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< 36612569350013
<36612569350013
Bayer. Staatsbibliothek
m
Eur.
519-168.1,12
Mercure
Bayerische Staatsbibliothek
München
MERCURE
CALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAVPHIN .
DECEMBRE 1681.
A PARIS ,
AV PALAIS.
ON
N donnera toujours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auffi-bien que l'Extraordinaire
, Trente fols relié en Veau,
& Vingt-cinq fols en Parchemin,
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE , au Palais , dans la
Salle des Merciers , à la Juſtice ,
Chez C. BLAGEART , Rue S. Jacques,
à l'entrée de la Rue du Plâtre ,
Et en la Boutique Court - Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
Et T. GIRARD , au Palais, dans la Grande
Salle , à l'Envie.
M. DC . LXXXI .
AVEC PRIVILEGE DV ROY.
Le XVI. Extraordinaire fe diftri
buera le 15. Fanvier 1682.
Bayerische
screathek
Munchen
2225225 2 2 5552225
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
A
Vant-propos,
Hararan
1
ngue prononcée à l'ouverture
5
16
du Préfidial de Poitiers,
Panegyrique du Roy adreffe à Meffieurs
de l'Académie Royale d' Arles,
Ceremonies faites à l'établissement de la
Chambre de Tournay, 27
La Poule aux Oeufs d'or , Fable, 47
Ceremonies faites à la Benédiction de la
Citadelle de Mont- Louis,
SI
Difcours prononcé à l'ouverture du Préfidial
de la Fleche,
44
122
Mort de Madame la Marquife de
Renty,
-L'Artichaut & la Lastnë, Fable, 139
Lettre en Profe & en Vers , du Berger
Fleurifte, à la Nymphe des Bruyeres,
fur le jour de fa naiſſance,
Ce qui s'eft paffe avant la mort de M.
Bernardy, a l'Attaque du Fort qu'il
faifoit conftruire tous les ans, -154
145
"
á ij
TABLE.
"
•
Lettre de M. de Vaumorieres fur le
mefme fujet , à M. le Marquis de
Martel,
Hiftoire,
167
179
Survivance de la Charge de Secretaire
d'Etat , donnée
par le Roy à M. le
Marquis de Courtenvaux, 209
Cerémonie faite à Marseille par l'ordre
exprés du Roy, 224
Voyage du Roy à Paris, avec une exacte
Relation de ce qui s'est passé dans tous
les Lieux où Sa Majesté a esté,
Enigme,
Autre Enigme,
232
279
280
Seconde Suite des Confeils à Iris, 283
Cerémonie faite à Lile en Flandre par
les Chevaliers de S. Lazare, 302
Galanterie en Vers d'une Dame à un
Cavalier, pour le détourner de la
Chaffe,
Brévet de Confeiller d'Etat & des Fi
nances, donné à M. Berthelot,
Difpenfe d'âge accordée à M. de Manpeon,
312
313
354
Mort de Madame Chevalier, Mere de
Madame la Marquise de Bethune,
315
TABLE .
Mort de M. l'Abbé Cottin,
Mort du Medecin Anglois,
Divertiffemens nouveaux,
Sonnet fur le mefmefujet,
315
316
318
Groffeffe de Madame la Dauphine, 320
Divertiffemens de la Cour,
321
323
Reception de M. de Lully à la Charge
de Secretaire du Roy, 328
Lieutenance de Roy de la Citadelle de
Pignerol, donnée à M. de la Mothe
de la Myre,
329
Modes nouvelles ,
329
Fin de la Table .
2252525252525222
O
AVIS.
N avertit qu'il ne faut donner
aucun argentpour faire recev gir
les Mémoires qu'on fouhaitera de
voir employer dans le Mercure Galant
.
On les mettra tous, pourveu qu'ils
ne defobligent point les Particuliers
par quelques traits fatyriques , & que
les Hiftoires qu'on envoyera n'ayent
rien qui blefle la modeftie des Dames.
On prie qu'on affranchiffe les ports
de Lettres, & qu'on les adreffe toujours
chez le Sieur Blageart , Imprimeur-
Libraire, Rue S.Jacques, à l'entrée
de la Rue du Plaftre.
Les Particuliers , ou Libraires des
Provinces, qui fouhaiteront avoir le
Mercure fi - toft qu'il fera achevé
d'imprimer, n'ont qu'à donner leur
adreffe audit Sieur Blageart, qui a fa
Boutiquedans la Court-neuve du Pa
lais , au Dauphin , & il aura foin de
faire leurs paquets fur l'heure , & de
les faire porter à la Pofte , ou aux
Meffagers qu'ils luy indiqueront, fans
qu'il leur en coufte rien pour la peine
qu'il en prendra , parce que lesdits
Particuliers ou Libraires qui les recevront
, en acquiteront le port fur
les lieux .
On a déja prié bien des fois ceux
qui envoyent des Mémoires où il y a
des noms propres , d'écrire ces noms
à
en caracteres tres. bien formez. C'eſt
quoy on manque tous les jours , &
ce qui eft caufe qu'on les met mal. Il
y a auffi des Pieces qu'on ne met
point , parce qu'elles font trop diffi.
ciles à lire .
Il reste toûjours quantité de Pieces
qui auront leur tour, ou dans le Mercure,
ou dans l'Extraordinaire . Ainfi
les Autheurs ne fe doivent point impatienter.
Les premieres reçeues font
toûjours mifes les premieres , à moins
quela nouvelle matiere qu'on envoye,
ne foit tellement du temps , qu'on
ne puiffe diférer.
On avertit que les Mercures qui
s'impriment en Hollande & en quel
ques Villes d'Allemagne , font fort
peu corrects & tronquez en beaucoup
d'endroits .
MERCVRE
GALANT
DECEMBRE 1681.
I je vous parle du
Roy au commencement
de toutes
mes Lettres , je croy , Madame
, qu'il vous eft aifé de
remarquer que je ne cherche
en cela qu'à donner le
Decembre 1681. A
2 MERCVRE
premier rang à la plus noble
matiere, puis que je vous dis
toûjours des chofes de fait,
& que je n'employe dans le
recit que je vous en fais, que
les paroles qui font neceffaires
pour les expliquer. Le
Panégyrique de ce grand
Monarque démande un ef
prit plus éclairé que le mien,
& je doute mefme que la
plus vive Eloquence fourniffe
jamais d'affez brillantes
couleurs pour remplir
l'idée qu'on s'en peut former.
Si vous voulez en voir
une ébauche, ( car quel VcGALANT.
3
lume pourroit contenir ce
qu'un fi vafte fujet donne
fiyat
heu de dire ? ) vous la trouverez
dans le Diſcours qui
fut pronon
prononcé le Mardy 18 .
du dernier mois par M' de
Razes , Lieutenant General
de Poitou , à l'ouverture du
Palais , au Préfidial de Poitiers.
Comme ce Siege eſt
le plus grand & le plus ancien
du Royaume , on ne
doit point s'étonner fi à la
maniere des Parlemens , les
Entrées y font précedées de
plufieurs Harangues, La cerémonie
de cette Ouverture
A ij
4 MERCVRE
commence
par une Meffe
folemnelle
, où les Officiers
affiftent
en Robes
rouges,
apres quoy ils vont tous à
l'Audience
. M ' de Razes,
Lieutenant
General
de Poitou
, eſt d'une des plus anciennes
Familles
de cette
Province , dans laquelle il
s'eft acquis une tres- grande
réputation depuis plus devingt-
cinq ans qu'il y exerce
fa Charge. Il avoit eſté aus
paravant Confeiller au Parlement
de Bretagne , & le
Roy , à qui fon intégrité eft
tres-connuë , s'eft fouvent
1 .
GALANT.
5
fervy de fon miniftere pour
l'exécution de fes ordres.
Voicy à peu pres dans quels
termes il parla le jour que
je viens de vous marquer.
$ 225 225SSSSS :2225
HARANGVE
PRONONCEE
A L'OUVERTURE
-1
DU PRESIDIAL
DE POITIERS.
Ln
n'eft.
1½
pas neceffaire
d'avoir
recours à l'Antiquité , pour
orner noftre entrée dans le Palais ,
A. iij
6
MERCVRE
ny de chercher dans les Siecles
paffez d'autorité pour imprimer
le respect qui eft deu à la Justice,
La foumiffion& l'obeiffance àfes
Loix. Nous n'avons qu'à voir
les
Ordonnances
de noftre auguste
Monarque , & à confiderer que
la Justice eſt le fondement de
toutes fes grandes & furprenantes
Actions , pour en faire connoistre
le mérite, par un bonheur
auffi ordinaire à cet Etat , qu'il
eftoit autrefois rare & admire
du temps de fes anciens Tirans .
Le Prince , & fes Sujets , ne
plaident que dans le mefme Tribunal;
& le Roy eft fi moderé
"
ย
GALANT. 7
dans l'ufage defa Puiſſance , qu'il
met fon Sceptre entre les mains
des Loix vivantes, & qu'il def
cend de fon Trône pour y faire
monter la Justice. Il confie le
foin particulier des interefts defa
Couronne à ceux qu'il honore du
titre de fes Avocats & de fes
Procureurs , qu'il n ' oblige de
parler que lors que la raifon le
defire, & à ne pas rendre fa
Puiffance victorienfe , mais à
attendre la décifion des Officiers
qu'il a établis. Il conferve les
mefmesfentimens dans le Triom
phe éclatant de fes Armes . Sa
Justice avoit commencé la guerre,
A j
8 MERCVRE
faValeur l'a faite, fa Clémence
l'a finie. Il pouvoit augmenter
fes Victoires ; mais en leur donnant
luy-mefme des bornes , il
s'eft contenté de châtierfes Ennemis
fans les détruire, & a fait
reffentir l'effet de fa Justice àfes
Alliez auffi puiffamment par la
force defes Armes , qu'àſes Su
jets par la revérence defes Loix,
en remettant le Roy de Suede
en poffeffion des Places dont
il avoit efté dépouillé. Lors
que pour entretenir une Paix
profonde il veut regler l'étenduë
"de l'Alface , il reconnoist pour
Fuges ceux qu'il avoit donnez
i
GALANT.
9
aux Habitans de cette grande
Province ; & s'il paroift des
Troupes aupres de Strasbourg, ce
n'est quepourfaire obferverleurs
Arrests & leurs Ordonnances,
lefquelles font fi équitables que
cette grande Ville, fameuſe tant
par la force & la richeffe de fes
Habitans , que par la plus puiffante
Artillerie de l'Europe ,pour
foutenir des Loix qu'elle s'étoit
preferites , vient fe foumettre à
celles de noftre incomparable Monarque
, qui rétablit l'Evefque
dans fes droits , fon Eglife dans
la pratique de fes anciennes &
faintes Ceremonies , & com10
MERCVRE
mence àdétruire l'Heréfie de Luther
comme ilfait celle de Calvin
au milieu defonRoyaume. N'eft
`ce pas ce que nous voyons tous les
jours parlesfoins de noftre illuftre
Prélat, égalementpieux &ſçavant,
qui dansfes Miffionsfait
des Couverfions miraculeuses , &
qui parfes Vifites continuelles ,
rend desfervices confidérables à
l'Eglife, & au Roy. Ce grand
Prince ne voulant rien épargner
pour retirerfes Sujets de l'erreur,
verfe fes charitez fi abondamment,
qu'il épuife le fond le plus
affuré defes Finances , par le ministere
d'un des plus éclairez InGALANT.
II
tendans de fon Royaume , qui
donne autantde marques de pieté
envers Dieu , & d'attache pour
le fervice du Roy , que ceux de
fon nom en ont autrefois donné
dans lespremieres Charges qu'ils
ont fi dignement exercées , &
dans les hauts Emplois que leur
valeur leur a procurez. Ce digne
Heritier de tant de vertus a* f
puiſſamment agy , que nous ne
comptons plus les Convertisparce
que le nombre en eft infiny. Les
rudes accés d'une fievre aiguë
n'ontpû diminuerfon ardeur, &
il l'apouſſéefi loin , que nous efperons
de voir bientoft ce grand
12 MERCVRE
que
Ouvrage accomply , & noftre
Province délivrée de l'Heréfie
Calvin y avoit fi fortement
établie par lespremieresfemences
defa mauvaife Doctrine. Il n'y
arien de fi convenable aux deffeins
de noftre grand Roy , qui
comme Fils Ainé de l'Eglife,
s'employe continuellement pour
l'augmentation de fon Empire,
& luy donne de nouvelles marques
de lagloire qu'il trouve à la
proteger , en prenant poſſeſſion,
en vertu des légitimes Traitez,
des principales Places de l'entrée
de l'Italie, afin d'eftre plusfacilement
en état ,
par des
Paffages
GALANT. 13
qu'il s'ouvre de garantir le
Saint Siege des infultes des Infi
delles , defquels il eftfi souvent
menace. Nous ne devons pas
eftre furpris de tant de fucces
avantageux dont nous voyonsfes
Projets fuivis , ny de ce qu'il
n'eft pas moins au deffus des autres
par la gradeur deſesActions,
que par la dignitédefon Sceptre,-
parce qu'il regne par la juſtice.
C'est ce qui luy attire tant defélicitez
, & qui fait qu'il étonne
toute l'Europe autantparlesmérites
defa vertu, quepar les miracles
defon regne . Je n'entreprens
pas defaire icyfon Eloge. Cette
14 MERCVRE
gloire eft deue à ces Perfonnes
illustres qui préſident dans les
premieres Compagnies du Royaume
, lefquelles dans le temps
que je vous parle employent la
majesté de leur éloquence pour
d'écrire les Actions de nostre
grand Prince. Je me contenteray
de vous dire qu'il n'eft pas ſeulement
jufte dansfes guerres , genéreux
dansfes combats , moderé
dans fes triomphes , & clément
dansfes victoires ; mais qu'il eft
maistre defes paffions , & que
pouvant augmenter l'étendue de
Jes Etats en augmentant fes Conquestes
, toutes fes Actions ont
GALANT. 15
estéreglées par la justice laquelle
eft le fondement de la Monar
chie, & procurefa durée .
Avocats, dans vos nobles emplois,
ne combatez pas tant pour
T'honneur de la victoire , quepour
la defence de la verité, & ne
plaidez jamais de Caufes que
vous ne les croyiez justes.
Procureurs , ne flatez pas vos
Parties dans leurs interefts , puis
que le Roy ne veut que ce qui eft
juste , fans fe fervir deſa puif-
Apprenez-leur à ſe ſoû- fance.
mettre aux Loix & aux Regles
de la Justice .
16 MERCVRE
Strasbourg & Cazal ayant
fait parler toute l'Europe,
ont eſté une féconde & glorieufe
matiere pour M de
l'Académie Royale d'Arles,
dont la plus preffante occupation
eft celle de travailler
à l'envy fur les grandes Actions
de Sa Majesté. Ainfi
on n'enpublie jamais aucune
d'éclat, qu'ils ne choififfent
quelqu'un de leur Corps
pour faire un Difcours à la
loüange. Celuy que vous
allez voir , & qu'ils m'ont
fait la grace de m'envoyer
depuis peu, eft de M'GuyonGALANT.
17
net de Vertron , l'un des Aca
démiciens dont leur Compagnie
eft compofée . Je
croy , Madame , vous avoir
déja appris qu'elle prend le
titre de Fille aînée de l'Acadé
mie Françoife. Divers Ouvrages
que vous avez veus de
M' Guyonnet de Vertron ,
yous l'ont fi bien fait connoiftre
, qu'il me feroit inutile
de vous vanter fon ef
prit. S'il s'eft acquis voſtre
eftime en fe déclarant le
Protecteur de voſtre beau
Sexe , il la mérite beaucoup
davantage par le zele ardent
Decembre 1681. B
18 MERCVRE
qu'il fait tous les jours paroiftre,
en ne laiffant échaper
aucune occafion de loüer
le Roy. C'eft ce qu'il a fait
fouvent en Profe & en Vers ,
& quelquefois meſme en
diverfes Langues. Voyez
avec combien d'art il a déployé
fon éloquence ſur l'affaire
de Strasbourg.
李維維
GALANT. 19
SZZSZZZS 52225255
PANEGYRIQVE
DU ROY ,
ADRESSE A MESSIEURS
de l'Académie Royale d'Arles .
M
ESSIEURS,
Toute la Terre eftfurpriſe des
Actions de nostre grand Roy:
En effet ellesfurpaffent ce qu'on a
vú de plus beau dans l'Antiquité
, & ce Héros en fait plus
en un feul jour, que les plus habiles
Hiftoriens, éloignez de tous
Bij
20 MERCVRE
que
la
embarras, n'en pourroient écrire
en un an dans leurs Cabinets.
