motets à trente-fols pièce.
Tous ces Ouvrages ſe vendent chés l'Auteur
, ruê S. André des Arts , vis à vis la
ruë Gît le - coeur , chés un Vitrier, chés Bllard
, Pere & fils , ruë S. Jean de Beauvais
chés Madame Boivin , ruë S. Honore , à la
Regle d'Or , le fieur Leclerc , rue du Roule,
àla croix d'Or . A Lyon , chés le fieur Debretonne
, ruë Merciere , & à Roüen , chés
le ſieur Henfe , ruë du Sac
DECEMBRE 1744 135
RECEUIL de Piéces , petits Airs , Brunettes
, Menuets &c.accommodés à la Flute
Traverſiére avec des Doubles & Variations
par M. Blavet , Ordinaire de la Muſique
de la Chambre du Roi , de S. A. S. le
Comte de Clermont & de l'Académie
Royale de Muſique , le tout receuilli & mis
en ordre par M. ſe vend 6 liv. en
blanc à Paris chés M. Blavet , au Palais Abbatial
de S. Germain des Prés , chés Madame
Boivin ruë S. Honoré, à la regle d'Or , & chés
M. le Clerc , rue du Roule , à la Croix d'Or.
***
PRIX proposé par l'Académie Royale des
Sciences de Berlin pour l'année 1745 .
LE ROI de Pruſſe , toujours attentif à
ce qui peut procurer l'avancement des Sciences
& des Arts , ayant augmenté conſidérablement
les Privileges de l'Académie Royale
de Berlin , & l'ayant miſe en état d'affigner
des récompenfes aux Sçavans qui ſe diftin--
gueront par des découvertes curieuſes & intéreſſantes
:
L'Académie pour répondre aux intentions
& aux ordres de Sa Majeſté Pruffienne
propoſe un Prix de cinquante Ducats
en faveur de celui qui réuffira le mieux à
expliquer la véritable cauſe de l'Electricité
1
136 MERCURE DE FRANCE.
des Corps , & de tous les Phenoménes qu'on
y a découverts juſqu'à préſent.
,
,
Le Prix ſe diſtribuera dans l'Aſſemblée
générale de l'Académie , qui ſe tiendra
le 31 May 1745 jour anniverſaire de
l'avenement du Roi au Trône. Les Sçavans
de toutes les Nations font invites
de travailler ſur la matiere. Il leur ſera libre
d'écrire en Latin , en Allemand ou en
François , pourvû que le caractere ſoit bien
liſible , fur-tout quand il y aura des Calculs
Algebriques. Pour obvier à tout inconvenient
on les prie de ne pas mettre leur
nom mais ſeulement une Deviſe aux
Pieces qu'ils fourniront , en y joignant , s'ils
le jugent à propos , un Billet cacheré , qui
contiendra avec la Deviſe de la Piece , le
nom , les qualités & l'adreſſe de l'Auteur.
Ce Billet ne ſera point ouvert , à moins que
la Piece n'ait remporté le Prix. Les Pieces
ſeront reçues juſqu'au Avril 1745 incluſivement
, elles feront adreffées ou remifes
affranchies de port à M. FABER ,
Tréſorier de l'Académie qui en donnera fon
Récepiſſé , où la Deviſe qui ſe trouvera au
bas de la Piece , fera marquée , avec le Numero
felon l'ordre dans lequel elle aura éte
préſentée.
Après que la Piece qui aura remporté le
Prix aura été proclamée dans l'Affemb.ce
DECEMBRE. 1744. 137
générale du 31 Mai 1745 , le Tréſorier
de l'Académie délivrera le Prix , ſoit à l'Auteur
même , ſoit à celui qui ſe trouvera
muni d'un Récepiffé , ou d'une Procuration
de ſa part.
ESTAMPES NOUVELLES
LE BENEDICITE , gravé par Lepicié d'après
le tableau de M. Chardon. Ce Tableau eit
placé dans le Cabinet du Roi , & n'eſt pas un
des moindres Ouvrages de M. Chardin , qui en a
fait pluſieurs excellens. Il a été expoſé au Salon
du Louvre , où il a réuni les ſuffrages de tous les
Connoiffeurs .
Le ſujet du Tableau est expoſé dans quatre ve
de M. Lépicié , qui font au bas de l'Eſtampe.
La Soeur en tapinois ſe rit d'un petit Frere ,
Qui bégaye ſon Oraiſon.
Lui ſans s'inquiéter dépêche ſa Priere ;
Son apétit fait ſa raiſon.
Cette Eſtampe ſe vend chés Lépicié.
6
Le ſieur Petit , Graveur ruë S. Jacques
à la Couronne d'épines près les Mathurins
qui continuë de graver la ſuite des portraits
des Hommes Illuſtres du feu ſieur Defrochers
, Graveur ordinaire du Roi , vient de
mettre au jour les deux Portraits ſuivants.
138 MERCURE DE FRANCE.
Jean , Locke Philoſophe né en 1632
mort en 1704 , on lit ces vers au bas :
Quand Locke , dont tu vois les traits ,
Et de qui les Ecrits ne périront jamais
Fait de l'eſprit humain l'analiſe admirable ,
Et que dans tout fon jour il le fait ſi bien voir
Le ſien paroît inconcevable ,
Ainſi que fon profond ſçavoir.
Jean Milton Auteur du Poëme du Paradis
perdu , & de celui du Paradis retrouvé ,
né à Londres en 1608 , mort en 1674,00
lit ces vers au bas.
Par la fublimité de ſon double Poëme ,
Le célebre Milton ſemble être Homere même ,
Et fi ces grands Auteurs font fort pareils entre eux ,
Par leur eſprit fécond & rempli de lumieres ,
La malice du fort offuſquant leurs paupieres ,
Pourmieux les rendre égaux , les aveugla tous deux,
NICOLAS Lebraſſeur , Marchand Papetier
, demeurant à Paris , rue Aubry-le-Boucher
, à l'Enſeigne du grand Livre de Lyon,
donne avis au Public , qu'il a reçu de l'un
de ſes freres , qui eſt actuellement à Pontichery
, le fecret de faire de l'Encre parfaite ,
tant luifante , double , que ſeconde , qui ne
DECEMBRE 1744 139
i
4
s'épaiffit point , ſecret que fon frere a rapporté
de la Chine. Il vend toutes fortes de
papier , Regiſtres , Relieures façon de Lyon
& autres : Canifs de Paris , Cire d'Eſpagne ,
Plumes de Hollande , Ecritoires , & toutes
fortes de marchandiſes concernant l'écriture.
N
140 MERCURE DE FRANCE.
遙派: 送送送送洗******** : 赤本
SPECTACLES.
L
'Academie Royale de Muſique a remis
au Théâtre le Jeudi dix Décembre
l'Opéra de Theſée , Tragédie repréſentée
pour la premiere fois devant Louis le Grand ,
à S. Germain en Laie , & depuis à Paris en
differentes repriſes , dont les dernieres ont été
en Novembre 1707. en Janvier 1721. & en
Novembre 1729. Les paroles & la Muſique
de cet Ouvrage font de la compoſition des
deux fameux maîtres de ce genre. Cette piece
eſt une des meilleures du célebre Quinaut.
L'intrigue & le dénouement en font
nobles , & intéreſfans & le gout épuré de
notre fiécle eſt choqué du badinage déplacé
qui ſe trouve mêlé aux ſituations
les plus tragiques. Défauts plus que compenſés
par les beautés poctiques & harmoniques
qui éclatent par tout dans cet
Opera. Les Rolles font exécutés comme
on l'eſperoit des Acteurs qui les rempliffent.
Mlle. Chevalier a infiniment
furpaflé l'attente du Public dans celui de
Medée . Cette Actrice fait des progrès rapides
qui marquent ſon gout & fon applica
DECEMBRE. 1744 . 141
tion. M. de Chaffé eft fublime & majestueux
dans le perſonnage d'Egée ; comme il étoit
terrible , & menaçant dans celui de Poliphême
, & M. Jeliotte arrive ſur la ſcene
avec l'air impoſant d'un vainqueur.
On ne donnera point un extrait ſuivi d'un
Opera auffi connu. On ſe contentera de
parler des divertiſſemens qui meritent d'étre
cités. La feſte du premier acte ſe paſſe dans
le Temple de Minerve. Elle eſt exécutée
par des Prêtreſſes & des Guerriers , armés
d'épées & de boucliers . Les Prétreſſes ont a
la main des poignards. Leurs danſes rappellent
le ſouvenir de la Pirrhique des Grecs ,
& produiſent un ſpectacle très brillant foutenu
juſqu'à la fin par une marche pompeuſe ,
qui vuide le Théâtre avec dignité. La premiere
Prétreſſe de Minerve repréſentée trèsnoblement
par la jeune Mlle. Mets , précede
le Roi , Agle & leur ſuite , qui fort du Theatre
au ſon éclatant des Trompettes.
On obſervera à l'occaſion de cette fortie
frappante & bien deſſinée , que la danſe &
les Choeurs ne devroient jamais entrer ſur le
Theâtre ni en fortir confuſement & fans
ordre , comme il ſe pratique depuis trèslong-
tems. Ils devroient toujours former des
Tableaux variés en arrivant , & en ſe reti
rant. Leur nombre eſt plus que ſuffifant
142 MERCURE DE FRANCE.
pour opérer des combinaiſons infinies. Il eft
contre les regles du Theâtre de les voir arriver
les uns après les autres , dans des attitudes
de gens fortans de leur Toilette. Sur la
Scene tous les mouvemens doivent être mefurés
, & expreffifs .
Dans le divertiſſement du deuxiéme Acte,
le triomphe de Théſée est magnifique. C'eſt
là que les graces ſupérieures de M. Dupré
ſe trouvent placées convenablement. Mile.
Camargo en vieille y danſe un pas de deux
avec M. Dumoulin où elle fait briller la
legereté de la plus vive jeuneſſe. On a été
furpris de compter des Gaulois dans Athenes,
on a cru apparemment que les habits des
vieux Grecs , ignorés des Spectateurs , ne les
réjouiroient pas comme les modes du tems
de François I.
M. Guerardi danſe au troifiéme Acte
deux entrées de Démons avec une force &
une legereté remarquables. Une indifpofition
l'ayant interrompu , M. Pitro jeune
danſeur arrivé de Bordeaux l'a remplacé avec
applaudiſſement.
,
Le quatriéme & le cinquiéme Actes font
terminés par des fêtes très-galantes .
Ladécoration du ſecond Acte eſt neuve ,
c'eſt un Temple de Minerve , dont l'Ordonnance
ſimple a obtenu l'approbation du
Public.
DECEMBRE. 1744 . 143
On a donné le premier Jeudi une répreſentation
d'Acis &Galatée avec la Pantomine
de Mlle . Mimi Dalmand , & de l'inimitable
Pietro Soli , qui crée des pas nouveaux
chaque fois qu'il paroît ſur le Theâtre.
On a remis le Jeudi 31 Décembre le
Ballet des Graces dont les précedens Journaux
ont donné le détail. Il ſera ſuivi de la
charmante Pantomime du Signor Pietro
Soli & de Mlle. Mimi Dalmant.
)
On reprendra vers le Careme l'Ecole des
Amans , Ballet repréſenté l'Eté dernier. Les
Auteurs ont fait des changemens dans les
paroles & la muſique. On y ajoutera un
Acte nouveau .
La Comedie Françoiſe a rejoué l'Ecole
des Meres , Piéce en vers & en cinq Actes ,
de M. Nivelle de la Chauffée de l'Academie
Françoiſe. Cette Comédie avoit
déja eù de nombreuſes repréſentations , & fa
repriſe n'a pas été moins applaudie. C'eſt le
fort ordinaire des Ouvrages de M. de la
Chauffée , créateurd'un genre Comique nouveau
, qui fait gouter preſque dans le moment
aux Spectateurs l'attendriſſement & la
joie. On l'imprime actuellement
On a remis à la fuite de l'Ecole des Meres
les Graces ,, petite Comedie de M. de S.
144 MERCUREDE FRANCE.
Foi , Tableau digne de l'Albane où l'on
reconnoît parfaitement le délicat Auteur de
l'Oracle.
,
La Comédie Italienne a donné une petite
Comédie intitulée le Faux Généreux , qui a
changé de nom à la ſeconde repréſentation
& a été appellée le Bienfait anonime. د
Elle a remis les Talens déplacés , Piece
d'un Acte de M. Guiot de Merville , trèsamuſante
& remplie de traits neufs ſur les
Avocats & les Medecins. La jeune Dlle.
Aſtrotti y fait brillerſes talens avancés quoique
précoces pour le chant, le violoncelle, &
la déclamation.
On prépare une Piece Italienne en trois
Actes , ornée de Spectacles & de Ballets , qui
paroîtra inceſſamment.
Le Mercredi 2 Décembre , M. de Blamont
Sur-Intendant de la Muſique du Roi
eut ordre de faire chanter ſon Te Deum
dans la Chapelle de Sa Majesté , pour la
priſe de Fribourg , ainſi qu'il s'eſt toujours
pratiqué aux grandes cérémonies & rejouiflances
de la Cour. L'exécution en fut parfaite
. Mrs. Benoit , Poirier & l'Abbé Dota
s'y font fort diftingués.
Le
DECEMBRE. 1744 145
Le Samedi trois il donna au Concert de
la Reine les Actes des Bacchanales & des
Saturnales du Ballet des Fêtes Grecques &
Romaines , Opéra affés heureux pour être
demandé ſouvent par Sa Majeſté. Les paroles
font de M. Fuſelier , & la Muſique de
M. de Blamont. Meſſieurs de la Lande &
Benoît exécuterent les rolles de Cleo .
patre & d'Antoine ; ceux de Delie & de
Tibule furent remplis par Mrs Mathieu &
Poirier.
