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MERCURE
DE FRANCE ,
DEDIE AU ROI.
NOVEMBR E. 1743 .
SPARGIT
QURICOLLIGIT
S
Chés
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER ,
ruë S. Jacques.
La Veuve PISSOT , Quai de Conty ,
à la defcente du Pont-Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais .
M. DCC . XLIII.
Avec Approbation & Privilege du Roi
THE NEW YOKE
PUBLIC LIBRAN
OPERADA VIS.
ASTOR LEADRESSE générale eft à Monfieur
LJMOREAU,
TILDEN FOUNDATIONS
MOREAU, Commis aanu Mercure , visà-
vis la Comédie Françoife , à Paris. Ceux qui
pour leur commodité voudront remettre leurs
Paquets cachetés aux Libraires qui vendent le
Mercure , à Paris , peuvent fe fervir de cette
voye pour les faire tenir.
On prie très- inftamment , quand on adreſſe
des Lettres ou Paquets par la Pofte , d'avoir
foin d'en affranchir le Port , comme cela s'eft
toujours pratiqué , afin d'épargner , à nous le
déplaifir de les rebuter , & à ceux qui les
envoyent , celui , non-feulement de ne pas
paroître leurs Ouvrages , mais même de les perdre
, s'ils n'en ont pas gardé de copie.
voir
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les Particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de la premieremain ,
plus promptement , n'auront qu'à donner leurs
adreffes à M. Moreau , qui aura foin de faire
Leurs Paquets fans perte de tems , & de les faire
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Meſſageries
qu'on lui indiquera.
"
PRIX XXX. SOLS .
MERCURE
DE FRANCE .
1
DÉDIE
AV
AU ROI .
NOVEMBRE 1743 .
PIECES FUGITIVES ,
en Vers en Profe.
LES CONSOLATIONS
DU CHRETIEN
DANS L'ADVERSITE' ,
OD E.
Mplacable Deftin , par quel ordre févére
Répands- tu fur ma tête un torrent de
malheurs ?
Accablé fous le poids d'une affreufe mifére ,
Je ne vis que par mes douleurs ,
A ij Jufqu'à
2332 MEA URE UC ГЛАСС
1
Jufqu'à quand traînerai - je une vie importune ?
Malheureux ...c'eft affés de l'aveugle Fortune
Sentir le rigoureux pouvoir.
Que la Terre s'entr'ouvre & qu'elle m'engloutiffe.
Puiffé-je en ce moment achever mon fupplice !
La mort eft mon unique eſpoir.
Serois-je le jouet d'une aimable impofture ?
Quel doux preftige endort mes douloureux travaux?
Dans ma bouche muette expire le murmure ;
Je fens moins le poids de mes maux.
Je voyois devant moi les horreurs du naufrage ;
Quel fouffle favorable a diffipé l'orage
Qui troubloit mes fens éperdus ?
Mon efprit voit renaître un rayon d'eſpérance ;
Et mon coeur, plus tranquille au fein de la fouffrance;
La cherche & ne la trouve plus .
Dieu puiffant , je vous dois cette faveur extrême.
Le Chrétien qui perd tout , trouve en vous fon vrai
1 bien ;
Il triomphe par vous du fort & de lui - même ,
Et votre bras eft fon foutien.
S'il fouffre , s'il gémit , yous enchantez fes peines
S'il eft chargé de fers , de fes pefantes chaînes
Vous adouciffez la rigueur ;
Renverfé fous le joug d'un Tyran qui l'opprime ,
Da
NOVEMBRE.
1743 .
2333
De fa longue mifére il n'eft plus la victime ;
Il n'en eft que le Spectateur.
Vous me livrez encor à des langueurs mortelles ,
Seigneur ; dans mes revers je reſpecte vos coups ;
Les maux dont je reffens les atteintes cruelles ,
Me font chers ; ils viennent de vous.
Dans les évenemens dont vous êtes le maître ,
J'adore vos décrets ; je ne puis méconnoître
Le bras vengeur qui me pourfuit.
Que de nos coeurs foûmis nulle plainte n'échappe ;
Mortels , fi nous fentons la verge qui nous frappe,
Baifons la main qui la conduit.
Les
malheurs raffemblés , marchent tous fur mes
traces.
>
Je vis & je me crois digne de mes douleurs ;
Il faut à mes forfaits
d'accablantes difgraces ,
Et de
falutaires rigueurs.
Coupable , je redoute un Dieu vengeur févére ;
Dans mes larmes j'éteins le feu de fa colere ;
J'évite un châtiment affreux.
Me plaindrai- je d'un mal dont l'ardeur me dévore ?
Si je fuis
malheureux , ne fuis - je pas encore
Plus criminel que
malheureux ?
Un chemin parfemé d'épines hériffées ,
A iij E
2334 MERCURE DE FRANCE.
Eft le feul qui conduife au féjour de la paix .
Aux peines du Chrétien , rapidement paffées ,
Succédent d'éternels bienfaits.
Je foupire ; j'attens l'immortelle couronne ;
La foi me la promet ; la fouffrance la donne ;
Qu'elle foit le prix de mes pleurs !
Ce n'est qu'en combattant qu'on achete la gloire ;
Les fuperbes Lauriers, qu'accorde la Victoire ,
Sont rougis du fang des Vainqueurs-
炒肉
Contemplons ce Héros que le Licteur immole ;
Ses membres déchirés font triftement épars.
Affligé , mais content , il fouffre & fe conſole ,
Vers le Ciel fixant fes regards.
Dans les tourmens la grace anime fa conftance ;
Au barbare appareil d'un injuſte vengeance
Ferme , il oppofe un front altier.
Il voit d'un oeil tranquille , en ce revers funefte ,
De fon corps mutilé le déplorable reſte ,
Et conferve un courage entier.
***
Contre moi déployez un courroux falutaire ;
Ecrafez ce limon façonné par vos mains ;
Soyez à mon égard Juge bien moins que Pére ,
Puiffant Arbitre des Humains ;
Que tous les Elémens fervent votre juſtice ;
Que ma vie ici bas ne foit qu'un long fupplice , -
C'eft
NOVEMBRE. 1743 .
2335
C'eſt le plus cher de mes fouhaits ;
Mais que mon ame enfin par les maux épurée ,
Puiffe en vous , ô mon Dieu , vivre dans l'empirée
Et vivre avec vous à jamais !
***
J'ai perdu des plaifirs , dont l'apparence eft vaine ;
Mon coeur, en les goûtant, n'étoit pas fatisfait.
Ils font & ceffent d'être ; ils furvivent à peine
Au léger effai qu'on en fait .
Les dignités ont fui , ces poinpeufes entraves
Qui rendent les Mortels de mille foins efclaves.
Les biens m'échappent à leur tour ;
Tréfors , brillante boue , éclatante pouffiére ,
Vous n'êtes à mes yeux qu'une vile matiére ,
Trop indigne de mon amour.
Loin de moi ces grandeurs, que le profane adore ;
Déformais leur éclat ne sçauroit m'ébloüir ;
Que font- elles des fleurs que leur feconde Aurore
Voit tout à coup s'évanouir.
D'une ombre de bonheur éprouvant les caprices ,
Je favourois la joye , & du fein des délices
Sortoient l'amertume & l'ennui.
Comblé de ces faux biens le coeur eft encor vuide ;
Le mien trouve en Dieu feul un bonheur plus folide,
Immenſe , éternél comme lui .
Non confundentur in tempore malo . Pfal.
A iiij VIRIS
2336 MERCURE DE FRANCE.
asisas isasis •isisas easisasits asas
VIRIS CLARISSIMIS in Regiam
Parifienfem Academiam Infcriptionum ,
& Politiorum Litterarum adfcitis .
ANGELUS MARIA S. R. E. CAR D.
QUIRINUS Biblioth. Apoftolicus
& Epifc . Brexien.
>
M Brefcia , &
Bibliothéquaire du Vatile
Cardinal Quirini , Evêque de
can , ayant été élû par l'Academie des Inf
criptions & Belles-Lettres , pour remplir
l'une des places d'Honoraire Etranger de
cette Académie , qui ont vacqué depuis environ
un an , a cru qu'il devoit en marquer
fa reconnoiffance par la Lettre Latine qu'il
a écrite à tout le Corps Académique , de laquelle
on vient de voir le Titre.
Cette Lettre , dont S. E. a bien voulu nous
adreffer un Exemplaire , peut être appellée
un Ouvrage , puifqu'elle contient 63. pages
in-4°. d'Impreffion . Le fçavant Cardinal ,
après un Préliminaire digne du fujet , addreffe
la parole en particulier aux Illuftres
Renaudot , de Toureil , Dacier & Boivin ,
avec lefquels il étoit fort lié en l'année 1712.
lorfque n'étant que Religieux Bénédictin
d'Italie , il vint en France pour en connoître
"
NOVEMBRE . 1743. 2337
tre les Sçavans , & pour en vifiter les Bibliothéques
. Il avoue non-feulement , que c'eſt
cette ancienne liaiſon avec ces quatre fameux
Membres de l'Académie, qui a été comme
une espèce d'augure de l'évenement quia
fuivi , & dont il fe tient fort honoré ; mais
encore il inftruit ceux qui l'ont élû , & qui
font les Succeffeurs de ces grands Hommes ,
des particularités qui ont occafionné l'union
intime qu'il a eû avec eux , & leur marque
la maniére familiére dont ils s'entretenoient
par Lettres , pendant fon féjour dans le
Royaume .
S. E. y rappelle le plaifir qu'elle a eû d'entendre
fouvent l'Abbé Renaudot l'entretenir
fur la Littérature Orientale , & en particulier
fur le deffein qu'il avoit d'augmenter
le Livre de la Perpetuité de la Foi , par M.
Arnaud , d'un quatriéme & cinquiéme Tomes.
Il ajoûte que cet Abbé préparoit alors
l'Hiftoire des Patriarches d'Alexandrie , &
la Collection des Liturgies Orientales ; il fe
fouvient enfin de la clarté avec laquelle ce
même Sçavant expliquoit le Pfeautier Hébraïque
, en même tems qu'il le lui lifoit.
Après ce trait fur M. Renaudot , l'Illuftre
Cardinal parle à Jacques de Toureil , & le
fomme de dire s'il n'eft pas vrai que pendant
fon féjour à Paris , dans l'Abbaye de S.Germain
des Prés , il venoit fouvent , avant la
A v fi
2338 MERCURE DE FRANCE.
fin du jour , fe rendre auprès de lui , pour
examiner enfemble la Verfion des Oraifons
de Démofthéne , qu'il retouchoit alors , &
dont il fe propofoit de donner une nouvelle
Edition .
Il apostrophe enfuite André Dacier , &
le prie de fe fouvenir combien de fois ils
ont travaillé de concert à la réviſion de fes
Traductions de Plutarque & d'autres Ecrivains
Grecs , comme auffi de celle d'Horace ;
combien de fois ils ont eû recours aux lumières
de la fçavante Mad . Dacier ; combien
de fois il a entendu réciter ce célébre
Diftique , fait à la loüange de la même Dame.
Docto nupta viro , docto prognata Parente ,
Anna , viro major , nec minor Anna Patre .
M. Boivin eft auffi invité de comparoître
à fon tour. M. le Cardinal lui dit qu'il n'a
pas eû fon égal dans la fcience de la Langue
Grecque ; il lui rappelle l'appréhenfion qu'avoit
l'Abbé Renaudot , qu'il n'oubliât cette
Langue , depuis que fon Affociation dans
l'Académie de la Crufca , l'obligeoit à étudier
la Langue Toſcane . Il le fait fouvenir
combien de fois , dans la Bibliothèque du
Roi , dont il étoit Garde , il l'avoit trouvé
avec Homére , Anacréon , Sophocle & Ariftophane
, qui faifoient fes délices , & dont
it
NOVEMBRE . 1743. 2339
il lui expliquoit quantité d'endroits difficiles
; il lui répete les fortes exhortations qu'il
lui fit alors de joindre un troifiéme & quatriéme
Tomes aux deux premiers qu'il avoit
donnés des OEuvres de Nicephore Gregoras ,
& il regrette qu'il n'ait
exécuté ce projet
, dégoûté apparamment par le ſtyle dur
& pefant de cet Auteur.
pas
M. Quirini s'excufe enfuite d'avoir troublé
le repos de tous ces hommes Illuftres ,
en difant que pour prouver l'étroite liaiſon
qu'il avoit formée avec eux , il auroit fuffi
de produire les Lettres qu'il en a reçûës ,
fait pendant fes voyages dans differentes
Provinces de France , foit depuis fon retour
en Italie , lefquelles il conferve fort précieufement.
Il en produit en effet plufieurs ,
& promet d'en donner un jour,un plus grand
nombre , fondé fur ce principe , que les Lettres
des Sçavans peuvent aider à faire connoître
leur caractére , & à éclaircir d'ailleurs
beaucoup de Faits Littéraires. On va voir
que le récit des Voyages peut également ap
prendre au Public des circonftances curieufes
touchant la vie des mêmes Sçavans.
Après avoir féjourné à Paris prefque deux
années entiéres , M. Quirini alla à Rouen
où il trouva Jean Bellay , Religieux de l'Ab
baye de S. Ouen , qui continuoit la Collection
des Conciles de Normandie , commen-
A vj
cée
2340 MERCURE DE FRANCE.
cée
par Dom Beffin. Là , il fit pareillement
connoiffance avec le Pere Bernard Lamy ,
de l'Oratoire , dont il avoit lû les Ouvrages
en Italie. Il lui demanda s'il étoit vrai ,
comme M. Magliabechi le lui avoit dit à
Florence , qu'il avoit compofé fon Livre de
la Grandeur en général , en venant à pied de
Grenoble à Paris , ce que le Pere Bernard
avoua , ajoutant qu'il continuoit encore de
faire fes voyages à pied , & que, quoiqu'il
fût déja âgé , fa coûtume étoit d'aller encore
chaque année à pied de Rouen à Paris ;
qu'en marchant il ruminoit fur quantité de
chofes , qu'il rédigeoit par écrit à fon arrivée
, & qu'il faifoit imprimer quelque tems
après. Nous fçavions que l'Abbé Baudrand ,
Auteur du fameux Dictionnaire Géographique
, étoit allé à pied de France à Rome, mais
nous ignorions cet ufage des voyages pédeftres
du Pere Lamy.
Ce fut de cette Ville qu'ayant écrit à M.
Renaudot , M. Quirini en reçût la réponſe ,
qu'il infére toute entiére en cet endroit ,
dattée du 25. Mars 1713. Il y eft amplement
parlé de M. Pavonazzo, Prélat Italien ,
qui avoua avoir trouvé à la Bibliothéque du
Roi des Manufcrits , aufquels ceux qu'il
avoit vûs dans fon Pays , n'étoient pas comparables.
M. Quirini vit la plupart des célébres Monaftéres
NOVEMBRE . 1743. 2341
naftéres deNormandie , la Trappe même ,
où il trouva encore Pierre le Nain de Tillemont
, dont il fait l'éloge. La coûtume de
ce fçavant Voyageur étoit de fe mettre au
fait des Lieux où il devoit paffer , avant que
d'y arriver . Auffi avoit- il fous les yeux1e
Livre des Origines de Caën de M. Huet , lorfqu'il
vifita cette derniére Ville. Il rapporte
les converfations qu'il eut avec M.de Nefmond
, Evêque de Bayeux , & il dit un mot
des brouilleries de ce Prélat avec les Bénédictins
, parmi lesquels Dom René Maffuer
avoit écrit contre fon Mandement , qui condamnoit
certaines Théfes. Ici , on obferve
que M. de Toureil lui écrivant de Paris le
26. Avril 1713. s'abſtint de répondre fur
certaines Traditions vulgaires , qui regardoient
S. Michel ; celle - ci , entre autres ,
qu'on lit dans Rathier de Vérone, fuivant laquelle
le Peuple s'imaginoit , que cet Archange
chantoit la Meffe tous les Lundis .
De Normandie , l'Illuftre voyageur paffa
en Bretagne , où il vit Dom Lobineau , travaillant
à l'Hiftoire de la Province. De Nantes
, il alla à l'Abbaye de Buzay , de l'Ordre
de Cifteaux , où il trouva M. de Caumartin ,
Abbé Commandataire , occupé à y faire bâtir.
Dans la Lettre que M. Renaudot lui écrivit
alors , on apprend les differens deffeins
qu'on
2342 MERCURE DE FRANCE.
de donner
qu'on avoit eû en differens tems ,
une Bible en plufieurs Langues ; il marque
le plaifir qu'il eut en revenant , fur les Lévées
de la Loire , depuis Nantes jufqu'à Orleans.
Il fe détourna néanmoins de cette route
, pour voir l'Abbaye de Fonte vrauld. Il
trouva à Orléans M. Baluze , qui y étoit relegué.
Il dit que la coûtume de ce Sçavant ,
lorfque fes amis lui demandoient à quoi il
s'occupoit , étoit de répondre : Je travaille
pour l'Index de Rome. M. Baluze compofoit
alors l'Hiftoire de Tulle , fa Patrie , & il préparoit
fa nouvelle Edition de S. Cyprien.
M. Quirini , étant à S. Benoît fur Loire ,
ne put pas fe perfuader qu'on y poffédât le
Corps du S. Patriarche de fon Ordre , & il
fit valoir de fon mieux les argumens des
Religieux du Mont Caffin , pour prouver le
y
contraire.
Le Sçavant Voyageur , ayant laiffé les
bords de la Loire , alla à Sens , où les Religieux
de S. Pierre - le vif l'entretinrent fur
leur ancien Confrere Dom Hugues Ma-.
thoud , qui , en fa qualité de Vicaire Général
de M. de Gondrin, Archevêque, refufoit
les pouvoirs aux Réguliers , qui favorifoient
la Morale relâchée , & qui travailla beaucoup
dans l'affaire de la paix , dite de Cle- ;
ment IX . De Ferrieres qu'il vifita , il prit
la route de Troyes , où il vit les deux Mrs
de
NOVEMBRE . 1743. 2343
de Chavigny , l'ancien & le nouvel Evêque,
avec lefquels il fut beaucoup parlé de la
fcience & de la fainteté de l'Abbé de la Trappe
, leur Parent. Il fut obligé , pour voir M.
de Noailles , Evêque de Châlons , de l'aller
chercher en fon Abbaye d'Auviller , où l'on
ne manqua pas de tenir quelque propos fur
l'affaire du fameux Gotefcale , qui avoit été
renfermé dans ce Monaftere .
M. Q. venoit de vifiter les Abbayes des
Clairvaux , de Pontigny & de Morimond ,
lorfqu'il reçût au commencement de Juillet
les Lettres de Mrs de Toureil & Renaudot ,
qu'il place en cet endroit. En parlant de
l'Abbaye de S. Bafle , en Champagne , il cite
un fragment de Lettre de feu M. le Cardinal
de Fleury , qui en avoit été Abbé. En revenant
, il parcourut les Monaftéres de l'Iſle
de France & de Picardie , & il finit fa longue
courfe par la Maifon de M. l'Archevêque
de Paris à Conflans.
Comme ces voyages le rendirent fort habile
dans la connoiffance de nos Provinces
& plus fçavant en ce genre que beaucoup
de François , il eût fur ce fujet des conférences
avec l'Abbé de Longueruë , & avec
le Pere Lelong de l'Oratoire , qu'il qualifie
du nom d'amis : amicos meos . M. Q. finit , en
s'excufant d'être entré dans un fi grand détail
; mais cela ne l'empêche point de marque
6M
2344 MERCURE DE FRANCE.
quer toutes les circonftances de fon retours
en Italie par Auxerre , Dijon , Bezançon
Lyon , où il vit divers Sçavans , qu'il nomme.
A Saint Claude , les Religieux lui affurerent
, qu'il n'étoit nullement certain que
leur Régle primitive fût celle de S. Benoît.
A Généve , il remarqua que M. Pietet
blâma en fa préfence l'Infcription gravée fur
le Marbre dans la Place publique , où on lit
l'Epoque du changement de Religion . Il obferva
enfin , qu'à Annecy , c'eſt Egliſe des
Cordeliers qui fert ux Chanoines , pour
célébrer l'Office Divin .
En parlant de ce qui lui arriva à Avignon ,
il rapporte quelques Lettres , dans lefquelles
fes amis de Paris lui marquent leur étonnement
au fujet de l'entrepriſe de M. de la
Motte , de réformer l'Iliade d'Homére .
D'Avignon , il alla à Montpellier , où M.
l'Evêque lui fit voir de grandes Collections
fur la Province de Languedoc. Du Languedoc
, il paffa en Provence , d'où il fe rendit
à Génes. Nous ne le fuivrons point dans le
refte de fon voyage. Les Lettres qu'il cite
vers la fin de fon Itinéraire , font prefque.
toutes mention des troubles qui agitoient
alors l'Eglife de France . Celles de M. l'Evêque
de Fréjus égaient davantage la matiére ..
On y voit auffi de fréquens Eloges de M. le
Cardinal d'Eſtrées , qui mourut en ce temslà.
NOVEMBRE . 1743 . -2345
là. Il y a un petit trait , qui n'eſt pas indifferent
fur une Religieufe de la Vifitation , nicce
de ce Cardinal , qui s'adonnoit fort à la
lecture des Euvres du Pere Alexandre , de
M. Dupin & de M. de Tillemont .
M. le Cardinal Quirini , en finiffant ces
recits de Voyages Littéraires , & la publication
d'une partie des Lettres que les Sçavans
de France lui ont écrites , s'appuye
fort fur une belle Sentence , qu'il a lû dans
l'Hiſtoire de l'Académie Françoiſe,pat l'Abbé
d'Olivet. On doute , dit cet Académicien ,
lorfqu'ils'agit desgrands Hommes ,fic'eft amourpropre
ou reconnoiffance , qui fait que nous parlons
de leur amitié, &fouvent , de peur d'être
foupçonnés defoibleffe , nous renonçons à un devoir.
C'eft ce qui lui fait efperer qu'on pren
dra en bonne part tout ce qu'il a tiré de fes
porte-feuilles ,, pour être expofé au grand
jour , n'ayant eu d'autre eû intention que de
prouver , que quoiqu'il foit étranger à la
France , quant à l'Origine , il eft cependant
cenfé plus attaché à ce Royaume qu'à aucun
autre , parce que c'eft celui qu'il a parcouru
avec plus d'attention & de plaifir , & dans
lequel il s'eft fait un plus grand nombre d'amis,
dont la connoiffance l'a fait admettre au
rang des membres d'une célébre Académie .
Cette belle Lettre eft datée du 1. Juin
1743. écrite au Village de S. Euftache, à une
très2346
MERCURE DE FRANCE.
>
très-petite diſtance des Murs de la Ville de
Brefcia , Village dans lequel notre fçavant
Cardinal a fait bâtir une belle Eglife & une
agréable Maifon de Campagne , où il va
fe délaffer ordinairement à fon retour de
Rome retraite qu'il préfere aux féjours
les plus agréables , comme il a préferé le petit
Evêché de Brefcia , au riche & magnifique
Siége de l'Eglife de Padouë , que lui
avoit offert le Pape Innocent XIV. comme
on l'a vû plus au long dans le Mercure du
mois d'Avril dernier.
ODE AU TEMS.
A vide deftructeur de tout ce qui reſpire ,
Implacable ennemi de l'immortalité ,
O Tems ; de ton pouvoir tout reconnoît l'empire ,
Et la fatalité .
***
Barbare , fans jamais regarder en arriére ,
Appuyé fur ta Faux , le Sablier en main ,
Tu vois naître le monde & finir fa carriére ,
D'un oeil toujours ferein.
****
Quel eft donc votre efpoir, vils Enfans de la Terre ?
Prétendez-vous tranfmettre au dernier avenir
Cette
NOVEMBRE. 1743. 2347
Cette orguilleufe Tour , * voifine du Tonnerre ,
Que je vous vois bâtir ?
***
Déja , de fes débris Babylone éclatante ,
Fiére de fa grandeur , s'éleve juſqu'aux Cieux ;
Mais bien-tôr , à ſon tour , Babylone expirante ,
Difparoît à nos yeux.
Ninive lui fuccéde , & non moins orgueilleuſe ,
Elle croit mériter un éternel encens.
Ah ! peut- elle échapper , cette Ville fameufe
A la fureur du Tems ?
***
Cruel , tu l'as détruite , & ta rage inhumaine
N'a pas plus épargné la mére des Vertus.
Et dans l'Attique en vain mes yeux cherchent
Athéne ;
Ils ne la trouvent plus.
Effrayé de tes coups , Tyran inexorable ;
Sur le Romain vainqueur je porte mes regards ;
Ciel ! quels triftes objets ! fous ta Faux redoutable
Expirent les Céfars.
* La Tour de Babel.
Be
2348 MERCURE DE FRANCE.
Ils ne font plus , hélas ! fans aucune eſpérance ,
Tu fappas leur grandeur jufques aux fondemens.
Germain , que montre-tu de leur haute puiſſance ;
Que de vains ornemens ?
Et toi , qui fous tes pas entraines la Victoire ,
Toi , dont le nom célébre ébloüit l'Univers ;
Héros , t'es- tu flatté de fauver ta mémoire
De ces triftes revers ?
*33*+
Doux , mais frivole efpoir ; le Tems ouvrant fes
aîles ,
Même après la victoire obfcurcit le Héros ;
Et bien- tôt le cruel fous fes ombres mortelles
Engloutit fes travaux .
Ah ! connois le néant de l'erreur qui te flatte ;
Vois tant de Potentats abbattus , terraffés ;
Et que nous refte-t'il du vainqueur de l'Euphrate,
Que des traits effacés ?
Ainfi dans vos projets , Arbitres de la Terre ,
Ne vous enyvrez point d'un honneur qui s'enfuit ;
Le Tems dévore tout , & femblable au Tonnerre ,
Il renverfe & détruit.
Dans
NOVEM BRE. 1743 . 2349
Dans l'avenir douteux ne portez point la vûë :
Si-tôt qu'avec la nuit votre jour fe confond
De ce fuprême rang votre gloire déchuë ,
Que laiffe -t'elle ? un nom .
Un nom ! Peut-on encor préfumer qu'il nous refte,
Et qu'à nos defcendans il puiffe être tranfmis ?
Ah ! combien de Héros dans un oubli funefte
Sont -ils enfévelis ?
***
Mais quoi ! toujours épris d'une ardeur chimérique,
L'orgueilleux croit porter à fes derniers neveux
Ces fuperbes Palais , que fans ceffe il s'applique
A rendre fomptueux,
炒菜
Infenfé , penfes-tu garantir du náuffrage
Ce frêle Monument , à ta gloire dreffé ,
Et qu'il puiffe à jamais nous rendre témoignage
De ton bonheur paffé 2
**+
De nos premiers parens admire la prudence ;
Juftement détrompés des grandeurs d'ici bas ,
Les ruftiques lambris , témoins de leur enfance ,
L'étoient de leur trépas
Occupés
2350 MERCURE DE FRANCE,
Occupés feulement à fournir leur carrière ,
Ils en voyoient fans peine éteindre le flambeau ,
Et ne fe piquoient point d'élever leur pouffiére
Au - delà du tombeau.
炒菜
Jours heureux , jours qu'envain j'eſpére voir renaître
,
Tels qu'un beau fonge , enfant d'une paifible nuit
Vous n'êtes plus ; mais j'aime encore à me repaître
D'une ombre qui s'enfuit.
Par M. R ** , d'Aix.
+ 3X+3X+3X+
LETTRE de M. B. ** , à M. L. C. D. L. R.
au fujet de la Chronologie & Topographie
du Breviaire de Paris.
Velque deffein, Monfieur , quej'aye
formé de n'oppofer que le filence aux
Critiques mal fondées que l'on pourroit faire
à l'avenir au fujet de mon Ouvrage fur le
Breviaire de Paris , je me fuis cependant crû
obligé , autant pour le refpect dû au Public ,
que pour ma propre juftification , de répondre
encore ici aux Obfervations de M ..
contenues dans une Lettre inferée au Mercure
du mois d'Août dernier . Souffrez , s'il
vous plaît , M. que j'aye l'honneur de vous
...
faire
NOVEMBRE. 1743. 2351
faire part des miennes ; elles ne feront peutêtre
pas inutiles. Je les rendrai auffi les plus
claires qu'il me fera poffible.
Sans attaquer , quant au fond , trois diffe
rences effentielles , que j'ai fait remarquer
à la tête de ma Préface entre mon Ouvrage
& la Géographie des Legendes , differences,
qui apparemment ont été trouvées trop
bien établies , on m'en oppofe par forme de
récrimination un grand nombre d'autres ,
qui , du premier coup d'oeil , paroîtroient
induire à accorder la palme au Géographe .
La queſtion eft de fçavoir fi c'eſt à jufte titre
.
&
On fait confifter la premiére de ces differences
, en ce que mon Volume èmbraffe
moins de matiéres que le fien. Je conviens
du fait ; mais de-là il ne s'enfuit point que
la Brochure du Géographe mérite le pas ,
fi je le lui cédois, ce feroit fans le fçavoir. Si
de fon côté , le Géographe s'étend à un plus
grand nombre de matiéres , de mon côté
j'accompagne celles que je traite d'un détail
tout autrement développé. Avantage , fans
contredit , qui compenfe heureuſement celui
dont le Géographepeut fe prévaloir. En
confidérant les deux Ouvrages par rapportà
leur matiére , plus ample dans l'un , plus
détaillée dans l'autre , les voilà au moins
je le veux bien , d'un mérite prefqu'égal. Je
dis
2352 MERCURE DE FRANCE.
dis , prefqu'égal , car , tout bien péfé , je ne
fçais pas trop fi, quant au point même donr
il s'agit , la balance ne pancheroit pas de
mon côté. J'en laiffe le jugement au different
goût des Lecteurs.
Outre que mon Volume renferme un détail
plus fpécifié , il a encore un objet plus
étendu ; nouvel avantage que notre Critique
a été fans doute bien aife de paffer fous
filence , quoique ceci ait néanmoins affés
de rapport avec ce qui regarde la matiére de
l'Ouvrage. Au lieu que le Géographe fe borne
à ce qui concerne la connoiffance des
Lieux, je pouffe mes vûës , comme Chronologifte
, jufqu'à la connoiffance des Tems.
C'est par le double avantage dont je viens
de parler , que felon toute perfonne defintereffée
, le Volume du Chronologifte l'emportera
toujours de beaucoup fur la Brochure
du Géographe. Je ne prétens pas pour
cela diminuer rien de la valeur de cette Brochure
; & ce n'eft point à regret , comme
l'on voudroit le faire croire , que je lui ai
moi-même donné des éloges. Ce n'eft pas
non plus que je me croye irrefragable , &
j'avouerai ,fans rougir , que mon Ouvrage.
tout réformé qu'il eft , a encore befoin de
l'indulgence de fes Lecteurs.
"
Au refte , fi je n'ai entrepris aucuns Martyrologes
, & fi je n'ai pas
fourni aux quatre
NOVEMBRE . 1743. 2353
tre Diocèfes,ajoutés à celui de Paris ,laChronologie
qui leur eft propre , c'eft que j'ai regardé
l'un & l'autre, en quelque forte , comme
étranger au deffein que je m'étois d'abord
propofé , & ce n'eft que fur les inftances
qui m'en furent faites, lorfque l'Edition
de mon Livre étoit prefque achevée , que je
me prêtai, à donner au moins , par forme de
Supplément , la Topographie des quatre
Diocèfes.
Autre réfléxion de notre Critique , d'où
naît fa feconde difference. Il étoit , dit - il ,
bien plus facile de polir en plus de fix ans un
Ouvrage affés borné , que de réussir également
en moins d'un an à un autre presque universel
en fon genre . La réflexion eft fpécieufe ; c'eft
dommage qu'elle ne foit pas auffi folide. En
effet , la fupputation n'eft pas tout- à-fait
exacte , lorfqu'on met fur le compte du
Chronologifte plus de fix ans de travail .
D'un côté , le Bréviaire n'a commencé à
paroître dans le Public que vers le mois de
Février 1736. Jufques-là la carriere n'étoit
point ouverte . D'un autre côté , l'Approbation
de mon Livre fe trouve datée du 10 .
Décembre 1741. Je défie qu'en bonne
Arithmétique il fe rencontre fix années entieres
entre les deux termes que je viens de
marquer . Où fera donc le plus du Calcu'a .
teur ? Quand même je lui pafferois les fix
B années
2354 MERCURE DE FRANCE.
années , eft-il bien conftant que j'aye employé
tout ce tems- là , fans aucune interruption,
fur monOuvrage ? C'eft ce qui doit être,
ou le Critique fe trompe dans fon hypothéfe.
Or , n'étant point à portée de prouver
un pareil fait , comment peut-il l'avancer
fans témérité ? De tout ceci , il réſulte
que
la feconde difference , inventée par le Critique
, tombe d'elle-même.
Il en est une troifiéme , qui ne paroît gueres
mieux appuyée . Elle fe tire de la multiplicité
des Tables entremêlées dans le corps
de mon Ouvrage . On les regarde comme un
amas accablant , qui ne fert qu'à fatiguer le
Lecteur dans fes recherches , au lieu que l'unique
Table qui forme la Géographie , ne
peut , dit-on , furcharger perfonne . Raffurons-
nous ; il n'y a point tant à s'effrayer
Les douze ou treize Tables qu'on a crû trouver
dans mon Recueil fe réduisent à huit ,
fans y comprendre celle des Titres , qui eft
comme de droit, dans tous les Livres partagés
en plufieurs Sections ou Articles. Ĉar je
ne reconnois pour des Tables , que les divifions
que j'ai expreffément intitulées de
ce nom. Or , me renfermant dans cette
idée , qui eft toute fimple , je ne vois point
que mes Tables foient d'un ufage fi fatiguant.
On peut aifément fe difpenfer d'en
feuilleter le plus grand nombre , puifque
,
une
NOVEMBRE. 1743. 2355
une feule eft fuffifante pour chaque recherche
particulière. Si , par exemple , on veut
fuivre année par année les faits qui concernent
un même Saint , de quelle autre Table
a-t-on befoin que de celle de la Chronologie
des Legendes ? Il en eft de même de toutes
les autres. En multipliant ces Tables ,
j'ai aidé par plus d'un endroit l'innocente &
louable curiofité du Lecteur ; & c'est un
avantage qui ne fe rencontre point dans l'unique
Table qui forme la Géographie.
J'ai infinué plus haut, que mes propres differences
n'étoient point attaquées dans leur
fond ; cela n'empêche pas qu'elles ne le
foient dans leurs fuites , & la feconde fur
tout, qui paroît chagriner le Critique, & lui
tenir plus au coeur. Il en prend occafion de
fuppofer de nouvelles differences, qu'il tâche
de faire valoir contre moi , & qu'il tourne ,
comme il peut , à l'avantage du Géographe.
Il convient fincerement avec moi que la
Géographie des Legendes n'eft point une
Géographie complette ; il m'accorde même que
cette Brochure n'eft rien de plus qu'un fimple
Vocabulaire ou Dictionnaire de mots. Aveu
dont je n'ai garde de ne lui être pas obligé.
Mais en même tenis , il regarde cette obfervation
de ma part, comme un reproche que
je fais à la Géographie , & il ne fçait fur quoi
il cft fondé. Il n'auroit cû là-deffus aucune
Bij
diffi
2356 MERCURE , DE FRANCE
difficulté , s'il avoit mieux compris le fens
de mon expreffion. Il faut le lui développer.
Par le terme de Géographie complette , je n'ai
point entendu une Géographie univerfelle ,
comme le Critique fe l'eft fans doute imaginé.
En ce cas , mon obſervation eût été
véritablement hors d'oeuvre , la Brochure
en queſtion ne fe donnant elle-même que
comme un fupplément Géographique des
Dictionnaires , pour ce qui regarde les Legendes.
Je n'ai donc entendu autre chofe
par une Géographie complette , qu'une Géographie
fuffifamment détaillée , & fi le mot
de complette renferme quelque équivoque ,
elle eft auffi-tôt levée par les paroles qui fuivent
immédiatement ; car voici de quelle
maniére je m'exprime : Le Recueil du Géographe
reffemble moins à une Géographie complette
qu'à un fimple Vocabulaire ou Dictionnaire de
mots. Qui dit un fimple vocabulaire , rejettte
néceffairement l'idée d'une Géographie détaillée
. Je n'accuſe donc point la Géographie
des Legendes de n'être pas univerfelle ;
j'aurois tort , vû , encore un coup , qu'elle
ne fe donne pas pour telle. Je remarque feulement,
que n'étant pas complette , c'est- à-dire ,
fuffifamment détaillée , & n'étant par - là
qu'un fimple Vocabulaire , elle differe en cela
de ma Topographie.
Mais ,
NOVEMBRE . 1743. 2357
Mais , en vérité , le Critique parle-t-il férieufement
, lorfqu'abufant des expreflions
que j'ai employées dans la fuite de cette même
difference , il prétend me rendre fufpect
dans l'efprit de mes propres Confreres
? Comment lui -même n'apperçoit- il pas
le
peu de jufteffe de fon raifonnement ? De
ce que j'ai dit que la Géographie de M.
Jouannaux. n'est pas fuffifante pour mettre un
Lecteur,peu verfe dans l' Art Geographique, au
fait de la jufte pofition de quantité de Lieuxs
de ce que je me fuis flaté de m'exprimer avec
l'étendue néceffaire ,pour expofer la plûpart des
Lieux ,prefque fous les yeux du Lecteur le moins
éclairé , on ofe en conclure que je ne fais pas
honneur au Clergé , comme fi j'avois mis
dans le rang de ces Lecteurs , les perfonnes
qui le compofent. A Dieu ne plaife ; je refpecte
trop
les lumiéres de mes Confreres.
Auffi n'ai-je parlé qu'en général , & je n'ai
eû garde de faire de ce que je difois aucune
application à perfonne. Pourquoi donc, par
une interprétation détournée , chercher à
me rendre criminel , contre le témoignage
de ma propre confcience ? Il faudroit être
bien prévenu , pour ne pas voir que mon
Livre étant fait pour tout le monde , pour
les Laïques comme pour les Eccléfiaftiques ,
il m'a été permis de fuppofer , au moins parmi
les premiers , fans qu'ils s'en offenfent ,
Biij quel2358
MERCURE DE FRANCE .
quelques Lecteurs , peu verfés dans la Géographie
, certains Lecteurs moins éclairés
que les autres. Or , en n'en défignant aucun
, je n'ai pas crû faire un mauvais compliment
à l'Ordre Sacerdotal ; non pas même au
Clergé inférieur , lorfque je me fuis énoncé
de la maniére qui fait ombrage. C'eſt une
telle accufation de la part du Critique , qui ,
pour ufer de fes mêmes termes , ne demande
point de reflexions..
L'Obfervateur continue fa pointe , & fup
pofant toujours que je crois avoir affaire à
des Prêtres peu verfés dans l'Art Géographique
, il me reprend, avec un trait de raillerie
affés infipide , de ce que dans ma Topographie
, lorfque j'annonce une Ville ou
quelqu'autre Lieu particulier, je marque en
quel Royaume ou Etat eft compriſe la Province
qui renferme cette Ville ou cet autre
Lieu , en difant , par exemple , Avranches
ou Nantes , Villes de France , en Normandie .
ou en Bretagne , & c. Mais quoi ! Cette méthode
eft- elle donc fi inufitée ? Et n'eft- ce
pas même celle qu'ont affés ordinairement
fuivie les Dictionnaires les plus approuvés
entre autres celui de la Martiniere , qui eft
tout récent? Voyez - le à Livre ouvert . Quelqu'un
jufqu'ici s'eft- il avifé d'en glofer ? II
étoit refervé à l'Anti -Chronologifte de former
une plainte auffi étrange qu'elle eſt nouvelle.
NOVEMBRE . 1743. 2359
velle. Elle me paroît moins honorable pour
le Critique , que le procedé qu'il blâme
ici , n'eft deshonorable pour le Chronologifte.
Ce que dit enfuite ce même Critique ne
fignifie rien ; il n'y a qu'à jetter les yeux fur
l'endroit. Quant à moi , je n'ai jamais contefté
à M. Jouannaux fon caractére de Pretre.
Aurefte , je n'ai point crû lui faire d'injure
, lorfque le confiderant en qualité de
Géographe , j'ai dit qu'il n'a pour objet , que
ce qui a rapport àfon Art. En quoi , je vous
prie , confifteroit cette injure ? En ce que ,
dira-t-on,vous attribuez à un homme honoré
du Sacerdoce , de s'être adonné à la Géographie
, & que vous donnez à entendre
qu'il s'y eft adonné d'une maniére fervile.
Juftifions- nous , s'il fe
peut.
En attribuant à l'Auteur de s'être appliqué
à la Géographie , je ne pense pas avoir
donné atteinte àfonSacerdoce,non plusqu'au
mien, en m'y appliquant moi-même. L'Eglife
n'a regardé en aucun tems cette fcience fi innocente
& fi néceffaire , comme mefféante à
fes Miniftres, Prêtres ou autres : auffine fçaisje
point de Canon , par lequel elle leur en
ait interdit l'étude . Et certes , il faut bien
que M. Jouannaux s'y foit exercé , puiſqu'i
donne fon Ouvrage fous le titre de Géographie.
Biiij Pour
2360 MERCURE DE FRANCE.
Pour ce qui eft de l'autre fujet de plainte ;
loin de donner à entendre que le même Auteur
fe feroit attaché à la Géographie d'une
maniére fervile , je fais , ce me femble , affés
entendre tout le contraire , lorfque je
remarque formellement que dans fa Brochure
il procede d'une maniére trop fuccinte
& trop générale. Je demande fi c'eft-là le
taxer de fe conduire en efclave . Non , fans
doute.
Je paffe le reste du difcours de notre Critique
, comme n'étant dans le fond qu'une
pure déclamation , tendante à me décrier auprès
de mes Confreres . Je lui pardonne cette
forte d'écart , que je n'envilage que comme
un effet de fon dévouement à la caufe du
Géographe. Je ne puis cependant m'empêcher
de le détromper fur les cing ou fix
mots barbares , que , fur fa garantie , on étoit
für de trouver dans la Géographie des Légendes.
Je fuis en état , quand il voudra , de
fournir une lifte exacte de tous les mots
omis pour les feuls Bréviaires de Paris &
des quatre autres Diocèfes. Elle contient de
bon compte plus de quarante mots , que l'on
eft für de ne point trouver dans cette Géographie.
Le Critique , fécond en raifonnemens , revient
encore à la charge. Il m'obiecte que
le Bréviaire des quatre Diocèfes , ajoûté à
celui
NOVEMBRE . 1743. 2351
celui de Paris,n'étant point encore traduit
& ainſi n'étant deftiné que pour ceux qui
entendent la Langue Latine, dont le Clergé
forme la plus grande partie , le Clergé , au
moins, de ces quatre Diocèfes eft cenfé de
ma part peu éclairé & peu versé dans l'Art
Giographique. Je laiffe encore ici à de plus
fins que moi ,à appercevoir la connexion de
cet argument. Quant aux raifons fur lefquelles
il eft appuyé , je réponds en premier
lieu , que le Bréviaire des quatre Diocèfes
fera peut - être traduit quelque jour ; &
quand cela n'arriveroit pas , je dis en fecond
lieu , que parmi ceux qui entendent
la Langue Latine , leClergé n'en forme pas
tellement la plus grande partie , qu'il ne
s'en trouve encore beaucoup d'autres , foit
dans les Cloîtres , foit au-dehors . J'abandonne
ces deux reflex ions à celles du Critique ,
& à telles conféquences qu'il en tirera.
A l'égard du correctif, dont il me fait grace
en cet endroit de fa Piéce , je n'en ai
aucun befoin , d'autant que dans mon Lecteur
le moins éclairé , je n'ai pas eû plus en
vûë ceux qui récitent en François le Bréviaire
, que ceux qui le lifent en Latin , Avançons.
Il ne peut paroître extraordinaire qu'à un
Cenfeur auffi fingulier que le nôtre, que dans
un Ouvrage où l'on marque les principaux
Bv points
2362 MERCURE DE FRANCE.
3
points de la vie & de la mort desSaints , on ait
parlé de JESUS - CHRIST , le Saint des Sams
& qu'on y ait indiqué fes principaux Myftéres.
Cela ne vaut pas la peine que nous
nous y arrêtions. Voici quelque chofe de
plus important.
ga-
Il eft encore plus furprenant qu'on ne pour
roit croire , de voir avec quelle forte d'affectation
leCritique s'attache à me déprimer..
A l'entendre , j'abandonne dans ma Topo--
graphie , & cela fans m'en vanter , les mêmes
Auteurs que j'avois pris pour mes
rans , lorfqu'il s'agiffoit de la Chronologie .
Qu'il en dife tout ce qu'il voudra , c'eſt à
tort qu'on me taxeroit d'inconftance ; Chronologifte
ou Topographiste , n'importe ; cevice
ne fut jamais le mien . On ne peut , avecnul
fondemént légitime , m'accufer d'avoir
varié fur le fait de mes garants. Le Bréviaire:
de Paris , & ceux des quatre autre Diocèfes
, étant mon feul point de vûë , je les ai
auffi regardés comme les fources primordiales
où je devois puifer , & comme les guides
naturels que je devois fuivre. Dès - là, je les ai
adoptés & reconnus comme mes premiers.
garants.Les Tillemonts, les Baillets , les Fleuris
& autres fameuxAuteurs , ne le font devenus,
pour ainfi dire , que par befoin , & comme
en fecond. Ce n'eft qu'au défaut de nos
Bréviaires , & quand il a fallu y fuppléer ,
que
NOVEMBRE. 1743 2363.
que j'ai emprunté d'ailleurs les fecours qui
me manquoient ; & c'eft alors que j'ai recouru
aux Sçavans Hiftoriens qu'on m'objecte
ici , comme à ceux que j'ai crû les plus
fidéles. C'eft ainfi que j'ai agi dans l'une &
dans l'autre Partie de mon Ouvrage . En quoi
donc ai-je abandonné mes garants ?
Mais , me dira-t - on ? ( & c'eft ce qu'on
me reproche encore , ) en vous en tenant ,
comme vous faites , à vos Bréviaires , &
vous en repofant fur leur bonne-foi , vous
admettez des faits très-fufpects , des traditions
douteuses , que chaque Diocèfe conferve
trop précieufement peut - être , traditions tant
bien que mal fondées . Eh ! de grace , fur quelle
autre foi devois-je m'appuyer que fur
celle des Bréviaires ? Ils étoient l'unique
fond de mon travail , & il n'étoit prefque
queftion que d'arranger les faits énoncés
dans les Legendes ; n'eût -il donc pas été ridicule
de défigurer ces faits , & de leur en
fubftituer même de tout contraires ? Je mets
ici à part la difcuffion touchant la certitude
ou l'incertitude de ces mêmes faits ; elle n'eft
ni de mon fujet ni de ma compétence. Mais
falloit-il , pour s'accommoder au génie de
notre Critique , corriger des Offices , reçûs .
dans cinq Diocèfes confidérables ? Falloit - il ,
pour lui complaire , s'infcrire en faux contre
ce qu'ilappelle des traditions douteufes ?
B vj Alors,
2364 MERCURE DE FRANCE.
Alors, qui le fçait ? animé du zéle de cenfurer
, peut-être l'eût-on entendu tout le premier
fe recrier contre l'infidelité , & accufer
l'Auteur de s'être vifiblement égaré de
fon chemin ; peut-être même eût-il cité le
Réformateur au tribunal de la pieufe & fimple
crédulité de nos Péres.
>
Quoiqu'il en foit de tout ce qui vient d'être
expofé , on a quelque lieu de s'étonner
du procedé du Critique. Il ne fe foutient
gueres lui -même dans l'un de fes principaux
points de vûë;je veux dire la défenfe du Géographe.
Comme s'il avoit oublié fon perfonnage
d'Avocat , il abandonne ce Client ,
fans s'en vanter , & fans peut-être le fçavoir,
& cela dans un des endroits où , felon foa
propre fyftême , il lui eût été plus néceffaire.
Car enfin , il le contredit manifeftement ,
lorfqu'il condamne comme douteufes des
traditions que le Géographe approuve comme
certaines . Il ne faut que lire la Préface
de celui- ci . On y verra qu'il étoit refervé à
la gloire du dix-huitième ſiècle , de voir mises à
exécution dans la France les régles concernantes
le choix des Legendes , dont , felon le
même Auteur , le difcernement eft effentiel,
pour en rejetter toutes les fables & les fauſſetés
répandues dans la plupart des vies des Saints.
Il compte déja en ce Royaume près de trente
grands Diocéfes ( & celui de Paris n'eft pas
oublié )
NOVEMBRE . 1743. 2365
oublié ) où toutes les Perfonnes fçavantes applaudiffent
à l'érudition qui brille de toutes
parts dans les nouveaux Bréviaires. Cette érudition
en aura fans doute retranché tout ce
qu'on avoit remarqué de traditions douteu
fes & incertaines . C'eft ainfi , ce ſemble ,
que penfe le Géographe . Mais non , fon
Apologifte , beaucoup plus fubtil , en juge
tout autrement . Selon lui , le Topographifte
fe repofe fur la bonne foi des traditions douteufes
de chaque Diocèles traditions qui font
pourtant celles des nouveaux Bréviaires.
Quel contrafte !
Le Critique ne s'accorde pas mieux avec
lui-même au fujet de la déference envers le
Clergé. Sa maniére d'agir ne peut gueres
lui attirer la bien - veillance d'un grand nombre
des Prélats de France. ( On void bien
que je copie ici fon langage. ) En effet , lui
qui paroît fi délicat fur le point d'honneur à
l'égard de l'Ordre Sacerdotal , fait un affés
mauvais compliment à la plus noble partie
du Clergé , lorfqu'il taxe les Prélats Approbateurs
de nos cinq Bréviaires , & en leurs
Perfonnes facrées tout l'Ordre Epifcopal ;
lors , dis-je , qu'il les taxe , quoiqu'indirectement
& d'une maniére tacite , d'autorifer
dans leurs Diocèfes des traditions dontenfes ,
des traditions tant bien que mal fondées ; ( ce
font- là fes propres termes , je n'y ajoûte
rien. )
2366 MERCURE DE FRANCE.
rien. ) Car , n'eft- ce pas-là une fuite trèsnaturelle
de fon raifonnement ? Les traditions
qu'il improuve dans le Topographifte
font certainement les mêmes que les premiers
Paſteurs de cinq grands Diocèfes de
France ont admifes. On n'en peut pas douter
un moment , puifque les Bréviaires , qui
les contiennent, n'ont été publiés que
torité de ces illuftres Prélats. Il n'y a donc
pas moyen de m'accufer , fans faire retomber
fur eux le même reproche. Le procedé
n'eft pas des plus obligeants. Que repliquer
à cela?
de l'au-
N'en voilà déja que trop fur la Préface ;
quittons-là avec notre Critique , & voyons
s'il fera plus heureux dans fes découvertes
fur le corps de l'Ouvrage. Je tâcherai d'abreger.
Les Reglets ; ( c'eft ainfi qu'il faut appeller
les Reglettes du Cenfeur ) les Reglets, dis- je,
que j'ai employés dans le corps de laChronologie
au -deffous d'une année , ne marquent
pas toujours les faits differens arrivés cette
même année , mais quelquefois ils marquent
ceux dont l'année eft incertaine ; & alors
j'ai eu la précaution d'en avertir dans l'é--
noncé de ces faits ; précaution qui empêche
qu'unLecteur, le moins verfé du monde dans
la connoiffance des tems , ne foit expofé à
prendre le change , pour peu qu'il falſe attention
NOVEMBRE. 1743. 2:367
tention à la fuite , comme il eft naturel de
le préfumer.
L'emplacement , ou , pour parler plus
correctement , la fituation du Curube , vers
la Sicile , n'eft pas écrire dans une étroite précifion,
à la page 18. de la Chronologie, j'en
tombe d'accord ; mais lorsqu'il s'agit de la
defcription des Lieux , il n'eft pas jufqu'au
Lecteur le moins éclairé, qui ne comprenne
d'abord que c'eſt à la Topographie qu'on
doit recourir, elle eft exprès pour cela. D'ail
leurs, la promeffe que j'ai faite d'expoſer les
Lieux prefque fous les yeux du Lecteur , ne
s'étend point à tous les Lieux , fans exception
, mais à la plûpart feulement.
Si notre Cenfeur eft curieux de fçavoir
quel eft mon garant fur le Diaconat de Saint
Cheron , dont il doute , je le renvoye au
fçavant M. Baillet. Il n'a qu'à fe donner la
peine de voir au 28. Mai , la Vie de S. Che-
Ion , num. 1. & 2. Il y trouvera plus qu'il
ne lui en faut fur cet article.
Dans celui qui regarde S. Sebaftien , il auroit
bien fait , pour rendre la citation complette
, d'ajouter les pages 283. & 311. Au
refte , il n'étoit pas néceffaire que je prévinffe
des Lecteurs, auffi éclairés que le Cri
tique fuppofe tous les fiens , ni même ceux
qui le feroient un peu moins , fur ce que
j'ai dû entendre par Patrie. Ils n'ignorent pas
qu'à
2368 MERCURE DE FRANCE.
qu'à la vérité ce terme fe prend plus contmunément,
& dans fa fignification plus étroite
, pour le propre Pays natal , c'est-à- dire ,
pour le lieu propre de la naiffance de quelqu'un
; mais que, dans un fens plus étendu ,
il fe prend auffi quelquefois pour le Pays
d'origine , c'est-à- dire , pour celui de la naiffance
de fes Péres. C'eft en ce dernier fens ,
auffi véritable que le premier , que la Province
de Galilée & la Ville de Nazareth ont
été regardées ,l'une & l'autre , par lesEcrivains
facrés comme la Patrie de JESUS - CHRIST ,
& qu'elles ont toujours paffé pour telle dans
l'opinion commune, quoiqu'il n'y foit point
né , mais feulement la Sainte Vierge fa Mére.
On fçait encore que le nom de Patrie fe
donne également , & au lieu particulier de
la naiffance , & à la Province , à l'Etat , dans
lefquels ce lieu particulier eft renfermé.
C'eft pour cela qu'un même homme eft dénommé
tantôt un Touloufain , du nom de fa
Ville , tantôt un Languedocien , du nom de
fa Province , tantôt enfin , un François du
nom du Royaume où font fituées cette Ville
& cette Province . Il n'y a rien ici que de
très-clair .
Tout cela fuppofé & reconnu comme certain
, j'ai pû fans erreur donner pour Patrie
à S. Sebaftien l'Italie , la Gaule ou la France
, le Languedoc & la Septimanie qui en
fait
NOVEMBRE . 1743. 2369
fait partie ; la premiére , parce qu'il en étoit
originaire , fon Pére étant né à Milan ; les
trois autres , parce qu'il y eft né lui- même ,
fçavoir dans la Ville de Narbonne. Après
tout, il me fuffit de ne lui avoir point affigné
de fauffe Patrie, fans que j'aye été tenu d'entrer
dans la longue & épineufe difcuffion de
l'ancienne & de la nouvelle diftribution des
Provinces , laquelle d'ailleurs n'étoit point
de mon fujet.
Enfin , fi M. Baillet n'a point été mon
guide pour ce qui concerne S. Eugéne &
plufieurs autres , c'eft , comme je l'ai dit cidelfus
, que les Bréviaires m'en ont tenû.
lieu , exclufivement à tous autres. J'en ai
donné la raifen .
T
Pour revenir encore une fois à nos Tables
avec l'inépuisable Critique, la derniére n'eſt
point tant inutile ni de trop . Jufqu'à ce que,
par un cas , qui n'eft point autrement métaphyfique,
on vienne un jour à mettre en françois
les Legendes propres aux quatre Diocèles
du Supplément de notre Topographie,
la Table dont il s'agit a fon uſage préfent, au
moins quant aux lieux appartenans au Bréviaire
de Paris , qui , ayant été omis , ont
été remplacés dans ce même Supplément.
Que fera dans le cas dont je viens de parler
?
Je m'abftiens, en faveur de la paix , de relever
2370 MERCURE DE FRANCE.
lever quantité de traits peu obligeans que
mon Adverfaire a crû apparemment néceffaires
à l'ornement du tableau . Entre les autres
défauts qui m'ont frappé dans fa Piéce
celui de la préoccupation ne m'a pas paru
être le moindre . S'il m'en veut croire , il
s'en tiendra à ce qu'il a écrit :auffi-bien pourroit-
il arriver qu'il ne réuffiroit pas mieux .
Si cependant il a encore quelques fujets de
critique à m'objecter , je le lui permets ; mais
du moins je le fupplie de le faire avec plus
de folidité & de clarté ; autrement je me
fens très-difpofé à garder le filence.
Voilà , Monfieur , tout ce que j'avois à
vous expofer fur le fujet qui m'intereffe. Je
laiffe à votre difcernement à juger de la valeur
de mes raifons. Je fuis , &c.
A Paris , le 4. Octobre 1743 .
10
L'OISE AU MISANTROPE .
FABLE.
Certain Oifeau : ( fon nom ne m'eft refté ).
Mais il ne fait rien à l'affaire ;
Vrai Philofophe atrabilaire ,
Fuyoit toute fociété ,
Même à l'efpéce feminine ,
Et
NOVEMBRE. 1743. 2373
> Et certes le cas eft trop noir ,
L'entêté faifoit froide mine ,
Et fe joüoit de fon pouvoir.
Bref, on le voit , dans fa Miſantropie ,
Il trouvoit tout , ou croyoit tout trouver ;
Amis , fecours , à fa Philofophie
Paroiffoient un prochain danger ;
Pas n'eut voulu pour chofe aucune ,
Lui fembloit - il , recourir à quelqu'un ;
Tel befoin étoit trop commun
Pour qui faifoir feul fa fortune.
Or regardez la cruauté du fort ;
Le Ciel fe rit de fa fageffe ,
"
Et bien-tôt à notre esprit fort
Par mille maux fit fentir fa foibleffe.
A telle épreuve on ne tient pas.
L'Oifeau de crier au reméde ;
Chacun fut fourd ; nul ne lui vient à l'aide ;
Et faute de fecours , il fubit le trepas.
A vous , Meffieurs , dont l'orgueil eft extrême ;
Qui dans le feul befoin connoiffez vos égaux :
Tel , qui dans fon bonheur fe fuffit à lui-même ,
Doit fe fuffire dans ſes maux.
B. de Dijon.
LET
2372 MERCURE DE FRANCE.
૯ ર ૯ ૩૨ હે કહ્યું કે રમે ર ૬ ૨૫ ૨૬ ૨૫ ૨૬ ૨
LETTRE de M..... écrite de Paris le
15. Septembre 1743. à un defes Amis , an
fujet de la nouvelle Traduction de Virgile ,
par M. l'Abbé Desfontaines.
ONvous a duvelle Traduction de Virgile
, plufieurs endroits qui fouffrent difficulté,
& vous demandez que je vous en faffe
part ; je le veux bien , mais ce fera à condition
que je ne perdrai pas la peine que je vais
prendre de vous mettre fur le papier un certain
nombre de petites critiques : je veux
dire , que je compte que vous me direz votre
fentiment , & que vous critiquerez mes
critiques mêmes .
N vous a dit , M. que j'ai trouvé , en
Au refte,je m'entretiendrai volontiers avec
vous fur ces fortes de matiéres , quoique
féches , parce que je connois votre maniére
de penfer, & que je fçais que vous ne regardez
pas comme inutiles cespetites difcuffions;
qu'au contraire , vous étes perfuadé que c'eſt
par-là qu'on parvient à éclaircir plufieurs
endroits difficiles des Auteurs , & à rendre
les Traductions plus parfaites ; d'ailleurs ,
mes réflexions vont être faites fur un Ouvrage
qui fait grand bruit ; ainfi , pour peu
qu'elles foient raifonnables , elles vous intérefferont,
NOVEMBRE. 1743. 2373
térefferont , finon par elles-mêmes , au moins
àcaufe de l'Auteur célébre fur la Traduction
duquel elles rouleront, Cependant , je ne
m'engage aujourd'hui qu'à examiner quelques
endroits ; je craindrois de vous enfi
je vous faifois de toutes mes nuyer ,
Obfervations.
part
M. L. D. F. dans fon Diſcours fur la Tra
duction des Poëtes, rapporte une Ode d'Horace
: c'eft la IV. du premier Livre.
Solvitur acris hyems grata vice Veris &Favoni , &c.
Vous avez lû fans doute , M. cette Ode.
Souffrez que je vous en remette fous les
yeux l'analyſe ; vous fentirez mieux ce que
j'y reprends. Selon les Interpretes ordinaires
, Horace invite le riche & l'heureux Seftius
à ſe bien divertir ; pour cela , il lui dit
qu'on eft dans le Printems , dans la ſaiſon
des plaifirs ; il ajoûte que le tems preffe
que tout riche qu'il eft , il peut mourir comme
le plus pauvre ; que la mort frappe également
aux portes des Palais & des Cabanes;
qu'il faut donc profiter du tems , & qu'une
fois mort , il ne pourra plus fe divertir ;
qu'il ne pourra plus tirer au fort la Royauté
dans les feftins, &c. Vous reconnoiffez , M.
la Morale d'Horace : cependant écoutez la
réflexion de M. L. D. F. fur ces vers du milien.
Pallida
2374 MERCURE DE FRANCE,
Pallidamors aquo pulſat pede , ¿c.
Après avoir décrit le renouvellement de la
Nature par le retour du Printems , après avoir
peint les plaifirs de cette faifon ; quoi de plus
naturel & de plus Philofophique , que de rappeller
, comme fait Horace , à l'efprit de fon
ami Seftius , que tous les plaifirs de cette vie
paffent , & qu'après avoir joui d'un fort heureux
, ilfaudra bien-tôt mourir ?
Je vous le demande , M. reconnoiffezvous-
là Horace ? Ce n'eft plus un Poëte qui
exhorte au plaifir , mais c'eft un Philofophe
qui en détourne par de graves & férieufes
réflexions. Ce n'eft plus Horace qui dit ,
divertiffons -nous aujourd'hui , nous mourrons
demain. Ajoûtez que dans le fens de
M. L. D. F. Horace n'eft pas conféquent ; il
contredit, & détruit au milieu de fon Ode ce
qu'il a dit au commencement & ce qu'il dira
à la fin . Je foupçonne donciciun.c ontre
fens.
En voici peut-être un fecond , c'eft dans
la V. Eglogue , vers 36.
Grandiafapè quibus mandavimus hordeafulcis ,
Infelix lolium & fteriles dominantur avena.
C'eft Mopfus qui pleure la mort de Daphnis
, & qui dit que depuis que ce Berger
n'eft plus , tout va mal dans la Campagne ,
qu'entre autres malheurs , les terres dans
lefquelles
NOVEMBRE. 1743. 2375
lefquelles on avoit jetté de bonnes femences
, ne produifent que de l'yvraie & de
mauvaiſes avoines ; vous fçavez que quand
il s'agit d'enfemencer les terres , on choifit
les plus beaux, les plus gros grains. Grandia
bordea ; que mandare femina fulcis , c'eſt
confier de la femence aux fillons ; cela étant
ainfi , voyez la Traduction de M. L. D. F.
nos champs que l'on voyoit autrefois couverts
des plus belles moiſſons , portent aujourd'hui de
l'yvraie , & toutes fortes d'herbes ftériles. Quel
rapport peut -on trouver entre le Latin quibusfulcis
mandavimus grandia hordea , & ce
François , nos champs que l'on voyoit autrefois
couverts des plus belles moiffens . Où font dans
le Latin les mots de belles moiffons ? Ce n'eft
pas-là traduire ; c'eft fubftituer une idée à la
place d'une autre fans néceffité ; & fi quelqu'un
ne fçavoit pas bien le Latin , un tel
François ne feroit pas entendre la penſée de
Virgile. Le Pere Catrou l'a fait mieux entendre
par cette Traduction. L'yvraie &
les herbes ftériles croiffent dans les fillons où
nous avionsfemé le plus bel orge . M. l'Abbé de
S. Remi traduit de même.
Voyez ce que vous penferez de la Traduction
de ce Vers :
Altius atque cadant fummotis nubibus imbres .
C'eftSilene qui explique à deux Difciples de
quelle maniére la pluye tombe : M. L. D. F.
tra-
1
1376 MERCURE DE FRANCE.
traduit ; Silene expliquoit la formation des
Nuages & leur résolution en pluye. Je ne vois
pas là l'image de la pluye qui tombe de bien
haut, altius cadant imbres. Il n'eft point parlé
non plus de cesnuées bien élevées au -deffus
de nos têtes, fummotis nubibus , ce qui fait encore
une image qui n'eft point exprimée.
Je paffe au XII . Livre de l'Eneïde ; j'ai
mes raifons ; je reviendrai fur mes pas lorfque
vous aurez lû ce que j'ai à vous dire fur
ces deux Vers du commencement du douziéme
Livre de l'Eneide.
Sunt tibi regnapatris Dauni , funtoppida capta
Multa manu ; nec non aurumque animufque Latino eft..
Vous déciderez fi M. L. D. F. a fait un
contrefens ou non. C'eſt le commencement
d'un Difcours du Roi Latinus à Turnus. Le
Pére de la Ruë , dans l'analyſe qu'il en
fait , dit que Latinus veut détourner Turnus
de l'envie qu'il avoit d'époufer fa fille ,
& de réunir par cette alliance les Etats des
Laurentins à ceux des Latins .
Selon cet Interprete,Latinus après un petit
Exorde , allegue à Turnus pour premiére
raifon, que leurs Etats, féparément pris, font
déja affés puiffans ; qu'il n'eft pas befoin de
les fortifier par leur réunion ; que Turnus
aux Etats de fon pere Daunus a ajoûté
plufieurs conquêtes. C'est ce que veut dire
ce
NOVEMBRE. 1743. 2377
ce Vers & demi : Sunt tibi regna patris Dauni
, funt oppida capta multa manu ; que quant
à lui ( Latinus ) il n'a pas befoin de cette
réunion , parce qu'il eft affés puiffant , eft
aurum Latino , dit le Prince , & qu'il a affés
de courage pour fe défendre contre fes ennemis
, Animus Latino eft . Ce fens du Pere
de la Ruë, qui eft auffi celui du Pere Catrou ,
de Lacerda , de Turnebe & de plufieurs autres
, paroît raisonnable , pour ne rien dire
de plus.
Voyons préfentement quel fens M. L. D.
F. donne à cet endroit. Il traduit ainfi , Animus
Latino eft ; Latinus vous aime , nec non
aurum Latino eft; Latinus vous garde des tréfors.
Mais comment concevoir que Latinus ,
qui renonce , pour obéir aux Dieux , à l'alliance
de Turnus , lui promette cependant
fes richeffes & en fruftre fa propre fille &
fon gendre Enée ? Cela eft- il vraisemblable?
En fecond lieu , en prenant le fens des quatre
Interpretes, la Latinité eft plus fimple &
plus naturelle. Sunt tibi oppida , eft mihi aurum.
Cela eft très-latin. Mais dans le fens
du nouveau Traducteur , il faut dire , eft aurum
Latino , & foufentendre , tibi , Turne ;
eft animus Latino , & fous entendre , tibi , &
cela voudra dire , je vous aime , je vous garde
mes tréfors . Cela eft-il fupportable?
Mais j'ai tort de vous ennuyer en voulant
C Vous
2378 MERCURE DE FRANCE.
vous rendre tout cela fenfible ; j'oublie que
j'écris à un homme fenfé & intelligent. Après
tout ce queje viens de dire , que penfer
du mépris avec lequel parle M. L. D. F.
du fens du Pere Catrou ? On ne conçoit pas ,
dit-il , comment le fens du Pere Catrou peut être
bon; il eft contraire au but du difcours de Latinus
; cette interpretation ne quadre ni avec ce
qui fuit , ni avec ce qui précede. Vous avez
vû le contraire. Voilà , M. ce qui prouve, ce
me femble , que M. L. D. F. n'a pas toujours
raifon , lorfqu'il déprime les autres Traducteurs
ou Commentateurs qui l'ont précedé.
Je vous dirai en paffant ,que j'ai, auffi-bien
que ces Auteurs , à me plaindre de lui ; car
lui ayant expofé dans uneLettrema difficulté,
il amis à ce fujet dans fesObfervations:Eft-ce
argumenter en habile homme , que de m'apporter
l'autorité du Pere de la Rue ? Cependant
vous venez de lire , M. que j'argumente , non
en in'appuyant fur l'autorité du Pere de la
Rue , mais en démontrant par des preuves
tirées de l'analyfe , & des expreffions du difcours
, que le fens du Pere de la Ruë eſt raifonnable
, & que celui de M. L. D. F. a tout
l'air d'un contre-fens.
Voici une difficulté d'une autre efpéce.
Vous fçavez ces deux vers fort connus de la
premiére Eglogue.
Sic
NOVEMBRË . 1743 .
2379
*
Sic canibus catulos fimiles , fic matribus had s
Noram ; ficparvis componere magna folebam.
M. L. D. F. traduit ainfi ; c'eft comme fi
j'euffe comparé à leurs peres de petits chiens
qui viennent de naître , ou des chevre aux à leurs
meres.
Parmi plufieurs difficultés que j'ai faites
par écrit à cet Abbé ( car j'ai eu l'honneur
de lui écrire plufieurs fois ) il m'étoit venu
dans l'efprit , ne me doutant pas que cela
dût devenir une queftion prefque férieufe ,
de demander au Traducteur , qui fe déclare
par tout ennemi de la prolixité , & de ce
qui traîne , de quelle utilité font ces mots ,
qui viennent de naître ; puifque Catulos eft
affés expliqué par les mots de petits chiens.
Si M. L. D. F.s'en fut tenu dans fa réponſe
( il a répondu à cet article dans fa XDVII .
Lettre ) à dire , que cette queuë , bien loin
d'être traînante, eft un ornement;quoique je
ne fuffe pas de fon fentiment , la choſe en
demeureroit là ; parce que lorfqu'il s'agit
de goût , il n'eft pas facile de s'accorder ;
mais comme il prétend qu'elle eft néceſſaire
pour l'intégrité du ſens , ( paffez moi ce terme
, ) je crois pouvoir démontrer qu'il fe
trompe, & qu'il feroit obligé d'en convenir
lui- même , s'il entendoit mes raiſons . C'eſt
ce que je vais tâcher de vous montrer .
Voyons d'abord la réponſe deM.L.D.F. Elle
Cij CollAVA
confifte à dire qu'il a dû rendre Catulos par de
petits chiens qui viennent de naître , parce que
Catulus, veut dire cela & non pas un pecit
chien précisément. Un vieux petit barbet ,
dit M.L. D. F. un vieil épagneuil eft un petit
chien , & cependant on ne peut pas l'appeller
Catulus.
M.
Enfuite il prouve , ce que tout le monde
fçait ,, que catuli en bonne Latinité fignifie
les petits de quelque animal que ce foit
qu'on dit catuli afpidis , catuli delphinorum ,
catuli felis. Vous demandez ce que je puis
répondre à cela. Le voici : fi ayant à traduire
cette phrafe ; illa canis lacte fuos nutrit
catulos , je la rendois ainfi cette chienne
alaite fes petits , je vous le demande ;
L D. F. pourroit - il me dire que je ne
rends pas catulos , & qu'il faut ajouter qui.
viennent de naître ? Parce qu'autrement on
ne fçauroit pas fi ne je veux point dire que
cette chiene nourrit non fes petits , mais
des chiens d'une petite efpéce , de vieux petits
barbets. Mais pourquoi ne pourroit- il
point me dire cela , fi ce n'eft parce que la
mépriſe eft impoffible ? & parce que , lorfqu'on
parle de petits chiens relativement à
leurs peres & à leurs meres , il eft impoffible
d'entendre autre chofe que des petits
d'âge & même de corps , & non pas d'efpéce.
C'eſt la même choſe dans la phraſe de la
nou
NOVEMBRE. 1743. 2381
nouvelle traduction ,à caufe de ces mots leurs
peres, qui ôtent l'ambiguité. Relifez- là cette
phrafe , je vous la remets encore fous les
yeux : c'eft comme fi j'euffe comparé à leurs peres
de petits chiens qui viennent de naître . M.
L. D. F. croit- il qu'elle feroit défectueufe
s'il s'étoit contenté de mettre , c'eft comme
fij'euffe comparé de petits chiens à leurs peres
, fans fans ajouter qui viennent de naître ? Le
nouveau Traducteur reproche aux anciens
une faute groffiére , parce qu'ils ont mis
c'est ainsi que je comparois de petits chiens à de
grands chiens. A la bonne heure , parce qu'on
pourroit parodier cette phrafe , en difant ,
c'est ainsi queje comparois de vieux épagneuils à
degros dogues. Ce qui ne feroit peut-être pas
tout à fait le vrai fens. Mais on ne fçauroit
aflûrément trouver le même défaut dans la
phrafe dont il s'agit, en retranchant ces mots :
qui viennent de naître.
J'avois encore fait cette efpéce de reproche
à M. L. D. F. qu'il paffe affés fouvent
des penfées fans les rendre, entre autres, qu'il
n'a pas traduit dans les vers dont nous venons
de parler, celle- ci; fic magnis componere
parva folebam. Il me répond à cela qu'elle fe
trouve renfermée dans ces comparaifons ;
c'est comme si j'euffe comparé à leurs peres de
petits chiens qui viennent de naître , ou des chevreaux
à leurs meres . Mais comment n'eſt-il
Ciij pas
2382 MERCURE DE FRANCE.
pas venu à l'efprit du Poëte Latin ,
penſée de ce vers ,
que
la
Sic magnis componere parva folebam ,
étoit renfermée dans les deux comparaifons
; que par conféquent , il alloit faire
un pleonafie ? Il paroit que M. L. D. F. à la
place de Virgile, n'eut pas ajouté ce vers. Sa
réponſe ne mérite pas d'être réfutée férieufement.
Un feul exemple ne fuffiroit pas, pour prou
ver ce que j'ai avancé , que M. L. D. F. paffe
des phrafes entiéres , en voici un nouveau .
Mugitus veluti cumprima in pralia Taurus ,
Terrificos ciet atque irafci in cornua tentat
Arboris obnixus trunco ventofque laceffit
>
Jctibus. Livre XII . de l'Enéide , Vers 106.
C'est ici , comme vous voyez , M. une
comparaifon , par laquelle Virgile fait ſentir
les mouvemens , les cris , l'agitation de
Turnus. M. L. D. F. ne traduit point , terrificos
ciet mugitus. Par cette omiffion , le rapport
qui eft entre ce que fait Turnus & le
Taureaudifparoit.Ces terribles mugiffemens
du Taureau femblent faire entendre les cris
de Turnus , qui eft dit en cet endroit vociferans
; c'est donc un coup de pinceau , qui
manque c'eft un trait effentiel de reffem
blance , qui n'eft point exprimé.
M. L. D. F. dans fes feuilles périodiques ,
répond
NOVEMBRE . 1743. 2383
répond à tout cela par des régles générales
de traduction. La grande régle , dit- il , pour
les omiffions , quand on traduit , eft de confidérer
1 °. Si l'exactitude ſcrupuleuſe en tel endroit
eft néceffaire,fi elle ne défigure point la traduction.
Affurement,on ne voit point en quoi
M. L. D. F. eut défiguré fa traduction , en
rendant le fic magnis , & c, comme M. de S.
Remi: c'est ainsi que je jugeois , par comparaifon
des petites chofes aux grandes. Il ne l'eut
pas plus défigurée en traduiſant terrificos ciet
mugitus , comme le même M. de S. Remi :
Ainfi un Taureau qui fe difpofe au combat ,
commence par faire retentir l'air de mugiffemens
effroyables. M. L. D. F. n'a pas omis dans
fa traduction les efforts que fait ce Taureau
avec ſes cornes , ni le fable qu'il fait voler ;
les horribles mugiffemens de ce Taureau ne
font pas moins importants : pourquoi les
avoir omis ?
2º. Il faut confidérer , ajoute M. L. D. F.
fi les mots qu'on omet , font de quelque importance
, & font beauté & image. Peut-il dire qu'il
n'y a ni beauté ni image dans les deux endroits
qu'il a paffés ? Quand cela feroit, il y a
au moins deux penfées très-diftinctes ; cela
fuffiroit pour qu'elles duffent être traduites.
M. L. D.F. m'a encore ré pondu, toujours
dans fes feuilles , au fujet de ces deux omif-
C iiij
fions ,
2384 MERCURE DE FRANCE.
pas fions , qu'il ne vouloit être Scolaſtiquement.
Litteral,comme le feroit quelqu'un qui traduiroit
novalia par novales ,mot peu poëtiques & tenui
avenâ , par petit chalumean , au lieu de leger.
Vous devez fentir , M. que cette réporſe ne
convient gueres , & même qu'elle n'a pas
grand fens. Car y a - t-il de la reffemblance
, entre fes deux exemples & les miens ? Y
a-t-il une conféquence à tirer des uns aux
autres ? Pour prouver que M. L. D. F. n'eſt
pas litteral , comme il prétend l'être , je dis
qu'il paffe des phraſes entiéres , entre autres ,
deux que je cite. Pour prouver qu'il ne doit
point être trop litteral , il rapporte deux
mots , qui en effet , étant traduits trop litteralement
, ne font pas bien. C'eft dans ſa
Lettre XDVII. que fe trouve cette réponſe.
Je ne veux point , M. qu'il vous refte
de doute fur l'efpéce de crime que je fais
au traducteur , de ne pas affés refpecter fon
texte. Voyez s'il n'y auroit point dans l'endroit
que je vais rapporter quelques mots
importants de paffés ; quelques mots ,faiſant
beauté ou image.
Qualis conjectâ cerva fagittà ,
Quam procul incautam nemora inter creffia fixit
Paftor agens telis , liquitque volatile ferrum
Nefcius , &c. v . 69. Lib. IV. Æneid.
Telle une biche , dit M. L. D. F. qu'un berger
NOVEMBRE . 1743. 2385
ger a bleffée , fans le fçavoir , dans la forêt de
Crete. Cherchez dans cette traduction ces
mots, conje &tâfagittà , procul incautam , agens
telis , liquit volatile ferrum. Ils ne font fûrement
point traduits. Notre traducteur n'at-
il donc point trouvé de beauté & d'image ,
dans un auffi grand nombre d'expreffions
qu'il a paffées ? Il n'a pas confulté Lacerda
fur cet endroit ; cet Interprete y a vû plus
de beauté que M. L. D. F.
Jene parleraiplus d'omiffions;j'ai fuffifamment
prouvé, ce me femble,ce que j'ai avancé
à ce ſujet.J'ajoûte feulement que M. L.D.
F. a certains principes généraux , dont il eft à
craindre qu'il n'abufe pour ſe défendre .
Quand on lui reproche fa prolixité , il a fes
raifons; quand on lui parle de fes omiffions,
quelque confidérables qu'elles foient , il a
encore fes raifons ; mais toutes raiſons vagues
& générales, qui ne peuvent plus fervir,
quand on en fait l'application . Il eft defcendu
une fois dans le détail au fujet de Caruli ;
vous venez de voir comment il y a réuffi..
Voici préfentement quelques phrafes françoifes
qui ne font pas fans défaut. Je varie,
comme vous voyez les efpéces de fautes.
Variâ cupiensfaftidia canâ
Vincere.
Au commencement du IV . Livre de l'Enéide
, on lit cette phraſe : La haute valeur
& l'illuftre naiffance du Heros dont elle eft
Cv
éprife
2386 MERCURE DE FRANCE.
éprife, s'offre fans ceffe à fa penſée ; fon image
eft profondément gravée dans fon efprit.
Il y a une équivoque dans ces deux fon.
" Dans un autre endroit , M. L. D. F. dit
faire fortir le froment des entrailles de la terre ,
pour exprimer querere fulcis herbamfrumen-.
i. Il me femble que ce font les métaux qu'on
fait fortir des entrailles de la terre & non le
bled.Le mot Latin fulcis, ne peut être rendu
par entrailles. Mais je veux abfolument finir
ici mes réflexions critiques.
Au refte , M. tout ce que je viens de dire
ne doit point trop diminuer votre eftime
pour le nouveau Virgile.Comme je pourrois.
écrire plufieurs lettres .fur les défauts qui s'y
trouvent , je fuis perfuadé que je remplirois
auffi plufieurs lettres des avantages que cette·
nouvelle traduction a au-deffus des autres.
Vous penferez peut être qu'il feroit bon
de faire part à M. L. D. F. de ces obfervations,
afin de lui donner lieu de perfectionner
fon Virgile , mais je crois que ce feroit fort
inurilement. Je lui ai propofé les difficultés
que vous venez de lire , & plufieurs autres
, il les a mal reçûës. C'eft parler à un
pere des défauts de fon fils , que de lui
parler des défauts de fon Virgile. On voit
la peine que cela lui fait, par ce qu'il dit d'injurieux
à ceux qui enfeignent dans les Colléges.
Il donne affés à entendre que c'eft de
leur part qu'il appréhende des critiques ; &
il
NOVEMBRE. 1743. 2387
fi
il tâche de jetter en général du ridicule fur
leurs perfonnes , afin que le public ne faffe
pas grand cas de leur jugement particulier.
Unephrafe plate & ridicule , dit-il , dans une
de fes feuilles , qui leur paroît jufte & expreffive
par rapport à l'original , eft celle à qui
fouvent ils donnent le prix. Mais outre qu'il
paroit par ces paroles , que M. L. D. F. n'invite
pas à le critiquer , examinons un
pen
elles font bien fenſées . Cette phrafe plate &
ridicule , qui paroit aux gens de College jufte 5
expreffive par rapport à l'original , l'eft - elle
en effet ? En ce cas , ces gens de Collége
n'ont pas tort de donner le prix à une telle
phrafe , préférablement à une autre , qui apparemment
étant lâche & fans jufteſſe , ne
feroit qu'un élégant verbiage . Si cette phra
fe plate & ridicule paroit feulement aux gens
de College jufte & expreffive , fans l'être en
effet , où eft la juftice , où eft la politeſſe de
fuppofer & de publier même , qu'une mul
titude de perfonnes manquent d'efprit & de
goût , au point de donner le prix à une phra-
Je plate & ridicule , qui leur paroit jufte & expreffive
, fans l'être , préférablement , fans
doute , à une qui , outre qu'elle feroit jufte
& expreffive , feroit encore élégante , mais.
de l'élégance de laquelle ils ne s'apperceveroient
même pas ?
Mais afin que vous ne doutiez pas que M.
Cvj L.
2388 MERCURE DE FRANCE.
L. D. F. n'entend nullement raillerie fur
fon Virgile , je vais vous tranfcrire ici une
lettre , que j'ai reçûë de lui , en réponſe à
la plupart des objections que vous venez de
lire ; elle ne me fait pas beaucoup d'honneur
, mais comme vous fçavez à quoi vous
en tenir fur mon compte , indépendamment
de ce qu'en peut dire M. L. D. F. je ne vous
en ferai point de myſtére.
Je vous fuis obligé , Monfieur , de vos réflexions
fur ma traduction de Virgile. Je m'attens
à une foule de pareilles critiques ; je puis
vous affûrer , & vous pouvez m'en croire , que
vous êtes dans l'erreur , depuis le commencement
de votre lettre juſqu'à la fin , paree que vous
n'entendez point ce que c'eft qu'une traduction
fidéle & litterale. Ily paroît non -feulement par
vos réflexions , mais encore par lejugement que
vous portez fur de prétendues omiffions ( néceffaires
quelquefois, à caufe du ftyle de notre Langue,)&
par le peu de connoiffance que vous
Jemblez avoir du goût de notre Langue , qui exige
des équivalants. Enfuivant vos confeils , je ferois
barbare ridicule. Vous dites que plufieurs
perfonnes penfent comme vous , tantpis
pour elles . Je prétends écrire , non pour le commun
des gens de College , où le goût & l'esprit
nt bien rares , & qui ne fçavent autre chofe
que
NOVEMBRE . 1743 .. 2389
que faire des Glofes pueriles & avilir tout ce
qu'ils expliquent. Enfin , M. c'eft comme cela ,
& non autrement , qu'il faut traduire ; & juf
ques- ici , perfonne n'a eu la véritable idée de la
traduction . Les pédants ont tout gåté , & la plùpart
étant fans Lumiéres & fans goût, ont rendu
ridicules tous les Auteurs anciens par leurs imbecilles
interprétations , leurs minucies & leur
style miferable.
Le penfez-vous , M. que je fois dans l'erreur
, depuis le commencement de ma lettre
jufqu'à la fin ? Ce que vous venez de lire
eft à peu près ce que contenoit cette lettre ,
dont parle M. L. D. F. Il faut des équivalants
dans notre Langue , dit-il : les omiffions font néceffaires.
Tous principes généraux , vrais
en eux-mêmes , mais dont on peut abufer ,
& dont M. L. D. F , abuſe en effet , comme
cela fe voit par l'examen & par l'application
des principes à des exemples . Où eft l'équiva
lant qu'il a mis pour terrificos ciet mugitus ,
pour ne citer que cet exemple:En faut- il mettre
qui difent autre chofe que le texte , comme
dans grandia fæpè quibus , &c. & ainfi du
refte ? Ilferoit barbare & ridicule , s'il fuivoit
mes confeils. Cela eft dit en l'air. Je le défierois
de démontrer par des preuves , qu'une
telle conféquence refulte de tout ce que j'ai
dit.
Quant
1390 MERCURE DE FRANCE.
Quant à ce qu'il dit de défobligeant &
même d'outrageant, contre les gens de Collége
, foit dans fes lettres publiques , foir
dans fes lettres privées , ce n'eft pas mon
affaire de démontrer combien cela eft outré.
Je dis feulement que je ne conçois pas comment
il a pûmanquer ainfi , fans fujet , à la
politeffe , & à la bienséance , & même à la
bonne politique. M. Rollin étoit bien éloigné
d'aller ainfi mal -à-propos choquer de
front le genre humain.
Vous avez auprès de vous , quelques-unsde
nos amis communs , je ne ferois pas fâché
que vous leur communicaffiez cette lettre
; ils font en état de raifonner fur ces matiéres.
J'en dois voir quelqu'un inceffamment
il m'apprendra ce que vous aurez
penfé enfemble de mes remarques..
"
J'ai l'honneur d'être , &.
Voici encore une réflexion qu'il faut ajouter
aux précédentes , & que j'ai oubliée . Je
crois que M. L. D. F. auroit dû , lorsqu'il
prend un fens different de celui qui a cours ,
en avertir dansune note ; rendre raifon du
changement,&e. Un exemple vous fera fentir
cette néceffité . Ce vers 237. du commen .
cement de l'Enéide, que Virgile met dans la
bouche de Junon, parlant à Jupiter.
Cunctus ob Italiam terrarum clauditur orbis &
a
NOVEMBRE. 1743. 2391
a été jufques iciexpliqué ainfi : Toute la terre
eft interdite aux Troyens , parce qu'ils ont def
fein d'aller en Italie ; c'eſt-à- dire , fi cela a
befoin d'explication , que l'envie qu'ils ont
d'aller en Italie , excite la colére de Junon
contre eux , & que cette Déeffe les perſécute
partout où ils vont. M. L. D. F.
traduit : Tous les chemins de l'Italie leur font
interdits. J'ai beau examiner le Latin ; je n'y
vois point ce fens de M. L. D .. Je me fuis
accufé de peu de conception ; j'ai confulté
d'autres perfonnes ; mais elles ne conçoivent
pas ,, non plus que moi , pourquoi le
traducteur a renoncé au fens reçû de tout
le monde , pour en prendre un nouveau
qui eft different du Latin. Si des notes font
néceffaires , c'eft fûrement dans de femblables
occafions..
Je viens de relire la fameufe defcription
du Port de Carthage . C'eft encore dans le
premier Livre de l'Enéide . Je vous exhorte
à avoir la curiofité de lire auffi la nouvelle
traduction fur cet endroit ; vous verrez que
M. L. D. F. l'a traduit comme s'il ne l'eut
pas entendu.
LE
2392 MERCURE DE FRANCE.
Es
LE VOLEUR
AVERTI PAR UN DIEU.
FABLE imitée du Latin .
Lesgens qui font le métier dangereux ,
Par qui Cartouche eft devenu fameux ,
Pour la plupart ne font , en fait de gîte ,
Fort délicats . Un tel Homme dormant
Près d'un vieux Mur , en fonge eut la viſite
De certain Dieu , lequel , d'un ton preffant ,
Lui dit. » Debout , debout ; fuis , au plus vîte
» Ce Mur qui va s'écrouler à l'inftant .
L'avis du Dieu met la puce à l'oreille
De mon Dormeur , qui s'éveille en furfaut ,
Et qui , docile à la voix qui l'éveille ,
Hors du péril le tire d'un feul faut .
Avec fracas , le Mur tombe auffi - tôt.
C
» Ouf! qu'eft-ceci ? ..Quoi ! tout mon corps fiif .
fonne !
»Quoi donc ! j'ai peur , dit le Drôle à part foi !
» Parbleu , j'ai tort : l'affaire n'eſt que bonne ;
35
53
Que dis- je ? elle est très flateuſe pour moi.
»Voyez ! un Dieu me garde comme un Roi ,
Lorſque maint Fat fur mon compte
blafonne !
» Cela n'eft point fi mauvais , par ma foi.
» Monfieur le Dieu , je vous rend mille graces.
» Honorez-moi fouvent de vos fécours ,
>>Moi , qui fuis né pour braver , tous les jours ,
» Tant
NOVEMBRE. 1743 .
2393
.
• Tant de haſards , tant de dures menaces.
J'ofe , de plus , vous bien recommander
» Tous ceux qui , prêts à beaucoup haſarder ,
» Auront le coeur de marcher fur mes traces .
Ayant fini cette belle Oraiſon ;
Par gratitude , il croit que c'eſt raiſon
De faire auffi les frais d'un facrifice .
S'il immola Taureau , Boeuf ou Geniffe ,
Chévre ou Brebis , au Diantre qui le fçait .
Quoi que ce fût, toujours doit- on entendre
Qu'à mon Dévôt la Victime , en effet ,
Ne coûta rien que la peine de prendre ,
Et la frayeur d'être pris fur le fait .
La nuit fuivante , avint que le même Homme ,
Tout de nouveau dormant d'affés bon fomme
En fonge encor revit le même Dieu ,
>
Lequel lui dit : Je fçais combien j'ai lieu
» De me louer de ton gras facrifice ,
బ De ta Priere , & de ton Grammerci ;
» Mais fçais -tu bien pourquoi j'ai fait l'office
» De t'avertir ? Ecoute ; le voici .
» Il ne m'a plû qu'un fi galant compére ,
» Sous un vieux Mur terminât ſa carriére ,
» Sans nul Témoins , hormis quelque Hibou:
» Tu dois finir en grande compagnie ,
» Par un trépas plus digne de ta vie.
Je t'y referve . Il t'attend ... Devine où ?
F. M. F.
ARREST
2394 MERCURE DE FRANCE.
ARREST du Parlement , rendu en faveur
de la Faculté de Médecine de Paris , contre
la Communauté des Chirurgiens.
FAIT.
Uivant un ancien Ufage , confirmé par ·
l'Ordonnance de Blois , Art . 87. & par
plufieurs Arrêts du Parlement , rendus en
faveur de la Faculté de Médecine de Paris ,
contre la Communauté des Chirurgiens de
de la même Ville , ces derniers ne peuvent
recevoir aucun Afpirant à la Chirurgie
qu'il n'ait été examiné , en préfence de quatre
Docteurs en la Faculté de Médecine .
Cet Ufage avoit été obfervé jufqu'à la
Déclaration du Roi du 23. Avril 1743.
Par cette Déclaration , le Roi a ordonné
qu'aucun de ceux qui fe deſtinent à la Profeffion
de Chirurgie , ne pourra à l'avenir
être reçû Maître en Chirurgie , pour l'exercer
dans Paris , s'il n'a obtenu le grade de
Maître- ès-Arts dans quelqu'une desUniverfités
du Royaume , à peine de nullité de fa
Reception , au moyen de quoi , il eft dit
qu'ils jouiront des mêmes droits , honneurs
& priviléges , dont les Chirurgiens de S..
Côme étoient en poffeffion , avant l'union
du Corps des Barbiers , à celui des Chirurgiens
NOVEMBRE. 1743. 2395
giens de Robbe-longue , qui avoit été ordonnée
par les Lettres Patentes du mois de
Mars 1656.
Depuis cette Déclaration, la Communauté
des Chirurgiens a crû être difpenfée d'appeller
dorénavant les Médecins aux Examens
& aux Receptions des Afpirans en
Chirurgie .
Le 19. Mai 1743. le Doyen de la Faculté
avoit été requis de venir affifter le lendemain
avec deux Docteurs en la manière accoutumée
, à la Tentative du nommé Berdo
fin ; ils s'y préfenterent ; on leur dit que
l'examen étoit remis à un autre jour ; en
effet , il ne fe fit pas le jour indiqué , & le
29. du même mois , fans nouvelle convocation
de la Faculté de Médecine , l'Afpirant
fût examiné,
La Faculté de Médecine s'eft pourvû en
la Grand'Chambre du Parlement , où elle a
demandé l'exécution des Arrêts de la Cour
& de l'Art. 87. de l'Ordonnance de Blois ;
en conféquence qu'il feroit fait défenſes à
la Communauté des Maîtres Chirurgiens
de procéder à aucun examen & reception
des Afpirans à la Chirurgie , fans avoir appellé
le Doyen de la Faculté de Médecine ,
qui fe feroit accompagner de deux Docteurs,
à peine de nullité des Actes ; que les examens
fubis par les Afpirans,contre la difpofition
4396 MERCURE DE FRANCE.
fition des Réglemens , feroient déclarés nuls ,
& les Afpirans tenus d'en faire de nouveaux.
La Communauté des Chirurgiens foutenoit
au contraire, que depuis la Déclaration
du Roi du 23. Avril 1743. elle n'étoit plus
obligée d'appeller les Médecins aux examens
& receptions des Afpirans en Chirurgie.
Comme la difcuffion des Titres & des
Moyens allegués de part & d'autre nous meneroit
trop loin , nous renvoyons le Lecteur
aux Mémoires imprimés , qui ont été
faits dans cette affaire , à laquelle le Public
a paru s'intéreffer.
,
La Caufe ayant été plaidée pendant plufieurs
Audiences , aufquelles il y a eu un
grand concours de monde , il eft intervenu
Arrêt en l'Audience de la Grand'Chambre
le 4. Septembre , fur les Conclufions de M.
Joly de Fleury , premier Avocat Général,
& après un Déliberé , qui a adjugé à la Faculté
de Médecine fes Conclufions &
l'a maintenue dans le droit d'affifter aux
examens & Receptions des Afpirans en Chirurgie
, l'Arrêt a déclaré nuls les examens
fubis par les Afpirans , fans y avoir appellé
les Médecins , fuivant les Reglemens ; & a
condamné la Communauté des Chirurgiens
aux dépens envers la Faculté de Médecine ',
plaidant M. Buirette , pour laFaculté de Médecine
, & M. Guéaux de Reverfeau , pour la
Communauté des Chirurgiens. A
NOVEMBRE . 1743 .
2397
A M. BARON, le jeune , Docteur -Régent
en la Faculté de Médecine de Paris ,
STANCES fur l'obscurité de nos
connoiffances.
E Ternel ennemi du
ennemi du repos des Humains,
Défir de tout connoître , imbécille manie ;
Jufques à quand, hélas ! pafferons -nous la vie
A fuivre tes pas incertains
Sans toi , ſans tes attraits , un efprit de ſyſtême
N'eût jamais égaré le Mortel curieux ,
Et nous euffions vû l'homme à l'étude des Cieux
Préferer celle de lui- même .
Du moins fi j'étois fûr qu'un jour , en te ſuivant ,
L'aimable vérité brilleroit à ma vûë ,
Je craindrois peu l'abord d'une route inconnuë
,
D'où je reviendrois
plus fçavant.
Mais quoi ! fi je parcours tous ces lages Antiques ,
Qui , féduits par ta voix , fuivoient tes étendarts ;
Ne vois -je pas l'erreur regner de toutes parts ,
Dans leurs doutes philofophiques ?
La Terre , me dit l'un , ftable fans fondement ,
Voit le Soleil fournir la courſe paffagére ;
Non , répond Copernic , la Terre plus légere
Eft plus propre
à ce mouvement,
Defcartes vient après . Des Corps Elémentaires ,
Dane
Dans fon cerveau rêveur bientôt font enfantés ;
Il charme l'Univers , qui prend pour vérités
Ses Tourbillons imaginaires.
Dans le Cahos , dit - il , le Monde renfermé ,
En fort , & le produit d'une maniere aiſée ;
La matiére s'eft muë & s'eft pulvérisée ,
Et voilà l'Univers formé.
Pour combattre René , ( a) la jalouſe Angleterre
Oppoſe ſon Newton aux Tourbillons François.
Mallebranche , Rohault , tonnent contre l'Anglois;
Pluche b) à tous déclare la guerre.
Tule vois , cher ami ; la contradiction
Regne dans les Ecrits de ces efprits fublimes ;
Veux-tu trouver le vrai ? Laiffe - là leurs maximes,
Pour lire ma conclufion .
Sur les chofes d'enhaut, dans notre humeur altiére ,
Quand nous voulons avoir un profane entretien
Nous avons juftement ce qu'il faut de lumiére
Pour voir que nous ne voyons rien.
(a ) René Descartes.
Devaricourt , Avocat.
(b) L'objet de l'Abbé Pluche , dans fon fecond Tome
de l'Hiftoire du Ciel , eft de faire voir que tous les Phi-
Lofophes font oppofés les uns aux autres , & qu'il faut
recourir à Moyfeponr trouver la vérité.
RENOVEMBRE.
1743 2399
REPONSE de M. Liger , Commis au
Bureau de la Guerre , à la lettre d'un Officier
du Régiment de .... à M. D. L. R.
au fujet des Elémens d'Euclide, inferée dans
Le Mercure deSeptembre 1743. page 1982 .
St
I les Elémens d'Euclide charment vos
chvementvos
ennuis dans les voyages que vous faites,
M.ce volume a cela de commun entre nous.Il
a bienfouvent accompagné mon oreiller , &
fatigué mes bras dans mes promenades folitaires.
Dès la premiere lecture que j'en ai faite
, fa façon d'établir l'incommenfurabilité
m'a révolté contre fes principes ; plus je l'ai
approfondie,plus j'ai reconnu que ce n'étoit
qu'un Etre de raifon . Quoique vous mettiez
cette fuppofition dans le jour qui lui eft le
plus favorable , néanmoins vous ne pouvez
difconvenir que ce Systême ne peut feulement
pas acquérir en Géométrie le nom de
conjecture. Je ne fçache pas qu'aucun Auteur
l'ait démontrée ; l'autorité des Grands
Hommes que vous citez , M. ne fait point
ce foit une vérité démontrée ; cela
prouve feulement qu'ils l'ont reçûë & qu'ils
ont mieux aimé fuivre Euclide , que de le
conteſter dans ce qu'il y a de moins vrai→
femblable au monde & de plus fuppofé.
voir
que ce
Peut2400
MERCURE DE FRANCE.
Peut-on s'imaginer que j'aye rifqué de
paroître en public , avant que de m'être bien
éprouvé ? il y auroit trop d'imprudence de
ma part , & je crois , qu'au moins , vous auriez
dû refter dans le doute jufqu'après la
lecture de ma feconde Partie , que je me
propofe de faire paroître dans peu ; toutes
les perfonnes qui me connoiffent , fçavent
que j'ai très-peu de tems à y donner ; ne
m'imputez donc point de n'avoir pas encore
mis au jour les preuves que vous me demandez
.
Comment prétendez-vous perfuader qu'il
y.ait dans le monde deux lignes incommenfurables
, en donnant pour toute preuve de
votre foi , qu'il peut y en avoir de telles ;
& que le côté d'un quarré avec fa diagonale
, foient de ce nombre , fans l'avoir vû
démontré ? Un Géométre ne doit point croire
, s'il ne voit , & vous croyez à Euclide
fans qu'il vous démontre ; vous convenez
même que cette propofition ne fe préfente
point fans nuages , & vous vous y foumettez
fans les voir diffipés. Je vous fupplie
de m'en faire voir publiquement un
exemple ; vous me ferez un vrai plaiſir , car
je ne puis en concevoir , & je vous renvoye
à ce que j'en ai dit dans ma lettre, à laquelle
vous me faites l'honneur de répondre.
Vous conviendrez , fi vous avez fait l'opération
NOVEMBRE. 1743. 2401
ration des quarrés dont vous parlez , que
vous avés trouvé l'évanouiffement que j'ai
annoncé. Tout incroyable que paroiffe être
ce que j'ai dit d'un triangle , qui contient
72. en le préſentant d'une façon , & 72 .
que
en le préfentant d'une autre , laiffe pas
que de fubfifter réellement ; c'eſt un Phénoméne
de la Nature que j'ai découvert; je ne
fuis l'auteur de la découverte ; prenezvous
en donc à la Nature , qui veut nous
jouer tous de cette maniére , & montrezmoi
que cela n'eft pas ; mais de me dire cela
ne fe peut , quand je l'exécute & vous auffi,
fans pouvoir vous en empêcher dans l'exécution
, je ne puis vous paffer cela ; il eſt
vrai que la ruine de laGéometrieAlgébrique
ou Euclidienne en fera le réfultat , & que
cela met en jour le moyen de quarrer le cercle.
Mais dois-je être blâmé d'enrichir les
Géometres préfens & à venir , des tréfors
cachés de la Géometrie ? Puis- je empêcher
que cela faffe voir des erreurs dans Euclide,
& qu'il falloit s'y prendre autrement que
lui, c'est-à-dire, comme je l'ai heureuſement
trouvé , pour acquerir la connoiffance des
Figures ?
Vous dites , M. que fi l'on faifoit fur la
terre en grand les triangles en queftion , l'évanoüiffement
n'auroit pas licu ; qui vous
empêche de le prouver? Vous niez que cela
D
puifle
2202 MERCURE DE FRANCE.
puiffe être , après l'avoir vû fur le papier ;
faites- le , M. fur une muraille fpacieufe &
unie , & vous m'en direz des nouvelles.
Le côté 12. eft à la diagonale 17. comme
le côté 17. eft à la diagonale 24. Je ne vous
donne pas cela comme une régle générale ,
mais comme un fait particulier , & ce feroit
être dans l'erreur , comme Pithagore , de
croire que l'on a trouvé une régle générale ,
fans exception , quand on à trouvela valeur
des trois côtés d'un triangle rectangle fcaléne,
comme le fien , qui produit cette progreffion
3. 4. 4. 5. Ici la fomme des extrêmes
eft égale à celles des moyens , mais
en les multipliant l'un par l'autre , vous aurez,
15. & 16. En vérité , M. un Géometre
attentif peut-il donner dans ce panneau ? Ne
voyez-vous pas que ce triangle eft la moitié
d'un quarré long & non d'un quarré parfait?
Dans la précédente progreffion , il s'agit du
quarré parfait ; la fomme des extrêmes eft
36. & celle des moyens 34. cela ne vous accommode
pas ; vous jurez par Euclide , que
ces deux fommes doivent être égales ; & je
vous dis , M. qu'il y auroit erreur , s'il y
avoit égalité , parce qu'il ne s'agit pas
d'un quarré long. Multipliez donc les extrê
mes l'un par l'autre , vous aurez 288 , & les
moyens produifent 289. ce qui eft juste ,
parce que le quarré double 288. en peut
conNOVEMBRE.
1743. 2403*
contenir 289. en changeant fa conftruction
naturelle: donc la difference eft néceffaire
en ce cas.
2
Le quarré 72. eft au quarré 144. comme
le quarré 288. eft au quarré 576. Les côtés
de ces quarrés font cette progreffion 8 .
12 . :: 17.24. Multipliez les extrêmes l'un
par l'autre , vous aurez 204 & les moyens
vous produiront la même fomme. J'ignore
quels calculs vous avez fairs ; mais ceux-ci
me paroiffent clairs , courts & décififs . J'ai
l'honneur d'être , M....
BOUQUET
A Madam : M ** * le jour de ſa fête , par
M. D. L. P.
Eut être attendiez-vous , adorable Climene ,
Pour me attendezcejour adrerit votre rein
De lys , de roſes , de jaſmin ,
De muguet , ou de marjolaine.
Mais pourquoi de ces fleurs emprunter le fecours ,
Tandis fur
que
les Ris & les Amours
vos pas ,
En font naître qui font plus belles ,
Plus durables , plus naturelles
?
La Terre offre-t- elle des fleurs
Auffi brillantes , aufli vives ,
Dij
Auffi
2404 MERCURE DE FRANCE,
Auffi fimples , auffi naïves ,
Que celles , qui fur vous étalent leurs couleurs >
J'oferai toutefois , Climene , vous le dire ,
Ces objets ne font pas les objets que j'admire.
Souvent , ces dehors ſpécieux
Cet air aifé , ce doux fourire ,
Sur le coeur n'ont aucun empire,
Et ſe bornent à plaire aux yeux.
Ce que je trouve en vous d'un prix ineſtimable ,
Ce qui charme à la fois & mes yeux & mon coeur ,
C'eſt cette égalité d'humeur ,
C'est cet efprit bon , fociable ,
Ce tendre attachement pour un époux aimable ,
Digne par fon bonheur de faire des jaloux ,
Comme par fes vertus il eft digne de vous.
SEANCE PUBLIQUE de l'Académie
Royale de Chirurgie, tenue le 11 .
Juin dernier , à laquelle préfida M. DE
LA PEYRONIE , Premier Chirurgien
Médecin Confultant du Roi.
M. QUESNAY , Secrétaire , fit l'ouverture
de la Séance par le Difcours fuivant.
'Académie propofa pour le Sujet du Prix de
L'année 1741 , de déterminer ce que c'est que ré-
Jolutifs , d'expliquer leur maniére d'agir , de diftinguer
leur differen es efpeces , de marquer leur ufage dans les
maladies Chirurgicales .
Ce
NOVEMBRE , 1743. 2405
Ce Sujet ne fut pas affés approfondi , ni traité aflés
folidement dans les Mémoires que l'Académie reçût
; elle fe détermina à propofer une feconde foi
la même matiére pour le Prix de cette année , & elle
a eû la fatisfaction de voir que ceux qui ont concouru
, ont travaillé avec beaucoup d'application
& d'ardeur à acquérir de nouvelles lumiéres fur un
fujet fi important. Les connoiffances générales qui
doivent conduire la recherche des qualités des Rmédes
, qui éclairent l'obſervation , qui aident
découvrir les cauſes des maladies , & les indications
que ces caufes fourniſſent , font détaillées avec beau™
coup de fçavoir & d'intelligence dans les Mémoires
qui ont remporté le Prix . La pratique y eft établie
fur les préceptes & les obfervations des grands Maltres.
Nous ne pouvons pas cependant diffimuler
que l'obfervation & les connoiffances généralesne
fuffifent pas pour traiter à foud un fujet particulier.
Les connoiffances générales ou les connoiffances
des premiéres caufes , ou des caufes éloignées , font.
abfolument néceffaires ; elles font le flambeau qui
doit nous éclairer dans les recherches des cauſes
particuliéres ou immédiates , qui peuvent former la
bafe de la doctrine que l'on entreprend d'établir on
d'éclaircir ; fans ces connoiffances particulières, qui
font fort étenduës , & qu'on ne peut puifer que dans
la Nature même , on ne peut rien approfondir.
C'eft en vain que l'on tâche d'y fuppléer par
des vrai-ſemblances, par de purs raifonnemens , par
des fictions ingénieufes , par des explications féduifantes
; ces productions éblouiffantes nous éloignent
de la vérité, & nous égarent dans la pratique;
ce n'eft pas non plus par la feule voye de l'obfervation
qu'on peut parvenir à la connoiffance des caufes
particuliéres , qui peuvent porter de nouvelles
lumiéres dans notre Art ; l'obfervation eft louvent
D iij obfcure
2406 MERCURE DE FRANCE.
obfcure & équivoque ; elle nous jette prefque toujours
dans l'erreur , lorfque nous la fuivons aveu
glément ; cependant l'obſervation eſt la ſource de
nos connoiffances , comme de nos erreurs , & le
fondement de la pratique , fans elle , l'art de guérir
ne feroit qu'un art naiffant , ou plûtôt un art , dont
la ſpéculation feroit ſeulement entrevoir la poſſibilité.
C'est même à l'obſervation ſeule que nous fom.
mes redevables de la connoiffance des vertus des
Remédes , mais leur ufage ou leur adminiſtration
exige d'autres lumiéres .
Sans les découvertes Phyfiques , Chymiques ,
'Anatomiques, fur l'economie animale , fur les cauſes
des maladies , fur la nature & l'opération des
Remédes , on n'auroit que des idées vagues & confufes
; on confondroit les guérifons que les Remédes
opérent , avec celles qui font dûës uniquement à la
Nature ; on leur attribuëroit fouvent les accidens
qui ne font que des fuites des maladies , & fouvent
auffi on rapporteroit aux maladies les mauvais effets
qu'ils caufent ; on s'abandonneroit aux préjugés
que l'expérience infpire , que les témoignages des
Praticiens peuvent autorifer , & que l'imagination
& le pur raifonnement favorifent.
Il n'y a pas de Remédes dans la Chirurgie plus
variés , plus étendus , plus difficiles à déterminer &
à démêler , que les Réfolutifs ; felon quelques-uns ,
ce font des Remédes chauds , qui fubtilifent les humeurs
extravafées dans une partie , & qui les font
évaporer à travers la peau . Selon d'autres , ce font
des Remédes chauds , propres à diffiper les obftructions
, qui bouchent les vaiffeaux , & arrêtent le
cours des humeurs ; tous les regardent comme des
Remédes chauds , & aucun ne détermine , ou ne
marque en quoi confifte la chaleur qu'on attribuë à
ces Remédes,
Les
NOVEMBRE . 1743. 2407
Les croit-on chauds , parce qu'on a pensé qu'ils
atténuent & fubtilifent les humeurs , en agiffant
immédiatement ſur elles ? N'y a - t'il pas auffi des
Remédes froids , qui ont la même propriété , &
tous les Réfolutifs l'ont - ils ? Cependant tous les
Réfolutifs ont été mis dans tous les tems au rang
des Remédes chauds par tous les Praticiens , parce
qu'ils excitent de la chaleur dans les parties , fur
lefquelles on les applique. C'eft donc cette proprieté
& celle de réfoudre , ou de déplacer les humeurs
arrêtées dans une partie , qui diftinguent ce
genre de topiques d'avec les autres ; il faut fçavoir
en quoi confiftent ces proprietés, & il faut , de plus ,
remarquer que le nom de Résolution a une fignifica
tion beaucoup plus étendue que celui de Refolutifs.
La Réſolution eft la guérifon d'une tumeur ou
d'un engorgement , caufé par des humeurs arrêtées
dans une partie , guérifon , qui dans les fimples tumeurs
, s'opére infenfiblement par la tranſpiration ,
par le déplacement de l'humeur arrêtée , fans que
cette humeur caufe dans la partie aucune divifion ,
ni aucun défordre remarquable , & qui dans les tumeurs
avec playe , ou autre divifion , s'opére ſouvent
par l'évacuation qui fe fait peu à peu par les vaiffeaux
ouverts ; or , les Remédes chauds , que l'on a appellé
Réfolutifs , ne font pas les feuls Remédes qui
peuvent procurer cette forte de guériſon ; on l'obtient
fouvent par le fecours des Remédes froids
qu'on a nommé Répercuffifs . Tous les Remédes , qui
procurent la réfolution , ne font donc pas renfermés.
fous le genre des Remédes que l'on a appellé Réfolutifs
, en effet , il n'y a que ceux- ci , qui , rigoureufement
parlant , opèrent la réfolution ; les autres
ne font que la procurer, ou la faciliter ; il faut avoir
la même idée de ces remédes que l'on a des Bains ,
qui peuvent procurer ou faciliter la purgation , &
D iiij qu'on
2408 MERCURE DE FRANCE.
qu'on ne confond pas néanmoins avec les Remédes
purgatifs .
En quoi confifte donc la vertu ou l'opération des
Remédes chauds , qui opérent la réſolution ? C'eſt
ce que l'Académie auroit defiré qu'on eût détermi
né exactement ; car ce n'eft que par l'action particuliére
de ces Remédes qu'on peut les diftinguer
des autres , qui peuvent guérir auffi par la voye de
la réfolution ; or ce n'eft pas , comme nous l'avons
déja remarqué , par leur vertu atténuante ou diffolvante
, qu'on doit les diftinguer , non- feulement
parce qu'une partie des autres Remédes qui procurent
la réfolution , font diffolvans ou atténuans ,
mais parce que la plupart des réfolutifs n'ont pas
cette vertu ; celle qu'ils ont d'échauffer , eft généralement
reconnuë ; elle eft commune à tous les réfolutifs
; ainfi tout Reméde extérieur , ou tout topi .
que chaud , eft réſolutif , & tout réfolutif eft chaud;
c'eft donc la proprieté qu'ont les réfolutifs d'échauf
fer , qui caractériſe ce genre de Remédes.
Pour connoître les réfolutifs & pour expliquer
leur maniére d'agir , il faut donc examiner ce que
c'eft que cette proprieté. Comment un réfolutif caufe
til de la chaleur dans une partie ? Y porte- t'il
cette chaleur , ou l'excite - t'il par fon action fur la
partie ? S'il y portoit la chaleur, il échaufferoit également
une partie vivante & une partie morte ,
fur
lefquelles il feroit appliqué :cr les Remédes réfolutifs
ne caufent point de chaleur dans une partie où
la vie est éteinte ; ce n'eft donc que par la vie , c'eſtà
- dire , par l'action organique des vaiffeaux , qui
compofent nos parties , qu'ils y font naître la chaleur
, Ou le mouvement dans lequel confifte
cetre qualité , c'est donc en excitant le jeu des
vaffeaux
que ces Remé les échauffent & qu'ils opétent
la réſolution , c'eſt à dire, qu'il déplacent l'humeur
>
NOVEMBRE. 1743. 2409 1
meur , qu'ils en procurent l'évacuation , ou qu'ils
rétabliffent fon mouvement de circulation , en excitant
l'action des vaiffeaux où elle féjourne.
Mais il n'y a aucun de ces Remédes , qui foit fimplement
réfolutif ou ftimulant ; ils réuniffent tous
des qualités differentes, qui diverfifient & modifient
leur action . Il faudroit donc reconnoître autant
d'efpeces de réfolutifs qu'il y a de Remédes differens
, qui avec leur qualité ftimulante , en poffedent
d'autres , aufquelles on doit faire attention dans
l'ufage des réfolutifs ; car ce font ces qualités qui
doivent en régler le choix , fuivant les indications
que préfentent les maladies , qui peuvent être terminées
par le fecours de ces Remédes.
Cependant on peut quelquefois envifager les Remédes
réfolutifs comme fimplement ftimulans ;
parce qu'il y a des cas où une maladie n'offre d'autre
indication que le déplacement de l'humeur arrêtée
, & alors il fuffit qu'il ne le trouve point dans,
ces Remédes des qualités qui ne s'oppofent pas à
leur vertu réfolutive . On doit feulement avoir attention
de choisir ceux qui ont le degré d'activité
néceffaire , pour obtenir l'effet que l'on a en vûë .
>
Les Anciens fe font fort appliqués à découvrir
par l'obfervation les differens degrés de chaleur
ou d'activité des Remédes réfolutifs , l'obfervation
eft en effet la feule voye , qui peut conduire à
cette connoiffance ; ce font donc les Praticiens , qui
dans tous les tems fe font attachés à connoître la
force de ces Remédes , qu'il faut confulter ; leur
doctrine eft le fruit d'une expérience de beaucoup
de fiécles. Elle peut feule , quoique peut- être encore
fort imparfaite , nous inftruire fur le degré de force
de la qualité échauffante de chaque réfolutif.
Mais les cas où l'on peut n'enviſager que cette
qualité dans la cure des maladies , qui exigent les
D v réfolu-
=
2410 MERCURE DE FRANCE .
réfolutifs , font fort rares ; les maladies préfentent
prefque toujours differentes indications à remplir ,
& ce font ces indications qui doivent nous cqnduire
dans le choix des differens genres de réfolutifs,
que nous devons employer ; ces genres peuvent fe
réduire à douze , en fe réglant fur les principales
qualités qui les diverfifient , & qui établiffent entre
eux des differences effentielles. Nous allons donner
une légere idée de ces diverfes claffes de réfolutifs
afin de faire entrevoir l'étendue de cette matiére , &
des connoiffances qu'il faut raffembler pour l'approfondir.
i
Les differentes qualités , que réüniffent les Remédes
chauds , nous fourniffent des réfolutifs fortifians
des réfolutifs raffermiflans , des réfolutifs relachans
, des réfolutifs émollians , des réfolutifs diffolvans,
des réfolutifs coagulans , des réfolutifs antiputrides ,
des réfo utifs diaphoretiques , des réfolutifs déterfifs ,
des réfolutifs irritans , & des réfolutifs anodins .
>
Les réfolutifs fortifians , font ceux qui non feulement
excitent & hâtent l'action organique des vaiffeaux
, mais qui , de plus , la raniment , & la vivifrent
, lorfqu'elle eft foible , languiffante , ou en
partie éteinte. Les Remédes qui ont la proprieté
d'exciter l'action des vaiffeaux , de la rendre plus
fréquente , n'ont pas toujours celle de la fortifier ,
lorfqu'elle eft trop débile ; ils réüniffent même fouvent
d'autres vertus qui peuvent la débiliter davantage
; ainfi il ne fuffit pas de recourir à un Reméde
purement ftimulant,lorfqu'il eft néceffaire d'exciter
& de ranimer l'action organique des vaiffeaux ; il
faut qu'il foit tout enſemble ftimulant & fortifiant ;
ces qualités le trouvent dans les fubſtances qui abondent
en huiles fubtiles & aromatiques , ou en huiles
alkoolifées par la fermentation ; ce genre de refolutifs
convient particuliérement dans les grandes contufions,
NOVEMBRE . 1743 . 2411
tufions , où l'action organique des parties froiffées
eft fort affoiblie ; dans les difpofitions gangreneufes
qui dépendent d'humeurs vicieufes dont la malignité
tend à éteindre le principe vital ; dans les oedemes
habituelles , où l'action organique des parties
engorgées eft trop languiffante.
Les réfolutifs raffermiflans excitent l'action des
folides , & refferrent en même-tems leur propre
fubftance , qui eft trop relâchée , & dont le reffort
eft trop affoibli ; tels font la plupart des Remédes
defficatifs & des Remédes aftringens chauds , qu'ils
ne faut pas confondre avec les répercuffifs ou aftringens
froids ; ces Remédes font indiqués , lorfque
les parties font abbreuvées de fucs qui les relâchent,
& les jettent dans l'atonie ; mais on doit être
attentif à diftinguer cette atonie , ou cette débilité
du reffort des parties , d'avec la débilité de l'action
organique , car ces deux fortes de débilités exigent
comme nous venons de le remarquer , des Remédes
differens , lotfqu'elles exiftent féparément , ce qui
arrive fouvent , ou des Remédes compofés des uns
& des autres , lorqu'elles fe trouvent enfen.ble.
Les réfolutifs relâchans different des autres Remé
des relâchans , en ce qu'ils font chauds , ou ftimulans
, & que dans le même tems qu'ils relâchent les
parties trop tendues , ils opérent la réſolution des
humeurs arrêtées dans ces parties ; ces deux proprietés
fe trouvent dans les fubftances aqueules,
graffes , ou huileufes , fournies de principes actifs ;
ce genre de réfolutif convient , lorfque quelqu'irritation
caufe dans les vaiffeaux des froncemens qui
y arrêtent le mouvement de la circulation , ou occafionnent
dans les parties nerveuses , membraneufes
, tendineufes , aponevrotiques , des tenfions , &
des étranglemens qui caufent & entretiennent des
engorgemens .
D vj Les
1412 MERCURE DE FRANCE.
Les réfolutifs émolliens , pénetrent & détrempent
peu à peu les fucs arrêtés & endurcis , & follicitent
doucement les vaiſſeaux à ſe débarraffer de ces fucs ,
à mesure qu'ils reprennent leur fluidité ; telles font
les eaux thermales ou chargées de ſoufre minéral ;
les Plantes mucilagineufes , que les Anciens ont
mis au rang des Remédes chauds ; ces réfolutifs font
employés pour amollir & réfoudre les fchirres & les
tumeurs dures, mais ils ne peuvent réüffir,que quand
la vie ou l'action organique des vaiffeaux n'eſt
éteinte , & qu'elle eft encore fufifante pour aider
l'opération de ces Remedes ,& pour déplacer les fucs
arrêtés.
pas
Les ré olutifs diffolvans ou atténuans , divifent &
fubtilifent les fucs épaiffis & arrêtés dans une partie;
ils agiffent par des particules métalliques , ou par
des fels qui font mis en mouvement par l'action organique
des vaiffeaux , & qui excitent eux-mêmes
cette action , d'où dépend , du moins en partie , leur
activité . Tels font le Mercure , & la plupart des Sels
neutres , particuliérement le Sel Armoniac ; telles
font auffi les huiles volatiles , unies à des Sels fort actifs,
comme dans les Plantes carminatives, qui diffolvent
les fucs pituiteux & glutineux , rarefiés par un
air élaftique , que ces fucs retiennent . Ce genre
réfolutif renferme , comme on vient de le remarquer,
des Remédes de differens genres , ainfi ils peuvent
convenir à plufieurs efpeces de maladies.
de
Les réfolutifs coagulans poffedent deux proprietés
qui paroiffent fort oppofées ; celle d'épaifir les humeurs
qui féjournent dans une partie , & celle de les
réfoudre.Cependant elles fe trouvent réunies dans les
réfolutifs qui abondent en huile Balfamique & aromatique
, comme dans l'huile de Thérébentine &
dans les autres huiles effentielles de ce genre , ou
en huiles alkoolifées par la fermentation , comme
dans
NOVEMBRE . 1743 . 4
2413
dans l'Esprit de vin , dans l'Eau de vie & dans les
autres Liqueurs vineufes ; ces Remédes conviennent
dans les cas où les fucs font diffouts , particulierement
dans les fuppurations & dans ces gangrenes
humides , où la diffolution des humeurs arrêtées eſt
à craindre .
Les réfolutifs antiputrides , font prefque tous ou coagulans
, ou diffolvans , l'ufage des uns & des autres
doit être dirigé , felon les indications qui accompagnent
celle que préſente la putréfaction , à laquelle
nous voulons nous oppofer.
Les coagulans font les mêmes que ceux du genre
précédent ; ils conviennent lorfque la pourriture
s'empare des humeurs arrêtées & les fait tomber en
diffolution , comme dans les gangrenes humides &
dans les ulcéres putrides.Les autres réfolutifs antiputrides,
c'eft-à- dire , les diffolvans , fe trouvent dans les
Sels neutres que nous avons placés fous le genre des
réfolutifs diffolvans ; ils font indiqués dans les gran.
des contufions où il y a beaucoup de fang coagulé ,
auquel il faut donner de la fluidité, pour en faciliter
l'écoulement avant qu'il fe corrompe , & qu'il attire
la gangrene dans la partie contufe.Les acides délayé
font auffi des diffolvans , qui s'opposent à la pourriture,
mais la plupart font rafraîchiffans , aftringens ,
ainfi nous ne pouvons pas les placer au rang des
réfolutifs .
Les réfolutifs diaphoretiques agiffent principalement
fur les vaiffeaux excrétoires de la peau , avec
lefquels ils paroiffent avoir plus de rapport que les
autres réfolutifs . En excitant l'action de ces vaifſeaux
, ils mettent en mouvement les humeurs qui
yfont retenuës , & en procurent l'évacuation . L'expérience
a fait remarquer cette proprieté dans les
fleurs de Camomille , de Melilot , dans les feuilles
& les fleurs de Sureau , dans celles d'Hiéble , dans
les
2414 MERCURE DE FRANCE.
les feuilles de Bouleau , &c. Ces Remédes font employés
dans les Eréfipéles oedemateux , dans les
oedemes & dans les autres maladies où il est néceffaire
de procurer l'évacuation des fucs qui fejournent
dans quelque partie, & qui font difpofés à être
expulfés par la tranfpiration.
Les réfolutifs déterfifs ou vulnéraires procurent l'évacuation
des fucs qui croupiffent dans les chairs
des playes & des ulcéres. Prefque tous les Remédes
qu'on appelle déterfifs , font réfolutifs . C'eft en excitant
l'action des petits vaiffeaux qu'ils nettoyent
& débarraffent les chairs des fucs qui les relâchent ,
qui affoibliffent leur action organique , qui les rendent
baveuſes & mauvaiſes. Les Plantes qui ont beaucoup
de faveur, qui abondent en Sels effentiels ,font
prefque toutes réfolutives vulneraires . Les Minéraux
un peu chargés de parties falines , nous fourniffent
auffi beaucoup de Remédes de ce genre.
Les refolutifs irritans déterminent vers la peau
par l'irritation qu'ils y caufent , le cours des fucs
que l'on veut déplacer & évacuer ; c'eſt dans cette
vûë qu'on a recours aux finapiſmes , aux rubéfians
aux véficatoires , &c .
2
Les réfolutifs anodins excitent l'action des vaiſfeaux
& rendent en même tems les parties nerveuſes
, deſtinées au fentiment , moins fenfibles
& moins fufceptibles d'irritations ; telles font
les Plantes qui ont une odeur douce & fuave ,
comme le Safran , le Mélilot , la Camomille , le
Camphre , & c. & celles qui ont une odeur douce ,
légérement foetide & affoupiffante , comme les
fleurs de Sureau , d'Hieble , de la Camomille puante
, & femblables. Ces Remédes font indiqués dans
les cas où il y a des fucs irritans à réfoudre , & des
douleurs à calmer.
Cette divifion quoiqu'un peu étenduë , ne donne
qu'une
NOVEMBRE . 1743. 2415
qu'une idée fort vague des réfolutifs . En diftinguant
ici leurs genres , nous n'avons fait qu'ébaucher la
matiére ; il n'eft pas auffi aiſé de démêler les espéces
qui font renfermées fous chaque genre, & il eft plus
difficile encore de déterminer les qualités des Remédes
qui appartiennent à chaque efpéce ; on ne peut
y parvenir que par un affemblage immenfe de faits
& de connoiffances de divers genres. Il faut confulter
toutes les Obfervations des grands Maîtres ,
examiner les differens degrés de force des Remédes
chauds ; chercher dans la faveur , dans les odeurs ,
dans les principes de ces Remédes , les differences
effentielles qui les caractérisent , qui les diftinguent
les uns des autres ; trouver les rapports qui les ramenent
à la claffe , ou à l'efpéce à laquelle ils appartiennent.
De-là , on doit paffer aux maladies aufquelles ils
conviennent ; elles exigent une étude & des recherches
fort étenduës . Il faut diftinguer leurs efpèces ,
leurs caufes , leurs tems, leurs accidens , leurs complications;
faifir exactement toutes les indications qu'elles
préfentent ; régler fur ces indications l'ufage de
chaque genre , ou de chaque efpéce de réfolutifs ;
preferire les differens mêlanges néceffaires , pour
modifier ces Remédes , felon les differentes indications
que Pop a à remplir en même-tems , dans
chaque maladie ; choifir les formules les plus ufitées
dans la pratique , & les plus recommandées par les
grands Maîtres ; les placer avec difcernement , felon
l'état de la maladie , le tems , & les circonftances
où elles doivent être employées . Toutes ces
recherches font auffi intéreffantes qu'elles font étenduës
; elles n'on pour objet que des découvertes
précieuſes , aufquelles on ne peut parvenir que par
une longue étude , & par un grand nombre d'expériences.
L'Académie
2416 MERCURE DE FRANCE.
L'Académie , qui envifage tout le travail qu'exige
une matiére vafte & fi difficile , fe contente
des connoiffances que les fçavans Auteurs des Mémoires
, qui ont remporté le Prix , ont raffemblées ;
elle eft très fatisfaite des efforts & du zéle avec lefquels
ils fe font appliqués à remplir fes vûtes ; fon
intention principale eft d'engager les Chirurgiens à
travailler fur des matiéres qui ont été jufqu'à préfent
un peu trop négligées ; les connoiffances qu'on
peut y acquérir , font non-feulement néceffaires ,
pour affurer le fuccès des opérations , mais encore
pour les moins multiplier ; c'eft l'objet qui lui paroît
aujourd'hui le plus preffant , le plus digne de
fon attention ; elle efpere que ceux qui ont fourni
des Mémoires fur les differens, Reinédes qu'elle à
propofés pour les Sujets du Prix poueront plus loin
leurs travaux , & qu'elle recevra fur cette matiére
des Mémoires qui mériteront d'être donnés au
Public.
1
Les Mémoires qui ont parû entrer le plus dans
les vûës de l'Académie , & à qui elle a crû devoir
partager le Prix qui eft double , font le Mémoire
N°. 6. qui a pour Devife , Pro "optatu non tetigi intricatam
elaborata Refolutionis calcem . Ce Mémoire
eft de M. Pontier , Chirurgien , & Lieutenant de M' .
le Premier Chirurgien du Roi, à Aix , en Provence;
& le Mémoire No. 5 qui fe termine par ces mots ,
Qua funt igitur epularum , aut ludorum , aut ſcortorum
voluptates cum his voluptatibus comparanda ? Cieero
in Catone ; celui ci eft de M. Hugon , fils , Chirurgien
dans le grand Hôtel Dieu de Lyon. Et elle
a trouvé que de tous les autres Ouvrages qui ont
mérité d'être admis au concours , le Mémoire N° . 3 .
a le plus approché de ceux qui ont remporté le Prix,
ce Mémoire a pour Devife , Eſſai d'un Garçon Chirurgien
de Province il eft de M. Mopilier , le jeune ,
Chirurgien à Angers. L'ANOVEMBRE.
1743. 2417
La même Académie , depuis la derniére Affemblée
publique,a perduM. de Volpelieres ,Licencié en Médecine
, Chirurgien de Beaucaire , Lithotomiste , Penfionnaire
de la même Ville , Chirurgien Major du
Régiment des Dragons de la Suze , & Affocié Correfpondant
de l'Académie , mort à l'armée de Baviére.
M.de Volpelieres avoit un zéle très marqué pour
fa profeffion ; avant & depuis fon affociation à l'Académie
, il avoit fourni à la Compagnie un grand
nombre de Mémoires , & d'Obfervations très curieufes
, & très intéreffantes pour la pratique : la mort
de cet habile Praticien , fait perdre à la Compagnie
d'excellens morceaux de Théorie pratique , qu'il
avoit projetté de travailler , quand le retour de la
paix lui auroit laiffé le tems néceffaire & fuffifant
pour méditer ces fujets , où il auroit employé les
matériaux que fa pratique militaire lui fourniffoit
abondamment.
L'Académie , depuis la féance publique de l'année
derniére , a élû pour Affociés correfpondans ,
Regnicoles.
M. Collin de la Croix , ancien Chirurgien Major
du Régiment des Dragons d'Orléans , Chirurgien
Major de l'Hôpital Royal & Militaire de Phalfbourg
, & Médecin du même Hôpital .
M. Serres , Chirurgien à Montpellier , Démonf
trateur Royal , Chirurgien Aide- Major de l'Hôpital
Général & de l'Hôtel-Dieu de S. Eloy de la même
Ville .
M. Medalon , Docteur en Médecine , Médecin
des Camps & Armées du Roi , & Membre de la Societé
Académique des Arts. M. Medalon eft celui
qui a gagné le premier Prix de l'Académie en 1733 .
M. Alary , Maître ès - Arts , Chirurgien à Verfailles
, Lieutenant de M. le Premier Chirurgien du
Roi ; Chirurgien major de l'Infirmerie Royale , &
de
2418 MERCURE DE FRANCE,
de l'Hôpital de la Charité de la même Ville : M.
Alary a remporté l'année derniére le premier Prix,
fur le fujet des Remédes repercuffifs.
M. Lamoryer , Maître-és-Arts , Chirurgien à
Montpellier , Profeffeur & Démonftrateur Royal
en Chirurgie , Chirurgien Major de l'Hôtel Dieu
de S. Eloy , & Membre de l'Académie Royale des
Sciences de la même Ville.
L'Académie s'eft aggrégé pour Affocié Etranger ,
M. Grace , Maître Chirurgien , Docteur en Medecine
à Dublin , en Irlande , & l'un des Chirurgiens
de l'Hôpital de la Charité de la même Ville .
L'Académie , en nommant ces illuftres Profeffeurs
, fait connoître en même tems le défir & l'efperance
qu'elle a de perfectionner de plus en plus
par le concours des lumiéres & des obfervations , la
pratique de l'Art dont elle fait fon objet.
M. Petit lût enfuite un Mémoire fur les ulcéres
variqueux.
Il n'eft pas étonnant , dit-il , que les varices s'oppofent
à la guerifon d'un ulcére , puifqu'elles en
font fouvent les cauſes immédiates, & qu'elles inter.
rompent toujours le cours naturel du fang & de la
limphe : auffi la premiére intention que l'on doit
avoir dans la cure des ulcéres variqueux , c'eft de détruire
les varices ,s'il eft poffible ; ou fi cela ne fe peut,
de les rendre moins contraires. Pour parvenir à l'une
ou l'autre de ces fins , il faut connoître la cauſe
qui produit ou entretient les varices , & les progrès
de cette caufe , c'eſt à dire , l'état actuel où le trouvent
les veines variqueufes.
A l'égard des caufes qui peuvent produire les varices
, il eft clair que tout ce qui s'oppose à l'afcenfion
du fang dans les veines , doit en être la principale
: auffi voit - on que les perfonnes fajettes à
cette maladie, font particuliérement les femmes qui
ont
NOVEMBRE. 1743- 2419
ont eu de fréquentes groffeffes , les perfonnes qui
font long-tems de bout , & prefque toutes celles qui
ont la mauvaiſe habitude de ferrer leurs jarretieres .
Dans tous ces cas , le fang qui remonte difficilement
par les veines , les remplit & les dilate ; leurs membranes
réfiftent quelque tems,mais à la fin elles obéiffent
, perdent leur reffort , & leur dilatation exceffive
produit les varices.
Dans cet état , le fang peut encore couler dans les
veines , mais il y coule avec tant de lenteur , qu'à
la fin il s'y épaiffit & s'y coagule ; alors les varices
ne font plus , comme auparavant , molles , & obéiffantes
au toucher ; un bandage légèrement compreffif
les vuidoit facilement , & faifoit reprendre au
fang fon cours naturel , mais depuis fa coagulation
dans la varice , il y eft ftagnant , & le caillot qui s'y
forme , parvient à boucher le tronc de la veine ; le
fang qui aborde , ne pouvant plus y paffer , fe fait
des routes dans les vaiffeaux collateraux ; il les dilate
, les rend variqueux , & les varices qui fe forment
dans ceux ci , les bouchent au point de refufer
le paffage du fang des vaiffeaux , qui leur font fubalternes
; c'eft ainfi que les varices fe multiplient ,
& que , jufqu'aux capillaires , toutes les veines deviennent
de proche en proche , & par dégrès plus
ou moins variqueufes.
La tention douloureufe,l'inflammation & la fièvre
furviennent; la fuppuration,& même les abfcès gangreneux
en font quelquefois les fuites; mais le plus
fouvent la maladie ne parviendroit pas à ce point ,
fans la négligence du malade ou celle de ceux qui le
gouvernent; elle n'y parvient même que par dégrès.
Sitôt que le tronc des vaifſeaux eft entiérement
bouché par le premier caillot , le fang qui remonte
par les branches , fe coagule , à mesure qu'il arrive ;
la tumeur augmente & devient plus dure ; elle n'eft
pas
2420 MERCURE DE FRANCE.
pas encore bien douloureufe , fi ce n'eft quand on
la preffe ; elle n'obéit prefque point au toucher dans
les premiers jours , mais peu
à peu elle devient
molle à fa circonference , & à travers de cette molleffe
, on fent encore le caillot , plus petit à la vérité
, mais plus dur qu'il n'étoit , parce que la férofité
s'en eft féparée ; c'eſt cette férofité qui fait la
molleffe ; elle entoure le caillot , & toujours renfermée
avec lui dans la cavité du vaiſſeau , on apperçoit
au toucher une fluctuation qui en impoferoit à
ceux , qui ne feroient pas inftruits de cette circonf
tance ; j'en ai vû que l'on avoit ouvertes , croyant
ouvrir un abfcès ; quoique ce foit une erreur , c'e
n'eft pas toujours un mal , parce que la férofité fanguinolente
, qui en fort , quoiqu'en médiocre quantité
, débarraffe & foulage d'autant la pattie ; de
plus , fi le caillot ſe préfente à l'ouverture que l'on
a faite , & fi cette ouverture eft affés grande pour
qu'on puiffe le tirer , il peut arriver qu'on débouche
le tronc de la veine variqueufe , & même
l'embouchure de plufieurs vaiffeaux qui s'y viennent
décharger , ce qui opére un foulagement confidérable.
Lorsque je dis que l'ouverture des varices , dans
le cas que je viens de propofer , n'eft pas un mal
je fuppofe que tout le fang qu'elle fournit , s'éva
cue au-dehors ; car cette évacuation ne peut être
que favorable ; au lieu que fi tout le fang , ou une
partie , fe gliffoit fous la peau , la maladie feroit facheufe
; ce que je dis eft fondé ſur plufieurs obſervations
, que je vais rapporter , fans lesquelles je ne
me ferois peut-être pas enhardi à ouvrir les varices ,
comme je le pratique depuis long tems avec fuccès,
de la maniére que je dirai ci- après .
Les fujets fur lefquels j'ai eu le plus d'occafions
de pratiquer cette opération , font les femmes qui
font
NOVEMBRE. 1743 . 2421
font beaucoup d'enfans , & qui les font fort proche
les uns des autres ; celles , qui outre cela , font affujeties
à des corvées , & à des travaux pénibles ,
telles que font les femmes des halles , les blanchif
feufes , & plufieurs autres , qui n'ont pas le moyen
de fe ménager pendant leur groffeffe; ayant les jambes
expofées à l'humidité , & au froid , le fang s'épaiffit
dans leurs veines ; étant prefque toujours debout
, le fang monte difficilement contre fon poids ;
enfin étant enceintes , l'enfant péſe für le tronc des
veines iliaques; il les comprime; il fait à leur égard,
ce que la ligature fait dans la faignée. Que de cau
Les capables de ralentir le fang , de gonfler & de dilater
les veines ! Mais fi l'on ajoûte à ces cauſes , les
efforts que ces pauvres femmes font obligées de faire
dans le tems même que leurs jambes font gorgées ,
& leurs varices pleines & prêres à créver , on ne s'étonnera
pas fi elles crévent effectivement , & fi la
peau même le perce : j'ai obfervé l'un & l'autre
prefque dans les mêmes circonstances.
Une femme de trente ans , à fa feptiéme groffef
fe , portant un fardeau de linge mouillé, de la riviére
à fon logis , fe fentit tout à coup la jambe droite
mouillée d'une liqueur chaude , elle crût d'abord
que c'était de l'urine , parce que depuis quelques
jours , elle en avoit plufieurs fois rendu involontairement
; ce qui arrive affés fouvent aux femmes qui
font prêtes d'accoucher : étant de retour chés elle ,
on s'apperçût qu'elle perdoit fon fang ; on la déchauffa
, & l'on trouva en effet beaucoup de fang
caillé entre fon bas & fa jambe ; tout le foulier en
étoit plein ; cependant on eût peine à trouver l'ouverture
de la peau , par laquelle le fang s'étoit écou
lé ; j'allai voir cette pauvre femme , je lui fis envelopper
la jambe avec des compreffes trempées dans
levin, & lui confeillai de garder le lit ; peu de jours
après
2422 MERCURE DE FRANCE.
après , elle accoucha heureuſement à terme , & fe
releva au bout de huit jours , ne fe reffentant point
de fes varices.
fon
Ce fait , qui prouve que dans certaines circonftances
, l'ouverture des varices n'eft pas dangereu
fe , donne occafion de reflechir fur quelques Phénoménes
, qu'il eft utile d'expliquer; premiérement,
pourquoi l'ouverture , par laquelle tant de fang s'étoit
écoulé , fût- elle à peine apperçûë , lorsqu'on
eût nettoyé la jambe de la malade ? Secondement ,
pourquoi cette femme , malgré une perte de fang
G confidérable n'eût aucune foibleffe , & porta
fardeau au cinquième étage , avec toute la vigueur
qu'elle pouvoit avoir ci- devant ? Troisiémement ,
enfin , pourquoi le fang a percé la veine & la peau
enfemble, au lieu de ne percer que la veine , & fe répandre
dans les cellules des graiffes , comme il paroît
que naturellement cela devoit arriver, & que cela arrive
effectivement , toutes les fois qu'une veine variqueufe
fe créve fous la peau? On fçait qu'alors le fang
s'épanche dans les corps graiffeux ; il s'étend plus
loin;la peau devient brune;l'échimofe eft long - tems
à fe diffiper,& fe termine quelquefois en pourriture .
Explication du premier Phénomène.
L'ouverture de la peau fut à peine apperçûë ; cependant
, on ne fçauroit douter qu'elle ne fut trèsgrande
, dans l'inftant que la veine variqueule fut
crévée , puifqu'en peu de tems , il en étoit forti une
quantité de fang très-conſidérable ; mais cette ou
verture a dû fe retrecir , & le réduire à peu de cho-
Les , parce que quand les varices ont été vuidées , les
parois de la veine & les bords de la rupture de la
peau fe font rapprochés.
Expli
NOVEMBRE. 1743. 2423
Explication du fecond Phénomène .
Si la quantité de fang,qui fortit des varices ne diminua
point les forces de cette femme, c'est parce que
le fang qu'elle perdit n'étoit , pour ainfi dire , pas
tiré de la maffe ; il étoit renfermé dans les veines variqueufes,
hors des voies de la circulation , & abfolument
inutile aux fonctions actuelles ; il est étonnant
combien l'on peut tirer de fang des jambes va
riqueufes , fans que les malades s'affoibliffent : j'en
ai tiré jufqu'à deux & trois livres , fans caufer la
moindre foibleffe .
Explication du troifiéme Phénomène.
Mais eft-il auffi aifé d'expliquer pourquoi lefang
à percé , non-feulement la veine variqueufe , mais
encore la peau qui la recouvre , fans qu'il s'en foit
épanché une feule goute dans les cellules des graiffes
, & fans caufer la moindre échimofe ? Ce fait , il
faut l'avouer , eft difficile à comprendre , furtout
quand on le compare à d'autres faits ,où le contraire
arrive. Dans la faignée , par exemple, ne voit- on , pas
que quand l'ouverture de la peau eft trop petite , ou
qu'elle ne fe trouve pas vis-à- vis de celle du vaiffeau
, le fang fort mal , ou ne fort point ? Il fe gliffe
fous la peau ; il fait un trombus , & forme un échi
mofe. Quand on veut tirer du fang une feconde
fois par la même ouverture , n'a- t- on pas éprouvé
que malgré les précautions preferites par l'Art , qui
font de faire une grande ouverture , & de frotter la
compreffe de quelque corps gras , pour empêcher
la réunion de la peau ; n'a-t- on pas éprouvé , dis je,
que malgré ces précautions , le fang, au lieu de forir
par l'ouverture de la peau , fe gliffe quelquefois,
&
2424 MERCURE DE FRANCE.
& s'épanche dans les cellules des graifles ?
Le fang des veines variqueufes a donc percé la
veine & la peau enfemble , avec plus de facilité que
la veine feule. Comment concevoir ce fait ? car c'eft
un principe connu que tout fluide preffé , fe fait des
routes & s'échappe par les endroits où il trouve
moins de réfiſtance ; il faut donc que la veine & la
peau enfemble , réfiftent moins que la veine oute
feule. Les obfervations ſuivantes vont donner le dénouëment
de ces difficultés .
Quand j'ai fait l'opération des varices , j'ai trouvé
quelquefois qu'elles étoient adhérentes à la peau,
& quand pour examiner ces dilatations variqueufes
j'ai ouvert les cadavres de ceux qui pendant leur
vie en avoient été affligés , j'ai obfervé qu'en plu- -
fieurs endroits , la peau y étoit adhérente ; de plus
j'ai trouvé que la veine & la peau , jointes enſemble ,
étoient infiniment plus émincées dans le lieu d'adhé
rence, que partout ailleurs,
Après ces obfervations , il n'eft plus difficile de
rendre raifon des Phénoménes finguliers , dont nous
avons parlé ; d'abord on conçoit bien que par l'adhérence
intime de la veine avec la peau , le tiffu cellulaire
eft en cet endroit entiérement effacé , lorf
qu'au contraire il exifte , & qu'il eft même plus
épais dans les endroits de la varice qui n'ont point
d'adhérence ; que par conféquent , fi l'on perce la
veine, ou fi par quelque effort elle fe creve , ce doit
être dans l'endroit même de cette adhérence , &
alors il faudra que tout le fang s'épanche au-dehors,
l'adhérence empêchant qu'aucune goute ne s'épanche
dans les cellules graiffeufes ; de même que
quand on ouvre les abfcès du foye , dans l'endroit
de leur adhérence au peritoine , on voit tout le pus
´s'évacuer au- dehors , fans qu'il s'en épanche dans
la cavité de l'abdomen .
Mais
NOVEMBRE. 1743 . 2425
Mais parce qu'une pareille adhérence ne fe trouve
point entre la veine & la peau dans le cas de la faignée
, dont nous avons parlé , il faut , differemment
de ce qui arrive dans les varices , que le fang qui
fort de la veine ouverte , s'épanche dans les cellules
graiffeufes , fans fortir au-dehors , toutes les fois
que l'ouverture de la peau fera trop petite
qu'elle ne fera vis- à- vis de celle de la veine ; &
dans tous ces cas , il fera plus facile au fang de fe
faire des routes dans le tiffu cellulaire , que de forcer
les obftacles , qui l'empêchent de jaillir au - dehors.
pas
ou
Ce que nous avons remarqué fur l'émincement
de la veine & de la peau dans le lieu de leur adhérence
, fait évanouir la difficulté prife du principe
des fluides : il eft vrai , fans doute , que tout liquide
preffé , fe fait jour , & s'échappe dans les endroits
Dil trouve moins de réſiſtance , mais auffi on peut
affurer , que fi dans les variçes le fang perce la veine
& la peau tout enfemble dans le lieu de leur adhérence
, plûtôt que la veine feule , ce n'eft que par
la raifon mêmedu principe dont on vient de parler :
en effet , la veine & la peau réunies enfemble , forment
, tant elles font émincées , une réſiſtance beaucoup
moindre , que celle que caufe la veine feule
fans compter d'ailleurs que la même cauſe , qui
a formé l'adhérence de ces parties , leur a fait perdre
la molleffe & la foupleffe , qui les rendoit capables
de prêter , de forte que dans cet état la
veine & la peau rompront , au lieu de céder aux
efforts d'une plus grande extenfion , lorsqu'au contraire
, la veine confervée plus molle & plus fouple,
obéira àces efforts, & cédera plûtôt que de rompre.
>
Si on demande la caufe qui produit l'adhérence
de la veine'à la peau, on peut répondre, fans crainte
E de
2426 MERCURE DE FRANCE.
de fe tromper , que c'eſt la même , qui dans une
infinité d'autres maladies , produit les adhérences
des differentes autres parties, & cette caufe générale
eft l'inflammation ; auffi ai -je remarqué que tous
ceux à qui j'ai trouvé les varices adhérentes à la
peau , avoient eu de fréquentes éréfipeles , & je ne
me fouviens point d'avoir vû d'adhérences , qui
n'euffent été précédées d'inflammation .
eft
A l'égard des fignes qui font connoître l'adhéren.
ce , ils font fenfibles & peu équivoques ; l'endroit le
plus faillant dans la varice ; celui où la peau paroît
fi émincée , que l'on voit prefque le fang à travers ,
pour l'ordinaire l'endroit où cette varice eft adhérente
; ajoûtez que quand il n'y a point d'adhé
rence , en touchant la peau avec les doigts , on la
fait paffer & repaffer fur les varices ; mais qu'au
contraire, lorfqu'il y a adhérence , les varices fuivent
néceffairement la peau , parce qu'elles y font intimement
attachées .
L'utilité de reconnoître les adhérences , dont
nous venons de parler , ne fe borne pas à ces explications
; elle influë fur la pratique. Veut- on faire
l'opération des varices & les emporter ? ayant reconnu
les adhérences , & ftachant où elles font placées
, on pourra aifément les éviter , ce qui n'eft pas.
un médiocre avantage , parce que fi l'on fait l'incifion
deffus , elles rendent l'opération difficile & vetilleufe.
Ne veut-on que faigner les varices pour les vuider
? il n'eſt pas moins utile de connoître le cas où
elles font adhérentes à la peau ; car alors , au lieu
de les éviter , c'eſt dans cet endroit même qu'il faut
faire l'ouverture , fans quoi une partie du fang s'é
chapperoit fous la peau.
Je ne combattrai point à fond le fentiment de
ceux qui croyent que l'ouverture dés varices eft
péril.
NOVEMBRE . 1743. 2427
périlleufe ; j'aurai occafion de le faire , lorfque je
parlerai de la cure de ces maladies : je me contenterai
de rapporter ici une obfervation , qui fera fentir
, par avance , combien l'expérience dément ces
craintes frivoles.
J'ai faigné , pendant plufieurs années , une Da me
qui avoit une varice au milieu du plis du bras, groffe
à peu près comme une noiſette , intimément adhérente
à la peau ; cette Dame étoit devenuë fi graffe
que l'on ne pouvoit trouver dans l'un ni l'autre bras
aucune veine pour la faigner , fi ce n'eft au lieu de
cette varice , que perfonne n'avoit ofé piquer
dans la crainte des accidens qui pouvoient furvenir ;
j'eus affés de peine pour détruire cette idée ; mais
cependant je perfuadai la malade , & depuis je lui
ai fait plus de 150. faignées dans cet endroit , fans
qu'il foit furvenu la moindre chofe.
M. Petit finit ce Mémoire , en expliquant pourquoi
l'endroit où les varices font le plus dilatées
eft celui où le trouvent les valvules.
Les valvules font faites , comme chacun fçait ,
pour faciliter l'afcenfion du fang dans les veines , &
comme chaque valvule foutient toute la colonne de
fang qui eft au-deffus d'elle , & qu'elle empêche
cette colonne de deſcendre , cette valvule & la parois
du vaiffeau à laquelle elle eft attachée , doivent
être les endroits où le fang fait plus d'effort , lorfqu'il
eft preffé de haut en bas ; & s'il eft preffé de
bas en haut , fi rien ne s'oppoſe à ſon afcenfion , il
ne fait aucun effort extraordinaire , ni contre la valvule
, ni contre la parois du vaiffeau , & par conféquent
ne le dilate point.
L'effort que fait le fang à l'endroit de la valvule ,
eft démontré par une obfervation que tous les Anaromiſtes
ont faite , fans doute , quand on injecte
avec de la cire chaude les veines du bras ou de la
E ij jambe ;
2428 MERCURE DE FRANCE.
jambe , ayant lié le tronc , on ouvre le plus gros
rameau du deffus de la main ou du pied , pour y introduire
le tuyau de la feringue , & pouffer la cire
de bas en haut , fuivant le cours naturel du fang :
après l'injection on trouve que ces veines font
noueufes , parce qu'elles font plus dilatées à l'endroit
des valvules qu'ailleurs , & cela le voit fenfiblement
dans tous les fujets adultes , qui , de leur vivant n'avoient
aucune difpofition aux varices.
Quoique cette difpofition foit naturelle , je ne
penfe pas qu'elle foit de la premiére conformation ;
elle ne fe trouve point dans les enfans du premier
åge ; on commence à l'appercevoir , ou plûtôt ou
plûtard , felon qu'ils ont été plus ou moins vifs , agiffans
, & turbulans ; & que par conféquent le fang
a preffé plus ou moins fur la valvule , & fait plus ou
moins d'efforts pour la dilater : il eft encore démontré
que c'eft le poids de la colonne du fang fur les
valvules , qui fait cette dilatation , par les obfervations
fuivantes.
Les varices commencent ordinairement par le
pied , puis elles continuent à fe former à la jambe
puis à la cuiffe . Quand elles commencent à la cuiffe
, elles font déja fort avancées à la jambe , & elleş
font exceffivement augmentées autour des malléo- ,
les , & le feroient encore plus fur le pied , s'il n'étoit
renfermé dans le foulier , qui leur fert de bandage,
& borne leur dilatation : cela prouve que c'eft
le poids de la colonne du fang qui dilate ainfi les
veines à l'endroit des valvules , qui les difpofe à devenir
variqueuses , & qui en formeroit des varices ,
pour peu qu'à cette difpofition , qui eft naturelle, il
fe joignit quelqu'une des cauſes , dont nous avons
parlé ci-deffus.
Ce n'est donc qu'imperceptiblement & à la longue
, que cette dilatation ſe fait : dans les fujets de
l'âge
NOVEMBRE . 1743. 2429
l'âge de 12 ou 15 ans , elle commence d'être fenfible
, & plus on avance en âge , plus elle eft confis
dérable , fi bien qu'aux vieillards , prefque toutes
les veines des jambes font extrêmement dilatées ,
& ont une grande difpofition à devenir variqueufes.
On voit par-là que la Nature nous a donné des
organes , qui nous préfeveroient de cette maladie ,
s'ils n'étoient point forcés par nos excès. En effet ,
les valvules fuffifent pour foutenir la colonne du
fang , qui monte dans les veines des jambes , quand
nos mouvemens font modérés ; mais elles ne peuvent
la foutenir que jufqu'à un certain point , fans
être forcées ; il est vrai que chaque effort n'eft rien ,
ou du moins fi peu de chofe , qu'on ne s'en apperçoit
point dans la jeuneffe , mais ces efforts , répétés
tant de fois pendant le cours d'une longue vie , détruifent
à la fin & rendent vaines toutes les précautions
que la Nature avoit prifes pour nous conferver.
Le troifiéme Mémoire qui fut lû dans cette Affemblée
, eft de M. Puzos ; il traite de la formation des
dents des enfans , de leurs differens dégrès d endurciffement
, & des accidens qui accompagnent
leur fortie.
Le principale objet de ce Mémoire confiſte à défabufer
le Public d'une erreur , dans laquelle il eft ,
depuis bien des fiécles , fur les germes des dents des
enfans qui font à la mammelle.
On croit vulgairement que les premiéres maladies
qui viennent aux enfans , quelques mois après
leut naiffance , font caufées par le germe des dents :
on a l'idée d'une matiére molle & glaireufe qui s'endurcit
peu à peu dans l'alvéole , qui devient un
corps folide , qu'on nomme dent , & qui dans ce
changement , doit caufer de la douleur aux parties
qui l'environnent. E j Les
2430 MERCURE DE FRANCE.
Les nourrices & les gouvernantes font fi perfua
dées de l'offification des germes , après la naiffance
des enfans , qu'elles affurent reconnoître dans la
couleur & confiftance de leurs déjections , l'effet douloureux
de cette offification : en confequence elles
attribuent toutes les maladies du premier âge à ces
prétendus germes ;
elles affurent les peres & meres,
qu'étant des maladies naturelles & prefque néceffaires
, on ne doit pratiquer aucuns remédes pour les
calmer. Dans cette confiance , ils ont fouvent le
chagrin de voir périr des enfans qu'on auroit pu
fauver , par la connoiffance de la vraie cauſe , &
par l'ufage de quelques remédes.
M. Puzos a crû ne pouvoir mieux détruire une
erreur auffi ancienne , qu'en examinant les germes
dans l'âge où l'on croit que la Nature travaille à leur
endurciffement ; il a fouillé dans des alvéoles d'enfans
, nés depuis deux ou trois mois , & morts dans
les foupçons de germes : il a trouvé les 20. premié
res dents toutes formées & affés folides pour en
faire ufage , fi la Nature avoit voulu précipiter leur
fortie. Comme cela ne fatisfaifoit pas encore fa curiofité
, & ne lui faifoit pas connoître la vérité qu'il
cherchoit , il a fait un pareil examen fur des enfans
morts en venant au monde ; il a vû avec étonnement
les 20. dents prefqu'auffi formées qu'aux enfans
de trois mois , & émaillées pour la plupart.
L'Auteur croyant alors être encore loin de la pre
miére offification , fe propofa de remonter vers les
principes du foetus , c'est - à- dire , de faire des recherches
fur ceux qui n'avoient pas vû le jour. Des accouchemens
prématurés lui fournirent des foetus
tels qu'il les defiroit : il reconnût dans ceux qui
étoient au fixiéme mois de conception , les dents
incifives moulées & affés folides : entre fept ou huit
mois,les premiéres des molaires au même dégié que
les
NOVEMBRE. 1743. 2431
les incifives ; dans le huitième , feize dents bien
formées ; enfin , dans le neuviéme de la groffeffe ,
tems où l'enfant doit encore refter quelques jours
dans la matrice , il découvrit les vingt dents avec la
figure qu'elles ont , quand elles percent les genci
ves.
Cette découverte de dents toutes formées dans
les enfans qui naiffent à terme , n'aura pas de peine
à détruire le préjugé des germes . Elle fera auffi
très- utile au Médecin , appellé pour les maladies des
enfans , en le tenant en garde contre les propos des
nourrices , qui ne l'empêcheront plus d'agir felon
fes connoiffances , pour le traitement des maladies
qui ont alors une cauſe étrangere aux germes .
L'Auteur , après avoir détruit par des faits conftans
la caufe illégitime des germes , d'où les maladies
du premier âge tirent leurs noms , convient que
dans des tems plus reculés , les dents peuvent caufer
plus ou moins de defordre , comme lorfqu'elles acquierent
plus de volume ; que' juftes dans l'alvéole ,
elles l'écartent avec quelqu'efpece de violence , ou
bien quand ces dents travaillent à percer les gencives
, pour fe placer par ordre dans la bouche.
Ces maladies dépendantes des dents , ne font pas
moins néceffaires à connoître pour le bien des enfans
, que celles qui en font indépendantes : auffi
trouve - t-on dans le Mémoire , des fignes qui carac
térifent chaque efpece , & qui fourniffent des indications
utiles pour la conduite qu'on doit tenir dans
leur traitement.
De-là , l'Auteur paffaut légèrement fur la cure ,
parle d'un Phénoméne extraordinaire en fait d'accouchement.
Il fut appellé cette année ruë S. Paul ,
pour fecourir une femme en travail ; on la croyoit
en danger, à caufe d'une fituation contre nature que
tenoit fon enfant ; il l'accoucha fans beaucoup d'ef
E iiij forts ,
2432 MERCURE DE FRANCE .
fur tout
forts , après quoi , ayant examiné l'enfant quiétoit
vivant , il fut extrêmément furpris de lui trouver
Tous les membres caffés dans leurs parties moyennes;
les deux bras , les avant bras , les cuiffes & les jambes
étoient fracturées . Ces membres ayant été diffequés
le lendemain , après la mort de l'enfant & à cauſe
de la fingularité du fait , on n'apperçût aucune laceration
de chairs , ni fang extravafé aux lieux des
fractures , fi ce n'eft à l'une des cuiffes , qui fut celle
qui fouffit plus de compreffion dans l'accouchement.
On fçait que des fractures recentes ,
à des parties compofées de deux os , ne peuvent arriver
fans meurtriffure , laceration , ou extravafation
aux parties molles & voifines des os rompus . Cellesci
n'avoient rien de tout cela , ce qui fit penser à M.
Puzos que ces fractures étoient plus anciennes que
l'accouchement ; qu'il pourroit être autorifé à croire
que l'imagination de la mere y auroit eû quelque
part , parce qu'elle commençoit à être groffe dans le
tems des affaffinats de nuit , & des exécutions qu'on
fit de ces malheureux ; que l'hiftoire de cet enfant
tout fracturé reffemble beaucoup à celle que rapporte
le Pere Malbranche dans fon Traité de l'ima
gination , & à une autre , prefqu'auffi fingulière ,
qu'on trouve dans le Traité du Pere Lamy , Bénédictin
, fur la connoiffance de foi - même ; & que
dans la recherche des cauſes , ces deux grands Phyficiens
n'ont point balancé à donner aux efforts de
l'imagination des meres , le défordre de ces produc
tions . L'auteur,fans décider abfolument ces cas extraordinaires
en faveur de l'imagination , & fans porter
condamnation fur le Traité de M. Blondel , Médecin
Anglois , contre les Imaginationiſtes , croit
que la trop forte attention des meres à certains fujets
, peut produire des effets auffi furprenans fur les
jeunes foetus.
On
NOVEMBRE . 1743. 2433
On a l'expérience que des peurs , des chutes ,
des chagrins cuifans , des douleurs vives , des emportemens
furieux , détruiſent des conceptions commencées
, qu'ils en changent totalement la forme
, comme dans le faux germe ; qu'ils mutilent
des membres , ouvrent des capacités , font prendre
à certaines parties des figures extraordinaires , enfiu
qu'ils tuent des enfans qui jufqu'à ce tems ,
avoient profité, ou qui paroiffoient devoir être conformés
felon l'ordre naturel .
2
M. Verdier fit enfuite la lecture d'un Mémoire
Hiftorique fur les Hernies de veffie ; ce Chirurgien
s'attache à prouver , par un grand nombre de faits,
que cette Hernie , dont peu d'Auteurs ont parlé
jufqu'à préfent , a été reconnue par trois moyens,
1º. par la diffection des cadavres , 2 °. par la méprife
des Opérateurs , & 3 ° . enfin par les fignes caractériftiques.
M. Verdier fait voir d'abord , que cette
Hernie , dont on parloit à peine dans le commencement
de ce fiécle , avoit été trouvée par F. Plater,
Médecin à Bafle , qui vivoit en 1550. & après lui
par Dom Sala , qui pratiquoit en 1620 , Depuis ces
Praticiens jufqu'à nous , les feuls Auteurs qui ayent
parlé de cette Hernie , étoient Peyer , Mrs Ruifch ,
Mery , & Tolet. M. Verdier a rapporté au long les
Obfervations de ces grands Maîtres de l'Art ; il a
ajoûté à ces premiers faits tous ceux que la pratique
a fourni depuis à Mrs Petit , Arnaud , Duvernay,
Levrette, Curade, &c . ou qui avoient été com
muniqués à l'Académie par des Chirurgiens de Province.
M. Verdier a appliqué ces Obſervations à
chacun des trois moyens , par lefquels il prouve
qu'on a acquis une connoiffance exacte de cette ma-
Jadie ; il y donne en cet endroit une idée claire &
diftincte de la difference qui fe trouve entre cette
Hernie & les Defcentes ordinaires de l'Epiploon , &
E v des
1
2434 MERCURE DE FRANCE .
des inteftins , principalement par rapport à la formation
du fac herniaire ; après avoir traité des
Hernies de la veffie , qui fe font par les anneaux
dans les hommes , & par l'arcade crurale dans les
femmes , M. Verdier parle de quelques efpéces de
Hernies de veffie , particuliéres à ces dernières, dans
quelques circonftances ; il eft queftion d'abord des
Hernies qui arrivent aux femmes enceintes , on
fçait, dit M.Verdier, que la figure de la veſſie chan
ge dans la groffeffe ; fon fond fe trouve allongé &
étendu fur les côtés , en forme de petit baril , par les
compreffions réïterées , qu'elle a reçû de la part de
la matrice , dont le volume augmente pour lors
confidérablement ; dans cette circonftance la veffie
ne forme pas d'Hernies par les anneaux , ni par l'arcade
, elle fe gliffe plûtôt fur un des côtés du vagin
& du rectum , & continuant d'être pouffée par la
matrice , elle force quelques-unes des fibres du releyeur
de l'anus , & vient former au-déhors une tumeur
, qui eft fituée entre l'anus & l'orifice externe
de la matrice M. Verdier rapporte deux Obfervations
de cette Hernie , particulière aux femmes . 1}
finit fon Mémoire par une autre espece de Hernie
de veffie , qui n'arrive auffi que dans les femmes ;
celle-ci n'eft qu'un déplacement qui fe fait de la
veffie dans la chute du vagin & de la matrice , par
lefquelles elle eft entraînée . M. Verdier donne au
long les fignes caractériſtiques de ces Hernies, après
avoir rapporté plufieurs exemples de cette maladie.
M. Levrette termina la Séance par l'expofition &
la démonſtration de quelques Inftrumens qu'il a
imaginés , pour porter des ligatures dans des lieux
profonds , & en particulier pour lier les Tumeurs
Polipeufes , qui naiffent dans les cavités des narines,
dans le gofier , les oreilles , le vagin , &c.
Le premier de ces Inftrumens , reflemble au premier
NOVEMBRE. 1743. 2435
mier afpect , à une pince à anneaux ordinaire ,
mais fon ufage eft different , car fon action dépend
de la dilatation ; cette Pince, que M. Levrette appelle
Serre- noeud , fert à porter l'anfe de la ligature
jufqu'au pédicule de la tumeur , & à ferrer le noud,
à volonté, par de petits mouvemens, fucceffivement
réïterés ; mais comme il ne fuffifoit pas d'avoir un
Inftrument qui put porter une ligature dans un
lieu étroit , & l'y ferrer , autant qu'il feroit néceffaire
, il étoit queftion de trouver un moyen qui put
faire monter la ligature, en confervant la forme de
l'anfe , & qui la contint à la racine du Polipe ; M.
Levrette a imaginé un fecond Inftrument , qu'il appelle
Conducteur de l'anfe , & qui après avoir rempli
parfaitement l'intention qu'on fe propofe , s'exécute
avec beaucoup de facilité ; comme les Polypes
contractent quelquefois des adhérences aux parois
des cavités qui les renferment , il ne feroit pas poffible
dans ces cas de porter la ligature jufqu'au pé.
dicule de la tumeur ; cette difficulté a engagé M.
Levrette à faire pratiquer trois petits Inftrumens ,
dont le premier qui eft une Sonde applatie , fert à
reconnoître le lieu des adhérences , & à conduire
les deux autres Inftrumens propres à les détruire ;
l'un eft un Biftouri , dont la lame reffemble à un petit
tranchet , & l'autre a la forme d'un croiffant ; ces
petits Inftrumens répondent avec beaucoup de facilité
aux vûës de l'Opérateur ; tous ces Inftrumens
étoient bien fuffifans pour lier les Polipes fitués dans
le nés ; mais pour en appliquer l'ufage aux Polipes
du gofier , où de la voûte du palais , il a fallu pratiquer
une courbure tant au Serre - noeud qu'au
Conducteur de l'anfe . La manoeuvre eft la même
dans cette derniere opération . Comme il faut abfolument
que la mâchoire & la langue foient conte-
Buës immobiles , M. Levrette a trouvé les differens
E vj Speculum
"
2436 MERCURE DE FRANCE.
Speculum oris , qui ont été faits jufqu'à préfent, trop.
embarraffans pour opérer par fa Méthode ; il en a
inventé un qui affujettit au mieux la langue & la
mâchoire inférieure , & qui par le moyen d'une
plaque polie , qui fait fon corps, réflechit les rayons
lumineux dans le lieu qu'occupe la tumeur : M. Levrette
a fait avec fuccès depuis peu avec ces Inftrumens
, la ligature de plufieurs Polipes , fitués dans
la cavité des narines ; il étend même leur ufage à
beaucoup d'autres tumeurs, comme on le verra dans
les Mémoires qu'il a donnés à ce ſujet à l'Académie
, par exemple , à retrancher la luette , à extraire
les corps étrangers de l'ofophage , & c.
D
A MAD. ***
Le jour de fa Fête.
Ans ces Jardins délicieux ,
Séjour de Zéphire & de Flore ,
Où l'un & l'autre , à chaque Aurore ,
Sent ranimer fes tendres feux
Euphrofyne , Aglaé , Thalie ,
*
Et l'Amour , les Jeux & les Ris ,
Cueilloient des fleurs de compagnie ,
Pour orner le fein de Cloris ;
Mais , furtout , l'Enfant de Cythére
Voloit d'une aîle fi légére
Sur les Ro´es & fur les Lys ,
Les trois Graces.
Qu'à
NOVEMBRE. 1743. 2437
Qu'à juger de fon zéle extrême ,
On auroit crû que Vénus même
De cet emploi l'avoit chargé.
Si-tôt que des fleurs les plus belles ,
Par les mains des trois Immortelles ,
Bouquet galant fut arrangé ,
D'un air mutin l'Amour s'y place ;
C'eft en vain qu'Aglaé le chaffe ;
Aglaé craint , avec raiſon ,
Quelque tour de ce Dieu fripon ,
Et que cette Cloris fi fage
Ne reçoive point un hommage ,
Qui fe reffente de l'Amour. <
Ah ! qu'elle aime donc en ce jour ,
Dit-il , à tort elle fe flate
De pouvoir éviter mes traits ;
Oui , je la punirai , l'ingrate ,
D'oublier ainfi mes bienfaits ;
Du triomphe de fes attraits
Ne me doit- elle pas la gloire ?
Peut- elle en perdre la mémoire ?
Je veux me gliffer dans fon coeur ,
Et qu'une malheureuſe ardeur
Me venge de fa perfidie ;
Que des maux de la jaloufie
Cloris éprouve la rigueur ;
Qu'elle gémiffe dans mes chaînes ;
Qu'elle pouffe mille foupirs ;
Enfin qu'elle fente mes peines ,"
Et
2438 MERCURE DE FRANCE
Et qu'elle ignore mes plaifirs :
Il dit , & d'une vaine audace
་
Je le vois prêt à s'animer ;
Je tremble qu'il ne fatisfaffe
Un courroux prompt à s'enflâmer ;
Lorfqu'un Char brillant fend la nuë
Son éclat embellit le jour ,
Et bien-tôt il offre à ma vûë
Un Enfant femblable à l'Amour:
O Fils de Vénus Uranie !
M'écriai- je dans ce moment ;
Je vois en toi ce Dieu charmant ,
Que Platon , cet heureux génie ,
A peint fi délicatement ;
C'eſt toi-même , qui dans mon anse
As fait naître & nourris la flâme
Qui me confume pour Cloris ;
C'eſt toi , qui malgré les mépris
Et toute fon indifference ,
Soutiens encore ma conftance :
Le défordre & les noirs projets ,
Les trahifons & l'artifice ,
L'ingratitude & le caprice
Sont inconnus à tes Sujets ;
La pudeur , la vertu , Peftime ,
Ne les abandonnent jamais ;
Ils brûlent d'un feu légitime
Sans même exiger de retour
Et
NOVEMBRE. 1743 . 2439
Et n'ont d'autre but que l'Amour ;
Preffés d'une vive tendreffe ,
Ils fçavent calmer leurs défirs ,
Et pouffer la délicateffe
Jufqu'à refpecter les plaifirs
D'une trop ingrate Maîtreffe.
Voilà quels font les fentimens
Que ce divin Amour infpire .
Ciel ! qu'on paffe d'heureux momens ,
A foupirer fous fon Empire !
Il étoit affis fur fon Char ,
Sans affectation , fans art ;
Son air fatisfait & tranquile ;
Ses yeux , par leur douce langueur ,
Tout annonçoit qu'il eft l'azile
Du repos & du vrai bonheur :
A côté de lui , l'innocence ,
Les petits foins , la complaiſance ,
Sembloient inviter les Humains
A reconnoître fa puiffance ,
Pour goûter des plaifirs certains :
De fon front part une lumiére ,
Dont la flâme , toujours altiére ,
S'éléve jufqu'au fein des Dieux ;
L'émotion continuelle
De cette facrée étincelle
Embrafe la Terre & les Cieux.
Afon doux afpect en ces Lieux ,
Tout
2440 MERCURE DE FRANCE;
Tout prend une face nouvelle.
Les Amphions , par leurs accords ,
Vont enchanter Flore & Zéphire ;
Les Ris ne font plus que fourire ;
Les Jeux modérent leurs tranfports ;
L'air des Graces devient modefte ;
Et des maux pour bannir le refte ,
Deja l'autre Amour s'eft enfui ,
Et tous les crimes avec lui.
Alors , content de la victoire ,
Ce Dieu charmant prend le Bouquet ;
O toi , qui célebres la gloire ,
Me dit- il , de ce digne objet ,
Peins à ta Cloris tous mes charmes ;
Avec moi point de repentir ;
Jamais de craintes ni d'allarmes ;
Et fi je fais couler des larmes ,
Ce font des larmes de plaifir.
Je fçais fixer un coeur volage
Par un aimable badinage ,
Dont la vertu ne peut rougir ;
Mille & mille douceurs nouvelles
Amufant fans ceffe leurs feux ,
Deux Amans à mes Loix fidéles ,
Ne brifent point leurs tendres noeuds ;
Enfin dis lui que la ſageſſe
Accompagne toujours mes pas ;
Pour Cloris elle a trop d'appas ;
Ta
NOVEMBRE. 1743. 244
Tu vaincras fa délicateffe :
Puis de ces fleurs ornant fon fein ,
Raffure -la bien ; mon deffein
Ne fut jamais de la féduire ;
Hélas ! comment pourrois - je nuire ;
Sans Arc , fans Çarquois & fans Traits
Pour triompher de ſes attraits ,
Mon feul recours eft le mérité ;
Ainfi finis toute pourſuite
Auprès de la belle Cloris ,
Si tu ne régles ta conduite
Sur mes leçons , fur tes Ecrits :
Tâche de gagner fon eftiine ;
Excite fa compaffion ;
La pitié la plus légitime
N'eft pas loin de l'affection .
Après ces mots l'Amour s'envole ;
Et moi , qu'un foible efpoir confole ,
Je quitte des Lieux fi charmans ;
Je vais fur les bords d'Hypocréne
Célébrer de mon inhumaine
Et la Fête & les agrémens.
Ah ! Cloris , foyez moins févére
Pour celui de tous vos Amans
Le plus tendre & le plus fincére.
Par Mr Jourdan.
On apprend de Hollande , qu'on y imprime
2442 MERCURE DE FRANCE.
me un Ouvrage en deux Volumes in- 12 .
fous le titre du Guerrier Philofophe . Il eft de
l'Auteur de la Piéce ci- deffus , & on nous
affure qu'il répond parfaitement à la délicateffe
des Vers qu'on vient de lire.
Les mots de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure d'Octobre font la Danfe & la
Cheminée. On trouve dans le Logogryphe
Enée , Mine , Chien , Chine , Méche , Niche ,
Chêne & Himenée.
ENIGM E.
JE fuis par mon état tant foit peu babillarde ;
Je redis tout ce qu'on a fait ;
Si j'en déguiſe quelque trait .
Je ne fuis plus qu'une bavarde.
Souvent mon Pere fe hazarde
De me broder , pour m'embellir ,
Mais il me perd , quand il me farde ,
Et le clinquant ne fert qu'à m'avilir.
Mes vrais amis cherchent à m'enrichir
Par des préfens d'une beauté réelle ,
Mais les brillans , les mieux placés ,
Ont beau me faire trouver belle ,
Mes Amans les plus empreffés
No
NOVEMBRE. 1743. 2443
Ne témoignent pour moi de zéle ,
Qu'autant qu'ils m'éprouvent fidéle.
Je fers également la noble Antiquité ,
Mes chers contemporains , & la Pofterité ;
Je tire les défunts de la nuit éternelle ;
Je puis donner la vie & l'immortalité ,
Mais il faut , pour cela , que je fois immortelle .
D. B. C. G. d'Entrevaux .
J
LOGOGRYP HE.
'Ai fix lettres en tout , dont deux font redoublées
Quand de l'Amour il faut endurer le tourment ,
Ah ! combien d'Amantes troublées ,
Viennent chés moi chercher fans ceffe leur Amant!
Prenez mes cinq lettres derniéres ,
Je gîte au Carquois de l'Amour ;
En me décapitant , les ames financières
Trouvent à qui faire la cour.
O Matelots ! loin du rivage ,
Puifqu'enfin de vos maux Neptune prend pitié ,
Redoublez vos efforts, & vainqueurs de l'orage ,
Gagnez ma premiére moitié.
M. A. D. L. D. M.
NOU2444
MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTERAIRES ,
DES BEAUX- ARTS , Vit.
L
E VRAI SYSTEME de Phyfi
que générale de M. Ifaac Newton , expofé
& analyfé , en parallele avec celui de
Defcartes , à la portée du commun des Phyficiens
, par le R. P. Louis Caftel , de la
Compagnie de JESUS , & de la Société
Royale de Londres. 1. Vol. in - 4° . de 529 .
pages. A Paris , chés Simon , fils , ruë de la
Parcheminerie , 1743 .
Le propre des Ouvrages de génie , eft de
répandre un grand jour fur les matiéres , qui
paroiffent le moins fufceptibles de clarté ,
& de produire dans les Sciences ces heureuſes
révolutions , qui en ' accélerent lés
progrès , en levant les obftacles qui en peuvent
retarder le cours . L'ingénieufe & fçavante
Analyfe que le P. Čaſtel vient de
donner , eft de cette nature. L'érudition de
fon Auteur , la poffeffion qu'il a des matiéres
les plus profondes , & la longue habitude
où il eft de les manier , de quelque genre
qu'elles foient , doivent répondre au Public
de la fupériorité avec laquelle il a fçû traiter
celle- ci .
Nous
NOVEMBRE. 1743. 2445
1
Nous ne connoiffons pas de fujet qu
mérite plus de recherches & d'examens , &
qui exige plus d'attention & de réferves ,
eû égard à la profondeur des chofes qui y
font traitées , ou à la célébrité de leur Auteur
. L'idée feule du grand Newton a tenu
jufques ici tout le Cartéfianiſme en échec
& on a vû Defcartes abandonné par fes Sectateurs
en bien des points ,fans qu'on fçache
trop pourquoi ; car ce feroit fe tromper que
de chercher la raifon de leur infidélité dans
l'évidence ou la vrai-femblance même du
-Systême Newtonien . Ce Syſtème n'a point
été du tout connu.
On a toujours regardé l'Attraction , la
Gravitation, Action en Distance , comme
la vraye Phyfique de Newton : il n'en eft
rien ; ce ne font chés Newton , que des
termes qui ne doivent impoſer à perfonne ,
& dont il protefte lui-même , qu'il ne fe fert
que pour la commodité du difcours , en
Géometre & non en Phyficien , fans prétendre
y attacher aucune vraie idée primitive
de principes naturels. Ce n'eft qu'une légere
furface, & tout au plus , un dernier réfultat
de fon fyftême , qu'on ne doit point
du tout regarder comme le corps de fa Phyfique.
Qu'on ne foit pas furpris , au reſte ,
de cette mépriſe . Toute la marche de Newon
a procédé avec un fi grand appareil
d'Aftro2446
MERCURE DE FRANCE .
d'Aftronomie , de Méchanique , & fur tout
de Géometrie , qu'à moins d'être foi -même
plein poffeffeur de ces trois parties , on a
dû aifément prendre le change & manquer
tout à fait fon fyftême. Ce n'est pourtant
pas abfolument la Géometrie même de Newton
, qui a dû produire cet effet ; elle eſt
affés articulée , pour être intelligible. C'eſt
fur tout une Geometrie étrangere , & tirée.
des Auteurs les plus profonds, qu'il fuppofe,
fans en avertir , & fans rien indiquer , qui
a jetté fur fa Phyfique ce grand voile qu'il
a été impoffible de lever. On s'eft donc
attaché à toute autre chofe qu'au vrai fond
de fon fyftême , au vuide , à l'attraction , à
l'action en distance , & on a fait revivre la
qualité occulte pour la fubftituer aux explications
phyfiques & de pur méchaniſme ,
qu'on avoit coutume de donner des Phénoménes.
Il eſt fâcheux pour les Newtoniens
qui en ont ufé ainfi , de ne s'être pas même
trompés en cela avec leur maître. Newton
en plufieurs endroits rejette l'attraction, l'attraction
pure,au moins qui exclud l'impulfion.
Il indique même une manière d'expliquer
la gravité par le Méchanifme de l'impulfion
d'un fluide élaſtique, qui enveloppe la terre
& pénetre peut-être tous les corps. Pour le
vuide , on a eû ce femble plus de raifon
de s'y attacher : Newton l'a formellement.
•
adopté
NOVEMBRE . 1743. 2447
adopté au Coroll . 3. Prop. 6. Liv . 3. mais
ce n'eft qu'un fimple réſultat & un Corollaire
Philofophique, par conféquent bien ou
mal déduit,& très- litigieux. Il y a apparence
que Newton ne conclud là pour le vuide à
la fin de fes propofitions , que parce que
dans fes Préliminaires , il l'avoit tacitement
fuppofé , comme il avoit fuppofé, auffi tacitement
peut-être , l'attraction .
Quoiqu'il en foit , il y a tout lieu d'efpérer
que bien-tôt on ne s'y trompera plus
& que le fyftême Newtonien , tout profond
& tout Géometrique qu'il eft , fera bientôt
à peu de chofes près , auffi connu que
le fyftême Cartéfien , dont l'expofition a
toujours été fi familiére & fi aifée , comme
il convient à tout fyftême qui n'eft point
trop fujet à réviſion , la Phyfique étant du
reffort de prefque tous les efprits , & un
grand nombre au moins devant toujours
être en état de l'entendre , pour en juger &
pour en faire juger les autres. C'a été là
auffi un avantage que les Cartéfiens ont
toujours eûavec leur Maître. Defcartes marchoit
à découvert, & ne faifoit point un pas,
dont il ne fut aifé à fes Difciples de fuivre
la trace ils voyoient fon fyftême à nud
dans toute fon étendue & dans toutes fes
parties. Ce qu'il avoit de défectueux & de
problématique , ne leur étoit pas plus caché
que
2448 MERCURE DE FRANCE.
que ce qu'il avoit de mieux établi , de mieux
imaginé. Ils en fentoient , avec lui , ils en
péfoient , ils en mefuroient tous les dégrés
de vraisemblance & de non-vraisemblance ,
& comme ils en éprouvoient toutes les difficultés
, il leur étoit permis auffi d'y changer
, d'y retrancher , d'y ajouter , d'y modifier
; en un mot , tout ce qui méritoit ou
fembloit mériter de l'être , à l'aide du raifonnement
philofophique & du bon fens.
D'où il arrivoit que s'ils en prenoient les
erreurs , en lui adhérant trop fervilement
, ils en prenoient du moins tout le
fond de bonne Phyfique fyftématique qu'y
s'y trouve au lieu que Newton ne laiffe pas,
àbeaucoup près , la même facilité à fes Dif
ciples. C'eft par des fouterrains ténébreux ,
& qui ne font connus que de lui feul , qu'il
les conduit , par des fuppofitions & des hypothéfes
tacites qu'il fe garde bien d'articu
ler , par des voyes toutes abftraites , toutes
hériffées de calculs épineux , d'une Géome→
trie féche , aride , & toujours dénuée de
tout ce qui pourroit la rendre un peu moins
intraitable; de forte, que parvenus avec peine
à un point , ils ne fçavent ni comment ni
par où ils y font arrivés ; du refte fort embarraffés
à dire qu'ils tiennent quelque chofe
de bien précis , du réel , du folide , & non
du vuide. Mais Newton peut- il égarer perfonne
? Ils font bien éloignés d'une telle
défiance ,
NOVEMBRE . 1743. 2449
défiance , & fe tiennent en garde contre
elle , comme s'ils fe fentoient capables d'un
foupçon injurieux. Newton a calculé pour
eux, dit ingénieufement le P. Caftel , d'après
un des plus beaux génies qui ait fait l'honneuf
à la Secte Newtonienne de lui prêter
fon nom. C'eſt un mot à graver fur l'airain ,
ajoute-t-il , & qui trahit tout le fécret du
myftére. Car chés Newton , penfer.& calculer
, raiſonner & calculer, font termes fynonimes
, d'où il faut conclure que Newton
a penſé , a raiſonné pour eux , & tout
de fuite, qu'il a raifonné pour eux fans eux,
puifqu'il a bien furement calculé fans eux.
Nous ne rapporterons ici aucun morceau
de l'Analyfe préfente , où l'on trouvera
plufieurs points de Phyfique, nouveaux, ou
traités d'une manière toute neuve , comme
font le Tourbillons & le Plein , qui y font
établis à toute épreuve , la nature des Fluides
, la loi de l'entraînement des couches
d'un Tourbillon , la fauffeté du Paraboliſme
de la chute des corps , abfolument démontrée
, la révolution des Aftres par maniére
de chûte, démontrée auffi abfolument fauffe ,
l'abus que fait Newton , & tant d'autres
d'après lui , de la raifon renversée des
quarrés des diſtances dans la révolution des
Aftres ; une nouvelle idée de Méchanique ,
foit naturelle,foit artificielle, par des Roues,
F dont
2450 MERCURE DE FRANCE.
dont les dents font autant de petites Roues
mobiles fur leur Axe , idée d'une grande
conféquence pour laThéorie desFrottemens ;
bien des chofes neuves fur la réfiſtance des
milieux , & fur leurs Sphères de Reflux , fur le
mélange primitif de Molécules folides &
fluides,qui forment le tiffu de tous les corps
en particulier & en général , de tout l'Univers
. On doit s'attendre fur tout , à voir ici
la matiére de la lumiére & des couleurs ,
traitée à fond. Le P. Caftel n'avoit pas d'abord
deffein de les renfermer dans fes Analyfes
, comme il en avertit dans fa Préface ;
il avoue enfuite dans le cours de l'Ouvrage ,
qu'il s'eft laiffé entraîner peu à peu , par un
fujet qui lui eft familier ;iltraite donc pleinement
ces deux parties de l'Optique dans les
deux derniéres Analyfes de fon Ouvrage.
Nous ne croyons pas que le Systême Newtonien
de la lumiére , par des Emiffions
puiffe fe relever de l'abondance de
démonftratives, qui en établiſſent la faufſeté.
Le Systême du Priſme y eft traité en particulier
, avec bien de la nouveauté . On doit
fur tout fçavoir gré à l'Auteur , de donner à
tout le monde une manière aifée d'en faire
toutes les expériences fans aucuns frais ni
travail.LeP.Caftel, outre le génie & la grande
érudition qu'il fait éclater par tout dans fon
Ouvrage , a fçû humanifer fon fujet par ces
faillies
preuves
NOVEMBRE. 1743. 2451
faillies heureufes que tout le monde lui connoît
, & par ce talent qui lui eft propre ,
de rendre familiéres & traitables les matiétes
les plus difficiles , & qui fe refuſent le
plus aux tentatives de ceux qui voudroient
les dépouiller de ce qu'elles ont de farouche
& d'étranger.
NOUVELLE EDITION des OEuvres de Jean-
Baptiste Rouffeau ,revûë, corrigée & augmentée
fur les Manufcrits de l'Auteur,imprimée
à Bruxelles ,par foufcription . Elle forme trois
Vol. in-4° . Ce n'est point une Collection ,
prife fimplement de celles qui ont parû jufqu'ici
, fautives pour la plupart , & ne contenant
qu'une partie des Euvres de ce célébre
Poëte. Ce font tous fes Ouvrages ,
qu'il a légués par fon Teftament à un de fes
amis ( M. Séguy , ) après les avoir revûs ,
corrigés & confidérablement augmentés ,
afin qu'après fa mort , il en fut fait une
Edition complette . Il s'y trouve plufieurs
Piéces qui n'avoient point encore parû ,
telles que des Odes , des Epitres , des Allégories
, des Cantates , des Lettres. Le papier
, les caractéres , la correction , les ornemens
, vignettes , lettres grifes , culs de lampes,
& le Portrait de l'Auteur, de la main des
meilleures Maîtres ; tout enfin rend cette
Collection digne de la curiofité de ceux
Fij qui
2452 MERCURE DE FRANCE.
qui aiment les Belles Editions , & marque
Parfaitement le zéle avec lequel l'Editeur a
répondu aux vûës de fon illuftre ami .
Les Exemplaires fe débitent à Paris , chés
Didot , Libraire , Quai des Auguftins , à la
Bible d'Or. Les Caractéres font du S. Fournier
, le jeune. Le même Libraire vend auffi
les mêmes OEuvres en 4. Vol. in- 1 2. Edition
conforme à l'Edition in-4°. & fupérieure
pour la beauté à toutes celles qui ont parût
jufqu'à préfent.
On imprime à Paris , chés Thibouft , Place
de Cambrai , une Traduction Poëtique des
Pleaumes de David, que le Traducteur s'eft
efforcé de rendre exactement conforme à la
Vulgate & pour prouver cette conformité ,
il y a joint une Traduction fimple & litterale
, qui met tout ceux qui entendent le Latin
, en état de juger , fi le fens du texte a
toujours été exactement fuivi.
Dans cette double Traduction , il expofe
diftinctement le fujet de chaque Pleaume ,
dont on voit la conduite dans un argument
, qui en diftribue toutes les parties ,
qui en fait voir les beautés variées , & qui
eft fuivi de notes pour les endroits qui demandent
explication ; enforte que cet Ouvrage
, important pour la Religion , eſt en
même tems intéreffant pour les Belles
Lettres.
Depuis
NOVEMBRE. 1743. 2453
Depuis long-tems, des Sçavans , eftimables
par leur zéle , ont donné un grand nombre
de Traductions Françoifes , fondées fur
les éclairciffemens qu'ils ont cherchés dans
l'Hébreu , pour lever les difficultés que leur
préfentoit la Vulgate : mais comme la vérité
ne peut être qu'une , il refte beaucoup à defirer
à ceux qui aiment à la méditer , lorf
qu'ils voyent , en marge de la Vulgate Latine
, une Traduction Françoife , qui offre
de toutes parts des fens très -differens.
L'Auteur de la Traduction Poëtique, fuivant
la Vulgate , ne peut être loüé des
que
efforts qu'il a fait pour le maintien de la
Traduction Latine & Poëtique , que l'Eglife
a donnée depuis 1700.ans à fes enfans,
comme une fource pure & invariable , où
ils trouvent des inftructions à méditer ; des
louanges, pour célébrer les grandeurs & les
merveilles de Dieu , Créateur & Rédempteur;
des Priéres, pour obtenir les graces du
falut ; des actions de graces, dûes à Dieu miféricordieux
des vérités enfin , qui découvrent
des Myftéres & des Prophéties.
On a lieu d'efpérer que le Public recevra
avec empreffement les 26. premiers Pleaumes
, qui feront donnés pour effai , en fimple
brochure , pour être joints à la fuite des
autres Pleaumes , que l'on donnera peu de
tems après,
F iij L'INCRE2454
MERCURE DE FRANCE .
L'INCREDULE au Jugement de Dieu,
Poëme , chés Prau!t , fils , Quai de Conty ,
vis -à-vis la defcente du Pont - neuf , à la
Charité.
Cet Ouvrage très - court , puiſqu'il contient
à peine 300. vers , peut être néanmoins
regardé comme un objet conſidérable
, non-feulement par l'importance de la
matiére , mais encore par le tour que l'Auteur
a pris pour préfenter d'une maniére
forte & vive quelques-unes des principales
preuves de la Réligion , & pour découvrir
les fources les plus ordinaires de l'incrédulité.
La profopopée qu'il employe,répand bien
du feu fur fon fujet, qu'il trouve moyen par
là de tourner en action . Comme il s'eft renfermé
dans une grande précifion , il laiffe
beaucoup à penfer au Lecteur ; il ne fait ,
pour ainfi dire , que le mettre fur la voye ,
mais d'une manière à découvrir bien des vérités
, s'il veut de lui-même , poursuivre
fa route. Nous croyons pouvgir affurer que
ce petit Poëme, qui nous a paru bien verfifié,
eft plein de penfées judicieufes & folides.
Il eft de M. Tanevot , dont la Muſe ſemble
être confacrée aux fujets de Religion & de
Morale. Voici quelques fragments de l'Ouvrage
.
Un culte eft fur la terre , & fa flâme divine
Eut avec l'Univers une même origine :
Du
NOVEMBRE. 1743.
2455
Du premier des humains il embrafa le coeur ,
Et le dernier mortel fentira fon ardeur ;
D'un pas toujours égal , il franchit tous les âges ;
Sa brillante carriére eft pure & fans nuages ;
Le Ciel entend fa voix ; des prodiges puiffans ,
Subjuguent , fans retour , la raifon par les fens.
Ouvrage du Très Haut , il en porte l'empreinte ;
' Il répand dans les coeurs fon amour & fa crainte ,
Rend l'homme révolté foumis à fon Auteur ,
Le délivre du joug d'un monde féducteur ,
Enfante les vértus , anéantit les vices ,
Et fait éclore enfin d'immortelles délices , &c.
L'Incrédule , après avoir confideré ce
que la Foi a coûté aux premiers Chrétiens ,
fe demande à lui-même , qui a pû la lui
ravir , & fe reprochant de ne l'avoir pas
confervée , il ajoute , en faifant allufion au
tems des perfécutions ,
Hé ! quels font lés Autels qu'il me falloit abbatre
Où font les préjugés que j'avois à combattre ,
Les peines , les travaux que j'aurois dû fouffrir ,
L'opprobre dont mon front fe feroit vû Aétrir ?
Falloit-il éprouver de fâcheufes détréfles ,
Sacrifier mon rang , mes honneurs , mes richeffes ,
M'arracher, fans gret , aux auteurs de mes jours,
Immoler dans mon coeur les plus chaftes amours
Et victime bientôt de la haine publique ,
Me préfenter aux coups d'un glaive tyrannique ?
Fiiij Sur
2456 MERCURE DE FRANCE.
Sur le peu de foin qu'on prend d'exami
ner à fond la Religion . C'eft toujours l'Incrédule
qui parle.
Quels travaux m'a- t-on vû confacrer jour & nuit ,
A m'inftruire du fort où le trepas conduit ?
De la Religion ai- je fait une étude ,
Où le fcrupule admit la même rectitude ,
Que j'employai cent fois , le compas à la main ,
Pour ravir ces talens , chers à l'efprit humain
Ecarter loin de moi l'indigence importune ,
Et fçavoir fur mes pas enchaîner la fortune
Pour les biens temporels quelle fagacité !
Pour les biens éternels quelle ftupidité !
Ici , que de langueurs ! Là que de vigilance t
Quelle inégalité de poids & de balance !
LES ELEMENS de l'Education , à Paris
chés Prault , Pére , Quai de Gêvres , au
Paradis , 1743. Volume in- 12 . de 104. pag.
Lans l'Epitre Dédicatoire & la Préface.
L'ARCHITECTURE DES VOUTES , ou l'Art
des Traits & Coupe des Voutes ; Traité
trés-utile & néceffaire à tous Architectes ,
Maîtres Maçons , Appareilleurs , Tailleurs
de pierres , & généralement à tous ceux qui
fe mêlent de l'Architecture , même Militaire
, par le R. P. François DERAND , de la
Compagnie de Jefus. Nouvelle Edition ,
revûë ,
NOVEMBRE. 1743. 2457
revûë & corrigée , avec toutes les Figures
gravées en taille douce , 1. Vol. in -fol. à
Paris , chés André Cailleau , Libraire , Place
de Sorbonne , au coin de la rue des Maçons,
à S. André , 1743 .
On trouve chés le même Libraire les Livres
fuivans.
LE PARADIS PERDU de Milton , Poëme
Héroïque , traduit de l'Anglois , avec les
Remarques de M. Addiſfon .
LE PARADIS RECONQUIS , traduit de l'Anglois
de Milton , avec fix Lettres critiques
fur le Paradis perdu & reconquis. Nouvelle
Edition , revûë & corrigée , 3. Vol. in- 12.
NOUVEAU VOYAGE fait au Levant , ès
années 1731. & 1732. contenant les defcriptions
d'Alger , Tunis , Tripoly de Bar
barie , Alexandrie en Egypte , Terre Sainte,
Conftantinople , &c. Par M. Toliot. 1. Vol.
in- 12.
ABREGE du Méchanifme Univerfel , en
difcours & queſtions Phyfiques, dans lefquels
on developpe les caufes naturelles & immé
diates des plus furprenans Phénoménes , par
des démonftrations fondées fur les obfervations
& expériences faites dans les Académies
Royales des Sciences de Paris & de
Londres , & plufieurs autres de l'invention.
de l'Auteur , avec Figures , par M. Morin ,
Prêtre, Profeffeur de Philofophie au Col-
Fy lége
2458 MERCURE DE FRANCE.
lége Royal de Chartres 1. Volume in- 12.
LA RELIGION PROTESTANTE convaincue
de faux dans fes Régles de foi particuliéres ,
par les propres aveux & raifonnemens de
fes Défenfeurs , &c. par M. Maynard , Prê
tre , Docteur en Théologie 2. Vol . in - 12 .
TRAITE' des Maladies de la Peau en général
, avec un court Appendix fur l'efficacité
des Topiques dans les maladies internes , &
leur maniére d'agir fur le corps humain.
Traduit de l'Anglois du Docteur TURNER , par
M. *** 2. Vol. in - 12 . chés Jacques Barois ,
fils , Libraire, Quai des Auguftins, à la Ville
de Nevers. M. DCCXLIII.
On ne connoît point d'Auteurs parmi les
modernes , qui ayent publié en notre Langue
un Traité complet des Maladies de la
Peau. C'eft donc rendre un fervice confiderable
aux Médecins & aux Chirurgiens François
, de les mettre à portée de lire & de
profiter de cet excellent Ouvrage , dont il y
a déja eû cinq Editions faites enAngleterre,
& en affés peu de tems. Pour plus ample
inftruction fur le mérite & fur l'utilité de
cet Ouvrage , on doit lire avec attention la
Préface du Traducteur , l'Avertiffement de
l'Auteur Anglois , & une Mémoire raiſonné,
fous le nom d'Introduction , qui font à la tête
du Livre.
La
NOVEMBRE. 1743 .
2459
LA NOUVELLE EDITION de l'Hiftoire de Lorraine
, compofée par le R. P. Dom Auguſtin
Calmet , Abbé de Senones , à Nancy , fera
mife inceffamment fous preffe , chés Antoine
Lefure , Imprimeur de la Ville.
Outre que l'Edition de 1728. eft débitée,
il y manquoit beaucoup de chofes ; c'eſt
ce qui a engagé l'Auteur de la faire réimprimer,
après l'avoir revûe avec foin , & y avoir
ajouté plufieurs nouvelles découvertes , quelques
Differtations, & un très grand nombre
de Piéces curieufes & importantes , qui n'avoient
pas encore parû , le tout accompagné
de Remarques . Toutes fes additions &
corrections augmenteront l'Ouvrage d'un
tiers. Il fera terminé par l'Hiftoire du Duc
Léopold I. de glorieuse mémoire , & par
de la ceffion de la Lorraine, faite en 1737. par
le Duc François III. aujourd'hui Grand Dua
de Tofcane.
celle
Les Sçavans font invités à faire part a
l'Auteur de ce qu'ils croiront propre à illuftrer
cette nouvelle Edition. Elle fera en fix
Volumes in-folio , de 800. pag.
pag. d'impreffion
chacun. On en publiera un Volume tous
les fix inois. Le prix de cet Ouvrage , qui
s'imprimera par foufcription , fera de 78.
liv. au cours de France. En foufcrivant on
payera 18. liv. & 12. en recevant chaque
Volume ; le fixiéme , dont le prix aura été
F vj com2460
MERCURE DE FRANCE.
compris dans les précedens payemens , fera
diftribué aux Soufcripteurs , fans rien payer.
Les Soufcriptions ont été ouvertes juſqu'à la
fin de Septembre , chés Lefure , & les autres
Libraires de Lorraine, & chés ceux des principales
Villes de France , de Hollande , des
Pays-Bas , d'Allemagne , de Suiffe , &c. Le
prix fera de 100 liv. au même cours de France
, pour ceux qui n'auront pas foufcrit.
Gabriel Martin , Libraire à Paris , ruë S.
Jacques , diftribuera inceffamment le Catalogue
de la Bibliothèque de feu M. Barré ,
Auditeur des Comptes . Ce Catalogue , qui
contient 2. Vol. in- 8° . eft curieux par le
grand nombre & la variété des Traités finguliers
dont il eft rempli , & utile par une
Table alphabétique des Auteurs très-ample
& très-exacte . La Vente de cette Bibliothé
que doit fe faire en détail au commencement
de l'année 1744.
Nous fommes priés de propofer de tehs
en tems dans ce Journal , aux Poëtes François,
la Traduction de quelque Epigramme , on de
quelque Diftique des bons Poëtes Latins ,
anciens & modernes; nos jeunes Mufes, ajoure-
t-on , pourroient s'exercer fur les fujets
propofés , & prendroient même dans ces
excellens modéles , le goûr qui leur manque
NOVEMBRE. 1743. 2461
que quelquefois. On n'a, par exemple, point
encore vû de bonne Traduction du fameux
Diftique de Virgile.
Noite pluit totâ ; redeuntſpectacula mane ;
Divijum Imperium cum Jove Cafar habet.
On pourroit commencer par-là l'exécution
de ce projet.
LES LEÇONS de lafageffefur les défauts des
Hommes . PREMIERE PARTIE , dans laquelle
on traite des Préjugés , qui font fouffrir pour
des offenfes imaginaires , & des raifons de
fupporter les offenfes même qu'on fuppofe
reelles.SECONDE PARTIE ,qui traite des fauffes
reffources de l'Impatience , & des vrais
moyens de prevenir les peines , ou de les
rendre plus fupportables . TROISIE'ME PARTIE,
qui traite des diverfes utilités, que nous
pouvons retirer des défauts des autres pour
notre propre perfection. 3. Vol. in- 12, A
Paris chés Briaffon , ruë S. Jacques , à la
Science , & à l'Ange Gardien , M. DCC XLII .
L'Auteur de cet Ouvrage , plein de cette
raifon folide , qui eft fondée fur la Religion
& fur la Charité la mieux entenduë , entreprend
de nous dévoiler l'art d'être heureux,
par l'ufage qu'on doit faire dans la fociété
des défauts de ceux avec qui l'on vit : & en
détruifant par des reflexions juftes , les peines
2462 MERCURE DE FRANCE.
nes que nous nous faifons ordinairement
des contrariétés , ou des chagrins que nous
éprouvons. C'eft en travaillant fur nous-mêmes
, que cet Auteur établit tout le fyftême
d'une Morale exquife : Morale profonde &
épurée , refervée aux feules lumiéres de la
raifon , conduite par l'efprit du Chriftianifme.
LETTRES EDIFIANTES & curieufes , écrites
des Miffions Etrangères , par quelques Miffionnaires
de la Compagnie de Jefus. XXVI .
Recueil. 1. Vol. in - 12 . A Paris , rue S. Jacques
, chés P. G. le Mercier, au Livre d'Or,
& Marc Bordeler , vis-à- vis le Collège de
Louis le Grand. 1743 .
LE LIVRE de S. Auguftin de la Grace & du
Libre-Arbitre , & deux Lettres de ce Pere à
Valentin, & aux Moines d'Adrumet , traduits
en François avec des Notes par M. l'Evêque
de Marſeille , communiqués au Clergé Séculier
& Régulier , & aux Fidéles de fon
Diocèfe,pour leur Inftruction . 1. Vol. in -4°.
d'environ 400. pages. A Marseille , chés la
Veuve de J. P. Brebion , Imprimeur du Roi,
de M. l'Evêque , & du Collège de Bel
zunce .
ESSAIS fur l'Hiftoire des Belles Lettres ,
des
NOVEMBRE . 1743 . 2463
des Sciences , & des Arts . Par M. Juvenel
de Carlencas. Seconde Partie. 1. Volume
in- 12. A Lyon , chés les Freres Duplain.
M. DCC . XLIV .
On a rendu compte de la premiére Partie
de cet ouvrage dans le tems qu'elle a parû ,
ce qui difpenfe de s'étendre beaucoup fur la
fuite que l'Auteur vient de préfenter au Public
; on ofe affurer qu'elle ne fera pas moins
bien reçûë. On ne peut pas traiter plus de
Matiéres Littéraires à la fois , & les traiter
avec plus d'ordre & de netteté . On ne fçauroit
, au refte , donner trop de louanges à
l'Auteur , non-feulement fur fon érudition ,
qui ne lui laiffe rien ignorer , mais encore
fur fa modeftie qui l'engage à prier le Lecreur
de ne pas perdre fon Titre de vûë , &
de penfer toujours dans la lecture de cet Ouvrage
, que ce font des Effais qu'il préfente
au Public ; que les Matiéres n'y fçauroient
être approfondies ; qu'il n'écrit pas pour les
Sçavans , mais pour les jeunes Gens , qui
ont reçû une bonne éducation , & qu'il fe
borne à retracer dans leur mémoire ce qu'ils
fçavoient, & qu'ils ont peut -être oublié. On
n'eſt tenu en effet que de donner ce qu'on
promis , & de la maniére qu'on l'a promis.
RECUEIL de Piéces en Profe & en Vers
prononcées
2464 MERCURE DE FRANCE.
prononcées dans l'Affemblée publique tenue
à Montauban , dans le Palais Epifcopal , le
25. Aout 1742. 1. Vol . in- 8 ° . Â Toulouſe ,
chés Jean-François Foreft . M. DCC . XLIII . ,
Ce Recueil eft dédié à M. le Comte de
S. Florentin , Sécrétaire d'Etat , par une
Epitre en Vers François , de la compofition
de M. de la Mothe , Doyen de la Cour des
Aydes de Montauban , & l'un des Membres
de la Société Littéraire de cette Ville . Le
Livre eft rempli de fort bonnes Piéces, tant
en profe qu'en vers François . Parmi les premiéres
, on diftingue le Difcours de M. du
Breilh , Tréforier de France , fur l'utilité des
Académies, & plus particuliérement encore ,
Effai critique fur l'état préfent de la République
des Lettres , par M. l'Abbé le Franc de
Pompignan , nommé à l'Evêché du Puy , &
auffi l'un des Affociés.
Le Recueil finit par quelques Piéces particuliéres
, intitulées Poëfies, de M. le Franc ,
dont les plus conſidérables font trois Odes ,
tirées des Pfeaumes 76. 136. 13. & 52. &
une Epire à M. le Marquis de M *** , dans
laquelle on trouve d'utiles leçons en faveur
du bon goût , & fur le refpect que nous devons
à nos Maîtres , tant anciens que modernes
, dont on ne fçauroit trop étudier les
grands modéles , &c. Qu'il nous foit permis
d'en rapporter ici un trait , par lequel nous
D'orgueilleux finirons.
NOVEMBRE . 1743. 2465
D'orgueilleux Connoiffeurs voudront te pervertir
A leur goût dépravé crains de t'affujettir ;
Ecarte loin de toi ces frivoles fyftêmes ,
Que Dacier & Boileau traiteroient de blafphêmes ;
Sois plus doux, mais,comme eux, donne aux, Grecs,
aux Latins,
Le rang qu'il faut céder à leurs Ecrits divins.
Lis , admire tout haut Virgile , Homére , Horace ,
Et ceux qui, parmi nous, ont marché fur leur trace :
Qui fe forme fur eux , peut feul les égaler ;
Eux feuls t'enſeigneront l'art de leur reffembler ;
Eux feuls font leurs pareils : crois - moi , fans l'Iliade,
Nous aurions Alaric , mais non la HENRIADE .
RECUEIL de plufieurs Piéces de Poëfie
& d'Eloquence, préfentées à l'Académie des
Jeux Floraux l'année м. DCC. XLIII. Avec
les Difcours prononcés dans les Affemblées
publiques de l'Académie. I. Vol. in - 8 °. de
288. pages. A Toulouse , chés Claude- Gilles
le Camus , feul Imprimeur du Roi & de l'Académie
des Jeux Floraux.
On apprend ce qui fuit par un Avertiffement
qui eft à la tête de ce Recueil .
L'Académie diſtribua lesPrix en la maniére
accoûtumée le 3. Mai 1743. M. Taverne ,
cadet , Licentié ès Droits , Auteur de l'Ode
qui a pour titre , les Eclairs, & pour Devife,
Fulgent fine viribus ignes, reçût dans l'Affemblée
2466 MERCURE DE FRANCE.
blée publique le Prix adjugé à cet Ouvrage .
M. Carriere d' Aufrery , le fils , habitant de
Toulouſe , Auteur du Poëme qui a pour titre
la Bouffole , & pour Devife , Et lapidem
fuus ardor agit , ferrumque tenetur illecebris ',
y reçût auffi le Prix adjugé à ce Poëme.
M. Caftilbon, le fils , Avocat au Parlement,
habitant de Toulouſe , Auteur de l'Idylle ,
qui a pour titre le Miroir , & pour Deviſe
Tu peusfeul me montrer , quand chés toi je me
vois , toutes mes paffions peintes fur mon viſages
y reçût le Prix de ce genre adjugé à cet Ouvrage.
M. Vaugier , habitant de la Ville d'Arles,
en Provence , a envoyé depuis le 3. Mai , fa
Procuration , pour recevoir le Prix adjugé
au Difcours , qui a pour Devife , Dictum eft
ab eruditiffimis viris , nifi fapientem , liberum
effe neminem , dont il s'eft déclaré l'Auteur.
M. l'Abbé Lafmartrès, Licentié ès Droits,
Auteur du Sonnet à l'honneur de la Vierge, lequel
a pour Deviſe , Ante facula creatafum,
& du Sonnet fur le même fujet , qui a pour
Devife , Pulchrior in terris nulla tabella foret,
reçût dans l'Affemblée de la diftribution des
Prix , celui de l'année adjugé au premier de
ces Sonnets , & le Prix réfervé , adjugé au
fecond.
M. de Lamothe, Doyen de la Cour des
Aides de Montauban , a envoyé depuis le
3 .
NOVEMBRE. 1743 . 2467
3.Mai fa Procuration , pour recevoir un des
Prix de Poëme , réfervés , adjugé à l'Ode ,
qui a pour titre, la Gloire & le Bonheur de
la France fous le Regne de LOUIS XV. &
pour Devife , Cum tot fuftineas , & tanta negotia
folus , dont il eft déclaré l'Auteur .
M.de Viguier de Segadennes , de Villefranche
de Lauraguais , Auteur du Poëme inti
tulé , Virginius , qui a pour Devife , Ubimulta
nitent , non ego paucis offendar maculis ,
reçût dans l'Affemblée
un des Prix de Poëme
réſervés , adjugé à cet Ouvrage.
M. Maderes, Avocat du Roi au Sénéchal
de Leictoure , Auteur du Difcours qui a pour
Devife , Effe liberum , eft effe bonum , reçût
dans l'Affemblée un des Prix du Difcours
réfervés , adjugé à cet Ouvrage .
་
L'Académie a donné pour Sujet du Dif
cours de l'année 1744. La fubordination eft
le plus ferme appui des Etats.
L'Académie diftribue tous les ans cinq
Prix ou Fleurs.
Le premier eſt deſtiné à une Ode. C'eft
une Amaranthe d'or de la valeur de 400 .
livres.
Le fecond eft une Violette d'argent , de
la valeur de 250. livres , deftiné à un Poëme
de 60. Vers , au moins , & de 100. Vers,
au plus . Le Sujet en doit être héroïque ou
dans le genre noble .
Le
2468 MERCURE DE FRANCE.
Le troifiéme Prix eft une Eglantine d'argent
, de la valeur de 250. livres. Il eſt deftiné
à une Piéce de Profe fur le Sujet donné
par l'Académie , d'un quart d'heure ou d'une
petite demie heure de lecture.
Le quatriéme eft un Souci d'argent , de
la valeur de 200. livres. L'Elégie , l'Idylle
& l'Eglogue peuvent y prétendre , & concourent
enſemble pour le même Prix.
Le cinquiéme eft un Lys d'argent , de la
valeur de 60. livres , deftiné à un Sonnet à
l'honneur de la Vierge.
L'Académie diftribuera l'année prochaine ,
outre ces cinq Prix , un Prix de Difcours
réſervé.
Le Sujet de tous les Ouvrages de Poëfie
à l'exception du Sonnet , qui doit être à
l'honneur de la Vierge , eft au choix des Auteurs.
Les Poëmes , les Elégies , les Eglagues,
les Idylles & le Sonnet , doivent être
en Vers Alexandrins ou à Rimes plates.
que
Les Auteurs font avertis de ne pas fe négliger
fur les régles de la verſification .
Les Ouvrages qui ne font des Imitations
ou des Traductions ; ceux qui ont parû
dans le Public ; ceux qui traitent des Sujets
donnés par d'autres Académies ; les Ouvrages
qui ont quelque chofe de burlefque
, de fatyrique , de contraire aux bonnes
moeurs , ceux dont les Auteurs fe font connoître
NOVEMBRE. 1745. 2469
noître avant le Jugement , & pour lefquels
ils follicitent ou font folliciter , font exclus
des Prix.
Les Auteurs qui traitent des Matiéres
Théologiques , doivent faire mettre au bas
de leurs Ouvrages l'Approbation de deux
Docteurs en Théologie , ce qui fera même
obfervé à l'égard du Sonnet à l'honneur de
la Vierge , fans quoi ces Ouvrages n'entreront
pas au concours.
Les Auteurs feront remettre dans tout le
mois de Janvier 1744. par des Perſonnes
domiciliées à Toulouſe , à M. le Chevalier
d'Aliés, Sécretaire Perpétuel de l'Académie
des Jeux Floraux , demeurant rue des Couteliers
, à Toulouſe , trois Copies bien lifibles
de chaque Ouvrage , qui fera défigné
feulement par une Devife ou Sentence . M.
le Sécretaire écrira la réception des Ouvrages
dans fon Regiſtre , le nom , la qualité
ou la profeffion , & la demeure des perfonnes
qui les auront remis , lefquelles figneront
fon Registre , & il leur expédiera le Récépiffé
des Ouvrages.
*
<
Non-feulement M. le Sécretaire ne retirera
point les Paquets qui lui feront addreſſés
par la Pofte en droiture , s'ils ne font affranchis,
mais quand même on les affranchiroit,
les Ouvrages qui lui parviendront par cette
voye , ne feront pas mis au concours , par
les
2470 ME UKE DE FRANCE
.
les raifons dont on a fouvent averti les Auteurs
, a moins que ces Paquets ne lui foient
addreffés par des perfonnes de fa connoiffance,
afin que les Auteurs foient à l'abri de
toute furpriſe , pour recevoir les Prix qu'ils
auront remportés.
Ceux qui auront remporté des Prix , feront
obligés , s'ils font à Touloufe , de venir
les recevoir eux-mêmes , l'après-midi
du troifiéme jour du mois de Mai , à l'Af
femblée publique de la Diftribution des
Prix,qui fe fait dans le grand Confiftoire de
F'Hôtel de Ville. S'ils font hors de portée
de venir les recevoir eux- mêmes , ils doivent
envoyer à une perfonne domiciliée à
Toulouſe une Procuration en bonne forme ,
lans laquelle ils fe déclareront Auteurs des
Ouvrages , & les Prix feront délivrés au
Porteur de la Procuration , en la remettant
à M. le Sécretaire , avec les Récépiffés des
Ouvrages.
On ne peut remporter que trois fois , chacun
des Prix que l'Académie diftribuë. Les
Auteurs qu'on reconnoîtra en avoir obtenu
un plus grand nombre , en feront exclus ,
de-même que ceux qu'on découvrira en
avoir remporté fous des noms fuppofés.
Après que les Auteurs fe feront fait connoître
, on leur donnera des Atteftations ,
portant qu'un tel, une telle année , pour tel
Ouvrage ,
NOVEMBRE. 1743 . 2471
Ouvrage , par lui compofé , a remporté un
tel Prix , & l'Ouvrage en original fera attaché
à cette Atteftation , fous le contre-fcel
des Jeux.
Ceux qui auront remporté trois des quatre
premiers Prix , l'un defquels fera l'Amaranthe
, qui eft le Prix deftiné à l'Ode ,
pourront obtenir des Lettres de Maîtrifé
des Jeux Floraux , & quand ils les auront
obtenuës , ils feront du corps des Jeux, avec
droit d'affifter & d'opiner , comme Juges ,
aux Affemblées particuliéres & publiques ,
qui fe font pour le Jugement des Ouvrages
& pour la diftribution des Prix.
L'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , tint ſon Affemblée publique le 12. Novem
bre , à laquelle M. de Boze , Directeur , préfida. On
ouvrit la Séance par la lecture & diftribution du
Programme , qui annonce le Sujet donné pour le
concours du Prix que l'Académie diſtribuëra à Pâques
1745. Le Programme contient ce qui fuit.
PRIX LITTERAIRE , fondé dans
l'Académie Royale des Infcriptions
Belles- Lettres.
'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres, désirant que les Auteurs qui compofent
pour le Prix , ayent tout le tems d'approfondir les
matiéres, & de travailler les Sujets qu'elle leur donne
à traiter, a réfolu de les publier beaucoup plûtôt;
&
2472 MERCURE DE FRANCE
& elle annonce dês-à -préfent que le Sujet qu'elle a
arrêté pour le concours au Prix qu'elle diftribuëra à
Pâques 1745. confifte à examiner & à déterminer ,
Quels étoient les Droits des Métropoles Grecques fur
leurs Colonies , les devoirs des Colonies envers leurs Mé
tropoles , les engagemens réciproques des unes des
Autres.
Le Prix fera toujours une Médaille d'Or , de la
Valeur de quatre cent livres .
Toutes perfonnes , de quelque Pays & condition
qu'elles foient , excepté celles qui compoſent l'Académie
, feront admifes à concourir pour ce Prix,
& leurs Ouvrages pourront être écrits en François
ou en Latin , à leur choix. Il faudra feulement les
borner à une heure de lecture au plus.
Les Auteurs -mettront fimplement une Deviſe à
leurs Ouvrages : mais , pour le faire connoître , ils
y joindront , dans un papier cachété , & écrit de
leur propre main , leurs nom , demeure & qualités ,
& ce papier ne fera ouvert qu'après l'adjudication
du Prix.
Les Piéces , affranchies de tous ports , feront re
miſes entre les mains du Sécretaire de l'Académie ,
avant le premier Decembre 1744.
Aprés cette lecture , M. Freret , Sécretaire perpe
tuel de l'Académie , lût les Eloges de M. l'Abbé Bignon
, Doyen du Confeil , & de M. Bignon , Confeiller
d'Etat , Bibliothéquaire du Roi. Il lût auſſi
celui de M. de Chambots.
M. Levefque de la Ravaliére lût enfuite une Dif.
fertation fur les Affaffins de Syrie , ou Sujets du
viuex de la Montagne , dont il eft parlé dans l'Hif
toire de S. Louis , & c .
Le reste de la Séance fut rempli par M. Mellot ,
qui lût une Differtation fur le Commerce des PH
piciens , & autres Peuples , avec les Illes Britan
ques
NOVEMBRE. 1743. 2473
ques , & en particulier fur le Commerce de l'Etajn
fait par les Gaulois, avant la Conquête de la Gaule
par les Romains.
L'Académie Royale des Sciences tint fon Affemblée
publique le lendemain 13. Novembre , à laquelle
M. le Marquis de Torcy préfida.
M. de Mairan ouvrit la Séance par la lecture de
Péloge de M. le Cardinal de Fleury , qui fut fuivi
de ceux de M. l'Abbé Bignon & de M. l'Emeri.
M. Caffini lût enfuite fon Obfervation du Paffage
de Mercure fur le Difque du Soleil , arrivé le S..
ce mois de Novembre.
de
Ce Mémoire fut fuivi d'un autre fur l'Optique ,
qui regarde principalement les Couleurs accidentelles.
M. de Buffon , qui en eft l'Auteur , rendit
compte , non-feulement d'une infinité d'Expériences
qu'il a faites fur ce fujet , mais encore de fes
Remarques particuliéres fur un Phénoméne extraordinaire
, qui eft dû en partie au hazard, mais qui eft
fort furprenant. L'Auteur , pour s'en afſurer davantage
, a même continué de l'obferver pendant cet
Eté dernier , toutes les fois que le Soleil a parû à
l'horifon , foit au lever , foit au coucher , & il a
conftamment remarqué la même chofe; fçavoir, que
quelques minutes avant le coucher , ou fi l'on veut,
après le lever du Soleil , les ombres de tous les
Corps paroiffent bleues , & même quelquefois vertes.
M. Buffon remplit par-là le refte de la Séance .
Voici l'Obfervation particuliére du Paffage de
Mercure , que M. le Monnier a faite à Paris , dans le
Couvent des P P. Capucins de la rue S. Honoré ,
avec une Lunette d'environ 15. pieds.
A 8. heures 39. minutes & 20. fecondes , Entrée
de Mercure fur le Difque du Soleil .
Le Ciel étoit fort ferain , & à 8. heures 39 .
G
minutes
2474 MERCURE DE FRANCE .
putes & demie , on voyoit déja Mercure qui enta
not le D (que , & paroiffoit comme une petite tapore
, laquelle augmentoit peu à peu en granacur.
A une heure 12. minutes & 5. fecondes , Sortie de
Mercure , dont le diamétre a employé deux minu
tes à traverser la circonférence du Difque lumineux
du Soleil.
Ces deux Obfervations , du premier inftant que
Mercure a entamé le Diſque , jufqu'à fa fortie to,
tale , étant exactes , on a 4. heures 32. minutes &
3. quarts pour le tems de fa traversée fur le Diſque
du Soleil ; & le plus grand écart du centre de Mer,
cure à l'égard du bord , ou circonférence du Difque
du Soleil , a été déterminé plufieurs fois depuis 10.
heures trois quarts du matin , jufqu'à onze heures ,
de fept minutes & 25. fecondes . On s'eft fervi pour
cet effet de l'excellent Micrometre , dont la defcription
fe trouve dans l'Optique de Smith.
Mercure paffera encore fur le Soleil le 6. Mai de
l'année 1753. L'Obfervation qu'on en fera , fera
d'autant plus importante , qu'il approchera du cen.
tre du Soleil , d'environ une minute & un tiers ; au
lieu qu'il n'en a paffé cette fois - ci qu'à 8. minutes
& 50. fecondes. L'heure de fa conjonction au Soleil
doit arriver à 7. heures & un quart du matin.
}
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Toulon
le 26. Septembre 1743. au fujet de la
Société Littéraire de cette Ville.
E 9. la Societé s'étant aſſemblée
Leo,Février 1743, ya, il fut élá Préfident , ec
"
adreffant la parole à ces Meffieurs, après les avoir remercié
d'avoir fait tomber fur lui leurs fuffrages , il
ajoûta
NOVEMBRE. 1743. -2475-
ajoûta quelques refléxions fur le fujet qui les réuniſfoit
, en ces termes.
35
ל כ »L'amitié,Meffieurs,plusquetoutautremotif,
>>nous raffemble; c'eſt à elle que nous fommes rede .
» vables d'un projet , petit dans fa naiffance , grand
»dans la fpéculation , mais dont l'exécution n'eft pas
» aifée. On faifit vivement un objet qui fouvent ne
plaît que par la nouveauté. On commence avec ar-
" deur ; l'ennui vient au milieu , & l'on finit par le
dégoût. Tel a été le fort de bien des Societés brilplantes,
dont les commencemens n'annonçoient pas
" une fin pareille . N'attendez pas, Mrs, que je finiffe
" le parallele; je n'ai garde de comparer notre petite
" Société avec ces Affemblées tumultueufes , que le
» defordre ramaffe, plûtôt que le bon goût , où préfident
l'orgueil & le menfonge, & on la fauffe complaifance
, fille de l'impofture , prodigue aveuglé-
» ment aux Piéces les plus indignes du jour, un en-
» cens impur & profane.
ן כ
VERS libres de M. Dufrefi *** , fur les Poëtes.
Que je plains le fort des Poëtes ,
Qui cédant au ſeul foir, de remplir leurs tablettes ,
Ont très -fouvent le ventre creux ,
Et courent à grands pas au manoir tenebreux ;
Guidés par la folle envie
De vivre encor après leur vie !
Qu'attendent- ils des doctes Soeurs ,
De Phébus & de fa Cohorte ?
Penfent-ils qu'ils verront arriver à leur porte ,
Pour preuve qu'ils ont fçû mériter leur faveur ,
Des trésors que pour eux on apporta de l'Inde ?
Gij .
Ils
2476 MERCURE DE FRANCE.
Ils en peuvent au plus tirer quelque Chanſon ,
Qui n'eft après tout que du ſon ,
Digne préfent des Déeffes du Pinde.
La Régie de la Société étant qu'un Préſident no
refte que trois mois en charge , & M. Gavoty ayant
été élû Préfident le 9. Mai , pour remplacer M. de
Lugny , aprés le Difcours de M. Gávoty , qui mémercia
la Compagnie , M. de Lugny , comme Secrétaire
, parla ainfi.
ร
MESSIEURS ,
>> Il eft des graces que la reconnoiffance la plus
vive ne fçauroit acquitter; telle eft la nature de cel-
» les dont vous m'avez honoré d'abord , en me choififfant
pour préfider à vos Affemblées , & nouvellement
, en me donnant un Succeffeur , dont le
» mérite vous reprochera l'injuſtice de vos premiers
fuffrages . Je ne vous le diffimulerai pas , Mrs , &
» c'eſt au milieu des fentimens dont vos bontés
» m'ont pénetré , le feul regret qui me refte ; je
crains fort , quand j'eus l'honneur de vous pro
» pofer au commencement , l'élection d'un Préfi-
» dent , de mi'être , fans le vouloir , peut- être propofé
moi- même , & de n'avoir eu d'autre titre
» pour mériter votre choix , que le ftérile & frivole
» avantage d'avoir parlé le premier.
"
33
39
» En effet ( ajofita M. de Lugny ) le défordre de
>> nos premieres Conférences , la précipitation avec
laquelle notre vivacité nous a fait concevoir, faifir
& exécuter prefqu'en même tems un projet ,
» dont l'invention a coûté des mois entiers à d'au-
» tres Sociétés ; toutes ces raifon's , Mrs , me confirment
dans ma premiére idée , & fi elles ne con-
» tribuënt pas beaucoup à flatter mon amour pro-
» pre , du moins m'attachent- elles à vous par les
» liens
כ כ
NOVEMBRE . 1743. 2477
liens les plus étroits , en me convainquant pleinement
que c'eft à vos feules bontés que je dois
»la préference fur d'autres Sujets , dont vous con-
» noiffiez bien la capacité , mais dont la bonne vo-
» lonté , fans vous être fufpecte , ne vous étoit pas
» entiérement connue. La mienne a parû dans tout
» fon jour ; elle pouvoit bien fuppléer chés moi au
mérite , mais elle ne pouvoit pas m'en fervir.
ן כ
Le 9. Août M. de Niozelles fut élû Préfident , &
fut continué le 9. Septembre ; ce fut alors que M.
de Lugny , Secrétaire , complimenta M. de Niozelles
au nom de l'Affemblée , en ces termes :
30
MESSIEURS ,
Votre juftice & votre difcernement ont parû à
» la derniere Affemblée dans tout leur jour , lorſque
» vous avez continué M. de N *** dans les fonc-
» tions de Préfident de cette Societé . Il l'a d'autant
mieux mérité , qu'indépendamment des qualités
particuliéres de l'efprit & du coeur , dont l'heureux
affemblage forme le caractére aimable que
" vous lui connoiffez tous , il en a reçû de la Nature
» une bien rare aujourd'hui & bien peu connuë ; je
» veux parler de cette vertu dont toutes les autres
»femblent emprunter lear luftre ; cette vertu que
» donne la naiſſance feule au défaut de l'éducation ,
» & qu'on peut recevoir de l'éducation au défaut de
la naiffance ; ou plûtôt un don du Ciel , & non de
» la Nature , qui eft comme la clef des coeurs , qui
» nous concilie l'amour & l'eftime des hommes ;
qualité bien effentielle à une perfonne en place
pour le faire aimer & refpecter enſemble Je m'apperçois
, Mrs , que vous me prévenez , & vous
» nonimez la douceur ; j'entends cette douceur po-
» lie fans excés , familiére fans baffeffe ; cette douceur
qui le fait refpecter fans empire , qui fe fait
» craindre fans fierté , qui fe fait écouter fans contrainte
, qui perfuade toujours , qui peut enfin te-
Giij » nir
ל כ
2478 MERCURE DE FRANCE.
ן כ
20
nir place de bien d'autres vertus , & à laquelle
toutes les autres enſemble ne fçauroient fuppléer.
Ce Portrait de la douceur , qui m'empêche de le
perfonifier? Et n'y reconno fez vous pas auffi - tôt
»le digne Préfident qui nous honore de fa préfence?
» En effet , cette vertu , toute invifible qu'elle eft ,
puifqu'elle fait partie du caractére & non du corps,
ne fe développe t'elle pas dans fon air , dans fes
regards , dans fon maintien , dans cette humeur
toujours riante , toujours égale . Ici notre Juge
» dehors notre ami , ne l'avons - nous pas toujours
» connu le même ? Vous le fçavez mieux que moi ,
Mrs , vous qui jouiffez depuis l'enfance du bonheur
que je commence à partager avec vous.
» Combien de fois dans ces converfations tendres ,
» où l'amitié préfide , toujours de concert avec la
bonne foi , où la vertu fe plaît à rendre juſtice à
» la vertu ; combien de fois , en parlant de M.
» ne vous ai je pas entendu ,avec plaifir ,faire l'éloge
de fa fageffe , de fon efprit , de fon caractére , &
vous difputer les uns aux autres le premier rang
dans fon coeur ? C'eft ainfi que , fans y fonger
» vous me tracez la matière de ce Difcours . ( On
a trouvé que le caractére de M. de Noizelle étoit
bien développé . )
***
x
Le 8. Septembre , M. le Préfident ayant ordonné
de travailler à une Queſtion , on propofa celle- ci :
Sçavoir s'il étoit permis aux Meres de donner leurs enfans
à nourrir à d'autres femmes ?
Après que chacun eut lû ce qu'il avoit apporté
fur cette matiére , M. de Niozelle lût fur le même
fujet une Differtation fort fçavante & très curieufe.
En voici l'Analife.
MESSIEURS
» Si j'avois un Sermon à faire , au lieu d'une Differtation
, il me feroit facile en vous prenant
» par
NOVEMBRE. 1743. 2479
20
par la Religion , d'infpirer à une Affemblée de
» Chrétiens les fentimens de l'Ecriture , qui ordonne
expreffément aux Meres de nourrir leurs en .
» fans ; mais comme on doit éviter de mêler le facré
>> dans des difcuffions purement humaines, je me con-
»tenterai de l'expérience , & en remontant au principe
même de mon fujet , je vous forcerai , par
» des réflexions bien naturelles, de convenir que les
» Meres doivent regarder le foin de nourrir elles-
" mêmes leurs enfans comme un devoir indifpen-
» fable.
Il fit voir enfuite comment la Nature a marqué
à chaque production un arrangement & un ordre
qui fait la confervation . » L'homme voit regner
cet ordre dans tous les objets qui l'environnent. Il
le voit fans l'appercevoir. C'eft un aveugle qui
ne diftingue rien , qui connoît les effets , fans.
s'embarraffer des caufes. Sourd à toute la Nature
» qui lui parle & l'inftruit , au lieu de l'interroger
» dans fes merveilleux ouvrages ; il refte muet &
»infenfible à tous les Miracles qui s'opérent autour
de lui . Il traita parfaitement cette matiére , & repréfenta
les animaux plus fages & plus prudens que
Phomme, quoiqu'ils n'ayent qu'un inftinct , qui ne
*fe
peut point comparer avec la raifon .
"
ן כ
Confiderez les Oifeaux ( dit - il plus bas ) ou plu-
» tôt choififfez dans les bêtes les plus féroces ; la
» Lionne , par exemple , cet animal , naturellement
fanguinaire , n'eft - elle pas infiniment plus tendre
93 pour fes petits , que nous ne le fommes pour nos
" enfans ? Se laiffera-t'elle enlever fes Lionceaux ?
» ou en confiera t'elle le foin à quelqu'autre ?
" Quelle attention pour les garantir des injures de
» l'air ! quelle inquiétude quelles allarmes conti-
" nuelles ! » Il fit enfuite le portrait de l'homme ;
il remonta au principe de fon orgueil , & fit un ta-
Gi bleau
2480 MERCURE DE FRANCE.
bleau fidéle du coeur de l'homme , & finit ainfi .
5 :
ל כ
"ɔ
כ כ
Voila , Mrs , l'homme développé tel qu'il eft ;
bien different, en cela de nos Perès , qui labou-
» roient eux- mêmes la terre , cultivoient leurs Jardins
, nourriffoient leurs enfans . Quelle difference
des Meres de ce tems - là & des Dames d'aujourd'hui
? On peut ajoûter , quelle difference de
» nos enfans & des leurs ? Ils avoient moins de vanité
, & vivoient plus long-tems ; les fils attachés
doublement à leurs Meres , fuçoient avec le lait
» une tendreffe pour leurs parens & un reſpect ,
qu'ils leur confervoient inviolablement . Les pa
" rens s'attachoient auffi davantage à leurs fils , &
" cet attachement réciproque faifoit le bonheur des
" uns & des autres Leur premiére étude étoit celle
» de la Nature ; & dans les recherches exactes qu'ils
" en faifoient , ils avoient remarqué que cette fage
" Mere n'avoit rien fait pour rien ; que chaque
» choſe avoit fa deftination ? pourquoi ces mamelles
, pourquoi ce lait , finon pour nourrir les en
» fans : & fi c'eft une preuve de fa bonté & de fa
fageffe , n'en est- ce pas une auffi de fon intention
" & de fa volonté : Quelle est donc l'intention de
" la Nature ? Elle veut que chaque Mere foit nourrice
de fon enfant. N'eft- ce pas s'opposer à la
» volonté de la Nature, que de s'opposer à l'arrange.
ment qu'elle a prefcrit ; ou plûtôt n'eſt ce pas
s'opposer à la volonté du Créateur ?
"
Il finit cette Differtation en faisant remarquer
qu'il eft des cas qui exemptent les Meres de nourrir
les enfans , dont il fit une très - exacte énumetion.
LETTRE
NOVEMBRE , 1743. 2481
LETTRE de M. D. F. à M. Bou ***
Chirurgien Major de la Marine.
"
ג כ
» J'ai recueilli , M. pour ma propre fatisfaction ,
» ce que nous dîmes hier au foir fur l'efprit , & je
vous avoue que nous avançâmes à ce fujet d'affés
bonnes chofes . Il me parut plaifant de vous en-
» tendre employer toute la force de l'art & tout ce
que l'Eloquence a de plus vif , pour me perfuader
que vous n'aviez point cet ornement qui fait bril-
»ler dans la fociété , Je n'aurois jamais crû qu'une,
fi mauvaife caufe fût fufceptible de fi bonnes rai-
» fons. Cela me donna lieu , en vous quittant , de
propofer la même Théfe à M. C **** , votre ani
& le mien , mais je fus bien plus furpris de fa fa-
"çon de penfer que de la vôtre. Il débuta par me
nier abfolument que l'agréable fût permis à des
" gens de votre état . Cette chicanne qu'il faifoit à
» ceux de fa Profeffion , ne laiffa pas que de m'amufer
, puifqu'en leur faifant un crime de s'orner
l'efprit de connoiffances Littéraires , il fe fai-
» foit lui même fon procès , fans y penfer , perfon-
" ne ne poffedant , comme vous fçavez , plus heu-
"'reufement que fui , le talent de réunir dans la con
verfation l'utile & l'agréable enfeinble . Vous voi-
» là donc , Mrs , tous deux d'un fentiment bien op-
"pofé ; l'un prétend qu'il faut de l'ornement à l'ef-
» prit , même dans fon état , l'autre, le nie ; le premier
foutient avec grace qu'il n'a point cet orne-
" ment , le fecond fe feroit un crime d'être orné , &
»feroit , fans doute , fâché de n'être point criminel.
Je fuis trop jeune , M. pour m'ériger en Juge fur
» une matiére affés noble , pour mériter d'être por-
» tée au Tribunal des Sçavans du premier ordre , je
» me contenterai de rapporter les armes offenfives &
» deffenfives dont nousnous fervîmes M¸ C * & moi
ןכ
, כ
כ כ
G. V >> dans
2482 MERCURE DE FRANCE.
» dans cette affaire. Il défendit fa Théfe avec une
force qui penfa me déconcerter , & voici , à
près les raisons dont il l'appuya.
כ כ
33
כ כ
ל כ
ɔɔ
peu
La Médecine étant une fcience fans bornes , il
» n'eft pas douteux qu'on peut tous les jours y acquérir
de nouvelles lumiéres ; celui qui néglige-
» roit de fe procurer ces connoiffances, feroit comp-
» table au Public & à lui - même de la vie de fes malades,
pour la guériſon defquels, tel ou tel Reméde,
qu'il ne connoît point , par fa faute , auroit pû lui
» être d'un grand fecours ; or un Médecin qui employe
aux Belles Lettres & à la lecture des Fables
» & des Hiftoires anciennes & modernes , un tems.
précieux , & dont l'ufage lui eft marqué , ce Médecin
néglige une infinité de découvertes qu'il
» peut faire dans fa Profeffion ; ce Médecin eſt donc
refponfable du mal caufé par fon ignorance. Pour
» éviter , par conféquent cet inconvénient , & fe
mettre à l'abri de tout reproche , il doit fe
renfermer abfolument dans les connoiffances de
»fon Art,& ne s'en point écarter, pour aller cueillir
»des fleurs dans les jardins de la Réthorique. Quel-
» le idée , continua - t'il avec feu , voulez - vous que
» le Public ait d'un Médecin qui l'entretient de Vers
"
53
& de Fables? Apollon a -t'il le talent d'infpirer des
» Remédes comme des Vers ? Un homme qui fe dé-
→ vouë à la fanté du genre humain , doit il s'o : -
» cuper de contes bleux , & d'amufemensLittéraires ?
» Et moi , malade , étendu dans mon lit entre la vie
& la mort , trouverai - je le reméde de mon mal
» dans la lecture de l'Hiftoire du Languedoc ?