Strasbourg Cazal font des
témoignages glorieux &aſſurez
de cette verité ; c'est pourquoyje
ne feindray point de dire ,
raisonpourlaquelle l'illuftre Académie
Françoife a bien voulu
recevoirdans fon alliance l'Aca- ·
démie Royale , & celle de Soif
fons , n'a pas eftépour donner à
LOUIS LE GRAND fon augufte
Protecteur , le Sceau de
Immortalité, que fesfaits héroïques,
& fes éclatantes vertus,
luy avoient déja fi justement acquis
, ny pour nous enfaire part
GALANT. 21
en qualité de Filles ; mais ç'a efté
pour avoirplus de mains qui écriviffent
fes Conqueftes , & plus
de langues uni's enfemble , qui
publiaſſentſes loüanges.
Je l'admire avec vous, Meffieurs
, ce grand Prince. Je l'admire
comme vous avec tout le
monde, j'ofe dire fans flatérie
, qu'il a toutes les Vertusfans
aucun défant; que luy feul a
trouvé le fecret de les poufferjusques
où elles pouvoient aller ,fans
rencontrer ce trop quifait le vice .
LOUIS LE GRAND gouverne
Les Sujets fans contrainte ; il les
juge fans préoccupation ; il les
22 MERCVRE
récompenfefans brigues ; il pro
tege fes Alliez fans intereft ; il
attaque l'Ennemyfans injustice;
il le punitfans emportement
; il
vaincfans tromperie ; & iltriom.
phe toujoursfans orgueil.
Une feule de ces chofes, toutes
dignes des plus beaux Éloges, cependant
toutes réunies dans l'augufte
Perfonne de Sa Majesté,
faifoit autrefois les Héros , &
mefme les Dieux; mais
rons-nous de ce zele ardent &
infatigable pour le culte du vray
Dieu ? Suivons, Meſſieurs,fuivons
de pres noftre Héros , admıronsfa
conduite. Ouyfans-doute,
que
diGALANT.
23
renoncer à des droits fi legitimement
deús , donnerfa voix contre
foy-mefme , c'est s'enrichir en
donnant , c'eft eftre à juste titre
le Pere & l'Amour de fes
Peuples ; c'eft triompher noblement
de la faftice , qui triomphe
de tout. Choifir avec jugement
parmy fes Sujets, les plus propres
remplir les Charges importantes
de l'Etat, c'efteftre Prudent.
Abolir les Duels, & les Blafphêmes
, c'eſt eftre également
Puiffant & Sage. Fairefleurir
les Académies , c'eft eftre le Protecteur
des Sciences , & des
beaux Arts . Vaincre en tous
24 MERCVRE
temps, en tous lieux fes Ennemis
, c'est estre Invincible. Se
vaincre foy-mefme, c'est estre LE
GRAND par excellence. Eftre
toûjours tranquile, quoy que dans
un mouvement continuel (comme
le
marque
l'une des * Devifes
gravées fur noftre fuperbe Obélifque
, élevé à la gloire de
LOVIS XIV.) c'eft eftre Incomparable.
Mais avoüezavec moy, Meffieurs
, que quelques éclatatans,
quelques magnifiques , quelques
illuftres que foient ces furnoms,
il n'y en a pas un neantmoins qui
foit plus confidérable , qui con-
Quietofimilis .
vienne
GALANT. 25
vienne mieux à noftre Prince,
mefme qui luy plaife davantage
que celuy de Tres- Chreftien .
C'eft - là le dernier trait de fon
Tableau , puis que la pietéfeule
fait qu'un Roy eft l'Image de la
Divinité. Les Prétendus Reformez
ne doivent donc pas eftre
furrs s'il employe toute forte de
moyens pourles retirer de l'Heréfie.
Le digne Succeffeur de Saint
Louis eftfortement perfuadé, que
la.Religion doit eftre uneparfaite
Monarchie ; que comme il n'y a
qu'un feul Dieu , il n'y a auſſi
qu'une feule foy ; que
la
diférence
du Culte eft une espece d'i-
Decembre 1681. C
26 MERCVRE
dolatrie ; que les plus dangereux
Ennemis de l'Etat , font ceux de
l'Eglife ; & qu'enfin apres avoir
gagnédes Villes & des Provinces
entieres , ilfaut tâcher de gagner
des ames à Dien.
Voila , Meffieurs, voila l'oc
cupation de LOUIS LEGRAND,
pour qui nous devons faire fans
ceffe des voeux, fi nous voulons
voirfous fon Regne l'Unité de
·la Religion ; & fi pour comble
de bonheur de gloire, le Ciel
fecondefes pieux deffeins , nous
verrons le Fils Aîné de l'Eglife
porter l'Etendart de la
Croix auffi loin que les Lys.
GALANT. 27
Je vous ay promis de vous
faire part des Cérémonies
qui ont efté obſervées en
établiffant la Chancellerie
de Tournay ; il faut m'acquitter
de ma parole . Tour.
nay a eu de tout temps des
avantages tres-particuliers,
juſqu'à poffeder celuy d'avoir
efté la demeure de nos
Roys , au commencement
de la Monarchie . Sa Majefté
l'ayant adjoûté à fes
Conqueftes en 1667. ne luy
pouvoit mieux marquer fon
eftime , qu'en l'honorant de
la garde de fon Sceau . Elle
C ij
28 MERCVRE
décharge par là fes Habitans
, & toutes les Jurifdictions
qui relevent du Confeil
Souverain de cette Ville,
des grand frais qu'il falloit
faire pout obtenir des Lettres
à la Chancellerie de Paris
, ce qui apportoit toûjours
beaucoup de retardement
aux affaires . Le Mercredy
15. d'Octobre ayant
efté choisi pour la premiere
ouverture de celle dont je
vous aprens l'établiſſement,
Meffieurs du Chapitre de
l'Eglife Cathédrale firent
fonner le foir précédent
la
GALANT 29
Cloche
groffe Blanche , qui eft une
que l'on ne fonne
jamais qu'à la mort de l'Evefque
& des Chanoines , &
dans les occafions extraordinaires.
On l'appelle ainfi , à
cauſe de fa groffeur , & du
don que la Reine Blanche,
Mére de S. Loüis , en fit
autrefois à cette Eglife. La
mefme Cloche fut encore
fonnée le matin du Mercre
dy , & fur les neuf heures,
M' Maqueron Secrétaire du
Roy , porta les Sceaux &
la Subdélégation de M' le
Chancelier à M' le Premier
C iij
30 MERCVRE
Is
Préſident de Tournay. Il
eftoit accompagné de M
Huez , le Noir , Cazier , de .
la Chapelle , Perrette , & Héron
, tous en Robe de Cérémonie
de fatin noir , ayant
un Cordon d'or , & des
Gands à frange de meſme
matiere ; & de M " de l'Ifle
& le Sage en Robe d'Avocats.
Le S Longchamp
Chauffecire les fuivoit en
habit gris avec l'épée au côté.
M Huez Sécrétaire du
Roy , & Controlleur en la
Chancellerie de Paris, & M
le Noir , Cazier , & Héron,
GALANT.
auffi Sécretaires du Roy,
ont efté choifis par Sa Majeſté
, qui les a tous honorez
de Commiffions fignées de
fa main , pour exercer les
Charges de cette Chancelliere,
jufqu'à ce qu'il y en ait
affez de vendues pour tenir
le Sceau. M' Huez y fait la
Charge d'Audiencier ; M ' de
la Chapelle , Frere de M² de
P'Ifle , Sécretaire du Roy ,
celle de Controlleur , & M
de l'Ifle Fls du mefme Secrétaire
du Roy , & M' le Sage,
tous deux Avocats au Parlement
, y font en qualité de
С iiij
32 MERCVRE
Référendaires . M' Perrette
eft le premier qui ait traité de
l'une des Charges de cette
nouvelle Création . En arrivant
chez M' le PremierPréfident
, ils le trouvérent en
Robe de Velours noir. Aprés
que M' Maqueron luy eut
prefenté les Sceaux dans un
petit Coffre cacheté des Armes
de M' le Chancelier,
avec la Lettre de ce digne
Chef de la Juſtice , & la
Subdelegation qu'il luy enyoyoit
, on leut l'une & l'au
tre , & le Coffre fut ouvert.
On le referma en fuite ; ce
GALANT. 33
qui eftant fait , le Chauffecire
le prit pour le porter au
Carroffe de M ' le Premier
Préfident , qui y monta à la
gauche des Sceaux . M ' Maqueron
fe plaça fur le devant
, ainfi que M' Huez.
Le refte des Officiers monta
dans d'autres Carroffes. Celuy
de M' le Premier Préfident
Garde-fcel eftoit précé
dé par deux Huiffiers à pied,
l'un & l'autre en Robe & en
Toque de velours . Ils allérent
dans cet ordre à l'E
glife Cathédrale , où ils defcendirent
à la principale
34 MERCVRE
Porte. Le Chauffecire prit
alors les Sceaux , & les porta
immédiatement devant M'
le Premier Préfident. Les
Secrétaires du Roy fuivoient
deux à deux. Ils entrérent
rent ainfi dans le Choeur , &
y prirent les places qui leur
eftoient préparées . Les deux
Huiffiers eftoient à la tefte,
ayant derriére eux le Chauffecire.
On pofa les Sceaux
fur une Table, couverte d'un
Tapis de velours violet, femé
deFleurs de Lys d'or, avec un
Carreau de mefme parure.
Un peu plus bas eftoit un
4
GALANT. 31
Prić-Dieu , & un femblable
Carreau , fur lequel M ' le
Premier Préfident fe mit à
genoux . Il avoit derriére luy
un Fauteuil avec un Carreau
de velours rouge. A ſa main
gauche eftoient deux rangs
de Bancs couverts de velours
violet , fur lefquels furent
placez les Secrétaires
du Roy , & autres Officiers
de cette nouvelle Chancellerie.
Les hautes Chaires du
Choeur eftoient remplies de
Meffieurs du Confeil Souverain
, de M' le Grand Bailly,
& des Chanoines. Quan
36 MERCVRE
tité de Dames de qualité
avoient pris leurs places vers
l'Autel , & une foule incroyable
d'autres Perfonnes de
toutes conditions , occupoit
le reſte de l'eſpace . La Meſſe
fut folemnellement celébrée
par M le Doyen , qui officioit
en l'abſence de M' l'Evefque
de Tournay , ayant
deux Chanoines pour Diacre
& Sousdiacre , & cinq
autres Affiftans, tous reveftus
des plus beaux ornemens de
la Cathédrale , qui font tresfuperbes
, tant par leur matiere
, que par la riche bro
GALANT. 37
derie dont ils font
couverts,
La Mufique
qui eft meilleure
à Tournay que dans
tout le reste de la Flandre,
fe fit particulierement
admirer
dans cette Cérémonie
.
La Meffe eftant achevée, M",
du Confeil Souverain
fortirent,
ainfi que M ' le Premier
Préfident & les Sécretaires
du Roy. Ces derniers gardant
toûjours le mefme ordre , fe
rendirent
dans la Salle de la
Chancellerie , qu'on avoit
parée fort proprement
d'une
Tapifferie à fond bleu , toute
parfemée de Fleurs de Lys.
38 MERCVRE
Chacun ayant pris fa place ,
M ' le Procureur Général du
Confeil Souverain fe mit fur
une Chaiſe à coſté de M ' le
Premier Préfident Gardefcel
, de la mefme forte que
M ' le Procureur Général des
Requeſtes de l'Hoſtel a coûtume
de ſe mettre à la Chancellerie
de Paris. En fuite on
ouvrit les Sceaux , tous les
Officiers eftant debout &
`nuë tefte , ainſi qu'un nombre
infiny de
Spéctateurs,
qui rempliffoient
la Salle du
Sceau . On demeura de cette
maniére pendant que M
GALANT. 35
•
Huez fit lecture à haute voix
de l'Edit de Création de cette
Chancellerie , de l'Arreft du
Confeil pour les Survivances
, de la Déclaration du
Roy pour l'explication des
Priviléges , & de la Subdélégation
de Monfieur le
Chancelier à M' le Prémier
Préfident. Alors , chacun
s'eftant affis & couvert , M
Perrette , Sécretaire du Roy,
fut inftalé, & M❞ Maqueron
& le Noir , préſentérent chacun
deux Officiers , à qui
on fit prefter le ferment ; aprés
quoy M ' le Sage & de
40 MERCVRE
l'ifle firent rapport des Lettres
de Juftice qu'il y avoit
à fceller. On fcella le tout;
ce qui eftant fait , M ' le Premier
Préfident renferma le
Sceau , qu'il fit mettre en
fa préſence dans un Coffre,
fcellé dans le mur , & fermé
de quatre Clefs . L'une de
ces Clefs luy fut donnée,
un autre à M Huez , la troifiéme
à M ' Maqueron , & la
derniére à M' de la Chapelle.
Le Coffre des Expéditions
eftant fermé , chacun fortit
de la Salle. M ' le Prémier
Préfident Gardeſcel, précedé
des
GALANT. 41
des deux Huiffiers , monta
en Carroffe , & fut reconduit
chez luy, pour cette fois feulement
, fuivy des mefmes
Officiers de la Chancellerie,
dans le mefme ordre qu'ils
avoient efté le prendre. Ces
Officiers revinrent en fuite
faire le Contrôlle des Lettres
qui avoient efté fcellées . Les
Droits & Emolumens que
l'on en tira ce premier jour›
furent deftinez aux Pauvres.
On alla de là dans la Maiſon
de M' le Baron de Lanoy, où
les Secrétaires du Roy ef
toient logez . Ils y traitérent
Decembre 1681. D
42 MERCVRE
1
avec toute la magnificence
poffible M' le Prémier Préfident
, Mile Procureur Général
, M le Doyen & les
autres Chanoines officians .
On fervit deux Tables avec
une entiére propreté , & l'on
y but les fantez du Roy , de
la Reyne ,de Monſeigneur
le Dauphin , de Madame la
Dauphine , & en fuite celle
de M' le Chancelier.
La foûmiffion que les Habitans
de Strasbourg ont fai
te au Roy , a donné lieu aux
Devifes que trouverez dans
cette Planche.
GALANT. 39
·
Un Nuage épais remply de
Foudres avec des Eclairs
qu'on en voit fortir , fait le
Corps de la premiere. Ces
• mots en font l'Ame , Solofulgure
terret. Le Roy fait à pei
ne avancer quelques Troupes
vers Strasbourg, que fans
qu'on ait attaqué la Place , il
reçoit la nouvelle de fa Ca.
pitulation.
La feconde eft un Roſeau
battu d'un grand vent , avec
ces paroles , vitat curvata
fronte rüinam. Quelque réfiftance
qu'euft pú faire la
Ville de Strasbourg , elle
Dij
44 MERCVRE
n'euft fait
qu'augmenter la
gloire du Roy , & attirer fa
colere ; au lieu qu'en fe foûmertant,
elle a merité la confervation
de fes Privileges.
La troifiéme regarde l'étonnant
ſecret de cette entrepriſe
, qui n'a éclaté que
par fon entier fuccés. Cette
Devife a pour Corps un Fufil
qui tire , & ces paroles
pour Ame , Minis eft promptior
ictus.
On a fait la quatriéme
fur la conftruction de la Citadelle
entre le Pont & la
Ville. Cette Citadelle dans
GALANT 45
la fituation que je viens de
vous marquer, luy fert de
Corps ; & elle a ces mots
pour Ame. Servat et obfervat.
Une Citadelle n'eft pas
faite feulement pour fervir
de défenſe à une Ville , mais
pour obſerver les démarches
des Mutins qui voudroient
corrompre la fidelité des Habitans
.
La cinquième, qui eft De
vife & Emblême , a efté faite
fur le rétabliſſement de la
Religion Catholique dans la
Ville de Strasbourg . Elle a
pour Corps une Lune éclip46
MERCVRE
fée , qui commence à recouvrer
fa lumiere. Afpectu
reddita Lux eft , font les paroles
qui luy fervent d'Ame.
Tout le monde fçait que la
Lune emprunte fa clarté du
Soleil , & qu'elle ne ſouffre
jamais d'Eclipfe que quand
elle ne peut recevoir la lumiere
de ce grandAftre.L'Eglife
Catholique , que l'Ecriture
& les Péres ont comparée
à la Lune , comme le
Sauveur du Monde au Soleil,
avoit fouffert dans Straf
bourg une malheureuſe &
longue Eclipfe par l'HéréGALANT.
43
fie ; mais enfin Sa Majefté
l'a diffipée , en y rétabliſſant
l'éxercice de la veritable Religion.
Ces cinq Deviſes
font de M' de Sinprou .
On ne peut donner de
trop fréquentes leçons aux
Avares . Ainfi , Madame,
quoy que je vous aye déja
envoyé dans quelqu'une de
mes Lettres une Fable fur la
Poule auxOeufs d'or, vous en
voudrez bien voir une feconde
d'un autre Autheur fur cette
mefme matiére . Elle eft du
Berger Fidelle des Accates.