Le Samedi douze le Concert commença
par la Cantate de Polhimnie. Les paroles
ſont de M. de Moncrif, de l'Académie
Françoiſe , & la Muſique de M. de Blamont
. Cette Cantate qui eſt à voix ſeule ,
accompagnée d'une grande ſymphonie, compoſée
de divers inſtrumens , fut chantée
par Made, de la Lande , & fervit comme de
Prologue à l'entrée des Fêtes Grecques &
Romaines , intitulée ; La Fête de Diane. M.
Deſchamps & M. Jeliotte chanterent les
principaux rolles. Le Concert finit par
une Ariette legere du méme Auteur , chantée
très-legerement par M. Poirier.
Lundi quatorze on donna l'Acte de l'Amour
Volage des Caracteres de l'Amour ,
Ballet de M. de Blamont. Cet Acte fut executé
parMiles, Romainville & Deschamps ,
& par Mrs. Jeliotte & Benoît.
G
146 MERCURE DE FRANCE ,
Le Samedi dix - neuf Mlle. Romainville
ouvrit le Concert par une Cantate du
deuxiéme livre des Cantates de M. de Blamont
, intitulée : Le Charme de la Voix. Elle
fut fuivie de l'Acte de l'Amour Fidéle , du
Ballet des Caracteres de l'Amour. Les rolles
de Laure & de Petrarque furent très - bien
rendus par Made. de la Lande,& M. Benoit.
L'exécution de tous ces Concerts
parfaite.
a été
CONCERT SPIRITUEL.
te
Le Mardi huit Decembre le Concert a
executé preſque tous les morceaux qui ont
été chantés au Te Deum des Fermiers Gé
néraux pour la Convalefcence du Roi.
د
un Domine
Le Concert a continué par le Choeur
Notum fecit Dominus du Cantate de M. de
la Lande , le Reçit Viderunt
falvum fac Regem de M. Rebel , & le Gloria
Patri du Dixit de M. de la Lande.
L'arrangement de tous ces morceaux est le
même qui a été exécuté ſi magnifiquement
chés les Peres Auguſtins de la Place des
Victoires .
M. Mondonville a joué un Concerto fert
applaudi, c'eſt un tribut qui ne manque jamais
à fes compoſitions .
Le Motet à grand Choeur Bonum eft du
:
DECEMBRE 1744 14
même Auteur a terminé le Concert & a eu
le fort du Concerto .
On a écouté avec une grande attention &
un plaifir égal Miles. Fel , Chevalier & Romainville
, ainſi que Mrs. Benoist & Poirier ,
Le Vendredi 25 Décembre jour de la
Nativité de Notre Seigneur , le Concert a
commencé par une ſuite de Noels de M. Francoeur,
qui a été ſuivie de Confitemini Motet à
grand Choeur de M. de Lalande. M. Blavet
a joué un Concerto. Mlle. Chevalier a chanté
Ufquequo, petit Motet de feu M. Mouret , qui
a été ſuivi d'un Concerto de M. Mondonville.
On a fini par Jubilate Deo , beau Motet
à grand Choeur de M. Mondonville Mlles. Fel
&Romainville & M. Benoiſt ont chanté.
Les Comédiens Italiens ont repréſenté
à la Cour
Arlequin Larron , Prevôt &Juge,
Arlequin muet par crainte.
Les Amans réunis.
Et les Talens déplacés,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE,
LES COMEDIENS FRANÇOIS
ont repréſenté à la Cour
Le Jeudi 19 Novembre 1744. Manlius
l'Etourderie.
LeMardi 24 L'Andrienne & Crispin Bel
Esprit.
Le Jeudi 26 Pompée & les Précieuſes ridicules.
Le Mardi premier Décembre Mélanide
le Baron de la Craffe.
Le Jeudi 3 Alzire & la Comteſſe d'Escarbagnas.
Le Jeudi 10 Cinna & l'Impromptu de Cam
pagne.
Le Mardi 15 La Mere Coquette & les Freres
Rivaux.
Le jeudi 17 Hypermnestre &Attendez -moi
Sous l'Orme.
Le Mardi 22 Le Lot ſuppoſé & Crispin
Médecin.
Le Jeudi 31 Mahomet II. & les Graces.
DECEMBRE. 1744. 149
Le mot de l'Enigme eſt Lit de Plume.
Elle a été devinée par M. Gaillard de
S. Etienne en Forez , Mademoiſelle Morel
d'Iſſoudun , & M. Bataille de Paris. Nous
avons oublié de marquer qu'elle eſt de
la compofition de M. Jacques , qui a deviné
le Logogryphe , & en a donné l'explication
fuivante.
Explication du Logogryphe.
:
De Camargot la Danſe eſt vive& très-legere ;
Le Cam de Tartarie a de vaftes Etats ;
Le Camard quelquefois le Jaſmin ne ſent pas.
Margot la Pie eſt jafeuſe & commere .
L'Argot n'étoit-il pas la Langue de Raffia ,
Nivet , Cartouche & cætera ?
Et n'est-ce pas choſe fort claire
Que l'Empire Goth fut jadis
La terreur de bien des Pays ?
Explication de l'Enigme & du Logogryphe .
Dormir après dîner, lamaudite coutume !
Ami , j'aimerois mieux empoigner un rabot ;
Si tum'en crois , quitte ce lit de plume ,
Et viens à l'Opera, nous verrons Camargot .
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
Q
ENİGME.
Uand lemortel quime cherit
Applique ſa bouche à la mienne ,
Ilme prête auſſitôt ſon coeur & ſon eſprit ;
Jene dis rienqui ne leur appartienne ;
-C'est lui qui s'exprime par moi ,
Soumiſe à ſes deſirsje me borne à lui rendre
Les fentimens que j'en reçoi ;
Vive quand il eſt vif, tendre quand il eſt tendre,
Ilme donne toujours la loi.
Pour l'amour ſeul je ſemblois faite ;
Autrefois c'étoit mon deſtin ;
Aujourd'hui je fu's l'interpréte
Du caprice bruiant &j'ai le ton lutin.
Par M Jacques, Marchand Evansaillifte,rneMouffetar.
ENIGME EN LOGO GRYPHE.
JE fuis du genre feminin ,
Quelquefois legere& brillante ,
Et d'autres fois platte & pefante ,
Cependant on me tient fans fatiguer ſa main.
Voici bien un autre miftere.
Sur douze piedsje marche gravement.
1
DECEMBRE.. 1744. 157
En les prenant conjointement
Les ſept premiers vous donneront un frere .
Ce frere ne fera pourtant ni maternel ,
Ni confanguin , ni paternel ,
Mais frere d'une autre maniere .
Quand de moi vous avez ôté
Le premiermembre & la lettre huitiéme ,
Si vous retranchez la neuviéme ,
Je ſuis ſujette à l'infidélité,
L'Ecolier pareffeux me hait autant qu'un Thême .
Ce premier membre à mon corps rapporté ,
Onme prêche , fur-tout à la fin du Carême .
Trois de mes pieds fontendegré conjoint
Un animal qui n'en a point.
Le pied qui fuit , crac , memétamorphofe .
Je deviens foudain autre choſe ,
Ayant des pieds quoique ne marchant pas.
Pardon , tout ceci vous cauſe
Dans la tête quelque embarras .
Les Eſprits les plus délicats ,
Quand ſous cet e forme on m'expoſe ,
Ne peuvent pas me dire en profe.
3

Sans faire d'autres changemens ,
Si vous voulez échanger & tranſmettre
Ma quatriéme & ma ſeptiéme lettre ,
1
Giij
#52 MERCURE DE FRANCE
1
Vous trouverez que chacun en tout tems
Songe à moi plûtôt qu'à ſa femme ,
Qu'à ſon Pere , qu'à ſes Parens ,
Etquelquefois plus qu'à ſon ame.
C'en eſt aſſés , Belle Iris , devinez ;
Vos appas , votre voix , votre eſprit, tout enchante
Avec autant d'attraits , fi vous me foutenez ,
Que je vais paroître charmante !
Parlemême,
DECEMBRE. 1744. 13
FRANCE.
NOUVELLES DE LA COUR,&c.
L
E 29du mois dernier premier Dimanche
de l'Avent , le Roi & la Reine entendirent
dans la Chapelle du Château de Ver- .
failles la Meſſe chantée par la Muſique.
L'après midi la Reine accompagnée deMonſeigneur
le Dauphin aſſiſta au Sermon du
Pere de Beauvais de la Compagnie de Jeſus .
Le premier de ce mois, le Roi accompagné
de Monſeigneur le Dauphin entendit
dans la même Chapelle la Meſſe pendant laquelle
le Te Deum fut chanté par la Mufique
pour la priſe de la Ville & des Châteaux de
Fribourg.
Le 6ſecond Dimanche de l'Avent, le Roi
& la Reine entendirent dans la même Chapelle
la Meſſe chantée par la Muſique.
Le 8 Fête de la Conception de la Sainte
Vierge , la Reine communia par les mains
de l'Abbé de Fleury , ſon Premier Aumonier.
S M. accompagnée de Monſeigneur le
Dauphin &de Mesdames de France , ailifta
l'après midi au Sermon du P. de Beauvais ,
& enſuite aux Vépres chantées par la Mufique,
Gv
154MERCURE DE FRANCE.
Le 13 , troifiéme Dimanche & le 20 , quatriême
Dimanche de l'Avent , la Reine entendit
dans la même Chapelle la Meffe chantée
par la Muſique , & S. M. accompagnée de
Menſeigneur le Dauphin & de Meſdames de
France , affiſta l'après midi au Sermon du méme
Prédicateur.
Le 10 Dom Raymond Garat fut élû Géneral
de l'Ordre de Grandmont à la place
de Dom René-François Pierre de la Gueriniere
, mort à Paris le 30. Septembre dernier.
Le Roi a nommé Intendant en Dauphiné
M. de la Porte, Maître des Requétes , quieft
remplacé dans l'Intendance de la Généralite
de Moulins par M. de Bernage de Vaux ,
Maître des Requêtes & l'un des Préfidens du
Grand Confeil.
Le 3 de ce mois , M. le Beau , Profeffour
de Réthorique au College des Graffins , prononça
dans les Ecoles exterieures de Sorbonne
au nom de l'Univerſité un Difcours
Latin ſur la Convalefcence du Roi , & fur
l'heureux ſuccès des armes de S. M. Il fit voir
dans la premiere partie ce que le Roi a fait
pour fon Peuple , & dans la feconde ce que
le Peuple a fait pour le Roi. Le Parlement
& un grand nombre de perſonnes de diftinetion
affifterent à ce Diſcours qui fut géréraement
applauli.
DECEMBRE. 1744. 155
M. Benoit , Prêtre & Maître de Muſique
de l'Egliſe Cathédrale de Chartres éleve de
feu M. Michel Maître de Muſique de la Sainte
Chapelle de Dijon fit chanter Vendredi quatriéme
, & Samedi cinquiéme du préfent mois
de Décembre à la Meſſe du Roi & à celle de
la Reine , un Motet tiré du Pleaume 41.
Quemadmodum qui fut fort approuvé.
:
M. l'Abbé Fenel ( Jean Bafile Paſchal )
Chanoine de la Métropole de Sens , Député
Réſident de ſon Chapitre à Paris , prit
féance à l'Académie des Inſcriptions &
Belles - Lettres le Vendredi 11 Décembre
ayant été choiſi par le Roi entre les Sujets
propoſés pour remplir la place d'Afſocié, vacante
par la promotion de M. Falconnet
(Camille ) à la place de Penſionnaire.
M. Fenel a travaillé en 1740. pour le fameux
prix du Cabeſtan. Son ouvrage a eû un
Acceffit au Prix en 1741 , & l'Académie des
Sciences a ordonné qu'il fût imprimé. Ildoit
paroître inceſſamment avec les autres préces
de ce Prix chés Hyppolite- LouisGuerin.
En faiſant des experiences pour la compofition
de cetOuvrage M. Fenel a fait une découverte
remarquable fur le roidiffement &
le relâchement alternatifs des cordes qui tirent
des fardeaux. L'Académie des Sciences
ajugé que cela méritoit d'étre m's dans fon
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE
Hiſtoire de 1741. où on le trouvera pag
155. Ce méme Auteur a depuis perfectionné
ſa découverte & l'a appliquée à de nouveaux
cas : il en a envoyé le Mémoire à la même
Académie.
Il a travaillé en 1742 au Prix de l'étatdes
Sciences en France pendant le quatorziéme
fiécle , & l'a remporté à Pâques 1743 au
jugement de l'Academie des Belles- Letres.
Cet Ouvrage n'eſt pasencore imprimé , quoiqu'il
foit approuvé du Cenſeur Royal , l'Auteury
voulant faire quelques additions.
La même année il eût le premier Prix de
l'Académie Françoiſe de Soiffons , fur la
Conquête de la Bourgogne par les fils du
Grand Clovis , &c .
CetOuvrage a été imprimé au commencement
de la préſente année chés Chaubert
Libraire du Journal des Sçavans.
Le 29 M. l'Abbé Girard & M. l'Abbé de
Bernis qui avoient été élus le 26 du mois de
Novembre pour remplir les places vacantes
dans l'Académie Françoiſe par la mort de
l'Abbé de Rothelin ,& par celle de l'Abbé
Gedoyn, y furent reçus,& ils firent leurs
Diſcours de remerciment auxquels M. de
Crebillon Directeur de l'Académie répondit.
Les Députés des Etats de laProvince d'Artois
ont eû le 24 de ce mois audience du
DECEMBRE. 1744 157
Roi , étant préſentés par le Prince Charles
de Lorraine , Gouverneur de la Province ,
en ſurvivance du Duc d'Elboeuf& par le
Comte d'Argenſon , Miniſtre & Secretaire
d'Etat& conduits par le Marquis deBrezé
Grand Maître des Cérémonies. La Députation
étoit compoſée pour le Clergé de
l'Abbé de France de Noyelles , Chanoine
de l'Eglile Cathédrale d'Arras , lequel porta
la parole;du Marquis de Vignacourt pour la
Nobleffe , & de M. Henin pour le tiers Etat,
tous trois Députés pour la troiſiéme fois.
