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Texte
LE
426081
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 20 fols.
•
Fanvier 1718.
MANDATA
PER AURAS ,
PEFERT
LYOK
Chez
A
PARIS ,
GUILLAUME
CAVELIER, au Palais.
PIERRE RIBOU, Quay des Au
guftins , à l'Image S. Louis ,
GREGOIRE
DUPUIS , uë 5:
Jacques , à la Fontaine d'Or.
M. D. C C. XVIII.
Avec Approbation & Privilége du Roy.
#
Errata du mois de Decembre.
Pag. Lig.
Faut.
100 4 ⚫ accutumés ,
185
18 · 1551-
175 21 ·
176 14 ·
182
209
5
au trifte
de rire.
trop rouffe
Cor.
accoûtumés
1651
à ce trifte.
d'écrire.
trés rouffe.
16 La Métamorphofe des Dieux ...
La Métemplicole desAmours.
Fantes confidérables dans l'Air de la
Chanfon du même mois.
A la premiere reprise de l'Air , à
compter depuis la derniere meſure jufqu'à
la fixième mefure ; les quatre Notes
dont la premiere commence par
Amila , doit au contraire commencer
par Gérefol ; & les quatre Notes doivent
defcendre par dégrés conjoints.
Dans la derniere repriſe du même
Air , au lieu de Bémol , qui eft fur la nose
d'Effurfa, il ne faut qu'une cadence.
On trouvera chez GUILLAUME
CAVELIER, au Palais , PIERRE RIBOU,
àl'Image S. Louis , Quay des Auguftins ,
& GREGOIRE Duruis , rue S. Jacques ,
A la Fontaine d'Or , tous les Mercures
de l'année 1717 , avec la Vie du Czar
Le Public eft averti , qu'on ne recevra
aucun paquet de Province , dont
le port ne foit payé.
MERCURE
AU PUBLIC
FABLE.
DE
LA
LYON
1897
"
DE
'Un petit Bourg notable
Citadin ,
Certain Marchand alloit en
Marchandife.
Le Conte dit qu'il s'apelleit Martin
Martinfoit donc. Il garnit fa Valiſe
De bons effets & furtout de comptant ;
· C'est un bijou dont la défaite eft prompte :
Point n'oublia cet article en partant ,
Sire Martin. Or, il faifoit fon compte ,
D'aller au loin , de battre le Païs ,
De parcourir , en faisant fa campagne ,
Foires deFrance & Foires d'Allemagne,
D'en rapporter Marchandifes de prix.
Et , dans le
vray, le projet eftoit fage ;
Car fes amis , les Apparents du lien ,
Lui crioient tous , en lui difant adieu ,
De s'attacherfur tout dans fon voyage ,
A leut trouver & du Rare & du Beau
A ij
Dont on lui fit un ample bordereau 5
Qu'il n'y plaignit les frais : Dubeau
du rare ,
Tant qu'il pourroit ; c'eftoit argent en
barre.
Martin promit d'y faire fon devoir.
Chargé d'adieux, il part en diligence ,
Répand l'argent , fait groſſe avance ,
Ne trouve rien tropchand ,falloit le voir!
Tant & fi bien ,quefansfortir deFrance ,
Il confomma prefque tout fon avoir.
Le Balot croift , mais adieu la piftole ;
Quoiqu'il lui coûte en empletes , enfrais,
L'espoir flateur du débit le confole ,
Il eft nanti de beaux & bons effets,
Qu'il revendra tous au double fans
faute :
Ainfi, Martin le comptoit par fes doigts,
Mais par malheur , qui compte fans fon
bôte,
Eft en danger de récompter deux fois
La faim , dit- on , chajje le Loup des
bois":
Martin revient , regagne fa Patrie.
A fon retour on s'empresse , on le prie
D'ouvrir fes précieux Balots.
Celui- cy vouloit des Cifeaux
Celle- là pour une Cornette
Demandoit de la Mignonette
>
L'un avoit befoin de Mouchoirs ,
Le Barbier vouloit des Rafoirs :
Montrés-nous donc quelques Dentelles
,
Difoient la plupart des Femelles ,
Monfieur Martin : Voyons un peu
Des Rubans de couleur de feu ;
L: Curé même & fon Vicaire
Difoient , enferrant leur Breviaire &
N'auriés vous pas , nôtre Voiſin , ¡
Quelque bouteille de bon vin.
Pefte foit des fols & des folles ?
Vous me feries tous enrager ;
Ai-je été fi loin voyager
Pour n'apporter que babioles ?
Je n'ai ny Rubans , ny Cifeaux ,
Maisbien , de beaux & bons Tableaux,
De l'admirable Porcelaine ,
Etoffe d'or & fine laine :
On n'a rien ici de cela ;
Je vais les montrer. Alte là ,
Lui dit- on ; ce n'eft pas la peine
Maître Martin : Ces rarêtés
Surpaffent trop nos facultés.
Vous n'avés rien à notre ufage ;
Peut-être dans le voisinage ,
Que quelques Nobles bien rentés
Acheteront. A ce Langage ,
Martin maudit le Bordereau ,
A iij.
L'emplette du Rare & du Beau ,
Les Donneurs d'avis , le Voyage :
Il en maudit jufqu'au Vaiffean
Porteur du ruineux Bagage ,
Et le chemin de Terre d'Ean ;
Et faute enfin de babioles
Martin ne fit pas fix oboles .
Ye
,
Son fort me fait une leçon ,
Et je conclus avec fageffe ,
Que moy Marchand , dans mon efpéce
;
Je dois , fans négliger l'emplette de
raiſon ,
Et de fes traits nouris de force &
de fineſſe,
Faire an Balot ou deux , du Mé
diocre bon :
Si l'Homme délicat en gronde ;
Si pour ce Médiocre , il avoit du dédain
:
Eh , qu'à lui même il ſe réponde ?
Que Martin , pour n'avoir contenté
tout le monde ,
Fit une malhûreuse fin.
DE
LA
LE
NOUVEAU
THEQUE
LYON
MERCURE
EXAMEN
DES
TRANSPOSITIONS]
DU NOMINATIF ET DE L'ACCUSATIF.
J
PAY déja fait obferver que
de tous les cas , il n'y en a
point , dont la transpofition
foit plus difficile que celle
du Nominatif & de l'Accufatif ; &
j'en ay en même temps infinué la
raifon , qui eft , que n'y ayant aucune
difference entre eux , & fe rencontrant
d'ailleurs tous deux dans
la plupart des phrafes , il n'y a que
HI
A iiij
3 LE MERCURE
eur fituation qui puiffe les diftinguer s
De forte que , quand le Nominatif &
l'Accufatif font enfemble ; on ne les
peut difcerner l'un de l'autre,que parce
que ' e Nominatif marche devant le
Verbe , & que l'Accufatif marche
apres : Ceft ce que prouve évidemment
l'exemple de cette phrafe ; Cefar aimoit
la gloire , que j'ay aporté au
commencement
de cet écrit ; & où
l'on ne peut mettre de transpofition ,
fans renverfer totalement le fens de
la phrafe .
Rien n'eft plus propre à faire fentir
le mauvais effet de cette transpofition
, foit en profe , foit en vers ,
qu'un exemple que j'en ay tronvẻ
dans le titre d'un Chapitre du Plutarque
d'Amyot. C'eft à la queſtion
4. du Livre IX. des propos de Table,
où voici comme le fujet de cette Queftion
eft énoncé : Quelle main de Venus
bleffa Diomedea Il n'y a perfonne ,
qui en lifant ce titre , ne croye que ,
felon Plutarque , ce fut Venus qui
bleffa Diomede. J'avoue que j'y fus
pris d'abord , & que je me dis en
moi - même : Plutarque fe trompe :
Homere dit tout le contraire ; car ce
DE JANVIER.
fut Dioméde qui bleffa Venus.
Je ne fus détrompé de l'erreur que
j'attribuois à Plutarque , que quand,
en lifant la queftion même , je trouvai
, qu'un Ṛhétoricien demanda à un
Grammairien : Quelle main de Venus
Diomede avoit bleffé Il n'y a point
d'équivoque dans cette feconde maniére
de s'énoncer , parceque le Nominatif
paffe avant le Verbe ; & il
n'y en auroit point eu non plus dans
le titre , fi , au lieu de propofer , comme
le Traducteur a fait , Quelle main
de Venus bleffa Diomede ? Il avoit mis :
Quelle rain de Venus Diomede bleffa?
Pourquoy ? Parceque dans ce dernier
arrangement , Diomede précédant le
Verbe , ne peut être pris que pour
un Nominatif. Au lieu que dans l'autre,
n'êtant qu'à la fuite du Verbe, il ne peut
être pris que pour un Accufatif. Ce renverfement
de Phrafe , bleffa Diomede ,
pour dire , Diomede bleffa , eft quelque
chofe de pire qu'une équivoque;car l'équivoque
du moins ; porte avec elle du
doute & de l'incertitude ; mais icy ,
on donne dans la méprife , fans croire
fe méprendre , & même fans qu'on
puiffe fe l'imputer: C'eft uniquement
10 MERCURE LE
la faute de l'Auteur qui s'explique
mal ', & qui voulant dire une choſe ,
s'exprime d'une maniere à faire entendre
tout le contraire. Il eſt done
vifible que l'équivoque , qui naît de
l'uniformité du Nominatif & de l'Accufatif,
eft ce qui met dans eux un
obftacle continuel à leur transpofition .
>
Il femble d'abord , que ces deux
cas n'ayant aucune dépendance l'un
de l'autre , ils devroient naturellement
fe prêter à la transpofition , avec moins
de répugnance que le Genitif, qui
quoique dépendant d'un autre cas
ne laiffe pas de fe tranfpofer avec le
même cas dont il dépend : Mais , s'ils
n'ont point entr'eux de rapport immediat
, ils en ont chacun un particulier
, à un troifiéme terme dont ils dépendent
différemment & qui les
gêne autant , l'un à l'égard de l'autre,
que la dépendance la plus immediate
le pourroit faire : Ce troifiéme terme
dont je parle, eft le Verbe, que le Nominatif
précede & conduit , & dont
l'Accufatif reçoit la Loi : Et quoiqu'il
ne foit pas tant queftion d'examiner,
fi ces deux cas peuvent fe tranfpofer
réciproquement enfemble , que de
fcavoir , fi chacun d'eux peut fe tranf-
›
DE JANVIER II
pofer avec le Verbe auquel il eft lié ,
ou en qualité de nominatif , ou en
qualité d'accufatif ; cependant , cela
revient à peu prés au même , puifque
les tranfpofitions du Verbe avec le
nominatif, & de l'Accufatif avec le
Verbe , ne le peuvent faire , que ces
deux cas ne changent en même temps
de fituation entr'eux. Aquoy , outre
l'équivoque que cauferoit inévitablement
leur uniformité , je trouve encore
un nouvel obftacle dans la duplicité
de tranfpofition , que le Verbe
auroit à effuyer néceffairement ; ne
pouvant le tranfpofer à l'égard de l'un
de ces deux cas , qu'il ne fe tranfpofe
en même temps à l'égard de l'autre.
Mais , comme la principalle difficulté
vient de l'équivoque qui refulte
de leur uniformité ; il eft naturel
de conclure , que cet obftacle ceffant
, la transpofition pourroit auffibien
fe faire à leur égard , qu'à l'égard
des autres cas. Il ne s'agit donc que
de fçavoir , s'il y a des rencontres &
des difpofitions de phrafes , où la tranfpofition
du Verbe avec le Nominatif,
& celle de l'Accufatif avec le Verbe ,
puiffent fe faire , fans caufer d'ambiI
2 LE MERCURE
guité. Et , parceque la chofe peut ar
river à l'égard d'un de ces deux cas ,
fans qu'elle arrive à l'égard de l'autre
, & qu'ils ont chacun leurs droits
à part ;cela forme deux queſtions qu'il
faut traiter féparement : Commençons
par la tranfpofition du Nomi
natif.
EXAMEN
De la tranfpofition du Nominatif
avec fon Verbe.
Quand le fens équivoque , auquel
donne lieu l'uniformité du Nominatif&
de l'Accufatif, ne formeroit pas
un obftacle continuel à la tranfpofition
du Nominatif avec fon Verbe ' ; il
femble que la raifon & l'ordre naturel
de la penfée , devroit toujours
interdire tout dérangement à leur égard
, non feulement , quand ce Nominatif
eft un pronom perfonnel ;
comme , je , vous , il ; ce qui eft hors
de doute ; mais même , lorfque c'eſt
un nom propre où quelque autre
fubftantif ,,
quel qu'il puiffe être :
Car , comment pouvoir rien démêler
dans une action , fi l'on ne fçait d'a-
,
DE JANVIER 13
bord qui eft celuy qui agit . Ainſi ,
dans ces deux vers de Racine .
"
1. Pharnace dés longtemps
tout Romain dans le coeur
Attend tout maintenant de Rame
& du Vainqueur.
Le Verbe , attend , n'a qu'une fignification
vague & confufe ; fi l'on
ne fçait que c'eft de Pharnace qu'il
s'agit , & que c'eft luy qui attend;
c'est à dire , fi le Nominatif n'a précedé
le Verbe.
Cependant , malgré cette regle
qui paroît fi raifonnable & fi bien
fondée , je trouve dans nos meilleurs
poëtes , des Nominatifs transpoſez
à l'égard de leurs Verbes , qui les
précedent aulieu, de les fuivre ; & je
remarque en même temps , que cette
tranfpofition , loin d'avoir rien de rude.
ou de choquant , produit ancontraire
un fort bon effet , & donne de la force
& de la grace aux vers où elle fe
trouve . En voici des exemples tirés
de Racine .
2 Tout ce que luy promet l'amitié
des Romains.
1. A&t. I. Sc. I.
2. A&t. I. Sc. I.
1
14
LE
MERCURE
1 Le trouble où vous jetta l'amour
de vôtre Pere.
2 Des feux qu'a rallumes fa liberté
mourante
On voit dans ces trois exemples,
que le Nominatif ne paffe qu'aprés
le Verbe qu'il régit , & qu'il devroit
préceder ; car , dans l'ordre naturel ,
on devroit dire : Ce que l'amitié des
Romains lui promet . Le trouble où l'amour
de vôtre Pere vous jetta . Des
feux que fa liberté mourante a rallumez.
Conftruction plus reguliére
en certain fens ; mais auffi , conftruction
plus froide , & qui ne vaut pas , à
beaucoup prés , celle qu'a employé
Racine. Comment donc accorder cette
Tranfpofition du Nominatif , avec la
Régle qui femble l'interdire? Le voici.
C'est que l'inconvénient fur lequel
eft fondée cette Régle , ne fe trouve
point dans les Vers que nous venons
de citer. Cet inconvénient eft l'équivoque
, que formeroit l'uniformité du
Nominatif & de l'Accufatif , fi on les
tranſpoſoit. Or , il n'y a point ici d'é-
1 Act. 2. Sc. 2 .
2 Act . 3. Sc . 1 .
DE JANVIER.
IS
quivoque , quoiqu'il y ait dans la
Phrafe , & Nominatif & Accufatif.
Comment cela fe peut-il faire ? C'eſt
par la qualité de cet Accufatif qu'on
apelle Rélatif , & dont la conftruction
demande qu'il précede toûjours
fon Verbe en Profe , comme en Vers :
En effet , l'on dit toûjours. Les Vers
que j'ai lûs : Le préfent que vous m'avés
envoyé. Ainfi , comme fa fituation naturelle
& conftante , eft de précéder
toûjours fon Verbe , il n'y a point
en cela de tranfpofition , & il n'y en
pouroit avoir , qu'en le mettant aprés
leverbe , fi la chofe êtoit praticable;ce
qui n'eft pas: Mais,pourquoi cet Accufatif
ainfi placé , ne forme-t- il point
d'équivoque avec le Nominatif?C'eft ,
parce que êtant Relatif , il eft dés lors
reconnu pour le cas du Verbe fuivant ;
& quelque que ce foit ce cas , il ne
peut jamais être pris pour le Nominatif
, lequel ne fauroit être le cas du
Verbe. Or , dés qu'ils ne peuvent être
pris l'un pour l'autre , il n'y a plus
d'obſtacle à la tranfpofition : C'eft ce
qu'on peut remarquer dans les Vers
que j'ai citez ci - deffus.
Tout ce que lui promet l'amitié
des Romains & c .
16 LE MERCURE
Ce que , dans ce Vers , ne peut
être pris que pour l'Accufatif du Verbe
fuivant , promet : Ainfi , dés qu'il
paroît , on eft feur de ce qu'il eft , &
on s'attend à voir fuivre fon Verbe , &
le Nominatif de ce Verbe . Du refte ,
que ce Verbe & ce Nominatif foyent
tranfpofés , ou non ; cela n'intereffe
en rien le Relatif dont le fort eit déja
réglé , & à qui la tranfpofition des
deux autres termes , eft tout à fait indifferente
, puifque , foit qu'on dife en
les tranfpofant ;
Tout ce que lui promet
l'amitié
des Romains >
ou qu'on dife , fans les tranfpofer ;
Tout ce que l'amitié des Romains
lui promet.
Le Relatif que , les précede toû
jours l'un & l'autre , avec le caractere
certain d'Accufatif : Ce qui ôte toute
ambiguité.
Aufli , faut- il remarquer que , toll
tes les fois qu'on tranfpofe le Nominatif
, au moins à l'égard des Verbes
Actifs, ( exception dont on verra plus
bas la caufe cette tranfpofition ne
fe fait que dans une Phrafe fubalterne
, pour ainsi dire , & dépendante
d'une
DE JANVIER. 17
d'une autre , & à la faveur d'un Réfatifqui
lie & raporte la feconde Phrafe
à la premiere. C'eft ce qu'on peut
voir dans les exemples que j'ai cités ,
& à chacun defquels , pour rendre la
chofe plus claire , je vais joindre le
premier Vers dont ils dépendent .
Je verrai fans regret tomber en
tre fes mains ,
1 Tout ce que lui promet l'amitié
des Romains .
Et la trifte Italie encor toute
fumante ,
Des feux qu'a rallumés fa liberté
mourante.
Je ne raporte point le troifiéme
exemple , parce qu'il faudroit aller
prendre trop loin le Vers dont il dé
pend ; & que d'ailleurs , la conftruction
n'en elt pas reguliére.
Tenons nous en aux deux exemples
citez , qui nous fuffifent , & où
T'on voit que la feconde Phrafe eit
Hée à la premiere par des Rélatifs :
Tout ce que lui promet : Des feux qu'a
gallumés .
Voilà donc conftament une fitua-
1 A&t. r . Sc. 1-
18 LE MERCURE
tion de Phrafe , où la tranfpofition du
Verbe avec le Nominatif, fe peut faire
fans caufer d'ambiguité.
Mais , ne fe trouve- t- il point encore
quelque Phrafe d'une autre efpece
, où la même tranfpofition fe puiffe
faire auffi légitimement ? Oüy , &
en voici un exemple que j'ai ajuſté
exprés , faute d'en avoir trouvé de
propre fous ma main .
De là , jufqu'au plus haut des
nuës
S'élevoit ce Roc escarpé.
Il y a deux chofes à confidérer fur
ce fecond Vers ; la premiére , que le-
Nominatif est tranfpofé à l'égard de
fon Verbe ; car dans l'ordre naturel ,
il faudroit dire , ce Roc efcarpé s'élevoit
: La feconde , que cette tranfpofition
a de la grace , & qu'on ne fauroit
même gueres s'en paffer ; l'arrangement
naturel de la Profe ayant quelque
chofe de froid . Voilà deux faits
fur lefquels je ne vois pas qu'il y ait
à contefter.
Mais , pourquoi la tranfpofition du
Nominatif , qui eft impraticable en
tant d'autres occafions , fe fouffre-telle
ici ? C'est parce que le Verbe
DE JANVIER. 19
avec lequel fe fait cette tranfpofition ,
est un Verbe neutre ; & qu'en cette
qualité , negouvernant rien aprés lui ,
il ne peut y avoir d'équivoque entre
le Nominatif & l'Accufatif : De forte
que , dez qu'on lit ce terme , s'élevoit
, on eft für que le Subitantifqui
va fuivre , eft fon Nominatif ; & dés
que le Subftantif paroît , on le prend
pour tel : Ainfi , il ne peut y avoir
d'ambiguité. Ce qui fauve la tranfpofition
dans la remarque précedente ,
c'est que l'Accufatif eft fi bien déterminé
par fa qualité de Relatif , qu'il
ne peut y avoir d'équivoque. Ce qui
la fauve dans celle- ci , c'eft qu'il ne
s'y trouve pas même d'Accufatif. Cela
eft fi vrai , que comme , le Verbe
élever , a deux fignifications differenres';
l'une , active, & lautre , neutre ;
fi l'on employe la fignification active
dans ces deux Vers que j'ai propofés ,
& qu'on dife ;
Sa Cime jufques dans les nuës
Elevort ce Roc efcarpé:
La tranfpofition fera mauvaife &
trés defagreable ; pourquoi cela ? Parce
que ici , le Verbe , élever , eft actif;
& que comme tel , il demande aprés
1°
Bij
20 LE MERCURE
lui un Accufatif : Et comme , dans
Funiformité qui fe trouve entre le Nominatif
& l'Accufatif , il n'y a que
leur fituation , par raport au Verbe auquel
ils font liés , qui puiffe les diftinguer
& les caractérifer ; il s'enfuit de
là , qu'on ne fauroit changer leur fituation
naturelle , c'eſt- à- dire , les tranfpofer
, fans troubler la Phrafe , & fans
la rendre Enigmatique : Car , il faut
deviner dans les Vers que je viens de
citer , que Roc efcarpé eft le Nominasif
du Verbe , & que fa Cime en eft
le cas La fituation forcée où ils fe
trouvent , femble annoncer le contraise
; & dans ce dérangement , ils ne
paroiffent tous deux , rien moins que
ce qu'ils font en effet. Qu'on retranche
l'Accufatif de la Phrafe , l'inconvénient
ceffe auffi - tôt : Or ,dans le verbe
neutre qui exclur tout regime aprés
lui , l'Accufatif fe trouvant effentiellement
retranché , il n'y a plus d'obftacle
à la tranfpofition ; ainfi ,rien n'empêche
plus d'en ufer & de dire .
Delà jufqu'au plus haut des nues
s'élevait ce Roc efcarpé.
Concluons de tout cela : Que , lorfque
le Nominatif répugne à la tranfDE
JANVIER. 2 I
pofition , ce n'eft qu'à caufe de l'équivoque
que fon uniformité avec l'Accufatif,
pourroit former entr'eux ; mais
que hors delà , & dez qu'il n'y a plus
lieu à aucune ambiguité , il fe tranfpofe
auffi agréablement que les autres
cas dont nous avons parlé. Confequence
qui quadre entierement à la régle
générale que j'ai établie fur les tranfpofitions
; & qui eft , qu'elles font toures
permifes, dés qu'elles n'alterent en
sien la elarté de la phrafe.
Mais, aprés avoir réglé ce qui regar
de l'effentiel de la tranfpofition du
Nominatif; en déterminant, quand elle
eft permife , & quand elle ne l'eft pas ;
il faut encore , fuivant la méthode que
j'ai gardée à l'égard des autres tranfpofitions
, dire un mot de ce qui peut
fervir à l'adoucir , quand on l'employe ,
& à lui donner plus de relief & de
grace.
En effet , quelque bonne que foit
cette tranfpofition , lorfqu'il eft permis
de l'employer ; il eft fûr qu'elle perd
beaucoup de fon agrément , dés que le
Nominatif & le Verbe tranfpofez ,
fe trouvent prés l'un de l'autre dans
le même hemittiche , comme dans le
vers fuivant de Racine.
22 LE MERCURE
7
1. Je le pardonne au Roy qu'aveugle
fa colere.
Cette proximité des deux termes
de la tranfpofition , y met fans
doute de la dureté : Qu'on les éloigne
un peu l'un de l'autre , en les partageant
dans differents hemiftiches , de la
maniere fuivante.
Plaignez le Roy qu'aveuglé une indigne
colere .
La tranfpofition ménagée de la
forte , n'a plus rien de rude. C'eſt
preſque la ſeule obſervation qu'il y ait
faire par rapport au Nominatif, lotfqu'il
eft tranfpofé.
Mais , comme il n'y a que deux rencontres
où on le puiffe tranfpofer, c'eſtà
dire , lorfque l'Accufatif ett Relatif;
& lorfqu'il n'y a point d'Accufatif , ce
qui arrive , quand le Verbe eft neutre; il
eft vrai de dire que l'uſage de la tranſpofition
n'eft pas fréquent entre ce Nominatif&
fonVerbe; & que le plus fouvent,
le premier précede l'autre . Qu'on
life trente vers de fuite , on reconnoîtra
que pour un où le Nominatif eft
tranfpofe , il y en a vingt- neuf , où il
1. Ac. 2. Sc. 6.
DE JANVIER. 23
ne l'eft pas; & cù il fe trouve réduit par
confequent à la fimplicité de la conftruction
profaïque.
J'avoue que , dans l'ufage continuel
qu'on eft obligé de faire du Nominatif
& du Verbe , qui entrent néceffairement
dans les moindres phraſes ; l'inconvenient
dont je viens de parler , ne
laifferoit pas d'être confidérable,fi l'on
n'avoit en quelque forte de quoi y rémédier
; ou plutôt , fi l'on ne pouvoit
emprunter d'ailleurs que du Verbe, une
efpece de tranfpofition en faveur du
Nominatif , & lui procurer parlà cette
fufpenfion qui fait l'ame de la Poëfie .
En effet , ce Nominatif du Verbe
n'eft pas toûjours feul . Il ne s'en tient
pas même toûjours à mener , comme
dit M. de Cambray , fon Adjectifpar
le main ; mais , il traîne encore quelquefois
avec lui dans fa marche , des
morceaux entiers de Phrafes qui lui
tiennent lieu d'Epithetes , & qui lui
font une espece d'escorte un peu plus
brillante & plus honorable : Je m'explique
par un exemple. C'eft Mithridate
qui parle en ces termes à Monime.
Ainfi , prefte à fubir un jong qui
vous opprime ,
24 MERCURE LE
i Vous n'allez à l'autel , que conr
me une victime .
Toute cette phrafe du premier vers,
prefte à fubir un jongqui vous opprime;.
n'eft qu'une espece d'Epithete attachée
au pronom perfonnel , vous , qui
eft le Nominatif de la phraſe. Or , dés
que cette longue Epithete paffe devant
le pronom dont elle dépend , c'eft
une forte de tranfpofition qui met de
la fufpenfion dans phrafe : Elle fuppofe
en effet , le Nominatif, vous , qui.
ne vient qu'après , & qu'elle annonce
par avance ; car , dans l'ordre naturel
de la Phrafe ; fi le Nominatif n'êtoit
pas un pronom perfonnel .comme l'eſt
ici , vous , il devroit paffer devant la
plus grande partie de ce qui fait le premier
vers. C'est ce qu'on va voir d'une
maniere plus fenfible dans les vers fuivants
, où le Nominatif eft un nom
propre.
Ne croyez pas , Seigneur , qu' Auteur
de mes allarmes ,
2 Pharnace m'ait jamais coûté les
moindres larmes .
Qu'on arrange les termes de cette
1. Ac . 2. Sc. 4.
2. At .
3.
So. S phrafe
DE JANVIER.
2 <
Phrafe , felon l'ordre naturel que demande
la Profe , on dira ; ne croyez
pas , Seigneur , que Pharnace, comme
Auteur de mes allarmes , m'ait jamais
coûté les moindres regrêts. Ainfi , lorfqu'avant
que de prononcer le nom de
Pharnace, on femble le défigner par ces
termes , Auteur de mes allarmes , qui
tombent fur lui & qui l'annoncent ;
cela forme une fufpenfion qui donne
de l'élevation & de la nobleffe auVers.
C'eſt auffi à quoi on doit faire grande
attention , en faifant des Vers : Et
foit que le Nominatif fe trouve être
un pronom perfonnel , ou quelque autre
Subftantif , dez qu'on peut y joindre
quelque chofe qui le caractériſe,
& qui en dépende , il faut toûjours ,
autant qu'il eft poffible , que ce qu'on
y joint , paffe devant , & forme une
forte de tranfpofition , par raport au
Nominatif. En voici quelques exem
ples de Racine.
Inutile témoin de tous ses artentats
1 Je n'ai pour me vanger ny fceptres
ny Soldats.
* A&t. 1. Sc . 3-
26 LE MERCURE
Songez que ce matin Soumise à
mes fouhaits ,
1 Vous deviez l'époufer & ne me
voir jamais:
Mais , je ne fçavois pas que pour
moi plein de feux ,
2 Xiphares , des Mortels fût le
plus amoureux .
Dans ces trois exemples , on voit que
le Nominatifn'eft qu'au fecond Vers ;
& cependant , tout ce qui eft dans le
premier, fuppofe & annonce ce Nominatif
, & forme par là cette fufpenfion
qui réveille le Lecteur ,& le tient , pour
ainfi dire , toûjours en haleine.
Un des grands avantages de cette
forte de tranfpofition , c'eft qu'elle eft
un moyen infaillible , de donner de la
fufpenfion à un Vers même , où elle
n'eft pas. Je n'en veux point d'autre
preuve , que le Vers fuivant que
j'ai employé en verfifiant , dans la
premiere partie de ces réflexions , le
regne de Nicéphore . Voici le Vers.
Nicephore autrefois chaffa du Trône
, Lêne.
1
1. Act.
4.
Sc. 2 .
2. Act. 2. Sc. I.
DE JANVIER.
27
Ce même Vers entre dans les deux
manieres dont j'ai verfifié ce morceau ;
il eft le même , fans aucun changement,
dans toutes les deux ; & cependant
, c'eft de la Profe pure dans la
premiere façon , & c'eft un Vers dans
la feconde. Comment cela fe peut- il
faire ? Le voici. C'eft que dans la premiere
maniere , comme rien ne précede
le Nominatif , Nicephore , il n'y
a point de fufpenfion ; au lieu que
dans la feconde , comme ce Nominatif
eft précedé d'un Vers entier , qui
caracterife ce Nicephore , avant qu'on
le nomme , & qui le défigne & l'annonce
par avance ; en difant :
Minifire ambitieux , traitre àfa
Souveraine.
Cela excite la curiofité de notre
efprit , qui fe prépare à apprendre
qu'il eft celui qu'on caracterife de la
forte, & fa curiofité eft fatisfaite, quand
il l'entend nommer au commencement
du fecond Vers, & qu'il y trouve
enfuite les motifs du caractere
odieux qu'on en a fait ;
Nicephore autrefois chaſſa du Trône
, Irêne.
C'est ainsi que par cet
arrangement,
Cij
LE MERCURE
d'où naît la fufpenfion , le même Vers
qui étant feul , ne prefente que de la
Profe rimée devient poëtique , dés
qu'on le fait préceder d'un autre qui
Je fuppofe & qui l'annonce .
La feule précaution qu'il y ait à pren
dre dans la pratique de cette fufpenfion
, eft d'avoir égard , que ce qui
précede le Nominatif, y tienne tellement
, & y foit fi indifpenfablement
lié , qu'on ne puiffe le raporter à d'autre
terme qu'à ce Nominatif dont il
dépend , & dont il annonce la marche :
Autrement, il y auroit de l'équivoque,
& dés lors la fufpenfion ne feroit plus
de mife. Un exemple tiré des Počfies
dufeu Abbé Regnier Des Marais ,
rendra cette obfervation plus fenfible,
C'est dans une Eclogue , où il introduit
un Berger , qui parlant de l'habileté
d'une Bergere à travailler en
laine & en foye , s'exprime ainfi .
Philis fcait manier & la laine & la
Soye ;
Et c'est avec tant d'art que fa main
les employe
Qu'on diroit qu'à l'ouvrage ellemême
autrefois ,
Minerve ait pris plaifir de lui former
les doigts.
DE JANVIER . 29
Dans le troifiéme de ces vers , le
terme , elle-même , que j'ai mis en caractere
particulier , doit fe rapporter,
dans l'intention de l'Auteur , à Minerve,
qui ne paroît qu'au commencement
du quatriéme vers ; mais il faut
convenir que, fi le fens ne déterminoit
abfolument ce rapport , on ne s'en aviferoit
point ; & que, jufqu'à ce qu'on
foit venu au terme de Minerve , on
croit que c'est dePhilis qu'on veut parler,
quand on dit, elle- meme : En effet,
voici le fens de la Phrafe. Philis eft fi
babile à l'ouvrage, qu'on croiroit qu'elle
même & c. S'avife- t-on de douter ,
quand on a lû jufques- là , que cet , ellemême,
ne fe rapporte à Philis ; & peuton
s'imaginer qu'il ſuppoſe un autre
Nominatif qui doit fuivre ? Non fans
doute ; & l'on s'y attend d'autant
moins , que le pronom , elle-même , luimême
, &c . ne paffe jamais , même en
Profe , qu'aprés le terme auquel il eft
joint . On ne dit point , lui- même Arif
tote eft de cet avts. Elle-même lafageffe
ne s'exprimeroit pas mieux ; on dit
toûjours au contraire. Ariftote lui- même
eft de cet avis ; lafageffe elle- même
ne s'exprimeroit pas mieux : De forte
3
Ciij
30 LE
MERCURE
que , dans l'ufage reçû de cette conftruction
, ce Pronom fe rapporte toujours
au Subjonctif, précédent le plus
prochain avec lequel il peut s'accorder.
On fe donnoit autrefois bien plus
de liberté à l'égard de ce terme, même ,
qu'on ne s'en donne aujourd'hui ; &
au lieu de dire , vous êtes la jageffe
même , on ne faifoit point de façon de
mettre , quand la rime le demandoit ,
Vous êtes la mêmefageffe . Mais aujourd'hui
, qu'on exige dans les Poëtes , &
avec raifon , une régularité exacte fur
la Langue ; ce déplacement ne fe fouffre
plus. Cependant , quelque mauvais
effet qu'il puiffe produire, je le trouverois
prefque plus fuportable , que la
conftruction du terme, elle- même , dans
lés vers de l'Abbé Regnier. Il faur néceffairement,
que celui de Minerve,le
précede , pour qu'il puiffe faire un fens
clair & non équivoque ; & voici , ce
me femble , comme on pourroit réformer
les deux derniers vers .
Qu'on diroit que Minerve ellemême
autrefois ,
A l'ouvrage ait pris foin de lui
former les doigts.
Ceft par où je finirai ce qui regarde
la tranfpofition du Nominatif , pour
DE JANVIER. 31
paffer à celle de l'Accufatif.
EXAMEN.
De la tranfpofition de l'Accufatifavec
jon Verbe.
Il faut commencer par diftinguer
deux fortes d'Accufatifs ; l'un , qui eft
régi immédiatement par fon Verbe ,
comme, fignalerfon courage. Vanterfes
exploits. Refufer l'encens . L'autre, qui
n'en eit gouverné que dépendemment
d'une prépofition , comme , éclater contre
quelqu'un , agir pour quelqu'un. A
l'égard de cette derniere efpéce , nous
n'en parlerons point dans cet article,
parce que cela regarde les prépofitions
dont nous devons traiter à part .
Il ne s'agit donc ici que des Accufatifs
qui font régis immédiatement par
desVerbes.Et il eft queſtion de fçavoir,
fi on peut les tranſpoſer , c'est- à - dire ,
fi au lieu de mettre, fignaler fon courage
, vanterfes exploits , refuser l'encens
on peut dire en vers , fon courage fignaler.
Ses exploits vanter. L'encens refu
fer. A quoi je réponds que cette tranfpofition
ne vaut rien , & fait un trésmauvais
effet en vers . Ainfi , quoique
B iij
32 LE MERCURE
dans la plupart des autres cas , la mar
che des Vers & de la Profe foit toute
differente , elle eft abfolument la
même dans celui - ci . On doit donc éta
blir, comme une régle certaine , qu'en
vers comme en Profe , l'Accufatifne
doit jamais prendre le pas fur le Verbe
dont il dépend , & que foit qu'ils
fe trouvent joints , foit qu'ils fe trouvent
féparez ; il ne lui eft permis de
marcher qu'aprés. C'eft furquoi les
exemples font fi communs & fi fréquents
, qu'on ne peut lire deux vers
de fuite fans en rencontrer. En voici
trois de Racine que je cite feulement
pour indiquer la chofe.
Il crut que fans prétendre une plus.
bante gloire
1. Elle lui cederoit une indigne victoire
.
2. Tu fçais par quels efforts il
tenta fa vertu.
On voit dans
ces trois vers
, que le Verbe
précede
fon Accufatif
, & qu'on
y dit ,prétendre
une plus haute
gloire
. Ceder
une indigne
victoire
. Tenter
fa ver-
1. Act. 1. Sc. 1.
2. Ibid.
DE JANVIER.
33
tu ; & non,fa vertu tenter: Une victoire
indigne ceder ; une plus haute gloire
prétendre ; ce qui formeroit un langage
barbare.
Mais , n'y a-t-il point de rencontre ,
où cette tranfpofition puiffe être de mife
Car puifque , ce qui la rend impraticable,
n'eft fondé que fur l'uniformité
entiere qu'il y a entre le Nominatif &
l'Accufatif ; & que par confequent , la
difficulté eft égale de part & d'autre,
ne peut- il pas y avoir quelque exception
pour l'Accufatif , par raport
cette regle , comme il y en a pour le
Nominatif ?
> ne
Je réponds, que l'exemple du Nominatif
ne conclud rien pour l'Accufatif;
parce que les deux feules occafions où
celui - là fouffre la tranfpofition
fçauroient avoir lieu à l'égard de celuici.
La premiere eft , quand l'Accufatif
, avec lequel le Nominatif fe trouve
dans la même phrafe , eft un Relatif;
car pour lors , le Nominatif ne
pouvant être confondu avec ce Relatif,
demeure autant en liberté pour la
tranfpofition ,, que s'il n'y avoit point
d'Accufatifdans la phraſe . Ainfi, il peut
paffer indifféremment devant ou aprés
.
34 LE MERCURE
fon Verbe . Mais , comme ce Relatif
a fa route marquée , qui eft de préceder
toujours le Verbe dont il dépend
, il répugne encore plus à la tranf
pofition que les autres Accufatifs . Car
pour le tranfpofer , il faudroit qu'ilmarchât
aprez fon Verbe , & qu'au
lieu de dire , le prefent que vous m'avez
envoys , on pût die , le preſent
vous m'avez envoyé lequel ; ce qui feroit
inintelligible.
?
Il feroit néceffaite , pour que la
chofe fût égale de part & d'autre
que comme , l'Accufatif Relatif facilite
la tranfpofition du Nominatif
avec fon Verbe ; le Nominatif Relatif
facilitât de mefme la tranfpofition
du Verbe & de l'Accufarif. Mais , comme
ce Nominatif Relatif n'a rien qui
le diftingue des autres Nominatifs ,
dont ilfuit la marche ordinaire, ce que
ne fait pas l'AccufatifRelatif, qui prend
une route route contraire à celle des
autres Accufatifs ; il ne peut pas ,
tout Relatif qu'il eft , ménager , en
faveur de la tranfpofition de l'Accufatif
, la mefme facilité qu'apporte
l'Accufatif Relatif , en faveur de la
tranfpofition du Nominatif.
DE JANVIER . 35
Cependant,il faut avouer,que comme
cè Nɔminatif relatif, lequel s'exprime
ordinairement par qui , ne peut être
pris pour l'Accufatif , celuy- cy s'exprimant
par que ; ce , qui , le caractériſe
de telle forte , qu'il ne peut guéres
y avoir d'équivoque entre luy &
quelque Accufatif que ce foit. Auffi ,
faut- il dire , que s'il y a une occafion,
où la tranfpofition de l'Accufatif avec
fon Verbe , foit tolérable , c'eft dans
celle cy ; & je ne trouverois pas
grand inconvenient à la tranfpofition
fuivante.
Cet homme fier de fon crédit ,
Qui voftre lettre me rendit
Sur quoy il eft bon de remarquer ,
que cequi facilite cette tranfpofition ,
n'eft pas fentement le caractere marqué
du relatif qui, qu'on ne peut prendre
que pour un Nominatif ; mais
encore fa fituation , qu'il conferve
toujours , malgré la tranfpofition du
Nominatif & du Verbe : Car , il paffe
toujours le premier , & par là , détermine
le fens de la Phrafe , dans laquelle
tout nom qui vient aprés luy,
ne peut plus être regardé que comme
le cas du Verbe . Aprez tout
>
36
LE
MERCURE
quoique cette tranfpofition , qui fe
fait à la faveur d'un Nominatif Rélatif
, ne foit point abfolument mauvaife
, elle a quelque chofe de fi contraire
à la régularité de la conftruction,
& à la fimplicité de noftre langue
, qu'elle en contracte , je ne fçai
quel air de badinage , qui me feroit
croire qu'elle ne conviendroit guéres
dans le Šerieux .Auffi , ne confeilleroisje
point , qu'on s'en fervit autre part
que dans le ftyle Marotique , ou dans
tout autre ftyle qui comporte de l'enjoûment
& un air de négligence.
La feconde occafion, où le Nomi
natif fe tranfpofe avec le Verbe , eft
quand ce Verbe eft neutre ; parceque,
comme alors il ne régit rien , il ne
peut y avoir d'équivoque entre le
Nominatif & l'Accufatif. Mais , s'il y
a des Verbes qui n'ont point de cas ,
il n'y en a point qui foient fans Nominatif
: Ainfi , partout où il y a un
Accufatif régi par un Verbe , il y a
auffi un Nominatif de ce Verbe , &
par conféquent , l'exception qui a
lieu pour la tranfpofition du Nominatif
, n'a point lieu pour celle de
l'Accufatif.
DE JANVIER. 37
Mais , n'arrive- t- il jamais , que le
Nominatiffoit d'un caractére fi marqué
, qu'on ne puiffe le confondre
avec l'Accufatif La particule , un ,
par exemple , ou eft Nominatif , ou
tient lieu de Nominatif , à l'égard des
Verbes auxquels elle eft jointe , comme
quand nous difons : Ón blâme , on
eftime. Or , cette efpéce de Nominatif
eft fi bien caracteriſée , qu'elle ne peut
jamais eftre Accufatif. Il n'y a donc
plus d'équivoque ; & dez lors , qui
empefche que la tranfpofition de l'Accufatif,
ne puiffe avoir lieu en cette
occafion ? Puifque le feul obftacle qui
pouvoit l'empefcher , & qui eft l'équivoque
, fe trouve levé .
Voilà , ce me femble , l'objection
dans toute fa force ; mais, pour y donner
encore plus de poids , j'y adjoute
un exemple de Moliere qui femble
l'authorifer. Il eft tiré de la derniere
Scéne du Milantrope , où Alcefte
s'exprime ainfi.
Montrer que c'est à tort que
Jages on nous nomme,
Et que dans tous les coeurs il eft
toujours de l'homme.
Je réponds à cela , que cette tranf
38 LE MERCURE
pofition , fages on nous nomme , n'a
rien de choquant , & qu'elle a meſme
, meilleure grace & quelque chofe
de plus noble , que fi l'on difoit fimplement
& fans inverfion .
Montrer que c'eft à tort que l'on
nous nomme fages.
"
Mais , je ne conviens pas , que cela
vienne précisément de ce que la
particule , on tient lieu de Nominatif
dans cette phrafe. Pourquoy ?
Parce que , fi c'étoit là précisément
la veritable caufe qui autorifât cette
transpofition , il faudroit que partout
, où la particule , on , tiendroit
lieu de Nominatifdu Verbe Accufatif
pût fe tranfpofer fans inconvenient
: Or ; c'est ce qui n'eft pas ,
comme on peut le voir dans l'exemple
fuivant , tiré du P. le Moyne . Entretien
VIII . adreffé à M. De Bailleul.
Par mille inventions le Public
on dépouille.
Dans cet exemple , la particule
on , tient lieu de Nominatif, & ne peut
eftre prife pour un Accufatif ; & par
confequent , le fubftantif , le Public ,
ne peut eftre que l'Accufatif d'un
Verbe qui eft déja pourvû de fon
Nominatif.
DE JANVIER.
39
Tout cela eft vray , & l'on ne peut
en douter , quand on eft parvenu à
cette particule , on , & au Verbe dont
elle eft le Nominatif. Mais , le malheur
eft , qu'avant qu'on en foit venu
là , on a déja pris fon parti fur le fubftantif
qui a precedé , & qu'on l'a déja
déterminé pour Nominatif dans fon
efprit. Car comme , dans l'uniformité
qu'il y a entre le Nominatif & l'Accufatif
, l'unique chofe qui les diftingue
l'un de l'autre , et leur fituation
par rapport au Verbe , le Nominatif
paffant toûjours devant le Verbe , &
I'Accufatif ne venant qu'àprez ; on ne
peut s'empefcher de prendre pour
Nominatif, tout terme équivoque entre
ces deux cas , lorfqu'il fe préfente
avant que le Vetbe ait paru . Ainfi
quand on entend .
ز
#
Par mille inventions le Public ...
On eft prévenu que ce fubftantif ,
le Public, eft le Nominatif d'un Verbe
qui va fuivre ; on s'arrange fur ce pied
là , & l'on n'eft détrompé , que quand
on découvre la particule , on , & le
Verbe auquel elle eft jointe. Il n'y
a point à la verité, d'équivoque réelle ,
puifque la particule , on , êtant conf40
LE MERCURE
tamment Nominatifdans cette phraſe,
le fubftantif , le Public , ne peut être
qu' Accufatif, mais , il y a une forte
de furpriſe qui fait le même effet :
En ce que , le terme que nous prenons
pour Nominatif, & que , dans la place
où il eft , nous fommes en droit de
prendre pour tel , fe trouve par l'évenement
, être un Accufatif. Il faut
donc changer d'idée , & au lieu de
l'arrangement qu'on avoit pris, en fuppofant
un Nominatif , en prendre un
tout different , qui quadre avec l'Accufatific'eft-
à- dire , qu'on eft obligé de
revenir fur fes pas , & qu'il en coûte
deux operations pour une; en quoy ily
a un double defagrément : Le premier,
de s'être mépris , le fecond , d'avoir à
recommencer fur nouveaux frais . C'eft
plus qu'il n'en faut pour choquer nôtre
délicateffe .
›
Rien n'eft plus fubtil que les operations
de l'efprit : Un terme n'eft pas
plûtoft lû ou entendu , que noftre
imagination luy affigne fa place , &
luy donne fon attitude dans cette efpéce
de Groupe, qu'elle fe forme de
out ce qui entre dans la compofition
l'une phraſe : A mesure que les termes
fe
#
DE JANVIER
4
fe préfentent , elle les arrange felon
qu'ils doivent figurer : Ainfi , dans ce
vers du P. le Moyne que j'ay cité.
Par mille inventions ; le Fublic...
Dez que ce dernier terme paroît ,
noftre efprit le determine , comme Nominatif
du Verbe qui doit fuivre . La
particule , on , qui vient aprés avec fon
Verbe , on dépinille , arrive trop tard.
Le mal eft déja fait ; cette nouvelle
lumiere peut bien fervir à détromper ;
mais non pas,à prevenir l'erreur. C'eft
à cette même caufe , qu'il faut attri
buer le mauvais effet , que produit
la tranfpofition de l'Accufatif dans le
Vers fuivant , tiré du même Auteur &
de la même piéce.
Il doit cueillir le fruit , & non
l'arbre arracher
Cette tranfpofition , l'arbre arracher,
nous fait tomber dans une for
te de méconte , differente du précedent
; mais, qui ne nous dérange pas
moins. Ce qui caufoit la méprife dans
le premier ; c'est qu'on prénoit pour
Nominatif , le terme qui étoit réelle
ment Accufatif, dans cette Phrafe, le
public on dépouille , au lieu que dans
celle- ci , & non , l'arbre arracher , le
D
42 LE MERCURE
fubftantif , l'Arbre, eft pris à la verité
pour ce qu'il eft , c'est à dire pour
un Accufatif : Mais , la mépriſe vient
du Verbe , auquel d'abord on l'attache
; car quand on dit :
Il doit ceüillir le fruit , & non
• l'Abre..
On croit que l'Auteur veut dire , que
ce n'eft pas l'Arbre , mais le fruit
qu'il faut cueillir : L'efprit s'arrange
fur ce pied là , & n'eft detrompé que
quand le Verbe, arracher , vient à paroiftre
& revendique fon Accufatif.
Si la néceffité de la rime obligeoit le
Poëte à ce renversement de phraſe ,
il devoit le préparer, en gardant le
mefme ordre dans le premier Hemiftiche
; & il y auroit eu moins d'inconvenient
à tourner ce vers , de la
maniere ſuivante , quoy que toujours
mauvaiſe.
Il faut lefruit cueillir & non l'Arbre
arracher.
La premiere inverfion auroit
annoncé la feconde ; & l'efprit
y auroit êté préparé ; aulieu que de
a maniere que le P. le Moyne a
Journé fon vers , l'arrangement reguer
du premier Hemiftiche , ne donne
as lieu de s'attendre à l'irrégularité
DE JANVIER
43
& au dérangement qui fe trouve
dans le fecond . Mais , comme nous
cherchons icy le bon , & non pas
le
moins mauvais , cela ne merite pas
qu'on y faffe grande attention . Tout
ce qu'il faut conclure de tout cecy ,
elt , que peu importe d'où vienne
l'équivoque ou la méprife , dez qu'il
s'en trouve ; & que toute tranfpofition
qui nous fait tomber dans quelque
méconte , doit être rejettée . La particule
on , il eft vray ,
il eft vray , empefche l'équivoque
entre le Nominatif & l'Accufatif,
dés qu'on les confronte enfemble
:Ce qu'il y a de fâcheux , c'eſt que
l'erreur eit déja formée , avant qu'on foit
à portée de faire cette confrontation .
Mais , puifque la particule , on , ne
fuffit pas pour authorifer la tranfpofition
de l'Accufatif ? A quoy doit - on
attribuer la douceur qu'il y a dans celle
du vers de Moliere que je repete icy .
Montier que c'eft à tort que fages
on nous nomme :
C'eſt à la maniére vague dont l'adjectif,
fages , y elt employé , c'est- à- dire , fans
article défignatif. Il y eft dit ,fages ,fimplement,
& non les fages ; c'eft précifément
la jonction , ou la fupreffion de cer
Dij
44 LE MERCURE
article , les , ou de tout autre fembla
ble , qui rend la tranfpofition bonne
ou mauvaiſe ; & pour rendre cela plus
fenfible , je vais oppofer ces deux fortes
de maniéres l'une à l'autre.
Montrer que c'eſt à tort , queſages
on nous nomme.
Montrer que c'eft à tort , que
les fages on blame..
"
La tranfpofition fait un bon effet
dans le premier vers , & un fort mauvais
dans le fecond . Pourquoy cela ?
C'eft que dans le premier , comme le
terme,fages, eft employé fans article
défignatif, il eft indeterminé ; de forte
que l'efprit refte en fufpens à fon
égard , jufqu'à ce que le Verbe qui
doit venir , ait fixé fon régime. Il
n'en eft pas de mefme du fecond , où
l'article , les , joint à un nom qui fe prefente
avant qu'aucun Verbe ait paru,
nous le caracterife, comme un Nominatif,
& nous jette par là dans l'erreur.
Que dans ces deux vers, la particule on ,
qui fert de Nominatif, ne puiffe eftre
confondue avec l'Accufatif ; c'eſt bien
une condition neceffaire , pour que
cette tranfpofition puiffe fe pratiquer ;
mais ce n'eft qu'une condition préa
DE
JANVIER.
lable, & il faut outre cela , qu'il n'y ait
45
rien
d'ailleurs , qui puiffe donner lieu
à la méprife : C'est ce qui fe
rencontre
dans le vers de Moliére , où le terme
de fages , eft employé d'une maniére
vague & fans article ; aulieu que l'article,
les , joint au mefme terme dans le
fecond vers , donne lieu à une furpriſe
qui rend la tranfpofition
vicieuſe.
Je ne puis
m'empêcher d'ajouter
encore ici , un exemple de Madame
des
Houlieres ,
bien
propre
à confirmer
ma remarque. Comme je ne connois
aucun de nos Poëtes qui l'emporte
fur elle , & trés peu qui l'égalent ,
fi même , il y en a , dans le Genre
qu'elle a fuivi ; fon authorité doit
être d'un trés grand poids , dans la
matiere préfente. L'exemple dont je
parle , eft tiré d'une balade en Vers
Marotiques , qui
commence par ce
Vers ;
A caution tous Amants font fujets.
Dans le troifiéme couplet , voici
comme elle employe une tranfpofition
d'Accufatif, qui eft la feule
j'aye encore remarquée dans fes Poëfies
:
que
46
LE
MERCURE
Don de merci feul il n'a pas en
vetc.
Pour dire , il n'a pas en vetë don
de merci feul. La tranfpofition eft de
mife fans doute , & fait très bon effet .
Pourquoi cela ? Parce que cet Accufatif
n'eft point efcorté de fon article
défignatif , le . Qu'on lui rende cet
article , en allongeant le Vers de la
maniere fuivante ,
Le don de merci feul il n'eut jamais
en veûë
La tranfpofition ne vaudra rien ,
parce qu'il y aura de la furprife , &
que ce, le don , fe trouvant à la tête du
Vers , ne peut manquer d'être pris d'abord
pour un Nominatif. Qu'on retranche
l'article , ce n'eft plus la même
choſe . Le terme de don , demeure
comme fufpendu , & l'efprit ne prend
point de parti fur lui , que le Verbe
ne l'ait déterminé à celui qu'il doit
prendre .
On peut donc establir , comme une
Régle affez générale , que la tranfpofition
du Verbe avec l'Accufatif qu'il
régit, ne doit point fe pratiquer enVers ;
& que , par raport à ce cas , la Poëfie
ne change prefque rien à la conftruction
de la Profe.
DE JANVIER. 47
Peut-eftre fera-t- on furpris, que je
me fois donné tant de mouvemens ,
pour combattre l'ufage une tranfpofition
qui paroît fi vifiblement mauvaife
; & l'on auroit fans doute peine à
croire , qu'elle eût efté employée ; fi
je n'en avois des exemples , de tous
les âges. Pour ne point remonter plus
haut , Malherbe ne faifoit nulle
difficulté de s'en fervir dans l'occafion .
Ont d'un commun affaut mon repos
offense ,
Pour dire , ont offenfé mon repos.
2 Ont aux vaines fureurs leurs armes
arraché.
Pour dire , ont arraché les armes.
Les autres Poëtes de fon temps ufoient
fans aucun fcrupule , de la même liberté
; & le P. le Moyne furtout , ne
s'en eft jamais fait faute . Il dit dés la
feconde page, de fon Soleil Politique.
3 En tout ce qui pourra ton regne
fignater
& deux pages aprez' ;
Pleaume Sapè expugnaverunt.
2 Priere pour le Roy , allant en Limofin
.
3
Entret . Poëtiques.
48 LE MERCURE
Et quelque obfcurité qui les chofes
noirciffe .
La Fontaine même eft tombé dans
la même négligence , comme quand il
dit dans fon difcours à Madame de
la Sablière.
3 Mais , vous avez centfois mon
encens refufé
Il est évident que toutes ces tranfpofitions
font forcées , & par conféquent
vicieufes . On doit donc les rejetter
, comme n'êtant point receûës
dans la Langue , dont l'ufage eft , qu'on
Vers , comme en Profe , on dife : Ont
offenfé mon repas . Ont arraché les armes.
Signaler ton regne. Qui noirciffe
les chofes. Vous avez refufé mon encens.
J'appelle négligence , dans la Fonvaine,
cette mauvaife tranfpofition, parce
que c'étoit pure pareffe dans lui .
En effet, quoi qu'il fe foit donné plus
de libertés qu'aucun de nos bons Poëtes
, & qu'il n'y en ait point , même à
qui on les paffe plus volontiers ; il faut
cependant lui rendre juftice , fur ces
3
Fables de la Fontaine.
fortes.
DE JANVIER. 49
fortes d'inverfions forcées , qui font
affez rares dans fes ouvrages , & qui
le font encore plus dans fes Contemporains
du premier ordre; de forte que,
je doute qu'on en pût trouver d'exemple
, dans Defpreaux ou dans Racine .
Mais , il n'en va pas de même à
l'égard du P. le Moyne , & de quelques
autres Postes de fon tems . Il paroît
qu'il y avoit plus de recherche
que de négligence , dans l'ufage qu'ils
faifoient de ces fortes de tranfpofitions.
Loin de les éviter , ils les affectoient
au contraire ; & dans la fauffe idée
où ils étoient, que ces Regimes déplacés
donnoient de la force & de la majefté
à la Poëfie , ils fe faifoient une
loy d'en femer de tems en tems leurs
ouvrages. Auffi , les employoient- ils
plus fréquemment dans les Sujets Héroïques
, que dans les autres ; & l'on
en trouvera encore plus d'exemples
dans le faint Louis du P. le Moyne ,
que dans fes entretiens Poëtiques. Dés
le commencement du premier Livre
de fon Poëme épique , il dit :
En ce tems Mélédin l'Egypte gou
vernoit >
Et du poids de fes ans le Sceptre
Soûtenoit.
E
50 LE MERCURE
& quelques Vers plus bas.
Son camp chargeoit la terre &
les fleuves fechoit.
En voici trois exemples en quatre
ou cing Vers.
J'ofe avecque mon coeur mon
bras te prefenter.
Si je puis fur ta foy ce loyer efperer
,
Dûffai - je contre moi mille morts
attirer
' Enfin, cette tranfpofition est très frequente
chez le P. le Moyne , bon Poëte
d'ailleurs , & qui le cédoit à fort
peu de ceux de fon tems ; mais , il
s'êtoit mis dans l'efprit , que de dire ;
l'Egypte gouvernort , le Sceptre foûtenoit
, cela êtoit plus fublime & plus
énergique , que de dire fimplement ,
comme on le dit en Profe , gouvernoit
lEgypte , foûtenoit le Sceptre.
Pour moi , je ne vois pas quelle
force & quelle majefté , pouvoit donner
au Vers un renverfement de conftruction
, qui a quelque chofe de fort
approchant du jargon de Madame
Jourdain , lorfqu'elle " dit ,
Fort envie de rire nous avons .
La conftruction de la Phrafe franDE
JANVIER. ST
coife admet véritablement plus de variété
& de liberté dans la Poëfie ,
que dans la profe ; c'eft de quoi les
tranfpofitions qu'elle autorife & qu'-
elle exige même , font affez foy ;
mais , elle n'admet rien de forcé , ni
dans l'une , ni dans l'autre . Ce n'eft
pas varier le stile , mais défigurer la
langue , que d'employer des tranfpofitions
qu'elle ne reconnoit pas , &
qu'elle ne fouffre point fans répugnance
.
De là vient que je n'ai pas efté peu
furpris , de trouver deux tranfpofitions
de cette nature dans une Ode de feu
M. de Cambray , qu'on a imprimée
au bout du nouveau Télémaque , &
qu'on nous donne comme une preuve
defon talent naturel pour la verfification :
Ces tranfpofitions fe trouvent dans
deux ftrophes de fuite , qui font la
3 & la 4º Les voici .
dés
2 STROPHE
que la vermeille aurore ,
De fes feux étincellants
Toutes ces Montagnes dore.
Pour dire : Dore toutes ces Montagnes .
4 STROPHE.
Fleuve où jamais le vent n'ofe
Eij
623 LE MERCURE
Les moindres flots foulever.
Au lieu de dire : Soulever les moindres
flots.
la ver-
J'avouerai , pour moi , que dans les
fentimens d'admiration que j'ai toûjours
eûs pour M. de Cambray , & dans
la vénération extrême que je conferve
pour fa mémoire , j'aurois été plus difpofé
que perfonne , à foufcrire en fa
faveur , à ce talent naturel pour
fification , qu'on lui ajuge fur le feul
garant de fon Ode posthume . Le génie
& la verve poëtique , qui brillent
dans toutes les pages de fon Télémaque,
fembloient annoncer dans M. de
Cambray, un grand talent pour toutes
les parties de la Poëfie. J'avois même
regret , pour l'interêt & l'honneur
des Mufes , qu'un fi bel efprit , & qui
paroiffoit fi verfé dans leur commerce,
n'ût point dérobé de legers moments
à des occupations plus férieufes &
plus importantes ; pour faire de tems
en tems quelques promenades fur le
Parnaffe, & y laiffer des veftiges ,
qui puffent fervir de régle à ceux
qui viendroient aprés lui. Enfin ,
préjugé étoit entierement pour M. de
Cambray , & je l'aurois toûjours crû
le
DE JANVIER .
53
trés capable d'être un excellent Poëte,
s'il n'avoit jamais fait de Vers. Mais ,
aprés ceux qu'on nous a donné de fa
façon il n'y a plus moyen de tenir pour
le préjugé , & il faut l'abandonner ,
malgré qu'on en ait .
Que la Piéce ait été composée dans
fa jeuneffe , comme on l'infinuë par
précaution ; c'est ce que je n'ai nulle
peine à croire , & rien n'eft plus dans
la vrai- femblance ; mais , cette circonftance
ne change rien dans mon efprit
à l'impreffion qu'y a fait cette Ode.
S'il n'y avoit à y redire que les tranf
pofitions que j'y ai relevées , la confidération
de l'âge pouroit les faire
excufer. , & j'aurois tort d'en rien conclure
, au préjudice de ce talent naturel
pour la verfification , qu'on attribue
à M. de Cambray. J'ai vû des
effais de jeunes gens où tout fourmilfoit
de fautes & de négligences ;
mais , au milieu même des barbarifmes
& des négligences les plus groffieres
, on ne laiffoit pas de démêler
dans le tour de la conftruction & dans
la marche des Vers , le génie de la
verfification . C'êtoit de mauvais Vers,
mais c'êtoit des Vers . Oferai - je le dire?
E iij
$4 LE MERCURE
Je n'ai rien fenti de femblable dans
ceux de M. de Cambray ; & quelque
vicieufes que foient les inverfions
que j'ai attaquées ; c'eft peut- être ce
qu'il y avoit de moins repréhenfible
dans la Piéce. Ce grand Homme qui
s'exprime toûjours fi hûreufement en
Profe , paroît tout entrepris , dés qu'-
il entame la Poëfie : Son tile par tout
ailleurs , libre & aifé , ne fe réconnoit
plus ici , où tout eft forcé & contraint .
Ce font des Vers 1. raboteux, obfcurs &
languiffants . Il vent donner à fes penfees
un tour délicat , & ille faut
chercher , 2Ce font des Epithetes confues
forcées pour attraper la Rime . Je
m'explique ici nettement , & crois
pouvoir fans fcrupule , ufer d'une liberté
dont M. de Cambray lui- même
nous a donné l'exemple Comme ce
font fes expreffions propres que j'employe
entre lui , je ne pense pas que
fes Partifans les plus zelés ayent lieu
de s'en formalifer ; & il y auroit une
délicateffe outrée à trouver mauvais,
que je dife de fes vers , ce qu'il n'a
point fait de difficulté de dire lui-
1. Lett. fur l'éloq, la poësie &c. P. 299
2 Pag. 302
DE JANVIER.
55
même , de ceux de nos 1. plus grands
Portes , & des plus eftimables.
*
Il attribuë en grande partie à la
gêne de la rime, ce qu'il reprend dans
leurs ouvrages , & il prétend , qu'il
feroit à propos de les mettre un peu plus
au large , fur ce point ; 2. pour leur
donner moyen d'eftre plus exalts fur le
fens & fur l'harmonie. C'est un fentiment
que j'ai déja réfuté dans une autre
occafion ; mais , il eft difficile de
lire fon Ode , fans être tenté de croire
qu'il parloit en cela un peu pour fon
interêt. Rien en effet , ne lui a tant
pelé que le joug de la rime . Il fe récrie
inceffamment contre elle ; & il la
trouve fi gênante , qu'il ne craint
point d'avancer, qu'elle eft plus difficile
, elle feule ,que toutes les régles de
la verfification Grecque & Latine pri-
Les ensemble. 3.
Me permettra -t - on de le dire ? Voilà
le langage d'un homme à qui la
I. Ibid.
2. Ibid.
* Défenfe de la Porfie Franço fe.
Mercure de Fevrier 1717.
3. P. 303.
E iiij
$6
LE MERCURE
rime a fait paffer de mauvais quarts
d'heure. Chacun fent fon mal , & s'en
plaint . Quand on en eft là , je ne fuis
point furpris qu'on défefpere de la perfection
de la verfification françoiſe ,
& qu'on la regarde comme 1. prefque
impoffible.
La verfification eft un métier , & it
faut le fçavoir , non - feulement pour
s'en mêler,mais même pour en parler.
Feu M. de Cambray avoir une infinité
de belles connoiffances fur d'autres
matieres bien plus importantes ; mais,
pour ce qui regarde celle ci , je ne
puis m'empêcher de le dire ; il n'êtoir
au fair , ni fur la théorie , ni fur la
pratique. Tout ce qu'il en débite , ſe
réduit à des raisonnemens vagues &
fuperficiels , avec lefquels il n'y a rien ,
fur quoi on ne puiffe dire le pour & le
contre . Ce font de grands lieux communs
, à la faveur defquels fon imagination
toûjours brillante & lumineufe
fe donne l'effor , fans prefque
effleurer le fujet, & où peut- être , entre-
t- il , même à fon infçû , un peu de
chagrin , contre un art où il fentoit
I. P. 299.
DE JANVIER. 57
bien qu'il ne pouvoit réüffir.
Quoiqu'il en foit ; je fuis perfuadé
que , s'il fe fût donné le loifir de difcuter
& d'approfondir un peu la matiere
, il nous auroit fourni fur cela
des lumieres dignes de la pénétration ,
& de la jufteffe de fon génie , & toutautres
que ces réfléxions hazardées ,
qu'il a , comme jettées, dans fa lettre à
f'Académie, & qui ne font ni affez juſtes,
ni affez en ordre ,pour répondre dignenrent
à la haute réputation de l'Auteur.
Je voudrois pouvoir préfumer la
même chofe au fujet de fon Ode , &
avoir lieu d'augurer , qu'avec des
foins de l'étude , & de l'ufage ; il auroit
pû réüffit dans la Poëfie Françoife;
mais , à parler naturellement , je
ne vois rien qui promette dans fes
vers , & qui , même avec beaucoup
de travail , pût faire efpérer un Poëte
au deffus du médiocre.
Je parle fur ce point , avec d'autant
plus de liberté , que la Poëfie eft
un talent qui dépend plus du caprice
de la nature , que des efforts de l'art.
M. de Cambray êtoit fi diftingué par
une infinité d'autres talents fuperieurs,
$8
LE
MERCUR
qu'il pouvoit aifément le paffer de
celui- ci ; dont les prérogatives , quelque
interêt que nous ayons à les faire
valoir , ne vont pas fort loin . Ce n'eſt
pas lui que je trouve à plaindre en
ceci . Ce qu'il y perd , eft peu de chofe
; c'eft notre Pocfie que je plains :
La perte eft toute entiere de fon côté.
Quel dommage pour elle ,
elle , que le talent
de la veifification ait manqué à
une imagination fi vive & fi féconde
! Quels tréfors & quels modeles
n'auroit- elle pas aujourd'hui , dans des
pieces de vers façonnées avec cet art
& certe délicateffe , qui plaît & qui enchante
fi agréablement dans la Profe
nême du Télémaque ! C'est ce qu'on
ne peut s'empêcher de regreter , pour
peu qu'on prenne à coeur les intérêts
du Parnaffe ; & j'avoue , pour moi ,
que dans le zele extrême que j'ai
pour la gloire des Mufes , ce n'eft pas
fans peine , que je vois un fi beau
génie & un nom fi illuftre , leur échaper.
De tout ceci , il faut conclure ,
que
quelque poids que puiffe avoir en
tout autre chofe , l'autorité de M. de
Cambray , on ne doit point l'imiter
DE JANVIER. 59
dans la tranfpofition forcée , qui nous
a donné occafion de parler de lui ; &
qu'on doit tenir au contraire , pour maxime
indubitable & reçûë univerfellement
aujourd'hui , que l'Accufatif
, hors les occafions que nous avons
marquées , ne doit jamais fe déplacer ,
&qu'il doit toûjours marcher immédiatement
aprés e Verbe dont il dépend .
Je n'entreprendrai
point de décider
abfolument , s'il a plus de grace ,
lorfqu'il fuit immédiatement
fon Verbe
, que lorsqu'il en eft féparé & éloigné
C'est un point qui , tant en
Vers qu'en Profe , dépend de l'arran
gement & du tour du refte de la phirafe
. Il me paroît en général , qu'il y
a & plus de pereté & plus d'énergie
dans la conftruction , lorfque l'Accufatif
eft joint à fon Verbe : En voici
des exemples
.
1. Et j'ai fçû qu'un Soldat dans les
mains de Pompe ,
Avec fon Diadéme à remis son épée .
2. D'un malhûreux Empire acheter
le débris .
1. At. 1. Sc. 1 .
2. Ibid.
60 LE
MERCURE
Il me paroît même , que quand on
les fépare , ce n'eft d'ordinaire qu'en
faveur de la céfure , & pour ménager
le repos du Vers . Exemple.
3. Les Romains vers l'Euphrate ont
attaqué mon pere ,
Et trompé, dansla nuit ,fa prudence ordi
naire .
Car , fi le Verbe dans ce dernier
Vers , précédoit immédiatement l'Accufatif,
& qu'il y ût ,
Et dans la nuit, trompe fa prudence or
dinaire ,
La céfure feroit affez foible ; ce
qu'on a mis entre deux , fert à ménager
le repos.
OBSERVATION
SURLE VOCATIF .
Quoiqu'il n'y ait point lieu à fa
tranfpofition ,, par raport au Vocatif;
parce qu'êtant libre dans fa marche ,
on peut le placer comme on veut ;
cependant, il faut avoir égard à le dif
pofer le plus qu'on peut ; de telle
forte , qu'il mette quelque fufpenfion
dans le Vers.
3. Ibid.
DE JANVIER. 6t
1. On nous faifoit , Arbate , un fidel
raport.
C'est ainsi que parle Racine , à qui
je joins Corneille , qui dans fa Tragé
die de Cinna , fait ainfi parler Auguſte,
Ouy , je vous unirai , couple ingrat
&perfide
. و
Et plus mon ennemi, qu'Antoine & que
Lépide.
Ces deux témoignages font plus que
fuffifans fur une chofe fi commune ,
que je n'en parle , que pour ne point
paroitre l'avoir oubliée .
OBSERVATION
SUR LES NOMS ADJECTIFS
OU LES EPITHETES .
Il ne reste plus , pour finir ce qui regarde
les noms , qu'à parler de l'ordre
que doivent garder entr'eux le fubftantif
& l'adjectif , ou l'Epithete :
Sur quoi je ferai remarquer , que comme
la fituation des épithetes dépend
bien fouvent des fubftantifs auxquels
ils font joints ; il n'eft pas poffible d'établir
fur ce point aucune régle générale;&
que fi on vouloit l'entreprendre ,
1. At 1.Sc. L.
62 LE MERCURE
il faudroit prefque autant de regles
qu'il y a de fubftantifs & d'adjectifs.
Je m'en tiendrai donc à faire fur cet
article deux obfervations. La premie
re eft que , comme il y a des adjectifs
qui paffent toujours avant leur fubftantif,
& d'autres au contraire , qui vont
toujours aprés : Qu'il y en a qui précédent
ou qui fuivent , felon les fubftantifs
auxquels ils font joints , on
doit garder fur cela , en Vers , la conftruction
de la Profe. Ainfi , comme
on dit toujours en Profe , fils ingrat,
& jamais , ingrat fils ; dans un lâche filence
& non dans un filence lâche , &
ainfi des autres exemples pareils . On
doit fuivre le même ordre enVers : Si le
Poëte eft bon Grammairien , comme
je fuis en droit de le fuppofer , il fçau
ra affez à quoi s'en tenir fur cette
pratique , dont je ne dois rien dire de
plus ; puifque je traite de la Poëfie &
non, de la Grammaire .
La feconde obfervation eft , que
quand l'Adjectif eft indifferent de luimême
, à être devant , on aprés le Subftantif
; on doit regler fa fituation , felon
qu'il paroît figurer mieux dans le
vers, & qu'il y donne plus de fufpenDE
JANVIER. 63
fion. Il y a de certaines Epithetes où
cela eft égal : Par exemple ,
D'un glorieux trépas , d'un trépas
glorieux ,
Je ne vois pas encor qui figure le
mieux.
Mais , il y en a d'autres , qui quoiqu'elles
puiffent abfolument fe placer
devant , ou aprés le Subftantif ; font
cependant un bien meilleur effet , dans
l'une ou l'autre de ces deux fituations
, felon les Subftantifs differents
aufquels elles fe raportent ; & alors , il
faut bien prendre garde que la Rine
ne nous féduife , au préjudice de ce
que demande la vivacité du tour & la
beauté du Vers ; & fe fouvenir toujours
de ce précepte de Dêpiéaux .
1. La Rime eft vne efclave & ne doit
qu'obe ir
Rien ne rend un Vers plus froid &
plus defagréable , qu'une épithete
mal placée .
C'eût été ici le lieu de traiter de la
tranfpofition des noms , qui font régis
par des prépofitions ; mais , comme
les mêmes prépofitions s'étendent
1. Art . Poët. ch. 1 .
64
LE
MERCURE
auffi jufques fur les Verbes ; j'ai crû
que je ferois mieux de les renvoyer .
aprés la tranfpofition des Verbes ,
dont je parlerai le mois prohain .
YOPAYO PAYOPA 42PATOPA
A
Vant que de paffer à l'article
des Vers , je dois un remercîment
aux perfonnes qui m'ont fait
jufqu'à prefent , la grace de me communiquer
des Poëfies , pour en orner
mon Mercure. Il ma parû que le choix
que j'en ai fait , n'a pas déplû. Cette
remarque doit m'engager de plus
en plus à n'adopter que le bon , & à
être en garde , contre toute Poëfie
qui peut déparer ce Recueil : Ainf
que l'on ne trouve pas mauvais , fi je
fuis obligé quelques fois de rejetter
certaines piéces , qui appretiées felon
leur eftime, n'en meritent aucune : Les
droits du Public me feront toûjours
plus refpectables , que ceux des mauvais
Poëtes .
EPIDE
JANVIER.
EPITRE
FAITE PAR M. V.
Pour M. l'Abbé de GOUVERNE' ,
donnant une * Néceffaire à Merle.
Cardinal de Noaïlles .
N'Apas long- tems qu'envôtre Dioceſe
Par maints Curés ,Synode fut tenu :
Or devinés , je vous le donne enfeize,
De ce Congres le fujet ingenu :
Dans fes befoins , de leur propre finance
Leur deffein fut d'aider vôtre EmĽ
NENCE.
Le Préfident du Contile Rural
Leur fit d'abord éloge Paftoral ;
Defcription de vos vertus menues ,
Comme diries , Mours toûjours fo
tenues
D'onction fainte & tendre charité , ·
Sçavoir profond , profonde humilité ;
Sur les devoirs du Sacré Miniftere
Sur les Troupeaux qui vous furent
Commis
Sur le dépôt entre vos mains remis`,
* C'eft un Coffret qui contient tout ce
qui eft néceffaire pour l'ufage du Caffé .
Janvier 1718 . F
>
66 LE MERCURE
Soin vigilant , fermeté falutaire :
Puis , il parla de la tranquillité ,
De cette douce & fage égalité
Qui regne en vous même ; quand la
Tempête
Avec fureur gronde fur vôtre tête.
Il fit enfin, recits longs , rebattus
De cas pareils , & vulgaires vertus ;
Qu'il prétendoit qu'enffiés feul en partage
:
Le Bon Hommet n'en fçavoit d'avantage.
Puis, il leur dit, mes freres , mes amis ,
Ce faint Prélat à qui fommes foûmis
Tint de tout tems , de foi fi peu de
compte ,
Que le verrons de tout manquer un
jour :
Vons fouvient-il dans le dernier féjour
Q'uil fit ici , je le dis avec honte ,
De ce Taffon à vernis écrouté ;
Refte piteux d'une taſſe craffenſe ,
En quoi humoit cette liqueur mouſ-
Sense,
Que les matins , il prend pour la fanté.
Pour lui fournir un semblable Uftencile
;
DE JANVIER. 67
Mais , plus honnête & de transport
facile :
Cotifons nous ; enfuite par nos foins ,
Nous pourvoirons à fes autres befoins.
Ces mots finis , tire de fa Bougette
Quatre Teftons , & dans un plát les
jette ,
Qui fur la table , exprés étoit placé :
Par fon difcours chacun d'eux agacé ,
Qui plus qui moins imita fon exemple
;
Si que recette
ple
recette affés am-
Fit l'Orateur ; car , furent à l'inftant
Enfemble mis , trente-fept francs &
tant.
Bref, cette fomme en une Néceffaire
Fut convertie , & moi par cux choifi ,
Pour vous en faire un hommage finceré.
Si volontiers ay cet emploi faifi ,
Pas n'en doutés ; car , zêle plus rapide
,
Ardeur plus grande ay pour vos interets
,
Qu'aux jours d'êté, chaffé, dans les forêts
,
N'en à le Cerf four eau fraiche
limp.d:;
Fij
58 LE MERCURE
Je vais plus loin , &fi dans quelque cas,
Pour briller mieux , faireplus de fracas ,
Befoin aviés que vous fiffe largeffe ,
De dignités , biens , ( avoir & fageſſe ,
De taille même, avee vous troquerois
Et nul retour pour ce n'exigerois.
LE FAUX PHILOSOPHE
L
E Deftructeur impitoyable
Et des Marbres & de l'Airain
Le tems , ce Tyran fouverain ,
De la chofe la plus durable :
Sappe fans bruit le fondement
De notre fragile Machine ;
Et je ne vis plus un moment
Sans fentir quelque changement
Qui m'avertit de ma ruine .
Je touche au dernier moment
De mes plus belles années ;
Et déja de mon printems ,
Toutes les fleurs font fanées :
Je regarde , & n'envisage
Pour mon arriere faifon
Que le malheur d'être fage ,
Et l'inutile avantage ,
'De conoître la raiſon.
>
DE JANVIER.
69
Autrefois mon ignorance
Me fourniffoit des plaifirs ;
Les erreurs de l'efperance
Faifoient naître mes defirs :
A prefent l'experience
M'aprend que la joiffance
De nos biens les plus parfaits
Ne vaut pas l'impatience ,
Ny l'ardeur de nos fouhaits.
La fortune à ma jeuneſſe
Offrit l'eclat des grandeurs 5
Comme un autre avec foupleffe
Faurois brigué fes faveurs :
Mais , fur le peu de merite
De ceux qu'elle a bien traités ,
I'ay honte de la pourſuite
De fes aveugles bontés ;
Et je paffai, quoique donne
D'éclat, Pourpre & Couronne,
Du mépris de la perfonne ,
Aux mépris des dignités.
Aux ardeurs de mon bel age
L'amour joignit fon flambeau ;
Les ans de ce Dieu volage ,
M'ont arraché le bandean :
J'ai vu toutes mes foibleffes ,,
70 LE MERCURE
Et connu , qu'entre les bras
Des plus fideles Maîtreffes ;
Enyvré de leurs cariffes ,
Je ne les poffedois pas .
Mais quoi ? Ma goute eft paffée's
fes chagrins font écartés :
Pourquoy noircir ma pensée
De ces triftes verités ?
Laiffons revenir en foule
Menfonges , Erreurs , Paffions :
Sur ce peu de tems qui coule ,
Pourquoi des réflexions ?
Que fage eft qui s'en défie
J'en connois la vanité :
La bonne ou mauvaise fanté
Fait notre Philofophie.
LA SAGE AMIE.
Uand vous m'offrites votre coeur ,
J'en refufai le tendre hommage ,
Fircis : Vous étiés dans un age,
Où de tout ce qu'on voit , on se fait un
Vainqueur :
L'indiferette & folle jeuneffe ,
Vous livroit à vos fentimens.
Eh, qu'eût- ce êté, ſima ſageſſe
N'eut moderé vos mouvemens
DE JANVIER. 71
Je calmai vos empressemens ;
Et corrigeant vôtre tendreffe,
Je ne voulus d'engagemens ,
Que ceux dont la raison écarte la foibleſſe.
Songez , vous difois-je , fans ceffe ,
Qu'ainfi font faits tous les Amants :
Dans les premiers transports d'une
amoureuse yvreffe
On promet tout à ſa Maîtreſſe ;
Mais au bout de quelques momens ,
Le repentir fuit la promeffe ,
Etl'onfe faitun jeu de faufferfesfermens.
Epargnons à nos coeurs les plaintes , les
murmures ,
Les dépits , les horreurs , qu'entraî
nent les ruptures.
L'Amour a des revers trop piquants ,
trop affreux :
Fuyonsce Dieu cruel, il eft tropdangereux.
Qu'une amie dence & fincere,
Ait feule droit de nous charmer" :
Envain vous prétendés me plaire ,
Si ce n'est pas ainfi que vous voulés
m'aimer.
Touche de mes raisons , l'amitié, de
vôtre ame
Avoit jufqu'à préfent banny toute autre.
flame :
72 LE MERCURE
Pourquoi- donc, Ingrat , en ce jour ,
Vous livres- vous tout entier à l'amour ?
Ne croyez-pas que jaloufe & bizare ,
Je vous faffe une loi barbare ,
De m'immoler tous vos plaifirs .
Je fai que dans une ame tendre
L'amour allume des defirs ,
Dont toute la raifon ne fauroit la dé
fendre.
Je fai que tôt ou tard on doitfuivre fes
toix
"
Mais on peut , fans être coupable
Et fans faire tort à fon choix ,
Menagerune Amie, refpeterfesdroits.
L'amitié commode , équitable ,
Ne dérobe rien à l'Amour.
Ce Dieu ne peut- il à son tour ,
Se montrer en vous plus traitable ?
Non , me répondrés- vous, ce fuperbe
Vainqueur
N'a jamais admis de partage.
Il veut régner feul dans un coeur.
Lui donner un Rival , c'est lui faire
વે
outrage :
Eh bien , Ingrat, livrés- vous à fes traits?
Volés où le Dren vous appelle ?
Puiffent les tendres jeux & l'innocente
Paix ,
Accompagner toujours uneflame fibelle?
Puiffe
DE JANVIER. .73 1
Puiffent les biens les plus parfaits ,
Prévenir , combler vos fouhaits ?
Puiffe en un mot, vôtre Amante fidelle,
Dans une jeunesse éternelle ,
Jouir de vôtre coeur& detous fes attraits?
Mais fi pourtant, moins charmé d'elle,
Vous revenés un jour à vous ;
Songés qu'une folide Amie
Dans tous les vuides de la vie ,
Eft le pis - aller le plus doux.
E
PORTRAIT.
PAR M. B.
N trois mots > voici la peinture,
De la précieufe Suzon :
Bonne à rien dans une Maiſon ,
Cu de plomb , folle de lecture ,
Simple en habits , double en fierté ,
Attentive fur fa fanté,
Qui s'écoute & qui fe dorlotte ,
Qui prend du lait tous les Printemps :
Peintre. Alte- là Je vous entends ,
C'est- à-dire , qu'elle eft devote.
SUR L'HIVER..
PAR LE MESME .
Uel diable d'Hiver eft ceci !
Q Je me sens gourd, jesuis tranſi :
Ce n'est que du verglas qu'on touche ;
Janvier 1717.
7.4 LE MERCURE
Et les Mots gélent dans la bouche :
On ne refpire qu'à demi .
Heureux , fi j'étois endormi
Jufqu'aprés les Fêtes de Pâques ,
Difoit George an Compére Jacques.
J'éviterois ce temps cruel ,
Un Claque-dent continuel,
Confeffe , & le fâcheux - Carême ,
Que je bais plus que le froid même :
Oui , dit Jacques ; mais tu perdrois
Carême prenant & les Rois.
LA PERTE DES APPAS.
U'eft devenu cet ombrage tranquile ,
Où contre le Soleil je trouvois un
azile ?
Qui vous a dépouillé de tous vos ornemens
,
Arbres? Vous n'êtes plus qu'un objet de
trifteffe ;
Vous n'avés plusvos premiers agrémens:
Avés- vous, comme moy,perdu vôtre jeuneffe
?
Mais je vous plains à tort ,
de tems , belas !
Et
moy
dans
pen
Vous verrés renaître vos
charmes ,
livrée à la douleur, aux larmes,
Je ne verrayjamais renaître mes appas.
DE JANVIER. 75
y
P Uifque Hiftoriette eft une Piéce
jugée néceffaire , pour varier un
Mercure , & qu'elle entre , comme de
droit , dans fon partage ; je n'en dois
point négliger l'acquifition : Je m'yprête
d'autant plus volontiers , que je fuis
perfuadé , que c'est un des endroits de
Pouvrage que les Dames défirent , &
voyent avec le plus d'empressement.
Cette raison eft feule fuffifante , pour
me conformer à leur goût. Voici pour
Arrbes , un effai d'avamure, qui , quoique
peu chargée d'intrigue , pourra peutêtre
plaire autant qu'une autre , plus
embarraffée d'évenemens : Car , ce n'eft
pas toujours par un amas d'Epifodes
qu'on entraîne un Lecteur. Souvent , un
Incident ordinaire qu'on préfentera par
un bûreux côté, jurprendra plus l'ef
prit,que ce qui eft trop enflé du merveilleux.
Aurefte , fi les perfonnes qui ont
du talent pour ces fortes de petits Onvrages
, vveeuulleenntt bbiieenn mmee faire part
de leurs amusements , je me feray honneur
de préferer toujours leur travail
au mien ; perfuadé qu'un homme , qui
n'eft point partagé par d'autres occups-
G
74 LE MERCURE
pations , doit reüffir beaucoup mieux
qu'un Auteur de Mercure , qui ayant
plufieurs matieres à mettre en oeuvre,
prefque en même temps , eſt toujours en
diverfion avec celle qu'il traite.
L'ESTIME COMBATTUE
L
par l'Amour
.
HISTOIRE.
Es femmes , qui font belles & piquantes
à certain degré , font fûres
de plaire du premier coup d'oeil ;
celles , qui font laides & rebutantes ,
peuvent s'affûrer auffi de l'effet du
premier coup d'oeil : Les unes ni les
autres n'ont rien à ménager ; mais , celles
qui ne font ni belles , ni laides ,
& dont les traits font équivoques ,
doivent prendre de grandes précautions
pour une premiere entrevûë ,
dont la réüffite dépend , non feulement
du goût de celui à qui elles veulent
plaire ; mais encore, des difpofitions
differentes , où ce même hom
me peut fe trouver : Tel, par exemple,
dans un moment de mauvaife humeur,
trouvera laide , une de ces demi- beautez
, qu'il eût trouvée charmante dans
la guayeté d'un repas.
DE JANVIER 77
Une fille unique , d'une beauté arbitraire
, comme celles dont nous venons
de parler , fut déterminée par le
premier coup d'oeil à aimer un Cavalier
, à qui elle s'aperçut qu'elle.
n'avoit pas plû . Ils fe rencontrerent
chez un Juge follicitant un Procez ,
dont dépendoit le fort de leurs deux
familles : Pour accommoder l'affaire ,.
on conclut dés le même jour , un
mariage entre ces deux heritiers ;
& l'on fit le lendemain un grand repas.
L'heritiere y parut habillée négligemment
; & fes complimens furent auffi
négligez , que fa parure : On s'en étonna
, on lui en fir des reproches ; elle
répondit que s'étant aperçue chez le
Juge qu'elle n'étoit point faite de
maniere à donner de l'amour à fon
futur , elle tâchoit du moins de gagner
fon eftime par få modeftie .
Le Cavalier qu'on attendoit , arriva
. C'étoit un jeune homme trés - aimable
, mais d'une franchife outrée : Il
difoit tout ce qu'il penfoit, quoique trés
galant homme , & de beaucoup d'ef
prit . La premiere chofe qu'il fit en entrant
, ce fut de s'ad: effer à la mere
& de lui dire qu'il venoit , pour lui
G iij
78 LE MERCURE
1.
rendre fes devoirs ; qu'il n'avoit appris
que ce matin , le mariage où fon pere
vouloit l'engager : Si j'avois fçû hier ,
reprit- il , enfaluant la fille , que vous
êtiez celle avec qui je dois paffer ma
vie ; je vous euffe prié de me dire
franchement,fi dans un mariageque nos
parents font fimplement par interêt de
famille , vous obéiffez auffi volontiers
à vôtre mere que j'obéïs à mon pere;
car , fi cette alliance vous faifoit la
moindre peine,rien ne pouroit m'y contraindre
Il faut parler franchement
dans ces occafions : La mere prit auffitôt
la parole , & protefta au Cavalier,
que fa fille lui obéiffoit de trés - bon
coeur ; mais , M , continua-t- elle , enle
tirant en particulier , je vous prie
de me déclarer , avec votre fincerité .
naturelle , fi ma fille eft de vôtre
goût. Je vois qu'on fert le fouper ,
dit-il , tout haut ; je m'expliquerai au
fruit ; mettons - nous à table : On s'y
met ; & pendant tout ce repas , on ne
parla que de la fingularité d'un mariage
fi brufquement réfolu : La fille
ne ifoit mot , & ne regardoit que rarement
le Cavalier , quoiqu'elle l'aimât
déja ; mais elle avoit fon deffein .
DE JANVIER 79
On fut long-temps à table , le fruit
vint , les valets furent congediez , &
la mere fomma le Cavalier de lui tenir
parole : Il avoit promis de parler
franchement ; il le fit , & avec toute
la politeffe imaginable : Il lui dit cependant
, que fon car n'étoit point
touché pour fa fille , mais il lui protefta
qu'elle pouvoit conter fur tous les bons
procedez que pouvoit avoir le mari
le plus tendre : On plaifanta fort fur
cette nouvelle maniere de faire une
déclaration d'amour . Enfin , on , fe fépara
, & la mere , en retournant chez elle ,
fit de grands reproches à fa fille , de
ce qu'elle n'avoit pas fait paroître le
moindre efprit à table . Je l'ai fait exprés
, lui dit la fille , pour tâcher de
me faire aimer.
La mere ne comprit rien à ce paradoxe;
mais , cette prudente fille lui expliqua
fi bien le deffein qu'elle avoit ,
que la mere promit d'aider à l'executer.
C'est ce que vous allez voir dans
là faire .
Le lendemain , le Cavalier rendit
vifite à celle qu'il n'aimit point , &
qu'il eftimoit ; parce qu'on l'avoit affùté
qu'elle étoit eftimable : Aprés quel-
Giiij
80 LE MERCURE
ques momens de filence , elle lui di
d'un air à ne lui pas donner grande idée
de fon efprit , que ne contant point
fur fa tendreffe , elle lui demandoit
au moins une preuve exceffive de
fon eftime ; c'êtoit , qu'il la fit fa confidente
, en cas que dans la fuite il eût
de l'inclination pour quelqu'autre .
Cette propofition lui parut ridicule, &
lui fit croire que fa Maîtreffe êtoit un
petit génie ; il lui répondit qu'il ne ſe
croyoit pas d'un caractere à devenir
fort fenfible , mais que fuppofé qu'il
le devint , jamais il ne fçauroit étouffer
une paffion par raifon , & fe la cacher
à lui-même , plutôt que d'en faire
confidence à fa femme : Elle lui dit.
qu'elle vouloit dans fon coeur , au
moins la place d'un bon ami ; Ils eurent
là- deffus une longue conteftation.
Il refufoit toûjours de lui promettre
une confidence fi extravagante
; mais
elle le preffa tant , qu'enfin il lui
mit ce qu'elle fouhaitoit : & ce qu'il
avoit une fois promis , il le tenoit. Il
la quitta aprés lui avoir dit , par manieie
de converfation , qu'il iroit ce foir
là au bal , & qu'il y alloit prefque
tous les jours : Elle lui dit , que pour
proDE
JANVIER 81
>
elle, elle haïffoit le bal , parce qu'elle
ne fçavoit pas afſez bien danſer.
Dés qu'il fut parti elle envoya
chercher un habit , pour fe déguiſer en
ESPAGNOLETTE , fçachant qu'il devoit
courir ce foir - là en habit d'Eſpagnol ;
& elle avoit médité de le fuivre dans
tous les Bals où il iroit. Avec la plus :
noble & la plus fine taille du monde,
elle avoit toutes les graces du geite ,
& danfoit à ravir ; elle avoit la gorge ,
le tour du vifage & les yeux d'une
beauté parfaite enforte , qu'avec un
trés petit mafque , dont les yeux êtoient
fort ouverts ; c'êtoit la plus char
mante perfonne qu'on pût voir.
Dés qu'elle parut au Bal , elle y attira
les yeux de tout le monde , & fon
Efpagnol en fut ébloui comme les autres.
On la prit d'abord pour danfer ;
elle acheva de charmer toute l'affemblée
, & prit à fon tour l'Eſpagnol qui
s'avançoit plus que les autres , pour
l'admirer. Aprés qu'ils ûrent danfé ,
ils fe prirent de converfation . L'Efpagnol
qui fut étonné de fes reparties
brillantes , du tour & de la jufteffe de
Les penfées , n'avoit garde de la reconnoître
; il ne l'avoit encore vûë
82 LE MERCURE
comme nous l'avons dit , que dans un
négligé qui lui avoit caché fa taille S
fon air ; elle avoit toujours affecté une
indolence prefque hébétée dont elle
avoit voilé la vivacité de fon efpric.
En un mot , il commença à l'aimer
plus qu'il ne penfoit, & fe cru . heureux
d'apprendre feulement d'elle ;
qu'elle devoit courir encore le bal la
nuit fuivante dans le mefme habit.
Le lendemain aprés midi , il alla
chez elle. Il la trouva beaucoup plus
négligée , & auffi indolente qu'à l'ordinaire
; mais , dans les chofes qu'elles
lui difoit , elle marquoit une raifonfi
folide , un fi bon caractére d'efprit ,
& une douceur fi aimable , qu'il fe
confoloit prefque , de ne pas trouver
en elle , le brillant & les charmes de
l'ESPAGNOLETTE :Il êtoit pourtant extrémement
agité , & il avoit de tems :
en tems des diftractions qui la charmérent
: Elle vit bien qu'il eftoit pris.
Ils ne manquérent pas de fe rejoindre
le foir au Bal , où une converfation
encore plus vive que celle de la
nuit précédente , augmenta fon amour
de moitié. Cependant , les réfléxions
qu'il faifoit fur fon Mariage , prirent le
DE JANVIER. 83
deffus ; & par un effort de raiſon ,
il voulut quitter brufquement l'ESPAENOLETTE.
Quoi ? Vous me fuiez , lui
dit- elle , d'un air à le rendre amoureux
, s'il ne l'ût pas efté . Il retomba
für le fiége d'où il s'etoit levé , & ne
put répondre un feul mot. Je vois
bien , lui dit -elle , que j'ai besoin de
tous mes charmes pour vous arrefter.
Je vai donc me déinaſquer. Ah ! n'en
faites rien , s'écria - t- il . par un fecond
effort de raiſon. Que deviendrois - je ?
Il craignit en effet , de s'engager davantage
, & la quitta dans le moment.
C'est peut - être la premiere fois ,
qu'une Maîtreffe ait été charmée de
voirfon amant, vaincre la paffion qu'il
a pour elle. L'ESPAGNOLE Voyant fuir
fon ESPAGNOL , fut auffi contente de :
fa raifon , que de fon amour.
Comme la fincerité êtoit le caractere
dominant de ce Cavalier , il refolut
d'ouvrir fonceur à celle qu'il
regardoit déja comme fon amie ; &
de plus il avoit promis : Il n'avoir garde
d'y manquer. Dés qu'il pur lui parler,
il lui fit voir le fonds de fon coeur ;
elle feignit feulement autant de jaloufie
qu'il falloit , pour lui faire fen84
LE MERCURE
tir qu'elle l'aimoit & lui montra
enfuite tant de douceur >
& tant de confiance en fa fidelité
, qu'il fe haiffoit lui même en ce
moment , d'avoir êté capable de lui
faire une demie infidelité. Elle tâchoit
de le confoler , en loüant la conftance
qu'il avoit euë en réfufant de voir
l'ESPAGNOLETTE démafquée ; mais elle
lui confeilla pourtant de l'avoir , s'il
pouvoit ; car , lui difoit- elle , c'eft le
feul moyen de vous guérir : Sans doute
elle eft moins belle fous le mafque
, qu'elle ne l'eft dans votre imagination
; & fi par bonheur pour vous ,
elle n'avoit nulle beauté , vous ou
blierez bientôt fon efprit. Non , non,
lui repliqua- t- il , le plus feur eft de
l'éviter , & je vai prier mon pere de
differer nôtre mariage ; je vous eftime
trop pour me donner à vous dans
l'etat où je fuis ; je veux aller pour
quelques jours à la Campagne , où je
diffiperai à coup leur cette idée. Non,
di- t- elle , je vous aiderai mieux que
perfonne , à oublier les charmes de
l'ESPAGNOLE ; & j'ai toûjours en tête ,
que le feul moyen de guérir la paffion
que vous avés pour elle ; c'eft de vous
DE JANVIER. 185
la faire voir fans mafque ; car , quelqu'un
qui la connoît , m'en parla hier:
On ma dit qu'aux yeux prés , elle eft
d'une laideur à effacer la taille & fon
efprit.Nôtre amant infifta pour s'abſenter
; mais , le pere qui fut inftruit de
tout ce qui s'étoit paffé , força fon fils
à terminer dés le lendemain.
On figna le contrât , on alla à l'Eglife
, & l'on revint fouper : Une maſcarade
avec des violons , entra juftement
comme on fortoit de table.
-La nouvelle époufe , qui avoit feint
de fe trouver mal en foûpant , pria
-fon époux de faire les honneurs de la
mafcarade, pendant qu'elle iroit le repofer.
Elle difparut , & fit une telle diligence
à reprendre fon déguiſement ,
qu'elle rentra dans la falle où l'on
danloit,avec une autre troupe de mafques
qui parut fuivre de prés la preniere.
C'étoit quelques amis qu'on
avoit prié de venir danfer , pour faciliter
le dénouement de tout ceci.
Dés que nôtre Epoux fidele apperçeut
celle qu'il craignoit , tant , il
voulut fair ; mais , la mere le retint
& lui dit qu'elle avoit exprés , fait
prier cette ESPAGNOLE qui êtoit dans
9
$85 LE MERCURE
un Bal du voisinage , de venir danfer
chez elle avec fa troupe. Ma fille ,
continua- t- elle , veut abfolument vous
guérir l'efprit , en la faifant démafquer
; car , elle eſt , di - t- on d'une lai
deur à furprendre. Ah ! Quand elle
auroit le vifage affieux , s'ecria- t - il ,
elle ne me guérira point par là , d'une
maudite paffion que tant d'autres charmes
ont fait naître : Je me la fuis déjɩ
reprefentée plus hideufe , qu'elle ne
peut être, & je n'en fuis pas plus tranquille
. Ah ! Madame , pourquoi m'arefter
ici.
Pendant qu'il parloit , l'ESPAGNOLETTE
animée par cette Scene qu'elle
voyoit , redoubloit de vivacité dans
fon air , & dans fa danfe : Il détournoit
ſa veûe d'un objet fi dangereux
mais , elle vint , tout en danfant , paffer
malignement fi prés de lui , qu'il
oublia en la voyant , fa raiſon , fon
devoir , & la prefence de fa bellemere.
Enfin , l'ESPAGNOLETTE, en lui
prenant la main , acheva de le troubler
: Il ne fe poffedoit plus . Sa bellemere
le prit par deffous le bras ; il fe
laiffa ainfi conduire dans un Cabinet ,
fans fçavoir cù il alloit ; & la mere
s'y enferma avec eux.
DE JANVIER. 87
L'ESPAGNOLETTE fit alors un grand
ffoûpir,& le faifoit naturellement ; car
elle craignoit de perdre , en fe démaf
quant , le plaifir de voir fon Epoux
tendre : Elle l'aimoit autant qu'il
aimoit l'ESPAGNOLE ; fes regards languiffans
fe confondoient avec ceux
de fon amant qui ne gardoit plus de
mefures : Ils fe regarderent quelque
tems , fans rien dire , pendant que la
mere tâchoit de donner à fon gendre
l'idée de la plus affreufe laideur
afin que par ce contrafte , fa fille démafquée
lui parût plus aimable . La
tendre Epoufe profita le plus longtems
qu'elle put , de l'erreur de fon
Epoux : Elle ne pouvoit le refoudre
à finir certe Scéne ; mais enfin, la mere
ôta le mafque de fa fille .
L'effet eftonnant que cette furprife
fit fur notre amant Epoux , eft une de
ces chofes qu'on ne peut dépeindre,
fans en diminuer la force : Que chacun
s'imagine la fituation d'un parfaitement
honnefte - homme cruellement
agité entre l'amour & le devoir ; qui
eltime infiniment une perfonne, qui en
aime paffionnement une autre ; & qui
trouve tout réuni dans un feul objet.
88 LE MERCURE
A l'égard de la femme , quel
charme pour elle , d'avoir fçû faire
en fi peu de tems , un Epoux paffionré,
d'un Amant indifferent ; & de voir
finir en fa faveur , le combat de l'eftime
& de l'amour ?
S
Na obfervé, qu'il n'y a qu'un petit
nombre de gens dans cette Capitale,
à qui la Langue Italiene foit affez
connue pour être en état d'entendre
parfaitement les Piéces que l'on repréfente
à l'Hôtel de Bourgogne : J'ai
donc cri, que les perfonnes qui ne vont
à ce fpectacle que pour le feul plaifir
de l'action Theatrale , ou qui s'en privent
par la crainte de n'y rien enten
dre , ne feroient peut - être pas indifferentes
en voyant de Mercure en Mercure
, la Fable des Comedies qui ont
mérité les applaudiffemens publics.
Aprés cela , je prie mes Lecteurs , de
n'éxiger de moi aucune remarque critique.
Ne feroit- il pas injufte que l'on
pourfuivit à la rigueur, les défauts de la
plupart de ces Piéces , qui étant fouvent
conçues , ordonnées & jouées en un mê-
>
me
DE JANVIER .
me jour, à la vérité par d'excellens Acteurs
, fe trouvent par cette feule raifon
, à l'abry de toute cenfure ? Sans cette
bûrenfe facilité , nous nous verrionsprivés
de cette agréable varieté , qui
balancée
avec la régularité uniforme
de nôtre Theatre , doit gagrer d'un côté
, ce qu'elle perd de l'autre. En attendant
que j'execute les claufes de mon
Bail , voici mon premier payement.
L
ARLEQUIN MUET
PAR CRAINTE.
E 16 Décembre , l'on reprefenta
pour la premiere fois , Arlequin
muet par crainte. Cette Piéce a û d'autant
plus de fuccés , que ceux qui n'enrendent
point l'Italien , n'avoient pas
moins de plaifir , que ceux à qui
cette Langue est la plus familiere : En
voici le fujet.
Lélio amoureux de Flaminia , ayant
appris que le Docteur pere de fa Maî
treffe , l'emmenoit à Milan , pour la
marier à Mario fils de Pantalon ; fa
jaloufie le détermina à fe rendre auffi .
dans la même Ville , à deffein de fe
battre contre fon Rival.
Lelio avoit û l'indifcrétion de faire
Janvier 1718. H
90 LE MERCURE
confidence de fon deffein à Arlequin
fon Valet . Ce fécret incommodoit
trop ce dernier ; il s'en débaraffa au
plûtôt . Tout confident lui parut bon .
La premiere perfonne , à qui il le
revéle , eft un Porrefaix chargé de la
valife de Lélio . Non content de l'avoir
dit une fois , il en fait part au
Maître de l'Hôtellerie où il va loger.
Lélio arrive , à qui le Fâquin deman
de fon falaire. Lelio n'ayant point de
monnoye, lui donne un écu . Le Portefaix
charmé de la générofité de ce
Cavalier , ne peut s'empêcher de lui
découvrir l'indifcrétion & la trahifon
de fonValet en lui repetant tout cequ'il
lui a confié. Lelio renvoye cet homme,
en lui difant, que ce fon des fables
que fonValet a inventées : Cependant,
l'Hôte arrive qui lui donne le même
avis. Alors Lao outré , appelle Arlequin
, & tâche par douceur, à lui tirer
l'aveu de fon imprudence ; mais ,
voyant qu'il perfifte à nier , il tire
fon épée , & le menace de le tuer ,
s'il ne l'avoue. Arlequin tremblant ,
lui confeffe la vérité, & lui demande,
comment il l'a fçû. Lelio lui dit qu'un
Elprit familier qu'il a dans fa bague ,
DE JANVIER. 91
f'en a inftruit; & que s'il parle davantage
, le même Eſprit l'en informera ,
& qu'auffitô , fa mort eft certaine.
Arlequin intimidé par ces menaces ,
lui promet dêtre muet ; mais ne pouvant
y réuffit , il fe réfour de fe coudre
la bouche , & fait de cela un lazzi
charmant .
:
Lélio en feureté du côté de fon Va-
Let, va pour mieux cacher fon deffein ,
trouver Pantalon , pour lequel il
a des Lettres de recommendation,
Pantalon lui fait toutes fortes d'amitié
, & l'oblige de venir loger chez
lui. Il lui préfente Mario fon fils , &
ordonne à Violette fa Servante , de le
fervir comme lui -même : Cependant ,
Arlequin trouvant Violette, à fon gré ,
& le voyant feul avec elle , lui fait
entendre par fes geftes , l'amour qu'il
a pour elle , & qu'il voudroit bien devenir
fon mari. Violotte qui tout muet
qu'il eft , le trouve plaifant , y confent
& lui donne la main. Arlequin lui
témoigne toujours à la muette , fa reconnoiffance
, & finit ainfi le premier
Acte.
Hij
92 LE MERCURE
ACTE II.
Voilà donc Lélio logé avec fon plus
grand ennemy, de qui , pour comble de
difgrace , il ne reçoit que des marques
d'une amitié que fa premiere veuë
lui avoit infpirée ; & par conféquent ,
fort embaraffé à trouver un prétexte
de lui faire mettre l'épée à la main .
Mario ignoroit le deffein qui amenoit
Lélio à Milan ; & quand il l'auroit
fçu , cela n'auroit point diminué fon
amitié. C'eftoit malgré lui que fon
pere le deftinoit à l'hymen de Flaminia.
Sylvia foeur de Scaramouche ,
eftoit celle qui occupoi fon coeur ; il
lui avoit même permis de l'époufer ;
& c'eft fur cette promeffe , que Scaramouche
aff fa foeur , qu'il obligera
Mario de lui tenir parole. Sylvia
cependant inquiette de ce que penfe
fon Amant , fur le deffein qu'à fon
pere de le marier à une autre ; cher
che l'occafion de s'en éclaircir : Elle
apperçoit dans ce tems là Arlequin
qui fort de la maifon de Pantalon .
Après avoir fçu de lui qu'il y legeoit ,
elle lui fait entendre , qu'elle fouhaite
DE JANVIER. 93
qu'il rende une lettre à Mario. Arle
quin lui témoigne , qu'il le veut bien
& Sylvia par reconnoiffance , lui donne
une Bague. Violette qui les a veu
enfemble , vient lui marquer fa jaloufie
& fon dépit ; & ce n'eft qu'avec
bien de la peine , qu'Arlequin lui fair
entendre par fes geftes , ce que Sylvia
lui vouloit , & lui montre la Bague.
Ils fe racommodent , & s'en retournent
auffi bons Amis qu'auparavant
D'un autre côté , Pantalon
apprend par le Maître de l'Hôtellerie ,
qui a êté autrefois fon Valet , que le
Cavalier qui devoit venir loger chez
lui , eft venu à Milan , pour fe battre
en duel contre un autre jeune Cavalier
, qui doit époufer une Demoifelle
de Bologne que cet étranger
aime . Pantalon reconnoiffant que c'est
à fon fils qu'il en veut , prend le parti
de le faire arrêter , & pour cela va
chercher la Juftice . Cependant , Lelio
fuivant toûjours fon deffein , vient
pour faire mette l'épée à la main à
Mario ; mais , celui..ci lui donne tant
de témoignagnes de bienveillance ,
qu'il l'oblige de le quitter fans avoir
executé ce qu'il vouloit faire. Arle94
LE MERCURE
Y
quin furvient , & fait tout ce qu'il"
peut , pour faire entendre à Mario a
qu'on veut le ruer ; mais c'eft en vain,
& il eft interrompu par Lelio , qui
vient avertir Mario , qu'en fortant il
avoit vû des Archers qui cherchoient
quelqu'un ; & qu'ayant connu qu'ils
en vouloient à lui , il eft retourné
fur fes pas , pour fe dérober à leurs recherches.
Mario , pour plus grandes
fûreté , appelle des Valets , leur dit
de prendre des armes , & de revenir
auffi tôr : Mais à peine font ils partis ,
que les Archers viennent pour fe faifir
de Lelio. Mario , l'épée d'une main ,
& le piftolet de l'autre , fe bat contre
eux , & fe mettant toûjours au- devant
de Lelio , fe retire avec lui , &
les empêche de le fuivre. Les Archers
n'ayant pû fe faifir du Maître , ils -
aperçoivent Arlequin fon Valer , &
veulent l'arrêter. Il fe défend de fon
mieux Mais , comme il faut ceder à
la force , il alloit être enlevé , lorfque =
les Valers de Mario furviennent armez
de fufils , & tombant de tout
leur coeur fur les Archers ; leur font
lâcher Arlequin , qui ne manque pas
auffi de fon côté de les reconduire à a
grands coups de latte,
DE JANVIER.
951
ACTE III.
Cependant , Lélio ne peut s'empê
cher de reconnoître les obligations
qu'il a à Mario ; il avoue même , qu'il
commence à fentir que la reconnoif
fance balance dans fon corr , le défir
de fe délivrer d'un Rival . Cet amy
roûjours attentif à ce qui le regarde,
lui aporte la clef d'une chambre fe
crette , où il veut le cacher , & l'affu
re en même- temps , qu'il perdra plutôt
la vie que de l'abandonner. Lelio lui
rend graces de fa générofité ; va s'enfermer
dans fa chambre , & laiffe
Mario. Pantalon furvient , qui lui dit,
qu'il a mal fait d'empêcher l'exécution
de la Juftice ; qu'il faut bien qu'il·
foit coupable , puifqu'on le faifoit:
prendre , ( fans dire qe cet ordre venoit
de lui ) & qu'il fçait fans doute
où il eft: Mario lui dit q re non, & qu'il
croit qu'il s'eft fauvé . Pantalon , bien
aife qu'il ne foit plus dans fa maiſon .
veut découvrir à fon fi's , que c'eft
luiqui l'a voulu faire arrêter, & les raifons
qui l'y ont engagé ; mais , il en eit
empêché par l'arrivée du Docteur , &
96 LE MERCURE
de fa fille Flaminia. Mario & elle , fe
faluënt fort froidement , & ne fe difent
prefque rien . Pour comble de malheur
, Pantalor emmene le Docteur,
pour lui parler en particulier fur ce
mariage , & laiffe fon fils feul avec
elle , Arlequin dans ce temps là arrive,
qui reconnoît Flaminia ; elle , fort-fürpiifé
de le voir à Milan , veut lui
adreffer la parole. Mais Mario , à qui
elle demande quel eft ce valet , qu'elle
a vû au fervice d'un Cavalier de Boulogne
feignant quelque affaire , fe retire,
fans lui répondre,& emmene Arlequin
avec lui. Flaminia furpriſe de ce
procedé , & ne fachant ce qu'elle en
doit penfer , aperçoit Lelio. Ce Cava- -
lier , qui avoit pris la réfólution de
ceffer d'être Amant pour devenir ami ,
demeure furpris & déconcerté à la vûë
de Flaminia ; elle de fon côté , qui
n'avoit pas changé de fentiment à fon
égard , lui parle de fon amour , &
lui dit , que fon mariage eft arrêté
pour ce foir avec Mario ' : A cette notvelle,
Lelio fe trouble , fes réfolutions
s'évanouiffent , & fon amour augmen-.
te. Il voudroit dire qu'il ne penfe
plus à elle ; mais il ne peut. Flaminia
qui .
DE JANVIER, 97
qui attribue fon trouble au chagrin
que lui caufe ce qu'elle vient de lui
apprendre , & non au combat interieur
qui l'agite , fe plaint de fon fort dans
des termes qui achevent de le vaincre.
Il lui avoue fa défaite , & lui
prótefte que dans peu elle pleurera
fa mort , ou qu'ils feront époux . En
même-temps , il lui prend une main
pour la baifer , lorfque Mario furvient :
Sa prefence excite en eux des mouvemens
bien differens , & que l'on peut
aifément imaginer, Flaminia nejugeant
pas à propos de refter , fort fous
quelque prétexte . Cependant Mario ,
qui vient d'apprendre la derniere réfolution
de fon pere fur fon mariage ,
dit d'un air faché à Lelio , qu'il venoit
pour lui parler en particulier d'une
affaire de confequence. Lelio charmé
de cette conjoncture , croit tenir le
moment de fe fatisfaire , & que Mario
ayant apris qu'il eft fon Rival , vient
le prévenir & lui offrir le combat ; il
marque même fa joye par fes actions .
Mais , quelle eft fa furprife , lorfque
Mario lui apprend que fon chagrin
ne vient , que de ce que fon pere le
veut marier le même jour à Flaminia
I
98
LE
MERCURE
#
qu'il n'aime point , & qu'il eft au défefpoir
de ne fçavoir comment s'en
débaraffer ! Lelio furpris & charmé en
même tems , de n'avoir point Mario
pour Rival , lui découvre le deffein
qu'il avoit de fe battre avec lui , &
lui en demande mille pardons : Mario
l'embraffe , le prie de l'aider de fes
confeils , & lui avoue fa paffion pour
Sylvia : Le Docteur & Pantalon qu'ils
entendent , les obligent de fe retirer
pour concerter leur projet. Arlequin
, qui eftoit forti avec fon Maître
, revient quelque tems aprés , &
veut faire par fignes le récit d'un combat
entre Lelio & Mario ; mais perfonne
ne l'entend . Le Docteur qui le
reconnoît pour l'avoir vû à Boulogne,
demande à Pantalon ce qu'il fait ici .
Pantalon lui dit que c'eft un pauvie
muet , valet d'un Cavalier qui a
demeuré chez lui : Le Docteur affûre
qu'il n'eft pas muet , & le menace :
Arlequin effrayé , parle & dit , quel
eft le motif du voyage de fon Maître
à Milan ; enfuite il fait le récit du
combat , & ajoûte qu'ils font convenus
, que le Vainqueur épouferoit Flaminia
. Dans le tems que Pantalon té-
3
DELA VILLE
DE JANVIER.
ABQUE
LYON
moigne fon inquiétude fur cela , Ma
rio arrive , foutenu par Lelio , & le
bras enveloppé : Pantalon outré contre
Lelio , tire fon poignard & veut
le tuer ; mais fon fils l'arrête , & lui
dit au contraire de l'embraffer ; puifque
par une générofité digne d'un
grand homme , il lui a donné deux
fois la vie dans le combat : Qu'il vient
exprés , pour déclarer qu'il n'a plus rien
à prétendre fur le coeur & fur la perfonne
de Flaminia , & qu'elle appartient
à Lelio par le droit du Vainqueur
, fuivant la condition dont ils
font convenus avant que de fe battre .
Lélio la demande au Docteur;mais fur
le refus qu'on lui en fait , il tire fon
épée pour le tuer : On l'en empêche,
& Flam. fe jettant aux genoux de fon
pere, lui avouë fa paffion pour Lelio, &
le prie de le lui accorder dans l'inftant.
Scaramouche vient avec fa foeur fommer
Mario de tenir fa parole : Mario
avoué à fon fon
pere amour pour elle ,
&la promeffequ'il lui a faite de l'époufer.
Pantalon voyant fon fils engagé ,
lui donne fon confentement . Mario
n'ayant plus rien à ménager, dévelope
fon bras , & découvre par là . que fa
I ij
100 LE MERCURE
bleffure n'eft qu'une feinte ; & le Docteur
voyant bien qu'il ne peut faire le
mariage qu'il s'eftoit propofé , accorde
fa fille à Lelio . Mais, afin que tout foit
content, Pantalon donne Violette pour
femme à Arlequin ; & ainfi la Piéce
finit , avec la fatisfaction de tout le
monde.
EXTRAIT D'UNE LETTRE
Ecrite par le Pere ROBERT de Saint
Nicolas , Auguftin Déchauffe , Miffionnaire
Apoftolique dans le Tunquin
; dans laquelle il donne avis à
fes Superieurs , de fon arrivée , é
de l'heureux fuccez de la Miffion
des Auguftins Déchauffés , dans le
Royaume de Tunquin .
E
Nfin , êtant arrivé à la Ville de
Canton , ( qui est un Port de la
Chine je me mis d'abord en chemin
pour le Royaume de Tunquin ;
& un mois aprés , je pénétrai jufques
fur les Frontieres de ce Royaume , où
je ne pû entrer alors , à caufe de la
DE JANVIER . 10 %
perfecution que l'on y exerçoit continuellement
contre les Chrétiens ; ce
qui m'obligea de me tenir caché pendant
deux mois , dans le fonds d'une
mazure , chez une pauvre veuve
chrétienne ; & afin de pouvoir diftinguer
le jour d'avec la nuit , & récirer
mon Breviaire , je fus contraint de
faire deux trous à la muraille de cette
chaumiere , qui étoit fi obfcure, qu'elle
reſſembloit à un cachor , où j'étois
feul , n'entendant parler qu'une langue
que je ne fçavois pas , & réduit à
y recevoir un peu de ris , que cette
pauvre veuve me donnoit chaque jour
pour ma nourriture.
Dans ce lieu fi incommode , je fus
attaqué d'une groffe fiévre , qui certainement
m'auroit emporté , fi le
Vicaire Apoftolique du Tunquin , Religieux
de l'Ordre de Saint Dominique
, ayant appris ma dangereuſe maladie
, ne m'eût auffi - tôt délivré de ce
lieu ; en me faifant entrer dans le
Royaume de Tanquin , fous la conduite
d'un Catéchifte qu'il avoit envové
à cet effet fecretement-
Trois mois aprés ma Miffion en ce
Royaume , il y entra auffi deux de
I iij
202 MERCURE LE
nos Peres Auguftins Déchauffez , qu'il
ávoit fallu laiffer à Madraft : Et comme
nous fçavons bien à preſent , tous
trois , la Langue de Tunquin , nous
fommes occupez en differentes Miffions
, dans lesquelles Dieu daigne
benir nos travaux d'une récolte abondante
d'ames , que nous lui gagnons .
Chaque Miffionnaire prêche fécrétement
durant le jour , dans une Barque
qui lui appartient fur les Rivieres
qui font en grand nombre en
ce Royaume , & qui nous facilitent le
pallage d'une contrée dans une aurre ,
& dans les Bourgades , où pendant
la nuit , nous inftruifons nos Profelites ,
que nous avons fait préparer par un
Catéchifte durant le jour , & pour laque
le on a pris des mefures avec
les Habitans .
,
Nous employons tout le temps de la
nuir à Prècher , Baptifer & Confeffer
les nouveaux Chrêtiens , pour
leur faire recevoir la fainte Eucharistic,
& à révalider les mariages.
Pendant que le Millionnaire confeffe
, tous les Chrêtiens affemblés
récitent alternativement , avec grande
dévotion , la troifiéme partie du RoDE
JANVIER.. 103
faire , & enfuite une autre troifiéme
partie , pendant que le Miffionnaire fe
prépare à célébrer la Meffe , qu'il finit
vers le point du jour .
Cela êtant fait , tous les Chrêtiens
fe retirent fécrétement en leurs maifons
, de peur de faire connoître le
Miffionnaire aux Gentils , qui ne manqueroient
pas de l'arrêter . il faut vous
dire , que le Miffionnaire fe trouve fi
fatigué des travaux d'une feule nuit
qu'il n'y a que Dieu feul qui puiffe
lui donner des forces , pour exercer
l'employ de fa Miffion la nuit fuivante;
ce que la Divine Bonté ne manque pas
de nous accorder.
La fureur de la Perfécution eft un
peu rallentie à préfent , parce que le
Seigneur vient de punir ce Royaume ,
d'abord par la Famine , & enfuite par
la Pefte qui a tué la troifiéme partie
du peuple : Ce qui oblige les Gentils
d'avouer , que c'eft le Dieu des Chrêtiens
qui leur a envoyé ces fleaux.
Dans une certaine Bourgade de ma
Miffion , tous êtoient attaquez , de la
Pefte , excepté les Chrétiens qui êtoient
en trés petit nombre : Ceux- ci dirent
aux Gentils ,que s'ils vouloient en être
104 LE MERCURE
délivrez ils n'avoient qu'à promettre
fincerement , & de tout leur
coeur, de fe faire Baptifer. Plufieurs
l'ont fait , & fe font trouvez auffi - tôt
guéris ; enforte qu'en peu de temps,
j'en ai baptifé plus de fix vingt. Dien
m'a même fait la grace de convertir
à la Foi de JESUS- CHRIST,
un certain Prêtre des Idoles , & un autre
vieillard de quatre- vingt ans , homme
de grand crédit , qui dans la fuite,
m'a facilité le moyen d'exercer ma
Miffion dans fa Bourgade , où il ne
m'êtoit pas permis d'entrer auparavant
Il est plus facile de convertir des
hommes de Lettresen ce Pays , qu'en
la Chine , parce qu'ils embraffent la
vérité dés qu'ils la connoiffent : D'où
il arriva ces jours paffez, qu'un Difciple
d'un certain Lettré , ayant êté
converti à la Foi . fon Maître lui fit
des reproches fur fa converfion : Mais ,
ce Difciple dans la réponſe qu'il fit ,.
confeilla à fon Maître d'entendre les
raifons du Miffionnaire ; l'affûrant que
s'il les réfutoit , il étoit lui-même difpofé
d'abandonner enfuite la Loi des
Chrétiens.
Le Lettré entendit le MiffionnaiDE
JANVIER. 105
re , & il embraffa auffi la Religion
Chrétienne .
L'on conferve encore ici avec' ref
pect la mémoire de nôtre Pere Jean
de S. Auguftin , qui eft mort en ce Royaume
depuis quelques années , aprés
avoir attiré, à la Religion Chrêtienne ,
environ douze mille ames : Il a laiffé
aprés lui une telle odeur de fes vertus
, que les Chrêtiens de ce Païs , ne
peuvent le reffouvenir , ni parler de
luy , fans verfer des larmes."
" &
Nous avons en ce Royaume , un
trés grand befoin de Miffionnaires ;
car la moiffon y eft fort grande
il y a trés peu d'Ouvriers : C'est
pour cela , cela , que nous fommes tous trois
occupez dans des Millions éloignées
les unes des autres , &c. Je vous fupplie
donc , de nous obtenir de la Sacrée
Congrégation de la Propagation
de la Foy , quelque nouvelle Miffion
de nos Peres , afin qu'on ne puiffe
pas nous appliquer ces paroles : Les
Enfans ont demandé du pain , & il ne
s'est trouvé perfonne pour leur en diftribuer.
Je vous prie auffi , de nous recommander
à Dieu , afin qu'avec le fe
105 LE MERCURE
cours du Ciel , nous puiffions de
plus en plus , convertir des Ames à
la Foy , & affermir nôtre Miffion , en
donnant noue vie pourJESUS - CHRIST,
comme fit heureufement , l'année derniere
, un Frere Francifcain , que les
Infidéles noyérent dans le Fleuve .
Il y a dans le Royaume de Tunquin
trois Sectes principales . La premiere ,
eft celle qui rend un culte à Confucius.
La feconde adore une certaine Idole ,
pour laquelle la mere du Roy a une fi
grande Dévotion , qu'elle lui a dé- -
dié un Temple trés magnifique. Et
la troifiéme , eft entierement adonnée
à la fuperftition , & s'apelle la Secte
de Difcipline , parce qu'elle entreprend
par la Difcipline , de guérir
les Infirmitez , de chaffer les Démons,
& de faire bien des chofes , vaines &
inutiles . & c. Je fuis , & c.
F. ROBERT DE S. NICOLAS ,
Aug. Déch . indigne Miffionnaire
Apoftolique.
A Kem- Sant , le premier
Octobre 1715.
DE JANVIER. 107
Il paroit que le Pape touché des
befoins , que cette Million a d'avoir
des Ouvriers zélés , pour étendre dans
ces Païs éloignez les progrés de la
Religion Romaine , ne néglige rien
pour ce pieux deffein; puifque le 12 Janvier
, quatre Religieux Auguftins Dé-*
chauffes , de la Gongrégation d'Italie ,
envoyez par Sa Sainteté , Miffionaires
dans le Royaume de Tunquin , furent
préfentez à Monfeigneur le
Regent , par le P. Jacques Affiftant
Général de la Congrégation de France,
homme fort connu de S. A. R. &
qui avoit êté averti par M. de Marpré
Introducteur des Ambaffadeurs , de
l'heure où ce Pince pouroit les enrendre
. Cer Officier les introduifit ,
&ils furent reçûs trés gracieufement de
S. A. R. qui , aprés avoir loüé leur zéle,
leur promit de leur procurer au plûtôt
un embarquement . En effet , munis
de fes ordres , ils font partis pour
S. Malo où ils monteront fur un
Vaiffeau marchand qui va à la Chine.
De ces quatre Miffionaires Apoftoliques
, le Chef eft un Napolitain .
homme d'efprit & de vertu , qui pour
cette fainte entreprife , a refufé une
108 LE MERCURE
Chaire de Profeffeur Royal en fa Patrie.
Les trois autres font Gênois ,
Meffinois & Ferrarois . Hs vont avec
empreffement joindre trois autres de
leurs Confreres , qui font dans le Tunquin
depuis plufieurs années , & qui y
ayant fait beaucoup de fruit , ont écrit
à Rome pour demander du fecours,
Ceux-ci étoient partis au nombre de
cinq ,mais, l'un mourut en chemin ; up
autre , aprés avoir converti à la Foy
Chrêtienne environ douze mille perfonnes
, y décéda , il y a quelques années
, laiffant dans le Pais une fi
grande odeur de ſes Vertus , que les
nouveaux Chrêtiens ne peuvent Le
refouvenir de lui , fans veifer de larmes.
Un Ecrivain Périodique ne peut être
trop circonfpect,dans le choix & la critique
des Piéces qu'il expofe au grand
jour. Faute de cette fage attention , il
doit s'attendre à des réponses fouvent
affez mortifiantes , pour émouffer la
premiere impreffion d'une joye maligne,
infpirée par l'amour propre.Je ne sçay
DE JANVIER. 109
' e quel oeil le Journaliste des Nouvelles
Litteraires regardera les remarques
uivantes. Il me paroit que
la Replique
fait un peu tort à fon jugement .
Rouvez bon , Monfieur , que
Tonic recours à l'Ouvrage que
vous publiez chaque mois ; afin de
précautioner les efprits , an fujet dự
Recueil des Nouvelles Litteraires ,
qui fe publient toutes les femaines en
Holande. Ce n'eft pas qu'elles ne puiffent
avoir de l'utilité ; mais , leur
Auteur preflé vraisemblablement par
fon travail , ne fait pas l'attention
convenable aux Piéces qu'on lui envoye
. C'est ce qui paroît manifettement,
par des remarques critiques qu'il
a inférées en trois Parties de fes Ménoires
, fur les trois Volumes de l'Ouvrage
du Pere Buffier , intitulé :
Introduction à l'Hiftoire des Maifons
Souveraines de l'Europe
Un grand nombre de Lecteurs ne
lifent que fuperficiellement , ce qui
fouvent , leur fait porter des jugemens
défectueux ou injuftes : C'eft un motif
qui doit engager les Auteurs des
Ouvrages Périodiques , à n'y rien inIto
LE MERCURE
> une ocférer
qui foit aux Lecteurs
cafion de prendre de fauffes idées.
L'Auteur des Nouvelles Litteraires
de Holande , n'a pas êté , Monfieur,
auffi circonfpect que vous l'êtes , & que .
vous l'auriez êté en particulier, au fujet
des remarques critiques dont il s'agit.
En effet , il auroit pû facilement
appercevoir , qu'elles étoient pleines
de penfees fauffes , ou même de contradictions
, qui fe découvrent d'ellesmêmes
à un efprit capable de quelque
réfléxion . En voici des exemples . Pag.
254. Il blâme le Pere Buffier de n'avoir
pas donné la véritable raifon de
la mort d'Antoine Roy de Navarre :.
Sçavoir que , pendant la bleffure de ce
Prince , qui n'étoit pas confidérable
une Demoiselle qu'il aimoit , venoit le
défennuyer , & que la vue continuelle
de cette Circ envenima la playe. Je
ne fçay , fi le fait eft vrai ; mais quand
il le feroit , je fçay qu'il faut eftie
bien peu raifonabie , pour reprocher
à un Jefuite de n'avoir pas mis une
circonftance de cette nature ; fur- tout
dans un Livre , où il fait profeffion
de ne choifir fur la perfonne d'un Prince
, que quelques traits feulement
Pour la faire diftinguer . S'il avoit choiDE
JANVIER.
fr le trait qu'auroit voulu le Critique ,
qu'auroient dit la piété & la pudeur ?
Le Critique ne publie fes remarques ,
dit- il , pag. 169 , que pour éclaircir
la vérité des faits Hiftoriques ; puis
oubliant fon but à chaque moment ,
il fait tomber les remarques fur l'exactitude
des Locutions françoifes :
Contrafte plaifant , de voir un Incon
nu , qui certainement n'a pas fait preuve
d'élégance , vouloir apprendre le
françois au Pere Buffier. Jugez , s'il
vous plaît , Monfieur , avec quel fuccés
, par fes premieres obfervations
fur le langage. 10. Le Pere Buffier a
appelé le grand Duc de Toſcane , fimplement
le Grand Duc . Or , ilfaloit,
dit le Critique , ajouter , de Toscane.
Ilfaudra ainfi , qu'il avertiffe la Cour
de ne plus dire , Mc la grande Duch,
Mais ,la Grande Duch, de Toscane.
20. Le Pere Buffier a dit , le Roy du Mogol
; le Critique veut qu'on dife l'Empereur
du Mogol : Les volontez font
libres ; mais , pour ôrer la liberté de
dire,le Roy ou l'Empereur du Mogol ,
il faudroit au moins une déciſion de
l'Académie , ou un Arrêt du Confeit ;
Le Critique eft peu avifé de n'avoir
produit ny l'un ny l'autre. 3o . Le Pere
II 2 LE MERCURE
Buffier a dit que Charles le Mauvais
Roy de Navarre, fit empoifoner le Dauphin
Charles , qui n'en guérit jamais
bien : La délicateffe du Critique trouve
en cette phrafe , un fens équivoque :
Ne pouroit-on point trouver fa délicateffe
un peu imaginaire . Le Pere Buffier
a dit dans les Monafteres de Citeaux
,on des Chartreux : Il falloit dire,
felon le Critique , dans les Monafteres
de Citeaux , ou dans les Monafteres
des Chartreux . Voilà une réforme
de ftile également nouvelle & importante
. Le Pere Buffier a dir, s'unifniffant
avec Thomas de Carignan . Le
Critique fe contente de condamner
cette expreffion , fans remarquer comment
il auroit voulu la reformer ; &
fe difpenfe en cet endroit , d'enfeigner
la Langue françoiſe à fes Lecteurs ;
mais , il les dédomage d'ailleurs , en
leur apprenant des expreffions qu'ils
n'auroient pas certainement devinées ,
telles qu'un Souverain Momentané,
pag. 166. Il feroit feulement à fouhaiter
, qu'un fi habile Maître fçût au
moins diftinguer la premiere perfonne
du Subjonctif, d'avec la troifiéme ,
ce qui ne paroît pas , quand il dit pag.
166
DE JANVIER.
113
166. Il n'y a qu'un de ces Princes qui
l'aye, au lieu de dire , quil'ait .
L'Auteur des Nouvelles. Literaires
auroit pû encore s'apercevoir, que les
Remarques du Critique étoient manifeftement
inconfidérées & frivoles ,
de reprocher à l'Auteur , des fautes
d'impreffion qu'il avoit lui-même corigées
: Et ce qui eft de plus finguljer,
c'est que le Critique avoue lui- même,
qu'il a vû la correction ; cependant,
il fe récrie , page 14. contre l'Auteur
, en lui difant , vous avancezque
Philippe Lantgrave de Heffe eut trois
femmes; il est vrai , ajoûte le Critique
, que vous avezcorrigez cettefaute,
effacant trois , & y fubftituant deux ;
mais pourfuit- il ; c'est ce qui décele vôtre
méprife. S'il fe trouve ici quelque
chofe de decelé , n'est- ce pas le difcernement
du Critique , d'improuver
que l'Auteur ait rendu fon livre plus
exact par la conection faite en deux
manieres ; to . Par une écriture à la
main dans l'endroit où les Imprimeurs
avoient manqué , & 2. par l'Errata
du Livre. Ce qu'ajoute le Critique ,
eft d'un coup exquis ; la correction ,
dit- il , eft faite aprés comp ;
elle l'étoit
K
114
LE MERCURE
néanmoins , avant que l'ouvrage für
public ; la falloit-il faire avant que les
Imprimeurs euffent commis la faute ?
La plupart des remarques font à
peu prés de ce caractere , tombant , ou
fur des fautes d'impreffion , telles qu'il
s'en trouve , & enplus grand nombre
dans les meilleurs Livres en de pareilles
matieres ; ou fur des chofes obmifes
exprés par le pere Buffier ; parce
qu'elles ne faifoient rien à fon deffein,
& niême , qu'elles étoient contraires
à la brieveté qui êtoit effentielle
à fon ouvrage ; ou fur des noms
qu'on écrit arbitrairement de diffe
rentes manieres, comme on dit, tantôt
Barberini , felon la terminaifon Italiene
, & tantôt Barberin , felon la terminaifon
Françoife ; ( car le Critique
blâme hautement le Pere Buffier fur
ce qu'il a ofé mettre le nom Soderin,
au lieu de Soderini ; ) ou enfin, fur des
faits que le Critique judicieux s'avifede
contredire , par une raifon des plus
rares ; c'est qu'il les ignore comme,
lorfqu'à la page 232. il ne veut pas
convenir que la Reine Marie Théréfe
fut déclarée Regente du Royaume
pendant les Campagnes du Roi en 1667.
DE JANVIER. 115
1672. Il voudroit , dit - il , des preuves
de ce fait. Tout moderne qu'il eft ,
il en trouvera , s'il a quelque ufage du
monde & des Livres , puifque le fait
eft vrai , récent , & raporté en particulier
dans l'Hiftoire des Grands Officiers
de la Couronne, par M. du Fourn
. Du refte , il preferit là une curieufe
Occupation à l'Auteur , de donner des
preuves de cinq ou fix mille faits qu'il
a avancez dans fes . trois volumes ; de
les donner , dis je , en faveur de tous
les gens peu inftruits qui s'aviferont
d'en difconvenir. On avoit crû jufqu'ici
, que c'eft à celui qui nie un
fit , de montrer que le fait eft faux ,
& non à l'Auteur qui raporte une
choſe incontestable, de prouver qu'elle
est vraye. Au refte , comme il n'eſt
point de fi bon Livre , qui n'ait quelque
défaut , il n'est point d'écrit fi
peu eftimable , qui ne puiffe avoir
quelque chofe de bon ; & je ne vou
drois pas jurer que le Pere Buffier.ne
fit paffer dans un Errata defon Livre ,
quelque obfervation du Critique.
D'ailleurs , celui ci auroit befoin d'une
autre efpèce d'Errata ,pour les bévues
étonnantes qu'il fait , dans le peu de
Kij
116 LE MERCURE
pages qu'il a imprimées ; témoin
l'endroit où il a û le fecret d'en mettre
trois ou quatre en deux ou trois lignes-
Pag. 228. C'eft là entr'autres , qu'il
appelle l'héritiere, de Vendôme qui
époufa Jean de Bourbon la Marche.
l'heritiere de Bourbon - Vendôme.
Comme fi elle ût elle- même êté de
la Maiſon de Bourbon ; voilà ce qu'a
gagné le Critique à fe mêler de faire
le Sçavant;mais , c'eſt ce que n'a pas apperçu
l'Auteur des Nouvelles Litte
raires , qui s'offre gracieufement fur
de pareils Mémoires , à faire une nouvelle
Edition de l'Hiftoire des Maifons
Souveraines. Le Public doit lui
fçavoir gré de fes bonnes intentions ;
mais , il le difpenfera de les fervices.
Au refte , pour faire voir le caratere
des Rem rques du Critique
dans leur véritale jour , il ne faudroit
que faire attention à ce qu'il lui plaît
de dire à diverfes repriſes , touchant
la Maifon de Beauveau ; la chofe vaut
la peine d'eftre éclaircie en particulier,
& fera le fujet d'un nouveau Mémoimoire
, qu'on poura avoir l'honneur
de vous adreffer . Je fuis M.
DE JANVIER. 117
42 PAYOPAYJPAYODAYO PA
A
u lieu de donner indiftinctement
les Nouvelles Etrangeres , commeje
l'ai pratiqué jusqu'à préſent , je
Les expoferai dorénavant dans un ordre
plus méthodique ; de maniere que ,je n'abandonnerai
point ce qui concerne un
Païs , que je n'aye mis fous les yeux du
Lecteur , tout ce qui s'eft paffé dans le
cours du mois . Par ce nouvel arrangement
, on aura une fuite complette des
Mémoires du tems , qui ne laifferont
prefque rien à défirer de ce qui mérite
quelque attention fur les événemens
curieux. On peut s'affûrer qu'outre cet
ordre , l'on y découvrira quantité de
Faits finguliers , & des circonflances
curieufes que l'on ne trouvera peut- eftre
pas dans les différens Journaux de l'Enrope
, qui ne contiennent pour la plûpart
, que de répétitions de Gazettes un
peu plus amplifiées .
118 LE MERCURE
NOUVELLES ESTRANGERES.
D'Andrinople , le 20 Novembre 1717%
L
E Prince Ragotski s'étant embarqué
fecretement à Marfeille le 14
Septembre 1717 , fur un Bâtiment appelé
, l'Ange Gabriel , alla moüiller
le même jour aux Ifles d'Hieres , où
le Capigi Bacha , Ambaffadeur du G.
S. vers ce Prince , l'attendoit. Cet Envoyé
, aprés avoir û une longue Audiance
de S. A. , mit à la voile le
lendemain 15 pour Gallipoli , qui êtoit
le lieu marqué pour le rendés vous.
Le Prince fut obligé de refter fixjours
dans la même rade , en attendant
le refte de fon Equipage , qui
eftant arrivé le 2 , partit fur les huit
heures du foir par un vent favorable .
Le 24 , on reconnut l'Ifle Gaete , Bizette
& Tunis : On nous fit remarquer
l'endroit où eftoit la fameufe Cartage
Nous vimes enfuite les Ifles Pantalaries
& Linouze . Le 27 , nous rangeames
les Côtes de l'Ile de Malthe
à la diftance de deux lieuës. Le
29 , nous entrâmes dans l'Archipel
وت
DE JANVIER. 119
par la paffe des Iles de Cerigo & de
Cervi . Le 30 , nous cotoyâmes les
Ifles de Thermia & de Zia : Comme
le vent devint contraire , s'eftant rangé
au Nord Nord- Est , on fut obligé
d'aller moüiller à l'Ile de Sciro prés·
d'une petite Ville de ce nom , où il
y a un Evêque Catholique. Le vent
ayant continué d'eftre contraire
nous y retâmes jufqu'au 5 Octobre,
que nous levâmes l'ancre & abordâ
mes le 10à Gallipoli , où le Bâtiment
du Capigi Bacha , qui nous avoit devancé
de 6 jours , ne vint moüiller:
que le foir de nôtre arrivée .
Le même jour , le Prince dépêcha
deux exprés , l'un à Andrinople , ∞
l'autre à Conftantinople , pour avertir
le G. S. de fon entrée dans fes
Etats . M. Papay Envoyé Extraordi
naire de S. A. à la Porte qui êtoit
dans le bord , erant venu faire la reverence
au Prince , fut de nouveau
dépêché à Andrinople. Un Kam
des Tartares , relegué depuis dixfept
mois à Gallipoli , l'envoya
complimenter , & le régala de quelques
rafraichiffemens . S. A. le fic
remercier par le jeune Comte de Be120
LE MERCURE
J
rezini . Le fur les trois heures aprés
midi , le Capigi Bacha vint au bord
du Prince , pour l'accompagner dans
fon Entrée . S. A. qui depuis quelques
jours avoit la goute , fut obligée de
fe faire porter dans la Chaloupe
fur un Brancard . Elle eftoit portée fur
un Fauteuil , fuivie de fes Gentilshom-.
mes à cheval , & magnifiquement vêtue
, accompagnée du Capigi Bacha,
de l'Aga des Janiffaires , & d'autres
principaux Officiers . Dans cet ordre ,
le Prince fut conduit au logement
qui lui avoit esté préparé , où il donne
Audiance au Capigi Bacha , eftant
toujours traité avec les honneurs que
les Turcs rendent aux Souverains , &
conformément à la haute ' idée qu'ils
ont du Prince : Sur le foir , toute
fa fuite fut régalée . Quelques jours
aprés , il fit une Ordonnance , par laquelle
toutes les Charges de la Cour,
dont les fonctions avoient efté fufpendues
pendant fon féjour en France , fu
rent rétablies . Cette Ordonnance contient
des réglemens pour toute fa ,
Maifon,pendant tout le tems que S. A.
féjournera à Gallipoli . Il ne s'eft point
paffé de jour que le Kam des Tartares
n'ait
DE JANVIER. 121
n'ait envoyé favoir de fes nouvelles, &
ne lui ait fait quelques préfents ; entr'-
autres , d'un trés beau cheval gris
pomelé , richement harnaché. S. A.
fe trouvant un peu mieux de fes jambes,
monta ce cheval lez pour allervoir
le Kam , qui le reçut avec une grande
démonſtration de joye & d'eftime
; le Kam donna la droite au Prince
, & enfuite on fervit le Caffé & le
Sorbec , avec toutes fortes d'Eaux
odoriférentes & de parfums : Le Kam
eftoit fur un Sofa dans un affés bel
Appartement ,parqueté d'une nate fine .
& artiftement travaillée. L'entrevuë
fut d'abord publique & enfuite particuliere
. Le Capigi Bacha , qui avoit
accompagné le Prince , s'estoit retiré,
d'abord que S. A. fut entrée dans
l'Appartement du Kam . Cette entrevuele
paffa en honnêtetés réciproques,
& en marques d'eftime . Quand le
Prince fortit , le Kam courut à une
fenêtre pour le voir monter à cheval ;
il eftoit cependant arrivé un caroffe ,
que le G. S. envoyoit avec fix Chiaouxe
&un Aga le piant de hâter fa marche,
parce qu'il ne pouvoit fe priver plus
long- tems du plaifir de le voir : Le
L
122 LE MERCURE
Caimakan, gendre du G. S. avoit auffi
envoyé au Prince un fort beau
cheval chatain que S. A. monta le
22 jour de fon départ pour Andrinople
: Elle eftoit accompagnée du
Capigi Bacha & d'autres principaux
Officiers , avec une efcorte de Janiffaires
; l'Aga & les Officiers de la
Ville conduifirent S. A. affez loin hors
de Gallipoli , avec un grand concours
de Peuples : On alla coucher
à un Village nommé Carak ; on eftoit
obligé de ne faire que de petites journées
à caufe des Equipages : Dans
plufieurs Villages de la route où le
Prince paffoit , les Païfans par un mouvement
d'affection , venoient enfoule
lui offrir des préfens champêtres
qu'il les recevoit avec toute la
bonté imaginable . Lorfqu'on fur
arrivé à huit lieues d'Andrinople .
le Capigi Bacha prit devans , pour
avertir le G. S. de l'approche du Prince.
S. H. ordonna qu'il fût traité de
Roy,&receu partout en cette qualité. S.
A cftant arrivée le 27 à un petit Bourg,
nomméCafitrides , 3à lieues d'Andrinople,
trouva leCapigi Bacha &M.Papai,
qui eftoient venus le même jour avec
DE JANVIER. 123
و
20 Boftangis & leur Chef > , appellé
Houfta : Le lendemain 28. S. A.monta
à cheval fur les 9 heures du matin . Le
Maître de la Maifon &le Premier Ecuyer
magnifiquement vêtu , marchoient
à fes côtés, enfuite venoient lesGentils-
Hommes , les Pages & tous les autres
Officiers . A une lieuë & demie
d'Andrinople , on trouva les premiers
Officiers de la Cour & des Armées
du G. S. que S. H. avoit envoyés audevant
du Prince.
10. Le Kaimacam , qui commandoit
en l'abſence du G. Vizir , envoya le
Tyaya , avec les perfonnes les plus.
élevées en dignités & en charges
; le Tyaya falua S. A. au mom
du G. S. & du Kaimacam .
2. Les 2 Généraux de la Cavalerie ,
l'un nommé Speilar- Aga, qui a fous fon
commandement les DrapeauxRouges,
& l'autre nommé , Selietar- Aga,
qui a les Drapeaux Jaunes .
3. L'Aga des Janiffaires appellé
Monffous Aga , qui eft fubordonné au
Général des Janiffaires , avec toute
l'Infanterie qui reftoit à Andrinople
Il commandoit en l'abfence du Janif
faire Aga.
Lij
124
LE MERCURE
4. Le Grand Tréforier , avec les
Hoaillans qui en dépendent.
s'. Les Conducteurs des chevaux
du Grand Seigneur, qui avoient amené
au Prince le cheval de S. H. paré des
ornemens Impériaux, magnifiquement
harnaché & couvert d'une houffe
trés riche en broderie d'or. Il y avoit
de plus , 40 autres beaux chevaux différemment
harnachez , pour les Officiers
du Prince , felon leurs emplois
& dignitez.
6. Le Capigi Bacha , avec les Capigis
fubalternes , qui font fous le commandement
du Kaimacam,
70. Le Chiaoux Bacha , avec tous
les Boftangis qui font à la Cour,
8. Le Grand Dépenfier de l'Empereur
, avec tout l'attirail de la
Bouche de S. H,
90 , Le Général des Tentes du Grand
Seigneur , qui avoit fait dreffer à une
petite lieue d'Andrinople, quinze Tenres
, fous lefquelles S. A. & toute
faCour devoient être régalées .
Quand on fut arrivé à ce petit
Camp , qui êtoir fur une hau
teur au deffus du chemin S. A.
fut conduite dans fa Tente , où , à la
DE JANVIER. 15
maniere des Chrêtiens , elle fut fervie
à dîner fur une Table élevée ,
avec les 100 Plars du Grand Seigneur .
Les Officiers de la Bouche de S. H
fervirent le Prince avec beaucoup de
cérémonie . On dilpof, en même tenis
pour les Officiers du Prince , deux
Tables à la maniere des Tures ; c'està
dire , à terre , & des mets de leur
façon. Après le repas , le Prince monta
fur le cheval du Grand Seigneur , &
on amena les 40 autres chevaux , pour
les principaux de fa Cour. On trouva
les avances de la Ville bordées de
Janiffaires en have av c leurs bonets ,
i commencerent à marcher des deux
côtez du Prince , qui dans cet ordre ,
traverfa une grande partie de la Ville,
pour arriver au Palais , toujours accompagné
des Officiers que nous venons
de nommer. S. A. fut d'abord
conduite dans la Salle d'Audiance ,
& enfuite dans fon Appartement.
Le lendemain , elle donna Audiance
à l'Envoyé de Valachie . On doit obferver
qu'il eft fans exemple , que
jamais Roy ny Prince ait reçû à la
Cour Ottomane , tant d'honneurs , &
de diftinctions fi éclatantes.
126 LE MERCURE
›
Quoique le Sultan ait fait les premieres
avances , pour entrer en négociation
d'accommodement avec l'Emreur
; on n'y voit encore nulle арра-
rence. La déclaration publiée par ordre
du G. S. dans tout l'Empire Ottoman
femble plutôt annoncer une
Guerre ouverte , qu'une paix prochai
de ; puifqu'on informe les Peuples ,
que S. H. ayant fait propofer à l'Empereur
des Chrétiens , de nommer des
Miniftres , & de convenir d'un lieu ,
pour s'affembler avec ceux de la Porte
, afin d'y négocier la Paix , la Cour
de Vienne avoir parû fi fiere de fes
avantages , qu'elle faifoit des demandes
exorbitantes , beaucoup plus defavantageufes
à la fublime Porte , que
ne le feroient les rifques de plufieurs
Campagnes Qu'outre les Païs qu'elle
a occupez , elle demandoit encore
qu'on lui abandondât de vaſtes &
riches Provinces , comme font la
Bofnie , Servic , Bulgarie , Valachië,
& Moldavie , avec la partie de la
Croatie & Dalmatie , qui font fous
l'obéiffance de la Porte ; outre de
n mbreuses fommes d'argent : Que S..
êtoit perfuadée , qu'il n'y avoit aucun
DE JANVIER
127
bon Mufulman, qui ne fe fentît vivement
offenfe fur l'expofé de femblables
propofitions , faites encore par
un Prince Chrétien qui avoit commencé
la Guerre contre les Ottomans ,
fans fujet , & dans un temps que les
forces de la fublime Porte étoient occupées
à réprimer les outrages & les
injuftices , que la Republique de Vcnife
lui avoit faites , en incitant à la
révolte les Montenegrins
, fujets de
l'Empire Ottoman ; qu'ainfi , il exhortoit
& commandoit
à tous les Vizirs ,
Bachas , Gouverneurs
, & Commandans
des Provinces de fon Empire ,
de manifefter ces veritez aux Peuples
de leur diftrict , & de faire les difpo
firions qui leur font ordonnées pour
les préparatifs de la Guerre , & la défenfe
de la Religion Mufulmane, ainfi
qu'ils y font obligés par le commandement
exprés du Prophete Mahomet .
Le lendemain de cette publication ,
il y ût un grand Divan , où S. H.
affifta , & déclara , de l'avis du Mufti ,
de plufieurs des principaux Bachas ,
& autres anciens Officiers ; qu'il étoit
réfolu de marcher à la tête de fon Ar
mée, & de la commander en perfonne ,
Liiij
F28 LE
MERCURE
pour ranimer le courage des Troupes
par fa prefence ; afin que par leur valeur
, on forcât l'ennemi à demander
à fon tour , la Paix à la fublime Porte.
Cette réfolution prife , tous les Bachas
& Beglierbey reçurent ordre de
retourner dans leurs
Gouvernemens ,
leur enjoignant trés expreffément de
lever autant de Troupes qu'ils pouroient
, & de recevoir tous les étran
gers , de quelque Nation qu'ils puf
fent ête , & fun tour les Entoptens
aufqne's comme la liberté entered'exercer
leur Religion , on leur donneroit
le double , & même le ple de la folde
qu'i's reçoivent dans leurs Païs;
promettant de plus , de groffes recompenfes
on argent ,, tant aux Officiers,
qu'aux Soldats d'Europe , qui ferwiront
dans les Armées Ottomanes , jjuf
qu'à la fin dela Guerre contre l'Emporent.
ALLEMAGNE,
S'll faut s'en raporter aux circonftances
que nous venons de détailler ,
touchant la réfolution prife par le Diwan
& par le G. S. de faire de puifDE
JANVIER. 129
fants efforts , certe Campagne , contre
I Empereur ; il femble que toute efpérance
de Paix avec la Pone devroit
être traitée de chimere :Cependant, par
tous les avis que la Cour de Vienne
reçoit de Turquie , tant par fes Correfpondances
fecretes , que par les
Efpions & les Déferieurs ; il paroir que
le Sultan eft extrêmement prefié par le
Divan à fare au plutôt fa Paix avec
les Chrétiens , dans la crainte où font
Les Tucs , que fi une troifiéme Campague
leur étoit aufh fatale les
que
deux précedentes , il n'y eût un foslevement
général par tout l'Empire
Otoman. Ces mêmes avis ajoutent de
plus , que le G. S. à la perfuafion du
Mufii , perfevere dans le deffein contant
, de conclure la Paix , dût- il
ceder à S. M. I. toute la Valachie &
la Moldavie . Ce qui confirme ces
bruits , c'eft que M. Dahlman qui
eft à Belgrade , de la part de S. M. I.
a de frequentes conferences avec
l'Aga Turc ; mais tout ce qui s'y traite,
eft tenu dans un tel fecret , que l'on
ne peut qu'hazarder des conjectures .
Ce qu'il y a néanmoins de plus pofitif,
c'eft que S. M. I. déclara le 25 .
36 LE MERCURE
de Decembre , que pour accélerer
cette Paix tant défirée , elle auroit la
modération de fe contenter des Conquêtes
qu'elle avoit faites fur
les Turcs , fans étendre davantage
fes prétentions. Pour cela , la Cour
dépêcha ,il y a quelque temps; un Officier
à Andrinople , avec les Paffeports
néceffaires , pour y attendre les
Ambaffadeurs Turcs ,afinde les conduire
à Belgrade; où ils doivent fe rendre
dans peu de jours. Sur cela , M. de
Stanian & M. le Chevalier de Sulton
Ambaffadeurs d'Angleterre, ûrent leur
Audiance de congé le 25 : Décembre
de S. M. I. & ils fe préparent à
partir
inceffamment , leurs bagages ayant
déja pris les devants : On affùre même,
que les deux partis ont choifi la
Ville de Paffoviz , prés de la Morava
, pour le lieu du Congrés ; & que
d'abord que l'on fera convenu des
Préliminaires , on fera bien- tôt d'accord
; à moins que les Infideles ne
fe roidifent , par raport aux conjonctures
prefentes d'Iralie , où il femble
que tous les Princes , tant Ecclefiaftiques,
que Temporels , veulent ſe
conféderer , pour agir contre S. M. I.
DE JANVIER. 131
On a lieu d'en craindre d'autant plus
l'effet , que les dernieres lettres de
Hongrie du 12. de ce mois , ne font
plus fi affirmatives fur le défir que
les Turcs ont de faire la Paix : Elles .
portent feulement , qu'il doit fe tenir ,
environ le 15. du courant , un grand
Divan à Andrinople , où le Sultan
ſe trouvera avec le Grand Vizir ,
& le Kam des Tartares , dans lequel
on doit déliberer de la réponse que
l'on donnera au Prince Eugenne fur la
derniere lettre , touchant les Préliminaires
qu'il a propofez à la Porre
: Quoique le Sultan ait envoyé
Mauro Cordato d'Andrinople à Conftantinople
, pour y régler les conditions
de la Paix ; & que l'on fe défie
qu'elles puiffent être acceptées , on
fait ici tous les préparatifs pour
une vigoureufe Campagne , & même
pour l'ouvrir de bonne heure ; d'autant
plus que l'on a fujet d'apréhen.
der , que
l'arrivée du Prince Ragotski,
en qui ils ont une entiere confiance ,
ne relève les efpérances de ces Barbares.
On ne dit plus que le Prince
Eugéne aille à Berlin pour quelque
négociation fecrette ; puifque celle
132
LE
MERCURE
des Troupes auxiliaires dans l'Empire ,
va à fouhait ; & l'on compte que
l'Empereur aura une armée de 40000
hommes en Italie , fans diminuer fes
forces de Hongrie.
On écrit du Camp du Grand Vific ,
près de Sophie , Capitale de la Bulgene,
que M. Vvolley Montaguë Am-
Baffadeur d'Angleterre , êtant parti
le 3 Setembre de Conftantinople ,
avoit faitle 13 Octobre , fon Entrée
publique au Camp , près de Philipopoli.
Le 16 , il alla vifiter le Grand
Vir , de qui il reçut une audiance
trés favorable.
Le Czarovvitz a paffé à Vienne :
Ce Prince & M. Tolſton ſon Gouverneur
, n'y font restés que trois jours
pendant lefquels il n'a pas été poffible
de les voir , pour leur communiquer
quelques propofitions
qu'on vouloit
faire au Czar par leur canal .
L'efpérance de la groffeffe de l'Impératrice
augmente de plus en plus .
Le figne le plus certain que l'on en
tire , c'eft qu'elle fe fit porter , il yуаa
quelque tems , dans un fauteuil , &
Capitale de la Romanie.
DE JANVIER. 143
qu'on la feigna il y a cinq jours : Cependant,
on n'a pas encore rendu certe
nouvelle publique.
Le Prince Don Emanuel de Portugal
, ayant pris congé de leurs Majeftés
Imperialles , partit en pofte le premier
de ce mois , pour s'en retourner en
Portugal,
L'Empereur par des raifons particulieres
, fit deffendre , le mois dernier ,
au Nonce du Pape , de ne plus fe préfenter
à la Cour. Il s'eft retiré à Neuftat
, fans avoit pu auparavant obtenir
une audiance de S. M. I. Sur cela ,
i ) a dépêché un Exprès à S.S.
AFFAIRES DU NORD.
D
Epuis l'arrivée du Roy de Pologne
à Frauftad le 18 Décembre , S.
M. ne s'eft appliquée qu'à diftribuer
les Graces vacantes dans ce Royaume,
à tous les Sujets de fon Parti . Ce
Prince,aprés avoir réglé avec les Sénateurs
quil'ont fui vi , différentes affaires
Nationales ; il en eft parti le 6,pour fe
rendre à Drefden en Saxe , où il doit
tenir le 23 Janvier , les Etats de cet
Electorat. Le Prince Electoral fon fils
134 LE MERCURE
qui doit s'y rendre dans peu , menera
avec lui une troupe nombreufe & choifie
d'Italiens , pour y repréfenter des
Operas & des Comédies.
1
Les Princes du Nord font toujours
fort intriguez fur le fecret des Négociations
, dont le Baron de Gortz eft
chargé dans l'appréhenfion que le Roy
de Suéde & le Czar ne concluënt à
I fin, un Traité qui leur foit defavantageux.
Le Roy de Pruffe , pour plus
grande fûreté , commence à faire de
nouvelles levées , & à diftribuer en
différens poftes ,des Troupes le long de
la côte de la Pomeranie ; afin qu'elles
foient toûjours prêtes à s'oppofer
aux deffeins que les Suedois pouroient
avoir, d'inquieter cette Province. Le
Roy de Danemark qui n'a pas moins
fujet de redouter cette conféderation ,
avoit de nouveau envoyé plufieurs
, Officiers en Norvvege , où les Troupes
de cette Couronne montoient à
prés de 25000. hommes. S. M. Danoife
avoit même réfolu de prendre
à fon fervice des Troupes Auxiliaires,
pour fe mettre en fituation de n'être
point furprise par fon ennemi..
La défolation augmente dans le
DE JANVIER. 135
pes
Duché de Meckelbourg ; la plupart
des familles nobles ètant tellement
accablées par les Impofitions , qu'elles
auront de la peine à s'en relever.
Malgré leurs maux preffants, elles perfeverent
à vouloir être maintenues dans
leurs droits & privileges , contre les
prétentions de leur Duc. Cette Nobleffe
fe flate toûjours que les Troud'Hannover
, de VVolfembutel &
de VVeftephalie , jointes enfemble , feront
plus que fuffifantes , pour mettre
dans pea à la raifon leur Souverain.
Quoique jufqu'à prefent , elles n'ayent
encore fait aucun mouvement pour
pénetrer dans ce Païs , le Duc de
Meckelbourg Svverin de fon côté , ſe
met en état de réfifter à toutes ces
forces confederées ; dans l'efperance
que le Czar ne l'abandonnera pas . En
attendant , il fait fortifier Roftor &
le Port de Warnemunde Cependant,
l'Empereur & le Roy d'Angleterre ,
n'épargnent rien ; pour engager les
Mofcovites de fortir des Frontieres de
la Baffe Allemagne , afin d'oter l'envie
à ces derniers , de retourner dans
un Païs , où ils ont commis tant de
vexations.
136 LE MERCURE
1
RATIS BONE.
Outes les nouvelles de Ratifbone
, ne roulent prefque que
fur la Direction des affaires de la Religion
Proteftante , dont l'Electeur de
Saxe eft en poffefſi ›n : On la lui contefte
fortement , depuis que le Prince
Electoral fon fils a fait abjuration du
Lutheranisme . Le Roy de Pruffe ayant
protefté , que fi cette Direction venoit
à être enlevée à cette Maifon ; il croiroît
avoir plus droit d'y prétendre que
perfonne & qu'ainfi , il ne confentiroit
jamais qu'elle paffat à une autre
qu'à la fienne. On craint fort que cette
conteftation n'ait des fuites facheufes,
& qu'elle ne defuniffe les Etats Proreftans
enrr'eux . On commence même
à en appercevoir plufieurs femences
, puifque le Roy de Danemarck
a déclaré au Roy de Pologne , que
le Prince Electoral , par fon changement
de Religion , êtoit déchû,¡pse
falto . de fucceder à la Couronne , &
aux Etats de Danemarck. Le Roy de
Suede de fon côté , paroît difpofé à
difputer vivement certe Direction .
L'Envoyé
DE JANVIER. 137
८
L'Envoyé de ce Prince , arriva dans
cette Ville le 22. du mois dernier ;
on ne croit pas qu'il foit long-tems
fans propofer à la Diette , que fon
Maître foit rétabli dans tous les Etats
qui lui ont êté enlevez dans l'Empire.
INONDATION
En Hollande , & dans la Baffe-
Allemagne
N ne peut exprimer tous les défordres
extraordinaires
que fe
débordement des eaux caufa le zz
& le 24 Novembre dans plufieurs
Cantons de ce Pais . A commencer
par les Côtes de cette Province , toutes
les Digues où il n'y a pas de Dunes ,
ont êté rompues , & quelques Eclufes
emportées . Le Canton de Nord-
Hollande a efté entièrement inondé ,
depuis le paffage de Teffel , en tirant
vers le Sud , jufqu'à là Ville d'Al-
Kmmar ; ce qui fait à lieues de País
Et du côté de Sudérzće , vers l'E ,
y a û au moins 6 autres lieuës fons
Peau. On a obfervé que dans les yil-
Janvier 1718
il
7
Μ
138 LE MERCURE
les d'Enkhuyfen , Medenblik & dans
plufieurs Bourgs fur le Zuyderzée ;
l'eau a montéjufqu'à 7 à 8 pieds.
Dans la Zud-Hollande , près de
Dordrecht , aux environs du confluant
de la Meufe & de la Mervve , plufeurs
Poders ont efté fubmergés ..
*
Le 25 , jour de Noël , le vent tournant
vers le Nord -Oüeft , la Hollande
proprement dite , s'en trouva un peu
foulagée. Alors , les Provinces de
Frife & de Groningue en fouffrirent
beaucoup parce qu'il n'y a ni dans l'une
ni dans l'autre , aucune Dune fur leurs
Côtes ; mais feulement , des élévations
artificielles , à travers defquelles il y a
de diſtances en diftances , des Eclufes
qui fervent à l'écoulement des eaux
du Païs à la Mer. Ces Digues ont
êté forcées en plufieurs endroits , depuis
Harlingen jufqu'à un Port appellé
Collum , ce qui fait environ dix:
lieuës de chemin ; de forte que l'eau
y va préfentement , à flus & reflus juf
qu'à 3 .
3. 4 & 5 lieues du Païs , dans .
Cantons defféchez par industrie.
Province de Frize.
DE JANVIER
139
l'intérieur des terres . Il fe trouve même
des endroits où l'eau eft haute de.
dix pieds , & communement de 6 à 7
partout.
Dans la Province de Groningue
depuis l'embouchure de la Riviere de
Laures , qui fepare cette Province
d'avec celle de Frife , jufqu'à * Delfzel
, en tirant vers l'Eft ; plufieurs
Digues & une Eclufe ont été pareillement
détruites ; ce qui comprend plus
de quinze lieues de Païs le long de la
côte. Cette derniere Eclufe placée
vers l'embouchure de la Riviere de:
Hunefa , avoit donné le nom à un gros
Bourg appellé Commerzil , qui en a
êté détruit : De forte que le rerrain ,
depuis cette Eclufe , jufqu'au Château
de Nienor , qui eft avancé dans les
terres de 6 à 7 lieuës , n'eft plus qu'une
Mer.
Le même Ouragan a fait encore plus
de défordre en Oft- Frife , dont Emdem.
eft la Capitale ; puifque l'eau va êté
3 pieds plus haute qu'en 1686 , & qu'apeine
appercevoit - on la pointe dess
*Port de Mérfituéfur l'embouchure?
de la Riviere d'Ems .
Mij
140 LE MERCURE
Clochers ; cependant , il caufa pourlors
tant de ravages , que cette inondation
eft encore nommée aujour
d'huy , le Déluge de Saint Martin ,
jour auquel il arriva D'où , on peut
juger que celui - ci a été encore plus
préjudiciable que le précédent . 1200
cadavres trouvez près d'Aurik , réfidence
du Prince d'Oftfrife , annoncent
une perte prefque infinie d'hommes , &
de toutes fortes d'efpéces d'animaux.
On ne pouvoit voir qu'avec horreur
une infinité de corps morts , d'hom-·
mes , de femmes & d'enfans , de chevaux
noyez & de beftiaux flotant de
toutes parts ; & le peu de ceux qui
ont pu échaper à la fureur de ce fleau ,
font prefque auffi à plaindre que los
premiers toutes leurs maifons & leurs
biens ayant été ravagés.
La Baffe Allemagne n'a pas êté
moins endomagée : Toutes les campagnes
qui font aux environs de l'embouchure
des Rivieres de Vvezer ,
& de l'Elbe . ont êté également fubmergées;
les Villes de Brems , de Hambourg
& Gluckstad n'êtoient pas en
fureté Toutes les marchandifes , qui-
Le trouvoient dans les magazins deces
DE JANVIER. 140
Villes & de quelques autres de commerce
, font entierement perduës . Les
mefmes ravages fe font étendus dans
la plus grande partie du Holſtein , la .
Jutlande , l'Oldembourg la Ditmarfe
& l'Eyferitadt.
On fait état qu'il y a û plus de
30000 perfonnes , tant en Hollande ,
que dans la Baffe Allemagne , enfevelies
fous ce déluge : Le nombre en
accroit tous les jours , & l'on craint
qu'il ne double bientôt .
Les defordres caufez par cette inondation
, & par la perte d'un grand
nombre de Matelots , ont des fuites
fifacheufes , qu'ils influent néceffairement
fur les affaires publiques : Les
Hollandois fur tout , paroiffent fort
embaraffez dans le deffein qu'ils
avoient , d'armer promprenent deux
Efcadres de douze Vaiffeaux chacune ;
dont l'une étoit deſtinée pour envoyer
du côté du Sund , & l'autre dans la
Médite année : Cependant , la Ville
d'Amfterdam a notifié aux Etats d'Hol-
Jande la néceffité d'équiper un certain
nombre de Vaiffeaux ,foit pour la défenfe
de la Republique , ou rour quelque
autre deflein . Cela preffe d'autant
142 LE MERCURE
plus , que certaines Paiffances voifines
qui avoient defarmé , devoient
leur donner quelque jaloufie par les
armemens de Mer , aufquels elles travailloient
avec empreffèment. Sur ces
reprefentations , il fut d'abord réfolu
d'équiper douze Vaiffeaux , pour la
dépe fe defquels on affigna des fonds ,
qui fe montent à un million 60000 .
forins On croit même , que comme:
les Anglois font dans la réfolution
d'envoyer dix- huit Vaiffeaux de ligne
dans la Méditeranée , au fecours de :
l'Empereur ; les Hollandois en feront
paffer dix- huit autres par une raifon
toute oppofée:
On écrit de la Haye , que les differensfur
la Barierre rencontrent toûjou s
de nouvelles dffiicultez , & il femble
que les Imperiaux le font à deffein
: On eft même informé que l'Empereur
eft fur le point de faire une
Alliance étroite avec l'Angleterre , à
l'exclufion de cet Etat ; & que cette:
Cour êtoit dans la réfolution d'en
voyer une forte Efcadre dans la
Méditer née , au fecours de l'Em--
pereur . Si cela eft , on pouroit bien.
embraffer ouvertement le parti d'Ef
DE JANVIER. 1435
pagne , & en faire paffer une autre
auffi nombreuſe. Si ce que l'Ambaffadeur
des Etats à Londres a publié,
fe confirme ; que le Roy de la Grande-
Bretagne a donné les ordres à tous les
Officiers de Mer dans le Sund , pour
arrêter tous les Vaiffeaux Hollandois
venant de Suede ; leur H. P. ne pouront
fe difpenfer d'équiper une au
tre Efcadre pour en tier raifon
Le Prince Emanuel de Portugal
arriva le 16. à Nimégue : On croit
qu'il fera quelque féjour en France .
Plufieurs lettres de Zvvol dans
l'Ouver Yffel du 15 Janvier , font
mention , qu'on a trouvé dans une
Montagne , prés de la Seigneurie de
Crunimbourg , une fille âgée d'environ
18 ans , qui a êté conduite içi :.
Elle a êté prife dans des filets , coinme
une bête fauve , par une troupe
de Païfans ; elle étoit toute nuë , fa
peau affez noire & rude , ne vivant
que d'herbes comme une bête.
On n'ajoute pas grand foy ici à une
Lifte imprimée , des Reliques qu'on
dit avoir esté envoyées à l'Empereur
par le Sultan. Les Ambaffadeurs
du G. S. qui en font chargez
doivent fe rendre à Belgrade , pou
144
LE MERCURE
>
conclure avec S. M. I. une Tréve de
-vingt ans : 6 Boëtes les contienrent.
Dans li premiere font
le Poteau , les Liens , les Couroyes ,
& les Verges qui ont fervi à la Flagellation
du Sauveur. La feconde ,
la Robe de Pourpre dont il a efté revetu
, la Couronne d'Epines & le
Rofeau qu'on lui mit en main ,
guife de Sceptre. Dans la troifiéme ,
une Portion confidérable de la Vraye
Croix , & les Linceüils qu'on a trouvé
dans le Tombeau , après la Refurection
de Notre- Seigneur. Dans
la quatrième , les douze Corbeil'es
remplies de miettes de pain , raportées
dans l'Evangile. Il y a auffi là Tête,
Tes Cheveux , la Barbe & la Langue
de Saint Jean- Baptifte . Dans la cinquiéme
& la fixième , les Corps de
quelques Prophetes , Apôtres & Martyrs
, entr'autres , celui de Saint
Eftienne.
On a découvert , dit- on , toutes ces
Reliques dans un Caveau muré , au
côté gauche de l'Eglife de fainte Sophic
on ajoûte, que les Infideles ayant
tenté d'ouvrir plufieurs fois ce Caveau
, avoient efté punis de leur témérité
,
DE JANVIER. 145
mérité ; les uns en tombant morts fur
le champ , les autres en devenant
aveugles ou fourds : De forte qu'ils
ent efté obligés d'employer 200 Efclaves
Chrêtiens ,pour emporter toutes
ces précieufes Reliques , dont ces Barbares
croyoient que le dépoft avoit
eſté cauſe des défaftres qui leur étoient
arrivés , pendant les deux dernieres
Campagnes qui leurs ont efté fi funeftes
: Ces Reliques & autres préfents
, font portés par 22 Chameaux
accompagnés de 4 Lions & autant de ,
Pantheres ; de 14 Chevaux , dont fix
font magnifiquement harnachés à la
Turque , outre dix - huit Mulets ; tous
conduits par les 200 Efclaves Chrêtiens
cy - deffus mentionnés , à qui
l'on a donné la liberté , & parmi lef
quels , il y a 17 Prêtres,
L'Empereur veille , non feulement
aux affaires importantes qu'il a en
Hongrie & en Italie ; mais il donne
encore fes foins pour la fûreté des
Places qu'il a fur le Rhin ; puifqu'il
a expédié des ordres aux Gouverneurs
de Fribourg & de Brifack , de même
qu'à tous les Officiers abfents ; de fe
rendre chacun inceffamment dans leurs
N
145 LE MERCURE
Poftes , pour y mettre toutes chofes en
bon état On y attend dans peu un
Commiffaire, pour en faire une exacte
vifite ; & principalement ,pour réparer
le côté des marais de Philisbourg qui
font tous remplis de fable .
Avant que de paffer à l' Article d'Angleterre
, je finirai celui -ci par la nouvelle
fuivante , qui eft que , le Czarowitz
eft arrivé à Petersbourg où il a vû
l'execution du Prince Voclheonski , Major
General & Grand Commiffaire pour
les Douanes d'Archangel , qui a efté
paffé par les Armes par ordre du Czar ,
aïant efté accufé & convaincu du crime
de Peculat.
ANGLETERRE.
De Londres , le 21 Janvier 1718 .
Omme on rendu publique la
C
Relation
, que
les
Secretaires
d'Etat
envoyerent
par ordre
du Roy
à
tous
les Miniftres
, touchant
le démêlé
qui eft furvenu
dans
lafamille
Royale
, an
fujet
duBaptéme
du petit
Princesje
m'abftiendrai
de la raporter
ici . Cemme
on n'a
point
fait
mention
des
Lettres
que le
Prince
de Galles
écrivit
au Roy , dont
il est néanmoins
parlé
dans
la Lettre
cirDE
JANVIER. 147
culaire de S. M on me faura peut- être
gré que j'en faffe part au pablic.
SIRE.
IRE ,
J'ai reçu avec la foumiffion que je
dois , les ordres que S. M. m'a envoyez
de demeurer dans mon apartement
, jufqu'à ce que V. M. m'ait
fait fçavoirla volonté ulterieure . Une
marque auffi forte de l'indignation de
V M. m'a extrémement furprisi
n'ayant jamais eu d'autres fentimens
à l'égard de V. M. que ceux qui conviennent
à un fils trés obéiffant : On
m'avoit fait croire que V. M. avoit
parû affez facile , fur le choix que j'avois
fait du Duc d'York , pour être
parain de mon fils ; & qu'il pourroit
être reprefenté par le Duc de Nevvcattle
, fans qu'il le fût lui - même ;
& en êtant perfuadé , je ne pouvois
pas m'empêcher de regarder , comme
un traitement incüi qu'il voulût
être parain de mon enfant malgré
moi Mais , lorfque V. M. jugea
apropos de l'ordonner ,je m'y foumis.
Ce procedé du Duc de Neuvvcaftle
Ni
148 LE MERCURE
m'a touché fenfiblement, & j'en fuis fi
indigné que le voyant , je n'ai pû m'empêcher
de lui donner des marques de
mon reffentiment dans l'occafion.
Mais , comme le refpect que j'ay
toûjours eu pour V. M. m'en avoit
détourné , quand il étoit chargé de
vos ordres ; j'efpere qu'elle aura la
bonté , de ne pas regarder ce que j'ai
dit au Duc de Nevvcaftle , comme un
manque de refpect envers V. M. Cependant
, fi j'ai eu le malheur d'offenfer
V. M. contre mon intention ,
je lui en demande pardon , & la fupplie
d'être perfuadée du refpect avec
lequel je fuis , & c .
Voici celle que S. A. R. récrivit au
Roy le lendemain.
SIRE ,
J'efpere que V. M. aura la bonté
de m'excufer , fi dans l'état où je me
trouvois , quand j'ai pris la liberté d'é
crire hier à V. M. j'ai obmis de lui
dire , que je ne témoignerai aucun reffentiment
contre le Duc de Nevvcaftle
fur ce qui s'eft paffé ; & je prends cette
occafion d'en affûrer V. M. êtant avec
DE JANVIER . 149
un trés profond refpect , &c .
En voici une troifiéme.
IRE ,
Je viens d'obéir aux ordres de V. M.-
en quittant Saint James . La Princeffe
m'accompagne , & nos Domestiques
fortiront du Palais avec toute l'expedition
poffible.
S. M. n'ayant pas trouvé ces lettres
fatisfaifantes , & ayant d'ailleurs ,
des fujets de mécontentement de quelques
démarches du Prince , lui fit dire
le 19. Decembre dernier , par fon Vice
- Chambellan M. Cork , qu'il eût
à fortir du Palais de Saint James : Que
pour la Princeffe fon époufe , elle pouvoit
y refter autant de temps qu'elle
le jugeroit à propos ; mais que , pour
les Princeffes fes filles , & le jeune
Prince , S. M. vouloit qu'ils demeuraffent
auprés de lui . La Princeffe ne
voulant pas néanmoins abandonner
fon époux , fe retira avec lui chez le
Comte de Grantham fon Grand
Chambellan. Le Roy jugea à propos
pour lors , d'ôter les Gardes au Prince
Niij
150 LE MERCURE
de Galles , & défendit à tous ceux
qui vifiteroient S. A. R. de fe prefenter
à la Cour.
Le Prince fut attaqué quelques
jours aprés , d'un accez de fiévre trésviolent
qui n'ût pas de fuite.
Le Baron de Barnidorf , qui feul
a û la liberté de voir S. A. R. lui délivra
par écrit les Articles fur lefquels
le Roy demande fatisfaction : ° Qu'il
ait à déclarer ceux qui le conſeillent :
20. Qu'il éloigne d'auprés de lui le
Duc d'Argile 3º Qu'il ne retienne
à fon fervice aucune perfonne qui ne
foit bien intentionnée , & qui ne
donne fa voix dans le Parlement pour
S. M. laquelle fe trouve fort offenſée ,
de ce que ci - devant , tous les Officiers
du Prince , qui font membres de la
Chambre Baffe , ayent vôté contre elle.
Quoique le même Baron ait fort
preffé S. A. R. pendant plufieurs
jours , de fe foûmettre aux ordres du
Roy , ou que s'il n'eftoit pas dans
ce deffein,de lui remettre lefdits articles
des prétentions de S. M. le Prince
a perfifté à ne vouloir accorder , ni
l'un ni l'autre. Le Roy estant de plus
en plus mécontent , donna des ordres
DE JANVIER. ISI
à fon Chambellan, de fignifier à tous
les Pairs de la Grande Bretagne , d'Irlande
, & à tous les Membres du
Confeil Privé , & à tous les Seigneurs
& Dames de la Cour , qu'ils
Affent à ne pas vifiter le Prince ,
méme la Princeffe , ou à s'abfenter
de la Cour.
Cet ordre fit naître un différent fingulier
entre M. Hovard & Mde fon
époufe : L'un eftant au fervice du Roy,
& l'autre à celui de Madame la Princeffe
de Galles. M. Hovard ayant reçû
la fignification , qui deffend à tous
ceux qui ont des Emplois chez leRoy ,
même à leurs femmes,de fe préfenter
à la Cour, en cas de contravention ,
voulut obliger fon époufe de fe retirer
dufervice de la Princeffe ; & pour tâcher
de l'engager à cela , il lui expofa
plufieurs raifons fort preffantes ;
entr'autres , que la Ducheffe de S.
Albans s'eftoit démife de fa Charge
de premiere Dame d'Honneur de la
Princeffe , de même que la Ducheffe
de Montague & autres Dames : Mais
elle les approuva fi peu , qu'à fon tour
elle voulut perfuader à fon mari
de quitter le fervice du Roy.
Niiij
152
LE MERCURE
Cet ordre , fuivant l'opinion de ceux
qui croyent mieux connoître les Loix
du Royaume , eft contraire , difent- ils ,
aux Droits & Prérogatives des Pairs .
Ils prétendent, que le Roy ne peut pas
deffendre la Cour à ces Seigneurs ,
puifque ce droit eft attaché à leur
Dignité.
Malgré la deffenfe de S. M. plufieurs
perfonnes de diftinction n'ont
pas laiffé d'y contrevenir , & d'aller
joiler chez L.A. R. Le Comte de Pembrook
, entr'autres & le Duc de Rotland ,
fe font ôtez par leur défobéïffance ,
l'entrée du Palais. Cependant , toutes
les Dames d'Honneur de la Princeſſe ,
ont quitté , excepté la Ducheffe de
Schnosburi & la Comteffe de Dorfett.
On remarqua que le premier jour
de l'an , qui eft le onze Janvier, vieux
file ; un grand nombre de Seigneurs
&Dames alléient faire des complimens
au'Prince & à la Princeffe ; & que ,
lorfque L. A. R. retournérent de
l'Eglife de S. James , elles furent
accompagnées par tous les Conêtables
& autres Officiers de la Paroiffe.
Du depuis , elles ont û continuellement
une groffe Cour. Ony a remarDE
JANVIER. 1532
qué jufqu'à cinq Seigneurs Chevaliers
de la Jartiere . Le Chevalier
Thomas Hamner .M Frecman & plufieurs
autres des plus confidétables.
Membres de la Chambre Baffe , s'y
rendent affiduëment . L. A. R. ont
êté de plus vifitées par les Princeffes
leurs filles , avec la permiffion du
Roy.
a
La Déclaration que le Prince à faire
à Meffieurs Hamner & Freeman , de.
donner dans toutes les occafions , des
marques de fon attachement à l'Eglife
Anglicane , & d'eftre toujours
oppofé aux Presbitériens , a etté fi fort
au gré des Anglicans , qu'ils difent
hautement , que fi le Roy demande
un Acte au Parlement , pour pouvoir
régler la Maifon de S. A. R. ils s'y
oppoferont de tout leur pouvoir , non
feulement par reconnoiffance ; mais
auffi , pour conferver le droit des Pairs
du Royaume. Plufieurs perfonnes de
diſtinction fe font retirées ces jours- ci
à la campagne , dans le deffein d'y
refter , jufqu'à ce que le démêlé qui
regne dans la Famille Royalle , foit
appaifé Mais , l'ordre que vient de
donner S. M. de mettre hors de
IS4
LE MERCURE
fes Ecuries , les chevaux & les
caroffes de L. A. R. n'annonce pas un
accommodement fi prochain : De forte
que , la réconciliation du Prince paroît
auffi éloignée que le premier jour,
le Prince refufant toujours de renvoyer
fes domestiques , & de n'en
avoir d'autres , que par l'approbation
du Roy ; ce qui eft un des préliminai
res. On croit que cette affaire fe porsera
au Parlement.
EXTRAIT
De plufieurs Lettres de Londres.
Ns'attend que M. l'Abbé du
Bois qui arriva ici le 3 du paffé
, eft muni d'inftructions
, pour finir
la négociation dont il eft chargé
en certe Cour ; & qu'on verra bientôt
finir les troubles du Nord & ceux
d'Italie . Cependant , s'il faut ajouter
foy aux nouvelles publiques , le
Roy de Suéde & le Czar ont fait une
paix féparée : Si cela eft , il eft à préfumer
que la paix du Nord , entre les
Rois de Suéde & de Dannemarck , ne
fe fera pas fi -tôr ; à moins que ce derDE
JANVIER .
155
nier Monarque ne rende tout ce qu'il
a pris à S M. S. puifque fans
une entiere reftitution , il n'y a aucune
apparence de paix , la Suéde paroiffant
réfoluë de recommencer la
guerre
avec plus de vigueur que jamais . Pour
ce qui eft de l'Italie , ces mêmes nouvelles
nous affûrent que le Regent de
France avoit declaré au Comte deKinningfeck
, que fi S. M. I. envoyoit des
Troupes en Italie , comme le bruit en
couroit , que la France feroit obligée
d'en faire paffer auffi , pour foûtenir
les Princes & Etats de ce Païs-là.
Cela êtant , on croit que l'Empereur,
plûtôt que de s'engager à une guerre ,
fe determinera à prendre des Arbitres ,
pour régler tous les différens , par raport
à ce Pais là , conformément au
Traité de Bade.
On parle beaucoup ici d'une Leftre
que le Czar a écrite au Roy au fujer de
la paix , entre les Princes du Nord.
Il y invite S. M. B. de contribuer de
tout fon pouvoir à terminer ce grand
ouvrage , aprés lequel les Peuples de
ce Pais là foûpirent depuis fi longtems
:Que pour y parvenir plûtôt
il faut qu'elle ait la générofité de res
9-
156 LE MERCURE
mettre le Duché de Bréme au Roy
de Suéde , qui perfifte toujours dans
la réfolution de ne confentir à aucun
accommodement , qu'on ne lui reftitue
entierement tous les Etats qu'il
poffedoit ci- devant en Allemagne :
Que fi , contre toute attente , S M. B.
refufoit de remettre ce Duché à fon 1er
Maître , qui eft preft de la rembourfer
des fommes qu'elle a avancées au Roy
de Danemarck , il feroit forcé de prendre
des mesures cnovenables à fes
propres interests .
Le 17 , quelques Officiers de la
Douane faifirent dans laChambre d'un
Maistre de Vaiffeaux , fur la Tamife ,
une longue épée D'un côté de la lame,
on y voïoit l'infcription fuivante . Vivat
Ja obus Tertius magna Britannia Rex.
Et de l'autre , un Diftique en Anglois ,
rendu ainfi en François Avec cette.
forte épée , je maintiendrai la bonne
caufe , & pour toi , ô Jacques , je verferai
jufqu'à la derniere goute de mon
fang.
Suivant le Billet de mortalité , il
a efté batifé dans cette Ville , pendant
l'année 1717 , 9630 garçons , &
& 8845 filles ; ce qui monte à
DE JANVIER. 157
18475 ; & on a enteiré 11934 mâles ,
& 11s de l'autre fexe. En tout
23446 perfonnes .
A LA HAVANNE ,
Ur
Ce 6 Octobre 1717 .
Sur la fin de Juin dernier , il arriva
ici deux Vaiffeaux d'Efpagne , fur
lefquels êtoient des fermiers ; pour
acheter par ordre du Roy , tout le
Tabac des Particuliers , avec deffenſe
à qui que ce foit , de le vendre à d'autres
, fous de groffes peines : Les Habitans
de cette Ville , le Corps des
Marchands , les Couvents , & les
Païfans de la Campagne firent leurs
repréſentations au Gouverneur , pour
empêcher l'exécution de la Cédule
du Roy d'Espagne , qui perdoit indubitablement
toute l'ife ; parce que
le Tabac eft le principal fruit du Païs,
& le fondement de tout le commerce :
Mais , le Gouverneur êtant fourd à
toutes ces repréſentations , les Païfans
fe foûleverent au nombre d'environ
soo hommes : Le Gouverneur fortit
le lendemain avant le jour , avec 100
118' LE MERCURE
homnies » pour les diffiper ; mais
ayant trouvé le Party trop fort , it
ufa de la voye de douceur , & leur
promit qu'il n'y auroit point de Fermede
Tabac ; & fur fa promeffe , chacun
fe retira chez foi : Le Gouverneur
ayant êté gagné par les Fermiers
du Tabac , fit publier quelques jours
aprés, un banc par la Ville , pour obliger
tous les Particuliers , de déclarer
aux Fermiers la quantité de Tabac
qu'ils avoient , dans le terme de huit
jours , fous peine de confifcation :
Les Païfans fe foûleverent une fecon- :
de fois , au nombre de 2000 , & s'ap--
prochérent de la Ville , dans le deffein
d'entrer, & de maffacrer le Gouverneur
& les Fermiers , ou au moins
de les embarquer pour l'Efpagne.
Comme le Gouverneur fe voyoit en
rifque , il fit publier un autre banc
par lequel il marquoit , que la Ferme
du Tabac n'avoit pas lieu , & que le
Commerce feroit libre comme ci- devant
, & pria l'Evêque d'appaifer les
Païfans : Ce Prélat envoya fon Grand
Vicaire , qui les folicita de mettre les
Armes bas , & les renvoya chez eux.
Les Fermiers du Tabac reftant tou
DE JANVI E R. 159
jours dans le Païs , & le Commerce
eftant mort , perfonne ne voulant acheter
, par raport à leur préfence
les Païfans repréſentérent au Gouverneur
, qu'il eût à embarquer ces
Fermiers pour l'Efpagne ; mais n'ayant
point eu d'égard à leurs repréfentations
, il déchira avec mépris leur
derniere Requente . Cette injure les
détermina à fe foulever pour la troifiéme
fois au nombre de 4000 , pour
fe vanger Le Grand Vicaire alla , de
la part du Gouverneur , leur propoſer
de mettre les armes bas , moyennant
la parole qu'il leur donnoit d'embarquer
les Fermiers du Tabac ; ils
ne voulurent écouter aucune propofition
, & dirent réfolument , qu'ils vouloient
auffi embarquer le Gouverneur .
Le 23 Août, ces mécontens ,par l'intelligence
de quelques Païfans qui s'eoient
introduits dans la Ville , forcérent la
garde , ouvrirent la porte ,
trérent fur les 2 heures aprés midy ,
& marchérent droit au Palais , dans
lé deffein d'ôrer la vie au Gouverneur.
Quelques enfans voyant venir
les Païfans , criérent à la garde du
Palais, qu'ils venoient ; le Gouverneur
en160
LE MERCURE
*
,
à cette voix , fé fauva en vefte dans lå
Fortereffe. Les Fermiers du Tabac
prirent la même route ; les Soldats
qui faifoient la garde au Palais & aux
Portes de la Ville , & généralement
toute la Garnifon fe fauva fans avoir
fait aucune réfiftance. Les Païfans
forcérent le Lieutenant de Roy , nommé
Don Gomés de Mirabel
prendre le Bâton de Gouverneur ; ce
qu'il fit en apparence , avec quelque
réfiftance : Ils le firent reconnoître
par le Cabildo. Le Gouverneur , qui
eftoit dans la Fortereffe , fe voyant
fans vivres par fon imprudence , &
par conféquent ne pouvant s'y maintenir
, confentit à contre- coeur de laiffer
le Gouvernement , & de s'embar
quer pour l'Efpagne , avec les Fermiers
, fur les mêmes Vaiffeaux dans
lefquels ils étoient venus ; ce qui
s'exécuta le 29. Août , ils mirent à la
voile pour l'Europe . Jamais foulevement
ne s'eft fait avec plus d'ordre;
& quoiqu'il y ait û 3000. Païfans en
armes dans la Ville pendant huit jouts,
on n'a fait tort à perfonne . Un feul
* Affemblée de Confeillers.
homme
DE JANVIER. IGI
45. ans,
homme dans tout ce tumulte , a perdu
la vie par fa faute , pour avoir refifté
aux Païfans qui vouloient entrer dans
le Magazin des Armes. Le nouveau
Gouverneur eft un homme de
bien fait , plein de bon fens , d'une
phifionomie martiale & gratieufe ,
qui par fes manieres honnêtes &
engageantes , fe fait aimer généralemeur
de tous , & fe rendra fans doute
agréable à S. M. C.
ESPAGNE.
E 19 Décembre , jour auquel
LEle Roy entroit dans fa 35e année,
fut célébré dans toute l'Espagne par des
réjoüiffances extraordinaires. Les Peuples
y eftoient déja difpofés par la nouvelle
sépandue dans leRoyaume , queles
2 richesVaiffeaux , l'Hermione , & le San
Chrifto de Maracaibo , venant de laVera-
Cruz , eftoient arrivés le 7 à Cadix ,
& qu'ils devoient eftre bientôt fuivis
par 7 autres . Cette Flotille en effet ,
entra le 16 dans ce Port , d'où on man--
de , que la Cargaifon des ces 9 Vaiffeaux
, eft de so millions 600000 liv..
fans la Cochenille, l'Ingo , la Vanille ,
le Sucre, &c. O
162 LE MERCURE
La Cour de Madrid n'épargne aucune
dépense pour rétablir la Marine :
Dans cette vue , elle fait conftruire
en différens Ports plufieurs Vaiffeaux
de Guerre . Il y en a actuellement 7
fur les Chantiers de Cadix : On en
compte 4 du premier rang , 2 du ſecond
, & un du 3e , dont 3 des premiers
avec 2 Fregattes & 2Galeres , fetont
achevés vers le 20 ou le 25 de ce
mois.
On arme auffi avec une extréme diligence
, les Vaiffeaux de Guerre qui
font revenus depuis peu de Barcelone.
9.
Suivant toutes les apparences , &
la promtitude avec laquelle on travaille
jour & nuit dans l'Arco nal , dans
les Magazins , les Chantiers , & le
Port de cette Place , où prés de 1000 .
Ouvriers font em, loyez , on préfume.
que les operations de la Campagne
commenceront beaucoup plutôt qu'on
ne le croyoit. Il y arrive journellement
, tant par Mer que Terre , une
prodigieufe quantité de grains , dont
on fait de grands amas.
Le Janvier , 22 Bâtimens de
charges partirent pour Ceuta , fous.
l'efcorte de deux Fregattes ; on a cmDE
JANVIER.
163
barqué fur ces Bâtimens 4800. hommes
d'Infanterie , & 6. Compagnies
de Dragons , pour aller relever la
Garnifon de cette Place .
On écrit de Cartagéne du 14 ,
que la veille 1. Bâtimens mirent
à la voile , fous l'efcorte de deux.
Vaiffeaux de Guerre , pour tranfporter
en Catalogne 2400. hommes de
nouvelles levées , afin de recruter
les Régimens Espagnols , & environ
1400 chevaux qui doivent fervir de
remonte à la Cavalerie . Le même jour,
on mit fur les Chantiers une Fregatte
& deux nouveaux Vaiffeaux de Guerre
, dont l'an du premier rang , & l'autre
du fecond .
la
La Cour a achevé le traité pour
fourniture des vivres : Les Entrepreneurs
fe font obligez de remplir tous
Tes Magazins , pour le commencement
d'Avril ; & ces Meffieurs font partis
pour le mettre à exécution . La Cour
a auffi fini le Traité pour la fourniture
des chevaux deftinés à la remonte
de la Cavalerie :
Les cinq nouveaux Regimens , tous
compofes de Catalans , favoir 2 d'Infanterie
, un de. Cavalerie & deux de
164 LE MERCURE
Dragons , font prefque complets. L'Amniftie
generale qu'on a publiée en faveur
des Miquelets & Volontaires , qui
cefferoient leur Brigandage, &prendroient
party dans les Troupes de S.M.C.
en attire journellement un grand nonbre.
Le 9 de ce mois , il en vint jufqu'à
150 , qui répandirent d'abord l'alarme
aux environs de Girone ; on tira
même fur eux quelques coups de canons
& on fit un détachement de
100 Grenadiers & de 150 Dragons ,
pour les joindre . Lorfqu'on fur
prefqu'à la portée du fufil de ces bandis
, ceux-ci arborerent un Drapeau
blanc & ayant envoyé 4 de feurs
Chefs au Commandant du détachement
, ils lui dirent , que voulant profiter
du pardon que le Roy venoit
de leur accorder , ils étoient venus
pour entrer au fervice de S. M.
Sur le champ , ils mirent leurs armes.
bas , &furent conduits le foir-mefme à
Gironne ; le lendemain , ils pafferent
en revûe devant le Gouverneur
de cette Place. Aprés cette cérémonie ,
il leur fit donner à tous la double paye ,
qui ne s'accorde qu'aux feuls Micquelets.
Ils ont promis que leurs -ca-
;
DE JANVIER 165
marades eftoient tous difpofez à les
venir joindre dans peu .
Les levées fe continuent avec tant
de fuccez dans toute l'Espagne , que
tous les Régimens anciens & nouveaux
font prefque complets. Quoiqne :
cette Couronne ait actuellement des
Troupes nombreufes , la Cour de
Madrid expédie tous les jours de nouvelles
Commiffions pour les augmenter
; & felon cet ordre , on forme à
Barcelone deux Régimens étrangers ,
de, tous les prifoniers que les Bati--
mens Efpagnols ont fair & font tous
les jours fur les Vaiffeaux qui portent
Pavillon Impérial : On a déja tranfporté
de l'ile de Sardaigne plus de
1500 hommes , tant Allemans qu'Ita--
liens.
Des forces fi nombreuſes , tant par
Mer que parTerre.exactement payées,
bien entretenues , & bien difciplinées ,
femblent donner quelque jaloufie au
Portugal. En effet , cette Cour , pour
plus grande précaution , expedia des
ordres,le mois dernier ,pour l'augmentation
de dix hommes par Compagnie
d'Infanterie , & de cinq par Compagnie
de Cavalerie & de Dragons ; &
166 LE MERCURE
à l'imitation de l'Elpagne , on avoit
déterminé dans un Confeil qui fe
tint le 23. du paffé , en prefence
du Roy , de lever plufieurs nouveaux
Régimens , & d'augmenter pareillement
les forces Navalles . En confequence
de cette réfolution , on a ordonné
de rétablir tous les anciens
Vaiffeaux , & quelques Fregates . On
travaille à force dans l'Arcenal de
Lisbone , à la fonte de plufieurs piéces
de Canons ; & des Commiffaires d'Artillerie
font partis , pour aller vifiter
les Magazins für toutes les Places
Frontieres , afin de prendre un état
des munitions de guerre & de bouche
, & de l'artillerie qu'il y a dans
chacune de ces places. Plufieurs Ingénieurs
ont auffi û ordre d'en aller
examiner toutes les fortications , &
d'en venir rendre compte à la Cour.