L'agréable tour qu'il donne
48 MERCVRE
aux Sujets qu'il traite , a un
caractére particulier qui ne
fçavroit manquer de vous
plaire.
5232535 2 2 5725222
LA POVLE
AUX OEUFS D'OR.
C
FABLE.
E Phrygien de burlesque me
moire
Dont le fubtil efprit s'eft acquis tant
de gloire ,
Et dans fes Ecits vit encor,
Nous a laiſſé la merveilleuſe. Hiftoire
D'une Poule qu'avoit un Païfan de
Mogor.
Elle
GALANT 49
Ellepondoit dit - il ) tous lesjoursum
Ocuf d'or.
Cet avare Manan fut aſſez fat pour
croire
Que dans le ventre elle avoit un .
tréfor.
Il l'ouvrit dans cette croyance,
Et n'y trouva que quelques grains de
Blé,
Qui n'avoient encor pû fechanger
en fubftance.
A cette vifion de douleuraccablé,
Il fe plaignit d'avoir par un trait
x
3
d'innocence
Perdufa plus douce efperance,
Sajoye & fen unique bien ;
Mais fes regrets ne fervirent de
rien.
25
Brillant métal auquel les Hommes,
Dans l'âge de fer où nousfommes,
Decembre 1681. E
50 MERCVRE
Mettent tout leur bonheur, &trouvent
tant d'appas,
ear
Helas, à quey ne les portes-tu pas?
Pour t'acquerir le Matelot penfage
Sur un frefle Vaiffeau court les mers
hardiment;
UnJuge interessé par toy vendſon
fuffrage;
Onfaitpartoyfaire unfaux Teftas
mcnt;
Les Témoins apoftez le fignentfans
le lire,
Irisfe radoucit auprés defon Amant,
Sa Saur Mariane fait pire,
Et tous enfin viventfous ion empire.
De la terrepourtant tu n'és qu'un excrément,
Unexcrém nt abjet &méprisable,
Que noftrefealcaprice arenduprécieuxs
GALANT. SE
"Quoyque l'Avare,droide, infatiable
Te devorefans cefft , & du coeur &
des yeux ,& a ,
.
Pour cela tu n'en vaux pas mieux;
Mais revenons à noftre Fable.
Voicy Lecteurs, quel en eft le vray
Sens.
Aulicu de vous rompre la tefte
A chercher les moyens de devenir
puiflans,
Contentez- vous d'une fortune bonnefte.
Vous avez déja fans doute
entendu parler de Mont-
Loüis. C'eſt une Place que
Sa Majeſté fait bâtir depuis
trois ans en Cerdagne , à
deux lieues de Puycerda , au
plus haut des Pyrenées, poùr
E ij
52 MERCVRE
mettre le Languedoc & le-
Rouffillon à couvert des infultes
des Ennemis , auſquelles
ces deux Provinces avoient
efté exposées pendant
les derniéres guerres. Cette
Place qui donne une entrée
facile en Eſpagne , du coſté
de la Plaine d'Urgel, n'y en
ayant aucune confidérable
jufqu'à Lérida , eft compofée
d'une Citadelle à quatre
grands Baſtions , & d'une
Ville reveftue & fortifiée à
proportion , avec des dépen .
fes extraordinaires , & telles
qu'il eft aisé de juger pour
GALANT. 53
"
l'exécution d'une pareille entreprife
, où prés de cinq
mille Hommes font employez
toutes les Campagnes.
La Citadelle , malgré
la rigueur de ce climat , qui
ne permet d'y travailler que
cinq mois au plus dans tou
te l'année , fe trouvant en
état de recevoir la Garnifon
que le Roy y deftinoit cét
Hyver , M le Comte de
Chazeron , Lieutenant Général
des Armées de Sa Ma
jefté & de la Province de
Rouffillon , & M ' Trobat .
Préfident au Confeil Souve
E iij
54 MERCVRE
rain , & Intendant au mefme
Pays , s'y rendirent le
vingt troifiéme
d'Octobre
dernier
, accompagnez
de
M' de Zurtauben
, Infpe-
&teur Général des Troupes,
Colonel Commandant
du
Régiment
de Furftemberg
;
de M de la Cauffade Lieutenant
pour le Roy de la Ci-
'tadelle de Perpignan , q& de
plifieurs autres Officiers ,
pour la Bénédiction
qui sfe
devoit faire de cetten Place ,
de Dimanche
vingt-ſixiéme
du mefme mois & quoy
les neiges & les pluyes que
GALANT. 55
n'euffent point ceffé toute la
femaine jufqu'au Samedy au
foir , Dieu qui feconde toûjours
les Actions de noftre
pieux Monarque , rendit ce
jour le plus beau qui euſt
paru depuis fort long-temps.
Toutes les Troupes, au nombre
de plus de quatre mille
hommes d'Infanterie , qui
campoient aux environs , fe
rendirent le matin dans laCitadelle
, dont elles bordérent
les ramparts , avec des munitions
pour les Salves qui
leur feroient ordonnées
pendant
la Cérémonie
, en mef
E iii
56 MERCVRE
me temps
que fe feroient
celles de trente
Piéces
de
Canon
, qu'on y avoit amenées
depuis
un mois . Enfuite
Meffieurs
de Chazeron
Lieutenant
Général
, Trobat
Intendant
, Durban
de Fortia
Gouverneur
de la Place
,
de Longpré
Lieutenant
de
Roy , de S. Martin
Major,
& de Malézieu
Commiffaire
des Guerres
, chargé
depuis
trois ans de la Police de ces
Troupes
, dont il s'acquitte
auffi dignement
qu'on
le
puiffe faire
dans la Chapelle
de la Cita
;
eftant entrez
GALANT. 57
delle , avec tout le refte des
Officiers , une grande Meſſe
fut célébrée avec toute
la pompe poffible. Si - toſt
qu'on la commença , les Ingénieurs
employez à la conftruction
de la Place , partirent
de la Maifon de M
Durban, précédez de quatre
Trompetes, de douze Hautbois,
& de vingt-quatréTambours
, que fuivoient quatre
Sergens . Mulla Lande principal
Ingenieur, portoit un
Baflin , dans lequel eſtoient
trois Clefs dorées , attachées
enſemble par un Ruban
8 MERCVRE
bleu . Quatre autres Sergens
marchoient aprés les Ingénieurs
, fuivis de quelques
Soldats , & d'une foule incroyable
de Peuple Ils entrérent
par la Porte Royale,
oùM' le Chevalier Durban,
Cadet dans la Compagnie
Colonelle du Régiment de
Furftemberg , eftoit en Faction
d'un cofté , & M' Marçau
, Cadet dans celuy d'Ef
toppa, de l'autre. Ils s'arreſtérent
proche la Chapelle, juf
qu'à l'heure de l'Offrande.
Quand cette heure fut venue,
les Ingénieurs marchérent
GALANT. 59
jufques à la porte , où celuy
qui portoit les Clefs préſenta
le Baffin à M' de Malezieu,
qui le donna à M' Trobat.
Ĉét Intendant l'ayant pris,
alla fe mettre à genoux fur
le Marchepied de l'Autel,
pour faire benir les Clefs de
la Place , ce qui fut fait par
M' Arnaud Recteur du lieu,
qui officioit. Cette Bénédition
finie , M' Trobat préfenta
le Baffin à M. de Chazeron
, qui prenant les Clefs,
les délivraà MDurban.
Ce dernier les remit entro
les mains de M' de Longpré
60 MERCVRE
Lieutenant de Roy , d'où elles
pafférent entre celles de
M' de S. Martin Major , de
M' Creté Aide - Major , &
enfin de M' de S. Laurens
Capitaine des Portes, qui les
garda jufqu'à la fin de la
Meffe. Tout cela fe fit au
bruit des Trompetes , Hautbois
& Tambours , avec les
acclamations publiques de
Vive le Roy. La premiére
Salve de toute la Moufqueterie
s'eftant faite en ce moment
, fut fuivie de celle du
Canon , & l'une & l'autre
réitérée pendant l'Elevation.
GALANT. 61
La Meſſe eſtant achevée, on
chanta les Prières pour le
Roy , apres lefquelles on alla
benir la Citadelle , & porter
les Clefs au Logis du
Gouverneur . Quand on y
fut arrivé , le Capitaine des
Portes luy remit ces Clefs
qu'il avoit toûjours gardées,
& là on fit la Bénédiction
de la Citadelle , aprés quoy
on s'en retourna à la Chapelle
en chantant leTeDeum,
au bruit du Canon & de la
Moufqueterie
. La Cérémonie
finit par un fuperbe Repas
que M ' Durban donna,
62 MERCVRE
乾
à la Compagnie . Voyez , Ma
dame , jufqu'où s'étend le
pouvoir du Roy. Faire bâ
tir une Place , auffi forte
qu'importante , dans l'endroit
de plus defert de tout
fon Royaume , & qui jufques
là avoit paru le moins
habitable , n'est- ce pas fe
rendre en quelque façon le
Maiftre de la Nature , c'eſt à
dire , d'une Reyne à laquelle
tous les Hommes font
foumis Il m'en est tombé ?
entre les mains un Panégyrique
qui mérite bien que
vous le voyiez . Je parle de
GALANT. 63
la Nature , dont M' Thiot
Confeiller & Avocat du
Roy au Préfidial de la Fléche
, releva merveilleufement
les avantages le Jeudy
13. de l'autre mois , à l'ouverture
c'u Palais . Quoy que
ce Panégyrique foit un peu
long , la folidité du raiſonnement
, & la profonde érudition
у font fi bien jointes
avec le brillant , que tout
dénué qu'il eft des graces
que luy prefta fon Autheur
en le prononçant , je ne doute
point qu'il ne vous donné
le mefme plaifir qu'en
64 MERCVRE
ont receu ceux qui l'ont entendu
. Dans la nombreuſe
Affemblée qui fut préfente
à cette Ouverture , il n'y
eut Perfonne qui n'en demeuraft
charmé. Si vos १
Amies fe trouvent embaraf
fées des citations Latines,
vous prendrez le foin de leur
en donner l'explication .
"
GALANT. 65
52252225:52225255
DISCOVRS
Prononcé à l'ouverture du
Préfidial de la Fléche le 13,
Novembre 1681.
MES
ESSIEURS,
Le Sujet de noftre dernier
Difcours éleva nos penſées au
deffus de la Nature, & nous fit
prefque parler le langage des
Anges , en vousfaifant voir une
jufticequifortoitdufein de Dieu.
laquelle apres avoir parcourufür
Decembre 1681. F
-
66 MERCVRE
un Charde triomphetous les diférens
ordres de l'Univers , & ré··
pandufes douces influences par
tout, acheva la révolution defon
cours, en retournant parlaNature
humaine fe réunir àDieufon premierprincipe.
Aujourd'huy la Fuftice
paroiftra plus fenfible à vos
yeux. Vous la verrez triompher
dans les Loix de la Nature, &
nous neparlerons que le langage
des Hommes. Dans ce deffein
jay confideré la Nature comme
une augufte Princeffe , dont l'Empire
eft étably dés la naiſſance du
Monde , & dont la vieilleffe
confervé jusqu'à préfent l'éclat
GALANT. 67
de fa premiere beauté , & n'a
point effacé deffus fon vifage ces
caracteres précieux de grandeur
de majefté, ny diminué aucun
des charmes qui la rendentfi aimable.
Fay confideré tous les Eftres
créez, comme desVaffaux fi
delles qui respectent & adorentfes
Loix , & qui fans contrainte
obeïffent à cette belle Souveraine.
Fayreconnu qu'elle regne fi doucement
fur les Hommes , qu'il ne
femble pas qu'elle commande , ny
qu'elleufe defonpouvoir. Elle s'in
finue dans noftre ame pour la diri
ger; elle s'unit avec noftre efprit
pour l'éclairer ; elle fe joint avec
Fij
66 MERCVRE
mosfens pourles conduire;elle agit
par nous , afin de nous faire agir
par elle- mefme ; & elle imprime
fi bien fes Loix dans nos coeurs,
qu'elle enfait un Tribunal où elle
tientfa Justice , Lex ſcripta in
cette
cordibus noftris .
Qu'on ne dife point que
eyne est devenue esclave ; que
dans le premier Siecle elle fut
fouillée du fang d' Abel ; qu'elle
n'a pû demeurer long - temps
Viergefans fe laiffer corrompre ;
que mesme un Conquerant a
triomphe d'elle , ayant arrefté le
Soleil dans la rapidité de fa cour
fe, pour éclairer , & pourfervir
GALANT. 69
*
àfa victoire ; qu'enfin cette panvreReyne
s'eft veue aux derniers
abois , & que peu s'en eftfallu
qu'elle n'ait esté noyée dans les
eaux du Deluge ; que depuis ce
temps- là elle est devenue fujette
à mille maladies ;
; que
les tremblemens
de terre marquent déja
La foibleffe ; qu'elle eft fi vieille
qu'elle ne peut plus produire s
qu'elle n'a pas trois mois l'année
defanté, que pendant l'Eté elte
a des accés de fiévre tres- violens
, l'Hyver desfriffons qui
la tranfiffent , & qui nous font
connoiftre que fa fin approches.
qu'au reftefes Loix font tyran
70 MERCVRE
niques ; que la Justice eftant une
babitude de la volonté , n'eſt
3
point un ouvrage de la Nature ;
& qu'enfin s'il y avoit une
Fuftice
naturelle , fes Loix feroient
imuniformes
, perpétuelles
muables.
Voila , Meffieurs , les propos
outrageux que l'on tient de cette
Reyne. Quel aveuglement? Eftil
poffible que celle que tous les
Hommes devroient honorer d'un
culte particulier, foit fi indignement
traitée? Souffriray-je qu'on
noirciffe une Innocente de crimes
, dont elle ne fut jamais coupable
? C'est ainsi que des Sujets
GALANT. 71
1
7
traîtres & infidelles , décrient le
Gouvernement de leur Reyne legitime
, pourfecouer le joug de
l'obeiffance ; c'est par ces voyes
qu'ils fe font un chemin pour
venir à la Rebellion . Cruels qui
accufez la Nature , imputezvous
les crimes que vous luy reprochez
Elle eft fi ingenieufe
dans fes deffeins , fi pure dans fes
productions , fi jufte dans fes onvrages
, fi prudente dansfa conduite
, &fi équitable dans ſes
Loix , que les Sages du monde en
demeurent furpris d'admiration
& d'étonnement
. Il n'y a que
ces inhumains qui ne veulent pas
72 MERCVRE
épargner leurMere & leur Reine,
qui n'eft criminelle que pour
leur avoir donné la naiffance.
Vous attendez , Meffieurs
que je prenne la querelle de cette
illuftre Innocente , que je me
declare de fon par y. Comme je
voy que perfonne n'ajamais par-
Lé affez hautementpour la Nature,
je l'a défendray avec toute le
zele dont mon ame eft capable.
Je la protegeray de toutes mes
forces , & la vangeray de tous
les outrages qu'elle a receus .
Quoy qu'il femble qu'elle foit
foible contre un figrand nombre
Ennemis , fielle eft affez henreuſe
GALANT. 73
reufe pour obtenir le fecours de
voftre protection . J'efpere, Meffieurs
, aprés vous avoir parlé
toujours depuis vingt & un an
de la Fustice , remettre aujourd'huy
la Nature fur le Trône,
ranger tous les Rebelles fous
l'autorité de fes Loix .
Tout ce qui eftfoumis à la divine
Providence eft conduit &
dirigé par la Loy éternelle , &
en reçoit une impreffion qui luy
donne l'inclination de fe maintenir
dans fon état ,
*fafin. Or comme entre tous les
eftres d'icy bas, les Creatures raifonnablesfont
d'une maniere plus
Decembre 1681.
d'arriver
G
74. MERCVRE
noble & plus excellente foumifes
à cette divine Providence,
par la communication qu'elles en
reçoivent , afin de pourvoir non
feulement à leurs befoins , mais
encore aux neceffitez des autres
creatures ; auffi par l'infufion
par l'irradiation de cette raifon
éternelle , elles ont une inclination
naturelle de faire chacune
leur devoir , & de parvenir à
leur fin . Cette participation de
la Loy éternelle dans les Creatures
raisonnables , eft ce que nous
appellons la Loy de la Ñature;
d'où vient que le Prophete Roy,
aprés avoir exhorté toutes les
GALANT S
Nations du monde à fe facrifier.
à la Juſtice , facrificate facrificium
juftitiæ , & comme fi
on lisy cuft demande , qui eft- ce
quinous enfeignera le bien qu'il
fautfairepourgarder la Justice,
multi dicunt quis oftendit
nobis bona ? il répond admirablement
, que la lumiere de la
raifon naturelle brille inceffamment
à nosyeux , fignatum eft
fuper nos lumen ; & c'est le
rayon de cette éclatante lumiere,
que nous appellons la Loy de
la Nature.