» Il ajoûta beaucoup d'autres raifons folides , qui
me parurent d'abord convainquantes , & je me
ferois rendu à fon fentiment , fi je n'euffe appréhendé
de montrer trop de foibleffe . Voici ce que
je lui répondis. Je fuis d'accord avec vous , M. de
"
» tour
NOVEMBRE . 1743- 2483
ל כ
tout ce que vous venez de dire , mais en parcourant
tous les Arts & toutes les Profeffions du
» monde , vous y trouverez l'utilité , de l'ornement
& des graces; pourquoi vouloir en priver la Médecine
toute feule , & faire de cette fcience une
Déeffe aride , oifeuſe , & femblable aux Squélet-
» tes , fur lefquels s'étendent les operations ? Voici
» donc , ajoûtai- je , ma façon de penfer. Je ne pré-
" tends pas que l'agréable foit néceffaire , mais il
» eft utile , enforte que fi on doit travailler à l'utile ,
" on travaillera furement à l'agréable , l'un ne pouvant
fe paffer de l'autre. La comparaifon de l'Ar-
» chitecte , toute fimple qu'elle eft , vous dévelop→
» pera mon fentiment dans tout fon jour. Il est bien
>> certain que l'effentiel de fon Art , & les régles de
" fon devoir , fe bornent à pofer de bons fonde-
ל כ
"
33
,כ
כ כ
mens . à affeoir fon Bâtiment dans un lieu bien
» éclairé , à rendre enfuite la conftruction réguliére ,
» en obſervant exactement toutes les proportions ;
" vous ne pouvez difconvenir qu'un Architecte qui
aura réuni tous ces points , ne foit un habile hom
me, & fçavant même dans fon Métier. mais fi non
content d'avoir perfectionné fon Bâtiment du
côté de la régularité , cet habile Maître entreprend
d'en relever l'intérieur par l'agrément d'u-
" ne Peinture fine , aifée , délicate , & les dehors
par l'ornement d'une Sculpture fimple & noble
" tout à la fois , n'eft- il pas jufte qu'on faffe plu
» de cas d'un femblable Architecte , que d'un autre
» qui , renfermé dans les bornes étroites de fon Arts
ne fçauroit fortir de fa fphére , & joindre , comme
" le premier , l'agréable & l'utile ? Il m'accorda ma
Thefe , & le retrancha fur ce que l'exemple de
l'Architecte , & tout autre de cette nature , qui
" je pourrois citer, n'étoient point appliquables à la
queftion préfente. Vous en déciderez , M. s'il vous
G vi
ל כ
פ כ
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30
לכ
"
ןכ
plast
2454 MERCURE DE FRANCE.
ן כ
בכ
25
plaît ; j'efpere que vous n'abandonnerez pas votre
premier fentiment , c'est-à- dire , que je compte
gain de caufe. Je fouhaite que cette petite dif-
» cuffion ait et l'avantage de vous amufer un
» moment. J'ai l'honneur d'être , & c. DE LUGNY .
A Toulon le 5. Septembre 1743 .
VERS Anacreontiques fur le Vin,
Par M. Dufr ***,
·
De Noé , cet homme divin ,
Le Bûveur doit toujours refpecter la mémoire ;
A lui nous devons le bon vin ;
Sans lui , trouverions-nous du plaifir à bien boire
Le Vieillard, fans le vin , pafferoit mal fon tems ;
Déferteur de l'Amour , pourroit-il encor vivre ?
Des maux les plus cuifans le bon vin nous délivre ·
Le bon vin rend l'eſprit vif, aimable , brillant ;
Il calme les chagrins ; il confole , il foulage ,
Et fouvent rend heureux un trop timide Amant ,
Près d'une Bergere volage ;
Bref , & je le tiens pour certain ,
Point de falut fans le bon vin.
Je pense à profiter du tems de ma jeuneſſe ;
C'eft là le tems des Amours ;
A mon aimable Maîtreſſe
Je confacre mes beaux jours ;
Mais lorsque le déclin de l'âge
Viendra me rendre un peu plus fage ,
Pour
NOVEMBRE. 1743. 2485
Pour mettre fin à mes défirs
Le bon vin fera ma reffource ;
En lui je trouverai la fource
D'une infinité de plaifirs.
OUVERTURE du Collège Royal.
Les Profeffeurs du Collège Royal de France ,
fondé à Paris par le Roi FRANÇOIS I. le Pere
& le Reftaurateur des Lettres , reprirent leurs Exercices
le Lundi 18. Novembre. Voici les noms des
Sçavans qui rempliffent aujourd'hui les Chaires de
ce fameux College , fous l'infpection de M. Vatry ,
de l'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , Profeffeur Royal en Langue Grecque.
Pour la Langue Hébraïque.
Mrs Sallier & Henri..
Pour la Langue Grecque.
Mrs Capperonnier & Vatry.
Pour les Mathématiques.
Mrs de Cury & de Montcarville.
Pour la Philofophie.
Mrs Terraffon & de Gua de Malves .
Pour l'Eloquence Latine.
Mrs Souchay & Piat.
Pour la Médecine, la Chirurgie , la Pharmacie,
& la Botanique.
Mrs Burette , Aftruc , Dubois , & Ferrein.
Pour la Langue Arabe.
Mrs de Fiennes, Conſeiller & Interpréte ordinaire du
Roi pour les Langues Orientales , & Fourmont.
Pour
2486 MERCURE DE FRANCE.
Pour le Droit Canon.
Mrs Capon & le Merre .
Pour la Langue Syriaque.
M. l'Abbé Fourmont.
ESTAMPES NOUVELLES.
Il paroît deux Eftampes depuis peu , l'une fous le
le titre de la Ferme , & l'autre fous le titre de la
Baffe Cour , toutes deux d'après David Tenieres ,
& excellemment gravées par J. P. Lebas. L'une &
l'autre font dédiées à M. le Marquis de Mirabeau
par l'Auteur , chés lequel elles fe vendent , rue de
la Harpe.
Deux autres petites Eftampes en large , gravées
par le même Graveur , d'après le même Peintre .
L'une porte pour titre la Pêche , & l'autre , Vente de
la Pêche . Elles fe vendent à la même addreffe.
Le fieur Petit , Graveur , rue Saint Jacques ,
à la Couronne d'Epines , près les Mathurins , qui
continue de graver la fuite des Portraits des Hommes
Illuftres du feu fieur Defrochers , Graveur du
Roi , vient de mettre au jour les fuivans ,
BENOIST SPINOSA , fameux Philofophe
natif d'Amfterdam. Il fut d'abord Juif de Religion;
il quitta le Judaïfme & profeffa enfuite l'Athéilme;
il mourut à la Haye en 1677. âgé d'environ 44.
ans. On lit ces Vers au bas.
Auteur d'un dangereux Systême ,
Spinofa n'a que trop répandu fon erreur ;
Contemplez l'Univers , & fondez -vous vous-même,
Vous connoîtrez un Créateur.
PIERRE
NOVEMBRE. 1743. 2487
PIERRE - FRANÇOIS GUYOT , Desfontaines
, Prêtre de Rouen , Auteur des Obfervations
fur les Ecrits Modernes.
Nouveaux Globes , dédiés à Monfeigneur
le DAUPHIN.
Le fieur Baradelle , Ingénieur du Roi pour les
Inftrumens de Mathématique , vient de conftruire
des Globes Céleftes & Terreftres , de plufieurs grandeurs
, d'autant plus utiles , qu'ils comprennent
plufieurs chofes très- curieufes , & où le calcul des
Etoiles eft dreffé pour l'année 1-750. & les Poles du
Soleil marqués , ce qui n'avoit encore été mis en
ufage fur aucun Globe ; d'ailleurs les ovales allongés
, où les Lozanges , qui doivent être affemblés
pour former ces Globes , font faits de maniére
& s'uniffent fi exactement les uns aux autres , qu'il
y regne une uniformité dans la courbure des cercles
dont les Globes font compofés , comme il eft
dit plus au long dans le Privilége général , que
l'Auteur en a obtenu du Roi. Il a tracé l'Equateur
du Soleil & fes collures ; ces nouveaux cercles font
d'ailleurs diftingués par des Lignes ponctuées , & ils
ne forment aucune confufion avec les autres cercles
, qui font tracés somme fur les anciens. Les
Etoiles ont été pofées à leurs diſtances du Pole, & à
leurs afcenfions droites , avec tout le foin & toute
la jufteffe poffibles.
Le fieur Roy , depuis le recouvrement de fa vûë ,
a deffiné d'un nouveau goût, & gravé les figures des
Conftellations , avec tant de propreté & de précifion
, que cet Ouvrage , en méritant l'approbation
des Sçavans & des Curieux , a auffi été le fujet de
leur étonnement .
A l'égard des Globes Terreftres , la Géographieen
2488 MERCURE DE FRANCE.
tems ;
en a été gravée par les meilleurs Graveurs de ce
les Caractéres en font parfaits , fans être trop
petits , fans confufion , & très lifibles ; pour en faire
l'éloge , il fuffit de dire qu'ils font gravés par
fieur Aubin.
le
Il y a des Globes de l'une & de l'autre espèces ,
de trois groffeurs differentes , fçavoir, de 9. pouces,
de 6. pouces , & de 4. pouces & demi de diamètre.
L'Auteur a auffi conftruit des Sphères de pareille
groffeur , fuivant les Systèmes de Ptolomée & de
Copernic.
Le fieur Baradelle , toûjours porté à fatisfaire le
Public , vendra ces Globes , tout montés , ou fans
être montés , c'est à dire , en Epreuves , afforties de
toutes leurs dépendances , pour former les Globes
& les Spheres , par ceux qui voudront s'occuper
à les monter eux- mêmes , ou pour mettre avec des
Atlas de Cartes Géographiques , étant aufli beaux
en Epreuves , que s'ils étoient montés.
Les plus gros , de neuf pouces de diamètre , fe
vendent 24 livres piéce .
Les Sphères de pareille groffeur , felon Ptolomée
& Copernic , 18. livres
Les Globes de 6 pouces , 10. livres,
Les Sphéres de differens Systêmes , 1o. livres.
Les plus petisGlobes Terreftres ou Céleftes ,6, liv.
Les Spheres de pareille groffeur , 6. livres .
Les Epreuves des Globes de 9 , pouces , avec leurs
Horifons , Méridiens & Supports , ainfi que les
Epreuves des Spheres , 6. livres ..
Ceux de fix pouces , avec toutes leurs dépendances
, 3. livres .
Et les plus etits de 4. pouces & demi , 2. livres ,
De-même , les épreuves des plus petites Sphère 2 .
de 4. pouces & demi , 2. livres.
Le deur Baradelle prie les Perfonnes de Province ,
qui
NOVEMBRE . 1743. 2489
qui lui écriront pour fes Ouvrages , d'affranchir
le port de leurs lettres. Sa demeure eft toùjours
à Paris , Quai de l'Horloge du Palais , visa-
vis le grand degré de la Riviere , à l'Enſeigne
de l'Obfervatoire.
Le Public , intéreffé à connoître toutes les Perfonnes
qui excellent dans les differens Arts , & particulierement
dans ceux qui contribuënt au foulagement
des malades , & à leur parfaite guérifon , ne
fera , fans doute , pas fâché d'apprendre à qui le
fieur Roy , dont il vient d'être parlé dans ce Mémoire
, a l'obligation du recouvrement de ſa vûë ,
dont il a éte totalement privé pendant fix mois en
1735.à quoi il n'a pu parvenir particuliérement que
trois ans après , ayant d'abord confulté plufieurs
Oculiftes de réputation , qui l'avoient tous condamné
à refter aveugle , il ne s'eft trouvé que M.
l'Abbé Candide, diftingué par une étude particuliére
& par une grande expérience dans toutes les opérations
qui regardent ces fortes de maux , qui lui air
fait efperer , non pas une guérison douteuse , mais
certaine & parfaite , de laquelle les Ouvrages cidevant
énoncés font des preuves inconteftables.
Sa demeure eft à Paris , dans le College de Clugny
Place de Sorbonne .
Le véritable Suc de Regliffe & de Guimauve
blanc , fans fucre , fi eftimé pour toutes les maladies
du Poulmon , inflammations , enrouëmens , toux
rhumes , afthme , poulmonie & pitäite , continue à
fe débiter depuis plus de trente ans , de l'aveu & approbation
de M. le Prémier Médecin du Roi , chés
Mile Defmoulins , qui eft la feule qui en a le Secret
de défunte Mlle Guy , quoique depuis quelques an
nées des Particuliers ayent voulu le contrefaire ,
lefquels pour mieux tromper le Public , fe font dits
Enfans
2490 MERCURE DE FRANCE.
Enfans de M. Guy , cé qui eft une fuppofition ; la
difference s'en connoîtra aifément par la comparaifon
qu'on en pourra faire .
On peut s'en fervir en tout tems , le tranſporter
partout & le garder fi long - tems que l'on veut ,
fans qu'il le gâte jamais , ni qu'il perde rien de fa
qualité.
Mlle Desmoulins demeure ruë Guenegaud , Fauxbourg
S. Germain , du côté de la ruë Mazarine , chés
M. Guillaume , Marchand de vin , aux Armes de
France , au deuxième Appartement.
' M.de Keradock , poffeffeur depuis quelque tems
des excellens Secrets de M. de Belleville , annoncés
dans les Journaux d'Octobre 1739. &Janvier 1740.
croiroit manquer au Public , s'il négligeoit de l'informer
de la difpofition où il eft d'en continuer la
diftribution. Exact à répondre aux lettres, & à faire
les envois des Remédes qu'on lui demandera , il fe
promet qu'on le louera autant de fa ponctualité que
de la générofité de fon procedé fur le fait de la reconnoiffance
des perfonnes aufquelles il fournira les
fecours qui dépendront de fes connoiffances.
L'admirable Spécifique pour la guérifon radicale
de la Goutte , fans fâcheux retours ( comme le
prouvent d'anciennes Expériences , & l'effet naturel
du Reméde , qui par de douces & abondantes évacuations
. diffipe & chaffe la caufe du mal qu'il at
taque dans fon principe ; ) n'eft pas le feul qu'il
puiffe fournir à ceux qui ,dégagés des préjugés ordinaires
, voudront lui donner leur confiance ; les perfonnes
des deux fexes ,& particuliérement les Dames,
pourront s'adreffer à lui pour beaucoup d'incommodités
fecrettes , accidentelles , & même pour les ftérilités
qui n'ont point de caufe invincible ; il leur
promer au moins du foulagement & un inviolable
fecret.
THE
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YORK
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LIBRARY.
ASTOR ,
LENOX
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THE NEW YORK
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.
ASTOR , LENOX - AND
TILDEN FOUNDATIONS
.
NOVEMBRE. 1743. 2491
fecret. Un port de lettre n'eft point chofe affés coû
teufe , pour que l'on néglige de s'inftruire de ce
dont la bienséance ne permet pas de parler dans un
Ecrit volant , & qui d'ailleurs jetteroit dans un
trop grand détail , comme les perfonnes qui fe donneront
la peine d'écrire le verront par des réponſes
qui fatisferont leur curiofité fur des matiéres qui
n'ont point encore été traitées .
-Son addreffe eft chés M. de la Haye Rabbu , Procureur
au Préfidial de Nantes , rue des Chapeliers à
Nantes.
On aura la bonté d'affranchir toutes les Lettres ,
faute de quoi elles ne feront point répondues.
MADRIGAL.
Souvent un Ouvent un air de vérité
Se méle au plus groffier menſonge ;
Cette nuit , dans l'erreur d'un fonge ,
Au rang des Rois j'étois monté ;
Je vous aimois alors , & j'ofois vous le dire ;
Les Dieux , à mon réveil ,ne m'ont pas tout ôté
Je n'ai perdu que mon Empire,
玄
SPEC492
MERCURE DE FRANCE.
DUDUDUDUDUDUDUDUDUDUDUDUDYNyeu
QURUDU QUDUDUDUDU
SPECTACLES.
#
EXTRAIT d'une Comédie Italienne en
cing Actes , repréfentée à l'Hôtel de Bourgogne
le 12. Septembre dernier , intitulée
Le Combat Magique.
ACTEURS.
La Reine Argée ,
Cléarte , fils d'Argée ,
la Dlle Flaminia .
le Sr Riccoboni.
Eurinda , Princeffe , époufe de Cléarte , la
Dile Deshayes.
Serpilla, Suivante d'Eurinda , la Dlle Silvia.
Tidée , autre Suivante , la Dlle Belmont.
Agenor , vieux Courtifan , Magicien , le
> Tindaré , fils d'Agenor
Arlequin , Valet d'Agenor ,
Sr Mario,
le Sr Balleti.
le Sr Carlin.
Scapin , Valet de Cléarte, le Sr Chiavarelli,
L'Ombre du feu Roi ,
Un Valet Magicien ,
le Sr Rachard,
le Sr Deshayes.
La Scéne eft dans une des Ifles des Mers
d'Ethiopie
.
CEtte près d'un
Ette Piéce eft à peu près d'un caractére
femblable à celui des Contes des Fées.
On fuppofe que dans une de ces Ifles régnoit
un Roi jufte , intégre , aimé de fes
Sujets
NOVEMBRE. 1743. 2493
peu Sujets; la Reine , fon Epoufe , étoit à
près du même caractére ; ils avoient un fils
unique , nommé Cléarte , lequel quitte la
Cour de fon Pere , pour fe rendre dans la
Cour d'un autre Souverain , afin d'y difputer
le prix d'un fameux Tournois , dans lequel
la main d'une belle Princeffe devoir
couronner le vainqueur,
Après le départ du Prince , un Courtiſan
nommé Agenor, homme intriguant, adonné
à la Magie , & d'une ambition démefurée ,
trouve le moyen de ſe mettre en crédit parmi
le Peuple , & de former un parti pour
envahir le Trône ; il vient à bout de fon
deffein ; il trouve le moyen d'empoifonner
le Roi , par un bouillon préparé. Agenor ,
qui avoit beaucoup d'accès à la Cour , étoit
auprès du Roi , accompagné de fon valet
Arlequin , quand on apporte le boüillon
mortel . Agenor ordonne même à Arlequin
de le préfenter au Roi , avec la circonstance
que ce Domestique ignoroit que fon Maître
y eût mêlé du poifon . Le Roi meurt.
Cependant Agenor n'eft pas fans inquiétude
depuis la mort du Roi; il craint qu'Arlequin
ne le foupçonne d'y avoir eû part ; il
prend le partide l'enfermer dans un foûterrain
& de l'y laiffer pendant quelque tems,
fe chargeant lui-même du foin de lui
tous les jours de quoi fe nourrir.
porter
Agenor
2494 MERCURE DE FRANCE.
Agenor a grand foin encore , par les fe→
cours des Génies & des Efprits , d'empêcher
que Cléarte & fon époufe ne reviennent .
dans leur Patrie ; il leur fait même fubir le
joug de l'esclavage , pour les en éloigner ;
il ne s'occupe plus qu'à trouver les moyens
de fe faire déclarer Souverain de cette Ifle ,
& d'y regner fur les nouveaux Sujets ; il
ordonne même à fon fils Tindare , d'aller
difpofer la Reine à devenir fa bru , en donnant
la main à fon fils .
2
Agenor , ennuyé de voir Arlequin dans
le fouterrain où il eft renfermé depuis fort,
long- tems , prend le parti de l'en tirer pour
le faire mourir ; il frappe la terre avec ſa baguette
, & aufli - tôt Arlequin en fort , paroiffant
fort étonné de revoir le jour . Age-,
nor le raffure & lui promet de l'envoyer.
dans un pays où il trouvera tout à ſouhait
pour contenter fon appétit , fromage , ma-,
carons , &c. Au même inftant Agenor appelle
fes Gens , & leur commande d'exécu
ter fes ordres. Ils conduifent Arlequin dans
un bois , pour le faire mourir , & dans le
moment qu'on va exécuter un ordre fi cruel,
l'air paroît tout en feu ; ces affaffins épou
vantes , prennent la fuite. Il paroît en mê
me tems , au fond du Théatre , un Tom..
beau , duquel s'éleve l'Ombre du feu Roi ,
qui adreffe la parole à Arlequin en ces te : -.
mes :
Arlequin
NOVEMBRE. 1743. 2495
Arlequin ne crains point ; c'eft moi , qu'innocem,
ment ,
Par l'ordre d'Agenor , tu privas de la vie ;
Enfermé dans ce lieu , j'attends l'heureux moment .
Qu'à mon lâche affaffin elle fera ravie.
Cet arbre , qu'à Merlin ont confacré nos Loix ,
De tout autre pouvoir brave l'effort vulgaire ;
Viens -en prendre une branche, & fa magique voix
T'apprendra ce que tu dois faire .
Qu'on puniffe Agenor ; qu'on couronne mon fils ;
Je fuis libre , & je vole aux Champs de l'Elifée ;
Le bonheur defcendra fur mes Peuples foûmis ,
Et ta fidélité ſera récompenſée.
Adieu : Merlin par moi te l'ordonne ; obéïs .
Arlequin , muni de cette branche , fe promet
de renverfer tous les enchantemens
d'Agenor , qui venoit d'exciter une furieufe
tempête , dans le tems que Cléarte & fon
époufe , accompagnés de leur fuite , revenoient
dans leur Patrie , dans le deffein de
les faire périr ; ils abordent enfin au rivage,
quoiqu'ils ayent été féparés par la tempête,
Arlequin reçoit la Princeffe & fes deux Suivantes
, & les fait conduire à la Cour ; il recommande
fort à Cléarte de ne pas paroître
devant la Reine fa mere , de crainte qu'Agenor
ne s'oppose à cette entrevûë , & qu'il
ne les éloigne de la Cour par quelque autre
nouvel enchantement. Mais voyant que
Cléarte
1496 MERCURE DE FRANCE.
Cléarte s'oppose à ce confeil , & qu'il eft
dans l'impatience de voir la Reine , Arlequin
remédie à tout , en le touchant de ſa
baguette , & dans le moment les traits de
Cléarte font fi changés , que la Reine ne le
reconnoît plus pour fon fils ; ce qui donne
lieu à un jeu de Théatre , auffi plaiſant que
fingulier.
Tindare , fils d'Agenor , trouve Cléarte ;
celui-ci eft fort étonné , de voir que le fils
d'un fimple Courtifan ne lui rende pas tous
les honneurs qui lui font dûs , comme Souverain
depuis la mort de fon Pere ; ils mettent
l'épée à la main ; Arlequin qui fur
vient dans le moment , les touche tous les
deux de fa baguette & les rend immobiles ,
ce qui termine la difpute , & garantit le
Prince Cléarte du danger d'avoir été bleſſé
par Tindare .
Cependant Agenor commence à s'appercevoir
que fa Magie réüffit fort mal dans
tout ce qu'il entreprend ; il ne fe rebute
point ; il paroît au fond du Théatre avec
fes papiers & fes Livres de Magie. Arlequin
, qui arrive , fe rend invifible & l'obferve
, fans être vû ; met le feu à tous fes
Livres , fans épargner un grand in-folic, qui
contient toute la Magie d'Atlas. Agenor ,
effrayé de tout ce qu'il voit , prend fa baguette
, pour appeller fes gens les plus expérimentés
NOVEMBRE. 1743. 2497
périmentés en Magie , mais Arlequin la
brife en la touchant de la fienne , & il eſt
obligé de fe fauver , fort effrayé de tous les
prodiges qu'il voit.
Arlequin apperçoit Serpilla , une des Suivantes
de la Princeffe , avec laquelle il avoit
déja fait connoiffance , quand il avoit fait
conduire la Princeffe à la Cour; Scapin , qui
étoit l'Amant de Serpilla , trouve fort mauvais
qu'un autre foupire pour elle ce qui
occafionne encore une Scéne des plus comiques
, & excellemment jouée par la Dlle
Silvia & par Arlequin & Scapin.
Agenor , toujours réfolu de ne pas abandonner
fon projet & de fe faire déclarer Roi,
fe fait de nouveaux amis , & répand parmi
le peuple des fommes confidérables.
Les fidéles Sujets du feu Roi en avertiffent
la Reine , qui veut abfolument faire punir
le traître , Arlequin l'en empêche , & lui apprend
qu'Agenor a caufé la mort du Roi,fon
Epoux , mais qu'elle peut compter qu'avec
le fecours de fa baguette , il vengera , nonfeulement
la mort du Roi , mais que le
Prince, fon fils , regnera à fa place, avant la
fin du jour.
Cléarte fe préfente à la Reine fa mere ,
laquelle méconnoît encore fon fils , comme
la première fois , mais Arlequin , qui n'a
plus les mêmes raifons qu'il avoit , pour ne
H pas
2498 MERCURE DE FRANCE,
de
pas le faire connoître , le touche de fa baguette
; le Prince reprend alors fa premiére
phifionomie;il fe jette aux pieds de la Reine,
qui l'embraffe , comme fon fils & comme
l'héritier du Trône. Arlequin les prie de
fe rendre tous deux chés la Princeffe , & de
fe trouver fur la Place publique , lorfqu'Agenor
s'y trouvera pour fe faire couronner
; il confeille même à la Reine de
feindre de confentir à la propofition qu'Agenor
lui fera de donner la main à ſon fils .
Agenor arrive en grande cérémonie , ſuivi
du peuple , & il fe place fur le Trône
qui avoit été préparé ; la Reine arrive un
moment après ; Agenor ne manque pas
lui propofer le mariage dont fon fils lui a
déja parlé ; la Reine fe trouve fort embarraffée
, ne voyant point arriver Arlequin ,
lequel le préfente dans l'inſtant à Agenor.
Il lui reproche d'abord l'ordre qu'il avoir
donné, au commencement de la Piéce , de le
faire mourir ; Arlequin touche enfuite de
fa baguette le Trône où Agenor eft placé ,
& dans l'inftant ce même Trône eft changé
en une grande Cage de fer , dans laquelle
l'ufurpateur fe trouve enfermé. Arlequin
apprend en même - tems à la Reine, au Prince
, fon fils , à la Princeffe & à leurs Sujets
que fa baguette n'avoit plus de pouvoir,
n'ayant fervi , fuivant ce que l'Ombre du
>
feu
NOVEMBRE. 1743 . 2499
·
Feu Roi lui avoit dit, qu'à punir Agenor , &
à placer le fils du Roi fur le Trône : Arlequin
ajoûte que ne pouvant plus faire ufage
de cette baguette pour de pareils fujets , il
s'en fervira feulement pour ordonner une
Fête deſtinée à célebrer le retour du Prince.
La Fête eft compofée de differens Divertif
femens,qui font terminés par plufieurs beaux
amorceaux d'artifice , parfaitement bien exćcutés
.
Le Public a témoigné par de grands applaudiffemens
, combien il a été fatisfait de
la parfaite exécution de cette Piece , dont
le fujet a été trouvé ingénieufement compofé.
Le 21. Novembre, les mêmes Comédiens
firent l'ouverture de leur Théatre , depuis
le retour de Fontainebleau , par la Comédie
du Mari Garçon , Piéce en Vers & en
trois Actes , de M. de Boiffy , repréſentée
pour la première fois en Fevrier 1742. Elle
fut fuivie d'une petite Piéce Italienne d'un
Acte , qui a pour titre Arlequin & Scapin
Magicienspar hazard, cette Piéce , qui avoit
été donnée en quatre Actes, au mois de Juillet
dernier , fut terminée par un très - joli
Divertiffement , qui a été fort applaudi , lequel
fut fuivi d'un nouveau Feu d'artifice ,
très-bien exécuté.
Hij
Le
Le 14. l'Académie Royale de Mufique
reprit les repréſentations du Ballet des Indes
Galantes , pour être joué les Jeudis pendant
l'hyver. Un nouveau Danfeur Anglois danfa
pour la premiére fois avec la Dlle Mimi
Mariette , une Pantomime. Ce Pas de deux
fut fort applaudi: On continue les autres
jours de la femaine l'Opera de Callirboé,
Le 9. de ce mois , les Comédiens François
repréſentérent la Comédie de Démocrite , de
feu M. Regnard, après laquelle on donna la
premiére repréfentation d'une petite Piéce
nouvelle en Vers & en un Acte , fuivie d'un
Divertiffement , intitulé : les Vieillards rajeunis.
Cette derniére Piéce , dont l'Auteur
ne fe nomme point , n'a pas été rejoüée,
Le 16 , on remit au Théatre la Tragédie
de Bajazet, de M. Racine , dans laquelle
la nouvelle Actrice joüa le rôle d'Atalide..
Le 23. on repréfenta la Tragédie d'Andromaque
, du même Auteur ; la même Actrice
joüa le rôle d'Hermione , avec l'applaudiffement
général d'une très-nombreuſe Affemblée.
Le 10. Novembre , veille , de la Fête de
S. Martin , l'Académie Royale de Mufique,
donna le premier Bal public , qu'on donne
tous les ans fur le Théatre de l'Opéra , &
qu'on
NOVEMBRE. 1743. 2501
qu'on continue pendant differens jours jufqu'à
l'Avent. On les reprend ordinairement
à la Fête des Rois , jufqu'au Carême .
ésés és és és és és és és és ès és és és ·25 és 23 és és és ésésés
NOUVELLES ETRANGERES
TURQUIE.
Na appris de Conftantinople , qu'un Corps
de Bagdad , & que l'on craint que Thamas-Koulikan
n'y ait pratiqué des intelligences .
Le Grand Seigneur a donné ordre de former une
Maifon au jeune Prince de la Famille des Sophis ,
lequel eft fous la protection de Sa Hauteffe .
Il y a eu une révolte en Egypte , le Grand Seigneur
y a envoyé des troupes , pour obliger les Rebelles
de rentrer dans leur devoir , & de remettre
en liberté le Beigler- Beg du Grand Caire , qu'il ont
arrêtés & mis en prifon .
On a appris depuis, que le Grand Seigneur continuoit
de faire défiler avec toute la diligence poffible,
un grand nombre de troupes vers l'Afie ; qu'il y avoit
déja une armée confidérable affemblée en Natolie ,
&
que Thamas Koulikan , ayant rejetté les nouvelles
propofitions d'accommodement , qui lui avoient
été faites , & ayant déclaré qu'il ne quitteroit point
les armes , jufqu'à- ce que les Turcs euffent reftitué
aux Perfans toutes les Provinces conquifes fur la
Perfe depuis la mort d'Abas le Grand , le Grand
Seigneur avoit pris le parti de faire proclamer Roi
de Perfe à la tête des troupes Ottomanes , le jeune
Ĥ iij Prince
1
I
2502 MERCURE DE FRANCE.
Prince de la Maifon de Schach- Thamas , qui s'eft ,
réfugié à Conftantinople.
La préfence du Grand Vifir ayant été jugée
néceffaire à Conftantinople , ce Premier Miniftre
ne commandera point l'armée Ottomane , & elle
fera fous les ordres d'Achmet Pacha , ci-devant
Grand Vifir , qui a été éxilé à Rhodes , après fa dépofition
.
La pefte fait de grands ravages à Conftantinople ,
& les Miniftres Etrangers , ainfi que la plus grande
partie des perfonnes de diftinction , en font fortis ,
fe retirer à la campagne. pour
le.
On a reçû avis depuis de Conftantinople , que
Grand Vilir avoit été déposé , & qu'il avoit l'Aga
des Janiffaires pour fucceffeur.
Le jeune Prince , qui a été proclamé Roide Perfe
à la tête des troupes Ottomanes , partit le 28. Septembre
dernier , pour ſe rendre à l'armée du Grand
Seigneur , il étoit accompagné d'Achmet Pacha
ci-devant Grand Vifir , qui doit prendre le commandement
de cette armée , qui fera compofée de
150000. hommes , & le Grand Seigneur a réfolu
d'affembler une feconde armée , avec laquelle le
Prince Perfan fera une irruption en Perfe , tandis
qu'Achmet Pacha obſervera les mouvemens de
l'armée de Thamas -Koulikan.
Les mêmes avis portent qu'un Pacha de la famille
de Kiupruli avoit été nommé Kaïmakan ou Gouverneur
de Conftantinople.
SUEDE.
ONmande de Stockolm du 18. du mois dernier , que le Prince élû pour fucceder à S M.Suédoife,
eft arrivé le 16. du Château de Karelfberg , près de
cette Ville , & que tous les Sénateurs , ainfi qu'un
grand
NOVEMBRE . 1743 2503
grand nombre d'autres perfonnes de diſtinction , y
font allés rendre leurs refpects à ce Prince.
RUSSIE .
N mande de Pétersbourg du 3. du mois dernier
, que la Reine de Hongrie a écrit à la
Czarine, qu'elle avoit envoyé au Marquis Botta des
inftructions , datées du 4. Juillet dernier , par lef
quelles elle lui avoit ordonné de faire fes efforts
pour obtenir la liberté du Prince & de la Princeffe
de Beveren , mais qu'elle lui avoit mandé en même
tems , que s'il ne voyoit point d'apparence à réüffir
dans les follicitations, il y renonçât , & qu'il ne fe
mêlât d'autres affaires que du foin de ménager à la
Cour de Ruffie les intérêts de celle de Vienne ;
qu'elle avoit appris avec un véritable déplaifir par les
plaintes de la Czarine , que S. M. Cz . croyoit avoir
des fujets de fe plaindre de ce Miniftre ; que la Cz.
devoit être perfuadée de la difpofition fincere dans
laquelle S. M. H. étoit de lui accorder une fatisfaction
, telle que la nature de l'affaire pouvoit l'exiger
; que fi le Marquis Botta étoit convaincu
d'avoir tenu la conduite criminelle que la Cour de
Ruffie lui reprochoit , il recevroit la punition qu'il
mérite , & que S. M. H. efperoit que cette affaire
ne feroit point capable d'altérer ni même d'affoiblir
la bonne intelligence qui fubfifte depuis longtems
entre les deux Puiffances.
Depuis la publication du Manifefte , qui a parû
le 10. Septembre dernier , la Czarine à ordonné
qu'on imprimât un Mémoire , lequel contient le
détail des differentes intrigues des auteurs de la
confpiration; des moyens dont ils fe font fervis pour
fortifier leur parti ; des reffouces aufquelles ils fe
propofoient d'avoir recours , fi celles qu'ils em-
H iiij ployoient,
2504 MERCURE DE FRANCE .
ployoient , leur devenoient inutiles , & des artifices
dont le Marquis Botta eft accusé d'avoir fait uſage ,
dans leur projet.
les
pour encourager
Les differentes perfonnes qui ont eu part à ce
complot criminel , font parties , pour être conduites
en Sibérie. Elles font releguées à Jenifefkoy , à
Irkutskoу , & dans quelques autres endroits voifins
du Pays des Samoïedes , & Seligenskoy , qui eft la
derniere ville de la Sibérie , du côté de la Chine,
fera le lieu de l'éxil de l'époufe de M. Lapouchin.
O
ALLEMAGNE .
N mande de Vienne du 5. Septembre dernier ,
que M. Lanczinsky , Envoyé Extraordinaire
de la Czarine erf cette Cour , a déclaré aux Miniftres
de la Reine , que S. M. Cz. avoit été furpriſe
d'apprendre par les dépofitions des prifonniers qui
ont été convaincus d'avoir confpiré contre elle , que
le Marquis Botta s'étoit employé pour faire réuffir
leur complot , & qu'il les avoit fortifiés dans leurs
difpofitions criminelles, en les flattant de l'efperance
de differens fecours ; qu'elle étoit fort éloignée de
croire que la Reine eut eû la moindre connoiffance
de la conduite tenue par ce Miniftre en cette occafion
, ni que S. M. l'eut autorisé à une démarche
fi étrange ; que la Czarine étoit au contraire perfuadée
que le Marquis Botta n'avoit agi que de
fon propre mouvement , & par une fuite des liaifons
qu'il avoit entretenues avec les Partiſans de la
Princeffe de Beveren ; qu'ainfi S. M. Cz . efperoit
que la Reine ne refuferoit pas de lui accorder une
fatisfaction convenable , & telle qu'elle avoit lieu
de l'attendre .
Sur cette déclaration , la Reine a fait affûrer M.
Lanczinsky , qu'elle avoir appris avec beaucoup
de
NOVEMBRE . 17434 2505
de fatisfaction la punition des auteurs de la confpiration
formée contre la Czarine ; que c'étoit lui
rendre juftice de penfer , que fi le Marquis Botta
s'étoit oublié au point d'avoir voulu favorifer leurs
deffeins , non feulement elle n'y avoit point partici.
pé , mais que bien loin de l'autorifer , elle auroit
été attentive , fi elle eut découvert qu'il fe tramoit
quelque intrigue préjudiciable aux interêts de S. M,
Cz . à l'avertir de tout ce dont elle auroit pu être
informée ; qu'elle ne manqueroit pas de faire toutes
les perquifitions qu'éxigeoit la nature des plaintes
faites par la Czarine ; & que cette Princeffe
pouvoit compter fur une fatisfaction éclatante ,
s'il étoit prouvé que le Marquis Borta fut coupable
des démarches que la Cour de Ruffie lui reproche.
Le Marquis Botta , ayant été informé des accufations
formées contre lui par la Czarine , a demandé
fon rappel à la Reine , & la permiflion de venir à
Vienne fe juftifier , & il doit faire publier inceffamment
une apologie de fa conduite. Il a écrit à plufieurs
de fes amis , qu'il travailloit à prouver fon
innocence ; que le Manifefte de la Czarine ne rapportoit
que des dépofitions faites par des perfonnes
qui avoient interêt de rejetter fur autrui , les fautes
dont elles s'étoient rendues coupables , & qu'on n'y
alleguoit aucune preuve qui pût fervir à le convaincre
d'y avoir eu part ; que confpirer contre le Souverain
du Pays où l'on fe trouve , c'eſt une démarche
auffi contraire au caractére du Miniftre public ,
qu'à celui d'honnête homme ; qu'il le flattoit de
n'avoir jamais manqué à aucun des devoirs que l'un
& l'autre lui impofe ; qu'il avoit toujours confervé
pour S. M. Cz . tout le refpect que mérite une fi
grande Princeffe , & qu'il efpéroit qu'elle voudroit
bien lui rendre justice.
Les Troupes Bavaroifes , qui étoient dans Ingol
Hy stadt ,
2506 MERCURE DE FRANCE.
ftadt ; font allées joindre l'armée Impériale , laquel
le eft actuellement commandée par le Comte de
Piolafque.
On mande de Francfort du 15 du mois dernier
que l'Empereur a écrit aux Electeurs , Princes &
Etats de l'Empire , une Lettre Circulaire , au fujet
de la réponse que la Reine de Hongrie a faite à la
Déclaration du Roi de France du 26 Juillet , & que
l'Electeur de Mayence a fait remettre le 23. Septembre
dernier à la Diette.
Le Comte de Seckendorff eft arrivé à Francfort de
l'armée Impériale , dont il a remis le commandement
au Comte de Piofafque.
L'armée de la Reine de Hongrie , qui eft décampée
le 12 du mois dernier des environs de Spire
arriva le 14. fous Worms , & elle a dû s'y repofer
le 15. Elle a dû marcher le 16. à Mettenheim , &
elle devoit fe rendre enfuite par Oppenheim à
Mayence , où le Roi de la Grande Bretagne a envoyé
des Commiffaires , pour faire préparer des
fubfiftances à cette armée qu'on affûre devoir ſe
féparer bientôt ; & le bruit court que les troupes
Angloifes & les Hanoveriennes , qui font à la folde
de la Grande Bretagne , iront prendre des quartiers
dans les Pays Bas , & que les autres troupes de cette
derniére Nation retourneront dans l'Electorat de
Hanover.
>
Les lettres recues de l'armée commandée par le
Prince Charles de Lorraine , confirment qu'il paroît
avoir renoncé au deffein de tenter le paffage du
Rhin , & l'on croit qu'il penfe auffi à faire féparer
les troupes qui font fous fes ordres , & à leur diftribuer
des quartiers dans la Suabe.
On a appris de Worms du 19. Septembre dernier ,
que l'armée de la Reine de Hongrie , laquelle arriva
le 14. dans les environs de cette Ville , s'y étant
repofée
NOVEMBRE . 1743 . 2507
repofée le is , fe remit en marche le 16 , & qu'elle
alla camper à Oppenheim , s'étendant depuis -
dermheim jufqu'à Nierftein ; que le lendemain ,
elle continua de marcher vers Mayence , & que le
pont de Biberick ayant été retabli , les troupes Hollandoifes
ont dû y paffer le 18. le Rhin , pour aller
prendre des quartiers d'hyver le long de la Meufe.
Le Roi de la Grande Bretagne partit le 16 de
l'armée , pour ſe rendre à Hanover , & le Duc de
Cumberland prit le 18. la même route , après avoir
rémis au Général Honeywood le commandement
des troupes de la Grande Bretagne .
On a appris par les lettres de l'armée commandée
par le Prince Charles de Lortaine ? que les
troupes qui font fous les ordres de ce Prince , ont
dû commencer le 17. à fe féparer , & que le Prince
Charles a renvoyé tous les Pontons à Fribourg. On
prétend que les Croates , les Pandoures , les Licaniens
, & les Hanaques , qui font dans cette armée ,
n'auront point la permiffion de retourner cet hyver
dans leurs Provinces .
On mande de Vienne , que le mariage de la
Princeffe , foeur de la Reine de Hongrie étoit
conclu ; que cette Princeffe en époufant le Prince
Charles de Lorraine , ne prendroit point le nom de
Princeffe de Lorraine , mais qu'elle conferveroit le
Titre de Princeffe Royale de Hongrie; qu'elle feroit
nommé Gouvernante des Pays Bas , & que le Prince
Charles de Lorraine , qui auroit fous elle la principale
direction des affaires de ces Provinces , figneroit
tous les ordres pour cette Princeffe .
Les troupes Saxonnes , qui font cantonnées le long
des frontières de Bohême , y ont dû demeurer juf
qu'à ce qu'on ait eû nouvelle de la féparation des
armées de la Reine de Hongrie , commandées
l'une par le Roi de la Grande Bretagne , & l'autre
Hvj par
2508 MERCURE DE FRANCE.
le Prince Charles de Lorraine .
On mande de Francfort du 22. du mois dernier ,
que la Lettre Circulaire que l'Empereur a écrite aux
Electeurs , Princes & Eta's de l'Empire , au fujet de
la réponſe de la Reine de Hongrie à la Déclaration
du Roi de France du 26. Juillet dernier , porte que
cette Princeffe ne reconnoiffant ni l'Empereur ni la
Diette , & ne traitant la Diette que d'une prétendue
Affemblée de l'Empire , on n'a pû admettre aucun
écrit de fa part à la Dictature , & qu'il eft fans
exemple , qu'une Affemblée reçoive & place dans
fon Protocole un écrit dans lequel , non- feulement
on ne la reconnoît pas , mais même on veut la faire
paffer pour illégitime ; que les Barons de Plettenberg
& de Palm ne fe font pas faits reconnoître par
la Diette de l'Empire, & qu'ainfi ils ne peuvent être
regardés comme Miniftres , puifque malgré la tranf
lation de la Diette à Francfort , ils font reftés à Ratifbonne
; qu'on objecteroit en vain , que non -feulement
un Etranger , qui n'eft point Etat de l'Empire ,
mais même un fimple particulier , peut porter un
Mémoire à la Dictature ; que pour jouir de ce droit ,
il est néceffaire du moins de reconnoître l'Empereur
& l'Empire , & que c'eft ce que n'ont point fait les
Miniftres Autrichiens ; qu'il eft dit expreffément
dans la Capiculation Impériale , que fi les Mémoires
contiennent des expreffions dures & indécentes , &
s'ils ne font pas conçus en termes refpectueux , le
Directoire de l'Empire les communiquera préalablement
au Collége Electoral , & que l'écrit dont il
s'agit , étant de cette nature , eft ſujet à cette Loi
que l'article VI. de la même Capitulation ordonne
que dans toutes les affaires qui regardent la fûreté
de l'Empire , on ne prenne en confidération aucune
Déclaration , fans le confentement du Collége Electoral
; que perfonne ne peut nier qu'une Froteſtation
NOVEMBRE. 1743. 2509
tion contre l'Election de l'Empereu ne foit une
affaire qui intéreffe la fûreté de l'Empire ; que l'écrit
de la Reine de Hongrie n'a point été communiqué
préalablement au Collége Electoral ; que l'Empereur
n'eft qualifié dans cet écrit que d'Electeur de Baviére
, & que l'Electeur de Mayence n'a pû admettre
un écrit , dans lequel on ne reconnoît point
le Chef de l'Empire , & dont les termes font partout
ambigus & peu refpectueux ; que la plupart des
Electeurs , & nommément le Prédeceffeur de l'Evêque
de Mayence, ont eu communication d'un grand
nombre de Pro : eftations , mais qu'ils ont penfé unanimement
, qu'elles ne devoient point être portées à
la Dictature ; qu'on ne peut pas dire que la réponſe
de S. M. H. renferme une reconnoiffance tacite de
l'Empereur , & que quand même cette piéce donneroit
quelque lieu d'efperer , qu'à l'avenir la Cour de
Vienne fe conformeroit aux Loix fondamentales de
l'Empire , il convenoit avant que de prendre aucune
réfolution, d'attendre l'accompliflement de cette efpérance.
Qu'il eft vrai que dans l'article x111 . de laCapitulation
Impériale , il eft marqué que lorſque l'Electeur
de Mayence propofera de mettre quelque
chofe en déliberation pour le bien public de l'Empire,
il n'y fera mis aucun empêchement , mais qu'on ne
peut regarder comme tendante au bien de l'Empire
une Proteftation faite contre une Election unanime
, & qu'il n'eft point permis d'admettre & d'ofer
inferer parmi les Actes de l'Empire une Proteftation
qui cenfure la conduite du Collége Electoral ,
qui s'éleve contre les fuffrages de tout l'Empire; que
S. M. I. ni le Collége Electoral ne peuvent garder
le filence fur un évenement de cette nåture , &
que leur devoir les oblige de faire voir tout ce qu'il
y a de contraire aux Loix dans l'écrit de la Reine
de Hongrie ; que l'Electeur de Mayence allégue
&
que
2510 MERCURE DE FRANCE.
que cet écrit a été communiqué aux Miniftres de
Treves & de Hanover , mais que ces deux voix ne
font par la pluralité de celles du Collège Electoral;
que d'ailleurs, le Miniftre de Hanover n'a point
donné un confentement formel à la préfentation de
l'écrit en queſtion , & qu'il a feulement déclaré que
depuis feize mois il n'avoit d'autre ordre de la Cour,
que de ne fe point oppofer aux Proteftations ; que
la Baviére eft qualifiée de partie dans cette affaire ,
quoiqu'il ne s'y agiffe point des prétentions de l'Empereur
fur la fucceffion de la Maifon d'Autriche ,
mais de l'Election Impériale , dans laquelle laBaviére
a le même droit de voter , que la Maifon d'Autriche
a eu ci-devant à caufe du fuffrage du Royaume
de Bohême ; que le Baron d'Otten n'a pas dit au
Miniftre de Baviére le moindre mot de ce qui devoit
être fait à la Dictature , ce qui dénote évidemment
que la Cour de Vienne a affecté d'en faire
myftére ; qu'elle fçavoit que fi tout le College Electoral
ne s'étoit pas oppofé unanimement à la préfentation
de l'Acte que l'Electeur de Mayence a
fait remettre à la Diette , le plus grand nombre des
Electeurs fe feroit élevé contre un pareil Acte; qu'on
y prétend que l'Empire n'eft pas en paix avec la
France, & quel cette prétention étant directement
contraire aux intentions de l'Empire , il auroit fallu
déliberer fur un objet fi important , avant que de
pouvoir mettre l'Acte en queſtion parmi les Actes
de l'Empire; que l'expreffion de timide respect, dont
on fe fert en parlant desprincipaux Etats de l'Empi
re , eſt une accufation indécente , & qu'un écrit , de
quelque Etat de l'Empire qu'il émane, ne peut avoir
place entre les Actes de l'Empire , quand il ne tend
qu'à n'en pas reconnoître le Chef , & à faire paffer
pour nul ce qui a été fait par le College Electoral
& ratifié par les autres Colleges.
1 On
NOVEMBRE . 1743 . 2511
On a reçû avis , que le Roi de la Grande - Bretagne,
qui avoit paffé le 16. du mois dernier , dans les
environs de Francfort , pour ſe rendre à Hanover ,
étoit arrivé le 18.
y
Le Prince Charles de Lorraine , ayant été obligé
de renoncer à l'entreprife qui lui avoit été preferite,
de paffer leRhin pour pénétrer dans la Haute Alface,
la Reine , fa Maîtreffe , lui a ordonné de faire ſéparer
les troupes , dont elle lui avoit confié le commandement.
Il ne reftera dans le Brifga qu'une petite
partie de ces troupes, & le refte devoit aller prendre
des quartiers dans la Eaviére.
Le Prince de Lobczowitz a dépêché un courier à
S. M. H. pour l'informer, qu'il s'étoit avancé dans le
Boulonois avec l'armée qui eft fous fes ordres.
&
On a appris de Mayence du 27. du mois dernier ,
que les troupes Hollandoifes , qui devoient paffer
le Rhin le 18. de ce mois , ne l'ont paffé que le 20.
que les autres troupes,dont l'armée de laReine de
Hongrie étoitcompofée, ont dûpaffer fucceffivement
ce Fleuve. Toutes ces troupes ont pris la route des
Pays- Bas , à l'exception des Régimens qui étoient
alles joindre l'armée , depuis l'ouverture de la campagne
, & qui ne font pas à la folde de la Grande-
Bretagne.
Il a été réfolu dans un Confeil de guerre , compofé
de S. M. B. & des autres Généraux , que les
troupes Hongroifes prendroient leurs quartiers dans
le Duché de Luxembourg, les Angloifes dans le Duché
de Brabant & dans le Haynaut , les Hanoveriennes
, dans cette derniére Province , & les Hollandoiſes
dans les Villes de Mons , d'Ath , de Courtray
, d'Oudenarde & de Charleroy , & les troupes
Heffoifes doivent retourner dans leur Pays , pour y
paffer l'hyver.
On écrit de Brifack , que le Prince Charles de
Lorraine
2512 MERCURE DE FRANCE.
al-
Lortaine n'avoit laiffé dans le Brifgaw qu'un Corps
d'Infanterie de 14000. hommes , avec deux Régiment
de Cavalerie & 2000. Huffards , & que le refte
des troupes qu'il commande , en étoit forti pour
ler prendre des quartiers d'hyver dans la Baviére .
Les troupes que ce Prince commande ont dû fe féparer
le 24. du mois dernier , & quelques Régimens
fe font mis en marche dès le 17.
Le Prince de Lobckowitz a mandé à la Reine ,
qu'il s'étoit emparé de deux magafins des Efpagnols.
ESPAGNE.
ONmande de Madrid du 15. du mois dernier , que le Roi a appris par des lettres de l'Intendant
de Marine de Cadix , que deux Armateurs de
ce Port avoient pris par abordage , après un combat
qui avoit duré trois heures & demie , une Frégate
Angloife de 24. canons & de 350 tonneaux ,
chargée de 6000. quintaux de plonib , qu'un coup
de vent avoit féparé d'un Convoi de 44. Vaiffeaux
Marchands , lequel faifoit voile pour le Levant fous
l'efcorte de deux Vaiffeaux de guerre .
Un Batiment de la même Nation , fur lequel il y
avoit 1400 quintaux de moruë, a été conduit à Cadix
par le Vaiffeau que commande le Capitaine Jofeph
Savila.
par
L'Intendant de Marine du Ferol a mandé à S. M.
que la Gal.otte , armée en courſe Ï'Armateur
Dom François Barrera , avoit enlevé fur la Côte de
Portugal un Brigantin Angiois , dont la charge confiftoit
en falines , & que les Armateurs Don Auguf
tin de Samano & Don Thomas d'Efpana étoient
rentrés , le premier dans le Port de Rivadeo avec le
Brigantin l'Elizabeth , dont il s'eft emparé vers le
49. dégrés de Latitude à l'Oüeft des les Berlingues
NOVEMBRE . 1743. 2513
gues , & qui portoit de la Caroline à Londres 335.
barriques de riz , & une grande quantité de cuirs ;
le fecond dans le Port de la Guardia avec le Vaiffeau
le Thomas & Marie > qu'il a pris à fix lieues de
Porto , & dont la charge eft eftimée 9600. Piaſtres.
Selon les avis reçûs de Malaga , l'Armateur Don
Jofeph Mas y a conduit un Brigantin , commandé
par le Capitaine Guillaume Wis , chargé de fel, qui
retournoit de l'Ile de Sardaigne en Angleterre , &
la Barque le S. Pierre s'eft emparée d'une Balandre
dans les environs du Détroit de Gilbraltar.
On mande de Madrid du 21. du mois dernier ,
que le Roi a reçû par un courier que l'Infant Don
Philippe à dépêché à S. M. le détail de ce qui s'est
paffé le 7. entre les troupes Efpagnols & celles du
Roi de Sardaigne , & que l'on a fçû par ce courier
les raifons qui ont déterminé l'Infant Don Philippe
à retourner en Savoye avec les troupes qu'il commande
.
que
L'Intendant de Marine du Ferol a mandé à S. M.
la Barque la Bonne Avanture , armée en courſe
& commandée par le Capitaine Martin Pequeno ,
avoit pris à huit lieues de Porto , un Brigantin Anglois
, à bord duquel on a trouvé 1300. Guinées , &
une autre Bâtiment de la même Nation , chargé de
850. quintaux de moruë.
On a appris de Lisbonne que le 30. Septembre der
nier , on avoit effuyé dans toute l'étenduë de l'Eftramadoure
Portugaife une violente tempête , qui
avoit caufé beaucoup de dommage; que le tonnerre
étoit tombé en plufieurs endroits , & qu'il avoit
brûlé une grande partie de l'Eglife duConventRoyal
des Religieux Hieronimites de Lisbonne,
Le Roi a été informé par des lettres de l'Intendant
de Marine du Ferol , que le 8. du mois dernier,
l'Armateur Salvador de Barrios étoit entré dans le
Port
2514 MERCURE DE FRANCE.
Port de Bayona en Galice , avec le Brigantin Anglois
la Trape , commandé par le Capitaine Guillaume
Pener , dont il s'eft emparé à trois lieues de Viana ,
fur la Côte de Portugal.
Le Corregidor de Bilbao a donné avis à S. M.
que le Vaiffeau Anglois le Charmant , de 120. tonneaux
, & dont la charge confiftoit en charbon de
pierre , avoit été pris le 14. vers le so . dégré de Latitude
Septentrionale , par l'Armateur Don Ignace
d'Igareda.
ON
SAVOY E.
N mande de Chamberry du 12 du mois dernier
, que l'Infant Don Philippe , après avoir
obligé le 7. les Piémontois d'abandonner le Village
& le Château du Pont , ainfi que les differens re.
tranchemens qui les couvroient , fit avancer le lendemain
l'armée qu'il commande , vers les retran .
chemens que les ennemis avoient conftruits aux environs
du Château Dauphin . Ce Prince , étant arrivé
près de ces retranchemens , a reconnu qu'il feroit
trop difficile d'en entreprendre l'ataque dans une
faifon auffi avancée que celle - ci , & à caufe des nei
ges , qui commençoient à tomber en grande abondance
, & il a pris le parti de ramener fon armée
en Savoye ,
Dans le mouvement que les troupes , commandées
par l'Infant Don Philippe , ont été obligées de
faire , pour fe pofter fur les retranchemens qui couvroient
le Château Dauphin , une des Brigades de
l'armée effuya un feu très vif du côté de la montagne
qui les flanquoit ; mais les Grenadiers & les
Piquets de l'armée étant venus au fecours de cette
Brigade , ils firent ceffer par un feu fupérieur celui
des enneinis. Il y a eu dans cette occafion , du côté des
troupes
NOVEMBRE. 1743.
2515
troupes commandées par l'Infant Don Philippe
3oo. hommes de tués ou bleffés , & on ne fçait pas
encore la perte que les ennemis Y ont faite .
GENES ET ISLE DE CORSE.
Na apprisde Genes du 16. du mois dernier ,
que l'on a enfin reçû quelques lettres de l'Ile
de Corfe qui marquent que les affaires de cette Iſlé
continuoient d'être dans la même fituation ; que les
Rebelles étoient gouvernés par un Confeil de Régence
, qu'ils avoient établi , qu'ils témoignoient beaucoup
d'impatience de fçavoir fi la République leur
accorderoit leurs demandes , & qu'ils étoient déterminés
, fi elle refuſoit d'y ſouſcrire , à employer la
voye des armes, pour fe procurer par eux -mêmes
les avantages dont ils vouloient jouir.
Les avis reçûs de Lombardie , portent que les
troupes Hongroifes , commandées par le Prince de
Lobckowits , étoient forties des quartiers qu'elles
occupoient dans le Modénois , & que
s'étant avancées
dans le Bolonois, elles s'étoient cantonnées dans
les environs de Bologne . Elles ont conduit avec elles
fix canons de batterie , 24. piéces de campagne &
fix mortiers.
M. Giuftiniani n'a pas encore communiqué aux
Rebelles la réponſe faite à leurs propofitions par la
République, & il tâche de les tranquillifer par beaucoup
de promeffes , mais ils ne paroiffent pas être
dans la difpofition de s'en contenter , & fi on ne fe
preffe de leur accorder leurs demandes , il eft à
craindre que le Pays ne foit bientôt exposé à de
nouveaux troubles.
Le Pere Léonard de Port Maurice , Religieux de
P'Ordre de S. Pierre d'Alcantara , & célébre tant par
fon zéle, & par la doctrine, que par l'aufterité de fa
vie ›
2516 MERCURE DE FRANCE.
vie , a fait à Génes une Miſſion , & fes Sermons ont
atriré un fi grand concours d'auditeurs , qu'il a été
obligé de prêcher dans les Places publiques. Le jour
de la clôture de fa Miffion , il fit dreffer un écha
faud dans la Plaine de Bifagna , où il fe trouva plus
de 0000. perfonnes , pour recevoir fa bénédiction .
La Confrérie de la Croiſade ayant engagé de Re
ligieux , à recommander à fon Auditoire , de contribuer
aux dépenfes de l'armement de la Barque
deftinée à donner la chaffe aux Corfaires , il y exhorta
fi efficacement l'affemblée , qu'il ramaffa une
fomme confidérable , & que plufieurs femmes , qui
n'avoient point d'argent , donnerent leurs bagues
& leurs boucles d'oreilles.
On a appris de Turin , que le Roi de Sardaigne
y eft retourné , depuis que l'armée , qui eft fous les
ordres de l'Infant Don Philippe , avoit repris la
route de la Savoye.
Les lettres de Lombardie marquent , que le Duc de
Modéne avoit envoyé un détachement à Città Caftellana
, pour y prendre l'artillerie & les munitions
que les Efpagnols avoient débarquées près de Civita
Vecchia , & pour conduire cette artillerie & ces
munitions à l'armée qu'il commande , & qu'il avoit
fait cantonner cette armée depuis Celena jufqu'à
Rimini ; que les troupes de la Reine de Hongrie
étoient toujours dans le Bolonois ; que le Prince de
Lobckowitz , qui avoit établi fon quartier général
à S. Michel del Bofco , les avoit diftribuées dans les
Bourgs & les Villages voifius de Bologne , & qu'il
étoit à préfumer que pour le préfent , ni l'une ni
l'autre armée ne formeroit aucune entrepriſe , la
faifon étant trop avancée pour les opérations
militaires , & les pluyes étant tombées en fi grande
abondance , que la plupart des chemins font im
praticables.
GRANDE
- ו ד נ י
GRANDE BRETAGNE.
N mande de Londres du 31. du mois dernier ,
qu'on a appris que le Vaiffeau de guerre le
Lyvely, s'étoit emparé d'un Vaiffeau Efpagnol , dont
la charge confiftoit en Cochenille & en Cacao , &
d'une Barque fur laquelle il y avoit des munitions
de guerre pour Cartagene.
La Chaloupe de guerre la Meche , s'eft emparée
d'un Armateur Elpaghol , à la hauteur de Porto.
HOLLANDE ET PAYS BAS.
N apprend de Bruxelles du 2. de ce mois , que
les troupes Angloifes prendroient leurs quartiers
en cette Ville & dans celles de Bruges , de
Gand & d'Oftende , & les Hanoveriennes à Tir.
lemont , Anvers , Liere & Ruremonde.
*X*X*X* X* X* X* X**X
MORT DES PAYS ETRANGERS.
ON mande de Portugal , que le nommé Manuel
Simon Baretto , mourut lé 9. Octobre
dernier , à Contral , dans le Comté de Pedrogam
âgé de 114. ans.
FRANCE
5 as an
૨૯ ૩૩ ૩૪ ૯ ૩૪ 5 > < > < > < > < > 3
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE22.du mois dernier , le Prince Cantimir,
Miniftre Plenipotentiaire de la
Czarine , eut une audience particuliére du
Roi , & il y fut conduit par le Chevalier de
Sainctot , Introducteur des Ambaſſadeurs.
On a appris que la nuit du 16. au 17. du
mois dernier, le Prince Charles de Lorraine
avoit fait mettre le feu à tous les retranchemens
qui avoient été conftruits par fon ordre
dans l'Ifle de Reignac; qu'il en avoit retiré
toutes les troupes , & qu'il avoit fait replier
le pont , par lequel il avoit établi la
communication avec cette Ifle .
Les Lettres qui font arrivées ,depuis qu'on
a reçû cette nouvelle, marquent que le Prince
Charles avoit détruit les batteries qu'il
avoit établies vis- à - vis le pofte de Rhinviller
; qu'il avoit fait enlever les bâteaux & les
agrès , néceffaires àla conftruction d'un pont,
& qu'il s'étoit mis en marche avec l'armée
qu'il commande , pour rentrer dans les gorges
,du Brifgaw.
Le
NOVEMBRE. 1743. 2519
"
Le 30. du mois dernier , le Comte de
Montijo , Ambaſſadeur extraordinaire du
Roi d'Espagne auprès de l'Empereur , &
qui eft arrivé à Fontainebleau , eut une audience
particuliére du Roi. Il y fut conduit
ainfi qu'à celles de la Reine, de Monfeigneur
le Dauphin & de Mefdames de France , par
le Chevalier de Sainctot , Introducteur des
Ambaffadeurs.
Le Roi a difpofé de la Charge d'Enfeigne
de la Compagnie des Gendarmes Bourguignons
, vacante par la démiffion du Comte
de Torcy , en faveur du Marquis d'Argouges
, Guidon de la Compagnie des Gendarmes
de Flandres , & du Guidon de cetté
derniére Compagnie , en faveur du fils dų
Marquis d'Houdetot , Lieutenant Général.
Le 31. veille de la Fête de tous les Saints ,
la Reale entendit à Fontainebleau la Meffe
dans la Chapelle de la Cour Ovale, & S. M.
communia par les mains de l'Abbé de Fleufon
premier Aumônier .
ry ,
Le même jour , le Roi & la Reine , accompagnés
de Monfeigneur le Dauphin &
de Meldames de France , affifterent dans la
Chapelle duChâteau aux premieres Vêpres,
aufquelles l'Archevêque de Tours officia .
Le premier de ce mois , jour de la Fête , le
Rot
2520 MERCURE DE FRANCE.
*
Roi & la Reine , accompagnés comme la
veille , entendirent la grande Meffe , célébrée
pontificalement par l'Archevêque de
Tours , & chantée par la Mufique.
. L'après midi , leurs Majeftés affifterent au
Sermon du Pere Cuny , de la Compagnie
de Jefus , & enfuite aux Vêpres , aufquelles
le même Prélat officia . Le Roi & la Reine
entendirent auffi les Vêpres des Morts .
Le Prince de Conty , qui a fervi dans les
armées du Roi , depuis le mois de Septembre
de l'année derniére , arriva le 7. de ce
mois à Fontainebleau , où il a été reçû par
S. M. très favorablement.
L'armée du Roi , commandée par le Maréchal
de Noailles , étant féparée , le Duc
de Chartres , le Comte de Clermont , le Prince
de Dombes & le Duc de Penthievre , qui
ont fervi dans cette armée pendantia campagne
, font revenus à Fontainebleau , où
le Roi les a auffi reçus très favorablement .
Le 12. de ce mois , M. de Maupeou , Premier
Préfident du Parlement , y prêta fer-
& il y prit féance avec les cérémoment
,
nies ordinaires.
Le même jour , M. de Maupeou , fon fils ,
auquel le Roi avoit accordé dès le mois de
Mars
NOVEMBRE . 1743. 2521
Mars 1737. la Charge de Préfident du Parlement
, en furvivance de M. de Maupeou ,
fon pere , commença à exercer les fonctions
de cette Charge.
Après la reception du Premier Préfident ,
l'ouverture du Parlement fe fit en la maniére
accoutumée par une Meffe , célébrée pontificalement
par l'Evêque de Soiffons , & à
laquelle M. de Maupeou , Premier Préfident
affifta à la tête du Parlement.
Le Comte de la Riviere , fecond Sous- Lieutenant
de la feconde Compagnie des Moufquetaires
de la Garde ordinaire du Roi , a
été fait Commandeur de l'Ordre Royal &
Militaire de S. Louis.
Le Marquis des Certeaux, premier Cornette
de la Compagnie des Chevau - Legers de
Berry , a été nommé Sous- Lieutenant de
la Compagnie des Chevau - Légers Dauphins.
Le Comte de Lannoy, fecond Cornette de
cette derniére Compagnie , a été fait premier
Cornette de la Compagnie des Chevau-
Legers de Berry.
Le Chevalier de Caftelmoron a été nommé
fecond Cornette de la Compagnie des Cheyau
Legers Dauphins.
Le Roi a nommé à l'Archevêché de Bor-
I deaux
2522 MERCURE DE FRANCE
deaux , l'Abbé de Luffan , que S. M. avoit
nommé à l'Evêché de Perigueux.
La Reine eft arrivée de Fontainebleau à
Verfailles le 23. de ce mois. Monfeigneur
le Dauphin s'y eft rendu le 21. & Meſdames
de France le 19.
COMPLIMENTfait par M. de Torcy
, Avocat au Parlement , à M. de Bernage
, ci-devant Intendant de Languedoc ,
Prévôt des Marchands , lors de fon inftallation
an Bureau de la Ville.
M
Effieurs , » fi nous avons partagé avec
» le Corps de Ville , la perte préma-
» turée qu'il a faite de M. de Vaftan , qui
»par fes lumiéres fuperieures, & par fes ver-
» tus , qui nous le rendoient fi cher , s'étoit
" acquis l'amour & l'eftime du Public , ne
» nous eft-il pas permis aujourd'hui de félici-
» ter le Bureau de retrouver dans M. le Prê-
» vôt des Marchands , ces rares qualités qui
»font les grands Hommes & les grands Ma-
» giftrats ? & fi de l'aveu de cette grande
» Province,où il a adminiftré la Juſtice pen-
» dant près de 25. années , avec autant de fuc-
"3 cès que d'applaudiffement,il a fçû montrer
» en toute occafion les vertus du coeur
» alloient chés lui de pair avec les talens de
» l'efprit , que ne devons- nous
que
pas attendre
pas
de
NOVEMBRE. 1743. 2523
» de fon adminiſtration ? Un Magiftrat , qui
» réunit en fa perfonne tous les differens
genres de mérite, ceux même qu'il eft rare
» de trouver féparément , n'a-t-il pas tout ce
» qu'il faut pour illuftrer les plus grandes
places , & pour en remplir dans toute fon
» étendue les pénibles fonctions Le choix
» d'un grand Prince eft ici mon plus fùr ga
» rant.
Le premier Novembre , fère de Touf-
Lints , l'Académie Royale de Mufique fit
chanter au Concert Spirituel du Château
des Thuilleries le Motet à grand Choeur ,
Confitebor de M. de la Lande , lequel fut fuivi
d'un très-beau Concerto , fur la Flute traverfiere
, exécuté par le Sr. Blavet. La Dile
Romainville chanta enfuite un petit Motet
à voix feule , du feu Sr. Mouret , avec applaudiffement.
Le Concert fut terminé par
un autre Motet à grand choour du Sr. Mondonville
, lequel fut précédé d'un Concerto
fur le deffus de violon , exécuté par luimême.
Le 5. Novembre , les Comédiens François
repréſenterent à Fontainebleau la Comédie
de la Surpriſe de l'Amour , de M. de
Marivaux , de l'Académie Françoife , dont la
Reine parut fort fatisfaite , ayant éré par-
I ij
faire2524
MERCURE DE FRANCE.
•
f .
aitement bien repréfentée par le Sr. & la
Dlle Grandval , qui y jouent les principaux
rôles . Cette Piéce fut fuivie de la petite
Comédie du Fat puni.
Le 7. on repréſenta la Tragédie d'Alzire
de M. de Voltaire ,fuivie du Florentin,
Le 12. le Mariage fait & rompu , & les
Fourberies de Scapin.
Le 14. la Comédie Héroïque de D. Sancho
d' Arragon , & la Sérénade.
Le 19. la Tragédie de Merope , laquelle
fut fuivie de la petite Comédie de Zénéide.
Le 16. les Comédiens Italiens repréſenté
rent aufli à la Cour , la Comédie du Mari.
Garçon , fuivie d'un nouveau Ballet , de la
compofition des Srs Riccoboni & Deshayes ,
dont la Mufique eft du Sr. Guignon . Ce Divertiffement
qui fui fuivi de la petite Comédie
des Sauvages , Parodie de la Tragé
die d'Alzire de M. de Voltaire, fut terminé
par un feu d'artifice nouveau , bien exécuté.
MORTS
NOVEMBRE. 1743. 2525
ists asasas asas as is as és és és és és és és és és és essas
MORTS , NAISSANCE
& Mariages.
L'ble en la perfonne de Jacques Collombar , Im-
'Imprimerie vient de faire une perte confidéraprimeur
du Cabinet du Roi , qui mourut le 24. Septembre
dernier. Cet habile Artifte s'eft toujous diftingué
pat l'exactitude & la netteté de fes impreffons
, & par la régularité de fes Caractéres , étant
aufli bon Graveur que fçavant Imprimeur ; le Caractére
Samaritain, qu'on trouve dans la Grammaire
Hébraïque de Dom Guarin , fçavant Benedictin , en
eft une preuve, auffi- bien que le petit Calendrier de
la Cour , lequel , felon les Connoiffeurs , peut paffer
pour un chef- d'oeuvre d'Imprimerie. On lui doit .
l'invention des Quadratures , des triples & doubles
Reglets , & des grandes Accolades , tant en cuivre
qu'en fonte , qui ornent fi bien à préfent les Livres,
& que tous les Imprimeurs ont pris à tâche d'imiter;
outre la perfection à laquelle il a pouffé les Caractéres
nouveaux , qui imitent l'écriture . Il n'a laiffe
qu'un fils , qui a la furvivance de fa Charge depuis
24. ans , & qui s'eft toujours efforcé de marcher fur
les traces de fon pere . On peut juger de fon expérience
& de fa capacité , par l'exécution & la beauté
du Livre cité ci - deffus , intitulé Grammarica Hebraica
, & c. qu'il compte de finir l'année prochaine .
Comme il a une parfaite connoiffance de la Langue
Hébraïque , il travaille actuellement à une nouvelle
Concordance Hébraïque , qui fervira de Table au troifiéme
Volume de ce bel Ouvrage , qui contient le
Dictionnaire .
Le .... Oftobre , M. Guillaume Boiffier , Con-
I iij
feiller
2526 MERCURE DE FRANCE.
feiller du Roi , & Maître ordinaire en fa Chambre
des Comptes , depuis 1678. mourut à Paris , âgé de
93. ans ; il étoit fils de Guillaume Boiffier , premier
Commis de M. de Châteauneuf , Sécretaired'Etat ,
& de Marie Chaufourneau.
Le 4.Oct.M. Claude - Vincent Heron, Confeiller an
Parlement de Paris en la premiére Chambre des Enquêtes
, où il fut reçû le 16. Juin 1694. puis Honoraire
de la Grand'Chambre , mourut au Pleffis , près
la Ville d'Angers , Terre appartenante à Mad. la
Marquile d'Entragues , fa fille, dans la 73. année de
fon âge. Il étoit fils de Claude Heron , Confeiller
de la Cour des Aides , reçû le 16. Juin 1568 , & de
D. Theréfe de Faverolfes ; il avoit époufé en
1703. Dlle Renée- Marie de Boylefve, morte le 17.
Février 1711. fille unique de Gabriel de Boylefve ,
Ecuyer , Seigneur du Pleffis , & de Jombon, en An.
jou, & de D. Marie de Boylefve de la Maurouviere ,
fa coufine ; il laiffe de ce mariage pour fille unique
Dile Marie - Claudine- Aimée Heron , mariée , 1 ° .
le 17. Qctobre 1724 avec Rolland Guillaume le
Vayer , Seigneur de Boutigny , Confeiller au Parlement
de Paris , mort fans enfans le 4. Juillet
1726, 2 °. le 9. Fevrier 1728. avec Louis - Céfar
de Cremeaux , Marquis d'Entragues , Meftre
de Camp d'un Régiment de Dragons , Brigadier des
Armées du Roi , & Chevalier de l'Ordre Militaire
de S. Louis , duquel elle a un fils , Officier dans le
Régiment de Condé , Cavalerie .
Le 26. Louife- Amelie de Brehan de Plelo , moutur
à l'Abbaye de Port- Royal , âgée d'environ 9. ans ,
étant née à Coppenhague en 1734.
Elle étoit fille pofthume de Louis Robert- Hippolite
de Brehan , Comte de Plelo , ancien Meftre
de Camp d'un Régiment de Dragons de fon nom ,
& Ambaffadeur Extraordinaire pour le Roi à la
Cour
NOVEMBRE. 1743 . 2527
I
pl
•
Cour de Dannemarck , tué au Siége de Dantzick
en 1734, & de Louiſe de Phelypeaux de la Vrilliere .
La Maifon de Brehan eft reconnue pour une des
plus anciennes & des mieux alliées de la Province de
Bretagne ; elle tire fon nom de là Terre & Seigneu
rie de Brehan Loudeac , laquelle eft tombée dans
la Maiſon de Rohan , qui la poffede maintenant.
La filiation que l'on va rapporter , eft prouvée
par des Titres autentiques , vérifiés dans les Réformations
de la Nobleffe des années 1423. 1441
14 : 6. 1476. 1539. & 1668 .
Suivant un vieux Cartulaire de Marmontiers ,
vers l'an 1080 , Brehan le vieux fait une donation
au Prieuré de S. Martin , de certains Fiefs à lui
appartenans ; il eft qualifié dans cet A&te de Brientenfiumfummus
Dominus & eorum primogenitus. On
voit dans ce même Acte qu'il avoit épousé la foeur
de Guildinius , fils de Gilon.
Guillaume, fon fils , foufcrit à cette donation avec
Gaultier , fon frere ; il eft encore mentionné dans
un autre Titre de Marmoutiers de l'an 1 100 , au fu
jet des Fiefs donnés à l'Evêque de S. Brieux , & autres
Biens & Dixmes , donnés à S. Melene , dans la
Paroiffe de Brehan , par fes ancêtres , & depuis par
Conan , furnomme de Montcontour, fon aîné.
Arnaud figne comme témoin à un Titre du Mont
S. Michel , contenant la donation faite aux Moines
de S. Michel , de certaines Dixmes , par Guillaume
Irfoy , fils d'Hervey, avant que d'aller à Jérufalem.
Norman de Brehan , fe dit fils d'Arnaud , & figne
comme témoin à la Fondation du Prieuré de Lambale
, faite par Geofroy , Duc de Bretagne , en date
du 24. Juillet 1121. Ce Titre eft à Marmoutiers & à
Lambale.
Guillaume de Brehan , fils de Norman , eft préfent,
avec d'autres Seigneurs , à la Fondation du
I iiij
Prieuré
2528 MERCURE DE FRANCÉ.
Prieuré de Jugon , faite par Olivier de Dinan , Duc
de Bretagne , vers l'an 1149. Ce Titre eft à Marmoutiers
.
Morfan de Brehan , qualifié Miles , le fait Moine
vers l'an 1160 , & conjointement avec fes freres ,
fait don de l'Eglife de Brehan à l'Abbaye de S. Mclene.
Cartulaire de l'Abbaye de S. Melene de Rennes.
Il fut Abbé de S.Aubin des Bois ; on voit dans cette
Abbaye une Bulle du Pape , à lui adreffée en cette
qualité , de 1163.
Allain de Brehan fait don en 1184. de certaines
Dixmes à S. Magloire de Lehon ; cet Acte eft fcellé
du fceau d'Allain de Brehan. Titre de Marmoutiers .
Etienne de Brehan , Chevalier , fils d'Allain , vivoit
en 1230 ; il mourut à la Croifade en 1272 ; fes
freres furent Raoul , Geofroy & Olivier , dont il eft
dit peu de chofes. Raoul de Brehan , qualifié Miles ,
fe croifa avec Jean , Duc de Bretagne , & à fon retour
, donna à l'Abbaye de Bocquien une Dixme ,
un Pré & quelques Fiefs ; on voit par cet Acte , qui
eft de 1275 , qu'il avoit pour femine Sibille d'Herefort
, Olivier de Brehan , fon frere , ratifie cette donation
. Titres de l'Abbaye de Bocquien. Geofrey , dit
Allain de Brehan , Chevalier , fut un des témoins
de l'accommodement fait entre Allain , Vicomte.de
Rohan , & Hervé de Leon , Chevaliers. La tranfaction
eft de 1288. Tit . du Chevalier de Blain. Il paroît
par un vieux fragment d'Obituaire de l'Eglife de
Brehan , qu'Etienne de Brehan avoit époufé Alipfe
de Roban , dont il eut Jean qui fuit .
Jean , Sire de Brehan , Chevalier , vivoit en 1250.
Il fe croifa avec Jean I. dit le Roux , Duc de Bretagne
; il eut pour femme Sibille de Biaufort , fille
dc Monffour Allain de Biaufort ; il met fon fceau au
Traité du changement de Bail en Rachat en 1275 ,
Archives du Château de Nantes. En 1309. il partagea
les
NOVEMBRE . 1743 . 2529
fes enfans du premier lit , fçavoir Guillaume , Pierre,
& Jean. Il met aufli fon Sceau à un Titre qui est
à S. Aubin des Bois.
tes ,
Guillaume , Seigneur de Brehan , furnommé de
Montcontour , aîné du prémier lit , fuivant le partage
de 1309. Il reçoit fes fréres Juveigneurs Jean
& Pierre en homme bouche baifée & mains joincomme
Gentils ; on voit par ce même Acte ,
que Jean, fon Pere , avoit tout ferme droit en Brehan
, excepté ce que l'Eglife tenoit de la liberali'é
de fes Ancêtres . Il fut Commandant d'une Compagnie
de 120 Lances , & mourut ès guerres en
1360. Il avoit époufé Sibille de Tournemine , fille
de Pierre , Sire de 11 Hunaudaye , dont il eut plufieurs
enfans , Pierre , qui fuit , Guillaume , Chevalier
fameux du temps du Connétable du Guefclin ;
Geofroy , l'aîné , connu par les hommages de fes
Juveigneurs, & Bertrand , qui rend hommage à fon
ainé en 1324.
t
Pierre de Brehan , Damoifel , fils pufaé de Guillaume
, fervit dans les guerres de Charles de Blois,
& de Jean de Monfort en 1356 , fuivant l'Hiftoire
nouvelle de Bretagne , Tit . du Château de Nantes.
Dans une vieille Procédure de 13.92 , il eſt qualifié
Petrus de Brekan , Domicellus nobilis & ex nobili Profopia
etiam Baronum extit t procreatus. Il eut de fa
femine Aliette le Voyer , plufieurs enfans dont en
tr'autres Geofroy , qui fuit.
Geofroy de Brehan , Chevalier Seigneur de Belleiffue
, Mont-Brehan , employé Homme d'armes
aux Montres de 1370 & 1371 , & c . employé dans
la Réformation de la véritable Nobleflè de 1423 ;
il mourut en 1435. Il avoit époufé Thomine de
Dinan , fa premiére femme , fans hoirs ; ſa ſeconde
femme fut Thomine Annor de Penthièvre , dont il
eut , entr'autres enfans , Gabriel qui fuit ; Guil
Laume , Chevalier , Capitaine d'Hommes d'armes
I v &
>
2530 MERCURE DE FRANCE.
& Julien , qui commanda ' a Compagnie d'Ordonnance
de François Duc de Bretagne , & fervit dans
la guerre du bien public, Capitaine d'Hommes d'armes.
Gabriel de Brehan-, Seigneur de Belle -iffuë ,
Beaulieu , & de la Ville Corbin il mourut en 1452 ,
ayant épou é Thomine de la Lande , unique héritiére
d'Olivier de la I ande , de laquelle il eut Eonnet
qui fuit , & Thibaut , Homme d'armes des
Ordonnances du Roi de France , qui fut partagé à
viage en 1482 , lequel eut un fils nommé René ,
qui époufa Jeanne du Cambout , fille d'Alain Seigneur
du Cambout.
Eon ou Fonner de Brehan , Damoiſel , Seigneur
de Belle-ifluë , de Beaulieu , de la Ville Corbin
du Clos , & c. Il eut neuf enfans de fa femme
Marguerite de Bois - Boëffel , lefquels furent Gabrier
, Roland , Jean qui fait .
Gabriel , aîné , qui fut Seigneur de Belle - iffuë ,
&c , étoit Homme d'armes des Ordonnances , &
commanda la feconde Garde. Il avoit épousé Mavie
Berard , fille de Lancelot , Seigneur de Kermartin
& de Marie de Rohan .
Jean de Brehan , troifiéme fils d'Eonnet , Chevalier
Seigneur de Belle- ffie , &c . furnommé le
Capitaine Bonnet. I fut fameux dans les guerres ,
& Compagnon du Chevalier Bayard . Il avoit été
partagé à viage en 1499. On voit une i finité de
Tires & d'Actes d'affeagement où il eft qual fié
Noble Pujant. Il fut dangéreufement bleflé à
la Bataille de Ravennes , & mourut vers l'an 1520
ou 21. Il avoit époufé en prémiéres noces Oliwette
Gu bé, niéce du Cardinal de ce nom ; & de fa
feconde femme Françoiſe de Kergu , il ent 7 enfans ,
Mathurin qui fuit , acques , qui fut prtagé à viage
en 1533 , Jean tué aux guerres d'Italie , Claude ,
LieuteNOVEMBRE
. 1743
2531
Lieutenant d'une Compagnie d'Hommes d'armes ,
bleffé à Brignoles , mort de fes bleffures en 1547.
L'une de fes files , nommée Alix de Breban ,
époufa Tiftan de Rohan , Seigneur de Polduc. ›
Mathurin de Brehan , Chevalier Seigneur de
Belle-iffue , Galinée , des Cognets , la Morinieret,
Beaulieu , &c , né le 10 Août 1506 , a fervi toute
fa vie dans les guerres de Piémont & d'Italie ;
fut Capitaine de 300 Hommes , puis de soo ;
mourut à Galinée au mois d'Octobre 1538 , des
bleffures qu'il avoit reçûës dans une rencontre en
Piémont , fut enterré à S. Pottan , où l'on voit
fa tombe , fur laquele eft l'Ecu de Brehan . Il
avoit époufé Gillette des Cognets , héritière de fa
Maifon , fille unique de Guyon , Seigneur des Cognets
, & de Galinée , de laquelle il eut entr'autres
enfans Jean, qui fuit.
Jean de Brehan , Chevalier Seigneur de Galinée,
Belle-iffuë , Beaulieu , la Riviere , &c ; né le 8 Août
1533 , époufa en 1572 Jeanne du Pleffis , héritière
de fa Maifon , fille de Pierre , Seigneur du Pieffis
& de la Moriniére , morte le 26 Juillet 1620. Il
mourut en 1572 , & laiffa Loüis , qui fuit.
Louis de Brehan , Chevalier Seigneur de Galinée
, Belle-iffuë , Mauvaifigné , des Cognets , de
Beaulieu , la Sorais , la Moriniére , la Lande , Chaftelain
, du Pleffis , Chevalier de l'Ordre du Roi ,
Gentilhomme ordinaire de fa Chambre , par Brevet
de 1601 , Maréchal de Camp , Capitaine
d'une Compagnie de 200 Hommes d'armes , né le
13 Avril 1574. Il époufa le 30 Décembre 1599,
Catherine Huby de la Huberdiére , héritière de fa
Maifon , fille de Jean , Seigneur de Kerloquet ,
Confeiller d'Etat de la Reine Régente ; dont il eut.
Jean, qui fuit.
Jean de Brehan , Chevalier Seigneur de Galinée
Ivj
Belle2532
MERCURE DE FRANCE.
Belle -iffue , Mauvaifigné , la Lande , la Sorais ,
la Moriniére , la Grée , Chafte lain du Pleffis
Baron de Mauron , Doyen du Parlement de Bretagne
, Confeiller d'Etat , epoufa en 1630 Françoife
le Fair , héritière & fille unique de Jean , Seigneur
de la Motte - Rouffel. Il eut de ce mariage Maurille,
qui fuit ; Claude & Jean- Gilles ,qui furent élevés
Pages du Roi , puis Officiers aux Gardes ; le dernier
tué au fiége de Lille . Et Claude épouifa Franroife
Boüan , dont il eut Claude- Agatif- Hiacinthe
de Brehan, actuellement Doyen du Grand- Confeil.
Maurille de Brehan , Chevalier , Comte de Mauron
& de Piélo , Seigneur de Galinée , du Pelen ,
la Grée , S. Bihy , Mauny , Be le -iffuë , Mauvaiſigné
, Chaftelain du Mellis , Vicomte de Mauron ;
époufa en 1654 , Loüife de Quelen , héritière de fa
Maifon , fille de Gilles , Seigneur de S. Bihy le
Pelen , & c; & de Renée du Halgoët , de laquelle
il eut Louis de Brehan , Chevalier Comte de Mauron
& de Plélo , mort fans hoirs , de Sainte du Gou--
ray , héritière & Marquise de la Cofte , Comtefle
de Guefbriant , Baronne de Sacé , Dame de Brehan
, fille de Jean , Marquis de la Cofte , Lieute
nant de Roi dans la Baffe Bretagne , & de Magde-
Teine de Rofmadec ; Jeanne, mariée à Charles, Marquis
de Sevigné, Lieutenant de Roi au Pays Nantois
; & Jean-René , qui fuit.
Jean -René- François - Almaric de Brehan , Chevalier
, Comte de Mauron & de Plélo , Baron de
Pordic,& autres Terres mentionnées ci - de flus , dont
il hérita par la mort de fon aîné le Comté de Plé-
Jo. Il avoit épousé Catherine de la Faluere , fille
de René le Fevre , Chevalier Seigneur de la Faluere
, Premier Préſident de Bretagne . De ce mariage
il eut Robe t-Hippolite , qui fuit.
Loi.is- Robert- Hippolite de Erehan , Comte de
Plelo
NOVEMBRE. 1743. 2534
Flelo né en 1699. marié en 1723. avec Louife ·
J'helipeaux de la Vrillière , dont il a eû , entre- autres
enfans , morts en bas âge , Dile Louiſe Ame-
Jie de Plelo, qui vient de nrourir , & Louife Felicité
de Brehan de Plelo , mariée le 4. Février 1740.
à Armand - Emmanuel Dupleffis Richelieu , Duc
d'Agenois , Colonel du Regiment de Brie , laquelle
refte feule héritière .
Nota. Jean-René- François Almaric a eû d'un z .
mariage 2. enfans , Jean- René - François Almaric
de Brehan, nommé le Comte de Mauron , & Bihy
Almaric de Brehan.
Le 29. M. Jean Bonaventure Lelay de Villemaré,
Chevalier Seigneur de Guebriant , ci - devant Lieutenant
des Maréchaux de France en Bretagne, moarut
à Paris âgé de 84. ans , laiffant de fon mariage
avec Dlle Anne Crocq,morte au mois d'Avril 1729.
1º. Germain Lelay de Villemaré , reçû Confeiller
au Parlement de Paris le 26. Mars 1711. mort fans
être marié. 2 °. Paul- Marie Bonaventure Lelay , Chevalier
Seigneur du Pleffis Lelay , du Hirel , & c. cidevant
Capitaine dans le Régiment de Gèvres Cavalerie
, & à préfent Lieutenant des Maréchaux de
France en Bretagne , & Chevalier de l'Ordre Militaire
de S. Louis , marié depuis le 3 Mars 1734 avec
Dlle Marie -Magdeleine Delpech . 3 ° . Jean Bonaventure
Lelay de Guebriant , reçû Confeiller au
Parlement de Paris , & Commiffaire aux Requêtes
du Palais , le 27. Août 1728. & aujourd'hui Préfident
de la premiére Chambre des Requêtes du Palais
, depuis le 2. Septembre 1734. & Lecteur de la
Chambre du Roi , non marié . 4° . Anne Lelay ,
veuve de Nicolas Iforé d'Hervault , Marquis de
Pleumartin , dont elle a des enfans. Et 5 ° . Louife-
Françoife Bonaventure Lelay , mariée depuis le
mois
2534 MERCURE DE FRANCE.
mois d'Ayri 1729. avec Pierre Poncet de la Riviére
, Prefident de la cinquiéme des Enquêtes du
Parlement de Paris , depuis le 15. Décembre 1728.
La Famille de Lelay de Villemaré a été d clarée
d'ancienne extraction noble par les Commiffaires de
la Chambre établie pour la recherche de la Nobleffe
de laProvince de Bretagne en 1870. & l'Hiſtoire qui
en a été donnée par le P. Lobineau , Religieux Bénedictin
, fait fouvent mention de ce nom , notamment
d'Alain Lelay , lequel figna en 1380, la ratification
du Traité de Paix tait entre le Roi de France
& le Duc de Bretagne ; la Branche aînée de cette
Famille eft fondue dans celle de Keroufy , dont M.
le Préfident de Marbeuf a époulé l'héritière .
Lelay de Villematé porte pour armes d'argent à
une fafle d'azur, accompagnée en chef de tro s annelets
de gueules , & en pointe d un aigle de fable
éployé , becqué & membré de Gueules.
Le 13. Novembre a été baptifé à S. Euftache, Louis
Le Roy de Roquemont , ne le jour précédent , fils de
Nicolas Louis le Roy de Roquemont , Moufquetaire
de la Garde du Roi de la premiére Compagnie,
& Aide de Camp de M. le Maréchal Duc de Noailes
, & de D. Anne- Guillemin du Val. Il eut pour
parein, François- Louis - Guillemin du Val, Chevalier
de l'Ordre Militaire de S Louis , ci - devant
Capitaine au Régiment de Lorraine , Infanterie , &.
à préfent Commandant du Guet de la Ville & Fauxbourgs
de Paris , ayeul maternel de l'enfant ; &
pour mareine , D. Elifabeth Prevot , veuve de
François le Roy de Roquemont , ancien Confeiller
au Châtelet de Paris.
Le 19. Septembre , Alexis Lallemant de Macqueline
, Ecuyer ordinaire du Roi , fils de Charles
NOVEMBRE. 17439 2535
les-Louis Lallemant , Comte de Levignen , Seibeur
de Betz , de Macqueline & d'Ormoy leDavion,
Receveur général des finances deSoiffons , & Fermier
général des Fermes unies du Roi , mort le 18 Février
1730, & de Dame Catherine- Charlotte Troisdames
la femme , morte le 2. Septembre 1740 , fut
marié avec Marie-Anne Louife le Cocq , fa coufine
germaine , fille de feu Jean - Baptifte le
Cocq, Marquis de Goupillieres, Maître desRequêtes.
ordinaire de l'Hôtel du Roi , mort le 1. Avril 17. 7,
& de Dame Genevieve Marguerite Dazy ſa ſeconde
femme. M de Macqueline qui donne lieu à cet article
, eft frere puîne de Louis-François Lallemant ,
Comte de Leviguen , Maître des Requêtes ordinai
re de l'Hôtel du Roi depuis 1719. & Intendant de
Juſtice de la Généralité d'Alençon depuis 1726 ; de
Meffire Jacques Charles- Alexandre Lallemant,
Evêque de Séez , mort le 6. Avril 1740 ; de Michel-
Jofeph-Hiacin e Lallemant de Betz , Fermier géné .
tal des Fermes unies du Roi ; & d'Etienne - Charles-
Felix Lallemant de Nantouillet , auffi Fermier général
& Receveur général des finances de Soiffons.
La famille de Lallemant eft originaire de la Ville de
Châlons , en Champagne , où elle eſt connuë entre
les plus confidérables il y a plus de 200 ans . Elle
porte pour armes de gueules à un Lion d'or. Celle
de le Cocq , eft une des plus confidérables de Paris ,
par fon ancienneté , par les premiéres Charges de
la Robe qu'elle a poffedées , & par fes Alliances ,
comme onle peur voir dans la Généalogie qui s'en .
trouve inprimée fol. 104.du fecond volume de l'Hif
toire des Grands Officiers de la Couronne , & elle
porte pour armes d'azur à trois cocqs d'or , crêtés ,
barbés & onglés , de même pofés deux & un.
Le fe tiéme Octobre , Louis - Philippes de
Fontettes Seigneur du Boispreaux dans la forêt
de
2536 MERCURE DE FRANCE.
de Lihons en Normandie , fils de Charles de
Fontettes , Chevalier Seigneur de Vaumain dans le
Vexin-François, & de D. Anne- Louife de Boulainwilliers,
d'une Maiſon confidérable & par fon ancienneté
& par fes alliances , fut marié avec Dlle . de
Mauleon de Savaillan , fille de Jean Baptifte Gafton
de Mauleon , Seigneur de Savaillan & de D.
Marie Mydorge , foeur de M. Mydorge , Maitre
des Requêtes ordinaire du Roi ; M. de Fontettes du
Boispreaux , eft frere puîné de M. de Fontettes ,
Seigneur de Vaumen , marié depuis 1721 , avec
Dlle. Antoinette Magdeleine de Harville Palaiſeau ,
& il eft d'une Nobleffe originaire de Bourgogne
connue par fon ancienneté & fes alliances , & de
laquelle font encore Meffieurs de Vauroux & de
Themericourt, Elle porte pour armes , Faffé d'or &
d'azur de fix piéces. Pour la Maifon de Mauleon ,
elle eft également connue dans les Provinces de
Languedoc & de Gascogne, d'où elle est originaire.
ARRESTS NOTABLES.
ARREST
du
5 . Novembre , portant établiffement
d'une nouvelle Lotterie Royale , par
lequel il eft dit ce qui fuit..
Sur ce qui a été repréſenté au Roi , étant en fon
Confeil , qu'entre les différens moyens qui ont juf
qu'à préfent été employés pour procurer à Sa - Majefté
une partie des fonds néceffaires pour fubvenir
aux dépenses extraordinaires qu'Elle a été obligée
de faire , l'établiffement des Lotteries eft celui qui
a paru le plus du goût de fes Sujets , qu'ainfi , s'il
plaifoit à Sa Majefté d'en établir une nouvelle ,
dont
NOVEMBRE . 1743. - 2537
dont les Billets feroient payables , partie en argent
& partie en rentes fur les Aides & Gabelles au denier
quarante , fuivant le plan qui lui a été propofé ,
on auroit lieu d'en efperer le fuccès , d'autant que
fuivant ce plan , les propriétaires des Billets à qui
il ne fera point échu de lots , en retireront un avantage
dans le remboursement , tant de leursfonds en
argent , que de celui des capitaux de leurs contrats
de rentes , dans l'efpace de dix années ; à quoi voulant
pourvoir. Oui le rapport du fieur Orry,Confeiller
d'Etat ordinaire , & au Confeil Royal , Controleur
général des finances , S. M. a ordonné & ordonne
ce qui fuit.
:
15.
ART. I. Qu'il fera ouvert en fon Tréfor royal le
du préfent mois de Novembre ,, une Lotterie
dont le fond eft & demeurera fixé à la fomme de
quinze millions fix cent mille livres , & dans laquelle
des Sujets de Sa Majefté & les Etrangers pourront
également s'intéreffer .
ART . II . Elle fera compofée de vingt - quatre mille
Billets de fix cent cinquante livres chacun , payables
, fçavoir , trois cent cinquante livres en deniers.
comptans , en levant le Billet , & trois cent livres
en Contrats de rentes perpétuelles au denier qua
rante fur les Aides & Gabelles , après le tirage.
啤ART. III. Il y aura trois mille Lots en deniers
comptans , fçavoir , un de cent mille livres , un de
cinquante mille livres , deux de vingt - cinq mille
livres chacun , quatre de dix mille livres chacun
huit de cinq mille livres chacun , vingt- cinq de
trois mille livres chacun , foixante douze de deux
mille livres chacun , neuf cent cinquante- fept de
mille livres chacun , & dix- neuf cent trente de huit
cent livres chacun.
ART. IV . Ladite Lotterie fera tirée le 11. Férier
de l'année prochaine , en préfence & fous les
oldres
2538 MERCURE DE FRANCE.
ordres des fieurs Prévôt des Marchands & Echevins
de la ville de Paris , dans la grande fale de l'Hôtel
de ladite Ville , avec les formalités ordinaires .
ART. V. Les Billets feront délivrés au Public par
tous les Notaires du Châtelet de Paris , que Sa Majefté
a pour ce commis & commet.
•
ART . VI . Il fera formé deux cent, quarante regiftres
de cent Numéros chacun pour lefdits Billets
lefquels regiftres feront cottés & paraphés par ledit
fieur Prévôt des Marchands ou par l'un des
Echevins , pour être enfuite remplis par les Notaires
, des noms , mots ou devifes fous lefquels lefdits
Billets auront été levés : & feront lefdits registres
délivrés aux Notaires par le Garde duTréfor Royal
en exercice , auquel ils remettront chaque femaine
Jes fonds qu'ils auront reçus , dont il leur fera fourni
quittance par ledit Garde du Tréfor Royal , qui
s'en chargera en recette au profit de Sa Majefté ;
au moyen de quoi ne feront lefdits Notaires tenus
de rendre aucun compte de leur maniement , autrement
que par bref état auditGarde du TréforRoyal,
auquel lors dudit compte , ils remettront les regiftres
de leur recette , & retireront les Billets qui auront
été par eux délivrés .
ART. VII . Tous les Billets feront après le tirage ,
vifés par chacun des Notaires qui les auront fignés ,
& il fera fait meution fur iceux , du fort qui leur
fera échu.
ART. VIII . Les lots feront immédiatement après
le tirage , acquittés par ledit Garde du Tréfor Royal ,
en lui fourniffant pour le fecond payement de chacun
des Billets aufquels ils feront échus , trois cent
livres en contrats de rentes perpetuelles au denier
quarante fur les Aides & Gabelles .
ART. IX . Les Billets aufquels ne fera point échu
de lor , feront remboursés au Tréfor royal à ceux
qui
NOVEMBRE. 1743. 2539
qui en feront propriétaires , en dix années , à commencer
du premier Janvier prochain , à raiſon de
foixante- cinq livres par an pour chaque Billet , à
Peffet de quoi ils feront après le tirage rapportés
audit Garde du Tréfor Royal , pour être changés en
de nouveaux Billets divifés en dix coupons de foixante-
cinq livres chacun , en fourniffant pour le
deuxième payement de chacun defdits Billets , trois
cent livres en contrats de rentes perpétuelles au denier
quarante fur les Aides & Gabelles.
ART, X Pour l'exécution de l'article ci- deffus ;
il fera formé foixante- dix regiftres ou talons pour
Fefdits nouveaux Billets , de trois cent numéros chacun
, avec dix coupons à chacun , lefquels Billets &
Jeurs coupons , feront numérotés depuis & compris
numéro premier , jufques & compris numéro vingtun
mille, & fignés par le Commis au grand- comptant
dudit Tréfor Royal , pour être délivrés ainfi qu'il
vient d'être dit ; & du montant de la converfion defdits
premiers Billets dans les nouveaux , fera fait recette
& dépenfe pour advertatur feulement , dans
P'état au vrai & compte dudit Garde du Tréfor
Royal pour l'exercice de la préfente année .
ART. XI. Les Propriétaires des Billets de ladite
Lotterie feront tenus de recevoir les lots qui leur
font échus , ou les nouveaux Billets qui devront
teur être délivrés , dans le 15. Février 1745. au plus
tard , à peine de nullité defdits Billets , & fans après
ledit tems , pouvoir , fous quelque pretexte que ce
puiffe ere, en prétendre aucune valeur .
ART. XII . Pour parvenir au payement des trois
cent livres payables en contrats de rentes perpetuelles
au denier quarante fur les Aides & Gabelles
pour chacun defdits vingt - quatre mille Billets , il
par ledit Garde du Tréfor Royal en exercice ,
fait remboursement à ceux des propriétaires defdifera
tes
5
2540 MERCURE DE FRANCE .
tes rentes qui s'intérefferont en ladite Lotterie , jus
qu'à concurrence de la fomme de fept millions
deux cent mille livres des capitaux d'icelles , & ce
en affignations libellées fur le produit de ladite Loterie
, en lui fourniffant par ceux qui convertiront
ainfi leurs rentes , avec les groffes de leurs contrats
& leur quittance de remboursement , leurs titres
de propriété , & les mentions & décharges néceffaires
& ufitées dans tous les cas de rembourſement
les arrérages defquelles rentes cefferont & feront
rejettées des états de Sa Majefté , à compter du
premier Janvier prochain.
ART. XIII. Le remboursement fucceffif des Billets
aufquefs ne fera point échu de lot , fera fait anmuellement
par leGarde du Tréfor Royal en exerci
ce, chaque année , à commencer pour l'année prochaine
1744. au premier Janvier 1745. & ainfi d'année
en année jufqu'à parfait remboursement ; à l'ef
fet de quoi il fera par l'Adjudicataire général des
Fermes unies , & fur le prix de fon bail , remis au
Tréfor Royal le premier Janvier de chaque année ,
à commencer , comme dit eft , du premier Janvier
1745. la fomme de treize cent foixante - cinq mille
livres , pour être employée audit rembourlement
qui fera fait aux porteurs , des coupons de l'année
qui fera payable fur iceux , & fans autre formalité .
ART. XIV. Les recettes & dépenfes qui feront
faites par chacun defdits Gardes du Tréfor Royal
conformément au préfent Arrêt , feront en vertu
d'icelui , admifcs & paflées fans aucune difficulté ,
dans l'état au vrai & compte de chacun de leurs
exercices. Et pour l'exécution du préfent Arrêt ,
feront , fi befoin eft , toutes Lettres néceffaires expédiées
, &c.
>
On
On donnera deux Volumes du Mercure, le
meis prochain. Le fecond contiendra la Suite
de l'Ambaffade de la Porte Ottomane à la
Cour de France.
TABLE.
Pchrétien dans l'adverfité , Ode ,
IECES FUGITIVES. Les Confolations de
23311
Extrait de la Lettre écrite à Mrs de l'Académie des
Infcriptions & Belles Lettres , par le Cardinal
Quirini ,
Ode au Tems ,
2336
2346
2350
Lettre au fujet de la Chronologie & Topographie
du Bréviaire de Paris ,
L'Oiseau Misantrope , Fable ,
2370
Lettre fur la nouvelle Traduction de Virgile , par
l'Abbé Desfontaines ,
Le Voleur averti par un Dieu , Fable ,
2372
2392
2394
Arrêt du Parlement , rendu en fayeur de la Faculté
de Médecine de Paris , contre la Communauté
des Chirurgiens ,
Stances fur l'obfcurité de nos connoiffances , 2397
Réponse deM . Liger,fur les Elémens d'Euclide, 2399
Bouquet à Mad . *** le jour de fa Fête , 2403
Séance publique de l'Académie de Chirurgie , du
11. Juin dernier ,
Vers à Mad..... le jour de fa Fête ,
Le Guerrier Philofophe , en 2. volumes ,
Enigme & Logogryphe ,
2404
2436
2442
ibid
NOUVELLES LITTERAIRES , DES BEAUX- ARTS , &C.
Le vrai Syſtême de Newton , expofé & analyſé
avec
avec celui de Descartes , & c .
Nouvelle Edition des OEuvres de Rouſſeau ,
Traduction Poëtique des Pleaumes ,
2444
2451
2452
L'Incrédule au Jugement de Dieu , Poëme , 2454
Les Elémens de l'Education ,
L'Architecture des voutes ,
2456
ibid.
Le Paradis perdu de Milton , & le Paradis reconquis
,
Nouveau Voyage fait au Levant ,
Abbregé du Méchanifme univerfel ,
2457
ibid.
ibid.
La Religion Proteftante convaincuë de faux , 2458
Traité des Maladies de la Peau ,
Nouvelle Edition de l'Hiftoire de Lorraine ,
Catalogue de la Bibliothèque de M. Barré ,
Les Leçons de la Sageffe ,
ibid.
2459
2460
2461
2462
ibi '.
2463
Lettres édifiantes & curieufes , 26. Recueil ,
Le Livre de S. Auguftin ; de la Grace , & c .
Effai fur l'Hiftoire des Belles - Lettres ,
Recueil de Piéces prononcées dans l'Aſſemblée pu
blique de l'Académie de Montauban , 2464
Recueil de Piéces préfentées à l'Académie des Jeux
Floraux ,
- །
2465
Sujets de Prix pour l'Année 1744. de la même
Académie , 2467
Sujet de celui de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres pour l'année 1745. 2471
Affemblée de l'Académ . Royale des Sciences, 2473
Obfervation particuliere du Paffage de Mercure
faite par M. Lemonnier ,
ibid.
Extrait de Lettre fur la Société Littéraire d'Arras ,
Ouverture du Collége Royal ,
2474
2485
2486
Nouveaux Globes dédiés à Monſeigneur le Dau-
Estampes nouvelles ,
phin ,, 2487
Suc de Regliffe & de Guimauve blanc , 2489
Spécifique
2491
Spécifique pour la guériſon de la Goutte 2490 "
Air noté ,
Spectacles , Extrait de la Comédie du Combat Magtque
, repréfentée à l'Hôtel de Bourgogne, 2492
Nouvelle Piéce intitulée , les Vieillards rajeunis , repréfentée
à la Comédie Françoiſe 2500
Nouvelles Etrangeres , Turquie , Suede , & c. 250r
Mort des Pays Etrangers , 2517
France , nouvelles de la Cour , de Paris , & c . 2518
Promotion dans la Compagnie des Gendarmes
Bourgignons , & dans celle des Gendarmes de
Flandres ,
2519
2520 Retour des Princes de l'armée ,
M. de Maupeou , Premier Préfident , prête ferment
au Parlement , ibid.
M. de Maupeou le fils , Préfident du Parlement ,
commence à exercer les fonctions de cette
Charge ,
Ouverture du Parlement ,>
2523
ibid.
ibid.
Le Comte de la Riviere fait Commandeur de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis ,
Promotion dans les Compagnies des Chevau - Legers
Dauphins & de Berry ,
ibid.
ibid.
M. l'Abbé de Luffan nommé à l'Archevêché de
Bordeaux ,
Retour de la Reine , de Monfeigneur le Dauphin &
de Meldames de France à Versailles ,
Compliment fait à M. de Bernage , Prévôt des
Marchands ,
Concert Spirituel ,
Piéces repréſentées à la Cour ,
Morts , Naiffance & Mariages ,
Arrêt notable ,
2524
ibid.
2525
ibid.
2527
2538
Errata
Errata d'Octobre.
Age 22 50. ligne 30. plûtôt, ôtez ce mot. P. 2251 ,
1.
une , l. un. P. 2293. 1. 10. Naffeau , 1. Naſſau. P.
2297. l 4. du bas , fair, l. fáit . P 2298. l . 15. atirails ,
1. attirails. P. 2303. 1. 7. & 8. le M. l . M. ment ,
Parlement. P. 2307. 1. derniere , rouges , 1.. rouge.
P. 2308. 1. 4. bonne fortune , 1. bonnes fortunes. P,
2320. 1. 5. 12. - 22. .
Fautes à corriger dans ce Livre.
Page 2344. ligne 2. retours , lifez , retour . P.
2352.1 . 3. donr , 1. dont . P. 2365. 1. 19. void ,
1. voit . P. 2380. 1. 22. chiene , . chienne. P. 2387.
1. 2. & 3. du bas , s'apperceveroient l . s'appercevroient.
P. 2388. 1 derniére , nt , l. font. P. 2405.
1. 9. la , l. à la. Ibid. 1. 22 , abfolumenr , l. abfolument.
P. 2413. 1. 24. delayé , l . delayés . P. 2422. 1.
15. ci-devant , l. auparavant. P. 2427. 1.16 . ccpendant
, I. cependant . P. 2429. 1. 27. principale , l .
principal. P. 2435. I. 16. & 17. s'exécute , l . exécute.
P. 2448. l. 15. qu'y , l . qui . P. 2443. l. 16. gîte
I. gis. P. 2452. 1. 19. tout , l . tous . P. 2465. l . 6. ôtez
la virgule après donne aux . P. 2472. 1. s . du bas
vinex , l. vieux. P. 2478. 1. 25. Noizelle, l . Niozelles.
ibid. 1. 32. Niozelle , . Niozelles . P. 2481. 1. 2 .
F , I. L. P. 2483. 1. 29 plu , l. plus. Ibid. 1. 31. Arts ,
1. Art. Ibid. 1. 35. qui , l, que. P. 2492. l . 16. Tindaré
, . Tindare. P. 2509. 1. 2. l'Empereu ,. l'Empereur.
P. 2510.1. 4 par , l. pas. P. 2512 1. derniére ,
dégrés , l . dégré. P. 2513. 1. 12. Gilbraltar , l . Gibraltar.
Ibid. l . 16. Eſpagnols , 1. Eſpagnoles. P. 25 14.
1. 22. l'ataque , l. l'attaque.
La Chanson notée doit regarder la page
>
2497
MERCURE
DE FRANCE ,
1 1
DÉDIÉ AV ROI.
DECEMBR E. 1743 .
PREMIER VOLUME.
ACOLLIGIT
SPARGIT
Chés
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER ,
ruë S. Jacques.
La Veuve PISSOT , Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais .
M. DCC . XLIII
Avec Approbation & Privilege duR
A V.I S.
L'ADRESSE
'ADRESSE générale eft à Monfieur
au Mercure , vis-
MOREAU ,
à- vis la Comédie Françoife , à Paris. Ceux qui
pour leur commodité voudront remettre leurs
Paquets cachetés aux Libraires qui vendent le
Mercure , à Paris , peuvent fe fervir de cette
voye pourles faire tenir.
On prie très- inftamment , quand on adreſſe
des Lettres ou Paquets par la Pofte , d'avoir
foin d'en affranchir le Port , comme cela s'eft
toujours pratiqué , afin d'épargner , à nous le
déplaifir de les rebuter , & à ceux qui les
envoyent , celui , non -feulement de ne pas voir
paroître leurs Ouvrages , mais même de les
perdre
, s'ils n'en ont pas gardé de copie.
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les Particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de lapremiere main ,
plus promptement , n'auront qu'à donner leurs
adreffes à M. Moreau , qui aura foin de faire
leurs Paquets fans perte de tems , & de les faire
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Meſſageries
qu'on lui indiquera.
PRIX XXX. SOLS.
MERCURE
DE FRANCE .
DÉDIÉ AU ROI.
DECEMBRE 1743 .
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
ODE ,
Tirée du Pfeaume CXXXIX . Eripe me ,
Domine , ab homine malo , &c.
D
Ieu jufte , qui vois le fupplice
Dont je fens les vives horreurs ,
Du méchant détrui l'artifice ;
Détourne de moi fes fureurs ;
A chaque inftant fon coeur perfide
Médite un deffein homicide ,
Dont je dois craindre les effets ;
I. Vol
A ij De
2548 MERCURE DE FRANCE.
De ta main fûre & redoutable ,
Dans la trifteffe qui m'accable ,
Ma voix implore les bienfaits.
*****
Sa langue eft encor plus piquante
Que le dard malin du Serpent ;
Sa lévre , de rage écumante ,
Couvre le venin qu'il répand ;
Déja le trouble & l'épouvante
Ont faifi mon ame tremblante ;
Grand Dieu , diffipe ma langueur ;
Fais que ma foi , toujours fincére ,
Par une grace falutaire
Triomphe des coups du Pécheur.
炒菜
Ses maximes pernicieufes
Dans mille fentiers criminels
Tendoient des embuches trompeuſes ,
Pour m'éloigner des biens réels ;
Mais , du Tout- Puiffant la clémence ,
Pour dompter fa fiére arrogance ,
Me mit à couvert de fes traits ,
Et fous ce refpectable azile ,
Je regardai d'un oeil tranquile
Périr l'injufte & fes projets.
炒茶
Aux défirs malins de l'Impie ,
Seigneur ,
DECEMBRE. 1743. 2549
Seigneur , oppoſe ton fecours ;
Fais qu'il regarde fans envie
La paix dont tu combles mes jours ;
Que fa langue en vain me menace ;
Contre fon implacable audace
Sois ma défenſe & mon appui ;
Que fa fureur , toujours naiffante ,
Contre moi devienne impuiffante ,
Et ne retombe que fur lui.
Celui , qui dans la médiſance
Nourrit fes lâches fentimens ,
De la fouveraine Puiffance
Eprouvera les châtimens ;
Toûjours traverfé fur la Terre ,
Mille tourmens feront la guerre
A fon coeur en proye aux regrets ,
Jufqu'à ce qu'une flâme ardente ,
Fondant fur la tête tremblante ,
Venge le Ciel de fes forfaits .
***
Mais le Seigneur fera propice
A ceux qui , dans l'affliction ,
Auront embraffé la juftice ,
Malgré la perfécution ;
L'homme équitable , en fa préſence ,
Jouira de la récompenfe.
A iij Qu'on
2550 MERCURE DE FRANCE.
1
Qu'on goûte dans fes faintes Loix ;
Dans une éternelle mémoire ,
Le Jufte chantera la gloire
De fon Nom & de fes Exploits.
Brun Sie Catherine , à Toulon.
LETTRE de M. D. L. R. écrite au R.P.
M. TEXTE , Dominicain , Sous-Prieur
du Noviciat général de Paris. Suite du fujet
traité dans le Mercure du mois d'Avril
dernier pag. 627.
J
E fuis, M. R. P. un peu plus en état de
vous fatisfaire que je ne l'étois , en vous
addreffant ma derniére Lertre , au fujet de
la Chartreuse de Marſeille. Il eft cependant
vrai , que je n'ai pas encore reçû toutes les
inftructions, dont j'ai befoin,pour m'acquitter
pleinement de ce que je vous ai promis.
J'ai déja eû l'honneur de vous dire , que le
premier obftacle qui s'eft préfenté , eſt la
mort prématurée du V. Dom Léon Faviére ,
Prieur de cette Chartreufe , & vous jugerez
, M. R. P. par l'annonce que j'ajoute
ici , & que j'ai reçûë dans le tems , qu'en
perdant ce refpectable Pere , j'ai perdu de
plus d'une façon .
Le très-Vénérable Pere Dom Léon Faviére,
Prieur
DECEMBRE. 1743. 2551
P
Prieur de la Chartreuse de Marseille , Vifiteur
de la Province de Provence , Profez de
la Chartreuse de Ville Neuve , eft mort le
18. Janvier , âgé de cinquante- cinq ans. Il étoit
de la Ville de Bezançon , frere d'un Confeiller
au Parlement. L'Illuftre défunt avoit unſçavoir
& un mérite diftingué , & étoit l'ornement
defa Province : auffi a- t- il universellement été
regretté.
C'eft le R. P. Dom Paſcal le Tonnelier ,
Prieur de la Chartreufe de Paris , qui me
l'avoit fait connoître , & qui auroit été le
lien de notre correfpondance , s'ils euffent
vécu l'un & l'autre un peu plus long-tems .
Dom le Tonnelier revint du Chapitre Général
de l'année 1742. fort incommodé , &
on peut dire qu'il n'a prefque fait que languir
depuis. Enfin , par une Lettre écrite de
la Chartreufe le 29. Mars dernier , j'appris
en ces termes , la nouvelle affligeante , à laquelle
j'avois tout lieu de m'attendre.» Dom
» Prieur mourur hier , vers les quatre heu-
» res du foir, fans agonie, & de la mort des
Juftes , ayant toujours eu l'efprit préfent
jufqu'au dernier foupir. Il fera inhumé
» aujourd'hui , & c .
""
Vous fçavez , MR. P. quel digne Succeffeur
on lui a donné ; je n'ofe pas vous en
dire davantage , car j'ai grand intérêt de
conferver la bienveillance , dont il veut
A iiij bien
2552 MERCURE DE FRANCE.
bien m'honorer . Mais revenons à la Chartreufe
de Marfeille , qui eft devenuë mon
principal objet.
J'ai appris dans le tems , que Dom Léon
Faviére a été aufli dignement remplacé, dans
la Charge de Prieur de cette Maiſon , par
l'élection du V. P. Dom Michel Roujoux.
Je me fuis donné l'honneur de lui écrire , &
j'ai lieu d'attendre un bon fuccès de cette démarche
, pour l'accompliffement de notre
entrepriſe.
Cependant, M. R. P. il m'eft venu en penfée
, qu'en attendant les éclairciffemens que
j'ofe me promettre du côté de Marſeille , il
étoit très-à-propos de vous faire connoître
la Charu.eufe de Ville - Neuve d'Avignon
qui eft la Mere & la Fondatrice de celle de
Marſeille , comme parle l'Infcription que
vous fçavez : CARTUSIA VILLÆ NOVÆ
>
HANC MASSILIENSEM FUNDAVIT
ANNO. M. DC . XXXIII . L'Hiftoire de
l'une ne peut pas être féparée de celle de
l'antre .
Pour parvenir à cette connoiffance , je me
fuis addreffé à la perfonne du Pays , la plus
capable de me la procurer. Je viens de recevoir
fon Ouvrage , qui ce me femble , ne
nous laiffera rien à defirer fur ce fujet. Vous
en allez juger.
LETTRE
DECEMBRE . 1743. 2555
LETTRE de M. l'Abbé Soumille , Prêtre
, Bénéficier de l'Eglife Collégiale de
Ville-Neuve-lès- Avignon.
L
A Chartreufe de Ville -Neuve- lès- Avignon
, dont vous me demandez , Monfieur
, une defcription hiftorique , eft confiderée
avec raiſon , comme l'une des plus
diftinguées de l'Ordre.Si fesBâtimens ne font
pas auffi réguliers que ceux de plufieurs autres
Maifons,ce qui vient de ce que celle-ci a
été fondée & bâtie en deux differens tems ,
elle en eſt ſuffiſamment dédommagée par divers
autres avantages.
Sa fituation eft des plus gracieufes , foit
pour la vûë agréable , foit par fon expofition
, & par la falubrité de l'air ; foit enfin
par la beauté des promenades voifines . Elle
eft au Septentrion de la Ville , & la termine
de ce côté-là. Un grand mur de clôture ,
formant un circuit de plus de fept cent toifes
, renferme , outre les logemens nécefceffaires
pour plus de cent perfonnes , renferme
, dis-je , des vignes , des vergers , des
allées , des jardins fruitiers & potagers ,
des fontaines , des puits à bras & à roue , un
moulin à vent , un moulin à huile , & prefque
toutes les autres commodités. La proximité
de la Mer , qui n'eft environ qu'à
quatorze licuës dediſtance , du côté de Mar-
A v tigues ,
2554 MERCURE DE FRANCE.
tigues , facilite le tranfport du poiffon frais ,
& les métairies fourniffent abondamment
tout le refte. Je vous ferai , M. une deſcription
détaillée de chaque chofe , après avoir
parlé fuccintement de la premiére & de la
feconde fondation de cette Maiſon.
Pendant que les Papes fiégeoient à Avignon
, la plupart des Cardinaux , attachés à
cette Cour,bâtiffoient aux environs de cette
Ville , des Palais & des Maifons de Campagne
, les uns pour aller s'y délaffer , les autres
pour y réfider. Il refte encore plufieurs
de ces Edifices à Ville-Neuve. Le Cardinal
Etienne Aubert , Limoufin , Evêque d'Oftie
, & grand Pénitencier de l'Eglife , avoir
une affés belle Maifon dans le même Lieu ,
où eft aujourd'hui le Cloître fuperieur de la
Chartreufe. C'étoit d'abord une efpéce de
Grange , que ce Cardinal acquit par échange
de l'Abbé de S. André. Il y fit bâtir dans
la fuite un Palais , où il faifoit fa réfidence
ordinaire , n'étant encore que Cardinal , &
lors même qu'il fût Pape , il y paffoit unebonne
partie de l'année. On y voit encore
fa Chapelle,au bout du Réfectoire des Charreux
, & fon vrai Portrait , peint fur la muraille
, à côté de l'Autel , parfaitement bienconfervé.
Ce Réfectoire, d'environ 15. toifes
de longueur , fur 5. ou 6. de largeur ,
étoit la Sale Confiftoriale de ce Pape , qui
fût
DECEMBRE 1743. 2555
fût Innocent V I. C'eft un vaiffeau vafte ,
bien éclairé , avec un lambris en maniére
de voûte. Les Murailles font entièrement
couvertes de Peintures du même tems .
Le Cardinal Aubert avoit toujours été ,
comme il le dit lui-même dans la Bulle de
Fondation , fort attaché à l'Ordre des Chartreux
. Il avoit défiré d'en fonder une Maifon
, mais il étoit , dit-on , retenu par la
confidération de la grande abftinence de ces
Religieux , qui ne leur permet pas l'ufage
du gras , quand cet ufage devroit vifiblement
leur conferver la vie. Une efpece de
vifion arrivée à un S. Hermite du voifinage
, acheva de le déterminer. Voici en ſubftance
ce qu'on en lit dans les Archives de
laMaifon,& encore für unPlacardGothique,
qu'on voit auprès du Maufolée du Fondateur
, le tout cependant , fans autre autorité
qu'une longue & pieufe tradition .
4
Le Cardinal Aubert étant allé fe promener
à l'Hermitage voifin , qui n'eft pas nom
mé ; les Gens de fa fuite frapperent rudement
à la porte , fans que l'Hermite répondit
: enfin , au bruit des coups redoublés , fortant
comme d'un profond fommeil , il déclara
, après s'être un peu remis de fon extafe ,
qu'il venoit de voir un fpectacle terrible.
Une multitude d'Ames lui avoit parû tomber
en Enfer , comme une neige très- épaiffe
A vj
&
2556 MERCURE DE FRANCE.
& abondante , & quelques - unes dans le
Purgatoire ; & parmi le nombre de ces dernieres,
il n'en avoit vû que trois qui fuffent
montées au Ciel; fçavoir, celle d'un Evêque,
celle du Prieur de la Chartreuse , & celle
d'une veuve Romaine , défignant ces trois
Perfonnes par noms , & furnoms. Le Cardinal
voulant s'éclaircir de la vérité , écrivit
en diligence pour en être informé , & il
fe trouva que les trois Perfonnes défignées ,
étoient effectivement décedées le jour & à
l'heure, marqués par le S. Hermite.
Depuis ce tems-là , le Cardinal ne perdit
plus de vûë l'établiffement qu'il avoit projetté
, & ayant fuccedé peu de tems après
au Pape Clement VII . fous le nom d'Innocent
VI , cette fuprême Dignité , qui lui
donnoit , & plus de revenus , & plus d'autorité
, le mit en état d'exécuter fon premier
deffein.
L'Epoque de cette premiére Fondation eſt
le 2. Juin 1356. la quatrième année de fon
Pontificat. Dans fa Bulle , après s'être répandu
en louanges fur le S. Ordre des Chartreux
, il déclare qu'il fonde à perpetuité ,
fous le titre de S. Jean-Baptifte , un Prieur
douze Conventuels , deux Infirmiers , deux
Clercs ou Donnés , quatorze Convers , &
neufDomeftiques , ou Serviteurs , pour occuper
, dit- il , les Cellules qu'il a fait bâtir
auprès
DECEMBRE . 1743 .
25570
auprès de fon Palais à Ville- Neuve ; avec un
Eglife, unClocher , & c . Et c'eft le bas Cloître
d'aujourd'hui . Il leur donne des biens
fuffifans pour leur entretien , & leur permet
l'augmentation , ou diminution du nombre
de Religieux , felon l'état de leurs revenus
à venir .
Six ans après cette premiére Fondation
le Général & le Chapitre de l'Ordre , affemblés
à la grande Chartreufe , ayant déliberé
de changer le titre de S. Jean- Baptifte en celui
de Vallée de Bénédiction , ce changement
fût agréé & autorifé par une feconde Bulle
du Fondateur , du 4. Août 1362 .
Ce Pape , Fondateur , mourut à Avignon
le 12. Septembre fuivant . Il fût d'abord inhumé
dans l'Eglife de N. D. des Doms, qui
n'étoit alors que Cathédrale ; mais comme
on fçût dans la fuite , qu'il avoit ordonné
que fon Corps fut mis en terre dans le
Choeur de la Chartreufe de Ville-Neuve ,
fous la Pifcine, affés près du Maître-Autel ,
du côté de l'Epitre , il y fût transferé , &
placé dans un petit caveau , fuivant fon intention
. Il laiffa à cette Maifon fa Croix
ton Calice , fa Thiare , & tous les Ornemens
Pontificaux , dont une partie fubfifte
encore : il avoit fiégé neuf ans & près de neuf
mois , ayant été élu le 18. Decembre 1352 .
Après la mort d'Innocent VI. Etienne
Aubert
a558 MERCURE DE FRANCE.
Aubert , Cardinal Diacre , Evêque de Car
caffonne , fon petit neveu , qui ne fût jamais
facré , parce qu'il n'étoit que Clerc ,
mais qu'on appella toujours le Cardinal de
Carcaffonne , voulut feconder les pieufes
intentions du premier Fondateur , en aggrandiffant
la Chartreufe de Ville-Neuve .
Il choifit dans cette vûë l'emplacement du
Palais de fon Oncle , qu'un incendie avoit
réduit en cendres , & mettant la main à l'oeuvre
, il commença à faire bâtir , de l'agrément
du Général & du Chapitre , fe propofant
de fonder tout autant de places de Religieux
, qu'il y en avoit déja , à l'exception
de celle du Prieur . Il avoit déja employé
pour ces Bâtimens 1364 florins d'or, & trois
Groffes , lorfqu'il fût obligé d'accompagner
Urbain V. en Italie , où il mourut , laiffant
fon ouvrage imparfait.
Mais le Seigneur y pourvut abondamment.
Pierre Selva de Montirac , Cardinal de Pampélune
neveu du même Pape Innocent VI .
du côté de fa foeur , voulant remplir les pieufes
intentions de fon Coufin , & fuivre fa
propre inclination , reprit l'ouvrage compar
le Cardinal de Carcaffonne , &
le conduifit à fa perfection , en fondant comme
fon Oncle , douze Conventuels , deux
Infirmiers , deux Clercs ou Donnés , quatre
Convers , & neuf Domestiques ou Serviteurs.
mencé
Peu
DECEMBRE. 1743.
2559+ 1
Peu fatisfait d'avoir fait prefque tous les
frais d'un Edifice confiderable , qui eft le
haut-Cloître d'aujourd'hui , il affigna des
biens plus que fuffifans pour l'entretien des
nouveaux Religieux. Il leur donna des Maifons
qu'il poffedoit à Avignon ; un Hofpice
à Roquemaure , & trois mille trois cent
florins d'or, pour acquerir la Grange de Vallargues
, & fes dépendances ; leur céda d'autres
revenus en vin , en bled , & c. Il leur
remit auffi , de fon vivant , fix mille floins
d'or , pour acheter de nouvelles Terres ,r &
il inftitua cette Maifon héritiere du tiers de
tous fes biens . C'eft à ce prix que le Car dinal
de Pampelune voulut mériter le titre de
fecond Fondateur de la Vallée de Bénédiction.
Il lui laiffa auffi en mourant,une belle Croix ,
un Calice , deux grands Chandeliers , &
toutes fortes de riches Ornemens d'Eglife.Sa
mort arriva le 30. Mai 1385. Son Corps repofe
fous un Maufolée , érigé dans la Chapelle
de S. Bruno. La date de cette feconde
Fondation eft du trois Janvier 1372 .
le .
Voilà déja , M. en 1372. une Maifon de
25. Religieux de Choeur , fans compter
refte ; mais elle n'en devoit pas demeurer.
là. Le nouveau titre de Vallée de Bénédiction
étoit une préfage affùré de fon accroiffement..
En effet , plufieurs Cardinaux , & d'autres
per
2560 MERCURE DE FRANCE.
Perfonnes diftinguées, à l'exemple des pieux
Fondateurs , s'emprefferent de donner une
partie de leurs biens , pour augmenter le
Culte divin dans une Maifon , où entiérement
dégagés du monde , & de toutes fortes
d'affaires féculiéres , les Religieux ne s'occupent
uniquement que de celle du falut ,
pallantprefque toute leur vie dans une fainte
comtemplation , priant fans ceffe pour
leurs Fondateurs , Bienfaiteurs , & pour tous
les Fidéles .
On peut mettre au nombre des grands
Bienfaiteurs , le Cardinal Audouin Aubert
Limouſin, autre neveu d'Innocent VI . Evêque
fucceffivement de Paris , d'Auxerre , &
de Maguelonne , ou Montpellier , qui donna
des biens confiderables à cette Maiſon. Il
mourût le 10. Mai 1363. & fût inhumé dans
la Chapelle de S. Michel.
Le Cardinal Guy de Boulogne , du Titre de
Ste Cecile , qui fit la cérémonie de la Confécration
de l'Eglife , en préfence du Pape
Innocent V I. & de tout le facré Collége
eſt auſſi inhumé dans cette Eglife , après
avoir mérité le titre d'infigne Bienfaiteur . Il
mourût le 27. Novembre 1374.
Le Cardinal Jean de Neufchatel , Bourguignon
, du Titre des quatre SS . Couronnés ,
Evêque de Tulle , puis d'Oftic , repofe dans
le Choeur des Frères de la même Eglife. Il
déceda
DECEMBRE. 1743 .
2567
déceda le 4. Octobre 1398. après avoir comblé
la Chartreufe de fes dons.
Enfin , le Cardinal Jean de la Grange , du
Titre de S. Marcel , Evêque d'Amiens , fit
auffi à cette Maiſon des largeffes confiderables.
Il mourût à Avignon le 24. Avril
1402 .
C'eſt ainfi , M. que cette Chartreufe , recevant
en differens tems , de grands biens de
la liberalité des perfonnes pieuſes , a vû fucceffivement
augmenter le nombre de ſes fujets,
avec les revenus, en forte qu'elle eft aujourd'hui
prefque doublée de ce qu'elle étoit
en 1372. Il y a des cellules pour quarante
Religieux du Choeur,y compris le Prieur, &
quatre Officiers ; trente Convers , & autant
d'Ouvriers ou Domestiques , ce qui compofe
environ cent perfonnes. Elle ne le céde en
nombre qu'au Chef d'Ordre;la grande Chartreufe
, & bien peu d'autres Maiſons lui font
comparables à cet égard . Elle eft d'ailleurs
Maifon Profeffe , c'est-à-dire , qu'on y reçoit
des Novices , ce qui n'eft pas accordé à toutes
les Chartreufes .
Outre l'entretien de cette nombreuſe Famille
, celle de Ville-Neuve a fait de tous
tems , & fait encore aujourd'hui des Aumônes
confiderables ; car , en premier lieu , on
donne à tout Pauvre, qui fe préfente à la porte
, un fol avec un pain , & tous les jours à
midi ,
2562 MERCURE DE FRANCE.
midi, on diftribue de la foupe à plus de cent
perfonnes . On donne auffi à la même heure ,
une portion de pain à tous les préfens. On
ne la refuſe pas même à des perfonnes commodes
, de l'un & de l'autre fexe , qui paffant
alors par occafion , tendent quelquefois la
main au F. Portier , pour la recevoir , &
pour la donner enfuite à quelque Pauvre de
leur connoiffance .
En fecond lieu , à certains jours de la femaine
, un grand nombre de Familles , tant
de la Ville que des environs , viennent recevoir
une groffe portion de pain. Chacun
remet pour cela au F. Portier , une marque
de la Maiſon , écrite & numerotée ; & l'unique
moyen de recouvrer cette marque, pour
la repréfenter la femaine d'après , c'eft d'aller
la recevoir des mains du Curé de la Paroiffe
, le Dimanche à l'iffuë du Prône.
Les premiéres & les fecondes Aumônes ,
dont on vient de parler , ne font peut-être
pas les plus confiderables. Quantité de Familles
honteufes , aufquelles on épargne la
confufion de fe préfenter , reçoivent réguliérement
tous les mois , du bled pour leur
fubfiftance.
Les charités de cette Maifon ne fe bornent
pas toujours aux alimens néceffaires
pour la vie ; elles ont fouvent pour objet l'Education
de certains enfans de Famille , en
payant
DECEMBRE. 1743. 2563
payant leur penfion dans des Colléges .
On fe fouviendra long-tems, qu'en l'année
1709. lors du grand hyver , & de la difette
générale , caufée par la mortalité des bleds ,
laChartreufe deVille-Neuve donna de grandes
marques de fa charité pour les Pauvres.
Ceux de la Ville & des environs y venoient
en foule ; tout le monde étoit fecouru. On
voyoit , furtout, quantité de Familles entiéres
de la Ville d'Avignon , paffer réguliérement
tous les jours le Rhône , pour venir
recevoir des Chartreux une Aumône , qui les
faifoit fubfifter. C'étoit une efpéce de Proceffion
continuelle ; & ceux qui l'ont vû affûrent,
que depuis le lever du Soleil jufqu'au
foir , il fe prefentoit à la porte de la Chartreufe
plus de deux mille perfonnes. C'eſt ,
M. pour témoigner leur reconnoiffance , &
pour renouveller la mémoire de ce miracle
de charité , que les Confuls d'Avignon vinrent
à la Chartreufe , d'abord après la ceffation
de cette calamité, & qu'ils ont toujours
continué depuis d'y venir une fois l'année ,
autant pour remercier la Maiſon de ces anciennes
Aumônes , que pour reconnoître le
prix de celles qu'elle fait journellement aux
Pauvres de la même Ville.
Enfin , M. & cet article va vous intéreffer
particuliérement ; par un effet de la divine
Providence , & par la fage oeconomie des
Supé
2564 MERCURE DE FRANCE.
Superieurs de cette Maiſon , elle s'eft trouvée
en état , fans rien retrancher aux Religieux
, ni aux Pauvres , de fonder en l'année
1633 , la Chartreufe de Marſeille , dans
le Territoire de cette Ville , fous le titre de
Ste Magdeleine. C'eft fous le V. Dom Pacifi
que Demont , Toulouſain , Prieur de Ville-
Neuve , que fe fit cet Etabliſſement , dont
les fuites ont été fi heureuſes & fi confiderables
. On m'a dit que la feule nouvelle Eglife,
qu'on y a bâtie depuis , fous le fameux Dom
Jean - Baptifte Berger , alors Prieur à Ville-
Neuve , a coûté cinq cent millelivres .
Ce digne Superieur , dont vous avez parlé
avant moi , & que vous avez connu , avoit
été deux fois Prieur à Ville- Neuve , à Rome
& à Marſeille. Il étoit depuis devenu Procureur
Général de tout l'Ordre de S. Bruno .
C'eft en cette qualité , & pendant fon féjour
à Rome , qu'il follicita , & obtint la
confirmation des Statuts de l'Ordre. Vous
fçavez mieux que moi , M. que cet Ordre
fondé depuis 1084. quoique toujours eftimé
des Souverains Pontifs , n'étoit cependant
, pour ainsi dire , que toleré dans l'Eglife
, à caufe du Statut qui défend abfolument
l'ufage de la viande , même à l'extrémité.
Le Pape Clement XI . perfuadé enfin ,
par
les bonnes raifons de Dom Berger, confirma
tous les Statuts par une Bulle folemnelle
du
DECEMBRE. 1743. 2565
du 28. Mai 1688. la XII . année de fon Pontificat.
Dom Berger , comme vous pouvez le
fçavoir,mourut à Marſeille fimple Religieux
en l'année 1719. dans un âge fort avancé
généralement regretté de tous ceux qui le
connoiffoient.
Le R. P. Dom Martial Michelon , digne
Prieur actuel de cette Chartreufe , eft le
XLIX. depuis la premiére Fondation ; de ce
nombre , plufieurs ont été Prieurs de Chartreufe
; c'est-à-dire , Généraux de l'Ordre :
comine D. Jean Roffandal , trentiéme Général
en 1463. D. Antoine Deffieux xxx1 . Général
en 1473. D. Antoine de Charne xxx11 .
Général en 1481. D. Pierre Ruffi en 1495 .
D. Bruno d'Affrinones, dont il eft parlé dans
le Dictionnaire Hiftorique , comme de l'un
des plus fçavans Hommes de fon tems. Il
avoit été Chanoine de l'Eglife de Carpentras
, puis nommé Grand Vicaire ; mais il
quitta cet état,pour prendre l'habit de Chartreux
, en 1592. Deux ans après il fut fait
Prieur à Ville -Neuve , & en 1600. Général
de l'Ordre.
D. François de Simiane de Caſeneuve ,
Prieur de Ville -Neuve , en 1550. auffi diftingué
par fes vertus que par fa naiffance ,
fût tiré de fa folitude , pour être Evêque
d'Apt, en Provence. Il fût auffi digne Prélat
qu'il avoit été digne Chartreux ; il mourut
le 6. Mai 1594.
Après
2566 MERCURE DE FRANCE.
Après vous avoir entretenu , M. des Religieux
de cette Maifon , qui fe font diftingués
dans les Charges de l'Ordre & de l'Epifcopat
, je devrois naturellement vous parler
de ceux qui s'y font diftingués par leurs
vertus & par la régularité de leurs moeurs.
Vous ne doutez pas , qu'un genre de vie
auffi faint , ne produife quantité de faintes
morts ; & un Recueil Latin , que j'ai actuellement
fous les yeux , m'en fourniroit plufieurs
exemples édifiants , mais ce détail me
meneroit trop loin . Il me fuffira de dire en
deux mots, que les Chartreux , uniquement
attachés à leur propre fanctification , n'envifagent
celles de leurs Confreres morts , que
pour les imiter , & les Canonifations font
d'autant plus oppofées à l'Ordre des Chartreux
, qu'elle attirent une plus grande affluence
de monde , ce qui eft incompatible
avec l'efprit de retraite de ce Saint Ordre.
La fuitepour un autre Mercure,
ELEDECEMBRE.
1743 .
2566
ELEGIE faite par Mad, de Montegut
Maitreffe desfeux Floraux , lûë dans l'Affemblée
de la diftribution des Prix de cette
année.
V Erdoyant Sanctuaire , antique & fombre azile
Du repos , du filence & du fommeil tranquile ,
Bois charmant , par le fer jufqu'ici reſpecté ,
Vous tombez ; c'en eft fait ; l'Arrêt en eft porté.
Dans votre fein facré la Hache meurtriére,
Pour la premiére fois introduit la lumière ;
De les coups redoublés le rivage mugit ;
L'Echo , frappé d'horreur , en repére le bruit ,
Et retenant ſes flots , la Garonne étonnée ,
Pleure les agrémens dont vous l'aviez ornée.
Beaux Arbres , dont le faîte élevé dans les airs ,
Ofoit toucher la nuë & braver les éclairs ,
Une main facrilége ébranlant vos racines ,
Couvre les Champs au loin de vos vaſtes ruines ,
Les Citoyens aîlés , qui dans chaque Printems ,
Peuploient vos verds Rameaux de nouveaux Habi
tans ,
S'envolent éperdus : leurs Cohortes craintives ,
Eclatent , en fuyant , par des clameurs plaintives ;
Mais d'un aveugle inftinct fuivant les douces Loix,
Je les vois près de vous revenir mille fois.
Aleurs yeux effrayés , vos Tiges chancelantes ,
Contre
2568 MERCURE DE FRANCE .
Contre un acier cruel débiles , impuiffantes ,
Panchent leur tête altiére , & d'un effort bruyant ,
Rompent , & fur leurs Troncs roulent en gemif
fant.
Quel fracas ! quel débris ! hier la riante Aujore
Penfoit qu'à fes regards vous paroîtriez encore ,
Arbres infortunés . Ah ! vous y paroiffez
Sans vie & fans beauté, mutilés , terraflés.
Le tems , toujours jaloux des droits de fon empire ,
Irrité que les ans n'euffent pû vous détruire ,
Excite contre vous les Mortels aveuglés.
Que vous fert de compter des fiécles écoulés ?
Un jour vous voit périr ; vous rampez fur le fable ,
D'un cruel attentat image formidable.
Quels objets offrez -vous à mes yeux éplorés ,
Hauts chênes , vieux ormeaux , vainement révérés !
Je n'écouterai plus , fous votre épais feuillage ,
De fa foeur de Progné le tendre & vif ramage ,
Le murmure léger du Zéphire nouveau ›
Où le gazouillement d'un paiſible ruiffeau.
Sous vos berceaux obfcurs , dans vos routes cheries
,
Si propres à caufer de douces réveries ,
Aux écarts du génie abandonnant mes fens ,
Jamais je ne verrai les objets raviffans ,
Dont une illufion fubite & Poëtique
M'a fi fouvent tracé le tableau magnifique.
Dans ces charmans tranfports vous étiez à mes yeux
Le
DECEMBRE . 1743 .
2569
Le féjour fortuné des Nimphes & des Dieux :
J'y croyois voir les jeux des Folâtres Ménades ,
Les Danfes , les Concerts des Silvains , des Driades
;
Diane , raffemblant les Déeffes des Bois
Pourſuivre , terraffer une Biche aux abois.
Mais plus fouvent encore , écartant le menfonge ,
Et l'yvreffe agréable où ſon erreur nous plonge ,
La vérité venoit y frapper mes efprits .
Bois facré , fous votre ombre elle m'avoit appris
A juger fainement des biens de la fortune ,
A braver des foucis la préfence importune ,
A prifer la vertu fous des déhors obfcurs ,
A craindre les plaifirs & leurs fentiers peu furs.
Votre calme profond dans mon ame inquiette
Sçavoit infinuer une douceur fécrette ,
Inconnue aux Mortels , que le Monde a charmés ;
J'y venois oublier mille projets formés
Par l'aveugle défir d'une gloire frivole ,
Des fragiles Humains chére & trompeuſe Idole.
Chés vous je retrouvois mon eſprit & mon coeur ,
Qu'égare trop fouvent un éclat féducteur.
La Nature fans art , la fimplicité nuë ,
Ramenant ma raiſon , y délaffoient ma vuë :
Vous m'offriez le repos , ineftimable bien
Et le bonheur du Sage étoit alors le mien ,
>
Inutiles regrets ! .... Mais pourquoi de mes larmes
Wiens- je arrofer ici les débris de vos charmes ?
I. Vol. B Qu'est- ce
2570 MERCURE DE FRANCE.
Qu'eft- ce qui m'attendrit fur vos mouraus appas ?
Dois- je pleurer des maux que vous ne fentez past
Hélas ! en vous voyant , une amére triſteſſe ,
Par un fécret retour , me faifit & me preſſe.
Tout paffe , tout périt. Bien tôt , ainfi que vous ,
De l'implacable mort j'éprouverai les coups.
La pouffiere & l'oubli deviendront mon partage ;
Et s'il refte de moi quelque légére Image
Que l'amitiéfenfible ait pris foin de tracer ,
Le tems qui détruit tout , fçaura trop l'effacer.
EXTRAIT d'une Caufe Littéraire , plaidée
au Collège de LOUIS LE GRAND ,
le 22. Août 1743 .
D
E tous les Exercices Littéraires , qui
maintiennent le Collège de LOUIS
LE GRAND dans l'éclat où nous le
voyons depuis fi long-tems , les Plaidoyers
font , fans contredit , le plus propre à perfectionner
l'efprit & le goût de la jeune
Nobleffe , dont ce College eft en poffeffion
de cultiver la fleur & l'élite ; auffi cet Exercice
s'y fait tous les ans avec un fuccès qui
en juſtifie l'uſage ; ce font les deux Profeffeurs
de Rhétorique qui en font chargés
tour -à-tour. Le P. Dubandory fit plaider
aum . is d'Août dernier , la Caufe fuivante.
SUJET
143° *) / 1
SUJET.
» Callidore , citoyen , plein de zéle pour
» l'honneur de fa Patrie , avoit formé le
» Plan d'uue Académie qui perpétuar d'âge-
ور
>>
"
en-âge le goût de la belle Littérature ; il
» s'affocia quatre hommes de Lettre , qui
par la fupériorité de leurs talens , quoi-
» que fort differens les uns des autres , fembloient
réunir toutes les richeffes de l'efprit.
Ethéocle avoit reçû de la Nature une
imagination grande , vive , & fublime.
Caritophile , une fineffe & une délicateffe
d'efprit finguliéres. Evagoras avoit en partage
une mémoire vafte & enrichie de toutte
l'érudition Littéraire ; un goût fùr , & un
» jugement admirable faifoit le caractérè
» diftinctif de Crifolaus, auçun de ces méri
tes particuliers n'étoit entiérement dénué
des qualités de fes concurrens , mais elles
» n'étoient en lui que fubalternes , & la
» fienne n'étoit que médiocre dans eux.
» Callidore laiffe par fon teftament qua-
» tre préfens inégaux , pour être diftribués
» felon le dégré de mérite , que l'Acadénie
» elle-même , chargée de prononcer , ap-
» percevra dans chacun de ces talens ; les
» concurrens , à qui la modeftie & la pudeur
» ne permettoient pas de fe faire eux-mê-
» mes leurs Panégyriftes , fe choifirent des
Bij
Avo»
Avocats ; l'Académie nomma un Juge , &
» la Cauſe ſe plaida dans l'ordre fuivant.
Le premier difcours fut en faveur du génie
fublime ; fa fupériorité fur fes concurrens
eft fondée , dit le jeune Avocat , 1º . fur
Its grandes qualités qu'il ſuppoſe , 2 ° . fur les
grands effets qu'il produit.
Force , grandeur dans l'efprit , pour faifir
d'abord toute l'étendue de fon fujet ; richeffe
& vivacité d'imagination, pour tranfmettre
à l'expreffion tout fon feu , nobleffe
& fermeté dans le coeur , pour imprimer
à toutes les parties de fon ouvrage un
caractére d'héroïfme ; telles font les qualités
qui concourent à former un génie fublime.
L'Orateur établit fes preuves par un détail
plein de traits véritablement fublimes , &
dignes de fon fujet. Il demande d'abord
pourquoi la même matiére , traitée par des
efprits differens , devient ſtérile pour l'un ,
& fertile pour l'autre. Cette inégalité des
efprits ne vient pas , felon lui, dela diverfité
des objets qu'on fe propofe de traiter , mais
de la differente maniére de les enviſager ;
l'efprit médiocre s'arrête à la furface ; il n'eſt
donné qu'au génie fublime d'en diftinguer
les rapports , d'en fonder la profondeur , &
d'en embraffer toute l'étenduë , & c. Il ne
connoît , ni les efforts pénibles de la réflexion
, ni les lenteurs méthodiques de l'art
&
DECEMBRE . 1743 . 2573
& des régles , dont il abandonne le fecours à
ces efprits foibles & rampans , qui ne s'élevent
, pour ainfi parler , que par des refforts
multipliés ; maître de fon fujet , & fûr de
lui-même , il fe forte fans efforts à toute la
hauteur de fon objet , & comme les traces
de fes idées font vives & profondes , fes
penſées font nettes & diftinctes , & communiquent
à fes expreffions le jour & la chaleur
qui les rend brillantes & animées ; &
delà ces faillies heureufes , ces figures hardies
, ces peintures enflammées , qui ébranlent
l'auditeur & c ; le coeur dont le ftile
eft l'image , comme il eft l'ouvrage de l'efprit
, met dans le difcours une empreinte de
fa liberté & de fon élévation. Tandis que
Rome connut le prix des vertus mâles & héroïques
, elle vit fortir de fon fein , autant
de génies fublimes que de guerriers intrepi
des ; dès que fon courage s'énerva , fon -
prit s'affoiblit, &c.C'eft par cet exemple, enrichi
des réflexions les plus ingénieuſes , &
de la peinture la plus brillante , que finit
la premiere partie de ce difcours.
La feconde , qui contient les effets que
produit le fublime , étoit auffi riche & auffi
animée ; comme la fource du fublime eft
dans le coeur & dans l'efprit , c'eft fur l'efprit
& le coeur qu'il exerce fon empire ; il
maîtrife l'un par l'admiration , & entraîne
Bij l'autre
1574 MERCURE DE FRANCE.
l'autre par la force des mouvemens ; les autres
talens n'excitent que l'eftime ; l'admiration
eft le tribut que le fublime exige . Cette
admiration eft dans celui qui l'accorde , un
aveu de fon infériorité l'aveu eft humiliant
, mais l'impreffion eft faite ; l'ame eft
faifie , & on ne peut le refufer. Admiration
univerfelle qui réunit tous les efprits , &
épuiſe les idées de chaque auditeur. Les autres
talens ont leurs partisans un efprit fin
fourit à une penfée délicate ; un fçavant furanné
fe recrie aux rapsodies d'une vaste
mémoire ; un esprit ſec & géometrique applaudit
par poids & par méfure aux propofitions
d'un difcours economifé , mais le fublime
emporte tous les fuffrages , & c. Il mériteroit
pourtant moins l'admiration qu'il excite,
s'il n'avoit d'autre effet que de l'exciter
mais il parle au coeur ,
au coeur , & imprime aux paffons
ces dégrés de mouvement & d'activité,
néceffaires pour parvenir àfon but . Ici c'eſt
un trait lancé comme au hazard , qui va
frapper dans l'endroit fenfible l'ame appéfantie
; là , c'eft un exemple illuftre , qui ,
préfenté dans un jour frappant , allume toutà-
coup le feu de l'émulation . C'eft ainfi que
Demofthéne arma la Grecec ontre Philippe,
Roi de Macedoine ; l'éloquence de l'Orateur
fut un obftacle invincible aux armes
du Conquérant , & c . Il faudroit citer le
morceau
DECEMBRE . 1743 .
2575
morceau tout entier pour en faire connoître
la beauté , mais il eft difficile de trouver un
parallele plus ingénieux , & mieux foutenu,
que celui de Philippe & de Demofthéne , par
lequel finit le difcours en faveur du génie
fublime.
Celui qui parla pour l'efprit fin & délicat,
prétendit lui trouver des raifons de préference.
1 °. dans l'excellence de fa nature & de
Son principe ; 20. dans la douceur du plaiſir
qu'il procure. Il définit d'abord ce qu'on appelle
délicateffe ; c'eft , dit-il , une pénétration
naturelle & une fagacité d'efprit , qui
fçait démêler dans chaque objet les rapports
fes plus imperceptibles ; c'eft une certaine activité
qui parcourt en un moment l'efpace
qui fe trouve entre une caufe éloignée &tous
les effets; c'eft une vivacité de réflexion , qui
fe replie fur fes idées , les creufe , les appre
cie , les divife , & les combine ; c'eſt enfin
une fineffe de raifon , à qui rien n'échappe ,
qui ne peut fe trouver avec une imagination
vive & tumultueufe , parce qu'elle fuppofe
une affiette tranquille , néceffaire pour bien
juger , & incompatible avec un voifin auffi
incommode que l'eft l'imagination ; fineffe
de raifon, qui fçait fi bien pénétrer le caractére
des hommes , peindre leurs moeurs , &
développer les replis du coeur humain ; ce
n'eft pas qu'elle abandonne entiérement l'i-
Biiij magi2576
MERCURE DE FRANCE.
magination, mais dans le commerce moderé
qu'elle entretient avec elle ; elle ne choifit
que cette fleur d'images & d'expreffions ,
qui donnent de l'agrément aux idées les
plus abftraites ; ces graces tendres & naïves,
dont on fent mieux qu'on ne connoît le prix ;
& cet art inimitable de ne préfenter les objets
que fous le jour même où laNatureles aplacés;
vous le connoiffiez , cet art admirable, grand
rival de Phédre d'Efope; dites - nous Copifte
original des deux maîtres de l'Apologue où vous
puifiés ces graces toujours renaiſſantes, qui rendent
l'homme attentif aux leçons des animaux ;
qu'on m'intéreffe en mettant fur la fcéne desHéros
& des Dieux , je n'enfuis pas furpris ; mais
que par votre art enchanteur , la cigale & la
fourmi ? ayent balancé la réputation des Cinas
, des Pompées , & des Mithridates , c'eft-là
Le triomphe & le miracle de la délicateſſe.
La feconde partie commence par une peinture
riante des merveilles que la Nature met
en ufage pour le plaifir de l'homme. Elle
nous paroît charmante , non pas quand elle
Le préfente fous l'appareil formidable des
foudres & des éclairs ; alors elle n'offre
des beautés terribles , qui troublent & inquiétent
;mais veut- elle fixer nos regards par
un fpectacle qui la rende aimable ? tantôt elle
étaleà nosyeux une verdure émaillée de toutes les
couleursstantôt elle nous préfente le cristal mobile
que
d'un
DECEMBRE. 1743. 2577
d'un ruiffeau qui ne fuit , que pour donner aux
yeux le plaifir de le fuivre ; ici elle nous offre l'afre
dujour , non pas tel qu'il paroît, lors qu'élevé
au-deffus de nos têtes , il darde fur nous fes
rayons enflammés , mais tel qu'il fe montre , lors
que fa lumiére plus douce & plus délicate peint
fur la terre humide les aftres de la nuit qu'elle
vient de nous dérober ; là c'est une fleur quifort
d'un calice vermeil, & ne laiſſe qu'entrevoirfa
pourpre naiffante , &c.
La délicateffe fçait fe frayer une route
jufqu'à l'efprit & au coeur. Elle préfente un
trait fin & délié , qui étant hors de la portée
commune , fatte celui qui l'apperçoit
du plaifir de la pénétration , parce qu'il lui
faut prefque autant de délicateffe pour l'ap
percevoir, qu'il en a
en a fallu
pour le produire;
fouvent ce n'eft qu'un trait de fatyre, qui fe
cache par pudeur fous le voile de l'ironie ,
& vous laiffe le plaifir de le furprendre , &
l'efprit fin & délicat a fur fes concurrens l'avantage
de briller également & de plaire
dans les Ouvrages & dans les entretiens ;
les autres talens font déplacés dans les cercles
ordinaires , & c'eft-là fon Théatre ; il
fe plie à tous les goûts differens , connoît les
bienféances , anime la politeffe , & entretient
l'efprit de focieté , & c.
Le troifiéme difcours prononcé en fa
veur de la mémoire , la fait envifager , 1º .
B v comme
2578 MERCURE DE FRANCE.
comme le talent le plus univerfel , 2 ° . comme
le talent le plus d'ufage pour la Littérature
; le défenfeur de ce talent fait remarquer
d'abord l'injuftice de fes concurrens ,
qui ofent attaquer la mémoire , dont toute
leur gloire dépend , puifque c'eft elle qui
conferve , tranfinet & reproduit en quelque
forte les Ouvrages des Grands Hommes , &
leur affûre l'immortalité ; plus fidelle que le
marbre & l'airain , elle fçait rendre au Public
ce qui n'eft plus ; c'eft l'Hiftoire vivante
de l'Univers , & le Portrait animé de tous
les fiécles ; elle enchaîne & lie enfemble les
évenemens , & les rappelle tous à l'époque
qui les a vû naître ; c'eft dans cette vafte Bibliothèque
que fe trouvent placées dans leur
ordre , toutes les dépouilles du Monde Littéraire
, ancien & moderne ; fi l'on eft faifi
d'une religieufe frayeur à la vûë de ces monceaux
de Volumes multipliés à l'infini , qui
renferment l'Hiftoire des âges, quelle doit
être la furpriſe , lorſqu'on voit un homme
enrichi de tout ce qu'ils contiennent , rendre
un compte exact & fidéle de toutes les
productions de la Littérature;diftinguer chaque
objet,comme fi elle n'en avoit eû qu'un
feul Tréfors étrangers, il eft vrai , mais
qu'elle a fçû s'approprier , & qui font dèslors
une partie de fon propre fond , &c.
Pour ce qui concerne l'uſage de talent
comme
DECEMBRE. 1 743. 2579
&
comme il n'eft borné à rien , il fert pour
tous les gens d'étude , & donne aux fujets
les plus bornés , une efpéce d'immenfité ,
je ne fçais quelle abondance, qui contente &
raffafie l'efprit , &c. Un homme qui poffede
ce talent , a le mérite de tous les autres ;
c'eft l'Orateur & le Philofophe , le Poëte
& l'Hiftorien , le fage Légiflateur & le profond
Politique, qui parlent tour à tour; c'eft
l'homme de tous les tems , l'Oracle des converfations
, l'Interpréte des Langues étrangeres
, le Juge & l'Arbitre de toutes les
Controverfes Littéraires , &c. En finiffant
ce difcours , l'Orateur fuppofe qu'un Sçavant
des Pays du Nord , inftruit par la Renommée
de la gloire & des progrès de l'Académie
nouvelle , voulut confulter un de
fes Oracles fur un Paffage obfcur d'Hérodote.
Ethéocle, fuivant la liberté de fon génie
hardi , ofa rifquer fa conjecture , mais elle
fut bientôt démentie par un Paffage du même
Auteur , contradictoire à fon interprétation
. Caritophile mit en oeuvre la fineffe
de fon efprit , pour éluder la queftion , &
engagea Critolaus dans l'embarras dont il fe
délivroit. Celui-ci , plus fincére , avoüa fon
ignorance;l'aveu faifoit honneur à fa bonne
foi , mais celui de l'Académie étoit riſqué ;
Evagoras fe préfenta, & confrontant rapidement
toutes les interprétations des Sçavans
1
B vj
fur
1580 MERCURE DE FRANCE .
fur le Paffage en queftion , s'attira l'admiration
de l'Etranger, & diffipa fes doutes, & c.
Quelque vive que fût l'impreffion faite
par les trois premiers difcours , le défenfeur
du goût ne craignit point de difputer à fes
concurrens la préférence. Rien de plus rare,
dit-il , rien de plus précieux que le bon
goût ; deux titres qui lui parurent établir
fon droit , & qu'il développa dans un détail
dont le précis ne peut donner qu'une
idée bien au-deffous de fon prix.
Rien de plus commun que ce qu'on appelle
efprit. Ces fiécles infortunés qui ont
fervi d'époque à la décadence des Lettres
, ne manquoient ni de génies fublimes,
ni d'efprits délicats , ni de mémoires étenduës
; la Nature les produit fans efforts
mais les fiécles du bon goût lui coûtent , &
il faut qu'elle fe mette en frais pour les faire
éclore. Tel fut celui d'Augufte , mais il ne
fit que fe montrer. Le génie altier des Séneques
& des Lucains choifit le ftyle fuperbe
& gigantefque ; l'efprit fin & délicar
des Plines & des Mammertins dégénera en
Eloquence proprette & fleurie ; on reclama
pour le bon goût ; il fut exilé ; bien des fiécles
s'écoulerent ; celui de Louis LE GRAND
le remit en honneur.
Cicéron , Horace , Virgile , reparurent
encore ; ils parlerent François, & penferent
en
DECEMBRE. 1743 . 2581
en Romains. Ce fiécle a diſparû ; le goût
regne-t'il encore ? Il vit du moins dans
Critolaus.
Et qu'est-ce donc que ce goût ? Un fentiment
du vrai , que le foupçon du faux révolte
; une droiture de raifon , qui veut que
la penfée ne rende que fon objet , & le rende
tout entier ; une fageffe de critique qui
fçait retrancher jufques à des beautés ,quand
elles font déplacées ; la fcience des devoirs
& des bienféances , jointe à une fage oeconomie
, qui donne à chaque partie du dif
cours l'étendue & la force qui lui convient ,
& c. Il eft vrai qu'an goût fûr & judicieux
n'emporte avec foi ni le talent de l'imagina
tion , ni celui de la fineffe ; mais peut-on
goûter les beautés d'un Ouvrage , fans avoir
dans foi- même le germe & le principe qui
les a fait naître le goût ne fert même qu'à
étendre ces talens; il leur apprend à s'élever
& à defcendre , & leur affure le fuffrage
qu'on lui difpute . C'eft cet accord inimitable
du fublime & du gracieux , qui unic
dans Virgile le merveilleux d'Homere au
naturel de Théocrite ; on trouva dans lui
& le Chantre d'Achille , & le Berger de Sis
racufe ; on ne fçût lequel admirer davantage
,
mais l'un & l'autre fut admiré.
Si le goût eft un talent rare , on peut dire
qu'il eft également précieux ; néceffaire pour
les
2582 MERCURE DE FRANCE.
les autres talens, il les garantit des écarts ,&
les conduit à leur perfection ; fans lui qu'eſtce
que le fublime?une grandeur phantaftique
que méconnoît la raifon;que devient l'efprit
fin ? il fe perd dans un labyrinthe inexplica
ble de réflexions alambiquées ; que fait la
mémoire un étalage de richeffes étrangéres
, qui ne prouvent que l'indigence de
l'efprit ; de-là ces contagions Littéraires , qui
infectent tous les genres d'écrire. Les froideurs
de l'Elégie font fubftituées aux terreurs
tragiques; dans la Comédie, les Catons moralifent
fous l'habit des Scapins ; la critique
elle-même a befoin de la réforme qu'elle
veut établir. Il n'appartient qu'au goût de
corriger ces défauts;& où n'en trouve-t'il pas?
ici leLangage eft négligé, jufqu'à en être groffier,
là il eſt épuré jufqu'à en être précieux ;
c'est une pensée fimple , mais jufqu'à ramper ;
grande , mais jufqu'au faſte ; hardie , mais jufqu'à
la témérité ; exacte , mais juſqu'à la ſechereffe
forte , mais jufqu'à la dureté ; profonde
, mais jufqu'à l'obscurité : délicate , mais
jufqu'au rafinement , &c.
Qui peut donc contefter au bon goût l'avantage
fur fes concurrens ? ils l'ont pris
tant de fois pour leur Juge & pour leur Arbitre
; comment fe font-ils fes rivaux ? Doitil
craindre un jugement , dont il fera luimême
le mérite ? & c.
Le
DECEMBRE. 1743. 2583
prononcer , trouva Le Juge , chargé de
qu'il étoit difficile de marquer l'inégalité
entre des Caufes, dont l'éloquence des Orateurs
rendoit le droit prefque également
probable. Il reprit leurs raifons avec une
grace & une nobleffe , qui ne cedoit point à
la leur; après avoir examiné le fort & le foible
des preuves qu'on avoit mifes en ufage,
il compara les quatre talens Littéraires à
quatre caractéres formés pour le bonheur
de l'Etat Politique ; fuppofons , dit le Juge,
la conteftation entre un Législateur expérimenté
, qui affermit la Monarchie par des
Loix fages & invariables , un Héros intrépide
, qui l'illuftre & l'étend par fa valeur ;
un habile Négociant , qui l'enrichit par fon
commerce avec les Etrangers , & un homme
d'agrément & de fociété , qui y répand les
charmes & les douceurs de la vie par une
politeffe inaltérable .
Il n'eft perfonne qui ne donne , fans héfiter,
la préférence au Légiflateur; c'eft luiqui
affûre la conftitution fondamentale de l'Empire
le Héros aura le fecond rang , parce
qu'après fa forme , rien n'eft plus cher à un
Empire que fa gloire ; l'habile Négociant
paffera devant l'homme de Société & de pur
agrément . Le Légiflateur de l'Empire Litté
raire , c'eft l'homme de bon goût , le génie
fublime eft peint dans le Héros. La mémoire
qui
2584 MERCURE DE FRANCE.
qui entretient commerce avec la fçavante
Antiquité , eft figurée dans le Négociant ,
& l'homme d'agrément marque affés le rang
de l'efprit fin. L'inégalité de mérite , ainfi
marquée , annonce celle de la récompenſe .
L'homme de goût eft déclaré poffeffeur d'une
Maifon de Campagne, eftimée vingt mille
livres ; elle eft furtout eftimable par les
richeffes de l'Art , & le goût de l'Architecture.
Le génie fublime a pour fon partage
un Cabinet de Peinture , eftimé 15. mille
livres ; on y voit les Batailles d'Alexandre
& les plus grands fujets tracés par le pinceau
des plus grands Maîtres ; on donne à
Evagoras une Bibliothéque enrichie des plus
rares Manufcrits , eftimée 10. mille livres ;
l'efprit fin & délicat eft borné à une Voliére
, dont la valeur eft de fix mille livres.
Il n'eft pas
étonnant que l'homme de goût
ait eû la préférence ; on l'avoit trouvé dans
tous les difcours , & fes concurrens lui
étoient redevables des plus beaux traits
qu'ils employoient contre lui.CesPlaidoyers
furent écoutés avec une attention qui dût
flatter les jeunes Avocats qui les prononçoient.
Le Pere Dubaudory , en mettant le
goût au premier rang , marquoit , fans lé
vouloir, celui qu'il mérite dans la Littérature
; chacun de fes quatre difcours fut regardé
comme un modéle du talent dont il faifoit
Péloge i
DECEMBRE . 1743. 2585
l'éloge ; mais on peut dire que fi les trois
premiers font dignes des plus grands Maîtres
, le quatriéme eft furtout digne de lui.
Elévation de génie , fineffe d'efprit , des recherches
curieuſes , un ftyle pur, abondant,
ingénieux, & tout ce que l'Art le plus fin peut
ajoûter des richeſſes au naturel le plus heureux,
fe trouverent réunis dans cet Exercice,
LE LOUP ET LE MOUTON ,
·
FABLE.
M Effire Loup , un beau matin ,
Déja ſe mettoit en chemin ,
Pour s'en aller chercher fortune ;
Il trottoit le long d'un fentier ;
Un Mouton , du haut d'un grenier ,
Le vit , c'eft chofe peu commune ;
De fçavoir qui l'avoit mis là
N'eft pas ici fort néceffaire ;
Qui l'y porta , s'il y monta ,
Ne fert de rien en cette affaire.
Robin en lieu de fûreté
Ne rifquant rien d'être effronté ,
Lui dit , bon jour à votre Seigneurie ;
Avez vous bien paffé la nuit ?
Vous êtes matinal ; avez- vous appétit ?
2586 MERCURE DE FRANCE.
A votre phyfionomie
Vous faites fête d'un régal
De quelque gros & gras cheval ;
Car un Mouton , c'eft trop mince pitance ;
Que vous allez faire bombance !
Après avoir quelque tems badiné ,
Ou drolement turlupiné ,
Le Loup tout bouillant de colére ,
Dit à la bête Moutonnière :
Graces aux Dieux , un jour ſera
Qu'ici près dans ces pâturages
Vous viendrez paître les herbages ;
C'eft- là , Monfieur Thibault , c'eft-là
Que le Loup d'un Mouton pour lors déjeûnera ,
Et votre hardieffe payera
Cette infolence avec ufure .
Mais enfin c'eft trop m'arrêter ,
Lâche & chétive créature ,
Pour avoir ofé m'infulter
Suis le chien , le Berger , broute l'herbe nouvelle ;
Surtout ne tombe pas fous ma patte cruelle ,
Je veux apprendre par ta mort ,
Qu'un foible bravant un plus fort ,
A la vengeance en vain s'affûre qu'il échappe ,
Mais tôt ou tard on le ratrappe.
Par M. S *** de V ***.
LETTRE
DECEMBRE. 1743. 2587
325252525252-5252525252525252525252525252525252
LETTRE de M. D. L. R. écrite à M. le
Marquis de B. fur quelques Sujets
de Littérature.
V
Ous fçavez , Monfieur , qu'au mois de
Mars dernier, M. le Cardinal Quirini ,
Evêque de Brefcia & Bibliothécaire du Vatican
, fut nommé pour remplir dans l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , la place d'Académicien honoraire
Etranger , vacante par la mort de Dom Anfelme
Banduri , Bénédictin d'Italie ; mais
vous ignorez , fans doute , M. depuis votre
départ de Paris , que ce fçavant Cardinał
en a marqué fa reconnoiffance par une
Lettre Latine , qu'il a addreffée à tout le
Corps Académique , & dont voici le titre :
AD VIROS CLARISSIMOS in Regiam
Parifienfem Academiam Infcriptionum & Politiorum
Litterarum Adfcitos EPISTOLA ,
&c.CetteLettre eft digne & du grand Homme
qui l'écrit & de la célebre Académie à
qui elle eſt écrite. M. le Cardinal Quirini
m'a fait l'honneur de m'en envoyer un
Exemplaire , car la Lettre eft imprimée , &
vous jugerez , M. du mérite de cette Piéce
par l'Extrait que vous en verrez dans le Mercure
du mois paffé.
Vous
2588 MERCURE DE FRANCE.
Vous me faites l'honneur de me demander
fi on a fait quelque réponſe au fujet des
Antiquités de CORSEUIL en Bretagne ,
dont il eft parlé dans le Mercure du mois
de Juillet dernier. Vous ne pouviez pas ,
M. me faire cette demande plus à propos
car je viens de recevoir là-deffus une Lettre
d'un Sçavant du premier ordre , & particuliérement
fur ces matières. C'eſt M. le Préfident
Bouhier , de l'Académie Françoife .
Voici l'Extrait de fa Lettre , datée de Dijon
le 16. Septembre.
و د
» J'ai vu dans le Mercure de Juillet une
Infcription antique , trouvée à Corfeuil
» en Bretagne.. Celui qui vous l'a envoyée,
ignoroit , fans doute , qu'elle avoit déja
» parû , & plus correctement , dans le pre-
» mierTome de l'Hiftoire de l'Académie des
Infcriptions , en cette maniére.
"
D. M. S.
SILICIA NA
MGIDDE DO
MO AFFRIKA
EXIMIA PIETATE
FILIVM SE CVT A
HIC SITA EST
VIXIT AN LX V.
CN. IANVARI
*
VS FIL. POS VIT._
1
Ce
39
,, Ce qu'il y a de plus difficile à entendre
,, dans ce Monument , ce font ces mots
,, NAMGIDDE . Mais je foupçonne qu'ils
,, étoient autrement gravés fur la pierre .
,, & qu'on y lifoit N A. MGIR PE. c'eſt-à-
,, dire Nata Migirpa . C'étoit le nom d'une
Ville Epifcopale d'Affrique , comme vous
», pouvez le voir dans Ortelius , Diction.
Géographe , & dans la Géographie facrée
du P. Charles de S. Paul , pag. 42. Cette
maniére d'écrire en abregé vl . pour MI ,
étoit affés ordinaire dans les Infcriptions
Romaines. Il a été aifé à ceux qui ont
,, copié celle-ci , de s'y méprendre ; & peut-
,, être auffi que le trait qui s'élevoit au-
,, deffus du troifiéme jambage de la Lettre M
,, s'eft effacé par le temps . Il n'a pas été difficile
non plus de prendre les deux lettres
و د
و و
""
"
و د
و د
RP pour D D.
و و
A l'égard du refte, on l'entend aifément.
,, Domo pour Natione fe trouve fouvent
dans les Inferiptions ; dans celle-ci , par
,, exemple,du Recueil de Grutter , DXIX.S.
,, DOMO BATAvos . Les noms de Silicia , &
,, de Januarius , font auffi fort connus . De
,,fçavoir précisément qui étoient ceux dont
,, il s'agit ici , c'eſt ce qu'il eft impoffible
de découvrir, Ce fanuarius pouvoit être
,, un Soldat Romain , qui étoit en quartier
,, en Bretagne , & que fa Mere avoit voulu
,, fuivre. Peut-être auffi y avoit-il quelque
em❤
">
emploi , ou y exerçoit-il quelque profeffion.
C'eft tems perdu que de vouloir
le deviner , ni le tems auquel cette Inf-
», cription à été poſée. <<
و د
Après avoir répondu , Monfieur , à votre
demande , je veux en prévenir une autre,
que vous êtes en droit de me faire , fans
fortir du reffort de l'Antiquariat. C'eft au
fujet de la Lampe Antique que vous avez
vûë dernierement dans mon Cabinet , dont
la fingularité m'a paru mériter votre attention.
Il eft vrai que tous les Connoiffeurs
qui l'ont vûe , en ont fait cas ; c'eft auffi ce
qui m'a déterminé à la faire graver. J'ef
pere vous envoyer bientôt cette gravûre
, avec quelques recherches que j'ai faites
fur ce fujet , en attendant la décifion de
nos Maîtres.
Ce n'eft pas en vain, Mr, que vous m'avez
tant recommandé de vous donner des nouvelles
de la continuation du grandOuvrage,
intitulé Muſeum Florentinum , dont je ne
connoiffois encore que trois volumes,la premiére
fois que vous m'avez fait l'honneur
de m'en parler. Le premier Volume , ou
plûtôt les deux premiers Tomes, contenoient
toutes les Pierres gravées de ce fameux
Cabinet. Ils furent fuivis d'un autre
Volume, contenant toutes les Statuës . On a
donné des Extraits de ces trois Volumes
dans différens Mercures. Et depuis votre
1
départ
1745 •
départ de Paris , j'ai eu le plaifir de parcourir
deux autres grands Volumes de cet
Ouvrage , arrivés depuis peu de Florence.
Je vais , Mr , vous rendre un compte fommaire
de leur contenu , c'est-à-dire , renouveller
la fatisfaction que j'ai euë en les parcourant.
Voici d'abord le titre du premier
Volume.
MUSEUM FLORENTINUM exhibens
antiquaNumifmataMaximi moduli qua in Regio
Thefauro Magni Ducis Etruria adferbantur.
Francifco III. Duci Lotharingie & Barri,
Regi Hierufalem , Etruria Magno Duci Dedicatum
. Florentiæ Anno M. DCC . XL. Ex
Typographia Francifci Moucke. Ce premier
titre eft fuivi de celui -ci :
. ANTIQUA NUMISMATA aurea &
argentea praftantiora , & area Maximi moduli
qua in Regio Thefauro Magni Ducis Etru
ria adfervantur cum obfervationibus Francifci
GORII Publici Hiftoriarum Profefforis.
Florentiæ Anno M. DC C. XL. Ex Typogra
phia Francifci Moucke.
On trouve d'abord une Epitre dédicatoire
adreffée au Grand Duc d'aujourd'hui
FRANÇOIS de Lorraine , III . du nom , dans
laquelle, entr'autres loüanges , on lui donne
celle d'aimer les Lettres , les beaux Arts , &
de les protéger ; on cite même à cette occafion
le Cabinet de Médailles , de Pierres
gravées , & d'autres curiofités fçavantes, que
ce
2592 MERCURE DE FRANCE.
ce Prince poffedoit déja de fon propre fonds.
Cette Dédicace eft datée de Florence au
mois d'Octobre 1740.
Suit une affés longue Préface , mais qui
n'ennuye point , dans laquelle le fçavant M.
Antoine - François GORI donne toutes les
inftructions néceffaires , non- feulement au
fujet des deux Volumes dont il eft ici
queſtion , mais encore d'un troifiéme Volume
, qui doit les fuivre ; lefquels contiendront
enfemble tous les Médaillons du fameux
Tréfor de Médicis.
Il rend compte auffi dans cette Préface
des divers incidens qui font furvenus , &
qui ont retardé l'éxécution de la grande
entrepriſe du Muſeum Florentinum , ce qui
a mis une grande diſtance dans la publication
d'un Volume à l'autre. Il marque , en
particulier parmi ces incidens , la mort de
l'illuftre Sénateur Bonarota , Auteur du premier
Plan , & celle de M. Sebaftien Blanchius
, Garde du Cabinet de Medicis , ce qui
a même occafionné de former & de fuivre
un nouveau Plan , tel qu'on l'éxécute aujourd'hui,
9
Al'égard des trois Volumes des Médaillons
, dont il s'agit ici , la reconnoiffance
oblige M. Gori de déclarer qu'il a profité de
la capacité de M. Charles Frederic , fçavant
Anglois , qui durant ſon féjour à Florence
lui
DECEMBRE. 1743. 2593
lui avoit obligeamment communiqué toutes
fes remarques fur les Médailles . Il a encore
profité , dit- il , en lifant les Ouvrages du
célébre M. Vaillant, dont il a , du moins, tâché
d'imiter la brièveté.
Une reconnoiffance encore plus indifpenfable
eft celle qui eft due aux Séréniffimes
Princes FERDINAND I. & COSME III.
Grands Ducs de Tofcane , & à l'Eminentiffime
Cardinal LEOPOLD DE MEDICIS ,
grand Antiquaire , lefquels ont non -feulement
fait l'acquiſition des Médaillons qui
portent leur nom , Medicea , mais qui ont
employé le fçavoir des plus habiles gens de
leur tems , pour les expliquer , entr'autres,
le fameux Leonard - Auguſtin , le Cardinal
Henri Noris , & c.
M. Gori parle enfuite de l'ordre & de
l'arrangement des Médaillons. Leur fuite ,
felon lui , à l'égard des Romains , doit toûtjours
commencer à l'Empire d'Adrien , fous
lequel vivoient les meilleurs Artiſtes . C'eſt,
dit-il , à cette occafion que s'eft diftingué
de nos jours , dans une pareille fuite de Médaillons
, le Cardinal Alexandre Albani ,
qui en a fait enfuite préfent à la Bibliothéque
du Vatican. Il a déja paru un premier
Volume de cette fuite , avec les obfervations
de Rodulphinus Venetus , Sécrétaire de
fon Eminence , Membre diftingué de l'Aca-
1. Vol C démic
2594 MERCURE
DE FRANCE
.
*
démie des Etrufques de Cortonne .
Par la même occafion , M. Gori apprend
ici au Public , qu'un fçavant Bénédictin du
Mont-Caffin , qu'il nomme Clariffimus Auctor
P. D. Joannes Gualbertus Mazzolenius ,
Monachus Caffinenfis , étoit fur le point de
faire paroître fes Obfervations fur les Médaillons
du fameux Cabinet Pifani de Venife.
Sur la fin de la Préface , que j'abbrége ,
notre fçavant Auteur & Editeur revient
à fon troifiéme Volume des Médaillons, que
nous avons droit d'attendre avec quelque
impatience. Voici , Monfieur , comment il
s'en explique : Tertium volumen noftrum
quantocius fieri poterit in lucem proferendum
exhibebit obfervationes in reliqua numifmata ,
exordio facto ab Imperatore fept . fevero ufque
ad poftremos.
Au refte il foumet modeftement
tout fon
Quvrage au jugement des Sçavans , les
priant inftamment de lui faire part de leurs
remarques , & furtout des fautes qui peuvent
lui être échappées,dont il ne manquera
de profiter , & de les remercier . pas
L'Auteur finit fon Difcours préliminaire
par ces paroles également remarquables &
modeftes de Pline le Jeune ( L. 1. Epift. ad
Lupercum. ) Atque hac ego fic accipi volo ,
non tamquam adfecutum me effe credam , Jed
tam
DECEMBRE . 1743 .
1
2595
tamquam adfequi laboraverim , fortaſſe ' non
fruftra , fi modo curam tuam admoveris interim
iftis , mox his , que fequuntur.
On entre enfuite dans le grand travail
de M. Gori , qui eft précédé de ce Titre général
:
OBSERVATIONES in Numifmata antiqua
Aurea, Argentea , Ærea Max. Moduli
Mufci Florentini.
Je ne le fuivrai pas dans fes Obfervations ,
qui font précedées de l'expofition , de l'ordre
& de l'arrangement de tous les Médaillons
, tant Grecs que Romains.
Paffons au fecond Volume , qui porte le
même Titre général que le premier. Ce Titre
eft fuivi d'une efpece de Table du contenu
dans le premier Volume.
Le fecond contient , en cent vingt - une
Planches , tous les Médaillons de ce fameux
Cabinet, qui ont été gravés & deftinés pour
ces deux Volumes. Chaque Planche contient
trois Médaillons.
M. Gori , exact & modefte en tout , fait
obferver , qu'à l'égard des fix premiéres
Planches deſtinées pour les Médaillons d'or,
il n'y a eu aucune part , ayant été exécutées
avant qu'il eût entrepris ce travail . Il avertit
auffi que dans la cinquième de ces Planches
le beau Médaillon de Diocletien & de Maximien
, très- diftingué par fa rareté , & qui
a exercé la capacité du Cardinal Noris , &
Cij
d'au2596
MERCURE DE FRANCE.
d'autres fçavans Antiquaires , paroît pour
la premiere fois .
Au refte , Monfieur , rien n'eft au-deffus
de la gravûre employée dans ces deux derniers
Volumes du Muſeum Florentinum , tant
pour le fond du fujet , je veux dire les Médaillons
, que pour les ornemens , que l'on
a pour ainfi dire prodigués , d'après les deffeins
des meilleurs Maîtres , exécutés par
les burins les plus délicats.
A propos de gravûre , permettez - moi ,
Monfieur , de finir cette Lettre , deſtinée à
vous apprendre des Nouvelles Litteraires
d'un certain genre , en vous difant qu'on
vient enfin de graver le beau Portrait de
Dom Bernard de MONTFAUCON , le même
que vous avez vû l'année paffée expofé au
Salon du Louvre, peint par M. Geuflain, de
l'Académie de Peinture , & applaudi des
Connoiffeurs. Vous recevrez avec ma Lettre
, l'une des meilleures épreuves de la gravûre
en queſtion ; j'efpere que vous en ferez
content. J'ai quelque part à cette exé
cution , car vous fçavez , Monfieur , l'interêt
que je dois prendre à la mémoire de ce fçavant
Religieux . Les Vers qui font au bas
de l'Eſtampe font d'une bonne plume : mais
j'aurois préferé ceux que voici , qui me font
venus après coup , de la Province où vous
êtes actuellement.
Objet
DECEMBRE . 1743- 2597
Objet de fes fçavantes veilles ,
La belle Antiquité cachoit peu de merveilles ,
Qu'en vrai Lyncée il n'ait fçû voir ,
Et par un fort digne d'envie ,
L'or dont un grand Monarque honora fon fçavoir ;
que l'éclat Brille moins des vertus de fa vie.
Par M. FRIGOT .
Le Poëte a fait allufion , comme vous
voyez , à la Médaille d'or que l'Empereur
envoya au P. de Montfaucon avec une
Lettre , après avoir reçû fon grand Ouvrage
de l'Antiquité Expliquée , Médaille qu'il
tient à la main dans ce Portrait.
Je fuis avec refpect , Monfieur , &c.
A Paris le 1. Octobre 1743 . I.
P. S. Je reçois , Monfieur , dans ce mo
ment , la copie d'une Infcription antique
qu'on vient de m'envoyer d'Arles , où elle
a été trouvée , au rivage du Rhône , gravée
fur une efpéce de Marbre ou de Pierre
grifâtre , fort dure. Sa fingularité m'autorife
à vous en faire part. Elle n'eſt pas longue.
HIC JACET AMBIGUA
PIETAS ET PUDOR
No Me SOPHRONIUS.
Ce terme Ambigua mérite , ce me femble ,
la principale attention .
Ciij QUA2598
MERCURE DE FRANCE.
Si
QUATRAINS.
I vous voulez que j'aime encore ,
Rendez- moi l'âge des Amours ;
Au crépuscule de mes jours
Rejoignez , s'il le peut , l'Aurore.
*3*
Des beaux Lieux où le Dieu du vin
Avec l'Amour tient fon Empire ,
Le Tems , qui me prend par la main ,
M'avertit que je me retire.
***
Nous ne vivons que deux momens }
Qu'il en foit un pour la fageffe ;
Le plaifir & les agrémens
Sont faits pour la belle Jeuneffe.
**
Quoi ! pour toujours vous me fuyez ,
Tendreffe , illufion , folie ?
Dons du Ciel , qui me confoliez
Des amertumes de la vie?
****
On meurt deux fois , je le vois bien ;
Ceffer de plaire & d'être aimable ,
C'eft
DECEMBRE. 1743 . 2599
C'eft une mort infupportable ;
Ceffer de vivre ce n'eſt rien.
***
Ainfi je déplorois la perte
Des erreurs de mes premiers ans ,
Et mon ame aux defirs ouverte ,
Rappelloit fes enchantemens .
***
Du Ciel alors daignant deſcendre ;
L'Amitié vint à mon fecours ;
Elle étoit plus douce , auffi tendre,
Mais moins vive que les Amours .
Touché de fa beauté nouvelle ,
Et par fa lumiére éclairé ,
Je la fuivis , mais je pleurai
De ne pouvoir plus fuivre qu'elle .
C iiij EX2600
MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Bordeaux
, au fujet de la Statue Equeftre du
Roi , érigée dans cette Ville.
E vous avois promis , M. de vous informer
de tout ce qui fe pafferoit à l'occafion
du Monument que la Ville de Bordeaux
vient d'ériger à la gloire du Roi ,
dans une Place dont la fituation eft la plus
belle & la plus heureufe qui foit peut-être
dans l'Univers. Je m'acquitte avec plaifir
de ma promeffe. Voici en peu de mots tout
ce que j'ai vû fur ce fujet .
Le Vaiffeau qui portoit la Statue Equeftre
du Roi, arriva ici le 12. Juillet ; comme on
avoit eu des nouvelles de fon entrée dans la
riviére , on envoya dès le matin un petit
Bâtiment à la découverte.A peine le Vaiffeau
fût-il apperçû , que l'on fit trois décharges
de tous les canons de la Ville. A ce fignal ,
tout le peuple affemblé dans la Place Royale
& fur les Quais , fit éclatter fa joie par les
cris redoublés de VIVE LE ROI.
Auffi-tôt que la Statuë eût été tirée du
Vaiffeau, & dépofée dans la Place , la Garde
Bourgeoife prit les armes , & s'empara
de l'enceinte où elle étoit . Cette Garde étoit
compofée de cinquante hommes , commandés
jour & nuit par des Officiers , qui tenoient
DECEMBRE. 1743. 2601
noient table dans leur corps de garde .
Pendant que l'on travailloit à mettre la
Statue fur fon piédeſtal ,
* on conftruifoit
aufond de laPlace un Amphithéatre, capable
de contenir au moins 2000. perfonnes ; c'étoit
pour y placer les Dames & toutes les
perfonnes de diftinction . J'aurois ici bien
des chofes à vous dire fur la magnificence
des Dames , mais je me contenterai d'ajouter
, que cet Amphithéatre formait un coup
d'oeil admirable , & que ce fpectacle contribua
beaucoup à augmenter la folemnité de
la Fête.
Le 19. Août , jour deſtiné à la dédicace ,
il y eut un grand dîner à l'Hôtel de Ville ,
où Mrs du Parlement & des autres Cours ,
qui avoient été invités , fe rendirent ; &
fur les fix heures du foir , Mrs les Sous -Maire
& Jurats , en habits de cérémonie , fe mirent
en marche en cet ordre : M. Boucher ,
Intendant de la Province ; M. de Segur ,
Sous-Maire ; Mrs Defpence & d'Alefme , Jurats,
tirés du Corps de la Nobleſſe , Mrs du
Moulin & Bacalan , Jurats , tirés de l'Ordre
des Avocats ; Mrs Roche & Caftagne , Jurats,
tirés du Corps des Marchands ; & tous les
autres Officiers qui compofent le Corps de
Ville ; enfuite venoient les trompettes , les
* Marin , qui l'avoit fondue , avoit auffi conftruit
la charpente & les mouvemens qui ont ſervi à la monter
avec beaucoup de facilité.
Cv tim2602
MERCURE DE FRANCE.
timballes & autres inftrumens , dont le fon
étoit accompagné du bruit de toute l'artillerie
de la Ville & des Châteaux .
Le cérémonial qui s'obferve en pareille
occafion , confiſte à paffer trois fois devant
la Statue du Roi , & à la faluer à chaque fois
par une acclamation de VIVE LE ROI .
Après le premier falut , M. Boucher fit appeller
M. Lemoine , qui s'étoit placé ſur un
des dégrés de l'Amphithéatre, parmi les ſpectateurs.
Cet illuftre Magiftrat le complimenta
, & le loua de ce qu'il avoit donné à
ce Monument toute la reffemblance , la nobleffe
& la vivacité qui fembloient avoir animé
le bronze , & pour mettre le comble à
un éloge fi flatteur , il finit en l'embraffant ;
cet exemple fut fuivi par Mrs les Sous-Maîre
& Jurats , qui tous lui marquérent leur
fatisfaction & leur joye, en l'embraffant. Les
deux autres faluts qui reftoient à faire au
tour de la Statue , étant finis , tous ces Mrs
retournerent à l'Hôtel de Ville , avec le
même cortége , pour y dreffer un Procès-
Verbal de la cérémonie qu'ils venoient de
faire , & l'envoyer à la Cour .
A l'entrée de la nuit , il y eut une grande
illumination , fuivie d'un feu d'artifice ,
& d'un Bal dans l'Hôtel de Ville , où il y
avoit avec profufion toutes fortes de rafraîchiffemens
, & d'où l'on ne fortit que le lendemain
matin .
Le
DECEMBRE. 1743. 2603
"
>
Le 21. du même mois Mrs les Magiftrats
, qui avoient affifté à la cérémonie
ayant examiné le compte de toutes les dépenſes
qui avoient été faites , rendirent M.
Lemoine quitte de tous les engagemens
qu'il avoit contractés avec eux , & lui donnerent
pour gratification , la fomme de
trente mille livres ; ils ont porté la générofité
jufqu'à lui faire fervir une table, foir &
matin , pendant tout le tems qu'il a féjourné
dans cette Ville , & l'ont rembourfé de
tous les frais de fes voyages.
Je finis , M. en vous faiſant fçavoir qu'à
cette occafion le Roi a ennobli Mrs du
Moulin , Roche & Caftagne ; M. Bacalan
l'étoit déja par fa naiffance .
LES PLAISIRS DE BORDEAUX ,
CANTATILLE.
FAis briller nos Fêtes galantes ,
Hyver ; raffemble les Plaifirs
>
Raffemble les Graces errantes ;
Tes plus froids Aquilons feront de doux Zéphirs.
Venez, accourez à nos jeux
Accourez , brillante Jeuneffe ;
Les Divinités du Permeffe;
C_vi
Uniffent,
2604 MERCURE DE FRANCE .
Uniffent , pour vous rendre heureux ,
Avec la Danfe enchantereffe ,
Les fons les plus harmonieux .
CHOUR .
Venez , accourez à ncs Jeux ,
Accourez , brillante Jeuneffe.
Sous les aufpices de Louis ,
Les Plaiſirs en ces Lieux ont fondé leur Empire ;
Dans ce charmant féjour ils fe font établis ;
Heureux le Peuple qui refpire
Avec les Jeux , avec les Ris !
De l'Art le plus parfait ( a) nous tenons ton Image,
LOUIS ; nous te faifons librement notre cour ;
Et Neptune , deux fois le jour ,
A nos yeux vient te rendre hommage.
CHOUR.
Et Neptune , deux fois le jour ,
A nos yeux vient te rendre hommage.
Par M. le Coeur , à Bordeaux.
(a ) La Statuë Equeftre du Roi , c.
REDECEMBRE
. 1743. 2605
25asés és és és és és és ésés és és és -ès és as as as ás és és
RECEPTION de M. Servandoni dans
l'Ordre de CHRIS T. Extrait d'une Lettre
écrite de Sens le Novembre 1743 .
7.
E Dimanche 3. de ce mois ,M. l'Archevêque
de Sens conféra , en vertu d'un
Bref du Pape , dans fon Eglife Métropolitaine
, l'Ordre de CHRIST , qui eft l'Ordre
du Roi de Portugal , à M. Servandoni ,
Peintre & Architecte du Roi , & de fon
Académie Royale de Peinture & Sculpture,
avec les cérémonies , dont voici le détail .
M. Servandoni alla prendre chés eux
dans un caroffe de M. l'Archevêque , les
deux Chevaliers qui devoient lui fervir de
Parains, & ils fe rendirent enfemble à l'Archevêché.
En fortant de l'Archevêché , le Récipiendaire
entra dans le Choeur , précédé par le
Maître des Cérémonies, & accompagné des
deux Chevaliers , marchans à fes côtés , fçavoir
, M. de Bullion , Officier des Gardes du
Corps , & M. Boiffon , Capitaine au Régiment
de Bigorre , tous deux Chevaliers de
l'Ordre Militaire de S. Louis.
M. Servandoni alla fe mettre à genoux
au milieu du Choeur , à la place qui lui avoit
été préparée avec un carreau ; les Chevaliers
affiftans
2606 MERCURE DE FRANCE;
affiftans qui devoient le préfenter & fervir
de témoins , étoient affis à fes côtés , fur des
chaiſes à dos.
On commença la grande Meffe , qui fut
chantée en Mufique , & à l'Evangile , le
Récipiendaire mit fon épée nue à la main ,
la pointe haute , ce qu'il fit encore à l'Elévation
du très -faint Sacrement .
Après la Meffe , les deux Chevaliers affiftans
préfenterent M. Servandoni , au
pied du Trône Pontifical de M. l'Archevêque
, lequel étoit accompagné de fes Diacres
, Soudiacres , & de plufieurs autres affiftans
; deux Acolytes portoient deux Baffins
, dans l'un defquels étoient le Cordon
de l'Ordre , avec la Croix , & l'Ordre en
broderie ; & dans l'autre , l'épée que M.
l'Archevêque benit. Le Récipiendaire fe
mit à genoux fur un , un carreau , qui lui fut
préfenté par un Officier du Prélat , & fit fa
profeffion de foi , fuivant la formule prefcrite
par la Bulle du Pape Pie IV. & le
Serment , ayant les mains fur le S. Evangile
; l'Archevêque prit enfuite l'épée nuë ,
l'en toucha fur les deux épaules en forme
de croix , puis lui donna l'accolade , & enfin
lui paffa au col le Cordon & la Croix de
l'Ordre , qui avoient pareillement été benits
; l'un des Chevaliers lui attacha fur la
poitrine du côté du coeur , l'Ordre en broderie
;
DECEMBRE. 1743. 1607
derie , & l'autre lui ceignit fon épée , après
quoi l'Archevêque addreffa au nouveau
Chevalier le Difcours fuivant.
Il étoit jufte , Monfieur , qu'ayant reçû un
goût fupérieur des talens rares , vous les
confecraffiez à la gloire de celui de qui vient
tout don parfait : Il étoit jufte auffi que vous
occupant avec tant de fuccès pour la Décoration
de fes Temples , vous reçûffiez de fes Miniftres
, des marques de leur applaudiffement.
C'est ce qui vous procure de la part du S.
Siége , la Décoration dont nous venons de vous
revêtir en fon nom , & cela dans le Lieu même
au pied de cet Autel , qui fur vos déffeins
vient d'être orné d'une manière à éternifer votre
nom , en même -tems qu'elle confervera la
mémoire du zele que Dieu vous a infpiré pour
la Décoration de fon Temple.
S'il eft convenable à un Evêque , comme le
difoit S. Ambroife ( a ) , d'orner les Temples
du Seigneur , c'est pour lui un avantage de
trouver de ces hommes rares , qui , comme vous ,
fçavent preferire à la magnificence les fages
méfures de la convenance & du goût , & qui
joignent aux talens , des vertus , plus précieufes
que les talens mêmes , le défintereffement & la
générosité.
La fuperbe Eglife de S. Sulpice de Paris ,
ayant reçû fous votre conduite une variété ad-
(a ) L. 2. de Offic . c . 21.
mirable
2608 MERCURE DE FRANCE.
mirable de Décorations , qui répondent à la
magnificence de fa ſtructure , rend votre nom
célébre jufques dans Rome : cette Ville qui prime
toutes les autres en beautés antiques & modernes
, s'accoûtume à fe voir copier par votre
émulation ; fi elle a dû fe glorifier d'avoir
produit un Cavalier Bernin , la France fe
trouve heurenfe de s'être attaché en vous un
émule qui le fait renaître parmi nous.
L'éclat de cet Autel , où le marbre & l'or ont
été noblement employés , ajoute un nouveau dégré
à votre gloire c'eft auffi fur cet Autel même
, que nous offrirons au Seigneur nos voeux
pour vous , avec toute la ferveur que la reconnoiffance
peut infpirer. Nous prierons Dieu
de répandre fur vous fes graces , avec une abondance
qui réponde à la gloire de fon culte : contemplant
fous les foibles images de la magnificence
humaine , la richeſſe du Trône de Dieu ,
nous lui demanderons d'ajouter en vous, au goût
fublime des Décorations terreftres , la fainte
ambition de partager un jour la gloire du Ciel ,
&de participer à la fplendeur des Saints.
La cérémonie finit par la bénédiction folemnelle
que donna M. l'Archevêque , &
par un fplendide repas , dont il régala le
nouveau Chevalier , fa famille qu'il avoit
amenée avec lui , les Chevaliers qui l'avoient
accompagné dans cette cérémonie , & les Notables
du Chapitre & de la Ville , qui y
avoient affifté.
BOUDECEMBRE
. 1743. 2609
૨૬ ૨૫ ૨૨ } મ ટ ટ ટ રટ રટ રટ રટ રજ ૨૮૯૯૯૮૦
BOUQUET ,
Envoyé à Mad. Françoife- Henriette Guy de
Sicart , la veille de S. François,
TRIOLET S.
AUx approches de S François ,
Je fens redoubler ma mifére ;
Ma pauvre
Aux approches de S. François .
Je fçais bien ce je vous dois ,
Mais ne pouvant vous ſatisfaire ,
Aux approches de S. François ,
Je fens redoubler ma mifére.
Mufe eft aux abois ,
T
Entre vous & votre Patron
Je trouve un jufte parallele ;
J'entrevois bien plus que du nom
Entre vous & ce faint Patron ;
Vous lui reffemblez tout de bon ;
Vous en faites votre modéle ,
Entre , & c.
François brûloit de charité ;
Même fentiment vous anime ;
Plein de juftice & d'équité ,
François brûloit de charité ;
En
2610 MERCURE DE FRANCE RANCE..
En tous Lieux il fut réfpecté ,
Et qui vous connoît vous eſtime ,
François , & c.
François refpectoit fon prochain ;
Vous abhorrez la médifance ;
Je le repeterois en vain ,
François refpectoit fon prochain ;
Sa défenſe eſt en bonne main ;
Vous fçavez impoſer filence ;
François , &c .
François compatifſoit au mal ,
Et le mal d'autrui vous tourmente ;
Vous le fuivez à pas égal ;
François compatifſoit au mal .
Du moindre petit animal
La fouffrance vous épouvante ;
François , &c.
C'eft affés ; n'allons pas plus loin
J'ai marqué mon obéïſſance ;
Mon ftyle n'eft pas du bon coin ;
C'eft affés , n'allons pas plus loin ;
Quoique je m'applique avec foin ,
J'ai toujours befoin d'indulgence ;
C'eft , & c.
AVilleneuve-lès-Avignon ,le 3.Ottobre 1743 .
Le
DECEMBRE. * 1743 .
2611
L
ER . Pere Fleury , Jéfuite , déja connu
par le compliment qu'il fit au Roi le
jour de la Touffaints 1741. prononça à pareil
jour à Lunéville,devant le Roi de Pologne
, Duc de Lorraine , le Compliment qui
fuit , & avec le même fuccès.
» Ambitionner la gloire des Saints , c'eſt
» l'objet , Sire , je ne dis pas de l'inftruction
» des Miniftres qui vous annoncent l'Evangile
, mais plûtôt de leur admiration. "
و د »Tandisqued'autresSouverainsnepen-
» fent qu'à agrandir leurs Etats , des foins
»plus nobles & plus importans occupent
» Votre Majefté : c'eft d'étendre le Royau-
» me de Jefus -Chrift . Ils levent des trou-
» pes & érigent des trophées à la gloire du
» monde , & vous élevez des Sanctuaires à
» la piété , au zéle , à la charité ; vous cou-
» vrez les campagnes des étendards de iaFoi ;
» vous formez une légion d'hommes Apof-
» toliques , qui vont par vos ordres & fous
»votre protection , porter vos Tréfors &
>> ceux du Ciel.
» L'Hiftoire nous repréfente affés des
» Rois politiques , des Rois belliqueux ,
» des Rois conquérans ; mais un Roi Augufte
& en même- tems Religieux : un Roi "
» auffi
2612 MERCURE DE FRANCE.
» auffi magnanime qu'il eft débonnaire , un
» Roi le Pere & l'Apôtre de ſes ſujets , un
» Roi élevé & nourri dans les armes ; ha-
» bile dans l'art de la guerre , dont le régne
» n'eft pas le régne des batailles & des com-
» bats,du carnage & de la défolation , mais à
» l'exemple des Saints Rois de Juda , le régne
» de la Juſtice , le régne de la Clémence , le
» régne de la Religion. Voilà la merveille
» de notre fiécle , & l'étonnement de la
» postérité.
"
و د
و و
Après tout, Sire , votre zéle n'eſt que
» la jufte méfure de votre reconnoiffance, &
» certes, V. M. devoit- elle moins faire pour
» un Dieu fi magnifique à votre égard ?
» N'êtes-vous pas fpécialement l'oinct du
>> Seigneur & l'homme de fa droite ? N'eft-
» ce pas comme par la main , à travers des
périls & des travaux immenfes, qu'il vous
» a conduit au faîte de la gloire ? N'eft- ce
pas de vous , comme du Roi David , de qui
» le S. Efprit a dit : Vous l'avez formé , Sei-
» gneur , dans des jours de prédilection , &
>> ceint fon front d'un Diadême précieux ?
» Domine prævenifti eum in benedictionibus dul-
» cedinis tuæ ; pofuifti in capite ejusCoronam de
lapide pretiofo .
»
و د
" Sorti des plus grandes Maifons d'un
vafte Royaume , orné de toutes les graces
» de l'efprit & du corps , d'un coeur feloa
» le
DECEMBRE, 1743. 2613
le coeur de Dieu & des hommes ; deſtiné
»à en être les délices , vous n'étiez pas fait
» pour vous feul. Sans être né fur le Trône ,
ce qui eft l'effet du bonheur , deux fois
» vous y avez été apellé par le fuffrage d'une
» Nation qui n'y éléve que le mérite ; éprou-
» vé par tous les malheurs , pour apprendre
» à faire des heureux , affocié à la fortune
» d'un Roi Soldat & Héros , vous en avez
» pris la magnanimité , fans rien perdre de
» votre affabilité , in benedictionibus dulcedi
» nis tuæ.
" Ce n'eft pas tout ; uni à une épouse
» Augufte , fi digne du Trône , par la Majefté
avec laquelle elle en foutient la
»gloire ; enrichi d'une Princeffe , notre refpect
& notre amour , devenuë par le plus
» grand des Rois , la plus grande Reine de
» la terre ; Mere d'un Fils , le prodige de
" fon âge & l'efpérance de l'Europe : de
» Princeffes deftinées à orner les Trônes , &
Ȉ vous rendre le Pere de plufieurs peu-
» ples . Pofuifti in capite ejus Coronam.
"
» Dans quelle heureufe fituation contemplons
- nous aujourd'hui V. M ! Le
fpectacle eft digne des Anges & des hom-
>> mes ; au milieu d'une Cour , dont vous
»faites les délices des Courtifans, dont vous
» êtes le Roi , j'ai prefque ofé dire l'ami
» entouré de nobles & fidéles fujets , qui
;
» ont
2614 MERCURE DE FRANCE.
.»facrifié leur Patrie au bonheur de vous
» fuivre. Maître d'un peuple nouveau , qui
93
difpute le dévouement à l'ancien , & qui
»auroit prefque oublié fes premiers Souve-
» rains , fi votre bonté & votre magnificen-
» ce ne leur en retraçoit le fouvenir.
*
» Qu'il eft confolant pour la Religion
» de n'avoir point à flater le Trône , mais à
»en compter les vertus ! Qu'il eft confolant
»pour fes Miniftres , d'entendre les Villes
& les Campagnes s'écrier , qu'il régne des
»fiécles le Grand & le bon Roi , à qui nous
devons le falut & la vie!
» La protection du Dieu des Armées eft
»trop visiblement marquée fur votre Per-
»fonne facrée , pour borner là fes faveurs :
» il n'a pas mis le comble à vos deſtinées ;
» loin de
permettre que les Nations liguées ,
» & les Philiftins prévalent fur le peuple de
» Dieu , il affermira de plus en plus votre
empire ; il en étendra la gloire , il y ajou-
ود
39
tera. · •
» Mais à quoi penfois-je , de profaner
la fainteté de ce jour & de mon miniſtere ?
» les Titres , les Trônes , les Seeptres , Dieu
» les brife ; il s'en jouë comme le vent de la
pouffiére , ou plûtôt comme vous les dédaignez
tous les jours à nos yeux, en vous
» humiliant devant le Roi des Rois. Il vous
» réſerve donc , Sire , une gloire plus foli.
„
de ,
DECEMBRE. 1743. 2615
" de , plus durable , plus digne de vous ;
» une Couronne d'une pierre plus précieu-
»fe : Coronam de lapide pretiofo ; une place
» parmi les Cafimirs & les Stanislas , vos
» Protecteurs & vos Ayeux. Je vous la fou-
» haite , c.
ود
A M. de la Tour , de l'Académie Royale de
Peinture, pour le remercier de fon Portrait ,
dont il a fait préfent à l'Auteur,
DEE ta main,cher la Tour , j'ai reçû ton Portraits
Il t'offre à mes yeux trait pour trait .
Par les talens de Semidt en brille la gravûre ,
Et l'art de fon Burin égale la Peinture.
Rien de fi beau , de fi flatteur ;
De fon amitié , de fon zéle ,
Il a fçû te donner une preuve immortelle ;
Mais , quoique j'admire l'Auteur ,
Ton Portrait eft encor mieux gravé dans mon coeur.
Laffichard.
RE2616
MERCURE DE FRANCE.
REPONSE à la Question propofée dans le
Mercure de Juin dernier. Extrait d'une Lettre
écrite d'Avignon le 15.Septembre 1743 .
D
E toutes les Queſtions problématiques
qui ont parû dans le Mercure depuis
quelques années , il n'en eft aucune qui ait
plû davantage & qui ait fait naître plus de
difputes que celle dont il s'agit ici ; fes perfonnes
même les plus indifférentes ont pris
parti dans cette occafion ; les unes prétendent
que l'action de la Bergére qui couronne
l'un des Bergers , eft une marque de préference
qui ne fouffre point de replique.;
les autres foutiennent au contraire , que
celui dont elle a pris la couronne pour s'en
parer , doit être plus flatté que fon rival ;
l'une & l'autre opinion a des deffenfeurs
diftingués , ce qui doit faire plaifir à l'inventeur
de cette Queftion . Je vais tâcher
d'expliquer le langage muet de cette Scéne
pantomine , après avoir fait quelques obfervations,
qui me paroiffent indifpenfables.
1º - On doit d'abord fuppofer dans les deux
Bergers rivaux , une égalité approchante de
mérite perſonnel , & les mêmes empreffemens
pour cette Bergére , puifque l'explication
qu'ils demandent , feroit fans fondement
DECEMBRE. 1743. 2617.
ment entre deux fujets difproportionnés.
2°.On doit fuppofer auffi que cetteBergére
également fenfible à l'hommage de ces deux
Bergers , leur donne à tous deux des marques
fi reffemblantes de fon retour , que
jaloux reciproquement d'une tendreffe, qui
leur paroît fi bien partagée , il leur prend
envie de demander une explication qui décide
de leur fort.
3 °. Plus les Bergers font méritans l'un &
l'autre , & plus la Bergére doit être embarraffée
dans une déclaration qui ne peut flatter
l'un, fans défefperer l'autre, & où malgré
les plus belles apparences , elle peut fe
tromper aux dépens de fon propre bonheur.
Cette démarche eft délicate & il en doit couter
à fon coeur. Nous devons donc être affurés
que fi elle a des fentimens , comme nous
fommes en droit de le croire , bien loin d'infulter
par fes paroles ou par les actions au
malheur de celui qu'elle va congedier , elle
tâchera au contraire d'adoucir fa peine autant
qu'il dépendra d'elle , par des manieres
polies & honnêtes; elle ne peut raifonnablement
lui refufer cette confolation fans ingratitude
, puifqu'elle n'ignore pas l'amour
qu'il a pour elle , & que ce n'eft pas lui qui
la quitte , mais que c'eſt elle-même qui
va l'éloigner pour toujours .
4º. Enfin, nous ne devons
I. Vol.
pas croire
D
que
la
2618 MERCURE DE FRANCE.
la Bergére ira au rendez-vous , fans être déterminée
fur le choix qu'elle prétend faire .
Le tems qu'elle a pris pour y penfer,fuppofe
un examen bien refléchi de leurs qualités
perfonnelles , & nous ne devons pas penfer
que quelque frivole circonftance puiffe
caufer du changement dans un choix fi prémédité.
L'arrêt eft déja donné , & il ne fera
d'en faire la queſtion au rendez-vous que
lecture .
Après ces obfervations qui me paroiffent
convenir parfaitement au fujet , fuivons notre
Bergére jufqu'à l'endroit deftiné pour le
dénouement de la Piéce , & examinons-en
toutes les circonftances. Elle y arrive couronnée
de fleurs ; les deux Bergérs s'y étoient
déja rendus , l'un paré également d'une couronne
de fleurs & l'autre n'en ayant point.
Alors la Bergére , fans dire mot, met fa couronne
de fleurs fur la tête du Berger qui n'en
a point , & tout de fuite elle prend celle
de l'autre qu'elle met ſur ſa tête
parer.
› pour
s'en
Voila deux actions differentes , d'ou dépend
la folution du problême. La Bergére
donne à l'un & prend à l'autre : qui des deux
doit être plus flatté ? S'il faut s'en tenir au
proverbe , qu'il vaut mieux donner que recevoir,
la Queftion feroit décidée en faveur
du Berger couronné de la main de la BergéDECEMBRE.
1743. 2619
re ; mais cette maxime eft fufceptible d'une
exception, qu'il ne faut pas perdre de vie;
car ce qui fe trouve vrai d'homme à homme
ou d'homme à femme , n'eſt pas de même
quand il s'agit de femme à homme. Le donfuppofe
une vertu dans celui qui donne, &
ne fignifie rien dans celui qui reçoit , &
voila pourquoi il vaut mieux donner que
recevoir ; mais dans le cas de l'exception ,
les préfens d'une fille peuvent être équivoques
& fignifier la générofité ou l'amour,au
lieu que l'acceptation de ce qu'un Amant lui
préfente , difons plus , l'action de prendre
elle-même ce qu'il lui plaît fur fon Amant,
eft une marque d'amour qui ne fouffre point
d'équivoque , auffi l'a-t- on mis en proverbe :
Fille qui prend , fe donne ou fe vend. On ne
peut pas accufer notre Bergére de s'être vendue
en prenant la couronne du Berger ; la
chofe prife ainfi , n'eft pas d'une nature à
pouvoir l'en faire foupçonner ; mais elle
s'eft donnée en la prenant , parce que cette
couronne de fleurs , quoique de peu de valeur
en elle-même , eft cependant décifive
dans cette circonftance critique.
J'entends déja un murmure confus de voix ,
qui demandent toutes, pourquoi cette Bergére
a couronné un Berger auquel elle
veut donner l'exclufion ? La réponſe eft facile
; elle a voulu adoucir la peine d'un Amant
Dij plein
2620 MERCURE DE FRANCE .
plein de merite , qui feroit fans difgrace
s'il étoit fans rival : elle a dû même commencer
par-là , pour finir avec celui qui lui
tient le plus à coeur. Si elle eut débuté
uue décifion formelle & peu menagée , le
Berger malheureux fe fût peut-être retiré ,
fans attendre les marques d'eftime & de reconnoiffance
que la Bergére lui devoit .
par
Suivant cette opinion , tout s'explique fans
embarras ; la Bergére donne au Berger malheureux
tout ce qu'elle peut lui donner
dans cette occafion, pour lui marquer fon eftime
, & elle prend au Berger cheri tout ce
qu'elle peut lui prendre , pour l'affurer de la
fincerité de fon coeur , & lui témoigner le
plaifir qu'elle a de fe voir ornée d'une couronne
, qui eft l'ouvrage de fon bien-aimé.
Il n'en eft pas de même du ſentiment op
pofé , il reste toûjours quelque chofe qui
ne peut pas quadrer avec le refte . Changeons
la Théfe pour un moment, & voyons
fi j'accufe faux.
Suppofons donc que le Berger couronné
eft le Berger favori ; pourquoi la Bergere
après cette action importante & déciſive ,
va-t-elle s'amufer à décoeffer l'autre miferable
, qui n'eſt déja que trop à plaindre ,
par l'action qui vient de ſe paſſer à ſes yeux?
Veut- elle infulter à fon malheur ? Il y auroit
DECEMBRE. 1743. 2621
roit de la cruauté , & nous fuppofons une
Bergére qui a des fentimens . Elle veut , me
direz-vous , punir cet audacieux de s'être
couronné d'avance & fans fa participation.
Mais faites réfléxion , je vous prie , que
fi c'étoit dans un efprit de punition , elle
fe contenteroit de lui ôter la couronne , &
qu'elle ne la mettroit pas fur la tête. Convenez
donc avec moi , que la place que la Bergére
donne à cette couronne n'a point l'air
d'une punition , & qu'il n'y a point d'Amant
qui ne voulût être puni de la forte.
La plus forte objection , qu'on pourroit
me faire , feroit de dire qu'elle a couronné
le Berger favori , & qu'elle a pris la couronne
de l'autre , & s'en eft ornée pour lui
marquer fon eftime . Mais il me femble
que cette action feroit fufpecte au Berger
préferé , & qu'il auroit tout lieu de s'en
allarmer , puifqu'une fille qui veut être
uniquement à celui qu'elle a choifi , ne
doit rien garder entre fes mains de ce qui
peut appartenir à un autre. Cette couronne,
toute fanée qu'elle feroit par le tems,
pourroit dans bien des occafions rappeller
à cette Bergére un tendre fouvenir, qui feroit
tort à celui qui doit la poffeder fans,
reſerve.
Il n'en eft pas de même de la couronne
qu'elle a donnée ; on oublie aifément ce
Diij D iij
qu'on
2622 MERCURE DE FRANCE,
qu'on n'a plus occafion de voir , & cette
action n'a rien qui puiffe bleffer la délicateffe
du Berger heureux.
Enfin la décifion de cette Queftion appartient
plus particulierement aux Dames
qu'aux Hommes ; il s'agit de meſurer fur
leurs propres fentimens ceux d'une perfonne
de leur Sexe ; ainfi joignant l'expérience
à la fubtilité de l'efprit , elles ont
fur nous un double avantage , qui doit leur
en attribuer le jugement fans appel .
A Avignon le 15 Septembre 1743 .
$ 2525 25 2525252525 25
ODE fur cette vérité , que la Religion feule
peut corriger un jeune homme.
Toi , dont l'eſprit dixin anima les Cantiques ,
Cantiques au-deffus de nos expreffions ,
Remplis de vérités , marques très- autentiques
Des céleftes impreffions ;
Succeffeur de Saül , grand Roi , divin Poëte ,
Vainqueur de Goliath , David , Royal Prophéte ,
J'ofe , pour la premiere fois ,
Implorer ton fecours , que j'attens , que j'efpere ;
Touché de mon état , exauce ma prière ;
Montre -toi fenfible à ma voix.
XX
Le
DECEMBRE. 1743. 2613
Le Ciel, pour feconder ta haute deſtinée ,
Orna de mille dons ton efprit & ton coeur.
Ton ame de vertus ne fut pas moins ornée ;
Cependant un objet vainqueur ,
Trop ordinaire écueil , t'entraîna dans le crime ;
Mais auffi , connoiffant le périlleux abîme
Ou te menoit. ta paſſion ,
Tu revins . Ton retour mérita plus de gloire ,
Que ta chûte , à jamais célébre dans l'Hiftoire ,
Ne reçut de confufion .
Heureuſement inftruit par ton expérience ,
Combien l'Homme ici bas a de fragilité ;
Mais auffi convaincu qu'il tient en fa puiffance
De grands moyens de fermeté ,
Viens m'apprendre aujourd'hui l'efficace reméde ,
Què contre les erreurs un jeune Homme poffede.
Quel bonheur fera- ce pour moi ,
Si je puis deformais à ſa vertu me rendre !
Comme toi , mais hélas ! plufieurs fe laiffent prem
dre ;
Peu fe dégagent comme toi.
Que ne lis - je plutôt ces Ecrits admirables ,
Qui firent retentir les voûtes de Sion !
Sois mon guide , en lifant ces témoins véritables
De ta fainte converfion .
Diiij Ah !
2624 MERCURE DE FRANCE.
'Ah ! j'y trouve d'abord ce que je me propoſe.
De ton retour au bien j'y découvre la cauſe .
De quelle maniére , dis-tu ,
Un jeune homme peut- il quitter la voye folle ?
C'eft en fuivant , Seigneur , ta divine parole ,
Qu'il peut pratiquer la vertu.
Oui , la Loi du Seigneur , Loi qui feule eft fans
tache ,
Peut fans difficulté ſeule changer nos coeurs.
S'y peut - on attacher fans qu'elle nous détache
De nos dangereuses erreurs ?
Son témoignage eft vrai ; certain dans ſa promeffe,
Mais aux petits furtout il donne la fageffe.
Sa juftice brille en tous lieux.
Elle donne la joye au coeur qui la tévére.
Les préceptes de Dieu font remplis de lumière;
Ils éclairent nos foibles yeux .
Ne vante pas ici ton pouvoir , Raifon fiére
Tu n'en as , que foumiſe à ma Religion ;
Depuis qu'à ton printems tu perdis ta lumiére ,
Tu n'as été qu'illufion .
Les aveugles Payens , laiffés à ton empire ,
Fiers de quelques lueurs , furent , dans le délire , ´
Sujets à chaque paſſion .
Les Sages que tu fis autrefois dans la Gréce ,
N'eurent
DECEMBRE . 1743. 2625
N'eurent point la vertu de la vraie fageffe ;
Ils n'en porterent que le nom .
****
Parmi tes favoris , les fameux , les célébres ,
Efclaves de l'orgueil , & de la vanité ,
Se crurent clairvoyans au milieu des ténébres ,
Et riches dans la pauvreté.
Vous êtes dans l'erreur , Héros du Paganisme.
Il n'étoit refervé qu'au faint Chriſtianiſine
De rendre l'Homme vertueux .
Lui feul régle le coeur par fa faine morale ;
Il éclaire l'efprit d'une foi principale ;
Par lui l'Homme enfin eft heureux .
***
Je te vois , Auguſtin , dans une folle yvreffe ,
Courir avec fureur de plaifirs en plaifirs .
Emporté par le feu d'une ardente jeuneſſe ,
Tu vis au gré de tes défirs .
Grand Dieu , quel changement ! nouvel Ifraëlite ,
Le voilà de la Croix devenu Profélite ,
Et de l'Eglife le Docteur .
De l'un à l'autre objet quel different ſpectacle !
Mais quelle caufe peut produire ce miracle ?
Ainfi
La Grace & la Loi du Seigneur,
炒菜
que fur la Mer , affailli d'un orage ,
Un plaintifNautonnier , à deux doigts de la mort ,
Dv
1
Ne
2626 MERCURE DE FRANCE.
Ne voit pour tout remede, à fon prochain naufrage,
Que l'azile d'un heureux Port :
Ainfi qu'un Voyageur, dans une nuit obfcure ,
Marchant confufément , errant à l'aventure ,
Ne reprend fon chemin qu'au jour ,
De même le jeune Homme, enfoncé dans le vice ;
N'a d'efpoir , pour fortir d'un fi grand précipice ,
Que la Loi du vrai Dieu d'amour.
炒菜
Je me fuis égaré du chemin falutaire ,
Semblable à la Brebis qui quitte fon Paſteur.
Venez à mon fecours , Seigneur , Dieu débonnaire,
Et cherchez votre Serviteur.
Vous cherchez ici bas les Brebis égarées ,
Du Peuple d'Ifraël Ouailles féparées ;
Je connois encor votre voix.
Vous connoiffez auffi , tendre Paſteur , la mienne :
Je n'ai point oublié la Doctrine Chrétienne ,
Ni la vérité de vos Loix.
VIE
DECEM BRE . 1743. 2627
VIE DE CHARLES V. dit le Sage ,
Roi de France , écrite par Chriftine de Pifan
Dame qui vivoit de fon tems.
>
Ette vie de Charles V , qui n'avoit ja-
Cmais été publiée , eft la dernière & la
plus confidérable des Piéces , dont M. l'Abbé
Lebeuf a rempli fon troifiéme Tome ,
intitulé : Differtations fur l'Hiftoire Eccléfiaftique
& Civile de Paris , fuivies de plufieurs
éclairciffemens fur l'Hiftoire de France , dont
nous avons fait connoître les premiéres Piéces
dans nos Journaux de Mai dernier
page 963. & de Juin 2. vol . p. 1317.
Il ne faut pas s'attendre à trouver dans
l'Ouvrage de Chriftine de Pifan , une vie
écrite felon l'ordre des tems , ni un difcours
difpofé en forme d'Annales : cette Dame
n'entre point non plus dans le détail de toutes
les guerres que ce Roi foutînt ; elle ne
les touche qu'en général , renvoyant pour
le furplus aux Chroniques qui fe trouvoient
alors dans les Bibliothèques.
Son Ouvrage eft divife en trois Parties .
Dans la premiére , après avoir repréfenté ce
grand Roi dès le tems de fon enfance & de
fa jeuneffe , jufqu'à fon couronnement , on
fait un portrait de toutes fes vertus , une
D vj def
2628 MERCURE DE FRANCE.
defcription de fon régime de vivre , de fa
Cour , de fes Exercices journaliers , de fa
maniére d'aller à cheval , de l'état de la Cour
de la Reine , de la maniére dont ce Prince
faifoit exercer la Juftice on parle de fa
bonté & de ſa clémence , de fes largeffes ,
de fon amour pour la chafteté , pour la fobriété
, pour
, pour la vérité , de fes pratiques de
charité , de piété & de dévotion.
Nous nous contenterons de quelques
traits de ce premier Livre , afin qu'on puiffe
juger du ftyle & du langage de l'Auteur.
Cette Dame qui étoit née en Italie , & que
fon pere avoit amenée toute jeune en France
, forfqu'il y fut appellé par Charles V.
pour être l'un de fes Aftronomes , s'attacha
particuliérement à certaines circonſtances de
la vie de ce Prince , qui n'avoient pas été
remarquées par ceux qui avoient écrit
avant elle .
ל כ
»
Le Chapitre X V I. intitulé : Comment en
toutes chofes étoit bien reglé , commence ainfi :
» L'heure de fon des couchier à matin , eftoit
régléement comme de fix à fept heures .
Après le figne de croix , & comme très-
» dévot , rendant fes premiéres paroles à
» Dieu en aucunes Oraifons , avec fefdits
» ferviteurs , par bonne familiarité , ſe truf-
» floit ( a ) de paroles joyeuſes & honneſ-
( a ) fe divertiſſoit.
tes ,
DECEMBRE. 1743. 2629
» tes , par
fi
que
fa douceur , clémence "
donnoit hardiement & audace mefme aux
mendres , de hardiement deviſer à lui de
» leurs Truphes ( a ) & esbattemens , quel-
" ques fimples qu'ils fuffent , fe joüoit de
» leurs dis , & raifon leur tenoit.
"
Le XXIII. Chapitre , qui a pour titre :
De la vertu de juftice du Roi Charles , débute
en ces termes : « Il aimoit fi fort la Juftice,
» que fi hardi ne fut , ne tant grand Prince
»cn fon Royaume , qui extorfions ofaft
»faire à homme, tant fuft petit. Un Cheva-
» lier de fa Cour, ayant donné une buffe (b)
à un Sergent , faifant fon Office , on euft
» grand peine à obtenir du Roi , que ce Che-
» valier ne encouruft la Loy ès rigueurs de
» Juſtice , qui eft en tel cas couppé le poing ;
» & jamais depuis ne fut en grace devant
» lui . Item , à ´un Juif , femblablement fift
» droit d'un tort & extorfion , qu'un Chref-
» tien lui avoit faite , & fut de lui avoir
» donné un fauls gage pour bon . Et volt le
Roy , que la fimplece du Juif fuft vain-
» quereffe de la malice du Chreftien .
">
Dans le Chapitre XXXIII . fur la dévotion
de ce Roi , & les fréquentes viſites
qu'il faifoit à la Sainte Chapelle : on lit , que
de fa propre main , le jour du grand Vendredi,
au peuple monftroit la vraye Croix. Chriſtine
( a ) Jeux. ( b ) unfoufflet.
s'étend
2630 MERCURE DE FRANCE.
s'étend fort en cet endroit , au fujet de la
diſpute qui s'éleva alors parmi les Théologiens
, file Sang que l'on confervoit de N.
S. J. C. dans le Tréfor de la même Sainte
Chapelle , étoit vraiment du Sang de fon
Corps.
Les Notes , qui ont rélation à cette premiére
partie , & que M. l'Abbé Lebeuf a
placées à la fin de l'Ouvrage , font fur le dégré
de connoiffance , que Charles V. eut de
la Langue Latine , où il fait voir , contre le
fentiment de Gaguin , de du Boulay , & de
l'Abbé de Choify , que ce Prince avoit fait
de bonnes Etudes , & goûtoit fort le bon
Latin. Une autre Note eft fur la prise du
Roi Jean , Pere de Charles V. à la bataille
de Poitiers , à l'occaſion de quoi , l'Auteur
publie une Lettre du Pape Innocent VI .
qu'il a tirée d'un Manufcrit de Notre-Dame
de Paris,lequel eft de ce tems-là,& des fragmens
d'un Manufcrit de l'Abbaye de Pontigny
, qui eft auffi du même tems.
La troifiéme Note eft fur les principaux
Confeillers de Charles V. Il juftifie à cette
occafion la mémoire de Philippe de Maizićres
, qui l'avoit été contre les calomnies de
Jean Petit , & contre ce qui eft échappé au
Sieur le Laboureur dans fa traduction de la
vie de Charles V I. écrite en Latin par um
< Moine de S. Denis, qui vivoit alors. La Note:
fuiDECEMBRE.
1743. 2631
pas
fuivante concerne Thomas de Pifan , pere
de Chriftine , qu'un Auteur du même tems
déclare n'avoir été fi habile Aftrologue ,
qu'on le croyoit communément alors , &
qui, fe mêlant de prédire le beau & le mauvais
tems , rencontroit fouvent très-mal.
Dans la cinquiéme Note l'Auteur fait voir
que c'étoit le Bréviaire de Paris , que Charles
V. recitoit , & il répéte à cette occafion ,
ce qu'on trouve dans le petit Livre de M.
Joly , de Breviario & Miffali Dioecefanis
que ce ne fut qu'en 1610. que Charles de
Balzac , Tréforier de la Sainte Chapelle du
Palais, y fit quitter les Livres de Paris, pour
en prendre d'autres.
>
3
La fixiéme Note eft à l'occafion des
Châteaux que Charles V. fit rebâtir , & fur
le grand nombre de fes Officiers. Montargis
eft le premier Château qui y eft nommé.
C'eft fur une des cheminées de ce Château
qu'eft repréfenté le combat d'un chien
contre le meurtrier de fon Maître , de laquelle
il eft parlé dans le Mercure du mois
de Novembre 1734. Le Château de Creil ,
eft nommé le fecond. Le Cardinal d'Amiens
avoit donné à Charles V. quelque édifice en
ce Lieu. Vincennes & Beauté , fitués proche
Nogent-fur-Marne , font très-connus dans
l'Hiftoire de Charles V. M. Lebeuf fait remarquer
, que c'eft la Tour de Beauté qu'on
doit
2632 MERCURE DE FRANCE.
doit reconnoître dans une miniature de M.
Mellier , Maire de Nantes , & non pas celle
de Montlhéri , comme l'a crû Dom Bernard
de Montfaucon , dans fes Monumens de la
Monarchie. Plaifance étoit aufli un des Châteaux
de Charles V. fitué fur le territoire
de Nogent-fur-Marne. M. l'Abbé Lebeuf
promet d'en parler plus au long dans ſaDefcription
du Diocèſe de Paris.
Il dit ici en paffant un mot du Château
de Mouzon , & de l'acquifition du Comté
d'Auxerre , faite par le même Prince . Il eſt
attefté par Philippe de Maizières , que Charles
V. avoit un très-grand nombre d'Officiers
, & c'eft fur quoi ce Seigneur confeilloit
à Charles VI. de faire des retranchemens
, ou d'en choifir de très - difcrets , &
qui ne divulguaffent pas les fecrets de la
Cour à la Porte Baudoyer , & de-là à tout
Paris , comme cela étoit facile , loríque
Charles V. faifoit fa réfidence à l'Hôtel de
S. Paul.
>
La Note fuivante contient des traits curieux
. Philippe de Maizières , par exemple
n'approuvoit pas que Charles V. fe donnât
la peine de figner de fa propre main toutes
fes Lettres , Chartes & Diplomes. Ce même
Confeiller avoit auffi porté ce Prince à faire
changer en Parlement la coutume de refufer
le Sacrement de Pénitence aux criminels
condamnés
DECEMBRE. 1743 . 2633
condamnés à mort , mais cette propofition
fût remife à un autre tems.
La huitiéme Note roûle fur les champs
de bataille , qui avoient encore lieu. L'Auteur
rapporte ici le témoignage de Jean de
Guife , Abbé de S. Vincent de Laon , dont
la Chronique n'a point encore été imprimée :
mais des morceaux encore plus intéreffants,
font , la Lettre de Florimond de Leſpare au
Roi de Chypre , & la Réponſe de ce Prince
à ce Gentilhomme du Cotentin .
Par la neuviéme Note M. l'Abbé L. met
fes lecteurs au fait de la maniere dont le
Roi Jean , & Charles V. agiffoient envers
les médifans , qui fe trouvoient à la Cour.
Dans la dixième on voit la guerre qui
fût faite par plufieurs Puiffances au ridicule
ufage de ces tems- là , de porter des fouliers
qui avoient une longue pointe recourbée
, que quelques Anciens appelloient des
Pigaces , & qu'on nommoit alors des Poulaines.
Charles V. défendit auffi les habits
courts , & trop retrécis. Philippe de Maiziéres
déplore à cette occafion la dépenfe,
que faifoient en longues chauffes des gens de
médiocre qualité . Cette dépenfe alloit jufqu'à
quatre- vingt francs par an , en bås feulement.
Dans les trois Notes qui fuivent l'Editeur
s'étend fur l'attention de Charles V.
pour
2634 MERCURE DE FRANCE.
pour lesReligieux & lesCommunautés , fur fa
délicateffe fur l'obfervation duCarême, fur fa
coûtume de quitter l'exercice de la chaffe ,
auffi- tôt que l'heure de la Grand'Meffe étoit
venue ,fur celle qu'il avoit de lire chaque année
la Bible entiere en Latin : fur l'établif
fement qu'il procura de la Fête de la Préfentation
de la Sainte Vierge , fur les efforts
qu'il fit , pour porter le Pape à refter à Avignon.
On lira avec plaifir les traits finguliers
du Difcours que le Maître Anfelme
compofa , pour prouver que le féjour de la
France eft préférable à celui de l'Italie . Il
fait enfin quelques remarques curieufes fur
les Reliques de la Sainte Chapelle du Palais ,
& fur les Princes & Seigneurs qui fe font
faits Religieux.Nous rendrons compte dans
un autre Mercure de ce qui eft plus remarquable
dans les deux autres Livres de Chriftine
, fur Charles V.
BOV
DECEMBRE. 1743. 2635
BOUQUET accompagné d'un Colier de
Nevers , envoyé par plaifanterie à une
jeune Dame , appellée Charlotte.
Suivan Uivant la coûtume falotte ,
Et l'on s'en eft fait un devoir ,
Je vous dois un Bouquet , Charlotte ;
Je le dois ; vous allez l'avoir.
Des fleurs les beautés paffagéres
D'un Sexe aimable & dangereux
Figurent les humeurs légeres
Et font l'emblême de leurs feux .
Pour vous , jeune & belle Charlotte ;
Qui vous piquez d'un feu conftant ,
Le Bouquet feroit infultant ,
Et vous diriez que je radote.
Il n'eft
pas tems ; faifons donc mieux .
Par mes mains Nevers vous préfente
Ce Colier .... déja dans vos yeux
Je vois la fierté mécontente
D'un Bouquet fi peu précieux.
Sçavez-vous ce qu'il repréſente ,'
Quand vous ſemblez vous en choquer ;
Je veux un peu vous l'expliquer.
D'abord fa forme tranfparente
Figure la fincérité ;
Ces chaînons , fi bien joints enfemble ,
Peuvent
2636 MERCURE DE FRANCE.
Peuvent exprimer, ce me femble ,
La parfaite fidélité.
J'y trouve encore le modéle
De la conftance mutuelle .
Le verd , qui broche fur le tout ,
Annonce la douce eſpérance ;
Vraiment fi j'allois juſqu'au bout ... ;
Mais c'en eft bien affés , je penſe ,
Pour voir qu'en ce colifichet
On trouveroit , belle Charlotte ,
Tout ce qui forme & qui dénote
Un Amant fincére & parfait.
QUESTION DE PHYSIQUE ,
Sçavoir pourquoi , fi le Ciel eft rouge dans
l'endroit où le Soleil fe couche , il ne pleut
jamais le lendemain.
que les Petits , les
Pafcals , les Merfennes & les Huygens ,
ayent apporté afin de perfectionner le Barofcope
, il n'eft point d'Oracle plus fûr
pour connoître s'il y aura de la pluye , que
la bouche d'un Payfan.La fameufe expérience
de Toricelle , fut faite en France pour la
premiére fois en 1646. à peine cut- elle
rû , qu'elle enleva les fuffrages & l'admirapation
DECEMBRE. 1743 , 2637
tion des Grands & du Peuple. Le Barométre
marqua les differens poids de l'Atmofphére.
Suivant l'élevation du vif argent dans ce
Tube , on conjectura la pluye ou le beau
tems.
La Phyſique fortit alors du berceau , où
l'avoit retenu fi long-tems l'ignorance de
nos Ancêtres. On n'ofoit entreprendre de
voyager , lorfque le Barométre , moins propice
, fembloit annoncer de la pluye . L'habitant
de la Campagne , appuyé fur l'expérience
, obferva que fi le Ciel étoit rouge
dans l'endroit où le Soleil finiffoit fa carriére
, la journée ſuivante feroit pure , favoriferoit
les travaux , & que l'Olimpe foûriant
rapporteroit dans le monde l'allegreffe dont
la nuit l'avoit privé.
Mais fes foibles lumiéres ne lui permirent
pas de pénetrer la caufe de ce Phenomene ;
fuivons la Nature dans fes routes les plus
fecrettes ; développons , sal eft poffible , un
myftére , qui jufqu'ici nous a été caché.
Les objets font inviſibles par eux-mêmes.
La diverfité des furfaces , qui réfléchiffent
differemment les rayons que le Soleil envoye
, eft la feule & véritable caufe de
cette varieté des couleurs que nous admirons
dans les corps ; ce font des fentimens
de l'ame , comme remarque Mallebranche
occafionnés par des vibrations, plus ou moins
fortes ,
2638 MERCURE DE FRANCE.
fortes , d'une matiére qu'il nomme Ethérée.
Les corps diaphanes laiffent à la lumière un
libre paffage. Les opaques , felon la diverſe
tiffure de leur fuperficie , nous envoyent
modifiés de telle ou telle cou- des
leur.
rayons
Newton a démontré , par le moyen d'un
Prifme , qu'il n'eft que cinq couleurs primitives
, le violet , l'azur , le verd , le jaune ,
& le rouge ; entre le rouge & le jaune , on
diftingue la couleur orangée ; entre le violet
& l'azur , il paroît une couleur que l'on
appelle l'indigo , color caruleus cæleftis. L'af
femblage & la collection de tous les rayons
donnent le blanc ; le noir , au contraire , ne
confifte que dans la privation de la lumière.
Du mêlange & de la combinaiſon de ces
premiéres couleurs naiffent toutes les autres ;
la plus forte de toutes eft le rouge ; c'eſt la
derniére des couleurs matrices , & celle qui
fouffre le moins de refraction , d'où il eft
aifé de conclure que les rayons rouges font
les plus forts , puifqu'ils oppofent plus de
réfiftance, avant que leur direction foit furannée
. Je n'expliquerai pas ici les couleurs
changeantes des objets ; on peut confulter
là-deffus le Pere Kircher, & Mariotte , dans
fon Traité fur les Couleurs . Il fuffit de fçavoir
que rayon rouge fouffre moins de
réfraction que tous ceux quele pere du jour
nous envoye .
Rohault
DECEMBRE. 1743. 2639
Rohault a penfé que la refraction n'étoit
que le changement de détermination qui
arrive au corps qui paffe d'un milieu dans
un autre,dont il eft reçû plus ou moins facilement.
Si donc on fuppofe que le rayon rouge
eft le plus fort de tous les rayons ; s'il eft
conftant que le Ciel paroît en feu dans l'endroit
où le Soleil fe couche , il faut néceffairement
qu'il y ait moins de corps hétérogénes
dans l'air , qui réfiftent à la lumiére
que nous recevons de cet Aftre. Or verum
prius , ergo pofterius.
Quels font ces corps hétérogénes , qui
pourroient lui réfifter , finon les vapeurs ,
les fels, les exhalaifons que le Soleil enleve,
que la force de fa chaleur foutient pendant
quelque tems dans l'Atmoſphere , & qui entraînées
par leur péfanteur , tombent & forment
de la pluye, du tonnerre , de la grêle,
felon leur maffe , leur quantité , leur mixtion
? Si donc la caufe , qui fait naître des
pluyes, vient à manquer, quand au coucher
du Soleil le Ciel paroît teint d'un rouge plus
vif
que l'écarlate
, il eft phyfiquement
impoffible qu'il pleuve le jour fuivant , à
moins que quelque caufe particuliére , comme
des tremblemens de terre , des nuages ,
apportés par le vent , des endroits fulphureux
que l'on creuſe, ne répandent dans l'air
des parcelles capables de rendre le tems
pluvieux
=
2640 MERCURE DE FRANCE.
pluvieux , & de former des orages.
Le Soleil ne peut pas enlever des vapeurs
la nuit, pendant qu'il eſt ſous l'horiſon.Si le
Ciel paroît rouge au coucher de cet Aſtre ,
il eft dans l'air ; les rayons
peu de nuages
la Lune font trop foibles pour opérer des
changemens fur notre Planette , fi ce n'eſt
dans la tête des vifionnaires , qui adoptent
Les influences.
de
Ce raifonnement tout fimple me paroît
démonftratif ; il fait voir en même tems
que les Anciens s'étoient trompés dans le
Systême des couleurs. Selon eux , en effet ,
les couleurs exiſtoient , à parte rei , dans les
corps jaunes , bleus, noirs ou blancs. Virgile
cependant doit être excepté de ce nombre ,
car il dit que les ombres de la nuit ôtent la
couleur à toute choſe .
Le Payfan a des yeux ; il contemple , il
obſerve , mais il laiſſe au Philofophe le foin
d'approfondir fes obfervations ; fouvent elles
font fuivies d'explications ridicules . Je
fouhaite que celle - ci ne foit pas de ce
nombre.
LACOSTE , le cadet.
A Dijon , le 12 , Novembre 1743 .
INVI'
DECEMBRE . 1743. 2641
INVITATION à l'Académie naiffante
de Rouen , par M. l'Abbé Tart.
D
Eja Roüen , Emule de Paris ,
A raffemblé dans fon Académie
Pyficiens , Artiftes , beaux efprits ,
Appuis du goût , & guides du génie ;
Mais il lui faut un Critique hardi ,
Un Auteur fage , un Ecrivain poli ,
Qui des vieux tems éclairciffant les ombres ,
Porte le jour dans leurs Archives fombres ;
Sçache tirer avec dexterité ,
Sans, préjugé , paffion , artifice ,
Des faits obfcurs l'aimable vérité.
Académie , à votre Corps vanté
Affociez la gloire de * Terriſſe.
* L'Abbé Terriffe eft Vicaire Général & Grand
Archidiacre de Rouen , Abbé de S. Victor , c,
2
LETTRE écrite à M. Nericault Deftouches ,
de l'Académie Françoife.