On a délivré en même tems de l'arget
aux Commandants de Cavalerie &
d'Infanterie , pour tenir leurs Come
pagnies complettes .
DE JANVIER.. 1671
ITALI E.
De Rome le 11 Janvier
,
E. Comte de Galafch Ambaſſa .
deur de S. M. I. eftant parti le
3. de l'autre mois pour aller à Naples ,
y arriva le 11 ,d'où il fut de retour ici
le 25. Pendant le féjour que cette Excellence
y a faire , elle a examiné la
fituation des affaires & des efprits
& a pris toutes les précautions neceffaires
avec le Comte de Daun Vice-
Roy , pour affûrer ce Royaume contre
les entreprifes des Efpagnols.
Il a menacé cette Ville des plus rigoureux
châtimens au cas qu'en découvritqu'elleût
quelque intelligence avec
l'Espagne . On y attend 3 Regiments
d'Infanterie & un de Cavalerie , pour
contenir les Peuples , & être mieux en
eftat de s'oppofer aux defcentes que
pourroit tenter la Flote de Philippe
V. Comme l'aigent y eft fort rare ,
on parle d'impofer 5. pour cent fur
le revenu des Particuliers .
M. Vicentini Nonce Apoftolique ,.
par un Exprés de la Cour de Vienne ,
168 LE MERCURE
ayant efté obligé de fortir en 24 heu
res, de Naples , & en quarante huit de
l'Etat ; il y obéit , & fe retira, d'abord
à Terracine qui confine l'Etat Ecclefiaftique
Ileft allé réfider du depuis
à Piperno , pour y exercer les Actes
de la Jurifdiction .
On prétend que l'Empereur n'a d'autre
veuë en cela , que d'abolir entierement
le Tribunal de la Nonciature,
que l'on regarde , comme fort onéreux
aux peuples . Le Vice-Roy a commencé
par abolir le Tribunal de la Fabrica ,
Jurifdiction du Pape , où l'on tenoit
en féqueftre les biens des Evêques
morts dans le Royaume de Naples ; -
dont la dépouille a toujours apparnu
à la Chambre ; il y avoit 48000
Ducats fequeftrés qui ont efté enlevés
: Le Pape,à qui un tel attentat ,
comme on le nomme ici , ne doit pas
plaire , a dépeché à la Cour de Vienne
un Exprés,pour fe plaindre de ce double
procedé fi injurieux au S. Siege .
Le S. Pere continue à jouir d'une
parfaite fanté ; & une marque de cela,
c'eft qu'il tint Chapelle ces Fêtes de
Noël , 4 jours de fuite , malgré la.
mauvaife faifon. La veille de Noel ,
ii
DE JANVIER. 169
Il ne fe trouva au repas accoûtumé
que 14 Cardinaux. M. le Marquis
d'Alincourt qui êroit arrivé de Hongrie
.15 jours auparavant, y affifta , comme
témoin , ainfi que bien d'autres.
Le Grand Duc qui avoit fait préfent
au S. P. de magnifiques Cédrats
d'une groffeur extraordinaire , en envoya
un Baffin à M. le Cardinal de la
Trémoille , à deffein d'en régaler ce
jeune Seigneur. M. le Marquis Davia
qui avoit êté enfermé au Château
S. Ange , à la recommandation de fon
oncle,pour quelques fautes très légeres ,
en eft forti. S. S. a voulu prendre
foin de la confcience de ce Marquis ;
& pour cela , elle a ordonné qu'il feroit
une retraite chez les Clercs Réguliers
de Sainte Balbine , où il eft
actuellement.
- Le bruit court que M. le Marquis
de Fuentes Ambaffadeur du Roy de
Portugal en cette Cour , fera fait Car
dinal , pour terminer les différens &
conteftations furvenues à Lisbone ,
depuis l'érection du nouveau Patriarchat.
Le to de ce mois , le Pape tint
Confiftoire. Il ne s'y paffa rien de
Fanvier 1718.
P
170 LE MERCURE
particulier , que la Déclaration que
le S. P. fit du Cardinal Patritii pour
Légat de Ferrare . Par cette tranſlation
, M. Coligola qui eft en Prélature
, fe trouve pourvû de la Char-.
ge de Protéforiere qu'exerçoit cette
Eminence .
Quoique le Cardinal Aquaviva
affitat à ce Confiftoire , on ne préconifa
le Cardinal Albéroni pour
pas
l'Archevêché de Séville . On ne doute
pas cependant , qu'au retour du courier
d'Espagne , S. S. ne lui accorde
cette grace , dés qu'elle aura reçû la
démiffion de l'Evêché de Malaga.
M. Falconieri Gouverneur de Rome
, vient de faire afficher un Bando
ou Edit , pour faire ouvrir tous les
Théatres de Rome . Les Critiques , ou
Rigoriftes ,trouvent fur tout à redire
, que l'on y nomme la Comédie , un
Atto virtuofo o almeno indifferente ;
c'eft-à-dire , une Action vertueufe ?
u pour le moins indifférente .
les
A MILAN,
Le dix Janvier.
E Prince de Levveftein ayant
avant hyer des dépêches
Lreçû
DE JANVIER. 171
de la Cour de Vienne , il donna ordre
à tous les Officiers qui eftoient
ici , de fe rendre en diligence à leurs
Régimens , de les avoir complets ,
& de les tenir prêts au premier commandement.
Il vient de faire entrer
4 Bataillons d'Infanterie , & un Régiment
de Dragons dans Crémone ,
pour en renforcer la Garnifon ; fur
des avis qu'il a û qu'un Corps de
Troupes Sicilienes êtoient en mouvement
de ce côté- là .
DE VENISE
Le dix.
L'Empereur fit demander le 5. au
Senat , paffage dans le Veronnois
pour un gros corps de fes Troupes .
La République , aprés avoir déliberé
quelque tems fur cette propofition ,
l'accorda avec affez de facilité .
On ne fçait que penfer de cette démarche
; car on n'entend point par
ler d'aucun mouvement de Troupes
Impériales de ce côté là ; & on croif
que tout ceci n'eft que pour en impo
fer aux Puiffances d'Italie .
On ne fait point encore de recruë
dans l'ÉtatVenitien ; & ce qui furprend
Pij
172 LE MERCURE
c'est que l'on n'a point jufqu'à préfent
délivré de commiffions aux Colonels
pour y travailler. Aparemment que
cette République, qui eft dans une extrême
difette d'argent ,ne differe ainfi ,
que pour gagner trois ou quatre mois
de paye. M. le Comte de Schulembourg
refte en Levant , fa préfence y
êtant plus néceffaire qu'à Venife , pour
y entretenir les Troupes , qui n'êtant
point payées , font fort féditieufes . Le
Général Noftitz , à quion reprochoit
d'avoir fait une mauvaife manoeuvre
au Siege de Vifnitza , a êté déclaré innocent,
DEGENES
le is . Janvier.
E Senat eft toûjours fort intrigué;
il tient de frequents Confeils fur
la conjoncture prefente , & principalement
fur les demandes réiterées , faites
par l'envoyéde l'Empereur : Mais,
depuis plus d'un mois ,on fe fépare toûjours
fans rien décider , par l'embaras
où le Senat fe trouve de pouvoir ſatisfaire
aux propofitions de la Cour
de Vienne . Cependant, celle - ci ne veut
DE JANVIER. 173
exiger de cet Etat que deux millions
par forme d'emprunt , & même à de
gros interêts , comme aufft de lui fournir,
en payant les frais de l'armement ,
quatre Vailleaux de Guerre , & autant
de Galeres , pour les joindre au
Printems prochain à l'Efcadre de Naples
. En cas de refus , le Commandant
de Milan a ordre de faire entrer
10000. hommes für les dépendances
de la République , pour y vivre à difcretion
, jufqu'à ce qu'elle ait fatisfait
à ces demandes. Que diront & feront
à cela les Efpagnols ?
A TURIN
le 20. Janvier.
Toutes les lettres de Sicile ne párlent
que des
defordres
extraor
dinaires
, que
les vents
impetueux
ont
caufé
dans
ce Royaume
, depuis
le
30. du paffé
jufqu'au
4. de ce mois
.
Ils ont été fi violents , que prefque
tous les Meuriers ont êté arrachez ,
toutes les maifons renverfées , & particulierement
depuis Mélaffo jufqu'à
Tropano : La Mer êtoit fi haute & fi
agitée , qu'elle eft fortie de fes limites
Piij
174 LE MERCURE .
& a fubmergé plufieurs endroits fort
avancés dans les terres . Tous les bâtimens
qui êtoient dans le Port de
Meffine , quoiqu'à l'abri de cet ouragan
, ont êté fort endommagez.
Les levées fe continuent par tout ce
Royaume avec un tel fuccez , qu'on
efpere que les fix nouveaux Régimens
, tant Infanterie , Cavalerie , que
Dragons , feront complets avant la fin
de Mars.
42 PRY2PAYOFRVEFRYE PR
STANCES
PAR M. GROOET ,
CONNU SOUS LE NOM
DE M. LE GRAND.
CRURUEL Enfant de Citherée ,
Amour , dont mon ame égarée ,
>
Gouta la trompeufe douceur :
Enfin la raison qui me guide
Au travers de ton front timide ,
Découvre ton perfide coeur.
DE JANVIER . 179
Charmé de l'illuftre Couronne ,
Dont le Sçavant fils de Latone
Ceint le front de fes favoris :
C'en eft faits l'immole à fa lyre
Tes plaifirs & le doux Empire
Que tu´m’as donné fur Iris ,
La Nymphe envain pleine de charmeso
Vient me combattre avec les armes
Dont Venus a vaincu Paris.
Je triomphe , je fuis fes traces ;
Et fi j'en aime encor les graces ;
C'est pour en orner mes écrits .
Qui
****
તે
O vous , Maitreffes de la Lyre ,
rappellez fous votre Empire
Un coeur que l'amour à Surpris ?
Interreffez - vous à magloire ; "
Pour éternifer ma Victoire ,
Rendez-moi digne de vos prix.
155
Conduifez l'ardeur qui m'inſpire :
Dois-je , cultivant la Satyre ,
Livrer mon ame à la fureur ?
Non , en nos jours l'art de Lucile ,
Dans le coeur de l'Homme indocile ,
N'imprime qu'une vaine horreur.
Iray-je fur un ton Lyrique ,
Tracer dans un Panegirique
Piiij
176 LE MERCURE
De Villars les Exploits Guerriers ?
Le fuccez y feroit ma gloire ;
Mais , pour célébrer la Victoire ,
Vous ne donnez que des Lauriers.
Ceffez Thalie , & Melpomene ,
De nous infpirer fur la Scene
L'Art de ravir les Spectateurs :
Si plus d'un enfant des Corneilles
Voit tomber le fruit de fes veilles
Entre les mains de fes Acteurs.
Plûtôt avec moins d'Energie
De la tendre & trifte Elegie
Prenons les pafles chalumean )
En ce tems fragile & bifare
Plus que la Mufe de Pindare ,
Elle eft propre à chanter nos mauxe»
Quelquefois , O. Mufe champêtre ,
Euterpe , j'irai fous un hêtre?
Effayer ton pipean léger.
Mais , imitant ta voix fi tendre ,
Si l'amour accourt pour m'entendre
Défend- lui bien de m'engager.
DE JANVIER. 177
·J
A
EPIGRAMME.
PAR LE MESME.
Aime Phebus pour fa clarté feconde
,
Qui de Ceres comble les Magazins &
J'aime Bachus pour fa Cuve profonde
Où nous puifons le jus de fes ka fins.
·Comus me plait pour l'art de ſes Feftini ,
Pour les tresors Fortune a mes careffes :
J'eucenje Hebé l'ornement des Déeſſes,
Je fais ma cour à Venus pour ses yeux.
Mais, pour les traits dont par fois tume
bleffes ,
Je t'aime , Amour , plus que les autres.
Dieux.
O
SUR UN FAINEANT ,
PAR M. B.
Nne remarque en fire Eustache
Ny bonne ny mauvaise attache :
Il n'a joïé jamais un liard ,
Et n'eft yvrogne ny gaillard :
Il n'a jamais lû quatre lignes ,
Et n'aime ny Jardins ny Vignes.
Que fai-t- il ? Il fuce fon doigt ,
Il se promêne , il mange , il boit ,
1-8
LE
MERCURE
Il dort la graffe matinée
Et coule ainfi toute l'année ,
En écornant fon petit bien ,
Sans fe déterminer à rien.
Néven , votre fonds fe confume ,
Prenez on l'Epée ou la plume ,
Lui dit fon Oncle affès jouvent,
Autant en emporte le venti
Et peut-être que fire Euftache
Raifonne ainfi , fans qu'on le fache.
Je ne fayjuger , ny plaider
Je ne veux point me hazarder :
Quand j'aurai frit mon patrimoine §
J'en fçais affés pour être Moine.
Le mot dela premiere Enigme du
mois paffé,êtoit l'Etincelle , & celui de
la feconde , la fauſſe Monoye.
ENIGME ,
PAR M. LAUVIN.
JE fuisbon on mauvais , agreable on
facheux ,
Je divertis on je chagrine ,
J'enrichis ou je ruine ,
DE 179 JANVIER.
Je rends content , on malheureux.
Je donne la mort aux vivans
Aux morts jefçay rendre la vie ;
Mais hélas ! Tous ces changemens
Ne font qu'une pure folie.
En un mot fans Pinceau , je peins
d'aprés Nature ,
Je travaille la nuit plus souvent que
le jour ,
Et je fuis quelquefois favorable à l'a
mour.
Mais , tout ce que je fais , n'eft rien
qu'une imposture.
Je fis d'un innocent autrefois un coupable
,
J'armai fes proches contre lui ;
Mais par un retour favorable ,
Je caufai fa fortune , & devins for
appui.
Les temps font bien changez ; il feroit
ridicule
De m'ajouter la moindre foy :
Auffi, les vrais devots s'en fon - t- ils un
fcrupule ,
Et c'est avec raifon ; car , tout eft faux
chez moy.
180
LE MERCURE
AUTRE ,
AR M. DE PILES.
Ons fommesgrand nombre d'Enfans
Dont deux, Lellenr , fontfaineans.
L'un de ces deux rend quelque office
;
Mais , le dernier eft fans fervice .
Le reste eft fignalé par des faits éclatans
;
L'un de nous forme des Provinces.
Le même leur donne des Princes
Dont un autre fait des Tyrans .
Notre pouvoir n'est pas un fonge
L'un a formé le firmament ,
Lors qu'un autre a fait la Xaintonge.
A
L'Homme aujourd'hui , fier , arrogant
,
N'eft pas fans nôtrefrere un zerofeulement
.
L'Homme tient de notre largeſe
Biens , Qualités , Grandeur , Nobliffe
:
Il feroit avengle & fans yeux ,
Sans nôtre foin officienx.
DE JANVIER. 181
Nous donnons l'être à la matiere.
Cing ont fait le cabos ; fix autres la*
lumiere.
Quelqu'un de nous plus glorieux
Se vante d'avoir fait les Dieux.
CHANSON.
DE Cipris , Amis , fuyons l'Empire:
A Bacchus foumis ,
Fuyons les.Jeux & les ris
Jus exquis , c'est par toi qu'on refpire :
Ton coloris , fur celui des Rubis
Emporte le prix .
Un coeur épris d'une ingrate Cloris ,
Et les jours , & les nuits , foupire.
Tous les foucis de nos coeurs font
bannis ,
Amis , quand on eft gris.
JOURNAL DE PARIS
L
E premier jour de l'an ; entrá 9
& 10 , le Roy receut avec beau782
LE MERCURE
coup de dignité dans le Cabinet de
la Régence , les Complimens de Mon- *
feigneur le Duc Régent, deMadame , de
Me le Duc , de Merle Prince de Conty,
de Mrs les Cordons bleus, des Ducs &
Pairs , des Marêchaux de France , des
Cardinaux & Prélats , & de tous les
Seigneurs & Dames de la Cour. Le
Corps de Ville lui fut préfenté par
M. le Duc de Trefmes Gouverneur
de Paris , & les Chefs des Compagnies
Souveraines , avec la plupart des Confeillers
d'Etat , par M. le Duc d'Aumont
. S. M. ût le plaifir de voir toutes
les Bourfes que les Tréforiers ont
l'honneur de lui apporter à pareil jour.
M. le Cardinal de Noailles n'arriva
que comme S. M. fortoit de fon grand
Cabinet . A 11 heures ,Elle alla entendre
la Meffe aux Feuillans, accompagnée de
M. le Cardinal de Rohan grand Aumônier
, de M. le Duc du Maine , de
M. le Prince de Dombes , de M. le
Marechal de Villeroy , de M. l'Evêque
de Frejus fon Précepteur ; de M.
le Duc d'Aumont , de M. le Duc de
Villeroy qui fortoit de fervice , & de
M. le Duc de Noailles qui y entroit .
Le Roy avoit à fa droite de fon PrieDE
JANVIER. 183
Dieu, M. le Cardinal de Rohan Grand
Aumônier , & Meffieurs les Abbés de
Maulevrier , de Caulet , & de Brancas.
Aumôniers de Quartier. A fa gauche,
M. l'Evêque de Frejus , M. l'Abbé de
Breteuil Grand Maiftre de la Chapelle,
M. le Cardinal de Polignac , & Mef- .
fieurs les Evêques de Montauban & de
Vabrès La Meffe fut célébrée &
chantée par les RR. PP . Feuillans,
Le Roy eftoit venu par la rue S. Ho
noré & revint par le même chemin
aux acclamations du Peuple ; il fut fervi
à fon dîner qu'il fit en public , par
M. le Maréchal de Villeroy. A 3 heu
res, il receut le Compliment de Ms le
le Duc de Chartres. Sur les 4 heures ,
S. M. partit avec un grand cortege ,
pour affifter au Salut dans l'Eglife de
la Maiſon Profeffe des Jefuites , ( coûtume
religieufe qu'obfervoit le feu
Roy Louis IV . lorfqu'il fe trouvoit à
Paris en pareil jour )
Le Roy êtoit au fonds du Caroffe,
M. le Duc du Maine à fon côté , M.
le Prince de Dombes , & M. le Comte
d'Eu fur le devant , M. le Duc de
Noailles , comme Capitaine des Gar184
LE MERCURE
1
des , êtoit placé entre ces deux Princes
, M. le Maréchal de Villeroy fe
trouvoit à la portiere à côté du Roy,&
M. le Marquis de Villequiers , comme
premier Gentilhomme de laChambre,
à l'autre portiere . La marchefe fit
ainfi. Les Gardes de la Prevôté marchoient
à la tête , enfuite les 100,
Suiffes ( Tambours battant ) dont l'Enfeigne
portoit le Drapeau; M. de Courtenvau
leur Capitaine êtoit à cheval à
leur tête; les Gardes duCorps fuivoient
à pied devant & derriere le Caroffe ,
leurs Officiers à cheval , tous les Valets
de pied entourant les Portieres :.
Les Pages êtoient montez fur le derriere
& fur le devant du Caroffe .;
M. le Marquis de Villeroy , M. de
Ruffé , fous - Gouverneur , & Mef
fieurs les Gentilshommes de la Manche
, êtoient dans le fecond Caroffe
qui marchot devant celui du Roy.
Un troifiéme Caroffe qui précedoit le
fecond , êteit occupé par les Ecuyers ,
Portes-mantea. x & autres Officiers :
Le Roy êtant anivé , fit reçu à la defcente
de fon Caroffe , par le Pere
Grauville Provincial qui lui fit à
la porte de l'Eglife , un difcours ,
dont
DE JANVIER. 185
dont la fubftance êtoit , que S. M.
alloit entrer dans un Temple , qui êtoit
un monument de la piété des Rois fes
Ancêtres : Que tous les veux que l'on
'J adreffoit, ne tendoient qu'à obtenir du
Ciel , qu'il devint un Roy felon le coeur
de Dieu ; qu'il égalât & qu'il furpoffat
en gloire , en piété & en Religion
ceux de qui il tenoit la narance . Le
Roy êtant entré , trouva à l'ordinaire
un prie Dieu , fur lequel il s'agenoüilla
, êtant enveloppé de quanti
té de Seigneurs , & de M. fdames les
Ducheffes de Vantadour , de la Ferté ;
& d'autres Dames de la Cour. Il y ût
belle Mufique pendant le Salut ; le
Roy revint enfuite au Louvre .
A 6 heures du foir, S. M reçut les
compliments de Madame Ducheffe de
Berry , de Madame la Princeffe , de
Mefdames les Ducheffes meres & filles
, de Madame la Princeffe de Conty
mere , de Madame la Princeſſe de
Conty belle file , & de M. le Comte
de Clermont qui ne paroit plus qu'en
habit Ecclefiaftique. Le Roy foupa
à fon petit couvert , & fut fervi par
M. le Prince de Bouillon . Le matin,
M. Crozat , en qualité de grand Tré186
LE MERCURE
forier des Ordres , ût l'honneur de
lui prefenter une bourfe de 200 loüis
d'or en efpeces.
M.
Le même jour , Madame fe rendit
au Palais du Luxembourg à dix heures
& demie , pour fouhaiter la bonne année
à Madame Ducheffe de Berry
qui reçut cette Princeffe au lit ; enfuite
, elle fut vifitée par Mst le Duc
Régent , Ma le Duc , Mgr le Prince
de Conty , M. le Grand Prieur
M le Duc du Maine
le Comte de Toulouze M. le
Chancelier , Mrs les Sécretaires d'Etat
, M. le Prévôt des Marchands &
Echevins , M. le Cardinal de Billy ,
M. le Marechal de Villars M.
le Duc de Noailles & c. lleêtoit au
fonds de la Galerie , les Dames d'un
côté , & les Seigneurs de l'autre.
›
>
>
M. le Duc de Mortemar ayant fait
les fonctions de fa charge de premier
Gentil- homme de la Chambre,l'année
derniere , M. le Duc d'Aumont l'arelevé.
Ce Seigneur a charmè tous les
Officiers par fes manieres gracieuſes ,
faifant accueil à chacun d'eux ; il fera
fecondé par M. de Villequiers fon
furvivancier.
DE JANVIER.
187
Le 2 , la Cour a encor vû quelques
reftes des Céremonies de la fèce d'hier :
Lesmoins preffés font venus voir leRoi.
Madame Ducheffe de Berry tint toilette
, où tous les Miniftres Etrangers
& un nombre prodigieux de Seigneurs
& de Dames , fe trouverent. On y remarqua
le PrinceLubomirski Polonois ,
qui, quoiqu'habillé à la françoife, y pafut
en botines , êtant dans cet ufage.Ce
jeune Seigneur jouit d'une espece de
fouveraineté enclavée en Pologne , ayaŋɛ
fous fa dépendance 10 à 12 Villes , &
pouvant armer 10 à 12000 hommes.
Ce Prince par få prudence, a trouvé le
moyen de fe maintenir parfaitement
bien , au milieu des divifions , & des
troubles qui ont déchiré fi long tems
ce beau Royaume : Comme il poffede
de grandes Terres en Hongrie , il a fait
la Campagne avec diftinction Iêtoit
dans une grandeliaifon avec M.Comte
de Chatolois qu'il a accompagné
jufqu'à Munick , où le Prince Electoral
de Baviere l'a rerenu pour un Caroufel
; qui a dû fe faire dans le cours
du mois. M. le Comte de Charolois
devoit mener la quadrille bleue , & le
Prince Electoral la quadrille rouge.
188 LE MERCURE
Depuis l'affaffinat de M. l'Abbé de
Bonneiül , il s'en eft commis ici plufieurs
autres , dont la plupart des Auteurs
ont êté découverts & arrêtez .
M. d'Argenfon a donné à Mgr le Duc
d'Orleans une lifte de prés de 800 .
de ces bandits. La licence des jeux
avoit attiré tous ces malhûreux dans
cetre Capitale .
Les veille des Rois , S. M. alla
au Palais du Luxembourg rendre vifite
à Madame Ducheffe de Berry , il
êtoit accompagné de .M . le Maréchal
de Villeroy fon Gouverneur , de
M. le Duc de Noailles fon Capitaine
des Gardes , de M. le Marquis de
Courtenvau Capitaine des 100 .
Suiffes , & de tout le refte de fa Maifon.
S M. alla auffi le même jour rendie
vifite à Madame , à Mgr le Régent ,
& à Madame la D cheffe d'Orleans .
Le 7. M. Pan Lucas , qui a deja
fait plufieurs fois le voyage du Levant
, vient d'arriver de ' a haute Egyte
I en a apporré, à fon ordinaire , un
infinité de rarerez ; entr'autres quantité
d'anciens manufcrits , infcriptions
& médailles fort curieufes . Il affûre
avoir tué le premier des Européens ,
DE JANVIER. 189
qui depuis 2000 ans , a penétré dans
le fameux labyrinthe d'Egypte , autrement
le Châr au de Charon , qui est
bâti dans l'Isle de Moeris Pomponius
Mela en donne une idée magnifique ;
il dit que c'eftoit un vite enclos de
marbre, qui enfermoir 3000 édifices ,
entre lefquels il y a oit 12 Maifons:
Royales , & que lorfqu'on croyoit
eftre forti d'un lieu , on y retournoit
infenfiblement, fans qu'on pût l'éviter.
Pour parer cet inconvénient , le Voyageur
moderne s'eftoit muni de 200 braffes
de petite corde , qui , comme le fit
d'Adriane , lui donnerent l'affûrance de
parcourir environ 150 chambres foureraines.
Il ne lui a pas efté poffible
de pénétrer dans les autres , les paffages
en eftantbouchés par des ruines , ou
par des amas de fable & de terre qui
en deffendoient l'entrée . Il y a vû cn-
-core 4 grands Portiques d'une Architecture
admirable , ils font bâ is de
pierre granit , avec toutes fortes d'ornemens
Egyptiens ; & pour que le
public ne s'avife de revoquer en doute
cette famenfe découverte , il prépare
Ouvrage dans lequel on trouvera
le deffein qu'il en a levé fur les lieux.
1༡༠ .
LEMERCURE
Le 7 , le Roy foupa chez Madame
la Ducheffe de Vantadour , qui luiavoit
fait préparer un divertiffement
mêlé de Danles & de Mufique ; il y
en aura plufieurs autres, cet hyver , au
Louvre ; on en difpofe un , dont l'execution
eft remife au mois de Février ;
l'union de la Jeunesse avec la Sageffe ,
en fera le fujet.
Le , Madame la Chanceliere
Dagueffeau accoucha fort heureufement
d'un garçon , qui eft le cinquiéme
vivant , c'eft une récompenfe dûë
au courage & à la vertu qu'elle a fait
paroître dans la trifte circonstance de
voir un de fes fils trépané en 4 endroits
différents .
M. d'Armenonville vint préfenter.
au Roy M. de Morville fon fils Procureur
Général du Grand Confeil , qui
a efté nommé Ambaffadeur en Hollande
; il fe difpofe à partir pour aller
remplacer M. de Chataigneres de Chateauneuf
, qui demande depuis longtems
à revenir
Le 13 , les Jeux furent reglés chez
les Princeffes du Sang. Madame Duchefe
de Berry prit le Dimanche , le
Mercredy & le Samedy , Madame la
DE JANVIER. 191
Ducheffe d'Orleans , le Lundy & le
leudy , & Madame la Princeffe de
Conty mere , le Mardy & le Vendredy.
Depuis le 14 , jufqu'au 25 , on ne
s'eft entretenu que des motifs qui ont
engagé le Parlement à s'affembler.
Enfin le 26 , le Parlement ayant fait
une Députation célebre , fe rendit à
II. heures du matin au Palais des
Tuilleries , pour faire de trés humbles
remontrances au Roy , par l'organe
de M. le Premier Préfident.
L'action fut belle , magnifique , & refpectueufe.
Le Roy êtoit aflis dans fon
fauteuil ; il avoit à fa droite Mgle
Duc Régent , àla gauche M le Chancelier
, M. le Duc du Maine , & M.
- le Maréchal de Villeroy ; & derriere
fon fauteuil , Meffieurs les Ducs de
Noailles & de Charoft : Tous les Seigneurs
de la Cour formoient une haye
depuis le fauteuil du Roy jufqu'à la
porte . M. le Premier Préfi tent précedé
de M. Desgranges Me des Ceremonies
, avoit à fa gauche M. le Marquis
de la Boiffiere , fuivi des Préfidents
à Mortier & des Confeillers
deux à deux . Il fit trois reverences
avant que d'arriver auprés du fauteuil ,
192 LE MERCURE
1
aprés quoi , il fi fes remontrances fur.
les Billets des Receveurs Généraux,
les Billers de 1 Etat , les doubles Emplois
, les Rentes de l'Hôtel de Ville
de Paris , fur le Franc- Salé ; & il conclut
enfin , qu'il n'appartenoit pas au
Parlement de parler des Confeils ;
mais qu'il feroit fes trés humbles fuplications
àMs le Duc Régent . Le Roy
répondit , mon Chancelier vous dira
mes intentions. M. le Chancelier dit,
que S. M. examineroit les cinq poin: s
de remontrances dans fon Confeil , &
qu'il leur feroit fçavoir fa volonté .
M. le Premier Préfident , aprés avoir -
fait une profonde reverence au Roy ,
fe retira avec les Dépurez qui furent
reconduits comme ils étoient venus..
Le 28. à fept heures du matin , M.
de la Vrilliere fe tranfporta chez M.
le Chancelier de la part de Msr le Regent
, pour lui redeinander les Sceaux .
M.le Chancelier lui donna dans le
noment la Caffete qui les renferme ,
& M. de Monticour pour lors Capitaine
de fes Gardes ,, accompagné des
Hocquetons , la conduifirent au Palais
Royal , où elle fut dépofée entre les
mains de M. le Duc d'Orleans . Ce
Prince
DE JANVIER 195
Prince ayant mandé M. d'Argenfon
la lui remit fur le champ : Il fe donna
la peine de fceller lui - même les Provifions
, ainfi que les Lettres pour la
grande & petite Commiffion. Enſuite
, S. A. R. le choifit pour être Chefdes
Finances , fur la démiffion volon
taire de M. le Duc de Noailles , qui
a êté placé au Confeil de Régence.
A deux heures aprés midi , le nouveau
Garde des Sceaux prêta ferment de
fidelité au Roy.
Le 29. M. le Chancelier partit
pour fa maifon de Frefne .
M. de Machault Maître des Requêtes
, a êté agrée du Roy, pour reme
plir la Charge de Lieutenant Général
de Police , qu'avoit M. d'Argenfon
Le 30 eft une Epoque remarqua→→
ble par l'inftallation de Mgr le Duc de
* Chartres , dans le Confeil de Regen
ce Quoique ce Prince n'y ait points
voix déliberative , plus par le défaut
de l'âge , que par celui d'une gran
de jufteffe d'efprit , & de toutes fortes
de connoiflances acquifes ; Monfei
gneur le Régent a crû que ce feroit
rendre un fervice important à l'Etat,
-Né le 4 Août 1703. R
194 LE MERCURE
que de l'érayer de bonne- heure par un
autre lui même. Par cette fage prévoyance
, il arrivera que ce jeune Prin
ce joignant bientôt la pratique du gouvernement
à la fpéculation , les Peu- /
ples vivront dans une fécurité plus entiere
, & plus dégagée de crainte.
: M. l'Abbé de Mongault ,qui a l'honneur
de fon éducation , doit bien fe
féliciter d'avoir formé un Prince, qui
par les belles efperances qu'il donne
à la Nation , en doit faire bientôt
la felicité.
M. de Longe- Pierre a êté nommé
Sécretaire des commandemens de ce
Prince.
On s'eft trompé , lorfque à la page
290 du Mercure de Décembre , on a
avancé que Madame Ducheffe de Berry
, avoitfait M. le Marquis deJars
Major defes Gardes : Cette nouvel
le eft fauffe.
M. Dupuis ancien Tréforier de la
Maifon du Roy , a êté choisi être
pour
feulTréforier des Gardes de la Prévôté,
des Gardes de la Porte , de la Vénerie ,
de la Louveterie & c . Et M. de la Blimiere
Tréforier des Gardes du Corps
DE JANVIER. 7395
a obtenu la Tréforerie des 190 Suiffes.
Les Députés des Etats de Bretagne ,
font arrivés au nombre de 2 Préfidents
& 4 Confeillers.
M. Herault Avocat du Roy du Châtelet
, a êté pourvû de la Charge de
Procureur Général du Grand Confeil ,
vacante par la démiffion volontaire
de M. de Morville nommé Ambaſfadeur
en Hollande , à la place de
M. le Marquis de Châteauneuf.
Le premier Janvier , Madame la
Ducheffe de la Rocheguyon , accoucha
d'un garçon ; c'eft une grande joye
pour toute certe Maiſon.
M
MORTS.
RE Monmaiiqué Ecuyer , Fermier
Général des Fermes du
Roy,muoarut le 5 Novemb e 1717. It
êtoit fils de Robert Monmairqué , vivant
Sécretaire du Roy , Maifon, Couronne
de France & de fes Finances. Il a
laiffé enfans , & a pour frere My
Gabriel Monmairqué Ecuyer.
Mre N. Maignart , Marquis de Bernieres
Maître des Requeftes & In-
Rij
406 LE MERCURE
tendant de Flandres , mourut à Lille
le 20 Décembre 1717.
Mre Jacques -Eftienne Charreton ,
Seigneur de la Terriere , Monleans
& c. mourut le Décembre.
.
23
Me François du Pré , Prêtre , Do-
Cheur de la Maifon & Sociéré de Sorbonne
, Abbé de Saint Michel de
Tonnerre , & Confeiller de la Chambre
Souveraine des Décimes , mourut
le 27 Décembre.
Mte Claude Bonneau , qui avoit
efté receu Conſeiller au Châfteler en
1560 , mourut honorare le s Janvier
1718 , en fa 84 année , fans alliance :
Il eftoit oncle de M. Chauvelin, Confeiller
d'Etat.
Mre Pierre Chertemps , Chevalier
Seigreur de Seüil , Baron de Charon ,
S. Chriftophle , &c . Préfident à Mortier
honoraire au Parlement de Bretagne
, mourut le 22 Janvier 1718 .
{ MORTS ETRANGERES.
On Manuel Atias , qui après
avoir efté Bailly de la Religion
de Malthe , deux fois Gouverneur
du Confeil de Caftille , Confeiller
DE JANVIER 197
d'Etat, & de la Junte du Gouvernement
de la Monarchie d Efpagne ,
eftoit entré dans l'Etat Eccléfiaftique ,
& avoit efté nommé Archevêque de
Seville , puis Cardinal par le Pape
Clément XI , le 30 Janvier 1713 , mourut
le 16 Novembre 1717 en fa &je
année .
Ferdinand Nuzzi , qui après avoir
efté Archevefque de Nicée , Sécre
taire de la Congrégation des Evefques
& Réguliers , fut nommé Cardinal ,
par le Pape Clément Xi le 16 Décembre
1715 , & Evefque d'Orviete
en Mars 1715 , y mourut le ; Décemdre
17.7 , d'une attaque d'apoplé
xie .
3
Le fieur Regio Evefque de Catania
qui s'eftoit refugié à Rome , ayant
ordre de fortir de Sicile , par le Tribunal
de la Monarchie comme ayant
efté le premier qui avoit vonlu figna
fer fon zele pour les interefts de la
Cour de Rome , y fut trouvé mort
dans fon lit le 15 Décembre dernier
Le Pape , qu'il a laiffé héritier de ce
qu'il avoit à Rome , lui a fait faire des
nagnifiques Funérailles en l'Eglife de
Sainte Marie Majeure , où les Off ·
S
Riij
168
LE
MERCURE
ciers du Palais , la Chambre Sécrette.
& grand nombre de Prelats affifterent ,
avec les mêmes cérémonies qui fe
pratiquent aux Obféques des Cardinaux
.
Jules Alberoni , nommé Cardinal
le 12 Juillet 1717 , qui avoit eſté
nomméjà l'Evefché de Malaga en.
Novembre par le Roy d'Efpagne
a efté nommé Archevefque de Seville
le mefme mois.
S. M. C. a nommé à l'Evefché de
Malaga , Dom Juan de Lancaftre, Capellano
Mayor du Monattere Royal de
I'Incarnation , fils du Duc d'Abrantes
, & pour Capellan Mayor , Dom
Alvare de Mendoca , Sommelier de
Courtine , Chanoire de l'Eglife Métropolitaine
de S. Jacques en Galice ,
frere da Marquis de Villagarcia .
Le .. Décembre , N. Ducheffe
d'Atrifeo mourut à Madrid ; & le ...
du mefme mois , le Pere Jofeph de
Efquibel , de l'Ordre de Saint Dominique
y fut facré Evefque fuffragant de
Seville . PARIS
Mlle de Château - Thierry âgéede 8
fille de M. le Duc d'Albret ,
ans ,
mourut le is de ce mois. Le Roy a fair
DE JANVIER.
l'honneur à M. le Duc de Bouillon
& à M. le Duc d'Albret d'envoyer un
Gentil- homme ordinaire , pour leur
en faire des compliments .
MARIAGES.
LE Cardinal Alberoni a marié fa
niéce au Marquis de Maré cenois
& l'a dotée de cens mille écus . Ce
Marquis commandoit ci devant la
Flote d'Espagne.
Fu
M. Chauvelin Avocat oénéral du
Parlement , époufa le 13 Mlle de
Beauvais très riche heritiére . Elle eſt
feur deмadame d'Ormeffon Chéré..
LIVRES NOUVEAUX.
Eu M. le Noble ayant compofe
plufieurs excellens Ouvrages . qu'il
a fait imprimer par differents Librai
res , ce qui lesrendoir tres- rares ; le Sr.
Ribou Libraire , Quay des Auguftins ,
à l'Image S Louis , a cu faire plaifir
au Public de les ram fer enſemble
& d'en donner une nouvelle édition ,
fans aucun retranchement - que de
quelques piéces qui ont paru fous fon
nom , avant la mort , & qui ne font
pas de luieftant certain que cet Auteur
mérite d'avoir place dans toures
les Bibliotheques, ayant cfté, fans éxa200
MERCURE LE
gération , l'homme du monde qui a
écrit le mieux fur toutes fortes de matieres
, & d'un ftile qui convenoit parfairement
à chacune .
,
Il eftoit Theologien , Hiftorien.
Philofophe , Poëte Orateur
& enfin fes Ouvrages font voir qu'il
n'y a pas de Science dont il ne fe foit
donnè quelque teinture .
Les Souverains du Monde , Ouvrage
qui far connoiftre la Généalogie de
leurs Maifons, l'étendue & le Gouver
ment de leur Religion , leurs Revenus,
leurs Forces , leurs Titres , leurs prétentions
, leurs Armoiries , l'origine
des Piéces ou desQuartiers qui les compofent
, & le lieu de leur réfidence
avec un Catalogue des Auteurs qui
en out le mieux écrit ; le tout conduit
jufqu'au tems préfent , 4 vol. in 12 ,
chez Guillaume Cavelier , au Palais .
Dialogues fur l'Eloquence en general
; & en particulier , fur celle de la
obaire ; avec une Lettre écrite à l'Académie
Françoife ,fur la Rhétorique ,
la Poëfie , & c . Par M. Fenelon .
On trouve ce Livre chez Jacques-
Eftienne , rue S. lacq es , à la Vertu.
Nouv Receuil des Fables d'Efope mifes
en Franç. avec le fens moral en4Vers
DE JANVIER. 201
& des Fig à chaq . Fab dédié à la jeuneffe,
à Par. chez Prault ,à l'ent.duQuay
de Cêvres , au Paradis.
Sentimens Chrêtiens fur les princip.
Verités de la Religion expofés en Profe,
enVers & en Estampes par le P. Buffier ,
de la Comp. de J. à Paris, chez Joſeph
Mongé rue S. Jacques ; à S. Ignace
Poëfies Sacrées, trad.ou puiféés desPf.
par M. Desfontaines Guyot , Secret , de
M.leNonce en Fran . , à Par ch lemême..
J'ai efté obligé de renvoyer au mois
prochain , la (uite des Caractéres des
Habitans de Paris , avec un Memoire
de M. du Guer Ingénieur, touchant les
Rames tournantes , & les Chariors à
Vent qu'il a inventés.
On trouvera chés les mêmes Librai
res qui vendent le Mercure , la denziéme
Lifte du Bureau general d'Adreffe
& de Rencontre.
M
AVIS.
Onfieur de Woolhouſe vient de
finir l'année 1717. par les cing
belles cures qui fuivent.
1º . Il a guéri Joan Baptifie Delettre ,
Invalide du Corridor Saint Maurice,
No. 7. qui avoit des tayes de la largeur
d'une lentille fur le miroir de l'un
&de l'autre mil fucceffivement.
302
LE MERCURE
20. Felix Gun , Irlandois , Invalide
du Corridor Charlemagne , No. 3 * .
ayant depuis long- temps les yeux prets
d'abfceder d'ulceres opiniatres G
invetérez.
>
3. Mademoiſelle de Foy, éponſe d'un
habille Maître à Danfer , rue de la
Bucherie , d'une toile ulcerée: Elle avoit
exercé d'autres Oculiſtes , pendant plus
d'une année ; cette toile avoit éborgné
l'oeil tout-à-fait. Mr. de VVoolhouse
Ven aguérie radicalement , en cinqfe
maines ; & on ne sçauroit diftinguer
prefentement , lequel des deux yeux a
êté couvert de ce broüillard épais.
49. Mademoiſelle Bonnet la fille
rue des Boucheries du Fauxbourg
Saint Germain , à l'Hôtel de Dauphiné
, d'un ulcere dangéreux fur la pupille
, enfuite de quelques grains de la
petite verole dans l'oeil.
So. Le beaufrere de Monfieur
Aubert , Maître Boucher dans la
même ruë , vis- à- vis la rue des manvais
Garçons. Cet enfant avoit la vifiere
, & l'iris de l'oeil coupée d'un
morceau de verre , qu'on trouva dans
Feil , dont une partie de l'humeur
aitrée & entamée , & toute l'humeur
DE JANVIER. 208
aqueuse , s'étoit écoulée par la fente.
La prunelle étoit fort éraillée & fermée
, l'humeur vitrée , en partie )
s'étoit jettée par les levres de La
playe : Enfin , toute l'economie de l'oeil
êtoit fort en danger. M. de VVoolhouse
y a remedié heureusement , (( à
la cicatriffe prés ) qui eft toûjours.inévitable
en pareil cas.
La pratique étenduë que M. de
VVoolhouse a toujours en cette Ville,
& l'instruction preffée de fes éleves
( de diverfes Nations ) a obligé M. de
VVoolhouse a choisir pour fa demeure
ordinaire , un appartement aux nouveaux
Bâtimens des Quinze - Vinges :
On le trouve toute la matinée chez lui;
il ne reçoit plus de lettre par la pofte,
quelles ne foient affranchies de port.
APPROBATION.
Ai lû par Ordre de Monfeigneur lâu
le Chancelier , le premier Mercure
de cette année 1718. Il y a lieu de
eroire , qu'aprés l'épreuve de toute
l'année précedente , le public trouvera
que ce Livre a pris enfin la forme
qui lui convient pour réüffir. A Paris
se 25. Janvier 1718. TERRASSON .
TABLE.
Msumen
Ercure au Public , Fable .
Examen des Tranfpofitions du
Nominatif& de l'Accuſatif.
Poëfies タ
P. &
65
L'eftime combatuï par l'Amour, Hift.76
Arlequin Muet par crainte ,
89.
Voyage dans le Royaume de Tunquin , 100.
Réponse critiq. anJournaliste des Nonvelles
Litteraires de Hollande , 109
Nouvelles Etrangeres´, arrivées
dans le cours de ce mois
Recept. du Prin.Ragotski à Andrin. 118
>
Affaires d'Allemagne
Affaires du Nord ,
De Ratisbone ,
Article de Hollande ,
Angleterre
128
133
136
137
146 .
Révolution à la Havane , dans le Golphe
du Mexique ,
Espagne ,
161
Italie ,
167
Articles de Poefie , 175
Enigmes , Chanfon ง 178
Journal de Paris , 181
Mariages
Morts ,
Morts étrangeres
,
Livres Nouveaux ,
Avis ›
De l'Imprimerie de J.
FRANÇOIS ,
GROU, rue de la Huchette ,
au Soleil d'or,
185
196.
199
ibid ,
201
LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 20 fols.
Février
1718 .
Chez
MANDATA
PER AURAS ,
PEFERT
A
PARIS ,
GUILLAUME
CAVELIER , au Palais.
PIERRE
RIBOU, Quay des Au
guftins , à l'Image S. Louis,
GREGOIRE
DUPUIS , rue S.
Jacques , à la Fontaine
d'Or.
M. D. CC. XVIII.
Avec
Approbation &
Privilége du Roy.
LE
NOUVEAU
MERCURE
EXAMEN
DE LA TRANSPOSITION
DES VERBES.
OMME il y a des noms
CE qui dépendent les uns des
autres ; auffi , y a- t - il des
Verbes qui font entre eux
dans la même dépendance . Il s'agit
donc de fçavoir , fi , entre ces Verbes
liés enfemble , & dont l'un gouverne
l'autre , il peut y avoir lieu à la tranſ
pofition. Surquoi , ce que je me propofe
, et moins de preferire des regles
A iij
4 LE MERCURE
particuliéres , que de reduire à celles
que j'ai données fur les noms , les differentes
fortes de Veibes dont les
uns fouffrent , fans peine , la tranfpofition
, & les autres ne l'admettent
qu'avec reflexion.
,
>
Et pour y parvenir , je ferai d'abord
remarquer que des deux Verbes
dont l'un gouverne l'autre , le dernier
eft toûjours à l'Infinitif ; comme
quand on dit : Je veux parler. Il fandra
faire. Je lui ferai dire . Je fongeois
partir. Je crains de déplaire.
Or , rien ne reffemble davantage
à la dépendance , où les cas des noms
font à l'égard des Verbes qui les gouverment
que la dépendance de ces
Infinitifs , à l'égard des Verbes qui les
précedent & qui les régiffent . C'eſt du
moins la même chofe , par raport à la
tranfpofition ; puifque les mêmes raifons
, qui font que certain cas peuvent
être tranfpofez , & que d'autres ne le
fçauroient être qu'en certaines occafons
; font auffi , que certains de ces
Infinitifs admettent affez généralement
la tranfpofition , & que d'autres
ne la fouffrent qu'à certaines condi
tions.
DE FEVRIER.
Pour développer ce principe , il
faut avant toute chofe , qu'entre les
Infinitifs qui font gouvernés par un
Verbe , nous en diftinguions de deux
fortes. La premiere eft un Infinitifqui
eft lié immediatement au Verbe dont
it dépend , fans qu'il y ait aucune
particule qui les joigne enfemble ,
comme par exemple. Je viens troubler.
Je dois trouver &c. La feconde
eſpèce d'Infinitifs , eft de ceux qui font
liés par des particules au Verbe dont
ils dépendent : Particules qui fe reduifent
à ces deux : La particule de , &
la particule a . Voici des exemples de
Pune & de l'autre . Je confens de fucceder.
Je m'obtine à me taire. Il y ea
a même encore une troifiéme efpece
qui eft ; lorfque l'Infinitif n'eft gouverné
par le Verbe précedent , que
dépendamment d'une prépofition. Par
exemple.J'accours pour lefauver. Mais,
comme la prépofition , eft ce qui détermine
le fort de ces Infinitifs , je lesrenvoye
à l'article particulier des prépofitions
, où la même regle doit fervir
pour eux & pour les noms.
Tous les autres Infinitifs fe reduifent
donc aux deux que j'ai marquez ;
A iij
LE MERCURE
& fur cela je dis . 10 , que les Infinitifs
, qui font liés immediatement
& par eux mêmes , aux Verbes dont
ils dépendent , repreſentent la confruction
de l'Accufatif ; & que par conféquent
, ce qui a êté dit de la tranfpofition
par raport à ce cas , ce cas , doit auffi
fervir de regle , par raport à ces
fortes d'Infinitifs . Je dis. 20 , que
les Infinitifs qui font liés au premier
Verbe , par la particule de , reprefentent
la conftruction du Génitif & de
l'Ablatif; & qu'ainfi , ils doivent fuivre
pour leur tranfpofition , la regle
de ces deux cas. Je dis. 3° que
les Infinitifs qui font liés à un autre
Verbe par la particule a , reprefentent
la conftruction du Datif , dont la regle
doit auffi fervir pour eux : C'eſt
ce qu'il faut aprefent juſtifier.
>
J'ai donc fur cela deux chofes à
faire. La premiere , de montrer que
ces Infinitifs differents , fe raportent
aux cas des noms que j'ai marquez :
La feconde , de prouver par des exemples,
qu'ils fuivent effectivement, par
à la tranfpofition , les mêmes
regles que les cas auxquels ils fe raportent.
raport
1
DE FEVRIER
EXAMEN
Des Infinitifs qui font régis par
nom , ou par un Verbe.
où L'ON MONTRE ,
Que ces fortes d'Infinitifs fe rapor
tent à quelques-uns des cas des noms.
Quelque étrange qu'il paroiffe de
vouloir traiter un Verbe comme un
nom ; ceux qui font un peu au fait
fur la conftruction de la Langue Grecque
, fçavent que rien n'y eft plus ordinaire
, que d'y voir des Infinitifs regardez
fur ce pied - là . Ces Infinitifs
y font confiderez , comme des noms
neutres indéclinables , dont les cas
font diftinguez par les mêmes articles
qui caractérisent les cas des noms
c'eft à-dire , le Nominatif, le Génitif,
le Datif & l'Accufatif. Je ne citerai
point ici de Grec , pour ne faire peur
à perfonne ; mais , j'exprimerai du
moins en François , la fubſtance de la
Phrafe Grecque , & je le ferai d'une
maniere au claire qu'il le faut , pour
A iiij
LE
MERCURE
me rendre intelligible à ceux mêmes.
qui n'ont point l'ufage de cette Langue
fçavante .
Dans la Langue Françoife auffi bien
que dans la Latine , nous difons. La
mort eft plus douce que la vie. Les
Grecs difent : Le mourir eft plus doux
que le vivre. Voilà pour le Nominatif
& l'Accufatif : Is difent comme
nous ; curieux d'apprendre , foigneux
d'étudier , & joignent à ces Infinitifs
l'article du Genitif. Nous l'y joignons
auffi ; mais avec cette difference , que
leur article eft bien plus marqué , &
plus fpécifique que le nôtre. Enfin, au
lieu que nous difons : Le peché eft oppofé
à la crainte de Dieu , les Grecs
difent , an craindre Dieu. De ces trois
manieres de reduire l'Infinitif d'un-
Verbe à la condition des Noms , &
de lui affigner des cas differens , par le
moyen des articles qu'on y joint ; celleoù
il est traité comme un Genitif, eft
la feule qui foit bien en ufage en nôtre
Langue , & fur laquelle il y ait une
conformité parfaite entre le Grec &
le François. Les autres nous paroiffent
bifarres , & peu s'en faut que nous ne
les prenions pour le jargon d'un Suiffe,
DE FEVRIER.
qui , en écorchant le François , réduit
dans fon baragoüinage , prefque tout
à l'infinitif.
Comme rien n'eft plus arbitraire.
dans les Langues , que la maniere de
s'exprimer , chacun a raifon de fon
côté;mais, fi l'on veut examiner régu
lierement ces manieres differentes de
s'exprimer , & en juger fur l'image
plus ou moins vive qu'elles prefentent
à l'efprit , il est évident que la
phrafe Grecque l'emporte fir la nô
tre ; & que le mourir , le vivre , lefuir,
& le craindre , forment une idée plus
forte & plus marquée , que ne peu
vent faire ces termes , la mort , la vie,
la fuite & la crainte. Ces Subftantifs
n'ont qu'une fignification abftraite , qui
ne reprefente que fous une idée Metaphyfique
,les actions , ou les paffions
qu'elles expriment. Les infinitifs au
contraire Subftantifs , pour ainfi dire
par l'article qui les commande , réalifent
en quelque forte, les paffions , ou
les actions qu'ils nous peignent .Quand
on nous dit , la mort , la crainte , cela
ne forme en nous qu'une idée vague
& indéterminée , qui n'a point de Subfiftance
: Au lieu que , le mourir , le
ΤΟ LE MERCURE
craindre , nous font la peinture d'us
homme mourant , d'un homme allarmé
, effrayé , & nous préfentent une
idée qui a du corps , & qui par là,
s'imprime avec bien plus de force. La
premiere façon de s'exprimer , ne paffe
qu'à l'efprit ; celle- ci faifit l'imagination
Faculté , à laquelle il faut
d'autant plus affervir les expreffions,
que nous ne concevons rien que dépendamment
de fon miniftere ; de
forte que , quand l'expreffion ne nous
fournit pas une image veritable , nous
y fuppléons par une image fauffe.
Ainfi , quand on dit , la mort ; nous
nous repréfentons un fquélette décharné,
tel qu'on en voit dans les tableaux;
mais pourtant , un fquelette qui marche
, qui agit , & que nous fuppofons
vivant fous la figure d'un mort. Idée
fauffe, à laquelle nôtre imagination a
recours , faute de trouver dans l'expreffion
qu'on lui préfente , de quoy en
former une veritable : Au contraire ,
ce feul mot , le mourir , nous fait un
tableau naturel d'un homme qui
meurt ; on croît le voir au milieu
des horreurs de ce cruel eftat : Il eſt
aux abois , il jette le dernier foûpig.
DE FEVRIER
Image réelle & d'autant plus énergique
, qu'elle ne repréfente rien que
de vray , & que de conforme à ce qui
fe voit tous les jours . Si l'on y prend
garde , ce qui fait la difference d'un
file froid , & d'un ftile vif & animé ;
c'eft que le premier ne donne rien , ou
prefque rien à l'imagination ; au lieu
que l'autre lui parle toujours . Avec le
premier, elle peîne & ne fçair fouvent ,
quelle teinte donner au tableau qu'il
fui faut tracer dans nôtre efprit ; au
lieu qu'avec l'autre , elle trouve fes
objets fi bien deffinez & fi bien arrê
tez dans les termes qui les expriment,
qu'il n'y a pour elle , que de l'agrément
à les peindre.
Mais,quelle confequence prétens- je
tirer de l'ufage & de la pratique des
Grecs , dans ces fortes d'infinitifs traitez
à la maniere des Subftantifs ? Que
cela fe faffe dans une Langue ; eft-ce
une raifon de conclure , que la même
chofe fe puiffe faire dans une autre ,
& dans la nôtre en particulier ? Non
pas précisément ; car , chaque Langue
a fes ufages; mais au moins , cela m'autorife-
t-il à expliquer par analogie à
la phrafe Grecque , ce que nous avons
2 LE MERCURE
d'approchant dans la phrafe Frangoife.
Je fuis d'autant plus en droit de le
faire , que nôtre phrafe , en bien des
chofes, femble avoir été formée fur la
Grecque. C'est ce qui paroît , fur tout
dans l'ufage fréquent que nous faifons
des participes , pour lier enfemble lesparties
d'une phrafe qui en renferme
d'autres : Car, au lieu que les Latins ,
avec les conjonctions dont ils fe fervent
, font une efpéce de circuit qui
énerve la phrafe ; nous la rendons au
contraire plus ferrée , & plus vive , parle
moyen des Participes , dont la pratique
nous eft commune avec les
Grecs . Auffi , y a - t- il bien moins dechangement
à faire dans la conftruction
de la phrafe , en traduifant de
Grec en François , que du Latin , en la
même Langue.
Mais , pour defcendre de ce préjugé.
général , à quelque chofe de plus particulier
; je ferai remarquer , que nousavons
dans nôtre Langue certains Infinitifs
, dont l'ufage , à la longue , a
fait des Noms , & qui , à force d'être
traitez fur le pied de Subftantifs Neutres
, fe font à la fin naturalifez comme
tels. C'eſt ainfi que des Infinitifs ,
DE FEVRIER
vivre , fçavoir vivre , vêtir , boire ,
manger, parler; on a fait , en y joignant
des articles , les Subftantifs fuivans :
Le manger , le boire , le vêtir , le parler,.
le vivre , & le fçavoir vivre. Ne diton
pas tous les jours : Cela fe difcerne
& feconnoît au toucher. Quoi de plus
connu à la chaffe que le laiffer courre ?
La Bruyere dit , dans l'article de la
Ville : Il fait un rendez- vous de chaffi
il s'y trouve , il est au laiffer courre.
Le lever & le coucher du Soleil ne fe
déclinent-ils pas comme des Noms ,
& felon tous les cas ? On dit de même
,le lever , le coucher , le petit cosscher
du Roy ; & l'on ne peut pas douter
, que tous ces mots ne foient autant
d'Infinitifs Subftantifiés par l'uſage
. Moliere , en les employant , en a
fait des efpeces de Subftantifs tirez
du Participe ; & comme on dit : Au
vû & au fçu de tout le monde , il a
mis de la même maniere , au levé , au
petit couché.
Parbleu je viens du Louvre , où
Cléonte au levé,
Madame , a bien paru ridicule
achevé.
Et plus bas vers la fin de la même
fcene .
RA
MERCURE
LE
Moi , pourvû que je puiffe être
au petit couché.
Je n'ai point d'autres affaires ou
je fois attaché.
Mais,on doit regarder cela , comme
des irrégularitez de langage , telles
s'en trouve de temps en temps
dans cet Auteur , quelque habile qu'il
foit d'ailleurs dans fon art .
qu'il
Enfin , fans entrer dans un plus grand
détail , je fuis perfuadé que , qui voudroit
fe donner la peine de faire la recherche
de ces fortes d'Infinitifs, on en
trouveroit bien d'autres que j'obmets
ici . Je ne craindrai pas même de dire,
qu'ils font , de leur nature , fi fort dans
le goût de nôtre Langue , qu'il y a
apparence, que le nombre en augmentera
plutôt qu'il ne diminuëra .
Il y a donc conftamment dans nôtre
Langue , comme dans la Grecque ,
des Infinitifs Subftantifs ; & quoiqu'ils
n'y foient pas auffi conimuns , & qu'il
n'y ait que ceux que l'ufage a naturalifez
, qu'on foit en droit de traiter
abſolument comme tels ; cependant,
il est vrai de dire que les autres , à
certains égards , peuvent être confiderez
fur le même pied , dés qu'ils
DE FÉVRIER
font gouvernez par d'autres Verbes ,
ou par des Adjectifs .
Tout Verbe , hors les Verbes Neudemande
naturellement à fafuite
, un nom qui foit dans fa dépendance
, & qui fe range à certain cas , felon
l'exigence du Verbe . Mais , fi le
Verbe eftgouverné lui-même , & qu'il
tienne la place d'un nom à l'égard
d'un autre Verbe , ou d'un nom ; alors,
on eft en droit de le regarder comme
un nom . Or', tels font les Infinitifs
dont je parle; ils font régis eux- mêmes
, comme le feroit un nom ; ils
font , par rapport aux Verbes ou aux
Noms qui les commandent , la même
figure qu'un nom pourroit faire ;
De forte que fi on mettoit un Subftantif
à leur place , cela ne changeroit
rien au refte de la conftruction ; nous
pouvons donc , au moins en fait de
tranfpofitions , les confiderer comme
tels ; & l'on eft d'autant plus autorifé
à le faire , qu'il n'y a aucun de ces
fortes d'Infinitifs qui ne fe rapporte na
turellement à quelqu'un des cas dont
nous avons traité .
En effet , ces Infinitifs qui font joints
un autre Verbe , & quelquefois à un
·15 LE MERCURE
Nom , y tiennent , ou par une prépo
ition , ou par une particule , ou par
eux-mêmes immédiatement. S'ils y
tiennent par une prépoſition , c'eſt un
point qui regarde l'article des prépotions
que nous avons renvoyé à la
fin ; & dont nous n'avons rien à dire
içi . Si c'eft par une Particule , ces Particules
fe réduifent à deux , qui font
la Particule de , & la Particule à. Or
je prétens , que la Particule de , eſt à
l'égard de l'Infinitif auquel elle eſt
attachée , la marque & l'article d'un
Genitif ou d'un Ablatif , n'importe lequel
; & que la Particule à , eft l'article
qui défigne un Datif : Que fi les
Verbes, fans être féparez par aucune
Particule , font joints immédiatement
enfemble , je foutiens que l'Infinitif
qui eft en fecond , & qui ſe trouve
régi par un autre Verbe , défigne un
Accufatif ou un Nominatif. C'est ce
que les exemples rendront plus fenfible
.
Quand nous difons en François, curieux
de dire , foigneux de faire . Nôtre
phrafe eft toute la même que la
phrafe Grecque. Cette Particule de¸
eft exprimée dans la phrafe Grecque
par
DE FEVRIER. 17
par l'article du Genitif : Article qui ,
tant décliné dans le Grec , ne peut
être équivoque ; & qui d'ailleurs , ne
peut fe rendre en François , que par
la Particule , de , qui eft l'article de
nôtre Genitif , & de nôtre Ablatif ;
deux cas qui fe trouvent renfermez
dans le feul Genitif des Grecs. Nous
devons donc regarder tour Infinitif
de cette nature, fur le même pied que
les Infinitifs des Grecs ; c'eft - à- dire
comme une efpéce de Nom Neutre
indéclinable , que l'article détermine
au Genitif feul , en Grec ; au Genitif,
ou à l'Ablatif , en François Qu'on
dife : Vous êtes afft gé de mon bonheur,
eu , vous êtes affligé de me voir heureux.
L'article , de , fait la même figure dans
ces deux phraſes ; & comme il défigne
dans la premiere , un Genitif ou
un Ablatif; auffi , doit-il être cenfé ledéfigner
dans la feconde.
Nous pouvons dire la même cho
fe du Datif , lequel est déterminé par
l'article a . Car , quand on dir , je confens
à vous voir , & je fouferis à vos
vaux la Particule , a , et autant ar
ticle dans le premier , que dans le fecond
, & défigne également un Datif,
B
78 LE MERCURE
dans l'un & dans l'autre , c'eft abfolument
le même régime dans les deux
phrafes.Nous fommes donc en droit de
rapporter au Datif, ces fortes d'Infinitifs
précedez par la Particule , a , qui
devient article à leur égard , comme
à l'égard des Noms .
Pour ce qui eft des Infinitifs , qui
font joints immédiatement par euxmêmes
, aux Verbes dont ils dépendent
; rien ne reffemble mieux à la
conftruction des Accufatifs ; c'est - àdire
, que ces Infinitifs font à l'égard
du Verbe auquel ils tiennent , dans
la même dépendance où eft un Accufatif
à l'égard d'un Verbe qui exige
ce cas. Comme cet Accufatifn'a point
d'article , auffi l'Infinitifn'en a point.
La dépendance dans l'un & l'autre.oft
abfolument immédiate . Qu'on dife :
Je ne pritens point aller , ou je ne prétens
point cela ; c'est le même régime
dans les deux phraſes : L'Infinitifaller,
figure à l'égard du Verbe , je ne prétens
point , de la même maniere que
le Pronom cela ; & comme ce Pronom
est incontestablement un Accufatif;
auffi , l'Infinitif , faire , doit- il
être regardé fur le même pied . Je ne
DE FEVRIER.
ا ل ا و
parle point des Infinitifs qui pourfoient
le rapporter au Nominatif, parce
qu'ils font rares ; comme fi on difoit
: Prétendre cela, eft trés malfait à
vous. Il eft vifible que cet Infinitif
prétendre , tient ici lieu de Nominatif
à l'égard du Verbe , eft mal fait ;
& qu'en Grec , il auroit fon article de
Nominatif; il faudroit donc , s'il s'en
trouvoit , raifonner de ces fortes d'Incomme
des Nominatifs de finitifs
Noms.
Au refte , je n'ex ìmine point,fi tous
ces Infinitifs que je raporte à differens
cas , peuvent être pris réellement
pour les cas aufquels je les rapelle ;
c'eft une difcuffion qui n'eft point de
mon fujet , & que je renvoye aux
Grammairiens :Tout ce que je prétens,
eft
que, par rapport aux tranfpofitionsque
je traite , on doit les confiderer
fur le pied des cas qu'ils reprefenterent
, felon moi ; c'est- à - dire que , foit
que les Infinitifs précedez de l'article
de , défignent un Genitif , un Ablatif,
ou qu'ils ne le défignent pas , on doit
dans la tranfpofition , les traiter de la
même maniere que s'ils étoient réellement
des Genitifs , ou des Ablatifs ;
Bij
20% LE MERCURE
& ainfi de ceux qui reprefentent d'au
tres cas : Et quand je dis qu'on doit les
traiter de la forte , ce n'eft pas une
régle que j'établis de mon chef, c'eft
l'ufage que j'expoſe ; je décide de ce
qui fe doit pratiquer , fur ce qui fe pratique
; je vais le juftifier par des exemples
qui feront voir : Que , ces fortes
d'Infinitifs fuivent effectivement , par
rapport aux tranfpofitions , les mêmes
égles que les cas qu'ils reprefentent.
SUITE
De l'examen des Infinitifs.
QÙ L'ON MONTRE.
Qu'ils fuivent dans la tranſpoſition , le's
mêmes régles que les cas aufquels
ils fe rapportent……
Dés qu'il eft prouvé que les Infinitifs
qui font régis par un Verbe , ou un
nom, fe rapportent à quelques uns des
cas des noms ; il s'enfuit , par une confequence
naturelle , qu'ils doivent garder
dans leur tranfpofition , les mêmes.
égles , que les cas des Noms qu'ils..
DE FEVRIER: 2T
repreſentent , & aufquels ils fe rapportent.
Auffi , les gardent- ils en effet ,
& leur uniformité avec les Noms fur
ce point , eft une nouvelle preuve du
rapport naturel qu'ils ont enfemble :
De forte que fur ce principe , on peut
fort bien raifonner ainfi . Si les Infinttifs
fe rapportent aux cas des Noms,
ils doivent garder les mêmes régles.
que ces cas , dans leur tranfpofition ;
& s'ils gardent les mêmes règles que
ces cas il eft évident qu'ils fe rapportent
naturellement aux cas dont
ils fuivent les régles. Or eft il , qu'ils
gardent les mêmes régles que les cas
aufquels ils fe raportent ; c'eft ce que
j'ai maintenant à prouver. Et , comme
en traitant de la tranfpofition des cas
des Noms , j'ai commencé par le Datif
, je garderai ici le même ordre dans
le parallele que je vais faire , & commencerai
par les Infinitifs qui fe rapportent
au Datif.
PARALLELE
гар
De la tranfpofition des Datifs , avec
celle des Infinitifs qui font précédez
par la particule on article, à.
Je crois devoir., pour plus grande :
22 LE MERCURE
clarté , mettre d'abord fous les yeux ,
les deux fortes de conftructions dont
je fais le parallele. Suppofons donc
ces deux phrafes. Je m'occupe aujeu »
&t je m'occupe à jouer. La premiere eft
une conftruction de Datif : La feconde
, eft une conftruction d'Infinitif
précédé par la particule à . Il est évident
que la feconde le rapporte entiérement
à la premiere , comme je l'ai
montré , & que l'Infinitif , dans cette
fituation , tient lieu d'un Datif. Il doit
donc fuivre les mêmes erremens dans
fa tranfpofition , & il les fuit effectivement
Quel eft l'ufage, par rapport au Datif?
C'est que de lui- même , ilfe prête
fans repugnance à la tranfpofition .
Or , il en eft ainfi de l'Infinitif précédé
de la particule , à. Racine dit .
Aprendre ce détour qui l'auroit pa
forcer.
L'Infinitif prendre , avec la particule
à , tient lieu dans cet exemple ,
du cas du Verbe & du cas défigné par
l'article à , qui devient effectivement
article à fon égard , & le conftituë
r. Acte 4. Scene 1.
DE FEVRIER 23
en quelque forte , Datif : Et quoique
Racine n'ufe pas toujours de tranfpofition
, à l'égard de ces fortes d'Infinitifs
; cela n'empêche pas qu'il ne pût
en ufer , & que même , quand rien ne
s'y oppofe d'ailleurs , le Vers n'en
ût meilleure grace . Il dit par exemple.
2. Pour me faire , Seigneur , confentir
à vous voir.
Il feroit difficile de faire de tranfpofition
dans ce Vers , à caufe des
trois Infinitifs , faire , confentir , voir ,
qui concourent enſemble , & dépen
dent l'un de l'autre ; mais , pour montrer
que la difficulté ne vient point de
la part de l'Infinitif Datif , & qu'il a
même meilleure grace en Vers , quand
il eft tranfpofé ; fuppofons que le Vers
foit ainfi.
Il ne peut cependant confentir à me
voir.
Il n'y a point de tranfpofition dans
ee Vers. Eſſayons d'y en mettre , en
changeant le Vers de la maniere fuivante.
Cependant à me voir il ne peut confentir.
2. Acte 1. Scene 2.
2:4 LE MERCURE
Il n'y a perfonne qui ne fente , que ce
fecond Vers acquiert,par le moyen de
la tranfpofition , une grace & une
nobleffe que le premier n'avoit pas.
Racine dit.
1. Tandis que tout s'occupe à me perfécuter.
On pourroit dire auffi .
A meperfécuter tandis que tout s'ec-
сире
Je n'approuverois pourtant pas trop
sette derniere tranfpofition , à caufe
du dérangement de la conjonction ,
tandis que , qui figure mieux au commencement
de la phrafe ; mais , fi le
Vers le trouvoit de la maniere fuivante
;
Tout le monde s'occupe à me perfécuter.
Itest für qu'il ne deviendroit que
mei leur , en tranſpoſant l'Infinitif ,
comme je vais le faire:
A me perficuter tout le monde s'occape-
Il s'enfuit delà , que ces Infinitifs
précédez de l'article , fe prêtent
auffi naturellement à la tranfpofition ,
1. Alte 3. Scene
qu'un
DE FEVRIER. 25
qu'un Datif même ; & que , quand il
s'y trouve de la repugnance , elle ne
vient jamais non plus qu'à l'égard des
Datifs , purement de leur part. C'est
à quoi il faut faire beaucoup d'attention
dans les tranfpofitions où l'on
trouve de la difficulté , & l'on doit
examiner , fi cette difficulté & cette réfiſtance
vient de la tranfpofition même
, ou de quelque obftacle accidentel
: Mais , comment faire cet examen ?
Le voici ; changez la tournure du
Vers , & n'y confervez que la tranfpofition.
Si vous trouvez une manière
de l'employer , fans qu'elle ait rien
de rude ; ce fera une preuve que la
difficulté ne vient pas de fa part : ER
voici un exemple. Racine dit .
Nefongez maintenant qu'à répondre à
: ma flame .
De la maniere que ce Vers eft
conftruit , il eft certain que , fi on n'y
change rien , de quelque côté qu'on le
tourne , il n'y a pas moyen de tranf
pofer l'Infinitif répondre ; mais , fi on
en retranche la négation qu'il renferme,
& que j'appelle négation de reftri-
1 Alte 4. Seene 4.
Fevrier 1,13 . C
26 LE MERCURE
•
ation , qui traîne toujours un que apres
elle , la tranfpofition fe fera avec les
mefmes Verbes , fans aucune difficul
té. Ainfi l'on poura dire : [fonger.
A répondre à nos voeux il eft tems de
Que , s'il reste encore quelque dureté
dans cette tranfpofition ; elle
vient moins de la tranfpofition même,
que des deux Datifs , qui font, à repondre
, & á nos voeux ; lefquels deux
Datifs caufent une forte d'ambiguité,
en ce que tous deux pouvant fe rapporter
au Verbe fonger , on ne fçait
d'abord , s'il faut entendre , fonger à
répondre , ou bien , fonger à nos voeux.
Cela eft fi vrai, que, fi au lieu du Verbe
répondre , qui exige un Datif aprés
lui , nous en mettons un autre qui
demande un Accufatif , la tranfpofition
n'aura plus rien de forcé : En
voici la preuve.
A deffendre nos droits il eft tems de
Songer
Cette remarque au refte , fert encore
à juftifier l'exactitude du parallele
, entre le Datif & l'Infinitif précédé
de la particule, ou article à ; puifque
la même difficulté fe trouveroit
à l'égard d'un Datif. Car , fuppofons
DE FEVRIER. 27
qu'au lieu de dire , comme dans le
Vers de Racine rapporté ci- deffus , Ne
Songez qu'à répondre, il y ait, ne fongex
qu'au coup ; la tranſpoſition fera auffi
impraticable avec ce Darif,qu'elle l'eſt
avec l'infinitif , comme on peut le voic
dans le vers furvant.
Ne fongez maintenant qu'au coup qui
nous menace.
Retranchons la négation avec le
que , qui en fait une partie ; alors,les
deux termes fe tranfpoferont fans violence
, en difant ;
An coup qui nous menace il eft tems
de fonger.
La repugnance à la tranfpofition,
dans le Vers de Racine , ne vient donc
point de la part des Verbes , ou de la
nature de la tranſpoſition- même , ni
même de la négation feulement ; mais
du caractere particulier de cette négation,
qui eft liée néceffairement avec
le que qu'elle exige apréselle , & qui
fait une reſtrictions car , avec ure
négation fimple , la tranfpofition pourroit
fort bien fe pratiquer , comme le
prouve l'exemple fuivant.
y
Aux malheurs de nos tems , nefongez ·
plus , Seigneur.
Cii
28 LE MERCURE
que ,
Mais , pourquoi cette autre efpéće
de négation , que j'appelle de reftriction
, met -elle obftacle à la tranfpofition
? En voici la raifon . C'est que
cette négation renferme deux parties :
La premiere , qui confifte dans la particule
ne , marque une exclufion générale
; & la feconde , qui confifte dans
le eft un correctif qui met une
exception , ou une reftriction à cette
Exclufion générale : Or , cette reftriction,
cette exception fuppofe l'exclufion
qui a dû précéder ; & comme
cette premiere partie , c'est - à- dire le
ne exclufif , eft toujours attaché au
Verbe qui gouverne ; & que la feconde
partie , c'est- à - dire le que , tiene
néceffairement à l'Infinitif qui eftgouverné
, il s'enfuit que cet Infinitif
ne doit jamais paffer avant le Verbe
dont ildépend ; & déslors , il ne peus
y avoir de tranfpofition.
Si l'Infinitif n'êtoit jamais gouverné
que par un Verbe ; ce que nous
avons dit jufqu'ici fur fa tranfpofition ,
pouroit fuffire. Mais , comme ce mê
me Infinitif dépend quelquefois d'un
adjectif , il nous reste encore à décider
de fa tranfpofition à cet égard.
DE FEVRIER.
Voici des exemples de l'Infinitif
gouverné par un adjectif. Prêt à partir ,
prompt à parler. Ardent à combatre ,
enclin á blamer. Empreffé à fervir , diligent
à fuivre. Accoûtumé à bien faire.
Entre ces adjectifs , il y en a d'une , de
deux , de trois & de quatre fyllabes ;
& jen rapporte exprés de ces differentes
efpéces ; parce que le nombre
des fyllabes fert quelquefois à faciliter
& à adoucir la tranfpofition.
Il faut donc commencer par appliquer
ici , ce qu'on a dit des adjectifs
dans la tranfpofition du Datif ; c'eltà-
dire que , lorfque cet adjectif fait
partie d'un Verbe , êrant ou participe
lui- même , ou formé fur un participe ;
& lorfqu'il eft joint à un Verbe , la
tranfpofition fe fait fans peine : Ainfi
fon peut dire.
A gagner des combats ce Prin
ce accoûtums.
Afervir les amis diligent empreffé.
Quand même il arriveroit , que les
deux termes tranfpofez fe trouveroient
dans le même hémiftiche , la
tranfpofition ne laifferoit pas de fe
fouffrir ; comme fi on difoit .
1
Ciij
LE MERCURE
Dans la paix , dans la guerre ,
fervir empreffé.
Mais , comme nous l'avons remarqué
dans l'examen de la tranfpofition ,
par raport aux cas des noms ; ce que
le dérangement des termes tranfpofe
, fait néceffairement influer de rudeffe
dans la tranfpofition , s'adoueit
toûjours , à proportion de la dif
tance qu'on met entre ces termes .
Il s'en faut bien , que les autres adjectifs
qui ne font point émanez d'un
Verbe , fe prêtent auffi facilement à
la tranfpofition ; c'est ce qu'on remarquera
infailliblement dans les deux
exemples que je vais raporter , & où
il n'y aura d'autre difference que
celle des deux Adjectifs , dont l'un
eft participe & l'autre ne l'eft pas ;.
les voici :
Mais , à répondre accoûtumé
Je pris auffi-tôt la parole .
Mais , à répondre diligent ;
Je pris auffi- tôt la parole.
Il me paroît que la tranfpofition
dans le premier exemple , n'a rien qui
faffe peine , au lieu qu'elle a quelque
chofe de forcé dans le fecond
& , afin qu'on ne s'imagine point qu❤
X
DE FEVRIER. 31
l'avantage que l'un afur l'autre , vienne
de ce que ce terme , accoûtumé , a
quatre fyllabes , ce que j'avoue qui
n'y nuit pas , & de ce que , diligent ,
n'en a que trois ; voici un exemple
où obfiiné , qui n'eft que du même
nombre de fyllabes , figure auffi bien
que , accoûtumé.
L'Ingrat à fe taire obſtiné ,
Ecouta toûjours mes reproches.
La difference ne peut donc venir.
que , de ce que l'un eft participe , &
l'autre ne l'eft pas : Mais , pourquoi
cette qualité de participe; facilite- r elle
la tranfpofition? C'eft , parce qu'elle
ôte toute équivoque , ou du moins
toute incertitude ; & voici comment.
Tout participe d'un Verbe a un regime
déterminé , qui eft le même que
celui de fon Verbe ; de forte que , fi
le Verbe exige aprés lui un Datif , le
participe l'exige de même.
Ainfi , dés qu'on dit : S'accoûtumer
à quelque chofe : Je m'obstine à dire ,
faire ; on dit auffi , accoûtumé à
quelque chofe ; abftiné à dire , àfaire .
D'où il s'enfuit , qu'on ne peut pas
douter , que le Datif qui a precedé
ne dépende de ce participe ; parce
Ciiij
32: LE MERCURE
que c'eft fon regime propre . En effet ,
quand aprés cer Infinitif Datif , à repondre
, je trouve le participe , accoûtvmé
; la dépendance néceffaire , où
eft cet Infinitifà l'égard du participe ,
fixe la conftruction , & détermine mon
efprit. Je vois que ce Datifqui précede
, demande un nom ou un Verbe:
qui le gouverne ; je trouve dans le
participe qui fuit , un Adjectif qui exige
ce Datifs je conçois donc fans peine
, que l'un eft fait pour l'autre , &.
que quand on dit : A répondre accoûtumé,
cela fignifie, accoûtumé à répondre..
Il n'en va pas de même à l'égard
d'un Adjectif, qui ne fait point partie
d'un Verbe , & qui , ny par raport
à
un Verbe , ny par lui même , n'a aucun
régime déterminé . Diligent , par
exemple , fe peut prendre abfolument ;
& l'on peut dire, cet homme eft diligent,
fans marquer à quoi il eft diligent..
Quand je dis : A répondre diligent .
Cet Infinitif Datif , à répondre , exige
quelque terme qui le gouverne ;
mais comme , diligent , peut- être pris
dans un fens abfolu , il n'eit pas fûr
que ce foit à lui que le Datif fe raporte
, & que cela fignifie , diligent à
DE FEVRIER.
33.
répondre: De forte qu'il rette toûjours
quelque incertitude dans l'eſprit , qui
balance , s'il doit raporter , ou non ,
le Datif à l'Adjectif.
Mais , n'est- ce pas affez , pourraton
me dire , que cer Adjectif demande
quelquefois le Datif aprés lui ?
Car , dans ce Vers ;
que
Mais , à repondre diligent.
Comme le Datif , à répondre , paffe
le premier , il annonce aprés lui un
mot qui doit le gouverner ; & dés
l'Adjectif qui fuit , peut fe raporter à
ce regime,n'a - t- on pas lieu de conclure
qu'il s'y raporte effectivement dans
cette Phrafe , & qu'elle fignifie , diligent
à répondre ?
Je répons à cela , que ce raport
accidentel & contingent ne fuffit pas
tout- à fait , & que , pour ôter tout embaras
, il faut qu'il foit néceffaire &
réciproque ; tel qu'il eft à l'égard de
l'Adjectifparticipe . C'eft - à- dire que ,
comme le Datif exige néceffairement
un Verbe ou un Adjectif qui le gouverne
, il faut que le Verbe ou l'Adjectif
exige néceffairement un Datif
aprés lui. Tels font les Adjectifs paricipes
.Dans le Vers , par exemple ,
34
LE MERCURE
Mais à répondre accoûtumé.
Le Datif, à répondre , exige néceffairement
, & fuppofe un mot tel qu'accoûtumé
, dont il dépend. Ce Participe
accoûtumé , exige de fon côté un Datif
tel qu'à répondre. Ainfi , la liaiſon eſt
égale de part & d'autre , & , le raport
eft réciproque. Il ne l'eft pas de même
dans cet autre vers.
Mais à répondre diligent.
Parce que le Datif, à répondre , exige
bien un Verbe , ou un Adjectif ,
rel que diligent ; mais , diligent , n'exige
pas un Datif tel qu'à répondre z
puifque cet Adjectif peut fe prendre
dans un fens abfolu , & fans régime .
Par où l'on voit , que ce qui fait que
la tranfpofition eft naturelle à l'égard
de l'un , & qu'elle est forcée à l'égard
de l'autre , ne vient que du plus ou
moins de liaiſon , que le terme qui
gouverne , & celui qui eft gouverné,
ont enſemble.
Il doit donc demeurer pour conftant
que , par raport à la tranfpofition ,
l'Adjectif Participe n'a d'autre avantage
fur l'Adjectif qui n'eft poinɛ
émané d'un Verbe , finon , que le premier
exige néceffairement un Datif,
& que l'autre ne le demande qu'acDE
FEVRIER.
35
eidentellement , & en certaines rencontres
. Et , quoique dans ce que
je viens de dire fur ce point , je puiffe
me flater d'avoir prouvé fuffifamment
la chofe , je vais tâcher par un parallele
qui me paroît décifif en cette matiere
, d'en rendre la preuve encore
plus fenfible & plus complete.
Je fuppofe pour cela , deux vers où
ces deux Adjectifs , ardent & enclin ,
foient tranfpofez. Voici les deux vers .
Ce cenfeur à blâmer ardent .
Ce cenfeur à blâmer enclin.
Il n'y a , comme on voit , d'autre
difference dans ces deux vers , que
celle qui vient des deux Adjectifs differens
, qui terminent l'un & l'autre.
Ainfi , la tranfpofition eft la même ,
& dans le même degré de diftance ;
c'est - à- dire , que les Adjectifs font
également éloignez des Datifs , dans
l'un & dans l'autre de ces deux vers.
Or , pour peu qu'on ait d'oreille ,
on conviendra que la premiere de ces
deux tranfpofitions a quelque chofe de
forcé ; & que la feconde au contraire,
eft affez douce , & n'a rien qui choque.
Et , afin qu'on ne croye point que
ce qu'il y a de rude dans cette pre
36 LE MERCURE
miere tranfpofition , vienne de la ren
contre des r. r . dans ces deux termes ,
à blamer ardent . Je vais ici en fubftituer
d'autres de même nature , où le mêmet
inconvenient ne fe trouvera pas.
Ce heros à fouffrir conftant.
3
La trahfpofition eft la même dans
ce vers , que dans celui où entre , à
blâmer ardent ; & elle eft autant forcée
dans celui - ci , que dans l'autre.
Au contraire , dans le vers fuivant ..
Et ce Prince à punir enclin ..
La tranfpofition eft auffi douce, que
dans le vers à blâmer enclin . Ainfi , l'Adjectif
enclin , fe tranfpofe fans peine;
& les Adjectifs , ardent & conftant ,
répugnent à la tranfpofition . Pourquoi
cela , puifque l'Adjectif , enclin , n'eſt
pas plus Participe que les deux autres ?
Cela eft vrai ; mais cet Adjectif,
enclin , fans être Participe , a la même
prérogative que les Participes , &
par confequent il a droit de fuivre leur
marche. Car , ce qui fait que les Adjectifs
Participes peuvent être tranfpopofés
, ce n'eft pas précisément , parce
qu'ils font Participes ; mais parce que,
comme tels , ils ont un régime néceflai
re : Par exemple , le Participe accoâ--
DE FEVRIER.
37
tamé , demande aprés lui un Datif :
L'onne dit point , accoûtumé , dans un
fens abfolu , mais rélativement à quelque
chofe. De forte que , fi l'on dit
de quelqu'un l eft accoûtumé, cela
ne fignifie rien , à moins qu'on ne dife
à quoi . Or , il en est tout de même de
l'Adjectif , enclin , qui exige néceſſairement
un régime aprés lui . Qu'on
dife : Cet homme eft enclin ; on demande
à quoi ? Il fuppofe donc néceffairement
un Datif qui lui ett attaché,
& fans lequel il ne fçauroit aller ; &
par confequent , le raport eft réciproque
de part & d'autre Au lieu que
les Adjectifs , ardent, conftant , & femblables
, fe peuvent prendre dans un
fens abfolu , & que quand on dit ;
cet homme eft ardent , cet homme eft
conftant , cela fait un fens fini & régulier
L'efprit eft content , & n'exige
rien de plus .
:
Voici pourtant , car il ne faut rien
diffimuler , un Adjectif du même ca
ractére qué l'Adjectif, enclin , & qui
cependant, ne peut être tranfpofé C'eft
Adjectif, fujet. Cet Adjectifdemande
néceffairement
auffi bien qu'enclin ,
un Datif aprés lui ; car , fi l'on dit de
38 LE
MERCURE
quelqu'un , il eftfujet : On demande
quoi ? Les deux Adjectifs fignifient
d'ailleurs , à peu prés, la même chofe;
fi ce n'eft , qu'enclin , peut peut fe prendre
quelquefois en bonne part , au lieu que
fujet , ne fe prend jamais qu'en mauvaife
part , & défigne toûjours une
mauvaiſe habitude . Tout paroît affez
égal d'ailleurs , & cependant , l'un ſe
tranfpofe, & l'autre ne tranfpofe point
On dit.
Ce cenfeur à blâmer enclin.
Et l'on ne peut pas dire ,
Ce cenfeur à blâmer fujet.
Pourquoi cette difference ? Le voici
. Ces deux mots , enclin & fujet ,
font tous deux égaux en qualité d'Adjectifs
? Mais il y a , à l'égard de ce dernier,
une particularité qui ne fe trouve
pas dans l'autre, & qui ,fuivant le principe
général que j'ai établi pour les
tranfpofitions , met obftacle à celle - ci.
C'est que le terme , fujet , eft commun
à un Adjectif, & à un Subftantif.
On dit , il eſt ſujet à ce défaut;
voilà l'Adjectif. J'ai fujet de me plaindre.
Je traite ce fujet. Le fujet d'un
Prince. Voilà le Subftantif pris en differens
fens. Or , quand en tranfpofant,
on dit :
DE FEVRIER . 39
Ce cenfeur à blâmer ſujet ;
On ne fçait , fi , fujet , eft là un Adjectif
, qui régiffe , à blâmer , ou un
Subftantif qui foit régi lui-même par
ce Verbe pris dans une fignification
active. Il eft vrai , que fi , au lieu du
Verbe blâmer, qui peut fe prendre ,
ou activement , ou neutrement , l'on
met dans le vers un Verbe purement
Neutre , tel que mentir , & qu'on diſe :
Ce hableur à mentir fujet .
La tranfpofition fera moins forcée ,
mais elle peînera toûjours l'efprit ,
par une forte d'incertitude où elle le
laiffera , fi ce terme eft là, comme Adjectif
ou comme Subftantif. Ainfi , le
raport entr'eux n'eft plus néceflaire ,
felon que nous avons dit plus haut ,
qu'il falloit qu'il le fût. L'InfinitifDatif
, à mentir , exige abfolument un
terme qui le gouverne ; mais le terme
,fujet , n'exige de fon côté ce Datif,
que conditionnellement
; c'est- à- dire ,
en cas que , fujet , foit Adjectif. Ainſi ,
le raport n'eft point également néceſfaire
, & certain de part & d'autre :
Ce qui fuffit pour interdire la tranfpofition
, que le moindre obftacle déconcerte,
Car, comme toute tranfpofi40
LEMERCURE
tion fait déja , par elle-même, une forte
-de violence à la conſtruction naturelle
qu'elle dérange ; le moindre embarras
qu'on ajoûte à ce dérangement , met
néceffairement de la confufion dans
la phrafe, & corrompt par.confequent,
tout le mérite & l'agrément de la
tranfpofition.
Aprés avoir parlé des Adjectifs de
plufieurs fyllabes , qui peuvent avoir
aprés eux un Infinitif Datif , il me
rette à parler des Adjectifs monofyllabes
qui demandent le même régime .
Tels font , prompt , prêt , & ſemblables,
s'il y en a. On dit , prompt á partir,
prêt á fervir. Peut- on dire auffi ,
en tranfpofant, a partir prompt , a tenir
prêt. Non fans doute . Car , outre qu'ils
ont le mefme défaut que les autres
Adjectifs non dérivez d'un Verbe ,
dont j'ai parlé ci- deffus ; c'est-à-dire,
qu'ils peuvent eftre pris dans un fens
abfolu , & qu'ils n'exigent point néceffairement
de régime aprés eux ; ils
n'ont pas d'ailleurs affez de volume ,
ni affez de corps , pour pouvoir ſe
foûtenir tout- feuls. Auffi , Racine les
joint- il pour l'ordinaire , immédiatement
à leur régime qu'il met à leur
fuite.
Il
DE FEVRIER. 41
Ils fçavent que fur eux prêt á
fe déborder ,
1.Ce Torrent, s'il m'entraîne, ira
tout inonder.
2. D'un Camp prêt á partir vous
entendez les cris.
3. Qui prêts à s'irriter contre lemoindre
obftacle ,
4. Tandis que mes Soldats préts
á fuivre leur Roy.
Ces fortes d'Adjectifs ont donc deux
principes de répugnance , par raport
à la tranfpofition. Le premier , qui
leur eft commun avec d'autres , eft ,
qu'ils n'exigent pas toûjours de Datif
aprés eux ; le fecond , qui leur eft particulier
, eft le peu de corps qu'ils ont
Mais , ne peut -on , en aucune manieré,
remedier à ces deux inconveniens ?
& n'arrive -t- il jamais qu'on puiffe
tranfpofer ces Adjectifs monofillabes
avec les Infinitifs Datifs qu'ils gouvernent
? Je répons, que cette tranfpofition
n'eſt pas toûjours impraticable
1 A&t . i . Sce. I
2. Ibid. Sce. So
3 Att . v. Sce . I
Ibid. Sce. 4.
D
42 LE MERCURE
& j'apporte trois moyens de la faciliter.
Le 1. eft, quand on joint cet Adjecif
monofyllabe , à un autre Adjectif
qui foit propre à la tranſpoſition. Par
exemple , prêt à partir , ne peut fe
tranfpofer ; mais , prêt & déterminé á
partir , fe tranfpofe fort bien , comme
on peut en juger par le vers fuivant.
Ce Héros à partir prêt & déterminé.
Le monofyllabe, prêt , joint à l'adjectif
déterminé , ne fait en quelque
forte , qu'un même mot avec lui ; &
par cette jonation , il fe donne du volume
, & entre dans tous les droits de
l'autre . Or , fi cette union facilite la
tranfpofition , à l'égard des adjectifs.
monofyllabes ; elle la facilitera encore
plus , à l'égard des autres qui y
repugnent par un endroit de moins.
Ainfi , quoique l'adjectif , ardent , ne
fouffre point , de lui- même , la tranfpofirion
, comme quand on dit :
Ce Héros à combattre ardent .
Il la fouffrira fans peine , dés qu'on
le joindra à un autre qui l'admet , &:
l'on dira trés bien.
Ce Héros à combattre ardent , déterminé,
DE FEVRIER. 43
Le fecond moyen eft , quand on
joint quelque Verbe à l'adjectif mo
nofyllabe : Ainfi l'on peut dire :
Le courier à partir d'abord fe trouva
prêt.
Ne fût- ce même qu'un Verbe auxiliaire
, la tranfpofition n'en feroit
pas moins de mife.
Le courier àpartir fut prêt.
Et à plus forte raifon, pour un adje-
Etif de deux fyllabes , comme dans
l'exemple fuivant.
A fouffrir jufqu'au bout ce chrêtien
fut conftant.
Or , voici en quoi ce Verbe facilite
la tranfpofition à l'égard de l'adjectif ,
c'eſt qu'il lie cet adjectif à fon régime ;
& que, d'indifferent qu'il étoit aupar♬
vant , il le détermine & le rapporte
au Datif qui l'a précédé. Car , quand
on dit : A partirfut & c. Ce Verbe auxiliaire
annonce que le terme qui va
faivre , a rapport à ce terme , à partir:
Ainfi , l'efprit's'attend à cela ; & lorfqu'il
trouve enfuite l'adjectif , prêt ,
il ne l'envifage plus que par le rapport
qu'il a à ce qui a précédé ; & pourlors ,
comme il n'y a plus d'incertititude
fur l'état de cet adjectif , on entend
Dij
44
LE MERCURE
auffi clairement cette conſtruction
tranfpofée,
Le courier à partirfut prêt .
Que cette couftruction naturelle.
Le courier fut prêt à partir.
Le troifiéme moyen qui eft fondé
fur la même raifon que le fecond, eft ,
lorfqu'on joint à l'adjectif quelque adverbe
qui le modifie , comme plus ,
trop , toujours &c. Car alors , ces adverbes
annoncent l'adjectif fuivant ,
comme ayant rapport à ce qui a précédé.
Ainfi , quand on dit :
A parler , toujours prompt ; à blâmer
toujours prêt.
Dés qu'on a prononcé ces mots :
A parler , toujours
a... on s'attend
que le terme qui va fuivre , a rapport:
au précédent , à blâmer. Ainfi , nôtre
efprit fe trouve déterminé , & fçair
à quoi s'en renir. Dés qu'il n'y a plus
d'ambigué , la tranfpofition ne le
peine plus ; & il comprend auffi bien
le Vers tranfpofé ci - deffus , que le
même tel qu'il fuit , fans tranfpofi
tion.
Toujours prompt à parler ; toujours
prêt à mentir.
T'ai changé dans ce dernier Vers ; lés
DE FEVRIER 45:
terme blâmer , en celui de mentir ,
pour ôter la rime de l'hémiftiche
qui fait une forte de cacophonie. Il ett
prefque inutile de faire remarquer, que
ces adverbes font le même effet à l'égard
des adjectifs qui ne font point
monofyllabes ; je me contente d'en
apporter un exemple.
i
Cenfeur à blâmerplus ardent ,
Que Poëte habile à bien faire.
Je ferai feulement obferver que ,
comme les termes monofyllabes ont..
fouvent quelque chofe de rude ,
quand on les met trop prés l'un de.
l'autre, les adverbes monofyllabes
n'adouciffent pas affez la tranfpofition
des adjectifs de même nature.
En effet , celle- ci , à partir trop prompt ;
partir plus preft , ne font pas fi douces
que ces autres ; à partir toujours
prompt ; à partir toujours prêt. Ainſi ,
quand on veut tranfpofer ces adjectifs
monofyllabes , il faut , autant qu'on
peut , y joindre des adverbes de plufieurs
fyllabes : Pour ce qui eft des
autres adjectifs , qui d'eux mêmes ont
affez de corps , cela eft affez indifferent
.
Mais quelque bonne que puiffe être
46 LEEMRCURE
"
cette tranfpofition , dans les occafions
& avec les ménagemens que nous
avons marquez , elle exige encore
une précaution,par rapport auxVerbes,
dont l'Infinitif eft tranfpofé : & c'eſt
que ce Verbe foit , ou purement neutre
ou que s'il eft mixte ; c'eft-à- dire , que
s'il eft de nature à eftre pris neutrement
ou activement , on le détermine
actif dans certaines occafions , en
lui joignant le cas qu'il exige : Je
m'explique.
Le Verbe , partir , eft purement newtre
; parce qu'il ne demande point de
eas après lui , & qu'on le prend toutjours
dans un fens abfolu. On dit , il
part , il partoit , il eft parti ; & fi l'on
ajoute , pour Vienne , pour Rome ; c'eſt
la particule pour , & non pas , le Verbe
partir , qui regit ces noms de Ville.
Je dis la même chofe des Verbes ,
mentir , aller , venir , & femblables ,
que j'apelle purement neutres ; parcequ'ils
ne fçauroient eftre pris que dans
une fignification neutre, & qu'ils n'cat
jamais de régime aprés eux .
J'apelle , au contraire , Verbes mixtes
, ceux qui , quoi- qu'actifs de leur
mature, peuvent eftre pris dans un fenst
DE FEVRIER:
47
abfolu & fans régime . Par exemple
blâmer, combatre , flater , tromper,font
de cette efpece : On dit , blâmer quelqu'un
; combatre un ennemi ; flater &
tromperfes amis ; & alors , ces Verbes
font Actifs . Mais , on dit auffi , c'eft
un homme prompt á blâmer ; il eft
bardi à combatre. Il eft fujet á flater ,
á tromper. Et alors, ces Verbes font pris
neutrement.
Or , je dis , que quand on veut tranf
pofer les Infinitifs de ces Verbes mixtes
, il faut les déterminer à la fignification
active, en leur donnant un cas
aprés eux ; ou que fi on les employe
dans leur fignification neutre , il vaut
mieux , en certaines rencontres, ne les
point tranfpofer. Qu'entens- je par certaines
rencontres ? C'eft lorfquils peu
vent donner lieu à une équivoque.
Un exemple rendra la chofe plus fenfible
, & je n'en veux point d'autre ,
que les derniers Vers que j'ai propofés.
Cenfeur á blamer plus ardent ,
Que Poëte habile à bien faire.
Le Verbe , blâmer , eft pris là , nen
trement & fans régime ; & voici en
quoi il donne lieu à l'équivoque. C'eſt
que , quand on dit d'abord , cenfeur &
LE MERCURE
blamer. On ne fçait , fi cette particule
à , defigne un article ou une prépofition
; fi elle ne fignifie point cenfeur,
qu'on doit blâmer , cenfeur qui merite
d'être blamé , auquel cas le Verbe
blâmer , feroit pris dans une fignifica
tion neutre. Or.cette incertitude peîne
& embaraffè l'efprit ; & il vaut
mieux lui épargner cet embaras , en
s'abftenant de la tranfpofition , que de
Ja lui faire acheter au prix de la moindre
perplexité.
La même difficulté ne fe trouve
point avec les verbes purement neutres.
Tels que partir , & il ne peut y
avoir d'équivoque, quand on dit ;
Le Courier à partir fut prêt.
On pouroit bien ôter l'équivoque
à l'égard des Verbes mixtes , en arrangeant
le Vers de la maniere fuivante.
A blamer , cenfeur plus ardent.
Mais , on tombe dans un nouvel
inconvenient par ce dérangement ; en
ce qu'alors , le Nominatif cenfeur ,
peut être pris pour le cas du Verbe.
blamer , confideré activement ; comme
fi on vouloit dire , à blamer un
senfeur. C'est ce qui paroîtra encore
plus
DE FEVRIER. 49
plus fenfible dans l'exemple fuivant.
Supofons qu'on tranfpofe le Nominatif
dans ce Vers ,
Un cenfeur à blâmer enclin ,
& qu'on dife ,
A blâmer un cenfeur enclin.
Il est évident que le terme , un cenfeur
, paroît plûtôt Accufatif que Nominatif
dans ce Vers ; & qu'on croit,
en le lifant , qu'il s'agit de quelqu'un
enclin à blâmer un cenfeur , & non
d'un cenfeur enclin á blâmer.
>
Mais fi , au lieu de laiffer ce Verbo
mixte dans fa fignification neutre ,
on le détermine à fa fignification active
, en lui donnant un regime , & en
difant ,
A cenfurer autrui Critique plus
enclin ,
Que Poëte habile à bien faire.
Alors , il n'y a plus d'équivoque ,
parce que ce Verbe mixte , cenfurer ,
eft pris dans une fignification actives
& qu'ayant fon Accufatif dans le terme
autrui , Critique ne peut plus être
pris que pour le Nominatif d'un Verbe
fous entendu , ear , c'eft comme fi
on difoit : Critique qui eft plus enclin.
On peut juger par toutes ces re-
Février 1718,
E.
50 LE
MERCURE
marques , combien cette tranfpofition
des Infinitifs régis par des noms Adjectifs
, demande de précautions , &
toûjours par raport aux équivoques
qu'elle peut caufer. Auffi , faut-il en
ufer fort fobrement . Dêpreaux n'en
a point employé dans les Vers fuivants,
qui font les deux derniers de fon art
Poëtique.
Cenfeur un peu fafcheux ; mais
pourtant néceffaire :
Plus enclin à blamer , que fçavant
à bien faire.
Pourquoi n'a t- il point uſé de tranſpofition
dans ces deux Vers ? Pour
plufieurs raifons . 10 , parce qu'il n'êtoit
pas néceffaire qu'il y en cût , ces deux Vers êtant eux- mêmes une tranfpofition
, par raport à ce qui a précedé
: C'eft ce que je me contente d'indiquer
ici , me refervant à expliquer
cela plus au long en fon lieu. 20 , parce
qu'il vouloit conferver la grace de
l'Anti - thefe dans le dernierVers
, en difant
dans le même ordre , enclin á blâmer.
Sçavant á bien faire. 3º , parce
que finiffant le Vers précedent , par
l'Adjectif néceffaire , qui regit fouvent
le Datif, s'il cut commencé
le
Vers
DE FEVRIER: Sx
fuivant par l'Infinitif Datif , à blámer
, cela auroit fait une équivoque ,
& l'on n'auroit pas fçû, s'ilvouloit di
re , enclin à blâmer , ou , néceffaire à
blâmer.De forte qu'il y a lieu de croire
que cette raifon & celle de l'anti-thele
a été , ce qui l'a fait paffer par- deffus
une petite imperfectionqui refte dans le
dernier Vers , & qu'il auroit évitée , en
tranfpofant ces termes , enclin à blámer.
Car , dans la rigueur, on devro
prononcer, enclin , qui fe trouve devant
la voyelle a , comme s'il s'il y avoit encline
au feminin ; de la même manicre
, que divin devant , amour , fe prononce
, comme s'il у avoit divine ;
avec cette difference neantmoins , que
la prononciation feminine du dernier,
eft authorifée de l'ufage , & que
d'encline , pour enclin , ne l'eft pas .
eut pû abfolument ufer de tranfpofition
, fi , au lieu de l'Adjectif néceffaire
, qui eft mixte ; c'eſt-à - dire , qui
quelquefois a un régime , & quelquefois
n'en a pas , il eut mis un Adjec
tif tel que fevere , qui ne gouverne
rien ; en difant ,
•
celle
II
Cenfeur un peu févére,
LE MERCURE
"
A blâmer plus enclin , que fçavant
à bien faire .
Mais , comme le terme de néceffaire,
fait un beau fens , ill aa mieux fait
de l'employer , que de rechercher une
tranfpofition inutile en cet endroit , &
qui ne pouvoit tour au plus , que rémedier
à la légere imperfection dont
j'ai parlé. La raifon dans les Vers, com-
, me dans toutes chofes , doit toûjours
l'emporter fur tout le refte .
Je m'imagine ici que quelqu'un me
demandera , où j'ai pris que Depreaux
ait fait toutes ces réflexions,pour fe
déterminer fur la forme qu'il devoit
donner aux deux derniers Vers de fon
art Poëtique : Et l'on ne manquera
pas de dire , que , s'il en a fait autant
à proportion fur le refte de fes Vers ;
ils lui ont encore plus coûté
que nous
ne penfons.
Que fes Vers lui ayent beaucoup
coûté ; c'eſt de quoi on ne doir faire
aucun doute. Tous ceux , qui l'ont un
peu pratiqué , fçavent avec quel foin
& quelle application il les travailloit ;
Combien il les limoit & leur donnoit
de façons , les remaniant & les re
ournant en tout fens , & taftant tou
DE FEVRIER.
53
fes les fituations differentes des termes
qu'il mettoit en oeuvre. Defpreaux
avoit le genie & la verve Poëtique ,.
dans un trés - haut degré , mais la facilité
& le naturel , en fait de verfification
, ne répondoit pas au refte : Et,
quoi que perfonne , peut - être , n'ait
mieux tourné un Vers que lui , il devoit
en cela beaucoup plus à l'Art qu'à
la Nature. Dans Racine & encore plus
dansMoliére, ce font des Vers qui femblent
coûler de genie , & qu'on diroit
n'avoir prefque rien coûté à l'Auteur.
Tout y eft fi naturellement à fa place,
qu'il femble qu'un terme a amené l'autre,&
que le Poëte a tout trouvé fous fa
main. Je ne dis pas qu'il y ait dans
leurs Vers moins d'eftude & de recher
che , que dans ceux de Defpreaux ;
mais , il y en paroît moins . L'art &
le travail échape au Lecteur dans les
des deux autres
ouvrages
mais il fe
fait fentir dans ceux du dernier ; & il
n'y a perfonne qui ne s'appercoive, en
les lifant , qu'ils lui ont infiniment
coûté.
Prétens- je prouver par là , qu'il air
fait formellement toutes les réflexions
que je lui attribuë ; au fujet des deux
Eij
$4
LE MERCURE
1
Vers que j'ai citez ; & qu'en compo
fant , il entrât dans le détail de cesfortes
de difcuffions ? C'est ce que je
n'ai garde de penfer d'un homme auffi
verfé qu'il l'eftoit dans la Poëfie ; mais ,
de quoi je ne doute point , c'eft qu'il
n'ait eu , en gros , une partie de ces
veûës . Je ne fais que développer ici
ce qui fe paffe en un inftant dans
l'efprit d'un homme qui compofe . Ce
ne font pas ces mefmes réflexions ar .
ticulées qui l'ont déterminé ; mais ,
les traces de ces réflexions mefmes
gravées & empreintes dans fon efprit.
Tout cela fe fait imperceptiblement ,
& fans qu'on s'en apperçoive foi - mefme
; à peu près , comme on lit un lifans
faire attention aux lettres qui
le compofent ; quoi que réellement
aucune ne nous échappe . C'est par cette
réflexion que je finirai ce premier
parallele , pour paffer à celui des Verbes
qui répondent au Génitif, & à
l'Ablatif des noms .
vre ,
Nous donnâmes dans le Mercure d'Avril
1717 , une descente d'Orphée aux Enfers par
M. de Senecé Cette Piéce fut fort goutée :
En voici une autre fur le même fujet par
M. Boudier Le Lecteur en pourra faire la
comparaison
DE FEVRIER: 55
P
ORPHE'E
A CASSANDRE.
Uifque vous êtes fi coëffée ,
D'entendre la Fable d'Orphée ;-
Chantons la d'un fil tout neuf,
Moitié Scaron , moitié Brébeuf :
Pour n'être pas, comme Racine,
Serieux en chofe badine.
Lorfque le premier des Vaiffeaux
Fraya le chemin fur les Eaux
Et que le coeur plein d' Allegreffe,
La fleur des Heros * de la Gréce,
Courut fous l'illuftre Jafon
Conquérir la riche Toifon :
Orphée , un de ceux de la Troupe ,
Affis au plus haut de la poupe ,
Avec fon Lut pincé souvent
Calmoit les flots , fixoit le vent ;
Et fur les Campagnes liquides
Faifoit danfer les Néreides .
Sans fon Lut , le Navire Arg
Eût bû l'Eau falée á gogo :
* Les Argonautes.
E iij
3 LE MERCURE
Mais, pour écouter fes merveilles ,
Les écueils prirent des oreilles ;
Et la Nefd'où partoient fes tons ,
Fut conduite par les Tritons :
De temps en temps , quelque Syréne.
Dégoifant à perte d'haléne
S'efforçoit , mais toujours en vain ›.
D'égaler ce Chantre Divin.
Alors, toute la Mer en Fête
Donna vacance á la tempête ,
Comme pendant les jours benits
Que les Alcyons font leurs nids ..
Orphée , après ce long voyage ,
S'embarqua dans le Mariage ,
Beaucoup plus dangereusement
Qu'en fon premier embarquement :
Car, contre une femme en colere
Luths, ni chants ne fervent de guere ;
Et malgré Mufique & Difcours ,
Il faut que l'orage ait fon cours .
Il en fortit quitte à bon compte :
La mort d'Euridice fut prompte.
Affife au frais dans un Valon,
Un Serpent la pique an talon ;
Et quoiqu'on la crût peu bleffée ;
En deux jours elle fut trouffée .
Son tendre Epoux , tant -pis pour
En concût un mortel ennuy.
Il faifoit des cris effroyables ,
"
lui
DE FEVRIER. ST
Traittoit les Dieux d'impitoyables ;
Et n'ayant pu fléchir les Dieux
Il prit le deffein furieux
D'aller dans les abimes fombres
Pour tâcher d'y fléchir les ombres.
En certain coin de l'Univers
Un trou fert de porte aux Enfers :
On le nomme trou faint - Patrice ,
Par où ce bon Mary fe gliffe ;
Et vif & chargé de fon corps ,
Defcend au Royaume des Mortsa
Tombé dans une vaste route
Qù l'on ne voyoit preſque goute , }
Il entendoit inceffamment
Comme un certain bourdonnement
Ou de Hannetons ou d'Abeilles
Frémir au tour de fes oreilles .
C'eftoientfimulacres affreux ,
Songes cornus , Fantômes creux ,
Ames pleuvant dru comme néges
Et Lutins faifant un manége ,
En tours & retours ordonnez ,
Exprès pour lui frifer le nez.
Il fend cette foule menuë ,
·Suit fa route & la continuë,
Cheminant toujours á tâton
Jufqu'au Tribunal de Pluton ;
Où Proferpine la Semeftre
* Elle demeuroit fix mois fous terre
x mois deffus . E iiij
S LE MERCURE
Eftoit affife afa feneftre.
Il leur fit un profond falut ,
Puis , joignant fa voix áfon Lut ;
Il dit : Majeftez fouveraines
De ces demeures foûteraines ,
L'inévitable rendez - vous ,
Où la mort nous améne tous :
J'y suis venu tout plein de vie ,
Non , par la curieufe envie
D'apprendre & de voir de mes yeux,
Ce qui fe paffe en ces bas lieux.
Mon épouse morte avant l'âge
Fait le fujet de mon Voyage :
Pour la revoir , pour la raveir ,
J'entreprendrois , il faut favoir ! *
L'Amour est un terrible Sire ,
Et vous en pourriez bien
que
dire.
O Dien
Pluton
! Fuifque
l'Amour Vous
a contraint
de voir
le jour
,
Pour
enlever
cette
Poupine
, Dit- il , en montrant
Proferpine
.
Accordez- moi
par
charité ,
O ténébreuſe Majefté!
D'ordonner que la Parque ourdiffe
D'autres jours à mon Eurydice.
Tout ce qui vit , vous appartient ;
Tandis que l'un va , l'autre vient ;
Expreffion à la mode.
DE FEVRIER. 19
Et foit on plutard, ou plus vite ,
Chasun tend à ce dernier Gite .
La Mort qui fe fourre partout ,
Vous fonde un Empire fans bout ;
Et vous establit un domaine
Sur toute la Nature humaine .
Lorfqu'après trente on quarante ans ,
Mon Epoufe aura fait fon temps
Et fera vieille ,infirme & laide ;.
Reprenez-lá , je vous la cede ,
Et ne veux de vôtre bonté
Que l'ufufruit de fa beauté.
Si de peur de troubler fon ordre ,
La Mort ne la veut point démordre ,
Son Deftin me fera commun ,
Et vous en aurez deux pour un.
Comme il faifoit cette Harangue ,
Mariant fon Lut à fa langue ,
Ses Vers piteux , fes doux accords
Firent trouver des pleurs aux Morts
Tantale , qui veut toujours boire ,
En perd tout- à-fait la memoire :
Ixion pend fa ronë au croc :
Syfyphe s'affied fur fon Roc .
Les cinquante Soeurs Danaïdes
Ceffent d'emplir leurs cruches vaides
Et lesVautours prenant campos,
Laifférent Titie en repos.
On dit même que les Furies
+
LE MERCURE
Furent tellement attendries ,
Qu'alors,pour la premierefois,
On les vit pleurer toutes trois .
Enfin, Pluton & Proferpine
Radouciffant leur fiere mine ,
Aux tons de ce joueur de Lut
Firent tout comme il le voulut ;
Et d'un mot lui rendirent l'ame
En lui difant : Reprends ta femme.
Ellefe promenoit pour lors
Dans le quartier des nouveaux Morts ,
Boiteufe encor de fa bleſſure ,
Ainfi qu'un grave * Auteur l'affûre,
Il en reprit poffeffion ;
Toutesfois a condition ,
De la revoir pour lui perduë ,
Si vers elle il tournoit la vûe ;
Jufqu'à ce qu'il fût en lien für
Et hors de tout l'abîme obfcur.
Auffior, Orphée en Campagne ,
Suivi de fa chere compagne
Qui le tenoit par le manteau ,
Grimpe à Mont un rude coteau
Et fort de la fombre caverne
Apetits pas & fans lanternes;
Eftant déja fi haut monté ,
Qu'il entrevoyoit la clarté :
* Ovide Métam. L. Io.
DE FEVRIER.
Impatient de voir la Belle ,
Il alla jetter l'oeil fur elle ;
Et la Belle , à ce feul coup d'oeil,
Fondant comme nége au Soleil ,
S'évapora toute en fumée ,
Pour avoir été trop aimée.
Son trifte époux la pourſuivant s
Zefte , n'attrapa que du vent ;
Reftes de fa chere Euridice ,
Qui lui laiffa pour tout indice ,
Trois ou quatre piteux hélas ,
Prononcez d'un tonfoible & bas
Retournant de cette maniere
Se renfoncer dans fa taniere,
Tel que fut , trouvant dans fon lits
Son Epoufe en flagrant délit
Avec un vigoureux C ..
Le Bailli du Bourg
›
Tel on plus furpris de beaucoup
Fut le pauvre Orphée à ce coup's
Voyant Euridicefonduë ,
Et toute fa peine perduë :
Il demeura dans ce moment
Sans parole & fans mouvement ..
Enfuite,ayant repris courage ,
Il redefcend vers le rivage ,
Huche Caron , qu'il prie encor ,
En lui promettant des monts d'or ,
De le remettre enfa chaloupe ;
62
LE MERCURE
Caron l'envoya faire ſoupe.
De rage, étendu comme un veau ,
Il gémit fur le bord de l'eau ,
,
3
Sept jours tous entiers , fans qu'il entre
Aucun bien de Dieu dans fon ventre ;
Se nourriffant de fes fanglots ,
Et des pleurs qu'il verfoit á flots.
Aprés avoir traité les Mânes ,
Tantôt de Tygres , tantôt d'Afnes :
Neles en voyant point émûs
Il fe retire au mont Hemus ,
Du mont Hemus au mont Rhodope .
Où tombant cent fois en fyncope ;
Et revenant autant de fois ,
Il vitpaffer trois fois les Rois ;
Sans qu'on lui put mettre á la tête
De prendre du poil de la bête .
Toutes les Belles de ces Lieux ,
Lui venoient faire les doux yeux
Mais , narguant la blonde & la brune ,
Il ne voulut mordre à
pas une.
Son chagrin fe tourne en fureur : Il prit tout lefexe en horreur 2
Et fut le premier chez les Thraces .
Qui fuivit les infames traces
De ces Peuples pernicieux ,
Sur qui tomba le feu des Cieux ;
Pour punir dignement l'injure
Qu'ils avoient faite á la Nature.
DE FEVRIER:
Il avoit choisipour séjour
Un mont efcarpé tout au tour :
Sur ce mont , une Plaine herbuë
S'étendoit á perte de vie ,
Où l'on eut vainement cherché
De l'ombre avant Soleil couché.
Sitôt que ce Chantre fuperbe
Eut pofé là fon cul fur l'herbe ,
Ily vint anfon de fon lut,
Plus d'ombrage qu'il n'en falut.
Les arbres en troupe infinie
Accouroient à fon harmonie :
Les Lauriers , les nobles Palmiers
S'y rendirent tous des premiers.
Les durs Cornoulliers , les hauts Frênes
,
Les Coudres ployans , les vieux Chênes
,
Marchoient plus vite que le pas :
Les Tilleuls n'y manquerent pas.
Le Fouteau , l'Erable & le Tremble
Et le Figuier alloient enſemble ,
Avec l'Aune droit comme un I.
L'Ifamer , le Sapin uni ;
Les feps de Vigne autour des Ormes
Etles Cormiers chargez de Cormes.
Les Saules & les Aliziers
Et les aquatiques Ofiers,
Avec les Framboifiers fauvages ,
LE MERCURE
Quittent la fraîcheur des rivages.
Le Peuple s'avance à grand bruit ,
Et le Lierre rampe & le fuit .
Le Châtaignier , le Sycomore,
Et le Planey vinrent encore .
L'Eglantier , le Myrte & le Hou ,
Couroient à fe caffer le con
Pour être demeuré derriere ,
Avec le Bouys & la Bruyere.
A lafin d'unfi grand concours ,
Survint le Pin aux cheveux courts ,
Accompagnant d'un
pas
timide
Le Cyprés fait en pyramide .
Ces deux furent deux jouvenceaux
changez en des arbres nouveaux :
Comme ils ne faifoient que de l'être,
Orphée eut peine à les connoître.
Animaux de toutes façons ,
Couroient enfoule à fes chanfons ;
Et poury tenir leur partie ,
Oubliorent leur antipatie.
Les Chats , les Rats & les Souris ,
Les Eperviers & les Perdrix
Les Ours , les Chevreuils & les Chévres
Les Chiens , les Lapins & les Liévres ,
Et les Loups avec les Brebis,
Reponderent , ora pro nobis .
Tout ce qu'on peut mettre en mufique,
D'ins
DE FEVRIER. 65
*
D'Invectivant , de Satyrique ,
Defiel , de rage & de venin ,
Contre le fexé feminin :
C'eft-là ce que chantoit Orphée
Quand fa bile êtoit échauffée.
Juvenal en fit un Credo ;
Et Defpreaux , fon foible Echo ,
En a conftruit une Satyre :
La life , qui la voudra lire ;
Pour moi , je n'y vois rien de fin ,
Et je n'en aime que la fin.
Tandis qu'Orphée contre les arbres
Emouvoit à pitié les marbres ,
Et rendoit fenfible à fes maux
Le coeur des plus fiers animaux.
Les filles de Thrace irritées
De fe voirfi décréditées
Par fes Vaudevilles piquans ,
Qu'il n'étoitgrédins , ny croquans ,
Ny gueuxgenfans parmi les ruës
Qui depuis, les euffent vouluës ;
N'ayant plus rien à mènager.
Réfolurent de s'en vanger.
L'une fe faififfant d'une broche's
L'autre emplit de pierres fa pêche :
Celle-la prend un tranche-pain ,
D'autres , ce qui vientfous leur main};
>
>
* Credo pudicitiam Juvenal. Sat. 6 .
F
ī
66 LE MERCURE
>
Car , en de femblables vacarmes a
De tout la fureurfait des armes.
Il s'enfuit , il eft poursuivi
Et toutesfrapant à l'envi ,
Toutes jufqu'à fes propres nieces ,
Le déchirent en mille piéces.
O Chantre indifcret , te voila !
Entonne Ut , Re , Mi , Fa , Sol , La,
Et va chanter ià bas aux Ames
Ce que t'ont fait ici les femmes 2
Celle que tu chériffois tant
T'en eût pu faire tout autant .
LEDANSEURDE CORDE .
UN
SONNET ,
DE M. LE D. DI N.
N Bateleur armé d'une perche
pesante,
S'êlance dans les airs für un cable retors
Et defes mouvemens difpofant les refors
,
Il balance fes pas d'une démarche lente.
Là › par
de nouveaux tours d'une
adrese bionnantea
DE FEVRIER.
67
De prodige en prodige il brave mille
morts ;
Il danfe , il faute , il vole , & l'on voit
que fon corps ,
Malgré fa péfanteur , se dérobe à sa
pente.
Vous , affamez de gloire , infenfés Conquerans
,
De quelle avidité , de quels yeux devorans
,
Regardez- vous la terre à vos loix af-
Servie ?
Lui , qui voit ces grandeurs paffer comme
un éclair ,
Il marche fans effroi fur lefil de fa vie ,
Et Dedalle fenfé tient sa fortune en
l'air.
A
CAREME
difficile à paffer
DANS UN EVESCHE
D
In Partibus.
Aus ce trifte Carême où tout nous
manquera
68 LE MERCURE
Crois-tu qu'aux Bourgeois d'Aréthufe
,
Senfible à leurs befoins qui portent
leur excufe
De manger de la chair fa Grandeur
permettra ?
Je n'ai point de lumiere infufe
Pour prévoir ce qu'il en fera ;
Mais qu'il accorde , ou qu'il refufe ,
Je crois que fa Grandeur , fans doute
en mangera
TIMIDITE RAILLEE
D'
Ans un endroit obfcur paffant
avec Céphife ,
Un amant trop difcret lui difoit d'un
ton doux :
Quelle commodité , trop aimable Marquife
,
Pour une amoureuſe entreprise ;
Si c'étoit une autre que vous !
Lors, d'un fouris moqueur , infultant au
coupable ,
Et les yeux allumez d'amour & de
courroux :
Ouy , la commodité, dit- elle , eft admirable
,
Si c'êtoit un autre que vous.
DE FEVRIER..
IMITATION
De l'Espagnol de Caldéron , * fur la
mort du Comte de Villa - Mediana .
Pour élever Cleanthe , on a vû conè
venir
Naiffance , efprit , valeur , & faveur·
pen commune :
Il ne put foutenir le poids de fafortune ș
Sa fortune à fon tour ne put le foûtenir
:
Quandfa temerité de fa perte eft fuivie
,
It affronte en Héros la rigueur de fon
Sort :
Il parut en vivant qu'il méritoit la
mort ;
Il parut &fa mort qu'il méritoit la vie:
* C'eftoit un jeune Seigneur de la
Cour du Roy d'Eſpagne Philippe IV.
qui devint amoureux de la Reine.
Cette paffion lui fit faire quantitéd'actions
d'éclat , qui le conduifirent
enfin à mourir fur un échafaut : Suplice
qu'il fouffrit avec une fermeté
Romanefque.
70 LE MERCURE
n
L E Morceau fuivant eft ex-
2
trait d'une Traduction françoise
manufcrite , qu'un jeune homme de
beaucoup demérite a faite de la Harangue
latine,prononcée le 24 Février 1717 ,
par le R. P. Poirée Profeffeur en éloquence
an College de Louis le Grand ,
fous le titre De Principe qualis futurus
t &c. On fait combien ce difcour s
fut aplaudi : Il auroit efté à fouhaiter
pour la fatisfaction du Lecteur , qu'au
lieu de quelques fragmens que l'on en
a tiré, il ût efté permis de lui préfenter
la Piece entiere avec toutes les
Beautés le jeune Ecrivain François
fait paffer de l'Original dans fa Traduction
; on y auroit vû avec quel art
& quelle dignité, il a rendu les endroits
où le R. P. Poirée dévelope les vertus
naiffantes de notre June Monarque
Sur lesquelles font fondées nos plus
douces efperances & le bonheur de tous
les Peuples . Mais , comme on s'eft
preferit des bornes dans cet Ouvrage
on a esté , comme force , de n'en prefenser
que quelques images , qui feront
a
que
,
"
2
DE FEVRIER
75
fans doute regreter celles qu'on a eftè
Sbligé d'emettre.
Ous avons principalement deux DIVISION
chofes à confiderer dans un Prinee
Ses inclinations natureles : L'éducation
qu'on lui donne. Voilà ce qui
nous fournit un préfage certain , ou
du moins peu éloigné de la certitude.
Je vais tâcher de vous en convaincre
dans les deux parties de ce difcours :
Ce qui nous eft connu , me ferira à
découvrir ce qui eft encore caché :
Le prefent me garentira l'avenir .
S'il fut jamais permis de chercher
ces augures dins aucun Prince , c'eft
fur tout , dans Louis XV. que nous le
pouvons faire , en un temps , que forti
des premiers jours de l'enfance , il
entre dans un âge tendre encore , mais
plus raifonnable ; & que pofé , pour
ainfi dire , au milieu d'une double édu
cation , il attire nos regards pour nous
faire juger par les vertus , de la félicité
que nous devons attendre .
C'est un Roy enfant , un Roy du
Sang des Bourbons , un Roy Trés-
Chrétien La France , l'Europe , la
Religion même , n'attendent d'autr
72 LE MERCURE
deftinées que les fiennes . Que de préfages
differens ne doit- il pas nous offrir?
Confiderons le donc avec reſpect,
mais fans crainte , pendant que comme
un Soleil qui fe leve , il brille pour
nous d'une douce férénité ; & que le
Prince qui tient fi fagement les rênes
de ce Royaume , écarte tous les nuages
, & nous fait jouir d'un heureux
repos.
Grand Prince , nous ne célébrerons
point ici vos loüanges. Je vais
montrer quel augure nous doivent fournir
les vertus naiffantes des Rois
Que pourions-nous dire des vôtres ?
Elles font Heroïques , je le fçay : Vos
deffeins naiffent d'une prudence confommée
; vôtre habileté ne fe dément
pas dans l'exécution : Tous fe loüent
de vôtre douceur ; vôtre équité naturelle
eft l'ame de vos actions . Mais ,
ces vertus & d'autres que l'on prefentoit
autrefois ,font maintenant reconnuës
de tous ; tous en ont fait l'objet
de leurs louanges : Elles font prefentes
, elles nous frapent avec éclat ; ce
ne font plus des préfages que nous
cherhons en vous : Les Nations vous
admirent , elles font occupées à vous
célébrer
DE FEVRIER.
célébrer. Vous n'entrerez pas moins
dans mon deffein . Si je releve la gloire
de ce Royaume , ce font vos confeils
qui le foutiennent : N'eft-ce pas rendre
hommage à vos vertus , fi je loüe
les heureufes inclinations de nôtre
Roy? C'eft fous vos aufpices qu'elles
croiffent : Ne fera- t- ce pas célébrer vôtre
gloire.
Quatre chofes , li je ne me trompe,
peuvent fervir dans un enfant à nous
déceler fes inclinations. Ses Ayeux , fes
traits , fes difcours , & même fes amufemens.
Preuves peut-être moins certaines
, fi nous les confidérions féparément
; mais réüniffons les , elles feront
toûjours fûres & inconteſtables
Voulez-vous donc que cette premiere
voye nous faffe preffentir , quel fera
un jour ce jeune Roy , qui ne croît
que pour la gloire & le bonheur de
cet Empire ? Je ne doute pas que nous
ne nous trouvions encore attendris au
trifte fouvenir de nos Princes. Un
cruel deftin nous les a enlevez avant
le temps, Ce font leurs vertus que nous
voulons nous remettre devant les
yeux ; pourons-nous faire fans remouveller
nos malheurs ? Mais , nôtc le
74
LE MERCURE
trifteffe doit être foulagée ; c'eft fur
nos pertes mêmes que nous établiffons
nos efpérances ; tant de vertus érein 、
tes dans ces illuftres Ayeux , nous fervent
de garants , qu'elles vont renaître
dans leur digne Rejcton .
Reprefentez-vous donc , Meffieurs,
nôtre augufte Dauphin , il n'y a pas
long-temps que nous le voyons encore.
Prince par fa naiffance , il ne l'êtoit
fes talens . Auffi habi- pas moins par
le à toute forte d'érudition , que fidele
à toutes les vertus , fe prêtant aux
befoins de tous , fa bonté ne fe refufoit
qu'à lui même , rien n'échapoit à
fes lumieres , la diffimulation lui étoit
inconnue. Que n'a- t -il vecû plus longtemps
? L'innocence de la vie nous cut
ramené l'âge d'or. Pourquoi n'eft- il
point monté fur le Trône ? Diftingué
des autres Rois par fon caractere , il
eût brillé d'une gloire qui lui auroit
elle n'en auroit paru que propre ,
été
plus éclatante .
Reffouvenez-vous de fon Illuftre
Epoufe ; elle avoit partagé fon lit , il
partagea fon Tombeau . La Majefté
extérieure qu'elle nous prefentoit , ne
nous laifioit pas libre fur nos refpects ;
DE FEVRIER 75
la douceur de fon caractere avoit fçû
charmer nos coeurs ; elle avoit un air
grave qui foûtenoit la décence de fon
fexe & de fon rang ; elle nous offroit
des graces naives , qui fervoient d'or
nement à fon âge tendre. Auffi attentive
à remplir fes devoirs qu'à les
connoître , elle s'en acquittoit envers
le Royaume , le Roy n'étoit pas moins
content , fon époux n'avoit rien à défirer
, & elle fe rendoit tout ce qu'elle
fe devoit à elle- mefme.
· • • Heureux
Tel eft le caractere des Auguftes
Parens de Louis
Prince qui doit la vie à de tels parens
! L'un a enlevé nôtre admiration ,
en nous faiſant voir ce qu'il y a de
plus parfait dans la vertu . L'autre a
faifi nôtre amour , en nous offrant ce
qu'il y a de plus riant dans les gra-
Louis va nous faire voir
l'aufterité des moeurs de fon Augufte
Pere, les graces prévenantes de fa Mere
fçauront les rendre agréables ...
& ainfi , ce qu'ils avoient chacun d'eftimable
, nous le retrouverons en lui
feul ; il fera tout à la fois , & le meilleur
des Princes , & le plus aimable
des hommes . C'eſt à fes Ancêtres qu'il
ces
Gij
76 LE MERCURE
doit ces deux titres ils lui ont tranfmis
leurs vertus les plus éclatantes ,
de même que nous reconnoiffons dans
fon air, leurs traits les plus majestueux ..
François , vôtre Roy eft encore enfant
à la vérité , mais , vous allez lire
dans fes traits , quel fera un jour l'éclat
de fa gloire ! Admirez fur fon
front cette fplendeur refpectable dont
il brille ; reconnoiffez y une noble
grandeur , des fentimens généreux , il
faut plus d'une Couronne pour répondre
à cette Majefté ; lilés dans fes regards
, vous y trouverez de la vivacité
& de la douceur , elles nous marquent
une aimable fierté ; confiderez l'éclat
de fon teint , il eft cependant ménagé.
L'innocence & la pudeur y brillent
à l'envi . . . . Tout, en lui , eft
digne de l'Empire . Que la Majefté ,
que les Graces fe prefentent à nous
fous des figures humaines ; nous méconnoîtrons
quelle eft celle dont il
nous offre mieux les traits. Admirez
enfin, ce port majeftueux , il concourt
à foûtenir les graces nobles de fes traits
Ferme fans froideur , jeune fans moleffe
, délicat fans foibleffe , agréable
Cans art , tout, en lui,eft naturellemen
DE FEVRIER 77
achevé. Qui n'augurera pas d'un corps
fi propre à remplir la Majefté du Trône
, qu'il renferme une ame encore plus
Augufte & vraiment Royale ? Car la
nature toûjours fage , auroit- elle pris
tant de foins à former les graces du
corps , fi elle n'avoit voulu être auffi
liberale de fes Fréfors pour l'ame
qu'elle lui devoit affocier .... Ajoûtons
que les difcours fe hâtent de
nous le faire connoître . . . . Approchons-
nous du Trône de nôtre Roy :
Ecoûtons la nature même qui parle
par la bouche , elle nous apprendra
les deftinées de Louis ,& les nôtres ...
Vous connoiffez , Meffieurs , cette
Illuftre Dame , qui pouvoit comman➡
der au jeune Roy ; le rang qu'elle tenoit
auprés de cet aimable Prince , lui
donnoit ce pouvoir. Elle le pria de
donner à un enfant infortuné la moitié
d'une piece d'or ; il ne balança
pas à en donner deux : & averti
qu'on ne lui demandoit pas tant , la
pitié , dit-il , me le demande , & je
ne puis le refufer à fon état malheureux.
Ecoûtez , peuples François, & que cette
feule parole vous falle connoître vôtre
Souverain, Faire des malheureux , c'eſt
Giij
78 LE
MERCURE
ce que fçavent plufieurs Princes ; fe
prêter au foulagement des miferables ,
c'eft ce qu'ils ignorent prefque tous.
Louis n'en fçait point faire , il fçait
les fecourir avec bonté. Heureux Prince
, qui , pour parler d'aprés le Prophéte
Roy , s'attendrit fur la mifere
du pauvre ! Ce n'est point la dignité
des Rois qui les y porte ; elle paroît
même les en éloigner . L'humanité feule
leur infpire ces fentimens généreux ;
elle feule fçait en apprétier la grandeur
.
Mais , nous avons peut être à craindre
, que ce Prince , qui nous fournit
des augures certains de fageffe , d'humanité
& de religion , ne fe laiffe furprendre
un jour aux charmes trop feduifants
de la flaterie, La vertu la
plus parfaite n'eft preſque jamais à
l'épreuve de fa corruption . Elle croit
lui faire honneur de fauffes louanges ;
fouvent , elle lui fait perdre les véritables
. Raffûrez - vous , Meffieurs , nous
ne pouvons douter de la haine de Louis
contre cette pefte , d'autant plus dangereufe,
qu'elle paroît toûjours accompagnée
de douceur : On lui deman 、
doit dans un entretien familier , qui
-DE FEVRIER. 79
font ceux qu'il trouvoit dignes que
les Rois aimaffent ? Ce font , diril
, les gens de bien . Qui doivent-ils
hair ? Les flateurs. Le croira - t-on ,
que dans un âge où les careffes feules
fçavent toucher , dans un rang que la
flaterie obfede , il fe trouve un Roy
enfant , qui ne fe laiffe point furprendre
aux louanges , & ne puiffe les gouter
? Oui , Meffieurs , elles lui font
toûjours fufpectes .... Ne vous y
trompez pas cependant , Grand Roy;
en refufant les louanges , fachez mé .
nager la vérité ; dans les grandes vertus
, elle n'eft pas éloignée de la flaterie;
& ce n'eft pas en accumulant des
éloges ; qu'on devient flateur , mais
c'eft en en décernant de faux ....
L'imitation fe trouve impuiffante à
remplir les défirs de ce Prince ; il tend
où perfonne , avant lui , n'avoit pû at,
teindre Car , comme on lui cûr dit le
furnom de fes Ayeux les plus Illuftres,
on lui demanda, lequel de ces titres lui
plairoit leplus . Le furnom de Hardy
ne fembla pas le toucher, Le titre de
Grand , celui de Pieux , même celui
de Jufte , ne lui parurent pas affez . Que
veut-il donc ? Un feul titre comprend
G iiij
30 LE MERCURE
-
tous les autres. Louis LE PARFAIT :
Voilà le furnom qu'il ambitionne. Y a.
t.il moins de nobleffe que d'efprit dans
cette expreffion ? Je vous en attefte
Siécles paffez ; avez-vous jamais vû
former des voeux plus nobles , & qui
dûffent plûtôt enlever vos admirations
? ... Que d'oracles , Meffieurs,
nous affûrent l'heureux caractere de
nôtre Roy ! Ses amuſemens mêmes ne
pouront-il pas nous en fournir ?.
Louis ne fe refufepoint aux amufemes
de fon age. Il partage fes foins à cultiver
des fleurs differentes , il expofe les
unes aux rayons favorables du Soleil, il
garantit les autres de fon ardeur, & leur
donne à toutes , leurs nourritures . Le
foin de les arrofer eft devenu fon plus
grand plaifir. Ces fleurs cultivées par
la main même du Maître , paroiffent
s'en enorgueillir , elles élevent plus
haut leurs brillantes têtes ... Qu'il
foit permis aux Orateurs , de s'élever
avec plus de hardieffe dans ce qu'ils
prédifent . . La France fera le
jardin ; les peuples y tiendront lieu
de fleurs , Louis les cultivera . De tels
foins ajoûteront un nouvel éclat aux
Lys François ..
DE FEVRIER. ま
Que les inclinations de Louis font
donc aimables, & qu'elles doivent nous
fournir d'heureufes conjectures ! . . . .
Renouvellez cependant vos attentions ;
l'éducation de nôtre Roy va nous
fournir d'autres préfages dans la feconde
partie de ce difcours.
Il n'arrive point , ou il arrive rare- 2º PARTIE.
ment , que nous nous faffions illufion,
en nous fervant de l'éducation , pour
juger des moeurs ; pourvû que nous
choiffions les voyes que nous devons
fuivre , & que dans un enfant , on faffe
une attention particuliere für troischoles
, quelles ſciences on lui enſeigne
, quels modeles on lui propofe ,
enfin , qui font ceux qui font chargez
du foin prêtieux de le former ..
Suppofons donc , Meffieurs , qu'il
fe trouve un enfant, qui né avec des inclinations
avantageufes , foit formé
dés l'enfance aux vertus Royales, comme
s'il ne devoit rien à la Nature , &:
qu'il attendît tout de l'art ; à peine
le trouveroit- on fufceptible d'heurenfes
impreffions , qu'on lui apprendroit
à fair la molle oifeveté , & à fentir
que fa naiffance le deftine à un travail
glorieux à peine pouroit- il toucher
82 LE MERCURE
la terre d'un pied ferme , qu'on lui
feroit connoître l'Univers entier. Il
diftingueroit les Royaumes , que fes
Sujets naturels habitent , de ceux où
d'autres Princes commandent. On graveroit
dans fon coeur , les loix divines.
En apprenant que les Rois commandent
aux Peuples , il fçauroit que
la Réligion commande aux Rois ; enfin
, on lui feroit fentir , ce que c'eſt
que d'eftre le maître ; il fuffiroit de
le nommer , pour le faire penfer en
Souverain, parler en Souverain & foûtenir
en toutes chofes , l'éclat de ſa
grandeur.
:
Suppofons donc , que toutes ces
qualités fetrouvent dans un feul Prince
; mais . Meffieurs , la fiction dé .
vient inutile. Nous retraçons le Portrait
d'un Prince qui eft fous nos
yeux. La flâterie n'ajoute rien à fes
traits L'éducation les perfectionne
chaque jour , & quel âge a ce cher
Prince ? A peine eft il forti de ces tendres
jours , où l'homme quite les ténébres
de l'enfance . Il eft au milieu de
fon fecond luftre . Que fera - t- ce donc ,
lorfque de nouvelles inftructions auzont
perfectionné ces vertus naiffanDE
FEVRIER. 85
tes ? Quelle émulation ne trouvera-
t- on pas en lui pour la gloire , à la
veuë des modeles qu'on lui propoſe.
Que peut - on louer dans les Souve
rains Que nous on- t - ils jamais offert
de loüable , dont un Roy du Sang
des Bourbons ne trouve des exemples
dans fes Anceftres ? Ne les a - t - il pas
mefme prefents à fes yeux ? Eft- ce la
juftice dont il veut fuivre les Loix ?
Il penfera d'abord à Louis fon Tris-
Ayeul, qui, comme un autre Ariftide ,
mérita le furnom de Jufte ; titre d'autant
plus honorable à ce Roy , qu'il
eft plus glorieux de conferver l'équité
à l'égard de fes Sujets , que de la
fuivre avec les égaux. Que la clémence
ait pour lui des attraits : N'aurat-
il pas l'éxemple de Louis XII. Plus
doux que les Jules & que les Auguftes ,
il ne fe contentoit pas d'accorder des
graces aux coupables , lorfqu'on les lui
demandoit , il fe refufoit mefme à la
punition , quoique follicitée . Qu'il aime
une augufte affabilité : Il ne marchera
point fur les pas desCéfars ils ne
meritérent le titre de Pere de la Parrie ,
qu'aprés avoir efté fes parricides :
Louis XII . lui fervira encore de mo34
LE MERCURE
›
dele.LaFrance éprouva qu'il eftoit fon™
pere , tantqu'elle le reconnut pour fon
Maître. Que la valeur enléve fon
admiration : Ne trouvera -t -il pas les
Martels les Francois les Henrys
auffi grands que les Héros Grecs ; mais
moins amoureux des paroles , & plus
fenfibles à la pitié.... Enfin , entre
les vertus des Souverains, c'eſt à lui de
choifir celle qui lui offrira plus d'attraits
, ou plutôt qu'il les reuniffe toutes
, il ne pouroit fans cela fatisfaire
fes defirs : Il ne faut pas qu'il ait recours
à des exemples étrangers : Ce
n'eft pas mefme dans un fouvenir éloigné
qu'il doit aller chercher fes modeles
; le dernier de nos Rois en eft un
parfait. N'auroit -il pas tenu lieu , lui
feul , de tous les exemples que nous venons
de propofer ? Et n'auroi - t -il pas
falû le nommer autant de fois que nous
avons nommé la vertu .
A quelles vertus n'atteindra- t-il pas,
lorfque l'âge lui aura donné les mêmes
forces ? Quel fera ce Prince, fi , aprés
lui avoir donné les leçons les plus fages
, aprés lui avoir propofé les plus
grands modeles , il eft formé par les
meilleurs maîtres ? -
Il faloit entre les Dames diftin'
DE FEVRIER. .85
guées à la Cour, choifir une perfonne
» qui prît foin des premieres années
du Prince : On en choifit * une Mrs
33
qui pût compatir & fe prêter à
tous les befoins de l'enfance de nôtre
» Roy. Ce Prince né délicat , bien-
» tôt devenu orphelin , prêt à monter
» fur le Throne , trouva en cette Dame
illuftre les attentions d'une Gouver
» nate , la tendreffe d'une mere, les lumi-
» res d'un Mre ; qu'il me foit permis de
» le dire ,la grandeur d'amed'uneReine.
"
ဘ
D
Enfin , les jours de l'enfance fe
» font écoulés , cejeune Prince devoit
paffer à de plus férieufes études. Il
faloit lui apprendre à commander
» à fes paffions & , à gouverner fes
Peuples. France , tu avois fouhaité
, & tes voeux étoient juftes ,
» que celui -mefme, qui lui laiffoit le
plus noble des Royaumes , lui mon-
» traft la plus difficile des fciences ,
» celle de regner. La mort ne le lui a
pas laiffé Elle ne l'a pas cepen-
» dant enlevé tout entier ; nous le
» retrouvons dans l'illuftre * Gou-
>> verneur de nôtre Roy. Je ne
» ſay ce qui doit eftre d'un plus heu-
Me la Ducheffe de Vantadour.
* M. le Marech. de Villeroy.
*
:
$86 LE MERCURE
ןכ
» pour
reux augure pour nous , ou dece
qu'il n'a receu fi long - tems les le-
» çons du Héros de la France , que
les donner enfuite à nôtre jeune
Roy , ou de ce qu'il eft le fils de
celui qui a formé Louis le Grand.
» Le difciple du fils promet aurant
» que promettoit celui du pere. Son
» habileté & fes foins ne feront - ils
pas
» fuivis d'un fuccés auffi avantageux ..
"
לכ
Aprés avoir choifi des perfonnes
qui puffent veiller fur la conduite
» du Prince , il falut trouver quelqu'un
pour le former dans l'étude
» des belles Lettres ; choix difficile...
» Les vertus éclatantes du Prélat * qui
» fut choifi , ôtérent toute difficulté ,
» la vivacité de fon efprit , la richeffe
» de fes lumieres , la politeffe de fes
» difcours , la pureté de fa doctrine
» tout, en lui , garantifloit fon habileté
» à former un Roy. Toi feule eft
á plaindre , Province infortunée ,
» on t'enleve ,avant le tems,un Paſteur
qui veilloit avec tendreffe fur les
" befoins d'un troupeau chéri : Mais
déja , tu ne le poffédois plus , il ne
M. l'ancien Evêque de Frejus
DE FEVRIER. 87
vouloit vivre que pour Dicu , &
pour lui mefme ; & cette perte te
doit paro tre heureufe , il ne fait
» que paffer à un miniftere plus glo-
» rieux . Que dis je ? Tu ne le perds
pas : Il fe devoüe au fervice de tout
» le Royuame ; ce n'eft plus une Con
» trée qui recevra fes bien -faits ; la
» France toute entiere devient aujour
» d'huy fa débitrice .
גכ
ג כ
Il ne reftoit plus rien à fouhaiter ,
» pour former le coeur & Fefprit de
ce Prince. Mais , l'amour paternel
» est toujours inquiet ; & , afin qu'il
ne manquât rien à cette éducation
" ny du grand ,ny de l'utile , Louis en
» confia les premiers foins à fon Augufte
fils Ce Prince eft d'autant
plus propre à former dignement
un Souverain , qu'il a efté lui-
» mefme foigneufement élevé par
» le plus Grand de nos Rois ; qu'il
» s'eft toujours fait voir auffi attentif
» à donner dans fa Cour un libre ac-
» cés aux beaux Arts , que foigneux à
» en fermer l'entrée à tous les vices ;
» & que, a main'armée des foudres de
"
»
* Me: le Duc du Maine.
15 LE MERCURE
Mars , le front ceint des Lauriers
» d'Apollon , exprimant dans toute fa
» Perfonne , la fageffe mefme de Minerve
, le nouveau Télémaque qu'il
» gouverne , aura,pour ainfi dire , la
» Déeffe toujours préfente à fes yeux,
& non plus voilée , comme elle l'eftoit
pour le fils d'Uliffe. »
f
ARLEQUIN
CORSAIRE AFFRIQUAIN ,
COMEDIE ITALIENE,
représentée le cinq Janvier 1718.
L
Elio amoureux de Sylvia fille de
Pentalon , informé qu'on va la
marier à un nommé Mario que l'on
attend pour terminer , fe rend prés
la maifon du pere de fa maitreffe , qui
eft fituée aux environs de Livourne ;
afin d'empêcher , s'il eft poffible ,
l'exécution de ce mariage . Trivelin
Valet de Pentalon , qui eft dans les
interêts de Lelio , fe fert d'un tratageme
DE FEVRIER. 89
geme ; c'eft de le préfenter à fon
Maître,fous le nom de Mario fon gendre.
Pentalon , aprés lui avoir marqué
le plaifir qu'il a de fon hûreuſe arrivée
, lui demande des nouvelles de fa
famille : Lelio qui n'a pas eû le tems
de fe préparer fur les queftions qu'on
pouroit lui faire , y répond au hazard,
& d'une maniere embaraffée . Pentalon,
qui ne s'en eft point- apperçû , fait venir
Sylvia fa fille , & lui apprend l'arrivée
de Mario ; mais elle , qui n'aime
que Lelio , ne veut point entendre
au mariage qu'on lui propofe , & le
refufe tour net. Pentalon cependant ,
fur le confeil de Trivelin , fait avancer
Lelio ; mais , Sylvia à qui l'on a
dit que c'eft Mario , lui tourne le dos ,
& refufe de le voir & de lui parler ,
jufqu'à ce que le reconnoiffant à fa
voix elle fe retourne;. & alors, feignant
adroitement d'avoir changé de fentiment
, elle confent de faire tout ce
que fon pere demande d'elle.
ACTE SECOND.
Tout fembloit concourir à la fatiffaction
des deux amants ,par la réfolu-
Fevrier 1718 H
90 LE MERCURE
tion que prend Pentalon de les marier
le jour même , lorfqu'il font troublez
par l'arrivée de Mario. Arlequin fon
Valet, qui l'a devancé avec fa valiſe ,
reconnoît en arrivant , Trivelin à qui
il aprend qu'il eft au ſervice de Mario .
Trivelin voyant la conféquence qu'il
ya que ce Valet ne foit point vû de
Pentalon , lui perfuade de s'en retourner
à Livourne retrouver fon Maître ;
afin de lui fervir d'efcorte contre les
Corfaires qui font eſclaves , ou tuënt
ceux qu'ils rencontrent : Mais , Arlequin
effrayé , refufe d'y aller. Pour
l'y engager , Trivelin lui donne un
paffe port , & Lelio, de l'argent ; ce
qui le fait partir ; mais en même tems ,
ne lui ôte pas fa fraver . Lelio conjure
Trivelin de preffer fes noces, aurant
qu'il poura ; & voyant venir Pentalon ,
il fe retire. Celui- ci aprend à Trivelin
qu'allant à Liveurne , il a trouvé un
autre Mário à qui pourtant il ne s'eft
point découvert , & que , ce prétendu
Mario cherchoit un valet qu'il avoit
perdu dans le chemin . Trivelin , qui ne
fonge qu'aux interêts de telio , dit à
Pentalon qu'il a vû ce Valet , & qu'il
va l'appeler , pour tirer de lui , fi l'on
DE FEVRIER,
21
peut , quelques éclairciffemens. Il fait
connoître en même tems par un à
parte , qu'il a deffein de fe fervir
de la balourdife d'Arlequin
& de fon ignorance ,pour confirmer
tout- à - fair Pentalon , dans l'opinion
que Lelio eft le vrai Mario . Cependant
, Trivelin rencontre Lelio à qui
il confeille d'aller trouver Pencalon ,
& de bien foutenir fon perfonnage :
Lelio s'avance en effet d'un air gay
& content ; mais Pentalon , que la rencontre
de l'autre Mario rend incertain
, le reçoit d'un air embaraffé.
Trivelin qui revient , le tire de fon
inquiétude , en amenant Arlequin
avec lui. Lelio lui parle , comme s'il
étoit à fon fervice ; & Arlequin, à qui
Trivelin avoit donné le mot , en venant
, lui répond de même ; ce qui
fair croire à Pentalon que c'eft - là le
vrai Mario : Lelio deminde où eft fa
valife ; & fçachant qu'elle est à l'Hôtellerie
, il ordonne à Arlequin de
l'apporrer ; & fur le refus qu'il faic d'y
aller feul , par la peur qu'il a des
Corfaires , Trivelin confeille tout
bas à Lelio , de l'y mener , de lui faire
bien donner à boire & à manger ; &
Hij
92 LE MERCURE
pendant ce tems- là , de prendre dans
la valife , ce qui peut achever de prouver
le nom & la qualité qu'il le donne.
Lelio,fuivant cet avis , fört avec Arlequin
, en fe fervant auprés de Pentalon,
du prétexte de la peur qu'il a des
Corfaires . Apeine font - ils fortis , que
Mario arrive , falue Pentalon , & demande
à voir celle qui lui eſt deſtinée
pour femme. Le bon-homme lui dit
qu'il n'y a pas moyen pour le préfent ;
qu'au refte , comme il ne l'a jamais
vû , avant toutes chofes , il faut des
Lettres de fon pere , pour le faire connoître
. Mario l'affûre qu'il en a ; mais,
que n'ayant pas encore retrouvé fon
Valet Arlequin qui eft chargé de
fa valife , il ne peut fatisfaire préfentement
à ce qu'il lui demande , &
fort,en difant qu'il va le chercher , &
qu'il reviendra auffitôt qu'il l'aura
trouvé. Pentalon fe reproche de n'avoir
pas demandé pareillement à l'autre
Mario , des Lettres de créance ;
puifque c'est le feul moyen d'éclaircir
le doute qui lui reste à ce fujet : &:
dans le tems qu'il fe promet bien de
de réparer cette faute , dés qu'il le
verra , Lelio fe préfente , en difant .
DE FEVRIER: 93
tout bas à Trivelin , qu'il a trouvé
dans la valife ce qu'il y cherchoir.
Pentalon ne manque pas , dés qu'il
l'apperçoit , de lui demander des Lettres
. Lelio les lui préfente , en lui
difant , que l'empreffement qu'il avoit
de voir fa maîtreffe , le luy avoit fair
oublier la premiere fois . Pentalon ne
doutant plus , aprés les avoir
lues , qu'il ne foit le vrai Mario , le
fait conduire par Trivelin dans
fa maiſon , en le comblant d'honnêtetez
& de civilitez . Cependant, le vrai
& malheureux Mario , qui n'a pû trouver
fon Valet , revient trouver Pentalon
; celui- ci , bien loin de le croire ,
fe moque de lui , lui dit qu'il n'eft
point Mario , & que le vrai Mario
eft dans fa maifon. Mario a beau pro
tefter que c'est un impofteur qui
a pris fon nom, mais qu'il n'en peut
avoir de preuve ; il fe trouve confus
à la vue des lettres que Pentalon lui
préfente , & que Lelio lui a laiffées.
Mario revenu de fa furprife , & les
reconnoiffant pour les mêmes qui
étoient dans fa valife , lui prorefte
qu'elles lui ont été volées ; & pour
faire voir qu'il n'eft point un fourbe,
94 LE MERCURE
il lui montre les anciennes qu'il a reçûës
de lui, & que par bonheur i ! portoit
fur lui. Pentalon les prend , & ne
pouvant les méconnoître pour les fiennes,
retombe dans une plus grande perplexité
que celle où il étoit d'abord.
fon embarras redouble , il ne fçait ce
qu'il doit faire , il voudroit le mener
chez lui , en chaffer celui qui y est ;
mais Trivelin , qui le voit pencher de
ce côté là , lui confeille de les chaffer
plutôt tous deux , jufqu'à ce qu'il
foit parfaitement éclairci fur leur fujet.
Pentalon trouve cet avis bon , &
rentre chez lui pour le fuivre : Mario
veut y entrer auffi , mais il en eft empêché
pas Trivelin. Celui - ci , fur la
violence que Mario veut faire , appelle
au fecours , & eft joint par Scaramouche
qui l'aide à le chiffer , &
lui ferme la porte au nez. Mario feul
fe plaint de fon mauvais fort , & jure
de fe vanger de l'Impofteur, en faifant
connoître à Pentalon qui il eft , d'une
maniere fi claire qu'il n'en pourra
douter.
DE FEVRIER
་
ACTE TROISIE'ME .
Pentalon , fuivant le confeil que lui
a donné Trivelin , congedie Lelio ,
en lui difant , que comme il fe trouve
un autre Mario qui a des preuves
femblables aux fiennes , il ne peut raifonnablement
lui donner la préference
& le garder chez lui , qu'il n'ait
êtéinftruit de la verité. Lelio feignant
de prendre la chofe avec hauteur &
avec fierté ,fort & lui protette de chercher
celui qui a la hardieffe de prendre
fon nom, & de l'en faire repentir; mais
le chagrin que ce contre - temps lui
caufe , & qu'il a laiffé voir en s'en
allant , ne laiffe pas de difpofer Pentalon
en fa faveur: D'un autre côté ,pour
faire croire à Pentalon que Mario eft
Lelio , Scapin Valet de ce dernier , &
connu pour tel du bon- homme viellard
, fe laiffe voir à lui par l'ordre
de Trivelin ; mais , en faiſant ſemblant
de ne pas vouloir être vû , & fans . fe
laiffer aborder, Pentalon , qui ne manque
pas de donner dans le panneau ,
raconte à Trivelin , ce qu'il vient de
voir ,& Trivelin de fon côté, le con96
LE MERCURE
firme dans cette opinion , en lui dis
fant d'un air fâché , qu'il a découvert,
que ce Lelio , amant de fa fille , êtoir
dans le voisinage . Sur cela , ils prennent
des meſures ; & comme Trivelin
dit qu'il croît Sylvia feule , capable
de les tirer d'embarras , Pentalon la
fait venir , & en même-temps donne
ordre à Trivelin d'aller chercher les
deux Mario. Mario arrive ; & voyant
celle qui lui eft deftinée , redouble
fes inftances . Pentalon autant intereffé
& plus curieux que lui , de découvrir
ce qu'il veut favoir , demande à fa
fille , lequel des deux elle choifiroit,
fon lui en donnoit la liberté ; elle,
fans hefiter , répond que c'est celui qui
eft prefent , n'ayant pour l'autre que
de l'averfion , & ne le recevant pour
Epoux que par obéiffance . Mario
tranfporté de joye , fe jette à fes genoux,
& lui baiſant la main, lui témoigne
fa reconnoiffance dans les termes
d'un amant aimé. Mais que les apparences
d'une femme font trompeufes !
C'étoit par cette même déclaration ,
que Sylvia prétendoit donner l'exclufion
à Mario ; car , Pentalon fachant le
goût dont fa fille étoit prévenue pour
L'élio,
•
DE FEVRIER. 97
Lelio , conclut de cet aveu favorable
que Mario étoit Lélio : Il le fait retirer
fur le champ d'auprés de fa fille ,
le traite de fourbe , & dit à Sylvia ,
que c'eft là cet amant qu'elle voudroit
bien faire paffer pour Mario : Ils veulent
parler tous les deux , mais Pentalon
ne veut point les écouter. Enfin , Arlequin
qui furvient , acheve de confondre
Mario : Celui- ci dit à Pentalon
, que fon Valet que voilà , lui
témoignera qui il eft , mais Pentalon
toûjours prévenu contre lui , dit qu'il
fçait que ce Valet eft an fervice de
Mario , & que par confequent , il n'eft
point à lui : Mario outré , ordonne à
Arlequin de parler : Arlequin fait un
imbroglio, & finit par déclarer, qu'il ne
fçait pas pourquoi on lui fait toutes
ces questions ; puifqu'il ne peut dire
autre chofe , finon , qu'il eft Valet du
Seigneur Mario. Cependant Lélio, quí
obfervoit toûjours de loin ce qui fe
paffoit , craignant de même que Sylvia
, que tout ceci ne tournât mal pour
eux , & auffi , pour empêcher l'éclairciffement
qu'il apréhende , s'avance ,
l'épée à la main , & demande qui ek
celui qui ofe fe dire Mario. Arlequin ,
Fevrier 1718.
I
98
LE MERCURE
à la vue de l'épée nuë , s'enfuit : Pentalon
fait remettre l'épée dans le foureau
à Lélio , & le préſente à ſa fille ,
comme le véritable Mario , laquelle
continuant la feinte , le refufe : Pentalon
piqué de la défobéiffance de fa
fille , fe met en colere , & l'obligeant
à donner fa main , malgré elle en apparence
à Lélio qu'il nomme toûjours
Mario , il les fait entrer, comme
par force, dans fa maiſon. Mario a beau
protefter qu'il eft le vrai Mario , c'eſt
oûjours inutilement , & il refte feul
defefperé , peftant contre fon Valet
Arlequin , d'avoir dépofé pour un autre
. Dans le même moment , il l'aperçoit,
& court aprés lui ,l'épée à la main,
pour le punir de fa trahifon.
>
ACTE QUATRIE'ME.
Pentalon charmé d'avoir , felon lui ,
découvert le véritable Mario , dit à
Lélio de ne fe point mettre en peine :
Qu'il a fçû que l'autre Mario , eft un
certain Lélio qui en veut à fa fille ;
mais que , pour le punir de fa témerité
, il veut terminer fous les yeux
& à la barbe même de ce Rival , fes noces
avec Sylvia : Lélio au comble de la
DE FEVRIER.
joie par ces paroles , fort , en affùrant
Pentalon d'une éternelle reconnoiffance.
Cependant, Mario peu fatisfait d'avoir
châtié fon Valet en particulier ,
l'emmene encore à Pentalon , &
là , à l'aide d'une feconde baftonnade,
lui fait avouer que l'Impofteur qui
prend fon nom, eft un fripon qui a forcé
fa valife , & qui y a enlevé les lettres
dont il s'autorife : Pentalon ne pouvant
croire Lélio capable d'une telle action ,
refufe d'ajoûter foi à ce que dit Mario
; ce qui fait que celui- ci dit , qu'il
va chercher l'Impofteur , & déveloper
ce cahos , en lui faifant confeffer à
lui- même , la vérité de ce qu'il vient
d'avancer . Pentalon dit , que c'eſt le
mieux qu'il puiffe faire , & que fur
cela , il verra à quoi fe déterminer.
Ils s'en vont chacun de leur côté. Arlequin
feul fe lamente fur l'état miferable
où il eft réduit. Trivelin qui
furvient , aprend de lui le fujet de
fon chagrin , & réfolu de mettre tout
à profit , il confeille à Lélio qui vient
les joindre , de donner la batonnade
à Arlequin , de lui donner de l'argent,
& de s'en aller enfuite. Ce qu'il fait
peu aprés : Trivelin appercevant Pen-
I ij
100 LE MERCURE
1
talon , lui dit qu'il vient d'apprendre
de ce Valet , que ce qu'il a dit tantôt
en la prefence , eft une fauffeté , que
Lélio fon maître lui a arrachée par la
douleur des coups de bâtons dont il
a chargé fon dos , & qu'enfuite , il lui
a donné de l'argent , En même-temps,
il fe tourne vers Arlequin , qui convient
de tout ce que Trivelin vient
de dire : Ainfi , voilà encore Pentalon
prefque auffi en doute qu'il étoit ,
quoique cependant plus penché pour
Lélio. Mais , ne fachant au fonds
quoi fe déterminer , lorfqu'il voit ces
deux Rivaux arriver par differents endroits
, & mettre fur le champ l'épée
à la main ; comme il voudroit bien
que le vrai Mario ne périt pas dans
le combat , & qu'il ne fçait comment
faire , il demande confeil à Trivelin
fur cela : Trivelin lui propofe , pour
empêcher le duel , d'en emmener un
des deux dans la maifon. Pentalon ,,
fur cet avis , veut y faire entrer Lélio ,
mais Mario s'y oppofe , temet l'épée
à la main , & recommence le combar :
Enfin , Pentalon effrayé , leur propofe
une tréve , jufqu'à ce qu'il
DE FEVRIER.
ait envoyé un homme à Boulogne
, prier le Docteur de venir lui
même le tirer d'embaràs , & reconnoître
fon fils. Lélio & Mario paroif
fent y confentir , s'embraflent & en
trent dans la maifon avec Pentalon.
1
ACTE CINQUIEME.
Lélio allarmé de la derniere réfo
Iation de Pentalon , vient trouver
Trivelin pour lui apprendre qu'il eft
perdu ; puifqu'à l'arrivée du Docteur,
il fera immancabiement reconnu :
Trivelin le raflute , en lui difant , que
la fourberie qu'il a imaginée , aura fon
effer , & que Sylvia fera à lui , avant
que le Docteur foit arrivé : Qu'au reſte ,
il feroit bon d'employer Arlequin dans
cette fourberie ; afin que n'ayant plus
occafion de retourner chez Pentalon,
il fût hors d'état de rompre leurs mefures.
Lélio approuve fon avis , &
demande à Arlequin , s'il veut refter
à fon fervice : Arlequin, qui ne fçavoit
de quel côté donner de la tête , y confent
volontiers ; & fur ce que Scapin
vient l'avertir , que tout eft préparé
pour ce qu'il fçait bien , il lui confi-
I iij .
102: LE MERCURE
gne Arlequin , à qui il ordonne de
faire tout ce que Scapin lui dira , &
les renvoye . Trivelin dit à Lélio d'être
prêt à fortir de la maifon , dans le tems
qu'il verra tout difpofé pour cela , &.
qu'il efpére que tout ira bien ; les bâ
timens de Corfaires qui paffent fouvent
devant la maifon de Pental .
fervant beaucoup à leur deffeia. Lélio
qui voit venir Pental . Et fa fille , rentre
par le confeil de Trivelin : Le bon- homme
fait part à Sylvia de fon deffein ,
pour l'éclairciffement des deux Mario ;
& dans le temps qu'il lui fait entendre
qu'il faut qu'elle foit enfermée dans fa
chambre jufqu'à l'arrivée du Docteur,
& qu'il donne fes ordres à Trivelin
pour cela ;dans ce même-temps,dis- je ,
Scapin , en habit de Corfaire , & fuivi .
de plufieurs Turcs , paroît le fabre à
la main , & les attaque tous les trois :
Auffi-tôt, Trivelin prend la fuite : Pentalon
faifi de fayeur , tombe par terre ,
& Sylvia eft emportée par un des .
Turcs Les autres prenant Pentalon
par les pieds , veulent l'entraîner dehors
, mais les cris qu'il pouffe , font
forrir Lélio qui met l'épée à la main ,
fe bat contre les Corfaites , & les chaf
DE FEVRIER 10y
fe . Pentalon qui a été témoin de fa valeur,
lui apprend , les larmes aux yeux,
& à Mario qui n'eft venu , que quand
les Corfaires ont eté mis en fuite ,
que fa fille a été enlevée par ces Barbares
, & que celui des deux qui la
délivrera , fans plus examiner , s'il eftle
véritable ou non , il la lui donnera
: Lélio , fans en entendre davantage
, fort & laiffe Mario qui demando
à Pentalon , fi ces Turcs êtoient en
grand nombre ; & fur ce que Pentalon
lui dit qu'oüi , il entre dans la maifon
pour prendre des armes , fon épée
n'étant pas ,
dit- il , fuffifante pour tant
gens.Cependant Lélio revient, & la
joye faifant connoître à Pentalon que
fa fille eft en liberté , il la lui accorde,
en lui difant, que fûrement il est le
vrai Mario , & qu'il fera reconnu pour
tel par le Docteur : Mais , fi je ne l'etois
pas , dit Lélio : N'importe , dit Pentalon.
Aprés un tel fervice , je puis
juftement manquer de parole , & je¨
vous l'accorderai toûjours : Qui que
vous foyez , vous ne pouvez eftre
qu'un galant homme , digne de poffeder
ma fille . Aces mots , Lélio fe fait
connoître ; Pentalon l'embraffe , & lui
'de
I iiij
304 LE MERCURE
réitere fa promeffe. Mario artive
chargé de toutes fortes d'armes , pour
aller fûrement fecourir fa Maîtreffe ;
Pentalon le voyant ainfi équipé , fe
moque de lui , & lui découvre tout.
Lélio & Pentalon s'en vont trouver
Sylvia Mario veut les fuivre , malgié
tout ce que peut lui dire Pental.
Er la Comédie finit.
Le 19. On reprefenta la Métempficofe
d'Arlequin . Comme cette piéce·
confifte plus dans le jeu que dans l'intrigue
, je crois pouvoir me difpenfer
d'en donner un extrait , dans la crainte
que le récit que j'en ferois , ne fût pas
affez intereffant pour amufer & divertir
le Lecteur.
UUN
qui
N bûreux hazard m'ayant mis
entre les mains une Lettre
contient une Rélation du Miffiffipi ;
J'ai crû qu'on la liroit avec plaifir.
Comme elle eft écrite à une Dame, par
un Officier de la Marine qui a examiné
avec difcernement , pendant le
Séjour qu'il a fait dans ce Pais , ce qui
fui aparu de plus remarquable ; il eft à
DE FEVRIER.. 105
préfumer, que ne comptant pas qu'elle
dût paroître imprimée , il n'a û “ancuninterêt
d'en déguifer la vérité.
Si le Lecteur étoit tenté du défir de
connaitre les commencemens de l'êtabliſſement
des François dans cette vafte
Region , on confeille de préférer à tout
autre Memoire , le Journal du dernier
Voyage de M. de la Salle , qui:
fe vend chez François Robinot , attenant
la Porte des grands Auguftins ,
à l'Ange Gardien .
LETTRE
Touchant la Loüifianne , autrement
le Miffiffipi.
Vous m'avez toûjours paru , Madame
, fi zelée pour le bien public
, que je n'ai pas douté un moment
, que fur ce qui fe publie de
l'établiffement du Miffiffipi , vous ne
m'en démandaffiés une Rélation : J'obeïs
, en recevant vôtre Lettre , &
j'accepte avec plaifir , la commiffion de.
vous conduire dans un Païs qui merite
toute vôtre curiofité , & qui peut
dévenir, un jour , le Perou de la France.
106 LE MERCURE
Je fuis très faché de ne pouvoir pas
parler de tout comme témoin ; cepens
dant , Madame , j'ofe vous affärer ,
fans craindre le démenti , que ma petite
Rélation fera du moins fidelle ,
fi elle n'eft pas complette . Pendant
prés de
quatre mois que j'ai êté à la
Loüifiane , j'ai examiné tout ce que
j'ai pu par moi même : Les témoignages
des Officiers de la Colonie , & des-
Voyageurs les plus fenfés que j'ai conciliés
, font des garants fürs du refte.
Si ma Rélation vous paroiffoit trop
peu détaillée , faites , s'il vous plaît ,
réflexion, que vous ne me donnés que
trois jours pour l'écrire , & que ma
mémoire n'eft aidée d'aucun des fecours
néceffaires , pour la rendre parfaire
: Quelque imparfaite quelle foit ,
je fuis cependant perfuadé , Madame
, que vous y trouverés des chofes
affez
extraordinaires , pour me regarder
peut- être , du même oeil que les
Ifraëlites regarderent Jofué & Caleb,
à leur retour de la découverte de las
Terre de Canaan.
1
Il femble que vous me démandiés
un Journal éxact de ma Campagne :
Souvenez- vous, s'il vous plaît, MadaDE
FEVRIER. 107
me , que je vous ai vû lire le voyage
le mieux écrit que nous ayons , &
paffer , en le lifant, le détail de ce qui
fe faifoit chaque jour, dans le Vaiffeau
où étoit embarqué l'Auteur. Si M
L. D. C. n'a pu égayer une matiere
fi féche , au point de la faire goûter à
une femme d'efprit , que pouriez - vous
attendre de moi ? & fi vous m'avez
refuſé, cent fois , le plaifir de vous entretenir
de chofes trés intereffantes ,
écouteriez - vous avec patience , ce
qu'il y a de plus ennuyeux ? Sachezmoi
donc gré , de vous faire aborder
tout d'un coup au Miffiffipi , fans vous
expofer à l'ennui d'un voyage qui
n'eut aucuns évenemens extraordinaires
: Nous y moüillâmes , aprés un de
ces coups de vent de Nord furienx
qui font fort ordinaires à cette côte ,
dans l'hiver. Voulez - vous , Madame ,
en voir la defcription , pour mieux .
goufter le plaifir d'être à terre.Si j'employe
dans ma Rélation quelques
termes de Géographie ; c'eft que je
fçay qu'ils n'ont rien d'obfcur pour
vous. Nous êtions deux Vaiffeaux du
Roy de compagnie * Ludlvv , & le
C'est un nom Anglois .
108*** LE MERCURE
-:
Paon , dont Mr de Lepinai , nommé
par le Roy au gouvernement de la
Loüifiane , avoit le commandement >
jufqu'à fon arrivée. Le 7 & le 8 de
Mars , nous n'êtions qu'à 40 lieües de
l'Ile Daufine. Un vent de Sud affés
frais , nous faifoit faire tranquillement
nôtre route , lorfqu'à l'approche
de la nuit , il augmenta fi fort ,
avec de la pluye & du Tonnerre, que
nous fumes contraints de ferrer toutes
nos voiles , crainte qu'il ne nous forçât
à terre : Ilêtoit fi violent, que nous
jugions faire deux lieües par heure
quoi que fans voiles ; mais , ce n'ètoit
que le prélude de ce qui nous arriva
aprés minuit : Ce vent forcé fe
jetta tout d'un coup avec impetuofité
au Nord : Comme il nous éloignoit
de la côte , nous mîmes le côté au
vent fans voiles. Les deux Vaiffeaux
fe perdent dé veûë & fe féparent .
Les flots que le vent de Sud avoit
agités , fe trouvant combattus par un
vent oppofé & furieux , fe groffiffent
une pluye & un tonnerre affreux , l'horreur
d'une nuit obfcure qui n'êtoit
illuminée que par les éclairs , la ga-
Terie de nôtre Vaiffeau emportée parDE
FEVRIER. 103
un coup de Mer , une Mer profonde
& élevée , qui fe déploye de moment
en moment dans le Vaiffeau; enfin , une
Tempête à peu - prés pareille à celle
que Cefar effuye dans Lucain.
Où les flots coup fur coup élancez dans
les airs ,
Vont prefque dans la nuc éteindre les
éclairs.
Cela ne fut pas fi loin , Madame.
Je vous vois déja révoltée contre
l'hyperbole. Tant de fracas jetta bientôt
l'épouvante dans l'efprit de ceux
qui ne connoiffoient pas Neptune tout
entier , nos paffagers furtout , furent
vivement effrayez. Des promeffes faites
au Ciel , la confeffion , tout fut
employé pour l'appaifer : Une jeune
femme de celles qui paffoient dans
nôtre vaiffeau , m'avoüa cependant ,
que la contenance affûrée qu'elle remarquoit
dans les Officiers , lui donnoit
autant d'efpérance que fes Actes
de Contrition . Il est vrai qu'ayant
tous vû de plus grands dangers , nous
ne parûmes pas fort allarmés .
Tant de voeux n'empêcherent pas
la tempête de durer 36 heures ; aprés
quoi , le vent s'êtant appaifé , nous
1170 LE MERCURE
moüillâmes le neuf de Mars , dans la
rade de l'Ifle Daufine . Nous ne pûmes
entrer dans le Port , dont la paffe
s'êtoit fort comblée & fort retreffie :
La frégate le Paon le voulut tenter, &
penfa s'y perdre .
Le lendemain , nous mîmes le
Gouverneur à terre , au bruit de l'artillerie
des vaiffeaux & du Fort. Je
crois , Madame , devoir vous donner
une idée du tems de la découverte , &
de l'étendue des côtes & des terres
de la Loüifianne , avant que d'entrer
dans aucune defcription particuliere .
Ces côtes ont êté probablement connues
, dés le tems de la découverte de
la Floride , par Soto , ou de la conquête
du Méxique, par Fernand Cortés
en 1521. Comme la Loüifanne joint
à l'Occident au Mexique , qui eft au
fonds d'un Golphe de 300 lieues de
profondeur , & que fes côtes en font
partie , il eft impoffible qu'elles
n'ayent pas êté apperçues , en allant
ou en venant.
On a des Mémoires , que les François
en ont pris poffeffion dés le tems
de Charles IX. & qu'ils y établirent
un Fort contre les Indiens , au Lieu
DE FEVRIER. III
appelé aujourdhuy Panfa Cola , & un
autre,45 lieües plus à l'Orient , qu'ils
nommerent le Fort Charlefort. Tout
le monde fçait les voyages que firent,
fous les derniers Rois de la race précédente
, & fous Henry le Grand
Ribaud , Laudoniere , Verazan , Jacques
Quartier , depuis le tropique du
Cancer , jufqu'à la nouvelle France ;
& que de l'autre côté de l'Amérique , le
Chevalier de Villegagnon s'établit
l'an 1555 , à la côte du Brefil dans
l'endroit où eft fituée aujourd'huy la
grandeVille de Rio de Janeyro ; &que
cet établiſſement ne manqua que par
la divifion qui fe mit parmi ces nouyeaux
Habitans , au fujet des opinions
de Calvin , qui troubloient
alors toute la France.
Quoiqu'il en foir , il est conftant
qu'avant M. de la Salle , perfonne
n'avoit pris poffeffion de ce vafte
Païs , qui eft entre la Floride & le
Mexique , à qui ce fameux Voyageur
donna le nom de Loüifianne , & qu'on
appelle encore Miffiffippi , du nom de
ce grand fleuve qui l'arrofe. Ce fut
en 1682 que cet homme infatigable
entreprit de percer par les Terres
112 LE MERCURE
du Canada à la Mer méridionale ; &
qu'il découvrit le Miffiffippi , appelé
maintenant fleuve Saint Louis ,
fur les bords duquel il fit quelques
établiffemens , & dont il fuivit le
cours , jufques dans le Golphe du Mexique
où il fe décharge . Ayant jugé
qu'il étoit d'une grande importance ,
de connoitre l'embouchure de ce fleuve
par Mer , il revint en Canada ,
d'où il paffa en France ; afin d'obtenir
des vaiffeaux pour fa découverte .
Il y fut envoyé en 1684 , avec deux
vaiffeaux & deux brigantins chargez
de provifions. Il chercha long- tems ,
mais en vain , l'entrée du Miffiffippi ,
trompé par la latitude de la côte ,
qui va de l'Orient à l'Occident , &
par les differentes rivieres ou bayes .
Enfin , il le rendit à la baye Saint-
Louis , ou Saint- Bernard , comme les
Efpagnols l'appellent . Là , il fit bâtir
un Fort ; mais , ayant û le malheur de
perdre un de fes vaiffeaux avec un
des brigantins , & l'autre l'ayant abandonné
, pour s'en retourner en France ,
il fe trouva fans fecours avec peu de
monde : Loin de perdre courage , il
tenta toujours la découverte de l'en--
trée
DE FEVRIER
ITZ
trée du feuve: Il découvrit plufieurs
Nations , & fir quelques établiffemens.
Il continua fes travaux jufqu'en
1687 , qu'il fut affaffiné par fes gens
mêmes , à qui l'ennui de tant de fatigues,
& la fréquentation des Sauvages
, avoient fait contracter une férocité
& un efprit d'indépendance
qui a toujours fait le charme de la
vietertante de nos coureurs de bois .
.
Ce ne fut qu'en 1698 , que M. d'Hi
berville Canadien , Capitaine des
Vaiffeaux du Roy , connu par fes
entreprifes, & les avantages qu'il a
remportés fur les Anglois , dans la baye ·
d'Hudfon & l'Amérique méridionale,
entreprit de découurir par Mer , l'embouchure
du Mifliflippi . Il en vint à
bour ; mais , avec beaucoup de peine ,
trompé par les differentes branches
de ce fleuve & les rivieres qui s'y déchargent.
L'ayant remonté jufqu'aux
Natches , Sauvages qui habitent un
fort beau Païs à 1 20 lieues de la
Mer , pour connoitre par lui -même
l'excellence du terrain , il revint en .
France, & le Ray lui ayant donné le
Gouvernement de la Loüifianne , il
y fit plufieurs voyages & différen
Faurier 1787 K
114 LE MERCURE
etabliffemens . Trois mois avant l'ar
rivée des vaiffeaux qui y portérent
les premiers habitans , les Efpagnols
s'êtoient emparé de Panfa Cola , Port
qui n'eft qu'à 14 lieües dans l'Eſt de
l'lfle Daufine , fur l'avis qu'ils avoient.
û , que les François venoient s'établir
à cette côte .
Les côtes de la Loüifianne s'étendent
plus de 200 lieües de l'Eft à
l'Ouest , en ne parlant que de celles
qui font entre Panfa Cola , & la baye
Saint Bernard inclufivement. Car
quoique les Espagnols, ayant preffenti
depuis un an, les deffeins de la France
fur ce Païs , fè foient venus établir
depuis peu dans cette baye , qui eft
un pofte três confidérable
, à cauſe de
la proximiré
des Sauvages
Affenaïs ,
chez lefquels il y a des mines ; quoique
le Viceroy du Mexique
ait envoyé
un Miffionaire
à ces Sauvages ,
& qu'il projette de faire ouvrir ces
mines , il eft conftant que M. de la
Salle ayant établi tous ces poftes au
nom du Roy, fi on n'a pas continué
de
les habiter , il ne s'enfuit pas de là ,
qu'ils ne nous appartiennent
pas .
Nous avons dans l'Amérique
,plus d'uDE
FE VRIER. 115
neIfle qu'on n'a pas jugé à propos, per -
dant plufieurs années , d'habiter , &
dont les autres Etats ne nous ont jamais
difputé la poffeffion .
duë
que
J'entre dans la defcription générale
de la Loüifianne : Que l'etenque
je lui donne , ne vous épouvante
pás , Madame , vous ne vérrez
rien de plus éxact . La Loüifianne
elt bornée à l'Eit par la Floride & la
Caroline , au Nord- eft par la Virginie
& le Canada , qui en eſt éloigné de
900 lieües : Au Nord , les bornes n'en
font pas connues. En l'an 1700 , M.
le Sueur Canadien , remonta le fleuve
Saint - Louis jufqu'à 7co lieües de fon
embouchure . Il eft connu 100 lieües
plus haut , & navigable jufques - là ,
fans aucun rapide. On affûre qu'il
prend fa fource dans le Païs de la Ñation
des Sioux , que l'on prétend n'être
pas fort éloignés de la baye d'Hudſon ,
en paffant par l'Oüeft du Canada .
Quoiqu'il en foit , la Loüifianne n'a
peut- être point d'autres bornes au
Nord que le pole arctique , du côté
du Nord-oüeft , & de l'Oüeft êtant au
Nord du Mexique , les limites n'en
font pas plus connues . Le Miffouri
Kij
1167 LE MERCURE
à
qui eft une Riviere qu'on croit encore
plus grande que le Miffiffippi , & qui
donne fon nom à un Païs vafte & inconnu
qui fait partie de la Loüifianne
, vient du Nord.oüeft , & fe
décharge dans le fleuve du Miffiffippi,
400 lieües de la Mer. On a remonté
cette riviere jufqu'à 300 lieuës ; &
les Sauvages dont les bords font fort.
peuplez , affurent qu'elle prend fa
fource d'une montagne, de l'autre côté
de laquelle un torrent forme une
autre grande riviere , qui a fon cours
à l'Oueft, & fe décharge dans un grand
lac qui ne peut être , en fuppofant
la vérité de ce rapport , que la Mer
du Japon . Les François habitués aux
Illinois qui commercent avec les Sauvages
du Miffouri , affûrent ' que ce
Païs eft trés beau & très fertile , &
ils ne doutent point qu'on n'y puiffe
trouver quantité de mines d'or &
d'argent dont les Sauvages ont
même fait voir des morceaux . Pour
revenir aux limites de la Louïfianne
à l'Ouëft , elle eft bornée par le vieux .
& le nouveaux Mexique , & au Sud,
par la Mer . Voila , Madame , une
étendue de Terres habitables , dans :
DE FEVRIER 117
laquelle l'imagination fe perd.
Je commencerai la defcription particuliére
du Païs, par l'Ifle Daufine, &.
la Riviere de la Mobile , qui font éloignées
de l'embouchure du fleuve faint-
Louis de 70 lieües à l'Eft : Ce font
jufqu'à prefent les feuls Poftes établis
le long de la côte : L'Ile Daufine eſt
par 30 degrés de latitude ; elle s'appelloir
encore, il y a quelques années,
'ifle Maffacre , à caufe d'un grand
nombre d'os d'Hommes qu'on y trou--
ve , veftiges d'une Bataille fanglante
qui s'y eft donnée entre deux Nations
Sauvages. Les deux tiers du terrain de
cette Ifle , ne font prefque qu'un amas
de fable mouvant , de même que toutes
les autres de cette côte : Elle :
n'eft habitée qu'à caufe de fon Port ,
qui jufqu'ici a êté l'abord des Vaiffeaux
de France , & dont l'entrée fe
ferma les derniers jours d'Avril 1,17.
par une digue de fable large de 14
toifes, & égale en hauteur à l'Ille même
: La Fregatte le Papa & un Vaiffeau
Marchand s'y trouverent enfermés
; mais , comme ils tiroient peu
d'eau , & qu'il y en avoit affez pour
eux de l'autre côté du Port , il ne leur
38 LE MERCURE
fut pas difficile d'en fortir . Le long
du Port , il y a prés de cent maifons
avec un Fort qui n'eft encore revêtu
que de terre : Il y a dans l'Ifle une
garnifon de deux Compagnies de so
hommes.
A la Terre ferme , à 9 lieuës au
Nord de cette Ifle , au fonds d'une
grande Baye, eft la Riviere de la Məbile
, à l'entrée de laquelle eft un autre
établiffement plus confiderable ,
apellé le Fort- Louis , c'eft la demeure
ordinaire du Gouverneur de la Loüifiane
, du Commiffaire Ordonnateur ,
de tout l'Etat Major , & du Confeil
Superieur.Il ya dans ce Fort,plufieurs
Compagnies d'Infanterie , dont le Gouverneur
diftribue des détâchemens
dans les poftes établis dans les Terres
: Là , il eft à portée de recevoir
les Calumets ( c'est - à - dire les Ambaffades
) des nations Sauvages fituées
fur cette Riviere , qui eft une
des plus grandes de la Louifiane . On
elt d'autant plus obligé de ménager
les Nations qui habitent le haut de
cette Riviere , qu'elles font voifines
des Anglois de la Caroline , qui ne
négligent rien pour les gagner ; l'en
DE FEVRIER. 119
vie de rendre chacun fon parti le
plus fort , regnant toûjours entre eux.
& nons. Les plus puiffantes de ces Nations
font les Chicachas , & les Alibamens
: Malgré les tentatives que les
Anglois font par leurs prefens , & leprix
modique qu'ils attachent aux
marchandifes qu'ils leur portent , ils
ont prefque toujours été de nos amis .
S'ils leur paroiffent plus riches & plus
liberaux , ils ne les trouvent pas d'un
commerce fi doux que les François.
Bel exemple , Madame , que nous.
donnent des Barbares , chez qui les
coeurs ne fe forçent point , & où l'avarice
n'étoufe point la fimpatie.
Le Païs que la Riviere de la Mobile
arrofe, eft beau , uni , coupé de plufieurs
autres petites Rivieres , & couvert
de bois prefque par tout : La terre
y produit prefque tous les légumes ,
& les arbres fruitiers de France ; elle
n'attend que les foins du Laboureur
pour produire tout ce qui peut être.
néceffaire à la vie : On y trouve beaucoup
d'Animaux , comme des Ours ,
des Boeufs , & des Chevreuils , dont
les peaux font un com nerce continuel
entre les Sauvages & nous : Nɔs
120 LE MERCURE
Voyageurs , achétent ordinairement
une peau de Chevreuil , depuis dix
jufqu'à vingt bales de fufil , felon la
rareté du plomb dans la colonie : Ils
vendent de plus aux Sauvages , de
groffes couvertures de laîne , quifervent
d'habits à plufieurs , du drap de
* Limbourg rouge ou bleu , des habits
de ce drap tous faits , de groffes
chemiſes , & des chapeaux dont
ils trouvent l'ufage fort commode ,
des coûteaux , des hâches , des pioches
, de petits miroirs , de la raffa- -
de , & du vermillon. La defcription de
l'habillement d'un Sauvage , vous expliquera
l'emploi qu'ils font de la plus
part de ces choſes.
Depuis qu'ils ont commerce a vec
nous , ils quitent , autant qu'ils peuvent
, les peaux de bête dont ils fe
couvroient : Les plus riches ; c'est- àdire
les plus habiles chaffeurs, ont des
chemifes qu'ils ufent ordinairement
fur leurs corps , fans jamais les laver :
Les uns portent fur cette chémife ,
une de ces groffes couvertures dont
je viens de parler , lorfqu'il fait froid ,
C'est un beau drap d'Allemagne .
་
A
DE FEVRIER. 121
:
& vont nuds en chemife pendant le
chaud Les autres, comme les Chefs,
ont des habits de Limbourg que nous
leur donnons tous faits , rouges ou
bleus . Les couleurs modeftes ne font
pas de leur goût ; aucun Sauvage
ne porte de culotte généralement dans
l'Amérique ; ils fe contentent d'un
braguet , c'eſt un morceau de drap
ou de peau , avec lequel ils cachent
ce que toute la pofterité d'Adam regarde
comme honteux ; ils fe l'attachent
à la ceinture pardevant & parderriere
: Au lieu de bas, ils s'enueloppent
la jambe d'un autre morceau
d'étoffe qu'ils lient fous le genou , &
qu'on apelle mitaffes. Leurs fouliers
font un morceau de peau coupée , &
coufuë pour la meſure du pied ; plufieurs
femmes , & furtout celles des
Chefs , ont des chémifes & portent
toûjours une espece de jupon , qui les
couvrent de la ceinture au genou ; les
mieux nippées ont des couvertures
de laîne ; les moins riches n'ont ny
chemiſes ny couvertures ; elles vont
nuës de la ceinture en haut , à moins
que le froid ne les oblige à fe couvrir
d'une peau ; elles ont toutes la
Février 1718. L
122 LE MERCURE
tère découverte , les cheveux noués
fur le haut de la tête , avec quelques
lifieres d'étoffe de couleur ; leur plus
grande parure confifte dans les colliers
de raffade de diverfes couleurs ,
dont elles fe chargent le cou & les
oreilles où elles ont des trous auffi
bien que les hommes , à y faire paffer
un oeuf,que la groffeur & le poids de
ce qu'ils y mettent dés l'enfance , élargiffent
beaucoup .
Les hommes & les femmes du Miffiffipi
fe peignent le vifage ; mais
comme ils ne veulent pas donner l'art
pour la nature , ils employent diffe
rentes couleurs : Le rouge , le bleu
le noir & le blanc , entrent dans la
compofition de leur teint ; quelquefois
c'eft une moitié de vifage rouge
ou blanche : Un autre eft marqué de
rayes larges comme le pouce, & de
couleurs oppofées Dans une troupe
de Sauvages ajuftés pour quelque
cérémonie , on n'en remarque point
qui ne foient differemment * Matachés
: Le goût d'un chacun s'exami-
* C'est le terme qui Spécifie cette
maniere de fe peindre.
DE
FEVRIER. 125
He & le fait diftinguer dans la manicre
d'appliquer & de placer ces couleurs
: Il m'a paru que la plus bifarre
êtoit chez eux la plus recherchée ;
ils ne fe
contentent pas du vifage
ils fe peignent auffi une partie de la
tête. Ils ont les cheveux noirs , fort
gros , longs & en grande quantité ;
ils les treffent par derriere , & ils les
entrelaçent des plûmes les plus variées
qu'ils peuvent trouver. Mais
comme tout ce qui n'eft qu'appliqué ,
s'efface , & qu'ils aiment les agrêmens
qui durent , la plus part fe font imprimer
plufieurs marques d'imagination
fur le vifage , les bras , les jambes
& les cuiffes ; car , pour le corps
c'est un droit qui
n'appartient qu'aux
guerriers , & il faut s'être fignalé par
la mort de quelque ennemi , pour le
meriter . Au lieu qu'ici , nous couronnons
nos Héros, là ,ils leur impriment
fur l'éftomac une infinité de rayes
noires , rouges & bleues : Ces agrêmens
ou ces marques d'honneur , ne
s'impriment pas fans douleur ; on
commence par traçer le deffein fur la
peau ; enfuite , avec une éguille ou un
petit os bien aiguifé , on piquo juſ-
Lij
江124
LE MERCURE
qu'au fang, en fuivant le deffein; aprés
-quoi on frotte l'endroit piqué d'une
poudre de la couleur que demande
celui qui fe fait marquer : Ces couleurs
ayant pénétré entre cuir & chair,
ne s'effacent jamais ; l'épreuve en eft
-auffi aifée à faire ici qu'à l'Amérique .
Nos François établis à la Louïfiane ,
qui font le métier de Voyageurs , contractent
aisément les manieres Sauvages
; ils courent les Bois en bas
& en fouliers , fans culotte &
avec un fimple braguet ; ils fe plaifent
furtout à fe faire piquer , & il y
en a beaucoup , qui au vifage prés , le
font prefque par tour le corps : J'en
ai vu plufieurs , & fur tout un Officier
homme de condition , dont vous
pouriés connoitre le nom , qui outre
une image de la Vierge avec l'Enfant
Jefus , une grande croix fur l'eftomac
avec les paroles miraculeufes
qui apparurent à Conſtantin , & une
infinité de piqures dans le goût Sauvage
, avoit un Serpent qui lui faifoit
le tour du corps , dont la lan-
Sue pointue , & prête à fe darder , veoit
aboutir fur une extremité que
ous dévinerés , fi vous pouvez,
DE FEVRIER. 125
Les Sauvages du Miffiffipi , font
communement grands , affez bien faits,
d'un air fier , fur tout les Nations qui
habitent les bords du fleuve faint-
Louis Ils ont le teint olivatre , les
yeux petits , le front plât , la tête en
pointe & prefque de la forme d'une
mitre: Ne croyez - pas qu'ils naiffentainfi
, c'est un agrément qu'on leur
donne dans le bas âge. Ce qu'une mere
fait fur la tête de fon enfant , pour
forcer fes os tendres à recevoir cette
figure , fait de la peine à voir & paroit
prefque incroyable ; elle couche
l'enfant fur un berçeau , qui n'eft autre
chofe qu'un bout de planche , fur
lequel est étendu un morceau de peau
de befte ; l'extrémité de cette planche
a un trou où la teste fe place , & eft
plus bas que le refte ; l'enfant étant
couché tout nud , elle lui renverse
la tefte dans ce trou , & lui applique
fur le front & fous la tefte , une
maffe de terre graffe , qu'elle lie de
toute fa force entre deux petites
planches L'enfant crie, devient tout
noir , & les efforts qu'on lui fait
fouffrir , vont fi loin , qu'on lui voit
fortir du nez & des oreilles , une
:
Liij
1267 LE MERCURE
liqueur blanche & gluante , dans
le temps que la mere lui péfe fur
le front ; c'eft ainfi qu'il dort toutes
les nuits , jufqu'à ce que le crane
ait reçû la forme que l'ufage veut
qu'il prenne. Quelques Sauvages voifins
de la Mobile , commencent à fe
defabufer parnôtre exemple, d'un agré
ment qui coûte fi cher ; mais , cette
exception n'eft rien à l'égard du général.
Les femmes de la Louifianne
font plus petites que grandes , & généralement
laides : Il eft vrai que la
couleur de leur peau , & la mal- propreté
dans laquelle elles vivent , ne
préviennent pas pour elles ; c'eft apparament
ce qui m'a empêché de remarquer
dans quelques- unes, les agrémens
que plufieurs François m'y ont
voulu faire admirer : Ils avoient leurs
raifons fans doute , & les plaintes fréquentes
des Miffionnaires , fur le trop
de familiarité des habitans de la Colonie
avec les Sauvageffes , les font
affez comprendre : Je dirai ici , fans
vouloir me parer d'un air de continence
, que j'ai toujours penfé que la feve
d'Adam doit être bien forte dansun
Européen , qui ne fçauroit réfifter
DE FEVRIER. 127
aux tentations qu'excitent de pareils
objets . Si cependant, l'univerfalité d'un
goût le pouvoit faire excufer , l'exemple
de nos voifins les Efpagnols &
! les Anglois , nous aideroit beaucoup
Les Efpagnols fur - tout , font incomparablement
plus foibles que nous fur
ee chapitre ; ce n'eft pas la honte qui
peut les retenir , ils n'en connoiffent
guéres dans des actions naturelles ; &
à l'égard du remors ,plufieurs ont trouvé
le moyen de s'en délivrer , en bâtifant
la Sauvageffe fitôt que l'accord
eft fait. L'ayant ainfi arrachée à l'efclavage
du Démon , le rette leur paroît
une bagatelle ; la chaleur du climat
excufe leur incontinence , & leurs
Cafuiftes les raffùrent. Ne croyez pas,
Madame , que j'avance ici rien d'inventé
, la plaifanterie feroit un peu
trop forte.
Les Sauvageffes ne font pas ordinairement
d'un difficile accés pour les
François , fur tout pour les Chefs ;
c'eft ainfi que les Sauvages appellent
nos Officiers . Celles qui ne font point
mariées , ont une grande liberté dans
leurs plaifirs ; perfonne ne les peut gêner
, il s'en trouve quelques- unes
128 LE MERCURE
dont rien ne fçauroit ébranler la chaf
teté , il en eft mefme qui ne veulent
ni d'amans ni de maris : Je n'en fçay
aucune raifon , puifque la chafteté
chez les Sauvages , n'eft rien moins
qu'une vertu ; le plus grand nombre
tire partie de la liberté que l'ufage leur
donne , & d'un avantage qui ceffe dés
qu'elles font mariées : Alors , elles ne
font plus maîtreffes d'elles , elles appartiennent
fans réferve à leurs maris ,
qui ont droit de punir de mort une infidélité
, quoi qu'il leur foit permis
de la commettre. Des hommes peuvent-
ils faire & recevoir de pareilles.
Loix !
Le mariage chez les Sauvages ,n'eft
pas, comme chez nous , l'affaire la plus
férieufe de la vie : S'il a quelques loix,
elles font trés accommodantes : Un
Sauvage époufe autant de femmes
qu'il veur ; il y eft même , en quelque
façon, obligé en certains cas. Si le pere
& la mere de fa femme meurent , &
fi elle a plufieurs foeurs , il les époufe
toutes ; de forte que rien n'eft plus
commun que de voir quatre où cinq.
foeurs,femmes d'un même mari : Celle
qui devient mere la premiere , à fes,
DE FEVRIER. 129
prérogatives , qui confiftent à eftre
exemte des travaux pénibles du ménage
, comme de piler le * Maiz ,
dont les Sauvages fe fervent au lieu
de pain , & qui eft le feul grain qu'ils
cultivent.