}
Rododds,
Comme donc tous les Hommes
tiennent en partie leur eſtre du
G ij
76 MERCVRE
・
bienfait de la Nature , elle a auffi
pourveu aux moyens neceffaires
pour lesy entretenir. A cette fin
elle leur a donné certaines notions
de ce qui eft bone de ce qui eft
mauvais , leur a infpiré le
defir de la focieté. Elle s'est fait
connoiftre à noftre efprit pour une
Mere commune qui demande à
fes Enfans une concorde mutuelle,
qui defire entr'eux une affection
reciproque , une reconnoiffance
du bien que les uns auront procuré
aux autres. Elle leur a auffi
imprimé l'horreur de l'ingratirude
, & le defir de s'opposer à
ceux qui font quelque outrage à
IMANG
GALANT.
autom
leur Prochain 77
de
& qui apportent
Colordre
confufion a l'ordre public,
na-
C a la tranquilite
commune
.
Ce quife fait donc par les Hommes
dans
ces fentimens
, eft appellé
droit , equité
, ou juſtice
turelle
. Carcettefuftice
n'eſt autre
chose
que la proportion
, le
rapport
& l'exacte
convenance
despenfees
humaines
avec
cette
raifon
univerfelle
, & un allignement
de nos actions
avec ſa
肉
droiture , laquelle nous eft donnée
à connoiftre parla fecrette intelligence
que la Nature entretient
avec noftre efprit.
Ola belle école ,
que
l'école
G iij
78 MERCVRE
de la Nature ! Tous lesHommes,
depuis le plus fçavant juſqu'au
plusfimple Villageois , font graduez
dés le berceau dans cette
celebre univerfité ; illuminat
omnem hominem venientem
in hunc mundum . L'enrendement
humain devient riche
dés l'inftant mefme de fa naiffance
& fi tous les Hommes ne
font pas totalement imbus , au
tant les uns que les autres , d'une
connoiffanceparfaite du vray &
du bon du moins rien ne leur
manque pour s'en former une
image fidelle , enlaiffanttravailler
leur raifon fur les premiers
GALANT. 79
traits que la Nature y a ébauchez.
Le Monde estune grande Republique.
Tant de Nations dif
ferentes font les divers ordres qui
la compofent. Ilfemble que cette
multitude d'Hommes prefque.
infinie , y devroit apporter de la
confufion , tant à cause de la diverfité
des humeurs que pour la
difference desclimats maislaNature
les a liez fi étroitement les ·
uns avecles autres
en dy
&
è fi agreable focieté, que vivant
tous fous le mefme Ciel ,
n'eftant éclairez que du mesme
Soleil , ils n'ont auffi qu'une
une
C
Giiij
8 MERCVRE
mefme Loy quela Nature a gra
vée dans leur coeurs de maniere
que tous ces Peuples dont les inclinationsfont
fi differentes , les uns
eftant polis & civilifez , les au
tresfauvages & barbares , font
reunis parla Nature , comme des
membres qui nefont qu'un mefme
corps , elle agitfi puiffamment
dans leurs esprits , qu'elle
caufe dans les uns & dans les
autres prefque les mefmes fentimens
; & de vray , comme tous
les Hommes font obligez de fuiore
les Loix de l'Etat où ils ont
pris naiſſance & où ils demeurent
; auffi comme habitans de ce
GALANT. 8t
que
Monde, ils font également obligez
aux Loix de la Nature. Les
Ordonnances desRoys& les Conftitutions
des Empereurs ne font
des Statuts particuliers pour
leurs Peuples , en comparaifon des
Loix de la Nature, qui obligent
toutes les Nations de la terresom
Qu'on cherche dans les Gavernes
les plus profondes ; qu'onpe
netre dans lesfolitudes les plus rer
culées ; qu'on vifite ces terres in
connues , quifemblent pour ainfi
dirc avoir échapé aux connoiffances
de la Nature , & n'eftre
pointdefon domaine., on y trouverades
Hommes qui n'ont ja82
MERCVRE
mais eu de compagnie qu'avec les
Tygres & les Lyons; on en pourra
mefme trouver d'autres qui
n'auront jamais veu la clarté du
jour ; mais on n'en verra jamais
un feul qui n'ait pas efté éclairé
des lumieres de la Nature , &
dans le coeur duquel elle n'ait pas
impriméfes Loix.
Il n'y a point d'endroit dans
I'Univers qui ne foit deſa Furifdiction,
& perfonne ne peut eftre
déchargé de l'obligation qu'il
de lafuivre. Vous Princes , vous
Empereurs , qui n'avezpoint de
Superieurs en terre , qui ne tenez
à Dieu que par vous -mefmes,
GALANT. 83
& qui eftes indépendans de tout
lerefte des Hommes, vous ne l'étes
pas de la Iuftice naturelle.
Quoy que vous faffez trembler
la terre fous l'autorité de vos
Loix, vous n'eftes pas affranchis.
de celles de la Nature , & toutes
les fais que vous le
les violez &
que vous rompez ce divin lien
qui foûtient l'ordre du monde ,
pour ſe vanger de vous , & pour
vous punir de voſtre crime , elle
vous envoye desfleaux & vous
perfecute jufque dans vos triom,
phes ne vous permettant pas de
jouir avec plaisir des fuccés les
plus glorieux , des prosperi84
MERCVRE
qu
SMAN 9101
tez lesplus éclatantes.
5. Il ne faut point s'étonner
Meffieurs ,fi la Loy naturelle eft
fi generale & fi puiffante , puis
elle participe de la Loy eternelle
, & qu'elle eft originaire
du
Ciel. Dieu , tout-puiffant qu'il
eft , eft pour ainfi dire foumis
à cette Loy de la Nature ; &
quay qu'il ait arresté le Soleil
combat
de Jofue au ие ›
quay
qu'il ait commande à Abraham
de faire mourirfon Fils innocent;
& aux Ifraelites de prendre &
d'enlever les Vafes d'or des
Egyptiens , on ne peut pas
pour cela , qu'il ait jamais interdire
GALANT. 84
de
de
rompu lecours de la Nature ,
violé aucune $450019 / 18aees
Loix , parce
qu'ily a une telle conformité de
Nature à fes volontez , que
tout ce qu'il fait c'est la nature
de la chofe mefme . Quid Natura
nifi Deus , & divina ratio
toti mundo inferta Ceftoit
peut- eftre à cause de cela que les
Stoiciens difoient queDiener la
Nature n'estoient qu'une mefme
chofe. En effet la Nature eft un
extrait de la grandeur de Dieu,
& un écoulement de faToutepuiffance;
& la Loy de la Natu
re un rayon de la Ley eternelle.
dont il nous afait unprefent com
CONS
86 MERCVRE
bu
me d'un phare qui nous éclaire
pendant noftre vie. C'est une
Science incorporée avec nous ,
rinée au dedans de nous-mefmes,
& infufedans l'effence de noftre
ame. Auffi Saint Auguftin difoit,
que pour avoir cette notion de la
Loy naturelle , il n'a pas eu be-
Join de lire les Livres , cette Loy
estant fi connue d'elle mefme
que les Pafteurs la chantentfur
les montagnes , les Poëtesfur les
Theatres, les Ignorans dans leurs
Cercles,les Doctes dans leurs Biblioteques
les Maiftres dans
leurs Ecoles , les Evesques dans
leursEglifes , & le Genre-humainfur
toute la terre.·
GALANT. 87
Mais ce qui releve davantáge
la Loy de la Nature , c'est
qu'elle est unefource feconde , de
laquelle plufieurs autres Loix
font dérivées , comme un
principe univerfel , duquel on tire
des confequences infinies ; &
de fait , l'ordre & le concert de
toute la Nature qui nous fait entendre
qu'ily a unDieu, tout bon,
tout juste & tout-puiffant , qui
nous a aimez le premier puis
qu'il nous a donné l'eftre ; qui a
prévenu parfes foins nos neceffitez
, puis que mesme pour nous
donner du contentement dans la
vie, il a cree'tant de chofes agrea
88 MERCVRE
bles ; cet ordre & ce concert qui
ea
nous fait connoiſtre un Dieune
nous enfeigne - t - il pas que nous
luy devons nos hommages comme
à noftre Souverain , à luyſeul
nos adorations ?& voila, Meffieurs
, comme la premiere des
Loix divines eft tirée du centre
de la Nature.
a ne
Cette belle Harmonie de tous
les Etres qui en reconnoiſt un
fuperieur à tous les autres
nous apprend- elle pas que nous
devons à cepremier eſtre nos premiers
honneurs ? & voila encore
comme la feconde des Loix
divines est tirée du centre de la
Loy de la Nature.
GALANT. 89
qui fe font
Les
merveilles
Les
molies dans la Nature au
accomplies
Septieme jour, & comme cejourla
ce fut la premiere fois que la
Nature tint fes grands jours ,
qu'elle publia à l'esprit de l'Homme
les Loix qu'elle venoit de
graverdans fon coeur , ce mefme
jour ne devoit- il pas eſtre le jour
du facre repos destiné au Souverain
Legiflateur par un culte
particulier ? Et voila comme
la troifiéme des Loix Divines,
eft pour ainfi dire formée par la
y de la
Nature.
479444
Lafubordination par laquelle
la Nature à foumis les moin-
Decembre 1681. H
90 MIRCVRE
n'adres
aux plus grands , & la reconnoiffance
qu'elle inspire des.
bienfaits que l'on a receus ,
-elle pas donné lieu au quatriéme
Commandement de la Loy
divine par lequel les Enfansfont.
obligez à honorer leurs Parens ?
Cette liaifon enfin que la
Loy de la Nature a fait entre
tous les Hommes , aufquels elle
défend de faire à autruy ce que
nous ne voudrions pas nous eftre
fait, n'a- t- elle pas enfanté, pour
ainfi parler, les autres Loix divines
concernant la charité & la
dilection du Prochain , en défendant
de luy faire aucun outrage
GALANT. 91
•
dans fa vie , dans fon honneur,.
dans fes biens ? Tant il est
le droit naturel eft la
vray que
le baſe fur laquelle oonn aa fondé
Droit divin. Le Docteur Angeque
l'amour envers
les
lique dit ,
Dieu & envers le Procbain
eft
le premierprecepte de la Nature,
& cependant
c'eſt-là le point où
toutes les Loix divines & humaines
aboutiffent
, comme
lignes à leurcentre . C'est le Sommaire
du Droit Canonique
Civil. C'eft de là que dépendla
Loy & les Prophetes
. Qui eft
fçavant
en cela eft un grandFu
rifconfultes
Enfin tous cela n'eft
Hij
92 MERCVRE
>
fondé que fur la Loy de la Nature.
Gratien la ditavant moy,
au commencement des Canons.
Jus naturale eft quod inLege
& in Evangelio continetur.
Car le butde la Loy de la Nature
n'eft autre chose que de
concilier les Hommes avec les
Hommes , les uns les au- &
tres avec Dieu. C'est pourquoy
Dieu qui est la Justice mesme,
& qui a voulu prononcer fes
Loix de fa fainte bouche ,
Les écrire defes doigtsfacrez, les
atirées du centre de la Loy de la
Nature,pour les rendre plus con
formes à noftre eftat , & plus
GALANTM 932
faintes , & plus inviolables brot
·Auffi l'Ange de l'Ecole a dit,
que quoy que la Loy de grace
cette Loy miraculeufe , foit plus
efficace que la Loy de la Nature,
toutesfois la Loy de la Nature
eftplus effentielle à l'Homme ;
de vray le grand Saint Aus
guftin a fort bien remarqué fur
le cinquante feptiéme Pfeaume ,
qu'avant que la Loy de Moyfe
fust donée Dieu l'avoit écrite
dans le coeur des Hommes ,
n'avoit pas permis qu'ils l'igno
raffent ; & pour ofter l'occasion
de fe plaindre que quelque chofe
leur euft manqué , Dieu avoit
94 MERCVRE
encore voulu graverfur les Ta
bles , ce que les Hommes n'auroient
pas voulu lire dans leur
coeur.
que
Nous pouvons dire , encheriffantfur
la pensée de S. Paul,
les Loix n'ont pas tant efté
fairespour diriger les Hommes,
quepourfaire connoiftre les crimes
qu'ils avoient commis contre
cette Loy naturelle , per legem
cognitio peccati . Ces
Loix écrites, à le bien prendre, ne
fontpas des Loix , mais des Sentences
de condamnation prononcées
contre celuy que la Nature a
jugé coupable. Ces Loix enGALANT.
95
1
core un coup ne font pas des
Loix , mais une confrontation
literalle , par laquelle le Criminel
demeure deuëment atteint &
convaincu du crime qu'il a commis
contre la Loy de la Nature.
Il faut toujours veiller pour
faire obferver les Loix. On les
oublie , fi on ne les publie fouvent.
Moyfe pour cette raison
faifoit faire de temps en temps
Lecture de faLoy au Peuple d'ff
raël. Fofué fit publier la mefme.
Loy devant le Peuple, les Femmes,
les Enfans ,& les Etrangers .
Dieu commanda aux Roys de
live publiquement le Deutero96
MERCVRE
nome; aufouverain Pontife
d'en faire la Lecture à la Fefte
des Tabernacles. Efdras rapporta
pareillement le Livre de la
Loy devant l' Affemblée du Peuple
; & le devoir de nos charges
nous oblige à ce jour de faire lire
les Ordonnances ; mais pour la
Loy de la Nature , elle eſt fi ontoire
à tous les Hommes , qu'il
n'eftpas néceffaire de la publier,
& nous n'en parlons aujourd'huy
que parce que nous fçavons
que comme elle est la ple-
" nitude des Loix, files Hommes
luy obeiffoient fidellement , toutes
les autres Loix demeureroient
dans
GALANT. 97
regne- dans le filence , le calme
roitpaisiblement dans les Familles
, les Palais ne retentiroient
plus aubruit effroyable que font
les Procés, & la Paix feroit ge
neralepar toute la terre.
Les Loix humaines font des
Loix mortes , s'il eft permis de
parler ainfi Elles font enfervelies
dans ces grands Volumes
comme dans leur Sepulchre , &
la nouveauté des Modernes qui
abrogent les anciennes , nous fait
voir qu'ellesfontfujetes au changement
, & qu'elles n'ont point
de vigueur fi elles ne font accom
pagnées de peines & de fupli-
Decembre 1681. I
98 MERCVRE
ces. Mais les Loix de la Na
ture font des Loix vivantes ¿
animées , des Loix qui fontperpetuelles
immuables, des Loix
qui parlent au coeur de l'Homme,
quifont pleines de raifon,
quiportent avec elles un charme
inexplicable , capable de vaincre
les ames les plus rebelles ; &
quand il feferoit trouvé desNations
, chez qui les droits de la
Nature n'auroient pas.esté reconnus
, il ne s'enfui-vroit pas qu'ils
fuffent aneantis , ny feulement
qu'ilsfuffent décheus de leur immutabilité
, puis que ce changement
quiferoit arrivé, auroit efté
GALANTI 99
saufépar des moeurs dépravées ,
lesquelles comme incapables d'établir
un droit , le feroient auffi
d'abolir celuy qui feroit déja
herbang
rap
étably.
Efola-
L'Homme , Meffieurs , ne
peut faire reflexionfurfoy- mef·
me , qu'il ne confidere la Loy de
la Nature , & qu'il ne voye
l'intention qu'elle a eue dans l'admirable
mariage du corps & de
l'ame. Pourquoy un E
ve contracter alliance avec une
Princeffe , finon afin quefeYouvenant
defa fervitude , il ne
fut jamais fi prefomptueux , que
de la traiter en Tyran ? Auffi la
I ij
100 MERCVRE
le
que
com-
Nature luy a fait connoistre que
l'ame eft une chafte & fidele
Epoufe qu'il ne doit traiter qu'avec
honneur , & qu'il n'y aura
jamais de divorce entr'eux , fi la
mort ne lefait. Elle a voulu
corps agift envers l'ame ,
me un Amant envers fa Maîtreffe
, qu'il ne fift rien quefelon
fes ordres & fes mouvemens
qu'il ne traitaft avec elle qu'avec
foûmiſſion , & qu'il luy obeïft
comme un parfait Adorateur.
La Loy de la Naturefe manifefte
encore dans la compofition
de l'Homme , en ce qu'elle
luy a donné un corps tres - beau
GALANT. IOI
tres - parfait, pour luy apprendre
, qu'il ne doit rien faire
qui en terniffe l'éclat. Elle n'a
pas voulu qu'il fuft courbé &
rampant contre terre , afin qu'il
put voir la beauté du Ciel , le
lieu defon origine ; & auffi afin
de luyfaire connoistre queſes actionsdoivent
eftre droites & raifonnables.