Les Lettres de Marſeille marquent que
l'on a appris de Malthe que la nuit du 19
au 20 du mois dernier le Vaiſſeau de guerre
le Saint Jean appartenant à la Religion ,
avoit découvert en croiſant à la hauteur du
Cap - Honne 6 Bâtimens Algériens qui
venoient vent arriere ſur lui , que le lendemain
ces Bâtimens l'ayant reconnu & ayant
fait auffi-tốt force de voiles pour s'éloigner ,
il les avoit pourſuivis , que 5 l'avoient paffé
de l'avant &que le ſixiéme qui n'étoit pas
aufli bon voilier que les autres avoit pris le
parti d'aller mouiller à un endroit nommé
Limache , qu'alors un dess premiers avoit
réviré de bord pour ne pas abandonner ce
Bâtiment , pendant que quatre avoient coutinué
leur route , que ſur le midi le Vaiſſeau
138 MERCURE DE FRANCE.
le Saint Jean avoit mis ſon Canot à la Me
pour ſonder afin de s'aſſurer ſi on pouvoit
s'approcher de la terre , que les deux Bâtimens
Algériens avoient tiré quelques coups
de canon & une grande quantité de coups
defufil , mais que leur feu n'avoit point empêché
le Canot d'exécuter ſa commiffion ,
que comme on avoit trouvé qu'il y avoit fuffſiſamment
d'eau , le Vaiſſeau le Saint Jean
s'étoit avancé le 21 pour attaquer les Algériens
, que ceux-ci avoient tiré pluſieurs volées
de canon & qu'il y avoit eu un Chevalier
& un Matelot de bleſſés & un Soldat de
tué , que le Vaiſſeau le Saint Jean ayant préſenté
le travets & ayant fait un feu très-vif,
les ennemis avoient abandonné leurs Bâtimens
qui ont été coulés à fond. Les équipages
qui s'étoient retirés ſur une pointe de
rocher , tirerent plus de 2000 coups de fufil
ſur le Vaiſſeau de la Religion , mais ils
ne cauferent aucun mal parce qu'ils étoient
hors de portée.
Le tems & le lieu étant trop dangereux
pour paſſer la nuit près de la côte , le Vaifſeau
le Saint Jean repiit le large & il retourna
à ſa croifiere .
On avoit mis dans la Gazette d'Utrecht
du 24 Novembre 1744, à l'article de Paris,
que le Chevalier Servandoni , Chevalier de
DECEMBRE. 1744.5
l'Ordre de Chrift en Portugal étoit mort ,
mais cette nouvelle eſt fauſſe;il eſt employé
à faire , tant à Bayonne qu'à Bordeaux , de
magnifiques Décorations pour le paffage de
Madame la Dauphine. -
I
PRISES DE VAISSEAU X.
Leſt arrivé
faint Malo venans de la péche de la
Moruë , leſquels ont amené un Bâtiment
Anglois de 200 tonneaux , dont ils ſe ſont
emparés. Les mêmes Navires ſe ſont rendus
maîtres de quatre autres Vaiſſeaux ennemis ,
dont trois ont été rançonnés , & l'autre
d'environ 100 tonneaux , chargé de ſel ,
a été envoyé à Nantes,
à Marſeille cinq Navires de
Onapprend de Bayonne que le Corfaire
le Chaffeur , commandé par le Capitaine
Girandel , eft entré dans ce Port avec un
Bátiment , ſur lequel ily avoit cent Boucaux
de Sucre , & quelques autres marchandiſes .
Le Capitaine du Peat , qui monte le
Vaiſſeau le Renard , du même Port , a enlevé
les Navires le Delight & la Branche d'Olivier
, le dernier de 300 tonneaux , dont la
cargaifon étoit compoſée de Pelleteries , de
Cuivre , d'Huile de Baleine , de Bois de Menuiſerie
, de Goudron , de Merains , de
Raiſine & de Therebentine,
160 MERCURE DE FRANCE .
Le Pinque la Jeanne , de Bristol , de
180 tonneaux , avec un chargement de Sucre
, de Poivre , de Coton , de Bois d'Acajou
& de Tafia , a été pris par le Corſaire
la Victoire , que commande le Capitaine
du Ler.
Les lettres de Bordeaux marquent qu'on
y a reçû avis deſaint Sebaſtien , que le Navire
la Saxonne , armé en courſe par le Capitaine
Barreyre avoit conduit dans ce dernier
Port l'Armateur Anglois la Reine de
Hongrie, de 24 canons , de 18 pierriers &
de 200 hommes d'équipage.
Le Corſaire le Malo , de ſaint Malo , a
repris le Vaiſſeau l'Elizabeth , dont un Aramateur
de Guernſey s'étoit rendu maître.
Les Capitaines Clement & Figoli , commandans
, l'un le Vaiſſeau le Charles Grenot ,
de Granville , l'autre le Vaiſſeau le Renard, de
Dieppe , font arrivés à ſaint Malo , le premier
avec le Brigantin l'Experimenté de Bofton
chargé de Charbon de terre , le deuxieme
avec le Navire le Malberry , de Bristol ,
à bord duquel on a trouvé du Sucre , du
Coton & d'autres effets.
On écrit du Havre qu'il y est arrivé un
Corſaire Anglois de 22 canons , d'un pareil
nombre de pierriers & de 148 hommes
d'équipage qu'ont pris les Frégares
l'Emeraul &Ja Fine commandées par Mel
,
DECEMBRE 1744 161
fieurs de Saint Allouarn & Azan .
Ces deux Fregates ſe ſont encore emparées
de quatre autres Batimens ennemis ,
P'un deſquels nommé le Cerf, chargé de 400
Boucaux de Tabac , & de trente tonneaux
de Fer , a été mené au Port Louis.
Le Capitaine Noël Guillaume Denis ,
commandant le Corſaire la Suzanne , de
Calais , a conduit à Boulogne un Vaiſſeau
Anglois , dont la charge conſiſtoit en Lin ,
en Vin & en Eau de vie.
Deux Armateurs Anglois , l'un de 26
canons & l'autre de 20 , & pluſieurs Vaiffeaux
qui revenoient des Colonies de l'Amérique
ont été pris par des Armateurs
François.
Le Capitaine du Pleſſis commandant le
Vaiſſeau le Stanislas , armé en courſe ,à conduit
à la Rochelle le Navire Anglois le
Black-River de 200 tonneaux , chargé de
Sucre , de Tafia & de Bois de Campeche.
On mande de ſaint Malo que le Vaiffeau
le Jean Jofeph , monté par le Capitaine
Ruault étoit entré dans ce Port avec le
Bâtiment le François de Londres , de 190
tonneaux qui portoit des munitions à la
Jamaïque , & que quelques jours après il
s'étoit emparé du Vaiſſeau la Charlotte , de
6 canons & d'un pareil nombre de pier
riers qu'il avoit envoyé au Havre.
MERCURED E FRANCE.
On a appris de Calais que deux autres
Navires ennemis dont les chargemens con
ſiſtoient en Grains , en Bierre & en Bifcuit
avoient été pris par le Corſaire l'Ejiurgeon.
BENEFICES accordés par le Roi
mois de Décembre 1744 .
an
L'Evêché de Beziers en Languedoc , va
cant par la mort de M. Louis- Charles des
Atries du Rouſſet , à Meſſire Louis-Ange de
Ghiſtelle de S. Floris , Aumonier du Roi,
Abbé de Beaulieu Lez-Mans .
L'Evêché de Saintes, Capitale de la Saintonge
, vacant par la mort de Meſſire Leon
de Beaumont Gibaud , à Meſlire Simon-
Pierre de la Corée , Vicaire Général de
Saintes , Abbé de Benevent , Diocese de
Limoges.
L'Abbaye de Fontcombaud, Ordre de faint
Benoît , Dioceſe de Bourges , à l'Abbé du
Fau , Vicaire Général de l'Evêque de Langres.
Le Prieuré de Gigny du même Ordre ,
Dioceſe de Lyon , à l'Abbé de la Farre ,
Aumonier du Roi,
DECEMBRE. 1744 164
Le Prieuré de Mortagne , Ordre de ſaint
Augustin , Dicceſe de Saintes , à l'Abbé de
la Tour du Pin.
L'Abbaye Réguliere de Bucilly , Ordre
de Prémontré reformé ,Dioceſe de Laon , au
P. Meneffier Vicaire Général de cet Ordre.
L'Abbaye Réguliere de S. Bertin , Ordre
de S. Benoît , Dioceſe de S. Omer , à Dong
Gherbode.
L'Abbaye Réguliere de Canigou , meme
Ordre , Dioceſe de Perpignan , à Dom
Jacques Bombes , Religieux de cet Ordre,
L'Abbaye Reguliere de Criſſerton ,même
Ordre , Dioceſe d'Auxerre , à Madame de
Sennevoy.
Et celle de Parc aux Dames , Ordre de
Citeaux , Dioceſe de Senlis , à Madame de
Renanſarte, Prieure de l'Abbaye deMorien
val.
164 MERCURE DE FRANCE .
:
7
CHARGES Militaires acordées par le
Roi au mois de Décembre 1744.
La Compagnie des Gendarmes de Flandre
, à M. de Montchal , Sous-Lieutenant de
cette Compagnie.
Celle des Gendarmes de la Reine au
Baron de Montmorency , Chef de l'Illuftre
Maiſon de ce nom , Capitaine Lieutenant
des Gendarmes d'Anjou ,
Celle des Gendarmes Dauphins au Marquis
de Dromefnil .
Celle des Gendarmes d'Orleans à M.
Dauvet , Sous-Lieutenant de la Compagnie
des Chevaux-Legers de Berry.
Celle des Chevaux - Legers de Berry
à M. d'Oſſun , Enſeigne de la Compagnie
des Gendarmes d'Anjou.
Celle des Chevaux-Legers Dauphins , au
Comte de Jonſac Sous-Lieutenant des
Chevaux- legers d'Orleans.
La Sous-Lieutenance de la Compagnie des
Gendarmes de Flandre au Chevalier de
Biffy , qui en étoit Enſeigne.
DECEMBRE , 1744. 165
La Sous -Lieutenance de la Compagnie des
Gendarmes de la Reine , à Mr de Courtomer
, Enſeigne de la Compagnie des Gen
darmes Anglois.
La Compagnie des Gendarmes d'Anjou
au Comte de Bacqueville , Sous - Lieute,
nant des Gendarmes d'Orleans ,
Celle des Chevaux - Legers d'Anjou au
Chevalier d'Antragues , Sous- Lieutenant de
la Compagnie des Gendarmes Bourguignons,
Et la Sous-Lieutenance des Gendarmes
Bourguignons au Marquis d'Argouges qui
en étoit Enſeigne ; il eſt Fils de M. le Lieutenant
Civil,
1
66 MERCURE DE FRANCE
Le 28 Décembre à 6heures du ſoir le Roi,
la Reine , Monſeigneur le Dauphin , Madame
ſeconde , tous les Princes & Princefſes
du Sang , ſe trouverent dans la piece
de l'ancienne Chambre du Roi , à la
lecture du Contrat de Mariage de M. le
Duc de Penthiévre avec Mlle. de Modéne
fille aînée de M. le Duc de Modéne , fait &
lû par M. le Marquis d'Argenſon , Miniftre &
Secretaire d'Etat pour les Affaires Etrangeres
; la lecture faite , le Roi , la Reine ,
Monſeigneur le Dauphin & Madame feconde
figuerent le Contrat chacun felon fon
rang , & Madame la Duchefſe de Modéne ,
&Mile. de Modéne étant venues par la
Chambre du Roi pendant les fignatures , y
fignerent.
Le Mardi 29 fur le midi & demi le Roi ,
la Reine, Monſeigneur le Dauphin, les Prin--
ces & Princefles du Sang, ſuivis des Princes &
Dames de la Cour, ſe rendirent à la Chapelle
en bas par l'eſcalier de marbre , précédés du
Marquis de Brezé, Grand Maître desCérémonies
, & Mlle. de Modéne étant entrée par
la Sacriftie , M. le Cardinal de Rohan fiança
&maria enfuite le Prince & la Princefle en
préſence du Curé de Verſailles ; cette cérémonie
faite , un Aumonier du Roi dit la
Meffe, pendant laquelle on chanta unMotet
de M. de Lalande ; deux Aumôniers du Roi
DECEMBRE. 1744. 167
tinrent le poile,&deux Clercs de la Chapelle
préſenterent le cierge aux mariés.
Les Ambaſſadeurs ſe ſont preſque tous
trouvés à cette cérémonie. La Meſſe finie le
Roi eſt revenu chés lui , & dans la marche
Madame la Ducheſſe de Modéne a pris fon
rang de Princeſſe fille après Madame la
Princeffe de Conty , & M. de Penthievre tenant
la main de Madaine la Ducheſſe de
Penthievre fermoit la marche,
La Reine fut reconduite chés elle par
Monſeigneur le Dauphin, Meſdames de Frara
ce , les Princes & Princeſſes du Sang & par
les nouveaux mariés.
Delà ils ont conduit Monſeigneur le Dauphin
, puis Meſdames & ont été diner chés
Madame la Ducheffe de Modéne.