"
Un Sauvage s'amufe peu à foupirer,
pour obtenir une fille qui lui plaît : En
portant quelques prefens chez fon pere
, & en régalant la famille de fa maîtreffe
, il en eft quite ; elle lui eft accordée
fur le champ , & il l'emmene
dans fa Cabane. Ce font toutes les
formalitez , & les conditions qu'exigele
mariage : L'argent , les fonds de
terre n'y mettent jamais d'obftacles :
A quelques haillons prés, quelques coliers
de raffade , & quelques fufils, les
Sauvages font tous également riches ..
La bravoure dans la guerre , la force.
& l'adreffe à la chaffe , font leur plus
grand bien ; ils ne font puiffans qu'à,
proportion de l'eftime qu'on a pour.
eux Ce n'eft pas le trait de leur conduite
qui nous fourniffe le moins de
fujets de réfléxions . Je reviens au mariage
, je fuis perfuadé qu'il ne vous
:
Bled de Turquie .
130 LE MERCURE
paroît pas affez bien cimenté , pour
ne pouvoir pas fe diffoudre ; il eft vrai
que le mari peut répudier fa femme,
& la femme quitter fon mari , fans en
répondre à aucun Tribunal : La femme
répudiée , ou qui a pris congé de
fon mari , s'en retourne chez les parens
qui la donnent à un autre. Les
femmes du Miffiffipi font affez fécondes
, quoique le Pays ne foit pas extrêmement
peuplé de Sauvages ; la
maniere dure avec laquelle ils élevent
les enfans , en fait mourir une grande
partie ; & les maladies , comme la
fiévre , & la petite verole , pour lef
quelles ils ne connoiffent d'autre remede
que de fe baigner , quelque froid
qu'il faffe , en emportent une trés grande
quantité : Les filles, quelques adonnées
qu'elles foient à leurs plaifirs , ont
des moyens de fe garantir de la peine
de devenir meres , & du déplaifir de
perdre par là leurs charmes .
Rarement les Sauvages fe marien- tils
hors de leur Nation : Le peu d'union
quieft entre ces Nations, en eft la caufe
: La haine & la jaloufie y font àun
point que l'une ne cherche qu'à faire
la guerre à l'autre , & que le GouverDE
FEVRIER. 737
neur François a quelquefois beaucoup
de peine à les réfoudre à vivre en paix;
ce qui fait voir que la difficulté ne feroit
pas grande à les détruire , &
qu'avec du temps & des prefens , on
les feroit périr les uns par les autres.
C'eft la politique cruelle qu'ont fuivi
les Efpagnols dans la conquête du Perou
, & du Mexique , où ils ont plus
détruit d'hommes qu'il n'y en refte ;
leurs rélations même de ce temps là ,
font pleines d'exemples de la plus mon-
Arueufe cruauté. Si des moyens f
odieux les ont rendu maîtres de ces
deux puiffans empires , ils ont produit
avec raifon dans l'ame des Ameriquains
chez qui ils n'ont pas penetré,
une horreur , & une exécration pour
cux , que le temps ne fçauroit effacer.
Les Sauvages de la Loüifianne fe l'infpirent
les uns aux autres en naiſſant ;
ils ne fçauroient voir un Efpagnol , qu'
ils n'ayent envie de le tuer, & les François
ont fouvent fauvé la vie à pluheurs
La Garnifon de Panfa- Cola eft
quelquefois, des mois entiers , renfermée
dans le Fort , fans qu'aucun ofe
fortir : Le fort de plufieurs Efpagnols,
qui ont été tuez prefque fous le Cas
:
F32 LE MERCURE
que
non du Fort, les intimide ; les alliances
le Gouverneur de Panfa Cola fait
avec les Sauvages fes voifins, & les prefens
qu'il leur donne, ne les adouciffent
que pour un temps ; & il eft conftant
que fi le Gouverneur de la Loüifianne
ne les retenoit pas , les Efpagnols feroient
contraints d'abandonner ce
pofte.
Il faut dire ici , à la loi inge des OFficiers
François de la Loüifianne, qu'on
ne fçauroit fe conduire avec plus de
prudence, ni acquerir plus d'eftime &
d'autorité qu'ilsen ont chez les Sauvages:
Le malheur des temps paffez a étés
caufe que cette Colonie a été plufieurs
années de fuite fans recevoir aucun fecours
de France. Comment le foutenir
, & fe concilier une infinité de nations
Sauvages , dont l'amitié & la foumiffion
a toûjours nos préfens pour
objet, & qui étoient inceffamment follicitez
par les liberalitez de nosvoifins;
refforts infaillibles chez tous les hommes
? Cependant, ils ont réüffi par des
difcours mêlez de quelques promeffes ,
& non feulement ils les ont confervé
dans nôtre parti, & leur ont fait faire las
guerre plus d'une fois ; mais ils ont de
DE FEVRIER.
133
plus,marqué ces temps malheureux par
des exemples de feverité fur des
Nations entieres : Tel eft celui de la
Nation des Sitimacha , fituée à l'embouchure
du Miffiffipi : Il y a environ
quinze ans qu'un Jefuite ayant
paffé chez eux , y fut maffacré. M. de
Bienville frere cadet de M. d'Hiberville
qui a le premier établi la Loüifianne,
y commandoit alors comme Lieutenant
de Roy , en l'abfence de fon
frere qui en étoit Gouverneur, M. de
Bienville , dis- je , qui s'eft acquis une
eftime générale , & un crédit étonnant
fur tous les Sauvages , jugea que l'impunité
de ce meurtre feroit d'une dangereufe
confequences fur tout par rapport
à la Religion , qu'on ne fçauroit
rendre trop relpectable à des Peuples
que l'intereft de la vérité , & la politique
même demandent qu'ils foient
inftruits , & qu'une punition fignalée
fur une Nation entiere , étoit néceffaire
pour contenir les Sauvages de tout
le pays : Sur ce principe fondé fur la
connoiflance parfaite qu'il a du génie
des Sauvages , il leur fit faire la guerre
par les Nations voifines , qui les ont
prefque détruits , & qui les ont
réduits à la néceffité de fe refugier fus
134 LE MERCURE
"
les bords de la Mer , dans un endroit
marécageux prefque impraticable , où
n'ayant aucune terre propre à eftre
cultivée , ils font contraints de vivte
de crocodiles & de poiffon. Prefque
tous nos esclaves font de cette Nation ,
& les Sauvages en font encore tous les
jours qu'ils nous amenent , & qu'ils
commercent avec nos Voyageurs.
De plufieurs exemples queje pourois
apporter d'une pareille féverité ;
j'en marquerai encore un plus récent
que l'autre. En 1715. le Gouverneur
de la Loüifianne allant chez les Iflinois
, & ayant refufé le Calumet des
Natchés chez qui il paffoit , ces Sauvages
s'imaginerent que le Chef des
François avoit deffein de les détruire ,
puifqu'il avoit refufé leur alliance , &
leurs marquesd'amitié :Danscette idée,
ils cafferent la tête à quatre François
qui en montant aux Illinois , s'étoient
arreftez chez eux dans la bonnefoi
ordinaire. Lorfqu'on ût appris
cette révolte fort préjudiciable au commerce
des François qui voyagent aux
Iflinois , parce que le paffage du Fleuve
ſe trouvoit barré , en 1716. M. de
Bienville fe rendit chez eux avec 34.
DE FEVRIER.
135
Soldats feulement ; & quoique ces
Sauvages foient au nombre de 800.
hommes , prefque tous armez de fufils,
ils les contraignit par la terreur qu'il
leur infpira, de lui remettre entre les
mains les meurtriers de nos François,
du nombre defquels êtoit un Chef redouté
& refpecté parmi eux , aufquels
il fit caffer la tête, &il ne leur accorda
la paix , qu'à condition d'élever euxmefmes
un Fort prés de leur Village,
pour y recevoir Garnifon ; ce qui fut
exécuté.
Je dirai ici , à propos des Natchés ,
qu'ils fe gouvernent différemment des
autres Sauvages . Ce font les feuls
chez qui l'on trouve une parfaite foûmiffion
à leurs Chefs , & quelque efpéce
de culte religieux : Les autres Nations
ne connoiffent que des Efprits ,
tels que nous concevons les Génies.
Chaque Nation s'imagine avoir un
Efprit particulier qui en prend foin :
Comme ils nous attribuent auffi un
Génie qui nous gouverne , quelquesuns
reconnoiffent que le nôtre eft plus
puiffant que le leur. Ils ont parmi
eux des Médecins , qui comme les anciens
Egiptiens , ne léparent point la
136
LE MERCURE
Médecine de la Magie ; on les appelle
Jongleurs . Pour parvenir à ces fonctions
fublimes , un Sauvage s'enferme
feul dans fa cabane, pendant neufjours,
fans manger , & avec de l'eau feulement.
Il eft deffendu à qui que ce foit
de le venir troubler . Là , ayant à ſa
main un espéce de gourde remplie de
cailloux , dont il fait un bruit continuel
, il invoque l'Efprit , le prie de lui
parler , & de le recevoir Médecin &
Magicien ; & cela , avec des cris , des
hurlemens , des contorfions & des fecouffes
de corps épouventables jufqu'à
fe mettre hors d'haléne , & écumer
d'une maniere affreufe. Ce manége.qui
n'eft interrompu que par quelques momens
de fommeil auquel il fuccombe ,
êtant fini au bout de neuf jours , il fort
de fa cabanne triomphant , & fevante
d'avoir êté en converfation avec l'Efprit,
& d'avoir reçû de lui le don de
guérir les maladies , de chaffer les orages
& de changer les tems. Soit qu'il
y ait du fortilége dans leur manoeuvre,
foit , ce qui eft plus probable , que par
l'épuifement de leur cerveau caufé
par un jeune fi long , & des fecouffes
fi violentes, ils s'imaginent avoir parlé
રે
DE FEVRIER.
137
à l'Esprit , il eft certain qu'ils le perfuadent
aux autres ; & que déslors
ils font reconnus pour Jongleurs &
grands Médecins , & conféquemment .
trés refpectés : Ona recours à eux dans
les maladies, &pour obtenir un temsfavorable,
ilfauta voirtoujours les préfe : s :
à la main Il arrive quelquefois, que s
ayant reçû,ſi le maladene guérit poin
ou que le tems ne change pas ,
le Jongleur eft maffacré comme
un impofteur ; ce qui fait que des
plus habiles d'entr'eux , ne reçoivent
des préfens , que lorsqu'il voient apparence
de guérifon , ou de changement
dans le tems . Ils apportent pour
raifon , qu'êtant obligez de fe féparer
de leurs femmes , & de jeuner pendant
trois jours , toutes les fois qu'ils
jonglent , ils ne font pas en état d'entreprendre
une action ſi fainte. Q¹¹è™•
ques uns de ces Jongleurs reconnoiffant
la fupériorité de nôtre efprit fur
le leur , nous ont demandé de quelle
couleur étoit le nôtre , & ont affûré
qu'ils avoient vû celui de leur Nation
, & qu'il êtoit noir.
A l'égard de l'immortalité de l'ame ,
tous les Sauvages la croient ; & fur-
M
138 LE MERCURE
tout, la Métempficofe : Les uns s'ima
ginent que leur ame doit paffer dans
le corps de quelque animal '; alors , ils
en refpectent l'efpéce : Les autres ,qu'ils
vont revivre , s'ils ont êté braves &
gens de bien , chez une autre Nation
heureuſe à qui la chaffe ne manque
jamais , ou malheureufe , & dans un
Païs , où l'on ne mange que du Crocodille
,s'ils ont mal vécu. A parler franchement
, ils ne fe conduifent guéres
fuivant ces principes .
Je reviens aux Natchés , qui outre
la croyance générale de la Métempficofe
, ont chez eux, de tems immémorial,
une efpéce de Temple , où ils confervent
un feu perpétuel qu'un homme
déftiné à la garde du Temple , a foin
d'entretenir, Ce Temple eft dédié au
Soleil , dont ils pretendent que la famille
de leur Chef eft defcenduë. Ils
y enferment avec grand foin , & avec
beaucoup de cérémon.les os de ces Ch.
Lorfqu'ils meurent , ils fe perfuadent
que leurs ames retournent dans leSoleil.
Comme ils font de fa famille , on les
appelle eux - mêmes, Soleils . Le Chef
de toute la Nation eft le grand Soleil ,
& fes parens , petits Soleils , qui font
plus ou moins refpectez , felon le
DE FEVRIER.
139
dégré de proximité qu'ils ont avec le
grand Chef. La vénération que ces
Sauvages ont pour leur Chef & pour
fa famille, va fi loin , que dés qu'il parle
bien ou mal , of le remercie par
des génu-Aléxions & des refpects marquez
par des hurlemens. Tous ces Soleils
ont plufieurs Sauvages qui fe font
donnés à eux ; ils fe font fait leurs efclaves
; ils ne chaffent & ne travaillent
que pour eux. Ils êtoient autrefois obligés
de fe tuer , lorfque leurs Maîtres
mouroient. Quelques - unes de
leurs femmes fuivoient auffi cette mazime
; mais , les François les ont défabufé
dune coûtume fi barbare. Tous
ces parens du Soleil regardent les autres
Sauvages comme de la boue ; ils
les appellent des puans.
Les Tenfa,qui étoient autrefois voifins
des Natches, fuivoient les mêmes
ufages . Ils avoient un Temple &
une vénération fr parfaite pour le feú ,
que M. d'Hiberville en montant aux
Natches , comme je l'ai dit , s'arrêta
chemin faifant, chez les Tenfa: Il trou
va que le tonnerre étoit tombé fur
leur Temple , & y avoit mis le feu ,
& qu'ils y avoient déja jetté trois en-
Mij
140 LE MERCURE
fans tous vivans pour l'appaifer : Hs
alloient continuer , lorfqu'ils furent
abordés par la troupe Françoife , qui
leur ayda à éteindre l'incendie. Un jefuite
qui fuivoit les François , eut
bien dela peine à leur faire interompre
des facrifices fi cruels,
Le Chriftianiſme ne fait que commencer
à faire quelques progrés chez
les Sauvages. Quelle difficulté n'y at-
il pas à infpirer la foi de plufieurs.
myfteres impénétrables, & une Morale
mortifiante , à des gens qui ne fçauroient
croire que ce qui eft natutel
foit un crime. Cependant , vû le peu
d'Ouvriers qui ont êté employés juſqu'ici
à cette abondante moiffon , on
peut dire que Dieu a répandu des bénedictions
bien confolantes fur l'Ouvrage
des Miffionnaires ; les Islinois ,
les Apalaches , les Châctaux font tous
chreftiens. je ne faurois m'empêcher.
de rendre ici la Juftice qui eft dûë
aux Peres Jefuites , fur le Chapitre.
des Miffions. Rien n'eft plus édifiant
pour la réligion , que leur conduite
& le zele infarigable , avec
lequel ils travaillent à la converfion
de ces Nations. Reprefentez - vous ,
DE FEVRIER.
141
"
Madame , un Jefuite , comme un Héros
de Roman , à quatre-cent lieuës
dans les Bois , fans commodités , fans
provifions , & n'ayant fouvent d'autres
reffources , que les liberalités de
gens qui ne connoiffent pas Dieu ,
obligé de vivre comme eux , de paffer
des années entieres , fans recevoir
aucunes nouvelles , avec des Barbares
qui n'ont de l'homme que la figure
, chez qui , loin de trouver ny focieté
ny fecours dans les maladies
fom expofés tous les jours à perir &
à être maffacrés ; c'eft cependant ce
que font touts les jours ces Peres , dans
la Louïfiane & dans le Canada , our
plufieurs ont verfé leur fang pour la
réligion. Je ne fçay pas fi les Jefuites
conteftent la toute- puiffance de la grace
; mais , ils ont des Sujets chez eux
qui en font de grands exemples : Aprés
cela , peut- il y avoir des gens qui n'attribuent
que des veûës humaines
à l'ardeur qu'ils font paroître pour
des travaux fi rebutants ? Deux Jefuites
, qui font depuis dix ou douze
ans aux Illinois , dont l'un eſt mort
depuis deux ans , ont non feulument
converti, ces Sauvages , dont la plus
"
142 LE MERCURE
part vivent trés chrêtiennement ,
mais encore , ils les ont, en quelque façon
, civilifés avec le fecours de quelques
Voyageurs François , qui font
établis chez ces peuples où nous avons
un Fort . Le Sauvage & le François y
cultivent la terre , le bled y vient parfaitement
, auffi bien que la vigne , &
prefque tous les fruits de France : On
en parle , comme du plus beau païs
du monde , plein de mines de plomb,
de cuivre & d'argent , dont on a fait
des épreuves: Le climat eft trés fain ,
& ne peut-être que fort temperé , êtant
par les 38 degrés de latitude .
Cet établiffement fait la moitié du
chemin de la Mobile au Canada ; il
eft à so lieuës fur le fleuve faint - Louis,
& environ à la même diftance de
Quebec. Quoi que ce trajet foit de
900 lieuës, plufieurs de nos Voyageurs
Font fait ; & lorfque je fuis parti de
la Louïfiane , trois Officiers de Canada
, fuivis de quelques Soldats
êtoient en chemin pour venir fervir
d'une Colonie à l'autre. Vous pouvés
croire que ce voyage eft trés rude &
plein de rifques , & qu'il feroit même
impoffible à la plupart des gens
DE FEVRIER : 143
qui portent le nom d'Officiers . Reprefentez
- vous dix ou douze hommes
, qui entreprennent de faire 900
lieuës , dans un canot d'écorce d'arbre
, qu'ils font obligés de porter fur
leurs épaules au travers des Bois
lorfqu'il faut paffer d'un lac ou d'une
Riviere à une autre ; vetus comme
des Sauvages , fans aucunes des commodités
qui font dévenues pour nous
des befoins ; fans autres provifions
que de la poudre & des balles ; contraints
de changer leur maniere de
vivre , de fe paffer de pain , & reduits
en de certains cantons affez fteriles
en Bêtes & en Gibier , à la néceffité
de chaffer tout un jour , avec des peines
infinies , & des rifques de fe perdre
dans le Bois fans aucune reffource
: Figurez-vous l'Officier , comme le
Soldat , obligé de porter fon fardeau ,
de chaffer , de travailler tous les foirs,
la hâche à la main , pour fe faire une
cabanne d'écorce ou de branches d'arbres
, afin de fe mettre à l'abri des
injures de l'air : Là , il eft couché
fur quelques branches de ſapin , devoré
des a Moustiques, dont la grande
a Ce qu'on appelle ici confins.
$44 LE MERCURE
quantité fait le plus grand fupplice du
voyage ; cependant , ces avanturiersfont
François : Le Chevalier de la Lon
gueville , qui eft de nôtre Province ,
cft un des Officiers dont j'ai parlé ::
Pour aller de la Loufianne dans le Canada
, on quitte le Fleuve S. Louis
prés des Illinois , pour entrer dans une
Riviere appellée Ovabache , qui prend
fa fource prés des Lacs qui forment
celles du Fleuve S. Laurent ; on paffe.
par ces Lacs , & de là dans ce Fleuve ..
Je reviens au climat de la Loüifianne
; on ne peut juger de fa beauté &
de fa fertilité , par fon expofition qui
eft depuis le 28 degré de latitude jufqu'au
45. Peu de Voyageurs ont pe
nétré plus avant. Il eft vrai , que les
approches de la Loüifianne , & furtout
de l'embouchure du Fleuve S..
Louis,ne préviennent pas en fa faveur:
L'afpect en eft affreux ; l'entrée en eft
défenduë par plufieurs Iftes , qui paroiffent
former differentes embouchures
, & une infinité d'écueils : Leterrain
du bord de la Mereft entierement
noyé & impraticable , & il n'y aperfonne
à qui le premier coup d'oeil donne
envie d'habiter cette terre : ce Fleu
VC
DE FEVRIER. 346
ve arrofe cependant un des plus beaux
& des plus fertiles Pays du monde,
files Habitans avoient l'industrie
d'en tirer les avantages qu'il peut donner
. Plus on s'engage dans les terres,
plus elles paroiffent agréables : C'eft un
Pays uni , couvert de bois , entre-mêlé
de plaines , dont le terrain eft trés fertile.
On y trouve en abondance le chêne
, le noyer qui eft different du nôtre
, le hétre , le ciprés , le cédre blanc
& rouge , tous bois propres à mettre
en oeuvre , & à fervir à la conftruction
des Vaiffeaux. Je ne parle point
d'une infinité d'autres arbres particuliers
au Pays , dont je n'ai pas retenu
les noms. Lorfqu'on eft parvenu à so.
lieuës de la Mer, on commence à trouver
des Meuriers, dont la quantité augmente
fi fort , à mefure qu'on avance
, que dans de certains cantons , les
Meuriers feuls égalent en nombre , tous
les autres arbres de differentes efpéces.
j'ai fçu par tous les Voyageurs que j'ai
confulté , qu'on y trouvoit des coques
de vers-à-foye qui s'y perpétuoient naturellement
: Outre que la chofe d'ellemême,
eft trés croyable, c'eft que l'experience
qu'on fit l'année derniere fur
Févries 1718.
N
146 LE MERCURE
les feuilles de Meurier , a parfaitement
réüffi , & qu'on en a envoyé de la foye
à Paris , qui a dû en faire juger . Tout
le monde peut voir les avantages confidérables
que la France retirera un
jour , du feul Commerce de la foye
qui fe fera à la Lothianne : Les Meuriers
y font en abondance , & ne demandent
aucune culture ;on a éprouvé
la feuille en eft excellente pour les
que
vers, & les connoiffeurs qui font dans
le Pays, prétendent même qu'ils n'y feront
point fujets aux maladies qu'ils
effuient en Europe : De plus , comme
la foye n'exige aucuns foins pénibles &
fatigants , quelques ennemis du travail
que foient les Sauvages ; je fuis convaincu
qu'il ne fera pas difficile de les
y habituer, fur tout , lorfqu'ils verront
que par ce moyen , ils auront tout ce
qui peut contenter leurs befoins &
leur curiofité: Alors, nous tirerons d'eux
pour des bagatelles , la plus précieuſe
des Marchandifes de l'Europe . C'eſt
un grand avantage pour nous , qui ne
connoiflons d'autre bien que l'argent,
d'avoir commerce avec des gens qui le
regardent comme de la terre , & qui ne
fçauroient comprendre , que des hommes
recherchent avec tant d'ardeur
DE FEVRIER. 147
ce qui ne peut être d'ufage pourla vie.
Avant que de quitter la Loüifianne
permettez moi , Madame , de vous
faire faire une promenade de cinq ou
fix cent lieues dans un terrain charmant
: Là, tantôt dans un bois, où nous
marcherons fur la vigne & l'indigo
fauvage qui ne demandent qu'à eftre
cultivée , tantôt fur un coteau, ou dans
une plaine vafte & agréable par fa verdure
, & la varieté des Fleurs , ou fur
les bords d'une infinité de petites rivieres
, & de ruiffeaux qui coulent
dans le Fleuve ; vous verrez que la nature
n'a pas répandu fes tréfers & fes
agrémens fur nôtre Europe feule.
Si vous êtes curieufe des Mines ,
comme je n'en doute pas ; nous pourrons
parcourir le Pays des * Natchitoches
, où nous avons un pofte établi ,
celui des Affenais , les Iflinois , la Rí
viere des Acanfas qui fe décharge dans
le Fleuve , un peu au deffous de celle
des Iflinois : Nous vifiterons les Montagnes
fituées fur cette Riviere qui
vient du nouveau Mexique ; nous en
tirerons à coup lûr ,des morceaux de
* Sauvages voifins de la Baye S. Bernard.
Nij
148 LE MERCURE
mines d'argent ; puifque d'autres ex
ent déja tiré fans peine, dont les épreu
ves ont été trés heureufes : & je vous
ferai remarquer , que ces Montagnes
eftant dans la mefme chaîne que celles
du nouveau Mexique , où les Efpagnols
puifent des richeffes immenfes,
' iill eft impoffible qu'elles ne foient pas
auffi fécondes .
*
Aprés les Mines , nous chercherons
des Simples d'une infinité d'efpéces
differentes , qui peuvent enrichir
la Botanique : Les Sauvages nous
en feront connoître de fouverains pour
les bleffures , & mefme d'infaillibles ,
à ce qu'on prétend , pour les fruits
cuifans de l'amour . Je me charge de
la connoiffance de ceux - ci , Madame;
c'eft un fervice que je veux , s'il vous
plaît , rendre tout feul au public .
Si nous voulons nous arrefter à confiderer
les animaux du Pays , nous trouverons
en abondance des beufs fauvages
, qui ont fur le cou une boffe, comme
celle d'un chameau , dont le poil
eft fort long , femblable à de la laine ,
excepté qu'il est beaucoup plus fin :
* On n'a pas encore pû les obliger à
nous découvrir ce fecret.
DE FEVRIER. 149
Nous y verrons une prodigieufe quantité
de chevreuils & d'ours qui ne
font aucun mal : Pour gibier , des compagnies
de dindons , comme des perdrix
en France, des beccaffines , des perroquets
, des outardes , des canards ,
des perdrix differentes des nôtres , &
beaucoup d'oifeaux curieux que je ne
connois pas affez , pour que je puiffe
vous les dépeindre . J'oubliois de vous
parler d'un animal trés fingulier , de
la figure d'un rat , quoique beaucoup
plus gros : Il a fous la gorge , un fac
où il met fes petits lorfqu'il s'enfuit :
Il eft fi commun , que les Sauvages
ont beaucoup de peine dans leurs Vil-
Tages , à préferver leurs poules de fes
pourfuites.
Nous n'aurons à craindre que quelques
ferpens, fur-tout ceux qui ont des
fonnettes au bout de la queue : Ce font
des petites écailles emboitées les unes
dans les autres , qui font affez de bruis
lorfque le ferpent le remue , pour être
entendu de 15. ou 20. pas. Sans cet
avertiffement , ils feroient fort dangereux
; on en trouve de plus gros que
la jambe , & longs à proportion. On
connoît des fimples qui guériffent de
leur morfure,
N iij
I go
LE
MERCURE
Le crocodile vous paroîtra affreux ,
mais il eft moins à craindre que le ferpent
, fur-tout à terre ; car , quoique
cet animal foit amphibie , l'élément
qui lui eft le plus propre , eft l'eau ; il
ne court pas vite , & le tourne difficilement
, n'ayant point de vertébres
dans le dos : Il eft fait comme un lézard
, couvert d'écailles , à l'épreuve
d'un coup de fufil , fi on le prend de
la tête à la queuë : On en voit de 20 .
pieds de long ; il n'a point de venin ,
mais , il dévore un homme , & même
un beuf : On en a eu plus d'un exemple
dans le Mexique ; les Sauvages en
mangent , lorfque la chaffe leur manque.
Je crains que ces monftres ne vous
effrayent , & que la promenade dans
un Pays qui n'eft pas encore trop frayé,
ne vous ennuie. Quittons le Fleuve
S. Louis , aprés avoir admiré fon débordement
, qui arrive tous les ans à
la fin de Février , ou dans le mois de
Mars : Ileft fi prodigieux , qu'il monte
dans le fond des terres quelquefois
plus de cent pieds , & que la tête des
plus hauts fapins qui fe trouvent fur
fes bords, eft prefque cachée fous l'eau.
Comme le terrain s'éleve à proportion
DE FEVRIER. ISI
qu'il s'éloigne du Fleuve , ce débordement
n'inonde pas fort loin .
Permettez- moi , Madame , avant
que de nous rembarquer , de vous par-
Ter d'un endroit trés commode, pour
bâtir une Ville , & y faire un beau
port , qui est au premier détour du
Fleuve , à vingt- cinq lieues de fon embouchure
: Jufques là , il eft droit &
affez profond pour un vaiffeau de 80.
Canons ; il ne s'agit que d'en creuſer
l'entrée , fur laquelle il y a déja 11 .
ou 12. pieds d'eau , & de l'affûrer
par des jettées ; ce qui ne fçauroit ſe
faire fans une dépenfe confidérable.
Le plus grand inconvenient des côtes
de la Louifianne , eft caulé par le mouvement
des fables qui changent fouvent
les entrées des Rivieres & des
Ports : On en a vû , comme je l'ai dit ,
un fâcheux exemple dans celui de l'Ile
Daufine . A fon défaut , on poura établir
celui de l'ifle aux Vaiffeaux , qui
eft à 17. lieuës , à l'Occident de l'Ile
Daufine . On y mettra les Vaiffeaux
entierement à l'abri des vents du large
, qui font les plus dangereux ; &
la grande terre les couvrira & rompra
les vagues du côté du Nord. Quel
Niiij
155
LE MERCURE
,
ques -uns ont voulu faire croire , qu'il
y avoit un Port à l'entrée de la baye
de la Mobile ; mais , outre que les
Courans rendent cette entrée prefque
toûjours impraticable on ne
peut y eftre à couvert de tous les vents
qui font à craindre. Les Pilotes du
Pays ont plus d'une fois affûré , qu'il
y avoit moins d'eau dans la Paffe, qu'on
ne le dit ; & ils ne font aucun fonds
fur ce prétendu Port.
Enfin, me voilà au bout de ma carriere
: Je vous avoüerai , Madame
que dans le dépit de ne pouvoir pas
la fournir,comme j'aurois voulu , peu
s'en eft falu que je ne l'aye abandonnée.
Auffi, tout le mérite que j'efpere
auprés de vous de ma Rélation , n'eft
fondé que fur ma foumiffion , & non
pas fur fes agrémens . J'ai l'honneur
d'être avec un refpect infini.
DE FEVRIER..
153
YEPAYOPAYE PAYOPAYOPA
L'AMOUR VAINQUEUR
ODE ANACREONTIQUI.
PAR M. LE GRAND.
Cupidon ce petit Boëme ,
Jaloux de l'Empire du vin ,
Se mit en tête un stratagême ,
Pour me foumettre à fon deftin ..
Le Fripon , dans une bouteille
Qu'à ma bouche portoit ma main
D'une malice fans pareille ,
Trempa fon trait le plus malin.
Cruel enfant , dis-je en colere !
Tu viens de gâter ma liqueur :
Si j'en bois, je vais de ta mere
Verfer la fame dans mon coeur.
Vraiment , dit- il , tu le peux croire 5
Ne bois pas , fi tu crains mes feux.
154
LE MERCURE
Mor , plutôt que de ne pas boire ,
Je confentis d'être amoureux.
EPIGRAMME
A MONSEIGNEUR
LE DUC DE NOAILLES ,
PAR LE MESMI.
UN Compagnon Menin du Diew
de l'Inde ,
N'a pas long-tems vint banqueter chez
moi ,
Surpris d'y voir table de bon alloi !
Quoi , me dit- il, chez un Enfant du
Pinde ,
Chez un Rimeur , trouver feftin dø
Roi ,
Avec Fortune as- tu fait fiançailles ?
Pour attendrir le Patron des Ecus ,
Comme as- tu fait , en ces tems vermoulus
?
Eh ! dis -je , ami ; du généreux Noilles
,
Ne fçais- tu pas que mes Ecrits font
lus.
DE FEVRIER. 155
SIS
Le mot de la premiere Enigme du
mois paffé , étoit le Songe , & celui
de la feconde , les Lettres de l'Alphabet.
ENIGM E.
D Epuis un trés long-tems jeſuisfort
à la mode
Les ans ne m'oftent rien de tous mes
agrémens.
Paroiffant d'un accés &facile , & comsmode
>
On têmoigne pour moi de grands empreffemens
:
Le Peuple & les Seigneurs , même jufques
au Roy ,
Se font fait un plaifir de s'occuper de
moi :
En habile Coquette amusant d'efperance
,
Je fouffre que pour moi l'on se mette
en dépense ;
Quoi qu'à peu de Mortels je livre
mes faveurs :
Sans craindre des Rivaux les jaloufes
fureurs ,
136
LE MERCURE
Souvent je donne plus à qui le moins
me donne :
Mes partifans trompés , font que l'on
m'abandonne.
On murmure , on ſe plaint ; mais aux
moindres bienfais ,
On oublie aifément tous les maux que
j'ai fais.
D
AUTRE.
Es plaifirs je fuis la fource :
Je fais des malhûreux .
La derniere refource ;
Et je punis les hareux ,
En defertant d'avec eux.
C'eft de moi que l'amour emprunte fes
délices.
Quoique pourtant je ferve aux vices
,
A la vertu je ne nuis pas .
Et pour les plus devots ,
J'en toujours des appas .
Souvent j'échappe , on le fait bien ,
Et l'on gémit de mon abfence .
On me regarde comme rien ,
Quand on jouit de ma préfence ;
Hommes , retenés bien ces mots !
Frop de ménagement me met fouvent
enfuite
DE FEVRIER
157
Et je fuis bientôt détruite ,
Quand d'un foin importun , l'on trou
ble mon repos.
CHANSON.
TU me trompes , cruel amour ;
Ne mefattes plus du retour
De l'aimable
objet que j'adore :
Dien du vin ! C'est toi que j'implore
.
Viens chaffer de mon coeur tout amoureux
fouci :
Bûvons ; mais quand j'ai bû , je ſens
que j'aime encore :
Bacchus me trompe - t - il auffi ?
※蒸蒸糕冰※蒸蒸糕糕糕
NOUVELLES
ETRANGERES
L
MOSCOVIE
.
E Czar , ayant fon départ de
Petersbourg
pour Mofcovv , a
affifté à la Pompe funebre de la Prinêtoit
ceffe Natalie fa four.Le Convoy
accompagné
de la Czarine , & d'un
158
LE MERCURE
grand nombre de Dames , toutes en
caroffes. L'Amiral Appraxin , le Prince
Menzikoff , les Miniftres & Seigneurs
de la Cour , fuivoient dans des
Traîneaux , le tout éclairé par plus de
2000 flambeaux . Ce Prince , aprés
avoir établi divers Colleges , à l'imitation
des Confeils de France , a laiſſé
le
Gouvernement de
l'Ingermanie au
Prince Menzikof, & eft parti enfuite
fubitement avec la Czarine fon époufe
, & toute la Cour , pour le rendre
dans la Capitale de fes Etats , où il
eft arrivé le deux Janvier , aux acclamations
des Peuples . S'il faut s'en
rapporter aux avis de Pologne , les
Grands Sgr ne paroiffent pas contens
d'un Traité , qu'ils prétendent que le
Czar a conclu avec le Roy de Suede ,
par lequel il doit rendre à ce Prince
toutes les conquêtes qu'il a faites
fur lui ; ne fe réfervant que le
feul Port de
Petersbourg.
Ces mêmes avis ajoutent,que S. M.
Czarienne avoit expédié à fon arrivée
, des ordres aux
Gouverneurs
& aux
Commandans des
Frontieres
de la Turquie , & de la Tartarie , de
Le tenir prêts à faire marcher leurs
DE FEVRIER .
159
›
&
Troupes & tous ceux de fes
Sujets qui font en état de porter les
armes , pour faire une invafion dans
l'Empire Ottoman ; & principalement
, pour tirer raifon des Tartares
prés du Tanaïs , en repréfailles des
ravages qu'ils ont faits dans les Etats
de S. M. Cz . Ces derniers êtoient enrrez
au nombre de 20000 dans le
Païs des Calmuques , pour faire renoncer
ces Peuples à la protection du
Cz. mais , comme ils ne les ont pas
trouvé difpofez à le faire , ils en ont
maffacré un grand nombre ,
emmené beaucoup en efclavage .
Si le Cz. a lieu d'être trés irrité
contre ces vagabonds , les Turcs ont
encore plus de fujet d'en eitre mécontens
; puifque les Tartares mêmes
qui obéillent à la Porte , & qui êtoient
reftés dans la Valachie , pour couvrir
cette Province contre les courfes des
Impériaux , y commettent toutes fortes
de brigandages , fans que les Turcs
ayent pû jufqu'apréfent arrêter ces
défordres. Ce Païs eft de plus , affligé
de maladies contagieufes
qui
achévent de le dépeupler.
S'il eft bien vrai que S. M. Cz , ayt
60 LE MERCURE
rdonné de réparer l'Arfénal à Véroniz
, on ne doute pas que ce ne foit
à deffein d'y équiper une flote nombreuſe
, pour reprendre Azof ; ce ne
feroit peut-être pas un des motifs le
moins preffant , pour engager les
Tures à accélérer leur Paix avec
l'Empereur.
Le Czarovvitz informé que le Czar
êtoit parti pour Mofcovv , n'a pas
jugé à propos de continuer fa route
jufqu'à Petersbourg ; il a fuivi en
diligence S. M. Cz.
POLOG NE.
Es Troupes Mofcovittes , qui
êtoient diftribuées dans la Pologne
& dans la Lituanie , font en mouvement
, pour évacuer ces Païs , &
pour fe joindre à celles qui ont quitté
le Mekelbourg ; afin d'aller prendre
des quartiers dans les Etats du Czare
Par cette fortie, ce Royaume va peutêtre
jouir d'une plus grande tranquilité
& va tâcher de réparer les défordres
que le long féjour des Ruffes y a
caufé. La derniere irruption des Tartares,
dans l'Ukraine Polonoife & Mofcoyitte
,
DEFEVRIER. 161
covitte, a êté fort préjudiciable à cette
Province. Ces Bandits y ont commis
toutes fortes de défordres , & ont enlevé
beaucoup d'hommes & de butin. C'eft
ce qui a obligé le Comte Sieniavvski
Grand- Général de la Couronne , d'en
porter fes plaintes à leur Cham , &
à demander fatisfaction de tous les
domages que fes Hordes ont caufé
dans leur coutfe.
Il y a apparence que le Roy Augufte,
qui tint à Drefde le 23. de Janvier
les Etats de fon Electorat de Saxe,
ne retournera pas fitôt en Pologne ,
par rapport au changement de Religion
du Prince Electoral fon fils
HAMBOURG ,
le 15 Février.
TE Roy de Suede perſiſte à rejetter
toutes les propofitions de
Paix , de la part des Puiffinces du
Nord, qui ne tendent pas à lui reftituer
tous les Etats qu'on lui a enlevés
dans la Baffe- Allemagne ; & jen même.
rems , à lui donner fatisfaction entiere
de la démolition de VVilmar
que l'on continue avec empreffement.
Lanvier 1718 Ο
162 LE MERCURE
Ce Prince , qui de Gottenbourg a paffé
à Lunden dans la Province de
Schonen , y tient de fréquentes conférences
avec le Baron de Gorts & le
Comte de la Marx Miniftre de France
, touchant les articles du Traité
qué ce premier lui a apportés de Peter-
Bourg de la part du Czar . Cela
ne l'occupe pas fi fort qu'il
ne donne une partie de fes foins à faire
toutes les difpofitions néceffaires ,
pour entreprendre quelque expédition
contre la Norvege , au cas que
la gelée continuë . Dans cette vûë , il
a un grand nombre de Traîneaux
prêts,pour tranfporter plus commodément
fon Infanterie ; & a pris la précaution
de faire ferre fes chevaux
à glace. Il a même commandé trois
Lieutenans Généraux , fix Majors
Généraux , & autant de Brigadiers ,
avec un gros détachément , pour
exécuter un deffein important : Il n'y
a que le Général en Chef, à qui le fécret
de cette expédition ait êté confié.
On ne doute pas cependant , que
ce ne foit pour faire une invafion dans
la Province de Seelande , fuppofé
qu'onpuiffe paffer le Sund fur la glace .
DE FEVRIER 163
Le Roy de Danemarck de fon côté ,
femble avoir pris toutes les précautions
convenables , pour n'eftre point
furpris ; les Troupes réglées & les
Milices du Païs êtant prêtes à marcher
aux premiers ordres. On croit
que ce Prince , à l'imitation du Roy
de Suede , rendra à toutes les Nations
le commerce libre , dans la Mer
Baltique : S'il fuit cet exemple , les Hollandois
ne feroient point d'armement
pour cet Mer .. Le Roy Staniflas
a reçû de groffes remifes d'argent
qui lui ont procuré les moyens d'acquiter
fes dettes . Suivant un étatqu'on a
donné des ravages caufés dans le Holftein,
par la derniere inondation arrivée
le 25 Décembre dernier ; il paroît
qu'il y eft péri prés de 3000 perfonnes ,
6031 chevaux & bêtes à cornes , environ
10000 porcs , ou moutons , &
700 maifons détruites par les eaux.
,
Le Roy de Suede ayant introduit
dans les Etats des billets de monnoye ,
pour prevenir tout abus , a fait publier
une Ordonnance , par laquelle
tout vendeur eft obligé de recevoir
de l'acheteur ce papier en pavement ,
comme ayant cours ; faute de quoi ,
O
164 LE MERCURE
fa Marchandiſe eft confifquée , & de
plus , il eft condamné à une amande de
quatrefois autant que le prix de la chofe
mefme. Cette Ordonnance eſt du 9.
Novembre dernier.
L
A VIENNE
le 8. Fevrier.
Es Lettres de Belgrade commen
cent à faire douter , que la Paix
avec les Turcs foit fi prochaine ; l'Am.
baffade Turque , dont on a fi fouvent
parlé , n'eftant point encore arrivée ,
& il n'y apas même de nouvelles qu'elle
foit en marche . Ainfi, tous les bruits.
qui s'étoient répandus , qu'un Ambaffadeur
du Grand Seigneur devoit ſe
rendre à Belgrade , comme toutes les
Gazettes l'ont publié , font faux : On a
des avis au contraire qui portent , que
les Turcs font de plus grands préparatifs
que jamais , & qu'ils fe flatent
reprendre, cette année, tout ce qu'ils
ont perdu dans les dern . Camp. Ce
qui fait encore préfumer davantage
que l'on aura la guerre , c'eft que M.
Stanian Miniftre d'Angleterre , qui
devoit affifter au Traité , comme Mé
de
2
DE
FEVRIER. 165
diateur de la part de la Grande Breragne
, a fait revenir à Vienne fes
équipages. De plus , la réponſe du
Grand Vizir à la lettre du Prince Eu--
genne , qui eft à la fin arrivée , fait
croire aux moins prévenus , que la Por
te n'a aucune difpofition à faire la Paix ;
car,au lieu d'une réponſe pofitive , elle
marque feulement en général , que le
Sultan efpére que S. M. I. reconnoîtra
, comme lui , qu'il eft temps d'arrefter
l'effufion de tant de fang , &
de faire la paix à des conditions raifonnables
:Que pour cet effet, le Sultan
propofe trois Places , fçavoir , Paffiroviz,
Thibiz & Fretiflau; & que dans
cette vûë , il a nommé deux Plénipotentiaires,
dans l'efpérance que S. M. I.
en fera autant ; & qu'outre la médiation
du Roy de la Grande Bretagne ,
il agréera encore celle des Etats Généraux
de Hollande . On prétend que
l'Empereur a fibien reconnu le peu de
fondement qu'il y avoit à faire fur de
telles propofitions , qu'il va faire travailler
avec tout l'empreffement &
la diligence poffible , à tous les préparatifs
de la Campagne prochaine ,
pour agir offenfivement contre les
Turcs.
65 LE MERCURE
1
Ces nouvelles n'empêchent pas , que
les Troupes Imperiales qui doivent
paffer en Italie , n'ayent pris la route
de la Croatie & de la Stirie. Les deux
Régimens de Guido de Staremberg ,
de Maximilien de Staremberg & de
wetzel , fe mirent en marche le 25.
Janvier : ils doivent fe rendre à Fiume,
Port fur la Mer Adriatique , appartenant
à l'Empereur. Ils feront embarquez
fur des Vaiffeaux Napolitains ,
pour eftre transportez à Naples , avec
beaucoup d'attirail & de inunitions
de Guerre. On compte , qu'outre ces
Troupes , on a ordonné 12000. hommes
pour le mefme Pays ; mais on ne
parle point encore de leur départ , ni
d'où on les tirera .
Le Pape a dépêché plufieurs Couriers
à l'Empereur , pour fe juftifier du
reproche qu'on lui impute, d'avoir engagé
fon Nonce Vicentini , à agir à
Naples contre les interefts de S. M. I.
Il protefte de n'y avoir û aucune part.
S. M. I. n'a pas été apparemment touchée
des raifons du S Pere , puifque
le Nonce qui étoit à Vienne , refte toûjours
à Neuftatt où il féjournera , juíqu'à
ce que fes dettes foient acquitées.
DE FEVRIER .
167
D'autres avis portent néanmoins , que
ces deux Puiffances font en termes
d'accomodement .
L'Electeur de Tréves arriva le 11.
du paffé à Vienne , avec une belle &
nombreuſe fuite .
Le 20. du même mois , la Cour
expédia un Courier du Cabinet , avec
des dépêches importantes à M. de
Bentenrieder Envoyé de S. M. I. à
la Cour de Londres . On ne doute
pas
que ce ne foit pour preffer le Roy
d'Angleterre , à envoyer inceffamment
une Efcadre de Vaiffeaux dans la Méditeranée
, pour s'opposer à la Flote
Elpagnole.
Le 21. un Miniftre partit en pofte,
pour aller à une Cour puiffante d'Italie
, afin de tâcher de la mettre dans
les interêts de celle de Vienne .
L'Imperatrice êtant groffe de trois
mois , on a ordonné des prieres danstoutes
les Eglifes pour fon heureufe
délivrance.
L'Empereur paroît réfölu , de faire
déloger les Troupes de Heffe - Caffel
de la Fortereffe de Rheinfels , quelque
inconvenient qu'il en arri
ve.
168 LE MERCURE
L'Aînée des Archiducheffes , fille
du feu Empereur Leopold , & foeur
de S. M. I. a êté déclarée Regente,
& Gouvernante du Tirol . Cette Prin
ceffe commence à former fa Cour ,
& à faire fa Maifon . L'on croit qu'elle
partira le prin-tems prochain , pour
Infpruc Capitale du Tirol & le lieu
de fa réfidence.
L'Empereur a fait dire par fes
Miniftres à l'Ambaffadeur de Venife
qui eft à Vienne , qu'il déclarât à
fes Maîtres , de mettre fuivant le dernier
Traité , une Efcadre dans la Mer
Adriatique , pour en éloigner les Vailfeaux
Efpagnols ; afin de favorifer
le paffage des Troupes Impériales de
Fiume , dans le Royaame de Naples .
S. M.I a donné ordre en même tems
à fon Ambaffadeur à Venife , de faire
les mêmes inftances au Senat. Ce qui
ne doit pas peu embaraffer cette République,
dans la conjoncture préfente.
RATISBONE.
'Affaire du Directoire des Proteftans
, fait toujours grand bruit..
Le Roy Georges Electeur d'Hanovre.
DE FEVRIER. 169
popofe qu'elle foit difcutée à la
Diette , prétendant l'emporter fur
fes Concurrens , le Roy de Sue de , le
Roy de Pruffe & le Duc de Wolfembutel.
Il eft certain que l'Allemagne eft un
peu intriguée de toutes les conteſtations
qui fe font élevées , depuis le
changement de Religion du Prince Electoral
de Saxe , entre les Catholiques
& les Proteftans . Les derniers fe plaignent
fort à Spire & à Norlinguen , du
Confeil Aulique , qui, felon eux , donne
gain de cauſe en toute rencontre
aux Premiers.
Il n'y a aucun ordre jufqu'apréfent
à Ratisbonne , de s'oppofer à la
légitimation du Miniftre de Suede ,
pour le Brémen , Ferden , Poméranie
& les deux Ponts. Ce Miniftre a
appris que le Roy fon Maître , a fait
une promotion d'Officiers Généraux .
Le Baron de Spaar a été déclaré
Général de l'Infanterie.
L
MUNICK.
'Electeur donna le 4 du
un magnifique Caroufel . La
Janvier 1718.
P
aé ,
pre170
LE MERCURE
miere Cadrille êtoit conduite par M.
le Comte de Charolois , & les 3 autres
, par Meffieurs les Princes de
Baviere. Ces 4 Chefs s'y diftinguérent
, & firent voir beaucoup d'a .
dreffe. Comme cette Cour eft fuperbe,
& que S. A. E n'a êté occupée
que du foin de divertir ce Prince de
la Maiſon Royalle de Bourbon , dont
la politeffe & l'affabilité a charmé
les Grands & les Petits ; on peut dire
fans flaterie , que cette Fête êtoit digne
de celui qui la donnoit , & du
Prince qui la recevoit.
L
SUISSE.
DE SOLEURE ,
le 15 Février.
E Canton d'Ury a envoyé une
Lettre circulaire aux Cantons
Catholiques , pour les engager à ne
point confentit, que le nouvel Abbé de
Saint Galles faffe la paix particuliere,
avec les Cantons Proteftans de Berne
& de Zurik. On craint que cette démarche
n'excite de nouveaux troubles
dans la Suiffe , ce qui feroit d'uDE
FEVRIER
ne dangereufe conféquence ; fur-tout
par rapport à l'Italie , qui , êtant àla
veille de fe voir embrafée par le feus
de la guerre , n'en pouroit point être
fecouruë , fi la diviſion ſe mettoit
entre les 13 Cantons.
HOLLANDE.
Uoique les Amirautés ayent
commencé à faire travailler à
l'équipage des 30 vaiffeaux, qui , doivent
compoſer l'efcadre pour la Mer
Baltique ; on ne croit pas qu'il fe continuë
, à moins que cet armement ne
foit deftiné pour une autre expédition .
En effet , on fe perfuade ici , qu'il eft
plus facile de réduire le Roy de Suede
par la voye des négociations , que par
celle des armes. Il eft à prefumer que
le premier Parti fera toujours plus du
goût de la Nation , que le fecond; avec
d'autant plus de raifon , que l'on a
lieu préfentement d'être content de
S. M. S. qui ne traverfe plus nos Vaiffeaux
dans cette Mer. D'ailleurs , on
feroit fort aife de fe difpenfer de la:
dépenfe d'un armement ; afin de laiffer
aux Provinces , qui ont êté fub-
Pij
172 LE MERCURE
mergées , le tems de rétablir les Di ~ :
gues & les Eclufes que les grandes
eaux ont emportées.
La perte , que le Roy de Danemarck
a faite dans la Jutland & dans
le Holſtein , ôre à ce Prince prés de
deux millions d'écus de rente.
Le bruit, qui avoit couru de l'abdication
du Roy de Pologne , en faveur
du Prince Electoral fon fils , avant
fon départ pour Drefden où il continue
à tenir fes Etats , a excité une
extrême chaleur parmi la Nobleſſe
Polonnoife. Les Principaux fe font
même affemblez , & ont juré folemnellement
fur les Evangiles , que jamais
ils ne reconnoitroient le Prince
Electoral ,pour Roy de Pologne ; voulant
& défirant employer leur vie &
leurs biens , à conferver leurs droits ,
leurs libertez & leurs priviléges.
L'affaire du Directoire des Protestans,
eft toujours pouffée avec vigueur
de
part & d'autre. Jufqu'apréfent il
paroît, que les conteftations font fort
vives entre Pruffe & Hanovre : Comme
on en craint les fuites , on croit
qu'on fera enfin obligé de le laiffer
dans l'ancienne Maifon de Saxe ; à
}
DE FEVRIER 173
moins qu'on n'admette un Co- Directeur
, ou Co- Protecteur qui veille
aux interêts des Proteftans .
Le Miniftre du Roy de Suede a
fi bien opéré par fes empreffemens
,
qu'il a êté reconnu
par la Diette de
Ratisbonne
, & qu'il y a û ſon entrée
LONDRES ,
Le 18 Fevrier.
E' Lord Couper Grand Chancelier
, le Lord Stanhop premier
Commiffaire de la Tréforerie , & le
Duc de Kingſton Garde du Seau Privé
, préfenterent le 22. du paffé , par
ordre du Roy , au Prince de Galles un
Mémoire contenant quatre articles.
10. Que tel êtoit le bon plaifir de
S. M. que de la fomme de 100000. livres
Sterlins accordées à S. A R. pour
l'entretien de fa Maifon , il en fût
pris 40000. pour celui du Prince Frederick
, des jeunes Princeffes & du
jeune Prince Georges Guillaume . 25.
que S. M. vouloit régler la Maiſon
du Prince. 30. que S. M. vouloit
S. A. R. déclarât quelle eft la perfonne
qui l'a confeillée dans cette occafion
, & 4°. que S. M. prétendoit que
que
P iij
174 LE MERCURE
S. A. R. donnât fatisfaction au Duc de
Neucaftle & au Duc de Ronborough,
de l'offenfe qu'il leur a faite : On accorda
enfuite deux jours au Prince ,
pour le déterminer. S. A. R. ne manqua
pas, au tems fixé , de faire une.
réponſe par écrit au Meffage du Roy,
conçûë en des termes fort refpectueux.
& fort foumis : Elle contient en fubftance,
qu'il feroit bien aife , & qu'ilfouhaite
même avec ardeur, que le Prince
Frederick fon fils aîné, vienne bien- tôt
en-ce Pays , pour lui faire donner une
éducation convenable à un Prince de
fon rang; mais fur tout , pour le faire
inftruire dans la Religion Anglicane :
Que pour ce qui concerne les jeunes.
Princeffes , il croyoit qu'il n'y avoit
aucune perfonne plus intereffée , plus.
en droit , & même plus capable de
les élever, que la Princeffe fon époufe
leur mere , contre laquelle il n'y avoit
aucun reproche à faire. A l'égard des
trois autres Chefs , ce Prince témoigne
avec refpect & foumiffion , qu'il
eft fâché de ne les pouvoir accorder
avec honneur.
Le 26 , le Baron de Brensdorf alla
voir l'Orateur des Communes , qui
DE FEVRIER.. 175
e le Tréforier de S. A R. auquel
il dit que le Roy avoit réfolu de retenir
40000. livres fterlins , fur la
fomme de 100000 liv . qu'il lui a accordée
pour élever le Prince , &c.
& qu'à cet effet , S. M. vouloit demander
l'approbation de fon Parlement
: L'Orateur lui répliqua qu'il n'y
avoit pas d'apparence que le Parle
ment voulût le mêler d'une affaire
qui regarde en particulier la famille
Royale .
Par ordre du Roy , les 12. Grands
Juges du Royaume s'affemblerent le
3. de ce mois , dans la Chambre des
Sergens en Loy , pour donner leur opinion
fur la question fuivante ; fçavoir,
fi S. M. a droit fur l'éducation & la
difpofition des enfans qui prétendent
à la Couronne , tels que ceux du Prince
de Galles. Le Prince qui en fut
averti , ayant fait demander d'eftre
oui par fon Confeil , S. M. y confentit
, & le lendemain 4 , jour auquel
on ajourna la décifion , le Sieur Raymond
Avocat de S. A. R. fit un long
difcours pour prouver l'autorité & la
prérogative des peres directs fur leurs
enfans :Mais,les Avocats duRoy ayant
P iiij.
7-6 LE MERCURE
"
fait voir qu'il y avoit plufieurs exemples
,en faveur deS.M. entr'autre , celui
de Charles II . qui avoit fait élever les
2 Princeffes , filles du Duc d'Yorck ,
& les avoit mariées à des Princes Proteftans
; tous les Juges , excepté deux,
conclurent que le Roy pouvoit difpofer
de fes petits enfans , comme appartenant
à l'Etat .
Malgré cette décifion , on croit
que cette affaire rencontrera de grandes
difficultez dans le Parlement ; parce
qu'on affûre , que la plus grande
partie des Pairs font dans les interêts
du Prince : Ce qui fe juftifie tous les
jours ; car , dans le temps que le Roy
n'a à la Cour que les Seigneurs qui
y ont des emplois , S. A. R. eft vifrée
par un trés grand nombre de Seigneurs
, & de perfonnes de diftinction
, qui paroiffent fort zelées pour
fon fervice .
Le Prince & la Princeffe de Galles
quitterent le 4. la maiſon du Comte
de Grantham , dans laquelle ils
logeoient depuis qu'ils eftoient hors
du Palais , & allerent s'établir dans
la maison que leur A. R. ont achetée
de M. Portman Seymours , à la Place
de Leicester . Le Prince continuë d'alDE
FEVRIER. 177
ler tous les jours à la Chambre des
Pairs; il a û plufieurs conférences avec
le Duc de Marlborough.
Le r. il fe tint une affemblée générale
des Membres de la Compagnie
de la Mer Sud pour faire
choix d'un Gouverneur. Le Prince de
Galles ayant êté averti qu'on l'avoit
mis fur la lifte avec le Roy . S. A. R.
écrivit auffi-tôt une lettre pleine de
foumiffion & de refpect , à S. M. &
déclara qu'il ne prétendoit point entrer
en concurence avec le Roy . Le
14. on procéda à l'élection d'un Gouverneur
, & S. M. fut choifie unanimement
en cette qualité. Le Chevalier
Jacques Bateman a êté fait fous-
Gouverneur , & le Chevalier Theadore
Janfen député Gouverneur.
Le 16. la Princefle de Galles accompagnée
du Comte de Grantham
fon Chambelan , & de plufieurs Dames
, fe rendit en chaife au Palais de
Saint James,pour y voir le jeune Prince
qui a des convulfions , & pour la vie.
duquel on a lieu d'appréhender
beaucoup . Les Médecins du Roy ,
aprés avoir donné leur opinion
par écrit à S. A. R. elle s'en retourna
Tans voir le Roy.
178™
LE MERCURE
Par les lettres du 17. de Londres,
on apprend qu'on y a arrêté depuis
quelques jours , un nommé Shephear,
âgé d'environ 18. ans , qui eft
Apprenti d'un Caroffier de cette Ville.
Cejeune homme avoit conçû le deffein
de tuer le Roy Georges , parce
que felon lui , il avoit ufurpé la Couronne
à Jacques III. Dans cette vûë,
il écrivit une lettre au Docteur Leack
Miniftre non Jurant , par laquelle il
lui déclaroit , qu'ayant réfolu depuis
trois ans de fe défaire du Roy , il étoit
bien-aife avant toutes chofes , de fçavoir
de lui , fi en cela il commettroit
un crime ; & que pour en eftre mieux
éclairci , il reviendroit dans peu pour
en fçavoir la réponſe : Le Docteur s'imaginant
que c'eftoit un piege qu'on
lui tendoit , la brûla ; mais ayant enfuite
confideré plus mûrement les confequences
, il en avertit le Comte de
Sunderland Secretaire d'Etat. Ce fol
ne manqua pas d'aller le 10. trouver
le Miniftre , le priant de vouloir bien
lui donner fon opinion au fujet de fa
lettre : Le non Jurant lui dit , venez
avec moi chez un de nos amis que
Hous confulterons , & l'ayant conduit
DE FEVRIER.
179
chez Mylord Mayre, cet infenfè ne fit
aucune difficulté de tout avoüer ; il
écrivit même devant le Confeil , une
copie de la lettre brûlée . On erdonna
auffitôt avis auSecretaire d'Etat , qui le
fit mettre fous la Garde des Meffagers.
Le 11. & le 12. il fut examiné
devant un Comité du Confeil..
Comme on lui ût demandé, s'il igno
roit les fupplices qu'on faifoit fouffrir
à ceux qui attentent fur la vie des
Rois ; & l'exemple de Ravaillac lui
ayant êté cité , il répondit que navaillac
eftoit un Scélérat , & qu'il méritoit
des tourmens encore plus grands .
que ceux qu'on lui avoit fait endurer
, parce qu'il avoit tué fon Roy legitime
; mais , qu'il n'en eftoit pas de
même de lui , puifque fon deffein eftoit
d'ôter la vie à un Ufurpateur , pour
remettre la Couronne à Jacques. III .
On le renvoya à la Garde du Meffager
, & on ordonna au Procureut
Général de lui faire fon Procez .
On affûre que la Cour ne pouvant
plus douter, qu'une certaine Puiffance
voifine , ne foit certainement refoluë
de s'opposer à tout ce que l'Empereur
voudroit entreprendre en Italie, & pré180
LE MERCURE
voyant,qu'en donnant le fecours de go
vaiffeaux à S M. I. cela pouroit allumer
une guerre générale , elle s'est déterminée
à prendre le parti de la médiation
pour tâcher d'accommoder les
differens entre l'Empereur & le Roy
d'Efpagne : Que la chofe ayant êté
communiquée à l'Empereur , S. M.
I. aprés plufieurs inftances, avoit enfm
donnéles mains àunTraité , moyennant
qu'on lui accordât par préliminaires,de
pouvoir lever les contributions qu'il
a fait demander aux Princes & Etats
d'Italie , pour continuer la guerre
contre les Turcs : & que le Royaume
de Sardaigne fût mis en fequeftre
jufqu'à la Paix , entre les mains de S.
M. B. Mais , comme on ne voit pas,
que les Cours de France ny d'Efpagne
s'accommodent de ces démandes , le
Roy a dreffé un Projet d'accommodement
qu'on a envoyé au Comte de
Stairs , pour le remettre à Merle Regent
de France , d'où l'on attend la
réponſe & l'approbation , pour agir de
concert dans cette importante négociation
.
Malgré ces négociations , les Peuples
pareiffent fort allarmez de l'armement
de 30 vaiffeaux , que l'on a
DE FEVRIER. 182.
refolu de faire en Hollande . Cette
nouvelle a caufé une furprife
d'autant plus grande , vê l'état de
cette République , qu'à peine comproit-
on qu'elle fe déterminât à en
armer 8. On mande que cette réſolution
n'a êté fi fubitement prife , qu'à
la perfuafion de certaines Puiffances
qui entrent dans les dépenfes de cet
armement ; & que c'eft ce qui a obligé
les Etats Généraux à l'approuver.
On n'eft pas moins confterné de celui
auquel on travaille dans les Ports
d'Angleterre , pour la Méditerranée .
Les Marchands fur- tout , craignent
avec raiſon , que fi cette Efcadre vient
àcommettre quelque hoftilité , en faveur
de l'Empereur , S. M. C. ne confifque
tous les effets qui fe trouvent
dans fesPorts,appartenans à laNation.
D'un autre côté , on appréhende que
l'Etat ne fe trouve infenfiblement
engagé dans une guerre qui cauferoit
fa ruine. On fe flate , que fi S. M. communique
à fon Parlement , le Traité
qu'il a fait avec l'Empereur, il n'accordera
aucun fubfide.
P. S. Le 17 le jeuge Prince Georges
Guillaume , mourut le mefme jour à
fept heures du foir.
LE MERCURE
A CONSTANTINOPLE ,
le Io Janvier.
L
E Corps de Janiſſaires qui êtoit
venu ici , pour mettre les Mutins
à la raifon , ayant trouvé tous les
troubles appaifez , par les foins & la
vigilance du Caimacan , a repris la
route d'Andrinople.
On travaille ici jour & nuit , à
caréner & à radouber les Sultanes &
les Galeres qui font dans ce Port. Il
y a des ordres précis , pour que la
Flote foit prête en état de fe rendre à
Napolie de Romanie , au commencement
du mois de Mars prochain.
Un Capigy partit d'ici le huit , fur une
Polacre , pour les Villes d'Alger ,
Tunis , & Tripoli , où il porte des fommes
confidérables, afin de preffer l'armement
des vaiffeaux que ces Villes
doivent fournir cette campagne , pour
aller joindre la flote Ottomone à la
fortie des Dardanelles , ou à Napolie
de Romanie .
D'autres Capigis ont êté dépêchés à
Smirne , Alep , Alexandrie & autres
Ports des Echelles duLevant , avec des
ordres précis pour les Bachas de ces
DE FEVRIER.
185
Places ; par lefquels il leur eft enjoint
de faire fortir de leurs Ports, le 20 Février
,le nombre de bâtimens de guerre
que chacun doit mettre en Mer, cette
campagne , & de fe rendre au Port de
Rhodes le 25 Février au plus tard.
Les Galéres qui croifoyent dans l'Archipel
, rentrerent ici la femaine paffée
. Elles ont amené deux bâti
mens Malthois & trois autres Vénitiens
qu'elles ont pris . Les premiers ,
font chargez de grains & autres provifions
; les autres , d'agrêts & de munitions
de guerre qu'ils portoient à
Corfou .
Nous apprenons d'Afie , que 20000
hommes, que l'on dit être de fort bonnes
Troupes , en êtoient partis pour
marcher à Andrinople , où le Sultan
fait état d'avoir , cette année, une armée
beaucoup plus nombreuſe que
la campagne derniere : On augmen
te auffi les forces navales , pour la
fubfiftance defquelles on établit des
Magazins de toutes parts.
184
LE MERCURE
O
ESPAGNE
Madrid , le Is Février.
N voit ici un dénombrement
exact des Troupes que cette
Couronne a fur pied . Le total monte
à 80000. hommes bien armés , bien
équipés & de bonne volonté, & payés
à point nommé , de mois en mois . On
compte 65000. hommes Infanterie , &
25000. Cavalerie & Dragons . Il y a
actuellement 4 Fonderies , employées à
fondre des Canons de bronze , mòrtiers
& c.
A l'égard des forces de Mer , or
fait êtat qu'il y aura 40 Vaiffeaux de
ligne, 20 Fregattes , Brulots & Galiotes
à Bombes, dont l'équipage eft compofé
d'Officiers d'experience , de Soldats
& de Matelots accoûtumés à la
Mer. Deplus ,on travaille à 6 Vaiffeaux
de guerre de 60 Canons chacun , dans
les arcenaux de Biſcaye , & du paffage.
L'Efcadre des Galeres fera augmentée
de plufieurs autres qui font fur les
Chantiers ; on en a déjà conftruit 2 à
BarcelDE
FEVRIER. 185
Barcellonne ; elles feront lancées au
premier jour à la Mer.
Les Magazins de Cadix , Cartagenne,
Férol en Galice & du paffage en
Bifcaye , font remplis de toutes fortes
d'attirails de Marine.
Ona payé quantité d'arrérages , appointemens
& falaires , aux Miniftres
de Robe , & aux Officiers de la Couronne,
fans qu'on ait augmenté les impots
publics , & touché aux revenus de
cette année.
Le Roy voulant êtablir toutes les
Douanes dans les Ports de Mer de fon
Royaume , en les ôtant du dédans de
fes Etats , pour éviter plufieurs inconveniens
& foulager le Public ; a rencontré
quelques difficultés dans la Seigneurie
de Bifcaye & dans le Royaume
de Navarre , à caufe de leurs pri
vileges : Mais comme , ce changement
convient abfolument à tout le corps
del'Etat , la Cour a pris des meſures
néceffaires , pour vaincre la refiftance
de ces 2 Provinces , en confervant cependant,
autant qu'il fera poffible, l'autorité
& les prerogatives de leurs anciens
droits, defquels ils ne font point
déchus par leur grande & conftante fi
186 LE MERCURE
delité envers leur veritable & légitime
Souverain .
Ilarriva à Madrid , à la fin du mois
paffé , 1200 Ouvriers Hollandois trés
habiles , pour êtablir une manufacture
de draps en laine , le long de la Riviere
du Tage , prés Tolede , dans un
Village deſtiné à ce travail : On a joint
à ces Etrangers , 1200 Efpagnols garçons
ouvriers , pour agir fous leur di
rection .
L
A CADI X.
le 12 Fevrier.
Es 22 Bâtimens de charge , qui
ont porté le Convoi de Troupes à
à Ceuta , dont nous avons parlé dans
nôtre dernier Mercure , font de retour
dans ce Port : Ils en ont ramené la
Garnison , qui eft compofée de 7 Basaillons
, des Compagnies de Gréna
diers , & de autres de Dragons qui
font prefque tous à pied. De 4600 ..
hommes, dont cettegarniſon êtoit compofée
, il n'en eft revenu que 1200.
On les a logé chez les Bourgeois
de cette Ville , pendant 12 ou 15 jours ,
pour le remettre de leur fatigue ;
aptés quoi , on doit les envoyer dans.
3
DE FEVRIER. 187
les Bourgs des environs , où ils feront
recrutés par de nouvelles levées , fur
le pied qu'ils étoient auparavant . Ils
ont rapporté que la veille de leur fortie
de Ceuta , ils avoient appris par
plufieurs Transfuges , qu'il estoit arrivé
deux Alcaides , & fix. des Principaux
Officiers de la Cour du Roy de
Maroc , qui estoient munis de pleins
pouvoirs de ce Prince , pour traiter de
la Paix avec l'Eſpagne ; & que pour
préliminaires , il levroit le fiége
de Ceuta , & reméttroit S. M, C. en
poffeffion de toutes les Places que
I'Efpagne avoit autrefois poffédées fur
la côte de Barbarie Ces nouvelles ont
efté confirmées par une Lettre que le
Roy de Maroc a écrite à S. M. C. par
laquelle il demandoit , fous le bon
plaifir du Roy , que Cartagenne fût
choifie pour lieu du Congrés . On attribue
cette démarche humiliante ,
aux puiffans armemens qui fe font
dans tous les Ports d'Espagne .
ISS LE MERCURE
L'E
PORTUGAL.
A Lisbonne le 4 Fevriers
'Envoyé de l'Empereur qui eft ici
n'oublie rien & met tout en ufage,
pour tâcher d'engager cette Cour à
rompre avec l'Eſpagne , & à lui
faire équiper une Eſcadre ; afin d'agir
de concert avec celle qui doit venig
d'Angleterre Mais jufqu'à préfent
tous les foins & les follicitations de ce
Miniftre , ont efté inutiles , d'autant
qu'on veut ici demeurer dans une entiere
neutralité , & ne point troubler
nôtre commerce , ni le repos des Peuples
, par une nouvelle guerre qui
nous obligeroit à faire de groffes dépenfes,
& à remettre de nouvelles impofitions
dins tout le Royaume , qui
ne commence qu'à jouir des prémices.
de la Paix.
Cependant , comme l'Efpagne arme
puillamment par Mer & par Terre ,nous
nous trouvons dans l'obligation d'augmenter
auffi nos forces de Mer & de
Terre, de remplir nos Magafins , & de
fortifier nos Places les plus expofées ,
..
DE FEVRIER. 189
d'en augmenter les Garnifons , & de
prendre toutes les précautions poffibles
& néceffaires,pour ne point eftre
Lurpris ny prévenus , en cas de rupture
avec cette Couronne .
Les Corfaires de Barbarie courent
ces Mers , en grand nombre , & particulierement
les Saltins , qui troublent
& intérrompent nôtre Commerce
3 defquels entrérent la femaine paffée
fort avant dans la Riviere , où ils prirent
6 de nos bâtimens qu'ils ont emmené.
Un de nos Vaiffeaux de guerre
& 2 Frégattes furent à leur pourfuite,
mais ils ne parent les joindre .
>
Une femme accoucha hier ici , à 8
heures du matin , de fept enfans mâles,
qui ont tous reçû Batême ; cinq defquels
font morts Elle en avoit û
quatre de fa prémiere couche
dont deux font encore vivans . Si cette
femme qui n'a que 24 ans , continue à
produire de cette forte, jufqu'à l'âge de
so elle pouroit bien faire une colonie :
Cette fertilité s'étend ici jufques fur les
Beftiaux ; puifque dans l'un des Fauxbourgs
de cette Ville , une Vache a vaî
lé de cinq Veaux d'une même portée.
On écrit de Cadix qu'on y chargeoit
To LE MERCURE
les Galions avec empreffement: Qu'une
partie des Bâtimens qui doivent lear
fervir d'escorte, & qu'on attendoit d'Alicante
& de Cartagenne, y étoient arrivés
depuis deux jours , & que le départ
de la Flote devoit ſe faire dans ce
mois.
ITALIE
à Rome le 8 Février.
L'Abbé Aldobrandy , Neveu du
Nonce d'Espagne , eft déja hors de
Rome , où il n'a pas féjourné un an
entier : Il a repris fon chemin pour
Madrid en paffant par Boulogne , où
il attendra la Barette que S. S. doit
envoyer au Cardinal Albéroni. Un fi
grand voyage , un fi petit féjour, donnent
lieu aux Allemans de faire plufieurs
réfléxions .
L'Ambaffadeur de l'Empereur , qui
n'avoit pas paru au Palais depuis fon.
retour de Naples , fut le 14. de ce
mois à l'Audience du Pape , accompagné
, à fon ordinaire , de la plus grande
partie des Prélats de la Cour. Ce
Miniftre a fait cette démarche , preffé
par les vives follicitations du ĈarDE
FEVRIER IL
dinal Albani , & de Don Carlo Neveu
de S. S. Quelques uns foutiennent
que cet Ambaffadeur a éxigé de ces
deux Meffieurs, un billet figné pour
faire paroître , en cas de befoin , que
c'est le Pape qui a demandé avec em
preffement cette entrevue . Pendant
le tems de l'Audience qui fut fort longue,
M8 Riviere Secretaire d'une Congrégation
particuliere , vint annoncer
àl'Ambaffadeur, que le Prince Alexandre
Sigifmond de Neubourg , Evêque:
d'Aufbourg & frere de l'Electeur Palatin
, avoit gagné ce matin, fon Pròcés
contre l'Evêque de Conftance..
La Congrégation le remit en poffeffion
du Spirituel & du Tempotel de
fon Dioceſe , dont il avoit êté fruftré
depuis quelques années , à caufe de
quelques infirmités . L'Evêque de Conftance,
qui eftoit nommé Coadjuteur
d'Aufbourg, & qui joüiffoit du revenu
de 4500000 écus , n'a rien oublié pour
fe maintenir en poffeffion ; mais les
bons témoignages qu'on a rendu du
rétabliffement de la fanté du Prince
de Neubourg , & le grand crédit de
l'Empereur , l'ont aifément emporté
fur toutes les menées de l'Evêque de
A 7
192 LE MERCURE
Conftance.Cette affaire a intrigué pemdant
un fort long- temps , cette Cour
qui eftoit vivement follicitée de part
& d'autre : Cette nouvelle fat annoncée
fort à propos , & le Pape en prit
occafion de faire connoître à M. de
Gallafch , l'empreffement des Cardinaux
Miniftres , Juges de cette affaire
, pour faire plaifir à l'Empereur ,
& foutenir la justice. Le Pape a renvoyé
à Vienne , fon Bref qui n'avoit
pas êté décacheté la premiere fois :
L'Imperatrice mere s'eft chargée, de ls
prefenter elle même à l'Empereur fon
fils.
Le 22 du paffé , il arriva un Cou
rier de Madrid , porteur de la démiffion
de l'Evefché de Malaga , piéce
requife pour la préconisation du Cardinal
Albéroni àl'Archevefché de Seville.
On parle fort d'une Congrégation
extraordinairement convoquée , pour
délibérer fur le parti qu'on prendra
au fujet des affaires préfentes qui
regardent l'Empereur ; car , il n'en
eft pas queftion d'autres pour le préfent.
Si l'on en veut croire les Devile
Cardinal Albani ira à Vienneurs
,
ne
DE FEVRIER. 195
ne , en qualité de Légar à lateré ; ce
feroit le fecond voyage qu'il feroit.
›
Le Marquis Davia est toujours en
retraite au Séminaire . Il n'en veut
fortir , qu'à condition qu'il lui foit permis
d'aller vivre hors de Rome & du
District du Gouverneur ; finon , il eſt
réfolu de fe mettre au fervice du Cardinal
Scrottenbac , pour s'affûrer
d'une protection qui le mette à l'abri
de toutes pourfites : Mais , la Nobleffe
s'y oppofe , trouvant à redire,
qu'un homme de fa Naiffance , Neveu
d'un Cardinal , & de plus , ancien
Sénateur de Rome , faffe l'Antichambre.
C'est pourtant affez la mode
en ce Païs , où l'on voit communément
tous ces Seigneurs d'Antichambre
à gage , prendre le titre de
Comte & de Marquis.
L'Edit du Gouverneur de Rome ,
concernant la Police des Théatres ,
qui ordonne , entr'autres chofes , de ne
pas commencer, ni finir plus tard qu'à
une certaine heure , a produit ici la
Scéne fuivante. M. de Galafch Ambaffadeur
de S. M. I. ayant fait fçavoir
au Directeur du Théatre de la
Pranica , que Madame l'Ambaſſa-
Fevrier 1718 R
194
LE! MERCURE
drice iroit un tel jour à l'Opera , ce
Directeur qui foupçonnoit que cette
Dame ! pouvoit fe faire attendre ,
prit, en homme prudent , la précaution
d'envoyer d'avance auGouvernement,
l'amande portée par l'Edit ; en difant ,
qu'il ne pouvoit éviter d'y être condamné
, ou d'avoir des coups de bâton
, & que c'êtoit pour les éviter,
qu'il payoit d'avance . C'eft ainfi que
les Ambaffadeurs fe font refpecter en
cette Cour ; & il n'y a peut- être pas
de meilleur moyen pour s'y accréditer.
Le 31 de Janvier , l'on fit dans l'Eglife
Paroiffiale de S. Marcel , les Cérémonies
du Bâteme du fils du Comte
Carminati . S. A. R. Mgr le Duc
Regent , ayant agrée par l'entrémife
de M. l'Evêque de Nantes fon Premier
Aumônier , & proche parent de
Madame la Comteffe Carminati ,
d'être Parain de cet enfant ; M. le
Cardinal de la Trémoille repréſenta
dans cette Fonction , S. A. R. & M.
l'Abbé de Gamaches Auditeur de
Rote pour la France , fit celle de Curé,
fuivant en cela de point en point , ce
qui s'êtoit pratiqué au Pâtéme du
jeune Conêtable Colonne,dont le Roy
DE FEVRIER. 195
d'Efpagne agréa pareillement d'être
Parain.
On expélie quantité de Bulles par
la voye fécrette , fans paffer par le
Confiftoire . Cette voye eft trés préjudiciable
aux Parties , & l'on prétend
qu'il en coute par 1000 écus , 200
de plus : Cette Cour y trouve fon
compte , mais , cela pouroit tirer par
la fuite à conféquence.
Le départ de Me Négroni déclaré
Vice-Légat d'Avignon , eft furfis . On
lui reproche d'être Génois , & en
liaifon étroite avec le C... Impériali
, regardé de tous tems , comme
ennemi déclaré de la France Voilà
les motifs apparemment de l'oppofition
du Miniftre de cette Cour , qui
voudroit produire un autre Prélat.
Mgre . Caraccioli , ci- devant Nonce
en Suiffe , êtant allé au Royaume
de Naples , pour y voir fon Oncle
Cardinal de ce nom , & Evêque d'Averſa,
y eſt mort lui même fubitement,
avec fon Valet de Chambre . Il êtoit
Auditeur de la Chambre ( c'eft une
des premieres Prélatures de Rome .
Cette Dignité a êté conférée fur le
champ à MB Cibo , à qui elle avoit
Rij
196
LE MERCURE
êté promife , long - tems avant que
fon Devancier en fût pourvû.
Le Chevalier de Saint Georges
quitte enfin le féjour d'Uibin , & le
Pape a déclaré qu'il fortoit des Etats
d'Italie . Les Nouvéliites de ce Païs ,
prétendent que ce Prince ira de là en
Curlande , où il doit époufer la Princeffe
de ce nom , héritiere de ce Duché
fouverain .
Le 26 du paffé , le Cardinal Aquaviva
ût audience du Saint Pere ; l'on
remarqua qu'il en revint fort content.
Auffitôt qu'il fe fut rendu dans fon Palais
, il envoya par un de fes Gentilshommes
, une lettre au Cardinal del
Giudice , contenant en ſubſtance , qu'il
avoit reçû ordre de la Cour de Madrid
, de lui fignifier qu'il ût à ôter
du frontispice du Palais où il demeure
, les armes d'Espagne , ne faifant aucun
doute , qu'il n'exécutât promptement
la volonté du Roy. Le Cardi
nal del Giudice lui répondit fuccincrement
par une Lettre , qu'il auroit
l'honneur d'écrite au Roy d'Efpagne
& qu'il attendroit fa réponse , pour
être für des ordres & de la volonté
de S. M. C. Cette réponſe en fut fuidu
Mînif- vie d'une autre , de la part
DE FEVRIER. 197
tre Efpagnol , portant que le Cardinal
del Giudice devoit fe tenir feur
& certain,des ordres de S. M.C.quand
ils lui étoient fignifiés par un homme
tel que lui : Le Cardinal del Giudice
lui récrivit , que quand même S.
E. auroit reçu de pareils ordres , ce
feroit une cérémonie vaine & inutile .
que d'enlever ou biffer ces Armes ;
puifqu'elles étoient fi bien gravées
dans fon coeur , que le tems ne les
effaceroit jamais . L'affaire en eft demeurée
là mais , le Cardinal del Giudice
fachant bien à qui il a affaire ,
s'eft mis fur la défenfive , & en état
de réponfer l'infulte qu'on pouroit lui
faire , tenant chez lui 40 ou so hommes
armés. Cette Eminence dit pour
fes raifons , qu'êtant Feudataire du
Royaume de Naples, où tous fes fiefs
& ceux de fa maifon , ont été faifis
& confifqués , par le refus qu'il a toûjours
fait de reconoître l'Empereur
pour légitime Souverain du Royaume
de Naples ; & que , comme il continuoit
de reconnoître Philippe V. en
cette qualité , on ne pouvoit , fans injuftice
, le priver d'un honneur qui eft
attaché , comme de droit , â tous les
Riij
198 LE MERCURE
Feudataires de Naples : Que c'eft pour
cette raifon que tant de Princes Italiens
, qui ont tourné cafaque ( V. g.
le Connétable ) ont arboré les armes
de l'Empereur , en le reconnoiffant
Royde Naples ; & que par confequent,
êtant toûjours demeuré fous l'obeiffance
de S. M. C. aux dépens de fes
biens & de ceux de fa maifon , il ne
peut croire , que ce Prince foir dans
le deffein de le priver d'une preuve
fi éclatante de fa fidelité envers S. M.
En effet , il eft de notorieté publique ,
que tous les Seigneurs de cette maifon
, ont été les plus fidels Sujets du
Roy d'Espagne , & des plus affectioés
à fa Couronne ,
CE
A Venife le 10 Février.
Ette Réplublique paroît fort intriguée
de tous les mouvemens
qui fe font en Italie : On remarque
depuis quelque tems , que pour complaire
à l'Empereur, elle femble s'éloigner
du Pape : On en juge par le decret
qui a été approuvé dans le Pregadi
où le Senat , qui défend à tous les Ecclefiaftiques
nobles, d'aller chez le NonDE
FEVRIER.
1924823
ce refident à Venife , fans la permiffion
des Inquifiteurs de l'Etat Ce
qui s'eft paffé immediatement aprés
que S. M. I. a marqué aux Vénitiens ,
qu'il falloit qu'ils lui donnaffent des
preuves certaines , qu'ils n'ont point
fait de traité avec le S. P. contre lui.
Ces Républicains ont crû ne pouvoir
mieux s'expliquer que par cette conduite.
Ils ne font point encor tirés
d'embaras , puifque , s'ils font obligés
de donner paffage par le Golfe Adriatique,
&même d'y entretenir une Elcadre
pour favorifer le tranfport des
Troupes Imperiales ; ils ne pouront ,
éviter de s'attirer les Vaiffeaux du
Roy d'Efpagne , qui leur difputeront
s'ils peuvent, l'Empire dans cette Mer
dont ils font fort jaloux .
On en a déja vu des Avant-cou.
reurs ; puifque la femaine derniere ,
il s'y êtoit paffé une action Navalle
entre 6 Bâtimens de guerre Efpagnols
& autant de Bâtimens Napolitains :
Ces derniers en efcortoient 46 de
charge qui alloient à Fiume . Aprés
que les premiers en ûrent enlevé quelques-
uns , & coulé à fonds quelques
*
Riiij
200 LE MERCURE
autres ; tout le refte prit le large , & ſc
fauva à force de voiles.
I
A Gênes le 12 Février.
La êté enfin refolu d'accorder à
l'Empereur, partie des fommes , de
l'Artillerie , & des grains que S. M.
I. demande à cette République ; mais
à l'égard des Vaiffeaux , des Galeres
& des Bâtimens de tranfport ainfi
que des quartiers d'Hyver pour les
Troupes Imperiales fur les dépendances
de cet Etat , on ne s'y eft point
encor déterminé , à caufe des confequences
dangereufes qui s'en fuivroient.
>
Les Envoyés d'Espagne & de Sicile,
ne font nullement fatisfaits de la réponſe
que le Sénat a faite aux nouveaux
Mémoires qu'ils ont prefenté : Ils fe
plaignent qu'il êtoit inutile de les avoir
tenu fi long- tems en fufpens , pour ne
leur donner aucune fatisfaction fur les
articles propofés ; & que les Roys
leurs maîtres, pouroient leur en témoigner
dans peu , leur mécontentement,
Le peril dont cet Etat eft menacé ,
ne lui permettant pas de refter dans
DE FEVRIER 201
3
l'inaction , le force à équiper en guerre
,plufieurs de fes Vaiffeaux Marchands,
& les ordres ont êté donnés pour caréner
les Galeres de la République :
On y prepare auffi Galiottes & plufieurs
Brulors . Elle prend à fon fervice
tous ceux qui veulent s'engager , de
quelque Nation qu'ils foient , tanɛ
pour la Marine que pour les Troupes
de terre , auxquelles elle donne de
gros appointemens.
de
A Turin , le 14.
Es 46 Bâtimens de Troupes , de
Lmunitions de guerre , de provifions
, de 46 piéces de Canon , & de
14 Mortiers , pour jetter des Bombes
400 livres pefant & c . êtant fortis
le 14du paffé de Palerme, font arrivés
hûreufement , quelques jours aprés , à
Nice , & à Ville - franche , fous l'efcorte
de 3 Vaiffeaux de guerre & de 2
Fregattes. 27 autres Bâtimens de tranfport
, fur lefquels on avoit embarqué
Meffine 1200 hommes de nouvelles
levcés , 2000 chevaux , avec de l'Artillerie
& des vivres , fent entrés dans
les mêmes Ports fans aucun accident :
202 LE MERCURE
Ils étoient efcortés par un gros Vaiffeau
de guerre & 2 Fregattes . Les
Troupes Siciliennes , tant Infanterieque
Cavalerie , qui font en quartier
d'hyver dans cet état , vont être ren--
dues complettes par ces recrues Natio
nales. On compte que le Roy de Sicile
a prefentement fur pied , prés de
30000 hommes.
80.87.98 ***
JOURNAL DE PARIS .
E premier de ce mois , M. le Curé
de S. Germain l'Auxerrois , à
la tête des Marguilliers de cette Egli
fe , vint offrir un Cierge au Roy : Sur
les neuf heures, le Recteur de l'Univer
fité s'acquita du même devoir : A onze
heures , M. l'Abbé Bignon Confeiller
d'Etat , & Doyen de S. Germain , accompagné
de quatre Chanoines , prefenta
auffi le fien.
M. d'Argenfon Garde des Seaux ,
ayant le rang du Chancelier dans fon
ablence , prit le 30 de Janvier, Seance
au Confeil de Régence , immediatement
aprés M.le Comte deTouloufe.11
DE FEVRIER. 203
eft à la tête du Confeil des Finances 差
& M. le Duc de la Force , qui en
étoit Vice Prefident , a monté à la
Préfidence . M. Rouillé du Coudrai
s'en elt retiré ; il a obtenu une Penfion
de 6000 livres fur le Contrôle
Général des Finances . M. le Garde des
Seaux n'a point voulu encore fe démettre
de fa Place de Confeiller d'Etat
: Ainfi , M. de Bernage qui a l'expectative
pour la premiere vacante ,
attendra encor quelque tems ; il va en
Languedoc relever M. de Bafville .
Le 2 , Fête dela Purification , le Roy
entendit le Sermon du Pere Maffillon
nommé àl'Evêché de Clermont : Ce.
Difcours, quoique fort court& prononcé
en 21 minutes , a été trouvé lumineux
, touchant , & le Compliment trés.
naturel : Il étoit tiré des dernieres paroles
du feu Roy a drefféesà S.M. defquelles
elle devoit fe reffouvenir toute
fa vie : Que Louis XIV. fon Bifayeul,
comme un autre Simeon , avoit offert
arriere-petit- Fils à Dieu . fon
› Le 3
Ma
le Duc
Regent
accor
da
à M.
le
Duc
de
Noailles
, qui
le
trente
du
paffe
, avoit
pris
Seanse
au Confeil
de
Régence
, la furvi
.
204 LE MERCURE
1
vance de la Charge de Capitaine
de la premiere Compagnie des
Gardes du Corps , des Gouvernemens
de Rouffillon & de S. Germain en
Laye , auquel il joint la Capitainerie ,
en faveur de M. le Comte d'Ayen
fon fils aîné , qui n'a que cinq ans .
Cette grace affure à ce jeune Seigneur
cent mille écus de rentes.
M. de Machault Lieutenant Genéral
de Police , fit les premieres fonctions
de fa Charge , par l'ouverture de
la Foire S. Germain.
Le 4. le Roy donna la furvivance
du Bureau des Placers, au fils de M.
Fontaine , qui travaille depuis plufieurs
années dans ce Bureau.
S , A. R. décida dans le Confeil de
Guerre , en faveur de M. le Maréchal
de Villars , que la préféance dans ce
Confeil, ne devoit point fe régler par
la Naiffance de ceux qui le compofoient
, mais par le grade qu'ils avoient
dans l'armée : Que fi M. le Comte de
Toulouſe précéde Monfieur le Maréchal
d'Eftrées dans le Confeil de
Marine , ce n'eft point à caufe de fa
naiffance ; mais, parce qu'il eft Amiral,
& que M. le Maréchal n'est que ViceDE
FEVRIER. 2.05.
Amiral. Par cette décifion , M. le Maréchal
de Villars , comme Prefident
du Confeil , fera feul le raport de ce
qui s'y paffera.
Le cinq , Madame la Ducheffe
de Rocquelaure prefenta Madame
d'Argenfon , à Madame Ducheffe de
Berry.
Le 5 , on ne s'entretient que desTravaux
fans relâche , de M. le Garde des
Seauxpour aranger lesFinances dont on
lui a confié l'Administration . Dans cette
vuë, ily employe les jours &les nuits ,
en commençant à donner fes Audiences
particulieres à quatre heures
du matin Cette heure eft deftinée
pour Mrs les Fermiers & les Receveurs
Généraux . Comme on attend
beaucoup de fon habileté & de fa vigilance
pour le bien du Royaume ,
on a fujet de craindre en même tems,
qu'il n'en coûte trop à fa fanté , par le
détail prodigieux d'affaires de toutes
efpeces , dans lequel il entre avec une
application qui n'a prefque point encor
eu d'exemple. Il y a tout lieu
de fe flâtter dans peu d'un changement
avantageux pour l'Etat .
206 LE MERCURE
Le 7 , les Chambres ayant été affemblées
le 4 & les , elles firent à
Mgr le Duc Régent , une députation
compofée de 15 Commiffaires, à la tête
defquels étoit M. le Premier Préfident
: Ils curent Audience l'aprés
midy de S. A. R. à qui ils fient leurs
repreſentations fur la multiplicité des
Confeils : S. A. R. leur fit un accueil
trés favorable , & leur dit , qu'il auroit
les égards convenables à leurs reprefentations
: Qu'ayant en main le Sacré
Dépôt de l'autorité Royale , il fauroit
la lui conferver enfon entier Qu'au
Jurplus , il étoit trés difpofé à leur rendre
fervice dans les occafions , comme
il l'avoit toujours pratiqué.
Le 7. M. de Machault fut reçû
Lieutenant Général de Police au Châtelet
, avec les Cérémonies ordinaires ;
tous les Archers du Gué & de la Ville
étant fous les Armes .
Le 8 , M. le Cardinal de Noailles
accorda aux R. R. P. P. de la Ruë &
Gaillard Jefuites , la permiffion de
prêcher alternativement le Carême , à
S- Germain en Laye , devant la Reine
Douailiere d'Angleterre .
DE FEVRIER.
207
M. de Voyer d'Argenfon , fils aîné
de M. le Garde des Seaux , & Confeiller
au Parlement , vient d'être chargé
de l'infpection de la Librairie , à la
place deM. l'Abbé Dagueffeau .
-
Le 10 , on délivra trois Lettres de
Cachet , aux trois Gentils hommes
de Bretagne qui avoient été cités ,
pour venir rendre compte de leur
conduite à la Cour, L'un a été envoyé
ep Forêt, l'autre , à Amiens , & le troifiéme,
àRheims. Il a été ordonné en même
tems à la Province de Bretagne , de lever
100000 écus , pour la fubfiftance
desTroupes du Roy qui y font entrées .
le 12 , Ms: le Duc de Chartres continuë
d'affifter regulierement à tous
les Confeils , & d'y prêter toute l'atrention
que mérite l'importance des
affaires qui s'y traitent.
Le 13 , on a donné de l'argent , afin
de payer toute la Maifon du Roy ,
pour l'année 1717.
Le 14,M. le Comte de Coigny Lieut .
Général des Armées du Roy , ayant
paru le matin à la fortie du Confeil
de Régence , tous les Seigneurs de
la Cour lui firent compliment du choix
que S. A R. avoit fait de lui , pour
208 LE MERCURE
entrer dans le Confeil de Guerre ,
à la place de M. de Geoffreville ; ce
dernier ne pouvant plus s'y trouver , à
caufe d'une hydropifie dangereufe
dont il eft attaqué .
Le 1s le Roy étant entré dans fa
e année , reçût la vifite de tous les
Princes & Grands Seigneurs de la
Cour. M. de la Landes Sur- Intendant
de la Mufique du Roy , régala
S. M. pendant fon dîné, d'une
fort belle Simphonie . Mde la Ducheffe
de Vantadour donna une grande Fête
le foir , à cette occafion.
Le 16 , M. l'Abbé de S. Albin foùtint
en Sorbonne fa Tentative . La
Théfe eftoit dédiée à Mgr le Duc
d'Orleans Régent du Royaume . M.
l'Evêque de Troyes , nommé à l'Archevêché
de Sens , y préfidoit. Vis - àvis
de la Chaire du Préfident , eftoir
une Eftrade , au milieu de laquelle
on avoit placé un Fauteuil , qui pendant
tout le tems , demeura vuide , &
aux côtez duquel eftoient , deuxGardes,
le Moufquet fur l'épaule : Au deffus,
l'on voyoit le Portrait prefque au
naturel de S. A. R. fous un Dais drefDE
FEVRIER. 200
Te pour cet effet. Dans l'intervale de
cette aftrade & du banc au bout du
quel toit ,felon l'ufage , leRépondant,
l'on avoit préparé, comme dans le lieu
le plus apparent , une autre eftrade
avec un Fauteuil , qui eftant deftiné à
MADAME , fut pendant tout ce temps.
environné de fes Gardes. Les Avenues
de la Salle furent occupées par
les Cent - Suiffes de Monfeigneur le
Duc d'Orleans ; & l'intérieur eftoit
fous les ordres des Officiers de la
Chambre de ce Prince , qui avoit
chargé des honneurs de la Thefe , M.-
le Marquis de Conflans fon premier
Gentil- homme de laChambre & M M.
Coche & Jonbert fes premiers Valets
de Chambre. M. le Chevalier d'Orleans
fe plaça à une petite diftance du
Répondant. L'Affemblée fut des plus
nombreufes & des plus illuftres qui fe
foient jamais vues en pareille rencontre
. Dés le commencement , s'y
trouvérent. M M. les Cardinaux de
Noailles , de Rohan , de Biffi & de
Polignac , à la tête de tous les Arche
vêques & Evêques qui font à Paris.
Sur les deux heures , le Parlemeng.
y vint en Corps , toutes les Cours fu
S
210
LE MERCURE
,
périeures s'y rendirent à des heures
differentes
de même que M. le
Grand Prieur , les Seigneurs de la
Cour , & plufieurs Miniftres Etrangers.
Madame arriva à trois heures &
demie accompagnée
de Mer leDuc de
Chartres , & fuivie de toute fa Maiſon ;
fes Gardes & fes Cent Suiffes l'y ayant
précedée. A la defcente de fon caroffe,
elle fut reçue par M. le Cardinal de
Noailles, en qualité de provifeur de Sorbonne
, & par le Prieur de cette Maifon.
A fon entrée dans la falle , la difpute
fût interompuë : Lorfqu'elle fe
fut placée , ayant à fes côtez Mgr le
Duc de Chartres , le Répondant reprit
l'argument , en commencant
par ces
mots ; annuente & favente Regia Principe.
Le Préfident qui en êtoit à fon
troifiéme medium , le termina par un
remercîment
à Madame , au nom de
la Maifon de Sorbonne , de l'honneur
fenfible qu'el'e lui faifoit par fa prefence
. Madame fut enfuite reconduite
de la même maniere qu'elle avoit esté
reçûë , & elle parut extrêmement
ſatisfaite
, de même Ms le Duc de
Chartres , de tout ce qui venoit de fe
paffer . Les aplaudiffemens
que le Ré .
DE FEVRIER . 217
pondant s'attira , furent univerfels . Les
difficultez que l'on lui propofa, furent
trouvées, d'un confentement unanime ,
pleinement réſoluës . Par fes réponſes ,
l'on remarqua dans tout ce qu'il dit ,
la mefme fuperiorité de génie . L'on
yadmira également la juftefle , la force
, la précifion , la connoillance exacte
& détaillée de chaque matiere qu'il
traitoit , accompagnées d'une vivacité
& d'une facilité d'expreffion qui charma
tout le monde .
Le mefme jour, le Roy accompagné
de Madame Ducheffe de Berry , de
Madame , de M. le Duc d'Orleans .
.de M. le Duc de Chartres , de M. le
Duc du Maine, & de M. le Maréchal
Duc de Villeroy , vit la reprefentation
d'un nouveau Balet compofé de Mu
fique & de danfes , que M. le Duc
d'Anmont premier Gentil - homme de
la Chambre, avoit fait préparer fur un
Theatre dreffé dans une des Salles du
Palais des Tuilleries. Ce divertiffement
a efté fait au fujer de la naiſſance
de S. M. où fe trouverent les Princes
& Princeffes du Sang , auffi bien
que plufieurs des principaux Seigneurs
& Dimes de la Cour,
Sij
212
LE MERCURE
Les paroles font de la Compofition
de M. de Beauchamps ; la Mufique
vocale, de M. Matot; l'Inftrumentale ,
de M. Alarius, & la Danſe , de M, Balon.
L'entrée de la jeuneffe , êtoit figurée
par de jeunes filles , & autant de jeunes
garçons qui plûrent beaucoup :
Leur danfe êtoit entre- mêlée de petits
jeux , comme ceux du Colin - Maillard ,
du Volan , du Sabot , & de l'Anguille.
La feconde entrée êtoit compofée
de Bergers & de Bergeres : Mademoifelle
Prevot & M. Ballon Maître à
Danfer du Roy , charmerent l'affemblée.
La folie formoit la troifiéme entrée,
& la fageffe , la quatriéme : Toutes les
danfes furent parfaitement exécutées
par des Danfeurs choifis de l'Opéra.
Le petit Poëme eft compofé d'autant
de Scénes qu'il y a d'entrées. Dans
la premiere , la Jeuneffe & les Plaifirs
qui font à fa fuite , paroiffent. Made.
moiſelle Matot y faifoit le Role de la
Jeuneffe.
Trois Plaifirs chanterent alternativement
les trois couplets fuivans.
Les Dieux l'ont fait mitre
DE FEVRIER. 213
Pour nous rendre heureux.
Quel aimable Maître ?
Puiffe t-il un jour l'être
De nos derniers Neveux !!
Surfon front éclate
La douce gayeté ;
Tout ce qui plait , tout ce qui flate
anime fa beauté.
Sa douceur tempere
L'éclat de fa Majesté';
L'Efprit & la bonté
Forment fon caractere.
Cette Scéne finit par une marche
champetre , qui annonce des Bergers
& Bergeres : Dans la deuxième , c'eft
la Jeuneffe qui les invite à unir leurs.
jeux & leurs chants , pour plaire à leur
Augufte Maître.
La Folie & fa fuite forment le fujet
de la troifiéme ; c'eft Mademoifelle
Dandrieux qui fait ce role ; elle
entame la Șcéne par ces paroles :
Quoi, dans ces lieux on danfe , on rit
on chaute ,
fans me prier ?
Grand Roy , l'on veut donc t'ennuyer
:
Toutefête eft languiffante ,
1
LE
MERCURE
2144
Lorfque je fuis abfente.
Il n'est point ici bas
De plaifirs où je ne fuis pás.
Un fol & une folle chantent enfémble.
Le for perfonage
Que celui de fage !
Le for perfonage ::
Il n'est bon à rien.
Quel est fon partage ?
Un fombre maintien !
Un morne entretien !
La Piéce finit par lá Scene 4°.
La Sageffe
reprefentée
par Mademoiſelle
Couperin , eft fort furpriſe de
trouver la folie dans ce féjour . Elle
s'adreffe ainfi à la Jeuneffe.
Fe ne puis fans couroux jouffrir ce
qui s'y paffe ::
De vains Plaifirs rempliffent:
les momens
D'un Prince , dont je dois
tout le temps.
occuper
Fuy's & me cedés la Place
inutiles amusemens.
LaJeuneffe , à la fin , confent de la
>
chaffer. Cette Scéne eft fermée par
des Danfes & par un Choeur de MuDE
FEVRIER...
2151
fique qui répete ces deux vers .
Son regne nous promet le deftin
Le plus doux :
qu'il vive , c'eft affez pour nous !!
S'il ût êté permis à l'Auteur des
paroles , d'étendre fon fujet , & qu'il
n'eût pas éêté obligé de fe renfermer
dans un trés petit efpace de temps ;
il n'y a pas de doute que ce diver
tiffement n'ût êté plus rempli , plus varié
& plus amuſant.
Le 17. On reprefenta pour la feconde
fois,en prefence de S. M. le mef
me Balet , dont nous avons donné un
article précedemment .
M. le Garde des Sceaux propofa à
Mr. le Regent , M. de Bernage de
Saint- Maurice Maître des Requeftes ,
pour raporter certaines affaires particulieres
qui ne font pas directement
du Confeil des Finances..
Sur la reprefentation de M. d'Ar.
genfon à Ma le Duc d'Orleans , de
remettre en liberté routes les perfonnes
qui eftoient détenues dans les
Prifons , à raifon des affaires Civiles
de la Chambre de Juftice ; A. le
Regent y ayant donné fon confentement
, M le Garde des Sceaux.commit
箱
216 LE MERCURE
1: Sieur Anel Huiffier de la Chaine,
Pour élargir tous les Prifonniers qui
fe trouvent dans le cas ; ce qui fur
exécuté le mefme jour.
Le 18', la nouvelle eftant venuë au
Palais Royal , que L. A.
, que L. A. R. de Lorrai
ne devoient arriver le mefme jour en
pofte; Madame , Mgr le Duc d'Orleans,
Madame la Ducheffe d'Orleans , M.
le Duc de Chartres & Mademoiſelle
de Valois , partirent à 2 heures & demie
aprés midi , pour aller au devant
de L. A. R. jufqu'auprés de Bondy , à
2 lieues de Paris , d'où ils virent ve
nir les Equipages de ce Prince & de
cette Princeffe : Madame la Ducheffe
de Lorraine defcenditauffitôt avec
M. le Duc de Lorraine , que l'on ne
nomme ici que M. le Comte de Blammont
, à caufe de l'incognito : Mgr le
Duc Régent & Madame , avertis que
L. A. R. veroient à pied au devant
d'eux , firent arrefter le caroffe, & M&
le Duc d'Orleans en fortit auffitôt
pour les embraffer ; l'empreffement de
Madame la Ducheffe de Lorraine ne
donnantpas le tems à Madame , à Ms
le Duc de Chartres , & à Mademoi
felle, de defcendre. Cette premiere en
trevue
DE FEVRIER.. 217
trevûë fe paffa de part & d'autre avec
toute la tendreffe imaginable. Enfuite,
-L. A. R. remonterent dans le caroffe
de Madame : Madame la Ducheffe de
Lorraine étoit à côté de Madame dans
le fonds ; Madame la Ducheffe d'Orleans
, Ms: le Duc de Chartres , &
Mademoifelle , fe mirent fur le devant:
M. le Comte de Blammont fe plaça à
une des Portieres & MB le Duc d'Orleans
à l'autre . Ils entrerent fur les
4. heures au Palais Royal : Madame
la Ducheffe de Lorraine & M. le Comte
de Blammont , furent conduits dans
l'appartement qui leur êtoit préparé ,
& qu'occupoit auparavant Mst leDuc
de Chartres . M. le Marquis de Sou-
• vrey Grand- Maître de la Garde- Robe
du Roy , y monta , pour les faluer de
part du Roy , & leur témoigner la
joye que S. M. avoit de leur arrivés
dans fa Capitale.
la
Madame Ducheffe de Berry , vint
leur rendre vifite une denie heure
aprés . Cette Princefle ne fut pas plutôt
de retour au Palais du Luxcunbourg
, qu'elle envoya à Madame
la Duchefle de Lorraine , une Comnode
magnifique , gatnie d'échar
Fearier 1718.
T
218 LE MERCURE
pes , de tabliers , manchons , palatines
, fichus , rubans , crevées
dés-habillé , & toute autre forte de galanteries
de pareille efpéce. Enfuite , ils
allerent à l'Opera de Bellorophon , où
il y avoit une affluence de monde étonnante
, qui êtoit moins attirée par l'attrait
du fpectacle , que par le charme
de voir L. A R. de Lorraine. Aprés
l'Opera , on fe mit au jeu ; aprés quoi,
le fouper fut fervi à 11. heures chez
Madame la Duchefle d'Orleans : Madame
ne s'y trouva pas , parce qu'elle
ne foupe jamais. Madame la Ducheffe
de Lorraine & Madame la Ducheffe
d'Orleans êtoient à côté l'une de l'autre
, dans un fauteuil , chacune : Mademoiſelle
de Valois , à gauche de Madame
la Ducheffe de Lorraine , & toutes
les autres Dames de la Cour de ces
Princeffes êtoient placées fans diftinction
de rang ; favoir , Madame la Ducheffe
de Sully , M. la M. de Bouf-
Hers , Madame la Ducheffe de la Force
, Madame la Marquife de Caftries ,
Madame de Lénoncourt , Madame la
Comteffe de Farftemberg; M. le Comte
deBlammont n'affectant aucune place.
Le 19 fur le midi , Met le Duc RéDE
FEVRIER 219
gent mena dans fon caroffe M.le Comte
de Blammont chez le Roy. M. le
Marquis d'Eftampes , Capitaine des
Gardes de S. A R. & M. le Marquis
de Craon , premier Ecuyer de M. le
Comte de Blammont , êtoient fur le
devant Ils monterent chez le Roy ,
& entrerent feuls dans fon Cabinet ,
où il n'y avoit que S. M. & M. le Marechal
de Villeroy . Le Roy embraſſa
plufieurs fois M. le Comte de Blammont
, & lui fit toutes fortes de caref
fes . Lorfque l'heure du diner de S. M.
fur venue,ils remonterent & allerent de
là au Palais du Luxembourg , rendre
vifite à Madame Ducheffe de Berry.
Eftant retournés au Palais Royał , on
fervit le dîné : Madame eftoit placée
au milieu de la table , dans un fauteüil
, ayant le dos à la cheminée ;
Madame la Ducheffe de Lorraine ,
êtoit à fa droite , M. le Comte de
Blammont êtoit de l'autre côté de la
table , vis à- vis Madame , Mademoifelle
de Valois à la gauche de Madame
Les Dames de Madame & les
Dames de Madame la Ducheffe de Loraine
, avoient l'honneur de
la méme table.
:
manger à
Tij
220
LE MERCURE
I
A l'iffue du dîner , L. A. R. virent
la Comedie Italienne au Palais Royal ;
aprés laquelle , Madame la Ducheffe
de Loraine , M. le Comte de Blammont
, & Ms le Duc d'Orleans , fe
rendirent chez Madame Ducheffe de
Berry , où il y ût un fort gros jeu : =
Les Princelles du Sang y parurent,
toures brillantes de Pierreries, avec
tous les Princes, Seigneurs , & Dames
de la Cour, Cette Affemblée compofoit
un de plus beaux cercles qu'on
puiffe imaginer . Madame Duchefle
de Berry , leur donna enfuite un Media-
Nox. Aprés - quoi , ils revinrent au
bal de l'Opera , Madame la Ducheſſe
de Lorraine fit donner grace le même
jour , à un Soldat qui alloit être pendu
au bout du Pont- neuf.
Le 20 , Madame mena dans fon caroffe
, Madame la Ducheffe de Loraine
pour voir le Roy . L. A. R. trou-
, verent S..M . qui dînoit dans fon Cabiner
, elles en furent reçûës trés gracieufement
; & le Roy fit tout l'accucil
imaginable à Madame la D. de
Loraine .
Le 24 , le Roy partit du Louvre ,
avec le conége ordinaire qui accoinDE
FEVRIER 227
pagne S. M. & alla au Palais Royal ,
pour voir Madame la Ducheffe de
Lorraine . Cette Princeffe fuivie des
Dames de fa Cour, vint au devant da
Roy , jufqu'à l'entrée de fon Appartement.
LeRoyêtant entrédans le cabinet
de Madame la Ducheffe de Lorraine ,
il en fortit quelque tems aprés , pour
voir Madame. Après cette vifite , il
paffa par la petite galerie , & le cabihet
de Msr le Duc d'Orleans , & def
cendit chez Madume la Duchefs
d'Orleans , d'où , il s'en retourna au
Palais des Thuilleries , faifant le grand
tour par le Pont- Neuf,
La nuit du 26 au 27 , M8 le Duc
donna une Fête fuperbe à l'Hôtel de
Condé , cù furent invités Madame
la Ducheffe de Lorraine & M. le Conte
de Blammont. Le Bal réglé commença
à 6 heures & demie. Il fut ouvert
par Msr le Duc , & par Mademoifelle
de Charolois. Il dura juf
qu'à dix heures & demie du foir, que
l'on fervit. Il y avoit s Tables de Dames
, de vingt - quatre couverts ,
chacune à la premiere defquelles
étoit Madame Ducheffe de Berry ,
Tiij
232 LE MERCURE
M85 le Regent , M. le Comte de Blamont
, Madame la Ducheffe Doüairiere
, мefdemoifelles de Charolois ,
& de Clermont , & plufieurs Dames
du premier rang. La deuxième étoit
tenue par Madame la Ducheffe La
troifiéme , par Madame la Princeffe
de Conty la jeune. Les deux autres
Tables eftoient occupées par toutes
les Dames .
M. le Duc avoit fait dreffer 4 autres
Tables dans fon Appartement , deſtisées
pour tous les Seigneurs. Ces
Tables furent fervies avec une magnificence
, un goût & un ordre admirable.
Aprés le fouper , entre minuit &
une heure , on laiffa entrer tous les
Mafques qui s'y portoient : Toutes les
rues qui aboutiffent à cet Hôtel ,
êtoient fi remplies de caroffes , que
les gens de pied avoient de la peine
à paffer. On en peut juger par une file
feule , qui s'étendoit jufqu'à la Samaitaine.
Des rafraichiffements de toutes
fortes, y furent répandus avec profufion
; & malgré l'étendue des ApDE
FEVRIER. 223
护
partemens , on y eftoit entaffé ; &
P'on fut obligé , pour donner de l'air ,
de caffer toutes les vitres qui font de
glace . Il fallut toute la galanterie de
la Fête , pour dédommager la délicateffe
des Dames , de la foule extrême
qu'il y ût.
La nuit du 28 au premier de Mars , Madame
Ducheffe de Berry , donna dans le
Palais du Luxembourg, à la cour de Lorraine ,
une des plus brillantes Feftes que l'on ait
jamais vue à Paris . Cette Princeffe y avoit
prié Monfeigneur le Duc d'Orleans , les
Princes & Princelles du Sang , tous les Ducs
& les Ducheffes qui font à Paris , & beaucoup
de Seigneurs & de Dames de la pre
miere diftinction , qui , s'y trouvérent foutes
chargées de pierreries . L'illumination ,
tant extérieure qu intérieure du palais , avoit
de quoy furprendre . On voyoit de la ruë de
Tournon , le Dôme , les Bilcons , tous les
Parapets , les quatre pavillons , les fenetres
garnies de doubles rangs de lamprons , qui
par leur arrangement & leur fimétrie , produifoient
le plus bel effet du monde ; mais,
on n'eftoit pas moins frapé d'étonnement
lorfqu'en entrant dans la cour , une ínfinité
d'autres lumiéres fe préfentoient à la vue ,
lefquelles par leur difpofition , en faifoient
un palais enchanté.
Le dedans des Appartements , de la Galerie
de Rubens , & de la Galerie neuve ,
êtoit éclairée par une prodigieufe quantité
de laltres , de girandoles , & c.
224 LE MERCURE
La Fefie commença entre fept & huit
heures du foir , par une mufique admirable,
formée des plus belles voix & des plus ex--
sellents Inftruments de Paris , qui continua
jufqu'à neuf heures & demie , que l'on fe
it à table.
On avoit drefé dans la Galerie neuve ',
la Table de Madame Ducheffe de Berry ,
où tous les Princes , Princeffes & Dames
eltoient placées . Cette Table formoit une
elpéce de fer àcheval , ou de quarré dans
le centre duquel eftoit Madame Ducheffe
de Berry , dans un fauteuil , ayant feule
un cadent ; à fa gauche eftoit Madame
1 Duch ffe de Lorraine , & à fa droite ,
Mgr le Duc d'Orleans : Tous les Princes &-
Piinct fies da Sang éicient affis fur une ligne
feulement, ayant le dos à la cheminée , pour
découvrit d'un coup d'oeil les deux autres filets
des Tables qui s'étendoient jufqu'au '
bout de la Galerie neuve . Elles eftoient ocu-
Tées ch cune par un double rang de conviésplacés
du côté des deux murs collateraux ;
cette iiluftresnombreuſe affemblée joüiffant
du p ifir de voir & d'eftre vûë . Il y avoit
134 couverts , & par conféquent autant de
perfonnes placées .
M. de Pélié controllear ordinaire de Ma
dame Dacheffe de Berry & infpe &teur de
1 Maifon de Mgr le Duc d'Orleans , a cfté
l'ordonnateur de ce magnifique repas , fans.
compter 3 autres Tables deftinées dans
d'autres Appartemens , pour les Seigneurs
invitez : Jamais on a vu fervir avec tant
' ordre , & plus à propos. Il avoit pris des
mefures fi bin conccités , que les 3 ferviDE
FEVRIER. 222
ces , quoique compofés d'un nombre infini
delats , ont té difpofez fans aucune
confufion . La précaution qu'on avoit prife
pour l'ordonnance de tous les fervices
n'a pas peu contribué à cet arangement ,
outre que les 200 es precedez par fix
Sergents qui any ortoient les plats . ay ne
une efpace très étendue dans la partic
intermediaire des Tables , avoient la ficilité
dé les pofer , fans qu'il pit y arriver
aucun défor te allant & venant trés librement,
izz officiers avoient foin de fer- .
vir & de vei fer à boire , & plus de 20 Maîtres
'Hôtel pour donner 25 Suiffés avec
en Sergent , gardpient les Portes ces offices .
pour avoir l'oeil fur rout.
>
Je crois que l'on jugera encore beaucoup
mieux de la fomptaofité de ce Feftin , fi je
donne ici une defcription de tous les mets
qui ont raru fur les Tables . J'ai trouvé la
choft fi finguliere , & fi extr.ordinaire , que
j'i lieu d'efperer qu'on me fçaura gré de
fire part du détail qued'on m'en a communiqué
T
PREMIER SERVICE .
XXXI POTAGES.
fçavoir
VII POTS A OILLE ,
Rois Oilles à l'Espagnolle .
2 Gendarmes aux ris .
2 au jus de Veau .
Ti
226
LE MERCURE
D
XXIV POTAGES.
Eux de Bifque de pigeons , 24 pigeons,
is de veau , livie de cretes
Gendarmes aux racines , un carié de mouton
de 6 livres , 2 perdrix , z poulers gras .
2
a de perdrix à la Reine , aux lentilles , 4
ferdrix , fix ris de veau , une livre de creftes
, & un bon morceau de jambon dans
le milieu .
2 Juliennes aux pointes d'afperges, 2 chapons
gras garnis d'afperges.
2 pottages de 12 cailles aux écrevifles ,
un cent d'écreviffes de Seine.
2 de deux profiterolles , 4 perdrix pour
le hachis , 6 is de veau , une livre de creftes
zde 2 phaifans aux raves nouvelles.
2 de 4 poulets farc.s à la purée , garnis
de petit lard , une poalarde pour la farce.
2 aux marons , 4 perdrix.
2 au Parmézan 8 pigeons cauchois ,
une perdrix pour le couly.
2 cafferolles aux blanc , & chapons pour
le hachis, un pour le blanc garni de 8 ris de
de veau fris .
2 de canards gras à la fiboulette, aux poijeaux
XXXXXX MOYENNES ENTRE'ES.
Eux de deux aloyaux à la broche,le filet
2 de deux quartiers de veau de Roüen ,pi--
quez aujus de citron .
DE FEVRIER. 227
z de 6 gigots de mouton roulé à la broche,
2 poulardes pour la farce , une effence de
jambon deflus
4 Cafferolles à la Royalle , 4 poulets
gras , 4 perdrix , fix pigeons , avec un ragoût
de 4 piéces de ciête , ta ris de veau
farcis , 2 perdaix pour la farce , les ris de
veau par deffus .
2 Patés à l'Angloife , a filets d'aloyaux
2 gigots , un couli de 2 peidiix , 2 piéces
pour le fang.
2 Carpes à la chambor garnies de fricandeaux
frits de 6 anguilles , un grand ragoût
deffus.
24 Pigeons de volliere , 4 ris de veau ,
4 pieces de crêtes & trufes vertes ..
2
2 Terrines aux lentilles de toutes fortes
de viandes , gigots de mouton de 2 livres
2 canards , deux poitrines de veau de to liv.
6 queiies de boeuf , 1 queüe de mouton ,
2 livres de petit laid .
4 Roulades de 8 dindons , pour les deux.
4 poulardes ,, 2 phaifans pour la farce.
De 12 canards au parmezan glacés. 4
2 De 4 cochons de lait aux lauciffes
à la moutarde & effence de jambon , 24
faucifles.
2 Piéces de foye gras & trufles vertes
dans le corps.
2 de 4 gos chapons gras , accompagnés de
8 ris de veau , 4 piéces de foix gras , avec
des trufles vertes dans le corps .
2 Patés de 8 bécaffes , une fauce aux trufles
vertes hachées .
2 jambons à lá broche , au vin d'Eſpagne .
Tiiil
228 LE MERCURE
a de huit grénadines en falpicon, dedans aue .
perdrix , & une poulard :
2 de 4 gigots à la payfanne , 4 pieces '
d'aiflcion de dindon , avec une perdrix
pour la farce .
2 de deux dindons gras à l' fpagnolle , deux
piéces de foye gras pour la farce.
Deux de 16 pig.ons à la braife au jambor.
Deux de gateau à la Royale, 4 levicaux , quatre
lapreaux , deux falans , deux noix de
jambons
Deux de deux jambons à la braife choux &
épinards .
Deux de 6 poulardes en pite , à la broche ,
is de veas pour la farce .
Deux de lo noix de veau piquées à la broch
de la chicorée deffous .
Deux de fix chapons piqués de jambon à la
crême .
Deux de felles de mouton en venaifon .
Deux de 6 filets de boeuf piqués , à la broche
,une poivrade deffous .
Deux de o queües de moutons à la braife ,
aux oignons au parmezan .
Deuxde douze têtes d'agneaux aux chingura
à la dobe , le jambon par deffus .
Deux de 6 langues de boeuf à la braiſe ,
lardées moitic lard , moitié jambon .
132. HORS - D'OEUVRE D'ENTRE'E,
4 De vingt quatre Perdrix à l'efpagnolle .
4 De Solles an laid , huit Ris de veau ,
4 P. de Creftes .
De 36 poullets gras à l'aile lardée à 4
DE FEVRIER. 229
rangées , avec de petites croutes .
4 De 8. Poullardes fines à l'achia.
De 32 pigeons de volliere aux tortuës ,
8 Tortues.
4 De poupetons de movieres , 72 movietes
, avec des truffes vertes .
4
De 8 P. d'illerous de dindons aux choux
De 8 phaifans à l'effence de jambon &
truffes vertes , dans le corps, jus d'orange
& échalote.
峰De 32 poullers de grain à l'angloife ,
au jus & à la fiboulette .
4
4
De 12 Saucilous à la royale ,chauds , un
Cocq d'inde , un phaifan, deux perdriz ,,
un Gigot de mouton , 4 liv.. de boeuf ,
2 liv, de jambon .
De trente - deux pigeons au Soleil , deux
poullardes & deux ris de veau pour la farce.
De biberoques, douze liv . de boeuf.veau
& mouton , trois perdrix, un phaifan , & 3
liv . de lard cuit au pot...
4. De 4 tourtes de vingt quatre pigeons de
voliere , hait ris de veau , 4 p . de ciêtes .
4 De filets de huit poullardes au blanc ,
aux champignons , mincées truffes vertes
& jambon.
4
4
4
De huit poullardes aux enchois dépeflés,'
aux cornichons d'Hollande froids.
De huit Canards fioids à la daube blanche,
avec une fauce cramoifie , du jambon
en filets , & cornichon d'Hollande .
De douze poullardes marinées.
poul.
De douze Poulardes en ballon ,
lardes & quatre Perdrix pour garnir.
4 De Salpiconaux Ecrevifles , hait poul230
LE MERCURE
4
lardes , deux cent d'écreviffes.
De douze poullets gias mignons , deux
poullardes pour la farce .
De Salmi de 16 perdrix.
De trente deux poullets de grain, avec
une perite farce fine dans le corps , crit
derriere le por caffant à lá criftemarine.
4 De feize Becaffes à la braife , aux hui .
tres. Cent cinquante Huitres.
4 De huit Oifeaux de riviere , au jus d'Orange
incifé.
4
4.
4
4
4
4
De douze perdrix aux laittances de
huit carpes .
De huit phaifans au jus de carpes.
De filets de mouton aux montans
De cotelettes de veau en furpriſe , avec
la farce fine dedans .
De douze poullardes en canelons aux
pistaches
De trente.deux pigeons aux truffes entieres
De caiffes de Laituës farcies , cinq poulkardes
, deux perdrix .
De petites Brefolles aux fines herbes
4 De 4 Sallades , 2 Dindons , deux poullardes
, 4 perdrix , un cent d'écreviffes
SECOND SERVICE .
CXXXH ENTRE- METS CHAUDS
S
hors d'oeuvre.
Ix de trufles vertes chaudes à l'Italienne.
6 de trufles vertes , au jus de citon en
falade .
DE FEVRIER . 231
8 d'aunnelles , au ris de veau frits .
4
de foyes gras , en crépine & à l'effence de
de jambo , avec trufle , mincées avec 15
pieces de foyes gras:
de montans au ins .
de ris de veau à la Dauphine. 48 ris de veau
4 de baigners.
4 d'afferges au beure de Vanvre.
4 de ramequins .
4 de pannaches frites.
4 ragouts de crétes , ris & rognons de coeps.
4 d'écreviffes à l'Angloife.
6 d'huifties en coquille ginjac .
4 pots d'Espagne , quatre perdrix garnies
de pistaches.
4 de quatre amelettes à l'allemande .
4 de Rofier au jambon .
Quatre de petits pains à l'Italienne , aux
caramels > aux piftâches.
Quatre de boucons à l'Italienne à la
moüelle .
Quatie d'oeufs frais , en crépine.
Quatre de pieds de dindons à la fainte
Men-hou
Quatre de cervelles de veau frites.
Qeatre de pieds de cochon .
Quatre d'enchoix en allumettes frittes
Quatre de Noga.
Quatre d'oeufs frais au lard.
Quatre pains aux champignons , & moufferons
à la créme .
Quatre d'afperges en petits poix , garnis
de petits croutons-
Quatre de ragout de tortuës , à l'Eſpanolle ,
Quatre de falades de cals d'écreviff.s
232
LE MERCURE
Deuxieme troifiéme Service.
60 PPLLAATTSS D'ENTREMETS FROIDS.
Paftés. 4
ๆ Hures
Z De Ballon
1 De Sauciffons á la Royale
4
4
De Langues & Cervelats de S. Paul
Gafteaux de Compiegne
z De Jambons à la braile
4
4
D'Ecrevilles de feine .
Galantines
De Creftaux gelée & blanc- manger
4 Tourtes , deux garnies de feuillantines
& deux de petits choux
4 Daubes
4 D'afperges à l'haille en bafton
4
4
4
De trême veloutée dans quatre jattes ,
au chocolat & à l'Angloife
De Trufles à la braife , dreffées en
vietes ballonnées
[ex-
Pains de Liévres , garnis de petites
Langues, deux plfaifans
Liévies , un Jambon , Truffes , Pista
ches , fix Langues fourées
De Montans & artichaux à la glace
De petits culs d'artichaux -bitu blancs ,
diffés en Dime
TROISIEME SERVICE
tenupour le Roft , fo'xante-douze plats ronds
De buit phaifans piqués
4 De
DE FEVRIER:
233
4
4
4
4
4
De . vingt perdreaux gris piqués
De huit Oifeaux de riviere
De fcize Becaffes picquées
De quatre Robiffes d'agneaux picqués
De vingt- quatre pigeons canchois pic-
ફ્ર´ s
De feize Gelinottes piquées
De feize perdrix rouges piquées
De douze Levreaux de Janvier , piqués
De quatorze poules d'inde graffesa
baidées
De huit poules de cauz picquées
De huit cannetons de Rouen
4 De 60 pigeons en ortolans
De quatre Marcaffins
De quarante-huit poulets de grain picqués
De huit poulardes fines pannées
De trente deux beccafines piquées
4- De vingt huit plaviers piqués
32 Tatres d'Oranges
40 Salades
Si le tems me l'avoit permis , j'aurois de
crit par le menu, ce qui com , ofcit I: fruit :
je me contenterai de rapporter en gros, que
Is trois frvices , furent revés par 100
Corbeilles de fruit cru , 94 de fic , parso
Soucoupes de fruits glacés , & 106 compotes.
Je ne m'arrêterai pas non plus fur is
3 autres Tables , dr.flées dans 3 , autres Appart
mens du Palais & deftinés pour un
certain nombre de § igncurs . On lṛaura
ful mm en gros , que la deuxiém : Tableft
it de 78 couverts i la toiléme
9
V
234
LE MERCURE
>
de 36 , & la quatrième , de 25 , fervies
avec la mêm décoratio la même exactitude
& la même quantité de fervices que
cll : de ma am : Duch fe de Berry ,y ayant
fur chacune , une machine & des Gitan oles
aux angles,
On fortit de tabl aprés minuit , pour
laiffer entrer les marques , qui remplirent
bien- tôt la vafte étenduë des Appartemens ,
& la Galerie de Rubans . Les oranges , les
citrons , les bigarades , les romm s d'apis
& tout s fortes de raffraichiffem as y fu-
Tent rodigués 1 Balura jufqu'à 9'heures
du matin , qui fut la clôture de cette
Fête enchanée , que la roftérité regardéra
peut eftre un jour , comme un de ces contes
des sées , inventé à plaifir .
M
MARIAGES
>
Effre Louis Dupleffis Chaftillon , Marquis
dudit licu & de Nonant , Colenel
du Regiment de Provence , Brigadier
des Armées du Roy a épousé le 24 Bévrier
, Damo ellePaulineColbert deTorcy,
fille de Meie Jean - Baptifte Colbert
Marquis de Torcy & de Sablé , Min f
tre & Secrétaire d'Etat , Confeilleerr au Confeil
de Régence , & de Dame Catherine-
Félicité Arnault de Pompone..
AVTRE
Meffire Claude- Adrien de la Fond,Maiare
des Requêtes , fils de Meffie Claude
?
DE FEVRIER. 235
? 3
de la Fond , Seigneur de la Beuvriere , de
la Ferté Gilbert , de Pody , Limezy , &
aut es lieux , Mailtre des Requeftes honoraires
, cy. devant fn endant des Provincès
de Franche - Comté , Alface & des Armées
en Allemagne ; & de Dame Jeanne-
Philippe de Bance , fes pere & mere
époufé le 9 Février 1713 , Damoiselle Marie-
Anne. Louife . Celefte de la Kiviere de Mul ,
fille cadette de MeffireCharles- Yves - Jacque .
Comte de la Riviere & de Pleve , Marquis
de Paulmy , Vicomte de la Roche - de
Gennes , Baron de Boislay , Ciran , &
tres lieux Gouverneur pour le Roy des
Ville & Evêché de S. Brieux & des Tours
& Forts de Celfou en Bretagne , & de Dame
Marie Françoife. Celefte deVuye : de Paulmy.
Comrelle de la Riviere , fes pere & mere
MORTS.
MFife Louis , Marquis de Simiane
Lieutenant General de Provence , &
premier Gentilhomme de la chambre de
S. A R. Monfeigneur le Duc d'Orleans ,
mourut le 23 Fevrier âgé de 47 aus ; i
avoit époafé Dame Pauline Adhemar , fille
de feu Meffive ançois Adhemar de Monreil
, conte de Grignan , chevalier des ordies
du Roy & Lieutenant General de
Provence , & de Dame Françoite - Margue
rite de Sevigné , troifiéme femme.
Mefire François Dauver , Comte Delmarelts ,
Baron de Bufaux , Rupereux & c . granf
Fauconnier de plance , mourir le 24 re-
7
Vij
6235 LE MERCURE
vrier , âgé de 37 ans . Il y a quelque temps
que le Roy avoit accordé à fon fils,Ja Survivance
de la charge de grand Fauconnier.
Voyez la Genealogie de la Maifon de Dauver
dans le P. Anfelme.
Nous remettons au mois prochain , à
pailer de la mort de Mte Paul de Fieubet
Maitre des Requeftes , & confeiller du dedans
du Royaume, arrivée le premier de Mars
1713 : comme auffi de celle de M. P'Abbé
d'Eftrées , nommé à l'Archevêché de Cambray
& Confeiller au Confeil des affaires -
Biliangeres , mort le 3 du même mois .
Errata du mois paffé.
On s'ft trompé , lorsqu'on a av ncé , que
M. de Longe ierre avoit efté nommé Sécietaire
des comman emens de M. le Duc de
Chartres on a efté auffi mal informé , en
difnt que . de мaré Génois , avoit
époufé une des niéces de M. le cardinal
Alberoni.
M
AVIS.
Onfieur de Vvoolhoufe , Gentil-
homme Anglois , & occulifte
de pere en fils , depuis quatre
générations , pratique & enfeigne à.
faire aux Etrangers, toutes les Opérations
manuelles des differentes maladies
des yeux , & les guérifons fpécisques
de chacune d'elles : par des
DE FEVRIER 237
médicamens doux , prompts & fuis.
Il déclare à vûë d'oeil, fi l'indifpofition
oculaire en queftion , eft curable , où
non , fans amufer les Malades : 11-
les entreprend à fort fait. Il traite par
charité tous les pauvres qui font manis
de Certificats de leurs Curez . il
a û l'honneur, l'Eté paffé , de faire l'operation
de la catarate , devant S.
M. Mofcovite , fur l'eil du nommé
Antoine des Jardins , Soldat aux Invalides
, dans le Corridor de Saint
Maurice , n° rs , âgé de 66 ans ; laquelle
expérience faite devant le
Czar , procura à M. de Vvoolhoufe,
l'avantage d'eftre choifi parle Prince
Regent de Heffe-Caffel , pour abbatre
la cataracte à M. le Baron de Baumpach
, Gouverneur de Reinsfeld ,
& Brigadier des Armées de ce
Prince .
M. le Baron' de Kniphaufen , Envoyé
du Roy de Pruffe , vient de donner
à M. de Vvoholhoufe , par ordre
de fon Maître , un jeune Chirurgien ,
pour apprendre les opérations & les
remédes des yeux , à l'imitation du ..
Grand Duc de Tofcane , & d'autres .
Princes & Gouvernemens de l'Europe ,.
$38 LE MERCURE
qui ont chargé M. de Vvoolhoufe ,
de plufieurs fçavans Eléves de dif
férentes Nations , pour leur apprendre
l'art Ophtalmique , qui confite
principalement en quarante dives fes
Operations Chirurgiques ; l'ignorance
defquelles fait perdre la vue à une
infinité de monde .
Pour certe effet , tous les premiers
Lundis de chaque mois, M. de V voolhoufe
fait fur les vivans , la démonftration
pathologique de plus de 73-
diverfes maladies des yeux. Chaque
pauvre , qui s'y prefentera ces jours- là ,
aura deux fols ; & des remédes propres
pour fa guérifon ; & s'il a beſoin
de quelque opération de la main ,
cone aux cataractes , onglets , fiitules
lacrymales &c. Ces pauvres autont
15 à 20 fols par jour , pour leur
entretien , pendant leur panfement ;
comme M. de Vvoolhoufe en conflament
ufé envers les pauvres depuis
plufieurs années .
.
M. de Vvoolhoufe demeurera dorénavant
au nouveau Bâtiment des
Quinze Vingt , dans le corps de Logis
de M. Cotin , fameux Boulanger.
On le trouve le matin jufqu'à midi.
APPROBATION.
J'AyAy lû par ordre de Monfeigneur le
Garde des Seaux , le Mercure de
Février 1718 , & j'ai crû que la lecture
de cet Ouvrage continueroit
d'être agréable au Public . Fait à Paris ,
ce 4 Mars 17 : 8.
TERRASSON.
TABLE.
xamen de la tranfpofition des Verles,
gar le R. P. du Cerceau ,
F
Poëfies ,
page
55
Extrait d'une traduction Françoise de
* Harangue latine du R. P. Poirée ,
trononcée le 24 Février 1717 ,
Arlequin Corfaire Affriquain ; extrait
d'une Comédie Italienne ,
Lettre écrite à une Dame , par un Officier
de la Marine , touchant la Louifianne,
entremen: le Miffiffipi ,
71
83
109
L'Amour Vainqueur , par M. le Grand, 153′
Etamme à M. le Duc de Noailles , far
le même ,
Enigmes
Chanson ,
Nouvelles Etrangeres,
Moscovie ,
Lologne ,
154
Iss
157
357
257
TABLE
Hambourg
161
164
Vienne
168
Ratisbonne ,
Municks
Suiffe ,
169
170
Hollande ,
Londres ,
Conftantinople
Ffpagnes
Cadiz
Portugal ,
193
173
1 : 2
183
3
ΤΟ
8
Italie ,
Venife 9
Gênes
Turin s
journal de Paris's
Arrivéede leurs A. R. de Lorraine , puec
un détail des Fêtes qui leur ont êté
données , " tant au Palais Royal ,
qu'au Palais du Luxembourg , & à
PHôtel de Gondé's
Mariages ,
Marts.
Avis,
198
200
201
202
216
234
235
236
De l'Imprimerie de J. FRANÇOISGROU,
rue de la Huchette ,
LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de zo fols.
Mars
1718.
FIBLIOTE
LYON
#
1893
MANDATA
PER AURAS ,
PEFERT
DE
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER , au Palais .
PIERRE RIBOU, Quay des Au- 、
guftins , à l'Image S. Louis .
GUILLAUME CAVELIER , Fils , ruë
S. Jacques , à la Fleur de Lys.
M. D. CC. XVIII.
Avec Approbation & Privilége du Roy,
Chez
O
AVIS.
N prie ceux qui adrefferont
des Paquets
ou Lettres à l'Auteur du
Mercure , d'en affranchir
• le
fans
port , quoy
ront au rebut.
ils refte-
On donne avis , qu'on
trouve chez les Libraires cideffus
nommés , tous les
Mercures de l'année 1717.
3
LE
NOUVEAU
MERCURE
SUITE DE L'EXAMEN
DE LA TRANSPOSITION DES VERBES .
Examen de la tranfpofition des Noms
& des Verbes gouvernez
par des prépofitions.
Examen de l'autorité de l'ufage dans .
les
Langues .
PARALLELE
De la tranfpofition des Génitifs on Ablatifs
, & de celle des Infinitifs qui
font précedés par la particule on
article , de.
A
VANT
que
le
détail
de ce
parallele, je
crois
de voir
faire
obferver
une
chofe
qui en
marque
d'entrer dans
d'abord la juſteſſe : C'eſt que la mê
Aj
LE MERCURE
me difference , qui fe trouve pour la
douceur, entre la tranfpofition du Datif&
celle du Génitif ou de l'Ablatif ,
fe trouve auffi entre la précedente qui
répond au Datif; & celle- ci , qui répond
au Génitif & à l'Ablatif. C'eft àdire
, que , comme la tranfpofition de
ces deux cas a quelque chofe de beaucoup
plus rude que celle du Datif ;
auffi, les Infinitifs précedés de la particule
ou article , de , ne fe prêtent pas,à
beaucoup prés , fi naturellement & fi
heureufement à la tranfpofition , que
les Infinitifs précedés de la particule
ou article , dont nous venons de
traiter.
à
>
Ils s'y prêtent néanmoins , ainſi que
les Génitifs ou Ablatifs qu'ils reprefen--
tent , & ils fouffrent ce dérangement
de conftruction ; mais , ils l'admettent
avec une forte de repugnance , qui demande
du ménagement & de la précaution.
Ces fortes d'Infinitifs précedés de
la particule ou article , de , peuvent
être régis ou par un autre Verbe , comme
quand on dit : Il me preffe d'obéir.
Je ne puis me défendre de vous condamner.
Ou par un Adjectif , comme : ImDE
MAR S.
*
Patient de partir , glorieux de mourir.
Ou enfin, par un Subftantif , comme :
L'honneur d'exécuter. Le bonheur de
Vous voir.
C'est par raport à ces trois régimes ,
qu'il faut comparer leur tranfpofition
avec celle du Génitif ou de l'Ablatif. Je
ne puis rendre ce parallele plus fenfible
, qu'en oppofant dans des Vers differens
ces Génitifs & ces Ablatifs , aux
Infinitifs qui les repréfentent. Je conmence
par les Infinitifs qui font gouvernez
par des Verbes. Ouvrir les portes
du palais , eft une phrafe qui renferme
une conftruction de Génitif
puifque le dernier mot eft effectivement
un Génitif tégi parun fubftantif.
Il me preffe d'obéir. Voilà un Infinitif,
qui , felon la régle que je me fuis
faite, repréfente à la verité, plûtôt un
Ablatif qu'un Génitif, puifqu'il eft commandé
par un Verbe ; mais , à l'égard
de la tranfpofition , c'eft la même chofe
: & de même que le Génitif peut fe
tranfpofer dans le premier exemple ,
auffi , l'Infinitif peu - t - il fe tranfpofer
dans le fecond ; comme on le va voit
dans le parallele des deux Vers fuivans
, dont le premier eft de Racine ,
A iiij.
6 LE MERCURE
& le fecond eft formé fur le premier.
1 Du palais à ces mots il leur ouvre
les portes.
D'obéir à fes loix il nous preſſe
aujourd'hui.
La tranfpofition de l'Infinitif, obéir ,
dans le fecond Vers , fait un auffi bon
effet que celle du Génitif , palais , dans
le premier : Mais , afin que le parallele
foit encore plus regulier & plus
exact , oppofons un Ablatif à un Infinitif
gouverné par un Verbe . Se défendre
de fes ennemis , voilà une conftruction
d'Ablatif. Se défendre de condamner
quelqu'un , voilà une conftruction
d'Infinitif qui reprefente un Ablatif.
Or,rous deux fe prêtent également à la
tranfpofition , comme les Vers fuivans
en font preuve.
Gardez - vous de prétendre
a Quede tant d'ennemis vous puiffiez
vous défendre.
Avez- vous dû prétendre
·
Que de vous condamner je pûffe
me défendre.
1 Mithridate.
Att. V. Sc. IV.
2 Act. V. Sc . derni
DE MAR S.
Je crois qu'aprés ce parallele , on ne
peut rien fouhaiter de plus marqué
fur l'uniformité parfaite de ces deux
tranfpofitions.
Mais , lorfqu'il arrive que l'Infinitif
eft gouverné par un nom Adjectif,
il y a des précautions à prendre pour
pratiquer la tranfpofition ; c'est-à- dire ,
qu'il faut avoir égard à la maniere dont
l'Adjectif eft employé . S'il eft joint à
un Verbe, alors , il entre dans les droits
de ce Verbe auquel il est joint , & avec
lequel il ne fait, pour ainfi dire, qu'une
meme chofe . Ainfi , quand on dit , illet
doux de vivre , il est doux de mourir ;
l'Adjectif, doux , y fait, en quelque forte,
autant partie d'un Verbe , que le participe
aimé, ou hai , fait partie du Verbe
dans ces phrafes ; il eft aimé , il eſt
hai : & fur ce pied là ,il ne répugne
pas plus à la tranfpofition de l'Infinitif
qu'il gouverne , que le feroit un autre
Verbe. Racine a dit .
1 Seigneur , demes malheurs ce font
là les plus doux .
Voilà une tranfpofition de Génitif.
Le Vers fuivant nous en fournit une
A&t. I. Sc. II.
8 LE MERCURE
femblable dans un Infinitif qui reprefente
un Génitif.
De mourir pour fa gloire il meferoit
trop doux.
Ce n'eft donc point précisément , comme
Adjectif, que celui- ci fe prête à la
tranfpofition , mais comme Adjectif
joint à un Verbe dont il fait partie.
En effet, fuppofons un Adjectif indépendant
d'un Verbe , & qui fe foûtienne
par lui-même , tel que l'Adjectif
content , comme fi on difoit ; content
de fa victoire. Content d'avoir vaincu.
La tranfpofition ne pouroit gueres fe
pratiquer,ni à l'égard du Génitif dans la
première phrafe , ny à l'égard de l'Infinitif
dans la feconde. Ainfi , il faudra
dire pour l'un , & pour l'autre.
Content de fa victoire , il pardonne
au vaincu.
Content d'avoir fcû vaincre , il
pardonne au vaincu .
Effayons cependant, quel effet feroit
la tranfpofition , en prenant des termes
qui puiffent la ménager , & qui
neantmoins , figurent de la même maniere
, comme feroient : Content de fa
gloire , content de vaincre . Voici ,
comme fe feroit la tranſpoſition dans
les deux Vers.
DE MAR S.
De fa gloire content il pardonne
au vaincu .
Et de vaincre content , il pardonne
au vaincu .
La tranfpofition du Génitif dans le
premier Vers : De fa gloire content ,
à véritablement quelque chofe de rude
, & qui n'y feroit pas , fi l'Adjectif
êtoit joint à un Verbe , conime dans le
Vers fuivant.
De fa gloire à mes yeux il parut
trop content .
Mais enfin , toute rude qu'elle eft ,
& meilleure , felon moi , à fupprimer ,
qu'à employer ; elle eft pourtant beaucoup
plus fupportable que la tranfpofition
de l'Infinitif dans le fecond Vers :
Et de vaincre content il pardonne
au vaincu .
Peut- être , fe trouvera- t- il des gens &
qui l'une ne paroîtra pas plus mauvaife
que
l'autre ; mais aprés tout , on
ne peut difconvenir , qu'il n'y ait dans
la tranfpofition du fecond Vers , un défaut
qui n'eft pas dans celle du premier.
Ce défaut confifte dans l'équivoque
que forme le déplacement de
l'Adjectif,content. Car , quand on dit ,
content de vaincre , on voit bien que
1ο LE MERCURE
c'est l'Adjectif qui gouverne l'Infinitif;
mais quand on dits de vaincre
content ; on ne fçait , fi ce n'eft pas le
Verbe qui régit l'Adjectif , & fi celuici
elt Nominatif ou Accufatif ; fi le
Verbe , vaincre , eft pris neutrement ou
activement Equivoque qui va à renverfer
tout le fens de la Phrafe ; puifqu'il
y a bien de la difference , entre
dire , un homme content de vaincre , &
dire , vaincre un homme content .
Au refte , cela ne préjudicie en rien
à la jufteffe du parallele entre les Génitifs
, & les Infinitifs précedés de la
particule, de: Ce qui empêche en cette
occafion , la tranfpofition de l'Infinitif
, ce n'eft pas que cet Infinitifne reprefente
un Génitif: L'obftacle ne vient
que de ce que cet Infinitif , en devenant
une espece de Génitif, ne ceffe pas
d'être Verbe , & d'avoir , comme tel ,
un cas aprés lui . D'ailleurs , la même
difficulté fe trouveroit dans la tranfpofition
du Génitif d'un nom , s'il eftoit
du même genre que l'Adjectif auquel
on l'auroit joint ; comme fi on difoit ,
content du triomphe , au lieu de dire ,
content defa gloire , & qu'on le tranf
pofât ainfi.
DE MAR S. .II
Du triomphe content il pardonne
au vaincu .
Il y auroit autant d'équivoque dans
ette tranfpofition , que dans celle
du Vers ,
Et de vaincre content il pardonne
an vaincu .
Mais fi , au lieu d'employer un Verbe
Actif qui demande un régime aprés
lui , ou un Veibe mixte , qui , quoique
pris neutrement , peut fe prendre activement
, on employe un Verbe purement
neutre , qui , comme tel , n'en demande
point ; rien n'empêche alors
qu'on n'ufe de tranfpofition entre l'Infinitif
& l'Adjectifqui le gouverne ; &
qu'au lieu de dire , impatient de s'élever
,on ne dife , en tranfpofane , comme
dans les Vers ſuivans
De s'élever impatient ,
Il rompt avec fureur le lien qui l'arrête.
Cette tranfpofition ne forme point
d'équivoque, parce que le Verbe , s'élever
, ne demandant point de régime
aprés lui , on ne peut prendre l'Adjectif,
impatient ,pour fon cas : On le prend
au contraire pour ce qu'il eft , c'eſt - àdire
, pour un Nominatif ; & il n'y a
12 LE MERCURE
pas plus d'inconvenient à dire ,
De s'élever impatient.
qu'il y en a , à dire ,
S'élevoit ce Roc efcarpé.
Vers que j'ai employé dans la tranfpofition
du Nominatif; où j'ai fait voir
que cette maniere de tranfpofer ce
cas , étoit fort bonne.
Il nous refte à parler des mêmes Infinitifs
gouvernez par un Subftantif,
Comine , la gloire de vaincre , le plai
fir d'obliger , & autres femblables ; &
il me femble qu'on peut raifonner da
Subftantif, comme on a fait de l'Adjectif
, & que la tranfpofition des Infinitifs
demande, à l'égard du premier ,
les mêmes précautions , que nous
avons fait voir qu'elle exigeoit à l'égard
de l'autre.
C'est - à - dire , qu'il faut diftinguer
entre les Subftantifs qui font joins à un
Verbe dont ils font le cas , & ceux qui
enfont indépendans , ou du moins qui
n'y font joins que comme Nominatifs.
Par exemple , dans ce Vers ;
Je fais gloire de l'avouer.
Le Subftantif , gloire , eft le cas da
Verbe jefais; & l'on peut dire qu'il en
fait, en quelque forte, partie; puifque ,
DE MAR S. 13
je fais gloire , eft la même chofe que
de dire , je me glorifie : Et alors, rien
n'empêche qu'on ne tranfpofe l'Infinitif
, en difant ,
De l'avouer je fais gloire.
Mais , lorfque le Subftantif n'eft
point joint à un Verbe dont il faffe, en
quelque forte , partie comme le précedent
, & qu'il n'en eft que le Nominatif
; alors , il y a une diſtinction à faire
entre les Verbes dont ces Subftantifs
gouvernent l'Infinitif. Si ces Verbes
font Actifs & ont un régime aprés
eux , ou même s'ils font mixtes ; c'eft
à-dire , qu'ils puiffent être pris , tantôt
activement & tantôt neutrement , la
tranfpofition ne peut fe pratiquer à
leur égard , à moins que ces Infinitifs
n'ayent leur cas aprés eux . Pourquoi ?
Parce que fans cette précaution , on
tombe dans une équivoque inévitable.
En effet , fi on veut tranfpofer ces
phrafes , l'honneur d'executer , le bonheur
de prévoir ; la tranfpofition renverfera
tout le fens de la phrafe , en
faifant dite , d'exècuter l'honneur , de
prévoir le bonheur &c.Si l'on veut tranf
pofer ce Vers ,
Le plaifir innocent d'obliger m'eit
bien doux.
14
LE MERCURE
& qu'on dife ,
D'obliger le plaifir innocent m'eſt
bien doux .
On croit que dans cette feconde maniere,
le plaifir eft le cas du Verbe , obliger;
ce qui renverfe tout le fens, & rend
le Vers inintelligible . Mais , fi ce Verbe,
obliger, avoit fon régime aprés lui
cela leveroit l'équivoque ; comme fi
en tranfpofant ce Vers ,
Le plaifir d'obliger mes amis m'eft
bien doux.
on difoit ,
D'obliger mes amis le plaifir m'eſt
bien doux.
,
3
Il est certain que non feulement il
n'y auroit point d'équivoque , mais ,
que le Vers en feroit beaucoup meilleur.
Ce qui ôte l'équivoque en cette
occafion c'eft que le Verbe , obliger ,
ayant fon régime déterminé immediatement
aprés lui , on ne peut prendre
le Subſtantif qui vient enfuite , que
pour ce qu'il eft réellement ; c'eſt àdire
, pour le Nominatif d'un Verbe
qui doit fuivre ; & c'eft auffi pour la
même raifon, que cette même tranfpofition
fe pratique fans inconvénient , à
l'égard des Verbes neutres ; puifqu'exDE
MAR S. IS
cluant , comme ils le font , tout régime
aprez eux , le Subftantif qui le
fuit, ne peut être regardé, que comme
le Nominatif du Verbe fuivant . Ainfi
cette phrafe , oüi ! L'honneur de mourir
pour vous me feroit doux , fe peut
fort bien tranfpofer , en difant :
Ouy , de mourirpour vous ,
L'honneur me feroit doux !
Voilà à peu-prés , ce qu'il y a de plus
effentiel fur cette tranfpofition : Je crois
cependant devoir avertir , que quoiqu'on
en puiffe ufer abfolument dans
les occafions que j'ai marquées , on
doit le faire avec ménagement & referve
. Comme elle a toujours quelque
chofe de rude , elle a befoin d'adouciffement
, fans quoi,il vaut mieux s'en
paffer que de l'employer . Il faut la
regarder , en fait de Vers , à peu prés ,
comme une diffonance , en fait de Mufique
; c'eſt- à- dire, qu'elle n'a de grace
, qu'autant que le Poëte fçait la
préparer & la fauver.
16 LE MERCURE
PARALELLE
De la tranfpofition des Accufatifs , &
de celle des Infinitifs gouvernez immediatement
par un Verbe .
Comme j'ay déja fait voir le rapport
qu'il y avoit , entre la tranfpolition
des infinitifs gouvernés immé
diattement par un Verbe , & la tranfpofition
des Accufatifs , il ne me refte
plus qu'à montrer , que l'une eft auffi
impraticable que l'autre. C'eft de
quoy je fuis d'autant plus perfuadé ,
que je n'en ay point encore veu d'exemple
, mefme dans les plus méchans
vers . Mais, comme ce n'eft qu'un préjugé
, cela ne nous difpenfe pas d'en
venir à la preuve. Effayons donc
quelle grace auroit cette forte de
tranfpofition : & comme j'ai cité dans
l'article de la tranfpofition de l'Accufatif,
ce vers du P. le Moyne ;
En ce temps Mélédın l'Egypte gouvernoit.
Je me fervirai du mefine vers 3
pour mettre cette tranfpofition d'Accufatif,
en parallele avec une tranfpofition
d'infinitif. Suppofons donc qu'aulieu
DE MAR S.
17
י
lieu que le Poëte dit de Mélédin , qu'il
gouver, oit l'Egypte , il luy faffe dire,
qu'il fe laifoit gouverner ; voicy comment
on tranfpoferoit la conſtruction
dans le vers .
En ce tems Mélédin , gouverner fé
laiffoit.
Dans ce dernier vers , gouverner,
eft régi par le Verbe , laiffoit ; comme
dans celuy du P. le Moyne , l'Accufatif
, l'Egypte , eft régi par le Verbe ,
gouvernoit. Or , il est évident que la
tranfpofition figure auffi mal dansl'un
que dans l'autre , & que dans tous
les deux , elle eft infoutenable. Racine
dit :
1. Je verray fans regret tomber entr
fes mains
Tout ceque luy promet l'amitié
des Romains.
Quel effet feroit le premier vers ,
ft on le tranfpofoit , en difants :
Tomber entre les mains je vertay
fans
regret
Fout ce que des Romains l'amitié
luy promet.
Il n'y a perfonne qui ne fente la ru
1. Mithr.
Att. 1. Sc. I.
18 LE MERCURE
deffe de cette tranfpofition. Je n'en
diray pas davantage fur ce qui la regarde
; le peu que j'en ai expofé ,fuffit
pour
faire connoiftre combien elle eſt
infoûtenable.Je fuis d'ailleurs,fi ennuyé
du détail de ces tranfpofitions , que
pour peu que le lecteur en foit auffi
ennuyé que moy , je ne puis m'empefcher
de le plaindre. Il nous faut
pourtant à luy & à moy , effuyer encore
la tranfpofition des termes , foit
noms , foit verbes , qui font gouvernez
par des prépofitions . C'est un
morceau que je traiteray le plus laconiquement
qu'il me fera poffible
& que je tâcheray de réduire à des
principes généraux, qui me difpenfent
de defcendre dans le détail de chaque
prépofition.
EXAMEN.
De la tranfpofition des Noms & des
Verbes gouvernez par des prépofitions.
Les Prépofitions font des termes indéclinables
qui gouvernent des Noms
ou des Verbes , devant lefquels on
DE MARS. 19
les place d'ordinaire , & c'eft pour
cela qu'on les appelle prépofitions . En
voicy des exemples : Aprés un long
combat. Aprés avoir bravé les dangers .
Il s'enfuit de cette définition , qu'il
ne s'agit pas icy de favoir , fi ces
Noms & ces Verbes peuvent fe tranf
pofer, à l'égard de la prépofition mefme
qui les gouverne ; puifqu'il eft
comme effentiel à cette prépofition
de les préceder : Il s'agit d'examiner
,fices Noms & ces Verbes ,régis par
des prépofitions , peuvent fe tranfpofer
à l'égard des autres termes aufquels
ils fe rapportent dans la phrafe .
Par exemple , dans ce vers de Racine .
1. la place & les trésors confiez en
fes mains.
On ne demande pas ,
fi la prépofition
, en , peut fe déplacer a
l'egard des termes , fes mains , qu'elle
régit ; cequi rendroit la conftruction
inintelligible : Mais on demande , fi
la prépofition & ce qu'elle gouverne ,
peut fe déplacer à l'égard du Verbe
auquel Pun & l'autre à rapport , & fi ,
en changeant quelque chofe au vers
de Racine , on peut dire.
1. A& . I. Sc. I.
10 LE MERCURE
La place & les trésors en fes mains
confiez
Voilà précisément à quoy ſe
réduit l'état de la queftion . Il faut
encore remarquer , que toute prépofition
dit deux chofes. 10 un terme
qui en gouverne un autre , foit Nom
foit Verbe. 20. un terme qui gouverne
le Nom , a tel cas, & le Verbe, a tel tems.
Comme cette différence de cas ou
de temps , que demandent les différentes
prépofitions , felon leur efpéce,
ne fait rien pour la tranfpofition ;
il feroit inutile d'examiner les prépofitions
par cet endroit ; & c'eft pour
cela , qu'en traitant de la tranfpofition
des Noms & des' Verbes , j'ay
renvoyé à un article particulier, cequi
regardoit les prépofitions qui avoient
rapport à ces Verbes & à ces Noms.
Il ne faut donc les envifager icy , que
par l'endroit qui leur est commun à
toutes ; c'est - à - dire , précisément
comme des termes qui en gouvernent
d'autres , quels qu'ils foient.
Tout cela pofé , je dis que , non
feulement la tranfpofition des Noms
ou des Verbes gouvernez par des
prépofitions ; eft bonne & légitime ;
mais encore , que de toutes les tranf
DE MVR S. 2T
pofitions , il n'y en a point de plus
douces ni qui ayent plus de graces.
En effet , fi le principe général que
j'ay étably fur les tranfpofitions , eft:
vray , comme j'en fuis convaincu en
mon particulier ; c'eft- à- dire , fi toute
inverfion eft permife dés qu'elle n'altere
point - la clareté de la phrafe ,
il est évident , que moins elle en alterera
la clarté , moins elle fera de
violence à la construction , & plus
elle fera recevable. Or , de toutes les
tranfpofitions , il n'y en a point qui
violente moins le fens de la phrafe
que celle des Noms , & des Verbes
qui font régis par des prépofitions ..
Pourquoi cela ? C'est que ces prépofitions
qui les régiffent , les détachant ,
pour ainfi dire, des Verbes aufquels ils
ont quelque rapport , & les affranchiffant
, au moins en grande partie ,
de la jurifdiction de ces Verbes ; ils
fe trouvent en bien plus grande liberté,
d'aller devant ou aprés ces Verbes,
& de fe placer indifféremment dans
tel ou tel endroit de la phrafe. La
prépofition qui régle & détermine leur
fort , leur eft une efpèce de fauwegaide
, fous la protection de laquelle
22 LE MERCURE
ils peuvent fans rifque s'écarter du
Verbe auquel ils fe rapportent , quelque
que foit leur dépendance à cet
égard .
>
En effet, quoi qu'il n'y ait guéres
de prépofitions,qui , en gouvernant un
Nom ou un Verbe , ne le rapporte
à un autre Verbe dont elle le fait dépendre
, cette dépendance n'est
pas toujours également forte
& fe trouve plus ou moins gênante ,
felon les différentes prépofitions . Il y
en a qui détachent tellement de tout
Verbe , les termes qu'elles regiffent
que ces termes n'y ont qu'un rapport
bien éloigné. Il y en a d'autres aucontraire,
qui , mefme en les détachant de
leur Verbe , les laiffent toûjours dans
une forte de dépendance au moins
médiate: Les deux vers fuivans de Racine
nous fourniffent un exemple de
l'un & de l'autre.
1. Aprés un long combat tout fon
Camp difperfé ,
Dans la foule des morts en
fuyant l'a laiffé.
1. A&. I. Sc. I.
DE MARS. 23
Il y a dans ces deux vers deux
prépofitions , qui font , aprés , & dans.
Toutes deux ont rapport au mefme
Verbe qui eft , laiffé , mais avec cette
différence , que la premiere n'en dépend
prefque point , & fait un fens
fini avec le fubitantif & l'adjectif
qu'elle gouverne ; aulieu que la feconde
exige néceffairement un Verbe
pour finir fon fens & faire, pour ainfi
dire, corps de phrafe. En effet , quand
on dit , aprés un long combat , on a
l'idée d'une action complete , & quoiqu'il
n'y ait point de Verbe exprimé
dans cette phrafe , il y en a un tacitement
renfermé , puifque dire , aprés
un long combat, c'eft comme fi l'on difoit
, aprés qu'un long combat a été donné.
Il n'en eft pas de mefme de la feconde
prépofition , dans , qui ne peut
fe paffer d'un Verbe , & qui éxige que
ce Verbe foit formellement énoncé ;
puifque dire , dans la foule des morts ,
ne fait point de fens déterminé, fi on n'y
ajoute un Verbe qui fpécifie l'action ,
dont ce morceau de phrafe ne marque
qu'une feule circonftance , & cette
action fe trouve icy fpecifiée par le
Verbe,laiffe.
24
LE MERCURE
Dans la foule des morts en fuyant
l'a laiffe
Or , il eft für que moins les
prépofitions dépendent des Verbes
aufquels elles ont rapport , & plus
elles ont de liberté pour la tranfpofition.
Mais , comme cette dépendance
n'eft jamais immédiate , & qu'elle eft
par conféquent, toujours bien moindre
que celle des cas qui fe preftent le plus.
naturellement à la tranfpofition , tels
que le datif qui dépend toûjours immédiatement
de fon Verbe ; il s'enfuit
que la tranfpofition fe fait toûjours
trés commodément à l'égard de ces
deux efpéces de prépofitions .
Ainfi on peut dire que les prépofitions
dans noftre langue , font une
fource de tranfpofitions d'autant plas
belles ,, que fans gêner en rien la
conftruction de la phrafe , elles y
mettent de la fufpenfion & de la nobleffe
. Et comme ces prépofitions font
en grand nombre , & qu'il en entre
prefque toujours quelqu'une dans la
plufpart des phrafes , elles fourniffent
elles-feules plus de moyens de
tranfpofitions, que tous les cas différens
des Noms, & tous les Verbes enfemble .
Quelques
D'E MARS
25
Quelques exemples fuffiront pour
appuyer ce que je dis ; & comme j'ai
parlé de deux fortes de prépofitions ,
dont les unes ne dépendent point , ou
du moins ne dépendent que fort peu
des Verbes aufquels elles fe rapportent,
& les autres font dans une dépendance
plus étroite à l'égard de ces Verbes;
j'aporterai des exemples de ces deux ef-
-péces. En voici d'abord de la premiere.
1. Et qui dans l'Orient balançant
la fortune.
Il crût que fans prétendre une
plus haute gloire ,
2. Elle lui céderoit une indigne
victoire :
3. Malgré toute ma haine , on
veut qu'il m'ait fçû plaire ,
Vous feul , Seigneur , vous ſeul,
aprés quarante années ,
4. Pouvez encor lutter contre
les deftinées .
On voit dans ces exemples , que cês
prépoſitions détachent fi bien les Noms
1. Act. 1. Sc. x,
2. Ibid.
3. Act. 11. Sc. 6 .
4. A&t . 111. Sc. I.
26 LE MERCURE
ou les Verbes qu'elles gouvernent , des
autres Verbes aufquels les premiers ont
rapport , qu'en quelque fituation qu'on
les mette , foit devant , foit aprés ces
Verbes , ils ne troublent en rien la clarté
de la conftruction : Mais, on peut remarquer
en même- temps , qu'elles ne
figurent jamais mieux en vers , que
quand elles font tranfpofées , comme
dans les exemples que j'ai citez : & l'on
ne peut gueres même fe difpenfer de
tranfpofition à leur égard , fans que le
vers n'en fouffre, & qu'il ne retombe un
peu dans la profe . Ce que je dis ici de
cette premiere efpece de prépofitions,
peut s'étendre encore à la feconde ;
mais néanmoins , avec plus de referve,
& à proportion , du plus ou moins de
dépendance, que celles - ci ont à l'égard
des Verbes aufquels elles fe rapporrent.
Voici des exemples de cette feconde
espéce.
Et j'ar feû qu'un Soldat dans les
mains de Pompée ,
1. Avec fon Diadéme a remis
fon épée .
2. A &t. 1. Sc, 1 .
DE MARS. 27
1. La place & les tréfors confiez
en fes mains.
2.
J'oubliai mon amour par le
fien traverfé.
:
Dans ces deux
derniers
exemples , on
voit que le premier eft fans
tranfpofition
, & que la
tranfpofition au contraire
, eft employée dans le fecond ; &
j'avoue que j'aime bien autant le premier
que le fecond
Confiez en fes
mains , me paroît auffi bon , & même
un peu meilleur que , en fes mains confiez
: & quand , au lieu de cet hemiftiche,
par le fien traversé, Racine auroit
mis, traversé par le fien , je ne croirois
pas qu'il en eût fait plus mal ; mais,
le defagrément
qui peut fe trouver dans
de pareilles
tranfpofitions , vient moins ,
comme je l'ai déja fait
remarquer ailleurs
, de la nature de la
tranfpofition
même , que de la
proximité des termes
tranfpofez. Autre exemple de la même
fcéne.
Avec le même zele , avec la mê
me audace ,
Que je fervois le Pere , & gardois
cette place ,
1. Ibid.
2. Ibid.
Cij
LE MERGURE
La
Et contre vôtre frere , & même
Contre vous :
1. Aprés la mort du Roy je vous
fers contre tous .
prépofition, avec , qui commence
les quatrevers , fe. rapporte au Verbe ,
je vousfers , qui eft à la fin du quatriéme
; & cettetranfpofition , qui a de l'élevation
& de la nobleffe , fait un trés
bel effet. Racine n'a point ufé de tranfpofition
dans le fecond & le troifiéme
de ces Vers , à l'égard des Verbes fervir
& garder , & de la prépofition , contre
; & il me paroit qu'il auroit mieux
fait d'en ufer , parce que, faute de l'avoir
fait, il donne lieu à une équivoque
qu'il eût évitée par ce moyen ; car,
on ne fçait , fi ce troifiéme vers ,
Et contre vôtre frere & même contre
vous.
OU doit fe rapporter au fecond ,
au quatrième , & fi l'Auteur veut dire :
Jefervois votre pere contre votre frere
& contre vous ; ou bien : Je vous fers
contre vôtre frere & contre vous . Il eſt
bien vrai qu'un peu d'attention reci
fie ce petit defordre où l'équivoque
..Ibid.
DE MARS 29
met l'efprit ; mais , c'eft toûjours une
peine qu'on pouvoit lui épargner ; &
dans la délicateffe dont eft nôtre efprit
à cet égard , il faut que ce qu'on lui
prefente , foit fi clair , qu'il ne puiffe
pas même douter quand il le voudroit..
C'eft un inconvenient qu'il fetoit aifé,
d'éviter dans ces quatre vers , fi , au lieude
mettre les rimes mafculines & feminines,
deux à deux , comme l'ufage des
Tragédies le demande , on pouvoit lescroifer
, en y ajoûtant une tranfpofi-*
tion de plus Car , voici comme il faudroit
manier ces quatre vers pour y
oter toute ambiguité.
Avec le même zele , aveo la même
audace ,
Que contre vôtre frere & mefi
me contre vous
Je fervois votre pere & gardoiscette
place :
Aprés la mort du Roy je vous
fers contre tous.
On voit ici que la tranfpofition bien
nténagée , loin d'embaraffer la phraſe ,
peut quelquefois en corriger l'ambiguité:
Car, c'eft par le moyen de la tranfpofition
qui fe trouve dans le fecond
& le troifiéme vers , tels que je les ai ,
Ciij
30 LE MERCURE
arrangez , que j'ai rectifié l'équivoque
qui eftoit dans ceux de Racine.
Au reste , il ne fera pas inutile de
faire remarquer fur le nombre des prépofitions
qui fe trouvent en cet exemple
, combien ce que j'en ai dit ci - deffus,
eft vrai : Qu'elles entrent dans une
infinité de phraſes , & que dans l'apti
tude qu'elles ont à la tranfpofition ,
c'en eft une fource qu'on trouve toujours
fous fa main , & qui eft intariffable.
Il y en a de plus , qui y font fi pro
pres, qu'elles admettent la tranfpofition
en profe mefme , & ce font fur tout
celles qui font le plus détachées des
Verbes aufquels elles ont quelque rapport
, & qui , indépendemment de ces
Verbes , font un fens par elles- mefmes .
Par exemple , dans le dernier vers que
j'ai cité , la tranfpofition dont on y uſe
à l'égard de la prépofition , aprez , peut
auffi bien avoir lieu en profe qu'en vers ;
& comme on dit en vers ,
Aprez la mort du Roy je vous fers
contre tous.
on peut dire de mefme en profe ,
en rompant la cadence : Aprés la mort
du Roy , je vous fervirai contre quiconDE
MAR S:
que . Cette tranfpofition cependant,
n'eft commune à la profe & aux vers,
qu'à l'égard de certaines prépofitions ,
entre celles mefmes qui font le plus détachées
des Verbes avec lefquels elles
figurent ; & le privilege n'eft pas général
pour toutes les autres de cette:
efpece.
Pour ce qui eft de celles- ci, &des autres
prépofitions qui font dans une dépendance
plus étroite, à l'égard des Verbes
aufquels elles fe rapportent , leur tranfpofition
n'a lieu que dans le ftyle Poëtique
Par exemple , Racine dit forc
:
bien en vers' :
1. Il lui fit par tes mains porter
fon Diadéme.
Mais, s'il avoit eu la mefme chofe a
dire en profe , il n'auroit eu garde d'ufer
de la mefine tranfpofition , & il auroit
dit tout fimplement , porter par
tes mains.
Au refte , les prépofitions s'accommodent
fi bien de la tranfpofition , &
s'y preftent fi naturellement , que lorfqu'elles
y repugnent , elles ceffent , en
quelque forte , d'eftre prépofitions. Je
1. A&t. Sc. I
e i
42 LE MERCURE
m'explique , en apportant pour exer
ple , des vers de Racine .
Fier de leur amitié , Pharnace .
croit peut- eftre
1. Commander dans Nymphée ,
& me parler en Maître.
Ce dernier hemiftiche , & me parler
en Maître , ne peut fe tranfpofer ;
c'eft- à-dire qu'on s'exprimeroit mal ,
fi on difoit, en Maître meparler. Mais
auffi ,faut- il faire attention que la par
ticule , en , ne figure là que comme une
modification du Verbe , parler ; & que
la clarté de la conftruction demandant
que la chofe qui eft modifiée , paffe
avant celle qui la modifie , le Verbe
doit paffer avant le Subftantif qui le
détetmine à telle ou telle modification .
Ces fortes de Verbes qui traînent avec
eux des Subftantifs de cette nature, ne
font, pour ainfi dire, qu'un corps avec
ces Subftantifs , & ne fe féparent gue
res , bien loin de pouvoir eftre tranfpofez.
La Particule, en , qui fert à leur modification
, n'eft point'ici prépofition ,
parler en Maître , parler en grand Seineur
, parler en étourdi , en ignorant.
Act. 1. Sc. 1.
DE MARS. 33%
Cela fignific parler comme un Maître,
comme un grand Seigneur , comme un
étourdi , comme un ignorant. Cette Particule
n'eft prépofition , que quand elle
fignifie , dans , & alors , elle fe tranfpofe
fort bien ; & comme Racine a dit fans
tranfpofition,
La place & les tréfors confiez en
fes mains.
on peut dire en tranfpofant ,
La place & les tréfors enfes mains
confiez .
Ce que j'ai dit de la Particule , en ,
je le dis auffi d'autres termes qui ceffent
d'eftre prépofitions , dés qu'ils font
fans régime. Par exemple , on dit : Il
eft aut deffus , il est au deffous , il est pour,
il eft contre; & ainfi d'autres expreffions
femblables. Ces fortes de termes
nepeuvent plus-alors , eftre regardez que
comme des adverbes , qui faifant un
mefme corps avec le Verbe auquel ils
tiennent , ne peuvent fe déplacer à fon
égard. Quand,pour & contre,font prépofitions
; c'eft-à- dire , quand ils gouvernent
un Nom ou un Verbe , l'un &
l'autre fe tranfpofe non feulement faus
peine , mais mefme avec grace , com-.
me on peut le voir dans les vers (nivans.
34
MERCURE
LE
Et je ne fçavois pas que pour moi
plein de feux ,
1. Xipharés des mortels fût le
plus amoureux.
2. A mille coups mortels contre
eux me dévouer.
Je dis le mefme des prépofitions , aus:
deffous & au deffus . Racine a dit :
Je fonge avec reſpect de combien
je fuis née
3. Au deffous des grandeurs d'un
fi noble hymenée.
Il n'y a point là de tranfpofition : &
de la maniere que ces vers font tournez
, j'avoue qu'il feroit difficile d'y
en mettre Mais , la difficulté ne vient
point de la part de la prépofition , comme
on peut le remarquer dans l'exemple
fuivant , où je tourne ces deux vers
d'une autre maniere.
Je fonge de combien , pour mon
bonheur peut- être j
Au deffousde ce rang le Ciel m'avoit
fait naître.
Dans ces deux vers , la prépofition,
Att . 11. Sc. I.
2. A&t. 1. Sc. 1.
3. Act. iv. Sc . 3
DE MAR S.
35.
au deBous , eft tranfpofée; & mettant à
part le refte , il eft fûr que la maniere
dont elle y eft placée , s'écarte beaucoup.
plus de la profe , que celle dont l'a employé
Racine , qui d'ailleurs tranfpofe
d'ordinaire affez volontiers les prépo
fitions. Voici un exemple pour la pré
pofition , au deffus.
Et qu'il n'eft point de Rois , s'ils
font dignes de l'être ,
Quifur le Trône affis , n'envialfent
peut-être ,
Au deffus de leur gloire un naufrage
élevé ,
1. Que Rome & quarante ans ont
à peine achevé.
J'avoue ici , en paffant , que je n'en
tends pas trop bien ce que fignifie un
naufrage élevé an deffus de la gloire des
autres Rois ; & encore moins ce que
veut dire , achever un naufrage. Ces
expreffions figurées ont d'abord quelque
chofe qui éblouit , & l'on ne fe
donne pas
la peine de les examiner ,
parce qu'on les devine plutôt qu'on ne
les entend ; mais , quand on y regarde
de prés , on eft tout furpris de ne
Act. 11. Sc. 4
1
35%
LE MERCURE
trouver qu'un barbariſme brillant
dans ce qu'on avoit admiré. Mais, quoiqu'il
en foit de cette expreffion , il eſt
toûjours évident que la tranfpofition
de la prépofition , au deffus , fait trésbien
dans ces vers , auffi bien que les
trois autres , dans les vers rapportez cideffus
:Mais , fielles ceffoient d'être pré
pofitions ; c'est- à -dire, fi elles étoient
prifes dans un fens abfolu & fans régime
, il n'y auroit plus- lieu à la- tranfpofition.
On dit il étoit pour , il étoit
contre, & l'on ne dira pas , pour il étoit,
contre il étoit. Toutes ces obfervations
vont à confirmer l'aptitude que j'ai dit
que les prépofitions avoient à la tranfpofition
; puifqu'elles Padmettent trés
volontiers,tant qu'elles demeurent pré
pofitions , & qu'elles n'y repugnent,
que lorfque les mêmes termes qui
étoient prépofitions , viennent , en perdant
leur regime, à ceffer d'être telles
:
Je ne parle point ici des conjonctions
des Verbes , parce qu'elles ont
plus de rapport à la tranfpofition des
phrafes, qu'à la fimple-tranfpofition des
termes dans la même phrafe. Par exemple
, quand Racine dit :
Mais avant que partir , je me fee
rai juftice.
DE MAR S. 37
Ce vers renferme deux phrases ,
dont la derniere , dans l'ordre naturel ,
devroit paffer la premiere ; comme ſi
on difoit :
Je me ferai juftice avant que de
partir.
Car , c'eft ainfi qu'il faut parler , &
non pas , avant quepartir. J'aurois encore
mieux aimé, avant de partir ; mais
ni l'un ni l'autre n'eft correct . Quoique
Racine paffe pour parler bien , on
ne croiroit pas , combien il lui eft échapé
pé de fautes & de négligences contre
la langue , dans fes vers . Mais , pour revenir
au dernier que j'ai cité , la tranſpofition
qu'il y employe , eft proprement
une tranfpofition de phrafe ,
une forte de tranfpofition qui convient
autant à la profe qu'aux vers .
t
Peut être traiterai- je un jour de ces
tranfpofitions de phrafes , tant de celles
qui font particulieres à la Poëfie , que
de celles qui lui font communes avec
la Profe. Mais , en voilà affez pour le
prefent . Il faut donner au Lecteur le
temps de fe délaffer ; & à l'Auteur ,
celui de reprendre haleine : Il y a affez
long- temps que je m'ennuie moi- même
, en ennuyant les autres .
Je m'en tiens donc là , fur ce qui re-
~
38 LE MERCURE
?
garde le détail des tranfpofitions qui
a occupé quatre mois entiers du Mercure
; & je crois ne pouvoir mieux finir
ce morceau, que par les confequences
qui fuivent naturellement de tout
ce que j'ai dit fur cette matiere .
CONSEQUENCES
Qui fuivent de tout ce qui a êté dit
fur les tranfpofitions.
La premiere de ces confequences eft
fi naturelle , que je fuis perfuadé, qu'elle
viendra d'abord à l'efprit de tous ceux
qui fe donneront la peine de lire ce petit
Traité; &qu'ils conclûront, comme
moi , que toute fimple qu'eft la conftruction
de nôtre Langue , elle admet
plus d'inverfions qu'il n'en faut , pour
varier le ftyle .
A entendre parler fur ce point feu
M. de Cambray , il femble que les inverfions
nous foient prefque univeríellement
interdites , même en vers. La
Séveritéde nôtre Langue contre prefque
toutes les inverfions de phrafes , dit- il ,
augmente encore infiniment la difficulté
de faire des vers François. Voilà de
p. 303. Lettre à l'Acad.
DE MAR S.
39
ces principes & de ces axiomes décififs
& trenchans , qu'on ne devroit
jamais avancer fans preuve. Il n'y a
que les veritez conftamment & unanimement
reçûës , qu'on puiffe fe difpenfer
de prouver , & c'est une efpéce
de fophifme que d'en ufer ainfi , à l'égard
des points qui font au moins encore
obfcurs , & qui n'ont pas été difcutez.
Le Lecteur , s'il n'eft fur les gardes,
s'y laiffe furprendre . Il croit bonnement
qu'on ne lui donneroit pas un
principe pour certain , s'il n'êtoit reconnu
comme tel ; & il s'imagine
qu'une chofe n'a pas befoin de preuve,
précisément fur ce qu'on la lui donne
lans preuve
.
Cette docilité antique , qui a perpétué
bien des préjugez , n'eft plus du
goût de notre fiécle , où l'on eft bien
aife de voir clair , & de connoître par
foi- mefme. Il eft jufte & raifonnable
de déferer à l'autorité d'autrui , dans
les chofes qu'on ne peut voir par fes
propres yeux ; mais , à l'égard de celles
qu'on peut connoître par fa propre experience
, il n'y a perfonne à qui on
fe fie plus qu'à foi- mefme . M. de Cambray
prétend que la Séverité de nôtre
440
LE MERCURE
Langue exclut prefque toutes les inverfions
, mefme en vers , & il le dit fans
le prouver ; "& moi , après avoir fait te
détail d'un grand nombre d'inverſions
que nôtre Langue admet , fur-tout en
vers ; & aprés avoir juftifié l'ufage de
ces tranfpofitions, par des exemples tirez
de nos meilleurs Poëtes , & des
exemples généralement approuvez , je
conclus contre M. de Caiubray , que
Ta féverité de notre Langue , loin d'aller
à interdite prefque toutes les inverfons,
en admet non feulement plus qu'il
n'en faut , pour donner de la variété
"de l'agrément ; & de la nobleffe, au ftyle
Poëtique ; mais mefme , n'en exclut aucune
de celles qui peuvent diverfifier
le ftyle , fans le défigurer.
C'eft précisément ce que renferme
le principe genéral que j'ai établi pour
' la régle des tranfpofitions : Que toute
inverfion de phraſe eft permiſe & legitime
, dès qu'elle n'en altere point la
clarté. Principe que je n'ai point imaginé
, ni hazardé à l'avanture ; mais
qui eft le fruit du long examen que
j'ai fait de cette matiere , & le précis
de
Mercure de Decembre p. 19 .
DE MAR S. 手ぞ、
de tout ce que j'en ai conçu : Principe-
dont je ne me fuis pas contenté de :
ine convaincre moi- mefme , mais que
j'ai tâché de démontrer fenfiblement,
en faifant voir , que de toutes les inverfions
que rejettoit nôtre Langue , iln'y
en avoit aucune qui ne mit de
l'ambiguité & de l'équivoque dans la ›
phrafe. Voilà les feules Seuniques tranfs
pofitions que nôtre Langue rejette att
moins , à l'égard du ftyle Poëtique. Ce
n'eft point mefme à fa féverité qu'il
faut s'en prendre fur cette exclufion.
Nôtre Langue n'eft rien moins que
févere ; mais elle eft fimple , & c'ell
uniquement fa fimplicité qui lui fait re--
jetter des inverfions qui donneroient ›
fens louche à fa phrafè , & qui ne
ferviroient qu'à faire illufion au Lec--
teur , & à le fatigueren pure perte .
Je n'en dirai pas davantage fur cet atticle
, que je n'aprofondis pas plus
avant , parce que je me propɔfe de
faire , au premier loifir que j'aurai ,
une difcuffion plus exacte de tout ce ?
que feu M. de Cambray a dit de no
tre Poëfie dans fa lettre à l'Academic..
La feconde conféquence que je tires,
de ce que j'ai vérifié fur les tranfpofi
D
42
LE
MERCURE
tions , & du principe général fur lequel
j'ai fondé tout ce que j'en ai dit , eſt ,
qu'il eft impoffible d'introduire de nouvelles
tranfpofitions dans nôtre Langue
, au moins par raport aux phrafes
qui font déja reçues,
Cette conféquence eft directement
contre M. I de Cambrai , & contre M.
2 de Ramfai , Auteur de la belle préface
du nouveau Télémaque. M. de
Cambrai croit qu'il feroit avantageux
à nôtre Langue qu'on y introduisit denouvelles
tranfpofitions ; mais ,comme
dans leur nouveauté , elles pouroient
avoir quelque chofe de dur, &mêler de
l'obscurité dansla phrafe , il feroit d'avis
que cette innovation fe fît avec ménagement
, & qu'on y apportât deux précautions.
La premiere, fur le nombre
de ces inverfions qu'il ne faudroit point
hazarder d'abord en trop grande quan
tité : La feconde, fur leur qualité, à laquelle
il voudroit qu'on eût égard , en
choififfant de proche enproche , les inverfons
les plus douces , & les plus voisines
de celles que notre Langue permet déja..
M. de Ramfai entre fur cela dans:
les vûës de M. de Cambrai , & fou-
1 Lettre à l'Acad. Franç
2 Préface de Télémaque .
DE MAR S. 43
haiteroit , qu'à l'exemple d'un Poëte de
fa nation , qui a hazardé de nouvelles
inverfions dans la Langue Angloife
, & à qui cette tentative a reuffi ,
nous repriffions auffi , nous autres François
, à l'égard de l'inverfion des phra--
fes , l'ancienne liberté des Grécs & des
Romains.
On ne peut favoir trop de gré à M.
de Ramfai de s'intereffer , autant qu'il
le fait , tout êtranger qu'il est , à la
perfection de nôtre Langue , & c'cft.
dans lui une politeffe dont les François
lui doiventtenir compte : Quoiqu'il
écrive auffi bien en François , que. f
c'étoit fa langue naturelle , il n'eft pas
furprenant que dans le fouhait qu'il a
formé en nôtre faveur , il ne fe foit pas
apperçu qu'il fouhaitoir une chofe preíque
impoffible. L'exemple de M. de
Cambrai , qui entendoit fibien lui- mê--
me toutes les beautez de notre Lan--
gue, le justifie affezfur ce point .
A n'envifager les chofes qu'en géné
ral , le bon effet que produifent les in
verfións dans nôtre Langue , doit por
rer tous ceux qui s'intereffent à fon em
belliffement , à fouhaiter qu'on en aug
mente le nombre ; & quand, en répon
Dij
44 LE MERCURE
dant fur ce point là à M. de Ramfai ,
dans la premiere partie de ce Traitté ,
j'ai regardé la chofe comme impraticable
, ce n'a êté que fur le préjugé du
mauvais fuccez qu'avoient eûës en cette
matiere les tentatives de Ronfard &
de fes Contemporains. Mais aprelent ,
que par la difcuffion des tranfpofitions
qui font en ufage dans nôtre Langue
& par la recherche des principes qui
les faifoit admettre en certaines fitua
tions & rejetter dans d'autres , qui autorifoient
celles - ci & qui excluoient .
celles - là , j'ai approfondi la matiere ,
ce n'eft plus fur un ffiimmppllee préjugé ,
mais fur une démonstration auffi fenfie
ble qu'on puiffe en avoir en ce genre ,
que je foutiens qu'on ne peut introduire
de nouvelle inverfion en nôtre Langue.
En effe:, s'il eft vrai , comme je
croi l'avoir démonftré , que nôtre Langue
admet toutes les inverfions qui
n'en alterent point la clarté ; & qu'il
n'y en a pas une feule de celles qu'elle
exclut , qui ne mette de l'obſcurité
& de l'équivoque dans la phrafe , je
fuis en droit de foûtenir qu'on ne poura
jamais rehabiliter aucune de ces
tranfpofitions vicieufes , ny les faire
goûter dans nôtre Langue , à moins
DE MAR S.^
qu'elle ne change de nature , & qu'el
le ne perde l'oppofition naturelle
qu'elle a pour tout ce qui fcat l'obfcu
rité & l'équivoque . Il fe peut bien faire
, qu'en introduifant de nouvelles -
phrafes , ou de nouvelles manieres do
parler , on pouroit auffi introduire de
nouvelles tranfpofitions , fuppofé que
ces nouvelles phrafes pûffent fouffrir la
tranfpofition , fans que leurclarté en
fut alterée ; mais , à l'égard des phrafes
reçuës , je croi que ceux qui feront
quelque attention aux principes
que j'ai établis & prouvez , convieng
dront avec moi de Timpoffibilité qu'il
y a dy introduire de nouvelles inver
fions.
Cequi nous jette dans la méprifer
fur ce point , c'eft la comparaifon
que nous faifons de: noftre langue aux
autres , & la prévention que P'amour:
propre donne à chaque Nation , en fa
veur de la langue qui luy eft particuliere.
Par ceque la langue Grecque
& la Latine admettent toutes fortes
d'inverfions fans inconvénient , nous
voudrions , fans examiner fi la chofe
eft poffible , que la noltre eût le
mefme privilege , ou plûtôt on croit
46 LE MERCURE
9
que tout cela ne dépend que
de l'ufage
; & l'on donne une fi grande
étendue à l'autorité qu'on attribuë àl'ufage
, qu'il n'y a rien de fi extraordinaire
, en fait de langage , qu'on ne
le juge capable de pouvoir établir
avec le temps . C'eft fuivant ce principe
, que M. de Cambray avertit , que
pour introduire de nouvelles tranf
pofitions, il faut y aller, pour ainfi dire ,
pas à pas , de proche en proche
& en commençant par celles qui ont
le plus de douceur & le plus de rapport
à celles qu'on a déja admifes :
Ménagement & précaution qui feroient
inutiles , fi l'on ne fuppofoit , qu'en
fait de la langue, il n'y a point d'ob!--
tacle dont l'ufage,á la longue ne puiffe
venir about. Et , comme cette fupofition
peut être la fource d'une infinité
d'erreurs en cette matiére , je croi
qu'il eft à propos d'examiner jufqu'où
s'étend l'autorité & le credit de l'ufage :
dans les langues , & de déterminer
ce qu'il peut en ce genre , & cequ'il ne
peut pas
DEMARS
EXAMEN.
De l'autoritéde l'ufage dans les langues.
Toutes les langues confiftent en
deux chofes , prémiérement , dans les
termes de chaque langue , pris chacun
féparément , & en tant qu'on s'en
fert pour fignifier telle ou telle chofe ..
Secondement , dans l'arrangement &
conſtruction de ces termes , pour exprimer
une penfée , & c'eft ceque nous
appellons, Phrafe.
A l'égard de la premiére de ces
deux chofes , je veux dire des termes,.
l'autorité de l'ufage eft abfolue &
fans aucunes bornes. C'eſt- á dire , qu'il
n'y a point de termes fi barbares ,
fi durs , fi choqurans , que l'ufage
ne puiffe établir & civilifer ; comme
il n'y a point de Sauvage fi étranger
à l'égard d'aucune Nation , à qui elle
ne puiffe donner des lettres de naturalité,
& qu'elle ne puiffe mettre en poffeffion
de tous les droits & priviléges
dont jouiffent les Naturels du païs .
C'eft de quoi nous avons de grands
exemples dans notre langue , la4-
3 LE MERCURE
quelle non feulement, a naturalifé unes
infinité de mots tirez de langues étrangeres
, tant anciennes que moderwes
; mais qui meſme , en naturalifant
certains mots , en a reglé la fignifi
cation , de la manière du monde la
plus arbitraire . Une Bataille fe donne
prés d'un Village nommé Stinkerke ;
il plaift à nos Dames d'illuftrer ce
nom , en le faifant paffer du Village ,
à une espéce de mouchoir de cou de
nouvelle invention . Cela s'établit ` --
Pufage l'autorife , & perfonne no
s'infcrit en faux , contre. On a rai
fon , c'eft fon droit. J'en dis de
mefme du falbala auffi bien que des
pretintailles , qui dabord fe font introduites
dans les jupes & dans les
écharpes ; de la font paffées dans le
jeu de l'hombre ; & qui , aprés avoir
fait fortune , dans le fens propre , fe
font encore hazardées avec . fuccés.
dans le fens figuré. Il n'y a rien à y
redire ; car, comme les termes font des
fignes purement artificiels c'eft-ä
dire qu'il n'y a point de raifon pour
quoi un terme fignifie plûtôt une
chofe qu'une autre , & qu'on auroit
zu auffi bien fe fervir du monde,tablo,
pous
DE MARS
45
pour défigner une chaife à bras , que
de celuy de fanteüil ; l'ufage est le
maiftre abfolu d'une détermination
purement arbitraire , & où la juriſdiction
de la raifon ne fauroit s'étendre.
Ainfi , quelque autorité qu'on attribue
à l'ufage fur cet article , c'eſtà-
dire fur les termes , on ne fauroit
jamais la pouffer trop loin , &*
l'on peut dire qu'il est tout- puiffant
en ce genre.
Mais,il n'en eft pas de mefme de
l'arrangement de ces termes , & fon
autorité fi abfolue dans le premier
article , eft fort reftrainte dans le fecond.
Il peut établir , abolir , renouveller
, changer tels termes qu'il luy
plaira , fans avoir fur cela compte à
rendre à perfonne ; mais , pour cequi
eft de l'arrangement de ces termes
& de la conftruction des phraſes
il a des mefures à garder , & des précautions
à prendre. Pourquoi cela ?
Parce qu'en ce point là , il dépend de
la raifon. Il ne s'agit plus icy fimplement
de termes , qu'il eft indifférent
à la raifon humaine , qu'on employe
à fignifier telle ou telle choſe ;
il s'agit d'une penſée qui forme us
E
•
LE MERCURE
fens fini ; & comme ce fens peut
eftre plus ou moins clair , plus net ,
ou plus embarraffé & plus obfcur ,
felon que les termes par lefquels on
les exprime , font ou mieux ou plus
mal arrangés , la raifon a grand intereft
de ne pas laiffer à l'ufage une
autorité auffi arbitraire fur l'arrangement
des termes que fur le changement
& l'innovation des termes.
C'eſt par cet endroit que l'ufage , dont
l'autorité eft abfolument indépendante,
& parfaitement fouveraine à l'égard
des mots d'une langue , reléve &
dépend de la raifon dans la maniére
d'employer & d'arranger ces termes ,
Arrangement fur lequel on ne lui don-
! ne qu'une liberté reftrainte & conditionnelle
; c'eſt - à - dire , qu'on le laiſſe
maiftre d'ordonner du tour & de la
conftruction de la phrafe , mais , à
condition que ce tour & cette conftruction
n'auront rien qui en obfcurciffe
le fens. Car , comme l'arrangement
des termes a été établi pour
la communication des pensées ; dés
qu'un arrangement , ou une conſtruction
, au lieu d'exprimer cequ'on veut
dire , fait entendre tout autre chofe,
DE
MARS
SI
ou donne à deviner entre deux fens
équivoques qu'il préfente , lequel eft
le véritable ; cette
conftruction péche
contre fon principe , & contre fon
inftitution , qui eft ,
d'exprimer la penfée
; & c'eft un défaut effentiel que
l'uſage ne peut jamais rectifier.
De tout cela , il réfulte que l'idée
qu'on s'eft faite de l'autorité de l'ufage,
tenferme une espéce de fophifme
qui tombe de lui-même , dés qu'on
vient à diftinguer ces deux points
les termes & l'arrangement des termes ;
& que l'erreur ne vient que de cequ'on
étend fur la conftruction, l'autorité abfoluë
, indépendante , & totalement
arbitraire que l'ufage n'a que fur les
mots.
Perfonne n'a relevé plus haut , &
avec plus d'énergie & de pompe, les
droits & l'autorité de l'ufage , que l'a
Horace :Cependant,qu'on péfe bien
cequ'il dit , on reconnoiftra qu'il ne
luy en accorde pas plus que je lui en
donne icy; car , voicy fes termes :
fait
E
$2 LE
MERCURE
Quand il le plaira à l'usage qui
eft le maiftre arbitraire & abfolu du
langage , bien des termes qui font aujourd'hui
décriés , fe rétabliront , &
bien d'autres qui font aujourd'huy en
vogue,feront abolis . De quoy , parle- t - il
icy , & fur quoi attribue-t-il à l'ufage
une autorité fi defpotique : Eft- ce
fur la conftruction des phrafes , fur
l'arrangement des mots ? Non , c'eſt
fur les mots feuls . Vocabula.
Tels font aujourd'hui à la mode ,
qui dans quelque temps perdront tout
credit;tels qui font veillis aujourd'hui,
reviendront en honneur , s'il le plaist
ainfi à l'ufage . Il eft le maiftre abfolu
& fouverain de la langue , pour y
changer & introduire tout ce qu'il lui
plaift ; mais bien entendu , pour cequi
regarde précisément les termes , vocabula
: Horace n'étend point fon autorité
plus loin ; & dans ceque j'en
ai dit , je ne l'ai pas plus reftrainte
que l'a fait Horace .
*Multa renafcentur quæ jam cecidere,
cadentque que nunc funt in honore vocabula
, fi volet ufus , quem penes arbitrium
eft , & jus & norma loquendi,
DE MARS
33
Au refte , je ne prétends point que
l'ufage n'ayt nulle autorité fur l'arran
gement des termes ou fur les phrafes,
puifqu'il en introduit tous les jours
de nouvelles ; mais, ceque je prétends,
eſt que fon autorité , à cet égard, eft
bien plus limitée qu'à l'égard des termes
, & qu'il ne peut introduire
de nouvelles phrafes, qu'autant qu'e '
les quadreront avec le caractere , &
la conftitution de la langue.
C'eft en dévelopánt ce principe, que
je vais répondre à une difficulté qu'on
me pourroit faire ; en me demandant ,
pourquoi l'ufage , qui a eu le credit
d'introduire certaines inverfions dans
la Langue Grecque & Latine , n'auroit
pas le mefme credit par rapport
à la noftre ? A quoi je réponds , que
la conftitution de ces langues luy a
permis des libertez , que la noftre ne
luy permet pas. Comment cela ? C'eft
ceque je vais expliquer par un feul
exemple pris des noms de la langue
latine.
Comme les cas de ces Noms ont
pour la plufpart une inflexion parti
culiere , ils font par eux - mefmes
diftinguez l'un de l'autre : Ainfi , dés
Eiij
$4
LE MERGU.RE
que je trouve dans une phrafe
latine , mufam au fingulier , ou mufas
au plurier : En quelque endroit que
foit placé ce cas , je fay que c'eft un
Accufatif, je le connois pour tel : Je
m'attends donc qu'il viendra enfuite
un Verbe , dont dépend cet Accufatif
que j'arrange déja dans mon efprit
comme Accufatif , fans que je puiffe
y eftre trompé. Que je dife aucontraire
en françois , la mufe ou les mufes,
ce n'eft que par leur fituation , à l'égard
du Verbe,que je puis diftinguer
fi c'eft un Nominatifou un Accufatif.
C'est un Nominatif, fi le cas marche
devant le Verbe , c'eft un Accufatif
s'il ne vient qu'aprés L'ufage ne peut
donc changer leur fitnation fans
jetter de l'équivoque dans la phraſe ;
& par conféquent , il ne lui eft point.
permis de la changer. Il le peut en latin
, parce que l'inflexion caractériſe
fi bien le cas par lui- même , qu'en
quelque fituation qu'il fe trouve , on
ne fçauroit le prendre pour un autre
: Il ne le peut en françois , parce
que comme c'eft la fituation qui caractériſe
le cas , & qui le fait Nominatif
ou Accufatif , il ne fauroit
DE MÁR S.
3
changer fá fituation , fans lui ôter fon
figne & fon caractere propre. Ainfi ,
de ce que l'ufage s'attribue dans une
Langue, certains droits qu'il n'ofe s'attribuer
dans une autre , cela ne vient
point de fa bifarrerie & de fon caprice
, mais de la conftitution differente
de ces Langues , où les termes laiffent
à fon autorité plus ou moins de liberté,
felon qu'ils font plus ou moins fujets
à équivoque.