La Nature a joint des mem
bres à ce corps comme des inftrumens
pour s'en fervir , & pour
travailler inceffamment à la
gloire de l'ame & à fa felicité.
Cela est fi vray , qu'ils refuſent
de fervir quand on en uſe mal ;
I iij
102 MERCVRE
La main tremble à cet Affaffin ;
la plume tombe des doigts de ce
Fanffaires les membres refiftent,
ne veulent pas prefter leur
miniftere à l'ouvrage des crimes,
nyfervir d'inftrumens à ces my-
Stres d'iniquité ; & fi on les y
force , ils fe font violence &
n'obeiffent qu'à regret , témoin
le coeur qui ne s'embrase point de
colere fans palpitation , l'oeil
qui ne menace jamais fans faire
quelque mouvement convulfif,
& le bras qui ne frape point
fans fouffrir un contrecoup , &
fans reffentir de la douleur.
De plus , la Nature a donné
GALANT. 103
à l'Homme des fens comme des
Meffagers qui luy apportent des
nouvelles de tout ce qui ſe paſſe ,
afin qu'il ne foit jamais furpris .
Elle a mis enfuite les paffions
dans la partie inferieure , pour
nous apprendre qu'il les falloit
affujettir , & qu'on ne leur doit
jamais permettre de s'élever.
La Nature d'ailleurs nous a
donné plufieurs notions fecrettes,
pour connoiftre toutes les chofes
qui nous font neceffaires ; &
pour achever ce bel ouvrage , elle
eft allée jufqu'au fond defapuiffance,
& s'est épuisée elle- mesme,
en donnant à l'Homme un
I iiij
104 MERCVRE
efprit dont les feux font miraculeux
, les
mouvemens incroyables
,
l'étendue plus vafte que
celle de l'Univers.
Mais ce qui eft de plus admi.
rable , c'eft qu'apres l'avoir ainfi
fpiritualisé , elle l'a voulu rendre
divin . Elle a pris ce qu'ily a
de plus pur & de plus précieux
au Ciel pour en faire brillerfon
esprit; pour le rendre plus capable
d'obeir à fes Loix , elle y
produit les glorieufes femences
de la Vertu. Sunt enim ingeniis
noftris femina innata
virtutum , difoit le Prince des
Orateurs ; fans flater l'er
A
GALANT. tos
ron reur de Pelagius , on peut dire
Seûrement avec Saint Jean de
Damas au Livre 3. de la Foy
Orthodoxe , chap. 14. que
plupart des Vertus font Filles de
la
la Nature. Naturales enim
funt virtutes , dit ce grand
Homme , & naturaliter & æ
que in omnibus infunt. Elles
n'ontpoint la mine fi fevere , ny
le vifage fi pâle & fi défait.
Elles ont la face plus gaye
plus riante. La Nature les a af
forties de toutes fes graces , &
leur a donné plus de charmes
que
les Peintres n'en ont donné
aux Amours , afin que par leurs
106 MERCVRE
ny
ne vous
attraits , elles nous púſſent veritablement
donner de l'amour.
Je ne veux pas faire icy le
Panegyrique de la Nature,
vous la reprefenter dans le fuperbe
appareil de fa gloire ,pour
vous faire voir qu'elle merite
qu'on fuivefes Loix. Jer
diray point qu'elle eft admirable
jufques dans les plus petites chofes
; que de quelques goutes d'eau
qu'elle congele , qu'elle fait germer
, & qu'elle arrondit , elle
en fait des Perles d'un prix
inestimable avec lesquelles plus
fortement qu'avec des chaines,
elle tient attachées fous le joug
J
GALANT. 107
de fon Empire les plus auguftes
Princeffes ; qu'elle fixe un peu
d'air , qu'elle le glace , & le petrifle
, & qu'elle enfait des Diamans
, pour les faire briller fur
la tefte de Souverains dans leurs
jours de triomphe , difons mieux,
dans les jours du triomphe de la
Nature , qui prend plaifir de
renfermer tout l'éclat la lumiere
du Firmament dans un
petit morceau de caillon , pour
triompher de leur gloire & Je
jouer de leur vanité ; que
feul trait de pinceau elle donne
le coloris aux Fleurs, l'émail aux
Prairies , & la Splendeur aux
d'un
108 MERCVRE
Etoiles , & qu'elle dore les
rayons du Soleil pour s'en faire
une Couronne .Je ne m'arresteray
point non plus à vous dire , que
ceux qui luy ont disputé la gloiqu'elle
s'eft acquife par fes rares
productions , n'ont travaillé
qu'à leur bonte
re
; leurs
que
016-
la
urages font des monumens qui
éternifent leur défaite , &qui
marquent les victoires que
Nature a remportées fur euxs
qu'enfin elle a renversé les Coloffes
, ruiné les Piramides , détruit
les. Maufolées , & reduit
tout cela en poudre auffi bien que
leurs Auteurs.
GALANT. 109
Fe me contenteray de vous.
dire quefielle apris peine d'étaller
pompeufement fes grandeurs
fes magnificences dans la
compofition de fes ouvrages,elle a
eufoin d'y meflerje ne fçay quel
caractere qui parle inceffamment
defes Loix ; & certes ce ne fut
pasfans raison que David donna
une langue à la Nature
& que Platon prefta une voix
au Ciel & une harmonie à la
Terre. En effet fi nous écoutons
cette voix , ne m'avoierez- vous
pas que la Nature femble nous.
dire qu'elle avoit deffein de nous
rendre amoureux de la beauté du
ПIO MERCVRE
Ciel, nous le faifant voirfa beau,
fi élevé , & fi éclatant ?
Pour ce qui eft des Aftres , ne
femble-t- il pas que ce foient les
yeux de la Nature , qui ne font
ouverts pendant la nuit que pour
nous obferver exactement ? Le
jourelle nous fait éclairer du Soleil,
auquel nous ne pouvons dérober
aucune de nos actions ,
la nuit elle ouvre un million
d'yeux pour nous regarder plus
attentivement , & voir fi nous
ne violons pointfes Loix.
Nocte quidem , fed Luna
videt , fed fydera tortos
Intendunt oculos.
GALANT. 11
Nature , que voulez vous
dire par ces Feux celeftes , ces
Cometes cheveluës , ccs Lances
à feu , ces Epées luifantes , ces
Bataillons armez, ces Torches allumées,
par toutes ces reprefentations
funeftes ? Ne font-ce
pas là des marques de vostre colere
de l'infortune que vous preparez
ceux qui vous outragent ?
Quefignifient ces tonerres, ces carreaux
, & ces foudres qui grondentfurnos
teftes ? Ilfemble dans
fracas que le Ciel va tomber
par quartiers , que l'ame qui anime
ce vafte Univers eft à l'agonie
, & qu'elle va eftre enfewece
à
112 MERCVRE
lie dansfes propres rüines ? Ce
n'eftpourtant dans ce combat effroyable
, que le feu e l'eau qui
fefont la guerre. Belle figure par
laquelle la Nature nous reprefente
les defordres de la vie de
l'Homme ; les troubles les
transports violens de fon efprit,
les ravages & les fpectacles
d'horreur d'épouvante , lors
que les paffions , ces groffiéres va
peurs, viennent à combattre cette
divine lumiére , je veux dire ce
beau feu que la Nature a allumé
dans nos ames .
Nature , dites-nous quelles
eftoient vos pensées lors que vous
GALANT. 113
travailliez à la hauteur des montagnes
, &que vous éleviez leur
cime au delà des nuës ? N'aviezvous
pointdeffein de nousfaire un
chemin pour arriver dans le Ciel?
Que diray-je des Ruiffeaux qui
arrofent la terre , des Fleuves
des Riviéres qui ferpentent dans
les campagnes ; finon que
la vie
de l'Homme ne trouve fon repos
dans le mouvement , comme
JesFleuvesdans leur course ? Quoy
qu'ils prennent diverfes routes,ils
tendent tous àla mefme fin . Auffi
quelques differentes que foient les
que
Profeffions des Hommes , ils ne
doivent avoir que le mesme but
Decembre 1681. K
114 MERCVRE
d'entretenir l'ordre du Monde,
er d'obéir aux Loix
que
la Nature
leur a prefcrites.
Voila, Meffieurs , le bienheureux
état dans lequel la Nature
a mis tous les Hommes. Pendant
qu'ils ont eftéfoumis àfes Loix,
ils ont efté lesDieux de la Terre;
mais auffi-toft qu'ils ont eſté infidelles
à leur Princeffe , elle les
a fait tomber du haut degré de
gloire où elle les avoit élevez,
#les aprécipitez dans une infâme
fervitude. Dans lespremiers
temps que cette Souveraine regnoit
noblementfur les coeurs ,
face de la terre eftoit floriffante!
la
GALANT. 11
Flumina jam latis , tam flumina
nectaris ibant.
De toutes les parties qui compofent
la Fuftice , on ne connoifſoit
que celle qui donne des récopenfes
au Mérite , & de Couronnes à
la Vertu . Ces premieres Ames avoient
une impetuofité raifonnable
qui les portoit au bien ;
pour eftre heureuſes , elles n'avoient
qu'à fuivre le panchant
de leurs inclinations, à fe laiffer
conduire par leurs propres
mouvemens. A peine preftoientelles
leur
confentement , que la
Nature toute feule travailloit à
teur beatitude.
Kij
116 MERCVRE
La Nature, Meffieurs, n'eftoit
pas irritée comme elle l'eft contre
nous , & nos paſſions ne luy avoientpas
encore diſputé l'empire
de nos coeurs. Depuis que ces cruelkes
s'en font emparées , elles y ont
jetté de profondes racines . Elles fe
font fortifiées par nos foibleffes.
Noftre indulgence les a rendues
harlies & infolentes. Elles fe
font accrues peu à peu , & eftant
devenues plusfortes , elles ont enfin
éteint ces femences de vertu,
& effacé tous les nobles fentimens
que la Nature avoit mis
dans nos ames. En fuite on a
fouléauxpiedstoutes les confidé
GALANT. 117
rations dufang, de l'honneur,&
de la crainte des Loix, & on s'eft
emporté infenfiblementà des réfo-
Lutions fifuneftes, qu'aprés avoir
caufe les tirannies , les ufurpa
tions, les rapines & lesmeurtres,
elles ont enfin renversé lesTrônes,
détruit lesEmpires, & remply toute
la Terre de defolation d'hor
reur. Diffipatione diffipabitur
terra,s'écrioir le Prophete Efaye,
quia tranfgreffi funt Leges;
c'est la Loy de la Nature dont il
parle dans le fentimens des Peres
; Mutaverunt Jus; c'est en
cor le droitde la Nature; diffipa
verunt foedus fempiternum.
18 MERCVRE
Ce Prophete appelle ces Loix &
ce Droit l'éternelle Alliance.
Voulez- vous voir une pein
ture naïve que la Nature a tra
cée defespropres mains d'un Hõme
revolté contre fes Loix ?Jettez
lesyeuxfur la Mer. Helas
elle eftoit tranquille il n'y a qu'un
moment , elle est maintenant
agitée de tempeftes , &fujette
à mille bourafques. Vous l'euffiez
prife pour une glace où le
Soleil fe plaifoit àfe mirer, &
dans un instant la voila trouble,
peine de tourmentes & d'ora
ges . Entendez - vous le mugiffement
de cesflots qui s'élevent
པ་
GALANT. 119
comme des Montagnes?Ilfemble
qu'elle va ensevelir l'Univers
entier. Voyez combien elle eft
violente & fiere , comme
elle écume defureur contre lesRøchers.
Voila, Meffieurs , la figure
de l'Homme qui méprife les
Loix de la Nature. Il estsujet à
toutes ces tourmentes. Tantost
une paffion dominante l'emporte;
tantoft une inclination mal reglée
l'entraifne. S'ileft quelquefois
dans le calme , combien de
bourafques troublent fa tranqui
lité ? Que d'affauts , & de violentes
attaques ? Efaye dit , que
le coeur d'un méchant Homme
120 MERCVRE .
eft comme une Mer agitée, quafi
mare fervens. Il femble que
sefoit le Theatre où s'exercent
toutes les fureurs ; mais chofe
étrange ! Le calme eft fur la Mer,
& il n'eftprefque point dansfon
ame. Le Navire eft moins battu
des vents qu'elle ne l'estdefes
cruellespenfees. La Mer arrefte
fes fougues à un grain de fable,
pourparler avec Saint Bafile
de Seleucie , dans le premier
difcours für Adam , cette orgueilleufe
fe retire , comme un
Efclave fugitif, qui lit la Loy
de la Nature écrite fur le riva
ge, qui luy a marqué là fes li
mitest
GALANT. – 121
mites ; mais les paffions renverfent
la Mer & le Monde . Ce
caur plus infenfible que
les rochers
, plus impetueux que les
tempestes , paffe par deffus les
bornes que la Nature luy aprefcrites.
Rien nepeut modérer fes
bouillantes faillies , rien ne refifte
à fes emportemens , & rien
enfin ne peut arrefter les torrens
defafureur.
Ah ! Prévaricateur de la
Nature, que tu es miferableſi tu
te reconnois dans ce Tableau ,
mais bien plus miferable , fi tu
net'y reconnoispas? Tu n'as plus
rien de l'Homme
que
la
figure
Decembre 1681, L
122 MERCVRE
les lineamens . Dieu dans.
l'original de l'Ecriture, chap. 14.
de Job. verf. 10. t'a donné un
nom tres - convenable en t'appellant
Beemoth , comme ayant
toy feul la reffemblance de plufieurs
Beftes . Car il s'estfait en
toy une étrange metamorphofe.
La rapine t'a changé en Loup,
lafurcur t'a transformé en Lyon,
& la fouppleffe t'a travesty en
Serpent. Homo cum in honore
effet , non intellexit ,
comparatus eft jumentis infipientibus
, & fimilis factus
eft illis. Tu as perdu ta dignité
, ta grandeur, & ton autoriGALANT.
123
té. Tu
commandois aux Animaux,
maintenant tu n'es pas
feulement leur femblable , mais
ils te font la guerre ; le Lyon ne
rugit que pour t'étrangler ; les
Beftes affamées ne courent dans
les Forefts que pour te devorer ;
toute la Nature s'eft declarée
contre toy. Tu l'as fi indignement
violée , qu'elle te
defavonë
pour l'ouvrage defes mains . Ton
avarice cruelle t'a porté à luy
ouvrir les entrailles , & dans...
fes mineraux tu as trouvé des
poifonspour te faire mourir , &
pour te punir de ton crime ; elle
a ouvert des abifmes pour t'en-
Lij
124 MERCVRE
gloutir ; elle t'a exposé à toutes
les infortunes ; toutes les faifons
te font fâcheuses ; tous les élemens
confpirent contre toy ; tu
tires tes maladies de tes propres
alimens , & tes dangers de tes
richeffes ; tu n'aimes point fans
douleur ; tu ne hais point fans
tourment; tu ne deſires point fans
·fureur ; tu ne poffedes pointfans
paffion ; le Ciel t'influe les defafires
, & la Terre t'engendre
la
mort..
Si la Nature fouffre quelque
temps qu'on luy faffe violence,
elle ne permetjamais qu'on triomphe
d'elle. La defoseilance des
GALANT. 125
·Hommes fait éclater davantage
fa puiffance , marqueplus évidemment
fa fouveraineté , puis
que malgré leur rebellion & leur
felonnie , ils doivent faire hommage
à fa grandeur , & la reconnoiftre
enfin pour Souverainè.
Sortez , Morts , fortez hors de
vos tombeaux , & dites nous
s'il n'est pas vray , que tous les
Hommes dépendent de la Nature
; & qu'enfin bon gré, malgró,
ils font obligez defe foumettre
àfes Loix ?