L'après midi ſur les fix heures , la Reine ,
Monſeigneur le Dauphin & Meſdames , accompagnés
de plus de foixante Dames ,
des Seigneurs de la Cour & des Miniſtres
Etrangers ſe rendirent dans les grands apparments
pour le Concert ; on y éxécuta
les Amours de Zéphire & de Flore, divertif
ſement de M. de Blamont Surintendant de
la Mufique du Roi , dont les paroles font
de M. de Bonneval Intendant & Contrôleur
des menus plaiſirs & affaires de la Chambre ;
les paroles & la muſique ont été généralement
applaudies, Après le concert on paſſa
68 MERCURE DE FRANCE.
dans deux autres ſales où l'on joua au Cavagnol
& au Quadrille juſqu'à neuf heures ,
alors le Roi vint prendre la Reine pour le
ſouper dugrand couvert,
Le repas s'eft fait dans l'antichambre de la
Reine ; la table étoit en fer àcheval ; il y
avoit 12 couverts , le Roi & laReine au milieu
; à droite du Roi étoient Monſeigneur
le Dauphin , Madame ſeconde , Madame
la Princeſſe de Conty , Mlle. de Charolois ,
Mlle. de la Roche-Sur-Yon & Madame la
Duchefle de Penthievre. A gauche de la
Reine étoient Madame premiere , Madame
la Duchefſſe de Chartres , Madame la Ducheſſe
de Modéne &Mlle, de Sens.
Après le grand couvert le Roi eſt reve.
nu aux grands appartemens & de-là a conduit
les mariés chés Madame la Comteffe
deToulouſe qui leur avoit cédé ſon appartement
où ſe fit la Bénédiction du Lit nuptial
par M. le Cardinal de Rohan en préfence
de leurs Majeftés & de Monſeigneur
le Dauphin ; enſuite le Roi donna la chemiſe
à M. le Duc de Penthievre & la
Reine la donna à Madame la Ducheſſe de
Penthievre .
M. le Duc de Penthievre ſenomme Louis-
Jean - Marie de Bourbon , Pair , Amiral &
Grand Veneur de France , Lieutenant Général
des Armées du Roi , Chevalier de
fes
DECEMBRE. 1744. 169
'ſes Ordres & de la Toiſon d'Or , Gouverneur
de la Province de Bretagne. Il eſt né le
16 Novembre 1725 , & il eſt Fils de Louis-
Alexandre de Bourbon , Comte de Toulouſe
, Duc de Penthievre , Pair , Amiral &
Grand Veneur de France , mort le 1 Decembre
1737 , & de Marie- Sophie-Victoire
de Noailles , mariés le 22 Février
1723 .
Madame la Ducheſſe de Penthievre ſe
nomme Marie-Thereſe-Felicité d'Eft. Elle
eſt née le 6 Octobre 1726 , Fille aînée de
François- Marie d'Eſt , Duc de Modene &
de Reggio , & de Charlotte-Aglaé d'Orleans.
Le 29 Decembre Louis-Charles de Lorraine
, Comte de Brionne , Gouverneur
de la Province d'Anjou , Grand Ecuyer de
France en ſurvivance de M. le Prince Charles
de I.orraine ,fon Oncle, depuis le mois
de Novembre dernier , & veuf depuis le
2 Février 1742 de Dame Louife-Charlotte
de Gramont , fut marié avec Dame
Auguſtine de Coetquen , veuve de Charles-
Auguſte de Rochechouart , Duc de Mortemart
, Pair de France , Grand d'Eſpagne ,
premier Gentilhomme de la Chambre du
Roi , Meſtre de Camp du Regiment d'Infanterie
de Mortemart , connu ſous le nom
H
170 MERCURE DE FRANCE.
de Duc de Rochechouart , tué au combat
d'Ettingen le 27 Juin 1743 , & fille de Jules-
Malo de Coetquen , Comte de Combourg
, Gouverneur en ſurvivance du Marquis
de Coetquen ſon Pere , des Ville ,
Château & Citadelle de S. Malo , & de
Dame Marie - Eliſabeth Nicolaï , femme en
ſecondes Nôces du Duc de Mortemart,pere
du Duc de Rochechouart.
M. le Comte de Brionne eſt fils aîné de
feu Louis de Lorraine Prince de Lambefc,
mort le 9 Septembre 1743 & de Dame
Jeanne - Henriette - Marguerite de Durfort-
Duras. Voyez la Genealogie de la Maiſon
deCoetquen , une des premieres de la Province
de Bretagne , dans l'Histoire du Maréchal
de Guébriant , par le ſieur le Laboureur.
:
DECEMBRE. 1744. 171
NOUVELLES ETRANGERES .
Extrait d'une Lettre écrite de Constantinople
le 24 Octobre 1744.
Od'Alep , que farmée Turque quit
N nous avoit écrit du 26 Septembre
campée devant Cars ayant été battue , cette
Place avoit été priſe , & que les Perſans
s'avançoient vers Erzerum. On ajoutoit que
d'un autre côté , le Conſul Anglois établi
à Bafſora avoit écrit qu'on y étoit dans la
derniere conſternation , parce qu'un Corps
conſidérable de Perſans , étoit entré dans
l'Euphrate ſur des Barques legeres , pour
venir faire le Siége de cette Place , après de
pareilles nouvelles , je vous laiſſe à penſer
avec quelle ſurpriſe nous avons entendu le
20 de ce mois à midi , une double décharge
de toute l'artillerie de cette Capitale , de
celle des Vaiſſeaux & des Galeres qui font
dans le Port. Une heure auparavant étoit
arrivé le Buch - Choadar du Seraskier Hamet
Pacha , & le Reys Effendi a dit à tous
ceux qui ont voulu l'entendre que les troupes
Ottomanes avoient été conſidérablement
diminuées par l'imprudente négocia
Hij
47.2 MERCURE DE FRANCE.
د
&
tion de paix de Sereki Effendi , qui par fes
allées & venues avoit dégouté les troupes
fans s'appercevoir qu'il étoit joué parThamas-
Kouli- kan qu'effectivement au lieu de
rien conclure, celui- ci avoit donné à la Place
de Cars juſqu'à neuf afſſauts qui tous avoient
mal réufli , & qu'enfin le 2 de la Lune de
Ramafan il en avoit donné un général
que non ſeulement il avoit échoué dans cette
entrepriſe , mais que les Afliégés avoient fait
une ſi vigoureuſe ſortie , qu'après s'etre emparés
du Fort d'où il battoit la Place avec
des piéces de canon d'un calibre extraordinaire
, ils les avoient tournées contre les
Perfans , & étant enſuite tombés fur eux ,
en avoient fait un fi grand carnage , qu'ils
les avoient obligés de prendre la fuite &
d'abandonner leur camp & leurs bagages ,
que Thamas- Kouli-kan avoit pris la route
du Ellogan.
Le Drogman de la Porte qui est venu le
22 de ce mois notifier en forme cet évé
nement , a dit par ordre de la Porte , que
la déroute des Perſans avoit été telle qu'on
pouvoit etre afſuré que Thamas n'étoit plus
en état de ſe montrer , & que c'étoit un ennemi
dont on n'entendroit plus parler. On
a fait un beau preſent au Drogman , pour
qu'il afſurât bien ſes Maitres de la joye avec
laquelle on avoit appris ces importantes
nouvelles.
DECEMBRE 1744. 173
On ne doit pas en étre ſurpris quand on
fçaura de quelle eſpece de gens l'armée de
Thamas - Kouli - kan ſe trouve compofée.
Ce n'eſt que de la canaille ramafiée à la
hâte , mal armée , & fervant par force. Le
Pacha s'eft contenté d'écrire deux lignes au
grand-Vifir du champ de bataille , & s'en
eſt rapporté à la relation verbale que feroit
fon Bueh - Choadar. On attend de moment
en moment fon Keſnadar qui apportera unie
relation en forme.
Il doit y avoir ici de grands changemens,
Le ci-devantGouverneur du Caire Yedeckchi
Pacha , a été fait Nichandgi & Viſir de
Voute,on écritqu'il aura bonne part auGrand
Viſariat. Yeghen Pacha de Boſnie eſt envoyé
à Eyden en Natolie. Aly Pacha , cidevant
grand Viſir lui ſuccédera en Boſnie ,
& fera relevé en Candie par Hamet Pacha
Cuperly , celui qui a repris Niſſa. On envoyera
à la place de ce dernier à Yedda ,
Selictar Mehemet Pacha de Negrepont, le
même qui étoit grand Vifir quand on étrangla
Ofman Kiaga à Babadag.
L'Ambaſſadeur de Ruffie qui étoit en
Crimée , & le Général des Coſaques Zaporoviens
ſe ſont rendus à Batchiſaray , fous
prétexte, de liquider les prétentions réci
proques que les Tartares & les Ruſſes élevent
les uns contre les autres. On s'eſt
Hiij
74 MERCURE DE FRAN CE.
quitté ſans convenir de rien , & l'on croir
que les uns & les autres n'étoient venus que
pour faire des recrues pour les levées que la
Czarine fait en Ukraine.
L
Extrait d'une Lettre écrite de Smyrne
le 28 Octobre.
E 20 Octobre il arriva dans la Rade
de cette Ville un Chebek Anglois qui.
avoit dix pieces de canon , & 36 hommes
d'équipage , il avoit été armé à Mahon , &
avoit déja pris deux de nos Bâtimens dans
les eaux de Tripoli & de Barbarie. Ce Corfaire
remit à la voile la nuit du 21 au 22 ,
& il fut mouiller au Château de la Rade
qui eſt à environ neuf milles de diſtance .
Nous ſcumes le lendemain que le Conful
d'Angleterre lui avoit envoyé un renfort
d'hommes , & dans le moment nos Négocians
& nos Capitaines vinrent chés M. de
Seleran pour lui faire part de leurs appréhenfions.
Il y avoit actuellement dans la
Rade de Sanderli , qui eſt foraine ſans chateau,
quatre de nos Bâtimens Caravaneurs ,
qui ayant pris des fonds ici , étoient là pour
ycharger des Bleds qu'ils devoient porter
à la côte de Syrie , où l'on dit qu'il y a
cherté. Nous avons encore pluſieurs de nos.
Bâtimens qui n'oſans s'écarter ont pris le
L
DECEMBRE 1744. 175
1
parti de s'occuper dans l'Archipel pendant
cet hyver , & la détention des Bâtimens juſqu'au
mois d'Octobre étant finie , on peut
voir arriver tous les jours des Bâtimens venans
de France . Ce Chebek étoit à voiles
& à rames , & d'autant plus à craindre que
fon peu d'apparence ne le faiſoit pas paroître
ſuſpect , de forte qu'on pouvoit s'attendre
à lui voir faire beaucoup de priſes dans
ces mers . Le Capitaine Jacinte Mouriès de
Toulon commandant la PolacreJefus-Maria-
Sainte Anne a offert de donner la chaſſe à
ce Corſaire , pourvu qu'on lui fournit fix
canons de quatre , deux Barils de poudre
d'un quintal chacun , un renfort de 25 hommes
avec leurs fufils en état , leurs gargoufſes
garnies de balles , & chacun un fabre ,
& que la Nation lui aſſurât ſon Bâtiment
pour 5000 Piaſtres. On accepta ſes offres ,
& en moins de deux heures la Polacre fut
en état. Le 23 au jour le Corſaire mit ſous
voile , mais ayant apperçu à la manoeuvre
de la Polacre qu'elle étoit là pour lui , il
revint vers le Chateau ſous lequel il jetta
fon ancre. Le 23 & le 24 ſe paſſerent en
allées & venues des Bateaux du Corſaire au
Conſul Anglois ; cependant ce premier ſpalmoit
& recevoit toujours de nouveaux renforts.
Les Anglois ont fait pour cela des
ecrues parmi les Rayats & Bandits , dont
رس
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
,
&
on trouve toujours à Smyrne. Enfin la nuit
du 25 au 26 le Corſaire mit ſous voile par
un gros tems à la faveur duquel il ſe flatoit
d'échapper . Le matin nous ne vimes plus ni
le Chebek ni la Polacre , & toute la journee
du 25 ſe paſſa ſans nouvelle , & dans l'in
quiétude. Le 26 nous aprimes que la Polacre
n'avoit pas perdu le Chebek de vue
qu'elle le tenoit toujours ſous le vent malgré
les ſtratagêmes qu'il employoit pour échaper.
Le foir les Anglois firent courir le bruit
que la Polacre étoit priſe; un de leursDrogmans
alloit le dire de porte en porte , nous
nous couchâmes fort en peine , mais vers
minuit un Officier dépéché par le Capitaine
Mouriés vint nous annoncer que le Chebek
avoit été brulé.
Cet Officier a rapporté que dans la nuir
du 25 la Polacre avoit mis ſous voile en
même tems que le Corſaire ; qu'ils ne s'étoient
pas vus dans la nuit, mais qu'au matin
du 26 ils s'étoient trouvés à portée l'un de
l'autre. La Polacre ayant le vent ils ſe canonnerent
quelque tems , le Chebek refufa
deux fois l'abordage , & ne pouvant fortir
du Golphe ni ratraper le Château , il alla
échoir fur la Côte au lieu nommé Ouila ,
où dans l'inſtant la plus grande partie de fon
équipage , tous gens ramaflés au hazard ſe
ſauva à terre , ceux qui étoient reftés firent
DECEMBRE. 1744. 177
La même choſe en voyant aprocher la Cha-
Toupe du Capitaine Mouriés. On s'empara
du Batiment & on y mit le feu , après avoir
enlevé ce qui en valoit la peine. Il y a eu
3 hommes tués & pluſieurs bleſſés ſur le
Corfaire: Perſonne n'a eu de mal fur la Polacre.
Cette expédition fait un fort bon effet
fur le Pays & prévient les dommages que
cette Vipere n'auroit pas manqué de caufer..
DUNKERQUB.
Nécrit deDunkerque, du 24 Decem-
Obre , qu'un Vaiſſeau de guerre Anglois
, s'eſt perdu le matin à la Côte , qui
fe trouve dans un endroit couverte de cadavres
& des débris de ce Vaiſſeau ; le même
jour un Smach , Navire de guerre Anglois
a aufli péri près de Calais. Un Armateur
du même Port , chargé de bled , a pris à
la côte entre Dunkerque, & Graveline un
autre Navire Anglois. On voit encore un
Vaiſſeau de la meme Nationqui s'eſt mis
dans les brabans de cette Rade , & on doute
que par le tems qu'il fait il puiſſe s'en
retirer.