Mais , la Langue Latine & celles
qui lui reffemblent, n'on - t- elles point
en cela un avantage fur la Françoife.
& n'eft- ce pas pour elles un titre de
prééminence, que d'être fufceptibles de
tranfpofitions que la Langue Françoi
fe ne peut admettre fans équivoque ?
A cela je réponds d'abord en général ,
qu'il n'y a peut-être point de Langue,
foit ancienne , foit moderne , qui par
quelque endroit ne l'emporte fur une
autre ; & que, pour juger de la prééminence
entre elles , il faudroit difcuter
les avantages & les inconveniens de
chacune de ces Langues , & en faire la
compenfation.
Pour ce qui eft du point particu
lier dont il s'agit ici , c'eft - à- dire du
E iiij
36
LE MERCURE
plus ou du moins de facilité qu'une
Langue peut avoir à fe prêter aux inverfions
; ce n'eft pas précisément ce
qui lui donne l'avantage fur une autre,
mais bien le principe , ou la caufe qui
lui donne cette facilité : Je m'explique .
Ce qui fait , comme je l'ai déja remarqué
, que la Langue Latine , par
exemple , fouffre des inverfions que laz
Françoife ne comporte pas ; c'eft que:
fes termes font fi caractériſez par des
inflexions particulieres , qu'ils font
toûjours reconnoiffables par eux- mêmes
, en quelque endroit de la phrafe
qu'ils foient fituez ; & ce. qui fait que
la Langue Françoife rejette beaucoup
de ces inverfions , c'eft que l'uniformité
, qui fe trouve entre plufieurs de
ees termes , qu'on ne peut diftinguer
que par leur fituation , s'oppofe à des.
inverfions , qui , en changeant la ſeule
chofe qui diftingue les termes,ne pouroit
manquer de les confondre. Or , il
eft fûr qu'en fair de Langues , plus les
termes font diftinguez l'un de l'autre,
& plus uneLangue eft intelligible. Pour
quoi ? Parce que , comme les termes
d'une Langue font des fignes inftituez
pour reprefenter les penſées ; plus ces
DE MAR S.
37
-
fignes font finguliers , moins ils font
fujets à équivoque ; & par confequent,
plus en fon- t- ils propres à produire l'effet
qu'on s'eft propofé en les inftituant.
Il eft donc conftant, que quelque avantage
que la Langue Françoife pût avoir
d'ailleurs fur la Latine , celle - ci l'emporte
beaucoup de ce côté là , & par
rapport aux Noms , & par rapport aux
Verbes Par rapport aux Noms ; en ce
que les cas de ces Noms ont chacun
une infléxion particuliere dans le Latin
, & ne font diftinguez en François
que par l'article , qui d'ailleurs eft fouvent
commun à differens cas : Par rap--
port aux Verbes ; en ce que les temps
ent auffi leurs infléxions particulieres
en Latin , ce qu'ils n'ont pas en François.
Car dans notre Langue , fi l'on en
excepte les temps préfens , imparfaits,
& futurs de la voix active , & le Préterit
fimple , comme on l'appelle , en
le diftinguant du compofé , tous les
autres ne confiftent que dans un Adjectif
participe joint aux Verbes auxiliaires
, avoir & être , qui font communs
à tous les Verbes ; fi bien que
dans les temps paffez de l'actif, & dans
LE MERCURE.
tous ceux du paffif , un Verbe n'eft
diftingué d'un autre , que par l'endrois
qui ne le fait point Verbe. Par exemple
, ces temps du Verbe actif, aimer
j'ai aimé , j'avois aimé , que j'aye aimé,
que j'euffe aimé , avoir aimé ; ne font
diftinguez de ceux du Verbe chanter,
qui font , j'ai chanté , j'avois chanté,
que j'aye chanté , que j'euffe chanté,
avoir chanté , que par la difference
qu'il y a entre l'Adjectif participe ,
aimé , & celui de chanté. Le Verbe
auxiliaire , avoir , qui feul par fajonction
avec ces adjectifs, leur donne forme
de Verbe , eft commun à l'un & à
l'autre , & à tous les autres Verbes de
nôtre Langue . La chofe va encore plus
loin pour la voix paffive , où les prefens
mêmes , les imparfaits & les futurs
ne font diftinguez , que par le
Verbe auxiliaire , être. Je fuis loué,
j'étois loüé , je ferai loüé , je fois loüé ,
je ferois loué. C'eft ce qu'on peut voir
d'un coup d'oeil , dans les Tables des
Verbes François dreffées depuis peu :
On y dévelope avec une grande netteté.
& une grande jufteffe , tout le myſtere
de la conjugaifon de nos Verbes ; &
on en affortit les temps d'une manière
DE MAR S.
19
qui rend fenfible la rélation qu'ils ont
entre eux , & la dépendance où les uns
font à l'égard des autres. Mais en même-
temps , on nous met en état de juger
que tous nos Verbes , à un petit
nombre de temps prés dans la voix active
, ne confiftent que dans des Adjectifs
joints aux Verbes auxiliaires ,
être & avoir. Ils font donc bien moins
diftinguez entre eux , que ne le font
ceux de la Langue Latine , laquelle
incontestablement de ce côté là, l'emporte
fur la nôtre.
Il s'enfuit de tout cela , qu'ily a
dans toutes les Langues , certains agrémens
particuliers , que la conftitution.
d'une autre Langue ne comporte pas ;
& qu'ainfi , il ne faut pas toujours raifonner
de ce qui fe peut faire dans une
Langue , par ce qui fe fait dans une
autre. A quelque état de perfection
qu'on ait porté nôtre Langue dans ces
derniers temps , je ne contefterai pas
qu'elle ne puiffe encore recevoir de
nouveaux accroiffemens ; mais ce que
je foutiens , c'eft qu'elle ne peut admettre
d'embelliffemens , qu'autant
qu'ils conviendront avec la conftitution
particuliere & effentielle ; & c'eft
бо LE MERCURE
far ce principe , que quelque défir que
j'euffe , par l'intereft que je prends à
ce qui regarde nôtre Poëfie , qu'on pût
l'enrichir & la varier par de nouvelles
inverfions ; je ne crois pas qu'on puiffe
jamais en introduire de nouvelles.
PAYZPAPAY2 PRYCYJPRYO
AU ROY ,
SUR LE JOUR DE SA NAISSANCES ·
COMPLIMENT
Envoyé par M. le Duc de Chateauthierry
, Penfionnaire du Collége
de Louis le Grand.
E quinziéme de Fevrier ,
SIRE , eft un jour précieux a in
France.
Ce jour , cet heureux jour vous donna
la Naiffance ;
Et par ce titre fingulier ,
Sur tous les autres jours il a la pref-
Séance ;
Du moins , lui donnons- nous entiere préference,
DE MAR S. 61
Et le tenons pour le premier.
Nous lui devons beaucoup. Nôtre reconnoiffance
N'afpire qu'à paroître ; & pour la témoigner,
De ce jour nous jugeons qu'il faudroit
éloigner
Tout ce qui peut troubler la joye & la
bombance.
Nous eftimons tous la Science ;
Et comment ne l'eftimer pas
SIRE , Scachant combien vous enfaites
de cas ?
Mais, à parler enconfcience ,
Elle ne laiffe pas quelquefois d'ennuyer ;
Et l'ennuy n'eft pas fait , depuis huit
ans en France,
Pour le quinziéme jour du mois de Fevrier.
Faites donc , SIRE , une bonne ordonnance
,
Portant trés expreſſe défence
A tout Maître , à tout Ecolier ,
De lire dans ce jour , apprendre , êtudier,
Et pour que l'on ne puiſſe en tel fait
d'importance,
Prétendre caufe d'igorance
SIRE, dans nos cantons faites la publier
>
62 LE MERCURE
Le quinziéme de Fevrier.
REMERCIMENT
FAIT AUROY ,
Par M. le Duc de Chateauthierry .
Penfionnaire du Collége
de Louis le Grand.
Sur le Congé donné par Sa Majesté
le 15. de Fevrier , jour de fa Naiffance.
€
SIRE,je dois à Voire Majefté
Sur les ordres reçûs , compte exact
& fidele ;
Et pour m'en acquiter avecfincerité,
Je dirai , qu'anffitôt , que de fa volonté
On eût appris l'importante nonvelle
,
Tout plia , tout flêchit fous fon autorité
Nul de nous, vos Sujets , ne ſe monftra
rebelle ,
On n'en fut pas même tenté.
DE MARS. 63
Par tout , obeisance entiere , univerfelle
:
Enfin , de vôtre part aucun ordre porté
Ne fut , ny ne fera jamais exécuté
Avecplus de refpect , de plaifir & de
zele.
Point d'êtude, on fi peu , que dans toute
équité,
Il ne doit pas ètre compte.
L'important du fait , point de
claffe
Du jen tant qu'on voulut : Quelquefois
on s'en laffe :
On ne s'en laffa point cependant cette
fois,
SIRE , fe laffe - t - on d'obéir à vos
loix !
Ainfi , chacun de nous , l'ame trés fatisfaite,
Selon la faculté de fon petit talent ,
Jena , non pas à la baffetté ,
Non plus qu'au Pharaon , jeu de me
me recette ,
Vous l'avez défendu , comme jeu pefti
lent ;
Mais bien, l'un aupalet , un autre à la
pouffette,
Tel au Balon › tel an Volant ,
64
LE
MERCURE
Colin- Maillard , Cligne- Mufette
:
En un mot , SIRE , on joüa
tant ,
La fête fut fi complette &fi bonne ,
Que dans tout le College on n'entrevit
perfonne ,
Hors Robert , quine fût content.
Mais ce Robert & nous , ne nous accordons
gueres,
તે
Et Jommes appointeZ, Souvent à faits
contraires.
Du Congé , SIRE , il murmura
tout bas ,
Et c'eft affez fon ordinaire .
Pourquoi cela ? Voici le grand noeud
du myftere :
Quand nous avons congé, Robert a du
Tracasi
Et Robert a congé, quand nous ne l'avons
pas.
Dans le coin d'une allée , en Commis de
Gabelle ,
Eplucheur de paffans , comptant jufqu'à
nos pas,
Ce Robert , tout lejour , fe tient en fentinelle.
Avec des yeux de lynx , de l'un à l'antre
bout ,
DE MAR S.
Il contrôle , il obferve , il examine tout ;
Ne laiffe rien tomber , pas la moindre
parole ,
Registre toutfur fon journal ,
Tient compte d'une Croquignole ,
Comme d'un crime capital .
Il meriteroit bien ce Contrôleur févere ;
Si pour lui l'on n'avoit un peu de charité,
Quoique pour nous il n'en ais
guere ,
Qu'auprés de Votre Majefté,
Sur fon murmure on lui fit une af
faire.
Pour le punir du moins , &pour l'accoûtumer
,
Ainfi que de raifon , à ne point récla- ~
mer
Contre le bien qu'il vous plaît de
nous faire ;
Il feroit à propos , SIRE , & l'on le
requiert
Pour fon falut & pour le nôtre
Que de cette façon qu'il craint plus que
toute autre ?
On vint de temps en temps mortifier"
Robert.
86 LE MERCURE
IDYLLE A SILVIE.
1
Oin des paisibles bords où j'ai reçeu
le jour ,
Loin de tous les objets de mon premier
amour s
Adorable Sylvie , honneur de mon Village
,
Je confume en regrêts le printems de
mon age ;
Et négligeant l'avis des plus fages Paf
teurs,
Je fuis tout ce qui peut adoucir mes
malheurs .
> Vous l'avez dit fouvent je l'ai
fceu de Thamire
Que fi je vous aimois , je devois vous
écrire.
Qu'au Zele d'un Ami j'euffe pu recourir
:
Mais , j'ai craint de vous perdre & de
tout découvrir.
De vos cruels Parens j'éprouve le ca
price.
Ab,fi le Ciel vouloit benir mon artifice
DE MAR S. 87
S'il daignoit m'inspirer des accords af
Sez doux ,
Qu'avec moins de péril ils iroient juf
qu'à vous !
Semblables à ces chants du célébre Sylvandre
,
Que VICTOIRE jamais ne ſe laſſe
d'entendre ;
Qu'admirent les Troupeaux , les Sylvains
enchantez ,
Que fi fouvent tous deux nous avons
repetez.
Aprés que le Deftin m'eût chaffé
D ****
J'enfeignai vôtre nom aux Echos de la
Seine.
Mais bientôt exilé fous un Ciel moins
Serein
Je vis naître l'Efeaut , je vis * mourir
le Rhein
Je vis ces Prez converts de Villes Seu
veraines
* Le Rhein ne fe rend pas dans la
Mer , il meurt , pour ainfi dire, divifé
en plufieurs ruiffeaux , & erd fon
Hom
68 LE MERCURE
* Ces Fleuves imitez qui dorment dans
les Plaines ;
Où , comme un Dieu marin , entouré
de roseaux ,
Le Batave orgueilleux fçait commander
aux eaux-
A la fin , m'embarquant fur la foi de-
Neptune ,
Aux rives d'Albion , j'ai fuivi ma for
tune.
Mon coeurfuyoit l'amour dans ces Cli
mats divers ::
J'ignorois que l'Amour fçût traverser
les Mers ;
Et crus ne plus aimer , quand cette fo--
litude
Réveilla de mon coeur l'oifive inquiétude.
Tandis que le Berger , tranquille
à fon réveil
Chante avec les Oifeaux le lever du :
Soleil ,
Du chagrin dévorant mon efprit eft la
proye
Mon coeur ne s'ouvreplus aux douceurs
de la joye.
Les Canaux dont la Hollande
oft remplic
.
DE MAR S.. 691
Seulement , dans la nuit , un fonge officieux
Avec tous vos appas , vous preſente àì
mes yeux ;·
Mais auffitôt , perdant cette illufion
chére ,
Tout mon bonheur s'envole avec l'om--
bre légere.
Lorfque les Moiffonneurs fe repo
Sent an frais >
Pan & fa Cour champêtre écoutent mes ·
Tegrêts.
?
Toi , qui du haut des Cieux contemples ·
ma Sylvie ,
Jouis , Pere du jour , du feul bien que ?
j'envie ::
Ainfi jamais l'orage & les triftes
brouillards >
Ne câchent aux moiffons tes utiles reagards..
Que fait-elle Inftrui-moi du moins de
Sa parure :
Si de fleurs au matin elle orne ſa coëffure
,
Si quelque Amant fouffert les dérange ?
le foir :-
Ah , Soleil , j'en crains plus qu'on ne
t'en laiffe voir !
Mais , fi dans ces momens , rêvenfes
négligée
$
LE MERCURE
Sur les fables du L * tu la voyois penchée
,
Traçant de fa houlette & fon nom -
le mien ;
Mon fort , mon trifte fort eft plus beau
que le tien.
C'est envain qu'à Daphné cedent mille
Bergeres ,
Qu'on m'offre avecfamain cent agneaux
& leurs meres ;-
Et Philis voudroit par
que
reffens ,
des airs ca-
Tendre à ma fombre humeur des piéges
innocens
L'image de Sylvie empreinte dans mon
ame ,
Ne laiffe plus en moi d'accezà d'autre
flamme.
L'autre jour que Philis me vola mon
baut-bois,
Daphne tourna la tête en élevant la
voix ,
Et cachant fon dépit fous des fouris frivoles
,
Feignit de ne rien voir , & chanta
ces paroles ::
Je connois un Berger qui trouvant
des rofeaux ,
Méprifa de cueillir de fi vits chalu--
meaux-;
DE MARS
70
Mais , ce même Berger , trop tard devenu
fage ,
Les chercha quand un autre en joüoir
au Village .
Autant que des raifins l'inimitable'
jus
Brille entre les Rivaux qu'on oppoſe
à Bacchus ,
Et nos Lys argentez au milieu des fougeres
;
Autant brille Sylvie auprés des Etran
geres.
La fuperbe Thamife , en fufpendant
fon cours ,
Verroit fes Dieux la fuivre à l'envi
des Amours.
Je ne vous verrai plus , men aima
ble Sylvie ,
Mais , je vous aimerai le refte de ma
vie :
Tous mes voeux déformais feront de
tendres voeux´ ,
Et mes derniersfoupirs , desfoûpirs amoureux.
Si de pareils accords font dignes de
Sylvie ,
La Bierre , le Cidre , le Poiré &
d'autres liqueurs.
72
LE
MERCURE
Bien-tôt la Renommée , à qui je les.
confie ,
Lesfaifant retentir jufque dans nos Hameaux
Sans trahir mes fecrets , l'inftruira de
mes maux ,
En vain on fe deguife , une Amante
devine.
Va donc , preffe ton vol , Meffagére
divine ,
Par Toi , de mes Rivaux j'emprunte- ¯
rai la voix ;
Et le riche Mirtil , dont on veut faire
choix
Lui , dong tes premiers fons vont fra--
per les oreilles ,
Peut-être le premier lui redira mes
veilles.
Elle-même , elle va m'écouter , me chanater
,
Dans fon coeur amoureux cent fois me
répéter ,
M'y conferver toûjours. Alors , en traits
de flame ,
Mes Vers , écrivez-y ce que reſſent
mon ame ::
Dites lui
que
réûnir :
les Dieux peuvent nous
De l'Adieu du Jardin faites la fou
3
venir : Sup
DE MAR S.
73
Sur-tout , de ces fermens , de cette foi
jurée ,
Qui font de notre flâme une flame facree.
Feignez lui bien fes pleurs , dont je bla
mois l'excés ,
Mais , qui rendoient fi doux tous ceux
que je verfois :
Sur-tout, ce long baiſer ( fi rien pouvoit
le peindre )
Lorfque tant de tranſports n'alloient
plus fe contraindre ;
Lorfque de defefpoir & d'amour enyvrez
,
Et dejaloux tèmoins fans relâche èclairez
>
Nous laiffant emporter
profonde ,
à nôtre erreur
Nous allions cro re bèlas , être feuls dans
le monde !
Vous voilà foulagez d'ornemens fuperflus
,
Allez, mes Vers , partez ; je ne vous
retiens plus ;
Montrez- vous à Sylvie , ou ma foible
Mufette
Sur cet Arbrefacrèfera toûjours muëtte .
Mars 1718.
74
LE MERCURE
LE PRINTEM
S.
L'Agreable
Printems
commence ;
Et déja la rude faifon ,
Qui nous fait garder la maison ,
A moderé fon inclémence
.
Déja la terre offre des fleurs
A l'air que la chaleur tempére :
Les glaçons fe fondent en pleurs
Pour la mort de l'Hyver leur pere ;
Et la nuit plus courte à son tour,
Rend ce qu'elle avoit pris au jour,
Deja , l'ingenieufe
Abeille
Eft aux champs à cueillir le miel ;
Et l'Alonette vers le Ciel
Se guinde & grifolle à merveille."
Les Hirondelles de retour
Gazoüillent fur les cheminées :
Les petits Oyfeaux en amour
Chantent tout le long des journé;s ;
Et la Chauve- Souris en l'air
Tous les foirs s'ébat à volen
no
DE MARS.
75
Dès que le Coeg bat la Diane ,
Et que la nuit veut déloger ,
La Bergere avec le Berger
Sortent Joyeux de leur Cabane.
Ils ménent aux Champs leurs Moutons
Et pendant qu'ils les laiffènt paître ,
L'un & l'autre anime les tons
De quelque mufique champêtre
Qu'Echo qui les entend chanter ,
Se fait plaifir de repéter.
>
Il femble enfin , que toutes chofes
Rénaiffent par un temps fi beau ,
Et fortent comme du tombeau
Où l'Hyver les tenoit encloſes.
La terre en pleine liberté ,
Se montre au Ciel parée & belle
Le Ciel épris de fa beauté ,
Jette fes doux regards fur elle ,
Sans que la neige & les brouillards
S'opposent à fes doux regards.
Vous & moi , nous fommes dans l'âge
De goûter ces aimables mois :
Nous les avons paffé vingt fois
Sans en avoir connu l'usage.
Iris, hâtons- nous d'en jouir
Dans les beaux jours de nôtre vie ș
Giji
76 LE MERCURE
C'est le tems de fe rejouir ,
Et la faifon nous y convie.
Que fai- t on ? Ce printems pour nous
Peut-être eft le dernier de tous .
I
A Relation fuivante aêté traduite
fur l'original Anglois : Elle paroît
auffi fidelle qu'interreffante . On prétend
qu'elle a été faite par l'Ecrivain d'un
Vaiffean Anglois , qui fit naufrage en
1589. Il n'échapa de tout l'équipage que
cet homme , avec quatre filles . Ces cing
perfonnes ûrent le bonheur de fe fauver
dans une Ile jufqu'alors inconnuë &
inhabitée. La néceffité de pourvoir à la
multiplication , le fit réfoudre à être
le mari de ses quatre jeunes perfonnes.
Par ce moyen , il fe vit pere , en moins
de 40. années , de 565. enfans ou petits
enfans. Aucun Vaiffeau n'approcha de
cette Ifle pendant le cours defa vie ;
& elle ne fut découverte que quelque
tems aprés fa mort , par un Navire Flamand,
quifaifant route au- delà du Cap
de Bonne- Efperance vers l'Est , fut
pouffé par un vent impetueux à la Rade
DE MAR S.
77
de cette Ifle , en 1667. Le nombre des
habitans fe montoit pour lors à prés de
12000 : Cette Ifle eft fituée au-delà de la
Ligne Equinoctiale, vers le midi , à 28.
degrez de latitude.
RELATION
DE L'ISLE DE PINE'S ,
découverte vers les Terres Auftrales,
peuplée par un feul homme ; dont
la pofterité s'est trouvée monter à
millefept cent quatre- vingt neuf perfonnes
des deux fexes , lafoixantiéme
année de fon arrivée dans cette Ile.
Laller aux Indes
Orientales , un
Es Portugais ayant trouvé , pour
paffage moins dangereux , & plus court
que ceux par où l'on y alloit auparavant
; c'est- àdire , par le midi de l'Afrique
, quelques Marchands
Anglois
excitez par le gain incroyable
qu'on
y pouvoit faire , & par le défir d'y
avancer le commerce que leur Nation
avoit commencé à y exercer , prirent la
réfolution d'en tenter le voyage pour y
faire quelque établiffement. Dans cette
vûë , ayant demandé , & obtenu de la
Giij
78 LE MERCURE
Reine Elizabeth , en 1589. un Octroi
particulier & favorable , ils firent équiper
quatre Vaiffeaux. Mon Maître , qui
avoit déja fait plufieurs voyages de
long cours dans ces Mers , fut choifi
par ces Marchands pour être le Chef
de cette petite Efcadre. Il voulut y
mener toute fa famille , compofée de
cinq ou fix perfonnes ; fçavoir , de fa
femme , d'un fils âgé d'environ douze
ans , d'une fille âgée de quatorze ,
de:
deux fervantes , d'une efclave Moreffe ,
& de moi qu'il avoit pris pour tenir
fes livres. Nous partîmes un Lundi ,
qui fe trouva être le troifiéme d'Avrik
de l'année 1589. aprés nous être amplement
& foigneufement pourvûs de
Toutce qui nous pouvoit eftre néceffaire
pour nous y établir , quand nous y
ferions arrivez. Le tout ayant été chargé
, & nous eftant embarqués dans un
Navire bon & fort , nommé le Marchand
Indien , de la charge , ou por
tée d'environ 450. tonneaux ; un bon
vent nous fit mettre à la voile , 82
voguer fi favorablement , que le
qua
torziéme Mai fuivant , nous découvrîmes
les Illes Canaries , & bien - tôc
aprés, le Cap Vert . Nous y prîmes tous
DE MAR S. 79
les rafraichiffemens , & toutes les provifions
que nous crûmes néceffaires ;
aprés quoi , nous continuâmes nôtre
route du côté du midi , fuivant uns
point , ou un courant Oriental ; enforte
que le premier d'Août , nous déconvrimes
l'ifle Sainte Heléne , & y
ayant abordé , nous nous y pourvûmes
de nouvelle eau fraîche : Delà , nous
dreffâmes nôtre cours vers le Cap de
Bonne-Efperance , où , par la grace de
Dieu , nous arrivâmes heureufement,
aprés avoir êté toutefois vifitez dans
nôtre Bord , de quelques maladies qui
nous enleverent plufieurs perfonnes ;
mais , qui épargnerent en particulier ,
toute la famille de mon Maître. Jufques
là , nous n'avions eu que beau
temps , & un calme trés riant ; mais ,
aprés être venu jufqu'à la hauteur &
bien proche de l'Ile Saint Laurent ,
qu'on dit être la plus grande qui foit
au monde , nous fûmes furpris d'une
furicufe tempefte , qui s'opiniatra à
nous baloter pendant plufieurs jours,
avec une impétuofité fi effroyable ,
qu'elle nous fit perdre & l'efpérance
& le jugement ; ignorant fi c'eftoit
contre des bancs de fable , ou contre
G iiij
LE MERCURE
; des écueils qu'elle nous feroit échouer,
& perir tous. Notre frayeur , & nôtre
trifteffe s'augmentoient principalement
pendant la nuit : En cet état , nous ne
faifions que pouffer au Ciel les voeux
les plus ardens pour le retour du jour,
& l'aproche de quelque Terre où nous
puffions promptement aborder pour
nôtre falut. Vers le commencement
d'Octobre , ( car le trouble , & le defordre
où de fi ctuelles apprehenfions
nous avoient jettez , nous firent oublier
de compter les jours ; parce qu'il nous
falloit compter tous les momens , dans
l'attente certaine de celui de nôtre
mort qui nous fembloit inévitable )
nous aperçûmes de loin quelque Terre
que nous ne connûmes point , &
qui nous parut haute & montagneufe.
La Mer , dont la furie redoubloir ,
nous ayant forcé d'en aprocher , fans
aparence de fecours , & fans autre certitu
le que celle de nôtre perte , nôtre
Vaiffeau faifant eau de toutes parts,
& êtant prêt à fe brifer , le Capitaine
mon Maître & quelques autres, croyant
que le plus für moyen pour éviter la
mort, étoit de fe jetter dans l'Efquif, les
Matelots , & ce qui reftoit de gens dans
le Bord , ne balancerent plus pour lors
DE MAR S. 81
:
à s'élancer tous à la fois dans la Mer,
foit pour gagner l'Efquif , ou pour ſe
fauver à la nage :De forte qu'il ne reſta
dans le Navire , que la fille de mon
Maître , fes deux fervantes , la Moreffe
& moi. Mais , ceux qui nous
abandonnerent , euffent bien mieux
fait de nous tenir compagnie ; puifque
nous les vîmes tous périr , & fe noyer
à nos yeux Quoique nous ne dûffions
attendre qu'un pareil fort , la
mifericorde de Dieu voulut , par un
miracle particulier , nous conferver la
vie , en nous affujettiffant encore à fes
néceffités , & en nous réfervant à beaucoup
de peines & de travaux ; car , le
vent nous ayant pouflé contre des Rochers
, & nôtre vaiffeau ayant heurté ,
& craqué effroyablement par trois fois ,
fans s'être pourtant fracaffé , nous nous
jettâmes tous cinq avec beaucoup
peine , fur un traverfier de voile que
les coups de la Mer avoient rompu ,
& qui nous portant dans un regorgement
êtroit qu'une petite Riviere faifoit
entre les mêmes rochers , nous
fit enfin prendre terre , prefque fans vie
& plus qu'à demi noyés , à la referve
de la Moreffe . Enfuite , êtant montez
fur une pointe du Rocher , nous déde
82 LE MERCURE
couvrîmes avec bien de la douleur , &
nous regardâmes d'un oeil auffi humide
de nos larmes , que l'êtoit d'ailleurs
le refte de notre corps , les trif
tes débris de nôtre naufrage flotans
fur l'eau . Ayant heureufement trouvé
dans ma poche une boete à méche
avec des pierres , & un fufil que je
portois pour m'en fervir dans l'occafion
, elle nous vint fort à propos ; .
car , eftant à l'épreuve de l'eau , &
bien fermée , la méche s'étoit confervée
féche & combuftible ; de forte
qu'ayant allumé un tas de buchettes
de bois pouri , nous nous féchâmes .
Enfuite,je quittai pour un peu de tems
la compagnie de ces femmes , pour
voir fi je n'apercevrois perfonne de
nos gens , que la bonté divine eût
fait aborder au rivage auffi heureufement
que nous ; mais , j'û beau cher
cher & appeller mes Compagnons ,
mes cris & mes lamentations furent
inutiles , puifqu'ils n'êtoient plus ;
je n'appercû même aucune trace de
créature vivante : Comme le foir s'aprochoit
, je m'en retournai avec un
chagrin mortel , vers le lieu où j'avois
laiffé mon unique compagnie , qui
DE MAR S. 83.
(
êtoit déja fort en peine & fort allarmée
de mon abfence ; parce qu'aprés
Dieu , j'étois leur feul appuy , & toute
leur efperance.
Etant unpeu revenus à nous mêmes,
nous fumes d'abord faifis d'une gran
de crainte , que les Sauvages qui pou
voient habiter dans cette Ifle , ne nous
vinffent affaillir; nous n'en vîmes néan--
moins aucunes traces ni aucuns vefti-
, ges. Enfuite , remarquant que les bois
qui fe prefentoient à nôtre vûë, êtoient :
rous femez & fermez de brofailles ex--
tremément touffues , ainfi que de halliers
fort épais , au travers defquels i!
ut êté impoffible de percer , nous craignîmes
qu'ils ne recelaffent des animaux
affez féroces , pour nous venir
dévorer . Mais ce qui raifonnablement,
& par deffus tout , nous jetta dans l'épouvante
, fur la jufte apréhenfion
que nous eumes de ne rien trouver à
manger , & d'être reduits à mourir
de faim ; mais , Dieu y avoit auffi
pourvû d'ailleurs , comme on l'aprendra
dans la fuite de ce récit.
Nous employâmes le reste du jour
ramaffer quelques planches de no
ere vaiffeau brifé , & d'en tirer fur le
84
LE
MERCURE
fec quelques cordages , avec quelques
lambeaux de nos voiles , pour nous en
faire un petit couvert qui nous fervit
de retraite & de gîte , en attendant
mieux.
Je plantai donc aprés ce petit fecours
, deux ou trois pieux ; & ayant
attaché autant de cordes de l'un à
l'autre , j'etendis par deffus , & j'y liai
les bouts de voile que j'avois pû recouvrer
; enfuite, ayant amaffé du bois
& fait du feu , pour fécher quelques
Houpelandes , où Robes de Matelors
que nous avions fauvées , afin de nous
en couvrir ; nous nous couch âmes
tous fous ce couvert pour cette nuit :
Comme le peril & la tourmente ne
nous avoient pas permis de prendre
aucun repos les trois ou quatre nuits
précedentes , nous paffâmes celle- là
fort doucement , dormant d'un fom
meil fort tranquile & fort profond ;
auffi ,nôtre coeur ne pouvoit- il plus s'abandonner
à la crainte dans nôtre nouvelle
habitation ; vû l'excez de nôtre
langueur & de nôtre abatement , &
tant nous êtions récrus & fatiguez de
toutes nos peines paffées .
Le lendemain , nous nous fentiDEMAR
S. **
mes en meilleur état, & comme tout
remis & rétablis par le repos que nous
venions de goûter aprés tant d'allarmes
. D'ailleurs , le vent ayant
ceffé , & le calme qui fuccédat à
la tempefte , nous expofant à la pointe
des rayons du Soleil ardent , nous defcendîmes
fur la gréve , où nous trouvâmes
épars çà & là , une bonne
partie de la charge de nôtre malheureux
bâtiment ; pendant que le refte
qui flotoit encore , étant pouffe par
les vagues , s'avançoit vers le bord.
Nôtre petite troupe donna tous
fes foins & toute fon induftrie à le
pêcher , & à en aporter fur la terre
tout cequ'il lui fut poffible d'en retirer.
Nous en vinfmes prefqu'entiérerement
à bout , mettant en piéces
cequi êtoit trop pefant , afin que nous
le puffions plus facilement tranfporter,
traîner ou bien pouffer devant nous.
Nous ouvrímes les caiffes & les coffres
, & prîmes cequ'il y avoit dedans
Par ce moyen , nous eumes
des habillemens , tout cequi convient
au ménage , & mefme de quoi nous
meubler , ce qu'aucun de nous n'eut
jamais ofé fe promettre : Avec tout
86 LE MERCURE
cela , nous ne laiffâmes point de
nous contrifter pour le point le plus
effentiel & le plus néceffaire , qui
eft celui de la nouriture ; puifque , touc
ce que nous ratrapâmes de nos
provifions de bouches, avoit été gâté
par la falure , à la réferve d'une
feule caiffe de bifcuit qui n'avoit
pas été endommagée . Cette caiffe
nous fut d'un grand fecours , & nous
fit fubfifter pendant un temps.
+
Avec ce peu de provifion , j'ofai
m'avancer dans le pays , & ayant vû
une forte d'oifeaux , à peu prés de la
groffeur des Cignes , mais fort charnus
, fort gras , & dont la pefanteur ne
leur permettoit pas de prendre l'effor
, il me fut fort aifé d'en tuer ,
& d'en raporter quelques uns à nôtre
loge qui étant cuits, fe trouvérent
d'un fort bon gout.De plus,ayant aporté
d'Angleterre un grand nombre de
poulles & de poulets , pour manger
durant le cours de nôtre longue navigation,
il arriva que quelqu'unes de
ces pauvres bêtes , avec l'ayde de
leurs aîles ou autrement , fe fauverent,
lorfque nous échouâmes dans le mefme
endroit de l'Isle qui nous reçût .
DE MARS 87
renoù
pondant & multipliant beaucoup,
elles nous fournirent affés de quoi
nous repaître. Enfin , nous
contrâmes fur la Rade , auprés
d'une petite riviére , une quantité
exceffive d'oeufs , que certains oyfeaux
qui reffembloient beaucoup aux
Canards d'Angleterre , y avoient pondus
, & que nous éprouvâmes être
excellens & friands à manger , de
maniére que nous ne fouffrions point
de difette , & que nous avions tout
cequi eft néceffaire pour l'entretien
de la vie.
Le matin du troifiéme jour , confidérant
que rien ne nous faifoit obftacle
, & ne nous donnoit aucun ombrage
, nous nous hazardâmes à pénetrer
plus avant dans les terres : Je
choifis une place convenable, pour y
bâtir une logette & y fixer nôtre demeure
à l'abry du vent , à couvert
de la pluye & des autres injures de l'air,
de même que des attaques nocturnes
des bêtes farouches , en cas
en cas qu'il
y en eût dans le Pais. Je m'arrêtai
pour ce fujet prés d'une fontaine , ou
d'un agréable ruiffeau , qui tiroit fa
fource d'une haute montagne extréme$
3
LE MERCURE
ment avancée dans la Mer , & à coté
d'un grand bois . Alors , prenant une
hache ou une coignée , avec quelques
autres inftrumens que la Mer qui nous
avoit êté d'ailleurs fi impitoyable ,
nous avoit rendu parmi d'autres
hardes ; j'allai couper quelques
arbres des moins gros, les plus droits,
& les plus convenables que je pû
trouver ; enfuite , avec l'ayde de ma
compagnie , à qui la néceffité fervoit
de maîtreffe , ayant foiy affez avant
en terre , nous les enfonçâmes dans
les troux que nous avions faits , les
fîmes tenir , & les affûrâmes paffablement
aux quatre coins , cloüant
tout au tour les planches détachées
de nos caiffes , de nos coffres , & des
débris du Vaiffeau. Ayant placé la
porte du côté de la Mer , je tendis
par deffus , les triftes reftes de nos voi
les. Dans la même femaine , je fis
une efpéce d'arche , & de grands
coffres en façon de caiffes , capables
de renfermer tout nôtre petit attirail .
J'avois donc choifi une place affez
comode pour nôtre gîte,jufqu'à cequ'-
il plût à Dieu de nous adreffer quelque
Navire , à la faveur duquel nous puffions
DE MAR S.
89
une
fions nous en retourner en Angleterre ,
ce qui n'arriva point , d'autant que.
certe Ifle eft , comme je penfe , tour
à fait hors de toutes fortes de paffages
. Ayant vécus 4 mois entiers de la
forte ,fans avoit fait rencontre d'aucuns
Sauvages , ni vû paroître qui que ce
fût des nôtres , concluant alors que
tout avoit êté affûrément noyé , nous
nous enfonçâmes plus volontiers dans
le Païs. Nous ûmes le plaifir d'y remarquer
un païfage charmant ,
campagne tapiffée & couverte d'une
verdure fraîche & riante toute l'année
, des arbres toujours chargés de
fruits trés excellens , & d'un goût trés
délicieux , une quantité incroyable de
diverfes fortes d'oyfeaux , un chaud
perpétuel , & jamais plus de froid
qu'on en fent en Angleterre au mois
de Septembre ; un lieu en un mot ,
où s'il étoit bâti & rempli de monde
civilifé , on y vivtoit avec tous les
délices imaginables.
Les Bois. nous y fourniffoient une
efpéce de noix de la groffeur d'une
groffe pomme , dont la chait , le noyau
, ou le cerneau eftoit très agréa
ble:Etant fec,ilnous tenoit lieu de pain™
Mars 17.8
H
90 LE MERCURE
Nous ne mangions avec cela que volailles
& certains oiſeaux de riviere
reffemblans à des Canards dont les
oeufs eftoient auffi excellens . Nous
trouvâmes encore un animal à peus
près de la groffeur d'une Chévre ,
dont il avoit affés les proprietez ; por--
tant deux fois l'an, & à chaque por--
tée,deux petits. Les bois & le plat païs
regorgeoient de cette bête , qui êtoit
fi douce & fiprivée , que nous la prenions
fans peine & fans crainte.
Nous avions encore force poiffons ,
& principalement de l'Efcrefin , qui
êtoit celui que nous prenions en plus
grande quantité , & avec le plus de
facilité ; de forte que nous ne manquions
de rien de tout ce qui fert à fe
fuftenter : Auffi , paffames - nous la
vie avec ces fortes de fecours , 6 mois
durant , fans fouffrir la moindre incommodité.
Cependant , l'oifiveté &
la pleine joüiffance de tout ce que
j'aurois pû défirer , commença à me
rendre plus attentif du côté du fexe.
C'eſt pourquoy , la néceffite nous ayant
rendu plus privés & plus familiers enfemble,
que nous n'êtions auparavant ,
il ne me fut pas difficile d'obtenir
DE MAR S.
l'affection des deux fervantes de mon
Maître ; ce qui fe fit d'abord à l'infçû
des deux autres , & particulierement
de fa fille : Mais , l'habitude nous faifant
enfuite oublier nos premieres
précautions , la fille de mon Maître.
prit auffi envie de nous imiter ; de
quoi je n'û garde de m'affliger , atten
du qu'elles étoient toutes les trois
agréables , belles & bien faites ; le repos
& leur nourriture ordinaire ayant
joint à cela un teint frais , & un embonpoint
qui les rendoient charmantes
.
Dans l'abondance des vivres , nous
paffions le tems fort tranquilement ,
n'ayant aucune chofe qui gênât nôtre.
liberté , ou qui nous mît le moins du
monde dans la contrainte : Nous contentions
tous nos defirs , & déchus:
que nous nous vîmes de toute efperance
, de paffer jamais en d'autres
Pays , ny de retourner en nôtre Patrie
, nous craignímes de mourir ainfi
feuls fans pofterité , & fans avoir
fur nos vieux jours quelque nouvelle
compagnie : Mais , une de mes femmes
, qui étoit la plus grande , la plus
belle & la premiere que j'avois aimée ,
Hij
92 LE
MERCURE
ne tarda
pas
à refter enceinte . La fille
de mon maître fut la feconde , & la
troiſieme les fuivit bientôt aprés.
De façon que la Moreffe fut la feule
qui ne pût donner les mêmes marques :
Elle en conçût du chagrin , & ne foûpira
pas peu , de n'avoir pas û lieu jufqu'alors
d'imiter fes compagnes ; mais ,
elle fçût pas la fuite fe les rendre fi
favorables , qu'elle fe vit dans le même
êtat que les autres ; d'où il arriva
que la premiere année de notre féjour
dans ce beau defert , toutes mes femmes
me donnerent chacune un enfant >
& de grandes eſperances de m'en donner
beaucoup d'autres à l'avenir.
* La premiere mit au monde un beau
garçon; la fille de mon maître qui êtoit
la plus jeune de toutes , n'accoucha
que d'une fille , & la feconde fervante
fe vit délivrée d'un enfant du même
fexe ; mais , avec bien plus de douleur
que les autres , attendu fon embonpoint
, au lieu que la Moreffe ne
fçût ce que c'étoit que de peine : Elle
nous donna pourtant une fille belle &
blanche , par où je me vis avantageufement
pere d'un fils , & de trois filles
, au bout de l'année.
DE MAR S.
93
Comme nous manquions cependant ,
de tout ce qui eft néceffaire pour emmailloter
ou enveloper nos petits enfans
, nous ne faifions point d'autrefaçon,
que de les faire repofer fur du feuillage
épais , fans leur rien ê endre par
deffus ; ce qui nous mettoir fort peu
en peine , perfuadez que nous en aurions
encore beaucoup d'autres , & qu'il
nous feroit impoffible de les habiller
tous comme nous aurions pû faire
les premiers ; car , ces femmes ne
manquoient point d'augmenter nôtre
génération d'un enfant pour le moins
chacune , tous les ans ; & non obſtant
la privation de diverfes néceffitez pour
la plus tendre enfance , de tout ce nombre
, aucun ne fut jamais attaqué de la
moindre maladie , ny de la moindre.
infirmité . C'est pourquoi , les habits
qui étoient la feule chofe qui nous
manquoit , ne nous fervoient que
pour la pudeur: La chaleur , & la bonté
du climat nous en difpenfant d'ailleurs
, & nous garantiffant affés du
froid .
Nous vivions contens & fatisfaits de
nôtre Etat. Nôtre famille fe multiplieit
, & croiffoit à vûtë d'oeil ; & rien
94 LE MERCURE
ne troubloit nôtre tranquilité. Nous
nous divertiffions fouvent à nous promener
, & à nous delaffer enſuite
l'ombre des arbres , ou à la fource de
quelque fontaine , j'avois même , aux
heures de mon loifir , creufé divers
arbres , pour nous y retirer fur le chaud
du jour , & pour y dormir avec mes
femmes.
Toutes chofes contribuoient de cette
manière à me faire trouver le tems
bien court , principalement mes femmes
qui ne pouvoient plus vivre fans
moi , ny fuporter mon abſcence un feul
moment . Lorfque nos pensées cefferent
de fe porter ailleurs , nous refolumes
, en faifant même prêter le fér
ment à tout ce que nous avions d'enfans
fous nous , de ne nous point aban--
donner les uns les autres , & de ne:
jamais fortir de ce lieu : Je me trouvois
avoir alors auprés de moi , outre
mes quatre femmes , quarante fept enfans
de l'un & de l'autre fexe , les fil--
les êtant neanmoins en plus grand nombre
que les fils , qui tous , ainfi que les
filles, croiffoient àmerveille :Nous jouiffions
tous d'ailleurs d'une parfaite fanté
, à cauſe de l'excellence de la nourDE
MARS
ة ر
riture que le pays nous fourniffoit
pour tous nos befoins .
La Moreffe fut la premiere qui ceffa
à me donner des enfans , aprés en
avoir mis douze au monde ; c'eſt pour--
quoi , je me défiftai d'avoir fa compagnie
.
Pour la fille de mon maître , de la
quelle j'u le plus d'enfans , comme
êtant la plus jeune & la plus belle ,
fut celle qui fit mon plus fort attachement
, comme je faifois pareillement
le fien.
Seize ans s'étant écouléz , je trouvai
bon de donner une compagne à
mon fils aîné : J'en ufai de même envers
tous mes autres enfans , à mefure
que je les vis affez grands & ca--
pables de cela .
Mes femmes ayant ceffé de fruc-.
tifier , le nombre des enfans de mes
enfans fe multiplia de telle forte , ques
je crus qu'il iroit à l'infini ; må premiere
femme m'en ayant donné treize,
la feconde, fept ; la fille de mon maître,
quinze , & la Moreffe douze , qui *
faifoient enfemble le nombre de
47.
En la vingt-deuxième année de nê
LE MERCURE
tre féjour , ma Moreffe mourut fubitement
, fans que nous en puffians
deviner la caufe , ne lui ayant rien vû
fouffiir. Mes enfans fe mariant , auffitôt
qu'ils en avoient atteint lâge ,
je leur affignois une demeure au - delà
de la Riviere , afin qu'ils ne s'incomcommodaffent
pas les uns les autres;
& quand les derniers , à la referve des
deux ou trois plus jeunes , eurent ête
ainfi féparez & mariez à nôtre façon,
alors , fentant le poids de mes années,
je renoncai à tous les paffe - temps de
la jeuneffe .
Tellement que la foixantiéme anrée
de mon âge , & la quarantiéme de
ma venue dans ce lieu , je donnai ordre
à mes enfans de m'amener les
leurs ; & je trouvai que le nombre de
mes defcendans par mes quatre femmes
, allant déja jufqu'à la troifiéme
genération , montoit à cinq cent , foixante
cinq perfonnes de l'un & de l'autre
fexe.
Je pris les mâles d'une Race , & les
joignis par le mariage aux filles d'une
antre lignée , fans plus permettre ,
comme nous avions êté obligés de faire
auparavant , que perfonne époufat fa
propre
DEMARS
97 .
propre four ; aprés quoi , adorant la
providence & la bonté de Dieu , je les
renvoyai.
Vous faurez de plus , qu'ayant encore
une Bible qui m'estoit reftée , j'avois
apris à lire à quelqu'uns de mes
enfans ; de forte qu'avant qu'ils s'en
retournaffent , je leur ordonnai de la
lire, une fois le mois , en une affemblée
générale qu'ils feroient tenus de faire
pour cela .
Enfuite , je perdis encore une de .
mes femmes en la foixante- huitiéme
année de fon âge. Il m'en mourut une
autre l'année fuivante , & il ne me
refta plus que la fille de mon Maiftre ,
avec laquelle je tins encore ménage
douze ans , au bout defquels elle décéda
. Je l'enterrai dans l'endroit où je
defirois eftre mis à fon côté aprés ma
mort ; ayant placé de l'autre côté ma
premiere femme , pour cftre auprés de
moi , la Moreffe enfuite tout proche ,
& l'autre fervante au- delà de la fille
de mon Maistre .
Etant ainſi reſté veuf, à l'âge d'environ
quatre- vingt ans , je ne fongeai
plus qu'au repos & à la mort ; c'eſt
pourquoi , je difpofai de ma hutte ,
I
98
MERCURE LE
& de tout ce que je devois laiffer aprés
moi , en faveur de mon fils aîné , qui
eftoit marié avec ma fille aînée , iffuë
de ma chere femme ; enfuite , je l'établis
comme Roy , ou Gouverneur
de tous les autres .
Je leur prefcrivis pour ce fujet, une
forme de gouvernement tout-à- fait
aprochante des bonnes loix des Habitans
de l'Europe ; & pour les informer
du principal de leurs devoirs , je
les inftruifis tous en la Religion Chrétienne
, comme on la profeffe en Angleterre
, ainfi qu'ils en parloient la
Langue , leur enjoignant d'y perfévérer
, & leur défendant en cas d'abord ,
& de commerce d'étrangers , d'adherer
jamais à aucune autre Doctrine , ni
Secte, en fait de Religion.
Pour leur en faire le commandement
, ayant atteint les quatre- vingt
ans de mon âge , & les cinquante neuf
de ma nouvelle habitation ; je fis fignifier
à tous mes defcendans , qu'ils euffent
à fe venir préfenter devant moi ;
ce qu'ils firent au nombre de mil fept
cent quatre- vingt neuf perfonnes des
deux fexes .
Je priai Dieu , aprés les avoir exLYON
UT
DELA
DE MAR S. *
1893
VILLE
horté , qu'il voulût multiplier fur eux
la douceur falutaire de fes faintes benédictions,
& leur faire annoncer hautement
les myfteres adorables de l'Evangile
de vie ; aprés quoi je les congédiai.
Comme je me trouvai fort caduc
& décrepit , la vûë me manquant
, & le défir de vivre davantage
fe ralentiffant en moi , je remis la
Rélation préfente , écrite de ma propre
main , à mon fils aîné ; le chargeant
de la garder foigneufement , &
en cas que quelques étrangers vinffent
à aborder là , de la leur faire voir ,
leur permettant même d'en tirer la
copie , s'ils le défiroient ; afin que nôtre
nom fût connu , & s'immortalifât
fur la Terre.
Enfin , je donnai à ma pofterité
celui de Pinés d'Angleterre , à cauſe
que le mien eftoit Georges Pinés :
La fille de mon Maître s'apelloit
Sara Engels ; mes deux autres fem
mes , Marie Sparkes , & Elifabeth
Trévers. C'est pourquoi , afin de differentier
tous ceux qui en feroient defcendus
, je leur impofai le nom de
leurs meres , les diftinguant en Engelfen
, Sparken , Trévers , & Phi-
I ij
LE MERCURE
Lipfen ; apellant de ce dernier nom
les enfans de la Moreffe qui fut bâtifée
fous le nom de Philippe, ou Philippine,
lors de fa profeffion du Chriftianifme ,
fans avoir aucun furnom.Cependant, le
nom général de Pinés Anglois , fut celui
de la Nation. Dieu la veuille benir
de la rofée du Ciel , & de la graiffe de
la Terre !
sxsttsxsttsxst:tsstttssttsxs
V
Oici la fuite des Caractéres de M.
de Marivaux que nous avions êté
obligés d'interrompre pendant quelques
mois , par certains contre - tems qui
font néceffairement du reffort du Mercure
: Si les morceaux du même Auteur
inférés dans nos derniers Journaux de
1717 , lui ont concilié le fuffrage des
gens délicats , il me femble que celui - ci
en fera du moins auffi favorablement
reçû. Ony fentira une maniere neuve
& fine de penser, qui renduë par des
expreffions de génie , préfente aux
yeux de l'efprit , des tableaux finis :
Mais , c'est au Lecteur à l'apprécier
felon fa jufte valeur.
DE MAR S 101
D
Ans mes dernieres réfléxions ,
Madame , je vous en promis
de nouvelles fur les femmes de Qualité
: J'en vis l'autre jour deux ou trois
qui m'en fournirent quelques - unes ;
elles étoient , ce qu'on appelle , en négligé.
J'ai toujours regardé cet habit ,
comme un honnête équivalent de la
nudité- même : Vous verrez dans un
moment pourquoi je l'appelle équivalent
Les femmes ont un fentiment
de coquetterie qui ne defempare
jamais leur ame ; il eft viclent
dans les occafions d'éclat , quelquefois
tranquille dans les indifférentes ;
mais , toujours préfent , toujours fur
le qui- vive : C'eft en un mot , le mouvement
perpétuel de leur ame ; c'eft
le feu facré qui ne s'éteint jamais ;
de forte qu'une femme veut toujours
plaire,fans le vouloir par une réflexion
expreffe. La Nature a mis ce fentiment
chez elle , à l'abri de la diftraction
& de l'oubli : Une fême qui n'eft
plus coquette , c'est une femme qui
a ceffé d'être .
Mais , revenons à ma Théfe . J'ai
Iiij
702 LE MERCURE
nommé le négligé , l'équivalent de la
audité même : Pourquoi , Madame ?
Le voici.
Je vous ai dit que les femmes
eftoient coquettes fans relâche . Or ,
elles ne le font jamais plus , que quand
elles femblent vouloir infinuer qu'elles
ne le font pas. Le négligé , par exemple
, eft une abjuration fimulée de
coquetterie , mais , en même tems ,
le chef- d'oeuvre de l'envie de plaire..
L'habit magnifique donne de l'éclat
à l'aimable femme ; elle en devient
plus curieuſe à voir , mais , non pas
fi touchante ; elle en eft plus belle ,
& moins dangereufe ; & cet éclat
étranger qui faute au yeux , étouffe
l'impreffion des graces naturelles , &
divertit le fpectateur de l'attention
rifquable qu'il donneroit au refte.
Cette façon de fe montrer , eft plus .
fuperbe que délicate : Ufer d'ornemens
pour plaire , c'eft s'appuyer de feconds
, c'eft combattre avec rufe ; &
comme cela , la victoire n'est pas
nette. Ai-je plû comme femme ornée,
ou comme femme aimable ? Voilà la
fourde queftion qu'en pareils cas fe
fait une Dame ; argument dicté par
DE MARS 103
l'amour propre qui fe connoit en
vrais avantages , & qui fe juge à la
rigueur , quand il prévoit n'y rien
rifquer.
Pour vuider la queſtion , on a recours
au négligé , c'eft par lui qu'on
fait une épreuve de fes charmes , qui
finit les chicannes de l'amour propre ;
c'est par lui qu'on expofe la vérité
toute nue , & qu'on femble dire , me
voilà telle que m'a fait la Narure ;
voilà du moins une copie modefte de
l'original mais à vous dire vrai , ce
modefte eft fifuperficiel , qu'il ne gêne
en rien l'imagination des hommes.
Mais , me dirés - vous , les femmes fça
vent-elles ce libertinage d'imagination.
Je ne vous dirai pas fi elles le
fçavent ; mais , pour le peu qu'elles
s'en doutent , le négligé durera longtems.
:
Concluez fur tout ce que nous ve
nons de dire , Madame , que cet habit
a la fimplicité , la proprété , le
peu d'affectation des habits vraiment
modeftes ; mais , qu'il n'en a pas la
pudeur ; qu'il porte ,pour ainfi dire, le
caractére de la peu chafte vanité
qui l'inventa fans doute : Quand je
Liiij .
i04 LE MERCURE
dis peu chafte , je n'entends pas des
deffeins formellement mauvais ; mais,
de vifs fentimens de complaifance
pour fes charmes ; fentimens de qui
vient l'art de pallier la vérité fans
rien perdre , & de mettre fans blâme
fes appas dans leur plus dange-
Leufe posture.
:
Revenons aux Dames que je vis .
Une d'elles fe retira , je m'en allois
auffi Un Cavalier s'avança pour
lui parler. Je m'attendis fur le champ.
à quelque phrafe de manége , & je
ne me trompai point. Laiffez- moi , lui
dit- elle , je me fauve , je fuis faite
comme une folle . Sçavez- vous , Madame
, ce qu'une femme de Qualité
penfe confufément , toutes les fois
qu'elle prononce ce peu de mots.
Regardés moi ; je ne fuis point parée
comme les femmes doivent l'eftre ;
mon bon air & les graces de ma taille
ne font point équivoques ; tout naît
de moi , c'eft moi qui donne la forme
à mon habit , & non , mon habit qui
me la donne ; je fçai combien je fuis
aimable & touchante en cet état ;
mais , je dois paroiftre ne le pas fçavoir
; c'eft une grace de plus , que
DE MARS:
105
d'en avoir tant, & les ignorer : On les
voit , on les fent , on croit qu'elles
m'échappent;croyés - le de même , je
me fauve ,je fuis faite comme une folle .
Voilà , .Madame , ce que fignifie
le langage hipocrite dont nous parlons
; & le plaifant de cela , c'eft que
les hommes n'en expliquent que le
fens favorable , & que leur jugement
étourdi fait grace du refte à la Comédienne
, & glifle fur le ridicule
qu'il contient. Il y a là deffus bien
d'autres réflexions à faire , convenables
au feu de mon âge , mais d'un
vrai trop voifin de la licence : Quelque
agréable que foit le champ d'idées
qu'elles ouvriroient à mon efprit
, je vous les facrifie , Madame.
Que vous dirai- je encore ? Les femmes
de Qualité élevées dans les ufages
de Cour , qui fçavent leurs droits
& l'étendue de leurs libertés , ne rougiffent
pas d'avoir un Amant avoué ;
ce feroit rougir à la Bourgeoife
. De
quoi rougiffent
- elles donc ? C'eft de
n'avoir
point d'Amant
, ou de le
perdre. J'aurois
pû dire des Amans.
Le plurier ailleurs
deshonorant
, fait
ici cortége
glorieux
. Chaque
Païs a
105 LE MERCURE
fa guife . On fçait à la Cour le prix de
la vie , & l'on n'y admet nulle maxime
qui ne tende à la faire fentir .
Nous avons dit qu'elles y rougif
foient de n'avoir point d'Amant . Cela
n'eit pas difficile à comprendre , en
les fuppofant coquettes . Une femme
qui vit fans eftre aimée , vit dans l'opprobre
, & dans la derniere des réputations
; la plus galante des femmes
de Cour à le pas fur elle dans
l'eftime des hommes: Je ne fçai même ,
à bien examiner l'efprit de Cour , fi
cette plus galante n'eft pas dans mille
momens la plus eftimée. Les momens
font ceux où les Courtifans ne font
point de réfléxions raifonnables : Il
feroit hardi de parier qu'ils en fiffent
quelquefois
Il faut donc des Amans , il faut
même fe les conferver. Ah ! C'en eft
trop , me répondrés- vous : Ceci devient
férieux ; j'en conviens , Madame
, & trés férieux ; fur-tout , avec
des Amans de Cour , qui veulent bien
effuyer des délais de bienséance , qui
s'attendent bien à combattre des imitations
de vertu ; mais non pas , la
verin-même ; & qui fçavent,à un jour
DE MAR S. 107
prés , affigner la durée raisonnable de
ces imitations , qui foûpirent enfin ,
non , pour tâcher de vaincre , car , tâcher
,fuppofe des efforts pour un fuccés
douteux ; mais , parce que les foupits
font un cérémonial qui doit précéder
la récompenfe ; & qu'il eft de
l'ordre qu'une femme paroifle recompenfer
, & non, donner d'avance .
Comment donc conferver des
Amans de cette efpece ? Comment.
Comme on peut : Par des efpérances.
Ah grands Dieux ! Eit- il permis
d'en fouffrir l'idée dans un homme?
Une femme a-t - elle befoin d'un plus
grand oubli de vertu pour les remplir
, que pour les donner ? C'eft contefter
fur le tems , & non, fur le crime.
Oh, Madame Attendés : Ces efperances
qui vous choquent ,ne font pas
fi criminelles que vous le penfez : Si
nous parlions d'une femme ordinaire ,
j'entends , femme de Ville ou de Pro
vince , vos conféquences feroient juftes.
Une éducation roturiere , purgée
de licence, & qui lui a appris à obferver
les vertus à la lettre , lui défend
de fouffrir unAmant : Le fouffre- t- elle?-
Elle a fait un premier pas dans la voye
108 LE MERCURE
du crime : Lui perme- t- elle d'efperer ?
Elle en a fait mille.
En effet , avant que d'en venir là ,
que de diminutions journalieres dans
fa fageffe ? Que d'inutiles travaux de
pudeur ? Quelle fucceffion de mouvemens
libertins n'a- t- il pas fallu , pour
aguerrir fon ame , pour la familiarifer
avec l'idée du crime ? Elle donne des
efperances , le crime eft refolu , elle
l'envifage , elle s'y promet. Que ne s'y
livre- t-elle ? Ce n'est pas la pudeur qui
l'en empêche , c'eft le fouvenir d'en
avoir eu , qui la retarde .
Voilà , Madame , l'hiftoire du coeur
d'une femme ordinaire qui donne des
efperances Vous vous imaginez qu'il
en eft de même du coeur d'une femine
de Cour ; mais il n'y a rien de tout
celà. 1o , quoi qu'elle foit mariée ,
elle peut avoir un foûpirant ; il fait
comme partie de fon équipage : Quant
aux efperances qu'elle lui donne , c'eſt
un difcours en l'air , un proverbe , un
vaudeville de Cour : En fait de galanterie
, elle ne fçait pas ce qu'elle don
ne alors.
Mais , l'Amant qui en attend l'échéance
, comme d'un bon billet, preffe ,
DE MAR S.
109
s'impatiente , fait fes diligences , menace
d'infidelité ; & fi quelqu'un alors ,
ne vient heureufement fe préfenter
pour tenir fa place, en cas de deſertion,
je croi franchement qu'une femme
eft en peril manifefte .
L'on voit encore une autre forte de
femmes de Cour . Il eft , par exemple,
des Coquettes honoraires ; ce font celles
qui font leurs preuves d'agrêmens
& de charmes , en laiffant feulement
aborder les Amans ; & qui , refoluës
d'être fages , prennent de publiques
atteftations de la facilité qu'elles auroient
à fe mettre au rang des aimables
folles.
Ce n'eft pas là , vertu parfaite ;
mais que voulez- vous , Madame . La
corruption eft tellement fimpathique
avec le coeur humain , qu'on ne peut
l'en purger fibien , qu'il n'y refte fouvent
ou la honte de n'ofer paroître
fage , ou du penchant à ne pas l'être .
Là deffus , ne pouroit - on pas dire que
le vice eft comme l'Amant chéri de
l'ame ? Elle le regrête en y renonçant ,
& ne le hait jamais.
Il y ades femmes de Qualité plus
courageufes encore que ces dernieres ,
TIO LE MERCURE
& qui ne fouffrent point d'adorateurs :
On voudroit bien qu'elles fuffent coquettes
; elles fçavent qu'on le voudroit
bien , & le fçavent avec plaifir ;
voilà leur coquetterie : Il leur eft doux
d'être comptées comme des beautez
inacceffibles , il leur est doux , toutes
féqueftrées qu'elles font de la foule ,
d'inquiéter les fens des fpectateurs.
Je vous parlerois ici , Madame , des
femmes de Qualité devotes; mais c'eft
une efpece trop marquée : Il vous fuffira
de fçavoir en général que la devotion
dont il s'agit , les éloigne du
monde , fans le plus fouvent les approcher
de Dieu .
Quand je vois ces faintes Ames ,
je ne puis m'empêcher de les comparer
à ces Soldats que leurs bleffures envoyent
aux Invalides : Les bleffures
de nos femmes , c'eft l'âge , & le déchet
de leurs charmes : Adieu le
monde, belle vocation ! Les habits , le
maintien, le difcours, les démarches ,
tout eft pieux , le coeur même prend
du goût pour la façon des actions
pieufes , il aime fon métier ; le formulaire
ambulant ou contemplatif lui en
plaît on gémira fans douleur aux
DE MAR S. III
pieds des Autels, on verfera des pleurs
dont la fource fera , non , l'amourde
Dieu , mais la vive & jaloufe imitation
de cet amour ; je veux dire , que l'ame
entrera dans fon fujet , ainfi qu'un
Acteur Tragique entre dans la paffion
qu'il reprefente .
Mais , fans m'en appercevoir , je
traitte une matiere que je m'êtois d'abord
interdite. Peu s'en eft fallu , que
je ne parlaffe de ceux à qui nos Dames
confient leur confcience , gens au
profit dequi , tourne la pieté de nos devotes
, pendant que Dieu n'en a que
les honneurs .
Je ne fçai ; mais l'inquiétude , le
fcrupule toûjours renaiffant , & ces vifites
fréquentes chez l'homme de Dieu ,
font une image bien reffemblante des
mouvemens du coeur tendre , ce pouroit
être de l'amour qui n'a fait que
changer de nom ; peut- être que l'ame
s'y méprend elle -même & qu'elle
n'eft jamais plus profane , que quand
elle paroît fcrupuleufe .
772 LE MERCURE
S
I nous avions pû recouvrer affezà
tems , la Lifte des Dames & des
Seigneurs , qui avoient êté invite,z an
magnifique Repas que Madame Duchef-
Je de Berry donna à L. A. R. de Lorraine,
la nuit duLundy au Mardygras,
dans le Palais du Luxembourg; nous
n'aurions pas manqué d'en régaler le Public
, comme nous l'avons fait de la defcription
des fervices dont nous avons
donné le détail dans notre dernier Mercure.
Je prefente ici cette Lifte , telle
qu'elle m'a été communiquée , fans diftinction
de rang ny de place.
JOURNAL DE PARIS.
LISTE DES DAMES PRIE'ES
A LA FESTE DE MADAME
DUCHESSE DE BERRY.
Table de Madame Ducheffe de Berry.
Neuf Princeffes du Sang .
Six Princes du Sang.
Sept
DE MARS
114
Sept Dames à Madame Ducheffe
de Berry:
Quatre Dames à Madame la Ducheffe
de Lorraine .
Cinq Dames d'honneur des Prin
ceffes du Sang .
Mde la Ducheffe de Louvigny . Mď
la Maréchale de Villars . Mde la Com
telle d'Egmont . Mde la Ducheffe d'Aremberg
. Mde la Comteffe de Rupermonde.
Mde la Marquife de Meufe.
Me la Marquife de Maillebois. Mde
la Marquife de Rannes . Mde la Marquife
de Senneterre. Mde la Marquife
de Courcillon , Mde la Marquiſe d'Anféfune.
Mde laMarquife de Torcy , Md.
la Ducheffe d'Olonne . Mde la Comtef
fe de Roye. Mde la Comteffe de Fonraine
. Mdela Marquife de la Vrilliere.
Mde laComteffe de la Motte-Houdencourt.
Mde la Marquife de Polignac-
Mde la Marquife de Bonneval. Mde la
Marquife Baafremont .. Mde la Marquife
de Choifeuil Pluveau.Mdela Marquife
de Montendre Mde la Duchefle
de Luynes Mde la Marquife de Mont
foreau . Mae la C. de la Rochepor . Mde
La Marquife de Chaſtillon Mde la Ducheffe
de la force . Mde la Marquife de
K
114 LE MERCURE
Tavannes . Mde de Loemaria. Mde la
Marquife de Curton Chabannes . Mde la
Marquise de Broglio.Mad . la Marquiſe
d'Heudicour.Mad.la Princeffe de Soubize.
Mad . la Marquiſe de faint- Germain-
beaupré.Mad . la Marquife deGalfion
, Mad, de Champignelles. Mad , la
Marquife de Carman. Mile de Melun .
Mad. la Marquiſe de Cruffol . Mad . la
Marquife de Charoft. Mad . la Marquife
de l'Autreck . Mad. la Comteſſe
d'Harcourt. Mad, la Comteffe de Nevers.
Mad. de Creüilly. Mad . la Duchelle
de Noailles. Mad , la Duchefle
de Duras. Mad. la Ducheffe de Tallart.
Mad . la Marquife de Villeroy .
Mad . la Princeffe de Tingry. Mad .
la Marquife de Gondrin . Mad , la Marquife
de Bellegarde . Mile de Tourbes .
Mad. la Marquife de Villequiers. Mad .
la Marquife de la Valliere. Mad . las
Marquise de Vieuxpont . Mad . la Marquife
de Beringhen. Mad . la Marquife
d'Ancenis. Mad, la Comteffe de Verac.
Mad la Marquife d'Estampes . Mad .
de Sabran . Mad, la Marquife de la Fare.
Mad , de la Fare. Mad. la Comteffede
Pontchartrain . Mad . la Maréchale
d'Eftrées.Mad.la Marquife deBethune,
Mad. la Marquife de Dreux . Mad, la
DE MARS ITS
Comteffè de Biffi . Mad . la Comtefe
de Beaune . Mad . la Marquife de Cafrellane
. Mad . la Marquife de Laffé .
Mad. la Marquife de Mérode. Mad .
la Marquife de Gonicourt. Mad , la Marquife
de Jonfac. Mad. la Marquife de
Cayeux Mad.la Ducheffe d'Ufez . Mad.
la Princeffe de Talmont. Mad , la Marquife
de Montboiffier. Mad . la Marquife
de Laigle la jeune. Mlle d'Efpinoy.
Mad . la Ducheffe de Sully . Mad ,
la Maréchale de Bezons. Mad . la Marquife
de Maubour . Mad, la Comteſſe
de Croiffi, Mad . la Comteffe de Livri.
Mad . la Princeffe de Lambefc. Mad .
la Marquise de Conflans . Mad . la Marquile
de la Rochefoucault. Mad. de .
Marré Mad . la Maréchale de la Ferté .
Mad. la Ducheffe de Laufun. Mad . la
Comtelle de Sezanne.
LISTE
Des Seigneurs invités à la fête de M&
dams Ducheffe de Berry , diftri-·
buez en trois tables differentes.
Monfieur le Prince de Pons . M.
le Chevalier de Lorraine . M.-
le Prince d'Harcourt. M. le Duc
Kij
116
LE MERCU.RE
d'Olonne. M. le Duc de Villars. M.
le Marquis de Villars. M. le Duc de
Louvigny. M. le Comte de l'Efparre .
M. le Marquis d'Oife. M. le Prince
de Leon. M. le Chevalier de Rohan
Chabot. M. le Duc de Richelieu . M.
le Duc de Melun. M. de Marquis de
Villeroy. M. le Prince Soubize . M.
le Comte de Roye . M. le Comte
Marton . M. le Marquis de Laffé. M.
le Prince de Bournonville . M. le
Comte d'Hodencourt. M. le Marquis.
de l'Autreck . M. le Marquis du Pleffis
Chatillon. M. le Comte d'Ufés. M.
le Chevalier de Fimarcon. M. le Chevalier
de Baviere , M. le Duc de
Briffac. M. le Prince de Montauban.
M. le Marquis de Baufremont . M. le
Marquis de Villequiers. M. le Chevalier
Dedies. M. de Clermont S.Aignan ..
M. le Comte d'Agénois. M. d'Albergotty.
M. le Comte de Muret . M. le
Comte de Saillan. M. le Marquis de
S. Germain-Beaupré. M. le Cheval.
de S. Germain Beaupré. M. de Courraumer.
Ie fils de l'Ambaffadeur de
Sicile . M. le Duc de la Rocheguyon.
M.le Duc de la Feuillade . M.le Marq.
de Biron. M. le Comte de Grancey.
M. le Marq, de Broglio, M. le Marq .
DE MAR S. LIF
d'Harcourt. M. le Marq. de Trefnel .
M. le Duc d'Antin . M. le Prince de
Soultzebak & fon Gouverneur. M. de
Surville. M. le Chevalier de Surville
M. le Marq, de la Fare . M. le Marq
de Courcillon. M. le Marq. d'Heudi
cour . M. le Chevalier d'Ambres . M..
le M. de Coëtenfao . M. le Marq. de
Caftelmoron. M. le Marq de Bethune.
M. le Marq, de Nancré. M. le Duc
de Guiche. M. le Marq. de la Valliere .
M. le Duc de Sully. M. le Marquis de
Gefvres. M. le Comte de Nogent . M.
le Duc de la Trémoïlle . M. le Comte
de Maricamp.M.le Prince Lubomirſki.
M. le Mar. de Bentivoglio . M. le Mar.
de Jonfac. M. le Marg. de Caumont
M. le Marq. d'Entragues Conty. M.
le marq. de Nangis. M. le Marq de la
Carte. M. le Comte de fainte Maure.
M. le Marq. de Curton Chabanes . M.
le Marq . de Manchiny. M le Chev. de
la Rivierre. M. le Chev. d'Orleans . M.
le Duc de la Force . Le neveu du Czar.
L'Ambaffadeur de l'Empereur . L'Ambaffadeur
d'Efpagne. L'Ambaffadeur
d'Angleterre. L'Ambaffadeur de Sicile.
L'Ambaſſadeur de Portugal, M. le
Nonce, L'Ambaffadeur de Malthe.
18*
LE MERCURE
M. le Comte de Langerón . M. le Mar
quis de Tavannes . M. le Chevalier de
Saint Vallier. M. le Chevalier de Monreffon
, M. de Charleu. M. le Vidame
de Chartres . M. le Marquis de Ruffe .
M. le Comte de Lionne . M. le Marquis
de Chatte. M. le Marquis de
Livry le Pere . M. Nocé. M. le Comte
d'Eftampes . M. de la Noue Conty. Le
fils de M. le Comte de Sommeri. M.
le Comte Dedies . M. le Marquis de
Bonnivet. M. le Chevalier d'Hautefort .
M. le Marquis de Coëtentao. M. le
Marquis de la Rochefoucault . M. le
Comte de Rioms. M. le Comte de:
Sommeri . M. le Marquis de Mouchy.
M. le Marquis de Briquemau , M. le
Marquis de Pons . M. le Chevalier de
Courraumer . M le Chevalier de Sabran.
M. le Marquis de Laval. M. le
Marquis d'Arpajon. M. le Chevalier
de Braffac. Quatre Gentilshommes der
la fuite de Madame de Lorraine . M.
de Conflans: M. le C. de Pons.
On parle trop avantageusement de
la nouvelle experience que M. Gautier
vient de faire fur le falpêtre , pour··
n'en pas inftruire le Public dans cejour.
nal.
DE MARS 119
Le principe dont s'eft fervi cet habile
Phificien , pour rendre l'Eau de
Mer potable , pouvant être appliquéà
plufieurs autres opérations importantes
, un de fes principaux effets êtang:
de faire beaucoup d'évaporation avec
peu de matiere combuftible ; S. A.R ..
lui fit donner ordre d'en faire des experiences,
par lesquelles on pût être alfuré
jufqu'où pouvoit aller la difference
de fa maniere d'operer , de celle
qui cft en ufage . La Machine de M.
Gautier fut montée à la Raquette au
commencement de Decembre : On y
êtablit auffi une Chaudiere à la maniere
ordinaire : On mefura une même
quantité de bois pour la Machine &
la Chaudiere , fous lefquelles on alluma
le feu en même tems. La Chaudie
re ordinaire évapora environ fix pieds
cubes en douze heures, & la Machine ,
quarante-deux pieds cubes ; ce qui fair
fix feptiemes de profit fur la matiere
combuftible. On a répeté plufieurs fois
la même experience avec le même fuccez
; ce qui engagea l'Auteur à demander
des Eaux de Salpêtre , pour fai
re voir , que non feulement on ména--
geroit lebois & le tems , à chaque cuis
F20 LE MERCURE
te de Salpêtre , fuivant les experiences
de la fimple évaporation ; mais , qu'on
épargneroit les frais de plufieurs cuites .
L'opération finie, le Salpêtre fe trouva
auffi beau que celui de la feconde cuite
de l'arcenal , de l'aveu même de ceux .
qui le travaillent ; ce qui pourra aller
plus loin , lorfque les Machines feront
faites exprés pour telles opérations. Le
R. P. Sebaftien Académicien & Commiffaire
, a écrit un Journal de ces experiences
, & de plufieurs autres qui
ont été faites avec la même Machine
fur les Eaux falées , fur le charbon de
terre,& les mortes de tanneurs qui bru
lent,comme lebois, dans cette Machine.
Ce Journal fut lû à S. A. R. le 6 Janvier
, lorfqu'elle voulut cftre convaincue
par elle même de la verité de cette
découverte ; que le retardement des
Vaiffeaux fur lefquels la répétition
des experiences de l'Eau de Mer renduë
potable , fe doit faire , a donné le
tems de faire connoître.
Afin de ne laiffer aucun doute dans
l'efprit du Lecteur , on donnera ici l'atteftation
du célébre P. Sebaftien Carme.
Ayant reçû ordre de Mer le Duc de
Noail
DE MARS. 121
Noailles , de faire conftruire la Machine
que M. Gautier Médecin de Nantes
a imaginée pour deffaler l'Eau de la
Mer , & d'en faire plufieurs experiences.
Nous nous fommes tranfportés à la
maifon de la Raquette,Fauxbourg faint
Antoine , où elle a été montée ; & on
a commencé le 14 Décembre dernier ,
& continué jufqu'au premier Janvier ,
à faire quantité d'experiences dont on
a tenu un Journal , qui a êté lû à S.
A. R. Mɛr le Duc d'Orleans Régent ,
le 6 de Janvier , par lesquelles experiences.
Il confte que l'évaporation de l'Eau
fe fait fix fois plus vite par cette Machine
, que par celle qui fe fait par
les
voyes ordinaires , & que par cette Machine,
on confomme fept huitiemes de
bois moins qu'à l'arcenal , pour faire
évaporer les Eaux du Salpêtre ; &
qu'une cuitte le fait en huit heures de
tems , au lieu qu'il faut 24 heures ordinairement.
Que le Salpêtre fe trouve
auffi beau à la premiere cuitte , que celui
de la feconde qui eft fait par la maniere
ordinaire,de l'aveu même de ceux
qui le travaillent : Ce qui merite atten-
Mars 1718. L
122 LE MERCURE
tion ; parce que l'on épargne cinqfiziemes
du tems , & environ neufdixiemes
du bois qui fe confomme , pour
faire la premiere & la feconde cuitte ,
& qu'il leur faut au moins 48 heures
de tems , & 2 voyes de bois ; au lieu
qu'il n'a êté employé ( comme on l'a
déja remarqué que huit heures &
trois trente deuxiemes de bois.
Ce qui nous oblige à conclure
que non feulement , cette Machine eft
la plus utile de toutes celles qui ont êté
imaginées jufqu'aprefent, & dont nous
avons eu connoiffance, pour déffaler l'eau
de la Mer ; mais , qu'elle peut fervir
trés utilement , & faire des épargnes
fort confidérables pour les cuiffons du
Salpêtre pour les évaporations des
Eaux des fources falées de Salins &
d'autres endroits.
›
Fait à Paris le premier de Fevrier
1718. Signé F. Sebaftien Truchet R.
Carme de l'Académie Royale des Scien-
Ges.
PROVISIONS DONNE'ES.
Provifions en furvivance de la Charge
de Gouverneur & Lieutenant GéDE
MARS . 123
néral de Rouffillon , Conflans & Cerdaigne
, pour M. le Comte d'Ayen du
2 Fevrier 1718.
Idem. De la Charge de Gouverneur
des Ville , Citadelle , & Château de
Perpignan.
Provifions de Lieutenant Général
en Touraine pour м le Marquis de Razilly
, par le décés de M. le marquis de
Razilly fon frere , du 19. Fevrier 1-18.
avec un Brevet de retenue de 100000.
livres fur ladite Charge.
Idem. Une Commiffion du même
jour 4. Mars , qui lui donne rang de
Meftre de Camp de Cavalerie .
Provifions de la Charge de Gouverneur
des Ville & Château de Montluel
, au Païs de Breffe , fur la nomination
de M. le Duc , en faveur de M.
Bellon de Thurin , du 12. Mars 1718.
Brevet de Guidon des Gendarmes
de la Garde, pourм . le Prince de Montbazon
, par la démiffion de M. le Prin
ce de Montauban fon frere , du 4. Mars
1718.
毋
Il y a actuellement dans le Port de
la Rochelle , fix Vaiffeaux chargez
d'hommes & de femmes, prêts àmettre
à la voile pour paffer dans la Loüif
Lij
124
LE MERCURE
fianne , autrement le miffiffipi . Les actions
de cette Compagnie augmentent
de jour en jour;& on a tout lieu d'efperer
que cet établiflement êtant bien conduir,
& foutenu des forces & du crédit de l'Etat
, aura des fuites trés avantageufes.
M. le Maréchal de Villars porta le
Brevet de penfion du Cordon de Saint
Loüis , vacant par la mort de м. de
Cafteja Gouverneur de la Ville de Toul,
à M. de la Jarie ancien Brigadier
ci-devant Colonel de Dragons , & aujourd'hui
Lieutenant des Invalides.
Met le Duc Regent a gratifié M. de
Montigny fon Chambellan , frere de
M. de Nointel , de la Charge de fon
premier Maître d'Hôtel , vacante par
la mort de M. de matarel , décédé de
puis plus de 18 , mois . La Charge de
Chambellan a été donnée à M. le Marq .
de Sabrans, & S. A. R. l'a exempté des
mille écus de Brevet de retenue qui
étoient deffus .
M. le Cardinal deNoailles fait décorer
à fes dépens , la Chapelle de la Vierge à
Notre-Dame Elle fera dans le goût du
Choeur, Le marché eft fait à 40000 1.
M.l'Evêque deCarcaffone & M.le Chevalier
de Simianes , vinrent le 26 , de
DE MAR S. 125
Fevrier en long manteau de deüil, faluer
le Roy , fur la mort de M. de Simianes.
La Charge de premier Gen
rilhomme de la Chambre de S. A R,
a êté donnée à M. le Chevalier de Si
mianes qui paye goooo 1. de brevet de
retenue àMoe de Simianes la douairiere.
Le premier Mars, M. le Cardinal de
Rohan a fait créér une Charge nouvelle
de Clerc de Chapelle ordinaire,
en faveurde M. l'Abbé Pernault , Clerc
de Chapelle de quartier . Cette derniere
Charge a êté conferée à M. Bertrand
Aumônier de cetre Eminence .
Meffieurs du College Royal s'êtant
rendu chez M. le Marquis de la Vrik
Here, pour le prier d'accepter la nomination
des places vacantes de leur Col
lege ; ce Seigneur s'en excufa d'abord,
fur ce que M. le Duc d'Antin y avoit
nommé depuis quelque temps : Mais ,
ces Meffieurs ayant fait inftance , &
ayant prétendu que le Secretaire d'Ecac
de la Maiſon avoit toûjours û ce droit ,
M.de laVrilliere fe fit donner copie à la
Chambre des Compres, des Provifions
& du Brevet de M. le Duc d'Antin ;
& comme cette nomination n'y étoit
point exprimée , M. de la Vrilliere fic
Liij
126 LE MERCURE .
bien valoir fon droit à mer leRegent,
qu'il décida dans le moment en fa fa
veur.
Le 2. M. le Cardinal de Rohan fir
la Bénédiction des Cendres , & les
donna au Roy. Le célébre P. Maffillon
nommé à l'Evêché de Clermont, consinuëra
à prêcher devant S. M. les Dimanches
& Fêtes pendant le Carême:11
acomposé à ce deflein , une fuite de dif-
Cours d'une petite demie heure , qui
font des morceaux finis , & qui conviennent
au tems , au lieu , & aux perfonnes
qu'il doit inftruire. Les complimens
auroy,font autant de chef- d'oeuvres.
ού
Le 3 , à 7 heures du matin , M. le
Duc informé de la mort de M. l'Abbé
d'Eftrées , fe rendit au Palais Royal ,
où ayant démandé à Msr le Regent
l'Abbaye de S. Claude , pour M. le
Comte de Clermont fon frere . S. A.
R. lui dit Nous avons û tous deux la
même idée ; car , j'ai pensé , comme
vous , que cette Abbaye lui convenoir.
Je la lui donne volontiers , Monfieur,
M. le Duc de Lorraine prit le divertiffement
de la Chaffe dans la Forêt
de S. Germain en Laye . On y
força trois Cerfs. Ce Prince fut régaDE
MAR S.
127
lé magnifiquement par M. le Duc de
Noailles , & n'en revint qu'à minuit
Le 4 , le Parlement s'eft affemblé,
pour délibérer fur la réponſe qui avoit
été faite à fes rémontrances par le
Roy. De 3 opinions différentes qui
avoient efté propofées , la troifiéme
prévalut , & l'on convint de nommer
des Commiffaires de la Grand'Chambre
, & de fept autres des Enqueftes ,
qui travailleront pendantla quinzaine
à l'examen de cette affaire .
On a dépêché ce matin un Courier
å Rome à м. le Cardinal de la Trémoille
, pour l'informer qne le Roy
l'avoit nommé à l'Archevefché de
Cambray. On parle beaucoup de l'Evefché
de Bayeux pour Ml'Abbé de
Lorraine ; mais , il faut attendre, avant
toutes chofes , la démiffion de S. E.
M.le Comte de Blamont alla aux
Gobelins pour voir travailler aux bel
les Tapifleries qui s'y font.
Ce Prince vifita la Galerie du Lon
vie , où il prit beaucoup de plaifir à
examiner les Plans en relief des Places
frontieres.
Les , on a dit que les Receveurs
Généraux avoient êté rétablis dans
Lij .
124
LE MERCURE
•
fianne , autrement le miffiffipi . Les actions
de cette Compagnie augmentent
de jour en jour;&on a tout lieu d'efperer
que cet établiflement êtant bien conduir,
&foutenu des forces & du crédit de l'Etat
, aura des fuites trés avantageufes.
M. le Maréchal de Villars porta le
Brevet de penfion du Cordon de Saint
Louis , vacant par la mort de M. de
Cafteja Gouverneur de la Ville de Toul ,
à M. de la Jarie ancien Brigadier
ci-devant Colonel de Dragons , & aujourd'hui
Lieutenant des Invalides .
Mgr le Duc Regent a gratifié M. de
Montigny fon Chambellan , frere de
M. de Nointel , de la Charge de fon
premier Maître d'Hôtel , vacante par
la mort de M. de matarel , décédé depuis
plus de 1.8, mois. La Charge de
Chambellan a été donnée à M. le Marq.
de Sabrans, & S. A. R. l'a exempté des
mille écus de Brevet de retenuë qui
étoient deffus...
M. le Cardinal deNoailles fait décorer
à fes dépens , la Chapelle de la Vierge à
Notre- Dame : Elle fera dans le goût du
Choeur. Le marché eft fait à 40000 1.
M.l'Evêque deCarcaffone & M.le Chevalier
de Simianes , vinrent le 26. de
DE MAR S. 129
Fevrier en long manteau de deüil, faluer
le Roy , fur la mort de M. de Simianes.
La Charge de premier Gen
rilhomme de la Chambre de S. A R,
a êté donnée à M. le Chevalier de Simianes
qui paye goooo 1. de brevet de
retenue à Mae de Simianes la douairiere.
Le premier Mars, M. le Cardinal de
Rohan a fait créér une Charge nouvelle
de Clerc de Chapelle ordinaire,
en faveur de M. l'Abbé Pernault , Clerc
de Chapelle de quartier. Cette derniere
Charge a êté conferée à M. Bertrand
Aumônier de cetre Eminence.
Meffieurs du College Royal s'êtant
rendu chez M. le Marquis de la Vrik
Here, pour le prier d'accepter la nomination
des places vacantes de leur Col
lege ; ce Seigneur s'en excufa d'abord,
fur ce que M. le Duc d'Antin y avoit
nommé depuis quelque temps : mais ,
ces Meffieurs ayant fait inftance , &
ayant prétendu que le Secretaire d'Etat
de la Maiſon avoit toûjours û ce droit ,
M.de laVrilliere fe fit donner copie à la
Chambre des Compres, des Provifions
& du Brevet de M. le Duc d'Antin ;
& comme cette nomination n'y étoit
point exprimée , M. de la Vrilliere fic
Liij
126 LE MERCURE.
bien valoir fon droit à ME leRegent,
qu'il décida dans le moment en fa fa.
veur.
Le 2. M. le Cardinal de Rohan fir
la Bénédiction des Cendres , & les
donna au Roy. Le célébre P. Maffillon
nommé à l'Evêché de Clermont, consinuëra
à prêcher devant S. M. les Dimanches
& Fêtes pendant le Carême : 11
acompofé à ce deflein , une fuite de dif-
Cours d'une petite demie heure , qui
font des morceaux finis , & qui conviennent
au tems , au lieu , & aux perfonnes
qu'il doit inftruire. Les complimens
auRoy,font autant de chef- d'oeuvres.
Le 3 , à 7 heures du matin , M. le
Duc informé de la mort de M. l'Abbé
d'Eftrées , fe rendit au Palais Royal ,
où ayant démandé à Msr le Regent
l'Abbaye de S. Claude , pour M. le
Comte de Clermont fon frere . S. A.
R. lui dit Nous avons û tous deux la
même idée , car , j'ai pensé , comme
vous , que cette Abbaye lui convenoit .
Je la lui donne volontiers , Monfieur,
M. le Duc de Lorraine prit le divertiffement
de la Chaffe dans la Forêt
de S. Germain en Laye . On y
força trois Cerfs. Ce Prince fut régaDE
MAR S.
127
lé magnifiquement par M. le Duc de
Noailles , & n'en revint qu'à minuit
Le 4 , le Parlement s'eft affemblé,
pour délibérer fur la réponſe qui avoit
êté faite à fes rémontrances par le
Roy. De 3 opinions différentes qui
avoient efté propofées , la troifiéme
prévalut , & l'on convint de nommer
des Commiffaires de la Grand'Chambre
, & de fept autres des Enqueftes ,
qui travailleront pendant la quinzaine
à l'examen de cette affaire .
On a dépêché ce matin un Courier
à Rome à M. le Cardinal de la Trémoille
, pour l'informer qne le Roy
l'avoit nommé à l'Archevefché de
Cambray. On parle beaucoup de l'Evefché
de Bayeux pour Ml'Abbé de
Lorraine ; mais , il faut attendre, avant
toutes chofes , la démiffion de S. E.
M.le Comte de Blamont alla aux
Gobelins pour voir travailler aux bel
les Tapifleries qui s'y font .
Ce Prince vifita la Galerie du Lon
vie , où il prit beaucoup de plaifir à
examiner les Plans en relief des Places
frontieres.
Les , on a dit que les Receveurs
Généraux avoient êté rétablis dans
Lij
128 LE MERCURE
tous leurs Emplois ; à condition néan
moins, qu'ils fourniroient au Roy deux
millions cinq cent mille livres , qui
font 30 millions par an ; aprés quoi ,
ils doivent rendre leurs comptes.
On parle auffi beaucoup du rétabliffement
des Charges fupprimées ,
& fur- tout , de celles de la Ville , des
Ports & des Marchés , en laiffant les
appointemens au denier 25. Selon ce
projet,lesTitulaires fourniront le quart
en fus de finances en Billets de l'Etat
feulement ; ce que l'on regarde comme
in débouché confidérable pour les
Papiers Royaux.
M. Fontaine eft mort fubitement
dans fon lit. M. fon fils qui a la furvivance
depuis un mois de la réception
des Placers , l'a remplacé.
Le 6 , il a êté réfolu d'établir au
Louvre une nouvelle Académie d'Ouvriers,
pour la perfection de toutes forres
d'inftrumens . Cet établiſſement
doit contribuer infiniment à l'avancement
des Arts & des Profeffions .
Le7, M.le Com. de Blamont alla à
laG.'Chambre du Parl.où cePrince ensendit
de la Lanterne, plaider une fort
belle Caufe par M Blaru & Chevalier .
DE MAR S. 129
Il alla enfuite dîner à l'Hôtel de Lefdiguieres
, où M. le Maréchal de Villeroy
lui donna un repas fuperbe.
Le huit , M. le Comte de Blamont
alla au College de Loüis le
Grand. Ily fut reçû au bruit des trompettes
& des timballes , & complimenté
en fix Langues , par plufieurs
des Penfionnaires de la premiere diftinction.
Il vifita enfuite le College
& la Maifon des Penfionnaires , s'informant
avec beaucoup de bonté de
la maniere dont on les y élevoit . Il fe
rendit à l'Eglife , où il entendit la
Meffe.
Voici quelqu'uns des Complimens
qui lui furent faits
+
Ce HEROS , à prendre des Villes
Héros quifut des plus habiles :
(Je ne parle point de Céfar,
Non plus que du Grand Alexandre ;
Il eft bon d'en avertir : Car,
Onpourroit fort bien s'y méprendre )
Ce Charles , dont vous êtesfils ,
Qui fit tant d'exploits en fa vie,
Doit pourtant vous porter envie.
Ouy certes ; n'en foyez furpris :
Malgré la force defes Armes ,
130
LEMERCURE
Crût- il jamais prendre Paris ?
Jamais.Etvous,par vosfeuls charmes,
En vous montrant , vous l'avez pris.
Le fuivant fut récité par un Penfonnaire
, Sujet de Monfieur le
Comte de Blamont.
En voyant de tous les Climats
Ambaffadeurs
divers , chacun en fon
Langage ,
De leurs plus tendres voeux vous apporter
l'hommage:
Grand Prince , ne croiroit- on pas
Qu'au milieu de Paris vous trouvez vos
Etats ?
Si l'on me voit ici paroître
Des plus ardens à vous faire ma Cour
C'est que de vos Sujets j'û le bonheur
de naître ,
Et qu'à mon Souverainje viens rendre
en ce jour ,
Le Tribut que je dois de refpect & d'amour.
DE MARS IJI
Le 8. Mars 1718. le Roy nomma les
Lieutenans Généraux fuivans . L'on
ne raportera point ici les differens
Sièges & Batailles où ils se font
fignalez mais feulement les poftes
paroù ils ont paffé.
M
Effire Denis Simon de Mauroy,
Colonel de Cavalerie en 1690.
Brigadier en 1702. Maréchal de Camp
en 1704. Maréchal général des Logis
des Camps & Armées du Roy en 1708,
Infpecteur général de fa Cavalerie , &
Gouverneur de Tarafcon . Il avoit
époufé Dame Anne le Maire , morte
en Mars 1745.
Mre François de Villemur , Capitaine-
Lieutenant des Grenadiers à cheval
en 1691. Brigadier en 1702. Maréchal
de Camp en 1704. a époufé
en 1707. Dame Jeanne de Carvoifis
d'Achy.
Mic N. de Vipart , Marquis de Silly
, Colonel du Regiment d'Orleans
Cavalerie , en 1693. Brigadier en 1702 .
Maréchal de Camp en 1704.
Me Jacques de Narbonne , Matquis
de Firmarcon , Colonel de Dra
132
LE MERCURE
gons en 1692. Brigadier en 1702. Ma
réchal de Camp en 1704. & Lieutenant
Général de la Province de Rouffillon.
Il a époufé en 1705. Dame
Magdelaine de Bachis , fille du Baron
d'Aubais .
1
Mre de Broglio de Rével , Colonel
de Cavalerie en 1694. Brigadier en
1702. Maréchal de Camp en 1704.
Mre Clerindus Antoine de Choiſeul ,
Comte de Beaupré , Lieutenant Général
de Champagne en 1686. Colonel
du Regiment d'Agénois en 1692. Brigadier
en 1702. Maréchal de Camp
en 1704. Il a époufé Dame Anne Françoiſe
de Barillon .
Mre François Rouxel de Médavy ,
Comte de Grancey , Colonel du Regiment
de fon nom en 1696. Brigadier
en 1702. Maréchal de Camp en
1706. Il avoit époufé Dame Victoire
Rouxel fa niece , fille unique de M™е
Jacques Leonor , Comte de Grancey,
Chevalier des Ordres du Roy , Lieutenant
Général de fes Armées , &c .
morte en Janvier 17167
Mie René Mans de Froullay , Marquis
de Teffé , Grand d'Efpague , Ca
DE MARS 133
lonel du Regiment de fon nom en 1699.
puis de celui de Sault en 1703. Brigadier
en 1707. Maréchal de Camp
la même année : Lieutenant Général
des Provinces du Maine , Perche , &
Pays de Laval. Il a époufé en 1756 .
Dame Marie Elizabeth Claude Petronille
Bouchu .
Mre Louis Augufte Nicolas d'Albert-
d'Ailly , Duc de Chaunes , Colonel
de Cavalerie en 1695. & de Dragons
en 1701. Sous - Lieutenant des
Chevaux Legers en 1702. Brigadier &
Capitaine Lieutenant des Chevaux Legers
en 1704. Maréchal de Camp en
1708. Pair de France en 1711. Il a épou
fé en 1704. Marie- Anne Romaine de
Beaumanoir- Lavardin .
Mre Louis Armand de Brichanteau,
Marquis de Nangis , Colonel du Regiment
de la Marine en 1 690. puis de
celui de Bourbonɔis en 1699. Brigadier
en 704. Maréchal de Camp en
1708. & Colonel du Regiment du
Roy en 1711. Il a épouté en 1705 .
Dame N. Fortin de la Hoguerte .
(
Mre Jofeph de Mefmes , Marquis
de Ravignan , Sénéchal de Marfan ,
Sous Lieutenant au Regiment des Gar234
LE MERCURE
des en 1695. Colonel du Regiment de
Foix en 1696. Brigadier en 1704. Maréchal
de Camp en 1708. Infpecteur
Général de l'Infanterie en 1709. Il a
époufé en 1712. Dame N. Racine.
Mre Malo Augufte , Marquis de
Coërquen , Colonel du Regiment de
Guiche en 1696. Brigadier en 1704 .
Maréchal de Camp en 1708. Gouverneur
de Saint Malo en 1717. Il a époufé
en 1696. Dame Marie- Charlotte de
Noailles .
Meffire Gabriel Chevalier d'Hautefort
, Colonel du Regiment de Charolois
en 1692. puis de Dragons en
1696. Brigadier en 1702. Marechal de
Camp en 1709. & Ecuyer de Madame
Ducheffe de Berry.
Mre Pierre Magdelaine Comte de
Beauveau , Guidon des Gendarmes Anglois
en 1680. Enfeigne en 1687. Lieutenant
des Gendarmes Flamans en
1693. Brigadier en 1703. Capitaine-
Lieutenant des Chevaux Legers de
Bourgogne en 1706. & Maréchal de
Camp en 1709. Il a époufé en 1711 .
Dame N. de Beauvau,
Mie Lou's Marquis d'Arpajon , Colonel
du Regiment de Chartres en 169.5
DE MAR S.
135
Brigadier en 1703. Maréchal de Camp
en 1709. Chevalier de la Toifon d'Or
en .. . & Gouverneur de Berry en
1715. Il a époufé en Mars 1715. Dame
Anne Charlotte le Bas de Montargis
.
Meffire Louis de Gand de Mérode
de Montmorency , Prince d'Ifenghien
& de Mafmines, Colonel du Regiment
d'Ifenghien en 1697. Brigadier en 1703.
Maréchal de Camp en 1709. Il avoit
épousé , 10. en 1700. Dame Marie- Anne
de Furftemberg , morte en 1706.
en 1713. Dame Marie- Loüife-
Charlotte Pot de Rhodes , morte en
1715.
Meffire Henry de Ténarre , Marquis
de Montmain , Colonel de Cavalerie
en 1702. Brigadier en 1704. Enfeigne
des Gardes du Corps du Roy
en 1756. & Maréchal de Camp en
1709.
Meffire N. de Chafteüil , Chevalier
de Treflemanes , Major du Regiment
de Champagne en 1693. Major Gé,
néral de l'armée d'Allemagne en 1703 .
Brigadier la même année , & Maréchal
de Camp en 1709 .
Meffire N. de Maupeou , Capitai136
LE MERCURE
ne au Regiment des Gardes en 1690 .
Infpecteur de l'Armée d'Allemagne en
1703. Brigadier en 1704. & Maréchal
de Camp en 1709 .
Meffire François de Vallon , Marquis
de Mimur , Sous - Lieutenant des
Gendarmes Anglois en 1689. Brigadier
en 1704. L'un des quarante de
l'Académie Françoife en 1707. Maréchal
de Camp en 1709.
Meffire Pierre le Guerchois , Capitaine
au Regiment des Gardes en
1694. Colonel du Regiment de la Marine
en 1702. Brigadier en 1704. &
Maréchal de Camp en 1709.
Meffire N. de Prade Baleffeau de
Pezeux , Colonel d'Infanterie en 1695 .
puis de Dragons en 1701. Brigadier
en 1704. Maréchal de Camp en 1709 .
& Gouverneur de Langres en 1711.
Meffire Louis- Pierre Comte de la
Marck , Colonel du Regiment de Furftemberg
en 1697. Brigadier en 1704.
Maréchal de Camp en 1709. Envoyé
extraordinaire dans le Nord en 1717 .
Ilavoit épousé en 1700. Dame Marie-
Marguerite- Françoife de Rohan Chabot
morte en 1 706.
Meffire N. Marquis de Broglio , CoDE
MARS. 137
lonel du Regiment de l'Ile de France
en 1698. Brigadier en 1704. Maréchal
de Camp en 1710. Gouverneur
du Fort de Barraux en 1712. Il a
époufé en 1710. Dame N. Voyfin .
Dom Juan Caraccioli , Lieutenant
de la Compagnie des Gardes du Roy
d'Elpagne qui le nomma Maréchal de
Camp en Decembre 17.09 .
Le Roy nomma le même jour pour
Maréchaux de Camp.
Meffire N. de Montviel , Gentilhomme
de la Manche des Princes Enfans
de France en 1698 Capitaine
dans le Regiment du Roy en .. Brigadier
en 1702. Colonel du Regiment
Dauphin en 1706.
Meffire Henry-Antoine de Ricouar ,
Marquis d'Herouville , Colonel du
Regiment de Haynault en 1695. Bыigadier
en 1704.
Meffire N. Comte de Damas , Colonel
d'Infanterie en 1695. & Brigadier
en 1704.
Melfire N. Camus des Touches ,
Lieutenant d'Artillerie , Brigadier en
1754. Lieutenant Colonel du Regiment
des Bombardiers'en 1705.
Mellire Utfe Altermart , Suiffe
M
7
138 LE MERCURE
Capitaine-Lieutenant , Commandant
la Compagnie générale du Regiment
des Gardes Suiffes en ... & Brigadier
en 1704. Il a époufé en 1696. Dame
Marie- Magdelaine de Montefquiou
d'Artagnan .
Meffire N. Defpontis , Capitaine au
Regiment des Gardes en 1693. & Brigadier
en 1704.
Meffire N. de Hautefort Banfin ,
Colonel d'Infanterie en 1695 , puis du
Regiment de Tolofe en 1702. & Brigadier
en 1704. Il a épousé Dame N.
d'Anneau de Saint Gille, veuve duмarquis
de Vertillac, Gouverneur de mons .
Meffire Antoine Odoart du Biez ,
Marquis de Savigny , Colonel d'Infan
terie en 1695. & Brigadier en 1704 .
Il a épousé en 1700. Dame Charlotte
des montiers de merinville.
Meffire Louis -François du Bouchet ,
Comte de Sourches , Colonel d'Infanteric
en 1695. & Brigadier en 1704.
Il a épousé en 1715. Dame Hilaire Urfule
de Thierfault.
мeffire N. de Laftic , Conte de
Siougeat , Colonel d'Infanterie en 1695.
Brigadier en 1704. puis Colonel du
Regiment de Bearn .
Mellire Louis du Pleffis , marqui ;
DE MAR $ 139
de Chatillon & de Nonant , Colonel
du Regiment de Provence en 1700.
& Brigadier en 1704. Il a épouft , 19.
Dame Anne Neyret de la Ravoye ,
morte en 1715. 20. En 1718. Dame
Pauline Colbert de Torcy.
Molise N. de Harlin , Lieutenant
au Regiment des Gardes en 1592. Colonel
du Regiment de Guyenne en
1702. Brigadier en 1705. Capitaine
des Gardes de madameDouaitiere d'Orleans
en ... & Gouverneur de Sommieres
en 1717.
" Meffire N. de la Fare d'Alais , Colonel
d'Infanterie en r702 . & Brigadier
en 1705. Ila épousé en 1701. Dame
Jeanne- Marie de Montboiffier de
Canillac.
Meffire N Céberet , Colonel du Regiment
de Ponthieu en 1697. Brigadier
en 1705. & Colonel du Regiment
du Perche en 1756 .
Meffire N. de Barville , Colonel
d'infanterie en 1695. du Regiment de
Silonois en 1705. & Brigadier en
1706.
Meffire Alexandre de Belrieux , Lieutenant
Colonel du Regiment du Maine
, puis Colonel de ce Regiment , &
Mij
140
LE MERCURE
Brigadier en 1707. Il a épousé Dame
N. Cuvier de Mont- Souris.
Meffire N. Nizas , Colonel du 'Régiment
de Thierarche en 1702 , & Brigadier
en 1707.
мeffire N. Joifel de Mauny , Cornette
des Chevaux Légers Dauphins ,
puis Colonel au Régiment de Luxembourg
en 1698 , & Brigadier en 1708.
Meffire N. du Bois de Givry , Marquis
de Leuville , Colonel du Régiment
de Feuquieres en 1700 , & Bigadier
en 1708. Il a époufé Dame N.
Thomé.
Meffire N. Defmarefts , Marquis
de Maillebois , Colonel du Régiment
de Touraine en 1703 , Brigadier en
1708 , & Maître de la Garde- Robe
du Roy en 1712. Il a époufé en 1713 ,
Dame N. d'Alégre .
Meffire Charles- François de Bouflers ,
Marquis de Romiencourt , Colonel
d'Infanterie en 1702 , Brigadier en
1708 , Colonel du Régiment de Barrois
en 1709 , & de celui de Broffe en
1713. Il a époufe en 1713 Dame Louife-
Antoinette- Charlotte de Bouflers.
Meffire N. la Combe , Ingénieur ,
Brigadier en 1704.
'DE MARS. 141
Meffire Louis Edmond du Foffé ,
Marquis de Vatteville , Colonel de
Dragons , puis du Régiment de Dragons
Dauphins en 1704 , & Brigadier
la même année. Il a épousé en 1699 ,
Dame Marie-Jeanne Defpontis.
Meffire N. d'Auzeville Lieutenant
Colonel du Régiment de Bouville ,
Dragons , ût Commiffion de Colonel
en 1703 , & fut nommé Brigadier en
1706 .
Meffire N. de Malortie de Bonteville
Lieutenant Colonel du Régiment de
Dragons de Rouvroy , ût Commiffion
de Colonel en 1703 , & furnommé
Brigadier en 1706.
Meffire Louis- Charles - Augufte
Foucquet , Marquis de Belle - Ifle ,
Colonel du Régiment de Dragons
d'Eftrades en 1705 , Brigadier en 1708
Meftre de Camp Général des Dragons
en 1709. Il a époufé en 1711 Dame
Henriette Françoile de Durfort de
Civrac.
-
Meffire Louis Sanguin , Comte de
Livry , Colonel du Régiment de Cavalerie
de Tournefort en 1699 , & Brigadier
en 1704- Il a époufé en 1706
Dame Marie Magdelaine Robert de
Lay.
142 LE MERCURE
Meffite Jacques- Louis Marquis de
Beringhen , Colonel du Régiment de
Cavalerie de Souvré en 1700 , & Bri--
gadier en 1704. Il a époufé en 1708
Dame Marie - Louife Henriette de
Beaumanoir.
Meffire N. Clois , Meftre de Camp
d'une Brigade de Carabiniers en 1702 ,
& Brigadier en 1704.
M. N. Capi , Lieutenant Colonel
du Régiment de Vandeuvre Cavalerie
, puis Colonel de ce Régiment en
1702 & Brigadier en 1705 .
MrLouis - François de Ș Simon Marquis
de Sandricourt , Colonel du Régiment
de Cavalerie de Berry en 1702 ,
& Brigadier en ' 70s . Il a époufé en
1707 Dame N de Gourgues.
Meffire N. de Rouvray , Colonel
du Régiment de Tracy en 1712 , puis
d'une Bigade de Carabiniers, nommé
Brigadier en 1706
MeffireN deVaffinhac d'Imécourt , de
la Loge Lieut. Col.d'un Regim.de Cav.
puis Col. en..& Brig. en 1706 .
Meffire N. de Simianes , Colonel
du Régiment de Langallerie en 1702 ,
& Brigadier en 1706 .
Me fire N. de Courtade , LieuteDE
MAR S. 143
ant Colonel du Régiment de Cavalerie
de Melun & Brigadier en 1705.
Meffire N. le Cordier , Marquis du
Tronc , Colonel du Régiment de
Cavalerie de Narbonne en ' 1702 ,
Brigadier en 1706.
Mellire N. Comte de Melun , Colonel
du Régiment de Cavalerie de
Melun en 1703 , & Brigadier en 1707 .
L'Abbaye de Rozieres en Franche
Comté , a êté donnée à M. Boiſot frere
du Premier Prefident de Befançon .
Le changement arrivé dans les Intendances,
vient enfin d'eftre confirmé.
M. de Bernages qui étoit à Amiens
doit àller relever M. de Bafville en
Languedoc. M. Chauvelin de Beauféjour
Intendant de Tours , paffe à
Amiens. M. le Gendre quitte Pau pour
venir à Tours, M. Méliand paffe de
Lyon à l'ifle en Flandres , pour remplacer
M. de Bernieres , dont nous
avons annoncé la mort dans le Mercucure
de Janvier 1718. M. Poulletier
ira à Lyon M, le Clerc de Leffeville
palle de Limoges à Pau , & M. de
Breteuil va relever ce dernier à Limoges
.
M. Goujon Intendant de Rouen a û
i14
LE
MERCURE
l'agrément de vendre fa Charge de
Maître des Requêtes , dont on lui a
confervé tous les honneurs.
M. de la Landes a auffi obtenu la
permiffion de vendre fa Charge de
Sur-Intendant de la Mufique de la
Chambre , en furvivance à M. Deftouches
Infpecteur de l'Academie Royale
de Mufique , qui lui compte 3000. livres
actuellement , & s'engage de donner
10000 l. à Madame de la Landes ,
au cas qu'elle furvive à fon mari.
M. le Comte de Pontchartrain &
M. le Marquis de la Vrilliere ont annoncé
ce matin au Roy , le mariage
qu'ils ont arrêté entre M. le Comte
de Maurepas fils aifné du premier, &
Mademoiſelle de la Vrilliere . S. M.
leur a fait l'honneur de figner le Contrat.
Ces deux Seigneurs font convenus,
avec l'agrément de S. A. R. que
M. de Maurepas qui cft âgé de 16 à
17 ans , aprés avoir époufe la Damoifelle
qui n'en a pas encore quatorze ,
demeurera une année entiere avec M.
le Marquis de la Vrilliere, pour fe former
fous la direction de cet habile miniftre
, aux fonctions de la Charge de
Secretaire d'Etat : Pendant cet intervalle
DE MAR S. 145
valle , la jeune Epoufe refera dans un
Couvent , aprés quoi , ils auront la
permiffion d'habiter enſemble : Pour
lors , ce jeune Seigneur aura la faculté
d'exercer la charge de Secretaire d'Etat
en Chef.
Le 9 , Mademoiſelle de Tournon
Rohan Soubize ) qui n'a que 13 ans ,
& qui a de riches fubftitutions de la
maifon de Guimenné fur la tête , a êté
accordée en mariage à M. le Prince de
Montbazon petit fils de M. le Prince
de Guimenné. On a dépêché en Cour
de Rome , afin d'obtenir les difpen-
Les néceffaires pour faire ce mariage en
tems & lieu . M. le Cardinal de Rohan
qui doit partir dans quelques jours
d'ici , pour fe rendre dans fon Evêché
de Strasbourg, prendra en paffant Mademoiſelle
de Tournon fa Niéce qui
elt penfionnaire dans l'Abbaye de
Jonars , pour l'emmener avec lui à
Savernes .
Le 10 , Mgr le Duc Régent a travaillé
avec M. de Broglio & M le Blanc ,
pour êtablir un nouvel ordre dans l'Infanterie
Ce projet a efté enfuite propofé
au Confeil de guerre qui a demandé
quelque tems pour l'examiner.
Mars 1718.
:
N
146
LE MERCURE
On a remis au mois de May la promotion
des Brigadiers , au retour des
Infpecteurs qui font occupés préfente .
ment à faire leur revuë .
>
M. le Garde des Seaux ayant fini
avec les Receveurs Généraux , travaille
prefentement avec les Fermiers Généraux
pour mieux regler les Fermes
& les fous - Fermes. Ainfi fucceffivement
il fera la revue avec la même
application, de toutes les autres Compagnies
& de tous les autres Corps . Le
Public fe louë fort de l'affabilité de
tous fes Commis , auxquels M. le Garde
des Seaux a recommandé furtout, de
faciliter & d'accélerer autant qu'ils pouront
, toutes les affaires qui leur font
commifes.
Le 11 , on ne s'eft entretenu que
du
nouveau projet de reduire les Batail-
Jons à 9 Compagnies de 67 hommes
chacune. Chaque Compagnie aura le
double d'Officiers; fçavoir, un premier
Capitaine en pied, & un autre en fecond
reformé , ainfi des Lieutenans & c . On
aura la facilité , en cas de guerre , de
trouver dans un de ces Bataillons le
fonds de deux.
M. Amelot & M. l'Abbé Bignon ,
DE MAR S. 147
ont travaillé avec tant d'affiduité &
de fuccez à demêler & à mettre au net
ce que peut produire au Roy la Ferme
du Tabac , que l'ancienne Compagnie
de M.Ménon & c.a pouffé fes encheres
jufqu'à 2 millions 300 mille liv. d'augmentation
: On croit cependant , que
les 2 autres Compagnies prefentées par
M. le Duc, iront encore au de là .
Le 12 , toute la Cour a fait compliment
à M. Fagon Confeiller au Confeil
des finances , fur la mort de M. Fagon
fon pere décédé la veille. On parle fort
de fon teftament qui ne contient que
2 lignes. Il recommande fon Amé à
Dien , implore fa miféricorde & fait
M. fon fils fon Légataire univerfel , &
figne Fagon . Le billet d'enterre ment
que M. Fagon fon fils a envoyé à
fes Amis & Parens , n'eft pas moins
fimple. Meffieurs Dames font
priez d'affifter à l'enterremnt de M.
Fagon Docteur en Médecine , décédé au
Jardin Royal. Il fera enterré à faint
Médard fa Paroiffe.
La Cour fut informée que M. le Comte
de Charolois avoit enfin quitté le
féjour de Munick , pour aller paffer le
Carnaval à Venize ; mais qu'il n'avoit
Nij
143 LE MERCURE
pû fe féparer de l'Electeur & des Prin
ces fes fils ,fans verfer beaucoup de larmes
; ce qui avoit efté réciproque de
part & d'autre , & fuivi d'adieux les
plus tendres.
Ce Prince a laiffé en partant dans
tous les coeurs , de vives impreffions de
toutes les aimables qualitez. Le Prince
Electoral & les Princes fes freres , l'ont
accompagné jufqu'à la deuxième Pofte .
On a reçu nouvelle du depuis , que
M. le Comte de Charolois eftoit arrivé
à Venize , incognito .
Ms. le Régent a efté fort follicité
de faire quelque augmentation d'Officiers
Généraux à la derniere promotion
; mais , S. A. R. n'a point voulu
du tout s'y prêter. Sur les remontrances
cependant qu'on lui a faites , que
M. Courten ancien Brigadier Suiffe ,
avoit efté oublié dans l'ordre du Tableau
des Marechaux de Camp , ce
Prince n'a pû lui refufer cette juftice .
M. Courten avoit époulé Dame Louife
Goret , morte en Janvier 1716 .
M. le Grand a donné une fuperbe
Fête à S. A. R. de Lorraine , où toute
la Maifon de Lorraine êtoit invitée.
Le treize au matin , M. le MaréDE
MAR S.
149
chal de Villars fur admis au Confeil
de Régence .
M. de Nancré qui a paffé en Efpagne
, prendra la qualité d'Ambaffadeur
Extraordinaire dans cette
Cour.
M. de Magny Introducteur des
Ambaffadeurs, qui avoit û ordre d'aller
à la Bastille , à l'occafion de quelques
differens furvenus le jour du Bal
de Madame Ducheffe de Berry , en
fortit hier au foir , & ce matin , il a û
l'honneur de venir remercier Ms le
Regent.
Madame d'Argenfon conduite par
Madame la Ducheffe d'Aumont ,
ût l'honneur de faluer le Roy qui
fa reçût trés gracieufement ; car cette
Dame s'êtant baiffée , pour baifer la
main de S. M. le Roy la prévint , &
la falua à la joie .
Le 13 fecond Dimanche de Carême,
Madame Ducheffe de Berry tint Toilette,
à laquelle fe trouvérent M. le
Nonce , Meffieurs les Ambaffadeurs
de l'Empereur , d'Efpagne , de Portugal
, d'Angleterre , de Sicille , &
tous les autres Miniftres étrangers ;
Madame la Ducheffe de Roquelaure ,
Ni
150
LE MERCURE
Madame la Princeffe de Pons , Mefheurs
les Ducs d'Albret , de Trêmes ,
de la Force,de Villars , M. le Maréchal
de Villars , & grand nombre de Seigneurs
, & Dames .
Le 14 , M. le Marquis de la Vrilliere
& M. le Comte de Pontchartrain préfentérent
à cette Princeffe le Contrat
de mariage de M. le Comte de Maurepas
avec Mademoifelle de la Vrilliere
, pour le figner.
Les Députez des Etats d'Artois
rent audience du Roy , & préfenserent
le cayer de la Province à S. M.
Ils furent préſentés par M. le Prince
Charles de Lorraine , Gouverneur de
la Province , & par M. le Marquis de
la Vrilliere Sécretaire d'Etat. La
Députation êtoit compofée de M.
l'Evêque de Saint Omer pour le Clergé
, de M. le Marquis de Créqui pour
la Nobleffe , & de M.
le tiers Etat.
pour
Le 14 , on a brulé à l'Hôtel de
Ville , en préſence du Prévôt des
Marchands & des Efchevins de cette
Ville , 423 Billets de l'Etat , montant
enfemble à la fomme d'un million fix
sent quarante-un mille deux cent liv.
DE MARS. TST
Ce qui fait avec les autres Billets brulez
jufqu'a ce jourd'hui , la quantité
de 27384 Billets , montant enſemble à
la fomme de vingt fix millions cent
trente mille , trois cent quatre- vingt
dix livres.
La Place du Jardin Royal des finiples
, vacante par la mort de M. Fa
gon , laquelle , outre le logement ,
vaut 6000 1. de rentes , a êté donnée
à M. Poirier premier Médecin du Roy .
Le quinze , M. de S. 'Cernin Colonel
, a û le Jufte- au- corps de Brevet
d'Entrée qu'avoit feu Mile Marquis
de Simianes .
Son Alteffe Royale ayant accordé
des agrémens pour les Régimens d'Infanterie
vacans , on en a diftribué
la Lifte fuivante.
Le Régiment de Leuville a été accordé
à M. le Duc de Richelieu ; celui
de Bouflers ,à M. le Prince de Pons :
Ces 2 Régimens fixés à 55000 livres
chacun.Touraine
, à M. deMontmorency
de Luxembourg ; le Perche , à M.
le Chevalier de Rieux ; de Sourches ,
à M. le Marquis de S. Simon ;
Provence ,à M. le Chevalier de Bonnel.
Ces 4 Régimens à 40000 livres. Le
Niiij.
152
LE MERCURE
que
Régiment du Maine a êté donné
gratis à M. de Valence , de même
celui de Toulouze ,à M le Marquis
d'O. Guyenne , à M. le Marquis de
Dreux fils du Grand Maître des Cérémonies
; Bearn,à M. le Marquis de
Curfol ; Haynault , à M. du Châtelet
de Laumont ; Luxembourg , à M. de
Chatte de Morgues ; Auxerrois , à M.
d'Oifi , chacun de ces s Régimens du
prix de 30000 livres.
CAVALERIE.
Le Régiment de Livry a êté donné
au Marquis de Bezons ; de Beringhen
, à M. le Prince de Conty qui
a nommé pour fecond Colonel , M.
de la Nouie un de fes Ecuyers ; celui du
Tronc, à M. le Marquis de Villars fils
de M. le Maréchal de ce nom : 3 Régimens
de Gentils- Hommes taxés à
22500 livres . Le Régiment de Berry
a êté donné à M. de Caraman Riquet ,
il en a traité à 90000 liv : Le Régiment
Dauphin Dragons, à M. le Marquis
de Rions à 120000 livres d'achat .
Le Régiment Royal Rouffillon , à M.
le Chevalier de Louvois , fils de M.
DE MARS
153
de Courtenvaux Il en a compté
115000 livres à M. le Chevalier de
Sommeri , qui conferve fon rang de
Brigadier. Ce dérnier fe prépare à atter
relever M. le Comte de Sommeri fon
frere Envoyé en Baviere , lequel a
û la permiffion de revenir en France
avec Madame fon êpoufe.
Le 17 , M. le Duc de Lorraine partit
le matin , pour fe rendre à Chantilly
, où M. le Duc l'avoit invité . M..
le Comte de Blamont furprit fort agréablement
S. A S. par la galanterie de
fon habit , & de celui de plufieurs
Seigneurs de fa fuite , qui parurent en
Livrée de chaffe de M. le Duc. Le
rendés- vous êtoit à la Table, qui
fait le point de partage des differentes
routes qui traverfent la Forêt. Ils y
trouvérent un grand déjeuné préparé
fous une tente magnifique . Ils allérent
chaffer enfuite au cerf. Il y en ût deux
de forcés. Ces deux Princes êtant revenus
avant Soleil couché , aprés s'ête
rafraichis , montérent dans des
caléches& parcoururent les plus beaux
endroits de ce Païs enchanté. M. let
Duc de Lorraine en parut fi fatisfait ,
qu'il changea le deffein de revenir à
354 LE MERCURE
Paris le lendemain ; difant , que ce
féjour êtoit trop beau , pour ne le voir
qu'en paffant. Le 18 , il y ût une
autre partie de chaffe au fanglier , où
l'on en trouva une infinité , & l'on en
tua autant qu'on voulut . Le 19 , S.
A R. rétourna à Paris , auffi charmée
de la Fête que lui avoit donnée M.le
Duc , que de la magnificence du lieu .
Le 19. M. le Maréchal d'Uxelles
fût nommé pour entrer au Confeil de
Regence ; ce qui lui donne le droit
d'affifter à tous les Confeils.
Le 20. M. le Duc d'Orleans n'a
confenti qu'avec peine, que M. le Marquis
de Montgon , Lieutenant de la
Gendarmerie, vendit fa Lieutenance ;
& il ne lui a permis , qu'à condition
qu'il ne quitteroit pas le fervice , lui
ayant confervé la Commiffion , fon
Brevet & rang de Colonel .
M. le Duc Regent a écrit au Chapitre
de Cambray , que l'on mît en
referve les 300000. livres que ce Chapitre
a en féqueftre , des revenus de
l'Archevêché afin de dédommager
M. le Cardinal de la Trémoille , des
dépenfes infinies qu'il a êté obligé
de faire à Rome.
DE MAR S. ISS
M. le Comte de Razilly a prêté ce
matin ferment entre les mains du Roy ,
& en prefence de M. le Duc Regent,
de la Lieutenance Généralle de Touraine
, dont il a êté revetu par accomodement
avec M. le Marquis de Razilly
fon frere aîné .
Le 21. Madame la Ducheffe d'Or
leans fut attaquée d'une violente
colique qui allarma tout le Palais-
Royal ; mais cette Princeffe s'en eft
trouvée fort foulagée aujourd'hui 22 ; .
& l'on compte que cet accident n'au
ra aucune fuite facheufe .
Madame Ducheffe de Berry , n'a pas
quitté cette Princeffe pendant fes douleurs
, &lui a donné les marques les plus
touchantes de la plus vive tendreffe .
S. A. R. Madame la Ducheffe de
Lorraine, eft allée à Choify avec une
fuite nombreuſe, où Madame la Princeffe
de Conty ancienne Doiiairiere , l'a
regalée avec beaucoup de goût & de
délicateffe.
M. le Chevalier d'Orleans fe difpofe
à aller faire cette Campagne
fur
les vaiffeaux de la Religion .
Les Comediens François ont reprefenté
avec fuccés la belle Tragédie
156 LE MERCURE
d'Athalie de M. Racine , dans laquelle
ils fe font attiréz avec juftice les
applaudiffemens des Loges & du Parterre.
Il feroit à fouhaiter que pour'
confoler le Public de la retraite des
fieurs Dancourt , Beaubourg , fa femme
, & de Madame Desbroffes
qui mérite en effet d'être regrettée,ils
nous dédommageaffent de cette perte ,
par un nouveau furcroît d'émulation
& d'application pour plaire : Il eſt vrai
que files Auteurs de ce tems pouvoient
leur fournir de bonnes pièces , il
fe trouveroit encore dans la troupe
des fujets capables de les bien jouer ,
& de remplir le vuide que leurs Camarades
croyent y avoir laiffé.
Les Comédiens Italiens , dont l'unique
attention eft de plaire au Public
ayant reconnu que les Dames , faute
de les entendre , fréquentoient peu leur
fpectacle , ont hazardé de remettre fur
la fcéne en leur faveur , des piéces
Françoifes de l'ancien Théatre Italien :
La premiere qu'ils ont rifquée , a êté
Colombine Avocat pour & contre :
Flaminia & Sylvia y ont recité quelques
fcénes Françoifes avec grace :Ces
deux excellentes Actrices donnent ef
DE MAR S. 157
perance qu'en continuant à jouer en
François , elles fe naturaliferont fi bien
avec cette Langue , qu'elles ne feront
point regretter celle de leur Païs .
Le Banqueroutier eft la feconde piéce
du même Theatre , qu'ils reprefenrent
actuellement. Ils ont réülli dans
leur deffein , puifqu'on voit les Loges
parées de beaucoup de Dames qui
ne paroiffent nullement s'y ennuier.
Lélio y joue le Role de Banqueroutier.
Quoique le François lui coute encore
beaucoup , on doit le louer des
efforts qu'il y fait,pour plaire aux fpecrateurs.
Dominique qui eft le Trivelin
, s'y eft attiré de grands applaudiffemens
.
Il n'y a pas à douter préfentement,
que nos Auteurs ne fe faffent plaifir de
travailler pour leur Théatre . Il y en
a déja quelques- uns qui l'ont tenté :
On leur a fourni en dernier une piéce
nouvelle , fous le titre des Comediens
hazard , dont voici le fujet.
Le DocteurLanternoni ayant êté envo
yé Gouern.dans les Indes; avant que de
partir pour le voyage qui devoit être
de fix ans , confie à Pantalon une fille
unique nommée Flaminia , avec cent
par
ཝཱ ¢ 8 LE MERCURE
mille écus , dont il tire fa reconnoiffance
; le prie de lui fervir de pere ,
& de la marier le plus avantageufement
qu'il le pourra , au cas qu'il meure
dans fon Gouvernement , ou qu'il
périffe dans le voyage .
Les fix ans expirez , le Docteur part
des Indes , & eft pris par des Corfaites
en revenant à Gaëte. Comme il fe
paffe un temps trés confidérable fans
qu'on ait de fes nouvelles ; Pantalon
qui le croit mort dans quelque naufrage
, abufant de l'autorité abfoluë
qu'il a fur Flaminia , veut l'obliger à
époufer fon fils : Mais, il y trouve de
la répugnance de part & d'autre , car,
Theodore fon fils , qui aime Silvia fille
du Concierge de fon Château , ne peut
fe réfoudre à donner la main à Flaminia
, qui de fon côté le refufe , parce
qu'elle eft amoureufe d'un jeune Gentilhomme
nommé Lélio. Ce dernier
avec Scapin fon Valet , êtant furpris
en converfation avec Flaminia par
Pantalon , elle profite de l'occafion
d'une petite Comédie qui fe doit faire
au Château , pour y introduire fon
Amant , en le faifant paffer avec fon
Valet pour des Comédiens , qui retourDE
MAR S-
159
:
nent joindre leur Troupe à Gaëte. Pantalon
charmé de cette rencontre , les
prie de fe joindre à fon Fils , pour
contribuer au divertiffement qui fe
prépare Ils acceptent cette propofition
qui ne laiffe pas de les embaraffer
, & repréfentent moitié en François
, moitié en Italien , une petite
Piéce , fous le titre des deux Arlequi
nes Rivales , dont voici le fujet en
fommaire .
Lélio Amant de la fille du Seigneur
Caffandre , avec laquelle il devoit fe
marier le jour même , aprend par fon
ami Mario , qu'elle lui a fait une infidelité
, & qu'elle va en époufer un
autre . Arlequin fon Valet , qu'il avoit
envoyé à Bergame fa patrie , pour y
donner avis de ce mariage à toute fa
famille , revient dans ce temps là , &
trouve fon maître dans une telle colere
contre le beau fexe , qu'il ne peut
trouver le moment de lui parler ; il
lui donne les lettres dont on l'a chargé.
Lélio les lit , & y trouvant qu'il
y eft parlé de ce mariage, les déchiré de
defefpoir. D'un autre côté , Arlequin
qui avoit fait une promeffe de mariage
à la fignora Trufaldina , l'une des
160 LE MERCURE
deux Arlequines , dans le tems qu'il
êtoit à Bergame , ne laiffe pas de donner
parole à la Signora Gradelina autre
Arlequine , de l'époufer ; & dans
cette efpérance , l'emmene avec lui ,
de Bergame à Milan , où il avoit laiſſé
Lélio fon maître . Trufaldina ayant
apris la perfidie de fon Amant , dont
elle fçait que Gradélina eft la cauſe ,
part de Bergame avec Scapin , Amant
de fa Rivalle , pour fe rendre à Milan ,
dans le deffein de fe vanger , & de lui
demander raifon de fa perfidie . Comme
elle aprend du Maître de l'hôtellerie
où elle aborde , qu'il y a chez li
une perfonne vêtue comme elle ; elle
l'engage à la loger le plus prés d'elle
qu'il le pourra :Ce qu'il fait volontiers .
Les deux Arlequines auffi voifines
qu'elles eftoient , ne furent pas longtemps
fans fe rencontrer ; elles ont enfemble
une fcéne d'éclairciffemens ,
& de reproches tout-à - fait jolie , &
où chacune foutient fes droits avec
beaucoup d'efprit : Mais , comme la
paix eft rarement la fin d'une pareille
converfation , elles fe quittent auffi
ennemies qu'auparavant , & reviennent
peu de temps aprés en demander
DE MARS 164
tend
der juftice à Lélio . Celui- ci bien embaraffé
de fe voir entre deux femmes
qui le tiraillent , & qui parlent toutes
deux enfemble , ne fçait que leur dire ;
forfque Mario fon ami vient lui aprendre,
qu'il a découvert que les foupçons
d'infidelité qu'il a ûs contre fa maîtreffe
, font entieremem faux : Qu'elle
n'a aimé que lui , & l'aime encore plus
que jamais; & qu'enfin , Caffandre n'atterminer
lui le mariage.
que pour
Lélio dans la joye que lui donne certe
nouvelle , veut s'en aller avec Mario ;
mais , les deux Arlequines le retiennent
, & fe voyant contraint à juger ,
il décide en faveur de Trufaldina
qui a une promeffe de mariage par
écrit. Sylvia eftant privée par là d'Arlequin
qu'elle aimoit , fe réfoût à predre
Scapin , en difant , que quelque
chofe vaut encore mieux que rien.
Pantalon , qui commencoit à foup-
Conner que Lélio n'êtoit pas un véritable
Comédien , remet à s'en éclaircie
dans la fête qui fe doit donner le jour
même pour les accords de fon fils avec
Flaminia. Il découvre effectivement
que Lelio n'eft rien moins que ce
qu'il paroît , par l'oppofition qu'il ap162
LE MERCURE
porte au mariage
de Theodore
; &
voulant le faire maltraiter
, il en eft,
empêché
par le Docteur , qui aprés
fix ans d'efclavage
, ayant appris à fon retour la tyrannie
de Pantalon
envers fa Fille , s'eft introduit
dansle
Château par le moyen du Concierge,
fous un habit de paylan , & qui lui
demande
compte de fon bien .
Pantalon dans une furprife extrême:
de revoir le Docteur , & le voyant
réduit dans la mifere par la reftitution
de fes cent mille écus , fe jette à
fes pieds , & lui demande pardon. Le
Docteur le releve & lui pardonne ;
aux conditions que Sylvia , à qui il
donne dix mille écus , époufera Théodore
qu'elle aime. Pantalon qui eftime
Silvia , y confent avec répugnance ..
Lelio obtient Flaminia pour fa femme ;
& ces deux mariages terminent la Comédie
.
La Cour a accordé un Privilege exclufif
à M. du Guet , expérimenté
dans les forces mouvantes , les Hydro
liques , les mouvemens artificiels ;
ainfi qu'il fe remarque par le nombre
de fes Découvertes , approuvées par
l'Académie Royale des Sciences , &
;-
DE MARS 163
citées dans les differens Memoires de
cette illuftre Compagnie . Ce Privilege
eft touchant des Chariots à Vert
que M. du Guet a inventez , qui hidonne
pouvoir d'établir ou faire établir
& ufer de ces Chariots, en tous les endroits
du Royaume où ils pourront
eftre de quelque utilité, à l'exclufion de
tous autres ; à peine de mil écus d'amande
&c. Voici ce qu'on m'en a dir..
Ces Chariots à Vent font d'une invertion
trés finguliere : Ils iront par le fecours
du vent, & même en montant contre
leVent directement, avec une charge
proportionnée à leur grandeur ; fur lef
quels on tranfportera telle quantité de
marchandife qu'on voudra en un feul
voyage , à moindres frais que par le:
tirage des chevaux , fur la route d'Orleans
& autres où le vent pourra avoir
de l'action ; & au cas qu'on ne puiffe
pas fe détourner pour éviter les
paffages couverts qui pourroient fe:
rencontrer fur les routes , on y lous
ra , ou on y fera trouver quatre che
vaux, qui ferviront à remettre au Vent
les Chariots les uns aprés les autres .
On pourra par le fecours de ces chariots
à Vent , labourer la terre fur, less
Q ij,
164
LE MERCURE
hauteurs & plaines découvertes auVent.
Si dailleurs on les fixe , on pourra
faire fervir les piéces de bois qui leur
donnent le mouvement à fcier du bois,
à faire jouer des marteaux & des ſouffiets
de groffes Forges, & à une quanti
té d'autres ufages .
PAYEPA PRVE PA∙Y2Y2PAYE
VERS
Sur le Repas de Madame Ducheffe
de Berry.
S
Avez- vous divine Princeffe
Que ce souper qu'à donné vôtre
Alteffe ,
Répas fi grand , fi somptueux ,
Contre Comus a revolté les Dieux ?
Que Jupiter jaloux d'une fi bellefête,
A ce Dieu des feftins à fait laver la
tête
Qu'il a chargéMomus de l'opération ;
Au grand contentement de cè Maître
Bouffon .
Or , voici la turlupinade
મે
Qu'il a faite à fon camarade.
Monfieur Comus , il eft honteux
DE MAR S. 16
藁
Que vous traittiez fi mal les Dieux.
Ignorant, en fait de mangeaille ,
Vous ne leur ferves rien qui vaille :
Tous leurs répas font au niveau
De celui qu'a chanté Boileau
A cela prés , que leur pitance
Eft beaucoup moindre en abondance
Les ragouts que vous leur donnés ,
Sont la plupart empoisonne :
Toujours quelque plat d'ambroise ,
Qui jamais ne les raffafie.
On mange mieux fur deux tréteaux
A l'Auberge des fept Moineaux .
En Maître d'Hotel , fans fcrupule ,
Sans doute vous ferrez la mule.
Si vous ne changez ; à la fin
Les Immortels mourront de fim
,
Chez une charmante Princeffe
Abondance & délicateffe
>
Gifent dans leur plus grand éclat :
Etudiez, là quelque plât ;
On en fait tous les jours de refte
Dignes de la table céléfte :
Des filets mincez, dª Aloyan
Des Gendarmes au jus de veau ,
Petits Dindons aux fiboulettes
Et des Anchois en allumettes ,
Poulets de grain , mets excellent s
Cuits derriere le por caffant »
"
166 LE MERCURE
Pigeons au Soleil , chofe exquife
Des Cotelettes en furprife.
Aux Immortels a- t - on jamais
Servi le moindre de ces mets ?
Vous devriez mourir de bonte ;
Mais Comus , faites votre compte ,
Que le foudroiant Jupiter
Ma chargé de vous exhorter ,
On vous commander , pour mieux dire ,
A peine d'encourir ſon ire ,
D'apprendre à faire des patez ,
Tous les mets cy- deffus cottez
Ceux que l'on invente fans ceffe
Pour la table de la Princeffe ;
Et de ne bouger nuit & jour ,
Des cuifines du Luxembourg :
Que vous nefoyez Grec en fauffes.
Sus done , partez , tirez vos chauffes 3-
Sans quoi le grand maître de Dieux
Pourjamais vous bannit des Cieux ;
D'où , vous irez dans les Guinguettes ,
Prefider aux feftins qu'on y donne aux
Grifettes.
A ce difcours , le Dieu Comus
Répondit en riant , au cynique, Momus : -
Toujours avec plaifir vous vous chargez
d'un ordre ,
Qui vous fournit matiere à mordre :
Mais pour faire ceffer vos bizaYVOS
propos
DE MAR S. 167
Je ne vous dirai
que
deux mots.
Sans fujet , fans raifon , les Dieux me:
font la guerre :
C'eft vôtre efprit noir & malin ·
Qui leur a foufflé ce deffein :
Je ne m'en embaraffe guere ;
Et dés ce foir je defcends fur la terre..
J'irai loger au Luxembourg ,
Palais enchanté , le féjour
D'une divinité mortelle ,
Bien-faifante , jeune & belle.
Charmé de fes rares vertus ,
Sans regret je quitte pour elle
Junon , Pallas & Venus.
Adieu , je vais chez la Princeffe ,
Prefider aux feflins qu'elle donne fans
ceffe.
Quant à l'emploi d'apprendre à faire
des ragoûts ,
C'est un emploi digne de vous.
Le mot de la premiere Enigme du
mois paflé , êtoit la Lotterie , & celui®
de la feconde , la Santé.
158 LE MERCURE
ENIGME.
Nous partons en commun , mes Con
freres & moi ,
Le nom d'un ancien Roy ,
En guerre redoutable :
Et celui d'un infecte abject & méprifable.
Suis-je animal ? Non , je ne puis ,
Quoi qu'animé parfois , dire que je le
fuis.
Si je vegete ou non ; que le Lecteurg
fonge :
Comme cent végetaux , en naiffant je
m'allonge.
Parfois fur mes pieds de devant ,
Je m'apuye en partant pour fournir ma
cariere ;
Mais , remarquez que plus fouvent ,
Je me roidis fur mes pieds de derriereg
Par cent brides je fuis à l'eftroit retenu.
J'en dis trop , fuis-je reconnu ?
Je ne pais dire reconnue :
La phrafe feroit incongruë ;
Car , c'est au mafculin que mon nom
eft rednit ,
Quoique je fois fouvent femelle.
Et c'est celui qui me conduit ,
Qui
DE MAR S. 169
Qui décide cela , par une bagatelle
Qu'il ôte ou qu'il adjoute , ainsi qu'un
Rotiffeur.
Comparaison qui peut allarmer la pudeur
:.
Pardonnez, fi je la hazarde .
Ainfi qu'un Rotiffeur diftingue la Poularde
.
D'avec Coq ou Chapon , felon que leurs
argots
Sont plus ou moins pointus ou plus longs ;
ou plus gros ;
Ainfi me comparant avec mon long an◄
nexe >
C'est par le bout dupied que l'on con
"noît mon sexe.
J
AUTRE.
E fuis celui que je ne puis pas
Et celui qui me fait paroître ,
Faroiffant en moi , me détruit.
être
Il ne fait point mon corps ; mais c'est
lui qui le forme.
Par fois qui me cherche , me fuit ;
Vousme devinerez : Attendez-moi fous
l'orme.
Mars 1713.
170 LE MERCURE
CHANSON.
M Audit Laquais, point d'Eau,point
d'Ean :
A mes côtez en vrai Boureau ,
Tum'en mets toûjours dans mon verre ;
Finis au plûtôt cette guerre ,
Je t'en ferois payer les frais.
Point d'Eau , point d'Eau , maudit La
quais ;
Mais quoi , fa main dure & groffiere
Me pourfuit avec une Aiguiere ?
Efayons , fi fur ce Valet
La douceur aura plus d'effet.
Ah , Monfieur , point d'Eau je vous
prie !
Que Vous portez, mine fleurie !
Vous avez l'air d'un ſous - Fermier ;
Vous ne feriez pas le premier :
Mais , vainement je le careffe.
Double Faquin , ame traitreffe ;
Maudit Laquais , point d'Eau , point
d'Eau ,
DE MAR S.
171
MARIAGE.
MEffire Jean - Frederic Phelypeaux
de Ponchartrain , Comte
de Maurepas , Confeiller du Roy en
tous fes Confeils , Sécretaire d'Etat
& des Commandemens de S. M. fils
de Meffire Jerôme Phelypeaux , Seigneur
, Comte de Pontchartrain &
de Palluau , Marquis de Chefboutonne
, & de Châteauneuf fur Cher ,
Baron des Ifles de Proüyn & de Rie ,
Commandeur des Ordres du Roy ;
Et de Dame Eléonore - Chriftine de
Roye de la Rochefoucault fa premiere
femme a époufé le 29 , Damoiſelle
Marie Jeanne Phelypeaux de la
Vrilliere , fille de Meffire Louis Phelypeaux
Marquis de la Vrilliere & de
Châteauneuf fur Loire , Comte de
S. Florentin , Confeiller du Roy en
tous fes Confeils , & au Confeil Royal
de Régence , Miniftre & Sécretaire
d'Etat & des Commandemens de S.
M. Commandeur de fes Ordres ; Et
de Dame Françoife de Mailly fom
Epoufe.
·
Pi
172
LE MERCURE
M
MORTS.
Effire Jofeph de Pujet , Préfident
à Mortier au Parlement
de Toulouse , mourut le dix- fept Fevrier
1718. à l'Ifle en Albigeois .
Meffite Pierre Bouchu , Docteur
en Théologie de la Faculté de Paris
dont il êtoit le plus ancien , & Abbé
Général de Clervaux , y mourut le
18 Fevrier âgé de 88 ans , en fa 70 année
de Religion , aprés avoir poffédé
cette Abbaye 41 ans.
,
Dame Elifabeth de Villars , Abbeffe
de Saint André le haut de Vienne
où elle avoit êté nommée par la Reine
Anne d'Autriche , pendant la minorité
du feu Roy , mourut le 18 Fevrier
, âgée de 93 ans. Elle êtoit Tante
de M. le Maréchal de Villars , dont
la Généalogie eft rapportée par le P.
Anfelme , en fon Hiftoire des Grands
Officiers de la Couronne .
Mr Nicolas le Feron , Seigneur
d'Orville & de Louvres en Parifis ,
mourut le 24 Fevrier , âgé de foixante
enze ans , fans laiffer de postérité de
DEMARS 173
Dame Claude - Marguerite Marthe
de Murard , morte le dix-fept Mars
mil fept cent dix .
Mr Paul de Fieubet , Chevalier ,
Seigneur de Cendré , Jouy- le- Pottier,
Ligny , Sivry , & c. Maiftre des Requeftes
ordinaires de l'Hôtel du Roy ,
& Confeiller au Confeil du dedans du
Royaume , mourut le premier Mars ,
âgé de 54 ans , laiffant poftérité de
Dame N. de Fourcy.
Mre Luc Daquin , ancien Evefque de
Fréjus , mourut le 2 Mars , âgé de
foixante- dix-fept ans.
Mre Jean d'Eftrées Docteur en
Théologie de la Faculté de Paris , Abbé
de S. Claude en Franche-Comté ,
de Preaux , d'Evron , & de Villeneuve
, Commandeur de l'Ordre du
S. Efprit , Confeiller au Conſeil des
Affaires Etrangeres , l'un des quarante
de l'Académie Françoife , Pro
tecteur de celle de Soiffons , ci- devant
Ambaffadeur de France en Portugal
& en Espagne , & nommé par
S. M. à l'Archevefché de Cambray
mourut le 3 Mars en fa sz année. La
Maifon d'Eftrées eft rapportée par le
P. Anfelme.
Piij
174 LE MERCURE
>
Mre Edouard de l'Etoile de rouffemothe
, Chevalier Seigneur de
Montbrifeüil , Confeiller honoraire
au Parlement , mourut fans alliance
le fept Mars , âgé de cinquante- deux
ans , laiffant pour héritiere , Dame
Marie- Magdelaine de l'Etoile de
Pouffemothe fa foeur , qui a époufé en
1697 , Mr Leon de Montmorency
Seigneur de Courtalin , & c.
>
Dame Anne de Creil veuve de
Mre Gérard le Camus , Maiftre des
Compres , dont je vous appris la mort
dans ma Lettre du mois d'Octobre
mil fept cent dix- fept , mourut le
Mars.
NOUVELLES ETRANGERES.
A Mofcoule 17. Fevrier 1718 .
+
Alexis- Petrovitz
Ca-
E Czarovitz
eftant revenu le 14. dans cette
pitale , fe rendit d'abord dans l'Eglife
* Le Czar Pierre Alexiovitz avoit
époufé enpremieres noces , le 27 Janvier
DE MAR S.
1689. Ottokofa Federovvna , dont il fe
Sépara en 1692. & en fecondes nocess
Catherine Alexieuna, appellée à preſent
Marthe Matuveivvna. On la dit fille
d'un Gentilhomme Suedois , nommé Albendiel
, & veuve d'un Lieutenant Co
lonel Suedois , nommé Thiefenhaufens
Ce mariage ne fut déclaré qu'en , 1711.
Il ne refte des enfans du premier lit,
qu' Alexis Petrovvitz qui vient de renoncer
au Trône des Ruffes : Il est né
le 18. Fearier 1690. marié à Torgavv
le 25 Octobre 1711. à la Princeffe Charlote
- Chriftine - Sophie , morte en couche.
le premier Novembre 1715. Elle étoit
four de l'Imperatrice regnante . Il en a
unfils une fille : Le fils nommé
Fierre , Prince de Mofcovie , naquit
à Petersbourg le 22. Octobre 1715.
༢ic
Le Czar a û de la Czarine fa feconde
femme , quatre enfans , dont trois font
vivans; Marie Petrovvna, née à Dant
Zic le 20. Mars 1713. Marguerite, née
le 8. Septembre 1714. Pierre né le §.
Novembre 1715. C'est en faveur de ce
jeune Prince que S. M. Cz. vient d'ôter
la qualité de Prince hereditaire à fon
fils aîné. Nous ferons l'extrait du Manifefte
, quand il fera parvenu jusqu'ici .
Piiij
.76 LE MERCURE
Cathedrale , où fe trouva S. M. Cz.
avec tous les Grands , tant Ecclefiaftiques
que Séculiers ; en préfence defquels
& de tout le Peuple , le Czarovitz
demanda auffi- tôt pardon à fon
pere & Seigneur, de fes fautes paffées;
& déclara en mefme tems qu'il renonçoit
à la fucceffion du Trône Ruffien,
confirmant cette renonciation par un
ferment folemnel Sur quoi, S. M. Cz.
fit lire publiquement au Peuple ,un manifefte
contenant les motifs qui le portoient
à exclure le Czarovvitz Alexis
Petrovvitz , de la fucceffion au Trône
de Ruffie , & à nommer & conftituer
en fa place , le Czarovitz Pierre Petrovvitz
fon fecond fils , pour Prince
hereditaire & fucceffeur préfomptif :
Cela fut fuivi des acclamations duPeuple
. Tous les Grands , Prélats , & autres
Ecclefiaftiques , de mefme que
les Officiers de l'Etat militaire & Civil
, affemblez dans cette Cathedrale ,
prefterent le ferment à S. M. en conformité
de cet heureux établiſſement
de la fucceffion à la Couronne de Ruffie.
Le Sultan Galga , fils du précedent
Cham des Tartares , qui a fait la dexDE
MAR S. 177
niere irruption dans l'Ucraine Mofcovite
, a ordonné que les Cofaques prifonniers
fuffent conduits à Précop pour
les employer aux fortifications de
cette Place. On ne fçait encore que
juger des levées nombreuſes qui fe
font dans les Etats du Czar : Il y en
a qui préfument que S. M. Cz . eft dans
le deffein de rompre avec la Porte ;
avec d'autant plus de fondement ,
qu'on n'eft prefque pas en doute que
la Paix ne foit conclue entre cette
Couronne & celle de Suede.
Le Prince ayant remarqué que les
Cuirs de Mofcovie qu'il avoit envoyés
pour fon compte , à Hambourg &
dans d'autres Villes , ne fe débitoient
pas aiſément , a fait défenfe qu'on en
laiffat fortir aucuns de fes Etats , jufqu'à
ce que ceux qui eftoient dans les
Païs étrangers fuffent , entierement
vendus.
L
POLOG N E.
Es troupes Mofcovites n'ont pas
encore entierement évacué ce
Royaume : Chemin faifant , elles conti-
Ament de vexer les pauvres Païfans ,
178 LE MERCURE .
& d'exiger des contributions pour leur
fubfiftance . C'est ce qui a obligé le
Grand Général de la Couronne à dépécher
un exprés au Czar ; pour le
prier d'y donner ordre , & de les faire
marcher avec moins de lenteur. Le
Sultan a nommé le Capigi Bacha
fon Ambaffadeur auprés du Roy , &
de la République. La Nobleffe de Pologne
perfifte conftamment dans la réfolution
de ne point fouffrir que le
Prince Electoral de Saxe monte fur
leur Trône par abdication.
O
HAMBOURG.
pour
>
N continue à lever avec fuccez
dans cette Ville , des Soldats
& des Matelots , pour le fervice de
l'Empereur. Le Duc de Mecklebourg
Suverin le tient toujours à Rostock
pour avoir l'oeil fur les nouvelles fortifications
qu'il y a ordonnées : La Nobleffe
de ce Duché n'a pû fe difpen
fer de lui payer les impofitions arriérées
, pour faire ceffer les exécutions
militaires.
Le Comte de Gillenborg & M. de
Lilienstedt , Miniftres PlenipotentiaiDE
MARS
179
res du Roy de Suéde , font arrivés á
Abo en Finlande , pour y conférer
avec le Général Brus & le Confeiller
Ofterman M. Pl. du Czar. On
parle fort d'une prochaine fufpenfion
d'armes entre ces 2 Couronnes ; apparament
qu'on a deffein d'y faire entrer
les autres Puiffances alliées du
Nord , afin d'y traitter d'une Paix
générale. On mande cependant d'un
autre côté , que le Roy de Pruffe avoit
reçu de fes Envoyés , des affurances
que le Traité de Paix étoit achevé &
Agné, fans qu'il y ût êté compris, nonobitant
les promeffes reiterées que
lui en avoit données le Czar ; qu'il ne
la feroit jamais avec lesSuédois ,fans l'y
faire entrer. Comme L. M.B.D. & Pr
ne paroiffent pas difpofées à rendre de
bon gré à la Suéde , les Domaines de
la Poméranie & de la Baffe Allemagne
qu'ils ont enlevés à cette Couronne;
il y a bien de l'apparence que
les brouilleries du Nord ne finiront
pas fitôt.
Le Roy de Suéde eft de plus en plus
irrité de la démolition de Vvifmar
faite contre le Décret de l'Empezeur
; ce que l'on regarde ici comme
130 LE MERCURE
un attentat à l'autorité Imperiale
& comme une infraction à la Paix de
Vveftphalie. Ce Prince prétend que
l'Empereur ne peut fe difpenfer de fe
joindre à lui , pour forcer fes Ennemis
à rétablir cette importante place dans
l'état où elle fe trouvoit précedemment
, ou bien, à en obtenir une compenfation
équivalente .
Le Landgrave de Heffe - Caffet
tient toujours ferme contre le Décret
de l'Empereur , pour la reftitution de
la Citadelle de Rheinsfeld : Il déclare
que plûtôt que de la rédre , il eft refolu
d'en foutenir le Siége , & de s'enfevelir
fous les ruines de cette Ville. Les
Cercles doivent s'affembler à Francfort
pour déliberer fur les moyens de l'en
déloger; mais, on prevoit que les Proteftans
refuferont de prendre part dans
cette exécution.
L'évasion du Général Ducker Suédois
, qui êtoit fur fa parole d'honneur
prifonnier des Danois , donne lieu a
divers raifonnemens . On croit cependant
, qu'il n'auroit point difparu fans
quelque raifon trés importante. On
préfume qu'il a êté chargé de quelque
commiffion , au fujet du rétablif
DE MAR S. 181
fement de la Paix du Nord ; & que
dans cette vuë , il eft paffé en Angleterre
, pour la négocier avec S. M. B.
L
Vienne le 15 Mars ,
Es avis des frontieres de Turquie
nous confirment de plus en plus ,
que les Infideles perfiftent dans le deffein
d'hazarder encore une Campagne
, & de reparer , s'il eft poffible, la
perte qu'ils ont faite à Belgrade : Pour
cet effet, la Porte a envoyé des ordres
reiterés aux Tartares de fe tenir prêts
à marcher ; & elle fait des préparatifs
extraordinaires , pour remettre en
honneur les Armes Ottomanes . Les
mêmes avis ajoutent que les levées
du Prince Ragotzi & des autres Chefs
des Rebelles Hongrois , fe faifoient
avec fuccez ; le G. S. fourniffant tout
l'argent néceffaire. Ce Prince , aprés
avoir touché par 2 fois de trés groffes
fommes du Tréfor de S.H, eft
parti d'Andrinople , pour fe rendre
auprés du C. Berezini , & pour concerter
avec lui des moyens de mettre en
exécution les vaftes deffeins qu'ils ont
formés , & dont ils ont promis mer .
182 LE MERCURE
"
veille au G. S. & à fon Divan. Ainfi ,
on verra dans peu à quoi fe termineront
tous ces grands projets. Cependant,
on fe flatte toujours dans cette
Cour , qu'il y a plus d'apparence
que jamais d'une prochaine Paix
avec les Turcs . Cette efperance eſt
fondée fur la réponſe du Prince Eugene
au Grand Vizir . Le Courier d'Angleterre
qui arriva ici de la Cour Ottomane
, avec des dépêches importantes
de Milord Vvorfley Montaguë ,
Miniftre du Roy de la Grande Brêtagne
, en a êté chargé & renvoyé à Andrinople
. Au cas qu'il raporte les préliminaires
reglés on deftine M. le
Comte de Schlick Chancelier de Bohême
pour premier Plenipotentiaire ,
& le Général Comte de Virmont pour
le deuxième , qui doit être bientôt de
retour ici ; ayant êté envoyé dans
plufieurs Cours d'Allemagne de la part
. de S. M. I. pour y négocier des Trou-
Fes.On eft ici perfuadé , que fi S. M. I.
êtoit dans le deffein de rendre Belgrade
, fon Confeil ne l'en diffuade-
Toit pas ; parce que l'on eft convaincu
que fi cette place qui eft la Clef de
l'EmpireOttoman, reftoit à l'Empereur,
>
DE MAR S. 183
la Porte romproit la paix auffitôt qu'elle
pouroit trouver l'occafion de
l'affiéger avec fuccez.
Ces Lettres ajoutent que le Referat
de la conference tenue à l'occafion des
dernieres propofitions faites par les
Turcs , a enfin efté figné ; & que l'Empereur
alloit envoyer fes Plenipotentiaires
au lieu deitiné pour le Congrés.
L'Ambaffadeur d'Angleterre prendra
les devants : Les Imp. ont accepté
Scheremes : Les Turcs fe tiendrontà Freteflavy
qui eft vis - à-vis. Chacun fera
un Pont de fon côté, & les conferences
fe tiendront dans une Ile que le Danube
forme en cet endroit . Les Miniftres
de l'Empereur ont fait favoir
cette refolution à l'Ambaffadeur de
Venife , afin que fes Maîtres puiffent
y envoyer leurs Miniftres. On fait que
le G. S. a demandé pour Préliminaires
que S. M. I. n'exi geât pas que, la
Porte rendit la morée qu'elle a enlevée
aux Vénitiens ; ce ne fera pas un
des moindres obſtacles à la conclufion
du Traité. Quoiqu'on penfe à la paix
ferieufement , on eft encore plus occupé
des difpofitions pour la Campagne
184
LE
MERCURE
prochaine. Pour cela , on tient de frequens
Confeils de guerre fur les conjonctures
prefentes , & on preffe furtout
les préparatifs , pour fe mettre en
fituation , tant fur l'offenfive que fur
la défenfive , de foûtenir une guerre
dont il femble que toute l'Europe foit
ménacée . L'on fait partir tous les jours
quantité de Bateaux chargés de rames ,
de munitions de guerre & de bouche ,
pour l'Armée de Hongrie . Toutes les
Troupes ont ordre de fe tenir prêtes
à marcher dans le mois d'Avril . Il paroît
que l'intention de la Cour de Vienne
eft d'entrer de bonne- heure en Campagne
; & felon toutes les apparences ,
de preffer par là les négociations de
paix avec les Turcs . On prétend que
les Imperiaux doivent attaquer quelques
poftes dans la Bofnie & la Servie
, comme Vvornick , Viſna & Biache
, pour mettre ces Provinces à couvert
pendant la guerre , ou les rendre
à la paix , comme un équivalent qui
pouroit leur procurer une ceffion des
Conquêtes qu'ils ont faites pendant
les deux dernieres Campagnes ; au
cas que les Infideles foient obligés de
les leur abandonner pour avoir la paix.
DeDE
MARS 18
Depuis que le Sultan a déclaré le
Prince Ragotzi Roy de Hongrie &
Prince de Tranfilvanie ; ce dernier
s'eft rendu à Jaffy , où il affemble un
gros Corps d'armée pour tenter une
invafion en Tranfilvanie , fitôt que la
faifon le permettra. Afin de prévenir
fes deffeins , on a commandé un grand
nombre de Païfans pour faire des abbaties
de bois deſtinez à embaraffer les
avenues & les gorges de ce côté là.
Quelques- unes de nos Troupes les plus
expofees dans leurs quartiers fur les
frontieres de Turquie , ont efté obligées
de fe retirer fur leurs derrieres,
êtant à tout moment harcelées par les
Mufulmans. Il paroît des difpofitions
de mécontement parmi les Hongrois,
qu'on tâche d'étouffer avant que le
Prince Ragotzi puiffe exécuter fes
deffeins.
L'armement fur le Danube eft en
affez bon état , mais on manque de
Matelots : L'on a efté obligé d'en aller
chercher en Hollande .
L'Electeur de Tréves , aprés avoir
pris congé de L. L. M. M. I. & des
Archiducheffes, partit le 18. de Février
avec 40. chevaux de Pofte , allant à
Q
186
LE MRCURE
Neubourg auprés de l'Electeur Palatin
fon frere. M. le C. de Vels a fuivi de
prés ce Prince pour y traiter auprés
de S. A. E. Palatine , de quelques mille
hommes de Troupes. Ce Miniftre
doit auffi aller à Mayence , à Cologne
, & en d'autres Cours , pour
exécuter la même commiffion , S. M. I.
eft déja d'accord avec le Land - erave
de Heffe-Caffel pour 2000. hommes
d'Infanterie.
L'on affùre ici qu'il y a une alliance
concluë entre S. M. I. & le Roy de
Sicile qui doit ceder cette Ifle à l'Empereur,
& S.M.I.lui donne en échange ,
le Monferrat & la Sardaigne avec le
titre de Roy. On prétend qu'un des
principaux articles du Traité, eft que le
Prince de Piedmont époufera une des
Archiducheffes. Par un exprés arrivé
de Venife , l'on a appris que cette République
avoit reçû des avis certains ,
que le G. S. êtoit réfolu de tourner
toutes fes forces contre elle , & de
mettre cette Campagne une Flotte forinidable
en Mer. Les Tripolitains &
les Algériens ont reçû des ordres trés
preffans & trés féveres de S. H. d'y
joindre leurs Vaiffeaux au comDE
MAR S.
187
mencement d'Avril ; le deffein des
Turcs êtant de faire une defcente en
Italie . Il court auffi un bruit qu'il y
a une alliance offenfive & défenfive
entre S. M. I. & le Roy de la Grande
Bretagne, & que ce dernier Monarque
fera tout fon poffible par les inftrucrions
qu'il donnera à fes Miniftres à
la Haye , d'y faire entrer les E. G. de
Hollande.
:
Deux Ingenieurs font partis d'ici pour
vifiter les Fortereffes de Kell & de
Philisbourg Ils ont û ordre de réta
blir plufieurs ouvrages qui font en
fort mauvais état ; & fur tout , de né
toyer le principal Marais de la feconde
de ces Places , qui eft fi comblé de fables
, qu'on peut le traverser aisément
Il y a des défenfes expreffes , & fous
de grieves peines de laiffer
fortir des chevaux hors des Etats de
la Maifon d'Autriche.
"
Oa n'entend rien dire de bien politif
fur la marche des Troupes Impe
riales qui doivent paffer en Italie : Ce
qui fait juger que la Cour de Vienne
n'eft pas encore bien affurée de la Paix
des Turcs ; & que dans cette incertitu
de , elle ne veut pas dégarnir la Hon
gric. Qij
188 LE MERCURE
Ratisbonne , le 20 Mars.
L'Ambaffadeur du Roy de Suede
pour le Duché de Brême , a pris
féance en cette qualité . On débite ici .
que l'Electeur Palatin veut céder fon
Electorat au Prince fon frere , Grand
Maître de l'Ordre Teutonique , fe réfervant
une penfion avec le Duché de
Neubourg. L'Empereur fait de nouvelles
inftances à la Diere de Ratisbone
pour un nouveau fubfide contre
les Turcs ; alléguant pour raifon , que
les apparences tournoient plutôt du
côté de la Guerre que de la Paix . On
affûre ici que le Cardinal de Schrottenbach
quittera le Protectorial d'Allemagne
, & que le Cardinal de Schomborn
ira le remplacer à Rome. L’Electeur
Palatin ne veut point accor
der de Troupes à S. M. I. que pféalablement
, il ne fache l'indemnité
que
l'Empereur veut lui donner pour le
Haut Palatinat. Le Roy de Suede demande
pour le lieu du Congrez de la
Paix du Nord, la Ville de Dantzick .
Il y a lieu de croire que l'Empereur
demeurera impartial , & ne fe mêlera
DE MARS 189
point du tout des affaires du Nord.
On compte que l'accommodement eft
fort prochain entre l'Empereur & le
Roy d'Espagne.
*
L'Envoyé de la Nobleffe de méxelbourg
qui a porté les plaintes inutilemet
à Vienne contre les vexations de ce Duc ,
doit fe rendre à la Diette , pour y expofer
fes griefs. Le Duc qui voit
l'animofité de la Cour de Vienne
contre lui , follicite tous les Princes
qui ont leurs miniftres à Ratisbonne , &
leur infinue que tous les Souverains
font intereffés dans les plaintes que
forme le Corps de leur Nobleffe contr'eux.
Il leur fait entendre que l'Empereur
par fon autorité , les foûmettra
les uns & les autres par cette voye.
On publie que le Roy de Suéde
& le Czar , ſont enfin convenus
fur leurs conteftations touchant Rével
, & qu'on ne doutoit plus d'une fufpenfion
d'Armes , pour entrer dans un
Traité définitif avec les Princes du
Nord. On voit ici une Lettre du Prince
Ragotzi , qui marque le contentement
qu'il a du procédé des Turcs à
fon égard ; que le Grand Seigneur &
fon Grand Vifir ont juré en la préfence,
190 LE MERCURE
fur l'Alcoran , que les Ottomans ne
poferoient point les armes , qu'ils ne
Puffent rétabli dans la poffeffion de
fes Etats de Transilvanie & de Hongrie
L
HOLLANDE.
*
A Province de Hollande , fuivant
fon Privilége , a choifi M. Hop
Confeiller d'Etat & Tréforier Général,
pour l'envoyer en qualité d'Ambaſſadeur,
en France. Elle le gratifie de dix mił
livres d'augmentation des appointemens
ordinaires. La plupart des Pro
vinces follicitent fortement les Etats
Généraux, de travailler àun Traité entre
la Suéde & le Danemarck . Outre
Phonneur qu'il leur en reviendroit ,
s'ils y réuffiffoient , ils en retireroient
encore beaucoup d'utilité ; quand ce
ne feroit que l'épargne confidérable
des frais d'un armement , dont ils ne
peuvent prefque pas s'exempter , au
cas que la divifion continue entre ces
deux monarques. Selon ces vues , l'Envoyé
des Etats Généraux qui eft à
Copenhague , paffera en Suéde avec
les inftructions néceffaires , auffitôt
que M. le Comte de la marck Ambafla
DE MARS. II
·
deur de France , aura obtenu de S. M..
D. que le Réfident Rump ait efté réadmis
en Danemarck dont il a efté obligé
de fortir depuis les dernieres brouille
ries. On s'en flate avec d'autant plus
de raiſon , que M. de la Marck
ayant la liberté de paffer & de repaffor
de Suéde en Danemarck,pourra à la
fin adoucir les efprits , & moyenner ua
accommodement. Ces efpérances font
cauſe que les Provinces n'ont pas encore
donné leur confentement aux réfolutions
de celle de Hollande , pour armer
une Flote contre le Roy de Suéde.
Les plus clairs- voyans fe perfuadent
que cela fe fait à deffein , d'un côté ,
pour ne pas s'anirer par leur refus , les
plaintes du Roy de la Grande Bretagne;
& en même tems , pour tâcher de tirer
d'Angleterre les arrérages des fubfides
dûs de la derniere guerre ; & de
l'autre ,pour gagner du tems avec les délibérations
, & ne pas s'aliéner toutà-
fait le Roy de Suéde dont on craint
le reffentiment. Suppofés ces motifs
les fonds ne feront pas encore fitêr
prêts , pour armer les 30 Vaiffeaux que:
l'on difoit deftinés pour la Mer Bal
tique : Cependant , s'il en fallait venic
192 LE MERCURE
là , on n'auroit de reffource que fur les
Commerçans qui y font les premiers
intereffez , & qui doivent tout faire ,
pour empêcher que leur commerce ne
foit point interrompu dans la Mer Baltique.
Les Etats Généraux étendent
leurs foins far les fortifications de Nimégue
& de Rulphen . Ils y forment
même des magazins .
L
ANGLETERRE.
A Londres , le 21 Mars.
,
Es Toris fe flattent toujours
que le Roy nommera de nouveaux
Miniftres de leur parti. Ils fe
fondent fur la repreſentation d'un Seigneur
qui depuis longtems a un
accez fort libre auprés de S. M. Elle
contient en fubftance , que le Roy
êtant trés mal confeillé , ilgâtera toujours
fes propres affaires , & celles de
PEtat: Que pour les redreffer, il devoit
imiter le feu Roy Guillaume , qui toutes
les fois que le Miniftere ne procusoit
pas le bien de la Nation ny le fien
propre , ne balançoit pas à changer
de parti. Aprés que S. M. en ût faiz
lectuDE
MAR S. 193
lecture , elle dit qu'elle prendroit cet
re affaire en confidération . Les Toris
ne doivent pas pour cela préfumer
que le Roy embraffera leur parti : On
croit au contraire , qu'il les regarde
comme fes Ennemis ; d'autant plus
qu'ils ont depuis peu admis des perfonnes
qui font entierement oppofées
aux interêts de S. M.
Le 4 , il y ût dans la chambre
des Seigneurs un fort long débat , au
fujet des Troupes qui doivent refter
fur pied au fervice du Roy en tems
de paix. Il fe fit fur cela de part & d'autre
de fort beaux difcours. Le Lord
Harcourt & le Lord Trévors du parti
Toris , foûtinrent que de permettre au
Roy d'avoir 16 mille hommes en tems
de paix , c'eftoit mettre en danger la
conftitution du Royaume & la liberté
des Sujets. Le parti de la Cour répondir
, & fit voir la néceflité qu'il y avoit
de conferver ce nombre , pour contenir
ane grandequantité de mal-intentionés
qui font encore dans ces Royaumes .
Aprés de grands débats , le parti de la
Cour l'emporta à la pluralité de 72 .
voix contre so , qui vouloient qu'elles
fuffent reduites à 12000.
Le 7 , les Seigneurs pafferent le
le Bill contre les Mutins & les Defer
R
191 LE MERCURE
teurs, à la pluralité de 67. voix contre
40. On prétend que la Cour avoit fait
diftribuer beaucoup d'argent, pour s'affurer
les fuffrages des membres des 2
Chambres afin de faire paffer ce Bill ;
& qu'il lui en coute prés de 100000.
liv . fterlings , fans compter les
penfions
& les charges qu'elle a promiſes.
C'est à tort que les Toris fe plaignent
de ce que le Prince de Galles ne donna
pas fa voix contre ce Bill ; puifque
S. A. R. eft généralement applaudie
d'en avoir ufé ainfi , & de s'être abftenuë
de prononcer le difcours qu'elle
avoit préparé dans cette occafion.
Les Toris & les Wigs mécontens ,
paroiffent fort indignez contre Monfieur
Walpol , d'avoir donné fa voix
pour ajourner le débat qui s'éleva
dans la Chambre des Communes au
fujet du Commerce avec la Suede ; &
comme ils fe croyent affûrez que fon
deffein êtoit de renverfer le Miniſtere
pour rrenter dans les emplois , ils apprehendent
que pour gagner les bonnes
graces de la Cour, & dans le deffein d'y
réüffir, il ne tâche , avec l'affiftance du
Lord Tovvenfend , de perfuader le
Prince de Galles de fe reconcilier avec
le Roy ; ce qui ruineroit entierement
leur parti . Mais, il y a grande apparence
que quelque chofe que ces Mellieurs
DE MARS. 195
fallent prefentement en faveur de la
Cour, ils feront toûjours regardez comme
les plus grands ennemis du Miniftere
, qui ne permettra jamais qu'ils
foient remis dans les Charges.
>
L'efcadre confiftant en 14. Vaiffeaux
& 2 , Galiotes à bombes qui eft
prête à faire voile , eft deftinée pour
la Méditeranée ; ce qui allarme beau
coup nos Marchands , & leur fait craindre
qu'on n'aye pas plus d'égard pour
leur Commerce d'Efpagne , d'Italie
du Levant & de l'Amerique , qu'on en
a û pour celui qu'ils avoient en Suede
; puifque, fi cette Efcadre qui doit ,
à ce que l'on prétend , fe joindre à
celle de Portugal , vient à commettre
quelque hoftilité contre l'Espagne ;
cette derniere Couronne les ruinera
infailliblement , en faifant confifquer.
toutes les marchandifes qu'ils ont dans
les Ports de la Monarchie d'Eſpagne .
M. le Marq . de Monteleon Amb.de S.
M. C. a même reçû un exprés avec des
ordres de Madrid , pour demander au
Roy de la G. B. dans quelle vûë il faifoit
un fi puiffant armement : Que le
Roy fonMaître ne pouvoit fe perfuader
qu'il dût être employé en aucune ma
niere , à affifter , ou à favorifer fes end
nemis ; puifque dans ce cas là , S. M.
Rij
196 LE MERCURE
C. ne pouroit regarder cela que comme
une rupture & une contravention
aux Traitez.
Cependant , on tient pour certain ,
qu'outre les 14. Vaiffeaux de guerre ,
on expedia le 19. des ordres pour en
faire armer encore 16. de plus ; & que
cet armement eſt deſtiné pour la Mer
Baltique , excepté fix ou fept Vaiffeaux
qui doivent en aller relever un
pareil nombre à Gibraltar & à Port-
Mahon , afin d'affûrer le commerce
dans ces Mers ; du moins , on le fait
fpérer à nos Marchands.
Le Roy perfifte dans le deffein de
faire le voyage d'Hannoyre cette année.
S. M. a confulté , dit- on , fon
Chancelier, touchant les Regens qu'elle
veut nommer pour gouverner le Royaume
en fon abfence. Comme ce Seigneur
lui a répondu que la Regence
appartenoit dans ce cas à l'heritier préfomptif
de la Cour ; on croit que fi
les Juges font de cette opinion , le Roy
fera pafler un acte au Parlement avant
que de le féparer , qui l'autorifera à
choifir des fujets qui lui conviennent
pour cela . Ce quine fera qu'éloigner
de plus en plus la reconciliation de la
Famille Royale.
Le nommé Shepheard fut jugé le
DE MAR S.
197
17. aux feffions du Old Bailli , pour
avoir écrit une Lettre , par laquelle
il diſoit avoir deffein de tuer le Roy:
Il a tout confeffé , déclarant qu'il n'e
croyoit pas qu'il y ût de crime , në
l'ayant jamais reconnu pour Roy legitime
. Il a été condamné , & a reçû
Sentence de mort . On croit qu'il fera
exécuté cette femaine, ainfi que le Marquis
de Paliotti qui a tué fon Laquais
puifque la Ducheffe de Schre vfburi fa
four , & le Marquis de Monteleon ,
n'ont pû obtenir fon pardon .
On apprend que les Pirates ont
nouvellement enlevé dans les Indes
Occidentales, 11. Vaiffeaux Anglois richement
chargez , & que la plus grande
partie des Equipages avoit pris
parti parmi eux : Ils ont mis le reſte à
terre en differens endroits , & ont tué
tous ceux qui ont fait quelque réfiftance.
On aura bien de la peine à les
déloger de l'Ile de la Providence qui
leur fert de retraite.
O
ESPAGNE.
Madrid le 16. Mars.
N ne fçait que croire ici d'une
rélation que l'on a reçûë de Malaga
du 15. Fevrier , dont voici les
particularitez .
R. iij.
198 LE MERCURE
?
Nous venons d'apprendre par l'arrivée
de deux de nos Païfans fortis de
Gibraltar que le douze du même
mois , il avoit paru dans le Détroit ,
environ à 6000. de cette Place , une
Ifle flotante venant du côté de l'Afrique
; fur laquelle on avoit apperçû
plufieurs animaux à 4. pieds , & quantité
d'arbres que les vents , & le cou
rant dirigeoient vers les côtes d'Efpagne.
Ce prodige femble eftre confirmé
par l'arrivée d'une Tartane venant de
Cadix , laquelle rapporte qu'à 12 .
mille en deça du détroit , elle avoit
fait rencontre d'une Ifle flotante , dont
les bords êtoient remplis de toutes for
tes d'animaux féroces , comme Léopards
, Tigres , Pantheres , &c. qui
pouffoient des hurlemens affreux ; &
que les arbres étoient couverts d'oifeaux
de toute efpéce , qui faifoient
un fi grand ramage , qu'on pouvoit aifément
l'entendre à 2. lieuës de diftance
, & qu'ils n'avoient perdu la vûë
de cette le qu'à dix mille de nôtre
Port. Sur ce récit , nôtre Commandant
vient de donner ordre à une de nos
Fregates de faire voile vers le Détroit,
pour aller obferver de plus prés les
circonftances d'un fait fi extraordinaire
, & pour fçavoir à quoi s'en tenir .
DE MAR S. 199
Nous avons êté informés en même
tems , que la Garnifon de Gibraltar
qui ne confifte qu'en 1000 ou 1200
hommes , êtoit en trés mauvais état ,
n'êtant ny habillée , ny payée ; & que
le Gouverneur de cette Place appréhendant
qu'elle n'en vînt aux dernieres
extrémités , leur avoit fait diftribuer
quelques fommes pour les appaifer &
les contenir dans leur devoir. Il a dé
pêché le même jour , un Exprés au
Gouverneur de Port Mahon , pour
l'inftruire de l'état de la Garnifon ,
des magafins & des fortifications
qui étoient fort délabrées.
Les Archevêques de Toléde , de Séville
, de Grenade , de Compoftelle ,
de Valence & de Sarragoffe , offroient
de lever chacun à leurs dépens un certain
nombre de troupes , à l'imitation
des principales Villes du Royaume.
Le départ des Gallions a êté publié
pour le 8 du mois prochain : Ils ont à
préfent leurs charges complettes ; ils
feront efcortés par des Bâtimens à
voile d'une nouvelle invention , avec
quatre vaiffeaux de guerre qui ont êté
armés à Cadix. Nôtre Marine augmente
tous les jours , & nos Troupes
tant Cavalerie , qu'Infanterie , font
belles, nombreuſes, & de bonne volonté.
Riiij
200 LE MERCURE
ITALIE.
A Rome le 8 Mars,
E Pape tint le 11 Fevrier Con-
Liftoire. Le Cardinal Acquaviva en
êtant averti , infifta trés fort , pour la
Préconifation du Cardinal Alberoni
à l'Archevêché de Séville . Le S. Pere ,
fans refufer pofitivement ce qu'on lui
demandoit , a jugé à propos de différer
: Surquoi , le Cardinal Acquaviva
fe tranfporta avec le Notaire chez le
Cardinal Spinola Camerlengo ,, &
chez l'Auditeur du Pape , pour faire
fes proteftations , & prendre Acte de
refus . Comme les Impériaux font ici
les maiftres , on ne doute point qu'ils
n'ayent le crédit de fufpendre cette
affaire encore pour quelque tems.
La Cour de Vienne commence cependant
à ménager le faint Pere , &
il y a grande apparence que l'on eft
d'accord de part & d'autre. S. M. I. a
recommandé furtout à M. de Galas ,
fon Miniftre , d'éviter toutes broüilleries.
Peu s'en eft fallu pourtant , que
cet Ambaffadeur n'ait êté fur le point
de faire un coup d'éclat occafionné
par le bon ordre que M. Falconieri
Gouverneur de Rome , a voulu faire
obferver dans le Cours durant le Carnaval
.
DE MARS 201
Le Lundy gras , pendant que M.
l'Ambaffadeur & Mde l'Ambaffadrice
fe promenoient avec toute leur fuite
, le Gouverneur prit fon tems pour
faire paffer devant le Palais de L. E.
deux Sbirres quiconduifoient unMafque
en prifon: Comme les Braves de l'Ambaffadeur
eſcortoient fon caroffe , ils
ne furent point inquietés dans leur
marche. Ce Seigneur ayant û avis que
le Gouverneur avoit pris fon tems pous
exercer fa juridiction , & abolir par là
le droit prétendu des franchiſes , il ef
faya de tendre un panneau au Gouverneur.
Dans cedeffein, il parut encore
le lendemain au Cours avec le même
cortege , voulant donner à entendre ,
qu'il ne reftoit point de Gardes dans
fon Palais ny aux environs ; il avoit
cependant difpofé 25 Braves , avec ordre
de faire main baffe fur les Sbirres
s'ils venoient à paffer. Ce ftratagéme
ne lui reuffit pas , foit que le Gouverneur
en fût averti , foit qu'il fe contentât
de ce qu'il avoit fait le Lundy.
Le Vendredy fuivant , le Gouver
neur fit un autre coup de main dans
le quartier d'Eſpagne , lequel a fait plus.
de bruit . Environ une ou deux heures
de nuit , foixante Sbirres commandés
par leBarrigelle ,fe faifirent des avenues .
202 LE MERCURE
du palais d'Eſpagne ; fans doute , pour
empêcher les Braves qui en font la
garde , de fortir & de troubler la vifite
qu'ils avoient ordre de faire dans
la maifon d'un Patiffier accufé d'être
receleur ; ce qu'ils executerent en tourte
fûreté & fans coup ferir , parce
que le Cardinal Acquaviva fçachant
ce qui fe paffoit, avoit fait fermer les
portes du palais , & avoit défendu à
qui que ce foit d'en fortir : Un des
Suiffes ou Garde- porte du Cardinal ,
êtoit déhors , & rencontrant aux environs
du palais un corps de reſerve en
fentinelle , il donna deffus : Il fut enveloppé
par la multitude & conduit en
prifon. Le Cardinal en ayant porté
fes plaintes , le Prifonnier fut renvoyé
fur le champ ; mais , ce Miniſtre
d'Efpagne n'eft pas content de cette
fatisfaction , prétendant , qu'au lieu de
conduire aux prifons le Garde de fa
porte , on devoit le mener au palais
qu'il en auroit fait juſtice s'il avoit û
tort ; & que, c'eft ainfi qu'on en a toujours
ufé à l'égard des domestiques des
Cardinaux. Il paroît par tout ce procedé
que le Miniftre Efpagnol ne fe
fonde en aucune maniére fur le droit
de franchiſe qu'il femble abandonner:
En effet, les Couronnes s'en font
DE MAR S. 203
il
defiftées ; mais de façon pourtant, que
de tems à autre , cela donne matiere à
quelque fcéne.Ce qu'il y a de vrai , c'eft
qu'on a eu envie de faire de l'éclat
.en cette occafion , & d'en tirer
avantage : D'autres difent que cela a
êté fait , à deffein de calmer M. de
Galas , en lui faifant voir qu'on avoit
encore moins d'égard pour le Roy d'Efpagne
, que pour S. M. Impériale. Le
Cardinal Acquaviva le fentit ſi bien ,
que dans le premier mouvement ,
vouloit dépêcher un Courier à Madrid
, difant , qu'il n'êtoir plus en fûreté
dans fon Palais : On l'avoit ef
fectivement inveſti , comme une place:
qu'on voudroit prendre ; & le tout ,
fous prétexte de vifiter une Chambre.
dans un quartier affez éloigné du Palais
, pour n'avoir rien à redouter de
la part des braves d'Efpagne. Le Gouverneur
en cette rencontre , a vérifié
ce qu'il a dit , il y a trois mois ; à fçavoir
, que file cas fe préfentoit de faire
quelque exécution , fût- elle même
en place d'Espagne , il s'y préndroit
de façon à ne rien craindre.
Autre avanture du Carnaval , &
la feule pour ainfi dire , qui en aye
troublé le bon ordre. Le Prince deconduifant
un P ... ou B, • ..
204
LE
MERCURE
Sterce au Cours , ferra de prés- un
Chevalier de . . . natif de Pérouſe.
Le Chevalier eftoit à pied en mafque ;
le Prince . . eftoit auffi mafqué.
Aprés bien des paroles offenfantes de
part & d'autre , la quérelle fe termina
par un coup de foüet que le Prince
appliqua au Chevalier , le- ..
"
quel ne pouvant fe vanger alors , fe
démafqua , en difant ces paroles ; becco
cornuto in me lapagar . Affaire d'honneur
, dans laquelle font intevenus le
Cardinal Gualterio parent du Cheva -
lier , & le Cardinal Acquaviva pour le
Prince . Enfin, ils font convenus de fe
tenir quittes & bons amis , le Prince
declarant qu'il croyoit donner un coup
de foüet à un Mafque, & non ,à un Chevalier
; & le Chevalier déclarant de
fon côté , qu'il croyoit dire des injures
à un Mafque , & non , au Prince .
• Voilà le mezzo termine , qui ne
feroit pas de mife au Tribunal des
M.. de F ..
Aujourdhui 8. on a ici affiché un
Décret de l'Inquifition , qui condamne
l'Acte d'appel interjetté par les 4.
Evêques ,par la Sorbonne , les Facultés
de Theologie de Rheims & de Nantes
, comme Schifmatique , Seditieux
& hérerique . Le même Décret conDE
MAR S. 205
damne auffi l'Imprimé de l'appel de S.
E. Mgr le Cardinal de Noailles , comme
fchifmatique , feditieux , & approchant
de l'herefic. La Lettre de Meff.
les Cardinaux de Rohan & de Biffi a
S. S. eft arrivée.
Venife , le 12 Mars.
E Sénat a fait réponſe à l'Ambaffadeur
de l'Empereur fur l'armement
d'une Flotte , mais d'une maniere
vague & générale ; & a dit que
l'on envoiroit des inftructions plus amples
à l'Ambaffadeur de la République
qui eft à Vienne : On ne veut par là
que gagner du tems & éviter la dépenfe.
Le Cardinal de Pichetti a touché
10000. Ducats de 40000. qui font
dûs au Duc de Parme , pour avoir fourni
2 Bataillons au fervice de la République
. Quelques ménaces que la Cour
de Vienne faffe , on ne voit pas encore
de Troupes Imperiales parties pour
Naples . On a pourtant des avis que
l'Empereur a nommé M. le Comte de
Staremberg, pourdéfendre ceRoyaume
contre les entreprifes des Efpagnols.
, a Le Sénat s'êtant affemblé le 8
jetté la vue fur le Procurateur Ruzini ,
ci devant Plenipotentiaire à Riſvvick ,
pour affifter au Congrés qu'on mande
de Vienne avoir efté arrefté avec la
206
LE MERCURE
Porte. Chacun a évité cet emploi , dans
lequel on prévoit qu'il y aura bien des
difficultés. En même tems que l'on a
informé l'Empereur de ce choix , on a
affûré S. M. I. que la République armoits
Vaiffeaux , pour maintenir la
tranquillité dans le Golfe. On donne
à M. Ruzini pour Secretaire , M. Vedrammi
Bianchi Secretaire des Inquifiteurs
d'Etat. Ils ont ordre de partir
aux premieres nouvelles qu'on recevra
de Vienne.
Malthe refufe de joindre les Vaiffeaux
de la Réligion à ceux de la République
, à moins que ce ne foit quelqu'un
de leur ordre qui ait le commendement
en Chef de la Flotte conféderée
; fe plaignant que tout le défordre
de la Campagne précedente
n'eft arrivé que par l'incapacité des
Commandans Vénitiens.
A Toulon , le 14. Mars.
Les deux Vaiffeaux de Guerre commandez
par M. du Quefne , font à
Caillary en Sardaigne trés endommagez
, fur- tout la Fregate la Veftalle ,
Commandée par M. le Chevalier de
Nangis qui a manqué de perir ,ayant ſa
Quille pourie . Nous attendons tous les
jours ces deux Vaiffeaux du Roy , en
cas que l'on puiffe ramener la Frégate
dont on doute.
DE MAR S. 207
•
On écrit de la Rochelle du 15. que
les Flibuſtiers ont fait une defcente fur
la côte de S. Domingue , où les
François ont leurs habitations : Peu
s'en eft fallu que ces Fourbans n'ayent
furpris cette Colonie , & n'ayent enlevé
une infinité de richelles & de
Marchandifes qui y font ramaffées .
SUPPE' MENT
an Journal de Paris .
E 24. S. A. R. Madame la Ducheffe
de Lorraine alla voir dans
l'Abbaye de Chaillot , la Reine d'Angleterre
qui s'y êtoit renduë de Saint
Germain , pour recevoir la vifite de
cette Princeffe .
M. de Grignan Evêque de Carcaffonne
, a obtenu de Mer le Regent , la
permiffion de prendre pour fon Coadjuteur
, M. de Rochebone fon neveu
qui eft Comte de Lyon.
Le 26- M. le Maréchal de Villeroy
alla voir le P. Maffillon , pour le prier
de vouloir bien confier fes Sermons au
Roy ; S. M. ayant témoigné qu'elle
auroit autant de plaifir à les lire , qu'elle
a apporté d'attention à les entendre
prononcer.
Madame la Ducheffe de Lorraine
alla à Comédie Françoife avec Mademoifelle
, pour y voir jouer la Comédie
de Madame Jobin .
208 LE MERCURE
Une des Troupes de la Foire reprefenta
pour la premiere fois,fur le Théa
tre de l'Academie Royale de Muſique,
la Gageure de Pierrot.
Le 27. M. le Premier Prefident ût
ordre de Mst le Regent , d'affembler
Meffieurs du Parlement pour donner
leur avis fur la copie du Decret de .
l'Inquifition du S. Office . On convint
d'une commune voix , que S. A. R.
devoit renvoyer à Rome le paquet
fans le décacheter ; ce qui fut exécuté
incontinent aprés par M. le Maréchal
d'Uxelles.
M. le Duc d'Antin & M. le Maréchal
d'Eftrées prirent féance le matin
au Confeil de Regence , en qualité de
Confeillers de la Regence.
Le 27. Madame d'Argenfon accompagnée
de Madame la Ducheffe d'Aumont
, alla à la Toilette de Madame
Ducheffe de Berry qu'elle trouva finie.
Cette Princeffe qui fe difpofoit à aller
à la Meffe , refta , & lui fit l'honneur
de la faluer ; elle ût le Tabouret , ainſi
que Madame la Ducheffe d'Aumont.
SA. R. M. le Duc de Lorraine eft
allé voir plufieurs fois M. le C. de Kinigleg
Ambafladeur de l'Empereur.
S.Ex.eft entierement rétablie de fa filtulle
à l'Anus , avec les injections de
l'eau
DE MAR S.
209
l'eau Mineralle artificielle de M. Anel,
qui lui a fait en premier lieu , avec
toute la dextérité imaginable , cette
difficile opération.
Le 28 , Mr de Contad Major des
Gardes Françoifes , & M.de Brillac Capitaine
au même régiment , s'enfermerent
à la Conciergerie , pour mettre
leur affaire en êtat d'être jugée.
Le 28. on publiaun Arrêt de la Cour de
Parlement , qui ordonne la fafie &
lafuppreffion d'un Decret de l'Inquifition
, portant condamnation de l' Ecrit
intitulé : Acte d'appel interjetté
le premier Mars 1717. par les Evêques
de Mirepoix , de Senez , de
Montpellier , & de Boulogne , & c.
& decelui intitulé : Acte d'appel de
fon Eminence Monfeigneur le C. de
Noailles , &c. & qui ordonne l'exécution
de la Déclaration du feptiéme
Octobre dernier.
CE jour, les Gens du Roy ſont entrez
, & Maître Guillaume de :
Lamoignon Avocat dudit Seigneur ,
portant la parole , ont dir à la Cour :
Qu'il leur est tombé Same li dernier
entre les mains > un Decre de
Inquifition datté du feize Fevriers
S
210 LE MERCURE
dernier , qui n'a été publié à Rome
que le huit de ce mois , & qui condamne
deux Ecrits; l'un intitulé, Acte d'appel
interjetté le premier Mars 1717 .
& c. l'autre , Acte d'appel de fon Emi-.
nence Monfeigneur le Cardinal de
Noailles , &c. & qu'ils apprennent
qu'il s'en diftribuë déja dans le public
quelques exemplaires.
Que l'attention qu'ils doivent avoir ,.
à ne laiffer publier aucun Decret émané
d'une Congrégation dont jamais on
n'a reconnu en France l'autorité , ni même
aucun ouvrage , de quelque nature
qu'il foit capable de favorifer les prétentions
ultramontaines , les oblige
de porter leurs plaintes à la Cour , &.
de lui demander qu'en fupprimant ce
Decret , elle faffe défenfes à toutes.
fortes de perfonnes de le recevoir , de
le retenir , & de le diftribuer.
Que c'eft ce que la Cour a toûjours.
ordonné, lorfqu'on a fait paroître dans
le Royaume de pareils Decrets ; &
principalement par fes Arrêts du 15.
Mai 1647. & 17. Décembre 1688. rendus
fur les requifitoires de deux de
leurs plus illuftres prédeceffeurs , dontla
memoire eft pour eux fi refpectable
, qu'ils croiroient manquer à ce
qu'ils doivent au Roy , à la Patrie , &
DE MAR S. 215
à eux-mêmes , fi ne pouvant atteindre
aux fublimes vertus , & aux éminentes
qualitez de ces grands hommes , ils ne
fuivoient pas du moins les exemples
qu'ils leur ont laiffé d'une application
finguliere au maintien des maximes.
les plus certaines , & les plus inviolables
du Royaume ; & fur tout , de celles
qui concernent les appels au futur
Concile , dont l'ufage autorifé par les
faints Decrets, a toûjours êté regardé ,
comme un des principaux points de
nos libertez , & l'un des moyens les
plus furs pour prévenir
les entreprifes
qui pourroient y donner atteinte Maximes
que ces Magiftrats ont foû.enues
dans tous les temps avec tant de courage
, & pour lefquelles on les veira
combattre dans toutes les occafions ,
avec le même zele & la même fermeré.
Qu'ils viennent donc requerir le
renouvellement des anciens Arrefts &
Réglemens de la Cour rendus fur ceite
matiere , & lui demander en mefme
tems l'exécution de cette Loy fi fage
& fi néceffaire pour la paix , qui en
impofant filence , fufpend toutes les
conteftations fur les affaires prefentes
de l'Eglife .
Et fe font les gens du ROY retirez,
Sij
212 LE MERCURE
aprés avoir laiffé fur le Bureau ledit
Décret , enſemble les Conclufions par
écrit du Procureur Général du Roy.
Les Gens du Roy retirés.
LA COUR faifant droit fur les
Conclufions du Procureur Général du
Roy , ordonne que tous les Exemplaires
dudit Décret feront faifis à la
Requeſte dudit Procureur Général , &
rapportez au Greffe de la Cour , pour
y eftre fupprimez &c. FAIT à Paris.
en Parlement , le Lundy vingt- huitiéme
jour de Mars mil fept cens dixhuit.
Signé , GILBERT.
Le 29 , on a appris la mort de M. de
Monafterolle arrivée à Munick . Il étoit
parti de Paris au commencement de
Janvier , pour le rendre auprés de S.
A. E. M. de Baviere qui l'avoit nommé
depuis plufieurs années pour fon
Envoyé en France .
M. de Chavigny qui êtoit paffé en
Angleterre avee M. l'Abbé du Bois
a êté nommé Envoyé de France pour
Gênes.
M. le Comte de Blamont , qui a û
la curiofité de voir tout ce qu'il y a de
plus remarquable dans cette Capitale,
alla à l'Accad. Roy. des Sciences .
Le Jardin du Roy qui avoit êté acDE
MARS- 213
cordé à M. Poirier premier Médecin
de S. M. & qui avoit reçu fur cette
place , les complimens de la Cour , a
êté trouvé mort dans fon lit : Il avoit
reffenti la veille quelques atteintes
de Colique..
Le 31 , Le départ de L. A. R. de
Lorraine , a êté fixé au 4 d'Avril : On.
a préparé des relais furtoute la route
de Lorraine : Les Chevaux légers , &
les Gardes du Corps de L. A. R, viendront
les joindre à Commerci.
Le Prince Philippe Charles de Furftemberg
Moskirch , Evêque & Prince
de Lavant en Carinthie , & Chanoine
Capitulaire de Strasbourg , mourut le
14 de Fevrier. Par fa mort, le Prince
Fréderic d'Auvergne , qui êtoit le prémier'des
Chanoines Demicélaires , eft
devenu Capitulaire , & eft allé pour
fe
faire recevoir en cette qualité à Strasbourg,
au Châpitre Général qui doit
fe tenir le 20 du mois de Mars .
M. le Cardinal de Rohan y doir
être prefentement arrivé , eftant parti
de Paris le 13 de ce mois .
L'avantage que l'on avoit prévû que
le Public retireroit du Bureau Géneral
d'adreffe & de rencontre , augmente de
jour en jour. On reconnoit préfentement,
qu'iln'y a peut- eftre pas ' éta
214 LE MERCURE
bliffement plus néceffaire à la fociété.
M de Montmarqué & M. Prieur qui
en font les feuls Directeurs , ont tellement
affermi par leur probité & leur défintéreffement
, la confiance des Particuliers
qui ont û affaire à eux , qu'ils fer
font préfentement concilié celle de tout
Paris. Ces Mrs ayant remarqué l'empreffement
que tout le monde témoignoit
de voir les Liftes imprimées , s'engagent
de les faire diftribuer cxactement
au commencement de chaque
mois ; & pour les rendre plus commu
nes , les Colporteurs les crieront comme
les Gazettes . On les trouvera encore
à leur Bureau , rue S. Sauveur.
On a publié les Lettres patentes fur
Arreft , pour la réception des 4. f. p. l.
fur tous les droits des Fermes , donné
à Paris le 18 Mars 1718.
Autre Arrest de la Cour du Parle
ment du 19 Mars , qui ordonne que
l'Ecrit imprimé & intitulé , Lettre de
Ma l'Archevêque de Reims à S. A R.
Ms le Duc d'Orleans Régent du Royaume
, fera laceré & brûléen la Cour
du Palais , au pied du grand efcalier ,
par l'exécuteur de la Haute Juftice .
On vend chez Pierre Prault , quay
de Gefves au Paradis , la troifiéme
Leture fur la Comédie Italienne.
DE MAR S.
115
APPROBATION.
Ay lû par ordre
de Monfeigneur
le
Garde
des Sceaux
, le Mercure
de
Mars
1718.
& j'ai cru que la lecture
de
cet Ouvrage
continuëroit
d'être
agréable
au Public
. Fait à Paris
ce 30 Mars
1718.
TERRASSON
.
TABLE
Uite de la tranfp. des Verb. par le RSuite
P. da Cercean .
Poëfies.
3
60.62.66. & 74
Suite des Caractéres
des Dames de
Qualité , par M. de Marivaux
101 .
Journal de Paris.
415
Lifte des Princes , Princeffes du Sang ,.
& des Dames invitées àla Fête de
Madame Ducheffe de Berry. 112
Lifte des Seigneurs invités.
Nouvelle expérience faite fur le Salpêtre
, par M. Geier..
Compliment en Vers ,fait à M. le Com
te de Blamont par differens Pen-.
fionnaires du College de Louis le
Grand.
118
129
Lifte des Lieutenans Généraux nommex.
par le Roy. 131
ITS LE MERCURE
Lifte des Maréchaux de Camp . 137
Lifte des Regimens d'Infant. vacans . I SI
Cavalerie.
Article des Spectacles ..
152
ISS
Wersfur le repas de Madame Ducheffe
de
Berry.
164
Enigmes 168
Chanson. 170
Mariage
171
Morts. 372
Nouvelles Etrangeres . 174
Suplément auJournal de Paris . 207
Errata du mois de Février.
P. L F. C.
184. 4.
80000 85000.
190. 12 un an un mois:
cet article eft faux.
205. S.
217. 18. Grand Mc ôtez Grand.
209. 28 Le Parlement y vint en
Corps . Lifés les Députés du Parlement
& de toutes &c .
Fante gliffée dans le Mercure de Mars.
P. 148. M. Courten ancien Maréc . de
Camp , nommé Lieut. Géné . , & non pas.
Maréchal de
Camp
426081
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 20 fols.
•
Fanvier 1718.