Demanderez- vous arres cela,
quelles font les Loix de la Nature
; ces Loix qui font gravées
Liij
126 MERCVRE
dans le fonds de voftre coeur ; cès
Loix qui vous éclairent dans
vos tenebres , qui vous conduifent
dans vos égaremens , qui
vous relevent de vos chutes ,
qui vous menent par un chemin
femé de fleurs jufqu'aux Portes
du Sanctuaire ? D'où il faut tirer
cette confequence , que fi dans
la Politique,les Loix de l'Etat
obligent du jour qu'elles ont efté
publiées , & qu'elles font venuës
à la connoiffance des Peuples
; fi c'est un double crime,
& fic
quand on les a publiées , d'en
alléguer caufe d'ignorance ; c'eſt
un horrible attentat de violer les
GALANT. 127
Loix de la Nature, ou de faire
femblant de les ignorer , puis
qu'elles font connues à tous les
Hommes, & qu'elles les obligent
auffi- toft qu'ils ont l'u
fage de raison , & qu'ils commencent
à difcerner entre le bien
& le mal. L'usage de raiſon eft
pour ainfi dire une dénonciation
quife fait de la Loy naturelle à
l'entendement. Vn Heraut qui
proclame dans la Place publique
les Ordonnances de Justice , ne
fait pas tant de brüit avec les
fanfares defa Trompete , que la
Loy de la Nature lors qu'elle fe
·fait entendre dans noftre coeur:
L iiij
128 MERCVRE
que
les oreil- Celuy- là ne touche
les ; mais le bruit de celle- cy eft
bien éclatant
, puis qu'il fe fait
entendre
à l'efprit. L'un ne touthe
que le corps , mais l'autre
touche noftre ame. L'un enfin ne
frappe que les fens , mais l'autre
remue toutes les puiſſances du
coeur. De plus , la voix d'un
Heraut n'eft qu'un fon qui ſe
perd e qui fe diffipe dans l'air:
mais la Nature en nous publiant
fa Loy, fait dans noftre amefur
le moindre mépris de perpetuelles
clameurs ; & au contraire , pour
peu qu'on luy prefte l'oreille , elle
nous porte au bien fi doucement,
GALANT. 129
& fi amoureusement , qu'il n'eft
pas poffible aux belles Ames de
rejetter les nobles fentimens
qu'elle infpire. Elle fait nosjoyes
nos delices , & nous charme
par les applaudiſſemens de noſtre
coeur; & nous n'avons pas fi-toft
embraſſé les vertus qu'elle propo
fe, que nous y trouvons le com
ble de noftre gloire & de noftre
felicité.
regne
Je voy , Meffieurs , qu'elle
fouverainement dans ce
Siége , que cette Princeſſe y tient
fa Cour, & que tous les jours
font icy que des cours de triomphe.
Auffifaut-il avouer qu'elle
ne
130 MERCVRE
doit une partie de fa gloire à
l'integrité de vos moeurs , & à
l'équité de vos jugemens . Sa Loy
qui eft imprimée dans vos coeurs,
eft fi bien exprimée par vos actions
, que le Prince des Philofophes
a euraifon d'appeller lesJuges,
des Loix vivantes & animées.
Les faintes ardeurs que
vous aveztoûjours euës de la rëdre
victorieufe & triomphante,
ont efté fi bien fecondées
zéle de nos Avocats , qu'elle n'a
point d'Autelplus augufte , ny de
Temple où elle foit plus faintement
adorée; commedes Ordonnances
des Roys font des expar
le
GALANT. 131
preffions de cette Loy naturelle,
nous demandons la lecture & la
publication des Ordonnances,
les Avocats faffentferment
de les garder , pour faire voir
qu'eftant icy inuiolablement obfervés
, on en doit attendre toute
forte de bonheur&defelicité.
que
Un Difcours de cette force
vous fait connoiftre combien
le Public feroit obligé
à fon Autheur , s'il vouloit
luy faire part de quantité
d'excellens Ouvrages qu'il
fe contente de montrer à fes
Amis. Quand des raifons
132 MERCVRE
•
auffi convaincantes que les
fiennes ne nous rendroient
pas fenfible le pouvoir de
la Nature , l'empire qu'elle ·
a fur nous ne nous eft que
trop connu , par le tribut
neceffaire que tous lesHommes
luy doivent . Madame la
Marquise de Martel , Soeur
de Madame de Renty , l'a
payé depuis un mois . Vous
aurez peut-eftre déja ſceu ſa
mort , que j'ay apprife trop
tard pour vous la pouvoir
mander dans ma Lettre de
Novembre . Elle eftoit de la
Maifon de Balzac d'AntraGALANT.
133
gues , c'eſt à dire, de la vraye
Maifon d'Antragues , dont
eft venu Monfieur de Verneüil.
Feu M' le Marquis
de Martel fon Mary , portoit
un nom fi illuftre , qu'il
faudroit n'avoir aucune connoiffance
de l'Hiftoire pour
en ignorer les avantages .
Madame la Marquife de
Martel fa Veuve a laiffé
deux Filles , qui font Madame
de Gnénégaud & Madame
de la Salle . Le méri
te de la premiére vous eft
connu. Vous fçavez , ainfi
que toute la France , qu'il
134 MERCVRE
n'en fut jamais de plus folide
; que la grandeur d'Ame
égale en elle la force d'Efprit
, & querien n'approche
de l'inclination naturelle
qu'elle a de rendre ſervice à
tout le monde . Auffi l'eftime
que l'on en fait , & la diftin-
Ation qu'elle s'eft attirée par
fes maniéres & par fa conduite
, font qu'il fuffit preſque.
d'eftre de fes Amis, pour établir
une veritable reputation .
Une telle Mére ne peut avoir
des Enfans dignes d'elle
. Mademoiſelle de Guénegaud,
belle , bien faite, & fpique
GALANT. 135
rituelle ; M ' l'Abbé fon Frére,
Docteur de Sorbonne , &
Député à l'Affemblée Générale
du Clerge ; & M ' le
Chevalier, qui eft à préſent à
Malte , juftifient affez cette
verité. Je ne vous dis rien de
M' le Marquis de Biville fon
aîné. Les Relations qui ont
efté faites des Actions les
plus glorieuſes , en ont trop
fouvent marqué le nom,
pour pouvoir croire qu'il ne
vous foit pas connu. Il s'eft
fignalé dans tous les émploys
; & on parlera longtemps
de ce qu'il fit lors de
136 MERCVRE
la Défaite du Général Schemith
en Hongrie, où il commandoit
un Régiment de
Cavalerie. Il eft extraordinaire
de voir à fon âge tant
de valeur & tant de prudence.
On ne doit pas cependant
en eſtre ſurpris , ces
qualitez eftant attachées en
quelque façon à ceux de fon
Sang. Madame de la Salle
a eu quatre ou cinq Garçons
tuez dans le Service , aprés
avoir fait paroiſtre en differentes
rencontres toute la
conduite qu'on peut fouhaiter
dans de vrais Braves.
GALANT. 137
Tout le monde fçait comi
bien M le Marquis de la
Salle s'eft acquis de gloire
en plufieurs occafions , où la
fageffe n'eftoit pas moins
neceffaire que le courage.
Le Mariage dont vous me
demandez des nouvelles , eft
entiérement rompu . L'A
mant , quoy que charmé de
la Belle, s'eft apperceu qu'elle
ne l'avoit tenu en balance
dans
pendant deux ans , que
l'efpérance d'une plus haute
fortune; & quand elle a commencé
à fe déclarer en fa fayeur
, il s'eft refroidy , & n'a
Decembre 1681. M
138 MERCVRE
point voulu d'une Perfonne
dont il croyoit n'avoir pas
touché le coeur. La Fable
qui fuit a grand rapport à
cetteAvanture . Vous la ferez
voir aux Belles de voſtre Province
. La moralité en fera
utile à celles , qui pour trop
attendre de leur mérite , refuſent
des avantages , qu'il ne
leur eft pas toûjours ailé de
trouver.
J
to .
GALANT. 139
2225225 22 SS52225
L'ARTICHAVT
DET LA LAITUE.
D
=d1
éprisi
FABLE .
E la beauté d'une Eaitüe
L'Artichaut fut un jour
Chacun enfon efpece ils eftoientfort
ab bienpris. BAY
Laitue eftoit affez menüe,
Elle avoit la peau belle, & le fein
bien placé.
Pourdefauts, il eft vray qu'elle avoi
les mains potes,
Jambe courte,& de peur des crotes
Le nez quelquepew retrouſſe.
Si l'autre l'aimede la forte,
Mij
140 MERCVRE
Ie nefçaurois dire pourquoy;
Elle Avott ceje- ne-fcay - quoy
Capable d'inspirer la flame laplus
forte.
Un beau visage eft tout ce qu'ilfaut
à l'Amour;
Un bras de moins , une mainfeche,
Un dos en voûte, unpié tròp court,
Une tailleavec une bréche,
De l'embonboint come une méche,
Si le vifage eft d'un beau tour,
S'il a ce doux brillant aux Belles
ordinaire ,
Rien nepeut l'empefcber de plaire .
Artichaut, dugrand air, bien taillé,
plein de feu,
Plaiſoirà tout lemonde,&neplaiſoir
pas peus
Moinsblanc, mais droit comme
chandelle,
Civil au dernier point, &r toûjours,
Sans chapeau,
GALANT. 141
Lajambe belle, & le pié beau,
Fugez fi fa Voisine auroit*efté
cruelle.
Quoy qu'elle cuft beaucoup de
froideur,
Elle avoit l'humeur douce, & mefme
affez de tendre;
Mais loin depenétrer les mouvemens
du
coeur,
Ilfaloit les luyfaire entendre .
Artichautfechoitfur le pié,
De voir que fapitenſe mine
N'infpiroitpas àfa Voifine
Quelquefentiment de pitié.
Ilrompit donc unjourfilence,
Et les larmes auxjeux ( il venoit
de pleuvoir )
=
Belle à qui jour & nuit je peſe,
Eftes -vous de ma flâme à vous
appercevoirs
Un légitime mariage
142 MERCVRE
Eft l'unique remede aux peines
queje fens
Ah ,fi nous eſtions en ménage,
Que nous ferions de beaux
Enfans!
Ilpouvoitparlerplus longtemps,
Mais il n'en ditpas davantage;
Et la Belle prudente &fage,
Luy dit qu'il enfaloit informer fes
Parens .
Artichaut trop certain par là de fa
prudence,
Ne futpas des plus fatisfaits,
Carfon deffein eftoit d'en avoirpar
avance,
( Saufen cas de befoin à l'épouſer
apres,);paraben
Quelquefaveur de conféquence.
Je nefçay s'ilavoit raiſon,
Mais une Femme à la Maison,
Quandon enpeut trouwer eny ide,
GALANT. 143
Eft un meuble affez inutile.
S'il l'euft falu pourtant , il auroit
confenty
Afignerpardevant Notaire;
Mais la Belle espérant quelque meilleur
party
,
Empefchoit tous lesjours qu'on ne
conclust l'affaire.
Elle difera tant à répondre à ſes
voeux ,
Qu'enfin le temps qui tout confume,
Rendit fon teint moins vifque de
coûtume ,
Et mit du blanc dans fes cheveux.
D'ailleurs les Railleurs difant d'elle
·Fe-ne-fçay - quelle bagatelle,
Faifoient courir le bruit d'un come
mercefecret
Avec un Chau du voisinage,
Et l'on nepouvoitpas croire qu'elle
enstdu lait,
144 MERCVKE
Er qu'elle eufttoûjours estéfage.
Artichaut n'en avoit rien fceu.
Ce n'est pas la premiere affaire
Dont,fans qu'on s'enfait apperçcu,
L'Amour aitpouffe loin l'agréable
misterc.
Cependant de Laitüe enfin l'âgè
parut,
Mille cheveux blancs la trahirent,
Et fi mal- à-propos lefirent,
Que plus Artichaut n'en voulut.
S3
Fille qui tard Fille demeure ,
Par cet exemple apprendfans art
Qu'un moindre Party de bonne
beare (iard.
Vaut mieux qu'un bon Party trop
-En vain après trète ans , Glimenez
Affectez- vous de la douceur,
Si-toft qu'uneHerbemote en graine,
Elle estfans gouſt&fansfaveur
Ricn
GALANT. 145
Rien n'eft plus
commun
que des Bouquets envoyez
aux Belles le jour de leur
Fefte ; mais rien ne l'eft
moins qu'une Lettre auffi
galante que celle que je
vous envoye fur un pareil
jour.
2252 525252525252
LETTRE
DU BERGER FLEURISTE
A la Nymphe des Bruyeres,
fur lejour de fa naiſſance .
Ce
'Eft demain , Belle Nymphe
, l'heureux jour à qui
la terre eft redevable de l'un de
Decembre 1681. N
146 MERCVRE
fes plus grands ornemens , puis
que c'est celuy de vostre naiffance
; & j'ay appris de la Renommée
que l'Amour Se préparoit
à le celebrer avec les feux,
les Ris , les Graces , Flore , &
Pomone; que l'Amour vous donneroit
le Feu de joye ; les Ris,
la Comedie ; lesfeux , le Ballets
les Graces , le Bal ; Flore , le
Bouquet ; Pomone , la Collation
; & qu'enfin rien ne feroit
oublié dans cette rencontre , de
tout ce qui peut contribuer à vos
plaifirs , & à votre gloire . Mais
j'ay ouy dire , en meſme temps,
que vos Amis n'auroient aucune
GALANT 147
part
à
ces divertiffemens ; &
que comme l' Amour est l' Autheur
de cette Fefte , ils eftoient refervez
à vos feuls Adorateurs.
Cette exclufion est bien fâcheufe;
& fi l'on ne peut la faire
lever , je vous prie , Madame
, de trouver bon
que je me
joigne au party de la faveur.
Il n'eft pas difficile à un Amy
tendre , de paffer pour Amant;
& pourven que vous ne me
foyez pas contraire , l'Amour
fera aifement pris pour duppe.
Agréez done , s'il vous plaist ,
une petite tromperie , qui me
produira beaucoup de joye , &
Nij
148 MERCVRE
adjoutez à vos plaifirs , dans ce
jour celebre , celuy de reconnoître
fi je fçaurois bien remplir
les devoirs d'un veritable Amant
;
Et fije m'en acquite avec quelque
avantage,
Et qu'il vous plaife deformais
Queje faffe entre nous le mefme
perfonnage,
Je ne le changeray jamais.
Se
Mes plus fréquens regards fur
voftre beau vifage
Afin
S'attacheront avec ardeur,
que vous voyiez vous - meſme
voftre Image
Dans mes yeux , comme dans
mon coeur.
GALANT. 149
$2
Mille tendres foûpirs vous rendront
témoignage
De mille defirs innocens ;
Et pour l'air tout divin dont le
Ciel vous partage ,
Ils feront auffi mon encens .
Sa
Les chaînes & les feux deviendront
mon langage;
Et fi je parle d'amitié ,
Ce fera feulement pour couvrir,
d'un nüage
Un lien plus doux de moitié .
$2
Enfin vous me verrez mettre
tout en ufage
A
Pour vous montrer beaucoup
d'amour;
N iij
150 MERCVRE
Et fi plus loin encor je ne
pouffe l'ouvrage ,
Sans regret je perdray le jour.
Je n'oferois dire , Belle Nymphe,
que j'essayeray de vous communiquer
unepartie de monfeu.
Entreprendre de vous brûler,
& attenterfur veftre franchife,
ce feroient des crimes que vous
auriez peut- eftre trop de peine
à pardonner ; & c'est bien affez
pour ceux que vous honorez
de voftre eftime , de permettre
qu'ils vous aiment , fans que
vous les aimiez auffi . Excufez
donc la Rime , fi elle est allée
un peu plus loin que la Raifon.
GALANT. 151
Il est vray qu'elle ne s'eft expliquée
qu'à demy , & vous
pouvez ne la pas entendre , pour
n'eftre pas obligée de me refufer
l'épreuve que je vous demande.
Je vous prirois encore plus fortement
de me l'accorder , fi j'étois
feur que l'Amour fa
Suite fiffent demain ce que j'en
ay appris ; mais comme je ne
le fçay que de la Renommée,
dont les raports ne font pas toujours
fideles ,j'en doute en quelquefaçon
; & l'épreuve n'eftant
que conditionnée , je fuis d'avis
d'attendre que l'Amour paroiffe, -
pour m'expliquer plus ouverte-
N iiij
152 MERCVRE
ment à vous. Neanmoins comme
il feroit plus que fâcheux,
qu'un jour auffifortuné & auſſi
beau que celuy qui vous a mife
au monde , ne fuſt pas folemni-
Se par quelques rejouiſſances,
faites moy l'honneur, Madame
de le venir paffer dans mafoli
tude , avec la Compagnie qui s'y
doit rendre ; & fi le Dien &
fa Cour manquent à l'execution
de ce qu'on en a publié ,jefuppléray
à leur deffaut. Fe
donneray des Fleurs & le Bal.
Je vous feray voir une charmante
Comedie , entremeflée
d'agreables Ballets , dans le nouvous
S
守
GALANT. 153
vel Opéra qu'on m'a envoyé.
Les beaux Fruits , & les belles
Confitures; ne vous feront pas
épargnez ; & quant au Fett de
joye , fi vous prenez plaifir à
eftre aimée , mon coeur vous le
fournira avec l'artifice le plus
ingenieux qu'il me fera pofft
ble d'imaginer. Califte , Califton
& Tircis , iront au devant
de vous , jufqu'à l'entrée de la
Plaine. Mais de grace Belle
Nymphe , que leurs pas pas , mes
prieres , & noftre attente , ne
foient pas inutiles à la fatisfaction
de Voftre , & C.