JeMercure d'Odobre ,que losPartidans
'ai vû, M. par votre Lettre , inferée dans
༈ * ,
de Bayle , ou pour mieux dire , du Pyrrho.
roniſme , n'épargnent ni les farcafmes, ni les
I. Vol. E injures ,
2642 MERCURE DE FRANCE.
injures, pour vous faire quitter la partie. En
faifant l'analyse de la Lettre anonyme , que
vous avez reçû de leur part , vous avez mis
le public au fait de leurs fentimens , de leur
efprit & de leur goût ; & fur l'étiquette du
fac , je crois connoître la boutique où cette
piéce a été fabriquée. Si je ne me trompe
pas , je puis vous affurer que vos adverfai
res ne font pas à craindre. Ils connoiffent
bien mieux Bocace , Rabelais , Montagne &
la prétendue fageffe de Charon , que l'Evangile
, S. Auguftin & S. Thomas ; ainſi vous
pouvez être perfuadé que toutes leurs attaques
fe borneront à des ironies , à des injures
, & à un certain ridicule qu'ils tâcheront
de vous donner ; mais n'appréhendez
pas qu'ils cherchent à détruire vos raiſonneinens
, ou même vos fimples propofitions ,
par des preuves folides : leur efprit ni leur
érudition n'iront jamais jufques-là .
Ils vous ont traité ci-devant d'incompétent
en fait de Religion , parce que vous
faites de bons Vers. Sont-ils eux-mêmes plus
compétens , parce qu'ils en font de mauvais ?
Vous leur avez démontré dans votre derniere
Lettre , que les productions de leur maigre
génie , n'ont ni rime ni raiſon. Le défaut
de fens commun , eft-il une qualité réquife
pour bien difcerner le véritable ef
prit de Bayle ? J'avois toujours crû qu'un
jugement
t
DECEMBRE. 1743. 2643
jugement droit & folide étoit néceffaire
pour connoître le but d'un Auteur , & qu'il
falloit poffeder le don de s'exprimer nettement
, pour faire comprendre les penſées
qu'on a conçues. Vos adverfaires conçoivent
mal , & s'expriment , pour le moins ,
tout auffi mai ; Bayle n'a-t'il pas là de bons
champions ?
Croyez-moi , Monfieur ; méprifez les fades
faillies de ces petits Poëtes Marotiques .
qui ne mettent d'autre fel dans leurs Ouvrages
, que quelque antithefe burleſque , dont
les gens de bon goût fe moquent , & qui
ne peuvent pas faire dix Vers de fuite , fans
tomber dans le galimatias.
Vous avez plufieurs fois déclaré dans vos
Lettres , que vous ne cherchiez à plaire , ni
aux libertins , ni aux efprits fanx : laiffez
donc ces fortes de perfonnages,fe dédommager
du mépris que vous faites de leur maniére
de penfer , par des railleries mauffades
, dont tout le ridicule retombe fur leurs
Auteurs . Les honnêtes -gens fçavent à quoi
s'en tenir. Si ceux- ci vous eftimoient déja
beaucoup , non-feulement par rapport à vos
rares talens , mais encore par rapport à l'at-
તે
tention que vous avez eu de purger la fcéne
de tout ce qui peut bleffer la bienféance
ou les bonnes moeurs , & de faire rire les
gens de bien par des plaifanteries
nobles
&
Eij déli2644
MERCURE DE FRANCE.
délicates,je puis vous affurer qu'ils ont conçu
pour vous un grand furcroît d'eftime, depuis
qu'ils ont vû que vous connoiffez votre
Religion, que vous la profeffez hautement,
& que vous êtes auffi bon Chrétien que
bon Poëte.
Vos Antagoniſtes anonymes , feront peutêtre
choqués de ce que je parois les exclure
du nombre des honnêtes- gens , en diſant
que ces derniers fe font gloire de prendre
votre parti ; mais je ne fçaurois qu'y faire :
je ne crois pas qu'il foit poffible d'être honnête-
homme , lorfqu'on n'a point de Religion
. Le coeur humain cft naturellement
plein de vices : la raifon eft foible : les paffions
font impérieufes ; quel moyen de fe
tenir juſtement dans l'ordre , lorfque tout
excite à s'en écarter, & qu'on a rompu le feul
frein qui pouvoit y retenir?
Il eft vrai que Bayle affure qu'un Athée
peut être honnête-homme , mais il avoit fes
raifons , pour avancer cet étrange paradoxe,
qui révolte le bon fens , & dont l'expérience
fait connoître la fauffeté. S'il étoit néceffaire
de prouver à ces Mrs les anonymes
, qu'on ne peut pas être honnête -homme
fans avoir de la Religion , il ne feroit
pas bien difficile de le faire ; peut-être même
fuffiroit-il pour les en convaincre , de les
citer au tribunal de leur propre confcience ;
mais
DECEMBRE . 1743 . 2645
.
mais ils fe garderont bien de convenir , au
moins publiquement , qu'ils n'ont point de
Religion : ils fe contenteront de foutenir
que Bayle n'en manque pas , & qu'ils peuvent
parconféquent fe déclarer les Apologiftes
de cet Auteur , fans fe rendre fufpects de
Pyrrhoniſme. C'eft au moins ce que j'ai crû
voir dans les défis qu'ils vous font , de prouver
que Bayle cherche à détruire les principes
de la Foi.
Quoi ! Mrs les Anonymes ( qu'il me
foit permis de vous apoftropher , car je ne
puis réfifter plus long-tems à cette tentation
) vous vous ' vantez d'avoir étudié
Bayle , d'avoir exactement épluché ſes ſentimens
& de les connoître ; & vous préten
dez foutenir que cet Auteur ne tend pas à
détruire la Religion ? En vérité , votre maniére
de penfer m'étonne. Tout le monde
s'eft convaincu par votre derniere Epître ,.
qu'on a eu la charité de rendre publique ,
que vous êtes de mauvais Poëtes ; mais on
ne vous auroit jamais crû fi dupes. Je ne
fçaurois même me perfuader que vous le
foyez .
Un homme peut faire de mauvais Vers ,
& avoir cependant le jugement affés droit
pour connoître le but d'un Auteur qu'il a
étudié avec foin. Mais enfin , fi vous êtes
affez bouchés, pour ne pouvoir pas démêler
E iij
les
2646 MERCURE DE FRANCE.
les fophifmes de votre Oracle , je vais tâcher
en deux mots de vous mettre fur la voye.
M. Deftouches achevera de vous éclairer ,
quand il lui plaira.
que
Un homme,qui affecte de mettre fans ceffe
aux prifes la Foi avec la raifon , qui s'effor
ce de perfuader à tout le genre humain
ces deux principes de nos connoiffances font
incompatibles ; qu'ils fe détruifent réciproquement
; que les Myfteres contredifent
abfolument nos lumiéres naturelles : un homme,
qui cite avec les éloges les plus magnifiques
les Auteurs les plus effrenés , pour infinuer
que nous ne fçaurions comprendre fi
Dieu reçoit les hommages que nous lui rendons
, s'il les approuve ou s'il les rejette ;
s'il veut être aimé ou haï de fes créatures ;
s'il veut que nous penfions à lui , ou s'il nous
en difpenfe ; fi nous avons quelque idée de
fes attributs ,ou fi nous n'en avons point : un
homme, qui fait valoir à l'excès les argumens
qu'il fournit malignement aux Manichéens ,
aux Pauliciens & furtout aux Pyrrhoniens ,
qui prétend dans l'article de ces derniers ,
que le principe de tous nos raifonnemens
eft renversé par le Myftére de la Trinité
& qui s'efforce de le prouver par un argument
, qu'il voudroit faire regarder comme
invincible ; un tel homme ne donne-t'il aucune
atteinte à la Religion ?
Je
DECEMBRE. 1743. 2647
&
que ,
Je fçais que les Myftéres font au - deffus de
notre raifon , mais je fçais auffi qu'ils ne fe
trouvent jamais en contradiction avec elle ;
comme M. Deftouches vous l'a
prouvé , la raiſon nous fournit des motifs
pour les croire. Cependant Bayle voudroit
nous perfuader , il femble même fe flater
d'avoir démontré qu'il y a contradiction
dans le Myftére de la Trinité : voici par
quel argument
.
Il est évident , dit-il , que les chofes qui ne
font pas differentes d'une troisième , ne different
point entre elles : c'eft la base de tous nos raifonnemens
; c'eft fur cela que nous fondons tous
nos fyllogifmes , & néanmoins la révélation du
Myftére de la Trinité nous affure que eet axiome
eft faux.
Goûtez-vous cet argument, Mrs les anonymes
? En comprenez- vous la force , & n'admirez
vous pas la fubtilité de votre cher
Maître ? Vos Ouvrages font affés connoître
que ce galimatias eft la bafe de tous vos raifonnemens
; mais expliquez-nous , je vous
prie , ce que Bayle a voulu dire & ce que
vous entendez vous-même par cette propofition
: les chofes qui ne font pas differentes
d'une troifiéme , ne different point entre elles. Je
dirois auffi bien , les hommes qui ne different
point d'un troifiéme homme , ne different
point entr'eux . Un efprit , tant ſoit
E iiij
peu
2648 MERCURE DE FRANCE.
peu jufte , peut-il avancer une pareille ab-
Turdité & la pofer pour bafe de tous nos raifonnemens?
Je fçais l'axiome de Logique qui
dit : Que funt, eadem cum uno tertio , funt
eadem inter fe ; mais je fçais auffi qu'il ne faut
pas lui donner toute l'étenduë que Bayle
lui donne , & qu'il faut l'entendre dans ce
fens , que lorfque deux chofes ont un certain
rapport à une troifiéme , elles ont le
même rapport entre elles , & non pas , que
lorfque deux chofes ne font pas differentes
d'une troifiéme , elles ne different point entre
elles : car deux ou trois chofes ne peuvent
pas être la même chofe. Je fuis perfuadé
que Bayle entendoit l'axiome auffi -bien
que moi ; cependant il l'a déguifé ; il l'a falfifié
qu'on juge par là de la bonne- foi de
cet Auteur , & du difcernement de ceux qui
prennent pour leur guide. Cette explication
une fois pofée , il eſt évidemment faux
que le Myftére de la Trinité doive nous faire
douter de la vérité de l'axiome : car les Perfonnes
en Dieu ne font pas des chofes ou
des Etres , mais des modes fubftantiels , des
attributs relatifs , que nous ne comprenons
pas à la vérité , parce que nos lumiéres font
trop bornées , mais qui n'impliquent aucune
contradiction comme tout homme fenfé
pourra le comprendre , s'il veut y donner
un peu d'attention ; car tout fujet eft capale
:
,
ble
DECEMBRE. 1743. 2649
}
ve ,
· •
pas
ble de plufieurs modes ou de plufieurs attributs
, de quelque maniére qu'on les conçoi-
& ces modes ou attributs ne font
pourtant la même chofe. Concluez donc ,
Mrs les anonymes
Mais pardonnezmoi
M. la longueur de mon apoftrophe
m'avoit prefque fait oublier que c'étoit à
vous que je parlois . Je me fuis mis à votre
place, fans y penfer, & je vous avoue que je
mordois à la grappe. Vos adverfaires font fi
déraisonnables dans ce qui regarde la Religion
, qu'on voit bien qu'ils ne la connoiffent
guére , & qu'ils la profeffent encore
moins. Voilà juftement la caufe du mépris
qu'ils paroiffent faire de vos épigrammes,
En effet , vos épigrammes font honnêtes ,
bienféantes , pieufes on peut s'en amuſer
agréablement , dans le Cloître comme dans
le Monde : croyez -vous que cela puiffe plaire
à des gens qui n'aiment que le gros fel ?
Que ne farciffiez - vous ces petits Poëmes
d'obfcénités & d'impiétés ? Vous auriez flaté
le goût de ces Critiques : ils feroient à vos
genoux , & vous feriez à leur avis un Auteur
inimitable. Mais je me trompe ; les fuffrages
de ces Mrs ne fe donnent pas à fi bon
marché. Quand vos Ouvrages auroient tout
le piquant de l'impiété & tout le fel qu'on
pourroit extraire des ordures , qui font le
fujet de leurs converfations & de leurs
E v
ра-
rades ;
2650 MERCURE DE FRANCE.
rades : cela ne fuffiroit point pour plaire à
de tels lecteurs. Il auroit fallu,par deffus tour
cela, orner vos productions de ce tortillage
précieux , de cette Métaphysique rafinée ,
qu'on dit être le ton de la bonne Compagnie
, & qui répand fur ce qu'on écrit un
certain air de myftére , qui fait qu'on eft
obligé de le lire plufieurs fois,avant que de
le comprendre , & que fouvent on ne le
comprend point du tout . Mais malheureufement
ce n'eft pas là votre ſtyle. Le naïf ,.
le naturel , le délicat ou le fublime font
ce qu'on peut rencontrer dans ce qui fort de
votre plume. En eft-ce affés pour exciter
l'admiration de cette eſpèce de beaux efprits
? Cependant , je vous affure , qu'il s'en
faut bien que tout le monde foit de leur
fentiment. Quand on fort de la fphère d'un
certain tourbillon , où l'on croit tout fçavoir
fans avoir jamais rien appris ,
étonné de trouver une manière de penfer ,
fort differente de celle qu'on avoit ordinairement
& qu'on croyoit être la feule bonne.
Je ne vous en parle pas, fans l'avoir éprouvé
moi-même. J'ai paffé une partie de ma vie
dans ce tourbillon lunatique , où j'ai vû des
Adonis & des Céladons , s'ériger en Juges , &
vouloir juger fouverainement fur tout ce
qui regarde la Religion & le bon goût , &
foit dit , fans fâcher perfonne , on y déci
on eft
doit
DECE MBRE . 1743. 2651
doit très- mal ; cependant il n'étoit pas permis
d'appeller de leurs jugemens , fans encourir
leur indignation. Comme je me
croyois de bonne foi foumis à ces fortes de
Jurifdictions , j'acquiefçois à leurs maximes
; je les goûtois & j'avois quelquefois
l'impertinence de les débiter dans d'autres
tribunaux , que je regardois comme fubalternes
; mais qu'arrivoit-il ? chacun me rioit
au nez : on me faifoit des objections aufquelles
je ne pouvois répondre qu'en battant
la campagne , & ma confufion étoit
fouvent une marque évidente de ma défaite.
Ces fortes d'avantures me firent ouvrir
les yeux. Je compris qu'il y avoit plus
de fatuité que de folidité dans l'efprit de
mes héros je fecouai leur joug tout de
bon; & pour avoir la liberté de penfer &
de parler fenfément , j'entrai dans un mon
de plus raifonnable , c'eft-à-dire , dans un
monde où l'on refpectoit la Religion , & où
l'on eftimoit les bons Auteurs , tels que vous,
Mr. & bien d'autres que vous estimez vous
même & que je ne nomme pas. C'eſt dans
ce monde ou dans ce tourbillon ,
fi vous
voulez , bien plus vafte & mieux éclairé
que celui dont j'ai parlé ci- deffus ; c'eſt dans
ce tourbillon , dis-je , que bien loin de trouver
vos épigrammes fades , on les trouve
parfaitement affaifonnées de ce fel attique ,
E vj
qui .
2652 MERCURE DE FRANCE.
qui fait fentir le goût fupérieur d'un génie
heureux & fublime , & je vous prie au nom
de la plus faine partie des beaux efprits de
Paris , de faire hâter l'impreffion de celles
qui n'ont pas encore parû. L'impatience que
nous avons de les voir , mérite bien que
vous vous donniez quelque foin, pour nous
procurer.
les
Si je ne vous parlois point de votre vindicatif
généreux , que vous avez intitulé
plus à propos , l'amour ufe , vous croiriez
fans doute , que fur cet article je ferois de
l'avis de vos adverfaires ; mais je vous affure
que j'en fuis très -éloigné. Il eft vrai que
je ne comparerai pas cette Piéce avec le Glorieux
ou le Philofophe marié : je ne dirai pas
non plus que ce foit un Ouvrage capable de
vous donner une grande réputation , fi vous
ne l'aviez pas déja acquife . Je ne le regarde
que fur le pied que vous le donnez , c'eft- àdire
, comme un joli badinage. Si cette Piéce
n'a pas d'abord été reçûe comme elle devoit
l'être , ce n'eſt pas tout-à-fait au Public
qu'il faut s'en prendre. Le plus grand reproche
qu'on puiffe faire au Parterre , c'eſt d'avoir
laiffé captiver fon goût par une troupe
de frondeurs , qui avoient leurs raifons pour
fe déchaîner contre votre Ouvrage . L'impreffion
a dévoilé le myftére aux yeux des
perfonnes clairvoyantes & non prévenuës ,
&
DECEMBRE . 1743. 2653
& plufieurs de mes amis m'ont dit qu'ils ne
comprenoient pas comment ils s'étoient
laiffés entrainer eux-mêmes par le torrent.
Car , après tout, difoient- ils , c'eſt une Piéce
bien conduite , bien dialoguée , où l'on
trouve un grand comique , du pathétique ,
des contraftes faillans & tout ce qui peut
caractériſer un bon Ouvrage . La lecture fait
fentir qu'il n'y a point de double action ,
comme on fe l'étoit d'abord imaginé , puifque
tout le réfout à l'action principale. Par
quel endroit cette Comédie méritoit - elle
donc un mauvais accueil: Ne feroit-ce point,
parce qu'elle n'eft pas remplie de ces pointes
& de ces fentimens romanefques, qui font fi
fort à la mode ? Mais le public éclairé n'aime
ni l'affectation ni la fadeur . Il faut donc
convenir , ajoûtoient- ils , qu'on ne peut attribuer
la chute de cet Ouvrage , qu'à la malice
de certains ennemis fecrets de l'Auteur
ou qu'aux menées d'une cabale jaloufe , qui
ne peut pas fouffrir les fuccès d'autrui . Voilà
, Mr. à peu près les raifonnemens qu'on
a faits fur votre Piéce,depuis que vous l'avez
rendue publique. Les gens qui font en garde
contre la prévention , ou qui font capables
de s'en dépouiller , en parlent comme mes
amis. Pour vous en convaincre , je joins à
cette Lettre une petite Fable compofée à
l'occafion de l'Amour ufé , par un homme
de
2654 MERCURE DE FRANCE.
de ma connoiffance , qui n'eft pas grand
Poëte , à la vérité , mais qui vous estime
beaucoup , & qui ne manque pas de juge
ment.
Et par
UN CIGNE , par fon beau plumage ,
fon chant mélodieux ,
Raviffoit le coeur & les yeux
Des Oifeaux de fon voisinage.
Les Fauvettes & les Pinçons
N'ofoient plus faire leur ramage,
Sans avoir pris de fes leçons ;
Les Roffignols , en leur langage ,
Lui rendoient humblement hommage.
En ce tems-1 s- là certains Oifons ,
Sortis du fond du marécage ,
Jaloux d'un fi rare avantage
Tâchent d'imiter fes fredons ,
Et par là gagnent le fuffrage
Des Corneilles & des Dindons.
Mais , pauvres Oifeaux de paffage ,
Qui n'êtes ni chair ni poiffon ,
Le Cigne chante de façon ,
A vous faire crever de
Evitez la comparaison .
rage ;
Oui , difent- ils , mais comment faire
Comment pourrons- nous l'éviter ≥
Tâchons de le déconcerter ;
Nous l'obligerons à fe taire, On
DECEMBRE. 1743- 2659
On dit : & pour l'exécuter ,
On s'ameute , on cabale , on crie ,
Dès que le Cigne veut chanter .
On fiffle avec tant de furie ,
Qu'en vain voudroit-on écouter ;
Et fa gloire paroît flétrie
Par ce qui devoit l'augmenter.
Flétrie ! au jugement des Oyes ,
Qui penfent l'avoir défolé ;
Mais fufpendez vos folles joyes ,
Animaux au crâne fêlé ;
Quoiqu'au Tribunal du caprice
Le Cigne paroiffe accablé ,
Ailleurs on lui rendra juftice ;
Les Roffignols n'ont pas fifflé..
Je fuis , M. & c.
A Paris , le zo . Novembre 1743-
Je n'ai , M. d'autre deffein en vous écrivant
, que de vous exciter à ne pas démordre
du parti que vous avez pris , & à ne pas
vous laiffer décourager par les farcafies des
libertins .Un homme comme vous, qui s'applique
à défendre la Religion , fait quelfois
plus de fruit que n'en feroit un Docteur
de Sorbonne , & cela des raifons que
vous fentez , fans doute , fans que je m'explique
davantage. Ainfi vous ferez de ma
pour
Lettre
2656 MERCURE DE FRANCE.
Lettre l'ufage qu'il vous plaira ; mais fi vous
trouviez à propos de la communiquer ; je
vous demanderois en grace d'effacer mon
nom . Il ne vous fera pas difficile de coniprendre
pourquoi je prends cette précaution.
LE PETIT MAITRE,
ET LE MARCHAND DE MIROIRS,
FABLE.
UN certain jeune Adonis ,
D'une affés mince figure ,
Et que l'aveugle Nature
N'avoit fûrement jamais mis
Au nombre de ſes Favoris ;
S'admiroit cependant , fort content de lui - même :
Sa taille , fa bouche , fes yeux ,
A fon avis , étoient au mieux ;
Il croyoit dans le monde même , «
Si fort il fe connoiffoit mal ,
Ne pouvoir trouver fon égal ;
Auffi bien , faut- il tout dire ,
Ce prétendu beau Sire ,
Pour s'affurer de fa beauté ,
N'avoit jamais de Miroir confulté.
Or
DECEMBRE. 1743 . 2657
Or il avint qu'un jour fur fon paffage ,
Certain Marchand il rencontra ,
Qui fur fon dos portoit tout fon bagage ,
L'ami , dit-il , que portez- vous donc- là ?
Voyez , Monfieur , Miroirs de toute espéce ,
Dit le Vendeur , en dépliant ſa caiffe ,
Tout auffi- tôt il préſente au paffant
Une belle & brillante Glace ,
Qui dans un cadre proprement
Avoit trouvé fa jufte place ;
Mais au premier coup d'oeil
Que mon fat apperçût dans le criftal fidéle
De fon minois l'image naturelle ;
Outré de dépit & d'orgueil
De fe voir contrefait d'une telle maniére ,
Brifa net en mille morceaux
Et Miroirs & Criftaux .
Le Marchand , effrayé d'une telle colére ,
Songeant à garantir & fa caiffe & fon dos ,
Sans dire un feul mot , fe retire.
Auteurs malins & dangereux ,
Et qui vivez de la Satire ,
C'est à vous autres que j'en veux ;
Par vos Ecrits attrabilaires
Vous voulez paffer pour fincéres ;
Croyez- moi , c'eft témérité
D'aller ainfi dire la vérité ;
Tout le monde aujourd'hui craint de la voir paroître
;
Tous
2658 MERCURE DE FRANCE.
Tous cachent leurs défauts ; peu les veulent con
noftre ;
A qui ne veut pas fe voir ,
N'allez jamais préfenter le Miroir.
C. **
REPONSE à la feconde partie de celle
qui a été faite à une Question de Physique ,
propofée dans le Mercure de Septembre
1742. à M. l'Abbé Baillard du Pinet, par
M. Taffel , Horloger à Avignon , inférée
dans le fecond Volume du Mercure de Decembre
1742. page 2811. par M. Thiout
l'aîné , Horloger ordinaire de feue S. M.C.
la Reine Douairiere d'Espagne , & de S.
A. S. M. le Duc d'Orleans.
C
Omme il y a dans cette feconde partie
une efpece de Critique fur les groffes
Verges dont je me fers avec fuccès depuis
quelques années pour les Pendules à fecondes
, ce qui a fait que j'en ai parlé avantageufement
dans mon Traité de l'Horlogerie
méchanique & pratique , page 273. je crois
devoir rompre le filence que je m'étois impofé
, pour me juftifier fur cet article.
Lorfque j'ai fait la Pendule à fecondes ,
dont
DECEMBRE 1743 . 2659
"
dont il eft parlé au même Traité , page 274.
& qui donne occafion à cette Critique , j'ai
eu particulierement attention à cinq chofes,
que j'ai crû concourir le plus à la régularité
de ces fortes d'ouvrages.
1º. J'y ai appliqué l'échappement à repos ,
(Tome premier , Planche 42. figure 19.
du même Traité , ) parce que j'y ai remarqué
trois proprietés effentielles , qui
m'ont parû le rendre préférable à tous
les autres. La premiére , eft qu'il ne
donne au Pendule que deux degrés ou environ
d'arc de vibration ; avantage que l'on
verra ci-après. La feconde , eft qu'avec fi
peu de vibration , fes palettes ont néanmoins
beaucoup de traînée , ce qui le rend
folide & conftant . La troifiéme , eft qu'étant
à repos , les vibrations ne font point
interrompues par le recul du Rochet , comme
elles le font dans tous les autres échappemens.
2º. La fufpenfion d'un Pendule eft communément
une lame de reffort , ce qui eſt
bon pour l'ufage ordinaire , à caufe de fa
fimplicité , & que d'ailleurs le particulier
n'a pas befoin d'une fi grande jufteffe ; mais
lorfqu'il s'agit d'une Pendule, pour faire des
obfervations Aftronomiques , le reffort n'y
eft pas propre , parce que fon élasticité augmente
dans le froid , & diminue dans le
chaud ,
2660 MERCURE DE FRANCE.
chaud , ce qui caufe des changemens aux
vibrations du Pendule . Pour éviter ces inconvéniens
, je me fuis fervi de la fufpenfion
à couteau , qui eft abfolument exempte de
ces défauts. La Pendule à fecondes , où l'on
a appliqué un Tube de laiton de 42. pouces
de long , avec une Verge d'acier de 43. pouces
, que l'Auteur nomme Thermométre , ne
peut jouir de ces avantages, parce qu'il faut,
de néceffité, fe fervir de cette lame de reffort,
pour la fufpenfion du Pendule.
3. J'ai fait porter le mouvement de cette
Pendule fur un croix de fer , pareille à celle
qu'on trouve dans mon Traité , Tome II .
Pl. 27. fig. 2. J'eftime cette portée plus ftable
, que celle qui eft fur du bois , qui doit
travailler dans les tems de fecherelle & d'humidité
, ce qui peut & même doit caufer
d'autres petites variations à la Pendule .
4° . La Lentille que j'ai mife à la Verge du
Pendule, péfe 12. livres . Celles des Pendules
ordinaires péfent environ 3. livres . Suivant
le fentiment des Phyficiens , plus an corps
qui eft fufpendu eft péfant , moins il eft fufceptible
des agitations de l'air ; & fi ce même
corps péfant eft mobile , & qu'il parcoure
des arcs de cercle , il trouvera en même-
tems moins de réfiftance aux differentes
qualités de l'air , foit rare ou denfe .
Dans ce cas , la lentille péfante a donc plus
"d'aDECEMBRE
. 1743. 2661
d'avantage , que celle qui eft plus légere .
5 ° . Enfin la groffe Verge dont j'ai formé
le Pendule , paroît le principal objet
de cette Critique , parce que comme elle
produit , en partie, la grande régularité que
j'ai rapportée de la Pendule où je l'ai appliquée
, voyez mon Traité , page 247.Elle occafionne
, fans doute , cette forte de jaloufie,
qu'on appelle de Métier;il eft inutile que je
rapporte ici les raiſons qui m'ont déterminé
à me fervir de ces groffes Verges ; elles font
fuffifamment détaillées dans le même Traité
, page 273 .
L'Auteur , pour ne pas convenir qu'une
groffeVerge dePendule s'allonge moinsqu'une
petite , dit page 2816. » que fi l'on ad-
» mettoit cette conféquence , il s'enfuivroit
« qu'à chaleur égale, une Verge quatre fois
plus groffe qu'une autre , s'allongeroit
quatre fois moins , & ainfi des autres à
proportion , ce qui eft contraire au fenti-
» ment des plus grands Phyficiens .
39
Mais comment accorder ce fentiment des
plus grands Phyficiens , avec ce que nous
apprenons d'eux ; que tous les métaux font
un compofé d'une infinité de petites particules
, liées & accrochées les unes avec les
autres , & plus ou moins ferrées , fuivant
que les métaux font plus ou moins compac
tes ? Suivant ce principe , & en fuppofant
que
2662 MERCURE DE FRANCE.
que ces particules foient groffes comme des
grains de navette ; fi on fuppofe encore
une feule colonne de ces particules , il eſt
"certain qu'un dégré de chaleur déterminé ,
augmentera le diamètre de ces petites particules
en tous fens ; par conféquent cette
feule colonne s'allongera , je fuppofe , d'un
point. Mais fi l'on joint préfentement un
million de ces petites colonnes enſemble ,
ne faudra-t'il pas autant de dégrés de même
chaleur , qu'il y aura de colonnes pour les
allonger toutes enſemble de la même quantité
d'un point , & n'eft- ee pas la raiſon ,
comme l'expérience le prouve, pour laquelle
il faut beaucoup plus de chaleur pour rougir
une groffe barre de fer , que pour une
petite ? cependant elles n'auront acquis l'une
& l'autre que le même dégré d'extenfion
, fi elles n'ont eû qu'un pareil dégré de
chaleur , proportionné à leur maffe. Dans ce
cas, l'expérience n'eft donc pas favorable aux
fentimens de ces grands Phyficiens , qui , je
crois , n'ont jamais dit pareille chofe ; autrement,
& pour le croire, il faudroit que l'Auteur
eût cité , & leurs noms & l'endroit de
leurs Ouvrages , ce qu'il n'a pas fait.
Un autre défaut , que l'Auteur de cette
Critique attribué aux groffes Verges & lentilles,
c'eft de trouver plus de réfiftance dans
l'air , où elles font leurs vibrations , que les
petites.
DECEMBRE. 1743. 2663
petites . Cela paroît vrai dans un fens , mais
ne l'eft pas dans l'autre; voici pourquoi . Ma
groffe Verge & fa lentille , ne parcourent ,
comme je l'ai déja dit , qu'un arc de cercle
de deux dégrés ou environ , pendant que les
petites , qu'il employe , en parcourent environ
huit. Outre ce que je viens de dire , dans
l'Article cotté 4° . qu'on peut fort bien appliquer
ici , pour détruire le fubterfuge de
notre Critique , c'eft que pour mieux juger
de la réfiftance de l'air fur ces deux fortes
de Verges , j'ai attaché , à angle droit , au
centre de la lentille d'un Pendule à petite
Verge, une carte à joüer ; il s'eft arrêté dans
moins d'une demie heure , ce que j'ai réïteré
plufieurs fois . J'ai enfuite fait la même
opération au Pendule à groffe Verge ; il ne
s'eft point arrêté. J'ai même pouffé l'expérience
plus loin fur ce dernier Pendule ,
puifqu'au lieu d'une carte à jouer , j'y ai
mis un carton de 18. pouces de long , fur
5. de large; cela n'a pas produit plus d'effet,
je veux dire qu'il ne s'eft point encore arrêté.
Ces petites expériences peuvent , je
crois, fuffire , pour prouver que la réfiftance
de l'air eft moins à craindre dans mes groffes
Verges , qui vibrent peu , que dans fes
petites, qui vibrent beaucoup . Il eft à croire
que fi l'Auteur n'avoit pas ignoré cet avan
il l'auroit mieux pratiqué fur les Pen Lage ,
dules
1
1664 MERCURE DE FRANCE.
dules qu'il a faites avec tant de précaution .
Mais une manifeſte contradiction de la
part de notre Critique,eft fur ce que j'ai dit ,
page 274. de mon Traité , au fujet du rapport
d'un fçavant Aftronome & Académieien
, connu pour tel , & dont la bonne foi
& la probité ne peuvent être fufpectes ; que
ma Pendule à groffe verge n'avoit retardé
en 24. heures , dans un grand chaud , que
de deux fecondes , & qu'elle n'avoit avancé ,
dans un grand froid , que d'environ autant,
& que dans les tems où l'air approche du
temperé , il n'y avoit pas remarqué une. demie
feconde de variation ; que par ce peu
de difference dans des tems fi oppofés , on
pouvoit juger de la préference des groffes
Verges de Pendule fur les petites ; & que je
ne croyois pas encore la Verge feule la caufe
de ce peu de variation , puifque dans les
deux états où l'huile, qui eft mife aux parties
frottantes , fe trouvant dans ces deux extrê
mités , pouvoit bien y produire quelque chofe,
&c..... Cependant notre Auteur ne veut
point que j'attribue une partie de ce peu de
variation aux altérations Phyfiques ; qu'un
roiiage en mouvement fouffle continuellement
, puifqu'il dit ( page 2816. ) " on in-
» finuë même que ces petites variations doi-
» vent être attribuées plûtôt au mouvement,
» qu'au changement des dimenfions de la
Verge ,
ود
DECEMBRE . 1743. 2665
Verge , &c.... On voit donc ici , qu'il
ne veut pas que le roüage du mouvement
puiffe produire aucune petite variation , &
qu'il rejette le tout fur la Verge.Mais pourquoi
a-t'il donc dit dans le troifiéme de fes
Mémoires fur la conftruction des Horloges, qui
font imprimés à la fuite de la Regle aruficielle
du tems, Paris , Dupuis , 1737. page 359.
» Et pour le dire en peu de mots , un Ou-
» vrage d'Horlogerie , conftruit pour mar-
» quer l'heure , eft conftamment déreglé par
» toutes les altérations phyfiques ou méchaniques,
qui furviennent,depuis l'inftant où
» il a été parfaitement reglé , jufqu'à celui
» où il a ceffé de l'être, &c.... cela ne s'appelle-
t'il pas
ſe contredire ?
Quant à ce qu'il dit ( page 2817. ) . qu'il
n'y a point dans mon Traité de l'Horlogerie
des contre-Verges de laiton , qu'on applique
le long de la Verge d'un Pendule , pour remonter
la lentille ou la defcendre , fuivant
le degré du froid où du chaud ; c'eft qu'il
n'a , fans doute , pas encore vû le Traité ,
autrement il y en auroit trouvé quatre de
differentes conſtructions , dans le Tome premier
, Pl. 45. figure premiére , & au Tome
II . Pl. 5. fig. 6. & Pl. 27. fig. 5. & 6. fi j'en
ai obmis quelqu'autres , qui feroient peutêtre
celles dont il veut parler , il faut
je ne les aye pas connues ou affés eftimées ,
I. Vol. F pour
que
2666 MERCURE DE FRANCE.
pour les rapporter dans mon Ouvrage
.
l'on
Au refte , j'aurois encore tant de choſes à
dire , que j'aime mieux les fupprimer. Les
matiéres de Phyfique font de fi longue difcuffion
, lorsqu'on veut les éclaircir , qu'elles
demanderoient plûtôt un Volume qu'un
petit Mémoire ,tel que celui- ci , auquel je me
borne. On connoît bien les effets , on les
voit , on en eft certain ; mais quand il s'agit
d'en déterminer les caufes , après avoir
bien difcuté , on n'eft pas fouvent plus
avancé que fi l'on n'eut rien dit , tant la vérité
s'y trouve cachée fous de très - épais
nuages. Qu'importe aux Sçavans que
fçache raifonner , même avec fubtilité ? Ce
ne font pas les raifonnemens qui les fatisfont
le plus dans ce qui concerne notreArt :
c'eft aux expériences qu'ils s'arrêtent , &
c'eft là -deffus qu'ils jugent & qu'ils décident.
Que l'on leur fourniffe deux Pendules
conftruites comme l'on voudra ; que
l'une ait une groffe Verge & que l'autre
n'en ait qu'une petite , que l'une ait ün
Thermométre , avec une contre-Verge , que
l'autre n'en ait point , ils ne donneront certainement
la préférence , qu'à celle qu'ils
auront vû aller pendant un long-tems , &
en differentes faifons , avec le plus de régularité.
Ce ne font donc point des raifonnemens
qui conviennent ici ; il faut aller au
fait
DECEMBRE. 1743. 2667
fait , c'est-à-dire à l'exécution . C'est même
avec grande raison que l'Auteur de cette
Critique , quoique par ironie , m'applique
ces paroles , ( pag. 2816. ) Que qui prouve
trop , ne prouve rien , &c.
C'eft donc pour entrer dans fon idée, que
je lui fais ici une propofition ; c'eft de faire
chacun une Pendule ; la fienne de la conftruction
, telle qu'il l'a donnée à l'Obfervatoire
, & la mienne de la conftruction cideffus
décrite,& avec la groffe Verge & lentille.
Lorfqu'elles feront faites, nous conviendrons
du lieu où nous les placerons , chés
deux habiles Aftronomes, que nous prierons
de vouloir bien les recevoir chés eux ,pour les
obferver fur les Etoiles fixes , pendant tout
le tems qu'ils jugeront à propos ; mais particuliérement
dans les differentes faifons du
froid & du chaud. Ce fera le véritable & le
plus sûr moyen de juger , qui de nous deux
penfe le plus jufte , & la déciſion de ces perfonnes
vaudra beaucoup mieux que tous les
..ifonnemens , que nous pourrions faire par
Lettres ou Mémoires ; car en informant enfuite
le public que la Pendule d'un tel a
mieux été pendant tant de tems , que celle
d'un tel , les Sçavans & ce même public ,
décideront facilement & fur le champ , que
la conftruction de la Pendule , qui aura été
le mieux , eft par conféquent meilleure que
celle de l'autre. Fij Je
1
2668 MERCURE
DE FRANCE
.
Je ne vois que ce feul moyen , qui eft
fimple & sûr , pour vérifier nos idées , nos
opinions & nos fentimens ; il ne peut faire
tort à aucun de nous deux . Celui dont la
Pendule aura fait quelques variations de
plus que celle de l'autre , n'en fera pas pour
cela moins eftimable ; un Artifte ne perd ni
fon honneur ni fa réputation , pour penſer ,
dans certains cas , moins jufte qu'un autre
fur-tout en matiére de Phyfique , qui eft ſi
difficile à pénétrer, & particuliérement pour
notre Art , où l'on ne marche le plus fouvent
qu'à tâton.
Si l'Auteur de la Critique veut ac
cepter la propofition que je lui fais , il peut
m'en donner avis par la même voye dont je
me fers , & je travaillerai fur le champ à
l'exécution, S'il garde le filence à cet égard ,
je croirai que c'eft ne pas vouloir accepter
la propofition ; que c'eft refufer de foutenir
par des faits ce que l'on a avancé en paroles
, & que c'eft enfin fe déclarer vaincu .
Le public connoîtra toujours , que je me
prête de bonne grace , & que je le refpecte
trop, pour lui rien avancer , qui ne ſoit
vrai , dans ce que je lui ai rapporté de la
grande régularité de ma Pendule , puifque
j'en offre la preuve par des faits non équivoques.
ENVOI
DECEMBRE. 1743. 2669
淡淡說送送送送送送送送送送淡淡淡渗
ENVOI d'une Ode à M. de S. Céfaire.
Toi , dans qui l'on voit retracées
De l'âge d'or , la bonté , la candeur ;
Mortel , en qui les qualités du coeur
Par celles de l'efprit ſe trouvent balancées ;
Permets qu'à l'ombre de ton nom "
Je vienne conjurer l'Ariftarque rigide ,
Et que , par le fecours de ta puiffante Egide ,
Je repouffe fes traits , trempés dans le poifon ;
Mais pourquoi fur mes Vers, enfans de mon caprice,
Nés, fans prétendre à l'immortalité ,
Oferoit-il , au gré de fa malice ,
Epandre un venin détesté ?
Si quelquefois , du fein de la pareffe ,
Où mon coeur trouve tant d'appas ,
Aux bords fleuris , qu'arrofe le Permeffe ,
Courtilan des neuf Soeurs , je cours porter mes pas ,
Ce n'eft que pour bannir l'importune trifteffe ,
Qui , malgré ma ftoïcité ,
S'obftine à pourſuivre ſans ceffe
De mes jours indolens l'efpace limité ;
Toutefois , favori de la fage Déeffe ,
Esprit que de leurs dons tous les Dieux ont doté ,
J'ofe efpérer que cet ouvrage ,
Quide ton appui feul attend tout fon éclat ,
Fiij. De's
1670 MERCURE DE FRANCE .
Des plus fins connoiffeurs obtiendra le fuffrage ,
S'il eft fcellé du ſceau de ton goût délicat .
ODE A MA MUSE.
C
Harmante Reine des
menfonges ,
Mere des fenfibles douceurs ,
Viens , Mufe , fur l'aîle des fonges ,
Endormir mes efprits dans de fages erreurs ;
Des Ris & des Graces ſuivie ,
Hâte-toi , remplis me défirs ;
Sur ce peu de momens , que l'on nomme la vie ,
Verfe mille innocens plaifirs.
炒菜
Tu parois , Nymphe ; en ta coëffure
Je vois éclater les Saphirs ;
Ta riche & fimple chevelure
Eft l'aimable joüet des folâtres Zéphirs.
Tout s'émeut ; de quelle harmonie
Déja retentiffent ces bords ?
Loin , profanes Mortels , dont l'oreille engourdie
Méconnoît les divins accords.
Des vives fleurs du Docte Empire
Emaille tes chants féducteurs ;
Seule , dans ton joyeux délire ,
De mon coeur agité tu bannis les noirceurs.
Par toi , le fort le plus barbare
Dépoüülle
DECEMBRE . 1743. 2671
Dépoüille à mes yeux fes rigueurs ;
La douceur du Nectar, que ta main me prépare ,
Endort mes déplaifirs rongeurs.
**+
Paroiffez , Ombres immortelles
Des la Fares & des Chaulieux ;
Venez Pavillons & Chapelles ,
M'apprendre de vos Vers le tour ingénieux ,
Et toi , Virgile de la France , *
L'étonnement de l'Univers ,
Infpire-moi ce goût , cette noble cadence ,
Qui marquent tes Ecrits divers.
+3x+
Que l'avarice , à l'air farouche ,
Enfante de vaftes projets ;
L'eſpoir fuborneur qui la touche ,
N'excite point en moi des defirs inquiets ;
En vain les rangs & les richeffes
Charment l'oeil de l'ambition ;
Leurs perfides appas , leurs amorces traîtreffes ,
Ne me font point illufion .
炒菜
Tranquille au fein de l'indolence ,
J'idolâtre l'obfcurité ,
Et ma foïque indifference
* M. de Voltaire.
F iiij
Me
2672 MERCURE DE FRANCE.
Me fait fouler aux pieds la noire adverfité.
Brillans Créfus , fiers Alexandres ,
Faites tout trembler fous vos loix ;
L'éclair brille , & déja la foudre a mis en cendres
Vos tréfors , vos noms , vos Exploits,
Ne cours point , Muſe , en indifcrete ,
Après l'orgueil des vains honneurs ;
Que le calme de ma retraite
Ne foit jamais troublé par tes pâles fureurs ;
De l'oifive & molle pareffe
Refpectant toujours les pavots ,
Laiffe à tes foeurs , qu'emporte une fougeuſe yvreffe,
Chanter les Dieux & les Héros .
Que ta verve, toujours fenfée , C
Evite les faux ornemens ;
Par quelque frivole penſée
Ne fophiftique point les tendres fentimens ;
Que toûjours la fimple Nature
Dans tes chants fe faffe écouter.
Des brillans déplacés écarte l'impofture ;
Le coeur ne sçauroit les goûter.
**
Sur ces Rivages , où m'attire
L'amour d'un paifible repos ,
Viens ,
DECEMBRE. 1743 . 2673
Viens , aux doux accords de ta Lyre ,
Enchanter les Forêts , réveiller les Echos.
Déja j'apperçois les Nayades ,
Sortant du fein de leurs rofeaux ,
Danfer avec Diane & les jeunes Dryades ,
Au bruit de ces Concerts nouveaux,
*3*+
Parmi l'émail de ces Prairies,'
Siége heureux de la liberté ,
Savoure les douceurs chéries ,
Qu'avec un front riant t'offre la volupté ;
Eloigne avec foin les nuages ,
Qui pourroient
noircir ton deftin ;
Occupée à jamais de flateufes images ,
Répands des fleurs fur ton chemin.
Par M. Vidal , de Cabris , en Provence.
Fv
EX
2674 MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Lorraine
, par Dom François George , Bénédictin
, à M. Dargenville , Confeiller du
Roi , Maître des Comptes , de l'Académie
Royale des Sciences de Montpellier , auſujet
de la Foudre , &c.
E vais , Monfieur , vous détailler , auffi
Jbrièvement que je pourrai , les effets de
la Foudre , tombée fur notre Maiſon le 5. de
ce mois. Il eft prefque incroyable combien
elle y a fait de ravages ; il n'eft point de
boulet de canon , tiré avec toute la violence
qu'on peut imaginer , qui puiffe faire tant
de fracas ; les murailles font percées à jour
& confidérablement endommagées en dix
endroits differents , éloignés l'un de l'autre
de plus de trente pieds.
La bafe d'un Pilier , de 4. pieds d'épaiffeur
, a été perçée dans toute fon étendue.
Entre les autres pierres que la Foudre a pergées,
celle qu'on doit le plus remarquer, eft
une pierre de jambage de la fenêtre de la
Sacriftie , où elle n'a fait qu'un trou de deux
lignes de diamètre , & felé la pierre à ſon
entrée & à fa fortie . La même Foudre a porté
les coups jufques dans le Jardin , voiẩm
de
DECEMBRE. 1743. 2675
4.
de l'Eglife. La terre y a été creusée en deux
endroits de la profondeur d'un pied , fur
de largeur , ce qui fait une efpéce de chemin
fouterrain , de près de 15. pieds de
longueur , aboutiffant à la muraille du Sanctuaire.
Je ne puis pas tout- à- fait attribuer ces
violents effets à une flâme fulphureufe &
nitreufe , car la nature de la flâme ne tend
pas à brifer. Je ne voudrois cependant pas
établir la réalité du Carreau , mais je fuis
prefque perfuadé , que tout ce fracas n'a eu
d'autre agent qu'une fubftance de la derniére
folidité , comme feroit une matiére
condenfée dans les nuës , & qui entraînée
& pouffée par une flâme , ou par un air qui
s'eft échappé avec furie , brife , perce , écarte
tout ce qui s'oppofe à fon paffage ; & fi
on peut juger de fa figure par celle du trou
qu'elle a fait dans le jambage , dont j'ai
lé , elle devoit être ronde , & ſon diamètre
de deux lignes .
Jufqu'ici vous n'avez vû
que des marques
de la force de cet agent. Il faut maintenant
vous donner des preuves de fon adreffe .
Dans fes opérations fur la Fléche de notre
Clocher , après avoir brifé & détruit bien
des chofes , il a parcouru l'angle du Dôme ,
d'où elle a arraché , fondu , déchiqueté le
fer blanc qui le couvroit , fans toucher aux
F vj clous:
par2676
MERCURE DE FRANCE.
clous qui le tenoient attaché . La boiſerie de
l'Eglife a été fracaffée , mais ce qu'il y a de
fingulier , c'eft que les cadres des panneaux
ont été enlevés , fans être endommagés , &
les chevilles qui les tenoient , laiffées en
place. Il ne faut rien moins qu'un air infiniment
fubtil & violent, pour s'infinuer entre
le cadre & le panneau , & pour le faire fortir
par l'extrémité la plus épaiffe de la cheville.
Le fait fuivant eft encore plus particulier ,
& tient du merveilleux. La porte du Tabernacle
s'eft trouvée entr'ouverte ; la ferrure
arrêtée avec des vis , fufpenduë ; deux
vis miſes abfolument dehors , & pofées fur
la Table d'Autel ; la troifiéme laiffée à moitié
dans la ferrure , & cela fans fracture ni
dans les portes ni dans la ferrure , ni dans
les écrous. Le taffetas qui revêt l'intérieur
de la porte du Tabernacle , étoit feulement
décollé. Je vous avouë que je ne fçais à
quoi recourir , pour expliquer cette particularité.
Après y avoir bien rêvé , je n'en
vois d'autre caufe , que ce même air fubtil
& violent , qui fe fera fait un paffage entre
la porte & la pierre , fur laquelle eft pofé
le Tabernacle , mais comment a- t'il détourné
ces vis ? Il faudroit pour cela que cet air
eut reçû une communication de mouvement
en fpirale , & en fens contraire à celui de
l'entrée
DECEMBRE . 1743 . 2677
l'entrée de la vis ; mais cette fuppofition ne
feroit-elle pas gratuite ? Ce que je regarde
comme sûr , c'eft que la preffion de l'air a
dû être extrêmement forte , puifque toutes
les vîtres du Choeur , du Sanctuaire , de la
Sacriftie , & quelques-unes du corps de logis
, font caffées & enfoncées du dedans en
dehors ; la voûte du Sanctuaire fort endommagée
, les Armoires de l'Orgue , fituée au
fond de l'Eglife , entr'ouvertes.
Ce qui me fait croire que ce font là des
effets de l'agitation , que le mouvement
d'une flâme fubtile a communiquée à l'air
intérieur , c'eft que deux Lampes de verre
fufpendues , l'une dans le Sanctuaire , l'autre
dans le Choeur , n'ont pas été endommagées
, fans doute parce que leur fituation.
mobile les a fait céder au mouvement ; auffi
balançoient - elles , lorfque nous entrâmes
dans l'Eglife , pour en examiner le dom-
4
mage.
Je veux croire auffi que plufieurs Foudres
enfemble ou la même Foudre divifée en plufieurs
éclats , ont eu part à des effets fi variés.
Sans cela , il feroit impoffible de concevoir
cette viteffe , qui n'eft pas moins
furprenante, que tout ce que nous avons vû
jufqu'ici. En effet , en moins de 15. fecon ..
des , la Foudre a commencé & terminé fa
carriére. J'en puis rendre un témoignage
d'expé2678
MERCURE DE FRANCE.
d'expérience , car en même-tems que j'entendis
le coup de tonnerre , j'en fentis la
péfanteur , comme fi on m'avoit donné un
coup de maffuë fur la tête. J'ai eu le petit
doigt de la main droite tout perclus,& courbé
pendant un quart-d'heure , fans autre
douleur qu'une efpéce de frémiffement ; la
cuiffe brûlée de l'étendue d'un pouce ; & cependant
les grands coups étoient déja donnés
dans l'Eglife & dans la Maiſon.
Quelque étourdi que j'aye été , je me fouviens
parfaitement d'avoir vû l'éclair , &
après le coup parti , une flâmebleuâtre , qui
n'a fait que paffer devant mes yeux , tandis
que j'avois la tête baiffée de la violence
du coup , d'où j'ai conclu tout le contraire
de ce qu'on dit ordinairement : Qu'un homme
qui voit l'éclair & qui entend le coup , n'a
pas lieu de craindre d'être frappé. Au refte
j'ai eu bien des compagnons de mon défaftre
; tous nos Religieux ont été touchés &
brûlés , les uns dans un endroit , les autres
dans un autre ; les domeftiques renverfés ,
d'autres jettés à quelques pas loin & bleffés
, fans que nos habits ni les leurs ayent
été endommagés . La douleur a été differente
fur chacun , foit pour la qualité , foit pour
la durée. Il y en a qui en ont été quittes
pour avoir le poil des mains & des jambes
brûlé.
Une
DECEMBRE . 1743. 2679
* Une obfervation que j'ai encore faite
c'eft que les marques qui en font restées ,
dans les uns font rouges , dans les autres
noirâtres , & violettes dans plufieurs. Des
trois endroits où j'ai été touché , l'un a retenu
la couleur rouge , qui a difparu le lendemain
, l'autre la brune , & la troifiéme la
bleuë. Ces deux derniéres fubfiftent encoré
actuellement , & , felon toute apparence ,
ne s'effaceront point . Cela vient fans doute
des differer.tes matiéres qui compofoient
cette flâme, & du plus ou moins de pénétration
dans la chair . Je fuis , &c.
Au S. Montle.29. Juin 1743--
LE ROSSIGNOL ET LA FAUVETTE ,
D
·
FABLE.
Ans un Verger , que fréquentoit
La Mufe de la Comédie ,
Un Roffignol toutes les nuits chantoit ,
Et fa tendre Chanfon étoit
Des Faunes , des Sylvains , des Nymphes applaudie ;
Ces applaudiffemens, fans ceffe mérités ,
Et fans ceffe auffi répetés ,
Dans le fond des Enfers vont réveiller l'Envie ;
Elle en fort , du Dépit fuivie ,
Et
1
2680 MERCURE
DE FRANCE .
Et prenant la figure & l'habit de Berger,
Elle vient , ſe préſente aux Hôtes du Verger ;
Nous avons , leur dit- elle , une jeune Fauvette ,
Qui pour chanter en bécarre , en bémol ,
Surpaffe autant un Roffignol ,
Qu'un Roffignol furpaffe une Alouette .
Alors , par curiofité ,
On lui dit ; amenez cet Oiſeau fi vanté ;
On l'amene ; on s'affemble, & Dieu fçait la cabale
Excitée en faveur de la jeune Rivale.
Le Dieu brillant de l'Harmonie ,
Averti par la foeur Thalie ,
Se montre , & de concert tous les deux à la fois ,
Du Roffignol confirment
tous les droits
Permettant
feulement à la jeune Fauvette
De fredonner fa chanſonnette
.
O
N écrit de Grenoble , que l'Infant
Don Philippe entra le 25. Octobre
dans cette Ville ; il fut complimenté
à la porte par les Confuls , & il fut
reçû à l'entrée du Jardin qui conduit à
'Hôtel-de-Ville , autrefois le Palais de Lédiguieres
, fous le magnifique
Daïs qui fervit
à Noffeigneurs
les Ducs de Bourgogne &
de Berry, fes oncles . Toute la façade de l'Hôtel
& le Jardin , étoient garnis d'une infinité
DECEMBRE. 1743. 2681
nité de lampions , qui formoient un Ordre
d'Architecture fur le Palais , & des fleurs en
piramides de feu dans le Parterre : on tira
un feu d'artifice fur les terraffes , & cette
illumination dura trois jours , auffi -bien que
dans toute la Ville : il reçût le lendemain
les Complimens des Cours Superieures &
autres Compagnies. Le Clergé féculier &
régulier s'y rendit , & comme le Prince demanda
au Pere Daru , Ex-Général des Cordeliers
& Prédicateur du Roi , le Compliment
qu'il eût l'honneur de lui faire , on a
crû que le Public le verroit ici avec plaifir.
COMPLIMENT fait à fon Alteffe
Royale l'Infant DON PHILIPPE , à
l'occafion de fon paffage à Grenoble , le
26. Octobre 1743. par le R. P. Daru ,
Ex-Général des grands Cordeliers , &
Prédicateur du Roi.
MONSEIGNEUR ,
C'est dans ce jour mémorable pour la Capitale
de cette Province , que ceffe la jalousie
qu'elle avoit conçue contre ces Villes fortunées ,
qui avoient été favorisées de la présence de
Votre Alteffe Royale . Par tout où elle paroît ,
elle fait la conquête de tous les coeurs , & il
étoit trifte pour nous , qu'elle ne fe montrât
dans une Ville où elle les poffedoit , avant même
que de paroître.
pas
C'eft
2682 MERCURE DE FRANCE.
C'eft la perfonne , Monfeigneur , encore plus
que le Prince qui eft l'objet de nos admirations.
Un Front augufte , où la Majesté est mêlée avec
les graces , un difcernement ſupérieur , qui con-
Serve à votre efprit toute l'élévation de votre
rang, une bonté de coeur qui l'égale , vous ont
acquis fur les nôtres un empire que les Sceptres
& les Couronnes ne donnent pas toujours , &
vous représentent aux yeux de tous les Peuples ,
tel que le fils du premier Roi d'Ifraël , que l'Ecriture
, dont il nous eft permis d'emprunter les
paroles , appelle le plus aimable des Princes.
Mais ce qui eft admirable , même à la Religion ,
c'eft une autorité qui n'eft captivée que par la
fageffe, dans un age , où elle eft elle-même prefque
toujours captive.
Telle eft l'image vivante de deux grands
Monarques , destinés de Dieu à donner des
Maîtres au monde , que le monde devroit obtenir
par acclamations , s'ils ne l'étoient pas par
la naiffance.
V. A. R. M. en quittant l'Espagne , en
changeant de climat , eft entrée dans fon ancienne
Patrie. C'est dans vos veines , M³ que
coule le Sang le plus pur de nos Rois. Vous êtes
au milieu des Sujets de votre Maifon , & dans
l'hommage que nous vous rendons , nous croyons
neus acquitter de celui qui eft dû à notre Souverain
lui-même.
C'est ainsi , Mer que nous devons à l'intemperie
de la faiſon , lé plus beau de nosjours .
Les
DECEMBRE . 1743. 2683
Les mots de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure de Novembre , font l'Histoire
& le Portrait.
ssssssss
J
ENIGM E.
' Ai trois foeurs ; le Tems eft mon pere ;
Je fuis & ne fuis plus ; je meurs & je renais ,
Tantôt plus doux , & tantôt plus mauvais ;
A tous les Elémens je déclare la guerre .
Je n'ai , mon cher Lecteur , ni pieds , ni mains , ni
bras ,
Et cependant je fais , moi feul , plus de fracas
Que n'en fait une armée entiere ;
Souvent je porte avec moi le trépas
Une chofe certaine eft qu'on ne m'aime guére.
Je régne en cent climats divers ;
Mon nom fait trembler l'Univers ;
Les Vieillards , les Enfans , tous craignent mon ap
proche ,
Et je puis dire , fans reproche ,
Qu'on ne me craint point aux Enfers .
C. Suicer , de Châlons fur Marne .
LO2684
MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHE.
DE's que l'hyver cruel , d'un glacial Empire
Sur nos rivages nuds vient étendre les loix ;
Dès que le Dieu bouffi , dans fon bruyant délire ,
D'un fouffle venimeux vient deffecher nos bois ,
Je commence à fervir , & mon uſage utile
Aux Champs affés connû, l'eft partout à la Ville.
Un Jésuite fçavant d'un pinceau délicat
De mon mérite rare a relevé l'éclat.
Sans craindre les frimats , j'exerce mon adreffe ;
Je détruits , je refais , j'abbats & je redreffe .
Huit lettres font mon tout ; fans peine ,fans efforts ,
Tu trouves dans ma queue un de nos moindres Ports;
Dans ma tête un grand arbre, & ina métamorphofe
T'offre ce que l'on craint, quand on cueille une rofe;
Bien- tôt , autres effets de la combinaiſon ;
Je te préfente , ami , la plus chaude faifon ;
De tout corps animé la plus belle partie ;
Un Port de Mer , voifin de France & d'Italie.
Si j'en dis trop , tant mieux ; je cherche à t'amuſer ,
Avare de ton tems , je crains d'en abuſer.
NOUDECEMBRE.
1743. 2685
NOUVELLES LITTERAIRES .
DES BEAUX- ARTS , &c.
MEMOIRE au fujet du Parnaffe
François.
Mane
R Titon du Tillet vient de donner
une fuite de la Deſcription du PARNASSE
FRANÇOIS , Monument qu'il
a fait exécuter en Bronze en 1718. à la
gloire de la France & de LOUIS LE GRAND,
& à celle des plus célébres Poëtes & des
plus fameux Muficiens François ; il a donné
en 1732. cette Defcription en un volume
in-folio, d'environ 8oo . pages, orné de
fieurs Eftampes & Vignettes ; outre la Defcription
de ce Monument , ce Volume contient
un ordre Chronologique de 260. Poëtes
(a ) ou Muficiens, dont on a mis l'Extrait
de la Vie & le Catalogue de leurs Ouvrages,
avec le jugement que les Sçavans en ont
porté ; on y trouve auffi des Remarques
pu-
(a) Ces Poëtes , au nombre d'environ deux cent cinquante
, ont été choisis parmi plus de deux mille Poë- .
tes ou Verfificateurs , dont les Ouvrages ont été imprimés
, qui ont vécu depuis le Regne de François I. le
Reftaurateur le Protecteur des Sciences & des Beaux
Arts ,jufqu'à préfent.
très2686
MERCURE DE FRANCE.
très-curieuſes fur la Poëfie , fur la Muſique,
& fur l'origine & & le progrès de nos
Théatres de la Comédie & de l'Opéra ; on
y voit enfin quelques Piéces de Vers , dont
quelques illuftres Poëtes ont bien voulu honorer
celui qui a fait exécuter en Bronze le
Parnaffe François .
M. Titon du Tillet a marqué qu'il convenoit
, au moins tous les dix ans , de donner
un Supplément de l'extrait de la vie des
Poëtes & des Muficiens , qui feroient décédés
pendant cet espace de tems , & de rapporter
un Catalogue de leurs Ouvrages , pour
augmenter notre Parnaffe , & le rendre encore
plus brillant ; c'eft ce qu'il vient de
terminer en cette année 1743 .
Dans ce Supplément , tous les Poëtes &
tous les Muficiens de grande réputation , &
quelques autres qui fe font faits un certain
nom dans le monde , que la mort a enlevés
depuis 1732. ont leur article , dans lequel
on lit beaucoup d'Anecdotes curieuſes &
intéreffantes , qui doivent faire d'autant
plus de plaifir , que ces Poëtes & ces Muficiens
ont été nos Contemporains , & connus
de prefque tous les gens de Lettres &
du grand monde .
Pour prévenir le Lecteur fur le choix des
Poëtes , & des Muficiens , qu'on a admis fur
le Parnaffe , qui ne font pas certainement
tous
DECEMBRE. 2687 1743 .
tous d'un mérite égal , on le prie de faire
attention aux trois Monumens differens
dont on s'eft fervi pour les faire paroître
fur le Parnaffe , fçavoir : La Figure en Pied ,
le Médaillon , un premier & fecond Rouleau
de Bronze où font gravés les noms , & même
un Rouleau particulier pour les Amateurs &
Protecteurs de Poëfie & de Mufique , qui ont
compofe quelques Vers de bon goût , ou quelquesjolis
morceaux de Mufique . On peut donc
compter fur le Parnaffe trois & quatre ordres
ou rangs differens de Poëtes & de Muficiens
, mais dont aucun n'eft fans mérite
& fans fes partifans : c'eft ce qu'on connoîtra
dans deux Difcours qui font à la tête &
à la fin de la Defcription du Parnaffe , & encore
mieux dans les articles de chacun de
ces Poëtes & de ces Muficiens , qu'il convient
de lire avant que d'en porter fon jugement.
Un Concert auffi grand & auffi magnifique
que celui du Parnaffe , doit être compofé
de differens Acteurs & de differentes voix ,
comme le font nos Opera & nos plus beaux
Concerts ; les grandes & belles voix y brillent
au-deffus des autres , & y tiennent le
premier rang ; les autres voix aimables &
gracieuſes , ont auffi leur mérite particulier ,
& font une variété charmante , qui rend encore
nos Opera & nos Concerts plus agréa
bles & plus complets.
Voici
2688 MERCURE DE FRANCE.
Voici le Catalogue des Poëtes & des Muſiciens
qui compofent ce Supplément , ou
cette augmentation au Parnaffe François.
·
Jean-Baptifte Moreau , Muficien , Noël-
Etienne Sanadon , Jéfuite , Poëte Latin.
François Couperin , Muficien. Mlle Marie
PHéritier de Villandon , Poëte . Jean- Baptifte
Senallié , Muficien . Nicolas Bernier
Muficien. Antoine Banderon de Senecé , Poëte
François. Jean- Baptifte Poncy- Neuville ,
Poëte François. Philibert Moreau de Mautour
, Poëte François .... De Caux
Poëte François. Michel Monteclair , Muficien.
A cet article , il eft parlé de Gillier
Muficien. Jean Haguenier , Poëte François.
Jean-Jofeph Mouret , Muficien. François
Limojon de S. Didier , Poëte François. Jean-
François Dandrieu , Muficien. Jacques Vaniere
, Jéfuite , Poëte Latin. Il eft fait mention
à cet article des Peres Mourgues , Jéfuite
, Campiftron & Cléric , Poëtes François.
Jacques Lofme de Monchenay , Poëte
François . Charles Porée , Jéfuite , Poëte Latin
& François. Jean - Baptifte Rouffeau ,
Poëte François. Auguftin Nadal , Poëte
François. Henri Defmareft , Muficien .
Charles Rollin , Poëte Latin. Le Cardinal
de Polignac , Poëte Latin . Pierre Brumoy
, Jéfuite , Poëte Latin & François .
Jean - Jofeph de Beaupoil , Marquis de
Saint
DECEMBRE. 1743. 2689.
Saint Aulaire , Poëte François. Jean Veillard
, appellé l'Abbé de Grécour , Poëte François
.
Ce Supplément contient quarante feüilles,
( petit in-folio ) , qu'on trouvera chés la
Veuve Piffot , Quai de Conti , à la Croix
d'Or , & chés Chaubert , à la defcente du
Pont S. Michel , Quai des Auguftins.
Le prix de chaque feüille eft d'un fol
qui eft celui des frais de l'impreffion . Comme
ces feuilles ont été imprimées en des
tems differens , il convient que les Perfon- ,
nes qui ont acheté le Livre de la Deſcription
du Parnaffe François , ayent attention
à la feüille & au chiffre , qui finit l'exemplaire
qu'ils ont , afin de n'avoir pas des
feuilles doubles , qui leur feroient très -inutiles.
On les avertit auffi qu'elles feront bien
en faifant relier ce Supplément , de faire
mettre une ou deux feuilles de papier blanc ,)
pour les remplir des petits extraits de la vie
& d'un Catalogue des Ouvrages des Poëtes
& des Muficiens , qui cefferont de vivre depuis
cette année 1743. jufqu'au tems qu'on
en donnera un Supplément nouveau.
Comme il refte encore quelques Exemplaires
en entier de la Defcription du Parnaffe
, on les vendra en deux Volumes ,feize
livres en papier , & vingt livres , reliés .
I. Vol. G
LA
2690 MERCURE DE FRANCE.
LA VIE de S. Paulin Evêque de Nole ,
avec l'Analyſe de fes Ouvrages , & trois
Differtations fur quelques Points importans
de fon Hiftoire , 1. vol. in - 4°. de 525
pages . A Paris , chés Giffart , rue S. Jacques,
a fainteTheréfe, & le Breton , ruë de la Harpe
, au S. Efprit , 1743 .
>
Cette Hiftoire , qui , felon l'expreffion
d'un illuftre Approbateur , fait l'éloge des
premiers fiécles de l'Eglife , & fervira d'inf
truction au nôtre , eft écrite par un Auteur
dont on connoît la piété & l'érudition . Il
la commence en ces termes avec une confiance,
digne de fon fujet. ,, L'Hiftoite d'un
,, Saint , qui a été les délices de fon fiécle ,
,, qui s'eft rendu l'objet de l'amour & de
», l'admiration des plus grands hommes de
fon tems , & qui s'eft acquis une eftime
générale dans toute l'Eglife , ne peut être
, que très-agréable à ceux qui en feront la
,, lecture. Tel eft celui dont j'entreprens
d'écrire la Vie.
>>
"
و و
L'Ouvrage eft terminé par trois Differtations
, dont la premiére fait voir que S.Pau
lin a embraffé la vie Monaftique. Dans la 2e
on difcute fi c'eft du Pape S. Clément ou de
S. Clément d'Alexandrie , que S. Paulin a
traduit les Ouvrages. Et dans la troifiéme
on traite de la captivité de S. Paulin , dont
l'Auteur foutient la réalité contre quelques
Modernes
.
ENTREDECEMBRE.
1743 .
2691
ENTRETIENS fur la Religion , où
l'on établit les fondemens de la Religion
révélée, contre les Athées & les Déiftes , par
le Pere Rodolphe du Tertre , de la Compagnie
de Jefus. Tome III. & dernier , in- 12.
de 320 pages. A Paris , chés Cloufier, & David
l'aîné, Libraires , rue S. Jacques , 1743 .
HISTOIRE de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles- Lettres , avec les Mémoires
de Litterature , tirés des Regiſtres
de cette Académie , depuis l'année 1738 ,
jufques & compris l'année 1740. A Paris ,
de l'Imprimerie Royale, 1743. in-4° . deux
Volumes . Tome XIV. de 315 pages pour
T'Hiftoire , pages 504 pour les Mémoires.
Tome XV . de 816 pages.
IDE'E du Gouvernement ancien & moderne
de l'Egypte , avec la defcription d'une
nouvelle Pyramide , & de nouvelles Remarques
fur les Maurs & les ufages des Habitans
de ce Païs ; par M. le M ... A Paris,
chés la Veuve Ganeau , rue S. Jacques, aux
Armes de Dombes , 1743 , in - 12. Deux
Parties , la premiere de 131 pages ; la feconde
de 200. Le Difcours préliminaire
de cent pages.
Theodore Le Gras , Libraire , Grand
Gij Sale
2692 MERCURE DE FRANCE.
Sale du Palais , & la Veuve Piffot , Quai de
Conti , continuent de vendre la GRAMMAL
RE FRANÇOISE , avec les Régles de l'Ortographe.
Par M. Jacquier , 1 vol . in- 8 ° , dont
le prix eft de 3 livres relié .
On trouve auffi chés ces Libraires , un
PETIT DICTIONNAIRE FRANÇOIS , du même
Auteur , dont l'ortographe eft prouvée par
principes , fervant de Supplément aux autres
Dictionnaires , très - utile à ceux qui
font obligés d'écrire; un volume gros in- 12.
prix trois livres relié. L'Auteur y a ajoûté
une feuille d'impreflion , contenant vingtquatre
pages , qui fervira de Clefà ceux qui
veulent connoître à fond toute l'utilité de
ce Dictionnaire . On vend cette feuille féparément
quatre fols.
THEATRE CRITIQUE ESPAGNOL,
&c. Depuis ce que nous avons dit au fujet
de cet Ouvrage dans le Mercure du mois
de Septembre dernier , page 2012 , il a paru
deux Difcours , nouvellement traduits
par le même habile Traducteur , lefquels
font le commencement du fecond Tome de
l'Auteur original . Ces Difcours fe font lire
avec le même plaifir que les précédens , &
roulent , le premier fur les Guerres Philofophiques
, & le fecond fur l'Hiftoire Naturelle.
On les trouve , ainfi que les précédens
,
DECEMBRE. 1743. 2693
dens , en brochures in - 12. A Paris , chés
Prault Pere , au Paradis , & chés Clement ,
à la Caille , Quai de Gêvres.
- NOUVELLE EDITION du Voyage d'Italie ,
par Maximilien Miffon , auginentée de Remarques
nouvelles & intéreffantes , avec
Figures. A Amfterdam. 4 vol . in- 12 . 17433
& à Paris , chés Cloufier , David l'ainé ,
Durand & Damonneville , Libraires .
MOYENS de conferver le Gibier, par
la
deftruction des Oifeaux de rapine , & les
Inftructions pour y parvenir. Traité de la
Pipée , feconde Edition , corrigée par l'Auteur
, & augmentée de plufieurs Chaffes
aimufantes & divertiffantes , très- convenables
aux Dames. A Paris , chés Saugrain
fils , Libraire , dans la Grande Sale du Palais
, du côté de la Cour des Aides , à la Providence
, 1743 , in- 12.
Le Sr Ganeau , Libraire , ruë S. Jacques
vis-à-vis S. Yves , à S. Loüis , a mis en vente
depuis peu :
LESUPPLEMENT au Dictionnaire Oeconomique
, contenant divers moyens d'augmenter
fon bien , & de conferver fa fanté
&c. in folio , deux volumes. Ce Supplément
eft beaucoup plus ample & plus com-
Giij plet
2694 MERCURE DE FRANCE.
plet qu'une contrefaçon qui paroît imprimée
à Commercy.
L'HISTOIRE de l'Empire Ottoman , où ſe
voyent les caufes de fon aggrandiffement
& de fa décadence , avec des notes trèsinftructives,
traduite du Latin de S. A. Démetrius
Cantimir , Prince Souverain de Moldavie,
par M. de Joncquieres , Commandeur ,
Chanoine Régulier de l'Ordre Hoſpitalier
du S. Efprit de Montpellier , in -4°. 2. Volumes
, ou in- 12 . 4. vol.
Le nom refpectable de l'Auteur eft un
für du mérite de l'Ouvrage ; il y garant
avoit long - tems que l'on attendoit une
Hiftoire des Tures , n'ayant jufqu'à préfent
rien paru de parfait en ce genre . On fe
Alate que l'impatience du Public fera fatisfaite
à cet égard . On pourroit joindre à ce
Livre un autre Ouvrage dont on a parlé
il y a quelques années , & qui fe trouve
chés le même Libraire intitulé la Religion
ou Theologie des Turcs , par Echielle Muffi
2.vol. in- 12.
Le même Libraire a encore quelques
Exemplaires du Paradis perdu , reconquis
& c. 3 vol. in- 1.2 .
LETTRES de S. Jerôme , traduites en
François avec des Notes , par Dom Rouffel ,
Béné
DECEMBRE. 1743. 2695
Bénédictin , en quatre volumes in - 12 .
Il vient de recevoir quelques Livres
nouveaux dont voici les Titres.
LES OEUVRES de M. Jean Bacquet
Avocat du Roi en la Chambre du Tréfor ,
augmentées de plufieurs Queſtions , Décifons
& Arrêts de Cours fuperieures , par
M. Claude de Ferrieres , & augmentées confidérablement
par M. Claude- Jofeph de
Ferrieres , deux vol. in-fol. A Lyon .
La derniére Edition de cet Ouvrage étoit
devenuë fort rare ; ainfi c'eſt rendre fervice
au Public , que de lui préfenter celle-ci , furtout
étant auffi confidérablement augmentée
qu'elle l'eft .
:
ap-
ESSAIS fur l'Hiftoire des Belles- Lettres ,
Sciences & Arts , par M. Juvenel de Calencas
, 2 vol . in- 12 . A Lyon. Le premier
volume qui a paru en 1740 , a été fort
plaudi ; il y a lieu de croire que le fecond
aura un pareil fuccès. On le conten→
tera de rapporter les Titres des fujets qui y
font traités Origine de la Poëfie Françoife.
Differens Poemes François. Poëme Hiftorique.
Mithologie, Hiftoire des Voyages . Chronologie.
Critique. Diplomatique. Hiftoire Généa
logique. Hiftoire des Infcriptions. Iconographie.
Iconologie. Devifes . Art militaire. Pirotechnie.
Art d'écrire en notes. Art d'écrire
en chiffres. Art de déchiffrer. Politique. Bi-
Giiij blio.
2698 MERCURE DE FRANCE.
ner par Aubriet , & ne fe trouvant pas en
état de prendre foin de l'impreffion , il
avoit prié M. Boerhaave , fon ami , de s'en
charger . Mais comme ce grand Ouvrage demandoit
beaucoup de tems & de dépense ,
furtout pour les Plan tes , que M. Boerhaave
faifoit graver par Sherard , il jugea à
propos de donner d'abord ce petit Catalo
gue , fort utile à ceux qui herboriſeront
dans le même canton , & dans d'autres où
fe trouvent les mêmes Plantes. C'eft l'ufage
qu'en faifoit M. Vaillant lui - même ,
l'ayant toujours à la main dans fes Courſes.
Botaniques.
DECAS Epiftolarum quas defumptis plerumque
earum argumentis ex Vaticana Bibliotheca
Manufcriptis , ad eam luftrandam de more
quotannis Brixia aecedens Solivagas ante emiferat
ejufdem Præfectus S. R. E. Cardinalis
Bibliothecarius. Ce Recueil , publié à Rome
fans nom d'Imprimeur , comprend dix Livres.
Le premier contient les Lettres que
M. le Cardinal Quirini a écrites à Dom Bernard
de Montfaucon ; le fecond, celles écrites
au R. Pere Général des Bénédictins de la
Congregation de S. Maur ; le troifiéme , le
cinquiéme & le neuviéme celles écrites à
M. Alexis Symmaque Mazzachi ; le 4º celles
écrites à M. Cyprien Banaglia ; le 7 celles
écrites
DECEMBRE . 1743. 2699
écrites à M. Ap. Zeno ; le 8e celles écrites
à M. Antoine François Gori , & le dixiéme
, les Lettres écrites à M. Chryfoftome
Trombelli . On trouve encore dans cet
Ouvrage des Sommaires très-amples & trèsdétaillés
de chacun de ces Livres , & même
des Lettres qui y font contenuës.
"
LA THEOLOGIE des Infectes , ou Démonftration
des Perfections de Dieu dans
tout ce qui concerne les Infectes , par M.
Fréderic Chrétien Leffer , Paſteur de l'Eglife
de Favemberge , dans la Ville de Nordhaufen
, & Membre de l'Académie Léopol
dine Caroline des Curieux de la Nature
traduite de l'Allemand ,avec des Remarques.
par M. Lyonnet deux vol. in - 8°. 1743-
Ala Haye , chés Pierre Paupie , Libraire
On parle avec éloge de cet Ouvrage , qui
a paru à Francfort en 1738 , fous le Titre
d'Infecto - Theologie , & on ajoûte que les
Remarques que M. Lyonnet y a jointes
en le traduifant en éclairciffent & rectifient
le texte en beaucoup d'endroits , rendent
cette Traduction , en quelque façon ,
préférable à l'Original.
›
LE CALENDRIER PERPETUEL ,
que nous avons annoncé dans le Mercure
du mois d'Avril dernier , page 727 , lequel
renferme en un Tableau de médiocre gran-
Gvj deur
2700 MERCURE DE FRANCE.
›
deur , orné d'ailleurs de quatre Cartouches
dans les encoignures , & d'un Frontispice ,
gravés en Taille-douce , donne par le moyen
d'une feule opération fimple & facile , la
difpofition de telle année que ce foit , à
remonter depuis la premiére de l'Ere Chrétienne
jufqu'à l'infini . Il continuë de fe débiter
à Paris chés les Libraires Huart , ruë
S. Jacques , à la Juſtice ; Chaubert & Guyllin ,
Quai des Auguftins ; Morel , Grande Sale
du Palais , & la Veuve Bien- venu , dans le
Jardin du Palais Royal ; comme auffi chés
Le Maire fils , Ingénieur du Roi pour les
Inftrumens de Mathématique , Quai des
Morfondus ; Bailleul , Graveur & Géographe
, fur le Grand Efcalier du Palais , vis-àvis
la Sainte - Chapelle ; Heron , Marchand
Imager, fous le paffage du College Mazarin ;
Allard , Marchand fur le Grand Escalier des
Princes à Versailles ; & Dandel , Marchand,
Graveur , rue Merciére à Lyon.
Cet Ouvrage qui n'a pût paroître cette
année , qu'après Pâques , & dans un tems
par conféquent où tout le monde étoit pourvû
de Calendriers ordinaires pour l'année
courante , femble devoir mériter à préſent
la recherche & l'empreffement de toutes les
perfonnes d'Affaires, d'Etudes , de Cabinet ,
& de Commerce ; en premier lieu par l'avantage
qu'elles auront de n'en avoir plus
befoin
DECEMBRE. 1743. 2701
befoin d'autres pour l'avenir ; & en fecond
lieu , parce qu'elles auront la facilité de
pouvoir vérifier en un inftant avec certitude
, toutes fortes de dattes anciennes qu'il
leur importera de connoître , plufieurs s'en
étant déja fervis avec beaucoup de fatisfaction.
Le prix n'eft que de trois livres .
?
Durand , Libraire , ruë S. Jacques à S.
Landry , & au Griffon , poffeffeur du Privilége
des Etrennes Mignonnes , qu'avoit
feu le Sieur Jouenne, fon Oncle , avertit le
Public , qu'il a augmenté fes Etrennes Mignonnes
pour l'année prochaine 1744 ,
d'un quart de ce qu'elles étoient les années
précédentes. Il y aura un nouveau Calendrier
, beaucoup plus ample , plus utile &
plus curieux ; differentes Tables pour trouver
le Méridien des principales Villes du
Monde , pour régler les Pendules , & pour
trouver les degrés de la Terre , &c.
ESTAMPES NOUVELLES .
Le Sr. GUELARD , Peintre & Graveur , vient de
mettre au jour un Ouvrage important , ſous le titre
de DESCRIPTION ABBREG B'E des principaux
Arts& Métiers , & des Inftrumens qni leur font propres
, le tout détaillé parfigures . Brochure in -4°. contenant
cent dix- huit Planches gravées enTaille - dou
ce : prixfix livres.
On trouve dans cet Ouvrage , après un Diſcours
fur
2701 MERCURE DE FRANCE.
fur l'Architecture , un grand nombre de figures trèsbien
gravées , a font repréfentées & expliquées
plufieurs Machines de nouvelle invention , & tous
les Inftrumens , Outils , toutes les Piéces , & tous
les Ouvrages qui concernent divers Arts , fçavoir.
La Maçonnerie , la Méchanique , la Charpenterie
, la Couverture des maifons , la Plomberie , le
Pavage & le Carrelage, la Menuiferie,le Placage, la
Serrurerie , la Vitrerie , la Dorure à colle & à huile,
la manière de modeler en terre & en cire, de fculpter
en bois , marbre , &c. de jetter les figures de
bronze , de faire les figures de plomb , de plâtre &
de ftuc ; de graver en relief & en creux fur les Métaux
, fur les Pierres précieuſes & fur les Criftaux ;
de tourner , de graver en Taille - douce ; de peindre
à l'huile , de travailler en Mofaïque , Pierre de rapport
& en Marqueterie ; d'imprimer en Lettres & ea
Taille douce, & de fabriquer les Chapeaux deCaftor.
Ce Livre , également utile & curieux , ſe vend à
Paris , chés le Sr Guelard , fon Auteur , ruë de Charonne
vis-à- vis le Monaftére de Trenel ; chés
Jombert , Libraire , au coin de la ruë Gift- le- coeur ,
Quai des Auguftins ; la veuve Chereau , rue S. Jacques,
aux deux Piliers d'or ; la veuve de P. Feffard ,
Paffage S. Germain l'Auxerrois; & P. Clement , Libraire
, Quai de Gêvres , au coin du côté du Pont
Notre- Dame.
Le même St Guelard vient auffi de publier deux
Livres in-4°. de treize Eftampes chacun , fous le
titre de SINGERIES ou differentes actions de la vie humaine
, repréſentées par des Singes , gravées fur les
Deffeins de C. Huet , par le méme Guelard. A Paris ,
chés l'Auteur , ruë de Charonne , & chés la veuve
Chereau , rue S. Jacques.
Ces deux Livres font très-amulans , & viennent
parfaitement bien après le grand férieux de celui
dont
DECEMBRE. 1743. 2703
-dont on vient de parler , concernant les Arts , &c.
A chacun des Livres des SINGERIES , il y a une Dédicace
en Vers , qu'on ne fera pas fâché de trouver
ici. Celle du premier Livre eft adreffée
A M. DELOR ME , Premier Garçon
& Délivreur de la Ménagerie de Versailles.
Toi , dont l'efprit actif chaque jour s'étudie ,
Par l'ordre du plus grand des Rois ,
Arendre attentifs à la voix
Ces Enfans de l'Afrique & de la Numidie ,
Que notre augufte Maître a foûmis à tes loix.
Toi , qui par un talent, approchant de la Fable ,
Sçais gouverner & rendre affable
Le plus indocile Animal ,
Dans un fécle où nous autres hommes ,,
Et prefque tous tant que nous fommes ,
Nous nous gouvernons affés mal .
Delorme , te rendrai-je un agréable hommage
En oſant t'adreffer ces grotesques Portraits ,
Dont Huet m'a fourni les plus aimables traits ,
Naïve , mais fidéle image
Du Spectacle du Monde Eh ! que c'eſt grand dom
mage ,
Qu'il ne foit vú fouvent qu'avec des yeux diftraits.
Sur ta feule bonté dans ces Vers je me fonde ;
Mais je puis accorder la rime & la raifon ,
En difant que l'offrande eft du moins de faifon.
Les Lions , les Tigres , les Léopards , c..
En
2704 MERCURE DE FRANCE
En SINGES l'Univers abonde ,
Et n'en déplaiſe même à Meffieurs les Auteurs
Jamais on ne vit dans le Monde
Tant de méchans imitateurs .
Ne fuis-je pas du nombre : Hélas ! fi peu fidéle ,
Mon burin a rendu foiblement fon objet ?
Mais fi par cet effai je te plais , quel fujet
De me croire un autre Modéle ?
Le fecond Livre , ou la fuite des SINGERIES ↓
eft orné de cette Dédicace.
AU PUBLIC.
Arbitre des Talens , vous en qui chaque Auteur ,
Par un affortiment bizare & néceffaire ,
Trouve à la fois fon Juge & fon Solliciteur ,
Son Patron & fon Adverfaire ;
Vous que l'on peut critiquer fans orgueil
Mais que l'on peut auffi louer fans flaterie ,
Acceptez le tribut de notre Allégorie ,
Et daignez l'honorer d'un favorable accueil
Songez que votre nom à propos s'y marie ,
Et qu'une Dédicace eft une SINGERIE
Qui manqueroit à ce Recueil.
"
Vous nous avez fourni le ſujet de l'Ouvrage ;
Il doit donc à vos yeux avoir quelques attraits ;
Pour mériter votre fuffrage ,
Nous nous fommes promis de rendre traits pour
traits ;
Mais
LECEMBRE . 1743. 2705
Mais fi dans ces graves Portraits
Notre burin vous eftropie ,
C'est que l'Art eft borné ; pourquoi s'en attrifter
Que chaque Original achette fa Copie ,
Et nous n'en aurons plus bien tôt à débiter.
Le même Graveur vient de mettre au jour une
Eftampe en hauteur , repréfentant la caducité du
Sr Nicolas Bolureau , Doyen des Maîtres Peintres ,
Doreurs , & c . de l'Académie de S. Luc , d'après le
Deffein de J. J. Spoëdde.
Le St Balechou a gravé depuis peu une nouvelle
Eftampe en hauteur , fous le titre du Marijaloux ; le
principal perfonnage de cette Eftampe eſt un homme
fort âgé, affis dans un fauteuil ; les autres font un jeune
homme & une jeune femme , affis l'un à côté de
l'autre . On lit au bas de l'Eftampe une Epigramme
de Rouffeau fur le fujet de l'Eftampe , qui a été gravée
d'après le Tableau de M. E. Jaurat. Cette Ef
tampe fe vend à Paris , chés le Sr Lépicié , Graveur
du Roi , au coin de l'Abbreuvoir du Quai des Orfévres
, & chés L. Surrugue , auſſi Graveur du Roi ,
rue des Nayers , vis- à- vis les murs de S. Yves.
Le fieur Petit , Graveur , rue Saint Jacques,
à la Couronne d'Epines , près les Mathurins , qui
continue de graver avec fuccès la fuite des Hom
mes Illuftres du feu freur Defrochers , Graveur du
Roi , vient de mettre au jour les Portraits fuivans ,
CHARLES , ARCHEVESQUE DUC DI CAMBRAY ,
Pair de France , Prince du Sr Empire , Comte de
Cambrefis.
PIERRE - LOUIS MOREAU DE MAUPERTUIS , de
Académie Royale des Sciences. Ces Vers , qui
font au bas , font de M. de Voltaire .
Le
2706 MERCURE DE FRANCE.
Le Globe mal connu , qu'il a fçû meſurer ,
Devient un Monument où fa gloire ſe fonde ;,
Son fort eft de fixer la figure du Monde ,
De lui plaire & de l'éclairer.
Le Sr Lemaire , Maître de Mufique à Paris , vient
de mettre en vente un Recueil d'Airs de fa
compo
fition , mêlés de Duo , Récits de Baffe , Vaudevilles ,
Rondes de Table , Chanfons à danfer , Ars tendre
férieux , prix 3 livres . On trouve chés le même Auteur
cinquante & une Cantatilles , avec Simphonie ,
& fans Symphonie , dont quarante- fix pour les Def
fus ou Hautes-Tailles ,& cinq en Baffes - Tailles ,dont
fept nouvelles pour l'année 1744. au prix de 24.
fols piéce . Il y en a cinq nouvelles de l'année 1743 .
fçavoir , le Jour , la Nuit , la Voix de Climene , Orphée
, Mercure Pan. Un Concert de chambre en
trios , parties féparées , in-folio , gravé , 2. liv. 8. f.
un Recueil d'Airs de 3. liv . un autre Recueil de
Motets , 30. f piéce..
?
Le Sr Lemaire demeure préfentement , ruë S. André
- des- Arts , vis-à- vis la ruë Gift-le- coeur , chés un
Vitrier , au premier appartement . Ses Ouvrages fe
vendent à Paris , chés les Srs Ballard pere & fils ,
rue S. Jean de Beauvais ; Mad. Boivin , rue S. Honoré
, à la Régle d'or ; le Sr le Clerc , ruë du roule ,
la Croix d'or ; à Lyon , chés le St Debretonne , tué
Merciére ; à Rouen , chés le Sr Heufé , Maître de
Danfe ; à Bordeaux , chés les Libraires ; à Bruxel
les , chés les Srs Vafe , Libraires.
Nicolas Lebraffeur , Marchand Papetier à Paris ,
donne avis au Public , qu'il a reçû de la part de
P'un de fes Freres qui eft actuellement à Pontichesy,
& qu'il a rapporté de la Chine le fecret de faire
de
DECEMBRE. 1743. 2707
de l'Encre parfaite ; tant Luifante , Double , que
Seconde, qui ne s'épaiffit point . Il vend toutes fortes
de Papier : Régiftres , Relieure , façon de Lyon &
autres : Canifs de Paris : Cire d'Eſpagne ; Plumes
d'Hollande : Ecritoires, & toutes fortes de Marchandifes
concernant l'Ecriture. Il demeure ruë Aubry→
le Boucher , au grand Livre de Lyon.
,
On avertit le Public , que M. de Lefpine étant
mort , fes heritiers font dans l'intention de vendre
les Machines que cet habile Artiſte a inventées , &
dont l'Académie des Sciences conferve aujourd'hui
les modéles . Cet illuftre Corps a rendu juſtice au
mérite de ce Sçavant Machiniſte , qui ne fût redevable
des Eloges dont on l'a honoré qu'à
fon heureux génie. Son affiduité à l'étude lui tint
lieu de maître ; il fe fit lui - même ou pour
mieux dire , il fût le feul Artifan de la réputation
qu'il s'eft acquife. Entr'autres Ouvrages de Mécha
nique , for is de fes mains , on ne fe laffe point d'admirer
un Tableau mouvant , repréfentant un Théatre
, compofé de cinq décorations differentes ; les
perfonnages font d'un des plus fameux Peintres du
fiécle ; la marche eft accompagnée d'un Orgue ,
jouant feul plufieurs airs en quatre parties.
Les Curieux qui défireront faire l'acquifition de
quelques unes de ces Machines , pourront s'adreffer
a M Gillet , Maître Plombier , raë Galande , près
le paffage de S. Blaife.
ELOGE de M. de Lefpine.
Mufe , chante avec moi cet Artiſte connu ,
Qui dans le Méchaniſme inſtruit par la Nature ,
Et fans autre fecours , au faîte parvenu ,
Scût par fes mouvemens animer la Peinture .
C'eft
2708 MERCURE DE FRANCE.
C'eft par lui que l'efprit humain
Vit des caractéres d'airain
Former , par le moyen de differens mobiles ,
Les calculs les plus difficiles.
C'étoient là fes effais , quand ce génie heureux
Surprit les regards curieux
D'un miracle de Méchanique .
Sur le devant d'un très - petit Buffet
Une toile abaiffée , au fignal d'un fifflet ,
Ouvre un Théatre magnifique ,
Fourni d'Acteurs & de Mufique.
Là , pendant que l'oeil fatisfait
•
Par la variété de cinq riantes Scénes ,
Parcourt les bois , les valons & les plaines ,
( De ces puiffans refforts , prodigieux effet ! )
Laffé
L'ame favoure une harmonie
Telle que l'a produit fur un Clavier parfait ,
Une brillante main qu'échauffe Polymnie ,
Et l'efprit y jouit d'un fpectacle complet.
La récompenfe encor manquoit à cet Ouvrage.
Un jour , dans un charmant Bocage ,
Impénétrable aux ardeurs du Soleil ,
par fes travaux bien plus que par fon 'âge ,
Notre Artiſte attendoit les douceurs du fommeil ,
Tandis que les Oifeaux , fufpendant leur ramage ,
Du Sonore Automate écoutoient les leçons :
Apollon , qui ce jour defcendu du Parnaffe
Sur les côteaux voifins s'amufoit à la Chaffe,
Fût faifi tout à coup de ces merveilleux -fons.
1
Qu'enDECEMBRE.
1743 . 2709
Qu'entens je ! Quels accords enchantent mon
>oreille ?
Seroit - ce le tendre Lully ,
Ou l'impétueux Corelly ?
Mais , que vois-je ? Quelle merveille !
C'eft de Leſpine ! Et tandis qu'il fommeille
Cet Automate feul , que fa main a formé ,
Fait retentir ces bois des fons qui n'ont charmé !
C'en eft affés . Phébus reconnoît ſon éleve .
Viens à ma Cour. Alors le bon Vieillard fe leve
Et fe hâtoit vers lui d'un pas lent , quand foudain
Ce Dieu le ranimant de fon fouffle divin
Rend à fon front ridé fa premiére jeuneſſe ,
Et par Pégafe , au fommet du Permeffe
Il fait placer ce mortel fortuné
Au rang, qu'à fes pareils fon choix a deſtiné .
M. Chycoineau , Confeiller d'Etat , Premier Mé
decin du Roi , ayant vû la guérifon d'un grand Prélat
, des Rougeurs , Dartres & Boutons qu'il avoit
fur le vifage depuis plus de huit ans , lequel a fait à
la Dame de Leftrade une penfion fa vie durant , &
ayant appris d'ailleurs la guérifon de plufieurs autres
Perfonnes confidérables , & qu'elle traitoit ces
Maladies depuis plus de 40. ans avec fuccès & applaudiffement
, a bien voulu donner fon Approbation
pour débiter fes Remédes , pour l'utilité & le
foulagement du Public ; fçavoir , une Eau qui guérit
les Dartres vives & farineufes , Boutons , Rougeurs,
Taches de rouffeur & autres Maladies de la Peau ;
& un Baume blanc , en confiſtance de Pomade , qui
te les cavités & les rougeurs après la petite vérole
f
2710 MERCURE DE FRANCE .
le ; les taches jaunes & le hâle , unit & blanchit le
teint. Ces Remédes fe gardent tant que l'on veut ,
& peuvent fe tranfporter par tout.
Les Bouteilles de cette Eau font de 2. 3. 4. &
6. livres & au deffus , felon la grandeur. Les Pots
de Baume blanc font de 3 livres 10. fols , & les demi
Pots d'une livre 15. fols,
Mad. de Leftrade , demeure à Paris , ruë de la Comédie
Françoise, chés un Grainetier , au premier Etage.
Il y a une Affiche au- deffus de la porte.
&
La veuve Bailly renouvelle au Public fes affûrances
, qu'elle n'a point quitté fon commerce , que
les véritables Savonettes de pure crême de Savon ,
dont elle feule a le fecret , le diftribuent toujours
chés elle , rue du Petit Lyon , à l'Image S. Nicolas ,
proche la rue Françoife , Quartier de la Comédie
Italienne .
***** X** X* X******
NOEL, Cantique.
UN Dieu vient de naître ;
Tout le fait connoître ;
L'Ange triomphant
Nous annonce l'Enfant.
Chantons la Naiffance
D'un Dieu plein d'amour .
O charmante nuit , plus belle que le jour !
Mille fois Noel ;
En reconnoiffance ,
Chantons d'Ifrael
L'EmEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATION
TMS
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
DECEMBRE. 1743 .
2713
L'Emmanuel :
Mille fois Noel.
L'objet adorable
Naît dans une Etable ;
De ce Roi nouveau
Le Trône eft un berceau :
Chantons , & c.
***
Adoré des Anges ,
Il pleure en des langes :
Fils de l'Eternel ,
Il fouffre en criminel : bisa
Chantons , & c.
*XX
Maître du Tonnerre ,
Ce Dieu , fur la Terre
Enfant malheureux ,
bis.
Sent un froid rigoureux : bis.
Chantons , &c.
**
Que fes tendres larmes
Pour nous ont de charmes !
C'eſt à nos malheurs
Qu'il donne tant de pleurs :
Chantons , &c.
bis,
Victime
2712 MERCURE DE FRANCE .
Victime ineffable ·
De l'homme coupable ,
On le voit fouffrir ;
On le verra mourir :
Vibe
Chantons , & c.
***
Agneau falutaire ,
Un fort volontaire
Conduit l'Immortel
De la Crêche à l'Autel : bist
Chantons , & c.
* x+
La fource des
graces
Coule de fes traces ;
Suivons les Paſteurs ,
En vrais Adorateurs :
Chantons , & c .
**
Sur les pas des Mages ,
Portons nos hommages
Les voeux innocens
Sont nos dignes préſens :
Chantons , & c.
Dieu qui fe fait homme ,
Et Jefus fe nomme ;
biş
bis
Now
DECEMBRE . 1743 . 2713
•
Nous ouvrant les Cieux ,
Fait les hommes des Dieux :
Chantons , & c.
bis.
GAVOTTE BACCHIQUE .
N cherchons qu'à rire & boire ;
Ne fongeons qu'à remplir nos défirs ;
Fuyons les foupirs ;
Quel abus de croire ,
Qu'on peut être heureux
Sans contenter ſes voeux :
Aimez , s'il vous prend envie ;
C'eft un doux & cher amufement :
Devenir Amant ,>
Ce n'eft pas folie ,
Mais fouffrir toujours ,
C'eft perdre fes beaux jours,
Bacchus a droit de nous plaire ;
Ses plaifirs font de toute ſaiſon :
Sa douce boiffon
Sçait nous fatisfaire ,
Et plus on en prend ,
Plus le coeur eft content.
1. Vol. H SPEC2714
MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
EXTRAIT d'une Comédie en vers &
en trois Actes , dont l'Auteur ne fe nomme
pas. Elle eft intitulée : Les Petits Maîtres ;
elle fut repréfentée fur le Théâtre Italien
Le 2.fuillet dernier.
ACTEUR S.
Le Marquis , Petit-Maître , le Sr. Rochard.
La Marquife , veuve ,
la Dlle Silvia.
La Comteffe , parente du Marquis , la Dile
Thérefe.
Le Chevalier , Petit - Maître , ami du Marquis
,
le Sr. Balleti.
M. Bertrand , Intendant du Marquis , le Sr.
Sticotti.
Merlin , Valet du Marquis , le Sr. des Hayes.
Marton , Suivante de la Marquiſe , la Dlle
des Hayes.
La Scéne eft dans la Maifon du Marquis .
Lquí la plus grande partie de l'action
A Comteffe , parente du Marquis , chés
Théâtrale fe paffe , ouvre la Scéne avec le
Chevalier , faux ami du Marquis. Ils viennent
de grand matin chés lui, pour tramer fa
perte.
DECEMBRE. 1743. 2715
perte. Voici comment le Chevalier fait l'expofition
du fujet , parlant à la Comteffe :
.. Maître & Valets , tout dort dans ce Logis :
Notre Marquis fonmeille au fein de l'indolence ,
Ou bercé des regrets de ſa mauvaiſe chance ,
De fes déréglemens fe reprochant l'excès ,
Il veille, en máudiffant un malheureux fuccès.
La Comteffe fait entendre que le Marquis
a fait une groffe perte au jeu , & qu'elle en
a inftruit fes parens , par un bon motif. Le
Chevalier loüe fon bon coeur , & vante le
fervice qu'ils vont lui rendre tous deux , en
le faifant interdire . Ils font très - furpris de
voir la Marquife fi matin chés le Marquis ;
le Chevalier fe propofe de lui parler , & dit
à la Comteffe de cacher fa furprife.
La Marquife , qui fe défie également de la
Comteffe & du Chevalier , plaint avec eux
le fort déplorable, où la paffion du jeu a jetté
le Marquis. Ils s'exhortent les uns les autres
à remuer tous leurs amis ; le Chevalier & la
Comteffe quittent la Márquife , pour aller
agir de leur côté , après l'avoir invitée à en
faire autant.
La Marquife étant reftée feule , fait connoître
fes véritables fentimens dans ce monologue.
Je ne m'en tiendrai point à des propos ftériles ;
J'efpére lui donner des fecours plus utiles :
Hij Voilà
2716 MERCURE DE FRANCE.
Voilà nos gens de Cour ; grand tapage grand :
bruit ;
Toujours bien des difcours , & toujours peu
fruit.
de
Encore fi ceux- ci n'avoient que le langage ,
Que les déhors fardés , dont la Cour fait ufage ;
Mais vouloir pouffer l'art jufqu'au point de trahir
Ceux qu'avec plus de zéle on fembleroit fervir ,
De tout vice , à mon fens , c'eſt le plus déteſtable;
Et je croirois garder un filence coupable ,
Si je ne découvrois au Marquis aujourd'hui
Les indignes complots que l'on fait contre lui.
La Marquife,fe promet d'être mieux inftruite
des complots dont elle vient de parler ,
par le retour de Marton fa fidelle Suivante .
Marton vient , habillée en Dame : elle demande
à la Marquife quel eft l'objet de fon
traveſtiſſement. La Marquife lui répond qu'-
elle en fera inftruite , & lui demande compte
de la commiffion dont elle l'a chargée auprès
d'Oronte : Marton lui en rend
cette Lettre d'Oronte même :
par
compte
Marquife , vos foupçons ne font que trop certains
Le Chevalier & la Comteffe
M'ont découvert leurs coupables deffeins :
Jugez fi ma délicateffe
A pû fouffrir la propofition ,
Que contre le Marquis ces bons Amis m'ont faite ,
? .
De
DECEMBRE . 1743. 2717
De quitter ma retraite ,
Et pourfuivre avec eux fon interdiction .
J'ai crû devoir , autant qu'il m'a ſemblé poſſible ,
Pour n'être point ſuſpect ,
Cacher par mon filence & mon air circonfpect ,
A de tels procedés combien j'étois fenfible :
Agiffez donc ; fuivez votre coeur généreux ;
S'il eft befoin , je vous feconde :
Je ne renonce point au monde ,
Pour le fecours des malheureux.
La Marquife fe difpofe à tirer le Marquis
des piéges que le Chevalier & la Comteffe
lui tendent . Pour s'en prévaloir elle dit à
Marton de la feconder dans une fi noble entreprife
: elle fait entendre , que le Marquis
lui avoit été deſtiné autrefois pour époux ;
qu'elle l'a toujours eftimé , quoiqu'il n'ait
pas trop pris foin de s'en rendre digne ;
qu'elle n'oubliera rien pour le faire changer
; elle ajoute , parlant toujours à Marton
:
Je veux dans tout ceci que tu me fois utile ,
Obliger le Marquis , & fous un autre nom :
Depuis huit jours au plus , que tu me fers , Marton,
On ne te connoit point ; j'ai donc fur toi la vûë ,
Pour jouer près de lui le rôle d'inconnuë :
Voilà le vrai motif de ton déguifement ;
Je remets à t'inftruire un peu plus amplement.
H iij
Elle
2718 MERCURE DE FRANCE.
Elle fait defcendre Marton dans le Jardin ,
voyant venir Merlin , confident du Marquis .
La Marquife flate Merlin , de maniére à lui
faire croire qu'elle eft amoureuse de lui .
Merlin fe trouvant au - deffus de ſon état
de Valet , & voulant faire accroire à la Marquife
, qu'il n'eft pas ce qu'il paroît à ſes
yeux , lui dit d'une air de fatuité :
Ah ! Madame , il en eft que le malheur expofe
" A l'affront d'un état indigne ; au -deffous d'eux....
le vice feul doit nous rendre honteux.
Mais , nou ;
La Marquife fe retire , & prie Merlin de
prévenir fon Maître en fa faveur.
Le Marquis querelle Merlin , & lui fait
fentir tout le poids de fa mauvaiſe humeur.
Merlin le radoucit d'abord , en lui apprenant
qu'un de fes Fermiers vient d'apporter
un gros fac d'argent à fon Intendant ; le
Marquis en eft tranfporté de joye , & dit à
Merlin d'aller chercher le Chevalier.
La Marquife vient fe préfenter au Marquis,
qu'elle trouve chantant quelques Fragmans
d'Opéra. Elle l'avertit des piéges
qu'on lui dreffe ; lui promet des fecours effectifs.
Le Marquis ne fe refufe pas aux fecours
qu'elle lui offre , mais il lui dit qu'elle
eſt mal inſtruite fur la défiance qu'elle prétend
lui donner au fujet de la Comteffe &
du Chevalier ; il lui apprend que fon Intendant
DECEMBRE. 1743. 2719
+
dant lui doit apporter une groffe fomme , &
que c'eft ce qui le met de fi bonne humeur ;
la Marquife lui infpire la même défiance fur
fon Intendant , qui confpire contre lui avec
fes ennemis ; il n'en veut rien croire , & la
Marquife ne lui fait pas moins efpérer de le
fervir efficacement.
La Marquife étant fortie , le Marquis lui
rend juſtice en ces termes , tant pour le paſſé
que pour le préfent & pour l'avenir :
Au fond la Marquife eft aimable ;
Elle eft folide Amie , & franche & ferviable ;
Et je ne puis la voir fans quelque émotion , &c.
M. Bertrand, Intendant du Marquis, vient
à lui, chargé de papiers , qu'il lui fait figner
aveuglément, parce qu'il lui en doit revenir
de l'argent , à ce qu'il lui fait entendre . Ces
papiers qu'il lui fait figner , doivent fervir
au Chevalier & à la Comteffe, à faire interdire
le Marquis. Cet Intendant, qui eft d'intelligence
avec les faux amis du Marquis , le
quitte après lui avoir promis de lui faire
prêter de l'argent par un ufurier , avec qui il
partage le fruit de l'ufure.
Nous ferions trop prolixes , fi nous entrions
dans le détail de tout ce qui concerne
le jeu de Théâtre ; ainfi nous croyons qu'il
Hiiij fuffit
2720 MERCURE DE FRANCE.
fuffit de nous en tenir au fond de l'action .
Le voici en peu de mots.
La Comteffe & le Chevalier difparoiffent
aux yeux du Marquis ; il apprend avec furprife
qu'ils fe font mariés à fon infçû , &
qu'ils n'ont rien oublié pour le faire interdire
& pour achever de le ruiner; c'eft la Marquife
qui inftruit le Marquis de toutes ces
perfidies. Quoiqu'elle lui faffe toucher au
doigt toutes les circonftances de la plus nojre
des trahifons , il en eft fi peu ému , que
voici toute la réponſe qu'elle en tire :
Un Intendant me vole ?
Qu'ai-je à dire à cela ? Cet homme fait fon rôle
Peut-être ,s'il avoit beaucoup de probité ,
Je n'y trouverois pas la même utilité , &c.
La Comteſſe me trompe..... Eh ! quoi ? c'eſt ma
parente ;
Ce titre eft fuffifant , pour que mon bien la tente s
Mon Ami me trahit , par le plus lâche tour ?
Mais il fait fon emploi ; c'eſt un ami de Cour.
La Marquife,voyant qu'elle s'eft vainement
flatée de le fecourir , & que pour fon malheur
, elle ne fçauroit le rendre digne de fes
foins , lui dit enfin
Soins ,
DECEMBRE . 1743 . 2721
Soins , difcours , actions , rien ne peut vous convaincre
;
Vous êtes l'ennemi , que je ne fçaurois vaincre ;
Inutiles efforts ! J'en dois défefpérer ;
Le fond de votre coeur vient de fe déclarer.
Jamais la folle erreur n'enpeut être bannie.
Vous l'avoüerai - je encore ? après m'avoir punie
De l'orgueil d'avoir crû pouvoir vous corriger ,
J'ai regret aux remords qui doivent me venger.
Ces derniéres paroles de la Marquife font fi
humiliantes pour le Marquis , & il en eft fi
vivement penetré , qu'il fe jette aux pieds
de fa généreufe Amante , & lui marque fon
répentir par ces Vers :
Jufqu'au fond de mon coeur votre difcours pénétre ;
Il éclaire mes yeux , exprime un fentiment ,
Qui dans mon ame opére un fubit changement ;
Il en bannit l'erreur , & ne laiffe en fa place
Que l'efpoir d'obtenir votre cftime & ma grace ;
Ne la refufez point ; je l'implore à genoux.
La Marquife , touchée de fon répentir lui
pardonne , & tous deux font grace à Merlin
de toutes fes friponneries,dont il promet
à fon tour de fe corriger.
H v Le
2722 MERCURE DE FRANCE.
Le 15. Decembre , les mêmes Comédiens
remirent au Théatre la Comédie du Mari
Garçon , de M. de Boiffy , laquelle fut fuivie
de la Folle raifonnable . Ces Piéces furent terminées
par un nouveau Feu , compofé de
differens morceaux d'artifice , ingénieuſement
compofés & parfaitement bien exécutés.
Le 23. ils donnerent la premiére repréfentation
d'une petite Comédie nouvelle en
Vers & en un Acte, qui a pour titre, la Déroute
des Pamela . Cette Piéce , qui a été applaudie
, eft fuivie d'un Divertiffement de
Chants & de Danfes , très -bien exécuté par
Les principaux Acteurs de la Troupe. Le Sr
Blaife en a compofé la Mufique , qui eft toujours
bien caractérisée .
Le 19. l'Académie Royale de Mufique re
mit au Théatre l'Opéra de Roland , qui n'avoit
point été repris depuis le 13. Novembre
1727. Cette magnifique Piéce a été remife
d'une manière très-brillante , foit en
habits , Décorations , & tout ce qui peut
contribuer à l'exécution d'un des plus beaux
Opéra de Mrs Quinault & Lully ; il a été
reçû avec un applaudiffement général. On
en pourra parler plus au long.
M. le Duc de Chartres & Madame la Ducheffe
DECEMBRE. 1743 . 2723
cheffe de Chartres affifterent à la feconde
repréſentation de cet Opera , placés dans la
Loge du Roi. Il y eut une affemblée des
plus nombreuſes & des plus brillantes .
Le 6. les Comédiens François donnerent
la premiére repréfentation d'une Comédie
nouvelle en Vers & en cinq Actes , intitulée
Pamela , de M. de la Chauffée , de l'Académie
Françoife. Cette Piéce n'a pas eû
d'autre repréſentation , l'Auteur l'ayant retirée.
Le 21. on repréſenta la Tragédie d'Electre
, de M. de Crebillon , qui fut fuivie de
la petite Piéce de la Nouveauté. La nouvelle
Actrice joua dans les deux Piéces ,
toujours avec les mêmes applaudiffemens.
M. le Duc de Chartres & Madame la Ducheffe
de Chartres honorerent ce Spectacle
de leur préfence.
NOUVELLES ETRANGERES ,
TURQUI E.
O dernier,que leKaya du Pacha de Bagdad ya
Na appris de Conftantinople , du 20. Octobre
"
apporté des lettres , par lefquelles ce Pacha a mandé
Hvi
atl
2724 MERCURE DE FRANCE.
·
au Grand Seigneur , que Thamas- Koulikan s'étoit
emparé de la Ville de Kirkind , après un fiége de
quelques jours ; qu'il s'étoit avancé enſuite du côté
de Moful , avec la plus grande partie de ſon armée,
& qu'il avoit invefti cette Place ; que s'étant rendu
entiérement maître du cours du Tigre , entre Moſul
& Kirkind , il tiroit par ce fleuve toutes les provifions
dont il avoit befoin pour la ſubſiſtance de ſes
troupes , & que pour affamer l'armée Ottomane ,
il achetoit à un très haut prix les vivres & les denrées
, que les habitans des Villages voifins portoient
à fon camp ; que fon Fils avoit marché vers Erzerum
avec un Corps de troupes , & qu'on croyoit
qu'il avoit deffein de former le Siége de cette derniére
Ville.
·
On a été informé en même tems , que plufieurs
Princes Arabes , ayant été gagnés par l'argent & par
les promeffes de Thamas - Koulikan , s'étoient engagés
à l'aider de toutes leurs forces , & que quelquesuns
l'avoient joint avec leurs troupes .
Le Pacha de Bagdad , a chargé fon Kiaya de faire
de fortes inftances auprès du Divan , pour qu'on fe
prefsat de lui envoyer les fecours qu'on lui a promis
, & fe plaignant vivement dans les dépêches
qu'il a écrites à fa Hauteffe , de ce qu'on n'a pas
pris les méfures convenables pour s'op ofer aux entreprifes
des Perfans , il repréfente que leurs fuccès
ne doivent pas lui être imputés . Il ajoûte , que Thamas
-Koulixan tente toutes fortes de moyens , pour
ébranler la fidélité des troupes Ottomanes , & pour
engager les habitans de la Province de Bagdad , à
fecouer le joug de la domination de Sa Hauteffe.
Quoique ce Pacha donne au Grand Seigneur les
plus fortes affurances de fon zéle pour le fervice de
Sa Hautefle , cependant il eft fort fufpect à la Porte
; mais dans les circonstances préfentes , on n'a pas
jugé
DECEMBRE . 1743- 2725
jugé à propos de lui marquer trop de défiance.
Le Grand Seigneur , attribuant les progrès de
Thamas -Koulikan à la mauvaife conduite du Grand
Vilir , a désolé ce Premier Miniftre , & lui a donné
P'Aga des Janifaires pour fucceffeur. Sa Hauteffe a
envoyé en même tems ordre aux Pachas de Belgrade
& de Sophie , de fe rendre à Conftantinople , &
l'on croit que la Charge de Capitan Pacha , eſt deſtinée
au premier , & que le fecond fera fait Caimacan
de cette Ville.
SUEDE .
mande de Stockclm, du 2 du mois dernier,
que le Prince , élû pour fuccéder à la Couronne
, étant arrivé le 23. du mois précédent à Lilienholm
, Bourg fitué à une petite diſtance du Fauxbourg
Méridional de cette Ville , il y fut complimenté
au nom du Roi par le Baron d'Ackerhielm ,
Grand Maréchal de la Cour , & que l'après midi ,
il te rendit à Carelfberg , où il trouva les Seigneurs,
les Gentilshommes & les Officiers , deftinés à compoler
fa maifon . Le lendemain il alla à Stockolm
incognito , & il rendit fes refpects au Roi , qui eut
avec lui un long entretien.
Le 27 , ce Prince fit fon entrée publique avec de
grandes cérémonies .
On a appris du 12. du mois dernier , que ce Prince
affifte régulièrement à toutes les Affemblées du
Sénat , & que non- feulement il donne une attention
particuliére à s'inftruire des Loix & des Conftitutions
du Royaume , mais encore qu'il s'eft appliqué avec
tant defuccès à apprendre la Langue Suédoife , qu'il
commence déja à la parler .
Les articles de la Capitulation que ce Prince a
promis d'obferver , portent qu'il profeffera conftamment
2726 MERCURE DE FRANCE.
tamment la Religion Luthérienne ; qu'il confultera
le Roi & le Sénat pour le choix de la Princeffe qu'il
époufera ; qu'il ne fortira jamais de Suéde , fans le
confentement des Etats ; que lorsqu'il fera monté
fur le Trône , il gouvernera felon les Loix & les
Conftitutions du Royaume ; qu'il ne changera rien
aux Réglemens qui feront faits par les Diettes; qu'il
ne difpofera d'aucune Charge Civile , ni d'aucun
Emploi Militaire en faveur des Etrangers , & qu'il
ne fera jamais entrer aucunes troupes Etrangères
dans la Suéde.
Le Roi lui a rendu vifite , & S. M. lui a fait préfent
d'une épée d'or , enrichie de diamans .
On apprend de Stocxolm , du 26. du mois dernier
que la Fête , ordonnée par le Marquis de Lanmarie
, Ambaffadeur de S. M. T. C. à l'occafion du rétabliffement
de la paix ent e la Suéde & la Ruffie
fut exécutée le 24 , & que le Roi a fait , ainfi le
que
Prince Royal , Phonneur à cet Ambaffadeur d'y
affifter.
Le Marquis de Lanmarie avoit fait élever vis- àvis
de fon Hôtel , une Décoration repréſentant le
Temple de la Paix , & qui étoit illuminée avec
beaucoup de magnificence , auffi bien que l'Hôtel
de cet Ambaffadeur , & toutes les Maiſons voifines.
Le fouper , pendant lequel il y eut plufieurs falves
d'artillerie , fut fuivi d'un Bal qui dura la plus
grande partie de la nuit , & l'on fit couler deux
Fontaines de vin pour le peuple devant l'Hôtel de
cet Ambaffadeur.
Le Marquis de la Chetardie eft parti pour fe rentdre
à Pétersbourg ; & le Roi , lorfque cet Ambaffadeur
a pris congé de S. M , lui a donné fon
Portrait enrichi de diamans.
RUSSIE
DECEMBRE. 1743. 2727
O
RUSSIE.
Nmande de Pétersbourg , du 12. du mois der
nier, que le 7, il y eut un magnifique Bal chés la
Czarine , & que le 9, cette Princeffe vit une répréfentation
de la Tragédie Françoife , intitulée Athalie.
S. M. Cz . aréglé qu'il y auroit toutes les Semai»
nes à la Cour , jeu & concert les Dimanches & les
Vendredis , Bal les Mardis & les Jeudis , & Comédie
Françoiſe les Lundis & les Samedis . Elle paroît avoir
pris beaucoup de goût pour ce Spectacle , & l'on
afsûre qu'elle eft dans le deffein d'attacher à ſon fervice
une Troupe de Comédiens François .
Cette Princeffe a fait préſent d'une épée d'argent
à chacun des Officiers Suédois , qui étoient prifonniers
à Petersbourg,& la plupart d'entr'eux font déja
partis , pour retourner en Suéde.
On mande de Péterfbourg , du 19. du mois dernier
, que le Comte Erneft Biron , qui eft toujours à
Jaraflow avec toute la famille , ayant montré trop
d'impatience d'être remis en liberté , la Czarine lui
a fait fçavoir qu'elle n'étoit pas fatisfaite de fa conduite
.
On croit que S. M. Cz. permettra au Comte Guf
tave Biron , de revenir à Pétersbourg , pour tâches
de rétablir ſa ſanté , qui eft fort altérée.
ALLEMAGNE.
par
Na appris de Francfort , que l'Empereur avoit
fait dans fes troupes une Promotion ,
laquelle
elle avoit nommé le Prince de Grinberghen,
Feldt Maréchal ; le Prince de Saxe Hildburghaufen
, Général d'Artillerie ; le Comte de Keyferftein ,
le Marquis de Tavanes & le Comte de Hollenstein ,
Majors Généraux.
It
1728 MERCURE DE FRANCE,
Il arriva le 2. du mois dernier , à un Adjudant du
Prince de Lobckowitz , qui a mandé à la Reine de
Hongrie par cet Officier , que les Espagnols étant
décampés de Rimini, pour fe retirer du côté de Fano
& de Pefaro , il étoit allé occuper le camp qu'ils
avoient abandonné.
On mande de Hanover du 15. du mois dernier ,
que le Duc de Cumberlan , à qui le Prince Royal
de Dannemarck avoit envoyé une procuration pour
époufer en fon nom la Princeffe Loüife d'Angleterre
, avoit époulé cette Princeffe avec beaucoup
de cérémonie .
Les lettres de Francfort marquent qu'on y avoit
reçû une réponse de la Reine de Hongrie , au Refcrit
dans lequel l'Empereur fe plaint de ce que l'Electeur
de Mayence à fait inférer dans les Actes de
l'Empire , un des derniers Ecrits de la Cour de
Vienne.
La Reine de Hongrie a ordonné de démolir les
Fortifications de Straubingen.
On a appris de Fribourg du 20. du mois dernier ,
que le Général Damnitz , qui y commande , ayant
appréhendé qu'un Corps de troupes Françoifes ne
voulut paffer le Rhin , il tint un Confeil de guerre ,
où affiftérent les autres Généraux , après lequel il fit
partir un courier pour Vienne. Il dépêcha en même
tems d'autres couriers aux autres Officiers Géné
raux , qui commandent ailleurs, pouleur ordonner
de le tenir prêts à le joindre en cas de néceffité , avec
les troupes qui font en quartier dans leurs Départemens.
Le 18 , il fit conduire à Fribourg , les munitions
de guerre & de bouche qui étoient à Endingen , &
l'on a dû transporter en cette Ville tout ce qui
étoit dans les magazins des autres Places du Brifgaw.
Ce
DECEMBRE. 1743. 2729
Ce Général a envoyé ordre à toutes les troupes
Hongroifes , qui étoient dans des poftes avancés ,
de les abandonner , & de fe rapprocher de cette
Place , qu'il a fait munir abondamment , en cas que
les François veuillent en former le Siége.
le
On a appris de Vienne du 23. du mois dernier ,
que le Prince Charles de Lorraine fit le 19 , àl'Impératrice
Douairiére & à S. M. Hongroife , la demande
de la Princeffe foeur de la Reine , & que
même jour S. M. déclara que les Fiançailles de cette
Princeffe & de ce Prince fe feroient le 30 , & que
leur mariage feroit célébré le 7. du mois prochain.
On mande de Francfort du 3. de ce mois , que
l'Empereur a fait remettre à la Diette de l'Empire ,
deux Décrets de Commiffion Impériale , l'un pour
faire réparer les Fortifications de Khel & de Philifbourg
, l'autre pour ordonner de conftruire à Wetslaar
un Palais , dans lequel la Chambre Impériale
tiendra fes Affemblées .
On a appris que les François avoient conftruit
trois Redoutes dans l'Ile de Reignac .
Les lettres de Suabe marquent qu'ils fe font emparés
d'un magazin , qui appartenoit à S. M. H , &
dans lequel ils ont trouvé 270e. facs de grains.
On apprend de Vienne du 30. du mois dernier ,
que la Reine de Hongrie a fait expédier une Lettre
Circulaire à tous les Seigneurs du Royaume de
Hongrie , pour les inviter à fe trouver aux nôces de
la Princeffe , foeur de S. M.
ITALI E.
N mande de Rome , que le Pape a fait expédier
les difpenfes , dont la Princeffe , foeur de
la Rejne de Hongrie a befoin , pour épouser le
Prince Charles de Lorraine.
On
2730 MERCURE DE FRANCE.
On a appris de Rimini du 8. du mois dernier ,
que le Prince de Lobckowitz , étant venu occupér
près de cette Ville , avec l'armée qu'il commande ,
le camp que les Eſpagnols ont abandonné , il détacha
le 4. les Régimens de Huffards de Havor & de
Spleni & les Esclavons , avec ordre de s'avancer à la
Catolica , & de s'y établir ; que le 7 , un Corps de
troupes Espagnoles fe mit en marche fur deux co-
Jonnes , pour tâcher de furprendre ce pofte , & que
chaque colonne prit une route differente.
La premiére fe préſenta le lendemain à la pointe
du jour devant la Catolica , & l'on ne fut averti de
fon approche , que par les Gardes avancées qui la
découvrirent auffi tôt ,pour regagner ce pofte & pour
informer le Commandant de l'arrivé des Eſpagnols,
mais cette colonne n'ayant pû être jointe affés- tôt
par
la feconde , dont les mauvais chemins avoient
retardé la marche , le Corps de troupes de la Reine
de Hongrie , qui étoit à la Catolica , eut le tems de
fe retirer.
Dès que le Prince de Lobcrowitz fut informé
qu'un détachement de l'armée de S. M. C. s'étoit
avancé à la Catolica , il marcha avec quelques troupes
, pour foûtenir celles par lesquelles il avoit fait
occuper ce pofte , mais il rencontra celles -ci à quelque
diftance de ce camp , où elles revenoient.
On mande de Fano du 9. du mois dernier , que
le Duc d'Atrifco , Lieutenant Général des armées
de S. M. C. fut détaché le 8 , avec un Corps de
troupes , pour aller attaquer le pofte de la Catolica,
qui étoit occupé par les Régimens de Huffards de
Havor & de Spleni , & par les Eſclavons des troupes
de la Reine de Hongrie.
Ce Corps fe mit en marche au commencement de
la nuit fur deux colonnes , dont la première , compofée
de douze Compagnies de Grenadiers ,
de
750
DECEMBRE. 1743. 2731
450. hommes de Cavalerie , de la Compagnie des
Carabiniers de la Reine , & d'une Compagnie de
Dragons du Régiment de Sagonte , étoit commandée
par le Duc d'Atrifco , Lieutenant Général , &
par le Marquis de Villadarias , Maréchal de Camp.
Le Marquis de Croix , Maréchal de Camp , & le
Marquis de Baffecourt , Brigadier , étoient à la tête
de la feconde colonne , qui étoit compofée de dix
Compagnies de Grénadiers & de soo. Miquelets.
Celle- ci , tandis que la premiére alla par le chemin
Royal , paffa par derrière la montagne , & ayant
trouvé la route beaucoup plus longue & plus difficile
qu'on ne l'avoit crû , elle ne pût arriver auffi tôr
que la premiére , qui fe préfenta le 8, à la pointe du
jour , vis-à- vis du Pont de la Fondriére de la Catolica.
·
Les ennemis , qui furent avertis de l'approche de
cette colonne , par leurs Gardes avancées , le retirérent
avec précipitation , & le Duc d'Atrifco s'étant
emparé de leur camp , fit brûler toutes les tentes &
les provifions qui s'y trouvérent. On y fit quelques
prifonniers , & l'on enleva dix -huit chevaux & plufeurs
bagages , que les ennemis n'avoient pû emmener.
Le Duc d'Atrifco demeura plus d'une heure en
bataille à la vue des ennemis , qui n'oferent revenir
fur leurs pas pour l'attaquer. N'ayant point
été joint affés - tôt, par la feconde colonne que commandoit
le Marquis de Croix , & n'ayant pas des
forces fuffifantes pour hazarder le combat , il ne
jugeapas à propos de troubler la retraite des troupes
de la Reine de Hongrie , & ayant raffemblé fon
Corps de troupes , il prit le parti d'aller rejoindre
Farmée .
Le Prince de Lobckowitz fit affembler toute fon
armée , dès qu'il fut informé que les troupes de la
Reine
2732 MERCURE DE FRANCE.
Reine de Hongrie , qui occupoient le pofte de la
Catolica , l'avoient abandonné ; il marcha fur le
champ avec quelques Compagnies de Dragons , &
ayant rencontré en chemin les Huffards & les Efclavons
qui s'enfuyoient , il fit des reproches très - vifs
aux Officiers , & obligea ces troupes de retourner.
Il ne leur a pas cependant fait repafler la riviére de
la Conca , & il n'a mis qu'un très - petit nombre de
Huffards dans la Catolica , ayant diftribué le reste
des Régimens de Havor & de Spleni , ainfi que les
Esclavons , dans les Caffines , de l'autre côté de la
riviére .
On apprend de l'Etat Eccléfiaftique , que le Prince
de Lobckowitz avoit envoyé ordre à tous les
détachemens qu'il avoit fait avancer du côté de la
riviére de la Conca , de revenir le joindre dans fon
camp fous Rimini; qu'il y avoit beaucoup de défertion
dans les troupes qu'il commande.
Les mêmes lettres portent que l'armée Espagnole
étoit toujours poftée très avantageulement entre
Fano & Pefaro ; mais que felon les apparences elle
iroit prendre inceffammeur des quartiers d'hyver
dans la Marche d'Ancône , & que le Duc de Modé
ne avoit fait demander au Gouverneur de cette Province
800. lits & 14009. muids d'orge.
ESPAGNE.
Napprend de Madrid , que l'Intendant de Marine
de Malaga, a donné avis à S. M. C. que le
19. Octobre dernier , le Vaiffeau le Chrift de Ste.
Croix , armé en courfe par quelques Négocians de
ce Port , y avoit conduit un Bâtiment Anglois ,
chargé de morue & de bois de Campeche , dont il
s'eft emparé à la hauteur d'Eftepona.
Les Espagnols fe font emparés des Va fleaux le
ReconDÉCEMBRE.
1743.
2733
Recouvrement , le Florimell , le Lyon , le Forward , la
Providence & le Friend Gordwill , commandés par les
Capitaines Hugh , Moff , Nicholſon , Sergeant ,
Keteher & Doleman.
L'Intendant de Marine du Ferol a mandé à S.M.
que les Armateurs Don Ignace d'Igarada & Olivier
Colin, ont conduit, le premier à Camarinas, un
Brigantin Anglois , dont il s'eft emparé à 40. lieuës
de Bayona , & qui portoit 1632. quintaux de moruë
de Terre Neuve en Portugal ; le fecond à Rivadeo
une autre Brigantin de la même Nation , chargé de
bled & de cuirs , qui alloit à Génes , & qu'il a pris
vers le quarante- huitiéme dégré de latitude Septentrionale
.
Le Roi a été informé par l'Intendant de Marine
de S. Sébastien , que la Frégate la Notre - Dame du
Rofaire , armée en courfe par Don Juan Dutri , avoit
enlevé à 80. lieuës du Cap Lefard , le Vaiffeau Anglois
la Galere de Londres , dont la charge confiftoir
en fer , en tabac & en poil de caftor.
Quelques Armateurs Efpagnols ont pris les Vaif
feaux le Robert & l'Agadier, commandés par les Capitaines
Touche & Dobfon.
Ӧ
NAPLES.
Na appris de Naples du 10. du mois dernier ,
que le 2, il arriva un courier , par lequel on a
été informé que le Duc de Modéne avoit jugé à
propos d'abandonner le camp , qu'il occupoit fous
Rimini , & de fe retirer à Fano avec l'armée qu'il
commande.
Le même courier a rapporté , que les troupes de
là Reine de Hongrie , qui font fous les ordres du
Prince de Lobckowitz , avoient marché à Rimini ,
depuis la retraite des Eſpagnols , & qu'un Corps
de
2734 MERCURE DE FRANCE.
de ces troupes s'étoit avancé à la Catolica.
Un autre courier que le Duc de Modéne a dépêché
au Roi , a fait fçavoir à S. M. que l'armée du
Roi d'Efpagne s'étoit retranchée entre Fano & Pefaro
; qu'elle y étoit dans une pofition très - avantageufe
, étant appuyée d'un côté à la Mer , & ayant
derriére elle des montagnes , & que le Duc de Modéne
avoit fait toutes les difpofitions pour y attendre
le Prince de Lobckowitz , en cas que ce Général fe
déterminât à le venir attaquer .
GENES ET ISLE DE CORSE.
Es avis reçûs de la Baftie du 15. Octobre derqu'il
ne s'efttien paffé en
de fort intéreffant depuis le départ des lettres précédentes
, & qu'à l'exception des quatre principaux
Ports de l'Ide , les Rébelles font maîtres de prefque'
tout le reste du Pays.
On a appris qu'un détachement de 300 Huffards
de l'armée de la Reine de Hongrie , ayant fuivi l'armée
Espagnole , il étoit tombé dans une embuscade,
& que la plupart de ces Huffards avoient été tués ou
faits prifonniers.
On mande de Génes du 13. du mois dernier , que
les Anglois demandent à la République de pouvoir
occuper Final , pour en faire une Place d'armes , &
l'opinion dans laquelle on eft que leur deffein eft de
remettre dès- à- préfent cette Ville au Roi de Sardaigne
, eft confirmée par plufieurs difpofitions que fait
ce Prince, lequel y a envoyé depuis peu un Officier
de diftinction de fes troupes.
Sur la nouvelle qu'on a reçûë de la réſolution que
le Roi de Sardaigne a prife d'y faire marcher deux
Régimens de fes troupes, le Gouvernement a donné
ordre qu'on en renforçât la garniſon de quelques
CompaDECEMBRE
1743 . 2735
Compagnies , lefquelles avec les troupes qui y font
déja , compoferont environ 5oo. hommes.
Les Rébelles de Corfe paroiffent difpofés à profiter
de l'embarras dans lequel le Traité conclu entre
la Reine de Hongrie & le Roi de Sardaigne met la
République , pour fecoüer entiérement le joug de
l'obéiffance , & le bruit court qu'ennuyés de ne
point recevoir de réponſe à leurs demandes , ils pen-
Tent à former une République indépendante , &
qu'ils font occupés à dreffer le plan de leur nouveau
Gouvernement.
Les lettres de la Baftie , dattées du 8. du mois
dernier, marquent que les Rébelles dans une affemblée
générale qu'ils avoient tenue à Ampugnano ,
avoient réfolu d'accepter les fept premiers articles
du Réglement , qui a été envoyé par la République,
mais que les habitans de la Balagne & de quelques
autres Piéves des montagnes , refufoient de le foumettre
à quelques-uns des autres articles .
.
GRANDE BRETAGNE,
N mande de Londres du 28. du mois dernier ,
que les Commiffaires de l'Amirauté ont reçû
avis qu'un Armateur de Philadelphie y avoit conduit
le Vaiffeau Efpagnol , le Prince des Afturies , à
bord duquel il y avoit 1 so. tonnes de cacao.
D'autres Armateurs de Philadelphie ſe font emparés
d'un Vaiffeau de Régiftre , qui venoit de la
Havanne, & à bord duquel il y avoit 10000. Piéces
de huit , & le Vaiffeau de guerre le Haftings a conduit
à la Virginie un Armateur Efpagnol , dont le
Vaiffeau étoit de vingt canons & de cent dix hommes
d'équipage.
On appris de Londres du 12. de ce mois , que le
Roi fe rendit le même jour dans la Chambre des
Pairs
2736 MERCURE DE FRANCE.
Pairs avec les cérémonies accoûtumées , & que S.M.
mandé la Chambre des Communes , fit le dif
ayant
cours fuivant :
MYLORDS ET MESSIEURS ,
Depuis votre derniére Séance , j'ai fait mies efforts
en conféquence de vos avis de votre affiftance , pour
la défense de la Maifon d'Autriche & pour le maintien
de l'Equilibre des Libertés de l'Europe . Il a plû à
Dieu de donner un heureux fucces à nos armes , conjoin-
4
tement avec celles de la Reine de Hongrie , en qualité
defes auxiliaires . Les ennemis de cette Princeffe ont
entiérement évacué fes Etats , & les puiſſantes armées ,
qui avoient marché à leur fecours , ont été obligées de
Je retirer de l'Empire. Dans cette conjoncture , ce m'eft
unegrandefatisfaction de vous apprendre que j'ai été
joint par un Corps de troupes de mes bons amis & Alliés,
les Etats Généraux . Par une fuite des mesures que j'ai
prifes , le Traité définitif entre moi , la Reine de Hongrie
& le Roi de Sardaigne, a été heureusement conclu
avec
il vous fera communiqué. Les avantages, qui ne peuvent
que réfulter de cette Alliance enfaveur de la cau-
Je commune , font évidens , & elle contribuëra particuliérement
à l'intérêt de mes Royaumes , en déconcertant
les vûës ambitieufes de la Couronne d'Eſpane ,
laquelle nous fommes engagés dans une guerre fi jufte
&fi néceffaire.Comme je ne fais point de doute que vous
n'agiffiez fur ces fondemens avec vigueur & avec conftance
nous pouvons espérer avec raison de voir la tranquillitépublique
retablie , & d'obtenir une paix générale
honorable. Ce font la les vûës que je fuivrai
avec toute l'attention & lafermeté poffibles , mais afin
de remplir ces grands objets , il est néceſſaire de prendre
des mesures vigoureuses , & je m'aflure que pour me
mettre en état de concerter & de foutenir de telles meſisves
, vous m'affifterez avec zéle é avecjoye , & d'uns
maniére efficace. Le mariage de ma plusjeune fille avec
,
DECEMBRE . 1743. 2737
le Prince Royal de Dannemarck , ne peut que donner
de la fatisfaction à tous mes fidéles fujets , comme tendant
à cimenter & à afermir l'intérêt de la Religion
Proteftante en Europe .
MESSIEURS DE LA CHAMBRE DES COMMUNES ,
J'ai donné ordre qu'on remit devant vous les Etats
des dépenfes pour le fervice de l'année prochaine ,
j'efpere que vous m'accorderez des Subfides , tels que
l'exigent l'honneur & la sûreté de cette Nation , &
qui foient proportionnés aux béfoins publics. Pour cet effet
, je vous recommande particuliérement de me mettre
en état de prendre des méfures convenables , & de conclure
avec d'autres Puiffances les Alliances & les engagemens
qui peuvent être néceſſaires pour le foutien de
la Reine de Hongrie , & pour le retabliffement de l'Equilibre
du Pouvoir.
MY LORDS ET MESSIEURS,"
J'ai tant de preuves de votre fidélité de votre affection
pour moi , comme auffi de votre zéle pour le bien
de votre Patrie , qu'il feroit inutile de rien ajoûter pour
exciter votre attention fur des fujets fi importans. L'u .
nion & l'harmonie parmi nous , la vigueur & l'expédition
dans vos délibérations , font indifpenfablement
néceffaires dans de telles conjonctures. Que rien n'arréte
& ne détourne votre fermeté votre application pour
les grands objets que je vous ai recommandés , &foyez
affurés que je ne perdrai jamais de vûë l'affermiſſement
de vos véritables intérêts .
1. Vol I FRANCE .
2738 MERCURE DE FRANCE.
ANNUNCIDUNT AT AUQVACAÜDUDUDUQU
BUDURUMUDURIDIFFIQUDUQUQU DURURU
L
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
E Roi , qui étoit parti de Fontainebleau
le 23. du mois dernier, arriva à Verfailles
le 29. au foir.
Le premier de ce mois , premier Dimanche
de l'Avent , le Roi & la Reine entendirent
dans la Chapelle du Château la Meſſe ,
chantée par la Mufique.
. L'après midi , leurs Majeftés , accompagnées
de Monfeigneur le Dauphin & de
Mefdames de France , affiftérent au Sermon
du Pere Cuny , de la Compagnie de Jefus ,
& enfuite aux Vêpres.
Le Comte de Baviére , Grand d'Efpagne ,
& Lieutenant Général des armées du Roi , a
été nommé Ambaffadeur Extraordinaire de
S. M. auprès de l'Empereur.
Le S. fecond Dimanche de l'Avent , le Roi
& la Reine entendirent dans la Chapelle du
Château la Meffe , chantée par la Mufique .
Le même jour , la Reine communia par les
mains de l'Archevêque de Rouen , fon Grand
Aumônier.
L Le
DE CEMBRE. 1743. 2739
Le 9. Fête de la Conception de la Sainte
Vierge , le Roi & la Reine entendirent dans
la même Chapelle la Meffe , chantée par la
Mufique , & l'après-midi Lears Majeftés ,
accompagnées de Monfeigneur le Dauphin
& de Mefdames de France , affiftérent au
Sermon du Pere Cuny , & enfuite aux Vêpres.
Le 10. il fût publié un Mandement
au nom de Monfieur le Recteur de l'Univerfité
, pour ordonner une Proceffion &
des Priéres publiques , pour la continuation
de la fanté du Roi , de la Reine , & de la
Famille Royale , pour la profpérité des Armes
de S. M. & autres fujets marqués dans
ce Mandement. En conféquence , le 13. du
même mois , l'Univerfité s'affembla à huit
heures du matin , au Monaftére des Mathurins
, fuivant la coutume , & alla enfuite
proceffionnellement à l'Eglife de S. Germain-
le-Vieux , où fut célébrée une Meffe
folemnelle , & où l'on fit les Priéres ordonnées.
M. le Fevre , Docteur de Sorbonne &
Profeffeur de Theologie , prononça un fort
beau Difcours .
Les . troifiéme Dimanche de l'Avent , le
Roi & la Reine entendirent dans la Chapelle
du Château la Meffe , chantée par la
I ij Mufique ,
2740 MERCURE DE FRANCE.
Mufique , & l'après-midi Leurs Majeſtés ,
accompagnées de Monfeigneur le Dauphin
& de Meldames , affiftérent à la Prédication
du Pere Cuny , de la Compagnie de Jefus.
Le 17. le Comte d'Ekeblad , Envoyé Extraordinaire
du Roi de Suéde , eût une Audience
particuliére du Roi , & il y fût conduit
par le Chevalier de Sainctot , Introducteur
des Ambaffadeurs.
Le 22. quatriéme Dimanche de l'Avent ,
la Reine entendit la Meffe dans la Chapelle
du Château , & l'après- midi S. M. accompagnée
de Monfeigneur le Dauphin & de
Mefdames , affifta a la Prédication du Pere
Cuny , de la Compagnie de Jefus .
Le 24. veille de la Fête de la Nativité de
N. S. le Roi & la Reine , accompagnés de
Monfeigneur le Dauphin , entendirent les
premiéres Vêpres , qui furent chantées par
la Mufique , & aufquelles l'Evêque d'Agen
officia.
Leurs Majeftés , accompagnées de Monfeigneur
le Dauphin & de Mefdames , affif
térent à l'Office de la nuit , & entendirent
trois Meſſes à minuit.
Le jour de la Fête , le Roi & la Reine ,
accompagnés de même , affiftérent à la grande
Melfe , qui fût célébrée pontificalement
par
DECEMBRE. 1743. 2741
par l'Evêque d'Agen ; l'après - midi , leurs
Majeftés entendirent le Sermon du Pere
Cuny , & enfuite les Vêpres , aufquelles le
même Prélat officia.
Le Roi ayant fixé au 17. de ce mois la cérémonie
du Mariage du Duc de Chartres ,
avec Mademoiſelle de Conty , S. M. donna
ordre au Marquis de Brezé , Grand - Maître
des Cérémonies , d'y inviter de fa part les
Princes & Princelles du Sang , & les Princes
& Princeffes légitimés.
Le 16. au foir , jour de la fignature da
Contrat & des Fiançailles , Monfeigneur le
Dauphin & les Princes fe trouverent vers
les fix heures dans le Cabinet du Roi , où la
Reine,averrie par le Grand-Maître desCérémonies
, arriva quelque-tems après , étant
accompagnée de Mefdames de France , des
Princeffes & des Dames de la Cour , qui
s'étoient rendues dans fon appartement. Le
Duc de Chartres donnoit la main à Mlle de
Conty, dont la Mante étoit portée par Mlle
de la Roche-fur-Yon.
Lorfque le Contrat de Mariage eut été ſigné
par leurs Majeftés , par Monfeigneur le
Dauphin, par Mefdames de France & par les
Princes & Princeffes , qui étoient dans le Cabinet
du Roi , le Cardinal de Rohan , Grand
Aumônier de France , fit les Fiançailles .
I iij Le
2742 MERCURE DE FRANCE .
Le 17. à midi , le Roi & la Reine , accompagnés
de Monfeigneur le Dauphin , de
Mefdames de France , & des Princes &
Princeffes , fe rendirent à la Chapelle , étant
précédés du Grand- Maître & du Maître des
Cérémonies.Le Duc de Chartres & Mlle de
Conty , qui marchoient devant le Roi , s'avancerent
, en entrant dans la Chapelle ,
jufqu'auprès de l'Autel . Leurs Majeftés ,
fuivies des Princes & Princeffes , s'en étant
approchées , le Cardinal de Rohan , Grand
Aumônier de France , fit la cérémonie da
Mariage , en préfence du Curé de la Paroiffe
du Château , lequel avoit affifté la
veille aux Fiançailles , & après la Meffe ,
qui fût dite par l'Abbé de Montaſet , Aumônier
du Roi , leurs Majeftés furent reconduites
avec les cérémonies obfervées
lorfqu'elles étoient allées à la Chapelle.
Le foir , le Roi & la Reine fouperent en
public dans l'appartement de la Reine avec
Monfeigneur le Dauphin , Madame , Madame
Adélaïde , la Ducheffe de Chartres ,
la Princeffe de Conty , la Ducheffe de Modéne
, Mademoifelle Mademoifelle de
Sens , & Mademoifelle de la Roche-fur-
Yon. Après le fouper , le Roi fit l'honneur
au Duc de Chartres de lui donner la chemife
, & la Reine fit le même honneur à la
Ducheffe de Chartres,
>
Le
DECEMBRE. 1743. 2743
Le lendemain après midi , leurs Majeftés
allerent voir la Ducheffe de Chartres , qui
reçut le même jour la vifite de Monseigneur
le Dauphin , de Meſdames de France , &
celles des Princes & Princeffes .
EGLOGUE HEROIQUE
à M. ie Duc DE CHARTRES , fur fon
Mariage avec Mademoifelle D E CONTY.
USES , qui m'infpirez votre divin langage ,
Qui chantez avec moi fous ce tendre feüillage
Les Côteaux , les Vergers , les Plaines , les Hameaux
,
De plus fublimes fons enflons nos chalumeaux.
En ce jour glorieux , la prompte Renommée
Nous annonce un Hymen , dont la France eft
charmée ;
Annobliffons nos prés , nos gazons , nos forêts ;
Célébrons-y PHILIPPE au gré de nos fouhaits :
Que nos campagnes foient les échos de la Ville ;
Et fi dans les accès d'un délire tranquile ,
De ce Héros ici nous vantons la fplendeur ,
Rendons au moins nos Bois dignes de fa grandeur.
O généreux BOURBON , quand ma bouche te
louë ,
Puiffai-je , émule heureux du Berger de Mantouë ,
Peindre un riche tableau des dons , qu'à pleines
mains
I iiij
Les
2744 MERCURE DE FRANCE.
Les Dieux en ta faveur verfent fur les humains.
Mais quel objet charmant le préfente à ma vûë !
L'Univers animé d'une force imprévûë ,
Ouvre mille tréfors à mon oeil enchanté ,
Et reprend à l'inftant fa premiére beauté .
Par tout d'attraits nouveaux la nature parée ,
Va briller comme au tems de Saturne & de Rhée .
Là , fans foins , fans travail , en toutes les faifons ,
La terre enfantera d'abondantes moiffons.
Ici , l'aimable Flore embellira nos Plaines ,
Où les troupeaux couverts des plus fuperbes laines ,
Sans redouter la dent des lions ou des loups ,
Jouiront des deftins & des jours les plus doux.
Dans un calme profond l'air fera fans nuages ,
L'Hyver fans froids glaçons , l'Eté fans noirs orages,
Er, pour jamais , au fond des antres ténébreux
Eole enchaînera les Aquilons fougueux.
O tems ! ôfiécle heureux ! ô l'immortelle fete ,
Où CONTY de PHILIPPE eft l'augufie conquête !
Pour prix de ta valeur tes voeux font accomplis ,
France ; tu vois les Lis fe joindre avec les Lis ,
Et ces Epoux fameux , images de leurs Péres ,
Aux vertus des BOURBONS , chez eux héréditaires
,
Répondre par l'accord des plus rares vertus .
Les vices à leurs pieds dès l'enfance abbatus ,"
Ne flétriront jamais l'éclat de leur fageffe .
L'un , dans le fein des Arts , aufquels il s'intéreffe ,
Et
DECEMBRE . 1743 .
2745
Et qui pour fon génie ont de puiffans appas ,
Apprit avec ardeur à marcher fur les pas
Du Prince magnanime , Auteur de fa naiſſance ,
Cultiva fous les yeux fes moeurs , fon innocence ,
Et confacrant les jours à d'utiles travaux
S'ouvrir par fes talens la route des Héros .
L'autre, docile aux foins de fon illuftre Mére
Forma fur fes vertus fon coeur , fon caractére.
Auffi fes traits divins , fa modefte beauté ,
Eblouiffent fans fard , & réguent fans fierté:
Sur fon front refpectable habite la Juftice ;
D'un Aftre elle a l'éclat , máis d'un Aftre propice .
Quel charme quel bonheur , de vivre fous fes
loix !
Mufes , vous ne pouvez redire trop de fois :
O tems ! o fiécle heureux ! ô l'immortelle fete ,
Où CONTY de PHILIPPE eft l'augufte conquête !
Déja plein de l'ardeur que t'infpire ton rang ,
Digne Prince , on t'a vû , prodigue de ton fang ,
A travers mille feux voler à la victoire .
Par tout tu te couvrois d'une immortelle gloire ,
Et tandis que ton bras guidoit nos fiers Vainqueurs ,
Tes bienfaits , ta bonté, te gagnoient tous les coeurs.
Revenu triomphant au fein de ta Patrie ,
Pour couronner les voeux d'une Epoufe chérie ,
Tu lui fais partager l'ombre de tes Lauriers ,
Et les honneurs acquis par tes Exploits guerriers,
Puiffent nos ennemis , témoins de ton courage ,
I v AB
2746 MERCURE DE FRANCE.
Au plus puiffant des Rois rendre leur jufte hom
mage !
Puiffe ton nom célébre , ô Prince aimé des Cieux ,
De la tige des Rois , Rejetton précieux ,
Bannir de nos climats la difcorde & l'envie , ·
Et briller , embelli par l'éclat de ta vie ,
Au temple de mémoire entre les noms fameux
Des Princes de ton Sang , tes illuftres Ayeux !
Comme on voit dans les champs , au lever de l'Aurore
,
L'herbe fe reproduire & mille fleurs éclore ,
Héritier de ce Nom , qu'un peuple de Héros
S'immortalife un jour par fes rares travaux !
Qu'à ton exemple , grands , courageux , intrépides ,
Ils effacent les noms des fabuleux Alcides !
Qu'utiles aux mortels par leurs exploits divers ,
Ils entendent par tout chanter dans l'Univers :
O tems ! ôfiécle heureux ! ô l'augufte journée ,
Où brilla le flambeau d'un fi noble Hymenée !
Pour nous , de nos Hameaux tranquiles Habitans ,
Si nous pouvons ici couler de doux inftans ,
Si bornant notre étude aux foins des Bergeries ,
Tantôt dans les Forêts , tantôt dans les Prairies ,
Nous menons les Troupeaux confiés à nos mains
Păr un travail utile au refte des humains ,
QPHILIPP B , ton Pere , à fon coeur fecourable
,
* Le College fondé à Versailles , par les libéralités
de M. le Duc D'ORLEANS.
Nou
DECEMBRE . 1743- 2747
Nous devons ce repos , ce deftin favorable.
C'eft lui qui raffembla des Bergers dans ces champs;
C'eft lui , c'eft la bonté qui fait naître nos chants.
Nous avons commencé fous fes heureux aufpices ;
L'un & l'autre fur nous jettez des yeux propices ,
Tels que dans l'Univers nous voyons nuit & jour ,
Deux Aftres bienfaifans éclairer tour à tour.
Plûtôt le Cerf verra , dégoûtés du carnage ,
Les Chiens paître avec lui fous le même feuillage ,
Plûtôt les Loups auront des Agneaux la douceur ,
Et les Agneaux des Loups la fanglante fureur ,
Que de tous vos bienfaits le fouvenir fidéle ,
Perde de fon ardeur une feule étincelle .
Puiffe-t'il fe tranfmettre à nos derniers neveux
Et vivre auffi long tems que vos faits glorieux
J'imite les accens du Chantre d'Auſonie ,
Lorſque donnant l'effor à ſon vaſte génie ,
Ce Berger fortuné faifoit par les beaux Vers ,
Aux Mufes de Sicile approuver fes Concerts.
Le Satyre étonné s'arrêtoit fous le hêtre ,
Aux fons harmonieux de fa lyre champêtre ;
Les hôtes des forêts fous leurs toits ombragés ,
Ecoutoient en filence autour de lui rangés ,
Et vaincu par fes chants , on voyoit Pan lui- même,
Admirer en fecret , cachant ſa honte extrême.
Mais le timide Oifeau qui fuit nos longs hyvers ,
A- t'il jamais fuivi l'Aigle au plus haut des airs
Certain de rencontrer fa perte dans les nuës ,
Ofe-t'il fréquenter des routes inconnuës ?
I vj Pour-
}
2748 MERCURE DE FRANCE.
<
Pourquoi voudrois- je donc , par un vol inſenſé ,
Atteindre ce Phénix dans les Aftres placé ?
Honneur du Latium , ô fublime Virgile ,
J'ai fait pour t'égaler un effort inutile ;
Si toutesfois j'en juge avec fincérité ,
Mes Vers ont moins de grace , & plus de vérité.
Par fon très-humble très obéiffant ferviteur ,
l'Abbé LB MOINE , Régent du College D'ORLEANS ,
à Versailles.
REJOUISSANCES faites à Tours ,
au fujet du Mariage de M. le Duc de Chartres.
Extrait d'une Lettre écrite de cette
Ville , le 21. Décembre 1743 .
E
IS.
L de ce mois , il y a eu des marques
d'une grande joie dans l'Abbaye
Royale de Beaumont , Ordre de S. Benoît ,
dont eft Abbeffe Madame Henriette- Louife
Marie- Françoife- Gabrielle de BOURBONCONDE'
, à l'occafion du mariage de M. le
Ducde Chartres avec Mademoifelle de Conty.
Les Dames Religieufes , qui compofent
cette illuftre Communauté , firent faire des
feux de réjouiffance au dedans & au dehors
du Monaftére , au bruit de l'Artillerie de la
Ville , & de quantité de Boëttes.
Le lendemain , on célébra dans l'Eglife de
l'Abbaye , une Meffe folemnelle du S. Efprit
, pour obtenir les bénédictions du Ciel
fur
DECEMBRE . 1743. 2749
•
fur ce mariage , & les Priéres furent accompagnées
de grandes aumônes , tant de la part
de Madame l'Abbelfe , que de celle des Dames
Religieufes .
Le Roi a donné l'Abbaye Régulière de
Vielmur , Ordre de S. Benoît , Diocèfe de
Caftres , à la Dame de Tryadou .
Le Marquis de la Salle , Enfeigne de la
Compagnie des Gendarmes de la Garde ordinaire
du Roi , étant devenu l'un des Sous-
Lieutenans de cette Compagnie , le Vicomte
de Merinville , qui en étoit Guidon , a
été fait Enfeigne de cette Compagnie , & le
Baron de Wanger , Capitaine dans le Régiment
de Picardie , a été nommé Guidon .
Le Comte de Verac , Capitaine dans le
Régiment de Cavalerie de Talleyrand , à
été fait Cornette de la Compagnie des Chevau-
Legers de la Garde ordinaire du Roi.
Le Comte de Merinville , Sous-Lieutenant
de la Compagnie des Chevau- Legers
de Bretagne , ayant donné fa démiffion de
cet emploi , le Roi en a accordé l'agrément
au Marquis de l'Efperoux , Enfeigne de la
Compagnie des Gendarmes d'Anjou,
Le Marquis Doffun , Guidon de la Compagnie
des Gendarmes de la Reine , a été
nommé Enfeigne de la Compagnie des Gendarmes
d'Anjou. Le
2750 MERCURE DE FRANCE.
Le Marquis de Flavigny , Capitaine dans
le Régiment d'Infanterie de Bourbonnois , a
été fait Guidon de la Compagnie des Gendarmes
de la Reine.
Le 9. Decembre , Fête de la Conception de la
Vierge, on chanta au Concert Spirituel du Château
des Tuilleries un Motet à grand Choeur , Exultate
jufti , de M. Daquin , Organifte de la Chapelle du
Roi, qui fut fuivi d'un Concerto de M. Handel , exéeuté
par toute la Symphonie , & d'un petit Motet
à voix feule , de la compofition du Sr le Maire ,
chanté par la Dlle Chevalier , avec applaudiffement.
Le Sr Piantanida exécuta une Sonnate fur le Violon,
de fa compofition , avec accompagnement . Le
Sr Poirier, de la Mufique du Roi , chanta enfuite un
petit Motet du feu Sr Mouret , avec autant de goût
que de précifion . Le Concert fut terminé par un
Motet à grand Choeur , Nifi Dominus , de la compofition
du Sr de Mondonville.
Le 25. Fête de Noël , on exécuta au même Concert
un Motet à grand Choeur , Fugit nos , mêlé de
Noëls , de la compofition de M. Boismortier. On
éxécuta enfuite deux differens Concerto fur la Flûte
traverfiere & fur le Violon , lefquels furent fuivis
de deux petits Motets à voix feule . Le Concert fut
terminé par un autre Motet à grand Choeur, Venite
exultemus , de M. de Mondonville.
Le 3. Decembre , les Comédiens François repréfentérent
à la Cour la Comédie du Diftrait , qui fut
fuivie de la petite Piéce des Vacances .
Le 5. la Tragédie de Pirrhus , de M. de Crebillon,
& la Comédie des Plaideurs.
Le 10. le Milantrope & le Dépit.
Le
DECEMBRE. 1743 . 2751
Le 12. la Tragédie d'Andromaque , & la petite
Comédie du Baron de la Craffe.
Le 16. la Comédie de Mélanide , de M. de la
Chauffée , & Zéneïde .
Le 19. Iphigénie , & la petite Piéce du Babillard ,
de M. de Boifly.
Le 31. la Comédie des Femmes fçavantes , & la
petite Piéce de l'Eté des Coquettes.
Le 4. de ce mois , les Comédiens Italiens repréfentérent
auffi à la Cour la Comédie du Roman, qui
fut fuivie d'une petite Piéce Italienne , en un Acte ,
intitulée Arlequin Baron Suiſſe.
Le 11. Arlequin muet par crainte , Comédie Italienne
, en trois Actes , laquelle fut terminée par un
Divertiffement que la Reine fouhaita de voir , intitulé
le Ballet des Pierrots , lequel fut très- bien exécuté.
L.
MORTS ET MARIAGES.
E .... Octobre , Louis- François le Conte , Chevalier
Seigneur de Pierrecourt , mourut à
Rouen , âgé d'environ 70. ans , laiffant pofterité ; il
avoit été Guidon , puis Enfeigne de la Compagnie
des Gendarmes Bourguignons , Charge qu'il avoit
été obligé de quitter en 1693. à cauſe de ſes bleſſures
; il étoit fils de Louis- Jacques le Conte de Nonant
, Marquis de Pierrecourt , & de D. Françoife
de Mire , & il avoit pour frere aîné Jean - François.
le Conte , Marquis de Pierrecourt , qui de fon mariage
avec Dlle Marie- Luce de Lanci de Raray ' ,
morte le 16. Mars 1743. a laiffé 1 °. François- Louis
le .
2752 MERCURE DE FRANCE.
le Conte de Nonant , Marquis de Nery , mort le
22. Mars 1736. laiffant de fon mariage a ec Dlke
Louife -Jofephine Chevalier , un fils unique , nommé
Jean Jofeph le Conte , de Nonant , Marquis de
Nery , né le 30. Octobre 1731. 2 ° . Jean- Gaſion le
Conte , de Nonant, Comte de Pierrecourt, ancien Capitaine
dans le Régiment du Roi , & Chevalier de
l'Ordre de S.Louis . 3 ° . François Louis le Conte , de
Nonant , Marquis de Raray , Meftre , de Camp de
Cavalerie, & Chevalier des Ordres de S. Louis & de
S.Lazare,non marié. La Maifon de le Conte , de Nonant
en Normandie , eft marquée entre les premiéres
de cette Province par fon ancienneté , par fes alliances
& fes fervices Militaires , & elle porte
pour Armes d'azur à un chevron d'argent , accompagné
de trois befans d'or mal ordonnés , c'eſt àdire
, pofés un & deux.
par
Le 13. Novembre , M. Louis Bachelier, Confeiller
du Roi en la Cour des Aides , où il avoit été reçû
le 6 , Decembre, 1700. mourut à Paris , dans la 70.
année de fon âge. Il étoit fils de François Bachelier ,
mott Doyen des Confeillers du Châtelet , & de Genevieve-
Marguerite Marin , il avoit épousé le 21 .
Maj 1708. Marie Magdeleine- Angelique le Roux ,
morte trois semaines après lui, c'est- à -dire le Decembre
fuivant , fille de François le Roux , Contrô
leur de la Maiſon du Roi , & de laquelle il n'a laifié
qu'une fille , Marie- Françoife Bachelier , mariée re
17. Fevrier 1734. avec Daniel - Raoul Charles Loir,
Chevalier , Seigneur du Lule , ea Normandie , re¸û
Confeiller de la Cour des Aides le 4. Juillet 135 .
4.
D. Marthe de Baudry , veuve de Jean - Baptifte
Ducaffe , Lieutenant Général des Armées Navales
du Roi , Capitaine Général des Armées da Roi d'Efpagne,
Commandeur de l'Ordre Roval & Militaire
de S. Louis , Chevalier de la Toifon d'or , mourut à
Faris
DECEMBRE . 1743 .
2753
Paris le 7. Decembre , âgée d'environ 82. ans.
Le 22. D. Magdeleine- Claude de Champagne ,
femme de François - Anne de Vendeuil , Chevalier,
Seigneur de Montgiroux , Ecuyer de la grande Ecurie
du Roi , mourut à Paris , âgée de 39. ans , généralement
regrettée ; elle étoit fille de Claude - Charles
de Champagne , Chevalier , Seigneur de Leuze
, & de D. Elizabeth du Bellay . Le nom de
Champagne eft d'une Nobleffé marquée par fon
ancienneté , fes alliances & fes fervices Militaires
; pour celui de Vendeuil , voyez ce qui en eft
rapporté dans le Mercure du mois d'Août 1743. fol.
1884. à l'occafion de la mort de Mrs de Vendeüil ,
pere & fils , Lieutenant & Exempt des Gardes du
Corps , tués au Combat d'Ettingen le 27. Juin précédent.
9 .
Le 28. Novembre , M. le Prince de Turenne, Colonel
Général de la Cavalerie Françoife & Etrangere,
né le 26. Janvier 1728. fils unique de Charles Godefroi
de la Tour d'Auvergne , Duc de Bouillon ,
d'Albret & de Château Thierry , Pair & Grand-
Chambellan de France , Gouverneur & Lieutenant
Général du Haut & Bas Pays d'Auvergne , & de Dlle
Marie Charlotte Sobiefka , morte le
Mai 1740.
fut marié dans la Chapelle de l'Hôtel de Pons ,
avec D. Leuife-Henriette - Gabrielle de Lorraine-
Marfan , Dame Chanoineffe de S. Pierre de Remiremont
, née le 30. Octobre 1718. fille de Louis de
Lorraine , Prince de Pons , Chevalier des Ordres du
Roi, & de D. Elizabeth de Roquelaure . Voyez pour
la Généalogie de l'illuftre Maifon de la Tour d'Auvergne
, l'Hiftoire qui en a été donnée au Public par
les Geurs Juftel & Baluze , & l'Hiftoire des Grands
Officiers de la Couronne , Volume IV . folio 524 .
pour celle de Lorraine , il doit fuffire ici de dite
qu'elle
2754 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle tient rang entre les plus anciennes & illuftres
Maiſons Souveraines de l'Europe .
Le 19. Decembre , Charles - Eugene - Gabriel de
la Croix , Marquis de Caftries , Gouverneur des Ville
& Citadelle de Montpellier , & Lieutenant de Roi
au Gouvernement de la Province de Languedoc , né
le 25. Fevrier 1727. fils de feu Jofeph- François de
la Croix, Marquis de Caftries , Chevalier des Ordres
du Roi , Maréchal de fes Camps & Armées , Lieutenant
pour S. M. au Gouvernement de la Province
de Languedoc , & Gouverneur de la Ville & Citadelle
de Montpellier , &c, mort le 24. Juin 1728.
& de D. Marie-Françoiſe de Levi , fa feconde femme
, morte le 2. Decembre 1728. fut marié avec
Gabrielle- Ifabeau- Théreſe de Roffet de Rocozel de
Fleury , née le 22. Octobre 1728. derniere fille de
Jean-Hercules de Roffet de Rocozel de Ceilles ,
Duc de Fleury , Pair de France , Marquis dé Perignan
, Chevalier des Ordres du Roi , Gouverneur
d'Aiguemortes, & de D. Marie de Rey. M. le Marquis
de Caftries eft neveu de M. l'Archevêque d'Alby
, l'un des Prélats Commandeurs des Ordres du
Roi , & il eft devenu l'aîné de fa Maiſon par la
mort de François - Armand de la Croix , Marquis de
Caftries , arrivée le 27. Janvier de cette année , fans
enfans de D. Marie- Louife- Angelique de Talaru
de Chalmazel ; fa femme. Voyez pour la Généalo- ,
de la Croix Caftries , le Dictionnaire Hiftorique de
Morery , & ce qui eft dit dans le IX. Volume des
Grands Officiers de la Couronne , Article des Chevaliers
du S. Efprit , fol . 207. & 281. pour la Généalogie
de Roffet Rocozel , ancienne Nobleffe de
Languedoc , elle fe trouvera dans la nouvelle
Edition de l'Hiftoire des Grands Officiers de la
Couronne , à l'Article des Ducs & Pairs , à laquelle
on travaille actuellement,
Dans
DECEMBRE. 2755 1743.
Dans le Mercure du mois d'Octobre dernier , page
2320. en parlant du Mariage de M. Bruffel ,
Confeilter au Châtelet , on a obmis de dire que M.
Bruffel ,fon Pere, étoit ci - devant Notaire au Châtelet,
& que l'Epoufe de ce dernier s'appelloit Jeanne-
Angelique Tournois . Elle étoit fille de Charles
Tournois , ancien Lieutenant de Maire & Receveur
des Gabelles de la Ville de Meaux en Brie , & de
D Magdeleine Gibert, fa feconde femme. M.Etienne
Charles Tournois , Confeiller du Roi , Notaire
au Châtelet de Paris , eft oncle maternel du Marié.
ARRESTS NOTABLES.
RREST du 17. Septembre , qui permet de
A faire venir de l'Etranger , des Crins plats &
bruts , non frisés, en payant quinze fols du cent pefant.
AUTRE du même jour , qui exempte de tous
droit les Grains , Farines & Légumes qui feront voiturés
& conduits en Provence des autres Provinces
du Royaume , foit par Mer, par les Rivieres, ou par
Terre.
AUTRE du même jour , qui permet le tranſport
des Grains , Farines & Légumes , d'une Province
du Royaume dans une autre Province du
Royaume , & d'un Port du Royaume dans un autre
Port du Royaume.
ORDONNANCE de Police du 1. Octobre ,
qui défend à tous Libraires & autres perfonnes d'atheter
aucuns Livres & Papiers des Enfans , Ecoliers,
2756 MERCURE DE FRANCE.
> liers Serviteurs ou autres perfonnes inconnues ,
fans le confentement par écrit des Péres , Maîtres ,
ou perfonnes capables d'en répondre. Et de vendre
ni d'expofer dans leurs Boutiques ou fur leurs Etalages
, ou de louer aux jeunes Gens aucuns Livres ,
Hiftoires ou Brochures contraires aux bonnes moeurs
& à la Religion.
AUTRE du même jour , qui défend aux Revendeufes
& autres Particulieres , de s'attrouper ,
vendre ni étaler aucunes choſes à la porte des Colléges
, à peine de cent livres d'amende , & de prifon .
Et à toutes perfonnes de quelque Commerce ou
Profeffion qu'elles puiffent être , de prendre des
Hardes ou des Livres en payement des Fruits & autres
Marchandifes vendues à des Ecoliers & Fils de
/ Famille , à peine de deux cent livres d'amènde .
ARREST du Confeil d'Etat , par lequel , fur
le Mémoire préſenté par le Sr de la Peyronie ,
Ecuyer , Premier Chirurgien de S. M. & par le
Corps des Chirurgiens de Paris , contenant , &c.
LE ROI ETANT EN SON CONSEIL , a ordonné &
ordonne , que le Mémoire en forme de Repréfenta
tions , fera communiqué aux Recteur , Doyens des
Facultés & Suppôts de l'Univerfité de Paris , & en
particulier aux Doyen & Docteurs Régens de la Faculté
de Médecine , pour y fournir de Réponſe par
fimples Mémoires , dans un mois, à compter du jour
de la fignification du préfent Arrêt , & être tant ledit
Mémoire en forme de Représentations , que les
Réponfes qui pourront y être faites , enfemble les
Titres & Piéces qui y feront joints de part & d'autre,
remis entre les mains du Sr Maboul , Maître des
Requêtes , que S. M. a commis à cet effet , pour
après qu'il en aura communiqué aux Sis d'Ormel,
fon ,
DECEMBRE. 1743 .
2757
fon , de Gaumont , Dagueffeau & de Villeneuve ,
Confeillers d'Etat , y être, fur leur avis , pourvû par
S. M. de tel Reglement qu'elle jugera à propos , à
à
l'effet de quoi lefdites Parties feront tenues de fournir
tous les Ecrits , Titres & Piéces dont elles entendront
fe fervir , dans l'efpace de trois mois , à
compter du jour ci -deffus marqué , & faute par l'une
d'icelles d'y fatisfaire dans ledit tems , il y fera
ftatué par S. M. par provifion ou définitivement ,
ainsi qu'il appartiendra. Fait au Confeil d'Etat du
Roi , S. M. y étant, tenu à Fontainebleau le 25. Octobre
1743. Signe , PHELYPBAUX .
Le fecond Volume du Mercure de ce mois
eft actuellement fous Preffe , & paroîtra inceffamment,
P
TABLE.
IECAS FUGITIVES, Ode tirée du Pleaume
CXXXIX. Eripe me , & c .
Lettre de M. D. L. R. fur les Chartreux ,
Elégie faite par Mad. de Montegut ,.
2547
2550
2566
Extrait d'une Caufe plaidée au Collège des Jéfuites
,
Le Loup & le Mouton , Fable
Lettre fur quelques Sujets de Littérature ,
Quatrains ,
2570
2585
2587
2598
Extrait de Lettre fur la Statue Equeftre du Roi , éri-
' gée à Bordeaux
Les Plaifirs de Bordeaux , Cantatille ,
2600
2603
Réception de M. Servandoni dans l'Ordre de
Christ ,
Bouquet à Mad. Guy de Sicart ,
2605
2609
CompliCompliment
fait au Roi de Pologne , Duc de Lorraine
,
Vers à M. de la Tour ,
2611
2615
Réponse à la Queſtion propofée dans le Mercure de
Juin dernier , 2616
Ode pour prouver que la Religion feule peut corriger
un jeune homme ,
Vie de Charles V. dit le Sage , Extrait ,
Bouquet à une Dame nommée Charlotte ,
Question de Phyfique ,
2622
2627
2635
2636
Invitation à l'Académie naiffante de Rouen , 2641
Lettre écrite à M. Deftouches , ibid.
Le Petit Maître & leMarchand deMiroirs, Fable, 2656
Réponse à une Queſtion de Phyfique fur l'Horlo
gerie ,
Envoi d'une Ode à M. de S. Céfaire ,
€
2658
2669
Ode à ma Mufe ,
2670
Extrait de Lettre fur la Foudre ,
2674
Le Roffignol & la Fauvette , Fable ,
2679
Compliment fait à Don Philippe ,
2681
Enigme & Logogryphe , 2683
Mémoire fur le Parnaffe François ,.
NOUVELLES LITTERAIRES DES BEAUX - ARTS , & C.
Hiftoire de l'Académie des Infcriptions & Belles-
2685
Letrres , 2691
Idée du Gouvernement d'Egypte , ibid.
Grammaire Françoife , & Dictionnaire Franç . ibid.
Théatre Critique Espagnol , & c.
2692
Nouvelle Edition du Voyage d'Italie , 2693
Moyens de conferver le Gibier , ibid.
Supplément au Dictionnaire Economique ,
ibid.
Hiftoire de l'Empire Ottoman ,, 2694
J
Paradis perdu & reconquis , ibid.
Lettres de S. Jérôme ,
ibid.
Les Euvres.de Jean Bacquer ,"
2697
Effais fur l'Hiftoire des Belles Lettres , &c .
Hiftoire de la Ville & Principauté d'Orange , 2696
ibid.
Difcours
Difcours de S. Grégoire de Nazianze ,
ibid.
Mort du P.duSollier,de la Compagnie deJéfus, ibid.
V. Tome des Actes des Saints , 2697
Editio nova Botanici Parifienfis Sebaftiani Vaillant ,
& c.
ibid.
Recueil des Lettres que le Cardinal Quirini a écrites
à divers Sçavans ,
La Théologie des Infectes
Le Calendrier perpétuel ,
Etrennes mignonnes ,
Estampes nouvelles ,
Nouveaux Livres de Mufique ,
Le fecret de faire de l'Encre parfaite ,
2698
2699
ibid.
2701
ibid.
2706
2707
Machines du Sr de Lefpine à vendre , & fon Eloge
en Vers ,
Reméde pour les Dartres , &c.
Chanfon notée , Noël , Cantique ,
Savonettes de pure crême de favon ,
Gavotte Bacchique ,
ibid.
2709
2710
ibid.
2713
Spectacles , Extrait de la Comédie des Petits Maf
tres ,
2714
La Déroute des Pamela , Comédie nouvelle , 2722
Pamela , Piéce nouvelle , 2723
Nouvelles Etrangeres , Turquie , Suede , &c. ibid.
France , Nouvelles de la Cour , de Paris , & c . 273 &
Mandement du Recteur ,
2739
Mariage du Duc de Chartres avec Mlle de Conty,
Eglogue fur ce Mariage ,
2741
Réjouiffances faites à Tours fur le même fujet, 2748
Bénéfice donné
>
Promotions dans les Compagnies des Gendarmes
de la Garde & Chevau-Legers ,
Concert Spirituel ,
Piéces jouées à la Cour ,
Morts & Mariages ,
Arrêts notables ,
2743
2749
ibid.
2750
ibide
275T
2754
Errata
Errata de Novembre.
P
Age 2339. ligne 3. du bas , lifez , où il trouva
Dom Guill . Beflin , Religieux Bénédictin de
l'Abbaye de S. Ouen , qui continuoit la Collection
des Conciles de Normandie , con mencée par Dom
Julien Bellaife. P. 2343. l . 8. Goteſcale , l . Gotelcalc.
P. 2346. 1. 2. Village dans lequel notre fçavant
Cardinal a fait bâtir une belle Eglife , ôtez ces mots .
C'eft de la Cathédrale même de Brefein , dont il eſt
parlé , & que le Cardinal Q a fait bâtir toute de
Marbre. Ibid. 1. 10. Innocent XIV . I. Benoît XIV .
P
Fautes à corriger dans ce Livre.
2.1
.
Age 2557. ligne premiére, un ,lifez,une . Ibid. 1.
5. du bas , ton , l . fon. P. 2559. l . 11. & 12 .
floins , l . florins. ret , l . &.P. 2561. 1. 27. tous, 1. tout.
P. 2571. 1. 7. Lettre , l . Lettres. P. 2572. 1. 7. Its , l.
les. P. 2575. l . 16. fes , l . les. P. 2576. I. 18. ôtez le
point d'interrogance après Fourmi . Ibid. 1. 18. & 19 .
Cinas , . Cinnas. P. 2579.1 . 3. gens , l . genres. P.
2585. 1. 8. des richeffes , 1. de richeffes . P. 2595. 1.
9. Mufci , 1. Mufei . P. 2603. 1. derniere , ôtez le point
la virgule après Permeffe . P. 2616 l. 22. pantomine
, . pantomime. P 2617. l . 12. & , ôtez ce mot.
P. 2623. 1. 19. fa , l . la . P. 2638. 1. 3. du bas , rayon,
l. le rayon . P. 2651. 1. 5. ccs , l . ces. P. 2657. 1. 25 .
attrabilaires, l . atrabilaires. P. 2672. 1. 13. fougeufe,
L, fougueufe . P. 2675. 1. 2. du bas , elle , l . il . P. 2677 .
1 , 10. fituée , l . fitué P. 2680. après ce Vers : Excitée
en faveur de la jeune Rivale , ajoûtez cet autre
Vers : Du véritable Roi des Bois. P. 2706. 1. 9. teng
dre,1. tendres. P. 2716. 1. 2. mettez une virgule après I.
tapage . P. 2728. 1. 2. à , ôtèz ce mot .
'La Chanſon notée doit regarder la page 2710
MERCURE
DE FRANCE .
1
DÉDIÉ AV ROI.
100
DECEMBR E.
1743 .
SECOND VOLUME.
COLLIGIT
SPARGI
735
Chés
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER ,
rue S. Jacques .
La Veuve PISSOT, Qual de Conty,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
M. DCC. XLIII.
Avec Approbation & Privilege dy
AVIS.
LA
' ADRESSE générale eft à Monfieur
MOREAU , Commis au Mercure , visà-
vis la Comédie Françoife , à Paris , Ceux qui
pour leur commodité voudront remettre leurs
Paquets cachetés aux Libraires qui vendent le
Mercure , à Paris , peuvent fe fervir de cette
voye pour les faire tenir.
On prie très- inftamment , quand on adreſſe
des Lettres ou Paquets par la Pofte , d'avoir
foin d'en affranchir le Port , comme cela s'eft
toujours pratiqué , afin d'épargner , à nous le
déplaifir de les rebuter , & à ceux qui les
envoyent , celui , non-feulement de ne pas
paroître leurs Ouvrages , mais même de les perdre
, s'ils n'en ont pas gardé de copie.
voir
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les Particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure deFrance de la premierë main ,
& plus promptement, n'auront qu'à donner leurs
adreffes à M. Moreau , qui aura foin de faire
leurs Paquets fans perte de tems , & de les faire
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Meffageries
qu'on lui indiquera.
PRIX XXX. SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI. E
DECEMBRE 1743 .
CONTENANT la fuite de l' Ambaf
Sadefolemnelle de la Porte Ottomane
à la Cour de France.
Près avoir remercié le Public du
favorable accueil qu'il a fait au
Volume du Mercure de Juin
1742. qui contient un détail Hiftorique
de tout ce qui concerne cette fameufe
Ambaffade , depuis l'arrivée en France
de l'Illuftre Said-Pacha , Beglierbeg de
Romelie , jufqu'à fon départ de Paris pour
retourner à Conftantinople , nous ne fçaurions
mieux en marquer notre reconnoiffance
, qu'en nous acquittant de la promeffe
que nous avons faite fur la fin du Livre
qu'on vient de citer , d'inftruire le Lecteur
11. Vol. A ij
all
2764 MERCURE DE FRANCE.
au fujet du Voyage de ce digne Miniftre de
Paris en Provence , de fon Embarquement
fur les Vaiffeaux du Roi , & de fon heureureufe
Navigation depuis Toulon jufqu'à
Conftantinople , &c.
Il partit de Paris , comme nous l'avons
dit , le Samedi 30. Juin 1742. il falloit
ajoûter , accompagné de M. de Jonville ,
Gentilhomme ordinaire , qui ne l'a quitté
qu'à Toulon.
Pour éviter les répétitions , on fe contentera
de dire , qu'il reçût partout les mêmes
honneurs , qu'on lui avoit rendu fur
fa route, en allant de Toulon à Paris , mais
principalement à Lyon ,puis à Aix & à Marfeille
.
Comme il n'avoit point encore paffé par
cette derniére Ville , il y fut reçû d'une maniére
encore plus diftinguée.
Il arriva à Marſeille le 16. Juillet à fept
heures du foir , & fans qu'on en fût avertì ,
n'ayant demeuré qu'un feul jour à Aix . Il
étoit accompagné des principaux de fa fuite ,
dans huit chaiſes de pofte , & eſcorté de
toute la Maréchauffé d'Aix .
L'Ambaffadeur defcendit à l'Hôtel de la
Rofe , la plus confidérable Auberge de la
Ville , & peu de tems après la Citadelle S.
Nicolas & le Fort S. Jean le faluerent par
une décharge de toute leur Artillerie . On
fir
DECEMBRE. 1743. 2765
fit d'abord après un détachement des troupes
, pour monter la garde régulièrement à
la porte de fon Hôtel , avec un Drapeau.
Le lendemain , à onze heures du matin ,
les Echevins , à la tête du Corps de Ville
accompagnés des principaux Négocians , &
des plus notables Bourgeois , allérent lui
rendre vifite , & il fut complimenté par M.
Artant , Orateur de la Ville , qui s'en acquitta
, à fon ordinaire , fort noblement .
L'Ambaffadeur , qui , comme on l'a dit
ailleurs , fçait parfaitement bien notre Langue,
répondit le plus obligeamment du monde.
Il reçût enfuite, avec la même politeffe , le
préfent de la Ville , confiftant en Confitures
exquifes , en Vins des plus remommés , en
autres Liqueurs , en Bougies , & en piéces
d'Etoffes de la Manufacture de Marſeille.
Le foir , l'Ambaſſadeur alla fe promener
au Cours , d'abord en caroffe , puis à pied ,
& marqua beaucoup de fatisfaction de la
beauté du Lieu , & de l'affluence du peuple ,
qui s'empreffoit de le voir.
Le 18. il alla voir l'Arcenal des Galéres
du Roi , & le lendemain il alla à l'Hôtel
de Ville. Les jours fuivans il monta fur la
Gallere Réale , puis alla aux Citadelles , &
partout il fut reçû avec les honneurs & les
diftinctions convenables ; par tout il donna
des marques de fon bon goût & de fon ef-
A iij prit ,
>
2766 MERCURE DE FRANCE.
prit , orné de toutes fortes de belles connoiffances.
Le 20. M. d'Héricourt , Intendant des
Galéres , lui donna un magnifique fouper
dans la Maifon du Roi. Lès principaux Officiers
des Galéres , la Nobleffe la plus diftinguée
de la Ville , & plufieurs Dames ,
furent de ce repas. M. Roux , l'un des plus
fameux Négocians de cette Ville , lui en
donna un autre dans fa belle Maiſon , où
rien ne fut épargné pour l'abondance ; la
délicateffe & la magnificence. Auffi le Miniftre
Turc en parut très-fatisfait.
Il le fut encore davantage du préfent confidérable
, qu'il reçût de M M. de la Chambre
du Commerce , en Draps , en Etoffes
précieufes , en Caffé , Sucre , &c. ce qu'on
fait monter à plus de dix mille livres . Enfin
, il partit de Marfeille pour fe rendre
à Toulon, Les Echevins , & tout le Corps
de Ville , le conduifirent en cérémonie depuis
fon Hôtel jufqu'à la Porte de Rome ,
où fe firent des complimens & des remercimens
réciproques , aufquels l'Ambaffadeur
ajouta des proteftations & des promeffes
obligeantes de proteger le Commerce
de Marfeille dans toute l'étendue de fon
Gouvernement , & à la Porte même , dans
toutes les occafions ; d'aimer enfin , & de
favorifer toute la vie la Nation Françoiſe.
En
DECEMBRE . 1743. 2767
En arrivant à Toulon , il fut falué par
toute l'Artillerie des remparts , & on lui
rendit les mêmes honneurs que la premiére
fois. Il fut auffi logé à la belle Maiſon ,
nominée le fardin du Roi , hors de la Ville,
& ayantune Compagnie de Grénadiers pour
fa garde . Il vifita le lendemain les Vaiſſeaux
de guerre François & Efpagnols, qui étoient
dans le Port de Toulon , lefquels tirerent
le canon en entrant & en fortant.
On achevoit d'équiper deux Vaiffeaux de
guerre de 64. piéces de canon , le Borée &
'Heureux , le premier commandé par M. le
Chevalier de Caylus , & le fecond par M.
le Chevalier de Glandevez . Ils étoient accompagnés
de la Frégate la Flore , commandée
par M. de Bompart , Lieutenant des
Vaiffeaux du Roi , deftinée pour aller croifer
fur les Côtes de Tunis . L'Ambaffadeur
& fon fils monterent fur le Vaiffeau du Chevalier
de Caylus , & on mit enfin à la voile
le 15. Août.
Cependant les vents ayant calmé , on fut
obligé de mouiller aux Vignettes. Le lendemain
16.les trois Vaiffeaux appareillerent, &
pourfuivant leur route au Sud- Oüeft, ils apperçurent
5.Vaiffeaux de guerre Anglois, qui
avoient mis le Cap fur ceux que commanmandoit
le Chevalier de Caylus. Alors on
fe mit , à tout hazard , en état de défenſe.
A iiij L'Am2768
MERCURE DE FRANCE.
L'Ambaſſadeur prit les armes, & les fit prendre
à ceux de fa fuite.
Mais quand on fut environ à une lieuë de
diſtance , on tira de part & d'autre un coup
de canon d'affurance, & tout de fuire le
Commandant Anglois fit mettre fon Canot
à la Mer , & l'envoya à bord du Chevalier
de Caylus, avec cinq Officiers Anglois , pour
complimenter le Commandant François , &
l'Ambaffadeur du G. S. Ils firent auffi à l'un
& à l'autre quelques préfens pour la table.
Après les remercimens & beaucoup de politeffes
réciproques , on leur remit , pour le
Commandant Anglois , fçavoir , de la
part
du Chevalier de Caylus , fix Damejannes
d'excellent vin de Malaga , & de la part de
l'Ambaffadeuri , quelques piéces de beau
Camelot d'Angora. Ces Officiers ayant regagné
leur bord , les deux Eſcadres ſe ſéparerent
, & chacune fit fa route.
La nôtre arriva à Malte le 3. Septembre,
après avoir beaucoup fouffert par les vents
contraires. Cette relâche à Malte fut occafionnée
par la maladie du fils de l'Ambaffadeur.
A peine les Vaiffeaux du Roi eurentils
mouillé , que le Grand-Maître envoya
M. le Chevalier de Polaftron
complimenter
l'Ambaſſadeur , lequel lui envoya un Drogman
, pour le remercier. Il defcendit le même
jour à terre, & il fe rendit dans les équipages
DECEMBRE. 1743. 2769
pages du Grand-Maître , chés le Bailli de
Boccage , où il a logé avec fon fils , durant
tout fon féjour. Du refte il a gardé l'incognito.
Le 15. du même mois , les Vaiffeaux du
Roi appareillerent au Soleil levant ; l'Ambaffadeur
s'embarqua , & on mit à la voile .
à
Le 18. les vents étant à l'Eft -Nord Eft ,
on paffa les Illes de la Sapience , faifant trois
quatre lieuës par heure , & en continuant
de faire route vers l'Archipel , on
arriva le 24. à l'Argentiere , l'une des nombreufes
Ifles de cette Mer. On y moüilla , &
un Vaiffeau François , qui étoit dans le Port,
falua de cinq coups de canon.
L'Ambaffadeur débarqua peu de tems
après, pour aller rendre vifite à Said Achmet
Aga, fon Gendre, Maréchal de l'Ambaffade,
embarqué fur l'Heureux ; l'Ambaffadeur , en
fortant du Borée,fut falué de vingt- un coups
de canon .
On a parlé fort fuccinctement de l'Argentiere
dans la premiere Partie de cette Hiftoire
, à l'occafion du paffage de M. le Marquis
& de Mad. la Marquife de Villeneuve
par cette même lfle , & on a obfervé que les
Dames y font également belles & polies ; la
Lettre particulière d'un Gentilhomme François
, embarqué fur l'Efcadre dont nous parlons,
rapporte d'autres particularités fur l'Ar
A v gentiere.
2770 MERCURE DE FRANCE .
•
gentiere. La principale Habitation n'eft, ditil
, qu'un Bourg affés mal bâti , mais fermé
de murailles , & où il y a trois ou quatre
Eglifes. Le coton croît fort beau & en abondance
dans toute l'Ifle , ce qui fait prefque
tout fon commerce & fa principale richeffe.
Les femmes ne font pas oubliées dans cette
Lettre , à caufe de la fingularité de leurs
habits , dont la principale partie eft un petit
caleçon, en forme de culotte : enfin , dit- on,
elles font fort jolies & affés familieres , pour
ne pas dire coquettes . On peut ajoûter que
cette Ifle eft une des Cyclades des Anciens ,
appellée Kiμwn , par Strabon ; Cimolus
par Pline , & en dernier lieu Argentaria
par les Italiens , à caufe des Mines d'argent
qu'on y découvrit , avant qu'elle fût fous
la domination des Turcs ; on a ceffé de faire
valoir ces Mines . On voit encore les reftes
des Fourneaux & des Atteliers.
Cette Ifle , dont le circuit eft d'environ
dix-huit milles , produit beaucoup
de Plantes médicinales . M. de Tournefort
dit dans fa Relation , qu'il y alla exprès
pour cela , mais inutilement , à caufe de la
rigueur de la faifon , qui ne lui permit pas
de fatisfaire fa curiofité.
L'Ile produit auffi la Terre Cimolée, dont
les Anciens faifoient grand cas ; c'eſt une
efpéce de craye blanche, pefante , fans goût
&
DECEMBRE . 1743. 2771
& fort friable ; elle décraffe & blanchit le
linge , fans le fecours du favon.
Il n'y a qu'un feul Mahometan dans cette
Ifle , qui eft le Cadi , ou le Juge , envoyé
de Conftantinople. Les Habitans font de
deux fortes, Grecs & Latins ; foumis pour le
fpirituel à deux Evêques differens, l'un Grec
& l'autre Latin, qui font leur féjour à Milò,
Ifle plus confidérable , & à deux ou trois
lieuës feulement de l'Argentiere , où ces
Prélats envoyent chacun un Vicaire & des
Prêtres pour deffervir les Eglifes: On voit à
ces Eglifes une fingularité , fçavoir , des
Cloches , dont les Turcs ont aboli l'ufage
dans tout le Levant,
Si on avoit fuivi l'inclination de la Jeuneffe
Françoiſe , Officiers de Marine & autres
, embarqués fur cette Efcadre , la relâche
de l'Argentiere auroit été un peu plus
longue. Ils avoient tous grande envie de
voir les curiofités des Ifles voisines , particulierement
celles de Lemnos , ou Stalimene ,
d'où l'on tire la vraie Terre Sigillée , & de
Chio , ou font les fameux Lentifques , Arbres
qui portent la Gomme, nommée Maſtic. La
curiofité étoit loüable , & autorisée de l'exemple
du Comte de Marcheville , & du
Marquis de Nointel , fucceffivement Ambaffadeurs
de France à la Porte , qui profiterent
du voyage qu'ils faifoient fur les
A vj Vaiffeaux
2772 MERCURE DE FRANCE.
Vaiffeaux du Roi , pour le fujet que nous
venons de dire .
Cependant notre Efcadre ayant mis à la
voile du Port de l'Argentiere ,, ne tarda pas
d'entrer dans le Canal de Tenedos , & peu
de tems après elle fe trouva vis - à -vis de
Conftantinople, où le calme l'arrêta pendant
trois ou quatre jours.
Ce qui fuit , eft tiré d'une Lettre qui contient
tout ce qui s'eft paffé depuis , jufqu'au
départ des Vaiffeaux du Roi , pour revenir
en France .
EXTRAIT d'une Lettre,écritepar M. M.
Officier de la Marine.
Dans la nuit du 1. au 2. du mois paffe, M.
le Chevalier de Caylus , commandant le Vaiffeau
le Borée , fur lequel étoit embarqué
l'Ambaffadeur de la Porte , étant arrivé vers
Ponte-Picolo , ( a ) envoya M. de S. Remy
Major de l'Efcadre , au Palais de France ,
pour donner avis de fon arrivée .
M. le Comte de Caftellane , Ambaffadeur
du Roi , expédia le lendemain M. Peyffonel,
fon Premier Sécrétaire , avec un Drogman
& quatre Valets de pied , pour aller fur le
Borée, complimenter de fa part Said-Pacha
Ja) Ponte-Picolo , que les Turcs nomment Echuc
Cheemagé , n'eft éloigné de Conftantinople que de
quatre licues.
fur
DECEMBRE . 1743- 2773
fur fon heureufe arrivée ; l'Ambaffadeur
Turc débarqua incognito le même jour , &
ne fut pas falué pour cette raifon,
Le 4 , les deux Vaiffeaux du Roi arrivérent
à Conftantinople fur les neuf heures
du matin. Le Borée étant fous voile , falua
le Serrail de 21. coups de canon. Après
avoir mouillé , il falua auffi le Palais de
France de 21. coups de canon , & l'Ambaffadeur
de la Porte, qui s'étoit rembarqué
pour fortir du Vaiffeau , fous les yeux du
Grand Seigneur , fût falué d'un pareil nombre
de coups de canon.
La Nation , en corps , étant venuë , rendre
fes devoirs aux Commandans des Vaiffeaux ,
fût faluée de 7. coups de canon .
M. le Chevalier de Caylus & M. le Chevalier
de Glandevez , commandant l'Heureux
, allerent dîner le même jour au Palais
de France , avec plufieurs Officiers de leur
Bord.
Le's , le Sécrétaire de l'Ambaffadeur de
la Porte , avec un Droginan & 4. Choadars
ou valets de pied , vint répondre au compliment
que l'Ambaffadeur de France lui
avoit fait faire à fon arrivée.
Le 6 , M. le Comte de Caftellane alla rendre
vifite aux Commandans des Vaiffeaux
du Roi . On battit aux champs ; il fût falué
de cinq cris & de 21. coups de canon ,
tant
2774 MERCURE DE FRANCE.
tant fur le Borée que fur l'Heureux.
Le 7 , le premier Drogman de la Porte ,
qui ne marche que pour les Ambaffadeurs
Extraordinaires & pour les Princes Souverains
, vint apporter à M. de Caylus un préfent
de 5. corbeilles de fleurs , & de 36. corbeilles
de fruits , de la part du Grand Viſir.
C'est une diftinction fans exemple , & on
ne fait rien de plus en ce genre pour les
Miniftres du premier rang . Le Drogman de
la Porte , en fe débarquant , fût falué de
trois cris & de onze coups de canon . M. de
Caylus lui fit donner une vefte d'écarlate ,
une veste de drap d'or , une autre de foye
vingt-quatre bouteilles de vin de Champagne
, plufieurs boëttes de confitures féches ;
deux veftes de drap à fon Kiaya , & à les
Gens cent vingt Sequins.
Le 8 , M. le Comte de Caftellane alla dîner
avec M. le Chevalier de Caylus fur le
Borée.
Le 9 , M. de Caylus donna à la Nation
Françoife un fplendide feftin .
Le ro , l'Ambaffadeur de la Porte écrivit
un Billet au Sr de Laria , Drogman de
France , pour lui faire fçavoir que le Grand
Seigneur , informé que quelques Officiers
des Vaiffeaux du Roi feroient bien aifes
d'entrer dans les Appartemens de fon Serrail
, en avoit accordé la permiflion pour
>
douze
DECEMBRE. 1743. 2775
douze perfonnes , à condition qu'elles feroient
déguifées & y viendroient au point
du jour , entrant avec les ouvriers qui travailloient
à placer les miroirs qui font
tie des préfens du Roi , pour le Grand Seigneur.
ne ,
par-
Leur déguiſement n'empêcha pas qu'on
ne les reçût avec toutes fortes de diftinctions.
Ils firent trois paufes dans le Serrail .
La premiére , dans un Kiofque fur la Marioù
le Sélictar leur fit donner le Caffé ;
le Sorbet & le Parfum. Ils furent reçûs dans
un autre Kiofque , par le Kiflar- Aga , Chef
des Eunuques Noirs , qui fe tint toujours
debout , malgré fon âge & fes infirmités ,
& dit les chofes du monde les plus obligeantes
au fujet de la France ; il leur témoigna
le regret qu'il avoit de ne pouvoir les
accompagner dans tout le Serrail , à cauſe
de la néceffité où il étoit de tenir fon Divan ,
& avant que de fe féparer , il leur donna un
mouchoir à chacun , où ils crurent qu'il devoit
y avoir des Sequins. Sur la difficulté
qu'ils firent d'accepter ce préfent, le Kiflar-
Aga leur dit , que c'étoient des Médailles
que le Grand Seigneur leur donnoit ; qu'il
feroit offenfé de leur refus , fon nom étant
gravé deffus. Ils l'accepterent donc , fur l'avis
du Sr de Laria, qui dit qu'on ne pouvoit
faire autrement, & que d'ailleurs, étant tous
in2776
MERCURE DE FRANCE.
incognito , rien ne tiroit à conféquence.
A la troifiéme paufe , le Boffangi Bachi ,
Sur-Intendant des Jardins , fit les honneurs
& les acccompagna jufqu'à la principale
Porte du Serrail.
Le Serrail eſt d'abord formé par un grand
enclos de Murs , avec des Tours de diſtance
en diſtance : cette enceinte eft à la pointe
ou à l'extrémité du triangle , que forme la
Ville de Conftantinople. Au milieu de cette
enceinte , il y a une colline , fur le haut de
laquelle font les divers Bâtimens , dont le
Serrail eft compofé.
Le haut de cette colline s'étend par une
pente douce , jufqu'à l'enceinte des Murs .
Au fommet eft un bois , & le bas eft cultivé
en jardins potagers , divifés par des allées
, dont quelques - unes font tirées au
cordeau , & bordées de part & d'autres de
Cyprès fort élevés.
De ces Bâtimens , qui font fur le dos de la
colline , on ne connoît que les deux gran
des cours , que les Ambaffadeurs traverfent ,
quand ils vont au Divan , & de là à la
Sale du Trône. Tout ce qui eft au-delà de
cette Sale , eft un affemblage de Bâtimens
informes & irréguliers , dont on ne sçauroit
faire ici la defcription , parce que ce ne
font pas ceux où l'on a été admis.
Outre ces anciens Bâtimens , le Sultan régnant
DECEMBRE . 1743. 2777
gnant en a fait bâtir de nouveaux dans une
enceinte particuliére , qui eft ici comme
Trianon à l'égard de Verſailles . Ce Prince
l'appelle Mahboubié , ou fon lieu de délices
. Ce lieu de délices fe borne cependant
à un quarré , long de deux cent & quelques
pas , fur cinquante de large. Cette cour eft
un fimple gazon ; elle eft fermée d'un côté
par les Murs du Serrail , qui donnent fur la
Propontide , & font face au Midi . Sur l'épaiffeur
de ces Murs , on a ménagé une galerie
, ou paffage couvert , par lequel le
Grand Seigneur communique à deux Pavillons
& à un Bain . Ces trois piéces font
à la fuite l'une de l'autre , liées alternativement
par la galerie , & forment la perfpective
de ce côté de la cour. Le côté parallele
eft formé par une Terraffe de trente pieds
d'élévation , fur laquelle on a ménagé un
Parterre affés étroit , bordé de vaſes remplis
de fleurs. Cette Terraffe eft furmontée
par une feconde , couverte d'un tapis de
gazon . De cette feconde Terraffe , on voit
les Cyprès & les autres Arbres, qui couvrent
le refte de la colline.
Les deux côtés paralleles , qui font , comme
on a dit , de 200. pas de long , font
joints & liés d'un côté par une muraille
coupée par une porte-cochere , & par des
Cyprès qui forment la perfpective de cette
cour
2778 MERCURE DE FRANCE.
cour. Vis-à-vis ce Mur , & au côté oppofé ,
eft un grand corps de logis , divifé en deux
piéces ; fçavoir , une longue Sale de trentecinq
pas de long fur 15 de large , & un
Salon quarré de 15 pas.Ce Salon a vue d'un
vûë
côté fur la Mer , & de l'autre fur la Sale ,
dont on vient de parler.
Comme ce corps de logis communique
avec le Harem , ou appartemens des femmes
, diftribués dans une cour attenante à
celle qu'on vient de décrire , il y a lieu de
croire , que cette longue Sale eft comme le
rendez-vous des femmes du Serrail ; en forte
que le Grand Seigneur étant dans le Salon
quarré , qui eft entouré d'un riche fopha , a
deux principaux points de vûë , l'un par les
fenêtres qui donnent fur la Mer , l'autre par
celles qui donnent fur cette longue Sale
ou les femmes peuvent l'amufer par leurs,
danfes , par leurs comédies , ou par leur
travail.
y
pa-
Ce Salon eft orné d'un côté par une cheminée
de Marbre , dans le goût Turc , à
droite & à gauche de laquelle il y a des armoires
ménagées dans le Mur , dont les
neaux font de glaces de Miroirs. Comme
ces Placards ne vont pas jufques au plancher
,le furplus eft orné par une Arabefque
de plâtre , moulé & peint de diverſes couleurs
, dans un goût d'ornemens & de feüillages
DECEMBRE . 1743. 2779
lages Européens. Les trois autres côtés font
interrompus par des fenêtres , dont les entre-
deux ou Trumeaux font peints en azur ,
avec des moulures dorées & des glaces de
Miroir ovales. Le Sopha eft d'écarlate , avec
des couffins de velours noir , brodé en or ,
en argent , & fleurs naturelles ; c'eft pour ce
Salon & pour ceux des autres Pavillons ,
que l'on a destiné lesTapis de la Savonnerie,
dont le Roi a fait préfent au Grand Seigneur
, lefquels ont été extrêmément goûttés
& admirés .
Ce Salon quarré a vûë , comme on l'adit ,
dans la grande Sale par quatre fenêtres , qui
viennent au niveau des couffins du Sopha ;
mais il n'y a point de porte de communication
directe . Il faut du Salon entrer dans
le Harem , & du Harem dans la Sale par une
galerie , commune à ces deux appartemens :
ce qui autorife toujours la conjecture que
cette Sale eft deſtinée aux Dames.
C'eft dans cette Sale que le Grand Seigneur
a fait placer les deux Miroirs qu'on a regardés
comme deux piéces prodigieufes & uniques.
Elles étoient naturellement faites pour orner
les deux extrêmités de cette Sale , mais
il auroit fallu pour cela condamner la porte
d'un petit dortoir , par lequel les Eunuques
viennent du dehors dans cette Sale ; c'eft
pourquoi le Grand Seigneur , pour ne pas
déran2780
MERCURE DE FRANCE.
déranger les difpofitions de fes nouveaux
appartemens , a préféré de placer ces Miroirs
à côté l'un de l'autre für le Mur de la
Sale , qui eft oppofé à la baffe cour , pour
en voir répéter la perfpective.
Du grand Salon on paffe par un corridor
ménagé fur l'épaiffeur du Mur de la Ville ,
au premier Pavillon , qui eft joint avec le
fecond par un autre corridor , de 40. pas de
long , lequel conduit à l'appartement des
Bains fur la même ligne : ces trois édifices ,
qui font adoffés aux murs , font compofés
d'un rez de chauffée , d'un entrefol & d'un
fecond étage , où font les plus beaux appartemens
, lefquels étant plus élevés
que les
Murs , ont une vûë fort étenduë fur la Propontide
, & les Illes des Princes. Ces appartemens
font richement meublés & ornés
dans le goût Afiatique.
C'eſt dans le dernier étage de ce Pavillon ,
que le Grand Seigneur avoit deftiné de placer
le buffet d'Orgues , dont le Roi lui a fait
préfent , & dont la Hauteffe paroît fort fatisfaite
, s'il en faut juger par l'envie qu'elle
a , que l'Organiſte , qu'on a envoyé pour le
monter , s'arrête en ce Pays affés de tems ,
pour montrer à jouer de cet inſtrument à
quelques perfonnes du Serrail .
L'efcalier , qui conduit aux appartemens
Supérieurs de ees Pavillons , s'eft trouvé h
étroit ,
DECEMBRE. 1743. 2781
étroit , qu'il n'a jamais été poffible d'y faire
monter l'Orgue , enforte qu'on a été obligé
de le laiffer au rez de chauffée , dans une
eſpèce de Veſtibule , vis-à- vis de l'efcalier
& à côté du grand Sopha , qui eft de pleinpied
à la cour. Le G. S. venoit quelquefois
à ce Sopha , pour entendre l'Orgue à
travers une grille.
Le Kiflar-Aga ayant enſuite mandé le Sr de
Laria dans la longue Sale des Miroirs , pour
fçavoir de fa bouche les honneurs qu'on
avoit rendus en France à Said Pacha , ce
premier Eunuque mit le G. S. à portée d'écouter
, fans être vû , les rélations de cet
Interpréte : cela fe paffa auprès d'une des
fenêtres de communication de la Sale avec
le Salon , le Sultan n'étant féparé d'eux que
par un rideau de gaze. Le Kiflar-Aga , pour
témoigner fa fatisfaction , fit préfent à cet
Interpréte d'un cheval harnaché.
Le même jour la Porte envoya aux Vaiſfeaux
du Roi le préfent ordinaire de vingt
moutons & trois boeufs. Ces préfens furent
portés fur le Borée , comme étant faits au
Commandant , qui en fit part au Vaiffeau
l'Heureux , & donna 60 Sequins aux gens
de la fuite de l'Aga , qui avoit conduit ce
préfent , & il le fit faluer en fortant de neuf
coups de canon.
Le 11 ,le Grand Seigneur & le Grand Vifir
étant
2782 MERCURE DE FRANCE.
étant allés à la promenade , le Sultan fut
falué de toute l'artillerie des Vaiffeaux , &
le G. V. de 21. coups de canon.
Le 15 , les préfens du Roi , qui à la réferve
des Miroirs & de l'Orgue , avoient
été expofés pendant plufieurs jours au Palais
de France , dans la grande Sale d'Audience
, & admirés du Public , furent tranfportés
ce jour là au Serrail , pour être expofés
de nouveau , fuivant l'ufage , dans la ſeconde
cour , à côté de la porte qui conduit
à la Sale du Trône.
Le 16 , M. le Comte de Caftellane eut audience
du Grand Seigneur , fuivant le cérémonial
ufité. Il fut revêtu d'une Péliffe
de Samour ; les deux Commandans & M.
le Chevalier de Lorraine eurent chacun une
Péliffe d'Hermine : on diftribua 18 Kerékes
aux Officiers , un au Chancelier Sécrétaire
de l'Ambaffade de France , & enfuite une
centaine de Cafftans , partie aux Officiers ,
partie aux perfonnes de la fuite de l'Ambaffadeur.
Pendant cette diftribution , le grand
& le petit Ecuyer , & un Salahor , ou Piqueur,
amuferent l'Ambaffadeur, en faisant
caracoler devant lui les chevaux de parade
du Grand Seigneur.
On n'admit dans la Salle du Trône qu'environ
douze perfonnes . Le Grand Seigneur
témoigna lui- même dans cette audience ,
l'envie
DECEMBRE. 1743. 2783
l'envie qu'il avoit de raffermir de plus en
plus l'amitié qui régnoit entre lui & l'Empereur
de France , & dit nommément , que
les préfens qu'il venoit de recevoir de la
part de Sa Majesté Impériale , lui avoient
été très-agréables . On parle de cette circonftance
, parce que dans l'audience que
M. le Comte de Caftellane a eu depuis du
Grand Vifir , ce Miniftre l'a relevée avec
une efpéce d'affectation , en difant que c'étoit
le premier exemple où l'on eut vû
l'Empereur des Ottomans , remercier des
préfens qu'il avoit reçûs.
Les jours fuivans , jufqu'à celui que les
Vaiffeaux du Roi mirent à la voile pour le
retour , fe font paffés en feftins ou en fêtes
chés les Miniftres Etrangers , ou à bord des
Vaiffeaux. Pendant tout le féjour qu'ils ont
fait à Conftantinople , il y a eu tous les
jours au Palais de France , deux tables de
30 & de 25 couverts chacune , fervies avec
tout le goût poffible.
Voici fur le même fujet quelques circonftances
particuliéres , écrites dans une autre
Lettre par un Officier de la Marine.de
Toulon, qui a fait le voyage fur le Borée.
Lorfque l'Ambaffadeur Turc débarqua
dans le Port de Conftantinople , il fit à M.
le Chevalier de Caylus mille politeffes , particuliérement
fur les égards qu'on avoit eus
pour
2784 MERCURE DE FRANCE.
pour lui , & pour -les gens de fa fuite : il fit diftribuer
cinquante
Sequins
à l'Equipage.
Quelque
-tems après Said Pacha
revint
encore
fut le Borée , non comme
Ambaffadeur
, mais pour embraffer encore une fois ,
comme fon ami, M . le C. de Caylus. Ce font
les termes dont il fe fervit.
On remit les préfens du Roi pour le
Grand Seigneur à M. le Comte de Caſtellane
, Ambaffadeur de France , qui les fit
expofer quatre jours de fuite dans la grande
Sale d'audience du Palais. Ils font d'une
beauté & d'une magnificence qu'on ne sçauroit
exprimer , c. J'en ai vû depuis le détail
dans le Mercure de France , & je crois
qu'on n'en peut rien dire de mieux.
M. de Laria , Interpréte du Roi , conduifit
les Miroitiers dans l'intérieur du Serrail ,
pour voir enſemble le lieu le plus convenable
à placer les Glaces. Le Kiflar-Aga ,
Chef des Eunuques noirs , & tout puiffant
dans cet Empire , fit à cet Interpréte toutes
fortes de politeffes , & après lui avoir fait
parcourir differens appartemens , il le pria
de lui faire le récit de la réception qui avoit
été faite en France à Saïd Pacha. Le Grand
Seigneur, caché derriere une jaloufie, entendoit
tout , & envoyoit de tems en tems des
Eunuques au Kiflar-Aga , pour faire differentes
queſtions à M. de Laria. Cela dura
deux
DECEMBRE . 1743.
2785
deux grandes heures . Enfuite le Kiflar-Aga
donna quelques mouchoirs à l'Interpréte .
Sur ce qu'on avoit témoigné que quelques
Officiers des Vaiffeaux François , feroient
bien aiſes de voir l'intérieur du Serrail
, choſe inouie , & inufitée jufqu'alors ;
le Kifar . Aga prit fur lui d'en parler au G.
S. qui voulut bien accorder la permiffion
pour ro, ou 12. perfonnes. Said Effendi ,
écrivit pendant la nuit un billet à M.deLaria ,
& le chargea d'avertir les Officiers des Vaiffeaux
, & de les faire déguifer , afin qu'ils
pûffent être regardés comme des Ouvriers ,
qui venoient pofer les Miroirs. Les ' Officiers
François étoient le Chevalier de Lorraine
, Garde Marine fur le Borée ; M. de
Villair Franfur , Capitaine en fecond fur
l'Heureux ; M. Begon , Commiffaire de la
Marine , l'Auteur de cette Lettre , &c.
Ces Meffieurs furent reçûs très -poliment.
par le Kiflar- Aga , qui leur dit bien des
chofes obligeantes , fit apporter du Caffé ,
de l'Eau-de-Rofe & des Parfums , & leur fit
préfent de plufieurs mouchoirs , richement
brodés. Il les fit enfuite promener dans les
Jardins , où ils furent également bien reçûs
par le Boftangi-Bachi , lequel mit dans le
fein à chacun un magnifique mouchoir brodé
, noué & rempli de fequins. M. l'Ambaffadeur
voulut abfolument les faire ren-
11.Vol. B dre , *
2786 MERCURE DE FRANCE.
$
dre , mais le Kiflar-Aga l'en empêcha , en
difant que le G. S. fe fentiroit offenſé de
cerefus . Mais le lendemain , M. le Comte de
Caftelane envoya des Montres & des Tabatiéres
d'or aux principaux Pages du Serrail.
Le lendemain , le G. S. envoya le premier
Drogman de la Porte à bord du Borée , avec
un préfent de fix corbeilles de fleurs , & fix
autres de fruits pour M. le Chevalier de
Caylus , qui lui fit préfent d'une pièce de
drap d'or , & fit diftribuer à ſes Gens cinquante
Sequins. En fortant du Vaiffeau , le
Drogman fût falué de onze coups de canon.
- Le 15 , vingt & une Dames Grecques ,
dans l'habillement le plus galant , vinrent
dîner à bord du Borée , & il y eût Bal toute
la nuit.
Le 16 , M. le Comte de Caftelane eût audience
du G. S. Tout s'y paffa fuivant l'ufage
ordinaire. L'Ambaffadeur , en traverſant
le Port , fût, falué des deux Vaiffeaux du
Roi, de vingt-un coups de canon chacun , &
le falut fût continué par tous les Vaiffeaux
Marchands , qui étoient en grand nombre
dans ce Port .
Les Janiffaires & les Chaoux fe trouverent
en haye , fur le paffage de M. l'Ambaffadeur
, dans la premiére Cour. Et dans la
feconde , il trouva les Officiers de la grande
Ecurie , avec les plus beaux chevaux du
G. S. richement harnachés. .M.
DECEMBRE. 1743. 2787
, Monfieur l'Ambaſſadeur habillé d'un
drap glacé d'or & d'argent , fût revêtu d'une
fuperbe Péliffe de famour ; les deux Commandans
des Vaiffeaux en eurent chacun
une d'hermine , & on en donna une femblable
à M. le Chevalier de Lorraine ,à caufe
de fa naiffance . La fuite de M. l'Ambaſſadeur
, c'eſt-à- dire , ceux qui entrerent avec
lui dans la Sale d'audience , furent revêtus
de Caftans .
Tout le monde fortit d'abord après l'audience
, & remonta à cheval , marchant
dans le même ordre qui avoit été obſervé
en allant au Serrail.
Le 18 , le G. S. defcendit dans fon Kiofque
, qui eft fitué fur le bord de la Mer , du
côté du grand Serrail. Sa Hauteffe fût faluée
de toute l'Artillerie des deux Vaiſſeaux du
Roi.
Le 27 , nous eûmes la permiffion d'aller
voir le fameux Temple de Sainte Sophie ,
les Ecuries de S. H. & les principales curiofités
de Conftantinople. Je ne vous dirai
rien de Ste Sophie , finon que c'eft un fuperbe
Bâtiment , dont on peut voir la Defcription
dans plufieurs Livres , aufquels il
faut préférer la Rélation de N. Grelot , qui
a levé lui-même tous les Plans , & les a fait
graver dans fon Ouvrage , imprimé à Paris.
Nous fumes reçûs aux Ecuries , par le
Bij Maré2788
MERCURE DE FRANCE.
Maréchal de l'Ambaffade , Gendre de Saïd
Effendi , & fecond Ecuyer du G. S. lequel
combla tous les Officiers de politeffe & leur
donna à tous des mouchoirs. Nous vîmes
d'abord les chevaux qui ne fortent que
pour S. H. Le Maréchal , ayant appris au
premier Ecuyer , que M. le Chevalier de
Lorraine étoit parmi les Officiers , il lui fit
fur le champ un Compliment fort gracieux ,
& donna ordre de nous faire voir le lieu où
font ferrées les felles , les houffes , les caparaçons
, & généralement tous les harnois
des chevaux du G. S. On peut dire que c'eft
un Tréfor iminenfe , contenant des richeſſes
d'un prix infini , tant pour le travail que
pour la matiére. Après les avoir examinés
pendant quelque- tems , nous defcendîmes
dans les cours , & nous allâmes nous repofer
dans un Kiofque ou Pavillon ouvert , d'où
après avoir pris du Caffé , nous nous retirâmes
très-fatisfaits , prenant le chemin de la
Marine , toujours accompagnés d'un Aga
fort poli , qui ne nous quitta qu'à notre
embarquement dans la Chaloupe du Borée.
Ce nom de Chaloupe me fait fouvenir du
petit Bâtiment que le Boſtangi Bachi a fait
conftruire depuis peu pour l'ufage du G. S.
quand le Sultan veut fe promener fur la Mer
aux environs du Serrail , & que nous avons
vû dans notre promenade dans les Jardins.
Sa
T
AMBASSADEUR
E
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
,
LENOX
AN
TILDEN
FOUNDAT
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDAT
ONS
DECEMBRE. 1743. 2789
Sa figure nous parût finguliére , & l'exécution
hardie. En voici un petit deffein , que
j'eus tout le loifir de prendre , & que vous
ferez peut-être graver dans votre Relation .
Vous fçavez fans doute , que quand le G. S.
fe promene fur la Mer , c'eſt le Boftangi Bachi
qui prend le gouvernail , & que cet Of
ficier eft le Sur- Intendant des Jardins & des
Bâtimens du Serrail.
A cette Lettre d'un Officier de la Marine
de Toulon , étoit joint un Etat des préfens
que le G. S. a envoyés au Roi dans cette
derniére Ambaffade. Cet Officier avoit cu
la curiofité & enfuite la facilité de prendre
dans fa fource l'Etat en queftion , lequel a
été traduit à Conftantinople par un Interpréte
de S. M. & contient ce qui fuit :
EXTRAIT des Regiftres publics de
l'Empire Othoman-Veu , & autentiqué par
Le Tetferdar , Grand Tréforier , concernant
les préfens qui viennent d'être remis à Saïd
Mehemet Pacha , Ambaffadeur Extraordinaire
de la fublime Porte , pour être offerts
de la part de l'Empereur Sultan MAHMOUD
à Sa Majefté , l'Empereur de France , Louis
glorieufement régnant.
Premiérement , un Carquois doublé de
velours verd , orné du côté de l'arc d'une
groffe & belle Emeraude de forme quarrée
, enrichi de chaque côté de trente Dia-
B iij
mans >
2790 MERCURE DE FRANCE.
mants , de cent vingt-huit Rubis , de cent
vingt-trois Emeraudes , & de trois cens feize
Perles. Ce Carquois eft à trois chaînes
d'or , fur lesquelles font une Emeraude &
trois Rubis.
HARNOIS
1
pour un cheval.
Une Tetiére ornée de trois Diamans principaux
, d'autres moyens & d'autres plus
petits , le tout au nombre de quatre cent
trente-neuf Diamans.
Un Poitrail , au milieu duquel eſt un
très-gros Diamant , accompagné de douze
autres , prefqu'auffi gros , de quatre cent dix
autres gros moyens , & plus petits . Des lames
d'or font le fond du Poitrail , avec plufieurs
ornemens d'Email , employés avec
tout l'art poffible .
Une Mufeliére d'or , émaillée de même &
enrichie de Diamans ; fçavoir , trois gros
trente moyens , & plus petits.
Une paire d'Etriers d'or , travaillés avec
de l'Email , fur lefquels font quatre-vinge
douze Diamans , moyens & petits , trentedeux
Rubis , & huit Emeraudes.
Une Houffe en broderie d'or , enrichie de
quatre-vingt Emeraudes , de vingt - deux
Rubis , & de quantité de Perles.
Une Selle ornée de la plus riche broderie
en or & en argent , avec des fleurs imitées.
d'après
DECEMBRE . 1743 . 2791
t
d'après le naturel . Sur cette broderie , font
65. Rubis & 60. Emeraudes.
Une Croupiére brodée en or .
Un Tejelti , pour mettre fous la Selle ,
brodé en or.
Une Maffe d'Armes de Criftal de Roche ,
ornée d'une Emeraude de forme ronde ,
d'un gros Rubis de la plus riche couleur , &
le refte parfemé de foixante- huit Rubis &
de Perles. Le lien de cette Maffe eft orné de
quatre Emeraudes.
Un Caparaçon de drap écarlate , richement
brodé.
Un Fufil , monté en ébene , avec fes ornemens
d'or de rapport, enrichi de foixante &
onze Diamans & de douze Rubis : Ouvrage
de Conftantinople.
. Un autre Fufil , dont le canon eft de la
fabrique de Damas, carabiné , incrusté d'or ,
& orné de foixante -neuf Diamans , & de
douze Rubis.
Une paire de Piſtolets , montés en ébene ,
incruftée d'or , avec une Emeraude , foixante
& douze Diamans , un Rubis & deux
Emeraudes.
Deux faux Fourreaux de velours noir
ornés de quatre Rubis , de cent quatre- vingt
quatre Diamans , de huit Emeraudes & de
cent cinquante-deux Rubis .
Un Fourniment complet ; la Gibeciére eft
В iiij
d'or ,
2792 MERCURE DE FRANCE.
d'or , avec des ornemens d'émail , enrichie
de trois gros Rubis , de foixante & neuf
Diamans , de trente & un Rubis moindres ,
& de trente & une Emeraudes .
Poire à poudre , ornée d'émail , & enrichie
d'une Emeraude , de quatre-vingt-dix
Diamans , de quinze Rubis & de trente &
une Emeraudes..
Quatre Piéces de Drap d'or, & d'argent ,
de Perfe , de differentes couleurs.
Vingt Piéces de Camelot , dit Chali
d'Angora , d'une très-grande fineſſe .
EFFETS pris de l'extérieur du Tréſor.
Un Caparaçon de Drap écarlate , magnifiquement
brodé.
Deux Piéces d'étoffe à fleurs , appellées
Demi Diba , travaillées à Conftantinople ,
chaque pièce de dix -huit Pics.
Dix Piéces d'étoffe d'or & d'argent , ouvrage
façon de Perfe , de dix-huit Pics chacune
.
Quatre Fufils , dont deux ont la monturė
vers la culaffe , ornée de Dents de Poiffon ;
les canons font carabinés , & mis en couleur
d'Eau .
Deux autres Fufils , ouvrage de Grece ,
dont la monture eft ornée d'écaille.
Deux paires de Piſtolets , ouvrage de
Conftantinople , avec leurs faux Fourreaux ,
brodés à la façon des Indes. Sept
DECEMBRE . 1743 . 2793
Sept paires d'autres Piftolets, très-bien travaillés
, avec leurs faux Fourreaux , ouvrage
des Indes.
PIECES du Magafin , où font confervées
les Tentes de S. H.
Une grande Tente , appellée Oba , avec
fa Marquife , doublée d'étoffes d'or & d'argent
; les deux colomnes font travaillées
avec des nacres de perle ; toutes les vis font
d'argent ; il y a deux groffes pommes d'argent.
La Tente a fix fenêtres , dont les cordons
font treffés en foie & en or.
Deux Tapis de pied de poil de Chameau ,
pour le dedans de la Tente , fabrique de
Perfe.
Un Sopha aufli pour la Tente , avec fes
Couffins , d'une riche étoffe or & argent.
Une Balustrade qui entoure le Sopha ,
ornée de nacre de perle , avec des boules
auffi de nacre , placées aux extrêmités , fur
l'appui de la Balustrade.
Un Abbreuvoir d'argent pour le cheval
pefant mille fept cent quarante neuf Dragmes
, ou vingt-fept Marcs trois onces.
Une Chaîne avec fon Piquet d'argent ,
pour attacher le cheval , pefant le tout 1559 .
Dragmes , ou vingt - quatre Marcs trois
onces.
Deux Entraves d'argent , pefant $ 39.
Dragmes ou douze Marcs.
Bv Un
2794 MERCURE DE FRANCE.
Un Mors d'argent de 187. Dragmes , ou
deux Marcs fix onces.
Une Etrille d'argent , 295. Dragmes
quatre Marcs trois onces .
Un Licol d'argent , 487. Dragmes , fept
Marcs cinq onces.
> Des Boucles d'argent pour les fangles ,
cinquante Dragmes . Les fangles & les rênes
de la Bride couvertes de fil d'or.
Enfin neuf chevaux choifis dans les Ecuries
du G. S.
Mais il eft tems de reprendre le fil de ma
Narration , & de vous rendre compte de
notre retour en France . Lés Vaiffeaux du
Roi appareillerent du Port de Conftantinople
le 12. Décembre 1742. Nous moüillâmes
le 23. à la Rade de Chio ; l'Ifle de ce
nom eft auffi remarquable par fa fituation
que par la bonté de fon terroir , qui produit
les plus beaux fruits du monde & de
toute efpéce. Tout eft bâti dans le goût Italien
, quant à l'intérieur de la Ville : pour
l'extérieur , ou le refte de l'Ifle , il offre un
fpectacle charmant , & qu'on peut fort bien
comparer aux environs de Marſeille , chaque
Négociant ayant fa Baftide , ou fa jolie
Maifon de Campagne fur la côte , ce qui
forme un coup d'oeil des plus agréables.
Les Députés des Marchands François de
Smyrne , s'étoient rendus à Chio , pour rendre
DECEMBRE. 1743 .
2795
ran ,
dre leurs refpects au nom de la Nation , à
M. le Chevalier de Caylus , qui les reçût
avec fa politeffe ordinaire. Madame Peleépoufe
du Conful de Smyrne , étoit
venue avec ces Députés pour repréfenter
fon mari, qui étoit malade. M. de Caylus lui
fit fervir une colation magnifique , & lorfque
cette Dame fortit de fon Bord , il là fit
faluer de trois cris de VIVE LE ROI , & de
fept coups de canon. Elle fût accompagnée
de plufieurs Officiers des Vaiffeaux , qui
profiterent de l'occafion & de la proximité ,
pour aller voir la Ville de Smyrne, où nous
reftames trois jours entiers , pendant lefquels
nous fumes régalés dans la Maiſon
Confulaire , dont M. le Conful & Madame
fon époufe firent parfaitement bien les honneurs.
J'allongerois trop ma Lettre , Monfieur
, fi j'entreprenois de vous parler de
cette fameufe Ville , plus belle aujourd'hui
& plus floriffante , qu'elle n'a jamais été
avant fa difgrace de l'année 1688. je veux
dire l'horrible tremblement de terre , qui la
ruina totalement , d'abord par les plus vio-
Lentes fecouffes , puis par le feu , qui fe prit
à toutes les matiéres combuſtibles , & enfin
par les eaux forties des entrailles de la ter--
re , qui fubmergerent entiérement les miſérables
ruines.
Mais difons quelque chofe de plus particu
B vj
lier
2796 MERCURE DE FRANCE.
lier de Chio , où les vents contraires nous
obligérent de féjourner plufieurs jours. C'eſt
une des plus fameufes Illes de la Mer Egée ,
ou de l'Archipel . On croit qu'elle tire fon
nom de la Nimphe Chio , fille de l'Ocean ,
ou de la neige qui y tombe en abondance
durant l'hiver , laquelle les Grecs appellent
niov . On vante le Marbre & le Jafpe de
Chio , dont Ciceron a parlé , & ſes vins
excellens. Chio ou Scio , eft auffi le nom de
la Ville Capitale de cette Ifle , que les Turcs
appellent Saques ou Sakes-Adas , Ifle du
Maftic ; c'étoit autrefois la plus renommée
des Ifles Ioniennes.
Les Génois ont poffedé Chio fous les
Empereurs Grecs de Conftantinople ; on y
voit encore les Armes de la Maifon fuftinia
ni en plufieurs endroits. Les Génois de Chio
vivant en République , s'alliérent avec les
Turcs , puis en devinrent tributaires , &
enfin ils devinrent fujets de Selim II . qui
s'empara de Scio en l'année 1566. Ce Sultan
voulut changer en Moſquées toutes les
Eglifes ; mais le Roi Charles I X. ayant intercedé
pour les Génois , ou plûtôt pour la
Religion, par le miniftére de M. de Breves ,
fon Ambaffadeur , ce deffein ne fût point
exécuté.
Il y a eu autrefois de grands Hommes à
Chio , & on y voit encore aujourd'hui ce
qu'on appelle l'Ecole d'Homére.
Cette
DECEMBRE. 1743. 2797
Cette Ifle eft fertile en excellens raisins ;
on en voit fouvent des grappes gravées fur
fes Médailles , ainfi que la repréfentation
de certaines cruches pointues par le bas & à
deux anfes , dans lefquelles on confervoit
le vin le plus exquis . Selon Varron , cité
par Pline on ordonnoit à Rome l'uſage
de ce vin pour les maladies de l'eftomac.
·
Aujourd'hui on en tire beaucoup de foie ,
qui eft employée pour les differentes Manufactures
de Velours , de Damas , & d'autres
étoffes mêlées d'or & d'argent , dont on
fait un grand commerce . On charge auffi à
Chio quantité de Bâteaux de figues , pour
les Ifles voisines.
Il y a dans cette Ifle environ dix mille
Turcs , cent mille Grecs , & trente mille
Latins. Ajoutons un mot fur les femmes
Sciotes , qui en général font belles , polies
& fort féduifantes , mais difficiles à féduire .
Leur habillement nous parût affés fingulier .
Elles portent toutes un Turban comme les
Grecques de Pera , Fauxbourg de Conftantinople
, fort gros & affés haut : tout le
refte de l'habillement eft prefque comme
celui d'une Payfanne Allemande , dont on
voit des figures gravées dans Miffon & dans
d'autres Voyageurs , à l'exception feulement
que le jupon ne vient que jufqu'au
jarret.
A
2798 MERCURE DE FRANCE.
que
par
y
A l'égard de la Religion , la Romaine
eft exercée avec tant de liberté , que les
Turcs ont appellé la Ville de Chio la petite
Rome. Il y a des Religieufes de l'Ordre de
S. François & de S. Dominique , non cloîtrées
, dirigées par les Jéfuites.
Terminons cet article le beau préfent
l'Auteur de la Nature a fait à l'Ifle de
Chio , je veux parler de ces Arbres fameux
nommés Lentifques , qui forment le Maſtic ,
Gomme ou Larme , qui fort de ces Arbres.
Le Lentifque eft affés petit ; fon tronc
´de médiocre groffeur , jettant quantité de
branches , qui s'abbaiffent vers la terre. Il
eft verd toute l'année ; fon écorce eft rougeâtre
, pliante & gluante. Ses feuilles font
épaiffes , graffes , d'un verd obfcur , avec
un peu de rouge à l'extrémité , & d'une forte
odeur . Son fruit eft enfermé dans une
efpece de gouffe , ou baye recourbée , qui
vient en forme de grappe , & qui après
avoir été quelque tems verte , noircit en
meuriffant. Outre les gouffes qui renferment
le fruit, il y a auffi comme de petites veffies ,
remplies d'une liqueur claire , qui ſe convertit
en de petits Infectes volans.
La Gomme coule du tronc & des groffes
branches de l'Arbre pendant les grandes chaleurs
, fans qu'il foit néceffaire d'y faire des
incifions, mais elle fort plus abondamment ,
quand
DECEMBRE. 1743 . 2799
quand l'Arbre eft incifé. On prépare au pied
du Lentifque une folle pavée, pour recevoir
la larme du Maſtic , quand elle tombe. Le
meilleur vient de l'Ile de Chio , & il eſt
beaucoup plus gros & d'un goût plus balfamique
que celui du Levant & d'Italie . Cependant
ce dernier eft prefque le feul que
l'on voit en France , par la raifon que voici .
La récolte du Maſtic appartient au Grand
Seigneur . Elle tient lieu aux Habitans du
Karache , ou de la Capitation , qu'il exige
ailleurs des Grecs & autres habitans des
Pays conquis , & des Etrangers. Le Sultan,
l'afferme au Grand Doüanier de Conftantinople,
qui l'eſt ordinairement auffi de Smyrne
, mais avec la réferve du plus beau pour
S. H. les Dames du Serrail & les principaux
Officiers. On croit que le nom de Maftic
vient de ce que les Turcs , & particulierement
les femmes , mâchent prefque continuellement
de cette Gomme.
Les premiéres incifions des Lentifques.
fe font le premier Août , en coupant en travers
& à divers endroits l'écorce des troncs.
avec de gros couteaux , fans toucher aux
jeunes Arbres. Dès le lendemain , on voit
diftiller le fuc nourricier de l'Arbre par petites
larmes , dont fe forment peu à peu les
grains de Maftic ; ils durciffent fur la terre.
Vers la fin de Septembre, on fait encore des
incifions ,
2800 MERCURE DE FRANCE.
incifions , mais qui rendent moins que les
premiéres. Le fort de la récolte eft vers la
mi-Août.
Les Habitans de Chio tirent de la Baye
ou gouffe du fruit du Lentifque une huile
précieufe , dont on fe fert , auffi bien que
du bois & des feuilles , comme d'un remède
affuré contre la diffenterie & les maux de
dents. Le bois fert encore à faire des curedents,
qui font fort en uſage en France , en
Angleterre & en Hollande.
Ceux qui cultivent ces Arbres ne payent
que la moitié de la fomme à laquelle les
autres font taxés , & par diftinction, ils ont,
quoique Chrétiens , le privilége de porter
la Seffe (a ) blanche , comme les Turcs ; mais
il leur eft défendu , & à tout le monde , au
Proprietaire même , de couper ou d'abbattre
aucun de ces Arbres , fous peine d'avoir le
poing coupé.
Je n'oublierai pas , en finiffant , de vous
faire part d'une fingularité qui ne fe voit
que dans l'Ifle de Chio , & que je ne pouvois
me laffer de voir & d'admirer. Les Perdrix
y font en auffi grande abondance & auffi
privées que nos Pontes : on les éleve avec
foin , & on les mene tous les matins à la
campagne chercher leur nourriture , comme
on fait ailleurs des troupeaux de Moutons
(a ) Piéce de Mouſſeline qui forme le Turban.
&
DECEMBRE. 1743. 2801
& de Chevres. Chaque famille confie les
fiennes à unGardien commun, qui les ramene
le foir, & on les appelle chés foi avec un coup
de fifflet , chaque troupe reconnoiffant fon
Maître & fon gîte.On peut même,fi l'on veut,
les faire revenir pendant la journée , en fifflant
feulement,& elles reviennent toujours
fans délai & fans confufion .
Nous partîmes de Chio , non pas fans
quelque regret de quitter un fi beau féjour,
& après une courte & heureufe Navigation,
nous arrivâmes à Malte le dernier jour de
l'année. Le lendemain , premier jour de cette
année 1743. fut célebré dès le matin fur
notre Efcadre , avec les cérémonies ordinaires
des Etrennes , des fouhaits , & c. Il
eut auffi fur ce fujet des Vers préſentés à
M. le Commandant.
y
Enfin , Monfieur , ayant mis à la voile du
Port de Malte par un tems très-favorable ,
nous arrivâmes avec le même bonheur à la
Rade de Toulon le 16. Janvier , tous bien
contens & fatisfaits d'avoir fait auffi heureufement
un fi beau voyage.
J'ai l'honneur d'être , &c.
AVER2802
MERCURE DE FRANCE.
AVERTISSEMENT.
Tout
'Out le monde fçait que l'Illuftre Mehemet
Effendi , Pere de Said-Pacha , dont
nous venons d'écrire l'Ambaffade , vint en
France l'année 1720. en qualité d'Ambaſſadeur
Extraordinaire , de la part du Sultan
Achmet 111. & qu'il s'acquit ici une réputa
tion qui durera long- tems parmi nous . Mais le
Public ignore que ce digne Miniftre , charmé
de tout ce qu'il avoit vû en France , fur-tout à
la Cour, & fatisfait au- delà de toute expreffion,
des honneurs & de la justice qu'on avoit rendus
à fon caractére à fon mérite particulier ,
écrivit une Relation entiére de fon Ambaſſade ,
pour la préfenter lui - même au G. S. & pour lui
rendre , par là, un compte fidele de tout ce qu'il
avoit vu de plus remarquable , & de ce qui s'étoit
paffe , à son égard , durant ſon ſejour en
France. D'abord ce ne fut qu'un Journal , un
pen détaillé , pour ne perdre la mémoire d'aucunfait
, & écrit d'une manière fimple & dénuée
de tout ornement.
C'est ce même Journal que M. de Fiennes
- Premier Interprete du Roi , & Profeſſeur en
Langue Arabe au College Royal , lequel fut
toujours , par ordre de la Cour , auprès de
l'Ambaffadeur , depuis fon arrivée en France,
jufqu'à fon Embarquement pour le retour ,
qui s'étoit acquis fon eftime &fon amitié : c'eſt,
نم
dis-je ,
DECEMBRE. 1743. 2803
dis-je , ce même Journal , que M. de Fiennes
traduifit en François , qu'il a bien voulu nous
communiquer en fon tems , & dont nous avons
extrait l'article qui concerne l'Opera , qui eft
imprimé dans un Mercure , & qui afait beaucoup
deplaifir à nos Lecteurs.
Depuis nous avons appris que Mehemet Effendi
, de retour à la Porte , avoit revû , corrigé
, augmenté fon Journal , & qu'il lui avoit
donné la forme qui convenoit , pour être préfenté
à l'Empereur , fon Maître. Il le fut en
effet , & le Sultan le reçût , & le vit enfuite à
loifir , avec beaucoup de fatisfaction. Il s'en répandit
des Copies dans le Serrail , & dans la
Ville de Conftantinople
.
&
Ce Détail nous eft revenu par le Secretaire
par les Principaux Officiers de Saïd- Pacha,
qui , en venant en France , n'oublia pas de
mettre dans fa Caffette la Relation de l'Ambaffale
defon Pere , non -feulement comme une
Piéce curieufe , mais précieufe pour lui , & néceffaire
à plufieurs égards.
Ce Miniftre fit plus , il entreprit d'en faire
une Traduction Françoife , tant de fon propre
fond , qu'avec le fecours des quatre ou cinq
Interprétes , qui étoient à fa fuite . & dont nous
avons parlé enfon lieu.
C'est cette Traduction , dont nous avons
trouvé le moyen d'avoir une Copie exacte , durant
le féjour de l'Ambassadeur , que nous
avions
2804 MERCURE DE FRANCE.
avions l'honneur de voir quelquefois , que nous
inferons ici , perfuadés que nos Lecteurs en fequ'ils
trouveront cette Piéce ront contens ,
placée à propos.
نم
RELATION de l'Ambaffade de Mehemet
Effendi à la Cour de l'Empereur de France
, écrite & préfentée au pied du Trone
du très-Puiffant Empereur des Ottomans,
SULTAN ACHMET , par fon Efclave:
AU NOM DE DIEU , clément & miferidieux
, Seigneur des deux vies.
MON TRE'S-HEUREUX EMPEREUR ,
je viens au pied de votre augufte.
Trône vous rendre compte de l'honorable
commiffion qu'il a plû à V.H. de me confier.
L'an de l'Hégire du Prophéte 1132. * le
4. jour de la Lune Zeulbeudgé , nous nous
embarquâmes dans le Port de votre Ville
Impériale , & après une heureufe Navigation
, nous arrivâmes au Port de Toulon le
20. jour de la vénérable Lune Muharrem ,
( 11. Novembre 1720. ) Notre Vaiſſeau ,
après avoir mouillé vis-à-vis le Lazaret ,
falua de onze coups de canon , falut qui nous
fut rendu par plus de trois cent coups , que
* 7. Octobre 1720.
tirerent
DECEMBRE. 1743 . 2805
tirerent les Fortereffes qui environnent le
Port.
Peu de tems après M. de S. Germain , Major
de la Marine , arriva dans une Chaloupe
auprès de notre Vaiffeau , & nous fit
compliment de la part du Commandeur de
Dailly , Commandant de la Marine , par le
Sr de Fiennes , Interpréte du Roi . Le Major
n'entra point dans le Vaiſſeau , à caufe de
la contagion , qui affligeoit alors toute la
Province , ce qui exige de grandes précautions.
Le foir du même jour, on apporta quantité
de fruits , des confitures , & d'autres rafraî
chiffemens. Le lendemain , M. Honnart, Intendant
de la Marine , vint auffi nous faire
compliment & nous dire que notre logement
étoit tout préparé dans un Lieu commode
& agréable , nommé le Jardin du Roi.
Peu de tems après , étant retourné à la
Ville , il nous envoya le Canot doré , dans
lequel il étoit venu au Vaiffeau. Nous nous
y embarquâmes , & voguant du côté de la
Ville , nous defcendîmes à un Port qui en
eft affés près , où nous trouvâmes les troupes
pes , tant de Terre que de la Marine , fous
les armes , avec leurs Officiers en tête , lefquels
s'avancerent pour nous recevoir , &
nous firent toutes les honnêtetés poffibles.
On avoit amené deux chevaux , fur lesquels
nous
2806 MERCURE DE FRANCE.
nous mon âmes mon fils & moi , pour nous
rendre au Jardin du Roi. Nous marchâmes ,
fuivis de nos Valets de pied , entre deux
hayes de Soldats , toujours fous les armes &
les Tambours battans . Durant cette Marche
les Forts , qui environnent la Rade & le
Port de Toulon , & les Remparts de la Ville,
nous faluerent d'un nombre infini de coups
de canon .
Arrivés au Jardin du Roi , l'Intendant de
la Marine , qui nous avoit précedés , nous
y reçût , nous parlant cependant à une certaine
diſtance ; & nous établit dans la Maifon
qui nous étoit deſtinée , nous en trouvâmes
les appartemens commodes , & parfaitement
bien meublés.
Il revint le lendemain , pour délibérer fur
la route que nous devions prendre pour
nous rendre à Paris , fans courir aucun rifque
par rapport à la contagion . On convint
que , nous irions par Mer jufqu'au Port de
Cette , d'où nous continuërions notre route
par la Province de Languedoc , &c. Pour
cela on équipa ſept Tartanes , & dans celle
qui nous étoit deſtinée , on pratiqua une
chambre ornée de peintures & de dorure ,
de laquelle M. le Motteux , Capitaine de
Vaiffeau de haut bord , eut le commandement.