Les Anglois ne ſont pas les ſeuls qui
fouffrent du mauvais tems , & on voit en
Rade un Maloüm qui vient de Marseille , &
qui demande à force du ſecours , fans qu'il
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
oit poffible de lui en donner , le vent
avoit diminué ſur les 4 heures , mais il a
repris ſa force & augmente.
RUSSIE,
N a appris de Moſcou , que la Czarinea
fait remettre deux Mémoires au
Baron de Mardefeldt reſident auprès d'elle
en qualité de Miniſtre du Roi de Pruffe.
Elle a figné de fa main le premier de ces
Mémoires , & elle y déclare qu'elle ſouhaite
que la réſolution priſe par le Roi de Pologne
Electeur de Saxe, de faire marcher
un corps de troupes Saxonnes au ſecours
de la Reine de Hongrie , ne faffle naître aucun
differend entre S. M. P. & le Roi de
Pruſſe , mais que ſi ce malheur arrivoit , elle
ſe trouveroit dans le néceſſité de remplir
les engagemens qu'elle a pris avec le Roi &
la République.
Le ſecond Mémoire contient la réponſe
l'invitation que l'Empereur a faite auDue
de Holſtein d'acceder an Traité de Francfort.
On a appris en même tems qu'on attendoit
de Vienne les dernieres explications.
méceſſaires pour terminer l'affaire du Marquis
de Botta..
DECEMBRE. 1744. 179
POLOGNE .
N apprend que la Czarine avoit fait
affurer le Roi de &la République de
Pologne qu'elle fecoureroit les Polonois de
toutes ſes forces , s'ils étoient attaqués par
quelque Puiſſance Etrangere.
ALLEMAGNE,
N mande de Vienne du 24 du mois
dernier , qu'un courier arrivé de Boheme
le ar a rapporté que le 19 l'armée
commandée par le Prince Charles de Lorraine
avoit paffé l'Elbe , ſans éprouver aucun
obſtacle de la part des Pruffiens , &
qu'elle s'étoit avancée entre Tainitz & Clumez,
و
Le Général Nadaſti s'eſt emparé d'une
caiſſe d'argent , qu'un Commiſſaire des guerres
conduiſoit au camp du Roi de Pruffe
& dans laquelle étoient quelques contributions
que ce Prince avoit exigées dans le
Royaume de Bohéme.
La reponſe des Etats Generaux aux lettres
que la Reine leur a écrites , pour les
prier de la fecourir encore plus efficacement
qu'ils n'ont fait juſqu'à preſent , porte que
leur intentionest non ſeulement d'entretenir
Hvi
180 MERCURE DE FRANCE.
une étroite union avec S. M. mais encore
de l'aider autant que leurs forces pourront
le permettre;qu'elle a déja reçu des marques
de leur attachement & de leur bonne volonté
, & qu'ils continueront de lui en donner
des preuves en rempliſſant tous les engagemens
dans lesquels ils font entrés , mais
qu'ils ſe détermineroient difficilement à une
rupture ouverte avec la France; qu'ils efperent
que la Reine n'inſiſtera pas davantage
fur cet article , & que du refte ils font
diſpoſés à concerter dès à preſent avec
elle toutes les méſures qu'il conviendra de
prendre pour ſes intérêts , qu'ils lui fourniront
toujours les troupes qu'ils ont deja.
fait marcher pour ſa défenſe , qu'ils les augmenteront
même, s'ils peuvent en engager
d'Etrangeres à leur folde ,& qu'ils fe conformeront
volontiers aux défirs & aux beſoins .
de S. M. pour ce qui regarde l'uſage qu'on
fera de ces troupes , & les lieux dans lesquels
elles feront employées ; qu'ils feront leurs
efforts pour perfuader à diverſes Puittances
de joindre leurs forces à celles de la Reine
& de fes Alliés , & qu'il eſt ſur-tout néceffaire
d'avoir l'année prochaine dans les
Pays Bas une Armée nonbreuſe fous la conduite
d'un General expérimenté.
On a appris de Bourghaufen du 21 du mois
dernier qu'un détachement des troupes ImDECEMBRE.
1744. 18
periales , commandé par le Comte de Saint
Germain , emporta le 20 cette Ville l'épée à
Ia main , & que le Comte de la Roche , Capitaine
dans le Régiment de Dragons Walons
, eft entré le premier dans le Château
dont il a eſcaladé les murs avec 30 Dragons .
Il fut ſuivi des Grénadiers du Régiment de
Saxe Hildsburghauſen , à la tête deſquels
étoit M. de la Roſée , Lieutenant Colonel de
ce Régiment , qui s'eſt extrêmement diftingué
dans cette expédition , ainſi que fon
frere , qui eſt Lieutenant- Colonel du Régiment
de Cuiraffiers de Terring , & qui a ett
une très-grande part nonſeulement au fuccès
de l'entrepriſe , mais encore au projet
l'arrangement des meſures priſes pour l'éxécuter.

Les Compagnies de Grenadiers de troupes
Françoiſes , qui étoient dansle détachement
du Comte de Saint Germain ont eſcaladé les
deux Poligones ſous les ordres du Comte de
Ruppelmonde , & ils ont donné des preuves
de la plus grande intrépidité.
Les Grenadiers à cheval de l'Empereur ,
commandés par M.de Cofpor,& le Régiment
de Fugger ont auſſi combattu avec beaucoup
de valeur . De 1500 hommes dont la garnifon
étoit compoſée 450 ont été tués , il y
en a eu plus de 400 de bleſſés & les autres.
ont été faits priſonniers de guerre , à l'exception
de 80 qui ſe ſont ſauvés..
182 MERCURE DE FRANCE.
Les Imperiaux & les François ont perdu
très-peu d'Officiers & de Soldats. M. de Chevry,
Capitaine dans les Grénadiers à cheval,a
été bleſſé mortellement , & il est fort regretté.
Onmande de Hambourg du 30 du mois
dernier , que ſuivant les avis reçus de l'armée
du Roi de Pruſſe il paroiffoit que ce
Prince , en faiſant repaſſer l'Elbe à ſes troupes
, n'avoit d'autre deſſein que de les faire
cantonner le long de cette riviere.
(Les nouvelles du camp Impérial portent que
le 16 du mois dernier l'Empereur ayant fait
canoner le Château de Griefbach , la garnifon
n'avoit pas attendu pour ſe rendre prifonniere
de guerre , que la brêche eut été
faite; que la priſe de ce Château eft d'autant
plus importante , que ſa ſituation est trèsavantageuſe
, parce qu'il fait face à la riviere
d'Inn , & qu'il défend l'approche de celle de
Vils; que l'Empereur s'étoit déterminé à faire
entrer ſes troupes en quartiers d'hyver , &
qu'une partie de l'armée Impériale s'étoit
déja ſéparée ; que le 20 S. M I. étoit retournée
à Munich , où elle a trouvé le Prince
Royal & le Prince Clement de Baviere.
On apprend de Vienne du premier de ce
mois qu'il ſe tint le : 6du mois dernier une
Conference chés le Conte d'Vhlefeldt ,
qui communiqua aux Envoyés ExtraordiDECEMBRE.
1744. F1S83
naires du Roi de la Grande Bretagne &
des Etats Généraux le projet d'un nouveau
Traité d'Alliance que la Reine de Hongrie
propoſe à ces deux Puiſſances.
Suivant ce projet tous les engagemens
contractés reſpectivement par les trois Puiffances
feront renouvellés & confirmés de la
maniere la plus folemnelle. Les poffeffions
de chacune feront garanties par les deux
autres dans la meilleure forme poffible : on
conviendra de toutes les meſures qui feront
jugées néceſſaires à la ſureté commune ,&
les trois Puiſſances feront obligées de faire
agir , en cas de beſoin , leurs forces réunies.
On employera les plus vives inſtances pour
engager pluſieurs Princes de l'Empire d'accéder
à ce Traité , & l'on exigera que ceux
qui prendront ce parti entretiennent toujours
un Corps de troupes proportionné à
leurs revenus..
On a reçu avis du Camp de Clumez
du 24 du mois dernier que le 14 le
Prince Charles de Lorraine tint un Conſeil
de Guerre , dans lequel il fut réſolu de tenter
le paſſage de l'Elbe. En conféquence les
Troupes combinées ſe mirent en marche
dès la nuit fuivante , & le Baron de Trenck
fut détaché vers Kollin pour faire croire au
Roi de Prufſe qu'on ne penſoit qu'à l'atta
que de ce Poſte, Les meſures étoient ſi bien
184 MERCURE DE FRANCE.
priſes qu'on en attendoit un heureux fuccès
, mais les Pontons deſtinés pour le paffage
ne purent arriver aſſés tôt. Le Prince
Charles de Lorraine , obligé par cet accident
de différer ſon entrepriſe , s'arréta à
Perloch, & il fit attaquer Kollin par le Baron
de Trenck qui fut repouffé par la garniſon
& qui fut bleſſé conſidérablement.
Les troupes de la Reine firent le 18
un nouveau mouvement par leur gauche
pour s'approcher de celles de Saxe , & le
Duc de Saxe Weiſſenfels ayant reconnu le
même jour l'endroit où l'on avoit projetté
de paſſer l'Elbe , il donna ordre au Comte
de Schulembourg , Lieutenant Général des
troupes Saxonnes , d'aller ſe poſter avec
de l'Artillerie & des Pontons entre Kwalewitz
& Szdeckowitz. Le Baron de Haxthauſen
, Major Général , fut auffi détaché par
ce Prince avec 29ompagnies de Grenadiers
& plufieurs Piéces de campagne pour
occuper les hauteurs de ffcheliz .
Le 19 à fix heures du matin toutes les
troupes étant arrivées fur le bord de la
riviere , & ayant été diftribuées ſelon les
arrangemens qui avoient été pris , on fit fur
quatreBaraillons & quelques Efcadrons Pruffiens
un feu très - vit de deux Batteries qui
prenoient les Ennemis de front & en écharpė.
On commença en meme tems à jetter
DECEMBRE 1744.
139
les Pontons , & le Colonel Pirch ayant paffé
avec quelques Compagnies de,Grenadiers
malgré les efforts des Pruffiens il fut fuivi'de
pluſieurs Régimens qui furent fort maltraités
par les Eſcadrons qu'ils avoient en tête & qui
eurent beaucoup de peine à s'établir de ce
côté de l'Elbe , mais qui enfin y réuffirent.
Comme les ennemis avoient pris des quartiers
de cantonnement , leurs troupes étoient
diſperſées , & le détachement que l'on attaquoit
ne pouvant eſpérer d'étre foutenu ,
l'Officier qui le commandoit prit le parti de
fe retirer. On conſtruifit auffi-tôt cinq autres
Ponts ſur leſquels toute l'armée combinée
acheva de paſſer la riviere , & le Prince
Charles de Lorraine alla camper à Tenitz .
Le 21 il s'avanca à Schiſſelitz où l'on ſéjourna
le lendemain , & le 23 il vint occuper
le Camp de Clumez.
Depuis le paſſage de l'armée le Roi de
Prufſe a été rejoint par toutes les troupes
qu'il avoit laiffées à Kollin , à Nimbourg &
àPodiebrodt , & étant décampé de New
Biczow il s'eft replié vers Konigſgratz.
Les Pruffiens qui occupoient le pofte de
Pardubitz l'ont auſſi abandonné après avoir
jetté dans la riviere les munitions qu'ils n'ont
pu emporter.
On a appris de Munich du 30 du mois
dernier que les troupes Impériales ſe ren
,
186 MERCURE DE FRANCE.
doient ſucceſſivement dans les quartiers qui
leur ont été aſſignés & que l'on en diftribuoit
la plus grande partie depuis Vilshoven juf.
qu'à Bourghauſen & fur les Frontieres de
l'Archevéché de Saltzbourg.
L'Empereur a envoyé ordre au Prince de
Saxe Hildſburghauſen de marcher avec un
corps conſidérable pour chaſſer de la Ville
de Lauffen le détachement de troupes de
la Reine de Hongrie qui s'en étoit emparé.
Le Maréchal de Seckendorf a fait conduire
à Straubingen tous les prifonniers faits
fur les ennemis. On a conſtruit plufieurs redoutes
en divers endroits de la Frontiere
pour mettre l'Electorat de Baviere à couvert
des courſes des troupes de la Reine de
Hongrie
,
Le Chapitre de Saltzbourg ayant écrit à
l'Empereur pour s'excuſer d'avoir permis à
un détachement des troupes de cette Princeſſe
d'entrer dans la Ville de Saltzbourg
S. M. I. a fait réponſe qu'elle regardoit la
démarche de ce Chapitre comme contraire
à la neutralité qu'il doit obſerver , & que
s'il ne faiſoit fortir inceſſamment de la Ville
les troupes qui y avoient été recues , un
Corps de troupes Impériales iroit prendre
des quartiers dans le territoire qui en depend.
On a appris de Francfort que le Mémoire
DECEMBRE 1744 187
préſenté à la Diette de l'Empire par les Mi
niſtres des Electeurs de Mayence , de Treves
, de Cologne , de Saxe & de Hanover
&par ceux de l'Evêque de Bamberg & de
Wurtzbourg , du Duc de Saxe Gotha &
du Landgrave de Heſſe Darmſtadt , porte
que les Princes leurs Maîtres ayant été informés
des préparatifs faits pour la marche
d'un Corps de troupes Françoiſes , qui devoit
ſe rendre ſur le bas Rhin, ils ne pouvoient
ſe diſpenſer de repréſenter les allar-
- mes que cette nouvelle leur cauſoit ; que
# pluſieurs Etats d'Allemagne , particulierement
ceux qui ſont ſitués entre le Haut &
le Bas Rhin étoient menacés de voir ces
troupes paffer l'hyver chés eux ; qu'i's fu-
- plioient très-humblement l'Empereur d'employer
ſes efforts pour affûrer la tranquillité
de ces Etats , & pour qu'ils continuent
de joiir de tous les avantages de la neutra
lité.