154 MERCVRE
Je vous ay appris la mort
de M ' Bernardy . Quelques
mois avant qu'elle arrivaft,
il avoit fait à fon ordinaire
conſtruire un Fort , que les
jeunes Gentilshommes de
fon Académie attaquérent il
y a environ deux mois dans
toutes les formes d'un vray
Siége. Les deux premiers
jours furent employez à reconnoiftre
la Place, & à combattre
deux ou trois Partys
des Ennemis , qu'ils obligérent
de füir. Il fe trouva parmy
ces Fuyars vingt ou trente
jeunes Soldats , qui s'éGALANT.
155
tant retranchez dans un
Foffé , y furent forcez l'épée
à la main. Ce fut dans ces
premiéres Occafions que M'
le Comte de Rofmadec fe fignala.
Il commandoit la Ligne
droite de l'Armée , accompagné
de M" les Marquis
de Vieupont, de Breauté,
de S. Simon Danguitard,
de Valbel, de S. Felix, de Be
duer , de S. Chriftophle de
Panilleufe , de Pomayrol , &
de M' le Chevalier de Saucour:
M' le Marquis de Boufols
eftoit à la tefte de l'Aîle
gauche , foûtenu de M' les
156 MERCVRE
Marquis de Biron, de Murfé,
de Galiſſon, de Buzenval , de
Gournay, de Jarzey , de Vaffy,
de Guébrian, du Guefclin,
de Montcellier
, & de plufieurs
autres , qui firent paroiftre
beaucoup de courage
. M" les deux Princes de
Saxe , M' le Prince de Mafferan,
M ' le Comte de Veruë,
& M' le Marquis de Vieilbourg,
furent détachez deux
fois , & firent tout ce qu'on
pouvoit attendre de leur naiffance.
La troifiéme Journée
fut fort remarquable . M ' le
Comte de Rofmadec à la
GALANT. 157
pes,
tefte de fes plus belles Troualla
droit à la Place affiégée
, s'empara d'abord d'une
Redoute , & fit travailler enfuite
vigoureuſement à la
Tranchée. Ce mefme jour
on fit deux Bateries de Canon
, & un fort grand feu de
part & d'autre. Tandis que
M' le Marquis de Boufols
s'employoit de fon coſté à
faire avancer tous les travaux
, on receut avis qu'une
Sentinelle placée fur une
éminence , avoit découvert .
un Party ennemy qui s'avançoit,
fuivy d'un Convoy pour
158 MERCVRE
le fecours de la Place. Les
Commandans firent auffi
toft un Détachement, quifut
envoyé au devant de ces
Troupes. Le Combat fut
violent , mais fi defavantageux
aux Ennemis , qu'ils furent
contraints d'abandonner
la meilleure partie des .
Munitions qu'ils conduifoient.
Pendant ce temps
fe gliffa un autre Party du
cofté des Lignes, qui fut plus
heureux que le premier. Tandis
qu'une partie de ceux
qui le compofoient reſiſtoit
aux Affiégeans , les autres fe
il
GALANT. 159
jettérent dans la Place , par
une fauffe Porte , & donné
rent moyen aux Affiégez
de faire un plus grand feu
qu'auparavant. Ils allérent
en fuitejufque dans lesTranchées,
dont ils fe fuffent rendus
les maiftres , fi ceux qui
eftoient dans la Place d'Armes
,
eftant
promptement
venus au fecours , ne les euffent
repouffez. Ce fut dans
la mefme occafion qu'un
fort grand feu s'eftant fait de
l'un & de l'autre cofté, Mles
Princes de Saxe & de Mafferan,
M¨ les Marquis de Vieu160
MERCVRE
pont, de Valbel, de Biron &
de Beloy , qui fe trouvoient
prefque par tout , ſe diſtinguérent
, ainſi que M ' le
Comte de Veruë , M ' les
Marquis
de Vieilbourg
, de
rs
Montgaillard , de la Saumés ,
de Beauvoir , de Parabere,
Danmanfé , de Servont , de
Liré de la Bourdonnois , &
Mle Chevalier fon Frére.
Les derniéres Journées ne
furent pas moins éclatantes
que celles dont je viens de
vous parler. M❜le Comte de
Rofmadec, & M' le Marquis
de Boufols,fe trouvant encor
GALANT. 161
à la tefte de l'Armée , on
avança d'abord les Travaux,
& on approcha les Bateries
de Canon. Enfuite quelques
Soldats furent détachez, avec
ordre de faire un Logement
fur le Foffé , pour couvrir
ceux qui eftoient dedans , &
qui efcarmouchoient fans
aucun relâche. Cela n'empefcha
pas que les Affiégez
ne fiffent plufieursSorties fur
la Tranchée , d'où aprés avoir
jetté des Grenades , des Carcaffes
& desBombes, ils s'emparérent
de la Baterie des
Affiégeans, dont ils encloüé
Decembre 1681 .
162 MERCVRE
rent le Canon. S'ils curent
quelque avantage en cela , il
fut de peu de durée , puis que
malgré toute leur bravoure,
ils furent repouffez dans la
Place. Alors les Affiégeans
réfolurent de faire fauter par
la Mine une partie du Foffé,
& une Demy -Lune qui leur
empefchoit l'entrée du Fort.
Ils prirent auffi réſolution de
planter le Petard à la Porte ,
& de monter à l'Escalade de
tous coftez l'épée à la main .
Il fut impoſſible aux Affiégez
de refifter plus longtemps
, & ils demandérent
GALANT. 163
à capituler. Ils avoient paru
trop braves , pour leur refu
fer des conditions honneftes.
Ce fut dans ces derniéres attaques
que fe firent remarquer
Ms les Chevaliers de
Saucour & de Berniére , avec
M" les Marquis de Jarzey,
de Vaſſy , de Buzenval , de
Gournay , de Daynac , de
Quergoet , de Conros , de
Guébrian , de Piellat , de
Montcellier, du Guefclin , de
Parabére , de Marmande , &:
M' le Comte de Ligny de
Luxembourg , qui n'eſtant
entré dans l'Académie que
O ij
164 MERCVRE
>
peu de jours avant la fin de
ce Siege , fit paroiſtre autant
d'adreffe
& de courage
, que
s'il euft paffé des années entiéres
dans ces nobles Exercices.
Les Affiégez fortirent
Tambour
batant, Méche allumée
, & Balle en bouche .
Aprés la Prife du Fort , M'le
Comte de Veruë , & M" les
Marquis de Breauté , de Biron
, & de la Saumés , furent
choifis pour faire l'exercice
du Drapeau, dont ils s'acquitérent
admirablement
, au
fon des Hautbois , des Tambours
, & des Trompetes
.
GALANT. 165
M' le Comte de Naffau , qui
n'eftoit arrivé en France,
pour le mettre dans l'Acadé
mie , que le jour qui précéda
la Capitulation de la Place,
fut témoin des derniéres Attaques
des Affiégeans. Il n'y
a point à douter que fa naiffance
, fon nom , & fon inclination
guerriére, ne le placent
à leur tefte , fi - toft que
l'occafion s'en offrira .
Ce feroit ofter un grand
ornement à certe Relation ,
que de n'y pas joindre une
Lettre écrite fur la Prife de
de ce Fort , par un des plus
166 MERCVRE
beaux Efprits de noftre
temps. Tous les Ouvrages
qu'il a donnez au Public ont
efté fi approuvez , que ce
que je pourrois dire icy à fon
avantage , n'ajoûteroit rien à
fa reputation . Ainfi je vous
laiffe lire..
GALANT. 167
52252225:5222SESS
A M LE
MARQUIS
E
DE MARTEL .
St- il poffible ,
Monfieur ,
que vous me querelliezfans
fujet, & qu'un Homme que la
Turquie na pú gafter dans un
Voyage de Conftantinople , foit
venu prendre un coeur Turc au
milieu de la
Chreftienté? Cependant
il eft bon de ne meplusfaire
de cespieces. Fefuis devenu impatient
& colere depuis voftre
depart. Jepense que c'eſtle cha168
MERCVRE
grin qui m'a change de la forte.
Si je vous avois répondu fur le
champ , je l'aurois fait d'une ter
rible maniere
mais heureuſe- 2
mentpour vous , on m'a entrat
né à l'Opéra
, & la Symphonie
a moderé mon reffentiment
.
Auffien
uferay-je commefi vous
ne m'aviez
pas offence , (+) j'as
volleray
mesme que vos plaintesfont
bienfondées . Ouy , Monfieur
, j'ay sort de ne vous avoir
pas envoyé le dérail de ce quife
paffa l'autre jour au Fort de M
Bernardy
. C'auroit
esté un
grand régal pour une Perfonne
qui vient de voir les Chasteaux
des
GALANT. 169
des
Dardanelles , & qui a connu
les Breneurs de Pabylone , de
Rhodes & de Candie . Je veux
croire
neanmoins que vous avez
des raifons qui vous donnent
envie de fçavoir ces
particularittez
je confens à faire
l'Hiftorien
pour vous en rendre
compte. Vous fçaurez donc que
le
Mercredy 22. d'Octobre
, les
Troupes compofées d'une élite de
jeune Noblefje , prirent leur
marche fous les Marquis de
Rofmadec de Bouzols, qui les
commanderent de fort bonne grace.
Ce qu'ily a d'admirablepour
la
reputation de nos armes , c'eſt
Decembre 1681. Р
170 MERCVRE
que les Generaux que je viens de
vous nommer penetrerent jufaques
au delà , de Luxembourg,
fans qu'aucun Party des Ennemis
fe mift en état de leur difputer
le paffage. On ouvrit la
Tranchée . On fitgrandfeu. Le
Major Rouffeau s'égofilla à crier,
Marche. D'autre part on fit de
vigoureufes Sorties . L'Ingenieur
Charlois , le Vauban du Fort ,
fut d'un grand fecours au Gouverneur.
Il y avoit dans la
place quatre Grenadiers qui
fe fignalerent particulierement.
L'Allemagne en avoit fourny
deux. C'eftoient les Princes de
GALANT. 171
• Saxe- Eyfenach qui fe font ai
mer de tout le monde . Il femble
qu'en paffant le Rhin , ils ont
oubliéleurrang , pour donner des
exemples de civilité dans un Païs
où les autres Etrangers en vien-
-nent prendre. Le troifiéme Grenadier
nous est venu de la Cour
de Piedmont. C'est le Comte
deVeruë. Je ne vous dyrien de
fon air. Vous l'avez vú , &
vous fçavez fi nous avons de
jeunes Gens de qualité mieux
faits que luy. Je croy quefa vie
fera en feureté , tant qu'il ne
portera point de Cafque dans les
Batailles. Qui auroit la barba-
ن م
Pij
172 MERCVRE
rie de tourner fes armes contrė
·lay ? On ne voulut point \expo
fer des Etrangers for confidera
bles , fans leur donner un Camarade
de noftre Nation . On
leur enchoisit un fortjoly & fort
yes
éveillé. C'est un jeune Lieute
nant de Roy de voftre connoif
fance. Vousjugez bien que c'eft
le Marquis de Vieilbourg. Il
combatit avec tant d'ardeure
de gayete paque vous ne devez
point douter qu'il ne fe plaiſe
dans le Métier. Si voftre délicareffe
me le per nerroit , je dirois
un Proverbe qui fe prefente.
Bon fens ne peut mentir. Le
GALANT. 173.
Fils d'un Pere Illustre ne doit pas
efine fafché de cette citation
Mais retournons aux Troupes.
L'on y voyoit le Prince de Maf
feran, le Chevalier de Saucourty
plus de quarante autres jeu
nes
Gentilshommes qui portent
des noms confiderables . Fe ferois.
trop long fa je vous en faifois un
détail. Je me contenteray de
vous parler d'un rang que je remarquay.
Il eftoit compofe du
Comte de Luxembourg - Montmorency
, du Marquis de Bi
ron du Comte de Guebriant-
Molac , du Marquis d'Angui
tand, du Marquis du Guef
Piij
174 MERCVRE
- A
clin . Vous fçavez combien ily
a de Maréchaux
& mesmer
de Connétables compris fous ces
noms.s. Il faudroit bien de vos
Bajazets, de vos Solimans ; de
vos Ibrahims " de vos Acost
mats , pourfaire autant d'Agar
& de Vizirs. " Mais , Mon
fieur , avouez que vous feriez
bien étonné fi jallows finir ma
Lettre , fans vous dire un feul
perit mot des Dames qui furent
voir cette attaque ? Je ne fuis
pas affez vindicatifpour en uſer
ainft. Au contraire , je veux
vous parler d'abord de Madame
de ** ) C'eſt
7
fan's mentir une
GALANT. 175
Ambaffadrice charmante . Rien
n'eft plus magnifique qu'elle l'étoit
ce jour- là. Mais n'en deplaife
à fes pierreries , elles brillerent
moins que fon esprit. Ses
manieres me parurent fi nobles,
que je ne pus m'empefcher de
luy dire qu'elle avoit l'air des
Perfonnes qui envoyent des Ambajadeurs.
Cependantrien n'eft
parfait dans ce monde. Cette
Dame fi accomplie a un grand
deffaut , mais c'est pour laguerre.
Elle tremble au bruit du Canon.
Voila ce que c'est que de
des negotiations de n'avoir que
Paix dans l'esprit. Mademoi
Piïij
176 MERCVRE
felle de S. qui ne la quitte ja
mais ne l'abandonna point dans
cette occafion ; Elle n'oublia rien
pourla raffiner, & employa fi
utilement l'éloquence que nouss
luy connoiffons , qu'il ne faudroit
plus que trois ou quatre prifes
de Fort, pourguerir Madame de.
** de fa peur. Il y eut auffi
une Dame qui tient un rang
trop - confiderable dans vofire
Province pour ne vous en point
parler. C'est Madame la
Marquise de Rofmadec- Molac...
Vous savez que la beauté est
hereditaire dansfa Maiſon
vousjugez
coust
bien qu'elle attira les
GALANT. 177
C
yeux
>
1
des Guerriers & des Spe-
Aateurs . Mais ce qu'ily eut de
plus fuprenant eft que deux
Dames de qualité & d'un meri
te connu , toutes deux Veuves
& affez folitaires coururent
cette occafion malgré le Soleil,
la pouffiere , le bruit & lafumée
du Canon . Le croiriez - vous ,
Monfieur? c'eftoitpour voir deux
jeunes Grenadiers qu'elles ai-"
ment tendrement. Madame de
Mefmont faifoit les honneurs
du Camp de la meilleure grace
du monde , mais elle eft faite d'une
maniere , qu'il y eut peuteftre
bien des Dames qui fe fex
178 MERCVRE
roient paffées defes honneftetez
pourne l'avoir pasfi pres d'elles.
Je vous en dirois davantage ,
mais jefuis las d'écrire. Je finis
en vous affurant que jefuis auffi
abfolument à vous , quefi je n'a
vois pas leu voftre Lettre .D . V.
M' Chevalier a fait l'Airnouveau
que je vous envoye.
Les Connoiffeurs l'ont fort
approuvé. Ainfi j'ay ſujet de
croire que vous en ferez contente.
Ꮩ
AIR NOUVEAU.
Ous qui m'avez promis une
amour eternelle ,
Vous que j'aimois fi tendrement,
GALANT. 179
Pouvez- vous bien eftre infidelle
A voftre plusfidelle Amant ?
Ie devrois vous rendre le change,
Je devrois vous hair, ou devrois vous
changer;
Mais fi c'estpar là qu'on fe vange ,
Je ne veux jamais me vanger..
Ce que vous m'avez mandé
des fauffesBergeres de vôtre
Canton , me fait connoître
qu'on s'y divertit agréablement.
Je doute pourtant
que le divertiffement
que
fe font donné ces belles Perfonnes
, égale celuy dont
j'ay à vous faire part. Ila efté:
pris par deux Coufines , qui
ont toutes deux de la quali
180 MERCVRE
té , r & beaucoup de biena
L'une eft Veuve, déja un peu
avancée en âge, mais ainand
lajoye & la portant part tout
où elle fe trouve. L'autre eft
une Fille de dix -huit à dix
neuf ans , qui a la taille fort
belle , & qui ne brille pas
moins par les agréemens
de fa perfonne
, que par
efprit & fon enjoüement.
Comme elles paffent prefque
tous les ans une partie de
Eté dans une forte belle
Maifon , qui eft à trois ou
quatre lieues de Paris , elles
fe font fait une maniere d'é
.
fon
GALANT. 181
tude du langage Païfan , &
Tune & l'autre le parle fi
bien , que fi on ne faifoit que
les entendre , il n'y a perfonne
qui ne les prift pour
de veritables Villageoifes.Le
féjour de la Campagne
eſtant ennuyeux , fi on n'eft
d'humeur à fe divertir de
tout , elles apprirent il y a
deux mois qu'il fe devoit faire
aux environs une Nopce
de Village , & en meſme
temps elles refolurent d'y
A
aller dancer en habit de Païfannes
. Le jour de la Fefte
cftant arrivé , on leur vint
182 MERCVRE
1
་ ་
dire qu'il y avoit eu de la difpute
entre les Parens des futurs
Epoux , & que fi le mariage
n'eftoit pas rompu ,
il ne fe feroit du moins de
longtemps. Elles s'eſtoient
preparées à un plaifir, dont
il leur fâchoit de fe voir privées.