MANDATA
PER AURAS ,
PEFERT
LYOK
Chez
A
PARIS ,
GUILLAUME
CAVELIER, au Palais.
PIERRE RIBOU, Quay des Au
guftins , à l'Image S. Louis ,
GREGOIRE
DUPUIS , uë 5:
Jacques , à la Fontaine d'Or.
M. D. C C. XVIII.
Avec Approbation & Privilége du Roy.
#
Errata du mois de Decembre.
Pag. Lig.
Faut.
100 4 ⚫ accutumés ,
185
18 · 1551-
175 21 ·
176 14 ·
182
209
5
au trifte
de rire.
trop rouffe
Cor.
accoûtumés
1651
à ce trifte.
d'écrire.
trés rouffe.
16 La Métamorphofe des Dieux ...
La Métemplicole desAmours.
Fantes confidérables dans l'Air de la
Chanfon du même mois.
A la premiere reprise de l'Air , à
compter depuis la derniere meſure jufqu'à
la fixième mefure ; les quatre Notes
dont la premiere commence par
Amila , doit au contraire commencer
par Gérefol ; & les quatre Notes doivent
defcendre par dégrés conjoints.
Dans la derniere repriſe du même
Air , au lieu de Bémol , qui eft fur la nose
d'Effurfa, il ne faut qu'une cadence.
On trouvera chez GUILLAUME
CAVELIER, au Palais , PIERRE RIBOU,
àl'Image S. Louis , Quay des Auguftins ,
& GREGOIRE Duruis , rue S. Jacques ,
A la Fontaine d'Or , tous les Mercures
de l'année 1717 , avec la Vie du Czar
Le Public eft averti , qu'on ne recevra
aucun paquet de Province , dont
le port ne foit payé.
MERCURE
AU PUBLIC
FABLE.
DE
LA
LYON
1897
"
DE
'Un petit Bourg notable
Citadin ,
Certain Marchand alloit en
Marchandife.
Le Conte dit qu'il s'apelleit Martin
Martinfoit donc. Il garnit fa Valiſe
De bons effets & furtout de comptant ;
· C'est un bijou dont la défaite eft prompte :
Point n'oublia cet article en partant ,
Sire Martin. Or, il faifoit fon compte ,
D'aller au loin , de battre le Païs ,
De parcourir , en faisant fa campagne ,
Foires deFrance & Foires d'Allemagne,
D'en rapporter Marchandifes de prix.
Et , dans le
vray, le projet eftoit fage ;
Car fes amis , les Apparents du lien ,
Lui crioient tous , en lui difant adieu ,
De s'attacherfur tout dans fon voyage ,
A leut trouver & du Rare & du Beau
A ij
Dont on lui fit un ample bordereau 5
Qu'il n'y plaignit les frais : Dubeau
du rare ,
Tant qu'il pourroit ; c'eftoit argent en
barre.
Martin promit d'y faire fon devoir.
Chargé d'adieux, il part en diligence ,
Répand l'argent , fait groſſe avance ,
Ne trouve rien tropchand ,falloit le voir!
Tant & fi bien ,quefansfortir deFrance ,
Il confomma prefque tout fon avoir.
Le Balot croift , mais adieu la piftole ;
Quoiqu'il lui coûte en empletes , enfrais,
L'espoir flateur du débit le confole ,
Il eft nanti de beaux & bons effets,
Qu'il revendra tous au double fans
faute :
Ainfi, Martin le comptoit par fes doigts,
Mais par malheur , qui compte fans fon
bôte,
Eft en danger de récompter deux fois
La faim , dit- on , chajje le Loup des
bois":
Martin revient , regagne fa Patrie.
A fon retour on s'empresse , on le prie
D'ouvrir fes précieux Balots.
Celui- cy vouloit des Cifeaux
Celle- là pour une Cornette
Demandoit de la Mignonette
>
L'un avoit befoin de Mouchoirs ,
Le Barbier vouloit des Rafoirs :
Montrés-nous donc quelques Dentelles
,
Difoient la plupart des Femelles ,
Monfieur Martin : Voyons un peu
Des Rubans de couleur de feu ;
L: Curé même & fon Vicaire
Difoient , enferrant leur Breviaire &
N'auriés vous pas , nôtre Voiſin , ¡
Quelque bouteille de bon vin.
Pefte foit des fols & des folles ?
Vous me feries tous enrager ;
Ai-je été fi loin voyager
Pour n'apporter que babioles ?
Je n'ai ny Rubans , ny Cifeaux ,
Maisbien , de beaux & bons Tableaux,
De l'admirable Porcelaine ,
Etoffe d'or & fine laine :
On n'a rien ici de cela ;
Je vais les montrer. Alte là ,
Lui dit- on ; ce n'eft pas la peine
Maître Martin : Ces rarêtés
Surpaffent trop nos facultés.
Vous n'avés rien à notre ufage ;
Peut-être dans le voisinage ,
Que quelques Nobles bien rentés
Acheteront. A ce Langage ,
Martin maudit le Bordereau ,
A iij.
L'emplette du Rare & du Beau ,
Les Donneurs d'avis , le Voyage :
Il en maudit jufqu'au Vaiffean
Porteur du ruineux Bagage ,
Et le chemin de Terre d'Ean ;
Et faute enfin de babioles
Martin ne fit pas fix oboles .
Ye
,
Son fort me fait une leçon ,
Et je conclus avec fageffe ,
Que moy Marchand , dans mon efpéce
;
Je dois , fans négliger l'emplette de
raiſon ,
Et de fes traits nouris de force &
de fineſſe,
Faire an Balot ou deux , du Mé
diocre bon :
Si l'Homme délicat en gronde ;
Si pour ce Médiocre , il avoit du dédain
:
Eh , qu'à lui même il ſe réponde ?
Que Martin , pour n'avoir contenté
tout le monde ,
Fit une malhûreuse fin.
DE
LA
LE
NOUVEAU
THEQUE
LYON
MERCURE
EXAMEN
DES
TRANSPOSITIONS]
DU NOMINATIF ET DE L'ACCUSATIF.
J
PAY déja fait obferver que
de tous les cas , il n'y en a
point , dont la transpofition
foit plus difficile que celle
du Nominatif & de l'Accufatif ; &
j'en ay en même temps infinué la
raifon , qui eft , que n'y ayant aucune
difference entre eux , & fe rencontrant
d'ailleurs tous deux dans
la plupart des phrafes , il n'y a que
HI
A iiij
3 LE MERCURE
eur fituation qui puiffe les diftinguer s
De forte que , quand le Nominatif &
l'Accufatif font enfemble ; on ne les
peut difcerner l'un de l'autre,que parce
que ' e Nominatif marche devant le
Verbe , & que l'Accufatif marche
apres : Ceft ce que prouve évidemment
l'exemple de cette phrafe ; Cefar aimoit
la gloire , que j'ay aporté au
commencement
de cet écrit ; & où
l'on ne peut mettre de transpofition ,
fans renverfer totalement le fens de
la phrafe .
Rien n'eft plus propre à faire fentir
le mauvais effet de cette transpofition
, foit en profe , foit en vers ,
qu'un exemple que j'en ay tronvẻ
dans le titre d'un Chapitre du Plutarque
d'Amyot. C'eft à la queſtion
4. du Livre IX. des propos de Table,
où voici comme le fujet de cette Queftion
eft énoncé : Quelle main de Venus
bleffa Diomedea Il n'y a perfonne ,
qui en lifant ce titre , ne croye que ,
felon Plutarque , ce fut Venus qui
bleffa Diomede. J'avoue que j'y fus
pris d'abord , & que je me dis en
moi - même : Plutarque fe trompe :
Homere dit tout le contraire ; car ce
DE JANVIER.
fut Dioméde qui bleffa Venus.
Je ne fus détrompé de l'erreur que
j'attribuois à Plutarque , que quand,
en lifant la queftion même , je trouvai
, qu'un Ṛhétoricien demanda à un
Grammairien : Quelle main de Venus
Diomede avoit bleffé Il n'y a point
d'équivoque dans cette feconde maniére
de s'énoncer , parceque le Nominatif
paffe avant le Verbe ; & il
n'y en auroit point eu non plus dans
le titre , fi , au lieu de propofer , comme
le Traducteur a fait , Quelle main
de Venus bleffa Diomede ? Il avoit mis :
Quelle rain de Venus Diomede bleffa?
Pourquoy ? Parceque dans ce dernier
arrangement , Diomede précédant le
Verbe , ne peut être pris que pour
un Nominatif. Au lieu que dans l'autre,
n'êtant qu'à la fuite du Verbe, il ne peut
être pris que pour un Accufatif. Ce renverfement
de Phrafe , bleffa Diomede ,
pour dire , Diomede bleffa , eft quelque
chofe de pire qu'une équivoque;car l'équivoque
du moins ; porte avec elle du
doute & de l'incertitude ; mais icy ,
on donne dans la méprife , fans croire
fe méprendre , & même fans qu'on
puiffe fe l'imputer: C'eft uniquement
10 MERCURE LE
la faute de l'Auteur qui s'explique
mal ', & qui voulant dire une choſe ,
s'exprime d'une maniere à faire entendre
tout le contraire. Il eſt done
vifible que l'équivoque , qui naît de
l'uniformité du Nominatif & de l'Accufatif,
eft ce qui met dans eux un
obftacle continuel à leur transpofition .
>
Il femble d'abord , que ces deux
cas n'ayant aucune dépendance l'un
de l'autre , ils devroient naturellement
fe prêter à la transpofition , avec moins
de répugnance que le Genitif, qui
quoique dépendant d'un autre cas
ne laiffe pas de fe tranfpofer avec le
même cas dont il dépend : Mais , s'ils
n'ont point entr'eux de rapport immediat
, ils en ont chacun un particulier
, à un troifiéme terme dont ils dépendent
différemment & qui les
gêne autant , l'un à l'égard de l'autre,
que la dépendance la plus immediate
le pourroit faire : Ce troifiéme terme
dont je parle, eft le Verbe, que le Nominatif
précede & conduit , & dont
l'Accufatif reçoit la Loi : Et quoiqu'il
ne foit pas tant queftion d'examiner,
fi ces deux cas peuvent fe tranfpofer
réciproquement enfemble , que de
fcavoir , fi chacun d'eux peut fe tranf-
›
DE JANVIER II
pofer avec le Verbe auquel il eft lié ,
ou en qualité de nominatif , ou en
qualité d'accufatif ; cependant , cela
revient à peu prés au même , puifque
les tranfpofitions du Verbe avec le
nominatif, & de l'Accufatif avec le
Verbe , ne le peuvent faire , que ces
deux cas ne changent en même temps
de fituation entr'eux. Aquoy , outre
l'équivoque que cauferoit inévitablement
leur uniformité , je trouve encore
un nouvel obftacle dans la duplicité
de tranfpofition , que le Verbe
auroit à effuyer néceffairement ; ne
pouvant le tranfpofer à l'égard de l'un
de ces deux cas , qu'il ne fe tranfpofe
en même temps à l'égard de l'autre.
Mais , comme la principalle difficulté
vient de l'équivoque qui refulte
de leur uniformité ; il eft naturel
de conclure , que cet obftacle ceffant
, la transpofition pourroit auffibien
fe faire à leur égard , qu'à l'égard
des autres cas. Il ne s'agit donc que
de fçavoir , s'il y a des rencontres &
des difpofitions de phrafes , où la tranfpofition
du Verbe avec le Nominatif,
& celle de l'Accufatif avec le Verbe ,
puiffent fe faire , fans caufer d'ambiI
2 LE MERCURE
guité. Et , parceque la chofe peut ar
river à l'égard d'un de ces deux cas ,
fans qu'elle arrive à l'égard de l'autre
, & qu'ils ont chacun leurs droits
à part ;cela forme deux queſtions qu'il
faut traiter féparement : Commençons
par la tranfpofition du Nomi
natif.
EXAMEN
De la tranfpofition du Nominatif
avec fon Verbe.
Quand le fens équivoque , auquel
donne lieu l'uniformité du Nominatif&
de l'Accufatif, ne formeroit pas
un obftacle continuel à la tranfpofition
du Nominatif avec fon Verbe ' ; il
femble que la raifon & l'ordre naturel
de la penfée , devroit toujours
interdire tout dérangement à leur égard
, non feulement , quand ce Nominatif
eft un pronom perfonnel ;
comme , je , vous , il ; ce qui eft hors
de doute ; mais même , lorfque c'eſt
un nom propre où quelque autre
fubftantif ,,
quel qu'il puiffe être :
Car , comment pouvoir rien démêler
dans une action , fi l'on ne fçait d'a-
,
DE JANVIER 13
bord qui eft celuy qui agit . Ainſi ,
dans ces deux vers de Racine .
"
1. Pharnace dés longtemps
tout Romain dans le coeur
Attend tout maintenant de Rame
& du Vainqueur.
Le Verbe , attend , n'a qu'une fignification
vague & confufe ; fi l'on
ne fçait que c'eft de Pharnace qu'il
s'agit , & que c'eft luy qui attend;
c'est à dire , fi le Nominatif n'a précedé
le Verbe.
Cependant , malgré cette regle
qui paroît fi raifonnable & fi bien
fondée , je trouve dans nos meilleurs
poëtes , des Nominatifs transpoſez
à l'égard de leurs Verbes , qui les
précedent aulieu, de les fuivre ; & je
remarque en même temps , que cette
tranfpofition , loin d'avoir rien de rude.
ou de choquant , produit ancontraire
un fort bon effet , & donne de la force
& de la grace aux vers où elle fe
trouve . En voici des exemples tirés
de Racine .
2 Tout ce que luy promet l'amitié
des Romains.
1. A&t. I. Sc. I.
2. A&t. I. Sc. I.
1
14
LE
MERCURE
1 Le trouble où vous jetta l'amour
de vôtre Pere.
2 Des feux qu'a rallumes fa liberté
mourante
On voit dans ces trois exemples,
que le Nominatif ne paffe qu'aprés
le Verbe qu'il régit , & qu'il devroit
préceder ; car , dans l'ordre naturel ,
on devroit dire : Ce que l'amitié des
Romains lui promet . Le trouble où l'amour
de vôtre Pere vous jetta . Des
feux que fa liberté mourante a rallumez.
Conftruction plus reguliére
en certain fens ; mais auffi , conftruction
plus froide , & qui ne vaut pas , à
beaucoup prés , celle qu'a employé
Racine. Comment donc accorder cette
Tranfpofition du Nominatif , avec la
Régle qui femble l'interdire? Le voici.
C'est que l'inconvénient fur lequel
eft fondée cette Régle , ne fe trouve
point dans les Vers que nous venons
de citer. Cet inconvénient eft l'équivoque
, que formeroit l'uniformité du
Nominatif & de l'Accufatif , fi on les
tranſpoſoit. Or , il n'y a point ici d'é-
1 Act. 2. Sc. 2 .
2 Act . 3. Sc . 1 .
DE JANVIER.
IS
quivoque , quoiqu'il y ait dans la
Phrafe , & Nominatif & Accufatif.
Comment cela fe peut-il faire ? C'eſt
par la qualité de cet Accufatif qu'on
apelle Rélatif , & dont la conftruction
demande qu'il précede toûjours
fon Verbe en Profe , comme en Vers :
En effet , l'on dit toûjours. Les Vers
que j'ai lûs : Le préfent que vous m'avés
envoyé. Ainfi , comme fa fituation naturelle
& conftante , eft de précéder
toûjours fon Verbe , il n'y a point
en cela de tranfpofition , & il n'y en
pouroit avoir , qu'en le mettant aprés
leverbe , fi la chofe êtoit praticable;ce
qui n'eft pas: Mais,pourquoi cet Accufatif
ainfi placé , ne forme-t- il point
d'équivoque avec le Nominatif?C'eft ,
parce que êtant Relatif , il eft dés lors
reconnu pour le cas du Verbe fuivant ;
& quelque que ce foit ce cas , il ne
peut jamais être pris pour le Nominatif
, lequel ne fauroit être le cas du
Verbe. Or , dés qu'ils ne peuvent être
pris l'un pour l'autre , il n'y a plus
d'obſtacle à la tranfpofition : C'eft ce
qu'on peut remarquer dans les Vers
que j'ai citez ci - deffus.
Tout ce que lui promet l'amitié
des Romains & c .
16 LE MERCURE
Ce que , dans ce Vers , ne peut
être pris que pour l'Accufatif du Verbe
fuivant , promet : Ainfi , dés qu'il
paroît , on eft feur de ce qu'il eft , &
on s'attend à voir fuivre fon Verbe , &
le Nominatif de ce Verbe . Du refte ,
que ce Verbe & ce Nominatif foyent
tranfpofés , ou non ; cela n'intereffe
en rien le Relatif dont le fort eit déja
réglé , & à qui la tranfpofition des
deux autres termes , eft tout à fait indifferente
, puifque , foit qu'on dife en
les tranfpofant ;
Tout ce que lui promet
l'amitié
des Romains >
ou qu'on dife , fans les tranfpofer ;
Tout ce que l'amitié des Romains
lui promet.
Le Relatif que , les précede toû
jours l'un & l'autre , avec le caractere
certain d'Accufatif : Ce qui ôte toute
ambiguité.
Aufli , faut- il remarquer que , toll
tes les fois qu'on tranfpofe le Nominatif
, au moins à l'égard des Verbes
Actifs, ( exception dont on verra plus
bas la caufe cette tranfpofition ne
fe fait que dans une Phrafe fubalterne
, pour ainsi dire , & dépendante
d'une
DE JANVIER. 17
d'une autre , & à la faveur d'un Réfatifqui
lie & raporte la feconde Phrafe
à la premiere. C'eft ce qu'on peut
voir dans les exemples que j'ai cités ,
& à chacun defquels , pour rendre la
chofe plus claire , je vais joindre le
premier Vers dont ils dépendent .
Je verrai fans regret tomber en
tre fes mains ,
1 Tout ce que lui promet l'amitié
des Romains .
Et la trifte Italie encor toute
fumante ,
Des feux qu'a rallumés fa liberté
mourante.
Je ne raporte point le troifiéme
exemple , parce qu'il faudroit aller
prendre trop loin le Vers dont il dé
pend ; & que d'ailleurs , la conftruction
n'en elt pas reguliére.
Tenons nous en aux deux exemples
citez , qui nous fuffifent , & où
T'on voit que la feconde Phrafe eit
Hée à la premiere par des Rélatifs :
Tout ce que lui promet : Des feux qu'a
gallumés .
Voilà donc conftament une fitua-
1 A&t. r . Sc. 1-
18 LE MERCURE
tion de Phrafe , où la tranfpofition du
Verbe avec le Nominatif, fe peut faire
fans caufer d'ambiguité.
Mais , ne fe trouve- t- il point encore
quelque Phrafe d'une autre efpece
, où la même tranfpofition fe puiffe
faire auffi légitimement ? Oüy , &
en voici un exemple que j'ai ajuſté
exprés , faute d'en avoir trouvé de
propre fous ma main .
De là , jufqu'au plus haut des
nuës
S'élevoit ce Roc escarpé.
Il y a deux chofes à confidérer fur
ce fecond Vers ; la premiére , que le-
Nominatif est tranfpofé à l'égard de
fon Verbe ; car dans l'ordre naturel ,
il faudroit dire , ce Roc efcarpé s'élevoit
: La feconde , que cette tranfpofition
a de la grace , & qu'on ne fauroit
même gueres s'en paffer ; l'arrangement
naturel de la Profe ayant quelque
chofe de froid . Voilà deux faits
fur lefquels je ne vois pas qu'il y ait
à contefter.
Mais , pourquoi la tranfpofition du
Nominatif , qui eft impraticable en
tant d'autres occafions , fe fouffre-telle
ici ? C'est parce que le Verbe
DE JANVIER. 19
avec lequel fe fait cette tranfpofition ,
est un Verbe neutre ; & qu'en cette
qualité , negouvernant rien aprés lui ,
il ne peut y avoir d'équivoque entre
le Nominatif & l'Accufatif : De forte
que , dez qu'on lit ce terme , s'élevoit
, on eft für que le Subitantifqui
va fuivre , eft fon Nominatif ; & dés
que le Subftantif paroît , on le prend
pour tel : Ainfi , il ne peut y avoir
d'ambiguité. Ce qui fauve la tranfpofition
dans la remarque précedente ,
c'est que l'Accufatif eft fi bien déterminé
par fa qualité de Relatif , qu'il
ne peut y avoir d'équivoque. Ce qui
la fauve dans celle- ci , c'eft qu'il ne
s'y trouve pas même d'Accufatif. Cela
eft fi vrai , que comme , le Verbe
élever , a deux fignifications differenres';
l'une , active, & lautre , neutre ;
fi l'on employe la fignification active
dans ces deux Vers que j'ai propofés ,
& qu'on dife ;
Sa Cime jufques dans les nuës
Elevort ce Roc efcarpé:
La tranfpofition fera mauvaife &
trés defagreable ; pourquoi cela ? Parce
que ici , le Verbe , élever , eft actif;
& que comme tel , il demande aprés
1°
Bij
20 LE MERCURE
lui un Accufatif : Et comme , dans
Funiformité qui fe trouve entre le Nominatif
& l'Accufatif , il n'y a que
leur fituation , par raport au Verbe auquel
ils font liés , qui puiffe les diftinguer
& les caractérifer ; il s'enfuit de
là , qu'on ne fauroit changer leur fituation
naturelle , c'eſt- à- dire , les tranfpofer
, fans troubler la Phrafe , & fans
la rendre Enigmatique : Car , il faut
deviner dans les Vers que je viens de
citer , que Roc efcarpé eft le Nominasif
du Verbe , & que fa Cime en eft
le cas La fituation forcée où ils fe
trouvent , femble annoncer le contraise
; & dans ce dérangement , ils ne
paroiffent tous deux , rien moins que
ce qu'ils font en effet. Qu'on retranche
l'Accufatif de la Phrafe , l'inconvénient
ceffe auffi - tôt : Or ,dans le verbe
neutre qui exclur tout regime aprés
lui , l'Accufatif fe trouvant effentiellement
retranché , il n'y a plus d'obftacle
à la tranfpofition ; ainfi ,rien n'empêche
plus d'en ufer & de dire .
Delà jufqu'au plus haut des nues
s'élevait ce Roc efcarpé.
Concluons de tout cela : Que , lorfque
le Nominatif répugne à la tranfDE
JANVIER. 2 I
pofition , ce n'eft qu'à caufe de l'équivoque
que fon uniformité avec l'Accufatif,
pourroit former entr'eux ; mais
que hors delà , & dez qu'il n'y a plus
lieu à aucune ambiguité , il fe tranfpofe
auffi agréablement que les autres
cas dont nous avons parlé. Confequence
qui quadre entierement à la régle
générale que j'ai établie fur les tranfpofitions
; & qui eft , qu'elles font toures
permifes, dés qu'elles n'alterent en
sien la elarté de la phrafe.
Mais, aprés avoir réglé ce qui regar
de l'effentiel de la tranfpofition du
Nominatif; en déterminant, quand elle
eft permife , & quand elle ne l'eft pas ;
il faut encore , fuivant la méthode que
j'ai gardée à l'égard des autres tranfpofitions
, dire un mot de ce qui peut
fervir à l'adoucir , quand on l'employe ,
& à lui donner plus de relief & de
grace.
En effet , quelque bonne que foit
cette tranfpofition , lorfqu'il eft permis
de l'employer ; il eft fûr qu'elle perd
beaucoup de fon agrément , dés que le
Nominatif & le Verbe tranfpofez ,
fe trouvent prés l'un de l'autre dans
le même hemittiche , comme dans le
vers fuivant de Racine.
22 LE MERCURE
7
1. Je le pardonne au Roy qu'aveugle
fa colere.
Cette proximité des deux termes
de la tranfpofition , y met fans
doute de la dureté : Qu'on les éloigne
un peu l'un de l'autre , en les partageant
dans differents hemiftiches , de la
maniere fuivante.
Plaignez le Roy qu'aveuglé une indigne
colere .
La tranfpofition ménagée de la
forte , n'a plus rien de rude. C'eſt
preſque la ſeule obſervation qu'il y ait
faire par rapport au Nominatif, lotfqu'il
eft tranfpofé.
Mais , comme il n'y a que deux rencontres
où on le puiffe tranfpofer, c'eſtà
dire , lorfque l'Accufatif ett Relatif;
& lorfqu'il n'y a point d'Accufatif , ce
qui arrive , quand le Verbe eft neutre; il
eft vrai de dire que l'uſage de la tranſpofition
n'eft pas fréquent entre ce Nominatif&
fonVerbe; & que le plus fouvent,
le premier précede l'autre . Qu'on
life trente vers de fuite , on reconnoîtra
que pour un où le Nominatif eft
tranfpofe , il y en a vingt- neuf , où il
1. Ac. 2. Sc. 6.
DE JANVIER. 23
ne l'eft pas; & cù il fe trouve réduit par
confequent à la fimplicité de la conftruction
profaïque.
J'avoue que , dans l'ufage continuel
qu'on eft obligé de faire du Nominatif
& du Verbe , qui entrent néceffairement
dans les moindres phraſes ; l'inconvenient
dont je viens de parler , ne
laifferoit pas d'être confidérable,fi l'on
n'avoit en quelque forte de quoi y rémédier
; ou plutôt , fi l'on ne pouvoit
emprunter d'ailleurs que du Verbe, une
efpece de tranfpofition en faveur du
Nominatif , & lui procurer parlà cette
fufpenfion qui fait l'ame de la Poëfie .
En effet , ce Nominatif du Verbe
n'eft pas toûjours feul . Il ne s'en tient
pas même toûjours à mener , comme
dit M. de Cambray , fon Adjectifpar
le main ; mais , il traîne encore quelquefois
avec lui dans fa marche , des
morceaux entiers de Phrafes qui lui
tiennent lieu d'Epithetes , & qui lui
font une espece d'escorte un peu plus
brillante & plus honorable : Je m'explique
par un exemple. C'eft Mithridate
qui parle en ces termes à Monime.
Ainfi , prefte à fubir un jong qui
vous opprime ,
24 MERCURE LE
i Vous n'allez à l'autel , que conr
me une victime .
Toute cette phrafe du premier vers,
prefte à fubir un jongqui vous opprime;.
n'eft qu'une espece d'Epithete attachée
au pronom perfonnel , vous , qui
eft le Nominatif de la phraſe. Or , dés
que cette longue Epithete paffe devant
le pronom dont elle dépend , c'eft
une forte de tranfpofition qui met de
la fufpenfion dans phrafe : Elle fuppofe
en effet , le Nominatif, vous , qui.
ne vient qu'après , & qu'elle annonce
par avance ; car , dans l'ordre naturel
de la Phrafe ; fi le Nominatif n'êtoit
pas un pronom perfonnel .comme l'eſt
ici , vous , il devroit paffer devant la
plus grande partie de ce qui fait le premier
vers. C'est ce qu'on va voir d'une
maniere plus fenfible dans les vers fuivants
, où le Nominatif eft un nom
propre.
Ne croyez pas , Seigneur , qu' Auteur
de mes allarmes ,
2 Pharnace m'ait jamais coûté les
moindres larmes .
Qu'on arrange les termes de cette
1. Ac . 2. Sc. 4.
2. At .
3.
So. S phrafe
DE JANVIER.
2 <
Phrafe , felon l'ordre naturel que demande
la Profe , on dira ; ne croyez
pas , Seigneur , que Pharnace, comme
Auteur de mes allarmes , m'ait jamais
coûté les moindres regrêts. Ainfi , lorfqu'avant
que de prononcer le nom de
Pharnace, on femble le défigner par ces
termes , Auteur de mes allarmes , qui
tombent fur lui & qui l'annoncent ;
cela forme une fufpenfion qui donne
de l'élevation & de la nobleffe auVers.
C'eſt auffi à quoi on doit faire grande
attention , en faifant des Vers : Et
foit que le Nominatif fe trouve être
un pronom perfonnel , ou quelque autre
Subftantif , dez qu'on peut y joindre
quelque chofe qui le caractériſe,
& qui en dépende , il faut toûjours ,
autant qu'il eft poffible , que ce qu'on
y joint , paffe devant , & forme une
forte de tranfpofition , par raport au
Nominatif. En voici quelques exem
ples de Racine.
Inutile témoin de tous ses artentats
1 Je n'ai pour me vanger ny fceptres
ny Soldats.
* A&t. 1. Sc . 3-
26 LE MERCURE
Songez que ce matin Soumise à
mes fouhaits ,
1 Vous deviez l'époufer & ne me
voir jamais:
Mais , je ne fçavois pas que pour
moi plein de feux ,
2 Xiphares , des Mortels fût le
plus amoureux .
Dans ces trois exemples , on voit que
le Nominatifn'eft qu'au fecond Vers ;
& cependant , tout ce qui eft dans le
premier, fuppofe & annonce ce Nominatif
, & forme par là cette fufpenfion
qui réveille le Lecteur ,& le tient , pour
ainfi dire , toûjours en haleine.
Un des grands avantages de cette
forte de tranfpofition , c'eft qu'elle eft
un moyen infaillible , de donner de la
fufpenfion à un Vers même , où elle
n'eft pas. Je n'en veux point d'autre
preuve , que le Vers fuivant que
j'ai employé en verfifiant , dans la
premiere partie de ces réflexions , le
regne de Nicéphore . Voici le Vers.
Nicephore autrefois chaffa du Trône
, Lêne.
1
1. Act.
4.
Sc. 2 .
2. Act. 2. Sc. I.
DE JANVIER.
27
Ce même Vers entre dans les deux
manieres dont j'ai verfifié ce morceau ;
il eft le même , fans aucun changement,
dans toutes les deux ; & cependant
, c'eft de la Profe pure dans la
premiere façon , & c'eft un Vers dans
la feconde. Comment cela fe peut- il
faire ? Le voici. C'eft que dans la premiere
maniere , comme rien ne précede
le Nominatif , Nicephore , il n'y
a point de fufpenfion ; au lieu que
dans la feconde , comme ce Nominatif
eft précedé d'un Vers entier , qui
caracterife ce Nicephore , avant qu'on
le nomme , & qui le défigne & l'annonce
par avance ; en difant :
Minifire ambitieux , traitre àfa
Souveraine.
Cela excite la curiofité de notre
efprit , qui fe prépare à apprendre
qu'il eft celui qu'on caracterife de la
forte, & fa curiofité eft fatisfaite, quand
il l'entend nommer au commencement
du fecond Vers, & qu'il y trouve
enfuite les motifs du caractere
odieux qu'on en a fait ;
Nicephore autrefois chaſſa du Trône
, Irêne.
C'est ainsi que par cet
arrangement,
Cij
LE MERCURE
d'où naît la fufpenfion , le même Vers
qui étant feul , ne prefente que de la
Profe rimée devient poëtique , dés
qu'on le fait préceder d'un autre qui
Je fuppofe & qui l'annonce .
La feule précaution qu'il y ait à pren
dre dans la pratique de cette fufpenfion
, eft d'avoir égard , que ce qui
précede le Nominatif, y tienne tellement
, & y foit fi indifpenfablement
lié , qu'on ne puiffe le raporter à d'autre
terme qu'à ce Nominatif dont il
dépend , & dont il annonce la marche :
Autrement, il y auroit de l'équivoque,
& dés lors la fufpenfion ne feroit plus
de mife. Un exemple tiré des Počfies
dufeu Abbé Regnier Des Marais ,
rendra cette obfervation plus fenfible,
C'est dans une Eclogue , où il introduit
un Berger , qui parlant de l'habileté
d'une Bergere à travailler en
laine & en foye , s'exprime ainfi .
Philis fcait manier & la laine & la
Soye ;
Et c'est avec tant d'art que fa main
les employe
Qu'on diroit qu'à l'ouvrage ellemême
autrefois ,
Minerve ait pris plaifir de lui former
les doigts.
DE JANVIER . 29
Dans le troifiéme de ces vers , le
terme , elle-même , que j'ai mis en caractere
particulier , doit fe rapporter,
dans l'intention de l'Auteur , à Minerve,
qui ne paroît qu'au commencement
du quatriéme vers ; mais il faut
convenir que, fi le fens ne déterminoit
abfolument ce rapport , on ne s'en aviferoit
point ; & que, jufqu'à ce qu'on
foit venu au terme de Minerve , on
croit que c'est dePhilis qu'on veut parler,
quand on dit, elle- meme : En effet,
voici le fens de la Phrafe. Philis eft fi
babile à l'ouvrage, qu'on croiroit qu'elle
même & c. S'avife- t-on de douter ,
quand on a lû jufques- là , que cet , ellemême,
ne fe rapporte à Philis ; & peuton
s'imaginer qu'il ſuppoſe un autre
Nominatif qui doit fuivre ? Non fans
doute ; & l'on s'y attend d'autant
moins , que le pronom , elle-même , luimême
, &c . ne paffe jamais , même en
Profe , qu'aprés le terme auquel il eft
joint . On ne dit point , lui- même Arif
tote eft de cet avts. Elle-même lafageffe
ne s'exprimeroit pas mieux ; on dit
toûjours au contraire. Ariftote lui- même
eft de cet avis ; lafageffe elle- même
ne s'exprimeroit pas mieux : De forte
3
Ciij
30 LE
MERCURE
que , dans l'ufage reçû de cette conftruction
, ce Pronom fe rapporte toujours
au Subjonctif, précédent le plus
prochain avec lequel il peut s'accorder.
On fe donnoit autrefois bien plus
de liberté à l'égard de ce terme, même ,
qu'on ne s'en donne aujourd'hui ; &
au lieu de dire , vous êtes la jageffe
même , on ne faifoit point de façon de
mettre , quand la rime le demandoit ,
Vous êtes la mêmefageffe . Mais aujourd'hui
, qu'on exige dans les Poëtes , &
avec raifon , une régularité exacte fur
la Langue ; ce déplacement ne fe fouffre
plus. Cependant , quelque mauvais
effet qu'il puiffe produire, je le trouverois
prefque plus fuportable , que la
conftruction du terme, elle- même , dans
lés vers de l'Abbé Regnier. Il faur néceffairement,
que celui de Minerve,le
précede , pour qu'il puiffe faire un fens
clair & non équivoque ; & voici , ce
me femble , comme on pourroit réformer
les deux derniers vers .
Qu'on diroit que Minerve ellemême
autrefois ,
A l'ouvrage ait pris foin de lui
former les doigts.
Ceft par où je finirai ce qui regarde
la tranfpofition du Nominatif , pour
DE JANVIER. 31
paffer à celle de l'Accufatif.
EXAMEN.
De la tranfpofition de l'Accufatifavec
jon Verbe.
Il faut commencer par diftinguer
deux fortes d'Accufatifs ; l'un , qui eft
régi immédiatement par fon Verbe ,
comme, fignalerfon courage. Vanterfes
exploits. Refufer l'encens . L'autre, qui
n'en eit gouverné que dépendemment
d'une prépofition , comme , éclater contre
quelqu'un , agir pour quelqu'un. A
l'égard de cette derniere efpéce , nous
n'en parlerons point dans cet article,
parce que cela regarde les prépofitions
dont nous devons traiter à part .
Il ne s'agit donc ici que des Accufatifs
qui font régis immédiatement par
desVerbes.Et il eft queſtion de fçavoir,
fi on peut les tranſpoſer , c'est- à - dire ,
fi au lieu de mettre, fignaler fon courage
, vanterfes exploits , refuser l'encens
on peut dire en vers , fon courage fignaler.
Ses exploits vanter. L'encens refu
fer. A quoi je réponds que cette tranfpofition
ne vaut rien , & fait un trésmauvais
effet en vers . Ainfi , quoique
B iij
32 LE MERCURE
dans la plupart des autres cas , la mar
che des Vers & de la Profe foit toute
differente , elle eft abfolument la
même dans celui - ci . On doit donc éta
blir, comme une régle certaine , qu'en
vers comme en Profe , l'Accufatifne
doit jamais prendre le pas fur le Verbe
dont il dépend , & que foit qu'ils
fe trouvent joints , foit qu'ils fe trouvent
féparez ; il ne lui eft permis de
marcher qu'aprés. C'eft furquoi les
exemples font fi communs & fi fréquents
, qu'on ne peut lire deux vers
de fuite fans en rencontrer. En voici
trois de Racine que je cite feulement
pour indiquer la chofe.
Il crut que fans prétendre une plus.
bante gloire
1. Elle lui cederoit une indigne victoire
.
2. Tu fçais par quels efforts il
tenta fa vertu.
On voit dans
ces trois vers
, que le Verbe
précede
fon Accufatif
, & qu'on
y dit ,prétendre
une plus haute
gloire
. Ceder
une indigne
victoire
. Tenter
fa ver-
1. Act. 1. Sc. 1.
2. Ibid.
DE JANVIER.
33
tu ; & non,fa vertu tenter: Une victoire
indigne ceder ; une plus haute gloire
prétendre ; ce qui formeroit un langage
barbare.
Mais , n'y a-t-il point de rencontre ,
où cette tranfpofition puiffe être de mife
Car puifque , ce qui la rend impraticable,
n'eft fondé que fur l'uniformité
entiere qu'il y a entre le Nominatif &
l'Accufatif ; & que par confequent , la
difficulté eft égale de part & d'autre,
ne peut- il pas y avoir quelque exception
pour l'Accufatif , par raport
cette regle , comme il y en a pour le
Nominatif ?
> ne
Je réponds, que l'exemple du Nominatif
ne conclud rien pour l'Accufatif;
parce que les deux feules occafions où
celui - là fouffre la tranfpofition
fçauroient avoir lieu à l'égard de celuici.
La premiere eft , quand l'Accufatif
, avec lequel le Nominatif fe trouve
dans la même phrafe , eft un Relatif;
car pour lors , le Nominatif ne
pouvant être confondu avec ce Relatif,
demeure autant en liberté pour la
tranfpofition ,, que s'il n'y avoit point
d'Accufatifdans la phraſe . Ainfi, il peut
paffer indifféremment devant ou aprés
.
34 LE MERCURE
fon Verbe . Mais , comme ce Relatif
a fa route marquée , qui eft de préceder
toujours le Verbe dont il dépend
, il répugne encore plus à la tranf
pofition que les autres Accufatifs . Car
pour le tranfpofer , il faudroit qu'ilmarchât
aprez fon Verbe , & qu'au
lieu de dire , le prefent que vous m'avez
envoys , on pût die , le preſent
vous m'avez envoyé lequel ; ce qui feroit
inintelligible.
?
Il feroit néceffaite , pour que la
chofe fût égale de part & d'autre
que comme , l'Accufatif Relatif facilite
la tranfpofition du Nominatif
avec fon Verbe ; le Nominatif Relatif
facilitât de mefme la tranfpofition
du Verbe & de l'Accufarif. Mais , comme
ce Nominatif Relatif n'a rien qui
le diftingue des autres Nominatifs ,
dont ilfuit la marche ordinaire, ce que
ne fait pas l'AccufatifRelatif, qui prend
une route route contraire à celle des
autres Accufatifs ; il ne peut pas ,
tout Relatif qu'il eft , ménager , en
faveur de la tranfpofition de l'Accufatif
, la mefme facilité qu'apporte
l'Accufatif Relatif , en faveur de la
tranfpofition du Nominatif.
DE JANVIER . 35
Cependant,il faut avouer,que comme
cè Nɔminatif relatif, lequel s'exprime
ordinairement par qui , ne peut être
pris pour l'Accufatif , celuy- cy s'exprimant
par que ; ce , qui , le caractériſe
de telle forte , qu'il ne peut guéres
y avoir d'équivoque entre luy &
quelque Accufatif que ce foit. Auffi ,
faut- il dire , que s'il y a une occafion,
où la tranfpofition de l'Accufatif avec
fon Verbe , foit tolérable , c'eft dans
celle cy ; & je ne trouverois pas
grand inconvenient à la tranfpofition
fuivante.
Cet homme fier de fon crédit ,
Qui voftre lettre me rendit
Sur quoy il eft bon de remarquer ,
que cequi facilite cette tranfpofition ,
n'eft pas fentement le caractere marqué
du relatif qui, qu'on ne peut prendre
que pour un Nominatif ; mais
encore fa fituation , qu'il conferve
toujours , malgré la tranfpofition du
Nominatif & du Verbe : Car , il paffe
toujours le premier , & par là , détermine
le fens de la Phrafe , dans laquelle
tout nom qui vient aprés luy,
ne peut plus être regardé que comme
le cas du Verbe . Aprez tout
>
36
LE
MERCURE
quoique cette tranfpofition , qui fe
fait à la faveur d'un Nominatif Rélatif
, ne foit point abfolument mauvaife
, elle a quelque chofe de fi contraire
à la régularité de la conftruction,
& à la fimplicité de noftre langue
, qu'elle en contracte , je ne fçai
quel air de badinage , qui me feroit
croire qu'elle ne conviendroit guéres
dans le Šerieux .Auffi , ne confeilleroisje
point , qu'on s'en fervit autre part
que dans le ftyle Marotique , ou dans
tout autre ftyle qui comporte de l'enjoûment
& un air de négligence.
La feconde occafion, où le Nomi
natif fe tranfpofe avec le Verbe , eft
quand ce Verbe eft neutre ; parceque,
comme alors il ne régit rien , il ne
peut y avoir d'équivoque entre le
Nominatif & l'Accufatif. Mais , s'il y
a des Verbes qui n'ont point de cas ,
il n'y en a point qui foient fans Nominatif
: Ainfi , partout où il y a un
Accufatif régi par un Verbe , il y a
auffi un Nominatif de ce Verbe , &
par conféquent , l'exception qui a
lieu pour la tranfpofition du Nominatif
, n'a point lieu pour celle de
l'Accufatif.
DE JANVIER. 37
Mais , n'arrive- t- il jamais , que le
Nominatiffoit d'un caractére fi marqué
, qu'on ne puiffe le confondre
avec l'Accufatif La particule , un ,
par exemple , ou eft Nominatif , ou
tient lieu de Nominatif , à l'égard des
Verbes auxquels elle eft jointe , comme
quand nous difons : Ón blâme , on
eftime. Or , cette efpéce de Nominatif
eft fi bien caracteriſée , qu'elle ne peut
jamais eftre Accufatif. Il n'y a donc
plus d'équivoque ; & dez lors , qui
empefche que la tranfpofition de l'Accufatif,
ne puiffe avoir lieu en cette
occafion ? Puifque le feul obftacle qui
pouvoit l'empefcher , & qui eft l'équivoque
, fe trouve levé .
Voilà , ce me femble , l'objection
dans toute fa force ; mais, pour y donner
encore plus de poids , j'y adjoute
un exemple de Moliere qui femble
l'authorifer. Il eft tiré de la derniere
Scéne du Milantrope , où Alcefte
s'exprime ainfi.
Montrer que c'est à tort que
Jages on nous nomme,
Et que dans tous les coeurs il eft
toujours de l'homme.
Je réponds à cela , que cette tranf
38 LE MERCURE
pofition , fages on nous nomme , n'a
rien de choquant , & qu'elle a meſme
, meilleure grace & quelque chofe
de plus noble , que fi l'on difoit fimplement
& fans inverfion .
Montrer que c'eft à tort que l'on
nous nomme fages.
"
Mais , je ne conviens pas , que cela
vienne précisément de ce que la
particule , on tient lieu de Nominatif
dans cette phrafe. Pourquoy ?
Parce que , fi c'étoit là précisément
la veritable caufe qui autorifât cette
transpofition , il faudroit que partout
, où la particule , on , tiendroit
lieu de Nominatifdu Verbe Accufatif
pût fe tranfpofer fans inconvenient
: Or ; c'est ce qui n'eft pas ,
comme on peut le voir dans l'exemple
fuivant , tiré du P. le Moyne . Entretien
VIII . adreffé à M. De Bailleul.
Par mille inventions le Public
on dépouille.
Dans cet exemple , la particule
on , tient lieu de Nominatif, & ne peut
eftre prife pour un Accufatif ; & par
confequent , le fubftantif , le Public ,
ne peut eftre que l'Accufatif d'un
Verbe qui eft déja pourvû de fon
Nominatif.
DE JANVIER.
39
Tout cela eft vray , & l'on ne peut
en douter , quand on eft parvenu à
cette particule , on , & au Verbe dont
elle eft le Nominatif. Mais , le malheur
eft , qu'avant qu'on en foit venu
là , on a déja pris fon parti fur le fubftantif
qui a precedé , & qu'on l'a déja
déterminé pour Nominatif dans fon
efprit. Car comme , dans l'uniformité
qu'il y a entre le Nominatif & l'Accufatif
, l'unique chofe qui les diftingue
l'un de l'autre , et leur fituation
par rapport au Verbe , le Nominatif
paffant toûjours devant le Verbe , &
I'Accufatif ne venant qu'àprez ; on ne
peut s'empefcher de prendre pour
Nominatif, tout terme équivoque entre
ces deux cas , lorfqu'il fe préfente
avant que le Vetbe ait paru . Ainfi
quand on entend .
ز
#
Par mille inventions le Public ...
On eft prévenu que ce fubftantif ,
le Public, eft le Nominatif d'un Verbe
qui va fuivre ; on s'arrange fur ce pied
là , & l'on n'eft détrompé , que quand
on découvre la particule , on , & le
Verbe auquel elle eft jointe. Il n'y
a point à la verité, d'équivoque réelle ,
puifque la particule , on , êtant conf40
LE MERCURE
tamment Nominatifdans cette phraſe,
le fubftantif , le Public , ne peut être
qu' Accufatif, mais , il y a une forte
de furpriſe qui fait le même effet :
En ce que , le terme que nous prenons
pour Nominatif, & que , dans la place
où il eft , nous fommes en droit de
prendre pour tel , fe trouve par l'évenement
, être un Accufatif. Il faut
donc changer d'idée , & au lieu de
l'arrangement qu'on avoit pris, en fuppofant
un Nominatif , en prendre un
tout different , qui quadre avec l'Accufatific'eft-
à- dire , qu'on eft obligé de
revenir fur fes pas , & qu'il en coûte
deux operations pour une; en quoy ily
a un double defagrément : Le premier,
de s'être mépris , le fecond , d'avoir à
recommencer fur nouveaux frais . C'eft
plus qu'il n'en faut pour choquer nôtre
délicateffe .
›
Rien n'eft plus fubtil que les operations
de l'efprit : Un terme n'eft pas
plûtoft lû ou entendu , que noftre
imagination luy affigne fa place , &
luy donne fon attitude dans cette efpéce
de Groupe, qu'elle fe forme de
out ce qui entre dans la compofition
l'une phraſe : A mesure que les termes
fe
#
DE JANVIER
4
fe préfentent , elle les arrange felon
qu'ils doivent figurer : Ainfi , dans ce
vers du P. le Moyne que j'ay cité.
Par mille inventions ; le Fublic...
Dez que ce dernier terme paroît ,
noftre efprit le determine , comme Nominatif
du Verbe qui doit fuivre . La
particule , on , qui vient aprés avec fon
Verbe , on dépinille , arrive trop tard.
Le mal eft déja fait ; cette nouvelle
lumiere peut bien fervir à détromper ;
mais non pas,à prevenir l'erreur. C'eft
à cette même caufe , qu'il faut attri
buer le mauvais effet , que produit
la tranfpofition de l'Accufatif dans le
Vers fuivant , tiré du même Auteur &
de la même piéce.
Il doit cueillir le fruit , & non
l'arbre arracher
Cette tranfpofition , l'arbre arracher,
nous fait tomber dans une for
te de méconte , differente du précedent
; mais, qui ne nous dérange pas
moins. Ce qui caufoit la méprife dans
le premier ; c'est qu'on prénoit pour
Nominatif , le terme qui étoit réelle
ment Accufatif, dans cette Phrafe, le
public on dépouille , au lieu que dans
celle- ci , & non , l'arbre arracher , le
D
42 LE MERCURE
fubftantif , l'Arbre, eft pris à la verité
pour ce qu'il eft , c'est à dire pour
un Accufatif : Mais , la mépriſe vient
du Verbe , auquel d'abord on l'attache
; car quand on dit :
Il doit ceüillir le fruit , & non
• l'Abre..
On croit que l'Auteur veut dire , que
ce n'eft pas l'Arbre , mais le fruit
qu'il faut cueillir : L'efprit s'arrange
fur ce pied là , & n'eft detrompé que
quand le Verbe, arracher , vient à paroiftre
& revendique fon Accufatif.
Si la néceffité de la rime obligeoit le
Poëte à ce renversement de phraſe ,
il devoit le préparer, en gardant le
mefme ordre dans le premier Hemiftiche
; & il y auroit eu moins d'inconvenient
à tourner ce vers , de la
maniere ſuivante , quoy que toujours
mauvaiſe.
Il faut lefruit cueillir & non l'Arbre
arracher.
La premiere inverfion auroit
annoncé la feconde ; & l'efprit
y auroit êté préparé ; aulieu que de
a maniere que le P. le Moyne a
Journé fon vers , l'arrangement reguer
du premier Hemiftiche , ne donne
as lieu de s'attendre à l'irrégularité
DE JANVIER
43
& au dérangement qui fe trouve
dans le fecond . Mais , comme nous
cherchons icy le bon , & non pas
le
moins mauvais , cela ne merite pas
qu'on y faffe grande attention . Tout
ce qu'il faut conclure de tout cecy ,
elt , que peu importe d'où vienne
l'équivoque ou la méprife , dez qu'il
s'en trouve ; & que toute tranfpofition
qui nous fait tomber dans quelque
méconte , doit être rejettée . La particule
on , il eft vray ,
il eft vray , empefche l'équivoque
entre le Nominatif & l'Accufatif,
dés qu'on les confronte enfemble
:Ce qu'il y a de fâcheux , c'eſt que
l'erreur eit déja formée , avant qu'on foit
à portée de faire cette confrontation .
Mais , puifque la particule , on , ne
fuffit pas pour authorifer la tranfpofition
de l'Accufatif ? A quoy doit - on
attribuer la douceur qu'il y a dans celle
du vers de Moliere que je repete icy .
Montier que c'eft à tort que fages
on nous nomme :
C'eſt à la maniére vague dont l'adjectif,
fages , y elt employé , c'est- à- dire , fans
article défignatif. Il y eft dit ,fages ,fimplement,
& non les fages ; c'eft précifément
la jonction , ou la fupreffion de cer
Dij
44 LE MERCURE
article , les , ou de tout autre fembla
ble , qui rend la tranfpofition bonne
ou mauvaiſe ; & pour rendre cela plus
fenfible , je vais oppofer ces deux fortes
de maniéres l'une à l'autre.
Montrer que c'eſt à tort , queſages
on nous nomme.
Montrer que c'eft à tort , que
les fages on blame..
"
La tranfpofition fait un bon effet
dans le premier vers , & un fort mauvais
dans le fecond . Pourquoy cela ?
C'eft que dans le premier , comme le
terme,fages, eft employé fans article
défignatif, il eft indeterminé ; de forte
que l'efprit refte en fufpens à fon
égard , jufqu'à ce que le Verbe qui
doit venir , ait fixé fon régime. Il
n'en eft pas de mefme du fecond , où
l'article , les , joint à un nom qui fe prefente
avant qu'aucun Verbe ait paru,
nous le caracterife, comme un Nominatif,
& nous jette par là dans l'erreur.
Que dans ces deux vers, la particule on ,
qui fert de Nominatif, ne puiffe eftre
confondue avec l'Accufatif ; c'eſt bien
une condition neceffaire , pour que
cette tranfpofition puiffe fe pratiquer ;
mais ce n'eft qu'une condition préa
DE
JANVIER.
lable, & il faut outre cela , qu'il n'y ait
45
rien
d'ailleurs , qui puiffe donner lieu
à la méprife : C'est ce qui fe
rencontre
dans le vers de Moliére , où le terme
de fages , eft employé d'une maniére
vague & fans article ; aulieu que l'article,
les , joint au mefme terme dans le
fecond vers , donne lieu à une furpriſe
qui rend la tranfpofition
vicieuſe.
Je ne puis
m'empêcher d'ajouter
encore ici , un exemple de Madame
des
Houlieres ,
bien
propre
à confirmer
ma remarque. Comme je ne connois
aucun de nos Poëtes qui l'emporte
fur elle , & trés peu qui l'égalent ,
fi même , il y en a , dans le Genre
qu'elle a fuivi ; fon authorité doit
être d'un trés grand poids , dans la
matiere préfente. L'exemple dont je
parle , eft tiré d'une balade en Vers
Marotiques , qui
commence par ce
Vers ;
A caution tous Amants font fujets.
Dans le troifiéme couplet , voici
comme elle employe une tranfpofition
d'Accufatif, qui eft la feule
j'aye encore remarquée dans fes Poëfies
:
que
46
LE
MERCURE
Don de merci feul il n'a pas en
vetc.
Pour dire , il n'a pas en vetë don
de merci feul. La tranfpofition eft de
mife fans doute , & fait très bon effet .
Pourquoi cela ? Parce que cet Accufatif
n'eft point efcorté de fon article
défignatif , le . Qu'on lui rende cet
article , en allongeant le Vers de la
maniere fuivante ,
Le don de merci feul il n'eut jamais
en veûë
La tranfpofition ne vaudra rien ,
parce qu'il y aura de la furprife , &
que ce, le don , fe trouvant à la tête du
Vers , ne peut manquer d'être pris d'abord
pour un Nominatif. Qu'on retranche
l'article , ce n'eft plus la même
choſe . Le terme de don , demeure
comme fufpendu , & l'efprit ne prend
point de parti fur lui , que le Verbe
ne l'ait déterminé à celui qu'il doit
prendre .
On peut donc establir , comme une
Régle affez générale , que la tranfpofition
du Verbe avec l'Accufatif qu'il
régit, ne doit point fe pratiquer enVers ;
& que , par raport à ce cas , la Poëfie
ne change prefque rien à la conftruction
de la Profe.
DE JANVIER. 47
Peut-eftre fera-t- on furpris, que je
me fois donné tant de mouvemens ,
pour combattre l'ufage une tranfpofition
qui paroît fi vifiblement mauvaife
; & l'on auroit fans doute peine à
croire , qu'elle eût efté employée ; fi
je n'en avois des exemples , de tous
les âges. Pour ne point remonter plus
haut , Malherbe ne faifoit nulle
difficulté de s'en fervir dans l'occafion .
Ont d'un commun affaut mon repos
offense ,
Pour dire , ont offenfé mon repos.
2 Ont aux vaines fureurs leurs armes
arraché.
Pour dire , ont arraché les armes.
Les autres Poëtes de fon temps ufoient
fans aucun fcrupule , de la même liberté
; & le P. le Moyne furtout , ne
s'en eft jamais fait faute . Il dit dés la
feconde page, de fon Soleil Politique.
3 En tout ce qui pourra ton regne
fignater
& deux pages aprez' ;
Pleaume Sapè expugnaverunt.
2 Priere pour le Roy , allant en Limofin
.
3
Entret . Poëtiques.
48 LE MERCURE
Et quelque obfcurité qui les chofes
noirciffe .
La Fontaine même eft tombé dans
la même négligence , comme quand il
dit dans fon difcours à Madame de
la Sablière.
3 Mais , vous avez centfois mon
encens refufé
Il est évident que toutes ces tranfpofitions
font forcées , & par conféquent
vicieufes . On doit donc les rejetter
, comme n'êtant point receûës
dans la Langue , dont l'ufage eft , qu'on
Vers , comme en Profe , on dife : Ont
offenfé mon repas . Ont arraché les armes.
Signaler ton regne. Qui noirciffe
les chofes. Vous avez refufé mon encens.
J'appelle négligence , dans la Fonvaine,
cette mauvaife tranfpofition, parce
que c'étoit pure pareffe dans lui .
En effet, quoi qu'il fe foit donné plus
de libertés qu'aucun de nos bons Poëtes
, & qu'il n'y en ait point , même à
qui on les paffe plus volontiers ; il faut
cependant lui rendre juftice , fur ces
3
Fables de la Fontaine.
fortes.
DE JANVIER. 49
fortes d'inverfions forcées , qui font
affez rares dans fes ouvrages , & qui
le font encore plus dans fes Contemporains
du premier ordre; de forte que,
je doute qu'on en pût trouver d'exemple
, dans Defpreaux ou dans Racine .
Mais , il n'en va pas de même à
l'égard du P. le Moyne , & de quelques
autres Postes de fon tems . Il paroît
qu'il y avoit plus de recherche
que de négligence , dans l'ufage qu'ils
faifoient de ces fortes de tranfpofitions.
Loin de les éviter , ils les affectoient
au contraire ; & dans la fauffe idée
où ils étoient, que ces Regimes déplacés
donnoient de la force & de la majefté
à la Poëfie , ils fe faifoient une
loy d'en femer de tems en tems leurs
ouvrages. Auffi , les employoient- ils
plus fréquemment dans les Sujets Héroïques
, que dans les autres ; & l'on
en trouvera encore plus d'exemples
dans le faint Louis du P. le Moyne ,
que dans fes entretiens Poëtiques. Dés
le commencement du premier Livre
de fon Poëme épique , il dit :
En ce tems Mélédin l'Egypte gou
vernoit >
Et du poids de fes ans le Sceptre
Soûtenoit.
E
50 LE MERCURE
& quelques Vers plus bas.
Son camp chargeoit la terre &
les fleuves fechoit.
En voici trois exemples en quatre
ou cing Vers.
J'ofe avecque mon coeur mon
bras te prefenter.
Si je puis fur ta foy ce loyer efperer
,
Dûffai - je contre moi mille morts
attirer
' Enfin, cette tranfpofition est très frequente
chez le P. le Moyne , bon Poëte
d'ailleurs , & qui le cédoit à fort
peu de ceux de fon tems ; mais , il
s'êtoit mis dans l'efprit , que de dire ;
l'Egypte gouvernort , le Sceptre foûtenoit
, cela êtoit plus fublime & plus
énergique , que de dire fimplement ,
comme on le dit en Profe , gouvernoit
lEgypte , foûtenoit le Sceptre.
Pour moi , je ne vois pas quelle
force & quelle majefté , pouvoit donner
au Vers un renverfement de conftruction
, qui a quelque chofe de fort
approchant du jargon de Madame
Jourdain , lorfqu'elle " dit ,
Fort envie de rire nous avons .
La conftruction de la Phrafe franDE
JANVIER. ST
coife admet véritablement plus de variété
& de liberté dans la Poëfie ,
que dans la profe ; c'eft de quoi les
tranfpofitions qu'elle autorife & qu'-
elle exige même , font affez foy ;
mais , elle n'admet rien de forcé , ni
dans l'une , ni dans l'autre . Ce n'eft
pas varier le stile , mais défigurer la
langue , que d'employer des tranfpofitions
qu'elle ne reconnoit pas , &
qu'elle ne fouffre point fans répugnance
.
De là vient que je n'ai pas efté peu
furpris , de trouver deux tranfpofitions
de cette nature dans une Ode de feu
M. de Cambray , qu'on a imprimée
au bout du nouveau Télémaque , &
qu'on nous donne comme une preuve
defon talent naturel pour la verfification :
Ces tranfpofitions fe trouvent dans
deux ftrophes de fuite , qui font la
3 & la 4º Les voici .
dés
2 STROPHE
que la vermeille aurore ,
De fes feux étincellants
Toutes ces Montagnes dore.
Pour dire : Dore toutes ces Montagnes .
4 STROPHE.
Fleuve où jamais le vent n'ofe
Eij
623 LE MERCURE
Les moindres flots foulever.
Au lieu de dire : Soulever les moindres
flots.
la ver-
J'avouerai , pour moi , que dans les
fentimens d'admiration que j'ai toûjours
eûs pour M. de Cambray , & dans
la vénération extrême que je conferve
pour fa mémoire , j'aurois été plus difpofé
que perfonne , à foufcrire en fa
faveur , à ce talent naturel pour
fification , qu'on lui ajuge fur le feul
garant de fon Ode posthume . Le génie
& la verve poëtique , qui brillent
dans toutes les pages de fon Télémaque,
fembloient annoncer dans M. de
Cambray, un grand talent pour toutes
les parties de la Poëfie. J'avois même
regret , pour l'interêt & l'honneur
des Mufes , qu'un fi bel efprit , & qui
paroiffoit fi verfé dans leur commerce,
n'ût point dérobé de legers moments
à des occupations plus férieufes &
plus importantes ; pour faire de tems
en tems quelques promenades fur le
Parnaffe, & y laiffer des veftiges ,
qui puffent fervir de régle à ceux
qui viendroient aprés lui. Enfin ,
préjugé étoit entierement pour M. de
Cambray , & je l'aurois toûjours crû
le
DE JANVIER .
53
trés capable d'être un excellent Poëte,
s'il n'avoit jamais fait de Vers. Mais ,
aprés ceux qu'on nous a donné de fa
façon il n'y a plus moyen de tenir pour
le préjugé , & il faut l'abandonner ,
malgré qu'on en ait .
Que la Piéce ait été composée dans
fa jeuneffe , comme on l'infinuë par
précaution ; c'est ce que je n'ai nulle
peine à croire , & rien n'eft plus dans
la vrai- femblance ; mais , cette circonftance
ne change rien dans mon efprit
à l'impreffion qu'y a fait cette Ode.
S'il n'y avoit à y redire que les tranf
pofitions que j'y ai relevées , la confidération
de l'âge pouroit les faire
excufer. , & j'aurois tort d'en rien conclure
, au préjudice de ce talent naturel
pour la verfification , qu'on attribue
à M. de Cambray. J'ai vû des
effais de jeunes gens où tout fourmilfoit
de fautes & de négligences ;
mais , au milieu même des barbarifmes
& des négligences les plus groffieres
, on ne laiffoit pas de démêler
dans le tour de la conftruction & dans
la marche des Vers , le génie de la
verfification . C'êtoit de mauvais Vers,
mais c'êtoit des Vers . Oferai - je le dire?
E iij
$4 LE MERCURE
Je n'ai rien fenti de femblable dans
ceux de M. de Cambray ; & quelque
vicieufes que foient les inverfions
que j'ai attaquées ; c'eft peut- être ce
qu'il y avoit de moins repréhenfible
dans la Piéce. Ce grand Homme qui
s'exprime toûjours fi hûreufement en
Profe , paroît tout entrepris , dés qu'-
il entame la Poëfie : Son tile par tout
ailleurs , libre & aifé , ne fe réconnoit
plus ici , où tout eft forcé & contraint .
Ce font des Vers 1. raboteux, obfcurs &
languiffants . Il vent donner à fes penfees
un tour délicat , & ille faut
chercher , 2Ce font des Epithetes confues
forcées pour attraper la Rime . Je
m'explique ici nettement , & crois
pouvoir fans fcrupule , ufer d'une liberté
dont M. de Cambray lui- même
nous a donné l'exemple Comme ce
font fes expreffions propres que j'employe
entre lui , je ne pense pas que
fes Partifans les plus zelés ayent lieu
de s'en formalifer ; & il y auroit une
délicateffe outrée à trouver mauvais,
que je dife de fes vers , ce qu'il n'a
point fait de difficulté de dire lui-
1. Lett. fur l'éloq, la poësie &c. P. 299
2 Pag. 302
DE JANVIER.
55
même , de ceux de nos 1. plus grands
Portes , & des plus eftimables.
*
Il attribuë en grande partie à la
gêne de la rime, ce qu'il reprend dans
leurs ouvrages , & il prétend , qu'il
feroit à propos de les mettre un peu plus
au large , fur ce point ; 2. pour leur
donner moyen d'eftre plus exalts fur le
fens & fur l'harmonie. C'est un fentiment
que j'ai déja réfuté dans une autre
occafion ; mais , il eft difficile de
lire fon Ode , fans être tenté de croire
qu'il parloit en cela un peu pour fon
interêt. Rien en effet , ne lui a tant
pelé que le joug de la rime . Il fe récrie
inceffamment contre elle ; & il la
trouve fi gênante , qu'il ne craint
point d'avancer, qu'elle eft plus difficile
, elle feule ,que toutes les régles de
la verfification Grecque & Latine pri-
Les ensemble. 3.
Me permettra -t - on de le dire ? Voilà
le langage d'un homme à qui la
I. Ibid.
2. Ibid.
* Défenfe de la Porfie Franço fe.
Mercure de Fevrier 1717.
3. P. 303.
E iiij
$6
LE MERCURE
rime a fait paffer de mauvais quarts
d'heure. Chacun fent fon mal , & s'en
plaint . Quand on en eft là , je ne fuis
point furpris qu'on défefpere de la perfection
de la verfification françoiſe ,
& qu'on la regarde comme 1. prefque
impoffible.
La verfification eft un métier , & it
faut le fçavoir , non - feulement pour
s'en mêler,mais même pour en parler.
Feu M. de Cambray avoir une infinité
de belles connoiffances fur d'autres
matieres bien plus importantes ; mais,
pour ce qui regarde celle ci , je ne
puis m'empêcher de le dire ; il n'êtoir
au fair , ni fur la théorie , ni fur la
pratique. Tout ce qu'il en débite , ſe
réduit à des raisonnemens vagues &
fuperficiels , avec lefquels il n'y a rien ,
fur quoi on ne puiffe dire le pour & le
contre . Ce font de grands lieux communs
, à la faveur defquels fon imagination
toûjours brillante & lumineufe
fe donne l'effor , fans prefque
effleurer le fujet, & où peut- être , entre-
t- il , même à fon infçû , un peu de
chagrin , contre un art où il fentoit
I. P. 299.
DE JANVIER. 57
bien qu'il ne pouvoit réüffir.
Quoiqu'il en foit ; je fuis perfuadé
que , s'il fe fût donné le loifir de difcuter
& d'approfondir un peu la matiere
, il nous auroit fourni fur cela
des lumieres dignes de la pénétration ,
& de la jufteffe de fon génie , & toutautres
que ces réfléxions hazardées ,
qu'il a , comme jettées, dans fa lettre à
f'Académie, & qui ne font ni affez juſtes,
ni affez en ordre ,pour répondre dignenrent
à la haute réputation de l'Auteur.
Je voudrois pouvoir préfumer la
même chofe au fujet de fon Ode , &
avoir lieu d'augurer , qu'avec des
foins de l'étude , & de l'ufage ; il auroit
pû réüffit dans la Poëfie Françoife;
mais , à parler naturellement , je
ne vois rien qui promette dans fes
vers , & qui , même avec beaucoup
de travail , pût faire efpérer un Poëte
au deffus du médiocre.
Je parle fur ce point , avec d'autant
plus de liberté , que la Poëfie eft
un talent qui dépend plus du caprice
de la nature , que des efforts de l'art.
M. de Cambray êtoit fi diftingué par
une infinité d'autres talents fuperieurs,
$8
LE
MERCUR
qu'il pouvoit aifément le paffer de
celui- ci ; dont les prérogatives , quelque
interêt que nous ayons à les faire
valoir , ne vont pas fort loin . Ce n'eſt
pas lui que je trouve à plaindre en
ceci . Ce qu'il y perd , eft peu de chofe
; c'eft notre Pocfie que je plains :
La perte eft toute entiere de fon côté.
Quel dommage pour elle ,
elle , que le talent
de la veifification ait manqué à
une imagination fi vive & fi féconde
! Quels tréfors & quels modeles
n'auroit- elle pas aujourd'hui , dans des
pieces de vers façonnées avec cet art
& certe délicateffe , qui plaît & qui enchante
fi agréablement dans la Profe
nême du Télémaque ! C'est ce qu'on
ne peut s'empêcher de regreter , pour
peu qu'on prenne à coeur les intérêts
du Parnaffe ; & j'avoue , pour moi ,
que dans le zele extrême que j'ai
pour la gloire des Mufes , ce n'eft pas
fans peine , que je vois un fi beau
génie & un nom fi illuftre , leur échaper.
De tout ceci , il faut conclure ,
que
quelque poids que puiffe avoir en
tout autre chofe , l'autorité de M. de
Cambray , on ne doit point l'imiter
DE JANVIER. 59
dans la tranfpofition forcée , qui nous
a donné occafion de parler de lui ; &
qu'on doit tenir au contraire , pour maxime
indubitable & reçûë univerfellement
aujourd'hui , que l'Accufatif
, hors les occafions que nous avons
marquées , ne doit jamais fe déplacer ,
&qu'il doit toûjours marcher immédiatement
aprés e Verbe dont il dépend .
Je n'entreprendrai
point de décider
abfolument , s'il a plus de grace ,
lorfqu'il fuit immédiatement
fon Verbe
, que lorsqu'il en eft féparé & éloigné
C'est un point qui , tant en
Vers qu'en Profe , dépend de l'arran
gement & du tour du refte de la phirafe
. Il me paroît en général , qu'il y
a & plus de pereté & plus d'énergie
dans la conftruction , lorfque l'Accufatif
eft joint à fon Verbe : En voici
des exemples
.
1. Et j'ai fçû qu'un Soldat dans les
mains de Pompe ,
Avec fon Diadéme à remis son épée .
2. D'un malhûreux Empire acheter
le débris .
1. At. 1. Sc. 1 .
2. Ibid.
60 LE
MERCURE
Il me paroît même , que quand on
les fépare , ce n'eft d'ordinaire qu'en
faveur de la céfure , & pour ménager
le repos du Vers . Exemple.
3. Les Romains vers l'Euphrate ont
attaqué mon pere ,
Et trompé, dansla nuit ,fa prudence ordi
naire .
Car , fi le Verbe dans ce dernier
Vers , précédoit immédiatement l'Accufatif,
& qu'il y ût ,
Et dans la nuit, trompe fa prudence or
dinaire ,
La céfure feroit affez foible ; ce
qu'on a mis entre deux , fert à ménager
le repos.
OBSERVATION
SURLE VOCATIF .
Quoiqu'il n'y ait point lieu à fa
tranfpofition ,, par raport au Vocatif;
parce qu'êtant libre dans fa marche ,
on peut le placer comme on veut ;
cependant, il faut avoir égard à le dif
pofer le plus qu'on peut ; de telle
forte , qu'il mette quelque fufpenfion
dans le Vers.
3. Ibid.
DE JANVIER. 6t
1. On nous faifoit , Arbate , un fidel
raport.
C'est ainsi que parle Racine , à qui
je joins Corneille , qui dans fa Tragé
die de Cinna , fait ainfi parler Auguſte,
Ouy , je vous unirai , couple ingrat
&perfide
. و
Et plus mon ennemi, qu'Antoine & que
Lépide.
Ces deux témoignages font plus que
fuffifans fur une chofe fi commune ,
que je n'en parle , que pour ne point
paroitre l'avoir oubliée .
OBSERVATION
SUR LES NOMS ADJECTIFS
OU LES EPITHETES .
Il ne reste plus , pour finir ce qui regarde
les noms , qu'à parler de l'ordre
que doivent garder entr'eux le fubftantif
& l'adjectif , ou l'Epithete :
Sur quoi je ferai remarquer , que comme
la fituation des épithetes dépend
bien fouvent des fubftantifs auxquels
ils font joints ; il n'eft pas poffible d'établir
fur ce point aucune régle générale;&
que fi on vouloit l'entreprendre ,
1. At 1.Sc. L.
62 LE MERCURE
il faudroit prefque autant de regles
qu'il y a de fubftantifs & d'adjectifs.
Je m'en tiendrai donc à faire fur cet
article deux obfervations. La premie
re eft que , comme il y a des adjectifs
qui paffent toujours avant leur fubftantif,
& d'autres au contraire , qui vont
toujours aprés : Qu'il y en a qui précédent
ou qui fuivent , felon les fubftantifs
auxquels ils font joints , on
doit garder fur cela , en Vers , la conftruction
de la Profe. Ainfi , comme
on dit toujours en Profe , fils ingrat,
& jamais , ingrat fils ; dans un lâche filence
& non dans un filence lâche , &
ainfi des autres exemples pareils . On
doit fuivre le même ordre enVers : Si le
Poëte eft bon Grammairien , comme
je fuis en droit de le fuppofer , il fçau
ra affez à quoi s'en tenir fur cette
pratique , dont je ne dois rien dire de
plus ; puifque je traite de la Poëfie &
non, de la Grammaire .
La feconde obfervation eft , que
quand l'Adjectif eft indifferent de luimême
, à être devant , on aprés le Subftantif
; on doit regler fa fituation , felon
qu'il paroît figurer mieux dans le
vers, & qu'il y donne plus de fufpenDE
JANVIER. 63
fion. Il y a de certaines Epithetes où
cela eft égal : Par exemple ,
D'un glorieux trépas , d'un trépas
glorieux ,
Je ne vois pas encor qui figure le
mieux.
Mais , il y en a d'autres , qui quoiqu'elles
puiffent abfolument fe placer
devant , ou aprés le Subftantif ; font
cependant un bien meilleur effet , dans
l'une ou l'autre de ces deux fituations
, felon les Subftantifs differents
aufquels elles fe raportent ; & alors , il
faut bien prendre garde que la Rine
ne nous féduife , au préjudice de ce
que demande la vivacité du tour & la
beauté du Vers ; & fe fouvenir toujours
de ce précepte de Dêpiéaux .
1. La Rime eft vne efclave & ne doit
qu'obe ir
Rien ne rend un Vers plus froid &
plus defagréable , qu'une épithete
mal placée .
C'eût été ici le lieu de traiter de la
tranfpofition des noms , qui font régis
par des prépofitions ; mais , comme
les mêmes prépofitions s'étendent
1. Art . Poët. ch. 1 .
64
LE
MERCURE
auffi jufques fur les Verbes ; j'ai crû
que je ferois mieux de les renvoyer .
aprés la tranfpofition des Verbes ,
dont je parlerai le mois prohain .
YOPAYO PAYOPA 42PATOPA
A
Vant que de paffer à l'article
des Vers , je dois un remercîment
aux perfonnes qui m'ont fait
jufqu'à prefent , la grace de me communiquer
des Poëfies , pour en orner
mon Mercure. Il ma parû que le choix
que j'en ai fait , n'a pas déplû. Cette
remarque doit m'engager de plus
en plus à n'adopter que le bon , & à
être en garde , contre toute Poëfie
qui peut déparer ce Recueil : Ainf
que l'on ne trouve pas mauvais , fi je
fuis obligé quelques fois de rejetter
certaines piéces , qui appretiées felon
leur eftime, n'en meritent aucune : Les
droits du Public me feront toûjours
plus refpectables , que ceux des mauvais
Poëtes .
EPIDE
JANVIER.
EPITRE
FAITE PAR M. V.
Pour M. l'Abbé de GOUVERNE' ,
donnant une * Néceffaire à Merle.
Cardinal de Noaïlles .
N'Apas long- tems qu'envôtre Dioceſe
Par maints Curés ,Synode fut tenu :
Or devinés , je vous le donne enfeize,
De ce Congres le fujet ingenu :
Dans fes befoins , de leur propre finance
Leur deffein fut d'aider vôtre EmĽ
NENCE.
Le Préfident du Contile Rural
Leur fit d'abord éloge Paftoral ;
Defcription de vos vertus menues ,
Comme diries , Mours toûjours fo
tenues
D'onction fainte & tendre charité , ·
Sçavoir profond , profonde humilité ;
Sur les devoirs du Sacré Miniftere
Sur les Troupeaux qui vous furent
Commis
Sur le dépôt entre vos mains remis`,
* C'eft un Coffret qui contient tout ce
qui eft néceffaire pour l'ufage du Caffé .
Janvier 1718 . F
>
66 LE MERCURE
Soin vigilant , fermeté falutaire :
Puis , il parla de la tranquillité ,
De cette douce & fage égalité
Qui regne en vous même ; quand la
Tempête
Avec fureur gronde fur vôtre tête.
Il fit enfin, recits longs , rebattus
De cas pareils , & vulgaires vertus ;
Qu'il prétendoit qu'enffiés feul en partage
:
Le Bon Hommet n'en fçavoit d'avantage.
Puis, il leur dit, mes freres , mes amis ,
Ce faint Prélat à qui fommes foûmis
Tint de tout tems , de foi fi peu de
compte ,
Que le verrons de tout manquer un
jour :
Vons fouvient-il dans le dernier féjour
Q'uil fit ici , je le dis avec honte ,
De ce Taffon à vernis écrouté ;
Refte piteux d'une taſſe craffenſe ,
En quoi humoit cette liqueur mouſ-
Sense,
Que les matins , il prend pour la fanté.
Pour lui fournir un semblable Uftencile
;
DE JANVIER. 67
Mais , plus honnête & de transport
facile :
Cotifons nous ; enfuite par nos foins ,
Nous pourvoirons à fes autres befoins.
Ces mots finis , tire de fa Bougette
Quatre Teftons , & dans un plát les
jette ,
Qui fur la table , exprés étoit placé :
Par fon difcours chacun d'eux agacé ,
Qui plus qui moins imita fon exemple
;
Si que recette
ple
recette affés am-
Fit l'Orateur ; car , furent à l'inftant
Enfemble mis , trente-fept francs &
tant.
Bref, cette fomme en une Néceffaire
Fut convertie , & moi par cux choifi ,
Pour vous en faire un hommage finceré.
Si volontiers ay cet emploi faifi ,
Pas n'en doutés ; car , zêle plus rapide
,
Ardeur plus grande ay pour vos interets
,
Qu'aux jours d'êté, chaffé, dans les forêts
,
N'en à le Cerf four eau fraiche
limp.d:;
Fij
58 LE MERCURE
Je vais plus loin , &fi dans quelque cas,
Pour briller mieux , faireplus de fracas ,
Befoin aviés que vous fiffe largeffe ,
De dignités , biens , ( avoir & fageſſe ,
De taille même, avee vous troquerois
Et nul retour pour ce n'exigerois.
LE FAUX PHILOSOPHE
L
E Deftructeur impitoyable
Et des Marbres & de l'Airain
Le tems , ce Tyran fouverain ,
De la chofe la plus durable :
Sappe fans bruit le fondement
De notre fragile Machine ;
Et je ne vis plus un moment
Sans fentir quelque changement
Qui m'avertit de ma ruine .
Je touche au dernier moment
De mes plus belles années ;
Et déja de mon printems ,
Toutes les fleurs font fanées :
Je regarde , & n'envisage
Pour mon arriere faifon
Que le malheur d'être fage ,
Et l'inutile avantage ,
'De conoître la raiſon.
>
DE JANVIER.
69
Autrefois mon ignorance
Me fourniffoit des plaifirs ;
Les erreurs de l'efperance
Faifoient naître mes defirs :
A prefent l'experience
M'aprend que la joiffance
De nos biens les plus parfaits
Ne vaut pas l'impatience ,
Ny l'ardeur de nos fouhaits.
La fortune à ma jeuneſſe
Offrit l'eclat des grandeurs 5
Comme un autre avec foupleffe
Faurois brigué fes faveurs :
Mais , fur le peu de merite
De ceux qu'elle a bien traités ,
I'ay honte de la pourſuite
De fes aveugles bontés ;
Et je paffai, quoique donne
D'éclat, Pourpre & Couronne,
Du mépris de la perfonne ,
Aux mépris des dignités.
Aux ardeurs de mon bel age
L'amour joignit fon flambeau ;
Les ans de ce Dieu volage ,
M'ont arraché le bandean :
J'ai vu toutes mes foibleffes ,,
70 LE MERCURE
Et connu , qu'entre les bras
Des plus fideles Maîtreffes ;
Enyvré de leurs cariffes ,
Je ne les poffedois pas .
Mais quoi ? Ma goute eft paffée's
fes chagrins font écartés :
Pourquoy noircir ma pensée
De ces triftes verités ?
Laiffons revenir en foule
Menfonges , Erreurs , Paffions :
Sur ce peu de tems qui coule ,
Pourquoi des réflexions ?
Que fage eft qui s'en défie
J'en connois la vanité :
La bonne ou mauvaise fanté
Fait notre Philofophie.
LA SAGE AMIE.
Uand vous m'offrites votre coeur ,
J'en refufai le tendre hommage ,
Fircis : Vous étiés dans un age,
Où de tout ce qu'on voit , on se fait un
Vainqueur :
L'indiferette & folle jeuneffe ,
Vous livroit à vos fentimens.
Eh, qu'eût- ce êté, ſima ſageſſe
N'eut moderé vos mouvemens
DE JANVIER. 71
Je calmai vos empressemens ;
Et corrigeant vôtre tendreffe,
Je ne voulus d'engagemens ,
Que ceux dont la raison écarte la foibleſſe.
Songez , vous difois-je , fans ceffe ,
Qu'ainfi font faits tous les Amants :
Dans les premiers transports d'une
amoureuse yvreffe
On promet tout à ſa Maîtreſſe ;
Mais au bout de quelques momens ,
Le repentir fuit la promeffe ,
Etl'onfe faitun jeu de faufferfesfermens.
Epargnons à nos coeurs les plaintes , les
murmures ,
Les dépits , les horreurs , qu'entraî
nent les ruptures.
L'Amour a des revers trop piquants ,
trop affreux :
Fuyonsce Dieu cruel, il eft tropdangereux.
Qu'une amie dence & fincere,
Ait feule droit de nous charmer" :
Envain vous prétendés me plaire ,
Si ce n'est pas ainfi que vous voulés
m'aimer.
Touche de mes raisons , l'amitié, de
vôtre ame
Avoit jufqu'à préfent banny toute autre.
flame :
72 LE MERCURE
Pourquoi- donc, Ingrat , en ce jour ,
Vous livres- vous tout entier à l'amour ?
Ne croyez-pas que jaloufe & bizare ,
Je vous faffe une loi barbare ,
De m'immoler tous vos plaifirs .
Je fai que dans une ame tendre
L'amour allume des defirs ,
Dont toute la raifon ne fauroit la dé
fendre.
Je fai que tôt ou tard on doitfuivre fes
toix
"
Mais on peut , fans être coupable
Et fans faire tort à fon choix ,
Menagerune Amie, refpeterfesdroits.
L'amitié commode , équitable ,
Ne dérobe rien à l'Amour.
Ce Dieu ne peut- il à son tour ,
Se montrer en vous plus traitable ?
Non , me répondrés- vous, ce fuperbe
Vainqueur
N'a jamais admis de partage.
Il veut régner feul dans un coeur.
Lui donner un Rival , c'est lui faire
વે
outrage :
Eh bien , Ingrat, livrés- vous à fes traits?
Volés où le Dren vous appelle ?
Puiffent les tendres jeux & l'innocente
Paix ,
Accompagner toujours uneflame fibelle?
Puiffe
DE JANVIER. .73 1
Puiffent les biens les plus parfaits ,
Prévenir , combler vos fouhaits ?
Puiffe en un mot, vôtre Amante fidelle,
Dans une jeunesse éternelle ,
Jouir de vôtre coeur& detous fes attraits?
Mais fi pourtant, moins charmé d'elle,
Vous revenés un jour à vous ;
Songés qu'une folide Amie
Dans tous les vuides de la vie ,
Eft le pis - aller le plus doux.
E
PORTRAIT.
PAR M. B.
N trois mots > voici la peinture,
De la précieufe Suzon :
Bonne à rien dans une Maiſon ,
Cu de plomb , folle de lecture ,
Simple en habits , double en fierté ,
Attentive fur fa fanté,
Qui s'écoute & qui fe dorlotte ,
Qui prend du lait tous les Printemps :
Peintre. Alte- là Je vous entends ,
C'est- à-dire , qu'elle eft devote.
SUR L'HIVER..
PAR LE MESME .
Uel diable d'Hiver eft ceci !
Q Je me sens gourd, jesuis tranſi :
Ce n'est que du verglas qu'on touche ;
Janvier 1717.
7.4 LE MERCURE
Et les Mots gélent dans la bouche :
On ne refpire qu'à demi .
Heureux , fi j'étois endormi
Jufqu'aprés les Fêtes de Pâques ,
Difoit George an Compére Jacques.
J'éviterois ce temps cruel ,
Un Claque-dent continuel,
Confeffe , & le fâcheux - Carême ,
Que je bais plus que le froid même :
Oui , dit Jacques ; mais tu perdrois
Carême prenant & les Rois.
LA PERTE DES APPAS.
U'eft devenu cet ombrage tranquile ,
Où contre le Soleil je trouvois un
azile ?
Qui vous a dépouillé de tous vos ornemens
,
Arbres? Vous n'êtes plus qu'un objet de
trifteffe ;
Vous n'avés plusvos premiers agrémens:
Avés- vous, comme moy,perdu vôtre jeuneffe
?
Mais je vous plains à tort ,
de tems , belas !
Et
moy
dans
pen
Vous verrés renaître vos
charmes ,
livrée à la douleur, aux larmes,
Je ne verrayjamais renaître mes appas.
DE JANVIER. 75
y
P Uifque Hiftoriette eft une Piéce
jugée néceffaire , pour varier un
Mercure , & qu'elle entre , comme de
droit , dans fon partage ; je n'en dois
point négliger l'acquifition : Je m'yprête
d'autant plus volontiers , que je fuis
perfuadé , que c'est un des endroits de
Pouvrage que les Dames défirent , &
voyent avec le plus d'empressement.
Cette raison eft feule fuffifante , pour
me conformer à leur goût. Voici pour
Arrbes , un effai d'avamure, qui , quoique
peu chargée d'intrigue , pourra peutêtre
plaire autant qu'une autre , plus
embarraffée d'évenemens : Car , ce n'eft
pas toujours par un amas d'Epifodes
qu'on entraîne un Lecteur. Souvent , un
Incident ordinaire qu'on préfentera par
un bûreux côté, jurprendra plus l'ef
prit,que ce qui eft trop enflé du merveilleux.
Aurefte , fi les perfonnes qui ont
du talent pour ces fortes de petits Onvrages
, vveeuulleenntt bbiieenn mmee faire part
de leurs amusements , je me feray honneur
de préferer toujours leur travail
au mien ; perfuadé qu'un homme , qui
n'eft point partagé par d'autres occups-
G
74 LE MERCURE
pations , doit reüffir beaucoup mieux
qu'un Auteur de Mercure , qui ayant
plufieurs matieres à mettre en oeuvre,
prefque en même temps , eſt toujours en
diverfion avec celle qu'il traite.
L'ESTIME COMBATTUE
L
par l'Amour
.
HISTOIRE.
Es femmes , qui font belles & piquantes
à certain degré , font fûres
de plaire du premier coup d'oeil ;
celles , qui font laides & rebutantes ,
peuvent s'affûrer auffi de l'effet du
premier coup d'oeil : Les unes ni les
autres n'ont rien à ménager ; mais , celles
qui ne font ni belles , ni laides ,
& dont les traits font équivoques ,
doivent prendre de grandes précautions
pour une premiere entrevûë ,
dont la réüffite dépend , non feulement
du goût de celui à qui elles veulent
plaire ; mais encore, des difpofitions
differentes , où ce même hom
me peut fe trouver : Tel, par exemple,
dans un moment de mauvaife humeur,
trouvera laide , une de ces demi- beautez
, qu'il eût trouvée charmante dans
la guayeté d'un repas.
DE JANVIER 77
Une fille unique , d'une beauté arbitraire
, comme celles dont nous venons
de parler , fut déterminée par le
premier coup d'oeil à aimer un Cavalier
, à qui elle s'aperçut qu'elle.
n'avoit pas plû . Ils fe rencontrerent
chez un Juge follicitant un Procez ,
dont dépendoit le fort de leurs deux
familles : Pour accommoder l'affaire ,.
on conclut dés le même jour , un
mariage entre ces deux heritiers ;
& l'on fit le lendemain un grand repas.
L'heritiere y parut habillée négligemment
; & fes complimens furent auffi
négligez , que fa parure : On s'en étonna
, on lui en fir des reproches ; elle
répondit que s'étant aperçue chez le
Juge qu'elle n'étoit point faite de
maniere à donner de l'amour à fon
futur , elle tâchoit du moins de gagner
fon eftime par få modeftie .
Le Cavalier qu'on attendoit , arriva
. C'étoit un jeune homme trés - aimable
, mais d'une franchife outrée : Il
difoit tout ce qu'il penfoit, quoique trés
galant homme , & de beaucoup d'ef
prit . La premiere chofe qu'il fit en entrant
, ce fut de s'ad: effer à la mere
& de lui dire qu'il venoit , pour lui
G iij
78 LE MERCURE
1.
rendre fes devoirs ; qu'il n'avoit appris
que ce matin , le mariage où fon pere
vouloit l'engager : Si j'avois fçû hier ,
reprit- il , enfaluant la fille , que vous
êtiez celle avec qui je dois paffer ma
vie ; je vous euffe prié de me dire
franchement,fi dans un mariageque nos
parents font fimplement par interêt de
famille , vous obéiffez auffi volontiers
à vôtre mere que j'obéïs à mon pere;
car , fi cette alliance vous faifoit la
moindre peine,rien ne pouroit m'y contraindre
Il faut parler franchement
dans ces occafions : La mere prit auffitôt
la parole , & protefta au Cavalier,
que fa fille lui obéiffoit de trés - bon
coeur ; mais , M , continua-t- elle , enle
tirant en particulier , je vous prie
de me déclarer , avec votre fincerité .
naturelle , fi ma fille eft de vôtre
goût. Je vois qu'on fert le fouper ,
dit-il , tout haut ; je m'expliquerai au
fruit ; mettons - nous à table : On s'y
met ; & pendant tout ce repas , on ne
parla que de la fingularité d'un mariage
fi brufquement réfolu : La fille
ne ifoit mot , & ne regardoit que rarement
le Cavalier , quoiqu'elle l'aimât
déja ; mais elle avoit fon deffein .
DE JANVIER 79
On fut long-temps à table , le fruit
vint , les valets furent congediez , &
la mere fomma le Cavalier de lui tenir
parole : Il avoit promis de parler
franchement ; il le fit , & avec toute
la politeffe imaginable : Il lui dit cependant
, que fon car n'étoit point
touché pour fa fille , mais il lui protefta
qu'elle pouvoit conter fur tous les bons
procedez que pouvoit avoir le mari
le plus tendre : On plaifanta fort fur
cette nouvelle maniere de faire une
déclaration d'amour . Enfin , on , fe fépara
, & la mere , en retournant chez elle ,
fit de grands reproches à fa fille , de
ce qu'elle n'avoit pas fait paroître le
moindre efprit à table . Je l'ai fait exprés
, lui dit la fille , pour tâcher de
me faire aimer.
La mere ne comprit rien à ce paradoxe;
mais , cette prudente fille lui expliqua
fi bien le deffein qu'elle avoit ,
que la mere promit d'aider à l'executer.
C'est ce que vous allez voir dans
là faire .
Le lendemain , le Cavalier rendit
vifite à celle qu'il n'aimit point , &
qu'il eftimoit ; parce qu'on l'avoit affùté
qu'elle étoit eftimable : Aprés quel-
Giiij
80 LE MERCURE
ques momens de filence , elle lui di
d'un air à ne lui pas donner grande idée
de fon efprit , que ne contant point
fur fa tendreffe , elle lui demandoit
au moins une preuve exceffive de
fon eftime ; c'êtoit , qu'il la fit fa confidente
, en cas que dans la fuite il eût
de l'inclination pour quelqu'autre .
Cette propofition lui parut ridicule, &
lui fit croire que fa Maîtreffe êtoit un
petit génie ; il lui répondit qu'il ne ſe
croyoit pas d'un caractere à devenir
fort fenfible , mais que fuppofé qu'il
le devint , jamais il ne fçauroit étouffer
une paffion par raifon , & fe la cacher
à lui-même , plutôt que d'en faire
confidence à fa femme : Elle lui dit.
qu'elle vouloit dans fon coeur , au
moins la place d'un bon ami ; Ils eurent
là- deffus une longue conteftation.
Il refufoit toûjours de lui promettre
une confidence fi extravagante
; mais
elle le preffa tant , qu'enfin il lui
mit ce qu'elle fouhaitoit : & ce qu'il
avoit une fois promis , il le tenoit. Il
la quitta aprés lui avoir dit , par manieie
de converfation , qu'il iroit ce foir
là au bal , & qu'il y alloit prefque
tous les jours : Elle lui dit , que pour
proDE
JANVIER 81
>
elle, elle haïffoit le bal , parce qu'elle
ne fçavoit pas afſez bien danſer.
Dés qu'il fut parti elle envoya
chercher un habit , pour fe déguiſer en
ESPAGNOLETTE , fçachant qu'il devoit
courir ce foir - là en habit d'Eſpagnol ;
& elle avoit médité de le fuivre dans
tous les Bals où il iroit. Avec la plus :
noble & la plus fine taille du monde,
elle avoit toutes les graces du geite ,
& danfoit à ravir ; elle avoit la gorge ,
le tour du vifage & les yeux d'une
beauté parfaite enforte , qu'avec un
trés petit mafque , dont les yeux êtoient
fort ouverts ; c'êtoit la plus char
mante perfonne qu'on pût voir.
Dés qu'elle parut au Bal , elle y attira
les yeux de tout le monde , & fon
Efpagnol en fut ébloui comme les autres.
On la prit d'abord pour danfer ;
elle acheva de charmer toute l'affemblée
, & prit à fon tour l'Eſpagnol qui
s'avançoit plus que les autres , pour
l'admirer. Aprés qu'ils ûrent danfé ,
ils fe prirent de converfation . L'Efpagnol
qui fut étonné de fes reparties
brillantes , du tour & de la jufteffe de
Les penfées , n'avoit garde de la reconnoître
; il ne l'avoit encore vûë
82 LE MERCURE
comme nous l'avons dit , que dans un
négligé qui lui avoit caché fa taille S
fon air ; elle avoit toujours affecté une
indolence prefque hébétée dont elle
avoit voilé la vivacité de fon efpric.
En un mot , il commença à l'aimer
plus qu'il ne penfoit, & fe cru . heureux
d'apprendre feulement d'elle ;
qu'elle devoit courir encore le bal la
nuit fuivante dans le mefme habit.
Le lendemain aprés midi , il alla
chez elle. Il la trouva beaucoup plus
négligée , & auffi indolente qu'à l'ordinaire
; mais , dans les chofes qu'elles
lui difoit , elle marquoit une raifonfi
folide , un fi bon caractére d'efprit ,
& une douceur fi aimable , qu'il fe
confoloit prefque , de ne pas trouver
en elle , le brillant & les charmes de
l'ESPAGNOLETTE :Il êtoit pourtant extrémement
agité , & il avoit de tems :
en tems des diftractions qui la charmérent
: Elle vit bien qu'il eftoit pris.
Ils ne manquérent pas de fe rejoindre
le foir au Bal , où une converfation
encore plus vive que celle de la
nuit précédente , augmenta fon amour
de moitié. Cependant , les réfléxions
qu'il faifoit fur fon Mariage , prirent le
DE JANVIER. 83
deffus ; & par un effort de raiſon ,
il voulut quitter brufquement l'ESPAENOLETTE.
Quoi ? Vous me fuiez , lui
dit- elle , d'un air à le rendre amoureux
, s'il ne l'ût pas efté . Il retomba
für le fiége d'où il s'etoit levé , & ne
put répondre un feul mot. Je vois
bien , lui dit -elle , que j'ai besoin de
tous mes charmes pour vous arrefter.
Je vai donc me déinaſquer. Ah ! n'en
faites rien , s'écria - t- il . par un fecond
effort de raiſon. Que deviendrois - je ?
Il craignit en effet , de s'engager davantage
, & la quitta dans le moment.
C'est peut - être la premiere fois ,
qu'une Maîtreffe ait été charmée de
voirfon amant, vaincre la paffion qu'il
a pour elle. L'ESPAGNOLE Voyant fuir
fon ESPAGNOL , fut auffi contente de :
fa raifon , que de fon amour.
Comme la fincerité êtoit le caractere
dominant de ce Cavalier , il refolut
d'ouvrir fonceur à celle qu'il
regardoit déja comme fon amie ; &
de plus il avoit promis : Il n'avoir garde
d'y manquer. Dés qu'il pur lui parler,
il lui fit voir le fonds de fon coeur ;
elle feignit feulement autant de jaloufie
qu'il falloit , pour lui faire fen84
LE MERCURE
tir qu'elle l'aimoit & lui montra
enfuite tant de douceur >
& tant de confiance en fa fidelité
, qu'il fe haiffoit lui même en ce
moment , d'avoir êté capable de lui
faire une demie infidelité. Elle tâchoit
de le confoler , en loüant la conftance
qu'il avoit euë en réfufant de voir
l'ESPAGNOLETTE démafquée ; mais elle
lui confeilla pourtant de l'avoir , s'il
pouvoit ; car , lui difoit- elle , c'eft le
feul moyen de vous guérir : Sans doute
elle eft moins belle fous le mafque
, qu'elle ne l'eft dans votre imagination
; & fi par bonheur pour vous ,
elle n'avoit nulle beauté , vous ou
blierez bientôt fon efprit. Non , non,
lui repliqua- t- il , le plus feur eft de
l'éviter , & je vai prier mon pere de
differer nôtre mariage ; je vous eftime
trop pour me donner à vous dans
l'etat où je fuis ; je veux aller pour
quelques jours à la Campagne , où je
diffiperai à coup leur cette idée. Non,
di- t- elle , je vous aiderai mieux que
perfonne , à oublier les charmes de
l'ESPAGNOLE ; & j'ai toûjours en tête ,
que le feul moyen de guérir la paffion
que vous avés pour elle ; c'eft de vous
DE JANVIER. 185
la faire voir fans mafque ; car , quelqu'un
qui la connoît , m'en parla hier:
On ma dit qu'aux yeux prés , elle eft
d'une laideur à effacer la taille & fon
efprit.Nôtre amant infifta pour s'abſenter
; mais , le pere qui fut inftruit de
tout ce qui s'étoit paffé , força fon fils
à terminer dés le lendemain.
On figna le contrât , on alla à l'Eglife
, & l'on revint fouper : Une maſcarade
avec des violons , entra juftement
comme on fortoit de table.
-La nouvelle époufe , qui avoit feint
de fe trouver mal en foûpant , pria
-fon époux de faire les honneurs de la
mafcarade, pendant qu'elle iroit le repofer.
Elle difparut , & fit une telle diligence
à reprendre fon déguiſement ,
qu'elle rentra dans la falle où l'on
danloit,avec une autre troupe de mafques
qui parut fuivre de prés la preniere.
C'étoit quelques amis qu'on
avoit prié de venir danfer , pour faciliter
le dénouement de tout ceci.
Dés que nôtre Epoux fidele apperçeut
celle qu'il craignoit , tant , il
voulut fair ; mais , la mere le retint
& lui dit qu'elle avoit exprés , fait
prier cette ESPAGNOLE qui êtoit dans
9
$85 LE MERCURE
un Bal du voisinage , de venir danfer
chez elle avec fa troupe. Ma fille ,
continua- t- elle , veut abfolument vous
guérir l'efprit , en la faifant démafquer
; car , elle eſt , di - t- on d'une lai
deur à furprendre. Ah ! Quand elle
auroit le vifage affieux , s'ecria- t - il ,
elle ne me guérira point par là , d'une
maudite paffion que tant d'autres charmes
ont fait naître : Je me la fuis déjɩ
reprefentée plus hideufe , qu'elle ne
peut être, & je n'en fuis pas plus tranquille
. Ah ! Madame , pourquoi m'arefter
ici.
Pendant qu'il parloit , l'ESPAGNOLETTE
animée par cette Scene qu'elle
voyoit , redoubloit de vivacité dans
fon air , & dans fa danfe : Il détournoit
ſa veûe d'un objet fi dangereux
mais , elle vint , tout en danfant , paffer
malignement fi prés de lui , qu'il
oublia en la voyant , fa raiſon , fon
devoir , & la prefence de fa bellemere.
Enfin , l'ESPAGNOLETTE, en lui
prenant la main , acheva de le troubler
: Il ne fe poffedoit plus . Sa bellemere
le prit par deffous le bras ; il fe
laiffa ainfi conduire dans un Cabinet ,
fans fçavoir cù il alloit ; & la mere
s'y enferma avec eux.
DE JANVIER. 87
L'ESPAGNOLETTE fit alors un grand
ffoûpir,& le faifoit naturellement ; car
elle craignoit de perdre , en fe démaf
quant , le plaifir de voir fon Epoux
tendre : Elle l'aimoit autant qu'il
aimoit l'ESPAGNOLE ; fes regards languiffans
fe confondoient avec ceux
de fon amant qui ne gardoit plus de
mefures : Ils fe regarderent quelque
tems , fans rien dire , pendant que la
mere tâchoit de donner à fon gendre
l'idée de la plus affreufe laideur
afin que par ce contrafte , fa fille démafquée
lui parût plus aimable . La
tendre Epoufe profita le plus longtems
qu'elle put , de l'erreur de fon
Epoux : Elle ne pouvoit le refoudre
à finir certe Scéne ; mais enfin, la mere
ôta le mafque de fa fille .
L'effet eftonnant que cette furprife
fit fur notre amant Epoux , eft une de
ces chofes qu'on ne peut dépeindre,
fans en diminuer la force : Que chacun
s'imagine la fituation d'un parfaitement
honnefte - homme cruellement
agité entre l'amour & le devoir ; qui
eltime infiniment une perfonne, qui en
aime paffionnement une autre ; & qui
trouve tout réuni dans un feul objet.
88 LE MERCURE
A l'égard de la femme , quel
charme pour elle , d'avoir fçû faire
en fi peu de tems , un Epoux paffionré,
d'un Amant indifferent ; & de voir
finir en fa faveur , le combat de l'eftime
& de l'amour ?
S
Na obfervé, qu'il n'y a qu'un petit
nombre de gens dans cette Capitale,
à qui la Langue Italiene foit affez
connue pour être en état d'entendre
parfaitement les Piéces que l'on repréfente
à l'Hôtel de Bourgogne : J'ai
donc cri, que les perfonnes qui ne vont
à ce fpectacle que pour le feul plaifir
de l'action Theatrale , ou qui s'en privent
par la crainte de n'y rien enten
dre , ne feroient peut - être pas indifferentes
en voyant de Mercure en Mercure
, la Fable des Comedies qui ont
mérité les applaudiffemens publics.
Aprés cela , je prie mes Lecteurs , de
n'éxiger de moi aucune remarque critique.
Ne feroit- il pas injufte que l'on
pourfuivit à la rigueur, les défauts de la
plupart de ces Piéces , qui étant fouvent
conçues , ordonnées & jouées en un mê-
>
me
DE JANVIER .
me jour, à la vérité par d'excellens Acteurs
, fe trouvent par cette feule raifon
, à l'abry de toute cenfure ? Sans cette
bûrenfe facilité , nous nous verrionsprivés
de cette agréable varieté , qui
balancée
avec la régularité uniforme
de nôtre Theatre , doit gagrer d'un côté
, ce qu'elle perd de l'autre. En attendant
que j'execute les claufes de mon
Bail , voici mon premier payement.
L
ARLEQUIN MUET
PAR CRAINTE.
E 16 Décembre , l'on reprefenta
pour la premiere fois , Arlequin
muet par crainte. Cette Piéce a û d'autant
plus de fuccés , que ceux qui n'enrendent
point l'Italien , n'avoient pas
moins de plaifir , que ceux à qui
cette Langue est la plus familiere : En
voici le fujet.
Lélio amoureux de Flaminia , ayant
appris que le Docteur pere de fa Maî
treffe , l'emmenoit à Milan , pour la
marier à Mario fils de Pantalon ; fa
jaloufie le détermina à fe rendre auffi .
dans la même Ville , à deffein de fe
battre contre fon Rival.
Lelio avoit û l'indifcrétion de faire
Janvier 1718. H
90 LE MERCURE
confidence de fon deffein à Arlequin
fon Valet . Ce fécret incommodoit
trop ce dernier ; il s'en débaraffa au
plûtôt . Tout confident lui parut bon .
La premiere perfonne , à qui il le
revéle , eft un Porrefaix chargé de la
valife de Lélio . Non content de l'avoir
dit une fois , il en fait part au
Maître de l'Hôtellerie où il va loger.
Lélio arrive , à qui le Fâquin deman
de fon falaire. Lelio n'ayant point de
monnoye, lui donne un écu . Le Portefaix
charmé de la générofité de ce
Cavalier , ne peut s'empêcher de lui
découvrir l'indifcrétion & la trahifon
de fonValet en lui repetant tout cequ'il
lui a confié. Lelio renvoye cet homme,
en lui difant, que ce fon des fables
que fonValet a inventées : Cependant,
l'Hôte arrive qui lui donne le même
avis. Alors Lao outré , appelle Arlequin
, & tâche par douceur, à lui tirer
l'aveu de fon imprudence ; mais ,
voyant qu'il perfifte à nier , il tire
fon épée , & le menace de le tuer ,
s'il ne l'avoue. Arlequin tremblant ,
lui confeffe la vérité, & lui demande,
comment il l'a fçû. Lelio lui dit qu'un
Elprit familier qu'il a dans fa bague ,
DE JANVIER. 91
f'en a inftruit; & que s'il parle davantage
, le même Eſprit l'en informera ,
& qu'auffitô , fa mort eft certaine.
Arlequin intimidé par ces menaces ,
lui promet dêtre muet ; mais ne pouvant
y réuffit , il fe réfour de fe coudre
la bouche , & fait de cela un lazzi
charmant .
:
Lélio en feureté du côté de fon Va-
Let, va pour mieux cacher fon deffein ,
trouver Pantalon , pour lequel il
a des Lettres de recommendation,
Pantalon lui fait toutes fortes d'amitié
, & l'oblige de venir loger chez
lui. Il lui préfente Mario fon fils , &
ordonne à Violette fa Servante , de le
fervir comme lui -même : Cependant ,
Arlequin trouvant Violette, à fon gré ,
& le voyant feul avec elle , lui fait
entendre par fes geftes , l'amour qu'il
a pour elle , & qu'il voudroit bien devenir
fon mari. Violotte qui tout muet
qu'il eft , le trouve plaifant , y confent
& lui donne la main. Arlequin lui
témoigne toujours à la muette , fa reconnoiffance
, & finit ainfi le premier
Acte.
Hij
92 LE MERCURE
ACTE II.
Voilà donc Lélio logé avec fon plus
grand ennemy, de qui , pour comble de
difgrace , il ne reçoit que des marques
d'une amitié que fa premiere veuë
lui avoit infpirée ; & par conféquent ,
fort embaraffé à trouver un prétexte
de lui faire mettre l'épée à la main .
Mario ignoroit le deffein qui amenoit
Lélio à Milan ; & quand il l'auroit
fçu , cela n'auroit point diminué fon
amitié. C'eftoit malgré lui que fon
pere le deftinoit à l'hymen de Flaminia.
Sylvia foeur de Scaramouche ,
eftoit celle qui occupoi fon coeur ; il
lui avoit même permis de l'époufer ;
& c'eft fur cette promeffe , que Scaramouche
aff fa foeur , qu'il obligera
Mario de lui tenir parole. Sylvia
cependant inquiette de ce que penfe
fon Amant , fur le deffein qu'à fon
pere de le marier à une autre ; cher
che l'occafion de s'en éclaircir : Elle
apperçoit dans ce tems là Arlequin
qui fort de la maifon de Pantalon .
Après avoir fçu de lui qu'il y legeoit ,
elle lui fait entendre , qu'elle fouhaite
DE JANVIER. 93
qu'il rende une lettre à Mario. Arle
quin lui témoigne , qu'il le veut bien
& Sylvia par reconnoiffance , lui donne
une Bague. Violette qui les a veu
enfemble , vient lui marquer fa jaloufie
& fon dépit ; & ce n'eft qu'avec
bien de la peine , qu'Arlequin lui fair
entendre par fes geftes , ce que Sylvia
lui vouloit , & lui montre la Bague.
Ils fe racommodent , & s'en retournent
auffi bons Amis qu'auparavant
D'un autre côté , Pantalon
apprend par le Maître de l'Hôtellerie ,
qui a êté autrefois fon Valet , que le
Cavalier qui devoit venir loger chez
lui , eft venu à Milan , pour fe battre
en duel contre un autre jeune Cavalier
, qui doit époufer une Demoifelle
de Bologne que cet étranger
aime . Pantalon reconnoiffant que c'est
à fon fils qu'il en veut , prend le parti
de le faire arrêter , & pour cela va
chercher la Juftice . Cependant , Lelio
fuivant toûjours fon deffein , vient
pour faire mette l'épée à la main à
Mario ; mais , celui..ci lui donne tant
de témoignagnes de bienveillance ,
qu'il l'oblige de le quitter fans avoir
executé ce qu'il vouloit faire. Arle94
LE MERCURE
Y
quin furvient , & fait tout ce qu'il"
peut , pour faire entendre à Mario a
qu'on veut le ruer ; mais c'eft en vain,
& il eft interrompu par Lelio , qui
vient avertir Mario , qu'en fortant il
avoit vû des Archers qui cherchoient
quelqu'un ; & qu'ayant connu qu'ils
en vouloient à lui , il eft retourné
fur fes pas , pour fe dérober à leurs recherches.
Mario , pour plus grandes
fûreté , appelle des Valets , leur dit
de prendre des armes , & de revenir
auffi tôr : Mais à peine font ils partis ,
que les Archers viennent pour fe faifir
de Lelio. Mario , l'épée d'une main ,
& le piftolet de l'autre , fe bat contre
eux , & fe mettant toûjours au- devant
de Lelio , fe retire avec lui , &
les empêche de le fuivre. Les Archers
n'ayant pû fe faifir du Maître , ils -
aperçoivent Arlequin fon Valer , &
veulent l'arrêter. Il fe défend de fon
mieux Mais , comme il faut ceder à
la force , il alloit être enlevé , lorfque =
les Valers de Mario furviennent armez
de fufils , & tombant de tout
leur coeur fur les Archers ; leur font
lâcher Arlequin , qui ne manque pas
auffi de fon côté de les reconduire à a
grands coups de latte,
DE JANVIER.
951
ACTE III.
Cependant , Lélio ne peut s'empê
cher de reconnoître les obligations
qu'il a à Mario ; il avoue même , qu'il
commence à fentir que la reconnoif
fance balance dans fon corr , le défir
de fe délivrer d'un Rival . Cet amy
roûjours attentif à ce qui le regarde,
lui aporte la clef d'une chambre fe
crette , où il veut le cacher , & l'affu
re en même- temps , qu'il perdra plutôt
la vie que de l'abandonner. Lelio lui
rend graces de fa générofité ; va s'enfermer
dans fa chambre , & laiffe
Mario. Pantalon furvient , qui lui dit,
qu'il a mal fait d'empêcher l'exécution
de la Juftice ; qu'il faut bien qu'il·
foit coupable , puifqu'on le faifoit:
prendre , ( fans dire qe cet ordre venoit
de lui ) & qu'il fçait fans doute
où il eft: Mario lui dit q re non, & qu'il
croit qu'il s'eft fauvé . Pantalon , bien
aife qu'il ne foit plus dans fa maiſon .
veut découvrir à fon fi's , que c'eft
luiqui l'a voulu faire arrêter, & les raifons
qui l'y ont engagé ; mais , il en eit
empêché par l'arrivée du Docteur , &
96 LE MERCURE
de fa fille Flaminia. Mario & elle , fe
faluënt fort froidement , & ne fe difent
prefque rien . Pour comble de malheur
, Pantalor emmene le Docteur,
pour lui parler en particulier fur ce
mariage , & laiffe fon fils feul avec
elle , Arlequin dans ce temps là arrive,
qui reconnoît Flaminia ; elle , fort-fürpiifé
de le voir à Milan , veut lui
adreffer la parole. Mais Mario , à qui
elle demande quel eft ce valet , qu'elle
a vû au fervice d'un Cavalier de Boulogne
feignant quelque affaire , fe retire,
fans lui répondre,& emmene Arlequin
avec lui. Flaminia furpriſe de ce
procedé , & ne fachant ce qu'elle en
doit penfer , aperçoit Lelio. Ce Cava- -
lier , qui avoit pris la réfólution de
ceffer d'être Amant pour devenir ami ,
demeure furpris & déconcerté à la vûë
de Flaminia ; elle de fon côté , qui
n'avoit pas changé de fentiment à fon
égard , lui parle de fon amour , &
lui dit , que fon mariage eft arrêté
pour ce foir avec Mario ' : A cette notvelle,
Lelio fe trouble , fes réfolutions
s'évanouiffent , & fon amour augmen-.
te. Il voudroit dire qu'il ne penfe
plus à elle ; mais il ne peut. Flaminia
qui .
DE JANVIER, 97
qui attribue fon trouble au chagrin
que lui caufe ce qu'elle vient de lui
apprendre , & non au combat interieur
qui l'agite , fe plaint de fon fort dans
des termes qui achevent de le vaincre.
Il lui avoue fa défaite , & lui
prótefte que dans peu elle pleurera
fa mort , ou qu'ils feront époux . En
même-temps , il lui prend une main
pour la baifer , lorfque Mario furvient :
Sa prefence excite en eux des mouvemens
bien differens , & que l'on peut
aifément imaginer, Flaminia nejugeant
pas à propos de refter , fort fous
quelque prétexte . Cependant Mario ,
qui vient d'apprendre la derniere réfolution
de fon pere fur fon mariage ,
dit d'un air faché à Lelio , qu'il venoit
pour lui parler en particulier d'une
affaire de confequence. Lelio charmé
de cette conjoncture , croit tenir le
moment de fe fatisfaire , & que Mario
ayant apris qu'il eft fon Rival , vient
le prévenir & lui offrir le combat ; il
marque même fa joye par fes actions .
Mais , quelle eft fa furprife , lorfque
Mario lui apprend que fon chagrin
ne vient , que de ce que fon pere le
veut marier le même jour à Flaminia
I
98
LE
MERCURE
#
qu'il n'aime point , & qu'il eft au défefpoir
de ne fçavoir comment s'en
débaraffer ! Lelio furpris & charmé en
même tems , de n'avoir point Mario
pour Rival , lui découvre le deffein
qu'il avoit de fe battre avec lui , &
lui en demande mille pardons : Mario
l'embraffe , le prie de l'aider de fes
confeils , & lui avoue fa paffion pour
Sylvia : Le Docteur & Pantalon qu'ils
entendent , les obligent de fe retirer
pour concerter leur projet. Arlequin
, qui eftoit forti avec fon Maître
, revient quelque tems aprés , &
veut faire par fignes le récit d'un combat
entre Lelio & Mario ; mais perfonne
ne l'entend . Le Docteur qui le
reconnoît pour l'avoir vû à Boulogne,
demande à Pantalon ce qu'il fait ici .
Pantalon lui dit que c'eft un pauvie
muet , valet d'un Cavalier qui a
demeuré chez lui : Le Docteur affûre
qu'il n'eft pas muet , & le menace :
Arlequin effrayé , parle & dit , quel
eft le motif du voyage de fon Maître
à Milan ; enfuite il fait le récit du
combat , & ajoûte qu'ils font convenus
, que le Vainqueur épouferoit Flaminia
. Dans le tems que Pantalon té-
3
DELA VILLE
DE JANVIER.
ABQUE
LYON
moigne fon inquiétude fur cela , Ma
rio arrive , foutenu par Lelio , & le
bras enveloppé : Pantalon outré contre
Lelio , tire fon poignard & veut
le tuer ; mais fon fils l'arrête , & lui
dit au contraire de l'embraffer ; puifque
par une générofité digne d'un
grand homme , il lui a donné deux
fois la vie dans le combat : Qu'il vient
exprés , pour déclarer qu'il n'a plus rien
à prétendre fur le coeur & fur la perfonne
de Flaminia , & qu'elle appartient
à Lelio par le droit du Vainqueur
, fuivant la condition dont ils
font convenus avant que de fe battre .
Lélio la demande au Docteur;mais fur
le refus qu'on lui en fait , il tire fon
épée pour le tuer : On l'en empêche,
& Flam. fe jettant aux genoux de fon
pere, lui avouë fa paffion pour Lelio, &
le prie de le lui accorder dans l'inftant.
Scaramouche vient avec fa foeur fommer
Mario de tenir fa parole : Mario
avoué à fon fon
pere amour pour elle ,
&la promeffequ'il lui a faite de l'époufer.
Pantalon voyant fon fils engagé ,
lui donne fon confentement . Mario
n'ayant plus rien à ménager, dévelope
fon bras , & découvre par là . que fa
I ij
100 LE MERCURE
bleffure n'eft qu'une feinte ; & le Docteur
voyant bien qu'il ne peut faire le
mariage qu'il s'eftoit propofé , accorde
fa fille à Lelio . Mais, afin que tout foit
content, Pantalon donne Violette pour
femme à Arlequin ; & ainfi la Piéce
finit , avec la fatisfaction de tout le
monde.
EXTRAIT D'UNE LETTRE
Ecrite par le Pere ROBERT de Saint
Nicolas , Auguftin Déchauffe , Miffionnaire
Apoftolique dans le Tunquin
; dans laquelle il donne avis à
fes Superieurs , de fon arrivée , é
de l'heureux fuccez de la Miffion
des Auguftins Déchauffés , dans le
Royaume de Tunquin .
E
Nfin , êtant arrivé à la Ville de
Canton , ( qui est un Port de la
Chine je me mis d'abord en chemin
pour le Royaume de Tunquin ;
& un mois aprés , je pénétrai jufques
fur les Frontieres de ce Royaume , où
je ne pû entrer alors , à caufe de la
DE JANVIER . 10 %
perfecution que l'on y exerçoit continuellement
contre les Chrétiens ; ce
qui m'obligea de me tenir caché pendant
deux mois , dans le fonds d'une
mazure , chez une pauvre veuve
chrétienne ; & afin de pouvoir diftinguer
le jour d'avec la nuit , & récirer
mon Breviaire , je fus contraint de
faire deux trous à la muraille de cette
chaumiere , qui étoit fi obfcure, qu'elle
reſſembloit à un cachor , où j'étois
feul , n'entendant parler qu'une langue
que je ne fçavois pas , & réduit à
y recevoir un peu de ris , que cette
pauvre veuve me donnoit chaque jour
pour ma nourriture.
Dans ce lieu fi incommode , je fus
attaqué d'une groffe fiévre , qui certainement
m'auroit emporté , fi le
Vicaire Apoftolique du Tunquin , Religieux
de l'Ordre de Saint Dominique
, ayant appris ma dangereuſe maladie
, ne m'eût auffi - tôt délivré de ce
lieu ; en me faifant entrer dans le
Royaume de Tanquin , fous la conduite
d'un Catéchifte qu'il avoit envové
à cet effet fecretement-
Trois mois aprés ma Miffion en ce
Royaume , il y entra auffi deux de
I iij
202 MERCURE LE
nos Peres Auguftins Déchauffez , qu'il
ávoit fallu laiffer à Madraft : Et comme
nous fçavons bien à preſent , tous
trois , la Langue de Tunquin , nous
fommes occupez en differentes Miffions
, dans lesquelles Dieu daigne
benir nos travaux d'une récolte abondante
d'ames , que nous lui gagnons .
Chaque Miffionnaire prêche fécrétement
durant le jour , dans une Barque
qui lui appartient fur les Rivieres
qui font en grand nombre en
ce Royaume , & qui nous facilitent le
pallage d'une contrée dans une aurre ,
& dans les Bourgades , où pendant
la nuit , nous inftruifons nos Profelites ,
que nous avons fait préparer par un
Catéchifte durant le jour , & pour laque
le on a pris des mefures avec
les Habitans .
,
Nous employons tout le temps de la
nuir à Prècher , Baptifer & Confeffer
les nouveaux Chrêtiens , pour
leur faire recevoir la fainte Eucharistic,
& à révalider les mariages.
Pendant que le Millionnaire confeffe
, tous les Chrêtiens affemblés
récitent alternativement , avec grande
dévotion , la troifiéme partie du RoDE
JANVIER.. 103
faire , & enfuite une autre troifiéme
partie , pendant que le Miffionnaire fe
prépare à célébrer la Meffe , qu'il finit
vers le point du jour .
Cela êtant fait , tous les Chrêtiens
fe retirent fécrétement en leurs maifons
, de peur de faire connoître le
Miffionnaire aux Gentils , qui ne manqueroient
pas de l'arrêter . il faut vous
dire , que le Miffionnaire fe trouve fi
fatigué des travaux d'une feule nuit
qu'il n'y a que Dieu feul qui puiffe
lui donner des forces , pour exercer
l'employ de fa Miffion la nuit fuivante;
ce que la Divine Bonté ne manque pas
de nous accorder.
La fureur de la Perfécution eft un
peu rallentie à préfent , parce que le
Seigneur vient de punir ce Royaume ,
d'abord par la Famine , & enfuite par
la Pefte qui a tué la troifiéme partie
du peuple : Ce qui oblige les Gentils
d'avouer , que c'eft le Dieu des Chrêtiens
qui leur a envoyé ces fleaux.
Dans une certaine Bourgade de ma
Miffion , tous êtoient attaquez , de la
Pefte , excepté les Chrétiens qui êtoient
en trés petit nombre : Ceux- ci dirent
aux Gentils ,que s'ils vouloient en être
104 LE MERCURE
délivrez ils n'avoient qu'à promettre
fincerement , & de tout leur
coeur, de fe faire Baptifer. Plufieurs
l'ont fait , & fe font trouvez auffi - tôt
guéris ; enforte qu'en peu de temps,
j'en ai baptifé plus de fix vingt. Dien
m'a même fait la grace de convertir
à la Foi de JESUS- CHRIST,
un certain Prêtre des Idoles , & un autre
vieillard de quatre- vingt ans , homme
de grand crédit , qui dans la fuite,
m'a facilité le moyen d'exercer ma
Miffion dans fa Bourgade , où il ne
m'êtoit pas permis d'entrer auparavant
Il est plus facile de convertir des
hommes de Lettresen ce Pays , qu'en
la Chine , parce qu'ils embraffent la
vérité dés qu'ils la connoiffent : D'où
il arriva ces jours paffez, qu'un Difciple
d'un certain Lettré , ayant êté
converti à la Foi . fon Maître lui fit
des reproches fur fa converfion : Mais ,
ce Difciple dans la réponſe qu'il fit ,.
confeilla à fon Maître d'entendre les
raifons du Miffionnaire ; l'affûrant que
s'il les réfutoit , il étoit lui-même difpofé
d'abandonner enfuite la Loi des
Chrétiens.
Le Lettré entendit le MiffionnaiDE
JANVIER. 105
re , & il embraffa auffi la Religion
Chrétienne .
L'on conferve encore ici avec' ref
pect la mémoire de nôtre Pere Jean
de S. Auguftin , qui eft mort en ce Royaume
depuis quelques années , aprés
avoir attiré, à la Religion Chrêtienne ,
environ douze mille ames : Il a laiffé
aprés lui une telle odeur de fes vertus
, que les Chrêtiens de ce Païs , ne
peuvent le reffouvenir , ni parler de
luy , fans verfer des larmes."
" &
Nous avons en ce Royaume , un
trés grand befoin de Miffionnaires ;
car la moiffon y eft fort grande
il y a trés peu d'Ouvriers : C'est
pour cela , cela , que nous fommes tous trois
occupez dans des Millions éloignées
les unes des autres , &c. Je vous fupplie
donc , de nous obtenir de la Sacrée
Congrégation de la Propagation
de la Foy , quelque nouvelle Miffion
de nos Peres , afin qu'on ne puiffe
pas nous appliquer ces paroles : Les
Enfans ont demandé du pain , & il ne
s'est trouvé perfonne pour leur en diftribuer.
Je vous prie auffi , de nous recommander
à Dieu , afin qu'avec le fe
105 LE MERCURE
cours du Ciel , nous puiffions de
plus en plus , convertir des Ames à
la Foy , & affermir nôtre Miffion , en
donnant noue vie pourJESUS - CHRIST,
comme fit heureufement , l'année derniere
, un Frere Francifcain , que les
Infidéles noyérent dans le Fleuve .
Il y a dans le Royaume de Tunquin
trois Sectes principales . La premiere ,
eft celle qui rend un culte à Confucius.
La feconde adore une certaine Idole ,
pour laquelle la mere du Roy a une fi
grande Dévotion , qu'elle lui a dé- -
dié un Temple trés magnifique. Et
la troifiéme , eft entierement adonnée
à la fuperftition , & s'apelle la Secte
de Difcipline , parce qu'elle entreprend
par la Difcipline , de guérir
les Infirmitez , de chaffer les Démons,
& de faire bien des chofes , vaines &
inutiles . & c. Je fuis , & c.
F. ROBERT DE S. NICOLAS ,
Aug. Déch . indigne Miffionnaire
Apoftolique.
A Kem- Sant , le premier
Octobre 1715.
DE JANVIER. 107
Il paroit que le Pape touché des
befoins , que cette Million a d'avoir
des Ouvriers zélés , pour étendre dans
ces Païs éloignez les progrés de la
Religion Romaine , ne néglige rien
pour ce pieux deffein; puifque le 12 Janvier
, quatre Religieux Auguftins Dé-*
chauffes , de la Gongrégation d'Italie ,
envoyez par Sa Sainteté , Miffionaires
dans le Royaume de Tunquin , furent
préfentez à Monfeigneur le
Regent , par le P. Jacques Affiftant
Général de la Congrégation de France,
homme fort connu de S. A. R. &
qui avoit êté averti par M. de Marpré
Introducteur des Ambaffadeurs , de
l'heure où ce Pince pouroit les enrendre
. Cer Officier les introduifit ,
&ils furent reçûs trés gracieufement de
S. A. R. qui , aprés avoir loüé leur zéle,
leur promit de leur procurer au plûtôt
un embarquement . En effet , munis
de fes ordres , ils font partis pour
S. Malo où ils monteront fur un
Vaiffeau marchand qui va à la Chine.
De ces quatre Miffionaires Apoftoliques
, le Chef eft un Napolitain .
homme d'efprit & de vertu , qui pour
cette fainte entreprife , a refufé une
108 LE MERCURE
Chaire de Profeffeur Royal en fa Patrie.
Les trois autres font Gênois ,
Meffinois & Ferrarois . Hs vont avec
empreffement joindre trois autres de
leurs Confreres , qui font dans le Tunquin
depuis plufieurs années , & qui y
ayant fait beaucoup de fruit , ont écrit
à Rome pour demander du fecours,
Ceux-ci étoient partis au nombre de
cinq ,mais, l'un mourut en chemin ; up
autre , aprés avoir converti à la Foy
Chrêtienne environ douze mille perfonnes
, y décéda , il y a quelques années
, laiffant dans le Pais une fi
grande odeur de ſes Vertus , que les
nouveaux Chrêtiens ne peuvent Le
refouvenir de lui , fans veifer de larmes.
Un Ecrivain Périodique ne peut être
trop circonfpect,dans le choix & la critique
des Piéces qu'il expofe au grand
jour. Faute de cette fage attention , il
doit s'attendre à des réponses fouvent
affez mortifiantes , pour émouffer la
premiere impreffion d'une joye maligne,
infpirée par l'amour propre.Je ne sçay
DE JANVIER. 109
' e quel oeil le Journaliste des Nouvelles
Litteraires regardera les remarques
uivantes. Il me paroit que
la Replique
fait un peu tort à fon jugement .
Rouvez bon , Monfieur , que
Tonic recours à l'Ouvrage que
vous publiez chaque mois ; afin de
précautioner les efprits , an fujet dự
Recueil des Nouvelles Litteraires ,
qui fe publient toutes les femaines en
Holande. Ce n'eft pas qu'elles ne puiffent
avoir de l'utilité ; mais , leur
Auteur preflé vraisemblablement par
fon travail , ne fait pas l'attention
convenable aux Piéces qu'on lui envoye
. C'est ce qui paroît manifettement,
par des remarques critiques qu'il
a inférées en trois Parties de fes Ménoires
, fur les trois Volumes de l'Ouvrage
du Pere Buffier , intitulé :
Introduction à l'Hiftoire des Maifons
Souveraines de l'Europe
Un grand nombre de Lecteurs ne
lifent que fuperficiellement , ce qui
fouvent , leur fait porter des jugemens
défectueux ou injuftes : C'eft un motif
qui doit engager les Auteurs des
Ouvrages Périodiques , à n'y rien inIto
LE MERCURE
> une ocférer
qui foit aux Lecteurs
cafion de prendre de fauffes idées.
L'Auteur des Nouvelles Litteraires
de Holande , n'a pas êté , Monfieur,
auffi circonfpect que vous l'êtes , & que .
vous l'auriez êté en particulier, au fujet
des remarques critiques dont il s'agit.
En effet , il auroit pû facilement
appercevoir , qu'elles étoient pleines
de penfees fauffes , ou même de contradictions
, qui fe découvrent d'ellesmêmes
à un efprit capable de quelque
réfléxion . En voici des exemples . Pag.
254. Il blâme le Pere Buffier de n'avoir
pas donné la véritable raifon de
la mort d'Antoine Roy de Navarre :.
Sçavoir que , pendant la bleffure de ce
Prince , qui n'étoit pas confidérable
une Demoiselle qu'il aimoit , venoit le
défennuyer , & que la vue continuelle
de cette Circ envenima la playe. Je
ne fçay , fi le fait eft vrai ; mais quand
il le feroit , je fçay qu'il faut eftie
bien peu raifonabie , pour reprocher
à un Jefuite de n'avoir pas mis une
circonftance de cette nature ; fur- tout
dans un Livre , où il fait profeffion
de ne choifir fur la perfonne d'un Prince
, que quelques traits feulement
Pour la faire diftinguer . S'il avoit choiDE
JANVIER.
fr le trait qu'auroit voulu le Critique ,
qu'auroient dit la piété & la pudeur ?
Le Critique ne publie fes remarques ,
dit- il , pag. 169 , que pour éclaircir
la vérité des faits Hiftoriques ; puis
oubliant fon but à chaque moment ,
il fait tomber les remarques fur l'exactitude
des Locutions françoifes :
Contrafte plaifant , de voir un Incon
nu , qui certainement n'a pas fait preuve
d'élégance , vouloir apprendre le
françois au Pere Buffier. Jugez , s'il
vous plaît , Monfieur , avec quel fuccés
, par fes premieres obfervations
fur le langage. 10. Le Pere Buffier a
appelé le grand Duc de Toſcane , fimplement
le Grand Duc . Or , ilfaloit,
dit le Critique , ajouter , de Toscane.
Ilfaudra ainfi , qu'il avertiffe la Cour
de ne plus dire , Mc la grande Duch,
Mais ,la Grande Duch, de Toscane.
20. Le Pere Buffier a dit , le Roy du Mogol
; le Critique veut qu'on dife l'Empereur
du Mogol : Les volontez font
libres ; mais , pour ôrer la liberté de
dire,le Roy ou l'Empereur du Mogol ,
il faudroit au moins une déciſion de
l'Académie , ou un Arrêt du Confeit ;
Le Critique eft peu avifé de n'avoir
produit ny l'un ny l'autre. 3o . Le Pere
II 2 LE MERCURE
Buffier a dit que Charles le Mauvais
Roy de Navarre, fit empoifoner le Dauphin
Charles , qui n'en guérit jamais
bien : La délicateffe du Critique trouve
en cette phrafe , un fens équivoque :
Ne pouroit-on point trouver fa délicateffe
un peu imaginaire . Le Pere Buffier
a dit dans les Monafteres de Citeaux
,on des Chartreux : Il falloit dire,
felon le Critique , dans les Monafteres
de Citeaux , ou dans les Monafteres
des Chartreux . Voilà une réforme
de ftile également nouvelle & importante
. Le Pere Buffier a dir, s'unifniffant
avec Thomas de Carignan . Le
Critique fe contente de condamner
cette expreffion , fans remarquer comment
il auroit voulu la reformer ; &
fe difpenfe en cet endroit , d'enfeigner
la Langue françoiſe à fes Lecteurs ;
mais , il les dédomage d'ailleurs , en
leur apprenant des expreffions qu'ils
n'auroient pas certainement devinées ,
telles qu'un Souverain Momentané,
pag. 166. Il feroit feulement à fouhaiter
, qu'un fi habile Maître fçût au
moins diftinguer la premiere perfonne
du Subjonctif, d'avec la troifiéme ,
ce qui ne paroît pas , quand il dit pag.
166
DE JANVIER.
113
166. Il n'y a qu'un de ces Princes qui
l'aye, au lieu de dire , quil'ait .
L'Auteur des Nouvelles. Literaires
auroit pû encore s'apercevoir, que les
Remarques du Critique étoient manifeftement
inconfidérées & frivoles ,
de reprocher à l'Auteur , des fautes
d'impreffion qu'il avoit lui-même corigées
: Et ce qui eft de plus finguljer,
c'est que le Critique avoue lui- même,
qu'il a vû la correction ; cependant,
il fe récrie , page 14. contre l'Auteur
, en lui difant , vous avancezque
Philippe Lantgrave de Heffe eut trois
femmes; il est vrai , ajoûte le Critique
, que vous avezcorrigez cettefaute,
effacant trois , & y fubftituant deux ;
mais pourfuit- il ; c'est ce qui décele vôtre
méprife. S'il fe trouve ici quelque
chofe de decelé , n'est- ce pas le difcernement
du Critique , d'improuver
que l'Auteur ait rendu fon livre plus
exact par la conection faite en deux
manieres ; to . Par une écriture à la
main dans l'endroit où les Imprimeurs
avoient manqué , & 2. par l'Errata
du Livre. Ce qu'ajoute le Critique ,
eft d'un coup exquis ; la correction ,
dit- il , eft faite aprés comp ;
elle l'étoit
K
114
LE MERCURE
néanmoins , avant que l'ouvrage für
public ; la falloit-il faire avant que les
Imprimeurs euffent commis la faute ?
La plupart des remarques font à
peu prés de ce caractere , tombant , ou
fur des fautes d'impreffion , telles qu'il
s'en trouve , & enplus grand nombre
dans les meilleurs Livres en de pareilles
matieres ; ou fur des chofes obmifes
exprés par le pere Buffier ; parce
qu'elles ne faifoient rien à fon deffein,
& niême , qu'elles étoient contraires
à la brieveté qui êtoit effentielle
à fon ouvrage ; ou fur des noms
qu'on écrit arbitrairement de diffe
rentes manieres, comme on dit, tantôt
Barberini , felon la terminaifon Italiene
, & tantôt Barberin , felon la terminaifon
Françoife ; ( car le Critique
blâme hautement le Pere Buffier fur
ce qu'il a ofé mettre le nom Soderin,
au lieu de Soderini ; ) ou enfin, fur des
faits que le Critique judicieux s'avifede
contredire , par une raifon des plus
rares ; c'est qu'il les ignore comme,
lorfqu'à la page 232. il ne veut pas
convenir que la Reine Marie Théréfe
fut déclarée Regente du Royaume
pendant les Campagnes du Roi en 1667.
DE JANVIER. 115
1672. Il voudroit , dit - il , des preuves
de ce fait. Tout moderne qu'il eft ,
il en trouvera , s'il a quelque ufage du
monde & des Livres , puifque le fait
eft vrai , récent , & raporté en particulier
dans l'Hiftoire des Grands Officiers
de la Couronne, par M. du Fourn
. Du refte , il preferit là une curieufe
Occupation à l'Auteur , de donner des
preuves de cinq ou fix mille faits qu'il
a avancez dans fes . trois volumes ; de
les donner , dis je , en faveur de tous
les gens peu inftruits qui s'aviferont
d'en difconvenir. On avoit crû jufqu'ici
, que c'eft à celui qui nie un
fit , de montrer que le fait eft faux ,
& non à l'Auteur qui raporte une
choſe incontestable, de prouver qu'elle
est vraye. Au refte , comme il n'eſt
point de fi bon Livre , qui n'ait quelque
défaut , il n'est point d'écrit fi
peu eftimable , qui ne puiffe avoir
quelque chofe de bon ; & je ne vou
drois pas jurer que le Pere Buffier.ne
fit paffer dans un Errata defon Livre ,
quelque obfervation du Critique.
D'ailleurs , celui ci auroit befoin d'une
autre efpèce d'Errata ,pour les bévues
étonnantes qu'il fait , dans le peu de
Kij
116 LE MERCURE
pages qu'il a imprimées ; témoin
l'endroit où il a û le fecret d'en mettre
trois ou quatre en deux ou trois lignes-
Pag. 228. C'eft là entr'autres , qu'il
appelle l'héritiere, de Vendôme qui
époufa Jean de Bourbon la Marche.
l'heritiere de Bourbon - Vendôme.
Comme fi elle ût elle- même êté de
la Maiſon de Bourbon ; voilà ce qu'a
gagné le Critique à fe mêler de faire
le Sçavant;mais , c'eſt ce que n'a pas apperçu
l'Auteur des Nouvelles Litte
raires , qui s'offre gracieufement fur
de pareils Mémoires , à faire une nouvelle
Edition de l'Hiftoire des Maifons
Souveraines. Le Public doit lui
fçavoir gré de fes bonnes intentions ;
mais , il le difpenfera de les fervices.
Au refte , pour faire voir le caratere
des Rem rques du Critique
dans leur véritale jour , il ne faudroit
que faire attention à ce qu'il lui plaît
de dire à diverfes repriſes , touchant
la Maifon de Beauveau ; la chofe vaut
la peine d'eftre éclaircie en particulier,
& fera le fujet d'un nouveau Mémoimoire
, qu'on poura avoir l'honneur
de vous adreffer . Je fuis M.
DE JANVIER. 117
42 PAYOPAYJPAYODAYO PA
A
u lieu de donner indiftinctement
les Nouvelles Etrangeres , commeje
l'ai pratiqué jusqu'à préſent , je
Les expoferai dorénavant dans un ordre
plus méthodique ; de maniere que ,je n'abandonnerai
point ce qui concerne un
Païs , que je n'aye mis fous les yeux du
Lecteur , tout ce qui s'eft paffé dans le
cours du mois . Par ce nouvel arrangement
, on aura une fuite complette des
Mémoires du tems , qui ne laifferont
prefque rien à défirer de ce qui mérite
quelque attention fur les événemens
curieux. On peut s'affûrer qu'outre cet
ordre , l'on y découvrira quantité de
Faits finguliers , & des circonflances
curieufes que l'on ne trouvera peut- eftre
pas dans les différens Journaux de l'Enrope
, qui ne contiennent pour la plûpart
, que de répétitions de Gazettes un
peu plus amplifiées .
118 LE MERCURE
NOUVELLES ESTRANGERES.
D'Andrinople , le 20 Novembre 1717%
L
E Prince Ragotski s'étant embarqué
fecretement à Marfeille le 14
Septembre 1717 , fur un Bâtiment appelé
, l'Ange Gabriel , alla moüiller
le même jour aux Ifles d'Hieres , où
le Capigi Bacha , Ambaffadeur du G.
S. vers ce Prince , l'attendoit. Cet Envoyé
, aprés avoir û une longue Audiance
de S. A. , mit à la voile le
lendemain 15 pour Gallipoli , qui êtoit
le lieu marqué pour le rendés vous.
Le Prince fut obligé de refter fixjours
dans la même rade , en attendant
le refte de fon Equipage , qui
eftant arrivé le 2 , partit fur les huit
heures du foir par un vent favorable .
Le 24 , on reconnut l'Ifle Gaete , Bizette
& Tunis : On nous fit remarquer
l'endroit où eftoit la fameufe Cartage
Nous vimes enfuite les Ifles Pantalaries
& Linouze . Le 27 , nous rangeames
les Côtes de l'Ile de Malthe
à la diftance de deux lieuës. Le
29 , nous entrâmes dans l'Archipel
وت
DE JANVIER. 119
par la paffe des Iles de Cerigo & de
Cervi . Le 30 , nous cotoyâmes les
Ifles de Thermia & de Zia : Comme
le vent devint contraire , s'eftant rangé
au Nord Nord- Est , on fut obligé
d'aller moüiller à l'Ile de Sciro prés·
d'une petite Ville de ce nom , où il
y a un Evêque Catholique. Le vent
ayant continué d'eftre contraire
nous y retâmes jufqu'au 5 Octobre,
que nous levâmes l'ancre & abordâ
mes le 10à Gallipoli , où le Bâtiment
du Capigi Bacha , qui nous avoit devancé
de 6 jours , ne vint moüiller:
que le foir de nôtre arrivée .
Le même jour , le Prince dépêcha
deux exprés , l'un à Andrinople , ∞
l'autre à Conftantinople , pour avertir
le G. S. de fon entrée dans fes
Etats . M. Papay Envoyé Extraordi
naire de S. A. à la Porte qui êtoit
dans le bord , erant venu faire la reverence
au Prince , fut de nouveau
dépêché à Andrinople. Un Kam
des Tartares , relegué depuis dixfept
mois à Gallipoli , l'envoya
complimenter , & le régala de quelques
rafraichiffemens . S. A. le fic
remercier par le jeune Comte de Be120
LE MERCURE
J
rezini . Le fur les trois heures aprés
midi , le Capigi Bacha vint au bord
du Prince , pour l'accompagner dans
fon Entrée . S. A. qui depuis quelques
jours avoit la goute , fut obligée de
fe faire porter dans la Chaloupe
fur un Brancard . Elle eftoit portée fur
un Fauteuil , fuivie de fes Gentilshom-.
mes à cheval , & magnifiquement vêtue
, accompagnée du Capigi Bacha,
de l'Aga des Janiffaires , & d'autres
principaux Officiers . Dans cet ordre ,
le Prince fut conduit au logement
qui lui avoit esté préparé , où il donne
Audiance au Capigi Bacha , eftant
toujours traité avec les honneurs que
les Turcs rendent aux Souverains , &
conformément à la haute ' idée qu'ils
ont du Prince : Sur le foir , toute
fa fuite fut régalée . Quelques jours
aprés , il fit une Ordonnance , par laquelle
toutes les Charges de la Cour,
dont les fonctions avoient efté fufpendues
pendant fon féjour en France , fu
rent rétablies . Cette Ordonnance contient
des réglemens pour toute fa ,
Maifon,pendant tout le tems que S. A.
féjournera à Gallipoli . Il ne s'eft point
paffé de jour que le Kam des Tartares
n'ait
DE JANVIER. 121
n'ait envoyé favoir de fes nouvelles, &
ne lui ait fait quelques préfents ; entr'-
autres , d'un trés beau cheval gris
pomelé , richement harnaché. S. A.
fe trouvant un peu mieux de fes jambes,
monta ce cheval lez pour allervoir
le Kam , qui le reçut avec une grande
démonſtration de joye & d'eftime
; le Kam donna la droite au Prince
, & enfuite on fervit le Caffé & le
Sorbec , avec toutes fortes d'Eaux
odoriférentes & de parfums : Le Kam
eftoit fur un Sofa dans un affés bel
Appartement ,parqueté d'une nate fine .
& artiftement travaillée. L'entrevuë
fut d'abord publique & enfuite particuliere
. Le Capigi Bacha , qui avoit
accompagné le Prince , s'estoit retiré,
d'abord que S. A. fut entrée dans
l'Appartement du Kam . Cette entrevuele
paffa en honnêtetés réciproques,
& en marques d'eftime . Quand le
Prince fortit , le Kam courut à une
fenêtre pour le voir monter à cheval ;
il eftoit cependant arrivé un caroffe ,
que le G. S. envoyoit avec fix Chiaouxe
&un Aga le piant de hâter fa marche,
parce qu'il ne pouvoit fe priver plus
long- tems du plaifir de le voir : Le
L
122 LE MERCURE
Caimakan, gendre du G. S. avoit auffi
envoyé au Prince un fort beau
cheval chatain que S. A. monta le
22 jour de fon départ pour Andrinople
: Elle eftoit accompagnée du
Capigi Bacha & d'autres principaux
Officiers , avec une efcorte de Janiffaires
; l'Aga & les Officiers de la
Ville conduifirent S. A. affez loin hors
de Gallipoli , avec un grand concours
de Peuples : On alla coucher
à un Village nommé Carak ; on eftoit
obligé de ne faire que de petites journées
à caufe des Equipages : Dans
plufieurs Villages de la route où le
Prince paffoit , les Païfans par un mouvement
d'affection , venoient enfoule
lui offrir des préfens champêtres
qu'il les recevoit avec toute la
bonté imaginable . Lorfqu'on fur
arrivé à huit lieues d'Andrinople .
le Capigi Bacha prit devans , pour
avertir le G. S. de l'approche du Prince.
S. H. ordonna qu'il fût traité de
Roy,&receu partout en cette qualité. S.
A cftant arrivée le 27 à un petit Bourg,
nomméCafitrides , 3à lieues d'Andrinople,
trouva leCapigi Bacha &M.Papai,
qui eftoient venus le même jour avec
DE JANVIER. 123
و
20 Boftangis & leur Chef > , appellé
Houfta : Le lendemain 28. S. A.monta
à cheval fur les 9 heures du matin . Le
Maître de la Maifon &le Premier Ecuyer
magnifiquement vêtu , marchoient
à fes côtés, enfuite venoient lesGentils-
Hommes , les Pages & tous les autres
Officiers . A une lieuë & demie
d'Andrinople , on trouva les premiers
Officiers de la Cour & des Armées
du G. S. que S. H. avoit envoyés audevant
du Prince.
10. Le Kaimacam , qui commandoit
en l'abſence du G. Vizir , envoya le
Tyaya , avec les perfonnes les plus.
élevées en dignités & en charges
; le Tyaya falua S. A. au mom
du G. S. & du Kaimacam .
2. Les 2 Généraux de la Cavalerie ,
l'un nommé Speilar- Aga, qui a fous fon
commandement les DrapeauxRouges,
& l'autre nommé , Selietar- Aga,
qui a les Drapeaux Jaunes .
3. L'Aga des Janiffaires appellé
Monffous Aga , qui eft fubordonné au
Général des Janiffaires , avec toute
l'Infanterie qui reftoit à Andrinople
Il commandoit en l'abfence du Janif
faire Aga.
Lij
124
LE MERCURE
4. Le Grand Tréforier , avec les
Hoaillans qui en dépendent.
s'. Les Conducteurs des chevaux
du Grand Seigneur, qui avoient amené
au Prince le cheval de S. H. paré des
ornemens Impériaux, magnifiquement
harnaché & couvert d'une houffe
trés riche en broderie d'or. Il y avoit
de plus , 40 autres beaux chevaux différemment
harnachez , pour les Officiers
du Prince , felon leurs emplois
& dignitez.
6. Le Capigi Bacha , avec les Capigis
fubalternes , qui font fous le commandement
du Kaimacam,
70. Le Chiaoux Bacha , avec tous
les Boftangis qui font à la Cour,
8. Le Grand Dépenfier de l'Empereur
, avec tout l'attirail de la
Bouche de S. H,
90 , Le Général des Tentes du Grand
Seigneur , qui avoit fait dreffer à une
petite lieue d'Andrinople, quinze Tenres
, fous lefquelles S. A. & toute
faCour devoient être régalées .
Quand on fut arrivé à ce petit
Camp , qui êtoir fur une hau
teur au deffus du chemin S. A.
fut conduite dans fa Tente , où , à la
DE JANVIER. 15
maniere des Chrêtiens , elle fut fervie
à dîner fur une Table élevée ,
avec les 100 Plars du Grand Seigneur .
Les Officiers de la Bouche de S. H
fervirent le Prince avec beaucoup de
cérémonie . On dilpof, en même tenis
pour les Officiers du Prince , deux
Tables à la maniere des Tures ; c'està
dire , à terre , & des mets de leur
façon. Après le repas , le Prince monta
fur le cheval du Grand Seigneur , &
on amena les 40 autres chevaux , pour
les principaux de fa Cour. On trouva
les avances de la Ville bordées de
Janiffaires en have av c leurs bonets ,
i commencerent à marcher des deux
côtez du Prince , qui dans cet ordre ,
traverfa une grande partie de la Ville,
pour arriver au Palais , toujours accompagné
des Officiers que nous venons
de nommer. S. A. fut d'abord
conduite dans la Salle d'Audiance ,
& enfuite dans fon Appartement.
Le lendemain , elle donna Audiance
à l'Envoyé de Valachie . On doit obferver
qu'il eft fans exemple , que
jamais Roy ny Prince ait reçû à la
Cour Ottomane , tant d'honneurs , &
de diftinctions fi éclatantes.
126 LE MERCURE
›
Quoique le Sultan ait fait les premieres
avances , pour entrer en négociation
d'accommodement avec l'Emreur
; on n'y voit encore nulle арра-
rence. La déclaration publiée par ordre
du G. S. dans tout l'Empire Ottoman
femble plutôt annoncer une
Guerre ouverte , qu'une paix prochai
de ; puifqu'on informe les Peuples ,
que S. H. ayant fait propofer à l'Empereur
des Chrétiens , de nommer des
Miniftres , & de convenir d'un lieu ,
pour s'affembler avec ceux de la Porte
, afin d'y négocier la Paix , la Cour
de Vienne avoir parû fi fiere de fes
avantages , qu'elle faifoit des demandes
exorbitantes , beaucoup plus defavantageufes
à la fublime Porte , que
ne le feroient les rifques de plufieurs
Campagnes Qu'outre les Païs qu'elle
a occupez , elle demandoit encore
qu'on lui abandondât de vaſtes &
riches Provinces , comme font la
Bofnie , Servic , Bulgarie , Valachië,
& Moldavie , avec la partie de la
Croatie & Dalmatie , qui font fous
l'obéiffance de la Porte ; outre de
n mbreuses fommes d'argent : Que S..
êtoit perfuadée , qu'il n'y avoit aucun
DE JANVIER
127
bon Mufulman, qui ne fe fentît vivement
offenfe fur l'expofé de femblables
propofitions , faites encore par
un Prince Chrétien qui avoit commencé
la Guerre contre les Ottomans ,
fans fujet , & dans un temps que les
forces de la fublime Porte étoient occupées
à réprimer les outrages & les
injuftices , que la Republique de Vcnife
lui avoit faites , en incitant à la
révolte les Montenegrins
, fujets de
l'Empire Ottoman ; qu'ainfi , il exhortoit
& commandoit
à tous les Vizirs ,
Bachas , Gouverneurs
, & Commandans
des Provinces de fon Empire ,
de manifefter ces veritez aux Peuples
de leur diftrict , & de faire les difpo
firions qui leur font ordonnées pour
les préparatifs de la Guerre , & la défenfe
de la Religion Mufulmane, ainfi
qu'ils y font obligés par le commandement
exprés du Prophete Mahomet .
Le lendemain de cette publication ,
il y ût un grand Divan , où S. H.
affifta , & déclara , de l'avis du Mufti ,
de plufieurs des principaux Bachas ,
& autres anciens Officiers ; qu'il étoit
réfolu de marcher à la tête de fon Ar
mée, & de la commander en perfonne ,
Liiij
F28 LE
MERCURE
pour ranimer le courage des Troupes
par fa prefence ; afin que par leur valeur
, on forcât l'ennemi à demander
à fon tour , la Paix à la fublime Porte.
Cette réfolution prife , tous les Bachas
& Beglierbey reçurent ordre de
retourner dans leurs
Gouvernemens ,
leur enjoignant trés expreffément de
lever autant de Troupes qu'ils pouroient
, & de recevoir tous les étran
gers , de quelque Nation qu'ils puf
fent ête , & fun tour les Entoptens
aufqne's comme la liberté entered'exercer
leur Religion , on leur donneroit
le double , & même le ple de la folde
qu'i's reçoivent dans leurs Païs;
promettant de plus , de groffes recompenfes
on argent ,, tant aux Officiers,
qu'aux Soldats d'Europe , qui ferwiront
dans les Armées Ottomanes , jjuf
qu'à la fin dela Guerre contre l'Emporent.
ALLEMAGNE,
S'll faut s'en raporter aux circonftances
que nous venons de détailler ,
touchant la réfolution prife par le Diwan
& par le G. S. de faire de puifDE
JANVIER. 129
fants efforts , certe Campagne , contre
I Empereur ; il femble que toute efpérance
de Paix avec la Pone devroit
être traitée de chimere :Cependant, par
tous les avis que la Cour de Vienne
reçoit de Turquie , tant par fes Correfpondances
fecretes , que par les
Efpions & les Déferieurs ; il paroir que
le Sultan eft extrêmement prefié par le
Divan à fare au plutôt fa Paix avec
les Chrétiens , dans la crainte où font
Les Tucs , que fi une troifiéme Campague
leur étoit aufh fatale les
que
deux précedentes , il n'y eût un foslevement
général par tout l'Empire
Otoman. Ces mêmes avis ajoutent de
plus , que le G. S. à la perfuafion du
Mufii , perfevere dans le deffein contant
, de conclure la Paix , dût- il
ceder à S. M. I. toute la Valachie &
la Moldavie . Ce qui confirme ces
bruits , c'eft que M. Dahlman qui
eft à Belgrade , de la part de S. M. I.
a de frequentes conferences avec
l'Aga Turc ; mais tout ce qui s'y traite,
eft tenu dans un tel fecret , que l'on
ne peut qu'hazarder des conjectures .
Ce qu'il y a néanmoins de plus pofitif,
c'eft que S. M. I. déclara le 25 .
36 LE MERCURE
de Decembre , que pour accélerer
cette Paix tant défirée , elle auroit la
modération de fe contenter des Conquêtes
qu'elle avoit faites fur
les Turcs , fans étendre davantage
fes prétentions. Pour cela , la Cour
dépêcha ,il y a quelque temps; un Officier
à Andrinople , avec les Paffeports
néceffaires , pour y attendre les
Ambaffadeurs Turcs ,afinde les conduire
à Belgrade; où ils doivent fe rendre
dans peu de jours. Sur cela , M. de
Stanian & M. le Chevalier de Sulton
Ambaffadeurs d'Angleterre, ûrent leur
Audiance de congé le 25 : Décembre
de S. M. I. & ils fe préparent à
partir
inceffamment , leurs bagages ayant
déja pris les devants : On affùre même,
que les deux partis ont choifi la
Ville de Paffoviz , prés de la Morava
, pour le lieu du Congrés ; & que
d'abord que l'on fera convenu des
Préliminaires , on fera bien- tôt d'accord
; à moins que les Infideles ne
fe roidifent , par raport aux conjonctures
prefentes d'Iralie , où il femble
que tous les Princes , tant Ecclefiaftiques,
que Temporels , veulent ſe
conféderer , pour agir contre S. M. I.
DE JANVIER. 131
On a lieu d'en craindre d'autant plus
l'effet , que les dernieres lettres de
Hongrie du 12. de ce mois , ne font
plus fi affirmatives fur le défir que
les Turcs ont de faire la Paix : Elles .
portent feulement , qu'il doit fe tenir ,
environ le 15. du courant , un grand
Divan à Andrinople , où le Sultan
ſe trouvera avec le Grand Vizir ,
& le Kam des Tartares , dans lequel
on doit déliberer de la réponse que
l'on donnera au Prince Eugenne fur la
derniere lettre , touchant les Préliminaires
qu'il a propofez à la Porre
: Quoique le Sultan ait envoyé
Mauro Cordato d'Andrinople à Conftantinople
, pour y régler les conditions
de la Paix ; & que l'on fe défie
qu'elles puiffent être acceptées , on
fait ici tous les préparatifs pour
une vigoureufe Campagne , & même
pour l'ouvrir de bonne heure ; d'autant
plus que l'on a fujet d'apréhen.
der , que
l'arrivée du Prince Ragotski,
en qui ils ont une entiere confiance ,
ne relève les efpérances de ces Barbares.
On ne dit plus que le Prince
Eugéne aille à Berlin pour quelque
négociation fecrette ; puifque celle
132
LE
MERCURE
des Troupes auxiliaires dans l'Empire ,
va à fouhait ; & l'on compte que
l'Empereur aura une armée de 40000
hommes en Italie , fans diminuer fes
forces de Hongrie.
On écrit du Camp du Grand Vific ,
près de Sophie , Capitale de la Bulgene,
que M. Vvolley Montaguë Am-
Baffadeur d'Angleterre , êtant parti
le 3 Setembre de Conftantinople ,
avoit faitle 13 Octobre , fon Entrée
publique au Camp , près de Philipopoli.
Le 16 , il alla vifiter le Grand
Vir , de qui il reçut une audiance
trés favorable.
Le Czarovvitz a paffé à Vienne :
Ce Prince & M. Tolſton ſon Gouverneur
, n'y font restés que trois jours
pendant lefquels il n'a pas été poffible
de les voir , pour leur communiquer
quelques propofitions
qu'on vouloit
faire au Czar par leur canal .
L'efpérance de la groffeffe de l'Impératrice
augmente de plus en plus .
Le figne le plus certain que l'on en
tire , c'eft qu'elle fe fit porter , il yуаa
quelque tems , dans un fauteuil , &
Capitale de la Romanie.
DE JANVIER. 143
qu'on la feigna il y a cinq jours : Cependant,
on n'a pas encore rendu certe
nouvelle publique.
Le Prince Don Emanuel de Portugal
, ayant pris congé de leurs Majeftés
Imperialles , partit en pofte le premier
de ce mois , pour s'en retourner en
Portugal,
L'Empereur par des raifons particulieres
, fit deffendre , le mois dernier ,
au Nonce du Pape , de ne plus fe préfenter
à la Cour. Il s'eft retiré à Neuftat
, fans avoit pu auparavant obtenir
une audiance de S. M. I. Sur cela ,
i ) a dépêché un Exprès à S.S.
AFFAIRES DU NORD.
D
Epuis l'arrivée du Roy de Pologne
à Frauftad le 18 Décembre , S.
M. ne s'eft appliquée qu'à diftribuer
les Graces vacantes dans ce Royaume,
à tous les Sujets de fon Parti . Ce
Prince,aprés avoir réglé avec les Sénateurs
quil'ont fui vi , différentes affaires
Nationales ; il en eft parti le 6,pour fe
rendre à Drefden en Saxe , où il doit
tenir le 23 Janvier , les Etats de cet
Electorat. Le Prince Electoral fon fils
134 LE MERCURE
qui doit s'y rendre dans peu , menera
avec lui une troupe nombreufe & choifie
d'Italiens , pour y repréfenter des
Operas & des Comédies.
1
Les Princes du Nord font toujours
fort intriguez fur le fecret des Négociations
, dont le Baron de Gortz eft
chargé dans l'appréhenfion que le Roy
de Suéde & le Czar ne concluënt à
I fin, un Traité qui leur foit defavantageux.
Le Roy de Pruffe , pour plus
grande fûreté , commence à faire de
nouvelles levées , & à diftribuer en
différens poftes ,des Troupes le long de
la côte de la Pomeranie ; afin qu'elles
foient toûjours prêtes à s'oppofer
aux deffeins que les Suedois pouroient
avoir, d'inquieter cette Province. Le
Roy de Danemark qui n'a pas moins
fujet de redouter cette conféderation ,
avoit de nouveau envoyé plufieurs
, Officiers en Norvvege , où les Troupes
de cette Couronne montoient à
prés de 25000. hommes. S. M. Danoife
avoit même réfolu de prendre
à fon fervice des Troupes Auxiliaires,
pour fe mettre en fituation de n'être
point furprise par fon ennemi..
La défolation augmente dans le
DE JANVIER. 135
pes
Duché de Meckelbourg ; la plupart
des familles nobles ètant tellement
accablées par les Impofitions , qu'elles
auront de la peine à s'en relever.
Malgré leurs maux preffants, elles perfeverent
à vouloir être maintenues dans
leurs droits & privileges , contre les
prétentions de leur Duc. Cette Nobleffe
fe flate toûjours que les Troud'Hannover
, de VVolfembutel &
de VVeftephalie , jointes enfemble , feront
plus que fuffifantes , pour mettre
dans pea à la raifon leur Souverain.
Quoique jufqu'à prefent , elles n'ayent
encore fait aucun mouvement pour
pénetrer dans ce Païs , le Duc de
Meckelbourg Svverin de fon côté , ſe
met en état de réfifter à toutes ces
forces confederées ; dans l'efperance
que le Czar ne l'abandonnera pas . En
attendant , il fait fortifier Roftor &
le Port de Warnemunde Cependant,
l'Empereur & le Roy d'Angleterre ,
n'épargnent rien ; pour engager les
Mofcovites de fortir des Frontieres de
la Baffe Allemagne , afin d'oter l'envie
à ces derniers , de retourner dans
un Païs , où ils ont commis tant de
vexations.
136 LE MERCURE
1
RATIS BONE.
Outes les nouvelles de Ratifbone
, ne roulent prefque que
fur la Direction des affaires de la Religion
Proteftante , dont l'Electeur de
Saxe eft en poffefſi ›n : On la lui contefte
fortement , depuis que le Prince
Electoral fon fils a fait abjuration du
Lutheranisme . Le Roy de Pruffe ayant
protefté , que fi cette Direction venoit
à être enlevée à cette Maifon ; il croiroît
avoir plus droit d'y prétendre que
perfonne & qu'ainfi , il ne confentiroit
jamais qu'elle paffat à une autre
qu'à la fienne. On craint fort que cette
conteftation n'ait des fuites facheufes,
& qu'elle ne defuniffe les Etats Proreftans
enrr'eux . On commence même
à en appercevoir plufieurs femences
, puifque le Roy de Danemarck
a déclaré au Roy de Pologne , que
le Prince Electoral , par fon changement
de Religion , êtoit déchû,¡pse
falto . de fucceder à la Couronne , &
aux Etats de Danemarck. Le Roy de
Suede de fon côté , paroît difpofé à
difputer vivement certe Direction .
L'Envoyé
DE JANVIER. 137
८
L'Envoyé de ce Prince , arriva dans
cette Ville le 22. du mois dernier ;
on ne croit pas qu'il foit long-tems
fans propofer à la Diette , que fon
Maître foit rétabli dans tous les Etats
qui lui ont êté enlevez dans l'Empire.
INONDATION
En Hollande , & dans la Baffe-
Allemagne
N ne peut exprimer tous les défordres
extraordinaires
que fe
débordement des eaux caufa le zz
& le 24 Novembre dans plufieurs
Cantons de ce Pais . A commencer
par les Côtes de cette Province , toutes
les Digues où il n'y a pas de Dunes ,
ont êté rompues , & quelques Eclufes
emportées . Le Canton de Nord-
Hollande a efté entièrement inondé ,
depuis le paffage de Teffel , en tirant
vers le Sud , jufqu'à là Ville d'Al-
Kmmar ; ce qui fait à lieues de País
Et du côté de Sudérzće , vers l'E ,
y a û au moins 6 autres lieuës fons
Peau. On a obfervé que dans les yil-
Janvier 1718
il
7
Μ
138 LE MERCURE
les d'Enkhuyfen , Medenblik & dans
plufieurs Bourgs fur le Zuyderzée ;
l'eau a montéjufqu'à 7 à 8 pieds.
Dans la Zud-Hollande , près de
Dordrecht , aux environs du confluant
de la Meufe & de la Mervve , plufeurs
Poders ont efté fubmergés ..
*
Le 25 , jour de Noël , le vent tournant
vers le Nord -Oüeft , la Hollande
proprement dite , s'en trouva un peu
foulagée. Alors , les Provinces de
Frife & de Groningue en fouffrirent
beaucoup parce qu'il n'y a ni dans l'une
ni dans l'autre , aucune Dune fur leurs
Côtes ; mais feulement , des élévations
artificielles , à travers defquelles il y a
de diſtances en diftances , des Eclufes
qui fervent à l'écoulement des eaux
du Païs à la Mer. Ces Digues ont
êté forcées en plufieurs endroits , depuis
Harlingen jufqu'à un Port appellé
Collum , ce qui fait environ dix:
lieuës de chemin ; de forte que l'eau
y va préfentement , à flus & reflus juf
qu'à 3 .
3. 4 & 5 lieues du Païs , dans .
Cantons defféchez par industrie.
Province de Frize.
DE JANVIER
139
l'intérieur des terres . Il fe trouve même
des endroits où l'eau eft haute de.
dix pieds , & communement de 6 à 7
partout.
Dans la Province de Groningue
depuis l'embouchure de la Riviere de
Laures , qui fepare cette Province
d'avec celle de Frife , jufqu'à * Delfzel
, en tirant vers l'Eft ; plufieurs
Digues & une Eclufe ont été pareillement
détruites ; ce qui comprend plus
de quinze lieues de Païs le long de la
côte. Cette derniere Eclufe placée
vers l'embouchure de la Riviere de:
Hunefa , avoit donné le nom à un gros
Bourg appellé Commerzil , qui en a
êté détruit : De forte que le rerrain ,
depuis cette Eclufe , jufqu'au Château
de Nienor , qui eft avancé dans les
terres de 6 à 7 lieuës , n'eft plus qu'une
Mer.
Le même Ouragan a fait encore plus
de défordre en Oft- Frife , dont Emdem.
eft la Capitale ; puifque l'eau va êté
3 pieds plus haute qu'en 1686 , & qu'apeine
appercevoit - on la pointe dess
*Port de Mérfituéfur l'embouchure?
de la Riviere d'Ems .
Mij
140 LE MERCURE
Clochers ; cependant , il caufa pourlors
tant de ravages , que cette inondation
eft encore nommée aujour
d'huy , le Déluge de Saint Martin ,
jour auquel il arriva D'où , on peut
juger que celui - ci a été encore plus
préjudiciable que le précédent . 1200
cadavres trouvez près d'Aurik , réfidence
du Prince d'Oftfrife , annoncent
une perte prefque infinie d'hommes , &
de toutes fortes d'efpéces d'animaux.
On ne pouvoit voir qu'avec horreur
une infinité de corps morts , d'hom-·
mes , de femmes & d'enfans , de chevaux
noyez & de beftiaux flotant de
toutes parts ; & le peu de ceux qui
ont pu échaper à la fureur de ce fleau ,
font prefque auffi à plaindre que los
premiers toutes leurs maifons & leurs
biens ayant été ravagés.
La Baffe Allemagne n'a pas êté
moins endomagée : Toutes les campagnes
qui font aux environs de l'embouchure
des Rivieres de Vvezer ,
& de l'Elbe . ont êté également fubmergées;
les Villes de Brems , de Hambourg
& Gluckstad n'êtoient pas en
fureté Toutes les marchandifes , qui-
Le trouvoient dans les magazins deces
DE JANVIER. 140
Villes & de quelques autres de commerce
, font entierement perduës . Les
mefmes ravages fe font étendus dans
la plus grande partie du Holſtein , la .
Jutlande , l'Oldembourg la Ditmarfe
& l'Eyferitadt.
On fait état qu'il y a û plus de
30000 perfonnes , tant en Hollande ,
que dans la Baffe Allemagne , enfevelies
fous ce déluge : Le nombre en
accroit tous les jours , & l'on craint
qu'il ne double bientôt .
Les defordres caufez par cette inondation
, & par la perte d'un grand
nombre de Matelots , ont des fuites
fifacheufes , qu'ils influent néceffairement
fur les affaires publiques : Les
Hollandois fur tout , paroiffent fort
embaraffez dans le deffein qu'ils
avoient , d'armer promprenent deux
Efcadres de douze Vaiffeaux chacune ;
dont l'une étoit deſtinée pour envoyer
du côté du Sund , & l'autre dans la
Médite année : Cependant , la Ville
d'Amfterdam a notifié aux Etats d'Hol-
Jande la néceffité d'équiper un certain
nombre de Vaiffeaux ,foit pour la défenfe
de la Republique , ou rour quelque
autre deflein . Cela preffe d'autant
142 LE MERCURE
plus , que certaines Paiffances voifines
qui avoient defarmé , devoient
leur donner quelque jaloufie par les
armemens de Mer , aufquels elles travailloient
avec empreffèment. Sur ces
reprefentations , il fut d'abord réfolu
d'équiper douze Vaiffeaux , pour la
dépe fe defquels on affigna des fonds ,
qui fe montent à un million 60000 .
forins On croit même , que comme:
les Anglois font dans la réfolution
d'envoyer dix- huit Vaiffeaux de ligne
dans la Méditeranée , au fecours de :
l'Empereur ; les Hollandois en feront
paffer dix- huit autres par une raifon
toute oppofée:
On écrit de la Haye , que les differensfur
la Barierre rencontrent toûjou s
de nouvelles dffiicultez , & il femble
que les Imperiaux le font à deffein
: On eft même informé que l'Empereur
eft fur le point de faire une
Alliance étroite avec l'Angleterre , à
l'exclufion de cet Etat ; & que cette:
Cour êtoit dans la réfolution d'en
voyer une forte Efcadre dans la
Méditer née , au fecours de l'Em--
pereur . Si cela eft , on pouroit bien.
embraffer ouvertement le parti d'Ef
DE JANVIER. 1435
pagne , & en faire paffer une autre
auffi nombreuſe. Si ce que l'Ambaffadeur
des Etats à Londres a publié,
fe confirme ; que le Roy de la Grande-
Bretagne a donné les ordres à tous les
Officiers de Mer dans le Sund , pour
arrêter tous les Vaiffeaux Hollandois
venant de Suede ; leur H. P. ne pouront
fe difpenfer d'équiper une au
tre Efcadre pour en tier raifon
Le Prince Emanuel de Portugal
arriva le 16. à Nimégue : On croit
qu'il fera quelque féjour en France .
Plufieurs lettres de Zvvol dans
l'Ouver Yffel du 15 Janvier , font
mention , qu'on a trouvé dans une
Montagne , prés de la Seigneurie de
Crunimbourg , une fille âgée d'environ
18 ans , qui a êté conduite içi :.
Elle a êté prife dans des filets , coinme
une bête fauve , par une troupe
de Païfans ; elle étoit toute nuë , fa
peau affez noire & rude , ne vivant
que d'herbes comme une bête.
On n'ajoute pas grand foy ici à une
Lifte imprimée , des Reliques qu'on
dit avoir esté envoyées à l'Empereur
par le Sultan. Les Ambaffadeurs
du G. S. qui en font chargez
doivent fe rendre à Belgrade , pou
144
LE MERCURE
>
conclure avec S. M. I. une Tréve de
-vingt ans : 6 Boëtes les contienrent.
Dans li premiere font
le Poteau , les Liens , les Couroyes ,
& les Verges qui ont fervi à la Flagellation
du Sauveur. La feconde ,
la Robe de Pourpre dont il a efté revetu
, la Couronne d'Epines & le
Rofeau qu'on lui mit en main ,
guife de Sceptre. Dans la troifiéme ,
une Portion confidérable de la Vraye
Croix , & les Linceüils qu'on a trouvé
dans le Tombeau , après la Refurection
de Notre- Seigneur. Dans
la quatrième , les douze Corbeil'es
remplies de miettes de pain , raportées
dans l'Evangile. Il y a auffi là Tête,
Tes Cheveux , la Barbe & la Langue
de Saint Jean- Baptifte . Dans la cinquiéme
& la fixième , les Corps de
quelques Prophetes , Apôtres & Martyrs
, entr'autres , celui de Saint
Eftienne.
On a découvert , dit- on , toutes ces
Reliques dans un Caveau muré , au
côté gauche de l'Eglife de fainte Sophic
on ajoûte, que les Infideles ayant
tenté d'ouvrir plufieurs fois ce Caveau
, avoient efté punis de leur témérité
,
DE JANVIER. 145
mérité ; les uns en tombant morts fur
le champ , les autres en devenant
aveugles ou fourds : De forte qu'ils
ent efté obligés d'employer 200 Efclaves
Chrêtiens ,pour emporter toutes
ces précieufes Reliques , dont ces Barbares
croyoient que le dépoft avoit
eſté cauſe des défaftres qui leur étoient
arrivés , pendant les deux dernieres
Campagnes qui leurs ont efté fi funeftes
: Ces Reliques & autres préfents
, font portés par 22 Chameaux
accompagnés de 4 Lions & autant de ,
Pantheres ; de 14 Chevaux , dont fix
font magnifiquement harnachés à la
Turque , outre dix - huit Mulets ; tous
conduits par les 200 Efclaves Chrêtiens
cy - deffus mentionnés , à qui
l'on a donné la liberté , & parmi lef
quels , il y a 17 Prêtres,
L'Empereur veille , non feulement
aux affaires importantes qu'il a en
Hongrie & en Italie ; mais il donne
encore fes foins pour la fûreté des
Places qu'il a fur le Rhin ; puifqu'il
a expédié des ordres aux Gouverneurs
de Fribourg & de Brifack , de même
qu'à tous les Officiers abfents ; de fe
rendre chacun inceffamment dans leurs
N
145 LE MERCURE
Poftes , pour y mettre toutes chofes en
bon état On y attend dans peu un
Commiffaire, pour en faire une exacte
vifite ; & principalement ,pour réparer
le côté des marais de Philisbourg qui
font tous remplis de fable .
Avant que de paffer à l' Article d'Angleterre
, je finirai celui -ci par la nouvelle
fuivante , qui eft que , le Czarowitz
eft arrivé à Petersbourg où il a vû
l'execution du Prince Voclheonski , Major
General & Grand Commiffaire pour
les Douanes d'Archangel , qui a efté
paffé par les Armes par ordre du Czar ,
aïant efté accufé & convaincu du crime
de Peculat.
ANGLETERRE.
De Londres , le 21 Janvier 1718 .
Omme on rendu publique la
C
Relation
, que
les
Secretaires
d'Etat
envoyerent
par ordre
du Roy
à
tous
les Miniftres
, touchant
le démêlé
qui eft furvenu
dans
lafamille
Royale
, an
fujet
duBaptéme
du petit
Princesje
m'abftiendrai
de la raporter
ici . Cemme
on n'a
point
fait
mention
des
Lettres
que le
Prince
de Galles
écrivit
au Roy , dont
il est néanmoins
parlé
dans
la Lettre
cirDE
JANVIER. 147
culaire de S. M on me faura peut- être
gré que j'en faffe part au pablic.
SIRE.
IRE ,
J'ai reçu avec la foumiffion que je
dois , les ordres que S. M. m'a envoyez
de demeurer dans mon apartement
, jufqu'à ce que V. M. m'ait
fait fçavoirla volonté ulterieure . Une
marque auffi forte de l'indignation de
V M. m'a extrémement furprisi
n'ayant jamais eu d'autres fentimens
à l'égard de V. M. que ceux qui conviennent
à un fils trés obéiffant : On
m'avoit fait croire que V. M. avoit
parû affez facile , fur le choix que j'avois
fait du Duc d'York , pour être
parain de mon fils ; & qu'il pourroit
être reprefenté par le Duc de Nevvcattle
, fans qu'il le fût lui - même ;
& en êtant perfuadé , je ne pouvois
pas m'empêcher de regarder , comme
un traitement incüi qu'il voulût
être parain de mon enfant malgré
moi Mais , lorfque V. M. jugea
apropos de l'ordonner ,je m'y foumis.
Ce procedé du Duc de Neuvvcaftle
Ni
148 LE MERCURE
m'a touché fenfiblement, & j'en fuis fi
indigné que le voyant , je n'ai pû m'empêcher
de lui donner des marques de
mon reffentiment dans l'occafion.
Mais , comme le refpect que j'ay
toûjours eu pour V. M. m'en avoit
détourné , quand il étoit chargé de
vos ordres ; j'efpere qu'elle aura la
bonté , de ne pas regarder ce que j'ai
dit au Duc de Nevvcaftle , comme un
manque de refpect envers V. M. Cependant
, fi j'ai eu le malheur d'offenfer
V. M. contre mon intention ,
je lui en demande pardon , & la fupplie
d'être perfuadée du refpect avec
lequel je fuis , & c .
Voici celle que S. A. R. récrivit au
Roy le lendemain.
SIRE ,
J'efpere que V. M. aura la bonté
de m'excufer , fi dans l'état où je me
trouvois , quand j'ai pris la liberté d'é
crire hier à V. M. j'ai obmis de lui
dire , que je ne témoignerai aucun reffentiment
contre le Duc de Nevvcaftle
fur ce qui s'eft paffé ; & je prends cette
occafion d'en affûrer V. M. êtant avec
DE JANVIER . 149
un trés profond refpect , &c .
En voici une troifiéme.
IRE ,
Je viens d'obéir aux ordres de V. M.-
en quittant Saint James . La Princeffe
m'accompagne , & nos Domestiques
fortiront du Palais avec toute l'expedition
poffible.
S. M. n'ayant pas trouvé ces lettres
fatisfaifantes , & ayant d'ailleurs ,
des fujets de mécontentement de quelques
démarches du Prince , lui fit dire
le 19. Decembre dernier , par fon Vice
- Chambellan M. Cork , qu'il eût
à fortir du Palais de Saint James : Que
pour la Princeffe fon époufe , elle pouvoit
y refter autant de temps qu'elle
le jugeroit à propos ; mais que , pour
les Princeffes fes filles , & le jeune
Prince , S. M. vouloit qu'ils demeuraffent
auprés de lui . La Princeffe ne
voulant pas néanmoins abandonner
fon époux , fe retira avec lui chez le
Comte de Grantham fon Grand
Chambellan. Le Roy jugea à propos
pour lors , d'ôter les Gardes au Prince
Niij
150 LE MERCURE
de Galles , & défendit à tous ceux
qui vifiteroient S. A. R. de fe prefenter
à la Cour.
Le Prince fut attaqué quelques
jours aprés , d'un accez de fiévre trésviolent
qui n'ût pas de fuite.
Le Baron de Barnidorf , qui feul
a û la liberté de voir S. A. R. lui délivra
par écrit les Articles fur lefquels
le Roy demande fatisfaction : ° Qu'il
ait à déclarer ceux qui le conſeillent :
20. Qu'il éloigne d'auprés de lui le
Duc d'Argile 3º Qu'il ne retienne
à fon fervice aucune perfonne qui ne
foit bien intentionnée , & qui ne
donne fa voix dans le Parlement pour
S. M. laquelle fe trouve fort offenſée ,
de ce que ci - devant , tous les Officiers
du Prince , qui font membres de la
Chambre Baffe , ayent vôté contre elle.
Quoique le même Baron ait fort
preffé S. A. R. pendant plufieurs
jours , de fe foûmettre aux ordres du
Roy , ou que s'il n'eftoit pas dans
ce deffein,de lui remettre lefdits articles
des prétentions de S. M. le Prince
a perfifté à ne vouloir accorder , ni
l'un ni l'autre. Le Roy estant de plus
en plus mécontent , donna des ordres
DE JANVIER. ISI
à fon Chambellan, de fignifier à tous
les Pairs de la Grande Bretagne , d'Irlande
, & à tous les Membres du
Confeil Privé , & à tous les Seigneurs
& Dames de la Cour , qu'ils
Affent à ne pas vifiter le Prince ,
méme la Princeffe , ou à s'abfenter
de la Cour.
Cet ordre fit naître un différent fingulier
entre M. Hovard & Mde fon
époufe : L'un eftant au fervice du Roy,
& l'autre à celui de Madame la Princeffe
de Galles. M. Hovard ayant reçû
la fignification , qui deffend à tous
ceux qui ont des Emplois chez leRoy ,
même à leurs femmes,de fe préfenter
à la Cour, en cas de contravention ,
voulut obliger fon époufe de fe retirer
dufervice de la Princeffe ; & pour tâcher
de l'engager à cela , il lui expofa
plufieurs raifons fort preffantes ;
entr'autres , que la Ducheffe de S.
Albans s'eftoit démife de fa Charge
de premiere Dame d'Honneur de la
Princeffe , de même que la Ducheffe
de Montague & autres Dames : Mais
elle les approuva fi peu , qu'à fon tour
elle voulut perfuader à fon mari
de quitter le fervice du Roy.
Niiij
152
LE MERCURE
Cet ordre , fuivant l'opinion de ceux
qui croyent mieux connoître les Loix
du Royaume , eft contraire , difent- ils ,
aux Droits & Prérogatives des Pairs .
Ils prétendent, que le Roy ne peut pas
deffendre la Cour à ces Seigneurs ,
puifque ce droit eft attaché à leur
Dignité.
Malgré la deffenfe de S. M. plufieurs
perfonnes de diftinction n'ont
pas laiffé d'y contrevenir , & d'aller
joiler chez L.A. R. Le Comte de Pembrook
, entr'autres & le Duc de Rotland ,
fe font ôtez par leur défobéïffance ,
l'entrée du Palais. Cependant , toutes
les Dames d'Honneur de la Princeſſe ,
ont quitté , excepté la Ducheffe de
Schnosburi & la Comteffe de Dorfett.
On remarqua que le premier jour
de l'an , qui eft le onze Janvier, vieux
file ; un grand nombre de Seigneurs
&Dames alléient faire des complimens
au'Prince & à la Princeffe ; & que ,
lorfque L. A. R. retournérent de
l'Eglife de S. James , elles furent
accompagnées par tous les Conêtables
& autres Officiers de la Paroiffe.
Du depuis , elles ont û continuellement
une groffe Cour. Ony a remarDE
JANVIER. 1532
qué jufqu'à cinq Seigneurs Chevaliers
de la Jartiere . Le Chevalier
Thomas Hamner .M Frecman & plufieurs
autres des plus confidétables.
Membres de la Chambre Baffe , s'y
rendent affiduëment . L. A. R. ont
êté de plus vifitées par les Princeffes
leurs filles , avec la permiffion du
Roy.
a
La Déclaration que le Prince à faire
à Meffieurs Hamner & Freeman , de.
donner dans toutes les occafions , des
marques de fon attachement à l'Eglife
Anglicane , & d'eftre toujours
oppofé aux Presbitériens , a etté fi fort
au gré des Anglicans , qu'ils difent
hautement , que fi le Roy demande
un Acte au Parlement , pour pouvoir
régler la Maifon de S. A. R. ils s'y
oppoferont de tout leur pouvoir , non
feulement par reconnoiffance ; mais
auffi , pour conferver le droit des Pairs
du Royaume. Plufieurs perfonnes de
diſtinction fe font retirées ces jours- ci
à la campagne , dans le deffein d'y
refter , jufqu'à ce que le démêlé qui
regne dans la Famille Royalle , foit
appaifé Mais , l'ordre que vient de
donner S. M. de mettre hors de
IS4
LE MERCURE
fes Ecuries , les chevaux & les
caroffes de L. A. R. n'annonce pas un
accommodement fi prochain : De forte
que , la réconciliation du Prince paroît
auffi éloignée que le premier jour,
le Prince refufant toujours de renvoyer
fes domestiques , & de n'en
avoir d'autres , que par l'approbation
du Roy ; ce qui eft un des préliminai
res. On croit que cette affaire fe porsera
au Parlement.
EXTRAIT
De plufieurs Lettres de Londres.
Ns'attend que M. l'Abbé du
Bois qui arriva ici le 3 du paffé
, eft muni d'inftructions
, pour finir
la négociation dont il eft chargé
en certe Cour ; & qu'on verra bientôt
finir les troubles du Nord & ceux
d'Italie . Cependant , s'il faut ajouter
foy aux nouvelles publiques , le
Roy de Suéde & le Czar ont fait une
paix féparée : Si cela eft , il eft à préfumer
que la paix du Nord , entre les
Rois de Suéde & de Dannemarck , ne
fe fera pas fi -tôr ; à moins que ce derDE
JANVIER .
155
nier Monarque ne rende tout ce qu'il
a pris à S M. S. puifque fans
une entiere reftitution , il n'y a aucune
apparence de paix , la Suéde paroiffant
réfoluë de recommencer la
guerre
avec plus de vigueur que jamais . Pour
ce qui eft de l'Italie , ces mêmes nouvelles
nous affûrent que le Regent de
France avoit declaré au Comte deKinningfeck
, que fi S. M. I. envoyoit des
Troupes en Italie , comme le bruit en
couroit , que la France feroit obligée
d'en faire paffer auffi , pour foûtenir
les Princes & Etats de ce Païs-là.
Cela êtant , on croit que l'Empereur,
plûtôt que de s'engager à une guerre ,
fe determinera à prendre des Arbitres ,
pour régler tous les différens , par raport
à ce Pais là , conformément au
Traité de Bade.
On parle beaucoup ici d'une Leftre
que le Czar a écrite au Roy au fujer de
la paix , entre les Princes du Nord.
Il y invite S. M. B. de contribuer de
tout fon pouvoir à terminer ce grand
ouvrage , aprés lequel les Peuples de
ce Pais là foûpirent depuis fi longtems
:Que pour y parvenir plûtôt
il faut qu'elle ait la générofité de res
9-
156 LE MERCURE
mettre le Duché de Bréme au Roy
de Suéde , qui perfifte toujours dans
la réfolution de ne confentir à aucun
accommodement , qu'on ne lui reftitue
entierement tous les Etats qu'il
poffedoit ci- devant en Allemagne :
Que fi , contre toute attente , S M. B.
refufoit de remettre ce Duché à fon 1er
Maître , qui eft preft de la rembourfer
des fommes qu'elle a avancées au Roy
de Danemarck , il feroit forcé de prendre
des mesures cnovenables à fes
propres interests .
Le 17 , quelques Officiers de la
Douane faifirent dans laChambre d'un
Maistre de Vaiffeaux , fur la Tamife ,
une longue épée D'un côté de la lame,
on y voïoit l'infcription fuivante . Vivat
Ja obus Tertius magna Britannia Rex.
Et de l'autre , un Diftique en Anglois ,
rendu ainfi en François Avec cette.
forte épée , je maintiendrai la bonne
caufe , & pour toi , ô Jacques , je verferai
jufqu'à la derniere goute de mon
fang.
Suivant le Billet de mortalité , il
a efté batifé dans cette Ville , pendant
l'année 1717 , 9630 garçons , &
& 8845 filles ; ce qui monte à
DE JANVIER. 157
18475 ; & on a enteiré 11934 mâles ,
& 11s de l'autre fexe. En tout
23446 perfonnes .
A LA HAVANNE ,
Ur
Ce 6 Octobre 1717 .
Sur la fin de Juin dernier , il arriva
ici deux Vaiffeaux d'Efpagne , fur
lefquels êtoient des fermiers ; pour
acheter par ordre du Roy , tout le
Tabac des Particuliers , avec deffenſe
à qui que ce foit , de le vendre à d'autres
, fous de groffes peines : Les Habitans
de cette Ville , le Corps des
Marchands , les Couvents , & les
Païfans de la Campagne firent leurs
repréſentations au Gouverneur , pour
empêcher l'exécution de la Cédule
du Roy d'Espagne , qui perdoit indubitablement
toute l'ife ; parce que
le Tabac eft le principal fruit du Païs,
& le fondement de tout le commerce :
Mais , le Gouverneur êtant fourd à
toutes ces repréſentations , les Païfans
fe foûleverent au nombre d'environ
soo hommes : Le Gouverneur fortit
le lendemain avant le jour , avec 100
118' LE MERCURE
homnies » pour les diffiper ; mais
ayant trouvé le Party trop fort , it
ufa de la voye de douceur , & leur
promit qu'il n'y auroit point de Fermede
Tabac ; & fur fa promeffe , chacun
fe retira chez foi : Le Gouverneur
ayant êté gagné par les Fermiers
du Tabac , fit publier quelques jours
aprés, un banc par la Ville , pour obliger
tous les Particuliers , de déclarer
aux Fermiers la quantité de Tabac
qu'ils avoient , dans le terme de huit
jours , fous peine de confifcation :
Les Païfans fe foûleverent une fecon- :
de fois , au nombre de 2000 , & s'ap--
prochérent de la Ville , dans le deffein
d'entrer, & de maffacrer le Gouverneur
& les Fermiers , ou au moins
de les embarquer pour l'Efpagne.
Comme le Gouverneur fe voyoit en
rifque , il fit publier un autre banc
par lequel il marquoit , que la Ferme
du Tabac n'avoit pas lieu , & que le
Commerce feroit libre comme ci- devant
, & pria l'Evêque d'appaifer les
Païfans : Ce Prélat envoya fon Grand
Vicaire , qui les folicita de mettre les
Armes bas , & les renvoya chez eux.
Les Fermiers du Tabac reftant tou
DE JANVI E R. 159
jours dans le Païs , & le Commerce
eftant mort , perfonne ne voulant acheter
, par raport à leur préfence
les Païfans repréſentérent au Gouverneur
, qu'il eût à embarquer ces
Fermiers pour l'Efpagne ; mais n'ayant
point eu d'égard à leurs repréfentations
, il déchira avec mépris leur
derniere Requente . Cette injure les
détermina à fe foulever pour la troifiéme
fois au nombre de 4000 , pour
fe vanger Le Grand Vicaire alla , de
la part du Gouverneur , leur propoſer
de mettre les armes bas , moyennant
la parole qu'il leur donnoit d'embarquer
les Fermiers du Tabac ; ils
ne voulurent écouter aucune propofition
, & dirent réfolument , qu'ils vouloient
auffi embarquer le Gouverneur .
Le 23 Août, ces mécontens ,par l'intelligence
de quelques Païfans qui s'eoient
introduits dans la Ville , forcérent la
garde , ouvrirent la porte ,
trérent fur les 2 heures aprés midy ,
& marchérent droit au Palais , dans
lé deffein d'ôrer la vie au Gouverneur.
Quelques enfans voyant venir
les Païfans , criérent à la garde du
Palais, qu'ils venoient ; le Gouverneur
en160
LE MERCURE
*
,
à cette voix , fé fauva en vefte dans lå
Fortereffe. Les Fermiers du Tabac
prirent la même route ; les Soldats
qui faifoient la garde au Palais & aux
Portes de la Ville , & généralement
toute la Garnifon fe fauva fans avoir
fait aucune réfiftance. Les Païfans
forcérent le Lieutenant de Roy , nommé
Don Gomés de Mirabel
prendre le Bâton de Gouverneur ; ce
qu'il fit en apparence , avec quelque
réfiftance : Ils le firent reconnoître
par le Cabildo. Le Gouverneur , qui
eftoit dans la Fortereffe , fe voyant
fans vivres par fon imprudence , &
par conféquent ne pouvant s'y maintenir
, confentit à contre- coeur de laiffer
le Gouvernement , & de s'embar
quer pour l'Efpagne , avec les Fermiers
, fur les mêmes Vaiffeaux dans
lefquels ils étoient venus ; ce qui
s'exécuta le 29. Août , ils mirent à la
voile pour l'Europe . Jamais foulevement
ne s'eft fait avec plus d'ordre;
& quoiqu'il y ait û 3000. Païfans en
armes dans la Ville pendant huit jouts,
on n'a fait tort à perfonne . Un feul
* Affemblée de Confeillers.
homme
DE JANVIER. IGI
45. ans,
homme dans tout ce tumulte , a perdu
la vie par fa faute , pour avoir refifté
aux Païfans qui vouloient entrer dans
le Magazin des Armes. Le nouveau
Gouverneur eft un homme de
bien fait , plein de bon fens , d'une
phifionomie martiale & gratieufe ,
qui par fes manieres honnêtes &
engageantes , fe fait aimer généralemeur
de tous , & fe rendra fans doute
agréable à S. M. C.
ESPAGNE.
E 19 Décembre , jour auquel
LEle Roy entroit dans fa 35e année,
fut célébré dans toute l'Espagne par des
réjoüiffances extraordinaires. Les Peuples
y eftoient déja difpofés par la nouvelle
sépandue dans leRoyaume , queles
2 richesVaiffeaux , l'Hermione , & le San
Chrifto de Maracaibo , venant de laVera-
Cruz , eftoient arrivés le 7 à Cadix ,
& qu'ils devoient eftre bientôt fuivis
par 7 autres . Cette Flotille en effet ,
entra le 16 dans ce Port , d'où on man--
de , que la Cargaifon des ces 9 Vaiffeaux
, eft de so millions 600000 liv..
fans la Cochenille, l'Ingo , la Vanille ,
le Sucre, &c. O
162 LE MERCURE
La Cour de Madrid n'épargne aucune
dépense pour rétablir la Marine :
Dans cette vue , elle fait conftruire
en différens Ports plufieurs Vaiffeaux
de Guerre . Il y en a actuellement 7
fur les Chantiers de Cadix : On en
compte 4 du premier rang , 2 du ſecond
, & un du 3e , dont 3 des premiers
avec 2 Fregattes & 2Galeres , fetont
achevés vers le 20 ou le 25 de ce
mois.
On arme auffi avec une extréme diligence
, les Vaiffeaux de Guerre qui
font revenus depuis peu de Barcelone.
9.
Suivant toutes les apparences , &
la promtitude avec laquelle on travaille
jour & nuit dans l'Arco nal , dans
les Magazins , les Chantiers , & le
Port de cette Place , où prés de 1000 .
Ouvriers font em, loyez , on préfume.
que les operations de la Campagne
commenceront beaucoup plutôt qu'on
ne le croyoit. Il y arrive journellement
, tant par Mer que Terre , une
prodigieufe quantité de grains , dont
on fait de grands amas.
Le Janvier , 22 Bâtimens de
charges partirent pour Ceuta , fous.
l'efcorte de deux Fregattes ; on a cmDE
JANVIER.
163
barqué fur ces Bâtimens 4800. hommes
d'Infanterie , & 6. Compagnies
de Dragons , pour aller relever la
Garnifon de cette Place .
On écrit de Cartagéne du 14 ,
que la veille 1. Bâtimens mirent
à la voile , fous l'efcorte de deux.
Vaiffeaux de Guerre , pour tranfporter
en Catalogne 2400. hommes de
nouvelles levées , afin de recruter
les Régimens Espagnols , & environ
1400 chevaux qui doivent fervir de
remonte à la Cavalerie . Le même jour,
on mit fur les Chantiers une Fregatte
& deux nouveaux Vaiffeaux de Guerre
, dont l'an du premier rang , & l'autre
du fecond .
la
La Cour a achevé le traité pour
fourniture des vivres : Les Entrepreneurs
fe font obligez de remplir tous
Tes Magazins , pour le commencement
d'Avril ; & ces Meffieurs font partis
pour le mettre à exécution . La Cour
a auffi fini le Traité pour la fourniture
des chevaux deftinés à la remonte
de la Cavalerie :
Les cinq nouveaux Regimens , tous
compofes de Catalans , favoir 2 d'Infanterie
, un de. Cavalerie & deux de
164 LE MERCURE
Dragons , font prefque complets. L'Amniftie
generale qu'on a publiée en faveur
des Miquelets & Volontaires , qui
cefferoient leur Brigandage, &prendroient
party dans les Troupes de S.M.C.
en attire journellement un grand nonbre.
Le 9 de ce mois , il en vint jufqu'à
150 , qui répandirent d'abord l'alarme
aux environs de Girone ; on tira
même fur eux quelques coups de canons
& on fit un détachement de
100 Grenadiers & de 150 Dragons ,
pour les joindre . Lorfqu'on fur
prefqu'à la portée du fufil de ces bandis
, ceux-ci arborerent un Drapeau
blanc & ayant envoyé 4 de feurs
Chefs au Commandant du détachement
, ils lui dirent , que voulant profiter
du pardon que le Roy venoit
de leur accorder , ils étoient venus
pour entrer au fervice de S. M.
Sur le champ , ils mirent leurs armes.
bas , &furent conduits le foir-mefme à
Gironne ; le lendemain , ils pafferent
en revûe devant le Gouverneur
de cette Place. Aprés cette cérémonie ,
il leur fit donner à tous la double paye ,
qui ne s'accorde qu'aux feuls Micquelets.
Ils ont promis que leurs -ca-
;
DE JANVIER 165
marades eftoient tous difpofez à les
venir joindre dans peu .
Les levées fe continuent avec tant
de fuccez dans toute l'Espagne , que
tous les Régimens anciens & nouveaux
font prefque complets. Quoiqne :
cette Couronne ait actuellement des
Troupes nombreufes , la Cour de
Madrid expédie tous les jours de nouvelles
Commiffions pour les augmenter
; & felon cet ordre , on forme à
Barcelone deux Régimens étrangers ,
de, tous les prifoniers que les Bati--
mens Efpagnols ont fair & font tous
les jours fur les Vaiffeaux qui portent
Pavillon Impérial : On a déja tranfporté
de l'ile de Sardaigne plus de
1500 hommes , tant Allemans qu'Ita--
liens.
Des forces fi nombreuſes , tant par
Mer que parTerre.exactement payées,
bien entretenues , & bien difciplinées ,
femblent donner quelque jaloufie au
Portugal. En effet , cette Cour , pour
plus grande précaution , expedia des
ordres,le mois dernier ,pour l'augmentation
de dix hommes par Compagnie
d'Infanterie , & de cinq par Compagnie
de Cavalerie & de Dragons ; &
166 LE MERCURE
à l'imitation de l'Elpagne , on avoit
déterminé dans un Confeil qui fe
tint le 23. du paffé , en prefence
du Roy , de lever plufieurs nouveaux
Régimens , & d'augmenter pareillement
les forces Navalles . En confequence
de cette réfolution , on a ordonné
de rétablir tous les anciens
Vaiffeaux , & quelques Fregates . On
travaille à force dans l'Arcenal de
Lisbone , à la fonte de plufieurs piéces
de Canons ; & des Commiffaires d'Artillerie
font partis , pour aller vifiter
les Magazins für toutes les Places
Frontieres , afin de prendre un état
des munitions de guerre & de bouche
, & de l'artillerie qu'il y a dans
chacune de ces places. Plufieurs Ingénieurs
ont auffi û ordre d'en aller
examiner toutes les fortications , &
d'en venir rendre compte à la Cour.