Les avis reçûs de Boheme portent que le
premier & le ſecond de ce mois - l'armée
commandée par le Prince Charles de Lorraine
avoit campé à Czernilop , qu'elle avoit
marché le trois vers les Frontieres du Comté
deGlatz , que ce Prince avoit établi fon quartier
à Oppotſcna .
L'Impératrice partit le 12 de ce mois de
Francfort pour ſe rendre à Munich,
188 MERCURE DE FRANCE.
PRUSSE.
,
onttra-
Nmandede Berlin du 17 du mois der-
Οnier , que le Roi de Pruſſe , après avoir
renforcé la Garniſon de Prague , a quire
les bords de la Szazawa ,an d'etre joir
plus facilement par les convois qui font venus
par l'Elbe , & d'aſſurer le paffage de ceut
qui ayant pris leur route par terre
verſé le cercle de Buntzlau. S. M. avant cre
informée que les troupes de la Reine de
Hongrie ,& celles du Roi de Pologne,
Electeur de Saxe , avoient paffé la Szazawa ,
elle a gagné deux marches fur les ennemis ,
& elle s'eſt emparée des poftes de Kollin
& de Podiebrodt , par le moyen deſquels
elle peut conſerver la communication avec
la Silefie , & le Comté de Naſſau a occupé
en même tems les principaux poftes neceffaires
pour entretenir cette communication.
Les le Rois'avança du côté de Kuttenberg
, & étant arrivé le lendemain à une
demie lieue du Camp du Prince Charles de
Lorraine , il fut occupé depuis la pointe du
jour juſqu'à midi , à faire fes difpofitiors
pour recevoir les ennemis en cas qu'as
Pattaquaflent; ils ne prirent point ce parti ,
&il ne ſe paſſa dans cette journée que
DECEMBRE. 1744 . 189
:
quelques legeres eſcarmouches entre les
Huffards.
Les deux armées demeurerent le 7 & le
8. en préſence , étant preſque dans la méme
poſition qu'à la bataille qui s'eſt donnée
le 17 Mai 1742
Le Prince Charles fit le 9 au matin un
mouvement pour s'approcher de l'Elbe , & la
nuit ſuivante le Roi jugea à propos de repaffer
cette riviere , après avoir laiſſé un
détachement de 1500 hommes à Podie
brot & un de 1200 à Kollin .
Le Général Marwitz , qui commande les
troupes de S. M. en Siléfie , les a diſtribuées
le long des Frontieres de ce Duché,
de forte qu'elles couvrent le Comté de
Glatz , & tout le Pays qui eſt au de-là juſ
qu'a la Neiff.
* La Régence de l'Electorat de Saxe a
declaré au Comte de Bees , qui réſide à
Drefde en qualité de Miniftre du Roi , que
le Roi de Pologne Electeur de Saxe ne
pouvoit plus permettre que S. M. fit paffer
par la Saxe les troupes ni les munitions de
Guerre qu'elle voudroit envoyer dans le
Royaume de Bohême.
On apprend du Camp de Czaflaw du
13 du mois dernier , que depuis que le Roi
de Pruffe s'eſt rapproché de Prague , l'objet
190 MERCURE DEFRANCE
du Prince Charles de Lorraine a été de
tâcher de lui couper la communication ave:
le Comté de Glatz & avec la Sitéfie. Il 2
paflé dans ce deſſein la Szazawa , & ayant
marchépar ſadroite dans le cercle de Kaurzin
, il s'eſt poſté dans les environs de Kuttenberg.
Le Roi de Pruſſe , peu de jours après ce
mouvement de l'armée de la Reine de Hongrie
, sett éloigné de la Szazawa pour fe
replier vers l'Ebe , qu'il a fait pafler à une
partie de l'Artillerie & des équipages de
Jon Armée ; on apprit qu'il avoit dérobe
deux marchés au Prince Charles , & que
s'étant rendu maître de pluſieurs poftes le
long de l'Elbe , il étoit allé camper à Zafmuck.
Un corps conſidérable de Huſſards Prufſiens
attaqua les équipages de l'armée ,
que le Prince Charles avoit fait marcher à
Kaurzin. Ces Huſſards ne purent enlever
que quelques chariots , & on leur fit pluſieurs
prifonniers , du nombre deſquels
étoient cinq Officiers .
Le Prince Charles s'étant avancé fous
Czaſlaw , il détacha quelques troupes fous
les ordres du Major Général Roth , pour
inveſtir le poſte de Kollin , & fit marcher
pluſieurs Régimens pour s'emparer de Pardubitz.
DECEMBRE . 1744. 191
Le Roi de Pruſſe lui ayant propofé
l'échange des priſonniers , il y a confenti ,
&les Commiſſaires nommés pour y procé
der ſe ſont déja aſſemblés pluſieurs fois dans
unChâteau ſitué à quelques lieuës de Prague,
On mande de Berlin du 30 du mois derniér
, que la nuit du 26 au 27 les troupes
Pruffiennes , quiétoient reſtées dans Prague ,
étoient forties de cette Place en exécution
des ordres que le Baron d'Enfiedel avoit
reçûs du Roi de Pruffe.
Sa M. après avoir campé pendant quelques
jours dans les environs de Konigsgratz
s'eſt rapproché de la Siléſie , & elle a tel
lement diftribué ſes troupes qu'en couvrant
cette Province , elle étoit également à portée
de penetrer dans la Saxe , ou de retourner
quand elle le jugeroit à propos dans
l'intérieur du Royaume de Boheme.
Le General Keyl , qui commande dans
Olmutz pour la Reine de Hongrie s'étant
joint avec une partie de la garniſon de
cette Ville au corps de troupes Hongroiſes
que le Comte Rodolphe Palfy a conduit
en Moravie , ces deux Generaux ont marché
vers les Frontieres de la Siléfie , le 10
ils ſurprirent le poſte de Friedlan dans la
Principauté de Troppau , & ils avoient
formé le deffein de s'emparer de Jagerndorft ,
MERCURE DE FRANCE.
mais le General Marwitz ayant raſſemblé
10000 hommes, il s'avança pour les attaquer
, ils n'oferent avec des troupes inférieures
riſquer une action & ils prirent la
fuite après avoir abandonné Friedland&le
village de Grotz dans lequel ils avoient
poſté un détachement de 7 à 800 hommes,
L
ITALIE.
Es avis reçus de Rome du 8 du mois
dernier portent que le Prince de Lobckowitz
s'étant déterminé à décamper de
Nemi , il fit le 30 Octobre dernier divers
mouvemens pour cacher fon deffein , & que
feignant de vouloir engager au combat l'armée
du Roi des deux Siciles , il détacha un
corps de Huffards , qui attaqua un pofte
avancé des Eſpagnols. Les Huſſards furent
repoufiés & 5. M. Sic. apprit le lendemain
que le Prince de Lobckowitz avoit
abandonné fon camp avec precipitation &
qu'il s'étoit replić à Monte Roffo. La plus
grande partie de la Cavalerie du Roi des
deux Siciles étoit au fourage , lorſque ce
Prince fut informé de la retraite des troupes
de la Reine de Hongrie. Ce contre- tems
ayant empeché le Comte de Gages de les
pourſuivre aufli - tôt qu'il l'auroit défiré
elles
DECEMBRE. 1744. 193
elles paſſerent le Tibre avant que les Efpagnols
& les Napolitains puſſent les joindre
, & elles eurent même le tems de rompre
les Ponts qu'elles avoient ſur ce Fleuve.
-Dans le tems qu'elle achevoient de les
détruire , l'avant garde des Eſpagnols compoſée
de Dragons & de Miquelets arriva fur
le bord du Tibre ; le feu fut très vif de
part & d'autre , & il y eut quelques Officiers
& pluſieurs Soldats de tués & de
bleffés dans les deux armées .
Le 3 du mois dernier le Prince de Lobckowitz
campa à Acqua Traverſa & il marcha
le 4 du côté de Viterbe . L'armée combinée
d'Eſpagne & de Naples commença le
même jour à jetter ſur le Tibre deux Ponts,
qui furent achevés le 5 , elle paſſa ce Fleuve
& le 7 elle ſe trouva entierement rafſemblée
dans les environs d'Acqua Traverſa.
;
Le Roi des deux Siciles qui arriva le 2
à Villa Patrici , y fut complimenté par plufieurs
Cardinaux & par tous les Seigneurs
Feudataires du Royaume de Naples , & il
envoya au Pape le Prince de Santo Buono ,
pour témoigner à Sa Sainteté le defir qu'il
avoit de la voir. Le Cardinal Secretaire
d'Etat alla de la part du Pape affurer S.
M, Sic. qu'elle étoit attenduë de Sa Sain-
I
1
194MERCURE
DE FRANCE
,
teté avec beaucoup d'impatience. Le lendemain la Garde Suiffe & les caroffes
du Pape ſe rendirent à Villa Patrici
pour y prendre le Roi des deux Siciles mais ce Prince voulut entrer à cheval dans
cette Ville. Il étoit accompagné du Duc de
Modene & d'ungrand nombre de Seigneurs
Romains & Napolitains , & eſcorté de fes
Gardes du Corps , & quoiqu'il gardât l'incognito
ſous le nom du Comte de Pouzoles
, il fut falué par une décharge generale
de l'Artillerie du Château faint Ange. S.
M. Sic. s'entretint pendant une heure avec
le Pape & étant remontée à cheval , elle
alla à l'Egliſe des Saints Apôtres où elle trouva le Chevalier de ſaint Georges. Eile
dina enſuite au Palais du Vatican & l'après.
midi elle retourna joindre ſon armée.
Selon les lettres reçuës de Rome , l'armée. de la Reine de Hongrie étoit arrivée à Viterbe
, & celle du Roi des deux Siciles à
Ronciglione. On à appris depuis que le Prince de Lobckowitz qui étoit décampé d'Acqua.
Traverſa le 4 du mois dernier , pour ſe rendre du côté de Viterbe , ayant été in- formé le 6 que les troupes Eſpagnoles qui compoſent lesigarniſons des Places de l'Etat
d'Egli Prefidii s'étoient raffemblées pour lui
DECEMBRE
1744 195
fermer le paſſage des Montagnes , ce General
n'avoit pas jugé à propos d'entreprendre
de les y forcer , & qu'il avoit préféré
d'allonger ſon chemin en marchant par
ſa droite.
Apeine fut-il arrivé à Borghetto qu'il y
reçût avis que l'armée Eſpagnole le ſuivoit
&que le 5 elle avoit paſſé le Tibre. Sur
cette nouvelle il fit occuper Monte - Roſſo
par 1500 hommes , pour arrêter quelquetems
cette armée & pour empêcher qu'elle
ne l'inquiétât dans ſa retraite. Il ſe rendit
le 8 à Viterbe , & après avoir rappellé les
1500 hommes qu'il avoit laiſſés à Monte-
Roffo , il continua le lendemain ſa marche
vers Perouſe. Le to il arriva dans les environs
de cette derniere Ville ou il a demeuré
pendant quatre jours. En décampant
de Perouſe il s'eſt replić vers Orviette.
Les troupes du Roi d'Eſpagne camperent
le 9 à Monte Roffo , le 10 à Ronciglione ,
le 11à Viterbe. Elles allerent le 14 occuper
près de Perouſe le camp que celles de
la Reine de Hongrie avoient abandonné ,
& elles s'avancerent le 15 à Utricoli. Elles
ont enlevé un convoi de chariots chargés
d'avoine ,& les équipages du Colonel Commandant
du Régiment de Vaſquez.
On a appris du Royaume de Naples que
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
:
leRoi des deux Siciles s'étant rendu à Gactte
, leurs Majeftés Siciliennes étoient retournèes
à Naples , où elles étoient arrivées le
7 du mois dernier , & où elles avoient été
reçûës avec les plus grandes démonftrations
de joye des habitans.
ESPAGNE
On a appris de Madrid du 24 du mois
dernier qu'il y a eu des illuminations & des réjouiſſances
en cette Ville pendant trois jours
confécutifs , à l'occaſion de la priſe de Fribourg.
L'Intendant de Marine du Ferol a mandé
au Roi que l'Armateur Jean Fernanddel
Villar avoit conduit au Port de Marin la Balandre
Angloiſe la Sainte Catherine de 60
tonneaux , qui alloit de Faro à Londres ,
& dont il s'eſt emparé à40 lieues de Muros.
La charge de ce Bâtiment confiftoit en
Vin , en Oranges , en Sucre & en pluſieurs
auties marchandiſes .
GENE ET ISLE DE CORSE.
Sols
Elon les nouvelles du Camp des Eſpale
Comte de Gages ayant reconnu
que le deſſein du Prince de Lobcokwitz
DECEMBRE. 1744 . 197
étoit de retourner en Lombardie il a fait
marcher un corps de Troupes à Citta
Caſtellana , pour couper à l'armée de la
Reine de Hongrie le chemin du Bolonois ,
& pour l'obliger de ſe retirer en Tofcane.
L'approche des deux armées paroît
donner beaucoup d'inquietude à la Regence
de ce Grand Duché , laquelle a fait affûrer
les Miniſtres qui réſident à Florence de
la part du Roi Très - Chrétien & de Sa
Majesté Catholique , que le Grand Duc
defiroit de garder une parfaite neutralité.