Le 10. de l'heureufe Lune de Sefer ( 10.
Decembre
DECEMBRE. 1743.1 2807
Decembre 1720. ) fut le jour de notre Embarquement
, qui fe fit fur le foir ; les mêmes
troupes nous ayant accompagnés depuis
le Jardin du Roi jufqu'à la Marine , les
Fortereffes ne ceffant de faire des falves de
leur Artillerie.
- On ne mit à la voile que le lendemain
un peu après minuit , & à deux heures après
midi , on arriva à la Tour de Bouc , où le
vent contraire nous obligea de refter pendant
quatre jours. Le 16. de la même Lune,
nous fîmes voile dès le grand matin , &
avec le fecours de Dieu , nous arrivâmes au
Port de Cette , avant trois heures du foir.
M. Guilminette , Major de la Marine ,
vint auffi-tôt auprès de notre Tartane , &
nous fit compliment , nous invitant d'aller
occuper la Maiſon , qu'il avoit fait préparer
dans l'Ifle de Maguelonne , à trois
lieuës de Montpellier , pour y faire la Quarantaine
, inévitable , par rapport au Pays
d'où nous venions , & c.
Le lendemain matin , le même Officier
nous envoya des Bâteaux , qui nous
pafferent dans l'ifle que je viens de nom-
& où nous demeurâmes quarante
jours entiers , non fans exercer beaucoup
notre patience , cette Ifle étant un vrai defert
, & hors de toute communication .
mer ,
Au bout de ce tems-là , arriva M. de la
Beaune ,
2808 MERCURE DE FRANCE.
Beaune , Gentilhomme ordinaire de l'Empereur
de France , envoyé exprès pour nous
complimenter de la part de S. M. & pour
nous accompagner. Il nous pria de nous
rendre le lendemain à Frontignan , où il
alloit nous attendre & faire préparer toutes
chofes dans le logement qui nous étoit deftiné.
Nous nous embarquâmes pour cela dès
le matin du 26. de la Lune Rebiul Euvel ,
( 26. Janvier 1721. ) & étant arrivés à
Frontignan , nous trouvâmes un caroſſe
dans lequel nous allâmes à la Maifon qui
avoit été préparée. Aprés nous être un peu
repofés, M.de la Beaune, richement habillé,
entra dans notre appartement , & nous
étant réciproquement falués & affis dans
deux fauteuils vis-à-vis l'un de l'autre , ce
Gentilhomme nous parla en ces termes.
» L'Empereur de France , mon Maître ,
ayant appris l'heureuſe arrivée de V. E.
» dans fes Etats , m'envoye au - devant d'elle
» pour la féliciter fur fon heureux voyage.
» Votre Ambaffade contribuëra , fans doute,
» à fortifier & à augmenter la bonne intelligence
qui eft depuis fi long-tems entre
» les deux Empires. Le choix qu'on a fait
» de votre perfonne pour remplir ce digne
» Miniſtére , me confirme encore plus dans
» cette pensée ; je ferai de mon côté tout
» mon
DECEMBRE. 1743, 2809
» mon poffible pour bien remplir les in-
» tentions du grand Prince,de la part de qui
» je fuis envoyé , & pour vous marquer
» mon zéle & ma très -parfaite confidéra-
» tion.
Après ce Compliment & ma réponſe , on
fervit un Régale de Confitures &c , enfuite
duquel les Magiftrats & les Principaux de
la Ville vinrent nous complimenter & nous
offrir un préfent de Fruits & de Confitures.
Nous nous rembarquâmes auffi -tôt, pour retourner
à Cette , où nous trouvâmes le caroffe
du Duc de Roquelaure , Commandant
de la Province, qui l'avoit envoyé de Montpellier
.
Nous y entrâmes pour aller au logis qui
nous étoit deftiné. La marche fe fit au bruit
du canon des Remparts & des Fortereffes , les
troupes de la Place rangées en haye , bordant
le chemin depuis l'endroit où nous
avions débarqué , jufqu'à ce logis. C'eſt un
Bâtiment confidérable , nommé la Sucrerie ,
parce qu'on y affine le Sucre. Là , les premiers
de la Ville vinrent nous féliciter fur
notre heureuſe arrivée , & nous marquer
beaucoup de joye.
nir
Les femmes commencerent enfuite à vepar
compagnies de douze & quinze à la
fois , & ne diſcontinuerent point leurs vifites
jufqu'à onze heures du foir. Le lende-
C main , II. Vol.
2810 MERCURE DE FRANCE.
main , quantité de femmes de condition de
la Ville de Montpellier & des environs
vinrent auffi pour nous voir.
MON TRE'S-AUGUSTB EMPEREUR , Votre
Majefté fçaura, qu'en France on refpecte plus
les femmes que les hommes . Elles font affés
ce qu'elles veulent , vont ordinairement où
il leur plaît , & on défére aifément à leurs
volontés. Le plus grand Seigneur fait honnêté
à la femme du rang le plus commun.
Le lendemain , nous nous embarquâmes
fur le canal de Languedoc . Ce canal eft formé
par l'affemblage des eaux des environs.
Avant la conftruction du canal , les Marchands
avec leurs marchandifes & les
Voyageurs étoient obligés de faire un grand
circuit , beaucoup de chemin & de dépenſe :
mais depuis fa conftruction , qui a couté de
grandes fommes, les Négocians & les Voyageurs
trouvent leur plus grand profit , &
leur commodité ; d'ailleurs , non-feulement
il facilite & abbrege le tranfport des marchandiſes
, mais il augmente encore le revenu
des Doüanes & des autres Droits . Enfin
par le moyen de ce canal , on peut aujourd'hui
avec un Bâtiment convenable , paffer
de la Mer Méditerranée dans l'Océan , dont
il fait l'heureuſe communication .
C'eft , dit-on , un Particulier qui a imaginé
ce grand Ouvrage , l'entrepriſe duquel
3
DECEMBRE. 1743. 2811
a été fufpenduë long-tems , puis commencée
& heureufement exécutée fous l'Empire de
LOUIS - LE - GRAND , Bifayeul de l'Empereur
de France d'aujourd'hui , par la vigilance
d'un Miniftre ( a ) renommé , fon premier
Vifir , & fous la conduite de certains
hommes rares , qui ont eu le fecret de forcer
la Nature d'obéir à l'Art .
Nous arrivâmes le foir à la Ville d'Agde ,
où nous couchâmes dans la maiſon qui nous
avoit été préparée . Le lendemain, nous nous
remîmes fur le canal , & allant de gîte en
gîte , nous arrivâmes à Toulouſe le 4. de la
Lune de Rebiul akir ( 1. Février ) . Le canal
paffant à un Fauxbourg de cette Ville , ſe
joint à une grande riviére , nommée Garonne.
Au fortir du canal , nous montâmes
dans des Caroffes , qui nous avoient été
envoyés de la Ville.
Toulouſe eft une belle & grande Ville ,
Capitale d'une grande Province , diftinguée
& révérée parmi les François . La Province
fe nomme Languedoc . Deux Capitaines de
Ville à la tête de leurs Compagnies , les
Drapeaux déployés , nous conduisirent à
l'Hôtel ou nous devions loger. Nous reſtâmes
trois jours à Toulouſe , pour donner le
tems de débarquer nos équipages, qui étoient
( a ) M. Colbert.
Cij fur
2812 MERCURE DE FRANCE.
fur le canal , & pour les embarquer fur la
Garonne .
Le quatrième jour , les mêmes Troupes
fous les Armes nous accompagnerent jufques
fur les bords de ce fleuve , fur lequel
nous navigeâmes pendant deux jours pour
defcendre à Bordeaux , fitué fur l'embou
chûre du même fleuve. Un Caroffe nous attendoit
fur un des Quais , qui étoit rempli
de Gens de guerre , lefquels nous accompagnerent
jufqu'à notre logis.
MON TRE'S - MAGNIFIQUE EMPEREUR , de
toutes les Villes que nous avions vûës , il
n'y en a point de comparable à Bordeaux ,
foit par fa fituation , foit par la beauté des
Edifices , & par fes autres agrémens. La
Ville eft extrêmement peuplée à caufe de
fon grand Commerce.
Le fleuve eft fi vaſte devant Bordeaux , &
forme un Port fi confidérable , qu'on peut
le comparer au Port de Stamboul ( Conftantinople
) votre Ville Impériale , fejour de felicité.
Quoique la Mer Océane en foit éloignée
de vingt lieuës , les grands Vaiffeaux
viennent moüiller devant la Ville . Il y avoit
lors de notre arrivée plus de cinq cent Bâtimens
, & on dit que dans l'Eté on en voit
plus de deux mille. Nous avons eu la fatisfaction
de voir , pour la premiére fois , le
flux & le reflux de la Mer , dont nous n'a-
I
vions
DECEMBRE . 1743. 2813
•
vions fait qu'entendre parler. Il paroît deux
fois en vingt- quatre heures , & c'eſt une
merveille de la Nature , ou plûtôt du doigt
de Dieu , qu'on ne fçauroit voir , fans admiration
, & qu'on ne fçauroit bien expliquer
ou pénétrer , fans témérité .
Nous allâmes voir la Citadelle , bâtie hors
de la Ville fur le bord du deuve ; c'eft un
Boulevart confidérable & d'une grande folidité.
On nous falua en entrant & en fortant,
de plufieurs coups de canon. Etant montés
au logement du Commandant de la Place ,
nous vîmes un beau Jardin & très -bien ordonné
, dans lequel il y a un Donjon fort
élevé , qui a vûë fur toute la Ville & fur le
Port. Nous nous promenâmes beaucoup dans
ce Jardin , rempli alors de Renoncules , de
Tulipes & d'autres belles fleurs de la faifon .
On nous conduifit enfuite dans un appartement
orné de Portraits , d'autres Tableaux
, & richement meublé. Le Maréchal
de Barvick , qui s'y étoit rendu , fe leva &
vint au devant de nous. Après les premiers
Complimens , on nous préfenta le Caffé ,
puis le Sorbet & des Confitures. Le Maréchal
, à cauſe de ſa dignité , & de fa qualité
de Commandant dans la Province de Guyenne
, ne pût pas venir nous rendre vifite , &
n'ofa
pas nous faire propofer d'aller le voir
dans fon Hôtel . La vifite de la Citadelle
Ciij rût
pa2814
MERCURE DE FRANCE.
rût l'expédient le plus convenable pour concilier
le cérémonial avec le defir , que ce Seigneur
avoit marqué de nous voir , n'ayant
jamais vû des Ottomans.
Nous fumes obligés de refter trois jours
à Bordeaux , & nous étant embarqués fur
le fleuve , nous arrivâmes en peu de tems à
Blaye , Ville , Fortereffe & Port , qui fût le
dernier où nous débarquâmes , ayant jufqu'alors
toujours fait notre voyage par eau.
Nous trouvâmes à Blaye , dix chevaux des
écuries de l'Empereur , richement harnachés
, amenés par un Gentilhomme , Ecuyer
de S. M. & auffi un Caroffe envoyé pour
notre uſage.
Le tems froid & pluvieux nous engagea ,
mon fils & moi , de monter en Caroffe
pour arriver au logis qui nous étoit préparé
, accompagnés de quelques Compagnies
de foldats avec leurs Officiers. Les Gens qui
étoient venus de Paris , avec les voitures.
néceffaires pour nous y conduire , nous attendoient
dans ce logis.
Le 17. de la Lune , Rebyul akhir ( 14. Février
) nous commençâmes à nous fervir des
agréables voitures de terre , & allant ainfi
de logement en logement , nous trouvâmes
fur notre route le Château de Chambort , fitué
dans un pays fort agréable ; la ftructure
en eft toute charmante ; il eft orné de fix
Dômes ,
DECEMBRE . 1743. 2815
Dômes ,& par là j'ofe le comparer, MON MAGNIFIQUE
EMPEREUR , à une de ces caffoletes
, qui fervent chés nous à donner le Parfum
. François premier , Empereur de France
, de qui l'un de vos plus Auguftes Ayeux
admira les vertus , rechercha l'amitié &
l'alliance , le fit bâtir , & il appartient à ſes
dignes Succeffeurs . Il y a à Chambort un
Parc d'une grande étendue , que nous traverfâmes
, & où nous vêmes quantité de
Cerfs.
Nous allâmes de-là à Orléans , belle &
grande Ville , éloignée feulement de deux
journées de Paris. Le Régiment de Champagne
y étoit logé , & aux environs , en
quartier d'hyver . Un détachement de ce
corps , & une brigade de Cavalerie vinrent
une lieuë au-devant de nous , & en entrant
dans la Ville , nous trouvâmes le Régiment
fous les Armes.
Les Principaux de la Ville nous rendirent
vifite , & les plus belles Dames ne manquerent
pas , comme des Aftres brillans , de venir
orner l'appartement , que nous occupâmes
pendant un feul jour , car nous partîmes
le lendemain.
Enfin , en continuant notre agréable route
, nous arrivâmes le neuvième jour de la
Lnne Dgemafiul - euvel ( 8. Mars 1720. )
à un des Fauxbourgs de Paris. Nous def-
Ciiij cen2816
MERCURE DE FRANCE.
cendîmes dans un Palais , qui nous avoit été
préparé , & nous y demeurâmes pendant
une femaine .
Il me feroit impoffible , PUISSANT EMPEREUR
, d'exprimer à V. H. quel fût le
concours du monde qui s'empreffa de venir
nous voir , encore moins de nombrer la
quantité d'hommes , de femmes & de filles ,
qui arriverent dans ce Palais à la même intention.
Nous reçûmes , avec la diſtinction
convenable , les perfonnes de qualité &
particulièrement les Dames .
Il y a à la Cour de France une Charge
confidérable : celui qui la remplit eft appellé
Introducteur des Ambaffadeurs , lequel a
diverfes fonctions à leur égard . L'Introducteur
d'aujourd'hui , nommé M. de Raymond
, vint deux jours après notre arrivée,
nous faire compliment de la part de fon Empereur.
Il revint trois jours après ,pour nous
inviter de la part de ce grand Prince , à faire
notre Entrée publique dans Paris le Di
manche ſuivant , vers l'heure de midi . Il
nous dit auffi qu'il y avoit un Hôtel préparé
pour nous recevoir à la fin de cette marche
, & que nous devions l'occuper durant
tout notre fejour.
Il nous parla de l'ordre de cette marche ,
dans laquelle le plus ancien des Maréchaux
de France , devoit nous accompagner, ayant
ét é
DECEMBRE . 1743. 2817
été nommé pour cela. Mais qu'étant occupé
auprès de la Perfonne du jeune Empereur
dont il étoit Gouverneur , & d'ailleurs fort
âgé , le Maréchal d'Etrées , Vice -Amiral de
France , &c . feroit en fa place cette fonction
: ainfi nous parla l'Introducteur.
Le lendemain, M. Martin , Ayde de l'Introducteur
, vint au Palais, pour regler l'ordre
de la marche , prit une Lifte de nos
Gens qui devoient monter à cheval , & dit
qu'on envoyeroit pour cela des chevaux des
écuries du Roi,
Enfin dès le matin du jour de l'Entrée
M. Coynar , l'un des Ecuyers de l'Empereur
arriva avec les chevaux mentionnés dans la
Lifte , & quelque-tems après , arriverent le
Maréchal d'Etrées & l'Introducteur des
Ambaffadeurs dans le Caroffe de l'Empereur
; nous allâmes les recevoir de la maniére
qui convenoit. Notre Empereur , nous
dirent ils , vous envoye fon propre Caroffe
, & les Princes & Princeffes ont pareillement
envoyé les leurs, pour honorer votre
Entrée : nous vîmes en effet un grand nombre
de Caroffes magnifiques qui venoient
d'arriver , & un quart d'heure après on commença
la marche qui fe fit en cet ordre,
Un Régiment entier de Cavalerie précéda
toute la marche , enfuite tous nos Gens parfaitement
bien montés . Ceux qui portoient
Cy des
2818 MERCURE DE FRANCE.
des moufquets avoient des fourures , & ceux
qui portoient des lances avoient des veftes
à courtes manches. Après eux marcherent
les Agas & autres nos Officiers. Enfuite le
Dévot Imam , notre Miniftre de la Religion
Mufulmane, & le Maître des Cérémonies de
l'Ambaffade . Tout de fuite notre cher fils ,
marchant avec l'Intendant de notre Maiſon ,
ayant derriére eux fix chevaux de main richement
harnachés. Enfuite un Ecuyer de
l'Empereur , & l'Interpréte , & nous enfin
en habit de cérémonie , monté fur un trèsbeau
cheval , dont le harnois étoit magnifique
, ayant à notre droite le Maréchal d'Etrées
, & l'Introducteur à notre gauche. Un
autre Régiment de Cavalerie fermoit la marche
, & tout de fuite venoit une longue file
de Caroffes des Princes , Princeffes , &c.
felon leur rang.
Les rues par lesquelles nous paffames ,
font fort larges ; cinq ou fix Caroffes peuvent
y marcher de front , cependant le concours
du peuple fût fi grand, que nous avions
de la peine à marcher dans un certain ordre
; on auroit dit que tous les habitans de
cette grande Ville étoient fortis pour voir
notre Entrée . Toutes les fenêtres des maiſons
fituées fur la route , lefquelles ont quatre &
cinq étages , étoient remplies de monde ,
ainfi que les toîts.
C'eft
DECEMBRE.
2819
1743 .
C'est en cet ordre , MAGNIFIQUE EMPEREUR
, que nous arrivâmes à l'Hôtel , qui
nous avoit été préparé. Il appartient à l'Empereur
, & on lit cette Infcription , fur la
principale Porte : HÔTEL DES AMBASSADEURS
EXTRAORDINAIRES. Les Troupes ,
dont nous avons parlé , s'étant rangées pour
nous faluer , défilerent devant cet Hôtel ,
le Maréchal d'Etrées ayant pris congé de
nous , & reçû nos remercimens , fe retira ,
ainfi que l'Introducteur.
&
Les hommes & les femmes recommencerent
bien-tôt à venir en foule , les uns
pour nous rendre vifite , & les autres , faifant
le plus grand nombre , par pure curiofité
, fur-tout pour nous voir manger :
on venoit nous dire familiérement aux heures
des repas , la femme ou la fille d'un tel
vous prie de lui permettre d'entrer
voir comment vous mangez.
vions guére le refufer à certaines
gens. Ils
environnoient notre table , & marquoient
beaucoup d'attention. C'étoit cependant
dans le tems de leur jeûne de quarante jours,
qu'il ne leur eft pas permis de rompre arbitrairement
, & nous n'ofions leur rien offrir.
, pour
Nous ne pou-
Deux jours après , l'Introducteur revint
nous voir , pour nous dire que l'Empereur
de France nous donneroit audience le Ven-
C vj
dredi
2820 MERCURE DE FRANCE.
dredi fuivant ; il nous fit auffi un détail de
ce qui devoit fe paffer , tant à l'égard de
cette autre marche , que par raport à l'audience,
fans oublier que pour nous faire
plus d'honneur , un Prince viendroit nous
prendre & nous accompagneroit.
En conféquence , le Prince de Lambefc ,
de la maifon de Lorraine , & l'Introducteur
des Ambaffadeurs étant arrivés dès le matin
à notre Hôtel , nous nous mîmes en marche i
dix heures , dans le même ordre que la premiére
fois , à la réferve que nos Officiers ne
portoient point d'armes , dequoi on étoit
convenu amiablement la veille avec leGrand
Maître des Cérémonies , parce qu'il auroit
fallû les quitter à la porte du Palais de l'Empereur
, où l'on n'entre point armé.
Ce jour là , nous prîmes un habit de cérémonie
, la veste de deffus étant à longues
manches , & en couvrant une autre doublée
de martre zibeline , avec un Turban de Sécrétaire
du Confeil ; le cheval même que
nous montions , de notre écurie , étoit harnaché
, comme les jours de Confeil à votre
fublime Porte , la Houffe traînante. Nous
avious le Prince de Lambefc à notre droite ,
l'Introducteur à notre gauche. Notre fils ,
faifant la fonction de Sécrétaire du Confeil ,
marchoit devant nous monté fur une belle
haquenée , dont la bride étoit enrichie de
1
pierDECEMBRE
. 1743. 282 .
pierreries . Il portoit fur fes mains la Lettre
bénie & majestueufe de mon Augufte Empereur
.
A mefure que nous approchions du Palais
de l'Empereur de France , nous trouvions des
Corps entiers de gens de Guerre, & fur-tout
des Détachemens des differentes Compagnies
qui compoſent fa maiſon , ayant à
leur tête les Chefs de ces Corps , qui nous
complimenterent , & nous firent rendre les
honneurs militaires. Le premier de tous , eft
nommé les Gendarmes de la Garde , commandé
par un Prince de la maifon de
Rohan ,
Pour arriver à la porte Impériale du Palais
, furnommé DES TUILLERIES , nous traverfâmes
un vaſte Jardin , qui doit être un
Paradis terreftre dans les belles faifons.
Nous y trouvâmes les deux Compagnies des
Moufquetaires de l'Augufte maifon Impériale
, l'une nommée Cavalerie Blanche , &
l'autre Cavalerie Noire ; l'une & l'autre
compofée d'une jeune Nobleffe , qui fait
dans ces Compagnies comme l'apprentiffage
de l'Art de la Guerre , nous en reçûmes les
mêmes honneurs.
GRAND EMPEREUR , je crois pouvoir dire
ici à V. H. que par une jufte eftimation de
toutes ces Troupes , en y comprenant auffi
deux Régimens entiers des Gardes à pied ,
nom1.822
MERCURE DE FRANCE.
nommés les Gardes Françoifes & Suiffes ,
qui avoient bordé les rues depuis notre Hôtel
: je crois , dis-je , pouvoir vous affurer
qu'il y avoit dequoi former une Armée de
trente mille hommes , toutes Troupes fort
leftes , & en habits neufs.
Etant arrivés à l'Efcalier qui conduit à la
grande Porte d'Entrée , nous mîmes pied à
terre , & on nous conduifit à l'appartement
du grand Maître de la maifon de l'Empereur
, nommé le Duc de Bourbon , ou après
quelques momens de repos , nous montâmes
par un grand Eſcalier , au principal appartement
de ce magnifique Palais , & à mefure
que nous avancions , differens Officiers
venoient nous recevoir & nous accompagnoient
; en forte que nous eûmes de la
peine d'arriver à la porte d'une grande &
longue galerie , au fond de laquelle étoit
l'Empereur, affis fur fon Trône , environné
des Princes & des Grands de fa Cour.
Nous entrâmes dans cette galerie , fuivis
feulement de douze perfonnes de notre maifon
. En nous avançant vers le Trône , nous
avions , PUISSANT EMPEREUR , à droite & à
gauche les objets les plus raviffans , & de
véritablesSoleils de beauté , c'étoient les Princeffes
du Sang Impérial , & les principales
Dames de la Cour , placées fur plufieurs
rangs de fiéges , avantageux pour être bien
vûës ;
"
DECEMBRE . 1743. 2823
ies ; leurs habits , au refte , étoient fi couverts
de Diamans & de Pierreries , qu'il n'y
eût jamais de Spectacle plus brillant. Elles
fe leverent toutes à notre Entrée , & l'Empereur
lui-même , lorfque nous fûmes un
peu avancés , fe leva auffi .
Nous portions alors fur nos mains la
Lettre bénie & majeftueufe de V. H. &
étant enfin tout auprès du Trône de l'Empereur
après une très-profonde inclination
, nous préfentâmes cette Lettre , en difant
ces paroles: « AUGUSTE EMPEREUR , Voilà
>> la Lettre glorieufe du très-grand & très-
»puiffant Empereur des Ottomans , mon
» Bienfaiteur , & mon Maître , le Sultan
Acmet,fils du Sultan Mehemet. L'Empereur
de France étant encore fort jeune , fon principal
Miniftre , le Cardinal du Bois , reçut
la Lettre de nos mains , & la poſa fur une
table couverte d'un drap d'or , laquelle étoit
près de l'Empereur . Nous préfentâmes enfuite
la Lettre du Grand Vifir Ibrahim Pacha
, Vénérable gendre du Sultan , que le
même Miniftre prit & pofa fur la même table
, au-deffous de la Lettre Impériale : nous
continuâmes notre Difcours , dont la fubftance
fût , que « nous étions envoyés en
» Ambaffade , pour ranimer l'ancienne , fta-
>>ble & forte correfpondance , qui eft entre
» les deux Empires depuis un fi long- tems ,
&
2824 MERCURE DE FRANCE.
» & auffi pour marquer l'amitié & l'eſtim
» particuliére , que l'Empereur des Muful-
>> mans conferve pour le magnifique Empe-
>> reur de France. Quelle gloire n'est - ce
»point pour moi , de me trouver revêtu
» d'une dignité qui me procure l'honneur
de voir la face d'un fi grand Empereur
>> & d'un Şoleil fi brillant & fi majestueux
»dès fon lever ! Je fouhaite qu'il daigne ré-
» pandre fur moi fes rayons les plus doux ,
» & que ma perfonne puiffe lui être agréa-
>> ble . »
:
L'Empereur , qui entroit dans fa douziéme
année , doüé d'une grande beauté , mais
d'une beauté mâle & toute charmante , avoit
un habit fuperbe , tout couvert de Diamans ,
dont l'éclat éblouiffoit. Il ne répondit pas
lui-même mais le Maréchal de Villeroy ,
fon Gouverneur , prenant la parole , le fit
à peu près en ces termes : « Le très-magna-
» nime & très puiffant Empereur mon Maî-
» tre eft fort fatisfait des marques d'amitié
» du puiffant & magnifique Empereur des
» Ottomans , & de fon Ambaffadeur , qui
>> vient l'en affurer. »
Enfuite ayant fait une profonde révérence,
mîs la main à notre tête ,puis fur notre poîtrine,
& ayant marché quelque pas , fans tourner
le dos , nous fortîmes de cette fuperbe Sale ,
puis du Palais , pour retourner à notre Hôtel
dans
DECEMBRE . 1743. 2825
dans le même ordre que nous étions venus .
Le lendemain , nous allâmes à l'audience
du Duc d'Orléans Régent , & Oncle de
l'Empereur , après y avoir été invités par
M. de Marprè , Introducteur des Ambaſſadeurs
auprès de ce Prince , qui eft logé dans
un magnifique Serrail , nommé le Palais
Royal. Notre marche , notre fuite , & nos
habits furent à peu près les mêmes que le
jour précédent . Nous arrivâmes à la Sale
d'audience , en traverfant des appartemens
magnifiques. Le Régent étoit affis
dans un fauteuil , environné de Grands Seigneurs.
Auffi-tôt qu'il nous apperçût , il fe
leva , & vint deux ou trois pas au-devant de
nous , ôtant fon chapeau : à quoi nous répondîmes
d'une maniére convenable , & en
faifant des fouhaits pour fa profpérité. Puis
en lui préfentant une Lettre , nous dîmes :
Grand Prince , voici la Lettre que vous
écrit le fecourable Vifir , Ibrahim Pacha ,
Vénérable Gendre du G. S. Il la prit fort
gracieufement , & après quelques difcours ,
au fujet de la bonne intelligence, qui eft entre
les deux Empires , nous prîmes congé &
nous nous retirâmes fort fatisfaits.
Le jour ſuivant , nous rendîmes une viſite
au principal Miniftre , nommé le Cardinal
du Bois , qui eft comme le Vifir de l'Empereur
de France , avec lequel nous eûnes
quel2826
MERCURE DE FRANCE.
quelque converfation fur le fujet de notre
Ambaffade .
Le Gentilhomme qui étoit auprès de
nous , nous dit quelques jours après , que
l'Empereur devoit aller à la Chaffe duVol , &
qu'il dépendoit de nous de voir cette Chalfe
, qui pourroit nous faire plaifir , & dont
il nous fit même le détail. Elle étoit pour
le lendemain , & ayant réfolu de nous y
trouver , nous montâmes en Caroffe , & fortîmes
de la Ville , pour nous rendre au lieu
ou étoient les Princes , Princeffes & les Dames
qualifiées , qui devoient en être , &
qui attendoient l'Empereur.
Peu de tems après , ce grand Prince arriva
en Caroffe , accompagne de fon Gouverneur
, avec ſa ſuite ordinaire , & s'étant approché
de nous , il ôta fon chapeau , & nous
fit beaucoup d'honnêtetés , aufquelles nous
répondîmes felon notre devoir.
L'Empereur étant enfuite monté à cheval
, il eût la bonté de nous demander fi
nous ne voulions pas voir la Chaffe à cheval.
Nous y montâmes auffi-tôt , & nous
marchâmes de front avec le Vénérable Gouverneur
.
Cependant les Princeffes & les grandes
Dames de la Cour , étant forties de leurs
Caroffes , monterent auffi à cheval en habits
de Cavalier , maniant leurs chevaux
avec
DECEMBRE . 1743 . 2827
avec une grace toute charmante . Je n'ai
point de termes affés expreflifs , pour bien
peindre à mon Puiffant Empereur un fpectacle
fi rare , & fi nouveau aux yeux de votre
Eſclave , qui oublia prefque dans ce moment
, qu'il étoit venu pour voir une Chaffe
, & pour faire fa cour au plus aimable
Prince du monde.
Arrivés au rendés- vous , nous trouvâmes
les Officiers du Vol avec les Oiseaux de
proye , & tous les préparatifs néceffaires.
On lâcha d'abord le Tiercelet fur un Liévre
, enfuite la Gruë , puis le Héron , l'Aigle
, l'Epervier , & enfin la Pigriéche : tous
ces Oifeaux nous donnerent beaucoup de
plaifir , & nous comprîmes combien font
foüables les Princes , amateurs de pareils
exercices , qui font de vrayes recréations
Royales. PUISSANT EMPEREUR,VOSAuguftes
Prédéceffeurs les ont toujours aimées , témoin
le Liévre , qui fût tué à une Chaffe de
Sultan Mehemet , fils d'Ibrahim , de gloricufe
mémoire , votre bifayeul , dont Dieu
illumine les Manes : le Liévre , dis- je , qui
a mérité une place dans l'Hiftoire , pour
avoir été envoyé en préfent au reſpectable
Mufti , lequel en marqua fa reconnoiffance ,
par la fomme de quatre- vingt mille Piaftres,
( a ) qu'il lui en couta . V. H. a lû fans
( a ) Le Sultan voulut par ce trait , punir l'indifcrétion
du Mufti, qui lui faifoitfur la Chaffe des mo
ralités mal placées.
doute
2828 MERCURE DE FRANCE.
doute ce trait , dont l'occafion me rappelle
ici la mémoire.
Deux jours après , le Maréchal de Villeroy
vint à notre Hôtel , & nous demanda fi
nous ferions bien aifes de voir le lendemain
la Revue que l'Empereur devoit faire des
Troupes d'Infanterie de fa maiſon : ce que
nous acceptâmes avec beaucoup de plaifir.
Nous montâmes en Caroffe , & étant fortis
de la Ville , nous arrivâmes à une Plaine
dite , des Sablons ; nous y trouvâmes les
Princeffes & les Dames les plus diftinguées ,
qui attendoient le Roi dans leurs Caroffes ,
habillées en Cavalier ; & prêtes à monter à
cheval.
Enfuite arriva le Régent , avec le Prince
fon fils , accompagné d'un grand nombre de
Seigneurs. Nous montâmes alors à cheval ,
& dans le tems que nous parlions avec le
Régent , l'Empereur arriva dans fon Caroffe
, accompagné de fon Gouverneur , & il
monta auffi - tôt à cheval. Les Princeffes &
les Dames firent la même chofę . Quel bril
lant fpectacle , encore une fois , que
celui
de tous ces Soleils de beauté , qui laiſſoient
voltiger leurs cheveux , au gré des Zéphirs
!
Le Gouverneur voulut que nous fuffions
auprès de lui,marchant enfemble derrière la
perfonne de l'Empereur : c'eft en cet ordre
que nous paffàmes dans les lignes de toute
Cette
DECEMBRE. 1743. 2829
cette Infanterie , & que nous vîmes les
exercices & tous les differens mouvemens
qu'on leur fit faire , ce qu'on ne peut
voir fans admiration . Quand tout fut fini
nous prîmes congé de l'Empereur , & nous
retournâmes à notre Hôtel.
Le fur-lendemain , M. le Blanc , Miniftre
des Affaires de la Guerre , vint nous rendre
vifite , & nous parla d'un grand & magnifique
Palais , três-digne de notre curiofité
, que le dernier Empereur avoit fait bâtir
, pour fervir de retraite aux gens de
guerre bleffés , eftropiés dans le Service , ou
hors d'état par l'âge , de porter les Armes.
Nous réfolûmes d'y aller dès le lendemain .
Le Miniftre nous pria alors d'y venir dîner ,
ajoûtant que nous ferions contens de cette
vifite .
Nous fumes reçûs dans ce Palais avec
beaucoup de cérémonie & de diftinction ,
& on fervit auffi -tôt un repas magnifique ,
pendant lequel on joua de plufieurs fortes
d'Inftrumens Militaires.
Au fortir de table , nous commençâmes
notre vifite par l'Infirmerie , où nous vîmes
cinq ou fix cent lits d'une grande propreté ;
tous les Officiers & Domestiques de cette
Infirmerie étoient rangés en haye ; les Médecins
étoient auprès de certains Malades
gardant le lit. Une table , placée à côté de
chaque
2830 MERCURE DE FRANCE.
chaque lit , contenoit tout ce qu'il falloit
pout le foulagement ou pour la commodité
du Malade.
De-là,nous paffâmes au Magazin des Remédes
, qu'on nomme l'Apoticairerie. Nous
y vîmes des milliers de phioles rondes de
criftal , remplies de toutes fortes de Sirops,
d'Effences, &c. des Mortiers de toutes grandeurs
, de Bronze & de Marbre , des Tamis ,
& une infinité d'uftanciles convenables à la
compofition des differens Médicamens , le
tout arrangé avec un ordre digne d'admiration.
On nous fit voir auffi la Cuiſine , les
Offices , & tout ce qui en dépend , puis la
Lingerie , &c.
II y avoit alors environ trois mille Invalides
dans ce Palais , qui eft de trois étages
, fort fpacieux , & tout bâti de belles
pierres de taille. Il y a attenant une belle
Eglife avec un fuperbe Dôme fort élevé ,
orné de dorures en-dehors , & en- dedans
de Peintures raviſſantes . C'eſt un Ouvrage
fuperbe & magnifique , qui me rappelle celui
de la * Solimanie , précieux ornement de
votre Ville Impériale , & Monument de la
piété de l'un de vos plus glorieux Ancêtres.
Il y a dans cette Eglife un grand Jeu d'Orgue
, lequel on toucha durant tout le tems
que nous y reftâmes.
* La Moſquée du Grand Soliman .
Quelques
DECEMBRE . 1743 . 2831
manger
Quelques jours après , le Maréchal , Gouverneur
de l'Empereur , nous invita d'aller
chés lui , c'eft- à-dire dans l'appartemént
qu'il occupe dans le Palais Impérial.
Il nous rendit de grands honneurs , & nous
fit une chére magnifique. Après le repas ,
nous ayant demandé fi nous étions bien aifes
de voir l'Empereur en particulier , il
nous prit par la main & nous mena dans la
galerie où nous avions eû audience & rendu
l'augufte Lettre de V. H. Nous y trouvàmes
ce grand Prince qui fe promenoit , accompagné
de quelques jeunes Seigneurs.
A peine nous eut -il apperçu avec fon Gouverneur
, qu'il en marqua de la joye , &
nous permit de le joindre ; il confidéra nos
habits , & regarda curieufement notre Poignard
, en nous difant des chofes également
obligeantes & fpirituelles. Puis le jeune
Empereur s'appercevant que nous jettions
les yeux fur les Peintures qui ornent cette
galerie , il nous en expliqua les Sujets &
nomma les Princes & les Grands Hommes
dont on voit les Portraits ; il nous fit paſſer
enfuite dans fes appartemens , & entrer même
dans le Cabinet où il travailloit avec fon
Précepteur , nous montrant le Livre dans
quel il lifoit , & l'endroit où il en étoit.
Nous crûmes que c'en étoit affés , & qu'il
étoit tems de prendre congé de cet aimable
Prince ,
2832 MERCURE DE FRANCE.
Prince , qui nous donna de nouvelles marques
de diftinction & de bonté.
Le Gouverneur ne nous quitta point &
voulut , avant que de fortir du Palais, nous
faire voir les Pierreries de l'Empereur. Les
Officiers qui en ont la charge , les étalerent
de la maniere qui convenoit , pour les bien
confiderer . Nous vîmes premiérement trois
differentes garnitures complettes d'habits ,
l'une de Perles , de Grenats & de Rubis ;
l'autre de Perles & de Diamans. Les Perles
étoient de la groffeur d'une noiſette , trèspures
& très-nettes , toutes égales & bien
proportionnées , ainfi que les Diamans. La
troifiéme garniture étoit toute de ces Diamans
rares , & d'un prix fort au- deffus des
autres , bien taillés & d'une belle proportion
. Nous vîmes auffi deux fils de Perles
dont chacun étoit de la groffeur d'une noix
mufcade. Lorſque l'Empereur monte fur fon
Trône il
>
porte ces Perles en noeud fur
l'épaule ; leur prix eft ineftimable . On nous
montra encore dans une Boëte le Diamant
fans pareil , gros comme une noix mufcade
& parfaitement rond , fort blanc & fort
brillant. Quand on le met fur une glace de
miroir , il fe meut de lui-même , & remuë
toujours ,fans s'arrêter ; outre le nom de
fans pareil , on l'appelle auffi le Rouleur,
Nous vîmes encore des Diamans jaunes dans
une
DECEMBRE . 1743 . 2833
une Bocte , & un autre Diamant rare de
couleur bleue , & de figure triangulaire ,
fort gros & péfant . Un Rubis , couleur de
bleu célefte , taillé en quarré, de la longueur
du pouce. un Diamant nouvellement acheté
en Angleterre pour le prix de fix mille
Bourfes. (a ) Le milieu de ce Diamant eſt
quarré , & fes deux côtés s'élevent en figure
de Dôme , d'un rare travail ; il eft fort
blanc & très-brillant , fans aucune forte de
défaut , plus gros qu'une noix & pefant cent
trente-quatre Karats .
Nous croyions , PUISSANT EMPEREUR ,
que tout étoit vû dans ce Palais , & qu'il
n'y avoit plus qu'à nous retirer , mais l'illuftre
Gouverneur nous conduifit encore
lui-même dans un autre vafte Galerie , où
font confervés , dans un très-bel ordre , les
Plans en relief de toutes les Places Frontiéres
du Royaume de France , exécutés avec toute
l'exactitude poffible & avec tous les accompagnemens
néceffaires. Une Ville, par exemple,
eft repréſentée,de maniére qu'on y voit
diftinctement tout ce qu'elle contient, Ruës,
Edifices , Eglifes , Rivieres , Ponts , &c. Citadelles,
Fortereffes , &c. Fauxbourgs , Jardins
, & toute la difpofition du Pays aux
environs. Ces Plans , au nombre de cent
vingt-cinq , font pofés fur autant de Tables
(a ) Chaque Bourfe contient 1500. livres.
11. Vol. D d'une
2834 MERCURE DE FRANCE.
d'une hauteur convenable ; un Officier de
l'Empereur , qui en a la garde , nommé M.
Mazin , nous fit beaucoup de plaifir en nous
expliquant toutes chofes , & fatisfaiſant à
nos demandes en homme d'efprit & entendu.
Après avoir confideré ces merveilles de
l'Art pendant plus de deux heures , nous
prîmes congé du Maréchal Gouverneur , &
nous retournâmes à notre Hôtel.
Entre plufieurs Spectacles publics & journaliers
, qu'on donne dans cette grande Ville
, MON EMPEREUR fçaura qu'il y a un Divertiffement
particulier , nommé Opera par
les François. C'eft affurément le plus noble
& le plus admirable . Le Lieu où on le donne
, eft contigu au Palais Royal . Quand
nous y allâmes , on nous conduifit à la Loge
du Roi, qui eft tapiffée de Velours cramoifi.
Toute la Sale étoit remplie d'hommes &
de femmes indiftinctement. Il y avoit dans
un Lieu féparé plus de cent fortes d'Inftrumens
de Mufique . Toutes les ouvertures de
cette Sale étant fermées , quoiqu'il fit encore
jour , on alluma plus de cent bougies , &
un nombre infini de chandelles & de lampes;
tant de lumiéres multipliées faifoient briller
les dorures des balustrades , des colomnes &
du plafond de la Sale. Un grand rideau
peint qui pendoit près du Lieu où fe mettent
les Joueurs d'Inftrumens , cachoit entierement
le Théatre.
Après
DECEMBRE. 1743. 2835
Après que tous les Spectateurs furent
placés , & l'heure fonnée , ce rideau fut tout
d'un couplevé , & il parut un magnifique
Palais ,au- devant duquel étoient les Acteurs
avec leurs habits d'Opera. Vingt Beautés
qui reffembloient à des Anges , étoient parmi
eux avec leurs robes & leurs jupes toutes
brillantes , ce qui donnoit un nouvel éclat
à l'Affemblée .
Les Joueurs d'Inftrumens joüerent cependant
avec beaucoup de jufteffe , & toutes
les perfonnes qui étoient fur le Théatre
danferent. On joua enfuite l'Opera , qui eft
une Hiftoire en Chant & en Mufique , repréfentée
au naturel . Toutes les Hiftoires
repréſentées à l'Opera font imprimées ; il y
en a environ trente , imprimées en trente
Livres differens , chacune ayant fon nom &
fon titre. On ne repréfente qu'une feule
Hiftoire dans chaque Opera , & cela fe fait
avec tant d'art , que la chofe repréſentée
paroît véritable & réelle .
Le jour que nous y allâmes, on repréſenta
l'Hiftoire d'un Empereur , lequel étant
amoureux de la fille d'un autre Empereur ,
la demanda en mariage ; mais malheureuſement
la fille aime le fils d'un autre Empereur.
On fit voir au naturel tout ce qui
fe paffe fur ce fujet entre ces Perfonnes di-
* C'étoit l'Opera de Thefee.
D ij verfe2836
MERCURE DE FRANCE.
verſement intereffées. Par exemple , le jeune
Empereur veut aller fe promener dans
les Jardins de la Princeffe aimée ; auffi - tôt
le Palais , qu'on voyoit auparavant , difparut
, & nous vîmes à fa place un beau Jardin
, rempli de Citronniers & d'Orangers.
Enfuite on veut prier & implorer le fecours
du Ciel ; un Temple magnifique paroît foudainement
à la même place où étoit le Jardin
; enfin l'Empereur & la Princeffe ont
recours à une célebre Magicienne , l'Empereur
, pour fe faire aimer , & la Princeffe
pour être délivrée de celui qu'elle n'aime
pas.
La Magicienne fait paroître plufieurs
chofes extraordinaires , par l'effort de fa
Magie , comme des embrafemens , des combats
d'Infanterie & de Cavalerie , des hommes
qui defcendent du Ciel dans des Nuages
, d'autres qui volent dans les Airs , &
plufieurs fortant de la terre. Le Tonnerre
gronda , cent Eclairs brillerent , & on repréfenta
enfin fi bien les effets de la paffion
de l'Amour, qu'en les voyant exprimés par
les mouvemens paffionnés de l'Empereur ,
par les regards de la Princeffe , & par
les
differens geftes du fils de l'autre Empereur,
on ne pouvoit fe difpenfer de fentir de l'émotion
& de la tendreffe. Nous vîmes enfin
des chofes fi furprenantes & fi extraordinaires
,
DECEMBRE. 1743. 2837
naires , qu'il eft impoffible de les croire fans
les voir.
Celui qui eft chargé de l'Opera , eſt un
homme de diftinction , auquel on donne
une fomme proportionnée aux dépenfes
confidérables qu'il eft obligé de faire pour
l'entretien de ce Spectacle , lequel produit
cependant un grand revenu.
Peu de jours après, l'Introducteur des Ambaffadeurs
vint nous avertir qu'on danferoit
le lendemain un Ballet dans le Palais de
l'Empereur , & qu'il dépendoit de nous d'y
affifter , ajoûtant que S. M. devoit s'y trouver
avec toute la Cour . Nous partîmes pour
cela à quatre heures du foir , & étant arrivés
au Palais , on nous conduifit dans une grande
Sale , nommée la Sale des Machines
conftruite & difpofée exprès pour ces fortes
de Divertiſſemens , avec un magnifique
Théatre au fond , & des Loges fuperbes tout
autour, pour placer les Spectateurs . Plus de
la moitié de ces Loges étoit déja remplie ,
& on y voyoit quantité de Dames de la
plus haute qualité , richement habillées &
couvertes de Pierreries. L'Empereur ne tarda
pas d'arriver ; il entra dans fa Loge
avec deux Princeffes , filles du Régent , &
nous fûmes placés auprès de la Loge Imperiale,
précédans tous les Miniftres Etrangers,
Un moment après , on tira le grand rideau
D iij qui
2838 MERCURE DE FRANCE .
qui couvroit le Théatre , & nous vîmes
toutes les charmantes Beautés dont il étoit
rempli . On avoit fait venir exprès les Symphonistes
de l'Opera , qui jouerent une Entrée
, & le Ballet commença. Les Danfeurs
étoient de jeunes Géns de qualité , tous fils
de Seigneurs de la Cour , & parfaitement
bien faits , avec de magnifiques habits de
Danfe. Ces grands Ballets font variés par
des Repréſentations , dans certains intervales,
qu'on appelle Intermédes, de forte qu'on
y a un double plaifir.Nous vîmes ainfi joüer
quelques Piéces comiques, qui nous plurent
beaucoup, entre autres, le Don Japhet d'Armenie
, repréfenté par les Acteurs de l'Opera,
& quelques autres Morceaux choifis.
Le Duc d'Orleans , Régent , nous propofa
quelques jours après , d'aller voir fa Maifon
de S. Cloud , à quelque diftance de Paris
, ce que nous acceptâmes agréablement ,
ayant déja entendu parler de ce magnifique
Palais , & de fes Jardins , comme d'une chofe
rare en fon genre. D'abord , on ne peut pas
voir une plus belle & plus charmante fituation
, mais l'intérieur du Palais , que nous
vifitâmes d'abord , eft encore plus admirable
par la beauté des appartemens , & par la richeffe
des Meubles & des ornemens dont ils
font remplis. On dîna enfuite , & après le
repas nous allâmes voir les Jardins , & tout
ce
DECEMBRE . 1743 . 2839
"
bien
ce grand efpace de terrain aux environs
appellé le Parc, dans lequel nous nous promenâmes
en caroffe pendant près de deux
heures. Je n'ai point de termes pour
décrire à mon Empereur ce qu'il y a de plus
raviffant dans ces Jardins, je veux dire cette
merveilleufe abondance d'Eaux , dont les
Jets s'élevent au- deffus des Arbres de la plus
grande hauteur , fans parler des differens
Baffins , des Canaux , des Cafcades, & d'autres
chutes d'Eaux , qui raviffent les Spectateurs.
Mais de plus grandes Beautés nous attendoient
encore dans le projet que nous fîmes
d'aller voir Verfailles , ce Château fans pareil
, l'ouvrage & le féjour ordinaire du
dernier Empereur. Il y a environ à la moitié
du chemin de Paris à ce fuperbe Château
, un autre moindre Palais Impérial ,
appellé Meudon, où nous'allâmes dîner.La ſituation
de ce Palais eft fort élevée , enforte
qu'on voit de-là toute la Ville de Paris &
les environs. Les Jardins en font charmans
& magnifiques .
Nous arrivâmes vers le foir à'Verſailles . On
eft véritablement frappé d'admiration à la
premiére vûë de ce fuperbe Château ; la magnificence
de fa ftructure eft au-deffus de tous
les éloges. Nous remîmes au lendemain à
commencer de fatisfaire notre curiofité. Le
D iiij Gou2840
MERCURE DE FRANCE .
Gouverneur , nommé M. Blouin, accompagné
de quelques perfonnes de diftinction, vint
dès le matin nous inviter à aller voir les Jardins.
Il fit venir pour cela une de ces voitures
à deux roues , nommées Caleches
dont l'Empereur fe fert lorfqu'il va à la promenade
, laquelle eft tirée par quatre hommes.
,
On nous conduifit d'abord dans un Lieu
qui eft comme féparé de l'enceinte du Château
; c'eſt une espece de Labyrinthe de verdure
, contenant plufieurs Allées entre- coupées
d'autres Allées & differens Bofquets
dont tous les Arbres font d'une égale hauteur
; au bout de chaque Allée on trouve un
Jer d'eau avec un Baffin , & autour du
Baffin font repréſentés divers Animaux en
Bronze , très -bien exécutés , avec des Infcriptions
, qui, expriment les fujets de Morale
qu'on a voulu traiter par ces repréſentations
, dans le goût de notre Lokman , qui
eft parmi nous l'Efope des Grecs .
›
De-là nous paffâmes à un autre Lieu ,
nommé la Colonade ; c'eft un Edifice ifolé ,
tout deMarbre,foutenu par trente- deux Colomnes,
& formant un certain nombre d'Arcades.
Il y a un Jet d'eau au-deffous de chaque
Arcade, lequel s'eleve prefque juſqu'au
milieu du cintre.
On nous fit paſſer enfuite à un grand
Baflin ,
DECEMBRE . 1745. 2841
¿
Baffin , du milieu duquel s'élevent deux cent
trente - cinq Jets d'eau , de differentes hauteurs
, & formant trois rangs ; le rang du
milieu jette jufqu'à quatre-vingt pieds de
hauteur , le fecond , s'élève moins , & le
troifiéme de même. Tous ces Jets d'eau enfemble
, forment la figure du Cyprès .
Nous allâmes de -là voir un autre grand Baffin
, qui eft entouré d'une double Balustrade
de Porphyre. Aux deux côtés du Baffin font
deux Cabinets , conftruits de Marbre de
differentes couleurs. Le Jet de ce Baffin s'éleve
jufqu'à cent vingt pieds.
De ce dernier Baffin , on nous mena voir
un grand Canal , fur lequel on peut fe promener
en Chaloupe à cinq paires de rames.
Il y a y a deux
rangs de Jets d'eau , qui font le
nombre de foixante , lefquels forment chacun
la figure d'un Arbre en piramide, comme
l'If ou le Cyprès. Trois autres Jets , qui
ne font de ce nombre, fortent par quinpas
ze endroits differens , vont en ferpentant ,
en guife de fufées , qui partent d'un Feu
d'artifice , & enfin vont tomber & fe perdre
en differens lieux.
Nous paffâmes tout de fuite à un autre
Baffin , dans le milieu duquel il y un Jet
d'eau & un Cabinet,& autour un affemblage
de plus de cent Animaux extraordinaires de
Bronze , & arrang és dans un certain ordre ,
D v lefquels
2842 MERCURE DE FRANCE.
lefquels, quand les Eaux jouënt, fe meuvent
& divertiffent par leurs differentes attitudes.
Il y a enfin dans les Jardins de Verſailles
une quantité furprenante de Baffins & de
Jets d'eau , avec cette fingularité remarquable,
qu'on ne fçauroit en trouver deux, qui
foient femblables .
Enfin de l'abondance de toutes ces Eaux
on a formé un grand Canal , en forme de
Croix , dans lequel il y a plufieurs Chaloupes
& autres pareils Bâtimens.
Au bout du Canal, & fur la main droite ,
eft un petit Palais appellé Trianon . Nous
allâmes le lendemain le voir , en nous embarquant
dans la Chaloupe de l'Empereur ,
richement ornée . C'eft un Lieu tout charmant
& d'une ftructure finguliére , n'ayant
qu'un feul étage. Il a fon Jardin particulier ,
qui eft d'un goût & d'une grace qu'on ne
fçauroit exprimer , ayant auffi fes Baffins ,
fes Jets d'eau , & c.
Nous revinmes par la même voiture , &
nous allâmes aborder à la Rive oppofée du
Canal , pour voir un autre petit Palais ,
nommé la Ménagerie , dont une partie contient
des efpéces de Colombiers , bâtis pour
toutes fortes d'Oiseaux rares. Une autre partie
renferme diverfes Loges pour y mettre des
Bêtes fauves & des Animaux rares de divers
Pays.
DECEMBRE . 1743. 2843
Pays . Tous ces Bâtimens font de pierre de
taille , avec Cours , Baffins , Jets d'eau , &c .
Le corps du Palais confifte en cinq ou fix
Chambres de plein pied , ornées de dorures ,
de Peintures , & richement meublées. Il n'y
avoit pas alors quantité d'Animaux rares
dans cette Ménagerie , il en étoit mort plufieurs
, mais on en voit la figure en differens
Tableaux , qui fervent d'ornement & d'inftruction
aux Curieux .
Il y a une cour particuliere , d'où l'on
voit à plaifir ces repréſentations ; elle eſt
artiftement pavée , & le pavé entremêlé de
petits tuyaux , qui par le moyen de certains
Robinets , ouverts à propos , font tomber
une groffe pluye fur les Spectateurs d'une
certaine efpéce , & aux dépens defquels on
veut fe divertir. C'eſt ainfi que nous vîmes
moüiller plufieurs perfonnes , qui nous
avoient fuivi , même de nos Gens , qui ne
fçavoient où le mettre à couvert , & dont
les differens mouvemens , pour éviter l'orage
, augmenterent notre plaifir .
Le jour d'après,nous allâmes voir le charmant
Château de Marly & fon magnifique
Jardin , fitués à l'Orient du Canal de Verfailles
; l'ordre & le plan de ce Jardin eſt , à
notre goût , au-deffus de tous les autres .
Nous n'avons , en effet , jamais vû ailleurs.
des Arbres fi bien diftribués , & fi bien en-
D vj trelaffés
2844 MERCURE DE FRANCE.
trelaffés les uns dans les autres . Ils font plantés
fur deux lignes , formant par leur jonction
des Arcades de verdure fort élevées ,
& fi épaiffes , que l'on peut pendant la pluye
marcher deffous , & que les Oifeaux peuvent
y voler fans être mouillés . On a fait auffi , par
ces Arbres , & avec un pareil artifice , des
Portiques , des Galeries , des Chambres , des
Cabinets , les feuillages épais fervant de
plafond. Bien plus , on a fait prendre à un
nombre de ces Arbres toutes fortes de figures
. Enfin tout cela eft ordonné avec tant
de goût & de délicateffe , qu'on ne peut fe
laffer de voir & d'admirer . Oferai - je , MoN
TRE'S - RELIGIEUX EMPEREUR , Vous déclarer
ici qu'en voyant cet incomparable Jardin
, nous fentîmes la force du fens de ce
Paffage de notre Loi , qui dit
que ce Monde
eft la prifon des Fidéles , le Paradis des Infidéles.
Outre ces belles chofes , il y a un Eſcalier
de Marbre , qui conduit à une Colline, par
lequel on defcend devant la façade du Château
; douze hommes peuvent le monter de
front. Il eft compofé de foixante & douze
dégrés de Marbre blanc , & des deux côtés
de l'Escalier , de cinq en cinq dégrés , il y a
un Jet d'eau . Le haut eft tout rempli de Jets
d'eau , rangés avec fymmétrie , & le bas eſt
contigu à un grand Baffin . Ces dégrés , par
le
DECEMBRE . 1743 . 2845
le moyen des Jets d'eau , font continuellement
inondés , & forment ce qu'on appelle
la Cafcade de Marly , où l'eau coule , pour
ainfi dire , avec ordre & par méfure , ce qui
forme un Spectacle raviffant.
Il y a dans un autre endroit , un Escalier
auffi´ de Marbre , n'ayant que vingt - cinq
dégrés , mais pareillement accompagné
de Jets , qui produifent une chute d'eaux ,
pleines d'écume , " par la violence de leur
bouillonnement. On voit aufli un Jet d'eau
qui fort d'une efpéce de Piédeftal de Marbre
blanc , fur lequel eft une Figure affife
, & lorfque l'eau vient à couler par une
ouverture qui eft au- deffus du Piédeſtal , elle
fe répand de maniére , qu'enveloppant
tout
le Jet d'eau , le tout paroît comme une
montagne de criftal , enforte qu'on n'a jamais
rien vû de pareil .
Au refte , comme tout le terrain où font
fitués le Château & les Jardins de Marly ,
eft d'une grande élevation , on peut juger
des fommes immenfes qu'il en a coûté pour
y conduire toutes ces Eaux , qui font de la
Riviere de Seine , infiniment plus baffe
ce terrain ; on peut juger auffi des Machines
furprenantes qu'il a fallu conftruire , & qui
fervent actuellement pour entretenir la conduite
de ces mêmes eaux.
que
Nous allâmes aufli voir ces Machines , &
35
ce
2846 MERCURE DE FRANCE.
ce n'eft pas une des moindres curiofités de
Marly. On n'auroit jamais fait, s'ilfalloit parler
ici en détail des Pompes,des Réfervoirs ,
des Canaux & du principal Aqueduc , qui
étoient néceffaires pour exécuter un projet
de cette nature. Je me contenterai de dire à
mon Augufte Maître , que le grand Aqueduc
de Marly eft auffi fuperbe , auffi long &
auffi folide que celui des Quarante Fontaines,
qui porte les eaux dans votre Ville Impéria- .
le , féjour de félicité ; c'eft l'ouvrage des anciens
Empereurs Romains. A l'égard de fon
élevation , on peut en juger par les cent
vingt-cinq dégrés que plufieurs de nos Gens
monterent pour arriver à cette hauteur.
Par tout ce que nous venons de dire , il
paroît que Verfailles peut être regardé comme
un Lieu incomparable, qui contient qua
tre Palais & autant de Jardins. Le tout enfemble
occupe un efpace , dont le circuit eft
de plus de fept lieues d'une heure de chemin.
Après toutes ces vifites , nous réfervâmes
pour la derniére celle du Château de Verfailles.
Nous commençâmes par la grande
Galerie , qui eft d'une longueur furprenante,
& d'une charmante beauté par les differens
ornemens dont elle eft enrichie. Elle
eft ouverte d'un côté fur le Jardin par de
grandes fenêtres , & & incruftée de l'autre
de
DECEMBRE. 1743. 2847
de Glaces fort au-deffus des proportions ordinaires
, lefquelles font un effet merveilleux
par la repetition des objets . Je ne dis
rien des differens chefs- d'oeuvre deSculpture
en Marbre & Porphire , qui font dans cette
Galerie , Statues , Buftes d'hommes & de
femmes , grands Vaſes , ornés de Bas -reliefs,
prefque le tout antique , & d'un goût exquis..
On ne fe laffe point non plus d'admirer les
Peintures qui ornent le plafond dans toute
fa longueur , & qui repréfentent les principaux
Faits Hiftoriques du glorieux Régne
du grand Empereur Louis , bifaycul de
l'Empereur d'aujourd'hui.
Qui pourroit dignement décrire tous ces.
vaftes & nombreux appartemens , qui font
à la fuite de cette Galerie , ou qui y communiquent
par des ouvertures ingénieufement
pratiquées , la richeffe des Tapifferies , des
Meubles & des Piéces rares dont ils font ornés
? C'eſt ce que nous ne fçaurions entreprendre
fans témérité . Nous admirâmes particulierement
deux Lits de l'Empereur , d'un
prix inestimable, ouvrages dans lefquels l'Art
s'eft épuifé ; & une Horloge , fur laquelle
s'éleve un Coq d'argent , qui bat des aîles.
lorfque l'heure eft prête à fonner , puist
chante trois fois ; deux portes s'ouvrent enfuite
, & on voit fortir deux Figures , l'une
armée d'un Bouclier , l'autre d'une Maffuë
lefquelles
2848 MERCURE DE FRANCE.
lefquelles frappent pour fonner les quatre
quarts , & s'en retournent. Auffi -tôt une autre
porte s'ouvre , & un Roi paroît fur fon
Trône , lequel eft couronné par un Ange
placé dans une niche au -deffus. Sur le fommet
de l'Horloge paroît auffi dans le moment
un Soleil naiffant , & un agréable carillon
commence, lequel étant fini , toutes les
figures fe retirent , les portes fe referment
& l'heure fonne , fpectacle dont nous avons
été les témoins , & qui nous a étonnés.
Nous vîmes enfin dans cet Augufte Palais
tant de chofes rares & précieufes , qu'il n'est
pas poffible de les rapporter toutes. Auffi ce
même Palais n'a point fon pareil dans toute
l'Europe , peut-être dans le Monde entier .
Nous avons employé une Semaine à voir
Verfailles. Je crois qu'une Lune entiére ne
fuffiroit pas pour examiner toutes chofes
avec une certaine attention , du moins ne
s'ennuiroit-on pas dans cet examen.
En reprenant la route de Paris , nous vîmes
la grande & la petite Ecurie de l'Empereur
, bâties vis-à- vis la façade du Château.
Ce font deux Bâtimens fuperbes , ou plûtôt
deux Palais diftingués , égaux pour la fymmétrie
, la folidité & la commodité , avec
Jardins Potagers , & autres accompagnemens
; la plupart de ces Bâtimens font voùtés
& portent des Domes. On pourroit demanDECEMBRE.
1743 . 2849
mander , pourquoi tant de magnificence
pour des Ecuries ? mais on répondit à notre
étonnement , que c'étoit pour répondre à
celle du Château, & que d'ailleurs beaucoup
d'Officiers & d'autres perfonnes deſtinées à
ce fervice , y avoient leur logement.
De retour à Paris , on nous dit que nous
avions encore plufieurs chofes curieufes à
voir dans cette grande Ville. On nous mena
d'abord dans un des Fauxbourgs , voir ce
qu'on appelle le Jardin du Roi. C'eſt un
grand Enclos , où font plufieurs Corps de
Logis , deſtinés à differens ufages. Il y en a
un affecté à l'Ecole d'Anatomie , où l'on
voit la Diffection de plufieurs Animaux.
Un Eléphant entier , eft ce qui nous frappa
le plus ; on a réuni tous fes offemens , qui
font attachés les uns aux autres par des fils
d'archal , en forte qu'on voit diftinctement
tous les membres de l'Animal . Plufieurs Bêtes
fauvages & differens Oyfeaux font repréfentés
de même. Il y a auffi quantité de
Squelettes d'hommes , de femmes & de
petits
enfans. On y voit de plus , des répréſentations
en cire du Corps humain , dont on
diftingue la chair , les veines , les muſcles ,
& c. avec les couleurs au naturel de toutes ces
parties.
Dans un autre Bâtiment font les Ecoles
dites de Médecine , où un Profeffeur Royal
a
2850 MERCURE DE FRANCE.
a l'inſpection fur tout ce qui regarde lesPlantes
& la fcience qu'on appelle Botanique..
Un autre Lieu eft deftiné à contenir tout ce
qui regarde les Drogues , les Végétaux , les
Minéraux , les Sels , les Poudres & les productions
les plus rares & les plus utiles de la
Mer & de la Terre. C'eſt pour ainfi dire , un
abbrégé de toute la Nature. Toutes ces chofes
font enfermées dans des Armoires d'une
grande propreté , & placées dans un ordre
merveilleux .
Mais venons au Jardin , qui fait la principale
& la plus curieufe partie de cet Enclos
, Jardin où fe trouvent tous les fimples
& toutes les Plantes Médécinales , dont il eſt
fait mention dans les Livres qui ont été
compofés fur cette matiére , & où l'on a affemblé
par des recherches & des foins infinis
, tout ce que le Levant , les Indes , la
Chine , & particuliérement l'Amérique, ont
de plus rare dans le même genre ; on y voit
auffi des Arbres , des Arbustes & des Fleurs
des mêmes Pays , qui font entièrement inconnus
dans l'Europe.
Et comme le Climat de Paris eft moins
temperé , que ceux des Pays où croiffent
naturellement ces Arbres & ces Plantes
'rares , on a bâti fur des voutes plufieurs fales
vîtrées , où elles font enfermées durant
l'hyver , & au- deffous des voûtes on entretient
DECEMBRE . 1743. 2851
}
tient des fourneaux & des poëles de cuivre ,
pour procurer la chaleur convénable , & qui
imite en quelque façon , celle du Pays natal
des Plantes tranfplantées dans ce Jardin .
Les jours fuivans nous vîmes des curiofités
d'un autre genre , fçavoir la Manufacture
des Tapifferies , dans un Lieu nommé
les Gobelins , laquelle appartient à l'Empereur
, où il y a un Directeur nommé M. le
Févre , qui avoit fait tendre plus de cent
Piéces des plus belles & des plus riches
dans les differentes cours de ce lieu , qui
eft fort vafte , ce qui nous fit un extrême
plaifir. Il eft impoffible de mieux peindre la
Nature, foit dans les perfonnages , foit dans
les fleurs & dans les autres figures , dont ces
magnifiques Tapifferies font chargées . Non,
MON TRE'S-AUGUSTE EMPEREUR , jamais
Maris & Bizad avec leurs excellens Pinceaux,
n'ont rien exprimé de femblable , & avec
des couleurs fi vives. Nous vîmes tous les
Métiers au nombre de plus de cent , & cinq
ou fix cent Ouvriers qui y font employés.
Lå Manufacture Impériale des Glaces nous
occupa agréablement une bonne partie du
lendemain ; elle eft fituée dans un autre
Fauxbourg.Nous y fûmes très-gracieuſement
*
* Fameux Peintres de la Chine , fort vantés dans
tout l'Orient.
reçûs
2852 MERCURE DE FRANCE.
reçûs par M. de la Barre de Neuville , qui
en eft le Directeur Général , lequel nous fit
voir le travail de la Poliffure des Glaces, qui
a quelque chofe de bien curieux & de furprenant.
VOTRE HAUTESSE pourra en juger
par ce petit détail.
Il y a dans cette Manufacture plus de deux
centTables ou Métiers pour cette opération ,
& environ mille Ouvriers , lefquels mettent
d'abord ces Glaces brutes fur un banc de
pierre & les arrêtent avec une couche de
plâtre , fur laquelle les Glaces font pofées.
Ils attachent d'autres Glaces brutes avec du
plâtre fur une Table, & on pofe deux Glaces
l'une fur l'autre , après avoir jetté entre deux
d'un certain fable , deftiné à cet ufage. On
y jette auffi de l'eau. Enfuite quatre hommes
frottent les deux Glaces l'une contre l'autre ,
jufqu'à ce que l'une des faces des Glaces foit
polie. On fait le même frottement pour polir
l'autre face ; & lorfque les deux faces
font`polies des deux côtés , on les pofe fur
un autre Métier , & on les frotte avec une
terre rouge , en fe fervant pour cela d'un
Inftrument fait exprès , nommé la Fleche ,
au moyen de quoi on achève de rendre les
Glaces claires , nettes & brillantes.
Nous vîmes une infinité de Glaces finies
& parfaites. Le Directeur nous en montra
deux , qu'il avoit fait faire exprès pour voir
juſqu'à
DECEMBRE . 1743.
2853
jufqu'à quelle hauteur on pouvoit les pouffer.
L'une étoit de cent quatre pouces , fur
quarante huit de largeur , & l'autre de cent
quatorze pouces de hauteur , fur foixante
quatre de largeur. Il nous dit qu'il étoit impoffible
d'aller au- delà de ces méfures , ajoûtant
que la derniére même étoit défectueufe
, parce qu'on n'avoit pas pû lui donner
une largeur proportionnée à la hauteur..
Il eft tems que je prévienne une Queſtion ,
que MON TR'ES-DIGNE EMPEREUR pourra faire
à fon Eſclave. LaVille deParis qui contient
tant de merveilles , eft- elle auffi grande que
notre Stamboul , ou Conftantinople ? Queftion
embarraffante. S'il faut la décider à la
rigueur géométrique , Paris eft inférieur en
grandeur , car Conftantinople occupe un
plus grand efpace que Paris , en y comprenant
le Bras de Mer qui forme fon Port.
Mais s'il faut en juger par la qualité des Edifices
, qui compofent la Ville de Paris ,
par le peuple infini qu'elle contient , Paris
eft auffi grand , au moins que Conftantinople.
En effet , V. H. fçait que les maifons de
Stamboul n'ont prefque toutes qu'un feul
érage . Celles de Paris en ont communément
quatre , & plufieurs en ont fix & fept , tous
bien remplis. Terminons la Queſtion par
une espéce de bon mot : on l'attribue à un
Chaoux de la Porte de Félicité , qui fût envoyé
2854 MERCURE DE FRANCE.
voyé en France ſous le dernier Régne : on
lui fit cette même Queſtion. Sa réponſe fût
que Conftantinople eft plus grand que Paris
: mais Paris , dit - il , eft deux Conftantinoples
bâtis l'un fur l'autre .
Cependant le tems , dont rien n'arrête le
cours , nous ayant ramené la noble Lune de
Ramadhan confacrée au jeune , nous commençâmes
de l'obferver, & de faire pendant
la nuit la Priére que nous nommons ( a ) Teraouy
. Comme dans ce Climat le jour paroît
plûtôt que dans le nôtre, nous faifions notre
petit repas dès deux heures du matin , pour
finir à la pointe du jour. Le premier Aftronôme
de l'Empereur , nommé M. de Caſſini ,
nous dit que pendant environ deux mois de
l'Eté , les nuits étoient très - courtes à Paris,
c'eft-à- dire , aux environs du folftice.
Enfin notre départ ayant été fixé , le feize
de la même noble Lune de Ramadhan ( 1 5 .
Juillet ) nous allâmes prendre notre Audience
de congé de l'Empereur. Elle nous fût
donnée dans le même Lieu , où nous avions
eu la premiére, & à peu près avec les mêmes
cérémonies. Ce grand Prince étoit affis fur
fon Trône , ayant derrière lui le Maréchal
de Villeroy , fon Gouverneur , immédiatement
auprès de fa Perfonne le Duc d'Or
( a ) Efpéce de Pfalmodie.
léans
DECEMBRE . 1743. 2855
léans , Régent , & à droite & à gauche les
Princes , les Grands Officiers & les autres
Seigneurs , felon leur rang. D'abord que
nous apperçûmes l'Empereur , nous fîmes
notre premier falut , & les autres à méfure
que nous avancions. Arrivés au pied du
Trône, nous prononçâmes un petit Difcours,
pour remercier S. M. I. de fa favorable réception
, & de toutes les bontés dont nous
lui étions redevables , & dont nous avions
reçû tant de marques durant notre séjour à
fa Cour Impériale & dans fes Etats; le Maréchal
de Villeroy répondit fort gracieuſement
au nom de l'Empereur , & finit par ces
mots. On ne doit point douter que votre Ambaffade
ne contribue beaucoup à rendre folide
ſtable l'ancienne amitié , qui eft entre les
deux Empires. En même tems il remit une
Lettre entre les mains de l'Empereur , qui la
donna à fon premier Miniftre , le Cardinal
du Bois , lequel nous la remit , & nous la
donnâmes auffi - tôt au Secrétaire de notre
Confeil, repréſenté par Said Mehemet Effendi
, notre très-cher Fils . Nous prîmes congé
par un dernier falut très - profond , & nous
retournâmes à notre Hôtel dans le même
ordre que nous étions venus.
Les jours fuivans, nous allâmes auffi prendre
congé , d'abord du Duc d'Orléans Régent
, puis des Princes & des Seigneurs de
la
2856 MERCURE DE FRANCE.
la Cour les plus diftingués , qui nous rendirent
la vifite .
La Lune de Ramadhan s'étant écoulée pendant
ces cérémonies , nous célébrâmes le
Beyram , avec le plus de dévotion qu'il nous
fût poffible. Beyram , ou Fête folemnelle. Les
Mahometans en ont deux. La premiére qui
tombe au x . jour du dernier mois de l'année
Arabique , qui eft celui du Pélerinage de la
Mecque , où l'on fait des Sacrifices , s'appelle
le grand Beyram. La feconde , qui finit le jeune
du mois Ramadhan , & qui tombe au premier
jour du Mois , ou de la Lune de Scheval , eft
nommée le petit Beyram. Elle fe paffe fans Sacrifices
, & ne fe célébre que par quelques Priéres
extraordinaires qui fe font dans les Mofquées
, & par une joye entraordinaire du peuple
, lequel ravi d'avoir fini un jeune * trèspénible
, s'abondonne à une très - grande licen
ce. C'eft la Fête que les Chrétiens du Levant
appellent très - improprement la Pâque des
Turcs , à caufe qu'elle finit leurjeune , comme
la Fête de Pâquefinit le nôtre.
Après cette Fête , nous allâmes voir un
Bâtiment renommé , que le dernier Empereur
a fait élever au bout de l'un des Fauxbourgs
de Paris . C'eft une efpéce de groffe
C'eft pour cela que le mois deſtiné à ce jeune
eft appellé par les Arabes Schahar al Sabr. Le mois
de la Patience.
Tour ,
DECEMBRE. 1743. 2857
Tour,à trois étages ,qui contiennent plufieurs
chambres deſtinées à differens ufages . Ce
Bâtiment eft appellé l'Obfervatoire , & il eft
en grande partie deftiné à la fpéculation des
Aftres. On y trouve de toutes fortes d'Inf
trumens néceffaires pour l'Aftronomie , &
pour d'autres Expériences de Phyfique &
de Méchanique. On y voit auffi des Miroirs
ardens , faits avec l'Acier de Damas ,
de la grandeur de nos Tables rondes de cuivre
à manger ; ils font pofés fur des pieds
triangulaires de fer . On fit l'épreuve de ces
Miroirs en notre préfence , & nous leur vîmes
confumer en un inftant plufieurs morceaux
de bois. On y remarque encore de
prodigieux Globes céleftes & terreftres , élevés
fur des Trépieds de fer , une Machine
pour la prédiction des Eclypfes du Soleil &
de la Lune , pour marquer leur durée , &c.
& une infinité d'autres curiofités utiles, qui
nous étoient inconnuës.
Le Grand Maître · de la Maifon de l'Empereur
, lequel est un Prince de fon fang ,
nommé le Duc de Bourbon , nous avoit plufieurs
fois invité d'aller voir fa Maifon de
Chantilly , & d'y prendre le plaifir de la
Chaffe; il eut la bonté de nous en parler encore
, prefque à la veille de notre départ :
cette circonftance penfa nous en empêcher,
mais il n'y eut pas moyen de refufer un
II. Vol. E Prince
2858 MERCURE DE FRANCE.
Prince fi engageant. Nous allâmes donc coucher
à Chantilly, & le lendemain nous montâmes
en caroffe , prenant le chemin de la
Forêt. Ce Prince étoit monté à cheval , fuivi
des Seigneurs de fa Cour , au nombre de
plus de deux cent , & prenant la même route.
C'étoit pour la Chaffe du Cerf ; on lâcha
les chiens après la bête , & on courut longtems
dans cette vafte Forêt , jufqu'à ce qu'-
elle fût forcée , &c. Après la Chaffe , on revint
au Château .
Il y a vis-à- vis un grand Bâtiment , appellé
la Ménagerie , dans lequel il y a quantité
de petites Loges de pierre- de - taille ,
avec des fenêtres grillées. Nous vîmes dans
l'une de ces loges trois grands Lions , dans
une autre deux Tigres , dans les autres des
Ours , des Loups , des Renards , des Oreilles
noires , bêtes qui tiennent du Renard &
du Loup , des Singes d'une eſpéce particuliére,
& quantité d'autres Animaux extraordinaires
, à nous inconnus , particuliérement
ceux de l'Amérique. Nous allâmes enfuite
voir les Oifeaux rares , des Paons blancs
comme des Cygnes , des Papagalos, Oiſeaux
de la groffeur d'une Poule , dont le plumage
eft de differentes couleurs des plus vives ,
avec une queue de deux pieds de longueur.
Cette Ménagerie nous occupa fi fort ,
que
DECEMBRE 1743. 2859
que nous ne rentrâmes dans le Château que
le foir. On foupa , & il y eût enfuite une
grande illumination du côté du Jardin , où
l'on voyoit auffi diftinctement qu'en plein
jour ; le grand Baffin , les Parterres , la façade
du Château étoient éclairés de plus de
dix mille lampes , lampions , terrines , & c.
On tita auffi un Feu d'Artifice , dont le
corps repréfentoit un Triangle , terminé par
un Croiffant couronné , avec d'autres fymboles
, convenables au Grand Empereur des
Ottomans. Ce Feu fût parfaitement bien
exécuté , & dura deux grandes heures. Le
lendemain , nous retournâmes à Paris.
•
Nous partîmes de cette Ville Impériale
le neuvième jour de la vénérable Lune de
Scheuval ( 3. Août 1721. ) pour retourner
à notre Patrie.Et comme la contagion continuoit,
nous tinmes à peu près la même route ,
que nous avions faites en venant à Paris :
nous arrivâmes au Port de Cette , & le quatorze
de la Lune de Zulkadè ( Septième Septembre
1721. ) nous nous y embarquâmes .
Nous fommes enfin heureuſement arrivés
au Port du Royaume élevé ( Conftantinople )
le 16. de la Lune Zulhhidgé la noble ( 74
Octobre 1721. ) à pareil jour que nous en
étions partis l'année précédente. Ainfi, Puiffant
Empereur , votre Eſclave à employé un
an jufte à faire fon voyage , pour exécuter
Eij l'hono
2860 MERCURE DE FRANCE.
l'honorable commiffion qu'il a plù à V. H.
de lui confier.
Nous ajoûterons à ce que Mehemet Effendi
a écrit lui-même de fon Ambaffade ,
quelques particularités qui y ont rapport ,
& d'autres qui regardent fa perfonne , pour
laquelle on ne peut s'empêcher de s'intereffer
, depuis fon retour à la Cour du Grand
Seigneur , jufqu'à la fin de fa vie.
Quand il arriva à la Cour , outre les Lettres
du G. S. & du Grand Viſir, dont il étoit
chargé pour le Roi , il en rendit une de Cérémonie
du même Grand Vifir Ibrahim Pacha
, au Maréchal de Villeroy , Gouverneur
de la Perfonne de S. M. par laquelle ce Premier
Miniftre lui marquoit qu'on avoit fait
choix de Mehemet Effendi , Grand- Tréforier
de l'Empire Ottoman , pour remplir
cette Ambaffade .
Et quand Mehemet Effendi fut de retour
à Conftantinople , le Grand Vifir écrivit encore
au Maréchal de Villeroy une Lettre ,
dont la fufcription étoit , au vénérable &
aimable Gouverneur du très- Puiffant Empereur
de France, &c. Il le remercioit par cette Lettre
des honneurs rendus à l'Illuftre Mehemet
Effendi, ainfi que des deux Vaiffeaux du Roi
qui l'avoient ramené. La fin étoit conçûë en
ces termes ; Lefalut foitfur celui qui fuit le bon
Guide. A la Ville Impériale de Conftantinople
La bien gardée , &c. A
DECEMBRE. 1743. 2861
A peine Mehemet Effendi étoit- il arrivé
à la Cour du G. S. qu'il écrivit au Maréchal
de Villeroy , pour lui donner avis de fon
heureuſe arrivée , aprés trente-deux jours
de navigation , le priant inftamment de lui
donner de fes nouvelles , & de lui envoyer
les Eftampes promifes , qui repréfentent les
Maiſons Royales , les Jardins , &c. L'empreinte
du Sceau porte ces mots : Mehemet ,
ferviteur de Dieu , quifeul lui fuffit.
Il y a auffi une Lettre du Grand Vifir
Ibrahim Pacha , Gendre du Grand Seigneur,
écrite au Maréchal de Villeroy , apportée
par le Sieur le Noir , Interpréte du Roi , envoyé
en France par le Marquis de Bonnac ,
Ambaffadeur de S. M. par laquelle le Vifir
demande fa protection en faveur dudit Sieur
le Noir , chargé par le G. V. de lui acheter
des Curiofités à Paris.
Les Originaux de ces quatre Lettres , avec
la Traduction , faite par M. de Fiennes ,
nous ont été confiés par la bonté de M. le
Duc de Villeroy , & nous avons crû devoir
au moins en rapporter ici la fubftance.
Voici encore une Piéce , qui vient parfaitement
bien à notre Sujet .
E iij
EX2862
MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT d'une Lettre du Prince Ragaftki
, écrite au Maréchal de Teffé , de
Rodofto , le 9. Decembre 1721.
J
E reviens à l'Ambaffadeur Ture , qui a
été ramené par les Vaiffeaux du Roi.
M. de Bonnac m'a confirmé dans l'opinion
que j'avois que ce Mufulman parle de la
France avec entoufiafme , & felon les idées
que l'Alcoran lui donne du féjour des Bienheureux
. En effet , le G. V. a été fi charmé
de tout ce qu'il lui a rapporté , qu'il dit à
l'Ambaffadeur , que je viens de nommer,
qu'il voudroit n'être pas G. V. pour pouvoir
devenir Ambaffadeur en France. Il faut convenir
qu'il n'y a jamais eû d'Ambaſſade qui
ait produit un meilleur effet , car les Turcs ,
qui depuis plus de 200. ans de commerce ,
n'ont jamais bien connu la France , font au,
jourd'hui remplis d'idées fi grandes & fi glorieufes
, & par conféquent fi avantageufes
fur fon fujet , qu'ils n'égalent pas feulement
la vérité , mais qu'ils l'excedent au- delà de
l'imagination.
M. le Marquis de Bonnac a eu une audience
du G. V. depuis le retour de Mehe+
ment Effendi , & a reçû à cette occafion des
honneurs extraordinaires , furtout une Robe
magnifique & doublée d'Hermine . Le
Vifir a fait affeoir devant lui les Officiers des
Vaiffeaux
DECEMBRE. 1743 . 2863
Vaiffeaux du Roi , qui étoient à fa fuite, &
les a fait traiter , avec l'Ambaffadeur, par le
Capitan Pacha , fon Gendre , &c.
La Cour de Vienne en paroît jaloufe , &
elle a raiſon , parce que l'idée que la Porte
a conçue de la grandeur de la France , a bien
rabatu celle que les Turcs avoient eu de la
Cour de Vienne depuis leur derniere Paix .
M. Defroches , dont nous avons tant parlé
dans plufieurs de nos Journaux , & dont
J'Eloge fe trouve dans ceux du mois de Septembre
1736. & d'Avril 1737. étoit Secrétaire
du Prince Ragoftki , quand cette Lettre
a été écrite , & il trouva , fans doute , à propos
d'en garder une copie , laquelle s'eft
trouvée parmi les Papiers de ce Secrétaire ,
qui nous font revenus après la mort de la
maniére que nous l'avons dit en fon tems,
Il nous refte à dire ce que nous avons appris
de certain fur la perfonne de ce digne
Ambaffadeur depuis fon retour de France.
Il fut toujours confideré du Sultan , fon
Maître , & il auroit peut- être été élevé aux
premiéres Charges de l'Empire , fans la fatale
révolution qui arriva à Conftantinople fur
la fin de l'année 1730. de laquelle nous
avons rendu compte dans le II . Volume du
Mercure d'Avril 1731. Dans cette Révolution
Achmet III . fut dépofé , le Sultan Mamouth
, aujourd'hui regnant , monta fur le
E iiij Trône ,
2864 MERCURE DE FRANCE.
Trône, & le G. Vifir Ibrahim Pacha , Ami &
Protecteur deMehemet Effendi, perdit la vie.
Les changemens & les intrigues font inévitables
au commencement des nouveaux
Régnes , & la vertu n'eft pas toujours un
rempart contre les difgraces. On croit au
contraire que le grand mérite de Mehemet
Effendi fit de l'ombrage à ceux que la fortune
favorifoit , lefquels eurent affés de crédit
pour le faire releguer dans l'Ile de Chypre
, dont on lui donna le Gouvernement ,
& où il eft mort dans une haute réputation
de poffeder toutes les vertus qui font les
Grands Hommes .
On ne peut pas difconvenir
que SAID
PACHA , fon fils , n'ait herité de ces mêmes
vertus. Il a eu de plus le bonheur de
profiter des tems plus favorables , qui ont
fuccedé à ce grand orage , pour fe faire des
amis puiffans , & enfin pour parvenir au degré
de faveur où il fe trouve aujourd'hui .
Finiffons en donnant une idée jufte du grand
Gouvernement de la Romelie , dont il eft
pourvû , lequel paroît n'avoir pas été affés
connu de plufieurs Ecrivains , qui ont parlé
des Gouvernemens de l'Empire Turc.
Il y a dans cet Empire vingt- quatre grands
Gouvernemens , & ceux qui en font pourvûs
font nommés en Turc Beiglerbegs , c'eftà-
dire , Seigneurs des Seigneurs , ou Gouverneurs
DECEMBRE. 1743 . 2853
verneurs des Gouverneurs , parce qu'il font
& Gouverneurs en Chef de Province , &
qu'ils commandent en même-tems à tous les
Sangiaksbegs , ou Seigneurs , Porte Banniere
de la même Province , lefquels font autant
de Seigneurs particuliers. Les Beiglerbegs
, pour marque de leur Dignité , ont
deux Tug , ou Queues de cheval , quatre
chevaux de main , & quatre Pages.
Le Beiglerbeg de Romelie eft le premier
de tous les Beiglerbegs ; les autres lui cedent
le pas , particulierement à l'Armée. Il , en
Turc , fignifie Pays , Province , Roum ILI ,
le Pays des Grecs & des Romains , & telle
eft l'origine du nom de Romelie , felon la
Bibliothèque Orientale.
La prééminence de ce Gouvernement fe
tire de fa grande étendue , qui comprend
d'ailleurs le plus beau Pays , & pour ainfi
dire , le plus riche de l'Empire Ottoman ,
en particulier , l'ancienne Thrace , & par
conféquent la Ville de Conftantinople.
Ceux qui fouhaiteront une plus ample
inftruction fur ces grands Gouvernemens &
fur celui de Romelie en particulier , la trouveront
dans le CANON de Soliman II. préſenté
au Sultan Amurath IV. pour fon Inftruction.
traduit fur l'Original Turc , apporté par le
Marquis de Ferriol , Ambaffadeur du Roi ,&
enfuite imprimé à Paris fous ce même titre,
chés C, L. Thibout , 1. vol in- 12. 1725.
E v LET
2866 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. Defroches , Sécrétaire
de l'Ambaffade de Conftantinople , contenant
le détail d'une promenade , dans laquelle
il fit tout le tour extérieur de la Ville ,
avec fes Remarques.
OICI ,
›
Monfieur , ce que je vous ai
promis , & ce que vous attendez de
moi depuis affés long-tems. Le 17. Mai
1725. Mrs le Chevalier de Clairac , Rofini ,
Monmars , & moi , nous nous embarquâmes
à cinq heures du matin , par le plus
beau tems du monde , à l'Echelle de Topana,
dans un Bâteau des Ifles à trois paires de
rames , & après avoir traverfé le Port de
Conftantinople , nous commençâmes nos
Remarques à la pointe du Serrail , par la
premiére batterie, en allant aux fept Tours.
Cette batterie eft à fleur d'eau , & de vingt
canons , couverte par une efpéce de Remife ,
ou d'Appentis.
Nous vîmes enfuite la porte du Serrail ,
nommée Tali Kiosk Capi,duhaut de laquelle
pendent de groffes chaînes de fer , jufques
au cintre , en trois endroits differents. A ces
chaînes font fufpendus les os du Poiffon
monftrueux qui fût pris , à ce qu'on prétend
, il y a bien des années , aux environs
de la pointe du Serrail, C'eſt
DECEMBRE. 1743. 2867
C'eſt par cette porte que les Sultanes fortent
, quand le Grand Seigneur les méne
promener fur le Canal de la Mer Noire , ou
quand elles vont au Serrail de Scutaret ,
qui eft prefque vis-à- vis. C'eft l'endroit
qu'on nommoit autrefois Acropolis , ou
pointe de la Ville , parce que c'eft l'extrêmité
de la langue de terre , fur laquelle eft
fituée la Ville de Conftantinople . On l'appelle
aujourd'hui la pointe du Serrail , ou
Sarai Bournu.
fe trouve une batterie
Après cette porte ,
de vingt piéces de canon , puis une Tour
qui la fépare d'une autre batterie de pareil
nombre. Ces deux batteries font , comme
la premiére , prefque à fleur d'eau & couvertes
d'un Angar.
De la porte Tali Kiosk , à une autre petite
porte bâtarde quarrée , il y a cinq Tours ;
de cette derniére jufques au Kiosk du Grand
Seigneur , & non pas du Boſtangi Bachi ,
comme dit Grelot , près lequel eft le Puits
des Grecs , qu'ils nomment Aiaſma Chriftos ,
il y en a quatre , & de ce Kiosk à un autre
Kiosk , devant lequel on fait la pêche , il y
en a quatre auffi .
De ce dernier Kiosk , à l'endroit où ſe
termine l'enceinte du Serrail , il y a deux
Tours , & de- là à la porte de la Ville , nommée
Akour Capi , ou porte des Ecuries , il y
en a une feulement. E vj
De
2868 MERCURE DE FRANCE.
De cette porte à Chatladi Capi , en François
, la porte crevée , il y a ſept Tours. De
la troifiéme , en cotoyant toujours les murailles
, le Château des fept Tours & les environs
paroiffent de loin, comme une Ville ,
féparée & diftincte de Conftantinople . Nous
remarquâmes que la cinquiéme & la feptiéme
de ces Tours font affifes fur des Colomnes
couchées de leur long , à côté l'une de
l'autre , les Turcs s'en étant fervis , comme
de pierres toutes prêtes pour bâtir , ce qu'ils
ont pratiqué en beaucoup d'autres endroits ,
que nous vîmes dans la fuite.
Dans le milieu de l'efpace de la feptiéme
Tour , à la porte crevée , on voit aux deux
tiers de l'élévation de la muraille , trois
grandes fenêtres feintes , ou mafquées .
comme ayant été deſtinées à conduire à un
Balcon. Ċelle du milieu eft à fronton triangulaire
, & les deux autres font cintrées.
A chaque bout de ce petit morceau d'Architecture
, fort de la muraille un Lion à demi
corps , le tout d'une médiocre exécution .
Ce Lieu eft le receptacle de la plus grande
partie des immondices de la Ville , & il y a
toujours là de pauvres gens , qui ne font
d'autre métier , que de les détremper , & les
féparer dans l'eau , où ils ſe mettent juſqu'à
mi-corps. Ils font cette dégoûtante opéra-
, par le moyen d'un grand Tamis , au
tion , par
fond
DECEMBRE . 1743 . 2869
fond duquel on prétend qu'à force d'éplucher
& de reffaffer les ordures , ils trouvent
quelquefois des Diamans , des Perles & autres
chofes de peu de volume , qui s'égarent
dans les maiſons , & qui font portées à ce
rivage de la Mer avec les balayeures , qui
y attirent auffi une grande quantité de
chiens .
Depuis la porte crevée , jufques à un retour
, que les murailles font dans les terres ,
nous comptâmes neuf Tours. On voit en
cet endroit une affés grande étendue de petits
rochers , formant une jettée naturelle ,
qui met fort à l'abri un Fauxbourg , nommé
Koum Kapi , c'est-à-dire , la porte & le Fauxbourg
du fable , mais une partie des maifons
de ce petit Fauxbourg , étant adoffées contre
les murailles de la Ville , nous ne pûmes
compter les Tours qu'il y a depuis ce retour ,
jufques à la porte auffi nommée Koum Kapı ;
nous eftimâmes pourtant qu'il peut y en
avoir cinq.
De la porte Koum Kapi , jufques à celle
qui eft nommée Yeni Kapi , ou porte neuve
il y a fept Tours , & depuis cette derniére .
jufques à celle de Daouth Pacha , il y en a
huit ; mais il eft à remarquer , qu'entre la
premiére & la feconde , qui font après
Koum Kapi , il y en a une ifolée , qui ne
fait pas partie des huit , & qui eft avancée
de
2870 MERCURE DE FRANCE.
de vingt pas dans la Mer , qu'on appelle la
Tour de Belifaire ; que les murailles & le
terrain font fort bas , depuis la porte Teni
Kapi , jufques à celle de Daouth Pacha ; que
depuis la Tour de Belifaire , jufques à un
angle droit , il y a trois Tours ; que cette
fituation forme là une efpéce de perit Port ,
& que depuis l'angle droit jufques à la porte
Daouth Pacha , il y a quatre Tours , dont
trois font terraffées , deux à creneaux , & la
derniére à un angle rentrant.
Depuis la porte de Daouth Pacha , juf,
ques à celle qu'on nomme Samatia , ou de
S. Mathias , près de laquelle il y a un Fauxbourg
de même nom , habité des Arméniens
, les murailles font beaucoup de retours
, & font flanquées de fept Tours.
par
Depuis cette porte , jufqu'à ce petit Fauxbourg
, qui continue encore un peu le long
des murailles , jufques à une petite porte
quarrée , nommée Narleu Kapi , ou porte
de
Grenade , on compte quatre Tours , dont la
troifiéme eft à un angle faillant.
Depuis cette petite porte , aux environs
.de laquelle logent beaucoup de Teinturiers ,
jufqu'à un grand retour , il y a 4. Tours , &
deux depuis ce retour , jufqu'à l'endroit où
les murailles ceffent d'être lavées par la Mer;
l'une de ces derniéres Tours , eft prefque
toute revêtuë de longs morceaux de Pilaftres
DECEMBRE. 1743- 2871
tres cannelés , d'une fort bonne moulûre , &
couchés en travers. Sur l'autre Tour , aux
trois quarts de fa hauteur , regne un cordon
de pierres , étroit , qui forme comme une
ceinture , fur lequel il y a une Infcription
rapportée par Tournefort.
Pendant que M. le Chevalier de Clairac la
copioit , nous nous promenâmes fur le bord
de la Mer , M. de Monmars & moi. Il y a
là une efpéce de petit Village , qui n'eſt habité
que par des Bouchers , des Ecorcheurs
& des Corroyeurs. On y voit beaucoup de
gros Oifeaux , qui en tout tems y font grande
chére , s'y nourriffant de Poiffons , de
Tripailles , & un grand nombre de chiens
auffi , qui dans tous les Pays , fuivent ordinairement
les Boucheries. Nous fûmes fort
futpris que ces chiens , contre lefquels je
commençois à me inettre en garde avec ma
canne , & qui font de fi mauvaiſe humeur à
Conftantinople , quand ils voyent des ha
bits de Francs , bien loin d'abboyer après
nous , vinrent la plûpart roder autour de
nous avec un air flateur. J'en demandai la,
cauſe à M. de Monmars , qui eft depuis
long-tems à Conftantinople . Il me répondit
en riant , ne fçachant pas plus que moi la
véritable caufe de cette affabilité canine ,
qu'il croyoit que ces animaux , ne faifant pas
d'eux-mêmes attention à la difference de
nos
2872 MERCURE DE FRANCE
T
nos habits , nous regardoient , apparemment
comme les autres hommes , avec lefquels
ils vivent familiérement dans leur Village
. Quoique cette réponſe ne fût pas des
meilleures , je ne laiffai pas de l'adopter ,
par une réfléxion que je fis fubitement , fur
la difference du procédé des chiens de ce
Pays-ci envers nous , fuivant la difference
des quartiers qu'ils habitent. En effet
qu'un homme vêtu à la Françoife , parcoure
les lieux fréquentés par notre Nation , comme
Pera & Galata , les chiens couchés au
milieu du chemin , le laifferont paffer , fans
bouger ni gronder ; & cela , à ce que je penfe
, non pas tant , parce qu'ils font accoûtumés
à voir des paffans ainfi vêtus , que parce
que les Turcs , dans ces endroits, au lieu
de les agaçer contre nous , ont foin de les
faire taire comme je l'ai fouvent remarqué
; au lieu qu'à Conftantinople , & dans
fes autres Fauxbourgs ou environs , il fuffir
qu'un pauvre habit François paroiffe , pour
mettre toute la chiennerie en rumeur , parce
que depuis peut-être 200. ans que nous
voyageons en Turquie , les chiens font dreffés
de pére en fils à cet incivil manége , qui ,
à la vérité , n'afflige guére que les oreilles ,
quand on eft muni d'un bon bâton.
Depuis l'endroit , dont je viens de parler,
où la Mer ne baigne plus les murailles , jufques
DECEMBRE. 1743. 2873
ques au Palais de Conftantin , il y a deux
Enceintes , flanquées de Tours , & une troifiéme
en fauffe braye . Ces trois Enceintes
font , à l'antiqué , garnies de creneaux ; &
depuis ce même endroit , jufqu'à la porte
dorée , nous comptâmes neuf Tours , à l'Enceinte
de la premiére & de la plus haute muraille
, & fept à celle d'en -bas.
Cette porte dorée , qui avoit fait le principal
objet de notre promenade , à caufe de
certains Bas- reliefs , fort vantés par plufieurs
Auteurs : cette porte , dis-je , eft mûrée ; &
dans un machicoulis , qui eft au- deffus , il y a
une Lionne paffante , & plus petite que nature
, qui de loin paroît d'affés bonne main.
Le fronton cintré de cette porte , eft foutenu
par deux Colomnes Corinthiennes, qui
fentent le Bas Empire , & l'on n'y voit plus
aux environs les Bas - reliefs en queftion . Les
Turcs , en réparant l'année paffée quelques
endroits dégradés , contre leur ordinaire
qui eft de laiffer tout dépérir , détruifirent
inhumainement ces beaux morceaux de
Sculpture antique , que le tems avoit refpectés
depuis plufieurs Siècles.
y
a
M. Rofini , fe promenant à cheval , il
environ un an , ne fit que lorgner feulement
ces Bas- reliefs , & crût qu'il les retrouveroit
toujours en la même place , quand il les
voudroit deffiner , ce qu'il avoit d'autant
plus
·
2874 MERCURE DE FRANCE.
plus envie de faire , que Spon , ni les autres
voyageurs , qui en ont parlé avantageufement
, n'en ont laiffé aucun deffein ; mais
l'ignorance , le peu de goût , ou les faux
fcrupules des Mahométans , nous ont fruſtré
du plaifir que nous nous étions tous faits de
les voir & de les tranfmettre à la pofterité ,
par le moyen de M. Rofini , qui ne pût employer
fon habile crayon , qu'à nous tracer
une image fidelle du Château des fept Tours,
dont la porte dorée étoit autrefois la principale
entrée.
Au dehors des murs de ce Château des
fept Tours , proche d'une des Tours , qui
formoit autrefois la porte dorée , il y a
deux grands Bas-reliefs de Marbre blanc ,
dont l'un repréſente un homme endormi ,
appuyé fur fon bras , & une Déeffe qui deſcend
du Ciel , tenant un flambeau à la main.
Ce peut être Endimion, avec la Lune qui le
vient trouver ; & l'autre , fi je ne me trompe
, repréfente les neuf Mufes avec le cheval
Pegafe ; mais l'un & l'autre , quoiqu'affés
bien travaillés , ne font pourtant pas affes
finis , pour obliger les connoiffeurs à dire ,
comme quelques voyageurs ont fait , que
nous n'avons rien en Europe , qui approche
de la délicateffe de ce cifeau , ni qui foit de
fi bon goût , & d'un deffein fi hardi , que
ces deux figures.
Le
DECEMBRE. 1743.7 2875
Le Château des fept Tours , qui joint ces
murailles du côté de terre ferme , à celles
qui font vers la Propontide , eft la premiére
chofe que l'on apperçoive de Conftantinople.
On le pourroit bien nommer la Baftille
de Stamboul , puifqu'elle a la même origine
& les mêmes ufages que la Baftille de Paris.
C'étoit autrefois , auffi -bien que celle- ci ,
une des portes de la Ville , formée de quatre
grandes Tours. Cette porte fe nommoit fa
porte dorée , parce que les ornemens , qui
Pembelliffoient , étoient dorés , ou parce
que c'étoit par elle que fe montroit la dorure
de Conftantinople , dans les Entrées
des Empereurs & des Ambaffadeurs , qui
fe faifoient ordinairement par cette portes
&c.
Pour bien prendre le deffein en queſtion ,
nous allâmes nous pofter vis-à-vis la porte
dorée , dans un endroit affés écarté , proche
d'un Cimetière de Grecs , & à l'abri de quelques
arbres , près defquels étoit une Chaumiére
, dont le Maître nous prêta gracieufement
une Natte , fur laquelle nous nous
afsîmes, avec une autre Natte , que nous attachâmes
à un arbre , pour nous garantir un
peu du Soleil , & un feau d'eau , qui fervit
à multiplier & à temperer notre vin : car
M. Rofini avoit eu foin de charger un demeftique
, de quoi nous faire faire halte
plus
2876 MERCURE DE FRANCE.
plus d'une fois. Quand il eût achevé fon
deffein , & que nous cûmes repris des forces
par un peu de repos , & après un déjeuner
, dont l'appétit ne fût pas le moindre
mets , nous nous remîmes en marche en
plein midi , le Soleil nous dardant fes
rayons fur la tête , ce qui ne nous empêcha
pas de continuer nos Remarques.
-
De la porte dorée , à la porte actuelle des
fept Tours , nous comptâmes deux Tours à
l'Enceinte d'enhaut, qui font partie des fept
de ce Château . Il n'y en a point à celle d'enbas.
De cette derniére porte à une autre , qui
eft murée , il y a onze Tours à l'Enceinte
fupérieure , & neuf à l'inférieure ; & de la
porte murée à celle de Selivrée , 13. Tours
en haut & 10. en bas. Nous nous détournâmes
là de notre route , pour aller à une
Eglife Grecque , fort ancienne , qui n'en
eft éloignée que d'environ 150. pas ; on
donne indifferemment deux noms à cette
Eglife , celui d'Aiafma Baloucli , qui fignifie
en Grec , l'Eau Ste du Poiffon ; & celui de
Panaïa Baloucli , ou de Nôtre -Dame du Poiffon
, à caufe d'un prétendu Miracle , dont
on nous fit l'Hiftoire.
Au refte , on defcend dans cette Eglife ,
comme dans une Cave , par un Efcalier obfcur
, de trente marches. La voute én eft un
peu
DECEMBRE. 1743. 2877
peu plus élevée que la terre ; elle y reçoit le
jour par une ouverture ronde , qui eft à la
clef. Il y a au bout , en entrant , un Baffin .
que remplit une fource abondante , dont
l'eau eft fort bonae , & qui eft , dit-on ,
pleine de petits Poiffons,
Nous trouvâmes dans cette Eglife , qui
n'eft recommandable que par fa haute antiquité
, & par la dévotion des Grecs , bien
ou mal fondée , beaucoup de ces derniers ,
dont les uns bûvoient de l'eau du Baffin , &
s'en lavoient la tête , le vifage & les mains ,
le tout en riant & parlant haut , comme s'ils
euffent été dans une Halle ; d'autres baifoient
une Image de la Vierge , & d'autres ſe
faifoient dire des Evangiles fur la tête , par
un Papas ou Prêtre Grec , qu'à fon air & à
fon habillement , on auroit pû prendre ailleurs
, plûtôt pour un Palefrenier , que pour
un Prêtre, Il avoit là fon chat qui fe promenoit
familiérement autour de lui en le flatant
, & qui fembloit le féliciter de la pluye
de parats ,, que toutes ces bonnes gens faifoient
tomber dans fon écuelle. M. Rofini ,
plus dévot que nous , baifa l'Image , & donna
fon parat. Pour moi , j'avoue que je fus
fi mal édifié de l'indécence qui regnoit dans
cette Eglife , à commencer par celui qui la
deffert que je bûs un coup d'eau & m'en
allai , fans payer,
1
Comme
2878 MERCURE DE FRANCE.
Comme il faifoit fort chaud , quand nous
fortîmes de ce S. Lieu , n'étant encore alors
qu'environ trois heures après midi , nous allâmes
faire , en regagnant notre route , une
feconde halte dans un Jardin de Grecs ; nous
nous y mîmes à l'abri fous de grands Figuiers
, & fur un Tapis de verdure ; une
Natte nous fervit encore là de table & de
nappe , & nous fondîmes d'un grand courage
fur un Dindon à la daube , & fur une
groffe bouteille de vin , qui nous reftoient ,
& après une heure de ftation , nous Tevinmes
vers la porte de Selivrée , pour continuer
notre tournée .
- De cette porte , à celle de Teni Capi , ou
porte neuve , nous trouvâmes 14. Tours à
l'enceinte d'en-haut , & dix à celle d'en bas.
Il y a prefque à toutes ces derniéres , des
Infcriptions bien confervées , mais qui font
élevées , & qu'on ne pourroit déchiffrer
qu'avec beaucoup de tems & de peine , &
même qu'avec une permiffion , parce qu'il
faudroit entrer dans la fauffe braye , devant
laquelle les Turcs trouveroient peut-être
mauvais de voir des Francs.
De Yeni Capi , à Top Capi , ou porte de
canon , on compte 15. Tours & 12. en bas .
De cette derniére porte , à celle d'Andrinople
, ou ( EdernéCapi ) , il y en a 22. en
haut & 18. en bas . Tout cet efpace de murailles
DECEMBRE . 1743. 2879
railles & de Tours , eft en très - mauvais
état.
De la porte d'Andrinople au Palais de
Conftantin , il y a onze Tours en haut &
quatre en bas. Ce Palais , qui eft fitué dans
F'angle rentrant de la muraille , n'offre rien
de beau , par fes ruines , tant extérieures
qu'intérieures , & donne une fort médiocre
idée de la maniére , dont on bâtiffoit fous
ce grand Empereur ; auffi y a-t'il des gens ,
qui prétendent que ce Bâtiment n'étoit
autrefois qu'une Eglife.
Nous entrâmes dans ce Bâtiment ruiné ,
& moyennant quelques parats , nous parcourûmes
les Lieux , qui font habités par
deux Arméniens , venus de Perfe , il y a
deux ans , aufquels le Grand Seigneur a
donné là un logement , pour y établir une
petite Manufacture de Terre fayencée. Ils
travailloient , entr'autres chofes alors , à des
Carreaux d'un fort joli deffein , de fix pouces
en quarré. Nous leur en demandâmes le
prix. Ils nous dirent qu'ils les vendoient dix
parats piéce au Grand Seigneur , & 40. afpres
aux particuliers ; c'eft-à-dire , cinq fols
de plus de notre Monnoye.
Il y a encore huit ou dix Colomnes de
Marbre , d'Ordre Corinthien , fur pied
dont les chapiteaux ont été enduits de plâtre
, pour en cacher la Sculpture , à la réſerve
2880 MERCURE DE FRANCE .
V
ve de quelques-uns , pour lefquels on n'a
pas pris ce foin ridicule , mais ils font fi peu
proportionnés au fût de la Colomne , &
chargés d'ornemens fi mal exécutés , qu'il
n'y auroit pas grande perte pour les curieux
, quand ils feroient auffi emplâtrés
que les autres. Nous montâmes tout au
haut de ce prétendu Palais , & nous tournâmes
tout autour ; nous y trouvâmes , à la
vérité , un des plus gracieux coups d'oeil ,
qu'il y ait peut-être au Monde. Je me reſfouviens
qu'en entrant dans la Cour , il y a
près de la porte un tronçon de Colomne de
pierre , de plus de deux pieds & demi de
diamétre.
Une des deux Enceintes finit à ce Palais
, appellé des Blaquernes . Il y a enfuite
un retour en angle rentrant avec une Tour ,
au bout duquel la fauffe braye & le follé
finiffent ; puis la muraille forme un angle à
peu près droit , aufli rentrant , enfuite retournant
vers la droite , elle fait un angle
faillant. Cette muraille eft flanquée de trois
Tours ; entre la feconde & la troiſième ,
eft une petite porte murée : on compte enfuite
trois Tours jufqu'à la porte de travers ,
en Turc Aigri Capi , devant laquelle il y a
un bout de fauffe braye.
De cette porte, à une autre petite porte ,
nommée d'Aivan Saraï , qui eſt dans la traverfe
DECEMBRE. 1743. 2881
verfe qui joint les murailles à la Ville , il y
a 19. Tours.
La neuvième de ces Tours eft garnie , à la
hauteur du mur de la Ville , d'une vingtaine
de colomnes faillantes , de 4. à 5. pieds ,
pofées horizontalement , & qui, entre chien
& loup , doivent paroître comme autant de
canons braqués , quoique les Turcs , qui.
ont apparemment bâti ou réparé cette
Tour , ne les ayent ainfi placées qu'à titre
d'ornement.
De cette neuviéme Tour , à un grand retour
, que fait la muraille en angle faillant ,
il y en a fix , & par conféquent de cet angle
à la traverſe d'Aivan Sarai 4. pour faire
notre compte de 19 .
De cette traverfe,à une porte de la Ville ,
auffi nommée d'Aivan Sarai Capi , de mê-.
me que le Fauxbourg , qui y eft joint , il y
a une Tour , & vis-à- vis ' cette porte une ,
Echelle , où nous nous embarquâmes pour
achever notre tour jufques à la pointe du
Serrail , où nous l'avions commencé le
matin.
En faifant cette derniére route nous
comptâmes douze portes . A l'égard des
Tours , nous n'en pûmes pas fçavoir le nombre
jufte , étant , pour la plupart , cachées
par les maifons , devant lefquelles notre
Bâteau paffoit. Quoiqu'il ne foit prefque
II. Vol.
F pas
2882 MERCURE DE FRANCE.
pas poffible de fixer avec préciſion la juſte
diftance d'une porte à l'autre , à caufe des
courans , plus ou moins rapides , fuivant la
route que tient le Bâteau , & du mouvement
inégal des Rameurs , caufé par la rencontre
d'autres Bâteaux , on pourroit cependant
s'en former une idée , par le nombre
des minutes , que mit notre Bâteau à
faire le trajet d'une porte à l'autre , & en
réfumant, toutes ces diftances , faire une
eftimation générale du tems que nous avons
mis à faire le grand tour , dont vous venez
de voir le détail , & en déterminer enfin la
méfure topographique , c'eft auffi ce que
M. Rofini tâcha de faire , mais je ne joindrai
point ici le détail que j'ai de fon operation
, parce que j'allongerois trop ma
Lettre > & que d'ailleurs d'habiles Géographes
, anciens & modernes , nous ont
déja donné une idée du grand circuit de la
Ville de Conftantinople.
Jefuis , Monfieur , &c.
EXTRAIT
DECEMBRE. 1743. 2883
***X* X*X* X*X+3X+ 3X
EXTRAIT d'une Lettre de M. Defro
ches , au fujet de l'Ile de Tenedos , des .
Dardanelles , &c .
L eft aifé , Monfieur , de vous fatisfaire
I ce
vois fçu plûtôt votre penfée , j'aurois fait
préceder ce qui fait aujourd'hui le fujet de
votre curiofité , la Lettre que vous venez
de lire , par rapport à un certain ordre ; cela
ne fait cependant rien au fond de la chofe.
Je n'ai , M. pour vous contenter , qu'à extraire
quelques articles du Journal exact ,
que j'ai tenu de notre Navigation , depuis
le départ de la Rade de Toulon , jufqu'au
mouillage dans le Port de Conftantinople.
Je prendrai même les chofes d'un peu plus
haut , pour vous donner une plus grande
fatisfaction .
Quatre Vaiffeaux du Roi , fçavoir , la Frégate
la Loire , commandée par M. de Marandé
; le Solide , commandé par M. de
Beaucaire , fur lequel étoit embarqué M. le
Vicomte Dandrezel , Ambaffadeur du Roi à
la Porte ; le Touloufe , commandé par M. de
Grandpré , Chef de notre Efcadre ; & la
Veftale,commandée par M. de Brichanteau ,
Fij mi2884
MERCURE DE FRANCE.
mirent à la voile de la Rade de Toulon , le
17. Avril 1724 , Oc.
Le 24. nous moüillâmes aux Iſles Fromeriéres
, où nous reftâmes jufqu'au 3. Mai ,
que nous mînes à la voile pour la Barbarie
.
Le s. nous moüillâmes dans le Port d'Alger
; la Ville falua de 30. coups de canon , à
quoi nous répondîmes par 24. Nous fumes
fort bien reçus des Algériens, en reconnoif-
.fance des fecours que leur ont donné les
François , dans une cruelle famine qui les
afflige depuis trois ans , &c. Je paſſe , M.
ici tout le détail de mon Journal , fur le féjour
de M. l'Ambaffadeur à Alger , & l'heureuſe
exécution des ordres du Roi , & c.
Je paffe auffi fous filence la fuite de notre
voyage de Barbarie , notre moüillage à Tunis
, le 20. Mai ; à la Lampedoufe , le 3 .
Juin ; à Tripoly , le 7. & féjour ; au Milo
dans l'Archipel , le 7. Juillet ; à l'Argentiele
9. à Scio , le 17. & à la pointe de Laruzari
, le 24. le Château de Tenedos nous
reftant au Nord , Nord- eſt.
re ,
En partant de ce moüillage , le 30. Juillet
, nous portâmes au Nord pour paffer entre
Tenedos & la Terre ferme , mais les
vents s'étant mis au N. fort frais , nous fûmes
obligés de moüiller à deux lieuës du
Cap de Troye.
Le
DECEMBRE. 1743 . 2885
Le 9. Août , ayant appareillé vers les trois
heures du matin , nous nous mêmes au vent
de Tenedos , puis nous revirâmes , & nous
portâmes vers l'embouchure du Canal des
Dardanelles , mais les vents nous ayant refufés
, nous moüillâmes vers le Midi au Cap
de Troye , où nous reftâmes plufieurs
jours.
Le 26. nous partîmes de ce Cap de trèsgrand
matin par un affés bon vent , qui
manqua cependant vers les neuf heures ,
comme nous étions à l'entrée du Canal , à
une lieuë feulement des premiers Châteaux ,
nous moüillâmes alors avec toutes nos voiles
, le Château d'Europe nous reftant au
Nord-Eft , celui d'Afie à l'Eft N. E. A midi ,
les vents s'étant mis au S. O. nous continuâmes
notre route , & après bien des peines ,
pour pouvoir réfifter aux courans , nous
moüillâmes vers les fept heures du foir à une
portée de canon du Château d'Afie .
Le 27. après avoir appareillé à 4. heures
du foir , & fait quelque chemin , la nuit
nous obligea de moüiller vers les 8. heures ,
à une lieuë & demie des Dardanelles , où
nous reftâmes jufqu'au 7. de Septembre, que
nous remîmes à la voile à 4. heures du foir ,
mais nous n'avançâmes pas beaucoup , étant
venus moüiller , à l'entrée de la nuit , entre
le Château d'Afie & la Pointe des Barbiers .
Fiij
Per2886
MERCURE DE FRANCE.
Permettez-moi , Monfieur , de revenir au
moüillage dont j'ai déja parlé , & que nous
fîmes à environ trois lieues de Tenedos , à
caufe de quelques circonstances tirées d'un
autre de mes Journaux. Tenedos eft en Europe
, à plus d'une lieuë de la Terre ferme ,
& du Pays appellé autrefois la Troade , en
Afic. Par comparaifon à ce que nous avions
vû depuis notre départ de Toulon , cette
Terre d'Afie nous parût enchantée , & nous
donna grande envie d'y defcendre , pour la
voir, Nous trouvâmes en effet beaucoup de
terres cultivées en grains , en vignes , &
couvertes de beaucoup d'arbres de plufieurs
efpéces , entre autres une efpéce de chê
nes , qui porte un gros fruit à petites poinpointuës
, comme un petit artichaud
plat , ou comme la fleur de la Jombarde. Les
vignes paroiffent y venir dans un affés bon
terrain , mais leurs maîtres n'en ont pas
grand foin ; le raifin eft petit , & n'étoit pas
tes ,
encore mur.
Il y avoit dans une de ces vignes un magnifique
figuier , dont les branches s'étendoient
en rond , & venoient jufqu'à terre ,
formant un couvert en voûte , très-ſpacieux
. M. l'Ambaſſadeur y fit porter un lits,
& y paffa la journée , étant malade auffi de
n'avoir pas pû mettre pied à terre depuis
plus de fix ſemaines , que d'une attaque de
goute
DECEMBRE . 1743. 2887
même
que
goute , qui l'affligeoit depuis quelque tems .
Nous trouvâmes au bord de la Mer , de
petits puits creufés dans le fable : ce qu'il y
a de fingulier , c'eft que cette eau n'eft nullement
faumate , & paroît auffi bonne & la
celle d'un puits profond , qui eft
à 60. ou 80. pas de-là . Comme il eft prefque
impoffible que cette eau , fi elle venoit de la
Mer , pût être auffi douce qu'elle eſt en ſe
filtrant au travers le fable , vû la petite dif
rance d'environ 12. pieds , qu'il y a du bord
de la Mer au premier puits , cela nous fit
conjecturer qu'elle defcend des rochers , &
qu'elle s'imbibe dans le fable, au bord duquel
elle fe conferve dans une terre argileufe.
,
•
Le 28. Août , nos Vaiffeaux étant mouillés
près des Taches blanches , à la Côte d'Afie ,
à une lieuë & demie des Dardanelles , je deſcendis
à terre & vins joindre Mrs les Marquis
d'Argent , & Chevalier de Clairac
qui m'avoient précédés de quelques jours ,
& qui logeoient chés Madame & Mlle
Vanture époufe & fille de Monfieur
Conful François des Dardanelles
, & actuellement à Conftantinople
où il étoit allé accompagner M. l'Abbé de
Biron , beau-frere du Marquis de Bonnac ,
& Milord Garriés. Ces Dames nous comblérent
d'honnêtetés , pendant environ 15 .
jours que nous féjournâmes aux Dardanelles,
Fiiij Nous
Vanture ›
2888 MERCURE DE FRANCE.
Nous allâmes rendre vifite au Difdar , ou
Commandant du Château d'Afie , qui nous
fit beaucoup d'honnêtés ; il offrit la maifon
toute neuve de fon fils pour M. l'Ambaffadeur
, au cas que S. E. fût dans le deffein de
débarquer. On nous fervit enfuite d'excellent
Caffé , des Confitures , & enfin du
Sorbet..
Nous aurions bien fouhaité vifiter le Château
, qui n'eft qu'une enceinte quarrée d'épaiffes
murailles , avec des Tours d'eſpace
en efpace , les unes prefque rondes , les autres
à plufieurs faces , & dans le milieu de
cette Enceinte une groffe Tour quarrée ,
plus élevée que les autres. Tout ce qui regarde
la Mer eft , pour ainfi dire , farci de
canons,dont il y en a de prodigieux ; mais le
Commandant ne permet pas que les étrangers
voyent rien de tout cela. Il n'y a que
femmes qui ont la permiffion d'entrer
dans ce Château.
Il me reste à vous dire , Monfieur , que le
vent étant devenu favorable & notre curiofité
fatisfaite , nous regagnâmes nos Vaiffeaux
, qui ne tarderent pas d'appareiller
& d'arriver en peu de tems dans le Port de
Conftantinople, où nous moüillâmes le 13 .
du mois de Septembre , & où M. l'Ambaffadeur
& le Pavillon François furent falués
par une décharge des canons de la Ville , à
laquelle
DECEMBRE. 1743 . 2889
laquelle les Vaiffeaux du Roi répondirent
par celle de leur artillerie , après avoir arboré
tous leurs Pavillons , flammes & banderoles.
Je ne fçais, Monfieur , fi vous ne trouverez
pas que j'ai paffé un peu trop rapidement
fur le débarquement de M. l'Ambaffadeur
à Alger , à Tunis & à Tripoli ; j'en ai moimême
quelque fcrupule ; j'avois d'abord
craint de trop allonger ma Lettre , mais on.
peut tout concilier. Je vais dans cet efprit
vous donner feulement ici ce qui a fait le
plus d'honneur au nom François dans la
premiére de ces Villes , ce qui a applani en
même-tems toutes les difficultés ; je veux
dire le Difcours de S. E. au Dey d'Alger , à
quoi je joindrar la vifite qu'elle rendit au
Bey de Tunis dans fa maiſon de Plaifance ,
après quoi je croirai , Monfieur , avoir entiérement
fatisfait votre curiofité , fans être
entré dans de grands détails.
L'Audience d'Alger fe paffa dans une longue
Galerie , dans laquelle le Dey & l'Ambaffadeur
defcendirent enfemble , après s'être
d'abord vûs dans un autre appartement.
Le Dey s'afit fur un couflin , pofé fur une
eftrade , qui regne le long de cette galerie .
M. l'Ambaffadeur s'affit devant lui , fe couvrit
, & prononça le Difcours fuivant , toute
la fuite reftant debout,
Fv
TRE'S
2890 MERCURE DE FRANCE.
TRE'S - ILLUSTRE ET MAGNIFIQUE SEIGNEUR
, l'Empereur mon Maître , m'ayant fait
l'honneur de me choisir en qualité de ſon Ambaffadeur
à la Porte Ottomane , pour y aller
relever M. le Marquis de Bonnac , m'avoit ordonné
de prendre ma route par Alger , pour
témoigner defa part à Mehemet Pacha , votre
Prédéceffeur , les fentimens d'amitié & de confidération
, qu'il confervoit pour lui , & pour·
toutes les Puiffances de votre République. Vous
etrouverez les affurances dans la Lettre que
Sa Majefté Impériale lui écrivit , & que M.
Le Comte de Maurepas , Miniftre de la Marine,
a acccompagnée d'une des fiennes , que je
viens vous remettre. Vous verrez , Illuſtre &
Magnifique Seigneur, que j'étois chargé de leur
reiterer les représentations que fon Conful leur
avoit déja faites en differentes occafions fur plufleurs
contraventions aux anciens Traités de
Paix entre la France , & votre République , &
renouvellés depuis avec elle en 1719. par M.
Dufault , en qualité de fon Envoyé Extraordimaire
, dont les fujets de S. M. I. fe plaignoient
de n'avoir pu obtenir encore les fatisfactions ,
qui leur étoient dues & promifes. Je fuis perfuade
, T. 1. & M. S. que vous ne ferez pas
moins porté que votre Prédéceffeur , à répondre
aux bonnes intentions de l'Empereur mon Maî
are, pour le maintien de la Paix , & de la
bonne correspondance entre fes ſujets & ceux de
Volre
DECEMBRE. 1743. 2891
"
votre République , & que vous ne leur refuferez
point la justice qui leur eft dûë. Votre République
peut affes fentir combien il lui feroit
défavantageux de donner à l'Empereur mon
Maître , le moindre lieu de douter qu'elle eût
quelque intention de manquer aux Traités ;
qu'il eft defon devoir & de fon intérêt de concourir
aux difpofitions où il eft d'entretenir une
bonne correspondance avec elle , dont votre
République reçoit tous les jours des marques ,
par les fecours de bled qu'elle tire des Négocians
François , fans lesquels fes fujets depuis
la fterilité des récoltes de deux années entiéres
auroient beaucoupfouffert , & qu'elle ne peur
donner de plus sûres marques de la fincerité de
fes intentions , qu'en ordonnant une prompte réparation
des torts que fesfujets pourroient faire
à ceux de S. M. I.
F'avois remis à un de fes Interprétes ,fervant
près de vous , un Mémoire de Griefs , fur lequel
ils n'avoient pas reçû une fatisfaction entiére
, telle qu'ils devoient l'attendre de la bonne
correfpondance établie entr'eux & les vôtres
, pour l'obfervation des Traités , que l'Empereur
mon Maitre fait exécuter de fa part
très -regulièrement , j'avois été furpris que
vous euffiez refufé de recevoir & de vous faire
lire ce Mémoire ; mais l'Interpréte du Roi le
freur le Noir , que je vous renvoyai hier , pour
vous représenter le mauvais effet que pouvoit
F vj faire
2892 MERCURE DE FRANCE.
faire ce refus fur l'efprit de S. M. I. quand je
lui rendrai compte , me prepara à une réponſe
plus favorable , que vous lui promites , après
Ini avoir dit de donner le Mémoire au Conful ,
que ce dernier auroit à vous repréfenter en effet
le Conful me l'a rapporté ce matin , apoſtillé de
votre main. J'ai vû , T. I. & M. S. que vous
rejettez fur votre Prédéceffeur ce qui a pûmanquer
à l'entiére fatisfaction defdits Griefs , que
vous marquez même que c'est par votre entremife
que vous avez procuré les accommodemens
faits que vous affurez qu'à l'avenir , & pendant
votre Régence , il n'arrivera aucune fem
blable plainte , & qu'enfin vous voulez être ami
des François , commé auparavant.
de
ج ب ن م
que
C'eft fur ces témoignages autentiques que je
fuis entré dans les raifons , qui ne vous permettoient
pas me recevoir en plein Divan , que
vous dites ne pouvoir affembler que pour déclarer
la guerre , on pour faire la paix ,
content des honneurs , que vous êtes convenus
avec le Conful de me rendre à ma defcente à
terre , & chez vous , non encore pratiqués pour
perfonne , pas même pour les Envoyés du Grand
Seigneur ,je me fuis déterminé à vous voir , accompagné
de quelques Officiers de nos Vaiffeaux,
des Gentilshommes , que la curiofité de faire
Le voyage de Conftantinople , a fait embarquer
avec moi. Je vous prie donc , T. I. & M. S.
de vouloir bien avoir égard , à tout ce que l'Interpréte
DECEMBRE . 1743. 2893
terpréte du Roi vous a dit de ma part , & de
donner de fi bons ordres , que l'Empereur mon
Maitre n'ait point de nouveaux sujets de vous
faire porter des plaintes de contreventions que
vous laifferiez impunies vous réiterant au nor
de S. M. I. les affurances des difpofitions où
elle eft de continuer à vivre en bonne intelligence
avec votre République , pour laquelle elle aura
toujours tous les fentimens d'amitié & de confidération
, dont les Traités conclus avec elle ,
& qui feront toujours exécutés très- exactement
de fa part , fontfoi. En mon particulier , je ne
manguerai pas de l'informer de l'envie fincéro
que vous marquez avoir d'y concourir, 1
Après ce Difcours , & après la lecture que
le Dey en fit dans une Traduction toute
preparée, celui-ci répondit le plus obligeam,
ment du monde , facilita , & accorda toutes
chofes , en forte que M. l'Ambaffadeur reçût
une entiére fatisfaction , principalement
pour l'intérêt du Commerce. Il fit préfent
au Dey d'une belle Montre à répétition ,
& d'une autre moins confidérable ,à fon premier
Sécrétaire .
S. E. étant arrivée à Tunis , le 20. Mai ,
elle débarqua le 22. & le lendemain nous
l'accompagnâmes au Bardo , Maiſon de campagne
du Bey de Tunis , à une demie licuë
de la Ville : il fait là fa réfidence ordinaire ,
par un efprit de politique , s'y croyant plus
en
2894 MERCURE DE FRANCE.
en sûreté , à cauſe des caprices de la Milice
, qui n'eft ſouvent que trop fatale à ſes
pareils.
M. l'Ambaffadeur étoit dans un Caroffe
du Bey , fort propre & fort commode . Il
en a deux ou trois pareils , qu'il a fait venir
de Gênes , S. E. étoit fuivie d'environ cent
perfonnes à cheval. Cette fuite étoit compofée
d'Officiers , & de Gardes Marine de
notre Efcadre , des gens de fa maifon , du
Corps de la Nation Françoife , & de plufieurs
Officiers du Bey.
>
Nous arrivâmes au Bardo , vers les huit
heures du matin. Nous trouvâmes le Bey
affis dans un fauteuil , à main droite de la
porte de fon Divan , fur le feuil de laquelle
étoient debout des principaux de fa Cour ;
de l'autre côté de la porté étoit un autre fau
teüil , où fe mit S. E. après avoir falué ,
ayant Meffieurs fes Enfans , & autres perfonnes
diftinguées de fa fuite à fes côtés
affis pareillement fur des fanteüils de velours
à bois,fculptés & dorés . M. l'Ambaſſadeur
ôta fon chapeau , le remit , & parla
pendant un quart d'heure , toujours affis. M.
le Noir , Interpréte du Roi , répéta en Arabe
ce Difcours au Bey , qui en parût fort
content : après quoi M. Pignon dit au ɓey ,
qui entend fortbien l'Italien , quelque cho
fe en cette Langue , & la Cérémonie finit
par
.
DECEMBRE. 1743. 2895
par le Caffé. Enfin les affaires effentielles
furent terminées auffi brièvement qu'à Alger
, & avec un pareil fuccès.
M. l'Ambaffadeur , en venant fe rembarquer
, fut falué par le Fort de la Goulette ,
de treize coups de canon . Le Bey avoit déja
envoyé aux Vaiffeaux vingt- quatre Boeufs
& cent cinquante Moutons , avec une grande
quantité de pain , de légumes , de fruits,
&c.
Nous moüillâmes le troifiéme Juin à la
Lampedoufe , pour y paffer le jour de Pentecôte.
Cette Ifle mérite bien , M. que je
vous en dife quelque chofe . Elle eft firuée
eutre la Sicile , du côté de Tunis , & l'Ifle
de Malte. Prolomée la nomme Lpadufa.
L'Ariofte en fait le Lieu du fameux Combat
d'Agramant , de Gradaffe , & de Sobrin ,
contre Roland, Olivier, & Brandimar . C'eſt
peut-être pour cette raifon que les Mariniers
Italiens appellent une Maiſon ruinée
la Cafa Dorlando.
Lampedoufe , quoique prefque déferte
eft célébre , à cauſe d'une Chapelle dédiée à
la Sainte Vierge , qui fert d'azile à tous les
Efclaves , tant Chrétiens que Turcs , qui
peuvent s'y fauver. Tous les Vaiffeaux qui
y abordent , ce qui arrive affés fouvent ,
y laiffent quelques vivres , quelques habits
, & une fomme d'argent ; les Chrétiens
,
2896 MERCURE DE FRANCE.
tiens , dans une moitié de la Chapelle ,
qui leur eft deftinée , & les Turcs dans l'autre
moitié , qui eft pour eux . On affùre que
quelque Matelot ofe prendre la moindre
chofe , il eft impoffible de faire fortir du
Port le Vaiffeau fur lequel il eft embarqué,
jufqu'à -ce qu'il ait rapporté ce qu'il avoit
pris. Les Aumoniers des Galéres de la Religion
de Malte ont feuls le pouvoir de
prendre fur l'Autel l'argent qui s'y trouve ,
& de le porter enfuite à l'Eglife de Notre-
Dame de Trapani, en Sicile, où l'on a tranfporté
l'Image de la Sainte Vierge , qui étoit
dans la Chapelle de Lampedoufe . C'eft auprès
de cette Ile que la Flote de l'Empereur
Charles-Quint périt par un naufrage ,
en l'année 1551.
ST .
Le trajet n'eft pas long de la Lampedoufe
à Tripoli ; nous féjournâmes quelques jours
à cette derniére Ville , moins par la difficulté
des affaires , que M. l'Ambaffadeur termina
auffi heureuſement qu'il avoit fait à
Tunis & à Alger , qu'à caufe des vents contraires.
Vous fçavez , Monfieur , que Tripoly eft
une des plus anciennes Ville d'Afrique ; les
Géographes Orientaux la placent dans le
Pays de Vag ou Vágiat , qui s'étend entre
l'Egypte & les Déferts de Barca . C'eſt la
Pentapole des Anciens , qui dans le Chriftianifme
,
.
DECEMBRE. 1743 . 2897
tianifme , fut foumife au Patriarche d'Aléléxandrie.
Les cinq Villes de cette Pentapole
, font nommées aujourd'hui dans la Langue
Arabe , Barcah , Faran , Cairouan , ou
Cyrene , Tharabolos Garo , ou Tripoli de
Barbarie , & Affrikiah , Ville qui donne le
nom à la Province d'Afrique , proprement
dite , d'où l'Afrique entiere a tiré fon nom.
La Ville de Tripoly fut prife fur les Chevaliers
de S. Jean de Jérufalem , qui s'y
étoient établis après la Conquête de Rhodes
par Soliman II. Empereur des Turcs , durant
fes plus grandes profpérités.
Nous partîmes de cette Ville le 18. Juin,
& on fe mit en route pour le principal objet
du Voyage , dont vous fçavez à préfent
toute la fuite & le fuccès.
EX
2898 MERCURE DE FRANCE.
+ X+3X+3X+ X+ 3X+ 3X+ X+ 3X
EXTRAIT de la Lettre d'un Ambaſſadeur
de France à Conftantinople , au Roi Louis
XIV. contenant une Relation defon Am²
baffade.
SIRE.
PENDANT les cinq années que j'ai eû
l'honneur de fervir à Conftantinople en
qualité d'Ambaffadeur de V. M. je n'ai eû
pour objet , & n'ai recherché autre chofe
que fa gloire , & l'avantage du Commerce
de fes Sujets. Je n'ai rien épargné pour faire
réüffir l'un & l'autre , & je puis dire qu'encore
que les conjonctures de la guerre de
Candie ayent été délicates , fans compter la
guerre d'Allemagne , & l'Entreprife de Gigery
, en Afrique , qui avoient précédé mon
arrivée à Conftantinople , je n'ai pas laiffe
de me foutenir avec honneur , en faisant
connoître inceffamment aux Miniftres de la
Porte la puiffance & les forces de V.M.mais
comme Elle m'a commandé de lui rendre
compte de ce qui s'eft paffé de plus confidérable
pendant le cours de mon Ambaſſade ,
Elle me permettra de reprendre les chofes
d'un peu plus loin , & de lui repréfenter en
quel état étoit l'Alliance de la France avec
la
DECEMBRE. 1743. 2899
étoit
la Porte , lorfque j'arrivai à Conftantinople.
En 1640. Sultan Ibrahim , âgé de 27. ans,
parvenu à l'Empire , & quoiqu'il fût
un Prince bienfait de fa perfonne , beau de
vifage , & d'une haute taille , il étoit fans
génie , c'eft ce qui le garantit de la mort,
que deux de fes freres fouffrirent , par ordre
du Sultan Amurath, fon prédéceffeur, lequel
, fur la fin de fa vie , avoit cependant
ordonné de le faire mourir , mais ayant été
préfervé , comme l'unique rejetton de la
Famille Ottomane & le feul héritier de
l'Empire , il y parvint après une longue
prifon , durant tous les Regnes d'Ofman &
d'Amurath , fes freres.
La Loi obligeant les Grands Seigneurs de
faire une fois en leur vie le pélerinage de
la Meque & de Médine , ils s'en exemptent
en y envoyant tous les ans des préfens con
fidérables.Il arriva qu'en 1644. Sultan Ibra
him fit partir de Conftantinople pour le
Caire plufieurs voiles , entre lefquelles un
gros Galion , chargé de ſes préfens , avec
quelques Eunuques & de vieilles femmes
de fon Serrail , allant en ce pélerinage , fut
pris vers les Mers de Rhodes , par l'Eſcadre
des Galéres de Malte , lefquelles , après le
combat , allerent moüiller & ſe radouber
en un des Ports de l'Ile de Candie , d'où
étant forties pour conduire ce Galion à Mal2900
MERCURE DE FRANCE.
te , il coula à fond des coups de canon qu'il
avoit reçûs.
Cette nouvelle mit le Grand Seigneur en
une grande colére ; il menaça d'exterminer
tout ce qu'il y avoit de Chrétiens à Conftantinople
, fans excepter les repréfentans
des Monarques & des Princes de la
Chrétienté , parce que , difoit-il, les Galéres
de Malte étoient armées de Soldats & de
Chevaliers de toutes les Nations Chrétiennes.
,
Le premier , qui recourut aux Miniftres
de la Porte , pour détourner l'orage de deffus
fa tête & de fa Nation , fut M. Soranzo,
Ambaffadeur de Venife , qui crut fe bien
défendre, en faisant entendre qu'il n'y avoit
aucun Sujet de fa République Chevalier de
Malte. Ceux d'Angleterre & de Hollande
dirent la même chofe, de forte que tout fembloit
retomber fur feu mon Père, alors Ambaffadeur
de France , lequel auroit été , fans
doute , dans la derniére peine , s'il n'eût eû
l'amitié de Givan , ci-devant Capigi Bachi ,
& alors Grand Vifir , homme de mérite &
de la plus illuftre origine qui fût en Turquie
, étant le feptiéme Grand Vifir de fa
Race, lequel prit fa défenfe & celle de tous
les Chrétiens ; il fit d'ailleurs tourner tout
le reffentiment du Sultan contre Candie ,
quoiqu'il fit publier en même-tems la guerre
contre Malte. L'AmDECEMBRE.
1743. 2901
L'Ambaffadeur de Veniſe n'épargna rien
pour pénetrer fi cette publication n'étoit
point une feinte , & ne cachoit point le
deffein d'une autre entrepriſe contre la République
, mais n'en ayant rien découvert ,
par trop de confiance à ce que lui difoit le
Vifir , il ne profita pas des avis que lui donna
mon Pere , qu'on en vouloit affûrément
à Candie. Ainfi l'Armée Turque étant par-,
tie fur la fin d'Avril de Conftantinople , au
nombre de 80. Galéres & d'autant de Vaiffeaux
, elle alla faire une defcente en cette
Ifle , & prit la Canée en dix jours , fous le
Commandement d'Iffouf , Capitan Pacha ,
que Sultan Ibrahim fit étrangler peu de
jours après fon retour à Conftantinople
efperant profiter par fa mort de grands
trefors qu'il ne trouva pas , & fe pouvoir .
paffer de lui ,pour conquérir le reste de l'Ifle
, où il renvoya d'autres armées , fous dif-.
ferens Généraux.
Sultan Ibrahim s'étoit abandonné à toutes
fortes de vices , & rendu odieux à tous
fes Sujets , tant par fa cruauté , que par les
extortions qu'il faifoit fur eux , pour avoir
de quoi fournir aux exceffives dépenses de
fes plaifirs , prenant fans diftinction le bien
des Mofquées & des Particuliers , de forte
qu'enfin la Milice , mal payée , s'étant foulevée
, le dépofa au mois d'Août de l'année
1648.
2902 MERCURE DE FRANCE.
1648. & le fit étrangler , douze jours après
qu'elle eut mis fur le Trône fon fils aîné
Mehemet IV . âgé feulement de fept ans.
-Sous fon Regne, la guerre de Candie s'eft
faite & continuée jufqu'à la priſe de toute
cette Ifle , fous divers Généraux , entre autres
Deli Uffin , Pacha , eftimé le plus vaillant
Capitaine de l'Empire , lequel fut
étranglé en 1659. par la jaloufie de Kupruli
Mehemet , Pacha , Grand Vifir , Pere de celui
d'aujourd'hui .
J'ai eû l'honneur d'inftruire V. M. par
mes Mémoires , écrits de Conftantinople ,
comment ce Vifir , qui s'étoit rendu maître
de l'efprit du Grand Seigneur , lui avoit
perfuadé que pour être abfolu dans l'Empire
, & pour empêcher à l'avenir la Milice
de fe foulever , il falloit que non-feulement
Sa Hauteffe s'éloignât de Conftantinople ,
mais encore fe défit de tous ceux qui avoient
ofé dépofer fon Pere, & tremper leurs mains
parricides dans fon fang.
Ce Miniſtre , ayant vu le changement &
la mort violente de quantité de Viſirs , fes
prédéceffeurs , fongeoit , en donnant ce
confeil , à fa propte confervation & à perdre
tous fes ennemis; ainfi pour l'exécuter,
& pour avoir occafion de tenir le Grand
Seigneur hors de Conftantinople , où la Milice
a trop de pouvoir , il médita pluſieurs
guerres
DECEMBRE . 1743. 2.903
guerres , & celle de Candie lui paroiffant
difficile à terminer , il fe contenta de l'entretenir,
& d'en faire une nouvelle en Tranfylvanie
, où il alla en perfonne , laiffant le
Grand Seigneur à Andrinople , puis ayant
terminé cette guerre , par la prife de Varadin
, aux dépens du fang des meilleures
troupes & de leurs Officiers , il revint victorieux
auprès du Grand Seigneur , dans le
deffein de recommencer une nouvelle guerre
contre l'Empereur , mais en mourant ,
l'année 1662. il en laiffa le foin à fon fils
Akmet Kupruli , Pacha , qu'il eut le crédit
d'établir & de faire recevoir Grand Vifir
en fa place , quoiqu'il n'eût pas encore trente
ans.
Ce nouveau Miniftre , quoique moins
fanguinaire que fon pere , continuant de
gouverner fur fes inftructions , entreprit la
guerre contre l'Empereur ; il paffa à Bude
avec une armée de Goooo . hommes , affiégea
& prit Neuhaufel en l'année 1663. fit
lever le Siége de Canife , & emporta le Fort
de Serin au commencement de 1664. &
penfant continuer fes progrès , il fe trouva
arrêté par l'armée de l'Empereur , fortifiée
du fecours de fes Alliés , & principalement
des François.
Je ne dis point , SIRE , comment le
Grand Vifir, qui avoit vû le combat de l'au
tre
2904 MERCURE DE FRANCE.
tre côté de la Riviere , effrayé de cette perte
, ne fongeoit qu'à fe retirer , lorfque les
Miniftres de l'Empereur le rechercherent ,
& traiterent avec lui la paix ; mais fa défaite
à S. Godart , par le fecours des François ,
& leur defcente la même année en Barbarie,
où ils prirent Gigery , lui tinrent toûjours
extrêmement au coeur , de forte que lorfqu'en
1665. je fus envoyé Ambaſſadeur à
Conftantinople , je ne m'étonnai pas de voir
tous les Miniftres de la Porte indifpofés contre
la France. Voila , SIRE , l'état des affaires
de France à la Porte , quand au mois
de Novembre de l'année 1665. j'arrivai à
Conftantinople.
Avant que d'entrer dans le détail de ce
qui s'eft paffé pendant mon Ambaſſade , que
V.M. qui n'ignore rien du Gouvernement &
de la Politique de tous les Princes du Monde
, & qui atoûjours protegé la République
de Venife , me permette , s'il lui plaît , de
lui repréfenter que je me fuis confervé à la
Porte l'efpace de cinq années , remplies de
Guerres & d'Exploits Militaires , avec des
Infidéles , fiers & infolens , ennemis furtout
des Chrétiens , & qui étoient perfuadés que
Candie ne leur réfiftoit depuis fi long-tems,
que par les fecours de V. M. que je n'avois
pas feulement les Turcs contre moi , mais
que toutes les Nations étrangeres , jaloufes
de
DECEMBRE . 1743. 2905
de la gloire & des victoires de V. M. travailloient
principalement à ma ruine , &
que l'Efcadre de quatre Vaiffeaux de guerre,
que V. M. avoit envoyée à Conftantinople ,
fous la conduite de M. Dalmeras , pour me
ramener en France , après que ,
fuivant mes
ordres ,j'en aurois demandé & obtenu la permiffion
du Grand Seigneur , ce qui fembloit
devoir produire de bons effets , fit un
voyage fort inutile.
Je n'épargnai cependant rien , SIRE ,
pour réfifter à tant d'obftacles , mais je puis
affurer V.M.que la feule crainte de fes armes,
dont je menaçois les Miniftres de la Porte ,
s'ils ne demeuroient avec moi dans les termes
de l'honnêteté convenable , me fit furmonter
toutes ces difficultés .
Peu de jours après mon arrivée à Conftantinople
, je fis demander audience au Grand
Vifir , car c'est toujours par-là que commencent
tous les Ambaffadeurs ; me l'ayant
accordée, il me reçût avec beaucoup d'indifference
& de fierté , fans fe lever ,felon des
anciennes coûtumes , ayant traité plus civilement
le Comte de Leflé , alors Ambaffadeur
de l'Empereur d'Allemagne. Après les
premiers complimens , il me fit des plaintes
& des reproches fur les chofes dont je
viens de parler ; je me crus obligé de diffimuler
alors , efperant que dans une feconde
II. Vol. G audience
2906 MERCURE DE FRANCE.
audience il en uferoit plus honnêtement ;
je lui fis cependant dire par fon Kyaia , ou
Lieutenant , & par le Grand Chancelier ,
que s'il ne me recevoit de bout , & fans me
faire des reproches , je lui remettrois les
Capitulations & me retirerois en France fur
le même Vaiffeau qui m'avoit amené. Ces
deux Miniftres fubalternes me firent des
excuſes , en difant que j'avois raifon de me
plaindre , & me donnerent parole que le
Vifir me traiteroit tout autrement en une ſeconde
audience .
La lui ayant fait demander, je l'allai voir
en fon Serrail , où je fus reçû dans une an- *
tichambre par le Chancelier , qui me conduifit
quelque tems après dans la Sale où
étoit le Vifir , & le trouvant , comme la
premiére fois affis , fans qu'il fe levât , je
m'affis avec un air d'indignation fur un ta
bouret qui étoit préparé pour moi , fans lui
faire aucun falut , & je commençai par lui
dire que l'Empereur de France m'ayant envoyé
pour renouveller & pour confirmer l'amitié
qui eft entre les deux Empires , je n'avois
pas voulu compter pour une audience
celle que j'avois eûë auparavant , parce que
je n'y avois pas reçû les honneurs dûs à
l'Ambaffadeur du plus grand & du plus
puiffant Monarque de la Chrétienté.
Le Vifir ayant demandé au Drogman ce
que
DECEMBRE. 1743. 2907
-
que je difois , & enfuite pourquoi je ne
voulois pas compter pour une audience
celle que j'avois déja eûë , je répondis que
c'étoit parce que je n'y avois pas été traité
comme il convenoit à la grandeur de la Majefté
Impériale de mon Maître , & que pour
cela je lui déclarois que j'avois ordre de lui
rendre les Capitulations , & dem'en retourneren
France. Là - deffus le Grand Vifir s'étant
mis en colere & ayant dit quelques paroles
peu mefurées , je pris des mains de
mon Drogman les Capitulations , & les
ayant jettées aux pieds du Grand Vifir , je
me levai , & fans le faluer je me retirai dans
l'antichambre , d'où voulant paffer outre, je
fus arrêté.
Auffi-tôt le Vifir fit appeller le Moufti
Vani Efendi, Précepteur du Grand Seigneur,
& le Capitan Pacha , avec lefquels il délibera
de ce qui étoit à faire à mon égard ,
mais ayant été réfolu entre eux, qu'il falloit
en informer le Grand Seigneur , qui étoit à
la Chaffe à vingt lieues de Conftantinople ,
je demeurai dans un des appartemens du
Grand Vifir , jufqu'à ce que la réponſe de
Sa Hauteffe fût venue , & plufieurs Turcs
confidérables s'étant intéreffés en ma caufe ,
j'en fortis trois jours après avec la même
pompe & la même fuite
grande , que je n'y étois entré.
>
Gij
même plus
J'infor2908
MERCURE DE FRANCE.
J'informai alors V. M. de tout ce qui s'étoit
paffép, endant que je reftai chés le Vifir,
de ce que le Capitan Pacha m'avoit fait dire
qu'il me racommoderoit , fi je voulois ,
avec ce Miniftre, & qu'enfin après plusieurs
allées & venues , ayant été convenu que les
deux audiences précédentes feroient oubliées
, que j'étois libre de fortir & de m'en
retourner , quand je voudrois , au Palais de
V. M. à Pera , avec priere de ne rien mander
à l'Empereur de France de tout ce qui
s'étoit paffé ; je voulus encore attendre juſqu'au
lendemain , afin qu'ayant le tems d'a
vertir mes amis & la Nation, mon retour fe
fît avec plus de dignité.
Je ne fus pas plûtôt arrivé au Palais de
France , que l'Ambaffadeur d'Angleterre
m'envoya faire compliment , & me fit dire
que n'ayant pas été mieux reçû que moi à
fa premiere audience , il prétendoit à l'avenir
profiter de ma fermeté & de ma réfolution
.
Le jour ayant été arrêté , comme pour
une première audience avec le Vifir , au 17 .
Janvier 1666. j'y allai accompagné de cent
perfonnes à cheval.Le Grand Seigneur ayant
voulu me voir paffer d'un certain endroit
de fon Serrail , le Vifir , qui étoit avec lui
le quitta pour fe rendre dans le fien , où
étant entré dans une chambre , il vint audevant
DECEMBRE . 1743. 2909
devant de moi avec un vifage riant , me faluant
& me tendant la main. Je répondis à
fes civilités , & je le complimentai , comme
fi je ne l'euffe pas encore vû ; l'audience fe
paffa fort bien , & avec beaucoup d'honnêtetés
de fa part , ainfi qu'à l'égard de la Nobleffe
qui m'accompagnoit , m'ayant regalé,
outre le Caffé , le Sorbet & les Parfums , de
vingt-quatre Veſtes, que je fis diſtribuer aux
Gentilshommes de ma fuite.
Le 2. Fevrier,j'allai à l'audience du Grand
Seigneur , laquelle fe paffa avec toute la
pompe imaginable ; j'obtins même que huit
Gentilshommes François entreroient avec
moi , & qu'ils dîneroient avec les Vifirs ,
quoique les Ambalfadeurs précedens n'y en
euffent pû faire entrer que quatre ou cinq.
Peu de jours après , étant tombé malade ,
je ne pus voir le Grand Vifir , lorfqu'il partit
pour Andrinople , où ayant laiffé le
Grand Seigneur , il paffa en Candie ; par
furcroît de chagrin , après m'être rendu à
Andrinople , pour traiter du renouvellement
des Capitulations , & de l'établiffement
du Commerce des Indes par la Mer
Rouge , après plufieurs conférences avec le
Caïmacan , & les difficultés qu'il m'allégua
fur quelques articles de ces deux points , il
me remit au retour du Vifir , deforte que je
fus obligé de revenir à Conftantinople , fans
avoir rien conclu . G iij
•
Tous
1910 MERCURE DE FRANCE.
Tous les avis de la Chrétienté , autant
que la voix publique , m'ayant bientôt appris
les victoires & les conquêtes deV.M.
en Flandres , durant toute la Campagne de
1667. j'en fis faire pendant trois jours des
réjouiffances publiques , & de la maniére
que la chofe fut exécutée , elle ne furprit
pas moins par fon éclat que par fa nouveauté
. Je tins table ouverte pour tous les Francs,
( fous ce nom font compris les François ,
Anglois, Italiens & Hollandois , que j'avois
invités , ) & auffi pour les Grecs ; mais d'avoir
fait tirer en un jour 2000. coups de canon
, c'est ce qu'aucun Ambaffadeur , avant
moi , n'avoit encore entrepris.
Sur la fin de l'année 1668. ayant reçû les
ordres de V. M. touchant mon rappel , &
le renouvellement des Capitulations , fi j'en
étois recherché , je donnai auffi-tôt avis de
ce rappel au Caïmacan de Conftantinople ,
afin de m'obtenir du Grand Seigneur , qui
étoit alors à Lariffa , en Theffalie , la permiffion
de m'en retourner en France fur les
Vaiffeaux de V. M. que j'attendois , & lui
ayant parlé publiquement dans les termes
convenables , il me demanda s'il venoit un
autre Ambaffadeur en ma place , je lui répondis
que non, & que V. M. m'avoit commandé
de laiffer un de mes Sécretaires ou
un Marchand François pour Réfident . Il me
pria
DECEMBRE. 1743. 2911
pria enfuite de lui déclarer les motifs de
mon rappel , ce qui fe fit en une audience
particulière , où n'étant reſté
que trois perfonne
je lui dis tout ce que j'avois préparé
fur ce fujet , fuivant mes inftructions ,
ou plutôt les ordres de V. M.
Le Caimacan paroiffant s'intereffer dans
la juftice de mes griefs , me promit d'en
donner part au Caïmacan de la Porte , auquel
il me fit enfuite prier d'écrire , de lui
mander les mêmes chofes que je lui avois
dites , & d'envoyer à la Porte un de mes
Drogmans , qu'il feroit accompagner d'un
exprès de fa part. La réponſe du Caïmacan
de la Porte fut, qu'il en donneroit avis
au Grand Vifir, qui étoit en Candie, & qu'il
me feroit fçavoir fa réponſe.
Cependant M. Dalmeras étant arrivé au
commencement de l'année 1669. à Conftantiople
avec quatre Vaiffeaux de guerre de
V. M. il prit tant d'ombrages & d'allarmes ,
& me preffa tellement pour le départ , que
cette Eſcadre, fi confidérable, & qui donnoit
à penfer aux Turcs , ne produifit pas tous
les bons effets qu'on en pouvoit attendre
, néanmoins ayant reçu un ordre du
Grand Seigneur de l'aller trouver à Lariſſa,
je me crus obligé de le faire , les ordres de
V. M. portant de demander mon congé , &
me donnant pouvoir de renouveller les Ca-
G iiij pitulations,
1912 MERCURE DE FRANCE.
fort
pitulations , fi j'en étois recherché . J'y arrivai
au commencement d'Avril , & j'y fus
reçû auffi-bien que l'ait jamais été Ambaſſadeur
, le Caïmacan ayant envoyé
beau cheval , avec trente Officiers des prinpaux
de fa Maifon , à deux lieuës au-devant
de moi , lefquels me firent eſcorte , & me
conduifirent à une Maifon fort propre, qu'il
m'avoit fait préparer , me faifant faire d'autres
civilités après mon arrivée , & régaler
de plufieurs fortes de rafraîchiffemens.
Je fupplie très- humblement V. M. de me
permettre de lui dire que je n'avois autre
deffein en allant à Lariffa , que de tâcher
d'obtenir la permiffion de m'en revenir en
France , pour obéir aux ordres de V. M.
inais voyant que l'on me recherchoit pour le
renouvellement des Capitulations , & que
le Grand Seigneur fouhaitoit que je reftaffe
auprès de lui , me promettant de le faire
trouver bon à V. M. en lui envoyant un Ambaffadeur
, ce qui ne s'étoit point encore vû
depuis l'établiffement du Commerce entre
les deux Empires, je me perfuadai que V.M.
n'approuveroit pas que je priffe , pour ainfi
dire , la fuite , contre la volonté du Grand
Seigneur , puifque , quand même j'aurois
voulu me dérober , j'étois fort obfervé des
Turcs à Lariffa , & qu'en y allant on m'avoit
donné trois Chaoux , pour m'accompagner
,
DECEMBRE . 1743. 2913
gner , quoique , pour l'ordinaire , on n'en
donne qu'un.
Voyant donc la Porte dans la réſolution
d'envoyer un Ambaſſadeur à V. M. je voulus
découvrir fi les Turcs efperoient bientôt
fe rendre maîtres de la Capitale de Candie,
& en ayant parlé au Caïmacan, il me fit comprendre
qu'on étoit hors d'efperance de la
pouvoir prendre fi tôt , ajoûtant qu'il étoit
arrivé un Ambaſſadeur de la République de
Venife , qui avoit offert Graboufi , Spinalonga
& la Sude , l'Ile de Tines , Cliffa , &
d'autres Places en Terre ferme , les frais de
la guerre , & 5oooo . écus par an de tribut ,
pour conferver la Ville de Candie & la tenir
de l'Empire Ottoman , mais que le Grand
Seigneur , par un motif d'honneur , ne vouloit
( difoit-il ) autre chofe que ce morceau
de roche qu'il attaquoit depuis 24. ans. Je
répondis que le Grand Seigneur , fant intereffer
fon honneur , pourroit avoir des confidérations
particulières pour les amis , fur
tout pour l'Empereur de France , en faveur
des Vénitiens. Alors le Caïmacan me dit , fi
l'Empereur de France nous faifoit céder ce
morceau de roche , outre la reconnoiffance
que le Grand Seigneur & tout l'Empire
en auroient éternellement à S. M. une pareille
grace ne s'effaceroit jamais de la mémoire
des Mufulmans. Ces paroles pronon-
G.v cées
2914 MERCURE DE FRANCE.
cées avec chaleur , me firent connoître que
fi la guerre de Candie eût duré encore
quelque tems, V. M. en auroit été l'arbitre.
Il est vrai , SIRE , que l'on peut m'objecter
, que le nom d'Ambaffadeur ne s'eft
point trouvé dans les lettres de Soliman
Aga, envoyé de la Porte à V. M. il eft pourtant
certain qu'il me fut donné & nommé
pour Ambaffadeur , qu'il partit de Lariffa
avec cette qualité, & qu'ily reçût du Grand
Seigneur la Vefte & le Sabre qu'il a coûtume
de donner à fes Ambaffadeurs , & même,
que lorfque Soliman Aga arriva à Napoly
de Romanie , pour s'y embarquer pour la
France , il y fut falué du canon par la Fortereffe
, ce qui ne fe pratique que pour les
perfonnes qui ont caractére . Mais voici ce
qui a pû faire changer les titres , les inftructions
, & peut-être même les dépêches de
l'Ambaffadeur Turc.
La premiere chofe que me fit dire M.Dalmeras
, arrivant à Conftantinople , fut que
fi dans quatre jours je ne lui faifois donner
mille quintaux de bifcuit , il partiroit fans
Paffeport de la Porte , pour mettre en fûreté
les Vaiffeaux de V. M. qu'il avoit l'honneur
de commander,
Cette demande me fembla trop précipitée,
pour en faire parler fur l'heure au Caïmacan
; je ne laiſſai pas de trouver le moyen
de
DECEMBRE. 1743. 2915
de lui faire avoir du bifcuit & toutes les autres
chofes qui lui étoient néceffaires , mais
comme j'apprenois de fa part & par ſes Officiers
, qu'il étoit extrêmement inquiet &
prenoit des ombrages fur les difcours de
quelques François étourdis , & de plufieurs
Renégats , qui ne bougeoient de fon bord ,
qui lui faifoient accroire que l'on avoit difpofé
dés canons à la pointe du Serrail contre
fes Vaiffeaux , & que l'on préparoit des
Bâtimens Turcs pour le venir attaquer , je
Fallai trouver moi- même , pour effayer de
le détromper , & de lui faire comprendre
qu'au lieu de craindre il devoit fe croire
en toute fûreté ; que les Turcs n'étoient pas
en état de lui faire du mal , ni dans le deffein
de lui donner aucun ombrage , qu'au
contraire ils appréhendoient qu'il ne fût
venu pour mettre le feu dans Conftantinople
, & qu'il falloit fortifier leurs craintes ,
au moins par les apparences d'une généreufe
réfolution , jufqu'à ce que j'euffe reçû la
permiffion que j'attendois tous les jours de
la Porte pour mon départ .
Deux jours après , il me preffa d'y renvoyer
, & ayant fait partir un de mes Drogmans
pour ce fujet , les ordres me vinrent
par un courier exprès de la part du Grand
Seigneur , de l'aller trouver à Lariffa. J'en
allai communiquer avec M. Dalmeras , qui
G vj
me
2916 MERCURE DE FRANCE.
me déclara qu'au moment que je partirois
pour Lariffa, il mettroit à la voile , pour retourner
en France . Je lui repréfentai que je
croyois abfolument néceffaire pour le fervice
de V. M. & le bien du Commerce de
fes Sujets , qu'il attendît mon retour , &
voyant qu'il perfiftoit toûjours à vouloir
s'en aller , j'y confentis , pourvû qu'il voulût
bien me déclarer par écrit , que nonobftant
toutes mes raifons , il auroit jugé à
propos de partir , fans même attendre de
mes nouvelles ; mais comme je fis apporter
de l'encre & du papier , il changea
de fentiment , & me donna fa parole de
m'attendre , ou de mes nouvelles , jufqu'au
terme de quarante jours , après lefquels il
partiroit , fans refter un moment davantage,
& il me donna M. de Beaujeu , Major de fon
Efcadre , pour m'accompagner.
Etant arrivé à Lariffa , le Caïmacan me
propofa le renouvellement des Capitulations
, & l'envoi d'un Ambaffadeur , qui
partiroit fur les Vaiffeaux de V. M. alors
dans le Port de Conftantinople , auffi-tôt
qu'il auroit expedié un courier au Grand
Vifir à Candie , & reçû fa réponſe.
Cependant , comme il falloit néceſſairement
faire partir de Conftantinople M. Dalmeras
, de crainte qu'il ne mît à la voile ,
comme il me l'avoit protefté,je repréfentai au
Caïmacan,
DECEMBRE. 1743. 2917
Caïmacan , que le Grand Seigneur voulant
envoyer un Ambaſſadeur à V. M. il lui ſeroit
plus facile de s'embarquer à Wole , qui
n'étoit éloigné de Lariffa que d'une demie
journée , que d'aller chercher des Vaiffeaux
à Conftantinople. Le Caïmacan me fit réponfe
qu'il en feroit la propofition au Grand
Seigneur, & S. H. l'ayant approuvée , il me
fit expedier des Paffeports tout-à-fait honorables
, & dans la meilleure forme , afin que
M. Dalmeras venant à Wole , reçût toute
forte de courtoifie , de rafraîchiffemens &
de bons traitemens , tant à Conftantinople,
que par tous les Ports du Grand Seigneur
où il pourroit toucher.
Je fis partir auffi- tôt M. le Major en pofte,
avec ces . Paffeports , & deux jours après fon
arrivée à Conftantinople, M. Dalmeras mit
à la voile, pour fe rendre à Wole , où il arriva
en 6. ou 7. jours . Le Major me vint rejoindre,
de fa part à Lariffa, & me dit que M. Dalmeras
étoit , à la vérité, dans un beau Port, mais
qu'il lui manquoit du vin & du bois ; je lui
répondis que j'étois furpris que M. Dalmeras
pût manquer de rien , puifqu'en vertu des
Paffeports du Grand Seigneur , il auroit pû
prendre toutes les chofes néceffaires ,à Conftantinople
même , ou à Galipoly, proche les ,
Châteaux , mais M. le Major me repartit que,
l'appréhenſion où étoit M. Dalmeras d'un
contre2918
MERCURE DE FRANCE.
contre-ordre de la Porte , l'avoit obligé de
ne fonger à autre chofe que de fortir au
plus vite des Dardanelles.
Le Réſident d'Allemagne étoit à Lariffa ;
les Anglois , les Hollandois , les Génois &
les Vénitiens y avoient des Drogmans , qui
fe joignirent tous , pour empêcher l'envoi
d'un Ambaffadeur à V. M. j'en avois entretenu
le Caïmacan , en lui repréfentant que
toutes les Nations étrangeres , qui étoient à
la Porte , n'avoient autre deffein que d'effayer
par tous moyens de mettre de la divifion
entre V. M. & le Grand Seigneur ; il
m'avoit répondu que je ne devois pas m'en
mettre en peine , & que la Porte étoit bien
informée que tous les Miniftres Etrangers
feroient leurs efforts pour nous broüiller ,
& qu'il avoit maltraité quelques Drogmans ,
avoient ofé lui parler contre l'envoi
qui
d'un Ambaffadeur à V. M.
Cette brigue , voyant qu'elle ne pouvoit
rien avancer à la Porte , gagna des gens par
argent , pour perfuader à M. de Beaujeu ,
Major de l'Efcadre de M. Dalmeras , que le
Grand Seigneur , qui devoit aller à la Fortereffe
de Wole , pour voir les Vaiffeaux de
V. M. avoit ordonné à fon armée navale ,
de fe rendre dans le Port de Wole , pour
les attaquer & les prendre ; je ne fçus point
que l'on eût dit cette fauffeté à M.le Major ,
саг
DECEMBRE . 1743. 1919
car il ne m'en parla pas , & s'en étant retourné
trouver M. Dalmeras avec une de
mes lettres , par laquelle je le priois d'attendre
encore huit ou dix jours àWole , jufqu'à
ce que la réponſe du Grand Vifir fût
venue de Candie , laquelle pouvoit arriver
à tous momens ; fans avoir égard à ma priere
, aufli-tôt que M. le Major lui eût dit que
Le Grand Seigneur avoit mandé fon armée
pour le venir attaquer , il mit à la voile fans
m'écrire , me faifant dire feulement par un
de mes Drogmans , qu'il étoit obligé de fortir
de Wole , mais qu'il ne partiroit pas pour
France , fans m'en donner avis auparavant.
Je demeurai donc à Lariffa , fans pouvoir
pénétrer quelles raiſons M. Dalmeras avoit
eû d'abandonner Wole fi précipitamment ,
& fans fçavoir ouje lui pourrois donner de
mes nouvelles , fi les réponſes du Grand
Vifir arrivoient de Candie , avant qu'il
m'eût donné des fiennes .
Ce procedé de M. Dalmeras étoit , ſans
qu'il en fçut rien , felon les intentions de
ceux qui travailloient à empêcher l'envoi
d'un Ambaffadeur à V. M. car , fi pendanɛ
28. jours que je reftai fans nouvelles de M.
Dalmeras , les réponſes du Grand Vifir fuffent
venues de Candie , il eft fans aucun
doute , que je me ferois trouvé fort embarraffé
, & que la Porte auroit eû un jufte fu
jet de changer fes réfolutions. En2920
MERCURE DE FRANCE.
Enfin , après 28. jours d'attente , je reçûs
uue lettre de M. Dalmeras , écrite à la Rade
de l'Argentière , du 17. Mai , par laquelle
il me mandoit qu'une néceffité indifpenfable
lui avoit fait fortir de Wole les Vaiffeaux
de V. M. pour les empêcher de périr , étant
même perfuadé que la Porte n'étoit pas réfoluë
d'envoyer un Ambaſſadeur en France
avant le fuccès de Candie ; qu'il avoit été
averti par une voye bien affurée , que le
Grand Seigneur feroit dans peu de jours à
Wole , & qu'il y avoit mandé par des couriers
exprés fon armée navale , fes Galéres
& fes Vaiffeaux ; que ceux de V. M. n'auroient
pû faire là qu'une mauvaife & dangereufe
figure , & qu'il auroit été coupable s'il
s'y étoit expofé ; qu'il ne s'agiffoit plus de
me porter en France , puifque le Grand Scigneur
s'étoit expliqué au contraire , que cependant
il vouloit bien encore ne pas paffer
outre , & demeurer jufqu'au 15. du mois de
Juin à Cerigo ou à Milo , tantôt à l'un , tantôt
à l'autre , quoique perfuadé que cela ſeroit
inutile , fi je lui faifois fçavoir que cet
Ambaffadeur Turc étoit tout prêt à partir
dans ce tems- là , mais qu'il falloit qu'il s'avançât
pour le moins jufqu'à Napoly de
Romanie , s'il ne pouvoit venir à Malvoifie
, & qu'il iroit le prendre dans cet endroit
, s'il étoit affuré de ma part qu'il y fùr
arriDECEMBRE.
1743. 2921
arrivé ; mais que fi cela tiroit en plus grande
longueur , comme il n'en doutoit pas ,
ne pouvoit refter feulement un jour de plus ,
& qu'il feroit route pour la France .
il
Tout le monde fçavoit , SIRE , que l'armée
navale du Grand Seigneur , compofée
feulement de Galéres , étoit affés occupée à
faire paffer des fecours en Candie, & qu'elle
n'étoit pas en état de recevoir des ordres , &
d'aller en huit jours à Wole , pour attaquer
les quatre Vaiffeaux de V. M.'
Perfonne d'ailleurs n'ignore que le Marquis
de Centurion combattit avec un feul
Vaiffeau contre le Capitan Pacha , qui commandoit
80. Galéres : les Chevaliers d'Hocquincourt
& de Temericourt ont fait la
même chofe ; & M. Dalmeras , fur le faux
avis d'une armée navale imaginaire , juge à
propos de fe retirer avec quatre Vaiffeaux
de guerre.
Les réponſes du Grand Vifir étant arrivées
de Candie , dans le tems précis que je reçûs
la lettre de M. Dalmeras , écrite de l'Argentière
, je preffai fi fort le Caïmacan , que
I'Ambaffadeur Turc fe rendit à Napoly de
Romanie le 17. Juin , fans qu'il eût le tems
de fe mettre en équipage ; cependant M.
Dalmeras alla joindre M. le Duc de Beaufort
, qui le ména avec lui à Candie , & la
petite Frégate de M. Dalmeras fût envoyée
par
2922 MERCURE DE FRANCE.
par lui , pour venir prendre Soliman Aga , à
Napoly de Romanie , où elle arriva le 19.
Juin , avec ordre de le recevoir s'il y étoit
ou de ne l'y attendre qu'un jour feulement ,
s'il n'y étoit pas.
L'Ambaffadeur Turc s'embarqua donc fur
cette Frégate , commandée par le Capitaine
Champagne , qui fe retira à la Cale S. Nicolas,
derrière Cerigo , où il demeura près d'un
mois , en y attendant M. Dalmeras ou fes
ordres ; cependant Soliman Aga fe plaignit
de ce qu'on le retenoit fi long-tems dans un
Port des Vénitiens , ennemis de fon Maître
, dequoi on me fit enfuite des plaintes.
V. M. a été informée de la derniére expédition
de Candie , après laquelle M. Dalmeras
retourna joindre fa Frégate à la Cale
S. Nicolas , & prit fur fon bord l'Ambaſſa- .
deur Turc.
Pour moi , étant parti de Lariffa , le 17 .
Juin 1669. j'arrivai à Conftantinople le 9 .
Juillet , & le 23. Octobre de la même année
, ma femme reçût par un Vaiffeau Marchand
du Capitaine Charpuis de Marfeille,
un paquet de M. Dalmeras , écrit à la Cale
S. Nicolas , en date du 13. Juillet , dans lequel
étoient les ordres de V. M. pour elle &
pour moi , datés du 15. Avril , pour que
nous euffions à nous embarquer fur les Vaiffeaux
qu'il commandoit , fi la choſe étoit
facile ,
DECEMBRE . 1743. 2923
facile , & au cas que j'en fuffe empêché par
les Turcs , de dépofer à l'inftant le caractére
d'Ambaffadeur.
V. M. voit à préfent que nous n'étions
pas en état , ma femme & moi , de nous em→
barquer fur les Vaiffeaux de M. Dalmeras ,
puifque ces Vaiffeaux étoient de retour en
France , avant que nous en euffions reçû le
commandement, & que quand même j'euffe
voulu me retirer , j'en aurois été empêché
par les Turcs, qui m'obfervoient : je ne crus
pas auffi devoir dépofer le caractére d'Ambaffadeur
, les chofes ayant changé de face
par l'envoi d'un Ambaffadeur à V. M. on
m'avoit d'ailleurs traité , & on continuoit
de me traiter très-favorablement.
Voilà , SIRE , la vérité des chofes , furquoi
je fupplie très-humblement V. M. de
confiderer dans combien de peines & d'em→
barras je me fuis trouvé , car outre ces contradictions
, les Miniftres Etrangers , qui
étoient à la Porte , jaloux de la gloire & des
profpérités de V. M. effayoient de me ſufciter
par tous moyens de méchantes affaires ,
defquelles je fuis cependant forti affés heureufement
, en faifant redouter continuellement
aux Turcs , la puiffance & les armes
de V. M.
Cependant les derniers ordres de V. M.
touchant mon retour , m'ayant été rendus
vers
2924 MERCURE DE FRANCE.
vers la fin d'Octobre dernier , par › par M. de
Nointel , nous en donnâmes auffi- tôt avis à
la Porte , qui étoit à Andrinople , afin d'obtenir
, fuivant la coûtume , un Paffeport du
Grand Seigneur pour moi & pour les quatre
Vaiffeaux , commandés par M. d'Aplemont.
J'informai M. de Nointel , mon Succeffeur
, de l'état général & particulier de toutes
les affaires , que je lui avois remiſes dès
le moment de fon arrivée , & le Paffeport
étant arrivé , je m'embarquai le 7. Décem
bre , & nous fîmes voile le 9. Etant proche
de l'Ile de Marmara,nous apprîmes par une
Barque Françoife , qui avoit paffé la veille
aux Châteaux ou Dardanelles , qu'il y avoit
ordre de nous empêcher le paffage ; on tînt
là-deffus confeil , où j'affiftai avec Mrs les
Capitaines , mais comme nous n'avions pas
avec nous le Paffeport , que M. de Nointel
avoit envoyé devant aux Châteaux par un
Drogman , nous remîmes la délibération ,
jufqu'à ce que nous fuffions plus près des
Châteaux , pour apprendre ce qu'on nous
diroit , & ce que contenoit le Paffeport , lequel
ne fe trouvant pas convenable à la dignité
des Vailleaux de V. M. il fût trouvé
bon que j'écrirois , & que j'envoyerois un
exprès au Grand Vifir à Andrinople , pour
en avoir un en meilleure forme.
Je
DECEMBRE. 1743. 2928
Je ne dois pas diffimuler à V. M. que l'ordre
qu'avoient les Commandans des Châteaux
, de ne pas nous laiffer paffer , étoit
prétexté à l'occafion de deux Efclaves , qu'on
difoit s'être fauvés à Conftantinople fur les
Vaiffeaux de V. M. mais comme M. de Nointel
les étoit venu demander aux Capitaines ,
qui lui avoient répondu qu'ils ne les avoient
point , je fus obligé d'écrire la même choſe
au Grand Vifir , ajoûtant que les Capitaines
de V. M. fe plaignoient de ce que quelquesuns
de leurs gens avoient été retenus & obligés
par force , de fe faire Mahométans à
Conftantinople : c'étoit la vérité , ce qui
avoit donné occafion aux Capitaines d'ufer
d'une efpéce de repréfailles , & de donner
retraite à M. le Chevalier de Beaujeu , qui
s'étoit fauvé des fept Tours , & à 80. ou 90 .
autres Efclaves François , & Chrétiens de
toutes fortes de Nations , aufquels V. M. a
eû enfaite la bonté de donner & de confirmer
la liberté , après l'arrivée des Vaiffeaux
à Toulon.
Le Grand Vifir m'envoya cependant un
Paffeport , tel que je le fouhaitois , me faifant
écrire & faire des civilités de fa part
par fon Kiaya , ou Lieutenant.
Les Commandans des Châteaux témoignerent
beaucoup de joie de ce nouveau
Paffeport , quand on le leur porta
{
de ma
part ,
2926 MERCURE DE FRANCE.
part , & on convint avec eux du falut , qui
feroit rendu coup pour coup. M. d'Aplemont
ayant tiré fept coups du Vaiffeau la
Princeffe , pour faluer les deux Fortereifes ,
elles en tirerent onze , tant pour rendre le
falut à la Princeffe , qu'à la perfonne de
l'Ambaffadeur de V. M.
Tous mes foins & toute mon application,
pendant le cours de mon Ambaffade , n'ont
été autres , SIRE , que pour la gloire de
V. M. & pour le bien du Commerce de fes
Sujets , cependant fi j'avois été affés malheureux
, pour faire quelque chofe , qui eût
pû déplaire à V. M. je la fuplierois trèshumblement
de me le pardonner , & de confiderer
que m'étant trouvé dans des conjonctures
très - difficiles , & dans un Pays
éloigné de la France , je n'ai pû recevoir ,
comme je l'aurois voulu , les lumiéres ni
les ordres de V. M. qui m'auroient été trèsnéceffaires
dans plufieurs rencontres , l'unique
motif de mes actions , SIRE , n'ayant
jamais éré que de bien & fidélement fervir
V. M. & ce fera encore le même efprit qui
me fera agir tout le refte de ma vie , comme
ayant l'honneur d'être , SIRE , de V.
M. &c.
REDECEMBRE
. 1743. 2927
REMARQUES fur cette lettre.
Ette lettre , qui eft d'une grande éten-
Cdue ,& dont par cette railon, on n'a pu
donner ici que l'Extrait , a déja été imprimée
dans toute fa longueur , dans le Î V.
Tome du Livre , intitulé : CONTINUATION
des Mémoires de Litterature , & d'Hiftoire
de M. de Salengre , vol . in - 12 . A Paris ,
chés Simart , 1727. avec Approbation &
privilége du Roi . Après la Lettre imprimée
, fuit cette Note de l'Editeur.
» Cette Relation d'une Ambaffade de
» France à Conftantinople , eft de M. DE LA
» HAYE-VENTELET , le fils , depuis Envoyé
» Extraordinaire en Baviére , & Ambaffa-
»deur à Venife , mort fort âgé depuis quel
ques années. Son Pere avoit été revêtu du
même caractére à la Porte , pendant plus
de 25. ans. EXTRAIT des Mémoires Manufcrits
de M. ALEXANDRE LE ROY , Cenfeur
Royal.
20
En voilà, fans doute , affés pour conftater
la vérité de cette Piéce , laquelle fe manifeftera
d'ailleurs à tous ceux qui fçavent un
peu l'Histoire de ce tems-là , fur-tout par
rapport aux circonftances difficiles & facheufes
, dans lesquelles fe trouva M. de la
Haye ,
2928 MERCURE DE FRANCE.
Haye , prefque durant tout le tems de fon
Ambaffade. Les perfonnes inftruites , & celles
en particulier, qui ne penfent pas comme
le Vulgaire , n'ignorent pas combien de fables
& d'abfurdités furent débitées en
France même , & par toute l'Europe , à l'occafion
de l'incident , qui acheva de brouiller
notre Ambaffadeur avec le G. Vifir Achmet
Kupruli , incident dont il eft parlé dans cette
lettre. Ces fables & ces abfurdités fe trouvent
encore aujourd'hui répandues dans
plufieurs Ecrits imprimés , & on voit des
gens , d'ailleurs fenfés , y ajoûter quelque
créance.
Il étoit donc de l'intérêt de la vérité , &
de la gloire de la Nation , que la Relation
de M. de la Haye fût rendue publique. Il y
a lieu de s'étonner qu'elle l'ait été fi tard ,
& encore dans un lieu , où elle ſe trouve en
quelque façon déplacée : l'Extrait , que
nous en donnons ici , eft au contraire , d'autant
plus à fa place , que nous avons déja
parlé de l'Ambaffade de M. de la Haye , dans
la premiére partie de cette Hiftoire , fans
pouvoir alors nous étendre davantage , faute
d'une plus ample inftruction fur ce fujet.
Il y a au reste dans cette Relation , cere
taines chofes fur lefquelles l'Ambaffadeur
paffe légèrement , foit qu'elles ne regardent
pas fon objet principal , foit qu'elles fuffent
déja
DECEMBRE. 1743. 2929
déja écrites dans les Mémoires particuliers ,
qui accompagnoient les Dépêches journaliéres
de ce Miniftre.
Tel eft le Narré fuccinct de M. D. L. H.
fur une Affaire des plus férieufes & des plus
délicates qui puiffe arriver , & qui arriva
en effet à Conftantinople , à l'occafion des
Vaiffeaux du Roi, qui étoient dans le Port de
cette Ville , fur lefquels un nombre confidérable
d'Eſclaves François , & d'autres Nations
Chrétiennes , s'étoient fauvés , & en
particulier un Chevalier de Malte de diftinction
, qui étoit prifonnier , ou plûtôt
Efclave du Grand Seigneur , dans le Château
des fept Tours.
Guill. Jofeph Grelot , Médecin François
de qui nous avons un très - bon Livre fur la
Ville de Conftantinople , étoit alors dans
cette Ville en qualité de Voyageur & de
Curieux , & il fut , pour ainfi dire , le témoin
de tout ce qui fe paffa dans cette conjoncture
, & un témoin éclairé. C'eft de lui,
que nous emprunterons fur ce fujet important
, le Narré qui manque dans la lettre
de M. de la Haye. On le trouve en ces termes
, à la page 26. & fuivantes de fa Relation.
و د
» Quand SOLIMAN Aga Muteferasa , qui
für envoyé en France en 1669. y eût fini
fa Commiffion , le Roi le renvoya à Conf-
II. Vol. H tanti1930
MERCURE DE FRANCE.
»
>> tantinople , avec quatre Vaiffeaux de guer-
» re bien armés , qui portoient M. de Nointel
, pour être fon Ambaſſadeur à la Porte
» Ottomane , en la place de M. de la Haye-
» Vantelet. Ces quatre Vaiffeaux , fous la
»conduite de feu M. d'Aplemont , étant ar-
» rivés à Conftantinople , y demeurerent
» fix femaines fur les ancres , & pendant
» que les deux Ambaffadeurs François fe
» difpofoient , l'un pour fa reception & fon
» audience du Grand Seigneur , & l'autre
»pour fon départ , les Capitaines de ces
" quatre Vaiffeaux eurent tout le tems de
33
»
ל כ
33
faire plaifir à quantité de pauvres Efcla-
» ves , qui fe retirerent fur leur bord , pour
» s'y mettre en liberté. Tous ceux, qui s'y
prefentérent y furent bien reçûs , & il y
» en vint un nombre affés confidérable, pour
obliger leurs Patrons à s'en plaindre au
» Caïmacan , ou Gouverneur de Conftantinople.
Mais comme la plus grande partie
» de ces Efclaves étoient des. gens de pcu de
conféquence , & n'appartenoient qu'à
quelques Bourgeois , Marchands , & au-
» tres perfonnes de cette forte , le Caïma-
»can fe contenta de donner quelques dou-
» ces réponſes à ceux qui fe plaignoient ,
»fans ofer paffer outre. Il fçavoit que M.
» d'Aplemont ayant autrefois , avec un feul
» Vaiffeau , menacé de mettre le feu au Ser-
"9
"
»rail
DECEMBRE. 1743. 4974
tail & à la Ville , fi on ne lui eût donné
»fatisfaction fur ce qu'il demandoit , n'é-
≫ toit pas un homme, avec quatre Vaiffeaux
»bien armés , à rendre des Efclaves qu'il
» avoit mis fous la protection du Roi , en
les recevant dans fon bord.
"
Ce Gouverneur de Conftantinople n'en
auroit jamais rien témoigné , & même
auroit feint de n'en rien fçavoir , s'il n'y
» eût été obligé par la fuite de M. de Beau
jeu *. Cer illuftre Chevalier de Malte ,
laffé d'avoir paffe plufieurs années dans le
Château des fept Tours , où il étoit Eſclave
du Grand Seigneur , réfolut d'en fortir
adroitement , & de fe fervir de l'occafion
favorable de ces quatre Vaiffeaux , pour
exécuter fon deffein , que M. d'Aplemont
Pavoit promis de feconder. Il s'échappa
donc un foir fort adroitement de ce Châ
» teau ; mais étant forti avant que la Cha
»loupe , qui devoit le prendre , fût arrivée,
la crainte d'être découvert , & la pourfui-
M. de Beaujeu , que Gretot ne fait que nommer
fimplement , étoit Paul Antoine de Quiqueran de
Beaujeu , de la Vile d'Arles , & de la principale
Nobleffe de Provence. On trouve un Abbregé de ſon
Hiftoire dans le troifiéme Tome de celle de l'Académie
des Inferiptions belles Lettres , à l'occafion de l'Etoge
de M. l'Evêque de Caftres , de Beaujeu, &c.
Hij
» te
2932 MERCURE DE FRANCE.
s
»
te de quelques chiens , l'obligea d'entrer
» dans l'eau , où il ne demeura pas fans pé-
» ril , car un Caïque paffant , il fût frappé
» d'un coup de rame , qui l'obligea de faire
»le plongeon , & fa perte étoit affurée , fi
» les Turcs de ce Caïque ne l'euffent pris
» pour un de ces animaux qu'il fuyoit ; enfin
, cette Chaloupe le vint prendre , &
le porta jufques aux Vaiffeaux. L'Aga des
fept Tours , fçût le lendemain qu'il s'étoit
fauvé ; il alla auffi-tôt en avertir le Caï-
» macan , qui crût qu'il étoit de fon devoir
» d'envoyer en pofte aux Dardanelles , pour
»yarrêter les quatre Vaiffeaux du Roi , juf-
» qu'à ce que l'on eût rendu le Seigneur de
»Beaujeu. Le courier devança les Vaiffeaux
, quoiqu'ils fuffent partis prefque
» en même-tems , & lorfqu'ils y arriverent ,
» les deux Châteaux vieux n'attendirent pas
»le falut de notre Efcadre ; ils la prévin-
» rent , auffi-tôt qu'ils l'apperçûrent , en ti-
» rant quelques coups à balle , qui alloient
» d'une rive à l'autre.
"
Ce fût affés de ce ſignal , pour avertir
» nos gens
de ne point paffer outre , s'ils ne
» vouloient qu'on leur tirât deffus . Ils jet-
» terent donc auffi-tôt l'ancre , & un de
» l'Eſcadre l'y jetta fi malheureuſement
qu'il fût obligé de l'y laiffer , parce qu'elle
labouroit , & que le vent & le courant
33
» qui
DECEMBRE. 1743 . 2933
"
>
o qui emportoient fon Vaiffeau , l'auroient
» mis en danger d'être coulé à fond, & peut-
» être obligé les autres au combat , qu'ils
»n'avoient point ordre de donner . M. d'Aplemont
envoya auffi - tôt à l'Aga des Châ-
" teaux , qui demeure pour l'ordinaire dans
» celui d'Afie , pour fçavoir d'où leur venoit
» cette civilité , qui leur faifoit faluer nos
» Vaiffeaux de la forte. L'Aga dit qu'il
» avoit ordre de ne les point laiffer paffer
» fi on ne lui rendoit M. de Beaujeu , Ef-
» clave de Sa Hauteffe , & près de 300. au-
>> tres Efclaves , que l'on avoit enlevés à
plufieurs particuliers , & qu'à ce deffein il
» y viendroit faire la vifite ordinaire , qu'il
fait fur les Vaiffeaux Marchands , qui for-
» tent de Conftantinople. M. d'Aplemont
» lui fit dire par l'Interpréte , qu'il n'avoit
point d'Efclaves dans fon Efcadre , que
» tout le monde y étoit libre , & que s'il
»avoit la hardicffe de venir faire la vifite
»fur les Vaiffeaux du Roi , qu'il l'y feroit
» pendre au bout d'une antenne , à la vûë de
» fes Châteaux, & qu'enfin pour ce qui étoit
» du paffage , qu'il ne s'en mettroit pas en
peine , puifque fi le courier qu'il enver-
»
"
"
roit à Andrinople , conjointement avec le
»fien , ne lui apportoit pas un ordre de lui
laiffer le paffage libre , qu'il l'avertiroit
deux jours avant que de lever l'ancre ,
Hiij
»afin
1934 MERCURE DE FRANCE.
ود
>> afin qu'il eût mieux le tems de fe difpofet
» à le recevoir , lorfqu'il iroit l'attaquer
5 dans fes propres Châteaux , & qu'il pût
» mieux fe préparer à le voir affronter les
» canons , & à effuyer lui-même tout le feu
» de la valeur & de l'artillerie Françoiſe.
» Cette réponfe étoit extrêmement hardie
»pour l'endroit où fe trouvoit M. d'Aple-
»mont , néanmoins je crois qu'il l'auroit
exécuté , comme il l'avoit dit , car durant
tout le tems qu'employérent les deux
couriers au voyage d'Andrinople , il occupa
tous les gens de fon équipage à met-
" tre en ordre toutes les chofes néceffaires à
l'attaque & à la défenſe , mais le treiziéme
jour , qui fût la veille de Noël , on ap-
55 porta d'Andrinople , l'ordre que le Grand
» Seigneur donnoit à l'Aga des Châteaux ,
»de laiffer paffer les Vaiffeaux de France ,
avec tous ceux qui étoient dedans , & on
nous affura qu'en même tems Sa Hauteffe
avoit fait expédier un Commande-
» ment au Caïmacan de Conftantinople , de
»faire couper la tête à l'Aga des fept
» Tours , pour lui apprendre , ainfi qu'à fes
» Succeffeurs , à mieux garder , & avec plus
» de foin dorénavant , les prifonniers de ce
»Château , & fur-tout quand ils font de la
» qualité qu'étoit M. de Beaujeu.
و ر
Tous ces ordres furent exécutés promp
tement.
DECEMBRE . 1743 2935
» tement. Les Vaiffeaux leverent l'ancre le
»jour de Noël , après avoir fatisfait à la pié
» té des trois Meffes , que l'on y chanta à
» minuit & le matin , fuivant l'ordinaire de
»ce jour , & l'Aga du Château des fept
» Tours eût la tête tranchée , peu de jours
→ après.
Le Livre de M. Grelot , eft intitulé : RELATION
nouvelle d'un Voyage de Conftantinople
, enrichie de Plans levés par l'Auteur fur
les Lieux , & de Figures de tout ce qu'ily ade
plus remarquable dans cette Ville. Prefentée
AU ROI. 1. vol. in- 4° . de 306. pages . En la
Boutique de PIERRE-ROCOLET, chés la Veuve
de Damien Foucault , Impr. & Libr. ordinaire
du Roi , & de la Ville , au Palais , en
la Galerie des Prifonniers , aux Armes du
Roi & de la Ville. M. D C. L X X X,
L'Ouvrage eft dédié à Sa Majesté par une
Epitre , qui eft fuivie d'une Préface affés
étendue , & qui n'ennuye point. Ce Livre
eft devenu fort rare & mériteroit plus
d'une Edition.
Il nous reste à dire , que quelque-tems
après la publication du fecond Volume du
Mercure de Juin 1742. qui contient la pres
miére partie de l'Hiftoire de l'Ambaffade de
Said Pacha , une perfonne de diftinction ,
& des plus verfées dans la belle Litterature ,
nous fit l'honneur de nous addreffer un Mémoire
, Hiiij
2936 MERCURE DE FRANCE
moire , contenant quelques obfervations ,
fur la fucceffion Chronologique , & Hiftorique
de quelques Miniftres de France à la
Porte Ottomane Obfervations par lef
quelles il paroît que cette Chronologie n'eft
pas toujours exacte .
,
Après avoir remercié l'Illuftre Auteur du
Mémoire , & pour profiter de fes Remarques
, nous nous difpofons à donner fur ce
fujet , au delà de notre engagement ; c'eftà-
dire , la fucceffion Chronologique des
Ambaffadeurs , & autres Miniftres de France
à Conftantinople , depuis la premiére
Alliance , recherchée & concluë par SOLIMAN
II. furnommé le Grand , avec FRANÇOIS
I. jufqu'à préfent ; & cela fur des Mémoires
& des Autorités autentiques , dont
nous rendrons compte , & qui rectifieront
tout ce qui peut en avoir befoin , dans cette
partie de notre Hiftoire .
Nous rendrons compte en même- tems , de
la Lettre originale de SOLIMAN à FRANÇOIS
1. dont il eft parlé dans le Mémoire , qui
nous a été addreffé , & nous, n'oublierons
pas d'autres Lettres du même Sultan , qui
n'ont jamais été publiées.
i NOUDECEMBRE.
1743. 2937
NOUVELLES ETRANGERES ,
TURQUIE.
Na appris de Conftantinople , que
Thamas Kouli-Kan , ayant laiffé un
Corps de Troupes devant Mofoul, pour te-,
nir cette Place bloquée , il avoit marché à
Keckut , dont il s'étoit rendu maître , &
qu'étant entré enfuite dans le Diarbeckir ,
il s'avançoit vers Alep , dont on croyoit
qu'il vouloit entreprendre le Siége.
Le Grand Vifir , qui a été dépofé & qui
devoit aller à Metelin , a reçû ordre de fe
rendre à Bagdad , pour être à portée de travailler
à un accommodement avec Thamas
Kouli-Kan.
RUSSIE.
N mande de Pétersbourg , que l'ex-
Orait de toutes les dépofitions des prifonniers
d'Etat , qui ont accufé le Marquis
Botta , d'avoir eû part à la confpiration
formée contre la Czarine , avoient été remis
au Résident de la Reine de Hongrie ,
par ordre de S. M, Cz.
Hy Le
2938 MERCURE DE FRANCE.
Le 6. du mois dernier , le Marquis de la
Chetardie , Ambaſſadeur du Roi de France
auprès de la Czarine. , arriva à Pétersbourg.
ALLEMAGNE.
Na appris de Ratisbonne , du onze
du mers dernier , qu'il yparoît des
copies d'un Ecrit deſtiné à fervir de réponſe
à quelques Mémoires publiés par la Cour
de Vienné .
Cet Ecrit porte , que l'Auteur de l'un
des Mémoires , dont il s'agit , commence
par témoigner fa furprife de ce que le mécontentement
de l'Empereur , au fujet des
Actes , que la Reine de Hongrie a fait inférer
depuis peu dans les Archives de l'Empire,
paroît être moins caufé par ce qui fe
trouve dans ces Actes , contre les intérêts
de la Maiſon de Bavière , que parce qu'ils
attaquent la Dignité Impériale & tout l'Empire
; que la furpriſe de cet Auteur doit ceffer
, s'il veut prendre la peine de confidérer
qu'il n'eft point ici queſtion des droits
de la Maifon de Baviére , mais d'une Proteftation
de nullité , contre l'Election de
l'Empereur , contre la conduite du Collége
Electoral , & contre la reconnoiffance unanime
du Corps Germanique ; que l'objet de
la difcuffion fe réduit donc à examiner , s'il
eft
DECEMBRE . 1743. 2939
eft permis à la Cour de Vienne , de foutenir
que l'Empereur unanimement élu & reconnu
, n'eft pas Empereur , & que la Diette
eft illégitime , & fi la Reine de Hongrie a
raifon de prétendre que de pareilles imputations
puiffent être reçues & tacitement
approuvées , par ceux- même dont elle difpute
la légitimité ; que l'Auteur du Mémoire
convient lui -même , que les Ecrits émanés
de la Cour de Vienne , ont befoin d'excufe
, mais que celle qu'il fonde fur les circonftances
, dans lefquelles la Reine de
Hongrie s'eft tronvée , n'eft admiflible à
aucun égard , puifqu'il n'eft point de circonftance
qui puiffe autorifer les expreffions
, dont les Écrivains de cette Princeffe
fe font fervis ; que le même Auteur avance
fauffement , que S. M. H. ait envoyé une
Ambaffade pour le Royaume de Bohême , à
la Diette d'Election ; qu'il eft vrai que la
Reine de Hongrie , ayant déclaré Co -Régent
de les Etats le Grand Duc de Tofcane
, le Baron de Brandau s'étoit préſenté à
la Diette avec un Plein-Pouvoir de ce
Prince ; que plufieurs Electeurs s'étoient
élevés contre cette innovation , & qu'ils
avoient repréfenté qu'il étoit également
contraire à la Bulle d'Or , & aux ufages
conftamment obfervés dans l'Empire, qu'une
Princeffe pût par elle-même ou par un Co-
Hvj Régent ,
2940 MERCURE DE FRANCE.
Régent , faire exercer la Dignité & les Prérogatives
Electorales ; que cette question
étant d'une nature à ne pouvoir être décidée
, que par l'Empereur & par l'Empire ,
on avoit jugé que le parti le plus naturel &
le plus fage , étoit de fuivre ce qui s'étoit
pratiqué dans plufieurs autres occafions ; fçavoir
, de laiffer le fond de l'affaire indécis ,
& fauf le droit du Royaume de Bohême , de
procéder à l'Election d'un Empereur ; que
fi S. M. H. croyoit fes droits lezés , rien ne
l'empêchoit de conferver fes prétendus
droits , par une Proteftation mefurée , mais
que les Ecrits , compofés à ce fujet par la
Cour de Vienne , ont été des Proteftations
de nullité contre l'Election même , des Déclamations
contre les Electeurs & Etats de
l'Empire , & des Actes tendans à foulever
les uns contre les autres , & fur-tout contre
leur Chef; que les Proteftations faites dans
la fuite , par la même Cour , contre la légitimité
de la Diette , font de même espéce ;
que quoique la Reine de Hongrie n'eût pas
été fatisfaite de la manière dont elle avoit
été invitée à la Diette , cela n'avoit pas rendu
la Diette nulle , & que cette Princeffe
étoit tout au plus autorifée à porter les
griefs à S. M. I. & à l'Empire , mais qu'il
eft monftrueux d'établir que pour des querelles
particulières , avec un Co-Etat , touchant
DECEMBRE. 1743. 2941
chant de fimples Qualifications , la Diette
de l'Empire devienne illégitime ; qu'ainfi la
Cour de Vienne ayant reconnu qu'il lui feroit
impoffible de faire recevoir de pareilles
Proteftations par l'Empire , elle a ufé de rufe
, pour les faire inférer dans les Actes de
la Diette ; que l'Empereur n'a jamais prétendu
, comme l'Auteur du Mémoire l'infinue
fauffement , qu'on auroit dû lui donner
préalablement communication des Ecrits en
queftion , mais qu'il étoit indifpenfable de
les communiquer au Collège des Electeurs ,
& que cette communication eft prefcrite en
termes formels par la Capitulation Impéria
le ; que d'ailleurs c'eft une coûtume conftante
& fuivie fans interruption , qu'un Miniftre
, même après avoir pris féance à la Dictte
, ne peut rien préfenter au Directoire ,
que lorfqu'il fe trouve dans l'endroit où la
Diette eft affemblée , qu'il ne peut pas même
fubftituer un autre à fa place , à moins que
cette fubftitution ne foit faite avant fon départ
; qu'il ne s'agit donc pas de difcuter fi
les Miniftres de la Reine de Hongrie , font
accrédités ou non à la Diette , mais qu'ilfuffit
qu'ils ne fe foient pas trouvés à Francfort
, lorfqu'ils ont voulu faire recevoir
leurs Proteftations ; que S , M, I. a trop con-
S.
nules abus introduits dans les tems pallés
où l'on a voulu fupprimer la liberté des
Etats
2942 MERCURE DE FRANCE.
Etats de l'Empire , & les empêcher de porter
leurs griefs à la Dictature , & qu'elle a
trop défaprouvé ces abus , pour vouloir imiter
un exemple fi préjudiciable au Corps
Germanique , mais qu'il eft pofitivement
défendu par la Capitulation Impériale , de
porter aucun Acte à la Dictature , s'il n'eft
écrit d'un Style décent & fans aigreur , &
s'il n'a été communiqué préalablement , du
moins au Collége des Electeurs , & que la
Cour de Vienne ne s'eft conformée ni à l'un
ni à l'autre de ces articles ; qu'on ne peut
être accufé de porter les chofes trop loin ,
en fuppofant que la Reine de Hongrie
forme une queftion contre l'état du Collège
des Electeurs , & de l'Affemblée de l'Empire
, & qu'elle difpute à ce Collège le droit
d'élire un Empereur à la pluralité des voix ;
que s'il ne s'agiffoit que de Proteftations &
de Réſervations licites d'un droir véritablement
lezé il feroit dur & contraire aux
droits des Etats d'en empêcher la Dictarure
, quand même le droit , qui feroit l'objet
de ces Proteftations , ne feroit qu'un droit
prétendu , mais que comme il s'agit ici d'Ecrits
, remplis d'expreffions peu méfurées ,
& qui contiennent des Proteftations de nullité
, contre le Systême de l'Empire , ce ſe̱-
roit demander des chofes contraires à l'honneur
à la gloire du nom Germanique ,
que
DECEMBRE. 1743. 2943
que de vouloir
que de telles Piéces , fubfiftaffent
dans les Actes de la Diette ; qu'au
refte , il est bien extraordinaire
, que l'Au
teur du Mémoire parle de la paix , & de la
médiation
de l'Empire
, puifqu'il ne peut
pas ignorer , que la Cour de Vienne a refufé
toutes les propofitions
d'accommodement
faites jufqu'à ce moment , & qu'elle
a rejetté la médiation
en queftion ; que mal+
gré les fouhaits que l'Empereur
fait pour
la ceffation de la guerre , S. M. I. ne fouffrira
jamais qu'on attaque impunément
les
droits & le Systême de l'Empire
, & qu'elle
eft perfuadée qu'elle fera foutenuë par tous
les Etats du Corps Germanique
, qui aiment
encore l'honneur , la Dignité & l'intérêt de
leur Patrie.
On a appris depuis de Francfort , que
l'Empereur a adreffè à la Diette un Décret
de Commiffion , pour demander qu'on rejette
des Actes de l'Empire , les Proteftations
& autres Piéces que la Reine de Hongrie y
a fait dicter.
Les mêmes avis portent , que S. M. I.
avoit fait réponse à la lettre qui lui a été
écrite par le Roi de la Grande Bretagne ,
au fujet de ces Proteftations.
Le Prince de la Tour Taxis , a remis à la
Diette un Décret de Commiffion Impériale
,, par lequel l'Empereur demande qu'on
biffe
2944 MERCURE DE FRANCE.
biffe des Archives de l'Empire , les Actes
l'Electeur de Mayence y a fait inférer ,
àla réquifition de la Reine de Hongrie.
que
On mande de Vienne , du 28. du mois
dernier , que le Traité d'Alliance , qui fe
négocioit entre cette Cour & celle de Drefde
, fût figné le 20. & que l'on y confirme
celui de 1733. les deux Puiffances fe garantiffant
réciproquement , la poffeffion de
leurs Etats , fauf le cas de la guerre préfente.
Il eft ftipulé dans ce Traité , que le Roi
de Pologne , Electeur de Saxe , ne fournira
point de Troupes à S. M. ni au Roi de la
Grande Bretagne , pour être employées contre
l'Empereur , contre le Roi de France ,
ou contre les Rois d'Espagne & des deux
Siciles .
On a appris de Francfort , que le Comte
de Virmond avoit été nommé par l'Empereur
, pour affifter en qualité de Commiffaire
de S. M. I. à l'Election d'un nouvel
Evêque de Liége , & que l'Empereur avoit
accordé au Duc de Wirtemberg , une difpenfe
d'âge , pour prendre le Gouvernement
de les Etats.
PRUSSE.
DECEMBRE. 1743. 2945
PRUSSE.
por-
N mande de Berlin , du 24. du mois
dernier , que le Roi de Pruffe , dans
fa réponſe , à la lettre que l'Empereur lui a
écrite , touchant les Actes qui ont été
tés à la Dictature de la part de la Reine de
Hongrie , a affuré S. M. I. qu'elle a appris
avec beaucoup de déplaifir , que l'Electeur
de Mayence a fait inférer ces Actes dans
les Archives de l'Empire , fans en donner
communication au Collège Electoral ; que
tout Etat zélé pour l'honneur du Corps Germanique
, doit être offenfé , de ce qui peut
tendre à faire regarder comme invalide ,
l'Election du Chef de l'Empire ; que parconféquent
S. M. ne peut fe difpenfer de
s'oppofer de toutes fes forces à de pareilles
entreprifes , & de maintenir la Dignité de
l'Empire , dans la perfonne de l'Empereur ;
que S. M. I. n'a point lieu de douter , que
le Roi ne concoure avec empreffement à
toutes les méfures qu'elle jugera à propos
de prendre , pour mettre la validité de fon
Election , à l'abri de tout ce qui pourroit y
porter quelque atteinte ; que le Roi a chargé
fon Miniftre à la Diette , d'agir de concert
avec ceux de l'Empereur , lorfque cette
affaire fera portée devant cette Affemblée ,
&
2946 MERCURE DE FRANCE.
& d'appuyer la demande de S. M. I. dans
le College Electoral & dans celui des Princes
, de telle forte que non-feulement l'Empire
, mais tout l'Univers , foit convaincu
des difpofitions dans lefquelles eft S. M. de
foutenir de tout fon pouvoir l'honneur du
Chefde l'Empire , & la validité de l'Election
de S. M. I.
DANNEMARCK.
N mande de Coppenhague , du 17.
du mois dernier , que le Roi a fait
frapper deux Médailles , à l'occafion du Ma
riage du Prince Royal . La premiére repréfente
d'un côté les Armes de Dannemarck
& de la Grande Bretagne , acollées avec cel
les de Hanower au-deffous , & fur le revers
font neufEcuffons , contenant les noms des
Princes & des Princelles de Dannemarck &
d'Angleterre , qui ont été unis par le Ma
riage , & les dates de la célébration de leurs
Mariages. On voit fur la petite , d'un côté ,
le Bufte du Prince Royal , & de l'autre j
celui de la Princeffe fon Epoufe.
ESPAGNE.
DECEMBRE. 1743 . 2947
ESPAGNE.
N apprend de Madrid , que l'Inten
dande Cadix a mandé à S. M. C.
que deux Frégates Angloifes , fur lefqueiles
il y avoit 4000. Quintaux de moruë , &
950. Barriques de Saumon , avoient été pri
Les par l'Armateur Don Pedre Mofquelet ,
près du Cap Spartel ; que le Brigantin le
Georges , dont la charge confiftoit en eaude-
vie , en biére & en falines , l'avoit été
par l'Armateur Don François Valenzuela
& que le Vaiffeau armé en courfe par Don
Michel Cabrillas , étoit rentré le s . du mois
dernier , dans le Port d'Ayamonte avec une
Barque de la même Nation.
L'Intendant Général de Marine du
Royaume de Galice , a informé le Roi , que.
la Frégate la Notre- Dame de l'Esperance ;
avoit conduit à la Corogne un Brigantin ,
qui portoit des proviſions à Gibraltar , &
dont elle s'eft emparée à trente lieuës duCap
de Finisterre , & que les Armateurs Martin
Pequeno & Laurent Ervin , avoient pris
aux ennemis un autre Brigantin & un
Brulot.
Les lettres de l'Intendant de Saint Sebaf
tien , marquent , que le 22. du mois de Novembre
dernier , l'Armateur Don Jofeph
de
2948 MERCURE DE FRANCE.
de Fayla s'étoit rendu maître du VaiffeauAnglois
la Britannia & d'un autre Bâtiment
de la même Nation , dans les environs du
Cap de Clare.
Selon les avis reçûs de Bilbao , les Armateurs
Sebaſtien Sora & Bernard Rivera entrérent
le 27. du même mois dans ce Port ,
avec les Vaiffeaux la Providence , le Guillaume
, & la Fleur de Mai , qu'ils ont enlevés
à la hauteur de Palme.
S. M. a appris par des lettres de l'Intendant
de Marine du Ferol , que l'Armateur
Don François Barrera étoit entré dans le
Port de Bayona, en Galice, avec un Vaiffeau
Anglois , dont il s'eft emparé vers le quarante-
cinquiéme Dégré de Latitude Septentrionale.
L'Intendant de Marine de Bilbao a mandé
au Roi , qu'un Vaiffeau de la même Nation
, nommé la Fleur d'Angleterre, de 1 40.
tonneaux , chargé de 598. Barriques de
riz , avoit été pris par la Frégate la Notre-
Dame de Begona , dans les environs de l'Ifle
de Wight , en revenant de la Caroline à
Londres.
Les Dépêches de l'Intendant de la Principauté
des Afturies , marquent que l'Armateur
Don Jean-Baptifte Perre avoit conduit
au Port de Gijon un autre Bâtiment ,
qu'il a enlevé à la hauteur du Cap de Clare.
Des
DECEMBRE. 1743. 2949
Des Armateurs Efpagnols ont enlevé à
la hauteur du Cap de Clare , les Vaiffeaux
Anglois le Vernon , la Britannia & le Chefterfield
, commandés par les Capitaines James
, Moncour & Ebfofthwy , & trois autres
Bâtimens,
GENES ET ISLE DE CORSE.
N mande de Gênes , du 25. du mois
Odernier ,que fon a enfin reçû des
que
l'on
lettres de la Baſtie , du 16. du même mois ,
lefquelles affurent que les Rébelles de l'Ifle
de Corfe s'étoient affemblés le 8. & les
deux jours fuivans , & qu'ils étoient convenus
unanimement d'accepter le Réglement
qui leur a été envoyé par la République .
GRANDE BRETAGNE.
›
Omoisdernier ,que le 13. les Seigneurs
Na appris de Londres , du 19 , du
préfentérent au Roi une Addreffe , laquelle
porte , que l'inquiétude , dont les coeurs de
tous les fidéles fujets de S. M. étoient remplis
, à caufe des dangers aufquels fa perfonne
facrée a été expoféet, redouble leur
joye , de voir l'heureux retour du Roi dans
ce Royaume , qu'ils doivent remercier
premiérement le Tout- Puiffant , de la con-
›
fervation
2950 MERCURE DE FRANCE.
fervation de la vie ineftimable du Roi , &
fecondement S. M. des peines qu'elle prend
pour l'avantage de la cauſe commune ; qu'ils
demandent au Roi la permiffion de le féliciter
fur l'heureux fuccès de fes armes ,
pour
le foutien de la Maifon d'Autriche &
pour la défenfe des libertés de l'Europe ;
qu'une étroite union entre le Roi , la Reine
de Hongrie & le Roi de Sardaigne , eft fi
néceffaire dans la conjoncture préfente ,
que c'eft une grande fatisfaction pour les
Pairs de la Grande Bretagne , de la voir folidement
établie , & qu'ils remercient S. M.
de ce qu'elle veut bien leur communiquer le
Traité définitif qu'elle a conclu pour cet
effet ; que la guerre juſte & néceffaire dans
laquelle le Roi eft engagé contre l'Espagne ,
eft d'une fi grande importance , que fes
Royaumes ne peuvent que tirer un grand
avantage des obftacles qu'on a oppofés à
l'exécution des deffeins de cette Puillance ;
que les Pairs de la Grande Bretagne ont
une extrême reconnoiffance de la bonté
qu'a le Roi , de déclarer à fon Parlement
fes vûës fages & falutaires , pour procurer
une paix générale & honorable ; que dans
ane caufe fi glorienfe , leurs coeurs feront
toujours à la difpofition de S. M. qu'avec
une réfolution & une fermeté , dignes de la
Chambre des Pairs , its affurent le Roi de
leur
DECEMBRE. 1743. 2951
leur zéle , & qu'ils lui promettent de concourir
avec joye à toutes fes vûës , & de le
feconder par tous les moyens , qui peuvent
conduire à une fin fi glorieufe & fi défirable
; qu'ils prient S. M. de leur permettre
de la féliciter fur le Mariage de la Princeffe
Louife avec le Prince Royal de Dannemark
, & fur l'accroiffement de la Famille
Royale , par la naiffance d'un Prince ; que
chaque événement , qui fournit un appui à
la Maiſon regnante , eft une augmentation
de sûreté pour la Grande Bretagne , puifque
la confervation de la Religion , des Loix &
des Libertés , dépend de l'affermiffement de
la fucceffion Proteftante ; que la maniére
gracieufe , avec laquelle le Roi leur a recommandé
l'union , eft une nouvelle marque
de fa tendreffe paternelle pour fon peuple
; qu'ils feront tous leurs efforts , pour
qu'aucunes divifions ne retardent leurs délibérations
, & qu'ils fupplient le Roi de recevoir
les fincéres affurances de leur foumiffion
& de leur fidélité , & d'être perfuadé
qu'ils contribueront de tout leur pouvoir
aux méfures qui pourront procurer le plus
efficacement , l'honneur & la sûreté de fa
perfonne , la tranquillité & la profpérité de
la Patrie , & le maintien de l'Equilibre , &
des Libertés de l'Europe. Le Roi répondit
à cette Adreffe.
..
MYLORDS ,
2952 MERCURE DE FRANCE.
MYLORDS , je vous fais mes remercimens
des marques de votre foumiffion & de votre
affection . Les affurances que vous me donnez
de m'affifter efficacement , produiront au - dehors
les meilleurs effets . Vous pouvez compter
que je ferai ufage de votre confiance en moi
Pour l'honneur & le véritable intérêt de má
Couronne & de mes Royaumes.
La Chambre des Communes préfenta le
lendemain au Roi fon Adreffe , dans laquelle
, après avoir , ainſi que la Chambre
des Pairs , félicité S. M. fur fon heureux retour
, fur le faccès de fes armes , fur la
jonction d'un Corps de troupes Hollandoifes
avec celles de la Grande-Bretagne , fur
la conclufion du Traité de Worms , fur le
mariage de la Princeffe Louiſe , & fur la
naiffance du Prince dont la Princeffe de
Galles eft accouchée depuis peu , elle affûre
le Roi , qu'elle lui accordera avec le plus
grand zéle & avec toute l'unanimité & la
diligence poffibles , les fubfides qui feront
jugés néceffaires pour l'honneur & pour la
fûreté de la Nation , & qui pourront mettre
S. M. en état de concerter les alliances , &
de prendre les méfures convenables pour
le rétabliffement de la tranquillité générale
, & pour procurer une paix füre &
honorable. Le Roi fit la réponſe fuivante.
MESSIEURS , je vous remercie de cette
Addres
DECEMBRE 1743 2953:
Addreffe fidelle & affectionnée. Le Support
unanime de mes fidelles Communes ajoûtera un
grand poids à mes efforts pour le bien public, &
fera le plus sûr moyen de conduire le grand
ouvrage , dans lequel je fuis engagé par votre
avis , à une conclufion heureufe & honorable.
Le même jour , la Chambre des Communes
envoya un Meffage au Prince &
la Princeffe de Galles , pour les féliciter dela
naiffance du Prince , leur troifiéme fils.
Le 24. du mois dernier , le Vaiffeau de
guerre le Prince Frederic s'empara du
Vaiffeau Efpagnol la Notre- Dame du Rofaire
, qui alloit de Cadix à Cartagéne.
On mande de Londres , que le Baron
d'Erthall , Envoyé de l'Electeur de Mayence,
a ordre de cet Electeur , de demander,
à S. M. Br. une indemnité de 130000. livres
fterlings , pour les dommages . caufés.
dans l'Electorat de Mayence par les troupes
de la Grande-Bretagne,
1
11. Vol. I AR2954
MERCURE DE FRANCE.
鉄淡淡說淡淡說說說說洗洗洗洗派送洗
ARRESTS NOTABLES.
D
ECLARATION DU ROI ,
qui ordonne la continuation de la
perception du doublement des droits du
Domaine , Barrage , Poids-le-roi de Paris ,
& autres droits y énoncés , pendant le Bail
de Thibault la Rue Adjudicataire des Fermes
générales unies. Donnée à Fontainebleau
le 13. Octobre 1743. Registrée en
Parlement le 20. Decembre fuivant.
ARRESTS des 13. &. 15. Octobre , qui
exemptent des droits de fortie du Royaume
, & autres droits des cinq groffes
Fermes , les Etoffes & Tapifferies des Manufactures
du Royaume feulement , qui feront
compofées de pure laine , foye , poil ,
coton , fil , & celles mêlées de ces differentes
matières , ou avec or ou argent ; les Ouvrages
de Bonneterie & les Toiles du crû
du Royaume , qui feront envoyés directement
à l'Etranger , à commencer du premier
Novembre 1743.
ORDONNANCE du Roi , du 20 .
pour regler le nombre des Officiers de fes
troupes
12
DECEMBRE
.
1743
.
2955
d'Infanterie Françoiſe , qui auront
congé par fémeftre .
troupes
AUTRE du même jour , pour regler
le nombre des Officiers de fes troupes de
Cavalerie & de Dragons , qui auront congé
par fémeftre.
AUTRE du premier Novembre , pour
proroger pendant un an la furféance portée
par celle du premier Novembre 1742. à
la délivrance des congés d'ancienneté.
ARREST du 5. qui ordonne que les
Taxations fur le Tréfor Royal, Rentes , Intérêts
& augmentations de gages au denier
cinquante fur les Tailles , & autres parties
qui s'employent dans les états du Roi , fe-
Font converties en affignations fur la Lotesie
Royale , établie par Arrêt du Confeil
du 5. du préfent mois
avec les Rentes au denier quarante fur les
Aides & Gabelles.
, concurremment
SENTENCE de Police du 15. qui
condamne la Dlle Bertrand , dite Carmant .
& Dubois , & le nommé Ducambourg Matefty
, en trois mille livres d'amende , pour
avoir tenu une Affemblée de Jeu de Pharaon
, & le nommé Bigot & fa femme en
I ij mille
2956 MEN
fouffert
mille livres auffi d'amende , pour avoir
l'on tint ladite Affemblée
dans l'appartement qu'ils loüoient.
que
ARREST du 17. qui proroge en feveur
des Acquéreurs des Rentes purement
viagéres ou de Tontine des deux Loteries
Edits des mois de Jan- Royales , établies par
vier & Fevrier derniers , le terme fixé par
la Déclaration du 6. Mars 1716. pour
Contrôle des Quittances de Finance pour
Rentes.
le
AUTRE du 19. portant que les Chapeaux
de toute efpéce , fabriqués dans le
Royaume , & qui feront envoyés directement
à l'Etranger , joüiront de la même
exemption de droits , accordée par les Arrêts
du Confeil des 13. & 15. Octobre dernier
, fur les Etoffes , Tapifferies , Ouvrages
de Bonneterie & Toiles des Fabriques du
Royaume.
DECLARATION
du Roi , pour la
la levée & perception de la fomme de quatre
cent cinquante mille livres fur les Maifons
de la Ville & Fauxbourgs de Paris ,
pour l'enlevement des Bouës & l'entretien
des Lanternes & Pompes publiques ; fur laquelle
fera tenu compte aux Propriétaires
defdites
DECEMBRE . 1743. 2957
defdites Maiſons , des fommes par eux
payées pour le rachat fait en exécution de
l'Edit de Janvier 1704. Donnée à Verfailles
le 3. Decembre . Regiſtrée en Parlement
le 23. dudit mois.
AUTRE , qui accorde l'hérédité aux
Notaires , Procureurs , Huiffiers des Jurifdictions
Royales.Donnée à Verſailles le même
jour.Regiſtrée en Parlement le 20.dudit.
ARREST du même jour , qui ptoroge
pour un an , à compter du premier Janvier
1744. au premier Janvier 1745. l'exemption
des droits fur les Beftiaux , ordonnée
par Arrêt du 22. Janvier 1743 .
AUTRE du 8. pour admettre les Rentes
au denier quarante fur les Poftes , créées
par Edit de Juillet 173 8.à la Loterie Royale,
établie par Arrêt du 5. Novembre dernier ,
concurreminent avec les Rentes au denier
quarante fur les Aides & Gabelles .
ORDONNANCE du Roi du 9 .
portant Reglement fur les décomptes de la
Cavalerie Françoife & Etrangere , & des
Dragons , du premier Novembre 1743. au
dernier Avril 1744 .
I 'ïij AR2958
MERCURE DE FRANCE.
ARREST du 10. qui proroge pen
dant le courant de l'année 1744. à commencer
du premier Janvier audit an , la modération
des Droits de marc d'or , d'enregistrement
chés les Gardes des Rôles , Sceau , &
autres frais des provifions des Offices vacans
, & autres réputés tels , qui feront expédiées
aux revenus cafuels.
AUTRE du 15. du Confeil d'Etat du
Roi , concernant l'impreffion & le débit du
Livre , intitulé : Almanach Royal.
ORDONNANCE du Roi , du 20 .
pour fixer pendant l'année 1744. la retenuë
du pain de munition , à vingt-quatre deniers
la ration , dans les Places des Frontières de
Flandre & d'Allemagne.
DECLARATION du Roi , en interprétation
de l'Edit du mois de Décembre
1743. portant rétabliffement des Droits fur
les Marchandifes & Denrées , entrant dant
la Ville , Fauxbourgs & Banlieuë de Paris.
Donnée à Verfailles , le 21. Décembre 1743 .
Regiſtrée en Parlement , le 23 .
AUTRE du 21. en interprétation de
l'Edit du mois de Décembre 1743. concernant
l'établiffement d'une Caiffe de crédit ,
dans
DECEMBRE. 1743 . 2959
dans les Marchés de Sceaux & de Poiffy.
Donnée à Versailles , le 2 1. Décembre 1743 .
Regiſtrée en Parlement le 23 .
ARREST du 24. pour la prise de poffeffion
de la Ferme des Droits , rétablis par
Edit du mois de Décembre 1743. fous le
nom de Joſeph Melet.
DECLARATION du Roi , en interprétation
de celle rendue le 3. du préfent
mois de Décembre , au fujet de l'impofition
pour l'enlevement des Bouës , & l'entretien
des Lanternes & Pompes publiques , dans
la Ville & Fauxbourgs de Paris. Donnée à
Verfailles , le 29. Décembre 1743. Regiftrée
en Parlement le 31 .
EDIT DU ROI , portant fuppreffion
des Offices de Tréforiers Provinciaux des
Ponts & Chauffées ; & création nouvelle
defdits Offices. Donné à Verſailles , au mois
de Décembre 1743. Registré en Parlement ,
le 20 .
AUTRE , qui accorde l'hérédité aux
Contrôleurs Généraux des Finances . Donné
à Versailles , au mois de Décembre 1743.
Regiftré en Parlement le 20 .
I iiij AU2960
MERCURE DE FRANCE:
, AUTRE , portant augmentation de
Finance , pour les Offices de Receveurs &
Contrôleurs Généraux des Domaines &
Bois . Donné à Verfailles , au mois de Décembre
1743. Regiftré en Parlement le 20 .
AUTRE , qui augmente la Finance &
les Gages des trois cent Offices de Confeillers
Sécrétaires du Roi de la Grande Chancellerie
, & les confirme dans leurs priviléges.
Donné à Verfailles , au mois de Décembre
1743. Registré en Parlement le 20.
AUTRE , qui accorde aux Officiers des
Bureaux des Finances , la furvivance de
leurs Offices , en faifant par eux le rachat
du Droit Annuel .. Donné à Versailles , au
mois de Décembre 1743. Regiftré en Parlement
le 20.
AUTRE , qui augmente la Finance &
les Gages des Offices des Comptables généraux
& particuliers du Royaume , & de
leurs Contrôleurs. Donné à Versailles , au
mois de Décembre 1743. Regiſtré en Parlement
le 20 .
AUTRE
DECEMBRE . 1743. 2961
AUTRE , qui augmente la finance &
les gages des Officiers des Bureaux des Finances
du Royaume , & les confirme dans
leurs priviléges. Donné à Verſailles au mois
de Decembre 1743. Registré en Parlement
le 20 .
AUTRE , qui augmente la finance &
les gages des Officiers des Chancelleries du
Royaume , & des Payeurs de leurs gages
& qui les confirme dans leurs priviléges.
Donné à Verfailles au mois de Decembre
1743. Registré en Parlement le 20.
AUTRE, pour l'Etabliffement de la
Bourfe des Marchés de Poiffy & de Sceaux.
Donné à Verfailles au mois de Decembre
1743. Regiftré au Parlement le 23 .
AUTRE, portant établiſſement des
droits fur les Marchandifes & Denrées entrant
dans la Ville , Fauxbourgs & Banlieue
de Paris , pour être perçus fur le même pied
qu'ils l'étoient avant l'Edit du mois de Mai
3715. Donné à Verfailles au mois de Decembre
1743. Regiſtré en Parlement le 23 .
I v TABLE
TABLE.
SUITE de l'Ambaffade folemnelle de la Porte
Ottomane à la Cour de France , 2763
L'Ambaffadeur part de Paris le 30. Juin 1742.
Arrive à Marseille le 16. Juillet ,
Son arrivée à Toulon
2764
ibid.
2767
ibid.
Rencontre de cinq Vaiffeaux Anglois ,
Préfens que fe font réciproquement M. le Chevalier
de Caylus & le Commandant Anglois, 2768
Arrivée de l'Ambaffadeur à Malte le 3. Septembre,
ibid.
Son arrivée à l'Argentiere , & Deſcription de cette
Ifle , 2769
2772 Son arrivée à Conftantinople ,
Extrait d'une Lettre écrite par un Officier de la
Marine , contenant plufieurs détails , ibid.
Les Officiers François entrent dans Pinterieur da
Serrail , 2785
Els entrent dans le fameux Temple de Ste Sophie ,
vificent les Ecuries du Grand Seigneur , & voyent
toutes les curiofités de Conftantinople , 2787
Etat des Préfens du Grand Seigneur au Roi de
France ,
Départ des Vaiffeaux du Roi de Conftantinople ,
Defcription de l'Ile de Chio ,
1789
2794
ibid.
Arbres nommés Lentifques , qui forment le Maf
tic ,
Arrivée des Vaiffeaux du Roi à Malte ,
Leur arrivée à Toulon ,
2798
280F
ibid.
Avertiffement au fujet de l'Ambaffade de Mehemes
Effendi , Pere de Saïd Pacha , en 1720. 2802
Relation
Relation de cette Ambaffade , préfentée au Grand
Seigneur par Mehemet Effendi , 2804
Son départ de Conftantinople ,
ibid.
Arrivée de cet Ambaſſadeur à Toulon ,
"
ibid.
Honneurs qui lui font rendus , 2805
Cette ,
Son arrivée à Frontignan ,
2807
2808.
Son départ de Toulon & fon arrivée au Port de
Ileft complimenté par M. de la Beaune, Gentilhomme
ordinaire du Roi ,
Son retour à Çette ,
Son arrivée à la Ville d'Agde ,
Son arrivée à Toulouſe ,
A Bordeaux ,
A Blaye ,
A Orleans,
A Paris ,
Son Entrée ,
ibid.
2809
2810
ibid.
2812
2814
2815
ibid.
2817
Son audience du Roi
2823
Celle du Régent ,
2525
Sa vifite au Cardinal Dubois , ibid.
L'Ambaffadeur va voir la Chaffe du Vol , 2826
Il va à la Revûë du Roi , 2828
Aux Invalides ,
2829
Il va dîner chés ,le Maréchal de Villeroy , 2831
Il va voir les Pierreries de la Couronne , 2832
Il va à l'Opera ,
28315
A un Ballet ,
A S. Cloud
A Verſailles
A Marly ,
"
"
Son retour à Paris
2837
2838
2839
2843
2849
Il va au Jardin du Roi ,
ibid.
Aux Gobelins
2851
A la Manufacture des Glaces , ibid.
Son audience de congé du Roi ,
2854
Du
I vj
Du Duc d'Orleans , 285
L'Ambaffadeur va à l'Obfervatoire ,
A Chantilly ,
Son départ de Paris ,
2857
ibid.
2859
Extrait d'une Lettre du Prince Ragoſtry au Maréchal
de Teffé . 2862
Lettre de M. Defroches , contenant le détail d'une
promenade autour de Conftantinople , &c. 2866
Extrait d'une Lettre du même , au fujet de l'Iſle de
Tenedos , des Dardanelles , & c.
Départ de Toulon de M. d'Andrefel ,
Son arrivée à Alger & à Tunis , &C.
Defcription de Tenedos ,.
2883
ibid.
2884
2886
2894
Difcours de M. d'Andrezel au Dey d'Alger , 2890
Il a une audience du Bey de Tunis ,
Arrivée de l'Ambaffadeur à Lampedoufe , & Def.
cription de cette Ifle ,
2895
Extrait
de la Lettre
d'un autre
Ambaffadeur
de
France
à Conftantinople
au Roi Louis XIV . contenant
une Relation
de ſon Ambaſſade
,
2898
Nouvelles
Etrangeres
, Turquie
,
Ruffie ,
Allemagne ,
P.uffe ,
Dannemark ,
Espagne ,
Grande-Bretagne ,
2937
ibid.
2938
2945
2946
2947
2949
ibid.
2994
Genes & Ifle de Corfe
Arrêts notables ,
P
Errata de D.cembre , premier volume.
Age 2564. ligne 3. du bas
lifez , Innocent XI. ¡ '
P. -715. L. 11. par, four.
Clément X I
Fautes
Fautes à corriger dans ce Livre.
PAge 2765. ligne 4. du bas , Gallere , lifex , Galére.
P. 2773. 1. 15. étant venuë , ôtez la virgule.
P. 2774. 1. 7. fleurs , l. fleurs.
P. 2776. 1. 26. d'autres , l . d'autre.
P. 2790. 1. 15. gros moyens , l. gros , moyens.
P. 2833. l . 6. un , l . Un .
P. 2841. 1. 6. ôtex la virgule après fecond.
P. 2843. 1. 14. entremêlé , l . eft entremêlé.
P. 2856 1. 12. 19. 23. & 33. jeune , 1. jeûne.
P. 2869. 1.20 qn'il , l. qu'il .
•
P. 2878. 1. 4. du bas , 15. Tours , ajoutez en haut:
P. 2886. 1. 3. du bas , étant målade auffi , l . étant
auffi malade.
Ibid. 1. derniere , que , 1. &.
TABLE
* Ea
GT 199 1996
TABLE
A
GENER ALE
De
l'Année 1743 .
A
Cadémie Françoife, 143. 397. 574. 982. 1030è
-D'Arras ,
1425. 1589
987
De
Chirurgie ,
364. 2014. 2404
-
De Dijon , 145.2028
Des Infcriptions , 174.983. 1030.2336. 24716
2587
Aitzema ( Leon )
Animal extraordinaire ,
Animaux-Plantes ,
Antiquités ,
Aplemont ( d' )
-Des Jeux Floraux
De Lyon ,
-De Marſeille ,
-De Montauban ,
-De Pau ,
De la Rochelle ,
-Des Sciences ,
De Soiffons
-De Toulon ,
De Troyes ,
'Accouchement extraordinaire ;
Ambaffade Turque ,
Amuſemens du coeur & de l'efprit ,
Angeville ( Charles- Claude Botot d' )
138. 1500. 1750. 2588. 1817
2465
1594
2246
2464
1413
728,2028
985. 2473
986. 1184
2474
1827
2435
2219
2763
340
154
1537
734
2930
Arctin
DES MATIERES.
Atetin ( Gui )
Argentiere ,
Arlaud ( Jacques Antoine )
1557
2769
1611
Arlequin & Scapin , Magiciens par hazard , Comédie
,
'Armoiries ,
1627
666
Arrêts Notables, 55. 223. 244. 426. 650.916. 1032 .
'Art de bâtit les Maifons de Campagne ,
116. 11:22. 1743.2394
1395
478
1180
Atmoſphere ( hauteur de l' )
Auteurs Claffiques ( choix d' )
B
B
Arneville ,
Baudori ( le P. du )
Baute ,
Bible Latine & Françoife ,
Bibliothéque Françoiſe ,
1097
857
1092
2159
333.715.1358
Bouquet , 77. 90. 1330. 1549. 1566. 1748. 1946.
2403. 2436. 2609. 2635
Brantome ( Euvres de ) 1826
Bureau Typographique ,
6924
C
Antates , 277.419. 914. 1114. 1520. 2603
Caractères de la Folie ( les )Ballet, 1834. 2066
Carentan ,
Cartes Géographiques ,
Catara&te
*
Candie >
(
1088. 1775
151. 532.743 . 997
2165
2899
1948.2570 Caufes Célébres , 1166. De College ,
Charles le Sage , 2627. Hiftoire de Charles XII.
.973
Chartreufe de Marſeille , 632. De Villeneuve- les-
Avignon
Chelles ,
Chio
2550
831
2794
ChronoTABLE
Chronologie & Topographie du Bréviaire de Pa
ris ,
337.909. 1509. 1991. 235@
Clovis ( Enfans de ) 1317
Collége Royal , 147. 2489
Combat Magique ( le ) Comédie ,
2082.2492
Comédie ( Obfervations fur la )
Comete ,
Conférences Théologiques & Morales ,
Conftantinople ,
III . 1742. 1785. 1976,
442
518
528
2866
Contes ,
Cotentin ,
Croix ( Traité de la )
D
279.493
1047
DEnts (formation des ) 2429. Leurs maladies
,
C
Déroute des Pamela ( la ) Comédie ,
Desfontaines ( l'Abbé )
Defportes ( François )
Difcours ,
Droit Féodal ,
1162
2722
2372
1186
91.755. 1010. 1299. 2890
100. 1294. 1397. 1079
E
Aux de Pougues , 473. De S. Amand , 1931. De
la Mer renduës potables , 1955
Ecriture Sainte ( ancienne Verfion Italique de l'´ )
Edme ( S. )
Education des Enfans ,
Eglogue ,
1824. 1917
635
413
2743
Elégies , 852. 1496. Imitées d'Ovide , 1257.2566
la Guerre ,
1807
466
Elémens d'Euclide , 1982. 2399. De
Emulation ,
Enigmes , 114.318. 509. 711. 938. 1138. 1371 .
15683
DES MATIERES.
1568. 1797. 1009. 2215. 2442. 2683. Leur Explication
en Vers , 2009
Epitres en Vers , 1. 45. 462. 471. 827. 869. 1268 .
1142
1313. 1355. 1469. 1505. 1706. 1769. 1953 , 1965.
Imitées d'Horace , 199.660. 794
Effai fur les Principes du Droit & de la Morale ,
1373. Sur l'Efprit humain ,
Eftampes , 131. 148 370. 131. 741. 996. 1192 .
1618. 1831. 2057. 2248. 2486. 2701
Etrennes , 69. 217. 222. 934. D'une Mufe Bretonne
,
F
123
Ables › 101. 275.317. 436. 439. 476. 691;
1073. 1101. 1287. 1906. 1916. 2152. 23; 0.
2392.2585.2654. 2656. 2679
Feftin de Pierre ( le ) Comédie ,
Fête des Foux ,
Fleury ( le Cardinal de )
G
1015
87
1688
GBographie de Sanfon ( Introduction à la )
2016
Géométrie ,
1102
Glace , 681
Gloire des Sçavans , 218
Grecourt ( J. B. Jofeph Willart de ) 1239
Gregoriana Correctio , 523
Grenezey , 1099
Guy de la Tour , 1699
H
H
Anap
Harangues ,
Haye du Puits ( la )
1076
2511.2680
1093
Hernie
TABLE
Hernie de velfie , 2433
Hiftoire de Lorraine , 1572. 2459, De Grece, 1802.
Abbregé de l'Hiftoire ancienne ,
Horlogerie ,
Brahim ,
Lidile,
Jerlay ,
Jettons ,
Jeu de longue Paume,
Imitation de J. C.
Infini ,
I
Ingénieur François ( le parfait )
1804
2658
2899
1683
1098
147
1730
10S
2003
1813
Ile des Talens ( 1 ) Comédie , 548 1197. Sauvage
, Comédie ,
Juftini Opera,
Juftin premier , Tragédie ,
L
L'Aguilan
neuf,
Lampedouſe ,
1616
1378
2253
1822
2895
2798 Lentifque ,
Lettre , 158. 1479. 2118. 2481. 2641. Sur une
jeune Danfeufe , 1837. D'un Ambaffadeur à la
Porte , 2898
Logogryphe , 115. 319. §10 . 712. 939. 1139. 1372 .
1659. 1798. 2010. 2216. 2443. 2684
Longitude ,
Lune Pafchale n'eft pas celle de Mars ,
1331
1523
M
M Adrigal , 2491
Maifon Militaire de nos Rois , 860
Mandement fur une nouvelle Société , 1756
Mathématiques , 1546
Maux Vénériens , 515
Mazaugues
DES MATIERES.
Mazaugues ( le Pere de )
-689
Méchanique de l'efprit , 209
Mémoires de l'Académie de Chirurgie , 2014
Mérope , Tragédie , 321
Montagne ( Jean de ) fa devife , 78
Montezuma , Tragédie ,
Montmeny ( le fage de )
1583
2082
Morelli defendu ,
Mort de Céfar ( la ) Tragédie ,
Mufique , 321. Salutaire à la fanté ,
N
1271
1834. 2264
· 1903. 2154
NEwtone du Comté Venaiffain ( Hiftoire de
1a )
Normandie ( Haute )
957
1088
Des. La foibleffe de l'efprit humain , 645.
L'Envie , 677. La Vanité , 706. La Création
du Monde , 776. A. Mad. de la Lande , 903. A
M. Roy , 1291. L'Opinion , 1336. Le Jeu , 1434.
A Mlle T. 1472. L'Etude , 1751 L'Education ,
1942. Le Chrétien dans la douleur , 2115. A M.
de L. C. 2163. Voyage à Fortoifeau , 2212 .
Les Confolations du Chrétien , 2331 , Au Tems ,
2346. La Religion feule peut corriger un jeune
homme , 2622. A ma Muſe ,
Anacréontiques , 1296. 1973. Imitées des Pleaumes
, 1043. 1086. 2039. D'Anacréon , 1729.
D'Horace ,
Oublie ,
P
2669
1901. 2547
1079
Pamela , Comédie , 2723. En France , Comér
Paradoxes Géométriques ,
543
1102. 1414
Paris
TABLE
Paris ( Differtation fur l'Hiftoire de ) 963
Parnaffe François , 2685
Paulin ( la Vie de S. ) 2690
Perdrix de Chio ,
2800
Petits-Maîtres ( les ) Comédie ,
1627. 1714
Phaéton , Parodie , 156
Pifan ( Chriftine de ) 2617
Poëme , l'Incrédule , 2454
A Poiffon ( Philippe )
2280
Fouvoir de l'Amour ( le ) Ballet , 757
Pleaumes de David , 2452
Q
Q
Uadrille des Enfans ( nouveau )
Quatrains ,
1158
2598
Queſtions , 51. 234. 241. 416. 531. 1414. 1106.
1193. 1544. 1759. 1908. 1944. 2616. 2636
Quichotte ( Don ) Ballet ,
Quiproquo ( le ) Comédie ,
Quirini ( le Cardinal )
R
R
Aifon nature de la )
Refléxions ,
Ridicule fuppofée ( la ) Comédie ,
Roman ( le ) Comédie ,
Rofaline ( Ste )
Rouffeau ( Jean- Baptifte )
S
377.746
2278
2336
13. 1289
343
156
1017
630
2451
Saint Pierre ( Charles- Irenée Caftel de ) 1135
Sauveur le Vicomte ( S. )
Scorbut ,
Servandoni
Silphe ( le ) Comédie ,
1094
2018
2605
378.137
Sollier
Sollier ( le P. Jean - Baptifte du )
· Stances ,
2696
52.2397
Statuë de Louis XIV . 1970. De Louis XV. 2600
Ableaux ,
T
Tactique ,
Texte ( le P. )
T
Théatre Critique Eſpagnol ;
Tenedos ,
Théfe de Médecine fur l'Air ,
Tite- Live ,
2045
366.1974
73%
SII. 2692
2886
1261
940
Tonnerre ,
2674
Topographie & Chronologie de quelques Bréviaires
, 1345.1787
Tripoli ,
Tourbillons ( Syftême des petits )
Traité de la Pareffe ,
Tremblement de Terre ,
Triolets ,
Trois Rivaux ( les ) Comédie ,
Vaillant (Sébaſtien )
Y
722
Vegece
Vers. Paraphrafe de deux Vers Latins , 72. Le Téleſcope
, 81.413. L'Inconftance raisonnable, 98.
A l'Abbé Yart , 232. A l'Abbé Pellegrin , 240.
A M. Roy , 243. A M. de Voltaire , 341 Rome
brûlée , 352. L'Amour Patiffier , 450. Compliment
d'un Ecolier , 491. Les Charmes du Prin
tems , 625. A l'Ordre de l'Union , 687. Sur le
Maufolée du Cardinal de Fleury , 788 . A la Dile
Clairon , 1009. 2279. 2281. A la Dlle du Mefnil
1015 Avis galant , ii21 Placet , 1135. A la
Dlle Silvia , 1536 Sur une Queftion galante ,
1544. Paraphraſe de Donec eris foelix , 1698 A la
Dile
1708
2224
767
422. 1018
2897
377
2697
•
Dile Gauffin ; 1733. Au Sr Deshayes & fa fentme
, 1796. Remerciment , 1930. Apothéoſe d'un
Sifflet , 1989. En envoyant un Cadran Solaire ,
2002. A la Dlle Puvigné , 2285 Sur les Poëtes ,
2475. Sur le Vin , 2484. A M. de la Tour , 2615.
Invitation 2641. Les Singeries , 2703. Eloge de
M. de Leſpine ,
Vie des Evêques de Coutance ,
Vieillards rajeunis ( les Comédie ,
2707
1177. 1736
2500
Vieilleffe extraordinaire , 178. 1243. 2301. 2316.
Virgile , ( Paffages de )
Vipa ,
*
Ulcéres variqueux ,
Z Encïde , Comédie ,
2517
1731
1779
2418
Z
3010
La Figure de la Chaloupe doit regarder la pago 2789
Le Portrait de Mehemet Effendi , la page 2804
DE FRANCE ,
DEDIE AU ROI.
NOVEMBR E. 1743 .
SPARGIT
QURICOLLIGIT
S
Chés
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER ,
ruë S. Jacques.
La Veuve PISSOT , Quai de Conty ,
à la defcente du Pont-Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais .
M. DCC . XLIII.
Avec Approbation & Privilege du Roi
THE NEW YOKE
PUBLIC LIBRAN
OPERADA VIS.
ASTOR LEADRESSE générale eft à Monfieur
LJMOREAU,
TILDEN FOUNDATIONS
MOREAU, Commis aanu Mercure , visà-
vis la Comédie Françoife , à Paris. Ceux qui
pour leur commodité voudront remettre leurs
Paquets cachetés aux Libraires qui vendent le
Mercure , à Paris , peuvent fe fervir de cette
voye pour les faire tenir.
On prie très- inftamment , quand on adreſſe
des Lettres ou Paquets par la Pofte , d'avoir
foin d'en affranchir le Port , comme cela s'eft
toujours pratiqué , afin d'épargner , à nous le
déplaifir de les rebuter , & à ceux qui les
envoyent , celui , non-feulement de ne pas
paroître leurs Ouvrages , mais même de les perdre
, s'ils n'en ont pas gardé de copie.
voir
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les Particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de la premieremain ,
plus promptement , n'auront qu'à donner leurs
adreffes à M. Moreau , qui aura foin de faire
Leurs Paquets fans perte de tems , & de les faire
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Meſſageries
qu'on lui indiquera.
"
PRIX XXX. SOLS .
MERCURE
DE FRANCE .
1
DÉDIE
AV
AU ROI .
NOVEMBRE 1743 .
PIECES FUGITIVES ,
en Vers en Profe.
LES CONSOLATIONS
DU CHRETIEN
DANS L'ADVERSITE' ,
OD E.
Mplacable Deftin , par quel ordre févére
Répands- tu fur ma tête un torrent de
malheurs ?
Accablé fous le poids d'une affreufe mifére ,
Je ne vis que par mes douleurs ,
A ij Jufqu'à
2332 MEA URE UC ГЛАСС
1
Jufqu'à quand traînerai - je une vie importune ?
Malheureux ...c'eft affés de l'aveugle Fortune
Sentir le rigoureux pouvoir.
Que la Terre s'entr'ouvre & qu'elle m'engloutiffe.
Puiffé-je en ce moment achever mon fupplice !
La mort eft mon unique eſpoir.
Serois-je le jouet d'une aimable impofture ?
Quel doux preftige endort mes douloureux travaux?
Dans ma bouche muette expire le murmure ;
Je fens moins le poids de mes maux.
Je voyois devant moi les horreurs du naufrage ;
Quel fouffle favorable a diffipé l'orage
Qui troubloit mes fens éperdus ?
Mon efprit voit renaître un rayon d'eſpérance ;
Et mon coeur, plus tranquille au fein de la fouffrance;
La cherche & ne la trouve plus .
Dieu puiffant , je vous dois cette faveur extrême.
Le Chrétien qui perd tout , trouve en vous fon vrai
1 bien ;
Il triomphe par vous du fort & de lui - même ,
Et votre bras eft fon foutien.
S'il fouffre , s'il gémit , yous enchantez fes peines
S'il eft chargé de fers , de fes pefantes chaînes
Vous adouciffez la rigueur ;
Renverfé fous le joug d'un Tyran qui l'opprime ,
Da
NOVEMBRE.
1743 .
2333
De fa longue mifére il n'eft plus la victime ;
Il n'en eft que le Spectateur.
Vous me livrez encor à des langueurs mortelles ,
Seigneur ; dans mes revers je reſpecte vos coups ;
Les maux dont je reffens les atteintes cruelles ,
Me font chers ; ils viennent de vous.
Dans les évenemens dont vous êtes le maître ,
J'adore vos décrets ; je ne puis méconnoître
Le bras vengeur qui me pourfuit.
Que de nos coeurs foûmis nulle plainte n'échappe ;
Mortels , fi nous fentons la verge qui nous frappe,
Baifons la main qui la conduit.
Les
malheurs raffemblés , marchent tous fur mes
traces.
>
Je vis & je me crois digne de mes douleurs ;
Il faut à mes forfaits
d'accablantes difgraces ,
Et de
falutaires rigueurs.
Coupable , je redoute un Dieu vengeur févére ;
Dans mes larmes j'éteins le feu de fa colere ;
J'évite un châtiment affreux.
Me plaindrai- je d'un mal dont l'ardeur me dévore ?
Si je fuis
malheureux , ne fuis - je pas encore
Plus criminel que
malheureux ?
Un chemin parfemé d'épines hériffées ,
A iij E
2334 MERCURE DE FRANCE.
Eft le feul qui conduife au féjour de la paix .
Aux peines du Chrétien , rapidement paffées ,
Succédent d'éternels bienfaits.
Je foupire ; j'attens l'immortelle couronne ;
La foi me la promet ; la fouffrance la donne ;
Qu'elle foit le prix de mes pleurs !
Ce n'est qu'en combattant qu'on achete la gloire ;
Les fuperbes Lauriers, qu'accorde la Victoire ,
Sont rougis du fang des Vainqueurs-
炒肉
Contemplons ce Héros que le Licteur immole ;
Ses membres déchirés font triftement épars.
Affligé , mais content , il fouffre & fe conſole ,
Vers le Ciel fixant fes regards.
Dans les tourmens la grace anime fa conftance ;
Au barbare appareil d'un injuſte vengeance
Ferme , il oppofe un front altier.
Il voit d'un oeil tranquille , en ce revers funefte ,
De fon corps mutilé le déplorable reſte ,
Et conferve un courage entier.
***
Contre moi déployez un courroux falutaire ;
Ecrafez ce limon façonné par vos mains ;
Soyez à mon égard Juge bien moins que Pére ,
Puiffant Arbitre des Humains ;
Que tous les Elémens fervent votre juſtice ;
Que ma vie ici bas ne foit qu'un long fupplice , -
C'eft
NOVEMBRE. 1743 .
2335
C'eſt le plus cher de mes fouhaits ;
Mais que mon ame enfin par les maux épurée ,
Puiffe en vous , ô mon Dieu , vivre dans l'empirée
Et vivre avec vous à jamais !
***
J'ai perdu des plaifirs , dont l'apparence eft vaine ;
Mon coeur, en les goûtant, n'étoit pas fatisfait.
Ils font & ceffent d'être ; ils furvivent à peine
Au léger effai qu'on en fait .
Les dignités ont fui , ces poinpeufes entraves
Qui rendent les Mortels de mille foins efclaves.
Les biens m'échappent à leur tour ;
Tréfors , brillante boue , éclatante pouffiére ,
Vous n'êtes à mes yeux qu'une vile matiére ,
Trop indigne de mon amour.
Loin de moi ces grandeurs, que le profane adore ;
Déformais leur éclat ne sçauroit m'ébloüir ;
Que font- elles des fleurs que leur feconde Aurore
Voit tout à coup s'évanouir.
D'une ombre de bonheur éprouvant les caprices ,
Je favourois la joye , & du fein des délices
Sortoient l'amertume & l'ennui.
Comblé de ces faux biens le coeur eft encor vuide ;
Le mien trouve en Dieu feul un bonheur plus folide,
Immenſe , éternél comme lui .
Non confundentur in tempore malo . Pfal.
A iiij VIRIS
2336 MERCURE DE FRANCE.
asisas isasis •isisas easisasits asas
VIRIS CLARISSIMIS in Regiam
Parifienfem Academiam Infcriptionum ,
& Politiorum Litterarum adfcitis .
ANGELUS MARIA S. R. E. CAR D.
QUIRINUS Biblioth. Apoftolicus
& Epifc . Brexien.
>
M Brefcia , &
Bibliothéquaire du Vatile
Cardinal Quirini , Evêque de
can , ayant été élû par l'Academie des Inf
criptions & Belles-Lettres , pour remplir
l'une des places d'Honoraire Etranger de
cette Académie , qui ont vacqué depuis environ
un an , a cru qu'il devoit en marquer
fa reconnoiffance par la Lettre Latine qu'il
a écrite à tout le Corps Académique , de laquelle
on vient de voir le Titre.
Cette Lettre , dont S. E. a bien voulu nous
adreffer un Exemplaire , peut être appellée
un Ouvrage , puifqu'elle contient 63. pages
in-4°. d'Impreffion . Le fçavant Cardinal ,
après un Préliminaire digne du fujet , addreffe
la parole en particulier aux Illuftres
Renaudot , de Toureil , Dacier & Boivin ,
avec lefquels il étoit fort lié en l'année 1712.
lorfque n'étant que Religieux Bénédictin
d'Italie , il vint en France pour en connoître
"
NOVEMBRE . 1743. 2337
tre les Sçavans , & pour en vifiter les Bibliothéques
. Il avoue non-feulement , que c'eſt
cette ancienne liaiſon avec ces quatre fameux
Membres de l'Académie, qui a été comme
une espèce d'augure de l'évenement quia
fuivi , & dont il fe tient fort honoré ; mais
encore il inftruit ceux qui l'ont élû , & qui
font les Succeffeurs de ces grands Hommes ,
des particularités qui ont occafionné l'union
intime qu'il a eû avec eux , & leur marque
la maniére familiére dont ils s'entretenoient
par Lettres , pendant fon féjour dans le
Royaume .
S. E. y rappelle le plaifir qu'elle a eû d'entendre
fouvent l'Abbé Renaudot l'entretenir
fur la Littérature Orientale , & en particulier
fur le deffein qu'il avoit d'augmenter
le Livre de la Perpetuité de la Foi , par M.
Arnaud , d'un quatriéme & cinquiéme Tomes.
Il ajoûte que cet Abbé préparoit alors
l'Hiftoire des Patriarches d'Alexandrie , &
la Collection des Liturgies Orientales ; il fe
fouvient enfin de la clarté avec laquelle ce
même Sçavant expliquoit le Pfeautier Hébraïque
, en même tems qu'il le lui lifoit.
Après ce trait fur M. Renaudot , l'Illuftre
Cardinal parle à Jacques de Toureil , & le
fomme de dire s'il n'eft pas vrai que pendant
fon féjour à Paris , dans l'Abbaye de S.Germain
des Prés , il venoit fouvent , avant la
A v fi
2338 MERCURE DE FRANCE.
fin du jour , fe rendre auprès de lui , pour
examiner enfemble la Verfion des Oraifons
de Démofthéne , qu'il retouchoit alors , &
dont il fe propofoit de donner une nouvelle
Edition .
Il apostrophe enfuite André Dacier , &
le prie de fe fouvenir combien de fois ils
ont travaillé de concert à la réviſion de fes
Traductions de Plutarque & d'autres Ecrivains
Grecs , comme auffi de celle d'Horace ;
combien de fois ils ont eû recours aux lumières
de la fçavante Mad . Dacier ; combien
de fois il a entendu réciter ce célébre
Diftique , fait à la loüange de la même Dame.
Docto nupta viro , docto prognata Parente ,
Anna , viro major , nec minor Anna Patre .
M. Boivin eft auffi invité de comparoître
à fon tour. M. le Cardinal lui dit qu'il n'a
pas eû fon égal dans la fcience de la Langue
Grecque ; il lui rappelle l'appréhenfion qu'avoit
l'Abbé Renaudot , qu'il n'oubliât cette
Langue , depuis que fon Affociation dans
l'Académie de la Crufca , l'obligeoit à étudier
la Langue Toſcane . Il le fait fouvenir
combien de fois , dans la Bibliothèque du
Roi , dont il étoit Garde , il l'avoit trouvé
avec Homére , Anacréon , Sophocle & Ariftophane
, qui faifoient fes délices , & dont
it
NOVEMBRE . 1743. 2339
il lui expliquoit quantité d'endroits difficiles
; il lui répete les fortes exhortations qu'il
lui fit alors de joindre un troifiéme & quatriéme
Tomes aux deux premiers qu'il avoit
donnés des OEuvres de Nicephore Gregoras ,
& il regrette qu'il n'ait
exécuté ce projet
, dégoûté apparamment par le ſtyle dur
& pefant de cet Auteur.
pas
M. Quirini s'excufe enfuite d'avoir troublé
le repos de tous ces hommes Illuftres ,
en difant que pour prouver l'étroite liaiſon
qu'il avoit formée avec eux , il auroit fuffi
de produire les Lettres qu'il en a reçûës ,
fait pendant fes voyages dans differentes
Provinces de France , foit depuis fon retour
en Italie , lefquelles il conferve fort précieufement.
Il en produit en effet plufieurs ,
& promet d'en donner un jour,un plus grand
nombre , fondé fur ce principe , que les Lettres
des Sçavans peuvent aider à faire connoître
leur caractére , & à éclaircir d'ailleurs
beaucoup de Faits Littéraires. On va voir
que le récit des Voyages peut également ap
prendre au Public des circonftances curieufes
touchant la vie des mêmes Sçavans.
Après avoir féjourné à Paris prefque deux
années entiéres , M. Quirini alla à Rouen
où il trouva Jean Bellay , Religieux de l'Ab
baye de S. Ouen , qui continuoit la Collection
des Conciles de Normandie , commen-
A vj
cée
2340 MERCURE DE FRANCE.
cée
par Dom Beffin. Là , il fit pareillement
connoiffance avec le Pere Bernard Lamy ,
de l'Oratoire , dont il avoit lû les Ouvrages
en Italie. Il lui demanda s'il étoit vrai ,
comme M. Magliabechi le lui avoit dit à
Florence , qu'il avoit compofé fon Livre de
la Grandeur en général , en venant à pied de
Grenoble à Paris , ce que le Pere Bernard
avoua , ajoutant qu'il continuoit encore de
faire fes voyages à pied , & que, quoiqu'il
fût déja âgé , fa coûtume étoit d'aller encore
chaque année à pied de Rouen à Paris ;
qu'en marchant il ruminoit fur quantité de
chofes , qu'il rédigeoit par écrit à fon arrivée
, & qu'il faifoit imprimer quelque tems
après. Nous fçavions que l'Abbé Baudrand ,
Auteur du fameux Dictionnaire Géographique
, étoit allé à pied de France à Rome, mais
nous ignorions cet ufage des voyages pédeftres
du Pere Lamy.
Ce fut de cette Ville qu'ayant écrit à M.
Renaudot , M. Quirini en reçût la réponſe ,
qu'il infére toute entiére en cet endroit ,
dattée du 25. Mars 1713. Il y eft amplement
parlé de M. Pavonazzo, Prélat Italien ,
qui avoua avoir trouvé à la Bibliothéque du
Roi des Manufcrits , aufquels ceux qu'il
avoit vûs dans fon Pays , n'étoient pas comparables.
M. Quirini vit la plupart des célébres Monaftéres
NOVEMBRE . 1743. 2341
naftéres deNormandie , la Trappe même ,
où il trouva encore Pierre le Nain de Tillemont
, dont il fait l'éloge. La coûtume de
ce fçavant Voyageur étoit de fe mettre au
fait des Lieux où il devoit paffer , avant que
d'y arriver . Auffi avoit- il fous les yeux1e
Livre des Origines de Caën de M. Huet , lorfqu'il
vifita cette derniére Ville. Il rapporte
les converfations qu'il eut avec M.de Nefmond
, Evêque de Bayeux , & il dit un mot
des brouilleries de ce Prélat avec les Bénédictins
, parmi lesquels Dom René Maffuer
avoit écrit contre fon Mandement , qui condamnoit
certaines Théfes. Ici , on obferve
que M. de Toureil lui écrivant de Paris le
26. Avril 1713. s'abſtint de répondre fur
certaines Traditions vulgaires , qui regardoient
S. Michel ; celle - ci , entre autres ,
qu'on lit dans Rathier de Vérone, fuivant laquelle
le Peuple s'imaginoit , que cet Archange
chantoit la Meffe tous les Lundis .
De Normandie , l'Illuftre voyageur paffa
en Bretagne , où il vit Dom Lobineau , travaillant
à l'Hiftoire de la Province. De Nantes
, il alla à l'Abbaye de Buzay , de l'Ordre
de Cifteaux , où il trouva M. de Caumartin ,
Abbé Commandataire , occupé à y faire bâtir.
Dans la Lettre que M. Renaudot lui écrivit
alors , on apprend les differens deffeins
qu'on
2342 MERCURE DE FRANCE.
de donner
qu'on avoit eû en differens tems ,
une Bible en plufieurs Langues ; il marque
le plaifir qu'il eut en revenant , fur les Lévées
de la Loire , depuis Nantes jufqu'à Orleans.
Il fe détourna néanmoins de cette route
, pour voir l'Abbaye de Fonte vrauld. Il
trouva à Orléans M. Baluze , qui y étoit relegué.
Il dit que la coûtume de ce Sçavant ,
lorfque fes amis lui demandoient à quoi il
s'occupoit , étoit de répondre : Je travaille
pour l'Index de Rome. M. Baluze compofoit
alors l'Hiftoire de Tulle , fa Patrie , & il préparoit
fa nouvelle Edition de S. Cyprien.
M. Quirini , étant à S. Benoît fur Loire ,
ne put pas fe perfuader qu'on y poffédât le
Corps du S. Patriarche de fon Ordre , & il
fit valoir de fon mieux les argumens des
Religieux du Mont Caffin , pour prouver le
y
contraire.
Le Sçavant Voyageur , ayant laiffé les
bords de la Loire , alla à Sens , où les Religieux
de S. Pierre - le vif l'entretinrent fur
leur ancien Confrere Dom Hugues Ma-.
thoud , qui , en fa qualité de Vicaire Général
de M. de Gondrin, Archevêque, refufoit
les pouvoirs aux Réguliers , qui favorifoient
la Morale relâchée , & qui travailla beaucoup
dans l'affaire de la paix , dite de Cle- ;
ment IX . De Ferrieres qu'il vifita , il prit
la route de Troyes , où il vit les deux Mrs
de
NOVEMBRE . 1743. 2343
de Chavigny , l'ancien & le nouvel Evêque,
avec lefquels il fut beaucoup parlé de la
fcience & de la fainteté de l'Abbé de la Trappe
, leur Parent. Il fut obligé , pour voir M.
de Noailles , Evêque de Châlons , de l'aller
chercher en fon Abbaye d'Auviller , où l'on
ne manqua pas de tenir quelque propos fur
l'affaire du fameux Gotefcale , qui avoit été
renfermé dans ce Monaftere .
M. Q. venoit de vifiter les Abbayes des
Clairvaux , de Pontigny & de Morimond ,
lorfqu'il reçût au commencement de Juillet
les Lettres de Mrs de Toureil & Renaudot ,
qu'il place en cet endroit. En parlant de
l'Abbaye de S. Bafle , en Champagne , il cite
un fragment de Lettre de feu M. le Cardinal
de Fleury , qui en avoit été Abbé. En revenant
, il parcourut les Monaftéres de l'Iſle
de France & de Picardie , & il finit fa longue
courfe par la Maifon de M. l'Archevêque
de Paris à Conflans.
Comme ces voyages le rendirent fort habile
dans la connoiffance de nos Provinces
& plus fçavant en ce genre que beaucoup
de François , il eût fur ce fujet des conférences
avec l'Abbé de Longueruë , & avec
le Pere Lelong de l'Oratoire , qu'il qualifie
du nom d'amis : amicos meos . M. Q. finit , en
s'excufant d'être entré dans un fi grand détail
; mais cela ne l'empêche point de marque
6M
2344 MERCURE DE FRANCE.
quer toutes les circonftances de fon retours
en Italie par Auxerre , Dijon , Bezançon
Lyon , où il vit divers Sçavans , qu'il nomme.
A Saint Claude , les Religieux lui affurerent
, qu'il n'étoit nullement certain que
leur Régle primitive fût celle de S. Benoît.
A Généve , il remarqua que M. Pietet
blâma en fa préfence l'Infcription gravée fur
le Marbre dans la Place publique , où on lit
l'Epoque du changement de Religion . Il obferva
enfin , qu'à Annecy , c'eſt Egliſe des
Cordeliers qui fert ux Chanoines , pour
célébrer l'Office Divin .
En parlant de ce qui lui arriva à Avignon ,
il rapporte quelques Lettres , dans lefquelles
fes amis de Paris lui marquent leur étonnement
au fujet de l'entrepriſe de M. de la
Motte , de réformer l'Iliade d'Homére .
D'Avignon , il alla à Montpellier , où M.
l'Evêque lui fit voir de grandes Collections
fur la Province de Languedoc. Du Languedoc
, il paffa en Provence , d'où il fe rendit
à Génes. Nous ne le fuivrons point dans le
refte de fon voyage. Les Lettres qu'il cite
vers la fin de fon Itinéraire , font prefque.
toutes mention des troubles qui agitoient
alors l'Eglife de France . Celles de M. l'Evêque
de Fréjus égaient davantage la matiére ..
On y voit auffi de fréquens Eloges de M. le
Cardinal d'Eſtrées , qui mourut en ce temslà.
NOVEMBRE . 1743 . -2345
là. Il y a un petit trait , qui n'eſt pas indifferent
fur une Religieufe de la Vifitation , nicce
de ce Cardinal , qui s'adonnoit fort à la
lecture des Euvres du Pere Alexandre , de
M. Dupin & de M. de Tillemont .
M. le Cardinal Quirini , en finiffant ces
recits de Voyages Littéraires , & la publication
d'une partie des Lettres que les Sçavans
de France lui ont écrites , s'appuye
fort fur une belle Sentence , qu'il a lû dans
l'Hiſtoire de l'Académie Françoiſe,pat l'Abbé
d'Olivet. On doute , dit cet Académicien ,
lorfqu'ils'agit desgrands Hommes ,fic'eft amourpropre
ou reconnoiffance , qui fait que nous parlons
de leur amitié, &fouvent , de peur d'être
foupçonnés defoibleffe , nous renonçons à un devoir.
C'eft ce qui lui fait efperer qu'on pren
dra en bonne part tout ce qu'il a tiré de fes
porte-feuilles ,, pour être expofé au grand
jour , n'ayant eu d'autre eû intention que de
prouver , que quoiqu'il foit étranger à la
France , quant à l'Origine , il eft cependant
cenfé plus attaché à ce Royaume qu'à aucun
autre , parce que c'eft celui qu'il a parcouru
avec plus d'attention & de plaifir , & dans
lequel il s'eft fait un plus grand nombre d'amis,
dont la connoiffance l'a fait admettre au
rang des membres d'une célébre Académie .
Cette belle Lettre eft datée du 1. Juin
1743. écrite au Village de S. Euftache, à une
très2346
MERCURE DE FRANCE.
>
très-petite diſtance des Murs de la Ville de
Brefcia , Village dans lequel notre fçavant
Cardinal a fait bâtir une belle Eglife & une
agréable Maifon de Campagne , où il va
fe délaffer ordinairement à fon retour de
Rome retraite qu'il préfere aux féjours
les plus agréables , comme il a préferé le petit
Evêché de Brefcia , au riche & magnifique
Siége de l'Eglife de Padouë , que lui
avoit offert le Pape Innocent XIV. comme
on l'a vû plus au long dans le Mercure du
mois d'Avril dernier.
ODE AU TEMS.
A vide deftructeur de tout ce qui reſpire ,
Implacable ennemi de l'immortalité ,
O Tems ; de ton pouvoir tout reconnoît l'empire ,
Et la fatalité .
***
Barbare , fans jamais regarder en arriére ,
Appuyé fur ta Faux , le Sablier en main ,
Tu vois naître le monde & finir fa carriére ,
D'un oeil toujours ferein.
****
Quel eft donc votre efpoir, vils Enfans de la Terre ?
Prétendez-vous tranfmettre au dernier avenir
Cette
NOVEMBRE. 1743. 2347
Cette orguilleufe Tour , * voifine du Tonnerre ,
Que je vous vois bâtir ?
***
Déja , de fes débris Babylone éclatante ,
Fiére de fa grandeur , s'éleve juſqu'aux Cieux ;
Mais bien-tôr , à ſon tour , Babylone expirante ,
Difparoît à nos yeux.
Ninive lui fuccéde , & non moins orgueilleuſe ,
Elle croit mériter un éternel encens.
Ah ! peut- elle échapper , cette Ville fameufe
A la fureur du Tems ?
***
Cruel , tu l'as détruite , & ta rage inhumaine
N'a pas plus épargné la mére des Vertus.
Et dans l'Attique en vain mes yeux cherchent
Athéne ;
Ils ne la trouvent plus.
Effrayé de tes coups , Tyran inexorable ;
Sur le Romain vainqueur je porte mes regards ;
Ciel ! quels triftes objets ! fous ta Faux redoutable
Expirent les Céfars.
* La Tour de Babel.
Be
2348 MERCURE DE FRANCE.
Ils ne font plus , hélas ! fans aucune eſpérance ,
Tu fappas leur grandeur jufques aux fondemens.
Germain , que montre-tu de leur haute puiſſance ;
Que de vains ornemens ?
Et toi , qui fous tes pas entraines la Victoire ,
Toi , dont le nom célébre ébloüit l'Univers ;
Héros , t'es- tu flatté de fauver ta mémoire
De ces triftes revers ?
*33*+
Doux , mais frivole efpoir ; le Tems ouvrant fes
aîles ,
Même après la victoire obfcurcit le Héros ;
Et bien- tôt le cruel fous fes ombres mortelles
Engloutit fes travaux .
Ah ! connois le néant de l'erreur qui te flatte ;
Vois tant de Potentats abbattus , terraffés ;
Et que nous refte-t'il du vainqueur de l'Euphrate,
Que des traits effacés ?
Ainfi dans vos projets , Arbitres de la Terre ,
Ne vous enyvrez point d'un honneur qui s'enfuit ;
Le Tems dévore tout , & femblable au Tonnerre ,
Il renverfe & détruit.
Dans
NOVEM BRE. 1743 . 2349
Dans l'avenir douteux ne portez point la vûë :
Si-tôt qu'avec la nuit votre jour fe confond
De ce fuprême rang votre gloire déchuë ,
Que laiffe -t'elle ? un nom .
Un nom ! Peut-on encor préfumer qu'il nous refte,
Et qu'à nos defcendans il puiffe être tranfmis ?
Ah ! combien de Héros dans un oubli funefte
Sont -ils enfévelis ?
***
Mais quoi ! toujours épris d'une ardeur chimérique,
L'orgueilleux croit porter à fes derniers neveux
Ces fuperbes Palais , que fans ceffe il s'applique
A rendre fomptueux,
炒菜
Infenfé , penfes-tu garantir du náuffrage
Ce frêle Monument , à ta gloire dreffé ,
Et qu'il puiffe à jamais nous rendre témoignage
De ton bonheur paffé 2
**+
De nos premiers parens admire la prudence ;
Juftement détrompés des grandeurs d'ici bas ,
Les ruftiques lambris , témoins de leur enfance ,
L'étoient de leur trépas
Occupés
2350 MERCURE DE FRANCE,
Occupés feulement à fournir leur carrière ,
Ils en voyoient fans peine éteindre le flambeau ,
Et ne fe piquoient point d'élever leur pouffiére
Au - delà du tombeau.
炒菜
Jours heureux , jours qu'envain j'eſpére voir renaître
,
Tels qu'un beau fonge , enfant d'une paifible nuit
Vous n'êtes plus ; mais j'aime encore à me repaître
D'une ombre qui s'enfuit.
Par M. R ** , d'Aix.
+ 3X+3X+3X+
LETTRE de M. B. ** , à M. L. C. D. L. R.
au fujet de la Chronologie & Topographie
du Breviaire de Paris.
Velque deffein, Monfieur , quej'aye
formé de n'oppofer que le filence aux
Critiques mal fondées que l'on pourroit faire
à l'avenir au fujet de mon Ouvrage fur le
Breviaire de Paris , je me fuis cependant crû
obligé , autant pour le refpect dû au Public ,
que pour ma propre juftification , de répondre
encore ici aux Obfervations de M ..
contenues dans une Lettre inferée au Mercure
du mois d'Août dernier . Souffrez , s'il
vous plaît , M. que j'aye l'honneur de vous
...
faire
NOVEMBRE. 1743. 2351
faire part des miennes ; elles ne feront peutêtre
pas inutiles. Je les rendrai auffi les plus
claires qu'il me fera poffible.
Sans attaquer , quant au fond , trois diffe
rences effentielles , que j'ai fait remarquer
à la tête de ma Préface entre mon Ouvrage
& la Géographie des Legendes , differences,
qui apparemment ont été trouvées trop
bien établies , on m'en oppofe par forme de
récrimination un grand nombre d'autres ,
qui , du premier coup d'oeil , paroîtroient
induire à accorder la palme au Géographe .
La queſtion eft de fçavoir fi c'eſt à jufte titre
.
&
On fait confifter la premiére de ces differences
, en ce que mon Volume èmbraffe
moins de matiéres que le fien. Je conviens
du fait ; mais de-là il ne s'enfuit point que
la Brochure du Géographe mérite le pas ,
fi je le lui cédois, ce feroit fans le fçavoir. Si
de fon côté , le Géographe s'étend à un plus
grand nombre de matiéres , de mon côté
j'accompagne celles que je traite d'un détail
tout autrement développé. Avantage , fans
contredit , qui compenfe heureuſement celui
dont le Géographepeut fe prévaloir. En
confidérant les deux Ouvrages par rapportà
leur matiére , plus ample dans l'un , plus
détaillée dans l'autre , les voilà au moins
je le veux bien , d'un mérite prefqu'égal. Je
dis
2352 MERCURE DE FRANCE.
dis , prefqu'égal , car , tout bien péfé , je ne
fçais pas trop fi, quant au point même donr
il s'agit , la balance ne pancheroit pas de
mon côté. J'en laiffe le jugement au different
goût des Lecteurs.
Outre que mon Volume renferme un détail
plus fpécifié , il a encore un objet plus
étendu ; nouvel avantage que notre Critique
a été fans doute bien aife de paffer fous
filence , quoique ceci ait néanmoins affés
de rapport avec ce qui regarde la matiére de
l'Ouvrage. Au lieu que le Géographe fe borne
à ce qui concerne la connoiffance des
Lieux, je pouffe mes vûës , comme Chronologifte
, jufqu'à la connoiffance des Tems.
C'est par le double avantage dont je viens
de parler , que felon toute perfonne defintereffée
, le Volume du Chronologifte l'emportera
toujours de beaucoup fur la Brochure
du Géographe. Je ne prétens pas pour
cela diminuer rien de la valeur de cette Brochure
; & ce n'eft point à regret , comme
l'on voudroit le faire croire , que je lui ai
moi-même donné des éloges. Ce n'eft pas
non plus que je me croye irrefragable , &
j'avouerai ,fans rougir , que mon Ouvrage.
tout réformé qu'il eft , a encore befoin de
l'indulgence de fes Lecteurs.
"
Au refte , fi je n'ai entrepris aucuns Martyrologes
, & fi je n'ai pas
fourni aux quatre
NOVEMBRE . 1743. 2353
tre Diocèfes,ajoutés à celui de Paris ,laChronologie
qui leur eft propre , c'eft que j'ai regardé
l'un & l'autre, en quelque forte , comme
étranger au deffein que je m'étois d'abord
propofé , & ce n'eft que fur les inftances
qui m'en furent faites, lorfque l'Edition
de mon Livre étoit prefque achevée , que je
me prêtai, à donner au moins , par forme de
Supplément , la Topographie des quatre
Diocèfes.
Autre réfléxion de notre Critique , d'où
naît fa feconde difference. Il étoit , dit - il ,
bien plus facile de polir en plus de fix ans un
Ouvrage affés borné , que de réussir également
en moins d'un an à un autre presque universel
en fon genre . La réflexion eft fpécieufe ; c'eft
dommage qu'elle ne foit pas auffi folide. En
effet , la fupputation n'eft pas tout- à-fait
exacte , lorfqu'on met fur le compte du
Chronologifte plus de fix ans de travail .
D'un côté , le Bréviaire n'a commencé à
paroître dans le Public que vers le mois de
Février 1736. Jufques-là la carriere n'étoit
point ouverte . D'un autre côté , l'Approbation
de mon Livre fe trouve datée du 10 .
Décembre 1741. Je défie qu'en bonne
Arithmétique il fe rencontre fix années entieres
entre les deux termes que je viens de
marquer . Où fera donc le plus du Calcu'a .
teur ? Quand même je lui pafferois les fix
B années
2354 MERCURE DE FRANCE.
années , eft-il bien conftant que j'aye employé
tout ce tems- là , fans aucune interruption,
fur monOuvrage ? C'eft ce qui doit être,
ou le Critique fe trompe dans fon hypothéfe.
Or , n'étant point à portée de prouver
un pareil fait , comment peut-il l'avancer
fans témérité ? De tout ceci , il réſulte
que
la feconde difference , inventée par le Critique
, tombe d'elle-même.
Il en est une troifiéme , qui ne paroît gueres
mieux appuyée . Elle fe tire de la multiplicité
des Tables entremêlées dans le corps
de mon Ouvrage . On les regarde comme un
amas accablant , qui ne fert qu'à fatiguer le
Lecteur dans fes recherches , au lieu que l'unique
Table qui forme la Géographie , ne
peut , dit-on , furcharger perfonne . Raffurons-
nous ; il n'y a point tant à s'effrayer
Les douze ou treize Tables qu'on a crû trouver
dans mon Recueil fe réduisent à huit ,
fans y comprendre celle des Titres , qui eft
comme de droit, dans tous les Livres partagés
en plufieurs Sections ou Articles. Ĉar je
ne reconnois pour des Tables , que les divifions
que j'ai expreffément intitulées de
ce nom. Or , me renfermant dans cette
idée , qui eft toute fimple , je ne vois point
que mes Tables foient d'un ufage fi fatiguant.
On peut aifément fe difpenfer d'en
feuilleter le plus grand nombre , puifque
,
une
NOVEMBRE. 1743. 2355
une feule eft fuffifante pour chaque recherche
particulière. Si , par exemple , on veut
fuivre année par année les faits qui concernent
un même Saint , de quelle autre Table
a-t-on befoin que de celle de la Chronologie
des Legendes ? Il en eft de même de toutes
les autres. En multipliant ces Tables ,
j'ai aidé par plus d'un endroit l'innocente &
louable curiofité du Lecteur ; & c'est un
avantage qui ne fe rencontre point dans l'unique
Table qui forme la Géographie.
J'ai infinué plus haut, que mes propres differences
n'étoient point attaquées dans leur
fond ; cela n'empêche pas qu'elles ne le
foient dans leurs fuites , & la feconde fur
tout, qui paroît chagriner le Critique, & lui
tenir plus au coeur. Il en prend occafion de
fuppofer de nouvelles differences, qu'il tâche
de faire valoir contre moi , & qu'il tourne ,
comme il peut , à l'avantage du Géographe.
Il convient fincerement avec moi que la
Géographie des Legendes n'eft point une
Géographie complette ; il m'accorde même que
cette Brochure n'eft rien de plus qu'un fimple
Vocabulaire ou Dictionnaire de mots. Aveu
dont je n'ai garde de ne lui être pas obligé.
Mais en même tenis , il regarde cette obfervation
de ma part, comme un reproche que
je fais à la Géographie , & il ne fçait fur quoi
il cft fondé. Il n'auroit cû là-deffus aucune
Bij
diffi
2356 MERCURE , DE FRANCE
difficulté , s'il avoit mieux compris le fens
de mon expreffion. Il faut le lui développer.
Par le terme de Géographie complette , je n'ai
point entendu une Géographie univerfelle ,
comme le Critique fe l'eft fans doute imaginé.
En ce cas , mon obſervation eût été
véritablement hors d'oeuvre , la Brochure
en queſtion ne fe donnant elle-même que
comme un fupplément Géographique des
Dictionnaires , pour ce qui regarde les Legendes.
Je n'ai donc entendu autre chofe
par une Géographie complette , qu'une Géographie
fuffifamment détaillée , & fi le mot
de complette renferme quelque équivoque ,
elle eft auffi-tôt levée par les paroles qui fuivent
immédiatement ; car voici de quelle
maniére je m'exprime : Le Recueil du Géographe
reffemble moins à une Géographie complette
qu'à un fimple Vocabulaire ou Dictionnaire de
mots. Qui dit un fimple vocabulaire , rejettte
néceffairement l'idée d'une Géographie détaillée
. Je n'accuſe donc point la Géographie
des Legendes de n'être pas univerfelle ;
j'aurois tort , vû , encore un coup , qu'elle
ne fe donne pas pour telle. Je remarque feulement,
que n'étant pas complette , c'est- à-dire ,
fuffifamment détaillée , & n'étant par - là
qu'un fimple Vocabulaire , elle differe en cela
de ma Topographie.
Mais ,
NOVEMBRE . 1743. 2357
Mais , en vérité , le Critique parle-t-il férieufement
, lorfqu'abufant des expreflions
que j'ai employées dans la fuite de cette même
difference , il prétend me rendre fufpect
dans l'efprit de mes propres Confreres
? Comment lui -même n'apperçoit- il pas
le
peu de jufteffe de fon raifonnement ? De
ce que j'ai dit que la Géographie de M.
Jouannaux. n'est pas fuffifante pour mettre un
Lecteur,peu verfe dans l' Art Geographique, au
fait de la jufte pofition de quantité de Lieuxs
de ce que je me fuis flaté de m'exprimer avec
l'étendue néceffaire ,pour expofer la plûpart des
Lieux ,prefque fous les yeux du Lecteur le moins
éclairé , on ofe en conclure que je ne fais pas
honneur au Clergé , comme fi j'avois mis
dans le rang de ces Lecteurs , les perfonnes
qui le compofent. A Dieu ne plaife ; je refpecte
trop
les lumiéres de mes Confreres.
Auffi n'ai-je parlé qu'en général , & je n'ai
eû garde de faire de ce que je difois aucune
application à perfonne. Pourquoi donc, par
une interprétation détournée , chercher à
me rendre criminel , contre le témoignage
de ma propre confcience ? Il faudroit être
bien prévenu , pour ne pas voir que mon
Livre étant fait pour tout le monde , pour
les Laïques comme pour les Eccléfiaftiques ,
il m'a été permis de fuppofer , au moins parmi
les premiers , fans qu'ils s'en offenfent ,
Biij quel2358
MERCURE DE FRANCE .
quelques Lecteurs , peu verfés dans la Géographie
, certains Lecteurs moins éclairés
que les autres. Or , en n'en défignant aucun
, je n'ai pas crû faire un mauvais compliment
à l'Ordre Sacerdotal ; non pas même au
Clergé inférieur , lorfque je me fuis énoncé
de la maniére qui fait ombrage. C'eſt une
telle accufation de la part du Critique , qui ,
pour ufer de fes mêmes termes , ne demande
point de reflexions..
L'Obfervateur continue fa pointe , & fup
pofant toujours que je crois avoir affaire à
des Prêtres peu verfés dans l'Art Géographique
, il me reprend, avec un trait de raillerie
affés infipide , de ce que dans ma Topographie
, lorfque j'annonce une Ville ou
quelqu'autre Lieu particulier, je marque en
quel Royaume ou Etat eft compriſe la Province
qui renferme cette Ville ou cet autre
Lieu , en difant , par exemple , Avranches
ou Nantes , Villes de France , en Normandie .
ou en Bretagne , & c. Mais quoi ! Cette méthode
eft- elle donc fi inufitée ? Et n'eft- ce
pas même celle qu'ont affés ordinairement
fuivie les Dictionnaires les plus approuvés
entre autres celui de la Martiniere , qui eft
tout récent? Voyez - le à Livre ouvert . Quelqu'un
jufqu'ici s'eft- il avifé d'en glofer ? II
étoit refervé à l'Anti -Chronologifte de former
une plainte auffi étrange qu'elle eſt nouvelle.
NOVEMBRE . 1743. 2359
velle. Elle me paroît moins honorable pour
le Critique , que le procedé qu'il blâme
ici , n'eft deshonorable pour le Chronologifte.
Ce que dit enfuite ce même Critique ne
fignifie rien ; il n'y a qu'à jetter les yeux fur
l'endroit. Quant à moi , je n'ai jamais contefté
à M. Jouannaux fon caractére de Pretre.
Aurefte , je n'ai point crû lui faire d'injure
, lorfque le confiderant en qualité de
Géographe , j'ai dit qu'il n'a pour objet , que
ce qui a rapport àfon Art. En quoi , je vous
prie , confifteroit cette injure ? En ce que ,
dira-t-on,vous attribuez à un homme honoré
du Sacerdoce , de s'être adonné à la Géographie
, & que vous donnez à entendre
qu'il s'y eft adonné d'une maniére fervile.
Juftifions- nous , s'il fe
peut.
En attribuant à l'Auteur de s'être appliqué
à la Géographie , je ne pense pas avoir
donné atteinte àfonSacerdoce,non plusqu'au
mien, en m'y appliquant moi-même. L'Eglife
n'a regardé en aucun tems cette fcience fi innocente
& fi néceffaire , comme mefféante à
fes Miniftres, Prêtres ou autres : auffine fçaisje
point de Canon , par lequel elle leur en
ait interdit l'étude . Et certes , il faut bien
que M. Jouannaux s'y foit exercé , puiſqu'i
donne fon Ouvrage fous le titre de Géographie.
Biiij Pour
2360 MERCURE DE FRANCE.
Pour ce qui eft de l'autre fujet de plainte ;
loin de donner à entendre que le même Auteur
fe feroit attaché à la Géographie d'une
maniére fervile , je fais , ce me femble , affés
entendre tout le contraire , lorfque je
remarque formellement que dans fa Brochure
il procede d'une maniére trop fuccinte
& trop générale. Je demande fi c'eft-là le
taxer de fe conduire en efclave . Non , fans
doute.
Je paffe le reste du difcours de notre Critique
, comme n'étant dans le fond qu'une
pure déclamation , tendante à me décrier auprès
de mes Confreres . Je lui pardonne cette
forte d'écart , que je n'envilage que comme
un effet de fon dévouement à la caufe du
Géographe. Je ne puis cependant m'empêcher
de le détromper fur les cing ou fix
mots barbares , que , fur fa garantie , on étoit
für de trouver dans la Géographie des Légendes.
Je fuis en état , quand il voudra , de
fournir une lifte exacte de tous les mots
omis pour les feuls Bréviaires de Paris &
des quatre autres Diocèfes. Elle contient de
bon compte plus de quarante mots , que l'on
eft für de ne point trouver dans cette Géographie.
Le Critique , fécond en raifonnemens , revient
encore à la charge. Il m'obiecte que
le Bréviaire des quatre Diocèfes , ajoûté à
celui
NOVEMBRE . 1743. 2351
celui de Paris,n'étant point encore traduit
& ainſi n'étant deftiné que pour ceux qui
entendent la Langue Latine, dont le Clergé
forme la plus grande partie , le Clergé , au
moins, de ces quatre Diocèfes eft cenfé de
ma part peu éclairé & peu versé dans l'Art
Giographique. Je laiffe encore ici à de plus
fins que moi ,à appercevoir la connexion de
cet argument. Quant aux raifons fur lefquelles
il eft appuyé , je réponds en premier
lieu , que le Bréviaire des quatre Diocèfes
fera peut - être traduit quelque jour ; &
quand cela n'arriveroit pas , je dis en fecond
lieu , que parmi ceux qui entendent
la Langue Latine , leClergé n'en forme pas
tellement la plus grande partie , qu'il ne
s'en trouve encore beaucoup d'autres , foit
dans les Cloîtres , foit au-dehors . J'abandonne
ces deux reflex ions à celles du Critique ,
& à telles conféquences qu'il en tirera.
A l'égard du correctif, dont il me fait grace
en cet endroit de fa Piéce , je n'en ai
aucun befoin , d'autant que dans mon Lecteur
le moins éclairé , je n'ai pas eû plus en
vûë ceux qui récitent en François le Bréviaire
, que ceux qui le lifent en Latin , Avançons.
Il ne peut paroître extraordinaire qu'à un
Cenfeur auffi fingulier que le nôtre, que dans
un Ouvrage où l'on marque les principaux
Bv points
2362 MERCURE DE FRANCE.
3
points de la vie & de la mort desSaints , on ait
parlé de JESUS - CHRIST , le Saint des Sams
& qu'on y ait indiqué fes principaux Myftéres.
Cela ne vaut pas la peine que nous
nous y arrêtions. Voici quelque chofe de
plus important.
ga-
Il eft encore plus furprenant qu'on ne pour
roit croire , de voir avec quelle forte d'affectation
leCritique s'attache à me déprimer..
A l'entendre , j'abandonne dans ma Topo--
graphie , & cela fans m'en vanter , les mêmes
Auteurs que j'avois pris pour mes
rans , lorfqu'il s'agiffoit de la Chronologie .
Qu'il en dife tout ce qu'il voudra , c'eſt à
tort qu'on me taxeroit d'inconftance ; Chronologifte
ou Topographiste , n'importe ; cevice
ne fut jamais le mien . On ne peut , avecnul
fondemént légitime , m'accufer d'avoir
varié fur le fait de mes garants. Le Bréviaire:
de Paris , & ceux des quatre autre Diocèfes
, étant mon feul point de vûë , je les ai
auffi regardés comme les fources primordiales
où je devois puifer , & comme les guides
naturels que je devois fuivre. Dès - là, je les ai
adoptés & reconnus comme mes premiers.
garants.Les Tillemonts, les Baillets , les Fleuris
& autres fameuxAuteurs , ne le font devenus,
pour ainfi dire , que par befoin , & comme
en fecond. Ce n'eft qu'au défaut de nos
Bréviaires , & quand il a fallu y fuppléer ,
que
NOVEMBRE. 1743 2363.
que j'ai emprunté d'ailleurs les fecours qui
me manquoient ; & c'eft alors que j'ai recouru
aux Sçavans Hiftoriens qu'on m'objecte
ici , comme à ceux que j'ai crû les plus
fidéles. C'eft ainfi que j'ai agi dans l'une &
dans l'autre Partie de mon Ouvrage . En quoi
donc ai-je abandonné mes garants ?
Mais , me dira-t - on ? ( & c'eft ce qu'on
me reproche encore , ) en vous en tenant ,
comme vous faites , à vos Bréviaires , &
vous en repofant fur leur bonne-foi , vous
admettez des faits très-fufpects , des traditions
douteuses , que chaque Diocèfe conferve
trop précieufement peut - être , traditions tant
bien que mal fondées . Eh ! de grace , fur quelle
autre foi devois-je m'appuyer que fur
celle des Bréviaires ? Ils étoient l'unique
fond de mon travail , & il n'étoit prefque
queftion que d'arranger les faits énoncés
dans les Legendes ; n'eût -il donc pas été ridicule
de défigurer ces faits , & de leur en
fubftituer même de tout contraires ? Je mets
ici à part la difcuffion touchant la certitude
ou l'incertitude de ces mêmes faits ; elle n'eft
ni de mon fujet ni de ma compétence. Mais
falloit-il , pour s'accommoder au génie de
notre Critique , corriger des Offices , reçûs .
dans cinq Diocèfes confidérables ? Falloit - il ,
pour lui complaire , s'infcrire en faux contre
ce qu'ilappelle des traditions douteufes ?
B vj Alors,
2364 MERCURE DE FRANCE.
Alors, qui le fçait ? animé du zéle de cenfurer
, peut-être l'eût-on entendu tout le premier
fe recrier contre l'infidelité , & accufer
l'Auteur de s'être vifiblement égaré de
fon chemin ; peut-être même eût-il cité le
Réformateur au tribunal de la pieufe & fimple
crédulité de nos Péres.
>
Quoiqu'il en foit de tout ce qui vient d'être
expofé , on a quelque lieu de s'étonner
du procedé du Critique. Il ne fe foutient
gueres lui -même dans l'un de fes principaux
points de vûë;je veux dire la défenfe du Géographe.
Comme s'il avoit oublié fon perfonnage
d'Avocat , il abandonne ce Client ,
fans s'en vanter , & fans peut-être le fçavoir,
& cela dans un des endroits où , felon foa
propre fyftême , il lui eût été plus néceffaire.
Car enfin , il le contredit manifeftement ,
lorfqu'il condamne comme douteufes des
traditions que le Géographe approuve comme
certaines . Il ne faut que lire la Préface
de celui- ci . On y verra qu'il étoit refervé à
la gloire du dix-huitième ſiècle , de voir mises à
exécution dans la France les régles concernantes
le choix des Legendes , dont , felon le
même Auteur , le difcernement eft effentiel,
pour en rejetter toutes les fables & les fauſſetés
répandues dans la plupart des vies des Saints.
Il compte déja en ce Royaume près de trente
grands Diocéfes ( & celui de Paris n'eft pas
oublié )
NOVEMBRE . 1743. 2365
oublié ) où toutes les Perfonnes fçavantes applaudiffent
à l'érudition qui brille de toutes
parts dans les nouveaux Bréviaires. Cette érudition
en aura fans doute retranché tout ce
qu'on avoit remarqué de traditions douteu
fes & incertaines . C'eft ainfi , ce ſemble ,
que penfe le Géographe . Mais non , fon
Apologifte , beaucoup plus fubtil , en juge
tout autrement . Selon lui , le Topographifte
fe repofe fur la bonne foi des traditions douteufes
de chaque Diocèles traditions qui font
pourtant celles des nouveaux Bréviaires.
Quel contrafte !
Le Critique ne s'accorde pas mieux avec
lui-même au fujet de la déference envers le
Clergé. Sa maniére d'agir ne peut gueres
lui attirer la bien - veillance d'un grand nombre
des Prélats de France. ( On void bien
que je copie ici fon langage. ) En effet , lui
qui paroît fi délicat fur le point d'honneur à
l'égard de l'Ordre Sacerdotal , fait un affés
mauvais compliment à la plus noble partie
du Clergé , lorfqu'il taxe les Prélats Approbateurs
de nos cinq Bréviaires , & en leurs
Perfonnes facrées tout l'Ordre Epifcopal ;
lors , dis-je , qu'il les taxe , quoiqu'indirectement
& d'une maniére tacite , d'autorifer
dans leurs Diocèfes des traditions dontenfes ,
des traditions tant bien que mal fondées ; ( ce
font- là fes propres termes , je n'y ajoûte
rien. )
2366 MERCURE DE FRANCE.
rien. ) Car , n'eft- ce pas-là une fuite trèsnaturelle
de fon raifonnement ? Les traditions
qu'il improuve dans le Topographifte
font certainement les mêmes que les premiers
Paſteurs de cinq grands Diocèfes de
France ont admifes. On n'en peut pas douter
un moment , puifque les Bréviaires , qui
les contiennent, n'ont été publiés que
torité de ces illuftres Prélats. Il n'y a donc
pas moyen de m'accufer , fans faire retomber
fur eux le même reproche. Le procedé
n'eft pas des plus obligeants. Que repliquer
à cela?
de l'au-
N'en voilà déja que trop fur la Préface ;
quittons-là avec notre Critique , & voyons
s'il fera plus heureux dans fes découvertes
fur le corps de l'Ouvrage. Je tâcherai d'abreger.
Les Reglets ; ( c'eft ainfi qu'il faut appeller
les Reglettes du Cenfeur ) les Reglets, dis- je,
que j'ai employés dans le corps de laChronologie
au -deffous d'une année , ne marquent
pas toujours les faits differens arrivés cette
même année , mais quelquefois ils marquent
ceux dont l'année eft incertaine ; & alors
j'ai eu la précaution d'en avertir dans l'é--
noncé de ces faits ; précaution qui empêche
qu'unLecteur, le moins verfé du monde dans
la connoiffance des tems , ne foit expofé à
prendre le change , pour peu qu'il falſe attention
NOVEMBRE. 1743. 2:367
tention à la fuite , comme il eft naturel de
le préfumer.
L'emplacement , ou , pour parler plus
correctement , la fituation du Curube , vers
la Sicile , n'eft pas écrire dans une étroite précifion,
à la page 18. de la Chronologie, j'en
tombe d'accord ; mais lorsqu'il s'agit de la
defcription des Lieux , il n'eft pas jufqu'au
Lecteur le moins éclairé, qui ne comprenne
d'abord que c'eſt à la Topographie qu'on
doit recourir, elle eft exprès pour cela. D'ail
leurs, la promeffe que j'ai faite d'expoſer les
Lieux prefque fous les yeux du Lecteur , ne
s'étend point à tous les Lieux , fans exception
, mais à la plûpart feulement.
Si notre Cenfeur eft curieux de fçavoir
quel eft mon garant fur le Diaconat de Saint
Cheron , dont il doute , je le renvoye au
fçavant M. Baillet. Il n'a qu'à fe donner la
peine de voir au 28. Mai , la Vie de S. Che-
Ion , num. 1. & 2. Il y trouvera plus qu'il
ne lui en faut fur cet article.
Dans celui qui regarde S. Sebaftien , il auroit
bien fait , pour rendre la citation complette
, d'ajouter les pages 283. & 311. Au
refte , il n'étoit pas néceffaire que je prévinffe
des Lecteurs, auffi éclairés que le Cri
tique fuppofe tous les fiens , ni même ceux
qui le feroient un peu moins , fur ce que
j'ai dû entendre par Patrie. Ils n'ignorent pas
qu'à
2368 MERCURE DE FRANCE.
qu'à la vérité ce terme fe prend plus contmunément,
& dans fa fignification plus étroite
, pour le propre Pays natal , c'est-à- dire ,
pour le lieu propre de la naiffance de quelqu'un
; mais que, dans un fens plus étendu ,
il fe prend auffi quelquefois pour le Pays
d'origine , c'est-à- dire , pour celui de la naiffance
de fes Péres. C'eft en ce dernier fens ,
auffi véritable que le premier , que la Province
de Galilée & la Ville de Nazareth ont
été regardées ,l'une & l'autre , par lesEcrivains
facrés comme la Patrie de JESUS - CHRIST ,
& qu'elles ont toujours paffé pour telle dans
l'opinion commune, quoiqu'il n'y foit point
né , mais feulement la Sainte Vierge fa Mére.
On fçait encore que le nom de Patrie fe
donne également , & au lieu particulier de
la naiffance , & à la Province , à l'Etat , dans
lefquels ce lieu particulier eft renfermé.
C'eft pour cela qu'un même homme eft dénommé
tantôt un Touloufain , du nom de fa
Ville , tantôt un Languedocien , du nom de
fa Province , tantôt enfin , un François du
nom du Royaume où font fituées cette Ville
& cette Province . Il n'y a rien ici que de
très-clair .
Tout cela fuppofé & reconnu comme certain
, j'ai pû fans erreur donner pour Patrie
à S. Sebaftien l'Italie , la Gaule ou la France
, le Languedoc & la Septimanie qui en
fait
NOVEMBRE . 1743. 2369
fait partie ; la premiére , parce qu'il en étoit
originaire , fon Pére étant né à Milan ; les
trois autres , parce qu'il y eft né lui- même ,
fçavoir dans la Ville de Narbonne. Après
tout, il me fuffit de ne lui avoir point affigné
de fauffe Patrie, fans que j'aye été tenu d'entrer
dans la longue & épineufe difcuffion de
l'ancienne & de la nouvelle diftribution des
Provinces , laquelle d'ailleurs n'étoit point
de mon fujet.
Enfin , fi M. Baillet n'a point été mon
guide pour ce qui concerne S. Eugéne &
plufieurs autres , c'eft , comme je l'ai dit cidelfus
, que les Bréviaires m'en ont tenû.
lieu , exclufivement à tous autres. J'en ai
donné la raifen .
T
Pour revenir encore une fois à nos Tables
avec l'inépuisable Critique, la derniére n'eſt
point tant inutile ni de trop . Jufqu'à ce que,
par un cas , qui n'eft point autrement métaphyfique,
on vienne un jour à mettre en françois
les Legendes propres aux quatre Diocèles
du Supplément de notre Topographie,
la Table dont il s'agit a fon uſage préfent, au
moins quant aux lieux appartenans au Bréviaire
de Paris , qui , ayant été omis , ont
été remplacés dans ce même Supplément.
Que fera dans le cas dont je viens de parler
?
Je m'abftiens, en faveur de la paix , de relever
2370 MERCURE DE FRANCE.
lever quantité de traits peu obligeans que
mon Adverfaire a crû apparemment néceffaires
à l'ornement du tableau . Entre les autres
défauts qui m'ont frappé dans fa Piéce
celui de la préoccupation ne m'a pas paru
être le moindre . S'il m'en veut croire , il
s'en tiendra à ce qu'il a écrit :auffi-bien pourroit-
il arriver qu'il ne réuffiroit pas mieux .
Si cependant il a encore quelques fujets de
critique à m'objecter , je le lui permets ; mais
du moins je le fupplie de le faire avec plus
de folidité & de clarté ; autrement je me
fens très-difpofé à garder le filence.
Voilà , Monfieur , tout ce que j'avois à
vous expofer fur le fujet qui m'intereffe. Je
laiffe à votre difcernement à juger de la valeur
de mes raifons. Je fuis , &c.
A Paris , le 4. Octobre 1743 .
10
L'OISE AU MISANTROPE .
FABLE.
Certain Oifeau : ( fon nom ne m'eft refté ).
Mais il ne fait rien à l'affaire ;
Vrai Philofophe atrabilaire ,
Fuyoit toute fociété ,
Même à l'efpéce feminine ,
Et
NOVEMBRE. 1743. 2373
> Et certes le cas eft trop noir ,
L'entêté faifoit froide mine ,
Et fe joüoit de fon pouvoir.
Bref, on le voit , dans fa Miſantropie ,
Il trouvoit tout , ou croyoit tout trouver ;
Amis , fecours , à fa Philofophie
Paroiffoient un prochain danger ;
Pas n'eut voulu pour chofe aucune ,
Lui fembloit - il , recourir à quelqu'un ;
Tel befoin étoit trop commun
Pour qui faifoir feul fa fortune.
Or regardez la cruauté du fort ;
Le Ciel fe rit de fa fageffe ,
"
Et bien-tôt à notre esprit fort
Par mille maux fit fentir fa foibleffe.
A telle épreuve on ne tient pas.
L'Oifeau de crier au reméde ;
Chacun fut fourd ; nul ne lui vient à l'aide ;
Et faute de fecours , il fubit le trepas.
A vous , Meffieurs , dont l'orgueil eft extrême ;
Qui dans le feul befoin connoiffez vos égaux :
Tel , qui dans fon bonheur fe fuffit à lui-même ,
Doit fe fuffire dans ſes maux.
B. de Dijon.
LET
2372 MERCURE DE FRANCE.
૯ ર ૯ ૩૨ હે કહ્યું કે રમે ર ૬ ૨૫ ૨૬ ૨૫ ૨૬ ૨
LETTRE de M..... écrite de Paris le
15. Septembre 1743. à un defes Amis , an
fujet de la nouvelle Traduction de Virgile ,
par M. l'Abbé Desfontaines.
ONvous a duvelle Traduction de Virgile
, plufieurs endroits qui fouffrent difficulté,
& vous demandez que je vous en faffe
part ; je le veux bien , mais ce fera à condition
que je ne perdrai pas la peine que je vais
prendre de vous mettre fur le papier un certain
nombre de petites critiques : je veux
dire , que je compte que vous me direz votre
fentiment , & que vous critiquerez mes
critiques mêmes .
N vous a dit , M. que j'ai trouvé , en
Au refte,je m'entretiendrai volontiers avec
vous fur ces fortes de matiéres , quoique
féches , parce que je connois votre maniére
de penfer, & que je fçais que vous ne regardez
pas comme inutiles cespetites difcuffions;
qu'au contraire , vous étes perfuadé que c'eſt
par-là qu'on parvient à éclaircir plufieurs
endroits difficiles des Auteurs , & à rendre
les Traductions plus parfaites ; d'ailleurs ,
mes réflexions vont être faites fur un Ouvrage
qui fait grand bruit ; ainfi , pour peu
qu'elles foient raifonnables , elles vous intérefferont,
NOVEMBRE. 1743. 2373
térefferont , finon par elles-mêmes , au moins
àcaufe de l'Auteur célébre fur la Traduction
duquel elles rouleront, Cependant , je ne
m'engage aujourd'hui qu'à examiner quelques
endroits ; je craindrois de vous enfi
je vous faifois de toutes mes nuyer ,
Obfervations.
part
M. L. D. F. dans fon Diſcours fur la Tra
duction des Poëtes, rapporte une Ode d'Horace
: c'eft la IV. du premier Livre.
Solvitur acris hyems grata vice Veris &Favoni , &c.
Vous avez lû fans doute , M. cette Ode.
Souffrez que je vous en remette fous les
yeux l'analyſe ; vous fentirez mieux ce que
j'y reprends. Selon les Interpretes ordinaires
, Horace invite le riche & l'heureux Seftius
à ſe bien divertir ; pour cela , il lui dit
qu'on eft dans le Printems , dans la ſaiſon
des plaifirs ; il ajoûte que le tems preffe
que tout riche qu'il eft , il peut mourir comme
le plus pauvre ; que la mort frappe également
aux portes des Palais & des Cabanes;
qu'il faut donc profiter du tems , & qu'une
fois mort , il ne pourra plus fe divertir ;
qu'il ne pourra plus tirer au fort la Royauté
dans les feftins, &c. Vous reconnoiffez , M.
la Morale d'Horace : cependant écoutez la
réflexion de M. L. D. F. fur ces vers du milien.
Pallida
2374 MERCURE DE FRANCE,
Pallidamors aquo pulſat pede , ¿c.
Après avoir décrit le renouvellement de la
Nature par le retour du Printems , après avoir
peint les plaifirs de cette faifon ; quoi de plus
naturel & de plus Philofophique , que de rappeller
, comme fait Horace , à l'efprit de fon
ami Seftius , que tous les plaifirs de cette vie
paffent , & qu'après avoir joui d'un fort heureux
, ilfaudra bien-tôt mourir ?
Je vous le demande , M. reconnoiffezvous-
là Horace ? Ce n'eft plus un Poëte qui
exhorte au plaifir , mais c'eft un Philofophe
qui en détourne par de graves & férieufes
réflexions. Ce n'eft plus Horace qui dit ,
divertiffons -nous aujourd'hui , nous mourrons
demain. Ajoûtez que dans le fens de
M. L. D. F. Horace n'eft pas conféquent ; il
contredit, & détruit au milieu de fon Ode ce
qu'il a dit au commencement & ce qu'il dira
à la fin . Je foupçonne donciciun.c ontre
fens.
En voici peut-être un fecond , c'eft dans
la V. Eglogue , vers 36.
Grandiafapè quibus mandavimus hordeafulcis ,
Infelix lolium & fteriles dominantur avena.
C'eft Mopfus qui pleure la mort de Daphnis
, & qui dit que depuis que ce Berger
n'eft plus , tout va mal dans la Campagne ,
qu'entre autres malheurs , les terres dans
lefquelles
NOVEMBRE. 1743. 2375
lefquelles on avoit jetté de bonnes femences
, ne produifent que de l'yvraie & de
mauvaiſes avoines ; vous fçavez que quand
il s'agit d'enfemencer les terres , on choifit
les plus beaux, les plus gros grains. Grandia
bordea ; que mandare femina fulcis , c'eſt
confier de la femence aux fillons ; cela étant
ainfi , voyez la Traduction de M. L. D. F.
nos champs que l'on voyoit autrefois couverts
des plus belles moiſſons , portent aujourd'hui de
l'yvraie , & toutes fortes d'herbes ftériles. Quel
rapport peut -on trouver entre le Latin quibusfulcis
mandavimus grandia hordea , & ce
François , nos champs que l'on voyoit autrefois
couverts des plus belles moiffens . Où font dans
le Latin les mots de belles moiffons ? Ce n'eft
pas-là traduire ; c'eft fubftituer une idée à la
place d'une autre fans néceffité ; & fi quelqu'un
ne fçavoit pas bien le Latin , un tel
François ne feroit pas entendre la penſée de
Virgile. Le Pere Catrou l'a fait mieux entendre
par cette Traduction. L'yvraie &
les herbes ftériles croiffent dans les fillons où
nous avionsfemé le plus bel orge . M. l'Abbé de
S. Remi traduit de même.
Voyez ce que vous penferez de la Traduction
de ce Vers :
Altius atque cadant fummotis nubibus imbres .
C'eftSilene qui explique à deux Difciples de
quelle maniére la pluye tombe : M. L. D. F.
tra-
1
1376 MERCURE DE FRANCE.
traduit ; Silene expliquoit la formation des
Nuages & leur résolution en pluye. Je ne vois
pas là l'image de la pluye qui tombe de bien
haut, altius cadant imbres. Il n'eft point parlé
non plus de cesnuées bien élevées au -deffus
de nos têtes, fummotis nubibus , ce qui fait encore
une image qui n'eft point exprimée.
Je paffe au XII . Livre de l'Eneïde ; j'ai
mes raifons ; je reviendrai fur mes pas lorfque
vous aurez lû ce que j'ai à vous dire fur
ces deux Vers du commencement du douziéme
Livre de l'Eneide.
Sunt tibi regnapatris Dauni , funtoppida capta
Multa manu ; nec non aurumque animufque Latino eft..
Vous déciderez fi M. L. D. F. a fait un
contrefens ou non. C'eſt le commencement
d'un Difcours du Roi Latinus à Turnus. Le
Pére de la Ruë , dans l'analyſe qu'il en
fait , dit que Latinus veut détourner Turnus
de l'envie qu'il avoit d'époufer fa fille ,
& de réunir par cette alliance les Etats des
Laurentins à ceux des Latins .
Selon cet Interprete,Latinus après un petit
Exorde , allegue à Turnus pour premiére
raifon, que leurs Etats, féparément pris, font
déja affés puiffans ; qu'il n'eft pas befoin de
les fortifier par leur réunion ; que Turnus
aux Etats de fon pere Daunus a ajoûté
plufieurs conquêtes. C'est ce que veut dire
ce
NOVEMBRE. 1743. 2377
ce Vers & demi : Sunt tibi regna patris Dauni
, funt oppida capta multa manu ; que quant
à lui ( Latinus ) il n'a pas befoin de cette
réunion , parce qu'il eft affés puiffant , eft
aurum Latino , dit le Prince , & qu'il a affés
de courage pour fe défendre contre fes ennemis
, Animus Latino eft . Ce fens du Pere
de la Ruë, qui eft auffi celui du Pere Catrou ,
de Lacerda , de Turnebe & de plufieurs autres
, paroît raisonnable , pour ne rien dire
de plus.
Voyons préfentement quel fens M. L. D.
F. donne à cet endroit. Il traduit ainfi , Animus
Latino eft ; Latinus vous aime , nec non
aurum Latino eft; Latinus vous garde des tréfors.
Mais comment concevoir que Latinus ,
qui renonce , pour obéir aux Dieux , à l'alliance
de Turnus , lui promette cependant
fes richeffes & en fruftre fa propre fille &
fon gendre Enée ? Cela eft- il vraisemblable?
En fecond lieu , en prenant le fens des quatre
Interpretes, la Latinité eft plus fimple &
plus naturelle. Sunt tibi oppida , eft mihi aurum.
Cela eft très-latin. Mais dans le fens
du nouveau Traducteur , il faut dire , eft aurum
Latino , & foufentendre , tibi , Turne ;
eft animus Latino , & fous entendre , tibi , &
cela voudra dire , je vous aime , je vous garde
mes tréfors . Cela eft-il fupportable?
Mais j'ai tort de vous ennuyer en voulant
C Vous
2378 MERCURE DE FRANCE.
vous rendre tout cela fenfible ; j'oublie que
j'écris à un homme fenfé & intelligent. Après
tout ce queje viens de dire , que penfer
du mépris avec lequel parle M. L. D. F.
du fens du Pere Catrou ? On ne conçoit pas ,
dit-il , comment le fens du Pere Catrou peut être
bon; il eft contraire au but du difcours de Latinus
; cette interpretation ne quadre ni avec ce
qui fuit , ni avec ce qui précede. Vous avez
vû le contraire. Voilà , M. ce qui prouve, ce
me femble , que M. L. D. F. n'a pas toujours
raifon , lorfqu'il déprime les autres Traducteurs
ou Commentateurs qui l'ont précedé.
Je vous dirai en paffant ,que j'ai, auffi-bien
que ces Auteurs , à me plaindre de lui ; car
lui ayant expofé dans uneLettrema difficulté,
il amis à ce fujet dans fesObfervations:Eft-ce
argumenter en habile homme , que de m'apporter
l'autorité du Pere de la Rue ? Cependant
vous venez de lire , M. que j'argumente , non
en in'appuyant fur l'autorité du Pere de la
Rue , mais en démontrant par des preuves
tirées de l'analyfe , & des expreffions du difcours
, que le fens du Pere de la Ruë eſt raifonnable
, & que celui de M. L. D. F. a tout
l'air d'un contre-fens.
Voici une difficulté d'une autre efpéce.
Vous fçavez ces deux vers fort connus de la
premiére Eglogue.
Sic
NOVEMBRË . 1743 .
2379
*
Sic canibus catulos fimiles , fic matribus had s
Noram ; ficparvis componere magna folebam.
M. L. D. F. traduit ainfi ; c'eft comme fi
j'euffe comparé à leurs peres de petits chiens
qui viennent de naître , ou des chevre aux à leurs
meres.
Parmi plufieurs difficultés que j'ai faites
par écrit à cet Abbé ( car j'ai eu l'honneur
de lui écrire plufieurs fois ) il m'étoit venu
dans l'efprit , ne me doutant pas que cela
dût devenir une queftion prefque férieufe ,
de demander au Traducteur , qui fe déclare
par tout ennemi de la prolixité , & de ce
qui traîne , de quelle utilité font ces mots ,
qui viennent de naître ; puifque Catulos eft
affés expliqué par les mots de petits chiens.
Si M. L. D. F.s'en fut tenu dans fa réponſe
( il a répondu à cet article dans fa XDVII .
Lettre ) à dire , que cette queuë , bien loin
d'être traînante, eft un ornement;quoique je
ne fuffe pas de fon fentiment , la choſe en
demeureroit là ; parce que lorfqu'il s'agit
de goût , il n'eft pas facile de s'accorder ;
mais comme il prétend qu'elle eft néceſſaire
pour l'intégrité du ſens , ( paffez moi ce terme
, ) je crois pouvoir démontrer qu'il fe
trompe, & qu'il feroit obligé d'en convenir
lui- même , s'il entendoit mes raiſons . C'eſt
ce que je vais tâcher de vous montrer .
Voyons d'abord la réponſe deM.L.D.F. Elle
Cij CollAVA
confifte à dire qu'il a dû rendre Catulos par de
petits chiens qui viennent de naître , parce que
Catulus, veut dire cela & non pas un pecit
chien précisément. Un vieux petit barbet ,
dit M.L. D. F. un vieil épagneuil eft un petit
chien , & cependant on ne peut pas l'appeller
Catulus.
M.
Enfuite il prouve , ce que tout le monde
fçait ,, que catuli en bonne Latinité fignifie
les petits de quelque animal que ce foit
qu'on dit catuli afpidis , catuli delphinorum ,
catuli felis. Vous demandez ce que je puis
répondre à cela. Le voici : fi ayant à traduire
cette phrafe ; illa canis lacte fuos nutrit
catulos , je la rendois ainfi cette chienne
alaite fes petits , je vous le demande ;
L D. F. pourroit - il me dire que je ne
rends pas catulos , & qu'il faut ajouter qui.
viennent de naître ? Parce qu'autrement on
ne fçauroit pas fi ne je veux point dire que
cette chiene nourrit non fes petits , mais
des chiens d'une petite efpéce , de vieux petits
barbets. Mais pourquoi ne pourroit- il
point me dire cela , fi ce n'eft parce que la
mépriſe eft impoffible ? & parce que , lorfqu'on
parle de petits chiens relativement à
leurs peres & à leurs meres , il eft impoffible
d'entendre autre chofe que des petits
d'âge & même de corps , & non pas d'efpéce.
C'eſt la même choſe dans la phraſe de la
nou
NOVEMBRE. 1743. 2381
nouvelle traduction ,à caufe de ces mots leurs
peres, qui ôtent l'ambiguité. Relifez- là cette
phrafe , je vous la remets encore fous les
yeux : c'eft comme fi j'euffe comparé à leurs peres
de petits chiens qui viennent de naître . M.
L. D. F. croit- il qu'elle feroit défectueufe
s'il s'étoit contenté de mettre , c'eft comme
fij'euffe comparé de petits chiens à leurs peres
, fans fans ajouter qui viennent de naître ? Le
nouveau Traducteur reproche aux anciens
une faute groffiére , parce qu'ils ont mis
c'est ainsi que je comparois de petits chiens à de
grands chiens. A la bonne heure , parce qu'on
pourroit parodier cette phrafe , en difant ,
c'est ainsi queje comparois de vieux épagneuils à
degros dogues. Ce qui ne feroit peut-être pas
tout à fait le vrai fens. Mais on ne fçauroit
aflûrément trouver le même défaut dans la
phrafe dont il s'agit, en retranchant ces mots :
qui viennent de naître.
J'avois encore fait cette efpéce de reproche
à M. L. D. F. qu'il paffe affés fouvent
des penfées fans les rendre, entre autres, qu'il
n'a pas traduit dans les vers dont nous venons
de parler, celle- ci; fic magnis componere
parva folebam. Il me répond à cela qu'elle fe
trouve renfermée dans ces comparaifons ;
c'est comme si j'euffe comparé à leurs peres de
petits chiens qui viennent de naître , ou des chevreaux
à leurs meres . Mais comment n'eſt-il
Ciij pas
2382 MERCURE DE FRANCE.
pas venu à l'efprit du Poëte Latin ,
penſée de ce vers ,
que
la
Sic magnis componere parva folebam ,
étoit renfermée dans les deux comparaifons
; que par conféquent , il alloit faire
un pleonafie ? Il paroit que M. L. D. F. à la
place de Virgile, n'eut pas ajouté ce vers. Sa
réponſe ne mérite pas d'être réfutée férieufement.
Un feul exemple ne fuffiroit pas, pour prou
ver ce que j'ai avancé , que M. L. D. F. paffe
des phrafes entiéres , en voici un nouveau .
Mugitus veluti cumprima in pralia Taurus ,
Terrificos ciet atque irafci in cornua tentat
Arboris obnixus trunco ventofque laceffit
>
Jctibus. Livre XII . de l'Enéide , Vers 106.
C'est ici , comme vous voyez , M. une
comparaifon , par laquelle Virgile fait ſentir
les mouvemens , les cris , l'agitation de
Turnus. M. L. D. F. ne traduit point , terrificos
ciet mugitus. Par cette omiffion , le rapport
qui eft entre ce que fait Turnus & le
Taureaudifparoit.Ces terribles mugiffemens
du Taureau femblent faire entendre les cris
de Turnus , qui eft dit en cet endroit vociferans
; c'est donc un coup de pinceau , qui
manque c'eft un trait effentiel de reffem
blance , qui n'eft point exprimé.
M. L. D. F. dans fes feuilles périodiques ,
répond
NOVEMBRE . 1743. 2383
répond à tout cela par des régles générales
de traduction. La grande régle , dit- il , pour
les omiffions , quand on traduit , eft de confidérer
1 °. Si l'exactitude ſcrupuleuſe en tel endroit
eft néceffaire,fi elle ne défigure point la traduction.
Affurement,on ne voit point en quoi
M. L. D. F. eut défiguré fa traduction , en
rendant le fic magnis , & c, comme M. de S.
Remi: c'est ainsi que je jugeois , par comparaifon
des petites chofes aux grandes. Il ne l'eut
pas plus défigurée en traduiſant terrificos ciet
mugitus , comme le même M. de S. Remi :
Ainfi un Taureau qui fe difpofe au combat ,
commence par faire retentir l'air de mugiffemens
effroyables. M. L. D. F. n'a pas omis dans
fa traduction les efforts que fait ce Taureau
avec ſes cornes , ni le fable qu'il fait voler ;
les horribles mugiffemens de ce Taureau ne
font pas moins importants : pourquoi les
avoir omis ?
2º. Il faut confidérer , ajoute M. L. D. F.
fi les mots qu'on omet , font de quelque importance
, & font beauté & image. Peut-il dire qu'il
n'y a ni beauté ni image dans les deux endroits
qu'il a paffés ? Quand cela feroit, il y a
au moins deux penfées très-diftinctes ; cela
fuffiroit pour qu'elles duffent être traduites.
M. L. D.F. m'a encore ré pondu, toujours
dans fes feuilles , au fujet de ces deux omif-
C iiij
fions ,
2384 MERCURE DE FRANCE.
pas fions , qu'il ne vouloit être Scolaſtiquement.
Litteral,comme le feroit quelqu'un qui traduiroit
novalia par novales ,mot peu poëtiques & tenui
avenâ , par petit chalumean , au lieu de leger.
Vous devez fentir , M. que cette réporſe ne
convient gueres , & même qu'elle n'a pas
grand fens. Car y a - t-il de la reffemblance
, entre fes deux exemples & les miens ? Y
a-t-il une conféquence à tirer des uns aux
autres ? Pour prouver que M. L. D. F. n'eſt
pas litteral , comme il prétend l'être , je dis
qu'il paffe des phraſes entiéres , entre autres ,
deux que je cite. Pour prouver qu'il ne doit
point être trop litteral , il rapporte deux
mots , qui en effet , étant traduits trop litteralement
, ne font pas bien. C'eft dans ſa
Lettre XDVII. que fe trouve cette réponſe.
Je ne veux point , M. qu'il vous refte
de doute fur l'efpéce de crime que je fais
au traducteur , de ne pas affés refpecter fon
texte. Voyez s'il n'y auroit point dans l'endroit
que je vais rapporter quelques mots
importants de paffés ; quelques mots ,faiſant
beauté ou image.
Qualis conjectâ cerva fagittà ,
Quam procul incautam nemora inter creffia fixit
Paftor agens telis , liquitque volatile ferrum
Nefcius , &c. v . 69. Lib. IV. Æneid.
Telle une biche , dit M. L. D. F. qu'un berger
NOVEMBRE . 1743. 2385
ger a bleffée , fans le fçavoir , dans la forêt de
Crete. Cherchez dans cette traduction ces
mots, conje &tâfagittà , procul incautam , agens
telis , liquit volatile ferrum. Ils ne font fûrement
point traduits. Notre traducteur n'at-
il donc point trouvé de beauté & d'image ,
dans un auffi grand nombre d'expreffions
qu'il a paffées ? Il n'a pas confulté Lacerda
fur cet endroit ; cet Interprete y a vû plus
de beauté que M. L. D. F.
Jene parleraiplus d'omiffions;j'ai fuffifamment
prouvé, ce me femble,ce que j'ai avancé
à ce ſujet.J'ajoûte feulement que M. L.D.
F. a certains principes généraux , dont il eft à
craindre qu'il n'abufe pour ſe défendre .
Quand on lui reproche fa prolixité , il a fes
raifons; quand on lui parle de fes omiffions,
quelque confidérables qu'elles foient , il a
encore fes raifons ; mais toutes raiſons vagues
& générales, qui ne peuvent plus fervir,
quand on en fait l'application . Il eft defcendu
une fois dans le détail au fujet de Caruli ;
vous venez de voir comment il y a réuffi..
Voici préfentement quelques phrafes françoifes
qui ne font pas fans défaut. Je varie,
comme vous voyez les efpéces de fautes.
Variâ cupiensfaftidia canâ
Vincere.
Au commencement du IV . Livre de l'Enéide
, on lit cette phraſe : La haute valeur
& l'illuftre naiffance du Heros dont elle eft
Cv
éprife
2386 MERCURE DE FRANCE.
éprife, s'offre fans ceffe à fa penſée ; fon image
eft profondément gravée dans fon efprit.
Il y a une équivoque dans ces deux fon.
" Dans un autre endroit , M. L. D. F. dit
faire fortir le froment des entrailles de la terre ,
pour exprimer querere fulcis herbamfrumen-.
i. Il me femble que ce font les métaux qu'on
fait fortir des entrailles de la terre & non le
bled.Le mot Latin fulcis, ne peut être rendu
par entrailles. Mais je veux abfolument finir
ici mes réflexions critiques.
Au refte , M. tout ce que je viens de dire
ne doit point trop diminuer votre eftime
pour le nouveau Virgile.Comme je pourrois.
écrire plufieurs lettres .fur les défauts qui s'y
trouvent , je fuis perfuadé que je remplirois
auffi plufieurs lettres des avantages que cette·
nouvelle traduction a au-deffus des autres.
Vous penferez peut être qu'il feroit bon
de faire part à M. L. D. F. de ces obfervations,
afin de lui donner lieu de perfectionner
fon Virgile , mais je crois que ce feroit fort
inurilement. Je lui ai propofé les difficultés
que vous venez de lire , & plufieurs autres
, il les a mal reçûës. C'eft parler à un
pere des défauts de fon fils , que de lui
parler des défauts de fon Virgile. On voit
la peine que cela lui fait, par ce qu'il dit d'injurieux
à ceux qui enfeignent dans les Colléges.
Il donne affés à entendre que c'eft de
leur part qu'il appréhende des critiques ; &
il
NOVEMBRE. 1743. 2387
fi
il tâche de jetter en général du ridicule fur
leurs perfonnes , afin que le public ne faffe
pas grand cas de leur jugement particulier.
Unephrafe plate & ridicule , dit-il , dans une
de fes feuilles , qui leur paroît jufte & expreffive
par rapport à l'original , eft celle à qui
fouvent ils donnent le prix. Mais outre qu'il
paroit par ces paroles , que M. L. D. F. n'invite
pas à le critiquer , examinons un
pen
elles font bien fenſées . Cette phrafe plate &
ridicule , qui paroit aux gens de College jufte 5
expreffive par rapport à l'original , l'eft - elle
en effet ? En ce cas , ces gens de Collége
n'ont pas tort de donner le prix à une telle
phrafe , préférablement à une autre , qui apparemment
étant lâche & fans jufteſſe , ne
feroit qu'un élégant verbiage . Si cette phra
fe plate & ridicule paroit feulement aux gens
de College jufte & expreffive , fans l'être en
effet , où eft la juftice , où eft la politeſſe de
fuppofer & de publier même , qu'une mul
titude de perfonnes manquent d'efprit & de
goût , au point de donner le prix à une phra-
Je plate & ridicule , qui leur paroit jufte & expreffive
, fans l'être , préférablement , fans
doute , à une qui , outre qu'elle feroit jufte
& expreffive , feroit encore élégante , mais.
de l'élégance de laquelle ils ne s'apperceveroient
même pas ?
Mais afin que vous ne doutiez pas que M.
Cvj L.
2388 MERCURE DE FRANCE.
L. D. F. n'entend nullement raillerie fur
fon Virgile , je vais vous tranfcrire ici une
lettre , que j'ai reçûë de lui , en réponſe à
la plupart des objections que vous venez de
lire ; elle ne me fait pas beaucoup d'honneur
, mais comme vous fçavez à quoi vous
en tenir fur mon compte , indépendamment
de ce qu'en peut dire M. L. D. F. je ne vous
en ferai point de myſtére.
Je vous fuis obligé , Monfieur , de vos réflexions
fur ma traduction de Virgile. Je m'attens
à une foule de pareilles critiques ; je puis
vous affûrer , & vous pouvez m'en croire , que
vous êtes dans l'erreur , depuis le commencement
de votre lettre juſqu'à la fin , paree que vous
n'entendez point ce que c'eft qu'une traduction
fidéle & litterale. Ily paroît non -feulement par
vos réflexions , mais encore par lejugement que
vous portez fur de prétendues omiffions ( néceffaires
quelquefois, à caufe du ftyle de notre Langue,)&
par le peu de connoiffance que vous
Jemblez avoir du goût de notre Langue , qui exige
des équivalants. Enfuivant vos confeils , je ferois
barbare ridicule. Vous dites que plufieurs
perfonnes penfent comme vous , tantpis
pour elles . Je prétends écrire , non pour le commun
des gens de College , où le goût & l'esprit
nt bien rares , & qui ne fçavent autre chofe
que
NOVEMBRE . 1743 .. 2389
que faire des Glofes pueriles & avilir tout ce
qu'ils expliquent. Enfin , M. c'eft comme cela ,
& non autrement , qu'il faut traduire ; & juf
ques- ici , perfonne n'a eu la véritable idée de la
traduction . Les pédants ont tout gåté , & la plùpart
étant fans Lumiéres & fans goût, ont rendu
ridicules tous les Auteurs anciens par leurs imbecilles
interprétations , leurs minucies & leur
style miferable.
Le penfez-vous , M. que je fois dans l'erreur
, depuis le commencement de ma lettre
jufqu'à la fin ? Ce que vous venez de lire
eft à peu près ce que contenoit cette lettre ,
dont parle M. L. D. F. Il faut des équivalants
dans notre Langue , dit-il : les omiffions font néceffaires.
Tous principes généraux , vrais
en eux-mêmes , mais dont on peut abufer ,
& dont M. L. D. F , abuſe en effet , comme
cela fe voit par l'examen & par l'application
des principes à des exemples . Où eft l'équiva
lant qu'il a mis pour terrificos ciet mugitus ,
pour ne citer que cet exemple:En faut- il mettre
qui difent autre chofe que le texte , comme
dans grandia fæpè quibus , &c. & ainfi du
refte ? Ilferoit barbare & ridicule , s'il fuivoit
mes confeils. Cela eft dit en l'air. Je le défierois
de démontrer par des preuves , qu'une
telle conféquence refulte de tout ce que j'ai
dit.
Quant
1390 MERCURE DE FRANCE.
Quant à ce qu'il dit de défobligeant &
même d'outrageant, contre les gens de Collége
, foit dans fes lettres publiques , foir
dans fes lettres privées , ce n'eft pas mon
affaire de démontrer combien cela eft outré.
Je dis feulement que je ne conçois pas comment
il a pûmanquer ainfi , fans fujet , à la
politeffe , & à la bienséance , & même à la
bonne politique. M. Rollin étoit bien éloigné
d'aller ainfi mal -à-propos choquer de
front le genre humain.
Vous avez auprès de vous , quelques-unsde
nos amis communs , je ne ferois pas fâché
que vous leur communicaffiez cette lettre
; ils font en état de raifonner fur ces matiéres.
J'en dois voir quelqu'un inceffamment
il m'apprendra ce que vous aurez
penfé enfemble de mes remarques..
"
J'ai l'honneur d'être , &.
Voici encore une réflexion qu'il faut ajouter
aux précédentes , & que j'ai oubliée . Je
crois que M. L. D. F. auroit dû , lorsqu'il
prend un fens different de celui qui a cours ,
en avertir dansune note ; rendre raifon du
changement,&e. Un exemple vous fera fentir
cette néceffité . Ce vers 237. du commen .
cement de l'Enéide, que Virgile met dans la
bouche de Junon, parlant à Jupiter.
Cunctus ob Italiam terrarum clauditur orbis &
a
NOVEMBRE. 1743. 2391
a été jufques iciexpliqué ainfi : Toute la terre
eft interdite aux Troyens , parce qu'ils ont def
fein d'aller en Italie ; c'eſt-à- dire , fi cela a
befoin d'explication , que l'envie qu'ils ont
d'aller en Italie , excite la colére de Junon
contre eux , & que cette Déeffe les perſécute
partout où ils vont. M. L. D. F.
traduit : Tous les chemins de l'Italie leur font
interdits. J'ai beau examiner le Latin ; je n'y
vois point ce fens de M. L. D .. Je me fuis
accufé de peu de conception ; j'ai confulté
d'autres perfonnes ; mais elles ne conçoivent
pas ,, non plus que moi , pourquoi le
traducteur a renoncé au fens reçû de tout
le monde , pour en prendre un nouveau
qui eft different du Latin. Si des notes font
néceffaires , c'eft fûrement dans de femblables
occafions..
Je viens de relire la fameufe defcription
du Port de Carthage . C'eft encore dans le
premier Livre de l'Enéide . Je vous exhorte
à avoir la curiofité de lire auffi la nouvelle
traduction fur cet endroit ; vous verrez que
M. L. D. F. l'a traduit comme s'il ne l'eut
pas entendu.
LE
2392 MERCURE DE FRANCE.
Es
LE VOLEUR
AVERTI PAR UN DIEU.
FABLE imitée du Latin .
Lesgens qui font le métier dangereux ,
Par qui Cartouche eft devenu fameux ,
Pour la plupart ne font , en fait de gîte ,
Fort délicats . Un tel Homme dormant
Près d'un vieux Mur , en fonge eut la viſite
De certain Dieu , lequel , d'un ton preffant ,
Lui dit. » Debout , debout ; fuis , au plus vîte
» Ce Mur qui va s'écrouler à l'inftant .
L'avis du Dieu met la puce à l'oreille
De mon Dormeur , qui s'éveille en furfaut ,
Et qui , docile à la voix qui l'éveille ,
Hors du péril le tire d'un feul faut .
Avec fracas , le Mur tombe auffi - tôt.
C
» Ouf! qu'eft-ceci ? ..Quoi ! tout mon corps fiif .
fonne !
»Quoi donc ! j'ai peur , dit le Drôle à part foi !
» Parbleu , j'ai tort : l'affaire n'eſt que bonne ;
35
53
Que dis- je ? elle est très flateuſe pour moi.
»Voyez ! un Dieu me garde comme un Roi ,
Lorſque maint Fat fur mon compte
blafonne !
» Cela n'eft point fi mauvais , par ma foi.
» Monfieur le Dieu , je vous rend mille graces.
» Honorez-moi fouvent de vos fécours ,
>>Moi , qui fuis né pour braver , tous les jours ,
» Tant
NOVEMBRE. 1743 .
2393
.
• Tant de haſards , tant de dures menaces.
J'ofe , de plus , vous bien recommander
» Tous ceux qui , prêts à beaucoup haſarder ,
» Auront le coeur de marcher fur mes traces .
Ayant fini cette belle Oraiſon ;
Par gratitude , il croit que c'eſt raiſon
De faire auffi les frais d'un facrifice .
S'il immola Taureau , Boeuf ou Geniffe ,
Chévre ou Brebis , au Diantre qui le fçait .
Quoi que ce fût, toujours doit- on entendre
Qu'à mon Dévôt la Victime , en effet ,
Ne coûta rien que la peine de prendre ,
Et la frayeur d'être pris fur le fait .
La nuit fuivante , avint que le même Homme ,
Tout de nouveau dormant d'affés bon fomme
En fonge encor revit le même Dieu ,
>
Lequel lui dit : Je fçais combien j'ai lieu
» De me louer de ton gras facrifice ,
బ De ta Priere , & de ton Grammerci ;
» Mais fçais -tu bien pourquoi j'ai fait l'office
» De t'avertir ? Ecoute ; le voici .
» Il ne m'a plû qu'un fi galant compére ,
» Sous un vieux Mur terminât ſa carriére ,
» Sans nul Témoins , hormis quelque Hibou:
» Tu dois finir en grande compagnie ,
» Par un trépas plus digne de ta vie.
Je t'y referve . Il t'attend ... Devine où ?
F. M. F.
ARREST
2394 MERCURE DE FRANCE.
ARREST du Parlement , rendu en faveur
de la Faculté de Médecine de Paris , contre
la Communauté des Chirurgiens.
FAIT.
Uivant un ancien Ufage , confirmé par ·
l'Ordonnance de Blois , Art . 87. & par
plufieurs Arrêts du Parlement , rendus en
faveur de la Faculté de Médecine de Paris ,
contre la Communauté des Chirurgiens de
de la même Ville , ces derniers ne peuvent
recevoir aucun Afpirant à la Chirurgie
qu'il n'ait été examiné , en préfence de quatre
Docteurs en la Faculté de Médecine .
Cet Ufage avoit été obfervé jufqu'à la
Déclaration du Roi du 23. Avril 1743.
Par cette Déclaration , le Roi a ordonné
qu'aucun de ceux qui fe deſtinent à la Profeffion
de Chirurgie , ne pourra à l'avenir
être reçû Maître en Chirurgie , pour l'exercer
dans Paris , s'il n'a obtenu le grade de
Maître- ès-Arts dans quelqu'une desUniverfités
du Royaume , à peine de nullité de fa
Reception , au moyen de quoi , il eft dit
qu'ils jouiront des mêmes droits , honneurs
& priviléges , dont les Chirurgiens de S..
Côme étoient en poffeffion , avant l'union
du Corps des Barbiers , à celui des Chirurgiens
NOVEMBRE. 1743. 2395
giens de Robbe-longue , qui avoit été ordonnée
par les Lettres Patentes du mois de
Mars 1656.
Depuis cette Déclaration, la Communauté
des Chirurgiens a crû être difpenfée d'appeller
dorénavant les Médecins aux Examens
& aux Receptions des Afpirans en
Chirurgie .
Le 19. Mai 1743. le Doyen de la Faculté
avoit été requis de venir affifter le lendemain
avec deux Docteurs en la manière accoutumée
, à la Tentative du nommé Berdo
fin ; ils s'y préfenterent ; on leur dit que
l'examen étoit remis à un autre jour ; en
effet , il ne fe fit pas le jour indiqué , & le
29. du même mois , fans nouvelle convocation
de la Faculté de Médecine , l'Afpirant
fût examiné,
La Faculté de Médecine s'eft pourvû en
la Grand'Chambre du Parlement , où elle a
demandé l'exécution des Arrêts de la Cour
& de l'Art. 87. de l'Ordonnance de Blois ;
en conféquence qu'il feroit fait défenſes à
la Communauté des Maîtres Chirurgiens
de procéder à aucun examen & reception
des Afpirans à la Chirurgie , fans avoir appellé
le Doyen de la Faculté de Médecine ,
qui fe feroit accompagner de deux Docteurs,
à peine de nullité des Actes ; que les examens
fubis par les Afpirans,contre la difpofition
4396 MERCURE DE FRANCE.
fition des Réglemens , feroient déclarés nuls ,
& les Afpirans tenus d'en faire de nouveaux.
La Communauté des Chirurgiens foutenoit
au contraire, que depuis la Déclaration
du Roi du 23. Avril 1743. elle n'étoit plus
obligée d'appeller les Médecins aux examens
& receptions des Afpirans en Chirurgie.
Comme la difcuffion des Titres & des
Moyens allegués de part & d'autre nous meneroit
trop loin , nous renvoyons le Lecteur
aux Mémoires imprimés , qui ont été
faits dans cette affaire , à laquelle le Public
a paru s'intéreffer.
,
La Caufe ayant été plaidée pendant plufieurs
Audiences , aufquelles il y a eu un
grand concours de monde , il eft intervenu
Arrêt en l'Audience de la Grand'Chambre
le 4. Septembre , fur les Conclufions de M.
Joly de Fleury , premier Avocat Général,
& après un Déliberé , qui a adjugé à la Faculté
de Médecine fes Conclufions &
l'a maintenue dans le droit d'affifter aux
examens & Receptions des Afpirans en Chirurgie
, l'Arrêt a déclaré nuls les examens
fubis par les Afpirans , fans y avoir appellé
les Médecins , fuivant les Reglemens ; & a
condamné la Communauté des Chirurgiens
aux dépens envers la Faculté de Médecine ',
plaidant M. Buirette , pour laFaculté de Médecine
, & M. Guéaux de Reverfeau , pour la
Communauté des Chirurgiens. A
NOVEMBRE . 1743 .
2397
A M. BARON, le jeune , Docteur -Régent
en la Faculté de Médecine de Paris ,
STANCES fur l'obscurité de nos
connoiffances.
E Ternel ennemi du
ennemi du repos des Humains,
Défir de tout connoître , imbécille manie ;
Jufques à quand, hélas ! pafferons -nous la vie
A fuivre tes pas incertains
Sans toi , ſans tes attraits , un efprit de ſyſtême
N'eût jamais égaré le Mortel curieux ,
Et nous euffions vû l'homme à l'étude des Cieux
Préferer celle de lui- même .
Du moins fi j'étois fûr qu'un jour , en te ſuivant ,
L'aimable vérité brilleroit à ma vûë ,
Je craindrois peu l'abord d'une route inconnuë
,
D'où je reviendrois
plus fçavant.
Mais quoi ! fi je parcours tous ces lages Antiques ,
Qui , féduits par ta voix , fuivoient tes étendarts ;
Ne vois -je pas l'erreur regner de toutes parts ,
Dans leurs doutes philofophiques ?
La Terre , me dit l'un , ftable fans fondement ,
Voit le Soleil fournir la courſe paffagére ;
Non , répond Copernic , la Terre plus légere
Eft plus propre
à ce mouvement,
Defcartes vient après . Des Corps Elémentaires ,
Dane
Dans fon cerveau rêveur bientôt font enfantés ;
Il charme l'Univers , qui prend pour vérités
Ses Tourbillons imaginaires.
Dans le Cahos , dit - il , le Monde renfermé ,
En fort , & le produit d'une maniere aiſée ;
La matiére s'eft muë & s'eft pulvérisée ,
Et voilà l'Univers formé.
Pour combattre René , ( a) la jalouſe Angleterre
Oppoſe ſon Newton aux Tourbillons François.
Mallebranche , Rohault , tonnent contre l'Anglois;
Pluche b) à tous déclare la guerre.
Tule vois , cher ami ; la contradiction
Regne dans les Ecrits de ces efprits fublimes ;
Veux-tu trouver le vrai ? Laiffe - là leurs maximes,
Pour lire ma conclufion .
Sur les chofes d'enhaut, dans notre humeur altiére ,
Quand nous voulons avoir un profane entretien
Nous avons juftement ce qu'il faut de lumiére
Pour voir que nous ne voyons rien.
(a ) René Descartes.
Devaricourt , Avocat.
(b) L'objet de l'Abbé Pluche , dans fon fecond Tome
de l'Hiftoire du Ciel , eft de faire voir que tous les Phi-
Lofophes font oppofés les uns aux autres , & qu'il faut
recourir à Moyfeponr trouver la vérité.
RENOVEMBRE.
1743 2399
REPONSE de M. Liger , Commis au
Bureau de la Guerre , à la lettre d'un Officier
du Régiment de .... à M. D. L. R.
au fujet des Elémens d'Euclide, inferée dans
Le Mercure deSeptembre 1743. page 1982 .
St
I les Elémens d'Euclide charment vos
chvementvos
ennuis dans les voyages que vous faites,
M.ce volume a cela de commun entre nous.Il
a bienfouvent accompagné mon oreiller , &
fatigué mes bras dans mes promenades folitaires.
Dès la premiere lecture que j'en ai faite
, fa façon d'établir l'incommenfurabilité
m'a révolté contre fes principes ; plus je l'ai
approfondie,plus j'ai reconnu que ce n'étoit
qu'un Etre de raifon . Quoique vous mettiez
cette fuppofition dans le jour qui lui eft le
plus favorable , néanmoins vous ne pouvez
difconvenir que ce Systême ne peut feulement
pas acquérir en Géométrie le nom de
conjecture. Je ne fçache pas qu'aucun Auteur
l'ait démontrée ; l'autorité des Grands
Hommes que vous citez , M. ne fait point
ce foit une vérité démontrée ; cela
prouve feulement qu'ils l'ont reçûë & qu'ils
ont mieux aimé fuivre Euclide , que de le
conteſter dans ce qu'il y a de moins vrai→
femblable au monde & de plus fuppofé.
voir
que ce
Peut2400
MERCURE DE FRANCE.
Peut-on s'imaginer que j'aye rifqué de
paroître en public , avant que de m'être bien
éprouvé ? il y auroit trop d'imprudence de
ma part , & je crois , qu'au moins , vous auriez
dû refter dans le doute jufqu'après la
lecture de ma feconde Partie , que je me
propofe de faire paroître dans peu ; toutes
les perfonnes qui me connoiffent , fçavent
que j'ai très-peu de tems à y donner ; ne
m'imputez donc point de n'avoir pas encore
mis au jour les preuves que vous me demandez
.
Comment prétendez-vous perfuader qu'il
y.ait dans le monde deux lignes incommenfurables
, en donnant pour toute preuve de
votre foi , qu'il peut y en avoir de telles ;
& que le côté d'un quarré avec fa diagonale
, foient de ce nombre , fans l'avoir vû
démontré ? Un Géométre ne doit point croire
, s'il ne voit , & vous croyez à Euclide
fans qu'il vous démontre ; vous convenez
même que cette propofition ne fe préfente
point fans nuages , & vous vous y foumettez
fans les voir diffipés. Je vous fupplie
de m'en faire voir publiquement un
exemple ; vous me ferez un vrai plaiſir , car
je ne puis en concevoir , & je vous renvoye
à ce que j'en ai dit dans ma lettre, à laquelle
vous me faites l'honneur de répondre.
Vous conviendrez , fi vous avez fait l'opération
NOVEMBRE. 1743. 2401
ration des quarrés dont vous parlez , que
vous avés trouvé l'évanouiffement que j'ai
annoncé. Tout incroyable que paroiffe être
ce que j'ai dit d'un triangle , qui contient
72. en le préſentant d'une façon , & 72 .
que
en le préfentant d'une autre , laiffe pas
que de fubfifter réellement ; c'eſt un Phénoméne
de la Nature que j'ai découvert; je ne
fuis l'auteur de la découverte ; prenezvous
en donc à la Nature , qui veut nous
jouer tous de cette maniére , & montrezmoi
que cela n'eft pas ; mais de me dire cela
ne fe peut , quand je l'exécute & vous auffi,
fans pouvoir vous en empêcher dans l'exécution
, je ne puis vous paffer cela ; il eſt
vrai que la ruine de laGéometrieAlgébrique
ou Euclidienne en fera le réfultat , & que
cela met en jour le moyen de quarrer le cercle.
Mais dois-je être blâmé d'enrichir les
Géometres préfens & à venir , des tréfors
cachés de la Géometrie ? Puis- je empêcher
que cela faffe voir des erreurs dans Euclide,
& qu'il falloit s'y prendre autrement que
lui, c'est-à-dire, comme je l'ai heureuſement
trouvé , pour acquerir la connoiffance des
Figures ?
Vous dites , M. que fi l'on faifoit fur la
terre en grand les triangles en queftion , l'évanoüiffement
n'auroit pas licu ; qui vous
empêche de le prouver? Vous niez que cela
D
puifle
2202 MERCURE DE FRANCE.
puiffe être , après l'avoir vû fur le papier ;
faites- le , M. fur une muraille fpacieufe &
unie , & vous m'en direz des nouvelles.
Le côté 12. eft à la diagonale 17. comme
le côté 17. eft à la diagonale 24. Je ne vous
donne pas cela comme une régle générale ,
mais comme un fait particulier , & ce feroit
être dans l'erreur , comme Pithagore , de
croire que l'on a trouvé une régle générale ,
fans exception , quand on à trouvela valeur
des trois côtés d'un triangle rectangle fcaléne,
comme le fien , qui produit cette progreffion
3. 4. 4. 5. Ici la fomme des extrêmes
eft égale à celles des moyens , mais
en les multipliant l'un par l'autre , vous aurez,
15. & 16. En vérité , M. un Géometre
attentif peut-il donner dans ce panneau ? Ne
voyez-vous pas que ce triangle eft la moitié
d'un quarré long & non d'un quarré parfait?
Dans la précédente progreffion , il s'agit du
quarré parfait ; la fomme des extrêmes eft
36. & celle des moyens 34. cela ne vous accommode
pas ; vous jurez par Euclide , que
ces deux fommes doivent être égales ; & je
vous dis , M. qu'il y auroit erreur , s'il y
avoit égalité , parce qu'il ne s'agit pas
d'un quarré long. Multipliez donc les extrê
mes l'un par l'autre , vous aurez 288 , & les
moyens produifent 289. ce qui eft juste ,
parce que le quarré double 288. en peut
conNOVEMBRE.
1743. 2403*
contenir 289. en changeant fa conftruction
naturelle: donc la difference eft néceffaire
en ce cas.
2
Le quarré 72. eft au quarré 144. comme
le quarré 288. eft au quarré 576. Les côtés
de ces quarrés font cette progreffion 8 .
12 . :: 17.24. Multipliez les extrêmes l'un
par l'autre , vous aurez 204 & les moyens
vous produiront la même fomme. J'ignore
quels calculs vous avez fairs ; mais ceux-ci
me paroiffent clairs , courts & décififs . J'ai
l'honneur d'être , M....
BOUQUET
A Madam : M ** * le jour de ſa fête , par
M. D. L. P.
Eut être attendiez-vous , adorable Climene ,
Pour me attendezcejour adrerit votre rein
De lys , de roſes , de jaſmin ,
De muguet , ou de marjolaine.
Mais pourquoi de ces fleurs emprunter le fecours ,
Tandis fur
que
les Ris & les Amours
vos pas ,
En font naître qui font plus belles ,
Plus durables , plus naturelles
?
La Terre offre-t- elle des fleurs
Auffi brillantes , aufli vives ,
Dij
Auffi
2404 MERCURE DE FRANCE,
Auffi fimples , auffi naïves ,
Que celles , qui fur vous étalent leurs couleurs >
J'oferai toutefois , Climene , vous le dire ,
Ces objets ne font pas les objets que j'admire.
Souvent , ces dehors ſpécieux
Cet air aifé , ce doux fourire ,
Sur le coeur n'ont aucun empire,
Et ſe bornent à plaire aux yeux.
Ce que je trouve en vous d'un prix ineſtimable ,
Ce qui charme à la fois & mes yeux & mon coeur ,
C'eſt cette égalité d'humeur ,
C'est cet efprit bon , fociable ,
Ce tendre attachement pour un époux aimable ,
Digne par fon bonheur de faire des jaloux ,
Comme par fes vertus il eft digne de vous.
SEANCE PUBLIQUE de l'Académie
Royale de Chirurgie, tenue le 11 .
Juin dernier , à laquelle préfida M. DE
LA PEYRONIE , Premier Chirurgien
Médecin Confultant du Roi.
M. QUESNAY , Secrétaire , fit l'ouverture
de la Séance par le Difcours fuivant.
'Académie propofa pour le Sujet du Prix de
L'année 1741 , de déterminer ce que c'est que ré-
Jolutifs , d'expliquer leur maniére d'agir , de diftinguer
leur differen es efpeces , de marquer leur ufage dans les
maladies Chirurgicales .
Ce
NOVEMBRE , 1743. 2405
Ce Sujet ne fut pas affés approfondi , ni traité aflés
folidement dans les Mémoires que l'Académie reçût
; elle fe détermina à propofer une feconde foi
la même matiére pour le Prix de cette année , & elle
a eû la fatisfaction de voir que ceux qui ont concouru
, ont travaillé avec beaucoup d'application
& d'ardeur à acquérir de nouvelles lumiéres fur un
fujet fi important. Les connoiffances générales qui
doivent conduire la recherche des qualités des Rmédes
, qui éclairent l'obſervation , qui aident
découvrir les cauſes des maladies , & les indications
que ces caufes fourniſſent , font détaillées avec beau™
coup de fçavoir & d'intelligence dans les Mémoires
qui ont remporté le Prix . La pratique y eft établie
fur les préceptes & les obfervations des grands Maltres.
Nous ne pouvons pas cependant diffimuler
que l'obfervation & les connoiffances généralesne
fuffifent pas pour traiter à foud un fujet particulier.
Les connoiffances générales ou les connoiffances
des premiéres caufes , ou des caufes éloignées , font.
abfolument néceffaires ; elles font le flambeau qui
doit nous éclairer dans les recherches des cauſes
particuliéres ou immédiates , qui peuvent former la
bafe de la doctrine que l'on entreprend d'établir on
d'éclaircir ; fans ces connoiffances particulières, qui
font fort étenduës , & qu'on ne peut puifer que dans
la Nature même , on ne peut rien approfondir.
C'eft en vain que l'on tâche d'y fuppléer par
des vrai-ſemblances, par de purs raifonnemens , par
des fictions ingénieufes , par des explications féduifantes
; ces productions éblouiffantes nous éloignent
de la vérité, & nous égarent dans la pratique;
ce n'eft pas non plus par la feule voye de l'obfervation
qu'on peut parvenir à la connoiffance des caufes
particuliéres , qui peuvent porter de nouvelles
lumiéres dans notre Art ; l'obfervation eft louvent
D iij obfcure
2406 MERCURE DE FRANCE.
obfcure & équivoque ; elle nous jette prefque toujours
dans l'erreur , lorfque nous la fuivons aveu
glément ; cependant l'obſervation eſt la ſource de
nos connoiffances , comme de nos erreurs , & le
fondement de la pratique , fans elle , l'art de guérir
ne feroit qu'un art naiffant , ou plûtôt un art , dont
la ſpéculation feroit ſeulement entrevoir la poſſibilité.
C'est même à l'obſervation ſeule que nous fom.
mes redevables de la connoiffance des vertus des
Remédes , mais leur ufage ou leur adminiſtration
exige d'autres lumiéres .
Sans les découvertes Phyfiques , Chymiques ,
'Anatomiques, fur l'economie animale , fur les cauſes
des maladies , fur la nature & l'opération des
Remédes , on n'auroit que des idées vagues & confufes
; on confondroit les guérifons que les Remédes
opérent , avec celles qui font dûës uniquement à la
Nature ; on leur attribuëroit fouvent les accidens
qui ne font que des fuites des maladies , & fouvent
auffi on rapporteroit aux maladies les mauvais effets
qu'ils caufent ; on s'abandonneroit aux préjugés
que l'expérience infpire , que les témoignages des
Praticiens peuvent autorifer , & que l'imagination
& le pur raifonnement favorifent.
Il n'y a pas de Remédes dans la Chirurgie plus
variés , plus étendus , plus difficiles à déterminer &
à démêler , que les Réfolutifs ; felon quelques-uns ,
ce font des Remédes chauds , qui fubtilifent les humeurs
extravafées dans une partie , & qui les font
évaporer à travers la peau . Selon d'autres , ce font
des Remédes chauds , propres à diffiper les obftructions
, qui bouchent les vaiffeaux , & arrêtent le
cours des humeurs ; tous les regardent comme des
Remédes chauds , & aucun ne détermine , ou ne
marque en quoi confifte la chaleur qu'on attribuë à
ces Remédes,
Les
NOVEMBRE . 1743. 2407
Les croit-on chauds , parce qu'on a pensé qu'ils
atténuent & fubtilifent les humeurs , en agiffant
immédiatement ſur elles ? N'y a - t'il pas auffi des
Remédes froids , qui ont la même propriété , &
tous les Réfolutifs l'ont - ils ? Cependant tous les
Réfolutifs ont été mis dans tous les tems au rang
des Remédes chauds par tous les Praticiens , parce
qu'ils excitent de la chaleur dans les parties , fur
lefquelles on les applique. C'eft donc cette proprieté
& celle de réfoudre , ou de déplacer les humeurs
arrêtées dans une partie , qui diftinguent ce
genre de topiques d'avec les autres ; il faut fçavoir
en quoi confiftent ces proprietés, & il faut , de plus ,
remarquer que le nom de Résolution a une fignifica
tion beaucoup plus étendue que celui de Refolutifs.
La Réſolution eft la guérifon d'une tumeur ou
d'un engorgement , caufé par des humeurs arrêtées
dans une partie , guérifon , qui dans les fimples tumeurs
, s'opére infenfiblement par la tranſpiration ,
par le déplacement de l'humeur arrêtée , fans que
cette humeur caufe dans la partie aucune divifion ,
ni aucun défordre remarquable , & qui dans les tumeurs
avec playe , ou autre divifion , s'opére ſouvent
par l'évacuation qui fe fait peu à peu par les vaiffeaux
ouverts ; or , les Remédes chauds , que l'on a appellé
Réfolutifs , ne font pas les feuls Remédes qui
peuvent procurer cette forte de guériſon ; on l'obtient
fouvent par le fecours des Remédes froids
qu'on a nommé Répercuffifs . Tous les Remédes , qui
procurent la réfolution , ne font donc pas renfermés.
fous le genre des Remédes que l'on a appellé Réfolutifs
, en effet , il n'y a que ceux- ci , qui , rigoureufement
parlant , opèrent la réfolution ; les autres
ne font que la procurer, ou la faciliter ; il faut avoir
la même idée de ces remédes que l'on a des Bains ,
qui peuvent procurer ou faciliter la purgation , &
D iiij qu'on
2408 MERCURE DE FRANCE.
qu'on ne confond pas néanmoins avec les Remédes
purgatifs .
En quoi confifte donc la vertu ou l'opération des
Remédes chauds , qui opérent la réſolution ? C'eſt
ce que l'Académie auroit defiré qu'on eût détermi
né exactement ; car ce n'eft que par l'action particuliére
de ces Remédes qu'on peut les diftinguer
des autres , qui peuvent guérir auffi par la voye de
la réfolution ; or ce n'eft pas , comme nous l'avons
déja remarqué , par leur vertu atténuante ou diffolvante
, qu'on doit les diftinguer , non- feulement
parce qu'une partie des autres Remédes qui procurent
la réfolution , font diffolvans ou atténuans ,
mais parce que la plupart des réfolutifs n'ont pas
cette vertu ; celle qu'ils ont d'échauffer , eft généralement
reconnuë ; elle eft commune à tous les réfolutifs
; ainfi tout Reméde extérieur , ou tout topi .
que chaud , eft réſolutif , & tout réfolutif eft chaud;
c'eft donc la proprieté qu'ont les réfolutifs d'échauf
fer , qui caractériſe ce genre de Remédes.
Pour connoître les réfolutifs & pour expliquer
leur maniére d'agir , il faut donc examiner ce que
c'eft que cette proprieté. Comment un réfolutif caufe
til de la chaleur dans une partie ? Y porte- t'il
cette chaleur , ou l'excite - t'il par fon action fur la
partie ? S'il y portoit la chaleur, il échaufferoit également
une partie vivante & une partie morte ,
fur
lefquelles il feroit appliqué :cr les Remédes réfolutifs
ne caufent point de chaleur dans une partie où
la vie est éteinte ; ce n'eft donc que par la vie , c'eſtà
- dire , par l'action organique des vaiffeaux , qui
compofent nos parties , qu'ils y font naître la chaleur
, Ou le mouvement dans lequel confifte
cetre qualité , c'est donc en excitant le jeu des
vaffeaux
que ces Remé les échauffent & qu'ils opétent
la réſolution , c'eſt à dire, qu'il déplacent l'humeur
>
NOVEMBRE. 1743. 2409 1
meur , qu'ils en procurent l'évacuation , ou qu'ils
rétabliffent fon mouvement de circulation , en excitant
l'action des vaiffeaux où elle féjourne.
Mais il n'y a aucun de ces Remédes , qui foit fimplement
réfolutif ou ftimulant ; ils réuniffent tous
des qualités differentes, qui diverfifient & modifient
leur action . Il faudroit donc reconnoître autant
d'efpeces de réfolutifs qu'il y a de Remédes differens
, qui avec leur qualité ftimulante , en poffedent
d'autres , aufquelles on doit faire attention dans
l'ufage des réfolutifs ; car ce font ces qualités qui
doivent en régler le choix , fuivant les indications
que préfentent les maladies , qui peuvent être terminées
par le fecours de ces Remédes.
Cependant on peut quelquefois envifager les Remédes
réfolutifs comme fimplement ftimulans ;
parce qu'il y a des cas où une maladie n'offre d'autre
indication que le déplacement de l'humeur arrêtée
, & alors il fuffit qu'il ne le trouve point dans,
ces Remédes des qualités qui ne s'oppofent pas à
leur vertu réfolutive . On doit feulement avoir attention
de choisir ceux qui ont le degré d'activité
néceffaire , pour obtenir l'effet que l'on a en vûë .
>
Les Anciens fe font fort appliqués à découvrir
par l'obfervation les differens degrés de chaleur
ou d'activité des Remédes réfolutifs , l'obfervation
eft en effet la feule voye , qui peut conduire à
cette connoiffance ; ce font donc les Praticiens , qui
dans tous les tems fe font attachés à connoître la
force de ces Remédes , qu'il faut confulter ; leur
doctrine eft le fruit d'une expérience de beaucoup
de fiécles. Elle peut feule , quoique peut- être encore
fort imparfaite , nous inftruire fur le degré de force
de la qualité échauffante de chaque réfolutif.
Mais les cas où l'on peut n'enviſager que cette
qualité dans la cure des maladies , qui exigent les
D v réfolu-
=
2410 MERCURE DE FRANCE .
réfolutifs , font fort rares ; les maladies préfentent
prefque toujours differentes indications à remplir ,
& ce font ces indications qui doivent nous cqnduire
dans le choix des differens genres de réfolutifs,
que nous devons employer ; ces genres peuvent fe
réduire à douze , en fe réglant fur les principales
qualités qui les diverfifient , & qui établiffent entre
eux des differences effentielles. Nous allons donner
une légere idée de ces diverfes claffes de réfolutifs
afin de faire entrevoir l'étendue de cette matiére , &
des connoiffances qu'il faut raffembler pour l'approfondir.
i
Les differentes qualités , que réüniffent les Remédes
chauds , nous fourniffent des réfolutifs fortifians
des réfolutifs raffermiflans , des réfolutifs relachans
, des réfolutifs émollians , des réfolutifs diffolvans,
des réfolutifs coagulans , des réfolutifs antiputrides ,
des réfo utifs diaphoretiques , des réfolutifs déterfifs ,
des réfolutifs irritans , & des réfolutifs anodins .
>
Les réfolutifs fortifians , font ceux qui non feulement
excitent & hâtent l'action organique des vaiffeaux
, mais qui , de plus , la raniment , & la vivifrent
, lorfqu'elle eft foible , languiffante , ou en
partie éteinte. Les Remédes qui ont la proprieté
d'exciter l'action des vaiffeaux , de la rendre plus
fréquente , n'ont pas toujours celle de la fortifier ,
lorfqu'elle eft trop débile ; ils réüniffent même fouvent
d'autres vertus qui peuvent la débiliter davantage
; ainfi il ne fuffit pas de recourir à un Reméde
purement ftimulant,lorfqu'il eft néceffaire d'exciter
& de ranimer l'action organique des vaiffeaux ; il
faut qu'il foit tout enſemble ftimulant & fortifiant ;
ces qualités le trouvent dans les fubſtances qui abondent
en huiles fubtiles & aromatiques , ou en huiles
alkoolifées par la fermentation ; ce genre de refolutifs
convient particuliérement dans les grandes contufions,
NOVEMBRE . 1743 . 2411
tufions , où l'action organique des parties froiffées
eft fort affoiblie ; dans les difpofitions gangreneufes
qui dépendent d'humeurs vicieufes dont la malignité
tend à éteindre le principe vital ; dans les oedemes
habituelles , où l'action organique des parties
engorgées eft trop languiffante.
Les réfolutifs raffermiflans excitent l'action des
folides , & refferrent en même-tems leur propre
fubftance , qui eft trop relâchée , & dont le reffort
eft trop affoibli ; tels font la plupart des Remédes
defficatifs & des Remédes aftringens chauds , qu'ils
ne faut pas confondre avec les répercuffifs ou aftringens
froids ; ces Remédes font indiqués , lorfque
les parties font abbreuvées de fucs qui les relâchent,
& les jettent dans l'atonie ; mais on doit être
attentif à diftinguer cette atonie , ou cette débilité
du reffort des parties , d'avec la débilité de l'action
organique , car ces deux fortes de débilités exigent
comme nous venons de le remarquer , des Remédes
differens , lotfqu'elles exiftent féparément , ce qui
arrive fouvent , ou des Remédes compofés des uns
& des autres , lorqu'elles fe trouvent enfen.ble.
Les réfolutifs relâchans different des autres Remé
des relâchans , en ce qu'ils font chauds , ou ftimulans
, & que dans le même tems qu'ils relâchent les
parties trop tendues , ils opérent la réſolution des
humeurs arrêtées dans ces parties ; ces deux proprietés
fe trouvent dans les fubftances aqueules,
graffes , ou huileufes , fournies de principes actifs ;
ce genre de réfolutif convient , lorfque quelqu'irritation
caufe dans les vaiffeaux des froncemens qui
y arrêtent le mouvement de la circulation , ou occafionnent
dans les parties nerveuses , membraneufes
, tendineufes , aponevrotiques , des tenfions , &
des étranglemens qui caufent & entretiennent des
engorgemens .
D vj Les
1412 MERCURE DE FRANCE.
Les réfolutifs émolliens , pénetrent & détrempent
peu à peu les fucs arrêtés & endurcis , & follicitent
doucement les vaiſſeaux à ſe débarraffer de ces fucs ,
à mesure qu'ils reprennent leur fluidité ; telles font
les eaux thermales ou chargées de ſoufre minéral ;
les Plantes mucilagineufes , que les Anciens ont
mis au rang des Remédes chauds ; ces réfolutifs font
employés pour amollir & réfoudre les fchirres & les
tumeurs dures, mais ils ne peuvent réüffir,que quand
la vie ou l'action organique des vaiffeaux n'eſt
éteinte , & qu'elle eft encore fufifante pour aider
l'opération de ces Remedes ,& pour déplacer les fucs
arrêtés.
pas
Les ré olutifs diffolvans ou atténuans , divifent &
fubtilifent les fucs épaiffis & arrêtés dans une partie;
ils agiffent par des particules métalliques , ou par
des fels qui font mis en mouvement par l'action organique
des vaiffeaux , & qui excitent eux-mêmes
cette action , d'où dépend , du moins en partie , leur
activité . Tels font le Mercure , & la plupart des Sels
neutres , particuliérement le Sel Armoniac ; telles
font auffi les huiles volatiles , unies à des Sels fort actifs,
comme dans les Plantes carminatives, qui diffolvent
les fucs pituiteux & glutineux , rarefiés par un
air élaftique , que ces fucs retiennent . Ce genre
réfolutif renferme , comme on vient de le remarquer,
des Remédes de differens genres , ainfi ils peuvent
convenir à plufieurs efpeces de maladies.
de
Les réfolutifs coagulans poffedent deux proprietés
qui paroiffent fort oppofées ; celle d'épaifir les humeurs
qui féjournent dans une partie , & celle de les
réfoudre.Cependant elles fe trouvent réunies dans les
réfolutifs qui abondent en huile Balfamique & aromatique
, comme dans l'huile de Thérébentine &
dans les autres huiles effentielles de ce genre , ou
en huiles alkoolifées par la fermentation , comme
dans
NOVEMBRE . 1743 . 4
2413
dans l'Esprit de vin , dans l'Eau de vie & dans les
autres Liqueurs vineufes ; ces Remédes conviennent
dans les cas où les fucs font diffouts , particulierement
dans les fuppurations & dans ces gangrenes
humides , où la diffolution des humeurs arrêtées eſt
à craindre .
Les réfolutifs antiputrides , font prefque tous ou coagulans
, ou diffolvans , l'ufage des uns & des autres
doit être dirigé , felon les indications qui accompagnent
celle que préſente la putréfaction , à laquelle
nous voulons nous oppofer.
Les coagulans font les mêmes que ceux du genre
précédent ; ils conviennent lorfque la pourriture
s'empare des humeurs arrêtées & les fait tomber en
diffolution , comme dans les gangrenes humides &
dans les ulcéres putrides.Les autres réfolutifs antiputrides,
c'eft-à- dire , les diffolvans , fe trouvent dans les
Sels neutres que nous avons placés fous le genre des
réfolutifs diffolvans ; ils font indiqués dans les gran.
des contufions où il y a beaucoup de fang coagulé ,
auquel il faut donner de la fluidité, pour en faciliter
l'écoulement avant qu'il fe corrompe , & qu'il attire
la gangrene dans la partie contufe.Les acides délayé
font auffi des diffolvans , qui s'opposent à la pourriture,
mais la plupart font rafraîchiffans , aftringens ,
ainfi nous ne pouvons pas les placer au rang des
réfolutifs .
Les réfolutifs diaphoretiques agiffent principalement
fur les vaiffeaux excrétoires de la peau , avec
lefquels ils paroiffent avoir plus de rapport que les
autres réfolutifs . En excitant l'action de ces vaifſeaux
, ils mettent en mouvement les humeurs qui
yfont retenuës , & en procurent l'évacuation . L'expérience
a fait remarquer cette proprieté dans les
fleurs de Camomille , de Melilot , dans les feuilles
& les fleurs de Sureau , dans celles d'Hiéble , dans
les
2414 MERCURE DE FRANCE.
les feuilles de Bouleau , &c. Ces Remédes font employés
dans les Eréfipéles oedemateux , dans les
oedemes & dans les autres maladies où il est néceffaire
de procurer l'évacuation des fucs qui fejournent
dans quelque partie, & qui font difpofés à être
expulfés par la tranfpiration.
Les réfolutifs déterfifs ou vulnéraires procurent l'évacuation
des fucs qui croupiffent dans les chairs
des playes & des ulcéres. Prefque tous les Remédes
qu'on appelle déterfifs , font réfolutifs . C'eft en excitant
l'action des petits vaiffeaux qu'ils nettoyent
& débarraffent les chairs des fucs qui les relâchent ,
qui affoibliffent leur action organique , qui les rendent
baveuſes & mauvaiſes. Les Plantes qui ont beaucoup
de faveur, qui abondent en Sels effentiels ,font
prefque toutes réfolutives vulneraires . Les Minéraux
un peu chargés de parties falines , nous fourniffent
auffi beaucoup de Remédes de ce genre.
Les refolutifs irritans déterminent vers la peau
par l'irritation qu'ils y caufent , le cours des fucs
que l'on veut déplacer & évacuer ; c'eſt dans cette
vûë qu'on a recours aux finapiſmes , aux rubéfians
aux véficatoires , &c .
2
Les réfolutifs anodins excitent l'action des vaiſfeaux
& rendent en même tems les parties nerveuſes
, deſtinées au fentiment , moins fenfibles
& moins fufceptibles d'irritations ; telles font
les Plantes qui ont une odeur douce & fuave ,
comme le Safran , le Mélilot , la Camomille , le
Camphre , & c. & celles qui ont une odeur douce ,
légérement foetide & affoupiffante , comme les
fleurs de Sureau , d'Hieble , de la Camomille puante
, & femblables. Ces Remédes font indiqués dans
les cas où il y a des fucs irritans à réfoudre , & des
douleurs à calmer.
Cette divifion quoiqu'un peu étenduë , ne donne
qu'une
NOVEMBRE . 1743. 2415
qu'une idée fort vague des réfolutifs . En diftinguant
ici leurs genres , nous n'avons fait qu'ébaucher la
matiére ; il n'eft pas auffi aiſé de démêler les espéces
qui font renfermées fous chaque genre, & il eft plus
difficile encore de déterminer les qualités des Remédes
qui appartiennent à chaque efpéce ; on ne peut
y parvenir que par un affemblage immenfe de faits
& de connoiffances de divers genres. Il faut confulter
toutes les Obfervations des grands Maîtres ,
examiner les differens degrés de force des Remédes
chauds ; chercher dans la faveur , dans les odeurs ,
dans les principes de ces Remédes , les differences
effentielles qui les caractérisent , qui les diftinguent
les uns des autres ; trouver les rapports qui les ramenent
à la claffe , ou à l'efpéce à laquelle ils appartiennent.
De-là , on doit paffer aux maladies aufquelles ils
conviennent ; elles exigent une étude & des recherches
fort étenduës . Il faut diftinguer leurs efpèces ,
leurs caufes , leurs tems, leurs accidens , leurs complications;
faifir exactement toutes les indications qu'elles
préfentent ; régler fur ces indications l'ufage de
chaque genre , ou de chaque efpéce de réfolutifs ;
preferire les differens mêlanges néceffaires , pour
modifier ces Remédes , felon les differentes indications
que Pop a à remplir en même-tems , dans
chaque maladie ; choifir les formules les plus ufitées
dans la pratique , & les plus recommandées par les
grands Maîtres ; les placer avec difcernement , felon
l'état de la maladie , le tems , & les circonftances
où elles doivent être employées . Toutes ces
recherches font auffi intéreffantes qu'elles font étenduës
; elles n'on pour objet que des découvertes
précieuſes , aufquelles on ne peut parvenir que par
une longue étude , & par un grand nombre d'expériences.
L'Académie
2416 MERCURE DE FRANCE.
L'Académie , qui envifage tout le travail qu'exige
une matiére vafte & fi difficile , fe contente
des connoiffances que les fçavans Auteurs des Mémoires
, qui ont remporté le Prix , ont raffemblées ;
elle eft très fatisfaite des efforts & du zéle avec lefquels
ils fe font appliqués à remplir fes vûtes ; fon
intention principale eft d'engager les Chirurgiens à
travailler fur des matiéres qui ont été jufqu'à préfent
un peu trop négligées ; les connoiffances qu'on
peut y acquérir , font non-feulement néceffaires ,
pour affurer le fuccès des opérations , mais encore
pour les moins multiplier ; c'eft l'objet qui lui paroît
aujourd'hui le plus preffant , le plus digne de
fon attention ; elle efpere que ceux qui ont fourni
des Mémoires fur les differens, Reinédes qu'elle à
propofés pour les Sujets du Prix poueront plus loin
leurs travaux , & qu'elle recevra fur cette matiére
des Mémoires qui mériteront d'être donnés au
Public.
1
Les Mémoires qui ont parû entrer le plus dans
les vûës de l'Académie , & à qui elle a crû devoir
partager le Prix qui eft double , font le Mémoire
N°. 6. qui a pour Devife , Pro "optatu non tetigi intricatam
elaborata Refolutionis calcem . Ce Mémoire
eft de M. Pontier , Chirurgien , & Lieutenant de M' .
le Premier Chirurgien du Roi, à Aix , en Provence;
& le Mémoire No. 5 qui fe termine par ces mots ,
Qua funt igitur epularum , aut ludorum , aut ſcortorum
voluptates cum his voluptatibus comparanda ? Cieero
in Catone ; celui ci eft de M. Hugon , fils , Chirurgien
dans le grand Hôtel Dieu de Lyon. Et elle
a trouvé que de tous les autres Ouvrages qui ont
mérité d'être admis au concours , le Mémoire N° . 3 .
a le plus approché de ceux qui ont remporté le Prix,
ce Mémoire a pour Devife , Eſſai d'un Garçon Chirurgien
de Province il eft de M. Mopilier , le jeune ,
Chirurgien à Angers. L'ANOVEMBRE.
1743. 2417
La même Académie , depuis la derniére Affemblée
publique,a perduM. de Volpelieres ,Licencié en Médecine
, Chirurgien de Beaucaire , Lithotomiste , Penfionnaire
de la même Ville , Chirurgien Major du
Régiment des Dragons de la Suze , & Affocié Correfpondant
de l'Académie , mort à l'armée de Baviére.
M.de Volpelieres avoit un zéle très marqué pour
fa profeffion ; avant & depuis fon affociation à l'Académie
, il avoit fourni à la Compagnie un grand
nombre de Mémoires , & d'Obfervations très curieufes
, & très intéreffantes pour la pratique : la mort
de cet habile Praticien , fait perdre à la Compagnie
d'excellens morceaux de Théorie pratique , qu'il
avoit projetté de travailler , quand le retour de la
paix lui auroit laiffé le tems néceffaire & fuffifant
pour méditer ces fujets , où il auroit employé les
matériaux que fa pratique militaire lui fourniffoit
abondamment.
L'Académie , depuis la féance publique de l'année
derniére , a élû pour Affociés correfpondans ,
Regnicoles.
M. Collin de la Croix , ancien Chirurgien Major
du Régiment des Dragons d'Orléans , Chirurgien
Major de l'Hôpital Royal & Militaire de Phalfbourg
, & Médecin du même Hôpital .
M. Serres , Chirurgien à Montpellier , Démonf
trateur Royal , Chirurgien Aide- Major de l'Hôpital
Général & de l'Hôtel-Dieu de S. Eloy de la même
Ville .
M. Medalon , Docteur en Médecine , Médecin
des Camps & Armées du Roi , & Membre de la Societé
Académique des Arts. M. Medalon eft celui
qui a gagné le premier Prix de l'Académie en 1733 .
M. Alary , Maître ès - Arts , Chirurgien à Verfailles
, Lieutenant de M. le Premier Chirurgien du
Roi ; Chirurgien major de l'Infirmerie Royale , &
de
2418 MERCURE DE FRANCE,
de l'Hôpital de la Charité de la même Ville : M.
Alary a remporté l'année derniére le premier Prix,
fur le fujet des Remédes repercuffifs.
M. Lamoryer , Maître-és-Arts , Chirurgien à
Montpellier , Profeffeur & Démonftrateur Royal
en Chirurgie , Chirurgien Major de l'Hôtel Dieu
de S. Eloy , & Membre de l'Académie Royale des
Sciences de la même Ville.
L'Académie s'eft aggrégé pour Affocié Etranger ,
M. Grace , Maître Chirurgien , Docteur en Medecine
à Dublin , en Irlande , & l'un des Chirurgiens
de l'Hôpital de la Charité de la même Ville .
L'Académie , en nommant ces illuftres Profeffeurs
, fait connoître en même tems le défir & l'efperance
qu'elle a de perfectionner de plus en plus
par le concours des lumiéres & des obfervations , la
pratique de l'Art dont elle fait fon objet.
M. Petit lût enfuite un Mémoire fur les ulcéres
variqueux.
Il n'eft pas étonnant , dit-il , que les varices s'oppofent
à la guerifon d'un ulcére , puifqu'elles en
font fouvent les cauſes immédiates, & qu'elles inter.
rompent toujours le cours naturel du fang & de la
limphe : auffi la premiére intention que l'on doit
avoir dans la cure des ulcéres variqueux , c'eft de détruire
les varices ,s'il eft poffible ; ou fi cela ne fe peut,
de les rendre moins contraires. Pour parvenir à l'une
ou l'autre de ces fins , il faut connoître la cauſe
qui produit ou entretient les varices , & les progrès
de cette caufe , c'eſt à dire , l'état actuel où le trouvent
les veines variqueufes.
A l'égard des caufes qui peuvent produire les varices
, il eft clair que tout ce qui s'oppose à l'afcenfion
du fang dans les veines , doit en être la principale
: auffi voit - on que les perfonnes fajettes à
cette maladie, font particuliérement les femmes qui
ont
NOVEMBRE. 1743- 2419
ont eu de fréquentes groffeffes , les perfonnes qui
font long-tems de bout , & prefque toutes celles qui
ont la mauvaiſe habitude de ferrer leurs jarretieres .
Dans tous ces cas , le fang qui remonte difficilement
par les veines , les remplit & les dilate ; leurs membranes
réfiftent quelque tems,mais à la fin elles obéiffent
, perdent leur reffort , & leur dilatation exceffive
produit les varices.
Dans cet état , le fang peut encore couler dans les
veines , mais il y coule avec tant de lenteur , qu'à
la fin il s'y épaiffit & s'y coagule ; alors les varices
ne font plus , comme auparavant , molles , & obéiffantes
au toucher ; un bandage légèrement compreffif
les vuidoit facilement , & faifoit reprendre au
fang fon cours naturel , mais depuis fa coagulation
dans la varice , il y eft ftagnant , & le caillot qui s'y
forme , parvient à boucher le tronc de la veine ; le
fang qui aborde , ne pouvant plus y paffer , fe fait
des routes dans les vaiffeaux collateraux ; il les dilate
, les rend variqueux , & les varices qui fe forment
dans ceux ci , les bouchent au point de refufer
le paffage du fang des vaiffeaux , qui leur font fubalternes
; c'eft ainfi que les varices fe multiplient ,
& que , jufqu'aux capillaires , toutes les veines deviennent
de proche en proche , & par dégrès plus
ou moins variqueufes.
La tention douloureufe,l'inflammation & la fièvre
furviennent; la fuppuration,& même les abfcès gangreneux
en font quelquefois les fuites; mais le plus
fouvent la maladie ne parviendroit pas à ce point ,
fans la négligence du malade ou celle de ceux qui le
gouvernent; elle n'y parvient même que par dégrès.
Sitôt que le tronc des vaifſeaux eft entiérement
bouché par le premier caillot , le fang qui remonte
par les branches , fe coagule , à mesure qu'il arrive ;
la tumeur augmente & devient plus dure ; elle n'eft
pas
2420 MERCURE DE FRANCE.
pas encore bien douloureufe , fi ce n'eft quand on
la preffe ; elle n'obéit prefque point au toucher dans
les premiers jours , mais peu
à peu elle devient
molle à fa circonference , & à travers de cette molleffe
, on fent encore le caillot , plus petit à la vérité
, mais plus dur qu'il n'étoit , parce que la férofité
s'en eft féparée ; c'eſt cette férofité qui fait la
molleffe ; elle entoure le caillot , & toujours renfermée
avec lui dans la cavité du vaiſſeau , on apperçoit
au toucher une fluctuation qui en impoferoit à
ceux , qui ne feroient pas inftruits de cette circonf
tance ; j'en ai vû que l'on avoit ouvertes , croyant
ouvrir un abfcès ; quoique ce foit une erreur , c'e
n'eft pas toujours un mal , parce que la férofité fanguinolente
, qui en fort , quoiqu'en médiocre quantité
, débarraffe & foulage d'autant la pattie ; de
plus , fi le caillot ſe préfente à l'ouverture que l'on
a faite , & fi cette ouverture eft affés grande pour
qu'on puiffe le tirer , il peut arriver qu'on débouche
le tronc de la veine variqueufe , & même
l'embouchure de plufieurs vaiffeaux qui s'y viennent
décharger , ce qui opére un foulagement confidérable.
Lorsque je dis que l'ouverture des varices , dans
le cas que je viens de propofer , n'eft pas un mal
je fuppofe que tout le fang qu'elle fournit , s'éva
cue au-dehors ; car cette évacuation ne peut être
que favorable ; au lieu que fi tout le fang , ou une
partie , fe gliffoit fous la peau , la maladie feroit facheufe
; ce que je dis eft fondé ſur plufieurs obſervations
, que je vais rapporter , fans lesquelles je ne
me ferois peut-être pas enhardi à ouvrir les varices ,
comme je le pratique depuis long tems avec fuccès,
de la maniére que je dirai ci- après .
Les fujets fur lefquels j'ai eu le plus d'occafions
de pratiquer cette opération , font les femmes qui
font
NOVEMBRE. 1743 . 2421
font beaucoup d'enfans , & qui les font fort proche
les uns des autres ; celles , qui outre cela , font affujeties
à des corvées , & à des travaux pénibles ,
telles que font les femmes des halles , les blanchif
feufes , & plufieurs autres , qui n'ont pas le moyen
de fe ménager pendant leur groffeffe; ayant les jambes
expofées à l'humidité , & au froid , le fang s'épaiffit
dans leurs veines ; étant prefque toujours debout
, le fang monte difficilement contre fon poids ;
enfin étant enceintes , l'enfant péſe für le tronc des
veines iliaques; il les comprime; il fait à leur égard,
ce que la ligature fait dans la faignée. Que de cau
Les capables de ralentir le fang , de gonfler & de dilater
les veines ! Mais fi l'on ajoûte à ces cauſes , les
efforts que ces pauvres femmes font obligées de faire
dans le tems même que leurs jambes font gorgées ,
& leurs varices pleines & prêres à créver , on ne s'étonnera
pas fi elles crévent effectivement , & fi la
peau même le perce : j'ai obfervé l'un & l'autre
prefque dans les mêmes circonstances.
Une femme de trente ans , à fa feptiéme groffef
fe , portant un fardeau de linge mouillé, de la riviére
à fon logis , fe fentit tout à coup la jambe droite
mouillée d'une liqueur chaude , elle crût d'abord
que c'était de l'urine , parce que depuis quelques
jours , elle en avoit plufieurs fois rendu involontairement
; ce qui arrive affés fouvent aux femmes qui
font prêtes d'accoucher : étant de retour chés elle ,
on s'apperçût qu'elle perdoit fon fang ; on la déchauffa
, & l'on trouva en effet beaucoup de fang
caillé entre fon bas & fa jambe ; tout le foulier en
étoit plein ; cependant on eût peine à trouver l'ouverture
de la peau , par laquelle le fang s'étoit écou
lé ; j'allai voir cette pauvre femme , je lui fis envelopper
la jambe avec des compreffes trempées dans
levin, & lui confeillai de garder le lit ; peu de jours
après
2422 MERCURE DE FRANCE.
après , elle accoucha heureuſement à terme , & fe
releva au bout de huit jours , ne fe reffentant point
de fes varices.
fon
Ce fait , qui prouve que dans certaines circonftances
, l'ouverture des varices n'eft pas dangereu
fe , donne occafion de reflechir fur quelques Phénoménes
, qu'il eft utile d'expliquer; premiérement,
pourquoi l'ouverture , par laquelle tant de fang s'étoit
écoulé , fût- elle à peine apperçûë , lorsqu'on
eût nettoyé la jambe de la malade ? Secondement ,
pourquoi cette femme , malgré une perte de fang
G confidérable n'eût aucune foibleffe , & porta
fardeau au cinquième étage , avec toute la vigueur
qu'elle pouvoit avoir ci- devant ? Troisiémement ,
enfin , pourquoi le fang a percé la veine & la peau
enfemble, au lieu de ne percer que la veine , & fe répandre
dans les cellules des graiffes , comme il paroît
que naturellement cela devoit arriver, & que cela arrive
effectivement , toutes les fois qu'une veine variqueufe
fe créve fous la peau? On fçait qu'alors le fang
s'épanche dans les corps graiffeux ; il s'étend plus
loin;la peau devient brune;l'échimofe eft long - tems
à fe diffiper,& fe termine quelquefois en pourriture .
Explication du premier Phénomène.
L'ouverture de la peau fut à peine apperçûë ; cependant
, on ne fçauroit douter qu'elle ne fut trèsgrande
, dans l'inftant que la veine variqueule fut
crévée , puifqu'en peu de tems , il en étoit forti une
quantité de fang très-conſidérable ; mais cette ou
verture a dû fe retrecir , & le réduire à peu de cho-
Les , parce que quand les varices ont été vuidées , les
parois de la veine & les bords de la rupture de la
peau fe font rapprochés.
Expli
NOVEMBRE. 1743. 2423
Explication du fecond Phénomène .
Si la quantité de fang,qui fortit des varices ne diminua
point les forces de cette femme, c'est parce que
le fang qu'elle perdit n'étoit , pour ainfi dire , pas
tiré de la maffe ; il étoit renfermé dans les veines variqueufes,
hors des voies de la circulation , & abfolument
inutile aux fonctions actuelles ; il est étonnant
combien l'on peut tirer de fang des jambes va
riqueufes , fans que les malades s'affoibliffent : j'en
ai tiré jufqu'à deux & trois livres , fans caufer la
moindre foibleffe .
Explication du troifiéme Phénomène.
Mais eft-il auffi aifé d'expliquer pourquoi lefang
à percé , non-feulement la veine variqueufe , mais
encore la peau qui la recouvre , fans qu'il s'en foit
épanché une feule goute dans les cellules des graiffes
, & fans caufer la moindre échimofe ? Ce fait , il
faut l'avouer , eft difficile à comprendre , furtout
quand on le compare à d'autres faits ,où le contraire
arrive. Dans la faignée , par exemple, ne voit- on , pas
que quand l'ouverture de la peau eft trop petite , ou
qu'elle ne fe trouve pas vis-à- vis de celle du vaiffeau
, le fang fort mal , ou ne fort point ? Il fe gliffe
fous la peau ; il fait un trombus , & forme un échi
mofe. Quand on veut tirer du fang une feconde
fois par la même ouverture , n'a- t- on pas éprouvé
que malgré les précautions preferites par l'Art , qui
font de faire une grande ouverture , & de frotter la
compreffe de quelque corps gras , pour empêcher
la réunion de la peau ; n'a-t- on pas éprouvé , dis je,
que malgré ces précautions , le fang, au lieu de forir
par l'ouverture de la peau , fe gliffe quelquefois,
&
2424 MERCURE DE FRANCE.
& s'épanche dans les cellules des graifles ?
Le fang des veines variqueufes a donc percé la
veine & la peau enfemble , avec plus de facilité que
la veine feule. Comment concevoir ce fait ? car c'eft
un principe connu que tout fluide preffé , fe fait des
routes & s'échappe par les endroits où il trouve
moins de réfiſtance ; il faut donc que la veine & la
peau enfemble , réfiftent moins que la veine oute
feule. Les obfervations ſuivantes vont donner le dénouëment
de ces difficultés .
Quand j'ai fait l'opération des varices , j'ai trouvé
quelquefois qu'elles étoient adhérentes à la peau,
& quand pour examiner ces dilatations variqueufes
j'ai ouvert les cadavres de ceux qui pendant leur
vie en avoient été affligés , j'ai obfervé qu'en plu- -
fieurs endroits , la peau y étoit adhérente ; de plus
j'ai trouvé que la veine & la peau , jointes enſemble ,
étoient infiniment plus émincées dans le lieu d'adhé
rence, que partout ailleurs,
Après ces obfervations , il n'eft plus difficile de
rendre raifon des Phénoménes finguliers , dont nous
avons parlé ; d'abord on conçoit bien que par l'adhérence
intime de la veine avec la peau , le tiffu cellulaire
eft en cet endroit entiérement effacé , lorf
qu'au contraire il exifte , & qu'il eft même plus
épais dans les endroits de la varice qui n'ont point
d'adhérence ; que par conféquent , fi l'on perce la
veine, ou fi par quelque effort elle fe creve , ce doit
être dans l'endroit même de cette adhérence , &
alors il faudra que tout le fang s'épanche au-dehors,
l'adhérence empêchant qu'aucune goute ne s'épanche
dans les cellules graiffeufes ; de même que
quand on ouvre les abfcès du foye , dans l'endroit
de leur adhérence au peritoine , on voit tout le pus
´s'évacuer au- dehors , fans qu'il s'en épanche dans
la cavité de l'abdomen .
Mais
NOVEMBRE. 1743 . 2425
Mais parce qu'une pareille adhérence ne fe trouve
point entre la veine & la peau dans le cas de la faignée
, dont nous avons parlé , il faut , differemment
de ce qui arrive dans les varices , que le fang qui
fort de la veine ouverte , s'épanche dans les cellules
graiffeufes , fans fortir au-dehors , toutes les fois
que l'ouverture de la peau fera trop petite
qu'elle ne fera vis- à- vis de celle de la veine ; &
dans tous ces cas , il fera plus facile au fang de fe
faire des routes dans le tiffu cellulaire , que de forcer
les obftacles , qui l'empêchent de jaillir au - dehors.
pas
ou
Ce que nous avons remarqué fur l'émincement
de la veine & de la peau dans le lieu de leur adhérence
, fait évanouir la difficulté prife du principe
des fluides : il eft vrai , fans doute , que tout liquide
preffé , fe fait jour , & s'échappe dans les endroits
Dil trouve moins de réſiſtance , mais auffi on peut
affurer , que fi dans les variçes le fang perce la veine
& la peau tout enfemble dans le lieu de leur adhérence
, plûtôt que la veine feule , ce n'eft que par
la raifon mêmedu principe dont on vient de parler :
en effet , la veine & la peau réunies enfemble , forment
, tant elles font émincées , une réſiſtance beaucoup
moindre , que celle que caufe la veine feule
fans compter d'ailleurs que la même cauſe , qui
a formé l'adhérence de ces parties , leur a fait perdre
la molleffe & la foupleffe , qui les rendoit capables
de prêter , de forte que dans cet état la
veine & la peau rompront , au lieu de céder aux
efforts d'une plus grande extenfion , lorsqu'au contraire
, la veine confervée plus molle & plus fouple,
obéira àces efforts, & cédera plûtôt que de rompre.
>
Si on demande la caufe qui produit l'adhérence
de la veine'à la peau, on peut répondre, fans crainte
E de
2426 MERCURE DE FRANCE.
de fe tromper , que c'eſt la même , qui dans une
infinité d'autres maladies , produit les adhérences
des differentes autres parties, & cette caufe générale
eft l'inflammation ; auffi ai -je remarqué que tous
ceux à qui j'ai trouvé les varices adhérentes à la
peau , avoient eu de fréquentes éréfipeles , & je ne
me fouviens point d'avoir vû d'adhérences , qui
n'euffent été précédées d'inflammation .
eft
A l'égard des fignes qui font connoître l'adhéren.
ce , ils font fenfibles & peu équivoques ; l'endroit le
plus faillant dans la varice ; celui où la peau paroît
fi émincée , que l'on voit prefque le fang à travers ,
pour l'ordinaire l'endroit où cette varice eft adhérente
; ajoûtez que quand il n'y a point d'adhé
rence , en touchant la peau avec les doigts , on la
fait paffer & repaffer fur les varices ; mais qu'au
contraire, lorfqu'il y a adhérence , les varices fuivent
néceffairement la peau , parce qu'elles y font intimement
attachées .
L'utilité de reconnoître les adhérences , dont
nous venons de parler , ne fe borne pas à ces explications
; elle influë fur la pratique. Veut- on faire
l'opération des varices & les emporter ? ayant reconnu
les adhérences , & ftachant où elles font placées
, on pourra aifément les éviter , ce qui n'eft pas.
un médiocre avantage , parce que fi l'on fait l'incifion
deffus , elles rendent l'opération difficile & vetilleufe.
Ne veut-on que faigner les varices pour les vuider
? il n'eſt pas moins utile de connoître le cas où
elles font adhérentes à la peau ; car alors , au lieu
de les éviter , c'eſt dans cet endroit même qu'il faut
faire l'ouverture , fans quoi une partie du fang s'é
chapperoit fous la peau.
Je ne combattrai point à fond le fentiment de
ceux qui croyent que l'ouverture dés varices eft
péril.
NOVEMBRE . 1743. 2427
périlleufe ; j'aurai occafion de le faire , lorfque je
parlerai de la cure de ces maladies : je me contenterai
de rapporter ici une obfervation , qui fera fentir
, par avance , combien l'expérience dément ces
craintes frivoles.
J'ai faigné , pendant plufieurs années , une Da me
qui avoit une varice au milieu du plis du bras, groffe
à peu près comme une noiſette , intimément adhérente
à la peau ; cette Dame étoit devenuë fi graffe
que l'on ne pouvoit trouver dans l'un ni l'autre bras
aucune veine pour la faigner , fi ce n'eft au lieu de
cette varice , que perfonne n'avoit ofé piquer
dans la crainte des accidens qui pouvoient furvenir ;
j'eus affés de peine pour détruire cette idée ; mais
cependant je perfuadai la malade , & depuis je lui
ai fait plus de 150. faignées dans cet endroit , fans
qu'il foit furvenu la moindre chofe.
M. Petit finit ce Mémoire , en expliquant pourquoi
l'endroit où les varices font le plus dilatées
eft celui où le trouvent les valvules.
Les valvules font faites , comme chacun fçait ,
pour faciliter l'afcenfion du fang dans les veines , &
comme chaque valvule foutient toute la colonne de
fang qui eft au-deffus d'elle , & qu'elle empêche
cette colonne de deſcendre , cette valvule & la parois
du vaiffeau à laquelle elle eft attachée , doivent
être les endroits où le fang fait plus d'effort , lorfqu'il
eft preffé de haut en bas ; & s'il eft preffé de
bas en haut , fi rien ne s'oppoſe à ſon afcenfion , il
ne fait aucun effort extraordinaire , ni contre la valvule
, ni contre la parois du vaiffeau , & par conféquent
ne le dilate point.
L'effort que fait le fang à l'endroit de la valvule ,
eft démontré par une obfervation que tous les Anaromiſtes
ont faite , fans doute , quand on injecte
avec de la cire chaude les veines du bras ou de la
E ij jambe ;
2428 MERCURE DE FRANCE.
jambe , ayant lié le tronc , on ouvre le plus gros
rameau du deffus de la main ou du pied , pour y introduire
le tuyau de la feringue , & pouffer la cire
de bas en haut , fuivant le cours naturel du fang :
après l'injection on trouve que ces veines font
noueufes , parce qu'elles font plus dilatées à l'endroit
des valvules qu'ailleurs , & cela le voit fenfiblement
dans tous les fujets adultes , qui , de leur vivant n'avoient
aucune difpofition aux varices.
Quoique cette difpofition foit naturelle , je ne
penfe pas qu'elle foit de la premiére conformation ;
elle ne fe trouve point dans les enfans du premier
åge ; on commence à l'appercevoir , ou plûtôt ou
plûtard , felon qu'ils ont été plus ou moins vifs , agiffans
, & turbulans ; & que par conféquent le fang
a preffé plus ou moins fur la valvule , & fait plus ou
moins d'efforts pour la dilater : il eft encore démontré
que c'eft le poids de la colonne du fang fur les
valvules , qui fait cette dilatation , par les obfervations
fuivantes.
Les varices commencent ordinairement par le
pied , puis elles continuent à fe former à la jambe
puis à la cuiffe . Quand elles commencent à la cuiffe
, elles font déja fort avancées à la jambe , & elleş
font exceffivement augmentées autour des malléo- ,
les , & le feroient encore plus fur le pied , s'il n'étoit
renfermé dans le foulier , qui leur fert de bandage,
& borne leur dilatation : cela prouve que c'eft
le poids de la colonne du fang qui dilate ainfi les
veines à l'endroit des valvules , qui les difpofe à devenir
variqueuses , & qui en formeroit des varices ,
pour peu qu'à cette difpofition , qui eft naturelle, il
fe joignit quelqu'une des cauſes , dont nous avons
parlé ci-deffus.
Ce n'est donc qu'imperceptiblement & à la longue
, que cette dilatation ſe fait : dans les fujets de
l'âge
NOVEMBRE . 1743. 2429
l'âge de 12 ou 15 ans , elle commence d'être fenfible
, & plus on avance en âge , plus elle eft confis
dérable , fi bien qu'aux vieillards , prefque toutes
les veines des jambes font extrêmement dilatées ,
& ont une grande difpofition à devenir variqueufes.
On voit par-là que la Nature nous a donné des
organes , qui nous préfeveroient de cette maladie ,
s'ils n'étoient point forcés par nos excès. En effet ,
les valvules fuffifent pour foutenir la colonne du
fang , qui monte dans les veines des jambes , quand
nos mouvemens font modérés ; mais elles ne peuvent
la foutenir que jufqu'à un certain point , fans
être forcées ; il est vrai que chaque effort n'eft rien ,
ou du moins fi peu de chofe , qu'on ne s'en apperçoit
point dans la jeuneffe , mais ces efforts , répétés
tant de fois pendant le cours d'une longue vie , détruifent
à la fin & rendent vaines toutes les précautions
que la Nature avoit prifes pour nous conferver.
Le troifiéme Mémoire qui fut lû dans cette Affemblée
, eft de M. Puzos ; il traite de la formation des
dents des enfans , de leurs differens dégrès d endurciffement
, & des accidens qui accompagnent
leur fortie.
Le principale objet de ce Mémoire confiſte à défabufer
le Public d'une erreur , dans laquelle il eft ,
depuis bien des fiécles , fur les germes des dents des
enfans qui font à la mammelle.
On croit vulgairement que les premiéres maladies
qui viennent aux enfans , quelques mois après
leut naiffance , font caufées par le germe des dents :
on a l'idée d'une matiére molle & glaireufe qui s'endurcit
peu à peu dans l'alvéole , qui devient un
corps folide , qu'on nomme dent , & qui dans ce
changement , doit caufer de la douleur aux parties
qui l'environnent. E j Les
2430 MERCURE DE FRANCE.
Les nourrices & les gouvernantes font fi perfua
dées de l'offification des germes , après la naiffance
des enfans , qu'elles affurent reconnoître dans la
couleur & confiftance de leurs déjections , l'effet douloureux
de cette offification : en confequence elles
attribuent toutes les maladies du premier âge à ces
prétendus germes ;
elles affurent les peres & meres,
qu'étant des maladies naturelles & prefque néceffaires
, on ne doit pratiquer aucuns remédes pour les
calmer. Dans cette confiance , ils ont fouvent le
chagrin de voir périr des enfans qu'on auroit pu
fauver , par la connoiffance de la vraie cauſe , &
par l'ufage de quelques remédes.
M. Puzos a crû ne pouvoir mieux détruire une
erreur auffi ancienne , qu'en examinant les germes
dans l'âge où l'on croit que la Nature travaille à leur
endurciffement ; il a fouillé dans des alvéoles d'enfans
, nés depuis deux ou trois mois , & morts dans
les foupçons de germes : il a trouvé les 20. premié
res dents toutes formées & affés folides pour en
faire ufage , fi la Nature avoit voulu précipiter leur
fortie. Comme cela ne fatisfaifoit pas encore fa curiofité
, & ne lui faifoit pas connoître la vérité qu'il
cherchoit , il a fait un pareil examen fur des enfans
morts en venant au monde ; il a vû avec étonnement
les 20. dents prefqu'auffi formées qu'aux enfans
de trois mois , & émaillées pour la plupart.
L'Auteur croyant alors être encore loin de la pre
miére offification , fe propofa de remonter vers les
principes du foetus , c'est - à- dire , de faire des recherches
fur ceux qui n'avoient pas vû le jour. Des accouchemens
prématurés lui fournirent des foetus
tels qu'il les defiroit : il reconnût dans ceux qui
étoient au fixiéme mois de conception , les dents
incifives moulées & affés folides : entre fept ou huit
mois,les premiéres des molaires au même dégié que
les
NOVEMBRE. 1743. 2431
les incifives ; dans le huitième , feize dents bien
formées ; enfin , dans le neuviéme de la groffeffe ,
tems où l'enfant doit encore refter quelques jours
dans la matrice , il découvrit les vingt dents avec la
figure qu'elles ont , quand elles percent les genci
ves.
Cette découverte de dents toutes formées dans
les enfans qui naiffent à terme , n'aura pas de peine
à détruire le préjugé des germes . Elle fera auffi
très- utile au Médecin , appellé pour les maladies des
enfans , en le tenant en garde contre les propos des
nourrices , qui ne l'empêcheront plus d'agir felon
fes connoiffances , pour le traitement des maladies
qui ont alors une cauſe étrangere aux germes .
L'Auteur , après avoir détruit par des faits conftans
la caufe illégitime des germes , d'où les maladies
du premier âge tirent leurs noms , convient que
dans des tems plus reculés , les dents peuvent caufer
plus ou moins de defordre , comme lorfqu'elles acquierent
plus de volume ; que' juftes dans l'alvéole ,
elles l'écartent avec quelqu'efpece de violence , ou
bien quand ces dents travaillent à percer les gencives
, pour fe placer par ordre dans la bouche.
Ces maladies dépendantes des dents , ne font pas
moins néceffaires à connoître pour le bien des enfans
, que celles qui en font indépendantes : auffi
trouve - t-on dans le Mémoire , des fignes qui carac
térifent chaque efpece , & qui fourniffent des indications
utiles pour la conduite qu'on doit tenir dans
leur traitement.
De-là , l'Auteur paffaut légèrement fur la cure ,
parle d'un Phénoméne extraordinaire en fait d'accouchement.
Il fut appellé cette année ruë S. Paul ,
pour fecourir une femme en travail ; on la croyoit
en danger, à caufe d'une fituation contre nature que
tenoit fon enfant ; il l'accoucha fans beaucoup d'ef
E iiij forts ,
2432 MERCURE DE FRANCE .
fur tout
forts , après quoi , ayant examiné l'enfant quiétoit
vivant , il fut extrêmément furpris de lui trouver
Tous les membres caffés dans leurs parties moyennes;
les deux bras , les avant bras , les cuiffes & les jambes
étoient fracturées . Ces membres ayant été diffequés
le lendemain , après la mort de l'enfant & à cauſe
de la fingularité du fait , on n'apperçût aucune laceration
de chairs , ni fang extravafé aux lieux des
fractures , fi ce n'eft à l'une des cuiffes , qui fut celle
qui fouffit plus de compreffion dans l'accouchement.
On fçait que des fractures recentes ,
à des parties compofées de deux os , ne peuvent arriver
fans meurtriffure , laceration , ou extravafation
aux parties molles & voifines des os rompus . Cellesci
n'avoient rien de tout cela , ce qui fit penser à M.
Puzos que ces fractures étoient plus anciennes que
l'accouchement ; qu'il pourroit être autorifé à croire
que l'imagination de la mere y auroit eû quelque
part , parce qu'elle commençoit à être groffe dans le
tems des affaffinats de nuit , & des exécutions qu'on
fit de ces malheureux ; que l'hiftoire de cet enfant
tout fracturé reffemble beaucoup à celle que rapporte
le Pere Malbranche dans fon Traité de l'ima
gination , & à une autre , prefqu'auffi fingulière ,
qu'on trouve dans le Traité du Pere Lamy , Bénédictin
, fur la connoiffance de foi - même ; & que
dans la recherche des cauſes , ces deux grands Phyficiens
n'ont point balancé à donner aux efforts de
l'imagination des meres , le défordre de ces produc
tions . L'auteur,fans décider abfolument ces cas extraordinaires
en faveur de l'imagination , & fans porter
condamnation fur le Traité de M. Blondel , Médecin
Anglois , contre les Imaginationiſtes , croit
que la trop forte attention des meres à certains fujets
, peut produire des effets auffi furprenans fur les
jeunes foetus.
On
NOVEMBRE . 1743. 2433
On a l'expérience que des peurs , des chutes ,
des chagrins cuifans , des douleurs vives , des emportemens
furieux , détruiſent des conceptions commencées
, qu'ils en changent totalement la forme
, comme dans le faux germe ; qu'ils mutilent
des membres , ouvrent des capacités , font prendre
à certaines parties des figures extraordinaires , enfiu
qu'ils tuent des enfans qui jufqu'à ce tems ,
avoient profité, ou qui paroiffoient devoir être conformés
felon l'ordre naturel .
2
M. Verdier fit enfuite la lecture d'un Mémoire
Hiftorique fur les Hernies de veffie ; ce Chirurgien
s'attache à prouver , par un grand nombre de faits,
que cette Hernie , dont peu d'Auteurs ont parlé
jufqu'à préfent , a été reconnue par trois moyens,
1º. par la diffection des cadavres , 2 °. par la méprife
des Opérateurs , & 3 ° . enfin par les fignes caractériftiques.
M. Verdier fait voir d'abord , que cette
Hernie , dont on parloit à peine dans le commencement
de ce fiécle , avoit été trouvée par F. Plater,
Médecin à Bafle , qui vivoit en 1550. & après lui
par Dom Sala , qui pratiquoit en 1620 , Depuis ces
Praticiens jufqu'à nous , les feuls Auteurs qui ayent
parlé de cette Hernie , étoient Peyer , Mrs Ruifch ,
Mery , & Tolet. M. Verdier a rapporté au long les
Obfervations de ces grands Maîtres de l'Art ; il a
ajoûté à ces premiers faits tous ceux que la pratique
a fourni depuis à Mrs Petit , Arnaud , Duvernay,
Levrette, Curade, &c . ou qui avoient été com
muniqués à l'Académie par des Chirurgiens de Province.
M. Verdier a appliqué ces Obſervations à
chacun des trois moyens , par lefquels il prouve
qu'on a acquis une connoiffance exacte de cette ma-
Jadie ; il y donne en cet endroit une idée claire &
diftincte de la difference qui fe trouve entre cette
Hernie & les Defcentes ordinaires de l'Epiploon , &
E v des
1
2434 MERCURE DE FRANCE .
des inteftins , principalement par rapport à la formation
du fac herniaire ; après avoir traité des
Hernies de la veffie , qui fe font par les anneaux
dans les hommes , & par l'arcade crurale dans les
femmes , M. Verdier parle de quelques efpéces de
Hernies de veffie , particuliéres à ces dernières, dans
quelques circonftances ; il eft queftion d'abord des
Hernies qui arrivent aux femmes enceintes , on
fçait, dit M.Verdier, que la figure de la veſſie chan
ge dans la groffeffe ; fon fond fe trouve allongé &
étendu fur les côtés , en forme de petit baril , par les
compreffions réïterées , qu'elle a reçû de la part de
la matrice , dont le volume augmente pour lors
confidérablement ; dans cette circonftance la veffie
ne forme pas d'Hernies par les anneaux , ni par l'arcade
, elle fe gliffe plûtôt fur un des côtés du vagin
& du rectum , & continuant d'être pouffée par la
matrice , elle force quelques-unes des fibres du releyeur
de l'anus , & vient former au-déhors une tumeur
, qui eft fituée entre l'anus & l'orifice externe
de la matrice M. Verdier rapporte deux Obfervations
de cette Hernie , particulière aux femmes . 1}
finit fon Mémoire par une autre espece de Hernie
de veffie , qui n'arrive auffi que dans les femmes ;
celle-ci n'eft qu'un déplacement qui fe fait de la
veffie dans la chute du vagin & de la matrice , par
lefquelles elle eft entraînée . M. Verdier donne au
long les fignes caractériſtiques de ces Hernies, après
avoir rapporté plufieurs exemples de cette maladie.
M. Levrette termina la Séance par l'expofition &
la démonſtration de quelques Inftrumens qu'il a
imaginés , pour porter des ligatures dans des lieux
profonds , & en particulier pour lier les Tumeurs
Polipeufes , qui naiffent dans les cavités des narines,
dans le gofier , les oreilles , le vagin , &c.
Le premier de ces Inftrumens , reflemble au premier
NOVEMBRE. 1743. 2435
mier afpect , à une pince à anneaux ordinaire ,
mais fon ufage eft different , car fon action dépend
de la dilatation ; cette Pince, que M. Levrette appelle
Serre- noeud , fert à porter l'anfe de la ligature
jufqu'au pédicule de la tumeur , & à ferrer le noud,
à volonté, par de petits mouvemens, fucceffivement
réïterés ; mais comme il ne fuffifoit pas d'avoir un
Inftrument qui put porter une ligature dans un
lieu étroit , & l'y ferrer , autant qu'il feroit néceffaire
, il étoit queftion de trouver un moyen qui put
faire monter la ligature, en confervant la forme de
l'anfe , & qui la contint à la racine du Polipe ; M.
Levrette a imaginé un fecond Inftrument , qu'il appelle
Conducteur de l'anfe , & qui après avoir rempli
parfaitement l'intention qu'on fe propofe , s'exécute
avec beaucoup de facilité ; comme les Polypes
contractent quelquefois des adhérences aux parois
des cavités qui les renferment , il ne feroit pas poffible
dans ces cas de porter la ligature jufqu'au pé.
dicule de la tumeur ; cette difficulté a engagé M.
Levrette à faire pratiquer trois petits Inftrumens ,
dont le premier qui eft une Sonde applatie , fert à
reconnoître le lieu des adhérences , & à conduire
les deux autres Inftrumens propres à les détruire ;
l'un eft un Biftouri , dont la lame reffemble à un petit
tranchet , & l'autre a la forme d'un croiffant ; ces
petits Inftrumens répondent avec beaucoup de facilité
aux vûës de l'Opérateur ; tous ces Inftrumens
étoient bien fuffifans pour lier les Polipes fitués dans
le nés ; mais pour en appliquer l'ufage aux Polipes
du gofier , où de la voûte du palais , il a fallu pratiquer
une courbure tant au Serre - noeud qu'au
Conducteur de l'anfe . La manoeuvre eft la même
dans cette derniere opération . Comme il faut abfolument
que la mâchoire & la langue foient conte-
Buës immobiles , M. Levrette a trouvé les differens
E vj Speculum
"
2436 MERCURE DE FRANCE.
Speculum oris , qui ont été faits jufqu'à préfent, trop.
embarraffans pour opérer par fa Méthode ; il en a
inventé un qui affujettit au mieux la langue & la
mâchoire inférieure , & qui par le moyen d'une
plaque polie , qui fait fon corps, réflechit les rayons
lumineux dans le lieu qu'occupe la tumeur : M. Levrette
a fait avec fuccès depuis peu avec ces Inftrumens
, la ligature de plufieurs Polipes , fitués dans
la cavité des narines ; il étend même leur ufage à
beaucoup d'autres tumeurs, comme on le verra dans
les Mémoires qu'il a donnés à ce ſujet à l'Académie
, par exemple , à retrancher la luette , à extraire
les corps étrangers de l'ofophage , & c.
D
A MAD. ***
Le jour de fa Fête.
Ans ces Jardins délicieux ,
Séjour de Zéphire & de Flore ,
Où l'un & l'autre , à chaque Aurore ,
Sent ranimer fes tendres feux
Euphrofyne , Aglaé , Thalie ,
*
Et l'Amour , les Jeux & les Ris ,
Cueilloient des fleurs de compagnie ,
Pour orner le fein de Cloris ;
Mais , furtout , l'Enfant de Cythére
Voloit d'une aîle fi légére
Sur les Ro´es & fur les Lys ,
Les trois Graces.
Qu'à
NOVEMBRE. 1743. 2437
Qu'à juger de fon zéle extrême ,
On auroit crû que Vénus même
De cet emploi l'avoit chargé.
Si-tôt que des fleurs les plus belles ,
Par les mains des trois Immortelles ,
Bouquet galant fut arrangé ,
D'un air mutin l'Amour s'y place ;
C'eft en vain qu'Aglaé le chaffe ;
Aglaé craint , avec raiſon ,
Quelque tour de ce Dieu fripon ,
Et que cette Cloris fi fage
Ne reçoive point un hommage ,
Qui fe reffente de l'Amour. <
Ah ! qu'elle aime donc en ce jour ,
Dit-il , à tort elle fe flate
De pouvoir éviter mes traits ;
Oui , je la punirai , l'ingrate ,
D'oublier ainfi mes bienfaits ;
Du triomphe de fes attraits
Ne me doit- elle pas la gloire ?
Peut- elle en perdre la mémoire ?
Je veux me gliffer dans fon coeur ,
Et qu'une malheureuſe ardeur
Me venge de fa perfidie ;
Que des maux de la jaloufie
Cloris éprouve la rigueur ;
Qu'elle gémiffe dans mes chaînes ;
Qu'elle pouffe mille foupirs ;
Enfin qu'elle fente mes peines ,"
Et
2438 MERCURE DE FRANCE
Et qu'elle ignore mes plaifirs :
Il dit , & d'une vaine audace
་
Je le vois prêt à s'animer ;
Je tremble qu'il ne fatisfaffe
Un courroux prompt à s'enflâmer ;
Lorfqu'un Char brillant fend la nuë
Son éclat embellit le jour ,
Et bien-tôt il offre à ma vûë
Un Enfant femblable à l'Amour:
O Fils de Vénus Uranie !
M'écriai- je dans ce moment ;
Je vois en toi ce Dieu charmant ,
Que Platon , cet heureux génie ,
A peint fi délicatement ;
C'eſt toi-même , qui dans mon anse
As fait naître & nourris la flâme
Qui me confume pour Cloris ;
C'eſt toi , qui malgré les mépris
Et toute fon indifference ,
Soutiens encore ma conftance :
Le défordre & les noirs projets ,
Les trahifons & l'artifice ,
L'ingratitude & le caprice
Sont inconnus à tes Sujets ;
La pudeur , la vertu , Peftime ,
Ne les abandonnent jamais ;
Ils brûlent d'un feu légitime
Sans même exiger de retour
Et
NOVEMBRE. 1743 . 2439
Et n'ont d'autre but que l'Amour ;
Preffés d'une vive tendreffe ,
Ils fçavent calmer leurs défirs ,
Et pouffer la délicateffe
Jufqu'à refpecter les plaifirs
D'une trop ingrate Maîtreffe.
Voilà quels font les fentimens
Que ce divin Amour infpire .
Ciel ! qu'on paffe d'heureux momens ,
A foupirer fous fon Empire !
Il étoit affis fur fon Char ,
Sans affectation , fans art ;
Son air fatisfait & tranquile ;
Ses yeux , par leur douce langueur ,
Tout annonçoit qu'il eft l'azile
Du repos & du vrai bonheur :
A côté de lui , l'innocence ,
Les petits foins , la complaiſance ,
Sembloient inviter les Humains
A reconnoître fa puiffance ,
Pour goûter des plaifirs certains :
De fon front part une lumiére ,
Dont la flâme , toujours altiére ,
S'éléve jufqu'au fein des Dieux ;
L'émotion continuelle
De cette facrée étincelle
Embrafe la Terre & les Cieux.
Afon doux afpect en ces Lieux ,
Tout
2440 MERCURE DE FRANCE;
Tout prend une face nouvelle.
Les Amphions , par leurs accords ,
Vont enchanter Flore & Zéphire ;
Les Ris ne font plus que fourire ;
Les Jeux modérent leurs tranfports ;
L'air des Graces devient modefte ;
Et des maux pour bannir le refte ,
Deja l'autre Amour s'eft enfui ,
Et tous les crimes avec lui.
Alors , content de la victoire ,
Ce Dieu charmant prend le Bouquet ;
O toi , qui célebres la gloire ,
Me dit- il , de ce digne objet ,
Peins à ta Cloris tous mes charmes ;
Avec moi point de repentir ;
Jamais de craintes ni d'allarmes ;
Et fi je fais couler des larmes ,
Ce font des larmes de plaifir.
Je fçais fixer un coeur volage
Par un aimable badinage ,
Dont la vertu ne peut rougir ;
Mille & mille douceurs nouvelles
Amufant fans ceffe leurs feux ,
Deux Amans à mes Loix fidéles ,
Ne brifent point leurs tendres noeuds ;
Enfin dis lui que la ſageſſe
Accompagne toujours mes pas ;
Pour Cloris elle a trop d'appas ;
Ta
NOVEMBRE. 1743. 244
Tu vaincras fa délicateffe :
Puis de ces fleurs ornant fon fein ,
Raffure -la bien ; mon deffein
Ne fut jamais de la féduire ;
Hélas ! comment pourrois - je nuire ;
Sans Arc , fans Çarquois & fans Traits
Pour triompher de ſes attraits ,
Mon feul recours eft le mérité ;
Ainfi finis toute pourſuite
Auprès de la belle Cloris ,
Si tu ne régles ta conduite
Sur mes leçons , fur tes Ecrits :
Tâche de gagner fon eftiine ;
Excite fa compaffion ;
La pitié la plus légitime
N'eft pas loin de l'affection .
Après ces mots l'Amour s'envole ;
Et moi , qu'un foible efpoir confole ,
Je quitte des Lieux fi charmans ;
Je vais fur les bords d'Hypocréne
Célébrer de mon inhumaine
Et la Fête & les agrémens.
Ah ! Cloris , foyez moins févére
Pour celui de tous vos Amans
Le plus tendre & le plus fincére.
Par Mr Jourdan.
On apprend de Hollande , qu'on y imprime
2442 MERCURE DE FRANCE.
me un Ouvrage en deux Volumes in- 12 .
fous le titre du Guerrier Philofophe . Il eft de
l'Auteur de la Piéce ci- deffus , & on nous
affure qu'il répond parfaitement à la délicateffe
des Vers qu'on vient de lire.
Les mots de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure d'Octobre font la Danfe & la
Cheminée. On trouve dans le Logogryphe
Enée , Mine , Chien , Chine , Méche , Niche ,
Chêne & Himenée.
ENIGM E.
JE fuis par mon état tant foit peu babillarde ;
Je redis tout ce qu'on a fait ;
Si j'en déguiſe quelque trait .
Je ne fuis plus qu'une bavarde.
Souvent mon Pere fe hazarde
De me broder , pour m'embellir ,
Mais il me perd , quand il me farde ,
Et le clinquant ne fert qu'à m'avilir.
Mes vrais amis cherchent à m'enrichir
Par des préfens d'une beauté réelle ,
Mais les brillans , les mieux placés ,
Ont beau me faire trouver belle ,
Mes Amans les plus empreffés
No
NOVEMBRE. 1743. 2443
Ne témoignent pour moi de zéle ,
Qu'autant qu'ils m'éprouvent fidéle.
Je fers également la noble Antiquité ,
Mes chers contemporains , & la Pofterité ;
Je tire les défunts de la nuit éternelle ;
Je puis donner la vie & l'immortalité ,
Mais il faut , pour cela , que je fois immortelle .
D. B. C. G. d'Entrevaux .
J
LOGOGRYP HE.
'Ai fix lettres en tout , dont deux font redoublées
Quand de l'Amour il faut endurer le tourment ,
Ah ! combien d'Amantes troublées ,
Viennent chés moi chercher fans ceffe leur Amant!
Prenez mes cinq lettres derniéres ,
Je gîte au Carquois de l'Amour ;
En me décapitant , les ames financières
Trouvent à qui faire la cour.
O Matelots ! loin du rivage ,
Puifqu'enfin de vos maux Neptune prend pitié ,
Redoublez vos efforts, & vainqueurs de l'orage ,
Gagnez ma premiére moitié.
M. A. D. L. D. M.
NOU2444
MERCURE DE FRANCE.
NOUVELLES LITTERAIRES ,
DES BEAUX- ARTS , Vit.
L
E VRAI SYSTEME de Phyfi
que générale de M. Ifaac Newton , expofé
& analyfé , en parallele avec celui de
Defcartes , à la portée du commun des Phyficiens
, par le R. P. Louis Caftel , de la
Compagnie de JESUS , & de la Société
Royale de Londres. 1. Vol. in - 4° . de 529 .
pages. A Paris , chés Simon , fils , ruë de la
Parcheminerie , 1743 .
Le propre des Ouvrages de génie , eft de
répandre un grand jour fur les matiéres , qui
paroiffent le moins fufceptibles de clarté ,
& de produire dans les Sciences ces heureuſes
révolutions , qui en ' accélerent lés
progrès , en levant les obftacles qui en peuvent
retarder le cours . L'ingénieufe & fçavante
Analyfe que le P. Čaſtel vient de
donner , eft de cette nature. L'érudition de
fon Auteur , la poffeffion qu'il a des matiéres
les plus profondes , & la longue habitude
où il eft de les manier , de quelque genre
qu'elles foient , doivent répondre au Public
de la fupériorité avec laquelle il a fçû traiter
celle- ci .
Nous
NOVEMBRE. 1743. 2445
1
Nous ne connoiffons pas de fujet qu
mérite plus de recherches & d'examens , &
qui exige plus d'attention & de réferves ,
eû égard à la profondeur des chofes qui y
font traitées , ou à la célébrité de leur Auteur
. L'idée feule du grand Newton a tenu
jufques ici tout le Cartéfianiſme en échec
& on a vû Defcartes abandonné par fes Sectateurs
en bien des points ,fans qu'on fçache
trop pourquoi ; car ce feroit fe tromper que
de chercher la raifon de leur infidélité dans
l'évidence ou la vrai-femblance même du
-Systême Newtonien . Ce Syſtème n'a point
été du tout connu.
On a toujours regardé l'Attraction , la
Gravitation, Action en Distance , comme
la vraye Phyfique de Newton : il n'en eft
rien ; ce ne font chés Newton , que des
termes qui ne doivent impoſer à perfonne ,
& dont il protefte lui-même , qu'il ne fe fert
que pour la commodité du difcours , en
Géometre & non en Phyficien , fans prétendre
y attacher aucune vraie idée primitive
de principes naturels. Ce n'eft qu'une légere
furface, & tout au plus , un dernier réfultat
de fon fyftême , qu'on ne doit point
du tout regarder comme le corps de fa Phyfique.
Qu'on ne foit pas furpris , au reſte ,
de cette mépriſe . Toute la marche de Newon
a procédé avec un fi grand appareil
d'Aftro2446
MERCURE DE FRANCE .
d'Aftronomie , de Méchanique , & fur tout
de Géometrie , qu'à moins d'être foi -même
plein poffeffeur de ces trois parties , on a
dû aifément prendre le change & manquer
tout à fait fon fyftême. Ce n'est pourtant
pas abfolument la Géometrie même de Newton
, qui a dû produire cet effet ; elle eſt
affés articulée , pour être intelligible. C'eſt
fur tout une Geometrie étrangere , & tirée.
des Auteurs les plus profonds, qu'il fuppofe,
fans en avertir , & fans rien indiquer , qui
a jetté fur fa Phyfique ce grand voile qu'il
a été impoffible de lever. On s'eft donc
attaché à toute autre chofe qu'au vrai fond
de fon fyftême , au vuide , à l'attraction , à
l'action en distance , & on a fait revivre la
qualité occulte pour la fubftituer aux explications
phyfiques & de pur méchaniſme ,
qu'on avoit coutume de donner des Phénoménes.
Il eſt fâcheux pour les Newtoniens
qui en ont ufé ainfi , de ne s'être pas même
trompés en cela avec leur maître. Newton
en plufieurs endroits rejette l'attraction, l'attraction
pure,au moins qui exclud l'impulfion.
Il indique même une manière d'expliquer
la gravité par le Méchanifme de l'impulfion
d'un fluide élaſtique, qui enveloppe la terre
& pénetre peut-être tous les corps. Pour le
vuide , on a eû ce femble plus de raifon
de s'y attacher : Newton l'a formellement.
•
adopté
NOVEMBRE . 1743. 2447
adopté au Coroll . 3. Prop. 6. Liv . 3. mais
ce n'eft qu'un fimple réſultat & un Corollaire
Philofophique, par conféquent bien ou
mal déduit,& très- litigieux. Il y a apparence
que Newton ne conclud là pour le vuide à
la fin de fes propofitions , que parce que
dans fes Préliminaires , il l'avoit tacitement
fuppofé , comme il avoit fuppofé, auffi tacitement
peut-être , l'attraction .
Quoiqu'il en foit , il y a tout lieu d'efpérer
que bien-tôt on ne s'y trompera plus
& que le fyftême Newtonien , tout profond
& tout Géometrique qu'il eft , fera bientôt
à peu de chofes près , auffi connu que
le fyftême Cartéfien , dont l'expofition a
toujours été fi familiére & fi aifée , comme
il convient à tout fyftême qui n'eft point
trop fujet à réviſion , la Phyfique étant du
reffort de prefque tous les efprits , & un
grand nombre au moins devant toujours
être en état de l'entendre , pour en juger &
pour en faire juger les autres. C'a été là
auffi un avantage que les Cartéfiens ont
toujours eûavec leur Maître. Defcartes marchoit
à découvert, & ne faifoit point un pas,
dont il ne fut aifé à fes Difciples de fuivre
la trace ils voyoient fon fyftême à nud
dans toute fon étendue & dans toutes fes
parties. Ce qu'il avoit de défectueux & de
problématique , ne leur étoit pas plus caché
que
2448 MERCURE DE FRANCE.
que ce qu'il avoit de mieux établi , de mieux
imaginé. Ils en fentoient , avec lui , ils en
péfoient , ils en mefuroient tous les dégrés
de vraisemblance & de non-vraisemblance ,
& comme ils en éprouvoient toutes les difficultés
, il leur étoit permis auffi d'y changer
, d'y retrancher , d'y ajouter , d'y modifier
; en un mot , tout ce qui méritoit ou
fembloit mériter de l'être , à l'aide du raifonnement
philofophique & du bon fens.
D'où il arrivoit que s'ils en prenoient les
erreurs , en lui adhérant trop fervilement
, ils en prenoient du moins tout le
fond de bonne Phyfique fyftématique qu'y
s'y trouve au lieu que Newton ne laiffe pas,
àbeaucoup près , la même facilité à fes Dif
ciples. C'eft par des fouterrains ténébreux ,
& qui ne font connus que de lui feul , qu'il
les conduit , par des fuppofitions & des hypothéfes
tacites qu'il fe garde bien d'articu
ler , par des voyes toutes abftraites , toutes
hériffées de calculs épineux , d'une Géome→
trie féche , aride , & toujours dénuée de
tout ce qui pourroit la rendre un peu moins
intraitable; de forte, que parvenus avec peine
à un point , ils ne fçavent ni comment ni
par où ils y font arrivés ; du refte fort embarraffés
à dire qu'ils tiennent quelque chofe
de bien précis , du réel , du folide , & non
du vuide. Mais Newton peut- il égarer perfonne
? Ils font bien éloignés d'une telle
défiance ,
NOVEMBRE . 1743. 2449
défiance , & fe tiennent en garde contre
elle , comme s'ils fe fentoient capables d'un
foupçon injurieux. Newton a calculé pour
eux, dit ingénieufement le P. Caftel , d'après
un des plus beaux génies qui ait fait l'honneuf
à la Secte Newtonienne de lui prêter
fon nom. C'eſt un mot à graver fur l'airain ,
ajoute-t-il , & qui trahit tout le fécret du
myftére. Car chés Newton , penfer.& calculer
, raiſonner & calculer, font termes fynonimes
, d'où il faut conclure que Newton
a penſé , a raiſonné pour eux , & tout
de fuite, qu'il a raifonné pour eux fans eux,
puifqu'il a bien furement calculé fans eux.
Nous ne rapporterons ici aucun morceau
de l'Analyfe préfente , où l'on trouvera
plufieurs points de Phyfique, nouveaux, ou
traités d'une manière toute neuve , comme
font le Tourbillons & le Plein , qui y font
établis à toute épreuve , la nature des Fluides
, la loi de l'entraînement des couches
d'un Tourbillon , la fauffeté du Paraboliſme
de la chute des corps , abfolument démontrée
, la révolution des Aftres par maniére
de chûte, démontrée auffi abfolument fauffe ,
l'abus que fait Newton , & tant d'autres
d'après lui , de la raifon renversée des
quarrés des diſtances dans la révolution des
Aftres ; une nouvelle idée de Méchanique ,
foit naturelle,foit artificielle, par des Roues,
F dont
2450 MERCURE DE FRANCE.
dont les dents font autant de petites Roues
mobiles fur leur Axe , idée d'une grande
conféquence pour laThéorie desFrottemens ;
bien des chofes neuves fur la réfiſtance des
milieux , & fur leurs Sphères de Reflux , fur le
mélange primitif de Molécules folides &
fluides,qui forment le tiffu de tous les corps
en particulier & en général , de tout l'Univers
. On doit s'attendre fur tout , à voir ici
la matiére de la lumiére & des couleurs ,
traitée à fond. Le P. Caftel n'avoit pas d'abord
deffein de les renfermer dans fes Analyfes
, comme il en avertit dans fa Préface ;
il avoue enfuite dans le cours de l'Ouvrage ,
qu'il s'eft laiffé entraîner peu à peu , par un
fujet qui lui eft familier ;iltraite donc pleinement
ces deux parties de l'Optique dans les
deux derniéres Analyfes de fon Ouvrage.
Nous ne croyons pas que le Systême Newtonien
de la lumiére , par des Emiffions
puiffe fe relever de l'abondance de
démonftratives, qui en établiſſent la faufſeté.
Le Systême du Priſme y eft traité en particulier
, avec bien de la nouveauté . On doit
fur tout fçavoir gré à l'Auteur , de donner à
tout le monde une manière aifée d'en faire
toutes les expériences fans aucuns frais ni
travail.LeP.Caftel, outre le génie & la grande
érudition qu'il fait éclater par tout dans fon
Ouvrage , a fçû humanifer fon fujet par ces
faillies
preuves
NOVEMBRE. 1743. 2451
faillies heureufes que tout le monde lui connoît
, & par ce talent qui lui eft propre ,
de rendre familiéres & traitables les matiétes
les plus difficiles , & qui fe refuſent le
plus aux tentatives de ceux qui voudroient
les dépouiller de ce qu'elles ont de farouche
& d'étranger.
NOUVELLE EDITION des OEuvres de Jean-
Baptiste Rouffeau ,revûë, corrigée & augmentée
fur les Manufcrits de l'Auteur,imprimée
à Bruxelles ,par foufcription . Elle forme trois
Vol. in-4° . Ce n'est point une Collection ,
prife fimplement de celles qui ont parû jufqu'ici
, fautives pour la plupart , & ne contenant
qu'une partie des Euvres de ce célébre
Poëte. Ce font tous fes Ouvrages ,
qu'il a légués par fon Teftament à un de fes
amis ( M. Séguy , ) après les avoir revûs ,
corrigés & confidérablement augmentés ,
afin qu'après fa mort , il en fut fait une
Edition complette . Il s'y trouve plufieurs
Piéces qui n'avoient point encore parû ,
telles que des Odes , des Epitres , des Allégories
, des Cantates , des Lettres. Le papier
, les caractéres , la correction , les ornemens
, vignettes , lettres grifes , culs de lampes,
& le Portrait de l'Auteur, de la main des
meilleures Maîtres ; tout enfin rend cette
Collection digne de la curiofité de ceux
Fij qui
2452 MERCURE DE FRANCE.
qui aiment les Belles Editions , & marque
Parfaitement le zéle avec lequel l'Editeur a
répondu aux vûës de fon illuftre ami .
Les Exemplaires fe débitent à Paris , chés
Didot , Libraire , Quai des Auguftins , à la
Bible d'Or. Les Caractéres font du S. Fournier
, le jeune. Le même Libraire vend auffi
les mêmes OEuvres en 4. Vol. in- 1 2. Edition
conforme à l'Edition in-4°. & fupérieure
pour la beauté à toutes celles qui ont parût
jufqu'à préfent.
On imprime à Paris , chés Thibouft , Place
de Cambrai , une Traduction Poëtique des
Pleaumes de David, que le Traducteur s'eft
efforcé de rendre exactement conforme à la
Vulgate & pour prouver cette conformité ,
il y a joint une Traduction fimple & litterale
, qui met tout ceux qui entendent le Latin
, en état de juger , fi le fens du texte a
toujours été exactement fuivi.
Dans cette double Traduction , il expofe
diftinctement le fujet de chaque Pleaume ,
dont on voit la conduite dans un argument
, qui en diftribue toutes les parties ,
qui en fait voir les beautés variées , & qui
eft fuivi de notes pour les endroits qui demandent
explication ; enforte que cet Ouvrage
, important pour la Religion , eſt en
même tems intéreffant pour les Belles
Lettres.
Depuis
NOVEMBRE. 1743. 2453
Depuis long-tems, des Sçavans , eftimables
par leur zéle , ont donné un grand nombre
de Traductions Françoifes , fondées fur
les éclairciffemens qu'ils ont cherchés dans
l'Hébreu , pour lever les difficultés que leur
préfentoit la Vulgate : mais comme la vérité
ne peut être qu'une , il refte beaucoup à defirer
à ceux qui aiment à la méditer , lorf
qu'ils voyent , en marge de la Vulgate Latine
, une Traduction Françoife , qui offre
de toutes parts des fens très -differens.
L'Auteur de la Traduction Poëtique, fuivant
la Vulgate , ne peut être loüé des
que
efforts qu'il a fait pour le maintien de la
Traduction Latine & Poëtique , que l'Eglife
a donnée depuis 1700.ans à fes enfans,
comme une fource pure & invariable , où
ils trouvent des inftructions à méditer ; des
louanges, pour célébrer les grandeurs & les
merveilles de Dieu , Créateur & Rédempteur;
des Priéres, pour obtenir les graces du
falut ; des actions de graces, dûes à Dieu miféricordieux
des vérités enfin , qui découvrent
des Myftéres & des Prophéties.
On a lieu d'efpérer que le Public recevra
avec empreffement les 26. premiers Pleaumes
, qui feront donnés pour effai , en fimple
brochure , pour être joints à la fuite des
autres Pleaumes , que l'on donnera peu de
tems après,
F iij L'INCRE2454
MERCURE DE FRANCE .
L'INCREDULE au Jugement de Dieu,
Poëme , chés Prau!t , fils , Quai de Conty ,
vis -à-vis la defcente du Pont - neuf , à la
Charité.
Cet Ouvrage très - court , puiſqu'il contient
à peine 300. vers , peut être néanmoins
regardé comme un objet conſidérable
, non-feulement par l'importance de la
matiére , mais encore par le tour que l'Auteur
a pris pour préfenter d'une maniére
forte & vive quelques-unes des principales
preuves de la Réligion , & pour découvrir
les fources les plus ordinaires de l'incrédulité.
La profopopée qu'il employe,répand bien
du feu fur fon fujet, qu'il trouve moyen par
là de tourner en action . Comme il s'eft renfermé
dans une grande précifion , il laiffe
beaucoup à penfer au Lecteur ; il ne fait ,
pour ainfi dire , que le mettre fur la voye ,
mais d'une manière à découvrir bien des vérités
, s'il veut de lui-même , poursuivre
fa route. Nous croyons pouvgir affurer que
ce petit Poëme, qui nous a paru bien verfifié,
eft plein de penfées judicieufes & folides.
Il eft de M. Tanevot , dont la Muſe ſemble
être confacrée aux fujets de Religion & de
Morale. Voici quelques fragments de l'Ouvrage
.
Un culte eft fur la terre , & fa flâme divine
Eut avec l'Univers une même origine :
Du
NOVEMBRE. 1743.
2455
Du premier des humains il embrafa le coeur ,
Et le dernier mortel fentira fon ardeur ;
D'un pas toujours égal , il franchit tous les âges ;
Sa brillante carriére eft pure & fans nuages ;
Le Ciel entend fa voix ; des prodiges puiffans ,
Subjuguent , fans retour , la raifon par les fens.
Ouvrage du Très Haut , il en porte l'empreinte ;
' Il répand dans les coeurs fon amour & fa crainte ,
Rend l'homme révolté foumis à fon Auteur ,
Le délivre du joug d'un monde féducteur ,
Enfante les vértus , anéantit les vices ,
Et fait éclore enfin d'immortelles délices , &c.
L'Incrédule , après avoir confideré ce
que la Foi a coûté aux premiers Chrétiens ,
fe demande à lui-même , qui a pû la lui
ravir , & fe reprochant de ne l'avoir pas
confervée , il ajoute , en faifant allufion au
tems des perfécutions ,
Hé ! quels font lés Autels qu'il me falloit abbatre
Où font les préjugés que j'avois à combattre ,
Les peines , les travaux que j'aurois dû fouffrir ,
L'opprobre dont mon front fe feroit vû Aétrir ?
Falloit-il éprouver de fâcheufes détréfles ,
Sacrifier mon rang , mes honneurs , mes richeffes ,
M'arracher, fans gret , aux auteurs de mes jours,
Immoler dans mon coeur les plus chaftes amours
Et victime bientôt de la haine publique ,
Me préfenter aux coups d'un glaive tyrannique ?
Fiiij Sur
2456 MERCURE DE FRANCE.
Sur le peu de foin qu'on prend d'exami
ner à fond la Religion . C'eft toujours l'Incrédule
qui parle.
Quels travaux m'a- t-on vû confacrer jour & nuit ,
A m'inftruire du fort où le trepas conduit ?
De la Religion ai- je fait une étude ,
Où le fcrupule admit la même rectitude ,
Que j'employai cent fois , le compas à la main ,
Pour ravir ces talens , chers à l'efprit humain
Ecarter loin de moi l'indigence importune ,
Et fçavoir fur mes pas enchaîner la fortune
Pour les biens temporels quelle fagacité !
Pour les biens éternels quelle ftupidité !
Ici , que de langueurs ! Là que de vigilance t
Quelle inégalité de poids & de balance !
LES ELEMENS de l'Education , à Paris
chés Prault , Pére , Quai de Gêvres , au
Paradis , 1743. Volume in- 12 . de 104. pag.
Lans l'Epitre Dédicatoire & la Préface.
L'ARCHITECTURE DES VOUTES , ou l'Art
des Traits & Coupe des Voutes ; Traité
trés-utile & néceffaire à tous Architectes ,
Maîtres Maçons , Appareilleurs , Tailleurs
de pierres , & généralement à tous ceux qui
fe mêlent de l'Architecture , même Militaire
, par le R. P. François DERAND , de la
Compagnie de Jefus. Nouvelle Edition ,
revûë ,
NOVEMBRE. 1743. 2457
revûë & corrigée , avec toutes les Figures
gravées en taille douce , 1. Vol. in -fol. à
Paris , chés André Cailleau , Libraire , Place
de Sorbonne , au coin de la rue des Maçons,
à S. André , 1743 .
On trouve chés le même Libraire les Livres
fuivans.
LE PARADIS PERDU de Milton , Poëme
Héroïque , traduit de l'Anglois , avec les
Remarques de M. Addiſfon .
LE PARADIS RECONQUIS , traduit de l'Anglois
de Milton , avec fix Lettres critiques
fur le Paradis perdu & reconquis. Nouvelle
Edition , revûë & corrigée , 3. Vol. in- 12.
NOUVEAU VOYAGE fait au Levant , ès
années 1731. & 1732. contenant les defcriptions
d'Alger , Tunis , Tripoly de Bar
barie , Alexandrie en Egypte , Terre Sainte,
Conftantinople , &c. Par M. Toliot. 1. Vol.
in- 12.
ABREGE du Méchanifme Univerfel , en
difcours & queſtions Phyfiques, dans lefquels
on developpe les caufes naturelles & immé
diates des plus furprenans Phénoménes , par
des démonftrations fondées fur les obfervations
& expériences faites dans les Académies
Royales des Sciences de Paris & de
Londres , & plufieurs autres de l'invention.
de l'Auteur , avec Figures , par M. Morin ,
Prêtre, Profeffeur de Philofophie au Col-
Fy lége
2458 MERCURE DE FRANCE.
lége Royal de Chartres 1. Volume in- 12.
LA RELIGION PROTESTANTE convaincue
de faux dans fes Régles de foi particuliéres ,
par les propres aveux & raifonnemens de
fes Défenfeurs , &c. par M. Maynard , Prê
tre , Docteur en Théologie 2. Vol . in - 12 .
TRAITE' des Maladies de la Peau en général
, avec un court Appendix fur l'efficacité
des Topiques dans les maladies internes , &
leur maniére d'agir fur le corps humain.
Traduit de l'Anglois du Docteur TURNER , par
M. *** 2. Vol. in - 12 . chés Jacques Barois ,
fils , Libraire, Quai des Auguftins, à la Ville
de Nevers. M. DCCXLIII.
On ne connoît point d'Auteurs parmi les
modernes , qui ayent publié en notre Langue
un Traité complet des Maladies de la
Peau. C'eft donc rendre un fervice confiderable
aux Médecins & aux Chirurgiens François
, de les mettre à portée de lire & de
profiter de cet excellent Ouvrage , dont il y
a déja eû cinq Editions faites enAngleterre,
& en affés peu de tems. Pour plus ample
inftruction fur le mérite & fur l'utilité de
cet Ouvrage , on doit lire avec attention la
Préface du Traducteur , l'Avertiffement de
l'Auteur Anglois , & une Mémoire raiſonné,
fous le nom d'Introduction , qui font à la tête
du Livre.
La
NOVEMBRE. 1743 .
2459
LA NOUVELLE EDITION de l'Hiftoire de Lorraine
, compofée par le R. P. Dom Auguſtin
Calmet , Abbé de Senones , à Nancy , fera
mife inceffamment fous preffe , chés Antoine
Lefure , Imprimeur de la Ville.
Outre que l'Edition de 1728. eft débitée,
il y manquoit beaucoup de chofes ; c'eſt
ce qui a engagé l'Auteur de la faire réimprimer,
après l'avoir revûe avec foin , & y avoir
ajouté plufieurs nouvelles découvertes , quelques
Differtations, & un très grand nombre
de Piéces curieufes & importantes , qui n'avoient
pas encore parû , le tout accompagné
de Remarques . Toutes fes additions &
corrections augmenteront l'Ouvrage d'un
tiers. Il fera terminé par l'Hiftoire du Duc
Léopold I. de glorieuse mémoire , & par
de la ceffion de la Lorraine, faite en 1737. par
le Duc François III. aujourd'hui Grand Dua
de Tofcane.
celle
Les Sçavans font invités à faire part a
l'Auteur de ce qu'ils croiront propre à illuftrer
cette nouvelle Edition. Elle fera en fix
Volumes in-folio , de 800. pag.
pag. d'impreffion
chacun. On en publiera un Volume tous
les fix inois. Le prix de cet Ouvrage , qui
s'imprimera par foufcription , fera de 78.
liv. au cours de France. En foufcrivant on
payera 18. liv. & 12. en recevant chaque
Volume ; le fixiéme , dont le prix aura été
F vj com2460
MERCURE DE FRANCE.
compris dans les précedens payemens , fera
diftribué aux Soufcripteurs , fans rien payer.
Les Soufcriptions ont été ouvertes juſqu'à la
fin de Septembre , chés Lefure , & les autres
Libraires de Lorraine, & chés ceux des principales
Villes de France , de Hollande , des
Pays-Bas , d'Allemagne , de Suiffe , &c. Le
prix fera de 100 liv. au même cours de France
, pour ceux qui n'auront pas foufcrit.
Gabriel Martin , Libraire à Paris , ruë S.
Jacques , diftribuera inceffamment le Catalogue
de la Bibliothèque de feu M. Barré ,
Auditeur des Comptes . Ce Catalogue , qui
contient 2. Vol. in- 8° . eft curieux par le
grand nombre & la variété des Traités finguliers
dont il eft rempli , & utile par une
Table alphabétique des Auteurs très-ample
& très-exacte . La Vente de cette Bibliothé
que doit fe faire en détail au commencement
de l'année 1744.
Nous fommes priés de propofer de tehs
en tems dans ce Journal , aux Poëtes François,
la Traduction de quelque Epigramme , on de
quelque Diftique des bons Poëtes Latins ,
anciens & modernes; nos jeunes Mufes, ajoure-
t-on , pourroient s'exercer fur les fujets
propofés , & prendroient même dans ces
excellens modéles , le goûr qui leur manque
NOVEMBRE. 1743. 2461
que quelquefois. On n'a, par exemple, point
encore vû de bonne Traduction du fameux
Diftique de Virgile.
Noite pluit totâ ; redeuntſpectacula mane ;
Divijum Imperium cum Jove Cafar habet.
On pourroit commencer par-là l'exécution
de ce projet.
LES LEÇONS de lafageffefur les défauts des
Hommes . PREMIERE PARTIE , dans laquelle
on traite des Préjugés , qui font fouffrir pour
des offenfes imaginaires , & des raifons de
fupporter les offenfes même qu'on fuppofe
reelles.SECONDE PARTIE ,qui traite des fauffes
reffources de l'Impatience , & des vrais
moyens de prevenir les peines , ou de les
rendre plus fupportables . TROISIE'ME PARTIE,
qui traite des diverfes utilités, que nous
pouvons retirer des défauts des autres pour
notre propre perfection. 3. Vol. in- 12, A
Paris chés Briaffon , ruë S. Jacques , à la
Science , & à l'Ange Gardien , M. DCC XLII .
L'Auteur de cet Ouvrage , plein de cette
raifon folide , qui eft fondée fur la Religion
& fur la Charité la mieux entenduë , entreprend
de nous dévoiler l'art d'être heureux,
par l'ufage qu'on doit faire dans la fociété
des défauts de ceux avec qui l'on vit : & en
détruifant par des reflexions juftes , les peines
2462 MERCURE DE FRANCE.
nes que nous nous faifons ordinairement
des contrariétés , ou des chagrins que nous
éprouvons. C'eft en travaillant fur nous-mêmes
, que cet Auteur établit tout le fyftême
d'une Morale exquife : Morale profonde &
épurée , refervée aux feules lumiéres de la
raifon , conduite par l'efprit du Chriftianifme.
LETTRES EDIFIANTES & curieufes , écrites
des Miffions Etrangères , par quelques Miffionnaires
de la Compagnie de Jefus. XXVI .
Recueil. 1. Vol. in - 12 . A Paris , rue S. Jacques
, chés P. G. le Mercier, au Livre d'Or,
& Marc Bordeler , vis-à- vis le Collège de
Louis le Grand. 1743 .
LE LIVRE de S. Auguftin de la Grace & du
Libre-Arbitre , & deux Lettres de ce Pere à
Valentin, & aux Moines d'Adrumet , traduits
en François avec des Notes par M. l'Evêque
de Marſeille , communiqués au Clergé Séculier
& Régulier , & aux Fidéles de fon
Diocèfe,pour leur Inftruction . 1. Vol. in -4°.
d'environ 400. pages. A Marseille , chés la
Veuve de J. P. Brebion , Imprimeur du Roi,
de M. l'Evêque , & du Collège de Bel
zunce .
ESSAIS fur l'Hiftoire des Belles Lettres ,
des
NOVEMBRE . 1743 . 2463
des Sciences , & des Arts . Par M. Juvenel
de Carlencas. Seconde Partie. 1. Volume
in- 12. A Lyon , chés les Freres Duplain.
M. DCC . XLIV .
On a rendu compte de la premiére Partie
de cet ouvrage dans le tems qu'elle a parû ,
ce qui difpenfe de s'étendre beaucoup fur la
fuite que l'Auteur vient de préfenter au Public
; on ofe affurer qu'elle ne fera pas moins
bien reçûë. On ne peut pas traiter plus de
Matiéres Littéraires à la fois , & les traiter
avec plus d'ordre & de netteté . On ne fçauroit
, au refte , donner trop de louanges à
l'Auteur , non-feulement fur fon érudition ,
qui ne lui laiffe rien ignorer , mais encore
fur fa modeftie qui l'engage à prier le Lecreur
de ne pas perdre fon Titre de vûë , &
de penfer toujours dans la lecture de cet Ouvrage
, que ce font des Effais qu'il préfente
au Public ; que les Matiéres n'y fçauroient
être approfondies ; qu'il n'écrit pas pour les
Sçavans , mais pour les jeunes Gens , qui
ont reçû une bonne éducation , & qu'il fe
borne à retracer dans leur mémoire ce qu'ils
fçavoient, & qu'ils ont peut -être oublié. On
n'eſt tenu en effet que de donner ce qu'on
promis , & de la maniére qu'on l'a promis.
RECUEIL de Piéces en Profe & en Vers
prononcées
2464 MERCURE DE FRANCE.
prononcées dans l'Affemblée publique tenue
à Montauban , dans le Palais Epifcopal , le
25. Aout 1742. 1. Vol . in- 8 ° . Â Toulouſe ,
chés Jean-François Foreft . M. DCC . XLIII . ,
Ce Recueil eft dédié à M. le Comte de
S. Florentin , Sécrétaire d'Etat , par une
Epitre en Vers François , de la compofition
de M. de la Mothe , Doyen de la Cour des
Aydes de Montauban , & l'un des Membres
de la Société Littéraire de cette Ville . Le
Livre eft rempli de fort bonnes Piéces, tant
en profe qu'en vers François . Parmi les premiéres
, on diftingue le Difcours de M. du
Breilh , Tréforier de France , fur l'utilité des
Académies, & plus particuliérement encore ,
Effai critique fur l'état préfent de la République
des Lettres , par M. l'Abbé le Franc de
Pompignan , nommé à l'Evêché du Puy , &
auffi l'un des Affociés.
Le Recueil finit par quelques Piéces particuliéres
, intitulées Poëfies, de M. le Franc ,
dont les plus conſidérables font trois Odes ,
tirées des Pfeaumes 76. 136. 13. & 52. &
une Epire à M. le Marquis de M *** , dans
laquelle on trouve d'utiles leçons en faveur
du bon goût , & fur le refpect que nous devons
à nos Maîtres , tant anciens que modernes
, dont on ne fçauroit trop étudier les
grands modéles , &c. Qu'il nous foit permis
d'en rapporter ici un trait , par lequel nous
D'orgueilleux finirons.
NOVEMBRE . 1743. 2465
D'orgueilleux Connoiffeurs voudront te pervertir
A leur goût dépravé crains de t'affujettir ;
Ecarte loin de toi ces frivoles fyftêmes ,
Que Dacier & Boileau traiteroient de blafphêmes ;
Sois plus doux, mais,comme eux, donne aux, Grecs,
aux Latins,
Le rang qu'il faut céder à leurs Ecrits divins.
Lis , admire tout haut Virgile , Homére , Horace ,
Et ceux qui, parmi nous, ont marché fur leur trace :
Qui fe forme fur eux , peut feul les égaler ;
Eux feuls t'enſeigneront l'art de leur reffembler ;
Eux feuls font leurs pareils : crois - moi , fans l'Iliade,
Nous aurions Alaric , mais non la HENRIADE .
RECUEIL de plufieurs Piéces de Poëfie
& d'Eloquence, préfentées à l'Académie des
Jeux Floraux l'année м. DCC. XLIII. Avec
les Difcours prononcés dans les Affemblées
publiques de l'Académie. I. Vol. in - 8 °. de
288. pages. A Toulouse , chés Claude- Gilles
le Camus , feul Imprimeur du Roi & de l'Académie
des Jeux Floraux.
On apprend ce qui fuit par un Avertiffement
qui eft à la tête de ce Recueil .
L'Académie diſtribua lesPrix en la maniére
accoûtumée le 3. Mai 1743. M. Taverne ,
cadet , Licentié ès Droits , Auteur de l'Ode
qui a pour titre , les Eclairs, & pour Devife,
Fulgent fine viribus ignes, reçût dans l'Affemblée
2466 MERCURE DE FRANCE.
blée publique le Prix adjugé à cet Ouvrage .
M. Carriere d' Aufrery , le fils , habitant de
Toulouſe , Auteur du Poëme qui a pour titre
la Bouffole , & pour Devife , Et lapidem
fuus ardor agit , ferrumque tenetur illecebris ',
y reçût auffi le Prix adjugé à ce Poëme.
M. Caftilbon, le fils , Avocat au Parlement,
habitant de Toulouſe , Auteur de l'Idylle ,
qui a pour titre le Miroir , & pour Deviſe
Tu peusfeul me montrer , quand chés toi je me
vois , toutes mes paffions peintes fur mon viſages
y reçût le Prix de ce genre adjugé à cet Ouvrage.
M. Vaugier , habitant de la Ville d'Arles,
en Provence , a envoyé depuis le 3. Mai , fa
Procuration , pour recevoir le Prix adjugé
au Difcours , qui a pour Devife , Dictum eft
ab eruditiffimis viris , nifi fapientem , liberum
effe neminem , dont il s'eft déclaré l'Auteur.
M. l'Abbé Lafmartrès, Licentié ès Droits,
Auteur du Sonnet à l'honneur de la Vierge, lequel
a pour Deviſe , Ante facula creatafum,
& du Sonnet fur le même fujet , qui a pour
Devife , Pulchrior in terris nulla tabella foret,
reçût dans l'Affemblée de la diftribution des
Prix , celui de l'année adjugé au premier de
ces Sonnets , & le Prix réfervé , adjugé au
fecond.
M. de Lamothe, Doyen de la Cour des
Aides de Montauban , a envoyé depuis le
3 .
NOVEMBRE. 1743 . 2467
3.Mai fa Procuration , pour recevoir un des
Prix de Poëme , réfervés , adjugé à l'Ode ,
qui a pour titre, la Gloire & le Bonheur de
la France fous le Regne de LOUIS XV. &
pour Devife , Cum tot fuftineas , & tanta negotia
folus , dont il eft déclaré l'Auteur .
M.de Viguier de Segadennes , de Villefranche
de Lauraguais , Auteur du Poëme inti
tulé , Virginius , qui a pour Devife , Ubimulta
nitent , non ego paucis offendar maculis ,
reçût dans l'Affemblée
un des Prix de Poëme
réſervés , adjugé à cet Ouvrage.
M. Maderes, Avocat du Roi au Sénéchal
de Leictoure , Auteur du Difcours qui a pour
Devife , Effe liberum , eft effe bonum , reçût
dans l'Affemblée un des Prix du Difcours
réfervés , adjugé à cet Ouvrage .
་
L'Académie a donné pour Sujet du Dif
cours de l'année 1744. La fubordination eft
le plus ferme appui des Etats.
L'Académie diftribue tous les ans cinq
Prix ou Fleurs.
Le premier eſt deſtiné à une Ode. C'eft
une Amaranthe d'or de la valeur de 400 .
livres.
Le fecond eft une Violette d'argent , de
la valeur de 250. livres , deftiné à un Poëme
de 60. Vers , au moins , & de 100. Vers,
au plus . Le Sujet en doit être héroïque ou
dans le genre noble .
Le
2468 MERCURE DE FRANCE.
Le troifiéme Prix eft une Eglantine d'argent
, de la valeur de 250. livres. Il eſt deftiné
à une Piéce de Profe fur le Sujet donné
par l'Académie , d'un quart d'heure ou d'une
petite demie heure de lecture.
Le quatriéme eft un Souci d'argent , de
la valeur de 200. livres. L'Elégie , l'Idylle
& l'Eglogue peuvent y prétendre , & concourent
enſemble pour le même Prix.
Le cinquiéme eft un Lys d'argent , de la
valeur de 60. livres , deftiné à un Sonnet à
l'honneur de la Vierge.
L'Académie diftribuera l'année prochaine ,
outre ces cinq Prix , un Prix de Difcours
réſervé.
Le Sujet de tous les Ouvrages de Poëfie
à l'exception du Sonnet , qui doit être à
l'honneur de la Vierge , eft au choix des Auteurs.
Les Poëmes , les Elégies , les Eglagues,
les Idylles & le Sonnet , doivent être
en Vers Alexandrins ou à Rimes plates.
que
Les Auteurs font avertis de ne pas fe négliger
fur les régles de la verſification .
Les Ouvrages qui ne font des Imitations
ou des Traductions ; ceux qui ont parû
dans le Public ; ceux qui traitent des Sujets
donnés par d'autres Académies ; les Ouvrages
qui ont quelque chofe de burlefque
, de fatyrique , de contraire aux bonnes
moeurs , ceux dont les Auteurs fe font connoître
NOVEMBRE. 1745. 2469
noître avant le Jugement , & pour lefquels
ils follicitent ou font folliciter , font exclus
des Prix.
Les Auteurs qui traitent des Matiéres
Théologiques , doivent faire mettre au bas
de leurs Ouvrages l'Approbation de deux
Docteurs en Théologie , ce qui fera même
obfervé à l'égard du Sonnet à l'honneur de
la Vierge , fans quoi ces Ouvrages n'entreront
pas au concours.
Les Auteurs feront remettre dans tout le
mois de Janvier 1744. par des Perſonnes
domiciliées à Toulouſe , à M. le Chevalier
d'Aliés, Sécretaire Perpétuel de l'Académie
des Jeux Floraux , demeurant rue des Couteliers
, à Toulouſe , trois Copies bien lifibles
de chaque Ouvrage , qui fera défigné
feulement par une Devife ou Sentence . M.
le Sécretaire écrira la réception des Ouvrages
dans fon Regiſtre , le nom , la qualité
ou la profeffion , & la demeure des perfonnes
qui les auront remis , lefquelles figneront
fon Registre , & il leur expédiera le Récépiffé
des Ouvrages.
*
<
Non-feulement M. le Sécretaire ne retirera
point les Paquets qui lui feront addreſſés
par la Pofte en droiture , s'ils ne font affranchis,
mais quand même on les affranchiroit,
les Ouvrages qui lui parviendront par cette
voye , ne feront pas mis au concours , par
les
2470 ME UKE DE FRANCE
.
les raifons dont on a fouvent averti les Auteurs
, a moins que ces Paquets ne lui foient
addreffés par des perfonnes de fa connoiffance,
afin que les Auteurs foient à l'abri de
toute furpriſe , pour recevoir les Prix qu'ils
auront remportés.
Ceux qui auront remporté des Prix , feront
obligés , s'ils font à Touloufe , de venir
les recevoir eux-mêmes , l'après-midi
du troifiéme jour du mois de Mai , à l'Af
femblée publique de la Diftribution des
Prix,qui fe fait dans le grand Confiftoire de
F'Hôtel de Ville. S'ils font hors de portée
de venir les recevoir eux- mêmes , ils doivent
envoyer à une perfonne domiciliée à
Toulouſe une Procuration en bonne forme ,
lans laquelle ils fe déclareront Auteurs des
Ouvrages , & les Prix feront délivrés au
Porteur de la Procuration , en la remettant
à M. le Sécretaire , avec les Récépiffés des
Ouvrages.
On ne peut remporter que trois fois , chacun
des Prix que l'Académie diftribuë. Les
Auteurs qu'on reconnoîtra en avoir obtenu
un plus grand nombre , en feront exclus ,
de-même que ceux qu'on découvrira en
avoir remporté fous des noms fuppofés.
Après que les Auteurs fe feront fait connoître
, on leur donnera des Atteftations ,
portant qu'un tel, une telle année , pour tel
Ouvrage ,
NOVEMBRE. 1743 . 2471
Ouvrage , par lui compofé , a remporté un
tel Prix , & l'Ouvrage en original fera attaché
à cette Atteftation , fous le contre-fcel
des Jeux.
Ceux qui auront remporté trois des quatre
premiers Prix , l'un defquels fera l'Amaranthe
, qui eft le Prix deftiné à l'Ode ,
pourront obtenir des Lettres de Maîtrifé
des Jeux Floraux , & quand ils les auront
obtenuës , ils feront du corps des Jeux, avec
droit d'affifter & d'opiner , comme Juges ,
aux Affemblées particuliéres & publiques ,
qui fe font pour le Jugement des Ouvrages
& pour la diftribution des Prix.
L'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , tint ſon Affemblée publique le 12. Novem
bre , à laquelle M. de Boze , Directeur , préfida. On
ouvrit la Séance par la lecture & diftribution du
Programme , qui annonce le Sujet donné pour le
concours du Prix que l'Académie diſtribuëra à Pâques
1745. Le Programme contient ce qui fuit.
PRIX LITTERAIRE , fondé dans
l'Académie Royale des Infcriptions
Belles- Lettres.
'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres, désirant que les Auteurs qui compofent
pour le Prix , ayent tout le tems d'approfondir les
matiéres, & de travailler les Sujets qu'elle leur donne
à traiter, a réfolu de les publier beaucoup plûtôt;
&
2472 MERCURE DE FRANCE
& elle annonce dês-à -préfent que le Sujet qu'elle a
arrêté pour le concours au Prix qu'elle diftribuëra à
Pâques 1745. confifte à examiner & à déterminer ,
Quels étoient les Droits des Métropoles Grecques fur
leurs Colonies , les devoirs des Colonies envers leurs Mé
tropoles , les engagemens réciproques des unes des
Autres.
Le Prix fera toujours une Médaille d'Or , de la
Valeur de quatre cent livres .
Toutes perfonnes , de quelque Pays & condition
qu'elles foient , excepté celles qui compoſent l'Académie
, feront admifes à concourir pour ce Prix,
& leurs Ouvrages pourront être écrits en François
ou en Latin , à leur choix. Il faudra feulement les
borner à une heure de lecture au plus.
Les Auteurs -mettront fimplement une Deviſe à
leurs Ouvrages : mais , pour le faire connoître , ils
y joindront , dans un papier cachété , & écrit de
leur propre main , leurs nom , demeure & qualités ,
& ce papier ne fera ouvert qu'après l'adjudication
du Prix.
Les Piéces , affranchies de tous ports , feront re
miſes entre les mains du Sécretaire de l'Académie ,
avant le premier Decembre 1744.
Aprés cette lecture , M. Freret , Sécretaire perpe
tuel de l'Académie , lût les Eloges de M. l'Abbé Bignon
, Doyen du Confeil , & de M. Bignon , Confeiller
d'Etat , Bibliothéquaire du Roi. Il lût auſſi
celui de M. de Chambots.
M. Levefque de la Ravaliére lût enfuite une Dif.
fertation fur les Affaffins de Syrie , ou Sujets du
viuex de la Montagne , dont il eft parlé dans l'Hif
toire de S. Louis , & c .
Le reste de la Séance fut rempli par M. Mellot ,
qui lût une Differtation fur le Commerce des PH
piciens , & autres Peuples , avec les Illes Britan
ques
NOVEMBRE. 1743. 2473
ques , & en particulier fur le Commerce de l'Etajn
fait par les Gaulois, avant la Conquête de la Gaule
par les Romains.
L'Académie Royale des Sciences tint fon Affemblée
publique le lendemain 13. Novembre , à laquelle
M. le Marquis de Torcy préfida.
M. de Mairan ouvrit la Séance par la lecture de
Péloge de M. le Cardinal de Fleury , qui fut fuivi
de ceux de M. l'Abbé Bignon & de M. l'Emeri.
M. Caffini lût enfuite fon Obfervation du Paffage
de Mercure fur le Difque du Soleil , arrivé le S..
ce mois de Novembre.
de
Ce Mémoire fut fuivi d'un autre fur l'Optique ,
qui regarde principalement les Couleurs accidentelles.
M. de Buffon , qui en eft l'Auteur , rendit
compte , non-feulement d'une infinité d'Expériences
qu'il a faites fur ce fujet , mais encore de fes
Remarques particuliéres fur un Phénoméne extraordinaire
, qui eft dû en partie au hazard, mais qui eft
fort furprenant. L'Auteur , pour s'en afſurer davantage
, a même continué de l'obferver pendant cet
Eté dernier , toutes les fois que le Soleil a parû à
l'horifon , foit au lever , foit au coucher , & il a
conftamment remarqué la même chofe; fçavoir, que
quelques minutes avant le coucher , ou fi l'on veut,
après le lever du Soleil , les ombres de tous les
Corps paroiffent bleues , & même quelquefois vertes.
M. Buffon remplit par-là le refte de la Séance .
Voici l'Obfervation particuliére du Paffage de
Mercure , que M. le Monnier a faite à Paris , dans le
Couvent des P P. Capucins de la rue S. Honoré ,
avec une Lunette d'environ 15. pieds.
A 8. heures 39. minutes & 20. fecondes , Entrée
de Mercure fur le Difque du Soleil .
Le Ciel étoit fort ferain , & à 8. heures 39 .
G
minutes
2474 MERCURE DE FRANCE .
putes & demie , on voyoit déja Mercure qui enta
not le D (que , & paroiffoit comme une petite tapore
, laquelle augmentoit peu à peu en granacur.
A une heure 12. minutes & 5. fecondes , Sortie de
Mercure , dont le diamétre a employé deux minu
tes à traverser la circonférence du Difque lumineux
du Soleil.
Ces deux Obfervations , du premier inftant que
Mercure a entamé le Diſque , jufqu'à fa fortie to,
tale , étant exactes , on a 4. heures 32. minutes &
3. quarts pour le tems de fa traversée fur le Diſque
du Soleil ; & le plus grand écart du centre de Mer,
cure à l'égard du bord , ou circonférence du Difque
du Soleil , a été déterminé plufieurs fois depuis 10.
heures trois quarts du matin , jufqu'à onze heures ,
de fept minutes & 25. fecondes . On s'eft fervi pour
cet effet de l'excellent Micrometre , dont la defcription
fe trouve dans l'Optique de Smith.
Mercure paffera encore fur le Soleil le 6. Mai de
l'année 1753. L'Obfervation qu'on en fera , fera
d'autant plus importante , qu'il approchera du cen.
tre du Soleil , d'environ une minute & un tiers ; au
lieu qu'il n'en a paffé cette fois - ci qu'à 8. minutes
& 50. fecondes. L'heure de fa conjonction au Soleil
doit arriver à 7. heures & un quart du matin.
}
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Toulon
le 26. Septembre 1743. au fujet de la
Société Littéraire de cette Ville.
E 9. la Societé s'étant aſſemblée
Leo,Février 1743, ya, il fut élá Préfident , ec
"
adreffant la parole à ces Meffieurs, après les avoir remercié
d'avoir fait tomber fur lui leurs fuffrages , il
ajoûta
NOVEMBRE. 1743. -2475-
ajoûta quelques refléxions fur le fujet qui les réuniſfoit
, en ces termes.
35
ל כ »L'amitié,Meffieurs,plusquetoutautremotif,
>>nous raffemble; c'eſt à elle que nous fommes rede .
» vables d'un projet , petit dans fa naiffance , grand
»dans la fpéculation , mais dont l'exécution n'eft pas
» aifée. On faifit vivement un objet qui fouvent ne
plaît que par la nouveauté. On commence avec ar-
" deur ; l'ennui vient au milieu , & l'on finit par le
dégoût. Tel a été le fort de bien des Societés brilplantes,
dont les commencemens n'annonçoient pas
" une fin pareille . N'attendez pas, Mrs, que je finiffe
" le parallele; je n'ai garde de comparer notre petite
" Société avec ces Affemblées tumultueufes , que le
» defordre ramaffe, plûtôt que le bon goût , où préfident
l'orgueil & le menfonge, & on la fauffe complaifance
, fille de l'impofture , prodigue aveuglé-
» ment aux Piéces les plus indignes du jour, un en-
» cens impur & profane.
ן כ
VERS libres de M. Dufrefi *** , fur les Poëtes.
Que je plains le fort des Poëtes ,
Qui cédant au ſeul foir, de remplir leurs tablettes ,
Ont très -fouvent le ventre creux ,
Et courent à grands pas au manoir tenebreux ;
Guidés par la folle envie
De vivre encor après leur vie !
Qu'attendent- ils des doctes Soeurs ,
De Phébus & de fa Cohorte ?
Penfent-ils qu'ils verront arriver à leur porte ,
Pour preuve qu'ils ont fçû mériter leur faveur ,
Des trésors que pour eux on apporta de l'Inde ?
Gij .
Ils
2476 MERCURE DE FRANCE.
Ils en peuvent au plus tirer quelque Chanſon ,
Qui n'eft après tout que du ſon ,
Digne préfent des Déeffes du Pinde.
La Régie de la Société étant qu'un Préſident no
refte que trois mois en charge , & M. Gavoty ayant
été élû Préfident le 9. Mai , pour remplacer M. de
Lugny , aprés le Difcours de M. Gávoty , qui mémercia
la Compagnie , M. de Lugny , comme Secrétaire
, parla ainfi.
ร
MESSIEURS ,
>> Il eft des graces que la reconnoiffance la plus
vive ne fçauroit acquitter; telle eft la nature de cel-
» les dont vous m'avez honoré d'abord , en me choififfant
pour préfider à vos Affemblées , & nouvellement
, en me donnant un Succeffeur , dont le
» mérite vous reprochera l'injuſtice de vos premiers
fuffrages . Je ne vous le diffimulerai pas , Mrs , &
» c'eſt au milieu des fentimens dont vos bontés
» m'ont pénetré , le feul regret qui me refte ; je
crains fort , quand j'eus l'honneur de vous pro
» pofer au commencement , l'élection d'un Préfi-
» dent , de mi'être , fans le vouloir , peut- être propofé
moi- même , & de n'avoir eu d'autre titre
» pour mériter votre choix , que le ftérile & frivole
» avantage d'avoir parlé le premier.
"
33
39
» En effet ( ajofita M. de Lugny ) le défordre de
>> nos premieres Conférences , la précipitation avec
laquelle notre vivacité nous a fait concevoir, faifir
& exécuter prefqu'en même tems un projet ,
» dont l'invention a coûté des mois entiers à d'au-
» tres Sociétés ; toutes ces raifon's , Mrs , me confirment
dans ma premiére idée , & fi elles ne con-
» tribuënt pas beaucoup à flatter mon amour pro-
» pre , du moins m'attachent- elles à vous par les
» liens
כ כ
NOVEMBRE . 1743. 2477
liens les plus étroits , en me convainquant pleinement
que c'eft à vos feules bontés que je dois
»la préference fur d'autres Sujets , dont vous con-
» noiffiez bien la capacité , mais dont la bonne vo-
» lonté , fans vous être fufpecte , ne vous étoit pas
» entiérement connue. La mienne a parû dans tout
» fon jour ; elle pouvoit bien fuppléer chés moi au
mérite , mais elle ne pouvoit pas m'en fervir.
ן כ
Le 9. Août M. de Niozelles fut élû Préfident , &
fut continué le 9. Septembre ; ce fut alors que M.
de Lugny , Secrétaire , complimenta M. de Niozelles
au nom de l'Affemblée , en ces termes :
30
MESSIEURS ,
Votre juftice & votre difcernement ont parû à
» la derniere Affemblée dans tout leur jour , lorſque
» vous avez continué M. de N *** dans les fonc-
» tions de Préfident de cette Societé . Il l'a d'autant
mieux mérité , qu'indépendamment des qualités
particuliéres de l'efprit & du coeur , dont l'heureux
affemblage forme le caractére aimable que
" vous lui connoiffez tous , il en a reçû de la Nature
» une bien rare aujourd'hui & bien peu connuë ; je
» veux parler de cette vertu dont toutes les autres
»femblent emprunter lear luftre ; cette vertu que
» donne la naiſſance feule au défaut de l'éducation ,
» & qu'on peut recevoir de l'éducation au défaut de
la naiffance ; ou plûtôt un don du Ciel , & non de
» la Nature , qui eft comme la clef des coeurs , qui
» nous concilie l'amour & l'eftime des hommes ;
qualité bien effentielle à une perfonne en place
pour le faire aimer & refpecter enſemble Je m'apperçois
, Mrs , que vous me prévenez , & vous
» nonimez la douceur ; j'entends cette douceur po-
» lie fans excés , familiére fans baffeffe ; cette douceur
qui le fait refpecter fans empire , qui fe fait
» craindre fans fierté , qui fe fait écouter fans contrainte
, qui perfuade toujours , qui peut enfin te-
Giij » nir
ל כ
2478 MERCURE DE FRANCE.
ן כ
20
nir place de bien d'autres vertus , & à laquelle
toutes les autres enſemble ne fçauroient fuppléer.
Ce Portrait de la douceur , qui m'empêche de le
perfonifier? Et n'y reconno fez vous pas auffi - tôt
»le digne Préfident qui nous honore de fa préfence?
» En effet , cette vertu , toute invifible qu'elle eft ,
puifqu'elle fait partie du caractére & non du corps,
ne fe développe t'elle pas dans fon air , dans fes
regards , dans fon maintien , dans cette humeur
toujours riante , toujours égale . Ici notre Juge
» dehors notre ami , ne l'avons - nous pas toujours
» connu le même ? Vous le fçavez mieux que moi ,
Mrs , vous qui jouiffez depuis l'enfance du bonheur
que je commence à partager avec vous.
» Combien de fois dans ces converfations tendres ,
» où l'amitié préfide , toujours de concert avec la
bonne foi , où la vertu fe plaît à rendre juſtice à
» la vertu ; combien de fois , en parlant de M.
» ne vous ai je pas entendu ,avec plaifir ,faire l'éloge
de fa fageffe , de fon efprit , de fon caractére , &
vous difputer les uns aux autres le premier rang
dans fon coeur ? C'eft ainfi que , fans y fonger
» vous me tracez la matière de ce Difcours . ( On
a trouvé que le caractére de M. de Noizelle étoit
bien développé . )
***
x
Le 8. Septembre , M. le Préfident ayant ordonné
de travailler à une Queſtion , on propofa celle- ci :
Sçavoir s'il étoit permis aux Meres de donner leurs enfans
à nourrir à d'autres femmes ?
Après que chacun eut lû ce qu'il avoit apporté
fur cette matiére , M. de Niozelle lût fur le même
fujet une Differtation fort fçavante & très curieufe.
En voici l'Analife.
MESSIEURS
» Si j'avois un Sermon à faire , au lieu d'une Differtation
, il me feroit facile en vous prenant
» par
NOVEMBRE. 1743. 2479
20
par la Religion , d'infpirer à une Affemblée de
» Chrétiens les fentimens de l'Ecriture , qui ordonne
expreffément aux Meres de nourrir leurs en .
» fans ; mais comme on doit éviter de mêler le facré
>> dans des difcuffions purement humaines, je me con-
»tenterai de l'expérience , & en remontant au principe
même de mon fujet , je vous forcerai , par
» des réflexions bien naturelles, de convenir que les
» Meres doivent regarder le foin de nourrir elles-
" mêmes leurs enfans comme un devoir indifpen-
» fable.
Il fit voir enfuite comment la Nature a marqué
à chaque production un arrangement & un ordre
qui fait la confervation . » L'homme voit regner
cet ordre dans tous les objets qui l'environnent. Il
le voit fans l'appercevoir. C'eft un aveugle qui
ne diftingue rien , qui connoît les effets , fans.
s'embarraffer des caufes. Sourd à toute la Nature
» qui lui parle & l'inftruit , au lieu de l'interroger
» dans fes merveilleux ouvrages ; il refte muet &
»infenfible à tous les Miracles qui s'opérent autour
de lui . Il traita parfaitement cette matiére , & repréfenta
les animaux plus fages & plus prudens que
Phomme, quoiqu'ils n'ayent qu'un inftinct , qui ne
*fe
peut point comparer avec la raifon .
"
ן כ
Confiderez les Oifeaux ( dit - il plus bas ) ou plu-
» tôt choififfez dans les bêtes les plus féroces ; la
» Lionne , par exemple , cet animal , naturellement
fanguinaire , n'eft - elle pas infiniment plus tendre
93 pour fes petits , que nous ne le fommes pour nos
" enfans ? Se laiffera-t'elle enlever fes Lionceaux ?
» ou en confiera t'elle le foin à quelqu'autre ?
" Quelle attention pour les garantir des injures de
» l'air ! quelle inquiétude quelles allarmes conti-
" nuelles ! » Il fit enfuite le portrait de l'homme ;
il remonta au principe de fon orgueil , & fit un ta-
Gi bleau
2480 MERCURE DE FRANCE.
bleau fidéle du coeur de l'homme , & finit ainfi .
5 :
ל כ
"ɔ
כ כ
Voila , Mrs , l'homme développé tel qu'il eft ;
bien different, en cela de nos Perès , qui labou-
» roient eux- mêmes la terre , cultivoient leurs Jardins
, nourriffoient leurs enfans . Quelle difference
des Meres de ce tems - là & des Dames d'aujourd'hui
? On peut ajoûter , quelle difference de
» nos enfans & des leurs ? Ils avoient moins de vanité
, & vivoient plus long-tems ; les fils attachés
doublement à leurs Meres , fuçoient avec le lait
» une tendreffe pour leurs parens & un reſpect ,
qu'ils leur confervoient inviolablement . Les pa
" rens s'attachoient auffi davantage à leurs fils , &
" cet attachement réciproque faifoit le bonheur des
" uns & des autres Leur premiére étude étoit celle
» de la Nature ; & dans les recherches exactes qu'ils
" en faifoient , ils avoient remarqué que cette fage
" Mere n'avoit rien fait pour rien ; que chaque
» choſe avoit fa deftination ? pourquoi ces mamelles
, pourquoi ce lait , finon pour nourrir les en
» fans : & fi c'eft une preuve de fa bonté & de fa
fageffe , n'en est- ce pas une auffi de fon intention
" & de fa volonté : Quelle est donc l'intention de
" la Nature ? Elle veut que chaque Mere foit nourrice
de fon enfant. N'eft- ce pas s'opposer à la
» volonté de la Nature, que de s'opposer à l'arrange.
ment qu'elle a prefcrit ; ou plûtôt n'eſt ce pas
s'opposer à la volonté du Créateur ?
"
Il finit cette Differtation en faisant remarquer
qu'il eft des cas qui exemptent les Meres de nourrir
les enfans , dont il fit une très - exacte énumetion.
LETTRE
NOVEMBRE , 1743. 2481
LETTRE de M. D. F. à M. Bou ***
Chirurgien Major de la Marine.
"
ג כ
» J'ai recueilli , M. pour ma propre fatisfaction ,
» ce que nous dîmes hier au foir fur l'efprit , & je
vous avoue que nous avançâmes à ce fujet d'affés
bonnes chofes . Il me parut plaifant de vous en-
» tendre employer toute la force de l'art & tout ce
que l'Eloquence a de plus vif , pour me perfuader
que vous n'aviez point cet ornement qui fait bril-
»ler dans la fociété , Je n'aurois jamais crû qu'une,
fi mauvaife caufe fût fufceptible de fi bonnes rai-
» fons. Cela me donna lieu , en vous quittant , de
propofer la même Théfe à M. C **** , votre ani
& le mien , mais je fus bien plus furpris de fa fa-
"çon de penfer que de la vôtre. Il débuta par me
nier abfolument que l'agréable fût permis à des
" gens de votre état . Cette chicanne qu'il faifoit à
» ceux de fa Profeffion , ne laiffa pas que de m'amufer
, puifqu'en leur faifant un crime de s'orner
l'efprit de connoiffances Littéraires , il fe fai-
» foit lui même fon procès , fans y penfer , perfon-
" ne ne poffedant , comme vous fçavez , plus heu-
"'reufement que fui , le talent de réunir dans la con
verfation l'utile & l'agréable enfeinble . Vous voi-
» là donc , Mrs , tous deux d'un fentiment bien op-
"pofé ; l'un prétend qu'il faut de l'ornement à l'ef-
» prit , même dans fon état , l'autre, le nie ; le premier
foutient avec grace qu'il n'a point cet orne-
" ment , le fecond fe feroit un crime d'être orné , &
»feroit , fans doute , fâché de n'être point criminel.
Je fuis trop jeune , M. pour m'ériger en Juge fur
» une matiére affés noble , pour mériter d'être por-
» tée au Tribunal des Sçavans du premier ordre , je
» me contenterai de rapporter les armes offenfives &
» deffenfives dont nousnous fervîmes M¸ C * & moi
ןכ
, כ
כ כ
G. V >> dans
2482 MERCURE DE FRANCE.
» dans cette affaire. Il défendit fa Théfe avec une
force qui penfa me déconcerter , & voici , à
près les raisons dont il l'appuya.
כ כ
33
כ כ
ל כ
ɔɔ
peu
La Médecine étant une fcience fans bornes , il
» n'eft pas douteux qu'on peut tous les jours y acquérir
de nouvelles lumiéres ; celui qui néglige-
» roit de fe procurer ces connoiffances, feroit comp-
» table au Public & à lui - même de la vie de fes malades,
pour la guériſon defquels, tel ou tel Reméde,
qu'il ne connoît point , par fa faute , auroit pû lui
» être d'un grand fecours ; or un Médecin qui employe
aux Belles Lettres & à la lecture des Fables
» & des Hiftoires anciennes & modernes , un tems.
précieux , & dont l'ufage lui eft marqué , ce Médecin
néglige une infinité de découvertes qu'il
» peut faire dans fa Profeffion ; ce Médecin eſt donc
refponfable du mal caufé par fon ignorance. Pour
» éviter , par conféquent cet inconvénient , & fe
mettre à l'abri de tout reproche , il doit fe
renfermer abfolument dans les connoiffances de
»fon Art,& ne s'en point écarter, pour aller cueillir
»des fleurs dans les jardins de la Réthorique. Quel-
» le idée , continua - t'il avec feu , voulez - vous que
» le Public ait d'un Médecin qui l'entretient de Vers
"
53
& de Fables? Apollon a -t'il le talent d'infpirer des
» Remédes comme des Vers ? Un homme qui fe dé-
→ vouë à la fanté du genre humain , doit il s'o : -
» cuper de contes bleux , & d'amufemensLittéraires ?
» Et moi , malade , étendu dans mon lit entre la vie
& la mort , trouverai - je le reméde de mon mal
» dans la lecture de l'Hiftoire du Languedoc ?
» Il ajoûta beaucoup d'autres raifons folides , qui
me parurent d'abord convainquantes , & je me
ferois rendu à fon fentiment , fi je n'euffe appréhendé
de montrer trop de foibleffe . Voici ce que
je lui répondis. Je fuis d'accord avec vous , M. de
"
» tour
NOVEMBRE . 1743- 2483
ל כ
tout ce que vous venez de dire , mais en parcourant
tous les Arts & toutes les Profeffions du
» monde , vous y trouverez l'utilité , de l'ornement
& des graces; pourquoi vouloir en priver la Médecine
toute feule , & faire de cette fcience une
Déeffe aride , oifeuſe , & femblable aux Squélet-
» tes , fur lefquels s'étendent les operations ? Voici
» donc , ajoûtai- je , ma façon de penfer. Je ne pré-
" tends pas que l'agréable foit néceffaire , mais il
» eft utile , enforte que fi on doit travailler à l'utile ,
" on travaillera furement à l'agréable , l'un ne pouvant
fe paffer de l'autre. La comparaifon de l'Ar-
» chitecte , toute fimple qu'elle eft , vous dévelop→
» pera mon fentiment dans tout fon jour. Il est bien
>> certain que l'effentiel de fon Art , & les régles de
" fon devoir , fe bornent à pofer de bons fonde-
ל כ
"
33
,כ
כ כ
mens . à affeoir fon Bâtiment dans un lieu bien
» éclairé , à rendre enfuite la conftruction réguliére ,
» en obſervant exactement toutes les proportions ;
" vous ne pouvez difconvenir qu'un Architecte qui
aura réuni tous ces points , ne foit un habile hom
me, & fçavant même dans fon Métier. mais fi non
content d'avoir perfectionné fon Bâtiment du
côté de la régularité , cet habile Maître entreprend
d'en relever l'intérieur par l'agrément d'u-
" ne Peinture fine , aifée , délicate , & les dehors
par l'ornement d'une Sculpture fimple & noble
" tout à la fois , n'eft- il pas jufte qu'on faffe plu
» de cas d'un femblable Architecte , que d'un autre
» qui , renfermé dans les bornes étroites de fon Arts
ne fçauroit fortir de fa fphére , & joindre , comme
" le premier , l'agréable & l'utile ? Il m'accorda ma
Thefe , & le retrancha fur ce que l'exemple de
l'Architecte , & tout autre de cette nature , qui
" je pourrois citer, n'étoient point appliquables à la
queftion préfente. Vous en déciderez , M. s'il vous
G vi
ל כ
פ כ
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30
לכ
"
ןכ
plast
2454 MERCURE DE FRANCE.
ן כ
בכ
25
plaît ; j'efpere que vous n'abandonnerez pas votre
premier fentiment , c'est-à- dire , que je compte
gain de caufe. Je fouhaite que cette petite dif-
» cuffion ait et l'avantage de vous amufer un
» moment. J'ai l'honneur d'être , & c. DE LUGNY .