On a délivré en même tems de l'arget
aux Commandants de Cavalerie &
d'Infanterie , pour tenir leurs Come
pagnies complettes .
DE JANVIER.. 1671
ITALI E.
De Rome le 11 Janvier
,
E. Comte de Galafch Ambaſſa .
deur de S. M. I. eftant parti le
3. de l'autre mois pour aller à Naples ,
y arriva le 11 ,d'où il fut de retour ici
le 25. Pendant le féjour que cette Excellence
y a faire , elle a examiné la
fituation des affaires & des efprits
& a pris toutes les précautions neceffaires
avec le Comte de Daun Vice-
Roy , pour affûrer ce Royaume contre
les entreprifes des Efpagnols.
Il a menacé cette Ville des plus rigoureux
châtimens au cas qu'en découvritqu'elleût
quelque intelligence avec
l'Espagne . On y attend 3 Regiments
d'Infanterie & un de Cavalerie , pour
contenir les Peuples , & être mieux en
eftat de s'oppofer aux defcentes que
pourroit tenter la Flote de Philippe
V. Comme l'aigent y eft fort rare ,
on parle d'impofer 5. pour cent fur
le revenu des Particuliers .
M. Vicentini Nonce Apoftolique ,.
par un Exprés de la Cour de Vienne ,
168 LE MERCURE
ayant efté obligé de fortir en 24 heu
res, de Naples , & en quarante huit de
l'Etat ; il y obéit , & fe retira, d'abord
à Terracine qui confine l'Etat Ecclefiaftique
Ileft allé réfider du depuis
à Piperno , pour y exercer les Actes
de la Jurifdiction .
On prétend que l'Empereur n'a d'autre
veuë en cela , que d'abolir entierement
le Tribunal de la Nonciature,
que l'on regarde , comme fort onéreux
aux peuples . Le Vice-Roy a commencé
par abolir le Tribunal de la Fabrica ,
Jurifdiction du Pape , où l'on tenoit
en féqueftre les biens des Evêques
morts dans le Royaume de Naples ; -
dont la dépouille a toujours apparnu
à la Chambre ; il y avoit 48000
Ducats fequeftrés qui ont efté enlevés
: Le Pape,à qui un tel attentat ,
comme on le nomme ici , ne doit pas
plaire , a dépeché à la Cour de Vienne
un Exprés,pour fe plaindre de ce double
procedé fi injurieux au S. Siege .
Le S. Pere continue à jouir d'une
parfaite fanté ; & une marque de cela,
c'eft qu'il tint Chapelle ces Fêtes de
Noël , 4 jours de fuite , malgré la.
mauvaife faifon. La veille de Noel ,
ii
DE JANVIER. 169
Il ne fe trouva au repas accoûtumé
que 14 Cardinaux. M. le Marquis
d'Alincourt qui êroit arrivé de Hongrie
.15 jours auparavant, y affifta , comme
témoin , ainfi que bien d'autres.
Le Grand Duc qui avoit fait préfent
au S. P. de magnifiques Cédrats
d'une groffeur extraordinaire , en envoya
un Baffin à M. le Cardinal de la
Trémoille , à deffein d'en régaler ce
jeune Seigneur. M. le Marquis Davia
qui avoit êté enfermé au Château
S. Ange , à la recommandation de fon
oncle,pour quelques fautes très légeres ,
en eft forti. S. S. a voulu prendre
foin de la confcience de ce Marquis ;
& pour cela , elle a ordonné qu'il feroit
une retraite chez les Clercs Réguliers
de Sainte Balbine , où il eft
actuellement.
- Le bruit court que M. le Marquis
de Fuentes Ambaffadeur du Roy de
Portugal en cette Cour , fera fait Car
dinal , pour terminer les différens &
conteftations furvenues à Lisbone ,
depuis l'érection du nouveau Patriarchat.
Le to de ce mois , le Pape tint
Confiftoire. Il ne s'y paffa rien de
Fanvier 1718.
P
170 LE MERCURE
particulier , que la Déclaration que
le S. P. fit du Cardinal Patritii pour
Légat de Ferrare . Par cette tranſlation
, M. Coligola qui eft en Prélature
, fe trouve pourvû de la Char-.
ge de Protéforiere qu'exerçoit cette
Eminence .
Quoique le Cardinal Aquaviva
affitat à ce Confiftoire , on ne préconifa
le Cardinal Albéroni pour
pas
l'Archevêché de Séville . On ne doute
pas cependant , qu'au retour du courier
d'Espagne , S. S. ne lui accorde
cette grace , dés qu'elle aura reçû la
démiffion de l'Evêché de Malaga.
M. Falconieri Gouverneur de Rome
, vient de faire afficher un Bando
ou Edit , pour faire ouvrir tous les
Théatres de Rome . Les Critiques , ou
Rigoriftes ,trouvent fur tout à redire
, que l'on y nomme la Comédie , un
Atto virtuofo o almeno indifferente ;
c'eft-à-dire , une Action vertueufe ?
u pour le moins indifférente .
les
A MILAN,
Le dix Janvier.
E Prince de Levveftein ayant
avant hyer des dépêches
Lreçû
DE JANVIER. 171
de la Cour de Vienne , il donna ordre
à tous les Officiers qui eftoient
ici , de fe rendre en diligence à leurs
Régimens , de les avoir complets ,
& de les tenir prêts au premier commandement.
Il vient de faire entrer
4 Bataillons d'Infanterie , & un Régiment
de Dragons dans Crémone ,
pour en renforcer la Garnifon ; fur
des avis qu'il a û qu'un Corps de
Troupes Sicilienes êtoient en mouvement
de ce côté- là .
DE VENISE
Le dix.
L'Empereur fit demander le 5. au
Senat , paffage dans le Veronnois
pour un gros corps de fes Troupes .
La République , aprés avoir déliberé
quelque tems fur cette propofition ,
l'accorda avec affez de facilité .
On ne fçait que penfer de cette démarche
; car on n'entend point par
ler d'aucun mouvement de Troupes
Impériales de ce côté là ; & on croif
que tout ceci n'eft que pour en impo
fer aux Puiffances d'Italie .
On ne fait point encore de recruë
dans l'ÉtatVenitien ; & ce qui furprend
Pij
172 LE MERCURE
c'est que l'on n'a point jufqu'à préfent
délivré de commiffions aux Colonels
pour y travailler. Aparemment que
cette République, qui eft dans une extrême
difette d'argent ,ne differe ainfi ,
que pour gagner trois ou quatre mois
de paye. M. le Comte de Schulembourg
refte en Levant , fa préfence y
êtant plus néceffaire qu'à Venife , pour
y entretenir les Troupes , qui n'êtant
point payées , font fort féditieufes . Le
Général Noftitz , à quion reprochoit
d'avoir fait une mauvaife manoeuvre
au Siege de Vifnitza , a êté déclaré innocent,
DEGENES
le is . Janvier.
E Senat eft toûjours fort intrigué;
il tient de frequents Confeils fur
la conjoncture prefente , & principalement
fur les demandes réiterées , faites
par l'envoyéde l'Empereur : Mais,
depuis plus d'un mois ,on fe fépare toûjours
fans rien décider , par l'embaras
où le Senat fe trouve de pouvoir ſatisfaire
aux propofitions de la Cour
de Vienne . Cependant, celle - ci ne veut
DE JANVIER. 173
exiger de cet Etat que deux millions
par forme d'emprunt , & même à de
gros interêts , comme aufft de lui fournir,
en payant les frais de l'armement ,
quatre Vailleaux de Guerre , & autant
de Galeres , pour les joindre au
Printems prochain à l'Efcadre de Naples
. En cas de refus , le Commandant
de Milan a ordre de faire entrer
10000. hommes für les dépendances
de la République , pour y vivre à difcretion
, jufqu'à ce qu'elle ait fatisfait
à ces demandes. Que diront & feront
à cela les Efpagnols ?
A TURIN
le 20. Janvier.
Toutes les lettres de Sicile ne párlent
que des
defordres
extraor
dinaires
, que
les vents
impetueux
ont
caufé
dans
ce Royaume
, depuis
le
30. du paffé
jufqu'au
4. de ce mois
.
Ils ont été fi violents , que prefque
tous les Meuriers ont êté arrachez ,
toutes les maifons renverfées , & particulierement
depuis Mélaffo jufqu'à
Tropano : La Mer êtoit fi haute & fi
agitée , qu'elle eft fortie de fes limites
Piij
174 LE MERCURE .
& a fubmergé plufieurs endroits fort
avancés dans les terres . Tous les bâtimens
qui êtoient dans le Port de
Meffine , quoiqu'à l'abri de cet ouragan
, ont êté fort endommagez.
Les levées fe continuent par tout ce
Royaume avec un tel fuccez , qu'on
efpere que les fix nouveaux Régimens
, tant Infanterie , Cavalerie , que
Dragons , feront complets avant la fin
de Mars.
42 PRY2PAYOFRVEFRYE PR
STANCES
PAR M. GROOET ,
CONNU SOUS LE NOM
DE M. LE GRAND.
CRURUEL Enfant de Citherée ,
Amour , dont mon ame égarée ,
>
Gouta la trompeufe douceur :
Enfin la raison qui me guide
Au travers de ton front timide ,
Découvre ton perfide coeur.
DE JANVIER . 179
Charmé de l'illuftre Couronne ,
Dont le Sçavant fils de Latone
Ceint le front de fes favoris :
C'en eft faits l'immole à fa lyre
Tes plaifirs & le doux Empire
Que tu´m’as donné fur Iris ,
La Nymphe envain pleine de charmeso
Vient me combattre avec les armes
Dont Venus a vaincu Paris.
Je triomphe , je fuis fes traces ;
Et fi j'en aime encor les graces ;
C'est pour en orner mes écrits .
Qui
****
તે
O vous , Maitreffes de la Lyre ,
rappellez fous votre Empire
Un coeur que l'amour à Surpris ?
Interreffez - vous à magloire ; "
Pour éternifer ma Victoire ,
Rendez-moi digne de vos prix.
155
Conduifez l'ardeur qui m'inſpire :
Dois-je , cultivant la Satyre ,
Livrer mon ame à la fureur ?
Non , en nos jours l'art de Lucile ,
Dans le coeur de l'Homme indocile ,
N'imprime qu'une vaine horreur.
Iray-je fur un ton Lyrique ,
Tracer dans un Panegirique
Piiij
176 LE MERCURE
De Villars les Exploits Guerriers ?
Le fuccez y feroit ma gloire ;
Mais , pour célébrer la Victoire ,
Vous ne donnez que des Lauriers.
Ceffez Thalie , & Melpomene ,
De nous infpirer fur la Scene
L'Art de ravir les Spectateurs :
Si plus d'un enfant des Corneilles
Voit tomber le fruit de fes veilles
Entre les mains de fes Acteurs.
Plûtôt avec moins d'Energie
De la tendre & trifte Elegie
Prenons les pafles chalumean )
En ce tems fragile & bifare
Plus que la Mufe de Pindare ,
Elle eft propre à chanter nos mauxe»
Quelquefois , O. Mufe champêtre ,
Euterpe , j'irai fous un hêtre?
Effayer ton pipean léger.
Mais , imitant ta voix fi tendre ,
Si l'amour accourt pour m'entendre
Défend- lui bien de m'engager.
DE JANVIER. 177
·J
A
EPIGRAMME.
PAR LE MESME.
Aime Phebus pour fa clarté feconde
,
Qui de Ceres comble les Magazins &
J'aime Bachus pour fa Cuve profonde
Où nous puifons le jus de fes ka fins.
·Comus me plait pour l'art de ſes Feftini ,
Pour les tresors Fortune a mes careffes :
J'eucenje Hebé l'ornement des Déeſſes,
Je fais ma cour à Venus pour ses yeux.
Mais, pour les traits dont par fois tume
bleffes ,
Je t'aime , Amour , plus que les autres.
Dieux.
O
SUR UN FAINEANT ,
PAR M. B.
Nne remarque en fire Eustache
Ny bonne ny mauvaise attache :
Il n'a joïé jamais un liard ,
Et n'eft yvrogne ny gaillard :
Il n'a jamais lû quatre lignes ,
Et n'aime ny Jardins ny Vignes.
Que fai-t- il ? Il fuce fon doigt ,
Il se promêne , il mange , il boit ,
1-8
LE
MERCURE
Il dort la graffe matinée
Et coule ainfi toute l'année ,
En écornant fon petit bien ,
Sans fe déterminer à rien.
Néven , votre fonds fe confume ,
Prenez on l'Epée ou la plume ,
Lui dit fon Oncle affès jouvent,
Autant en emporte le venti
Et peut-être que fire Euftache
Raifonne ainfi , fans qu'on le fache.
Je ne fayjuger , ny plaider
Je ne veux point me hazarder :
Quand j'aurai frit mon patrimoine §
J'en fçais affés pour être Moine.
Le mot dela premiere Enigme du
mois paffé,êtoit l'Etincelle , & celui de
la feconde , la fauſſe Monoye.
ENIGME ,
PAR M. LAUVIN.
JE fuisbon on mauvais , agreable on
facheux ,
Je divertis on je chagrine ,
J'enrichis ou je ruine ,
DE 179 JANVIER.
Je rends content , on malheureux.
Je donne la mort aux vivans
Aux morts jefçay rendre la vie ;
Mais hélas ! Tous ces changemens
Ne font qu'une pure folie.
En un mot fans Pinceau , je peins
d'aprés Nature ,
Je travaille la nuit plus souvent que
le jour ,
Et je fuis quelquefois favorable à l'a
mour.
Mais , tout ce que je fais , n'eft rien
qu'une imposture.
Je fis d'un innocent autrefois un coupable
,
J'armai fes proches contre lui ;
Mais par un retour favorable ,
Je caufai fa fortune , & devins for
appui.
Les temps font bien changez ; il feroit
ridicule
De m'ajouter la moindre foy :
Auffi, les vrais devots s'en fon - t- ils un
fcrupule ,
Et c'est avec raifon ; car , tout eft faux
chez moy.
180
LE MERCURE
AUTRE ,
AR M. DE PILES.
Ons fommesgrand nombre d'Enfans
Dont deux, Lellenr , fontfaineans.
L'un de ces deux rend quelque office
;
Mais , le dernier eft fans fervice .
Le reste eft fignalé par des faits éclatans
;
L'un de nous forme des Provinces.
Le même leur donne des Princes
Dont un autre fait des Tyrans .
Notre pouvoir n'est pas un fonge
L'un a formé le firmament ,
Lors qu'un autre a fait la Xaintonge.
A
L'Homme aujourd'hui , fier , arrogant
,
N'eft pas fans nôtrefrere un zerofeulement
.
L'Homme tient de notre largeſe
Biens , Qualités , Grandeur , Nobliffe
:
Il feroit avengle & fans yeux ,
Sans nôtre foin officienx.
DE JANVIER. 181
Nous donnons l'être à la matiere.
Cing ont fait le cabos ; fix autres la*
lumiere.
Quelqu'un de nous plus glorieux
Se vante d'avoir fait les Dieux.
CHANSON.
DE Cipris , Amis , fuyons l'Empire:
A Bacchus foumis ,
Fuyons les.Jeux & les ris
Jus exquis , c'est par toi qu'on refpire :
Ton coloris , fur celui des Rubis
Emporte le prix .
Un coeur épris d'une ingrate Cloris ,
Et les jours , & les nuits , foupire.
Tous les foucis de nos coeurs font
bannis ,
Amis , quand on eft gris.
JOURNAL DE PARIS
L
E premier jour de l'an ; entrá 9
& 10 , le Roy receut avec beau782
LE MERCURE
coup de dignité dans le Cabinet de
la Régence , les Complimens de Mon- *
feigneur le Duc Régent, deMadame , de
Me le Duc , de Merle Prince de Conty,
de Mrs les Cordons bleus, des Ducs &
Pairs , des Marêchaux de France , des
Cardinaux & Prélats , & de tous les
Seigneurs & Dames de la Cour. Le
Corps de Ville lui fut préfenté par
M. le Duc de Trefmes Gouverneur
de Paris , & les Chefs des Compagnies
Souveraines , avec la plupart des Confeillers
d'Etat , par M. le Duc d'Aumont
. S. M. ût le plaifir de voir toutes
les Bourfes que les Tréforiers ont
l'honneur de lui apporter à pareil jour.
M. le Cardinal de Noailles n'arriva
que comme S. M. fortoit de fon grand
Cabinet . A 11 heures ,Elle alla entendre
la Meffe aux Feuillans, accompagnée de
M. le Cardinal de Rohan grand Aumônier
, de M. le Duc du Maine , de
M. le Prince de Dombes , de M. le
Marechal de Villeroy , de M. l'Evêque
de Frejus fon Précepteur ; de M.
le Duc d'Aumont , de M. le Duc de
Villeroy qui fortoit de fervice , & de
M. le Duc de Noailles qui y entroit .
Le Roy avoit à fa droite de fon PrieDE
JANVIER. 183
Dieu, M. le Cardinal de Rohan Grand
Aumônier , & Meffieurs les Abbés de
Maulevrier , de Caulet , & de Brancas.
Aumôniers de Quartier. A fa gauche,
M. l'Evêque de Frejus , M. l'Abbé de
Breteuil Grand Maiftre de la Chapelle,
M. le Cardinal de Polignac , & Mef- .
fieurs les Evêques de Montauban & de
Vabrès La Meffe fut célébrée &
chantée par les RR. PP . Feuillans,
Le Roy eftoit venu par la rue S. Ho
noré & revint par le même chemin
aux acclamations du Peuple ; il fut fervi
à fon dîner qu'il fit en public , par
M. le Maréchal de Villeroy. A 3 heu
res, il receut le Compliment de Ms le
le Duc de Chartres. Sur les 4 heures ,
S. M. partit avec un grand cortege ,
pour affifter au Salut dans l'Eglife de
la Maiſon Profeffe des Jefuites , ( coûtume
religieufe qu'obfervoit le feu
Roy Louis IV . lorfqu'il fe trouvoit à
Paris en pareil jour )
Le Roy êtoit au fonds du Caroffe,
M. le Duc du Maine à fon côté , M.
le Prince de Dombes , & M. le Comte
d'Eu fur le devant , M. le Duc de
Noailles , comme Capitaine des Gar184
LE MERCURE
1
des , êtoit placé entre ces deux Princes
, M. le Maréchal de Villeroy fe
trouvoit à la portiere à côté du Roy,&
M. le Marquis de Villequiers , comme
premier Gentilhomme de laChambre,
à l'autre portiere . La marchefe fit
ainfi. Les Gardes de la Prevôté marchoient
à la tête , enfuite les 100,
Suiffes ( Tambours battant ) dont l'Enfeigne
portoit le Drapeau; M. de Courtenvau
leur Capitaine êtoit à cheval à
leur tête; les Gardes duCorps fuivoient
à pied devant & derriere le Caroffe ,
leurs Officiers à cheval , tous les Valets
de pied entourant les Portieres :.
Les Pages êtoient montez fur le derriere
& fur le devant du Caroffe .;
M. le Marquis de Villeroy , M. de
Ruffé , fous - Gouverneur , & Mef
fieurs les Gentilshommes de la Manche
, êtoient dans le fecond Caroffe
qui marchot devant celui du Roy.
Un troifiéme Caroffe qui précedoit le
fecond , êteit occupé par les Ecuyers ,
Portes-mantea. x & autres Officiers :
Le Roy êtant anivé , fit reçu à la defcente
de fon Caroffe , par le Pere
Grauville Provincial qui lui fit à
la porte de l'Eglife , un difcours ,
dont
DE JANVIER. 185
dont la fubftance êtoit , que S. M.
alloit entrer dans un Temple , qui êtoit
un monument de la piété des Rois fes
Ancêtres : Que tous les veux que l'on
'J adreffoit, ne tendoient qu'à obtenir du
Ciel , qu'il devint un Roy felon le coeur
de Dieu ; qu'il égalât & qu'il furpoffat
en gloire , en piété & en Religion
ceux de qui il tenoit la narance . Le
Roy êtant entré , trouva à l'ordinaire
un prie Dieu , fur lequel il s'agenoüilla
, êtant enveloppé de quanti
té de Seigneurs , & de M. fdames les
Ducheffes de Vantadour , de la Ferté ;
& d'autres Dames de la Cour. Il y ût
belle Mufique pendant le Salut ; le
Roy revint enfuite au Louvre .
A 6 heures du foir, S. M reçut les
compliments de Madame Ducheffe de
Berry , de Madame la Princeffe , de
Mefdames les Ducheffes meres & filles
, de Madame la Princeffe de Conty
mere , de Madame la Princeſſe de
Conty belle file , & de M. le Comte
de Clermont qui ne paroit plus qu'en
habit Ecclefiaftique. Le Roy foupa
à fon petit couvert , & fut fervi par
M. le Prince de Bouillon . Le matin,
M. Crozat , en qualité de grand Tré186
LE MERCURE
forier des Ordres , ût l'honneur de
lui prefenter une bourfe de 200 loüis
d'or en efpeces.
M.
Le même jour , Madame fe rendit
au Palais du Luxembourg à dix heures
& demie , pour fouhaiter la bonne année
à Madame Ducheffe de Berry
qui reçut cette Princeffe au lit ; enfuite
, elle fut vifitée par Mst le Duc
Régent , Ma le Duc , Mgr le Prince
de Conty , M. le Grand Prieur
M le Duc du Maine
le Comte de Toulouze M. le
Chancelier , Mrs les Sécretaires d'Etat
, M. le Prévôt des Marchands &
Echevins , M. le Cardinal de Billy ,
M. le Marechal de Villars M.
le Duc de Noailles & c. lleêtoit au
fonds de la Galerie , les Dames d'un
côté , & les Seigneurs de l'autre.
›
>
>
M. le Duc de Mortemar ayant fait
les fonctions de fa charge de premier
Gentil- homme de la Chambre,l'année
derniere , M. le Duc d'Aumont l'arelevé.
Ce Seigneur a charmè tous les
Officiers par fes manieres gracieuſes ,
faifant accueil à chacun d'eux ; il fera
fecondé par M. de Villequiers fon
furvivancier.
DE JANVIER.
187
Le 2 , la Cour a encor vû quelques
reftes des Céremonies de la fèce d'hier :
Lesmoins preffés font venus voir leRoi.
Madame Ducheffe de Berry tint toilette
, où tous les Miniftres Etrangers
& un nombre prodigieux de Seigneurs
& de Dames , fe trouverent. On y remarqua
le PrinceLubomirski Polonois ,
qui, quoiqu'habillé à la françoife, y pafut
en botines , êtant dans cet ufage.Ce
jeune Seigneur jouit d'une espece de
fouveraineté enclavée en Pologne , ayaŋɛ
fous fa dépendance 10 à 12 Villes , &
pouvant armer 10 à 12000 hommes.
Ce Prince par få prudence, a trouvé le
moyen de fe maintenir parfaitement
bien , au milieu des divifions , & des
troubles qui ont déchiré fi long tems
ce beau Royaume : Comme il poffede
de grandes Terres en Hongrie , il a fait
la Campagne avec diftinction Iêtoit
dans une grandeliaifon avec M.Comte
de Chatolois qu'il a accompagné
jufqu'à Munick , où le Prince Electoral
de Baviere l'a rerenu pour un Caroufel
; qui a dû fe faire dans le cours
du mois. M. le Comte de Charolois
devoit mener la quadrille bleue , & le
Prince Electoral la quadrille rouge.
188 LE MERCURE
Depuis l'affaffinat de M. l'Abbé de
Bonneiül , il s'en eft commis ici plufieurs
autres , dont la plupart des Auteurs
ont êté découverts & arrêtez .
M. d'Argenfon a donné à Mgr le Duc
d'Orleans une lifte de prés de 800 .
de ces bandits. La licence des jeux
avoit attiré tous ces malhûreux dans
cetre Capitale .
Les veille des Rois , S. M. alla
au Palais du Luxembourg rendre vifite
à Madame Ducheffe de Berry , il
êtoit accompagné de .M . le Maréchal
de Villeroy fon Gouverneur , de
M. le Duc de Noailles fon Capitaine
des Gardes , de M. le Marquis de
Courtenvau Capitaine des 100 .
Suiffes , & de tout le refte de fa Maifon.
S M. alla auffi le même jour rendie
vifite à Madame , à Mgr le Régent ,
& à Madame la D cheffe d'Orleans .
Le 7. M. Pan Lucas , qui a deja
fait plufieurs fois le voyage du Levant
, vient d'arriver de ' a haute Egyte
I en a apporré, à fon ordinaire , un
infinité de rarerez ; entr'autres quantité
d'anciens manufcrits , infcriptions
& médailles fort curieufes . Il affûre
avoir tué le premier des Européens ,
DE JANVIER. 189
qui depuis 2000 ans , a penétré dans
le fameux labyrinthe d'Egypte , autrement
le Châr au de Charon , qui est
bâti dans l'Isle de Moeris Pomponius
Mela en donne une idée magnifique ;
il dit que c'eftoit un vite enclos de
marbre, qui enfermoir 3000 édifices ,
entre lefquels il y a oit 12 Maifons:
Royales , & que lorfqu'on croyoit
eftre forti d'un lieu , on y retournoit
infenfiblement, fans qu'on pût l'éviter.
Pour parer cet inconvénient , le Voyageur
moderne s'eftoit muni de 200 braffes
de petite corde , qui , comme le fit
d'Adriane , lui donnerent l'affûrance de
parcourir environ 150 chambres foureraines.
Il ne lui a pas efté poffible
de pénétrer dans les autres , les paffages
en eftantbouchés par des ruines , ou
par des amas de fable & de terre qui
en deffendoient l'entrée . Il y a vû cn-
-core 4 grands Portiques d'une Architecture
admirable , ils font bâ is de
pierre granit , avec toutes fortes d'ornemens
Egyptiens ; & pour que le
public ne s'avife de revoquer en doute
cette famenfe découverte , il prépare
Ouvrage dans lequel on trouvera
le deffein qu'il en a levé fur les lieux.
1༡༠ .
LEMERCURE
Le 7 , le Roy foupa chez Madame
la Ducheffe de Vantadour , qui luiavoit
fait préparer un divertiffement
mêlé de Danles & de Mufique ; il y
en aura plufieurs autres, cet hyver , au
Louvre ; on en difpofe un , dont l'execution
eft remife au mois de Février ;
l'union de la Jeunesse avec la Sageffe ,
en fera le fujet.
Le , Madame la Chanceliere
Dagueffeau accoucha fort heureufement
d'un garçon , qui eft le cinquiéme
vivant , c'eft une récompenfe dûë
au courage & à la vertu qu'elle a fait
paroître dans la trifte circonstance de
voir un de fes fils trépané en 4 endroits
différents .
M. d'Armenonville vint préfenter.
au Roy M. de Morville fon fils Procureur
Général du Grand Confeil , qui
a efté nommé Ambaffadeur en Hollande
; il fe difpofe à partir pour aller
remplacer M. de Chataigneres de Chateauneuf
, qui demande depuis longtems
à revenir
Le 13 , les Jeux furent reglés chez
les Princeffes du Sang. Madame Duchefe
de Berry prit le Dimanche , le
Mercredy & le Samedy , Madame la
DE JANVIER. 191
Ducheffe d'Orleans , le Lundy & le
leudy , & Madame la Princeffe de
Conty mere , le Mardy & le Vendredy.
Depuis le 14 , jufqu'au 25 , on ne
s'eft entretenu que des motifs qui ont
engagé le Parlement à s'affembler.
Enfin le 26 , le Parlement ayant fait
une Députation célebre , fe rendit à
II. heures du matin au Palais des
Tuilleries , pour faire de trés humbles
remontrances au Roy , par l'organe
de M. le Premier Préfident.
L'action fut belle , magnifique , & refpectueufe.
Le Roy êtoit aflis dans fon
fauteuil ; il avoit à fa droite Mgle
Duc Régent , àla gauche M le Chancelier
, M. le Duc du Maine , & M.
- le Maréchal de Villeroy ; & derriere
fon fauteuil , Meffieurs les Ducs de
Noailles & de Charoft : Tous les Seigneurs
de la Cour formoient une haye
depuis le fauteuil du Roy jufqu'à la
porte . M. le Premier Préfi tent précedé
de M. Desgranges Me des Ceremonies
, avoit à fa gauche M. le Marquis
de la Boiffiere , fuivi des Préfidents
à Mortier & des Confeillers
deux à deux . Il fit trois reverences
avant que d'arriver auprés du fauteuil ,
192 LE MERCURE
1
aprés quoi , il fi fes remontrances fur.
les Billets des Receveurs Généraux,
les Billers de 1 Etat , les doubles Emplois
, les Rentes de l'Hôtel de Ville
de Paris , fur le Franc- Salé ; & il conclut
enfin , qu'il n'appartenoit pas au
Parlement de parler des Confeils ;
mais qu'il feroit fes trés humbles fuplications
àMs le Duc Régent . Le Roy
répondit , mon Chancelier vous dira
mes intentions. M. le Chancelier dit,
que S. M. examineroit les cinq poin: s
de remontrances dans fon Confeil , &
qu'il leur feroit fçavoir fa volonté .
M. le Premier Préfident , aprés avoir -
fait une profonde reverence au Roy ,
fe retira avec les Dépurez qui furent
reconduits comme ils étoient venus..
Le 28. à fept heures du matin , M.
de la Vrilliere fe tranfporta chez M.
le Chancelier de la part de Msr le Regent
, pour lui redeinander les Sceaux .
M.le Chancelier lui donna dans le
noment la Caffete qui les renferme ,
& M. de Monticour pour lors Capitaine
de fes Gardes ,, accompagné des
Hocquetons , la conduifirent au Palais
Royal , où elle fut dépofée entre les
mains de M. le Duc d'Orleans . Ce
Prince
DE JANVIER 195
Prince ayant mandé M. d'Argenfon
la lui remit fur le champ : Il fe donna
la peine de fceller lui - même les Provifions
, ainfi que les Lettres pour la
grande & petite Commiffion. Enſuite
, S. A. R. le choifit pour être Chefdes
Finances , fur la démiffion volon
taire de M. le Duc de Noailles , qui
a êté placé au Confeil de Régence.
A deux heures aprés midi , le nouveau
Garde des Sceaux prêta ferment de
fidelité au Roy.
Le 29. M. le Chancelier partit
pour fa maifon de Frefne .
M. de Machault Maître des Requêtes
, a êté agrée du Roy, pour reme
plir la Charge de Lieutenant Général
de Police , qu'avoit M. d'Argenfon
Le 30 eft une Epoque remarqua→→
ble par l'inftallation de Mgr le Duc de
* Chartres , dans le Confeil de Regen
ce Quoique ce Prince n'y ait points
voix déliberative , plus par le défaut
de l'âge , que par celui d'une gran
de jufteffe d'efprit , & de toutes fortes
de connoiflances acquifes ; Monfei
gneur le Régent a crû que ce feroit
rendre un fervice important à l'Etat,
-Né le 4 Août 1703. R
194 LE MERCURE
que de l'érayer de bonne- heure par un
autre lui même. Par cette fage prévoyance
, il arrivera que ce jeune Prin
ce joignant bientôt la pratique du gouvernement
à la fpéculation , les Peu- /
ples vivront dans une fécurité plus entiere
, & plus dégagée de crainte.
: M. l'Abbé de Mongault ,qui a l'honneur
de fon éducation , doit bien fe
féliciter d'avoir formé un Prince, qui
par les belles efperances qu'il donne
à la Nation , en doit faire bientôt
la felicité.
M. de Longe- Pierre a êté nommé
Sécretaire des commandemens de ce
Prince.
On s'eft trompé , lorfque à la page
290 du Mercure de Décembre , on a
avancé que Madame Ducheffe de Berry
, avoitfait M. le Marquis deJars
Major defes Gardes : Cette nouvel
le eft fauffe.
M. Dupuis ancien Tréforier de la
Maifon du Roy , a êté choisi être
pour
feulTréforier des Gardes de la Prévôté,
des Gardes de la Porte , de la Vénerie ,
de la Louveterie & c . Et M. de la Blimiere
Tréforier des Gardes du Corps
DE JANVIER. 7395
a obtenu la Tréforerie des 190 Suiffes.
Les Députés des Etats de Bretagne ,
font arrivés au nombre de 2 Préfidents
& 4 Confeillers.
M. Herault Avocat du Roy du Châtelet
, a êté pourvû de la Charge de
Procureur Général du Grand Confeil ,
vacante par la démiffion volontaire
de M. de Morville nommé Ambaſfadeur
en Hollande , à la place de
M. le Marquis de Châteauneuf.
Le premier Janvier , Madame la
Ducheffe de la Rocheguyon , accoucha
d'un garçon ; c'eft une grande joye
pour toute certe Maiſon.
M
MORTS.
RE Monmaiiqué Ecuyer , Fermier
Général des Fermes du
Roy,muoarut le 5 Novemb e 1717. It
êtoit fils de Robert Monmairqué , vivant
Sécretaire du Roy , Maifon, Couronne
de France & de fes Finances. Il a
laiffé enfans , & a pour frere My
Gabriel Monmairqué Ecuyer.
Mre N. Maignart , Marquis de Bernieres
Maître des Requeftes & In-
Rij
406 LE MERCURE
tendant de Flandres , mourut à Lille
le 20 Décembre 1717.
Mre Jacques -Eftienne Charreton ,
Seigneur de la Terriere , Monleans
& c. mourut le Décembre.
.
23
Me François du Pré , Prêtre , Do-
Cheur de la Maifon & Sociéré de Sorbonne
, Abbé de Saint Michel de
Tonnerre , & Confeiller de la Chambre
Souveraine des Décimes , mourut
le 27 Décembre.
Mte Claude Bonneau , qui avoit
efté receu Conſeiller au Châfteler en
1560 , mourut honorare le s Janvier
1718 , en fa 84 année , fans alliance :
Il eftoit oncle de M. Chauvelin, Confeiller
d'Etat.
Mre Pierre Chertemps , Chevalier
Seigreur de Seüil , Baron de Charon ,
S. Chriftophle , &c . Préfident à Mortier
honoraire au Parlement de Bretagne
, mourut le 22 Janvier 1718 .
{ MORTS ETRANGERES.
On Manuel Atias , qui après
avoir efté Bailly de la Religion
de Malthe , deux fois Gouverneur
du Confeil de Caftille , Confeiller
DE JANVIER 197
d'Etat, & de la Junte du Gouvernement
de la Monarchie d Efpagne ,
eftoit entré dans l'Etat Eccléfiaftique ,
& avoit efté nommé Archevêque de
Seville , puis Cardinal par le Pape
Clément XI , le 30 Janvier 1713 , mourut
le 16 Novembre 1717 en fa &je
année .
Ferdinand Nuzzi , qui après avoir
efté Archevefque de Nicée , Sécre
taire de la Congrégation des Evefques
& Réguliers , fut nommé Cardinal ,
par le Pape Clément Xi le 16 Décembre
1715 , & Evefque d'Orviete
en Mars 1715 , y mourut le ; Décemdre
17.7 , d'une attaque d'apoplé
xie .
3
Le fieur Regio Evefque de Catania
qui s'eftoit refugié à Rome , ayant
ordre de fortir de Sicile , par le Tribunal
de la Monarchie comme ayant
efté le premier qui avoit vonlu figna
fer fon zele pour les interefts de la
Cour de Rome , y fut trouvé mort
dans fon lit le 15 Décembre dernier
Le Pape , qu'il a laiffé héritier de ce
qu'il avoit à Rome , lui a fait faire des
nagnifiques Funérailles en l'Eglife de
Sainte Marie Majeure , où les Off ·
S
Riij
168
LE
MERCURE
ciers du Palais , la Chambre Sécrette.
& grand nombre de Prelats affifterent ,
avec les mêmes cérémonies qui fe
pratiquent aux Obféques des Cardinaux
.
Jules Alberoni , nommé Cardinal
le 12 Juillet 1717 , qui avoit eſté
nomméjà l'Evefché de Malaga en.
Novembre par le Roy d'Efpagne
a efté nommé Archevefque de Seville
le mefme mois.
S. M. C. a nommé à l'Evefché de
Malaga , Dom Juan de Lancaftre, Capellano
Mayor du Monattere Royal de
I'Incarnation , fils du Duc d'Abrantes
, & pour Capellan Mayor , Dom
Alvare de Mendoca , Sommelier de
Courtine , Chanoire de l'Eglife Métropolitaine
de S. Jacques en Galice ,
frere da Marquis de Villagarcia .
Le .. Décembre , N. Ducheffe
d'Atrifeo mourut à Madrid ; & le ...
du mefme mois , le Pere Jofeph de
Efquibel , de l'Ordre de Saint Dominique
y fut facré Evefque fuffragant de
Seville . PARIS
Mlle de Château - Thierry âgéede 8
fille de M. le Duc d'Albret ,
ans ,
mourut le is de ce mois. Le Roy a fair
DE JANVIER.
l'honneur à M. le Duc de Bouillon
& à M. le Duc d'Albret d'envoyer un
Gentil- homme ordinaire , pour leur
en faire des compliments .
MARIAGES.
LE Cardinal Alberoni a marié fa
niéce au Marquis de Maré cenois
& l'a dotée de cens mille écus . Ce
Marquis commandoit ci devant la
Flote d'Espagne.
Fu
M. Chauvelin Avocat oénéral du
Parlement , époufa le 13 Mlle de
Beauvais très riche heritiére . Elle eſt
feur deмadame d'Ormeffon Chéré..
LIVRES NOUVEAUX.
Eu M. le Noble ayant compofe
plufieurs excellens Ouvrages . qu'il
a fait imprimer par differents Librai
res , ce qui lesrendoir tres- rares ; le Sr.
Ribou Libraire , Quay des Auguftins ,
à l'Image S Louis , a cu faire plaifir
au Public de les ram fer enſemble
& d'en donner une nouvelle édition ,
fans aucun retranchement - que de
quelques piéces qui ont paru fous fon
nom , avant la mort , & qui ne font
pas de luieftant certain que cet Auteur
mérite d'avoir place dans toures
les Bibliotheques, ayant cfté, fans éxa200
MERCURE LE
gération , l'homme du monde qui a
écrit le mieux fur toutes fortes de matieres
, & d'un ftile qui convenoit parfairement
à chacune .
,
Il eftoit Theologien , Hiftorien.
Philofophe , Poëte Orateur
& enfin fes Ouvrages font voir qu'il
n'y a pas de Science dont il ne fe foit
donnè quelque teinture .
Les Souverains du Monde , Ouvrage
qui far connoiftre la Généalogie de
leurs Maifons, l'étendue & le Gouver
ment de leur Religion , leurs Revenus,
leurs Forces , leurs Titres , leurs prétentions
, leurs Armoiries , l'origine
des Piéces ou desQuartiers qui les compofent
, & le lieu de leur réfidence
avec un Catalogue des Auteurs qui
en out le mieux écrit ; le tout conduit
jufqu'au tems préfent , 4 vol. in 12 ,
chez Guillaume Cavelier , au Palais .
Dialogues fur l'Eloquence en general
; & en particulier , fur celle de la
obaire ; avec une Lettre écrite à l'Académie
Françoife ,fur la Rhétorique ,
la Poëfie , & c . Par M. Fenelon .
On trouve ce Livre chez Jacques-
Eftienne , rue S. lacq es , à la Vertu.
Nouv Receuil des Fables d'Efope mifes
en Franç. avec le fens moral en4Vers
DE JANVIER. 201
& des Fig à chaq . Fab dédié à la jeuneffe,
à Par. chez Prault ,à l'ent.duQuay
de Cêvres , au Paradis.
Sentimens Chrêtiens fur les princip.
Verités de la Religion expofés en Profe,
enVers & en Estampes par le P. Buffier ,
de la Comp. de J. à Paris, chez Joſeph
Mongé rue S. Jacques ; à S. Ignace
Poëfies Sacrées, trad.ou puiféés desPf.
par M. Desfontaines Guyot , Secret , de
M.leNonce en Fran . , à Par ch lemême..
J'ai efté obligé de renvoyer au mois
prochain , la (uite des Caractéres des
Habitans de Paris , avec un Memoire
de M. du Guer Ingénieur, touchant les
Rames tournantes , & les Chariors à
Vent qu'il a inventés.
On trouvera chés les mêmes Librai
res qui vendent le Mercure , la denziéme
Lifte du Bureau general d'Adreffe
& de Rencontre.
M
AVIS.
Onfieur de Woolhouſe vient de
finir l'année 1717. par les cing
belles cures qui fuivent.
1º . Il a guéri Joan Baptifie Delettre ,
Invalide du Corridor Saint Maurice,
No. 7. qui avoit des tayes de la largeur
d'une lentille fur le miroir de l'un
&de l'autre mil fucceffivement.
302
LE MERCURE
20. Felix Gun , Irlandois , Invalide
du Corridor Charlemagne , No. 3 * .
ayant depuis long- temps les yeux prets
d'abfceder d'ulceres opiniatres G
invetérez.
>
3. Mademoiſelle de Foy, éponſe d'un
habille Maître à Danfer , rue de la
Bucherie , d'une toile ulcerée: Elle avoit
exercé d'autres Oculiſtes , pendant plus
d'une année ; cette toile avoit éborgné
l'oeil tout-à-fait. Mr. de VVoolhouse
Ven aguérie radicalement , en cinqfe
maines ; & on ne sçauroit diftinguer
prefentement , lequel des deux yeux a
êté couvert de ce broüillard épais.
49. Mademoiſelle Bonnet la fille
rue des Boucheries du Fauxbourg
Saint Germain , à l'Hôtel de Dauphiné
, d'un ulcere dangéreux fur la pupille
, enfuite de quelques grains de la
petite verole dans l'oeil.
So. Le beaufrere de Monfieur
Aubert , Maître Boucher dans la
même ruë , vis- à- vis la rue des manvais
Garçons. Cet enfant avoit la vifiere
, & l'iris de l'oeil coupée d'un
morceau de verre , qu'on trouva dans
Feil , dont une partie de l'humeur
aitrée & entamée , & toute l'humeur
DE JANVIER. 208
aqueuse , s'étoit écoulée par la fente.
La prunelle étoit fort éraillée & fermée
, l'humeur vitrée , en partie )
s'étoit jettée par les levres de La
playe : Enfin , toute l'economie de l'oeil
êtoit fort en danger. M. de VVoolhouse
y a remedié heureusement , (( à
la cicatriffe prés ) qui eft toûjours.inévitable
en pareil cas.
La pratique étenduë que M. de
VVoolhouse a toujours en cette Ville,
& l'instruction preffée de fes éleves
( de diverfes Nations ) a obligé M. de
VVoolhouse a choisir pour fa demeure
ordinaire , un appartement aux nouveaux
Bâtimens des Quinze - Vinges :
On le trouve toute la matinée chez lui;
il ne reçoit plus de lettre par la pofte,
quelles ne foient affranchies de port.
APPROBATION.
Ai lû par Ordre de Monfeigneur lâu
le Chancelier , le premier Mercure
de cette année 1718. Il y a lieu de
eroire , qu'aprés l'épreuve de toute
l'année précedente , le public trouvera
que ce Livre a pris enfin la forme
qui lui convient pour réüffir. A Paris
se 25. Janvier 1718. TERRASSON .
TABLE.
Msumen
Ercure au Public , Fable .
Examen des Tranfpofitions du
Nominatif& de l'Accuſatif.
Poëfies タ
P. &
65
L'eftime combatuï par l'Amour, Hift.76
Arlequin Muet par crainte ,
89.
Voyage dans le Royaume de Tunquin , 100.
Réponse critiq. anJournaliste des Nonvelles
Litteraires de Hollande , 109
Nouvelles Etrangeres´, arrivées
dans le cours de ce mois
Recept. du Prin.Ragotski à Andrin. 118
>
Affaires d'Allemagne
Affaires du Nord ,
De Ratisbone ,
Article de Hollande ,
Angleterre
128
133
136
137
146 .
Révolution à la Havane , dans le Golphe
du Mexique ,
Espagne ,
161
Italie ,
167
Articles de Poefie , 175
Enigmes , Chanfon ง 178
Journal de Paris , 181
Mariages
Morts ,
Morts étrangeres
,
Livres Nouveaux ,
Avis ›
De l'Imprimerie de J.
FRANÇOIS ,
GROU, rue de la Huchette ,
au Soleil d'or,
185
196.
199
ibid ,
201
LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de 20 fols.
Février
1718 .
Chez
MANDATA
PER AURAS ,
PEFERT
A
PARIS ,
GUILLAUME
CAVELIER , au Palais.
PIERRE
RIBOU, Quay des Au
guftins , à l'Image S. Louis,
GREGOIRE
DUPUIS , rue S.
Jacques , à la Fontaine
d'Or.
M. D. CC. XVIII.
Avec
Approbation &
Privilége du Roy.
LE
NOUVEAU
MERCURE
EXAMEN
DE LA TRANSPOSITION
DES VERBES.
OMME il y a des noms
CE qui dépendent les uns des
autres ; auffi , y a- t - il des
Verbes qui font entre eux
dans la même dépendance . Il s'agit
donc de fçavoir , fi , entre ces Verbes
liés enfemble , & dont l'un gouverne
l'autre , il peut y avoir lieu à la tranſ
pofition. Surquoi , ce que je me propofe
, et moins de preferire des regles
A iij
4 LE MERCURE
particuliéres , que de reduire à celles
que j'ai données fur les noms , les differentes
fortes de Veibes dont les
uns fouffrent , fans peine , la tranfpofition
, & les autres ne l'admettent
qu'avec reflexion.
,
>
Et pour y parvenir , je ferai d'abord
remarquer que des deux Verbes
dont l'un gouverne l'autre , le dernier
eft toûjours à l'Infinitif ; comme
quand on dit : Je veux parler. Il fandra
faire. Je lui ferai dire . Je fongeois
partir. Je crains de déplaire.
Or , rien ne reffemble davantage
à la dépendance , où les cas des noms
font à l'égard des Verbes qui les gouverment
que la dépendance de ces
Infinitifs , à l'égard des Verbes qui les
précedent & qui les régiffent . C'eſt du
moins la même chofe , par raport à la
tranfpofition ; puifque les mêmes raifons
, qui font que certain cas peuvent
être tranfpofez , & que d'autres ne le
fçauroient être qu'en certaines occafons
; font auffi , que certains de ces
Infinitifs admettent affez généralement
la tranfpofition , & que d'autres
ne la fouffrent qu'à certaines condi
tions.
DE FEVRIER.
Pour développer ce principe , il
faut avant toute chofe , qu'entre les
Infinitifs qui font gouvernés par un
Verbe , nous en diftinguions de deux
fortes. La premiere eft un Infinitifqui
eft lié immediatement au Verbe dont
it dépend , fans qu'il y ait aucune
particule qui les joigne enfemble ,
comme par exemple. Je viens troubler.
Je dois trouver &c. La feconde
eſpèce d'Infinitifs , eft de ceux qui font
liés par des particules au Verbe dont
ils dépendent : Particules qui fe reduifent
à ces deux : La particule de , &
la particule a . Voici des exemples de
Pune & de l'autre . Je confens de fucceder.
Je m'obtine à me taire. Il y ea
a même encore une troifiéme efpece
qui eft ; lorfque l'Infinitif n'eft gouverné
par le Verbe précedent , que
dépendamment d'une prépofition. Par
exemple.J'accours pour lefauver. Mais,
comme la prépofition , eft ce qui détermine
le fort de ces Infinitifs , je lesrenvoye
à l'article particulier des prépofitions
, où la même regle doit fervir
pour eux & pour les noms.
Tous les autres Infinitifs fe reduifent
donc aux deux que j'ai marquez ;
A iij
LE MERCURE
& fur cela je dis . 10 , que les Infinitifs
, qui font liés immediatement
& par eux mêmes , aux Verbes dont
ils dépendent , repreſentent la confruction
de l'Accufatif ; & que par conféquent
, ce qui a êté dit de la tranfpofition
par raport à ce cas , ce cas , doit auffi
fervir de regle , par raport à ces
fortes d'Infinitifs . Je dis. 20 , que
les Infinitifs qui font liés au premier
Verbe , par la particule de , reprefentent
la conftruction du Génitif & de
l'Ablatif; & qu'ainfi , ils doivent fuivre
pour leur tranfpofition , la regle
de ces deux cas. Je dis. 3° que
les Infinitifs qui font liés à un autre
Verbe par la particule a , reprefentent
la conftruction du Datif , dont la regle
doit auffi fervir pour eux : C'eſt
ce qu'il faut aprefent juſtifier.
>
J'ai donc fur cela deux chofes à
faire. La premiere , de montrer que
ces Infinitifs differents , fe raportent
aux cas des noms que j'ai marquez :
La feconde , de prouver par des exemples,
qu'ils fuivent effectivement, par
à la tranfpofition , les mêmes
regles que les cas auxquels ils fe raportent.
raport
1
DE FEVRIER
EXAMEN
Des Infinitifs qui font régis par
nom , ou par un Verbe.
où L'ON MONTRE ,
Que ces fortes d'Infinitifs fe rapor
tent à quelques-uns des cas des noms.
Quelque étrange qu'il paroiffe de
vouloir traiter un Verbe comme un
nom ; ceux qui font un peu au fait
fur la conftruction de la Langue Grecque
, fçavent que rien n'y eft plus ordinaire
, que d'y voir des Infinitifs regardez
fur ce pied - là . Ces Infinitifs
y font confiderez , comme des noms
neutres indéclinables , dont les cas
font diftinguez par les mêmes articles
qui caractérisent les cas des noms
c'eft à-dire , le Nominatif, le Génitif,
le Datif & l'Accufatif. Je ne citerai
point ici de Grec , pour ne faire peur
à perfonne ; mais , j'exprimerai du
moins en François , la fubſtance de la
Phrafe Grecque , & je le ferai d'une
maniere au claire qu'il le faut , pour
A iiij
LE
MERCURE
me rendre intelligible à ceux mêmes.
qui n'ont point l'ufage de cette Langue
fçavante .
Dans la Langue Françoife auffi bien
que dans la Latine , nous difons. La
mort eft plus douce que la vie. Les
Grecs difent : Le mourir eft plus doux
que le vivre. Voilà pour le Nominatif
& l'Accufatif : Is difent comme
nous ; curieux d'apprendre , foigneux
d'étudier , & joignent à ces Infinitifs
l'article du Genitif. Nous l'y joignons
auffi ; mais avec cette difference , que
leur article eft bien plus marqué , &
plus fpécifique que le nôtre. Enfin, au
lieu que nous difons : Le peché eft oppofé
à la crainte de Dieu , les Grecs
difent , an craindre Dieu. De ces trois
manieres de reduire l'Infinitif d'un-
Verbe à la condition des Noms , &
de lui affigner des cas differens , par le
moyen des articles qu'on y joint ; celleoù
il est traité comme un Genitif, eft
la feule qui foit bien en ufage en nôtre
Langue , & fur laquelle il y ait une
conformité parfaite entre le Grec &
le François. Les autres nous paroiffent
bifarres , & peu s'en faut que nous ne
les prenions pour le jargon d'un Suiffe,
DE FEVRIER.
qui , en écorchant le François , réduit
dans fon baragoüinage , prefque tout
à l'infinitif.
Comme rien n'eft plus arbitraire.
dans les Langues , que la maniere de
s'exprimer , chacun a raifon de fon
côté;mais, fi l'on veut examiner régu
lierement ces manieres differentes de
s'exprimer , & en juger fur l'image
plus ou moins vive qu'elles prefentent
à l'efprit , il est évident que la
phrafe Grecque l'emporte fir la nô
tre ; & que le mourir , le vivre , lefuir,
& le craindre , forment une idée plus
forte & plus marquée , que ne peu
vent faire ces termes , la mort , la vie,
la fuite & la crainte. Ces Subftantifs
n'ont qu'une fignification abftraite , qui
ne reprefente que fous une idée Metaphyfique
,les actions , ou les paffions
qu'elles expriment. Les infinitifs au
contraire Subftantifs , pour ainfi dire
par l'article qui les commande , réalifent
en quelque forte, les paffions , ou
les actions qu'ils nous peignent .Quand
on nous dit , la mort , la crainte , cela
ne forme en nous qu'une idée vague
& indéterminée , qui n'a point de Subfiftance
: Au lieu que , le mourir , le
ΤΟ LE MERCURE
craindre , nous font la peinture d'us
homme mourant , d'un homme allarmé
, effrayé , & nous préfentent une
idée qui a du corps , & qui par là,
s'imprime avec bien plus de force. La
premiere façon de s'exprimer , ne paffe
qu'à l'efprit ; celle- ci faifit l'imagination
Faculté , à laquelle il faut
d'autant plus affervir les expreffions,
que nous ne concevons rien que dépendamment
de fon miniftere ; de
forte que , quand l'expreffion ne nous
fournit pas une image veritable , nous
y fuppléons par une image fauffe.
Ainfi , quand on dit , la mort ; nous
nous repréfentons un fquélette décharné,
tel qu'on en voit dans les tableaux;
mais pourtant , un fquelette qui marche
, qui agit , & que nous fuppofons
vivant fous la figure d'un mort. Idée
fauffe, à laquelle nôtre imagination a
recours , faute de trouver dans l'expreffion
qu'on lui préfente , de quoy en
former une veritable : Au contraire ,
ce feul mot , le mourir , nous fait un
tableau naturel d'un homme qui
meurt ; on croît le voir au milieu
des horreurs de ce cruel eftat : Il eſt
aux abois , il jette le dernier foûpig.
DE FEVRIER
Image réelle & d'autant plus énergique
, qu'elle ne repréfente rien que
de vray , & que de conforme à ce qui
fe voit tous les jours . Si l'on y prend
garde , ce qui fait la difference d'un
file froid , & d'un ftile vif & animé ;
c'eft que le premier ne donne rien , ou
prefque rien à l'imagination ; au lieu
que l'autre lui parle toujours . Avec le
premier, elle peîne & ne fçair fouvent ,
quelle teinte donner au tableau qu'il
fui faut tracer dans nôtre efprit ; au
lieu qu'avec l'autre , elle trouve fes
objets fi bien deffinez & fi bien arrê
tez dans les termes qui les expriment,
qu'il n'y a pour elle , que de l'agrément
à les peindre.
Mais,quelle confequence prétens- je
tirer de l'ufage & de la pratique des
Grecs , dans ces fortes d'infinitifs traitez
à la maniere des Subftantifs ? Que
cela fe faffe dans une Langue ; eft-ce
une raifon de conclure , que la même
chofe fe puiffe faire dans une autre ,
& dans la nôtre en particulier ? Non
pas précisément ; car , chaque Langue
a fes ufages; mais au moins , cela m'autorife-
t-il à expliquer par analogie à
la phrafe Grecque , ce que nous avons
2 LE MERCURE
d'approchant dans la phrafe Frangoife.
Je fuis d'autant plus en droit de le
faire , que nôtre phrafe , en bien des
chofes, femble avoir été formée fur la
Grecque. C'est ce qui paroît , fur tout
dans l'ufage fréquent que nous faifons
des participes , pour lier enfemble lesparties
d'une phrafe qui en renferme
d'autres : Car, au lieu que les Latins ,
avec les conjonctions dont ils fe fervent
, font une efpéce de circuit qui
énerve la phrafe ; nous la rendons au
contraire plus ferrée , & plus vive , parle
moyen des Participes , dont la pratique
nous eft commune avec les
Grecs . Auffi , y a - t- il bien moins dechangement
à faire dans la conftruction
de la phrafe , en traduifant de
Grec en François , que du Latin , en la
même Langue.
Mais , pour defcendre de ce préjugé.
général , à quelque chofe de plus particulier
; je ferai remarquer , que nousavons
dans nôtre Langue certains Infinitifs
, dont l'ufage , à la longue , a
fait des Noms , & qui , à force d'être
traitez fur le pied de Subftantifs Neutres
, fe font à la fin naturalifez comme
tels. C'eſt ainfi que des Infinitifs ,
DE FEVRIER
vivre , fçavoir vivre , vêtir , boire ,
manger, parler; on a fait , en y joignant
des articles , les Subftantifs fuivans :
Le manger , le boire , le vêtir , le parler,.
le vivre , & le fçavoir vivre. Ne diton
pas tous les jours : Cela fe difcerne
& feconnoît au toucher. Quoi de plus
connu à la chaffe que le laiffer courre ?
La Bruyere dit , dans l'article de la
Ville : Il fait un rendez- vous de chaffi
il s'y trouve , il est au laiffer courre.
Le lever & le coucher du Soleil ne fe
déclinent-ils pas comme des Noms ,
& felon tous les cas ? On dit de même
,le lever , le coucher , le petit cosscher
du Roy ; & l'on ne peut pas douter
, que tous ces mots ne foient autant
d'Infinitifs Subftantifiés par l'uſage
. Moliere , en les employant , en a
fait des efpeces de Subftantifs tirez
du Participe ; & comme on dit : Au
vû & au fçu de tout le monde , il a
mis de la même maniere , au levé , au
petit couché.
Parbleu je viens du Louvre , où
Cléonte au levé,
Madame , a bien paru ridicule
achevé.
Et plus bas vers la fin de la même
fcene .
RA
MERCURE
LE
Moi , pourvû que je puiffe être
au petit couché.
Je n'ai point d'autres affaires ou
je fois attaché.
Mais,on doit regarder cela , comme
des irrégularitez de langage , telles
s'en trouve de temps en temps
dans cet Auteur , quelque habile qu'il
foit d'ailleurs dans fon art .
qu'il
Enfin , fans entrer dans un plus grand
détail , je fuis perfuadé que , qui voudroit
fe donner la peine de faire la recherche
de ces fortes d'Infinitifs, on en
trouveroit bien d'autres que j'obmets
ici . Je ne craindrai pas même de dire,
qu'ils font , de leur nature , fi fort dans
le goût de nôtre Langue , qu'il y a
apparence, que le nombre en augmentera
plutôt qu'il ne diminuëra .
Il y a donc conftamment dans nôtre
Langue , comme dans la Grecque ,
des Infinitifs Subftantifs ; & quoiqu'ils
n'y foient pas auffi conimuns , & qu'il
n'y ait que ceux que l'ufage a naturalifez
, qu'on foit en droit de traiter
abſolument comme tels ; cependant,
il est vrai de dire que les autres , à
certains égards , peuvent être confiderez
fur le même pied , dés qu'ils
DE FÉVRIER
font gouvernez par d'autres Verbes ,
ou par des Adjectifs .
Tout Verbe , hors les Verbes Neudemande
naturellement à fafuite
, un nom qui foit dans fa dépendance
, & qui fe range à certain cas , felon
l'exigence du Verbe . Mais , fi le
Verbe eftgouverné lui-même , & qu'il
tienne la place d'un nom à l'égard
d'un autre Verbe , ou d'un nom ; alors,
on eft en droit de le regarder comme
un nom . Or', tels font les Infinitifs
dont je parle; ils font régis eux- mêmes
, comme le feroit un nom ; ils
font , par rapport aux Verbes ou aux
Noms qui les commandent , la même
figure qu'un nom pourroit faire ;
De forte que fi on mettoit un Subftantif
à leur place , cela ne changeroit
rien au refte de la conftruction ; nous
pouvons donc , au moins en fait de
tranfpofitions , les confiderer comme
tels ; & l'on eft d'autant plus autorifé
à le faire , qu'il n'y a aucun de ces
fortes d'Infinitifs qui ne fe rapporte na
turellement à quelqu'un des cas dont
nous avons traité .
En effet , ces Infinitifs qui font joints
un autre Verbe , & quelquefois à un
·15 LE MERCURE
Nom , y tiennent , ou par une prépo
ition , ou par une particule , ou par
eux-mêmes immédiatement. S'ils y
tiennent par une prépoſition , c'eſt un
point qui regarde l'article des prépotions
que nous avons renvoyé à la
fin ; & dont nous n'avons rien à dire
içi . Si c'eft par une Particule , ces Particules
fe réduifent à deux , qui font
la Particule de , & la Particule à. Or
je prétens , que la Particule de , eſt à
l'égard de l'Infinitif auquel elle eſt
attachée , la marque & l'article d'un
Genitif ou d'un Ablatif , n'importe lequel
; & que la Particule à , eft l'article
qui défigne un Datif : Que fi les
Verbes, fans être féparez par aucune
Particule , font joints immédiatement
enfemble , je foutiens que l'Infinitif
qui eft en fecond , & qui ſe trouve
régi par un autre Verbe , défigne un
Accufatif ou un Nominatif. C'est ce
que les exemples rendront plus fenfible
.
Quand nous difons en François, curieux
de dire , foigneux de faire . Nôtre
phrafe eft toute la même que la
phrafe Grecque. Cette Particule de¸
eft exprimée dans la phrafe Grecque
par
DE FEVRIER. 17
par l'article du Genitif : Article qui ,
tant décliné dans le Grec , ne peut
être équivoque ; & qui d'ailleurs , ne
peut fe rendre en François , que par
la Particule , de , qui eft l'article de
nôtre Genitif , & de nôtre Ablatif ;
deux cas qui fe trouvent renfermez
dans le feul Genitif des Grecs. Nous
devons donc regarder tour Infinitif
de cette nature, fur le même pied que
les Infinitifs des Grecs ; c'eft - à- dire
comme une efpéce de Nom Neutre
indéclinable , que l'article détermine
au Genitif feul , en Grec ; au Genitif,
ou à l'Ablatif , en François Qu'on
dife : Vous êtes afft gé de mon bonheur,
eu , vous êtes affligé de me voir heureux.
L'article , de , fait la même figure dans
ces deux phraſes ; & comme il défigne
dans la premiere , un Genitif ou
un Ablatif; auffi , doit-il être cenfé ledéfigner
dans la feconde.
Nous pouvons dire la même cho
fe du Datif , lequel est déterminé par
l'article a . Car , quand on dir , je confens
à vous voir , & je fouferis à vos
vaux la Particule , a , et autant ar
ticle dans le premier , que dans le fecond
, & défigne également un Datif,
B
78 LE MERCURE
dans l'un & dans l'autre , c'eft abfolument
le même régime dans les deux
phrafes.Nous fommes donc en droit de
rapporter au Datif, ces fortes d'Infinitifs
précedez par la Particule , a , qui
devient article à leur égard , comme
à l'égard des Noms .
Pour ce qui eft des Infinitifs , qui
font joints immédiatement par euxmêmes
, aux Verbes dont ils dépendent
; rien ne reffemble mieux à la
conftruction des Accufatifs ; c'est - àdire
, que ces Infinitifs font à l'égard
du Verbe auquel ils tiennent , dans
la même dépendance où eft un Accufatif
à l'égard d'un Verbe qui exige
ce cas. Comme cet Accufatifn'a point
d'article , auffi l'Infinitifn'en a point.
La dépendance dans l'un & l'autre.oft
abfolument immédiate . Qu'on dife :
Je ne pritens point aller , ou je ne prétens
point cela ; c'est le même régime
dans les deux phraſes : L'Infinitifaller,
figure à l'égard du Verbe , je ne prétens
point , de la même maniere que
le Pronom cela ; & comme ce Pronom
est incontestablement un Accufatif;
auffi , l'Infinitif , faire , doit- il
être regardé fur le même pied . Je ne
DE FEVRIER.
ا ل ا و
parle point des Infinitifs qui pourfoient
le rapporter au Nominatif, parce
qu'ils font rares ; comme fi on difoit
: Prétendre cela, eft trés malfait à
vous. Il eft vifible que cet Infinitif
prétendre , tient ici lieu de Nominatif
à l'égard du Verbe , eft mal fait ;
& qu'en Grec , il auroit fon article de
Nominatif; il faudroit donc , s'il s'en
trouvoit , raifonner de ces fortes d'Incomme
des Nominatifs de finitifs
Noms.
Au refte , je n'ex ìmine point,fi tous
ces Infinitifs que je raporte à differens
cas , peuvent être pris réellement
pour les cas aufquels je les rapelle ;
c'eft une difcuffion qui n'eft point de
mon fujet , & que je renvoye aux
Grammairiens :Tout ce que je prétens,
eft
que, par rapport aux tranfpofitionsque
je traite , on doit les confiderer
fur le pied des cas qu'ils reprefenterent
, felon moi ; c'est- à - dire que , foit
que les Infinitifs précedez de l'article
de , défignent un Genitif , un Ablatif,
ou qu'ils ne le défignent pas , on doit
dans la tranfpofition , les traiter de la
même maniere que s'ils étoient réellement
des Genitifs , ou des Ablatifs ;
Bij
20% LE MERCURE
& ainfi de ceux qui reprefentent d'au
tres cas : Et quand je dis qu'on doit les
traiter de la forte , ce n'eft pas une
régle que j'établis de mon chef, c'eft
l'ufage que j'expoſe ; je décide de ce
qui fe doit pratiquer , fur ce qui fe pratique
; je vais le juftifier par des exemples
qui feront voir : Que , ces fortes
d'Infinitifs fuivent effectivement , par
rapport aux tranfpofitions , les mêmes
égles que les cas qu'ils reprefentent.
SUITE
De l'examen des Infinitifs.
QÙ L'ON MONTRE.
Qu'ils fuivent dans la tranſpoſition , le's
mêmes régles que les cas aufquels
ils fe rapportent……
Dés qu'il eft prouvé que les Infinitifs
qui font régis par un Verbe , ou un
nom, fe rapportent à quelques uns des
cas des noms ; il s'enfuit , par une confequence
naturelle , qu'ils doivent garder
dans leur tranfpofition , les mêmes.
égles , que les cas des Noms qu'ils..
DE FEVRIER: 2T
repreſentent , & aufquels ils fe rapportent.
Auffi , les gardent- ils en effet ,
& leur uniformité avec les Noms fur
ce point , eft une nouvelle preuve du
rapport naturel qu'ils ont enfemble :
De forte que fur ce principe , on peut
fort bien raifonner ainfi . Si les Infinttifs
fe rapportent aux cas des Noms,
ils doivent garder les mêmes régles.
que ces cas , dans leur tranfpofition ;
& s'ils gardent les mêmes règles que
ces cas il eft évident qu'ils fe rapportent
naturellement aux cas dont
ils fuivent les régles. Or eft il , qu'ils
gardent les mêmes régles que les cas
aufquels ils fe raportent ; c'eft ce que
j'ai maintenant à prouver. Et , comme
en traitant de la tranfpofition des cas
des Noms , j'ai commencé par le Datif
, je garderai ici le même ordre dans
le parallele que je vais faire , & commencerai
par les Infinitifs qui fe rapportent
au Datif.
PARALLELE
гар
De la tranfpofition des Datifs , avec
celle des Infinitifs qui font précédez
par la particule on article, à.
Je crois devoir., pour plus grande :
22 LE MERCURE
clarté , mettre d'abord fous les yeux ,
les deux fortes de conftructions dont
je fais le parallele. Suppofons donc
ces deux phrafes. Je m'occupe aujeu »
&t je m'occupe à jouer. La premiere eft
une conftruction de Datif : La feconde
, eft une conftruction d'Infinitif
précédé par la particule à . Il est évident
que la feconde le rapporte entiérement
à la premiere , comme je l'ai
montré , & que l'Infinitif , dans cette
fituation , tient lieu d'un Datif. Il doit
donc fuivre les mêmes erremens dans
fa tranfpofition , & il les fuit effectivement
Quel eft l'ufage, par rapport au Datif?
C'est que de lui- même , ilfe prête
fans repugnance à la tranfpofition .
Or , il en eft ainfi de l'Infinitif précédé
de la particule , à. Racine dit .
Aprendre ce détour qui l'auroit pa
forcer.
L'Infinitif prendre , avec la particule
à , tient lieu dans cet exemple ,
du cas du Verbe & du cas défigné par
l'article à , qui devient effectivement
article à fon égard , & le conftituë
r. Acte 4. Scene 1.
DE FEVRIER 23
en quelque forte , Datif : Et quoique
Racine n'ufe pas toujours de tranfpofition
, à l'égard de ces fortes d'Infinitifs
; cela n'empêche pas qu'il ne pût
en ufer , & que même , quand rien ne
s'y oppofe d'ailleurs , le Vers n'en
ût meilleure grace . Il dit par exemple.
2. Pour me faire , Seigneur , confentir
à vous voir.
Il feroit difficile de faire de tranfpofition
dans ce Vers , à caufe des
trois Infinitifs , faire , confentir , voir ,
qui concourent enſemble , & dépen
dent l'un de l'autre ; mais , pour montrer
que la difficulté ne vient point de
la part de l'Infinitif Datif , & qu'il a
même meilleure grace en Vers , quand
il eft tranfpofé ; fuppofons que le Vers
foit ainfi.
Il ne peut cependant confentir à me
voir.
Il n'y a point de tranfpofition dans
ee Vers. Eſſayons d'y en mettre , en
changeant le Vers de la maniere fuivante.
Cependant à me voir il ne peut confentir.
2. Acte 1. Scene 2.
2:4 LE MERCURE
Il n'y a perfonne qui ne fente , que ce
fecond Vers acquiert,par le moyen de
la tranfpofition , une grace & une
nobleffe que le premier n'avoit pas.
Racine dit.
1. Tandis que tout s'occupe à me perfécuter.
On pourroit dire auffi .
A meperfécuter tandis que tout s'ec-
сире
Je n'approuverois pourtant pas trop
sette derniere tranfpofition , à caufe
du dérangement de la conjonction ,
tandis que , qui figure mieux au commencement
de la phrafe ; mais , fi le
Vers le trouvoit de la maniere fuivante
;
Tout le monde s'occupe à me perfécuter.
Itest für qu'il ne deviendroit que
mei leur , en tranſpoſant l'Infinitif ,
comme je vais le faire:
A me perficuter tout le monde s'occape-
Il s'enfuit delà , que ces Infinitifs
précédez de l'article , fe prêtent
auffi naturellement à la tranfpofition ,
1. Alte 3. Scene
qu'un
DE FEVRIER. 25
qu'un Datif même ; & que , quand il
s'y trouve de la repugnance , elle ne
vient jamais non plus qu'à l'égard des
Datifs , purement de leur part. C'est
à quoi il faut faire beaucoup d'attention
dans les tranfpofitions où l'on
trouve de la difficulté , & l'on doit
examiner , fi cette difficulté & cette réfiſtance
vient de la tranfpofition même
, ou de quelque obftacle accidentel
: Mais , comment faire cet examen ?
Le voici ; changez la tournure du
Vers , & n'y confervez que la tranfpofition.
Si vous trouvez une manière
de l'employer , fans qu'elle ait rien
de rude ; ce fera une preuve que la
difficulté ne vient pas de fa part : ER
voici un exemple. Racine dit .
Nefongez maintenant qu'à répondre à
: ma flame .
De la maniere que ce Vers eft
conftruit , il eft certain que , fi on n'y
change rien , de quelque côté qu'on le
tourne , il n'y a pas moyen de tranf
pofer l'Infinitif répondre ; mais , fi on
en retranche la négation qu'il renferme,
& que j'appelle négation de reftri-
1 Alte 4. Seene 4.
Fevrier 1,13 . C
26 LE MERCURE
•
ation , qui traîne toujours un que apres
elle , la tranfpofition fe fera avec les
mefmes Verbes , fans aucune difficul
té. Ainfi l'on poura dire : [fonger.
A répondre à nos voeux il eft tems de
Que , s'il reste encore quelque dureté
dans cette tranfpofition ; elle
vient moins de la tranfpofition même,
que des deux Datifs , qui font, à repondre
, & á nos voeux ; lefquels deux
Datifs caufent une forte d'ambiguité,
en ce que tous deux pouvant fe rapporter
au Verbe fonger , on ne fçait
d'abord , s'il faut entendre , fonger à
répondre , ou bien , fonger à nos voeux.
Cela eft fi vrai, que, fi au lieu du Verbe
répondre , qui exige un Datif aprés
lui , nous en mettons un autre qui
demande un Accufatif , la tranfpofition
n'aura plus rien de forcé : En
voici la preuve.
A deffendre nos droits il eft tems de
Songer
Cette remarque au refte , fert encore
à juftifier l'exactitude du parallele
, entre le Datif & l'Infinitif précédé
de la particule, ou article à ; puifque
la même difficulté fe trouveroit
à l'égard d'un Datif. Car , fuppofons
DE FEVRIER. 27
qu'au lieu de dire , comme dans le
Vers de Racine rapporté ci- deffus , Ne
Songez qu'à répondre, il y ait, ne fongex
qu'au coup ; la tranſpoſition fera auffi
impraticable avec ce Darif,qu'elle l'eſt
avec l'infinitif , comme on peut le voic
dans le vers furvant.
Ne fongez maintenant qu'au coup qui
nous menace.
Retranchons la négation avec le
que , qui en fait une partie ; alors,les
deux termes fe tranfpoferont fans violence
, en difant ;
An coup qui nous menace il eft tems
de fonger.
La repugnance à la tranfpofition,
dans le Vers de Racine , ne vient donc
point de la part des Verbes , ou de la
nature de la tranſpoſition- même , ni
même de la négation feulement ; mais
du caractere particulier de cette négation,
qui eft liée néceffairement avec
le que qu'elle exige apréselle , & qui
fait une reſtrictions car , avec ure
négation fimple , la tranfpofition pourroit
fort bien fe pratiquer , comme le
prouve l'exemple fuivant.
y
Aux malheurs de nos tems , nefongez ·
plus , Seigneur.
Cii
28 LE MERCURE
que ,
Mais , pourquoi cette autre efpéće
de négation , que j'appelle de reftriction
, met -elle obftacle à la tranfpofition
? En voici la raifon . C'est que
cette négation renferme deux parties :
La premiere , qui confifte dans la particule
ne , marque une exclufion générale
; & la feconde , qui confifte dans
le eft un correctif qui met une
exception , ou une reftriction à cette
Exclufion générale : Or , cette reftriction,
cette exception fuppofe l'exclufion
qui a dû précéder ; & comme
cette premiere partie , c'est - à- dire le
ne exclufif , eft toujours attaché au
Verbe qui gouverne ; & que la feconde
partie , c'est- à - dire le que , tiene
néceffairement à l'Infinitif qui eftgouverné
, il s'enfuit que cet Infinitif
ne doit jamais paffer avant le Verbe
dont ildépend ; & déslors , il ne peus
y avoir de tranfpofition.
Si l'Infinitif n'êtoit jamais gouverné
que par un Verbe ; ce que nous
avons dit jufqu'ici fur fa tranfpofition ,
pouroit fuffire. Mais , comme ce mê
me Infinitif dépend quelquefois d'un
adjectif , il nous reste encore à décider
de fa tranfpofition à cet égard.
DE FEVRIER.
Voici des exemples de l'Infinitif
gouverné par un adjectif. Prêt à partir ,
prompt à parler. Ardent à combatre ,
enclin á blamer. Empreffé à fervir , diligent
à fuivre. Accoûtumé à bien faire.
Entre ces adjectifs , il y en a d'une , de
deux , de trois & de quatre fyllabes ;
& jen rapporte exprés de ces differentes
efpéces ; parce que le nombre
des fyllabes fert quelquefois à faciliter
& à adoucir la tranfpofition.
Il faut donc commencer par appliquer
ici , ce qu'on a dit des adjectifs
dans la tranfpofition du Datif ; c'eltà-
dire que , lorfque cet adjectif fait
partie d'un Verbe , êrant ou participe
lui- même , ou formé fur un participe ;
& lorfqu'il eft joint à un Verbe , la
tranfpofition fe fait fans peine : Ainfi
fon peut dire.
A gagner des combats ce Prin
ce accoûtums.
Afervir les amis diligent empreffé.
Quand même il arriveroit , que les
deux termes tranfpofez fe trouveroient
dans le même hémiftiche , la
tranfpofition ne laifferoit pas de fe
fouffrir ; comme fi on difoit .
1
Ciij
LE MERCURE
Dans la paix , dans la guerre ,
fervir empreffé.
Mais , comme nous l'avons remarqué
dans l'examen de la tranfpofition ,
par raport aux cas des noms ; ce que
le dérangement des termes tranfpofe
, fait néceffairement influer de rudeffe
dans la tranfpofition , s'adoueit
toûjours , à proportion de la dif
tance qu'on met entre ces termes .
Il s'en faut bien , que les autres adjectifs
qui ne font point émanez d'un
Verbe , fe prêtent auffi facilement à
la tranfpofition ; c'est ce qu'on remarquera
infailliblement dans les deux
exemples que je vais raporter , & où
il n'y aura d'autre difference que
celle des deux Adjectifs , dont l'un
eft participe & l'autre ne l'eft pas ;.
les voici :
Mais , à répondre accoûtumé
Je pris auffi-tôt la parole .
Mais , à répondre diligent ;
Je pris auffi- tôt la parole.
Il me paroît que la tranfpofition
dans le premier exemple , n'a rien qui
faffe peine , au lieu qu'elle a quelque
chofe de forcé dans le fecond
& , afin qu'on ne s'imagine point qu❤
X
DE FEVRIER. 31
l'avantage que l'un afur l'autre , vienne
de ce que ce terme , accoûtumé , a
quatre fyllabes , ce que j'avoue qui
n'y nuit pas , & de ce que , diligent ,
n'en a que trois ; voici un exemple
où obfiiné , qui n'eft que du même
nombre de fyllabes , figure auffi bien
que , accoûtumé.
L'Ingrat à fe taire obſtiné ,
Ecouta toûjours mes reproches.
La difference ne peut donc venir.
que , de ce que l'un eft participe , &
l'autre ne l'eft pas : Mais , pourquoi
cette qualité de participe; facilite- r elle
la tranfpofition? C'eft , parce qu'elle
ôte toute équivoque , ou du moins
toute incertitude ; & voici comment.
Tout participe d'un Verbe a un regime
déterminé , qui eft le même que
celui de fon Verbe ; de forte que , fi
le Verbe exige aprés lui un Datif , le
participe l'exige de même.
Ainfi , dés qu'on dit : S'accoûtumer
à quelque chofe : Je m'obstine à dire ,
faire ; on dit auffi , accoûtumé à
quelque chofe ; abftiné à dire , àfaire .
D'où il s'enfuit , qu'on ne peut pas
douter , que le Datif qui a precedé
ne dépende de ce participe ; parce
Ciiij
32: LE MERCURE
que c'eft fon regime propre . En effet ,
quand aprés cer Infinitif Datif , à repondre
, je trouve le participe , accoûtvmé
; la dépendance néceffaire , où
eft cet Infinitifà l'égard du participe ,
fixe la conftruction , & détermine mon
efprit. Je vois que ce Datifqui précede
, demande un nom ou un Verbe:
qui le gouverne ; je trouve dans le
participe qui fuit , un Adjectif qui exige
ce Datifs je conçois donc fans peine
, que l'un eft fait pour l'autre , &.
que quand on dit : A répondre accoûtumé,
cela fignifie, accoûtumé à répondre..
Il n'en va pas de même à l'égard
d'un Adjectif, qui ne fait point partie
d'un Verbe , & qui , ny par raport
à
un Verbe , ny par lui même , n'a aucun
régime déterminé . Diligent , par
exemple , fe peut prendre abfolument ;
& l'on peut dire, cet homme eft diligent,
fans marquer à quoi il eft diligent..
Quand je dis : A répondre diligent .
Cet Infinitif Datif , à répondre , exige
quelque terme qui le gouverne ;
mais comme , diligent , peut- être pris
dans un fens abfolu , il n'eit pas fûr
que ce foit à lui que le Datif fe raporte
, & que cela fignifie , diligent à
DE FEVRIER.
33.
répondre: De forte qu'il rette toûjours
quelque incertitude dans l'eſprit , qui
balance , s'il doit raporter , ou non ,
le Datif à l'Adjectif.
Mais , n'est- ce pas affez , pourraton
me dire , que cer Adjectif demande
quelquefois le Datif aprés lui ?
Car , dans ce Vers ;
que
Mais , à repondre diligent.
Comme le Datif , à répondre , paffe
le premier , il annonce aprés lui un
mot qui doit le gouverner ; & dés
l'Adjectif qui fuit , peut fe raporter à
ce regime,n'a - t- on pas lieu de conclure
qu'il s'y raporte effectivement dans
cette Phrafe , & qu'elle fignifie , diligent
à répondre ?
Je répons à cela , que ce raport
accidentel & contingent ne fuffit pas
tout- à fait , & que , pour ôter tout embaras
, il faut qu'il foit néceffaire &
réciproque ; tel qu'il eft à l'égard de
l'Adjectifparticipe . C'eft - à- dire que ,
comme le Datif exige néceffairement
un Verbe ou un Adjectif qui le gouverne
, il faut que le Verbe ou l'Adjectif
exige néceffairement un Datif
aprés lui. Tels font les Adjectifs paricipes
.Dans le Vers , par exemple ,
34
LE MERCURE
Mais à répondre accoûtumé.
Le Datif, à répondre , exige néceffairement
, & fuppofe un mot tel qu'accoûtumé
, dont il dépend. Ce Participe
accoûtumé , exige de fon côté un Datif
tel qu'à répondre. Ainfi , la liaiſon eſt
égale de part & d'autre , & , le raport
eft réciproque. Il ne l'eft pas de même
dans cet autre vers.
Mais à répondre diligent.
Parce que le Datif, à répondre , exige
bien un Verbe , ou un Adjectif ,
rel que diligent ; mais , diligent , n'exige
pas un Datif tel qu'à répondre z
puifque cet Adjectif peut fe prendre
dans un fens abfolu , & fans régime .
Par où l'on voit , que ce qui fait que
la tranfpofition eft naturelle à l'égard
de l'un , & qu'elle est forcée à l'égard
de l'autre , ne vient que du plus ou
moins de liaiſon , que le terme qui
gouverne , & celui qui eft gouverné,
ont enſemble.
Il doit donc demeurer pour conftant
que , par raport à la tranfpofition ,
l'Adjectif Participe n'a d'autre avantage
fur l'Adjectif qui n'eft poinɛ
émané d'un Verbe , finon , que le premier
exige néceffairement un Datif,
& que l'autre ne le demande qu'acDE
FEVRIER.
35
eidentellement , & en certaines rencontres
. Et , quoique dans ce que
je viens de dire fur ce point , je puiffe
me flater d'avoir prouvé fuffifamment
la chofe , je vais tâcher par un parallele
qui me paroît décifif en cette matiere
, d'en rendre la preuve encore
plus fenfible & plus complete.
Je fuppofe pour cela , deux vers où
ces deux Adjectifs , ardent & enclin ,
foient tranfpofez. Voici les deux vers .
Ce cenfeur à blâmer ardent .
Ce cenfeur à blâmer enclin.
Il n'y a , comme on voit , d'autre
difference dans ces deux vers , que
celle qui vient des deux Adjectifs differens
, qui terminent l'un & l'autre.
Ainfi , la tranfpofition eft la même ,
& dans le même degré de diftance ;
c'est - à- dire , que les Adjectifs font
également éloignez des Datifs , dans
l'un & dans l'autre de ces deux vers.
Or , pour peu qu'on ait d'oreille ,
on conviendra que la premiere de ces
deux tranfpofitions a quelque chofe de
forcé ; & que la feconde au contraire,
eft affez douce , & n'a rien qui choque.
Et , afin qu'on ne croye point que
ce qu'il y a de rude dans cette pre
36 LE MERCURE
miere tranfpofition , vienne de la ren
contre des r. r . dans ces deux termes ,
à blamer ardent . Je vais ici en fubftituer
d'autres de même nature , où le mêmet
inconvenient ne fe trouvera pas.
Ce heros à fouffrir conftant.
3
La trahfpofition eft la même dans
ce vers , que dans celui où entre , à
blâmer ardent ; & elle eft autant forcée
dans celui - ci , que dans l'autre.
Au contraire , dans le vers fuivant ..
Et ce Prince à punir enclin ..
La tranfpofition eft auffi douce, que
dans le vers à blâmer enclin . Ainfi , l'Adjectif
enclin , fe tranfpofe fans peine;
& les Adjectifs , ardent & conftant ,
répugnent à la tranfpofition . Pourquoi
cela , puifque l'Adjectif , enclin , n'eſt
pas plus Participe que les deux autres ?
Cela eft vrai ; mais cet Adjectif,
enclin , fans être Participe , a la même
prérogative que les Participes , &
par confequent il a droit de fuivre leur
marche. Car , ce qui fait que les Adjectifs
Participes peuvent être tranfpopofés
, ce n'eft pas précisément , parce
qu'ils font Participes ; mais parce que,
comme tels , ils ont un régime néceflai
re : Par exemple , le Participe accoâ--
DE FEVRIER.
37
tamé , demande aprés lui un Datif :
L'onne dit point , accoûtumé , dans un
fens abfolu , mais rélativement à quelque
chofe. De forte que , fi l'on dit
de quelqu'un l eft accoûtumé, cela
ne fignifie rien , à moins qu'on ne dife
à quoi . Or , il en est tout de même de
l'Adjectif , enclin , qui exige néceſſairement
un régime aprés lui . Qu'on
dife : Cet homme eft enclin ; on demande
à quoi ? Il fuppofe donc néceffairement
un Datif qui lui ett attaché,
& fans lequel il ne fçauroit aller ; &
par confequent , le raport eft réciproque
de part & d'autre Au lieu que
les Adjectifs , ardent, conftant , & femblables
, fe peuvent prendre dans un
fens abfolu , & que quand on dit ;
cet homme eft ardent , cet homme eft
conftant , cela fait un fens fini & régulier
L'efprit eft content , & n'exige
rien de plus .
:
Voici pourtant , car il ne faut rien
diffimuler , un Adjectif du même ca
ractére qué l'Adjectif, enclin , & qui
cependant, ne peut être tranfpofé C'eft
Adjectif, fujet. Cet Adjectifdemande
néceffairement
auffi bien qu'enclin ,
un Datif aprés lui ; car , fi l'on dit de
38 LE
MERCURE
quelqu'un , il eftfujet : On demande
quoi ? Les deux Adjectifs fignifient
d'ailleurs , à peu prés, la même chofe;
fi ce n'eft , qu'enclin , peut peut fe prendre
quelquefois en bonne part , au lieu que
fujet , ne fe prend jamais qu'en mauvaife
part , & défigne toûjours une
mauvaiſe habitude . Tout paroît affez
égal d'ailleurs , & cependant , l'un ſe
tranfpofe, & l'autre ne tranfpofe point
On dit.
Ce cenfeur à blâmer enclin.
Et l'on ne peut pas dire ,
Ce cenfeur à blâmer fujet.
Pourquoi cette difference ? Le voici
. Ces deux mots , enclin & fujet ,
font tous deux égaux en qualité d'Adjectifs
? Mais il y a , à l'égard de ce dernier,
une particularité qui ne fe trouve
pas dans l'autre, & qui ,fuivant le principe
général que j'ai établi pour les
tranfpofitions , met obftacle à celle - ci.
C'est que le terme , fujet , eft commun
à un Adjectif, & à un Subftantif.
On dit , il eſt ſujet à ce défaut;
voilà l'Adjectif. J'ai fujet de me plaindre.
Je traite ce fujet. Le fujet d'un
Prince. Voilà le Subftantif pris en differens
fens. Or , quand en tranfpofant,
on dit :
DE FEVRIER . 39
Ce cenfeur à blâmer ſujet ;
On ne fçait , fi , fujet , eft là un Adjectif
, qui régiffe , à blâmer , ou un
Subftantif qui foit régi lui-même par
ce Verbe pris dans une fignification
active. Il eft vrai , que fi , au lieu du
Verbe blâmer, qui peut fe prendre ,
ou activement , ou neutrement , l'on
met dans le vers un Verbe purement
Neutre , tel que mentir , & qu'on diſe :
Ce hableur à mentir fujet .
La tranfpofition fera moins forcée ,
mais elle peînera toûjours l'efprit ,
par une forte d'incertitude où elle le
laiffera , fi ce terme eft là, comme Adjectif
ou comme Subftantif. Ainfi , le
raport entr'eux n'eft plus néceflaire ,
felon que nous avons dit plus haut ,
qu'il falloit qu'il le fût. L'InfinitifDatif
, à mentir , exige abfolument un
terme qui le gouverne ; mais le terme
,fujet , n'exige de fon côté ce Datif,
que conditionnellement
; c'est- à- dire ,
en cas que , fujet , foit Adjectif. Ainſi ,
le raport n'eft point également néceſfaire
, & certain de part & d'autre :
Ce qui fuffit pour interdire la tranfpofition
, que le moindre obftacle déconcerte,
Car, comme toute tranfpofi40
LEMERCURE
tion fait déja , par elle-même, une forte
-de violence à la conſtruction naturelle
qu'elle dérange ; le moindre embarras
qu'on ajoûte à ce dérangement , met
néceffairement de la confufion dans
la phrafe, & corrompt par.confequent,
tout le mérite & l'agrément de la
tranfpofition.
Aprés avoir parlé des Adjectifs de
plufieurs fyllabes , qui peuvent avoir
aprés eux un Infinitif Datif , il me
rette à parler des Adjectifs monofyllabes
qui demandent le même régime .
Tels font , prompt , prêt , & ſemblables,
s'il y en a. On dit , prompt á partir,
prêt á fervir. Peut- on dire auffi ,
en tranfpofant, a partir prompt , a tenir
prêt. Non fans doute . Car , outre qu'ils
ont le mefme défaut que les autres
Adjectifs non dérivez d'un Verbe ,
dont j'ai parlé ci- deffus ; c'est-à-dire,
qu'ils peuvent eftre pris dans un fens
abfolu , & qu'ils n'exigent point néceffairement
de régime aprés eux ; ils
n'ont pas d'ailleurs affez de volume ,
ni affez de corps , pour pouvoir ſe
foûtenir tout- feuls. Auffi , Racine les
joint- il pour l'ordinaire , immédiatement
à leur régime qu'il met à leur
fuite.
Il
DE FEVRIER. 41
Ils fçavent que fur eux prêt á
fe déborder ,
1.Ce Torrent, s'il m'entraîne, ira
tout inonder.
2. D'un Camp prêt á partir vous
entendez les cris.
3. Qui prêts à s'irriter contre lemoindre
obftacle ,
4. Tandis que mes Soldats préts
á fuivre leur Roy.
Ces fortes d'Adjectifs ont donc deux
principes de répugnance , par raport
à la tranfpofition. Le premier , qui
leur eft commun avec d'autres , eft ,
qu'ils n'exigent pas toûjours de Datif
aprés eux ; le fecond , qui leur eft particulier
, eft le peu de corps qu'ils ont
Mais , ne peut -on , en aucune manieré,
remedier à ces deux inconveniens ?
& n'arrive -t- il jamais qu'on puiffe
tranfpofer ces Adjectifs monofillabes
avec les Infinitifs Datifs qu'ils gouvernent
? Je répons, que cette tranfpofition
n'eſt pas toûjours impraticable
1 A&t . i . Sce. I
2. Ibid. Sce. So
3 Att . v. Sce . I
Ibid. Sce. 4.
D
42 LE MERCURE
& j'apporte trois moyens de la faciliter.
Le 1. eft, quand on joint cet Adjecif
monofyllabe , à un autre Adjectif
qui foit propre à la tranſpoſition. Par
exemple , prêt à partir , ne peut fe
tranfpofer ; mais , prêt & déterminé á
partir , fe tranfpofe fort bien , comme
on peut en juger par le vers fuivant.
Ce Héros à partir prêt & déterminé.
Le monofyllabe, prêt , joint à l'adjectif
déterminé , ne fait en quelque
forte , qu'un même mot avec lui ; &
par cette jonation , il fe donne du volume
, & entre dans tous les droits de
l'autre . Or , fi cette union facilite la
tranfpofition , à l'égard des adjectifs.
monofyllabes ; elle la facilitera encore
plus , à l'égard des autres qui y
repugnent par un endroit de moins.
Ainfi , quoique l'adjectif , ardent , ne
fouffre point , de lui- même , la tranfpofirion
, comme quand on dit :
Ce Héros à combattre ardent .
Il la fouffrira fans peine , dés qu'on
le joindra à un autre qui l'admet , &:
l'on dira trés bien.
Ce Héros à combattre ardent , déterminé,
DE FEVRIER. 43
Le fecond moyen eft , quand on
joint quelque Verbe à l'adjectif mo
nofyllabe : Ainfi l'on peut dire :
Le courier à partir d'abord fe trouva
prêt.
Ne fût- ce même qu'un Verbe auxiliaire
, la tranfpofition n'en feroit
pas moins de mife.
Le courier àpartir fut prêt.
Et à plus forte raifon, pour un adje-
Etif de deux fyllabes , comme dans
l'exemple fuivant.
A fouffrir jufqu'au bout ce chrêtien
fut conftant.
Or , voici en quoi ce Verbe facilite
la tranfpofition à l'égard de l'adjectif ,
c'eſt qu'il lie cet adjectif à fon régime ;
& que, d'indifferent qu'il étoit aupar♬
vant , il le détermine & le rapporte
au Datif qui l'a précédé. Car , quand
on dit : A partirfut & c. Ce Verbe auxiliaire
annonce que le terme qui va
faivre , a rapport à ce terme , à partir:
Ainfi , l'efprit's'attend à cela ; & lorfqu'il
trouve enfuite l'adjectif , prêt ,
il ne l'envifage plus que par le rapport
qu'il a à ce qui a précédé ; & pourlors ,
comme il n'y a plus d'incertititude
fur l'état de cet adjectif , on entend
Dij
44
LE MERCURE
auffi clairement cette conſtruction
tranfpofée,
Le courier à partirfut prêt .
Que cette couftruction naturelle.
Le courier fut prêt à partir.
Le troifiéme moyen qui eft fondé
fur la même raifon que le fecond, eft ,
lorfqu'on joint à l'adjectif quelque adverbe
qui le modifie , comme plus ,
trop , toujours &c. Car alors , ces adverbes
annoncent l'adjectif fuivant ,
comme ayant rapport à ce qui a précédé.
Ainfi , quand on dit :
A parler , toujours prompt ; à blâmer
toujours prêt.
Dés qu'on a prononcé ces mots :
A parler , toujours
a... on s'attend
que le terme qui va fuivre , a rapport:
au précédent , à blâmer. Ainfi , nôtre
efprit fe trouve déterminé , & fçair
à quoi s'en renir. Dés qu'il n'y a plus
d'ambigué , la tranfpofition ne le
peine plus ; & il comprend auffi bien
le Vers tranfpofé ci - deffus , que le
même tel qu'il fuit , fans tranfpofi
tion.
Toujours prompt à parler ; toujours
prêt à mentir.
T'ai changé dans ce dernier Vers ; lés
DE FEVRIER 45:
terme blâmer , en celui de mentir ,
pour ôter la rime de l'hémiftiche
qui fait une forte de cacophonie. Il ett
prefque inutile de faire remarquer, que
ces adverbes font le même effet à l'égard
des adjectifs qui ne font point
monofyllabes ; je me contente d'en
apporter un exemple.
i
Cenfeur à blâmerplus ardent ,
Que Poëte habile à bien faire.
Je ferai feulement obferver que ,
comme les termes monofyllabes ont..
fouvent quelque chofe de rude ,
quand on les met trop prés l'un de.
l'autre, les adverbes monofyllabes
n'adouciffent pas affez la tranfpofition
des adjectifs de même nature.
En effet , celle- ci , à partir trop prompt ;
partir plus preft , ne font pas fi douces
que ces autres ; à partir toujours
prompt ; à partir toujours prêt. Ainſi ,
quand on veut tranfpofer ces adjectifs
monofyllabes , il faut , autant qu'on
peut , y joindre des adverbes de plufieurs
fyllabes : Pour ce qui eft des
autres adjectifs , qui d'eux mêmes ont
affez de corps , cela eft affez indifferent
.
Mais quelque bonne que puiffe être
46 LEEMRCURE
"
cette tranfpofition , dans les occafions
& avec les ménagemens que nous
avons marquez , elle exige encore
une précaution,par rapport auxVerbes,
dont l'Infinitif eft tranfpofé : & c'eſt
que ce Verbe foit , ou purement neutre
ou que s'il eft mixte ; c'eft-à- dire , que
s'il eft de nature à eftre pris neutrement
ou activement , on le détermine
actif dans certaines occafions , en
lui joignant le cas qu'il exige : Je
m'explique.
Le Verbe , partir , eft purement newtre
; parce qu'il ne demande point de
eas après lui , & qu'on le prend toutjours
dans un fens abfolu. On dit , il
part , il partoit , il eft parti ; & fi l'on
ajoute , pour Vienne , pour Rome ; c'eſt
la particule pour , & non pas , le Verbe
partir , qui regit ces noms de Ville.
Je dis la même chofe des Verbes ,
mentir , aller , venir , & femblables ,
que j'apelle purement neutres ; parcequ'ils
ne fçauroient eftre pris que dans
une fignification neutre, & qu'ils n'cat
jamais de régime aprés eux .
J'apelle , au contraire , Verbes mixtes
, ceux qui , quoi- qu'actifs de leur
mature, peuvent eftre pris dans un fenst
DE FEVRIER:
47
abfolu & fans régime . Par exemple
blâmer, combatre , flater , tromper,font
de cette efpece : On dit , blâmer quelqu'un
; combatre un ennemi ; flater &
tromperfes amis ; & alors , ces Verbes
font Actifs . Mais , on dit auffi , c'eft
un homme prompt á blâmer ; il eft
bardi à combatre. Il eft fujet á flater ,
á tromper. Et alors, ces Verbes font pris
neutrement.
Or , je dis , que quand on veut tranf
pofer les Infinitifs de ces Verbes mixtes
, il faut les déterminer à la fignification
active, en leur donnant un cas
aprés eux ; ou que fi on les employe
dans leur fignification neutre , il vaut
mieux , en certaines rencontres, ne les
point tranfpofer. Qu'entens- je par certaines
rencontres ? C'eft lorfquils peu
vent donner lieu à une équivoque.
Un exemple rendra la chofe plus fenfible
, & je n'en veux point d'autre ,
que les derniers Vers que j'ai propofés.
Cenfeur á blamer plus ardent ,
Que Poëte habile à bien faire.
Le Verbe , blâmer , eft pris là , nen
trement & fans régime ; & voici en
quoi il donne lieu à l'équivoque. C'eſt
que , quand on dit d'abord , cenfeur &
LE MERCURE
blamer. On ne fçait , fi cette particule
à , defigne un article ou une prépofition
; fi elle ne fignifie point cenfeur,
qu'on doit blâmer , cenfeur qui merite
d'être blamé , auquel cas le Verbe
blâmer , feroit pris dans une fignifica
tion neutre. Or.cette incertitude peîne
& embaraffè l'efprit ; & il vaut
mieux lui épargner cet embaras , en
s'abftenant de la tranfpofition , que de
Ja lui faire acheter au prix de la moindre
perplexité.
La même difficulté ne fe trouve
point avec les verbes purement neutres.
Tels que partir , & il ne peut y
avoir d'équivoque, quand on dit ;
Le Courier à partir fut prêt.
On pouroit bien ôter l'équivoque
à l'égard des Verbes mixtes , en arrangeant
le Vers de la maniere fuivante.
A blamer , cenfeur plus ardent.
Mais , on tombe dans un nouvel
inconvenient par ce dérangement ; en
ce qu'alors , le Nominatif cenfeur ,
peut être pris pour le cas du Verbe.
blamer , confideré activement ; comme
fi on vouloit dire , à blamer un
senfeur. C'est ce qui paroîtra encore
plus
DE FEVRIER. 49
plus fenfible dans l'exemple fuivant.
Supofons qu'on tranfpofe le Nominatif
dans ce Vers ,
Un cenfeur à blâmer enclin ,
& qu'on dife ,
A blâmer un cenfeur enclin.
Il est évident que le terme , un cenfeur
, paroît plûtôt Accufatif que Nominatif
dans ce Vers ; & qu'on croit,
en le lifant , qu'il s'agit de quelqu'un
enclin à blâmer un cenfeur , & non
d'un cenfeur enclin á blâmer.
>
Mais fi , au lieu de laiffer ce Verbo
mixte dans fa fignification neutre ,
on le détermine à fa fignification active
, en lui donnant un regime , & en
difant ,
A cenfurer autrui Critique plus
enclin ,
Que Poëte habile à bien faire.
Alors , il n'y a plus d'équivoque ,
parce que ce Verbe mixte , cenfurer ,
eft pris dans une fignification actives
& qu'ayant fon Accufatif dans le terme
autrui , Critique ne peut plus être
pris que pour le Nominatif d'un Verbe
fous entendu , ear , c'eft comme fi
on difoit : Critique qui eft plus enclin.
On peut juger par toutes ces re-
Février 1718,
E.
50 LE
MERCURE
marques , combien cette tranfpofition
des Infinitifs régis par des noms Adjectifs
, demande de précautions , &
toûjours par raport aux équivoques
qu'elle peut caufer. Auffi , faut-il en
ufer fort fobrement . Dêpreaux n'en
a point employé dans les Vers fuivants,
qui font les deux derniers de fon art
Poëtique.
Cenfeur un peu fafcheux ; mais
pourtant néceffaire :
Plus enclin à blamer , que fçavant
à bien faire.
Pourquoi n'a t- il point uſé de tranſpofition
dans ces deux Vers ? Pour
plufieurs raifons . 10 , parce qu'il n'êtoit
pas néceffaire qu'il y en cût , ces deux Vers êtant eux- mêmes une tranfpofition
, par raport à ce qui a précedé
: C'eft ce que je me contente d'indiquer
ici , me refervant à expliquer
cela plus au long en fon lieu. 20 , parce
qu'il vouloit conferver la grace de
l'Anti - thefe dans le dernierVers
, en difant
dans le même ordre , enclin á blâmer.
Sçavant á bien faire. 3º , parce
que finiffant le Vers précedent , par
l'Adjectif néceffaire , qui regit fouvent
le Datif, s'il cut commencé
le
Vers
DE FEVRIER: Sx
fuivant par l'Infinitif Datif , à blámer
, cela auroit fait une équivoque ,
& l'on n'auroit pas fçû, s'ilvouloit di
re , enclin à blâmer , ou , néceffaire à
blâmer.De forte qu'il y a lieu de croire
que cette raifon & celle de l'anti-thele
a été , ce qui l'a fait paffer par- deffus
une petite imperfectionqui refte dans le
dernier Vers , & qu'il auroit évitée , en
tranfpofant ces termes , enclin à blámer.
Car , dans la rigueur, on devro
prononcer, enclin , qui fe trouve devant
la voyelle a , comme s'il s'il y avoit encline
au feminin ; de la même manicre
, que divin devant , amour , fe prononce
, comme s'il у avoit divine ;
avec cette difference neantmoins , que
la prononciation feminine du dernier,
eft authorifée de l'ufage , & que
d'encline , pour enclin , ne l'eft pas .
eut pû abfolument ufer de tranfpofition
, fi , au lieu de l'Adjectif néceffaire
, qui eft mixte ; c'eſt-à - dire , qui
quelquefois a un régime , & quelquefois
n'en a pas , il eut mis un Adjec
tif tel que fevere , qui ne gouverne
rien ; en difant ,
•
celle
II
Cenfeur un peu févére,
LE MERCURE
"
A blâmer plus enclin , que fçavant
à bien faire .
Mais , comme le terme de néceffaire,
fait un beau fens , ill aa mieux fait
de l'employer , que de rechercher une
tranfpofition inutile en cet endroit , &
qui ne pouvoit tour au plus , que rémedier
à la légere imperfection dont
j'ai parlé. La raifon dans les Vers, com-
, me dans toutes chofes , doit toûjours
l'emporter fur tout le refte .
Je m'imagine ici que quelqu'un me
demandera , où j'ai pris que Depreaux
ait fait toutes ces réflexions,pour fe
déterminer fur la forme qu'il devoit
donner aux deux derniers Vers de fon
art Poëtique : Et l'on ne manquera
pas de dire , que , s'il en a fait autant
à proportion fur le refte de fes Vers ;
ils lui ont encore plus coûté
que nous
ne penfons.
Que fes Vers lui ayent beaucoup
coûté ; c'eſt de quoi on ne doir faire
aucun doute. Tous ceux , qui l'ont un
peu pratiqué , fçavent avec quel foin
& quelle application il les travailloit ;
Combien il les limoit & leur donnoit
de façons , les remaniant & les re
ournant en tout fens , & taftant tou
DE FEVRIER.
53
fes les fituations differentes des termes
qu'il mettoit en oeuvre. Defpreaux
avoit le genie & la verve Poëtique ,.
dans un trés - haut degré , mais la facilité
& le naturel , en fait de verfification
, ne répondoit pas au refte : Et,
quoi que perfonne , peut - être , n'ait
mieux tourné un Vers que lui , il devoit
en cela beaucoup plus à l'Art qu'à
la Nature. Dans Racine & encore plus
dansMoliére, ce font des Vers qui femblent
coûler de genie , & qu'on diroit
n'avoir prefque rien coûté à l'Auteur.
Tout y eft fi naturellement à fa place,
qu'il femble qu'un terme a amené l'autre,&
que le Poëte a tout trouvé fous fa
main. Je ne dis pas qu'il y ait dans
leurs Vers moins d'eftude & de recher
che , que dans ceux de Defpreaux ;
mais , il y en paroît moins . L'art &
le travail échape au Lecteur dans les
des deux autres
ouvrages
mais il fe
fait fentir dans ceux du dernier ; & il
n'y a perfonne qui ne s'appercoive, en
les lifant , qu'ils lui ont infiniment
coûté.
Prétens- je prouver par là , qu'il air
fait formellement toutes les réflexions
que je lui attribuë ; au fujet des deux
Eij
$4
LE MERCURE
1
Vers que j'ai citez ; & qu'en compo
fant , il entrât dans le détail de cesfortes
de difcuffions ? C'est ce que je
n'ai garde de penfer d'un homme auffi
verfé qu'il l'eftoit dans la Poëfie ; mais ,
de quoi je ne doute point , c'eft qu'il
n'ait eu , en gros , une partie de ces
veûës . Je ne fais que développer ici
ce qui fe paffe en un inftant dans
l'efprit d'un homme qui compofe . Ce
ne font pas ces mefmes réflexions ar .
ticulées qui l'ont déterminé ; mais ,
les traces de ces réflexions mefmes
gravées & empreintes dans fon efprit.
Tout cela fe fait imperceptiblement ,
& fans qu'on s'en apperçoive foi - mefme
; à peu près , comme on lit un lifans
faire attention aux lettres qui
le compofent ; quoi que réellement
aucune ne nous échappe . C'est par cette
réflexion que je finirai ce premier
parallele , pour paffer à celui des Verbes
qui répondent au Génitif, & à
l'Ablatif des noms .
vre ,
Nous donnâmes dans le Mercure d'Avril
1717 , une descente d'Orphée aux Enfers par
M. de Senecé Cette Piéce fut fort goutée :
En voici une autre fur le même fujet par
M. Boudier Le Lecteur en pourra faire la
comparaison
DE FEVRIER: 55
P
ORPHE'E
A CASSANDRE.
Uifque vous êtes fi coëffée ,
D'entendre la Fable d'Orphée ;-
Chantons la d'un fil tout neuf,
Moitié Scaron , moitié Brébeuf :
Pour n'être pas, comme Racine,
Serieux en chofe badine.
Lorfque le premier des Vaiffeaux
Fraya le chemin fur les Eaux
Et que le coeur plein d' Allegreffe,
La fleur des Heros * de la Gréce,
Courut fous l'illuftre Jafon
Conquérir la riche Toifon :
Orphée , un de ceux de la Troupe ,
Affis au plus haut de la poupe ,
Avec fon Lut pincé souvent
Calmoit les flots , fixoit le vent ;
Et fur les Campagnes liquides
Faifoit danfer les Néreides .
Sans fon Lut , le Navire Arg
Eût bû l'Eau falée á gogo :
* Les Argonautes.
E iij
3 LE MERCURE
Mais, pour écouter fes merveilles ,
Les écueils prirent des oreilles ;
Et la Nefd'où partoient fes tons ,
Fut conduite par les Tritons :
De temps en temps , quelque Syréne.
Dégoifant à perte d'haléne
S'efforçoit , mais toujours en vain ›.
D'égaler ce Chantre Divin.
Alors, toute la Mer en Fête
Donna vacance á la tempête ,
Comme pendant les jours benits
Que les Alcyons font leurs nids ..
Orphée , après ce long voyage ,
S'embarqua dans le Mariage ,
Beaucoup plus dangereusement
Qu'en fon premier embarquement :
Car, contre une femme en colere
Luths, ni chants ne fervent de guere ;
Et malgré Mufique & Difcours ,
Il faut que l'orage ait fon cours .
Il en fortit quitte à bon compte :
La mort d'Euridice fut prompte.
Affife au frais dans un Valon,
Un Serpent la pique an talon ;
Et quoiqu'on la crût peu bleffée ;
En deux jours elle fut trouffée .
Son tendre Epoux , tant -pis pour
En concût un mortel ennuy.
Il faifoit des cris effroyables ,
"
lui
DE FEVRIER. ST
Traittoit les Dieux d'impitoyables ;
Et n'ayant pu fléchir les Dieux
Il prit le deffein furieux
D'aller dans les abimes fombres
Pour tâcher d'y fléchir les ombres.
En certain coin de l'Univers
Un trou fert de porte aux Enfers :
On le nomme trou faint - Patrice ,
Par où ce bon Mary fe gliffe ;
Et vif & chargé de fon corps ,
Defcend au Royaume des Mortsa
Tombé dans une vaste route
Qù l'on ne voyoit preſque goute , }
Il entendoit inceffamment
Comme un certain bourdonnement
Ou de Hannetons ou d'Abeilles
Frémir au tour de fes oreilles .
C'eftoientfimulacres affreux ,
Songes cornus , Fantômes creux ,
Ames pleuvant dru comme néges
Et Lutins faifant un manége ,
En tours & retours ordonnez ,
Exprès pour lui frifer le nez.
Il fend cette foule menuë ,
·Suit fa route & la continuë,
Cheminant toujours á tâton
Jufqu'au Tribunal de Pluton ;
Où Proferpine la Semeftre
* Elle demeuroit fix mois fous terre
x mois deffus . E iiij
S LE MERCURE
Eftoit affife afa feneftre.
Il leur fit un profond falut ,
Puis , joignant fa voix áfon Lut ;
Il dit : Majeftez fouveraines
De ces demeures foûteraines ,
L'inévitable rendez - vous ,
Où la mort nous améne tous :
J'y suis venu tout plein de vie ,
Non , par la curieufe envie
D'apprendre & de voir de mes yeux,
Ce qui fe paffe en ces bas lieux.
Mon épouse morte avant l'âge
Fait le fujet de mon Voyage :
Pour la revoir , pour la raveir ,
J'entreprendrois , il faut favoir ! *
L'Amour est un terrible Sire ,
Et vous en pourriez bien
que
dire.
O Dien
Pluton
! Fuifque
l'Amour Vous
a contraint
de voir
le jour
,
Pour
enlever
cette
Poupine
, Dit- il , en montrant
Proferpine
.
Accordez- moi
par
charité ,
O ténébreuſe Majefté!
D'ordonner que la Parque ourdiffe
D'autres jours à mon Eurydice.
Tout ce qui vit , vous appartient ;
Tandis que l'un va , l'autre vient ;
Expreffion à la mode.
DE FEVRIER. 19
Et foit on plutard, ou plus vite ,
Chasun tend à ce dernier Gite .
La Mort qui fe fourre partout ,
Vous fonde un Empire fans bout ;
Et vous establit un domaine
Sur toute la Nature humaine .
Lorfqu'après trente on quarante ans ,
Mon Epoufe aura fait fon temps
Et fera vieille ,infirme & laide ;.
Reprenez-lá , je vous la cede ,
Et ne veux de vôtre bonté
Que l'ufufruit de fa beauté.
Si de peur de troubler fon ordre ,
La Mort ne la veut point démordre ,
Son Deftin me fera commun ,
Et vous en aurez deux pour un.
Comme il faifoit cette Harangue ,
Mariant fon Lut à fa langue ,
Ses Vers piteux , fes doux accords
Firent trouver des pleurs aux Morts
Tantale , qui veut toujours boire ,
En perd tout- à-fait la memoire :
Ixion pend fa ronë au croc :
Syfyphe s'affied fur fon Roc .
Les cinquante Soeurs Danaïdes
Ceffent d'emplir leurs cruches vaides
Et lesVautours prenant campos,
Laifférent Titie en repos.
On dit même que les Furies
+
LE MERCURE
Furent tellement attendries ,
Qu'alors,pour la premierefois,
On les vit pleurer toutes trois .
Enfin, Pluton & Proferpine
Radouciffant leur fiere mine ,
Aux tons de ce joueur de Lut
Firent tout comme il le voulut ;
Et d'un mot lui rendirent l'ame
En lui difant : Reprends ta femme.
Ellefe promenoit pour lors
Dans le quartier des nouveaux Morts ,
Boiteufe encor de fa bleſſure ,
Ainfi qu'un grave * Auteur l'affûre,
Il en reprit poffeffion ;
Toutesfois a condition ,
De la revoir pour lui perduë ,
Si vers elle il tournoit la vûe ;
Jufqu'à ce qu'il fût en lien für
Et hors de tout l'abîme obfcur.
Auffior, Orphée en Campagne ,
Suivi de fa chere compagne
Qui le tenoit par le manteau ,
Grimpe à Mont un rude coteau
Et fort de la fombre caverne
Apetits pas & fans lanternes;
Eftant déja fi haut monté ,
Qu'il entrevoyoit la clarté :
* Ovide Métam. L. Io.
DE FEVRIER.
Impatient de voir la Belle ,
Il alla jetter l'oeil fur elle ;
Et la Belle , à ce feul coup d'oeil,
Fondant comme nége au Soleil ,
S'évapora toute en fumée ,
Pour avoir été trop aimée.
Son trifte époux la pourſuivant s
Zefte , n'attrapa que du vent ;
Reftes de fa chere Euridice ,
Qui lui laiffa pour tout indice ,
Trois ou quatre piteux hélas ,
Prononcez d'un tonfoible & bas
Retournant de cette maniere
Se renfoncer dans fa taniere,
Tel que fut , trouvant dans fon lits
Son Epoufe en flagrant délit
Avec un vigoureux C ..
Le Bailli du Bourg
›
Tel on plus furpris de beaucoup
Fut le pauvre Orphée à ce coup's
Voyant Euridicefonduë ,
Et toute fa peine perduë :
Il demeura dans ce moment
Sans parole & fans mouvement ..
Enfuite,ayant repris courage ,
Il redefcend vers le rivage ,
Huche Caron , qu'il prie encor ,
En lui promettant des monts d'or ,
De le remettre enfa chaloupe ;
62
LE MERCURE
Caron l'envoya faire ſoupe.
De rage, étendu comme un veau ,
Il gémit fur le bord de l'eau ,
,
3
Sept jours tous entiers , fans qu'il entre
Aucun bien de Dieu dans fon ventre ;
Se nourriffant de fes fanglots ,
Et des pleurs qu'il verfoit á flots.
Aprés avoir traité les Mânes ,
Tantôt de Tygres , tantôt d'Afnes :
Neles en voyant point émûs
Il fe retire au mont Hemus ,
Du mont Hemus au mont Rhodope .
Où tombant cent fois en fyncope ;
Et revenant autant de fois ,
Il vitpaffer trois fois les Rois ;
Sans qu'on lui put mettre á la tête
De prendre du poil de la bête .
Toutes les Belles de ces Lieux ,
Lui venoient faire les doux yeux
Mais , narguant la blonde & la brune ,
Il ne voulut mordre à
pas une.
Son chagrin fe tourne en fureur : Il prit tout lefexe en horreur 2
Et fut le premier chez les Thraces .
Qui fuivit les infames traces
De ces Peuples pernicieux ,
Sur qui tomba le feu des Cieux ;
Pour punir dignement l'injure
Qu'ils avoient faite á la Nature.
DE FEVRIER:
Il avoit choisipour séjour
Un mont efcarpé tout au tour :
Sur ce mont , une Plaine herbuë
S'étendoit á perte de vie ,
Où l'on eut vainement cherché
De l'ombre avant Soleil couché.
Sitôt que ce Chantre fuperbe
Eut pofé là fon cul fur l'herbe ,
Ily vint anfon de fon lut,
Plus d'ombrage qu'il n'en falut.
Les arbres en troupe infinie
Accouroient à fon harmonie :
Les Lauriers , les nobles Palmiers
S'y rendirent tous des premiers.
Les durs Cornoulliers , les hauts Frênes
,
Les Coudres ployans , les vieux Chênes
,
Marchoient plus vite que le pas :
Les Tilleuls n'y manquerent pas.
Le Fouteau , l'Erable & le Tremble
Et le Figuier alloient enſemble ,
Avec l'Aune droit comme un I.
L'Ifamer , le Sapin uni ;
Les feps de Vigne autour des Ormes
Etles Cormiers chargez de Cormes.
Les Saules & les Aliziers
Et les aquatiques Ofiers,
Avec les Framboifiers fauvages ,
LE MERCURE
Quittent la fraîcheur des rivages.
Le Peuple s'avance à grand bruit ,
Et le Lierre rampe & le fuit .
Le Châtaignier , le Sycomore,
Et le Planey vinrent encore .
L'Eglantier , le Myrte & le Hou ,
Couroient à fe caffer le con
Pour être demeuré derriere ,
Avec le Bouys & la Bruyere.
A lafin d'unfi grand concours ,
Survint le Pin aux cheveux courts ,
Accompagnant d'un
pas
timide
Le Cyprés fait en pyramide .
Ces deux furent deux jouvenceaux
changez en des arbres nouveaux :
Comme ils ne faifoient que de l'être,
Orphée eut peine à les connoître.
Animaux de toutes façons ,
Couroient enfoule à fes chanfons ;
Et poury tenir leur partie ,
Oubliorent leur antipatie.
Les Chats , les Rats & les Souris ,
Les Eperviers & les Perdrix
Les Ours , les Chevreuils & les Chévres
Les Chiens , les Lapins & les Liévres ,
Et les Loups avec les Brebis,
Reponderent , ora pro nobis .
Tout ce qu'on peut mettre en mufique,
D'ins
DE FEVRIER. 65
*
D'Invectivant , de Satyrique ,
Defiel , de rage & de venin ,
Contre le fexé feminin :
C'eft-là ce que chantoit Orphée
Quand fa bile êtoit échauffée.
Juvenal en fit un Credo ;
Et Defpreaux , fon foible Echo ,
En a conftruit une Satyre :
La life , qui la voudra lire ;
Pour moi , je n'y vois rien de fin ,
Et je n'en aime que la fin.
Tandis qu'Orphée contre les arbres
Emouvoit à pitié les marbres ,
Et rendoit fenfible à fes maux
Le coeur des plus fiers animaux.
Les filles de Thrace irritées
De fe voirfi décréditées
Par fes Vaudevilles piquans ,
Qu'il n'étoitgrédins , ny croquans ,
Ny gueuxgenfans parmi les ruës
Qui depuis, les euffent vouluës ;
N'ayant plus rien à mènager.
Réfolurent de s'en vanger.
L'une fe faififfant d'une broche's
L'autre emplit de pierres fa pêche :
Celle-la prend un tranche-pain ,
D'autres , ce qui vientfous leur main};
>
>
* Credo pudicitiam Juvenal. Sat. 6 .
F
ī
66 LE MERCURE
>
Car , en de femblables vacarmes a
De tout la fureurfait des armes.
Il s'enfuit , il eft poursuivi
Et toutesfrapant à l'envi ,
Toutes jufqu'à fes propres nieces ,
Le déchirent en mille piéces.
O Chantre indifcret , te voila !
Entonne Ut , Re , Mi , Fa , Sol , La,
Et va chanter ià bas aux Ames
Ce que t'ont fait ici les femmes 2
Celle que tu chériffois tant
T'en eût pu faire tout autant .
LEDANSEURDE CORDE .
UN
SONNET ,
DE M. LE D. DI N.
N Bateleur armé d'une perche
pesante,
S'êlance dans les airs für un cable retors
Et defes mouvemens difpofant les refors
,
Il balance fes pas d'une démarche lente.
Là › par
de nouveaux tours d'une
adrese bionnantea
DE FEVRIER.
67
De prodige en prodige il brave mille
morts ;
Il danfe , il faute , il vole , & l'on voit
que fon corps ,
Malgré fa péfanteur , se dérobe à sa
pente.
Vous , affamez de gloire , infenfés Conquerans
,
De quelle avidité , de quels yeux devorans
,
Regardez- vous la terre à vos loix af-
Servie ?
Lui , qui voit ces grandeurs paffer comme
un éclair ,
Il marche fans effroi fur lefil de fa vie ,
Et Dedalle fenfé tient sa fortune en
l'air.
A
CAREME
difficile à paffer
DANS UN EVESCHE
D
In Partibus.
Aus ce trifte Carême où tout nous
manquera
68 LE MERCURE
Crois-tu qu'aux Bourgeois d'Aréthufe
,
Senfible à leurs befoins qui portent
leur excufe
De manger de la chair fa Grandeur
permettra ?
Je n'ai point de lumiere infufe
Pour prévoir ce qu'il en fera ;
Mais qu'il accorde , ou qu'il refufe ,
Je crois que fa Grandeur , fans doute
en mangera
TIMIDITE RAILLEE
D'
Ans un endroit obfcur paffant
avec Céphife ,
Un amant trop difcret lui difoit d'un
ton doux :
Quelle commodité , trop aimable Marquife
,
Pour une amoureuſe entreprise ;
Si c'étoit une autre que vous !
Lors, d'un fouris moqueur , infultant au
coupable ,
Et les yeux allumez d'amour & de
courroux :
Ouy , la commodité, dit- elle , eft admirable
,
Si c'êtoit un autre que vous.
DE FEVRIER..
IMITATION
De l'Espagnol de Caldéron , * fur la
mort du Comte de Villa - Mediana .
Pour élever Cleanthe , on a vû conè
venir
Naiffance , efprit , valeur , & faveur·
pen commune :
Il ne put foutenir le poids de fafortune ș
Sa fortune à fon tour ne put le foûtenir
:
Quandfa temerité de fa perte eft fuivie
,
It affronte en Héros la rigueur de fon
Sort :
Il parut en vivant qu'il méritoit la
mort ;
Il parut &fa mort qu'il méritoit la vie:
* C'eftoit un jeune Seigneur de la
Cour du Roy d'Eſpagne Philippe IV.
qui devint amoureux de la Reine.
Cette paffion lui fit faire quantitéd'actions
d'éclat , qui le conduifirent
enfin à mourir fur un échafaut : Suplice
qu'il fouffrit avec une fermeté
Romanefque.
70 LE MERCURE
n
L E Morceau fuivant eft ex-
2
trait d'une Traduction françoise
manufcrite , qu'un jeune homme de
beaucoup demérite a faite de la Harangue
latine,prononcée le 24 Février 1717 ,
par le R. P. Poirée Profeffeur en éloquence
an College de Louis le Grand ,
fous le titre De Principe qualis futurus
t &c. On fait combien ce difcour s
fut aplaudi : Il auroit efté à fouhaiter
pour la fatisfaction du Lecteur , qu'au
lieu de quelques fragmens que l'on en
a tiré, il ût efté permis de lui préfenter
la Piece entiere avec toutes les
Beautés le jeune Ecrivain François
fait paffer de l'Original dans fa Traduction
; on y auroit vû avec quel art
& quelle dignité, il a rendu les endroits
où le R. P. Poirée dévelope les vertus
naiffantes de notre June Monarque
Sur lesquelles font fondées nos plus
douces efperances & le bonheur de tous
les Peuples . Mais , comme on s'eft
preferit des bornes dans cet Ouvrage
on a esté , comme force , de n'en prefenser
que quelques images , qui feront
a
que
,
"
2
DE FEVRIER
75
fans doute regreter celles qu'on a eftè
Sbligé d'emettre.
Ous avons principalement deux DIVISION
chofes à confiderer dans un Prinee
Ses inclinations natureles : L'éducation
qu'on lui donne. Voilà ce qui
nous fournit un préfage certain , ou
du moins peu éloigné de la certitude.
Je vais tâcher de vous en convaincre
dans les deux parties de ce difcours :
Ce qui nous eft connu , me ferira à
découvrir ce qui eft encore caché :
Le prefent me garentira l'avenir .
S'il fut jamais permis de chercher
ces augures dins aucun Prince , c'eft
fur tout , dans Louis XV. que nous le
pouvons faire , en un temps , que forti
des premiers jours de l'enfance , il
entre dans un âge tendre encore , mais
plus raifonnable ; & que pofé , pour
ainfi dire , au milieu d'une double édu
cation , il attire nos regards pour nous
faire juger par les vertus , de la félicité
que nous devons attendre .
C'est un Roy enfant , un Roy du
Sang des Bourbons , un Roy Trés-
Chrétien La France , l'Europe , la
Religion même , n'attendent d'autr
72 LE MERCURE
deftinées que les fiennes . Que de préfages
differens ne doit- il pas nous offrir?
Confiderons le donc avec reſpect,
mais fans crainte , pendant que comme
un Soleil qui fe leve , il brille pour
nous d'une douce férénité ; & que le
Prince qui tient fi fagement les rênes
de ce Royaume , écarte tous les nuages
, & nous fait jouir d'un heureux
repos.
Grand Prince , nous ne célébrerons
point ici vos loüanges. Je vais
montrer quel augure nous doivent fournir
les vertus naiffantes des Rois
Que pourions-nous dire des vôtres ?
Elles font Heroïques , je le fçay : Vos
deffeins naiffent d'une prudence confommée
; vôtre habileté ne fe dément
pas dans l'exécution : Tous fe loüent
de vôtre douceur ; vôtre équité naturelle
eft l'ame de vos actions . Mais ,
ces vertus & d'autres que l'on prefentoit
autrefois ,font maintenant reconnuës
de tous ; tous en ont fait l'objet
de leurs louanges : Elles font prefentes
, elles nous frapent avec éclat ; ce
ne font plus des préfages que nous
cherhons en vous : Les Nations vous
admirent , elles font occupées à vous
célébrer
DE FEVRIER.
célébrer. Vous n'entrerez pas moins
dans mon deffein . Si je releve la gloire
de ce Royaume , ce font vos confeils
qui le foutiennent : N'eft-ce pas rendre
hommage à vos vertus , fi je loüe
les heureufes inclinations de nôtre
Roy? C'eft fous vos aufpices qu'elles
croiffent : Ne fera- t- ce pas célébrer vôtre
gloire.
Quatre chofes , li je ne me trompe,
peuvent fervir dans un enfant à nous
déceler fes inclinations. Ses Ayeux , fes
traits , fes difcours , & même fes amufemens.
Preuves peut-être moins certaines
, fi nous les confidérions féparément
; mais réüniffons les , elles feront
toûjours fûres & inconteſtables
Voulez-vous donc que cette premiere
voye nous faffe preffentir , quel fera
un jour ce jeune Roy , qui ne croît
que pour la gloire & le bonheur de
cet Empire ? Je ne doute pas que nous
ne nous trouvions encore attendris au
trifte fouvenir de nos Princes. Un
cruel deftin nous les a enlevez avant
le temps, Ce font leurs vertus que nous
voulons nous remettre devant les
yeux ; pourons-nous faire fans remouveller
nos malheurs ? Mais , nôtc le
74
LE MERCURE
trifteffe doit être foulagée ; c'eft fur
nos pertes mêmes que nous établiffons
nos efpérances ; tant de vertus érein 、
tes dans ces illuftres Ayeux , nous fervent
de garants , qu'elles vont renaître
dans leur digne Rejcton .
Reprefentez-vous donc , Meffieurs,
nôtre augufte Dauphin , il n'y a pas
long-temps que nous le voyons encore.
Prince par fa naiffance , il ne l'êtoit
fes talens . Auffi habi- pas moins par
le à toute forte d'érudition , que fidele
à toutes les vertus , fe prêtant aux
befoins de tous , fa bonté ne fe refufoit
qu'à lui même , rien n'échapoit à
fes lumieres , la diffimulation lui étoit
inconnue. Que n'a- t -il vecû plus longtemps
? L'innocence de la vie nous cut
ramené l'âge d'or. Pourquoi n'eft- il
point monté fur le Trône ? Diftingué
des autres Rois par fon caractere , il
eût brillé d'une gloire qui lui auroit
elle n'en auroit paru que propre ,
été
plus éclatante .
Reffouvenez-vous de fon Illuftre
Epoufe ; elle avoit partagé fon lit , il
partagea fon Tombeau . La Majefté
extérieure qu'elle nous prefentoit , ne
nous laifioit pas libre fur nos refpects ;
DE FEVRIER 75
la douceur de fon caractere avoit fçû
charmer nos coeurs ; elle avoit un air
grave qui foûtenoit la décence de fon
fexe & de fon rang ; elle nous offroit
des graces naives , qui fervoient d'or
nement à fon âge tendre. Auffi attentive
à remplir fes devoirs qu'à les
connoître , elle s'en acquittoit envers
le Royaume , le Roy n'étoit pas moins
content , fon époux n'avoit rien à défirer
, & elle fe rendoit tout ce qu'elle
fe devoit à elle- mefme.
· • • Heureux
Tel eft le caractere des Auguftes
Parens de Louis
Prince qui doit la vie à de tels parens
! L'un a enlevé nôtre admiration ,
en nous faiſant voir ce qu'il y a de
plus parfait dans la vertu . L'autre a
faifi nôtre amour , en nous offrant ce
qu'il y a de plus riant dans les gra-
Louis va nous faire voir
l'aufterité des moeurs de fon Augufte
Pere, les graces prévenantes de fa Mere
fçauront les rendre agréables ...
& ainfi , ce qu'ils avoient chacun d'eftimable
, nous le retrouverons en lui
feul ; il fera tout à la fois , & le meilleur
des Princes , & le plus aimable
des hommes . C'eſt à fes Ancêtres qu'il
ces
Gij
76 LE MERCURE
doit ces deux titres ils lui ont tranfmis
leurs vertus les plus éclatantes ,
de même que nous reconnoiffons dans
fon air, leurs traits les plus majestueux ..
François , vôtre Roy eft encore enfant
à la vérité , mais , vous allez lire
dans fes traits , quel fera un jour l'éclat
de fa gloire ! Admirez fur fon
front cette fplendeur refpectable dont
il brille ; reconnoiffez y une noble
grandeur , des fentimens généreux , il
faut plus d'une Couronne pour répondre
à cette Majefté ; lilés dans fes regards
, vous y trouverez de la vivacité
& de la douceur , elles nous marquent
une aimable fierté ; confiderez l'éclat
de fon teint , il eft cependant ménagé.
L'innocence & la pudeur y brillent
à l'envi . . . . Tout, en lui , eft
digne de l'Empire . Que la Majefté ,
que les Graces fe prefentent à nous
fous des figures humaines ; nous méconnoîtrons
quelle eft celle dont il
nous offre mieux les traits. Admirez
enfin, ce port majeftueux , il concourt
à foûtenir les graces nobles de fes traits
Ferme fans froideur , jeune fans moleffe
, délicat fans foibleffe , agréable
Cans art , tout, en lui,eft naturellemen
DE FEVRIER 77
achevé. Qui n'augurera pas d'un corps
fi propre à remplir la Majefté du Trône
, qu'il renferme une ame encore plus
Augufte & vraiment Royale ? Car la
nature toûjours fage , auroit- elle pris
tant de foins à former les graces du
corps , fi elle n'avoit voulu être auffi
liberale de fes Fréfors pour l'ame
qu'elle lui devoit affocier .... Ajoûtons
que les difcours fe hâtent de
nous le faire connoître . . . . Approchons-
nous du Trône de nôtre Roy :
Ecoûtons la nature même qui parle
par la bouche , elle nous apprendra
les deftinées de Louis ,& les nôtres ...
Vous connoiffez , Meffieurs , cette
Illuftre Dame , qui pouvoit comman➡
der au jeune Roy ; le rang qu'elle tenoit
auprés de cet aimable Prince , lui
donnoit ce pouvoir. Elle le pria de
donner à un enfant infortuné la moitié
d'une piece d'or ; il ne balança
pas à en donner deux : & averti
qu'on ne lui demandoit pas tant , la
pitié , dit-il , me le demande , & je
ne puis le refufer à fon état malheureux.
Ecoûtez , peuples François, & que cette
feule parole vous falle connoître vôtre
Souverain, Faire des malheureux , c'eſt
Giij
78 LE
MERCURE
ce que fçavent plufieurs Princes ; fe
prêter au foulagement des miferables ,
c'eft ce qu'ils ignorent prefque tous.
Louis n'en fçait point faire , il fçait
les fecourir avec bonté. Heureux Prince
, qui , pour parler d'aprés le Prophéte
Roy , s'attendrit fur la mifere
du pauvre ! Ce n'est point la dignité
des Rois qui les y porte ; elle paroît
même les en éloigner . L'humanité feule
leur infpire ces fentimens généreux ;
elle feule fçait en apprétier la grandeur
.
Mais , nous avons peut être à craindre
, que ce Prince , qui nous fournit
des augures certains de fageffe , d'humanité
& de religion , ne fe laiffe furprendre
un jour aux charmes trop feduifants
de la flaterie, La vertu la
plus parfaite n'eft preſque jamais à
l'épreuve de fa corruption . Elle croit
lui faire honneur de fauffes louanges ;
fouvent , elle lui fait perdre les véritables
. Raffûrez - vous , Meffieurs , nous
ne pouvons douter de la haine de Louis
contre cette pefte , d'autant plus dangereufe,
qu'elle paroît toûjours accompagnée
de douceur : On lui deman 、
doit dans un entretien familier , qui
-DE FEVRIER. 79
font ceux qu'il trouvoit dignes que
les Rois aimaffent ? Ce font , diril
, les gens de bien . Qui doivent-ils
hair ? Les flateurs. Le croira - t-on ,
que dans un âge où les careffes feules
fçavent toucher , dans un rang que la
flaterie obfede , il fe trouve un Roy
enfant , qui ne fe laiffe point furprendre
aux louanges , & ne puiffe les gouter
? Oui , Meffieurs , elles lui font
toûjours fufpectes .... Ne vous y
trompez pas cependant , Grand Roy;
en refufant les louanges , fachez mé .
nager la vérité ; dans les grandes vertus
, elle n'eft pas éloignée de la flaterie;
& ce n'eft pas en accumulant des
éloges ; qu'on devient flateur , mais
c'eft en en décernant de faux ....
L'imitation fe trouve impuiffante à
remplir les défirs de ce Prince ; il tend
où perfonne , avant lui , n'avoit pû at,
teindre Car , comme on lui cûr dit le
furnom de fes Ayeux les plus Illuftres,
on lui demanda, lequel de ces titres lui
plairoit leplus . Le furnom de Hardy
ne fembla pas le toucher, Le titre de
Grand , celui de Pieux , même celui
de Jufte , ne lui parurent pas affez . Que
veut-il donc ? Un feul titre comprend
G iiij
30 LE MERCURE
-
tous les autres. Louis LE PARFAIT :
Voilà le furnom qu'il ambitionne. Y a.
t.il moins de nobleffe que d'efprit dans
cette expreffion ? Je vous en attefte
Siécles paffez ; avez-vous jamais vû
former des voeux plus nobles , & qui
dûffent plûtôt enlever vos admirations
? ... Que d'oracles , Meffieurs,
nous affûrent l'heureux caractere de
nôtre Roy ! Ses amuſemens mêmes ne
pouront-il pas nous en fournir ?.
Louis ne fe refufepoint aux amufemes
de fon age. Il partage fes foins à cultiver
des fleurs differentes , il expofe les
unes aux rayons favorables du Soleil, il
garantit les autres de fon ardeur, & leur
donne à toutes , leurs nourritures . Le
foin de les arrofer eft devenu fon plus
grand plaifir. Ces fleurs cultivées par
la main même du Maître , paroiffent
s'en enorgueillir , elles élevent plus
haut leurs brillantes têtes ... Qu'il
foit permis aux Orateurs , de s'élever
avec plus de hardieffe dans ce qu'ils
prédifent . . La France fera le
jardin ; les peuples y tiendront lieu
de fleurs , Louis les cultivera . De tels
foins ajoûteront un nouvel éclat aux
Lys François ..
DE FEVRIER. ま
Que les inclinations de Louis font
donc aimables, & qu'elles doivent nous
fournir d'heureufes conjectures ! . . . .
Renouvellez cependant vos attentions ;
l'éducation de nôtre Roy va nous
fournir d'autres préfages dans la feconde
partie de ce difcours.
Il n'arrive point , ou il arrive rare- 2º PARTIE.
ment , que nous nous faffions illufion,
en nous fervant de l'éducation , pour
juger des moeurs ; pourvû que nous
choiffions les voyes que nous devons
fuivre , & que dans un enfant , on faffe
une attention particuliere für troischoles
, quelles ſciences on lui enſeigne
, quels modeles on lui propofe ,
enfin , qui font ceux qui font chargez
du foin prêtieux de le former ..
Suppofons donc , Meffieurs , qu'il
fe trouve un enfant, qui né avec des inclinations
avantageufes , foit formé
dés l'enfance aux vertus Royales, comme
s'il ne devoit rien à la Nature , &:
qu'il attendît tout de l'art ; à peine
le trouveroit- on fufceptible d'heurenfes
impreffions , qu'on lui apprendroit
à fair la molle oifeveté , & à fentir
que fa naiffance le deftine à un travail
glorieux à peine pouroit- il toucher
82 LE MERCURE
la terre d'un pied ferme , qu'on lui
feroit connoître l'Univers entier. Il
diftingueroit les Royaumes , que fes
Sujets naturels habitent , de ceux où
d'autres Princes commandent. On graveroit
dans fon coeur , les loix divines.
En apprenant que les Rois commandent
aux Peuples , il fçauroit que
la Réligion commande aux Rois ; enfin
, on lui feroit fentir , ce que c'eſt
que d'eftre le maître ; il fuffiroit de
le nommer , pour le faire penfer en
Souverain, parler en Souverain & foûtenir
en toutes chofes , l'éclat de ſa
grandeur.
:
Suppofons donc , que toutes ces
qualités fetrouvent dans un feul Prince
; mais . Meffieurs , la fiction dé .
vient inutile. Nous retraçons le Portrait
d'un Prince qui eft fous nos
yeux. La flâterie n'ajoute rien à fes
traits L'éducation les perfectionne
chaque jour , & quel âge a ce cher
Prince ? A peine eft il forti de ces tendres
jours , où l'homme quite les ténébres
de l'enfance . Il eft au milieu de
fon fecond luftre . Que fera - t- ce donc ,
lorfque de nouvelles inftructions auzont
perfectionné ces vertus naiffanDE
FEVRIER. 85
tes ? Quelle émulation ne trouvera-
t- on pas en lui pour la gloire , à la
veuë des modeles qu'on lui propoſe.
Que peut - on louer dans les Souve
rains Que nous on- t - ils jamais offert
de loüable , dont un Roy du Sang
des Bourbons ne trouve des exemples
dans fes Anceftres ? Ne les a - t - il pas
mefme prefents à fes yeux ? Eft- ce la
juftice dont il veut fuivre les Loix ?
Il penfera d'abord à Louis fon Tris-
Ayeul, qui, comme un autre Ariftide ,
mérita le furnom de Jufte ; titre d'autant
plus honorable à ce Roy , qu'il
eft plus glorieux de conferver l'équité
à l'égard de fes Sujets , que de la
fuivre avec les égaux. Que la clémence
ait pour lui des attraits : N'aurat-
il pas l'éxemple de Louis XII. Plus
doux que les Jules & que les Auguftes ,
il ne fe contentoit pas d'accorder des
graces aux coupables , lorfqu'on les lui
demandoit , il fe refufoit mefme à la
punition , quoique follicitée . Qu'il aime
une augufte affabilité : Il ne marchera
point fur les pas desCéfars ils ne
meritérent le titre de Pere de la Parrie ,
qu'aprés avoir efté fes parricides :
Louis XII . lui fervira encore de mo34
LE MERCURE
›
dele.LaFrance éprouva qu'il eftoit fon™
pere , tantqu'elle le reconnut pour fon
Maître. Que la valeur enléve fon
admiration : Ne trouvera -t -il pas les
Martels les Francois les Henrys
auffi grands que les Héros Grecs ; mais
moins amoureux des paroles , & plus
fenfibles à la pitié.... Enfin , entre
les vertus des Souverains, c'eſt à lui de
choifir celle qui lui offrira plus d'attraits
, ou plutôt qu'il les reuniffe toutes
, il ne pouroit fans cela fatisfaire
fes defirs : Il ne faut pas qu'il ait recours
à des exemples étrangers : Ce
n'eft pas mefme dans un fouvenir éloigné
qu'il doit aller chercher fes modeles
; le dernier de nos Rois en eft un
parfait. N'auroit -il pas tenu lieu , lui
feul , de tous les exemples que nous venons
de propofer ? Et n'auroi - t -il pas
falû le nommer autant de fois que nous
avons nommé la vertu .
A quelles vertus n'atteindra- t-il pas,
lorfque l'âge lui aura donné les mêmes
forces ? Quel fera ce Prince, fi , aprés
lui avoir donné les leçons les plus fages
, aprés lui avoir propofé les plus
grands modeles , il eft formé par les
meilleurs maîtres ? -
Il faloit entre les Dames diftin'
DE FEVRIER. .85
guées à la Cour, choifir une perfonne
» qui prît foin des premieres années
du Prince : On en choifit * une Mrs
33
qui pût compatir & fe prêter à
tous les befoins de l'enfance de nôtre
» Roy. Ce Prince né délicat , bien-
» tôt devenu orphelin , prêt à monter
» fur le Throne , trouva en cette Dame
illuftre les attentions d'une Gouver
» nate , la tendreffe d'une mere, les lumi-
» res d'un Mre ; qu'il me foit permis de
» le dire ,la grandeur d'amed'uneReine.
"
ဘ
D
Enfin , les jours de l'enfance fe
» font écoulés , cejeune Prince devoit
paffer à de plus férieufes études. Il
faloit lui apprendre à commander
» à fes paffions & , à gouverner fes
Peuples. France , tu avois fouhaité
, & tes voeux étoient juftes ,
» que celui -mefme, qui lui laiffoit le
plus noble des Royaumes , lui mon-
» traft la plus difficile des fciences ,
» celle de regner. La mort ne le lui a
pas laiffé Elle ne l'a pas cepen-
» dant enlevé tout entier ; nous le
» retrouvons dans l'illuftre * Gou-
>> verneur de nôtre Roy. Je ne
» ſay ce qui doit eftre d'un plus heu-
Me la Ducheffe de Vantadour.
* M. le Marech. de Villeroy.
*
:
$86 LE MERCURE
ןכ
» pour
reux augure pour nous , ou dece
qu'il n'a receu fi long - tems les le-
» çons du Héros de la France , que
les donner enfuite à nôtre jeune
Roy , ou de ce qu'il eft le fils de
celui qui a formé Louis le Grand.
» Le difciple du fils promet aurant
» que promettoit celui du pere. Son
» habileté & fes foins ne feront - ils
pas
» fuivis d'un fuccés auffi avantageux ..
"
לכ
Aprés avoir choifi des perfonnes
qui puffent veiller fur la conduite
» du Prince , il falut trouver quelqu'un
pour le former dans l'étude
» des belles Lettres ; choix difficile...
» Les vertus éclatantes du Prélat * qui
» fut choifi , ôtérent toute difficulté ,
» la vivacité de fon efprit , la richeffe
» de fes lumieres , la politeffe de fes
» difcours , la pureté de fa doctrine
» tout, en lui , garantifloit fon habileté
» à former un Roy. Toi feule eft
á plaindre , Province infortunée ,
» on t'enleve ,avant le tems,un Paſteur
qui veilloit avec tendreffe fur les
" befoins d'un troupeau chéri : Mais
déja , tu ne le poffédois plus , il ne
M. l'ancien Evêque de Frejus
DE FEVRIER. 87
vouloit vivre que pour Dicu , &
pour lui mefme ; & cette perte te
doit paro tre heureufe , il ne fait
» que paffer à un miniftere plus glo-
» rieux . Que dis je ? Tu ne le perds
pas : Il fe devoüe au fervice de tout
» le Royuame ; ce n'eft plus une Con
» trée qui recevra fes bien -faits ; la
» France toute entiere devient aujour
» d'huy fa débitrice .
גכ
ג כ
Il ne reftoit plus rien à fouhaiter ,
» pour former le coeur & Fefprit de
ce Prince. Mais , l'amour paternel
» est toujours inquiet ; & , afin qu'il
ne manquât rien à cette éducation
" ny du grand ,ny de l'utile , Louis en
» confia les premiers foins à fon Augufte
fils Ce Prince eft d'autant
plus propre à former dignement
un Souverain , qu'il a efté lui-
» mefme foigneufement élevé par
» le plus Grand de nos Rois ; qu'il
» s'eft toujours fait voir auffi attentif
» à donner dans fa Cour un libre ac-
» cés aux beaux Arts , que foigneux à
» en fermer l'entrée à tous les vices ;
» & que, a main'armée des foudres de
"
»
* Me: le Duc du Maine.
15 LE MERCURE
Mars , le front ceint des Lauriers
» d'Apollon , exprimant dans toute fa
» Perfonne , la fageffe mefme de Minerve
, le nouveau Télémaque qu'il
» gouverne , aura,pour ainfi dire , la
» Déeffe toujours préfente à fes yeux,
& non plus voilée , comme elle l'eftoit
pour le fils d'Uliffe. »
f
ARLEQUIN
CORSAIRE AFFRIQUAIN ,
COMEDIE ITALIENE,
représentée le cinq Janvier 1718.
L
Elio amoureux de Sylvia fille de
Pentalon , informé qu'on va la
marier à un nommé Mario que l'on
attend pour terminer , fe rend prés
la maifon du pere de fa maitreffe , qui
eft fituée aux environs de Livourne ;
afin d'empêcher , s'il eft poffible ,
l'exécution de ce mariage . Trivelin
Valet de Pentalon , qui eft dans les
interêts de Lelio , fe fert d'un tratageme
DE FEVRIER. 89
geme ; c'eft de le préfenter à fon
Maître,fous le nom de Mario fon gendre.
Pentalon , aprés lui avoir marqué
le plaifir qu'il a de fon hûreuſe arrivée
, lui demande des nouvelles de fa
famille : Lelio qui n'a pas eû le tems
de fe préparer fur les queftions qu'on
pouroit lui faire , y répond au hazard,
& d'une maniere embaraffée . Pentalon,
qui ne s'en eft point- apperçû , fait venir
Sylvia fa fille , & lui apprend l'arrivée
de Mario ; mais elle , qui n'aime
que Lelio , ne veut point entendre
au mariage qu'on lui propofe , & le
refufe tour net. Pentalon cependant ,
fur le confeil de Trivelin , fait avancer
Lelio ; mais , Sylvia à qui l'on a
dit que c'eft Mario , lui tourne le dos ,
& refufe de le voir & de lui parler ,
jufqu'à ce que le reconnoiffant à fa
voix elle fe retourne;. & alors, feignant
adroitement d'avoir changé de fentiment
, elle confent de faire tout ce
que fon pere demande d'elle.
ACTE SECOND.
Tout fembloit concourir à la fatiffaction
des deux amants ,par la réfolu-
Fevrier 1718 H
90 LE MERCURE
tion que prend Pentalon de les marier
le jour même , lorfqu'il font troublez
par l'arrivée de Mario. Arlequin fon
Valet, qui l'a devancé avec fa valiſe ,
reconnoît en arrivant , Trivelin à qui
il aprend qu'il eft au ſervice de Mario .
Trivelin voyant la conféquence qu'il
ya que ce Valet ne foit point vû de
Pentalon , lui perfuade de s'en retourner
à Livourne retrouver fon Maître ;
afin de lui fervir d'efcorte contre les
Corfaires qui font eſclaves , ou tuënt
ceux qu'ils rencontrent : Mais , Arlequin
effrayé , refufe d'y aller. Pour
l'y engager , Trivelin lui donne un
paffe port , & Lelio, de l'argent ; ce
qui le fait partir ; mais en même tems ,
ne lui ôte pas fa fraver . Lelio conjure
Trivelin de preffer fes noces, aurant
qu'il poura ; & voyant venir Pentalon ,
il fe retire. Celui- ci aprend à Trivelin
qu'allant à Liveurne , il a trouvé un
autre Mário à qui pourtant il ne s'eft
point découvert , & que , ce prétendu
Mario cherchoit un valet qu'il avoit
perdu dans le chemin . Trivelin , qui ne
fonge qu'aux interêts de telio , dit à
Pentalon qu'il a vû ce Valet , & qu'il
va l'appeler , pour tirer de lui , fi l'on
DE FEVRIER,
21
peut , quelques éclairciffemens. Il fait
connoître en même tems par un à
parte , qu'il a deffein de fe fervir
de la balourdife d'Arlequin
& de fon ignorance ,pour confirmer
tout- à - fair Pentalon , dans l'opinion
que Lelio eft le vrai Mario . Cependant
, Trivelin rencontre Lelio à qui
il confeille d'aller trouver Pencalon ,
& de bien foutenir fon perfonnage :
Lelio s'avance en effet d'un air gay
& content ; mais Pentalon , que la rencontre
de l'autre Mario rend incertain
, le reçoit d'un air embaraffé.
Trivelin qui revient , le tire de fon
inquiétude , en amenant Arlequin
avec lui. Lelio lui parle , comme s'il
étoit à fon fervice ; & Arlequin, à qui
Trivelin avoit donné le mot , en venant
, lui répond de même ; ce qui
fair croire à Pentalon que c'eft - là le
vrai Mario : Lelio deminde où eft fa
valife ; & fçachant qu'elle est à l'Hôtellerie
, il ordonne à Arlequin de
l'apporrer ; & fur le refus qu'il faic d'y
aller feul , par la peur qu'il a des
Corfaires , Trivelin confeille tout
bas à Lelio , de l'y mener , de lui faire
bien donner à boire & à manger ; &
Hij
92 LE MERCURE
pendant ce tems- là , de prendre dans
la valife , ce qui peut achever de prouver
le nom & la qualité qu'il le donne.
Lelio,fuivant cet avis , fört avec Arlequin
, en fe fervant auprés de Pentalon,
du prétexte de la peur qu'il a des
Corfaires . Apeine font - ils fortis , que
Mario arrive , falue Pentalon , & demande
à voir celle qui lui eſt deſtinée
pour femme. Le bon-homme lui dit
qu'il n'y a pas moyen pour le préfent ;
qu'au refte , comme il ne l'a jamais
vû , avant toutes chofes , il faut des
Lettres de fon pere , pour le faire connoître
. Mario l'affûre qu'il en a ; mais,
que n'ayant pas encore retrouvé fon
Valet Arlequin qui eft chargé de
fa valife , il ne peut fatisfaire préfentement
à ce qu'il lui demande , &
fort,en difant qu'il va le chercher , &
qu'il reviendra auffitôt qu'il l'aura
trouvé. Pentalon fe reproche de n'avoir
pas demandé pareillement à l'autre
Mario , des Lettres de créance ;
puifque c'est le feul moyen d'éclaircir
le doute qui lui reste à ce fujet : &:
dans le tems qu'il fe promet bien de
de réparer cette faute , dés qu'il le
verra , Lelio fe préfente , en difant .
DE FEVRIER: 93
tout bas à Trivelin , qu'il a trouvé
dans la valife ce qu'il y cherchoir.
Pentalon ne manque pas , dés qu'il
l'apperçoit , de lui demander des Lettres
. Lelio les lui préfente , en lui
difant , que l'empreffement qu'il avoit
de voir fa maîtreffe , le luy avoit fair
oublier la premiere fois . Pentalon ne
doutant plus , aprés les avoir
lues , qu'il ne foit le vrai Mario , le
fait conduire par Trivelin dans
fa maiſon , en le comblant d'honnêtetez
& de civilitez . Cependant, le vrai
& malheureux Mario , qui n'a pû trouver
fon Valet , revient trouver Pentalon
; celui- ci , bien loin de le croire ,
fe moque de lui , lui dit qu'il n'eft
point Mario , & que le vrai Mario
eft dans fa maifon. Mario a beau pro
tefter que c'est un impofteur qui
a pris fon nom, mais qu'il n'en peut
avoir de preuve ; il fe trouve confus
à la vue des lettres que Pentalon lui
préfente , & que Lelio lui a laiffées.
Mario revenu de fa furprife , & les
reconnoiffant pour les mêmes qui
étoient dans fa valife , lui prorefte
qu'elles lui ont été volées ; & pour
faire voir qu'il n'eft point un fourbe,
94 LE MERCURE
il lui montre les anciennes qu'il a reçûës
de lui, & que par bonheur i ! portoit
fur lui. Pentalon les prend , & ne
pouvant les méconnoître pour les fiennes,
retombe dans une plus grande perplexité
que celle où il étoit d'abord.
fon embarras redouble , il ne fçait ce
qu'il doit faire , il voudroit le mener
chez lui , en chaffer celui qui y est ;
mais Trivelin , qui le voit pencher de
ce côté là , lui confeille de les chaffer
plutôt tous deux , jufqu'à ce qu'il
foit parfaitement éclairci fur leur fujet.
Pentalon trouve cet avis bon , &
rentre chez lui pour le fuivre : Mario
veut y entrer auffi , mais il en eft empêché
pas Trivelin. Celui - ci , fur la
violence que Mario veut faire , appelle
au fecours , & eft joint par Scaramouche
qui l'aide à le chiffer , &
lui ferme la porte au nez. Mario feul
fe plaint de fon mauvais fort , & jure
de fe vanger de l'Impofteur, en faifant
connoître à Pentalon qui il eft , d'une
maniere fi claire qu'il n'en pourra
douter.
DE FEVRIER
་
ACTE TROISIE'ME .
Pentalon , fuivant le confeil que lui
a donné Trivelin , congedie Lelio ,
en lui difant , que comme il fe trouve
un autre Mario qui a des preuves
femblables aux fiennes , il ne peut raifonnablement
lui donner la préference
& le garder chez lui , qu'il n'ait
êtéinftruit de la verité. Lelio feignant
de prendre la chofe avec hauteur &
avec fierté ,fort & lui protette de chercher
celui qui a la hardieffe de prendre
fon nom, & de l'en faire repentir; mais
le chagrin que ce contre - temps lui
caufe , & qu'il a laiffé voir en s'en
allant , ne laiffe pas de difpofer Pentalon
en fa faveur: D'un autre côté ,pour
faire croire à Pentalon que Mario eft
Lelio , Scapin Valet de ce dernier , &
connu pour tel du bon- homme viellard
, fe laiffe voir à lui par l'ordre
de Trivelin ; mais , en faiſant ſemblant
de ne pas vouloir être vû , & fans . fe
laiffer aborder, Pentalon , qui ne manque
pas de donner dans le panneau ,
raconte à Trivelin , ce qu'il vient de
voir ,& Trivelin de fon côté, le con96
LE MERCURE
firme dans cette opinion , en lui dis
fant d'un air fâché , qu'il a découvert,
que ce Lelio , amant de fa fille , êtoir
dans le voisinage . Sur cela , ils prennent
des meſures ; & comme Trivelin
dit qu'il croît Sylvia feule , capable
de les tirer d'embarras , Pentalon la
fait venir , & en même-temps donne
ordre à Trivelin d'aller chercher les
deux Mario. Mario arrive ; & voyant
celle qui lui eft deftinée , redouble
fes inftances . Pentalon autant intereffé
& plus curieux que lui , de découvrir
ce qu'il veut favoir , demande à fa
fille , lequel des deux elle choifiroit,
fon lui en donnoit la liberté ; elle,
fans hefiter , répond que c'est celui qui
eft prefent , n'ayant pour l'autre que
de l'averfion , & ne le recevant pour
Epoux que par obéiffance . Mario
tranfporté de joye , fe jette à fes genoux,
& lui baiſant la main, lui témoigne
fa reconnoiffance dans les termes
d'un amant aimé. Mais que les apparences
d'une femme font trompeufes !
C'étoit par cette même déclaration ,
que Sylvia prétendoit donner l'exclufion
à Mario ; car , Pentalon fachant le
goût dont fa fille étoit prévenue pour
L'élio,
•
DE FEVRIER. 97
Lelio , conclut de cet aveu favorable
que Mario étoit Lélio : Il le fait retirer
fur le champ d'auprés de fa fille ,
le traite de fourbe , & dit à Sylvia ,
que c'eft là cet amant qu'elle voudroit
bien faire paffer pour Mario : Ils veulent
parler tous les deux , mais Pentalon
ne veut point les écouter. Enfin , Arlequin
qui furvient , acheve de confondre
Mario : Celui- ci dit à Pentalon
, que fon Valet que voilà , lui
témoignera qui il eft , mais Pentalon
toûjours prévenu contre lui , dit qu'il
fçait que ce Valet eft an fervice de
Mario , & que par confequent , il n'eft
point à lui : Mario outré , ordonne à
Arlequin de parler : Arlequin fait un
imbroglio, & finit par déclarer, qu'il ne
fçait pas pourquoi on lui fait toutes
ces questions ; puifqu'il ne peut dire
autre chofe , finon , qu'il eft Valet du
Seigneur Mario. Cependant Lélio, quí
obfervoit toûjours de loin ce qui fe
paffoit , craignant de même que Sylvia
, que tout ceci ne tournât mal pour
eux , & auffi , pour empêcher l'éclairciffement
qu'il apréhende , s'avance ,
l'épée à la main , & demande qui ek
celui qui ofe fe dire Mario. Arlequin ,
Fevrier 1718.
I
98
LE MERCURE
à la vue de l'épée nuë , s'enfuit : Pentalon
fait remettre l'épée dans le foureau
à Lélio , & le préſente à ſa fille ,
comme le véritable Mario , laquelle
continuant la feinte , le refufe : Pentalon
piqué de la défobéiffance de fa
fille , fe met en colere , & l'obligeant
à donner fa main , malgré elle en apparence
à Lélio qu'il nomme toûjours
Mario , il les fait entrer, comme
par force, dans fa maiſon. Mario a beau
protefter qu'il eft le vrai Mario , c'eſt
oûjours inutilement , & il refte feul
defefperé , peftant contre fon Valet
Arlequin , d'avoir dépofé pour un autre
. Dans le même moment , il l'aperçoit,
& court aprés lui ,l'épée à la main,
pour le punir de fa trahifon.
>
ACTE QUATRIE'ME.
Pentalon charmé d'avoir , felon lui ,
découvert le véritable Mario , dit à
Lélio de ne fe point mettre en peine :
Qu'il a fçû que l'autre Mario , eft un
certain Lélio qui en veut à fa fille ;
mais que , pour le punir de fa témerité
, il veut terminer fous les yeux
& à la barbe même de ce Rival , fes noces
avec Sylvia : Lélio au comble de la
DE FEVRIER.
joie par ces paroles , fort , en affùrant
Pentalon d'une éternelle reconnoiffance.
Cependant, Mario peu fatisfait d'avoir
châtié fon Valet en particulier ,
l'emmene encore à Pentalon , &
là , à l'aide d'une feconde baftonnade,
lui fait avouer que l'Impofteur qui
prend fon nom, eft un fripon qui a forcé
fa valife , & qui y a enlevé les lettres
dont il s'autorife : Pentalon ne pouvant
croire Lélio capable d'une telle action ,
refufe d'ajoûter foi à ce que dit Mario
; ce qui fait que celui- ci dit , qu'il
va chercher l'Impofteur , & déveloper
ce cahos , en lui faifant confeffer à
lui- même , la vérité de ce qu'il vient
d'avancer . Pentalon dit , que c'eſt le
mieux qu'il puiffe faire , & que fur
cela , il verra à quoi fe déterminer.
Ils s'en vont chacun de leur côté. Arlequin
feul fe lamente fur l'état miferable
où il eft réduit. Trivelin qui
furvient , aprend de lui le fujet de
fon chagrin , & réfolu de mettre tout
à profit , il confeille à Lélio qui vient
les joindre , de donner la batonnade
à Arlequin , de lui donner de l'argent,
& de s'en aller enfuite. Ce qu'il fait
peu aprés : Trivelin appercevant Pen-
I ij
100 LE MERCURE
1
talon , lui dit qu'il vient d'apprendre
de ce Valet , que ce qu'il a dit tantôt
en la prefence , eft une fauffeté , que
Lélio fon maître lui a arrachée par la
douleur des coups de bâtons dont il
a chargé fon dos , & qu'enfuite , il lui
a donné de l'argent , En même-temps,
il fe tourne vers Arlequin , qui convient
de tout ce que Trivelin vient
de dire : Ainfi , voilà encore Pentalon
prefque auffi en doute qu'il étoit ,
quoique cependant plus penché pour
Lélio. Mais , ne fachant au fonds
quoi fe déterminer , lorfqu'il voit ces
deux Rivaux arriver par differents endroits
, & mettre fur le champ l'épée
à la main ; comme il voudroit bien
que le vrai Mario ne périt pas dans
le combat , & qu'il ne fçait comment
faire , il demande confeil à Trivelin
fur cela : Trivelin lui propofe , pour
empêcher le duel , d'en emmener un
des deux dans la maifon. Pentalon ,,
fur cet avis , veut y faire entrer Lélio ,
mais Mario s'y oppofe , temet l'épée
à la main , & recommence le combar :
Enfin , Pentalon effrayé , leur propofe
une tréve , jufqu'à ce qu'il
DE FEVRIER.
ait envoyé un homme à Boulogne
, prier le Docteur de venir lui
même le tirer d'embaràs , & reconnoître
fon fils. Lélio & Mario paroif
fent y confentir , s'embraflent & en
trent dans la maifon avec Pentalon.
1
ACTE CINQUIEME.
Lélio allarmé de la derniere réfo
Iation de Pentalon , vient trouver
Trivelin pour lui apprendre qu'il eft
perdu ; puifqu'à l'arrivée du Docteur,
il fera immancabiement reconnu :
Trivelin le raflute , en lui difant , que
la fourberie qu'il a imaginée , aura fon
effer , & que Sylvia fera à lui , avant
que le Docteur foit arrivé : Qu'au reſte ,
il feroit bon d'employer Arlequin dans
cette fourberie ; afin que n'ayant plus
occafion de retourner chez Pentalon,
il fût hors d'état de rompre leurs mefures.
Lélio approuve fon avis , &
demande à Arlequin , s'il veut refter
à fon fervice : Arlequin, qui ne fçavoit
de quel côté donner de la tête , y confent
volontiers ; & fur ce que Scapin
vient l'avertir , que tout eft préparé
pour ce qu'il fçait bien , il lui confi-
I iij .
102: LE MERCURE
gne Arlequin , à qui il ordonne de
faire tout ce que Scapin lui dira , &
les renvoye . Trivelin dit à Lélio d'être
prêt à fortir de la maifon , dans le tems
qu'il verra tout difpofé pour cela , &.
qu'il efpére que tout ira bien ; les bâ
timens de Corfaires qui paffent fouvent
devant la maifon de Pental .
fervant beaucoup à leur deffeia. Lélio
qui voit venir Pental . Et fa fille , rentre
par le confeil de Trivelin : Le bon- homme
fait part à Sylvia de fon deffein ,
pour l'éclairciffement des deux Mario ;
& dans le temps qu'il lui fait entendre
qu'il faut qu'elle foit enfermée dans fa
chambre jufqu'à l'arrivée du Docteur,
& qu'il donne fes ordres à Trivelin
pour cela ;dans ce même-temps,dis- je ,
Scapin , en habit de Corfaire , & fuivi .
de plufieurs Turcs , paroît le fabre à
la main , & les attaque tous les trois :
Auffi-tôt, Trivelin prend la fuite : Pentalon
faifi de fayeur , tombe par terre ,
& Sylvia eft emportée par un des .
Turcs Les autres prenant Pentalon
par les pieds , veulent l'entraîner dehors
, mais les cris qu'il pouffe , font
forrir Lélio qui met l'épée à la main ,
fe bat contre les Corfaites , & les chaf
DE FEVRIER 10y
fe . Pentalon qui a été témoin de fa valeur,
lui apprend , les larmes aux yeux,
& à Mario qui n'eft venu , que quand
les Corfaires ont eté mis en fuite ,
que fa fille a été enlevée par ces Barbares
, & que celui des deux qui la
délivrera , fans plus examiner , s'il eftle
véritable ou non , il la lui donnera
: Lélio , fans en entendre davantage
, fort & laiffe Mario qui demando
à Pentalon , fi ces Turcs êtoient en
grand nombre ; & fur ce que Pentalon
lui dit qu'oüi , il entre dans la maifon
pour prendre des armes , fon épée
n'étant pas ,
dit- il , fuffifante pour tant
gens.Cependant Lélio revient, & la
joye faifant connoître à Pentalon que
fa fille eft en liberté , il la lui accorde,
en lui difant, que fûrement il est le
vrai Mario , & qu'il fera reconnu pour
tel par le Docteur : Mais , fi je ne l'etois
pas , dit Lélio : N'importe , dit Pentalon.
Aprés un tel fervice , je puis
juftement manquer de parole , & je¨
vous l'accorderai toûjours : Qui que
vous foyez , vous ne pouvez eftre
qu'un galant homme , digne de poffeder
ma fille . Aces mots , Lélio fe fait
connoître ; Pentalon l'embraffe , & lui
'de
I iiij
304 LE MERCURE
réitere fa promeffe. Mario artive
chargé de toutes fortes d'armes , pour
aller fûrement fecourir fa Maîtreffe ;
Pentalon le voyant ainfi équipé , fe
moque de lui , & lui découvre tout.
Lélio & Pentalon s'en vont trouver
Sylvia Mario veut les fuivre , malgié
tout ce que peut lui dire Pental.
Er la Comédie finit.
Le 19. On reprefenta la Métempficofe
d'Arlequin . Comme cette piéce·
confifte plus dans le jeu que dans l'intrigue
, je crois pouvoir me difpenfer
d'en donner un extrait , dans la crainte
que le récit que j'en ferois , ne fût pas
affez intereffant pour amufer & divertir
le Lecteur.
UUN
qui
N bûreux hazard m'ayant mis
entre les mains une Lettre
contient une Rélation du Miffiffipi ;
J'ai crû qu'on la liroit avec plaifir.
Comme elle eft écrite à une Dame, par
un Officier de la Marine qui a examiné
avec difcernement , pendant le
Séjour qu'il a fait dans ce Pais , ce qui
fui aparu de plus remarquable ; il eft à
DE FEVRIER.. 105
préfumer, que ne comptant pas qu'elle
dût paroître imprimée , il n'a û “ancuninterêt
d'en déguifer la vérité.
Si le Lecteur étoit tenté du défir de
connaitre les commencemens de l'êtabliſſement
des François dans cette vafte
Region , on confeille de préférer à tout
autre Memoire , le Journal du dernier
Voyage de M. de la Salle , qui:
fe vend chez François Robinot , attenant
la Porte des grands Auguftins ,
à l'Ange Gardien .
LETTRE
Touchant la Loüifianne , autrement
le Miffiffipi.
Vous m'avez toûjours paru , Madame
, fi zelée pour le bien public
, que je n'ai pas douté un moment
, que fur ce qui fe publie de
l'établiffement du Miffiffipi , vous ne
m'en démandaffiés une Rélation : J'obeïs
, en recevant vôtre Lettre , &
j'accepte avec plaifir , la commiffion de.
vous conduire dans un Païs qui merite
toute vôtre curiofité , & qui peut
dévenir, un jour , le Perou de la France.
106 LE MERCURE
Je fuis très faché de ne pouvoir pas
parler de tout comme témoin ; cepens
dant , Madame , j'ofe vous affärer ,
fans craindre le démenti , que ma petite
Rélation fera du moins fidelle ,
fi elle n'eft pas complette . Pendant
prés de
quatre mois que j'ai êté à la
Loüifiane , j'ai examiné tout ce que
j'ai pu par moi même : Les témoignages
des Officiers de la Colonie , & des-
Voyageurs les plus fenfés que j'ai conciliés
, font des garants fürs du refte.
Si ma Rélation vous paroiffoit trop
peu détaillée , faites , s'il vous plaît ,
réflexion, que vous ne me donnés que
trois jours pour l'écrire , & que ma
mémoire n'eft aidée d'aucun des fecours
néceffaires , pour la rendre parfaire
: Quelque imparfaite quelle foit ,
je fuis cependant perfuadé , Madame
, que vous y trouverés des chofes
affez
extraordinaires , pour me regarder
peut- être , du même oeil que les
Ifraëlites regarderent Jofué & Caleb,
à leur retour de la découverte de las
Terre de Canaan.
1
Il femble que vous me démandiés
un Journal éxact de ma Campagne :
Souvenez- vous, s'il vous plaît, MadaDE
FEVRIER. 107
me , que je vous ai vû lire le voyage
le mieux écrit que nous ayons , &
paffer , en le lifant, le détail de ce qui
fe faifoit chaque jour, dans le Vaiffeau
où étoit embarqué l'Auteur. Si M
L. D. C. n'a pu égayer une matiere
fi féche , au point de la faire goûter à
une femme d'efprit , que pouriez - vous
attendre de moi ? & fi vous m'avez
refuſé, cent fois , le plaifir de vous entretenir
de chofes trés intereffantes ,
écouteriez - vous avec patience , ce
qu'il y a de plus ennuyeux ? Sachezmoi
donc gré , de vous faire aborder
tout d'un coup au Miffiffipi , fans vous
expofer à l'ennui d'un voyage qui
n'eut aucuns évenemens extraordinaires
: Nous y moüillâmes , aprés un de
ces coups de vent de Nord furienx
qui font fort ordinaires à cette côte ,
dans l'hiver. Voulez - vous , Madame ,
en voir la defcription , pour mieux .
goufter le plaifir d'être à terre.Si j'employe
dans ma Rélation quelques
termes de Géographie ; c'eft que je
fçay qu'ils n'ont rien d'obfcur pour
vous. Nous êtions deux Vaiffeaux du
Roy de compagnie * Ludlvv , & le
C'est un nom Anglois .
108*** LE MERCURE
-:
Paon , dont Mr de Lepinai , nommé
par le Roy au gouvernement de la
Loüifiane , avoit le commandement >
jufqu'à fon arrivée. Le 7 & le 8 de
Mars , nous n'êtions qu'à 40 lieües de
l'Ile Daufine. Un vent de Sud affés
frais , nous faifoit faire tranquillement
nôtre route , lorfqu'à l'approche
de la nuit , il augmenta fi fort ,
avec de la pluye & du Tonnerre, que
nous fumes contraints de ferrer toutes
nos voiles , crainte qu'il ne nous forçât
à terre : Ilêtoit fi violent, que nous
jugions faire deux lieües par heure
quoi que fans voiles ; mais , ce n'ètoit
que le prélude de ce qui nous arriva
aprés minuit : Ce vent forcé fe
jetta tout d'un coup avec impetuofité
au Nord : Comme il nous éloignoit
de la côte , nous mîmes le côté au
vent fans voiles. Les deux Vaiffeaux
fe perdent dé veûë & fe féparent .
Les flots que le vent de Sud avoit
agités , fe trouvant combattus par un
vent oppofé & furieux , fe groffiffent
une pluye & un tonnerre affreux , l'horreur
d'une nuit obfcure qui n'êtoit
illuminée que par les éclairs , la ga-
Terie de nôtre Vaiffeau emportée parDE
FEVRIER. 103
un coup de Mer , une Mer profonde
& élevée , qui fe déploye de moment
en moment dans le Vaiffeau; enfin , une
Tempête à peu - prés pareille à celle
que Cefar effuye dans Lucain.
Où les flots coup fur coup élancez dans
les airs ,
Vont prefque dans la nuc éteindre les
éclairs.
Cela ne fut pas fi loin , Madame.
Je vous vois déja révoltée contre
l'hyperbole. Tant de fracas jetta bientôt
l'épouvante dans l'efprit de ceux
qui ne connoiffoient pas Neptune tout
entier , nos paffagers furtout , furent
vivement effrayez. Des promeffes faites
au Ciel , la confeffion , tout fut
employé pour l'appaifer : Une jeune
femme de celles qui paffoient dans
nôtre vaiffeau , m'avoüa cependant ,
que la contenance affûrée qu'elle remarquoit
dans les Officiers , lui donnoit
autant d'efpérance que fes Actes
de Contrition . Il est vrai qu'ayant
tous vû de plus grands dangers , nous
ne parûmes pas fort allarmés .
Tant de voeux n'empêcherent pas
la tempête de durer 36 heures ; aprés
quoi , le vent s'êtant appaifé , nous
1170 LE MERCURE
moüillâmes le neuf de Mars , dans la
rade de l'Ifle Daufine . Nous ne pûmes
entrer dans le Port , dont la paffe
s'êtoit fort comblée & fort retreffie :
La frégate le Paon le voulut tenter, &
penfa s'y perdre .
Le lendemain , nous mîmes le
Gouverneur à terre , au bruit de l'artillerie
des vaiffeaux & du Fort. Je
crois , Madame , devoir vous donner
une idée du tems de la découverte , &
de l'étendue des côtes & des terres
de la Loüifianne , avant que d'entrer
dans aucune defcription particuliere .
Ces côtes ont êté probablement connues
, dés le tems de la découverte de
la Floride , par Soto , ou de la conquête
du Méxique, par Fernand Cortés
en 1521. Comme la Loüifanne joint
à l'Occident au Mexique , qui eft au
fonds d'un Golphe de 300 lieues de
profondeur , & que fes côtes en font
partie , il eft impoffible qu'elles
n'ayent pas êté apperçues , en allant
ou en venant.
On a des Mémoires , que les François
en ont pris poffeffion dés le tems
de Charles IX. & qu'ils y établirent
un Fort contre les Indiens , au Lieu
DE FEVRIER. III
appelé aujourdhuy Panfa Cola , & un
autre,45 lieües plus à l'Orient , qu'ils
nommerent le Fort Charlefort. Tout
le monde fçait les voyages que firent,
fous les derniers Rois de la race précédente
, & fous Henry le Grand
Ribaud , Laudoniere , Verazan , Jacques
Quartier , depuis le tropique du
Cancer , jufqu'à la nouvelle France ;
& que de l'autre côté de l'Amérique , le
Chevalier de Villegagnon s'établit
l'an 1555 , à la côte du Brefil dans
l'endroit où eft fituée aujourd'huy la
grandeVille de Rio de Janeyro ; &que
cet établiſſement ne manqua que par
la divifion qui fe mit parmi ces nouyeaux
Habitans , au fujet des opinions
de Calvin , qui troubloient
alors toute la France.
Quoiqu'il en foir , il est conftant
qu'avant M. de la Salle , perfonne
n'avoit pris poffeffion de ce vafte
Païs , qui eft entre la Floride & le
Mexique , à qui ce fameux Voyageur
donna le nom de Loüifianne , & qu'on
appelle encore Miffiffippi , du nom de
ce grand fleuve qui l'arrofe. Ce fut
en 1682 que cet homme infatigable
entreprit de percer par les Terres
112 LE MERCURE
du Canada à la Mer méridionale ; &
qu'il découvrit le Miffiffippi , appelé
maintenant fleuve Saint Louis ,
fur les bords duquel il fit quelques
établiffemens , & dont il fuivit le
cours , jufques dans le Golphe du Mexique
où il fe décharge . Ayant jugé
qu'il étoit d'une grande importance ,
de connoitre l'embouchure de ce fleuve
par Mer , il revint en Canada ,
d'où il paffa en France ; afin d'obtenir
des vaiffeaux pour fa découverte .
Il y fut envoyé en 1684 , avec deux
vaiffeaux & deux brigantins chargez
de provifions. Il chercha long- tems ,
mais en vain , l'entrée du Miffiffippi ,
trompé par la latitude de la côte ,
qui va de l'Orient à l'Occident , &
par les differentes rivieres ou bayes .
Enfin , il le rendit à la baye Saint-
Louis , ou Saint- Bernard , comme les
Efpagnols l'appellent . Là , il fit bâtir
un Fort ; mais , ayant û le malheur de
perdre un de fes vaiffeaux avec un
des brigantins , & l'autre l'ayant abandonné
, pour s'en retourner en France ,
il fe trouva fans fecours avec peu de
monde : Loin de perdre courage , il
tenta toujours la découverte de l'en--
trée
DE FEVRIER
ITZ
trée du feuve: Il découvrit plufieurs
Nations , & fir quelques établiffemens.
Il continua fes travaux jufqu'en
1687 , qu'il fut affaffiné par fes gens
mêmes , à qui l'ennui de tant de fatigues,
& la fréquentation des Sauvages
, avoient fait contracter une férocité
& un efprit d'indépendance
qui a toujours fait le charme de la
vietertante de nos coureurs de bois .
.
Ce ne fut qu'en 1698 , que M. d'Hi
berville Canadien , Capitaine des
Vaiffeaux du Roy , connu par fes
entreprifes, & les avantages qu'il a
remportés fur les Anglois , dans la baye ·
d'Hudfon & l'Amérique méridionale,
entreprit de découurir par Mer , l'embouchure
du Mifliflippi . Il en vint à
bour ; mais , avec beaucoup de peine ,
trompé par les differentes branches
de ce fleuve & les rivieres qui s'y déchargent.
L'ayant remonté jufqu'aux
Natches , Sauvages qui habitent un
fort beau Païs à 1 20 lieues de la
Mer , pour connoitre par lui -même
l'excellence du terrain , il revint en .
France, & le Ray lui ayant donné le
Gouvernement de la Loüifianne , il
y fit plufieurs voyages & différen
Faurier 1787 K
114 LE MERCURE
etabliffemens . Trois mois avant l'ar
rivée des vaiffeaux qui y portérent
les premiers habitans , les Efpagnols
s'êtoient emparé de Panfa Cola , Port
qui n'eft qu'à 14 lieües dans l'Eſt de
l'lfle Daufine , fur l'avis qu'ils avoient.
û , que les François venoient s'établir
à cette côte .
Les côtes de la Loüifianne s'étendent
plus de 200 lieües de l'Eft à
l'Ouest , en ne parlant que de celles
qui font entre Panfa Cola , & la baye
Saint Bernard inclufivement. Car
quoique les Espagnols, ayant preffenti
depuis un an, les deffeins de la France
fur ce Païs , fè foient venus établir
depuis peu dans cette baye , qui eft
un pofte três confidérable
, à cauſe de
la proximiré
des Sauvages
Affenaïs ,
chez lefquels il y a des mines ; quoique
le Viceroy du Mexique
ait envoyé
un Miffionaire
à ces Sauvages ,
& qu'il projette de faire ouvrir ces
mines , il eft conftant que M. de la
Salle ayant établi tous ces poftes au
nom du Roy, fi on n'a pas continué
de
les habiter , il ne s'enfuit pas de là ,
qu'ils ne nous appartiennent
pas .
Nous avons dans l'Amérique
,plus d'uDE
FE VRIER. 115
neIfle qu'on n'a pas jugé à propos, per -
dant plufieurs années , d'habiter , &
dont les autres Etats ne nous ont jamais
difputé la poffeffion .
duë
que
J'entre dans la defcription générale
de la Loüifianne : Que l'etenque
je lui donne , ne vous épouvante
pás , Madame , vous ne vérrez
rien de plus éxact . La Loüifianne
elt bornée à l'Eit par la Floride & la
Caroline , au Nord- eft par la Virginie
& le Canada , qui en eſt éloigné de
900 lieües : Au Nord , les bornes n'en
font pas connues. En l'an 1700 , M.
le Sueur Canadien , remonta le fleuve
Saint - Louis jufqu'à 7co lieües de fon
embouchure . Il eft connu 100 lieües
plus haut , & navigable jufques - là ,
fans aucun rapide. On affûre qu'il
prend fa fource dans le Païs de la Ñation
des Sioux , que l'on prétend n'être
pas fort éloignés de la baye d'Hudſon ,
en paffant par l'Oüeft du Canada .
Quoiqu'il en foit , la Loüifianne n'a
peut- être point d'autres bornes au
Nord que le pole arctique , du côté
du Nord-oüeft , & de l'Oüeft êtant au
Nord du Mexique , les limites n'en
font pas plus connues . Le Miffouri
Kij
1167 LE MERCURE
à
qui eft une Riviere qu'on croit encore
plus grande que le Miffiffippi , & qui
donne fon nom à un Païs vafte & inconnu
qui fait partie de la Loüifianne
, vient du Nord.oüeft , & fe
décharge dans le fleuve du Miffiffippi,
400 lieües de la Mer. On a remonté
cette riviere jufqu'à 300 lieuës ; &
les Sauvages dont les bords font fort.
peuplez , affurent qu'elle prend fa
fource d'une montagne, de l'autre côté
de laquelle un torrent forme une
autre grande riviere , qui a fon cours
à l'Oueft, & fe décharge dans un grand
lac qui ne peut être , en fuppofant
la vérité de ce rapport , que la Mer
du Japon . Les François habitués aux
Illinois qui commercent avec les Sauvages
du Miffouri , affûrent ' que ce
Païs eft trés beau & très fertile , &
ils ne doutent point qu'on n'y puiffe
trouver quantité de mines d'or &
d'argent dont les Sauvages ont
même fait voir des morceaux . Pour
revenir aux limites de la Louïfianne
à l'Ouëft , elle eft bornée par le vieux .
& le nouveaux Mexique , & au Sud,
par la Mer . Voila , Madame , une
étendue de Terres habitables , dans :
DE FEVRIER 117
laquelle l'imagination fe perd.
Je commencerai la defcription particuliére
du Païs, par l'Ifle Daufine, &.
la Riviere de la Mobile , qui font éloignées
de l'embouchure du fleuve faint-
Louis de 70 lieües à l'Eft : Ce font
jufqu'à prefent les feuls Poftes établis
le long de la côte : L'Ile Daufine eſt
par 30 degrés de latitude ; elle s'appelloir
encore, il y a quelques années,
'ifle Maffacre , à caufe d'un grand
nombre d'os d'Hommes qu'on y trou--
ve , veftiges d'une Bataille fanglante
qui s'y eft donnée entre deux Nations
Sauvages. Les deux tiers du terrain de
cette Ifle , ne font prefque qu'un amas
de fable mouvant , de même que toutes
les autres de cette côte : Elle :
n'eft habitée qu'à caufe de fon Port ,
qui jufqu'ici a êté l'abord des Vaiffeaux
de France , & dont l'entrée fe
ferma les derniers jours d'Avril 1,17.
par une digue de fable large de 14
toifes, & égale en hauteur à l'Ille même
: La Fregatte le Papa & un Vaiffeau
Marchand s'y trouverent enfermés
; mais , comme ils tiroient peu
d'eau , & qu'il y en avoit affez pour
eux de l'autre côté du Port , il ne leur
38 LE MERCURE
fut pas difficile d'en fortir . Le long
du Port , il y a prés de cent maifons
avec un Fort qui n'eft encore revêtu
que de terre : Il y a dans l'Ifle une
garnifon de deux Compagnies de so
hommes.
A la Terre ferme , à 9 lieuës au
Nord de cette Ifle , au fonds d'une
grande Baye, eft la Riviere de la Məbile
, à l'entrée de laquelle eft un autre
établiffement plus confiderable ,
apellé le Fort- Louis , c'eft la demeure
ordinaire du Gouverneur de la Loüifiane
, du Commiffaire Ordonnateur ,
de tout l'Etat Major , & du Confeil
Superieur.Il ya dans ce Fort,plufieurs
Compagnies d'Infanterie , dont le Gouverneur
diftribue des détâchemens
dans les poftes établis dans les Terres
: Là , il eft à portée de recevoir
les Calumets ( c'est - à - dire les Ambaffades
) des nations Sauvages fituées
fur cette Riviere , qui eft une
des plus grandes de la Louifiane . On
elt d'autant plus obligé de ménager
les Nations qui habitent le haut de
cette Riviere , qu'elles font voifines
des Anglois de la Caroline , qui ne
négligent rien pour les gagner ; l'en
DE FEVRIER. 119
vie de rendre chacun fon parti le
plus fort , regnant toûjours entre eux.
& nons. Les plus puiffantes de ces Nations
font les Chicachas , & les Alibamens
: Malgré les tentatives que les
Anglois font par leurs prefens , & leprix
modique qu'ils attachent aux
marchandifes qu'ils leur portent , ils
ont prefque toujours été de nos amis .
S'ils leur paroiffent plus riches & plus
liberaux , ils ne les trouvent pas d'un
commerce fi doux que les François.
Bel exemple , Madame , que nous.
donnent des Barbares , chez qui les
coeurs ne fe forçent point , & où l'avarice
n'étoufe point la fimpatie.
Le Païs que la Riviere de la Mobile
arrofe, eft beau , uni , coupé de plufieurs
autres petites Rivieres , & couvert
de bois prefque par tout : La terre
y produit prefque tous les légumes ,
& les arbres fruitiers de France ; elle
n'attend que les foins du Laboureur
pour produire tout ce qui peut être.
néceffaire à la vie : On y trouve beaucoup
d'Animaux , comme des Ours ,
des Boeufs , & des Chevreuils , dont
les peaux font un com nerce continuel
entre les Sauvages & nous : Nɔs
120 LE MERCURE
Voyageurs , achétent ordinairement
une peau de Chevreuil , depuis dix
jufqu'à vingt bales de fufil , felon la
rareté du plomb dans la colonie : Ils
vendent de plus aux Sauvages , de
groffes couvertures de laîne , quifervent
d'habits à plufieurs , du drap de
* Limbourg rouge ou bleu , des habits
de ce drap tous faits , de groffes
chemiſes , & des chapeaux dont
ils trouvent l'ufage fort commode ,
des coûteaux , des hâches , des pioches
, de petits miroirs , de la raffa- -
de , & du vermillon. La defcription de
l'habillement d'un Sauvage , vous expliquera
l'emploi qu'ils font de la plus
part de ces choſes.
Depuis qu'ils ont commerce a vec
nous , ils quitent , autant qu'ils peuvent
, les peaux de bête dont ils fe
couvroient : Les plus riches ; c'est- àdire
les plus habiles chaffeurs, ont des
chemifes qu'ils ufent ordinairement
fur leurs corps , fans jamais les laver :
Les uns portent fur cette chémife ,
une de ces groffes couvertures dont
je viens de parler , lorfqu'il fait froid ,
C'est un beau drap d'Allemagne .
་
A
DE FEVRIER. 121
:
& vont nuds en chemife pendant le
chaud Les autres, comme les Chefs,
ont des habits de Limbourg que nous
leur donnons tous faits , rouges ou
bleus . Les couleurs modeftes ne font
pas de leur goût ; aucun Sauvage
ne porte de culotte généralement dans
l'Amérique ; ils fe contentent d'un
braguet , c'eſt un morceau de drap
ou de peau , avec lequel ils cachent
ce que toute la pofterité d'Adam regarde
comme honteux ; ils fe l'attachent
à la ceinture pardevant & parderriere
: Au lieu de bas, ils s'enueloppent
la jambe d'un autre morceau
d'étoffe qu'ils lient fous le genou , &
qu'on apelle mitaffes. Leurs fouliers
font un morceau de peau coupée , &
coufuë pour la meſure du pied ; plufieurs
femmes , & furtout celles des
Chefs , ont des chémifes & portent
toûjours une espece de jupon , qui les
couvrent de la ceinture au genou ; les
mieux nippées ont des couvertures
de laîne ; les moins riches n'ont ny
chemiſes ny couvertures ; elles vont
nuës de la ceinture en haut , à moins
que le froid ne les oblige à fe couvrir
d'une peau ; elles ont toutes la
Février 1718. L
122 LE MERCURE
tère découverte , les cheveux noués
fur le haut de la tête , avec quelques
lifieres d'étoffe de couleur ; leur plus
grande parure confifte dans les colliers
de raffade de diverfes couleurs ,
dont elles fe chargent le cou & les
oreilles où elles ont des trous auffi
bien que les hommes , à y faire paffer
un oeuf,que la groffeur & le poids de
ce qu'ils y mettent dés l'enfance , élargiffent
beaucoup .
Les hommes & les femmes du Miffiffipi
fe peignent le vifage ; mais
comme ils ne veulent pas donner l'art
pour la nature , ils employent diffe
rentes couleurs : Le rouge , le bleu
le noir & le blanc , entrent dans la
compofition de leur teint ; quelquefois
c'eft une moitié de vifage rouge
ou blanche : Un autre eft marqué de
rayes larges comme le pouce, & de
couleurs oppofées Dans une troupe
de Sauvages ajuftés pour quelque
cérémonie , on n'en remarque point
qui ne foient differemment * Matachés
: Le goût d'un chacun s'exami-
* C'est le terme qui Spécifie cette
maniere de fe peindre.
DE
FEVRIER. 125
He & le fait diftinguer dans la manicre
d'appliquer & de placer ces couleurs
: Il m'a paru que la plus bifarre
êtoit chez eux la plus recherchée ;
ils ne fe
contentent pas du vifage
ils fe peignent auffi une partie de la
tête. Ils ont les cheveux noirs , fort
gros , longs & en grande quantité ;
ils les treffent par derriere , & ils les
entrelaçent des plûmes les plus variées
qu'ils peuvent trouver. Mais
comme tout ce qui n'eft qu'appliqué ,
s'efface , & qu'ils aiment les agrêmens
qui durent , la plus part fe font imprimer
plufieurs marques d'imagination
fur le vifage , les bras , les jambes
& les cuiffes ; car , pour le corps
c'est un droit qui
n'appartient qu'aux
guerriers , & il faut s'être fignalé par
la mort de quelque ennemi , pour le
meriter . Au lieu qu'ici , nous couronnons
nos Héros, là ,ils leur impriment
fur l'éftomac une infinité de rayes
noires , rouges & bleues : Ces agrêmens
ou ces marques d'honneur , ne
s'impriment pas fans douleur ; on
commence par traçer le deffein fur la
peau ; enfuite , avec une éguille ou un
petit os bien aiguifé , on piquo juſ-
Lij
江124
LE MERCURE
qu'au fang, en fuivant le deffein; aprés
-quoi on frotte l'endroit piqué d'une
poudre de la couleur que demande
celui qui fe fait marquer : Ces couleurs
ayant pénétré entre cuir & chair,
ne s'effacent jamais ; l'épreuve en eft
-auffi aifée à faire ici qu'à l'Amérique .
Nos François établis à la Louïfiane ,
qui font le métier de Voyageurs , contractent
aisément les manieres Sauvages
; ils courent les Bois en bas
& en fouliers , fans culotte &
avec un fimple braguet ; ils fe plaifent
furtout à fe faire piquer , & il y
en a beaucoup , qui au vifage prés , le
font prefque par tour le corps : J'en
ai vu plufieurs , & fur tout un Officier
homme de condition , dont vous
pouriés connoitre le nom , qui outre
une image de la Vierge avec l'Enfant
Jefus , une grande croix fur l'eftomac
avec les paroles miraculeufes
qui apparurent à Conſtantin , & une
infinité de piqures dans le goût Sauvage
, avoit un Serpent qui lui faifoit
le tour du corps , dont la lan-
Sue pointue , & prête à fe darder , veoit
aboutir fur une extremité que
ous dévinerés , fi vous pouvez,
DE FEVRIER. 125
Les Sauvages du Miffiffipi , font
communement grands , affez bien faits,
d'un air fier , fur tout les Nations qui
habitent les bords du fleuve faint-
Louis Ils ont le teint olivatre , les
yeux petits , le front plât , la tête en
pointe & prefque de la forme d'une
mitre: Ne croyez - pas qu'ils naiffentainfi
, c'est un agrément qu'on leur
donne dans le bas âge. Ce qu'une mere
fait fur la tête de fon enfant , pour
forcer fes os tendres à recevoir cette
figure , fait de la peine à voir & paroit
prefque incroyable ; elle couche
l'enfant fur un berçeau , qui n'eft autre
chofe qu'un bout de planche , fur
lequel est étendu un morceau de peau
de befte ; l'extrémité de cette planche
a un trou où la teste fe place , & eft
plus bas que le refte ; l'enfant étant
couché tout nud , elle lui renverse
la tefte dans ce trou , & lui applique
fur le front & fous la tefte , une
maffe de terre graffe , qu'elle lie de
toute fa force entre deux petites
planches L'enfant crie, devient tout
noir , & les efforts qu'on lui fait
fouffrir , vont fi loin , qu'on lui voit
fortir du nez & des oreilles , une
:
Liij
1267 LE MERCURE
liqueur blanche & gluante , dans
le temps que la mere lui péfe fur
le front ; c'eft ainfi qu'il dort toutes
les nuits , jufqu'à ce que le crane
ait reçû la forme que l'ufage veut
qu'il prenne. Quelques Sauvages voifins
de la Mobile , commencent à fe
defabufer parnôtre exemple, d'un agré
ment qui coûte fi cher ; mais , cette
exception n'eft rien à l'égard du général.
Les femmes de la Louifianne
font plus petites que grandes , & généralement
laides : Il eft vrai que la
couleur de leur peau , & la mal- propreté
dans laquelle elles vivent , ne
préviennent pas pour elles ; c'eft apparament
ce qui m'a empêché de remarquer
dans quelques- unes, les agrémens
que plufieurs François m'y ont
voulu faire admirer : Ils avoient leurs
raifons fans doute , & les plaintes fréquentes
des Miffionnaires , fur le trop
de familiarité des habitans de la Colonie
avec les Sauvageffes , les font
affez comprendre : Je dirai ici , fans
vouloir me parer d'un air de continence
, que j'ai toujours penfé que la feve
d'Adam doit être bien forte dansun
Européen , qui ne fçauroit réfifter
DE FEVRIER. 127
aux tentations qu'excitent de pareils
objets . Si cependant, l'univerfalité d'un
goût le pouvoit faire excufer , l'exemple
de nos voifins les Efpagnols &
! les Anglois , nous aideroit beaucoup
Les Efpagnols fur - tout , font incomparablement
plus foibles que nous fur
ee chapitre ; ce n'eft pas la honte qui
peut les retenir , ils n'en connoiffent
guéres dans des actions naturelles ; &
à l'égard du remors ,plufieurs ont trouvé
le moyen de s'en délivrer , en bâtifant
la Sauvageffe fitôt que l'accord
eft fait. L'ayant ainfi arrachée à l'efclavage
du Démon , le rette leur paroît
une bagatelle ; la chaleur du climat
excufe leur incontinence , & leurs
Cafuiftes les raffùrent. Ne croyez pas,
Madame , que j'avance ici rien d'inventé
, la plaifanterie feroit un peu
trop forte.
Les Sauvageffes ne font pas ordinairement
d'un difficile accés pour les
François , fur tout pour les Chefs ;
c'eft ainfi que les Sauvages appellent
nos Officiers . Celles qui ne font point
mariées , ont une grande liberté dans
leurs plaifirs ; perfonne ne les peut gêner
, il s'en trouve quelques- unes
128 LE MERCURE
dont rien ne fçauroit ébranler la chaf
teté , il en eft mefme qui ne veulent
ni d'amans ni de maris : Je n'en fçay
aucune raifon , puifque la chafteté
chez les Sauvages , n'eft rien moins
qu'une vertu ; le plus grand nombre
tire partie de la liberté que l'ufage leur
donne , & d'un avantage qui ceffe dés
qu'elles font mariées : Alors , elles ne
font plus maîtreffes d'elles , elles appartiennent
fans réferve à leurs maris ,
qui ont droit de punir de mort une infidélité
, quoi qu'il leur foit permis
de la commettre. Des hommes peuvent-
ils faire & recevoir de pareilles.
Loix !
Le mariage chez les Sauvages ,n'eft
pas, comme chez nous , l'affaire la plus
férieufe de la vie : S'il a quelques loix,
elles font trés accommodantes : Un
Sauvage époufe autant de femmes
qu'il veur ; il y eft même , en quelque
façon, obligé en certains cas. Si le pere
& la mere de fa femme meurent , &
fi elle a plufieurs foeurs , il les époufe
toutes ; de forte que rien n'eft plus
commun que de voir quatre où cinq.
foeurs,femmes d'un même mari : Celle
qui devient mere la premiere , à fes,
DE FEVRIER. 129
prérogatives , qui confiftent à eftre
exemte des travaux pénibles du ménage
, comme de piler le * Maiz ,
dont les Sauvages fe fervent au lieu
de pain , & qui eft le feul grain qu'ils
cultivent.