On a appris depuis que l'armée Eſpagnole
commandée par le Comte de Gages étoit
arrivée près de Foligno ; que ce Général
ayant été averti qu'un détachement des troupes
de la Reine de Hongrie étoit à No--
cera avec une partie des équipages de
ces troupes , il avoit fait marcher pour attaquer
ce détachement Don Francois Ducheze
, Capitaine de Grenadiers dans les
Gardes Walonnes , & Maréchal de Camp ,
qui s'eſt conduit avec tant de prudence &
de valeur , que les Allemands n'ont pû ni ſe
retirer , ni faire une affés longue réſiſtance
pour donner au Prince de Lobckovitz le
tems de les ſecourir. Tout leur détachement
compoſé de 800 Soldats & de 36
Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
Officiers , parmi leſquels ne ſont point compris
un Colonel ni le Comte de Soro qui
les commandoit , a été obligé de ſe rendre
prifonnier de guerre , & les Eſpagnols ont
pris en cette occafion deux Etendarts qui
ont été envoyés au Roi des deux Siciles.
Dans le nombre des priſonniers on a
trouvé le Partiſan Chieſa qui avoit déferté
des troupes d'Eſpagne avec ſa Compagnie
pour paſſer dans l'armée de la Reine de
Hongrie , & il a été pendule 20 à Foligno.
GRANDE BRETAGNE,
N mande de Lordres du 4 de ce
mois que le Capitaine Woods commandant
le Corſaire le Trial , s'eſt emparé
des Vaiſſeaux François le Vainqueur , le
Prophete Samuel , & la Themis qui alloient
de Bordeaux à ſaint Domingue. Le premier
de ces Bâtimens étoit de vingt canons
&de cent hommes d'équipage , & il y avoit
50 hommes fur chacun des deux autres , qui
étoient de dix à douze canons .
Le Corſaire l'Expédition monté par le
Capitaine Bowden a conduit à Falmouth
une autre priſe Françoiſe.
Le Vaiſſeau la Marie de Dieppe qui venoit
de Terre-neuve a été rançonné par le
DECEMBRE. 1744. 199
Vaiſſeau le Grand Duc commandé par le
Capitaine Mauger.
Le 8de ce mois le Roi de la Grande
Bretagne ſe rendit à la Chambre des Pairs ,
&S. M. ayant mandé la Chambre des Communes,
elle les exhorta à lui accorder de
nouveaux Subſides pour continuer la
guerre.
N
I j
200 MERCURE DE FRANCE.
MORTS
L
E 16 Decembre mourut àBruxelles Marie-
Anne-Eleonore-Willelmine-Joſephe
Archiducheſſe d'Autriche Gouvernante des
Païs-Bas agée de 26 ans 3 mois & deux
jours,étant néo le 14 du mois de Septembre
de l'année 1718 , ſans laiſſer d'Enfans du
Prince Charles Alexandre de Lorraine , avec
lequel elle avoit été mariée le 7 Janvier de
l'année 1744; elle étoit Soeur puînée de la
Reine de Hongrie Epouſe du Grand Duc
de Toſcane Frere ainé du Prince Charles ,
& la ſeule reſtante aujourd'hui de l'Augufte
Maiſon d'Autriche.

Le 26 il arriva à Paris un courier dépeché
à Son AlteſſeRoyale Madame la Duchefſe
d'Orléans par l'Abbeffe de Remire -
mont pour informer cette Princeſſe que la
Ducheſſe Douairiere de Lorraine étoi morte
à Commercy le 23 agée de 68 ans ,
3 mois & 10 jours , étant née à S. Cloud le
13 Septembre 1676 , elle ſe nommoit Elfabeth
Charlotte , & étoit fille de feu Monfieur
( Philippe de France , ) & Frere de Louis
XIV , mort le 9 mai 1701 & d'Elifabeth
DECEMBRE. 1744 . 201
Charlotte de Baviere Palatine du Rhin fa
ſeconde Femme morte le 8 Decembre 1722
Elle àvoit été mariée le 13 Octobre 1698
avec Léopold Joſeph Charles Duc de Lorraine
& de Bar ; elle en étoit reſtée veuve le
27 Mai 1729 , & de ce mariage étoient nés
5 Princes & 8 Princeſſes dont il ne reſte
que François Etienne GrandDuc de Tofcane
né le 22 Septembre 1708 marié depuis
le 12 Fevrier 1736 avec Marie-Théreſe
Walburge Amelie-Chriftine Archiducheſſe
d'Autriche aujourd'hui Reine de Hongrie
, Charles Alexandre de Lorraine appellé
le Prince Charles né le 12 Decembre
1712, Généraliſſime des armées de la Reine
de Hongrie ſa belle--Soeur , & 3 Anne Charlotte
de Lorraine née le 17 Mai 1714, Abbeſſe
de Remiremont depuis le 7 mai 1738 .
Voyez pour l'Etat preſent de la Maiſon de
Lorraine le vol. 4des Souverains du Monde
fol 450 .
د
Le 3 Novembre Honorine Charlotte de
Berghes femme depuis le 17 Mars
1715 de Louis Joſeph d'Albert , Prince de
Grimberghen & du S. Empire , Conſeiller
d'Etat actuel & privé de l'Empereur , Feldt
Maréchal des armées de Sa Majesté Impériale
, Colonel de ſon Régiment des Gardes
(
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
à pied & fon Ambaſſadeur Extraordinaire
auprès du Roi , mourut à Paris dans la
ſoixante-quatrième année de ſon âge. Elle
avoit été Chanoineſſe de Mons ; elle étoit
Niéce de Georges Louis de Berghes Evéque
& Prince de Liége & du S. Empire ,
mort le 4 Decembre 1743. Elle étoit
fille de Philippe François de Berghes
Prince de Berghes , Chevalier de la Toifon
d'Or, & Gouverneur de Bruxelles , mort le
13 Septembre 1704 & , de Marie Jacqueline
de Lalain , & avoit eu de ſon Mariage
avec M. le Prince de Grimberghen de la
Maiſon d'Albert Luynes , & oncle de M.
le Maréchal Duc de Chaulnes dont la mort
va être raportée ſous le du préſent mois
Théreſe Pelagie d'Albert Luynes , née Princeffe
de Grimberghen en 1722 , mariée le
25 Janvier 1735 avec Marie Charles Louis
d'Albert à préſent Duc de Chevreuſe fon
coufin du 4 au deuxième dégré , & morte
fans enfans les Juillet 1736. La Maiſon
de Berghes eſt une branche des Anciens
Ducs de Brabant connue ſous le nom de
Glimes & marquée entre les plus grandes
Maiſons du Pays , par ſes alliances, par fon
illuſtration , & par l'entrée qu'elle a eu de
tous les tems dans les. Chapitres les plus
nobles ; elle porte pour armes coupé au 1.
de ſable à un Lion d'Or parti d'Or à 3 pals
DECEMBRE. 1744. 203
de gueules ; au deuxième de Sinople à 3 Lozanges
d'argent poſées deux & une : voyez
les Souverains du monde , imprimés à Paris
en 1734 vol. 1. fol. 320.
Le 9 Louis Auguſte d'Albert d'Ailly Duc
de Chaulnes , Pair & Maréchal de France ,
Chevalier des Ordres du Roi , Vidame d'Amiens
, Gouverneur de la même Ville &
de celle de Corbie , & ci-devant Capitaine
Lieutenant des Chevau - legers de la Garde
de ſa Majesté ,mourut à Paris agé de 67
ans , étant né le 22 Decembre 1676 du
Mariage de Charles Honoré d'Albert Duc
de Luynes , de Chevreuſe & de Chaulnes ,
Pair de France Gouverneur & Lieutenant
Genéral pour le Roi de la Province de Guyenne,
Chevalier des Ordres de Sa Majesté, LieutenantGénéral
de fes armées & Capitaine
Lieutenant des Chevau - legers de la Garde ,
mort le 6Novembre 1712 , &de JeanneMa-
-rieColbert morte le 26 Juin 1732. Il commença
à ſervir dans la ſeconde Compagnie
des Mouſquetaires en 1693 , fut depuis fucceſſivement
Lieutenant dans le Régiment
du Roi Infanterie en 1694 , Capitaine dans
le même Régiment en 1695 , Colonel d'un
Régiment d'Infanterie la même année , Meftre
de Camp d'un Régiment de Dragons ,
par lamort du Chevalier d'Albert tué à Car
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
py le 9 Juillet 1701. Il traita de la Charge
de Sous-Lieutenant de la Compagnie des
Chevau - legers de la Garde du Roi en
1702 , fut fait Brigadier le 10 Fevrier
1704 & fut pourvu le 2 Novembre de la
même année de la Charge de CapitaineLieutenant
de la même Compagnie des Chevaulegers
par la mort du Duc de Montfort fon
frere ainé; il fut fait Maréchal de Camp le
19 Juin 1708 , Lieutenant Général des armées
du Roi le 8 Mars 1718 , & fut nommé
Chevalier desOrdres & reçu le 3 Juin 1724:
il eut au mois Février 1729 les Gouvernements
des Villes d'Amiens & de Corbie , fut
nommé au mois d'Avril 1734 pour être employé
dans l'armée d'Allemagne en qualité
de Lieutenant Général, dont il fit la fonction
au fiége de Philifbourg , de même que dans
la campagne de 1735 dans la même armée,
enfin ſes Services lui firent mériter le bâton
de Maréchal de France à la promotion du 11
Fevrier 1741 ; il avoit été marié le 22 Fevrier
1704 avec Marie Anne Romaine de
Beaumanoir Lavardin, fille de Henri Charles
de Beaumanoir Marquis de Lavardin, Che
valier des Ordres du Roi, Lieutenant Géné-
-ral des armées de Sa Majefté & au Gouvernement
de la Haute & Baffe Bretagne &
ei-devant fon Ambaſſadeur Extraordinaire
à Rome , & d'Anne Louiſe Marie de Noailles;
de ce Mariage font né entre-autres EnDECEMBRE.
1744. 205
y
fans 1. Louis Marie d'Albert d'Ailly , Vidame
d'Amiens recu en ſurvivance de ſon pere
le 5 Avril 1717 enla Charge de Capitaine
Lieutenant de la Compagnie des Chevaulegers
de la Garde du Roi, mort ſans être
marié en 1724.2.Charles- François d'Albert
d'Ailly Ducde Picquigny , Pair de France
Capitaine Lieutenant de la Compagnie des
Chevau-legers de la Garde du Roi parla
démiffion de ſon Pere , mort le 14 Juillet
1731 ne laiffant qu'une fille morte à l'âge
de fix ans le 13 Mai 1736 , 3. Michel Ferdinand
d'Albert d'Ailly Duc de Picquigny ,
à préſent de Chaulnes , Pair de France , Ca-
• pitaine Lieutenant des Chevaux- legers de la
Garde du Roi ſur la démiſſion de fon Pere
du 19 Fevrier 1735 , & Maréchal des Camps
& armées du Roi du ... Juin 1743 , marié depuis
le 25 Fevrier 1734 avec Anne Joſephe
Bonnier Fille de Joſeph Bonnier Baron de
la Mofſon près Montpellier, Secretaire du
Roi & Treforier Général des Etats de Languedoc,&
d'Anne Melon,dont il a un fils, âgé
de 3 à 4 ans en 1744 : voyez la Généalogie
de la Maiſon d'Albert dans l'Hiſtoire des
Grands Officiers de la Couronne vol 4 fol
263.
Le 12 Eminentiſſeme & Reverendiffime
• Monſeigneur Leon Potier de Gefures , Cardinal
, Prêtre de la Sainte Egliſe Romaine
ancien Patriarche - Archevêque de Bour-
و
106 MERCURE DE FRANCE.
ges , Primat des Aquitaines , Commandeur
des Ordres du Saint Eſprit du 3 Juin 1724,
Abbé Commandataire des Abbayes de Saint
Amand Ordre de S. Benoist Diocéſe de
Tournay depuis 1720,de S. Landelin de
Creſpin Ordre de S. Benoît Diocèſe de Cambray
depuis 1725, de S. Pierre d'Auri sc
Diocèſe de S. Flour depuis 1679 , de Notre-
Dame de Bernay O. S. B. Diocèſe de Lizieux
depuis 1666 , de l'Archimonaftere S.
Remy de Reims O. S. B. depuis l'an 1729 ,
cidevant Conſeiller auConſeildeConſcience,
mourut à Paris dans la quatre-vingt huitieme
année de fon âge étantné le 15 Août 1656 .
Il avoit été nommé à l'Archevêché de Bourges
le 29 mai 1694, & fut créé CardinalPrétre
par le PapeClement XI ſur la nomination
duRoi de Pologne le 29 Mai 1719. Il étoit
fils puîné de LeonPotier Duc de Geſvres Pair
de France Chevalier des Ordres du Roi, Premier
Gentilhomme de la hambre de SaMajeſté,
Lieutenant Général de ſes armées, Gouverneur
de laVille de Paris,mort le 9Decembre
1704, &deMarie- Françoiſe-Angélique
Duval de Fontenay Mareuil ſa premiere femme
, morte le 4 Octob. 1702 : le Frere aîné
de M. le Cardinal de Geſvres , étoit François-
Bernard Potier deGeſvres Duc de Trémes
Pair de France,Chevalier des Ordres du Roi ,
Premier Gentilhomme de ſa Chambre , &
DECEMBRE. 1744. 207
Brigadier de ſes armées , Gouverneur de la
Ville de Paris , mort le 12 Avril 1739 ,
laiſſant de fon mariage avec Marie Magdeleine-
Louiſe-Genevieve de Seigliere deBoisfranc
morte le 3 Avril 1702 , 1. François
Joachim - Bernard Potier Duc de Geſvres
Pair de France né le 29 Septembre 1692 ,
Chevalier des Ordres du Roi , Premier Gentilhomme
de ſa Chambre , Gouverneur de
la Ville de Paris , 2. Louis - Leon Potier
Comte de Trêmes , né le 28 Juillet 1695 ,
Maréchal des Camps & armées du Roi ,marié
depuis le 26 Avril 1729 avec Eléonore
Marie de Montmorency Luxembourg fille
de M. le Maréchal de Montmorency & de
laquelle il n'a qu'un fils, appellé le Marquis de
Geſvres né le 9mai 1733 , non encore baptiſé
, 3. Etienne René Potier né le 2 Janvier
1697 , Evêque & Comte de Beauvais Pair de
France depuis 1728 , & 4 Marie-Françoife
Potier de Gévres née le 25 Decembre 1697 ,
mariée depuis le 17 Septembre 1715 avec
Louis- Marie Victoire de Bethune-Selles , appellé
le Comte de Bethune duquel elle ades
Enfans. Voyez la Généalogie de la Maiſon
de Potier dans l'Hiſtoire des Grands Officiers
de la Couronne vol. 4 fol. 763 .