A Toulon le 5. Septembre 1743 .
VERS Anacreontiques fur le Vin,
Par M. Dufr ***,
·
De Noé , cet homme divin ,
Le Bûveur doit toujours refpecter la mémoire ;
A lui nous devons le bon vin ;
Sans lui , trouverions-nous du plaifir à bien boire
Le Vieillard, fans le vin , pafferoit mal fon tems ;
Déferteur de l'Amour , pourroit-il encor vivre ?
Des maux les plus cuifans le bon vin nous délivre ·
Le bon vin rend l'eſprit vif, aimable , brillant ;
Il calme les chagrins ; il confole , il foulage ,
Et fouvent rend heureux un trop timide Amant ,
Près d'une Bergere volage ;
Bref , & je le tiens pour certain ,
Point de falut fans le bon vin.
Je pense à profiter du tems de ma jeuneſſe ;
C'eft là le tems des Amours ;
A mon aimable Maîtreſſe
Je confacre mes beaux jours ;
Mais lorsque le déclin de l'âge
Viendra me rendre un peu plus fage ,
Pour
NOVEMBRE. 1743. 2485
Pour mettre fin à mes défirs
Le bon vin fera ma reffource ;
En lui je trouverai la fource
D'une infinité de plaifirs.
OUVERTURE du Collège Royal.
Les Profeffeurs du Collège Royal de France ,
fondé à Paris par le Roi FRANÇOIS I. le Pere
& le Reftaurateur des Lettres , reprirent leurs Exercices
le Lundi 18. Novembre. Voici les noms des
Sçavans qui rempliffent aujourd'hui les Chaires de
ce fameux College , fous l'infpection de M. Vatry ,
de l'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , Profeffeur Royal en Langue Grecque.
Pour la Langue Hébraïque.
Mrs Sallier & Henri..
Pour la Langue Grecque.
Mrs Capperonnier & Vatry.
Pour les Mathématiques.
Mrs de Cury & de Montcarville.
Pour la Philofophie.
Mrs Terraffon & de Gua de Malves .
Pour l'Eloquence Latine.
Mrs Souchay & Piat.
Pour la Médecine, la Chirurgie , la Pharmacie,
& la Botanique.
Mrs Burette , Aftruc , Dubois , & Ferrein.
Pour la Langue Arabe.
Mrs de Fiennes, Conſeiller & Interpréte ordinaire du
Roi pour les Langues Orientales , & Fourmont.
Pour
2486 MERCURE DE FRANCE.
Pour le Droit Canon.
Mrs Capon & le Merre .
Pour la Langue Syriaque.
M. l'Abbé Fourmont.
ESTAMPES NOUVELLES.
Il paroît deux Eftampes depuis peu , l'une fous le
le titre de la Ferme , & l'autre fous le titre de la
Baffe Cour , toutes deux d'après David Tenieres ,
& excellemment gravées par J. P. Lebas. L'une &
l'autre font dédiées à M. le Marquis de Mirabeau
par l'Auteur , chés lequel elles fe vendent , rue de
la Harpe.
Deux autres petites Eftampes en large , gravées
par le même Graveur , d'après le même Peintre .
L'une porte pour titre la Pêche , & l'autre , Vente de
la Pêche . Elles fe vendent à la même addreffe.
Le fieur Petit , Graveur , rue Saint Jacques ,
à la Couronne d'Epines , près les Mathurins , qui
continue de graver la fuite des Portraits des Hommes
Illuftres du feu fieur Defrochers , Graveur du
Roi , vient de mettre au jour les fuivans ,
BENOIST SPINOSA , fameux Philofophe
natif d'Amfterdam. Il fut d'abord Juif de Religion;
il quitta le Judaïfme & profeffa enfuite l'Athéilme;
il mourut à la Haye en 1677. âgé d'environ 44.
ans. On lit ces Vers au bas.
Auteur d'un dangereux Systême ,
Spinofa n'a que trop répandu fon erreur ;
Contemplez l'Univers , & fondez -vous vous-même,
Vous connoîtrez un Créateur.
PIERRE
NOVEMBRE. 1743. 2487
PIERRE - FRANÇOIS GUYOT , Desfontaines
, Prêtre de Rouen , Auteur des Obfervations
fur les Ecrits Modernes.
Nouveaux Globes , dédiés à Monfeigneur
le DAUPHIN.
Le fieur Baradelle , Ingénieur du Roi pour les
Inftrumens de Mathématique , vient de conftruire
des Globes Céleftes & Terreftres , de plufieurs grandeurs
, d'autant plus utiles , qu'ils comprennent
plufieurs chofes très- curieufes , & où le calcul des
Etoiles eft dreffé pour l'année 1-750. & les Poles du
Soleil marqués , ce qui n'avoit encore été mis en
ufage fur aucun Globe ; d'ailleurs les ovales allongés
, où les Lozanges , qui doivent être affemblés
pour former ces Globes , font faits de maniére
& s'uniffent fi exactement les uns aux autres , qu'il
y regne une uniformité dans la courbure des cercles
dont les Globes font compofés , comme il eft
dit plus au long dans le Privilége général , que
l'Auteur en a obtenu du Roi. Il a tracé l'Equateur
du Soleil & fes collures ; ces nouveaux cercles font
d'ailleurs diftingués par des Lignes ponctuées , & ils
ne forment aucune confufion avec les autres cercles
, qui font tracés somme fur les anciens. Les
Etoiles ont été pofées à leurs diſtances du Pole, & à
leurs afcenfions droites , avec tout le foin & toute
la jufteffe poffibles.
Le fieur Roy , depuis le recouvrement de fa vûë ,
a deffiné d'un nouveau goût, & gravé les figures des
Conftellations , avec tant de propreté & de précifion
, que cet Ouvrage , en méritant l'approbation
des Sçavans & des Curieux , a auffi été le fujet de
leur étonnement .
A l'égard des Globes Terreftres , la Géographieen
2488 MERCURE DE FRANCE.
tems ;
en a été gravée par les meilleurs Graveurs de ce
les Caractéres en font parfaits , fans être trop
petits , fans confufion , & très lifibles ; pour en faire
l'éloge , il fuffit de dire qu'ils font gravés par
fieur Aubin.
le
Il y a des Globes de l'une & de l'autre espèces ,
de trois groffeurs differentes , fçavoir, de 9. pouces,
de 6. pouces , & de 4. pouces & demi de diamètre.
L'Auteur a auffi conftruit des Sphères de pareille
groffeur , fuivant les Systèmes de Ptolomée & de
Copernic.
Le fieur Baradelle , toûjours porté à fatisfaire le
Public , vendra ces Globes , tout montés , ou fans
être montés , c'est à dire , en Epreuves , afforties de
toutes leurs dépendances , pour former les Globes
& les Spheres , par ceux qui voudront s'occuper
à les monter eux- mêmes , ou pour mettre avec des
Atlas de Cartes Géographiques , étant aufli beaux
en Epreuves , que s'ils étoient montés.
Les plus gros , de neuf pouces de diamètre , fe
vendent 24 livres piéce .
Les Sphères de pareille groffeur , felon Ptolomée
& Copernic , 18. livres
Les Globes de 6 pouces , 10. livres,
Les Sphéres de differens Systêmes , 1o. livres.
Les plus petisGlobes Terreftres ou Céleftes ,6, liv.
Les Spheres de pareille groffeur , 6. livres .
Les Epreuves des Globes de 9 , pouces , avec leurs
Horifons , Méridiens & Supports , ainfi que les
Epreuves des Spheres , 6. livres ..
Ceux de fix pouces , avec toutes leurs dépendances
, 3. livres .
Et les plus etits de 4. pouces & demi , 2. livres ,
De-même , les épreuves des plus petites Sphère 2 .
de 4. pouces & demi , 2. livres.
Le deur Baradelle prie les Perfonnes de Province ,
qui
NOVEMBRE . 1743. 2489
qui lui écriront pour fes Ouvrages , d'affranchir
le port de leurs lettres. Sa demeure eft toùjours
à Paris , Quai de l'Horloge du Palais , visa-
vis le grand degré de la Riviere , à l'Enſeigne
de l'Obfervatoire.
Le Public , intéreffé à connoître toutes les Perfonnes
qui excellent dans les differens Arts , & particulierement
dans ceux qui contribuënt au foulagement
des malades , & à leur parfaite guérifon , ne
fera , fans doute , pas fâché d'apprendre à qui le
fieur Roy , dont il vient d'être parlé dans ce Mémoire
, a l'obligation du recouvrement de ſa vûë ,
dont il a éte totalement privé pendant fix mois en
1735.à quoi il n'a pu parvenir particuliérement que
trois ans après , ayant d'abord confulté plufieurs
Oculiftes de réputation , qui l'avoient tous condamné
à refter aveugle , il ne s'eft trouvé que M.
l'Abbé Candide, diftingué par une étude particuliére
& par une grande expérience dans toutes les opérations
qui regardent ces fortes de maux , qui lui air
fait efperer , non pas une guérison douteuse , mais
certaine & parfaite , de laquelle les Ouvrages cidevant
énoncés font des preuves inconteftables.
Sa demeure eft à Paris , dans le College de Clugny
Place de Sorbonne .
Le véritable Suc de Regliffe & de Guimauve
blanc , fans fucre , fi eftimé pour toutes les maladies
du Poulmon , inflammations , enrouëmens , toux
rhumes , afthme , poulmonie & pitäite , continue à
fe débiter depuis plus de trente ans , de l'aveu & approbation
de M. le Prémier Médecin du Roi , chés
Mile Defmoulins , qui eft la feule qui en a le Secret
de défunte Mlle Guy , quoique depuis quelques an
nées des Particuliers ayent voulu le contrefaire ,
lefquels pour mieux tromper le Public , fe font dits
Enfans
2490 MERCURE DE FRANCE.
Enfans de M. Guy , cé qui eft une fuppofition ; la
difference s'en connoîtra aifément par la comparaifon
qu'on en pourra faire .
On peut s'en fervir en tout tems , le tranſporter
partout & le garder fi long - tems que l'on veut ,
fans qu'il le gâte jamais , ni qu'il perde rien de fa
qualité.
Mlle Desmoulins demeure ruë Guenegaud , Fauxbourg
S. Germain , du côté de la ruë Mazarine , chés
M. Guillaume , Marchand de vin , aux Armes de
France , au deuxième Appartement.
' M.de Keradock , poffeffeur depuis quelque tems
des excellens Secrets de M. de Belleville , annoncés
dans les Journaux d'Octobre 1739. &Janvier 1740.
croiroit manquer au Public , s'il négligeoit de l'informer
de la difpofition où il eft d'en continuer la
diftribution. Exact à répondre aux lettres, & à faire
les envois des Remédes qu'on lui demandera , il fe
promet qu'on le louera autant de fa ponctualité que
de la générofité de fon procedé fur le fait de la reconnoiffance
des perfonnes aufquelles il fournira les
fecours qui dépendront de fes connoiffances.
L'admirable Spécifique pour la guérifon radicale
de la Goutte , fans fâcheux retours ( comme le
prouvent d'anciennes Expériences , & l'effet naturel
du Reméde , qui par de douces & abondantes évacuations
. diffipe & chaffe la caufe du mal qu'il at
taque dans fon principe ; ) n'eft pas le feul qu'il
puiffe fournir à ceux qui ,dégagés des préjugés ordinaires
, voudront lui donner leur confiance ; les perfonnes
des deux fexes ,& particuliérement les Dames,
pourront s'adreffer à lui pour beaucoup d'incommodités
fecrettes , accidentelles , & même pour les ftérilités
qui n'ont point de caufe invincible ; il leur
promer au moins du foulagement & un inviolable
fecret.
THE
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YORK
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LIBRARY.
ASTOR ,
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5
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.
ASTOR , LENOX - AND
TILDEN FOUNDATIONS
.
NOVEMBRE. 1743. 2491
fecret. Un port de lettre n'eft point chofe affés coû
teufe , pour que l'on néglige de s'inftruire de ce
dont la bienséance ne permet pas de parler dans un
Ecrit volant , & qui d'ailleurs jetteroit dans un
trop grand détail , comme les perfonnes qui fe donneront
la peine d'écrire le verront par des réponſes
qui fatisferont leur curiofité fur des matiéres qui
n'ont point encore été traitées .
-Son addreffe eft chés M. de la Haye Rabbu , Procureur
au Préfidial de Nantes , rue des Chapeliers à
Nantes.
On aura la bonté d'affranchir toutes les Lettres ,
faute de quoi elles ne feront point répondues.
MADRIGAL.
Souvent un Ouvent un air de vérité
Se méle au plus groffier menſonge ;
Cette nuit , dans l'erreur d'un fonge ,
Au rang des Rois j'étois monté ;
Je vous aimois alors , & j'ofois vous le dire ;
Les Dieux , à mon réveil ,ne m'ont pas tout ôté
Je n'ai perdu que mon Empire,
玄
SPEC492
MERCURE DE FRANCE.
DUDUDUDUDUDUDUDUDUDUDUDUDYNyeu
QURUDU QUDUDUDUDU
SPECTACLES.
#
EXTRAIT d'une Comédie Italienne en
cing Actes , repréfentée à l'Hôtel de Bourgogne
le 12. Septembre dernier , intitulée
Le Combat Magique.
ACTEURS.
La Reine Argée ,
Cléarte , fils d'Argée ,
la Dlle Flaminia .
le Sr Riccoboni.
Eurinda , Princeffe , époufe de Cléarte , la
Dile Deshayes.
Serpilla, Suivante d'Eurinda , la Dlle Silvia.
Tidée , autre Suivante , la Dlle Belmont.
Agenor , vieux Courtifan , Magicien , le
> Tindaré , fils d'Agenor
Arlequin , Valet d'Agenor ,
Sr Mario,
le Sr Balleti.
le Sr Carlin.
Scapin , Valet de Cléarte, le Sr Chiavarelli,
L'Ombre du feu Roi ,
Un Valet Magicien ,
le Sr Rachard,
le Sr Deshayes.
La Scéne eft dans une des Ifles des Mers
d'Ethiopie
.
CEtte près d'un
Ette Piéce eft à peu près d'un caractére
femblable à celui des Contes des Fées.
On fuppofe que dans une de ces Ifles régnoit
un Roi jufte , intégre , aimé de fes
Sujets
NOVEMBRE. 1743. 2493
peu Sujets; la Reine , fon Epoufe , étoit à
près du même caractére ; ils avoient un fils
unique , nommé Cléarte , lequel quitte la
Cour de fon Pere , pour fe rendre dans la
Cour d'un autre Souverain , afin d'y difputer
le prix d'un fameux Tournois , dans lequel
la main d'une belle Princeffe devoir
couronner le vainqueur,
Après le départ du Prince , un Courtiſan
nommé Agenor, homme intriguant, adonné
à la Magie , & d'une ambition démefurée ,
trouve le moyen de ſe mettre en crédit parmi
le Peuple , & de former un parti pour
envahir le Trône ; il vient à bout de fon
deffein ; il trouve le moyen d'empoifonner
le Roi , par un bouillon préparé. Agenor ,
qui avoit beaucoup d'accès à la Cour , étoit
auprès du Roi , accompagné de fon valet
Arlequin , quand on apporte le boüillon
mortel . Agenor ordonne même à Arlequin
de le préfenter au Roi , avec la circonstance
que ce Domestique ignoroit que fon Maître
y eût mêlé du poifon . Le Roi meurt.
Cependant Agenor n'eft pas fans inquiétude
depuis la mort du Roi; il craint qu'Arlequin
ne le foupçonne d'y avoir eû part ; il
prend le partide l'enfermer dans un foûterrain
& de l'y laiffer pendant quelque tems,
fe chargeant lui-même du foin de lui
tous les jours de quoi fe nourrir.
porter
Agenor
2494 MERCURE DE FRANCE.
Agenor a grand foin encore , par les fe→
cours des Génies & des Efprits , d'empêcher
que Cléarte & fon époufe ne reviennent .
dans leur Patrie ; il leur fait même fubir le
joug de l'esclavage , pour les en éloigner ;
il ne s'occupe plus qu'à trouver les moyens
de fe faire déclarer Souverain de cette Ifle ,
& d'y regner fur les nouveaux Sujets ; il
ordonne même à fon fils Tindare , d'aller
difpofer la Reine à devenir fa bru , en donnant
la main à fon fils .
2
Agenor , ennuyé de voir Arlequin dans
le fouterrain où il eft renfermé depuis fort,
long- tems , prend le parti de l'en tirer pour
le faire mourir ; il frappe la terre avec ſa baguette
, & aufli - tôt Arlequin en fort , paroiffant
fort étonné de revoir le jour . Age-,
nor le raffure & lui promet de l'envoyer.
dans un pays où il trouvera tout à ſouhait
pour contenter fon appétit , fromage , ma-,
carons , &c. Au même inftant Agenor appelle
fes Gens , & leur commande d'exécu
ter fes ordres. Ils conduifent Arlequin dans
un bois , pour le faire mourir , & dans le
moment qu'on va exécuter un ordre fi cruel,
l'air paroît tout en feu ; ces affaffins épou
vantes , prennent la fuite. Il paroît en mê
me tems , au fond du Théatre , un Tom..
beau , duquel s'éleve l'Ombre du feu Roi ,
qui adreffe la parole à Arlequin en ces te : -.
mes :
Arlequin
NOVEMBRE. 1743. 2495
Arlequin ne crains point ; c'eft moi , qu'innocem,
ment ,
Par l'ordre d'Agenor , tu privas de la vie ;
Enfermé dans ce lieu , j'attends l'heureux moment .
Qu'à mon lâche affaffin elle fera ravie.
Cet arbre , qu'à Merlin ont confacré nos Loix ,
De tout autre pouvoir brave l'effort vulgaire ;
Viens -en prendre une branche, & fa magique voix
T'apprendra ce que tu dois faire .
Qu'on puniffe Agenor ; qu'on couronne mon fils ;
Je fuis libre , & je vole aux Champs de l'Elifée ;
Le bonheur defcendra fur mes Peuples foûmis ,
Et ta fidélité ſera récompenſée.
Adieu : Merlin par moi te l'ordonne ; obéïs .
Arlequin , muni de cette branche , fe promet
de renverfer tous les enchantemens
d'Agenor , qui venoit d'exciter une furieufe
tempête , dans le tems que Cléarte & fon
époufe , accompagnés de leur fuite , revenoient
dans leur Patrie , dans le deffein de
les faire périr ; ils abordent enfin au rivage,
quoiqu'ils ayent été féparés par la tempête,
Arlequin reçoit la Princeffe & fes deux Suivantes
, & les fait conduire à la Cour ; il recommande
fort à Cléarte de ne pas paroître
devant la Reine fa mere , de crainte qu'Agenor
ne s'oppose à cette entrevûë , & qu'il
ne les éloigne de la Cour par quelque autre
nouvel enchantement. Mais voyant que
Cléarte
1496 MERCURE DE FRANCE.
Cléarte s'oppose à ce confeil , & qu'il eft
dans l'impatience de voir la Reine , Arlequin
remédie à tout , en le touchant de ſa
baguette , & dans le moment les traits de
Cléarte font fi changés , que la Reine ne le
reconnoît plus pour fon fils ; ce qui donne
lieu à un jeu de Théatre , auffi plaiſant que
fingulier.
Tindare , fils d'Agenor , trouve Cléarte ;
celui-ci eft fort étonné , de voir que le fils
d'un fimple Courtifan ne lui rende pas tous
les honneurs qui lui font dûs , comme Souverain
depuis la mort de fon Pere ; ils mettent
l'épée à la main ; Arlequin qui fur
vient dans le moment , les touche tous les
deux de fa baguette & les rend immobiles ,
ce qui termine la difpute , & garantit le
Prince Cléarte du danger d'avoir été bleſſé
par Tindare .
Cependant Agenor commence à s'appercevoir
que fa Magie réüffit fort mal dans
tout ce qu'il entreprend ; il ne fe rebute
point ; il paroît au fond du Théatre avec
fes papiers & fes Livres de Magie. Arlequin
, qui arrive , fe rend invifible & l'obferve
, fans être vû ; met le feu à tous fes
Livres , fans épargner un grand in-folic, qui
contient toute la Magie d'Atlas. Agenor ,
effrayé de tout ce qu'il voit , prend fa baguette
, pour appeller fes gens les plus expérimentés
NOVEMBRE. 1743. 2497
périmentés en Magie , mais Arlequin la
brife en la touchant de la fienne , & il eſt
obligé de fe fauver , fort effrayé de tous les
prodiges qu'il voit.
Arlequin apperçoit Serpilla , une des Suivantes
de la Princeffe , avec laquelle il avoit
déja fait connoiffance , quand il avoit fait
conduire la Princeffe à la Cour; Scapin , qui
étoit l'Amant de Serpilla , trouve fort mauvais
qu'un autre foupire pour elle ce qui
occafionne encore une Scéne des plus comiques
, & excellemment jouée par la Dlle
Silvia & par Arlequin & Scapin.
Agenor , toujours réfolu de ne pas abandonner
fon projet & de fe faire déclarer Roi,
fe fait de nouveaux amis , & répand parmi
le peuple des fommes confidérables.
Les fidéles Sujets du feu Roi en avertiffent
la Reine , qui veut abfolument faire punir
le traître , Arlequin l'en empêche , & lui apprend
qu'Agenor a caufé la mort du Roi,fon
Epoux , mais qu'elle peut compter qu'avec
le fecours de fa baguette , il vengera , nonfeulement
la mort du Roi , mais que le
Prince, fon fils , regnera à fa place, avant la
fin du jour.
Cléarte fe préfente à la Reine fa mere ,
laquelle méconnoît encore fon fils , comme
la première fois , mais Arlequin , qui n'a
plus les mêmes raifons qu'il avoit , pour ne
H pas
2498 MERCURE DE FRANCE,
de
pas le faire connoître , le touche de fa baguette
; le Prince reprend alors fa premiére
phifionomie;il fe jette aux pieds de la Reine,
qui l'embraffe , comme fon fils & comme
l'héritier du Trône. Arlequin les prie de
fe rendre tous deux chés la Princeffe , & de
fe trouver fur la Place publique , lorfqu'Agenor
s'y trouvera pour fe faire couronner
; il confeille même à la Reine de
feindre de confentir à la propofition qu'Agenor
lui fera de donner la main à ſon fils .
Agenor arrive en grande cérémonie , ſuivi
du peuple , & il fe place fur le Trône
qui avoit été préparé ; la Reine arrive un
moment après ; Agenor ne manque pas
lui propofer le mariage dont fon fils lui a
déja parlé ; la Reine fe trouve fort embarraffée
, ne voyant point arriver Arlequin ,
lequel le préfente dans l'inſtant à Agenor.
Il lui reproche d'abord l'ordre qu'il avoir
donné, au commencement de la Piéce , de le
faire mourir ; Arlequin touche enfuite de
fa baguette le Trône où Agenor eft placé ,
& dans l'inftant ce même Trône eft changé
en une grande Cage de fer , dans laquelle
l'ufurpateur fe trouve enfermé. Arlequin
apprend en même - tems à la Reine, au Prince
, fon fils , à la Princeffe & à leurs Sujets
que fa baguette n'avoit plus de pouvoir,
n'ayant fervi , fuivant ce que l'Ombre du
>
feu
NOVEMBRE. 1743 . 2499
·
Feu Roi lui avoit dit, qu'à punir Agenor , &
à placer le fils du Roi fur le Trône : Arlequin
ajoûte que ne pouvant plus faire ufage
de cette baguette pour de pareils fujets , il
s'en fervira feulement pour ordonner une
Fête deſtinée à célebrer le retour du Prince.
La Fête eft compofée de differens Divertif
femens,qui font terminés par plufieurs beaux
amorceaux d'artifice , parfaitement bien exćcutés
.
Le Public a témoigné par de grands applaudiffemens
, combien il a été fatisfait de
la parfaite exécution de cette Piece , dont
le fujet a été trouvé ingénieufement compofé.
Le 21. Novembre, les mêmes Comédiens
firent l'ouverture de leur Théatre , depuis
le retour de Fontainebleau , par la Comédie
du Mari Garçon , Piéce en Vers & en
trois Actes , de M. de Boiffy , repréſentée
pour la première fois en Fevrier 1742. Elle
fut fuivie d'une petite Piéce Italienne d'un
Acte , qui a pour titre Arlequin & Scapin
Magicienspar hazard, cette Piéce , qui avoit
été donnée en quatre Actes, au mois de Juillet
dernier , fut terminée par un très - joli
Divertiffement , qui a été fort applaudi , lequel
fut fuivi d'un nouveau Feu d'artifice ,
très-bien exécuté.
Hij
Le
Le 14. l'Académie Royale de Mufique
reprit les repréſentations du Ballet des Indes
Galantes , pour être joué les Jeudis pendant
l'hyver. Un nouveau Danfeur Anglois danfa
pour la premiére fois avec la Dlle Mimi
Mariette , une Pantomime. Ce Pas de deux
fut fort applaudi: On continue les autres
jours de la femaine l'Opera de Callirboé,
Le 9. de ce mois , les Comédiens François
repréſentérent la Comédie de Démocrite , de
feu M. Regnard, après laquelle on donna la
premiére repréfentation d'une petite Piéce
nouvelle en Vers & en un Acte , fuivie d'un
Divertiffement , intitulé : les Vieillards rajeunis.
Cette derniére Piéce , dont l'Auteur
ne fe nomme point , n'a pas été rejoüée,
Le 16 , on remit au Théatre la Tragédie
de Bajazet, de M. Racine , dans laquelle
la nouvelle Actrice joüa le rôle d'Atalide..
Le 23. on repréfenta la Tragédie d'Andromaque
, du même Auteur ; la même Actrice
joüa le rôle d'Hermione , avec l'applaudiffement
général d'une très-nombreuſe Affemblée.
Le 10. Novembre , veille , de la Fête de
S. Martin , l'Académie Royale de Mufique,
donna le premier Bal public , qu'on donne
tous les ans fur le Théatre de l'Opéra , &
qu'on
NOVEMBRE. 1743. 2501
qu'on continue pendant differens jours jufqu'à
l'Avent. On les reprend ordinairement
à la Fête des Rois , jufqu'au Carême .
ésés és és és és és és és és ès és és és ·25 és 23 és és és ésésés
NOUVELLES ETRANGERES
TURQUIE.
Na appris de Conftantinople , qu'un Corps
de Bagdad , & que l'on craint que Thamas-Koulikan
n'y ait pratiqué des intelligences .
Le Grand Seigneur a donné ordre de former une
Maifon au jeune Prince de la Famille des Sophis ,
lequel eft fous la protection de Sa Hauteffe .
Il y a eu une révolte en Egypte , le Grand Seigneur
y a envoyé des troupes , pour obliger les Rebelles
de rentrer dans leur devoir , & de remettre
en liberté le Beigler- Beg du Grand Caire , qu'il ont
arrêtés & mis en prifon .
On a appris depuis, que le Grand Seigneur continuoit
de faire défiler avec toute la diligence poffible,
un grand nombre de troupes vers l'Afie ; qu'il y avoit
déja une armée confidérable affemblée en Natolie ,
&
que Thamas Koulikan , ayant rejetté les nouvelles
propofitions d'accommodement , qui lui avoient
été faites , & ayant déclaré qu'il ne quitteroit point
les armes , jufqu'à- ce que les Turcs euffent reftitué
aux Perfans toutes les Provinces conquifes fur la
Perfe depuis la mort d'Abas le Grand , le Grand
Seigneur avoit pris le parti de faire proclamer Roi
de Perfe à la tête des troupes Ottomanes , le jeune
Ĥ iij Prince
1
I
2502 MERCURE DE FRANCE.
Prince de la Maifon de Schach- Thamas , qui s'eft ,
réfugié à Conftantinople.
La préfence du Grand Vifir ayant été jugée
néceffaire à Conftantinople , ce Premier Miniftre
ne commandera point l'armée Ottomane , & elle
fera fous les ordres d'Achmet Pacha , ci-devant
Grand Vifir , qui a été éxilé à Rhodes , après fa dépofition
.
La pefte fait de grands ravages à Conftantinople ,
& les Miniftres Etrangers , ainfi que la plus grande
partie des perfonnes de diftinction , en font fortis ,
fe retirer à la campagne. pour
le.
On a reçû avis depuis de Conftantinople , que
Grand Vilir avoit été déposé , & qu'il avoit l'Aga
des Janiffaires pour fucceffeur.
Le jeune Prince , qui a été proclamé Roide Perfe
à la tête des troupes Ottomanes , partit le 28. Septembre
dernier , pour ſe rendre à l'armée du Grand
Seigneur , il étoit accompagné d'Achmet Pacha
ci-devant Grand Vifir , qui doit prendre le commandement
de cette armée , qui fera compofée de
150000. hommes , & le Grand Seigneur a réfolu
d'affembler une feconde armée , avec laquelle le
Prince Perfan fera une irruption en Perfe , tandis
qu'Achmet Pacha obſervera les mouvemens de
l'armée de Thamas -Koulikan.
Les mêmes avis portent qu'un Pacha de la famille
de Kiupruli avoit été nommé Kaïmakan ou Gouverneur
de Conftantinople.
SUEDE.
ONmande de Stockolm du 18. du mois dernier , que le Prince élû pour fucceder à S M.Suédoife,
eft arrivé le 16. du Château de Karelfberg , près de
cette Ville , & que tous les Sénateurs , ainfi qu'un
grand
NOVEMBRE . 1743 2503
grand nombre d'autres perfonnes de diſtinction , y
font allés rendre leurs refpects à ce Prince.
RUSSIE .
N mande de Pétersbourg du 3. du mois dernier
, que la Reine de Hongrie a écrit à la
Czarine, qu'elle avoit envoyé au Marquis Botta des
inftructions , datées du 4. Juillet dernier , par lef
quelles elle lui avoit ordonné de faire fes efforts
pour obtenir la liberté du Prince & de la Princeffe
de Beveren , mais qu'elle lui avoit mandé en même
tems , que s'il ne voyoit point d'apparence à réüffir
dans les follicitations, il y renonçât , & qu'il ne fe
mêlât d'autres affaires que du foin de ménager à la
Cour de Ruffie les intérêts de celle de Vienne ;
qu'elle avoit appris avec un véritable déplaifir par les
plaintes de la Czarine , que S. M. Cz . croyoit avoir
des fujets de fe plaindre de ce Miniftre ; que la Cz.
devoit être perfuadée de la difpofition fincere dans
laquelle S. M. H. étoit de lui accorder une fatisfaction
, telle que la nature de l'affaire pouvoit l'exiger
; que fi le Marquis Botta étoit convaincu
d'avoir tenu la conduite criminelle que la Cour de
Ruffie lui reprochoit , il recevroit la punition qu'il
mérite , & que S. M. H. efperoit que cette affaire
ne feroit point capable d'altérer ni même d'affoiblir
la bonne intelligence qui fubfifte depuis longtems
entre les deux Puiffances.
Depuis la publication du Manifefte , qui a parû
le 10. Septembre dernier , la Czarine à ordonné
qu'on imprimât un Mémoire , lequel contient le
détail des differentes intrigues des auteurs de la
confpiration; des moyens dont ils fe font fervis pour
fortifier leur parti ; des reffouces aufquelles ils fe
propofoient d'avoir recours , fi celles qu'ils em-
H iiij ployoient,
2504 MERCURE DE FRANCE .
ployoient , leur devenoient inutiles , & des artifices
dont le Marquis Botta eft accusé d'avoir fait uſage ,
dans leur projet.
les
pour encourager
Les differentes perfonnes qui ont eu part à ce
complot criminel , font parties , pour être conduites
en Sibérie. Elles font releguées à Jenifefkoy , à
Irkutskoу , & dans quelques autres endroits voifins
du Pays des Samoïedes , & Seligenskoy , qui eft la
derniere ville de la Sibérie , du côté de la Chine,
fera le lieu de l'éxil de l'époufe de M. Lapouchin.
O
ALLEMAGNE .
N mande de Vienne du 5. Septembre dernier ,
que M. Lanczinsky , Envoyé Extraordinaire
de la Czarine erf cette Cour , a déclaré aux Miniftres
de la Reine , que S. M. Cz. avoit été furpriſe
d'apprendre par les dépofitions des prifonniers qui
ont été convaincus d'avoir confpiré contre elle , que
le Marquis Botta s'étoit employé pour faire réuffir
leur complot , & qu'il les avoit fortifiés dans leurs
difpofitions criminelles, en les flattant de l'efperance
de differens fecours ; qu'elle étoit fort éloignée de
croire que la Reine eut eû la moindre connoiffance
de la conduite tenue par ce Miniftre en cette occafion
, ni que S. M. l'eut autorisé à une démarche
fi étrange ; que la Czarine étoit au contraire perfuadée
que le Marquis Botta n'avoit agi que de
fon propre mouvement , & par une fuite des liaifons
qu'il avoit entretenues avec les Partiſans de la
Princeffe de Beveren ; qu'ainfi S. M. Cz . efperoit
que la Reine ne refuferoit pas de lui accorder une
fatisfaction convenable , & telle qu'elle avoit lieu
de l'attendre .
Sur cette déclaration , la Reine a fait affûrer M.
Lanczinsky , qu'elle avoir appris avec beaucoup
de
NOVEMBRE . 17434 2505
de fatisfaction la punition des auteurs de la confpiration
formée contre la Czarine ; que c'étoit lui
rendre juftice de penfer , que fi le Marquis Botta
s'étoit oublié au point d'avoir voulu favorifer leurs
deffeins , non feulement elle n'y avoit point partici.
pé , mais que bien loin de l'autorifer , elle auroit
été attentive , fi elle eut découvert qu'il fe tramoit
quelque intrigue préjudiciable aux interêts de S. M,
Cz . à l'avertir de tout ce dont elle auroit pu être
informée ; qu'elle ne manqueroit pas de faire toutes
les perquifitions qu'éxigeoit la nature des plaintes
faites par la Czarine ; & que cette Princeffe
pouvoit compter fur une fatisfaction éclatante ,
s'il étoit prouvé que le Marquis Borta fut coupable
des démarches que la Cour de Ruffie lui reproche.
Le Marquis Botta , ayant été informé des accufations
formées contre lui par la Czarine , a demandé
fon rappel à la Reine , & la permiflion de venir à
Vienne fe juftifier , & il doit faire publier inceffamment
une apologie de fa conduite. Il a écrit à plufieurs
de fes amis , qu'il travailloit à prouver fon
innocence ; que le Manifefte de la Czarine ne rapportoit
que des dépofitions faites par des perfonnes
qui avoient interêt de rejetter fur autrui , les fautes
dont elles s'étoient rendues coupables , & qu'on n'y
alleguoit aucune preuve qui pût fervir à le convaincre
d'y avoir eu part ; que confpirer contre le Souverain
du Pays où l'on fe trouve , c'eſt une démarche
auffi contraire au caractére du Miniftre public ,
qu'à celui d'honnête homme ; qu'il le flattoit de
n'avoir jamais manqué à aucun des devoirs que l'un
& l'autre lui impofe ; qu'il avoit toujours confervé
pour S. M. Cz . tout le refpect que mérite une fi
grande Princeffe , & qu'il efpéroit qu'elle voudroit
bien lui rendre justice.
Les Troupes Bavaroifes , qui étoient dans Ingol
Hy stadt ,
2506 MERCURE DE FRANCE.
ftadt ; font allées joindre l'armée Impériale , laquel
le eft actuellement commandée par le Comte de
Piolafque.
On mande de Francfort du 15 du mois dernier
que l'Empereur a écrit aux Electeurs , Princes &
Etats de l'Empire , une Lettre Circulaire , au fujet
de la réponse que la Reine de Hongrie a faite à la
Déclaration du Roi de France du 26 Juillet , & que
l'Electeur de Mayence a fait remettre le 23. Septembre
dernier à la Diette.
Le Comte de Seckendorff eft arrivé à Francfort de
l'armée Impériale , dont il a remis le commandement
au Comte de Piofafque.
L'armée de la Reine de Hongrie , qui eft décampée
le 12 du mois dernier des environs de Spire
arriva le 14. fous Worms , & elle a dû s'y repofer
le 15. Elle a dû marcher le 16. à Mettenheim , &
elle devoit fe rendre enfuite par Oppenheim à
Mayence , où le Roi de la Grande Bretagne a envoyé
des Commiffaires , pour faire préparer des
fubfiftances à cette armée qu'on affûre devoir ſe
féparer bientôt ; & le bruit court que les troupes
Angloifes & les Hanoveriennes , qui font à la folde
de la Grande Bretagne , iront prendre des quartiers
dans les Pays Bas , & que les autres troupes de cette
derniére Nation retourneront dans l'Electorat de
Hanover.
>
Les lettres recues de l'armée commandée par le
Prince Charles de Lorraine , confirment qu'il paroît
avoir renoncé au deffein de tenter le paffage du
Rhin , & l'on croit qu'il penfe auffi à faire féparer
les troupes qui font fous fes ordres , & à leur diftribuer
des quartiers dans la Suabe.
On a appris de Worms du 19. Septembre dernier ,
que l'armée de la Reine de Hongrie , laquelle arriva
le 14. dans les environs de cette Ville , s'y étant
repofée
NOVEMBRE . 1743 . 2507
repofée le is , fe remit en marche le 16 , & qu'elle
alla camper à Oppenheim , s'étendant depuis -
dermheim jufqu'à Nierftein ; que le lendemain ,
elle continua de marcher vers Mayence , & que le
pont de Biberick ayant été retabli , les troupes Hollandoifes
ont dû y paffer le 18. le Rhin , pour aller
prendre des quartiers d'hyver le long de la Meufe.
Le Roi de la Grande Bretagne partit le 16 de
l'armée , pour ſe rendre à Hanover , & le Duc de
Cumberland prit le 18. la même route , après avoir
rémis au Général Honeywood le commandement
des troupes de la Grande Bretagne .
On a appris par les lettres de l'armée commandée
par le Prince Charles de Lortaine ? que les
troupes qui font fous les ordres de ce Prince , ont
dû commencer le 17. à fe féparer , & que le Prince
Charles a renvoyé tous les Pontons à Fribourg. On
prétend que les Croates , les Pandoures , les Licaniens
, & les Hanaques , qui font dans cette armée ,
n'auront point la permiffion de retourner cet hyver
dans leurs Provinces .
On mande de Vienne , que le mariage de la
Princeffe , foeur de la Reine de Hongrie étoit
conclu ; que cette Princeffe en époufant le Prince
Charles de Lorraine , ne prendroit point le nom de
Princeffe de Lorraine , mais qu'elle conferveroit le
Titre de Princeffe Royale de Hongrie; qu'elle feroit
nommé Gouvernante des Pays Bas , & que le Prince
Charles de Lorraine , qui auroit fous elle la principale
direction des affaires de ces Provinces , figneroit
tous les ordres pour cette Princeffe .
Les troupes Saxonnes , qui font cantonnées le long
des frontières de Bohême , y ont dû demeurer juf
qu'à ce qu'on ait eû nouvelle de la féparation des
armées de la Reine de Hongrie , commandées
l'une par le Roi de la Grande Bretagne , & l'autre
Hvj par
2508 MERCURE DE FRANCE.
le Prince Charles de Lorraine .
On mande de Francfort du 22. du mois dernier ,
que la Lettre Circulaire que l'Empereur a écrite aux
Electeurs , Princes & Eta's de l'Empire , au fujet de
la réponſe de la Reine de Hongrie à la Déclaration
du Roi de France du 26. Juillet dernier , porte que
cette Princeffe ne reconnoiffant ni l'Empereur ni la
Diette , & ne traitant la Diette que d'une prétendue
Affemblée de l'Empire , on n'a pû admettre aucun
écrit de fa part à la Dictature , & qu'il eft fans
exemple , qu'une Affemblée reçoive & place dans
fon Protocole un écrit dans lequel , non- feulement
on ne la reconnoît pas , mais même on veut la faire
paffer pour illégitime ; que les Barons de Plettenberg
& de Palm ne fe font pas faits reconnoître par
la Diette de l'Empire, & qu'ainfi ils ne peuvent être
regardés comme Miniftres , puifque malgré la tranf
lation de la Diette à Francfort , ils font reftés à Ratifbonne
; qu'on objecteroit en vain , que non -feulement
un Etranger , qui n'eft point Etat de l'Empire ,
mais même un fimple particulier , peut porter un
Mémoire à la Dictature ; que pour jouir de ce droit ,
il est néceffaire du moins de reconnoître l'Empereur
& l'Empire , & que c'eft ce que n'ont point fait les
Miniftres Autrichiens ; qu'il eft dit expreffément
dans la Capiculation Impériale , que fi les Mémoires
contiennent des expreffions dures & indécentes , &
s'ils ne font pas conçus en termes refpectueux , le
Directoire de l'Empire les communiquera préalablement
au Collége Electoral , & que l'écrit dont il
s'agit , étant de cette nature , eft ſujet à cette Loi
que l'article VI. de la même Capitulation ordonne
que dans toutes les affaires qui regardent la fûreté
de l'Empire , on ne prenne en confidération aucune
Déclaration , fans le confentement du Collége Electoral
; que perfonne ne peut nier qu'une Froteſtation
NOVEMBRE. 1743. 2509
tion contre l'Election de l'Empereu ne foit une
affaire qui intéreffe la fûreté de l'Empire ; que l'écrit
de la Reine de Hongrie n'a point été communiqué
préalablement au Collége Electoral ; que l'Empereur
n'eft qualifié dans cet écrit que d'Electeur de Baviére
, & que l'Electeur de Mayence n'a pû admettre
un écrit , dans lequel on ne reconnoît point
le Chef de l'Empire , & dont les termes font partout
ambigus & peu refpectueux ; que la plupart des
Electeurs , & nommément le Prédeceffeur de l'Evêque
de Mayence, ont eu communication d'un grand
nombre de Pro : eftations , mais qu'ils ont penfé unanimement
, qu'elles ne devoient point être portées à
la Dictature ; qu'on ne peut pas dire que la réponſe
de S. M. H. renferme une reconnoiffance tacite de
l'Empereur , & que quand même cette piéce donneroit
quelque lieu d'efperer , qu'à l'avenir la Cour de
Vienne fe conformeroit aux Loix fondamentales de
l'Empire , il convenoit avant que de prendre aucune
réfolution, d'attendre l'accompliflement de cette efpérance.
Qu'il eft vrai que dans l'article x111 . de laCapitulation
Impériale , il eft marqué que lorſque l'Electeur
de Mayence propofera de mettre quelque
chofe en déliberation pour le bien public de l'Empire,
il n'y fera mis aucun empêchement , mais qu'on ne
peut regarder comme tendante au bien de l'Empire
une Proteftation faite contre une Election unanime
, & qu'il n'eft point permis d'admettre & d'ofer
inferer parmi les Actes de l'Empire une Proteftation
qui cenfure la conduite du Collége Electoral ,
qui s'éleve contre les fuffrages de tout l'Empire; que
S. M. I. ni le Collége Electoral ne peuvent garder
le filence fur un évenement de cette nåture , &
que leur devoir les oblige de faire voir tout ce qu'il
y a de contraire aux Loix dans l'écrit de la Reine
de Hongrie ; que l'Electeur de Mayence allégue
&
que
2510 MERCURE DE FRANCE.
que cet écrit a été communiqué aux Miniftres de
Treves & de Hanover , mais que ces deux voix ne
font par la pluralité de celles du Collège Electoral;
que d'ailleurs, le Miniftre de Hanover n'a point
donné un confentement formel à la préfentation de
l'écrit en queſtion , & qu'il a feulement déclaré que
depuis feize mois il n'avoit d'autre ordre de la Cour,
que de ne fe point oppofer aux Proteftations ; que
la Baviére eft qualifiée de partie dans cette affaire ,
quoiqu'il ne s'y agiffe point des prétentions de l'Empereur
fur la fucceffion de la Maifon d'Autriche ,
mais de l'Election Impériale , dans laquelle laBaviére
a le même droit de voter , que la Maifon d'Autriche
a eu ci-devant à caufe du fuffrage du Royaume
de Bohême ; que le Baron d'Otten n'a pas dit au
Miniftre de Baviére le moindre mot de ce qui devoit
être fait à la Dictature , ce qui dénote évidemment
que la Cour de Vienne a affecté d'en faire
myftére ; qu'elle fçavoit que fi tout le College Electoral
ne s'étoit pas oppofé unanimement à la préfentation
de l'Acte que l'Electeur de Mayence a
fait remettre à la Diette , le plus grand nombre des
Electeurs fe feroit élevé contre un pareil Acte; qu'on
y prétend que l'Empire n'eft pas en paix avec la
France, & quel cette prétention étant directement
contraire aux intentions de l'Empire , il auroit fallu
déliberer fur un objet fi important , avant que de
pouvoir mettre l'Acte en queſtion parmi les Actes
de l'Empire; que l'expreffion de timide respect, dont
on fe fert en parlant desprincipaux Etats de l'Empi
re , eſt une accufation indécente , & qu'un écrit , de
quelque Etat de l'Empire qu'il émane, ne peut avoir
place entre les Actes de l'Empire , quand il ne tend
qu'à n'en pas reconnoître le Chef , & à faire paffer
pour nul ce qui a été fait par le College Electoral
& ratifié par les autres Colleges.
1 On
NOVEMBRE . 1743 . 2511
On a reçû avis , que le Roi de la Grande - Bretagne,
qui avoit paffé le 16. du mois dernier , dans les
environs de Francfort , pour ſe rendre à Hanover ,
étoit arrivé le 18.
y
Le Prince Charles de Lorraine , ayant été obligé
de renoncer à l'entreprife qui lui avoit été preferite,
de paffer leRhin pour pénétrer dans la Haute Alface,
la Reine , fa Maîtreffe , lui a ordonné de faire ſéparer
les troupes , dont elle lui avoit confié le commandement.
Il ne reftera dans le Brifga qu'une petite
partie de ces troupes, & le refte devoit aller prendre
des quartiers dans la Eaviére.
Le Prince de Lobczowitz a dépêché un courier à
S. M. H. pour l'informer, qu'il s'étoit avancé dans le
Boulonois avec l'armée qui eft fous fes ordres.
&
On a appris de Mayence du 27. du mois dernier ,
que les troupes Hollandoifes , qui devoient paffer
le Rhin le 18. de ce mois , ne l'ont paffé que le 20.
que les autres troupes,dont l'armée de laReine de
Hongrie étoitcompofée, ont dûpaffer fucceffivement
ce Fleuve. Toutes ces troupes ont pris la route des
Pays- Bas , à l'exception des Régimens qui étoient
alles joindre l'armée , depuis l'ouverture de la campagne
, & qui ne font pas à la folde de la Grande-
Bretagne.
Il a été réfolu dans un Confeil de guerre , compofé
de S. M. B. & des autres Généraux , que les
troupes Hongroifes prendroient leurs quartiers dans
le Duché de Luxembourg, les Angloifes dans le Duché
de Brabant & dans le Haynaut , les Hanoveriennes
, dans cette derniére Province , & les Hollandoiſes
dans les Villes de Mons , d'Ath , de Courtray
, d'Oudenarde & de Charleroy , & les troupes
Heffoifes doivent retourner dans leur Pays , pour y
paffer l'hyver.
On écrit de Brifack , que le Prince Charles de
Lorraine
2512 MERCURE DE FRANCE.
al-
Lortaine n'avoit laiffé dans le Brifgaw qu'un Corps
d'Infanterie de 14000. hommes , avec deux Régiment
de Cavalerie & 2000. Huffards , & que le refte
des troupes qu'il commande , en étoit forti pour
ler prendre des quartiers d'hyver dans la Baviére .
Les troupes que ce Prince commande ont dû fe féparer
le 24. du mois dernier , & quelques Régimens
fe font mis en marche dès le 17.
Le Prince de Lobckowitz a mandé à la Reine ,
qu'il s'étoit emparé de deux magafins des Efpagnols.
ESPAGNE.
ONmande de Madrid du 15. du mois dernier , que le Roi a appris par des lettres de l'Intendant
de Marine de Cadix , que deux Armateurs de
ce Port avoient pris par abordage , après un combat
qui avoit duré trois heures & demie , une Frégate
Angloife de 24. canons & de 350 tonneaux ,
chargée de 6000. quintaux de plonib , qu'un coup
de vent avoit féparé d'un Convoi de 44. Vaiffeaux
Marchands , lequel faifoit voile pour le Levant fous
l'efcorte de deux Vaiffeaux de guerre .
Un Batiment de la même Nation , fur lequel il y
avoit 1400 quintaux de moruë, a été conduit à Cadix
par le Vaiffeau que commande le Capitaine Jofeph
Savila.
par
L'Intendant de Marine du Ferol a mandé à S. M.
que la Gal.otte , armée en courſe Ï'Armateur
Dom François Barrera , avoit enlevé fur la Côte de
Portugal un Brigantin Angiois , dont la charge confiftoit
en falines , & que les Armateurs Don Auguf
tin de Samano & Don Thomas d'Efpana étoient
rentrés , le premier dans le Port de Rivadeo avec le
Brigantin l'Elizabeth , dont il s'eft emparé vers le
49. dégrés de Latitude à l'Oüeft des les Berlingues
NOVEMBRE . 1743. 2513
gues , & qui portoit de la Caroline à Londres 335.
barriques de riz , & une grande quantité de cuirs ;
le fecond dans le Port de la Guardia avec le Vaiffeau
le Thomas & Marie > qu'il a pris à fix lieues de
Porto , & dont la charge eft eftimée 9600. Piaſtres.
Selon les avis reçûs de Malaga , l'Armateur Don
Jofeph Mas y a conduit un Brigantin , commandé
par le Capitaine Guillaume Wis , chargé de fel, qui
retournoit de l'Ile de Sardaigne en Angleterre , &
la Barque le S. Pierre s'eft emparée d'une Balandre
dans les environs du Détroit de Gilbraltar.
On mande de Madrid du 21. du mois dernier ,
que le Roi a reçû par un courier que l'Infant Don
Philippe à dépêché à S. M. le détail de ce qui s'est
paffé le 7. entre les troupes Efpagnols & celles du
Roi de Sardaigne , & que l'on a fçû par ce courier
les raifons qui ont déterminé l'Infant Don Philippe
à retourner en Savoye avec les troupes qu'il commande
.
que
L'Intendant de Marine du Ferol a mandé à S. M.
la Barque la Bonne Avanture , armée en courſe
& commandée par le Capitaine Martin Pequeno ,
avoit pris à huit lieues de Porto , un Brigantin Anglois
, à bord duquel on a trouvé 1300. Guinées , &
une autre Bâtiment de la même Nation , chargé de
850. quintaux de moruë.
On a appris de Lisbonne que le 30. Septembre der
nier , on avoit effuyé dans toute l'étenduë de l'Eftramadoure
Portugaife une violente tempête , qui
avoit caufé beaucoup de dommage; que le tonnerre
étoit tombé en plufieurs endroits , & qu'il avoit
brûlé une grande partie de l'Eglife duConventRoyal
des Religieux Hieronimites de Lisbonne,
Le Roi a été informé par des lettres de l'Intendant
de Marine du Ferol , que le 8. du mois dernier,
l'Armateur Salvador de Barrios étoit entré dans le
Port
2514 MERCURE DE FRANCE.
Port de Bayona en Galice , avec le Brigantin Anglois
la Trape , commandé par le Capitaine Guillaume
Pener , dont il s'eft emparé à trois lieues de Viana ,
fur la Côte de Portugal.
Le Corregidor de Bilbao a donné avis à S. M.
que le Vaiffeau Anglois le Charmant , de 120. tonneaux
, & dont la charge confiftoit en charbon de
pierre , avoit été pris le 14. vers le so . dégré de Latitude
Septentrionale , par l'Armateur Don Ignace
d'Igareda.
ON
SAVOY E.
N mande de Chamberry du 12 du mois dernier
, que l'Infant Don Philippe , après avoir
obligé le 7. les Piémontois d'abandonner le Village
& le Château du Pont , ainfi que les differens re.
tranchemens qui les couvroient , fit avancer le lendemain
l'armée qu'il commande , vers les retran .
chemens que les ennemis avoient conftruits aux environs
du Château Dauphin . Ce Prince , étant arrivé
près de ces retranchemens , a reconnu qu'il feroit
trop difficile d'en entreprendre l'ataque dans une
faifon auffi avancée que celle - ci , & à caufe des nei
ges , qui commençoient à tomber en grande abondance
, & il a pris le parti de ramener fon armée
en Savoye ,
Dans le mouvement que les troupes , commandées
par l'Infant Don Philippe , ont été obligées de
faire , pour fe pofter fur les retranchemens qui couvroient
le Château Dauphin , une des Brigades de
l'armée effuya un feu très vif du côté de la montagne
qui les flanquoit ; mais les Grenadiers & les
Piquets de l'armée étant venus au fecours de cette
Brigade , ils firent ceffer par un feu fupérieur celui
des enneinis. Il y a eu dans cette occafion , du côté des
troupes
NOVEMBRE. 1743.
2515
troupes commandées par l'Infant Don Philippe
3oo. hommes de tués ou bleffés , & on ne fçait pas
encore la perte que les ennemis Y ont faite .
GENES ET ISLE DE CORSE.
Na apprisde Genes du 16. du mois dernier ,
que l'on a enfin reçû quelques lettres de l'Ile
de Corfe qui marquent que les affaires de cette Iſlé
continuoient d'être dans la même fituation ; que les
Rebelles étoient gouvernés par un Confeil de Régence
, qu'ils avoient établi , qu'ils témoignoient beaucoup
d'impatience de fçavoir fi la République leur
accorderoit leurs demandes , & qu'ils étoient déterminés
, fi elle refuſoit d'y ſouſcrire , à employer la
voye des armes, pour fe procurer par eux -mêmes
les avantages dont ils vouloient jouir.
Les avis reçûs de Lombardie , portent que les
troupes Hongroifes , commandées par le Prince de
Lobckowits , étoient forties des quartiers qu'elles
occupoient dans le Modénois , & que
s'étant avancées
dans le Bolonois, elles s'étoient cantonnées dans
les environs de Bologne . Elles ont conduit avec elles
fix canons de batterie , 24. piéces de campagne &
fix mortiers.
M. Giuftiniani n'a pas encore communiqué aux
Rebelles la réponſe faite à leurs propofitions par la
République, & il tâche de les tranquillifer par beaucoup
de promeffes , mais ils ne paroiffent pas être
dans la difpofition de s'en contenter , & fi on ne fe
preffe de leur accorder leurs demandes , il eft à
craindre que le Pays ne foit bientôt exposé à de
nouveaux troubles.
Le Pere Léonard de Port Maurice , Religieux de
P'Ordre de S. Pierre d'Alcantara , & célébre tant par
fon zéle, & par la doctrine, que par l'aufterité de fa
vie ›
2516 MERCURE DE FRANCE.
vie , a fait à Génes une Miſſion , & fes Sermons ont
atriré un fi grand concours d'auditeurs , qu'il a été
obligé de prêcher dans les Places publiques. Le jour
de la clôture de fa Miffion , il fit dreffer un écha
faud dans la Plaine de Bifagna , où il fe trouva plus
de 0000. perfonnes , pour recevoir fa bénédiction .
La Confrérie de la Croiſade ayant engagé de Re
ligieux , à recommander à fon Auditoire , de contribuer
aux dépenfes de l'armement de la Barque
deftinée à donner la chaffe aux Corfaires , il y exhorta
fi efficacement l'affemblée , qu'il ramaffa une
fomme confidérable , & que plufieurs femmes , qui
n'avoient point d'argent , donnerent leurs bagues
& leurs boucles d'oreilles.
On a appris de Turin , que le Roi de Sardaigne
y eft retourné , depuis que l'armée , qui eft fous les
ordres de l'Infant Don Philippe , avoit repris la
route de la Savoye.
Les lettres de Lombardie marquent , que le Duc de
Modéne avoit envoyé un détachement à Città Caftellana
, pour y prendre l'artillerie & les munitions
que les Efpagnols avoient débarquées près de Civita
Vecchia , & pour conduire cette artillerie & ces
munitions à l'armée qu'il commande , & qu'il avoit
fait cantonner cette armée depuis Celena jufqu'à
Rimini ; que les troupes de la Reine de Hongrie
étoient toujours dans le Bolonois ; que le Prince de
Lobckowitz , qui avoit établi fon quartier général
à S. Michel del Bofco , les avoit diftribuées dans les
Bourgs & les Villages voifius de Bologne , & qu'il
étoit à préfumer que pour le préfent , ni l'une ni
l'autre armée ne formeroit aucune entrepriſe , la
faifon étant trop avancée pour les opérations
militaires , & les pluyes étant tombées en fi grande
abondance , que la plupart des chemins font im
praticables.
GRANDE
- ו ד נ י
GRANDE BRETAGNE.
N mande de Londres du 31. du mois dernier ,
qu'on a appris que le Vaiffeau de guerre le
Lyvely, s'étoit emparé d'un Vaiffeau Efpagnol , dont
la charge confiftoit en Cochenille & en Cacao , &
d'une Barque fur laquelle il y avoit des munitions
de guerre pour Cartagene.
La Chaloupe de guerre la Meche , s'eft emparée
d'un Armateur Elpaghol , à la hauteur de Porto.
HOLLANDE ET PAYS BAS.
N apprend de Bruxelles du 2. de ce mois , que
les troupes Angloifes prendroient leurs quartiers
en cette Ville & dans celles de Bruges , de
Gand & d'Oftende , & les Hanoveriennes à Tir.
lemont , Anvers , Liere & Ruremonde.
*X*X*X* X* X* X* X**X
MORT DES PAYS ETRANGERS.
ON mande de Portugal , que le nommé Manuel
Simon Baretto , mourut lé 9. Octobre
dernier , à Contral , dans le Comté de Pedrogam
âgé de 114. ans.
FRANCE
5 as an
૨૯ ૩૩ ૩૪ ૯ ૩૪ 5 > < > < > < > < > 3
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE22.du mois dernier , le Prince Cantimir,
Miniftre Plenipotentiaire de la
Czarine , eut une audience particuliére du
Roi , & il y fut conduit par le Chevalier de
Sainctot , Introducteur des Ambaſſadeurs.
On a appris que la nuit du 16. au 17. du
mois dernier, le Prince Charles de Lorraine
avoit fait mettre le feu à tous les retranchemens
qui avoient été conftruits par fon ordre
dans l'Ifle de Reignac; qu'il en avoit retiré
toutes les troupes , & qu'il avoit fait replier
le pont , par lequel il avoit établi la
communication avec cette Ifle .
Les Lettres qui font arrivées ,depuis qu'on
a reçû cette nouvelle, marquent que le Prince
Charles avoit détruit les batteries qu'il
avoit établies vis- à - vis le pofte de Rhinviller
; qu'il avoit fait enlever les bâteaux & les
agrès , néceffaires àla conftruction d'un pont,
& qu'il s'étoit mis en marche avec l'armée
qu'il commande , pour rentrer dans les gorges
,du Brifgaw.
Le
NOVEMBRE. 1743. 2519
"
Le 30. du mois dernier , le Comte de
Montijo , Ambaſſadeur extraordinaire du
Roi d'Espagne auprès de l'Empereur , &
qui eft arrivé à Fontainebleau , eut une audience
particuliére du Roi. Il y fut conduit
ainfi qu'à celles de la Reine, de Monfeigneur
le Dauphin & de Mefdames de France , par
le Chevalier de Sainctot , Introducteur des
Ambaffadeurs.
Le Roi a difpofé de la Charge d'Enfeigne
de la Compagnie des Gendarmes Bourguignons
, vacante par la démiffion du Comte
de Torcy , en faveur du Marquis d'Argouges
, Guidon de la Compagnie des Gendarmes
de Flandres , & du Guidon de cetté
derniére Compagnie , en faveur du fils dų
Marquis d'Houdetot , Lieutenant Général.
Le 31. veille de la Fête de tous les Saints ,
la Reale entendit à Fontainebleau la Meffe
dans la Chapelle de la Cour Ovale, & S. M.
communia par les mains de l'Abbé de Fleufon
premier Aumônier .
ry ,
Le même jour , le Roi & la Reine , accompagnés
de Monfeigneur le Dauphin &
de Meldames de France , affifterent dans la
Chapelle duChâteau aux premieres Vêpres,
aufquelles l'Archevêque de Tours officia .
Le premier de ce mois , jour de la Fête , le
Rot
2520 MERCURE DE FRANCE.
*
Roi & la Reine , accompagnés comme la
veille , entendirent la grande Meffe , célébrée
pontificalement par l'Archevêque de
Tours , & chantée par la Mufique.
. L'après midi , leurs Majeftés affifterent au
Sermon du Pere Cuny , de la Compagnie
de Jefus , & enfuite aux Vêpres , aufquelles
le même Prélat officia . Le Roi & la Reine
entendirent auffi les Vêpres des Morts .
Le Prince de Conty , qui a fervi dans les
armées du Roi , depuis le mois de Septembre
de l'année derniére , arriva le 7. de ce
mois à Fontainebleau , où il a été reçû par
S. M. très favorablement.
L'armée du Roi , commandée par le Maréchal
de Noailles , étant féparée , le Duc
de Chartres , le Comte de Clermont , le Prince
de Dombes & le Duc de Penthievre , qui
ont fervi dans cette armée pendantia campagne
, font revenus à Fontainebleau , où
le Roi les a auffi reçus très favorablement .
Le 12. de ce mois , M. de Maupeou , Premier
Préfident du Parlement , y prêta fer-
& il y prit féance avec les cérémoment
,
nies ordinaires.
Le même jour , M. de Maupeou , fon fils ,
auquel le Roi avoit accordé dès le mois de
Mars
NOVEMBRE . 1743. 2521
Mars 1737. la Charge de Préfident du Parlement
, en furvivance de M. de Maupeou ,
fon pere , commença à exercer les fonctions
de cette Charge.
Après la reception du Premier Préfident ,
l'ouverture du Parlement fe fit en la maniére
accoutumée par une Meffe , célébrée pontificalement
par l'Evêque de Soiffons , & à
laquelle M. de Maupeou , Premier Préfident
affifta à la tête du Parlement.
Le Comte de la Riviere , fecond Sous- Lieutenant
de la feconde Compagnie des Moufquetaires
de la Garde ordinaire du Roi , a
été fait Commandeur de l'Ordre Royal &
Militaire de S. Louis.
Le Marquis des Certeaux, premier Cornette
de la Compagnie des Chevau - Legers de
Berry , a été nommé Sous- Lieutenant de
la Compagnie des Chevau - Légers Dauphins.
Le Comte de Lannoy, fecond Cornette de
cette derniére Compagnie , a été fait premier
Cornette de la Compagnie des Chevau-
Legers de Berry.
Le Chevalier de Caftelmoron a été nommé
fecond Cornette de la Compagnie des Cheyau
Legers Dauphins.
Le Roi a nommé à l'Archevêché de Bor-
I deaux
2522 MERCURE DE FRANCE
deaux , l'Abbé de Luffan , que S. M. avoit
nommé à l'Evêché de Perigueux.
La Reine eft arrivée de Fontainebleau à
Verfailles le 23. de ce mois. Monfeigneur
le Dauphin s'y eft rendu le 21. & Meſdames
de France le 19.
COMPLIMENTfait par M. de Torcy
, Avocat au Parlement , à M. de Bernage
, ci-devant Intendant de Languedoc ,
Prévôt des Marchands , lors de fon inftallation
an Bureau de la Ville.
M
Effieurs , » fi nous avons partagé avec
» le Corps de Ville , la perte préma-
» turée qu'il a faite de M. de Vaftan , qui
»par fes lumiéres fuperieures, & par fes ver-
» tus , qui nous le rendoient fi cher , s'étoit
" acquis l'amour & l'eftime du Public , ne
» nous eft-il pas permis aujourd'hui de félici-
» ter le Bureau de retrouver dans M. le Prê-
» vôt des Marchands , ces rares qualités qui
»font les grands Hommes & les grands Ma-
» giftrats ? & fi de l'aveu de cette grande
» Province,où il a adminiftré la Juſtice pen-
» dant près de 25. années , avec autant de fuc-
"3 cès que d'applaudiffement,il a fçû montrer
» en toute occafion les vertus du coeur
» alloient chés lui de pair avec les talens de
» l'efprit , que ne devons- nous
que
pas attendre
pas
de
NOVEMBRE. 1743. 2523
» de fon adminiſtration ? Un Magiftrat , qui
» réunit en fa perfonne tous les differens
genres de mérite, ceux même qu'il eft rare
» de trouver féparément , n'a-t-il pas tout ce
» qu'il faut pour illuftrer les plus grandes
places , & pour en remplir dans toute fon
» étendue les pénibles fonctions Le choix
» d'un grand Prince eft ici mon plus fùr ga
» rant.
Le premier Novembre , fère de Touf-
Lints , l'Académie Royale de Mufique fit
chanter au Concert Spirituel du Château
des Thuilleries le Motet à grand Choeur ,
Confitebor de M. de la Lande , lequel fut fuivi
d'un très-beau Concerto , fur la Flute traverfiere
, exécuté par le Sr. Blavet. La Dile
Romainville chanta enfuite un petit Motet
à voix feule , du feu Sr. Mouret , avec applaudiffement.
Le Concert fut terminé par
un autre Motet à grand choour du Sr. Mondonville
, lequel fut précédé d'un Concerto
fur le deffus de violon , exécuté par luimême.
Le 5. Novembre , les Comédiens François
repréſenterent à Fontainebleau la Comédie
de la Surpriſe de l'Amour , de M. de
Marivaux , de l'Académie Françoife , dont la
Reine parut fort fatisfaite , ayant éré par-
I ij
faire2524
MERCURE DE FRANCE.
•
f .
aitement bien repréfentée par le Sr. & la
Dlle Grandval , qui y jouent les principaux
rôles . Cette Piéce fut fuivie de la petite
Comédie du Fat puni.
Le 7. on repréſenta la Tragédie d'Alzire
de M. de Voltaire ,fuivie du Florentin,
Le 12. le Mariage fait & rompu , & les
Fourberies de Scapin.
Le 14. la Comédie Héroïque de D. Sancho
d' Arragon , & la Sérénade.
Le 19. la Tragédie de Merope , laquelle
fut fuivie de la petite Comédie de Zénéide.
Le 16. les Comédiens Italiens repréſenté
rent aufli à la Cour , la Comédie du Mari.
Garçon , fuivie d'un nouveau Ballet , de la
compofition des Srs Riccoboni & Deshayes ,
dont la Mufique eft du Sr. Guignon . Ce Divertiffement
qui fui fuivi de la petite Comédie
des Sauvages , Parodie de la Tragé
die d'Alzire de M. de Voltaire, fut terminé
par un feu d'artifice nouveau , bien exécuté.
MORTS
NOVEMBRE. 1743. 2525
ists asasas asas as is as és és és és és és és és és és essas
MORTS , NAISSANCE
& Mariages.
L'ble en la perfonne de Jacques Collombar , Im-
'Imprimerie vient de faire une perte confidéraprimeur
du Cabinet du Roi , qui mourut le 24. Septembre
dernier. Cet habile Artifte s'eft toujous diftingué
pat l'exactitude & la netteté de fes impreffons
, & par la régularité de fes Caractéres , étant
aufli bon Graveur que fçavant Imprimeur ; le Caractére
Samaritain, qu'on trouve dans la Grammaire
Hébraïque de Dom Guarin , fçavant Benedictin , en
eft une preuve, auffi- bien que le petit Calendrier de
la Cour , lequel , felon les Connoiffeurs , peut paffer
pour un chef- d'oeuvre d'Imprimerie. On lui doit .
l'invention des Quadratures , des triples & doubles
Reglets , & des grandes Accolades , tant en cuivre
qu'en fonte , qui ornent fi bien à préfent les Livres,
& que tous les Imprimeurs ont pris à tâche d'imiter;
outre la perfection à laquelle il a pouffé les Caractéres
nouveaux , qui imitent l'écriture . Il n'a laiffe
qu'un fils , qui a la furvivance de fa Charge depuis
24. ans , & qui s'eft toujours efforcé de marcher fur
les traces de fon pere . On peut juger de fon expérience
& de fa capacité , par l'exécution & la beauté
du Livre cité ci - deffus , intitulé Grammarica Hebraica
, & c. qu'il compte de finir l'année prochaine .
Comme il a une parfaite connoiffance de la Langue
Hébraïque , il travaille actuellement à une nouvelle
Concordance Hébraïque , qui fervira de Table au troifiéme
Volume de ce bel Ouvrage , qui contient le
Dictionnaire .
Le .... Oftobre , M. Guillaume Boiffier , Con-
I iij
feiller
2526 MERCURE DE FRANCE.
feiller du Roi , & Maître ordinaire en fa Chambre
des Comptes , depuis 1678. mourut à Paris , âgé de
93. ans ; il étoit fils de Guillaume Boiffier , premier
Commis de M. de Châteauneuf , Sécretaired'Etat ,
& de Marie Chaufourneau.
Le 4.Oct.M. Claude - Vincent Heron, Confeiller an
Parlement de Paris en la premiére Chambre des Enquêtes
, où il fut reçû le 16. Juin 1694. puis Honoraire
de la Grand'Chambre , mourut au Pleffis , près
la Ville d'Angers , Terre appartenante à Mad. la
Marquile d'Entragues , fa fille, dans la 73. année de
fon âge. Il étoit fils de Claude Heron , Confeiller
de la Cour des Aides , reçû le 16. Juin 1568 , & de
D. Theréfe de Faverolfes ; il avoit époufé en
1703. Dlle Renée- Marie de Boylefve, morte le 17.
Février 1711. fille unique de Gabriel de Boylefve ,
Ecuyer , Seigneur du Pleffis , & de Jombon, en An.
jou, & de D. Marie de Boylefve de la Maurouviere ,
fa coufine ; il laiffe de ce mariage pour fille unique
Dile Marie - Claudine- Aimée Heron , mariée , 1 ° .
le 17. Qctobre 1724 avec Rolland Guillaume le
Vayer , Seigneur de Boutigny , Confeiller au Parlement
de Paris , mort fans enfans le 4. Juillet
1726, 2 °. le 9. Fevrier 1728. avec Louis - Céfar
de Cremeaux , Marquis d'Entragues , Meftre
de Camp d'un Régiment de Dragons , Brigadier des
Armées du Roi , & Chevalier de l'Ordre Militaire
de S. Louis , duquel elle a un fils , Officier dans le
Régiment de Condé , Cavalerie .
Le 26. Louife- Amelie de Brehan de Plelo , moutur
à l'Abbaye de Port- Royal , âgée d'environ 9. ans ,
étant née à Coppenhague en 1734.
Elle étoit fille pofthume de Louis Robert- Hippolite
de Brehan , Comte de Plelo , ancien Meftre
de Camp d'un Régiment de Dragons de fon nom ,
& Ambaffadeur Extraordinaire pour le Roi à la
Cour
NOVEMBRE. 1743 . 2527
I
pl
•
Cour de Dannemarck , tué au Siége de Dantzick
en 1734, & de Louiſe de Phelypeaux de la Vrilliere .
La Maifon de Brehan eft reconnue pour une des
plus anciennes & des mieux alliées de la Province de
Bretagne ; elle tire fon nom de là Terre & Seigneu
rie de Brehan Loudeac , laquelle eft tombée dans
la Maiſon de Rohan , qui la poffede maintenant.
La filiation que l'on va rapporter , eft prouvée
par des Titres autentiques , vérifiés dans les Réformations
de la Nobleffe des années 1423. 1441
14 : 6. 1476. 1539. & 1668 .
Suivant un vieux Cartulaire de Marmontiers ,
vers l'an 1080 , Brehan le vieux fait une donation
au Prieuré de S. Martin , de certains Fiefs à lui
appartenans ; il eft qualifié dans cet A&te de Brientenfiumfummus
Dominus & eorum primogenitus. On
voit dans ce même Acte qu'il avoit épousé la foeur
de Guildinius , fils de Gilon.
Guillaume, fon fils , foufcrit à cette donation avec
Gaultier , fon frere ; il eft encore mentionné dans
un autre Titre de Marmoutiers de l'an 1 100 , au fu
jet des Fiefs donnés à l'Evêque de S. Brieux , & autres
Biens & Dixmes , donnés à S. Melene , dans la
Paroiffe de Brehan , par fes ancêtres , & depuis par
Conan , furnomme de Montcontour, fon aîné.
Arnaud figne comme témoin à un Titre du Mont
S. Michel , contenant la donation faite aux Moines
de S. Michel , de certaines Dixmes , par Guillaume
Irfoy , fils d'Hervey, avant que d'aller à Jérufalem.
Norman de Brehan , fe dit fils d'Arnaud , & figne
comme témoin à la Fondation du Prieuré de Lambale
, faite par Geofroy , Duc de Bretagne , en date
du 24. Juillet 1121. Ce Titre eft à Marmoutiers & à
Lambale.
Guillaume de Brehan , fils de Norman , eft préfent,
avec d'autres Seigneurs , à la Fondation du
I iiij
Prieuré
2528 MERCURE DE FRANCÉ.
Prieuré de Jugon , faite par Olivier de Dinan , Duc
de Bretagne , vers l'an 1149. Ce Titre eft à Marmoutiers
.
Morfan de Brehan , qualifié Miles , le fait Moine
vers l'an 1160 , & conjointement avec fes freres ,
fait don de l'Eglife de Brehan à l'Abbaye de S. Mclene.
Cartulaire de l'Abbaye de S. Melene de Rennes.
Il fut Abbé de S.Aubin des Bois ; on voit dans cette
Abbaye une Bulle du Pape , à lui adreffée en cette
qualité , de 1163.
Allain de Brehan fait don en 1184. de certaines
Dixmes à S. Magloire de Lehon ; cet Acte eft fcellé
du fceau d'Allain de Brehan. Titre de Marmoutiers .
Etienne de Brehan , Chevalier , fils d'Allain , vivoit
en 1230 ; il mourut à la Croifade en 1272 ; fes
freres furent Raoul , Geofroy & Olivier , dont il eft
dit peu de chofes. Raoul de Brehan , qualifié Miles ,
fe croifa avec Jean , Duc de Bretagne , & à fon retour
, donna à l'Abbaye de Bocquien une Dixme ,
un Pré & quelques Fiefs ; on voit par cet Acte , qui
eft de 1275 , qu'il avoit pour femine Sibille d'Herefort
, Olivier de Brehan , fon frere , ratifie cette donation
. Titres de l'Abbaye de Bocquien. Geofrey , dit
Allain de Brehan , Chevalier , fut un des témoins
de l'accommodement fait entre Allain , Vicomte.de
Rohan , & Hervé de Leon , Chevaliers. La tranfaction
eft de 1288. Tit . du Chevalier de Blain. Il paroît
par un vieux fragment d'Obituaire de l'Eglife de
Brehan , qu'Etienne de Brehan avoit époufé Alipfe
de Roban , dont il eut Jean qui fuit .
Jean , Sire de Brehan , Chevalier , vivoit en 1250.
Il fe croifa avec Jean I. dit le Roux , Duc de Bretagne
; il eut pour femme Sibille de Biaufort , fille
dc Monffour Allain de Biaufort ; il met fon fceau au
Traité du changement de Bail en Rachat en 1275 ,
Archives du Château de Nantes. En 1309. il partagea
les
NOVEMBRE . 1743 . 2529
fes enfans du premier lit , fçavoir Guillaume , Pierre,
& Jean. Il met aufli fon Sceau à un Titre qui est
à S. Aubin des Bois.
tes ,
Guillaume , Seigneur de Brehan , furnommé de
Montcontour , aîné du prémier lit , fuivant le partage
de 1309. Il reçoit fes fréres Juveigneurs Jean
& Pierre en homme bouche baifée & mains joincomme
Gentils ; on voit par ce même Acte ,
que Jean, fon Pere , avoit tout ferme droit en Brehan
, excepté ce que l'Eglife tenoit de la liberali'é
de fes Ancêtres . Il fut Commandant d'une Compagnie
de 120 Lances , & mourut ès guerres en
1360. Il avoit époufé Sibille de Tournemine , fille
de Pierre , Sire de 11 Hunaudaye , dont il eut plufieurs
enfans , Pierre , qui fuit , Guillaume , Chevalier
fameux du temps du Connétable du Guefclin ;
Geofroy , l'aîné , connu par les hommages de fes
Juveigneurs, & Bertrand , qui rend hommage à fon
ainé en 1324.
t
Pierre de Brehan , Damoifel , fils pufaé de Guillaume
, fervit dans les guerres de Charles de Blois,
& de Jean de Monfort en 1356 , fuivant l'Hiftoire
nouvelle de Bretagne , Tit . du Château de Nantes.
Dans une vieille Procédure de 13.92 , il eſt qualifié
Petrus de Brekan , Domicellus nobilis & ex nobili Profopia
etiam Baronum extit t procreatus. Il eut de fa
femine Aliette le Voyer , plufieurs enfans dont en
tr'autres Geofroy , qui fuit.
Geofroy de Brehan , Chevalier Seigneur de Belleiffue
, Mont-Brehan , employé Homme d'armes
aux Montres de 1370 & 1371 , & c . employé dans
la Réformation de la véritable Nobleflè de 1423 ;
il mourut en 1435. Il avoit époufé Thomine de
Dinan , fa premiére femme , fans hoirs ; ſa ſeconde
femme fut Thomine Annor de Penthièvre , dont il
eut , entr'autres enfans , Gabriel qui fuit ; Guil
Laume , Chevalier , Capitaine d'Hommes d'armes
I v &
>
2530 MERCURE DE FRANCE.
& Julien , qui commanda ' a Compagnie d'Ordonnance
de François Duc de Bretagne , & fervit dans
la guerre du bien public, Capitaine d'Hommes d'armes.
Gabriel de Brehan-, Seigneur de Belle -iffuë ,
Beaulieu , & de la Ville Corbin il mourut en 1452 ,
ayant épou é Thomine de la Lande , unique héritiére
d'Olivier de la I ande , de laquelle il eut Eonnet
qui fuit , & Thibaut , Homme d'armes des
Ordonnances du Roi de France , qui fut partagé à
viage en 1482 , lequel eut un fils nommé René ,
qui époufa Jeanne du Cambout , fille d'Alain Seigneur
du Cambout.
Eon ou Fonner de Brehan , Damoiſel , Seigneur
de Belle-ifluë , de Beaulieu , de la Ville Corbin
du Clos , & c. Il eut neuf enfans de fa femme
Marguerite de Bois - Boëffel , lefquels furent Gabrier
, Roland , Jean qui fait .
Gabriel , aîné , qui fut Seigneur de Belle - iffuë ,
&c , étoit Homme d'armes des Ordonnances , &
commanda la feconde Garde. Il avoit épousé Mavie
Berard , fille de Lancelot , Seigneur de Kermartin
& de Marie de Rohan .
Jean de Brehan , troifiéme fils d'Eonnet , Chevalier
Seigneur de Belle- ffie , &c . furnommé le
Capitaine Bonnet. I fut fameux dans les guerres ,
& Compagnon du Chevalier Bayard . Il avoit été
partagé à viage en 1499. On voit une i finité de
Tires & d'Actes d'affeagement où il eft qual fié
Noble Pujant. Il fut dangéreufement bleflé à
la Bataille de Ravennes , & mourut vers l'an 1520
ou 21. Il avoit époufé en prémiéres noces Oliwette
Gu bé, niéce du Cardinal de ce nom ; & de fa
feconde femme Françoiſe de Kergu , il ent 7 enfans ,
Mathurin qui fuit , acques , qui fut prtagé à viage
en 1533 , Jean tué aux guerres d'Italie , Claude ,
LieuteNOVEMBRE
. 1743
2531
Lieutenant d'une Compagnie d'Hommes d'armes ,
bleffé à Brignoles , mort de fes bleffures en 1547.
L'une de fes files , nommée Alix de Breban ,
époufa Tiftan de Rohan , Seigneur de Polduc. ›
Mathurin de Brehan , Chevalier Seigneur de
Belle-iffue , Galinée , des Cognets , la Morinieret,
Beaulieu , &c , né le 10 Août 1506 , a fervi toute
fa vie dans les guerres de Piémont & d'Italie ;
fut Capitaine de 300 Hommes , puis de soo ;
mourut à Galinée au mois d'Octobre 1538 , des
bleffures qu'il avoit reçûës dans une rencontre en
Piémont , fut enterré à S. Pottan , où l'on voit
fa tombe , fur laquele eft l'Ecu de Brehan . Il
avoit époufé Gillette des Cognets , héritière de fa
Maifon , fille unique de Guyon , Seigneur des Cognets
, & de Galinée , de laquelle il eut entr'autres
enfans Jean, qui fuit.
Jean de Brehan , Chevalier Seigneur de Galinée,
Belle-iffuë , Beaulieu , la Riviere , &c ; né le 8 Août
1533 , époufa en 1572 Jeanne du Pleffis , héritière
de fa Maifon , fille de Pierre , Seigneur du Pieffis
& de la Moriniére , morte le 26 Juillet 1620. Il
mourut en 1572 , & laiffa Loüis , qui fuit.
Louis de Brehan , Chevalier Seigneur de Galinée
, Belle-iffuë , Mauvaifigné , des Cognets , de
Beaulieu , la Sorais , la Moriniére , la Lande , Chaftelain
, du Pleffis , Chevalier de l'Ordre du Roi ,
Gentilhomme ordinaire de fa Chambre , par Brevet
de 1601 , Maréchal de Camp , Capitaine
d'une Compagnie de 200 Hommes d'armes , né le
13 Avril 1574. Il époufa le 30 Décembre 1599,
Catherine Huby de la Huberdiére , héritière de fa
Maifon , fille de Jean , Seigneur de Kerloquet ,
Confeiller d'Etat de la Reine Régente ; dont il eut.
Jean, qui fuit.
Jean de Brehan , Chevalier Seigneur de Galinée
Ivj
Belle2532
MERCURE DE FRANCE.
Belle -iffue , Mauvaifigné , la Lande , la Sorais ,
la Moriniére , la Grée , Chafte lain du Pleffis
Baron de Mauron , Doyen du Parlement de Bretagne
, Confeiller d'Etat , epoufa en 1630 Françoife
le Fair , héritière & fille unique de Jean , Seigneur
de la Motte - Rouffel. Il eut de ce mariage Maurille,
qui fuit ; Claude & Jean- Gilles ,qui furent élevés
Pages du Roi , puis Officiers aux Gardes ; le dernier
tué au fiége de Lille . Et Claude épouifa Franroife
Boüan , dont il eut Claude- Agatif- Hiacinthe
de Brehan, actuellement Doyen du Grand- Confeil.
Maurille de Brehan , Chevalier , Comte de Mauron
& de Piélo , Seigneur de Galinée , du Pelen ,
la Grée , S. Bihy , Mauny , Be le -iffuë , Mauvaiſigné
, Chaftelain du Mellis , Vicomte de Mauron ;
époufa en 1654 , Loüife de Quelen , héritière de fa
Maifon , fille de Gilles , Seigneur de S. Bihy le
Pelen , & c; & de Renée du Halgoët , de laquelle
il eut Louis de Brehan , Chevalier Comte de Mauron
& de Plélo , mort fans hoirs , de Sainte du Gou--
ray , héritière & Marquise de la Cofte , Comtefle
de Guefbriant , Baronne de Sacé , Dame de Brehan
, fille de Jean , Marquis de la Cofte , Lieute
nant de Roi dans la Baffe Bretagne , & de Magde-
Teine de Rofmadec ; Jeanne, mariée à Charles, Marquis
de Sevigné, Lieutenant de Roi au Pays Nantois
; & Jean-René , qui fuit.
Jean -René- François - Almaric de Brehan , Chevalier
, Comte de Mauron & de Plélo , Baron de
Pordic,& autres Terres mentionnées ci - de flus , dont
il hérita par la mort de fon aîné le Comté de Plé-
Jo. Il avoit épousé Catherine de la Faluere , fille
de René le Fevre , Chevalier Seigneur de la Faluere
, Premier Préſident de Bretagne . De ce mariage
il eut Robe t-Hippolite , qui fuit.
Loi.is- Robert- Hippolite de Erehan , Comte de
Plelo
NOVEMBRE. 1743. 2534
Flelo né en 1699. marié en 1723. avec Louife ·
J'helipeaux de la Vrillière , dont il a eû , entre- autres
enfans , morts en bas âge , Dile Louiſe Ame-
Jie de Plelo, qui vient de nrourir , & Louife Felicité
de Brehan de Plelo , mariée le 4. Février 1740.
à Armand - Emmanuel Dupleffis Richelieu , Duc
d'Agenois , Colonel du Regiment de Brie , laquelle
refte feule héritière .
Nota. Jean-René- François Almaric a eû d'un z .
mariage 2. enfans , Jean- René - François Almaric
de Brehan, nommé le Comte de Mauron , & Bihy
Almaric de Brehan.
Le 29. M. Jean Bonaventure Lelay de Villemaré,
Chevalier Seigneur de Guebriant , ci - devant Lieutenant
des Maréchaux de France en Bretagne, moarut
à Paris âgé de 84. ans , laiffant de fon mariage
avec Dlle Anne Crocq,morte au mois d'Avril 1729.
1º. Germain Lelay de Villemaré , reçû Confeiller
au Parlement de Paris le 26. Mars 1711. mort fans
être marié. 2 °. Paul- Marie Bonaventure Lelay , Chevalier
Seigneur du Pleffis Lelay , du Hirel , & c. cidevant
Capitaine dans le Régiment de Gèvres Cavalerie
, & à préfent Lieutenant des Maréchaux de
France en Bretagne , & Chevalier de l'Ordre Militaire
de S. Louis , marié depuis le 3 Mars 1734 avec
Dlle Marie -Magdeleine Delpech . 3 ° . Jean Bonaventure
Lelay de Guebriant , reçû Confeiller au
Parlement de Paris , & Commiffaire aux Requêtes
du Palais , le 27. Août 1728. & aujourd'hui Préfident
de la premiére Chambre des Requêtes du Palais
, depuis le 2. Septembre 1734. & Lecteur de la
Chambre du Roi , non marié . 4° . Anne Lelay ,
veuve de Nicolas Iforé d'Hervault , Marquis de
Pleumartin , dont elle a des enfans. Et 5 ° . Louife-
Françoife Bonaventure Lelay , mariée depuis le
mois
2534 MERCURE DE FRANCE.
mois d'Ayri 1729. avec Pierre Poncet de la Riviére
, Prefident de la cinquiéme des Enquêtes du
Parlement de Paris , depuis le 15. Décembre 1728.
La Famille de Lelay de Villemaré a été d clarée
d'ancienne extraction noble par les Commiffaires de
la Chambre établie pour la recherche de la Nobleffe
de laProvince de Bretagne en 1870. & l'Hiſtoire qui
en a été donnée par le P. Lobineau , Religieux Bénedictin
, fait fouvent mention de ce nom , notamment
d'Alain Lelay , lequel figna en 1380, la ratification
du Traité de Paix tait entre le Roi de France
& le Duc de Bretagne ; la Branche aînée de cette
Famille eft fondue dans celle de Keroufy , dont M.
le Préfident de Marbeuf a époulé l'héritière .
Lelay de Villematé porte pour armes d'argent à
une fafle d'azur, accompagnée en chef de tro s annelets
de gueules , & en pointe d un aigle de fable
éployé , becqué & membré de Gueules.
Le 13. Novembre a été baptifé à S. Euftache, Louis
Le Roy de Roquemont , ne le jour précédent , fils de
Nicolas Louis le Roy de Roquemont , Moufquetaire
de la Garde du Roi de la premiére Compagnie,
& Aide de Camp de M. le Maréchal Duc de Noailes
, & de D. Anne- Guillemin du Val. Il eut pour
parein, François- Louis - Guillemin du Val, Chevalier
de l'Ordre Militaire de S Louis , ci - devant
Capitaine au Régiment de Lorraine , Infanterie , &.
à préfent Commandant du Guet de la Ville & Fauxbourgs
de Paris , ayeul maternel de l'enfant ; &
pour mareine , D. Elifabeth Prevot , veuve de
François le Roy de Roquemont , ancien Confeiller
au Châtelet de Paris.
Le 19. Septembre , Alexis Lallemant de Macqueline
, Ecuyer ordinaire du Roi , fils de Charles
NOVEMBRE. 17439 2535
les-Louis Lallemant , Comte de Levignen , Seibeur
de Betz , de Macqueline & d'Ormoy leDavion,
Receveur général des finances deSoiffons , & Fermier
général des Fermes unies du Roi , mort le 18 Février
1730, & de Dame Catherine- Charlotte Troisdames
la femme , morte le 2. Septembre 1740 , fut
marié avec Marie-Anne Louife le Cocq , fa coufine
germaine , fille de feu Jean - Baptifte le
Cocq, Marquis de Goupillieres, Maître desRequêtes.
ordinaire de l'Hôtel du Roi , mort le 1. Avril 17. 7,
& de Dame Genevieve Marguerite Dazy ſa ſeconde
femme. M de Macqueline qui donne lieu à cet article
, eft frere puîne de Louis-François Lallemant ,
Comte de Leviguen , Maître des Requêtes ordinai
re de l'Hôtel du Roi depuis 1719. & Intendant de
Juſtice de la Généralité d'Alençon depuis 1726 ; de
Meffire Jacques Charles- Alexandre Lallemant,
Evêque de Séez , mort le 6. Avril 1740 ; de Michel-
Jofeph-Hiacin e Lallemant de Betz , Fermier géné .
tal des Fermes unies du Roi ; & d'Etienne - Charles-
Felix Lallemant de Nantouillet , auffi Fermier général
& Receveur général des finances de Soiffons.
La famille de Lallemant eft originaire de la Ville de
Châlons , en Champagne , où elle eſt connuë entre
les plus confidérables il y a plus de 200 ans . Elle
porte pour armes de gueules à un Lion d'or. Celle
de le Cocq , eft une des plus confidérables de Paris ,
par fon ancienneté , par les premiéres Charges de
la Robe qu'elle a poffedées , & par fes Alliances ,
comme onle peur voir dans la Généalogie qui s'en .
trouve inprimée fol. 104.du fecond volume de l'Hif
toire des Grands Officiers de la Couronne , & elle
porte pour armes d'azur à trois cocqs d'or , crêtés ,
barbés & onglés , de même pofés deux & un.
Le fe tiéme Octobre , Louis - Philippes de
Fontettes Seigneur du Boispreaux dans la forêt
de
2536 MERCURE DE FRANCE.
de Lihons en Normandie , fils de Charles de
Fontettes , Chevalier Seigneur de Vaumain dans le
Vexin-François, & de D. Anne- Louife de Boulainwilliers,
d'une Maiſon confidérable & par fon ancienneté
& par fes alliances , fut marié avec Dlle . de
Mauleon de Savaillan , fille de Jean Baptifte Gafton
de Mauleon , Seigneur de Savaillan & de D.
Marie Mydorge , foeur de M. Mydorge , Maitre
des Requêtes ordinaire du Roi ; M. de Fontettes du
Boispreaux , eft frere puîné de M. de Fontettes ,
Seigneur de Vaumen , marié depuis 1721 , avec
Dlle. Antoinette Magdeleine de Harville Palaiſeau ,
& il eft d'une Nobleffe originaire de Bourgogne
connue par fon ancienneté & fes alliances , & de
laquelle font encore Meffieurs de Vauroux & de
Themericourt, Elle porte pour armes , Faffé d'or &
d'azur de fix piéces. Pour la Maifon de Mauleon ,
elle eft également connue dans les Provinces de
Languedoc & de Gascogne, d'où elle est originaire.
ARRESTS NOTABLES.
ARREST
du
5 . Novembre , portant établiffement
d'une nouvelle Lotterie Royale , par
lequel il eft dit ce qui fuit..
Sur ce qui a été repréſenté au Roi , étant en fon
Confeil , qu'entre les différens moyens qui ont juf
qu'à préfent été employés pour procurer à Sa - Majefté
une partie des fonds néceffaires pour fubvenir
aux dépenses extraordinaires qu'Elle a été obligée
de faire , l'établiffement des Lotteries eft celui qui
a paru le plus du goût de fes Sujets , qu'ainfi , s'il
plaifoit à Sa Majefté d'en établir une nouvelle ,
dont
NOVEMBRE . 1743. - 2537
dont les Billets feroient payables , partie en argent
& partie en rentes fur les Aides & Gabelles au denier
quarante , fuivant le plan qui lui a été propofé ,
on auroit lieu d'en efperer le fuccès , d'autant que
fuivant ce plan , les propriétaires des Billets à qui
il ne fera point échu de lots , en retireront un avantage
dans le remboursement , tant de leursfonds en
argent , que de celui des capitaux de leurs contrats
de rentes , dans l'efpace de dix années ; à quoi voulant
pourvoir. Oui le rapport du fieur Orry,Confeiller
d'Etat ordinaire , & au Confeil Royal , Controleur
général des finances , S. M. a ordonné & ordonne
ce qui fuit.
:
15.
ART. I. Qu'il fera ouvert en fon Tréfor royal le
du préfent mois de Novembre ,, une Lotterie
dont le fond eft & demeurera fixé à la fomme de
quinze millions fix cent mille livres , & dans laquelle
des Sujets de Sa Majefté & les Etrangers pourront
également s'intéreffer .
ART . II . Elle fera compofée de vingt - quatre mille
Billets de fix cent cinquante livres chacun , payables
, fçavoir , trois cent cinquante livres en deniers.
comptans , en levant le Billet , & trois cent livres
en Contrats de rentes perpétuelles au denier qua
rante fur les Aides & Gabelles , après le tirage.
啤ART. III. Il y aura trois mille Lots en deniers
comptans , fçavoir , un de cent mille livres , un de
cinquante mille livres , deux de vingt - cinq mille
livres chacun , quatre de dix mille livres chacun
huit de cinq mille livres chacun , vingt- cinq de
trois mille livres chacun , foixante douze de deux
mille livres chacun , neuf cent cinquante- fept de
mille livres chacun , & dix- neuf cent trente de huit
cent livres chacun.
ART. IV . Ladite Lotterie fera tirée le 11. Férier
de l'année prochaine , en préfence & fous les
oldres
2538 MERCURE DE FRANCE.
ordres des fieurs Prévôt des Marchands & Echevins
de la ville de Paris , dans la grande fale de l'Hôtel
de ladite Ville , avec les formalités ordinaires .
ART. V. Les Billets feront délivrés au Public par
tous les Notaires du Châtelet de Paris , que Sa Majefté
a pour ce commis & commet.
•
ART . VI . Il fera formé deux cent, quarante regiftres
de cent Numéros chacun pour lefdits Billets
lefquels regiftres feront cottés & paraphés par ledit
fieur Prévôt des Marchands ou par l'un des
Echevins , pour être enfuite remplis par les Notaires
, des noms , mots ou devifes fous lefquels lefdits
Billets auront été levés : & feront lefdits registres
délivrés aux Notaires par le Garde duTréfor Royal
en exercice , auquel ils remettront chaque femaine
Jes fonds qu'ils auront reçus , dont il leur fera fourni
quittance par ledit Garde du Tréfor Royal , qui
s'en chargera en recette au profit de Sa Majefté ;
au moyen de quoi ne feront lefdits Notaires tenus
de rendre aucun compte de leur maniement , autrement
que par bref état auditGarde du TréforRoyal,
auquel lors dudit compte , ils remettront les regiftres
de leur recette , & retireront les Billets qui auront
été par eux délivrés .
ART. VII . Tous les Billets feront après le tirage ,
vifés par chacun des Notaires qui les auront fignés ,
& il fera fait meution fur iceux , du fort qui leur
fera échu.
ART. VIII . Les lots feront immédiatement après
le tirage , acquittés par ledit Garde du Tréfor Royal ,
en lui fourniffant pour le fecond payement de chacun
des Billets aufquels ils feront échus , trois cent
livres en contrats de rentes perpetuelles au denier
quarante fur les Aides & Gabelles .
ART. IX . Les Billets aufquels ne fera point échu
de lor , feront remboursés au Tréfor royal à ceux
qui
NOVEMBRE. 1743. 2539
qui en feront propriétaires , en dix années , à commencer
du premier Janvier prochain , à raiſon de
foixante- cinq livres par an pour chaque Billet , à
Peffet de quoi ils feront après le tirage rapportés
audit Garde du Tréfor Royal , pour être changés en
de nouveaux Billets divifés en dix coupons de foixante-
cinq livres chacun , en fourniffant pour le
deuxième payement de chacun defdits Billets , trois
cent livres en contrats de rentes perpétuelles au denier
quarante fur les Aides & Gabelles.
ART, X Pour l'exécution de l'article ci- deffus ;
il fera formé foixante- dix regiftres ou talons pour
Fefdits nouveaux Billets , de trois cent numéros chacun
, avec dix coupons à chacun , lefquels Billets &
Jeurs coupons , feront numérotés depuis & compris
numéro premier , jufques & compris numéro vingtun
mille, & fignés par le Commis au grand- comptant
dudit Tréfor Royal , pour être délivrés ainfi qu'il
vient d'être dit ; & du montant de la converfion defdits
premiers Billets dans les nouveaux , fera fait recette
& dépenfe pour advertatur feulement , dans
P'état au vrai & compte dudit Garde du Tréfor
Royal pour l'exercice de la préfente année .
ART. XI. Les Propriétaires des Billets de ladite
Lotterie feront tenus de recevoir les lots qui leur
font échus , ou les nouveaux Billets qui devront
teur être délivrés , dans le 15. Février 1745. au plus
tard , à peine de nullité defdits Billets , & fans après
ledit tems , pouvoir , fous quelque pretexte que ce
puiffe ere, en prétendre aucune valeur .
ART. XII . Pour parvenir au payement des trois
cent livres payables en contrats de rentes perpetuelles
au denier quarante fur les Aides & Gabelles
pour chacun defdits vingt - quatre mille Billets , il
par ledit Garde du Tréfor Royal en exercice ,
fait remboursement à ceux des propriétaires defdifera
tes
5
2540 MERCURE DE FRANCE .
tes rentes qui s'intérefferont en ladite Lotterie , jus
qu'à concurrence de la fomme de fept millions
deux cent mille livres des capitaux d'icelles , & ce
en affignations libellées fur le produit de ladite Loterie
, en lui fourniffant par ceux qui convertiront
ainfi leurs rentes , avec les groffes de leurs contrats
& leur quittance de remboursement , leurs titres
de propriété , & les mentions & décharges néceffaires
& ufitées dans tous les cas de rembourſement
les arrérages defquelles rentes cefferont & feront
rejettées des états de Sa Majefté , à compter du
premier Janvier prochain.
ART. XIII. Le remboursement fucceffif des Billets
aufquefs ne fera point échu de lot , fera fait anmuellement
par leGarde du Tréfor Royal en exerci
ce, chaque année , à commencer pour l'année prochaine
1744. au premier Janvier 1745. & ainfi d'année
en année jufqu'à parfait remboursement ; à l'ef
fet de quoi il fera par l'Adjudicataire général des
Fermes unies , & fur le prix de fon bail , remis au
Tréfor Royal le premier Janvier de chaque année ,
à commencer , comme dit eft , du premier Janvier
1745. la fomme de treize cent foixante - cinq mille
livres , pour être employée audit rembourlement
qui fera fait aux porteurs , des coupons de l'année
qui fera payable fur iceux , & fans autre formalité .
ART. XIV. Les recettes & dépenfes qui feront
faites par chacun defdits Gardes du Tréfor Royal
conformément au préfent Arrêt , feront en vertu
d'icelui , admifcs & paflées fans aucune difficulté ,
dans l'état au vrai & compte de chacun de leurs
exercices. Et pour l'exécution du préfent Arrêt ,
feront , fi befoin eft , toutes Lettres néceffaires expédiées
, &c.
>
On
On donnera deux Volumes du Mercure, le
meis prochain. Le fecond contiendra la Suite
de l'Ambaffade de la Porte Ottomane à la
Cour de France.
TABLE.
Pchrétien dans l'adverfité , Ode ,
IECES FUGITIVES. Les Confolations de
23311
Extrait de la Lettre écrite à Mrs de l'Académie des
Infcriptions & Belles Lettres , par le Cardinal
Quirini ,
Ode au Tems ,
2336
2346
2350
Lettre au fujet de la Chronologie & Topographie
du Bréviaire de Paris ,
L'Oiseau Misantrope , Fable ,
2370
Lettre fur la nouvelle Traduction de Virgile , par
l'Abbé Desfontaines ,
Le Voleur averti par un Dieu , Fable ,
2372
2392
2394
Arrêt du Parlement , rendu en fayeur de la Faculté
de Médecine de Paris , contre la Communauté
des Chirurgiens ,
Stances fur l'obfcurité de nos connoiffances , 2397
Réponse deM . Liger,fur les Elémens d'Euclide, 2399
Bouquet à Mad . *** le jour de fa Fête , 2403
Séance publique de l'Académie de Chirurgie , du
11. Juin dernier ,
Vers à Mad..... le jour de fa Fête ,
Le Guerrier Philofophe , en 2. volumes ,
Enigme & Logogryphe ,
2404
2436
2442
ibid
NOUVELLES LITTERAIRES , DES BEAUX- ARTS , &C.
Le vrai Syſtême de Newton , expofé & analyſé
avec
avec celui de Descartes , & c .
Nouvelle Edition des OEuvres de Rouſſeau ,
Traduction Poëtique des Pleaumes ,
2444
2451
2452
L'Incrédule au Jugement de Dieu , Poëme , 2454
Les Elémens de l'Education ,
L'Architecture des voutes ,
2456
ibid.
Le Paradis perdu de Milton , & le Paradis reconquis
,
Nouveau Voyage fait au Levant ,
Abbregé du Méchanifme univerfel ,
2457
ibid.
ibid.
La Religion Proteftante convaincuë de faux , 2458
Traité des Maladies de la Peau ,
Nouvelle Edition de l'Hiftoire de Lorraine ,
Catalogue de la Bibliothèque de M. Barré ,
Les Leçons de la Sageffe ,
ibid.
2459
2460
2461
2462
ibi '.
2463
Lettres édifiantes & curieufes , 26. Recueil ,
Le Livre de S. Auguftin ; de la Grace , & c .
Effai fur l'Hiftoire des Belles - Lettres ,
Recueil de Piéces prononcées dans l'Aſſemblée pu
blique de l'Académie de Montauban , 2464
Recueil de Piéces préfentées à l'Académie des Jeux
Floraux ,
- །
2465
Sujets de Prix pour l'Année 1744. de la même
Académie , 2467
Sujet de celui de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres pour l'année 1745. 2471
Affemblée de l'Académ . Royale des Sciences, 2473
Obfervation particuliere du Paffage de Mercure
faite par M. Lemonnier ,
ibid.
Extrait de Lettre fur la Société Littéraire d'Arras ,
Ouverture du Collége Royal ,
2474
2485
2486
Nouveaux Globes dédiés à Monſeigneur le Dau-
Estampes nouvelles ,
phin ,, 2487
Suc de Regliffe & de Guimauve blanc , 2489
Spécifique
2491
Spécifique pour la guériſon de la Goutte 2490 "
Air noté ,
Spectacles , Extrait de la Comédie du Combat Magtque
, repréfentée à l'Hôtel de Bourgogne, 2492
Nouvelle Piéce intitulée , les Vieillards rajeunis , repréfentée
à la Comédie Françoiſe 2500
Nouvelles Etrangeres , Turquie , Suede , & c. 250r
Mort des Pays Etrangers , 2517
France , nouvelles de la Cour , de Paris , & c . 2518
Promotion dans la Compagnie des Gendarmes
Bourgignons , & dans celle des Gendarmes de
Flandres ,
2519
2520 Retour des Princes de l'armée ,
M. de Maupeou , Premier Préfident , prête ferment
au Parlement , ibid.
M. de Maupeou le fils , Préfident du Parlement ,
commence à exercer les fonctions de cette
Charge ,
Ouverture du Parlement ,>
2523
ibid.
ibid.
Le Comte de la Riviere fait Commandeur de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis ,
Promotion dans les Compagnies des Chevau - Legers
Dauphins & de Berry ,
ibid.
ibid.
M. l'Abbé de Luffan nommé à l'Archevêché de
Bordeaux ,
Retour de la Reine , de Monfeigneur le Dauphin &
de Meldames de France à Versailles ,
Compliment fait à M. de Bernage , Prévôt des
Marchands ,
Concert Spirituel ,
Piéces repréſentées à la Cour ,
Morts , Naiffance & Mariages ,
Arrêt notable ,
2524
ibid.
2525
ibid.
2527
2538
Errata
Errata d'Octobre.
Age 22 50. ligne 30. plûtôt, ôtez ce mot. P. 2251 ,
1.
une , l. un. P. 2293. 1. 10. Naffeau , 1. Naſſau. P.
2297. l 4. du bas , fair, l. fáit . P 2298. l . 15. atirails ,
1. attirails. P. 2303. 1. 7. & 8. le M. l . M. ment ,
Parlement. P. 2307. 1. derniere , rouges , 1.. rouge.
P. 2308. 1. 4. bonne fortune , 1. bonnes fortunes. P,
2320. 1. 5. 12. - 22. .
Fautes à corriger dans ce Livre.
Page 2344. ligne 2. retours , lifez , retour . P.
2352.1 . 3. donr , 1. dont . P. 2365. 1. 19. void ,
1. voit . P. 2380. 1. 22. chiene , . chienne. P. 2387.
1. 2. & 3. du bas , s'apperceveroient l . s'appercevroient.
P. 2388. 1 derniére , nt , l. font. P. 2405.
1. 9. la , l. à la. Ibid. 1. 22 , abfolumenr , l. abfolument.
P. 2413. 1. 24. delayé , l . delayés . P. 2422. 1.
15. ci-devant , l. auparavant. P. 2427. 1.16 . ccpendant
, I. cependant . P. 2429. 1. 27. principale , l .
principal. P. 2435. I. 16. & 17. s'exécute , l . exécute.
P. 2448. l. 15. qu'y , l . qui . P. 2443. l. 16. gîte
I. gis. P. 2452. 1. 19. tout , l . tous . P. 2465. l . 6. ôtez
la virgule après donne aux . P. 2472. 1. s . du bas
vinex , l. vieux. P. 2478. 1. 25. Noizelle, l . Niozelles.
ibid. 1. 32. Niozelle , . Niozelles . P. 2481. 1. 2 .
F , I. L. P. 2483. 1. 29 plu , l. plus. Ibid. 1. 31. Arts ,
1. Art. Ibid. 1. 35. qui , l, que. P. 2492. l . 16. Tindaré
, . Tindare. P. 2509. 1. 2. l'Empereu ,. l'Empereur.
P. 2510.1. 4 par , l. pas. P. 2512 1. derniére ,
dégrés , l . dégré. P. 2513. 1. 12. Gilbraltar , l . Gibraltar.
Ibid. l . 16. Eſpagnols , 1. Eſpagnoles. P. 25 14.
1. 22. l'ataque , l. l'attaque.
La Chanson notée doit regarder la page
>
2497
MERCURE
DE FRANCE ,
1 1
DÉDIÉ AV ROI.
DECEMBR E. 1743 .
PREMIER VOLUME.
ACOLLIGIT
SPARGIT
Chés
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER ,
ruë S. Jacques.
La Veuve PISSOT , Quai de Conty ,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais .
M. DCC . XLIII
Avec Approbation & Privilege duR
A V.I S.
L'ADRESSE
'ADRESSE générale eft à Monfieur
au Mercure , vis-
MOREAU ,
à- vis la Comédie Françoife , à Paris. Ceux qui
pour leur commodité voudront remettre leurs
Paquets cachetés aux Libraires qui vendent le
Mercure , à Paris , peuvent fe fervir de cette
voye pourles faire tenir.
On prie très- inftamment , quand on adreſſe
des Lettres ou Paquets par la Pofte , d'avoir
foin d'en affranchir le Port , comme cela s'eft
toujours pratiqué , afin d'épargner , à nous le
déplaifir de les rebuter , & à ceux qui les
envoyent , celui , non -feulement de ne pas voir
paroître leurs Ouvrages , mais même de les
perdre
, s'ils n'en ont pas gardé de copie.
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les Particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure de France de lapremiere main ,
plus promptement , n'auront qu'à donner leurs
adreffes à M. Moreau , qui aura foin de faire
leurs Paquets fans perte de tems , & de les faire
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Meſſageries
qu'on lui indiquera.
PRIX XXX. SOLS.
MERCURE
DE FRANCE .
DÉDIÉ AU ROI.
DECEMBRE 1743 .
PIECES FUGITIVES ,
en Vers & en Profe.
ODE ,
Tirée du Pfeaume CXXXIX . Eripe me ,
Domine , ab homine malo , &c.
D
Ieu jufte , qui vois le fupplice
Dont je fens les vives horreurs ,
Du méchant détrui l'artifice ;
Détourne de moi fes fureurs ;
A chaque inftant fon coeur perfide
Médite un deffein homicide ,
Dont je dois craindre les effets ;
I. Vol
A ij De
2548 MERCURE DE FRANCE.
De ta main fûre & redoutable ,
Dans la trifteffe qui m'accable ,
Ma voix implore les bienfaits.
*****
Sa langue eft encor plus piquante
Que le dard malin du Serpent ;
Sa lévre , de rage écumante ,
Couvre le venin qu'il répand ;
Déja le trouble & l'épouvante
Ont faifi mon ame tremblante ;
Grand Dieu , diffipe ma langueur ;
Fais que ma foi , toujours fincére ,
Par une grace falutaire
Triomphe des coups du Pécheur.
炒菜
Ses maximes pernicieufes
Dans mille fentiers criminels
Tendoient des embuches trompeuſes ,
Pour m'éloigner des biens réels ;
Mais , du Tout- Puiffant la clémence ,
Pour dompter fa fiére arrogance ,
Me mit à couvert de fes traits ,
Et fous ce refpectable azile ,
Je regardai d'un oeil tranquile
Périr l'injufte & fes projets.
炒茶
Aux défirs malins de l'Impie ,
Seigneur ,
DECEMBRE. 1743. 2549
Seigneur , oppoſe ton fecours ;
Fais qu'il regarde fans envie
La paix dont tu combles mes jours ;
Que fa langue en vain me menace ;
Contre fon implacable audace
Sois ma défenſe & mon appui ;
Que fa fureur , toujours naiffante ,
Contre moi devienne impuiffante ,
Et ne retombe que fur lui.
Celui , qui dans la médiſance
Nourrit fes lâches fentimens ,
De la fouveraine Puiffance
Eprouvera les châtimens ;
Toûjours traverfé fur la Terre ,
Mille tourmens feront la guerre
A fon coeur en proye aux regrets ,
Jufqu'à ce qu'une flâme ardente ,
Fondant fur la tête tremblante ,
Venge le Ciel de fes forfaits .
***
Mais le Seigneur fera propice
A ceux qui , dans l'affliction ,
Auront embraffé la juftice ,
Malgré la perfécution ;
L'homme équitable , en fa préſence ,
Jouira de la récompenfe.
A iij Qu'on
2550 MERCURE DE FRANCE.
1
Qu'on goûte dans fes faintes Loix ;
Dans une éternelle mémoire ,
Le Jufte chantera la gloire
De fon Nom & de fes Exploits.
Brun Sie Catherine , à Toulon.
LETTRE de M. D. L. R. écrite au R.P.
M. TEXTE , Dominicain , Sous-Prieur
du Noviciat général de Paris. Suite du fujet
traité dans le Mercure du mois d'Avril
dernier pag. 627.
J
E fuis, M. R. P. un peu plus en état de
vous fatisfaire que je ne l'étois , en vous
addreffant ma derniére Lertre , au fujet de
la Chartreuse de Marſeille. Il eft cependant
vrai , que je n'ai pas encore reçû toutes les
inftructions, dont j'ai befoin,pour m'acquitter
pleinement de ce que je vous ai promis.
J'ai déja eû l'honneur de vous dire , que le
premier obftacle qui s'eft préfenté , eſt la
mort prématurée du V. Dom Léon Faviére ,
Prieur de cette Chartreufe , & vous jugerez
, M. R. P. par l'annonce que j'ajoute
ici , & que j'ai reçûë dans le tems , qu'en
perdant ce refpectable Pere , j'ai perdu de
plus d'une façon .
Le très-Vénérable Pere Dom Léon Faviére,
Prieur
DECEMBRE. 1743. 2551
P
Prieur de la Chartreuse de Marseille , Vifiteur
de la Province de Provence , Profez de
la Chartreuse de Ville Neuve , eft mort le
18. Janvier , âgé de cinquante- cinq ans. Il étoit
de la Ville de Bezançon , frere d'un Confeiller
au Parlement. L'Illuftre défunt avoit unſçavoir
& un mérite diftingué , & étoit l'ornement
defa Province : auffi a- t- il universellement été
regretté.
C'eft le R. P. Dom Paſcal le Tonnelier ,
Prieur de la Chartreufe de Paris , qui me
l'avoit fait connoître , & qui auroit été le
lien de notre correfpondance , s'ils euffent
vécu l'un & l'autre un peu plus long-tems .
Dom le Tonnelier revint du Chapitre Général
de l'année 1742. fort incommodé , &
on peut dire qu'il n'a prefque fait que languir
depuis. Enfin , par une Lettre écrite de
la Chartreufe le 29. Mars dernier , j'appris
en ces termes , la nouvelle affligeante , à laquelle
j'avois tout lieu de m'attendre.» Dom
» Prieur mourur hier , vers les quatre heu-
» res du foir, fans agonie, & de la mort des
Juftes , ayant toujours eu l'efprit préfent
jufqu'au dernier foupir. Il fera inhumé
» aujourd'hui , & c .
""
Vous fçavez , MR. P. quel digne Succeffeur
on lui a donné ; je n'ofe pas vous en
dire davantage , car j'ai grand intérêt de
conferver la bienveillance , dont il veut
A iiij bien
2552 MERCURE DE FRANCE.
bien m'honorer . Mais revenons à la Chartreufe
de Marfeille , qui eft devenuë mon
principal objet.
J'ai appris dans le tems , que Dom Léon
Faviére a été aufli dignement remplacé, dans
la Charge de Prieur de cette Maiſon , par
l'élection du V. P. Dom Michel Roujoux.
Je me fuis donné l'honneur de lui écrire , &
j'ai lieu d'attendre un bon fuccès de cette démarche
, pour l'accompliffement de notre
entrepriſe.
Cependant, M. R. P. il m'eft venu en penfée
, qu'en attendant les éclairciffemens que
j'ofe me promettre du côté de Marſeille , il
étoit très-à-propos de vous faire connoître
la Charu.eufe de Ville - Neuve d'Avignon
qui eft la Mere & la Fondatrice de celle de
Marſeille , comme parle l'Infcription que
vous fçavez : CARTUSIA VILLÆ NOVÆ
>
HANC MASSILIENSEM FUNDAVIT
ANNO. M. DC . XXXIII . L'Hiftoire de
l'une ne peut pas être féparée de celle de
l'antre .
Pour parvenir à cette connoiffance , je me
fuis addreffé à la perfonne du Pays , la plus
capable de me la procurer. Je viens de recevoir
fon Ouvrage , qui ce me femble , ne
nous laiffera rien à defirer fur ce fujet. Vous
en allez juger.
LETTRE
DECEMBRE . 1743. 2555
LETTRE de M. l'Abbé Soumille , Prêtre
, Bénéficier de l'Eglife Collégiale de
Ville-Neuve-lès- Avignon.
L
A Chartreufe de Ville -Neuve- lès- Avignon
, dont vous me demandez , Monfieur
, une defcription hiftorique , eft confiderée
avec raiſon , comme l'une des plus
diftinguées de l'Ordre.Si fesBâtimens ne font
pas auffi réguliers que ceux de plufieurs autres
Maifons,ce qui vient de ce que celle-ci a
été fondée & bâtie en deux differens tems ,
elle en eſt ſuffiſamment dédommagée par divers
autres avantages.
Sa fituation eft des plus gracieufes , foit
pour la vûë agréable , foit par fon expofition
, & par la falubrité de l'air ; foit enfin
par la beauté des promenades voifines . Elle
eft au Septentrion de la Ville , & la termine
de ce côté-là. Un grand mur de clôture ,
formant un circuit de plus de fept cent toifes
, renferme , outre les logemens nécefceffaires
pour plus de cent perfonnes , renferme
, dis-je , des vignes , des vergers , des
allées , des jardins fruitiers & potagers ,
des fontaines , des puits à bras & à roue , un
moulin à vent , un moulin à huile , & prefque
toutes les autres commodités. La proximité
de la Mer , qui n'eft environ qu'à
quatorze licuës dediſtance , du côté de Mar-
A v tigues ,
2554 MERCURE DE FRANCE.
tigues , facilite le tranfport du poiffon frais ,
& les métairies fourniffent abondamment
tout le refte. Je vous ferai , M. une deſcription
détaillée de chaque chofe , après avoir
parlé fuccintement de la premiére & de la
feconde fondation de cette Maiſon.
Pendant que les Papes fiégeoient à Avignon
, la plupart des Cardinaux , attachés à
cette Cour,bâtiffoient aux environs de cette
Ville , des Palais & des Maifons de Campagne
, les uns pour aller s'y délaffer , les autres
pour y réfider. Il refte encore plufieurs
de ces Edifices à Ville-Neuve. Le Cardinal
Etienne Aubert , Limoufin , Evêque d'Oftie
, & grand Pénitencier de l'Eglife , avoir
une affés belle Maifon dans le même Lieu ,
où eft aujourd'hui le Cloître fuperieur de la
Chartreufe. C'étoit d'abord une efpéce de
Grange , que ce Cardinal acquit par échange
de l'Abbé de S. André. Il y fit bâtir dans
la fuite un Palais , où il faifoit fa réfidence
ordinaire , n'étant encore que Cardinal , &
lors même qu'il fût Pape , il y paffoit unebonne
partie de l'année. On y voit encore
fa Chapelle,au bout du Réfectoire des Charreux
, & fon vrai Portrait , peint fur la muraille
, à côté de l'Autel , parfaitement bienconfervé.
Ce Réfectoire, d'environ 15. toifes
de longueur , fur 5. ou 6. de largeur ,
étoit la Sale Confiftoriale de ce Pape , qui
fût
DECEMBRE 1743. 2555
fût Innocent V I. C'eft un vaiffeau vafte ,
bien éclairé , avec un lambris en maniére
de voûte. Les Murailles font entièrement
couvertes de Peintures du même tems .
Le Cardinal Aubert avoit toujours été ,
comme il le dit lui-même dans la Bulle de
Fondation , fort attaché à l'Ordre des Chartreux
. Il avoit défiré d'en fonder une Maifon
, mais il étoit , dit-on , retenu par la
confidération de la grande abftinence de ces
Religieux , qui ne leur permet pas l'ufage
du gras , quand cet ufage devroit vifiblement
leur conferver la vie. Une efpece de
vifion arrivée à un S. Hermite du voifinage
, acheva de le déterminer. Voici en ſubftance
ce qu'on en lit dans les Archives de
laMaifon,& encore für unPlacardGothique,
qu'on voit auprès du Maufolée du Fondateur
, le tout cependant , fans autre autorité
qu'une longue & pieufe tradition .
4
Le Cardinal Aubert étant allé fe promener
à l'Hermitage voifin , qui n'eft pas nom
mé ; les Gens de fa fuite frapperent rudement
à la porte , fans que l'Hermite répondit
: enfin , au bruit des coups redoublés , fortant
comme d'un profond fommeil , il déclara
, après s'être un peu remis de fon extafe ,
qu'il venoit de voir un fpectacle terrible.
Une multitude d'Ames lui avoit parû tomber
en Enfer , comme une neige très- épaiffe
A vj
&
2556 MERCURE DE FRANCE.
& abondante , & quelques - unes dans le
Purgatoire ; & parmi le nombre de ces dernieres,
il n'en avoit vû que trois qui fuffent
montées au Ciel; fçavoir, celle d'un Evêque,
celle du Prieur de la Chartreuse , & celle
d'une veuve Romaine , défignant ces trois
Perfonnes par noms , & furnoms. Le Cardinal
voulant s'éclaircir de la vérité , écrivit
en diligence pour en être informé , & il
fe trouva que les trois Perfonnes défignées ,
étoient effectivement décedées le jour & à
l'heure, marqués par le S. Hermite.
Depuis ce tems-là , le Cardinal ne perdit
plus de vûë l'établiffement qu'il avoit projetté
, & ayant fuccedé peu de tems après
au Pape Clement VII . fous le nom d'Innocent
VI , cette fuprême Dignité , qui lui
donnoit , & plus de revenus , & plus d'autorité
, le mit en état d'exécuter fon premier
deffein.
L'Epoque de cette premiére Fondation eſt
le 2. Juin 1356. la quatrième année de fon
Pontificat. Dans fa Bulle , après s'être répandu
en louanges fur le S. Ordre des Chartreux
, il déclare qu'il fonde à perpetuité ,
fous le titre de S. Jean-Baptifte , un Prieur
douze Conventuels , deux Infirmiers , deux
Clercs ou Donnés , quatorze Convers , &
neufDomeftiques , ou Serviteurs , pour occuper
, dit- il , les Cellules qu'il a fait bâtir
auprès
DECEMBRE . 1743 .
25570
auprès de fon Palais à Ville- Neuve ; avec un
Eglife, unClocher , & c . Et c'eft le bas Cloître
d'aujourd'hui . Il leur donne des biens
fuffifans pour leur entretien , & leur permet
l'augmentation , ou diminution du nombre
de Religieux , felon l'état de leurs revenus
à venir .
Six ans après cette premiére Fondation
le Général & le Chapitre de l'Ordre , affemblés
à la grande Chartreufe , ayant déliberé
de changer le titre de S. Jean- Baptifte en celui
de Vallée de Bénédiction , ce changement
fût agréé & autorifé par une feconde Bulle
du Fondateur , du 4. Août 1362 .
Ce Pape , Fondateur , mourut à Avignon
le 12. Septembre fuivant . Il fût d'abord inhumé
dans l'Eglife de N. D. des Doms, qui
n'étoit alors que Cathédrale ; mais comme
on fçût dans la fuite , qu'il avoit ordonné
que fon Corps fut mis en terre dans le
Choeur de la Chartreufe de Ville-Neuve ,
fous la Pifcine, affés près du Maître-Autel ,
du côté de l'Epitre , il y fût transferé , &
placé dans un petit caveau , fuivant fon intention
. Il laiffa à cette Maifon fa Croix
ton Calice , fa Thiare , & tous les Ornemens
Pontificaux , dont une partie fubfifte
encore : il avoit fiégé neuf ans & près de neuf
mois , ayant été élu le 18. Decembre 1352 .
Après la mort d'Innocent VI. Etienne
Aubert
a558 MERCURE DE FRANCE.
Aubert , Cardinal Diacre , Evêque de Car
caffonne , fon petit neveu , qui ne fût jamais
facré , parce qu'il n'étoit que Clerc ,
mais qu'on appella toujours le Cardinal de
Carcaffonne , voulut feconder les pieufes
intentions du premier Fondateur , en aggrandiffant
la Chartreufe de Ville-Neuve .
Il choifit dans cette vûë l'emplacement du
Palais de fon Oncle , qu'un incendie avoit
réduit en cendres , & mettant la main à l'oeuvre
, il commença à faire bâtir , de l'agrément
du Général & du Chapitre , fe propofant
de fonder tout autant de places de Religieux
, qu'il y en avoit déja , à l'exception
de celle du Prieur . Il avoit déja employé
pour ces Bâtimens 1364 florins d'or, & trois
Groffes , lorfqu'il fût obligé d'accompagner
Urbain V. en Italie , où il mourut , laiffant
fon ouvrage imparfait.
Mais le Seigneur y pourvut abondamment.
Pierre Selva de Montirac , Cardinal de Pampélune
neveu du même Pape Innocent VI .
du côté de fa foeur , voulant remplir les pieufes
intentions de fon Coufin , & fuivre fa
propre inclination , reprit l'ouvrage compar
le Cardinal de Carcaffonne , &
le conduifit à fa perfection , en fondant comme
fon Oncle , douze Conventuels , deux
Infirmiers , deux Clercs ou Donnés , quatre
Convers , & neuf Domestiques ou Serviteurs.
mencé
Peu
DECEMBRE. 1743.
2559+ 1
Peu fatisfait d'avoir fait prefque tous les
frais d'un Edifice confiderable , qui eft le
haut-Cloître d'aujourd'hui , il affigna des
biens plus que fuffifans pour l'entretien des
nouveaux Religieux. Il leur donna des Maifons
qu'il poffedoit à Avignon ; un Hofpice
à Roquemaure , & trois mille trois cent
florins d'or, pour acquerir la Grange de Vallargues
, & fes dépendances ; leur céda d'autres
revenus en vin , en bled , & c. Il leur
remit auffi , de fon vivant , fix mille floins
d'or , pour acheter de nouvelles Terres ,r &
il inftitua cette Maifon héritiere du tiers de
tous fes biens . C'eft à ce prix que le Car dinal
de Pampelune voulut mériter le titre de
fecond Fondateur de la Vallée de Bénédiction.
Il lui laiffa auffi en mourant,une belle Croix ,
un Calice , deux grands Chandeliers , &
toutes fortes de riches Ornemens d'Eglife.Sa
mort arriva le 30. Mai 1385. Son Corps repofe
fous un Maufolée , érigé dans la Chapelle
de S. Bruno. La date de cette feconde
Fondation eft du trois Janvier 1372 .
le .
Voilà déja , M. en 1372. une Maifon de
25. Religieux de Choeur , fans compter
refte ; mais elle n'en devoit pas demeurer.
là. Le nouveau titre de Vallée de Bénédiction
étoit une préfage affùré de fon accroiffement..
En effet , plufieurs Cardinaux , & d'autres
per
2560 MERCURE DE FRANCE.
Perfonnes diftinguées, à l'exemple des pieux
Fondateurs , s'emprefferent de donner une
partie de leurs biens , pour augmenter le
Culte divin dans une Maifon , où entiérement
dégagés du monde , & de toutes fortes
d'affaires féculiéres , les Religieux ne s'occupent
uniquement que de celle du falut ,
pallantprefque toute leur vie dans une fainte
comtemplation , priant fans ceffe pour
leurs Fondateurs , Bienfaiteurs , & pour tous
les Fidéles .
On peut mettre au nombre des grands
Bienfaiteurs , le Cardinal Audouin Aubert
Limouſin, autre neveu d'Innocent VI . Evêque
fucceffivement de Paris , d'Auxerre , &
de Maguelonne , ou Montpellier , qui donna
des biens confiderables à cette Maiſon. Il
mourût le 10. Mai 1363. & fût inhumé dans
la Chapelle de S. Michel.
Le Cardinal Guy de Boulogne , du Titre de
Ste Cecile , qui fit la cérémonie de la Confécration
de l'Eglife , en préfence du Pape
Innocent V I. & de tout le facré Collége
eſt auſſi inhumé dans cette Eglife , après
avoir mérité le titre d'infigne Bienfaiteur . Il
mourût le 27. Novembre 1374.
Le Cardinal Jean de Neufchatel , Bourguignon
, du Titre des quatre SS . Couronnés ,
Evêque de Tulle , puis d'Oftic , repofe dans
le Choeur des Frères de la même Eglife. Il
déceda
DECEMBRE. 1743 .
2567
déceda le 4. Octobre 1398. après avoir comblé
la Chartreufe de fes dons.
Enfin , le Cardinal Jean de la Grange , du
Titre de S. Marcel , Evêque d'Amiens , fit
auffi à cette Maiſon des largeffes confiderables.
Il mourût à Avignon le 24. Avril
1402 .
C'eſt ainfi , M. que cette Chartreufe , recevant
en differens tems , de grands biens de
la liberalité des perfonnes pieuſes , a vû fucceffivement
augmenter le nombre de ſes fujets,
avec les revenus, en forte qu'elle eft aujourd'hui
prefque doublée de ce qu'elle étoit
en 1372. Il y a des cellules pour quarante
Religieux du Choeur,y compris le Prieur, &
quatre Officiers ; trente Convers , & autant
d'Ouvriers ou Domestiques , ce qui compofe
environ cent perfonnes. Elle ne le céde en
nombre qu'au Chef d'Ordre;la grande Chartreufe
, & bien peu d'autres Maiſons lui font
comparables à cet égard . Elle eft d'ailleurs
Maifon Profeffe , c'est-à-dire , qu'on y reçoit
des Novices , ce qui n'eft pas accordé à toutes
les Chartreufes .
Outre l'entretien de cette nombreuſe Famille
, celle de Ville-Neuve a fait de tous
tems , & fait encore aujourd'hui des Aumônes
confiderables ; car , en premier lieu , on
donne à tout Pauvre, qui fe préfente à la porte
, un fol avec un pain , & tous les jours à
midi ,
2562 MERCURE DE FRANCE.
midi, on diftribue de la foupe à plus de cent
perfonnes . On donne auffi à la même heure ,
une portion de pain à tous les préfens. On
ne la refuſe pas même à des perfonnes commodes
, de l'un & de l'autre fexe , qui paffant
alors par occafion , tendent quelquefois la
main au F. Portier , pour la recevoir , &
pour la donner enfuite à quelque Pauvre de
leur connoiffance .
En fecond lieu , à certains jours de la femaine
, un grand nombre de Familles , tant
de la Ville que des environs , viennent recevoir
une groffe portion de pain. Chacun
remet pour cela au F. Portier , une marque
de la Maiſon , écrite & numerotée ; & l'unique
moyen de recouvrer cette marque, pour
la repréfenter la femaine d'après , c'eft d'aller
la recevoir des mains du Curé de la Paroiffe
, le Dimanche à l'iffuë du Prône.
Les premiéres & les fecondes Aumônes ,
dont on vient de parler , ne font peut-être
pas les plus confiderables. Quantité de Familles
honteufes , aufquelles on épargne la
confufion de fe préfenter , reçoivent réguliérement
tous les mois , du bled pour leur
fubfiftance.
Les charités de cette Maifon ne fe bornent
pas toujours aux alimens néceffaires
pour la vie ; elles ont fouvent pour objet l'Education
de certains enfans de Famille , en
payant
DECEMBRE. 1743. 2563
payant leur penfion dans des Colléges .
On fe fouviendra long-tems, qu'en l'année
1709. lors du grand hyver , & de la difette
générale , caufée par la mortalité des bleds ,
laChartreufe deVille-Neuve donna de grandes
marques de fa charité pour les Pauvres.
Ceux de la Ville & des environs y venoient
en foule ; tout le monde étoit fecouru. On
voyoit , furtout, quantité de Familles entiéres
de la Ville d'Avignon , paffer réguliérement
tous les jours le Rhône , pour venir
recevoir des Chartreux une Aumône , qui les
faifoit fubfifter. C'étoit une efpéce de Proceffion
continuelle ; & ceux qui l'ont vû affûrent,
que depuis le lever du Soleil jufqu'au
foir , il fe prefentoit à la porte de la Chartreufe
plus de deux mille perfonnes. C'eſt ,
M. pour témoigner leur reconnoiffance , &
pour renouveller la mémoire de ce miracle
de charité , que les Confuls d'Avignon vinrent
à la Chartreufe , d'abord après la ceffation
de cette calamité, & qu'ils ont toujours
continué depuis d'y venir une fois l'année ,
autant pour remercier la Maiſon de ces anciennes
Aumônes , que pour reconnoître le
prix de celles qu'elle fait journellement aux
Pauvres de la même Ville.
Enfin , M. & cet article va vous intéreffer
particuliérement ; par un effet de la divine
Providence , & par la fage oeconomie des
Supé
2564 MERCURE DE FRANCE.
Superieurs de cette Maiſon , elle s'eft trouvée
en état , fans rien retrancher aux Religieux
, ni aux Pauvres , de fonder en l'année
1633 , la Chartreufe de Marſeille , dans
le Territoire de cette Ville , fous le titre de
Ste Magdeleine. C'eft fous le V. Dom Pacifi
que Demont , Toulouſain , Prieur de Ville-
Neuve , que fe fit cet Etabliſſement , dont
les fuites ont été fi heureuſes & fi confiderables
. On m'a dit que la feule nouvelle Eglife,
qu'on y a bâtie depuis , fous le fameux Dom
Jean - Baptifte Berger , alors Prieur à Ville-
Neuve , a coûté cinq cent millelivres .
Ce digne Superieur , dont vous avez parlé
avant moi , & que vous avez connu , avoit
été deux fois Prieur à Ville- Neuve , à Rome
& à Marſeille. Il étoit depuis devenu Procureur
Général de tout l'Ordre de S. Bruno .
C'eft en cette qualité , & pendant fon féjour
à Rome , qu'il follicita , & obtint la
confirmation des Statuts de l'Ordre. Vous
fçavez mieux que moi , M. que cet Ordre
fondé depuis 1084. quoique toujours eftimé
des Souverains Pontifs , n'étoit cependant
, pour ainsi dire , que toleré dans l'Eglife
, à caufe du Statut qui défend abfolument
l'ufage de la viande , même à l'extrémité.
Le Pape Clement XI . perfuadé enfin ,
par
les bonnes raifons de Dom Berger, confirma
tous les Statuts par une Bulle folemnelle
du
DECEMBRE. 1743. 2565
du 28. Mai 1688. la XII . année de fon Pontificat.
Dom Berger , comme vous pouvez le
fçavoir,mourut à Marſeille fimple Religieux
en l'année 1719. dans un âge fort avancé
généralement regretté de tous ceux qui le
connoiffoient.
Le R. P. Dom Martial Michelon , digne
Prieur actuel de cette Chartreufe , eft le
XLIX. depuis la premiére Fondation ; de ce
nombre , plufieurs ont été Prieurs de Chartreufe
; c'est-à-dire , Généraux de l'Ordre :
comine D. Jean Roffandal , trentiéme Général
en 1463. D. Antoine Deffieux xxx1 . Général
en 1473. D. Antoine de Charne xxx11 .
Général en 1481. D. Pierre Ruffi en 1495 .
D. Bruno d'Affrinones, dont il eft parlé dans
le Dictionnaire Hiftorique , comme de l'un
des plus fçavans Hommes de fon tems. Il
avoit été Chanoine de l'Eglife de Carpentras
, puis nommé Grand Vicaire ; mais il
quitta cet état,pour prendre l'habit de Chartreux
, en 1592. Deux ans après il fut fait
Prieur à Ville -Neuve , & en 1600. Général
de l'Ordre.
D. François de Simiane de Caſeneuve ,
Prieur de Ville -Neuve , en 1550. auffi diftingué
par fes vertus que par fa naiffance ,
fût tiré de fa folitude , pour être Evêque
d'Apt, en Provence. Il fût auffi digne Prélat
qu'il avoit été digne Chartreux ; il mourut
le 6. Mai 1594.
Après
2566 MERCURE DE FRANCE.
Après vous avoir entretenu , M. des Religieux
de cette Maifon , qui fe font diftingués
dans les Charges de l'Ordre & de l'Epifcopat
, je devrois naturellement vous parler
de ceux qui s'y font diftingués par leurs
vertus & par la régularité de leurs moeurs.
Vous ne doutez pas , qu'un genre de vie
auffi faint , ne produife quantité de faintes
morts ; & un Recueil Latin , que j'ai actuellement
fous les yeux , m'en fourniroit plufieurs
exemples édifiants , mais ce détail me
meneroit trop loin . Il me fuffira de dire en
deux mots, que les Chartreux , uniquement
attachés à leur propre fanctification , n'envifagent
celles de leurs Confreres morts , que
pour les imiter , & les Canonifations font
d'autant plus oppofées à l'Ordre des Chartreux
, qu'elle attirent une plus grande affluence
de monde , ce qui eft incompatible
avec l'efprit de retraite de ce Saint Ordre.
La fuitepour un autre Mercure,
ELEDECEMBRE.
1743 .
2566
ELEGIE faite par Mad, de Montegut
Maitreffe desfeux Floraux , lûë dans l'Affemblée
de la diftribution des Prix de cette
année.
V Erdoyant Sanctuaire , antique & fombre azile
Du repos , du filence & du fommeil tranquile ,
Bois charmant , par le fer jufqu'ici reſpecté ,
Vous tombez ; c'en eft fait ; l'Arrêt en eft porté.
Dans votre fein facré la Hache meurtriére,
Pour la premiére fois introduit la lumière ;
De les coups redoublés le rivage mugit ;
L'Echo , frappé d'horreur , en repére le bruit ,
Et retenant ſes flots , la Garonne étonnée ,
Pleure les agrémens dont vous l'aviez ornée.
Beaux Arbres , dont le faîte élevé dans les airs ,
Ofoit toucher la nuë & braver les éclairs ,
Une main facrilége ébranlant vos racines ,
Couvre les Champs au loin de vos vaſtes ruines ,
Les Citoyens aîlés , qui dans chaque Printems ,
Peuploient vos verds Rameaux de nouveaux Habi
tans ,
S'envolent éperdus : leurs Cohortes craintives ,
Eclatent , en fuyant , par des clameurs plaintives ;
Mais d'un aveugle inftinct fuivant les douces Loix,
Je les vois près de vous revenir mille fois.
Aleurs yeux effrayés , vos Tiges chancelantes ,
Contre
2568 MERCURE DE FRANCE .
Contre un acier cruel débiles , impuiffantes ,
Panchent leur tête altiére , & d'un effort bruyant ,
Rompent , & fur leurs Troncs roulent en gemif
fant.
Quel fracas ! quel débris ! hier la riante Aujore
Penfoit qu'à fes regards vous paroîtriez encore ,
Arbres infortunés . Ah ! vous y paroiffez
Sans vie & fans beauté, mutilés , terraflés.
Le tems , toujours jaloux des droits de fon empire ,
Irrité que les ans n'euffent pû vous détruire ,
Excite contre vous les Mortels aveuglés.
Que vous fert de compter des fiécles écoulés ?
Un jour vous voit périr ; vous rampez fur le fable ,
D'un cruel attentat image formidable.
Quels objets offrez -vous à mes yeux éplorés ,
Hauts chênes , vieux ormeaux , vainement révérés !
Je n'écouterai plus , fous votre épais feuillage ,
De fa foeur de Progné le tendre & vif ramage ,
Le murmure léger du Zéphire nouveau ›
Où le gazouillement d'un paiſible ruiffeau.
Sous vos berceaux obfcurs , dans vos routes cheries
,
Si propres à caufer de douces réveries ,
Aux écarts du génie abandonnant mes fens ,
Jamais je ne verrai les objets raviffans ,
Dont une illufion fubite & Poëtique
M'a fi fouvent tracé le tableau magnifique.
Dans ces charmans tranfports vous étiez à mes yeux
Le
DECEMBRE . 1743 .
2569
Le féjour fortuné des Nimphes & des Dieux :
J'y croyois voir les jeux des Folâtres Ménades ,
Les Danfes , les Concerts des Silvains , des Driades
;
Diane , raffemblant les Déeffes des Bois
Pourſuivre , terraffer une Biche aux abois.
Mais plus fouvent encore , écartant le menfonge ,
Et l'yvreffe agréable où ſon erreur nous plonge ,
La vérité venoit y frapper mes efprits .
Bois facré , fous votre ombre elle m'avoit appris
A juger fainement des biens de la fortune ,
A braver des foucis la préfence importune ,
A prifer la vertu fous des déhors obfcurs ,
A craindre les plaifirs & leurs fentiers peu furs.
Votre calme profond dans mon ame inquiette
Sçavoit infinuer une douceur fécrette ,
Inconnue aux Mortels , que le Monde a charmés ;
J'y venois oublier mille projets formés
Par l'aveugle défir d'une gloire frivole ,
Des fragiles Humains chére & trompeuſe Idole.
Chés vous je retrouvois mon eſprit & mon coeur ,
Qu'égare trop fouvent un éclat féducteur.
La Nature fans art , la fimplicité nuë ,
Ramenant ma raiſon , y délaffoient ma vuë :
Vous m'offriez le repos , ineftimable bien
Et le bonheur du Sage étoit alors le mien ,
>
Inutiles regrets ! .... Mais pourquoi de mes larmes
Wiens- je arrofer ici les débris de vos charmes ?
I. Vol. B Qu'est- ce
2570 MERCURE DE FRANCE.
Qu'eft- ce qui m'attendrit fur vos mouraus appas ?
Dois- je pleurer des maux que vous ne fentez past
Hélas ! en vous voyant , une amére triſteſſe ,
Par un fécret retour , me faifit & me preſſe.
Tout paffe , tout périt. Bien tôt , ainfi que vous ,
De l'implacable mort j'éprouverai les coups.
La pouffiere & l'oubli deviendront mon partage ;
Et s'il refte de moi quelque légére Image
Que l'amitiéfenfible ait pris foin de tracer ,
Le tems qui détruit tout , fçaura trop l'effacer.
EXTRAIT d'une Caufe Littéraire , plaidée
au Collège de LOUIS LE GRAND ,
le 22. Août 1743 .
D
E tous les Exercices Littéraires , qui
maintiennent le Collège de LOUIS
LE GRAND dans l'éclat où nous le
voyons depuis fi long-tems , les Plaidoyers
font , fans contredit , le plus propre à perfectionner
l'efprit & le goût de la jeune
Nobleffe , dont ce College eft en poffeffion
de cultiver la fleur & l'élite ; auffi cet Exercice
s'y fait tous les ans avec un fuccès qui
en juſtifie l'uſage ; ce font les deux Profeffeurs
de Rhétorique qui en font chargés
tour -à-tour. Le P. Dubandory fit plaider
aum . is d'Août dernier , la Caufe fuivante.
SUJET
143° *) / 1
SUJET.
» Callidore , citoyen , plein de zéle pour
» l'honneur de fa Patrie , avoit formé le
» Plan d'uue Académie qui perpétuar d'âge-
ور
>>
"
en-âge le goût de la belle Littérature ; il
» s'affocia quatre hommes de Lettre , qui
par la fupériorité de leurs talens , quoi-
» que fort differens les uns des autres , fembloient
réunir toutes les richeffes de l'efprit.
Ethéocle avoit reçû de la Nature une
imagination grande , vive , & fublime.
Caritophile , une fineffe & une délicateffe
d'efprit finguliéres. Evagoras avoit en partage
une mémoire vafte & enrichie de toutte
l'érudition Littéraire ; un goût fùr , & un
» jugement admirable faifoit le caractérè
» diftinctif de Crifolaus, auçun de ces méri
tes particuliers n'étoit entiérement dénué
des qualités de fes concurrens , mais elles
» n'étoient en lui que fubalternes , & la
» fienne n'étoit que médiocre dans eux.
» Callidore laiffe par fon teftament qua-
» tre préfens inégaux , pour être diftribués
» felon le dégré de mérite , que l'Acadénie
» elle-même , chargée de prononcer , ap-
» percevra dans chacun de ces talens ; les
» concurrens , à qui la modeftie & la pudeur
» ne permettoient pas de fe faire eux-mê-
» mes leurs Panégyriftes , fe choifirent des
Bij
Avo»
Avocats ; l'Académie nomma un Juge , &
» la Cauſe ſe plaida dans l'ordre fuivant.
Le premier difcours fut en faveur du génie
fublime ; fa fupériorité fur fes concurrens
eft fondée , dit le jeune Avocat , 1º . fur
Its grandes qualités qu'il ſuppoſe , 2 ° . fur les
grands effets qu'il produit.
Force , grandeur dans l'efprit , pour faifir
d'abord toute l'étendue de fon fujet ; richeffe
& vivacité d'imagination, pour tranfmettre
à l'expreffion tout fon feu , nobleffe
& fermeté dans le coeur , pour imprimer
à toutes les parties de fon ouvrage un
caractére d'héroïfme ; telles font les qualités
qui concourent à former un génie fublime.
L'Orateur établit fes preuves par un détail
plein de traits véritablement fublimes , &
dignes de fon fujet. Il demande d'abord
pourquoi la même matiére , traitée par des
efprits differens , devient ſtérile pour l'un ,
& fertile pour l'autre. Cette inégalité des
efprits ne vient pas , felon lui, dela diverfité
des objets qu'on fe propofe de traiter , mais
de la differente maniére de les enviſager ;
l'efprit médiocre s'arrête à la furface ; il n'eſt
donné qu'au génie fublime d'en diftinguer
les rapports , d'en fonder la profondeur , &
d'en embraffer toute l'étenduë , & c. Il ne
connoît , ni les efforts pénibles de la réflexion
, ni les lenteurs méthodiques de l'art
&
DECEMBRE . 1743 . 2573
& des régles , dont il abandonne le fecours à
ces efprits foibles & rampans , qui ne s'élevent
, pour ainfi parler , que par des refforts
multipliés ; maître de fon fujet , & fûr de
lui-même , il fe forte fans efforts à toute la
hauteur de fon objet , & comme les traces
de fes idées font vives & profondes , fes
penſées font nettes & diftinctes , & communiquent
à fes expreffions le jour & la chaleur
qui les rend brillantes & animées ; &
delà ces faillies heureufes , ces figures hardies
, ces peintures enflammées , qui ébranlent
l'auditeur & c ; le coeur dont le ftile
eft l'image , comme il eft l'ouvrage de l'efprit
, met dans le difcours une empreinte de
fa liberté & de fon élévation. Tandis que
Rome connut le prix des vertus mâles & héroïques
, elle vit fortir de fon fein , autant
de génies fublimes que de guerriers intrepi
des ; dès que fon courage s'énerva , fon -
prit s'affoiblit, &c.C'eft par cet exemple, enrichi
des réflexions les plus ingénieuſes , &
de la peinture la plus brillante , que finit
la premiere partie de ce difcours.
La feconde , qui contient les effets que
produit le fublime , étoit auffi riche & auffi
animée ; comme la fource du fublime eft
dans le coeur & dans l'efprit , c'eft fur l'efprit
& le coeur qu'il exerce fon empire ; il
maîtrife l'un par l'admiration , & entraîne
Bij l'autre
1574 MERCURE DE FRANCE.
l'autre par la force des mouvemens ; les autres
talens n'excitent que l'eftime ; l'admiration
eft le tribut que le fublime exige . Cette
admiration eft dans celui qui l'accorde , un
aveu de fon infériorité l'aveu eft humiliant
, mais l'impreffion eft faite ; l'ame eft
faifie , & on ne peut le refufer. Admiration
univerfelle qui réunit tous les efprits , &
épuiſe les idées de chaque auditeur. Les autres
talens ont leurs partisans un efprit fin
fourit à une penfée délicate ; un fçavant furanné
fe recrie aux rapsodies d'une vaste
mémoire ; un esprit ſec & géometrique applaudit
par poids & par méfure aux propofitions
d'un difcours economifé , mais le fublime
emporte tous les fuffrages , & c. Il mériteroit
pourtant moins l'admiration qu'il excite,
s'il n'avoit d'autre effet que de l'exciter
mais il parle au coeur ,
au coeur , & imprime aux paffons
ces dégrés de mouvement & d'activité,
néceffaires pour parvenir àfon but . Ici c'eſt
un trait lancé comme au hazard , qui va
frapper dans l'endroit fenfible l'ame appéfantie
; là , c'eft un exemple illuftre , qui ,
préfenté dans un jour frappant , allume toutà-
coup le feu de l'émulation . C'eft ainfi que
Demofthéne arma la Grecec ontre Philippe,
Roi de Macedoine ; l'éloquence de l'Orateur
fut un obftacle invincible aux armes
du Conquérant , & c . Il faudroit citer le
morceau
DECEMBRE . 1743 .
2575
morceau tout entier pour en faire connoître
la beauté , mais il eft difficile de trouver un
parallele plus ingénieux , & mieux foutenu,
que celui de Philippe & de Demofthéne , par
lequel finit le difcours en faveur du génie
fublime.
Celui qui parla pour l'efprit fin & délicat,
prétendit lui trouver des raifons de préference.
1 °. dans l'excellence de fa nature & de
Son principe ; 20. dans la douceur du plaiſir
qu'il procure. Il définit d'abord ce qu'on appelle
délicateffe ; c'eft , dit-il , une pénétration
naturelle & une fagacité d'efprit , qui
fçait démêler dans chaque objet les rapports
fes plus imperceptibles ; c'eft une certaine activité
qui parcourt en un moment l'efpace
qui fe trouve entre une caufe éloignée &tous
les effets; c'eft une vivacité de réflexion , qui
fe replie fur fes idées , les creufe , les appre
cie , les divife , & les combine ; c'eſt enfin
une fineffe de raifon , à qui rien n'échappe ,
qui ne peut fe trouver avec une imagination
vive & tumultueufe , parce qu'elle fuppofe
une affiette tranquille , néceffaire pour bien
juger , & incompatible avec un voifin auffi
incommode que l'eft l'imagination ; fineffe
de raifon, qui fçait fi bien pénétrer le caractére
des hommes , peindre leurs moeurs , &
développer les replis du coeur humain ; ce
n'eft pas qu'elle abandonne entiérement l'i-
Biiij magi2576
MERCURE DE FRANCE.
magination, mais dans le commerce moderé
qu'elle entretient avec elle ; elle ne choifit
que cette fleur d'images & d'expreffions ,
qui donnent de l'agrément aux idées les
plus abftraites ; ces graces tendres & naïves,
dont on fent mieux qu'on ne connoît le prix ;
& cet art inimitable de ne préfenter les objets
que fous le jour même où laNatureles aplacés;
vous le connoiffiez , cet art admirable, grand
rival de Phédre d'Efope; dites - nous Copifte
original des deux maîtres de l'Apologue où vous
puifiés ces graces toujours renaiſſantes, qui rendent
l'homme attentif aux leçons des animaux ;
qu'on m'intéreffe en mettant fur la fcéne desHéros
& des Dieux , je n'enfuis pas furpris ; mais
que par votre art enchanteur , la cigale & la
fourmi ? ayent balancé la réputation des Cinas
, des Pompées , & des Mithridates , c'eft-là
Le triomphe & le miracle de la délicateſſe.
La feconde partie commence par une peinture
riante des merveilles que la Nature met
en ufage pour le plaifir de l'homme. Elle
nous paroît charmante , non pas quand elle
Le préfente fous l'appareil formidable des
foudres & des éclairs ; alors elle n'offre
des beautés terribles , qui troublent & inquiétent
;mais veut- elle fixer nos regards par
un fpectacle qui la rende aimable ? tantôt elle
étaleà nosyeux une verdure émaillée de toutes les
couleursstantôt elle nous préfente le cristal mobile
que
d'un
DECEMBRE. 1743. 2577
d'un ruiffeau qui ne fuit , que pour donner aux
yeux le plaifir de le fuivre ; ici elle nous offre l'afre
dujour , non pas tel qu'il paroît, lors qu'élevé
au-deffus de nos têtes , il darde fur nous fes
rayons enflammés , mais tel qu'il fe montre , lors
que fa lumiére plus douce & plus délicate peint
fur la terre humide les aftres de la nuit qu'elle
vient de nous dérober ; là c'est une fleur quifort
d'un calice vermeil, & ne laiſſe qu'entrevoirfa
pourpre naiffante , &c.
La délicateffe fçait fe frayer une route
jufqu'à l'efprit & au coeur. Elle préfente un
trait fin & délié , qui étant hors de la portée
commune , fatte celui qui l'apperçoit
du plaifir de la pénétration , parce qu'il lui
faut prefque autant de délicateffe pour l'ap
percevoir, qu'il en a
en a fallu
pour le produire;
fouvent ce n'eft qu'un trait de fatyre, qui fe
cache par pudeur fous le voile de l'ironie ,
& vous laiffe le plaifir de le furprendre , &
l'efprit fin & délicat a fur fes concurrens l'avantage
de briller également & de plaire
dans les Ouvrages & dans les entretiens ;
les autres talens font déplacés dans les cercles
ordinaires , & c'eft-là fon Théatre ; il
fe plie à tous les goûts differens , connoît les
bienféances , anime la politeffe , & entretient
l'efprit de focieté , & c.
Le troifiéme difcours prononcé en fa
veur de la mémoire , la fait envifager , 1º .
B v comme
2578 MERCURE DE FRANCE.
comme le talent le plus univerfel , 2 ° . comme
le talent le plus d'ufage pour la Littérature
; le défenfeur de ce talent fait remarquer
d'abord l'injuftice de fes concurrens ,
qui ofent attaquer la mémoire , dont toute
leur gloire dépend , puifque c'eft elle qui
conferve , tranfinet & reproduit en quelque
forte les Ouvrages des Grands Hommes , &
leur affûre l'immortalité ; plus fidelle que le
marbre & l'airain , elle fçait rendre au Public
ce qui n'eft plus ; c'eft l'Hiftoire vivante
de l'Univers , & le Portrait animé de tous
les fiécles ; elle enchaîne & lie enfemble les
évenemens , & les rappelle tous à l'époque
qui les a vû naître ; c'eft dans cette vafte Bibliothèque
que fe trouvent placées dans leur
ordre , toutes les dépouilles du Monde Littéraire
, ancien & moderne ; fi l'on eft faifi
d'une religieufe frayeur à la vûë de ces monceaux
de Volumes multipliés à l'infini , qui
renferment l'Hiftoire des âges, quelle doit
être la furpriſe , lorſqu'on voit un homme
enrichi de tout ce qu'ils contiennent , rendre
un compte exact & fidéle de toutes les
productions de la Littérature;diftinguer chaque
objet,comme fi elle n'en avoit eû qu'un
feul Tréfors étrangers, il eft vrai , mais
qu'elle a fçû s'approprier , & qui font dèslors
une partie de fon propre fond , &c.
Pour ce qui concerne l'uſage de talent
comme
DECEMBRE. 1 743. 2579
&
comme il n'eft borné à rien , il fert pour
tous les gens d'étude , & donne aux fujets
les plus bornés , une efpéce d'immenfité ,
je ne fçais quelle abondance, qui contente &
raffafie l'efprit , &c. Un homme qui poffede
ce talent , a le mérite de tous les autres ;
c'eft l'Orateur & le Philofophe , le Poëte
& l'Hiftorien , le fage Légiflateur & le profond
Politique, qui parlent tour à tour; c'eft
l'homme de tous les tems , l'Oracle des converfations
, l'Interpréte des Langues étrangeres
, le Juge & l'Arbitre de toutes les
Controverfes Littéraires , &c. En finiffant
ce difcours , l'Orateur fuppofe qu'un Sçavant
des Pays du Nord , inftruit par la Renommée
de la gloire & des progrès de l'Académie
nouvelle , voulut confulter un de
fes Oracles fur un Paffage obfcur d'Hérodote.
Ethéocle, fuivant la liberté de fon génie
hardi , ofa rifquer fa conjecture , mais elle
fut bientôt démentie par un Paffage du même
Auteur , contradictoire à fon interprétation
. Caritophile mit en oeuvre la fineffe
de fon efprit , pour éluder la queftion , &
engagea Critolaus dans l'embarras dont il fe
délivroit. Celui-ci , plus fincére , avoüa fon
ignorance;l'aveu faifoit honneur à fa bonne
foi , mais celui de l'Académie étoit riſqué ;
Evagoras fe préfenta, & confrontant rapidement
toutes les interprétations des Sçavans
1
B vj
fur
1580 MERCURE DE FRANCE .
fur le Paffage en queftion , s'attira l'admiration
de l'Etranger, & diffipa fes doutes, & c.
Quelque vive que fût l'impreffion faite
par les trois premiers difcours , le défenfeur
du goût ne craignit point de difputer à fes
concurrens la préférence. Rien de plus rare,
dit-il , rien de plus précieux que le bon
goût ; deux titres qui lui parurent établir
fon droit , & qu'il développa dans un détail
dont le précis ne peut donner qu'une
idée bien au-deffous de fon prix.
Rien de plus commun que ce qu'on appelle
efprit. Ces fiécles infortunés qui ont
fervi d'époque à la décadence des Lettres
, ne manquoient ni de génies fublimes,
ni d'efprits délicats , ni de mémoires étenduës
; la Nature les produit fans efforts
mais les fiécles du bon goût lui coûtent , &
il faut qu'elle fe mette en frais pour les faire
éclore. Tel fut celui d'Augufte , mais il ne
fit que fe montrer. Le génie altier des Séneques
& des Lucains choifit le ftyle fuperbe
& gigantefque ; l'efprit fin & délicar
des Plines & des Mammertins dégénera en
Eloquence proprette & fleurie ; on reclama
pour le bon goût ; il fut exilé ; bien des fiécles
s'écoulerent ; celui de Louis LE GRAND
le remit en honneur.
Cicéron , Horace , Virgile , reparurent
encore ; ils parlerent François, & penferent
en
DECEMBRE. 1743 . 2581
en Romains. Ce fiécle a diſparû ; le goût
regne-t'il encore ? Il vit du moins dans
Critolaus.
Et qu'est-ce donc que ce goût ? Un fentiment
du vrai , que le foupçon du faux révolte
; une droiture de raifon , qui veut que
la penfée ne rende que fon objet , & le rende
tout entier ; une fageffe de critique qui
fçait retrancher jufques à des beautés ,quand
elles font déplacées ; la fcience des devoirs
& des bienféances , jointe à une fage oeconomie
, qui donne à chaque partie du dif
cours l'étendue & la force qui lui convient ,
& c. Il eft vrai qu'an goût fûr & judicieux
n'emporte avec foi ni le talent de l'imagina
tion , ni celui de la fineffe ; mais peut-on
goûter les beautés d'un Ouvrage , fans avoir
dans foi- même le germe & le principe qui
les a fait naître le goût ne fert même qu'à
étendre ces talens; il leur apprend à s'élever
& à defcendre , & leur affure le fuffrage
qu'on lui difpute . C'eft cet accord inimitable
du fublime & du gracieux , qui unic
dans Virgile le merveilleux d'Homere au
naturel de Théocrite ; on trouva dans lui
& le Chantre d'Achille , & le Berger de Sis
racufe ; on ne fçût lequel admirer davantage
,
mais l'un & l'autre fut admiré.
Si le goût eft un talent rare , on peut dire
qu'il eft également précieux ; néceffaire pour
les
2582 MERCURE DE FRANCE.
les autres talens, il les garantit des écarts ,&
les conduit à leur perfection ; fans lui qu'eſtce
que le fublime?une grandeur phantaftique
que méconnoît la raifon;que devient l'efprit
fin ? il fe perd dans un labyrinthe inexplica
ble de réflexions alambiquées ; que fait la
mémoire un étalage de richeffes étrangéres
, qui ne prouvent que l'indigence de
l'efprit ; de-là ces contagions Littéraires , qui
infectent tous les genres d'écrire. Les froideurs
de l'Elégie font fubftituées aux terreurs
tragiques; dans la Comédie, les Catons moralifent
fous l'habit des Scapins ; la critique
elle-même a befoin de la réforme qu'elle
veut établir. Il n'appartient qu'au goût de
corriger ces défauts;& où n'en trouve-t'il pas?
ici leLangage eft négligé, jufqu'à en être groffier,
là il eſt épuré jufqu'à en être précieux ;
c'est une pensée fimple , mais jufqu'à ramper ;
grande , mais jufqu'au faſte ; hardie , mais jufqu'à
la témérité ; exacte , mais juſqu'à la ſechereffe
forte , mais jufqu'à la dureté ; profonde
, mais jufqu'à l'obscurité : délicate , mais
jufqu'au rafinement , &c.
Qui peut donc contefter au bon goût l'avantage
fur fes concurrens ? ils l'ont pris
tant de fois pour leur Juge & pour leur Arbitre
; comment fe font-ils fes rivaux ? Doitil
craindre un jugement , dont il fera luimême
le mérite ? & c.
Le
DECEMBRE. 1743. 2583
prononcer , trouva Le Juge , chargé de
qu'il étoit difficile de marquer l'inégalité
entre des Caufes, dont l'éloquence des Orateurs
rendoit le droit prefque également
probable. Il reprit leurs raifons avec une
grace & une nobleffe , qui ne cedoit point à
la leur; après avoir examiné le fort & le foible
des preuves qu'on avoit mifes en ufage,
il compara les quatre talens Littéraires à
quatre caractéres formés pour le bonheur
de l'Etat Politique ; fuppofons , dit le Juge,
la conteftation entre un Législateur expérimenté
, qui affermit la Monarchie par des
Loix fages & invariables , un Héros intrépide
, qui l'illuftre & l'étend par fa valeur ;
un habile Négociant , qui l'enrichit par fon
commerce avec les Etrangers , & un homme
d'agrément & de fociété , qui y répand les
charmes & les douceurs de la vie par une
politeffe inaltérable .
Il n'eft perfonne qui ne donne , fans héfiter,
la préférence au Légiflateur; c'eft luiqui
affûre la conftitution fondamentale de l'Empire
le Héros aura le fecond rang , parce
qu'après fa forme , rien n'eft plus cher à un
Empire que fa gloire ; l'habile Négociant
paffera devant l'homme de Société & de pur
agrément . Le Légiflateur de l'Empire Litté
raire , c'eft l'homme de bon goût , le génie
fublime eft peint dans le Héros. La mémoire
qui
2584 MERCURE DE FRANCE.
qui entretient commerce avec la fçavante
Antiquité , eft figurée dans le Négociant ,
& l'homme d'agrément marque affés le rang
de l'efprit fin. L'inégalité de mérite , ainfi
marquée , annonce celle de la récompenſe .
L'homme de goût eft déclaré poffeffeur d'une
Maifon de Campagne, eftimée vingt mille
livres ; elle eft furtout eftimable par les
richeffes de l'Art , & le goût de l'Architecture.
Le génie fublime a pour fon partage
un Cabinet de Peinture , eftimé 15. mille
livres ; on y voit les Batailles d'Alexandre
& les plus grands fujets tracés par le pinceau
des plus grands Maîtres ; on donne à
Evagoras une Bibliothéque enrichie des plus
rares Manufcrits , eftimée 10. mille livres ;
l'efprit fin & délicat eft borné à une Voliére
, dont la valeur eft de fix mille livres.
Il n'eft pas
étonnant que l'homme de goût
ait eû la préférence ; on l'avoit trouvé dans
tous les difcours , & fes concurrens lui
étoient redevables des plus beaux traits
qu'ils employoient contre lui.CesPlaidoyers
furent écoutés avec une attention qui dût
flatter les jeunes Avocats qui les prononçoient.
Le Pere Dubaudory , en mettant le
goût au premier rang , marquoit , fans lé
vouloir, celui qu'il mérite dans la Littérature
; chacun de fes quatre difcours fut regardé
comme un modéle du talent dont il faifoit
Péloge i
DECEMBRE . 1743. 2585
l'éloge ; mais on peut dire que fi les trois
premiers font dignes des plus grands Maîtres
, le quatriéme eft furtout digne de lui.
Elévation de génie , fineffe d'efprit , des recherches
curieuſes , un ftyle pur, abondant,
ingénieux, & tout ce que l'Art le plus fin peut
ajoûter des richeſſes au naturel le plus heureux,
fe trouverent réunis dans cet Exercice,
LE LOUP ET LE MOUTON ,
·
FABLE.
M Effire Loup , un beau matin ,
Déja ſe mettoit en chemin ,
Pour s'en aller chercher fortune ;
Il trottoit le long d'un fentier ;
Un Mouton , du haut d'un grenier ,
Le vit , c'eft chofe peu commune ;
De fçavoir qui l'avoit mis là
N'eft pas ici fort néceffaire ;
Qui l'y porta , s'il y monta ,
Ne fert de rien en cette affaire.
Robin en lieu de fûreté
Ne rifquant rien d'être effronté ,
Lui dit , bon jour à votre Seigneurie ;
Avez vous bien paffé la nuit ?
Vous êtes matinal ; avez- vous appétit ?
2586 MERCURE DE FRANCE.
A votre phyfionomie
Vous faites fête d'un régal
De quelque gros & gras cheval ;
Car un Mouton , c'eft trop mince pitance ;
Que vous allez faire bombance !
Après avoir quelque tems badiné ,
Ou drolement turlupiné ,
Le Loup tout bouillant de colére ,
Dit à la bête Moutonnière :
Graces aux Dieux , un jour ſera
Qu'ici près dans ces pâturages
Vous viendrez paître les herbages ;
C'eft- là , Monfieur Thibault , c'eft-là
Que le Loup d'un Mouton pour lors déjeûnera ,
Et votre hardieffe payera
Cette infolence avec ufure .
Mais enfin c'eft trop m'arrêter ,
Lâche & chétive créature ,
Pour avoir ofé m'infulter
Suis le chien , le Berger , broute l'herbe nouvelle ;
Surtout ne tombe pas fous ma patte cruelle ,
Je veux apprendre par ta mort ,
Qu'un foible bravant un plus fort ,
A la vengeance en vain s'affûre qu'il échappe ,
Mais tôt ou tard on le ratrappe.
Par M. S *** de V ***.
LETTRE
DECEMBRE. 1743. 2587
325252525252-5252525252525252525252525252525252
LETTRE de M. D. L. R. écrite à M. le
Marquis de B. fur quelques Sujets
de Littérature.
V
Ous fçavez , Monfieur , qu'au mois de
Mars dernier, M. le Cardinal Quirini ,
Evêque de Brefcia & Bibliothécaire du Vatican
, fut nommé pour remplir dans l'Académie
Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , la place d'Académicien honoraire
Etranger , vacante par la mort de Dom Anfelme
Banduri , Bénédictin d'Italie ; mais
vous ignorez , fans doute , M. depuis votre
départ de Paris , que ce fçavant Cardinał
en a marqué fa reconnoiffance par une
Lettre Latine , qu'il a addreffée à tout le
Corps Académique , & dont voici le titre :
AD VIROS CLARISSIMOS in Regiam
Parifienfem Academiam Infcriptionum & Politiorum
Litterarum Adfcitos EPISTOLA ,
&c.CetteLettre eft digne & du grand Homme
qui l'écrit & de la célebre Académie à
qui elle eſt écrite. M. le Cardinal Quirini
m'a fait l'honneur de m'en envoyer un
Exemplaire , car la Lettre eft imprimée , &
vous jugerez , M. du mérite de cette Piéce
par l'Extrait que vous en verrez dans le Mercure
du mois paffé.
Vous
2588 MERCURE DE FRANCE.
Vous me faites l'honneur de me demander
fi on a fait quelque réponſe au fujet des
Antiquités de CORSEUIL en Bretagne ,
dont il eft parlé dans le Mercure du mois
de Juillet dernier. Vous ne pouviez pas ,
M. me faire cette demande plus à propos
car je viens de recevoir là-deffus une Lettre
d'un Sçavant du premier ordre , & particuliérement
fur ces matières. C'eſt M. le Préfident
Bouhier , de l'Académie Françoife .
Voici l'Extrait de fa Lettre , datée de Dijon
le 16. Septembre.
و د
» J'ai vu dans le Mercure de Juillet une
Infcription antique , trouvée à Corfeuil
» en Bretagne.. Celui qui vous l'a envoyée,
ignoroit , fans doute , qu'elle avoit déja
» parû , & plus correctement , dans le pre-
» mierTome de l'Hiftoire de l'Académie des
Infcriptions , en cette maniére.
"
D. M. S.
SILICIA NA
MGIDDE DO
MO AFFRIKA
EXIMIA PIETATE
FILIVM SE CVT A
HIC SITA EST
VIXIT AN LX V.
CN. IANVARI
*
VS FIL. POS VIT._
1
Ce
39
,, Ce qu'il y a de plus difficile à entendre
,, dans ce Monument , ce font ces mots
,, NAMGIDDE . Mais je foupçonne qu'ils
,, étoient autrement gravés fur la pierre .
,, & qu'on y lifoit N A. MGIR PE. c'eſt-à-
,, dire Nata Migirpa . C'étoit le nom d'une
Ville Epifcopale d'Affrique , comme vous
», pouvez le voir dans Ortelius , Diction.
Géographe , & dans la Géographie facrée
du P. Charles de S. Paul , pag. 42. Cette
maniére d'écrire en abregé vl . pour MI ,
étoit affés ordinaire dans les Infcriptions
Romaines. Il a été aifé à ceux qui ont
,, copié celle-ci , de s'y méprendre ; & peut-
,, être auffi que le trait qui s'élevoit au-
,, deffus du troifiéme jambage de la Lettre M
,, s'eft effacé par le temps . Il n'a pas été difficile
non plus de prendre les deux lettres
و د
و و
""
"
و د
و د
RP pour D D.
و و
A l'égard du refte, on l'entend aifément.
,, Domo pour Natione fe trouve fouvent
dans les Inferiptions ; dans celle-ci , par
,, exemple,du Recueil de Grutter , DXIX.S.
,, DOMO BATAvos . Les noms de Silicia , &
,, de Januarius , font auffi fort connus . De
,,fçavoir précisément qui étoient ceux dont
,, il s'agit ici , c'eſt ce qu'il eft impoffible
de découvrir, Ce fanuarius pouvoit être
,, un Soldat Romain , qui étoit en quartier
,, en Bretagne , & que fa Mere avoit voulu
,, fuivre. Peut-être auffi y avoit-il quelque
em❤
">
emploi , ou y exerçoit-il quelque profeffion.
C'eft tems perdu que de vouloir
le deviner , ni le tems auquel cette Inf-
», cription à été poſée. <<
و د
Après avoir répondu , Monfieur , à votre
demande , je veux en prévenir une autre,
que vous êtes en droit de me faire , fans
fortir du reffort de l'Antiquariat. C'eft au
fujet de la Lampe Antique que vous avez
vûë dernierement dans mon Cabinet , dont
la fingularité m'a paru mériter votre attention.
Il eft vrai que tous les Connoiffeurs
qui l'ont vûe , en ont fait cas ; c'eft auffi ce
qui m'a déterminé à la faire graver. J'ef
pere vous envoyer bientôt cette gravûre
, avec quelques recherches que j'ai faites
fur ce fujet , en attendant la décifion de
nos Maîtres.
Ce n'eft pas en vain, Mr, que vous m'avez
tant recommandé de vous donner des nouvelles
de la continuation du grandOuvrage,
intitulé Muſeum Florentinum , dont je ne
connoiffois encore que trois volumes,la premiére
fois que vous m'avez fait l'honneur
de m'en parler. Le premier Volume , ou
plûtôt les deux premiers Tomes, contenoient
toutes les Pierres gravées de ce fameux
Cabinet. Ils furent fuivis d'un autre
Volume, contenant toutes les Statuës . On a
donné des Extraits de ces trois Volumes
dans différens Mercures. Et depuis votre
1
départ
1745 •
départ de Paris , j'ai eu le plaifir de parcourir
deux autres grands Volumes de cet
Ouvrage , arrivés depuis peu de Florence.
Je vais , Mr , vous rendre un compte fommaire
de leur contenu , c'est-à-dire , renouveller
la fatisfaction que j'ai euë en les parcourant.
Voici d'abord le titre du premier
Volume.
MUSEUM FLORENTINUM exhibens
antiquaNumifmataMaximi moduli qua in Regio
Thefauro Magni Ducis Etruria adferbantur.
Francifco III. Duci Lotharingie & Barri,
Regi Hierufalem , Etruria Magno Duci Dedicatum
. Florentiæ Anno M. DCC . XL. Ex
Typographia Francifci Moucke. Ce premier
titre eft fuivi de celui -ci :
. ANTIQUA NUMISMATA aurea &
argentea praftantiora , & area Maximi moduli
qua in Regio Thefauro Magni Ducis Etru
ria adfervantur cum obfervationibus Francifci
GORII Publici Hiftoriarum Profefforis.
Florentiæ Anno M. DC C. XL. Ex Typogra
phia Francifci Moucke.
On trouve d'abord une Epitre dédicatoire
adreffée au Grand Duc d'aujourd'hui
FRANÇOIS de Lorraine , III . du nom , dans
laquelle, entr'autres loüanges , on lui donne
celle d'aimer les Lettres , les beaux Arts , &
de les protéger ; on cite même à cette occafion
le Cabinet de Médailles , de Pierres
gravées , & d'autres curiofités fçavantes, que
ce
2592 MERCURE DE FRANCE.
ce Prince poffedoit déja de fon propre fonds.
Cette Dédicace eft datée de Florence au
mois d'Octobre 1740.
Suit une affés longue Préface , mais qui
n'ennuye point , dans laquelle le fçavant M.
Antoine - François GORI donne toutes les
inftructions néceffaires , non- feulement au
fujet des deux Volumes dont il eft ici
queſtion , mais encore d'un troifiéme Volume
, qui doit les fuivre ; lefquels contiendront
enfemble tous les Médaillons du fameux
Tréfor de Médicis.
Il rend compte auffi dans cette Préface
des divers incidens qui font furvenus , &
qui ont retardé l'éxécution de la grande
entrepriſe du Muſeum Florentinum , ce qui
a mis une grande diſtance dans la publication
d'un Volume à l'autre. Il marque , en
particulier parmi ces incidens , la mort de
l'illuftre Sénateur Bonarota , Auteur du premier
Plan , & celle de M. Sebaftien Blanchius
, Garde du Cabinet de Medicis , ce qui
a même occafionné de former & de fuivre
un nouveau Plan , tel qu'on l'éxécute aujourd'hui,
9
Al'égard des trois Volumes des Médaillons
, dont il s'agit ici , la reconnoiffance
oblige M. Gori de déclarer qu'il a profité de
la capacité de M. Charles Frederic , fçavant
Anglois , qui durant ſon féjour à Florence
lui
DECEMBRE. 1743. 2593
lui avoit obligeamment communiqué toutes
fes remarques fur les Médailles . Il a encore
profité , dit- il , en lifant les Ouvrages du
célébre M. Vaillant, dont il a , du moins, tâché
d'imiter la brièveté.
Une reconnoiffance encore plus indifpenfable
eft celle qui eft due aux Séréniffimes
Princes FERDINAND I. & COSME III.
Grands Ducs de Tofcane , & à l'Eminentiffime
Cardinal LEOPOLD DE MEDICIS ,
grand Antiquaire , lefquels ont non -feulement
fait l'acquiſition des Médaillons qui
portent leur nom , Medicea , mais qui ont
employé le fçavoir des plus habiles gens de
leur tems , pour les expliquer , entr'autres,
le fameux Leonard - Auguſtin , le Cardinal
Henri Noris , & c.
M. Gori parle enfuite de l'ordre & de
l'arrangement des Médaillons. Leur fuite ,
felon lui , à l'égard des Romains , doit toûtjours
commencer à l'Empire d'Adrien , fous
lequel vivoient les meilleurs Artiſtes . C'eſt,
dit-il , à cette occafion que s'eft diftingué
de nos jours , dans une pareille fuite de Médaillons
, le Cardinal Alexandre Albani ,
qui en a fait enfuite préfent à la Bibliothéque
du Vatican. Il a déja paru un premier
Volume de cette fuite , avec les obfervations
de Rodulphinus Venetus , Sécrétaire de
fon Eminence , Membre diftingué de l'Aca-
1. Vol C démic
2594 MERCURE
DE FRANCE
.
*
démie des Etrufques de Cortonne .
Par la même occafion , M. Gori apprend
ici au Public , qu'un fçavant Bénédictin du
Mont-Caffin , qu'il nomme Clariffimus Auctor
P. D. Joannes Gualbertus Mazzolenius ,
Monachus Caffinenfis , étoit fur le point de
faire paroître fes Obfervations fur les Médaillons
du fameux Cabinet Pifani de Venife.
Sur la fin de la Préface , que j'abbrége ,
notre fçavant Auteur & Editeur revient
à fon troifiéme Volume des Médaillons, que
nous avons droit d'attendre avec quelque
impatience. Voici , Monfieur , comment il
s'en explique : Tertium volumen noftrum
quantocius fieri poterit in lucem proferendum
exhibebit obfervationes in reliqua numifmata ,
exordio facto ab Imperatore fept . fevero ufque
ad poftremos.
Au refte il foumet modeftement
tout fon
Quvrage au jugement des Sçavans , les
priant inftamment de lui faire part de leurs
remarques , & furtout des fautes qui peuvent
lui être échappées,dont il ne manquera
de profiter , & de les remercier . pas
L'Auteur finit fon Difcours préliminaire
par ces paroles également remarquables &
modeftes de Pline le Jeune ( L. 1. Epift. ad
Lupercum. ) Atque hac ego fic accipi volo ,
non tamquam adfecutum me effe credam , Jed
tam
DECEMBRE . 1743 .
1
2595
tamquam adfequi laboraverim , fortaſſe ' non
fruftra , fi modo curam tuam admoveris interim
iftis , mox his , que fequuntur.
On entre enfuite dans le grand travail
de M. Gori , qui eft précédé de ce Titre général
:
OBSERVATIONES in Numifmata antiqua
Aurea, Argentea , Ærea Max. Moduli
Mufci Florentini.
Je ne le fuivrai pas dans fes Obfervations ,
qui font précedées de l'expofition , de l'ordre
& de l'arrangement de tous les Médaillons
, tant Grecs que Romains.
Paffons au fecond Volume , qui porte le
même Titre général que le premier. Ce Titre
eft fuivi d'une efpece de Table du contenu
dans le premier Volume.
Le fecond contient , en cent vingt - une
Planches , tous les Médaillons de ce fameux
Cabinet, qui ont été gravés & deftinés pour
ces deux Volumes. Chaque Planche contient
trois Médaillons.
M. Gori , exact & modefte en tout , fait
obferver , qu'à l'égard des fix premiéres
Planches deſtinées pour les Médaillons d'or,
il n'y a eu aucune part , ayant été exécutées
avant qu'il eût entrepris ce travail . Il avertit
auffi que dans la cinquième de ces Planches
le beau Médaillon de Diocletien & de Maximien
, très- diftingué par fa rareté , & qui
a exercé la capacité du Cardinal Noris , &
Cij
d'au2596
MERCURE DE FRANCE.
d'autres fçavans Antiquaires , paroît pour
la premiere fois .
Au refte , Monfieur , rien n'eft au-deffus
de la gravûre employée dans ces deux derniers
Volumes du Muſeum Florentinum , tant
pour le fond du fujet , je veux dire les Médaillons
, que pour les ornemens , que l'on
a pour ainfi dire prodigués , d'après les deffeins
des meilleurs Maîtres , exécutés par
les burins les plus délicats.
A propos de gravûre , permettez - moi ,
Monfieur , de finir cette Lettre , deſtinée à
vous apprendre des Nouvelles Litteraires
d'un certain genre , en vous difant qu'on
vient enfin de graver le beau Portrait de
Dom Bernard de MONTFAUCON , le même
que vous avez vû l'année paffée expofé au
Salon du Louvre, peint par M. Geuflain, de
l'Académie de Peinture , & applaudi des
Connoiffeurs. Vous recevrez avec ma Lettre
, l'une des meilleures épreuves de la gravûre
en queſtion ; j'efpere que vous en ferez
content. J'ai quelque part à cette exé
cution , car vous fçavez , Monfieur , l'interêt
que je dois prendre à la mémoire de ce fçavant
Religieux . Les Vers qui font au bas
de l'Eſtampe font d'une bonne plume : mais
j'aurois préferé ceux que voici , qui me font
venus après coup , de la Province où vous
êtes actuellement.
Objet
DECEMBRE . 1743- 2597
Objet de fes fçavantes veilles ,
La belle Antiquité cachoit peu de merveilles ,
Qu'en vrai Lyncée il n'ait fçû voir ,
Et par un fort digne d'envie ,
L'or dont un grand Monarque honora fon fçavoir ;
que l'éclat Brille moins des vertus de fa vie.
Par M. FRIGOT .
Le Poëte a fait allufion , comme vous
voyez , à la Médaille d'or que l'Empereur
envoya au P. de Montfaucon avec une
Lettre , après avoir reçû fon grand Ouvrage
de l'Antiquité Expliquée , Médaille qu'il
tient à la main dans ce Portrait.
Je fuis avec refpect , Monfieur , &c.
A Paris le 1. Octobre 1743 . I.
P. S. Je reçois , Monfieur , dans ce mo
ment , la copie d'une Infcription antique
qu'on vient de m'envoyer d'Arles , où elle
a été trouvée , au rivage du Rhône , gravée
fur une efpéce de Marbre ou de Pierre
grifâtre , fort dure. Sa fingularité m'autorife
à vous en faire part. Elle n'eſt pas longue.
HIC JACET AMBIGUA
PIETAS ET PUDOR
No Me SOPHRONIUS.
Ce terme Ambigua mérite , ce me femble ,
la principale attention .
Ciij QUA2598
MERCURE DE FRANCE.
Si
QUATRAINS.
I vous voulez que j'aime encore ,
Rendez- moi l'âge des Amours ;
Au crépuscule de mes jours
Rejoignez , s'il le peut , l'Aurore.
*3*
Des beaux Lieux où le Dieu du vin
Avec l'Amour tient fon Empire ,
Le Tems , qui me prend par la main ,
M'avertit que je me retire.
***
Nous ne vivons que deux momens }
Qu'il en foit un pour la fageffe ;
Le plaifir & les agrémens
Sont faits pour la belle Jeuneffe.
**
Quoi ! pour toujours vous me fuyez ,
Tendreffe , illufion , folie ?
Dons du Ciel , qui me confoliez
Des amertumes de la vie?
****
On meurt deux fois , je le vois bien ;
Ceffer de plaire & d'être aimable ,
C'eft
DECEMBRE. 1743 . 2599
C'eft une mort infupportable ;
Ceffer de vivre ce n'eſt rien.
***
Ainfi je déplorois la perte
Des erreurs de mes premiers ans ,
Et mon ame aux defirs ouverte ,
Rappelloit fes enchantemens .
***
Du Ciel alors daignant deſcendre ;
L'Amitié vint à mon fecours ;
Elle étoit plus douce , auffi tendre,
Mais moins vive que les Amours .
Touché de fa beauté nouvelle ,
Et par fa lumiére éclairé ,
Je la fuivis , mais je pleurai
De ne pouvoir plus fuivre qu'elle .
C iiij EX2600
MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Bordeaux
, au fujet de la Statue Equeftre du
Roi , érigée dans cette Ville.
E vous avois promis , M. de vous informer
de tout ce qui fe pafferoit à l'occafion
du Monument que la Ville de Bordeaux
vient d'ériger à la gloire du Roi ,
dans une Place dont la fituation eft la plus
belle & la plus heureufe qui foit peut-être
dans l'Univers. Je m'acquitte avec plaifir
de ma promeffe. Voici en peu de mots tout
ce que j'ai vû fur ce fujet .
Le Vaiffeau qui portoit la Statue Equeftre
du Roi, arriva ici le 12. Juillet ; comme on
avoit eu des nouvelles de fon entrée dans la
riviére , on envoya dès le matin un petit
Bâtiment à la découverte.A peine le Vaiffeau
fût-il apperçû , que l'on fit trois décharges
de tous les canons de la Ville. A ce fignal ,
tout le peuple affemblé dans la Place Royale
& fur les Quais , fit éclatter fa joie par les
cris redoublés de VIVE LE ROI.
Auffi-tôt que la Statuë eût été tirée du
Vaiffeau, & dépofée dans la Place , la Garde
Bourgeoife prit les armes , & s'empara
de l'enceinte où elle étoit . Cette Garde étoit
compofée de cinquante hommes , commandés
jour & nuit par des Officiers , qui tenoient
DECEMBRE. 1743. 2601
noient table dans leur corps de garde .
Pendant que l'on travailloit à mettre la
Statue fur fon piédeſtal ,
* on conftruifoit
aufond de laPlace un Amphithéatre, capable
de contenir au moins 2000. perfonnes ; c'étoit
pour y placer les Dames & toutes les
perfonnes de diftinction . J'aurois ici bien
des chofes à vous dire fur la magnificence
des Dames , mais je me contenterai d'ajouter
, que cet Amphithéatre formait un coup
d'oeil admirable , & que ce fpectacle contribua
beaucoup à augmenter la folemnité de
la Fête.
Le 19. Août , jour deſtiné à la dédicace ,
il y eut un grand dîner à l'Hôtel de Ville ,
où Mrs du Parlement & des autres Cours ,
qui avoient été invités , fe rendirent ; &
fur les fix heures du foir , Mrs les Sous -Maire
& Jurats , en habits de cérémonie , fe mirent
en marche en cet ordre : M. Boucher ,
Intendant de la Province ; M. de Segur ,
Sous-Maire ; Mrs Defpence & d'Alefme , Jurats,
tirés du Corps de la Nobleſſe , Mrs du
Moulin & Bacalan , Jurats , tirés de l'Ordre
des Avocats ; Mrs Roche & Caftagne , Jurats,
tirés du Corps des Marchands ; & tous les
autres Officiers qui compofent le Corps de
Ville ; enfuite venoient les trompettes , les
* Marin , qui l'avoit fondue , avoit auffi conftruit
la charpente & les mouvemens qui ont ſervi à la monter
avec beaucoup de facilité.
Cv tim2602
MERCURE DE FRANCE.
timballes & autres inftrumens , dont le fon
étoit accompagné du bruit de toute l'artillerie
de la Ville & des Châteaux .
Le cérémonial qui s'obferve en pareille
occafion , confiſte à paffer trois fois devant
la Statue du Roi , & à la faluer à chaque fois
par une acclamation de VIVE LE ROI .
Après le premier falut , M. Boucher fit appeller
M. Lemoine , qui s'étoit placé ſur un
des dégrés de l'Amphithéatre, parmi les ſpectateurs.
Cet illuftre Magiftrat le complimenta
, & le loua de ce qu'il avoit donné à
ce Monument toute la reffemblance , la nobleffe
& la vivacité qui fembloient avoir animé
le bronze , & pour mettre le comble à
un éloge fi flatteur , il finit en l'embraffant ;
cet exemple fut fuivi par Mrs les Sous-Maîre
& Jurats , qui tous lui marquérent leur
fatisfaction & leur joye, en l'embraffant. Les
deux autres faluts qui reftoient à faire au
tour de la Statue , étant finis , tous ces Mrs
retournerent à l'Hôtel de Ville , avec le
même cortége , pour y dreffer un Procès-
Verbal de la cérémonie qu'ils venoient de
faire , & l'envoyer à la Cour .
A l'entrée de la nuit , il y eut une grande
illumination , fuivie d'un feu d'artifice ,
& d'un Bal dans l'Hôtel de Ville , où il y
avoit avec profufion toutes fortes de rafraîchiffemens
, & d'où l'on ne fortit que le lendemain
matin .
Le
DECEMBRE. 1743. 2603
"
>
Le 21. du même mois Mrs les Magiftrats
, qui avoient affifté à la cérémonie
ayant examiné le compte de toutes les dépenſes
qui avoient été faites , rendirent M.
Lemoine quitte de tous les engagemens
qu'il avoit contractés avec eux , & lui donnerent
pour gratification , la fomme de
trente mille livres ; ils ont porté la générofité
jufqu'à lui faire fervir une table, foir &
matin , pendant tout le tems qu'il a féjourné
dans cette Ville , & l'ont rembourfé de
tous les frais de fes voyages.
Je finis , M. en vous faiſant fçavoir qu'à
cette occafion le Roi a ennobli Mrs du
Moulin , Roche & Caftagne ; M. Bacalan
l'étoit déja par fa naiffance .
LES PLAISIRS DE BORDEAUX ,
CANTATILLE.
FAis briller nos Fêtes galantes ,
Hyver ; raffemble les Plaifirs
>
Raffemble les Graces errantes ;
Tes plus froids Aquilons feront de doux Zéphirs.
Venez, accourez à nos jeux
Accourez , brillante Jeuneffe ;
Les Divinités du Permeffe;
C_vi
Uniffent,
2604 MERCURE DE FRANCE .
Uniffent , pour vous rendre heureux ,
Avec la Danfe enchantereffe ,
Les fons les plus harmonieux .
CHOUR .
Venez , accourez à ncs Jeux ,
Accourez , brillante Jeuneffe.
Sous les aufpices de Louis ,
Les Plaiſirs en ces Lieux ont fondé leur Empire ;
Dans ce charmant féjour ils fe font établis ;
Heureux le Peuple qui refpire
Avec les Jeux , avec les Ris !
De l'Art le plus parfait ( a) nous tenons ton Image,
LOUIS ; nous te faifons librement notre cour ;
Et Neptune , deux fois le jour ,
A nos yeux vient te rendre hommage.
CHOUR.
Et Neptune , deux fois le jour ,
A nos yeux vient te rendre hommage.
Par M. le Coeur , à Bordeaux.
(a ) La Statuë Equeftre du Roi , c.
REDECEMBRE
. 1743. 2605
25asés és és és és és és ésés és és és -ès és as as as ás és és
RECEPTION de M. Servandoni dans
l'Ordre de CHRIS T. Extrait d'une Lettre
écrite de Sens le Novembre 1743 .
7.
E Dimanche 3. de ce mois ,M. l'Archevêque
de Sens conféra , en vertu d'un
Bref du Pape , dans fon Eglife Métropolitaine
, l'Ordre de CHRIST , qui eft l'Ordre
du Roi de Portugal , à M. Servandoni ,
Peintre & Architecte du Roi , & de fon
Académie Royale de Peinture & Sculpture,
avec les cérémonies , dont voici le détail .
M. Servandoni alla prendre chés eux
dans un caroffe de M. l'Archevêque , les
deux Chevaliers qui devoient lui fervir de
Parains, & ils fe rendirent enfemble à l'Archevêché.
En fortant de l'Archevêché , le Récipiendaire
entra dans le Choeur , précédé par le
Maître des Cérémonies, & accompagné des
deux Chevaliers , marchans à fes côtés , fçavoir
, M. de Bullion , Officier des Gardes du
Corps , & M. Boiffon , Capitaine au Régiment
de Bigorre , tous deux Chevaliers de
l'Ordre Militaire de S. Louis.
M. Servandoni alla fe mettre à genoux
au milieu du Choeur , à la place qui lui avoit
été préparée avec un carreau ; les Chevaliers
affiftans
2606 MERCURE DE FRANCE;
affiftans qui devoient le préfenter & fervir
de témoins , étoient affis à fes côtés , fur des
chaiſes à dos.
On commença la grande Meffe , qui fut
chantée en Mufique , & à l'Evangile , le
Récipiendaire mit fon épée nue à la main ,
la pointe haute , ce qu'il fit encore à l'Elévation
du très -faint Sacrement .
Après la Meffe , les deux Chevaliers affiftans
préfenterent M. Servandoni , au
pied du Trône Pontifical de M. l'Archevêque
, lequel étoit accompagné de fes Diacres
, Soudiacres , & de plufieurs autres affiftans
; deux Acolytes portoient deux Baffins
, dans l'un defquels étoient le Cordon
de l'Ordre , avec la Croix , & l'Ordre en
broderie ; & dans l'autre , l'épée que M.
l'Archevêque benit. Le Récipiendaire fe
mit à genoux fur un , un carreau , qui lui fut
préfenté par un Officier du Prélat , & fit fa
profeffion de foi , fuivant la formule prefcrite
par la Bulle du Pape Pie IV. & le
Serment , ayant les mains fur le S. Evangile
; l'Archevêque prit enfuite l'épée nuë ,
l'en toucha fur les deux épaules en forme
de croix , puis lui donna l'accolade , & enfin
lui paffa au col le Cordon & la Croix de
l'Ordre , qui avoient pareillement été benits
; l'un des Chevaliers lui attacha fur la
poitrine du côté du coeur , l'Ordre en broderie
;
DECEMBRE. 1743. 1607
derie , & l'autre lui ceignit fon épée , après
quoi l'Archevêque addreffa au nouveau
Chevalier le Difcours fuivant.
Il étoit jufte , Monfieur , qu'ayant reçû un
goût fupérieur des talens rares , vous les
confecraffiez à la gloire de celui de qui vient
tout don parfait : Il étoit jufte auffi que vous
occupant avec tant de fuccès pour la Décoration
de fes Temples , vous reçûffiez de fes Miniftres
, des marques de leur applaudiffement.
C'est ce qui vous procure de la part du S.
Siége , la Décoration dont nous venons de vous
revêtir en fon nom , & cela dans le Lieu même
au pied de cet Autel , qui fur vos déffeins
vient d'être orné d'une manière à éternifer votre
nom , en même -tems qu'elle confervera la
mémoire du zele que Dieu vous a infpiré pour
la Décoration de fon Temple.
S'il eft convenable à un Evêque , comme le
difoit S. Ambroife ( a ) , d'orner les Temples
du Seigneur , c'est pour lui un avantage de
trouver de ces hommes rares , qui , comme vous ,
fçavent preferire à la magnificence les fages
méfures de la convenance & du goût , & qui
joignent aux talens , des vertus , plus précieufes
que les talens mêmes , le défintereffement & la
générosité.
La fuperbe Eglife de S. Sulpice de Paris ,
ayant reçû fous votre conduite une variété ad-
(a ) L. 2. de Offic . c . 21.
mirable
2608 MERCURE DE FRANCE.
mirable de Décorations , qui répondent à la
magnificence de fa ſtructure , rend votre nom
célébre jufques dans Rome : cette Ville qui prime
toutes les autres en beautés antiques & modernes
, s'accoûtume à fe voir copier par votre
émulation ; fi elle a dû fe glorifier d'avoir
produit un Cavalier Bernin , la France fe
trouve heurenfe de s'être attaché en vous un
émule qui le fait renaître parmi nous.
L'éclat de cet Autel , où le marbre & l'or ont
été noblement employés , ajoute un nouveau dégré
à votre gloire c'eft auffi fur cet Autel même
, que nous offrirons au Seigneur nos voeux
pour vous , avec toute la ferveur que la reconnoiffance
peut infpirer. Nous prierons Dieu
de répandre fur vous fes graces , avec une abondance
qui réponde à la gloire de fon culte : contemplant
fous les foibles images de la magnificence
humaine , la richeſſe du Trône de Dieu ,
nous lui demanderons d'ajouter en vous, au goût
fublime des Décorations terreftres , la fainte
ambition de partager un jour la gloire du Ciel ,
&de participer à la fplendeur des Saints.
La cérémonie finit par la bénédiction folemnelle
que donna M. l'Archevêque , &
par un fplendide repas , dont il régala le
nouveau Chevalier , fa famille qu'il avoit
amenée avec lui , les Chevaliers qui l'avoient
accompagné dans cette cérémonie , & les Notables
du Chapitre & de la Ville , qui y
avoient affifté.
BOUDECEMBRE
. 1743. 2609
૨૬ ૨૫ ૨૨ } મ ટ ટ ટ રટ રટ રટ રટ રજ ૨૮૯૯૯૮૦
BOUQUET ,
Envoyé à Mad. Françoife- Henriette Guy de
Sicart , la veille de S. François,
TRIOLET S.
AUx approches de S François ,
Je fens redoubler ma mifére ;
Ma pauvre
Aux approches de S. François .
Je fçais bien ce je vous dois ,
Mais ne pouvant vous ſatisfaire ,
Aux approches de S. François ,
Je fens redoubler ma mifére.
Mufe eft aux abois ,
T
Entre vous & votre Patron
Je trouve un jufte parallele ;
J'entrevois bien plus que du nom
Entre vous & ce faint Patron ;
Vous lui reffemblez tout de bon ;
Vous en faites votre modéle ,
Entre , & c.
François brûloit de charité ;
Même fentiment vous anime ;
Plein de juftice & d'équité ,
François brûloit de charité ;
En
2610 MERCURE DE FRANCE RANCE..
En tous Lieux il fut réfpecté ,
Et qui vous connoît vous eſtime ,
François , & c.
François refpectoit fon prochain ;
Vous abhorrez la médifance ;
Je le repeterois en vain ,
François refpectoit fon prochain ;
Sa défenſe eſt en bonne main ;
Vous fçavez impoſer filence ;
François , &c .
François compatifſoit au mal ,
Et le mal d'autrui vous tourmente ;
Vous le fuivez à pas égal ;
François compatifſoit au mal .
Du moindre petit animal
La fouffrance vous épouvante ;
François , &c.
C'eft affés ; n'allons pas plus loin
J'ai marqué mon obéïſſance ;
Mon ftyle n'eft pas du bon coin ;
C'eft affés , n'allons pas plus loin ;
Quoique je m'applique avec foin ,
J'ai toujours befoin d'indulgence ;
C'eft , & c.
AVilleneuve-lès-Avignon ,le 3.Ottobre 1743 .
Le
DECEMBRE. * 1743 .
2611
L
ER . Pere Fleury , Jéfuite , déja connu
par le compliment qu'il fit au Roi le
jour de la Touffaints 1741. prononça à pareil
jour à Lunéville,devant le Roi de Pologne
, Duc de Lorraine , le Compliment qui
fuit , & avec le même fuccès.
» Ambitionner la gloire des Saints , c'eſt
» l'objet , Sire , je ne dis pas de l'inftruction
» des Miniftres qui vous annoncent l'Evangile
, mais plûtôt de leur admiration. "
و د »Tandisqued'autresSouverainsnepen-
» fent qu'à agrandir leurs Etats , des foins
»plus nobles & plus importans occupent
» Votre Majefté : c'eft d'étendre le Royau-
» me de Jefus -Chrift . Ils levent des trou-
» pes & érigent des trophées à la gloire du
» monde , & vous élevez des Sanctuaires à
» la piété , au zéle , à la charité ; vous cou-
» vrez les campagnes des étendards de iaFoi ;
» vous formez une légion d'hommes Apof-
» toliques , qui vont par vos ordres & fous
»votre protection , porter vos Tréfors &
>> ceux du Ciel.
» L'Hiftoire nous repréfente affés des
» Rois politiques , des Rois belliqueux ,
» des Rois conquérans ; mais un Roi Augufte
& en même- tems Religieux : un Roi "
» auffi
2612 MERCURE DE FRANCE.
» auffi magnanime qu'il eft débonnaire , un
» Roi le Pere & l'Apôtre de ſes ſujets , un
» Roi élevé & nourri dans les armes ; ha-
» bile dans l'art de la guerre , dont le régne
» n'eft pas le régne des batailles & des com-
» bats,du carnage & de la défolation , mais à
» l'exemple des Saints Rois de Juda , le régne
» de la Juſtice , le régne de la Clémence , le
» régne de la Religion. Voilà la merveille
» de notre fiécle , & l'étonnement de la
» postérité.
"
و د
و و
Après tout, Sire , votre zéle n'eſt que
» la jufte méfure de votre reconnoiffance, &
» certes, V. M. devoit- elle moins faire pour
» un Dieu fi magnifique à votre égard ?
» N'êtes-vous pas fpécialement l'oinct du
>> Seigneur & l'homme de fa droite ? N'eft-
» ce pas comme par la main , à travers des
périls & des travaux immenfes, qu'il vous
» a conduit au faîte de la gloire ? N'eft- ce
pas de vous , comme du Roi David , de qui
» le S. Efprit a dit : Vous l'avez formé , Sei-
» gneur , dans des jours de prédilection , &
>> ceint fon front d'un Diadême précieux ?
» Domine prævenifti eum in benedictionibus dul-
» cedinis tuæ ; pofuifti in capite ejusCoronam de
lapide pretiofo .
»
و د
" Sorti des plus grandes Maifons d'un
vafte Royaume , orné de toutes les graces
» de l'efprit & du corps , d'un coeur feloa
» le
DECEMBRE, 1743. 2613
le coeur de Dieu & des hommes ; deſtiné
»à en être les délices , vous n'étiez pas fait
» pour vous feul. Sans être né fur le Trône ,
ce qui eft l'effet du bonheur , deux fois
» vous y avez été apellé par le fuffrage d'une
» Nation qui n'y éléve que le mérite ; éprou-
» vé par tous les malheurs , pour apprendre
» à faire des heureux , affocié à la fortune
» d'un Roi Soldat & Héros , vous en avez
» pris la magnanimité , fans rien perdre de
» votre affabilité , in benedictionibus dulcedi
» nis tuæ.
" Ce n'eft pas tout ; uni à une épouse
» Augufte , fi digne du Trône , par la Majefté
avec laquelle elle en foutient la
»gloire ; enrichi d'une Princeffe , notre refpect
& notre amour , devenuë par le plus
» grand des Rois , la plus grande Reine de
» la terre ; Mere d'un Fils , le prodige de
" fon âge & l'efpérance de l'Europe : de
» Princeffes deftinées à orner les Trônes , &
Ȉ vous rendre le Pere de plufieurs peu-
» ples . Pofuifti in capite ejus Coronam.
"
» Dans quelle heureufe fituation contemplons
- nous aujourd'hui V. M ! Le
fpectacle eft digne des Anges & des hom-
>> mes ; au milieu d'une Cour , dont vous
»faites les délices des Courtifans, dont vous
» êtes le Roi , j'ai prefque ofé dire l'ami
» entouré de nobles & fidéles fujets , qui
;
» ont
2614 MERCURE DE FRANCE.
.»facrifié leur Patrie au bonheur de vous
» fuivre. Maître d'un peuple nouveau , qui
93
difpute le dévouement à l'ancien , & qui
»auroit prefque oublié fes premiers Souve-
» rains , fi votre bonté & votre magnificen-
» ce ne leur en retraçoit le fouvenir.
*
» Qu'il eft confolant pour la Religion
» de n'avoir point à flater le Trône , mais à
»en compter les vertus ! Qu'il eft confolant
»pour fes Miniftres , d'entendre les Villes
& les Campagnes s'écrier , qu'il régne des
»fiécles le Grand & le bon Roi , à qui nous
devons le falut & la vie!
» La protection du Dieu des Armées eft
»trop visiblement marquée fur votre Per-
»fonne facrée , pour borner là fes faveurs :
» il n'a pas mis le comble à vos deſtinées ;
» loin de
permettre que les Nations liguées ,
» & les Philiftins prévalent fur le peuple de
» Dieu , il affermira de plus en plus votre
empire ; il en étendra la gloire , il y ajou-
ود
39
tera. · •
» Mais à quoi penfois-je , de profaner
la fainteté de ce jour & de mon miniſtere ?
» les Titres , les Trônes , les Seeptres , Dieu
» les brife ; il s'en jouë comme le vent de la
pouffiére , ou plûtôt comme vous les dédaignez
tous les jours à nos yeux, en vous
» humiliant devant le Roi des Rois. Il vous
» réſerve donc , Sire , une gloire plus foli.
„
de ,
DECEMBRE. 1743. 2615
" de , plus durable , plus digne de vous ;
» une Couronne d'une pierre plus précieu-
»fe : Coronam de lapide pretiofo ; une place
» parmi les Cafimirs & les Stanislas , vos
» Protecteurs & vos Ayeux. Je vous la fou-
» haite , c.
ود
A M. de la Tour , de l'Académie Royale de
Peinture, pour le remercier de fon Portrait ,
dont il a fait préfent à l'Auteur,
DEE ta main,cher la Tour , j'ai reçû ton Portraits
Il t'offre à mes yeux trait pour trait .
Par les talens de Semidt en brille la gravûre ,
Et l'art de fon Burin égale la Peinture.
Rien de fi beau , de fi flatteur ;
De fon amitié , de fon zéle ,
Il a fçû te donner une preuve immortelle ;
Mais , quoique j'admire l'Auteur ,
Ton Portrait eft encor mieux gravé dans mon coeur.
Laffichard.
RE2616
MERCURE DE FRANCE.
REPONSE à la Question propofée dans le
Mercure de Juin dernier. Extrait d'une Lettre
écrite d'Avignon le 15.Septembre 1743 .
D
E toutes les Queſtions problématiques
qui ont parû dans le Mercure depuis
quelques années , il n'en eft aucune qui ait
plû davantage & qui ait fait naître plus de
difputes que celle dont il s'agit ici ; fes perfonnes
même les plus indifférentes ont pris
parti dans cette occafion ; les unes prétendent
que l'action de la Bergére qui couronne
l'un des Bergers , eft une marque de préference
qui ne fouffre point de replique.;
les autres foutiennent au contraire , que
celui dont elle a pris la couronne pour s'en
parer , doit être plus flatté que fon rival ;
l'une & l'autre opinion a des deffenfeurs
diftingués , ce qui doit faire plaifir à l'inventeur
de cette Queftion . Je vais tâcher
d'expliquer le langage muet de cette Scéne
pantomine , après avoir fait quelques obfervations,
qui me paroiffent indifpenfables.
1º - On doit d'abord fuppofer dans les deux
Bergers rivaux , une égalité approchante de
mérite perſonnel , & les mêmes empreffemens
pour cette Bergére , puifque l'explication
qu'ils demandent , feroit fans fondement
DECEMBRE. 1743. 2617.
ment entre deux fujets difproportionnés.
2°.On doit fuppofer auffi que cetteBergére
également fenfible à l'hommage de ces deux
Bergers , leur donne à tous deux des marques
fi reffemblantes de fon retour , que
jaloux reciproquement d'une tendreffe, qui
leur paroît fi bien partagée , il leur prend
envie de demander une explication qui décide
de leur fort.
3 °. Plus les Bergers font méritans l'un &
l'autre , & plus la Bergére doit être embarraffée
dans une déclaration qui ne peut flatter
l'un, fans défefperer l'autre, & où malgré
les plus belles apparences , elle peut fe
tromper aux dépens de fon propre bonheur.
Cette démarche eft délicate & il en doit couter
à fon coeur. Nous devons donc être affurés
que fi elle a des fentimens , comme nous
fommes en droit de le croire , bien loin d'infulter
par fes paroles ou par les actions au
malheur de celui qu'elle va congedier , elle
tâchera au contraire d'adoucir fa peine autant
qu'il dépendra d'elle , par des manieres
polies & honnêtes; elle ne peut raifonnablement
lui refufer cette confolation fans ingratitude
, puifqu'elle n'ignore pas l'amour
qu'il a pour elle , & que ce n'eft pas lui qui
la quitte , mais que c'eſt elle-même qui
va l'éloigner pour toujours .
4º. Enfin, nous ne devons
I. Vol.
pas croire
D
que
la
2618 MERCURE DE FRANCE.
la Bergére ira au rendez-vous , fans être déterminée
fur le choix qu'elle prétend faire .
Le tems qu'elle a pris pour y penfer,fuppofe
un examen bien refléchi de leurs qualités
perfonnelles , & nous ne devons pas penfer
que quelque frivole circonftance puiffe
caufer du changement dans un choix fi prémédité.
L'arrêt eft déja donné , & il ne fera
d'en faire la queſtion au rendez-vous que
lecture .
Après ces obfervations qui me paroiffent
convenir parfaitement au fujet , fuivons notre
Bergére jufqu'à l'endroit deftiné pour le
dénouement de la Piéce , & examinons-en
toutes les circonftances. Elle y arrive couronnée
de fleurs ; les deux Bergérs s'y étoient
déja rendus , l'un paré également d'une couronne
de fleurs & l'autre n'en ayant point.
Alors la Bergére , fans dire mot, met fa couronne
de fleurs fur la tête du Berger qui n'en
a point , & tout de fuite elle prend celle
de l'autre qu'elle met ſur ſa tête
parer.
› pour
s'en
Voila deux actions differentes , d'ou dépend
la folution du problême. La Bergére
donne à l'un & prend à l'autre : qui des deux
doit être plus flatté ? S'il faut s'en tenir au
proverbe , qu'il vaut mieux donner que recevoir,
la Queftion feroit décidée en faveur
du Berger couronné de la main de la BergéDECEMBRE.
1743. 2619
re ; mais cette maxime eft fufceptible d'une
exception, qu'il ne faut pas perdre de vie;
car ce qui fe trouve vrai d'homme à homme
ou d'homme à femme , n'eſt pas de même
quand il s'agit de femme à homme. Le donfuppofe
une vertu dans celui qui donne, &
ne fignifie rien dans celui qui reçoit , &
voila pourquoi il vaut mieux donner que
recevoir ; mais dans le cas de l'exception ,
les préfens d'une fille peuvent être équivoques
& fignifier la générofité ou l'amour,au
lieu que l'acceptation de ce qu'un Amant lui
préfente , difons plus , l'action de prendre
elle-même ce qu'il lui plaît fur fon Amant,
eft une marque d'amour qui ne fouffre point
d'équivoque , auffi l'a-t- on mis en proverbe :
Fille qui prend , fe donne ou fe vend. On ne
peut pas accufer notre Bergére de s'être vendue
en prenant la couronne du Berger ; la
chofe prife ainfi , n'eft pas d'une nature à
pouvoir l'en faire foupçonner ; mais elle
s'eft donnée en la prenant , parce que cette
couronne de fleurs , quoique de peu de valeur
en elle-même , eft cependant décifive
dans cette circonftance critique.
J'entends déja un murmure confus de voix ,
qui demandent toutes, pourquoi cette Bergére
a couronné un Berger auquel elle
veut donner l'exclufion ? La réponſe eft facile
; elle a voulu adoucir la peine d'un Amant
Dij plein
2620 MERCURE DE FRANCE .
plein de merite , qui feroit fans difgrace
s'il étoit fans rival : elle a dû même commencer
par-là , pour finir avec celui qui lui
tient le plus à coeur. Si elle eut débuté
uue décifion formelle & peu menagée , le
Berger malheureux fe fût peut-être retiré ,
fans attendre les marques d'eftime & de reconnoiffance
que la Bergére lui devoit .
par
Suivant cette opinion , tout s'explique fans
embarras ; la Bergére donne au Berger malheureux
tout ce qu'elle peut lui donner
dans cette occafion, pour lui marquer fon eftime
, & elle prend au Berger cheri tout ce
qu'elle peut lui prendre , pour l'affurer de la
fincerité de fon coeur , & lui témoigner le
plaifir qu'elle a de fe voir ornée d'une couronne
, qui eft l'ouvrage de fon bien-aimé.
Il n'en eft pas de même du ſentiment op
pofé , il reste toûjours quelque chofe qui
ne peut pas quadrer avec le refte . Changeons
la Théfe pour un moment, & voyons
fi j'accufe faux.
Suppofons donc que le Berger couronné
eft le Berger favori ; pourquoi la Bergere
après cette action importante & déciſive ,
va-t-elle s'amufer à décoeffer l'autre miferable
, qui n'eſt déja que trop à plaindre ,
par l'action qui vient de ſe paſſer à ſes yeux?
Veut- elle infulter à fon malheur ? Il y auroit
DECEMBRE. 1743. 2621
roit de la cruauté , & nous fuppofons une
Bergére qui a des fentimens . Elle veut , me
direz-vous , punir cet audacieux de s'être
couronné d'avance & fans fa participation.
Mais faites réfléxion , je vous prie , que
fi c'étoit dans un efprit de punition , elle
fe contenteroit de lui ôter la couronne , &
qu'elle ne la mettroit pas fur la tête. Convenez
donc avec moi , que la place que la Bergére
donne à cette couronne n'a point l'air
d'une punition , & qu'il n'y a point d'Amant
qui ne voulût être puni de la forte.
La plus forte objection , qu'on pourroit
me faire , feroit de dire qu'elle a couronné
le Berger favori , & qu'elle a pris la couronne
de l'autre , & s'en eft ornée pour lui
marquer fon eftime . Mais il me femble
que cette action feroit fufpecte au Berger
préferé , & qu'il auroit tout lieu de s'en
allarmer , puifqu'une fille qui veut être
uniquement à celui qu'elle a choifi , ne
doit rien garder entre fes mains de ce qui
peut appartenir à un autre. Cette couronne,
toute fanée qu'elle feroit par le tems,
pourroit dans bien des occafions rappeller
à cette Bergére un tendre fouvenir, qui feroit
tort à celui qui doit la poffeder fans,
reſerve.
Il n'en eft pas de même de la couronne
qu'elle a donnée ; on oublie aifément ce
Diij D iij
qu'on
2622 MERCURE DE FRANCE,
qu'on n'a plus occafion de voir , & cette
action n'a rien qui puiffe bleffer la délicateffe
du Berger heureux.
Enfin la décifion de cette Queftion appartient
plus particulierement aux Dames
qu'aux Hommes ; il s'agit de meſurer fur
leurs propres fentimens ceux d'une perfonne
de leur Sexe ; ainfi joignant l'expérience
à la fubtilité de l'efprit , elles ont
fur nous un double avantage , qui doit leur
en attribuer le jugement fans appel .
A Avignon le 15 Septembre 1743 .
$ 2525 25 2525252525 25
ODE fur cette vérité , que la Religion feule
peut corriger un jeune homme.
Toi , dont l'eſprit dixin anima les Cantiques ,
Cantiques au-deffus de nos expreffions ,
Remplis de vérités , marques très- autentiques
Des céleftes impreffions ;
Succeffeur de Saül , grand Roi , divin Poëte ,
Vainqueur de Goliath , David , Royal Prophéte ,
J'ofe , pour la premiere fois ,
Implorer ton fecours , que j'attens , que j'efpere ;
Touché de mon état , exauce ma prière ;
Montre -toi fenfible à ma voix.
XX
Le
DECEMBRE. 1743. 2613
Le Ciel, pour feconder ta haute deſtinée ,
Orna de mille dons ton efprit & ton coeur.
Ton ame de vertus ne fut pas moins ornée ;
Cependant un objet vainqueur ,
Trop ordinaire écueil , t'entraîna dans le crime ;
Mais auffi , connoiffant le périlleux abîme
Ou te menoit. ta paſſion ,
Tu revins . Ton retour mérita plus de gloire ,
Que ta chûte , à jamais célébre dans l'Hiftoire ,
Ne reçut de confufion .
Heureuſement inftruit par ton expérience ,
Combien l'Homme ici bas a de fragilité ;
Mais auffi convaincu qu'il tient en fa puiffance
De grands moyens de fermeté ,
Viens m'apprendre aujourd'hui l'efficace reméde ,
Què contre les erreurs un jeune Homme poffede.
Quel bonheur fera- ce pour moi ,
Si je puis deformais à ſa vertu me rendre !
Comme toi , mais hélas ! plufieurs fe laiffent prem
dre ;
Peu fe dégagent comme toi.
Que ne lis - je plutôt ces Ecrits admirables ,
Qui firent retentir les voûtes de Sion !
Sois mon guide , en lifant ces témoins véritables
De ta fainte converfion .
Diiij Ah !
2624 MERCURE DE FRANCE.
'Ah ! j'y trouve d'abord ce que je me propoſe.
De ton retour au bien j'y découvre la cauſe .
De quelle maniére , dis-tu ,
Un jeune homme peut- il quitter la voye folle ?
C'eft en fuivant , Seigneur , ta divine parole ,
Qu'il peut pratiquer la vertu.
Oui , la Loi du Seigneur , Loi qui feule eft fans
tache ,
Peut fans difficulté ſeule changer nos coeurs.
S'y peut - on attacher fans qu'elle nous détache
De nos dangereuses erreurs ?
Son témoignage eft vrai ; certain dans ſa promeffe,
Mais aux petits furtout il donne la fageffe.
Sa juftice brille en tous lieux.
Elle donne la joye au coeur qui la tévére.
Les préceptes de Dieu font remplis de lumière;
Ils éclairent nos foibles yeux .
Ne vante pas ici ton pouvoir , Raifon fiére
Tu n'en as , que foumiſe à ma Religion ;
Depuis qu'à ton printems tu perdis ta lumiére ,
Tu n'as été qu'illufion .
Les aveugles Payens , laiffés à ton empire ,
Fiers de quelques lueurs , furent , dans le délire , ´
Sujets à chaque paſſion .
Les Sages que tu fis autrefois dans la Gréce ,
N'eurent
DECEMBRE . 1743. 2625
N'eurent point la vertu de la vraie fageffe ;
Ils n'en porterent que le nom .
****
Parmi tes favoris , les fameux , les célébres ,
Efclaves de l'orgueil , & de la vanité ,
Se crurent clairvoyans au milieu des ténébres ,
Et riches dans la pauvreté.
Vous êtes dans l'erreur , Héros du Paganisme.
Il n'étoit refervé qu'au faint Chriſtianiſine
De rendre l'Homme vertueux .
Lui feul régle le coeur par fa faine morale ;
Il éclaire l'efprit d'une foi principale ;
Par lui l'Homme enfin eft heureux .
***
Je te vois , Auguſtin , dans une folle yvreffe ,
Courir avec fureur de plaifirs en plaifirs .
Emporté par le feu d'une ardente jeuneſſe ,
Tu vis au gré de tes défirs .
Grand Dieu , quel changement ! nouvel Ifraëlite ,
Le voilà de la Croix devenu Profélite ,
Et de l'Eglife le Docteur .
De l'un à l'autre objet quel different ſpectacle !
Mais quelle caufe peut produire ce miracle ?
Ainfi
La Grace & la Loi du Seigneur,
炒菜
que fur la Mer , affailli d'un orage ,
Un plaintifNautonnier , à deux doigts de la mort ,
Dv
1
Ne
2626 MERCURE DE FRANCE.
Ne voit pour tout remede, à fon prochain naufrage,
Que l'azile d'un heureux Port :
Ainfi qu'un Voyageur, dans une nuit obfcure ,
Marchant confufément , errant à l'aventure ,
Ne reprend fon chemin qu'au jour ,
De même le jeune Homme, enfoncé dans le vice ;
N'a d'efpoir , pour fortir d'un fi grand précipice ,
Que la Loi du vrai Dieu d'amour.
炒菜
Je me fuis égaré du chemin falutaire ,
Semblable à la Brebis qui quitte fon Paſteur.
Venez à mon fecours , Seigneur , Dieu débonnaire,
Et cherchez votre Serviteur.
Vous cherchez ici bas les Brebis égarées ,
Du Peuple d'Ifraël Ouailles féparées ;
Je connois encor votre voix.
Vous connoiffez auffi , tendre Paſteur , la mienne :
Je n'ai point oublié la Doctrine Chrétienne ,
Ni la vérité de vos Loix.
VIE
DECEM BRE . 1743. 2627
VIE DE CHARLES V. dit le Sage ,
Roi de France , écrite par Chriftine de Pifan
Dame qui vivoit de fon tems.
>
Ette vie de Charles V , qui n'avoit ja-
Cmais été publiée , eft la dernière & la
plus confidérable des Piéces , dont M. l'Abbé
Lebeuf a rempli fon troifiéme Tome ,
intitulé : Differtations fur l'Hiftoire Eccléfiaftique
& Civile de Paris , fuivies de plufieurs
éclairciffemens fur l'Hiftoire de France , dont
nous avons fait connoître les premiéres Piéces
dans nos Journaux de Mai dernier
page 963. & de Juin 2. vol . p. 1317.
Il ne faut pas s'attendre à trouver dans
l'Ouvrage de Chriftine de Pifan , une vie
écrite felon l'ordre des tems , ni un difcours
difpofé en forme d'Annales : cette Dame
n'entre point non plus dans le détail de toutes
les guerres que ce Roi foutînt ; elle ne
les touche qu'en général , renvoyant pour
le furplus aux Chroniques qui fe trouvoient
alors dans les Bibliothèques.
Son Ouvrage eft divife en trois Parties .
Dans la premiére , après avoir repréfenté ce
grand Roi dès le tems de fon enfance & de
fa jeuneffe , jufqu'à fon couronnement , on
fait un portrait de toutes fes vertus , une
D vj def
2628 MERCURE DE FRANCE.
defcription de fon régime de vivre , de fa
Cour , de fes Exercices journaliers , de fa
maniére d'aller à cheval , de l'état de la Cour
de la Reine , de la maniére dont ce Prince
faifoit exercer la Juftice on parle de fa
bonté & de ſa clémence , de fes largeffes ,
de fon amour pour la chafteté , pour la fobriété
, pour
, pour la vérité , de fes pratiques de
charité , de piété & de dévotion.
Nous nous contenterons de quelques
traits de ce premier Livre , afin qu'on puiffe
juger du ftyle & du langage de l'Auteur.
Cette Dame qui étoit née en Italie , & que
fon pere avoit amenée toute jeune en France
, forfqu'il y fut appellé par Charles V.
pour être l'un de fes Aftronomes , s'attacha
particuliérement à certaines circonſtances de
la vie de ce Prince , qui n'avoient pas été
remarquées par ceux qui avoient écrit
avant elle .
ל כ
»
Le Chapitre X V I. intitulé : Comment en
toutes chofes étoit bien reglé , commence ainfi :
» L'heure de fon des couchier à matin , eftoit
régléement comme de fix à fept heures .
Après le figne de croix , & comme très-
» dévot , rendant fes premiéres paroles à
» Dieu en aucunes Oraifons , avec fefdits
» ferviteurs , par bonne familiarité , ſe truf-
» floit ( a ) de paroles joyeuſes & honneſ-
( a ) fe divertiſſoit.
tes ,
DECEMBRE. 1743. 2629
» tes , par
fi
que
fa douceur , clémence "
donnoit hardiement & audace mefme aux
mendres , de hardiement deviſer à lui de
» leurs Truphes ( a ) & esbattemens , quel-
" ques fimples qu'ils fuffent , fe joüoit de
» leurs dis , & raifon leur tenoit.
"
Le XXIII. Chapitre , qui a pour titre :
De la vertu de juftice du Roi Charles , débute
en ces termes : « Il aimoit fi fort la Juftice,
» que fi hardi ne fut , ne tant grand Prince
»cn fon Royaume , qui extorfions ofaft
»faire à homme, tant fuft petit. Un Cheva-
» lier de fa Cour, ayant donné une buffe (b)
à un Sergent , faifant fon Office , on euft
» grand peine à obtenir du Roi , que ce Che-
» valier ne encouruft la Loy ès rigueurs de
» Juſtice , qui eft en tel cas couppé le poing ;
» & jamais depuis ne fut en grace devant
» lui . Item , à ´un Juif , femblablement fift
» droit d'un tort & extorfion , qu'un Chref-
» tien lui avoit faite , & fut de lui avoir
» donné un fauls gage pour bon . Et volt le
Roy , que la fimplece du Juif fuft vain-
» quereffe de la malice du Chreftien .
">
Dans le Chapitre XXXIII . fur la dévotion
de ce Roi , & les fréquentes viſites
qu'il faifoit à la Sainte Chapelle : on lit , que
de fa propre main , le jour du grand Vendredi,
au peuple monftroit la vraye Croix. Chriſtine
( a ) Jeux. ( b ) unfoufflet.
s'étend
2630 MERCURE DE FRANCE.
s'étend fort en cet endroit , au fujet de la
diſpute qui s'éleva alors parmi les Théologiens
, file Sang que l'on confervoit de N.
S. J. C. dans le Tréfor de la même Sainte
Chapelle , étoit vraiment du Sang de fon
Corps.
Les Notes , qui ont rélation à cette premiére
partie , & que M. l'Abbé Lebeuf a
placées à la fin de l'Ouvrage , font fur le dégré
de connoiffance , que Charles V. eut de
la Langue Latine , où il fait voir , contre le
fentiment de Gaguin , de du Boulay , & de
l'Abbé de Choify , que ce Prince avoit fait
de bonnes Etudes , & goûtoit fort le bon
Latin. Une autre Note eft fur la prise du
Roi Jean , Pere de Charles V. à la bataille
de Poitiers , à l'occaſion de quoi , l'Auteur
publie une Lettre du Pape Innocent VI .
qu'il a tirée d'un Manufcrit de Notre-Dame
de Paris,lequel eft de ce tems-là,& des fragmens
d'un Manufcrit de l'Abbaye de Pontigny
, qui eft auffi du même tems.
La troifiéme Note eft fur les principaux
Confeillers de Charles V. Il juftifie à cette
occafion la mémoire de Philippe de Maizićres
, qui l'avoit été contre les calomnies de
Jean Petit , & contre ce qui eft échappé au
Sieur le Laboureur dans fa traduction de la
vie de Charles V I. écrite en Latin par um
< Moine de S. Denis, qui vivoit alors. La Note:
fuiDECEMBRE.
1743. 2631
pas
fuivante concerne Thomas de Pifan , pere
de Chriftine , qu'un Auteur du même tems
déclare n'avoir été fi habile Aftrologue ,
qu'on le croyoit communément alors , &
qui, fe mêlant de prédire le beau & le mauvais
tems , rencontroit fouvent très-mal.
Dans la cinquiéme Note l'Auteur fait voir
que c'étoit le Bréviaire de Paris , que Charles
V. recitoit , & il répéte à cette occafion ,
ce qu'on trouve dans le petit Livre de M.
Joly , de Breviario & Miffali Dioecefanis
que ce ne fut qu'en 1610. que Charles de
Balzac , Tréforier de la Sainte Chapelle du
Palais, y fit quitter les Livres de Paris, pour
en prendre d'autres.
>
3
La fixiéme Note eft à l'occafion des
Châteaux que Charles V. fit rebâtir , & fur
le grand nombre de fes Officiers. Montargis
eft le premier Château qui y eft nommé.
C'eft fur une des cheminées de ce Château
qu'eft repréfenté le combat d'un chien
contre le meurtrier de fon Maître , de laquelle
il eft parlé dans le Mercure du mois
de Novembre 1734. Le Château de Creil ,
eft nommé le fecond. Le Cardinal d'Amiens
avoit donné à Charles V. quelque édifice en
ce Lieu. Vincennes & Beauté , fitués proche
Nogent-fur-Marne , font très-connus dans
l'Hiftoire de Charles V. M. Lebeuf fait remarquer
, que c'eft la Tour de Beauté qu'on
doit
2632 MERCURE DE FRANCE.
doit reconnoître dans une miniature de M.
Mellier , Maire de Nantes , & non pas celle
de Montlhéri , comme l'a crû Dom Bernard
de Montfaucon , dans fes Monumens de la
Monarchie. Plaifance étoit aufli un des Châteaux
de Charles V. fitué fur le territoire
de Nogent-fur-Marne. M. l'Abbé Lebeuf
promet d'en parler plus au long dans ſaDefcription
du Diocèſe de Paris.
Il dit ici en paffant un mot du Château
de Mouzon , & de l'acquifition du Comté
d'Auxerre , faite par le même Prince . Il eſt
attefté par Philippe de Maizières , que Charles
V. avoit un très-grand nombre d'Officiers
, & c'eft fur quoi ce Seigneur confeilloit
à Charles VI. de faire des retranchemens
, ou d'en choifir de très - difcrets , &
qui ne divulguaffent pas les fecrets de la
Cour à la Porte Baudoyer , & de-là à tout
Paris , comme cela étoit facile , loríque
Charles V. faifoit fa réfidence à l'Hôtel de
S. Paul.
>
La Note fuivante contient des traits curieux
. Philippe de Maizières , par exemple
n'approuvoit pas que Charles V. fe donnât
la peine de figner de fa propre main toutes
fes Lettres , Chartes & Diplomes. Ce même
Confeiller avoit auffi porté ce Prince à faire
changer en Parlement la coutume de refufer
le Sacrement de Pénitence aux criminels
condamnés
DECEMBRE. 1743 . 2633
condamnés à mort , mais cette propofition
fût remife à un autre tems.
La huitiéme Note roûle fur les champs
de bataille , qui avoient encore lieu. L'Auteur
rapporte ici le témoignage de Jean de
Guife , Abbé de S. Vincent de Laon , dont
la Chronique n'a point encore été imprimée :
mais des morceaux encore plus intéreffants,
font , la Lettre de Florimond de Leſpare au
Roi de Chypre , & la Réponſe de ce Prince
à ce Gentilhomme du Cotentin .
Par la neuviéme Note M. l'Abbé L. met
fes lecteurs au fait de la maniere dont le
Roi Jean , & Charles V. agiffoient envers
les médifans , qui fe trouvoient à la Cour.
Dans la dixième on voit la guerre qui
fût faite par plufieurs Puiffances au ridicule
ufage de ces tems- là , de porter des fouliers
qui avoient une longue pointe recourbée
, que quelques Anciens appelloient des
Pigaces , & qu'on nommoit alors des Poulaines.
Charles V. défendit auffi les habits
courts , & trop retrécis. Philippe de Maiziéres
déplore à cette occafion la dépenfe,
que faifoient en longues chauffes des gens de
médiocre qualité . Cette dépenfe alloit jufqu'à
quatre- vingt francs par an , en bås feulement.
Dans les trois Notes qui fuivent l'Editeur
s'étend fur l'attention de Charles V.
pour
2634 MERCURE DE FRANCE.
pour lesReligieux & lesCommunautés , fur fa
délicateffe fur l'obfervation duCarême, fur fa
coûtume de quitter l'exercice de la chaffe ,
auffi- tôt que l'heure de la Grand'Meffe étoit
venue ,fur celle qu'il avoit de lire chaque année
la Bible entiere en Latin : fur l'établif
fement qu'il procura de la Fête de la Préfentation
de la Sainte Vierge , fur les efforts
qu'il fit , pour porter le Pape à refter à Avignon.
On lira avec plaifir les traits finguliers
du Difcours que le Maître Anfelme
compofa , pour prouver que le féjour de la
France eft préférable à celui de l'Italie . Il
fait enfin quelques remarques curieufes fur
les Reliques de la Sainte Chapelle du Palais ,
& fur les Princes & Seigneurs qui fe font
faits Religieux.Nous rendrons compte dans
un autre Mercure de ce qui eft plus remarquable
dans les deux autres Livres de Chriftine
, fur Charles V.
BOV
DECEMBRE. 1743. 2635
BOUQUET accompagné d'un Colier de
Nevers , envoyé par plaifanterie à une
jeune Dame , appellée Charlotte.
Suivan Uivant la coûtume falotte ,
Et l'on s'en eft fait un devoir ,
Je vous dois un Bouquet , Charlotte ;
Je le dois ; vous allez l'avoir.
Des fleurs les beautés paffagéres
D'un Sexe aimable & dangereux
Figurent les humeurs légeres
Et font l'emblême de leurs feux .
Pour vous , jeune & belle Charlotte ;
Qui vous piquez d'un feu conftant ,
Le Bouquet feroit infultant ,
Et vous diriez que je radote.
Il n'eft
pas tems ; faifons donc mieux .
Par mes mains Nevers vous préfente
Ce Colier .... déja dans vos yeux
Je vois la fierté mécontente
D'un Bouquet fi peu précieux.
Sçavez-vous ce qu'il repréſente ,'
Quand vous ſemblez vous en choquer ;
Je veux un peu vous l'expliquer.
D'abord fa forme tranfparente
Figure la fincérité ;
Ces chaînons , fi bien joints enfemble ,
Peuvent
2636 MERCURE DE FRANCE.
Peuvent exprimer, ce me femble ,
La parfaite fidélité.
J'y trouve encore le modéle
De la conftance mutuelle .
Le verd , qui broche fur le tout ,
Annonce la douce eſpérance ;
Vraiment fi j'allois juſqu'au bout ... ;
Mais c'en eft bien affés , je penſe ,
Pour voir qu'en ce colifichet
On trouveroit , belle Charlotte ,
Tout ce qui forme & qui dénote
Un Amant fincére & parfait.
QUESTION DE PHYSIQUE ,
Sçavoir pourquoi , fi le Ciel eft rouge dans
l'endroit où le Soleil fe couche , il ne pleut
jamais le lendemain.
que les Petits , les
Pafcals , les Merfennes & les Huygens ,
ayent apporté afin de perfectionner le Barofcope
, il n'eft point d'Oracle plus fûr
pour connoître s'il y aura de la pluye , que
la bouche d'un Payfan.La fameufe expérience
de Toricelle , fut faite en France pour la
premiére fois en 1646. à peine cut- elle
rû , qu'elle enleva les fuffrages & l'admirapation
DECEMBRE. 1743 , 2637
tion des Grands & du Peuple. Le Barométre
marqua les differens poids de l'Atmofphére.
Suivant l'élevation du vif argent dans ce
Tube , on conjectura la pluye ou le beau
tems.
La Phyſique fortit alors du berceau , où
l'avoit retenu fi long-tems l'ignorance de
nos Ancêtres. On n'ofoit entreprendre de
voyager , lorfque le Barométre , moins propice
, fembloit annoncer de la pluye . L'habitant
de la Campagne , appuyé fur l'expérience
, obferva que fi le Ciel étoit rouge
dans l'endroit où le Soleil finiffoit fa carriére
, la journée ſuivante feroit pure , favoriferoit
les travaux , & que l'Olimpe foûriant
rapporteroit dans le monde l'allegreffe dont
la nuit l'avoit privé.
Mais fes foibles lumiéres ne lui permirent
pas de pénetrer la caufe de ce Phenomene ;
fuivons la Nature dans fes routes les plus
fecrettes ; développons , sal eft poffible , un
myftére , qui jufqu'ici nous a été caché.
Les objets font inviſibles par eux-mêmes.
La diverfité des furfaces , qui réfléchiffent
differemment les rayons que le Soleil envoye
, eft la feule & véritable caufe de
cette varieté des couleurs que nous admirons
dans les corps ; ce font des fentimens
de l'ame , comme remarque Mallebranche
occafionnés par des vibrations, plus ou moins
fortes ,
2638 MERCURE DE FRANCE.
fortes , d'une matiére qu'il nomme Ethérée.
Les corps diaphanes laiffent à la lumière un
libre paffage. Les opaques , felon la diverſe
tiffure de leur fuperficie , nous envoyent
modifiés de telle ou telle cou- des
leur.
rayons
Newton a démontré , par le moyen d'un
Prifme , qu'il n'eft que cinq couleurs primitives
, le violet , l'azur , le verd , le jaune ,
& le rouge ; entre le rouge & le jaune , on
diftingue la couleur orangée ; entre le violet
& l'azur , il paroît une couleur que l'on
appelle l'indigo , color caruleus cæleftis. L'af
femblage & la collection de tous les rayons
donnent le blanc ; le noir , au contraire , ne
confifte que dans la privation de la lumière.
Du mêlange & de la combinaiſon de ces
premiéres couleurs naiffent toutes les autres ;
la plus forte de toutes eft le rouge ; c'eſt la
derniére des couleurs matrices , & celle qui
fouffre le moins de refraction , d'où il eft
aifé de conclure que les rayons rouges font
les plus forts , puifqu'ils oppofent plus de
réfiftance, avant que leur direction foit furannée
. Je n'expliquerai pas ici les couleurs
changeantes des objets ; on peut confulter
là-deffus le Pere Kircher, & Mariotte , dans
fon Traité fur les Couleurs . Il fuffit de fçavoir
que rayon rouge fouffre moins de
réfraction que tous ceux quele pere du jour
nous envoye .
Rohault
DECEMBRE. 1743. 2639
Rohault a penfé que la refraction n'étoit
que le changement de détermination qui
arrive au corps qui paffe d'un milieu dans
un autre,dont il eft reçû plus ou moins facilement.
Si donc on fuppofe que le rayon rouge
eft le plus fort de tous les rayons ; s'il eft
conftant que le Ciel paroît en feu dans l'endroit
où le Soleil fe couche , il faut néceffairement
qu'il y ait moins de corps hétérogénes
dans l'air , qui réfiftent à la lumiére
que nous recevons de cet Aftre. Or verum
prius , ergo pofterius.
Quels font ces corps hétérogénes , qui
pourroient lui réfifter , finon les vapeurs ,
les fels, les exhalaifons que le Soleil enleve,
que la force de fa chaleur foutient pendant
quelque tems dans l'Atmoſphere , & qui entraînées
par leur péfanteur , tombent & forment
de la pluye, du tonnerre , de la grêle,
felon leur maffe , leur quantité , leur mixtion
? Si donc la caufe , qui fait naître des
pluyes, vient à manquer, quand au coucher
du Soleil le Ciel paroît teint d'un rouge plus
vif
que l'écarlate
, il eft phyfiquement
impoffible qu'il pleuve le jour fuivant , à
moins que quelque caufe particuliére , comme
des tremblemens de terre , des nuages ,
apportés par le vent , des endroits fulphureux
que l'on creuſe, ne répandent dans l'air
des parcelles capables de rendre le tems
pluvieux
=
2640 MERCURE DE FRANCE.
pluvieux , & de former des orages.
Le Soleil ne peut pas enlever des vapeurs
la nuit, pendant qu'il eſt ſous l'horiſon.Si le
Ciel paroît rouge au coucher de cet Aſtre ,
il eft dans l'air ; les rayons
peu de nuages
la Lune font trop foibles pour opérer des
changemens fur notre Planette , fi ce n'eſt
dans la tête des vifionnaires , qui adoptent
Les influences.
de
Ce raifonnement tout fimple me paroît
démonftratif ; il fait voir en même tems
que les Anciens s'étoient trompés dans le
Systême des couleurs. Selon eux , en effet ,
les couleurs exiſtoient , à parte rei , dans les
corps jaunes , bleus, noirs ou blancs. Virgile
cependant doit être excepté de ce nombre ,
car il dit que les ombres de la nuit ôtent la
couleur à toute choſe .
Le Payfan a des yeux ; il contemple , il
obſerve , mais il laiſſe au Philofophe le foin
d'approfondir fes obfervations ; fouvent elles
font fuivies d'explications ridicules . Je
fouhaite que celle - ci ne foit pas de ce
nombre.
LACOSTE , le cadet.
A Dijon , le 12 , Novembre 1743 .
INVI'
DECEMBRE . 1743. 2641
INVITATION à l'Académie naiffante
de Rouen , par M. l'Abbé Tart.
D
Eja Roüen , Emule de Paris ,
A raffemblé dans fon Académie
Pyficiens , Artiftes , beaux efprits ,
Appuis du goût , & guides du génie ;
Mais il lui faut un Critique hardi ,
Un Auteur fage , un Ecrivain poli ,
Qui des vieux tems éclairciffant les ombres ,
Porte le jour dans leurs Archives fombres ;
Sçache tirer avec dexterité ,
Sans, préjugé , paffion , artifice ,
Des faits obfcurs l'aimable vérité.
Académie , à votre Corps vanté
Affociez la gloire de * Terriſſe.
* L'Abbé Terriffe eft Vicaire Général & Grand
Archidiacre de Rouen , Abbé de S. Victor , c,
2
LETTRE écrite à M. Nericault Deftouches ,
de l'Académie Françoife.