"
Un Sauvage s'amufe peu à foupirer,
pour obtenir une fille qui lui plaît : En
portant quelques prefens chez fon pere
, & en régalant la famille de fa maîtreffe
, il en eft quite ; elle lui eft accordée
fur le champ , & il l'emmene
dans fa Cabane. Ce font toutes les
formalitez , & les conditions qu'exigele
mariage : L'argent , les fonds de
terre n'y mettent jamais d'obftacles :
A quelques haillons prés, quelques coliers
de raffade , & quelques fufils, les
Sauvages font tous également riches ..
La bravoure dans la guerre , la force.
& l'adreffe à la chaffe , font leur plus
grand bien ; ils ne font puiffans qu'à,
proportion de l'eftime qu'on a pour.
eux Ce n'eft pas le trait de leur conduite
qui nous fourniffe le moins de
fujets de réfléxions . Je reviens au mariage
, je fuis perfuadé qu'il ne vous
:
Bled de Turquie .
130 LE MERCURE
paroît pas affez bien cimenté , pour
ne pouvoir pas fe diffoudre ; il eft vrai
que le mari peut répudier fa femme,
& la femme quitter fon mari , fans en
répondre à aucun Tribunal : La femme
répudiée , ou qui a pris congé de
fon mari , s'en retourne chez les parens
qui la donnent à un autre. Les
femmes du Miffiffipi font affez fécondes
, quoique le Pays ne foit pas extrêmement
peuplé de Sauvages ; la
maniere dure avec laquelle ils élevent
les enfans , en fait mourir une grande
partie ; & les maladies , comme la
fiévre , & la petite verole , pour lef
quelles ils ne connoiffent d'autre remede
que de fe baigner , quelque froid
qu'il faffe , en emportent une trés grande
quantité : Les filles, quelques adonnées
qu'elles foient à leurs plaifirs , ont
des moyens de fe garantir de la peine
de devenir meres , & du déplaifir de
perdre par là leurs charmes .
Rarement les Sauvages fe marien- tils
hors de leur Nation : Le peu d'union
quieft entre ces Nations, en eft la caufe
: La haine & la jaloufie y font àun
point que l'une ne cherche qu'à faire
la guerre à l'autre , & que le GouverDE
FEVRIER. 737
neur François a quelquefois beaucoup
de peine à les réfoudre à vivre en paix;
ce qui fait voir que la difficulté ne feroit
pas grande à les détruire , &
qu'avec du temps & des prefens , on
les feroit périr les uns par les autres.
C'eft la politique cruelle qu'ont fuivi
les Efpagnols dans la conquête du Perou
, & du Mexique , où ils ont plus
détruit d'hommes qu'il n'y en refte ;
leurs rélations même de ce temps là ,
font pleines d'exemples de la plus mon-
Arueufe cruauté. Si des moyens f
odieux les ont rendu maîtres de ces
deux puiffans empires , ils ont produit
avec raifon dans l'ame des Ameriquains
chez qui ils n'ont pas penetré,
une horreur , & une exécration pour
cux , que le temps ne fçauroit effacer.
Les Sauvages de la Loüifianne fe l'infpirent
les uns aux autres en naiſſant ;
ils ne fçauroient voir un Efpagnol , qu'
ils n'ayent envie de le tuer, & les François
ont fouvent fauvé la vie à pluheurs
La Garnifon de Panfa- Cola eft
quelquefois, des mois entiers , renfermée
dans le Fort , fans qu'aucun ofe
fortir : Le fort de plufieurs Efpagnols,
qui ont été tuez prefque fous le Cas
:
F32 LE MERCURE
que
non du Fort, les intimide ; les alliances
le Gouverneur de Panfa Cola fait
avec les Sauvages fes voifins, & les prefens
qu'il leur donne, ne les adouciffent
que pour un temps ; & il eft conftant
que fi le Gouverneur de la Loüifianne
ne les retenoit pas , les Efpagnols feroient
contraints d'abandonner ce
pofte.
Il faut dire ici , à la loi inge des OFficiers
François de la Loüifianne, qu'on
ne fçauroit fe conduire avec plus de
prudence, ni acquerir plus d'eftime &
d'autorité qu'ilsen ont chez les Sauvages:
Le malheur des temps paffez a étés
caufe que cette Colonie a été plufieurs
années de fuite fans recevoir aucun fecours
de France. Comment le foutenir
, & fe concilier une infinité de nations
Sauvages , dont l'amitié & la foumiffion
a toûjours nos préfens pour
objet, & qui étoient inceffamment follicitez
par les liberalitez de nosvoifins;
refforts infaillibles chez tous les hommes
? Cependant, ils ont réüffi par des
difcours mêlez de quelques promeffes ,
& non feulement ils les ont confervé
dans nôtre parti, & leur ont fait faire las
guerre plus d'une fois ; mais ils ont de
DE FEVRIER.
133
plus,marqué ces temps malheureux par
des exemples de feverité fur des
Nations entieres : Tel eft celui de la
Nation des Sitimacha , fituée à l'embouchure
du Miffiffipi : Il y a environ
quinze ans qu'un Jefuite ayant
paffé chez eux , y fut maffacré. M. de
Bienville frere cadet de M. d'Hiberville
qui a le premier établi la Loüifianne,
y commandoit alors comme Lieutenant
de Roy , en l'abfence de fon
frere qui en étoit Gouverneur, M. de
Bienville , dis- je , qui s'eft acquis une
eftime générale , & un crédit étonnant
fur tous les Sauvages , jugea que l'impunité
de ce meurtre feroit d'une dangereufe
confequences fur tout par rapport
à la Religion , qu'on ne fçauroit
rendre trop relpectable à des Peuples
que l'intereft de la vérité , & la politique
même demandent qu'ils foient
inftruits , & qu'une punition fignalée
fur une Nation entiere , étoit néceffaire
pour contenir les Sauvages de tout
le pays : Sur ce principe fondé fur la
connoiflance parfaite qu'il a du génie
des Sauvages , il leur fit faire la guerre
par les Nations voifines , qui les ont
prefque détruits , & qui les ont
réduits à la néceffité de fe refugier fus
134 LE MERCURE
"
les bords de la Mer , dans un endroit
marécageux prefque impraticable , où
n'ayant aucune terre propre à eftre
cultivée , ils font contraints de vivte
de crocodiles & de poiffon. Prefque
tous nos esclaves font de cette Nation ,
& les Sauvages en font encore tous les
jours qu'ils nous amenent , & qu'ils
commercent avec nos Voyageurs.
De plufieurs exemples queje pourois
apporter d'une pareille féverité ;
j'en marquerai encore un plus récent
que l'autre. En 1715. le Gouverneur
de la Loüifianne allant chez les Iflinois
, & ayant refufé le Calumet des
Natchés chez qui il paffoit , ces Sauvages
s'imaginerent que le Chef des
François avoit deffein de les détruire ,
puifqu'il avoit refufé leur alliance , &
leurs marquesd'amitié :Danscette idée,
ils cafferent la tête à quatre François
qui en montant aux Illinois , s'étoient
arreftez chez eux dans la bonnefoi
ordinaire. Lorfqu'on ût appris
cette révolte fort préjudiciable au commerce
des François qui voyagent aux
Iflinois , parce que le paffage du Fleuve
ſe trouvoit barré , en 1716. M. de
Bienville fe rendit chez eux avec 34.
DE FEVRIER.
135
Soldats feulement ; & quoique ces
Sauvages foient au nombre de 800.
hommes , prefque tous armez de fufils,
ils les contraignit par la terreur qu'il
leur infpira, de lui remettre entre les
mains les meurtriers de nos François,
du nombre defquels êtoit un Chef redouté
& refpecté parmi eux , aufquels
il fit caffer la tête, &il ne leur accorda
la paix , qu'à condition d'élever euxmefmes
un Fort prés de leur Village,
pour y recevoir Garnifon ; ce qui fut
exécuté.
Je dirai ici , à propos des Natchés ,
qu'ils fe gouvernent différemment des
autres Sauvages . Ce font les feuls
chez qui l'on trouve une parfaite foûmiffion
à leurs Chefs , & quelque efpéce
de culte religieux : Les autres Nations
ne connoiffent que des Efprits ,
tels que nous concevons les Génies.
Chaque Nation s'imagine avoir un
Efprit particulier qui en prend foin :
Comme ils nous attribuent auffi un
Génie qui nous gouverne , quelquesuns
reconnoiffent que le nôtre eft plus
puiffant que le leur. Ils ont parmi
eux des Médecins , qui comme les anciens
Egiptiens , ne léparent point la
136
LE MERCURE
Médecine de la Magie ; on les appelle
Jongleurs . Pour parvenir à ces fonctions
fublimes , un Sauvage s'enferme
feul dans fa cabane, pendant neufjours,
fans manger , & avec de l'eau feulement.
Il eft deffendu à qui que ce foit
de le venir troubler . Là , ayant à ſa
main un espéce de gourde remplie de
cailloux , dont il fait un bruit continuel
, il invoque l'Efprit , le prie de lui
parler , & de le recevoir Médecin &
Magicien ; & cela , avec des cris , des
hurlemens , des contorfions & des fecouffes
de corps épouventables jufqu'à
fe mettre hors d'haléne , & écumer
d'une maniere affreufe. Ce manége.qui
n'eft interrompu que par quelques momens
de fommeil auquel il fuccombe ,
êtant fini au bout de neuf jours , il fort
de fa cabanne triomphant , & fevante
d'avoir êté en converfation avec l'Efprit,
& d'avoir reçû de lui le don de
guérir les maladies , de chaffer les orages
& de changer les tems. Soit qu'il
y ait du fortilége dans leur manoeuvre,
foit , ce qui eft plus probable , que par
l'épuifement de leur cerveau caufé
par un jeune fi long , & des fecouffes
fi violentes, ils s'imaginent avoir parlé
રે
DE FEVRIER.
137
à l'Esprit , il eft certain qu'ils le perfuadent
aux autres ; & que déslors
ils font reconnus pour Jongleurs &
grands Médecins , & conféquemment .
trés refpectés : Ona recours à eux dans
les maladies, &pour obtenir un temsfavorable,
ilfauta voirtoujours les préfe : s :
à la main Il arrive quelquefois, que s
ayant reçû,ſi le maladene guérit poin
ou que le tems ne change pas ,
le Jongleur eft maffacré comme
un impofteur ; ce qui fait que des
plus habiles d'entr'eux , ne reçoivent
des préfens , que lorsqu'il voient apparence
de guérifon , ou de changement
dans le tems . Ils apportent pour
raifon , qu'êtant obligez de fe féparer
de leurs femmes , & de jeuner pendant
trois jours , toutes les fois qu'ils
jonglent , ils ne font pas en état d'entreprendre
une action ſi fainte. Q¹¹è™•
ques uns de ces Jongleurs reconnoiffant
la fupériorité de nôtre efprit fur
le leur , nous ont demandé de quelle
couleur étoit le nôtre , & ont affûré
qu'ils avoient vû celui de leur Nation
, & qu'il êtoit noir.
A l'égard de l'immortalité de l'ame ,
tous les Sauvages la croient ; & fur-
M
138 LE MERCURE
tout, la Métempficofe : Les uns s'ima
ginent que leur ame doit paffer dans
le corps de quelque animal '; alors , ils
en refpectent l'efpéce : Les autres ,qu'ils
vont revivre , s'ils ont êté braves &
gens de bien , chez une autre Nation
heureuſe à qui la chaffe ne manque
jamais , ou malheureufe , & dans un
Païs , où l'on ne mange que du Crocodille
,s'ils ont mal vécu. A parler franchement
, ils ne fe conduifent guéres
fuivant ces principes .
Je reviens aux Natchés , qui outre
la croyance générale de la Métempficofe
, ont chez eux, de tems immémorial,
une efpéce de Temple , où ils confervent
un feu perpétuel qu'un homme
déftiné à la garde du Temple , a foin
d'entretenir, Ce Temple eft dédié au
Soleil , dont ils pretendent que la famille
de leur Chef eft defcenduë. Ils
y enferment avec grand foin , & avec
beaucoup de cérémon.les os de ces Ch.
Lorfqu'ils meurent , ils fe perfuadent
que leurs ames retournent dans leSoleil.
Comme ils font de fa famille , on les
appelle eux - mêmes, Soleils . Le Chef
de toute la Nation eft le grand Soleil ,
& fes parens , petits Soleils , qui font
plus ou moins refpectez , felon le
DE FEVRIER.
139
dégré de proximité qu'ils ont avec le
grand Chef. La vénération que ces
Sauvages ont pour leur Chef & pour
fa famille, va fi loin , que dés qu'il parle
bien ou mal , of le remercie par
des génu-Aléxions & des refpects marquez
par des hurlemens. Tous ces Soleils
ont plufieurs Sauvages qui fe font
donnés à eux ; ils fe font fait leurs efclaves
; ils ne chaffent & ne travaillent
que pour eux. Ils êtoient autrefois obligés
de fe tuer , lorfque leurs Maîtres
mouroient. Quelques - unes de
leurs femmes fuivoient auffi cette mazime
; mais , les François les ont défabufé
dune coûtume fi barbare. Tous
ces parens du Soleil regardent les autres
Sauvages comme de la boue ; ils
les appellent des puans.
Les Tenfa,qui étoient autrefois voifins
des Natches, fuivoient les mêmes
ufages . Ils avoient un Temple &
une vénération fr parfaite pour le feú ,
que M. d'Hiberville en montant aux
Natches , comme je l'ai dit , s'arrêta
chemin faifant, chez les Tenfa: Il trou
va que le tonnerre étoit tombé fur
leur Temple , & y avoit mis le feu ,
& qu'ils y avoient déja jetté trois en-
Mij
140 LE MERCURE
fans tous vivans pour l'appaifer : Hs
alloient continuer , lorfqu'ils furent
abordés par la troupe Françoife , qui
leur ayda à éteindre l'incendie. Un jefuite
qui fuivoit les François , eut
bien dela peine à leur faire interompre
des facrifices fi cruels,
Le Chriftianiſme ne fait que commencer
à faire quelques progrés chez
les Sauvages. Quelle difficulté n'y at-
il pas à infpirer la foi de plufieurs.
myfteres impénétrables, & une Morale
mortifiante , à des gens qui ne fçauroient
croire que ce qui eft natutel
foit un crime. Cependant , vû le peu
d'Ouvriers qui ont êté employés juſqu'ici
à cette abondante moiffon , on
peut dire que Dieu a répandu des bénedictions
bien confolantes fur l'Ouvrage
des Miffionnaires ; les Islinois ,
les Apalaches , les Châctaux font tous
chreftiens. je ne faurois m'empêcher.
de rendre ici la Juftice qui eft dûë
aux Peres Jefuites , fur le Chapitre.
des Miffions. Rien n'eft plus édifiant
pour la réligion , que leur conduite
& le zele infarigable , avec
lequel ils travaillent à la converfion
de ces Nations. Reprefentez - vous ,
DE FEVRIER.
141
"
Madame , un Jefuite , comme un Héros
de Roman , à quatre-cent lieuës
dans les Bois , fans commodités , fans
provifions , & n'ayant fouvent d'autres
reffources , que les liberalités de
gens qui ne connoiffent pas Dieu ,
obligé de vivre comme eux , de paffer
des années entieres , fans recevoir
aucunes nouvelles , avec des Barbares
qui n'ont de l'homme que la figure
, chez qui , loin de trouver ny focieté
ny fecours dans les maladies
fom expofés tous les jours à perir &
à être maffacrés ; c'eft cependant ce
que font touts les jours ces Peres , dans
la Louïfiane & dans le Canada , our
plufieurs ont verfé leur fang pour la
réligion. Je ne fçay pas fi les Jefuites
conteftent la toute- puiffance de la grace
; mais , ils ont des Sujets chez eux
qui en font de grands exemples : Aprés
cela , peut- il y avoir des gens qui n'attribuent
que des veûës humaines
à l'ardeur qu'ils font paroître pour
des travaux fi rebutants ? Deux Jefuites
, qui font depuis dix ou douze
ans aux Illinois , dont l'un eſt mort
depuis deux ans , ont non feulument
converti, ces Sauvages , dont la plus
"
142 LE MERCURE
part vivent trés chrêtiennement ,
mais encore , ils les ont, en quelque façon
, civilifés avec le fecours de quelques
Voyageurs François , qui font
établis chez ces peuples où nous avons
un Fort . Le Sauvage & le François y
cultivent la terre , le bled y vient parfaitement
, auffi bien que la vigne , &
prefque tous les fruits de France : On
en parle , comme du plus beau païs
du monde , plein de mines de plomb,
de cuivre & d'argent , dont on a fait
des épreuves: Le climat eft trés fain ,
& ne peut-être que fort temperé , êtant
par les 38 degrés de latitude .
Cet établiffement fait la moitié du
chemin de la Mobile au Canada ; il
eft à so lieuës fur le fleuve faint - Louis,
& environ à la même diftance de
Quebec. Quoi que ce trajet foit de
900 lieuës, plufieurs de nos Voyageurs
Font fait ; & lorfque je fuis parti de
la Louïfiane , trois Officiers de Canada
, fuivis de quelques Soldats
êtoient en chemin pour venir fervir
d'une Colonie à l'autre. Vous pouvés
croire que ce voyage eft trés rude &
plein de rifques , & qu'il feroit même
impoffible à la plupart des gens
DE FEVRIER : 143
qui portent le nom d'Officiers . Reprefentez
- vous dix ou douze hommes
, qui entreprennent de faire 900
lieuës , dans un canot d'écorce d'arbre
, qu'ils font obligés de porter fur
leurs épaules au travers des Bois
lorfqu'il faut paffer d'un lac ou d'une
Riviere à une autre ; vetus comme
des Sauvages , fans aucunes des commodités
qui font dévenues pour nous
des befoins ; fans autres provifions
que de la poudre & des balles ; contraints
de changer leur maniere de
vivre , de fe paffer de pain , & reduits
en de certains cantons affez fteriles
en Bêtes & en Gibier , à la néceffité
de chaffer tout un jour , avec des peines
infinies , & des rifques de fe perdre
dans le Bois fans aucune reffource
: Figurez-vous l'Officier , comme le
Soldat , obligé de porter fon fardeau ,
de chaffer , de travailler tous les foirs,
la hâche à la main , pour fe faire une
cabanne d'écorce ou de branches d'arbres
, afin de fe mettre à l'abri des
injures de l'air : Là , il eft couché
fur quelques branches de ſapin , devoré
des a Moustiques, dont la grande
a Ce qu'on appelle ici confins.
$44 LE MERCURE
quantité fait le plus grand fupplice du
voyage ; cependant , ces avanturiersfont
François : Le Chevalier de la Lon
gueville , qui eft de nôtre Province ,
cft un des Officiers dont j'ai parlé ::
Pour aller de la Loufianne dans le Canada
, on quitte le Fleuve S. Louis
prés des Illinois , pour entrer dans une
Riviere appellée Ovabache , qui prend
fa fource prés des Lacs qui forment
celles du Fleuve S. Laurent ; on paffe.
par ces Lacs , & de là dans ce Fleuve ..
Je reviens au climat de la Loüifianne
; on ne peut juger de fa beauté &
de fa fertilité , par fon expofition qui
eft depuis le 28 degré de latitude jufqu'au
45. Peu de Voyageurs ont pe
nétré plus avant. Il eft vrai , que les
approches de la Loüifianne , & furtout
de l'embouchure du Fleuve S..
Louis,ne préviennent pas en fa faveur:
L'afpect en eft affreux ; l'entrée en eft
défenduë par plufieurs Iftes , qui paroiffent
former differentes embouchures
, & une infinité d'écueils : Leterrain
du bord de la Mereft entierement
noyé & impraticable , & il n'y aperfonne
à qui le premier coup d'oeil donne
envie d'habiter cette terre : ce Fleu
VC
DE FEVRIER. 346
ve arrofe cependant un des plus beaux
& des plus fertiles Pays du monde,
files Habitans avoient l'industrie
d'en tirer les avantages qu'il peut donner
. Plus on s'engage dans les terres,
plus elles paroiffent agréables : C'eft un
Pays uni , couvert de bois , entre-mêlé
de plaines , dont le terrain eft trés fertile.
On y trouve en abondance le chêne
, le noyer qui eft different du nôtre
, le hétre , le ciprés , le cédre blanc
& rouge , tous bois propres à mettre
en oeuvre , & à fervir à la conftruction
des Vaiffeaux. Je ne parle point
d'une infinité d'autres arbres particuliers
au Pays , dont je n'ai pas retenu
les noms. Lorfqu'on eft parvenu à so.
lieuës de la Mer, on commence à trouver
des Meuriers, dont la quantité augmente
fi fort , à mefure qu'on avance
, que dans de certains cantons , les
Meuriers feuls égalent en nombre , tous
les autres arbres de differentes efpéces.
j'ai fçu par tous les Voyageurs que j'ai
confulté , qu'on y trouvoit des coques
de vers-à-foye qui s'y perpétuoient naturellement
: Outre que la chofe d'ellemême,
eft trés croyable, c'eft que l'experience
qu'on fit l'année derniere fur
Févries 1718.
N
146 LE MERCURE
les feuilles de Meurier , a parfaitement
réüffi , & qu'on en a envoyé de la foye
à Paris , qui a dû en faire juger . Tout
le monde peut voir les avantages confidérables
que la France retirera un
jour , du feul Commerce de la foye
qui fe fera à la Lothianne : Les Meuriers
y font en abondance , & ne demandent
aucune culture ;on a éprouvé
la feuille en eft excellente pour les
que
vers, & les connoiffeurs qui font dans
le Pays, prétendent même qu'ils n'y feront
point fujets aux maladies qu'ils
effuient en Europe : De plus , comme
la foye n'exige aucuns foins pénibles &
fatigants , quelques ennemis du travail
que foient les Sauvages ; je fuis convaincu
qu'il ne fera pas difficile de les
y habituer, fur tout , lorfqu'ils verront
que par ce moyen , ils auront tout ce
qui peut contenter leurs befoins &
leur curiofité: Alors, nous tirerons d'eux
pour des bagatelles , la plus précieuſe
des Marchandifes de l'Europe . C'eſt
un grand avantage pour nous , qui ne
connoiflons d'autre bien que l'argent,
d'avoir commerce avec des gens qui le
regardent comme de la terre , & qui ne
fçauroient comprendre , que des hommes
recherchent avec tant d'ardeur
DE FEVRIER. 147
ce qui ne peut être d'ufage pourla vie.
Avant que de quitter la Loüifianne
permettez moi , Madame , de vous
faire faire une promenade de cinq ou
fix cent lieues dans un terrain charmant
: Là, tantôt dans un bois, où nous
marcherons fur la vigne & l'indigo
fauvage qui ne demandent qu'à eftre
cultivée , tantôt fur un coteau, ou dans
une plaine vafte & agréable par fa verdure
, & la varieté des Fleurs , ou fur
les bords d'une infinité de petites rivieres
, & de ruiffeaux qui coulent
dans le Fleuve ; vous verrez que la nature
n'a pas répandu fes tréfers & fes
agrémens fur nôtre Europe feule.
Si vous êtes curieufe des Mines ,
comme je n'en doute pas ; nous pourrons
parcourir le Pays des * Natchitoches
, où nous avons un pofte établi ,
celui des Affenais , les Iflinois , la Rí
viere des Acanfas qui fe décharge dans
le Fleuve , un peu au deffous de celle
des Iflinois : Nous vifiterons les Montagnes
fituées fur cette Riviere qui
vient du nouveau Mexique ; nous en
tirerons à coup lûr ,des morceaux de
* Sauvages voifins de la Baye S. Bernard.
Nij
148 LE MERCURE
mines d'argent ; puifque d'autres ex
ent déja tiré fans peine, dont les épreu
ves ont été trés heureufes : & je vous
ferai remarquer , que ces Montagnes
eftant dans la mefme chaîne que celles
du nouveau Mexique , où les Efpagnols
puifent des richeffes immenfes,
' iill eft impoffible qu'elles ne foient pas
auffi fécondes .
*
Aprés les Mines , nous chercherons
des Simples d'une infinité d'efpéces
differentes , qui peuvent enrichir
la Botanique : Les Sauvages nous
en feront connoître de fouverains pour
les bleffures , & mefme d'infaillibles ,
à ce qu'on prétend , pour les fruits
cuifans de l'amour . Je me charge de
la connoiffance de ceux - ci , Madame;
c'eft un fervice que je veux , s'il vous
plaît , rendre tout feul au public .
Si nous voulons nous arrefter à confiderer
les animaux du Pays , nous trouverons
en abondance des beufs fauvages
, qui ont fur le cou une boffe, comme
celle d'un chameau , dont le poil
eft fort long , femblable à de la laine ,
excepté qu'il est beaucoup plus fin :
* On n'a pas encore pû les obliger à
nous découvrir ce fecret.
DE FEVRIER. 149
Nous y verrons une prodigieufe quantité
de chevreuils & d'ours qui ne
font aucun mal : Pour gibier , des compagnies
de dindons , comme des perdrix
en France, des beccaffines , des perroquets
, des outardes , des canards ,
des perdrix differentes des nôtres , &
beaucoup d'oifeaux curieux que je ne
connois pas affez , pour que je puiffe
vous les dépeindre . J'oubliois de vous
parler d'un animal trés fingulier , de
la figure d'un rat , quoique beaucoup
plus gros : Il a fous la gorge , un fac
où il met fes petits lorfqu'il s'enfuit :
Il eft fi commun , que les Sauvages
ont beaucoup de peine dans leurs Vil-
Tages , à préferver leurs poules de fes
pourfuites.
Nous n'aurons à craindre que quelques
ferpens, fur-tout ceux qui ont des
fonnettes au bout de la queue : Ce font
des petites écailles emboitées les unes
dans les autres , qui font affez de bruis
lorfque le ferpent le remue , pour être
entendu de 15. ou 20. pas. Sans cet
avertiffement , ils feroient fort dangereux
; on en trouve de plus gros que
la jambe , & longs à proportion. On
connoît des fimples qui guériffent de
leur morfure,
N iij
I go
LE
MERCURE
Le crocodile vous paroîtra affreux ,
mais il eft moins à craindre que le ferpent
, fur-tout à terre ; car , quoique
cet animal foit amphibie , l'élément
qui lui eft le plus propre , eft l'eau ; il
ne court pas vite , & le tourne difficilement
, n'ayant point de vertébres
dans le dos : Il eft fait comme un lézard
, couvert d'écailles , à l'épreuve
d'un coup de fufil , fi on le prend de
la tête à la queuë : On en voit de 20 .
pieds de long ; il n'a point de venin ,
mais , il dévore un homme , & même
un beuf : On en a eu plus d'un exemple
dans le Mexique ; les Sauvages en
mangent , lorfque la chaffe leur manque.
Je crains que ces monftres ne vous
effrayent , & que la promenade dans
un Pays qui n'eft pas encore trop frayé,
ne vous ennuie. Quittons le Fleuve
S. Louis , aprés avoir admiré fon débordement
, qui arrive tous les ans à
la fin de Février , ou dans le mois de
Mars : Ileft fi prodigieux , qu'il monte
dans le fond des terres quelquefois
plus de cent pieds , & que la tête des
plus hauts fapins qui fe trouvent fur
fes bords, eft prefque cachée fous l'eau.
Comme le terrain s'éleve à proportion
DE FEVRIER. ISI
qu'il s'éloigne du Fleuve , ce débordement
n'inonde pas fort loin .
Permettez- moi , Madame , avant
que de nous rembarquer , de vous par-
Ter d'un endroit trés commode, pour
bâtir une Ville , & y faire un beau
port , qui est au premier détour du
Fleuve , à vingt- cinq lieues de fon embouchure
: Jufques là , il eft droit &
affez profond pour un vaiffeau de 80.
Canons ; il ne s'agit que d'en creuſer
l'entrée , fur laquelle il y a déja 11 .
ou 12. pieds d'eau , & de l'affûrer
par des jettées ; ce qui ne fçauroit ſe
faire fans une dépenfe confidérable.
Le plus grand inconvenient des côtes
de la Louifianne , eft caulé par le mouvement
des fables qui changent fouvent
les entrées des Rivieres & des
Ports : On en a vû , comme je l'ai dit ,
un fâcheux exemple dans celui de l'Ile
Daufine . A fon défaut , on poura établir
celui de l'ifle aux Vaiffeaux , qui
eft à 17. lieuës , à l'Occident de l'Ile
Daufine . On y mettra les Vaiffeaux
entierement à l'abri des vents du large
, qui font les plus dangereux ; &
la grande terre les couvrira & rompra
les vagues du côté du Nord. Quel
Niiij
155
LE MERCURE
,
ques -uns ont voulu faire croire , qu'il
y avoit un Port à l'entrée de la baye
de la Mobile ; mais , outre que les
Courans rendent cette entrée prefque
toûjours impraticable on ne
peut y eftre à couvert de tous les vents
qui font à craindre. Les Pilotes du
Pays ont plus d'une fois affûré , qu'il
y avoit moins d'eau dans la Paffe, qu'on
ne le dit ; & ils ne font aucun fonds
fur ce prétendu Port.
Enfin, me voilà au bout de ma carriere
: Je vous avoüerai , Madame
que dans le dépit de ne pouvoir pas
la fournir,comme j'aurois voulu , peu
s'en eft falu que je ne l'aye abandonnée.
Auffi, tout le mérite que j'efpere
auprés de vous de ma Rélation , n'eft
fondé que fur ma foumiffion , & non
pas fur fes agrémens . J'ai l'honneur
d'être avec un refpect infini.
DE FEVRIER..
153
YEPAYOPAYE PAYOPAYOPA
L'AMOUR VAINQUEUR
ODE ANACREONTIQUI.
PAR M. LE GRAND.
Cupidon ce petit Boëme ,
Jaloux de l'Empire du vin ,
Se mit en tête un stratagême ,
Pour me foumettre à fon deftin ..
Le Fripon , dans une bouteille
Qu'à ma bouche portoit ma main
D'une malice fans pareille ,
Trempa fon trait le plus malin.
Cruel enfant , dis-je en colere !
Tu viens de gâter ma liqueur :
Si j'en bois, je vais de ta mere
Verfer la fame dans mon coeur.
Vraiment , dit- il , tu le peux croire 5
Ne bois pas , fi tu crains mes feux.
154
LE MERCURE
Mor , plutôt que de ne pas boire ,
Je confentis d'être amoureux.
EPIGRAMME
A MONSEIGNEUR
LE DUC DE NOAILLES ,
PAR LE MESMI.
UN Compagnon Menin du Diew
de l'Inde ,
N'a pas long-tems vint banqueter chez
moi ,
Surpris d'y voir table de bon alloi !
Quoi , me dit- il, chez un Enfant du
Pinde ,
Chez un Rimeur , trouver feftin dø
Roi ,
Avec Fortune as- tu fait fiançailles ?
Pour attendrir le Patron des Ecus ,
Comme as- tu fait , en ces tems vermoulus
?
Eh ! dis -je , ami ; du généreux Noilles
,
Ne fçais- tu pas que mes Ecrits font
lus.
DE FEVRIER. 155
SIS
Le mot de la premiere Enigme du
mois paffé , étoit le Songe , & celui
de la feconde , les Lettres de l'Alphabet.
ENIGM E.
D Epuis un trés long-tems jeſuisfort
à la mode
Les ans ne m'oftent rien de tous mes
agrémens.
Paroiffant d'un accés &facile , & comsmode
>
On têmoigne pour moi de grands empreffemens
:
Le Peuple & les Seigneurs , même jufques
au Roy ,
Se font fait un plaifir de s'occuper de
moi :
En habile Coquette amusant d'efperance
,
Je fouffre que pour moi l'on se mette
en dépense ;
Quoi qu'à peu de Mortels je livre
mes faveurs :
Sans craindre des Rivaux les jaloufes
fureurs ,
136
LE MERCURE
Souvent je donne plus à qui le moins
me donne :
Mes partifans trompés , font que l'on
m'abandonne.
On murmure , on ſe plaint ; mais aux
moindres bienfais ,
On oublie aifément tous les maux que
j'ai fais.
D
AUTRE.
Es plaifirs je fuis la fource :
Je fais des malhûreux .
La derniere refource ;
Et je punis les hareux ,
En defertant d'avec eux.
C'eft de moi que l'amour emprunte fes
délices.
Quoique pourtant je ferve aux vices
,
A la vertu je ne nuis pas .
Et pour les plus devots ,
J'en toujours des appas .
Souvent j'échappe , on le fait bien ,
Et l'on gémit de mon abfence .
On me regarde comme rien ,
Quand on jouit de ma préfence ;
Hommes , retenés bien ces mots !
Frop de ménagement me met fouvent
enfuite
DE FEVRIER
157
Et je fuis bientôt détruite ,
Quand d'un foin importun , l'on trou
ble mon repos.
CHANSON.
TU me trompes , cruel amour ;
Ne mefattes plus du retour
De l'aimable
objet que j'adore :
Dien du vin ! C'est toi que j'implore
.
Viens chaffer de mon coeur tout amoureux
fouci :
Bûvons ; mais quand j'ai bû , je ſens
que j'aime encore :
Bacchus me trompe - t - il auffi ?
※蒸蒸糕冰※蒸蒸糕糕糕
NOUVELLES
ETRANGERES
L
MOSCOVIE
.
E Czar , ayant fon départ de
Petersbourg
pour Mofcovv , a
affifté à la Pompe funebre de la Prinêtoit
ceffe Natalie fa four.Le Convoy
accompagné
de la Czarine , & d'un
158
LE MERCURE
grand nombre de Dames , toutes en
caroffes. L'Amiral Appraxin , le Prince
Menzikoff , les Miniftres & Seigneurs
de la Cour , fuivoient dans des
Traîneaux , le tout éclairé par plus de
2000 flambeaux . Ce Prince , aprés
avoir établi divers Colleges , à l'imitation
des Confeils de France , a laiſſé
le
Gouvernement de
l'Ingermanie au
Prince Menzikof, & eft parti enfuite
fubitement avec la Czarine fon époufe
, & toute la Cour , pour le rendre
dans la Capitale de fes Etats , où il
eft arrivé le deux Janvier , aux acclamations
des Peuples . S'il faut s'en
rapporter aux avis de Pologne , les
Grands Sgr ne paroiffent pas contens
d'un Traité , qu'ils prétendent que le
Czar a conclu avec le Roy de Suede ,
par lequel il doit rendre à ce Prince
toutes les conquêtes qu'il a faites
fur lui ; ne fe réfervant que le
feul Port de
Petersbourg.
Ces mêmes avis ajoutent,que S. M.
Czarienne avoit expédié à fon arrivée
, des ordres aux
Gouverneurs
& aux
Commandans des
Frontieres
de la Turquie , & de la Tartarie , de
Le tenir prêts à faire marcher leurs
DE FEVRIER .
159
›
&
Troupes & tous ceux de fes
Sujets qui font en état de porter les
armes , pour faire une invafion dans
l'Empire Ottoman ; & principalement
, pour tirer raifon des Tartares
prés du Tanaïs , en repréfailles des
ravages qu'ils ont faits dans les Etats
de S. M. Cz . Ces derniers êtoient enrrez
au nombre de 20000 dans le
Païs des Calmuques , pour faire renoncer
ces Peuples à la protection du
Cz. mais , comme ils ne les ont pas
trouvé difpofez à le faire , ils en ont
maffacré un grand nombre ,
emmené beaucoup en efclavage .
Si le Cz. a lieu d'être trés irrité
contre ces vagabonds , les Turcs ont
encore plus de fujet d'en eitre mécontens
; puifque les Tartares mêmes
qui obéillent à la Porte , & qui êtoient
reftés dans la Valachie , pour couvrir
cette Province contre les courfes des
Impériaux , y commettent toutes fortes
de brigandages , fans que les Turcs
ayent pû jufqu'apréfent arrêter ces
défordres. Ce Païs eft de plus , affligé
de maladies contagieufes
qui
achévent de le dépeupler.
S'il eft bien vrai que S. M. Cz , ayt
60 LE MERCURE
rdonné de réparer l'Arfénal à Véroniz
, on ne doute pas que ce ne foit
à deffein d'y équiper une flote nombreuſe
, pour reprendre Azof ; ce ne
feroit peut-être pas un des motifs le
moins preffant , pour engager les
Tures à accélérer leur Paix avec
l'Empereur.
Le Czarovvitz informé que le Czar
êtoit parti pour Mofcovv , n'a pas
jugé à propos de continuer fa route
jufqu'à Petersbourg ; il a fuivi en
diligence S. M. Cz.
POLOG NE.
Es Troupes Mofcovittes , qui
êtoient diftribuées dans la Pologne
& dans la Lituanie , font en mouvement
, pour évacuer ces Païs , &
pour fe joindre à celles qui ont quitté
le Mekelbourg ; afin d'aller prendre
des quartiers dans les Etats du Czare
Par cette fortie, ce Royaume va peutêtre
jouir d'une plus grande tranquilité
& va tâcher de réparer les défordres
que le long féjour des Ruffes y a
caufé. La derniere irruption des Tartares,
dans l'Ukraine Polonoife & Mofcoyitte
,
DEFEVRIER. 161
covitte, a êté fort préjudiciable à cette
Province. Ces Bandits y ont commis
toutes fortes de défordres , & ont enlevé
beaucoup d'hommes & de butin. C'eft
ce qui a obligé le Comte Sieniavvski
Grand- Général de la Couronne , d'en
porter fes plaintes à leur Cham , &
à demander fatisfaction de tous les
domages que fes Hordes ont caufé
dans leur coutfe.
Il y a apparence que le Roy Augufte,
qui tint à Drefde le 23. de Janvier
les Etats de fon Electorat de Saxe,
ne retournera pas fitôt en Pologne ,
par rapport au changement de Religion
du Prince Electoral fon fils
HAMBOURG ,
le 15 Février.
TE Roy de Suede perſiſte à rejetter
toutes les propofitions de
Paix , de la part des Puiffinces du
Nord, qui ne tendent pas à lui reftituer
tous les Etats qu'on lui a enlevés
dans la Baffe- Allemagne ; & jen même.
rems , à lui donner fatisfaction entiere
de la démolition de VVilmar
que l'on continue avec empreffement.
Lanvier 1718 Ο
162 LE MERCURE
Ce Prince , qui de Gottenbourg a paffé
à Lunden dans la Province de
Schonen , y tient de fréquentes conférences
avec le Baron de Gorts & le
Comte de la Marx Miniftre de France
, touchant les articles du Traité
qué ce premier lui a apportés de Peter-
Bourg de la part du Czar . Cela
ne l'occupe pas fi fort qu'il
ne donne une partie de fes foins à faire
toutes les difpofitions néceffaires ,
pour entreprendre quelque expédition
contre la Norvege , au cas que
la gelée continuë . Dans cette vûë , il
a un grand nombre de Traîneaux
prêts,pour tranfporter plus commodément
fon Infanterie ; & a pris la précaution
de faire ferre fes chevaux
à glace. Il a même commandé trois
Lieutenans Généraux , fix Majors
Généraux , & autant de Brigadiers ,
avec un gros détachément , pour
exécuter un deffein important : Il n'y
a que le Général en Chef, à qui le fécret
de cette expédition ait êté confié.
On ne doute pas cependant , que
ce ne foit pour faire une invafion dans
la Province de Seelande , fuppofé
qu'onpuiffe paffer le Sund fur la glace .
DE FEVRIER 163
Le Roy de Danemarck de fon côté ,
femble avoir pris toutes les précautions
convenables , pour n'eftre point
furpris ; les Troupes réglées & les
Milices du Païs êtant prêtes à marcher
aux premiers ordres. On croit
que ce Prince , à l'imitation du Roy
de Suede , rendra à toutes les Nations
le commerce libre , dans la Mer
Baltique : S'il fuit cet exemple , les Hollandois
ne feroient point d'armement
pour cet Mer .. Le Roy Staniflas
a reçû de groffes remifes d'argent
qui lui ont procuré les moyens d'acquiter
fes dettes . Suivant un étatqu'on a
donné des ravages caufés dans le Holftein,
par la derniere inondation arrivée
le 25 Décembre dernier ; il paroît
qu'il y eft péri prés de 3000 perfonnes ,
6031 chevaux & bêtes à cornes , environ
10000 porcs , ou moutons , &
700 maifons détruites par les eaux.
,
Le Roy de Suede ayant introduit
dans les Etats des billets de monnoye ,
pour prevenir tout abus , a fait publier
une Ordonnance , par laquelle
tout vendeur eft obligé de recevoir
de l'acheteur ce papier en pavement ,
comme ayant cours ; faute de quoi ,
O
164 LE MERCURE
fa Marchandiſe eft confifquée , & de
plus , il eft condamné à une amande de
quatrefois autant que le prix de la chofe
mefme. Cette Ordonnance eſt du 9.
Novembre dernier.
L
A VIENNE
le 8. Fevrier.
Es Lettres de Belgrade commen
cent à faire douter , que la Paix
avec les Turcs foit fi prochaine ; l'Am.
baffade Turque , dont on a fi fouvent
parlé , n'eftant point encore arrivée ,
& il n'y apas même de nouvelles qu'elle
foit en marche . Ainfi, tous les bruits.
qui s'étoient répandus , qu'un Ambaffadeur
du Grand Seigneur devoit ſe
rendre à Belgrade , comme toutes les
Gazettes l'ont publié , font faux : On a
des avis au contraire qui portent , que
les Turcs font de plus grands préparatifs
que jamais , & qu'ils fe flatent
reprendre, cette année, tout ce qu'ils
ont perdu dans les dern . Camp. Ce
qui fait encore préfumer davantage
que l'on aura la guerre , c'eft que M.
Stanian Miniftre d'Angleterre , qui
devoit affifter au Traité , comme Mé
de
2
DE
FEVRIER. 165
diateur de la part de la Grande Breragne
, a fait revenir à Vienne fes
équipages. De plus , la réponſe du
Grand Vizir à la lettre du Prince Eu--
genne , qui eft à la fin arrivée , fait
croire aux moins prévenus , que la Por
te n'a aucune difpofition à faire la Paix ;
car,au lieu d'une réponſe pofitive , elle
marque feulement en général , que le
Sultan efpére que S. M. I. reconnoîtra
, comme lui , qu'il eft temps d'arrefter
l'effufion de tant de fang , &
de faire la paix à des conditions raifonnables
:Que pour cet effet, le Sultan
propofe trois Places , fçavoir , Paffiroviz,
Thibiz & Fretiflau; & que dans
cette vûë , il a nommé deux Plénipotentiaires,
dans l'efpérance que S. M. I.
en fera autant ; & qu'outre la médiation
du Roy de la Grande Bretagne ,
il agréera encore celle des Etats Généraux
de Hollande . On prétend que
l'Empereur a fibien reconnu le peu de
fondement qu'il y avoit à faire fur de
telles propofitions , qu'il va faire travailler
avec tout l'empreffement &
la diligence poffible , à tous les préparatifs
de la Campagne prochaine ,
pour agir offenfivement contre les
Turcs.
65 LE MERCURE
1
Ces nouvelles n'empêchent pas , que
les Troupes Imperiales qui doivent
paffer en Italie , n'ayent pris la route
de la Croatie & de la Stirie. Les deux
Régimens de Guido de Staremberg ,
de Maximilien de Staremberg & de
wetzel , fe mirent en marche le 25.
Janvier : ils doivent fe rendre à Fiume,
Port fur la Mer Adriatique , appartenant
à l'Empereur. Ils feront embarquez
fur des Vaiffeaux Napolitains ,
pour eftre transportez à Naples , avec
beaucoup d'attirail & de inunitions
de Guerre. On compte , qu'outre ces
Troupes , on a ordonné 12000. hommes
pour le mefme Pays ; mais on ne
parle point encore de leur départ , ni
d'où on les tirera .
Le Pape a dépêché plufieurs Couriers
à l'Empereur , pour fe juftifier du
reproche qu'on lui impute, d'avoir engagé
fon Nonce Vicentini , à agir à
Naples contre les interefts de S. M. I.
Il protefte de n'y avoir û aucune part.
S. M. I. n'a pas été apparemment touchée
des raifons du S Pere , puifque
le Nonce qui étoit à Vienne , refte toûjours
à Neuftatt où il féjournera , juíqu'à
ce que fes dettes foient acquitées.
DE FEVRIER .
167
D'autres avis portent néanmoins , que
ces deux Puiffances font en termes
d'accomodement .
L'Electeur de Tréves arriva le 11.
du paffé à Vienne , avec une belle &
nombreuſe fuite .
Le 20. du même mois , la Cour
expédia un Courier du Cabinet , avec
des dépêches importantes à M. de
Bentenrieder Envoyé de S. M. I. à
la Cour de Londres . On ne doute
pas
que ce ne foit pour preffer le Roy
d'Angleterre , à envoyer inceffamment
une Efcadre de Vaiffeaux dans la Méditeranée
, pour s'opposer à la Flote
Elpagnole.
Le 21. un Miniftre partit en pofte,
pour aller à une Cour puiffante d'Italie
, afin de tâcher de la mettre dans
les interêts de celle de Vienne .
L'Imperatrice êtant groffe de trois
mois , on a ordonné des prieres danstoutes
les Eglifes pour fon heureufe
délivrance.
L'Empereur paroît réfölu , de faire
déloger les Troupes de Heffe - Caffel
de la Fortereffe de Rheinfels , quelque
inconvenient qu'il en arri
ve.
168 LE MERCURE
L'Aînée des Archiducheffes , fille
du feu Empereur Leopold , & foeur
de S. M. I. a êté déclarée Regente,
& Gouvernante du Tirol . Cette Prin
ceffe commence à former fa Cour ,
& à faire fa Maifon . L'on croit qu'elle
partira le prin-tems prochain , pour
Infpruc Capitale du Tirol & le lieu
de fa réfidence.
L'Empereur a fait dire par fes
Miniftres à l'Ambaffadeur de Venife
qui eft à Vienne , qu'il déclarât à
fes Maîtres , de mettre fuivant le dernier
Traité , une Efcadre dans la Mer
Adriatique , pour en éloigner les Vailfeaux
Efpagnols ; afin de favorifer
le paffage des Troupes Impériales de
Fiume , dans le Royaame de Naples .
S. M.I a donné ordre en même tems
à fon Ambaffadeur à Venife , de faire
les mêmes inftances au Senat. Ce qui
ne doit pas peu embaraffer cette République,
dans la conjoncture préfente.
RATISBONE.
'Affaire du Directoire des Proteftans
, fait toujours grand bruit..
Le Roy Georges Electeur d'Hanovre.
DE FEVRIER. 169
popofe qu'elle foit difcutée à la
Diette , prétendant l'emporter fur
fes Concurrens , le Roy de Sue de , le
Roy de Pruffe & le Duc de Wolfembutel.
Il eft certain que l'Allemagne eft un
peu intriguée de toutes les conteſtations
qui fe font élevées , depuis le
changement de Religion du Prince Electoral
de Saxe , entre les Catholiques
& les Proteftans . Les derniers fe plaignent
fort à Spire & à Norlinguen , du
Confeil Aulique , qui, felon eux , donne
gain de cauſe en toute rencontre
aux Premiers.
Il n'y a aucun ordre jufqu'apréfent
à Ratisbonne , de s'oppofer à la
légitimation du Miniftre de Suede ,
pour le Brémen , Ferden , Poméranie
& les deux Ponts. Ce Miniftre a
appris que le Roy fon Maître , a fait
une promotion d'Officiers Généraux .
Le Baron de Spaar a été déclaré
Général de l'Infanterie.
L
MUNICK.
'Electeur donna le 4 du
un magnifique Caroufel . La
Janvier 1718.
P
aé ,
pre170
LE MERCURE
miere Cadrille êtoit conduite par M.
le Comte de Charolois , & les 3 autres
, par Meffieurs les Princes de
Baviere. Ces 4 Chefs s'y diftinguérent
, & firent voir beaucoup d'a .
dreffe. Comme cette Cour eft fuperbe,
& que S. A. E n'a êté occupée
que du foin de divertir ce Prince de
la Maiſon Royalle de Bourbon , dont
la politeffe & l'affabilité a charmé
les Grands & les Petits ; on peut dire
fans flaterie , que cette Fête êtoit digne
de celui qui la donnoit , & du
Prince qui la recevoit.
L
SUISSE.
DE SOLEURE ,
le 15 Février.
E Canton d'Ury a envoyé une
Lettre circulaire aux Cantons
Catholiques , pour les engager à ne
point confentit, que le nouvel Abbé de
Saint Galles faffe la paix particuliere,
avec les Cantons Proteftans de Berne
& de Zurik. On craint que cette démarche
n'excite de nouveaux troubles
dans la Suiffe , ce qui feroit d'uDE
FEVRIER
ne dangereufe conféquence ; fur-tout
par rapport à l'Italie , qui , êtant àla
veille de fe voir embrafée par le feus
de la guerre , n'en pouroit point être
fecouruë , fi la diviſion ſe mettoit
entre les 13 Cantons.
HOLLANDE.
Uoique les Amirautés ayent
commencé à faire travailler à
l'équipage des 30 vaiffeaux, qui , doivent
compoſer l'efcadre pour la Mer
Baltique ; on ne croit pas qu'il fe continuë
, à moins que cet armement ne
foit deftiné pour une autre expédition .
En effet , on fe perfuade ici , qu'il eft
plus facile de réduire le Roy de Suede
par la voye des négociations , que par
celle des armes. Il eft à prefumer que
le premier Parti fera toujours plus du
goût de la Nation , que le fecond; avec
d'autant plus de raifon , que l'on a
lieu préfentement d'être content de
S. M. S. qui ne traverfe plus nos Vaiffeaux
dans cette Mer. D'ailleurs , on
feroit fort aife de fe difpenfer de la:
dépenfe d'un armement ; afin de laiffer
aux Provinces , qui ont êté fub-
Pij
172 LE MERCURE
mergées , le tems de rétablir les Di ~ :
gues & les Eclufes que les grandes
eaux ont emportées.
La perte , que le Roy de Danemarck
a faite dans la Jutland & dans
le Holſtein , ôre à ce Prince prés de
deux millions d'écus de rente.
Le bruit, qui avoit couru de l'abdication
du Roy de Pologne , en faveur
du Prince Electoral fon fils , avant
fon départ pour Drefden où il continue
à tenir fes Etats , a excité une
extrême chaleur parmi la Nobleſſe
Polonnoife. Les Principaux fe font
même affemblez , & ont juré folemnellement
fur les Evangiles , que jamais
ils ne reconnoitroient le Prince
Electoral ,pour Roy de Pologne ; voulant
& défirant employer leur vie &
leurs biens , à conferver leurs droits ,
leurs libertez & leurs priviléges.
L'affaire du Directoire des Protestans,
eft toujours pouffée avec vigueur
de
part & d'autre. Jufqu'apréfent il
paroît, que les conteftations font fort
vives entre Pruffe & Hanovre : Comme
on en craint les fuites , on croit
qu'on fera enfin obligé de le laiffer
dans l'ancienne Maifon de Saxe ; à
}
DE FEVRIER 173
moins qu'on n'admette un Co- Directeur
, ou Co- Protecteur qui veille
aux interêts des Proteftans .
Le Miniftre du Roy de Suede a
fi bien opéré par fes empreffemens
,
qu'il a êté reconnu
par la Diette de
Ratisbonne
, & qu'il y a û ſon entrée
LONDRES ,
Le 18 Fevrier.
E' Lord Couper Grand Chancelier
, le Lord Stanhop premier
Commiffaire de la Tréforerie , & le
Duc de Kingſton Garde du Seau Privé
, préfenterent le 22. du paffé , par
ordre du Roy , au Prince de Galles un
Mémoire contenant quatre articles.
10. Que tel êtoit le bon plaifir de
S. M. que de la fomme de 100000. livres
Sterlins accordées à S. A R. pour
l'entretien de fa Maifon , il en fût
pris 40000. pour celui du Prince Frederick
, des jeunes Princeffes & du
jeune Prince Georges Guillaume . 25.
que S. M. vouloit régler la Maiſon
du Prince. 30. que S. M. vouloit
S. A. R. déclarât quelle eft la perfonne
qui l'a confeillée dans cette occafion
, & 4°. que S. M. prétendoit que
que
P iij
174 LE MERCURE
S. A. R. donnât fatisfaction au Duc de
Neucaftle & au Duc de Ronborough,
de l'offenfe qu'il leur a faite : On accorda
enfuite deux jours au Prince ,
pour le déterminer. S. A. R. ne manqua
pas, au tems fixé , de faire une.
réponſe par écrit au Meffage du Roy,
conçûë en des termes fort refpectueux.
& fort foumis : Elle contient en fubftance,
qu'il feroit bien aife , & qu'ilfouhaite
même avec ardeur, que le Prince
Frederick fon fils aîné, vienne bien- tôt
en-ce Pays , pour lui faire donner une
éducation convenable à un Prince de
fon rang; mais fur tout , pour le faire
inftruire dans la Religion Anglicane :
Que pour ce qui concerne les jeunes.
Princeffes , il croyoit qu'il n'y avoit
aucune perfonne plus intereffée , plus.
en droit , & même plus capable de
les élever, que la Princeffe fon époufe
leur mere , contre laquelle il n'y avoit
aucun reproche à faire. A l'égard des
trois autres Chefs , ce Prince témoigne
avec refpect & foumiffion , qu'il
eft fâché de ne les pouvoir accorder
avec honneur.
Le 26 , le Baron de Brensdorf alla
voir l'Orateur des Communes , qui
DE FEVRIER.. 175
e le Tréforier de S. A R. auquel
il dit que le Roy avoit réfolu de retenir
40000. livres fterlins , fur la
fomme de 100000 liv . qu'il lui a accordée
pour élever le Prince , &c.
& qu'à cet effet , S. M. vouloit demander
l'approbation de fon Parlement
: L'Orateur lui répliqua qu'il n'y
avoit pas d'apparence que le Parle
ment voulût le mêler d'une affaire
qui regarde en particulier la famille
Royale .
Par ordre du Roy , les 12. Grands
Juges du Royaume s'affemblerent le
3. de ce mois , dans la Chambre des
Sergens en Loy , pour donner leur opinion
fur la question fuivante ; fçavoir,
fi S. M. a droit fur l'éducation & la
difpofition des enfans qui prétendent
à la Couronne , tels que ceux du Prince
de Galles. Le Prince qui en fut
averti , ayant fait demander d'eftre
oui par fon Confeil , S. M. y confentit
, & le lendemain 4 , jour auquel
on ajourna la décifion , le Sieur Raymond
Avocat de S. A. R. fit un long
difcours pour prouver l'autorité & la
prérogative des peres directs fur leurs
enfans :Mais,les Avocats duRoy ayant
P iiij.
7-6 LE MERCURE
"
fait voir qu'il y avoit plufieurs exemples
,en faveur deS.M. entr'autre , celui
de Charles II . qui avoit fait élever les
2 Princeffes , filles du Duc d'Yorck ,
& les avoit mariées à des Princes Proteftans
; tous les Juges , excepté deux,
conclurent que le Roy pouvoit difpofer
de fes petits enfans , comme appartenant
à l'Etat .
Malgré cette décifion , on croit
que cette affaire rencontrera de grandes
difficultez dans le Parlement ; parce
qu'on affûre , que la plus grande
partie des Pairs font dans les interêts
du Prince : Ce qui fe juftifie tous les
jours ; car , dans le temps que le Roy
n'a à la Cour que les Seigneurs qui
y ont des emplois , S. A. R. eft vifrée
par un trés grand nombre de Seigneurs
, & de perfonnes de diftinction
, qui paroiffent fort zelées pour
fon fervice .
Le Prince & la Princeffe de Galles
quitterent le 4. la maiſon du Comte
de Grantham , dans laquelle ils
logeoient depuis qu'ils eftoient hors
du Palais , & allerent s'établir dans
la maison que leur A. R. ont achetée
de M. Portman Seymours , à la Place
de Leicester . Le Prince continuë d'alDE
FEVRIER. 177
ler tous les jours à la Chambre des
Pairs; il a û plufieurs conférences avec
le Duc de Marlborough.
Le r. il fe tint une affemblée générale
des Membres de la Compagnie
de la Mer Sud pour faire
choix d'un Gouverneur. Le Prince de
Galles ayant êté averti qu'on l'avoit
mis fur la lifte avec le Roy . S. A. R.
écrivit auffi-tôt une lettre pleine de
foumiffion & de refpect , à S. M. &
déclara qu'il ne prétendoit point entrer
en concurence avec le Roy . Le
14. on procéda à l'élection d'un Gouverneur
, & S. M. fut choifie unanimement
en cette qualité. Le Chevalier
Jacques Bateman a êté fait fous-
Gouverneur , & le Chevalier Theadore
Janfen député Gouverneur.
Le 16. la Princefle de Galles accompagnée
du Comte de Grantham
fon Chambelan , & de plufieurs Dames
, fe rendit en chaife au Palais de
Saint James,pour y voir le jeune Prince
qui a des convulfions , & pour la vie.
duquel on a lieu d'appréhender
beaucoup . Les Médecins du Roy ,
aprés avoir donné leur opinion
par écrit à S. A. R. elle s'en retourna
Tans voir le Roy.
178™
LE MERCURE
Par les lettres du 17. de Londres,
on apprend qu'on y a arrêté depuis
quelques jours , un nommé Shephear,
âgé d'environ 18. ans , qui eft
Apprenti d'un Caroffier de cette Ville.
Cejeune homme avoit conçû le deffein
de tuer le Roy Georges , parce
que felon lui , il avoit ufurpé la Couronne
à Jacques III. Dans cette vûë,
il écrivit une lettre au Docteur Leack
Miniftre non Jurant , par laquelle il
lui déclaroit , qu'ayant réfolu depuis
trois ans de fe défaire du Roy , il étoit
bien-aife avant toutes chofes , de fçavoir
de lui , fi en cela il commettroit
un crime ; & que pour en eftre mieux
éclairci , il reviendroit dans peu pour
en fçavoir la réponſe : Le Docteur s'imaginant
que c'eftoit un piege qu'on
lui tendoit , la brûla ; mais ayant enfuite
confideré plus mûrement les confequences
, il en avertit le Comte de
Sunderland Secretaire d'Etat. Ce fol
ne manqua pas d'aller le 10. trouver
le Miniftre , le priant de vouloir bien
lui donner fon opinion au fujet de fa
lettre : Le non Jurant lui dit , venez
avec moi chez un de nos amis que
Hous confulterons , & l'ayant conduit
DE FEVRIER.
179
chez Mylord Mayre, cet infenfè ne fit
aucune difficulté de tout avoüer ; il
écrivit même devant le Confeil , une
copie de la lettre brûlée . On erdonna
auffitôt avis auSecretaire d'Etat , qui le
fit mettre fous la Garde des Meffagers.
Le 11. & le 12. il fut examiné
devant un Comité du Confeil..
Comme on lui ût demandé, s'il igno
roit les fupplices qu'on faifoit fouffrir
à ceux qui attentent fur la vie des
Rois ; & l'exemple de Ravaillac lui
ayant êté cité , il répondit que navaillac
eftoit un Scélérat , & qu'il méritoit
des tourmens encore plus grands .
que ceux qu'on lui avoit fait endurer
, parce qu'il avoit tué fon Roy legitime
; mais , qu'il n'en eftoit pas de
même de lui , puifque fon deffein eftoit
d'ôter la vie à un Ufurpateur , pour
remettre la Couronne à Jacques. III .
On le renvoya à la Garde du Meffager
, & on ordonna au Procureut
Général de lui faire fon Procez .
On affûre que la Cour ne pouvant
plus douter, qu'une certaine Puiffance
voifine , ne foit certainement refoluë
de s'opposer à tout ce que l'Empereur
voudroit entreprendre en Italie, & pré180
LE MERCURE
voyant,qu'en donnant le fecours de go
vaiffeaux à S M. I. cela pouroit allumer
une guerre générale , elle s'est déterminée
à prendre le parti de la médiation
pour tâcher d'accommoder les
differens entre l'Empereur & le Roy
d'Efpagne : Que la chofe ayant êté
communiquée à l'Empereur , S. M.
I. aprés plufieurs inftances, avoit enfm
donnéles mains àunTraité , moyennant
qu'on lui accordât par préliminaires,de
pouvoir lever les contributions qu'il
a fait demander aux Princes & Etats
d'Italie , pour continuer la guerre
contre les Turcs : & que le Royaume
de Sardaigne fût mis en fequeftre
jufqu'à la Paix , entre les mains de S.
M. B. Mais , comme on ne voit pas,
que les Cours de France ny d'Efpagne
s'accommodent de ces démandes , le
Roy a dreffé un Projet d'accommodement
qu'on a envoyé au Comte de
Stairs , pour le remettre à Merle Regent
de France , d'où l'on attend la
réponſe & l'approbation , pour agir de
concert dans cette importante négociation
.
Malgré ces négociations , les Peuples
pareiffent fort allarmez de l'armement
de 30 vaiffeaux , que l'on a
DE FEVRIER. 182.
refolu de faire en Hollande . Cette
nouvelle a caufé une furprife
d'autant plus grande , vê l'état de
cette République , qu'à peine comproit-
on qu'elle fe déterminât à en
armer 8. On mande que cette réſolution
n'a êté fi fubitement prife , qu'à
la perfuafion de certaines Puiffances
qui entrent dans les dépenfes de cet
armement ; & que c'eft ce qui a obligé
les Etats Généraux à l'approuver.
On n'eft pas moins confterné de celui
auquel on travaille dans les Ports
d'Angleterre , pour la Méditerranée .
Les Marchands fur- tout , craignent
avec raiſon , que fi cette Efcadre vient
àcommettre quelque hoftilité , en faveur
de l'Empereur , S. M. C. ne confifque
tous les effets qui fe trouvent
dans fesPorts,appartenans à laNation.
D'un autre côté , on appréhende que
l'Etat ne fe trouve infenfiblement
engagé dans une guerre qui cauferoit
fa ruine. On fe flate , que fi S. M. communique
à fon Parlement , le Traité
qu'il a fait avec l'Empereur, il n'accordera
aucun fubfide.
P. S. Le 17 le jeuge Prince Georges
Guillaume , mourut le mefme jour à
fept heures du foir.
LE MERCURE
A CONSTANTINOPLE ,
le Io Janvier.
L
E Corps de Janiſſaires qui êtoit
venu ici , pour mettre les Mutins
à la raifon , ayant trouvé tous les
troubles appaifez , par les foins & la
vigilance du Caimacan , a repris la
route d'Andrinople.
On travaille ici jour & nuit , à
caréner & à radouber les Sultanes &
les Galeres qui font dans ce Port. Il
y a des ordres précis , pour que la
Flote foit prête en état de fe rendre à
Napolie de Romanie , au commencement
du mois de Mars prochain.
Un Capigy partit d'ici le huit , fur une
Polacre , pour les Villes d'Alger ,
Tunis , & Tripoli , où il porte des fommes
confidérables, afin de preffer l'armement
des vaiffeaux que ces Villes
doivent fournir cette campagne , pour
aller joindre la flote Ottomone à la
fortie des Dardanelles , ou à Napolie
de Romanie .
D'autres Capigis ont êté dépêchés à
Smirne , Alep , Alexandrie & autres
Ports des Echelles duLevant , avec des
ordres précis pour les Bachas de ces
DE FEVRIER.
185
Places ; par lefquels il leur eft enjoint
de faire fortir de leurs Ports, le 20 Février
,le nombre de bâtimens de guerre
que chacun doit mettre en Mer, cette
campagne , & de fe rendre au Port de
Rhodes le 25 Février au plus tard.
Les Galéres qui croifoyent dans l'Archipel
, rentrerent ici la femaine paffée
. Elles ont amené deux bâti
mens Malthois & trois autres Vénitiens
qu'elles ont pris . Les premiers ,
font chargez de grains & autres provifions
; les autres , d'agrêts & de munitions
de guerre qu'ils portoient à
Corfou .
Nous apprenons d'Afie , que 20000
hommes, que l'on dit être de fort bonnes
Troupes , en êtoient partis pour
marcher à Andrinople , où le Sultan
fait état d'avoir , cette année, une armée
beaucoup plus nombreuſe que
la campagne derniere : On augmen
te auffi les forces navales , pour la
fubfiftance defquelles on établit des
Magazins de toutes parts.
184
LE MERCURE
O
ESPAGNE
Madrid , le Is Février.
N voit ici un dénombrement
exact des Troupes que cette
Couronne a fur pied . Le total monte
à 80000. hommes bien armés , bien
équipés & de bonne volonté, & payés
à point nommé , de mois en mois . On
compte 65000. hommes Infanterie , &
25000. Cavalerie & Dragons . Il y a
actuellement 4 Fonderies , employées à
fondre des Canons de bronze , mòrtiers
& c.
A l'égard des forces de Mer , or
fait êtat qu'il y aura 40 Vaiffeaux de
ligne, 20 Fregattes , Brulots & Galiotes
à Bombes, dont l'équipage eft compofé
d'Officiers d'experience , de Soldats
& de Matelots accoûtumés à la
Mer. Deplus ,on travaille à 6 Vaiffeaux
de guerre de 60 Canons chacun , dans
les arcenaux de Biſcaye , & du paffage.
L'Efcadre des Galeres fera augmentée
de plufieurs autres qui font fur les
Chantiers ; on en a déjà conftruit 2 à
BarcelDE
FEVRIER. 185
Barcellonne ; elles feront lancées au
premier jour à la Mer.
Les Magazins de Cadix , Cartagenne,
Férol en Galice & du paffage en
Bifcaye , font remplis de toutes fortes
d'attirails de Marine.
Ona payé quantité d'arrérages , appointemens
& falaires , aux Miniftres
de Robe , & aux Officiers de la Couronne,
fans qu'on ait augmenté les impots
publics , & touché aux revenus de
cette année.
Le Roy voulant êtablir toutes les
Douanes dans les Ports de Mer de fon
Royaume , en les ôtant du dédans de
fes Etats , pour éviter plufieurs inconveniens
& foulager le Public ; a rencontré
quelques difficultés dans la Seigneurie
de Bifcaye & dans le Royaume
de Navarre , à caufe de leurs pri
vileges : Mais comme , ce changement
convient abfolument à tout le corps
del'Etat , la Cour a pris des meſures
néceffaires , pour vaincre la refiftance
de ces 2 Provinces , en confervant cependant,
autant qu'il fera poffible, l'autorité
& les prerogatives de leurs anciens
droits, defquels ils ne font point
déchus par leur grande & conftante fi
186 LE MERCURE
delité envers leur veritable & légitime
Souverain .
Ilarriva à Madrid , à la fin du mois
paffé , 1200 Ouvriers Hollandois trés
habiles , pour êtablir une manufacture
de draps en laine , le long de la Riviere
du Tage , prés Tolede , dans un
Village deſtiné à ce travail : On a joint
à ces Etrangers , 1200 Efpagnols garçons
ouvriers , pour agir fous leur di
rection .
L
A CADI X.
le 12 Fevrier.
Es 22 Bâtimens de charge , qui
ont porté le Convoi de Troupes à
à Ceuta , dont nous avons parlé dans
nôtre dernier Mercure , font de retour
dans ce Port : Ils en ont ramené la
Garnison , qui eft compofée de 7 Basaillons
, des Compagnies de Gréna
diers , & de autres de Dragons qui
font prefque tous à pied. De 4600 ..
hommes, dont cettegarniſon êtoit compofée
, il n'en eft revenu que 1200.
On les a logé chez les Bourgeois
de cette Ville , pendant 12 ou 15 jours ,
pour le remettre de leur fatigue ;
aptés quoi , on doit les envoyer dans.
3
DE FEVRIER. 187
les Bourgs des environs , où ils feront
recrutés par de nouvelles levées , fur
le pied qu'ils étoient auparavant . Ils
ont rapporté que la veille de leur fortie
de Ceuta , ils avoient appris par
plufieurs Transfuges , qu'il estoit arrivé
deux Alcaides , & fix. des Principaux
Officiers de la Cour du Roy de
Maroc , qui estoient munis de pleins
pouvoirs de ce Prince , pour traiter de
la Paix avec l'Eſpagne ; & que pour
préliminaires , il levroit le fiége
de Ceuta , & reméttroit S. M, C. en
poffeffion de toutes les Places que
I'Efpagne avoit autrefois poffédées fur
la côte de Barbarie Ces nouvelles ont
efté confirmées par une Lettre que le
Roy de Maroc a écrite à S. M. C. par
laquelle il demandoit , fous le bon
plaifir du Roy , que Cartagenne fût
choifie pour lieu du Congrés . On attribue
cette démarche humiliante ,
aux puiffans armemens qui fe font
dans tous les Ports d'Espagne .
ISS LE MERCURE
L'E
PORTUGAL.
A Lisbonne le 4 Fevriers
'Envoyé de l'Empereur qui eft ici
n'oublie rien & met tout en ufage,
pour tâcher d'engager cette Cour à
rompre avec l'Eſpagne , & à lui
faire équiper une Eſcadre ; afin d'agir
de concert avec celle qui doit venig
d'Angleterre Mais jufqu'à préfent
tous les foins & les follicitations de ce
Miniftre , ont efté inutiles , d'autant
qu'on veut ici demeurer dans une entiere
neutralité , & ne point troubler
nôtre commerce , ni le repos des Peuples
, par une nouvelle guerre qui
nous obligeroit à faire de groffes dépenfes,
& à remettre de nouvelles impofitions
dins tout le Royaume , qui
ne commence qu'à jouir des prémices.
de la Paix.
Cependant , comme l'Efpagne arme
puillamment par Mer & par Terre ,nous
nous trouvons dans l'obligation d'augmenter
auffi nos forces de Mer & de
Terre, de remplir nos Magafins , & de
fortifier nos Places les plus expofées ,
..
DE FEVRIER. 189
d'en augmenter les Garnifons , & de
prendre toutes les précautions poffibles
& néceffaires,pour ne point eftre
Lurpris ny prévenus , en cas de rupture
avec cette Couronne .
Les Corfaires de Barbarie courent
ces Mers , en grand nombre , & particulierement
les Saltins , qui troublent
& intérrompent nôtre Commerce
3 defquels entrérent la femaine paffée
fort avant dans la Riviere , où ils prirent
6 de nos bâtimens qu'ils ont emmené.
Un de nos Vaiffeaux de guerre
& 2 Frégattes furent à leur pourfuite,
mais ils ne parent les joindre .
>
Une femme accoucha hier ici , à 8
heures du matin , de fept enfans mâles,
qui ont tous reçû Batême ; cinq defquels
font morts Elle en avoit û
quatre de fa prémiere couche
dont deux font encore vivans . Si cette
femme qui n'a que 24 ans , continue à
produire de cette forte, jufqu'à l'âge de
so elle pouroit bien faire une colonie :
Cette fertilité s'étend ici jufques fur les
Beftiaux ; puifque dans l'un des Fauxbourgs
de cette Ville , une Vache a vaî
lé de cinq Veaux d'une même portée.
On écrit de Cadix qu'on y chargeoit
To LE MERCURE
les Galions avec empreffement: Qu'une
partie des Bâtimens qui doivent lear
fervir d'escorte, & qu'on attendoit d'Alicante
& de Cartagenne, y étoient arrivés
depuis deux jours , & que le départ
de la Flote devoit ſe faire dans ce
mois.
ITALIE
à Rome le 8 Février.
L'Abbé Aldobrandy , Neveu du
Nonce d'Espagne , eft déja hors de
Rome , où il n'a pas féjourné un an
entier : Il a repris fon chemin pour
Madrid en paffant par Boulogne , où
il attendra la Barette que S. S. doit
envoyer au Cardinal Albéroni. Un fi
grand voyage , un fi petit féjour, donnent
lieu aux Allemans de faire plufieurs
réfléxions .
L'Ambaffadeur de l'Empereur , qui
n'avoit pas paru au Palais depuis fon.
retour de Naples , fut le 14. de ce
mois à l'Audience du Pape , accompagné
, à fon ordinaire , de la plus grande
partie des Prélats de la Cour. Ce
Miniftre a fait cette démarche , preffé
par les vives follicitations du ĈarDE
FEVRIER IL
dinal Albani , & de Don Carlo Neveu
de S. S. Quelques uns foutiennent
que cet Ambaffadeur a éxigé de ces
deux Meffieurs, un billet figné pour
faire paroître , en cas de befoin , que
c'est le Pape qui a demandé avec em
preffement cette entrevue . Pendant
le tems de l'Audience qui fut fort longue,
M8 Riviere Secretaire d'une Congrégation
particuliere , vint annoncer
àl'Ambaffadeur, que le Prince Alexandre
Sigifmond de Neubourg , Evêque:
d'Aufbourg & frere de l'Electeur Palatin
, avoit gagné ce matin, fon Pròcés
contre l'Evêque de Conftance..
La Congrégation le remit en poffeffion
du Spirituel & du Tempotel de
fon Dioceſe , dont il avoit êté fruftré
depuis quelques années , à caufe de
quelques infirmités . L'Evêque de Conftance,
qui eftoit nommé Coadjuteur
d'Aufbourg, & qui joüiffoit du revenu
de 4500000 écus , n'a rien oublié pour
fe maintenir en poffeffion ; mais les
bons témoignages qu'on a rendu du
rétabliffement de la fanté du Prince
de Neubourg , & le grand crédit de
l'Empereur , l'ont aifément emporté
fur toutes les menées de l'Evêque de
A 7
192 LE MERCURE
Conftance.Cette affaire a intrigué pemdant
un fort long- temps , cette Cour
qui eftoit vivement follicitée de part
& d'autre : Cette nouvelle fat annoncée
fort à propos , & le Pape en prit
occafion de faire connoître à M. de
Gallafch , l'empreffement des Cardinaux
Miniftres , Juges de cette affaire
, pour faire plaifir à l'Empereur ,
& foutenir la justice. Le Pape a renvoyé
à Vienne , fon Bref qui n'avoit
pas êté décacheté la premiere fois :
L'Imperatrice mere s'eft chargée, de ls
prefenter elle même à l'Empereur fon
fils.
Le 22 du paffé , il arriva un Cou
rier de Madrid , porteur de la démiffion
de l'Evefché de Malaga , piéce
requife pour la préconisation du Cardinal
Albéroni àl'Archevefché de Seville.
On parle fort d'une Congrégation
extraordinairement convoquée , pour
délibérer fur le parti qu'on prendra
au fujet des affaires préfentes qui
regardent l'Empereur ; car , il n'en
eft pas queftion d'autres pour le préfent.
Si l'on en veut croire les Devile
Cardinal Albani ira à Vienneurs
,
ne
DE FEVRIER. 195
ne , en qualité de Légar à lateré ; ce
feroit le fecond voyage qu'il feroit.
›
Le Marquis Davia est toujours en
retraite au Séminaire . Il n'en veut
fortir , qu'à condition qu'il lui foit permis
d'aller vivre hors de Rome & du
District du Gouverneur ; finon , il eſt
réfolu de fe mettre au fervice du Cardinal
Scrottenbac , pour s'affûrer
d'une protection qui le mette à l'abri
de toutes pourfites : Mais , la Nobleffe
s'y oppofe , trouvant à redire,
qu'un homme de fa Naiffance , Neveu
d'un Cardinal , & de plus , ancien
Sénateur de Rome , faffe l'Antichambre.
C'est pourtant affez la mode
en ce Païs , où l'on voit communément
tous ces Seigneurs d'Antichambre
à gage , prendre le titre de
Comte & de Marquis.
L'Edit du Gouverneur de Rome ,
concernant la Police des Théatres ,
qui ordonne , entr'autres chofes , de ne
pas commencer, ni finir plus tard qu'à
une certaine heure , a produit ici la
Scéne fuivante. M. de Galafch Ambaffadeur
de S. M. I. ayant fait fçavoir
au Directeur du Théatre de la
Pranica , que Madame l'Ambaſſa-
Fevrier 1718 R
194
LE! MERCURE
drice iroit un tel jour à l'Opera , ce
Directeur qui foupçonnoit que cette
Dame ! pouvoit fe faire attendre ,
prit, en homme prudent , la précaution
d'envoyer d'avance auGouvernement,
l'amande portée par l'Edit ; en difant ,
qu'il ne pouvoit éviter d'y être condamné
, ou d'avoir des coups de bâton
, & que c'êtoit pour les éviter,
qu'il payoit d'avance . C'eft ainfi que
les Ambaffadeurs fe font refpecter en
cette Cour ; & il n'y a peut- être pas
de meilleur moyen pour s'y accréditer.
Le 31 de Janvier , l'on fit dans l'Eglife
Paroiffiale de S. Marcel , les Cérémonies
du Bâteme du fils du Comte
Carminati . S. A. R. Mgr le Duc
Regent , ayant agrée par l'entrémife
de M. l'Evêque de Nantes fon Premier
Aumônier , & proche parent de
Madame la Comteffe Carminati ,
d'être Parain de cet enfant ; M. le
Cardinal de la Trémoille repréſenta
dans cette Fonction , S. A. R. & M.
l'Abbé de Gamaches Auditeur de
Rote pour la France , fit celle de Curé,
fuivant en cela de point en point , ce
qui s'êtoit pratiqué au Pâtéme du
jeune Conêtable Colonne,dont le Roy
DE FEVRIER. 195
d'Efpagne agréa pareillement d'être
Parain.
On expélie quantité de Bulles par
la voye fécrette , fans paffer par le
Confiftoire . Cette voye eft trés préjudiciable
aux Parties , & l'on prétend
qu'il en coute par 1000 écus , 200
de plus : Cette Cour y trouve fon
compte , mais , cela pouroit tirer par
la fuite à conféquence.
Le départ de Me Négroni déclaré
Vice-Légat d'Avignon , eft furfis . On
lui reproche d'être Génois , & en
liaifon étroite avec le C... Impériali
, regardé de tous tems , comme
ennemi déclaré de la France Voilà
les motifs apparemment de l'oppofition
du Miniftre de cette Cour , qui
voudroit produire un autre Prélat.
Mgre . Caraccioli , ci- devant Nonce
en Suiffe , êtant allé au Royaume
de Naples , pour y voir fon Oncle
Cardinal de ce nom , & Evêque d'Averſa,
y eſt mort lui même fubitement,
avec fon Valet de Chambre . Il êtoit
Auditeur de la Chambre ( c'eft une
des premieres Prélatures de Rome .
Cette Dignité a êté conférée fur le
champ à MB Cibo , à qui elle avoit
Rij
196
LE MERCURE
êté promife , long - tems avant que
fon Devancier en fût pourvû.
Le Chevalier de Saint Georges
quitte enfin le féjour d'Uibin , & le
Pape a déclaré qu'il fortoit des Etats
d'Italie . Les Nouvéliites de ce Païs ,
prétendent que ce Prince ira de là en
Curlande , où il doit époufer la Princeffe
de ce nom , héritiere de ce Duché
fouverain .
Le 26 du paffé , le Cardinal Aquaviva
ût audience du Saint Pere ; l'on
remarqua qu'il en revint fort content.
Auffitôt qu'il fe fut rendu dans fon Palais
, il envoya par un de fes Gentilshommes
, une lettre au Cardinal del
Giudice , contenant en ſubſtance , qu'il
avoit reçû ordre de la Cour de Madrid
, de lui fignifier qu'il ût à ôter
du frontispice du Palais où il demeure
, les armes d'Espagne , ne faifant aucun
doute , qu'il n'exécutât promptement
la volonté du Roy. Le Cardi
nal del Giudice lui répondit fuccincrement
par une Lettre , qu'il auroit
l'honneur d'écrite au Roy d'Efpagne
& qu'il attendroit fa réponse , pour
être für des ordres & de la volonté
de S. M. C. Cette réponſe en fut fuidu
Mînif- vie d'une autre , de la part
DE FEVRIER. 197
tre Efpagnol , portant que le Cardinal
del Giudice devoit fe tenir feur
& certain,des ordres de S. M.C.quand
ils lui étoient fignifiés par un homme
tel que lui : Le Cardinal del Giudice
lui récrivit , que quand même S.
E. auroit reçu de pareils ordres , ce
feroit une cérémonie vaine & inutile .
que d'enlever ou biffer ces Armes ;
puifqu'elles étoient fi bien gravées
dans fon coeur , que le tems ne les
effaceroit jamais . L'affaire en eft demeurée
là mais , le Cardinal del Giudice
fachant bien à qui il a affaire ,
s'eft mis fur la défenfive , & en état
de réponfer l'infulte qu'on pouroit lui
faire , tenant chez lui 40 ou so hommes
armés. Cette Eminence dit pour
fes raifons , qu'êtant Feudataire du
Royaume de Naples, où tous fes fiefs
& ceux de fa maifon , ont été faifis
& confifqués , par le refus qu'il a toûjours
fait de reconoître l'Empereur
pour légitime Souverain du Royaume
de Naples ; & que , comme il continuoit
de reconnoître Philippe V. en
cette qualité , on ne pouvoit , fans injuftice
, le priver d'un honneur qui eft
attaché , comme de droit , â tous les
Riij
198 LE MERCURE
Feudataires de Naples : Que c'eft pour
cette raifon que tant de Princes Italiens
, qui ont tourné cafaque ( V. g.
le Connétable ) ont arboré les armes
de l'Empereur , en le reconnoiffant
Royde Naples ; & que par confequent,
êtant toûjours demeuré fous l'obeiffance
de S. M. C. aux dépens de fes
biens & de ceux de fa maifon , il ne
peut croire , que ce Prince foir dans
le deffein de le priver d'une preuve
fi éclatante de fa fidelité envers S. M.
En effet , il eft de notorieté publique ,
que tous les Seigneurs de cette maifon
, ont été les plus fidels Sujets du
Roy d'Espagne , & des plus affectioés
à fa Couronne ,
CE
A Venife le 10 Février.
Ette Réplublique paroît fort intriguée
de tous les mouvemens
qui fe font en Italie : On remarque
depuis quelque tems , que pour complaire
à l'Empereur, elle femble s'éloigner
du Pape : On en juge par le decret
qui a été approuvé dans le Pregadi
où le Senat , qui défend à tous les Ecclefiaftiques
nobles, d'aller chez le NonDE
FEVRIER.
1924823
ce refident à Venife , fans la permiffion
des Inquifiteurs de l'Etat Ce
qui s'eft paffé immediatement aprés
que S. M. I. a marqué aux Vénitiens ,
qu'il falloit qu'ils lui donnaffent des
preuves certaines , qu'ils n'ont point
fait de traité avec le S. P. contre lui.
Ces Républicains ont crû ne pouvoir
mieux s'expliquer que par cette conduite.
Ils ne font point encor tirés
d'embaras , puifque , s'ils font obligés
de donner paffage par le Golfe Adriatique,
&même d'y entretenir une Elcadre
pour favorifer le tranfport des
Troupes Imperiales ; ils ne pouront ,
éviter de s'attirer les Vaiffeaux du
Roy d'Efpagne , qui leur difputeront
s'ils peuvent, l'Empire dans cette Mer
dont ils font fort jaloux .
On en a déja vu des Avant-cou.
reurs ; puifque la femaine derniere ,
il s'y êtoit paffé une action Navalle
entre 6 Bâtimens de guerre Efpagnols
& autant de Bâtimens Napolitains :
Ces derniers en efcortoient 46 de
charge qui alloient à Fiume . Aprés
que les premiers en ûrent enlevé quelques-
uns , & coulé à fonds quelques
*
Riiij
200 LE MERCURE
autres ; tout le refte prit le large , & ſc
fauva à force de voiles.
I
A Gênes le 12 Février.
La êté enfin refolu d'accorder à
l'Empereur, partie des fommes , de
l'Artillerie , & des grains que S. M.
I. demande à cette République ; mais
à l'égard des Vaiffeaux , des Galeres
& des Bâtimens de tranfport ainfi
que des quartiers d'Hyver pour les
Troupes Imperiales fur les dépendances
de cet Etat , on ne s'y eft point
encor déterminé , à caufe des confequences
dangereufes qui s'en fuivroient.
>
Les Envoyés d'Espagne & de Sicile,
ne font nullement fatisfaits de la réponſe
que le Sénat a faite aux nouveaux
Mémoires qu'ils ont prefenté : Ils fe
plaignent qu'il êtoit inutile de les avoir
tenu fi long- tems en fufpens , pour ne
leur donner aucune fatisfaction fur les
articles propofés ; & que les Roys
leurs maîtres, pouroient leur en témoigner
dans peu , leur mécontentement,
Le peril dont cet Etat eft menacé ,
ne lui permettant pas de refter dans
DE FEVRIER 201
3
l'inaction , le force à équiper en guerre
,plufieurs de fes Vaiffeaux Marchands,
& les ordres ont êté donnés pour caréner
les Galeres de la République :
On y prepare auffi Galiottes & plufieurs
Brulors . Elle prend à fon fervice
tous ceux qui veulent s'engager , de
quelque Nation qu'ils foient , tanɛ
pour la Marine que pour les Troupes
de terre , auxquelles elle donne de
gros appointemens.
de
A Turin , le 14.
Es 46 Bâtimens de Troupes , de
Lmunitions de guerre , de provifions
, de 46 piéces de Canon , & de
14 Mortiers , pour jetter des Bombes
400 livres pefant & c . êtant fortis
le 14du paffé de Palerme, font arrivés
hûreufement , quelques jours aprés , à
Nice , & à Ville - franche , fous l'efcorte
de 3 Vaiffeaux de guerre & de 2
Fregattes. 27 autres Bâtimens de tranfport
, fur lefquels on avoit embarqué
Meffine 1200 hommes de nouvelles
levcés , 2000 chevaux , avec de l'Artillerie
& des vivres , fent entrés dans
les mêmes Ports fans aucun accident :
202 LE MERCURE
Ils étoient efcortés par un gros Vaiffeau
de guerre & 2 Fregattes . Les
Troupes Siciliennes , tant Infanterieque
Cavalerie , qui font en quartier
d'hyver dans cet état , vont être ren--
dues complettes par ces recrues Natio
nales. On compte que le Roy de Sicile
a prefentement fur pied , prés de
30000 hommes.
80.87.98 ***
JOURNAL DE PARIS .
E premier de ce mois , M. le Curé
de S. Germain l'Auxerrois , à
la tête des Marguilliers de cette Egli
fe , vint offrir un Cierge au Roy : Sur
les neuf heures, le Recteur de l'Univer
fité s'acquita du même devoir : A onze
heures , M. l'Abbé Bignon Confeiller
d'Etat , & Doyen de S. Germain , accompagné
de quatre Chanoines , prefenta
auffi le fien.
M. d'Argenfon Garde des Seaux ,
ayant le rang du Chancelier dans fon
ablence , prit le 30 de Janvier, Seance
au Confeil de Régence , immediatement
aprés M.le Comte deTouloufe.11
DE FEVRIER. 203
eft à la tête du Confeil des Finances 差
& M. le Duc de la Force , qui en
étoit Vice Prefident , a monté à la
Préfidence . M. Rouillé du Coudrai
s'en elt retiré ; il a obtenu une Penfion
de 6000 livres fur le Contrôle
Général des Finances . M. le Garde des
Seaux n'a point voulu encore fe démettre
de fa Place de Confeiller d'Etat
: Ainfi , M. de Bernage qui a l'expectative
pour la premiere vacante ,
attendra encor quelque tems ; il va en
Languedoc relever M. de Bafville .
Le 2 , Fête dela Purification , le Roy
entendit le Sermon du Pere Maffillon
nommé àl'Evêché de Clermont : Ce.
Difcours, quoique fort court& prononcé
en 21 minutes , a été trouvé lumineux
, touchant , & le Compliment trés.
naturel : Il étoit tiré des dernieres paroles
du feu Roy a drefféesà S.M. defquelles
elle devoit fe reffouvenir toute
fa vie : Que Louis XIV. fon Bifayeul,
comme un autre Simeon , avoit offert
arriere-petit- Fils à Dieu . fon
› Le 3
Ma
le Duc
Regent
accor
da
à M.
le
Duc
de
Noailles
, qui
le
trente
du
paffe
, avoit
pris
Seanse
au Confeil
de
Régence
, la furvi
.
204 LE MERCURE
1
vance de la Charge de Capitaine
de la premiere Compagnie des
Gardes du Corps , des Gouvernemens
de Rouffillon & de S. Germain en
Laye , auquel il joint la Capitainerie ,
en faveur de M. le Comte d'Ayen
fon fils aîné , qui n'a que cinq ans .
Cette grace affure à ce jeune Seigneur
cent mille écus de rentes.
M. de Machault Lieutenant Genéral
de Police , fit les premieres fonctions
de fa Charge , par l'ouverture de
la Foire S. Germain.
Le 4. le Roy donna la furvivance
du Bureau des Placers, au fils de M.
Fontaine , qui travaille depuis plufieurs
années dans ce Bureau.
S , A. R. décida dans le Confeil de
Guerre , en faveur de M. le Maréchal
de Villars , que la préféance dans ce
Confeil, ne devoit point fe régler par
la Naiffance de ceux qui le compofoient
, mais par le grade qu'ils avoient
dans l'armée : Que fi M. le Comte de
Toulouſe précéde Monfieur le Maréchal
d'Eftrées dans le Confeil de
Marine , ce n'eft point à caufe de fa
naiffance ; mais, parce qu'il eft Amiral,
& que M. le Maréchal n'est que ViceDE
FEVRIER. 2.05.
Amiral. Par cette décifion , M. le Maréchal
de Villars , comme Prefident
du Confeil , fera feul le raport de ce
qui s'y paffera.
Le cinq , Madame la Ducheffe
de Rocquelaure prefenta Madame
d'Argenfon , à Madame Ducheffe de
Berry.
Le 5 , on ne s'entretient que desTravaux
fans relâche , de M. le Garde des
Seauxpour aranger lesFinances dont on
lui a confié l'Administration . Dans cette
vuë, ily employe les jours &les nuits ,
en commençant à donner fes Audiences
particulieres à quatre heures
du matin Cette heure eft deftinée
pour Mrs les Fermiers & les Receveurs
Généraux . Comme on attend
beaucoup de fon habileté & de fa vigilance
pour le bien du Royaume ,
on a fujet de craindre en même tems,
qu'il n'en coûte trop à fa fanté , par le
détail prodigieux d'affaires de toutes
efpeces , dans lequel il entre avec une
application qui n'a prefque point encor
eu d'exemple. Il y a tout lieu
de fe flâtter dans peu d'un changement
avantageux pour l'Etat .
206 LE MERCURE
Le 7 , les Chambres ayant été affemblées
le 4 & les , elles firent à
Mgr le Duc Régent , une députation
compofée de 15 Commiffaires, à la tête
defquels étoit M. le Premier Préfident
: Ils curent Audience l'aprés
midy de S. A. R. à qui ils fient leurs
repreſentations fur la multiplicité des
Confeils : S. A. R. leur fit un accueil
trés favorable , & leur dit , qu'il auroit
les égards convenables à leurs reprefentations
: Qu'ayant en main le Sacré
Dépôt de l'autorité Royale , il fauroit
la lui conferver enfon entier Qu'au
Jurplus , il étoit trés difpofé à leur rendre
fervice dans les occafions , comme
il l'avoit toujours pratiqué.
Le 7. M. de Machault fut reçû
Lieutenant Général de Police au Châtelet
, avec les Cérémonies ordinaires ;
tous les Archers du Gué & de la Ville
étant fous les Armes .
Le 8 , M. le Cardinal de Noailles
accorda aux R. R. P. P. de la Ruë &
Gaillard Jefuites , la permiffion de
prêcher alternativement le Carême , à
S- Germain en Laye , devant la Reine
Douailiere d'Angleterre .
DE FEVRIER.
207
M. de Voyer d'Argenfon , fils aîné
de M. le Garde des Seaux , & Confeiller
au Parlement , vient d'être chargé
de l'infpection de la Librairie , à la
place deM. l'Abbé Dagueffeau .
-
Le 10 , on délivra trois Lettres de
Cachet , aux trois Gentils hommes
de Bretagne qui avoient été cités ,
pour venir rendre compte de leur
conduite à la Cour, L'un a été envoyé
ep Forêt, l'autre , à Amiens , & le troifiéme,
àRheims. Il a été ordonné en même
tems à la Province de Bretagne , de lever
100000 écus , pour la fubfiftance
desTroupes du Roy qui y font entrées .
le 12 , Ms: le Duc de Chartres continuë
d'affifter regulierement à tous
les Confeils , & d'y prêter toute l'atrention
que mérite l'importance des
affaires qui s'y traitent.
Le 13 , on a donné de l'argent , afin
de payer toute la Maifon du Roy ,
pour l'année 1717.
Le 14,M. le Comte de Coigny Lieut .
Général des Armées du Roy , ayant
paru le matin à la fortie du Confeil
de Régence , tous les Seigneurs de
la Cour lui firent compliment du choix
que S. A R. avoit fait de lui , pour
208 LE MERCURE
entrer dans le Confeil de Guerre ,
à la place de M. de Geoffreville ; ce
dernier ne pouvant plus s'y trouver , à
caufe d'une hydropifie dangereufe
dont il eft attaqué .
Le 1s le Roy étant entré dans fa
e année , reçût la vifite de tous les
Princes & Grands Seigneurs de la
Cour. M. de la Landes Sur- Intendant
de la Mufique du Roy , régala
S. M. pendant fon dîné, d'une
fort belle Simphonie . Mde la Ducheffe
de Vantadour donna une grande Fête
le foir , à cette occafion.
Le 16 , M. l'Abbé de S. Albin foùtint
en Sorbonne fa Tentative . La
Théfe eftoit dédiée à Mgr le Duc
d'Orleans Régent du Royaume . M.
l'Evêque de Troyes , nommé à l'Archevêché
de Sens , y préfidoit. Vis - àvis
de la Chaire du Préfident , eftoir
une Eftrade , au milieu de laquelle
on avoit placé un Fauteuil , qui pendant
tout le tems , demeura vuide , &
aux côtez duquel eftoient , deuxGardes,
le Moufquet fur l'épaule : Au deffus,
l'on voyoit le Portrait prefque au
naturel de S. A. R. fous un Dais drefDE
FEVRIER. 200
Te pour cet effet. Dans l'intervale de
cette aftrade & du banc au bout du
quel toit ,felon l'ufage , leRépondant,
l'on avoit préparé, comme dans le lieu
le plus apparent , une autre eftrade
avec un Fauteuil , qui eftant deftiné à
MADAME , fut pendant tout ce temps.
environné de fes Gardes. Les Avenues
de la Salle furent occupées par
les Cent - Suiffes de Monfeigneur le
Duc d'Orleans ; & l'intérieur eftoit
fous les ordres des Officiers de la
Chambre de ce Prince , qui avoit
chargé des honneurs de la Thefe , M.-
le Marquis de Conflans fon premier
Gentil- homme de laChambre & M M.
Coche & Jonbert fes premiers Valets
de Chambre. M. le Chevalier d'Orleans
fe plaça à une petite diftance du
Répondant. L'Affemblée fut des plus
nombreufes & des plus illuftres qui fe
foient jamais vues en pareille rencontre
. Dés le commencement , s'y
trouvérent. M M. les Cardinaux de
Noailles , de Rohan , de Biffi & de
Polignac , à la tête de tous les Arche
vêques & Evêques qui font à Paris.
Sur les deux heures , le Parlemeng.
y vint en Corps , toutes les Cours fu
S
210
LE MERCURE
,
périeures s'y rendirent à des heures
differentes
de même que M. le
Grand Prieur , les Seigneurs de la
Cour , & plufieurs Miniftres Etrangers.
Madame arriva à trois heures &
demie accompagnée
de Mer leDuc de
Chartres , & fuivie de toute fa Maiſon ;
fes Gardes & fes Cent Suiffes l'y ayant
précedée. A la defcente de fon caroffe,
elle fut reçue par M. le Cardinal de
Noailles, en qualité de provifeur de Sorbonne
, & par le Prieur de cette Maifon.
A fon entrée dans la falle , la difpute
fût interompuë : Lorfqu'elle fe
fut placée , ayant à fes côtez Mgr le
Duc de Chartres , le Répondant reprit
l'argument , en commencant
par ces
mots ; annuente & favente Regia Principe.
Le Préfident qui en êtoit à fon
troifiéme medium , le termina par un
remercîment
à Madame , au nom de
la Maifon de Sorbonne , de l'honneur
fenfible qu'el'e lui faifoit par fa prefence
. Madame fut enfuite reconduite
de la même maniere qu'elle avoit esté
reçûë , & elle parut extrêmement
ſatisfaite
, de même Ms le Duc de
Chartres , de tout ce qui venoit de fe
paffer . Les aplaudiffemens
que le Ré .
DE FEVRIER . 217
pondant s'attira , furent univerfels . Les
difficultez que l'on lui propofa, furent
trouvées, d'un confentement unanime ,
pleinement réſoluës . Par fes réponſes ,
l'on remarqua dans tout ce qu'il dit ,
la mefme fuperiorité de génie . L'on
yadmira également la juftefle , la force
, la précifion , la connoillance exacte
& détaillée de chaque matiere qu'il
traitoit , accompagnées d'une vivacité
& d'une facilité d'expreffion qui charma
tout le monde .
Le mefme jour, le Roy accompagné
de Madame Ducheffe de Berry , de
Madame , de M. le Duc d'Orleans .
.de M. le Duc de Chartres , de M. le
Duc du Maine, & de M. le Maréchal
Duc de Villeroy , vit la reprefentation
d'un nouveau Balet compofé de Mu
fique & de danfes , que M. le Duc
d'Anmont premier Gentil - homme de
la Chambre, avoit fait préparer fur un
Theatre dreffé dans une des Salles du
Palais des Tuilleries. Ce divertiffement
a efté fait au fujer de la naiſſance
de S. M. où fe trouverent les Princes
& Princeffes du Sang , auffi bien
que plufieurs des principaux Seigneurs
& Dimes de la Cour,
Sij
212
LE MERCURE
Les paroles font de la Compofition
de M. de Beauchamps ; la Mufique
vocale, de M. Matot; l'Inftrumentale ,
de M. Alarius, & la Danſe , de M, Balon.
L'entrée de la jeuneffe , êtoit figurée
par de jeunes filles , & autant de jeunes
garçons qui plûrent beaucoup :
Leur danfe êtoit entre- mêlée de petits
jeux , comme ceux du Colin - Maillard ,
du Volan , du Sabot , & de l'Anguille.
La feconde entrée êtoit compofée
de Bergers & de Bergeres : Mademoifelle
Prevot & M. Ballon Maître à
Danfer du Roy , charmerent l'affemblée.
La folie formoit la troifiéme entrée,
& la fageffe , la quatriéme : Toutes les
danfes furent parfaitement exécutées
par des Danfeurs choifis de l'Opéra.
Le petit Poëme eft compofé d'autant
de Scénes qu'il y a d'entrées. Dans
la premiere , la Jeuneffe & les Plaifirs
qui font à fa fuite , paroiffent. Made.
moiſelle Matot y faifoit le Role de la
Jeuneffe.
Trois Plaifirs chanterent alternativement
les trois couplets fuivans.
Les Dieux l'ont fait mitre
DE FEVRIER. 213
Pour nous rendre heureux.
Quel aimable Maître ?
Puiffe t-il un jour l'être
De nos derniers Neveux !!
Surfon front éclate
La douce gayeté ;
Tout ce qui plait , tout ce qui flate
anime fa beauté.
Sa douceur tempere
L'éclat de fa Majesté';
L'Efprit & la bonté
Forment fon caractere.
Cette Scéne finit par une marche
champetre , qui annonce des Bergers
& Bergeres : Dans la deuxième , c'eft
la Jeuneffe qui les invite à unir leurs.
jeux & leurs chants , pour plaire à leur
Augufte Maître.
La Folie & fa fuite forment le fujet
de la troifiéme ; c'eft Mademoifelle
Dandrieux qui fait ce role ; elle
entame la Șcéne par ces paroles :
Quoi, dans ces lieux on danfe , on rit
on chaute ,
fans me prier ?
Grand Roy , l'on veut donc t'ennuyer
:
Toutefête eft languiffante ,
1
LE
MERCURE
2144
Lorfque je fuis abfente.
Il n'est point ici bas
De plaifirs où je ne fuis pás.
Un fol & une folle chantent enfémble.
Le for perfonage
Que celui de fage !
Le for perfonage ::
Il n'est bon à rien.
Quel est fon partage ?
Un fombre maintien !
Un morne entretien !
La Piéce finit par lá Scene 4°.
La Sageffe
reprefentée
par Mademoiſelle
Couperin , eft fort furpriſe de
trouver la folie dans ce féjour . Elle
s'adreffe ainfi à la Jeuneffe.
Fe ne puis fans couroux jouffrir ce
qui s'y paffe ::
De vains Plaifirs rempliffent:
les momens
D'un Prince , dont je dois
tout le temps.
occuper
Fuy's & me cedés la Place
inutiles amusemens.
LaJeuneffe , à la fin , confent de la
>
chaffer. Cette Scéne eft fermée par
des Danfes & par un Choeur de MuDE
FEVRIER...
2151
fique qui répete ces deux vers .
Son regne nous promet le deftin
Le plus doux :
qu'il vive , c'eft affez pour nous !!
S'il ût êté permis à l'Auteur des
paroles , d'étendre fon fujet , & qu'il
n'eût pas éêté obligé de fe renfermer
dans un trés petit efpace de temps ;
il n'y a pas de doute que ce diver
tiffement n'ût êté plus rempli , plus varié
& plus amuſant.
Le 17. On reprefenta pour la feconde
fois,en prefence de S. M. le mef
me Balet , dont nous avons donné un
article précedemment .
M. le Garde des Sceaux propofa à
Mr. le Regent , M. de Bernage de
Saint- Maurice Maître des Requeftes ,
pour raporter certaines affaires particulieres
qui ne font pas directement
du Confeil des Finances..
Sur la reprefentation de M. d'Ar.
genfon à Ma le Duc d'Orleans , de
remettre en liberté routes les perfonnes
qui eftoient détenues dans les
Prifons , à raifon des affaires Civiles
de la Chambre de Juftice ; A. le
Regent y ayant donné fon confentement
, M le Garde des Sceaux.commit
箱
216 LE MERCURE
1: Sieur Anel Huiffier de la Chaine,
Pour élargir tous les Prifonniers qui
fe trouvent dans le cas ; ce qui fur
exécuté le mefme jour.
Le 18', la nouvelle eftant venuë au
Palais Royal , que L. A.
, que L. A. R. de Lorrai
ne devoient arriver le mefme jour en
pofte; Madame , Mgr le Duc d'Orleans,
Madame la Ducheffe d'Orleans , M.
le Duc de Chartres & Mademoiſelle
de Valois , partirent à 2 heures & demie
aprés midi , pour aller au devant
de L. A. R. jufqu'auprés de Bondy , à
2 lieues de Paris , d'où ils virent ve
nir les Equipages de ce Prince & de
cette Princeffe : Madame la Ducheffe
de Lorraine defcenditauffitôt avec
M. le Duc de Lorraine , que l'on ne
nomme ici que M. le Comte de Blammont
, à caufe de l'incognito : Mgr le
Duc Régent & Madame , avertis que
L. A. R. veroient à pied au devant
d'eux , firent arrefter le caroffe, & M&
le Duc d'Orleans en fortit auffitôt
pour les embraffer ; l'empreffement de
Madame la Ducheffe de Lorraine ne
donnantpas le tems à Madame , à Ms
le Duc de Chartres , & à Mademoi
felle, de defcendre. Cette premiere en
trevue
DE FEVRIER.. 217
trevûë fe paffa de part & d'autre avec
toute la tendreffe imaginable. Enfuite,
-L. A. R. remonterent dans le caroffe
de Madame : Madame la Ducheffe de
Lorraine étoit à côté de Madame dans
le fonds ; Madame la Ducheffe d'Orleans
, Ms: le Duc de Chartres , &
Mademoifelle , fe mirent fur le devant:
M. le Comte de Blammont fe plaça à
une des Portieres & MB le Duc d'Orleans
à l'autre . Ils entrerent fur les
4. heures au Palais Royal : Madame
la Ducheffe de Lorraine & M. le Comte
de Blammont , furent conduits dans
l'appartement qui leur êtoit préparé ,
& qu'occupoit auparavant Mst leDuc
de Chartres . M. le Marquis de Sou-
• vrey Grand- Maître de la Garde- Robe
du Roy , y monta , pour les faluer de
part du Roy , & leur témoigner la
joye que S. M. avoit de leur arrivés
dans fa Capitale.
la
Madame Ducheffe de Berry , vint
leur rendre vifite une denie heure
aprés . Cette Princefle ne fut pas plutôt
de retour au Palais du Luxcunbourg
, qu'elle envoya à Madame
la Duchefle de Lorraine , une Comnode
magnifique , gatnie d'échar
Fearier 1718.
T
218 LE MERCURE
pes , de tabliers , manchons , palatines
, fichus , rubans , crevées
dés-habillé , & toute autre forte de galanteries
de pareille efpéce. Enfuite , ils
allerent à l'Opera de Bellorophon , où
il y avoit une affluence de monde étonnante
, qui êtoit moins attirée par l'attrait
du fpectacle , que par le charme
de voir L. A R. de Lorraine. Aprés
l'Opera , on fe mit au jeu ; aprés quoi,
le fouper fut fervi à 11. heures chez
Madame la Duchefle d'Orleans : Madame
ne s'y trouva pas , parce qu'elle
ne foupe jamais. Madame la Ducheffe
de Lorraine & Madame la Ducheffe
d'Orleans êtoient à côté l'une de l'autre
, dans un fauteuil , chacune : Mademoiſelle
de Valois , à gauche de Madame
la Ducheffe de Lorraine , & toutes
les autres Dames de la Cour de ces
Princeffes êtoient placées fans diftinction
de rang ; favoir , Madame la Ducheffe
de Sully , M. la M. de Bouf-
Hers , Madame la Ducheffe de la Force
, Madame la Marquife de Caftries ,
Madame de Lénoncourt , Madame la
Comteffe de Farftemberg; M. le Comte
deBlammont n'affectant aucune place.
Le 19 fur le midi , Met le Duc RéDE
FEVRIER 219
gent mena dans fon caroffe M.le Comte
de Blammont chez le Roy. M. le
Marquis d'Eftampes , Capitaine des
Gardes de S. A R. & M. le Marquis
de Craon , premier Ecuyer de M. le
Comte de Blammont , êtoient fur le
devant Ils monterent chez le Roy ,
& entrerent feuls dans fon Cabinet ,
où il n'y avoit que S. M. & M. le Marechal
de Villeroy . Le Roy embraſſa
plufieurs fois M. le Comte de Blammont
, & lui fit toutes fortes de caref
fes . Lorfque l'heure du diner de S. M.
fur venue,ils remonterent & allerent de
là au Palais du Luxembourg , rendre
vifite à Madame Ducheffe de Berry.
Eftant retournés au Palais Royał , on
fervit le dîné : Madame eftoit placée
au milieu de la table , dans un fauteüil
, ayant le dos à la cheminée ;
Madame la Ducheffe de Lorraine ,
êtoit à fa droite , M. le Comte de
Blammont êtoit de l'autre côté de la
table , vis à- vis Madame , Mademoifelle
de Valois à la gauche de Madame
Les Dames de Madame & les
Dames de Madame la Ducheffe de Loraine
, avoient l'honneur de
la méme table.
:
manger à
Tij
220
LE MERCURE
I
A l'iffue du dîner , L. A. R. virent
la Comedie Italienne au Palais Royal ;
aprés laquelle , Madame la Ducheffe
de Loraine , M. le Comte de Blammont
, & Ms le Duc d'Orleans , fe
rendirent chez Madame Ducheffe de
Berry , où il y ût un fort gros jeu : =
Les Princelles du Sang y parurent,
toures brillantes de Pierreries, avec
tous les Princes, Seigneurs , & Dames
de la Cour, Cette Affemblée compofoit
un de plus beaux cercles qu'on
puiffe imaginer . Madame Duchefle
de Berry , leur donna enfuite un Media-
Nox. Aprés - quoi , ils revinrent au
bal de l'Opera , Madame la Ducheſſe
de Lorraine fit donner grace le même
jour , à un Soldat qui alloit être pendu
au bout du Pont- neuf.
Le 20 , Madame mena dans fon caroffe
, Madame la Ducheffe de Loraine
pour voir le Roy . L. A. R. trou-
, verent S..M . qui dînoit dans fon Cabiner
, elles en furent reçûës trés gracieufement
; & le Roy fit tout l'accucil
imaginable à Madame la D. de
Loraine .
Le 24 , le Roy partit du Louvre ,
avec le conége ordinaire qui accoinDE
FEVRIER 227
pagne S. M. & alla au Palais Royal ,
pour voir Madame la Ducheffe de
Lorraine . Cette Princeffe fuivie des
Dames de fa Cour, vint au devant da
Roy , jufqu'à l'entrée de fon Appartement.
LeRoyêtant entrédans le cabinet
de Madame la Ducheffe de Lorraine ,
il en fortit quelque tems aprés , pour
voir Madame. Après cette vifite , il
paffa par la petite galerie , & le cabihet
de Msr le Duc d'Orleans , & def
cendit chez Madume la Duchefs
d'Orleans , d'où , il s'en retourna au
Palais des Thuilleries , faifant le grand
tour par le Pont- Neuf,
La nuit du 26 au 27 , M8 le Duc
donna une Fête fuperbe à l'Hôtel de
Condé , cù furent invités Madame
la Ducheffe de Lorraine & M. le Conte
de Blammont. Le Bal réglé commença
à 6 heures & demie. Il fut ouvert
par Msr le Duc , & par Mademoifelle
de Charolois. Il dura juf
qu'à dix heures & demie du foir, que
l'on fervit. Il y avoit s Tables de Dames
, de vingt - quatre couverts ,
chacune à la premiere defquelles
étoit Madame Ducheffe de Berry ,
Tiij
232 LE MERCURE
M85 le Regent , M. le Comte de Blamont
, Madame la Ducheffe Doüairiere
, мefdemoifelles de Charolois ,
& de Clermont , & plufieurs Dames
du premier rang. La deuxième étoit
tenue par Madame la Ducheffe La
troifiéme , par Madame la Princeffe
de Conty la jeune. Les deux autres
Tables eftoient occupées par toutes
les Dames .
M. le Duc avoit fait dreffer 4 autres
Tables dans fon Appartement , deſtisées
pour tous les Seigneurs. Ces
Tables furent fervies avec une magnificence
, un goût & un ordre admirable.
Aprés le fouper , entre minuit &
une heure , on laiffa entrer tous les
Mafques qui s'y portoient : Toutes les
rues qui aboutiffent à cet Hôtel ,
êtoient fi remplies de caroffes , que
les gens de pied avoient de la peine
à paffer. On en peut juger par une file
feule , qui s'étendoit jufqu'à la Samaitaine.
Des rafraichiffements de toutes
fortes, y furent répandus avec profufion
; & malgré l'étendue des ApDE
FEVRIER. 223
护
partemens , on y eftoit entaffé ; &
P'on fut obligé , pour donner de l'air ,
de caffer toutes les vitres qui font de
glace . Il fallut toute la galanterie de
la Fête , pour dédommager la délicateffe
des Dames , de la foule extrême
qu'il y ût.
La nuit du 28 au premier de Mars , Madame
Ducheffe de Berry , donna dans le
Palais du Luxembourg, à la cour de Lorraine ,
une des plus brillantes Feftes que l'on ait
jamais vue à Paris . Cette Princeffe y avoit
prié Monfeigneur le Duc d'Orleans , les
Princes & Princelles du Sang , tous les Ducs
& les Ducheffes qui font à Paris , & beaucoup
de Seigneurs & de Dames de la pre
miere diftinction , qui , s'y trouvérent foutes
chargées de pierreries . L'illumination ,
tant extérieure qu intérieure du palais , avoit
de quoy furprendre . On voyoit de la ruë de
Tournon , le Dôme , les Bilcons , tous les
Parapets , les quatre pavillons , les fenetres
garnies de doubles rangs de lamprons , qui
par leur arrangement & leur fimétrie , produifoient
le plus bel effet du monde ; mais,
on n'eftoit pas moins frapé d'étonnement
lorfqu'en entrant dans la cour , une ínfinité
d'autres lumiéres fe préfentoient à la vue ,
lefquelles par leur difpofition , en faifoient
un palais enchanté.
Le dedans des Appartements , de la Galerie
de Rubens , & de la Galerie neuve ,
êtoit éclairée par une prodigieufe quantité
de laltres , de girandoles , & c.
224 LE MERCURE
La Fefie commença entre fept & huit
heures du foir , par une mufique admirable,
formée des plus belles voix & des plus ex--
sellents Inftruments de Paris , qui continua
jufqu'à neuf heures & demie , que l'on fe
it à table.
On avoit drefé dans la Galerie neuve ',
la Table de Madame Ducheffe de Berry ,
où tous les Princes , Princeffes & Dames
eltoient placées . Cette Table formoit une
elpéce de fer àcheval , ou de quarré dans
le centre duquel eftoit Madame Ducheffe
de Berry , dans un fauteuil , ayant feule
un cadent ; à fa gauche eftoit Madame
1 Duch ffe de Lorraine , & à fa droite ,
Mgr le Duc d'Orleans : Tous les Princes &-
Piinct fies da Sang éicient affis fur une ligne
feulement, ayant le dos à la cheminée , pour
découvrit d'un coup d'oeil les deux autres filets
des Tables qui s'étendoient jufqu'au '
bout de la Galerie neuve . Elles eftoient ocu-
Tées ch cune par un double rang de conviésplacés
du côté des deux murs collateraux ;
cette iiluftresnombreuſe affemblée joüiffant
du p ifir de voir & d'eftre vûë . Il y avoit
134 couverts , & par conféquent autant de
perfonnes placées .
M. de Pélié controllear ordinaire de Ma
dame Dacheffe de Berry & infpe &teur de
1 Maifon de Mgr le Duc d'Orleans , a cfté
l'ordonnateur de ce magnifique repas , fans.
compter 3 autres Tables deftinées dans
d'autres Appartemens , pour les Seigneurs
invitez : Jamais on a vu fervir avec tant
' ordre , & plus à propos. Il avoit pris des
mefures fi bin conccités , que les 3 ferviDE
FEVRIER. 222
ces , quoique compofés d'un nombre infini
delats , ont té difpofez fans aucune
confufion . La précaution qu'on avoit prife
pour l'ordonnance de tous les fervices
n'a pas peu contribué à cet arangement ,
outre que les 200 es precedez par fix
Sergents qui any ortoient les plats . ay ne
une efpace très étendue dans la partic
intermediaire des Tables , avoient la ficilité
dé les pofer , fans qu'il pit y arriver
aucun défor te allant & venant trés librement,
izz officiers avoient foin de fer- .
vir & de vei fer à boire , & plus de 20 Maîtres
'Hôtel pour donner 25 Suiffés avec
en Sergent , gardpient les Portes ces offices .
pour avoir l'oeil fur rout.
>
Je crois que l'on jugera encore beaucoup
mieux de la fomptaofité de ce Feftin , fi je
donne ici une defcription de tous les mets
qui ont raru fur les Tables . J'ai trouvé la
choft fi finguliere , & fi extr.ordinaire , que
j'i lieu d'efperer qu'on me fçaura gré de
fire part du détail qued'on m'en a communiqué
T
PREMIER SERVICE .
XXXI POTAGES.
fçavoir
VII POTS A OILLE ,
Rois Oilles à l'Espagnolle .
2 Gendarmes aux ris .
2 au jus de Veau .
Ti
226
LE MERCURE
D
XXIV POTAGES.
Eux de Bifque de pigeons , 24 pigeons,
is de veau , livie de cretes
Gendarmes aux racines , un carié de mouton
de 6 livres , 2 perdrix , z poulers gras .
2
a de perdrix à la Reine , aux lentilles , 4
ferdrix , fix ris de veau , une livre de creftes
, & un bon morceau de jambon dans
le milieu .
2 Juliennes aux pointes d'afperges, 2 chapons
gras garnis d'afperges.
2 pottages de 12 cailles aux écrevifles ,
un cent d'écreviffes de Seine.
2 de deux profiterolles , 4 perdrix pour
le hachis , 6 is de veau , une livre de creftes
zde 2 phaifans aux raves nouvelles.
2 de 4 poulets farc.s à la purée , garnis
de petit lard , une poalarde pour la farce.
2 aux marons , 4 perdrix.
2 au Parmézan 8 pigeons cauchois ,
une perdrix pour le couly.
2 cafferolles aux blanc , & chapons pour
le hachis, un pour le blanc garni de 8 ris de
de veau fris .
2 de canards gras à la fiboulette, aux poijeaux
XXXXXX MOYENNES ENTRE'ES.
Eux de deux aloyaux à la broche,le filet
2 de deux quartiers de veau de Roüen ,pi--
quez aujus de citron .
DE FEVRIER. 227
z de 6 gigots de mouton roulé à la broche,
2 poulardes pour la farce , une effence de
jambon deflus
4 Cafferolles à la Royalle , 4 poulets
gras , 4 perdrix , fix pigeons , avec un ragoût
de 4 piéces de ciête , ta ris de veau
farcis , 2 perdaix pour la farce , les ris de
veau par deffus .
2 Patés à l'Angloife , a filets d'aloyaux
2 gigots , un couli de 2 peidiix , 2 piéces
pour le fang.
2 Carpes à la chambor garnies de fricandeaux
frits de 6 anguilles , un grand ragoût
deffus.
24 Pigeons de volliere , 4 ris de veau ,
4 pieces de crêtes & trufes vertes ..
2
2 Terrines aux lentilles de toutes fortes
de viandes , gigots de mouton de 2 livres
2 canards , deux poitrines de veau de to liv.
6 queiies de boeuf , 1 queüe de mouton ,
2 livres de petit laid .
4 Roulades de 8 dindons , pour les deux.
4 poulardes ,, 2 phaifans pour la farce.
De 12 canards au parmezan glacés. 4
2 De 4 cochons de lait aux lauciffes
à la moutarde & effence de jambon , 24
faucifles.
2 Piéces de foye gras & trufles vertes
dans le corps.
2 de 4 gos chapons gras , accompagnés de
8 ris de veau , 4 piéces de foix gras , avec
des trufles vertes dans le corps .
2 Patés de 8 bécaffes , une fauce aux trufles
vertes hachées .
2 jambons à lá broche , au vin d'Eſpagne .
Tiiil
228 LE MERCURE
a de huit grénadines en falpicon, dedans aue .
perdrix , & une poulard :
2 de 4 gigots à la payfanne , 4 pieces '
d'aiflcion de dindon , avec une perdrix
pour la farce .
2 de deux dindons gras à l' fpagnolle , deux
piéces de foye gras pour la farce.
Deux de 16 pig.ons à la braife au jambor.
Deux de gateau à la Royale, 4 levicaux , quatre
lapreaux , deux falans , deux noix de
jambons
Deux de deux jambons à la braife choux &
épinards .
Deux de 6 poulardes en pite , à la broche ,
is de veas pour la farce .
Deux de lo noix de veau piquées à la broch
de la chicorée deffous .
Deux de fix chapons piqués de jambon à la
crême .
Deux de felles de mouton en venaifon .
Deux de 6 filets de boeuf piqués , à la broche
,une poivrade deffous .
Deux de o queües de moutons à la braife ,
aux oignons au parmezan .
Deuxde douze têtes d'agneaux aux chingura
à la dobe , le jambon par deffus .
Deux de 6 langues de boeuf à la braiſe ,
lardées moitic lard , moitié jambon .
132. HORS - D'OEUVRE D'ENTRE'E,
4 De vingt quatre Perdrix à l'efpagnolle .
4 De Solles an laid , huit Ris de veau ,
4 P. de Creftes .
De 36 poullets gras à l'aile lardée à 4
DE FEVRIER. 229
rangées , avec de petites croutes .
4 De 8. Poullardes fines à l'achia.
De 32 pigeons de volliere aux tortuës ,
8 Tortues.
4 De poupetons de movieres , 72 movietes
, avec des truffes vertes .
4
De 8 P. d'illerous de dindons aux choux
De 8 phaifans à l'effence de jambon &
truffes vertes , dans le corps, jus d'orange
& échalote.
峰De 32 poullers de grain à l'angloife ,
au jus & à la fiboulette .
4
4
De 12 Saucilous à la royale ,chauds , un
Cocq d'inde , un phaifan, deux perdriz ,,
un Gigot de mouton , 4 liv.. de boeuf ,
2 liv, de jambon .
De trente - deux pigeons au Soleil , deux
poullardes & deux ris de veau pour la farce.
De biberoques, douze liv . de boeuf.veau
& mouton , trois perdrix, un phaifan , & 3
liv . de lard cuit au pot...
4. De 4 tourtes de vingt quatre pigeons de
voliere , hait ris de veau , 4 p . de ciêtes .
4 De filets de huit poullardes au blanc ,
aux champignons , mincées truffes vertes
& jambon.
4
4
4
De huit poullardes aux enchois dépeflés,'
aux cornichons d'Hollande froids.
De huit Canards fioids à la daube blanche,
avec une fauce cramoifie , du jambon
en filets , & cornichon d'Hollande .
De douze poullardes marinées.
poul.
De douze Poulardes en ballon ,
lardes & quatre Perdrix pour garnir.
4 De Salpiconaux Ecrevifles , hait poul230
LE MERCURE
4
lardes , deux cent d'écreviffes.
De douze poullets gias mignons , deux
poullardes pour la farce .
De Salmi de 16 perdrix.
De trente deux poullets de grain, avec
une perite farce fine dans le corps , crit
derriere le por caffant à lá criftemarine.
4 De feize Becaffes à la braife , aux hui .
tres. Cent cinquante Huitres.
4 De huit Oifeaux de riviere , au jus d'Orange
incifé.
4
4.
4
4
4
4
De douze perdrix aux laittances de
huit carpes .
De huit phaifans au jus de carpes.
De filets de mouton aux montans
De cotelettes de veau en furpriſe , avec
la farce fine dedans .
De douze poullardes en canelons aux
pistaches
De trente.deux pigeons aux truffes entieres
De caiffes de Laituës farcies , cinq poulkardes
, deux perdrix .
De petites Brefolles aux fines herbes
4 De 4 Sallades , 2 Dindons , deux poullardes
, 4 perdrix , un cent d'écreviffes
SECOND SERVICE .
CXXXH ENTRE- METS CHAUDS
S
hors d'oeuvre.
Ix de trufles vertes chaudes à l'Italienne.
6 de trufles vertes , au jus de citon en
falade .
DE FEVRIER . 231
8 d'aunnelles , au ris de veau frits .
4
de foyes gras , en crépine & à l'effence de
de jambo , avec trufle , mincées avec 15
pieces de foyes gras:
de montans au ins .
de ris de veau à la Dauphine. 48 ris de veau
4 de baigners.
4 d'afferges au beure de Vanvre.
4 de ramequins .
4 de pannaches frites.
4 ragouts de crétes , ris & rognons de coeps.
4 d'écreviffes à l'Angloife.
6 d'huifties en coquille ginjac .
4 pots d'Espagne , quatre perdrix garnies
de pistaches.
4 de quatre amelettes à l'allemande .
4 de Rofier au jambon .
Quatre de petits pains à l'Italienne , aux
caramels > aux piftâches.
Quatre de boucons à l'Italienne à la
moüelle .
Quatie d'oeufs frais , en crépine.
Quatre de pieds de dindons à la fainte
Men-hou
Quatre de cervelles de veau frites.
Qeatre de pieds de cochon .
Quatre d'enchoix en allumettes frittes
Quatre de Noga.
Quatre d'oeufs frais au lard.
Quatre pains aux champignons , & moufferons
à la créme .
Quatre d'afperges en petits poix , garnis
de petits croutons-
Quatre de ragout de tortuës , à l'Eſpanolle ,
Quatre de falades de cals d'écreviff.s
232
LE MERCURE
Deuxieme troifiéme Service.
60 PPLLAATTSS D'ENTREMETS FROIDS.
Paftés. 4
ๆ Hures
Z De Ballon
1 De Sauciffons á la Royale
4
4
De Langues & Cervelats de S. Paul
Gafteaux de Compiegne
z De Jambons à la braile
4
4
D'Ecrevilles de feine .
Galantines
De Creftaux gelée & blanc- manger
4 Tourtes , deux garnies de feuillantines
& deux de petits choux
4 Daubes
4 D'afperges à l'haille en bafton
4
4
4
De trême veloutée dans quatre jattes ,
au chocolat & à l'Angloife
De Trufles à la braife , dreffées en
vietes ballonnées
[ex-
Pains de Liévres , garnis de petites
Langues, deux plfaifans
Liévies , un Jambon , Truffes , Pista
ches , fix Langues fourées
De Montans & artichaux à la glace
De petits culs d'artichaux -bitu blancs ,
diffés en Dime
TROISIEME SERVICE
tenupour le Roft , fo'xante-douze plats ronds
De buit phaifans piqués
4 De
DE FEVRIER:
233
4
4
4
4
4
De . vingt perdreaux gris piqués
De huit Oifeaux de riviere
De fcize Becaffes picquées
De quatre Robiffes d'agneaux picqués
De vingt- quatre pigeons canchois pic-
ફ્ર´ s
De feize Gelinottes piquées
De feize perdrix rouges piquées
De douze Levreaux de Janvier , piqués
De quatorze poules d'inde graffesa
baidées
De huit poules de cauz picquées
De huit cannetons de Rouen
4 De 60 pigeons en ortolans
De quatre Marcaffins
De quarante-huit poulets de grain picqués
De huit poulardes fines pannées
De trente deux beccafines piquées
4- De vingt huit plaviers piqués
32 Tatres d'Oranges
40 Salades
Si le tems me l'avoit permis , j'aurois de
crit par le menu, ce qui com , ofcit I: fruit :
je me contenterai de rapporter en gros, que
Is trois frvices , furent revés par 100
Corbeilles de fruit cru , 94 de fic , parso
Soucoupes de fruits glacés , & 106 compotes.
Je ne m'arrêterai pas non plus fur is
3 autres Tables , dr.flées dans 3 , autres Appart
mens du Palais & deftinés pour un
certain nombre de § igncurs . On lṛaura
ful mm en gros , que la deuxiém : Tableft
it de 78 couverts i la toiléme
9
V
234
LE MERCURE
>
de 36 , & la quatrième , de 25 , fervies
avec la mêm décoratio la même exactitude
& la même quantité de fervices que
cll : de ma am : Duch fe de Berry ,y ayant
fur chacune , une machine & des Gitan oles
aux angles,
On fortit de tabl aprés minuit , pour
laiffer entrer les marques , qui remplirent
bien- tôt la vafte étenduë des Appartemens ,
& la Galerie de Rubans . Les oranges , les
citrons , les bigarades , les romm s d'apis
& tout s fortes de raffraichiffem as y fu-
Tent rodigués 1 Balura jufqu'à 9'heures
du matin , qui fut la clôture de cette
Fête enchanée , que la roftérité regardéra
peut eftre un jour , comme un de ces contes
des sées , inventé à plaifir .
M
MARIAGES
>
Effre Louis Dupleffis Chaftillon , Marquis
dudit licu & de Nonant , Colenel
du Regiment de Provence , Brigadier
des Armées du Roy a épousé le 24 Bévrier
, Damo ellePaulineColbert deTorcy,
fille de Meie Jean - Baptifte Colbert
Marquis de Torcy & de Sablé , Min f
tre & Secrétaire d'Etat , Confeilleerr au Confeil
de Régence , & de Dame Catherine-
Félicité Arnault de Pompone..
AVTRE
Meffire Claude- Adrien de la Fond,Maiare
des Requêtes , fils de Meffie Claude
?
DE FEVRIER. 235
? 3
de la Fond , Seigneur de la Beuvriere , de
la Ferté Gilbert , de Pody , Limezy , &
aut es lieux , Mailtre des Requeftes honoraires
, cy. devant fn endant des Provincès
de Franche - Comté , Alface & des Armées
en Allemagne ; & de Dame Jeanne-
Philippe de Bance , fes pere & mere
époufé le 9 Février 1713 , Damoiselle Marie-
Anne. Louife . Celefte de la Kiviere de Mul ,
fille cadette de MeffireCharles- Yves - Jacque .
Comte de la Riviere & de Pleve , Marquis
de Paulmy , Vicomte de la Roche - de
Gennes , Baron de Boislay , Ciran , &
tres lieux Gouverneur pour le Roy des
Ville & Evêché de S. Brieux & des Tours
& Forts de Celfou en Bretagne , & de Dame
Marie Françoife. Celefte deVuye : de Paulmy.
Comrelle de la Riviere , fes pere & mere
MORTS.
MFife Louis , Marquis de Simiane
Lieutenant General de Provence , &
premier Gentilhomme de la chambre de
S. A R. Monfeigneur le Duc d'Orleans ,
mourut le 23 Fevrier âgé de 47 aus ; i
avoit époafé Dame Pauline Adhemar , fille
de feu Meffive ançois Adhemar de Monreil
, conte de Grignan , chevalier des ordies
du Roy & Lieutenant General de
Provence , & de Dame Françoite - Margue
rite de Sevigné , troifiéme femme.
Mefire François Dauver , Comte Delmarelts ,
Baron de Bufaux , Rupereux & c . granf
Fauconnier de plance , mourir le 24 re-
7
Vij
6235 LE MERCURE
vrier , âgé de 37 ans . Il y a quelque temps
que le Roy avoit accordé à fon fils,Ja Survivance
de la charge de grand Fauconnier.
Voyez la Genealogie de la Maifon de Dauver
dans le P. Anfelme.
Nous remettons au mois prochain , à
pailer de la mort de Mte Paul de Fieubet
Maitre des Requeftes , & confeiller du dedans
du Royaume, arrivée le premier de Mars
1713 : comme auffi de celle de M. P'Abbé
d'Eftrées , nommé à l'Archevêché de Cambray
& Confeiller au Confeil des affaires -
Biliangeres , mort le 3 du même mois .
Errata du mois paffé.
On s'ft trompé , lorsqu'on a av ncé , que
M. de Longe ierre avoit efté nommé Sécietaire
des comman emens de M. le Duc de
Chartres on a efté auffi mal informé , en
difnt que . de мaré Génois , avoit
époufé une des niéces de M. le cardinal
Alberoni.
M
AVIS.
Onfieur de Vvoolhoufe , Gentil-
homme Anglois , & occulifte
de pere en fils , depuis quatre
générations , pratique & enfeigne à.
faire aux Etrangers, toutes les Opérations
manuelles des differentes maladies
des yeux , & les guérifons fpécisques
de chacune d'elles : par des
DE FEVRIER 237
médicamens doux , prompts & fuis.
Il déclare à vûë d'oeil, fi l'indifpofition
oculaire en queftion , eft curable , où
non , fans amufer les Malades : 11-
les entreprend à fort fait. Il traite par
charité tous les pauvres qui font manis
de Certificats de leurs Curez . il
a û l'honneur, l'Eté paffé , de faire l'operation
de la catarate , devant S.
M. Mofcovite , fur l'eil du nommé
Antoine des Jardins , Soldat aux Invalides
, dans le Corridor de Saint
Maurice , n° rs , âgé de 66 ans ; laquelle
expérience faite devant le
Czar , procura à M. de Vvoolhoufe,
l'avantage d'eftre choifi parle Prince
Regent de Heffe-Caffel , pour abbatre
la cataracte à M. le Baron de Baumpach
, Gouverneur de Reinsfeld ,
& Brigadier des Armées de ce
Prince .
M. le Baron' de Kniphaufen , Envoyé
du Roy de Pruffe , vient de donner
à M. de Vvoholhoufe , par ordre
de fon Maître , un jeune Chirurgien ,
pour apprendre les opérations & les
remédes des yeux , à l'imitation du ..
Grand Duc de Tofcane , & d'autres .
Princes & Gouvernemens de l'Europe ,.
$38 LE MERCURE
qui ont chargé M. de Vvoolhoufe ,
de plufieurs fçavans Eléves de dif
férentes Nations , pour leur apprendre
l'art Ophtalmique , qui confite
principalement en quarante dives fes
Operations Chirurgiques ; l'ignorance
defquelles fait perdre la vue à une
infinité de monde .
Pour certe effet , tous les premiers
Lundis de chaque mois, M. de V voolhoufe
fait fur les vivans , la démonftration
pathologique de plus de 73-
diverfes maladies des yeux. Chaque
pauvre , qui s'y prefentera ces jours- là ,
aura deux fols ; & des remédes propres
pour fa guérifon ; & s'il a beſoin
de quelque opération de la main ,
cone aux cataractes , onglets , fiitules
lacrymales &c. Ces pauvres autont
15 à 20 fols par jour , pour leur
entretien , pendant leur panfement ;
comme M. de Vvoolhoufe en conflament
ufé envers les pauvres depuis
plufieurs années .
.
M. de Vvoolhoufe demeurera dorénavant
au nouveau Bâtiment des
Quinze Vingt , dans le corps de Logis
de M. Cotin , fameux Boulanger.
On le trouve le matin jufqu'à midi.
APPROBATION.
J'AyAy lû par ordre de Monfeigneur le
Garde des Seaux , le Mercure de
Février 1718 , & j'ai crû que la lecture
de cet Ouvrage continueroit
d'être agréable au Public . Fait à Paris ,
ce 4 Mars 17 : 8.
TERRASSON.
TABLE.
xamen de la tranfpofition des Verles,
gar le R. P. du Cerceau ,
F
Poëfies ,
page
55
Extrait d'une traduction Françoise de
* Harangue latine du R. P. Poirée ,
trononcée le 24 Février 1717 ,
Arlequin Corfaire Affriquain ; extrait
d'une Comédie Italienne ,
Lettre écrite à une Dame , par un Officier
de la Marine , touchant la Louifianne,
entremen: le Miffiffipi ,
71
83
109
L'Amour Vainqueur , par M. le Grand, 153′
Etamme à M. le Duc de Noailles , far
le même ,
Enigmes
Chanson ,
Nouvelles Etrangeres,
Moscovie ,
Lologne ,
154
Iss
157
357
257
TABLE
Hambourg
161
164
Vienne
168
Ratisbonne ,
Municks
Suiffe ,
169
170
Hollande ,
Londres ,
Conftantinople
Ffpagnes
Cadiz
Portugal ,
193
173
1 : 2
183
3
ΤΟ
8
Italie ,
Venife 9
Gênes
Turin s
journal de Paris's
Arrivéede leurs A. R. de Lorraine , puec
un détail des Fêtes qui leur ont êté
données , " tant au Palais Royal ,
qu'au Palais du Luxembourg , & à
PHôtel de Gondé's
Mariages ,
Marts.
Avis,
198
200
201
202
216
234
235
236
De l'Imprimerie de J. FRANÇOISGROU,
rue de la Huchette ,
LE
NOUVEAU
MERCURE
Le prix eft de zo fols.
Mars
1718.
FIBLIOTE
LYON
#
1893
MANDATA
PER AURAS ,
PEFERT
DE
A PARIS ,
GUILLAUME CAVELIER , au Palais .
PIERRE RIBOU, Quay des Au- 、
guftins , à l'Image S. Louis .
GUILLAUME CAVELIER , Fils , ruë
S. Jacques , à la Fleur de Lys.
M. D. CC. XVIII.
Avec Approbation & Privilége du Roy,
Chez
O
AVIS.
N prie ceux qui adrefferont
des Paquets
ou Lettres à l'Auteur du
Mercure , d'en affranchir
• le
fans
port , quoy
ront au rebut.
ils refte-
On donne avis , qu'on
trouve chez les Libraires cideffus
nommés , tous les
Mercures de l'année 1717.
3
LE
NOUVEAU
MERCURE
SUITE DE L'EXAMEN
DE LA TRANSPOSITION DES VERBES .
Examen de la tranfpofition des Noms
& des Verbes gouvernez
par des prépofitions.
Examen de l'autorité de l'ufage dans .
les
Langues .
PARALLELE
De la tranfpofition des Génitifs on Ablatifs
, & de celle des Infinitifs qui
font précedés par la particule on
article , de.
A
VANT
que
le
détail
de ce
parallele, je
crois
de voir
faire
obferver
une
chofe
qui en
marque
d'entrer dans
d'abord la juſteſſe : C'eſt que la mê
Aj
LE MERCURE
me difference , qui fe trouve pour la
douceur, entre la tranfpofition du Datif&
celle du Génitif ou de l'Ablatif ,
fe trouve auffi entre la précedente qui
répond au Datif; & celle- ci , qui répond
au Génitif & à l'Ablatif. C'eft àdire
, que , comme la tranfpofition de
ces deux cas a quelque chofe de beaucoup
plus rude que celle du Datif ;
auffi, les Infinitifs précedés de la particule
ou article , de , ne fe prêtent pas,à
beaucoup prés , fi naturellement & fi
heureufement à la tranfpofition , que
les Infinitifs précedés de la particule
ou article , dont nous venons de
traiter.
à
>
Ils s'y prêtent néanmoins , ainſi que
les Génitifs ou Ablatifs qu'ils reprefen--
tent , & ils fouffrent ce dérangement
de conftruction ; mais , ils l'admettent
avec une forte de repugnance , qui demande
du ménagement & de la précaution.
Ces fortes d'Infinitifs précedés de
la particule ou article , de , peuvent
être régis ou par un autre Verbe , comme
quand on dit : Il me preffe d'obéir.
Je ne puis me défendre de vous condamner.
Ou par un Adjectif , comme : ImDE
MAR S.
*
Patient de partir , glorieux de mourir.
Ou enfin, par un Subftantif , comme :
L'honneur d'exécuter. Le bonheur de
Vous voir.
C'est par raport à ces trois régimes ,
qu'il faut comparer leur tranfpofition
avec celle du Génitif ou de l'Ablatif. Je
ne puis rendre ce parallele plus fenfible
, qu'en oppofant dans des Vers differens
ces Génitifs & ces Ablatifs , aux
Infinitifs qui les repréfentent. Je conmence
par les Infinitifs qui font gouvernez
par des Verbes. Ouvrir les portes
du palais , eft une phrafe qui renferme
une conftruction de Génitif
puifque le dernier mot eft effectivement
un Génitif tégi parun fubftantif.
Il me preffe d'obéir. Voilà un Infinitif,
qui , felon la régle que je me fuis
faite, repréfente à la verité, plûtôt un
Ablatif qu'un Génitif, puifqu'il eft commandé
par un Verbe ; mais , à l'égard
de la tranfpofition , c'eft la même chofe
: & de même que le Génitif peut fe
tranfpofer dans le premier exemple ,
auffi , l'Infinitif peu - t - il fe tranfpofer
dans le fecond ; comme on le va voit
dans le parallele des deux Vers fuivans
, dont le premier eft de Racine ,
A iiij.
6 LE MERCURE
& le fecond eft formé fur le premier.
1 Du palais à ces mots il leur ouvre
les portes.
D'obéir à fes loix il nous preſſe
aujourd'hui.
La tranfpofition de l'Infinitif, obéir ,
dans le fecond Vers , fait un auffi bon
effet que celle du Génitif , palais , dans
le premier : Mais , afin que le parallele
foit encore plus regulier & plus
exact , oppofons un Ablatif à un Infinitif
gouverné par un Verbe . Se défendre
de fes ennemis , voilà une conftruction
d'Ablatif. Se défendre de condamner
quelqu'un , voilà une conftruction
d'Infinitif qui reprefente un Ablatif.
Or,rous deux fe prêtent également à la
tranfpofition , comme les Vers fuivans
en font preuve.
Gardez - vous de prétendre
a Quede tant d'ennemis vous puiffiez
vous défendre.
Avez- vous dû prétendre
·
Que de vous condamner je pûffe
me défendre.
1 Mithridate.
Att. V. Sc. IV.
2 Act. V. Sc . derni
DE MAR S.
Je crois qu'aprés ce parallele , on ne
peut rien fouhaiter de plus marqué
fur l'uniformité parfaite de ces deux
tranfpofitions.
Mais , lorfqu'il arrive que l'Infinitif
eft gouverné par un nom Adjectif,
il y a des précautions à prendre pour
pratiquer la tranfpofition ; c'est-à- dire ,
qu'il faut avoir égard à la maniere dont
l'Adjectif eft employé . S'il eft joint à
un Verbe, alors , il entre dans les droits
de ce Verbe auquel il est joint , & avec
lequel il ne fait, pour ainfi dire, qu'une
meme chofe . Ainfi , quand on dit , illet
doux de vivre , il est doux de mourir ;
l'Adjectif, doux , y fait, en quelque forte,
autant partie d'un Verbe , que le participe
aimé, ou hai , fait partie du Verbe
dans ces phrafes ; il eft aimé , il eſt
hai : & fur ce pied là ,il ne répugne
pas plus à la tranfpofition de l'Infinitif
qu'il gouverne , que le feroit un autre
Verbe. Racine a dit .
1 Seigneur , demes malheurs ce font
là les plus doux .
Voilà une tranfpofition de Génitif.
Le Vers fuivant nous en fournit une
A&t. I. Sc. II.
8 LE MERCURE
femblable dans un Infinitif qui reprefente
un Génitif.
De mourir pour fa gloire il meferoit
trop doux.
Ce n'eft donc point précisément , comme
Adjectif, que celui- ci fe prête à la
tranfpofition , mais comme Adjectif
joint à un Verbe dont il fait partie.
En effet, fuppofons un Adjectif indépendant
d'un Verbe , & qui fe foûtienne
par lui-même , tel que l'Adjectif
content , comme fi on difoit ; content
de fa victoire. Content d'avoir vaincu.
La tranfpofition ne pouroit gueres fe
pratiquer,ni à l'égard du Génitif dans la
première phrafe , ny à l'égard de l'Infinitif
dans la feconde. Ainfi , il faudra
dire pour l'un , & pour l'autre.
Content de fa victoire , il pardonne
au vaincu.
Content d'avoir fcû vaincre , il
pardonne au vaincu .
Effayons cependant, quel effet feroit
la tranfpofition , en prenant des termes
qui puiffent la ménager , & qui
neantmoins , figurent de la même maniere
, comme feroient : Content de fa
gloire , content de vaincre . Voici ,
comme fe feroit la tranſpoſition dans
les deux Vers.
DE MAR S.
De fa gloire content il pardonne
au vaincu .
Et de vaincre content , il pardonne
au vaincu .
La tranfpofition du Génitif dans le
premier Vers : De fa gloire content ,
à véritablement quelque chofe de rude
, & qui n'y feroit pas , fi l'Adjectif
êtoit joint à un Verbe , conime dans le
Vers fuivant.
De fa gloire à mes yeux il parut
trop content .
Mais enfin , toute rude qu'elle eft ,
& meilleure , felon moi , à fupprimer ,
qu'à employer ; elle eft pourtant beaucoup
plus fupportable que la tranfpofition
de l'Infinitif dans le fecond Vers :
Et de vaincre content il pardonne
au vaincu .
Peut- être , fe trouvera- t- il des gens &
qui l'une ne paroîtra pas plus mauvaife
que
l'autre ; mais aprés tout , on
ne peut difconvenir , qu'il n'y ait dans
la tranfpofition du fecond Vers , un défaut
qui n'eft pas dans celle du premier.
Ce défaut confifte dans l'équivoque
que forme le déplacement de
l'Adjectif,content. Car , quand on dit ,
content de vaincre , on voit bien que
1ο LE MERCURE
c'est l'Adjectif qui gouverne l'Infinitif;
mais quand on dits de vaincre
content ; on ne fçait , fi ce n'eft pas le
Verbe qui régit l'Adjectif , & fi celuici
elt Nominatif ou Accufatif ; fi le
Verbe , vaincre , eft pris neutrement ou
activement Equivoque qui va à renverfer
tout le fens de la Phrafe ; puifqu'il
y a bien de la difference , entre
dire , un homme content de vaincre , &
dire , vaincre un homme content .
Au refte , cela ne préjudicie en rien
à la jufteffe du parallele entre les Génitifs
, & les Infinitifs précedés de la
particule, de: Ce qui empêche en cette
occafion , la tranfpofition de l'Infinitif
, ce n'eft pas que cet Infinitifne reprefente
un Génitif: L'obftacle ne vient
que de ce que cet Infinitif , en devenant
une espece de Génitif, ne ceffe pas
d'être Verbe , & d'avoir , comme tel ,
un cas aprés lui . D'ailleurs , la même
difficulté fe trouveroit dans la tranfpofition
du Génitif d'un nom , s'il eftoit
du même genre que l'Adjectif auquel
on l'auroit joint ; comme fi on difoit ,
content du triomphe , au lieu de dire ,
content defa gloire , & qu'on le tranf
pofât ainfi.
DE MAR S. .II
Du triomphe content il pardonne
au vaincu .
Il y auroit autant d'équivoque dans
ette tranfpofition , que dans celle
du Vers ,
Et de vaincre content il pardonne
an vaincu .
Mais fi , au lieu d'employer un Verbe
Actif qui demande un régime aprés
lui , ou un Veibe mixte , qui , quoique
pris neutrement , peut fe prendre activement
, on employe un Verbe purement
neutre , qui , comme tel , n'en demande
point ; rien n'empêche alors
qu'on n'ufe de tranfpofition entre l'Infinitif
& l'Adjectifqui le gouverne ; &
qu'au lieu de dire , impatient de s'élever
,on ne dife , en tranfpofane , comme
dans les Vers ſuivans
De s'élever impatient ,
Il rompt avec fureur le lien qui l'arrête.
Cette tranfpofition ne forme point
d'équivoque, parce que le Verbe , s'élever
, ne demandant point de régime
aprés lui , on ne peut prendre l'Adjectif,
impatient ,pour fon cas : On le prend
au contraire pour ce qu'il eft , c'eſt - àdire
, pour un Nominatif ; & il n'y a
12 LE MERCURE
pas plus d'inconvenient à dire ,
De s'élever impatient.
qu'il y en a , à dire ,
S'élevoit ce Roc efcarpé.
Vers que j'ai employé dans la tranfpofition
du Nominatif; où j'ai fait voir
que cette maniere de tranfpofer ce
cas , étoit fort bonne.
Il nous refte à parler des mêmes Infinitifs
gouvernez par un Subftantif,
Comine , la gloire de vaincre , le plai
fir d'obliger , & autres femblables ; &
il me femble qu'on peut raifonner da
Subftantif, comme on a fait de l'Adjectif
, & que la tranfpofition des Infinitifs
demande, à l'égard du premier ,
les mêmes précautions , que nous
avons fait voir qu'elle exigeoit à l'égard
de l'autre.
C'est - à - dire , qu'il faut diftinguer
entre les Subftantifs qui font joins à un
Verbe dont ils font le cas , & ceux qui
enfont indépendans , ou du moins qui
n'y font joins que comme Nominatifs.
Par exemple , dans ce Vers ;
Je fais gloire de l'avouer.
Le Subftantif , gloire , eft le cas da
Verbe jefais; & l'on peut dire qu'il en
fait, en quelque forte, partie; puifque ,
DE MAR S. 13
je fais gloire , eft la même chofe que
de dire , je me glorifie : Et alors, rien
n'empêche qu'on ne tranfpofe l'Infinitif
, en difant ,
De l'avouer je fais gloire.
Mais , lorfque le Subftantif n'eft
point joint à un Verbe dont il faffe, en
quelque forte , partie comme le précedent
, & qu'il n'en eft que le Nominatif
; alors , il y a une diſtinction à faire
entre les Verbes dont ces Subftantifs
gouvernent l'Infinitif. Si ces Verbes
font Actifs & ont un régime aprés
eux , ou même s'ils font mixtes ; c'eft
à-dire , qu'ils puiffent être pris , tantôt
activement & tantôt neutrement , la
tranfpofition ne peut fe pratiquer à
leur égard , à moins que ces Infinitifs
n'ayent leur cas aprés eux . Pourquoi ?
Parce que fans cette précaution , on
tombe dans une équivoque inévitable.
En effet , fi on veut tranfpofer ces
phrafes , l'honneur d'executer , le bonheur
de prévoir ; la tranfpofition renverfera
tout le fens de la phrafe , en
faifant dite , d'exècuter l'honneur , de
prévoir le bonheur &c.Si l'on veut tranf
pofer ce Vers ,
Le plaifir innocent d'obliger m'eit
bien doux.
14
LE MERCURE
& qu'on dife ,
D'obliger le plaifir innocent m'eſt
bien doux .
On croit que dans cette feconde maniere,
le plaifir eft le cas du Verbe , obliger;
ce qui renverfe tout le fens, & rend
le Vers inintelligible . Mais , fi ce Verbe,
obliger, avoit fon régime aprés lui
cela leveroit l'équivoque ; comme fi
en tranfpofant ce Vers ,
Le plaifir d'obliger mes amis m'eft
bien doux.
on difoit ,
D'obliger mes amis le plaifir m'eſt
bien doux.
,
3
Il est certain que non feulement il
n'y auroit point d'équivoque , mais ,
que le Vers en feroit beaucoup meilleur.
Ce qui ôte l'équivoque en cette
occafion c'eft que le Verbe , obliger ,
ayant fon régime déterminé immediatement
aprés lui , on ne peut prendre
le Subſtantif qui vient enfuite , que
pour ce qu'il eft réellement ; c'eſt àdire
, pour le Nominatif d'un Verbe
qui doit fuivre ; & c'eft auffi pour la
même raifon, que cette même tranfpofition
fe pratique fans inconvénient , à
l'égard des Verbes neutres ; puifqu'exDE
MAR S. IS
cluant , comme ils le font , tout régime
aprez eux , le Subftantif qui le
fuit, ne peut être regardé, que comme
le Nominatif du Verbe fuivant . Ainfi
cette phrafe , oüi ! L'honneur de mourir
pour vous me feroit doux , fe peut
fort bien tranfpofer , en difant :
Ouy , de mourirpour vous ,
L'honneur me feroit doux !
Voilà à peu-prés , ce qu'il y a de plus
effentiel fur cette tranfpofition : Je crois
cependant devoir avertir , que quoiqu'on
en puiffe ufer abfolument dans
les occafions que j'ai marquées , on
doit le faire avec ménagement & referve
. Comme elle a toujours quelque
chofe de rude , elle a befoin d'adouciffement
, fans quoi,il vaut mieux s'en
paffer que de l'employer . Il faut la
regarder , en fait de Vers , à peu prés ,
comme une diffonance , en fait de Mufique
; c'eſt- à- dire, qu'elle n'a de grace
, qu'autant que le Poëte fçait la
préparer & la fauver.
16 LE MERCURE
PARALELLE
De la tranfpofition des Accufatifs , &
de celle des Infinitifs gouvernez immediatement
par un Verbe .
Comme j'ay déja fait voir le rapport
qu'il y avoit , entre la tranfpolition
des infinitifs gouvernés immé
diattement par un Verbe , & la tranfpofition
des Accufatifs , il ne me refte
plus qu'à montrer , que l'une eft auffi
impraticable que l'autre. C'eft de
quoy je fuis d'autant plus perfuadé ,
que je n'en ay point encore veu d'exemple
, mefme dans les plus méchans
vers . Mais, comme ce n'eft qu'un préjugé
, cela ne nous difpenfe pas d'en
venir à la preuve. Effayons donc
quelle grace auroit cette forte de
tranfpofition : & comme j'ai cité dans
l'article de la tranfpofition de l'Accufatif,
ce vers du P. le Moyne ;
En ce temps Mélédın l'Egypte gouvernoit.
Je me fervirai du mefine vers 3
pour mettre cette tranfpofition d'Accufatif,
en parallele avec une tranfpofition
d'infinitif. Suppofons donc qu'aulieu
DE MAR S.
17
י
lieu que le Poëte dit de Mélédin , qu'il
gouver, oit l'Egypte , il luy faffe dire,
qu'il fe laifoit gouverner ; voicy comment
on tranfpoferoit la conſtruction
dans le vers .
En ce tems Mélédin , gouverner fé
laiffoit.
Dans ce dernier vers , gouverner,
eft régi par le Verbe , laiffoit ; comme
dans celuy du P. le Moyne , l'Accufatif
, l'Egypte , eft régi par le Verbe ,
gouvernoit. Or , il est évident que la
tranfpofition figure auffi mal dansl'un
que dans l'autre , & que dans tous
les deux , elle eft infoutenable. Racine
dit :
1. Je verray fans regret tomber entr
fes mains
Tout ceque luy promet l'amitié
des Romains.
Quel effet feroit le premier vers ,
ft on le tranfpofoit , en difants :
Tomber entre les mains je vertay
fans
regret
Fout ce que des Romains l'amitié
luy promet.
Il n'y a perfonne qui ne fente la ru
1. Mithr.
Att. 1. Sc. I.
18 LE MERCURE
deffe de cette tranfpofition. Je n'en
diray pas davantage fur ce qui la regarde
; le peu que j'en ai expofé ,fuffit
pour
faire connoiftre combien elle eſt
infoûtenable.Je fuis d'ailleurs,fi ennuyé
du détail de ces tranfpofitions , que
pour peu que le lecteur en foit auffi
ennuyé que moy , je ne puis m'empefcher
de le plaindre. Il nous faut
pourtant à luy & à moy , effuyer encore
la tranfpofition des termes , foit
noms , foit verbes , qui font gouvernez
par des prépofitions . C'est un
morceau que je traiteray le plus laconiquement
qu'il me fera poffible
& que je tâcheray de réduire à des
principes généraux, qui me difpenfent
de defcendre dans le détail de chaque
prépofition.
EXAMEN.
De la tranfpofition des Noms & des
Verbes gouvernez par des prépofitions.
Les Prépofitions font des termes indéclinables
qui gouvernent des Noms
ou des Verbes , devant lefquels on
DE MARS. 19
les place d'ordinaire , & c'eft pour
cela qu'on les appelle prépofitions . En
voicy des exemples : Aprés un long
combat. Aprés avoir bravé les dangers .
Il s'enfuit de cette définition , qu'il
ne s'agit pas icy de favoir , fi ces
Noms & ces Verbes peuvent fe tranf
pofer, à l'égard de la prépofition mefme
qui les gouverne ; puifqu'il eft
comme effentiel à cette prépofition
de les préceder : Il s'agit d'examiner
,fices Noms & ces Verbes ,régis par
des prépofitions , peuvent fe tranfpofer
à l'égard des autres termes aufquels
ils fe rapportent dans la phrafe .
Par exemple , dans ce vers de Racine .
1. la place & les trésors confiez en
fes mains.
On ne demande pas ,
fi la prépofition
, en , peut fe déplacer a
l'egard des termes , fes mains , qu'elle
régit ; cequi rendroit la conftruction
inintelligible : Mais on demande , fi
la prépofition & ce qu'elle gouverne ,
peut fe déplacer à l'égard du Verbe
auquel Pun & l'autre à rapport , & fi ,
en changeant quelque chofe au vers
de Racine , on peut dire.
1. A& . I. Sc. I.
10 LE MERCURE
La place & les trésors en fes mains
confiez
Voilà précisément à quoy ſe
réduit l'état de la queftion . Il faut
encore remarquer , que toute prépofition
dit deux chofes. 10 un terme
qui en gouverne un autre , foit Nom
foit Verbe. 20. un terme qui gouverne
le Nom , a tel cas, & le Verbe, a tel tems.
Comme cette différence de cas ou
de temps , que demandent les différentes
prépofitions , felon leur efpéce,
ne fait rien pour la tranfpofition ;
il feroit inutile d'examiner les prépofitions
par cet endroit ; & c'eft pour
cela , qu'en traitant de la tranfpofition
des Noms & des' Verbes , j'ay
renvoyé à un article particulier, cequi
regardoit les prépofitions qui avoient
rapport à ces Verbes & à ces Noms.
Il ne faut donc les envifager icy , que
par l'endroit qui leur est commun à
toutes ; c'est - à - dire , précisément
comme des termes qui en gouvernent
d'autres , quels qu'ils foient.
Tout cela pofé , je dis que , non
feulement la tranfpofition des Noms
ou des Verbes gouvernez par des
prépofitions ; eft bonne & légitime ;
mais encore , que de toutes les tranf
DE MVR S. 2T
pofitions , il n'y en a point de plus
douces ni qui ayent plus de graces.
En effet , fi le principe général que
j'ay étably fur les tranfpofitions , eft:
vray , comme j'en fuis convaincu en
mon particulier ; c'eft- à- dire , fi toute
inverfion eft permife dés qu'elle n'altere
point - la clareté de la phrafe ,
il est évident , que moins elle en alterera
la clarté , moins elle fera de
violence à la construction , & plus
elle fera recevable. Or , de toutes les
tranfpofitions , il n'y en a point qui
violente moins le fens de la phrafe
que celle des Noms , & des Verbes
qui font régis par des prépofitions ..
Pourquoi cela ? C'est que ces prépofitions
qui les régiffent , les détachant ,
pour ainfi dire, des Verbes aufquels ils
ont quelque rapport , & les affranchiffant
, au moins en grande partie ,
de la jurifdiction de ces Verbes ; ils
fe trouvent en bien plus grande liberté,
d'aller devant ou aprés ces Verbes,
& de fe placer indifféremment dans
tel ou tel endroit de la phrafe. La
prépofition qui régle & détermine leur
fort , leur eft une efpèce de fauwegaide
, fous la protection de laquelle
22 LE MERCURE
ils peuvent fans rifque s'écarter du
Verbe auquel ils fe rapportent , quelque
que foit leur dépendance à cet
égard .
>
En effet, quoi qu'il n'y ait guéres
de prépofitions,qui , en gouvernant un
Nom ou un Verbe , ne le rapporte
à un autre Verbe dont elle le fait dépendre
, cette dépendance n'est
pas toujours également forte
& fe trouve plus ou moins gênante ,
felon les différentes prépofitions . Il y
en a qui détachent tellement de tout
Verbe , les termes qu'elles regiffent
que ces termes n'y ont qu'un rapport
bien éloigné. Il y en a d'autres aucontraire,
qui , mefme en les détachant de
leur Verbe , les laiffent toûjours dans
une forte de dépendance au moins
médiate: Les deux vers fuivans de Racine
nous fourniffent un exemple de
l'un & de l'autre.
1. Aprés un long combat tout fon
Camp difperfé ,
Dans la foule des morts en
fuyant l'a laiffé.
1. A&. I. Sc. I.
DE MARS. 23
Il y a dans ces deux vers deux
prépofitions , qui font , aprés , & dans.
Toutes deux ont rapport au mefme
Verbe qui eft , laiffé , mais avec cette
différence , que la premiere n'en dépend
prefque point , & fait un fens
fini avec le fubitantif & l'adjectif
qu'elle gouverne ; aulieu que la feconde
exige néceffairement un Verbe
pour finir fon fens & faire, pour ainfi
dire, corps de phrafe. En effet , quand
on dit , aprés un long combat , on a
l'idée d'une action complete , & quoiqu'il
n'y ait point de Verbe exprimé
dans cette phrafe , il y en a un tacitement
renfermé , puifque dire , aprés
un long combat, c'eft comme fi l'on difoit
, aprés qu'un long combat a été donné.
Il n'en eft pas de mefme de la feconde
prépofition , dans , qui ne peut
fe paffer d'un Verbe , & qui éxige que
ce Verbe foit formellement énoncé ;
puifque dire , dans la foule des morts ,
ne fait point de fens déterminé, fi on n'y
ajoute un Verbe qui fpécifie l'action ,
dont ce morceau de phrafe ne marque
qu'une feule circonftance , & cette
action fe trouve icy fpecifiée par le
Verbe,laiffe.
24
LE MERCURE
Dans la foule des morts en fuyant
l'a laiffe
Or , il eft für que moins les
prépofitions dépendent des Verbes
aufquels elles ont rapport , & plus
elles ont de liberté pour la tranfpofition.
Mais , comme cette dépendance
n'eft jamais immédiate , & qu'elle eft
par conféquent, toujours bien moindre
que celle des cas qui fe preftent le plus.
naturellement à la tranfpofition , tels
que le datif qui dépend toûjours immédiatement
de fon Verbe ; il s'enfuit
que la tranfpofition fe fait toûjours
trés commodément à l'égard de ces
deux efpéces de prépofitions .
Ainfi on peut dire que les prépofitions
dans noftre langue , font une
fource de tranfpofitions d'autant plas
belles ,, que fans gêner en rien la
conftruction de la phrafe , elles y
mettent de la fufpenfion & de la nobleffe
. Et comme ces prépofitions font
en grand nombre , & qu'il en entre
prefque toujours quelqu'une dans la
plufpart des phrafes , elles fourniffent
elles-feules plus de moyens de
tranfpofitions, que tous les cas différens
des Noms, & tous les Verbes enfemble .
Quelques
D'E MARS
25
Quelques exemples fuffiront pour
appuyer ce que je dis ; & comme j'ai
parlé de deux fortes de prépofitions ,
dont les unes ne dépendent point , ou
du moins ne dépendent que fort peu
des Verbes aufquels elles fe rapportent,
& les autres font dans une dépendance
plus étroite à l'égard de ces Verbes;
j'aporterai des exemples de ces deux ef-
-péces. En voici d'abord de la premiere.
1. Et qui dans l'Orient balançant
la fortune.
Il crût que fans prétendre une
plus haute gloire ,
2. Elle lui céderoit une indigne
victoire :
3. Malgré toute ma haine , on
veut qu'il m'ait fçû plaire ,
Vous feul , Seigneur , vous ſeul,
aprés quarante années ,
4. Pouvez encor lutter contre
les deftinées .
On voit dans ces exemples , que cês
prépoſitions détachent fi bien les Noms
1. Act. 1. Sc. x,
2. Ibid.
3. Act. 11. Sc. 6 .
4. A&t . 111. Sc. I.
26 LE MERCURE
ou les Verbes qu'elles gouvernent , des
autres Verbes aufquels les premiers ont
rapport , qu'en quelque fituation qu'on
les mette , foit devant , foit aprés ces
Verbes , ils ne troublent en rien la clarté
de la conftruction : Mais, on peut remarquer
en même- temps , qu'elles ne
figurent jamais mieux en vers , que
quand elles font tranfpofées , comme
dans les exemples que j'ai citez : & l'on
ne peut gueres même fe difpenfer de
tranfpofition à leur égard , fans que le
vers n'en fouffre, & qu'il ne retombe un
peu dans la profe . Ce que je dis ici de
cette premiere efpece de prépofitions,
peut s'étendre encore à la feconde ;
mais néanmoins , avec plus de referve,
& à proportion , du plus ou moins de
dépendance, que celles - ci ont à l'égard
des Verbes aufquels elles fe rapporrent.
Voici des exemples de cette feconde
espéce.
Et j'ar feû qu'un Soldat dans les
mains de Pompée ,
1. Avec fon Diadéme a remis
fon épée .
2. A &t. 1. Sc, 1 .
DE MARS. 27
1. La place & les tréfors confiez
en fes mains.
2.
J'oubliai mon amour par le
fien traverfé.
:
Dans ces deux
derniers
exemples , on
voit que le premier eft fans
tranfpofition
, & que la
tranfpofition au contraire
, eft employée dans le fecond ; &
j'avoue que j'aime bien autant le premier
que le fecond
Confiez en fes
mains , me paroît auffi bon , & même
un peu meilleur que , en fes mains confiez
: & quand , au lieu de cet hemiftiche,
par le fien traversé, Racine auroit
mis, traversé par le fien , je ne croirois
pas qu'il en eût fait plus mal ; mais,
le defagrément
qui peut fe trouver dans
de pareilles
tranfpofitions , vient moins ,
comme je l'ai déja fait
remarquer ailleurs
, de la nature de la
tranfpofition
même , que de la
proximité des termes
tranfpofez. Autre exemple de la même
fcéne.
Avec le même zele , avec la mê
me audace ,
Que je fervois le Pere , & gardois
cette place ,
1. Ibid.
2. Ibid.
Cij
LE MERGURE
La
Et contre vôtre frere , & même
Contre vous :
1. Aprés la mort du Roy je vous
fers contre tous .
prépofition, avec , qui commence
les quatrevers , fe. rapporte au Verbe ,
je vousfers , qui eft à la fin du quatriéme
; & cettetranfpofition , qui a de l'élevation
& de la nobleffe , fait un trés
bel effet. Racine n'a point ufé de tranfpofition
dans le fecond & le troifiéme
de ces Vers , à l'égard des Verbes fervir
& garder , & de la prépofition , contre
; & il me paroit qu'il auroit mieux
fait d'en ufer , parce que, faute de l'avoir
fait, il donne lieu à une équivoque
qu'il eût évitée par ce moyen ; car,
on ne fçait , fi ce troifiéme vers ,
Et contre vôtre frere & même contre
vous.
OU doit fe rapporter au fecond ,
au quatrième , & fi l'Auteur veut dire :
Jefervois votre pere contre votre frere
& contre vous ; ou bien : Je vous fers
contre vôtre frere & contre vous . Il eſt
bien vrai qu'un peu d'attention reci
fie ce petit defordre où l'équivoque
..Ibid.
DE MARS 29
met l'efprit ; mais , c'eft toûjours une
peine qu'on pouvoit lui épargner ; &
dans la délicateffe dont eft nôtre efprit
à cet égard , il faut que ce qu'on lui
prefente , foit fi clair , qu'il ne puiffe
pas même douter quand il le voudroit..
C'eft un inconvenient qu'il fetoit aifé,
d'éviter dans ces quatre vers , fi , au lieude
mettre les rimes mafculines & feminines,
deux à deux , comme l'ufage des
Tragédies le demande , on pouvoit lescroifer
, en y ajoûtant une tranfpofi-*
tion de plus Car , voici comme il faudroit
manier ces quatre vers pour y
oter toute ambiguité.
Avec le même zele , aveo la même
audace ,
Que contre vôtre frere & mefi
me contre vous
Je fervois votre pere & gardoiscette
place :
Aprés la mort du Roy je vous
fers contre tous.
On voit ici que la tranfpofition bien
nténagée , loin d'embaraffer la phraſe ,
peut quelquefois en corriger l'ambiguité:
Car, c'eft par le moyen de la tranfpofition
qui fe trouve dans le fecond
& le troifiéme vers , tels que je les ai ,
Ciij
30 LE MERCURE
arrangez , que j'ai rectifié l'équivoque
qui eftoit dans ceux de Racine.
Au reste , il ne fera pas inutile de
faire remarquer fur le nombre des prépofitions
qui fe trouvent en cet exemple
, combien ce que j'en ai dit ci - deffus,
eft vrai : Qu'elles entrent dans une
infinité de phraſes , & que dans l'apti
tude qu'elles ont à la tranfpofition ,
c'en eft une fource qu'on trouve toujours
fous fa main , & qui eft intariffable.
Il y en a de plus , qui y font fi pro
pres, qu'elles admettent la tranfpofition
en profe mefme , & ce font fur tout
celles qui font le plus détachées des
Verbes aufquels elles ont quelque rapport
, & qui , indépendemment de ces
Verbes , font un fens par elles- mefmes .
Par exemple , dans le dernier vers que
j'ai cité , la tranfpofition dont on y uſe
à l'égard de la prépofition , aprez , peut
auffi bien avoir lieu en profe qu'en vers ;
& comme on dit en vers ,
Aprez la mort du Roy je vous fers
contre tous.
on peut dire de mefme en profe ,
en rompant la cadence : Aprés la mort
du Roy , je vous fervirai contre quiconDE
MAR S:
que . Cette tranfpofition cependant,
n'eft commune à la profe & aux vers,
qu'à l'égard de certaines prépofitions ,
entre celles mefmes qui font le plus détachées
des Verbes avec lefquels elles
figurent ; & le privilege n'eft pas général
pour toutes les autres de cette:
efpece.
Pour ce qui eft de celles- ci, &des autres
prépofitions qui font dans une dépendance
plus étroite, à l'égard des Verbes
aufquels elles fe rapportent , leur tranfpofition
n'a lieu que dans le ftyle Poëtique
Par exemple , Racine dit forc
:
bien en vers' :
1. Il lui fit par tes mains porter
fon Diadéme.
Mais, s'il avoit eu la mefme chofe a
dire en profe , il n'auroit eu garde d'ufer
de la mefine tranfpofition , & il auroit
dit tout fimplement , porter par
tes mains.
Au refte , les prépofitions s'accommodent
fi bien de la tranfpofition , &
s'y preftent fi naturellement , que lorfqu'elles
y repugnent , elles ceffent , en
quelque forte , d'eftre prépofitions. Je
1. A&t. Sc. I
e i
42 LE MERCURE
m'explique , en apportant pour exer
ple , des vers de Racine .
Fier de leur amitié , Pharnace .
croit peut- eftre
1. Commander dans Nymphée ,
& me parler en Maître.
Ce dernier hemiftiche , & me parler
en Maître , ne peut fe tranfpofer ;
c'eft- à-dire qu'on s'exprimeroit mal ,
fi on difoit, en Maître meparler. Mais
auffi ,faut- il faire attention que la par
ticule , en , ne figure là que comme une
modification du Verbe , parler ; & que
la clarté de la conftruction demandant
que la chofe qui eft modifiée , paffe
avant celle qui la modifie , le Verbe
doit paffer avant le Subftantif qui le
détetmine à telle ou telle modification .
Ces fortes de Verbes qui traînent avec
eux des Subftantifs de cette nature, ne
font, pour ainfi dire, qu'un corps avec
ces Subftantifs , & ne fe féparent gue
res , bien loin de pouvoir eftre tranfpofez.
La Particule, en , qui fert à leur modification
, n'eft point'ici prépofition ,
parler en Maître , parler en grand Seineur
, parler en étourdi , en ignorant.
Act. 1. Sc. 1.
DE MARS. 33%
Cela fignific parler comme un Maître,
comme un grand Seigneur , comme un
étourdi , comme un ignorant. Cette Particule
n'eft prépofition , que quand elle
fignifie , dans , & alors , elle fe tranfpofe
fort bien ; & comme Racine a dit fans
tranfpofition,
La place & les tréfors confiez en
fes mains.
on peut dire en tranfpofant ,
La place & les tréfors enfes mains
confiez .
Ce que j'ai dit de la Particule , en ,
je le dis auffi d'autres termes qui ceffent
d'eftre prépofitions , dés qu'ils font
fans régime. Par exemple , on dit : Il
eft aut deffus , il est au deffous , il est pour,
il eft contre; & ainfi d'autres expreffions
femblables. Ces fortes de termes
nepeuvent plus-alors , eftre regardez que
comme des adverbes , qui faifant un
mefme corps avec le Verbe auquel ils
tiennent , ne peuvent fe déplacer à fon
égard. Quand,pour & contre,font prépofitions
; c'eft-à- dire , quand ils gouvernent
un Nom ou un Verbe , l'un &
l'autre fe tranfpofe non feulement faus
peine , mais mefme avec grace , com-.
me on peut le voir dans les vers (nivans.
34
MERCURE
LE
Et je ne fçavois pas que pour moi
plein de feux ,
1. Xipharés des mortels fût le
plus amoureux.
2. A mille coups mortels contre
eux me dévouer.
Je dis le mefme des prépofitions , aus:
deffous & au deffus . Racine a dit :
Je fonge avec reſpect de combien
je fuis née
3. Au deffous des grandeurs d'un
fi noble hymenée.
Il n'y a point là de tranfpofition : &
de la maniere que ces vers font tournez
, j'avoue qu'il feroit difficile d'y
en mettre Mais , la difficulté ne vient
point de la part de la prépofition , comme
on peut le remarquer dans l'exemple
fuivant , où je tourne ces deux vers
d'une autre maniere.
Je fonge de combien , pour mon
bonheur peut- être j
Au deffousde ce rang le Ciel m'avoit
fait naître.
Dans ces deux vers , la prépofition,
Att . 11. Sc. I.
2. A&t. 1. Sc. 1.
3. Act. iv. Sc . 3
DE MAR S.
35.
au deBous , eft tranfpofée; & mettant à
part le refte , il eft fûr que la maniere
dont elle y eft placée , s'écarte beaucoup.
plus de la profe , que celle dont l'a employé
Racine , qui d'ailleurs tranfpofe
d'ordinaire affez volontiers les prépo
fitions. Voici un exemple pour la pré
pofition , au deffus.
Et qu'il n'eft point de Rois , s'ils
font dignes de l'être ,
Quifur le Trône affis , n'envialfent
peut-être ,
Au deffus de leur gloire un naufrage
élevé ,
1. Que Rome & quarante ans ont
à peine achevé.
J'avoue ici , en paffant , que je n'en
tends pas trop bien ce que fignifie un
naufrage élevé an deffus de la gloire des
autres Rois ; & encore moins ce que
veut dire , achever un naufrage. Ces
expreffions figurées ont d'abord quelque
chofe qui éblouit , & l'on ne fe
donne pas
la peine de les examiner ,
parce qu'on les devine plutôt qu'on ne
les entend ; mais , quand on y regarde
de prés , on eft tout furpris de ne
Act. 11. Sc. 4
1
35%
LE MERCURE
trouver qu'un barbariſme brillant
dans ce qu'on avoit admiré. Mais, quoiqu'il
en foit de cette expreffion , il eſt
toûjours évident que la tranfpofition
de la prépofition , au deffus , fait trésbien
dans ces vers , auffi bien que les
trois autres , dans les vers rapportez cideffus
:Mais , fielles ceffoient d'être pré
pofitions ; c'est- à -dire, fi elles étoient
prifes dans un fens abfolu & fans régime
, il n'y auroit plus- lieu à la- tranfpofition.
On dit il étoit pour , il étoit
contre, & l'on ne dira pas , pour il étoit,
contre il étoit. Toutes ces obfervations
vont à confirmer l'aptitude que j'ai dit
que les prépofitions avoient à la tranfpofition
; puifqu'elles Padmettent trés
volontiers,tant qu'elles demeurent pré
pofitions , & qu'elles n'y repugnent,
que lorfque les mêmes termes qui
étoient prépofitions , viennent , en perdant
leur regime, à ceffer d'être telles
:
Je ne parle point ici des conjonctions
des Verbes , parce qu'elles ont
plus de rapport à la tranfpofition des
phrafes, qu'à la fimple-tranfpofition des
termes dans la même phrafe. Par exemple
, quand Racine dit :
Mais avant que partir , je me fee
rai juftice.
DE MAR S. 37
Ce vers renferme deux phrases ,
dont la derniere , dans l'ordre naturel ,
devroit paffer la premiere ; comme ſi
on difoit :
Je me ferai juftice avant que de
partir.
Car , c'eft ainfi qu'il faut parler , &
non pas , avant quepartir. J'aurois encore
mieux aimé, avant de partir ; mais
ni l'un ni l'autre n'eft correct . Quoique
Racine paffe pour parler bien , on
ne croiroit pas , combien il lui eft échapé
pé de fautes & de négligences contre
la langue , dans fes vers . Mais , pour revenir
au dernier que j'ai cité , la tranſpofition
qu'il y employe , eft proprement
une tranfpofition de phrafe ,
une forte de tranfpofition qui convient
autant à la profe qu'aux vers .
t
Peut être traiterai- je un jour de ces
tranfpofitions de phrafes , tant de celles
qui font particulieres à la Poëfie , que
de celles qui lui font communes avec
la Profe. Mais , en voilà affez pour le
prefent . Il faut donner au Lecteur le
temps de fe délaffer ; & à l'Auteur ,
celui de reprendre haleine : Il y a affez
long- temps que je m'ennuie moi- même
, en ennuyant les autres .
Je m'en tiens donc là , fur ce qui re-
~
38 LE MERCURE
?
garde le détail des tranfpofitions qui
a occupé quatre mois entiers du Mercure
; & je crois ne pouvoir mieux finir
ce morceau, que par les confequences
qui fuivent naturellement de tout
ce que j'ai dit fur cette matiere .
CONSEQUENCES
Qui fuivent de tout ce qui a êté dit
fur les tranfpofitions.
La premiere de ces confequences eft
fi naturelle , que je fuis perfuadé, qu'elle
viendra d'abord à l'efprit de tous ceux
qui fe donneront la peine de lire ce petit
Traité; &qu'ils conclûront, comme
moi , que toute fimple qu'eft la conftruction
de nôtre Langue , elle admet
plus d'inverfions qu'il n'en faut , pour
varier le ftyle .
A entendre parler fur ce point feu
M. de Cambray , il femble que les inverfions
nous foient prefque univeríellement
interdites , même en vers. La
Séveritéde nôtre Langue contre prefque
toutes les inverfions de phrafes , dit- il ,
augmente encore infiniment la difficulté
de faire des vers François. Voilà de
p. 303. Lettre à l'Acad.
DE MAR S.
39
ces principes & de ces axiomes décififs
& trenchans , qu'on ne devroit
jamais avancer fans preuve. Il n'y a
que les veritez conftamment & unanimement
reçûës , qu'on puiffe fe difpenfer
de prouver , & c'est une efpéce
de fophifme que d'en ufer ainfi , à l'égard
des points qui font au moins encore
obfcurs , & qui n'ont pas été difcutez.
Le Lecteur , s'il n'eft fur les gardes,
s'y laiffe furprendre . Il croit bonnement
qu'on ne lui donneroit pas un
principe pour certain , s'il n'êtoit reconnu
comme tel ; & il s'imagine
qu'une chofe n'a pas befoin de preuve,
précisément fur ce qu'on la lui donne
lans preuve
.
Cette docilité antique , qui a perpétué
bien des préjugez , n'eft plus du
goût de notre fiécle , où l'on eft bien
aife de voir clair , & de connoître par
foi- mefme. Il eft jufte & raifonnable
de déferer à l'autorité d'autrui , dans
les chofes qu'on ne peut voir par fes
propres yeux ; mais , à l'égard de celles
qu'on peut connoître par fa propre experience
, il n'y a perfonne à qui on
fe fie plus qu'à foi- mefme . M. de Cambray
prétend que la Séverité de nôtre
440
LE MERCURE
Langue exclut prefque toutes les inverfions
, mefme en vers , & il le dit fans
le prouver ; "& moi , après avoir fait te
détail d'un grand nombre d'inverſions
que nôtre Langue admet , fur-tout en
vers ; & aprés avoir juftifié l'ufage de
ces tranfpofitions, par des exemples tirez
de nos meilleurs Poëtes , & des
exemples généralement approuvez , je
conclus contre M. de Caiubray , que
Ta féverité de notre Langue , loin d'aller
à interdite prefque toutes les inverfons,
en admet non feulement plus qu'il
n'en faut , pour donner de la variété
"de l'agrément ; & de la nobleffe, au ftyle
Poëtique ; mais mefme , n'en exclut aucune
de celles qui peuvent diverfifier
le ftyle , fans le défigurer.
C'eft précisément ce que renferme
le principe genéral que j'ai établi pour
' la régle des tranfpofitions : Que toute
inverfion de phraſe eft permiſe & legitime
, dès qu'elle n'en altere point la
clarté. Principe que je n'ai point imaginé
, ni hazardé à l'avanture ; mais
qui eft le fruit du long examen que
j'ai fait de cette matiere , & le précis
de
Mercure de Decembre p. 19 .
DE MAR S. 手ぞ、
de tout ce que j'en ai conçu : Principe-
dont je ne me fuis pas contenté de :
ine convaincre moi- mefme , mais que
j'ai tâché de démontrer fenfiblement,
en faifant voir , que de toutes les inverfions
que rejettoit nôtre Langue , iln'y
en avoit aucune qui ne mit de
l'ambiguité & de l'équivoque dans la ›
phrafe. Voilà les feules Seuniques tranfs
pofitions que nôtre Langue rejette att
moins , à l'égard du ftyle Poëtique. Ce
n'eft point mefme à fa féverité qu'il
faut s'en prendre fur cette exclufion.
Nôtre Langue n'eft rien moins que
févere ; mais elle eft fimple , & c'ell
uniquement fa fimplicité qui lui fait re--
jetter des inverfions qui donneroient ›
fens louche à fa phrafè , & qui ne
ferviroient qu'à faire illufion au Lec--
teur , & à le fatigueren pure perte .
Je n'en dirai pas davantage fur cet atticle
, que je n'aprofondis pas plus
avant , parce que je me propɔfe de
faire , au premier loifir que j'aurai ,
une difcuffion plus exacte de tout ce ?
que feu M. de Cambray a dit de no
tre Poëfie dans fa lettre à l'Academic..
La feconde conféquence que je tires,
de ce que j'ai vérifié fur les tranfpofi
D
42
LE
MERCURE
tions , & du principe général fur lequel
j'ai fondé tout ce que j'en ai dit , eſt ,
qu'il eft impoffible d'introduire de nouvelles
tranfpofitions dans nôtre Langue
, au moins par raport aux phrafes
qui font déja reçues,
Cette conféquence eft directement
contre M. I de Cambrai , & contre M.
2 de Ramfai , Auteur de la belle préface
du nouveau Télémaque. M. de
Cambrai croit qu'il feroit avantageux
à nôtre Langue qu'on y introduisit denouvelles
tranfpofitions ; mais ,comme
dans leur nouveauté , elles pouroient
avoir quelque chofe de dur, &mêler de
l'obscurité dansla phrafe , il feroit d'avis
que cette innovation fe fît avec ménagement
, & qu'on y apportât deux précautions.
La premiere, fur le nombre
de ces inverfions qu'il ne faudroit point
hazarder d'abord en trop grande quan
tité : La feconde, fur leur qualité, à laquelle
il voudroit qu'on eût égard , en
choififfant de proche enproche , les inverfons
les plus douces , & les plus voisines
de celles que notre Langue permet déja..
M. de Ramfai entre fur cela dans:
les vûës de M. de Cambrai , & fou-
1 Lettre à l'Acad. Franç
2 Préface de Télémaque .
DE MAR S. 43
haiteroit , qu'à l'exemple d'un Poëte de
fa nation , qui a hazardé de nouvelles
inverfions dans la Langue Angloife
, & à qui cette tentative a reuffi ,
nous repriffions auffi , nous autres François
, à l'égard de l'inverfion des phra--
fes , l'ancienne liberté des Grécs & des
Romains.
On ne peut favoir trop de gré à M.
de Ramfai de s'intereffer , autant qu'il
le fait , tout êtranger qu'il est , à la
perfection de nôtre Langue , & c'cft.
dans lui une politeffe dont les François
lui doiventtenir compte : Quoiqu'il
écrive auffi bien en François , que. f
c'étoit fa langue naturelle , il n'eft pas
furprenant que dans le fouhait qu'il a
formé en nôtre faveur , il ne fe foit pas
apperçu qu'il fouhaitoir une chofe preíque
impoffible. L'exemple de M. de
Cambrai , qui entendoit fibien lui- mê--
me toutes les beautez de notre Lan--
gue, le justifie affezfur ce point .
A n'envifager les chofes qu'en géné
ral , le bon effet que produifent les in
verfións dans nôtre Langue , doit por
rer tous ceux qui s'intereffent à fon em
belliffement , à fouhaiter qu'on en aug
mente le nombre ; & quand, en répon
Dij
44 LE MERCURE
dant fur ce point là à M. de Ramfai ,
dans la premiere partie de ce Traitté ,
j'ai regardé la chofe comme impraticable
, ce n'a êté que fur le préjugé du
mauvais fuccez qu'avoient eûës en cette
matiere les tentatives de Ronfard &
de fes Contemporains. Mais aprelent ,
que par la difcuffion des tranfpofitions
qui font en ufage dans nôtre Langue
& par la recherche des principes qui
les faifoit admettre en certaines fitua
tions & rejetter dans d'autres , qui autorifoient
celles - ci & qui excluoient .
celles - là , j'ai approfondi la matiere ,
ce n'eft plus fur un ffiimmppllee préjugé ,
mais fur une démonstration auffi fenfie
ble qu'on puiffe en avoir en ce genre ,
que je foutiens qu'on ne peut introduire
de nouvelle inverfion en nôtre Langue.
En effe:, s'il eft vrai , comme je
croi l'avoir démonftré , que nôtre Langue
admet toutes les inverfions qui
n'en alterent point la clarté ; & qu'il
n'y en a pas une feule de celles qu'elle
exclut , qui ne mette de l'obſcurité
& de l'équivoque dans la phrafe , je
fuis en droit de foûtenir qu'on ne poura
jamais rehabiliter aucune de ces
tranfpofitions vicieufes , ny les faire
goûter dans nôtre Langue , à moins
DE MAR S.^
qu'elle ne change de nature , & qu'el
le ne perde l'oppofition naturelle
qu'elle a pour tout ce qui fcat l'obfcu
rité & l'équivoque . Il fe peut bien faire
, qu'en introduifant de nouvelles -
phrafes , ou de nouvelles manieres do
parler , on pouroit auffi introduire de
nouvelles tranfpofitions , fuppofé que
ces nouvelles phrafes pûffent fouffrir la
tranfpofition , fans que leurclarté en
fut alterée ; mais , à l'égard des phrafes
reçuës , je croi que ceux qui feront
quelque attention aux principes
que j'ai établis & prouvez , convieng
dront avec moi de Timpoffibilité qu'il
y a dy introduire de nouvelles inver
fions.
Cequi nous jette dans la méprifer
fur ce point , c'eft la comparaifon
que nous faifons de: noftre langue aux
autres , & la prévention que P'amour:
propre donne à chaque Nation , en fa
veur de la langue qui luy eft particuliere.
Par ceque la langue Grecque
& la Latine admettent toutes fortes
d'inverfions fans inconvénient , nous
voudrions , fans examiner fi la chofe
eft poffible , que la noltre eût le
mefme privilege , ou plûtôt on croit
46 LE MERCURE
9
que tout cela ne dépend que
de l'ufage
; & l'on donne une fi grande
étendue à l'autorité qu'on attribuë àl'ufage
, qu'il n'y a rien de fi extraordinaire
, en fait de langage , qu'on ne
le juge capable de pouvoir établir
avec le temps . C'eft fuivant ce principe
, que M. de Cambray avertit , que
pour introduire de nouvelles tranf
pofitions, il faut y aller, pour ainfi dire ,
pas à pas , de proche en proche
& en commençant par celles qui ont
le plus de douceur & le plus de rapport
à celles qu'on a déja admifes :
Ménagement & précaution qui feroient
inutiles , fi l'on ne fuppofoit , qu'en
fait de la langue, il n'y a point d'ob!--
tacle dont l'ufage,á la longue ne puiffe
venir about. Et , comme cette fupofition
peut être la fource d'une infinité
d'erreurs en cette matiére , je croi
qu'il eft à propos d'examiner jufqu'où
s'étend l'autorité & le credit de l'ufage :
dans les langues , & de déterminer
ce qu'il peut en ce genre , & cequ'il ne
peut pas
DEMARS
EXAMEN.
De l'autoritéde l'ufage dans les langues.
Toutes les langues confiftent en
deux chofes , prémiérement , dans les
termes de chaque langue , pris chacun
féparément , & en tant qu'on s'en
fert pour fignifier telle ou telle chofe ..
Secondement , dans l'arrangement &
conſtruction de ces termes , pour exprimer
une penfée , & c'eft ceque nous
appellons, Phrafe.
A l'égard de la premiére de ces
deux chofes , je veux dire des termes,.
l'autorité de l'ufage eft abfolue &
fans aucunes bornes. C'eſt- á dire , qu'il
n'y a point de termes fi barbares ,
fi durs , fi choqurans , que l'ufage
ne puiffe établir & civilifer ; comme
il n'y a point de Sauvage fi étranger
à l'égard d'aucune Nation , à qui elle
ne puiffe donner des lettres de naturalité,
& qu'elle ne puiffe mettre en poffeffion
de tous les droits & priviléges
dont jouiffent les Naturels du païs .
C'eft de quoi nous avons de grands
exemples dans notre langue , la4-
3 LE MERCURE
quelle non feulement, a naturalifé unes
infinité de mots tirez de langues étrangeres
, tant anciennes que moderwes
; mais qui meſme , en naturalifant
certains mots , en a reglé la fignifi
cation , de la manière du monde la
plus arbitraire . Une Bataille fe donne
prés d'un Village nommé Stinkerke ;
il plaift à nos Dames d'illuftrer ce
nom , en le faifant paffer du Village ,
à une espéce de mouchoir de cou de
nouvelle invention . Cela s'établit ` --
Pufage l'autorife , & perfonne no
s'infcrit en faux , contre. On a rai
fon , c'eft fon droit. J'en dis de
mefme du falbala auffi bien que des
pretintailles , qui dabord fe font introduites
dans les jupes & dans les
écharpes ; de la font paffées dans le
jeu de l'hombre ; & qui , aprés avoir
fait fortune , dans le fens propre , fe
font encore hazardées avec . fuccés.
dans le fens figuré. Il n'y a rien à y
redire ; car, comme les termes font des
fignes purement artificiels c'eft-ä
dire qu'il n'y a point de raifon pour
quoi un terme fignifie plûtôt une
chofe qu'une autre , & qu'on auroit
zu auffi bien fe fervir du monde,tablo,
pous
DE MARS
45
pour défigner une chaife à bras , que
de celuy de fanteüil ; l'ufage est le
maiftre abfolu d'une détermination
purement arbitraire , & où la juriſdiction
de la raifon ne fauroit s'étendre.
Ainfi , quelque autorité qu'on attribue
à l'ufage fur cet article , c'eſtà-
dire fur les termes , on ne fauroit
jamais la pouffer trop loin , &*
l'on peut dire qu'il est tout- puiffant
en ce genre.
Mais,il n'en eft pas de mefme de
l'arrangement de ces termes , & fon
autorité fi abfolue dans le premier
article , eft fort reftrainte dans le fecond.
Il peut établir , abolir , renouveller
, changer tels termes qu'il luy
plaira , fans avoir fur cela compte à
rendre à perfonne ; mais , pour cequi
eft de l'arrangement de ces termes
& de la conftruction des phraſes
il a des mefures à garder , & des précautions
à prendre. Pourquoi cela ?
Parce qu'en ce point là , il dépend de
la raifon. Il ne s'agit plus icy fimplement
de termes , qu'il eft indifférent
à la raifon humaine , qu'on employe
à fignifier telle ou telle choſe ;
il s'agit d'une penſée qui forme us
E
•
LE MERCURE
fens fini ; & comme ce fens peut
eftre plus ou moins clair , plus net ,
ou plus embarraffé & plus obfcur ,
felon que les termes par lefquels on
les exprime , font ou mieux ou plus
mal arrangés , la raifon a grand intereft
de ne pas laiffer à l'ufage une
autorité auffi arbitraire fur l'arrangement
des termes que fur le changement
& l'innovation des termes.
C'eſt par cet endroit que l'ufage , dont
l'autorité eft abfolument indépendante,
& parfaitement fouveraine à l'égard
des mots d'une langue , reléve &
dépend de la raifon dans la maniére
d'employer & d'arranger ces termes ,
Arrangement fur lequel on ne lui don-
! ne qu'une liberté reftrainte & conditionnelle
; c'eſt - à - dire , qu'on le laiſſe
maiftre d'ordonner du tour & de la
conftruction de la phrafe , mais , à
condition que ce tour & cette conftruction
n'auront rien qui en obfcurciffe
le fens. Car , comme l'arrangement
des termes a été établi pour
la communication des pensées ; dés
qu'un arrangement , ou une conſtruction
, au lieu d'exprimer cequ'on veut
dire , fait entendre tout autre chofe,
DE
MARS
SI
ou donne à deviner entre deux fens
équivoques qu'il préfente , lequel eft
le véritable ; cette
conftruction péche
contre fon principe , & contre fon
inftitution , qui eft ,
d'exprimer la penfée
; & c'eft un défaut effentiel que
l'uſage ne peut jamais rectifier.
De tout cela , il réfulte que l'idée
qu'on s'eft faite de l'autorité de l'ufage,
tenferme une espéce de fophifme
qui tombe de lui-même , dés qu'on
vient à diftinguer ces deux points
les termes & l'arrangement des termes ;
& que l'erreur ne vient que de cequ'on
étend fur la conftruction, l'autorité abfoluë
, indépendante , & totalement
arbitraire que l'ufage n'a que fur les
mots.
Perfonne n'a relevé plus haut , &
avec plus d'énergie & de pompe, les
droits & l'autorité de l'ufage , que l'a
Horace :Cependant,qu'on péfe bien
cequ'il dit , on reconnoiftra qu'il ne
luy en accorde pas plus que je lui en
donne icy; car , voicy fes termes :
fait
E
$2 LE
MERCURE
Quand il le plaira à l'usage qui
eft le maiftre arbitraire & abfolu du
langage , bien des termes qui font aujourd'hui
décriés , fe rétabliront , &
bien d'autres qui font aujourd'huy en
vogue,feront abolis . De quoy , parle- t - il
icy , & fur quoi attribue-t-il à l'ufage
une autorité fi defpotique : Eft- ce
fur la conftruction des phrafes , fur
l'arrangement des mots ? Non , c'eſt
fur les mots feuls . Vocabula.
Tels font aujourd'hui à la mode ,
qui dans quelque temps perdront tout
credit;tels qui font veillis aujourd'hui,
reviendront en honneur , s'il le plaist
ainfi à l'ufage . Il eft le maiftre abfolu
& fouverain de la langue , pour y
changer & introduire tout ce qu'il lui
plaift ; mais bien entendu , pour cequi
regarde précisément les termes , vocabula
: Horace n'étend point fon autorité
plus loin ; & dans ceque j'en
ai dit , je ne l'ai pas plus reftrainte
que l'a fait Horace .
*Multa renafcentur quæ jam cecidere,
cadentque que nunc funt in honore vocabula
, fi volet ufus , quem penes arbitrium
eft , & jus & norma loquendi,
DE MARS
33
Au refte , je ne prétends point que
l'ufage n'ayt nulle autorité fur l'arran
gement des termes ou fur les phrafes,
puifqu'il en introduit tous les jours
de nouvelles ; mais, ceque je prétends,
eſt que fon autorité , à cet égard, eft
bien plus limitée qu'à l'égard des termes
, & qu'il ne peut introduire
de nouvelles phrafes, qu'autant qu'e '
les quadreront avec le caractere , &
la conftitution de la langue.
C'eft en dévelopánt ce principe, que
je vais répondre à une difficulté qu'on
me pourroit faire ; en me demandant ,
pourquoi l'ufage , qui a eu le credit
d'introduire certaines inverfions dans
la Langue Grecque & Latine , n'auroit
pas le mefme credit par rapport
à la noftre ? A quoi je réponds , que
la conftitution de ces langues luy a
permis des libertez , que la noftre ne
luy permet pas. Comment cela ? C'eft
ceque je vais expliquer par un feul
exemple pris des noms de la langue
latine.
Comme les cas de ces Noms ont
pour la plufpart une inflexion parti
culiere , ils font par eux - mefmes
diftinguez l'un de l'autre : Ainfi , dés
Eiij
$4
LE MERGU.RE
que je trouve dans une phrafe
latine , mufam au fingulier , ou mufas
au plurier : En quelque endroit que
foit placé ce cas , je fay que c'eft un
Accufatif, je le connois pour tel : Je
m'attends donc qu'il viendra enfuite
un Verbe , dont dépend cet Accufatif
que j'arrange déja dans mon efprit
comme Accufatif , fans que je puiffe
y eftre trompé. Que je dife aucontraire
en françois , la mufe ou les mufes,
ce n'eft que par leur fituation , à l'égard
du Verbe,que je puis diftinguer
fi c'eft un Nominatifou un Accufatif.
C'est un Nominatif, fi le cas marche
devant le Verbe , c'eft un Accufatif
s'il ne vient qu'aprés L'ufage ne peut
donc changer leur fitnation fans
jetter de l'équivoque dans la phraſe ;
& par conféquent , il ne lui eft point.
permis de la changer. Il le peut en latin
, parce que l'inflexion caractériſe
fi bien le cas par lui- même , qu'en
quelque fituation qu'il fe trouve , on
ne fçauroit le prendre pour un autre
: Il ne le peut en françois , parce
que comme c'eft la fituation qui caractériſe
le cas , & qui le fait Nominatif
ou Accufatif , il ne fauroit
DE MÁR S.
3
changer fá fituation , fans lui ôter fon
figne & fon caractere propre. Ainfi ,
de ce que l'ufage s'attribue dans une
Langue, certains droits qu'il n'ofe s'attribuer
dans une autre , cela ne vient
point de fa bifarrerie & de fon caprice
, mais de la conftitution differente
de ces Langues , où les termes laiffent
à fon autorité plus ou moins de liberté,
felon qu'ils font plus ou moins fujets
à équivoque.