Le 14 Frere Jean Antoine de Thumery
de Boiſſiſe , Chevalier de l'Ordre de faint
Σ 2
08 MERCURE DE FRANCE.
à
,
Jean de Jerufalem , dans lequel il fut reçu
au Grand Prieuré de France en 1688 , & depuis
Commandeur de Haute-Avennes , en
Flandre entre Douay & Arras , mourut
Paris dans la 63 année de ſon âge , étant né
le 20 Novembre 1682 ; il étoit fils de feu
M. Germain Chriſtophe de Thumery
Chevalier de Boiſſiſe , Preſident de la feconde
Chambre des Enquêtes du Parlement de
Paris , mort le premier Septembre 1714 , &
de Dame Magdeleine le Tellier de Morfan ,
morte le 11 Decembre 1730 , duquel mariage
, outre feu M. le Commandeur de Boifſiſe
qui donne lieu à cet article , étoient nés
1. René de Thumery , Chevalier Seigneur de
Boiſſiſe , aujourd'hui marié depuis 1738 , &
ſans enfans, avec Demoiselle Jacqueline - Marguerite
Richer , 2. Chriftophe Edouart François
de Thumery , auſſi Chevalier de l'Ordre
de ſaint Jean de Jerufalem depuis 1688
& aujourd'hui Commandeur de Beauvais ,
en Gatinois, & 3. Dame Magdeleine de Thumery
, Comteſſe de Bregy. La Famille de
Thumery eſt une des plus conſidérables de la
Ville de Paris par ſon ancienneté , ſes alliances
, & par les charges marquées dans la
Robe qu'elle a poffedées en différens tems .
Le 18 Dame Celeste- Efther Rivié femme de
Louis -Emanuel de Coetlogon- Loyal , appelle
DECEMBRE. 1744 . 209
le Comte de Coetlogon , Brigadier des armées
du Roi , Colonel-Lieutenant du Régiment
d'Infanterie de Penthievre , avec lequel
elle avoit été malice le t Février de
cette année , mourut à Paris dans la vingttroifiéme
année de fon âge , laiſſant un fils
unique nommé Emanuel - Etienne – Marie
de Coetlogon , duquel elle étoit acouchée
quelques jours avant. Elle étoit fille d'Etienne
Rivié Seigneur de Marine & de Riquebourg,
Baron de Chors , Grand Maître des Eaux &
Foreſts de l'Iſfle de France , &de Dame Françoiſe-
Anne-Agathe Marguerite de laRiviere
de Paulmy , d'une des plus anciennes Maifons
de Bretagne. Voyez pour la Généalogie
de la Maiſon de Coetlogon , auffi une
des premieres de la même Province , le ſeptiéme
vol. de l'Hiſtoire des Grands-Officiers
de la Couronne , fol 717.
Le 8.Décembre , Dame Marie-Anne de
Mailly- Nefle , Ducheffe de Chateauroux ,
veuve de Meſſire Jean- Louis de la Tournelle
, Marquis de la Tournelle , Colonel
Lieutenant du Régiment de Condé Infanterie,
mort le 23 Novembre 1740 à l'âge
de 22 ans ſans laiſſer d'enfans , & avec lequel
elle avoit été mariée le 19 Juin 1734 ,
mourut à Paris à l'âge de 27 ans , étant née
le ... Octobre 1717. Elle avoit été Dame
210 MERCURE DE FRANCE.
du Palais de la Reine , & avoit été nommée
pour remplir la Charge de Surintendante
de laMaiſonde Madame la Dauphine. Elle
écoitladerniere desîlles de Louis de Mailly,
Marquis de Nefle & de Mailly , Chevalier
des Ordres du Roi , & de feue Dame Fe'ice-
Armande Mazarini de la Meilleraye ,
Dame du Palais de la Reine , morte le 11
Octobre 1729 âgée de 38 ans , & elle avoit
pour ſoeurs aînées Meſdames les Comteffes
de Mailly &de Vintimille , la Duchefſe de
Lauraguais , & la Marquiſe de Flavacourt.
Pour la Généalogiede laMaiſon de Mailly,
une des plus anciennes &des plus illſtures
de Picardie , voyez le vol. 8 de l'Hiſtoire des
Grands Officiers de la Couronne, fol. 625.
Le 15 Décembre Dame Charlotte bleo-
*nore Magdeleine de la Mothe Houdancourt ,
veuve de Louis-Charles de Levis , Duc de
Ventadour, Pair de France , ci-devant Gouvernante
du Roi , de Monſeigneur le Dauphin
, de Monfieur le Ducd'Anjou , & de
Meſdames de France , mourut a Glatigny
dans la 93 année de ſon âge. Elle etoit
Soeur de Meſdames les Ducheſſes d'Aumont ,
& de la Ferté Senecterre & feconde
Fille de Philippe de la Mothe Houdancourt
, Duc de Cardonne en Caralogne, Maréchal
de France , Viceroi de Catalogne ,
mort le 24 Mars 167 , & de Louiſe de
Prie ,mariée le 22 Novembre 1650 ,depuis
,
DECEMBRE. 1744.
Gouvernante des Enfans de France , morte le
6Janvier 1709. agée de 85 ans. La Mere
& la fille ont eu l'honneur d'élever 22
Princes ou Princeſſes de la Maiſon Royale ,
du nombre deſquels font les Rois de France
& d'Eſpagne , & Madame la Ducheſſe de
Ventadour eut encore celui de tenir le Roi
Louis XV. ſur ſes genoux au Lit de Juſtice ,
qui ſe tint au Parlement deux jours après
la mort de Louis XIV , & d'occuper une
Place , où il n'y avoit que la Reine Mere
qui eût été aſſiſe avant elle ; les marques de
fouvenir &de reconnoiſſance que lui donna
le feuRoi , & qui fe trouvent dans ſes dernieres
paroles au Roi Louis XV. ſon arriere
perit fils , feront un monument éternel du
zéle vif & de l'attachement tendre & refpectueux
avec lequel elle s'eſt toujours
acquittée de l'emploi important qui
lui avoit été confié ; n'oubliez jamais dit le
Roi àfon petit fils,les grandes obligations que
vous avez à Madame de Ventadour , pour
moi, Madame , ajouta-t-il en ſe tournant vers
elle,je ſuis bien faché de n'être plusen état de
vous en marquerma reconnoiſſance.
Madame la Ducheſſe de Ventadour avoit
étémariée le 14 Mars 1672 ,& elle n'avoit
eû de ſon Mariage que Anne-Genevieve de
Levis , née le .. Février 1673. mariée 1º. le
16 Février 169 1 à Louis-Charles de laTourd'Auvergne
appellé le Prince de Turenne,tut
212 MERCURE DE FRANCE
à Steinkerque en 1692. ſans laiſſer d'enfans.
20. le 15 Fevrier 1694. à Hercule Meriadec
Duc de Rohan Rohan , Prince de Soubiſe
appellé le Prince de Rohan , & morte la
nuit du 20 au 21 Mers 1727. laiſſant feu M.
le Prince de Soubiſe , Pere de M. le Prince
de Soubiſe , & de M. le Coadjuteur de Strafbourg
; voyez le volume 7 de l'Histoire
des Grands Officiers de la Couronne , fol.
530. pour la Généalogie de la Maiſon de la
Mothe Houdancourt , de laquelle il ne refte
aujourd'hui que Louis Charles de la Mothe
Houdancourt , Neveu à la mode de Bretagne
de feue Madame de Ventadour,
Comte de la Mothe Houdancourt , Grand
d'Eſpagne de la premiere Claſſe , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Chevalier de
ſes Ordres , & Chevalier d'honneur de la
Reine.
EPITAPHE de Madame la Duckere
de Ventadour.
C
y gift qui paſſa dix huit luftres ;
Helas ! ce ne fut point affés ;
Dans des Gouvernemens illuftres
Ses pieux jours font écoulés ;
Ils fignalerent fa ſageſſe
Son zéle & fon attachement :
Et les Eleves qu'elle laiffe
En font l'Augufte monument.
DECEMBRE. 1744 213
RECAPITULATION GENERALE DES
Baptêmes, Mariages, Mortuaires, &Enfans
Trouvés de la Ville & Fauxbourgs de Paris
de toutes les Maiſons Religieuses d'Home
mes & de Filles , perdant l'Année 1743 .
Mois. Baptêmes. Mariages. Morts. Enfans
Trouvés
Janvier .
... 1718 422 1724 291
Février • 1600 930 2029 291
Mars. • ,
• 1640 89 2776 302
Avril • •
• 1597 271 1784 297
Mai. •
• 1567 461 1489 303
Juin .. 1376 400 1165 271
Juillet.
.. 1410 $43
1186 210
Λοût.
• • • 1408 451
1260 222
:
Septembre.. 1423 $73 1344 227
Octobre ... 1448 422 1420 248
Novembre . 1392 501 1115 253
Decembre . 1294
80 1402 186
Total 17873 5143 1.8694 3101
214 MERCURE DE FRANCE.
Au Cimetiere des Etrangers
Dans toutes les Maiſons Religieuſes,
tant d'hommes que de Filles , il
il y a eu en la préſente année
17 3 .
Total général
Partant le
nombre des
Morts de la
préſente année
1743excéde celui
des Baptêmes
de
Il y a eu en
1712
1160
3
336
19033
Baptêmes. Mariages. Morts. Enfans
4178 22784
Celui
des
Trouves
17722 3163
Le nombre
des Baptêmes
Celui
desMa-
Celui des
Enfans
de la préſente riages Trouvés
année 1743 , eftaug- eſtdi- eft dimiest
augmen- menté minué nué de
té de celui de de 3751 62
de 1742de 151 965
Morts
TABLE.
P
IFCES FUGITIVES en Vers&enProſe,
Imitation de l'Ode 24e, du 3e.Liv d'Horace 3
Suite duManuscrit Arabe , traduit par M. Jacques, 7
Ode tirée du Pleaume 67 , Exurgat Deus , &c. 23
Extrait d'une Differtation ſur l'effet du Topique du
ſieur Arnoult ,
Diſcours fur l'utilité des Fluides ,
30
39
Madrigal , SI
Ode Anacreontique , Ibid.
A M. Dela Bruere , 53
La Police ſous Louis XIV. S5
Séance publique de l'Académie des Inſcriptions ,
&c . Extrait , 60
Nouvelles Littéraires , Mémoires de Melvil , Extrait
, 87
Cinquiéme Edition des Principes généraux & ra
founés de laGrammaire Françoie , 100
Almanach & Calendrier journalier , Ibid.
Diſcours fur la manoeuvre de Vaiſſeaux,Extrait, 101
Traité Moral de la Charité Chrétienne , 102
Seconde Edition du Dictionnaire Militaire , 103
Traité des ſubſiſtances Militaires , 104
Hiſtoire générale d'Allemagne , Extrait , 105
Les Elemens de la Medecine-Pratique , 109
OEuvres Phyſiques & Géographiques , Extrait , 115
Voyages& Avantures du Comté de ** &de fon
fils , 121
Journal deHenri III , Extrait , 123
par Souſcription ,
La fainte Bible en Latin & en François propoſée
Nouvelle Diſpoſition de l'Ecriture Sainte ,
Cantatilles du ſieur Lemaire ,
Recueil d'Airs par le ſieur Blavet ,
Prix propofé par l'Académie de Berlin
Estampes Nouvelles ,
Le ſecret de faire de l'Encre parfaite ,
Spectacles ,
TeDeum chantéà la Cour ,
130
133
134
135
Ibid.
137
138
149
144
Concerts de la Reine , 145
Concert Spirituel , 146
Comédies repréſentées à la Cour , 147
Explication de l'Enigme & du Logogrype , 149
Enigmes , 150
France , Nouvelles de la Cour , de Paris , &c . 153
Nouveaux Académiciens reçus , 155
Audience donnée par le Roi aux Députés des Etats
de la Province d'Artois , 156
Combat d'un Vaiſſeau de la Religion avec des Bâumens
Algériens , 157
Priſes de Vaiſſeaux , 159
Bénéfices donnés . 162
Charges Militaires accordées , 164
Célébration du Mariage de M.le Ducde Penthievre
avecMademoiselle de Modéne , 166
Celui de M. le Comte de Brionne , 169
Nouvelles Etrangeres , Extrait de Lettre de Conſtantinople
, 171
Autre Extrait de Lettre de Smyrne , 174
Calais , Ruffie , Pologne, Allemagne, Pruſſe, Italie,
Eſpagne , Genes & Ile de Corſe , 177 , & faro.
Grande Bretagne , 198
Morts , 200
Epitaphe deMadame la Duchefſe de Ventadour, 212
Récapitulation générale des Baptêmes , Mariages ,
Mortuaires& Enfans Trouvés de la Ville& Fauxbourgs
de Paris& de toutes les Maiſons Religieufes
d'Hommes & de Filles , pendant l'année
1743 , 213
-
Il s'eſt gliffé un nombre très -conſidérable de fautes
dans les trois derniers Volumes ; la précipitation
avec laquelle nous avons été obligés de les compofer
, ne nous a pas permis de veiller à l'impreffion
avec la même exaclitude que nous aurons doref
navant.
De l'Imprimerie de ROBUST1 , rue de la Calendre
près le Palais . 1744-
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le