JeMercure d'Odobre ,que losPartidans
'ai vû, M. par votre Lettre , inferée dans
༈ * ,
de Bayle , ou pour mieux dire , du Pyrrho.
roniſme , n'épargnent ni les farcafmes, ni les
I. Vol. E injures ,
2642 MERCURE DE FRANCE.
injures, pour vous faire quitter la partie. En
faifant l'analyse de la Lettre anonyme , que
vous avez reçû de leur part , vous avez mis
le public au fait de leurs fentimens , de leur
efprit & de leur goût ; & fur l'étiquette du
fac , je crois connoître la boutique où cette
piéce a été fabriquée. Si je ne me trompe
pas , je puis vous affurer que vos adverfai
res ne font pas à craindre. Ils connoiffent
bien mieux Bocace , Rabelais , Montagne &
la prétendue fageffe de Charon , que l'Evangile
, S. Auguftin & S. Thomas ; ainſi vous
pouvez être perfuadé que toutes leurs attaques
fe borneront à des ironies , à des injures
, & à un certain ridicule qu'ils tâcheront
de vous donner ; mais n'appréhendez
pas qu'ils cherchent à détruire vos raiſonneinens
, ou même vos fimples propofitions ,
par des preuves folides : leur efprit ni leur
érudition n'iront jamais jufques-là .
Ils vous ont traité ci-devant d'incompétent
en fait de Religion , parce que vous
faites de bons Vers. Sont-ils eux-mêmes plus
compétens , parce qu'ils en font de mauvais ?
Vous leur avez démontré dans votre derniere
Lettre , que les productions de leur maigre
génie , n'ont ni rime ni raiſon. Le défaut
de fens commun , eft-il une qualité réquife
pour bien difcerner le véritable ef
prit de Bayle ? J'avois toujours crû qu'un
jugement
t
DECEMBRE. 1743. 2643
jugement droit & folide étoit néceffaire
pour connoître le but d'un Auteur , & qu'il
falloit poffeder le don de s'exprimer nettement
, pour faire comprendre les penſées
qu'on a conçues. Vos adverfaires conçoivent
mal , & s'expriment , pour le moins ,
tout auffi mai ; Bayle n'a-t'il pas là de bons
champions ?
Croyez-moi , Monfieur ; méprifez les fades
faillies de ces petits Poëtes Marotiques .
qui ne mettent d'autre fel dans leurs Ouvrages
, que quelque antithefe burleſque , dont
les gens de bon goût fe moquent , & qui
ne peuvent pas faire dix Vers de fuite , fans
tomber dans le galimatias.
Vous avez plufieurs fois déclaré dans vos
Lettres , que vous ne cherchiez à plaire , ni
aux libertins , ni aux efprits fanx : laiffez
donc ces fortes de perfonnages,fe dédommager
du mépris que vous faites de leur maniére
de penfer , par des railleries mauffades
, dont tout le ridicule retombe fur leurs
Auteurs . Les honnêtes -gens fçavent à quoi
s'en tenir. Si ceux- ci vous eftimoient déja
beaucoup , non-feulement par rapport à vos
rares talens , mais encore par rapport à l'at-
તે
tention que vous avez eu de purger la fcéne
de tout ce qui peut bleffer la bienféance
ou les bonnes moeurs , & de faire rire les
gens de bien par des plaifanteries
nobles
&
Eij déli2644
MERCURE DE FRANCE.
délicates,je puis vous affurer qu'ils ont conçu
pour vous un grand furcroît d'eftime, depuis
qu'ils ont vû que vous connoiffez votre
Religion, que vous la profeffez hautement,
& que vous êtes auffi bon Chrétien que
bon Poëte.
Vos Antagoniſtes anonymes , feront peutêtre
choqués de ce que je parois les exclure
du nombre des honnêtes- gens , en diſant
que ces derniers fe font gloire de prendre
votre parti ; mais je ne fçaurois qu'y faire :
je ne crois pas qu'il foit poffible d'être honnête-
homme , lorfqu'on n'a point de Religion
. Le coeur humain cft naturellement
plein de vices : la raifon eft foible : les paffions
font impérieufes ; quel moyen de fe
tenir juſtement dans l'ordre , lorfque tout
excite à s'en écarter, & qu'on a rompu le feul
frein qui pouvoit y retenir?
Il eft vrai que Bayle affure qu'un Athée
peut être honnête-homme , mais il avoit fes
raifons , pour avancer cet étrange paradoxe,
qui révolte le bon fens , & dont l'expérience
fait connoître la fauffeté. S'il étoit néceffaire
de prouver à ces Mrs les anonymes
, qu'on ne peut pas être honnête -homme
fans avoir de la Religion , il ne feroit
pas bien difficile de le faire ; peut-être même
fuffiroit-il pour les en convaincre , de les
citer au tribunal de leur propre confcience ;
mais
DECEMBRE . 1743 . 2645
.
mais ils fe garderont bien de convenir , au
moins publiquement , qu'ils n'ont point de
Religion : ils fe contenteront de foutenir
que Bayle n'en manque pas , & qu'ils peuvent
parconféquent fe déclarer les Apologiftes
de cet Auteur , fans fe rendre fufpects de
Pyrrhoniſme. C'eft au moins ce que j'ai crû
voir dans les défis qu'ils vous font , de prouver
que Bayle cherche à détruire les principes
de la Foi.
Quoi ! Mrs les Anonymes ( qu'il me
foit permis de vous apoftropher , car je ne
puis réfifter plus long-tems à cette tentation
) vous vous ' vantez d'avoir étudié
Bayle , d'avoir exactement épluché ſes ſentimens
& de les connoître ; & vous préten
dez foutenir que cet Auteur ne tend pas à
détruire la Religion ? En vérité , votre maniére
de penfer m'étonne. Tout le monde
s'eft convaincu par votre derniere Epître ,.
qu'on a eu la charité de rendre publique ,
que vous êtes de mauvais Poëtes ; mais on
ne vous auroit jamais crû fi dupes. Je ne
fçaurois même me perfuader que vous le
foyez .
Un homme peut faire de mauvais Vers ,
& avoir cependant le jugement affés droit
pour connoître le but d'un Auteur qu'il a
étudié avec foin. Mais enfin , fi vous êtes
affez bouchés, pour ne pouvoir pas démêler
E iij
les
2646 MERCURE DE FRANCE.
les fophifmes de votre Oracle , je vais tâcher
en deux mots de vous mettre fur la voye.
M. Deftouches achevera de vous éclairer ,
quand il lui plaira.
que
Un homme,qui affecte de mettre fans ceffe
aux prifes la Foi avec la raifon , qui s'effor
ce de perfuader à tout le genre humain
ces deux principes de nos connoiffances font
incompatibles ; qu'ils fe détruifent réciproquement
; que les Myfteres contredifent
abfolument nos lumiéres naturelles : un homme,
qui cite avec les éloges les plus magnifiques
les Auteurs les plus effrenés , pour infinuer
que nous ne fçaurions comprendre fi
Dieu reçoit les hommages que nous lui rendons
, s'il les approuve ou s'il les rejette ;
s'il veut être aimé ou haï de fes créatures ;
s'il veut que nous penfions à lui , ou s'il nous
en difpenfe ; fi nous avons quelque idée de
fes attributs ,ou fi nous n'en avons point : un
homme, qui fait valoir à l'excès les argumens
qu'il fournit malignement aux Manichéens ,
aux Pauliciens & furtout aux Pyrrhoniens ,
qui prétend dans l'article de ces derniers ,
que le principe de tous nos raifonnemens
eft renversé par le Myftére de la Trinité
& qui s'efforce de le prouver par un argument
, qu'il voudroit faire regarder comme
invincible ; un tel homme ne donne-t'il aucune
atteinte à la Religion ?
Je
DECEMBRE. 1743. 2647
&
que ,
Je fçais que les Myftéres font au - deffus de
notre raifon , mais je fçais auffi qu'ils ne fe
trouvent jamais en contradiction avec elle ;
comme M. Deftouches vous l'a
prouvé , la raiſon nous fournit des motifs
pour les croire. Cependant Bayle voudroit
nous perfuader , il femble même fe flater
d'avoir démontré qu'il y a contradiction
dans le Myftére de la Trinité : voici par
quel argument
.
Il est évident , dit-il , que les chofes qui ne
font pas differentes d'une troisième , ne different
point entre elles : c'eft la base de tous nos raifonnemens
; c'eft fur cela que nous fondons tous
nos fyllogifmes , & néanmoins la révélation du
Myftére de la Trinité nous affure que eet axiome
eft faux.
Goûtez-vous cet argument, Mrs les anonymes
? En comprenez- vous la force , & n'admirez
vous pas la fubtilité de votre cher
Maître ? Vos Ouvrages font affés connoître
que ce galimatias eft la bafe de tous vos raifonnemens
; mais expliquez-nous , je vous
prie , ce que Bayle a voulu dire & ce que
vous entendez vous-même par cette propofition
: les chofes qui ne font pas differentes
d'une troifiéme , ne different point entre elles. Je
dirois auffi bien , les hommes qui ne different
point d'un troifiéme homme , ne different
point entr'eux . Un efprit , tant ſoit
E iiij
peu
2648 MERCURE DE FRANCE.
peu jufte , peut-il avancer une pareille ab-
Turdité & la pofer pour bafe de tous nos raifonnemens?
Je fçais l'axiome de Logique qui
dit : Que funt, eadem cum uno tertio , funt
eadem inter fe ; mais je fçais auffi qu'il ne faut
pas lui donner toute l'étenduë que Bayle
lui donne , & qu'il faut l'entendre dans ce
fens , que lorfque deux chofes ont un certain
rapport à une troifiéme , elles ont le
même rapport entre elles , & non pas , que
lorfque deux chofes ne font pas differentes
d'une troifiéme , elles ne different point entre
elles : car deux ou trois chofes ne peuvent
pas être la même chofe. Je fuis perfuadé
que Bayle entendoit l'axiome auffi -bien
que moi ; cependant il l'a déguifé ; il l'a falfifié
qu'on juge par là de la bonne- foi de
cet Auteur , & du difcernement de ceux qui
prennent pour leur guide. Cette explication
une fois pofée , il eſt évidemment faux
que le Myftére de la Trinité doive nous faire
douter de la vérité de l'axiome : car les Perfonnes
en Dieu ne font pas des chofes ou
des Etres , mais des modes fubftantiels , des
attributs relatifs , que nous ne comprenons
pas à la vérité , parce que nos lumiéres font
trop bornées , mais qui n'impliquent aucune
contradiction comme tout homme fenfé
pourra le comprendre , s'il veut y donner
un peu d'attention ; car tout fujet eft capale
:
,
ble
DECEMBRE. 1743. 2649
}
ve ,
· •
pas
ble de plufieurs modes ou de plufieurs attributs
, de quelque maniére qu'on les conçoi-
& ces modes ou attributs ne font
pourtant la même chofe. Concluez donc ,
Mrs les anonymes
Mais pardonnezmoi
M. la longueur de mon apoftrophe
m'avoit prefque fait oublier que c'étoit à
vous que je parlois . Je me fuis mis à votre
place, fans y penfer, & je vous avoue que je
mordois à la grappe. Vos adverfaires font fi
déraisonnables dans ce qui regarde la Religion
, qu'on voit bien qu'ils ne la connoiffent
guére , & qu'ils la profeffent encore
moins. Voilà juftement la caufe du mépris
qu'ils paroiffent faire de vos épigrammes,
En effet , vos épigrammes font honnêtes ,
bienféantes , pieufes on peut s'en amuſer
agréablement , dans le Cloître comme dans
le Monde : croyez -vous que cela puiffe plaire
à des gens qui n'aiment que le gros fel ?
Que ne farciffiez - vous ces petits Poëmes
d'obfcénités & d'impiétés ? Vous auriez flaté
le goût de ces Critiques : ils feroient à vos
genoux , & vous feriez à leur avis un Auteur
inimitable. Mais je me trompe ; les fuffrages
de ces Mrs ne fe donnent pas à fi bon
marché. Quand vos Ouvrages auroient tout
le piquant de l'impiété & tout le fel qu'on
pourroit extraire des ordures , qui font le
fujet de leurs converfations & de leurs
E v
ра-
rades ;
2650 MERCURE DE FRANCE.
rades : cela ne fuffiroit point pour plaire à
de tels lecteurs. Il auroit fallu,par deffus tour
cela, orner vos productions de ce tortillage
précieux , de cette Métaphysique rafinée ,
qu'on dit être le ton de la bonne Compagnie
, & qui répand fur ce qu'on écrit un
certain air de myftére , qui fait qu'on eft
obligé de le lire plufieurs fois,avant que de
le comprendre , & que fouvent on ne le
comprend point du tout . Mais malheureufement
ce n'eft pas là votre ſtyle. Le naïf ,.
le naturel , le délicat ou le fublime font
ce qu'on peut rencontrer dans ce qui fort de
votre plume. En eft-ce affés pour exciter
l'admiration de cette eſpèce de beaux efprits
? Cependant , je vous affure , qu'il s'en
faut bien que tout le monde foit de leur
fentiment. Quand on fort de la fphère d'un
certain tourbillon , où l'on croit tout fçavoir
fans avoir jamais rien appris ,
étonné de trouver une manière de penfer ,
fort differente de celle qu'on avoit ordinairement
& qu'on croyoit être la feule bonne.
Je ne vous en parle pas, fans l'avoir éprouvé
moi-même. J'ai paffé une partie de ma vie
dans ce tourbillon lunatique , où j'ai vû des
Adonis & des Céladons , s'ériger en Juges , &
vouloir juger fouverainement fur tout ce
qui regarde la Religion & le bon goût , &
foit dit , fans fâcher perfonne , on y déci
on eft
doit
DECE MBRE . 1743. 2651
doit très- mal ; cependant il n'étoit pas permis
d'appeller de leurs jugemens , fans encourir
leur indignation. Comme je me
croyois de bonne foi foumis à ces fortes de
Jurifdictions , j'acquiefçois à leurs maximes
; je les goûtois & j'avois quelquefois
l'impertinence de les débiter dans d'autres
tribunaux , que je regardois comme fubalternes
; mais qu'arrivoit-il ? chacun me rioit
au nez : on me faifoit des objections aufquelles
je ne pouvois répondre qu'en battant
la campagne , & ma confufion étoit
fouvent une marque évidente de ma défaite.
Ces fortes d'avantures me firent ouvrir
les yeux. Je compris qu'il y avoit plus
de fatuité que de folidité dans l'efprit de
mes héros je fecouai leur joug tout de
bon; & pour avoir la liberté de penfer &
de parler fenfément , j'entrai dans un mon
de plus raifonnable , c'eft-à-dire , dans un
monde où l'on refpectoit la Religion , & où
l'on eftimoit les bons Auteurs , tels que vous,
Mr. & bien d'autres que vous estimez vous
même & que je ne nomme pas. C'eſt dans
ce monde ou dans ce tourbillon ,
fi vous
voulez , bien plus vafte & mieux éclairé
que celui dont j'ai parlé ci- deffus ; c'eſt dans
ce tourbillon , dis-je , que bien loin de trouver
vos épigrammes fades , on les trouve
parfaitement affaifonnées de ce fel attique ,
E vj
qui .
2652 MERCURE DE FRANCE.
qui fait fentir le goût fupérieur d'un génie
heureux & fublime , & je vous prie au nom
de la plus faine partie des beaux efprits de
Paris , de faire hâter l'impreffion de celles
qui n'ont pas encore parû. L'impatience que
nous avons de les voir , mérite bien que
vous vous donniez quelque foin, pour nous
procurer.
les
Si je ne vous parlois point de votre vindicatif
généreux , que vous avez intitulé
plus à propos , l'amour ufe , vous croiriez
fans doute , que fur cet article je ferois de
l'avis de vos adverfaires ; mais je vous affure
que j'en fuis très -éloigné. Il eft vrai que
je ne comparerai pas cette Piéce avec le Glorieux
ou le Philofophe marié : je ne dirai pas
non plus que ce foit un Ouvrage capable de
vous donner une grande réputation , fi vous
ne l'aviez pas déja acquife . Je ne le regarde
que fur le pied que vous le donnez , c'eft- àdire
, comme un joli badinage. Si cette Piéce
n'a pas d'abord été reçûe comme elle devoit
l'être , ce n'eſt pas tout-à-fait au Public
qu'il faut s'en prendre. Le plus grand reproche
qu'on puiffe faire au Parterre , c'eſt d'avoir
laiffé captiver fon goût par une troupe
de frondeurs , qui avoient leurs raifons pour
fe déchaîner contre votre Ouvrage . L'impreffion
a dévoilé le myftére aux yeux des
perfonnes clairvoyantes & non prévenuës ,
&
DECEMBRE . 1743. 2653
& plufieurs de mes amis m'ont dit qu'ils ne
comprenoient pas comment ils s'étoient
laiffés entrainer eux-mêmes par le torrent.
Car , après tout, difoient- ils , c'eſt une Piéce
bien conduite , bien dialoguée , où l'on
trouve un grand comique , du pathétique ,
des contraftes faillans & tout ce qui peut
caractériſer un bon Ouvrage . La lecture fait
fentir qu'il n'y a point de double action ,
comme on fe l'étoit d'abord imaginé , puifque
tout le réfout à l'action principale. Par
quel endroit cette Comédie méritoit - elle
donc un mauvais accueil: Ne feroit-ce point,
parce qu'elle n'eft pas remplie de ces pointes
& de ces fentimens romanefques, qui font fi
fort à la mode ? Mais le public éclairé n'aime
ni l'affectation ni la fadeur . Il faut donc
convenir , ajoûtoient- ils , qu'on ne peut attribuer
la chute de cet Ouvrage , qu'à la malice
de certains ennemis fecrets de l'Auteur
ou qu'aux menées d'une cabale jaloufe , qui
ne peut pas fouffrir les fuccès d'autrui . Voilà
, Mr. à peu près les raifonnemens qu'on
a faits fur votre Piéce,depuis que vous l'avez
rendue publique. Les gens qui font en garde
contre la prévention , ou qui font capables
de s'en dépouiller , en parlent comme mes
amis. Pour vous en convaincre , je joins à
cette Lettre une petite Fable compofée à
l'occafion de l'Amour ufé , par un homme
de
2654 MERCURE DE FRANCE.
de ma connoiffance , qui n'eft pas grand
Poëte , à la vérité , mais qui vous estime
beaucoup , & qui ne manque pas de juge
ment.
Et par
UN CIGNE , par fon beau plumage ,
fon chant mélodieux ,
Raviffoit le coeur & les yeux
Des Oifeaux de fon voisinage.
Les Fauvettes & les Pinçons
N'ofoient plus faire leur ramage,
Sans avoir pris de fes leçons ;
Les Roffignols , en leur langage ,
Lui rendoient humblement hommage.
En ce tems-1 s- là certains Oifons ,
Sortis du fond du marécage ,
Jaloux d'un fi rare avantage
Tâchent d'imiter fes fredons ,
Et par là gagnent le fuffrage
Des Corneilles & des Dindons.
Mais , pauvres Oifeaux de paffage ,
Qui n'êtes ni chair ni poiffon ,
Le Cigne chante de façon ,
A vous faire crever de
Evitez la comparaison .
rage ;
Oui , difent- ils , mais comment faire
Comment pourrons- nous l'éviter ≥
Tâchons de le déconcerter ;
Nous l'obligerons à fe taire, On
DECEMBRE. 1743- 2659
On dit : & pour l'exécuter ,
On s'ameute , on cabale , on crie ,
Dès que le Cigne veut chanter .
On fiffle avec tant de furie ,
Qu'en vain voudroit-on écouter ;
Et fa gloire paroît flétrie
Par ce qui devoit l'augmenter.
Flétrie ! au jugement des Oyes ,
Qui penfent l'avoir défolé ;
Mais fufpendez vos folles joyes ,
Animaux au crâne fêlé ;
Quoiqu'au Tribunal du caprice
Le Cigne paroiffe accablé ,
Ailleurs on lui rendra juftice ;
Les Roffignols n'ont pas fifflé..
Je fuis , M. & c.
A Paris , le zo . Novembre 1743-
Je n'ai , M. d'autre deffein en vous écrivant
, que de vous exciter à ne pas démordre
du parti que vous avez pris , & à ne pas
vous laiffer décourager par les farcafies des
libertins .Un homme comme vous, qui s'applique
à défendre la Religion , fait quelfois
plus de fruit que n'en feroit un Docteur
de Sorbonne , & cela des raifons que
vous fentez , fans doute , fans que je m'explique
davantage. Ainfi vous ferez de ma
pour
Lettre
2656 MERCURE DE FRANCE.
Lettre l'ufage qu'il vous plaira ; mais fi vous
trouviez à propos de la communiquer ; je
vous demanderois en grace d'effacer mon
nom . Il ne vous fera pas difficile de coniprendre
pourquoi je prends cette précaution.
LE PETIT MAITRE,
ET LE MARCHAND DE MIROIRS,
FABLE.
UN certain jeune Adonis ,
D'une affés mince figure ,
Et que l'aveugle Nature
N'avoit fûrement jamais mis
Au nombre de ſes Favoris ;
S'admiroit cependant , fort content de lui - même :
Sa taille , fa bouche , fes yeux ,
A fon avis , étoient au mieux ;
Il croyoit dans le monde même , «
Si fort il fe connoiffoit mal ,
Ne pouvoir trouver fon égal ;
Auffi bien , faut- il tout dire ,
Ce prétendu beau Sire ,
Pour s'affurer de fa beauté ,
N'avoit jamais de Miroir confulté.
Or
DECEMBRE. 1743 . 2657
Or il avint qu'un jour fur fon paffage ,
Certain Marchand il rencontra ,
Qui fur fon dos portoit tout fon bagage ,
L'ami , dit-il , que portez- vous donc- là ?
Voyez , Monfieur , Miroirs de toute espéce ,
Dit le Vendeur , en dépliant ſa caiffe ,
Tout auffi- tôt il préſente au paffant
Une belle & brillante Glace ,
Qui dans un cadre proprement
Avoit trouvé fa jufte place ;
Mais au premier coup d'oeil
Que mon fat apperçût dans le criftal fidéle
De fon minois l'image naturelle ;
Outré de dépit & d'orgueil
De fe voir contrefait d'une telle maniére ,
Brifa net en mille morceaux
Et Miroirs & Criftaux .
Le Marchand , effrayé d'une telle colére ,
Songeant à garantir & fa caiffe & fon dos ,
Sans dire un feul mot , fe retire.
Auteurs malins & dangereux ,
Et qui vivez de la Satire ,
C'est à vous autres que j'en veux ;
Par vos Ecrits attrabilaires
Vous voulez paffer pour fincéres ;
Croyez- moi , c'eft témérité
D'aller ainfi dire la vérité ;
Tout le monde aujourd'hui craint de la voir paroître
;
Tous
2658 MERCURE DE FRANCE.
Tous cachent leurs défauts ; peu les veulent con
noftre ;
A qui ne veut pas fe voir ,
N'allez jamais préfenter le Miroir.
C. **
REPONSE à la feconde partie de celle
qui a été faite à une Question de Physique ,
propofée dans le Mercure de Septembre
1742. à M. l'Abbé Baillard du Pinet, par
M. Taffel , Horloger à Avignon , inférée
dans le fecond Volume du Mercure de Decembre
1742. page 2811. par M. Thiout
l'aîné , Horloger ordinaire de feue S. M.C.
la Reine Douairiere d'Espagne , & de S.
A. S. M. le Duc d'Orleans.
C
Omme il y a dans cette feconde partie
une efpece de Critique fur les groffes
Verges dont je me fers avec fuccès depuis
quelques années pour les Pendules à fecondes
, ce qui a fait que j'en ai parlé avantageufement
dans mon Traité de l'Horlogerie
méchanique & pratique , page 273. je crois
devoir rompre le filence que je m'étois impofé
, pour me juftifier fur cet article.
Lorfque j'ai fait la Pendule à fecondes ,
dont
DECEMBRE 1743 . 2659
"
dont il eft parlé au même Traité , page 274.
& qui donne occafion à cette Critique , j'ai
eu particulierement attention à cinq chofes,
que j'ai crû concourir le plus à la régularité
de ces fortes d'ouvrages.
1º. J'y ai appliqué l'échappement à repos ,
(Tome premier , Planche 42. figure 19.
du même Traité , ) parce que j'y ai remarqué
trois proprietés effentielles , qui
m'ont parû le rendre préférable à tous
les autres. La premiére , eft qu'il ne
donne au Pendule que deux degrés ou environ
d'arc de vibration ; avantage que l'on
verra ci-après. La feconde , eft qu'avec fi
peu de vibration , fes palettes ont néanmoins
beaucoup de traînée , ce qui le rend
folide & conftant . La troifiéme , eft qu'étant
à repos , les vibrations ne font point
interrompues par le recul du Rochet , comme
elles le font dans tous les autres échappemens.
2º. La fufpenfion d'un Pendule eft communément
une lame de reffort , ce qui eſt
bon pour l'ufage ordinaire , à caufe de fa
fimplicité , & que d'ailleurs le particulier
n'a pas befoin d'une fi grande jufteffe ; mais
lorfqu'il s'agit d'une Pendule, pour faire des
obfervations Aftronomiques , le reffort n'y
eft pas propre , parce que fon élasticité augmente
dans le froid , & diminue dans le
chaud ,
2660 MERCURE DE FRANCE.
chaud , ce qui caufe des changemens aux
vibrations du Pendule . Pour éviter ces inconvéniens
, je me fuis fervi de la fufpenfion
à couteau , qui eft abfolument exempte de
ces défauts. La Pendule à fecondes , où l'on
a appliqué un Tube de laiton de 42. pouces
de long , avec une Verge d'acier de 43. pouces
, que l'Auteur nomme Thermométre , ne
peut jouir de ces avantages, parce qu'il faut,
de néceffité, fe fervir de cette lame de reffort,
pour la fufpenfion du Pendule.
3. J'ai fait porter le mouvement de cette
Pendule fur un croix de fer , pareille à celle
qu'on trouve dans mon Traité , Tome II .
Pl. 27. fig. 2. J'eftime cette portée plus ftable
, que celle qui eft fur du bois , qui doit
travailler dans les tems de fecherelle & d'humidité
, ce qui peut & même doit caufer
d'autres petites variations à la Pendule .
4° . La Lentille que j'ai mife à la Verge du
Pendule, péfe 12. livres . Celles des Pendules
ordinaires péfent environ 3. livres . Suivant
le fentiment des Phyficiens , plus an corps
qui eft fufpendu eft péfant , moins il eft fufceptible
des agitations de l'air ; & fi ce même
corps péfant eft mobile , & qu'il parcoure
des arcs de cercle , il trouvera en même-
tems moins de réfiftance aux differentes
qualités de l'air , foit rare ou denfe .
Dans ce cas , la lentille péfante a donc plus
"d'aDECEMBRE
. 1743. 2661
d'avantage , que celle qui eft plus légere .
5 ° . Enfin la groffe Verge dont j'ai formé
le Pendule , paroît le principal objet
de cette Critique , parce que comme elle
produit , en partie, la grande régularité que
j'ai rapportée de la Pendule où je l'ai appliquée
, voyez mon Traité , page 247.Elle occafionne
, fans doute , cette forte de jaloufie,
qu'on appelle de Métier;il eft inutile que je
rapporte ici les raiſons qui m'ont déterminé
à me fervir de ces groffes Verges ; elles font
fuffifamment détaillées dans le même Traité
, page 273 .
L'Auteur , pour ne pas convenir qu'une
groffeVerge dePendule s'allonge moinsqu'une
petite , dit page 2816. » que fi l'on ad-
» mettoit cette conféquence , il s'enfuivroit
« qu'à chaleur égale, une Verge quatre fois
plus groffe qu'une autre , s'allongeroit
quatre fois moins , & ainfi des autres à
proportion , ce qui eft contraire au fenti-
» ment des plus grands Phyficiens .
39
Mais comment accorder ce fentiment des
plus grands Phyficiens , avec ce que nous
apprenons d'eux ; que tous les métaux font
un compofé d'une infinité de petites particules
, liées & accrochées les unes avec les
autres , & plus ou moins ferrées , fuivant
que les métaux font plus ou moins compac
tes ? Suivant ce principe , & en fuppofant
que
2662 MERCURE DE FRANCE.
que ces particules foient groffes comme des
grains de navette ; fi on fuppofe encore
une feule colonne de ces particules , il eſt
"certain qu'un dégré de chaleur déterminé ,
augmentera le diamètre de ces petites particules
en tous fens ; par conféquent cette
feule colonne s'allongera , je fuppofe , d'un
point. Mais fi l'on joint préfentement un
million de ces petites colonnes enſemble ,
ne faudra-t'il pas autant de dégrés de même
chaleur , qu'il y aura de colonnes pour les
allonger toutes enſemble de la même quantité
d'un point , & n'eft- ee pas la raiſon ,
comme l'expérience le prouve, pour laquelle
il faut beaucoup plus de chaleur pour rougir
une groffe barre de fer , que pour une
petite ? cependant elles n'auront acquis l'une
& l'autre que le même dégré d'extenfion
, fi elles n'ont eû qu'un pareil dégré de
chaleur , proportionné à leur maffe. Dans ce
cas, l'expérience n'eft donc pas favorable aux
fentimens de ces grands Phyficiens , qui , je
crois , n'ont jamais dit pareille chofe ; autrement,
& pour le croire, il faudroit que l'Auteur
eût cité , & leurs noms & l'endroit de
leurs Ouvrages , ce qu'il n'a pas fait.
Un autre défaut , que l'Auteur de cette
Critique attribué aux groffes Verges & lentilles,
c'eft de trouver plus de réfiftance dans
l'air , où elles font leurs vibrations , que les
petites.
DECEMBRE. 1743. 2663
petites . Cela paroît vrai dans un fens , mais
ne l'eft pas dans l'autre; voici pourquoi . Ma
groffe Verge & fa lentille , ne parcourent ,
comme je l'ai déja dit , qu'un arc de cercle
de deux dégrés ou environ , pendant que les
petites , qu'il employe , en parcourent environ
huit. Outre ce que je viens de dire , dans
l'Article cotté 4° . qu'on peut fort bien appliquer
ici , pour détruire le fubterfuge de
notre Critique , c'eft que pour mieux juger
de la réfiftance de l'air fur ces deux fortes
de Verges , j'ai attaché , à angle droit , au
centre de la lentille d'un Pendule à petite
Verge, une carte à joüer ; il s'eft arrêté dans
moins d'une demie heure , ce que j'ai réïteré
plufieurs fois . J'ai enfuite fait la même
opération au Pendule à groffe Verge ; il ne
s'eft point arrêté. J'ai même pouffé l'expérience
plus loin fur ce dernier Pendule ,
puifqu'au lieu d'une carte à jouer , j'y ai
mis un carton de 18. pouces de long , fur
5. de large; cela n'a pas produit plus d'effet,
je veux dire qu'il ne s'eft point encore arrêté.
Ces petites expériences peuvent , je
crois, fuffire , pour prouver que la réfiftance
de l'air eft moins à craindre dans mes groffes
Verges , qui vibrent peu , que dans fes
petites, qui vibrent beaucoup . Il eft à croire
que fi l'Auteur n'avoit pas ignoré cet avan
il l'auroit mieux pratiqué fur les Pen Lage ,
dules
1
1664 MERCURE DE FRANCE.
dules qu'il a faites avec tant de précaution .
Mais une manifeſte contradiction de la
part de notre Critique,eft fur ce que j'ai dit ,
page 274. de mon Traité , au fujet du rapport
d'un fçavant Aftronome & Académieien
, connu pour tel , & dont la bonne foi
& la probité ne peuvent être fufpectes ; que
ma Pendule à groffe verge n'avoit retardé
en 24. heures , dans un grand chaud , que
de deux fecondes , & qu'elle n'avoit avancé ,
dans un grand froid , que d'environ autant,
& que dans les tems où l'air approche du
temperé , il n'y avoit pas remarqué une. demie
feconde de variation ; que par ce peu
de difference dans des tems fi oppofés , on
pouvoit juger de la préference des groffes
Verges de Pendule fur les petites ; & que je
ne croyois pas encore la Verge feule la caufe
de ce peu de variation , puifque dans les
deux états où l'huile, qui eft mife aux parties
frottantes , fe trouvant dans ces deux extrê
mités , pouvoit bien y produire quelque chofe,
&c..... Cependant notre Auteur ne veut
point que j'attribue une partie de ce peu de
variation aux altérations Phyfiques ; qu'un
roiiage en mouvement fouffle continuellement
, puifqu'il dit ( page 2816. ) " on in-
» finuë même que ces petites variations doi-
» vent être attribuées plûtôt au mouvement,
» qu'au changement des dimenfions de la
Verge ,
ود
DECEMBRE . 1743. 2665
Verge , &c.... On voit donc ici , qu'il
ne veut pas que le roüage du mouvement
puiffe produire aucune petite variation , &
qu'il rejette le tout fur la Verge.Mais pourquoi
a-t'il donc dit dans le troifiéme de fes
Mémoires fur la conftruction des Horloges, qui
font imprimés à la fuite de la Regle aruficielle
du tems, Paris , Dupuis , 1737. page 359.
» Et pour le dire en peu de mots , un Ou-
» vrage d'Horlogerie , conftruit pour mar-
» quer l'heure , eft conftamment déreglé par
» toutes les altérations phyfiques ou méchaniques,
qui furviennent,depuis l'inftant où
» il a été parfaitement reglé , jufqu'à celui
» où il a ceffé de l'être, &c.... cela ne s'appelle-
t'il pas
ſe contredire ?
Quant à ce qu'il dit ( page 2817. ) . qu'il
n'y a point dans mon Traité de l'Horlogerie
des contre-Verges de laiton , qu'on applique
le long de la Verge d'un Pendule , pour remonter
la lentille ou la defcendre , fuivant
le degré du froid où du chaud ; c'eft qu'il
n'a , fans doute , pas encore vû le Traité ,
autrement il y en auroit trouvé quatre de
differentes conſtructions , dans le Tome premier
, Pl. 45. figure premiére , & au Tome
II . Pl. 5. fig. 6. & Pl. 27. fig. 5. & 6. fi j'en
ai obmis quelqu'autres , qui feroient peutêtre
celles dont il veut parler , il faut
je ne les aye pas connues ou affés eftimées ,
I. Vol. F pour
que
2666 MERCURE DE FRANCE.
pour les rapporter dans mon Ouvrage
.
l'on
Au refte , j'aurois encore tant de choſes à
dire , que j'aime mieux les fupprimer. Les
matiéres de Phyfique font de fi longue difcuffion
, lorsqu'on veut les éclaircir , qu'elles
demanderoient plûtôt un Volume qu'un
petit Mémoire ,tel que celui- ci , auquel je me
borne. On connoît bien les effets , on les
voit , on en eft certain ; mais quand il s'agit
d'en déterminer les caufes , après avoir
bien difcuté , on n'eft pas fouvent plus
avancé que fi l'on n'eut rien dit , tant la vérité
s'y trouve cachée fous de très - épais
nuages. Qu'importe aux Sçavans que
fçache raifonner , même avec fubtilité ? Ce
ne font pas les raifonnemens qui les fatisfont
le plus dans ce qui concerne notreArt :
c'eft aux expériences qu'ils s'arrêtent , &
c'eft là -deffus qu'ils jugent & qu'ils décident.
Que l'on leur fourniffe deux Pendules
conftruites comme l'on voudra ; que
l'une ait une groffe Verge & que l'autre
n'en ait qu'une petite , que l'une ait ün
Thermométre , avec une contre-Verge , que
l'autre n'en ait point , ils ne donneront certainement
la préférence , qu'à celle qu'ils
auront vû aller pendant un long-tems , &
en differentes faifons , avec le plus de régularité.
Ce ne font donc point des raifonnemens
qui conviennent ici ; il faut aller au
fait
DECEMBRE. 1743. 2667
fait , c'est-à-dire à l'exécution . C'est même
avec grande raison que l'Auteur de cette
Critique , quoique par ironie , m'applique
ces paroles , ( pag. 2816. ) Que qui prouve
trop , ne prouve rien , &c.
C'eft donc pour entrer dans fon idée, que
je lui fais ici une propofition ; c'eft de faire
chacun une Pendule ; la fienne de la conftruction
, telle qu'il l'a donnée à l'Obfervatoire
, & la mienne de la conftruction cideffus
décrite,& avec la groffe Verge & lentille.
Lorfqu'elles feront faites, nous conviendrons
du lieu où nous les placerons , chés
deux habiles Aftronomes, que nous prierons
de vouloir bien les recevoir chés eux ,pour les
obferver fur les Etoiles fixes , pendant tout
le tems qu'ils jugeront à propos ; mais particuliérement
dans les differentes faifons du
froid & du chaud. Ce fera le véritable & le
plus sûr moyen de juger , qui de nous deux
penfe le plus jufte , & la déciſion de ces perfonnes
vaudra beaucoup mieux que tous les
..ifonnemens , que nous pourrions faire par
Lettres ou Mémoires ; car en informant enfuite
le public que la Pendule d'un tel a
mieux été pendant tant de tems , que celle
d'un tel , les Sçavans & ce même public ,
décideront facilement & fur le champ , que
la conftruction de la Pendule , qui aura été
le mieux , eft par conféquent meilleure que
celle de l'autre. Fij Je
1
2668 MERCURE
DE FRANCE
.
Je ne vois que ce feul moyen , qui eft
fimple & sûr , pour vérifier nos idées , nos
opinions & nos fentimens ; il ne peut faire
tort à aucun de nous deux . Celui dont la
Pendule aura fait quelques variations de
plus que celle de l'autre , n'en fera pas pour
cela moins eftimable ; un Artifte ne perd ni
fon honneur ni fa réputation , pour penſer ,
dans certains cas , moins jufte qu'un autre
fur-tout en matiére de Phyfique , qui eft ſi
difficile à pénétrer, & particuliérement pour
notre Art , où l'on ne marche le plus fouvent
qu'à tâton.
Si l'Auteur de la Critique veut ac
cepter la propofition que je lui fais , il peut
m'en donner avis par la même voye dont je
me fers , & je travaillerai fur le champ à
l'exécution, S'il garde le filence à cet égard ,
je croirai que c'eft ne pas vouloir accepter
la propofition ; que c'eft refufer de foutenir
par des faits ce que l'on a avancé en paroles
, & que c'eft enfin fe déclarer vaincu .
Le public connoîtra toujours , que je me
prête de bonne grace , & que je le refpecte
trop, pour lui rien avancer , qui ne ſoit
vrai , dans ce que je lui ai rapporté de la
grande régularité de ma Pendule , puifque
j'en offre la preuve par des faits non équivoques.
ENVOI
DECEMBRE. 1743. 2669
淡淡說送送送送送送送送送送淡淡淡渗
ENVOI d'une Ode à M. de S. Céfaire.
Toi , dans qui l'on voit retracées
De l'âge d'or , la bonté , la candeur ;
Mortel , en qui les qualités du coeur
Par celles de l'efprit ſe trouvent balancées ;
Permets qu'à l'ombre de ton nom "
Je vienne conjurer l'Ariftarque rigide ,
Et que , par le fecours de ta puiffante Egide ,
Je repouffe fes traits , trempés dans le poifon ;
Mais pourquoi fur mes Vers, enfans de mon caprice,
Nés, fans prétendre à l'immortalité ,
Oferoit-il , au gré de fa malice ,
Epandre un venin détesté ?
Si quelquefois , du fein de la pareffe ,
Où mon coeur trouve tant d'appas ,
Aux bords fleuris , qu'arrofe le Permeffe ,
Courtilan des neuf Soeurs , je cours porter mes pas ,
Ce n'eft que pour bannir l'importune trifteffe ,
Qui , malgré ma ftoïcité ,
S'obftine à pourſuivre ſans ceffe
De mes jours indolens l'efpace limité ;
Toutefois , favori de la fage Déeffe ,
Esprit que de leurs dons tous les Dieux ont doté ,
J'ofe efpérer que cet ouvrage ,
Quide ton appui feul attend tout fon éclat ,
Fiij. De's
1670 MERCURE DE FRANCE .
Des plus fins connoiffeurs obtiendra le fuffrage ,
S'il eft fcellé du ſceau de ton goût délicat .
ODE A MA MUSE.
C
Harmante Reine des
menfonges ,
Mere des fenfibles douceurs ,
Viens , Mufe , fur l'aîle des fonges ,
Endormir mes efprits dans de fages erreurs ;
Des Ris & des Graces ſuivie ,
Hâte-toi , remplis me défirs ;
Sur ce peu de momens , que l'on nomme la vie ,
Verfe mille innocens plaifirs.
炒菜
Tu parois , Nymphe ; en ta coëffure
Je vois éclater les Saphirs ;
Ta riche & fimple chevelure
Eft l'aimable joüet des folâtres Zéphirs.
Tout s'émeut ; de quelle harmonie
Déja retentiffent ces bords ?
Loin , profanes Mortels , dont l'oreille engourdie
Méconnoît les divins accords.
Des vives fleurs du Docte Empire
Emaille tes chants féducteurs ;
Seule , dans ton joyeux délire ,
De mon coeur agité tu bannis les noirceurs.
Par toi , le fort le plus barbare
Dépoüülle
DECEMBRE . 1743. 2671
Dépoüille à mes yeux fes rigueurs ;
La douceur du Nectar, que ta main me prépare ,
Endort mes déplaifirs rongeurs.
**+
Paroiffez , Ombres immortelles
Des la Fares & des Chaulieux ;
Venez Pavillons & Chapelles ,
M'apprendre de vos Vers le tour ingénieux ,
Et toi , Virgile de la France , *
L'étonnement de l'Univers ,
Infpire-moi ce goût , cette noble cadence ,
Qui marquent tes Ecrits divers.
+3x+
Que l'avarice , à l'air farouche ,
Enfante de vaftes projets ;
L'eſpoir fuborneur qui la touche ,
N'excite point en moi des defirs inquiets ;
En vain les rangs & les richeffes
Charment l'oeil de l'ambition ;
Leurs perfides appas , leurs amorces traîtreffes ,
Ne me font point illufion .
炒菜
Tranquille au fein de l'indolence ,
J'idolâtre l'obfcurité ,
Et ma foïque indifference
* M. de Voltaire.
F iiij
Me
2672 MERCURE DE FRANCE.
Me fait fouler aux pieds la noire adverfité.
Brillans Créfus , fiers Alexandres ,
Faites tout trembler fous vos loix ;
L'éclair brille , & déja la foudre a mis en cendres
Vos tréfors , vos noms , vos Exploits,
Ne cours point , Muſe , en indifcrete ,
Après l'orgueil des vains honneurs ;
Que le calme de ma retraite
Ne foit jamais troublé par tes pâles fureurs ;
De l'oifive & molle pareffe
Refpectant toujours les pavots ,
Laiffe à tes foeurs , qu'emporte une fougeuſe yvreffe,
Chanter les Dieux & les Héros .
Que ta verve, toujours fenfée , C
Evite les faux ornemens ;
Par quelque frivole penſée
Ne fophiftique point les tendres fentimens ;
Que toûjours la fimple Nature
Dans tes chants fe faffe écouter.
Des brillans déplacés écarte l'impofture ;
Le coeur ne sçauroit les goûter.
**
Sur ces Rivages , où m'attire
L'amour d'un paifible repos ,
Viens ,
DECEMBRE. 1743 . 2673
Viens , aux doux accords de ta Lyre ,
Enchanter les Forêts , réveiller les Echos.
Déja j'apperçois les Nayades ,
Sortant du fein de leurs rofeaux ,
Danfer avec Diane & les jeunes Dryades ,
Au bruit de ces Concerts nouveaux,
*3*+
Parmi l'émail de ces Prairies,'
Siége heureux de la liberté ,
Savoure les douceurs chéries ,
Qu'avec un front riant t'offre la volupté ;
Eloigne avec foin les nuages ,
Qui pourroient
noircir ton deftin ;
Occupée à jamais de flateufes images ,
Répands des fleurs fur ton chemin.
Par M. Vidal , de Cabris , en Provence.
Fv
EX
2674 MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Lorraine
, par Dom François George , Bénédictin
, à M. Dargenville , Confeiller du
Roi , Maître des Comptes , de l'Académie
Royale des Sciences de Montpellier , auſujet
de la Foudre , &c.
E vais , Monfieur , vous détailler , auffi
Jbrièvement que je pourrai , les effets de
la Foudre , tombée fur notre Maiſon le 5. de
ce mois. Il eft prefque incroyable combien
elle y a fait de ravages ; il n'eft point de
boulet de canon , tiré avec toute la violence
qu'on peut imaginer , qui puiffe faire tant
de fracas ; les murailles font percées à jour
& confidérablement endommagées en dix
endroits differents , éloignés l'un de l'autre
de plus de trente pieds.
La bafe d'un Pilier , de 4. pieds d'épaiffeur
, a été perçée dans toute fon étendue.
Entre les autres pierres que la Foudre a pergées,
celle qu'on doit le plus remarquer, eft
une pierre de jambage de la fenêtre de la
Sacriftie , où elle n'a fait qu'un trou de deux
lignes de diamètre , & felé la pierre à ſon
entrée & à fa fortie . La même Foudre a porté
les coups jufques dans le Jardin , voiẩm
de
DECEMBRE. 1743. 2675
4.
de l'Eglife. La terre y a été creusée en deux
endroits de la profondeur d'un pied , fur
de largeur , ce qui fait une efpéce de chemin
fouterrain , de près de 15. pieds de
longueur , aboutiffant à la muraille du Sanctuaire.
Je ne puis pas tout- à- fait attribuer ces
violents effets à une flâme fulphureufe &
nitreufe , car la nature de la flâme ne tend
pas à brifer. Je ne voudrois cependant pas
établir la réalité du Carreau , mais je fuis
prefque perfuadé , que tout ce fracas n'a eu
d'autre agent qu'une fubftance de la derniére
folidité , comme feroit une matiére
condenfée dans les nuës , & qui entraînée
& pouffée par une flâme , ou par un air qui
s'eft échappé avec furie , brife , perce , écarte
tout ce qui s'oppofe à fon paffage ; & fi
on peut juger de fa figure par celle du trou
qu'elle a fait dans le jambage , dont j'ai
lé , elle devoit être ronde , & ſon diamètre
de deux lignes .
Jufqu'ici vous n'avez vû
que des marques
de la force de cet agent. Il faut maintenant
vous donner des preuves de fon adreffe .
Dans fes opérations fur la Fléche de notre
Clocher , après avoir brifé & détruit bien
des chofes , il a parcouru l'angle du Dôme ,
d'où elle a arraché , fondu , déchiqueté le
fer blanc qui le couvroit , fans toucher aux
F vj clous:
par2676
MERCURE DE FRANCE.
clous qui le tenoient attaché . La boiſerie de
l'Eglife a été fracaffée , mais ce qu'il y a de
fingulier , c'eft que les cadres des panneaux
ont été enlevés , fans être endommagés , &
les chevilles qui les tenoient , laiffées en
place. Il ne faut rien moins qu'un air infiniment
fubtil & violent, pour s'infinuer entre
le cadre & le panneau , & pour le faire fortir
par l'extrémité la plus épaiffe de la cheville.
Le fait fuivant eft encore plus particulier ,
& tient du merveilleux. La porte du Tabernacle
s'eft trouvée entr'ouverte ; la ferrure
arrêtée avec des vis , fufpenduë ; deux
vis miſes abfolument dehors , & pofées fur
la Table d'Autel ; la troifiéme laiffée à moitié
dans la ferrure , & cela fans fracture ni
dans les portes ni dans la ferrure , ni dans
les écrous. Le taffetas qui revêt l'intérieur
de la porte du Tabernacle , étoit feulement
décollé. Je vous avouë que je ne fçais à
quoi recourir , pour expliquer cette particularité.
Après y avoir bien rêvé , je n'en
vois d'autre caufe , que ce même air fubtil
& violent , qui fe fera fait un paffage entre
la porte & la pierre , fur laquelle eft pofé
le Tabernacle , mais comment a- t'il détourné
ces vis ? Il faudroit pour cela que cet air
eut reçû une communication de mouvement
en fpirale , & en fens contraire à celui de
l'entrée
DECEMBRE . 1743 . 2677
l'entrée de la vis ; mais cette fuppofition ne
feroit-elle pas gratuite ? Ce que je regarde
comme sûr , c'eft que la preffion de l'air a
dû être extrêmement forte , puifque toutes
les vîtres du Choeur , du Sanctuaire , de la
Sacriftie , & quelques-unes du corps de logis
, font caffées & enfoncées du dedans en
dehors ; la voûte du Sanctuaire fort endommagée
, les Armoires de l'Orgue , fituée au
fond de l'Eglife , entr'ouvertes.
Ce qui me fait croire que ce font là des
effets de l'agitation , que le mouvement
d'une flâme fubtile a communiquée à l'air
intérieur , c'eft que deux Lampes de verre
fufpendues , l'une dans le Sanctuaire , l'autre
dans le Choeur , n'ont pas été endommagées
, fans doute parce que leur fituation.
mobile les a fait céder au mouvement ; auffi
balançoient - elles , lorfque nous entrâmes
dans l'Eglife , pour en examiner le dom-
4
mage.
Je veux croire auffi que plufieurs Foudres
enfemble ou la même Foudre divifée en plufieurs
éclats , ont eu part à des effets fi variés.
Sans cela , il feroit impoffible de concevoir
cette viteffe , qui n'eft pas moins
furprenante, que tout ce que nous avons vû
jufqu'ici. En effet , en moins de 15. fecon ..
des , la Foudre a commencé & terminé fa
carriére. J'en puis rendre un témoignage
d'expé2678
MERCURE DE FRANCE.
d'expérience , car en même-tems que j'entendis
le coup de tonnerre , j'en fentis la
péfanteur , comme fi on m'avoit donné un
coup de maffuë fur la tête. J'ai eu le petit
doigt de la main droite tout perclus,& courbé
pendant un quart-d'heure , fans autre
douleur qu'une efpéce de frémiffement ; la
cuiffe brûlée de l'étendue d'un pouce ; & cependant
les grands coups étoient déja donnés
dans l'Eglife & dans la Maiſon.
Quelque étourdi que j'aye été , je me fouviens
parfaitement d'avoir vû l'éclair , &
après le coup parti , une flâmebleuâtre , qui
n'a fait que paffer devant mes yeux , tandis
que j'avois la tête baiffée de la violence
du coup , d'où j'ai conclu tout le contraire
de ce qu'on dit ordinairement : Qu'un homme
qui voit l'éclair & qui entend le coup , n'a
pas lieu de craindre d'être frappé. Au refte
j'ai eu bien des compagnons de mon défaftre
; tous nos Religieux ont été touchés &
brûlés , les uns dans un endroit , les autres
dans un autre ; les domeftiques renverfés ,
d'autres jettés à quelques pas loin & bleffés
, fans que nos habits ni les leurs ayent
été endommagés . La douleur a été differente
fur chacun , foit pour la qualité , foit pour
la durée. Il y en a qui en ont été quittes
pour avoir le poil des mains & des jambes
brûlé.
Une
DECEMBRE . 1743. 2679
* Une obfervation que j'ai encore faite
c'eft que les marques qui en font restées ,
dans les uns font rouges , dans les autres
noirâtres , & violettes dans plufieurs. Des
trois endroits où j'ai été touché , l'un a retenu
la couleur rouge , qui a difparu le lendemain
, l'autre la brune , & la troifiéme la
bleuë. Ces deux derniéres fubfiftent encoré
actuellement , & , felon toute apparence ,
ne s'effaceront point . Cela vient fans doute
des differer.tes matiéres qui compofoient
cette flâme, & du plus ou moins de pénétration
dans la chair . Je fuis , &c.
Au S. Montle.29. Juin 1743--
LE ROSSIGNOL ET LA FAUVETTE ,
D
·
FABLE.
Ans un Verger , que fréquentoit
La Mufe de la Comédie ,
Un Roffignol toutes les nuits chantoit ,
Et fa tendre Chanfon étoit
Des Faunes , des Sylvains , des Nymphes applaudie ;
Ces applaudiffemens, fans ceffe mérités ,
Et fans ceffe auffi répetés ,
Dans le fond des Enfers vont réveiller l'Envie ;
Elle en fort , du Dépit fuivie ,
Et
1
2680 MERCURE
DE FRANCE .
Et prenant la figure & l'habit de Berger,
Elle vient , ſe préſente aux Hôtes du Verger ;
Nous avons , leur dit- elle , une jeune Fauvette ,
Qui pour chanter en bécarre , en bémol ,
Surpaffe autant un Roffignol ,
Qu'un Roffignol furpaffe une Alouette .
Alors , par curiofité ,
On lui dit ; amenez cet Oiſeau fi vanté ;
On l'amene ; on s'affemble, & Dieu fçait la cabale
Excitée en faveur de la jeune Rivale.
Le Dieu brillant de l'Harmonie ,
Averti par la foeur Thalie ,
Se montre , & de concert tous les deux à la fois ,
Du Roffignol confirment
tous les droits
Permettant
feulement à la jeune Fauvette
De fredonner fa chanſonnette
.
O
N écrit de Grenoble , que l'Infant
Don Philippe entra le 25. Octobre
dans cette Ville ; il fut complimenté
à la porte par les Confuls , & il fut
reçû à l'entrée du Jardin qui conduit à
'Hôtel-de-Ville , autrefois le Palais de Lédiguieres
, fous le magnifique
Daïs qui fervit
à Noffeigneurs
les Ducs de Bourgogne &
de Berry, fes oncles . Toute la façade de l'Hôtel
& le Jardin , étoient garnis d'une infinité
DECEMBRE. 1743. 2681
nité de lampions , qui formoient un Ordre
d'Architecture fur le Palais , & des fleurs en
piramides de feu dans le Parterre : on tira
un feu d'artifice fur les terraffes , & cette
illumination dura trois jours , auffi -bien que
dans toute la Ville : il reçût le lendemain
les Complimens des Cours Superieures &
autres Compagnies. Le Clergé féculier &
régulier s'y rendit , & comme le Prince demanda
au Pere Daru , Ex-Général des Cordeliers
& Prédicateur du Roi , le Compliment
qu'il eût l'honneur de lui faire , on a
crû que le Public le verroit ici avec plaifir.
COMPLIMENT fait à fon Alteffe
Royale l'Infant DON PHILIPPE , à
l'occafion de fon paffage à Grenoble , le
26. Octobre 1743. par le R. P. Daru ,
Ex-Général des grands Cordeliers , &
Prédicateur du Roi.
MONSEIGNEUR ,
C'est dans ce jour mémorable pour la Capitale
de cette Province , que ceffe la jalousie
qu'elle avoit conçue contre ces Villes fortunées ,
qui avoient été favorisées de la présence de
Votre Alteffe Royale . Par tout où elle paroît ,
elle fait la conquête de tous les coeurs , & il
étoit trifte pour nous , qu'elle ne fe montrât
dans une Ville où elle les poffedoit , avant même
que de paroître.
pas
C'eft
2682 MERCURE DE FRANCE.
C'eft la perfonne , Monfeigneur , encore plus
que le Prince qui eft l'objet de nos admirations.
Un Front augufte , où la Majesté est mêlée avec
les graces , un difcernement ſupérieur , qui con-
Serve à votre efprit toute l'élévation de votre
rang, une bonté de coeur qui l'égale , vous ont
acquis fur les nôtres un empire que les Sceptres
& les Couronnes ne donnent pas toujours , &
vous représentent aux yeux de tous les Peuples ,
tel que le fils du premier Roi d'Ifraël , que l'Ecriture
, dont il nous eft permis d'emprunter les
paroles , appelle le plus aimable des Princes.
Mais ce qui eft admirable , même à la Religion ,
c'eft une autorité qui n'eft captivée que par la
fageffe, dans un age , où elle eft elle-même prefque
toujours captive.
Telle eft l'image vivante de deux grands
Monarques , destinés de Dieu à donner des
Maîtres au monde , que le monde devroit obtenir
par acclamations , s'ils ne l'étoient pas par
la naiffance.
V. A. R. M. en quittant l'Espagne , en
changeant de climat , eft entrée dans fon ancienne
Patrie. C'est dans vos veines , M³ que
coule le Sang le plus pur de nos Rois. Vous êtes
au milieu des Sujets de votre Maifon , & dans
l'hommage que nous vous rendons , nous croyons
neus acquitter de celui qui eft dû à notre Souverain
lui-même.
C'est ainsi , Mer que nous devons à l'intemperie
de la faiſon , lé plus beau de nosjours .
Les
DECEMBRE . 1743. 2683
Les mots de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure de Novembre , font l'Histoire
& le Portrait.
ssssssss
J
ENIGM E.
' Ai trois foeurs ; le Tems eft mon pere ;
Je fuis & ne fuis plus ; je meurs & je renais ,
Tantôt plus doux , & tantôt plus mauvais ;
A tous les Elémens je déclare la guerre .
Je n'ai , mon cher Lecteur , ni pieds , ni mains , ni
bras ,
Et cependant je fais , moi feul , plus de fracas
Que n'en fait une armée entiere ;
Souvent je porte avec moi le trépas
Une chofe certaine eft qu'on ne m'aime guére.
Je régne en cent climats divers ;
Mon nom fait trembler l'Univers ;
Les Vieillards , les Enfans , tous craignent mon ap
proche ,
Et je puis dire , fans reproche ,
Qu'on ne me craint point aux Enfers .
C. Suicer , de Châlons fur Marne .
LO2684
MERCURE DE FRANCE.
LOGOGRYPHE.
DE's que l'hyver cruel , d'un glacial Empire
Sur nos rivages nuds vient étendre les loix ;
Dès que le Dieu bouffi , dans fon bruyant délire ,
D'un fouffle venimeux vient deffecher nos bois ,
Je commence à fervir , & mon uſage utile
Aux Champs affés connû, l'eft partout à la Ville.
Un Jésuite fçavant d'un pinceau délicat
De mon mérite rare a relevé l'éclat.
Sans craindre les frimats , j'exerce mon adreffe ;
Je détruits , je refais , j'abbats & je redreffe .
Huit lettres font mon tout ; fans peine ,fans efforts ,
Tu trouves dans ma queue un de nos moindres Ports;
Dans ma tête un grand arbre, & ina métamorphofe
T'offre ce que l'on craint, quand on cueille une rofe;
Bien- tôt , autres effets de la combinaiſon ;
Je te préfente , ami , la plus chaude faifon ;
De tout corps animé la plus belle partie ;
Un Port de Mer , voifin de France & d'Italie.
Si j'en dis trop , tant mieux ; je cherche à t'amuſer ,
Avare de ton tems , je crains d'en abuſer.
NOUDECEMBRE.
1743. 2685
NOUVELLES LITTERAIRES .
DES BEAUX- ARTS , &c.
MEMOIRE au fujet du Parnaffe
François.
Mane
R Titon du Tillet vient de donner
une fuite de la Deſcription du PARNASSE
FRANÇOIS , Monument qu'il
a fait exécuter en Bronze en 1718. à la
gloire de la France & de LOUIS LE GRAND,
& à celle des plus célébres Poëtes & des
plus fameux Muficiens François ; il a donné
en 1732. cette Defcription en un volume
in-folio, d'environ 8oo . pages, orné de
fieurs Eftampes & Vignettes ; outre la Defcription
de ce Monument , ce Volume contient
un ordre Chronologique de 260. Poëtes
(a ) ou Muficiens, dont on a mis l'Extrait
de la Vie & le Catalogue de leurs Ouvrages,
avec le jugement que les Sçavans en ont
porté ; on y trouve auffi des Remarques
pu-
(a) Ces Poëtes , au nombre d'environ deux cent cinquante
, ont été choisis parmi plus de deux mille Poë- .
tes ou Verfificateurs , dont les Ouvrages ont été imprimés
, qui ont vécu depuis le Regne de François I. le
Reftaurateur le Protecteur des Sciences & des Beaux
Arts ,jufqu'à préfent.
très2686
MERCURE DE FRANCE.
très-curieuſes fur la Poëfie , fur la Muſique,
& fur l'origine & & le progrès de nos
Théatres de la Comédie & de l'Opéra ; on
y voit enfin quelques Piéces de Vers , dont
quelques illuftres Poëtes ont bien voulu honorer
celui qui a fait exécuter en Bronze le
Parnaffe François .
M. Titon du Tillet a marqué qu'il convenoit
, au moins tous les dix ans , de donner
un Supplément de l'extrait de la vie des
Poëtes & des Muficiens , qui feroient décédés
pendant cet espace de tems , & de rapporter
un Catalogue de leurs Ouvrages , pour
augmenter notre Parnaffe , & le rendre encore
plus brillant ; c'eft ce qu'il vient de
terminer en cette année 1743 .
Dans ce Supplément , tous les Poëtes &
tous les Muficiens de grande réputation , &
quelques autres qui fe font faits un certain
nom dans le monde , que la mort a enlevés
depuis 1732. ont leur article , dans lequel
on lit beaucoup d'Anecdotes curieuſes &
intéreffantes , qui doivent faire d'autant
plus de plaifir , que ces Poëtes & ces Muficiens
ont été nos Contemporains , & connus
de prefque tous les gens de Lettres &
du grand monde .
Pour prévenir le Lecteur fur le choix des
Poëtes , & des Muficiens , qu'on a admis fur
le Parnaffe , qui ne font pas certainement
tous
DECEMBRE. 2687 1743 .
tous d'un mérite égal , on le prie de faire
attention aux trois Monumens differens
dont on s'eft fervi pour les faire paroître
fur le Parnaffe , fçavoir : La Figure en Pied ,
le Médaillon , un premier & fecond Rouleau
de Bronze où font gravés les noms , & même
un Rouleau particulier pour les Amateurs &
Protecteurs de Poëfie & de Mufique , qui ont
compofe quelques Vers de bon goût , ou quelquesjolis
morceaux de Mufique . On peut donc
compter fur le Parnaffe trois & quatre ordres
ou rangs differens de Poëtes & de Muficiens
, mais dont aucun n'eft fans mérite
& fans fes partifans : c'eft ce qu'on connoîtra
dans deux Difcours qui font à la tête &
à la fin de la Defcription du Parnaffe , & encore
mieux dans les articles de chacun de
ces Poëtes & de ces Muficiens , qu'il convient
de lire avant que d'en porter fon jugement.
Un Concert auffi grand & auffi magnifique
que celui du Parnaffe , doit être compofé
de differens Acteurs & de differentes voix ,
comme le font nos Opera & nos plus beaux
Concerts ; les grandes & belles voix y brillent
au-deffus des autres , & y tiennent le
premier rang ; les autres voix aimables &
gracieuſes , ont auffi leur mérite particulier ,
& font une variété charmante , qui rend encore
nos Opera & nos Concerts plus agréa
bles & plus complets.
Voici
2688 MERCURE DE FRANCE.
Voici le Catalogue des Poëtes & des Muſiciens
qui compofent ce Supplément , ou
cette augmentation au Parnaffe François.
·
Jean-Baptifte Moreau , Muficien , Noël-
Etienne Sanadon , Jéfuite , Poëte Latin.
François Couperin , Muficien. Mlle Marie
PHéritier de Villandon , Poëte . Jean- Baptifte
Senallié , Muficien . Nicolas Bernier
Muficien. Antoine Banderon de Senecé , Poëte
François. Jean- Baptifte Poncy- Neuville ,
Poëte François. Philibert Moreau de Mautour
, Poëte François .... De Caux
Poëte François. Michel Monteclair , Muficien.
A cet article , il eft parlé de Gillier
Muficien. Jean Haguenier , Poëte François.
Jean-Jofeph Mouret , Muficien. François
Limojon de S. Didier , Poëte François. Jean-
François Dandrieu , Muficien. Jacques Vaniere
, Jéfuite , Poëte Latin. Il eft fait mention
à cet article des Peres Mourgues , Jéfuite
, Campiftron & Cléric , Poëtes François.
Jacques Lofme de Monchenay , Poëte
François . Charles Porée , Jéfuite , Poëte Latin
& François. Jean - Baptifte Rouffeau ,
Poëte François. Auguftin Nadal , Poëte
François. Henri Defmareft , Muficien .
Charles Rollin , Poëte Latin. Le Cardinal
de Polignac , Poëte Latin . Pierre Brumoy
, Jéfuite , Poëte Latin & François .
Jean - Jofeph de Beaupoil , Marquis de
Saint
DECEMBRE. 1743. 2689.
Saint Aulaire , Poëte François. Jean Veillard
, appellé l'Abbé de Grécour , Poëte François
.
Ce Supplément contient quarante feüilles,
( petit in-folio ) , qu'on trouvera chés la
Veuve Piffot , Quai de Conti , à la Croix
d'Or , & chés Chaubert , à la defcente du
Pont S. Michel , Quai des Auguftins.
Le prix de chaque feüille eft d'un fol
qui eft celui des frais de l'impreffion . Comme
ces feuilles ont été imprimées en des
tems differens , il convient que les Perfon- ,
nes qui ont acheté le Livre de la Deſcription
du Parnaffe François , ayent attention
à la feüille & au chiffre , qui finit l'exemplaire
qu'ils ont , afin de n'avoir pas des
feuilles doubles , qui leur feroient très -inutiles.
On les avertit auffi qu'elles feront bien
en faifant relier ce Supplément , de faire
mettre une ou deux feuilles de papier blanc ,)
pour les remplir des petits extraits de la vie
& d'un Catalogue des Ouvrages des Poëtes
& des Muficiens , qui cefferont de vivre depuis
cette année 1743. jufqu'au tems qu'on
en donnera un Supplément nouveau.
Comme il refte encore quelques Exemplaires
en entier de la Defcription du Parnaffe
, on les vendra en deux Volumes ,feize
livres en papier , & vingt livres , reliés .
I. Vol. G
LA
2690 MERCURE DE FRANCE.
LA VIE de S. Paulin Evêque de Nole ,
avec l'Analyſe de fes Ouvrages , & trois
Differtations fur quelques Points importans
de fon Hiftoire , 1. vol. in - 4°. de 525
pages . A Paris , chés Giffart , rue S. Jacques,
a fainteTheréfe, & le Breton , ruë de la Harpe
, au S. Efprit , 1743 .
>
Cette Hiftoire , qui , felon l'expreffion
d'un illuftre Approbateur , fait l'éloge des
premiers fiécles de l'Eglife , & fervira d'inf
truction au nôtre , eft écrite par un Auteur
dont on connoît la piété & l'érudition . Il
la commence en ces termes avec une confiance,
digne de fon fujet. ,, L'Hiftoite d'un
,, Saint , qui a été les délices de fon fiécle ,
,, qui s'eft rendu l'objet de l'amour & de
», l'admiration des plus grands hommes de
fon tems , & qui s'eft acquis une eftime
générale dans toute l'Eglife , ne peut être
, que très-agréable à ceux qui en feront la
,, lecture. Tel eft celui dont j'entreprens
d'écrire la Vie.
>>
"
و و
L'Ouvrage eft terminé par trois Differtations
, dont la premiére fait voir que S.Pau
lin a embraffé la vie Monaftique. Dans la 2e
on difcute fi c'eft du Pape S. Clément ou de
S. Clément d'Alexandrie , que S. Paulin a
traduit les Ouvrages. Et dans la troifiéme
on traite de la captivité de S. Paulin , dont
l'Auteur foutient la réalité contre quelques
Modernes
.
ENTREDECEMBRE.
1743 .
2691
ENTRETIENS fur la Religion , où
l'on établit les fondemens de la Religion
révélée, contre les Athées & les Déiftes , par
le Pere Rodolphe du Tertre , de la Compagnie
de Jefus. Tome III. & dernier , in- 12.
de 320 pages. A Paris , chés Cloufier, & David
l'aîné, Libraires , rue S. Jacques , 1743 .
HISTOIRE de l'Académie Royale des
Infcriptions & Belles- Lettres , avec les Mémoires
de Litterature , tirés des Regiſtres
de cette Académie , depuis l'année 1738 ,
jufques & compris l'année 1740. A Paris ,
de l'Imprimerie Royale, 1743. in-4° . deux
Volumes . Tome XIV. de 315 pages pour
T'Hiftoire , pages 504 pour les Mémoires.
Tome XV . de 816 pages.
IDE'E du Gouvernement ancien & moderne
de l'Egypte , avec la defcription d'une
nouvelle Pyramide , & de nouvelles Remarques
fur les Maurs & les ufages des Habitans
de ce Païs ; par M. le M ... A Paris,
chés la Veuve Ganeau , rue S. Jacques, aux
Armes de Dombes , 1743 , in - 12. Deux
Parties , la premiere de 131 pages ; la feconde
de 200. Le Difcours préliminaire
de cent pages.
Theodore Le Gras , Libraire , Grand
Gij Sale
2692 MERCURE DE FRANCE.
Sale du Palais , & la Veuve Piffot , Quai de
Conti , continuent de vendre la GRAMMAL
RE FRANÇOISE , avec les Régles de l'Ortographe.
Par M. Jacquier , 1 vol . in- 8 ° , dont
le prix eft de 3 livres relié .
On trouve auffi chés ces Libraires , un
PETIT DICTIONNAIRE FRANÇOIS , du même
Auteur , dont l'ortographe eft prouvée par
principes , fervant de Supplément aux autres
Dictionnaires , très - utile à ceux qui
font obligés d'écrire; un volume gros in- 12.
prix trois livres relié. L'Auteur y a ajoûté
une feuille d'impreflion , contenant vingtquatre
pages , qui fervira de Clefà ceux qui
veulent connoître à fond toute l'utilité de
ce Dictionnaire . On vend cette feuille féparément
quatre fols.
THEATRE CRITIQUE ESPAGNOL,
&c. Depuis ce que nous avons dit au fujet
de cet Ouvrage dans le Mercure du mois
de Septembre dernier , page 2012 , il a paru
deux Difcours , nouvellement traduits
par le même habile Traducteur , lefquels
font le commencement du fecond Tome de
l'Auteur original . Ces Difcours fe font lire
avec le même plaifir que les précédens , &
roulent , le premier fur les Guerres Philofophiques
, & le fecond fur l'Hiftoire Naturelle.
On les trouve , ainfi que les précédens
,
DECEMBRE. 1743. 2693
dens , en brochures in - 12. A Paris , chés
Prault Pere , au Paradis , & chés Clement ,
à la Caille , Quai de Gêvres.
- NOUVELLE EDITION du Voyage d'Italie ,
par Maximilien Miffon , auginentée de Remarques
nouvelles & intéreffantes , avec
Figures. A Amfterdam. 4 vol . in- 12 . 17433
& à Paris , chés Cloufier , David l'ainé ,
Durand & Damonneville , Libraires .
MOYENS de conferver le Gibier, par
la
deftruction des Oifeaux de rapine , & les
Inftructions pour y parvenir. Traité de la
Pipée , feconde Edition , corrigée par l'Auteur
, & augmentée de plufieurs Chaffes
aimufantes & divertiffantes , très- convenables
aux Dames. A Paris , chés Saugrain
fils , Libraire , dans la Grande Sale du Palais
, du côté de la Cour des Aides , à la Providence
, 1743 , in- 12.
Le Sr Ganeau , Libraire , ruë S. Jacques
vis-à-vis S. Yves , à S. Loüis , a mis en vente
depuis peu :
LESUPPLEMENT au Dictionnaire Oeconomique
, contenant divers moyens d'augmenter
fon bien , & de conferver fa fanté
&c. in folio , deux volumes. Ce Supplément
eft beaucoup plus ample & plus com-
Giij plet
2694 MERCURE DE FRANCE.
plet qu'une contrefaçon qui paroît imprimée
à Commercy.
L'HISTOIRE de l'Empire Ottoman , où ſe
voyent les caufes de fon aggrandiffement
& de fa décadence , avec des notes trèsinftructives,
traduite du Latin de S. A. Démetrius
Cantimir , Prince Souverain de Moldavie,
par M. de Joncquieres , Commandeur ,
Chanoine Régulier de l'Ordre Hoſpitalier
du S. Efprit de Montpellier , in -4°. 2. Volumes
, ou in- 12 . 4. vol.
Le nom refpectable de l'Auteur eft un
für du mérite de l'Ouvrage ; il y garant
avoit long - tems que l'on attendoit une
Hiftoire des Tures , n'ayant jufqu'à préfent
rien paru de parfait en ce genre . On fe
Alate que l'impatience du Public fera fatisfaite
à cet égard . On pourroit joindre à ce
Livre un autre Ouvrage dont on a parlé
il y a quelques années , & qui fe trouve
chés le même Libraire intitulé la Religion
ou Theologie des Turcs , par Echielle Muffi
2.vol. in- 12.
Le même Libraire a encore quelques
Exemplaires du Paradis perdu , reconquis
& c. 3 vol. in- 1.2 .
LETTRES de S. Jerôme , traduites en
François avec des Notes , par Dom Rouffel ,
Béné
DECEMBRE. 1743. 2695
Bénédictin , en quatre volumes in - 12 .
Il vient de recevoir quelques Livres
nouveaux dont voici les Titres.
LES OEUVRES de M. Jean Bacquet
Avocat du Roi en la Chambre du Tréfor ,
augmentées de plufieurs Queſtions , Décifons
& Arrêts de Cours fuperieures , par
M. Claude de Ferrieres , & augmentées confidérablement
par M. Claude- Jofeph de
Ferrieres , deux vol. in-fol. A Lyon .
La derniére Edition de cet Ouvrage étoit
devenuë fort rare ; ainfi c'eſt rendre fervice
au Public , que de lui préfenter celle-ci , furtout
étant auffi confidérablement augmentée
qu'elle l'eft .
:
ap-
ESSAIS fur l'Hiftoire des Belles- Lettres ,
Sciences & Arts , par M. Juvenel de Calencas
, 2 vol . in- 12 . A Lyon. Le premier
volume qui a paru en 1740 , a été fort
plaudi ; il y a lieu de croire que le fecond
aura un pareil fuccès. On le conten→
tera de rapporter les Titres des fujets qui y
font traités Origine de la Poëfie Françoife.
Differens Poemes François. Poëme Hiftorique.
Mithologie, Hiftoire des Voyages . Chronologie.
Critique. Diplomatique. Hiftoire Généa
logique. Hiftoire des Infcriptions. Iconographie.
Iconologie. Devifes . Art militaire. Pirotechnie.
Art d'écrire en notes. Art d'écrire
en chiffres. Art de déchiffrer. Politique. Bi-
Giiij blio.
2698 MERCURE DE FRANCE.
ner par Aubriet , & ne fe trouvant pas en
état de prendre foin de l'impreffion , il
avoit prié M. Boerhaave , fon ami , de s'en
charger . Mais comme ce grand Ouvrage demandoit
beaucoup de tems & de dépense ,
furtout pour les Plan tes , que M. Boerhaave
faifoit graver par Sherard , il jugea à
propos de donner d'abord ce petit Catalo
gue , fort utile à ceux qui herboriſeront
dans le même canton , & dans d'autres où
fe trouvent les mêmes Plantes. C'eft l'ufage
qu'en faifoit M. Vaillant lui - même ,
l'ayant toujours à la main dans fes Courſes.
Botaniques.
DECAS Epiftolarum quas defumptis plerumque
earum argumentis ex Vaticana Bibliotheca
Manufcriptis , ad eam luftrandam de more
quotannis Brixia aecedens Solivagas ante emiferat
ejufdem Præfectus S. R. E. Cardinalis
Bibliothecarius. Ce Recueil , publié à Rome
fans nom d'Imprimeur , comprend dix Livres.
Le premier contient les Lettres que
M. le Cardinal Quirini a écrites à Dom Bernard
de Montfaucon ; le fecond, celles écrites
au R. Pere Général des Bénédictins de la
Congregation de S. Maur ; le troifiéme , le
cinquiéme & le neuviéme celles écrites à
M. Alexis Symmaque Mazzachi ; le 4º celles
écrites à M. Cyprien Banaglia ; le 7 celles
écrites
DECEMBRE . 1743. 2699
écrites à M. Ap. Zeno ; le 8e celles écrites
à M. Antoine François Gori , & le dixiéme
, les Lettres écrites à M. Chryfoftome
Trombelli . On trouve encore dans cet
Ouvrage des Sommaires très-amples & trèsdétaillés
de chacun de ces Livres , & même
des Lettres qui y font contenuës.
"
LA THEOLOGIE des Infectes , ou Démonftration
des Perfections de Dieu dans
tout ce qui concerne les Infectes , par M.
Fréderic Chrétien Leffer , Paſteur de l'Eglife
de Favemberge , dans la Ville de Nordhaufen
, & Membre de l'Académie Léopol
dine Caroline des Curieux de la Nature
traduite de l'Allemand ,avec des Remarques.
par M. Lyonnet deux vol. in - 8°. 1743-
Ala Haye , chés Pierre Paupie , Libraire
On parle avec éloge de cet Ouvrage , qui
a paru à Francfort en 1738 , fous le Titre
d'Infecto - Theologie , & on ajoûte que les
Remarques que M. Lyonnet y a jointes
en le traduifant en éclairciffent & rectifient
le texte en beaucoup d'endroits , rendent
cette Traduction , en quelque façon ,
préférable à l'Original.
›
LE CALENDRIER PERPETUEL ,
que nous avons annoncé dans le Mercure
du mois d'Avril dernier , page 727 , lequel
renferme en un Tableau de médiocre gran-
Gvj deur
2700 MERCURE DE FRANCE.
›
deur , orné d'ailleurs de quatre Cartouches
dans les encoignures , & d'un Frontispice ,
gravés en Taille-douce , donne par le moyen
d'une feule opération fimple & facile , la
difpofition de telle année que ce foit , à
remonter depuis la premiére de l'Ere Chrétienne
jufqu'à l'infini . Il continuë de fe débiter
à Paris chés les Libraires Huart , ruë
S. Jacques , à la Juſtice ; Chaubert & Guyllin ,
Quai des Auguftins ; Morel , Grande Sale
du Palais , & la Veuve Bien- venu , dans le
Jardin du Palais Royal ; comme auffi chés
Le Maire fils , Ingénieur du Roi pour les
Inftrumens de Mathématique , Quai des
Morfondus ; Bailleul , Graveur & Géographe
, fur le Grand Efcalier du Palais , vis-àvis
la Sainte - Chapelle ; Heron , Marchand
Imager, fous le paffage du College Mazarin ;
Allard , Marchand fur le Grand Escalier des
Princes à Versailles ; & Dandel , Marchand,
Graveur , rue Merciére à Lyon.
Cet Ouvrage qui n'a pût paroître cette
année , qu'après Pâques , & dans un tems
par conféquent où tout le monde étoit pourvû
de Calendriers ordinaires pour l'année
courante , femble devoir mériter à préſent
la recherche & l'empreffement de toutes les
perfonnes d'Affaires, d'Etudes , de Cabinet ,
& de Commerce ; en premier lieu par l'avantage
qu'elles auront de n'en avoir plus
befoin
DECEMBRE. 1743. 2701
befoin d'autres pour l'avenir ; & en fecond
lieu , parce qu'elles auront la facilité de
pouvoir vérifier en un inftant avec certitude
, toutes fortes de dattes anciennes qu'il
leur importera de connoître , plufieurs s'en
étant déja fervis avec beaucoup de fatisfaction.
Le prix n'eft que de trois livres .
?
Durand , Libraire , ruë S. Jacques à S.
Landry , & au Griffon , poffeffeur du Privilége
des Etrennes Mignonnes , qu'avoit
feu le Sieur Jouenne, fon Oncle , avertit le
Public , qu'il a augmenté fes Etrennes Mignonnes
pour l'année prochaine 1744 ,
d'un quart de ce qu'elles étoient les années
précédentes. Il y aura un nouveau Calendrier
, beaucoup plus ample , plus utile &
plus curieux ; differentes Tables pour trouver
le Méridien des principales Villes du
Monde , pour régler les Pendules , & pour
trouver les degrés de la Terre , &c.
ESTAMPES NOUVELLES .
Le Sr. GUELARD , Peintre & Graveur , vient de
mettre au jour un Ouvrage important , ſous le titre
de DESCRIPTION ABBREG B'E des principaux
Arts& Métiers , & des Inftrumens qni leur font propres
, le tout détaillé parfigures . Brochure in -4°. contenant
cent dix- huit Planches gravées enTaille - dou
ce : prixfix livres.
On trouve dans cet Ouvrage , après un Diſcours
fur
2701 MERCURE DE FRANCE.
fur l'Architecture , un grand nombre de figures trèsbien
gravées , a font repréfentées & expliquées
plufieurs Machines de nouvelle invention , & tous
les Inftrumens , Outils , toutes les Piéces , & tous
les Ouvrages qui concernent divers Arts , fçavoir.
La Maçonnerie , la Méchanique , la Charpenterie
, la Couverture des maifons , la Plomberie , le
Pavage & le Carrelage, la Menuiferie,le Placage, la
Serrurerie , la Vitrerie , la Dorure à colle & à huile,
la manière de modeler en terre & en cire, de fculpter
en bois , marbre , &c. de jetter les figures de
bronze , de faire les figures de plomb , de plâtre &
de ftuc ; de graver en relief & en creux fur les Métaux
, fur les Pierres précieuſes & fur les Criftaux ;
de tourner , de graver en Taille - douce ; de peindre
à l'huile , de travailler en Mofaïque , Pierre de rapport
& en Marqueterie ; d'imprimer en Lettres & ea
Taille douce, & de fabriquer les Chapeaux deCaftor.
Ce Livre , également utile & curieux , ſe vend à
Paris , chés le Sr Guelard , fon Auteur , ruë de Charonne
vis-à- vis le Monaftére de Trenel ; chés
Jombert , Libraire , au coin de la ruë Gift- le- coeur ,
Quai des Auguftins ; la veuve Chereau , rue S. Jacques,
aux deux Piliers d'or ; la veuve de P. Feffard ,
Paffage S. Germain l'Auxerrois; & P. Clement , Libraire
, Quai de Gêvres , au coin du côté du Pont
Notre- Dame.
Le même St Guelard vient auffi de publier deux
Livres in-4°. de treize Eftampes chacun , fous le
titre de SINGERIES ou differentes actions de la vie humaine
, repréſentées par des Singes , gravées fur les
Deffeins de C. Huet , par le méme Guelard. A Paris ,
chés l'Auteur , ruë de Charonne , & chés la veuve
Chereau , rue S. Jacques.
Ces deux Livres font très-amulans , & viennent
parfaitement bien après le grand férieux de celui
dont
DECEMBRE. 1743. 2703
-dont on vient de parler , concernant les Arts , &c.
A chacun des Livres des SINGERIES , il y a une Dédicace
en Vers , qu'on ne fera pas fâché de trouver
ici. Celle du premier Livre eft adreffée
A M. DELOR ME , Premier Garçon
& Délivreur de la Ménagerie de Versailles.
Toi , dont l'efprit actif chaque jour s'étudie ,
Par l'ordre du plus grand des Rois ,
Arendre attentifs à la voix
Ces Enfans de l'Afrique & de la Numidie ,
Que notre augufte Maître a foûmis à tes loix.
Toi , qui par un talent, approchant de la Fable ,
Sçais gouverner & rendre affable
Le plus indocile Animal ,
Dans un fécle où nous autres hommes ,,
Et prefque tous tant que nous fommes ,
Nous nous gouvernons affés mal .
Delorme , te rendrai-je un agréable hommage
En oſant t'adreffer ces grotesques Portraits ,
Dont Huet m'a fourni les plus aimables traits ,
Naïve , mais fidéle image
Du Spectacle du Monde Eh ! que c'eſt grand dom
mage ,
Qu'il ne foit vú fouvent qu'avec des yeux diftraits.
Sur ta feule bonté dans ces Vers je me fonde ;
Mais je puis accorder la rime & la raifon ,
En difant que l'offrande eft du moins de faifon.
Les Lions , les Tigres , les Léopards , c..
En
2704 MERCURE DE FRANCE
En SINGES l'Univers abonde ,
Et n'en déplaiſe même à Meffieurs les Auteurs
Jamais on ne vit dans le Monde
Tant de méchans imitateurs .
Ne fuis-je pas du nombre : Hélas ! fi peu fidéle ,
Mon burin a rendu foiblement fon objet ?
Mais fi par cet effai je te plais , quel fujet
De me croire un autre Modéle ?
Le fecond Livre , ou la fuite des SINGERIES ↓
eft orné de cette Dédicace.
AU PUBLIC.
Arbitre des Talens , vous en qui chaque Auteur ,
Par un affortiment bizare & néceffaire ,
Trouve à la fois fon Juge & fon Solliciteur ,
Son Patron & fon Adverfaire ;
Vous que l'on peut critiquer fans orgueil
Mais que l'on peut auffi louer fans flaterie ,
Acceptez le tribut de notre Allégorie ,
Et daignez l'honorer d'un favorable accueil
Songez que votre nom à propos s'y marie ,
Et qu'une Dédicace eft une SINGERIE
Qui manqueroit à ce Recueil.
"
Vous nous avez fourni le ſujet de l'Ouvrage ;
Il doit donc à vos yeux avoir quelques attraits ;
Pour mériter votre fuffrage ,
Nous nous fommes promis de rendre traits pour
traits ;
Mais
LECEMBRE . 1743. 2705
Mais fi dans ces graves Portraits
Notre burin vous eftropie ,
C'est que l'Art eft borné ; pourquoi s'en attrifter
Que chaque Original achette fa Copie ,
Et nous n'en aurons plus bien tôt à débiter.
Le même Graveur vient de mettre au jour une
Eftampe en hauteur , repréfentant la caducité du
Sr Nicolas Bolureau , Doyen des Maîtres Peintres ,
Doreurs , & c . de l'Académie de S. Luc , d'après le
Deffein de J. J. Spoëdde.
Le St Balechou a gravé depuis peu une nouvelle
Eftampe en hauteur , fous le titre du Marijaloux ; le
principal perfonnage de cette Eftampe eſt un homme
fort âgé, affis dans un fauteuil ; les autres font un jeune
homme & une jeune femme , affis l'un à côté de
l'autre . On lit au bas de l'Eftampe une Epigramme
de Rouffeau fur le fujet de l'Eftampe , qui a été gravée
d'après le Tableau de M. E. Jaurat. Cette Ef
tampe fe vend à Paris , chés le Sr Lépicié , Graveur
du Roi , au coin de l'Abbreuvoir du Quai des Orfévres
, & chés L. Surrugue , auſſi Graveur du Roi ,
rue des Nayers , vis- à- vis les murs de S. Yves.
Le fieur Petit , Graveur , rue Saint Jacques,
à la Couronne d'Epines , près les Mathurins , qui
continue de graver avec fuccès la fuite des Hom
mes Illuftres du feu freur Defrochers , Graveur du
Roi , vient de mettre au jour les Portraits fuivans ,
CHARLES , ARCHEVESQUE DUC DI CAMBRAY ,
Pair de France , Prince du Sr Empire , Comte de
Cambrefis.
PIERRE - LOUIS MOREAU DE MAUPERTUIS , de
Académie Royale des Sciences. Ces Vers , qui
font au bas , font de M. de Voltaire .
Le
2706 MERCURE DE FRANCE.
Le Globe mal connu , qu'il a fçû meſurer ,
Devient un Monument où fa gloire ſe fonde ;,
Son fort eft de fixer la figure du Monde ,
De lui plaire & de l'éclairer.
Le Sr Lemaire , Maître de Mufique à Paris , vient
de mettre en vente un Recueil d'Airs de fa
compo
fition , mêlés de Duo , Récits de Baffe , Vaudevilles ,
Rondes de Table , Chanfons à danfer , Ars tendre
férieux , prix 3 livres . On trouve chés le même Auteur
cinquante & une Cantatilles , avec Simphonie ,
& fans Symphonie , dont quarante- fix pour les Def
fus ou Hautes-Tailles ,& cinq en Baffes - Tailles ,dont
fept nouvelles pour l'année 1744. au prix de 24.
fols piéce . Il y en a cinq nouvelles de l'année 1743 .
fçavoir , le Jour , la Nuit , la Voix de Climene , Orphée
, Mercure Pan. Un Concert de chambre en
trios , parties féparées , in-folio , gravé , 2. liv. 8. f.
un Recueil d'Airs de 3. liv . un autre Recueil de
Motets , 30. f piéce..
?
Le Sr Lemaire demeure préfentement , ruë S. André
- des- Arts , vis-à- vis la ruë Gift-le- coeur , chés un
Vitrier , au premier appartement . Ses Ouvrages fe
vendent à Paris , chés les Srs Ballard pere & fils ,
rue S. Jean de Beauvais ; Mad. Boivin , rue S. Honoré
, à la Régle d'or ; le Sr le Clerc , ruë du roule ,
la Croix d'or ; à Lyon , chés le St Debretonne , tué
Merciére ; à Rouen , chés le Sr Heufé , Maître de
Danfe ; à Bordeaux , chés les Libraires ; à Bruxel
les , chés les Srs Vafe , Libraires.
Nicolas Lebraffeur , Marchand Papetier à Paris ,
donne avis au Public , qu'il a reçû de la part de
P'un de fes Freres qui eft actuellement à Pontichesy,
& qu'il a rapporté de la Chine le fecret de faire
de
DECEMBRE. 1743. 2707
de l'Encre parfaite ; tant Luifante , Double , que
Seconde, qui ne s'épaiffit point . Il vend toutes fortes
de Papier : Régiftres , Relieure , façon de Lyon &
autres : Canifs de Paris : Cire d'Eſpagne ; Plumes
d'Hollande : Ecritoires, & toutes fortes de Marchandifes
concernant l'Ecriture. Il demeure ruë Aubry→
le Boucher , au grand Livre de Lyon.
,
On avertit le Public , que M. de Lefpine étant
mort , fes heritiers font dans l'intention de vendre
les Machines que cet habile Artiſte a inventées , &
dont l'Académie des Sciences conferve aujourd'hui
les modéles . Cet illuftre Corps a rendu juſtice au
mérite de ce Sçavant Machiniſte , qui ne fût redevable
des Eloges dont on l'a honoré qu'à
fon heureux génie. Son affiduité à l'étude lui tint
lieu de maître ; il fe fit lui - même ou pour
mieux dire , il fût le feul Artifan de la réputation
qu'il s'eft acquife. Entr'autres Ouvrages de Mécha
nique , for is de fes mains , on ne fe laffe point d'admirer
un Tableau mouvant , repréfentant un Théatre
, compofé de cinq décorations differentes ; les
perfonnages font d'un des plus fameux Peintres du
fiécle ; la marche eft accompagnée d'un Orgue ,
jouant feul plufieurs airs en quatre parties.
Les Curieux qui défireront faire l'acquifition de
quelques unes de ces Machines , pourront s'adreffer
a M Gillet , Maître Plombier , raë Galande , près
le paffage de S. Blaife.
ELOGE de M. de Lefpine.
Mufe , chante avec moi cet Artiſte connu ,
Qui dans le Méchaniſme inſtruit par la Nature ,
Et fans autre fecours , au faîte parvenu ,
Scût par fes mouvemens animer la Peinture .
C'eft
2708 MERCURE DE FRANCE.
C'eft par lui que l'efprit humain
Vit des caractéres d'airain
Former , par le moyen de differens mobiles ,
Les calculs les plus difficiles.
C'étoient là fes effais , quand ce génie heureux
Surprit les regards curieux
D'un miracle de Méchanique .
Sur le devant d'un très - petit Buffet
Une toile abaiffée , au fignal d'un fifflet ,
Ouvre un Théatre magnifique ,
Fourni d'Acteurs & de Mufique.
Là , pendant que l'oeil fatisfait
•
Par la variété de cinq riantes Scénes ,
Parcourt les bois , les valons & les plaines ,
( De ces puiffans refforts , prodigieux effet ! )
Laffé
L'ame favoure une harmonie
Telle que l'a produit fur un Clavier parfait ,
Une brillante main qu'échauffe Polymnie ,
Et l'efprit y jouit d'un fpectacle complet.
La récompenfe encor manquoit à cet Ouvrage.
Un jour , dans un charmant Bocage ,
Impénétrable aux ardeurs du Soleil ,
par fes travaux bien plus que par fon 'âge ,
Notre Artiſte attendoit les douceurs du fommeil ,
Tandis que les Oifeaux , fufpendant leur ramage ,
Du Sonore Automate écoutoient les leçons :
Apollon , qui ce jour defcendu du Parnaffe
Sur les côteaux voifins s'amufoit à la Chaffe,
Fût faifi tout à coup de ces merveilleux -fons.
1
Qu'enDECEMBRE.
1743 . 2709
Qu'entens je ! Quels accords enchantent mon
>oreille ?
Seroit - ce le tendre Lully ,
Ou l'impétueux Corelly ?
Mais , que vois-je ? Quelle merveille !
C'eft de Leſpine ! Et tandis qu'il fommeille
Cet Automate feul , que fa main a formé ,
Fait retentir ces bois des fons qui n'ont charmé !
C'en eft affés . Phébus reconnoît ſon éleve .
Viens à ma Cour. Alors le bon Vieillard fe leve
Et fe hâtoit vers lui d'un pas lent , quand foudain
Ce Dieu le ranimant de fon fouffle divin
Rend à fon front ridé fa premiére jeuneſſe ,
Et par Pégafe , au fommet du Permeffe
Il fait placer ce mortel fortuné
Au rang, qu'à fes pareils fon choix a deſtiné .
M. Chycoineau , Confeiller d'Etat , Premier Mé
decin du Roi , ayant vû la guérifon d'un grand Prélat
, des Rougeurs , Dartres & Boutons qu'il avoit
fur le vifage depuis plus de huit ans , lequel a fait à
la Dame de Leftrade une penfion fa vie durant , &
ayant appris d'ailleurs la guérifon de plufieurs autres
Perfonnes confidérables , & qu'elle traitoit ces
Maladies depuis plus de 40. ans avec fuccès & applaudiffement
, a bien voulu donner fon Approbation
pour débiter fes Remédes , pour l'utilité & le
foulagement du Public ; fçavoir , une Eau qui guérit
les Dartres vives & farineufes , Boutons , Rougeurs,
Taches de rouffeur & autres Maladies de la Peau ;
& un Baume blanc , en confiſtance de Pomade , qui
te les cavités & les rougeurs après la petite vérole
f
2710 MERCURE DE FRANCE .
le ; les taches jaunes & le hâle , unit & blanchit le
teint. Ces Remédes fe gardent tant que l'on veut ,
& peuvent fe tranfporter par tout.
Les Bouteilles de cette Eau font de 2. 3. 4. &
6. livres & au deffus , felon la grandeur. Les Pots
de Baume blanc font de 3 livres 10. fols , & les demi
Pots d'une livre 15. fols,
Mad. de Leftrade , demeure à Paris , ruë de la Comédie
Françoise, chés un Grainetier , au premier Etage.
Il y a une Affiche au- deffus de la porte.
&
La veuve Bailly renouvelle au Public fes affûrances
, qu'elle n'a point quitté fon commerce , que
les véritables Savonettes de pure crême de Savon ,
dont elle feule a le fecret , le diftribuent toujours
chés elle , rue du Petit Lyon , à l'Image S. Nicolas ,
proche la rue Françoife , Quartier de la Comédie
Italienne .
***** X** X* X******
NOEL, Cantique.
UN Dieu vient de naître ;
Tout le fait connoître ;
L'Ange triomphant
Nous annonce l'Enfant.
Chantons la Naiffance
D'un Dieu plein d'amour .
O charmante nuit , plus belle que le jour !
Mille fois Noel ;
En reconnoiffance ,
Chantons d'Ifrael
L'EmEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATION
TMS
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
DECEMBRE. 1743 .
2713
L'Emmanuel :
Mille fois Noel.
L'objet adorable
Naît dans une Etable ;
De ce Roi nouveau
Le Trône eft un berceau :
Chantons , & c.
***
Adoré des Anges ,
Il pleure en des langes :
Fils de l'Eternel ,
Il fouffre en criminel : bisa
Chantons , & c.
*XX
Maître du Tonnerre ,
Ce Dieu , fur la Terre
Enfant malheureux ,
bis.
Sent un froid rigoureux : bis.
Chantons , &c.
**
Que fes tendres larmes
Pour nous ont de charmes !
C'eſt à nos malheurs
Qu'il donne tant de pleurs :
Chantons , &c.
bis,
Victime
2712 MERCURE DE FRANCE .
Victime ineffable ·
De l'homme coupable ,
On le voit fouffrir ;
On le verra mourir :
Vibe
Chantons , & c.
***
Agneau falutaire ,
Un fort volontaire
Conduit l'Immortel
De la Crêche à l'Autel : bist
Chantons , & c.
* x+
La fource des
graces
Coule de fes traces ;
Suivons les Paſteurs ,
En vrais Adorateurs :
Chantons , & c .
**
Sur les pas des Mages ,
Portons nos hommages
Les voeux innocens
Sont nos dignes préſens :
Chantons , & c.
Dieu qui fe fait homme ,
Et Jefus fe nomme ;
biş
bis
Now
DECEMBRE . 1743 . 2713
•
Nous ouvrant les Cieux ,
Fait les hommes des Dieux :
Chantons , & c.
bis.
GAVOTTE BACCHIQUE .
N cherchons qu'à rire & boire ;
Ne fongeons qu'à remplir nos défirs ;
Fuyons les foupirs ;
Quel abus de croire ,
Qu'on peut être heureux
Sans contenter ſes voeux :
Aimez , s'il vous prend envie ;
C'eft un doux & cher amufement :
Devenir Amant ,>
Ce n'eft pas folie ,
Mais fouffrir toujours ,
C'eft perdre fes beaux jours,
Bacchus a droit de nous plaire ;
Ses plaifirs font de toute ſaiſon :
Sa douce boiffon
Sçait nous fatisfaire ,
Et plus on en prend ,
Plus le coeur eft content.
1. Vol. H SPEC2714
MERCURE DE FRANCE.
SPECTACLES.
EXTRAIT d'une Comédie en vers &
en trois Actes , dont l'Auteur ne fe nomme
pas. Elle eft intitulée : Les Petits Maîtres ;
elle fut repréfentée fur le Théâtre Italien
Le 2.fuillet dernier.
ACTEUR S.
Le Marquis , Petit-Maître , le Sr. Rochard.
La Marquife , veuve ,
la Dlle Silvia.
La Comteffe , parente du Marquis , la Dile
Thérefe.
Le Chevalier , Petit - Maître , ami du Marquis
,
le Sr. Balleti.
M. Bertrand , Intendant du Marquis , le Sr.
Sticotti.
Merlin , Valet du Marquis , le Sr. des Hayes.
Marton , Suivante de la Marquiſe , la Dlle
des Hayes.
La Scéne eft dans la Maifon du Marquis .
Lquí la plus grande partie de l'action
A Comteffe , parente du Marquis , chés
Théâtrale fe paffe , ouvre la Scéne avec le
Chevalier , faux ami du Marquis. Ils viennent
de grand matin chés lui, pour tramer fa
perte.
DECEMBRE. 1743. 2715
perte. Voici comment le Chevalier fait l'expofition
du fujet , parlant à la Comteffe :
.. Maître & Valets , tout dort dans ce Logis :
Notre Marquis fonmeille au fein de l'indolence ,
Ou bercé des regrets de ſa mauvaiſe chance ,
De fes déréglemens fe reprochant l'excès ,
Il veille, en máudiffant un malheureux fuccès.
La Comteffe fait entendre que le Marquis
a fait une groffe perte au jeu , & qu'elle en
a inftruit fes parens , par un bon motif. Le
Chevalier loüe fon bon coeur , & vante le
fervice qu'ils vont lui rendre tous deux , en
le faifant interdire . Ils font très - furpris de
voir la Marquife fi matin chés le Marquis ;
le Chevalier fe propofe de lui parler , & dit
à la Comteffe de cacher fa furprife.
La Marquife , qui fe défie également de la
Comteffe & du Chevalier , plaint avec eux
le fort déplorable, où la paffion du jeu a jetté
le Marquis. Ils s'exhortent les uns les autres
à remuer tous leurs amis ; le Chevalier & la
Comteffe quittent la Márquife , pour aller
agir de leur côté , après l'avoir invitée à en
faire autant.
La Marquife étant reftée feule , fait connoître
fes véritables fentimens dans ce monologue.
Je ne m'en tiendrai point à des propos ftériles ;
J'efpére lui donner des fecours plus utiles :
Hij Voilà
2716 MERCURE DE FRANCE.
Voilà nos gens de Cour ; grand tapage grand :
bruit ;
Toujours bien des difcours , & toujours peu
fruit.
de
Encore fi ceux- ci n'avoient que le langage ,
Que les déhors fardés , dont la Cour fait ufage ;
Mais vouloir pouffer l'art jufqu'au point de trahir
Ceux qu'avec plus de zéle on fembleroit fervir ,
De tout vice , à mon fens , c'eſt le plus déteſtable;
Et je croirois garder un filence coupable ,
Si je ne découvrois au Marquis aujourd'hui
Les indignes complots que l'on fait contre lui.
La Marquife,fe promet d'être mieux inftruite
des complots dont elle vient de parler ,
par le retour de Marton fa fidelle Suivante .
Marton vient , habillée en Dame : elle demande
à la Marquife quel eft l'objet de fon
traveſtiſſement. La Marquife lui répond qu'-
elle en fera inftruite , & lui demande compte
de la commiffion dont elle l'a chargée auprès
d'Oronte : Marton lui en rend
cette Lettre d'Oronte même :
par
compte
Marquife , vos foupçons ne font que trop certains
Le Chevalier & la Comteffe
M'ont découvert leurs coupables deffeins :
Jugez fi ma délicateffe
A pû fouffrir la propofition ,
Que contre le Marquis ces bons Amis m'ont faite ,
? .
De
DECEMBRE . 1743. 2717
De quitter ma retraite ,
Et pourfuivre avec eux fon interdiction .
J'ai crû devoir , autant qu'il m'a ſemblé poſſible ,
Pour n'être point ſuſpect ,
Cacher par mon filence & mon air circonfpect ,
A de tels procedés combien j'étois fenfible :
Agiffez donc ; fuivez votre coeur généreux ;
S'il eft befoin , je vous feconde :
Je ne renonce point au monde ,
Pour le fecours des malheureux.
La Marquife fe difpofe à tirer le Marquis
des piéges que le Chevalier & la Comteffe
lui tendent . Pour s'en prévaloir elle dit à
Marton de la feconder dans une fi noble entreprife
: elle fait entendre , que le Marquis
lui avoit été deſtiné autrefois pour époux ;
qu'elle l'a toujours eftimé , quoiqu'il n'ait
pas trop pris foin de s'en rendre digne ;
qu'elle n'oubliera rien pour le faire changer
; elle ajoute , parlant toujours à Marton
:
Je veux dans tout ceci que tu me fois utile ,
Obliger le Marquis , & fous un autre nom :
Depuis huit jours au plus , que tu me fers , Marton,
On ne te connoit point ; j'ai donc fur toi la vûë ,
Pour jouer près de lui le rôle d'inconnuë :
Voilà le vrai motif de ton déguifement ;
Je remets à t'inftruire un peu plus amplement.
H iij
Elle
2718 MERCURE DE FRANCE.
Elle fait defcendre Marton dans le Jardin ,
voyant venir Merlin , confident du Marquis .
La Marquife flate Merlin , de maniére à lui
faire croire qu'elle eft amoureuse de lui .
Merlin fe trouvant au - deffus de ſon état
de Valet , & voulant faire accroire à la Marquife
, qu'il n'eft pas ce qu'il paroît à ſes
yeux , lui dit d'une air de fatuité :
Ah ! Madame , il en eft que le malheur expofe
" A l'affront d'un état indigne ; au -deffous d'eux....
le vice feul doit nous rendre honteux.
Mais , nou ;
La Marquife fe retire , & prie Merlin de
prévenir fon Maître en fa faveur.
Le Marquis querelle Merlin , & lui fait
fentir tout le poids de fa mauvaiſe humeur.
Merlin le radoucit d'abord , en lui apprenant
qu'un de fes Fermiers vient d'apporter
un gros fac d'argent à fon Intendant ; le
Marquis en eft tranfporté de joye , & dit à
Merlin d'aller chercher le Chevalier.
La Marquife vient fe préfenter au Marquis,
qu'elle trouve chantant quelques Fragmans
d'Opéra. Elle l'avertit des piéges
qu'on lui dreffe ; lui promet des fecours effectifs.
Le Marquis ne fe refufe pas aux fecours
qu'elle lui offre , mais il lui dit qu'elle
eſt mal inſtruite fur la défiance qu'elle prétend
lui donner au fujet de la Comteffe &
du Chevalier ; il lui apprend que fon Intendant
DECEMBRE. 1743. 2719
+
dant lui doit apporter une groffe fomme , &
que c'eft ce qui le met de fi bonne humeur ;
la Marquife lui infpire la même défiance fur
fon Intendant , qui confpire contre lui avec
fes ennemis ; il n'en veut rien croire , & la
Marquife ne lui fait pas moins efpérer de le
fervir efficacement.
La Marquife étant fortie , le Marquis lui
rend juſtice en ces termes , tant pour le paſſé
que pour le préfent & pour l'avenir :
Au fond la Marquife eft aimable ;
Elle eft folide Amie , & franche & ferviable ;
Et je ne puis la voir fans quelque émotion , &c.
M. Bertrand, Intendant du Marquis, vient
à lui, chargé de papiers , qu'il lui fait figner
aveuglément, parce qu'il lui en doit revenir
de l'argent , à ce qu'il lui fait entendre . Ces
papiers qu'il lui fait figner , doivent fervir
au Chevalier & à la Comteffe, à faire interdire
le Marquis. Cet Intendant, qui eft d'intelligence
avec les faux amis du Marquis , le
quitte après lui avoir promis de lui faire
prêter de l'argent par un ufurier , avec qui il
partage le fruit de l'ufure.
Nous ferions trop prolixes , fi nous entrions
dans le détail de tout ce qui concerne
le jeu de Théâtre ; ainfi nous croyons qu'il
Hiiij fuffit
2720 MERCURE DE FRANCE.
fuffit de nous en tenir au fond de l'action .
Le voici en peu de mots.
La Comteffe & le Chevalier difparoiffent
aux yeux du Marquis ; il apprend avec furprife
qu'ils fe font mariés à fon infçû , &
qu'ils n'ont rien oublié pour le faire interdire
& pour achever de le ruiner; c'eft la Marquife
qui inftruit le Marquis de toutes ces
perfidies. Quoiqu'elle lui faffe toucher au
doigt toutes les circonftances de la plus nojre
des trahifons , il en eft fi peu ému , que
voici toute la réponſe qu'elle en tire :
Un Intendant me vole ?
Qu'ai-je à dire à cela ? Cet homme fait fon rôle
Peut-être ,s'il avoit beaucoup de probité ,
Je n'y trouverois pas la même utilité , &c.
La Comteſſe me trompe..... Eh ! quoi ? c'eſt ma
parente ;
Ce titre eft fuffifant , pour que mon bien la tente s
Mon Ami me trahit , par le plus lâche tour ?
Mais il fait fon emploi ; c'eſt un ami de Cour.
La Marquife,voyant qu'elle s'eft vainement
flatée de le fecourir , & que pour fon malheur
, elle ne fçauroit le rendre digne de fes
foins , lui dit enfin
Soins ,
DECEMBRE . 1743 . 2721
Soins , difcours , actions , rien ne peut vous convaincre
;
Vous êtes l'ennemi , que je ne fçaurois vaincre ;
Inutiles efforts ! J'en dois défefpérer ;
Le fond de votre coeur vient de fe déclarer.
Jamais la folle erreur n'enpeut être bannie.
Vous l'avoüerai - je encore ? après m'avoir punie
De l'orgueil d'avoir crû pouvoir vous corriger ,
J'ai regret aux remords qui doivent me venger.
Ces derniéres paroles de la Marquife font fi
humiliantes pour le Marquis , & il en eft fi
vivement penetré , qu'il fe jette aux pieds
de fa généreufe Amante , & lui marque fon
répentir par ces Vers :
Jufqu'au fond de mon coeur votre difcours pénétre ;
Il éclaire mes yeux , exprime un fentiment ,
Qui dans mon ame opére un fubit changement ;
Il en bannit l'erreur , & ne laiffe en fa place
Que l'efpoir d'obtenir votre cftime & ma grace ;
Ne la refufez point ; je l'implore à genoux.
La Marquife , touchée de fon répentir lui
pardonne , & tous deux font grace à Merlin
de toutes fes friponneries,dont il promet
à fon tour de fe corriger.
H v Le
2722 MERCURE DE FRANCE.
Le 15. Decembre , les mêmes Comédiens
remirent au Théatre la Comédie du Mari
Garçon , de M. de Boiffy , laquelle fut fuivie
de la Folle raifonnable . Ces Piéces furent terminées
par un nouveau Feu , compofé de
differens morceaux d'artifice , ingénieuſement
compofés & parfaitement bien exécutés.
Le 23. ils donnerent la premiére repréfentation
d'une petite Comédie nouvelle en
Vers & en un Acte, qui a pour titre, la Déroute
des Pamela . Cette Piéce , qui a été applaudie
, eft fuivie d'un Divertiffement de
Chants & de Danfes , très -bien exécuté par
Les principaux Acteurs de la Troupe. Le Sr
Blaife en a compofé la Mufique , qui eft toujours
bien caractérisée .
Le 19. l'Académie Royale de Mufique re
mit au Théatre l'Opéra de Roland , qui n'avoit
point été repris depuis le 13. Novembre
1727. Cette magnifique Piéce a été remife
d'une manière très-brillante , foit en
habits , Décorations , & tout ce qui peut
contribuer à l'exécution d'un des plus beaux
Opéra de Mrs Quinault & Lully ; il a été
reçû avec un applaudiffement général. On
en pourra parler plus au long.
M. le Duc de Chartres & Madame la Ducheffe
DECEMBRE. 1743 . 2723
cheffe de Chartres affifterent à la feconde
repréſentation de cet Opera , placés dans la
Loge du Roi. Il y eut une affemblée des
plus nombreuſes & des plus brillantes .
Le 6. les Comédiens François donnerent
la premiére repréfentation d'une Comédie
nouvelle en Vers & en cinq Actes , intitulée
Pamela , de M. de la Chauffée , de l'Académie
Françoife. Cette Piéce n'a pas eû
d'autre repréſentation , l'Auteur l'ayant retirée.
Le 21. on repréſenta la Tragédie d'Electre
, de M. de Crebillon , qui fut fuivie de
la petite Piéce de la Nouveauté. La nouvelle
Actrice joua dans les deux Piéces ,
toujours avec les mêmes applaudiffemens.
M. le Duc de Chartres & Madame la Ducheffe
de Chartres honorerent ce Spectacle
de leur préfence.
NOUVELLES ETRANGERES ,
TURQUI E.
O dernier,que leKaya du Pacha de Bagdad ya
Na appris de Conftantinople , du 20. Octobre
"
apporté des lettres , par lefquelles ce Pacha a mandé
Hvi
atl
2724 MERCURE DE FRANCE.
·
au Grand Seigneur , que Thamas- Koulikan s'étoit
emparé de la Ville de Kirkind , après un fiége de
quelques jours ; qu'il s'étoit avancé enſuite du côté
de Moful , avec la plus grande partie de ſon armée,
& qu'il avoit invefti cette Place ; que s'étant rendu
entiérement maître du cours du Tigre , entre Moſul
& Kirkind , il tiroit par ce fleuve toutes les provifions
dont il avoit befoin pour la ſubſiſtance de ſes
troupes , & que pour affamer l'armée Ottomane ,
il achetoit à un très haut prix les vivres & les denrées
, que les habitans des Villages voifins portoient
à fon camp ; que fon Fils avoit marché vers Erzerum
avec un Corps de troupes , & qu'on croyoit
qu'il avoit deffein de former le Siége de cette derniére
Ville.
·
On a été informé en même tems , que plufieurs
Princes Arabes , ayant été gagnés par l'argent & par
les promeffes de Thamas - Koulikan , s'étoient engagés
à l'aider de toutes leurs forces , & que quelquesuns
l'avoient joint avec leurs troupes .
Le Pacha de Bagdad , a chargé fon Kiaya de faire
de fortes inftances auprès du Divan , pour qu'on fe
prefsat de lui envoyer les fecours qu'on lui a promis
, & fe plaignant vivement dans les dépêches
qu'il a écrites à fa Hauteffe , de ce qu'on n'a pas
pris les méfures convenables pour s'op ofer aux entreprifes
des Perfans , il repréfente que leurs fuccès
ne doivent pas lui être imputés . Il ajoûte , que Thamas
-Koulixan tente toutes fortes de moyens , pour
ébranler la fidélité des troupes Ottomanes , & pour
engager les habitans de la Province de Bagdad , à
fecouer le joug de la domination de Sa Hauteffe.
Quoique ce Pacha donne au Grand Seigneur les
plus fortes affurances de fon zéle pour le fervice de
Sa Hautefle , cependant il eft fort fufpect à la Porte
; mais dans les circonstances préfentes , on n'a pas
jugé
DECEMBRE . 1743- 2725
jugé à propos de lui marquer trop de défiance.
Le Grand Seigneur , attribuant les progrès de
Thamas -Koulikan à la mauvaife conduite du Grand
Vilir , a désolé ce Premier Miniftre , & lui a donné
P'Aga des Janifaires pour fucceffeur. Sa Hauteffe a
envoyé en même tems ordre aux Pachas de Belgrade
& de Sophie , de fe rendre à Conftantinople , &
l'on croit que la Charge de Capitan Pacha , eſt deſtinée
au premier , & que le fecond fera fait Caimacan
de cette Ville.
SUEDE .
mande de Stockclm, du 2 du mois dernier,
que le Prince , élû pour fuccéder à la Couronne
, étant arrivé le 23. du mois précédent à Lilienholm
, Bourg fitué à une petite diſtance du Fauxbourg
Méridional de cette Ville , il y fut complimenté
au nom du Roi par le Baron d'Ackerhielm ,
Grand Maréchal de la Cour , & que l'après midi ,
il te rendit à Carelfberg , où il trouva les Seigneurs,
les Gentilshommes & les Officiers , deftinés à compoler
fa maifon . Le lendemain il alla à Stockolm
incognito , & il rendit fes refpects au Roi , qui eut
avec lui un long entretien.
Le 27 , ce Prince fit fon entrée publique avec de
grandes cérémonies .
On a appris du 12. du mois dernier , que ce Prince
affifte régulièrement à toutes les Affemblées du
Sénat , & que non- feulement il donne une attention
particuliére à s'inftruire des Loix & des Conftitutions
du Royaume , mais encore qu'il s'eft appliqué avec
tant defuccès à apprendre la Langue Suédoife , qu'il
commence déja à la parler .
Les articles de la Capitulation que ce Prince a
promis d'obferver , portent qu'il profeffera conftamment
2726 MERCURE DE FRANCE.
tamment la Religion Luthérienne ; qu'il confultera
le Roi & le Sénat pour le choix de la Princeffe qu'il
époufera ; qu'il ne fortira jamais de Suéde , fans le
confentement des Etats ; que lorsqu'il fera monté
fur le Trône , il gouvernera felon les Loix & les
Conftitutions du Royaume ; qu'il ne changera rien
aux Réglemens qui feront faits par les Diettes; qu'il
ne difpofera d'aucune Charge Civile , ni d'aucun
Emploi Militaire en faveur des Etrangers , & qu'il
ne fera jamais entrer aucunes troupes Etrangères
dans la Suéde.
Le Roi lui a rendu vifite , & S. M. lui a fait préfent
d'une épée d'or , enrichie de diamans .
On apprend de Stocxolm , du 26. du mois dernier
que la Fête , ordonnée par le Marquis de Lanmarie
, Ambaffadeur de S. M. T. C. à l'occafion du rétabliffement
de la paix ent e la Suéde & la Ruffie
fut exécutée le 24 , & que le Roi a fait , ainfi le
que
Prince Royal , Phonneur à cet Ambaffadeur d'y
affifter.
Le Marquis de Lanmarie avoit fait élever vis- àvis
de fon Hôtel , une Décoration repréſentant le
Temple de la Paix , & qui étoit illuminée avec
beaucoup de magnificence , auffi bien que l'Hôtel
de cet Ambaffadeur , & toutes les Maiſons voifines.
Le fouper , pendant lequel il y eut plufieurs falves
d'artillerie , fut fuivi d'un Bal qui dura la plus
grande partie de la nuit , & l'on fit couler deux
Fontaines de vin pour le peuple devant l'Hôtel de
cet Ambaffadeur.
Le Marquis de la Chetardie eft parti pour fe rentdre
à Pétersbourg ; & le Roi , lorfque cet Ambaffadeur
a pris congé de S. M , lui a donné fon
Portrait enrichi de diamans.
RUSSIE
DECEMBRE. 1743. 2727
O
RUSSIE.
Nmande de Pétersbourg , du 12. du mois der
nier, que le 7, il y eut un magnifique Bal chés la
Czarine , & que le 9, cette Princeffe vit une répréfentation
de la Tragédie Françoife , intitulée Athalie.
S. M. Cz . aréglé qu'il y auroit toutes les Semai»
nes à la Cour , jeu & concert les Dimanches & les
Vendredis , Bal les Mardis & les Jeudis , & Comédie
Françoiſe les Lundis & les Samedis . Elle paroît avoir
pris beaucoup de goût pour ce Spectacle , & l'on
afsûre qu'elle eft dans le deffein d'attacher à ſon fervice
une Troupe de Comédiens François .
Cette Princeffe a fait préſent d'une épée d'argent
à chacun des Officiers Suédois , qui étoient prifonniers
à Petersbourg,& la plupart d'entr'eux font déja
partis , pour retourner en Suéde.
On mande de Péterfbourg , du 19. du mois dernier
, que le Comte Erneft Biron , qui eft toujours à
Jaraflow avec toute la famille , ayant montré trop
d'impatience d'être remis en liberté , la Czarine lui
a fait fçavoir qu'elle n'étoit pas fatisfaite de fa conduite
.
On croit que S. M. Cz. permettra au Comte Guf
tave Biron , de revenir à Pétersbourg , pour tâches
de rétablir ſa ſanté , qui eft fort altérée.
ALLEMAGNE.
par
Na appris de Francfort , que l'Empereur avoit
fait dans fes troupes une Promotion ,
laquelle
elle avoit nommé le Prince de Grinberghen,
Feldt Maréchal ; le Prince de Saxe Hildburghaufen
, Général d'Artillerie ; le Comte de Keyferftein ,
le Marquis de Tavanes & le Comte de Hollenstein ,
Majors Généraux.
It
1728 MERCURE DE FRANCE,
Il arriva le 2. du mois dernier , à un Adjudant du
Prince de Lobckowitz , qui a mandé à la Reine de
Hongrie par cet Officier , que les Espagnols étant
décampés de Rimini, pour fe retirer du côté de Fano
& de Pefaro , il étoit allé occuper le camp qu'ils
avoient abandonné.
On mande de Hanover du 15. du mois dernier ,
que le Duc de Cumberlan , à qui le Prince Royal
de Dannemarck avoit envoyé une procuration pour
époufer en fon nom la Princeffe Loüife d'Angleterre
, avoit époulé cette Princeffe avec beaucoup
de cérémonie .
Les lettres de Francfort marquent qu'on y avoit
reçû une réponse de la Reine de Hongrie , au Refcrit
dans lequel l'Empereur fe plaint de ce que l'Electeur
de Mayence à fait inférer dans les Actes de
l'Empire , un des derniers Ecrits de la Cour de
Vienne.
La Reine de Hongrie a ordonné de démolir les
Fortifications de Straubingen.
On a appris de Fribourg du 20. du mois dernier ,
que le Général Damnitz , qui y commande , ayant
appréhendé qu'un Corps de troupes Françoifes ne
voulut paffer le Rhin , il tint un Confeil de guerre ,
où affiftérent les autres Généraux , après lequel il fit
partir un courier pour Vienne. Il dépêcha en même
tems d'autres couriers aux autres Officiers Géné
raux , qui commandent ailleurs, pouleur ordonner
de le tenir prêts à le joindre en cas de néceffité , avec
les troupes qui font en quartier dans leurs Départemens.
Le 18 , il fit conduire à Fribourg , les munitions
de guerre & de bouche qui étoient à Endingen , &
l'on a dû transporter en cette Ville tout ce qui
étoit dans les magazins des autres Places du Brifgaw.
Ce
DECEMBRE. 1743. 2729
Ce Général a envoyé ordre à toutes les troupes
Hongroifes , qui étoient dans des poftes avancés ,
de les abandonner , & de fe rapprocher de cette
Place , qu'il a fait munir abondamment , en cas que
les François veuillent en former le Siége.
le
On a appris de Vienne du 23. du mois dernier ,
que le Prince Charles de Lorraine fit le 19 , àl'Impératrice
Douairiére & à S. M. Hongroife , la demande
de la Princeffe foeur de la Reine , & que
même jour S. M. déclara que les Fiançailles de cette
Princeffe & de ce Prince fe feroient le 30 , & que
leur mariage feroit célébré le 7. du mois prochain.
On mande de Francfort du 3. de ce mois , que
l'Empereur a fait remettre à la Diette de l'Empire ,
deux Décrets de Commiffion Impériale , l'un pour
faire réparer les Fortifications de Khel & de Philifbourg
, l'autre pour ordonner de conftruire à Wetslaar
un Palais , dans lequel la Chambre Impériale
tiendra fes Affemblées .
On a appris que les François avoient conftruit
trois Redoutes dans l'Ile de Reignac .
Les lettres de Suabe marquent qu'ils fe font emparés
d'un magazin , qui appartenoit à S. M. H , &
dans lequel ils ont trouvé 270e. facs de grains.
On apprend de Vienne du 30. du mois dernier ,
que la Reine de Hongrie a fait expédier une Lettre
Circulaire à tous les Seigneurs du Royaume de
Hongrie , pour les inviter à fe trouver aux nôces de
la Princeffe , foeur de S. M.
ITALI E.
N mande de Rome , que le Pape a fait expédier
les difpenfes , dont la Princeffe , foeur de
la Rejne de Hongrie a befoin , pour épouser le
Prince Charles de Lorraine.
On
2730 MERCURE DE FRANCE.
On a appris de Rimini du 8. du mois dernier ,
que le Prince de Lobckowitz , étant venu occupér
près de cette Ville , avec l'armée qu'il commande ,
le camp que les Eſpagnols ont abandonné , il détacha
le 4. les Régimens de Huffards de Havor & de
Spleni & les Esclavons , avec ordre de s'avancer à la
Catolica , & de s'y établir ; que le 7 , un Corps de
troupes Espagnoles fe mit en marche fur deux co-
Jonnes , pour tâcher de furprendre ce pofte , & que
chaque colonne prit une route differente.
La premiére fe préſenta le lendemain à la pointe
du jour devant la Catolica , & l'on ne fut averti de
fon approche , que par les Gardes avancées qui la
découvrirent auffi tôt ,pour regagner ce pofte & pour
informer le Commandant de l'arrivé des Eſpagnols,
mais cette colonne n'ayant pû être jointe affés- tôt
par
la feconde , dont les mauvais chemins avoient
retardé la marche , le Corps de troupes de la Reine
de Hongrie , qui étoit à la Catolica , eut le tems de
fe retirer.
Dès que le Prince de Lobcrowitz fut informé
qu'un détachement de l'armée de S. M. C. s'étoit
avancé à la Catolica , il marcha avec quelques troupes
, pour foûtenir celles par lesquelles il avoit fait
occuper ce pofte , mais il rencontra celles -ci à quelque
diftance de ce camp , où elles revenoient.
On mande de Fano du 9. du mois dernier , que
le Duc d'Atrifco , Lieutenant Général des armées
de S. M. C. fut détaché le 8 , avec un Corps de
troupes , pour aller attaquer le pofte de la Catolica,
qui étoit occupé par les Régimens de Huffards de
Havor & de Spleni , & par les Eſclavons des troupes
de la Reine de Hongrie.
Ce Corps fe mit en marche au commencement de
la nuit fur deux colonnes , dont la première , compofée
de douze Compagnies de Grenadiers ,
de
750
DECEMBRE. 1743. 2731
450. hommes de Cavalerie , de la Compagnie des
Carabiniers de la Reine , & d'une Compagnie de
Dragons du Régiment de Sagonte , étoit commandée
par le Duc d'Atrifco , Lieutenant Général , &
par le Marquis de Villadarias , Maréchal de Camp.
Le Marquis de Croix , Maréchal de Camp , & le
Marquis de Baffecourt , Brigadier , étoient à la tête
de la feconde colonne , qui étoit compofée de dix
Compagnies de Grénadiers & de soo. Miquelets.
Celle- ci , tandis que la premiére alla par le chemin
Royal , paffa par derrière la montagne , & ayant
trouvé la route beaucoup plus longue & plus difficile
qu'on ne l'avoit crû , elle ne pût arriver auffi tôr
que la premiére , qui fe préfenta le 8, à la pointe du
jour , vis-à- vis du Pont de la Fondriére de la Catolica.
·
Les ennemis , qui furent avertis de l'approche de
cette colonne , par leurs Gardes avancées , le retirérent
avec précipitation , & le Duc d'Atrifco s'étant
emparé de leur camp , fit brûler toutes les tentes &
les provifions qui s'y trouvérent. On y fit quelques
prifonniers , & l'on enleva dix -huit chevaux & plufeurs
bagages , que les ennemis n'avoient pû emmener.
Le Duc d'Atrifco demeura plus d'une heure en
bataille à la vue des ennemis , qui n'oferent revenir
fur leurs pas pour l'attaquer. N'ayant point
été joint affés - tôt, par la feconde colonne que commandoit
le Marquis de Croix , & n'ayant pas des
forces fuffifantes pour hazarder le combat , il ne
jugeapas à propos de troubler la retraite des troupes
de la Reine de Hongrie , & ayant raffemblé fon
Corps de troupes , il prit le parti d'aller rejoindre
Farmée .
Le Prince de Lobckowitz fit affembler toute fon
armée , dès qu'il fut informé que les troupes de la
Reine
2732 MERCURE DE FRANCE.
Reine de Hongrie , qui occupoient le pofte de la
Catolica , l'avoient abandonné ; il marcha fur le
champ avec quelques Compagnies de Dragons , &
ayant rencontré en chemin les Huffards & les Efclavons
qui s'enfuyoient , il fit des reproches très - vifs
aux Officiers , & obligea ces troupes de retourner.
Il ne leur a pas cependant fait repafler la riviére de
la Conca , & il n'a mis qu'un très - petit nombre de
Huffards dans la Catolica , ayant diftribué le reste
des Régimens de Havor & de Spleni , ainfi que les
Esclavons , dans les Caffines , de l'autre côté de la
riviére .
On apprend de l'Etat Eccléfiaftique , que le Prince
de Lobckowitz avoit envoyé ordre à tous les
détachemens qu'il avoit fait avancer du côté de la
riviére de la Conca , de revenir le joindre dans fon
camp fous Rimini; qu'il y avoit beaucoup de défertion
dans les troupes qu'il commande.
Les mêmes lettres portent que l'armée Espagnole
étoit toujours poftée très avantageulement entre
Fano & Pefaro ; mais que felon les apparences elle
iroit prendre inceffammeur des quartiers d'hyver
dans la Marche d'Ancône , & que le Duc de Modé
ne avoit fait demander au Gouverneur de cette Province
800. lits & 14009. muids d'orge.
ESPAGNE.
Napprend de Madrid , que l'Intendant de Marine
de Malaga, a donné avis à S. M. C. que le
19. Octobre dernier , le Vaiffeau le Chrift de Ste.
Croix , armé en courfe par quelques Négocians de
ce Port , y avoit conduit un Bâtiment Anglois ,
chargé de morue & de bois de Campeche , dont il
s'eft emparé à la hauteur d'Eftepona.
Les Espagnols fe font emparés des Va fleaux le
ReconDÉCEMBRE.
1743.
2733
Recouvrement , le Florimell , le Lyon , le Forward , la
Providence & le Friend Gordwill , commandés par les
Capitaines Hugh , Moff , Nicholſon , Sergeant ,
Keteher & Doleman.
L'Intendant de Marine du Ferol a mandé à S.M.
que les Armateurs Don Ignace d'Igarada & Olivier
Colin, ont conduit, le premier à Camarinas, un
Brigantin Anglois , dont il s'eft emparé à 40. lieuës
de Bayona , & qui portoit 1632. quintaux de moruë
de Terre Neuve en Portugal ; le fecond à Rivadeo
une autre Brigantin de la même Nation , chargé de
bled & de cuirs , qui alloit à Génes , & qu'il a pris
vers le quarante- huitiéme dégré de latitude Septentrionale
.
Le Roi a été informé par l'Intendant de Marine
de S. Sébastien , que la Frégate la Notre - Dame du
Rofaire , armée en courfe par Don Juan Dutri , avoit
enlevé à 80. lieuës du Cap Lefard , le Vaiffeau Anglois
la Galere de Londres , dont la charge confiftoir
en fer , en tabac & en poil de caftor.
Quelques Armateurs Efpagnols ont pris les Vaif
feaux le Robert & l'Agadier, commandés par les Capitaines
Touche & Dobfon.
Ӧ
NAPLES.
Na appris de Naples du 10. du mois dernier ,
que le 2, il arriva un courier , par lequel on a
été informé que le Duc de Modéne avoit jugé à
propos d'abandonner le camp , qu'il occupoit fous
Rimini , & de fe retirer à Fano avec l'armée qu'il
commande.
Le même courier a rapporté , que les troupes de
là Reine de Hongrie , qui font fous les ordres du
Prince de Lobckowitz , avoient marché à Rimini ,
depuis la retraite des Eſpagnols , & qu'un Corps
de
2734 MERCURE DE FRANCE.
de ces troupes s'étoit avancé à la Catolica.
Un autre courier que le Duc de Modéne a dépêché
au Roi , a fait fçavoir à S. M. que l'armée du
Roi d'Efpagne s'étoit retranchée entre Fano & Pefaro
; qu'elle y étoit dans une pofition très - avantageufe
, étant appuyée d'un côté à la Mer , & ayant
derriére elle des montagnes , & que le Duc de Modéne
avoit fait toutes les difpofitions pour y attendre
le Prince de Lobckowitz , en cas que ce Général fe
déterminât à le venir attaquer .
GENES ET ISLE DE CORSE.
Es avis reçûs de la Baftie du 15. Octobre derqu'il
ne s'efttien paffé en
de fort intéreffant depuis le départ des lettres précédentes
, & qu'à l'exception des quatre principaux
Ports de l'Ide , les Rébelles font maîtres de prefque'
tout le reste du Pays.
On a appris qu'un détachement de 300 Huffards
de l'armée de la Reine de Hongrie , ayant fuivi l'armée
Espagnole , il étoit tombé dans une embuscade,
& que la plupart de ces Huffards avoient été tués ou
faits prifonniers.
On mande de Génes du 13. du mois dernier , que
les Anglois demandent à la République de pouvoir
occuper Final , pour en faire une Place d'armes , &
l'opinion dans laquelle on eft que leur deffein eft de
remettre dès- à- préfent cette Ville au Roi de Sardaigne
, eft confirmée par plufieurs difpofitions que fait
ce Prince, lequel y a envoyé depuis peu un Officier
de diftinction de fes troupes.
Sur la nouvelle qu'on a reçûë de la réſolution que
le Roi de Sardaigne a prife d'y faire marcher deux
Régimens de fes troupes, le Gouvernement a donné
ordre qu'on en renforçât la garniſon de quelques
CompaDECEMBRE
1743 . 2735
Compagnies , lefquelles avec les troupes qui y font
déja , compoferont environ 5oo. hommes.
Les Rébelles de Corfe paroiffent difpofés à profiter
de l'embarras dans lequel le Traité conclu entre
la Reine de Hongrie & le Roi de Sardaigne met la
République , pour fecoüer entiérement le joug de
l'obéiffance , & le bruit court qu'ennuyés de ne
point recevoir de réponſe à leurs demandes , ils pen-
Tent à former une République indépendante , &
qu'ils font occupés à dreffer le plan de leur nouveau
Gouvernement.
Les lettres de la Baftie , dattées du 8. du mois
dernier, marquent que les Rébelles dans une affemblée
générale qu'ils avoient tenue à Ampugnano ,
avoient réfolu d'accepter les fept premiers articles
du Réglement , qui a été envoyé par la République,
mais que les habitans de la Balagne & de quelques
autres Piéves des montagnes , refufoient de le foumettre
à quelques-uns des autres articles .
.
GRANDE BRETAGNE,
N mande de Londres du 28. du mois dernier ,
que les Commiffaires de l'Amirauté ont reçû
avis qu'un Armateur de Philadelphie y avoit conduit
le Vaiffeau Efpagnol , le Prince des Afturies , à
bord duquel il y avoit 1 so. tonnes de cacao.
D'autres Armateurs de Philadelphie ſe font emparés
d'un Vaiffeau de Régiftre , qui venoit de la
Havanne, & à bord duquel il y avoit 10000. Piéces
de huit , & le Vaiffeau de guerre le Haftings a conduit
à la Virginie un Armateur Efpagnol , dont le
Vaiffeau étoit de vingt canons & de cent dix hommes
d'équipage.
On appris de Londres du 12. de ce mois , que le
Roi fe rendit le même jour dans la Chambre des
Pairs
2736 MERCURE DE FRANCE.
Pairs avec les cérémonies accoûtumées , & que S.M.
mandé la Chambre des Communes , fit le dif
ayant
cours fuivant :
MYLORDS ET MESSIEURS ,
Depuis votre derniére Séance , j'ai fait mies efforts
en conféquence de vos avis de votre affiftance , pour
la défense de la Maifon d'Autriche & pour le maintien
de l'Equilibre des Libertés de l'Europe . Il a plû à
Dieu de donner un heureux fucces à nos armes , conjoin-
4
tement avec celles de la Reine de Hongrie , en qualité
defes auxiliaires . Les ennemis de cette Princeffe ont
entiérement évacué fes Etats , & les puiſſantes armées ,
qui avoient marché à leur fecours , ont été obligées de
Je retirer de l'Empire. Dans cette conjoncture , ce m'eft
unegrandefatisfaction de vous apprendre que j'ai été
joint par un Corps de troupes de mes bons amis & Alliés,
les Etats Généraux . Par une fuite des mesures que j'ai
prifes , le Traité définitif entre moi , la Reine de Hongrie
& le Roi de Sardaigne, a été heureusement conclu
avec
il vous fera communiqué. Les avantages, qui ne peuvent
que réfulter de cette Alliance enfaveur de la cau-
Je commune , font évidens , & elle contribuëra particuliérement
à l'intérêt de mes Royaumes , en déconcertant
les vûës ambitieufes de la Couronne d'Eſpane ,
laquelle nous fommes engagés dans une guerre fi jufte
&fi néceffaire.Comme je ne fais point de doute que vous
n'agiffiez fur ces fondemens avec vigueur & avec conftance
nous pouvons espérer avec raison de voir la tranquillitépublique
retablie , & d'obtenir une paix générale
honorable. Ce font la les vûës que je fuivrai
avec toute l'attention & lafermeté poffibles , mais afin
de remplir ces grands objets , il est néceſſaire de prendre
des mesures vigoureuses , & je m'aflure que pour me
mettre en état de concerter & de foutenir de telles meſisves
, vous m'affifterez avec zéle é avecjoye , & d'uns
maniére efficace. Le mariage de ma plusjeune fille avec
,
DECEMBRE . 1743. 2737
le Prince Royal de Dannemarck , ne peut que donner
de la fatisfaction à tous mes fidéles fujets , comme tendant
à cimenter & à afermir l'intérêt de la Religion
Proteftante en Europe .
MESSIEURS DE LA CHAMBRE DES COMMUNES ,
J'ai donné ordre qu'on remit devant vous les Etats
des dépenfes pour le fervice de l'année prochaine ,
j'efpere que vous m'accorderez des Subfides , tels que
l'exigent l'honneur & la sûreté de cette Nation , &
qui foient proportionnés aux béfoins publics. Pour cet effet
, je vous recommande particuliérement de me mettre
en état de prendre des méfures convenables , & de conclure
avec d'autres Puiffances les Alliances & les engagemens
qui peuvent être néceſſaires pour le foutien de
la Reine de Hongrie , & pour le retabliffement de l'Equilibre
du Pouvoir.
MY LORDS ET MESSIEURS,"
J'ai tant de preuves de votre fidélité de votre affection
pour moi , comme auffi de votre zéle pour le bien
de votre Patrie , qu'il feroit inutile de rien ajoûter pour
exciter votre attention fur des fujets fi importans. L'u .
nion & l'harmonie parmi nous , la vigueur & l'expédition
dans vos délibérations , font indifpenfablement
néceffaires dans de telles conjonctures. Que rien n'arréte
& ne détourne votre fermeté votre application pour
les grands objets que je vous ai recommandés , &foyez
affurés que je ne perdrai jamais de vûë l'affermiſſement
de vos véritables intérêts .
1. Vol I FRANCE .
2738 MERCURE DE FRANCE.
ANNUNCIDUNT AT AUQVACAÜDUDUDUQU
BUDURUMUDURIDIFFIQUDUQUQU DURURU
L
FRANCE.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
E Roi , qui étoit parti de Fontainebleau
le 23. du mois dernier, arriva à Verfailles
le 29. au foir.
Le premier de ce mois , premier Dimanche
de l'Avent , le Roi & la Reine entendirent
dans la Chapelle du Château la Meſſe ,
chantée par la Mufique.
. L'après midi , leurs Majeftés , accompagnées
de Monfeigneur le Dauphin & de
Mefdames de France , affiftérent au Sermon
du Pere Cuny , de la Compagnie de Jefus ,
& enfuite aux Vêpres.
Le Comte de Baviére , Grand d'Efpagne ,
& Lieutenant Général des armées du Roi , a
été nommé Ambaffadeur Extraordinaire de
S. M. auprès de l'Empereur.
Le S. fecond Dimanche de l'Avent , le Roi
& la Reine entendirent dans la Chapelle du
Château la Meffe , chantée par la Mufique .
Le même jour , la Reine communia par les
mains de l'Archevêque de Rouen , fon Grand
Aumônier.
L Le
DE CEMBRE. 1743. 2739
Le 9. Fête de la Conception de la Sainte
Vierge , le Roi & la Reine entendirent dans
la même Chapelle la Meffe , chantée par la
Mufique , & l'après-midi Lears Majeftés ,
accompagnées de Monfeigneur le Dauphin
& de Mefdames de France , affiftérent au
Sermon du Pere Cuny , & enfuite aux Vêpres.
Le 10. il fût publié un Mandement
au nom de Monfieur le Recteur de l'Univerfité
, pour ordonner une Proceffion &
des Priéres publiques , pour la continuation
de la fanté du Roi , de la Reine , & de la
Famille Royale , pour la profpérité des Armes
de S. M. & autres fujets marqués dans
ce Mandement. En conféquence , le 13. du
même mois , l'Univerfité s'affembla à huit
heures du matin , au Monaftére des Mathurins
, fuivant la coutume , & alla enfuite
proceffionnellement à l'Eglife de S. Germain-
le-Vieux , où fut célébrée une Meffe
folemnelle , & où l'on fit les Priéres ordonnées.
M. le Fevre , Docteur de Sorbonne &
Profeffeur de Theologie , prononça un fort
beau Difcours .
Les . troifiéme Dimanche de l'Avent , le
Roi & la Reine entendirent dans la Chapelle
du Château la Meffe , chantée par la
I ij Mufique ,
2740 MERCURE DE FRANCE.
Mufique , & l'après-midi Leurs Majeſtés ,
accompagnées de Monfeigneur le Dauphin
& de Meldames , affiftérent à la Prédication
du Pere Cuny , de la Compagnie de Jefus.
Le 17. le Comte d'Ekeblad , Envoyé Extraordinaire
du Roi de Suéde , eût une Audience
particuliére du Roi , & il y fût conduit
par le Chevalier de Sainctot , Introducteur
des Ambaffadeurs.
Le 22. quatriéme Dimanche de l'Avent ,
la Reine entendit la Meffe dans la Chapelle
du Château , & l'après- midi S. M. accompagnée
de Monfeigneur le Dauphin & de
Mefdames , affifta a la Prédication du Pere
Cuny , de la Compagnie de Jefus .
Le 24. veille de la Fête de la Nativité de
N. S. le Roi & la Reine , accompagnés de
Monfeigneur le Dauphin , entendirent les
premiéres Vêpres , qui furent chantées par
la Mufique , & aufquelles l'Evêque d'Agen
officia.
Leurs Majeftés , accompagnées de Monfeigneur
le Dauphin & de Mefdames , affif
térent à l'Office de la nuit , & entendirent
trois Meſſes à minuit.
Le jour de la Fête , le Roi & la Reine ,
accompagnés de même , affiftérent à la grande
Melfe , qui fût célébrée pontificalement
par
DECEMBRE. 1743. 2741
par l'Evêque d'Agen ; l'après - midi , leurs
Majeftés entendirent le Sermon du Pere
Cuny , & enfuite les Vêpres , aufquelles le
même Prélat officia.
Le Roi ayant fixé au 17. de ce mois la cérémonie
du Mariage du Duc de Chartres ,
avec Mademoiſelle de Conty , S. M. donna
ordre au Marquis de Brezé , Grand - Maître
des Cérémonies , d'y inviter de fa part les
Princes & Princelles du Sang , & les Princes
& Princeffes légitimés.
Le 16. au foir , jour de la fignature da
Contrat & des Fiançailles , Monfeigneur le
Dauphin & les Princes fe trouverent vers
les fix heures dans le Cabinet du Roi , où la
Reine,averrie par le Grand-Maître desCérémonies
, arriva quelque-tems après , étant
accompagnée de Mefdames de France , des
Princeffes & des Dames de la Cour , qui
s'étoient rendues dans fon appartement. Le
Duc de Chartres donnoit la main à Mlle de
Conty, dont la Mante étoit portée par Mlle
de la Roche-fur-Yon.
Lorfque le Contrat de Mariage eut été ſigné
par leurs Majeftés , par Monfeigneur le
Dauphin, par Mefdames de France & par les
Princes & Princeffes , qui étoient dans le Cabinet
du Roi , le Cardinal de Rohan , Grand
Aumônier de France , fit les Fiançailles .
I iij Le
2742 MERCURE DE FRANCE .
Le 17. à midi , le Roi & la Reine , accompagnés
de Monfeigneur le Dauphin , de
Mefdames de France , & des Princes &
Princeffes , fe rendirent à la Chapelle , étant
précédés du Grand- Maître & du Maître des
Cérémonies.Le Duc de Chartres & Mlle de
Conty , qui marchoient devant le Roi , s'avancerent
, en entrant dans la Chapelle ,
jufqu'auprès de l'Autel . Leurs Majeftés ,
fuivies des Princes & Princeffes , s'en étant
approchées , le Cardinal de Rohan , Grand
Aumônier de France , fit la cérémonie da
Mariage , en préfence du Curé de la Paroiffe
du Château , lequel avoit affifté la
veille aux Fiançailles , & après la Meffe ,
qui fût dite par l'Abbé de Montaſet , Aumônier
du Roi , leurs Majeftés furent reconduites
avec les cérémonies obfervées
lorfqu'elles étoient allées à la Chapelle.
Le foir , le Roi & la Reine fouperent en
public dans l'appartement de la Reine avec
Monfeigneur le Dauphin , Madame , Madame
Adélaïde , la Ducheffe de Chartres ,
la Princeffe de Conty , la Ducheffe de Modéne
, Mademoifelle Mademoifelle de
Sens , & Mademoifelle de la Roche-fur-
Yon. Après le fouper , le Roi fit l'honneur
au Duc de Chartres de lui donner la chemife
, & la Reine fit le même honneur à la
Ducheffe de Chartres,
>
Le
DECEMBRE. 1743. 2743
Le lendemain après midi , leurs Majeftés
allerent voir la Ducheffe de Chartres , qui
reçut le même jour la vifite de Monseigneur
le Dauphin , de Meſdames de France , &
celles des Princes & Princeffes .
EGLOGUE HEROIQUE
à M. ie Duc DE CHARTRES , fur fon
Mariage avec Mademoifelle D E CONTY.
USES , qui m'infpirez votre divin langage ,
Qui chantez avec moi fous ce tendre feüillage
Les Côteaux , les Vergers , les Plaines , les Hameaux
,
De plus fublimes fons enflons nos chalumeaux.
En ce jour glorieux , la prompte Renommée
Nous annonce un Hymen , dont la France eft
charmée ;
Annobliffons nos prés , nos gazons , nos forêts ;
Célébrons-y PHILIPPE au gré de nos fouhaits :
Que nos campagnes foient les échos de la Ville ;
Et fi dans les accès d'un délire tranquile ,
De ce Héros ici nous vantons la fplendeur ,
Rendons au moins nos Bois dignes de fa grandeur.
O généreux BOURBON , quand ma bouche te
louë ,
Puiffai-je , émule heureux du Berger de Mantouë ,
Peindre un riche tableau des dons , qu'à pleines
mains
I iiij
Les
2744 MERCURE DE FRANCE.
Les Dieux en ta faveur verfent fur les humains.
Mais quel objet charmant le préfente à ma vûë !
L'Univers animé d'une force imprévûë ,
Ouvre mille tréfors à mon oeil enchanté ,
Et reprend à l'inftant fa premiére beauté .
Par tout d'attraits nouveaux la nature parée ,
Va briller comme au tems de Saturne & de Rhée .
Là , fans foins , fans travail , en toutes les faifons ,
La terre enfantera d'abondantes moiffons.
Ici , l'aimable Flore embellira nos Plaines ,
Où les troupeaux couverts des plus fuperbes laines ,
Sans redouter la dent des lions ou des loups ,
Jouiront des deftins & des jours les plus doux.
Dans un calme profond l'air fera fans nuages ,
L'Hyver fans froids glaçons , l'Eté fans noirs orages,
Er, pour jamais , au fond des antres ténébreux
Eole enchaînera les Aquilons fougueux.
O tems ! ôfiécle heureux ! ô l'immortelle fete ,
Où CONTY de PHILIPPE eft l'augufie conquête !
Pour prix de ta valeur tes voeux font accomplis ,
France ; tu vois les Lis fe joindre avec les Lis ,
Et ces Epoux fameux , images de leurs Péres ,
Aux vertus des BOURBONS , chez eux héréditaires
,
Répondre par l'accord des plus rares vertus .
Les vices à leurs pieds dès l'enfance abbatus ,"
Ne flétriront jamais l'éclat de leur fageffe .
L'un , dans le fein des Arts , aufquels il s'intéreffe ,
Et
DECEMBRE . 1743 .
2745
Et qui pour fon génie ont de puiffans appas ,
Apprit avec ardeur à marcher fur les pas
Du Prince magnanime , Auteur de fa naiſſance ,
Cultiva fous les yeux fes moeurs , fon innocence ,
Et confacrant les jours à d'utiles travaux
S'ouvrir par fes talens la route des Héros .
L'autre, docile aux foins de fon illuftre Mére
Forma fur fes vertus fon coeur , fon caractére.
Auffi fes traits divins , fa modefte beauté ,
Eblouiffent fans fard , & réguent fans fierté:
Sur fon front refpectable habite la Juftice ;
D'un Aftre elle a l'éclat , máis d'un Aftre propice .
Quel charme quel bonheur , de vivre fous fes
loix !
Mufes , vous ne pouvez redire trop de fois :
O tems ! o fiécle heureux ! ô l'immortelle fete ,
Où CONTY de PHILIPPE eft l'augufte conquête !
Déja plein de l'ardeur que t'infpire ton rang ,
Digne Prince , on t'a vû , prodigue de ton fang ,
A travers mille feux voler à la victoire .
Par tout tu te couvrois d'une immortelle gloire ,
Et tandis que ton bras guidoit nos fiers Vainqueurs ,
Tes bienfaits , ta bonté, te gagnoient tous les coeurs.
Revenu triomphant au fein de ta Patrie ,
Pour couronner les voeux d'une Epoufe chérie ,
Tu lui fais partager l'ombre de tes Lauriers ,
Et les honneurs acquis par tes Exploits guerriers,
Puiffent nos ennemis , témoins de ton courage ,
I v AB
2746 MERCURE DE FRANCE.
Au plus puiffant des Rois rendre leur jufte hom
mage !
Puiffe ton nom célébre , ô Prince aimé des Cieux ,
De la tige des Rois , Rejetton précieux ,
Bannir de nos climats la difcorde & l'envie , ·
Et briller , embelli par l'éclat de ta vie ,
Au temple de mémoire entre les noms fameux
Des Princes de ton Sang , tes illuftres Ayeux !
Comme on voit dans les champs , au lever de l'Aurore
,
L'herbe fe reproduire & mille fleurs éclore ,
Héritier de ce Nom , qu'un peuple de Héros
S'immortalife un jour par fes rares travaux !
Qu'à ton exemple , grands , courageux , intrépides ,
Ils effacent les noms des fabuleux Alcides !
Qu'utiles aux mortels par leurs exploits divers ,
Ils entendent par tout chanter dans l'Univers :
O tems ! ôfiécle heureux ! ô l'augufte journée ,
Où brilla le flambeau d'un fi noble Hymenée !
Pour nous , de nos Hameaux tranquiles Habitans ,
Si nous pouvons ici couler de doux inftans ,
Si bornant notre étude aux foins des Bergeries ,
Tantôt dans les Forêts , tantôt dans les Prairies ,
Nous menons les Troupeaux confiés à nos mains
Păr un travail utile au refte des humains ,
QPHILIPP B , ton Pere , à fon coeur fecourable
,
* Le College fondé à Versailles , par les libéralités
de M. le Duc D'ORLEANS.
Nou
DECEMBRE . 1743- 2747
Nous devons ce repos , ce deftin favorable.
C'eft lui qui raffembla des Bergers dans ces champs;
C'eft lui , c'eft la bonté qui fait naître nos chants.
Nous avons commencé fous fes heureux aufpices ;
L'un & l'autre fur nous jettez des yeux propices ,
Tels que dans l'Univers nous voyons nuit & jour ,
Deux Aftres bienfaifans éclairer tour à tour.
Plûtôt le Cerf verra , dégoûtés du carnage ,
Les Chiens paître avec lui fous le même feuillage ,
Plûtôt les Loups auront des Agneaux la douceur ,
Et les Agneaux des Loups la fanglante fureur ,
Que de tous vos bienfaits le fouvenir fidéle ,
Perde de fon ardeur une feule étincelle .
Puiffe-t'il fe tranfmettre à nos derniers neveux
Et vivre auffi long tems que vos faits glorieux
J'imite les accens du Chantre d'Auſonie ,
Lorſque donnant l'effor à ſon vaſte génie ,
Ce Berger fortuné faifoit par les beaux Vers ,
Aux Mufes de Sicile approuver fes Concerts.
Le Satyre étonné s'arrêtoit fous le hêtre ,
Aux fons harmonieux de fa lyre champêtre ;
Les hôtes des forêts fous leurs toits ombragés ,
Ecoutoient en filence autour de lui rangés ,
Et vaincu par fes chants , on voyoit Pan lui- même,
Admirer en fecret , cachant ſa honte extrême.
Mais le timide Oifeau qui fuit nos longs hyvers ,
A- t'il jamais fuivi l'Aigle au plus haut des airs
Certain de rencontrer fa perte dans les nuës ,
Ofe-t'il fréquenter des routes inconnuës ?
I vj Pour-
}
2748 MERCURE DE FRANCE.
<
Pourquoi voudrois- je donc , par un vol inſenſé ,
Atteindre ce Phénix dans les Aftres placé ?
Honneur du Latium , ô fublime Virgile ,
J'ai fait pour t'égaler un effort inutile ;
Si toutesfois j'en juge avec fincérité ,
Mes Vers ont moins de grace , & plus de vérité.
Par fon très-humble très obéiffant ferviteur ,
l'Abbé LB MOINE , Régent du College D'ORLEANS ,
à Versailles.
REJOUISSANCES faites à Tours ,
au fujet du Mariage de M. le Duc de Chartres.
Extrait d'une Lettre écrite de cette
Ville , le 21. Décembre 1743 .
E
IS.
L de ce mois , il y a eu des marques
d'une grande joie dans l'Abbaye
Royale de Beaumont , Ordre de S. Benoît ,
dont eft Abbeffe Madame Henriette- Louife
Marie- Françoife- Gabrielle de BOURBONCONDE'
, à l'occafion du mariage de M. le
Ducde Chartres avec Mademoifelle de Conty.
Les Dames Religieufes , qui compofent
cette illuftre Communauté , firent faire des
feux de réjouiffance au dedans & au dehors
du Monaftére , au bruit de l'Artillerie de la
Ville , & de quantité de Boëttes.
Le lendemain , on célébra dans l'Eglife de
l'Abbaye , une Meffe folemnelle du S. Efprit
, pour obtenir les bénédictions du Ciel
fur
DECEMBRE . 1743. 2749
•
fur ce mariage , & les Priéres furent accompagnées
de grandes aumônes , tant de la part
de Madame l'Abbelfe , que de celle des Dames
Religieufes .
Le Roi a donné l'Abbaye Régulière de
Vielmur , Ordre de S. Benoît , Diocèfe de
Caftres , à la Dame de Tryadou .
Le Marquis de la Salle , Enfeigne de la
Compagnie des Gendarmes de la Garde ordinaire
du Roi , étant devenu l'un des Sous-
Lieutenans de cette Compagnie , le Vicomte
de Merinville , qui en étoit Guidon , a
été fait Enfeigne de cette Compagnie , & le
Baron de Wanger , Capitaine dans le Régiment
de Picardie , a été nommé Guidon .
Le Comte de Verac , Capitaine dans le
Régiment de Cavalerie de Talleyrand , à
été fait Cornette de la Compagnie des Chevau-
Legers de la Garde ordinaire du Roi.
Le Comte de Merinville , Sous-Lieutenant
de la Compagnie des Chevau- Legers
de Bretagne , ayant donné fa démiffion de
cet emploi , le Roi en a accordé l'agrément
au Marquis de l'Efperoux , Enfeigne de la
Compagnie des Gendarmes d'Anjou,
Le Marquis Doffun , Guidon de la Compagnie
des Gendarmes de la Reine , a été
nommé Enfeigne de la Compagnie des Gendarmes
d'Anjou. Le
2750 MERCURE DE FRANCE.
Le Marquis de Flavigny , Capitaine dans
le Régiment d'Infanterie de Bourbonnois , a
été fait Guidon de la Compagnie des Gendarmes
de la Reine.
Le 9. Decembre , Fête de la Conception de la
Vierge, on chanta au Concert Spirituel du Château
des Tuilleries un Motet à grand Choeur , Exultate
jufti , de M. Daquin , Organifte de la Chapelle du
Roi, qui fut fuivi d'un Concerto de M. Handel , exéeuté
par toute la Symphonie , & d'un petit Motet
à voix feule , de la compofition du Sr le Maire ,
chanté par la Dlle Chevalier , avec applaudiffement.
Le Sr Piantanida exécuta une Sonnate fur le Violon,
de fa compofition , avec accompagnement . Le
Sr Poirier, de la Mufique du Roi , chanta enfuite un
petit Motet du feu Sr Mouret , avec autant de goût
que de précifion . Le Concert fut terminé par un
Motet à grand Choeur , Nifi Dominus , de la compofition
du Sr de Mondonville.
Le 25. Fête de Noël , on exécuta au même Concert
un Motet à grand Choeur , Fugit nos , mêlé de
Noëls , de la compofition de M. Boismortier. On
éxécuta enfuite deux differens Concerto fur la Flûte
traverfiere & fur le Violon , lefquels furent fuivis
de deux petits Motets à voix feule . Le Concert fut
terminé par un autre Motet à grand Choeur, Venite
exultemus , de M. de Mondonville.
Le 3. Decembre , les Comédiens François repréfentérent
à la Cour la Comédie du Diftrait , qui fut
fuivie de la petite Piéce des Vacances .
Le 5. la Tragédie de Pirrhus , de M. de Crebillon,
& la Comédie des Plaideurs.
Le 10. le Milantrope & le Dépit.
Le
DECEMBRE. 1743 . 2751
Le 12. la Tragédie d'Andromaque , & la petite
Comédie du Baron de la Craffe.
Le 16. la Comédie de Mélanide , de M. de la
Chauffée , & Zéneïde .
Le 19. Iphigénie , & la petite Piéce du Babillard ,
de M. de Boifly.
Le 31. la Comédie des Femmes fçavantes , & la
petite Piéce de l'Eté des Coquettes.
Le 4. de ce mois , les Comédiens Italiens repréfentérent
auffi à la Cour la Comédie du Roman, qui
fut fuivie d'une petite Piéce Italienne , en un Acte ,
intitulée Arlequin Baron Suiſſe.
Le 11. Arlequin muet par crainte , Comédie Italienne
, en trois Actes , laquelle fut terminée par un
Divertiffement que la Reine fouhaita de voir , intitulé
le Ballet des Pierrots , lequel fut très- bien exécuté.
L.
MORTS ET MARIAGES.
E .... Octobre , Louis- François le Conte , Chevalier
Seigneur de Pierrecourt , mourut à
Rouen , âgé d'environ 70. ans , laiffant pofterité ; il
avoit été Guidon , puis Enfeigne de la Compagnie
des Gendarmes Bourguignons , Charge qu'il avoit
été obligé de quitter en 1693. à cauſe de ſes bleſſures
; il étoit fils de Louis- Jacques le Conte de Nonant
, Marquis de Pierrecourt , & de D. Françoife
de Mire , & il avoit pour frere aîné Jean - François.
le Conte , Marquis de Pierrecourt , qui de fon mariage
avec Dlle Marie- Luce de Lanci de Raray ' ,
morte le 16. Mars 1743. a laiffé 1 °. François- Louis
le .
2752 MERCURE DE FRANCE.
le Conte de Nonant , Marquis de Nery , mort le
22. Mars 1736. laiffant de fon mariage a ec Dlke
Louife -Jofephine Chevalier , un fils unique , nommé
Jean Jofeph le Conte , de Nonant , Marquis de
Nery , né le 30. Octobre 1731. 2 ° . Jean- Gaſion le
Conte , de Nonant, Comte de Pierrecourt, ancien Capitaine
dans le Régiment du Roi , & Chevalier de
l'Ordre de S.Louis . 3 ° . François Louis le Conte , de
Nonant , Marquis de Raray , Meftre , de Camp de
Cavalerie, & Chevalier des Ordres de S. Louis & de
S.Lazare,non marié. La Maifon de le Conte , de Nonant
en Normandie , eft marquée entre les premiéres
de cette Province par fon ancienneté , par fes alliances
& fes fervices Militaires , & elle porte
pour Armes d'azur à un chevron d'argent , accompagné
de trois befans d'or mal ordonnés , c'eſt àdire
, pofés un & deux.
par
Le 13. Novembre , M. Louis Bachelier, Confeiller
du Roi en la Cour des Aides , où il avoit été reçû
le 6 , Decembre, 1700. mourut à Paris , dans la 70.
année de fon âge. Il étoit fils de François Bachelier ,
mott Doyen des Confeillers du Châtelet , & de Genevieve-
Marguerite Marin , il avoit épousé le 21 .
Maj 1708. Marie Magdeleine- Angelique le Roux ,
morte trois semaines après lui, c'est- à -dire le Decembre
fuivant , fille de François le Roux , Contrô
leur de la Maiſon du Roi , & de laquelle il n'a laifié
qu'une fille , Marie- Françoife Bachelier , mariée re
17. Fevrier 1734. avec Daniel - Raoul Charles Loir,
Chevalier , Seigneur du Lule , ea Normandie , re¸û
Confeiller de la Cour des Aides le 4. Juillet 135 .
4.
D. Marthe de Baudry , veuve de Jean - Baptifte
Ducaffe , Lieutenant Général des Armées Navales
du Roi , Capitaine Général des Armées da Roi d'Efpagne,
Commandeur de l'Ordre Roval & Militaire
de S. Louis , Chevalier de la Toifon d'or , mourut à
Faris
DECEMBRE . 1743 .
2753
Paris le 7. Decembre , âgée d'environ 82. ans.
Le 22. D. Magdeleine- Claude de Champagne ,
femme de François - Anne de Vendeuil , Chevalier,
Seigneur de Montgiroux , Ecuyer de la grande Ecurie
du Roi , mourut à Paris , âgée de 39. ans , généralement
regrettée ; elle étoit fille de Claude - Charles
de Champagne , Chevalier , Seigneur de Leuze
, & de D. Elizabeth du Bellay . Le nom de
Champagne eft d'une Nobleffé marquée par fon
ancienneté , fes alliances & fes fervices Militaires
; pour celui de Vendeuil , voyez ce qui en eft
rapporté dans le Mercure du mois d'Août 1743. fol.
1884. à l'occafion de la mort de Mrs de Vendeüil ,
pere & fils , Lieutenant & Exempt des Gardes du
Corps , tués au Combat d'Ettingen le 27. Juin précédent.
9 .
Le 28. Novembre , M. le Prince de Turenne, Colonel
Général de la Cavalerie Françoife & Etrangere,
né le 26. Janvier 1728. fils unique de Charles Godefroi
de la Tour d'Auvergne , Duc de Bouillon ,
d'Albret & de Château Thierry , Pair & Grand-
Chambellan de France , Gouverneur & Lieutenant
Général du Haut & Bas Pays d'Auvergne , & de Dlle
Marie Charlotte Sobiefka , morte le
Mai 1740.
fut marié dans la Chapelle de l'Hôtel de Pons ,
avec D. Leuife-Henriette - Gabrielle de Lorraine-
Marfan , Dame Chanoineffe de S. Pierre de Remiremont
, née le 30. Octobre 1718. fille de Louis de
Lorraine , Prince de Pons , Chevalier des Ordres du
Roi, & de D. Elizabeth de Roquelaure . Voyez pour
la Généalogie de l'illuftre Maifon de la Tour d'Auvergne
, l'Hiftoire qui en a été donnée au Public par
les Geurs Juftel & Baluze , & l'Hiftoire des Grands
Officiers de la Couronne , Volume IV . folio 524 .
pour celle de Lorraine , il doit fuffire ici de dite
qu'elle
2754 MERCURE DE FRANCE.
qu'elle tient rang entre les plus anciennes & illuftres
Maiſons Souveraines de l'Europe .
Le 19. Decembre , Charles - Eugene - Gabriel de
la Croix , Marquis de Caftries , Gouverneur des Ville
& Citadelle de Montpellier , & Lieutenant de Roi
au Gouvernement de la Province de Languedoc , né
le 25. Fevrier 1727. fils de feu Jofeph- François de
la Croix, Marquis de Caftries , Chevalier des Ordres
du Roi , Maréchal de fes Camps & Armées , Lieutenant
pour S. M. au Gouvernement de la Province
de Languedoc , & Gouverneur de la Ville & Citadelle
de Montpellier , &c, mort le 24. Juin 1728.
& de D. Marie-Françoiſe de Levi , fa feconde femme
, morte le 2. Decembre 1728. fut marié avec
Gabrielle- Ifabeau- Théreſe de Roffet de Rocozel de
Fleury , née le 22. Octobre 1728. derniere fille de
Jean-Hercules de Roffet de Rocozel de Ceilles ,
Duc de Fleury , Pair de France , Marquis dé Perignan
, Chevalier des Ordres du Roi , Gouverneur
d'Aiguemortes, & de D. Marie de Rey. M. le Marquis
de Caftries eft neveu de M. l'Archevêque d'Alby
, l'un des Prélats Commandeurs des Ordres du
Roi , & il eft devenu l'aîné de fa Maiſon par la
mort de François - Armand de la Croix , Marquis de
Caftries , arrivée le 27. Janvier de cette année , fans
enfans de D. Marie- Louife- Angelique de Talaru
de Chalmazel ; fa femme. Voyez pour la Généalo- ,
de la Croix Caftries , le Dictionnaire Hiftorique de
Morery , & ce qui eft dit dans le IX. Volume des
Grands Officiers de la Couronne , Article des Chevaliers
du S. Efprit , fol . 207. & 281. pour la Généalogie
de Roffet Rocozel , ancienne Nobleffe de
Languedoc , elle fe trouvera dans la nouvelle
Edition de l'Hiftoire des Grands Officiers de la
Couronne , à l'Article des Ducs & Pairs , à laquelle
on travaille actuellement,
Dans
DECEMBRE. 2755 1743.
Dans le Mercure du mois d'Octobre dernier , page
2320. en parlant du Mariage de M. Bruffel ,
Confeilter au Châtelet , on a obmis de dire que M.
Bruffel ,fon Pere, étoit ci - devant Notaire au Châtelet,
& que l'Epoufe de ce dernier s'appelloit Jeanne-
Angelique Tournois . Elle étoit fille de Charles
Tournois , ancien Lieutenant de Maire & Receveur
des Gabelles de la Ville de Meaux en Brie , & de
D Magdeleine Gibert, fa feconde femme. M.Etienne
Charles Tournois , Confeiller du Roi , Notaire
au Châtelet de Paris , eft oncle maternel du Marié.
ARRESTS NOTABLES.
RREST du 17. Septembre , qui permet de
A faire venir de l'Etranger , des Crins plats &
bruts , non frisés, en payant quinze fols du cent pefant.
AUTRE du même jour , qui exempte de tous
droit les Grains , Farines & Légumes qui feront voiturés
& conduits en Provence des autres Provinces
du Royaume , foit par Mer, par les Rivieres, ou par
Terre.
AUTRE du même jour , qui permet le tranſport
des Grains , Farines & Légumes , d'une Province
du Royaume dans une autre Province du
Royaume , & d'un Port du Royaume dans un autre
Port du Royaume.
ORDONNANCE de Police du 1. Octobre ,
qui défend à tous Libraires & autres perfonnes d'atheter
aucuns Livres & Papiers des Enfans , Ecoliers,
2756 MERCURE DE FRANCE.
> liers Serviteurs ou autres perfonnes inconnues ,
fans le confentement par écrit des Péres , Maîtres ,
ou perfonnes capables d'en répondre. Et de vendre
ni d'expofer dans leurs Boutiques ou fur leurs Etalages
, ou de louer aux jeunes Gens aucuns Livres ,
Hiftoires ou Brochures contraires aux bonnes moeurs
& à la Religion.
AUTRE du même jour , qui défend aux Revendeufes
& autres Particulieres , de s'attrouper ,
vendre ni étaler aucunes choſes à la porte des Colléges
, à peine de cent livres d'amende , & de prifon .
Et à toutes perfonnes de quelque Commerce ou
Profeffion qu'elles puiffent être , de prendre des
Hardes ou des Livres en payement des Fruits & autres
Marchandifes vendues à des Ecoliers & Fils de
/ Famille , à peine de deux cent livres d'amènde .
ARREST du Confeil d'Etat , par lequel , fur
le Mémoire préſenté par le Sr de la Peyronie ,
Ecuyer , Premier Chirurgien de S. M. & par le
Corps des Chirurgiens de Paris , contenant , &c.
LE ROI ETANT EN SON CONSEIL , a ordonné &
ordonne , que le Mémoire en forme de Repréfenta
tions , fera communiqué aux Recteur , Doyens des
Facultés & Suppôts de l'Univerfité de Paris , & en
particulier aux Doyen & Docteurs Régens de la Faculté
de Médecine , pour y fournir de Réponſe par
fimples Mémoires , dans un mois, à compter du jour
de la fignification du préfent Arrêt , & être tant ledit
Mémoire en forme de Représentations , que les
Réponfes qui pourront y être faites , enfemble les
Titres & Piéces qui y feront joints de part & d'autre,
remis entre les mains du Sr Maboul , Maître des
Requêtes , que S. M. a commis à cet effet , pour
après qu'il en aura communiqué aux Sis d'Ormel,
fon ,
DECEMBRE. 1743 .
2757
fon , de Gaumont , Dagueffeau & de Villeneuve ,
Confeillers d'Etat , y être, fur leur avis , pourvû par
S. M. de tel Reglement qu'elle jugera à propos , à
à
l'effet de quoi lefdites Parties feront tenues de fournir
tous les Ecrits , Titres & Piéces dont elles entendront
fe fervir , dans l'efpace de trois mois , à
compter du jour ci -deffus marqué , & faute par l'une
d'icelles d'y fatisfaire dans ledit tems , il y fera
ftatué par S. M. par provifion ou définitivement ,
ainsi qu'il appartiendra. Fait au Confeil d'Etat du
Roi , S. M. y étant, tenu à Fontainebleau le 25. Octobre
1743. Signe , PHELYPBAUX .
Le fecond Volume du Mercure de ce mois
eft actuellement fous Preffe , & paroîtra inceffamment,
P
TABLE.
IECAS FUGITIVES, Ode tirée du Pleaume
CXXXIX. Eripe me , & c .
Lettre de M. D. L. R. fur les Chartreux ,
Elégie faite par Mad. de Montegut ,.
2547
2550
2566
Extrait d'une Caufe plaidée au Collège des Jéfuites
,
Le Loup & le Mouton , Fable
Lettre fur quelques Sujets de Littérature ,
Quatrains ,
2570
2585
2587
2598
Extrait de Lettre fur la Statue Equeftre du Roi , éri-
' gée à Bordeaux
Les Plaifirs de Bordeaux , Cantatille ,
2600
2603
Réception de M. Servandoni dans l'Ordre de
Christ ,
Bouquet à Mad. Guy de Sicart ,
2605
2609
CompliCompliment
fait au Roi de Pologne , Duc de Lorraine
,
Vers à M. de la Tour ,
2611
2615
Réponse à la Queſtion propofée dans le Mercure de
Juin dernier , 2616
Ode pour prouver que la Religion feule peut corriger
un jeune homme ,
Vie de Charles V. dit le Sage , Extrait ,
Bouquet à une Dame nommée Charlotte ,
Question de Phyfique ,
2622
2627
2635
2636
Invitation à l'Académie naiffante de Rouen , 2641
Lettre écrite à M. Deftouches , ibid.
Le Petit Maître & leMarchand deMiroirs, Fable, 2656
Réponse à une Queſtion de Phyfique fur l'Horlo
gerie ,
Envoi d'une Ode à M. de S. Céfaire ,
€
2658
2669
Ode à ma Mufe ,
2670
Extrait de Lettre fur la Foudre ,
2674
Le Roffignol & la Fauvette , Fable ,
2679
Compliment fait à Don Philippe ,
2681
Enigme & Logogryphe , 2683
Mémoire fur le Parnaffe François ,.
NOUVELLES LITTERAIRES DES BEAUX - ARTS , & C.
Hiftoire de l'Académie des Infcriptions & Belles-
2685
Letrres , 2691
Idée du Gouvernement d'Egypte , ibid.
Grammaire Françoife , & Dictionnaire Franç . ibid.
Théatre Critique Espagnol , & c.
2692
Nouvelle Edition du Voyage d'Italie , 2693
Moyens de conferver le Gibier , ibid.
Supplément au Dictionnaire Economique ,
ibid.
Hiftoire de l'Empire Ottoman ,, 2694
J
Paradis perdu & reconquis , ibid.
Lettres de S. Jérôme ,
ibid.
Les Euvres.de Jean Bacquer ,"
2697
Effais fur l'Hiftoire des Belles Lettres , &c .
Hiftoire de la Ville & Principauté d'Orange , 2696
ibid.
Difcours
Difcours de S. Grégoire de Nazianze ,
ibid.
Mort du P.duSollier,de la Compagnie deJéfus, ibid.
V. Tome des Actes des Saints , 2697
Editio nova Botanici Parifienfis Sebaftiani Vaillant ,
& c.
ibid.
Recueil des Lettres que le Cardinal Quirini a écrites
à divers Sçavans ,
La Théologie des Infectes
Le Calendrier perpétuel ,
Etrennes mignonnes ,
Estampes nouvelles ,
Nouveaux Livres de Mufique ,
Le fecret de faire de l'Encre parfaite ,
2698
2699
ibid.
2701
ibid.
2706
2707
Machines du Sr de Lefpine à vendre , & fon Eloge
en Vers ,
Reméde pour les Dartres , &c.
Chanfon notée , Noël , Cantique ,
Savonettes de pure crême de favon ,
Gavotte Bacchique ,
ibid.
2709
2710
ibid.
2713
Spectacles , Extrait de la Comédie des Petits Maf
tres ,
2714
La Déroute des Pamela , Comédie nouvelle , 2722
Pamela , Piéce nouvelle , 2723
Nouvelles Etrangeres , Turquie , Suede , &c. ibid.
France , Nouvelles de la Cour , de Paris , & c . 273 &
Mandement du Recteur ,
2739
Mariage du Duc de Chartres avec Mlle de Conty,
Eglogue fur ce Mariage ,
2741
Réjouiffances faites à Tours fur le même fujet, 2748
Bénéfice donné
>
Promotions dans les Compagnies des Gendarmes
de la Garde & Chevau-Legers ,
Concert Spirituel ,
Piéces jouées à la Cour ,
Morts & Mariages ,
Arrêts notables ,
2743
2749
ibid.
2750
ibide
275T
2754
Errata
Errata de Novembre.
P
Age 2339. ligne 3. du bas , lifez , où il trouva
Dom Guill . Beflin , Religieux Bénédictin de
l'Abbaye de S. Ouen , qui continuoit la Collection
des Conciles de Normandie , con mencée par Dom
Julien Bellaife. P. 2343. l . 8. Goteſcale , l . Gotelcalc.
P. 2346. 1. 2. Village dans lequel notre fçavant
Cardinal a fait bâtir une belle Eglife , ôtez ces mots .
C'eft de la Cathédrale même de Brefein , dont il eſt
parlé , & que le Cardinal Q a fait bâtir toute de
Marbre. Ibid. 1. 10. Innocent XIV . I. Benoît XIV .
P
Fautes à corriger dans ce Livre.
2.1
.
Age 2557. ligne premiére, un ,lifez,une . Ibid. 1.
5. du bas , ton , l . fon. P. 2559. l . 11. & 12 .
floins , l . florins. ret , l . &.P. 2561. 1. 27. tous, 1. tout.
P. 2571. 1. 7. Lettre , l . Lettres. P. 2572. 1. 7. Its , l.
les. P. 2575. l . 16. fes , l . les. P. 2576. I. 18. ôtez le
point d'interrogance après Fourmi . Ibid. 1. 18. & 19 .
Cinas , . Cinnas. P. 2579.1 . 3. gens , l . genres. P.
2585. 1. 8. des richeffes , 1. de richeffes . P. 2595. 1.
9. Mufci , 1. Mufei . P. 2603. 1. derniere , ôtez le point
la virgule après Permeffe . P. 2616 l. 22. pantomine
, . pantomime. P 2617. l . 12. & , ôtez ce mot.
P. 2623. 1. 19. fa , l . la . P. 2638. 1. 3. du bas , rayon,
l. le rayon . P. 2651. 1. 5. ccs , l . ces. P. 2657. 1. 25 .
attrabilaires, l . atrabilaires. P. 2672. 1. 13. fougeufe,
L, fougueufe . P. 2675. 1. 2. du bas , elle , l . il . P. 2677 .
1 , 10. fituée , l . fitué P. 2680. après ce Vers : Excitée
en faveur de la jeune Rivale , ajoûtez cet autre
Vers : Du véritable Roi des Bois. P. 2706. 1. 9. teng
dre,1. tendres. P. 2716. 1. 2. mettez une virgule après I.
tapage . P. 2728. 1. 2. à , ôtèz ce mot .
'La Chanſon notée doit regarder la page 2710
MERCURE
DE FRANCE .
1
DÉDIÉ AV ROI.
100
DECEMBR E.
1743 .
SECOND VOLUME.
COLLIGIT
SPARGI
735
Chés
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER ,
rue S. Jacques .
La Veuve PISSOT, Qual de Conty,
à la defcente du Pont- Neuf.
JEAN DE NULLY , au Palais.
M. DCC. XLIII.
Avec Approbation & Privilege dy
AVIS.
LA
' ADRESSE générale eft à Monfieur
MOREAU , Commis au Mercure , visà-
vis la Comédie Françoife , à Paris , Ceux qui
pour leur commodité voudront remettre leurs
Paquets cachetés aux Libraires qui vendent le
Mercure , à Paris , peuvent fe fervir de cette
voye pour les faire tenir.
On prie très- inftamment , quand on adreſſe
des Lettres ou Paquets par la Pofte , d'avoir
foin d'en affranchir le Port , comme cela s'eft
toujours pratiqué , afin d'épargner , à nous le
déplaifir de les rebuter , & à ceux qui les
envoyent , celui , non-feulement de ne pas
paroître leurs Ouvrages , mais même de les perdre
, s'ils n'en ont pas gardé de copie.
voir
Les Libraires des Provinces & des Pays
Etrangers , ou les Particuliers qui fouhaiteront
avoir le Mercure deFrance de la premierë main ,
& plus promptement, n'auront qu'à donner leurs
adreffes à M. Moreau , qui aura foin de faire
leurs Paquets fans perte de tems , & de les faire
porter fur l'heure à la Pofte , ou aux Meffageries
qu'on lui indiquera.
PRIX XXX. SOLS.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI. E
DECEMBRE 1743 .
CONTENANT la fuite de l' Ambaf
Sadefolemnelle de la Porte Ottomane
à la Cour de France.
Près avoir remercié le Public du
favorable accueil qu'il a fait au
Volume du Mercure de Juin
1742. qui contient un détail Hiftorique
de tout ce qui concerne cette fameufe
Ambaffade , depuis l'arrivée en France
de l'Illuftre Said-Pacha , Beglierbeg de
Romelie , jufqu'à fon départ de Paris pour
retourner à Conftantinople , nous ne fçaurions
mieux en marquer notre reconnoiffance
, qu'en nous acquittant de la promeffe
que nous avons faite fur la fin du Livre
qu'on vient de citer , d'inftruire le Lecteur
11. Vol. A ij
all
2764 MERCURE DE FRANCE.
au fujet du Voyage de ce digne Miniftre de
Paris en Provence , de fon Embarquement
fur les Vaiffeaux du Roi , & de fon heureureufe
Navigation depuis Toulon jufqu'à
Conftantinople , &c.
Il partit de Paris , comme nous l'avons
dit , le Samedi 30. Juin 1742. il falloit
ajoûter , accompagné de M. de Jonville ,
Gentilhomme ordinaire , qui ne l'a quitté
qu'à Toulon.
Pour éviter les répétitions , on fe contentera
de dire , qu'il reçût partout les mêmes
honneurs , qu'on lui avoit rendu fur
fa route, en allant de Toulon à Paris , mais
principalement à Lyon ,puis à Aix & à Marfeille
.
Comme il n'avoit point encore paffé par
cette derniére Ville , il y fut reçû d'une maniére
encore plus diftinguée.
Il arriva à Marſeille le 16. Juillet à fept
heures du foir , & fans qu'on en fût avertì ,
n'ayant demeuré qu'un feul jour à Aix . Il
étoit accompagné des principaux de fa fuite ,
dans huit chaiſes de pofte , & eſcorté de
toute la Maréchauffé d'Aix .
L'Ambaffadeur defcendit à l'Hôtel de la
Rofe , la plus confidérable Auberge de la
Ville , & peu de tems après la Citadelle S.
Nicolas & le Fort S. Jean le faluerent par
une décharge de toute leur Artillerie . On
fir
DECEMBRE. 1743. 2765
fit d'abord après un détachement des troupes
, pour monter la garde régulièrement à
la porte de fon Hôtel , avec un Drapeau.
Le lendemain , à onze heures du matin ,
les Echevins , à la tête du Corps de Ville
accompagnés des principaux Négocians , &
des plus notables Bourgeois , allérent lui
rendre vifite , & il fut complimenté par M.
Artant , Orateur de la Ville , qui s'en acquitta
, à fon ordinaire , fort noblement .
L'Ambaffadeur , qui , comme on l'a dit
ailleurs , fçait parfaitement bien notre Langue,
répondit le plus obligeamment du monde.
Il reçût enfuite, avec la même politeffe , le
préfent de la Ville , confiftant en Confitures
exquifes , en Vins des plus remommés , en
autres Liqueurs , en Bougies , & en piéces
d'Etoffes de la Manufacture de Marſeille.
Le foir , l'Ambaſſadeur alla fe promener
au Cours , d'abord en caroffe , puis à pied ,
& marqua beaucoup de fatisfaction de la
beauté du Lieu , & de l'affluence du peuple ,
qui s'empreffoit de le voir.
Le 18. il alla voir l'Arcenal des Galéres
du Roi , & le lendemain il alla à l'Hôtel
de Ville. Les jours fuivans il monta fur la
Gallere Réale , puis alla aux Citadelles , &
partout il fut reçû avec les honneurs & les
diftinctions convenables ; par tout il donna
des marques de fon bon goût & de fon ef-
A iij prit ,
>
2766 MERCURE DE FRANCE.
prit , orné de toutes fortes de belles connoiffances.
Le 20. M. d'Héricourt , Intendant des
Galéres , lui donna un magnifique fouper
dans la Maifon du Roi. Lès principaux Officiers
des Galéres , la Nobleffe la plus diftinguée
de la Ville , & plufieurs Dames ,
furent de ce repas. M. Roux , l'un des plus
fameux Négocians de cette Ville , lui en
donna un autre dans fa belle Maiſon , où
rien ne fut épargné pour l'abondance ; la
délicateffe & la magnificence. Auffi le Miniftre
Turc en parut très-fatisfait.
Il le fut encore davantage du préfent confidérable
, qu'il reçût de M M. de la Chambre
du Commerce , en Draps , en Etoffes
précieufes , en Caffé , Sucre , &c. ce qu'on
fait monter à plus de dix mille livres . Enfin
, il partit de Marfeille pour fe rendre
à Toulon, Les Echevins , & tout le Corps
de Ville , le conduifirent en cérémonie depuis
fon Hôtel jufqu'à la Porte de Rome ,
où fe firent des complimens & des remercimens
réciproques , aufquels l'Ambaffadeur
ajouta des proteftations & des promeffes
obligeantes de proteger le Commerce
de Marfeille dans toute l'étendue de fon
Gouvernement , & à la Porte même , dans
toutes les occafions ; d'aimer enfin , & de
favorifer toute la vie la Nation Françoiſe.
En
DECEMBRE . 1743. 2767
En arrivant à Toulon , il fut falué par
toute l'Artillerie des remparts , & on lui
rendit les mêmes honneurs que la premiére
fois. Il fut auffi logé à la belle Maiſon ,
nominée le fardin du Roi , hors de la Ville,
& ayantune Compagnie de Grénadiers pour
fa garde . Il vifita le lendemain les Vaiſſeaux
de guerre François & Efpagnols, qui étoient
dans le Port de Toulon , lefquels tirerent
le canon en entrant & en fortant.
On achevoit d'équiper deux Vaiffeaux de
guerre de 64. piéces de canon , le Borée &
'Heureux , le premier commandé par M. le
Chevalier de Caylus , & le fecond par M.
le Chevalier de Glandevez . Ils étoient accompagnés
de la Frégate la Flore , commandée
par M. de Bompart , Lieutenant des
Vaiffeaux du Roi , deftinée pour aller croifer
fur les Côtes de Tunis . L'Ambaffadeur
& fon fils monterent fur le Vaiffeau du Chevalier
de Caylus , & on mit enfin à la voile
le 15. Août.
Cependant les vents ayant calmé , on fut
obligé de mouiller aux Vignettes. Le lendemain
16.les trois Vaiffeaux appareillerent, &
pourfuivant leur route au Sud- Oüeft, ils apperçurent
5.Vaiffeaux de guerre Anglois, qui
avoient mis le Cap fur ceux que commanmandoit
le Chevalier de Caylus. Alors on
fe mit , à tout hazard , en état de défenſe.
A iiij L'Am2768
MERCURE DE FRANCE.
L'Ambaſſadeur prit les armes, & les fit prendre
à ceux de fa fuite.
Mais quand on fut environ à une lieuë de
diſtance , on tira de part & d'autre un coup
de canon d'affurance, & tout de fuire le
Commandant Anglois fit mettre fon Canot
à la Mer , & l'envoya à bord du Chevalier
de Caylus, avec cinq Officiers Anglois , pour
complimenter le Commandant François , &
l'Ambaffadeur du G. S. Ils firent auffi à l'un
& à l'autre quelques préfens pour la table.
Après les remercimens & beaucoup de politeffes
réciproques , on leur remit , pour le
Commandant Anglois , fçavoir , de la
part
du Chevalier de Caylus , fix Damejannes
d'excellent vin de Malaga , & de la part de
l'Ambaffadeuri , quelques piéces de beau
Camelot d'Angora. Ces Officiers ayant regagné
leur bord , les deux Eſcadres ſe ſéparerent
, & chacune fit fa route.
La nôtre arriva à Malte le 3. Septembre,
après avoir beaucoup fouffert par les vents
contraires. Cette relâche à Malte fut occafionnée
par la maladie du fils de l'Ambaffadeur.
A peine les Vaiffeaux du Roi eurentils
mouillé , que le Grand-Maître envoya
M. le Chevalier de Polaftron
complimenter
l'Ambaſſadeur , lequel lui envoya un Drogman
, pour le remercier. Il defcendit le même
jour à terre, & il fe rendit dans les équipages
DECEMBRE. 1743. 2769
pages du Grand-Maître , chés le Bailli de
Boccage , où il a logé avec fon fils , durant
tout fon féjour. Du refte il a gardé l'incognito.
Le 15. du même mois , les Vaiffeaux du
Roi appareillerent au Soleil levant ; l'Ambaffadeur
s'embarqua , & on mit à la voile .
à
Le 18. les vents étant à l'Eft -Nord Eft ,
on paffa les Illes de la Sapience , faifant trois
quatre lieuës par heure , & en continuant
de faire route vers l'Archipel , on
arriva le 24. à l'Argentiere , l'une des nombreufes
Ifles de cette Mer. On y moüilla , &
un Vaiffeau François , qui étoit dans le Port,
falua de cinq coups de canon.
L'Ambaffadeur débarqua peu de tems
après, pour aller rendre vifite à Said Achmet
Aga, fon Gendre, Maréchal de l'Ambaffade,
embarqué fur l'Heureux ; l'Ambaffadeur , en
fortant du Borée,fut falué de vingt- un coups
de canon .
On a parlé fort fuccinctement de l'Argentiere
dans la premiere Partie de cette Hiftoire
, à l'occafion du paffage de M. le Marquis
& de Mad. la Marquife de Villeneuve
par cette même lfle , & on a obfervé que les
Dames y font également belles & polies ; la
Lettre particulière d'un Gentilhomme François
, embarqué fur l'Efcadre dont nous parlons,
rapporte d'autres particularités fur l'Ar
A v gentiere.
2770 MERCURE DE FRANCE .
•
gentiere. La principale Habitation n'eft, ditil
, qu'un Bourg affés mal bâti , mais fermé
de murailles , & où il y a trois ou quatre
Eglifes. Le coton croît fort beau & en abondance
dans toute l'Ifle , ce qui fait prefque
tout fon commerce & fa principale richeffe.
Les femmes ne font pas oubliées dans cette
Lettre , à caufe de la fingularité de leurs
habits , dont la principale partie eft un petit
caleçon, en forme de culotte : enfin , dit- on,
elles font fort jolies & affés familieres , pour
ne pas dire coquettes . On peut ajoûter que
cette Ifle eft une des Cyclades des Anciens ,
appellée Kiμwn , par Strabon ; Cimolus
par Pline , & en dernier lieu Argentaria
par les Italiens , à caufe des Mines d'argent
qu'on y découvrit , avant qu'elle fût fous
la domination des Turcs ; on a ceffé de faire
valoir ces Mines . On voit encore les reftes
des Fourneaux & des Atteliers.
Cette Ifle , dont le circuit eft d'environ
dix-huit milles , produit beaucoup
de Plantes médicinales . M. de Tournefort
dit dans fa Relation , qu'il y alla exprès
pour cela , mais inutilement , à caufe de la
rigueur de la faifon , qui ne lui permit pas
de fatisfaire fa curiofité.
L'Ile produit auffi la Terre Cimolée, dont
les Anciens faifoient grand cas ; c'eſt une
efpéce de craye blanche, pefante , fans goût
&
DECEMBRE . 1743. 2771
& fort friable ; elle décraffe & blanchit le
linge , fans le fecours du favon.
Il n'y a qu'un feul Mahometan dans cette
Ifle , qui eft le Cadi , ou le Juge , envoyé
de Conftantinople. Les Habitans font de
deux fortes, Grecs & Latins ; foumis pour le
fpirituel à deux Evêques differens, l'un Grec
& l'autre Latin, qui font leur féjour à Milò,
Ifle plus confidérable , & à deux ou trois
lieuës feulement de l'Argentiere , où ces
Prélats envoyent chacun un Vicaire & des
Prêtres pour deffervir les Eglifes: On voit à
ces Eglifes une fingularité , fçavoir , des
Cloches , dont les Turcs ont aboli l'ufage
dans tout le Levant,
Si on avoit fuivi l'inclination de la Jeuneffe
Françoiſe , Officiers de Marine & autres
, embarqués fur cette Efcadre , la relâche
de l'Argentiere auroit été un peu plus
longue. Ils avoient tous grande envie de
voir les curiofités des Ifles voisines , particulierement
celles de Lemnos , ou Stalimene ,
d'où l'on tire la vraie Terre Sigillée , & de
Chio , ou font les fameux Lentifques , Arbres
qui portent la Gomme, nommée Maſtic. La
curiofité étoit loüable , & autorisée de l'exemple
du Comte de Marcheville , & du
Marquis de Nointel , fucceffivement Ambaffadeurs
de France à la Porte , qui profiterent
du voyage qu'ils faifoient fur les
A vj Vaiffeaux
2772 MERCURE DE FRANCE.
Vaiffeaux du Roi , pour le fujet que nous
venons de dire .
Cependant notre Efcadre ayant mis à la
voile du Port de l'Argentiere ,, ne tarda pas
d'entrer dans le Canal de Tenedos , & peu
de tems après elle fe trouva vis - à -vis de
Conftantinople, où le calme l'arrêta pendant
trois ou quatre jours.
Ce qui fuit , eft tiré d'une Lettre qui contient
tout ce qui s'eft paffé depuis , jufqu'au
départ des Vaiffeaux du Roi , pour revenir
en France .
EXTRAIT d'une Lettre,écritepar M. M.
Officier de la Marine.
Dans la nuit du 1. au 2. du mois paffe, M.
le Chevalier de Caylus , commandant le Vaiffeau
le Borée , fur lequel étoit embarqué
l'Ambaffadeur de la Porte , étant arrivé vers
Ponte-Picolo , ( a ) envoya M. de S. Remy
Major de l'Efcadre , au Palais de France ,
pour donner avis de fon arrivée .
M. le Comte de Caftellane , Ambaffadeur
du Roi , expédia le lendemain M. Peyffonel,
fon Premier Sécrétaire , avec un Drogman
& quatre Valets de pied , pour aller fur le
Borée, complimenter de fa part Said-Pacha
Ja) Ponte-Picolo , que les Turcs nomment Echuc
Cheemagé , n'eft éloigné de Conftantinople que de
quatre licues.
fur
DECEMBRE . 1743- 2773
fur fon heureufe arrivée ; l'Ambaffadeur
Turc débarqua incognito le même jour , &
ne fut pas falué pour cette raifon,
Le 4 , les deux Vaiffeaux du Roi arrivérent
à Conftantinople fur les neuf heures
du matin. Le Borée étant fous voile , falua
le Serrail de 21. coups de canon. Après
avoir mouillé , il falua auffi le Palais de
France de 21. coups de canon , & l'Ambaffadeur
de la Porte, qui s'étoit rembarqué
pour fortir du Vaiffeau , fous les yeux du
Grand Seigneur , fût falué d'un pareil nombre
de coups de canon.
La Nation , en corps , étant venuë , rendre
fes devoirs aux Commandans des Vaiffeaux ,
fût faluée de 7. coups de canon .
M. le Chevalier de Caylus & M. le Chevalier
de Glandevez , commandant l'Heureux
, allerent dîner le même jour au Palais
de France , avec plufieurs Officiers de leur
Bord.
Le's , le Sécrétaire de l'Ambaffadeur de
la Porte , avec un Droginan & 4. Choadars
ou valets de pied , vint répondre au compliment
que l'Ambaffadeur de France lui
avoit fait faire à fon arrivée.
Le 6 , M. le Comte de Caftellane alla rendre
vifite aux Commandans des Vaiffeaux
du Roi . On battit aux champs ; il fût falué
de cinq cris & de 21. coups de canon ,
tant
2774 MERCURE DE FRANCE.
tant fur le Borée que fur l'Heureux.
Le 7 , le premier Drogman de la Porte ,
qui ne marche que pour les Ambaffadeurs
Extraordinaires & pour les Princes Souverains
, vint apporter à M. de Caylus un préfent
de 5. corbeilles de fleurs , & de 36. corbeilles
de fruits , de la part du Grand Viſir.
C'est une diftinction fans exemple , & on
ne fait rien de plus en ce genre pour les
Miniftres du premier rang . Le Drogman de
la Porte , en fe débarquant , fût falué de
trois cris & de onze coups de canon . M. de
Caylus lui fit donner une vefte d'écarlate ,
une veste de drap d'or , une autre de foye
vingt-quatre bouteilles de vin de Champagne
, plufieurs boëttes de confitures féches ;
deux veftes de drap à fon Kiaya , & à les
Gens cent vingt Sequins.
Le 8 , M. le Comte de Caftellane alla dîner
avec M. le Chevalier de Caylus fur le
Borée.
Le 9 , M. de Caylus donna à la Nation
Françoife un fplendide feftin .
Le ro , l'Ambaffadeur de la Porte écrivit
un Billet au Sr de Laria , Drogman de
France , pour lui faire fçavoir que le Grand
Seigneur , informé que quelques Officiers
des Vaiffeaux du Roi feroient bien aifes
d'entrer dans les Appartemens de fon Serrail
, en avoit accordé la permiflion pour
>
douze
DECEMBRE. 1743. 2775
douze perfonnes , à condition qu'elles feroient
déguifées & y viendroient au point
du jour , entrant avec les ouvriers qui travailloient
à placer les miroirs qui font
tie des préfens du Roi , pour le Grand Seigneur.
ne ,
par-
Leur déguiſement n'empêcha pas qu'on
ne les reçût avec toutes fortes de diftinctions.
Ils firent trois paufes dans le Serrail .
La premiére , dans un Kiofque fur la Marioù
le Sélictar leur fit donner le Caffé ;
le Sorbet & le Parfum. Ils furent reçûs dans
un autre Kiofque , par le Kiflar- Aga , Chef
des Eunuques Noirs , qui fe tint toujours
debout , malgré fon âge & fes infirmités ,
& dit les chofes du monde les plus obligeantes
au fujet de la France ; il leur témoigna
le regret qu'il avoit de ne pouvoir les
accompagner dans tout le Serrail , à cauſe
de la néceffité où il étoit de tenir fon Divan ,
& avant que de fe féparer , il leur donna un
mouchoir à chacun , où ils crurent qu'il devoit
y avoir des Sequins. Sur la difficulté
qu'ils firent d'accepter ce préfent, le Kiflar-
Aga leur dit , que c'étoient des Médailles
que le Grand Seigneur leur donnoit ; qu'il
feroit offenfé de leur refus , fon nom étant
gravé deffus. Ils l'accepterent donc , fur l'avis
du Sr de Laria, qui dit qu'on ne pouvoit
faire autrement, & que d'ailleurs, étant tous
in2776
MERCURE DE FRANCE.
incognito , rien ne tiroit à conféquence.
A la troifiéme paufe , le Boffangi Bachi ,
Sur-Intendant des Jardins , fit les honneurs
& les acccompagna jufqu'à la principale
Porte du Serrail.
Le Serrail eſt d'abord formé par un grand
enclos de Murs , avec des Tours de diſtance
en diſtance : cette enceinte eft à la pointe
ou à l'extrémité du triangle , que forme la
Ville de Conftantinople. Au milieu de cette
enceinte , il y a une colline , fur le haut de
laquelle font les divers Bâtimens , dont le
Serrail eft compofé.
Le haut de cette colline s'étend par une
pente douce , jufqu'à l'enceinte des Murs .
Au fommet eft un bois , & le bas eft cultivé
en jardins potagers , divifés par des allées
, dont quelques - unes font tirées au
cordeau , & bordées de part & d'autres de
Cyprès fort élevés.
De ces Bâtimens , qui font fur le dos de la
colline , on ne connoît que les deux gran
des cours , que les Ambaffadeurs traverfent ,
quand ils vont au Divan , & de là à la
Sale du Trône. Tout ce qui eft au-delà de
cette Sale , eft un affemblage de Bâtimens
informes & irréguliers , dont on ne sçauroit
faire ici la defcription , parce que ce ne
font pas ceux où l'on a été admis.
Outre ces anciens Bâtimens , le Sultan régnant
DECEMBRE . 1743. 2777
gnant en a fait bâtir de nouveaux dans une
enceinte particuliére , qui eft ici comme
Trianon à l'égard de Verſailles . Ce Prince
l'appelle Mahboubié , ou fon lieu de délices
. Ce lieu de délices fe borne cependant
à un quarré , long de deux cent & quelques
pas , fur cinquante de large. Cette cour eft
un fimple gazon ; elle eft fermée d'un côté
par les Murs du Serrail , qui donnent fur la
Propontide , & font face au Midi . Sur l'épaiffeur
de ces Murs , on a ménagé une galerie
, ou paffage couvert , par lequel le
Grand Seigneur communique à deux Pavillons
& à un Bain . Ces trois piéces font
à la fuite l'une de l'autre , liées alternativement
par la galerie , & forment la perfpective
de ce côté de la cour. Le côté parallele
eft formé par une Terraffe de trente pieds
d'élévation , fur laquelle on a ménagé un
Parterre affés étroit , bordé de vaſes remplis
de fleurs. Cette Terraffe eft furmontée
par une feconde , couverte d'un tapis de
gazon . De cette feconde Terraffe , on voit
les Cyprès & les autres Arbres, qui couvrent
le refte de la colline.
Les deux côtés paralleles , qui font , comme
on a dit , de 200. pas de long , font
joints & liés d'un côté par une muraille
coupée par une porte-cochere , & par des
Cyprès qui forment la perfpective de cette
cour
2778 MERCURE DE FRANCE.
cour. Vis-à-vis ce Mur , & au côté oppofé ,
eft un grand corps de logis , divifé en deux
piéces ; fçavoir , une longue Sale de trentecinq
pas de long fur 15 de large , & un
Salon quarré de 15 pas.Ce Salon a vue d'un
vûë
côté fur la Mer , & de l'autre fur la Sale ,
dont on vient de parler.
Comme ce corps de logis communique
avec le Harem , ou appartemens des femmes
, diftribués dans une cour attenante à
celle qu'on vient de décrire , il y a lieu de
croire , que cette longue Sale eft comme le
rendez-vous des femmes du Serrail ; en forte
que le Grand Seigneur étant dans le Salon
quarré , qui eft entouré d'un riche fopha , a
deux principaux points de vûë , l'un par les
fenêtres qui donnent fur la Mer , l'autre par
celles qui donnent fur cette longue Sale
ou les femmes peuvent l'amufer par leurs,
danfes , par leurs comédies , ou par leur
travail.
y
pa-
Ce Salon eft orné d'un côté par une cheminée
de Marbre , dans le goût Turc , à
droite & à gauche de laquelle il y a des armoires
ménagées dans le Mur , dont les
neaux font de glaces de Miroirs. Comme
ces Placards ne vont pas jufques au plancher
,le furplus eft orné par une Arabefque
de plâtre , moulé & peint de diverſes couleurs
, dans un goût d'ornemens & de feüillages
DECEMBRE . 1743. 2779
lages Européens. Les trois autres côtés font
interrompus par des fenêtres , dont les entre-
deux ou Trumeaux font peints en azur ,
avec des moulures dorées & des glaces de
Miroir ovales. Le Sopha eft d'écarlate , avec
des couffins de velours noir , brodé en or ,
en argent , & fleurs naturelles ; c'eft pour ce
Salon & pour ceux des autres Pavillons ,
que l'on a destiné lesTapis de la Savonnerie,
dont le Roi a fait préfent au Grand Seigneur
, lefquels ont été extrêmément goûttés
& admirés .
Ce Salon quarré a vûë , comme on l'adit ,
dans la grande Sale par quatre fenêtres , qui
viennent au niveau des couffins du Sopha ;
mais il n'y a point de porte de communication
directe . Il faut du Salon entrer dans
le Harem , & du Harem dans la Sale par une
galerie , commune à ces deux appartemens :
ce qui autorife toujours la conjecture que
cette Sale eft deſtinée aux Dames.
C'eft dans cette Sale que le Grand Seigneur
a fait placer les deux Miroirs qu'on a regardés
comme deux piéces prodigieufes & uniques.
Elles étoient naturellement faites pour orner
les deux extrêmités de cette Sale , mais
il auroit fallu pour cela condamner la porte
d'un petit dortoir , par lequel les Eunuques
viennent du dehors dans cette Sale ; c'eft
pourquoi le Grand Seigneur , pour ne pas
déran2780
MERCURE DE FRANCE.
déranger les difpofitions de fes nouveaux
appartemens , a préféré de placer ces Miroirs
à côté l'un de l'autre für le Mur de la
Sale , qui eft oppofé à la baffe cour , pour
en voir répéter la perfpective.
Du grand Salon on paffe par un corridor
ménagé fur l'épaiffeur du Mur de la Ville ,
au premier Pavillon , qui eft joint avec le
fecond par un autre corridor , de 40. pas de
long , lequel conduit à l'appartement des
Bains fur la même ligne : ces trois édifices ,
qui font adoffés aux murs , font compofés
d'un rez de chauffée , d'un entrefol & d'un
fecond étage , où font les plus beaux appartemens
, lefquels étant plus élevés
que les
Murs , ont une vûë fort étenduë fur la Propontide
, & les Illes des Princes. Ces appartemens
font richement meublés & ornés
dans le goût Afiatique.
C'eſt dans le dernier étage de ce Pavillon ,
que le Grand Seigneur avoit deftiné de placer
le buffet d'Orgues , dont le Roi lui a fait
préfent , & dont la Hauteffe paroît fort fatisfaite
, s'il en faut juger par l'envie qu'elle
a , que l'Organiſte , qu'on a envoyé pour le
monter , s'arrête en ce Pays affés de tems ,
pour montrer à jouer de cet inſtrument à
quelques perfonnes du Serrail .
L'efcalier , qui conduit aux appartemens
Supérieurs de ees Pavillons , s'eft trouvé h
étroit ,
DECEMBRE. 1743. 2781
étroit , qu'il n'a jamais été poffible d'y faire
monter l'Orgue , enforte qu'on a été obligé
de le laiffer au rez de chauffée , dans une
eſpèce de Veſtibule , vis-à- vis de l'efcalier
& à côté du grand Sopha , qui eft de pleinpied
à la cour. Le G. S. venoit quelquefois
à ce Sopha , pour entendre l'Orgue à
travers une grille.
Le Kiflar-Aga ayant enſuite mandé le Sr de
Laria dans la longue Sale des Miroirs , pour
fçavoir de fa bouche les honneurs qu'on
avoit rendus en France à Said Pacha , ce
premier Eunuque mit le G. S. à portée d'écouter
, fans être vû , les rélations de cet
Interpréte : cela fe paffa auprès d'une des
fenêtres de communication de la Sale avec
le Salon , le Sultan n'étant féparé d'eux que
par un rideau de gaze. Le Kiflar-Aga , pour
témoigner fa fatisfaction , fit préfent à cet
Interpréte d'un cheval harnaché.
Le même jour la Porte envoya aux Vaiſfeaux
du Roi le préfent ordinaire de vingt
moutons & trois boeufs. Ces préfens furent
portés fur le Borée , comme étant faits au
Commandant , qui en fit part au Vaiffeau
l'Heureux , & donna 60 Sequins aux gens
de la fuite de l'Aga , qui avoit conduit ce
préfent , & il le fit faluer en fortant de neuf
coups de canon.
Le 11 ,le Grand Seigneur & le Grand Vifir
étant
2782 MERCURE DE FRANCE.
étant allés à la promenade , le Sultan fut
falué de toute l'artillerie des Vaiffeaux , &
le G. V. de 21. coups de canon.
Le 15 , les préfens du Roi , qui à la réferve
des Miroirs & de l'Orgue , avoient
été expofés pendant plufieurs jours au Palais
de France , dans la grande Sale d'Audience
, & admirés du Public , furent tranfportés
ce jour là au Serrail , pour être expofés
de nouveau , fuivant l'ufage , dans la ſeconde
cour , à côté de la porte qui conduit
à la Sale du Trône.
Le 16 , M. le Comte de Caftellane eut audience
du Grand Seigneur , fuivant le cérémonial
ufité. Il fut revêtu d'une Péliffe
de Samour ; les deux Commandans & M.
le Chevalier de Lorraine eurent chacun une
Péliffe d'Hermine : on diftribua 18 Kerékes
aux Officiers , un au Chancelier Sécrétaire
de l'Ambaffade de France , & enfuite une
centaine de Cafftans , partie aux Officiers ,
partie aux perfonnes de la fuite de l'Ambaffadeur.
Pendant cette diftribution , le grand
& le petit Ecuyer , & un Salahor , ou Piqueur,
amuferent l'Ambaffadeur, en faisant
caracoler devant lui les chevaux de parade
du Grand Seigneur.
On n'admit dans la Salle du Trône qu'environ
douze perfonnes . Le Grand Seigneur
témoigna lui- même dans cette audience ,
l'envie
DECEMBRE. 1743. 2783
l'envie qu'il avoit de raffermir de plus en
plus l'amitié qui régnoit entre lui & l'Empereur
de France , & dit nommément , que
les préfens qu'il venoit de recevoir de la
part de Sa Majesté Impériale , lui avoient
été très-agréables . On parle de cette circonftance
, parce que dans l'audience que
M. le Comte de Caftellane a eu depuis du
Grand Vifir , ce Miniftre l'a relevée avec
une efpéce d'affectation , en difant que c'étoit
le premier exemple où l'on eut vû
l'Empereur des Ottomans , remercier des
préfens qu'il avoit reçûs.
Les jours fuivans , jufqu'à celui que les
Vaiffeaux du Roi mirent à la voile pour le
retour , fe font paffés en feftins ou en fêtes
chés les Miniftres Etrangers , ou à bord des
Vaiffeaux. Pendant tout le féjour qu'ils ont
fait à Conftantinople , il y a eu tous les
jours au Palais de France , deux tables de
30 & de 25 couverts chacune , fervies avec
tout le goût poffible.
Voici fur le même fujet quelques circonftances
particuliéres , écrites dans une autre
Lettre par un Officier de la Marine.de
Toulon, qui a fait le voyage fur le Borée.
Lorfque l'Ambaffadeur Turc débarqua
dans le Port de Conftantinople , il fit à M.
le Chevalier de Caylus mille politeffes , particuliérement
fur les égards qu'on avoit eus
pour
2784 MERCURE DE FRANCE.
pour lui , & pour -les gens de fa fuite : il fit diftribuer
cinquante
Sequins
à l'Equipage.
Quelque
-tems après Said Pacha
revint
encore
fut le Borée , non comme
Ambaffadeur
, mais pour embraffer encore une fois ,
comme fon ami, M . le C. de Caylus. Ce font
les termes dont il fe fervit.
On remit les préfens du Roi pour le
Grand Seigneur à M. le Comte de Caſtellane
, Ambaffadeur de France , qui les fit
expofer quatre jours de fuite dans la grande
Sale d'audience du Palais. Ils font d'une
beauté & d'une magnificence qu'on ne sçauroit
exprimer , c. J'en ai vû depuis le détail
dans le Mercure de France , & je crois
qu'on n'en peut rien dire de mieux.
M. de Laria , Interpréte du Roi , conduifit
les Miroitiers dans l'intérieur du Serrail ,
pour voir enſemble le lieu le plus convenable
à placer les Glaces. Le Kiflar-Aga ,
Chef des Eunuques noirs , & tout puiffant
dans cet Empire , fit à cet Interpréte toutes
fortes de politeffes , & après lui avoir fait
parcourir differens appartemens , il le pria
de lui faire le récit de la réception qui avoit
été faite en France à Saïd Pacha. Le Grand
Seigneur, caché derriere une jaloufie, entendoit
tout , & envoyoit de tems en tems des
Eunuques au Kiflar-Aga , pour faire differentes
queſtions à M. de Laria. Cela dura
deux
DECEMBRE . 1743.
2785
deux grandes heures . Enfuite le Kiflar-Aga
donna quelques mouchoirs à l'Interpréte .
Sur ce qu'on avoit témoigné que quelques
Officiers des Vaiffeaux François , feroient
bien aiſes de voir l'intérieur du Serrail
, choſe inouie , & inufitée jufqu'alors ;
le Kifar . Aga prit fur lui d'en parler au G.
S. qui voulut bien accorder la permiffion
pour ro, ou 12. perfonnes. Said Effendi ,
écrivit pendant la nuit un billet à M.deLaria ,
& le chargea d'avertir les Officiers des Vaiffeaux
, & de les faire déguifer , afin qu'ils
pûffent être regardés comme des Ouvriers ,
qui venoient pofer les Miroirs. Les ' Officiers
François étoient le Chevalier de Lorraine
, Garde Marine fur le Borée ; M. de
Villair Franfur , Capitaine en fecond fur
l'Heureux ; M. Begon , Commiffaire de la
Marine , l'Auteur de cette Lettre , &c.
Ces Meffieurs furent reçûs très -poliment.
par le Kiflar- Aga , qui leur dit bien des
chofes obligeantes , fit apporter du Caffé ,
de l'Eau-de-Rofe & des Parfums , & leur fit
préfent de plufieurs mouchoirs , richement
brodés. Il les fit enfuite promener dans les
Jardins , où ils furent également bien reçûs
par le Boftangi-Bachi , lequel mit dans le
fein à chacun un magnifique mouchoir brodé
, noué & rempli de fequins. M. l'Ambaffadeur
voulut abfolument les faire ren-
11.Vol. B dre , *
2786 MERCURE DE FRANCE.
$
dre , mais le Kiflar-Aga l'en empêcha , en
difant que le G. S. fe fentiroit offenſé de
cerefus . Mais le lendemain , M. le Comte de
Caftelane envoya des Montres & des Tabatiéres
d'or aux principaux Pages du Serrail.
Le lendemain , le G. S. envoya le premier
Drogman de la Porte à bord du Borée , avec
un préfent de fix corbeilles de fleurs , & fix
autres de fruits pour M. le Chevalier de
Caylus , qui lui fit préfent d'une pièce de
drap d'or , & fit diftribuer à ſes Gens cinquante
Sequins. En fortant du Vaiffeau , le
Drogman fût falué de onze coups de canon.
- Le 15 , vingt & une Dames Grecques ,
dans l'habillement le plus galant , vinrent
dîner à bord du Borée , & il y eût Bal toute
la nuit.
Le 16 , M. le Comte de Caftelane eût audience
du G. S. Tout s'y paffa fuivant l'ufage
ordinaire. L'Ambaffadeur , en traverſant
le Port , fût, falué des deux Vaiffeaux du
Roi, de vingt-un coups de canon chacun , &
le falut fût continué par tous les Vaiffeaux
Marchands , qui étoient en grand nombre
dans ce Port .
Les Janiffaires & les Chaoux fe trouverent
en haye , fur le paffage de M. l'Ambaffadeur
, dans la premiére Cour. Et dans la
feconde , il trouva les Officiers de la grande
Ecurie , avec les plus beaux chevaux du
G. S. richement harnachés. .M.
DECEMBRE. 1743. 2787
, Monfieur l'Ambaſſadeur habillé d'un
drap glacé d'or & d'argent , fût revêtu d'une
fuperbe Péliffe de famour ; les deux Commandans
des Vaiffeaux en eurent chacun
une d'hermine , & on en donna une femblable
à M. le Chevalier de Lorraine ,à caufe
de fa naiffance . La fuite de M. l'Ambaſſadeur
, c'eſt-à- dire , ceux qui entrerent avec
lui dans la Sale d'audience , furent revêtus
de Caftans .
Tout le monde fortit d'abord après l'audience
, & remonta à cheval , marchant
dans le même ordre qui avoit été obſervé
en allant au Serrail.
Le 18 , le G. S. defcendit dans fon Kiofque
, qui eft fitué fur le bord de la Mer , du
côté du grand Serrail. Sa Hauteffe fût faluée
de toute l'Artillerie des deux Vaiſſeaux du
Roi.
Le 27 , nous eûmes la permiffion d'aller
voir le fameux Temple de Sainte Sophie ,
les Ecuries de S. H. & les principales curiofités
de Conftantinople. Je ne vous dirai
rien de Ste Sophie , finon que c'eft un fuperbe
Bâtiment , dont on peut voir la Defcription
dans plufieurs Livres , aufquels il
faut préférer la Rélation de N. Grelot , qui
a levé lui-même tous les Plans , & les a fait
graver dans fon Ouvrage , imprimé à Paris.
Nous fumes reçûs aux Ecuries , par le
Bij Maré2788
MERCURE DE FRANCE.
Maréchal de l'Ambaffade , Gendre de Saïd
Effendi , & fecond Ecuyer du G. S. lequel
combla tous les Officiers de politeffe & leur
donna à tous des mouchoirs. Nous vîmes
d'abord les chevaux qui ne fortent que
pour S. H. Le Maréchal , ayant appris au
premier Ecuyer , que M. le Chevalier de
Lorraine étoit parmi les Officiers , il lui fit
fur le champ un Compliment fort gracieux ,
& donna ordre de nous faire voir le lieu où
font ferrées les felles , les houffes , les caparaçons
, & généralement tous les harnois
des chevaux du G. S. On peut dire que c'eft
un Tréfor iminenfe , contenant des richeſſes
d'un prix infini , tant pour le travail que
pour la matiére. Après les avoir examinés
pendant quelque- tems , nous defcendîmes
dans les cours , & nous allâmes nous repofer
dans un Kiofque ou Pavillon ouvert , d'où
après avoir pris du Caffé , nous nous retirâmes
très-fatisfaits , prenant le chemin de la
Marine , toujours accompagnés d'un Aga
fort poli , qui ne nous quitta qu'à notre
embarquement dans la Chaloupe du Borée.
Ce nom de Chaloupe me fait fouvenir du
petit Bâtiment que le Boſtangi Bachi a fait
conftruire depuis peu pour l'ufage du G. S.
quand le Sultan veut fe promener fur la Mer
aux environs du Serrail , & que nous avons
vû dans notre promenade dans les Jardins.
Sa
T
AMBASSADEUR
E
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
,
LENOX
AN
TILDEN
FOUNDAT
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDAT
ONS
DECEMBRE. 1743. 2789
Sa figure nous parût finguliére , & l'exécution
hardie. En voici un petit deffein , que
j'eus tout le loifir de prendre , & que vous
ferez peut-être graver dans votre Relation .
Vous fçavez fans doute , que quand le G. S.
fe promene fur la Mer , c'eſt le Boftangi Bachi
qui prend le gouvernail , & que cet Of
ficier eft le Sur- Intendant des Jardins & des
Bâtimens du Serrail.
A cette Lettre d'un Officier de la Marine
de Toulon , étoit joint un Etat des préfens
que le G. S. a envoyés au Roi dans cette
derniére Ambaffade. Cet Officier avoit cu
la curiofité & enfuite la facilité de prendre
dans fa fource l'Etat en queftion , lequel a
été traduit à Conftantinople par un Interpréte
de S. M. & contient ce qui fuit :
EXTRAIT des Regiftres publics de
l'Empire Othoman-Veu , & autentiqué par
Le Tetferdar , Grand Tréforier , concernant
les préfens qui viennent d'être remis à Saïd
Mehemet Pacha , Ambaffadeur Extraordinaire
de la fublime Porte , pour être offerts
de la part de l'Empereur Sultan MAHMOUD
à Sa Majefté , l'Empereur de France , Louis
glorieufement régnant.
Premiérement , un Carquois doublé de
velours verd , orné du côté de l'arc d'une
groffe & belle Emeraude de forme quarrée
, enrichi de chaque côté de trente Dia-
B iij
mans >
2790 MERCURE DE FRANCE.
mants , de cent vingt-huit Rubis , de cent
vingt-trois Emeraudes , & de trois cens feize
Perles. Ce Carquois eft à trois chaînes
d'or , fur lesquelles font une Emeraude &
trois Rubis.
HARNOIS
1
pour un cheval.
Une Tetiére ornée de trois Diamans principaux
, d'autres moyens & d'autres plus
petits , le tout au nombre de quatre cent
trente-neuf Diamans.
Un Poitrail , au milieu duquel eſt un
très-gros Diamant , accompagné de douze
autres , prefqu'auffi gros , de quatre cent dix
autres gros moyens , & plus petits . Des lames
d'or font le fond du Poitrail , avec plufieurs
ornemens d'Email , employés avec
tout l'art poffible .
Une Mufeliére d'or , émaillée de même &
enrichie de Diamans ; fçavoir , trois gros
trente moyens , & plus petits.
Une paire d'Etriers d'or , travaillés avec
de l'Email , fur lefquels font quatre-vinge
douze Diamans , moyens & petits , trentedeux
Rubis , & huit Emeraudes.
Une Houffe en broderie d'or , enrichie de
quatre-vingt Emeraudes , de vingt - deux
Rubis , & de quantité de Perles.
Une Selle ornée de la plus riche broderie
en or & en argent , avec des fleurs imitées.
d'après
DECEMBRE . 1743 . 2791
t
d'après le naturel . Sur cette broderie , font
65. Rubis & 60. Emeraudes.
Une Croupiére brodée en or .
Un Tejelti , pour mettre fous la Selle ,
brodé en or.
Une Maffe d'Armes de Criftal de Roche ,
ornée d'une Emeraude de forme ronde ,
d'un gros Rubis de la plus riche couleur , &
le refte parfemé de foixante- huit Rubis &
de Perles. Le lien de cette Maffe eft orné de
quatre Emeraudes.
Un Caparaçon de drap écarlate , richement
brodé.
Un Fufil , monté en ébene , avec fes ornemens
d'or de rapport, enrichi de foixante &
onze Diamans & de douze Rubis : Ouvrage
de Conftantinople.
. Un autre Fufil , dont le canon eft de la
fabrique de Damas, carabiné , incrusté d'or ,
& orné de foixante -neuf Diamans , & de
douze Rubis.
Une paire de Piſtolets , montés en ébene ,
incruftée d'or , avec une Emeraude , foixante
& douze Diamans , un Rubis & deux
Emeraudes.
Deux faux Fourreaux de velours noir
ornés de quatre Rubis , de cent quatre- vingt
quatre Diamans , de huit Emeraudes & de
cent cinquante-deux Rubis .
Un Fourniment complet ; la Gibeciére eft
В iiij
d'or ,
2792 MERCURE DE FRANCE.
d'or , avec des ornemens d'émail , enrichie
de trois gros Rubis , de foixante & neuf
Diamans , de trente & un Rubis moindres ,
& de trente & une Emeraudes .
Poire à poudre , ornée d'émail , & enrichie
d'une Emeraude , de quatre-vingt-dix
Diamans , de quinze Rubis & de trente &
une Emeraudes..
Quatre Piéces de Drap d'or, & d'argent ,
de Perfe , de differentes couleurs.
Vingt Piéces de Camelot , dit Chali
d'Angora , d'une très-grande fineſſe .
EFFETS pris de l'extérieur du Tréſor.
Un Caparaçon de Drap écarlate , magnifiquement
brodé.
Deux Piéces d'étoffe à fleurs , appellées
Demi Diba , travaillées à Conftantinople ,
chaque pièce de dix -huit Pics.
Dix Piéces d'étoffe d'or & d'argent , ouvrage
façon de Perfe , de dix-huit Pics chacune
.
Quatre Fufils , dont deux ont la monturė
vers la culaffe , ornée de Dents de Poiffon ;
les canons font carabinés , & mis en couleur
d'Eau .
Deux autres Fufils , ouvrage de Grece ,
dont la monture eft ornée d'écaille.
Deux paires de Piſtolets , ouvrage de
Conftantinople , avec leurs faux Fourreaux ,
brodés à la façon des Indes. Sept
DECEMBRE . 1743 . 2793
Sept paires d'autres Piftolets, très-bien travaillés
, avec leurs faux Fourreaux , ouvrage
des Indes.
PIECES du Magafin , où font confervées
les Tentes de S. H.
Une grande Tente , appellée Oba , avec
fa Marquife , doublée d'étoffes d'or & d'argent
; les deux colomnes font travaillées
avec des nacres de perle ; toutes les vis font
d'argent ; il y a deux groffes pommes d'argent.
La Tente a fix fenêtres , dont les cordons
font treffés en foie & en or.
Deux Tapis de pied de poil de Chameau ,
pour le dedans de la Tente , fabrique de
Perfe.
Un Sopha aufli pour la Tente , avec fes
Couffins , d'une riche étoffe or & argent.
Une Balustrade qui entoure le Sopha ,
ornée de nacre de perle , avec des boules
auffi de nacre , placées aux extrêmités , fur
l'appui de la Balustrade.
Un Abbreuvoir d'argent pour le cheval
pefant mille fept cent quarante neuf Dragmes
, ou vingt-fept Marcs trois onces.
Une Chaîne avec fon Piquet d'argent ,
pour attacher le cheval , pefant le tout 1559 .
Dragmes , ou vingt - quatre Marcs trois
onces.
Deux Entraves d'argent , pefant $ 39.
Dragmes ou douze Marcs.
Bv Un
2794 MERCURE DE FRANCE.
Un Mors d'argent de 187. Dragmes , ou
deux Marcs fix onces.
Une Etrille d'argent , 295. Dragmes
quatre Marcs trois onces .
Un Licol d'argent , 487. Dragmes , fept
Marcs cinq onces.
> Des Boucles d'argent pour les fangles ,
cinquante Dragmes . Les fangles & les rênes
de la Bride couvertes de fil d'or.
Enfin neuf chevaux choifis dans les Ecuries
du G. S.
Mais il eft tems de reprendre le fil de ma
Narration , & de vous rendre compte de
notre retour en France . Lés Vaiffeaux du
Roi appareillerent du Port de Conftantinople
le 12. Décembre 1742. Nous moüillâmes
le 23. à la Rade de Chio ; l'Ifle de ce
nom eft auffi remarquable par fa fituation
que par la bonté de fon terroir , qui produit
les plus beaux fruits du monde & de
toute efpéce. Tout eft bâti dans le goût Italien
, quant à l'intérieur de la Ville : pour
l'extérieur , ou le refte de l'Ifle , il offre un
fpectacle charmant , & qu'on peut fort bien
comparer aux environs de Marſeille , chaque
Négociant ayant fa Baftide , ou fa jolie
Maifon de Campagne fur la côte , ce qui
forme un coup d'oeil des plus agréables.
Les Députés des Marchands François de
Smyrne , s'étoient rendus à Chio , pour rendre
DECEMBRE. 1743 .
2795
ran ,
dre leurs refpects au nom de la Nation , à
M. le Chevalier de Caylus , qui les reçût
avec fa politeffe ordinaire. Madame Peleépoufe
du Conful de Smyrne , étoit
venue avec ces Députés pour repréfenter
fon mari, qui étoit malade. M. de Caylus lui
fit fervir une colation magnifique , & lorfque
cette Dame fortit de fon Bord , il là fit
faluer de trois cris de VIVE LE ROI , & de
fept coups de canon. Elle fût accompagnée
de plufieurs Officiers des Vaiffeaux , qui
profiterent de l'occafion & de la proximité ,
pour aller voir la Ville de Smyrne, où nous
reftames trois jours entiers , pendant lefquels
nous fumes régalés dans la Maiſon
Confulaire , dont M. le Conful & Madame
fon époufe firent parfaitement bien les honneurs.
J'allongerois trop ma Lettre , Monfieur
, fi j'entreprenois de vous parler de
cette fameufe Ville , plus belle aujourd'hui
& plus floriffante , qu'elle n'a jamais été
avant fa difgrace de l'année 1688. je veux
dire l'horrible tremblement de terre , qui la
ruina totalement , d'abord par les plus vio-
Lentes fecouffes , puis par le feu , qui fe prit
à toutes les matiéres combuſtibles , & enfin
par les eaux forties des entrailles de la ter--
re , qui fubmergerent entiérement les miſérables
ruines.
Mais difons quelque chofe de plus particu
B vj
lier
2796 MERCURE DE FRANCE.
lier de Chio , où les vents contraires nous
obligérent de féjourner plufieurs jours. C'eſt
une des plus fameufes Illes de la Mer Egée ,
ou de l'Archipel . On croit qu'elle tire fon
nom de la Nimphe Chio , fille de l'Ocean ,
ou de la neige qui y tombe en abondance
durant l'hiver , laquelle les Grecs appellent
niov . On vante le Marbre & le Jafpe de
Chio , dont Ciceron a parlé , & ſes vins
excellens. Chio ou Scio , eft auffi le nom de
la Ville Capitale de cette Ifle , que les Turcs
appellent Saques ou Sakes-Adas , Ifle du
Maftic ; c'étoit autrefois la plus renommée
des Ifles Ioniennes.
Les Génois ont poffedé Chio fous les
Empereurs Grecs de Conftantinople ; on y
voit encore les Armes de la Maifon fuftinia
ni en plufieurs endroits. Les Génois de Chio
vivant en République , s'alliérent avec les
Turcs , puis en devinrent tributaires , &
enfin ils devinrent fujets de Selim II . qui
s'empara de Scio en l'année 1566. Ce Sultan
voulut changer en Moſquées toutes les
Eglifes ; mais le Roi Charles I X. ayant intercedé
pour les Génois , ou plûtôt pour la
Religion, par le miniftére de M. de Breves ,
fon Ambaffadeur , ce deffein ne fût point
exécuté.
Il y a eu autrefois de grands Hommes à
Chio , & on y voit encore aujourd'hui ce
qu'on appelle l'Ecole d'Homére.
Cette
DECEMBRE. 1743. 2797
Cette Ifle eft fertile en excellens raisins ;
on en voit fouvent des grappes gravées fur
fes Médailles , ainfi que la repréfentation
de certaines cruches pointues par le bas & à
deux anfes , dans lefquelles on confervoit
le vin le plus exquis . Selon Varron , cité
par Pline on ordonnoit à Rome l'uſage
de ce vin pour les maladies de l'eftomac.
·
Aujourd'hui on en tire beaucoup de foie ,
qui eft employée pour les differentes Manufactures
de Velours , de Damas , & d'autres
étoffes mêlées d'or & d'argent , dont on
fait un grand commerce . On charge auffi à
Chio quantité de Bâteaux de figues , pour
les Ifles voisines.
Il y a dans cette Ifle environ dix mille
Turcs , cent mille Grecs , & trente mille
Latins. Ajoutons un mot fur les femmes
Sciotes , qui en général font belles , polies
& fort féduifantes , mais difficiles à féduire .
Leur habillement nous parût affés fingulier .
Elles portent toutes un Turban comme les
Grecques de Pera , Fauxbourg de Conftantinople
, fort gros & affés haut : tout le
refte de l'habillement eft prefque comme
celui d'une Payfanne Allemande , dont on
voit des figures gravées dans Miffon & dans
d'autres Voyageurs , à l'exception feulement
que le jupon ne vient que jufqu'au
jarret.
A
2798 MERCURE DE FRANCE.
que
par
y
A l'égard de la Religion , la Romaine
eft exercée avec tant de liberté , que les
Turcs ont appellé la Ville de Chio la petite
Rome. Il y a des Religieufes de l'Ordre de
S. François & de S. Dominique , non cloîtrées
, dirigées par les Jéfuites.
Terminons cet article le beau préfent
l'Auteur de la Nature a fait à l'Ifle de
Chio , je veux parler de ces Arbres fameux
nommés Lentifques , qui forment le Maſtic ,
Gomme ou Larme , qui fort de ces Arbres.
Le Lentifque eft affés petit ; fon tronc
´de médiocre groffeur , jettant quantité de
branches , qui s'abbaiffent vers la terre. Il
eft verd toute l'année ; fon écorce eft rougeâtre
, pliante & gluante. Ses feuilles font
épaiffes , graffes , d'un verd obfcur , avec
un peu de rouge à l'extrémité , & d'une forte
odeur . Son fruit eft enfermé dans une
efpece de gouffe , ou baye recourbée , qui
vient en forme de grappe , & qui après
avoir été quelque tems verte , noircit en
meuriffant. Outre les gouffes qui renferment
le fruit, il y a auffi comme de petites veffies ,
remplies d'une liqueur claire , qui ſe convertit
en de petits Infectes volans.
La Gomme coule du tronc & des groffes
branches de l'Arbre pendant les grandes chaleurs
, fans qu'il foit néceffaire d'y faire des
incifions, mais elle fort plus abondamment ,
quand
DECEMBRE. 1743 . 2799
quand l'Arbre eft incifé. On prépare au pied
du Lentifque une folle pavée, pour recevoir
la larme du Maſtic , quand elle tombe. Le
meilleur vient de l'Ile de Chio , & il eſt
beaucoup plus gros & d'un goût plus balfamique
que celui du Levant & d'Italie . Cependant
ce dernier eft prefque le feul que
l'on voit en France , par la raifon que voici .
La récolte du Maſtic appartient au Grand
Seigneur . Elle tient lieu aux Habitans du
Karache , ou de la Capitation , qu'il exige
ailleurs des Grecs & autres habitans des
Pays conquis , & des Etrangers. Le Sultan,
l'afferme au Grand Doüanier de Conftantinople,
qui l'eſt ordinairement auffi de Smyrne
, mais avec la réferve du plus beau pour
S. H. les Dames du Serrail & les principaux
Officiers. On croit que le nom de Maftic
vient de ce que les Turcs , & particulierement
les femmes , mâchent prefque continuellement
de cette Gomme.
Les premiéres incifions des Lentifques.
fe font le premier Août , en coupant en travers
& à divers endroits l'écorce des troncs.
avec de gros couteaux , fans toucher aux
jeunes Arbres. Dès le lendemain , on voit
diftiller le fuc nourricier de l'Arbre par petites
larmes , dont fe forment peu à peu les
grains de Maftic ; ils durciffent fur la terre.
Vers la fin de Septembre, on fait encore des
incifions ,
2800 MERCURE DE FRANCE.
incifions , mais qui rendent moins que les
premiéres. Le fort de la récolte eft vers la
mi-Août.
Les Habitans de Chio tirent de la Baye
ou gouffe du fruit du Lentifque une huile
précieufe , dont on fe fert , auffi bien que
du bois & des feuilles , comme d'un remède
affuré contre la diffenterie & les maux de
dents. Le bois fert encore à faire des curedents,
qui font fort en uſage en France , en
Angleterre & en Hollande.
Ceux qui cultivent ces Arbres ne payent
que la moitié de la fomme à laquelle les
autres font taxés , & par diftinction, ils ont,
quoique Chrétiens , le privilége de porter
la Seffe (a ) blanche , comme les Turcs ; mais
il leur eft défendu , & à tout le monde , au
Proprietaire même , de couper ou d'abbattre
aucun de ces Arbres , fous peine d'avoir le
poing coupé.
Je n'oublierai pas , en finiffant , de vous
faire part d'une fingularité qui ne fe voit
que dans l'Ifle de Chio , & que je ne pouvois
me laffer de voir & d'admirer. Les Perdrix
y font en auffi grande abondance & auffi
privées que nos Pontes : on les éleve avec
foin , & on les mene tous les matins à la
campagne chercher leur nourriture , comme
on fait ailleurs des troupeaux de Moutons
(a ) Piéce de Mouſſeline qui forme le Turban.
&
DECEMBRE. 1743. 2801
& de Chevres. Chaque famille confie les
fiennes à unGardien commun, qui les ramene
le foir, & on les appelle chés foi avec un coup
de fifflet , chaque troupe reconnoiffant fon
Maître & fon gîte.On peut même,fi l'on veut,
les faire revenir pendant la journée , en fifflant
feulement,& elles reviennent toujours
fans délai & fans confufion .
Nous partîmes de Chio , non pas fans
quelque regret de quitter un fi beau féjour,
& après une courte & heureufe Navigation,
nous arrivâmes à Malte le dernier jour de
l'année. Le lendemain , premier jour de cette
année 1743. fut célebré dès le matin fur
notre Efcadre , avec les cérémonies ordinaires
des Etrennes , des fouhaits , & c. Il
eut auffi fur ce fujet des Vers préſentés à
M. le Commandant.
y
Enfin , Monfieur , ayant mis à la voile du
Port de Malte par un tems très-favorable ,
nous arrivâmes avec le même bonheur à la
Rade de Toulon le 16. Janvier , tous bien
contens & fatisfaits d'avoir fait auffi heureufement
un fi beau voyage.
J'ai l'honneur d'être , &c.
AVER2802
MERCURE DE FRANCE.
AVERTISSEMENT.
Tout
'Out le monde fçait que l'Illuftre Mehemet
Effendi , Pere de Said-Pacha , dont
nous venons d'écrire l'Ambaffade , vint en
France l'année 1720. en qualité d'Ambaſſadeur
Extraordinaire , de la part du Sultan
Achmet 111. & qu'il s'acquit ici une réputa
tion qui durera long- tems parmi nous . Mais le
Public ignore que ce digne Miniftre , charmé
de tout ce qu'il avoit vû en France , fur-tout à
la Cour, & fatisfait au- delà de toute expreffion,
des honneurs & de la justice qu'on avoit rendus
à fon caractére à fon mérite particulier ,
écrivit une Relation entiére de fon Ambaſſade ,
pour la préfenter lui - même au G. S. & pour lui
rendre , par là, un compte fidele de tout ce qu'il
avoit vu de plus remarquable , & de ce qui s'étoit
paffe , à son égard , durant ſon ſejour en
France. D'abord ce ne fut qu'un Journal , un
pen détaillé , pour ne perdre la mémoire d'aucunfait
, & écrit d'une manière fimple & dénuée
de tout ornement.
C'est ce même Journal que M. de Fiennes
- Premier Interprete du Roi , & Profeſſeur en
Langue Arabe au College Royal , lequel fut
toujours , par ordre de la Cour , auprès de
l'Ambaffadeur , depuis fon arrivée en France,
jufqu'à fon Embarquement pour le retour ,
qui s'étoit acquis fon eftime &fon amitié : c'eſt,
نم
dis-je ,
DECEMBRE. 1743. 2803
dis-je , ce même Journal , que M. de Fiennes
traduifit en François , qu'il a bien voulu nous
communiquer en fon tems , & dont nous avons
extrait l'article qui concerne l'Opera , qui eft
imprimé dans un Mercure , & qui afait beaucoup
deplaifir à nos Lecteurs.
Depuis nous avons appris que Mehemet Effendi
, de retour à la Porte , avoit revû , corrigé
, augmenté fon Journal , & qu'il lui avoit
donné la forme qui convenoit , pour être préfenté
à l'Empereur , fon Maître. Il le fut en
effet , & le Sultan le reçût , & le vit enfuite à
loifir , avec beaucoup de fatisfaction. Il s'en répandit
des Copies dans le Serrail , & dans la
Ville de Conftantinople
.
&
Ce Détail nous eft revenu par le Secretaire
par les Principaux Officiers de Saïd- Pacha,
qui , en venant en France , n'oublia pas de
mettre dans fa Caffette la Relation de l'Ambaffale
defon Pere , non -feulement comme une
Piéce curieufe , mais précieufe pour lui , & néceffaire
à plufieurs égards.
Ce Miniftre fit plus , il entreprit d'en faire
une Traduction Françoife , tant de fon propre
fond , qu'avec le fecours des quatre ou cinq
Interprétes , qui étoient à fa fuite . & dont nous
avons parlé enfon lieu.
C'est cette Traduction , dont nous avons
trouvé le moyen d'avoir une Copie exacte , durant
le féjour de l'Ambassadeur , que nous
avions
2804 MERCURE DE FRANCE.
avions l'honneur de voir quelquefois , que nous
inferons ici , perfuadés que nos Lecteurs en fequ'ils
trouveront cette Piéce ront contens ,
placée à propos.
نم
RELATION de l'Ambaffade de Mehemet
Effendi à la Cour de l'Empereur de France
, écrite & préfentée au pied du Trone
du très-Puiffant Empereur des Ottomans,
SULTAN ACHMET , par fon Efclave:
AU NOM DE DIEU , clément & miferidieux
, Seigneur des deux vies.
MON TRE'S-HEUREUX EMPEREUR ,
je viens au pied de votre augufte.
Trône vous rendre compte de l'honorable
commiffion qu'il a plû à V.H. de me confier.
L'an de l'Hégire du Prophéte 1132. * le
4. jour de la Lune Zeulbeudgé , nous nous
embarquâmes dans le Port de votre Ville
Impériale , & après une heureufe Navigation
, nous arrivâmes au Port de Toulon le
20. jour de la vénérable Lune Muharrem ,
( 11. Novembre 1720. ) Notre Vaiſſeau ,
après avoir mouillé vis-à-vis le Lazaret ,
falua de onze coups de canon , falut qui nous
fut rendu par plus de trois cent coups , que
* 7. Octobre 1720.
tirerent
DECEMBRE. 1743 . 2805
tirerent les Fortereffes qui environnent le
Port.
Peu de tems après M. de S. Germain , Major
de la Marine , arriva dans une Chaloupe
auprès de notre Vaiffeau , & nous fit
compliment de la part du Commandeur de
Dailly , Commandant de la Marine , par le
Sr de Fiennes , Interpréte du Roi . Le Major
n'entra point dans le Vaiſſeau , à caufe de
la contagion , qui affligeoit alors toute la
Province , ce qui exige de grandes précautions.
Le foir du même jour, on apporta quantité
de fruits , des confitures , & d'autres rafraî
chiffemens. Le lendemain , M. Honnart, Intendant
de la Marine , vint auffi nous faire
compliment & nous dire que notre logement
étoit tout préparé dans un Lieu commode
& agréable , nommé le Jardin du Roi.
Peu de tems après , étant retourné à la
Ville , il nous envoya le Canot doré , dans
lequel il étoit venu au Vaiffeau. Nous nous
y embarquâmes , & voguant du côté de la
Ville , nous defcendîmes à un Port qui en
eft affés près , où nous trouvâmes les troupes
pes , tant de Terre que de la Marine , fous
les armes , avec leurs Officiers en tête , lefquels
s'avancerent pour nous recevoir , &
nous firent toutes les honnêtetés poffibles.
On avoit amené deux chevaux , fur lesquels
nous
2806 MERCURE DE FRANCE.
nous mon âmes mon fils & moi , pour nous
rendre au Jardin du Roi. Nous marchâmes ,
fuivis de nos Valets de pied , entre deux
hayes de Soldats , toujours fous les armes &
les Tambours battans . Durant cette Marche
les Forts , qui environnent la Rade & le
Port de Toulon , & les Remparts de la Ville,
nous faluerent d'un nombre infini de coups
de canon .
Arrivés au Jardin du Roi , l'Intendant de
la Marine , qui nous avoit précedés , nous
y reçût , nous parlant cependant à une certaine
diſtance ; & nous établit dans la Maifon
qui nous étoit deſtinée , nous en trouvâmes
les appartemens commodes , & parfaitement
bien meublés.