Mais , la Langue Latine & celles
qui lui reffemblent, n'on - t- elles point
en cela un avantage fur la Françoife.
& n'eft- ce pas pour elles un titre de
prééminence, que d'être fufceptibles de
tranfpofitions que la Langue Françoi
fe ne peut admettre fans équivoque ?
A cela je réponds d'abord en général ,
qu'il n'y a peut-être point de Langue,
foit ancienne , foit moderne , qui par
quelque endroit ne l'emporte fur une
autre ; & que, pour juger de la prééminence
entre elles , il faudroit difcuter
les avantages & les inconveniens de
chacune de ces Langues , & en faire la
compenfation.
Pour ce qui eft du point particu
lier dont il s'agit ici , c'eft - à- dire du
E iiij
36
LE MERCURE
plus ou du moins de facilité qu'une
Langue peut avoir à fe prêter aux inverfions
; ce n'eft pas précisément ce
qui lui donne l'avantage fur une autre,
mais bien le principe , ou la caufe qui
lui donne cette facilité : Je m'explique .
Ce qui fait , comme je l'ai déja remarqué
, que la Langue Latine , par
exemple , fouffre des inverfions que laz
Françoife ne comporte pas ; c'eft que:
fes termes font fi caractériſez par des
inflexions particulieres , qu'ils font
toûjours reconnoiffables par eux- mêmes
, en quelque endroit de la phrafe
qu'ils foient fituez ; & ce. qui fait que
la Langue Françoife rejette beaucoup
de ces inverfions , c'eft que l'uniformité
, qui fe trouve entre plufieurs de
ees termes , qu'on ne peut diftinguer
que par leur fituation , s'oppofe à des.
inverfions , qui , en changeant la ſeule
chofe qui diftingue les termes,ne pouroit
manquer de les confondre. Or , il
eft fûr qu'en fair de Langues , plus les
termes font diftinguez l'un de l'autre,
& plus uneLangue eft intelligible. Pour
quoi ? Parce que , comme les termes
d'une Langue font des fignes inftituez
pour reprefenter les penſées ; plus ces
DE MAR S.
37
-
fignes font finguliers , moins ils font
fujets à équivoque ; & par confequent,
plus en fon- t- ils propres à produire l'effet
qu'on s'eft propofé en les inftituant.
Il eft donc conftant, que quelque avantage
que la Langue Françoife pût avoir
d'ailleurs fur la Latine , celle - ci l'emporte
beaucoup de ce côté là , & par
rapport aux Noms , & par rapport aux
Verbes Par rapport aux Noms ; en ce
que les cas de ces Noms ont chacun
une infléxion particuliere dans le Latin
, & ne font diftinguez en François
que par l'article , qui d'ailleurs eft fouvent
commun à differens cas : Par rap--
port aux Verbes ; en ce que les temps
ent auffi leurs infléxions particulieres
en Latin , ce qu'ils n'ont pas en François.
Car dans notre Langue , fi l'on en
excepte les temps préfens , imparfaits,
& futurs de la voix active , & le Préterit
fimple , comme on l'appelle , en
le diftinguant du compofé , tous les
autres ne confiftent que dans un Adjectif
participe joint aux Verbes auxiliaires
, avoir & être , qui font communs
à tous les Verbes ; fi bien que
dans les temps paffez de l'actif, & dans
LE MERCURE.
tous ceux du paffif , un Verbe n'eft
diftingué d'un autre , que par l'endrois
qui ne le fait point Verbe. Par exemple
, ces temps du Verbe actif, aimer
j'ai aimé , j'avois aimé , que j'aye aimé,
que j'euffe aimé , avoir aimé ; ne font
diftinguez de ceux du Verbe chanter,
qui font , j'ai chanté , j'avois chanté,
que j'aye chanté , que j'euffe chanté,
avoir chanté , que par la difference
qu'il y a entre l'Adjectif participe ,
aimé , & celui de chanté. Le Verbe
auxiliaire , avoir , qui feul par fajonction
avec ces adjectifs, leur donne forme
de Verbe , eft commun à l'un & à
l'autre , & à tous les autres Verbes de
nôtre Langue . La chofe va encore plus
loin pour la voix paffive , où les prefens
mêmes , les imparfaits & les futurs
ne font diftinguez , que par le
Verbe auxiliaire , être. Je fuis loué,
j'étois loüé , je ferai loüé , je fois loüé ,
je ferois loué. C'eft ce qu'on peut voir
d'un coup d'oeil , dans les Tables des
Verbes François dreffées depuis peu :
On y dévelope avec une grande netteté.
& une grande jufteffe , tout le myſtere
de la conjugaifon de nos Verbes ; &
on en affortit les temps d'une manière
DE MAR S.
19
qui rend fenfible la rélation qu'ils ont
entre eux , & la dépendance où les uns
font à l'égard des autres. Mais en même-
temps , on nous met en état de juger
que tous nos Verbes , à un petit
nombre de temps prés dans la voix active
, ne confiftent que dans des Adjectifs
joints aux Verbes auxiliaires ,
être & avoir. Ils font donc bien moins
diftinguez entre eux , que ne le font
ceux de la Langue Latine , laquelle
incontestablement de ce côté là, l'emporte
fur la nôtre.
Il s'enfuit de tout cela , qu'ily a
dans toutes les Langues , certains agrémens
particuliers , que la conftitution.
d'une autre Langue ne comporte pas ;
& qu'ainfi , il ne faut pas toujours raifonner
de ce qui fe peut faire dans une
Langue , par ce qui fe fait dans une
autre. A quelque état de perfection
qu'on ait porté nôtre Langue dans ces
derniers temps , je ne contefterai pas
qu'elle ne puiffe encore recevoir de
nouveaux accroiffemens ; mais ce que
je foutiens , c'eft qu'elle ne peut admettre
d'embelliffemens , qu'autant
qu'ils conviendront avec la conftitution
particuliere & effentielle ; & c'eft
бо LE MERCURE
far ce principe , que quelque défir que
j'euffe , par l'intereft que je prends à
ce qui regarde nôtre Poëfie , qu'on pût
l'enrichir & la varier par de nouvelles
inverfions ; je ne crois pas qu'on puiffe
jamais en introduire de nouvelles.
PAYZPAPAY2 PRYCYJPRYO
AU ROY ,
SUR LE JOUR DE SA NAISSANCES ·
COMPLIMENT
Envoyé par M. le Duc de Chateauthierry
, Penfionnaire du Collége
de Louis le Grand.
E quinziéme de Fevrier ,
SIRE , eft un jour précieux a in
France.
Ce jour , cet heureux jour vous donna
la Naiffance ;
Et par ce titre fingulier ,
Sur tous les autres jours il a la pref-
Séance ;
Du moins , lui donnons- nous entiere préference,
DE MAR S. 61
Et le tenons pour le premier.
Nous lui devons beaucoup. Nôtre reconnoiffance
N'afpire qu'à paroître ; & pour la témoigner,
De ce jour nous jugeons qu'il faudroit
éloigner
Tout ce qui peut troubler la joye & la
bombance.
Nous eftimons tous la Science ;
Et comment ne l'eftimer pas
SIRE , Scachant combien vous enfaites
de cas ?
Mais, à parler enconfcience ,
Elle ne laiffe pas quelquefois d'ennuyer ;
Et l'ennuy n'eft pas fait , depuis huit
ans en France,
Pour le quinziéme jour du mois de Fevrier.
Faites donc , SIRE , une bonne ordonnance
,
Portant trés expreſſe défence
A tout Maître , à tout Ecolier ,
De lire dans ce jour , apprendre , êtudier,
Et pour que l'on ne puiſſe en tel fait
d'importance,
Prétendre caufe d'igorance
SIRE, dans nos cantons faites la publier
>
62 LE MERCURE
Le quinziéme de Fevrier.
REMERCIMENT
FAIT AUROY ,
Par M. le Duc de Chateauthierry .
Penfionnaire du Collége
de Louis le Grand.
Sur le Congé donné par Sa Majesté
le 15. de Fevrier , jour de fa Naiffance.
€
SIRE,je dois à Voire Majefté
Sur les ordres reçûs , compte exact
& fidele ;
Et pour m'en acquiter avecfincerité,
Je dirai , qu'anffitôt , que de fa volonté
On eût appris l'importante nonvelle
,
Tout plia , tout flêchit fous fon autorité
Nul de nous, vos Sujets , ne ſe monftra
rebelle ,
On n'en fut pas même tenté.
DE MARS. 63
Par tout , obeisance entiere , univerfelle
:
Enfin , de vôtre part aucun ordre porté
Ne fut , ny ne fera jamais exécuté
Avecplus de refpect , de plaifir & de
zele.
Point d'êtude, on fi peu , que dans toute
équité,
Il ne doit pas ètre compte.
L'important du fait , point de
claffe
Du jen tant qu'on voulut : Quelquefois
on s'en laffe :
On ne s'en laffa point cependant cette
fois,
SIRE , fe laffe - t - on d'obéir à vos
loix !
Ainfi , chacun de nous , l'ame trés fatisfaite,
Selon la faculté de fon petit talent ,
Jena , non pas à la baffetté ,
Non plus qu'au Pharaon , jeu de me
me recette ,
Vous l'avez défendu , comme jeu pefti
lent ;
Mais bien, l'un aupalet , un autre à la
pouffette,
Tel au Balon › tel an Volant ,
64
LE
MERCURE
Colin- Maillard , Cligne- Mufette
:
En un mot , SIRE , on joüa
tant ,
La fête fut fi complette &fi bonne ,
Que dans tout le College on n'entrevit
perfonne ,
Hors Robert , quine fût content.
Mais ce Robert & nous , ne nous accordons
gueres,
તે
Et Jommes appointeZ, Souvent à faits
contraires.
Du Congé , SIRE , il murmura
tout bas ,
Et c'eft affez fon ordinaire .
Pourquoi cela ? Voici le grand noeud
du myftere :
Quand nous avons congé, Robert a du
Tracasi
Et Robert a congé, quand nous ne l'avons
pas.
Dans le coin d'une allée , en Commis de
Gabelle ,
Eplucheur de paffans , comptant jufqu'à
nos pas,
Ce Robert , tout lejour , fe tient en fentinelle.
Avec des yeux de lynx , de l'un à l'antre
bout ,
DE MAR S.
Il contrôle , il obferve , il examine tout ;
Ne laiffe rien tomber , pas la moindre
parole ,
Registre toutfur fon journal ,
Tient compte d'une Croquignole ,
Comme d'un crime capital .
Il meriteroit bien ce Contrôleur févere ;
Si pour lui l'on n'avoit un peu de charité,
Quoique pour nous il n'en ais
guere ,
Qu'auprés de Votre Majefté,
Sur fon murmure on lui fit une af
faire.
Pour le punir du moins , &pour l'accoûtumer
,
Ainfi que de raifon , à ne point récla- ~
mer
Contre le bien qu'il vous plaît de
nous faire ;
Il feroit à propos , SIRE , & l'on le
requiert
Pour fon falut & pour le nôtre
Que de cette façon qu'il craint plus que
toute autre ?
On vint de temps en temps mortifier"
Robert.
86 LE MERCURE
IDYLLE A SILVIE.
1
Oin des paisibles bords où j'ai reçeu
le jour ,
Loin de tous les objets de mon premier
amour s
Adorable Sylvie , honneur de mon Village
,
Je confume en regrêts le printems de
mon age ;
Et négligeant l'avis des plus fages Paf
teurs,
Je fuis tout ce qui peut adoucir mes
malheurs .
> Vous l'avez dit fouvent je l'ai
fceu de Thamire
Que fi je vous aimois , je devois vous
écrire.
Qu'au Zele d'un Ami j'euffe pu recourir
:
Mais , j'ai craint de vous perdre & de
tout découvrir.
De vos cruels Parens j'éprouve le ca
price.
Ab,fi le Ciel vouloit benir mon artifice
DE MAR S. 87
S'il daignoit m'inspirer des accords af
Sez doux ,
Qu'avec moins de péril ils iroient juf
qu'à vous !
Semblables à ces chants du célébre Sylvandre
,
Que VICTOIRE jamais ne ſe laſſe
d'entendre ;
Qu'admirent les Troupeaux , les Sylvains
enchantez ,
Que fi fouvent tous deux nous avons
repetez.
Aprés que le Deftin m'eût chaffé
D ****
J'enfeignai vôtre nom aux Echos de la
Seine.
Mais bientôt exilé fous un Ciel moins
Serein
Je vis naître l'Efeaut , je vis * mourir
le Rhein
Je vis ces Prez converts de Villes Seu
veraines
* Le Rhein ne fe rend pas dans la
Mer , il meurt , pour ainfi dire, divifé
en plufieurs ruiffeaux , & erd fon
Hom
68 LE MERCURE
* Ces Fleuves imitez qui dorment dans
les Plaines ;
Où , comme un Dieu marin , entouré
de roseaux ,
Le Batave orgueilleux fçait commander
aux eaux-
A la fin , m'embarquant fur la foi de-
Neptune ,
Aux rives d'Albion , j'ai fuivi ma for
tune.
Mon coeurfuyoit l'amour dans ces Cli
mats divers ::
J'ignorois que l'Amour fçût traverser
les Mers ;
Et crus ne plus aimer , quand cette fo--
litude
Réveilla de mon coeur l'oifive inquiétude.
Tandis que le Berger , tranquille
à fon réveil
Chante avec les Oifeaux le lever du :
Soleil ,
Du chagrin dévorant mon efprit eft la
proye
Mon coeur ne s'ouvreplus aux douceurs
de la joye.
Les Canaux dont la Hollande
oft remplic
.
DE MAR S.. 691
Seulement , dans la nuit , un fonge officieux
Avec tous vos appas , vous preſente àì
mes yeux ;·
Mais auffitôt , perdant cette illufion
chére ,
Tout mon bonheur s'envole avec l'om--
bre légere.
Lorfque les Moiffonneurs fe repo
Sent an frais >
Pan & fa Cour champêtre écoutent mes ·
Tegrêts.
?
Toi , qui du haut des Cieux contemples ·
ma Sylvie ,
Jouis , Pere du jour , du feul bien que ?
j'envie ::
Ainfi jamais l'orage & les triftes
brouillards >
Ne câchent aux moiffons tes utiles reagards..
Que fait-elle Inftrui-moi du moins de
Sa parure :
Si de fleurs au matin elle orne ſa coëffure
,
Si quelque Amant fouffert les dérange ?
le foir :-
Ah , Soleil , j'en crains plus qu'on ne
t'en laiffe voir !
Mais , fi dans ces momens , rêvenfes
négligée
$
LE MERCURE
Sur les fables du L * tu la voyois penchée
,
Traçant de fa houlette & fon nom -
le mien ;
Mon fort , mon trifte fort eft plus beau
que le tien.
C'est envain qu'à Daphné cedent mille
Bergeres ,
Qu'on m'offre avecfamain cent agneaux
& leurs meres ;-
Et Philis voudroit par
que
reffens ,
des airs ca-
Tendre à ma fombre humeur des piéges
innocens
L'image de Sylvie empreinte dans mon
ame ,
Ne laiffe plus en moi d'accezà d'autre
flamme.
L'autre jour que Philis me vola mon
baut-bois,
Daphne tourna la tête en élevant la
voix ,
Et cachant fon dépit fous des fouris frivoles
,
Feignit de ne rien voir , & chanta
ces paroles ::
Je connois un Berger qui trouvant
des rofeaux ,
Méprifa de cueillir de fi vits chalu--
meaux-;
DE MARS
70
Mais , ce même Berger , trop tard devenu
fage ,
Les chercha quand un autre en joüoir
au Village .
Autant que des raifins l'inimitable'
jus
Brille entre les Rivaux qu'on oppoſe
à Bacchus ,
Et nos Lys argentez au milieu des fougeres
;
Autant brille Sylvie auprés des Etran
geres.
La fuperbe Thamife , en fufpendant
fon cours ,
Verroit fes Dieux la fuivre à l'envi
des Amours.
Je ne vous verrai plus , men aima
ble Sylvie ,
Mais , je vous aimerai le refte de ma
vie :
Tous mes voeux déformais feront de
tendres voeux´ ,
Et mes derniersfoupirs , desfoûpirs amoureux.
Si de pareils accords font dignes de
Sylvie ,
La Bierre , le Cidre , le Poiré &
d'autres liqueurs.
72
LE
MERCURE
Bien-tôt la Renommée , à qui je les.
confie ,
Lesfaifant retentir jufque dans nos Hameaux
Sans trahir mes fecrets , l'inftruira de
mes maux ,
En vain on fe deguife , une Amante
devine.
Va donc , preffe ton vol , Meffagére
divine ,
Par Toi , de mes Rivaux j'emprunte- ¯
rai la voix ;
Et le riche Mirtil , dont on veut faire
choix
Lui , dong tes premiers fons vont fra--
per les oreilles ,
Peut-être le premier lui redira mes
veilles.
Elle-même , elle va m'écouter , me chanater
,
Dans fon coeur amoureux cent fois me
répéter ,
M'y conferver toûjours. Alors , en traits
de flame ,
Mes Vers , écrivez-y ce que reſſent
mon ame ::
Dites lui
que
réûnir :
les Dieux peuvent nous
De l'Adieu du Jardin faites la fou
3
venir : Sup
DE MAR S.
73
Sur-tout , de ces fermens , de cette foi
jurée ,
Qui font de notre flâme une flame facree.
Feignez lui bien fes pleurs , dont je bla
mois l'excés ,
Mais , qui rendoient fi doux tous ceux
que je verfois :
Sur-tout, ce long baiſer ( fi rien pouvoit
le peindre )
Lorfque tant de tranſports n'alloient
plus fe contraindre ;
Lorfque de defefpoir & d'amour enyvrez
,
Et dejaloux tèmoins fans relâche èclairez
>
Nous laiffant emporter
profonde ,
à nôtre erreur
Nous allions cro re bèlas , être feuls dans
le monde !
Vous voilà foulagez d'ornemens fuperflus
,
Allez, mes Vers , partez ; je ne vous
retiens plus ;
Montrez- vous à Sylvie , ou ma foible
Mufette
Sur cet Arbrefacrèfera toûjours muëtte .
Mars 1718.
74
LE MERCURE
LE PRINTEM
S.
L'Agreable
Printems
commence ;
Et déja la rude faifon ,
Qui nous fait garder la maison ,
A moderé fon inclémence
.
Déja la terre offre des fleurs
A l'air que la chaleur tempére :
Les glaçons fe fondent en pleurs
Pour la mort de l'Hyver leur pere ;
Et la nuit plus courte à son tour,
Rend ce qu'elle avoit pris au jour,
Deja , l'ingenieufe
Abeille
Eft aux champs à cueillir le miel ;
Et l'Alonette vers le Ciel
Se guinde & grifolle à merveille."
Les Hirondelles de retour
Gazoüillent fur les cheminées :
Les petits Oyfeaux en amour
Chantent tout le long des journé;s ;
Et la Chauve- Souris en l'air
Tous les foirs s'ébat à volen
no
DE MARS.
75
Dès que le Coeg bat la Diane ,
Et que la nuit veut déloger ,
La Bergere avec le Berger
Sortent Joyeux de leur Cabane.
Ils ménent aux Champs leurs Moutons
Et pendant qu'ils les laiffènt paître ,
L'un & l'autre anime les tons
De quelque mufique champêtre
Qu'Echo qui les entend chanter ,
Se fait plaifir de repéter.
>
Il femble enfin , que toutes chofes
Rénaiffent par un temps fi beau ,
Et fortent comme du tombeau
Où l'Hyver les tenoit encloſes.
La terre en pleine liberté ,
Se montre au Ciel parée & belle
Le Ciel épris de fa beauté ,
Jette fes doux regards fur elle ,
Sans que la neige & les brouillards
S'opposent à fes doux regards.
Vous & moi , nous fommes dans l'âge
De goûter ces aimables mois :
Nous les avons paffé vingt fois
Sans en avoir connu l'usage.
Iris, hâtons- nous d'en jouir
Dans les beaux jours de nôtre vie ș
Giji
76 LE MERCURE
C'est le tems de fe rejouir ,
Et la faifon nous y convie.
Que fai- t on ? Ce printems pour nous
Peut-être eft le dernier de tous .
I
A Relation fuivante aêté traduite
fur l'original Anglois : Elle paroît
auffi fidelle qu'interreffante . On prétend
qu'elle a été faite par l'Ecrivain d'un
Vaiffean Anglois , qui fit naufrage en
1589. Il n'échapa de tout l'équipage que
cet homme , avec quatre filles . Ces cing
perfonnes ûrent le bonheur de fe fauver
dans une Ile jufqu'alors inconnuë &
inhabitée. La néceffité de pourvoir à la
multiplication , le fit réfoudre à être
le mari de ses quatre jeunes perfonnes.
Par ce moyen , il fe vit pere , en moins
de 40. années , de 565. enfans ou petits
enfans. Aucun Vaiffeau n'approcha de
cette Ifle pendant le cours defa vie ;
& elle ne fut découverte que quelque
tems aprés fa mort , par un Navire Flamand,
quifaifant route au- delà du Cap
de Bonne- Efperance vers l'Est , fut
pouffé par un vent impetueux à la Rade
DE MAR S.
77
de cette Ifle , en 1667. Le nombre des
habitans fe montoit pour lors à prés de
12000 : Cette Ifle eft fituée au-delà de la
Ligne Equinoctiale, vers le midi , à 28.
degrez de latitude.
RELATION
DE L'ISLE DE PINE'S ,
découverte vers les Terres Auftrales,
peuplée par un feul homme ; dont
la pofterité s'est trouvée monter à
millefept cent quatre- vingt neuf perfonnes
des deux fexes , lafoixantiéme
année de fon arrivée dans cette Ile.
Laller aux Indes
Orientales , un
Es Portugais ayant trouvé , pour
paffage moins dangereux , & plus court
que ceux par où l'on y alloit auparavant
; c'est- àdire , par le midi de l'Afrique
, quelques Marchands
Anglois
excitez par le gain incroyable
qu'on
y pouvoit faire , & par le défir d'y
avancer le commerce que leur Nation
avoit commencé à y exercer , prirent la
réfolution d'en tenter le voyage pour y
faire quelque établiffement. Dans cette
vûë , ayant demandé , & obtenu de la
Giij
78 LE MERCURE
Reine Elizabeth , en 1589. un Octroi
particulier & favorable , ils firent équiper
quatre Vaiffeaux. Mon Maître , qui
avoit déja fait plufieurs voyages de
long cours dans ces Mers , fut choifi
par ces Marchands pour être le Chef
de cette petite Efcadre. Il voulut y
mener toute fa famille , compofée de
cinq ou fix perfonnes ; fçavoir , de fa
femme , d'un fils âgé d'environ douze
ans , d'une fille âgée de quatorze ,
de:
deux fervantes , d'une efclave Moreffe ,
& de moi qu'il avoit pris pour tenir
fes livres. Nous partîmes un Lundi ,
qui fe trouva être le troifiéme d'Avrik
de l'année 1589. aprés nous être amplement
& foigneufement pourvûs de
Toutce qui nous pouvoit eftre néceffaire
pour nous y établir , quand nous y
ferions arrivez. Le tout ayant été chargé
, & nous eftant embarqués dans un
Navire bon & fort , nommé le Marchand
Indien , de la charge , ou por
tée d'environ 450. tonneaux ; un bon
vent nous fit mettre à la voile , 82
voguer fi favorablement , que le
qua
torziéme Mai fuivant , nous découvrîmes
les Illes Canaries , & bien - tôc
aprés, le Cap Vert . Nous y prîmes tous
DE MAR S. 79
les rafraichiffemens , & toutes les provifions
que nous crûmes néceffaires ;
aprés quoi , nous continuâmes nôtre
route du côté du midi , fuivant uns
point , ou un courant Oriental ; enforte
que le premier d'Août , nous déconvrimes
l'ifle Sainte Heléne , & y
ayant abordé , nous nous y pourvûmes
de nouvelle eau fraîche : Delà , nous
dreffâmes nôtre cours vers le Cap de
Bonne-Efperance , où , par la grace de
Dieu , nous arrivâmes heureufement,
aprés avoir êté toutefois vifitez dans
nôtre Bord , de quelques maladies qui
nous enleverent plufieurs perfonnes ;
mais , qui épargnerent en particulier ,
toute la famille de mon Maître. Jufques
là , nous n'avions eu que beau
temps , & un calme trés riant ; mais ,
aprés être venu jufqu'à la hauteur &
bien proche de l'Ile Saint Laurent ,
qu'on dit être la plus grande qui foit
au monde , nous fûmes furpris d'une
furicufe tempefte , qui s'opiniatra à
nous baloter pendant plufieurs jours,
avec une impétuofité fi effroyable ,
qu'elle nous fit perdre & l'efpérance
& le jugement ; ignorant fi c'eftoit
contre des bancs de fable , ou contre
G iiij
LE MERCURE
; des écueils qu'elle nous feroit échouer,
& perir tous. Notre frayeur , & nôtre
trifteffe s'augmentoient principalement
pendant la nuit : En cet état , nous ne
faifions que pouffer au Ciel les voeux
les plus ardens pour le retour du jour,
& l'aproche de quelque Terre où nous
puffions promptement aborder pour
nôtre falut. Vers le commencement
d'Octobre , ( car le trouble , & le defordre
où de fi ctuelles apprehenfions
nous avoient jettez , nous firent oublier
de compter les jours ; parce qu'il nous
falloit compter tous les momens , dans
l'attente certaine de celui de nôtre
mort qui nous fembloit inévitable )
nous aperçûmes de loin quelque Terre
que nous ne connûmes point , &
qui nous parut haute & montagneufe.
La Mer , dont la furie redoubloir ,
nous ayant forcé d'en aprocher , fans
aparence de fecours , & fans autre certitu
le que celle de nôtre perte , nôtre
Vaiffeau faifant eau de toutes parts,
& êtant prêt à fe brifer , le Capitaine
mon Maître & quelques autres, croyant
que le plus für moyen pour éviter la
mort, étoit de fe jetter dans l'Efquif, les
Matelots , & ce qui reftoit de gens dans
le Bord , ne balancerent plus pour lors
DE MAR S. 81
:
à s'élancer tous à la fois dans la Mer,
foit pour gagner l'Efquif , ou pour ſe
fauver à la nage :De forte qu'il ne reſta
dans le Navire , que la fille de mon
Maître , fes deux fervantes , la Moreffe
& moi. Mais , ceux qui nous
abandonnerent , euffent bien mieux
fait de nous tenir compagnie ; puifque
nous les vîmes tous périr , & fe noyer
à nos yeux Quoique nous ne dûffions
attendre qu'un pareil fort , la
mifericorde de Dieu voulut , par un
miracle particulier , nous conferver la
vie , en nous affujettiffant encore à fes
néceffités , & en nous réfervant à beaucoup
de peines & de travaux ; car , le
vent nous ayant pouflé contre des Rochers
, & nôtre vaiffeau ayant heurté ,
& craqué effroyablement par trois fois ,
fans s'être pourtant fracaffé , nous nous
jettâmes tous cinq avec beaucoup
peine , fur un traverfier de voile que
les coups de la Mer avoient rompu ,
& qui nous portant dans un regorgement
êtroit qu'une petite Riviere faifoit
entre les mêmes rochers , nous
fit enfin prendre terre , prefque fans vie
& plus qu'à demi noyés , à la referve
de la Moreffe . Enfuite , êtant montez
fur une pointe du Rocher , nous déde
82 LE MERCURE
couvrîmes avec bien de la douleur , &
nous regardâmes d'un oeil auffi humide
de nos larmes , que l'êtoit d'ailleurs
le refte de notre corps , les trif
tes débris de nôtre naufrage flotans
fur l'eau . Ayant heureufement trouvé
dans ma poche une boete à méche
avec des pierres , & un fufil que je
portois pour m'en fervir dans l'occafion
, elle nous vint fort à propos ; .
car , eftant à l'épreuve de l'eau , &
bien fermée , la méche s'étoit confervée
féche & combuftible ; de forte
qu'ayant allumé un tas de buchettes
de bois pouri , nous nous féchâmes .
Enfuite,je quittai pour un peu de tems
la compagnie de ces femmes , pour
voir fi je n'apercevrois perfonne de
nos gens , que la bonté divine eût
fait aborder au rivage auffi heureufement
que nous ; mais , j'û beau cher
cher & appeller mes Compagnons ,
mes cris & mes lamentations furent
inutiles , puifqu'ils n'êtoient plus ;
je n'appercû même aucune trace de
créature vivante : Comme le foir s'aprochoit
, je m'en retournai avec un
chagrin mortel , vers le lieu où j'avois
laiffé mon unique compagnie , qui
DE MAR S. 83.
(
êtoit déja fort en peine & fort allarmée
de mon abfence ; parce qu'aprés
Dieu , j'étois leur feul appuy , & toute
leur efperance.
Etant unpeu revenus à nous mêmes,
nous fumes d'abord faifis d'une gran
de crainte , que les Sauvages qui pou
voient habiter dans cette Ifle , ne nous
vinffent affaillir; nous n'en vîmes néan--
moins aucunes traces ni aucuns vefti-
, ges. Enfuite , remarquant que les bois
qui fe prefentoient à nôtre vûë, êtoient :
rous femez & fermez de brofailles ex--
tremément touffues , ainfi que de halliers
fort épais , au travers defquels i!
ut êté impoffible de percer , nous craignîmes
qu'ils ne recelaffent des animaux
affez féroces , pour nous venir
dévorer . Mais ce qui raifonnablement,
& par deffus tout , nous jetta dans l'épouvante
, fur la jufte apréhenfion
que nous eumes de ne rien trouver à
manger , & d'être reduits à mourir
de faim ; mais , Dieu y avoit auffi
pourvû d'ailleurs , comme on l'aprendra
dans la fuite de ce récit.
Nous employâmes le reste du jour
ramaffer quelques planches de no
ere vaiffeau brifé , & d'en tirer fur le
84
LE
MERCURE
fec quelques cordages , avec quelques
lambeaux de nos voiles , pour nous en
faire un petit couvert qui nous fervit
de retraite & de gîte , en attendant
mieux.
Je plantai donc aprés ce petit fecours
, deux ou trois pieux ; & ayant
attaché autant de cordes de l'un à
l'autre , j'etendis par deffus , & j'y liai
les bouts de voile que j'avois pû recouvrer
; enfuite, ayant amaffé du bois
& fait du feu , pour fécher quelques
Houpelandes , où Robes de Matelors
que nous avions fauvées , afin de nous
en couvrir ; nous nous couch âmes
tous fous ce couvert pour cette nuit :
Comme le peril & la tourmente ne
nous avoient pas permis de prendre
aucun repos les trois ou quatre nuits
précedentes , nous paffâmes celle- là
fort doucement , dormant d'un fom
meil fort tranquile & fort profond ;
auffi ,nôtre coeur ne pouvoit- il plus s'abandonner
à la crainte dans nôtre nouvelle
habitation ; vû l'excez de nôtre
langueur & de nôtre abatement , &
tant nous êtions récrus & fatiguez de
toutes nos peines paffées .
Le lendemain , nous nous fentiDEMAR
S. **
mes en meilleur état, & comme tout
remis & rétablis par le repos que nous
venions de goûter aprés tant d'allarmes
. D'ailleurs , le vent ayant
ceffé , & le calme qui fuccédat à
la tempefte , nous expofant à la pointe
des rayons du Soleil ardent , nous defcendîmes
fur la gréve , où nous trouvâmes
épars çà & là , une bonne
partie de la charge de nôtre malheureux
bâtiment ; pendant que le refte
qui flotoit encore , étant pouffe par
les vagues , s'avançoit vers le bord.
Nôtre petite troupe donna tous
fes foins & toute fon induftrie à le
pêcher , & à en aporter fur la terre
tout cequ'il lui fut poffible d'en retirer.
Nous en vinfmes prefqu'entiérerement
à bout , mettant en piéces
cequi êtoit trop pefant , afin que nous
le puffions plus facilement tranfporter,
traîner ou bien pouffer devant nous.
Nous ouvrímes les caiffes & les coffres
, & prîmes cequ'il y avoit dedans
Par ce moyen , nous eumes
des habillemens , tout cequi convient
au ménage , & mefme de quoi nous
meubler , ce qu'aucun de nous n'eut
jamais ofé fe promettre : Avec tout
86 LE MERCURE
cela , nous ne laiffâmes point de
nous contrifter pour le point le plus
effentiel & le plus néceffaire , qui
eft celui de la nouriture ; puifque , touc
ce que nous ratrapâmes de nos
provifions de bouches, avoit été gâté
par la falure , à la réferve d'une
feule caiffe de bifcuit qui n'avoit
pas été endommagée . Cette caiffe
nous fut d'un grand fecours , & nous
fit fubfifter pendant un temps.
+
Avec ce peu de provifion , j'ofai
m'avancer dans le pays , & ayant vû
une forte d'oifeaux , à peu prés de la
groffeur des Cignes , mais fort charnus
, fort gras , & dont la pefanteur ne
leur permettoit pas de prendre l'effor
, il me fut fort aifé d'en tuer ,
& d'en raporter quelques uns à nôtre
loge qui étant cuits, fe trouvérent
d'un fort bon gout.De plus,ayant aporté
d'Angleterre un grand nombre de
poulles & de poulets , pour manger
durant le cours de nôtre longue navigation,
il arriva que quelqu'unes de
ces pauvres bêtes , avec l'ayde de
leurs aîles ou autrement , fe fauverent,
lorfque nous échouâmes dans le mefme
endroit de l'Isle qui nous reçût .
DE MARS 87
renoù
pondant & multipliant beaucoup,
elles nous fournirent affés de quoi
nous repaître. Enfin , nous
contrâmes fur la Rade , auprés
d'une petite riviére , une quantité
exceffive d'oeufs , que certains oyfeaux
qui reffembloient beaucoup aux
Canards d'Angleterre , y avoient pondus
, & que nous éprouvâmes être
excellens & friands à manger , de
maniére que nous ne fouffrions point
de difette , & que nous avions tout
cequi eft néceffaire pour l'entretien
de la vie.
Le matin du troifiéme jour , confidérant
que rien ne nous faifoit obftacle
, & ne nous donnoit aucun ombrage
, nous nous hazardâmes à pénetrer
plus avant dans les terres : Je
choifis une place convenable, pour y
bâtir une logette & y fixer nôtre demeure
à l'abry du vent , à couvert
de la pluye & des autres injures de l'air,
de même que des attaques nocturnes
des bêtes farouches , en cas
en cas qu'il
y en eût dans le Pais. Je m'arrêtai
pour ce fujet prés d'une fontaine , ou
d'un agréable ruiffeau , qui tiroit fa
fource d'une haute montagne extréme$
3
LE MERCURE
ment avancée dans la Mer , & à coté
d'un grand bois . Alors , prenant une
hache ou une coignée , avec quelques
autres inftrumens que la Mer qui nous
avoit êté d'ailleurs fi impitoyable ,
nous avoit rendu parmi d'autres
hardes ; j'allai couper quelques
arbres des moins gros, les plus droits,
& les plus convenables que je pû
trouver ; enfuite , avec l'ayde de ma
compagnie , à qui la néceffité fervoit
de maîtreffe , ayant foiy affez avant
en terre , nous les enfonçâmes dans
les troux que nous avions faits , les
fîmes tenir , & les affûrâmes paffablement
aux quatre coins , cloüant
tout au tour les planches détachées
de nos caiffes , de nos coffres , & des
débris du Vaiffeau. Ayant placé la
porte du côté de la Mer , je tendis
par deffus , les triftes reftes de nos voi
les. Dans la même femaine , je fis
une efpéce d'arche , & de grands
coffres en façon de caiffes , capables
de renfermer tout nôtre petit attirail .
J'avois donc choifi une place affez
comode pour nôtre gîte,jufqu'à cequ'-
il plût à Dieu de nous adreffer quelque
Navire , à la faveur duquel nous puffions
DE MAR S.
89
une
fions nous en retourner en Angleterre ,
ce qui n'arriva point , d'autant que.
certe Ifle eft , comme je penfe , tour
à fait hors de toutes fortes de paffages
. Ayant vécus 4 mois entiers de la
forte ,fans avoit fait rencontre d'aucuns
Sauvages , ni vû paroître qui que ce
fût des nôtres , concluant alors que
tout avoit êté affûrément noyé , nous
nous enfonçâmes plus volontiers dans
le Païs. Nous ûmes le plaifir d'y remarquer
un païfage charmant ,
campagne tapiffée & couverte d'une
verdure fraîche & riante toute l'année
, des arbres toujours chargés de
fruits trés excellens , & d'un goût trés
délicieux , une quantité incroyable de
diverfes fortes d'oyfeaux , un chaud
perpétuel , & jamais plus de froid
qu'on en fent en Angleterre au mois
de Septembre ; un lieu en un mot ,
où s'il étoit bâti & rempli de monde
civilifé , on y vivtoit avec tous les
délices imaginables.
Les Bois. nous y fourniffoient une
efpéce de noix de la groffeur d'une
groffe pomme , dont la chait , le noyau
, ou le cerneau eftoit très agréa
ble:Etant fec,ilnous tenoit lieu de pain™
Mars 17.8
H
90 LE MERCURE
Nous ne mangions avec cela que volailles
& certains oiſeaux de riviere
reffemblans à des Canards dont les
oeufs eftoient auffi excellens . Nous
trouvâmes encore un animal à peus
près de la groffeur d'une Chévre ,
dont il avoit affés les proprietez ; por--
tant deux fois l'an, & à chaque por--
tée,deux petits. Les bois & le plat païs
regorgeoient de cette bête , qui êtoit
fi douce & fiprivée , que nous la prenions
fans peine & fans crainte.
Nous avions encore force poiffons ,
& principalement de l'Efcrefin , qui
êtoit celui que nous prenions en plus
grande quantité , & avec le plus de
facilité ; de forte que nous ne manquions
de rien de tout ce qui fert à fe
fuftenter : Auffi , paffames - nous la
vie avec ces fortes de fecours , 6 mois
durant , fans fouffrir la moindre incommodité.
Cependant , l'oifiveté &
la pleine joüiffance de tout ce que
j'aurois pû défirer , commença à me
rendre plus attentif du côté du fexe.
C'eſt pourquoy , la néceffite nous ayant
rendu plus privés & plus familiers enfemble,
que nous n'êtions auparavant ,
il ne me fut pas difficile d'obtenir
DE MAR S.
l'affection des deux fervantes de mon
Maître ; ce qui fe fit d'abord à l'infçû
des deux autres , & particulierement
de fa fille : Mais , l'habitude nous faifant
enfuite oublier nos premieres
précautions , la fille de mon Maître.
prit auffi envie de nous imiter ; de
quoi je n'û garde de m'affliger , atten
du qu'elles étoient toutes les trois
agréables , belles & bien faites ; le repos
& leur nourriture ordinaire ayant
joint à cela un teint frais , & un embonpoint
qui les rendoient charmantes
.
Dans l'abondance des vivres , nous
paffions le tems fort tranquilement ,
n'ayant aucune chofe qui gênât nôtre.
liberté , ou qui nous mît le moins du
monde dans la contrainte : Nous contentions
tous nos defirs , & déchus:
que nous nous vîmes de toute efperance
, de paffer jamais en d'autres
Pays , ny de retourner en nôtre Patrie
, nous craignímes de mourir ainfi
feuls fans pofterité , & fans avoir
fur nos vieux jours quelque nouvelle
compagnie : Mais , une de mes femmes
, qui étoit la plus grande , la plus
belle & la premiere que j'avois aimée ,
Hij
92 LE
MERCURE
ne tarda
pas
à refter enceinte . La fille
de mon maître fut la feconde , & la
troiſieme les fuivit bientôt aprés.
De façon que la Moreffe fut la feule
qui ne pût donner les mêmes marques :
Elle en conçût du chagrin , & ne foûpira
pas peu , de n'avoir pas û lieu jufqu'alors
d'imiter fes compagnes ; mais ,
elle fçût pas la fuite fe les rendre fi
favorables , qu'elle fe vit dans le même
êtat que les autres ; d'où il arriva
que la premiere année de notre féjour
dans ce beau defert , toutes mes femmes
me donnerent chacune un enfant >
& de grandes eſperances de m'en donner
beaucoup d'autres à l'avenir.
* La premiere mit au monde un beau
garçon; la fille de mon maître qui êtoit
la plus jeune de toutes , n'accoucha
que d'une fille , & la feconde fervante
fe vit délivrée d'un enfant du même
fexe ; mais , avec bien plus de douleur
que les autres , attendu fon embonpoint
, au lieu que la Moreffe ne
fçût ce que c'étoit que de peine : Elle
nous donna pourtant une fille belle &
blanche , par où je me vis avantageufement
pere d'un fils , & de trois filles
, au bout de l'année.
DE MAR S.
93
Comme nous manquions cependant ,
de tout ce qui eft néceffaire pour emmailloter
ou enveloper nos petits enfans
, nous ne faifions point d'autrefaçon,
que de les faire repofer fur du feuillage
épais , fans leur rien ê endre par
deffus ; ce qui nous mettoir fort peu
en peine , perfuadez que nous en aurions
encore beaucoup d'autres , & qu'il
nous feroit impoffible de les habiller
tous comme nous aurions pû faire
les premiers ; car , ces femmes ne
manquoient point d'augmenter nôtre
génération d'un enfant pour le moins
chacune , tous les ans ; & non obſtant
la privation de diverfes néceffitez pour
la plus tendre enfance , de tout ce nombre
, aucun ne fut jamais attaqué de la
moindre maladie , ny de la moindre.
infirmité . C'est pourquoi , les habits
qui étoient la feule chofe qui nous
manquoit , ne nous fervoient que
pour la pudeur: La chaleur , & la bonté
du climat nous en difpenfant d'ailleurs
, & nous garantiffant affés du
froid .
Nous vivions contens & fatisfaits de
nôtre Etat. Nôtre famille fe multiplieit
, & croiffoit à vûtë d'oeil ; & rien
94 LE MERCURE
ne troubloit nôtre tranquilité. Nous
nous divertiffions fouvent à nous promener
, & à nous delaffer enſuite
l'ombre des arbres , ou à la fource de
quelque fontaine , j'avois même , aux
heures de mon loifir , creufé divers
arbres , pour nous y retirer fur le chaud
du jour , & pour y dormir avec mes
femmes.
Toutes chofes contribuoient de cette
manière à me faire trouver le tems
bien court , principalement mes femmes
qui ne pouvoient plus vivre fans
moi , ny fuporter mon abſcence un feul
moment . Lorfque nos pensées cefferent
de fe porter ailleurs , nous refolumes
, en faifant même prêter le fér
ment à tout ce que nous avions d'enfans
fous nous , de ne nous point aban--
donner les uns les autres , & de ne:
jamais fortir de ce lieu : Je me trouvois
avoir alors auprés de moi , outre
mes quatre femmes , quarante fept enfans
de l'un & de l'autre fexe , les fil--
les êtant neanmoins en plus grand nombre
que les fils , qui tous , ainfi que les
filles, croiffoient àmerveille :Nous jouiffions
tous d'ailleurs d'une parfaite fanté
, à cauſe de l'excellence de la nourDE
MARS
ة ر
riture que le pays nous fourniffoit
pour tous nos befoins .
La Moreffe fut la premiere qui ceffa
à me donner des enfans , aprés en
avoir mis douze au monde ; c'eſt pour--
quoi , je me défiftai d'avoir fa compagnie
.
Pour la fille de mon maître , de la
quelle j'u le plus d'enfans , comme
êtant la plus jeune & la plus belle ,
fut celle qui fit mon plus fort attachement
, comme je faifois pareillement
le fien.
Seize ans s'étant écouléz , je trouvai
bon de donner une compagne à
mon fils aîné : J'en ufai de même envers
tous mes autres enfans , à mefure
que je les vis affez grands & ca--
pables de cela .
Mes femmes ayant ceffé de fruc-.
tifier , le nombre des enfans de mes
enfans fe multiplia de telle forte , ques
je crus qu'il iroit à l'infini ; må premiere
femme m'en ayant donné treize,
la feconde, fept ; la fille de mon maître,
quinze , & la Moreffe douze , qui *
faifoient enfemble le nombre de
47.
En la vingt-deuxième année de nê
LE MERCURE
tre féjour , ma Moreffe mourut fubitement
, fans que nous en puffians
deviner la caufe , ne lui ayant rien vû
fouffiir. Mes enfans fe mariant , auffitôt
qu'ils en avoient atteint lâge ,
je leur affignois une demeure au - delà
de la Riviere , afin qu'ils ne s'incomcommodaffent
pas les uns les autres;
& quand les derniers , à la referve des
deux ou trois plus jeunes , eurent ête
ainfi féparez & mariez à nôtre façon,
alors , fentant le poids de mes années,
je renoncai à tous les paffe - temps de
la jeuneffe .
Tellement que la foixantiéme anrée
de mon âge , & la quarantiéme de
ma venue dans ce lieu , je donnai ordre
à mes enfans de m'amener les
leurs ; & je trouvai que le nombre de
mes defcendans par mes quatre femmes
, allant déja jufqu'à la troifiéme
genération , montoit à cinq cent , foixante
cinq perfonnes de l'un & de l'autre
fexe.
Je pris les mâles d'une Race , & les
joignis par le mariage aux filles d'une
antre lignée , fans plus permettre ,
comme nous avions êté obligés de faire
auparavant , que perfonne époufat fa
propre
DEMARS
97 .
propre four ; aprés quoi , adorant la
providence & la bonté de Dieu , je les
renvoyai.
Vous faurez de plus , qu'ayant encore
une Bible qui m'estoit reftée , j'avois
apris à lire à quelqu'uns de mes
enfans ; de forte qu'avant qu'ils s'en
retournaffent , je leur ordonnai de la
lire, une fois le mois , en une affemblée
générale qu'ils feroient tenus de faire
pour cela .
Enfuite , je perdis encore une de .
mes femmes en la foixante- huitiéme
année de fon âge. Il m'en mourut une
autre l'année fuivante , & il ne me
refta plus que la fille de mon Maiftre ,
avec laquelle je tins encore ménage
douze ans , au bout defquels elle décéda
. Je l'enterrai dans l'endroit où je
defirois eftre mis à fon côté aprés ma
mort ; ayant placé de l'autre côté ma
premiere femme , pour cftre auprés de
moi , la Moreffe enfuite tout proche ,
& l'autre fervante au- delà de la fille
de mon Maistre .
Etant ainſi reſté veuf, à l'âge d'environ
quatre- vingt ans , je ne fongeai
plus qu'au repos & à la mort ; c'eſt
pourquoi , je difpofai de ma hutte ,
I
98
MERCURE LE
& de tout ce que je devois laiffer aprés
moi , en faveur de mon fils aîné , qui
eftoit marié avec ma fille aînée , iffuë
de ma chere femme ; enfuite , je l'établis
comme Roy , ou Gouverneur
de tous les autres .
Je leur prefcrivis pour ce fujet, une
forme de gouvernement tout-à- fait
aprochante des bonnes loix des Habitans
de l'Europe ; & pour les informer
du principal de leurs devoirs , je
les inftruifis tous en la Religion Chrétienne
, comme on la profeffe en Angleterre
, ainfi qu'ils en parloient la
Langue , leur enjoignant d'y perfévérer
, & leur défendant en cas d'abord ,
& de commerce d'étrangers , d'adherer
jamais à aucune autre Doctrine , ni
Secte, en fait de Religion.
Pour leur en faire le commandement
, ayant atteint les quatre- vingt
ans de mon âge , & les cinquante neuf
de ma nouvelle habitation ; je fis fignifier
à tous mes defcendans , qu'ils euffent
à fe venir préfenter devant moi ;
ce qu'ils firent au nombre de mil fept
cent quatre- vingt neuf perfonnes des
deux fexes .
Je priai Dieu , aprés les avoir exLYON
UT
DELA
DE MAR S. *
1893
VILLE
horté , qu'il voulût multiplier fur eux
la douceur falutaire de fes faintes benédictions,
& leur faire annoncer hautement
les myfteres adorables de l'Evangile
de vie ; aprés quoi je les congédiai.
Comme je me trouvai fort caduc
& décrepit , la vûë me manquant
, & le défir de vivre davantage
fe ralentiffant en moi , je remis la
Rélation préfente , écrite de ma propre
main , à mon fils aîné ; le chargeant
de la garder foigneufement , &
en cas que quelques étrangers vinffent
à aborder là , de la leur faire voir ,
leur permettant même d'en tirer la
copie , s'ils le défiroient ; afin que nôtre
nom fût connu , & s'immortalifât
fur la Terre.
Enfin , je donnai à ma pofterité
celui de Pinés d'Angleterre , à cauſe
que le mien eftoit Georges Pinés :
La fille de mon Maître s'apelloit
Sara Engels ; mes deux autres fem
mes , Marie Sparkes , & Elifabeth
Trévers. C'est pourquoi , afin de differentier
tous ceux qui en feroient defcendus
, je leur impofai le nom de
leurs meres , les diftinguant en Engelfen
, Sparken , Trévers , & Phi-
I ij
LE MERCURE
Lipfen ; apellant de ce dernier nom
les enfans de la Moreffe qui fut bâtifée
fous le nom de Philippe, ou Philippine,
lors de fa profeffion du Chriftianifme ,
fans avoir aucun furnom.Cependant, le
nom général de Pinés Anglois , fut celui
de la Nation. Dieu la veuille benir
de la rofée du Ciel , & de la graiffe de
la Terre !
sxsttsxsttsxst:tsstttssttsxs
V
Oici la fuite des Caractéres de M.
de Marivaux que nous avions êté
obligés d'interrompre pendant quelques
mois , par certains contre - tems qui
font néceffairement du reffort du Mercure
: Si les morceaux du même Auteur
inférés dans nos derniers Journaux de
1717 , lui ont concilié le fuffrage des
gens délicats , il me femble que celui - ci
en fera du moins auffi favorablement
reçû. Ony fentira une maniere neuve
& fine de penser, qui renduë par des
expreffions de génie , préfente aux
yeux de l'efprit , des tableaux finis :
Mais , c'est au Lecteur à l'apprécier
felon fa jufte valeur.
DE MAR S 101
D
Ans mes dernieres réfléxions ,
Madame , je vous en promis
de nouvelles fur les femmes de Qualité
: J'en vis l'autre jour deux ou trois
qui m'en fournirent quelques - unes ;
elles étoient , ce qu'on appelle , en négligé.
J'ai toujours regardé cet habit ,
comme un honnête équivalent de la
nudité- même : Vous verrez dans un
moment pourquoi je l'appelle équivalent
Les femmes ont un fentiment
de coquetterie qui ne defempare
jamais leur ame ; il eft viclent
dans les occafions d'éclat , quelquefois
tranquille dans les indifférentes ;
mais , toujours préfent , toujours fur
le qui- vive : C'eft en un mot , le mouvement
perpétuel de leur ame ; c'eft
le feu facré qui ne s'éteint jamais ;
de forte qu'une femme veut toujours
plaire,fans le vouloir par une réflexion
expreffe. La Nature a mis ce fentiment
chez elle , à l'abri de la diftraction
& de l'oubli : Une fême qui n'eft
plus coquette , c'est une femme qui
a ceffé d'être .
Mais , revenons à ma Théfe . J'ai
Iiij
702 LE MERCURE
nommé le négligé , l'équivalent de la
audité même : Pourquoi , Madame ?
Le voici.
Je vous ai dit que les femmes
eftoient coquettes fans relâche . Or ,
elles ne le font jamais plus , que quand
elles femblent vouloir infinuer qu'elles
ne le font pas. Le négligé , par exemple
, eft une abjuration fimulée de
coquetterie , mais , en même tems ,
le chef- d'oeuvre de l'envie de plaire..
L'habit magnifique donne de l'éclat
à l'aimable femme ; elle en devient
plus curieuſe à voir , mais , non pas
fi touchante ; elle en eft plus belle ,
& moins dangereufe ; & cet éclat
étranger qui faute au yeux , étouffe
l'impreffion des graces naturelles , &
divertit le fpectateur de l'attention
rifquable qu'il donneroit au refte.
Cette façon de fe montrer , eft plus .
fuperbe que délicate : Ufer d'ornemens
pour plaire , c'eft s'appuyer de feconds
, c'eft combattre avec rufe ; &
comme cela , la victoire n'est pas
nette. Ai-je plû comme femme ornée,
ou comme femme aimable ? Voilà la
fourde queftion qu'en pareils cas fe
fait une Dame ; argument dicté par
DE MARS 103
l'amour propre qui fe connoit en
vrais avantages , & qui fe juge à la
rigueur , quand il prévoit n'y rien
rifquer.
Pour vuider la queſtion , on a recours
au négligé , c'eft par lui qu'on
fait une épreuve de fes charmes , qui
finit les chicannes de l'amour propre ;
c'est par lui qu'on expofe la vérité
toute nue , & qu'on femble dire , me
voilà telle que m'a fait la Narure ;
voilà du moins une copie modefte de
l'original mais à vous dire vrai , ce
modefte eft fifuperficiel , qu'il ne gêne
en rien l'imagination des hommes.
Mais , me dirés - vous , les femmes fça
vent-elles ce libertinage d'imagination.
Je ne vous dirai pas fi elles le
fçavent ; mais , pour le peu qu'elles
s'en doutent , le négligé durera longtems.
:
Concluez fur tout ce que nous ve
nons de dire , Madame , que cet habit
a la fimplicité , la proprété , le
peu d'affectation des habits vraiment
modeftes ; mais , qu'il n'en a pas la
pudeur ; qu'il porte ,pour ainfi dire, le
caractére de la peu chafte vanité
qui l'inventa fans doute : Quand je
Liiij .
i04 LE MERCURE
dis peu chafte , je n'entends pas des
deffeins formellement mauvais ; mais,
de vifs fentimens de complaifance
pour fes charmes ; fentimens de qui
vient l'art de pallier la vérité fans
rien perdre , & de mettre fans blâme
fes appas dans leur plus dange-
Leufe posture.
:
Revenons aux Dames que je vis .
Une d'elles fe retira , je m'en allois
auffi Un Cavalier s'avança pour
lui parler. Je m'attendis fur le champ.
à quelque phrafe de manége , & je
ne me trompai point. Laiffez- moi , lui
dit- elle , je me fauve , je fuis faite
comme une folle . Sçavez- vous , Madame
, ce qu'une femme de Qualité
penfe confufément , toutes les fois
qu'elle prononce ce peu de mots.
Regardés moi ; je ne fuis point parée
comme les femmes doivent l'eftre ;
mon bon air & les graces de ma taille
ne font point équivoques ; tout naît
de moi , c'eft moi qui donne la forme
à mon habit , & non , mon habit qui
me la donne ; je fçai combien je fuis
aimable & touchante en cet état ;
mais , je dois paroiftre ne le pas fçavoir
; c'eft une grace de plus , que
DE MARS:
105
d'en avoir tant, & les ignorer : On les
voit , on les fent , on croit qu'elles
m'échappent;croyés - le de même , je
me fauve ,je fuis faite comme une folle .
Voilà , .Madame , ce que fignifie
le langage hipocrite dont nous parlons
; & le plaifant de cela , c'eft que
les hommes n'en expliquent que le
fens favorable , & que leur jugement
étourdi fait grace du refte à la Comédienne
, & glifle fur le ridicule
qu'il contient. Il y a là deffus bien
d'autres réflexions à faire , convenables
au feu de mon âge , mais d'un
vrai trop voifin de la licence : Quelque
agréable que foit le champ d'idées
qu'elles ouvriroient à mon efprit
, je vous les facrifie , Madame.
Que vous dirai- je encore ? Les femmes
de Qualité élevées dans les ufages
de Cour , qui fçavent leurs droits
& l'étendue de leurs libertés , ne rougiffent
pas d'avoir un Amant avoué ;
ce feroit rougir à la Bourgeoife
. De
quoi rougiffent
- elles donc ? C'eft de
n'avoir
point d'Amant
, ou de le
perdre. J'aurois
pû dire des Amans.
Le plurier ailleurs
deshonorant
, fait
ici cortége
glorieux
. Chaque
Païs a
105 LE MERCURE
fa guife . On fçait à la Cour le prix de
la vie , & l'on n'y admet nulle maxime
qui ne tende à la faire fentir .
Nous avons dit qu'elles y rougif
foient de n'avoir point d'Amant . Cela
n'eit pas difficile à comprendre , en
les fuppofant coquettes . Une femme
qui vit fans eftre aimée , vit dans l'opprobre
, & dans la derniere des réputations
; la plus galante des femmes
de Cour à le pas fur elle dans
l'eftime des hommes: Je ne fçai même ,
à bien examiner l'efprit de Cour , fi
cette plus galante n'eft pas dans mille
momens la plus eftimée. Les momens
font ceux où les Courtifans ne font
point de réfléxions raifonnables : Il
feroit hardi de parier qu'ils en fiffent
quelquefois
Il faut donc des Amans , il faut
même fe les conferver. Ah ! C'en eft
trop , me répondrés- vous : Ceci devient
férieux ; j'en conviens , Madame
, & trés férieux ; fur-tout , avec
des Amans de Cour , qui veulent bien
effuyer des délais de bienséance , qui
s'attendent bien à combattre des imitations
de vertu ; mais non pas , la
verin-même ; & qui fçavent,à un jour
DE MAR S. 107
prés , affigner la durée raisonnable de
ces imitations , qui foûpirent enfin ,
non , pour tâcher de vaincre , car , tâcher
,fuppofe des efforts pour un fuccés
douteux ; mais , parce que les foupits
font un cérémonial qui doit précéder
la récompenfe ; & qu'il eft de
l'ordre qu'une femme paroifle recompenfer
, & non, donner d'avance .
Comment donc conferver des
Amans de cette efpece ? Comment.
Comme on peut : Par des efpérances.
Ah grands Dieux ! Eit- il permis
d'en fouffrir l'idée dans un homme?
Une femme a-t - elle befoin d'un plus
grand oubli de vertu pour les remplir
, que pour les donner ? C'eft contefter
fur le tems , & non, fur le crime.
Oh, Madame Attendés : Ces efperances
qui vous choquent ,ne font pas
fi criminelles que vous le penfez : Si
nous parlions d'une femme ordinaire ,
j'entends , femme de Ville ou de Pro
vince , vos conféquences feroient juftes.
Une éducation roturiere , purgée
de licence, & qui lui a appris à obferver
les vertus à la lettre , lui défend
de fouffrir unAmant : Le fouffre- t- elle?-
Elle a fait un premier pas dans la voye
108 LE MERCURE
du crime : Lui perme- t- elle d'efperer ?
Elle en a fait mille.
En effet , avant que d'en venir là ,
que de diminutions journalieres dans
fa fageffe ? Que d'inutiles travaux de
pudeur ? Quelle fucceffion de mouvemens
libertins n'a- t- il pas fallu , pour
aguerrir fon ame , pour la familiarifer
avec l'idée du crime ? Elle donne des
efperances , le crime eft refolu , elle
l'envifage , elle s'y promet. Que ne s'y
livre- t-elle ? Ce n'est pas la pudeur qui
l'en empêche , c'eft le fouvenir d'en
avoir eu , qui la retarde .
Voilà , Madame , l'hiftoire du coeur
d'une femme ordinaire qui donne des
efperances Vous vous imaginez qu'il
en eft de même du coeur d'une femine
de Cour ; mais il n'y a rien de tout
celà. 1o , quoi qu'elle foit mariée ,
elle peut avoir un foûpirant ; il fait
comme partie de fon équipage : Quant
aux efperances qu'elle lui donne , c'eſt
un difcours en l'air , un proverbe , un
vaudeville de Cour : En fait de galanterie
, elle ne fçait pas ce qu'elle don
ne alors.
Mais , l'Amant qui en attend l'échéance
, comme d'un bon billet, preffe ,
DE MAR S.
109
s'impatiente , fait fes diligences , menace
d'infidelité ; & fi quelqu'un alors ,
ne vient heureufement fe préfenter
pour tenir fa place, en cas de deſertion,
je croi franchement qu'une femme
eft en peril manifefte .
L'on voit encore une autre forte de
femmes de Cour . Il eft , par exemple,
des Coquettes honoraires ; ce font celles
qui font leurs preuves d'agrêmens
& de charmes , en laiffant feulement
aborder les Amans ; & qui , refoluës
d'être fages , prennent de publiques
atteftations de la facilité qu'elles auroient
à fe mettre au rang des aimables
folles.
Ce n'eft pas là , vertu parfaite ;
mais que voulez- vous , Madame . La
corruption eft tellement fimpathique
avec le coeur humain , qu'on ne peut
l'en purger fibien , qu'il n'y refte fouvent
ou la honte de n'ofer paroître
fage , ou du penchant à ne pas l'être .
Là deffus , ne pouroit - on pas dire que
le vice eft comme l'Amant chéri de
l'ame ? Elle le regrête en y renonçant ,
& ne le hait jamais.
Il y ades femmes de Qualité plus
courageufes encore que ces dernieres ,
TIO LE MERCURE
& qui ne fouffrent point d'adorateurs :
On voudroit bien qu'elles fuffent coquettes
; elles fçavent qu'on le voudroit
bien , & le fçavent avec plaifir ;
voilà leur coquetterie : Il leur eft doux
d'être comptées comme des beautez
inacceffibles , il leur est doux , toutes
féqueftrées qu'elles font de la foule ,
d'inquiéter les fens des fpectateurs.
Je vous parlerois ici , Madame , des
femmes de Qualité devotes; mais c'eft
une efpece trop marquée : Il vous fuffira
de fçavoir en général que la devotion
dont il s'agit , les éloigne du
monde , fans le plus fouvent les approcher
de Dieu .
Quand je vois ces faintes Ames ,
je ne puis m'empêcher de les comparer
à ces Soldats que leurs bleffures envoyent
aux Invalides : Les bleffures
de nos femmes , c'eft l'âge , & le déchet
de leurs charmes : Adieu le
monde, belle vocation ! Les habits , le
maintien, le difcours, les démarches ,
tout eft pieux , le coeur même prend
du goût pour la façon des actions
pieufes , il aime fon métier ; le formulaire
ambulant ou contemplatif lui en
plaît on gémira fans douleur aux
DE MAR S. III
pieds des Autels, on verfera des pleurs
dont la fource fera , non , l'amourde
Dieu , mais la vive & jaloufe imitation
de cet amour ; je veux dire , que l'ame
entrera dans fon fujet , ainfi qu'un
Acteur Tragique entre dans la paffion
qu'il reprefente .
Mais , fans m'en appercevoir , je
traitte une matiere que je m'êtois d'abord
interdite. Peu s'en eft fallu , que
je ne parlaffe de ceux à qui nos Dames
confient leur confcience , gens au
profit dequi , tourne la pieté de nos devotes
, pendant que Dieu n'en a que
les honneurs .
Je ne fçai ; mais l'inquiétude , le
fcrupule toûjours renaiffant , & ces vifites
fréquentes chez l'homme de Dieu ,
font une image bien reffemblante des
mouvemens du coeur tendre , ce pouroit
être de l'amour qui n'a fait que
changer de nom ; peut- être que l'ame
s'y méprend elle -même & qu'elle
n'eft jamais plus profane , que quand
elle paroît fcrupuleufe .
772 LE MERCURE
S
I nous avions pû recouvrer affezà
tems , la Lifte des Dames & des
Seigneurs , qui avoient êté invite,z an
magnifique Repas que Madame Duchef-
Je de Berry donna à L. A. R. de Lorraine,
la nuit duLundy au Mardygras,
dans le Palais du Luxembourg; nous
n'aurions pas manqué d'en régaler le Public
, comme nous l'avons fait de la defcription
des fervices dont nous avons
donné le détail dans notre dernier Mercure.
Je prefente ici cette Lifte , telle
qu'elle m'a été communiquée , fans diftinction
de rang ny de place.
JOURNAL DE PARIS.
LISTE DES DAMES PRIE'ES
A LA FESTE DE MADAME
DUCHESSE DE BERRY.
Table de Madame Ducheffe de Berry.
Neuf Princeffes du Sang .
Six Princes du Sang.
Sept
DE MARS
114
Sept Dames à Madame Ducheffe
de Berry:
Quatre Dames à Madame la Ducheffe
de Lorraine .
Cinq Dames d'honneur des Prin
ceffes du Sang .
Mde la Ducheffe de Louvigny . Mď
la Maréchale de Villars . Mde la Com
telle d'Egmont . Mde la Ducheffe d'Aremberg
. Mde la Comteffe de Rupermonde.
Mde la Marquife de Meufe.
Me la Marquife de Maillebois. Mde
la Marquife de Rannes . Mde la Marquife
de Senneterre. Mde la Marquife
de Courcillon , Mde la Marquiſe d'Anféfune.
Mde laMarquife de Torcy , Md.
la Ducheffe d'Olonne . Mde la Comtef
fe de Roye. Mde la Comteffe de Fonraine
. Mdela Marquife de la Vrilliere.
Mde laComteffe de la Motte-Houdencourt.
Mde la Marquife de Polignac-
Mde la Marquife de Bonneval. Mde la
Marquife Baafremont .. Mde la Marquife
de Choifeuil Pluveau.Mdela Marquife
de Montendre Mde la Duchefle
de Luynes Mde la Marquife de Mont
foreau . Mae la C. de la Rochepor . Mde
La Marquife de Chaſtillon Mde la Ducheffe
de la force . Mde la Marquife de
K
114 LE MERCURE
Tavannes . Mde de Loemaria. Mde la
Marquife de Curton Chabannes . Mde la
Marquise de Broglio.Mad . la Marquiſe
d'Heudicour.Mad.la Princeffe de Soubize.
Mad . la Marquiſe de faint- Germain-
beaupré.Mad . la Marquife deGalfion
, Mad, de Champignelles. Mad , la
Marquife de Carman. Mile de Melun .
Mad. la Marquiſe de Cruffol . Mad . la
Marquife de Charoft. Mad . la Marquife
de l'Autreck . Mad. la Comteſſe
d'Harcourt. Mad, la Comteffe de Nevers.
Mad. de Creüilly. Mad . la Duchelle
de Noailles. Mad , la Duchefle
de Duras. Mad. la Ducheffe de Tallart.
Mad . la Marquife de Villeroy .
Mad . la Princeffe de Tingry. Mad .
la Marquife de Gondrin . Mad , la Marquife
de Bellegarde . Mile de Tourbes .
Mad. la Marquife de Villequiers. Mad .
la Marquife de la Valliere. Mad . las
Marquise de Vieuxpont . Mad . la Marquife
de Beringhen. Mad . la Marquife
d'Ancenis. Mad, la Comteffe de Verac.
Mad la Marquife d'Estampes . Mad .
de Sabran . Mad, la Marquife de la Fare.
Mad , de la Fare. Mad. la Comteffede
Pontchartrain . Mad . la Maréchale
d'Eftrées.Mad.la Marquife deBethune,
Mad. la Marquife de Dreux . Mad, la
DE MARS ITS
Comteffè de Biffi . Mad . la Comtefe
de Beaune . Mad . la Marquife de Cafrellane
. Mad . la Marquife de Laffé .
Mad. la Marquife de Mérode. Mad .
la Marquife de Gonicourt. Mad , la Marquife
de Jonfac. Mad. la Marquife de
Cayeux Mad.la Ducheffe d'Ufez . Mad.
la Princeffe de Talmont. Mad , la Marquife
de Montboiffier. Mad . la Marquife
de Laigle la jeune. Mlle d'Efpinoy.
Mad . la Ducheffe de Sully . Mad ,
la Maréchale de Bezons. Mad . la Marquife
de Maubour . Mad, la Comteſſe
de Croiffi, Mad . la Comteffe de Livri.
Mad . la Princeffe de Lambefc. Mad .
la Marquise de Conflans . Mad . la Marquile
de la Rochefoucault. Mad. de .
Marré Mad . la Maréchale de la Ferté .
Mad. la Ducheffe de Laufun. Mad . la
Comtelle de Sezanne.
LISTE
Des Seigneurs invités à la fête de M&
dams Ducheffe de Berry , diftri-·
buez en trois tables differentes.
Monfieur le Prince de Pons . M.
le Chevalier de Lorraine . M.-
le Prince d'Harcourt. M. le Duc
Kij
116
LE MERCU.RE
d'Olonne. M. le Duc de Villars. M.
le Marquis de Villars. M. le Duc de
Louvigny. M. le Comte de l'Efparre .
M. le Marquis d'Oife. M. le Prince
de Leon. M. le Chevalier de Rohan
Chabot. M. le Duc de Richelieu . M.
le Duc de Melun. M. de Marquis de
Villeroy. M. le Prince Soubize . M.
le Comte de Roye . M. le Comte
Marton . M. le Marquis de Laffé. M.
le Prince de Bournonville . M. le
Comte d'Hodencourt. M. le Marquis.
de l'Autreck . M. le Marquis du Pleffis
Chatillon. M. le Comte d'Ufés. M.
le Chevalier de Fimarcon. M. le Chevalier
de Baviere , M. le Duc de
Briffac. M. le Prince de Montauban.
M. le Marquis de Baufremont . M. le
Marquis de Villequiers. M. le Chevalier
Dedies. M. de Clermont S.Aignan ..
M. le Comte d'Agénois. M. d'Albergotty.
M. le Comte de Muret . M. le
Comte de Saillan. M. le Marquis de
S. Germain-Beaupré. M. le Cheval.
de S. Germain Beaupré. M. de Courraumer.
Ie fils de l'Ambaffadeur de
Sicile . M. le Duc de la Rocheguyon.
M.le Duc de la Feuillade . M.le Marq.
de Biron. M. le Comte de Grancey.
M. le Marq, de Broglio, M. le Marq .
DE MAR S. LIF
d'Harcourt. M. le Marq. de Trefnel .
M. le Duc d'Antin . M. le Prince de
Soultzebak & fon Gouverneur. M. de
Surville. M. le Chevalier de Surville
M. le Marq, de la Fare . M. le Marq
de Courcillon. M. le Marq. d'Heudi
cour . M. le Chevalier d'Ambres . M..
le M. de Coëtenfao . M. le Marq. de
Caftelmoron. M. le Marq de Bethune.
M. le Marq, de Nancré. M. le Duc
de Guiche. M. le Marq. de la Valliere .
M. le Duc de Sully. M. le Marquis de
Gefvres. M. le Comte de Nogent . M.
le Duc de la Trémoïlle . M. le Comte
de Maricamp.M.le Prince Lubomirſki.
M. le Mar. de Bentivoglio . M. le Mar.
de Jonfac. M. le Marg. de Caumont
M. le Marq. d'Entragues Conty. M.
le marq. de Nangis. M. le Marq de la
Carte. M. le Comte de fainte Maure.
M. le Marq. de Curton Chabanes . M.
le Marq . de Manchiny. M le Chev. de
la Rivierre. M. le Chev. d'Orleans . M.
le Duc de la Force . Le neveu du Czar.
L'Ambaffadeur de l'Empereur . L'Ambaffadeur
d'Efpagne. L'Ambaffadeur
d'Angleterre. L'Ambaffadeur de Sicile.
L'Ambaſſadeur de Portugal, M. le
Nonce, L'Ambaffadeur de Malthe.
18*
LE MERCURE
M. le Comte de Langerón . M. le Mar
quis de Tavannes . M. le Chevalier de
Saint Vallier. M. le Chevalier de Monreffon
, M. de Charleu. M. le Vidame
de Chartres . M. le Marquis de Ruffe .
M. le Comte de Lionne . M. le Marquis
de Chatte. M. le Marquis de
Livry le Pere . M. Nocé. M. le Comte
d'Eftampes . M. de la Noue Conty. Le
fils de M. le Comte de Sommeri. M.
le Comte Dedies . M. le Marquis de
Bonnivet. M. le Chevalier d'Hautefort .
M. le Marquis de Coëtentao. M. le
Marquis de la Rochefoucault . M. le
Comte de Rioms. M. le Comte de:
Sommeri . M. le Marquis de Mouchy.
M. le Marquis de Briquemau , M. le
Marquis de Pons . M. le Chevalier de
Courraumer . M le Chevalier de Sabran.
M. le Marquis de Laval. M. le
Marquis d'Arpajon. M. le Chevalier
de Braffac. Quatre Gentilshommes der
la fuite de Madame de Lorraine . M.
de Conflans: M. le C. de Pons.
On parle trop avantageusement de
la nouvelle experience que M. Gautier
vient de faire fur le falpêtre , pour··
n'en pas inftruire le Public dans cejour.
nal.
DE MARS 119
Le principe dont s'eft fervi cet habile
Phificien , pour rendre l'Eau de
Mer potable , pouvant être appliquéà
plufieurs autres opérations importantes
, un de fes principaux effets êtang:
de faire beaucoup d'évaporation avec
peu de matiere combuftible ; S. A.R ..
lui fit donner ordre d'en faire des experiences,
par lesquelles on pût être alfuré
jufqu'où pouvoit aller la difference
de fa maniere d'operer , de celle
qui cft en ufage . La Machine de M.
Gautier fut montée à la Raquette au
commencement de Decembre : On y
êtablit auffi une Chaudiere à la maniere
ordinaire : On mefura une même
quantité de bois pour la Machine &
la Chaudiere , fous lefquelles on alluma
le feu en même tems. La Chaudie
re ordinaire évapora environ fix pieds
cubes en douze heures, & la Machine ,
quarante-deux pieds cubes ; ce qui fair
fix feptiemes de profit fur la matiere
combuftible. On a répeté plufieurs fois
la même experience avec le même fuccez
; ce qui engagea l'Auteur à demander
des Eaux de Salpêtre , pour fai
re voir , que non feulement on ména--
geroit lebois & le tems , à chaque cuis
F20 LE MERCURE
te de Salpêtre , fuivant les experiences
de la fimple évaporation ; mais , qu'on
épargneroit les frais de plufieurs cuites .
L'opération finie, le Salpêtre fe trouva
auffi beau que celui de la feconde cuite
de l'arcenal , de l'aveu même de ceux .
qui le travaillent ; ce qui pourra aller
plus loin , lorfque les Machines feront
faites exprés pour telles opérations. Le
R. P. Sebaftien Académicien & Commiffaire
, a écrit un Journal de ces experiences
, & de plufieurs autres qui
ont été faites avec la même Machine
fur les Eaux falées , fur le charbon de
terre,& les mortes de tanneurs qui bru
lent,comme lebois, dans cette Machine.
Ce Journal fut lû à S. A. R. le 6 Janvier
, lorfqu'elle voulut cftre convaincue
par elle même de la verité de cette
découverte ; que le retardement des
Vaiffeaux fur lefquels la répétition
des experiences de l'Eau de Mer renduë
potable , fe doit faire , a donné le
tems de faire connoître.
Afin de ne laiffer aucun doute dans
l'efprit du Lecteur , on donnera ici l'atteftation
du célébre P. Sebaftien Carme.
Ayant reçû ordre de Mer le Duc de
Noail
DE MARS. 121
Noailles , de faire conftruire la Machine
que M. Gautier Médecin de Nantes
a imaginée pour deffaler l'Eau de la
Mer , & d'en faire plufieurs experiences.
Nous nous fommes tranfportés à la
maifon de la Raquette,Fauxbourg faint
Antoine , où elle a été montée ; & on
a commencé le 14 Décembre dernier ,
& continué jufqu'au premier Janvier ,
à faire quantité d'experiences dont on
a tenu un Journal , qui a êté lû à S.
A. R. Mɛr le Duc d'Orleans Régent ,
le 6 de Janvier , par lesquelles experiences.
Il confte que l'évaporation de l'Eau
fe fait fix fois plus vite par cette Machine
, que par celle qui fe fait par
les
voyes ordinaires , & que par cette Machine,
on confomme fept huitiemes de
bois moins qu'à l'arcenal , pour faire
évaporer les Eaux du Salpêtre ; &
qu'une cuitte le fait en huit heures de
tems , au lieu qu'il faut 24 heures ordinairement.
Que le Salpêtre fe trouve
auffi beau à la premiere cuitte , que celui
de la feconde qui eft fait par la maniere
ordinaire,de l'aveu même de ceux
qui le travaillent : Ce qui merite atten-
Mars 1718. L
122 LE MERCURE
tion ; parce que l'on épargne cinqfiziemes
du tems , & environ neufdixiemes
du bois qui fe confomme , pour
faire la premiere & la feconde cuitte ,
& qu'il leur faut au moins 48 heures
de tems , & 2 voyes de bois ; au lieu
qu'il n'a êté employé ( comme on l'a
déja remarqué que huit heures &
trois trente deuxiemes de bois.
Ce qui nous oblige à conclure
que non feulement , cette Machine eft
la plus utile de toutes celles qui ont êté
imaginées jufqu'aprefent, & dont nous
avons eu connoiffance, pour déffaler l'eau
de la Mer ; mais , qu'elle peut fervir
trés utilement , & faire des épargnes
fort confidérables pour les cuiffons du
Salpêtre pour les évaporations des
Eaux des fources falées de Salins &
d'autres endroits.
›
Fait à Paris le premier de Fevrier
1718. Signé F. Sebaftien Truchet R.
Carme de l'Académie Royale des Scien-
Ges.
PROVISIONS DONNE'ES.
Provifions en furvivance de la Charge
de Gouverneur & Lieutenant GéDE
MARS . 123
néral de Rouffillon , Conflans & Cerdaigne
, pour M. le Comte d'Ayen du
2 Fevrier 1718.
Idem. De la Charge de Gouverneur
des Ville , Citadelle , & Château de
Perpignan.
Provifions de Lieutenant Général
en Touraine pour м le Marquis de Razilly
, par le décés de M. le marquis de
Razilly fon frere , du 19. Fevrier 1-18.
avec un Brevet de retenue de 100000.
livres fur ladite Charge.
Idem. Une Commiffion du même
jour 4. Mars , qui lui donne rang de
Meftre de Camp de Cavalerie .
Provifions de la Charge de Gouverneur
des Ville & Château de Montluel
, au Païs de Breffe , fur la nomination
de M. le Duc , en faveur de M.
Bellon de Thurin , du 12. Mars 1718.
Brevet de Guidon des Gendarmes
de la Garde, pourм . le Prince de Montbazon
, par la démiffion de M. le Prin
ce de Montauban fon frere , du 4. Mars
1718.
毋
Il y a actuellement dans le Port de
la Rochelle , fix Vaiffeaux chargez
d'hommes & de femmes, prêts àmettre
à la voile pour paffer dans la Loüif
Lij
124
LE MERCURE
fianne , autrement le miffiffipi . Les actions
de cette Compagnie augmentent
de jour en jour;& on a tout lieu d'efperer
que cet établiflement êtant bien conduir,
& foutenu des forces & du crédit de l'Etat
, aura des fuites trés avantageufes.
M. le Maréchal de Villars porta le
Brevet de penfion du Cordon de Saint
Loüis , vacant par la mort de м. de
Cafteja Gouverneur de la Ville de Toul,
à M. de la Jarie ancien Brigadier
ci-devant Colonel de Dragons , & aujourd'hui
Lieutenant des Invalides.
Met le Duc Regent a gratifié M. de
Montigny fon Chambellan , frere de
M. de Nointel , de la Charge de fon
premier Maître d'Hôtel , vacante par
la mort de M. de matarel , décédé de
puis plus de 18 , mois . La Charge de
Chambellan a été donnée à M. le Marq .
de Sabrans, & S. A. R. l'a exempté des
mille écus de Brevet de retenue qui
étoient deffus .
M. le Cardinal deNoailles fait décorer
à fes dépens , la Chapelle de la Vierge à
Notre-Dame Elle fera dans le goût du
Choeur, Le marché eft fait à 40000 1.
M.l'Evêque deCarcaffone & M.le Chevalier
de Simianes , vinrent le 26 , de
DE MAR S. 125
Fevrier en long manteau de deüil, faluer
le Roy , fur la mort de M. de Simianes.
La Charge de premier Gen
rilhomme de la Chambre de S. A R,
a êté donnée à M. le Chevalier de Si
mianes qui paye goooo 1. de brevet de
retenue àMoe de Simianes la douairiere.
Le premier Mars, M. le Cardinal de
Rohan a fait créér une Charge nouvelle
de Clerc de Chapelle ordinaire,
en faveurde M. l'Abbé Pernault , Clerc
de Chapelle de quartier . Cette derniere
Charge a êté conferée à M. Bertrand
Aumônier de cetre Eminence .
Meffieurs du College Royal s'êtant
rendu chez M. le Marquis de la Vrik
Here, pour le prier d'accepter la nomination
des places vacantes de leur Col
lege ; ce Seigneur s'en excufa d'abord,
fur ce que M. le Duc d'Antin y avoit
nommé depuis quelque temps : Mais ,
ces Meffieurs ayant fait inftance , &
ayant prétendu que le Secretaire d'Ecac
de la Maiſon avoit toûjours û ce droit ,
M.de laVrilliere fe fit donner copie à la
Chambre des Compres, des Provifions
& du Brevet de M. le Duc d'Antin ;
& comme cette nomination n'y étoit
point exprimée , M. de la Vrilliere fic
Liij
126 LE MERCURE .
bien valoir fon droit à mer leRegent,
qu'il décida dans le moment en fa fa
veur.
Le 2. M. le Cardinal de Rohan fir
la Bénédiction des Cendres , & les
donna au Roy. Le célébre P. Maffillon
nommé à l'Evêché de Clermont, consinuëra
à prêcher devant S. M. les Dimanches
& Fêtes pendant le Carême:11
acomposé à ce deflein , une fuite de dif-
Cours d'une petite demie heure , qui
font des morceaux finis , & qui conviennent
au tems , au lieu , & aux perfonnes
qu'il doit inftruire. Les complimens
auroy,font autant de chef- d'oeuvres.
ού
Le 3 , à 7 heures du matin , M. le
Duc informé de la mort de M. l'Abbé
d'Eftrées , fe rendit au Palais Royal ,
où ayant démandé à Msr le Regent
l'Abbaye de S. Claude , pour M. le
Comte de Clermont fon frere . S. A.
R. lui dit Nous avons û tous deux la
même idée ; car , j'ai pensé , comme
vous , que cette Abbaye lui convenoir.
Je la lui donne volontiers , Monfieur,
M. le Duc de Lorraine prit le divertiffement
de la Chaffe dans la Forêt
de S. Germain en Laye . On y
força trois Cerfs. Ce Prince fut régaDE
MAR S.
127
lé magnifiquement par M. le Duc de
Noailles , & n'en revint qu'à minuit
Le 4 , le Parlement s'eft affemblé,
pour délibérer fur la réponſe qui avoit
été faite à fes rémontrances par le
Roy. De 3 opinions différentes qui
avoient efté propofées , la troifiéme
prévalut , & l'on convint de nommer
des Commiffaires de la Grand'Chambre
, & de fept autres des Enqueftes ,
qui travailleront pendantla quinzaine
à l'examen de cette affaire .
On a dépêché ce matin un Courier
å Rome à м. le Cardinal de la Trémoille
, pour l'informer qne le Roy
l'avoit nommé à l'Archevefché de
Cambray. On parle beaucoup de l'Evefché
de Bayeux pour Ml'Abbé de
Lorraine ; mais , il faut attendre, avant
toutes chofes , la démiffion de S. E.
M.le Comte de Blamont alla aux
Gobelins pour voir travailler aux bel
les Tapifleries qui s'y font.
Ce Prince vifita la Galerie du Lon
vie , où il prit beaucoup de plaifir à
examiner les Plans en relief des Places
frontieres.
Les , on a dit que les Receveurs
Généraux avoient êté rétablis dans
Lij .
124
LE MERCURE
•
fianne , autrement le miffiffipi . Les actions
de cette Compagnie augmentent
de jour en jour;&on a tout lieu d'efperer
que cet établiflement êtant bien conduir,
&foutenu des forces & du crédit de l'Etat
, aura des fuites trés avantageufes.
M. le Maréchal de Villars porta le
Brevet de penfion du Cordon de Saint
Louis , vacant par la mort de M. de
Cafteja Gouverneur de la Ville de Toul ,
à M. de la Jarie ancien Brigadier
ci-devant Colonel de Dragons , & aujourd'hui
Lieutenant des Invalides .
Mgr le Duc Regent a gratifié M. de
Montigny fon Chambellan , frere de
M. de Nointel , de la Charge de fon
premier Maître d'Hôtel , vacante par
la mort de M. de matarel , décédé depuis
plus de 1.8, mois. La Charge de
Chambellan a été donnée à M. le Marq.
de Sabrans, & S. A. R. l'a exempté des
mille écus de Brevet de retenuë qui
étoient deffus...
M. le Cardinal deNoailles fait décorer
à fes dépens , la Chapelle de la Vierge à
Notre- Dame : Elle fera dans le goût du
Choeur. Le marché eft fait à 40000 1.
M.l'Evêque deCarcaffone & M.le Chevalier
de Simianes , vinrent le 26. de
DE MAR S. 129
Fevrier en long manteau de deüil, faluer
le Roy , fur la mort de M. de Simianes.
La Charge de premier Gen
rilhomme de la Chambre de S. A R,
a êté donnée à M. le Chevalier de Simianes
qui paye goooo 1. de brevet de
retenue à Mae de Simianes la douairiere.
Le premier Mars, M. le Cardinal de
Rohan a fait créér une Charge nouvelle
de Clerc de Chapelle ordinaire,
en faveur de M. l'Abbé Pernault , Clerc
de Chapelle de quartier. Cette derniere
Charge a êté conferée à M. Bertrand
Aumônier de cetre Eminence.
Meffieurs du College Royal s'êtant
rendu chez M. le Marquis de la Vrik
Here, pour le prier d'accepter la nomination
des places vacantes de leur Col
lege ; ce Seigneur s'en excufa d'abord,
fur ce que M. le Duc d'Antin y avoit
nommé depuis quelque temps : mais ,
ces Meffieurs ayant fait inftance , &
ayant prétendu que le Secretaire d'Etat
de la Maiſon avoit toûjours û ce droit ,
M.de laVrilliere fe fit donner copie à la
Chambre des Compres, des Provifions
& du Brevet de M. le Duc d'Antin ;
& comme cette nomination n'y étoit
point exprimée , M. de la Vrilliere fic
Liij
126 LE MERCURE.
bien valoir fon droit à ME leRegent,
qu'il décida dans le moment en fa fa.
veur.
Le 2. M. le Cardinal de Rohan fir
la Bénédiction des Cendres , & les
donna au Roy. Le célébre P. Maffillon
nommé à l'Evêché de Clermont, consinuëra
à prêcher devant S. M. les Dimanches
& Fêtes pendant le Carême : 11
acompofé à ce deflein , une fuite de dif-
Cours d'une petite demie heure , qui
font des morceaux finis , & qui conviennent
au tems , au lieu , & aux perfonnes
qu'il doit inftruire. Les complimens
auRoy,font autant de chef- d'oeuvres.
Le 3 , à 7 heures du matin , M. le
Duc informé de la mort de M. l'Abbé
d'Eftrées , fe rendit au Palais Royal ,
où ayant démandé à Msr le Regent
l'Abbaye de S. Claude , pour M. le
Comte de Clermont fon frere . S. A.
R. lui dit Nous avons û tous deux la
même idée , car , j'ai pensé , comme
vous , que cette Abbaye lui convenoit .
Je la lui donne volontiers , Monfieur,
M. le Duc de Lorraine prit le divertiffement
de la Chaffe dans la Forêt
de S. Germain en Laye . On y
força trois Cerfs. Ce Prince fut régaDE
MAR S.
127
lé magnifiquement par M. le Duc de
Noailles , & n'en revint qu'à minuit
Le 4 , le Parlement s'eft affemblé,
pour délibérer fur la réponſe qui avoit
êté faite à fes rémontrances par le
Roy. De 3 opinions différentes qui
avoient efté propofées , la troifiéme
prévalut , & l'on convint de nommer
des Commiffaires de la Grand'Chambre
, & de fept autres des Enqueftes ,
qui travailleront pendant la quinzaine
à l'examen de cette affaire .
On a dépêché ce matin un Courier
à Rome à M. le Cardinal de la Trémoille
, pour l'informer qne le Roy
l'avoit nommé à l'Archevefché de
Cambray. On parle beaucoup de l'Evefché
de Bayeux pour Ml'Abbé de
Lorraine ; mais , il faut attendre, avant
toutes chofes , la démiffion de S. E.
M.le Comte de Blamont alla aux
Gobelins pour voir travailler aux bel
les Tapifleries qui s'y font .
Ce Prince vifita la Galerie du Lon
vie , où il prit beaucoup de plaifir à
examiner les Plans en relief des Places
frontieres.
Les , on a dit que les Receveurs
Généraux avoient êté rétablis dans
Lij
128 LE MERCURE
tous leurs Emplois ; à condition néan
moins, qu'ils fourniroient au Roy deux
millions cinq cent mille livres , qui
font 30 millions par an ; aprés quoi ,
ils doivent rendre leurs comptes.
On parle auffi beaucoup du rétabliffement
des Charges fupprimées ,
& fur- tout , de celles de la Ville , des
Ports & des Marchés , en laiffant les
appointemens au denier 25. Selon ce
projet,lesTitulaires fourniront le quart
en fus de finances en Billets de l'Etat
feulement ; ce que l'on regarde comme
in débouché confidérable pour les
Papiers Royaux.
M. Fontaine eft mort fubitement
dans fon lit. M. fon fils qui a la furvivance
depuis un mois de la réception
des Placers , l'a remplacé.
Le 6 , il a êté réfolu d'établir au
Louvre une nouvelle Académie d'Ouvriers,
pour la perfection de toutes forres
d'inftrumens . Cet établiſſement
doit contribuer infiniment à l'avancement
des Arts & des Profeffions .
Le7, M.le Com. de Blamont alla à
laG.'Chambre du Parl.où cePrince ensendit
de la Lanterne, plaider une fort
belle Caufe par M Blaru & Chevalier .
DE MAR S. 129
Il alla enfuite dîner à l'Hôtel de Lefdiguieres
, où M. le Maréchal de Villeroy
lui donna un repas fuperbe.
Le huit , M. le Comte de Blamont
alla au College de Loüis le
Grand. Ily fut reçû au bruit des trompettes
& des timballes , & complimenté
en fix Langues , par plufieurs
des Penfionnaires de la premiere diftinction.
Il vifita enfuite le College
& la Maifon des Penfionnaires , s'informant
avec beaucoup de bonté de
la maniere dont on les y élevoit . Il fe
rendit à l'Eglife , où il entendit la
Meffe.
Voici quelqu'uns des Complimens
qui lui furent faits
+
Ce HEROS , à prendre des Villes
Héros quifut des plus habiles :
(Je ne parle point de Céfar,
Non plus que du Grand Alexandre ;
Il eft bon d'en avertir : Car,
Onpourroit fort bien s'y méprendre )
Ce Charles , dont vous êtesfils ,
Qui fit tant d'exploits en fa vie,
Doit pourtant vous porter envie.
Ouy certes ; n'en foyez furpris :
Malgré la force defes Armes ,
130
LEMERCURE
Crût- il jamais prendre Paris ?
Jamais.Etvous,par vosfeuls charmes,
En vous montrant , vous l'avez pris.
Le fuivant fut récité par un Penfonnaire
, Sujet de Monfieur le
Comte de Blamont.
En voyant de tous les Climats
Ambaffadeurs
divers , chacun en fon
Langage ,
De leurs plus tendres voeux vous apporter
l'hommage:
Grand Prince , ne croiroit- on pas
Qu'au milieu de Paris vous trouvez vos
Etats ?
Si l'on me voit ici paroître
Des plus ardens à vous faire ma Cour
C'est que de vos Sujets j'û le bonheur
de naître ,
Et qu'à mon Souverainje viens rendre
en ce jour ,
Le Tribut que je dois de refpect & d'amour.
DE MARS IJI
Le 8. Mars 1718. le Roy nomma les
Lieutenans Généraux fuivans . L'on
ne raportera point ici les differens
Sièges & Batailles où ils se font
fignalez mais feulement les poftes
paroù ils ont paffé.
M
Effire Denis Simon de Mauroy,
Colonel de Cavalerie en 1690.
Brigadier en 1702. Maréchal de Camp
en 1704. Maréchal général des Logis
des Camps & Armées du Roy en 1708,
Infpecteur général de fa Cavalerie , &
Gouverneur de Tarafcon . Il avoit
époufé Dame Anne le Maire , morte
en Mars 1745.
Mre François de Villemur , Capitaine-
Lieutenant des Grenadiers à cheval
en 1691. Brigadier en 1702. Maréchal
de Camp en 1704. a époufé
en 1707. Dame Jeanne de Carvoifis
d'Achy.
Mic N. de Vipart , Marquis de Silly
, Colonel du Regiment d'Orleans
Cavalerie , en 1693. Brigadier en 1702 .
Maréchal de Camp en 1704.
Me Jacques de Narbonne , Matquis
de Firmarcon , Colonel de Dra
132
LE MERCURE
gons en 1692. Brigadier en 1702. Ma
réchal de Camp en 1704. & Lieutenant
Général de la Province de Rouffillon.
Il a époufé en 1705. Dame
Magdelaine de Bachis , fille du Baron
d'Aubais .
1
Mre de Broglio de Rével , Colonel
de Cavalerie en 1694. Brigadier en
1702. Maréchal de Camp en 1704.
Mre Clerindus Antoine de Choiſeul ,
Comte de Beaupré , Lieutenant Général
de Champagne en 1686. Colonel
du Regiment d'Agénois en 1692. Brigadier
en 1702. Maréchal de Camp
en 1704. Il a époufé Dame Anne Françoiſe
de Barillon .
Mre François Rouxel de Médavy ,
Comte de Grancey , Colonel du Regiment
de fon nom en 1696. Brigadier
en 1702. Maréchal de Camp en
1706. Il avoit époufé Dame Victoire
Rouxel fa niece , fille unique de M™е
Jacques Leonor , Comte de Grancey,
Chevalier des Ordres du Roy , Lieutenant
Général de fes Armées , &c .
morte en Janvier 17167
Mie René Mans de Froullay , Marquis
de Teffé , Grand d'Efpague , Ca
DE MARS 133
lonel du Regiment de fon nom en 1699.
puis de celui de Sault en 1703. Brigadier
en 1707. Maréchal de Camp
la même année : Lieutenant Général
des Provinces du Maine , Perche , &
Pays de Laval. Il a époufé en 1756 .
Dame Marie Elizabeth Claude Petronille
Bouchu .
Mre Louis Augufte Nicolas d'Albert-
d'Ailly , Duc de Chaunes , Colonel
de Cavalerie en 1695. & de Dragons
en 1701. Sous - Lieutenant des
Chevaux Legers en 1702. Brigadier &
Capitaine Lieutenant des Chevaux Legers
en 1704. Maréchal de Camp en
1708. Pair de France en 1711. Il a épou
fé en 1704. Marie- Anne Romaine de
Beaumanoir- Lavardin .
Mre Louis Armand de Brichanteau,
Marquis de Nangis , Colonel du Regiment
de la Marine en 1 690. puis de
celui de Bourbonɔis en 1699. Brigadier
en 704. Maréchal de Camp en
1708. & Colonel du Regiment du
Roy en 1711. Il a épouté en 1705 .
Dame N. Fortin de la Hoguerte .
(
Mre Jofeph de Mefmes , Marquis
de Ravignan , Sénéchal de Marfan ,
Sous Lieutenant au Regiment des Gar234
LE MERCURE
des en 1695. Colonel du Regiment de
Foix en 1696. Brigadier en 1704. Maréchal
de Camp en 1708. Infpecteur
Général de l'Infanterie en 1709. Il a
époufé en 1712. Dame N. Racine.
Mre Malo Augufte , Marquis de
Coërquen , Colonel du Regiment de
Guiche en 1696. Brigadier en 1704 .
Maréchal de Camp en 1708. Gouverneur
de Saint Malo en 1717. Il a époufé
en 1696. Dame Marie- Charlotte de
Noailles .
Meffire Gabriel Chevalier d'Hautefort
, Colonel du Regiment de Charolois
en 1692. puis de Dragons en
1696. Brigadier en 1702. Marechal de
Camp en 1709. & Ecuyer de Madame
Ducheffe de Berry.
Mre Pierre Magdelaine Comte de
Beauveau , Guidon des Gendarmes Anglois
en 1680. Enfeigne en 1687. Lieutenant
des Gendarmes Flamans en
1693. Brigadier en 1703. Capitaine-
Lieutenant des Chevaux Legers de
Bourgogne en 1706. & Maréchal de
Camp en 1709. Il a époufé en 1711 .
Dame N. de Beauvau,
Mie Lou's Marquis d'Arpajon , Colonel
du Regiment de Chartres en 169.5
DE MAR S.
135
Brigadier en 1703. Maréchal de Camp
en 1709. Chevalier de la Toifon d'Or
en .. . & Gouverneur de Berry en
1715. Il a époufé en Mars 1715. Dame
Anne Charlotte le Bas de Montargis
.
Meffire Louis de Gand de Mérode
de Montmorency , Prince d'Ifenghien
& de Mafmines, Colonel du Regiment
d'Ifenghien en 1697. Brigadier en 1703.
Maréchal de Camp en 1709. Il avoit
épousé , 10. en 1700. Dame Marie- Anne
de Furftemberg , morte en 1706.
en 1713. Dame Marie- Loüife-
Charlotte Pot de Rhodes , morte en
1715.
Meffire Henry de Ténarre , Marquis
de Montmain , Colonel de Cavalerie
en 1702. Brigadier en 1704. Enfeigne
des Gardes du Corps du Roy
en 1756. & Maréchal de Camp en
1709.
Meffire N. de Chafteüil , Chevalier
de Treflemanes , Major du Regiment
de Champagne en 1693. Major Gé,
néral de l'armée d'Allemagne en 1703 .
Brigadier la même année , & Maréchal
de Camp en 1709 .
Meffire N. de Maupeou , Capitai136
LE MERCURE
ne au Regiment des Gardes en 1690 .
Infpecteur de l'Armée d'Allemagne en
1703. Brigadier en 1704. & Maréchal
de Camp en 1709 .
Meffire François de Vallon , Marquis
de Mimur , Sous - Lieutenant des
Gendarmes Anglois en 1689. Brigadier
en 1704. L'un des quarante de
l'Académie Françoife en 1707. Maréchal
de Camp en 1709.
Meffire Pierre le Guerchois , Capitaine
au Regiment des Gardes en
1694. Colonel du Regiment de la Marine
en 1702. Brigadier en 1704. &
Maréchal de Camp en 1709.
Meffire N. de Prade Baleffeau de
Pezeux , Colonel d'Infanterie en 1695 .
puis de Dragons en 1701. Brigadier
en 1704. Maréchal de Camp en 1709 .
& Gouverneur de Langres en 1711.
Meffire Louis- Pierre Comte de la
Marck , Colonel du Regiment de Furftemberg
en 1697. Brigadier en 1704.
Maréchal de Camp en 1709. Envoyé
extraordinaire dans le Nord en 1717 .
Ilavoit épousé en 1700. Dame Marie-
Marguerite- Françoife de Rohan Chabot
morte en 1 706.
Meffire N. Marquis de Broglio , CoDE
MARS. 137
lonel du Regiment de l'Ile de France
en 1698. Brigadier en 1704. Maréchal
de Camp en 1710. Gouverneur
du Fort de Barraux en 1712. Il a
époufé en 1710. Dame N. Voyfin .
Dom Juan Caraccioli , Lieutenant
de la Compagnie des Gardes du Roy
d'Elpagne qui le nomma Maréchal de
Camp en Decembre 17.09 .
Le Roy nomma le même jour pour
Maréchaux de Camp.
Meffire N. de Montviel , Gentilhomme
de la Manche des Princes Enfans
de France en 1698 Capitaine
dans le Regiment du Roy en .. Brigadier
en 1702. Colonel du Regiment
Dauphin en 1706.
Meffire Henry-Antoine de Ricouar ,
Marquis d'Herouville , Colonel du
Regiment de Haynault en 1695. Bыigadier
en 1704.
Meffire N. Comte de Damas , Colonel
d'Infanterie en 1695. & Brigadier
en 1704.
Melfire N. Camus des Touches ,
Lieutenant d'Artillerie , Brigadier en
1754. Lieutenant Colonel du Regiment
des Bombardiers'en 1705.
Mellire Utfe Altermart , Suiffe
M
7
138 LE MERCURE
Capitaine-Lieutenant , Commandant
la Compagnie générale du Regiment
des Gardes Suiffes en ... & Brigadier
en 1704. Il a époufé en 1696. Dame
Marie- Magdelaine de Montefquiou
d'Artagnan .
Meffire N. Defpontis , Capitaine au
Regiment des Gardes en 1693. & Brigadier
en 1704.
Meffire N. de Hautefort Banfin ,
Colonel d'Infanterie en 1695 , puis du
Regiment de Tolofe en 1702. & Brigadier
en 1704. Il a épousé Dame N.
d'Anneau de Saint Gille, veuve duмarquis
de Vertillac, Gouverneur de mons .
Meffire Antoine Odoart du Biez ,
Marquis de Savigny , Colonel d'Infan
terie en 1695. & Brigadier en 1704 .
Il a épousé en 1700. Dame Charlotte
des montiers de merinville.
Meffire Louis -François du Bouchet ,
Comte de Sourches , Colonel d'Infanteric
en 1695. & Brigadier en 1704.
Il a épousé en 1715. Dame Hilaire Urfule
de Thierfault.
мeffire N. de Laftic , Conte de
Siougeat , Colonel d'Infanterie en 1695.
Brigadier en 1704. puis Colonel du
Regiment de Bearn .
Mellire Louis du Pleffis , marqui ;
DE MAR $ 139
de Chatillon & de Nonant , Colonel
du Regiment de Provence en 1700.
& Brigadier en 1704. Il a épouft , 19.
Dame Anne Neyret de la Ravoye ,
morte en 1715. 20. En 1718. Dame
Pauline Colbert de Torcy.
Molise N. de Harlin , Lieutenant
au Regiment des Gardes en 1592. Colonel
du Regiment de Guyenne en
1702. Brigadier en 1705. Capitaine
des Gardes de madameDouaitiere d'Orleans
en ... & Gouverneur de Sommieres
en 1717.
" Meffire N. de la Fare d'Alais , Colonel
d'Infanterie en r702 . & Brigadier
en 1705. Ila épousé en 1701. Dame
Jeanne- Marie de Montboiffier de
Canillac.
Meffire N Céberet , Colonel du Regiment
de Ponthieu en 1697. Brigadier
en 1705. & Colonel du Regiment
du Perche en 1756 .
Meffire N. de Barville , Colonel
d'infanterie en 1695. du Regiment de
Silonois en 1705. & Brigadier en
1706.
Meffire Alexandre de Belrieux , Lieutenant
Colonel du Regiment du Maine
, puis Colonel de ce Regiment , &
Mij
140
LE MERCURE
Brigadier en 1707. Il a épousé Dame
N. Cuvier de Mont- Souris.
Meffire N. Nizas , Colonel du 'Régiment
de Thierarche en 1702 , & Brigadier
en 1707.
мeffire N. Joifel de Mauny , Cornette
des Chevaux Légers Dauphins ,
puis Colonel au Régiment de Luxembourg
en 1698 , & Brigadier en 1708.
Meffire N. du Bois de Givry , Marquis
de Leuville , Colonel du Régiment
de Feuquieres en 1700 , & Bigadier
en 1708. Il a époufé Dame N.
Thomé.
Meffire N. Defmarefts , Marquis
de Maillebois , Colonel du Régiment
de Touraine en 1703 , Brigadier en
1708 , & Maître de la Garde- Robe
du Roy en 1712. Il a époufé en 1713 ,
Dame N. d'Alégre .
Meffire Charles- François de Bouflers ,
Marquis de Romiencourt , Colonel
d'Infanterie en 1702 , Brigadier en
1708 , Colonel du Régiment de Barrois
en 1709 , & de celui de Broffe en
1713. Il a époufe en 1713 Dame Louife-
Antoinette- Charlotte de Bouflers.
Meffire N. la Combe , Ingénieur ,
Brigadier en 1704.
'DE MARS. 141
Meffire Louis Edmond du Foffé ,
Marquis de Vatteville , Colonel de
Dragons , puis du Régiment de Dragons
Dauphins en 1704 , & Brigadier
la même année. Il a épousé en 1699 ,
Dame Marie-Jeanne Defpontis.
Meffire N. d'Auzeville Lieutenant
Colonel du Régiment de Bouville ,
Dragons , ût Commiffion de Colonel
en 1703 , & fut nommé Brigadier en
1706 .
Meffire N. de Malortie de Bonteville
Lieutenant Colonel du Régiment de
Dragons de Rouvroy , ût Commiffion
de Colonel en 1703 , & furnommé
Brigadier en 1706.
Meffire Louis- Charles - Augufte
Foucquet , Marquis de Belle - Ifle ,
Colonel du Régiment de Dragons
d'Eftrades en 1705 , Brigadier en 1708
Meftre de Camp Général des Dragons
en 1709. Il a époufé en 1711 Dame
Henriette Françoile de Durfort de
Civrac.
-
Meffire Louis Sanguin , Comte de
Livry , Colonel du Régiment de Cavalerie
de Tournefort en 1699 , & Brigadier
en 1704- Il a époufé en 1706
Dame Marie Magdelaine Robert de
Lay.
142 LE MERCURE
Meffite Jacques- Louis Marquis de
Beringhen , Colonel du Régiment de
Cavalerie de Souvré en 1700 , & Bri--
gadier en 1704. Il a époufé en 1708
Dame Marie - Louife Henriette de
Beaumanoir.
Meffire N. Clois , Meftre de Camp
d'une Brigade de Carabiniers en 1702 ,
& Brigadier en 1704.
M. N. Capi , Lieutenant Colonel
du Régiment de Vandeuvre Cavalerie
, puis Colonel de ce Régiment en
1702 & Brigadier en 1705 .
MrLouis - François de Ș Simon Marquis
de Sandricourt , Colonel du Régiment
de Cavalerie de Berry en 1702 ,
& Brigadier en ' 70s . Il a époufé en
1707 Dame N de Gourgues.
Meffire N. de Rouvray , Colonel
du Régiment de Tracy en 1712 , puis
d'une Bigade de Carabiniers, nommé
Brigadier en 1706
MeffireN deVaffinhac d'Imécourt , de
la Loge Lieut. Col.d'un Regim.de Cav.
puis Col. en..& Brig. en 1706 .
Meffire N. de Simianes , Colonel
du Régiment de Langallerie en 1702 ,
& Brigadier en 1706 .
Me fire N. de Courtade , LieuteDE
MAR S. 143
ant Colonel du Régiment de Cavalerie
de Melun & Brigadier en 1705.
Meffire N. le Cordier , Marquis du
Tronc , Colonel du Régiment de
Cavalerie de Narbonne en ' 1702 ,
Brigadier en 1706.
Mellire N. Comte de Melun , Colonel
du Régiment de Cavalerie de
Melun en 1703 , & Brigadier en 1707 .
L'Abbaye de Rozieres en Franche
Comté , a êté donnée à M. Boiſot frere
du Premier Prefident de Befançon .
Le changement arrivé dans les Intendances,
vient enfin d'eftre confirmé.
M. de Bernages qui étoit à Amiens
doit àller relever M. de Bafville en
Languedoc. M. Chauvelin de Beauféjour
Intendant de Tours , paffe à
Amiens. M. le Gendre quitte Pau pour
venir à Tours, M. Méliand paffe de
Lyon à l'ifle en Flandres , pour remplacer
M. de Bernieres , dont nous
avons annoncé la mort dans le Mercucure
de Janvier 1718. M. Poulletier
ira à Lyon M, le Clerc de Leffeville
palle de Limoges à Pau , & M. de
Breteuil va relever ce dernier à Limoges
.
M. Goujon Intendant de Rouen a û
i14
LE
MERCURE
l'agrément de vendre fa Charge de
Maître des Requêtes , dont on lui a
confervé tous les honneurs.
M. de la Landes a auffi obtenu la
permiffion de vendre fa Charge de
Sur-Intendant de la Mufique de la
Chambre , en furvivance à M. Deftouches
Infpecteur de l'Academie Royale
de Mufique , qui lui compte 3000. livres
actuellement , & s'engage de donner
10000 l. à Madame de la Landes ,
au cas qu'elle furvive à fon mari.
M. le Comte de Pontchartrain &
M. le Marquis de la Vrilliere ont annoncé
ce matin au Roy , le mariage
qu'ils ont arrêté entre M. le Comte
de Maurepas fils aifné du premier, &
Mademoiſelle de la Vrilliere . S. M.
leur a fait l'honneur de figner le Contrat.
Ces deux Seigneurs font convenus,
avec l'agrément de S. A. R. que
M. de Maurepas qui cft âgé de 16 à
17 ans , aprés avoir époufe la Damoifelle
qui n'en a pas encore quatorze ,
demeurera une année entiere avec M.
le Marquis de la Vrilliere, pour fe former
fous la direction de cet habile miniftre
, aux fonctions de la Charge de
Secretaire d'Etat : Pendant cet intervalle
DE MAR S. 145
valle , la jeune Epoufe refera dans un
Couvent , aprés quoi , ils auront la
permiffion d'habiter enſemble : Pour
lors , ce jeune Seigneur aura la faculté
d'exercer la charge de Secretaire d'Etat
en Chef.
Le 9 , Mademoiſelle de Tournon
Rohan Soubize ) qui n'a que 13 ans ,
& qui a de riches fubftitutions de la
maifon de Guimenné fur la tête , a êté
accordée en mariage à M. le Prince de
Montbazon petit fils de M. le Prince
de Guimenné. On a dépêché en Cour
de Rome , afin d'obtenir les difpen-
Les néceffaires pour faire ce mariage en
tems & lieu . M. le Cardinal de Rohan
qui doit partir dans quelques jours
d'ici , pour fe rendre dans fon Evêché
de Strasbourg, prendra en paffant Mademoiſelle
de Tournon fa Niéce qui
elt penfionnaire dans l'Abbaye de
Jonars , pour l'emmener avec lui à
Savernes .
Le 10 , Mgr le Duc Régent a travaillé
avec M. de Broglio & M le Blanc ,
pour êtablir un nouvel ordre dans l'Infanterie
Ce projet a efté enfuite propofé
au Confeil de guerre qui a demandé
quelque tems pour l'examiner.
Mars 1718.
:
N
146
LE MERCURE
On a remis au mois de May la promotion
des Brigadiers , au retour des
Infpecteurs qui font occupés préfente .
ment à faire leur revuë .
>
M. le Garde des Seaux ayant fini
avec les Receveurs Généraux , travaille
prefentement avec les Fermiers Généraux
pour mieux regler les Fermes
& les fous - Fermes. Ainfi fucceffivement
il fera la revue avec la même
application, de toutes les autres Compagnies
& de tous les autres Corps . Le
Public fe louë fort de l'affabilité de
tous fes Commis , auxquels M. le Garde
des Seaux a recommandé furtout, de
faciliter & d'accélerer autant qu'ils pouront
, toutes les affaires qui leur font
commifes.
Le 11 , on ne s'eft entretenu que
du
nouveau projet de reduire les Batail-
Jons à 9 Compagnies de 67 hommes
chacune. Chaque Compagnie aura le
double d'Officiers; fçavoir, un premier
Capitaine en pied, & un autre en fecond
reformé , ainfi des Lieutenans & c . On
aura la facilité , en cas de guerre , de
trouver dans un de ces Bataillons le
fonds de deux.
M. Amelot & M. l'Abbé Bignon ,
DE MAR S. 147
ont travaillé avec tant d'affiduité &
de fuccez à demêler & à mettre au net
ce que peut produire au Roy la Ferme
du Tabac , que l'ancienne Compagnie
de M.Ménon & c.a pouffé fes encheres
jufqu'à 2 millions 300 mille liv. d'augmentation
: On croit cependant , que
les 2 autres Compagnies prefentées par
M. le Duc, iront encore au de là .
Le 12 , toute la Cour a fait compliment
à M. Fagon Confeiller au Confeil
des finances , fur la mort de M. Fagon
fon pere décédé la veille. On parle fort
de fon teftament qui ne contient que
2 lignes. Il recommande fon Amé à
Dien , implore fa miféricorde & fait
M. fon fils fon Légataire univerfel , &
figne Fagon . Le billet d'enterre ment
que M. Fagon fon fils a envoyé à
fes Amis & Parens , n'eft pas moins
fimple. Meffieurs Dames font
priez d'affifter à l'enterremnt de M.
Fagon Docteur en Médecine , décédé au
Jardin Royal. Il fera enterré à faint
Médard fa Paroiffe.
La Cour fut informée que M. le Comte
de Charolois avoit enfin quitté le
féjour de Munick , pour aller paffer le
Carnaval à Venize ; mais qu'il n'avoit
Nij
143 LE MERCURE
pû fe féparer de l'Electeur & des Prin
ces fes fils ,fans verfer beaucoup de larmes
; ce qui avoit efté réciproque de
part & d'autre , & fuivi d'adieux les
plus tendres.
Ce Prince a laiffé en partant dans
tous les coeurs , de vives impreffions de
toutes les aimables qualitez. Le Prince
Electoral & les Princes fes freres , l'ont
accompagné jufqu'à la deuxième Pofte .
On a reçu nouvelle du depuis , que
M. le Comte de Charolois eftoit arrivé
à Venize , incognito .
Ms. le Régent a efté fort follicité
de faire quelque augmentation d'Officiers
Généraux à la derniere promotion
; mais , S. A. R. n'a point voulu
du tout s'y prêter. Sur les remontrances
cependant qu'on lui a faites , que
M. Courten ancien Brigadier Suiffe ,
avoit efté oublié dans l'ordre du Tableau
des Marechaux de Camp , ce
Prince n'a pû lui refufer cette juftice .
M. Courten avoit époulé Dame Louife
Goret , morte en Janvier 1716 .
M. le Grand a donné une fuperbe
Fête à S. A. R. de Lorraine , où toute
la Maifon de Lorraine êtoit invitée.
Le treize au matin , M. le MaréDE
MAR S.
149
chal de Villars fur admis au Confeil
de Régence .
M. de Nancré qui a paffé en Efpagne
, prendra la qualité d'Ambaffadeur
Extraordinaire dans cette
Cour.
M. de Magny Introducteur des
Ambaffadeurs, qui avoit û ordre d'aller
à la Bastille , à l'occafion de quelques
differens furvenus le jour du Bal
de Madame Ducheffe de Berry , en
fortit hier au foir , & ce matin , il a û
l'honneur de venir remercier Ms le
Regent.
Madame d'Argenfon conduite par
Madame la Ducheffe d'Aumont ,
ût l'honneur de faluer le Roy qui
fa reçût trés gracieufement ; car cette
Dame s'êtant baiffée , pour baifer la
main de S. M. le Roy la prévint , &
la falua à la joie .
Le 13 fecond Dimanche de Carême,
Madame Ducheffe de Berry tint Toilette,
à laquelle fe trouvérent M. le
Nonce , Meffieurs les Ambaffadeurs
de l'Empereur , d'Efpagne , de Portugal
, d'Angleterre , de Sicille , &
tous les autres Miniftres étrangers ;
Madame la Ducheffe de Roquelaure ,
Ni
150
LE MERCURE
Madame la Princeffe de Pons , Mefheurs
les Ducs d'Albret , de Trêmes ,
de la Force,de Villars , M. le Maréchal
de Villars , & grand nombre de Seigneurs
, & Dames .
Le 14 , M. le Marquis de la Vrilliere
& M. le Comte de Pontchartrain préfentérent
à cette Princeffe le Contrat
de mariage de M. le Comte de Maurepas
avec Mademoifelle de la Vrilliere
, pour le figner.
Les Députez des Etats d'Artois
rent audience du Roy , & préfenserent
le cayer de la Province à S. M.
Ils furent préſentés par M. le Prince
Charles de Lorraine , Gouverneur de
la Province , & par M. le Marquis de
la Vrilliere Sécretaire d'Etat. La
Députation êtoit compofée de M.
l'Evêque de Saint Omer pour le Clergé
, de M. le Marquis de Créqui pour
la Nobleffe , & de M.
le tiers Etat.
pour
Le 14 , on a brulé à l'Hôtel de
Ville , en préſence du Prévôt des
Marchands & des Efchevins de cette
Ville , 423 Billets de l'Etat , montant
enfemble à la fomme d'un million fix
sent quarante-un mille deux cent liv.
DE MARS. TST
Ce qui fait avec les autres Billets brulez
jufqu'a ce jourd'hui , la quantité
de 27384 Billets , montant enſemble à
la fomme de vingt fix millions cent
trente mille , trois cent quatre- vingt
dix livres.
La Place du Jardin Royal des finiples
, vacante par la mort de M. Fa
gon , laquelle , outre le logement ,
vaut 6000 1. de rentes , a êté donnée
à M. Poirier premier Médecin du Roy .
Le quinze , M. de S. 'Cernin Colonel
, a û le Jufte- au- corps de Brevet
d'Entrée qu'avoit feu Mile Marquis
de Simianes .
Son Alteffe Royale ayant accordé
des agrémens pour les Régimens d'Infanterie
vacans , on en a diftribué
la Lifte fuivante.
Le Régiment de Leuville a été accordé
à M. le Duc de Richelieu ; celui
de Bouflers ,à M. le Prince de Pons :
Ces 2 Régimens fixés à 55000 livres
chacun.Touraine
, à M. deMontmorency
de Luxembourg ; le Perche , à M.
le Chevalier de Rieux ; de Sourches ,
à M. le Marquis de S. Simon ;
Provence ,à M. le Chevalier de Bonnel.
Ces 4 Régimens à 40000 livres. Le
Niiij.
152
LE MERCURE
que
Régiment du Maine a êté donné
gratis à M. de Valence , de même
celui de Toulouze ,à M le Marquis
d'O. Guyenne , à M. le Marquis de
Dreux fils du Grand Maître des Cérémonies
; Bearn,à M. le Marquis de
Curfol ; Haynault , à M. du Châtelet
de Laumont ; Luxembourg , à M. de
Chatte de Morgues ; Auxerrois , à M.
d'Oifi , chacun de ces s Régimens du
prix de 30000 livres.
CAVALERIE.
Le Régiment de Livry a êté donné
au Marquis de Bezons ; de Beringhen
, à M. le Prince de Conty qui
a nommé pour fecond Colonel , M.
de la Nouie un de fes Ecuyers ; celui du
Tronc, à M. le Marquis de Villars fils
de M. le Maréchal de ce nom : 3 Régimens
de Gentils- Hommes taxés à
22500 livres . Le Régiment de Berry
a êté donné à M. de Caraman Riquet ,
il en a traité à 90000 liv : Le Régiment
Dauphin Dragons, à M. le Marquis
de Rions à 120000 livres d'achat .
Le Régiment Royal Rouffillon , à M.
le Chevalier de Louvois , fils de M.
DE MARS
153
de Courtenvaux Il en a compté
115000 livres à M. le Chevalier de
Sommeri , qui conferve fon rang de
Brigadier. Ce dérnier fe prépare à atter
relever M. le Comte de Sommeri fon
frere Envoyé en Baviere , lequel a
û la permiffion de revenir en France
avec Madame fon êpoufe.
Le 17 , M. le Duc de Lorraine partit
le matin , pour fe rendre à Chantilly
, où M. le Duc l'avoit invité . M..
le Comte de Blamont furprit fort agréablement
S. A S. par la galanterie de
fon habit , & de celui de plufieurs
Seigneurs de fa fuite , qui parurent en
Livrée de chaffe de M. le Duc. Le
rendés- vous êtoit à la Table, qui
fait le point de partage des differentes
routes qui traverfent la Forêt. Ils y
trouvérent un grand déjeuné préparé
fous une tente magnifique . Ils allérent
chaffer enfuite au cerf. Il y en ût deux
de forcés. Ces deux Princes êtant revenus
avant Soleil couché , aprés s'ête
rafraichis , montérent dans des
caléches& parcoururent les plus beaux
endroits de ce Païs enchanté. M. let
Duc de Lorraine en parut fi fatisfait ,
qu'il changea le deffein de revenir à
354 LE MERCURE
Paris le lendemain ; difant , que ce
féjour êtoit trop beau , pour ne le voir
qu'en paffant. Le 18 , il y ût une
autre partie de chaffe au fanglier , où
l'on en trouva une infinité , & l'on en
tua autant qu'on voulut . Le 19 , S.
A R. rétourna à Paris , auffi charmée
de la Fête que lui avoit donnée M.le
Duc , que de la magnificence du lieu .
Le 19. M. le Maréchal d'Uxelles
fût nommé pour entrer au Confeil de
Regence ; ce qui lui donne le droit
d'affifter à tous les Confeils.
Le 20. M. le Duc d'Orleans n'a
confenti qu'avec peine, que M. le Marquis
de Montgon , Lieutenant de la
Gendarmerie, vendit fa Lieutenance ;
& il ne lui a permis , qu'à condition
qu'il ne quitteroit pas le fervice , lui
ayant confervé la Commiffion , fon
Brevet & rang de Colonel .
M. le Duc Regent a écrit au Chapitre
de Cambray , que l'on mît en
referve les 300000. livres que ce Chapitre
a en féqueftre , des revenus de
l'Archevêché afin de dédommager
M. le Cardinal de la Trémoille , des
dépenfes infinies qu'il a êté obligé
de faire à Rome.
DE MAR S. ISS
M. le Comte de Razilly a prêté ce
matin ferment entre les mains du Roy ,
& en prefence de M. le Duc Regent,
de la Lieutenance Généralle de Touraine
, dont il a êté revetu par accomodement
avec M. le Marquis de Razilly
fon frere aîné .
Le 21. Madame la Ducheffe d'Or
leans fut attaquée d'une violente
colique qui allarma tout le Palais-
Royal ; mais cette Princeffe s'en eft
trouvée fort foulagée aujourd'hui 22 ; .
& l'on compte que cet accident n'au
ra aucune fuite facheufe .
Madame Ducheffe de Berry , n'a pas
quitté cette Princeffe pendant fes douleurs
, &lui a donné les marques les plus
touchantes de la plus vive tendreffe .
S. A. R. Madame la Ducheffe de
Lorraine, eft allée à Choify avec une
fuite nombreuſe, où Madame la Princeffe
de Conty ancienne Doiiairiere , l'a
regalée avec beaucoup de goût & de
délicateffe.
M. le Chevalier d'Orleans fe difpofe
à aller faire cette Campagne
fur
les vaiffeaux de la Religion .
Les Comediens François ont reprefenté
avec fuccés la belle Tragédie
156 LE MERCURE
d'Athalie de M. Racine , dans laquelle
ils fe font attiréz avec juftice les
applaudiffemens des Loges & du Parterre.
Il feroit à fouhaiter que pour'
confoler le Public de la retraite des
fieurs Dancourt , Beaubourg , fa femme
, & de Madame Desbroffes
qui mérite en effet d'être regrettée,ils
nous dédommageaffent de cette perte ,
par un nouveau furcroît d'émulation
& d'application pour plaire : Il eſt vrai
que files Auteurs de ce tems pouvoient
leur fournir de bonnes pièces , il
fe trouveroit encore dans la troupe
des fujets capables de les bien jouer ,
& de remplir le vuide que leurs Camarades
croyent y avoir laiffé.
Les Comédiens Italiens , dont l'unique
attention eft de plaire au Public
ayant reconnu que les Dames , faute
de les entendre , fréquentoient peu leur
fpectacle , ont hazardé de remettre fur
la fcéne en leur faveur , des piéces
Françoifes de l'ancien Théatre Italien :
La premiere qu'ils ont rifquée , a êté
Colombine Avocat pour & contre :
Flaminia & Sylvia y ont recité quelques
fcénes Françoifes avec grace :Ces
deux excellentes Actrices donnent ef
DE MAR S. 157
perance qu'en continuant à jouer en
François , elles fe naturaliferont fi bien
avec cette Langue , qu'elles ne feront
point regretter celle de leur Païs .
Le Banqueroutier eft la feconde piéce
du même Theatre , qu'ils reprefenrent
actuellement. Ils ont réülli dans
leur deffein , puifqu'on voit les Loges
parées de beaucoup de Dames qui
ne paroiffent nullement s'y ennuier.
Lélio y joue le Role de Banqueroutier.
Quoique le François lui coute encore
beaucoup , on doit le louer des
efforts qu'il y fait,pour plaire aux fpecrateurs.
Dominique qui eft le Trivelin
, s'y eft attiré de grands applaudiffemens
.
Il n'y a pas à douter préfentement,
que nos Auteurs ne fe faffent plaifir de
travailler pour leur Théatre . Il y en
a déja quelques- uns qui l'ont tenté :
On leur a fourni en dernier une piéce
nouvelle , fous le titre des Comediens
hazard , dont voici le fujet.
Le DocteurLanternoni ayant êté envo
yé Gouern.dans les Indes; avant que de
partir pour le voyage qui devoit être
de fix ans , confie à Pantalon une fille
unique nommée Flaminia , avec cent
par
ཝཱ ¢ 8 LE MERCURE
mille écus , dont il tire fa reconnoiffance
; le prie de lui fervir de pere ,
& de la marier le plus avantageufement
qu'il le pourra , au cas qu'il meure
dans fon Gouvernement , ou qu'il
périffe dans le voyage .
Les fix ans expirez , le Docteur part
des Indes , & eft pris par des Corfaites
en revenant à Gaëte. Comme il fe
paffe un temps trés confidérable fans
qu'on ait de fes nouvelles ; Pantalon
qui le croit mort dans quelque naufrage
, abufant de l'autorité abfoluë
qu'il a fur Flaminia , veut l'obliger à
époufer fon fils : Mais, il y trouve de
la répugnance de part & d'autre , car,
Theodore fon fils , qui aime Silvia fille
du Concierge de fon Château , ne peut
fe réfoudre à donner la main à Flaminia
, qui de fon côté le refufe , parce
qu'elle eft amoureufe d'un jeune Gentilhomme
nommé Lélio. Ce dernier
avec Scapin fon Valet , êtant furpris
en converfation avec Flaminia par
Pantalon , elle profite de l'occafion
d'une petite Comédie qui fe doit faire
au Château , pour y introduire fon
Amant , en le faifant paffer avec fon
Valet pour des Comédiens , qui retourDE
MAR S-
159
:
nent joindre leur Troupe à Gaëte. Pantalon
charmé de cette rencontre , les
prie de fe joindre à fon Fils , pour
contribuer au divertiffement qui fe
prépare Ils acceptent cette propofition
qui ne laiffe pas de les embaraffer
, & repréfentent moitié en François
, moitié en Italien , une petite
Piéce , fous le titre des deux Arlequi
nes Rivales , dont voici le fujet en
fommaire .
Lélio Amant de la fille du Seigneur
Caffandre , avec laquelle il devoit fe
marier le jour même , aprend par fon
ami Mario , qu'elle lui a fait une infidelité
, & qu'elle va en époufer un
autre . Arlequin fon Valet , qu'il avoit
envoyé à Bergame fa patrie , pour y
donner avis de ce mariage à toute fa
famille , revient dans ce temps là , &
trouve fon maître dans une telle colere
contre le beau fexe , qu'il ne peut
trouver le moment de lui parler ; il
lui donne les lettres dont on l'a chargé.
Lélio les lit , & y trouvant qu'il
y eft parlé de ce mariage, les déchiré de
defefpoir. D'un autre côté , Arlequin
qui avoit fait une promeffe de mariage
à la fignora Trufaldina , l'une des
160 LE MERCURE
deux Arlequines , dans le tems qu'il
êtoit à Bergame , ne laiffe pas de donner
parole à la Signora Gradelina autre
Arlequine , de l'époufer ; & dans
cette efpérance , l'emmene avec lui ,
de Bergame à Milan , où il avoit laiſſé
Lélio fon maître . Trufaldina ayant
apris la perfidie de fon Amant , dont
elle fçait que Gradélina eft la cauſe ,
part de Bergame avec Scapin , Amant
de fa Rivalle , pour fe rendre à Milan ,
dans le deffein de fe vanger , & de lui
demander raifon de fa perfidie . Comme
elle aprend du Maître de l'hôtellerie
où elle aborde , qu'il y a chez li
une perfonne vêtue comme elle ; elle
l'engage à la loger le plus prés d'elle
qu'il le pourra :Ce qu'il fait volontiers .
Les deux Arlequines auffi voifines
qu'elles eftoient , ne furent pas longtemps
fans fe rencontrer ; elles ont enfemble
une fcéne d'éclairciffemens ,
& de reproches tout-à - fait jolie , &
où chacune foutient fes droits avec
beaucoup d'efprit : Mais , comme la
paix eft rarement la fin d'une pareille
converfation , elles fe quittent auffi
ennemies qu'auparavant , & reviennent
peu de temps aprés en demander
DE MARS 164
tend
der juftice à Lélio . Celui- ci bien embaraffé
de fe voir entre deux femmes
qui le tiraillent , & qui parlent toutes
deux enfemble , ne fçait que leur dire ;
forfque Mario fon ami vient lui aprendre,
qu'il a découvert que les foupçons
d'infidelité qu'il a ûs contre fa maîtreffe
, font entieremem faux : Qu'elle
n'a aimé que lui , & l'aime encore plus
que jamais; & qu'enfin , Caffandre n'atterminer
lui le mariage.
que pour
Lélio dans la joye que lui donne certe
nouvelle , veut s'en aller avec Mario ;
mais , les deux Arlequines le retiennent
, & fe voyant contraint à juger ,
il décide en faveur de Trufaldina
qui a une promeffe de mariage par
écrit. Sylvia eftant privée par là d'Arlequin
qu'elle aimoit , fe réfoût à predre
Scapin , en difant , que quelque
chofe vaut encore mieux que rien.
Pantalon , qui commencoit à foup-
Conner que Lélio n'êtoit pas un véritable
Comédien , remet à s'en éclaircie
dans la fête qui fe doit donner le jour
même pour les accords de fon fils avec
Flaminia. Il découvre effectivement
que Lelio n'eft rien moins que ce
qu'il paroît , par l'oppofition qu'il ap162
LE MERCURE
porte au mariage
de Theodore
; &
voulant le faire maltraiter
, il en eft,
empêché
par le Docteur , qui aprés
fix ans d'efclavage
, ayant appris à fon retour la tyrannie
de Pantalon
envers fa Fille , s'eft introduit
dansle
Château par le moyen du Concierge,
fous un habit de paylan , & qui lui
demande
compte de fon bien .
Pantalon dans une furprife extrême:
de revoir le Docteur , & le voyant
réduit dans la mifere par la reftitution
de fes cent mille écus , fe jette à
fes pieds , & lui demande pardon. Le
Docteur le releve & lui pardonne ;
aux conditions que Sylvia , à qui il
donne dix mille écus , époufera Théodore
qu'elle aime. Pantalon qui eftime
Silvia , y confent avec répugnance ..
Lelio obtient Flaminia pour fa femme ;
& ces deux mariages terminent la Comédie
.
La Cour a accordé un Privilege exclufif
à M. du Guet , expérimenté
dans les forces mouvantes , les Hydro
liques , les mouvemens artificiels ;
ainfi qu'il fe remarque par le nombre
de fes Découvertes , approuvées par
l'Académie Royale des Sciences , &
;-
DE MARS 163
citées dans les differens Memoires de
cette illuftre Compagnie . Ce Privilege
eft touchant des Chariots à Vert
que M. du Guet a inventez , qui hidonne
pouvoir d'établir ou faire établir
& ufer de ces Chariots, en tous les endroits
du Royaume où ils pourront
eftre de quelque utilité, à l'exclufion de
tous autres ; à peine de mil écus d'amande
&c. Voici ce qu'on m'en a dir..
Ces Chariots à Vent font d'une invertion
trés finguliere : Ils iront par le fecours
du vent, & même en montant contre
leVent directement, avec une charge
proportionnée à leur grandeur ; fur lef
quels on tranfportera telle quantité de
marchandife qu'on voudra en un feul
voyage , à moindres frais que par le:
tirage des chevaux , fur la route d'Orleans
& autres où le vent pourra avoir
de l'action ; & au cas qu'on ne puiffe
pas fe détourner pour éviter les
paffages couverts qui pourroient fe:
rencontrer fur les routes , on y lous
ra , ou on y fera trouver quatre che
vaux, qui ferviront à remettre au Vent
les Chariots les uns aprés les autres .
On pourra par le fecours de ces chariots
à Vent , labourer la terre fur, less
Q ij,
164
LE MERCURE
hauteurs & plaines découvertes auVent.
Si dailleurs on les fixe , on pourra
faire fervir les piéces de bois qui leur
donnent le mouvement à fcier du bois,
à faire jouer des marteaux & des ſouffiets
de groffes Forges, & à une quanti
té d'autres ufages .
PAYEPA PRVE PA∙Y2Y2PAYE
VERS
Sur le Repas de Madame Ducheffe
de Berry.
S
Avez- vous divine Princeffe
Que ce souper qu'à donné vôtre
Alteffe ,
Répas fi grand , fi somptueux ,
Contre Comus a revolté les Dieux ?
Que Jupiter jaloux d'une fi bellefête,
A ce Dieu des feftins à fait laver la
tête
Qu'il a chargéMomus de l'opération ;
Au grand contentement de cè Maître
Bouffon .
Or , voici la turlupinade
મે
Qu'il a faite à fon camarade.
Monfieur Comus , il eft honteux
DE MAR S. 16
藁
Que vous traittiez fi mal les Dieux.
Ignorant, en fait de mangeaille ,
Vous ne leur ferves rien qui vaille :
Tous leurs répas font au niveau
De celui qu'a chanté Boileau
A cela prés , que leur pitance
Eft beaucoup moindre en abondance
Les ragouts que vous leur donnés ,
Sont la plupart empoisonne :
Toujours quelque plat d'ambroise ,
Qui jamais ne les raffafie.
On mange mieux fur deux tréteaux
A l'Auberge des fept Moineaux .
En Maître d'Hotel , fans fcrupule ,
Sans doute vous ferrez la mule.
Si vous ne changez ; à la fin
Les Immortels mourront de fim
,
Chez une charmante Princeffe
Abondance & délicateffe
>
Gifent dans leur plus grand éclat :
Etudiez, là quelque plât ;
On en fait tous les jours de refte
Dignes de la table céléfte :
Des filets mincez, dª Aloyan
Des Gendarmes au jus de veau ,
Petits Dindons aux fiboulettes
Et des Anchois en allumettes ,
Poulets de grain , mets excellent s
Cuits derriere le por caffant »
"
166 LE MERCURE
Pigeons au Soleil , chofe exquife
Des Cotelettes en furprife.
Aux Immortels a- t - on jamais
Servi le moindre de ces mets ?
Vous devriez mourir de bonte ;
Mais Comus , faites votre compte ,
Que le foudroiant Jupiter
Ma chargé de vous exhorter ,
On vous commander , pour mieux dire ,
A peine d'encourir ſon ire ,
D'apprendre à faire des patez ,
Tous les mets cy- deffus cottez
Ceux que l'on invente fans ceffe
Pour la table de la Princeffe ;
Et de ne bouger nuit & jour ,
Des cuifines du Luxembourg :
Que vous nefoyez Grec en fauffes.
Sus done , partez , tirez vos chauffes 3-
Sans quoi le grand maître de Dieux
Pourjamais vous bannit des Cieux ;
D'où , vous irez dans les Guinguettes ,
Prefider aux feftins qu'on y donne aux
Grifettes.
A ce difcours , le Dieu Comus
Répondit en riant , au cynique, Momus : -
Toujours avec plaifir vous vous chargez
d'un ordre ,
Qui vous fournit matiere à mordre :
Mais pour faire ceffer vos bizaYVOS
propos
DE MAR S. 167
Je ne vous dirai
que
deux mots.
Sans fujet , fans raifon , les Dieux me:
font la guerre :
C'eft vôtre efprit noir & malin ·
Qui leur a foufflé ce deffein :
Je ne m'en embaraffe guere ;
Et dés ce foir je defcends fur la terre..
J'irai loger au Luxembourg ,
Palais enchanté , le féjour
D'une divinité mortelle ,
Bien-faifante , jeune & belle.
Charmé de fes rares vertus ,
Sans regret je quitte pour elle
Junon , Pallas & Venus.
Adieu , je vais chez la Princeffe ,
Prefider aux feflins qu'elle donne fans
ceffe.
Quant à l'emploi d'apprendre à faire
des ragoûts ,
C'est un emploi digne de vous.
Le mot de la premiere Enigme du
mois paflé , êtoit la Lotterie , & celui®
de la feconde , la Santé.
158 LE MERCURE
ENIGME.
Nous partons en commun , mes Con
freres & moi ,
Le nom d'un ancien Roy ,
En guerre redoutable :
Et celui d'un infecte abject & méprifable.
Suis-je animal ? Non , je ne puis ,
Quoi qu'animé parfois , dire que je le
fuis.
Si je vegete ou non ; que le Lecteurg
fonge :
Comme cent végetaux , en naiffant je
m'allonge.
Parfois fur mes pieds de devant ,
Je m'apuye en partant pour fournir ma
cariere ;
Mais , remarquez que plus fouvent ,
Je me roidis fur mes pieds de derriereg
Par cent brides je fuis à l'eftroit retenu.
J'en dis trop , fuis-je reconnu ?
Je ne pais dire reconnue :
La phrafe feroit incongruë ;
Car , c'est au mafculin que mon nom
eft rednit ,
Quoique je fois fouvent femelle.
Et c'est celui qui me conduit ,
Qui
DE MAR S. 169
Qui décide cela , par une bagatelle
Qu'il ôte ou qu'il adjoute , ainsi qu'un
Rotiffeur.
Comparaison qui peut allarmer la pudeur
:.
Pardonnez, fi je la hazarde .
Ainfi qu'un Rotiffeur diftingue la Poularde
.
D'avec Coq ou Chapon , felon que leurs
argots
Sont plus ou moins pointus ou plus longs ;
ou plus gros ;
Ainfi me comparant avec mon long an◄
nexe >
C'est par le bout dupied que l'on con
"noît mon sexe.
J
AUTRE.
E fuis celui que je ne puis pas
Et celui qui me fait paroître ,
Faroiffant en moi , me détruit.
être
Il ne fait point mon corps ; mais c'est
lui qui le forme.
Par fois qui me cherche , me fuit ;
Vousme devinerez : Attendez-moi fous
l'orme.
Mars 1713.
170 LE MERCURE
CHANSON.
M Audit Laquais, point d'Eau,point
d'Ean :
A mes côtez en vrai Boureau ,
Tum'en mets toûjours dans mon verre ;
Finis au plûtôt cette guerre ,
Je t'en ferois payer les frais.
Point d'Eau , point d'Eau , maudit La
quais ;
Mais quoi , fa main dure & groffiere
Me pourfuit avec une Aiguiere ?
Efayons , fi fur ce Valet
La douceur aura plus d'effet.
Ah , Monfieur , point d'Eau je vous
prie !
Que Vous portez, mine fleurie !
Vous avez l'air d'un ſous - Fermier ;
Vous ne feriez pas le premier :
Mais , vainement je le careffe.
Double Faquin , ame traitreffe ;
Maudit Laquais , point d'Eau , point
d'Eau ,
DE MAR S.
171
MARIAGE.
MEffire Jean - Frederic Phelypeaux
de Ponchartrain , Comte
de Maurepas , Confeiller du Roy en
tous fes Confeils , Sécretaire d'Etat
& des Commandemens de S. M. fils
de Meffire Jerôme Phelypeaux , Seigneur
, Comte de Pontchartrain &
de Palluau , Marquis de Chefboutonne
, & de Châteauneuf fur Cher ,
Baron des Ifles de Proüyn & de Rie ,
Commandeur des Ordres du Roy ;
Et de Dame Eléonore - Chriftine de
Roye de la Rochefoucault fa premiere
femme a époufé le 29 , Damoiſelle
Marie Jeanne Phelypeaux de la
Vrilliere , fille de Meffire Louis Phelypeaux
Marquis de la Vrilliere & de
Châteauneuf fur Loire , Comte de
S. Florentin , Confeiller du Roy en
tous fes Confeils , & au Confeil Royal
de Régence , Miniftre & Sécretaire
d'Etat & des Commandemens de S.
M. Commandeur de fes Ordres ; Et
de Dame Françoife de Mailly fom
Epoufe.
·
Pi
172
LE MERCURE
M
MORTS.
Effire Jofeph de Pujet , Préfident
à Mortier au Parlement
de Toulouse , mourut le dix- fept Fevrier
1718. à l'Ifle en Albigeois .
Meffite Pierre Bouchu , Docteur
en Théologie de la Faculté de Paris
dont il êtoit le plus ancien , & Abbé
Général de Clervaux , y mourut le
18 Fevrier âgé de 88 ans , en fa 70 année
de Religion , aprés avoir poffédé
cette Abbaye 41 ans.
,
Dame Elifabeth de Villars , Abbeffe
de Saint André le haut de Vienne
où elle avoit êté nommée par la Reine
Anne d'Autriche , pendant la minorité
du feu Roy , mourut le 18 Fevrier
, âgée de 93 ans. Elle êtoit Tante
de M. le Maréchal de Villars , dont
la Généalogie eft rapportée par le P.
Anfelme , en fon Hiftoire des Grands
Officiers de la Couronne .
Mr Nicolas le Feron , Seigneur
d'Orville & de Louvres en Parifis ,
mourut le 24 Fevrier , âgé de foixante
enze ans , fans laiffer de postérité de
DEMARS 173
Dame Claude - Marguerite Marthe
de Murard , morte le dix-fept Mars
mil fept cent dix .
Mr Paul de Fieubet , Chevalier ,
Seigneur de Cendré , Jouy- le- Pottier,
Ligny , Sivry , & c. Maiftre des Requeftes
ordinaires de l'Hôtel du Roy ,
& Confeiller au Confeil du dedans du
Royaume , mourut le premier Mars ,
âgé de 54 ans , laiffant poftérité de
Dame N. de Fourcy.
Mre Luc Daquin , ancien Evefque de
Fréjus , mourut le 2 Mars , âgé de
foixante- dix-fept ans.
Mre Jean d'Eftrées Docteur en
Théologie de la Faculté de Paris , Abbé
de S. Claude en Franche-Comté ,
de Preaux , d'Evron , & de Villeneuve
, Commandeur de l'Ordre du
S. Efprit , Confeiller au Conſeil des
Affaires Etrangeres , l'un des quarante
de l'Académie Françoife , Pro
tecteur de celle de Soiffons , ci- devant
Ambaffadeur de France en Portugal
& en Espagne , & nommé par
S. M. à l'Archevefché de Cambray
mourut le 3 Mars en fa sz année. La
Maifon d'Eftrées eft rapportée par le
P. Anfelme.
Piij
174 LE MERCURE
>
Mre Edouard de l'Etoile de rouffemothe
, Chevalier Seigneur de
Montbrifeüil , Confeiller honoraire
au Parlement , mourut fans alliance
le fept Mars , âgé de cinquante- deux
ans , laiffant pour héritiere , Dame
Marie- Magdelaine de l'Etoile de
Pouffemothe fa foeur , qui a époufé en
1697 , Mr Leon de Montmorency
Seigneur de Courtalin , & c.
>
Dame Anne de Creil veuve de
Mre Gérard le Camus , Maiftre des
Compres , dont je vous appris la mort
dans ma Lettre du mois d'Octobre
mil fept cent dix- fept , mourut le
Mars.
NOUVELLES ETRANGERES.
A Mofcoule 17. Fevrier 1718 .
+
Alexis- Petrovitz
Ca-
E Czarovitz
eftant revenu le 14. dans cette
pitale , fe rendit d'abord dans l'Eglife
* Le Czar Pierre Alexiovitz avoit
époufé enpremieres noces , le 27 Janvier
DE MAR S.
1689. Ottokofa Federovvna , dont il fe
Sépara en 1692. & en fecondes nocess
Catherine Alexieuna, appellée à preſent
Marthe Matuveivvna. On la dit fille
d'un Gentilhomme Suedois , nommé Albendiel
, & veuve d'un Lieutenant Co
lonel Suedois , nommé Thiefenhaufens
Ce mariage ne fut déclaré qu'en , 1711.
Il ne refte des enfans du premier lit,
qu' Alexis Petrovvitz qui vient de renoncer
au Trône des Ruffes : Il est né
le 18. Fearier 1690. marié à Torgavv
le 25 Octobre 1711. à la Princeffe Charlote
- Chriftine - Sophie , morte en couche.
le premier Novembre 1715. Elle étoit
four de l'Imperatrice regnante . Il en a
unfils une fille : Le fils nommé
Fierre , Prince de Mofcovie , naquit
à Petersbourg le 22. Octobre 1715.
༢ic
Le Czar a û de la Czarine fa feconde
femme , quatre enfans , dont trois font
vivans; Marie Petrovvna, née à Dant
Zic le 20. Mars 1713. Marguerite, née
le 8. Septembre 1714. Pierre né le §.
Novembre 1715. C'est en faveur de ce
jeune Prince que S. M. Cz. vient d'ôter
la qualité de Prince hereditaire à fon
fils aîné. Nous ferons l'extrait du Manifefte
, quand il fera parvenu jusqu'ici .
Piiij
.76 LE MERCURE
Cathedrale , où fe trouva S. M. Cz.
avec tous les Grands , tant Ecclefiaftiques
que Séculiers ; en préfence defquels
& de tout le Peuple , le Czarovitz
demanda auffi- tôt pardon à fon
pere & Seigneur, de fes fautes paffées;
& déclara en mefme tems qu'il renonçoit
à la fucceffion du Trône Ruffien,
confirmant cette renonciation par un
ferment folemnel Sur quoi, S. M. Cz.
fit lire publiquement au Peuple ,un manifefte
contenant les motifs qui le portoient
à exclure le Czarovvitz Alexis
Petrovvitz , de la fucceffion au Trône
de Ruffie , & à nommer & conftituer
en fa place , le Czarovitz Pierre Petrovvitz
fon fecond fils , pour Prince
hereditaire & fucceffeur préfomptif :
Cela fut fuivi des acclamations duPeuple
. Tous les Grands , Prélats , & autres
Ecclefiaftiques , de mefme que
les Officiers de l'Etat militaire & Civil
, affemblez dans cette Cathedrale ,
prefterent le ferment à S. M. en conformité
de cet heureux établiſſement
de la fucceffion à la Couronne de Ruffie.
Le Sultan Galga , fils du précedent
Cham des Tartares , qui a fait la dexDE
MAR S. 177
niere irruption dans l'Ucraine Mofcovite
, a ordonné que les Cofaques prifonniers
fuffent conduits à Précop pour
les employer aux fortifications de
cette Place. On ne fçait encore que
juger des levées nombreuſes qui fe
font dans les Etats du Czar : Il y en
a qui préfument que S. M. Cz . eft dans
le deffein de rompre avec la Porte ;
avec d'autant plus de fondement ,
qu'on n'eft prefque pas en doute que
la Paix ne foit conclue entre cette
Couronne & celle de Suede.
Le Prince ayant remarqué que les
Cuirs de Mofcovie qu'il avoit envoyés
pour fon compte , à Hambourg &
dans d'autres Villes , ne fe débitoient
pas aiſément , a fait défenfe qu'on en
laiffat fortir aucuns de fes Etats , jufqu'à
ce que ceux qui eftoient dans les
Païs étrangers fuffent , entierement
vendus.
L
POLOG N E.
Es troupes Mofcovites n'ont pas
encore entierement évacué ce
Royaume : Chemin faifant , elles conti-
Ament de vexer les pauvres Païfans ,
178 LE MERCURE .
& d'exiger des contributions pour leur
fubfiftance . C'est ce qui a obligé le
Grand Général de la Couronne à dépécher
un exprés au Czar ; pour le
prier d'y donner ordre , & de les faire
marcher avec moins de lenteur. Le
Sultan a nommé le Capigi Bacha
fon Ambaffadeur auprés du Roy , &
de la République. La Nobleffe de Pologne
perfifte conftamment dans la réfolution
de ne point fouffrir que le
Prince Electoral de Saxe monte fur
leur Trône par abdication.
O
HAMBOURG.
pour
>
N continue à lever avec fuccez
dans cette Ville , des Soldats
& des Matelots , pour le fervice de
l'Empereur. Le Duc de Mecklebourg
Suverin le tient toujours à Rostock
pour avoir l'oeil fur les nouvelles fortifications
qu'il y a ordonnées : La Nobleffe
de ce Duché n'a pû fe difpen
fer de lui payer les impofitions arriérées
, pour faire ceffer les exécutions
militaires.
Le Comte de Gillenborg & M. de
Lilienstedt , Miniftres PlenipotentiaiDE
MARS
179
res du Roy de Suéde , font arrivés á
Abo en Finlande , pour y conférer
avec le Général Brus & le Confeiller
Ofterman M. Pl. du Czar. On
parle fort d'une prochaine fufpenfion
d'armes entre ces 2 Couronnes ; apparament
qu'on a deffein d'y faire entrer
les autres Puiffances alliées du
Nord , afin d'y traitter d'une Paix
générale. On mande cependant d'un
autre côté , que le Roy de Pruffe avoit
reçu de fes Envoyés , des affurances
que le Traité de Paix étoit achevé &
Agné, fans qu'il y ût êté compris, nonobitant
les promeffes reiterées que
lui en avoit données le Czar ; qu'il ne
la feroit jamais avec lesSuédois ,fans l'y
faire entrer. Comme L. M.B.D. & Pr
ne paroiffent pas difpofées à rendre de
bon gré à la Suéde , les Domaines de
la Poméranie & de la Baffe Allemagne
qu'ils ont enlevés à cette Couronne;
il y a bien de l'apparence que
les brouilleries du Nord ne finiront
pas fitôt.
Le Roy de Suéde eft de plus en plus
irrité de la démolition de Vvifmar
faite contre le Décret de l'Empezeur
; ce que l'on regarde ici comme
130 LE MERCURE
un attentat à l'autorité Imperiale
& comme une infraction à la Paix de
Vveftphalie. Ce Prince prétend que
l'Empereur ne peut fe difpenfer de fe
joindre à lui , pour forcer fes Ennemis
à rétablir cette importante place dans
l'état où elle fe trouvoit précedemment
, ou bien, à en obtenir une compenfation
équivalente .
Le Landgrave de Heffe - Caffet
tient toujours ferme contre le Décret
de l'Empereur , pour la reftitution de
la Citadelle de Rheinsfeld : Il déclare
que plûtôt que de la rédre , il eft refolu
d'en foutenir le Siége , & de s'enfevelir
fous les ruines de cette Ville. Les
Cercles doivent s'affembler à Francfort
pour déliberer fur les moyens de l'en
déloger; mais, on prevoit que les Proteftans
refuferont de prendre part dans
cette exécution.
L'évasion du Général Ducker Suédois
, qui êtoit fur fa parole d'honneur
prifonnier des Danois , donne lieu a
divers raifonnemens . On croit cependant
, qu'il n'auroit point difparu fans
quelque raifon trés importante. On
préfume qu'il a êté chargé de quelque
commiffion , au fujet du rétablif
DE MAR S. 181
fement de la Paix du Nord ; & que
dans cette vuë , il eft paffé en Angleterre
, pour la négocier avec S. M. B.
L
Vienne le 15 Mars ,
Es avis des frontieres de Turquie
nous confirment de plus en plus ,
que les Infideles perfiftent dans le deffein
d'hazarder encore une Campagne
, & de reparer , s'il eft poffible, la
perte qu'ils ont faite à Belgrade : Pour
cet effet, la Porte a envoyé des ordres
reiterés aux Tartares de fe tenir prêts
à marcher ; & elle fait des préparatifs
extraordinaires , pour remettre en
honneur les Armes Ottomanes . Les
mêmes avis ajoutent que les levées
du Prince Ragotzi & des autres Chefs
des Rebelles Hongrois , fe faifoient
avec fuccez ; le G. S. fourniffant tout
l'argent néceffaire. Ce Prince , aprés
avoir touché par 2 fois de trés groffes
fommes du Tréfor de S.H, eft
parti d'Andrinople , pour fe rendre
auprés du C. Berezini , & pour concerter
avec lui des moyens de mettre en
exécution les vaftes deffeins qu'ils ont
formés , & dont ils ont promis mer .
182 LE MERCURE
"
veille au G. S. & à fon Divan. Ainfi ,
on verra dans peu à quoi fe termineront
tous ces grands projets. Cependant,
on fe flatte toujours dans cette
Cour , qu'il y a plus d'apparence
que jamais d'une prochaine Paix
avec les Turcs . Cette efperance eſt
fondée fur la réponſe du Prince Eugene
au Grand Vizir . Le Courier d'Angleterre
qui arriva ici de la Cour Ottomane
, avec des dépêches importantes
de Milord Vvorfley Montaguë ,
Miniftre du Roy de la Grande Brêtagne
, en a êté chargé & renvoyé à Andrinople
. Au cas qu'il raporte les préliminaires
reglés on deftine M. le
Comte de Schlick Chancelier de Bohême
pour premier Plenipotentiaire ,
& le Général Comte de Virmont pour
le deuxième , qui doit être bientôt de
retour ici ; ayant êté envoyé dans
plufieurs Cours d'Allemagne de la part
. de S. M. I. pour y négocier des Trou-
Fes.On eft ici perfuadé , que fi S. M. I.
êtoit dans le deffein de rendre Belgrade
, fon Confeil ne l'en diffuade-
Toit pas ; parce que l'on eft convaincu
que fi cette place qui eft la Clef de
l'EmpireOttoman, reftoit à l'Empereur,
>
DE MAR S. 183
la Porte romproit la paix auffitôt qu'elle
pouroit trouver l'occafion de
l'affiéger avec fuccez.
Ces Lettres ajoutent que le Referat
de la conference tenue à l'occafion des
dernieres propofitions faites par les
Turcs , a enfin efté figné ; & que l'Empereur
alloit envoyer fes Plenipotentiaires
au lieu deitiné pour le Congrés.
L'Ambaffadeur d'Angleterre prendra
les devants : Les Imp. ont accepté
Scheremes : Les Turcs fe tiendrontà Freteflavy
qui eft vis - à-vis. Chacun fera
un Pont de fon côté, & les conferences
fe tiendront dans une Ile que le Danube
forme en cet endroit . Les Miniftres
de l'Empereur ont fait favoir
cette refolution à l'Ambaffadeur de
Venife , afin que fes Maîtres puiffent
y envoyer leurs Miniftres. On fait que
le G. S. a demandé pour Préliminaires
que S. M. I. n'exi geât pas que, la
Porte rendit la morée qu'elle a enlevée
aux Vénitiens ; ce ne fera pas un
des moindres obſtacles à la conclufion
du Traité. Quoiqu'on penfe à la paix
ferieufement , on eft encore plus occupé
des difpofitions pour la Campagne
184
LE
MERCURE
prochaine. Pour cela , on tient de frequens
Confeils de guerre fur les conjonctures
prefentes , & on preffe furtout
les préparatifs , pour fe mettre en
fituation , tant fur l'offenfive que fur
la défenfive , de foûtenir une guerre
dont il femble que toute l'Europe foit
ménacée . L'on fait partir tous les jours
quantité de Bateaux chargés de rames ,
de munitions de guerre & de bouche ,
pour l'Armée de Hongrie . Toutes les
Troupes ont ordre de fe tenir prêtes
à marcher dans le mois d'Avril . Il paroît
que l'intention de la Cour de Vienne
eft d'entrer de bonne- heure en Campagne
; & felon toutes les apparences ,
de preffer par là les négociations de
paix avec les Turcs . On prétend que
les Imperiaux doivent attaquer quelques
poftes dans la Bofnie & la Servie
, comme Vvornick , Viſna & Biache
, pour mettre ces Provinces à couvert
pendant la guerre , ou les rendre
à la paix , comme un équivalent qui
pouroit leur procurer une ceffion des
Conquêtes qu'ils ont faites pendant
les deux dernieres Campagnes ; au
cas que les Infideles foient obligés de
les leur abandonner pour avoir la paix.
DeDE
MARS 18
Depuis que le Sultan a déclaré le
Prince Ragotzi Roy de Hongrie &
Prince de Tranfilvanie ; ce dernier
s'eft rendu à Jaffy , où il affemble un
gros Corps d'armée pour tenter une
invafion en Tranfilvanie , fitôt que la
faifon le permettra. Afin de prévenir
fes deffeins , on a commandé un grand
nombre de Païfans pour faire des abbaties
de bois deſtinez à embaraffer les
avenues & les gorges de ce côté là.
Quelques- unes de nos Troupes les plus
expofees dans leurs quartiers fur les
frontieres de Turquie , ont efté obligées
de fe retirer fur leurs derrieres,
êtant à tout moment harcelées par les
Mufulmans. Il paroît des difpofitions
de mécontement parmi les Hongrois,
qu'on tâche d'étouffer avant que le
Prince Ragotzi puiffe exécuter fes
deffeins.
L'armement fur le Danube eft en
affez bon état , mais on manque de
Matelots : L'on a efté obligé d'en aller
chercher en Hollande .
L'Electeur de Tréves , aprés avoir
pris congé de L. L. M. M. I. & des
Archiducheffes, partit le 18. de Février
avec 40. chevaux de Pofte , allant à
Q
186
LE MRCURE
Neubourg auprés de l'Electeur Palatin
fon frere. M. le C. de Vels a fuivi de
prés ce Prince pour y traiter auprés
de S. A. E. Palatine , de quelques mille
hommes de Troupes. Ce Miniftre
doit auffi aller à Mayence , à Cologne
, & en d'autres Cours , pour
exécuter la même commiffion , S. M. I.
eft déja d'accord avec le Land - erave
de Heffe-Caffel pour 2000. hommes
d'Infanterie.
L'on affùre ici qu'il y a une alliance
concluë entre S. M. I. & le Roy de
Sicile qui doit ceder cette Ifle à l'Empereur,
& S.M.I.lui donne en échange ,
le Monferrat & la Sardaigne avec le
titre de Roy. On prétend qu'un des
principaux articles du Traité, eft que le
Prince de Piedmont époufera une des
Archiducheffes. Par un exprés arrivé
de Venife , l'on a appris que cette République
avoit reçû des avis certains ,
que le G. S. êtoit réfolu de tourner
toutes fes forces contre elle , & de
mettre cette Campagne une Flotte forinidable
en Mer. Les Tripolitains &
les Algériens ont reçû des ordres trés
preffans & trés féveres de S. H. d'y
joindre leurs Vaiffeaux au comDE
MAR S.
187
mencement d'Avril ; le deffein des
Turcs êtant de faire une defcente en
Italie . Il court auffi un bruit qu'il y
a une alliance offenfive & défenfive
entre S. M. I. & le Roy de la Grande
Bretagne, & que ce dernier Monarque
fera tout fon poffible par les inftrucrions
qu'il donnera à fes Miniftres à
la Haye , d'y faire entrer les E. G. de
Hollande.
:
Deux Ingenieurs font partis d'ici pour
vifiter les Fortereffes de Kell & de
Philisbourg Ils ont û ordre de réta
blir plufieurs ouvrages qui font en
fort mauvais état ; & fur tout , de né
toyer le principal Marais de la feconde
de ces Places , qui eft fi comblé de fables
, qu'on peut le traverser aisément
Il y a des défenfes expreffes , & fous
de grieves peines de laiffer
fortir des chevaux hors des Etats de
la Maifon d'Autriche.
"
Oa n'entend rien dire de bien politif
fur la marche des Troupes Impe
riales qui doivent paffer en Italie : Ce
qui fait juger que la Cour de Vienne
n'eft pas encore bien affurée de la Paix
des Turcs ; & que dans cette incertitu
de , elle ne veut pas dégarnir la Hon
gric. Qij
188 LE MERCURE
Ratisbonne , le 20 Mars.
L'Ambaffadeur du Roy de Suede
pour le Duché de Brême , a pris
féance en cette qualité . On débite ici .
que l'Electeur Palatin veut céder fon
Electorat au Prince fon frere , Grand
Maître de l'Ordre Teutonique , fe réfervant
une penfion avec le Duché de
Neubourg. L'Empereur fait de nouvelles
inftances à la Diere de Ratisbone
pour un nouveau fubfide contre
les Turcs ; alléguant pour raifon , que
les apparences tournoient plutôt du
côté de la Guerre que de la Paix . On
affûre ici que le Cardinal de Schrottenbach
quittera le Protectorial d'Allemagne
, & que le Cardinal de Schomborn
ira le remplacer à Rome. L’Electeur
Palatin ne veut point accor
der de Troupes à S. M. I. que pféalablement
, il ne fache l'indemnité
que
l'Empereur veut lui donner pour le
Haut Palatinat. Le Roy de Suede demande
pour le lieu du Congrez de la
Paix du Nord, la Ville de Dantzick .
Il y a lieu de croire que l'Empereur
demeurera impartial , & ne fe mêlera
DE MARS 189
point du tout des affaires du Nord.
On compte que l'accommodement eft
fort prochain entre l'Empereur & le
Roy d'Espagne.
*
L'Envoyé de la Nobleffe de méxelbourg
qui a porté les plaintes inutilemet
à Vienne contre les vexations de ce Duc ,
doit fe rendre à la Diette , pour y expofer
fes griefs. Le Duc qui voit
l'animofité de la Cour de Vienne
contre lui , follicite tous les Princes
qui ont leurs miniftres à Ratisbonne , &
leur infinue que tous les Souverains
font intereffés dans les plaintes que
forme le Corps de leur Nobleffe contr'eux.
Il leur fait entendre que l'Empereur
par fon autorité , les foûmettra
les uns & les autres par cette voye.
On publie que le Roy de Suéde
& le Czar , ſont enfin convenus
fur leurs conteftations touchant Rével
, & qu'on ne doutoit plus d'une fufpenfion
d'Armes , pour entrer dans un
Traité définitif avec les Princes du
Nord. On voit ici une Lettre du Prince
Ragotzi , qui marque le contentement
qu'il a du procédé des Turcs à
fon égard ; que le Grand Seigneur &
fon Grand Vifir ont juré en la préfence,
190 LE MERCURE
fur l'Alcoran , que les Ottomans ne
poferoient point les armes , qu'ils ne
Puffent rétabli dans la poffeffion de
fes Etats de Transilvanie & de Hongrie
L
HOLLANDE.
*
A Province de Hollande , fuivant
fon Privilége , a choifi M. Hop
Confeiller d'Etat & Tréforier Général,
pour l'envoyer en qualité d'Ambaſſadeur,
en France. Elle le gratifie de dix mił
livres d'augmentation des appointemens
ordinaires. La plupart des Pro
vinces follicitent fortement les Etats
Généraux, de travailler àun Traité entre
la Suéde & le Danemarck . Outre
Phonneur qu'il leur en reviendroit ,
s'ils y réuffiffoient , ils en retireroient
encore beaucoup d'utilité ; quand ce
ne feroit que l'épargne confidérable
des frais d'un armement , dont ils ne
peuvent prefque pas s'exempter , au
cas que la divifion continue entre ces
deux monarques. Selon ces vues , l'Envoyé
des Etats Généraux qui eft à
Copenhague , paffera en Suéde avec
les inftructions néceffaires , auffitôt
que M. le Comte de la marck Ambafla
DE MARS. II
·
deur de France , aura obtenu de S. M..
D. que le Réfident Rump ait efté réadmis
en Danemarck dont il a efté obligé
de fortir depuis les dernieres brouille
ries. On s'en flate avec d'autant plus
de raiſon , que M. de la Marck
ayant la liberté de paffer & de repaffor
de Suéde en Danemarck,pourra à la
fin adoucir les efprits , & moyenner ua
accommodement. Ces efpérances font
cauſe que les Provinces n'ont pas encore
donné leur confentement aux réfolutions
de celle de Hollande , pour armer
une Flote contre le Roy de Suéde.
Les plus clairs- voyans fe perfuadent
que cela fe fait à deffein , d'un côté ,
pour ne pas s'anirer par leur refus , les
plaintes du Roy de la Grande Bretagne;
& en même tems , pour tâcher de tirer
d'Angleterre les arrérages des fubfides
dûs de la derniere guerre ; & de
l'autre ,pour gagner du tems avec les délibérations
, & ne pas s'aliéner toutà-
fait le Roy de Suéde dont on craint
le reffentiment. Suppofés ces motifs
les fonds ne feront pas encore fitêr
prêts , pour armer les 30 Vaiffeaux que:
l'on difoit deftinés pour la Mer Bal
tique : Cependant , s'il en fallait venic
192 LE MERCURE
là , on n'auroit de reffource que fur les
Commerçans qui y font les premiers
intereffez , & qui doivent tout faire ,
pour empêcher que leur commerce ne
foit point interrompu dans la Mer Baltique.
Les Etats Généraux étendent
leurs foins far les fortifications de Nimégue
& de Rulphen . Ils y forment
même des magazins .
L
ANGLETERRE.
A Londres , le 21 Mars.
,
Es Toris fe flattent toujours
que le Roy nommera de nouveaux
Miniftres de leur parti. Ils fe
fondent fur la repreſentation d'un Seigneur
qui depuis longtems a un
accez fort libre auprés de S. M. Elle
contient en fubftance , que le Roy
êtant trés mal confeillé , ilgâtera toujours
fes propres affaires , & celles de
PEtat: Que pour les redreffer, il devoit
imiter le feu Roy Guillaume , qui toutes
les fois que le Miniftere ne procusoit
pas le bien de la Nation ny le fien
propre , ne balançoit pas à changer
de parti. Aprés que S. M. en ût faiz
lectuDE
MAR S. 193
lecture , elle dit qu'elle prendroit cet
re affaire en confidération . Les Toris
ne doivent pas pour cela préfumer
que le Roy embraffera leur parti : On
croit au contraire , qu'il les regarde
comme fes Ennemis ; d'autant plus
qu'ils ont depuis peu admis des perfonnes
qui font entierement oppofées
aux interêts de S. M.
Le 4 , il y ût dans la chambre
des Seigneurs un fort long débat , au
fujet des Troupes qui doivent refter
fur pied au fervice du Roy en tems
de paix. Il fe fit fur cela de part & d'autre
de fort beaux difcours. Le Lord
Harcourt & le Lord Trévors du parti
Toris , foûtinrent que de permettre au
Roy d'avoir 16 mille hommes en tems
de paix , c'eftoit mettre en danger la
conftitution du Royaume & la liberté
des Sujets. Le parti de la Cour répondir
, & fit voir la néceflité qu'il y avoit
de conferver ce nombre , pour contenir
ane grandequantité de mal-intentionés
qui font encore dans ces Royaumes .
Aprés de grands débats , le parti de la
Cour l'emporta à la pluralité de 72 .
voix contre so , qui vouloient qu'elles
fuffent reduites à 12000.
Le 7 , les Seigneurs pafferent le
le Bill contre les Mutins & les Defer
R
191 LE MERCURE
teurs, à la pluralité de 67. voix contre
40. On prétend que la Cour avoit fait
diftribuer beaucoup d'argent, pour s'affurer
les fuffrages des membres des 2
Chambres afin de faire paffer ce Bill ;
& qu'il lui en coute prés de 100000.
liv . fterlings , fans compter les
penfions
& les charges qu'elle a promiſes.
C'est à tort que les Toris fe plaignent
de ce que le Prince de Galles ne donna
pas fa voix contre ce Bill ; puifque
S. A. R. eft généralement applaudie
d'en avoir ufé ainfi , & de s'être abftenuë
de prononcer le difcours qu'elle
avoit préparé dans cette occafion.
Les Toris & les Wigs mécontens ,
paroiffent fort indignez contre Monfieur
Walpol , d'avoir donné fa voix
pour ajourner le débat qui s'éleva
dans la Chambre des Communes au
fujet du Commerce avec la Suede ; &
comme ils fe croyent affûrez que fon
deffein êtoit de renverfer le Miniſtere
pour rrenter dans les emplois , ils apprehendent
que pour gagner les bonnes
graces de la Cour, & dans le deffein d'y
réüffir, il ne tâche , avec l'affiftance du
Lord Tovvenfend , de perfuader le
Prince de Galles de fe reconcilier avec
le Roy ; ce qui ruineroit entierement
leur parti . Mais, il y a grande apparence
que quelque chofe que ces Mellieurs
DE MARS. 195
fallent prefentement en faveur de la
Cour, ils feront toûjours regardez comme
les plus grands ennemis du Miniftere
, qui ne permettra jamais qu'ils
foient remis dans les Charges.
>
L'efcadre confiftant en 14. Vaiffeaux
& 2 , Galiotes à bombes qui eft
prête à faire voile , eft deftinée pour
la Méditeranée ; ce qui allarme beau
coup nos Marchands , & leur fait craindre
qu'on n'aye pas plus d'égard pour
leur Commerce d'Efpagne , d'Italie
du Levant & de l'Amerique , qu'on en
a û pour celui qu'ils avoient en Suede
; puifque, fi cette Efcadre qui doit ,
à ce que l'on prétend , fe joindre à
celle de Portugal , vient à commettre
quelque hoftilité contre l'Espagne ;
cette derniere Couronne les ruinera
infailliblement , en faifant confifquer.
toutes les marchandifes qu'ils ont dans
les Ports de la Monarchie d'Eſpagne .
M. le Marq . de Monteleon Amb.de S.
M. C. a même reçû un exprés avec des
ordres de Madrid , pour demander au
Roy de la G. B. dans quelle vûë il faifoit
un fi puiffant armement : Que le
Roy fonMaître ne pouvoit fe perfuader
qu'il dût être employé en aucune ma
niere , à affifter , ou à favorifer fes end
nemis ; puifque dans ce cas là , S. M.
Rij
196 LE MERCURE
C. ne pouroit regarder cela que comme
une rupture & une contravention
aux Traitez.
Cependant , on tient pour certain ,
qu'outre les 14. Vaiffeaux de guerre ,
on expedia le 19. des ordres pour en
faire armer encore 16. de plus ; & que
cet armement eſt deſtiné pour la Mer
Baltique , excepté fix ou fept Vaiffeaux
qui doivent en aller relever un
pareil nombre à Gibraltar & à Port-
Mahon , afin d'affûrer le commerce
dans ces Mers ; du moins , on le fait
fpérer à nos Marchands.
Le Roy perfifte dans le deffein de
faire le voyage d'Hannoyre cette année.
S. M. a confulté , dit- on , fon
Chancelier, touchant les Regens qu'elle
veut nommer pour gouverner le Royaume
en fon abfence. Comme ce Seigneur
lui a répondu que la Regence
appartenoit dans ce cas à l'heritier préfomptif
de la Cour ; on croit que fi
les Juges font de cette opinion , le Roy
fera pafler un acte au Parlement avant
que de le féparer , qui l'autorifera à
choifir des fujets qui lui conviennent
pour cela . Ce quine fera qu'éloigner
de plus en plus la reconciliation de la
Famille Royale.
Le nommé Shepheard fut jugé le
DE MAR S.
197
17. aux feffions du Old Bailli , pour
avoir écrit une Lettre , par laquelle
il diſoit avoir deffein de tuer le Roy:
Il a tout confeffé , déclarant qu'il n'e
croyoit pas qu'il y ût de crime , në
l'ayant jamais reconnu pour Roy legitime
. Il a été condamné , & a reçû
Sentence de mort . On croit qu'il fera
exécuté cette femaine, ainfi que le Marquis
de Paliotti qui a tué fon Laquais
puifque la Ducheffe de Schre vfburi fa
four , & le Marquis de Monteleon ,
n'ont pû obtenir fon pardon .
On apprend que les Pirates ont
nouvellement enlevé dans les Indes
Occidentales, 11. Vaiffeaux Anglois richement
chargez , & que la plus grande
partie des Equipages avoit pris
parti parmi eux : Ils ont mis le reſte à
terre en differens endroits , & ont tué
tous ceux qui ont fait quelque réfiftance.
On aura bien de la peine à les
déloger de l'Ile de la Providence qui
leur fert de retraite.
O
ESPAGNE.
Madrid le 16. Mars.
N ne fçait que croire ici d'une
rélation que l'on a reçûë de Malaga
du 15. Fevrier , dont voici les
particularitez .
R. iij.
198 LE MERCURE
?
Nous venons d'apprendre par l'arrivée
de deux de nos Païfans fortis de
Gibraltar que le douze du même
mois , il avoit paru dans le Détroit ,
environ à 6000. de cette Place , une
Ifle flotante venant du côté de l'Afrique
; fur laquelle on avoit apperçû
plufieurs animaux à 4. pieds , & quantité
d'arbres que les vents , & le cou
rant dirigeoient vers les côtes d'Efpagne.
Ce prodige femble eftre confirmé
par l'arrivée d'une Tartane venant de
Cadix , laquelle rapporte qu'à 12 .
mille en deça du détroit , elle avoit
fait rencontre d'une Ifle flotante , dont
les bords êtoient remplis de toutes for
tes d'animaux féroces , comme Léopards
, Tigres , Pantheres , &c. qui
pouffoient des hurlemens affreux ; &
que les arbres étoient couverts d'oifeaux
de toute efpéce , qui faifoient
un fi grand ramage , qu'on pouvoit aifément
l'entendre à 2. lieuës de diftance
, & qu'ils n'avoient perdu la vûë
de cette le qu'à dix mille de nôtre
Port. Sur ce récit , nôtre Commandant
vient de donner ordre à une de nos
Fregates de faire voile vers le Détroit,
pour aller obferver de plus prés les
circonftances d'un fait fi extraordinaire
, & pour fçavoir à quoi s'en tenir .
DE MAR S. 199
Nous avons êté informés en même
tems , que la Garnifon de Gibraltar
qui ne confifte qu'en 1000 ou 1200
hommes , êtoit en trés mauvais état ,
n'êtant ny habillée , ny payée ; & que
le Gouverneur de cette Place appréhendant
qu'elle n'en vînt aux dernieres
extrémités , leur avoit fait diftribuer
quelques fommes pour les appaifer &
les contenir dans leur devoir. Il a dé
pêché le même jour , un Exprés au
Gouverneur de Port Mahon , pour
l'inftruire de l'état de la Garnifon ,
des magafins & des fortifications
qui étoient fort délabrées.
Les Archevêques de Toléde , de Séville
, de Grenade , de Compoftelle ,
de Valence & de Sarragoffe , offroient
de lever chacun à leurs dépens un certain
nombre de troupes , à l'imitation
des principales Villes du Royaume.
Le départ des Gallions a êté publié
pour le 8 du mois prochain : Ils ont à
préfent leurs charges complettes ; ils
feront efcortés par des Bâtimens à
voile d'une nouvelle invention , avec
quatre vaiffeaux de guerre qui ont êté
armés à Cadix. Nôtre Marine augmente
tous les jours , & nos Troupes
tant Cavalerie , qu'Infanterie , font
belles, nombreuſes, & de bonne volonté.
Riiij
200 LE MERCURE
ITALIE.
A Rome le 8 Mars,
E Pape tint le 11 Fevrier Con-
Liftoire. Le Cardinal Acquaviva en
êtant averti , infifta trés fort , pour la
Préconifation du Cardinal Alberoni
à l'Archevêché de Séville . Le S. Pere ,
fans refufer pofitivement ce qu'on lui
demandoit , a jugé à propos de différer
: Surquoi , le Cardinal Acquaviva
fe tranfporta avec le Notaire chez le
Cardinal Spinola Camerlengo ,, &
chez l'Auditeur du Pape , pour faire
fes proteftations , & prendre Acte de
refus . Comme les Impériaux font ici
les maiftres , on ne doute point qu'ils
n'ayent le crédit de fufpendre cette
affaire encore pour quelque tems.
La Cour de Vienne commence cependant
à ménager le faint Pere , &
il y a grande apparence que l'on eft
d'accord de part & d'autre. S. M. I. a
recommandé furtout à M. de Galas ,
fon Miniftre , d'éviter toutes broüilleries.
Peu s'en eft fallu pourtant , que
cet Ambaffadeur n'ait êté fur le point
de faire un coup d'éclat occafionné
par le bon ordre que M. Falconieri
Gouverneur de Rome , a voulu faire
obferver dans le Cours durant le Carnaval
.
DE MARS 201
Le Lundy gras , pendant que M.
l'Ambaffadeur & Mde l'Ambaffadrice
fe promenoient avec toute leur fuite
, le Gouverneur prit fon tems pour
faire paffer devant le Palais de L. E.
deux Sbirres quiconduifoient unMafque
en prifon: Comme les Braves de l'Ambaffadeur
eſcortoient fon caroffe , ils
ne furent point inquietés dans leur
marche. Ce Seigneur ayant û avis que
le Gouverneur avoit pris fon tems pous
exercer fa juridiction , & abolir par là
le droit prétendu des franchiſes , il ef
faya de tendre un panneau au Gouverneur.
Dans cedeffein, il parut encore
le lendemain au Cours avec le même
cortege , voulant donner à entendre ,
qu'il ne reftoit point de Gardes dans
fon Palais ny aux environs ; il avoit
cependant difpofé 25 Braves , avec ordre
de faire main baffe fur les Sbirres
s'ils venoient à paffer. Ce ftratagéme
ne lui reuffit pas , foit que le Gouverneur
en fût averti , foit qu'il fe contentât
de ce qu'il avoit fait le Lundy.
Le Vendredy fuivant , le Gouver
neur fit un autre coup de main dans
le quartier d'Eſpagne , lequel a fait plus.
de bruit . Environ une ou deux heures
de nuit , foixante Sbirres commandés
par leBarrigelle ,fe faifirent des avenues .
202 LE MERCURE
du palais d'Eſpagne ; fans doute , pour
empêcher les Braves qui en font la
garde , de fortir & de troubler la vifite
qu'ils avoient ordre de faire dans
la maifon d'un Patiffier accufé d'être
receleur ; ce qu'ils executerent en tourte
fûreté & fans coup ferir , parce
que le Cardinal Acquaviva fçachant
ce qui fe paffoit, avoit fait fermer les
portes du palais , & avoit défendu à
qui que ce foit d'en fortir : Un des
Suiffes ou Garde- porte du Cardinal ,
êtoit déhors , & rencontrant aux environs
du palais un corps de reſerve en
fentinelle , il donna deffus : Il fut enveloppé
par la multitude & conduit en
prifon. Le Cardinal en ayant porté
fes plaintes , le Prifonnier fut renvoyé
fur le champ ; mais , ce Miniſtre
d'Efpagne n'eft pas content de cette
fatisfaction , prétendant , qu'au lieu de
conduire aux prifons le Garde de fa
porte , on devoit le mener au palais
qu'il en auroit fait juſtice s'il avoit û
tort ; & que, c'eft ainfi qu'on en a toujours
ufé à l'égard des domestiques des
Cardinaux. Il paroît par tout ce procedé
que le Miniftre Efpagnol ne fe
fonde en aucune maniére fur le droit
de franchiſe qu'il femble abandonner:
En effet, les Couronnes s'en font
DE MAR S. 203
il
defiftées ; mais de façon pourtant, que
de tems à autre , cela donne matiere à
quelque fcéne.Ce qu'il y a de vrai , c'eft
qu'on a eu envie de faire de l'éclat
.en cette occafion , & d'en tirer
avantage : D'autres difent que cela a
êté fait , à deffein de calmer M. de
Galas , en lui faifant voir qu'on avoit
encore moins d'égard pour le Roy d'Efpagne
, que pour S. M. Impériale. Le
Cardinal Acquaviva le fentit ſi bien ,
que dans le premier mouvement ,
vouloit dépêcher un Courier à Madrid
, difant , qu'il n'êtoir plus en fûreté
dans fon Palais : On l'avoit ef
fectivement inveſti , comme une place:
qu'on voudroit prendre ; & le tout ,
fous prétexte de vifiter une Chambre.
dans un quartier affez éloigné du Palais
, pour n'avoir rien à redouter de
la part des braves d'Efpagne. Le Gouverneur
en cette rencontre , a vérifié
ce qu'il a dit , il y a trois mois ; à fçavoir
, que file cas fe préfentoit de faire
quelque exécution , fût- elle même
en place d'Espagne , il s'y préndroit
de façon à ne rien craindre.
Autre avanture du Carnaval , &
la feule pour ainfi dire , qui en aye
troublé le bon ordre. Le Prince deconduifant
un P ... ou B, • ..
204
LE
MERCURE
Sterce au Cours , ferra de prés- un
Chevalier de . . . natif de Pérouſe.
Le Chevalier eftoit à pied en mafque ;
le Prince . . eftoit auffi mafqué.
Aprés bien des paroles offenfantes de
part & d'autre , la quérelle fe termina
par un coup de foüet que le Prince
appliqua au Chevalier , le- ..
"
quel ne pouvant fe vanger alors , fe
démafqua , en difant ces paroles ; becco
cornuto in me lapagar . Affaire d'honneur
, dans laquelle font intevenus le
Cardinal Gualterio parent du Cheva -
lier , & le Cardinal Acquaviva pour le
Prince . Enfin, ils font convenus de fe
tenir quittes & bons amis , le Prince
declarant qu'il croyoit donner un coup
de foüet à un Mafque, & non ,à un Chevalier
; & le Chevalier déclarant de
fon côté , qu'il croyoit dire des injures
à un Mafque , & non , au Prince .
• Voilà le mezzo termine , qui ne
feroit pas de mife au Tribunal des
M.. de F ..
Aujourdhui 8. on a ici affiché un
Décret de l'Inquifition , qui condamne
l'Acte d'appel interjetté par les 4.
Evêques ,par la Sorbonne , les Facultés
de Theologie de Rheims & de Nantes
, comme Schifmatique , Seditieux
& hérerique . Le même Décret conDE
MAR S. 205
damne auffi l'Imprimé de l'appel de S.
E. Mgr le Cardinal de Noailles , comme
fchifmatique , feditieux , & approchant
de l'herefic. La Lettre de Meff.
les Cardinaux de Rohan & de Biffi a
S. S. eft arrivée.
Venife , le 12 Mars.
E Sénat a fait réponſe à l'Ambaffadeur
de l'Empereur fur l'armement
d'une Flotte , mais d'une maniere
vague & générale ; & a dit que
l'on envoiroit des inftructions plus amples
à l'Ambaffadeur de la République
qui eft à Vienne : On ne veut par là
que gagner du tems & éviter la dépenfe.
Le Cardinal de Pichetti a touché
10000. Ducats de 40000. qui font
dûs au Duc de Parme , pour avoir fourni
2 Bataillons au fervice de la République
. Quelques ménaces que la Cour
de Vienne faffe , on ne voit pas encore
de Troupes Imperiales parties pour
Naples . On a pourtant des avis que
l'Empereur a nommé M. le Comte de
Staremberg, pourdéfendre ceRoyaume
contre les entreprifes des Efpagnols.
, a Le Sénat s'êtant affemblé le 8
jetté la vue fur le Procurateur Ruzini ,
ci devant Plenipotentiaire à Riſvvick ,
pour affifter au Congrés qu'on mande
de Vienne avoir efté arrefté avec la
206
LE MERCURE
Porte. Chacun a évité cet emploi , dans
lequel on prévoit qu'il y aura bien des
difficultés. En même tems que l'on a
informé l'Empereur de ce choix , on a
affûré S. M. I. que la République armoits
Vaiffeaux , pour maintenir la
tranquillité dans le Golfe. On donne
à M. Ruzini pour Secretaire , M. Vedrammi
Bianchi Secretaire des Inquifiteurs
d'Etat. Ils ont ordre de partir
aux premieres nouvelles qu'on recevra
de Vienne.
Malthe refufe de joindre les Vaiffeaux
de la Réligion à ceux de la République
, à moins que ce ne foit quelqu'un
de leur ordre qui ait le commendement
en Chef de la Flotte conféderée
; fe plaignant que tout le défordre
de la Campagne précedente
n'eft arrivé que par l'incapacité des
Commandans Vénitiens.
A Toulon , le 14. Mars.
Les deux Vaiffeaux de Guerre commandez
par M. du Quefne , font à
Caillary en Sardaigne trés endommagez
, fur- tout la Fregate la Veftalle ,
Commandée par M. le Chevalier de
Nangis qui a manqué de perir ,ayant ſa
Quille pourie . Nous attendons tous les
jours ces deux Vaiffeaux du Roy , en
cas que l'on puiffe ramener la Frégate
dont on doute.
DE MAR S. 207
•
On écrit de la Rochelle du 15. que
les Flibuſtiers ont fait une defcente fur
la côte de S. Domingue , où les
François ont leurs habitations : Peu
s'en eft fallu que ces Fourbans n'ayent
furpris cette Colonie , & n'ayent enlevé
une infinité de richelles & de
Marchandifes qui y font ramaffées .
SUPPE' MENT
an Journal de Paris .
E 24. S. A. R. Madame la Ducheffe
de Lorraine alla voir dans
l'Abbaye de Chaillot , la Reine d'Angleterre
qui s'y êtoit renduë de Saint
Germain , pour recevoir la vifite de
cette Princeffe .
M. de Grignan Evêque de Carcaffonne
, a obtenu de Mer le Regent , la
permiffion de prendre pour fon Coadjuteur
, M. de Rochebone fon neveu
qui eft Comte de Lyon.
Le 26- M. le Maréchal de Villeroy
alla voir le P. Maffillon , pour le prier
de vouloir bien confier fes Sermons au
Roy ; S. M. ayant témoigné qu'elle
auroit autant de plaifir à les lire , qu'elle
a apporté d'attention à les entendre
prononcer.
Madame la Ducheffe de Lorraine
alla à Comédie Françoife avec Mademoifelle
, pour y voir jouer la Comédie
de Madame Jobin .
208 LE MERCURE
Une des Troupes de la Foire reprefenta
pour la premiere fois,fur le Théa
tre de l'Academie Royale de Muſique,
la Gageure de Pierrot.
Le 27. M. le Premier Prefident ût
ordre de Mst le Regent , d'affembler
Meffieurs du Parlement pour donner
leur avis fur la copie du Decret de .
l'Inquifition du S. Office . On convint
d'une commune voix , que S. A. R.
devoit renvoyer à Rome le paquet
fans le décacheter ; ce qui fut exécuté
incontinent aprés par M. le Maréchal
d'Uxelles.
M. le Duc d'Antin & M. le Maréchal
d'Eftrées prirent féance le matin
au Confeil de Regence , en qualité de
Confeillers de la Regence.
Le 27. Madame d'Argenfon accompagnée
de Madame la Ducheffe d'Aumont
, alla à la Toilette de Madame
Ducheffe de Berry qu'elle trouva finie.
Cette Princeffe qui fe difpofoit à aller
à la Meffe , refta , & lui fit l'honneur
de la faluer ; elle ût le Tabouret , ainſi
que Madame la Ducheffe d'Aumont.
SA. R. M. le Duc de Lorraine eft
allé voir plufieurs fois M. le C. de Kinigleg
Ambafladeur de l'Empereur.
S.Ex.eft entierement rétablie de fa filtulle
à l'Anus , avec les injections de
l'eau
DE MAR S.
209
l'eau Mineralle artificielle de M. Anel,
qui lui a fait en premier lieu , avec
toute la dextérité imaginable , cette
difficile opération.
Le 28 , Mr de Contad Major des
Gardes Françoifes , & M.de Brillac Capitaine
au même régiment , s'enfermerent
à la Conciergerie , pour mettre
leur affaire en êtat d'être jugée.
Le 28. on publiaun Arrêt de la Cour de
Parlement , qui ordonne la fafie &
lafuppreffion d'un Decret de l'Inquifition
, portant condamnation de l' Ecrit
intitulé : Acte d'appel interjetté
le premier Mars 1717. par les Evêques
de Mirepoix , de Senez , de
Montpellier , & de Boulogne , & c.
& decelui intitulé : Acte d'appel de
fon Eminence Monfeigneur le C. de
Noailles , &c. & qui ordonne l'exécution
de la Déclaration du feptiéme
Octobre dernier.
CE jour, les Gens du Roy ſont entrez
, & Maître Guillaume de :
Lamoignon Avocat dudit Seigneur ,
portant la parole , ont dir à la Cour :
Qu'il leur est tombé Same li dernier
entre les mains > un Decre de
Inquifition datté du feize Fevriers
S
210 LE MERCURE
dernier , qui n'a été publié à Rome
que le huit de ce mois , & qui condamne
deux Ecrits; l'un intitulé, Acte d'appel
interjetté le premier Mars 1717 .
& c. l'autre , Acte d'appel de fon Emi-.
nence Monfeigneur le Cardinal de
Noailles , &c. & qu'ils apprennent
qu'il s'en diftribuë déja dans le public
quelques exemplaires.
Que l'attention qu'ils doivent avoir ,.
à ne laiffer publier aucun Decret émané
d'une Congrégation dont jamais on
n'a reconnu en France l'autorité , ni même
aucun ouvrage , de quelque nature
qu'il foit capable de favorifer les prétentions
ultramontaines , les oblige
de porter leurs plaintes à la Cour , &.
de lui demander qu'en fupprimant ce
Decret , elle faffe défenfes à toutes.
fortes de perfonnes de le recevoir , de
le retenir , & de le diftribuer.
Que c'eft ce que la Cour a toûjours.
ordonné, lorfqu'on a fait paroître dans
le Royaume de pareils Decrets ; &
principalement par fes Arrêts du 15.
Mai 1647. & 17. Décembre 1688. rendus
fur les requifitoires de deux de
leurs plus illuftres prédeceffeurs , dontla
memoire eft pour eux fi refpectable
, qu'ils croiroient manquer à ce
qu'ils doivent au Roy , à la Patrie , &
DE MAR S. 215
à eux-mêmes , fi ne pouvant atteindre
aux fublimes vertus , & aux éminentes
qualitez de ces grands hommes , ils ne
fuivoient pas du moins les exemples
qu'ils leur ont laiffé d'une application
finguliere au maintien des maximes.
les plus certaines , & les plus inviolables
du Royaume ; & fur tout , de celles
qui concernent les appels au futur
Concile , dont l'ufage autorifé par les
faints Decrets, a toûjours êté regardé ,
comme un des principaux points de
nos libertez , & l'un des moyens les
plus furs pour prévenir
les entreprifes
qui pourroient y donner atteinte Maximes
que ces Magiftrats ont foû.enues
dans tous les temps avec tant de courage
, & pour lefquelles on les veira
combattre dans toutes les occafions ,
avec le même zele & la même fermeré.
Qu'ils viennent donc requerir le
renouvellement des anciens Arrefts &
Réglemens de la Cour rendus fur ceite
matiere , & lui demander en mefme
tems l'exécution de cette Loy fi fage
& fi néceffaire pour la paix , qui en
impofant filence , fufpend toutes les
conteftations fur les affaires prefentes
de l'Eglife .
Et fe font les gens du ROY retirez,
Sij
212 LE MERCURE
aprés avoir laiffé fur le Bureau ledit
Décret , enſemble les Conclufions par
écrit du Procureur Général du Roy.
Les Gens du Roy retirés.
LA COUR faifant droit fur les
Conclufions du Procureur Général du
Roy , ordonne que tous les Exemplaires
dudit Décret feront faifis à la
Requeſte dudit Procureur Général , &
rapportez au Greffe de la Cour , pour
y eftre fupprimez &c. FAIT à Paris.
en Parlement , le Lundy vingt- huitiéme
jour de Mars mil fept cens dixhuit.
Signé , GILBERT.
Le 29 , on a appris la mort de M. de
Monafterolle arrivée à Munick . Il étoit
parti de Paris au commencement de
Janvier , pour le rendre auprés de S.
A. E. M. de Baviere qui l'avoit nommé
depuis plufieurs années pour fon
Envoyé en France .
M. de Chavigny qui êtoit paffé en
Angleterre avee M. l'Abbé du Bois
a êté nommé Envoyé de France pour
Gênes.
M. le Comte de Blamont , qui a û
la curiofité de voir tout ce qu'il y a de
plus remarquable dans cette Capitale,
alla à l'Accad. Roy. des Sciences .
Le Jardin du Roy qui avoit êté acDE
MARS- 213
cordé à M. Poirier premier Médecin
de S. M. & qui avoit reçu fur cette
place , les complimens de la Cour , a
êté trouvé mort dans fon lit : Il avoit
reffenti la veille quelques atteintes
de Colique..
Le 31 , Le départ de L. A. R. de
Lorraine , a êté fixé au 4 d'Avril : On.
a préparé des relais furtoute la route
de Lorraine : Les Chevaux légers , &
les Gardes du Corps de L. A. R, viendront
les joindre à Commerci.
Le Prince Philippe Charles de Furftemberg
Moskirch , Evêque & Prince
de Lavant en Carinthie , & Chanoine
Capitulaire de Strasbourg , mourut le
14 de Fevrier. Par fa mort, le Prince
Fréderic d'Auvergne , qui êtoit le prémier'des
Chanoines Demicélaires , eft
devenu Capitulaire , & eft allé pour
fe
faire recevoir en cette qualité à Strasbourg,
au Châpitre Général qui doit
fe tenir le 20 du mois de Mars .
M. le Cardinal de Rohan y doir
être prefentement arrivé , eftant parti
de Paris le 13 de ce mois .
L'avantage que l'on avoit prévû que
le Public retireroit du Bureau Géneral
d'adreffe & de rencontre , augmente de
jour en jour. On reconnoit préfentement,
qu'iln'y a peut- eftre pas ' éta
214 LE MERCURE
bliffement plus néceffaire à la fociété.
M de Montmarqué & M. Prieur qui
en font les feuls Directeurs , ont tellement
affermi par leur probité & leur défintéreffement
, la confiance des Particuliers
qui ont û affaire à eux , qu'ils fer
font préfentement concilié celle de tout
Paris. Ces Mrs ayant remarqué l'empreffement
que tout le monde témoignoit
de voir les Liftes imprimées , s'engagent
de les faire diftribuer cxactement
au commencement de chaque
mois ; & pour les rendre plus commu
nes , les Colporteurs les crieront comme
les Gazettes . On les trouvera encore
à leur Bureau , rue S. Sauveur.
On a publié les Lettres patentes fur
Arreft , pour la réception des 4. f. p. l.
fur tous les droits des Fermes , donné
à Paris le 18 Mars 1718.
Autre Arrest de la Cour du Parle
ment du 19 Mars , qui ordonne que
l'Ecrit imprimé & intitulé , Lettre de
Ma l'Archevêque de Reims à S. A R.
Ms le Duc d'Orleans Régent du Royaume
, fera laceré & brûléen la Cour
du Palais , au pied du grand efcalier ,
par l'exécuteur de la Haute Juftice .
On vend chez Pierre Prault , quay
de Gefves au Paradis , la troifiéme
Leture fur la Comédie Italienne.
DE MAR S.
115
APPROBATION.
Ay lû par ordre
de Monfeigneur
le
Garde
des Sceaux
, le Mercure
de
Mars
1718.
& j'ai cru que la lecture
de
cet Ouvrage
continuëroit
d'être
agréable
au Public
. Fait à Paris
ce 30 Mars
1718.
TERRASSON
.
TABLE
Uite de la tranfp. des Verb. par le RSuite
P. da Cercean .
Poëfies.
3
60.62.66. & 74
Suite des Caractéres
des Dames de
Qualité , par M. de Marivaux
101 .
Journal de Paris.
415
Lifte des Princes , Princeffes du Sang ,.
& des Dames invitées àla Fête de
Madame Ducheffe de Berry. 112
Lifte des Seigneurs invités.
Nouvelle expérience faite fur le Salpêtre
, par M. Geier..
Compliment en Vers ,fait à M. le Com
te de Blamont par differens Pen-.
fionnaires du College de Louis le
Grand.
118
129
Lifte des Lieutenans Généraux nommex.
par le Roy. 131
ITS LE MERCURE
Lifte des Maréchaux de Camp . 137
Lifte des Regimens d'Infant. vacans . I SI
Cavalerie.
Article des Spectacles ..
152
ISS
Wersfur le repas de Madame Ducheffe
de
Berry.
164
Enigmes 168
Chanson. 170
Mariage
171
Morts. 372
Nouvelles Etrangeres . 174
Suplément auJournal de Paris . 207
Errata du mois de Février.
P. L F. C.
184. 4.
80000 85000.
190. 12 un an un mois:
cet article eft faux.
205. S.
217. 18. Grand Mc ôtez Grand.
209. 28 Le Parlement y vint en
Corps . Lifés les Députés du Parlement
& de toutes &c .
Fante gliffée dans le Mercure de Mars.
P. 148. M. Courten ancien Maréc . de
Camp , nommé Lieut. Géné . , & non pas.
Maréchal de
Camp
Qualité de la reconnaissance optique de caractères