Il revint le lendemain , pour délibérer fur
la route que nous devions prendre pour
nous rendre à Paris , fans courir aucun rifque
par rapport à la contagion . On convint
que , nous irions par Mer jufqu'au Port de
Cette , d'où nous continuërions notre route
par la Province de Languedoc , &c. Pour
cela on équipa ſept Tartanes , & dans celle
qui nous étoit deſtinée , on pratiqua une
chambre ornée de peintures & de dorure ,
de laquelle M. le Motteux , Capitaine de
Vaiffeau de haut bord , eut le commandement.
Le 10. de l'heureufe Lune de Sefer ( 10.
Decembre
DECEMBRE. 1743.1 2807
Decembre 1720. ) fut le jour de notre Embarquement
, qui fe fit fur le foir ; les mêmes
troupes nous ayant accompagnés depuis
le Jardin du Roi jufqu'à la Marine , les
Fortereffes ne ceffant de faire des falves de
leur Artillerie.
- On ne mit à la voile que le lendemain
un peu après minuit , & à deux heures après
midi , on arriva à la Tour de Bouc , où le
vent contraire nous obligea de refter pendant
quatre jours. Le 16. de la même Lune,
nous fîmes voile dès le grand matin , &
avec le fecours de Dieu , nous arrivâmes au
Port de Cette , avant trois heures du foir.
M. Guilminette , Major de la Marine ,
vint auffi-tôt auprès de notre Tartane , &
nous fit compliment , nous invitant d'aller
occuper la Maiſon , qu'il avoit fait préparer
dans l'Ifle de Maguelonne , à trois
lieuës de Montpellier , pour y faire la Quarantaine
, inévitable , par rapport au Pays
d'où nous venions , & c.
Le lendemain matin , le même Officier
nous envoya des Bâteaux , qui nous
pafferent dans l'ifle que je viens de nom-
& où nous demeurâmes quarante
jours entiers , non fans exercer beaucoup
notre patience , cette Ifle étant un vrai defert
, & hors de toute communication .
mer ,
Au bout de ce tems-là , arriva M. de la
Beaune ,
2808 MERCURE DE FRANCE.
Beaune , Gentilhomme ordinaire de l'Empereur
de France , envoyé exprès pour nous
complimenter de la part de S. M. & pour
nous accompagner. Il nous pria de nous
rendre le lendemain à Frontignan , où il
alloit nous attendre & faire préparer toutes
chofes dans le logement qui nous étoit deftiné.
Nous nous embarquâmes pour cela dès
le matin du 26. de la Lune Rebiul Euvel ,
( 26. Janvier 1721. ) & étant arrivés à
Frontignan , nous trouvâmes un caroſſe
dans lequel nous allâmes à la Maifon qui
avoit été préparée. Aprés nous être un peu
repofés, M.de la Beaune, richement habillé,
entra dans notre appartement , & nous
étant réciproquement falués & affis dans
deux fauteuils vis-à-vis l'un de l'autre , ce
Gentilhomme nous parla en ces termes.
» L'Empereur de France , mon Maître ,
ayant appris l'heureuſe arrivée de V. E.
» dans fes Etats , m'envoye au - devant d'elle
» pour la féliciter fur fon heureux voyage.
» Votre Ambaffade contribuëra , fans doute,
» à fortifier & à augmenter la bonne intelligence
qui eft depuis fi long-tems entre
» les deux Empires. Le choix qu'on a fait
» de votre perfonne pour remplir ce digne
» Miniſtére , me confirme encore plus dans
» cette pensée ; je ferai de mon côté tout
» mon
DECEMBRE. 1743, 2809
» mon poffible pour bien remplir les in-
» tentions du grand Prince,de la part de qui
» je fuis envoyé , & pour vous marquer
» mon zéle & ma très -parfaite confidéra-
» tion.
Après ce Compliment & ma réponſe , on
fervit un Régale de Confitures &c , enfuite
duquel les Magiftrats & les Principaux de
la Ville vinrent nous complimenter & nous
offrir un préfent de Fruits & de Confitures.
Nous nous rembarquâmes auffi -tôt, pour retourner
à Cette , où nous trouvâmes le caroffe
du Duc de Roquelaure , Commandant
de la Province, qui l'avoit envoyé de Montpellier
.
Nous y entrâmes pour aller au logis qui
nous étoit deftiné. La marche fe fit au bruit
du canon des Remparts & des Fortereffes , les
troupes de la Place rangées en haye , bordant
le chemin depuis l'endroit où nous
avions débarqué , jufqu'à ce logis. C'eſt un
Bâtiment confidérable , nommé la Sucrerie ,
parce qu'on y affine le Sucre. Là , les premiers
de la Ville vinrent nous féliciter fur
notre heureuſe arrivée , & nous marquer
beaucoup de joye.
nir
Les femmes commencerent enfuite à vepar
compagnies de douze & quinze à la
fois , & ne diſcontinuerent point leurs vifites
jufqu'à onze heures du foir. Le lende-
C main , II. Vol.
2810 MERCURE DE FRANCE.
main , quantité de femmes de condition de
la Ville de Montpellier & des environs
vinrent auffi pour nous voir.
MON TRE'S-AUGUSTB EMPEREUR , Votre
Majefté fçaura, qu'en France on refpecte plus
les femmes que les hommes . Elles font affés
ce qu'elles veulent , vont ordinairement où
il leur plaît , & on défére aifément à leurs
volontés. Le plus grand Seigneur fait honnêté
à la femme du rang le plus commun.
Le lendemain , nous nous embarquâmes
fur le canal de Languedoc . Ce canal eft formé
par l'affemblage des eaux des environs.
Avant la conftruction du canal , les Marchands
avec leurs marchandifes & les
Voyageurs étoient obligés de faire un grand
circuit , beaucoup de chemin & de dépenſe :
mais depuis fa conftruction , qui a couté de
grandes fommes, les Négocians & les Voyageurs
trouvent leur plus grand profit , &
leur commodité ; d'ailleurs , non-feulement
il facilite & abbrege le tranfport des marchandiſes
, mais il augmente encore le revenu
des Doüanes & des autres Droits . Enfin
par le moyen de ce canal , on peut aujourd'hui
avec un Bâtiment convenable , paffer
de la Mer Méditerranée dans l'Océan , dont
il fait l'heureuſe communication .
C'eft , dit-on , un Particulier qui a imaginé
ce grand Ouvrage , l'entrepriſe duquel
3
DECEMBRE. 1743. 2811
a été fufpenduë long-tems , puis commencée
& heureufement exécutée fous l'Empire de
LOUIS - LE - GRAND , Bifayeul de l'Empereur
de France d'aujourd'hui , par la vigilance
d'un Miniftre ( a ) renommé , fon premier
Vifir , & fous la conduite de certains
hommes rares , qui ont eu le fecret de forcer
la Nature d'obéir à l'Art .
Nous arrivâmes le foir à la Ville d'Agde ,
où nous couchâmes dans la maiſon qui nous
avoit été préparée . Le lendemain, nous nous
remîmes fur le canal , & allant de gîte en
gîte , nous arrivâmes à Toulouſe le 4. de la
Lune de Rebiul akir ( 1. Février ) . Le canal
paffant à un Fauxbourg de cette Ville , ſe
joint à une grande riviére , nommée Garonne.
Au fortir du canal , nous montâmes
dans des Caroffes , qui nous avoient été
envoyés de la Ville.
Toulouſe eft une belle & grande Ville ,
Capitale d'une grande Province , diftinguée
& révérée parmi les François . La Province
fe nomme Languedoc . Deux Capitaines de
Ville à la tête de leurs Compagnies , les
Drapeaux déployés , nous conduisirent à
l'Hôtel ou nous devions loger. Nous reſtâmes
trois jours à Toulouſe , pour donner le
tems de débarquer nos équipages, qui étoient
( a ) M. Colbert.
Cij fur
2812 MERCURE DE FRANCE.
fur le canal , & pour les embarquer fur la
Garonne .
Le quatrième jour , les mêmes Troupes
fous les Armes nous accompagnerent jufques
fur les bords de ce fleuve , fur lequel
nous navigeâmes pendant deux jours pour
defcendre à Bordeaux , fitué fur l'embou
chûre du même fleuve. Un Caroffe nous attendoit
fur un des Quais , qui étoit rempli
de Gens de guerre , lefquels nous accompagnerent
jufqu'à notre logis.
MON TRE'S - MAGNIFIQUE EMPEREUR , de
toutes les Villes que nous avions vûës , il
n'y en a point de comparable à Bordeaux ,
foit par fa fituation , foit par la beauté des
Edifices , & par fes autres agrémens. La
Ville eft extrêmement peuplée à caufe de
fon grand Commerce.
Le fleuve eft fi vaſte devant Bordeaux , &
forme un Port fi confidérable , qu'on peut
le comparer au Port de Stamboul ( Conftantinople
) votre Ville Impériale , fejour de felicité.
Quoique la Mer Océane en foit éloignée
de vingt lieuës , les grands Vaiffeaux
viennent moüiller devant la Ville . Il y avoit
lors de notre arrivée plus de cinq cent Bâtimens
, & on dit que dans l'Eté on en voit
plus de deux mille. Nous avons eu la fatisfaction
de voir , pour la premiére fois , le
flux & le reflux de la Mer , dont nous n'a-
I
vions
DECEMBRE . 1743. 2813
•
vions fait qu'entendre parler. Il paroît deux
fois en vingt- quatre heures , & c'eſt une
merveille de la Nature , ou plûtôt du doigt
de Dieu , qu'on ne fçauroit voir , fans admiration
, & qu'on ne fçauroit bien expliquer
ou pénétrer , fans témérité .
Nous allâmes voir la Citadelle , bâtie hors
de la Ville fur le bord du deuve ; c'eft un
Boulevart confidérable & d'une grande folidité.
On nous falua en entrant & en fortant,
de plufieurs coups de canon. Etant montés
au logement du Commandant de la Place ,
nous vîmes un beau Jardin & très -bien ordonné
, dans lequel il y a un Donjon fort
élevé , qui a vûë fur toute la Ville & fur le
Port. Nous nous promenâmes beaucoup dans
ce Jardin , rempli alors de Renoncules , de
Tulipes & d'autres belles fleurs de la faifon .
On nous conduifit enfuite dans un appartement
orné de Portraits , d'autres Tableaux
, & richement meublé. Le Maréchal
de Barvick , qui s'y étoit rendu , fe leva &
vint au devant de nous. Après les premiers
Complimens , on nous préfenta le Caffé ,
puis le Sorbet & des Confitures. Le Maréchal
, à cauſe de ſa dignité , & de fa qualité
de Commandant dans la Province de Guyenne
, ne pût pas venir nous rendre vifite , &
n'ofa
pas nous faire propofer d'aller le voir
dans fon Hôtel . La vifite de la Citadelle
Ciij rût
pa2814
MERCURE DE FRANCE.
rût l'expédient le plus convenable pour concilier
le cérémonial avec le defir , que ce Seigneur
avoit marqué de nous voir , n'ayant
jamais vû des Ottomans.
Nous fumes obligés de refter trois jours
à Bordeaux , & nous étant embarqués fur
le fleuve , nous arrivâmes en peu de tems à
Blaye , Ville , Fortereffe & Port , qui fût le
dernier où nous débarquâmes , ayant jufqu'alors
toujours fait notre voyage par eau.
Nous trouvâmes à Blaye , dix chevaux des
écuries de l'Empereur , richement harnachés
, amenés par un Gentilhomme , Ecuyer
de S. M. & auffi un Caroffe envoyé pour
notre uſage.
Le tems froid & pluvieux nous engagea ,
mon fils & moi , de monter en Caroffe
pour arriver au logis qui nous étoit préparé
, accompagnés de quelques Compagnies
de foldats avec leurs Officiers. Les Gens qui
étoient venus de Paris , avec les voitures.
néceffaires pour nous y conduire , nous attendoient
dans ce logis.
Le 17. de la Lune , Rebyul akhir ( 14. Février
) nous commençâmes à nous fervir des
agréables voitures de terre , & allant ainfi
de logement en logement , nous trouvâmes
fur notre route le Château de Chambort , fitué
dans un pays fort agréable ; la ftructure
en eft toute charmante ; il eft orné de fix
Dômes ,
DECEMBRE . 1743. 2815
Dômes ,& par là j'ofe le comparer, MON MAGNIFIQUE
EMPEREUR , à une de ces caffoletes
, qui fervent chés nous à donner le Parfum
. François premier , Empereur de France
, de qui l'un de vos plus Auguftes Ayeux
admira les vertus , rechercha l'amitié &
l'alliance , le fit bâtir , & il appartient à ſes
dignes Succeffeurs . Il y a à Chambort un
Parc d'une grande étendue , que nous traverfâmes
, & où nous vêmes quantité de
Cerfs.
Nous allâmes de-là à Orléans , belle &
grande Ville , éloignée feulement de deux
journées de Paris. Le Régiment de Champagne
y étoit logé , & aux environs , en
quartier d'hyver . Un détachement de ce
corps , & une brigade de Cavalerie vinrent
une lieuë au-devant de nous , & en entrant
dans la Ville , nous trouvâmes le Régiment
fous les Armes.
Les Principaux de la Ville nous rendirent
vifite , & les plus belles Dames ne manquerent
pas , comme des Aftres brillans , de venir
orner l'appartement , que nous occupâmes
pendant un feul jour , car nous partîmes
le lendemain.
Enfin , en continuant notre agréable route
, nous arrivâmes le neuvième jour de la
Lnne Dgemafiul - euvel ( 8. Mars 1720. )
à un des Fauxbourgs de Paris. Nous def-
Ciiij cen2816
MERCURE DE FRANCE.
cendîmes dans un Palais , qui nous avoit été
préparé , & nous y demeurâmes pendant
une femaine .
Il me feroit impoffible , PUISSANT EMPEREUR
, d'exprimer à V. H. quel fût le
concours du monde qui s'empreffa de venir
nous voir , encore moins de nombrer la
quantité d'hommes , de femmes & de filles ,
qui arriverent dans ce Palais à la même intention.
Nous reçûmes , avec la diſtinction
convenable , les perfonnes de qualité &
particulièrement les Dames .
Il y a à la Cour de France une Charge
confidérable : celui qui la remplit eft appellé
Introducteur des Ambaffadeurs , lequel a
diverfes fonctions à leur égard . L'Introducteur
d'aujourd'hui , nommé M. de Raymond
, vint deux jours après notre arrivée,
nous faire compliment de la part de fon Empereur.
Il revint trois jours après ,pour nous
inviter de la part de ce grand Prince , à faire
notre Entrée publique dans Paris le Di
manche ſuivant , vers l'heure de midi . Il
nous dit auffi qu'il y avoit un Hôtel préparé
pour nous recevoir à la fin de cette marche
, & que nous devions l'occuper durant
tout notre fejour.
Il nous parla de l'ordre de cette marche ,
dans laquelle le plus ancien des Maréchaux
de France , devoit nous accompagner, ayant
ét é
DECEMBRE . 1743. 2817
été nommé pour cela. Mais qu'étant occupé
auprès de la Perfonne du jeune Empereur
dont il étoit Gouverneur , & d'ailleurs fort
âgé , le Maréchal d'Etrées , Vice -Amiral de
France , &c . feroit en fa place cette fonction
: ainfi nous parla l'Introducteur.
Le lendemain, M. Martin , Ayde de l'Introducteur
, vint au Palais, pour regler l'ordre
de la marche , prit une Lifte de nos
Gens qui devoient monter à cheval , & dit
qu'on envoyeroit pour cela des chevaux des
écuries du Roi,
Enfin dès le matin du jour de l'Entrée
M. Coynar , l'un des Ecuyers de l'Empereur
arriva avec les chevaux mentionnés dans la
Lifte , & quelque-tems après , arriverent le
Maréchal d'Etrées & l'Introducteur des
Ambaffadeurs dans le Caroffe de l'Empereur
; nous allâmes les recevoir de la maniére
qui convenoit. Notre Empereur , nous
dirent ils , vous envoye fon propre Caroffe
, & les Princes & Princeffes ont pareillement
envoyé les leurs, pour honorer votre
Entrée : nous vîmes en effet un grand nombre
de Caroffes magnifiques qui venoient
d'arriver , & un quart d'heure après on commença
la marche qui fe fit en cet ordre,
Un Régiment entier de Cavalerie précéda
toute la marche , enfuite tous nos Gens parfaitement
bien montés . Ceux qui portoient
Cy des
2818 MERCURE DE FRANCE.
des moufquets avoient des fourures , & ceux
qui portoient des lances avoient des veftes
à courtes manches. Après eux marcherent
les Agas & autres nos Officiers. Enfuite le
Dévot Imam , notre Miniftre de la Religion
Mufulmane, & le Maître des Cérémonies de
l'Ambaffade . Tout de fuite notre cher fils ,
marchant avec l'Intendant de notre Maiſon ,
ayant derriére eux fix chevaux de main richement
harnachés. Enfuite un Ecuyer de
l'Empereur , & l'Interpréte , & nous enfin
en habit de cérémonie , monté fur un trèsbeau
cheval , dont le harnois étoit magnifique
, ayant à notre droite le Maréchal d'Etrées
, & l'Introducteur à notre gauche. Un
autre Régiment de Cavalerie fermoit la marche
, & tout de fuite venoit une longue file
de Caroffes des Princes , Princeffes , &c.
felon leur rang.
Les rues par lesquelles nous paffames ,
font fort larges ; cinq ou fix Caroffes peuvent
y marcher de front , cependant le concours
du peuple fût fi grand, que nous avions
de la peine à marcher dans un certain ordre
; on auroit dit que tous les habitans de
cette grande Ville étoient fortis pour voir
notre Entrée . Toutes les fenêtres des maiſons
fituées fur la route , lefquelles ont quatre &
cinq étages , étoient remplies de monde ,
ainfi que les toîts.
C'eft
DECEMBRE.
2819
1743 .
C'est en cet ordre , MAGNIFIQUE EMPEREUR
, que nous arrivâmes à l'Hôtel , qui
nous avoit été préparé. Il appartient à l'Empereur
, & on lit cette Infcription , fur la
principale Porte : HÔTEL DES AMBASSADEURS
EXTRAORDINAIRES. Les Troupes ,
dont nous avons parlé , s'étant rangées pour
nous faluer , défilerent devant cet Hôtel ,
le Maréchal d'Etrées ayant pris congé de
nous , & reçû nos remercimens , fe retira ,
ainfi que l'Introducteur.
&
Les hommes & les femmes recommencerent
bien-tôt à venir en foule , les uns
pour nous rendre vifite , & les autres , faifant
le plus grand nombre , par pure curiofité
, fur-tout pour nous voir manger :
on venoit nous dire familiérement aux heures
des repas , la femme ou la fille d'un tel
vous prie de lui permettre d'entrer
voir comment vous mangez.
vions guére le refufer à certaines
gens. Ils
environnoient notre table , & marquoient
beaucoup d'attention. C'étoit cependant
dans le tems de leur jeûne de quarante jours,
qu'il ne leur eft pas permis de rompre arbitrairement
, & nous n'ofions leur rien offrir.
, pour
Nous ne pou-
Deux jours après , l'Introducteur revint
nous voir , pour nous dire que l'Empereur
de France nous donneroit audience le Ven-
C vj
dredi
2820 MERCURE DE FRANCE.
dredi fuivant ; il nous fit auffi un détail de
ce qui devoit fe paffer , tant à l'égard de
cette autre marche , que par raport à l'audience,
fans oublier que pour nous faire
plus d'honneur , un Prince viendroit nous
prendre & nous accompagneroit.
En conféquence , le Prince de Lambefc ,
de la maifon de Lorraine , & l'Introducteur
des Ambaffadeurs étant arrivés dès le matin
à notre Hôtel , nous nous mîmes en marche i
dix heures , dans le même ordre que la premiére
fois , à la réferve que nos Officiers ne
portoient point d'armes , dequoi on étoit
convenu amiablement la veille avec leGrand
Maître des Cérémonies , parce qu'il auroit
fallû les quitter à la porte du Palais de l'Empereur
, où l'on n'entre point armé.
Ce jour là , nous prîmes un habit de cérémonie
, la veste de deffus étant à longues
manches , & en couvrant une autre doublée
de martre zibeline , avec un Turban de Sécrétaire
du Confeil ; le cheval même que
nous montions , de notre écurie , étoit harnaché
, comme les jours de Confeil à votre
fublime Porte , la Houffe traînante. Nous
avious le Prince de Lambefc à notre droite ,
l'Introducteur à notre gauche. Notre fils ,
faifant la fonction de Sécrétaire du Confeil ,
marchoit devant nous monté fur une belle
haquenée , dont la bride étoit enrichie de
1
pierDECEMBRE
. 1743. 282 .
pierreries . Il portoit fur fes mains la Lettre
bénie & majestueufe de mon Augufte Empereur
.
A mefure que nous approchions du Palais
de l'Empereur de France , nous trouvions des
Corps entiers de gens de Guerre, & fur-tout
des Détachemens des differentes Compagnies
qui compoſent fa maiſon , ayant à
leur tête les Chefs de ces Corps , qui nous
complimenterent , & nous firent rendre les
honneurs militaires. Le premier de tous , eft
nommé les Gendarmes de la Garde , commandé
par un Prince de la maifon de
Rohan ,
Pour arriver à la porte Impériale du Palais
, furnommé DES TUILLERIES , nous traverfâmes
un vaſte Jardin , qui doit être un
Paradis terreftre dans les belles faifons.
Nous y trouvâmes les deux Compagnies des
Moufquetaires de l'Augufte maifon Impériale
, l'une nommée Cavalerie Blanche , &
l'autre Cavalerie Noire ; l'une & l'autre
compofée d'une jeune Nobleffe , qui fait
dans ces Compagnies comme l'apprentiffage
de l'Art de la Guerre , nous en reçûmes les
mêmes honneurs.
GRAND EMPEREUR , je crois pouvoir dire
ici à V. H. que par une jufte eftimation de
toutes ces Troupes , en y comprenant auffi
deux Régimens entiers des Gardes à pied ,
nom1.822
MERCURE DE FRANCE.
nommés les Gardes Françoifes & Suiffes ,
qui avoient bordé les rues depuis notre Hôtel
: je crois , dis-je , pouvoir vous affurer
qu'il y avoit dequoi former une Armée de
trente mille hommes , toutes Troupes fort
leftes , & en habits neufs.
Etant arrivés à l'Efcalier qui conduit à la
grande Porte d'Entrée , nous mîmes pied à
terre , & on nous conduifit à l'appartement
du grand Maître de la maifon de l'Empereur
, nommé le Duc de Bourbon , ou après
quelques momens de repos , nous montâmes
par un grand Eſcalier , au principal appartement
de ce magnifique Palais , & à mefure
que nous avancions , differens Officiers
venoient nous recevoir & nous accompagnoient
; en forte que nous eûmes de la
peine d'arriver à la porte d'une grande &
longue galerie , au fond de laquelle étoit
l'Empereur, affis fur fon Trône , environné
des Princes & des Grands de fa Cour.
Nous entrâmes dans cette galerie , fuivis
feulement de douze perfonnes de notre maifon
. En nous avançant vers le Trône , nous
avions , PUISSANT EMPEREUR , à droite & à
gauche les objets les plus raviffans , & de
véritablesSoleils de beauté , c'étoient les Princeffes
du Sang Impérial , & les principales
Dames de la Cour , placées fur plufieurs
rangs de fiéges , avantageux pour être bien
vûës ;
"
DECEMBRE . 1743. 2823
ies ; leurs habits , au refte , étoient fi couverts
de Diamans & de Pierreries , qu'il n'y
eût jamais de Spectacle plus brillant. Elles
fe leverent toutes à notre Entrée , & l'Empereur
lui-même , lorfque nous fûmes un
peu avancés , fe leva auffi .
Nous portions alors fur nos mains la
Lettre bénie & majeftueufe de V. H. &
étant enfin tout auprès du Trône de l'Empereur
après une très-profonde inclination
, nous préfentâmes cette Lettre , en difant
ces paroles: « AUGUSTE EMPEREUR , Voilà
>> la Lettre glorieufe du très-grand & très-
»puiffant Empereur des Ottomans , mon
» Bienfaiteur , & mon Maître , le Sultan
Acmet,fils du Sultan Mehemet. L'Empereur
de France étant encore fort jeune , fon principal
Miniftre , le Cardinal du Bois , reçut
la Lettre de nos mains , & la poſa fur une
table couverte d'un drap d'or , laquelle étoit
près de l'Empereur . Nous préfentâmes enfuite
la Lettre du Grand Vifir Ibrahim Pacha
, Vénérable gendre du Sultan , que le
même Miniftre prit & pofa fur la même table
, au-deffous de la Lettre Impériale : nous
continuâmes notre Difcours , dont la fubftance
fût , que « nous étions envoyés en
» Ambaffade , pour ranimer l'ancienne , fta-
>>ble & forte correfpondance , qui eft entre
» les deux Empires depuis un fi long- tems ,
&
2824 MERCURE DE FRANCE.
» & auffi pour marquer l'amitié & l'eſtim
» particuliére , que l'Empereur des Muful-
>> mans conferve pour le magnifique Empe-
>> reur de France. Quelle gloire n'est - ce
»point pour moi , de me trouver revêtu
» d'une dignité qui me procure l'honneur
de voir la face d'un fi grand Empereur
>> & d'un Şoleil fi brillant & fi majestueux
»dès fon lever ! Je fouhaite qu'il daigne ré-
» pandre fur moi fes rayons les plus doux ,
» & que ma perfonne puiffe lui être agréa-
>> ble . »
:
L'Empereur , qui entroit dans fa douziéme
année , doüé d'une grande beauté , mais
d'une beauté mâle & toute charmante , avoit
un habit fuperbe , tout couvert de Diamans ,
dont l'éclat éblouiffoit. Il ne répondit pas
lui-même mais le Maréchal de Villeroy ,
fon Gouverneur , prenant la parole , le fit
à peu près en ces termes : « Le très-magna-
» nime & très puiffant Empereur mon Maî-
» tre eft fort fatisfait des marques d'amitié
» du puiffant & magnifique Empereur des
» Ottomans , & de fon Ambaffadeur , qui
>> vient l'en affurer. »
Enfuite ayant fait une profonde révérence,
mîs la main à notre tête ,puis fur notre poîtrine,
& ayant marché quelque pas , fans tourner
le dos , nous fortîmes de cette fuperbe Sale ,
puis du Palais , pour retourner à notre Hôtel
dans
DECEMBRE . 1743. 2825
dans le même ordre que nous étions venus .
Le lendemain , nous allâmes à l'audience
du Duc d'Orléans Régent , & Oncle de
l'Empereur , après y avoir été invités par
M. de Marprè , Introducteur des Ambaſſadeurs
auprès de ce Prince , qui eft logé dans
un magnifique Serrail , nommé le Palais
Royal. Notre marche , notre fuite , & nos
habits furent à peu près les mêmes que le
jour précédent . Nous arrivâmes à la Sale
d'audience , en traverfant des appartemens
magnifiques. Le Régent étoit affis
dans un fauteuil , environné de Grands Seigneurs.
Auffi-tôt qu'il nous apperçût , il fe
leva , & vint deux ou trois pas au-devant de
nous , ôtant fon chapeau : à quoi nous répondîmes
d'une maniére convenable , & en
faifant des fouhaits pour fa profpérité. Puis
en lui préfentant une Lettre , nous dîmes :
Grand Prince , voici la Lettre que vous
écrit le fecourable Vifir , Ibrahim Pacha ,
Vénérable Gendre du G. S. Il la prit fort
gracieufement , & après quelques difcours ,
au fujet de la bonne intelligence, qui eft entre
les deux Empires , nous prîmes congé &
nous nous retirâmes fort fatisfaits.
Le jour ſuivant , nous rendîmes une viſite
au principal Miniftre , nommé le Cardinal
du Bois , qui eft comme le Vifir de l'Empereur
de France , avec lequel nous eûnes
quel2826
MERCURE DE FRANCE.
quelque converfation fur le fujet de notre
Ambaffade .
Le Gentilhomme qui étoit auprès de
nous , nous dit quelques jours après , que
l'Empereur devoit aller à la Chaffe duVol , &
qu'il dépendoit de nous de voir cette Chalfe
, qui pourroit nous faire plaifir , & dont
il nous fit même le détail. Elle étoit pour
le lendemain , & ayant réfolu de nous y
trouver , nous montâmes en Caroffe , & fortîmes
de la Ville , pour nous rendre au lieu
ou étoient les Princes , Princeffes & les Dames
qualifiées , qui devoient en être , &
qui attendoient l'Empereur.
Peu de tems après , ce grand Prince arriva
en Caroffe , accompagne de fon Gouverneur
, avec ſa ſuite ordinaire , & s'étant approché
de nous , il ôta fon chapeau , & nous
fit beaucoup d'honnêtetés , aufquelles nous
répondîmes felon notre devoir.
L'Empereur étant enfuite monté à cheval
, il eût la bonté de nous demander fi
nous ne voulions pas voir la Chaffe à cheval.
Nous y montâmes auffi-tôt , & nous
marchâmes de front avec le Vénérable Gouverneur
.
Cependant les Princeffes & les grandes
Dames de la Cour , étant forties de leurs
Caroffes , monterent auffi à cheval en habits
de Cavalier , maniant leurs chevaux
avec
DECEMBRE . 1743 . 2827
avec une grace toute charmante . Je n'ai
point de termes affés expreflifs , pour bien
peindre à mon Puiffant Empereur un fpectacle
fi rare , & fi nouveau aux yeux de votre
Eſclave , qui oublia prefque dans ce moment
, qu'il étoit venu pour voir une Chaffe
, & pour faire fa cour au plus aimable
Prince du monde.
Arrivés au rendés- vous , nous trouvâmes
les Officiers du Vol avec les Oiseaux de
proye , & tous les préparatifs néceffaires.
On lâcha d'abord le Tiercelet fur un Liévre
, enfuite la Gruë , puis le Héron , l'Aigle
, l'Epervier , & enfin la Pigriéche : tous
ces Oifeaux nous donnerent beaucoup de
plaifir , & nous comprîmes combien font
foüables les Princes , amateurs de pareils
exercices , qui font de vrayes recréations
Royales. PUISSANT EMPEREUR,VOSAuguftes
Prédéceffeurs les ont toujours aimées , témoin
le Liévre , qui fût tué à une Chaffe de
Sultan Mehemet , fils d'Ibrahim , de gloricufe
mémoire , votre bifayeul , dont Dieu
illumine les Manes : le Liévre , dis- je , qui
a mérité une place dans l'Hiftoire , pour
avoir été envoyé en préfent au reſpectable
Mufti , lequel en marqua fa reconnoiffance ,
par la fomme de quatre- vingt mille Piaftres,
( a ) qu'il lui en couta . V. H. a lû fans
( a ) Le Sultan voulut par ce trait , punir l'indifcrétion
du Mufti, qui lui faifoitfur la Chaffe des mo
ralités mal placées.
doute
2828 MERCURE DE FRANCE.
doute ce trait , dont l'occafion me rappelle
ici la mémoire.
Deux jours après , le Maréchal de Villeroy
vint à notre Hôtel , & nous demanda fi
nous ferions bien aifes de voir le lendemain
la Revue que l'Empereur devoit faire des
Troupes d'Infanterie de fa maiſon : ce que
nous acceptâmes avec beaucoup de plaifir.
Nous montâmes en Caroffe , & étant fortis
de la Ville , nous arrivâmes à une Plaine
dite , des Sablons ; nous y trouvâmes les
Princeffes & les Dames les plus diftinguées ,
qui attendoient le Roi dans leurs Caroffes ,
habillées en Cavalier ; & prêtes à monter à
cheval.
Enfuite arriva le Régent , avec le Prince
fon fils , accompagné d'un grand nombre de
Seigneurs. Nous montâmes alors à cheval ,
& dans le tems que nous parlions avec le
Régent , l'Empereur arriva dans fon Caroffe
, accompagné de fon Gouverneur , & il
monta auffi - tôt à cheval. Les Princeffes &
les Dames firent la même chofę . Quel bril
lant fpectacle , encore une fois , que
celui
de tous ces Soleils de beauté , qui laiſſoient
voltiger leurs cheveux , au gré des Zéphirs
!
Le Gouverneur voulut que nous fuffions
auprès de lui,marchant enfemble derrière la
perfonne de l'Empereur : c'eft en cet ordre
que nous paffàmes dans les lignes de toute
Cette
DECEMBRE. 1743. 2829
cette Infanterie , & que nous vîmes les
exercices & tous les differens mouvemens
qu'on leur fit faire , ce qu'on ne peut
voir fans admiration . Quand tout fut fini
nous prîmes congé de l'Empereur , & nous
retournâmes à notre Hôtel.
Le fur-lendemain , M. le Blanc , Miniftre
des Affaires de la Guerre , vint nous rendre
vifite , & nous parla d'un grand & magnifique
Palais , três-digne de notre curiofité
, que le dernier Empereur avoit fait bâtir
, pour fervir de retraite aux gens de
guerre bleffés , eftropiés dans le Service , ou
hors d'état par l'âge , de porter les Armes.
Nous réfolûmes d'y aller dès le lendemain .
Le Miniftre nous pria alors d'y venir dîner ,
ajoûtant que nous ferions contens de cette
vifite .
Nous fumes reçûs dans ce Palais avec
beaucoup de cérémonie & de diftinction ,
& on fervit auffi -tôt un repas magnifique ,
pendant lequel on joua de plufieurs fortes
d'Inftrumens Militaires.
Au fortir de table , nous commençâmes
notre vifite par l'Infirmerie , où nous vîmes
cinq ou fix cent lits d'une grande propreté ;
tous les Officiers & Domestiques de cette
Infirmerie étoient rangés en haye ; les Médecins
étoient auprès de certains Malades
gardant le lit. Une table , placée à côté de
chaque
2830 MERCURE DE FRANCE.
chaque lit , contenoit tout ce qu'il falloit
pout le foulagement ou pour la commodité
du Malade.
De-là,nous paffâmes au Magazin des Remédes
, qu'on nomme l'Apoticairerie. Nous
y vîmes des milliers de phioles rondes de
criftal , remplies de toutes fortes de Sirops,
d'Effences, &c. des Mortiers de toutes grandeurs
, de Bronze & de Marbre , des Tamis ,
& une infinité d'uftanciles convenables à la
compofition des differens Médicamens , le
tout arrangé avec un ordre digne d'admiration.
On nous fit voir auffi la Cuiſine , les
Offices , & tout ce qui en dépend , puis la
Lingerie , &c.
II y avoit alors environ trois mille Invalides
dans ce Palais , qui eft de trois étages
, fort fpacieux , & tout bâti de belles
pierres de taille. Il y a attenant une belle
Eglife avec un fuperbe Dôme fort élevé ,
orné de dorures en-dehors , & en- dedans
de Peintures raviſſantes . C'eſt un Ouvrage
fuperbe & magnifique , qui me rappelle celui
de la * Solimanie , précieux ornement de
votre Ville Impériale , & Monument de la
piété de l'un de vos plus glorieux Ancêtres.
Il y a dans cette Eglife un grand Jeu d'Orgue
, lequel on toucha durant tout le tems
que nous y reftâmes.
* La Moſquée du Grand Soliman .
Quelques
DECEMBRE . 1743 . 2831
manger
Quelques jours après , le Maréchal , Gouverneur
de l'Empereur , nous invita d'aller
chés lui , c'eft- à-dire dans l'appartemént
qu'il occupe dans le Palais Impérial.
Il nous rendit de grands honneurs , & nous
fit une chére magnifique. Après le repas ,
nous ayant demandé fi nous étions bien aifes
de voir l'Empereur en particulier , il
nous prit par la main & nous mena dans la
galerie où nous avions eû audience & rendu
l'augufte Lettre de V. H. Nous y trouvàmes
ce grand Prince qui fe promenoit , accompagné
de quelques jeunes Seigneurs.
A peine nous eut -il apperçu avec fon Gouverneur
, qu'il en marqua de la joye , &
nous permit de le joindre ; il confidéra nos
habits , & regarda curieufement notre Poignard
, en nous difant des chofes également
obligeantes & fpirituelles. Puis le jeune
Empereur s'appercevant que nous jettions
les yeux fur les Peintures qui ornent cette
galerie , il nous en expliqua les Sujets &
nomma les Princes & les Grands Hommes
dont on voit les Portraits ; il nous fit paſſer
enfuite dans fes appartemens , & entrer même
dans le Cabinet où il travailloit avec fon
Précepteur , nous montrant le Livre dans
quel il lifoit , & l'endroit où il en étoit.
Nous crûmes que c'en étoit affés , & qu'il
étoit tems de prendre congé de cet aimable
Prince ,
2832 MERCURE DE FRANCE.
Prince , qui nous donna de nouvelles marques
de diftinction & de bonté.
Le Gouverneur ne nous quitta point &
voulut , avant que de fortir du Palais, nous
faire voir les Pierreries de l'Empereur. Les
Officiers qui en ont la charge , les étalerent
de la maniere qui convenoit , pour les bien
confiderer . Nous vîmes premiérement trois
differentes garnitures complettes d'habits ,
l'une de Perles , de Grenats & de Rubis ;
l'autre de Perles & de Diamans. Les Perles
étoient de la groffeur d'une noiſette , trèspures
& très-nettes , toutes égales & bien
proportionnées , ainfi que les Diamans. La
troifiéme garniture étoit toute de ces Diamans
rares , & d'un prix fort au- deffus des
autres , bien taillés & d'une belle proportion
. Nous vîmes auffi deux fils de Perles
dont chacun étoit de la groffeur d'une noix
mufcade. Lorſque l'Empereur monte fur fon
Trône il
>
porte ces Perles en noeud fur
l'épaule ; leur prix eft ineftimable . On nous
montra encore dans une Boëte le Diamant
fans pareil , gros comme une noix mufcade
& parfaitement rond , fort blanc & fort
brillant. Quand on le met fur une glace de
miroir , il fe meut de lui-même , & remuë
toujours ,fans s'arrêter ; outre le nom de
fans pareil , on l'appelle auffi le Rouleur,
Nous vîmes encore des Diamans jaunes dans
une
DECEMBRE . 1743 . 2833
une Bocte , & un autre Diamant rare de
couleur bleue , & de figure triangulaire ,
fort gros & péfant . Un Rubis , couleur de
bleu célefte , taillé en quarré, de la longueur
du pouce. un Diamant nouvellement acheté
en Angleterre pour le prix de fix mille
Bourfes. (a ) Le milieu de ce Diamant eſt
quarré , & fes deux côtés s'élevent en figure
de Dôme , d'un rare travail ; il eft fort
blanc & très-brillant , fans aucune forte de
défaut , plus gros qu'une noix & pefant cent
trente-quatre Karats .
Nous croyions , PUISSANT EMPEREUR ,
que tout étoit vû dans ce Palais , & qu'il
n'y avoit plus qu'à nous retirer , mais l'illuftre
Gouverneur nous conduifit encore
lui-même dans un autre vafte Galerie , où
font confervés , dans un très-bel ordre , les
Plans en relief de toutes les Places Frontiéres
du Royaume de France , exécutés avec toute
l'exactitude poffible & avec tous les accompagnemens
néceffaires. Une Ville, par exemple,
eft repréſentée,de maniére qu'on y voit
diftinctement tout ce qu'elle contient, Ruës,
Edifices , Eglifes , Rivieres , Ponts , &c. Citadelles,
Fortereffes , &c. Fauxbourgs , Jardins
, & toute la difpofition du Pays aux
environs. Ces Plans , au nombre de cent
vingt-cinq , font pofés fur autant de Tables
(a ) Chaque Bourfe contient 1500. livres.
11. Vol. D d'une
2834 MERCURE DE FRANCE.
d'une hauteur convenable ; un Officier de
l'Empereur , qui en a la garde , nommé M.
Mazin , nous fit beaucoup de plaifir en nous
expliquant toutes chofes , & fatisfaiſant à
nos demandes en homme d'efprit & entendu.
Après avoir confideré ces merveilles de
l'Art pendant plus de deux heures , nous
prîmes congé du Maréchal Gouverneur , &
nous retournâmes à notre Hôtel.
Entre plufieurs Spectacles publics & journaliers
, qu'on donne dans cette grande Ville
, MON EMPEREUR fçaura qu'il y a un Divertiffement
particulier , nommé Opera par
les François. C'eft affurément le plus noble
& le plus admirable . Le Lieu où on le donne
, eft contigu au Palais Royal . Quand
nous y allâmes , on nous conduifit à la Loge
du Roi, qui eft tapiffée de Velours cramoifi.
Toute la Sale étoit remplie d'hommes &
de femmes indiftinctement. Il y avoit dans
un Lieu féparé plus de cent fortes d'Inftrumens
de Mufique . Toutes les ouvertures de
cette Sale étant fermées , quoiqu'il fit encore
jour , on alluma plus de cent bougies , &
un nombre infini de chandelles & de lampes;
tant de lumiéres multipliées faifoient briller
les dorures des balustrades , des colomnes &
du plafond de la Sale. Un grand rideau
peint qui pendoit près du Lieu où fe mettent
les Joueurs d'Inftrumens , cachoit entierement
le Théatre.
Après
DECEMBRE. 1743. 2835
Après que tous les Spectateurs furent
placés , & l'heure fonnée , ce rideau fut tout
d'un couplevé , & il parut un magnifique
Palais ,au- devant duquel étoient les Acteurs
avec leurs habits d'Opera. Vingt Beautés
qui reffembloient à des Anges , étoient parmi
eux avec leurs robes & leurs jupes toutes
brillantes , ce qui donnoit un nouvel éclat
à l'Affemblée .
Les Joueurs d'Inftrumens joüerent cependant
avec beaucoup de jufteffe , & toutes
les perfonnes qui étoient fur le Théatre
danferent. On joua enfuite l'Opera , qui eft
une Hiftoire en Chant & en Mufique , repréfentée
au naturel . Toutes les Hiftoires
repréſentées à l'Opera font imprimées ; il y
en a environ trente , imprimées en trente
Livres differens , chacune ayant fon nom &
fon titre. On ne repréfente qu'une feule
Hiftoire dans chaque Opera , & cela fe fait
avec tant d'art , que la chofe repréſentée
paroît véritable & réelle .
Le jour que nous y allâmes, on repréſenta
l'Hiftoire d'un Empereur , lequel étant
amoureux de la fille d'un autre Empereur ,
la demanda en mariage ; mais malheureuſement
la fille aime le fils d'un autre Empereur.
On fit voir au naturel tout ce qui
fe paffe fur ce fujet entre ces Perfonnes di-
* C'étoit l'Opera de Thefee.
D ij verfe2836
MERCURE DE FRANCE.
verſement intereffées. Par exemple , le jeune
Empereur veut aller fe promener dans
les Jardins de la Princeffe aimée ; auffi - tôt
le Palais , qu'on voyoit auparavant , difparut
, & nous vîmes à fa place un beau Jardin
, rempli de Citronniers & d'Orangers.
Enfuite on veut prier & implorer le fecours
du Ciel ; un Temple magnifique paroît foudainement
à la même place où étoit le Jardin
; enfin l'Empereur & la Princeffe ont
recours à une célebre Magicienne , l'Empereur
, pour fe faire aimer , & la Princeffe
pour être délivrée de celui qu'elle n'aime
pas.
La Magicienne fait paroître plufieurs
chofes extraordinaires , par l'effort de fa
Magie , comme des embrafemens , des combats
d'Infanterie & de Cavalerie , des hommes
qui defcendent du Ciel dans des Nuages
, d'autres qui volent dans les Airs , &
plufieurs fortant de la terre. Le Tonnerre
gronda , cent Eclairs brillerent , & on repréfenta
enfin fi bien les effets de la paffion
de l'Amour, qu'en les voyant exprimés par
les mouvemens paffionnés de l'Empereur ,
par les regards de la Princeffe , & par
les
differens geftes du fils de l'autre Empereur,
on ne pouvoit fe difpenfer de fentir de l'émotion
& de la tendreffe. Nous vîmes enfin
des chofes fi furprenantes & fi extraordinaires
,
DECEMBRE. 1743. 2837
naires , qu'il eft impoffible de les croire fans
les voir.
Celui qui eft chargé de l'Opera , eſt un
homme de diftinction , auquel on donne
une fomme proportionnée aux dépenfes
confidérables qu'il eft obligé de faire pour
l'entretien de ce Spectacle , lequel produit
cependant un grand revenu.
Peu de jours après, l'Introducteur des Ambaffadeurs
vint nous avertir qu'on danferoit
le lendemain un Ballet dans le Palais de
l'Empereur , & qu'il dépendoit de nous d'y
affifter , ajoûtant que S. M. devoit s'y trouver
avec toute la Cour . Nous partîmes pour
cela à quatre heures du foir , & étant arrivés
au Palais , on nous conduifit dans une grande
Sale , nommée la Sale des Machines
conftruite & difpofée exprès pour ces fortes
de Divertiſſemens , avec un magnifique
Théatre au fond , & des Loges fuperbes tout
autour, pour placer les Spectateurs . Plus de
la moitié de ces Loges étoit déja remplie ,
& on y voyoit quantité de Dames de la
plus haute qualité , richement habillées &
couvertes de Pierreries. L'Empereur ne tarda
pas d'arriver ; il entra dans fa Loge
avec deux Princeffes , filles du Régent , &
nous fûmes placés auprès de la Loge Imperiale,
précédans tous les Miniftres Etrangers,
Un moment après , on tira le grand rideau
D iij qui
2838 MERCURE DE FRANCE .
qui couvroit le Théatre , & nous vîmes
toutes les charmantes Beautés dont il étoit
rempli . On avoit fait venir exprès les Symphonistes
de l'Opera , qui jouerent une Entrée
, & le Ballet commença. Les Danfeurs
étoient de jeunes Géns de qualité , tous fils
de Seigneurs de la Cour , & parfaitement
bien faits , avec de magnifiques habits de
Danfe. Ces grands Ballets font variés par
des Repréſentations , dans certains intervales,
qu'on appelle Intermédes, de forte qu'on
y a un double plaifir.Nous vîmes ainfi joüer
quelques Piéces comiques, qui nous plurent
beaucoup, entre autres, le Don Japhet d'Armenie
, repréfenté par les Acteurs de l'Opera,
& quelques autres Morceaux choifis.
Le Duc d'Orleans , Régent , nous propofa
quelques jours après , d'aller voir fa Maifon
de S. Cloud , à quelque diftance de Paris
, ce que nous acceptâmes agréablement ,
ayant déja entendu parler de ce magnifique
Palais , & de fes Jardins , comme d'une chofe
rare en fon genre. D'abord , on ne peut pas
voir une plus belle & plus charmante fituation
, mais l'intérieur du Palais , que nous
vifitâmes d'abord , eft encore plus admirable
par la beauté des appartemens , & par la richeffe
des Meubles & des ornemens dont ils
font remplis. On dîna enfuite , & après le
repas nous allâmes voir les Jardins , & tout
ce
DECEMBRE . 1743 . 2839
"
bien
ce grand efpace de terrain aux environs
appellé le Parc, dans lequel nous nous promenâmes
en caroffe pendant près de deux
heures. Je n'ai point de termes pour
décrire à mon Empereur ce qu'il y a de plus
raviffant dans ces Jardins, je veux dire cette
merveilleufe abondance d'Eaux , dont les
Jets s'élevent au- deffus des Arbres de la plus
grande hauteur , fans parler des differens
Baffins , des Canaux , des Cafcades, & d'autres
chutes d'Eaux , qui raviffent les Spectateurs.
Mais de plus grandes Beautés nous attendoient
encore dans le projet que nous fîmes
d'aller voir Verfailles , ce Château fans pareil
, l'ouvrage & le féjour ordinaire du
dernier Empereur. Il y a environ à la moitié
du chemin de Paris à ce fuperbe Château
, un autre moindre Palais Impérial ,
appellé Meudon, où nous'allâmes dîner.La ſituation
de ce Palais eft fort élevée , enforte
qu'on voit de-là toute la Ville de Paris &
les environs. Les Jardins en font charmans
& magnifiques .
Nous arrivâmes vers le foir à'Verſailles . On
eft véritablement frappé d'admiration à la
premiére vûë de ce fuperbe Château ; la magnificence
de fa ftructure eft au-deffus de tous
les éloges. Nous remîmes au lendemain à
commencer de fatisfaire notre curiofité. Le
D iiij Gou2840
MERCURE DE FRANCE .
Gouverneur , nommé M. Blouin, accompagné
de quelques perfonnes de diftinction, vint
dès le matin nous inviter à aller voir les Jardins.
Il fit venir pour cela une de ces voitures
à deux roues , nommées Caleches
dont l'Empereur fe fert lorfqu'il va à la promenade
, laquelle eft tirée par quatre hommes.
,
On nous conduifit d'abord dans un Lieu
qui eft comme féparé de l'enceinte du Château
; c'eſt une espece de Labyrinthe de verdure
, contenant plufieurs Allées entre- coupées
d'autres Allées & differens Bofquets
dont tous les Arbres font d'une égale hauteur
; au bout de chaque Allée on trouve un
Jer d'eau avec un Baffin , & autour du
Baffin font repréſentés divers Animaux en
Bronze , très -bien exécutés , avec des Infcriptions
, qui, expriment les fujets de Morale
qu'on a voulu traiter par ces repréſentations
, dans le goût de notre Lokman , qui
eft parmi nous l'Efope des Grecs .
›
De-là nous paffâmes à un autre Lieu ,
nommé la Colonade ; c'eft un Edifice ifolé ,
tout deMarbre,foutenu par trente- deux Colomnes,
& formant un certain nombre d'Arcades.
Il y a un Jet d'eau au-deffous de chaque
Arcade, lequel s'eleve prefque juſqu'au
milieu du cintre.
On nous fit paſſer enfuite à un grand
Baflin ,
DECEMBRE . 1745. 2841
¿
Baffin , du milieu duquel s'élevent deux cent
trente - cinq Jets d'eau , de differentes hauteurs
, & formant trois rangs ; le rang du
milieu jette jufqu'à quatre-vingt pieds de
hauteur , le fecond , s'élève moins , & le
troifiéme de même. Tous ces Jets d'eau enfemble
, forment la figure du Cyprès .
Nous allâmes de -là voir un autre grand Baffin
, qui eft entouré d'une double Balustrade
de Porphyre. Aux deux côtés du Baffin font
deux Cabinets , conftruits de Marbre de
differentes couleurs. Le Jet de ce Baffin s'éleve
jufqu'à cent vingt pieds.
De ce dernier Baffin , on nous mena voir
un grand Canal , fur lequel on peut fe promener
en Chaloupe à cinq paires de rames.
Il y a y a deux
rangs de Jets d'eau , qui font le
nombre de foixante , lefquels forment chacun
la figure d'un Arbre en piramide, comme
l'If ou le Cyprès. Trois autres Jets , qui
ne font de ce nombre, fortent par quinpas
ze endroits differens , vont en ferpentant ,
en guife de fufées , qui partent d'un Feu
d'artifice , & enfin vont tomber & fe perdre
en differens lieux.
Nous paffâmes tout de fuite à un autre
Baffin , dans le milieu duquel il y un Jet
d'eau & un Cabinet,& autour un affemblage
de plus de cent Animaux extraordinaires de
Bronze , & arrang és dans un certain ordre ,
D v lefquels
2842 MERCURE DE FRANCE.
lefquels, quand les Eaux jouënt, fe meuvent
& divertiffent par leurs differentes attitudes.
Il y a enfin dans les Jardins de Verſailles
une quantité furprenante de Baffins & de
Jets d'eau , avec cette fingularité remarquable,
qu'on ne fçauroit en trouver deux, qui
foient femblables .
Enfin de l'abondance de toutes ces Eaux
on a formé un grand Canal , en forme de
Croix , dans lequel il y a plufieurs Chaloupes
& autres pareils Bâtimens.
Au bout du Canal, & fur la main droite ,
eft un petit Palais appellé Trianon . Nous
allâmes le lendemain le voir , en nous embarquant
dans la Chaloupe de l'Empereur ,
richement ornée . C'eft un Lieu tout charmant
& d'une ftructure finguliére , n'ayant
qu'un feul étage. Il a fon Jardin particulier ,
qui eft d'un goût & d'une grace qu'on ne
fçauroit exprimer , ayant auffi fes Baffins ,
fes Jets d'eau , & c.
Nous revinmes par la même voiture , &
nous allâmes aborder à la Rive oppofée du
Canal , pour voir un autre petit Palais ,
nommé la Ménagerie , dont une partie contient
des efpéces de Colombiers , bâtis pour
toutes fortes d'Oiseaux rares. Une autre partie
renferme diverfes Loges pour y mettre des
Bêtes fauves & des Animaux rares de divers
Pays.
DECEMBRE . 1743. 2843
Pays . Tous ces Bâtimens font de pierre de
taille , avec Cours , Baffins , Jets d'eau , &c .
Le corps du Palais confifte en cinq ou fix
Chambres de plein pied , ornées de dorures ,
de Peintures , & richement meublées. Il n'y
avoit pas alors quantité d'Animaux rares
dans cette Ménagerie , il en étoit mort plufieurs
, mais on en voit la figure en differens
Tableaux , qui fervent d'ornement & d'inftruction
aux Curieux .
Il y a une cour particuliere , d'où l'on
voit à plaifir ces repréſentations ; elle eſt
artiftement pavée , & le pavé entremêlé de
petits tuyaux , qui par le moyen de certains
Robinets , ouverts à propos , font tomber
une groffe pluye fur les Spectateurs d'une
certaine efpéce , & aux dépens defquels on
veut fe divertir. C'eſt ainfi que nous vîmes
moüiller plufieurs perfonnes , qui nous
avoient fuivi , même de nos Gens , qui ne
fçavoient où le mettre à couvert , & dont
les differens mouvemens , pour éviter l'orage
, augmenterent notre plaifir .
Le jour d'après,nous allâmes voir le charmant
Château de Marly & fon magnifique
Jardin , fitués à l'Orient du Canal de Verfailles
; l'ordre & le plan de ce Jardin eſt , à
notre goût , au-deffus de tous les autres .
Nous n'avons , en effet , jamais vû ailleurs.
des Arbres fi bien diftribués , & fi bien en-
D vj trelaffés
2844 MERCURE DE FRANCE.
trelaffés les uns dans les autres . Ils font plantés
fur deux lignes , formant par leur jonction
des Arcades de verdure fort élevées ,
& fi épaiffes , que l'on peut pendant la pluye
marcher deffous , & que les Oifeaux peuvent
y voler fans être mouillés . On a fait auffi , par
ces Arbres , & avec un pareil artifice , des
Portiques , des Galeries , des Chambres , des
Cabinets , les feuillages épais fervant de
plafond. Bien plus , on a fait prendre à un
nombre de ces Arbres toutes fortes de figures
. Enfin tout cela eft ordonné avec tant
de goût & de délicateffe , qu'on ne peut fe
laffer de voir & d'admirer . Oferai - je , MoN
TRE'S - RELIGIEUX EMPEREUR , Vous déclarer
ici qu'en voyant cet incomparable Jardin
, nous fentîmes la force du fens de ce
Paffage de notre Loi , qui dit
que ce Monde
eft la prifon des Fidéles , le Paradis des Infidéles.
Outre ces belles chofes , il y a un Eſcalier
de Marbre , qui conduit à une Colline, par
lequel on defcend devant la façade du Château
; douze hommes peuvent le monter de
front. Il eft compofé de foixante & douze
dégrés de Marbre blanc , & des deux côtés
de l'Escalier , de cinq en cinq dégrés , il y a
un Jet d'eau . Le haut eft tout rempli de Jets
d'eau , rangés avec fymmétrie , & le bas eſt
contigu à un grand Baffin . Ces dégrés , par
le
DECEMBRE . 1743 . 2845
le moyen des Jets d'eau , font continuellement
inondés , & forment ce qu'on appelle
la Cafcade de Marly , où l'eau coule , pour
ainfi dire , avec ordre & par méfure , ce qui
forme un Spectacle raviffant.
Il y a dans un autre endroit , un Escalier
auffi´ de Marbre , n'ayant que vingt - cinq
dégrés , mais pareillement accompagné
de Jets , qui produifent une chute d'eaux ,
pleines d'écume , " par la violence de leur
bouillonnement. On voit aufli un Jet d'eau
qui fort d'une efpéce de Piédeftal de Marbre
blanc , fur lequel eft une Figure affife
, & lorfque l'eau vient à couler par une
ouverture qui eft au- deffus du Piédeſtal , elle
fe répand de maniére , qu'enveloppant
tout
le Jet d'eau , le tout paroît comme une
montagne de criftal , enforte qu'on n'a jamais
rien vû de pareil .
Au refte , comme tout le terrain où font
fitués le Château & les Jardins de Marly ,
eft d'une grande élevation , on peut juger
des fommes immenfes qu'il en a coûté pour
y conduire toutes ces Eaux , qui font de la
Riviere de Seine , infiniment plus baffe
ce terrain ; on peut juger auffi des Machines
furprenantes qu'il a fallu conftruire , & qui
fervent actuellement pour entretenir la conduite
de ces mêmes eaux.
que
Nous allâmes aufli voir ces Machines , &
35
ce
2846 MERCURE DE FRANCE.
ce n'eft pas une des moindres curiofités de
Marly. On n'auroit jamais fait, s'ilfalloit parler
ici en détail des Pompes,des Réfervoirs ,
des Canaux & du principal Aqueduc , qui
étoient néceffaires pour exécuter un projet
de cette nature. Je me contenterai de dire à
mon Augufte Maître , que le grand Aqueduc
de Marly eft auffi fuperbe , auffi long &
auffi folide que celui des Quarante Fontaines,
qui porte les eaux dans votre Ville Impéria- .
le , féjour de félicité ; c'eft l'ouvrage des anciens
Empereurs Romains. A l'égard de fon
élevation , on peut en juger par les cent
vingt-cinq dégrés que plufieurs de nos Gens
monterent pour arriver à cette hauteur.
Par tout ce que nous venons de dire , il
paroît que Verfailles peut être regardé comme
un Lieu incomparable, qui contient qua
tre Palais & autant de Jardins. Le tout enfemble
occupe un efpace , dont le circuit eft
de plus de fept lieues d'une heure de chemin.
Après toutes ces vifites , nous réfervâmes
pour la derniére celle du Château de Verfailles.
Nous commençâmes par la grande
Galerie , qui eft d'une longueur furprenante,
& d'une charmante beauté par les differens
ornemens dont elle eft enrichie. Elle
eft ouverte d'un côté fur le Jardin par de
grandes fenêtres , & & incruftée de l'autre
de
DECEMBRE. 1743. 2847
de Glaces fort au-deffus des proportions ordinaires
, lefquelles font un effet merveilleux
par la repetition des objets . Je ne dis
rien des differens chefs- d'oeuvre deSculpture
en Marbre & Porphire , qui font dans cette
Galerie , Statues , Buftes d'hommes & de
femmes , grands Vaſes , ornés de Bas -reliefs,
prefque le tout antique , & d'un goût exquis..
On ne fe laffe point non plus d'admirer les
Peintures qui ornent le plafond dans toute
fa longueur , & qui repréfentent les principaux
Faits Hiftoriques du glorieux Régne
du grand Empereur Louis , bifaycul de
l'Empereur d'aujourd'hui.
Qui pourroit dignement décrire tous ces.
vaftes & nombreux appartemens , qui font
à la fuite de cette Galerie , ou qui y communiquent
par des ouvertures ingénieufement
pratiquées , la richeffe des Tapifferies , des
Meubles & des Piéces rares dont ils font ornés
? C'eſt ce que nous ne fçaurions entreprendre
fans témérité . Nous admirâmes particulierement
deux Lits de l'Empereur , d'un
prix inestimable, ouvrages dans lefquels l'Art
s'eft épuifé ; & une Horloge , fur laquelle
s'éleve un Coq d'argent , qui bat des aîles.
lorfque l'heure eft prête à fonner , puist
chante trois fois ; deux portes s'ouvrent enfuite
, & on voit fortir deux Figures , l'une
armée d'un Bouclier , l'autre d'une Maffuë
lefquelles
2848 MERCURE DE FRANCE.
lefquelles frappent pour fonner les quatre
quarts , & s'en retournent. Auffi -tôt une autre
porte s'ouvre , & un Roi paroît fur fon
Trône , lequel eft couronné par un Ange
placé dans une niche au -deffus. Sur le fommet
de l'Horloge paroît auffi dans le moment
un Soleil naiffant , & un agréable carillon
commence, lequel étant fini , toutes les
figures fe retirent , les portes fe referment
& l'heure fonne , fpectacle dont nous avons
été les témoins , & qui nous a étonnés.
Nous vîmes enfin dans cet Augufte Palais
tant de chofes rares & précieufes , qu'il n'est
pas poffible de les rapporter toutes. Auffi ce
même Palais n'a point fon pareil dans toute
l'Europe , peut-être dans le Monde entier .
Nous avons employé une Semaine à voir
Verfailles. Je crois qu'une Lune entiére ne
fuffiroit pas pour examiner toutes chofes
avec une certaine attention , du moins ne
s'ennuiroit-on pas dans cet examen.
En reprenant la route de Paris , nous vîmes
la grande & la petite Ecurie de l'Empereur
, bâties vis-à- vis la façade du Château.
Ce font deux Bâtimens fuperbes , ou plûtôt
deux Palais diftingués , égaux pour la fymmétrie
, la folidité & la commodité , avec
Jardins Potagers , & autres accompagnemens
; la plupart de ces Bâtimens font voùtés
& portent des Domes. On pourroit demanDECEMBRE.
1743 . 2849
mander , pourquoi tant de magnificence
pour des Ecuries ? mais on répondit à notre
étonnement , que c'étoit pour répondre à
celle du Château, & que d'ailleurs beaucoup
d'Officiers & d'autres perfonnes deſtinées à
ce fervice , y avoient leur logement.
De retour à Paris , on nous dit que nous
avions encore plufieurs chofes curieufes à
voir dans cette grande Ville. On nous mena
d'abord dans un des Fauxbourgs , voir ce
qu'on appelle le Jardin du Roi. C'eſt un
grand Enclos , où font plufieurs Corps de
Logis , deſtinés à differens ufages. Il y en a
un affecté à l'Ecole d'Anatomie , où l'on
voit la Diffection de plufieurs Animaux.
Un Eléphant entier , eft ce qui nous frappa
le plus ; on a réuni tous fes offemens , qui
font attachés les uns aux autres par des fils
d'archal , en forte qu'on voit diftinctement
tous les membres de l'Animal . Plufieurs Bêtes
fauvages & differens Oyfeaux font repréfentés
de même. Il y a auffi quantité de
Squelettes d'hommes , de femmes & de
petits
enfans. On y voit de plus , des répréſentations
en cire du Corps humain , dont on
diftingue la chair , les veines , les muſcles ,
& c. avec les couleurs au naturel de toutes ces
parties.
Dans un autre Bâtiment font les Ecoles
dites de Médecine , où un Profeffeur Royal
a
2850 MERCURE DE FRANCE.
a l'inſpection fur tout ce qui regarde lesPlantes
& la fcience qu'on appelle Botanique..
Un autre Lieu eft deftiné à contenir tout ce
qui regarde les Drogues , les Végétaux , les
Minéraux , les Sels , les Poudres & les productions
les plus rares & les plus utiles de la
Mer & de la Terre. C'eſt pour ainfi dire , un
abbrégé de toute la Nature. Toutes ces chofes
font enfermées dans des Armoires d'une
grande propreté , & placées dans un ordre
merveilleux .
Mais venons au Jardin , qui fait la principale
& la plus curieufe partie de cet Enclos
, Jardin où fe trouvent tous les fimples
& toutes les Plantes Médécinales , dont il eſt
fait mention dans les Livres qui ont été
compofés fur cette matiére , & où l'on a affemblé
par des recherches & des foins infinis
, tout ce que le Levant , les Indes , la
Chine , & particuliérement l'Amérique, ont
de plus rare dans le même genre ; on y voit
auffi des Arbres , des Arbustes & des Fleurs
des mêmes Pays , qui font entièrement inconnus
dans l'Europe.
Et comme le Climat de Paris eft moins
temperé , que ceux des Pays où croiffent
naturellement ces Arbres & ces Plantes
'rares , on a bâti fur des voutes plufieurs fales
vîtrées , où elles font enfermées durant
l'hyver , & au- deffous des voûtes on entretient
DECEMBRE . 1743. 2851
}
tient des fourneaux & des poëles de cuivre ,
pour procurer la chaleur convénable , & qui
imite en quelque façon , celle du Pays natal
des Plantes tranfplantées dans ce Jardin .
Les jours fuivans nous vîmes des curiofités
d'un autre genre , fçavoir la Manufacture
des Tapifferies , dans un Lieu nommé
les Gobelins , laquelle appartient à l'Empereur
, où il y a un Directeur nommé M. le
Févre , qui avoit fait tendre plus de cent
Piéces des plus belles & des plus riches
dans les differentes cours de ce lieu , qui
eft fort vafte , ce qui nous fit un extrême
plaifir. Il eft impoffible de mieux peindre la
Nature, foit dans les perfonnages , foit dans
les fleurs & dans les autres figures , dont ces
magnifiques Tapifferies font chargées . Non,
MON TRE'S-AUGUSTE EMPEREUR , jamais
Maris & Bizad avec leurs excellens Pinceaux,
n'ont rien exprimé de femblable , & avec
des couleurs fi vives. Nous vîmes tous les
Métiers au nombre de plus de cent , & cinq
ou fix cent Ouvriers qui y font employés.
Lå Manufacture Impériale des Glaces nous
occupa agréablement une bonne partie du
lendemain ; elle eft fituée dans un autre
Fauxbourg.Nous y fûmes très-gracieuſement
*
* Fameux Peintres de la Chine , fort vantés dans
tout l'Orient.
reçûs
2852 MERCURE DE FRANCE.
reçûs par M. de la Barre de Neuville , qui
en eft le Directeur Général , lequel nous fit
voir le travail de la Poliffure des Glaces, qui
a quelque chofe de bien curieux & de furprenant.
VOTRE HAUTESSE pourra en juger
par ce petit détail.
Il y a dans cette Manufacture plus de deux
centTables ou Métiers pour cette opération ,
& environ mille Ouvriers , lefquels mettent
d'abord ces Glaces brutes fur un banc de
pierre & les arrêtent avec une couche de
plâtre , fur laquelle les Glaces font pofées.
Ils attachent d'autres Glaces brutes avec du
plâtre fur une Table, & on pofe deux Glaces
l'une fur l'autre , après avoir jetté entre deux
d'un certain fable , deftiné à cet ufage. On
y jette auffi de l'eau. Enfuite quatre hommes
frottent les deux Glaces l'une contre l'autre ,
jufqu'à ce que l'une des faces des Glaces foit
polie. On fait le même frottement pour polir
l'autre face ; & lorfque les deux faces
font`polies des deux côtés , on les pofe fur
un autre Métier , & on les frotte avec une
terre rouge , en fe fervant pour cela d'un
Inftrument fait exprès , nommé la Fleche ,
au moyen de quoi on achève de rendre les
Glaces claires , nettes & brillantes.
Nous vîmes une infinité de Glaces finies
& parfaites. Le Directeur nous en montra
deux , qu'il avoit fait faire exprès pour voir
juſqu'à
DECEMBRE . 1743.
2853
jufqu'à quelle hauteur on pouvoit les pouffer.
L'une étoit de cent quatre pouces , fur
quarante huit de largeur , & l'autre de cent
quatorze pouces de hauteur , fur foixante
quatre de largeur. Il nous dit qu'il étoit impoffible
d'aller au- delà de ces méfures , ajoûtant
que la derniére même étoit défectueufe
, parce qu'on n'avoit pas pû lui donner
une largeur proportionnée à la hauteur..
Il eft tems que je prévienne une Queſtion ,
que MON TR'ES-DIGNE EMPEREUR pourra faire
à fon Eſclave. LaVille deParis qui contient
tant de merveilles , eft- elle auffi grande que
notre Stamboul , ou Conftantinople ? Queftion
embarraffante. S'il faut la décider à la
rigueur géométrique , Paris eft inférieur en
grandeur , car Conftantinople occupe un
plus grand efpace que Paris , en y comprenant
le Bras de Mer qui forme fon Port.
Mais s'il faut en juger par la qualité des Edifices
, qui compofent la Ville de Paris ,
par le peuple infini qu'elle contient , Paris
eft auffi grand , au moins que Conftantinople.
En effet , V. H. fçait que les maifons de
Stamboul n'ont prefque toutes qu'un feul
érage . Celles de Paris en ont communément
quatre , & plufieurs en ont fix & fept , tous
bien remplis. Terminons la Queſtion par
une espéce de bon mot : on l'attribue à un
Chaoux de la Porte de Félicité , qui fût envoyé
2854 MERCURE DE FRANCE.
voyé en France ſous le dernier Régne : on
lui fit cette même Queſtion. Sa réponſe fût
que Conftantinople eft plus grand que Paris
: mais Paris , dit - il , eft deux Conftantinoples
bâtis l'un fur l'autre .
Cependant le tems , dont rien n'arrête le
cours , nous ayant ramené la noble Lune de
Ramadhan confacrée au jeune , nous commençâmes
de l'obferver, & de faire pendant
la nuit la Priére que nous nommons ( a ) Teraouy
. Comme dans ce Climat le jour paroît
plûtôt que dans le nôtre, nous faifions notre
petit repas dès deux heures du matin , pour
finir à la pointe du jour. Le premier Aftronôme
de l'Empereur , nommé M. de Caſſini ,
nous dit que pendant environ deux mois de
l'Eté , les nuits étoient très - courtes à Paris,
c'eft-à- dire , aux environs du folftice.
Enfin notre départ ayant été fixé , le feize
de la même noble Lune de Ramadhan ( 1 5 .
Juillet ) nous allâmes prendre notre Audience
de congé de l'Empereur. Elle nous fût
donnée dans le même Lieu , où nous avions
eu la premiére, & à peu près avec les mêmes
cérémonies. Ce grand Prince étoit affis fur
fon Trône , ayant derrière lui le Maréchal
de Villeroy , fon Gouverneur , immédiatement
auprès de fa Perfonne le Duc d'Or
( a ) Efpéce de Pfalmodie.
léans
DECEMBRE . 1743. 2855
léans , Régent , & à droite & à gauche les
Princes , les Grands Officiers & les autres
Seigneurs , felon leur rang. D'abord que
nous apperçûmes l'Empereur , nous fîmes
notre premier falut , & les autres à méfure
que nous avancions. Arrivés au pied du
Trône, nous prononçâmes un petit Difcours,
pour remercier S. M. I. de fa favorable réception
, & de toutes les bontés dont nous
lui étions redevables , & dont nous avions
reçû tant de marques durant notre séjour à
fa Cour Impériale & dans fes Etats; le Maréchal
de Villeroy répondit fort gracieuſement
au nom de l'Empereur , & finit par ces
mots. On ne doit point douter que votre Ambaffade
ne contribue beaucoup à rendre folide
ſtable l'ancienne amitié , qui eft entre les
deux Empires. En même tems il remit une
Lettre entre les mains de l'Empereur , qui la
donna à fon premier Miniftre , le Cardinal
du Bois , lequel nous la remit , & nous la
donnâmes auffi - tôt au Secrétaire de notre
Confeil, repréſenté par Said Mehemet Effendi
, notre très-cher Fils . Nous prîmes congé
par un dernier falut très - profond , & nous
retournâmes à notre Hôtel dans le même
ordre que nous étions venus.
Les jours fuivans, nous allâmes auffi prendre
congé , d'abord du Duc d'Orléans Régent
, puis des Princes & des Seigneurs de
la
2856 MERCURE DE FRANCE.
la Cour les plus diftingués , qui nous rendirent
la vifite .
La Lune de Ramadhan s'étant écoulée pendant
ces cérémonies , nous célébrâmes le
Beyram , avec le plus de dévotion qu'il nous
fût poffible. Beyram , ou Fête folemnelle. Les
Mahometans en ont deux. La premiére qui
tombe au x . jour du dernier mois de l'année
Arabique , qui eft celui du Pélerinage de la
Mecque , où l'on fait des Sacrifices , s'appelle
le grand Beyram. La feconde , qui finit le jeune
du mois Ramadhan , & qui tombe au premier
jour du Mois , ou de la Lune de Scheval , eft
nommée le petit Beyram. Elle fe paffe fans Sacrifices
, & ne fe célébre que par quelques Priéres
extraordinaires qui fe font dans les Mofquées
, & par une joye entraordinaire du peuple
, lequel ravi d'avoir fini un jeune * trèspénible
, s'abondonne à une très - grande licen
ce. C'eft la Fête que les Chrétiens du Levant
appellent très - improprement la Pâque des
Turcs , à caufe qu'elle finit leurjeune , comme
la Fête de Pâquefinit le nôtre.
Après cette Fête , nous allâmes voir un
Bâtiment renommé , que le dernier Empereur
a fait élever au bout de l'un des Fauxbourgs
de Paris . C'eft une efpéce de groffe
C'eft pour cela que le mois deſtiné à ce jeune
eft appellé par les Arabes Schahar al Sabr. Le mois
de la Patience.
Tour ,
DECEMBRE. 1743. 2857
Tour,à trois étages ,qui contiennent plufieurs
chambres deſtinées à differens ufages . Ce
Bâtiment eft appellé l'Obfervatoire , & il eft
en grande partie deftiné à la fpéculation des
Aftres. On y trouve de toutes fortes d'Inf
trumens néceffaires pour l'Aftronomie , &
pour d'autres Expériences de Phyfique &
de Méchanique. On y voit auffi des Miroirs
ardens , faits avec l'Acier de Damas ,
de la grandeur de nos Tables rondes de cuivre
à manger ; ils font pofés fur des pieds
triangulaires de fer . On fit l'épreuve de ces
Miroirs en notre préfence , & nous leur vîmes
confumer en un inftant plufieurs morceaux
de bois. On y remarque encore de
prodigieux Globes céleftes & terreftres , élevés
fur des Trépieds de fer , une Machine
pour la prédiction des Eclypfes du Soleil &
de la Lune , pour marquer leur durée , &c.
& une infinité d'autres curiofités utiles, qui
nous étoient inconnuës.
Le Grand Maître · de la Maifon de l'Empereur
, lequel est un Prince de fon fang ,
nommé le Duc de Bourbon , nous avoit plufieurs
fois invité d'aller voir fa Maifon de
Chantilly , & d'y prendre le plaifir de la
Chaffe; il eut la bonté de nous en parler encore
, prefque à la veille de notre départ :
cette circonftance penfa nous en empêcher,
mais il n'y eut pas moyen de refufer un
II. Vol. E Prince
2858 MERCURE DE FRANCE.
Prince fi engageant. Nous allâmes donc coucher
à Chantilly, & le lendemain nous montâmes
en caroffe , prenant le chemin de la
Forêt. Ce Prince étoit monté à cheval , fuivi
des Seigneurs de fa Cour , au nombre de
plus de deux cent , & prenant la même route.
C'étoit pour la Chaffe du Cerf ; on lâcha
les chiens après la bête , & on courut longtems
dans cette vafte Forêt , jufqu'à ce qu'-
elle fût forcée , &c. Après la Chaffe , on revint
au Château .
Il y a vis-à- vis un grand Bâtiment , appellé
la Ménagerie , dans lequel il y a quantité
de petites Loges de pierre- de - taille ,
avec des fenêtres grillées. Nous vîmes dans
l'une de ces loges trois grands Lions , dans
une autre deux Tigres , dans les autres des
Ours , des Loups , des Renards , des Oreilles
noires , bêtes qui tiennent du Renard &
du Loup , des Singes d'une eſpéce particuliére,
& quantité d'autres Animaux extraordinaires
, à nous inconnus , particuliérement
ceux de l'Amérique. Nous allâmes enfuite
voir les Oifeaux rares , des Paons blancs
comme des Cygnes , des Papagalos, Oiſeaux
de la groffeur d'une Poule , dont le plumage
eft de differentes couleurs des plus vives ,
avec une queue de deux pieds de longueur.
Cette Ménagerie nous occupa fi fort ,
que
DECEMBRE 1743. 2859
que nous ne rentrâmes dans le Château que
le foir. On foupa , & il y eût enfuite une
grande illumination du côté du Jardin , où
l'on voyoit auffi diftinctement qu'en plein
jour ; le grand Baffin , les Parterres , la façade
du Château étoient éclairés de plus de
dix mille lampes , lampions , terrines , & c.
On tita auffi un Feu d'Artifice , dont le
corps repréfentoit un Triangle , terminé par
un Croiffant couronné , avec d'autres fymboles
, convenables au Grand Empereur des
Ottomans. Ce Feu fût parfaitement bien
exécuté , & dura deux grandes heures. Le
lendemain , nous retournâmes à Paris.
•
Nous partîmes de cette Ville Impériale
le neuvième jour de la vénérable Lune de
Scheuval ( 3. Août 1721. ) pour retourner
à notre Patrie.Et comme la contagion continuoit,
nous tinmes à peu près la même route ,
que nous avions faites en venant à Paris :
nous arrivâmes au Port de Cette , & le quatorze
de la Lune de Zulkadè ( Septième Septembre
1721. ) nous nous y embarquâmes .
Nous fommes enfin heureuſement arrivés
au Port du Royaume élevé ( Conftantinople )
le 16. de la Lune Zulhhidgé la noble ( 74
Octobre 1721. ) à pareil jour que nous en
étions partis l'année précédente. Ainfi, Puiffant
Empereur , votre Eſclave à employé un
an jufte à faire fon voyage , pour exécuter
Eij l'hono
2860 MERCURE DE FRANCE.
l'honorable commiffion qu'il a plù à V. H.
de lui confier.
Nous ajoûterons à ce que Mehemet Effendi
a écrit lui-même de fon Ambaffade ,
quelques particularités qui y ont rapport ,
& d'autres qui regardent fa perfonne , pour
laquelle on ne peut s'empêcher de s'intereffer
, depuis fon retour à la Cour du Grand
Seigneur , jufqu'à la fin de fa vie.
Quand il arriva à la Cour , outre les Lettres
du G. S. & du Grand Viſir, dont il étoit
chargé pour le Roi , il en rendit une de Cérémonie
du même Grand Vifir Ibrahim Pacha
, au Maréchal de Villeroy , Gouverneur
de la Perfonne de S. M. par laquelle ce Premier
Miniftre lui marquoit qu'on avoit fait
choix de Mehemet Effendi , Grand- Tréforier
de l'Empire Ottoman , pour remplir
cette Ambaffade .
Et quand Mehemet Effendi fut de retour
à Conftantinople , le Grand Vifir écrivit encore
au Maréchal de Villeroy une Lettre ,
dont la fufcription étoit , au vénérable &
aimable Gouverneur du très- Puiffant Empereur
de France, &c. Il le remercioit par cette Lettre
des honneurs rendus à l'Illuftre Mehemet
Effendi, ainfi que des deux Vaiffeaux du Roi
qui l'avoient ramené. La fin étoit conçûë en
ces termes ; Lefalut foitfur celui qui fuit le bon
Guide. A la Ville Impériale de Conftantinople
La bien gardée , &c. A
DECEMBRE. 1743. 2861
A peine Mehemet Effendi étoit- il arrivé
à la Cour du G. S. qu'il écrivit au Maréchal
de Villeroy , pour lui donner avis de fon
heureuſe arrivée , aprés trente-deux jours
de navigation , le priant inftamment de lui
donner de fes nouvelles , & de lui envoyer
les Eftampes promifes , qui repréfentent les
Maiſons Royales , les Jardins , &c. L'empreinte
du Sceau porte ces mots : Mehemet ,
ferviteur de Dieu , quifeul lui fuffit.
Il y a auffi une Lettre du Grand Vifir
Ibrahim Pacha , Gendre du Grand Seigneur,
écrite au Maréchal de Villeroy , apportée
par le Sieur le Noir , Interpréte du Roi , envoyé
en France par le Marquis de Bonnac ,
Ambaffadeur de S. M. par laquelle le Vifir
demande fa protection en faveur dudit Sieur
le Noir , chargé par le G. V. de lui acheter
des Curiofités à Paris.
Les Originaux de ces quatre Lettres , avec
la Traduction , faite par M. de Fiennes ,
nous ont été confiés par la bonté de M. le
Duc de Villeroy , & nous avons crû devoir
au moins en rapporter ici la fubftance.
Voici encore une Piéce , qui vient parfaitement
bien à notre Sujet .
E iij
EX2862
MERCURE DE FRANCE.
EXTRAIT d'une Lettre du Prince Ragaftki
, écrite au Maréchal de Teffé , de
Rodofto , le 9. Decembre 1721.
J
E reviens à l'Ambaffadeur Ture , qui a
été ramené par les Vaiffeaux du Roi.
M. de Bonnac m'a confirmé dans l'opinion
que j'avois que ce Mufulman parle de la
France avec entoufiafme , & felon les idées
que l'Alcoran lui donne du féjour des Bienheureux
. En effet , le G. V. a été fi charmé
de tout ce qu'il lui a rapporté , qu'il dit à
l'Ambaffadeur , que je viens de nommer,
qu'il voudroit n'être pas G. V. pour pouvoir
devenir Ambaffadeur en France. Il faut convenir
qu'il n'y a jamais eû d'Ambaſſade qui
ait produit un meilleur effet , car les Turcs ,
qui depuis plus de 200. ans de commerce ,
n'ont jamais bien connu la France , font au,
jourd'hui remplis d'idées fi grandes & fi glorieufes
, & par conféquent fi avantageufes
fur fon fujet , qu'ils n'égalent pas feulement
la vérité , mais qu'ils l'excedent au- delà de
l'imagination.
M. le Marquis de Bonnac a eu une audience
du G. V. depuis le retour de Mehe+
ment Effendi , & a reçû à cette occafion des
honneurs extraordinaires , furtout une Robe
magnifique & doublée d'Hermine . Le
Vifir a fait affeoir devant lui les Officiers des
Vaiffeaux
DECEMBRE. 1743 . 2863
Vaiffeaux du Roi , qui étoient à fa fuite, &
les a fait traiter , avec l'Ambaffadeur, par le
Capitan Pacha , fon Gendre , &c.
La Cour de Vienne en paroît jaloufe , &
elle a raiſon , parce que l'idée que la Porte
a conçue de la grandeur de la France , a bien
rabatu celle que les Turcs avoient eu de la
Cour de Vienne depuis leur derniere Paix .
M. Defroches , dont nous avons tant parlé
dans plufieurs de nos Journaux , & dont
J'Eloge fe trouve dans ceux du mois de Septembre
1736. & d'Avril 1737. étoit Secrétaire
du Prince Ragoftki , quand cette Lettre
a été écrite , & il trouva , fans doute , à propos
d'en garder une copie , laquelle s'eft
trouvée parmi les Papiers de ce Secrétaire ,
qui nous font revenus après la mort de la
maniére que nous l'avons dit en fon tems,
Il nous refte à dire ce que nous avons appris
de certain fur la perfonne de ce digne
Ambaffadeur depuis fon retour de France.
Il fut toujours confideré du Sultan , fon
Maître , & il auroit peut- être été élevé aux
premiéres Charges de l'Empire , fans la fatale
révolution qui arriva à Conftantinople fur
la fin de l'année 1730. de laquelle nous
avons rendu compte dans le II . Volume du
Mercure d'Avril 1731. Dans cette Révolution
Achmet III . fut dépofé , le Sultan Mamouth
, aujourd'hui regnant , monta fur le
E iiij Trône ,
2864 MERCURE DE FRANCE.
Trône, & le G. Vifir Ibrahim Pacha , Ami &
Protecteur deMehemet Effendi, perdit la vie.
Les changemens & les intrigues font inévitables
au commencement des nouveaux
Régnes , & la vertu n'eft pas toujours un
rempart contre les difgraces. On croit au
contraire que le grand mérite de Mehemet
Effendi fit de l'ombrage à ceux que la fortune
favorifoit , lefquels eurent affés de crédit
pour le faire releguer dans l'Ile de Chypre
, dont on lui donna le Gouvernement ,
& où il eft mort dans une haute réputation
de poffeder toutes les vertus qui font les
Grands Hommes .
On ne peut pas difconvenir
que SAID
PACHA , fon fils , n'ait herité de ces mêmes
vertus. Il a eu de plus le bonheur de
profiter des tems plus favorables , qui ont
fuccedé à ce grand orage , pour fe faire des
amis puiffans , & enfin pour parvenir au degré
de faveur où il fe trouve aujourd'hui .
Finiffons en donnant une idée jufte du grand
Gouvernement de la Romelie , dont il eft
pourvû , lequel paroît n'avoir pas été affés
connu de plufieurs Ecrivains , qui ont parlé
des Gouvernemens de l'Empire Turc.
Il y a dans cet Empire vingt- quatre grands
Gouvernemens , & ceux qui en font pourvûs
font nommés en Turc Beiglerbegs , c'eftà-
dire , Seigneurs des Seigneurs , ou Gouverneurs
DECEMBRE. 1743 . 2853
verneurs des Gouverneurs , parce qu'il font
& Gouverneurs en Chef de Province , &
qu'ils commandent en même-tems à tous les
Sangiaksbegs , ou Seigneurs , Porte Banniere
de la même Province , lefquels font autant
de Seigneurs particuliers. Les Beiglerbegs
, pour marque de leur Dignité , ont
deux Tug , ou Queues de cheval , quatre
chevaux de main , & quatre Pages.
Le Beiglerbeg de Romelie eft le premier
de tous les Beiglerbegs ; les autres lui cedent
le pas , particulierement à l'Armée. Il , en
Turc , fignifie Pays , Province , Roum ILI ,
le Pays des Grecs & des Romains , & telle
eft l'origine du nom de Romelie , felon la
Bibliothèque Orientale.
La prééminence de ce Gouvernement fe
tire de fa grande étendue , qui comprend
d'ailleurs le plus beau Pays , & pour ainfi
dire , le plus riche de l'Empire Ottoman ,
en particulier , l'ancienne Thrace , & par
conféquent la Ville de Conftantinople.
Ceux qui fouhaiteront une plus ample
inftruction fur ces grands Gouvernemens &
fur celui de Romelie en particulier , la trouveront
dans le CANON de Soliman II. préſenté
au Sultan Amurath IV. pour fon Inftruction.
traduit fur l'Original Turc , apporté par le
Marquis de Ferriol , Ambaffadeur du Roi ,&
enfuite imprimé à Paris fous ce même titre,
chés C, L. Thibout , 1. vol in- 12. 1725.
E v LET
2866 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE de M. Defroches , Sécrétaire
de l'Ambaffade de Conftantinople , contenant
le détail d'une promenade , dans laquelle
il fit tout le tour extérieur de la Ville ,
avec fes Remarques.
OICI ,
›
Monfieur , ce que je vous ai
promis , & ce que vous attendez de
moi depuis affés long-tems. Le 17. Mai
1725. Mrs le Chevalier de Clairac , Rofini ,
Monmars , & moi , nous nous embarquâmes
à cinq heures du matin , par le plus
beau tems du monde , à l'Echelle de Topana,
dans un Bâteau des Ifles à trois paires de
rames , & après avoir traverfé le Port de
Conftantinople , nous commençâmes nos
Remarques à la pointe du Serrail , par la
premiére batterie, en allant aux fept Tours.
Cette batterie eft à fleur d'eau , & de vingt
canons , couverte par une efpéce de Remife ,
ou d'Appentis.
Nous vîmes enfuite la porte du Serrail ,
nommée Tali Kiosk Capi,duhaut de laquelle
pendent de groffes chaînes de fer , jufques
au cintre , en trois endroits differents. A ces
chaînes font fufpendus les os du Poiffon
monftrueux qui fût pris , à ce qu'on prétend
, il y a bien des années , aux environs
de la pointe du Serrail, C'eſt
DECEMBRE. 1743. 2867
C'eſt par cette porte que les Sultanes fortent
, quand le Grand Seigneur les méne
promener fur le Canal de la Mer Noire , ou
quand elles vont au Serrail de Scutaret ,
qui eft prefque vis-à- vis. C'eft l'endroit
qu'on nommoit autrefois Acropolis , ou
pointe de la Ville , parce que c'eft l'extrêmité
de la langue de terre , fur laquelle eft
fituée la Ville de Conftantinople . On l'appelle
aujourd'hui la pointe du Serrail , ou
Sarai Bournu.
fe trouve une batterie
Après cette porte ,
de vingt piéces de canon , puis une Tour
qui la fépare d'une autre batterie de pareil
nombre. Ces deux batteries font , comme
la premiére , prefque à fleur d'eau & couvertes
d'un Angar.
De la porte Tali Kiosk , à une autre petite
porte bâtarde quarrée , il y a cinq Tours ;
de cette derniére jufques au Kiosk du Grand
Seigneur , & non pas du Boſtangi Bachi ,
comme dit Grelot , près lequel eft le Puits
des Grecs , qu'ils nomment Aiaſma Chriftos ,
il y en a quatre , & de ce Kiosk à un autre
Kiosk , devant lequel on fait la pêche , il y
en a quatre auffi .
De ce dernier Kiosk , à l'endroit où ſe
termine l'enceinte du Serrail , il y a deux
Tours , & de- là à la porte de la Ville , nommée
Akour Capi , ou porte des Ecuries , il y
en a une feulement. E vj
De
2868 MERCURE DE FRANCE.
De cette porte à Chatladi Capi , en François
, la porte crevée , il y a ſept Tours. De
la troifiéme , en cotoyant toujours les murailles
, le Château des fept Tours & les environs
paroiffent de loin, comme une Ville ,
féparée & diftincte de Conftantinople . Nous
remarquâmes que la cinquiéme & la feptiéme
de ces Tours font affifes fur des Colomnes
couchées de leur long , à côté l'une de
l'autre , les Turcs s'en étant fervis , comme
de pierres toutes prêtes pour bâtir , ce qu'ils
ont pratiqué en beaucoup d'autres endroits ,
que nous vîmes dans la fuite.
Dans le milieu de l'efpace de la feptiéme
Tour , à la porte crevée , on voit aux deux
tiers de l'élévation de la muraille , trois
grandes fenêtres feintes , ou mafquées .
comme ayant été deſtinées à conduire à un
Balcon. Ċelle du milieu eft à fronton triangulaire
, & les deux autres font cintrées.
A chaque bout de ce petit morceau d'Architecture
, fort de la muraille un Lion à demi
corps , le tout d'une médiocre exécution .
Ce Lieu eft le receptacle de la plus grande
partie des immondices de la Ville , & il y a
toujours là de pauvres gens , qui ne font
d'autre métier , que de les détremper , & les
féparer dans l'eau , où ils ſe mettent juſqu'à
mi-corps. Ils font cette dégoûtante opéra-
, par le moyen d'un grand Tamis , au
tion , par
fond
DECEMBRE . 1743 . 2869
fond duquel on prétend qu'à force d'éplucher
& de reffaffer les ordures , ils trouvent
quelquefois des Diamans , des Perles & autres
chofes de peu de volume , qui s'égarent
dans les maiſons , & qui font portées à ce
rivage de la Mer avec les balayeures , qui
y attirent auffi une grande quantité de
chiens .
Depuis la porte crevée , jufques à un retour
, que les murailles font dans les terres ,
nous comptâmes neuf Tours. On voit en
cet endroit une affés grande étendue de petits
rochers , formant une jettée naturelle ,
qui met fort à l'abri un Fauxbourg , nommé
Koum Kapi , c'est-à-dire , la porte & le Fauxbourg
du fable , mais une partie des maifons
de ce petit Fauxbourg , étant adoffées contre
les murailles de la Ville , nous ne pûmes
compter les Tours qu'il y a depuis ce retour ,
jufques à la porte auffi nommée Koum Kapı ;
nous eftimâmes pourtant qu'il peut y en
avoir cinq.
De la porte Koum Kapi , jufques à celle
qui eft nommée Yeni Kapi , ou porte neuve
il y a fept Tours , & depuis cette derniére .
jufques à celle de Daouth Pacha , il y en a
huit ; mais il eft à remarquer , qu'entre la
premiére & la feconde , qui font après
Koum Kapi , il y en a une ifolée , qui ne
fait pas partie des huit , & qui eft avancée
de
2870 MERCURE DE FRANCE.
de vingt pas dans la Mer , qu'on appelle la
Tour de Belifaire ; que les murailles & le
terrain font fort bas , depuis la porte Teni
Kapi , jufques à celle de Daouth Pacha ; que
depuis la Tour de Belifaire , jufques à un
angle droit , il y a trois Tours ; que cette
fituation forme là une efpéce de perit Port ,
& que depuis l'angle droit jufques à la porte
Daouth Pacha , il y a quatre Tours , dont
trois font terraffées , deux à creneaux , & la
derniére à un angle rentrant.
Depuis la porte de Daouth Pacha , juf,
ques à celle qu'on nomme Samatia , ou de
S. Mathias , près de laquelle il y a un Fauxbourg
de même nom , habité des Arméniens
, les murailles font beaucoup de retours
, & font flanquées de fept Tours.
par
Depuis cette porte , jufqu'à ce petit Fauxbourg
, qui continue encore un peu le long
des murailles , jufques à une petite porte
quarrée , nommée Narleu Kapi , ou porte
de
Grenade , on compte quatre Tours , dont la
troifiéme eft à un angle faillant.
Depuis cette petite porte , aux environs
.de laquelle logent beaucoup de Teinturiers ,
jufqu'à un grand retour , il y a 4. Tours , &
deux depuis ce retour , jufqu'à l'endroit où
les murailles ceffent d'être lavées par la Mer;
l'une de ces derniéres Tours , eft prefque
toute revêtuë de longs morceaux de Pilaftres
DECEMBRE. 1743- 2871
tres cannelés , d'une fort bonne moulûre , &
couchés en travers. Sur l'autre Tour , aux
trois quarts de fa hauteur , regne un cordon
de pierres , étroit , qui forme comme une
ceinture , fur lequel il y a une Infcription
rapportée par Tournefort.
Pendant que M. le Chevalier de Clairac la
copioit , nous nous promenâmes fur le bord
de la Mer , M. de Monmars & moi. Il y a
là une efpéce de petit Village , qui n'eſt habité
que par des Bouchers , des Ecorcheurs
& des Corroyeurs. On y voit beaucoup de
gros Oifeaux , qui en tout tems y font grande
chére , s'y nourriffant de Poiffons , de
Tripailles , & un grand nombre de chiens
auffi , qui dans tous les Pays , fuivent ordinairement
les Boucheries. Nous fûmes fort
futpris que ces chiens , contre lefquels je
commençois à me inettre en garde avec ma
canne , & qui font de fi mauvaiſe humeur à
Conftantinople , quand ils voyent des ha
bits de Francs , bien loin d'abboyer après
nous , vinrent la plûpart roder autour de
nous avec un air flateur. J'en demandai la,
cauſe à M. de Monmars , qui eft depuis
long-tems à Conftantinople . Il me répondit
en riant , ne fçachant pas plus que moi la
véritable caufe de cette affabilité canine ,
qu'il croyoit que ces animaux , ne faifant pas
d'eux-mêmes attention à la difference de
nos
2872 MERCURE DE FRANCE
T
nos habits , nous regardoient , apparemment
comme les autres hommes , avec lefquels
ils vivent familiérement dans leur Village
. Quoique cette réponſe ne fût pas des
meilleures , je ne laiffai pas de l'adopter ,
par une réfléxion que je fis fubitement , fur
la difference du procédé des chiens de ce
Pays-ci envers nous , fuivant la difference
des quartiers qu'ils habitent. En effet
qu'un homme vêtu à la Françoife , parcoure
les lieux fréquentés par notre Nation , comme
Pera & Galata , les chiens couchés au
milieu du chemin , le laifferont paffer , fans
bouger ni gronder ; & cela , à ce que je penfe
, non pas tant , parce qu'ils font accoûtumés
à voir des paffans ainfi vêtus , que parce
que les Turcs , dans ces endroits, au lieu
de les agaçer contre nous , ont foin de les
faire taire comme je l'ai fouvent remarqué
; au lieu qu'à Conftantinople , & dans
fes autres Fauxbourgs ou environs , il fuffir
qu'un pauvre habit François paroiffe , pour
mettre toute la chiennerie en rumeur , parce
que depuis peut-être 200. ans que nous
voyageons en Turquie , les chiens font dreffés
de pére en fils à cet incivil manége , qui ,
à la vérité , n'afflige guére que les oreilles ,
quand on eft muni d'un bon bâton.
Depuis l'endroit , dont je viens de parler,
où la Mer ne baigne plus les murailles , jufques
DECEMBRE. 1743. 2873
ques au Palais de Conftantin , il y a deux
Enceintes , flanquées de Tours , & une troifiéme
en fauffe braye . Ces trois Enceintes
font , à l'antiqué , garnies de creneaux ; &
depuis ce même endroit , jufqu'à la porte
dorée , nous comptâmes neuf Tours , à l'Enceinte
de la premiére & de la plus haute muraille
, & fept à celle d'en -bas.
Cette porte dorée , qui avoit fait le principal
objet de notre promenade , à caufe de
certains Bas- reliefs , fort vantés par plufieurs
Auteurs : cette porte , dis-je , eft mûrée ; &
dans un machicoulis , qui eft au- deffus , il y a
une Lionne paffante , & plus petite que nature
, qui de loin paroît d'affés bonne main.
Le fronton cintré de cette porte , eft foutenu
par deux Colomnes Corinthiennes, qui
fentent le Bas Empire , & l'on n'y voit plus
aux environs les Bas - reliefs en queftion . Les
Turcs , en réparant l'année paffée quelques
endroits dégradés , contre leur ordinaire
qui eft de laiffer tout dépérir , détruifirent
inhumainement ces beaux morceaux de
Sculpture antique , que le tems avoit refpectés
depuis plufieurs Siècles.
y
a
M. Rofini , fe promenant à cheval , il
environ un an , ne fit que lorgner feulement
ces Bas- reliefs , & crût qu'il les retrouveroit
toujours en la même place , quand il les
voudroit deffiner , ce qu'il avoit d'autant
plus
·
2874 MERCURE DE FRANCE.
plus envie de faire , que Spon , ni les autres
voyageurs , qui en ont parlé avantageufement
, n'en ont laiffé aucun deffein ; mais
l'ignorance , le peu de goût , ou les faux
fcrupules des Mahométans , nous ont fruſtré
du plaifir que nous nous étions tous faits de
les voir & de les tranfmettre à la pofterité ,
par le moyen de M. Rofini , qui ne pût employer
fon habile crayon , qu'à nous tracer
une image fidelle du Château des fept Tours,
dont la porte dorée étoit autrefois la principale
entrée.
Au dehors des murs de ce Château des
fept Tours , proche d'une des Tours , qui
formoit autrefois la porte dorée , il y a
deux grands Bas-reliefs de Marbre blanc ,
dont l'un repréſente un homme endormi ,
appuyé fur fon bras , & une Déeffe qui deſcend
du Ciel , tenant un flambeau à la main.
Ce peut être Endimion, avec la Lune qui le
vient trouver ; & l'autre , fi je ne me trompe
, repréfente les neuf Mufes avec le cheval
Pegafe ; mais l'un & l'autre , quoiqu'affés
bien travaillés , ne font pourtant pas affes
finis , pour obliger les connoiffeurs à dire ,
comme quelques voyageurs ont fait , que
nous n'avons rien en Europe , qui approche
de la délicateffe de ce cifeau , ni qui foit de
fi bon goût , & d'un deffein fi hardi , que
ces deux figures.
Le
DECEMBRE. 1743.7 2875
Le Château des fept Tours , qui joint ces
murailles du côté de terre ferme , à celles
qui font vers la Propontide , eft la premiére
chofe que l'on apperçoive de Conftantinople.
On le pourroit bien nommer la Baftille
de Stamboul , puifqu'elle a la même origine
& les mêmes ufages que la Baftille de Paris.
C'étoit autrefois , auffi -bien que celle- ci ,
une des portes de la Ville , formée de quatre
grandes Tours. Cette porte fe nommoit fa
porte dorée , parce que les ornemens , qui
Pembelliffoient , étoient dorés , ou parce
que c'étoit par elle que fe montroit la dorure
de Conftantinople , dans les Entrées
des Empereurs & des Ambaffadeurs , qui
fe faifoient ordinairement par cette portes
&c.
Pour bien prendre le deffein en queſtion ,
nous allâmes nous pofter vis-à-vis la porte
dorée , dans un endroit affés écarté , proche
d'un Cimetière de Grecs , & à l'abri de quelques
arbres , près defquels étoit une Chaumiére
, dont le Maître nous prêta gracieufement
une Natte , fur laquelle nous nous
afsîmes, avec une autre Natte , que nous attachâmes
à un arbre , pour nous garantir un
peu du Soleil , & un feau d'eau , qui fervit
à multiplier & à temperer notre vin : car
M. Rofini avoit eu foin de charger un demeftique
, de quoi nous faire faire halte
plus
2876 MERCURE DE FRANCE.
plus d'une fois. Quand il eût achevé fon
deffein , & que nous cûmes repris des forces
par un peu de repos , & après un déjeuner
, dont l'appétit ne fût pas le moindre
mets , nous nous remîmes en marche en
plein midi , le Soleil nous dardant fes
rayons fur la tête , ce qui ne nous empêcha
pas de continuer nos Remarques.
-
De la porte dorée , à la porte actuelle des
fept Tours , nous comptâmes deux Tours à
l'Enceinte d'enhaut, qui font partie des fept
de ce Château . Il n'y en a point à celle d'enbas.
De cette derniére porte à une autre , qui
eft murée , il y a onze Tours à l'Enceinte
fupérieure , & neuf à l'inférieure ; & de la
porte murée à celle de Selivrée , 13. Tours
en haut & 10. en bas. Nous nous détournâmes
là de notre route , pour aller à une
Eglife Grecque , fort ancienne , qui n'en
eft éloignée que d'environ 150. pas ; on
donne indifferemment deux noms à cette
Eglife , celui d'Aiafma Baloucli , qui fignifie
en Grec , l'Eau Ste du Poiffon ; & celui de
Panaïa Baloucli , ou de Nôtre -Dame du Poiffon
, à caufe d'un prétendu Miracle , dont
on nous fit l'Hiftoire.
Au refte , on defcend dans cette Eglife ,
comme dans une Cave , par un Efcalier obfcur
, de trente marches. La voute én eft un
peu
DECEMBRE. 1743. 2877
peu plus élevée que la terre ; elle y reçoit le
jour par une ouverture ronde , qui eft à la
clef. Il y a au bout , en entrant , un Baffin .
que remplit une fource abondante , dont
l'eau eft fort bonae , & qui eft , dit-on ,
pleine de petits Poiffons,
Nous trouvâmes dans cette Eglife , qui
n'eft recommandable que par fa haute antiquité
, & par la dévotion des Grecs , bien
ou mal fondée , beaucoup de ces derniers ,
dont les uns bûvoient de l'eau du Baffin , &
s'en lavoient la tête , le vifage & les mains ,
le tout en riant & parlant haut , comme s'ils
euffent été dans une Halle ; d'autres baifoient
une Image de la Vierge , & d'autres ſe
faifoient dire des Evangiles fur la tête , par
un Papas ou Prêtre Grec , qu'à fon air & à
fon habillement , on auroit pû prendre ailleurs
, plûtôt pour un Palefrenier , que pour
un Prêtre, Il avoit là fon chat qui fe promenoit
familiérement autour de lui en le flatant
, & qui fembloit le féliciter de la pluye
de parats ,, que toutes ces bonnes gens faifoient
tomber dans fon écuelle. M. Rofini ,
plus dévot que nous , baifa l'Image , & donna
fon parat. Pour moi , j'avoue que je fus
fi mal édifié de l'indécence qui regnoit dans
cette Eglife , à commencer par celui qui la
deffert que je bûs un coup d'eau & m'en
allai , fans payer,
1
Comme
2878 MERCURE DE FRANCE.
Comme il faifoit fort chaud , quand nous
fortîmes de ce S. Lieu , n'étant encore alors
qu'environ trois heures après midi , nous allâmes
faire , en regagnant notre route , une
feconde halte dans un Jardin de Grecs ; nous
nous y mîmes à l'abri fous de grands Figuiers
, & fur un Tapis de verdure ; une
Natte nous fervit encore là de table & de
nappe , & nous fondîmes d'un grand courage
fur un Dindon à la daube , & fur une
groffe bouteille de vin , qui nous reftoient ,
& après une heure de ftation , nous Tevinmes
vers la porte de Selivrée , pour continuer
notre tournée .
- De cette porte , à celle de Teni Capi , ou
porte neuve , nous trouvâmes 14. Tours à
l'enceinte d'en-haut , & dix à celle d'en bas.
Il y a prefque à toutes ces derniéres , des
Infcriptions bien confervées , mais qui font
élevées , & qu'on ne pourroit déchiffrer
qu'avec beaucoup de tems & de peine , &
même qu'avec une permiffion , parce qu'il
faudroit entrer dans la fauffe braye , devant
laquelle les Turcs trouveroient peut-être
mauvais de voir des Francs.
De Yeni Capi , à Top Capi , ou porte de
canon , on compte 15. Tours & 12. en bas .
De cette derniére porte , à celle d'Andrinople
, ou ( EdernéCapi ) , il y en a 22. en
haut & 18. en bas . Tout cet efpace de murailles
DECEMBRE . 1743. 2879
railles & de Tours , eft en très - mauvais
état.
De la porte d'Andrinople au Palais de
Conftantin , il y a onze Tours en haut &
quatre en bas. Ce Palais , qui eft fitué dans
F'angle rentrant de la muraille , n'offre rien
de beau , par fes ruines , tant extérieures
qu'intérieures , & donne une fort médiocre
idée de la maniére , dont on bâtiffoit fous
ce grand Empereur ; auffi y a-t'il des gens ,
qui prétendent que ce Bâtiment n'étoit
autrefois qu'une Eglife.
Nous entrâmes dans ce Bâtiment ruiné ,
& moyennant quelques parats , nous parcourûmes
les Lieux , qui font habités par
deux Arméniens , venus de Perfe , il y a
deux ans , aufquels le Grand Seigneur a
donné là un logement , pour y établir une
petite Manufacture de Terre fayencée. Ils
travailloient , entr'autres chofes alors , à des
Carreaux d'un fort joli deffein , de fix pouces
en quarré. Nous leur en demandâmes le
prix. Ils nous dirent qu'ils les vendoient dix
parats piéce au Grand Seigneur , & 40. afpres
aux particuliers ; c'eft-à-dire , cinq fols
de plus de notre Monnoye.
Il y a encore huit ou dix Colomnes de
Marbre , d'Ordre Corinthien , fur pied
dont les chapiteaux ont été enduits de plâtre
, pour en cacher la Sculpture , à la réſerve
2880 MERCURE DE FRANCE .
V
ve de quelques-uns , pour lefquels on n'a
pas pris ce foin ridicule , mais ils font fi peu
proportionnés au fût de la Colomne , &
chargés d'ornemens fi mal exécutés , qu'il
n'y auroit pas grande perte pour les curieux
, quand ils feroient auffi emplâtrés
que les autres. Nous montâmes tout au
haut de ce prétendu Palais , & nous tournâmes
tout autour ; nous y trouvâmes , à la
vérité , un des plus gracieux coups d'oeil ,
qu'il y ait peut-être au Monde. Je me reſfouviens
qu'en entrant dans la Cour , il y a
près de la porte un tronçon de Colomne de
pierre , de plus de deux pieds & demi de
diamétre.
Une des deux Enceintes finit à ce Palais
, appellé des Blaquernes . Il y a enfuite
un retour en angle rentrant avec une Tour ,
au bout duquel la fauffe braye & le follé
finiffent ; puis la muraille forme un angle à
peu près droit , aufli rentrant , enfuite retournant
vers la droite , elle fait un angle
faillant. Cette muraille eft flanquée de trois
Tours ; entre la feconde & la troiſième ,
eft une petite porte murée : on compte enfuite
trois Tours jufqu'à la porte de travers ,
en Turc Aigri Capi , devant laquelle il y a
un bout de fauffe braye.
De cette porte, à une autre petite porte ,
nommée d'Aivan Saraï , qui eſt dans la traverfe
DECEMBRE. 1743. 2881
verfe qui joint les murailles à la Ville , il y
a 19. Tours.
La neuvième de ces Tours eft garnie , à la
hauteur du mur de la Ville , d'une vingtaine
de colomnes faillantes , de 4. à 5. pieds ,
pofées horizontalement , & qui, entre chien
& loup , doivent paroître comme autant de
canons braqués , quoique les Turcs , qui.
ont apparemment bâti ou réparé cette
Tour , ne les ayent ainfi placées qu'à titre
d'ornement.
De cette neuviéme Tour , à un grand retour
, que fait la muraille en angle faillant ,
il y en a fix , & par conféquent de cet angle
à la traverſe d'Aivan Sarai 4. pour faire
notre compte de 19 .
De cette traverfe,à une porte de la Ville ,
auffi nommée d'Aivan Sarai Capi , de mê-.
me que le Fauxbourg , qui y eft joint , il y
a une Tour , & vis-à- vis ' cette porte une ,
Echelle , où nous nous embarquâmes pour
achever notre tour jufques à la pointe du
Serrail , où nous l'avions commencé le
matin.
En faifant cette derniére route nous
comptâmes douze portes . A l'égard des
Tours , nous n'en pûmes pas fçavoir le nombre
jufte , étant , pour la plupart , cachées
par les maifons , devant lefquelles notre
Bâteau paffoit. Quoiqu'il ne foit prefque
II. Vol.
F pas
2882 MERCURE DE FRANCE.
pas poffible de fixer avec préciſion la juſte
diftance d'une porte à l'autre , à caufe des
courans , plus ou moins rapides , fuivant la
route que tient le Bâteau , & du mouvement
inégal des Rameurs , caufé par la rencontre
d'autres Bâteaux , on pourroit cependant
s'en former une idée , par le nombre
des minutes , que mit notre Bâteau à
faire le trajet d'une porte à l'autre , & en
réfumant, toutes ces diftances , faire une
eftimation générale du tems que nous avons
mis à faire le grand tour , dont vous venez
de voir le détail , & en déterminer enfin la
méfure topographique , c'eft auffi ce que
M. Rofini tâcha de faire , mais je ne joindrai
point ici le détail que j'ai de fon operation
, parce que j'allongerois trop ma
Lettre > & que d'ailleurs d'habiles Géographes
, anciens & modernes , nous ont
déja donné une idée du grand circuit de la
Ville de Conftantinople.
Jefuis , Monfieur , &c.
EXTRAIT
DECEMBRE. 1743. 2883
***X* X*X* X*X+3X+ 3X
EXTRAIT d'une Lettre de M. Defro
ches , au fujet de l'Ile de Tenedos , des .
Dardanelles , &c .
L eft aifé , Monfieur , de vous fatisfaire
I ce
vois fçu plûtôt votre penfée , j'aurois fait
préceder ce qui fait aujourd'hui le fujet de
votre curiofité , la Lettre que vous venez
de lire , par rapport à un certain ordre ; cela
ne fait cependant rien au fond de la chofe.
Je n'ai , M. pour vous contenter , qu'à extraire
quelques articles du Journal exact ,
que j'ai tenu de notre Navigation , depuis
le départ de la Rade de Toulon , jufqu'au
mouillage dans le Port de Conftantinople.
Je prendrai même les chofes d'un peu plus
haut , pour vous donner une plus grande
fatisfaction .
Quatre Vaiffeaux du Roi , fçavoir , la Frégate
la Loire , commandée par M. de Marandé
; le Solide , commandé par M. de
Beaucaire , fur lequel étoit embarqué M. le
Vicomte Dandrezel , Ambaffadeur du Roi à
la Porte ; le Touloufe , commandé par M. de
Grandpré , Chef de notre Efcadre ; & la
Veftale,commandée par M. de Brichanteau ,
Fij mi2884
MERCURE DE FRANCE.
mirent à la voile de la Rade de Toulon , le
17. Avril 1724 , Oc.
Le 24. nous moüillâmes aux Iſles Fromeriéres
, où nous reftâmes jufqu'au 3. Mai ,
que nous mînes à la voile pour la Barbarie
.
Le s. nous moüillâmes dans le Port d'Alger
; la Ville falua de 30. coups de canon , à
quoi nous répondîmes par 24. Nous fumes
fort bien reçus des Algériens, en reconnoif-
.fance des fecours que leur ont donné les
François , dans une cruelle famine qui les
afflige depuis trois ans , &c. Je paſſe , M.
ici tout le détail de mon Journal , fur le féjour
de M. l'Ambaffadeur à Alger , & l'heureuſe
exécution des ordres du Roi , & c.
Je paffe auffi fous filence la fuite de notre
voyage de Barbarie , notre moüillage à Tunis
, le 20. Mai ; à la Lampedoufe , le 3 .
Juin ; à Tripoly , le 7. & féjour ; au Milo
dans l'Archipel , le 7. Juillet ; à l'Argentiele
9. à Scio , le 17. & à la pointe de Laruzari
, le 24. le Château de Tenedos nous
reftant au Nord , Nord- eſt.
re ,
En partant de ce moüillage , le 30. Juillet
, nous portâmes au Nord pour paffer entre
Tenedos & la Terre ferme , mais les
vents s'étant mis au N. fort frais , nous fûmes
obligés de moüiller à deux lieuës du
Cap de Troye.
Le
DECEMBRE. 1743 . 2885
Le 9. Août , ayant appareillé vers les trois
heures du matin , nous nous mêmes au vent
de Tenedos , puis nous revirâmes , & nous
portâmes vers l'embouchure du Canal des
Dardanelles , mais les vents nous ayant refufés
, nous moüillâmes vers le Midi au Cap
de Troye , où nous reftâmes plufieurs
jours.
Le 26. nous partîmes de ce Cap de trèsgrand
matin par un affés bon vent , qui
manqua cependant vers les neuf heures ,
comme nous étions à l'entrée du Canal , à
une lieuë feulement des premiers Châteaux ,
nous moüillâmes alors avec toutes nos voiles
, le Château d'Europe nous reftant au
Nord-Eft , celui d'Afie à l'Eft N. E. A midi ,
les vents s'étant mis au S. O. nous continuâmes
notre route , & après bien des peines ,
pour pouvoir réfifter aux courans , nous
moüillâmes vers les fept heures du foir à une
portée de canon du Château d'Afie .
Le 27. après avoir appareillé à 4. heures
du foir , & fait quelque chemin , la nuit
nous obligea de moüiller vers les 8. heures ,
à une lieuë & demie des Dardanelles , où
nous reftâmes jufqu'au 7. de Septembre, que
nous remîmes à la voile à 4. heures du foir ,
mais nous n'avançâmes pas beaucoup , étant
venus moüiller , à l'entrée de la nuit , entre
le Château d'Afie & la Pointe des Barbiers .
Fiij
Per2886
MERCURE DE FRANCE.
Permettez-moi , Monfieur , de revenir au
moüillage dont j'ai déja parlé , & que nous
fîmes à environ trois lieues de Tenedos , à
caufe de quelques circonstances tirées d'un
autre de mes Journaux. Tenedos eft en Europe
, à plus d'une lieuë de la Terre ferme ,
& du Pays appellé autrefois la Troade , en
Afic. Par comparaifon à ce que nous avions
vû depuis notre départ de Toulon , cette
Terre d'Afie nous parût enchantée , & nous
donna grande envie d'y defcendre , pour la
voir, Nous trouvâmes en effet beaucoup de
terres cultivées en grains , en vignes , &
couvertes de beaucoup d'arbres de plufieurs
efpéces , entre autres une efpéce de chê
nes , qui porte un gros fruit à petites poinpointuës
, comme un petit artichaud
plat , ou comme la fleur de la Jombarde. Les
vignes paroiffent y venir dans un affés bon
terrain , mais leurs maîtres n'en ont pas
grand foin ; le raifin eft petit , & n'étoit pas
tes ,
encore mur.
Il y avoit dans une de ces vignes un magnifique
figuier , dont les branches s'étendoient
en rond , & venoient jufqu'à terre ,
formant un couvert en voûte , très-ſpacieux
. M. l'Ambaſſadeur y fit porter un lits,
& y paffa la journée , étant malade auffi de
n'avoir pas pû mettre pied à terre depuis
plus de fix ſemaines , que d'une attaque de
goute
DECEMBRE . 1743. 2887
même
que
goute , qui l'affligeoit depuis quelque tems .
Nous trouvâmes au bord de la Mer , de
petits puits creufés dans le fable : ce qu'il y
a de fingulier , c'eft que cette eau n'eft nullement
faumate , & paroît auffi bonne & la
celle d'un puits profond , qui eft
à 60. ou 80. pas de-là . Comme il eft prefque
impoffible que cette eau , fi elle venoit de la
Mer , pût être auffi douce qu'elle eſt en ſe
filtrant au travers le fable , vû la petite dif
rance d'environ 12. pieds , qu'il y a du bord
de la Mer au premier puits , cela nous fit
conjecturer qu'elle defcend des rochers , &
qu'elle s'imbibe dans le fable, au bord duquel
elle fe conferve dans une terre argileufe.
,
•
Le 28. Août , nos Vaiffeaux étant mouillés
près des Taches blanches , à la Côte d'Afie ,
à une lieuë & demie des Dardanelles , je deſcendis
à terre & vins joindre Mrs les Marquis
d'Argent , & Chevalier de Clairac
qui m'avoient précédés de quelques jours ,
& qui logeoient chés Madame & Mlle
Vanture époufe & fille de Monfieur
Conful François des Dardanelles
, & actuellement à Conftantinople
où il étoit allé accompagner M. l'Abbé de
Biron , beau-frere du Marquis de Bonnac ,
& Milord Garriés. Ces Dames nous comblérent
d'honnêtetés , pendant environ 15 .
jours que nous féjournâmes aux Dardanelles,
Fiiij Nous
Vanture ›
2888 MERCURE DE FRANCE.
Nous allâmes rendre vifite au Difdar , ou
Commandant du Château d'Afie , qui nous
fit beaucoup d'honnêtés ; il offrit la maifon
toute neuve de fon fils pour M. l'Ambaffadeur
, au cas que S. E. fût dans le deffein de
débarquer. On nous fervit enfuite d'excellent
Caffé , des Confitures , & enfin du
Sorbet..
Nous aurions bien fouhaité vifiter le Château
, qui n'eft qu'une enceinte quarrée d'épaiffes
murailles , avec des Tours d'eſpace
en efpace , les unes prefque rondes , les autres
à plufieurs faces , & dans le milieu de
cette Enceinte une groffe Tour quarrée ,
plus élevée que les autres. Tout ce qui regarde
la Mer eft , pour ainfi dire , farci de
canons,dont il y en a de prodigieux ; mais le
Commandant ne permet pas que les étrangers
voyent rien de tout cela. Il n'y a que
femmes qui ont la permiffion d'entrer
dans ce Château.
Il me reste à vous dire , Monfieur , que le
vent étant devenu favorable & notre curiofité
fatisfaite , nous regagnâmes nos Vaiffeaux
, qui ne tarderent pas d'appareiller
& d'arriver en peu de tems dans le Port de
Conftantinople, où nous moüillâmes le 13 .
du mois de Septembre , & où M. l'Ambaffadeur
& le Pavillon François furent falués
par une décharge des canons de la Ville , à
laquelle
DECEMBRE. 1743 . 2889
laquelle les Vaiffeaux du Roi répondirent
par celle de leur artillerie , après avoir arboré
tous leurs Pavillons , flammes & banderoles.
Je ne fçais, Monfieur , fi vous ne trouverez
pas que j'ai paffé un peu trop rapidement
fur le débarquement de M. l'Ambaffadeur
à Alger , à Tunis & à Tripoli ; j'en ai moimême
quelque fcrupule ; j'avois d'abord
craint de trop allonger ma Lettre , mais on.
peut tout concilier. Je vais dans cet efprit
vous donner feulement ici ce qui a fait le
plus d'honneur au nom François dans la
premiére de ces Villes , ce qui a applani en
même-tems toutes les difficultés ; je veux
dire le Difcours de S. E. au Dey d'Alger , à
quoi je joindrar la vifite qu'elle rendit au
Bey de Tunis dans fa maiſon de Plaifance ,
après quoi je croirai , Monfieur , avoir entiérement
fatisfait votre curiofité , fans être
entré dans de grands détails.
L'Audience d'Alger fe paffa dans une longue
Galerie , dans laquelle le Dey & l'Ambaffadeur
defcendirent enfemble , après s'être
d'abord vûs dans un autre appartement.
Le Dey s'afit fur un couflin , pofé fur une
eftrade , qui regne le long de cette galerie .
M. l'Ambaffadeur s'affit devant lui , fe couvrit
, & prononça le Difcours fuivant , toute
la fuite reftant debout,
Fv
TRE'S
2890 MERCURE DE FRANCE.
TRE'S - ILLUSTRE ET MAGNIFIQUE SEIGNEUR
, l'Empereur mon Maître , m'ayant fait
l'honneur de me choisir en qualité de ſon Ambaffadeur
à la Porte Ottomane , pour y aller
relever M. le Marquis de Bonnac , m'avoit ordonné
de prendre ma route par Alger , pour
témoigner defa part à Mehemet Pacha , votre
Prédéceffeur , les fentimens d'amitié & de confidération
, qu'il confervoit pour lui , & pour·
toutes les Puiffances de votre République. Vous
etrouverez les affurances dans la Lettre que
Sa Majefté Impériale lui écrivit , & que M.
Le Comte de Maurepas , Miniftre de la Marine,
a acccompagnée d'une des fiennes , que je
viens vous remettre. Vous verrez , Illuſtre &
Magnifique Seigneur, que j'étois chargé de leur
reiterer les représentations que fon Conful leur
avoit déja faites en differentes occafions fur plufleurs
contraventions aux anciens Traités de
Paix entre la France , & votre République , &
renouvellés depuis avec elle en 1719. par M.
Dufault , en qualité de fon Envoyé Extraordimaire
, dont les fujets de S. M. I. fe plaignoient
de n'avoir pu obtenir encore les fatisfactions ,
qui leur étoient dues & promifes. Je fuis perfuade
, T. 1. & M. S. que vous ne ferez pas
moins porté que votre Prédéceffeur , à répondre
aux bonnes intentions de l'Empereur mon Maî
are, pour le maintien de la Paix , & de la
bonne correspondance entre fes ſujets & ceux de
Volre
DECEMBRE. 1743. 2891
"
votre République , & que vous ne leur refuferez
point la justice qui leur eft dûë. Votre République
peut affes fentir combien il lui feroit
défavantageux de donner à l'Empereur mon
Maître , le moindre lieu de douter qu'elle eût
quelque intention de manquer aux Traités ;
qu'il eft defon devoir & de fon intérêt de concourir
aux difpofitions où il eft d'entretenir une
bonne correspondance avec elle , dont votre
République reçoit tous les jours des marques ,
par les fecours de bled qu'elle tire des Négocians
François , fans lesquels fes fujets depuis
la fterilité des récoltes de deux années entiéres
auroient beaucoupfouffert , & qu'elle ne peur
donner de plus sûres marques de la fincerité de
fes intentions , qu'en ordonnant une prompte réparation
des torts que fesfujets pourroient faire
à ceux de S. M. I.
F'avois remis à un de fes Interprétes ,fervant
près de vous , un Mémoire de Griefs , fur lequel
ils n'avoient pas reçû une fatisfaction entiére
, telle qu'ils devoient l'attendre de la bonne
correfpondance établie entr'eux & les vôtres
, pour l'obfervation des Traités , que l'Empereur
mon Maitre fait exécuter de fa part
très -regulièrement , j'avois été furpris que
vous euffiez refufé de recevoir & de vous faire
lire ce Mémoire ; mais l'Interpréte du Roi le
freur le Noir , que je vous renvoyai hier , pour
vous représenter le mauvais effet que pouvoit
F vj faire
2892 MERCURE DE FRANCE.
faire ce refus fur l'efprit de S. M. I. quand je
lui rendrai compte , me prepara à une réponſe
plus favorable , que vous lui promites , après
Ini avoir dit de donner le Mémoire au Conful ,
que ce dernier auroit à vous repréfenter en effet
le Conful me l'a rapporté ce matin , apoſtillé de
votre main. J'ai vû , T. I. & M. S. que vous
rejettez fur votre Prédéceffeur ce qui a pûmanquer
à l'entiére fatisfaction defdits Griefs , que
vous marquez même que c'est par votre entremife
que vous avez procuré les accommodemens
faits que vous affurez qu'à l'avenir , & pendant
votre Régence , il n'arrivera aucune fem
blable plainte , & qu'enfin vous voulez être ami
des François , commé auparavant.
de
ج ب ن م
que
C'eft fur ces témoignages autentiques que je
fuis entré dans les raifons , qui ne vous permettoient
pas me recevoir en plein Divan , que
vous dites ne pouvoir affembler que pour déclarer
la guerre , on pour faire la paix ,
content des honneurs , que vous êtes convenus
avec le Conful de me rendre à ma defcente à
terre , & chez vous , non encore pratiqués pour
perfonne , pas même pour les Envoyés du Grand
Seigneur ,je me fuis déterminé à vous voir , accompagné
de quelques Officiers de nos Vaiffeaux,
des Gentilshommes , que la curiofité de faire
Le voyage de Conftantinople , a fait embarquer
avec moi. Je vous prie donc , T. I. & M. S.
de vouloir bien avoir égard , à tout ce que l'Interpréte
DECEMBRE . 1743. 2893
terpréte du Roi vous a dit de ma part , & de
donner de fi bons ordres , que l'Empereur mon
Maitre n'ait point de nouveaux sujets de vous
faire porter des plaintes de contreventions que
vous laifferiez impunies vous réiterant au nor
de S. M. I. les affurances des difpofitions où
elle eft de continuer à vivre en bonne intelligence
avec votre République , pour laquelle elle aura
toujours tous les fentimens d'amitié & de confidération
, dont les Traités conclus avec elle ,
& qui feront toujours exécutés très- exactement
de fa part , fontfoi. En mon particulier , je ne
manguerai pas de l'informer de l'envie fincéro
que vous marquez avoir d'y concourir, 1
Après ce Difcours , & après la lecture que
le Dey en fit dans une Traduction toute
preparée, celui-ci répondit le plus obligeam,
ment du monde , facilita , & accorda toutes
chofes , en forte que M. l'Ambaffadeur reçût
une entiére fatisfaction , principalement
pour l'intérêt du Commerce. Il fit préfent
au Dey d'une belle Montre à répétition ,
& d'une autre moins confidérable ,à fon premier
Sécrétaire .
S. E. étant arrivée à Tunis , le 20. Mai ,
elle débarqua le 22. & le lendemain nous
l'accompagnâmes au Bardo , Maiſon de campagne
du Bey de Tunis , à une demie licuë
de la Ville : il fait là fa réfidence ordinaire ,
par un efprit de politique , s'y croyant plus
en
2894 MERCURE DE FRANCE.
en sûreté , à cauſe des caprices de la Milice
, qui n'eft ſouvent que trop fatale à ſes
pareils.
M. l'Ambaffadeur étoit dans un Caroffe
du Bey , fort propre & fort commode . Il
en a deux ou trois pareils , qu'il a fait venir
de Gênes , S. E. étoit fuivie d'environ cent
perfonnes à cheval. Cette fuite étoit compofée
d'Officiers , & de Gardes Marine de
notre Efcadre , des gens de fa maifon , du
Corps de la Nation Françoife , & de plufieurs
Officiers du Bey.
>
Nous arrivâmes au Bardo , vers les huit
heures du matin. Nous trouvâmes le Bey
affis dans un fauteuil , à main droite de la
porte de fon Divan , fur le feuil de laquelle
étoient debout des principaux de fa Cour ;
de l'autre côté de la porté étoit un autre fau
teüil , où fe mit S. E. après avoir falué ,
ayant Meffieurs fes Enfans , & autres perfonnes
diftinguées de fa fuite à fes côtés
affis pareillement fur des fanteüils de velours
à bois,fculptés & dorés . M. l'Ambaſſadeur
ôta fon chapeau , le remit , & parla
pendant un quart d'heure , toujours affis. M.
le Noir , Interpréte du Roi , répéta en Arabe
ce Difcours au Bey , qui en parût fort
content : après quoi M. Pignon dit au ɓey ,
qui entend fortbien l'Italien , quelque cho
fe en cette Langue , & la Cérémonie finit
par
.
DECEMBRE. 1743. 2895
par le Caffé. Enfin les affaires effentielles
furent terminées auffi brièvement qu'à Alger
, & avec un pareil fuccès.
M. l'Ambaffadeur , en venant fe rembarquer
, fut falué par le Fort de la Goulette ,
de treize coups de canon . Le Bey avoit déja
envoyé aux Vaiffeaux vingt- quatre Boeufs
& cent cinquante Moutons , avec une grande
quantité de pain , de légumes , de fruits,
&c.
Nous moüillâmes le troifiéme Juin à la
Lampedoufe , pour y paffer le jour de Pentecôte.
Cette Ifle mérite bien , M. que je
vous en dife quelque chofe . Elle eft firuée
eutre la Sicile , du côté de Tunis , & l'Ifle
de Malte. Prolomée la nomme Lpadufa.
L'Ariofte en fait le Lieu du fameux Combat
d'Agramant , de Gradaffe , & de Sobrin ,
contre Roland, Olivier, & Brandimar . C'eſt
peut-être pour cette raifon que les Mariniers
Italiens appellent une Maiſon ruinée
la Cafa Dorlando.
Lampedoufe , quoique prefque déferte
eft célébre , à cauſe d'une Chapelle dédiée à
la Sainte Vierge , qui fert d'azile à tous les
Efclaves , tant Chrétiens que Turcs , qui
peuvent s'y fauver. Tous les Vaiffeaux qui
y abordent , ce qui arrive affés fouvent ,
y laiffent quelques vivres , quelques habits
, & une fomme d'argent ; les Chrétiens
,
2896 MERCURE DE FRANCE.
tiens , dans une moitié de la Chapelle ,
qui leur eft deftinée , & les Turcs dans l'autre
moitié , qui eft pour eux . On affùre que
quelque Matelot ofe prendre la moindre
chofe , il eft impoffible de faire fortir du
Port le Vaiffeau fur lequel il eft embarqué,
jufqu'à -ce qu'il ait rapporté ce qu'il avoit
pris. Les Aumoniers des Galéres de la Religion
de Malte ont feuls le pouvoir de
prendre fur l'Autel l'argent qui s'y trouve ,
& de le porter enfuite à l'Eglife de Notre-
Dame de Trapani, en Sicile, où l'on a tranfporté
l'Image de la Sainte Vierge , qui étoit
dans la Chapelle de Lampedoufe . C'eft auprès
de cette Ile que la Flote de l'Empereur
Charles-Quint périt par un naufrage ,
en l'année 1551.
ST .
Le trajet n'eft pas long de la Lampedoufe
à Tripoli ; nous féjournâmes quelques jours
à cette derniére Ville , moins par la difficulté
des affaires , que M. l'Ambaffadeur termina
auffi heureuſement qu'il avoit fait à
Tunis & à Alger , qu'à caufe des vents contraires.
Vous fçavez , Monfieur , que Tripoly eft
une des plus anciennes Ville d'Afrique ; les
Géographes Orientaux la placent dans le
Pays de Vag ou Vágiat , qui s'étend entre
l'Egypte & les Déferts de Barca . C'eſt la
Pentapole des Anciens , qui dans le Chriftianifme
,
.
DECEMBRE. 1743 . 2897
tianifme , fut foumife au Patriarche d'Aléléxandrie.
Les cinq Villes de cette Pentapole
, font nommées aujourd'hui dans la Langue
Arabe , Barcah , Faran , Cairouan , ou
Cyrene , Tharabolos Garo , ou Tripoli de
Barbarie , & Affrikiah , Ville qui donne le
nom à la Province d'Afrique , proprement
dite , d'où l'Afrique entiere a tiré fon nom.
La Ville de Tripoly fut prife fur les Chevaliers
de S. Jean de Jérufalem , qui s'y
étoient établis après la Conquête de Rhodes
par Soliman II. Empereur des Turcs , durant
fes plus grandes profpérités.
Nous partîmes de cette Ville le 18. Juin,
& on fe mit en route pour le principal objet
du Voyage , dont vous fçavez à préfent
toute la fuite & le fuccès.
EX
2898 MERCURE DE FRANCE.
+ X+3X+3X+ X+ 3X+ 3X+ X+ 3X
EXTRAIT de la Lettre d'un Ambaſſadeur
de France à Conftantinople , au Roi Louis
XIV. contenant une Relation defon Am²
baffade.
SIRE.
PENDANT les cinq années que j'ai eû
l'honneur de fervir à Conftantinople en
qualité d'Ambaffadeur de V. M. je n'ai eû
pour objet , & n'ai recherché autre chofe
que fa gloire , & l'avantage du Commerce
de fes Sujets. Je n'ai rien épargné pour faire
réüffir l'un & l'autre , & je puis dire qu'encore
que les conjonctures de la guerre de
Candie ayent été délicates , fans compter la
guerre d'Allemagne , & l'Entreprife de Gigery
, en Afrique , qui avoient précédé mon
arrivée à Conftantinople , je n'ai pas laiffe
de me foutenir avec honneur , en faisant
connoître inceffamment aux Miniftres de la
Porte la puiffance & les forces de V.M.mais
comme Elle m'a commandé de lui rendre
compte de ce qui s'eft paffé de plus confidérable
pendant le cours de mon Ambaſſade ,
Elle me permettra de reprendre les chofes
d'un peu plus loin , & de lui repréfenter en
quel état étoit l'Alliance de la France avec
la
DECEMBRE. 1743. 2899
étoit
la Porte , lorfque j'arrivai à Conftantinople.
En 1640. Sultan Ibrahim , âgé de 27. ans,
parvenu à l'Empire , & quoiqu'il fût
un Prince bienfait de fa perfonne , beau de
vifage , & d'une haute taille , il étoit fans
génie , c'eft ce qui le garantit de la mort,
que deux de fes freres fouffrirent , par ordre
du Sultan Amurath, fon prédéceffeur, lequel
, fur la fin de fa vie , avoit cependant
ordonné de le faire mourir , mais ayant été
préfervé , comme l'unique rejetton de la
Famille Ottomane & le feul héritier de
l'Empire , il y parvint après une longue
prifon , durant tous les Regnes d'Ofman &
d'Amurath , fes freres.
La Loi obligeant les Grands Seigneurs de
faire une fois en leur vie le pélerinage de
la Meque & de Médine , ils s'en exemptent
en y envoyant tous les ans des préfens con
fidérables.Il arriva qu'en 1644. Sultan Ibra
him fit partir de Conftantinople pour le
Caire plufieurs voiles , entre lefquelles un
gros Galion , chargé de ſes préfens , avec
quelques Eunuques & de vieilles femmes
de fon Serrail , allant en ce pélerinage , fut
pris vers les Mers de Rhodes , par l'Eſcadre
des Galéres de Malte , lefquelles , après le
combat , allerent moüiller & ſe radouber
en un des Ports de l'Ile de Candie , d'où
étant forties pour conduire ce Galion à Mal2900
MERCURE DE FRANCE.
te , il coula à fond des coups de canon qu'il
avoit reçûs.
Cette nouvelle mit le Grand Seigneur en
une grande colére ; il menaça d'exterminer
tout ce qu'il y avoit de Chrétiens à Conftantinople
, fans excepter les repréfentans
des Monarques & des Princes de la
Chrétienté , parce que , difoit-il, les Galéres
de Malte étoient armées de Soldats & de
Chevaliers de toutes les Nations Chrétiennes.
,
Le premier , qui recourut aux Miniftres
de la Porte , pour détourner l'orage de deffus
fa tête & de fa Nation , fut M. Soranzo,
Ambaffadeur de Venife , qui crut fe bien
défendre, en faisant entendre qu'il n'y avoit
aucun Sujet de fa République Chevalier de
Malte. Ceux d'Angleterre & de Hollande
dirent la même chofe, de forte que tout fembloit
retomber fur feu mon Père, alors Ambaffadeur
de France , lequel auroit été , fans
doute , dans la derniére peine , s'il n'eût eû
l'amitié de Givan , ci-devant Capigi Bachi ,
& alors Grand Vifir , homme de mérite &
de la plus illuftre origine qui fût en Turquie
, étant le feptiéme Grand Vifir de fa
Race, lequel prit fa défenfe & celle de tous
les Chrétiens ; il fit d'ailleurs tourner tout
le reffentiment du Sultan contre Candie ,
quoiqu'il fit publier en même-tems la guerre
contre Malte. L'AmDECEMBRE.
1743. 2901
L'Ambaffadeur de Veniſe n'épargna rien
pour pénetrer fi cette publication n'étoit
point une feinte , & ne cachoit point le
deffein d'une autre entrepriſe contre la République
, mais n'en ayant rien découvert ,
par trop de confiance à ce que lui difoit le
Vifir , il ne profita pas des avis que lui donna
mon Pere , qu'on en vouloit affûrément
à Candie. Ainfi l'Armée Turque étant par-,
tie fur la fin d'Avril de Conftantinople , au
nombre de 80. Galéres & d'autant de Vaiffeaux
, elle alla faire une defcente en cette
Ifle , & prit la Canée en dix jours , fous le
Commandement d'Iffouf , Capitan Pacha ,
que Sultan Ibrahim fit étrangler peu de
jours après fon retour à Conftantinople
efperant profiter par fa mort de grands
trefors qu'il ne trouva pas , & fe pouvoir .
paffer de lui ,pour conquérir le reste de l'Ifle
, où il renvoya d'autres armées , fous dif-.
ferens Généraux.
Sultan Ibrahim s'étoit abandonné à toutes
fortes de vices , & rendu odieux à tous
fes Sujets , tant par fa cruauté , que par les
extortions qu'il faifoit fur eux , pour avoir
de quoi fournir aux exceffives dépenses de
fes plaifirs , prenant fans diftinction le bien
des Mofquées & des Particuliers , de forte
qu'enfin la Milice , mal payée , s'étant foulevée
, le dépofa au mois d'Août de l'année
1648.
2902 MERCURE DE FRANCE.
1648. & le fit étrangler , douze jours après
qu'elle eut mis fur le Trône fon fils aîné
Mehemet IV . âgé feulement de fept ans.
-Sous fon Regne, la guerre de Candie s'eft
faite & continuée jufqu'à la priſe de toute
cette Ifle , fous divers Généraux , entre autres
Deli Uffin , Pacha , eftimé le plus vaillant
Capitaine de l'Empire , lequel fut
étranglé en 1659. par la jaloufie de Kupruli
Mehemet , Pacha , Grand Vifir , Pere de celui
d'aujourd'hui .
J'ai eû l'honneur d'inftruire V. M. par
mes Mémoires , écrits de Conftantinople ,
comment ce Vifir , qui s'étoit rendu maître
de l'efprit du Grand Seigneur , lui avoit
perfuadé que pour être abfolu dans l'Empire
, & pour empêcher à l'avenir la Milice
de fe foulever , il falloit que non-feulement
Sa Hauteffe s'éloignât de Conftantinople ,
mais encore fe défit de tous ceux qui avoient
ofé dépofer fon Pere, & tremper leurs mains
parricides dans fon fang.
Ce Miniſtre , ayant vu le changement &
la mort violente de quantité de Viſirs , fes
prédéceffeurs , fongeoit , en donnant ce
confeil , à fa propte confervation & à perdre
tous fes ennemis; ainfi pour l'exécuter,
& pour avoir occafion de tenir le Grand
Seigneur hors de Conftantinople , où la Milice
a trop de pouvoir , il médita pluſieurs
guerres
DECEMBRE . 1743. 2.903
guerres , & celle de Candie lui paroiffant
difficile à terminer , il fe contenta de l'entretenir,
& d'en faire une nouvelle en Tranfylvanie
, où il alla en perfonne , laiffant le
Grand Seigneur à Andrinople , puis ayant
terminé cette guerre , par la prife de Varadin
, aux dépens du fang des meilleures
troupes & de leurs Officiers , il revint victorieux
auprès du Grand Seigneur , dans le
deffein de recommencer une nouvelle guerre
contre l'Empereur , mais en mourant ,
l'année 1662. il en laiffa le foin à fon fils
Akmet Kupruli , Pacha , qu'il eut le crédit
d'établir & de faire recevoir Grand Vifir
en fa place , quoiqu'il n'eût pas encore trente
ans.
Ce nouveau Miniftre , quoique moins
fanguinaire que fon pere , continuant de
gouverner fur fes inftructions , entreprit la
guerre contre l'Empereur ; il paffa à Bude
avec une armée de Goooo . hommes , affiégea
& prit Neuhaufel en l'année 1663. fit
lever le Siége de Canife , & emporta le Fort
de Serin au commencement de 1664. &
penfant continuer fes progrès , il fe trouva
arrêté par l'armée de l'Empereur , fortifiée
du fecours de fes Alliés , & principalement
des François.
Je ne dis point , SIRE , comment le
Grand Vifir, qui avoit vû le combat de l'au
tre
2904 MERCURE DE FRANCE.
tre côté de la Riviere , effrayé de cette perte
, ne fongeoit qu'à fe retirer , lorfque les
Miniftres de l'Empereur le rechercherent ,
& traiterent avec lui la paix ; mais fa défaite
à S. Godart , par le fecours des François ,
& leur defcente la même année en Barbarie,
où ils prirent Gigery , lui tinrent toûjours
extrêmement au coeur , de forte que lorfqu'en
1665. je fus envoyé Ambaſſadeur à
Conftantinople , je ne m'étonnai pas de voir
tous les Miniftres de la Porte indifpofés contre
la France. Voila , SIRE , l'état des affaires
de France à la Porte , quand au mois
de Novembre de l'année 1665. j'arrivai à
Conftantinople.
Avant que d'entrer dans le détail de ce
qui s'eft paffé pendant mon Ambaſſade , que
V.M. qui n'ignore rien du Gouvernement &
de la Politique de tous les Princes du Monde
, & qui atoûjours protegé la République
de Venife , me permette , s'il lui plaît , de
lui repréfenter que je me fuis confervé à la
Porte l'efpace de cinq années , remplies de
Guerres & d'Exploits Militaires , avec des
Infidéles , fiers & infolens , ennemis furtout
des Chrétiens , & qui étoient perfuadés que
Candie ne leur réfiftoit depuis fi long-tems,
que par les fecours de V. M. que je n'avois
pas feulement les Turcs contre moi , mais
que toutes les Nations étrangeres , jaloufes
de
DECEMBRE . 1743. 2905
de la gloire & des victoires de V. M. travailloient
principalement à ma ruine , &
que l'Efcadre de quatre Vaiffeaux de guerre,
que V. M. avoit envoyée à Conftantinople ,
fous la conduite de M. Dalmeras , pour me
ramener en France , après que ,
fuivant mes
ordres ,j'en aurois demandé & obtenu la permiffion
du Grand Seigneur , ce qui fembloit
devoir produire de bons effets , fit un
voyage fort inutile.
Je n'épargnai cependant rien , SIRE ,
pour réfifter à tant d'obftacles , mais je puis
affurer V.M.que la feule crainte de fes armes,
dont je menaçois les Miniftres de la Porte ,
s'ils ne demeuroient avec moi dans les termes
de l'honnêteté convenable , me fit furmonter
toutes ces difficultés .
Peu de jours après mon arrivée à Conftantinople
, je fis demander audience au Grand
Vifir , car c'est toujours par-là que commencent
tous les Ambaffadeurs ; me l'ayant
accordée, il me reçût avec beaucoup d'indifference
& de fierté , fans fe lever ,felon des
anciennes coûtumes , ayant traité plus civilement
le Comte de Leflé , alors Ambaffadeur
de l'Empereur d'Allemagne. Après les
premiers complimens , il me fit des plaintes
& des reproches fur les chofes dont je
viens de parler ; je me crus obligé de diffimuler
alors , efperant que dans une feconde
II. Vol. G audience
2906 MERCURE DE FRANCE.
audience il en uferoit plus honnêtement ;
je lui fis cependant dire par fon Kyaia , ou
Lieutenant , & par le Grand Chancelier ,
que s'il ne me recevoit de bout , & fans me
faire des reproches , je lui remettrois les
Capitulations & me retirerois en France fur
le même Vaiffeau qui m'avoit amené. Ces
deux Miniftres fubalternes me firent des
excuſes , en difant que j'avois raifon de me
plaindre , & me donnerent parole que le
Vifir me traiteroit tout autrement en une ſeconde
audience .
La lui ayant fait demander, je l'allai voir
en fon Serrail , où je fus reçû dans une an- *
tichambre par le Chancelier , qui me conduifit
quelque tems après dans la Sale où
étoit le Vifir , & le trouvant , comme la
premiére fois affis , fans qu'il fe levât , je
m'affis avec un air d'indignation fur un ta
bouret qui étoit préparé pour moi , fans lui
faire aucun falut , & je commençai par lui
dire que l'Empereur de France m'ayant envoyé
pour renouveller & pour confirmer l'amitié
qui eft entre les deux Empires , je n'avois
pas voulu compter pour une audience
celle que j'avois eûë auparavant , parce que
je n'y avois pas reçû les honneurs dûs à
l'Ambaffadeur du plus grand & du plus
puiffant Monarque de la Chrétienté.
Le Vifir ayant demandé au Drogman ce
que
DECEMBRE. 1743. 2907
-
que je difois , & enfuite pourquoi je ne
voulois pas compter pour une audience
celle que j'avois déja eûë , je répondis que
c'étoit parce que je n'y avois pas été traité
comme il convenoit à la grandeur de la Majefté
Impériale de mon Maître , & que pour
cela je lui déclarois que j'avois ordre de lui
rendre les Capitulations , & dem'en retourneren
France. Là - deffus le Grand Vifir s'étant
mis en colere & ayant dit quelques paroles
peu mefurées , je pris des mains de
mon Drogman les Capitulations , & les
ayant jettées aux pieds du Grand Vifir , je
me levai , & fans le faluer je me retirai dans
l'antichambre , d'où voulant paffer outre, je
fus arrêté.
Auffi-tôt le Vifir fit appeller le Moufti
Vani Efendi, Précepteur du Grand Seigneur,
& le Capitan Pacha , avec lefquels il délibera
de ce qui étoit à faire à mon égard ,
mais ayant été réfolu entre eux, qu'il falloit
en informer le Grand Seigneur , qui étoit à
la Chaffe à vingt lieues de Conftantinople ,
je demeurai dans un des appartemens du
Grand Vifir , jufqu'à ce que la réponſe de
Sa Hauteffe fût venue , & plufieurs Turcs
confidérables s'étant intéreffés en ma caufe ,
j'en fortis trois jours après avec la même
pompe & la même fuite
grande , que je n'y étois entré.
>
Gij
même plus
J'infor2908
MERCURE DE FRANCE.
J'informai alors V. M. de tout ce qui s'étoit
paffép, endant que je reftai chés le Vifir,
de ce que le Capitan Pacha m'avoit fait dire
qu'il me racommoderoit , fi je voulois ,
avec ce Miniftre, & qu'enfin après plusieurs
allées & venues , ayant été convenu que les
deux audiences précédentes feroient oubliées
, que j'étois libre de fortir & de m'en
retourner , quand je voudrois , au Palais de
V. M. à Pera , avec priere de ne rien mander
à l'Empereur de France de tout ce qui
s'étoit paffé ; je voulus encore attendre juſqu'au
lendemain , afin qu'ayant le tems d'a
vertir mes amis & la Nation, mon retour fe
fît avec plus de dignité.
Je ne fus pas plûtôt arrivé au Palais de
France , que l'Ambaffadeur d'Angleterre
m'envoya faire compliment , & me fit dire
que n'ayant pas été mieux reçû que moi à
fa premiere audience , il prétendoit à l'avenir
profiter de ma fermeté & de ma réfolution
.
Le jour ayant été arrêté , comme pour
une première audience avec le Vifir , au 17 .
Janvier 1666. j'y allai accompagné de cent
perfonnes à cheval.Le Grand Seigneur ayant
voulu me voir paffer d'un certain endroit
de fon Serrail , le Vifir , qui étoit avec lui
le quitta pour fe rendre dans le fien , où
étant entré dans une chambre , il vint audevant
DECEMBRE . 1743. 2909
devant de moi avec un vifage riant , me faluant
& me tendant la main. Je répondis à
fes civilités , & je le complimentai , comme
fi je ne l'euffe pas encore vû ; l'audience fe
paffa fort bien , & avec beaucoup d'honnêtetés
de fa part , ainfi qu'à l'égard de la Nobleffe
qui m'accompagnoit , m'ayant regalé,
outre le Caffé , le Sorbet & les Parfums , de
vingt-quatre Veſtes, que je fis diſtribuer aux
Gentilshommes de ma fuite.
Le 2. Fevrier,j'allai à l'audience du Grand
Seigneur , laquelle fe paffa avec toute la
pompe imaginable ; j'obtins même que huit
Gentilshommes François entreroient avec
moi , & qu'ils dîneroient avec les Vifirs ,
quoique les Ambalfadeurs précedens n'y en
euffent pû faire entrer que quatre ou cinq.
Peu de jours après , étant tombé malade ,
je ne pus voir le Grand Vifir , lorfqu'il partit
pour Andrinople , où ayant laiffé le
Grand Seigneur , il paffa en Candie ; par
furcroît de chagrin , après m'être rendu à
Andrinople , pour traiter du renouvellement
des Capitulations , & de l'établiffement
du Commerce des Indes par la Mer
Rouge , après plufieurs conférences avec le
Caïmacan , & les difficultés qu'il m'allégua
fur quelques articles de ces deux points , il
me remit au retour du Vifir , deforte que je
fus obligé de revenir à Conftantinople , fans
avoir rien conclu . G iij
•
Tous
1910 MERCURE DE FRANCE.
Tous les avis de la Chrétienté , autant
que la voix publique , m'ayant bientôt appris
les victoires & les conquêtes deV.M.
en Flandres , durant toute la Campagne de
1667. j'en fis faire pendant trois jours des
réjouiffances publiques , & de la maniére
que la chofe fut exécutée , elle ne furprit
pas moins par fon éclat que par fa nouveauté
. Je tins table ouverte pour tous les Francs,
( fous ce nom font compris les François ,
Anglois, Italiens & Hollandois , que j'avois
invités , ) & auffi pour les Grecs ; mais d'avoir
fait tirer en un jour 2000. coups de canon
, c'est ce qu'aucun Ambaffadeur , avant
moi , n'avoit encore entrepris.
Sur la fin de l'année 1668. ayant reçû les
ordres de V. M. touchant mon rappel , &
le renouvellement des Capitulations , fi j'en
étois recherché , je donnai auffi-tôt avis de
ce rappel au Caïmacan de Conftantinople ,
afin de m'obtenir du Grand Seigneur , qui
étoit alors à Lariffa , en Theffalie , la permiffion
de m'en retourner en France fur les
Vaiffeaux de V. M. que j'attendois , & lui
ayant parlé publiquement dans les termes
convenables , il me demanda s'il venoit un
autre Ambaffadeur en ma place , je lui répondis
que non, & que V. M. m'avoit commandé
de laiffer un de mes Sécretaires ou
un Marchand François pour Réfident . Il me
pria
DECEMBRE. 1743. 2911
pria enfuite de lui déclarer les motifs de
mon rappel , ce qui fe fit en une audience
particulière , où n'étant reſté
que trois perfonne
je lui dis tout ce que j'avois préparé
fur ce fujet , fuivant mes inftructions ,
ou plutôt les ordres de V. M.
Le Caimacan paroiffant s'intereffer dans
la juftice de mes griefs , me promit d'en
donner part au Caïmacan de la Porte , auquel
il me fit enfuite prier d'écrire , de lui
mander les mêmes chofes que je lui avois
dites , & d'envoyer à la Porte un de mes
Drogmans , qu'il feroit accompagner d'un
exprès de fa part. La réponſe du Caïmacan
de la Porte fut, qu'il en donneroit avis
au Grand Vifir, qui étoit en Candie, & qu'il
me feroit fçavoir fa réponſe.
Cependant M. Dalmeras étant arrivé au
commencement de l'année 1669. à Conftantiople
avec quatre Vaiffeaux de guerre de
V. M. il prit tant d'ombrages & d'allarmes ,
& me preffa tellement pour le départ , que
cette Eſcadre, fi confidérable, & qui donnoit
à penfer aux Turcs , ne produifit pas tous
les bons effets qu'on en pouvoit attendre
, néanmoins ayant reçu un ordre du
Grand Seigneur de l'aller trouver à Lariſſa,
je me crus obligé de le faire , les ordres de
V. M. portant de demander mon congé , &
me donnant pouvoir de renouveller les Ca-
G iiij pitulations,
1912 MERCURE DE FRANCE.
fort
pitulations , fi j'en étois recherché . J'y arrivai
au commencement d'Avril , & j'y fus
reçû auffi-bien que l'ait jamais été Ambaſſadeur
, le Caïmacan ayant envoyé
beau cheval , avec trente Officiers des prinpaux
de fa Maifon , à deux lieuës au-devant
de moi , lefquels me firent eſcorte , & me
conduifirent à une Maifon fort propre, qu'il
m'avoit fait préparer , me faifant faire d'autres
civilités après mon arrivée , & régaler
de plufieurs fortes de rafraîchiffemens.
Je fupplie très- humblement V. M. de me
permettre de lui dire que je n'avois autre
deffein en allant à Lariffa , que de tâcher
d'obtenir la permiffion de m'en revenir en
France , pour obéir aux ordres de V. M.
inais voyant que l'on me recherchoit pour le
renouvellement des Capitulations , & que
le Grand Seigneur fouhaitoit que je reftaffe
auprès de lui , me promettant de le faire
trouver bon à V. M. en lui envoyant un Ambaffadeur
, ce qui ne s'étoit point encore vû
depuis l'établiffement du Commerce entre
les deux Empires, je me perfuadai que V.M.
n'approuveroit pas que je priffe , pour ainfi
dire , la fuite , contre la volonté du Grand
Seigneur , puifque , quand même j'aurois
voulu me dérober , j'étois fort obfervé des
Turcs à Lariffa , & qu'en y allant on m'avoit
donné trois Chaoux , pour m'accompagner
,
DECEMBRE . 1743. 2913
gner , quoique , pour l'ordinaire , on n'en
donne qu'un.
Voyant donc la Porte dans la réſolution
d'envoyer un Ambaſſadeur à V. M. je voulus
découvrir fi les Turcs efperoient bientôt
fe rendre maîtres de la Capitale de Candie,
& en ayant parlé au Caïmacan, il me fit comprendre
qu'on étoit hors d'efperance de la
pouvoir prendre fi tôt , ajoûtant qu'il étoit
arrivé un Ambaſſadeur de la République de
Venife , qui avoit offert Graboufi , Spinalonga
& la Sude , l'Ile de Tines , Cliffa , &
d'autres Places en Terre ferme , les frais de
la guerre , & 5oooo . écus par an de tribut ,
pour conferver la Ville de Candie & la tenir
de l'Empire Ottoman , mais que le Grand
Seigneur , par un motif d'honneur , ne vouloit
( difoit-il ) autre chofe que ce morceau
de roche qu'il attaquoit depuis 24. ans. Je
répondis que le Grand Seigneur , fant intereffer
fon honneur , pourroit avoir des confidérations
particulières pour les amis , fur
tout pour l'Empereur de France , en faveur
des Vénitiens. Alors le Caïmacan me dit , fi
l'Empereur de France nous faifoit céder ce
morceau de roche , outre la reconnoiffance
que le Grand Seigneur & tout l'Empire
en auroient éternellement à S. M. une pareille
grace ne s'effaceroit jamais de la mémoire
des Mufulmans. Ces paroles pronon-
G.v cées
2914 MERCURE DE FRANCE.
cées avec chaleur , me firent connoître que
fi la guerre de Candie eût duré encore
quelque tems, V. M. en auroit été l'arbitre.
Il est vrai , SIRE , que l'on peut m'objecter
, que le nom d'Ambaffadeur ne s'eft
point trouvé dans les lettres de Soliman
Aga, envoyé de la Porte à V. M. il eft pourtant
certain qu'il me fut donné & nommé
pour Ambaffadeur , qu'il partit de Lariffa
avec cette qualité, & qu'ily reçût du Grand
Seigneur la Vefte & le Sabre qu'il a coûtume
de donner à fes Ambaffadeurs , & même,
que lorfque Soliman Aga arriva à Napoly
de Romanie , pour s'y embarquer pour la
France , il y fut falué du canon par la Fortereffe
, ce qui ne fe pratique que pour les
perfonnes qui ont caractére . Mais voici ce
qui a pû faire changer les titres , les inftructions
, & peut-être même les dépêches de
l'Ambaffadeur Turc.
La premiere chofe que me fit dire M.Dalmeras
, arrivant à Conftantinople , fut que
fi dans quatre jours je ne lui faifois donner
mille quintaux de bifcuit , il partiroit fans
Paffeport de la Porte , pour mettre en fûreté
les Vaiffeaux de V. M. qu'il avoit l'honneur
de commander,
Cette demande me fembla trop précipitée,
pour en faire parler fur l'heure au Caïmacan
; je ne laiſſai pas de trouver le moyen
de
DECEMBRE. 1743. 2915
de lui faire avoir du bifcuit & toutes les autres
chofes qui lui étoient néceffaires , mais
comme j'apprenois de fa part & par ſes Officiers
, qu'il étoit extrêmement inquiet &
prenoit des ombrages fur les difcours de
quelques François étourdis , & de plufieurs
Renégats , qui ne bougeoient de fon bord ,
qui lui faifoient accroire que l'on avoit difpofé
dés canons à la pointe du Serrail contre
fes Vaiffeaux , & que l'on préparoit des
Bâtimens Turcs pour le venir attaquer , je
Fallai trouver moi- même , pour effayer de
le détromper , & de lui faire comprendre
qu'au lieu de craindre il devoit fe croire
en toute fûreté ; que les Turcs n'étoient pas
en état de lui faire du mal , ni dans le deffein
de lui donner aucun ombrage , qu'au
contraire ils appréhendoient qu'il ne fût
venu pour mettre le feu dans Conftantinople
, & qu'il falloit fortifier leurs craintes ,
au moins par les apparences d'une généreufe
réfolution , jufqu'à ce que j'euffe reçû la
permiffion que j'attendois tous les jours de
la Porte pour mon départ .
Deux jours après , il me preffa d'y renvoyer
, & ayant fait partir un de mes Drogmans
pour ce fujet , les ordres me vinrent
par un courier exprès de la part du Grand
Seigneur , de l'aller trouver à Lariffa. J'en
allai communiquer avec M. Dalmeras , qui
G vj
me
2916 MERCURE DE FRANCE.
me déclara qu'au moment que je partirois
pour Lariffa, il mettroit à la voile , pour retourner
en France . Je lui repréfentai que je
croyois abfolument néceffaire pour le fervice
de V. M. & le bien du Commerce de
fes Sujets , qu'il attendît mon retour , &
voyant qu'il perfiftoit toûjours à vouloir
s'en aller , j'y confentis , pourvû qu'il voulût
bien me déclarer par écrit , que nonobftant
toutes mes raifons , il auroit jugé à
propos de partir , fans même attendre de
mes nouvelles ; mais comme je fis apporter
de l'encre & du papier , il changea
de fentiment , & me donna fa parole de
m'attendre , ou de mes nouvelles , jufqu'au
terme de quarante jours , après lefquels il
partiroit , fans refter un moment davantage,
& il me donna M. de Beaujeu , Major de fon
Efcadre , pour m'accompagner.
Etant arrivé à Lariffa , le Caïmacan me
propofa le renouvellement des Capitulations
, & l'envoi d'un Ambaffadeur , qui
partiroit fur les Vaiffeaux de V. M. alors
dans le Port de Conftantinople , auffi-tôt
qu'il auroit expedié un courier au Grand
Vifir à Candie , & reçû fa réponſe.
Cependant , comme il falloit néceſſairement
faire partir de Conftantinople M. Dalmeras
, de crainte qu'il ne mît à la voile ,
comme il me l'avoit protefté,je repréfentai au
Caïmacan,
DECEMBRE. 1743. 2917
Caïmacan , que le Grand Seigneur voulant
envoyer un Ambaſſadeur à V. M. il lui ſeroit
plus facile de s'embarquer à Wole , qui
n'étoit éloigné de Lariffa que d'une demie
journée , que d'aller chercher des Vaiffeaux
à Conftantinople. Le Caïmacan me fit réponfe
qu'il en feroit la propofition au Grand
Seigneur, & S. H. l'ayant approuvée , il me
fit expedier des Paffeports tout-à-fait honorables
, & dans la meilleure forme , afin que
M. Dalmeras venant à Wole , reçût toute
forte de courtoifie , de rafraîchiffemens &
de bons traitemens , tant à Conftantinople,
que par tous les Ports du Grand Seigneur
où il pourroit toucher.
Je fis partir auffi- tôt M. le Major en pofte,
avec ces . Paffeports , & deux jours après fon
arrivée à Conftantinople, M. Dalmeras mit
à la voile, pour fe rendre à Wole , où il arriva
en 6. ou 7. jours . Le Major me vint rejoindre,
de fa part à Lariffa, & me dit que M. Dalmeras
étoit , à la vérité, dans un beau Port, mais
qu'il lui manquoit du vin & du bois ; je lui
répondis que j'étois furpris que M. Dalmeras
pût manquer de rien , puifqu'en vertu des
Paffeports du Grand Seigneur , il auroit pû
prendre toutes les chofes néceffaires ,à Conftantinople
même , ou à Galipoly, proche les ,
Châteaux , mais M. le Major me repartit que,
l'appréhenſion où étoit M. Dalmeras d'un
contre2918
MERCURE DE FRANCE.
contre-ordre de la Porte , l'avoit obligé de
ne fonger à autre chofe que de fortir au
plus vite des Dardanelles.
Le Réſident d'Allemagne étoit à Lariffa ;
les Anglois , les Hollandois , les Génois &
les Vénitiens y avoient des Drogmans , qui
fe joignirent tous , pour empêcher l'envoi
d'un Ambaffadeur à V. M. j'en avois entretenu
le Caïmacan , en lui repréfentant que
toutes les Nations étrangeres , qui étoient à
la Porte , n'avoient autre deffein que d'effayer
par tous moyens de mettre de la divifion
entre V. M. & le Grand Seigneur ; il
m'avoit répondu que je ne devois pas m'en
mettre en peine , & que la Porte étoit bien
informée que tous les Miniftres Etrangers
feroient leurs efforts pour nous broüiller ,
& qu'il avoit maltraité quelques Drogmans ,
avoient ofé lui parler contre l'envoi
qui
d'un Ambaffadeur à V. M.
Cette brigue , voyant qu'elle ne pouvoit
rien avancer à la Porte , gagna des gens par
argent , pour perfuader à M. de Beaujeu ,
Major de l'Efcadre de M. Dalmeras , que le
Grand Seigneur , qui devoit aller à la Fortereffe
de Wole , pour voir les Vaiffeaux de
V. M. avoit ordonné à fon armée navale ,
de fe rendre dans le Port de Wole , pour
les attaquer & les prendre ; je ne fçus point
que l'on eût dit cette fauffeté à M.le Major ,
саг
DECEMBRE . 1743. 1919
car il ne m'en parla pas , & s'en étant retourné
trouver M. Dalmeras avec une de
mes lettres , par laquelle je le priois d'attendre
encore huit ou dix jours àWole , jufqu'à
ce que la réponſe du Grand Vifir fût
venue de Candie , laquelle pouvoit arriver
à tous momens ; fans avoir égard à ma priere
, aufli-tôt que M. le Major lui eût dit que
Le Grand Seigneur avoit mandé fon armée
pour le venir attaquer , il mit à la voile fans
m'écrire , me faifant dire feulement par un
de mes Drogmans , qu'il étoit obligé de fortir
de Wole , mais qu'il ne partiroit pas pour
France , fans m'en donner avis auparavant.
Je demeurai donc à Lariffa , fans pouvoir
pénétrer quelles raiſons M. Dalmeras avoit
eû d'abandonner Wole fi précipitamment ,
& fans fçavoir ouje lui pourrois donner de
mes nouvelles , fi les réponſes du Grand
Vifir arrivoient de Candie , avant qu'il
m'eût donné des fiennes .
Ce procedé de M. Dalmeras étoit , ſans
qu'il en fçut rien , felon les intentions de
ceux qui travailloient à empêcher l'envoi
d'un Ambaffadeur à V. M. car , fi pendanɛ
28. jours que je reftai fans nouvelles de M.
Dalmeras , les réponſes du Grand Vifir fuffent
venues de Candie , il eft fans aucun
doute , que je me ferois trouvé fort embarraffé
, & que la Porte auroit eû un jufte fu
jet de changer fes réfolutions. En2920
MERCURE DE FRANCE.
Enfin , après 28. jours d'attente , je reçûs
uue lettre de M. Dalmeras , écrite à la Rade
de l'Argentière , du 17. Mai , par laquelle
il me mandoit qu'une néceffité indifpenfable
lui avoit fait fortir de Wole les Vaiffeaux
de V. M. pour les empêcher de périr , étant
même perfuadé que la Porte n'étoit pas réfoluë
d'envoyer un Ambaſſadeur en France
avant le fuccès de Candie ; qu'il avoit été
averti par une voye bien affurée , que le
Grand Seigneur feroit dans peu de jours à
Wole , & qu'il y avoit mandé par des couriers
exprés fon armée navale , fes Galéres
& fes Vaiffeaux ; que ceux de V. M. n'auroient
pû faire là qu'une mauvaife & dangereufe
figure , & qu'il auroit été coupable s'il
s'y étoit expofé ; qu'il ne s'agiffoit plus de
me porter en France , puifque le Grand Scigneur
s'étoit expliqué au contraire , que cependant
il vouloit bien encore ne pas paffer
outre , & demeurer jufqu'au 15. du mois de
Juin à Cerigo ou à Milo , tantôt à l'un , tantôt
à l'autre , quoique perfuadé que cela ſeroit
inutile , fi je lui faifois fçavoir que cet
Ambaffadeur Turc étoit tout prêt à partir
dans ce tems- là , mais qu'il falloit qu'il s'avançât
pour le moins jufqu'à Napoly de
Romanie , s'il ne pouvoit venir à Malvoifie
, & qu'il iroit le prendre dans cet endroit
, s'il étoit affuré de ma part qu'il y fùr
arriDECEMBRE.
1743. 2921
arrivé ; mais que fi cela tiroit en plus grande
longueur , comme il n'en doutoit pas ,
ne pouvoit refter feulement un jour de plus ,
& qu'il feroit route pour la France .
il
Tout le monde fçavoit , SIRE , que l'armée
navale du Grand Seigneur , compofée
feulement de Galéres , étoit affés occupée à
faire paffer des fecours en Candie, & qu'elle
n'étoit pas en état de recevoir des ordres , &
d'aller en huit jours à Wole , pour attaquer
les quatre Vaiffeaux de V. M.'
Perfonne d'ailleurs n'ignore que le Marquis
de Centurion combattit avec un feul
Vaiffeau contre le Capitan Pacha , qui commandoit
80. Galéres : les Chevaliers d'Hocquincourt
& de Temericourt ont fait la
même chofe ; & M. Dalmeras , fur le faux
avis d'une armée navale imaginaire , juge à
propos de fe retirer avec quatre Vaiffeaux
de guerre.
Les réponſes du Grand Vifir étant arrivées
de Candie , dans le tems précis que je reçûs
la lettre de M. Dalmeras , écrite de l'Argentière
, je preffai fi fort le Caïmacan , que
I'Ambaffadeur Turc fe rendit à Napoly de
Romanie le 17. Juin , fans qu'il eût le tems
de fe mettre en équipage ; cependant M.
Dalmeras alla joindre M. le Duc de Beaufort
, qui le ména avec lui à Candie , & la
petite Frégate de M. Dalmeras fût envoyée
par
2922 MERCURE DE FRANCE.
par lui , pour venir prendre Soliman Aga , à
Napoly de Romanie , où elle arriva le 19.
Juin , avec ordre de le recevoir s'il y étoit
ou de ne l'y attendre qu'un jour feulement ,
s'il n'y étoit pas.
L'Ambaffadeur Turc s'embarqua donc fur
cette Frégate , commandée par le Capitaine
Champagne , qui fe retira à la Cale S. Nicolas,
derrière Cerigo , où il demeura près d'un
mois , en y attendant M. Dalmeras ou fes
ordres ; cependant Soliman Aga fe plaignit
de ce qu'on le retenoit fi long-tems dans un
Port des Vénitiens , ennemis de fon Maître
, dequoi on me fit enfuite des plaintes.
V. M. a été informée de la derniére expédition
de Candie , après laquelle M. Dalmeras
retourna joindre fa Frégate à la Cale
S. Nicolas , & prit fur fon bord l'Ambaſſa- .
deur Turc.
Pour moi , étant parti de Lariffa , le 17 .
Juin 1669. j'arrivai à Conftantinople le 9 .
Juillet , & le 23. Octobre de la même année
, ma femme reçût par un Vaiffeau Marchand
du Capitaine Charpuis de Marfeille,
un paquet de M. Dalmeras , écrit à la Cale
S. Nicolas , en date du 13. Juillet , dans lequel
étoient les ordres de V. M. pour elle &
pour moi , datés du 15. Avril , pour que
nous euffions à nous embarquer fur les Vaiffeaux
qu'il commandoit , fi la choſe étoit
facile ,
DECEMBRE . 1743. 2923
facile , & au cas que j'en fuffe empêché par
les Turcs , de dépofer à l'inftant le caractére
d'Ambaffadeur.
V. M. voit à préfent que nous n'étions
pas en état , ma femme & moi , de nous em→
barquer fur les Vaiffeaux de M. Dalmeras ,
puifque ces Vaiffeaux étoient de retour en
France , avant que nous en euffions reçû le
commandement, & que quand même j'euffe
voulu me retirer , j'en aurois été empêché
par les Turcs, qui m'obfervoient : je ne crus
pas auffi devoir dépofer le caractére d'Ambaffadeur
, les chofes ayant changé de face
par l'envoi d'un Ambaffadeur à V. M. on
m'avoit d'ailleurs traité , & on continuoit
de me traiter très-favorablement.
Voilà , SIRE , la vérité des chofes , furquoi
je fupplie très-humblement V. M. de
confiderer dans combien de peines & d'em→
barras je me fuis trouvé , car outre ces contradictions
, les Miniftres Etrangers , qui
étoient à la Porte , jaloux de la gloire & des
profpérités de V. M. effayoient de me ſufciter
par tous moyens de méchantes affaires ,
defquelles je fuis cependant forti affés heureufement
, en faifant redouter continuellement
aux Turcs , la puiffance & les armes
de V. M.
Cependant les derniers ordres de V. M.
touchant mon retour , m'ayant été rendus
vers
2924 MERCURE DE FRANCE.
vers la fin d'Octobre dernier , par › par M. de
Nointel , nous en donnâmes auffi- tôt avis à
la Porte , qui étoit à Andrinople , afin d'obtenir
, fuivant la coûtume , un Paffeport du
Grand Seigneur pour moi & pour les quatre
Vaiffeaux , commandés par M. d'Aplemont.
J'informai M. de Nointel , mon Succeffeur
, de l'état général & particulier de toutes
les affaires , que je lui avois remiſes dès
le moment de fon arrivée , & le Paffeport
étant arrivé , je m'embarquai le 7. Décem
bre , & nous fîmes voile le 9. Etant proche
de l'Ile de Marmara,nous apprîmes par une
Barque Françoife , qui avoit paffé la veille
aux Châteaux ou Dardanelles , qu'il y avoit
ordre de nous empêcher le paffage ; on tînt
là-deffus confeil , où j'affiftai avec Mrs les
Capitaines , mais comme nous n'avions pas
avec nous le Paffeport , que M. de Nointel
avoit envoyé devant aux Châteaux par un
Drogman , nous remîmes la délibération ,
jufqu'à ce que nous fuffions plus près des
Châteaux , pour apprendre ce qu'on nous
diroit , & ce que contenoit le Paffeport , lequel
ne fe trouvant pas convenable à la dignité
des Vailleaux de V. M. il fût trouvé
bon que j'écrirois , & que j'envoyerois un
exprès au Grand Vifir à Andrinople , pour
en avoir un en meilleure forme.
Je
DECEMBRE. 1743. 2928
Je ne dois pas diffimuler à V. M. que l'ordre
qu'avoient les Commandans des Châteaux
, de ne pas nous laiffer paffer , étoit
prétexté à l'occafion de deux Efclaves , qu'on
difoit s'être fauvés à Conftantinople fur les
Vaiffeaux de V. M. mais comme M. de Nointel
les étoit venu demander aux Capitaines ,
qui lui avoient répondu qu'ils ne les avoient
point , je fus obligé d'écrire la même choſe
au Grand Vifir , ajoûtant que les Capitaines
de V. M. fe plaignoient de ce que quelquesuns
de leurs gens avoient été retenus & obligés
par force , de fe faire Mahométans à
Conftantinople : c'étoit la vérité , ce qui
avoit donné occafion aux Capitaines d'ufer
d'une efpéce de repréfailles , & de donner
retraite à M. le Chevalier de Beaujeu , qui
s'étoit fauvé des fept Tours , & à 80. ou 90 .
autres Efclaves François , & Chrétiens de
toutes fortes de Nations , aufquels V. M. a
eû enfaite la bonté de donner & de confirmer
la liberté , après l'arrivée des Vaiffeaux
à Toulon.
Le Grand Vifir m'envoya cependant un
Paffeport , tel que je le fouhaitois , me faifant
écrire & faire des civilités de fa part
par fon Kiaya , ou Lieutenant.
Les Commandans des Châteaux témoignerent
beaucoup de joie de ce nouveau
Paffeport , quand on le leur porta
{
de ma
part ,
2926 MERCURE DE FRANCE.
part , & on convint avec eux du falut , qui
feroit rendu coup pour coup. M. d'Aplemont
ayant tiré fept coups du Vaiffeau la
Princeffe , pour faluer les deux Fortereifes ,
elles en tirerent onze , tant pour rendre le
falut à la Princeffe , qu'à la perfonne de
l'Ambaffadeur de V. M.
Tous mes foins & toute mon application,
pendant le cours de mon Ambaffade , n'ont
été autres , SIRE , que pour la gloire de
V. M. & pour le bien du Commerce de fes
Sujets , cependant fi j'avois été affés malheureux
, pour faire quelque chofe , qui eût
pû déplaire à V. M. je la fuplierois trèshumblement
de me le pardonner , & de confiderer
que m'étant trouvé dans des conjonctures
très - difficiles , & dans un Pays
éloigné de la France , je n'ai pû recevoir ,
comme je l'aurois voulu , les lumiéres ni
les ordres de V. M. qui m'auroient été trèsnéceffaires
dans plufieurs rencontres , l'unique
motif de mes actions , SIRE , n'ayant
jamais éré que de bien & fidélement fervir
V. M. & ce fera encore le même efprit qui
me fera agir tout le refte de ma vie , comme
ayant l'honneur d'être , SIRE , de V.
M. &c.
REDECEMBRE
. 1743. 2927
REMARQUES fur cette lettre.
Ette lettre , qui eft d'une grande éten-
Cdue ,& dont par cette railon, on n'a pu
donner ici que l'Extrait , a déja été imprimée
dans toute fa longueur , dans le Î V.
Tome du Livre , intitulé : CONTINUATION
des Mémoires de Litterature , & d'Hiftoire
de M. de Salengre , vol . in - 12 . A Paris ,
chés Simart , 1727. avec Approbation &
privilége du Roi . Après la Lettre imprimée
, fuit cette Note de l'Editeur.
» Cette Relation d'une Ambaffade de
» France à Conftantinople , eft de M. DE LA
» HAYE-VENTELET , le fils , depuis Envoyé
» Extraordinaire en Baviére , & Ambaffa-
»deur à Venife , mort fort âgé depuis quel
ques années. Son Pere avoit été revêtu du
même caractére à la Porte , pendant plus
de 25. ans. EXTRAIT des Mémoires Manufcrits
de M. ALEXANDRE LE ROY , Cenfeur
Royal.
20
En voilà, fans doute , affés pour conftater
la vérité de cette Piéce , laquelle fe manifeftera
d'ailleurs à tous ceux qui fçavent un
peu l'Histoire de ce tems-là , fur-tout par
rapport aux circonftances difficiles & facheufes
, dans lesquelles fe trouva M. de la
Haye ,
2928 MERCURE DE FRANCE.
Haye , prefque durant tout le tems de fon
Ambaffade. Les perfonnes inftruites , & celles
en particulier, qui ne penfent pas comme
le Vulgaire , n'ignorent pas combien de fables
& d'abfurdités furent débitées en
France même , & par toute l'Europe , à l'occafion
de l'incident , qui acheva de brouiller
notre Ambaffadeur avec le G. Vifir Achmet
Kupruli , incident dont il eft parlé dans cette
lettre. Ces fables & ces abfurdités fe trouvent
encore aujourd'hui répandues dans
plufieurs Ecrits imprimés , & on voit des
gens , d'ailleurs fenfés , y ajoûter quelque
créance.
Il étoit donc de l'intérêt de la vérité , &
de la gloire de la Nation , que la Relation
de M. de la Haye fût rendue publique. Il y
a lieu de s'étonner qu'elle l'ait été fi tard ,
& encore dans un lieu , où elle ſe trouve en
quelque façon déplacée : l'Extrait , que
nous en donnons ici , eft au contraire , d'autant
plus à fa place , que nous avons déja
parlé de l'Ambaffade de M. de la Haye , dans
la premiére partie de cette Hiftoire , fans
pouvoir alors nous étendre davantage , faute
d'une plus ample inftruction fur ce fujet.
Il y a au reste dans cette Relation , cere
taines chofes fur lefquelles l'Ambaffadeur
paffe légèrement , foit qu'elles ne regardent
pas fon objet principal , foit qu'elles fuffent
déja
DECEMBRE. 1743. 2929
déja écrites dans les Mémoires particuliers ,
qui accompagnoient les Dépêches journaliéres
de ce Miniftre.
Tel eft le Narré fuccinct de M. D. L. H.
fur une Affaire des plus férieufes & des plus
délicates qui puiffe arriver , & qui arriva
en effet à Conftantinople , à l'occafion des
Vaiffeaux du Roi, qui étoient dans le Port de
cette Ville , fur lefquels un nombre confidérable
d'Eſclaves François , & d'autres Nations
Chrétiennes , s'étoient fauvés , & en
particulier un Chevalier de Malte de diftinction
, qui étoit prifonnier , ou plûtôt
Efclave du Grand Seigneur , dans le Château
des fept Tours.
Guill. Jofeph Grelot , Médecin François
de qui nous avons un très - bon Livre fur la
Ville de Conftantinople , étoit alors dans
cette Ville en qualité de Voyageur & de
Curieux , & il fut , pour ainfi dire , le témoin
de tout ce qui fe paffa dans cette conjoncture
, & un témoin éclairé. C'eft de lui,
que nous emprunterons fur ce fujet important
, le Narré qui manque dans la lettre
de M. de la Haye. On le trouve en ces termes
, à la page 26. & fuivantes de fa Relation.
و د
» Quand SOLIMAN Aga Muteferasa , qui
für envoyé en France en 1669. y eût fini
fa Commiffion , le Roi le renvoya à Conf-
II. Vol. H tanti1930
MERCURE DE FRANCE.
»
>> tantinople , avec quatre Vaiffeaux de guer-
» re bien armés , qui portoient M. de Nointel
, pour être fon Ambaſſadeur à la Porte
» Ottomane , en la place de M. de la Haye-
» Vantelet. Ces quatre Vaiffeaux , fous la
»conduite de feu M. d'Aplemont , étant ar-
» rivés à Conftantinople , y demeurerent
» fix femaines fur les ancres , & pendant
» que les deux Ambaffadeurs François fe
» difpofoient , l'un pour fa reception & fon
» audience du Grand Seigneur , & l'autre
»pour fon départ , les Capitaines de ces
" quatre Vaiffeaux eurent tout le tems de
33
»
ל כ
33
faire plaifir à quantité de pauvres Efcla-
» ves , qui fe retirerent fur leur bord , pour
» s'y mettre en liberté. Tous ceux, qui s'y
prefentérent y furent bien reçûs , & il y
» en vint un nombre affés confidérable, pour
obliger leurs Patrons à s'en plaindre au
» Caïmacan , ou Gouverneur de Conftantinople.
Mais comme la plus grande partie
» de ces Efclaves étoient des. gens de pcu de
conféquence , & n'appartenoient qu'à
quelques Bourgeois , Marchands , & au-
» tres perfonnes de cette forte , le Caïma-
»can fe contenta de donner quelques dou-
» ces réponſes à ceux qui fe plaignoient ,
»fans ofer paffer outre. Il fçavoit que M.
» d'Aplemont ayant autrefois , avec un feul
» Vaiffeau , menacé de mettre le feu au Ser-
"9
"
»rail
DECEMBRE. 1743. 4974
tail & à la Ville , fi on ne lui eût donné
»fatisfaction fur ce qu'il demandoit , n'é-
≫ toit pas un homme, avec quatre Vaiffeaux
»bien armés , à rendre des Efclaves qu'il
» avoit mis fous la protection du Roi , en
les recevant dans fon bord.
"
Ce Gouverneur de Conftantinople n'en
auroit jamais rien témoigné , & même
auroit feint de n'en rien fçavoir , s'il n'y
» eût été obligé par la fuite de M. de Beau
jeu *. Cer illuftre Chevalier de Malte ,
laffé d'avoir paffe plufieurs années dans le
Château des fept Tours , où il étoit Eſclave
du Grand Seigneur , réfolut d'en fortir
adroitement , & de fe fervir de l'occafion
favorable de ces quatre Vaiffeaux , pour
exécuter fon deffein , que M. d'Aplemont
Pavoit promis de feconder. Il s'échappa
donc un foir fort adroitement de ce Châ
» teau ; mais étant forti avant que la Cha
»loupe , qui devoit le prendre , fût arrivée,
la crainte d'être découvert , & la pourfui-
M. de Beaujeu , que Gretot ne fait que nommer
fimplement , étoit Paul Antoine de Quiqueran de
Beaujeu , de la Vile d'Arles , & de la principale
Nobleffe de Provence. On trouve un Abbregé de ſon
Hiftoire dans le troifiéme Tome de celle de l'Académie
des Inferiptions belles Lettres , à l'occafion de l'Etoge
de M. l'Evêque de Caftres , de Beaujeu, &c.
Hij
» te
2932 MERCURE DE FRANCE.
s
»
te de quelques chiens , l'obligea d'entrer
» dans l'eau , où il ne demeura pas fans pé-
» ril , car un Caïque paffant , il fût frappé
» d'un coup de rame , qui l'obligea de faire
»le plongeon , & fa perte étoit affurée , fi
» les Turcs de ce Caïque ne l'euffent pris
» pour un de ces animaux qu'il fuyoit ; enfin
, cette Chaloupe le vint prendre , &
le porta jufques aux Vaiffeaux. L'Aga des
fept Tours , fçût le lendemain qu'il s'étoit
fauvé ; il alla auffi-tôt en avertir le Caï-
» macan , qui crût qu'il étoit de fon devoir
» d'envoyer en pofte aux Dardanelles , pour
»yarrêter les quatre Vaiffeaux du Roi , juf-
» qu'à ce que l'on eût rendu le Seigneur de
»Beaujeu. Le courier devança les Vaiffeaux
, quoiqu'ils fuffent partis prefque
» en même-tems , & lorfqu'ils y arriverent ,
» les deux Châteaux vieux n'attendirent pas
»le falut de notre Efcadre ; ils la prévin-
» rent , auffi-tôt qu'ils l'apperçûrent , en ti-
» rant quelques coups à balle , qui alloient
» d'une rive à l'autre.
"
Ce fût affés de ce ſignal , pour avertir
» nos gens
de ne point paffer outre , s'ils ne
» vouloient qu'on leur tirât deffus . Ils jet-
» terent donc auffi-tôt l'ancre , & un de
» l'Eſcadre l'y jetta fi malheureuſement
qu'il fût obligé de l'y laiffer , parce qu'elle
labouroit , & que le vent & le courant
33
» qui
DECEMBRE. 1743 . 2933
"
>
o qui emportoient fon Vaiffeau , l'auroient
» mis en danger d'être coulé à fond, & peut-
» être obligé les autres au combat , qu'ils
»n'avoient point ordre de donner . M. d'Aplemont
envoya auffi - tôt à l'Aga des Châ-
" teaux , qui demeure pour l'ordinaire dans
» celui d'Afie , pour fçavoir d'où leur venoit
» cette civilité , qui leur faifoit faluer nos
» Vaiffeaux de la forte. L'Aga dit qu'il
» avoit ordre de ne les point laiffer paffer
» fi on ne lui rendoit M. de Beaujeu , Ef-
» clave de Sa Hauteffe , & près de 300. au-
>> tres Efclaves , que l'on avoit enlevés à
plufieurs particuliers , & qu'à ce deffein il
» y viendroit faire la vifite ordinaire , qu'il
fait fur les Vaiffeaux Marchands , qui for-
» tent de Conftantinople. M. d'Aplemont
» lui fit dire par l'Interpréte , qu'il n'avoit
point d'Efclaves dans fon Efcadre , que
» tout le monde y étoit libre , & que s'il
»avoit la hardicffe de venir faire la vifite
»fur les Vaiffeaux du Roi , qu'il l'y feroit
» pendre au bout d'une antenne , à la vûë de
» fes Châteaux, & qu'enfin pour ce qui étoit
» du paffage , qu'il ne s'en mettroit pas en
peine , puifque fi le courier qu'il enver-
»
"
"
roit à Andrinople , conjointement avec le
»fien , ne lui apportoit pas un ordre de lui
laiffer le paffage libre , qu'il l'avertiroit
deux jours avant que de lever l'ancre ,
Hiij
»afin
1934 MERCURE DE FRANCE.
ود
>> afin qu'il eût mieux le tems de fe difpofet
» à le recevoir , lorfqu'il iroit l'attaquer
5 dans fes propres Châteaux , & qu'il pût
» mieux fe préparer à le voir affronter les
» canons , & à effuyer lui-même tout le feu
» de la valeur & de l'artillerie Françoiſe.
» Cette réponfe étoit extrêmement hardie
»pour l'endroit où fe trouvoit M. d'Aple-
»mont , néanmoins je crois qu'il l'auroit
exécuté , comme il l'avoit dit , car durant
tout le tems qu'employérent les deux
couriers au voyage d'Andrinople , il occupa
tous les gens de fon équipage à met-
" tre en ordre toutes les chofes néceffaires à
l'attaque & à la défenſe , mais le treiziéme
jour , qui fût la veille de Noël , on ap-
55 porta d'Andrinople , l'ordre que le Grand
» Seigneur donnoit à l'Aga des Châteaux ,
»de laiffer paffer les Vaiffeaux de France ,
avec tous ceux qui étoient dedans , & on
nous affura qu'en même tems Sa Hauteffe
avoit fait expédier un Commande-
» ment au Caïmacan de Conftantinople , de
»faire couper la tête à l'Aga des fept
» Tours , pour lui apprendre , ainfi qu'à fes
» Succeffeurs , à mieux garder , & avec plus
» de foin dorénavant , les prifonniers de ce
»Château , & fur-tout quand ils font de la
» qualité qu'étoit M. de Beaujeu.
و ر
Tous ces ordres furent exécutés promp
tement.
DECEMBRE . 1743 2935
» tement. Les Vaiffeaux leverent l'ancre le
»jour de Noël , après avoir fatisfait à la pié
» té des trois Meffes , que l'on y chanta à
» minuit & le matin , fuivant l'ordinaire de
»ce jour , & l'Aga du Château des fept
» Tours eût la tête tranchée , peu de jours
→ après.
Le Livre de M. Grelot , eft intitulé : RELATION
nouvelle d'un Voyage de Conftantinople
, enrichie de Plans levés par l'Auteur fur
les Lieux , & de Figures de tout ce qu'ily ade
plus remarquable dans cette Ville. Prefentée
AU ROI. 1. vol. in- 4° . de 306. pages . En la
Boutique de PIERRE-ROCOLET, chés la Veuve
de Damien Foucault , Impr. & Libr. ordinaire
du Roi , & de la Ville , au Palais , en
la Galerie des Prifonniers , aux Armes du
Roi & de la Ville. M. D C. L X X X,
L'Ouvrage eft dédié à Sa Majesté par une
Epitre , qui eft fuivie d'une Préface affés
étendue , & qui n'ennuye point. Ce Livre
eft devenu fort rare & mériteroit plus
d'une Edition.
Il nous reste à dire , que quelque-tems
après la publication du fecond Volume du
Mercure de Juin 1742. qui contient la pres
miére partie de l'Hiftoire de l'Ambaffade de
Said Pacha , une perfonne de diftinction ,
& des plus verfées dans la belle Litterature ,
nous fit l'honneur de nous addreffer un Mémoire
, Hiiij
2936 MERCURE DE FRANCE
moire , contenant quelques obfervations ,
fur la fucceffion Chronologique , & Hiftorique
de quelques Miniftres de France à la
Porte Ottomane Obfervations par lef
quelles il paroît que cette Chronologie n'eft
pas toujours exacte .
,
Après avoir remercié l'Illuftre Auteur du
Mémoire , & pour profiter de fes Remarques
, nous nous difpofons à donner fur ce
fujet , au delà de notre engagement ; c'eftà-
dire , la fucceffion Chronologique des
Ambaffadeurs , & autres Miniftres de France
à Conftantinople , depuis la premiére
Alliance , recherchée & concluë par SOLIMAN
II. furnommé le Grand , avec FRANÇOIS
I. jufqu'à préfent ; & cela fur des Mémoires
& des Autorités autentiques , dont
nous rendrons compte , & qui rectifieront
tout ce qui peut en avoir befoin , dans cette
partie de notre Hiftoire .
Nous rendrons compte en même- tems , de
la Lettre originale de SOLIMAN à FRANÇOIS
1. dont il eft parlé dans le Mémoire , qui
nous a été addreffé , & nous, n'oublierons
pas d'autres Lettres du même Sultan , qui
n'ont jamais été publiées.
i NOUDECEMBRE.
1743. 2937
NOUVELLES ETRANGERES ,
TURQUIE.
Na appris de Conftantinople , que
Thamas Kouli-Kan , ayant laiffé un
Corps de Troupes devant Mofoul, pour te-,
nir cette Place bloquée , il avoit marché à
Keckut , dont il s'étoit rendu maître , &
qu'étant entré enfuite dans le Diarbeckir ,
il s'avançoit vers Alep , dont on croyoit
qu'il vouloit entreprendre le Siége.
Le Grand Vifir , qui a été dépofé & qui
devoit aller à Metelin , a reçû ordre de fe
rendre à Bagdad , pour être à portée de travailler
à un accommodement avec Thamas
Kouli-Kan.
RUSSIE.
N mande de Pétersbourg , que l'ex-
Orait de toutes les dépofitions des prifonniers
d'Etat , qui ont accufé le Marquis
Botta , d'avoir eû part à la confpiration
formée contre la Czarine , avoient été remis
au Résident de la Reine de Hongrie ,
par ordre de S. M, Cz.
Hy Le
2938 MERCURE DE FRANCE.
Le 6. du mois dernier , le Marquis de la
Chetardie , Ambaſſadeur du Roi de France
auprès de la Czarine. , arriva à Pétersbourg.
ALLEMAGNE.
Na appris de Ratisbonne , du onze
du mers dernier , qu'il yparoît des
copies d'un Ecrit deſtiné à fervir de réponſe
à quelques Mémoires publiés par la Cour
de Vienné .
Cet Ecrit porte , que l'Auteur de l'un
des Mémoires , dont il s'agit , commence
par témoigner fa furprife de ce que le mécontentement
de l'Empereur , au fujet des
Actes , que la Reine de Hongrie a fait inférer
depuis peu dans les Archives de l'Empire,
paroît être moins caufé par ce qui fe
trouve dans ces Actes , contre les intérêts
de la Maiſon de Bavière , que parce qu'ils
attaquent la Dignité Impériale & tout l'Empire
; que la furpriſe de cet Auteur doit ceffer
, s'il veut prendre la peine de confidérer
qu'il n'eft point ici queſtion des droits
de la Maifon de Baviére , mais d'une Proteftation
de nullité , contre l'Election de
l'Empereur , contre la conduite du Collége
Electoral , & contre la reconnoiffance unanime
du Corps Germanique ; que l'objet de
la difcuffion fe réduit donc à examiner , s'il
eft
DECEMBRE . 1743. 2939
eft permis à la Cour de Vienne , de foutenir
que l'Empereur unanimement élu & reconnu
, n'eft pas Empereur , & que la Diette
eft illégitime , & fi la Reine de Hongrie a
raifon de prétendre que de pareilles imputations
puiffent être reçues & tacitement
approuvées , par ceux- même dont elle difpute
la légitimité ; que l'Auteur du Mémoire
convient lui -même , que les Ecrits émanés
de la Cour de Vienne , ont befoin d'excufe
, mais que celle qu'il fonde fur les circonftances
, dans lefquelles la Reine de
Hongrie s'eft tronvée , n'eft admiflible à
aucun égard , puifqu'il n'eft point de circonftance
qui puiffe autorifer les expreffions
, dont les Écrivains de cette Princeffe
fe font fervis ; que le même Auteur avance
fauffement , que S. M. H. ait envoyé une
Ambaffade pour le Royaume de Bohême , à
la Diette d'Election ; qu'il eft vrai que la
Reine de Hongrie , ayant déclaré Co -Régent
de les Etats le Grand Duc de Tofcane
, le Baron de Brandau s'étoit préſenté à
la Diette avec un Plein-Pouvoir de ce
Prince ; que plufieurs Electeurs s'étoient
élevés contre cette innovation , & qu'ils
avoient repréfenté qu'il étoit également
contraire à la Bulle d'Or , & aux ufages
conftamment obfervés dans l'Empire, qu'une
Princeffe pût par elle-même ou par un Co-
Hvj Régent ,
2940 MERCURE DE FRANCE.
Régent , faire exercer la Dignité & les Prérogatives
Electorales ; que cette question
étant d'une nature à ne pouvoir être décidée
, que par l'Empereur & par l'Empire ,
on avoit jugé que le parti le plus naturel &
le plus fage , étoit de fuivre ce qui s'étoit
pratiqué dans plufieurs autres occafions ; fçavoir
, de laiffer le fond de l'affaire indécis ,
& fauf le droit du Royaume de Bohême , de
procéder à l'Election d'un Empereur ; que
fi S. M. H. croyoit fes droits lezés , rien ne
l'empêchoit de conferver fes prétendus
droits , par une Proteftation mefurée , mais
que les Ecrits , compofés à ce fujet par la
Cour de Vienne , ont été des Proteftations
de nullité contre l'Election même , des Déclamations
contre les Electeurs & Etats de
l'Empire , & des Actes tendans à foulever
les uns contre les autres , & fur-tout contre
leur Chef; que les Proteftations faites dans
la fuite , par la même Cour , contre la légitimité
de la Diette , font de même espéce ;
que quoique la Reine de Hongrie n'eût pas
été fatisfaite de la manière dont elle avoit
été invitée à la Diette , cela n'avoit pas rendu
la Diette nulle , & que cette Princeffe
étoit tout au plus autorifée à porter les
griefs à S. M. I. & à l'Empire , mais qu'il
eft monftrueux d'établir que pour des querelles
particulières , avec un Co-Etat , touchant
DECEMBRE. 1743. 2941
chant de fimples Qualifications , la Diette
de l'Empire devienne illégitime ; qu'ainfi la
Cour de Vienne ayant reconnu qu'il lui feroit
impoffible de faire recevoir de pareilles
Proteftations par l'Empire , elle a ufé de rufe
, pour les faire inférer dans les Actes de
la Diette ; que l'Empereur n'a jamais prétendu
, comme l'Auteur du Mémoire l'infinue
fauffement , qu'on auroit dû lui donner
préalablement communication des Ecrits en
queftion , mais qu'il étoit indifpenfable de
les communiquer au Collège des Electeurs ,
& que cette communication eft prefcrite en
termes formels par la Capitulation Impéria
le ; que d'ailleurs c'eft une coûtume conftante
& fuivie fans interruption , qu'un Miniftre
, même après avoir pris féance à la Dictte
, ne peut rien préfenter au Directoire ,
que lorfqu'il fe trouve dans l'endroit où la
Diette eft affemblée , qu'il ne peut pas même
fubftituer un autre à fa place , à moins que
cette fubftitution ne foit faite avant fon départ
; qu'il ne s'agit donc pas de difcuter fi
les Miniftres de la Reine de Hongrie , font
accrédités ou non à la Diette , mais qu'ilfuffit
qu'ils ne fe foient pas trouvés à Francfort
, lorfqu'ils ont voulu faire recevoir
leurs Proteftations ; que S , M, I. a trop con-
S.
nules abus introduits dans les tems pallés
où l'on a voulu fupprimer la liberté des
Etats
2942 MERCURE DE FRANCE.
Etats de l'Empire , & les empêcher de porter
leurs griefs à la Dictature , & qu'elle a
trop défaprouvé ces abus , pour vouloir imiter
un exemple fi préjudiciable au Corps
Germanique , mais qu'il eft pofitivement
défendu par la Capitulation Impériale , de
porter aucun Acte à la Dictature , s'il n'eft
écrit d'un Style décent & fans aigreur , &
s'il n'a été communiqué préalablement , du
moins au Collége des Electeurs , & que la
Cour de Vienne ne s'eft conformée ni à l'un
ni à l'autre de ces articles ; qu'on ne peut
être accufé de porter les chofes trop loin ,
en fuppofant que la Reine de Hongrie
forme une queftion contre l'état du Collège
des Electeurs , & de l'Affemblée de l'Empire
, & qu'elle difpute à ce Collège le droit
d'élire un Empereur à la pluralité des voix ;
que s'il ne s'agiffoit que de Proteftations &
de Réſervations licites d'un droir véritablement
lezé il feroit dur & contraire aux
droits des Etats d'en empêcher la Dictarure
, quand même le droit , qui feroit l'objet
de ces Proteftations , ne feroit qu'un droit
prétendu , mais que comme il s'agit ici d'Ecrits
, remplis d'expreffions peu méfurées ,
& qui contiennent des Proteftations de nullité
, contre le Systême de l'Empire , ce ſe̱-
roit demander des chofes contraires à l'honneur
à la gloire du nom Germanique ,
que
DECEMBRE. 1743. 2943
que de vouloir
que de telles Piéces , fubfiftaffent
dans les Actes de la Diette ; qu'au
refte , il est bien extraordinaire
, que l'Au
teur du Mémoire parle de la paix , & de la
médiation
de l'Empire
, puifqu'il ne peut
pas ignorer , que la Cour de Vienne a refufé
toutes les propofitions
d'accommodement
faites jufqu'à ce moment , & qu'elle
a rejetté la médiation
en queftion ; que mal+
gré les fouhaits que l'Empereur
fait pour
la ceffation de la guerre , S. M. I. ne fouffrira
jamais qu'on attaque impunément
les
droits & le Systême de l'Empire
, & qu'elle
eft perfuadée qu'elle fera foutenuë par tous
les Etats du Corps Germanique
, qui aiment
encore l'honneur , la Dignité & l'intérêt de
leur Patrie.
On a appris depuis de Francfort , que
l'Empereur a adreffè à la Diette un Décret
de Commiffion , pour demander qu'on rejette
des Actes de l'Empire , les Proteftations
& autres Piéces que la Reine de Hongrie y
a fait dicter.
Les mêmes avis portent , que S. M. I.
avoit fait réponse à la lettre qui lui a été
écrite par le Roi de la Grande Bretagne ,
au fujet de ces Proteftations.
Le Prince de la Tour Taxis , a remis à la
Diette un Décret de Commiffion Impériale
,, par lequel l'Empereur demande qu'on
biffe
2944 MERCURE DE FRANCE.
biffe des Archives de l'Empire , les Actes
l'Electeur de Mayence y a fait inférer ,
àla réquifition de la Reine de Hongrie.
que
On mande de Vienne , du 28. du mois
dernier , que le Traité d'Alliance , qui fe
négocioit entre cette Cour & celle de Drefde
, fût figné le 20. & que l'on y confirme
celui de 1733. les deux Puiffances fe garantiffant
réciproquement , la poffeffion de
leurs Etats , fauf le cas de la guerre préfente.
Il eft ftipulé dans ce Traité , que le Roi
de Pologne , Electeur de Saxe , ne fournira
point de Troupes à S. M. ni au Roi de la
Grande Bretagne , pour être employées contre
l'Empereur , contre le Roi de France ,
ou contre les Rois d'Espagne & des deux
Siciles .
On a appris de Francfort , que le Comte
de Virmond avoit été nommé par l'Empereur
, pour affifter en qualité de Commiffaire
de S. M. I. à l'Election d'un nouvel
Evêque de Liége , & que l'Empereur avoit
accordé au Duc de Wirtemberg , une difpenfe
d'âge , pour prendre le Gouvernement
de les Etats.
PRUSSE.
DECEMBRE. 1743. 2945
PRUSSE.
por-
N mande de Berlin , du 24. du mois
dernier , que le Roi de Pruffe , dans
fa réponſe , à la lettre que l'Empereur lui a
écrite , touchant les Actes qui ont été
tés à la Dictature de la part de la Reine de
Hongrie , a affuré S. M. I. qu'elle a appris
avec beaucoup de déplaifir , que l'Electeur
de Mayence a fait inférer ces Actes dans
les Archives de l'Empire , fans en donner
communication au Collège Electoral ; que
tout Etat zélé pour l'honneur du Corps Germanique
, doit être offenfé , de ce qui peut
tendre à faire regarder comme invalide ,
l'Election du Chef de l'Empire ; que parconféquent
S. M. ne peut fe difpenfer de
s'oppofer de toutes fes forces à de pareilles
entreprifes , & de maintenir la Dignité de
l'Empire , dans la perfonne de l'Empereur ;
que S. M. I. n'a point lieu de douter , que
le Roi ne concoure avec empreffement à
toutes les méfures qu'elle jugera à propos
de prendre , pour mettre la validité de fon
Election , à l'abri de tout ce qui pourroit y
porter quelque atteinte ; que le Roi a chargé
fon Miniftre à la Diette , d'agir de concert
avec ceux de l'Empereur , lorfque cette
affaire fera portée devant cette Affemblée ,
&
2946 MERCURE DE FRANCE.
& d'appuyer la demande de S. M. I. dans
le College Electoral & dans celui des Princes
, de telle forte que non-feulement l'Empire
, mais tout l'Univers , foit convaincu
des difpofitions dans lefquelles eft S. M. de
foutenir de tout fon pouvoir l'honneur du
Chefde l'Empire , & la validité de l'Election
de S. M. I.
DANNEMARCK.
N mande de Coppenhague , du 17.
du mois dernier , que le Roi a fait
frapper deux Médailles , à l'occafion du Ma
riage du Prince Royal . La premiére repréfente
d'un côté les Armes de Dannemarck
& de la Grande Bretagne , acollées avec cel
les de Hanower au-deffous , & fur le revers
font neufEcuffons , contenant les noms des
Princes & des Princelles de Dannemarck &
d'Angleterre , qui ont été unis par le Ma
riage , & les dates de la célébration de leurs
Mariages. On voit fur la petite , d'un côté ,
le Bufte du Prince Royal , & de l'autre j
celui de la Princeffe fon Epoufe.
ESPAGNE.
DECEMBRE. 1743 . 2947
ESPAGNE.
N apprend de Madrid , que l'Inten
dande Cadix a mandé à S. M. C.
que deux Frégates Angloifes , fur lefqueiles
il y avoit 4000. Quintaux de moruë , &
950. Barriques de Saumon , avoient été pri
Les par l'Armateur Don Pedre Mofquelet ,
près du Cap Spartel ; que le Brigantin le
Georges , dont la charge confiftoit en eaude-
vie , en biére & en falines , l'avoit été
par l'Armateur Don François Valenzuela
& que le Vaiffeau armé en courfe par Don
Michel Cabrillas , étoit rentré le s . du mois
dernier , dans le Port d'Ayamonte avec une
Barque de la même Nation.
L'Intendant Général de Marine du
Royaume de Galice , a informé le Roi , que.
la Frégate la Notre- Dame de l'Esperance ;
avoit conduit à la Corogne un Brigantin ,
qui portoit des proviſions à Gibraltar , &
dont elle s'eft emparée à trente lieuës duCap
de Finisterre , & que les Armateurs Martin
Pequeno & Laurent Ervin , avoient pris
aux ennemis un autre Brigantin & un
Brulot.
Les lettres de l'Intendant de Saint Sebaf
tien , marquent , que le 22. du mois de Novembre
dernier , l'Armateur Don Jofeph
de
2948 MERCURE DE FRANCE.
de Fayla s'étoit rendu maître du VaiffeauAnglois
la Britannia & d'un autre Bâtiment
de la même Nation , dans les environs du
Cap de Clare.
Selon les avis reçûs de Bilbao , les Armateurs
Sebaſtien Sora & Bernard Rivera entrérent
le 27. du même mois dans ce Port ,
avec les Vaiffeaux la Providence , le Guillaume
, & la Fleur de Mai , qu'ils ont enlevés
à la hauteur de Palme.
S. M. a appris par des lettres de l'Intendant
de Marine du Ferol , que l'Armateur
Don François Barrera étoit entré dans le
Port de Bayona, en Galice, avec un Vaiffeau
Anglois , dont il s'eft emparé vers le quarante-
cinquiéme Dégré de Latitude Septentrionale.
L'Intendant de Marine de Bilbao a mandé
au Roi , qu'un Vaiffeau de la même Nation
, nommé la Fleur d'Angleterre, de 1 40.
tonneaux , chargé de 598. Barriques de
riz , avoit été pris par la Frégate la Notre-
Dame de Begona , dans les environs de l'Ifle
de Wight , en revenant de la Caroline à
Londres.
Les Dépêches de l'Intendant de la Principauté
des Afturies , marquent que l'Armateur
Don Jean-Baptifte Perre avoit conduit
au Port de Gijon un autre Bâtiment ,
qu'il a enlevé à la hauteur du Cap de Clare.
Des
DECEMBRE. 1743. 2949
Des Armateurs Efpagnols ont enlevé à
la hauteur du Cap de Clare , les Vaiffeaux
Anglois le Vernon , la Britannia & le Chefterfield
, commandés par les Capitaines James
, Moncour & Ebfofthwy , & trois autres
Bâtimens,
GENES ET ISLE DE CORSE.
N mande de Gênes , du 25. du mois
Odernier ,que fon a enfin reçû des
que
l'on
lettres de la Baſtie , du 16. du même mois ,
lefquelles affurent que les Rébelles de l'Ifle
de Corfe s'étoient affemblés le 8. & les
deux jours fuivans , & qu'ils étoient convenus
unanimement d'accepter le Réglement
qui leur a été envoyé par la République .
GRANDE BRETAGNE.
›
Omoisdernier ,que le 13. les Seigneurs
Na appris de Londres , du 19 , du
préfentérent au Roi une Addreffe , laquelle
porte , que l'inquiétude , dont les coeurs de
tous les fidéles fujets de S. M. étoient remplis
, à caufe des dangers aufquels fa perfonne
facrée a été expoféet, redouble leur
joye , de voir l'heureux retour du Roi dans
ce Royaume , qu'ils doivent remercier
premiérement le Tout- Puiffant , de la con-
›
fervation
2950 MERCURE DE FRANCE.
fervation de la vie ineftimable du Roi , &
fecondement S. M. des peines qu'elle prend
pour l'avantage de la cauſe commune ; qu'ils
demandent au Roi la permiffion de le féliciter
fur l'heureux fuccès de fes armes ,
pour
le foutien de la Maifon d'Autriche &
pour la défenfe des libertés de l'Europe ;
qu'une étroite union entre le Roi , la Reine
de Hongrie & le Roi de Sardaigne , eft fi
néceffaire dans la conjoncture préfente ,
que c'eft une grande fatisfaction pour les
Pairs de la Grande Bretagne , de la voir folidement
établie , & qu'ils remercient S. M.
de ce qu'elle veut bien leur communiquer le
Traité définitif qu'elle a conclu pour cet
effet ; que la guerre juſte & néceffaire dans
laquelle le Roi eft engagé contre l'Espagne ,
eft d'une fi grande importance , que fes
Royaumes ne peuvent que tirer un grand
avantage des obftacles qu'on a oppofés à
l'exécution des deffeins de cette Puillance ;
que les Pairs de la Grande Bretagne ont
une extrême reconnoiffance de la bonté
qu'a le Roi , de déclarer à fon Parlement
fes vûës fages & falutaires , pour procurer
une paix générale & honorable ; que dans
ane caufe fi glorienfe , leurs coeurs feront
toujours à la difpofition de S. M. qu'avec
une réfolution & une fermeté , dignes de la
Chambre des Pairs , its affurent le Roi de
leur
DECEMBRE. 1743. 2951
leur zéle , & qu'ils lui promettent de concourir
avec joye à toutes fes vûës , & de le
feconder par tous les moyens , qui peuvent
conduire à une fin fi glorieufe & fi défirable
; qu'ils prient S. M. de leur permettre
de la féliciter fur le Mariage de la Princeffe
Louife avec le Prince Royal de Dannemark
, & fur l'accroiffement de la Famille
Royale , par la naiffance d'un Prince ; que
chaque événement , qui fournit un appui à
la Maiſon regnante , eft une augmentation
de sûreté pour la Grande Bretagne , puifque
la confervation de la Religion , des Loix &
des Libertés , dépend de l'affermiffement de
la fucceffion Proteftante ; que la maniére
gracieufe , avec laquelle le Roi leur a recommandé
l'union , eft une nouvelle marque
de fa tendreffe paternelle pour fon peuple
; qu'ils feront tous leurs efforts , pour
qu'aucunes divifions ne retardent leurs délibérations
, & qu'ils fupplient le Roi de recevoir
les fincéres affurances de leur foumiffion
& de leur fidélité , & d'être perfuadé
qu'ils contribueront de tout leur pouvoir
aux méfures qui pourront procurer le plus
efficacement , l'honneur & la sûreté de fa
perfonne , la tranquillité & la profpérité de
la Patrie , & le maintien de l'Equilibre , &
des Libertés de l'Europe. Le Roi répondit
à cette Adreffe.
..
MYLORDS ,
2952 MERCURE DE FRANCE.
MYLORDS , je vous fais mes remercimens
des marques de votre foumiffion & de votre
affection . Les affurances que vous me donnez
de m'affifter efficacement , produiront au - dehors
les meilleurs effets . Vous pouvez compter
que je ferai ufage de votre confiance en moi
Pour l'honneur & le véritable intérêt de má
Couronne & de mes Royaumes.
La Chambre des Communes préfenta le
lendemain au Roi fon Adreffe , dans laquelle
, après avoir , ainſi que la Chambre
des Pairs , félicité S. M. fur fon heureux retour
, fur le faccès de fes armes , fur la
jonction d'un Corps de troupes Hollandoifes
avec celles de la Grande-Bretagne , fur
la conclufion du Traité de Worms , fur le
mariage de la Princeffe Louiſe , & fur la
naiffance du Prince dont la Princeffe de
Galles eft accouchée depuis peu , elle affûre
le Roi , qu'elle lui accordera avec le plus
grand zéle & avec toute l'unanimité & la
diligence poffibles , les fubfides qui feront
jugés néceffaires pour l'honneur & pour la
fûreté de la Nation , & qui pourront mettre
S. M. en état de concerter les alliances , &
de prendre les méfures convenables pour
le rétabliffement de la tranquillité générale
, & pour procurer une paix füre &
honorable. Le Roi fit la réponſe fuivante.
MESSIEURS , je vous remercie de cette
Addres
DECEMBRE 1743 2953:
Addreffe fidelle & affectionnée. Le Support
unanime de mes fidelles Communes ajoûtera un
grand poids à mes efforts pour le bien public, &
fera le plus sûr moyen de conduire le grand
ouvrage , dans lequel je fuis engagé par votre
avis , à une conclufion heureufe & honorable.
Le même jour , la Chambre des Communes
envoya un Meffage au Prince &
la Princeffe de Galles , pour les féliciter dela
naiffance du Prince , leur troifiéme fils.
Le 24. du mois dernier , le Vaiffeau de
guerre le Prince Frederic s'empara du
Vaiffeau Efpagnol la Notre- Dame du Rofaire
, qui alloit de Cadix à Cartagéne.
On mande de Londres , que le Baron
d'Erthall , Envoyé de l'Electeur de Mayence,
a ordre de cet Electeur , de demander,
à S. M. Br. une indemnité de 130000. livres
fterlings , pour les dommages . caufés.
dans l'Electorat de Mayence par les troupes
de la Grande-Bretagne,
1
11. Vol. I AR2954
MERCURE DE FRANCE.
鉄淡淡說淡淡說說說說洗洗洗洗派送洗
ARRESTS NOTABLES.
D
ECLARATION DU ROI ,
qui ordonne la continuation de la
perception du doublement des droits du
Domaine , Barrage , Poids-le-roi de Paris ,
& autres droits y énoncés , pendant le Bail
de Thibault la Rue Adjudicataire des Fermes
générales unies. Donnée à Fontainebleau
le 13. Octobre 1743. Registrée en
Parlement le 20. Decembre fuivant.
ARRESTS des 13. &. 15. Octobre , qui
exemptent des droits de fortie du Royaume
, & autres droits des cinq groffes
Fermes , les Etoffes & Tapifferies des Manufactures
du Royaume feulement , qui feront
compofées de pure laine , foye , poil ,
coton , fil , & celles mêlées de ces differentes
matières , ou avec or ou argent ; les Ouvrages
de Bonneterie & les Toiles du crû
du Royaume , qui feront envoyés directement
à l'Etranger , à commencer du premier
Novembre 1743.
ORDONNANCE du Roi , du 20 .
pour regler le nombre des Officiers de fes
troupes
12
DECEMBRE
.
1743
.
2955
d'Infanterie Françoiſe , qui auront
congé par fémeftre .
troupes
AUTRE du même jour , pour regler
le nombre des Officiers de fes troupes de
Cavalerie & de Dragons , qui auront congé
par fémeftre.
AUTRE du premier Novembre , pour
proroger pendant un an la furféance portée
par celle du premier Novembre 1742. à
la délivrance des congés d'ancienneté.
ARREST du 5. qui ordonne que les
Taxations fur le Tréfor Royal, Rentes , Intérêts
& augmentations de gages au denier
cinquante fur les Tailles , & autres parties
qui s'employent dans les états du Roi , fe-
Font converties en affignations fur la Lotesie
Royale , établie par Arrêt du Confeil
du 5. du préfent mois
avec les Rentes au denier quarante fur les
Aides & Gabelles.
, concurremment
SENTENCE de Police du 15. qui
condamne la Dlle Bertrand , dite Carmant .
& Dubois , & le nommé Ducambourg Matefty
, en trois mille livres d'amende , pour
avoir tenu une Affemblée de Jeu de Pharaon
, & le nommé Bigot & fa femme en
I ij mille
2956 MEN
fouffert
mille livres auffi d'amende , pour avoir
l'on tint ladite Affemblée
dans l'appartement qu'ils loüoient.
que
ARREST du 17. qui proroge en feveur
des Acquéreurs des Rentes purement
viagéres ou de Tontine des deux Loteries
Edits des mois de Jan- Royales , établies par
vier & Fevrier derniers , le terme fixé par
la Déclaration du 6. Mars 1716. pour
Contrôle des Quittances de Finance pour
Rentes.
le
AUTRE du 19. portant que les Chapeaux
de toute efpéce , fabriqués dans le
Royaume , & qui feront envoyés directement
à l'Etranger , joüiront de la même
exemption de droits , accordée par les Arrêts
du Confeil des 13. & 15. Octobre dernier
, fur les Etoffes , Tapifferies , Ouvrages
de Bonneterie & Toiles des Fabriques du
Royaume.
DECLARATION
du Roi , pour la
la levée & perception de la fomme de quatre
cent cinquante mille livres fur les Maifons
de la Ville & Fauxbourgs de Paris ,
pour l'enlevement des Bouës & l'entretien
des Lanternes & Pompes publiques ; fur laquelle
fera tenu compte aux Propriétaires
defdites
DECEMBRE . 1743. 2957
defdites Maiſons , des fommes par eux
payées pour le rachat fait en exécution de
l'Edit de Janvier 1704. Donnée à Verfailles
le 3. Decembre . Regiſtrée en Parlement
le 23. dudit mois.
AUTRE , qui accorde l'hérédité aux
Notaires , Procureurs , Huiffiers des Jurifdictions
Royales.Donnée à Verſailles le même
jour.Regiſtrée en Parlement le 20.dudit.
ARREST du même jour , qui ptoroge
pour un an , à compter du premier Janvier
1744. au premier Janvier 1745. l'exemption
des droits fur les Beftiaux , ordonnée
par Arrêt du 22. Janvier 1743 .
AUTRE du 8. pour admettre les Rentes
au denier quarante fur les Poftes , créées
par Edit de Juillet 173 8.à la Loterie Royale,
établie par Arrêt du 5. Novembre dernier ,
concurreminent avec les Rentes au denier
quarante fur les Aides & Gabelles .
ORDONNANCE du Roi du 9 .
portant Reglement fur les décomptes de la
Cavalerie Françoife & Etrangere , & des
Dragons , du premier Novembre 1743. au
dernier Avril 1744 .
I 'ïij AR2958
MERCURE DE FRANCE.
ARREST du 10. qui proroge pen
dant le courant de l'année 1744. à commencer
du premier Janvier audit an , la modération
des Droits de marc d'or , d'enregistrement
chés les Gardes des Rôles , Sceau , &
autres frais des provifions des Offices vacans
, & autres réputés tels , qui feront expédiées
aux revenus cafuels.
AUTRE du 15. du Confeil d'Etat du
Roi , concernant l'impreffion & le débit du
Livre , intitulé : Almanach Royal.
ORDONNANCE du Roi , du 20 .
pour fixer pendant l'année 1744. la retenuë
du pain de munition , à vingt-quatre deniers
la ration , dans les Places des Frontières de
Flandre & d'Allemagne.
DECLARATION du Roi , en interprétation
de l'Edit du mois de Décembre
1743. portant rétabliffement des Droits fur
les Marchandifes & Denrées , entrant dant
la Ville , Fauxbourgs & Banlieuë de Paris.
Donnée à Verfailles , le 21. Décembre 1743 .
Regiſtrée en Parlement , le 23 .
AUTRE du 21. en interprétation de
l'Edit du mois de Décembre 1743. concernant
l'établiffement d'une Caiffe de crédit ,
dans
DECEMBRE. 1743 . 2959
dans les Marchés de Sceaux & de Poiffy.
Donnée à Versailles , le 2 1. Décembre 1743 .
Regiſtrée en Parlement le 23 .
ARREST du 24. pour la prise de poffeffion
de la Ferme des Droits , rétablis par
Edit du mois de Décembre 1743. fous le
nom de Joſeph Melet.
DECLARATION du Roi , en interprétation
de celle rendue le 3. du préfent
mois de Décembre , au fujet de l'impofition
pour l'enlevement des Bouës , & l'entretien
des Lanternes & Pompes publiques , dans
la Ville & Fauxbourgs de Paris. Donnée à
Verfailles , le 29. Décembre 1743. Regiftrée
en Parlement le 31 .
EDIT DU ROI , portant fuppreffion
des Offices de Tréforiers Provinciaux des
Ponts & Chauffées ; & création nouvelle
defdits Offices. Donné à Verſailles , au mois
de Décembre 1743. Registré en Parlement ,
le 20 .
AUTRE , qui accorde l'hérédité aux
Contrôleurs Généraux des Finances . Donné
à Versailles , au mois de Décembre 1743.
Regiftré en Parlement le 20 .
I iiij AU2960
MERCURE DE FRANCE:
, AUTRE , portant augmentation de
Finance , pour les Offices de Receveurs &
Contrôleurs Généraux des Domaines &
Bois . Donné à Verfailles , au mois de Décembre
1743. Regiftré en Parlement le 20 .
AUTRE , qui augmente la Finance &
les Gages des trois cent Offices de Confeillers
Sécrétaires du Roi de la Grande Chancellerie
, & les confirme dans leurs priviléges.
Donné à Verfailles , au mois de Décembre
1743. Registré en Parlement le 20.
AUTRE , qui accorde aux Officiers des
Bureaux des Finances , la furvivance de
leurs Offices , en faifant par eux le rachat
du Droit Annuel .. Donné à Versailles , au
mois de Décembre 1743. Regiftré en Parlement
le 20.
AUTRE , qui augmente la Finance &
les Gages des Offices des Comptables généraux
& particuliers du Royaume , & de
leurs Contrôleurs. Donné à Versailles , au
mois de Décembre 1743. Regiſtré en Parlement
le 20 .
AUTRE
DECEMBRE . 1743. 2961
AUTRE , qui augmente la finance &
les gages des Officiers des Bureaux des Finances
du Royaume , & les confirme dans
leurs priviléges. Donné à Verſailles au mois
de Decembre 1743. Registré en Parlement
le 20 .
AUTRE , qui augmente la finance &
les gages des Officiers des Chancelleries du
Royaume , & des Payeurs de leurs gages
& qui les confirme dans leurs priviléges.
Donné à Verfailles au mois de Decembre
1743. Registré en Parlement le 20.
AUTRE, pour l'Etabliffement de la
Bourfe des Marchés de Poiffy & de Sceaux.
Donné à Verfailles au mois de Decembre
1743. Regiftré au Parlement le 23 .
AUTRE, portant établiſſement des
droits fur les Marchandifes & Denrées entrant
dans la Ville , Fauxbourgs & Banlieue
de Paris , pour être perçus fur le même pied
qu'ils l'étoient avant l'Edit du mois de Mai
3715. Donné à Verfailles au mois de Decembre
1743. Regiſtré en Parlement le 23 .
I v TABLE
TABLE.
SUITE de l'Ambaffade folemnelle de la Porte
Ottomane à la Cour de France , 2763
L'Ambaffadeur part de Paris le 30. Juin 1742.
Arrive à Marseille le 16. Juillet ,
Son arrivée à Toulon
2764
ibid.
2767
ibid.
Rencontre de cinq Vaiffeaux Anglois ,
Préfens que fe font réciproquement M. le Chevalier
de Caylus & le Commandant Anglois, 2768
Arrivée de l'Ambaffadeur à Malte le 3. Septembre,
ibid.
Son arrivée à l'Argentiere , & Deſcription de cette
Ifle , 2769
2772 Son arrivée à Conftantinople ,
Extrait d'une Lettre écrite par un Officier de la
Marine , contenant plufieurs détails , ibid.
Les Officiers François entrent dans Pinterieur da
Serrail , 2785
Els entrent dans le fameux Temple de Ste Sophie ,
vificent les Ecuries du Grand Seigneur , & voyent
toutes les curiofités de Conftantinople , 2787
Etat des Préfens du Grand Seigneur au Roi de
France ,
Départ des Vaiffeaux du Roi de Conftantinople ,
Defcription de l'Ile de Chio ,
1789
2794
ibid.
Arbres nommés Lentifques , qui forment le Maf
tic ,
Arrivée des Vaiffeaux du Roi à Malte ,
Leur arrivée à Toulon ,
2798
280F
ibid.
Avertiffement au fujet de l'Ambaffade de Mehemes
Effendi , Pere de Saïd Pacha , en 1720. 2802
Relation
Relation de cette Ambaffade , préfentée au Grand
Seigneur par Mehemet Effendi , 2804
Son départ de Conftantinople ,
ibid.
Arrivée de cet Ambaſſadeur à Toulon ,
"
ibid.
Honneurs qui lui font rendus , 2805
Cette ,
Son arrivée à Frontignan ,
2807
2808.
Son départ de Toulon & fon arrivée au Port de
Ileft complimenté par M. de la Beaune, Gentilhomme
ordinaire du Roi ,
Son retour à Çette ,
Son arrivée à la Ville d'Agde ,
Son arrivée à Toulouſe ,
A Bordeaux ,
A Blaye ,
A Orleans,
A Paris ,
Son Entrée ,
ibid.
2809
2810
ibid.
2812
2814
2815
ibid.
2817
Son audience du Roi
2823
Celle du Régent ,
2525
Sa vifite au Cardinal Dubois , ibid.
L'Ambaffadeur va voir la Chaffe du Vol , 2826
Il va à la Revûë du Roi , 2828
Aux Invalides ,
2829
Il va dîner chés ,le Maréchal de Villeroy , 2831
Il va voir les Pierreries de la Couronne , 2832
Il va à l'Opera ,
28315
A un Ballet ,
A S. Cloud
A Verſailles
A Marly ,
"
"
Son retour à Paris
2837
2838
2839
2843
2849
Il va au Jardin du Roi ,
ibid.
Aux Gobelins
2851
A la Manufacture des Glaces , ibid.
Son audience de congé du Roi ,
2854
Du
I vj
Du Duc d'Orleans , 285
L'Ambaffadeur va à l'Obfervatoire ,
A Chantilly ,
Son départ de Paris ,
2857
ibid.
2859
Extrait d'une Lettre du Prince Ragoſtry au Maréchal
de Teffé . 2862
Lettre de M. Defroches , contenant le détail d'une
promenade autour de Conftantinople , &c. 2866
Extrait d'une Lettre du même , au fujet de l'Iſle de
Tenedos , des Dardanelles , & c.
Départ de Toulon de M. d'Andrefel ,
Son arrivée à Alger & à Tunis , &C.
Defcription de Tenedos ,.
2883
ibid.
2884
2886
2894
Difcours de M. d'Andrezel au Dey d'Alger , 2890
Il a une audience du Bey de Tunis ,
Arrivée de l'Ambaffadeur à Lampedoufe , & Def.
cription de cette Ifle ,
2895
Extrait
de la Lettre
d'un autre
Ambaffadeur
de
France
à Conftantinople
au Roi Louis XIV . contenant
une Relation
de ſon Ambaſſade
,
2898
Nouvelles
Etrangeres
, Turquie
,
Ruffie ,
Allemagne ,
P.uffe ,
Dannemark ,
Espagne ,
Grande-Bretagne ,
2937
ibid.
2938
2945
2946
2947
2949
ibid.
2994
Genes & Ifle de Corfe
Arrêts notables ,
P
Errata de D.cembre , premier volume.
Age 2564. ligne 3. du bas
lifez , Innocent XI. ¡ '
P. -715. L. 11. par, four.
Clément X I
Fautes
Fautes à corriger dans ce Livre.
PAge 2765. ligne 4. du bas , Gallere , lifex , Galére.
P. 2773. 1. 15. étant venuë , ôtez la virgule.
P. 2774. 1. 7. fleurs , l. fleurs.
P. 2776. 1. 26. d'autres , l . d'autre.
P. 2790. 1. 15. gros moyens , l. gros , moyens.
P. 2833. l . 6. un , l . Un .
P. 2841. 1. 6. ôtex la virgule après fecond.
P. 2843. 1. 14. entremêlé , l . eft entremêlé.
P. 2856 1. 12. 19. 23. & 33. jeune , 1. jeûne.
P. 2869. 1.20 qn'il , l. qu'il .
•
P. 2878. 1. 4. du bas , 15. Tours , ajoutez en haut:
P. 2886. 1. 3. du bas , étant målade auffi , l . étant
auffi malade.
Ibid. 1. derniere , que , 1. &.
TABLE
* Ea
GT 199 1996
TABLE
A
GENER ALE
De
l'Année 1743 .
A
Cadémie Françoife, 143. 397. 574. 982. 1030è
-D'Arras ,
1425. 1589
987
De
Chirurgie ,
364. 2014. 2404
-
De Dijon , 145.2028
Des Infcriptions , 174.983. 1030.2336. 24716
2587
Aitzema ( Leon )
Animal extraordinaire ,
Animaux-Plantes ,
Antiquités ,
Aplemont ( d' )
-Des Jeux Floraux
De Lyon ,
-De Marſeille ,
-De Montauban ,
-De Pau ,
De la Rochelle ,
-Des Sciences ,
De Soiffons
-De Toulon ,
De Troyes ,
'Accouchement extraordinaire ;
Ambaffade Turque ,
Amuſemens du coeur & de l'efprit ,
Angeville ( Charles- Claude Botot d' )
138. 1500. 1750. 2588. 1817
2465
1594
2246
2464
1413
728,2028
985. 2473
986. 1184
2474
1827
2435
2219
2763
340
154
1537
734
2930
Arctin
DES MATIERES.
Atetin ( Gui )
Argentiere ,
Arlaud ( Jacques Antoine )
1557
2769
1611
Arlequin & Scapin , Magiciens par hazard , Comédie
,
'Armoiries ,
1627
666
Arrêts Notables, 55. 223. 244. 426. 650.916. 1032 .
'Art de bâtit les Maifons de Campagne ,
116. 11:22. 1743.2394
1395
478
1180
Atmoſphere ( hauteur de l' )
Auteurs Claffiques ( choix d' )
B
B
Arneville ,
Baudori ( le P. du )
Baute ,
Bible Latine & Françoife ,
Bibliothéque Françoiſe ,
1097
857
1092
2159
333.715.1358
Bouquet , 77. 90. 1330. 1549. 1566. 1748. 1946.
2403. 2436. 2609. 2635
Brantome ( Euvres de ) 1826
Bureau Typographique ,
6924
C
Antates , 277.419. 914. 1114. 1520. 2603
Caractères de la Folie ( les )Ballet, 1834. 2066
Carentan ,
Cartes Géographiques ,
Catara&te
*
Candie >
(
1088. 1775
151. 532.743 . 997
2165
2899
1948.2570 Caufes Célébres , 1166. De College ,
Charles le Sage , 2627. Hiftoire de Charles XII.
.973
Chartreufe de Marſeille , 632. De Villeneuve- les-
Avignon
Chelles ,
Chio
2550
831
2794
ChronoTABLE
Chronologie & Topographie du Bréviaire de Pa
ris ,
337.909. 1509. 1991. 235@
Clovis ( Enfans de ) 1317
Collége Royal , 147. 2489
Combat Magique ( le ) Comédie ,
2082.2492
Comédie ( Obfervations fur la )
Comete ,
Conférences Théologiques & Morales ,
Conftantinople ,
III . 1742. 1785. 1976,
442
518
528
2866
Contes ,
Cotentin ,
Croix ( Traité de la )
D
279.493
1047
DEnts (formation des ) 2429. Leurs maladies
,
C
Déroute des Pamela ( la ) Comédie ,
Desfontaines ( l'Abbé )
Defportes ( François )
Difcours ,
Droit Féodal ,
1162
2722
2372
1186
91.755. 1010. 1299. 2890
100. 1294. 1397. 1079
E
Aux de Pougues , 473. De S. Amand , 1931. De
la Mer renduës potables , 1955
Ecriture Sainte ( ancienne Verfion Italique de l'´ )
Edme ( S. )
Education des Enfans ,
Eglogue ,
1824. 1917
635
413
2743
Elégies , 852. 1496. Imitées d'Ovide , 1257.2566
la Guerre ,
1807
466
Elémens d'Euclide , 1982. 2399. De
Emulation ,
Enigmes , 114.318. 509. 711. 938. 1138. 1371 .
15683
DES MATIERES.
1568. 1797. 1009. 2215. 2442. 2683. Leur Explication
en Vers , 2009
Epitres en Vers , 1. 45. 462. 471. 827. 869. 1268 .
1142
1313. 1355. 1469. 1505. 1706. 1769. 1953 , 1965.
Imitées d'Horace , 199.660. 794
Effai fur les Principes du Droit & de la Morale ,
1373. Sur l'Efprit humain ,
Eftampes , 131. 148 370. 131. 741. 996. 1192 .
1618. 1831. 2057. 2248. 2486. 2701
Etrennes , 69. 217. 222. 934. D'une Mufe Bretonne
,
F
123
Ables › 101. 275.317. 436. 439. 476. 691;
1073. 1101. 1287. 1906. 1916. 2152. 23; 0.
2392.2585.2654. 2656. 2679
Feftin de Pierre ( le ) Comédie ,
Fête des Foux ,
Fleury ( le Cardinal de )
G
1015
87
1688
GBographie de Sanfon ( Introduction à la )
2016
Géométrie ,
1102
Glace , 681
Gloire des Sçavans , 218
Grecourt ( J. B. Jofeph Willart de ) 1239
Gregoriana Correctio , 523
Grenezey , 1099
Guy de la Tour , 1699
H
H
Anap
Harangues ,
Haye du Puits ( la )
1076
2511.2680
1093
Hernie
TABLE
Hernie de velfie , 2433
Hiftoire de Lorraine , 1572. 2459, De Grece, 1802.
Abbregé de l'Hiftoire ancienne ,
Horlogerie ,
Brahim ,
Lidile,
Jerlay ,
Jettons ,
Jeu de longue Paume,
Imitation de J. C.
Infini ,
I
Ingénieur François ( le parfait )
1804
2658
2899
1683
1098
147
1730
10S
2003
1813
Ile des Talens ( 1 ) Comédie , 548 1197. Sauvage
, Comédie ,
Juftini Opera,
Juftin premier , Tragédie ,
L
L'Aguilan
neuf,
Lampedouſe ,
1616
1378
2253
1822
2895
2798 Lentifque ,
Lettre , 158. 1479. 2118. 2481. 2641. Sur une
jeune Danfeufe , 1837. D'un Ambaffadeur à la
Porte , 2898
Logogryphe , 115. 319. §10 . 712. 939. 1139. 1372 .
1659. 1798. 2010. 2216. 2443. 2684
Longitude ,
Lune Pafchale n'eft pas celle de Mars ,
1331
1523
M
M Adrigal , 2491
Maifon Militaire de nos Rois , 860
Mandement fur une nouvelle Société , 1756
Mathématiques , 1546
Maux Vénériens , 515
Mazaugues
DES MATIERES.
Mazaugues ( le Pere de )
-689
Méchanique de l'efprit , 209
Mémoires de l'Académie de Chirurgie , 2014
Mérope , Tragédie , 321
Montagne ( Jean de ) fa devife , 78
Montezuma , Tragédie ,
Montmeny ( le fage de )
1583
2082
Morelli defendu ,
Mort de Céfar ( la ) Tragédie ,
Mufique , 321. Salutaire à la fanté ,
N
1271
1834. 2264
· 1903. 2154
NEwtone du Comté Venaiffain ( Hiftoire de
1a )
Normandie ( Haute )
957
1088
Des. La foibleffe de l'efprit humain , 645.
L'Envie , 677. La Vanité , 706. La Création
du Monde , 776. A. Mad. de la Lande , 903. A
M. Roy , 1291. L'Opinion , 1336. Le Jeu , 1434.
A Mlle T. 1472. L'Etude , 1751 L'Education ,
1942. Le Chrétien dans la douleur , 2115. A M.
de L. C. 2163. Voyage à Fortoifeau , 2212 .
Les Confolations du Chrétien , 2331 , Au Tems ,
2346. La Religion feule peut corriger un jeune
homme , 2622. A ma Muſe ,
Anacréontiques , 1296. 1973. Imitées des Pleaumes
, 1043. 1086. 2039. D'Anacréon , 1729.
D'Horace ,
Oublie ,
P
2669
1901. 2547
1079
Pamela , Comédie , 2723. En France , Comér
Paradoxes Géométriques ,
543
1102. 1414
Paris
TABLE
Paris ( Differtation fur l'Hiftoire de ) 963
Parnaffe François , 2685
Paulin ( la Vie de S. ) 2690
Perdrix de Chio ,
2800
Petits-Maîtres ( les ) Comédie ,
1627. 1714
Phaéton , Parodie , 156
Pifan ( Chriftine de ) 2617
Poëme , l'Incrédule , 2454
A Poiffon ( Philippe )
2280
Fouvoir de l'Amour ( le ) Ballet , 757
Pleaumes de David , 2452
Q
Q
Uadrille des Enfans ( nouveau )
Quatrains ,
1158
2598
Queſtions , 51. 234. 241. 416. 531. 1414. 1106.
1193. 1544. 1759. 1908. 1944. 2616. 2636
Quichotte ( Don ) Ballet ,
Quiproquo ( le ) Comédie ,
Quirini ( le Cardinal )
R
R
Aifon nature de la )
Refléxions ,
Ridicule fuppofée ( la ) Comédie ,
Roman ( le ) Comédie ,
Rofaline ( Ste )
Rouffeau ( Jean- Baptifte )
S
377.746
2278
2336
13. 1289
343
156
1017
630
2451
Saint Pierre ( Charles- Irenée Caftel de ) 1135
Sauveur le Vicomte ( S. )
Scorbut ,
Servandoni
Silphe ( le ) Comédie ,
1094
2018
2605
378.137
Sollier
Sollier ( le P. Jean - Baptifte du )
· Stances ,
2696
52.2397
Statuë de Louis XIV . 1970. De Louis XV. 2600
Ableaux ,
T
Tactique ,
Texte ( le P. )
T
Théatre Critique Eſpagnol ;
Tenedos ,
Théfe de Médecine fur l'Air ,
Tite- Live ,
2045
366.1974
73%
SII. 2692
2886
1261
940
Tonnerre ,
2674
Topographie & Chronologie de quelques Bréviaires
, 1345.1787
Tripoli ,
Tourbillons ( Syftême des petits )
Traité de la Pareffe ,
Tremblement de Terre ,
Triolets ,
Trois Rivaux ( les ) Comédie ,
Vaillant (Sébaſtien )
Y
722
Vegece
Vers. Paraphrafe de deux Vers Latins , 72. Le Téleſcope
, 81.413. L'Inconftance raisonnable, 98.
A l'Abbé Yart , 232. A l'Abbé Pellegrin , 240.
A M. Roy , 243. A M. de Voltaire , 341 Rome
brûlée , 352. L'Amour Patiffier , 450. Compliment
d'un Ecolier , 491. Les Charmes du Prin
tems , 625. A l'Ordre de l'Union , 687. Sur le
Maufolée du Cardinal de Fleury , 788 . A la Dile
Clairon , 1009. 2279. 2281. A la Dlle du Mefnil
1015 Avis galant , ii21 Placet , 1135. A la
Dlle Silvia , 1536 Sur une Queftion galante ,
1544. Paraphraſe de Donec eris foelix , 1698 A la
Dile
1708
2224
767
422. 1018
2897
377
2697
•
Dile Gauffin ; 1733. Au Sr Deshayes & fa fentme
, 1796. Remerciment , 1930. Apothéoſe d'un
Sifflet , 1989. En envoyant un Cadran Solaire ,
2002. A la Dlle Puvigné , 2285 Sur les Poëtes ,
2475. Sur le Vin , 2484. A M. de la Tour , 2615.
Invitation 2641. Les Singeries , 2703. Eloge de
M. de Leſpine ,
Vie des Evêques de Coutance ,
Vieillards rajeunis ( les Comédie ,
2707
1177. 1736
2500
Vieilleffe extraordinaire , 178. 1243. 2301. 2316.
Virgile , ( Paffages de )
Vipa ,
*
Ulcéres variqueux ,
Z Encïde , Comédie ,
2517
1731
1779
2418
Z
3010
La Figure de la Chaloupe doit regarder la pago 2789
Le Portrait de Mehemet Effendi , la page 2804
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