Pour en joüir malgré
la rupture , il leur prit envie
de fuppléer à la Nopce , &
d'en jouer elles - mefmes les
principaux perfonnages . Elles
appellerent auffi toft l'Intendant
de la Maiſon , & le
<firent confentir à faire le
Marié. Il falut enfuite fon-
1
GALANT. 183
ger au déguisement. La jeu
ne Coufine , qui faifoit la
Mariée , prit les habits des
Dimanches de la Fille Jardiniere.
Ils confiſtoient en un
Corfet de Brocard , avec une
Jupe de Serges de Londres
rouge , ayant tout au tour
une Guipure verte & blanche.
La Veuve ayant entrepris
de faire la Mere , fe fit
une boffe fur le dos , afin de
pouvoir paroistre plus vieille
, & prit la Hongreline &
la Juge noire de la Mere Jardiniere.
Un bon gros Habit
& un Manteau d'une Ser184
MERCVRE
ge de Berry que l'on avoit
emprunté au Fermier de la
Maifon , rendoient l'Intendant
tout Villageois . Leur
chauffure
ne démentoitpoint
le refte , & la maniere dont
les deux Coufines eftoient
coïfées , chacune felon fon
rolle , changeoit fi fort leur
viſage , qu'il eftoit preſque
impoffible
de les reconnoître.
Celle qui faifoit la Mere
de la Mariée , prit le Jar
dinier pour fon Mary , &
comine
il eftoit d'une taille
courte & ronde
, elle l'ap- &
pellaGros Jean . S'eftant ainfi
GALANT. 185
•
déguifée , ils s'en allerent
tous quatre fur les cinq heures
du foir à un Village voifin
, où ils prirent trois Meneftriers
. Enfuite les Violons
jouant devant eux , ils
vinrent chez une Dame de
la connoiffance des deux
Coufines , à laquelle on
fut contraint de le découvrir.
Apres qu'elle eut promis
le fecret , la pretendue
Mariée envoya dire à dix ou
douze jeunes Demoifelles
des lieux voifins, qu'il y avoir
une Nopce de Village dans
celuy ou elle eftoit , & qu'el
Decembre 1681
186 MÄRÖVRE
le croyoit qu'elles vou
droient bien y venir trouver
pour y paffer la foirée enfemble.
La plupart y vinrent
, & fçcurent de fon Laquais
que l'on fit mettre à
la porte, qu'elle arriveroit incontinent
avec une Amie
chez qui elle avoit paffé. Ces
jeunes Perfonnes eftant entrées
dans laSalle où joüoient
les Violons , on leur fit baifer
la Mariée , qui s'avança
en baiffant les yeux & faifant
fort la honteufe. Toutes s'écrierent
fur fa beauté , mais
aucunes d'elles ne la recon
GLAANT. 187
»
"
riut , non plus que la Mere
qui jouoit fon rolle admirablement
. On dança force
Courantes entremeflées de
Menuets ; & fi Gros Jean
divertiffoit toute l'Affem .
blée par fes geftes naturelles
, la Mere & les Mariez
le fecondoient fi naïvement,
qu'il n'y euft jamais une Scene
fi plaifante. Cependant
les Demoiselles veritablement
fachées de ne point
voir leur Amie, qui les ayant
fait venir fembloit leur avoir
manqué de parole , faifoient
un complot pour ſe vanger
188 MERCVRE
d'elle , & fe difpofoient à
s'en aller quand la fauffe .
Mere trouva moyen de lesq
retenir en fe declarant à
celle qui pouvoit le plus fur
toutes les autres. Les Gens .
de la fauffe Nopce eftoient
fi bien déguiſez , &leur langa
avoit un rapport fi jufte
à ce qu'ils reprefentoient,
que la Demoiſelle à qui l'on
fe découvrit eut peine à crois
re d'abord qu'on ne cher
chaft point qu'à la tromper.
Enfin ouvrant bien les yeux,
& rappellant tous les traits
qui luy avoient échapé fous
ge
GALANT. 189
~
ces habits extraordinaires , »
elle reconnut la Metamor
phofes Rien ne luy parut
plus réjouiffant , elle en fic
myftere à fes Compagnes, &
commençant à fe divertir
de leur erreur , ainfi que
ceux de la Mafcarade elle
leur dit que pour punir leur
Amico qui les faifoit trop
long - temps attendre , elle
eftoit d'avis d'enlever les
Mariez & de les mener ailleurs
pour luy faire perdre
fes pas & fa peine quand elle
viendroit, qu'elle fçavoit une
Dame dans le plus prochain
J
190 MERCVRE
Hameau qui avoit chez elle
bonne compagnie , & qu'en
y allant elle répondoit d'un
accueil tres-agreable. Toutes
ayant approuvé la choſe ,
on la propofa aux deux fauffes
Païfannes qui y conſentirent
. En mefme temps on
fe mit en marche , les trois
Violons , joüant devant cette
belle Troupe . Il faifoit un
temps fort doux , la Lune
eftoit dans fon plein , & la
promenade
, quoy qu'elle
fe fift de nuit , ne pouvoit
qu'eftre agreable. Lê Marié
dançoit en marchant , & teGALANT
191
noit la Mariée que les Demoiſelles
prenoient plaifir à
faire parler. Son jargon de
Villageoife qui paroiffoit naturel
aidoit fi bien à la déguiſer
, qu'elle leur fut toûjours
inconnue. On arriva
茹
chez la Dame, qui crût la
Nopce effective , & fut ravie
qu'on luy amenaft des Vio
lons. Plufieurs Gentilshommes
eftoient avec elle , &
commencerent un Bal fort
divertiffant , dont la jeune
Mariée cut tous les honneurs.
Outre qu'elle avoit
les traits brillans & la taille
192 MERGVROE
fine
・
elle affectoit un air
d'innocence qui donnoit envie
de l'entretenir . Un Ca
valier fort bien fait s'empref
fa plus que les autres à luy
dire plufieurs fois qu'il la
trouvoit toute aimable. Une
grande reverence qu'elle luy
faifoit à chaque douceur
Fengageant à la flater davantage
, infenfiblement il fit de
D. Jouan du Feftin de Pierre,
en luy demandant comment
il eftoir poffible qu'une auffi
jolie perfonne fe fuft re
folue a eftre la Femme d'un
Païfan. Elle répondit d'une
façon
A
GALANT. 193
C
façon naile que c'eftoit fa
Mere qui l'avoit voulu ;
qu'elle n'y avoit point mis
fon amitié , & qu'on luy
avoit toûjours dit qu'elle
épouferoit quelque Monfieur
, & que fi elle pouvoir
s'échaper en s'en retournant,
elle fçavoit bien qu'elle n'étoit
point encor mariée . Le
Cavalier rit de fa prétendue
ingenuité , & le montrant
preft à l'époufer quand elle
voudroit , il luy dit qu'en attendant
, il alloit prier une de
ces Demoiselles qui l'avoient
accompagnée , de fe dérober
Decembre 1681. R
194 MERCVRE
de
l'affemblée , & de
lem
mener chez elle.LaBelle rit
fon tour d'une propofition fi
01910
& pour en extravagante
avoir le plaifir entier , elle
l'affeura que s'il vouloit bien
eftre fon Mary , elle ne demandoit
pas
mieux que de
laiffer là fa Mere pour fuivre
une Demoiſelle qui
WG 3D
la
deroit en tout honneur, Le
hazard voulut que le Cavalier
eftoit des Amis de celle à
qui le fecret du déguiſement
avoit efté confié. C'eftoit une
Perfonne d'efprit mariée depuis
deux ans à une façon de
A A
GALANT 195
la tira a
Noble qui eftoit abfent. Il
Mécart
pour luy ap
prendre ce qu'il avoit arreré
pour la Mariée , & luy dit
que l'avanture feroit fort plaifante
, fi la dérobant cette
nuit au Païfan , qui viendroit
le lendemain la chercher
chez elle , on la luy montroit
habillée en Dame , frifée
& parée , en forte qu'il
nofaft la reconnoiftre. La
Demoiſelle , charmée de le
voir donner dans le panneau
, ſe chargea du foin de
conduire cette affaire , a condition
qu'il leur ferviroit
08
Rij
196 MERCVRE
d'efcorte , quand elles
vaderoient , & qu'il vien
droit le lendemain au matin
voir ce qui fe pafferoit dans
le changement d'une Paï
fanne en Demoiselle. Elle
alla un peu aprés parler tout
bas à la Mariée , qui fe faifant
un plaifir de continuer
la tromperie, avertit la Veuve
& l'Intendant de ce qu'elle
avo
refolu de faire. Ils
promirent l'un & l'autre de
faire grand bruit de fon pretendu
Enlevement , mais ce
MEDIEN 114
fut un role que joua la feule
Veuve, la Collation qu'on
*A
GALANT. 197
l'on euft
apporta aprés que
dance jufques
mà minuit
,
ayant
dant
d'en
jouer
un
autre
. On
beut
à luy
comme
au Marié
,
& il fit raifon
à tour
le mon
de. A peine
cut
-il beu
fept
ou
huit
coups
, qu'il
come
mença
d'affecter
de
bégayer
en parlant
, & fit enfuite
toutes
les
poſtures
d'un
Homme
à qui
le Vin
montoit
à la
refte
. Il
eftoit
inimitable
dans
cette
forte
de
plaifanterie
. De
la maniere
qu'il
la
ſouſtint Louftine
pendant
quelques
temps
, chacun
le crur
yvre
,
donné lieu à l'Inten
R
198 MERCVRE
& la Dame du Logis voulur
charitablement le faire lever
detable , mais il en vit fortir
tout le monde fans quiter fa
place. Cela fut trouvé du vray
caractere d'un Païfan qui
s'enyvroit le jour de fes Nopces.
On cut beau luy dire
qu'il n'eftoit pas temps de
boire quand on venoit de fe
marier, Il prit la Bouteille des
mains d'un Laquais , & dit
en beuvant fans verre, qu'il
n'avoit point d'autre Femme.
La Demoiselle qui étoit d'ac
cord d'emmener la Mariée,
prit ce temps pour s'échaper.
wwGALANT. 199
qu'il
•
Le Cavalier les accompagna,
19diten fefeparant de
l'aimable Villageoiſe ,
viendroit le lendemain luy
apprendre à contrefaire la
Dame . Cependant on s'ap
perceut auffitoft
que la
Mariée ne paroiffoit plus .
La grande Coufine qui faifoit
fa Mere , demanda de
tous coltez ce qu'elle eftoit
devenue ; & la Dame du Lo
gis , furpriſe elle - mefme de
nela
ne la plus voir , donna ſes
ordres , afin que l'on fo
l'on fçeuft
où elle eftoit. On perdit
beaucoup de temps à l'aller
Ri
200 MERCYRE
chercher par tout; p& cnfin
·les Demoiselles qui l'avoient
veue plufieurs fois parler
à l'Amie chez qui elle ef
toit effectivement , & dirent
que fans doute , voyant le
Marié yvre, elle l'auroit emmenée
chez elle. La prétenduë
Mere dit alors, que puis
fa Fille s'en eftoit allée,
il ne falloit plus fonger qu'au
Marié, qui faifoit femblant
de ne pouvoir marcher droit.
Gros Jean le prit d'une main,
& elle de l'autre. Les Violons .
furent renvoyez, & le reſte
de la Compagnie fe fépara
que
GALANT. 201
Si- toft que le Marié fut hors
de la veue du monde , il n'eut
plus befoin d'eftre conduit .
La grande Coufine alla res
joindre la jeune , avec qui
ellen coucha chez l'Amie
commune qui eftoit de leur
complot. Le faux Marié les
ayant laiffées dans cette Maifonsy
fit apporter le lendemain
leurs veritables Hal
bits , qui devoient fervir du
dénouement de la Piece !
La Belle fe mit dans tous fes
attraits . Ses cheveux frifez ,
fon ajuſtement tres - propre,
& force Mouches qui rele
202 MERCVRE
voient l'éclat de fon teim ,
la trendoient toute brillante.
Elle eftoit en cet état quand
le Cavalier parut. Iles écria
fitoft qu'il la vit fur l'amas
de tant de charmes. Elle fit
l'embaraffée , comme n'ofant
remuer les bras à caufe
de fa parure! Le Cavalier,
apres avoir dit qu'elle pafferoit
par tout pour une vraye
Dame, luy donna quelques
leçons pour former fa con-
Atenance , & voulut mefme
Pinftruire fur les airs de qualité!
Jugez quel plaifir pour
celle qui eftoit témoin de
GALANT: 203
tout, & qu'il croyoit de concert
pour le réjouir de fon
innocence. Dans ce mefme
temps la grande Coufine
entra habillée encor en Villageoife
, & jouant fon premier
rolle. Elle dit d'abord,
en regardant feulement la
Maîtreffe du Logis, qu'elle
venoit reprendre la Fille , &
détournant en fuite les yeux,
& faifant fort l'étonnée,
comme fi dans ce moment
ellereuft commencé à la
reconnoiftre, elle demanda
Ce qu'on vouloit faire d'elle
avec la frifure & fes beaux
204 MERCVRE
Habits. La Belle luy dit
dans fon jargon affecté,
qu'on fçavoit fort bien que
elle n'avoit point lâché le
mot qui marie les Filles,
qu'un Monfieur qu'elle
voyoit , promettoit de l'é
poufer , & qu'elle ne devoit
point l'empefcher d'eſtre
Madame. Cela fut dit d'un
con fi naïf, que le Cavalier
en fut la dupe . Il crût ne
parler qu'à des Païlannes, &
les jugeantfans efprit, il prétendit
les perſuader qu'il les
mettroit toutes deux dans
une haute fortune , fi velles
GALANT: 205
faifoient ce qu'il leur diroit
Grande revérence de la Mere,
qui dit au Monfieur qu'il
eftoit bien vray qu'on n'avoit
pas dit tout ce qu'il falloit
pour marier tout- à- fait
les Gens ; mais que fa Fille,
pour n'eftre que du Village,
ne laiffoit pas d'avoir de
Phonneur , & que fi c'eſtoit
pour ſe moquer d'elle, il ne
falloit point qu'il luy promift
rien. Le Dialogue fut long,
& fit fort rire l'Amie , qui
euft jouyplus longtemps de
ce plaifir , fi une Dame voifine
ne fuft venue la trouver
206 MERCVRE
pour quelque
affaire. Com
me elle entra fans eftre ata
tendue , il fut impoffible
d'empefcher
que la tromperie
ne fuft découverte
.
Elle connoiffoit
la Belle ,
qu'elle arrefta , la voyant fe
retirer tout - à - coup , ainfi
que la fauffe Villageoife , à
qui cette Dame ne prit point
garde . Elle luy fit un compliment
obligeant fur ce
qu'elle devenoit tous les
jours plus belle, & luy parla
de quelqu'un de fa Famille,
dont tout le monde connoiffoit
le nom . Il ne falut rien
furce
GALANT. 207
dire de plus pour faire comprendre
au Cavalier Cavalier qu'on
luy faifoit piece. Il devina
qui eftoit la Belle , & la fit
rougir en la regardant attentivement.
La Belle qui
vit qu'elle n'avoit plus à fe
cacher , foûtint l'entretien
pendant plus d'une heure
avec une fineſſe d'eſprit qui
la fit paroiftre dans tout fon
mérite. Le Cavalier ne dit
prefque mot, & laiffa partir
la Dame , qui fut à peine
fortie , que l'autre Coufine
rentra dans la Chambre avec
un Habir aſſez magnifique,
208 MERCVRE
Ce fut alors à qui riroit da→
vantage. Le Cavalier qui
entendoit raillerie , avoua
de bonne foy qu'il avoit eſte
trompé, mais il ſoûtint qu'il
l'eftoit bien moins qu'on ne
le croyoit ; & pour le faire
connoiftre , il adjoûta qu'il
avoit promis à la belle Paifanne
de l'époufer quand
elle voudroit , & qu'il s'engageoit
tout de nouveau à
ne luy point manquer de
parole. Cela fut trouvé de
fort bon fens, cette aimable
Fille eftant un Party tresconfidérable.
Le bruit de
N
*
C 2
GALANT 209
cette Avanture fe répandit
auffitoft par tout. Elle furprit
tout le monde , & les Demoiſelles
du voifinage qui
avoient veu leur Amie fans
la reconnoiftre , eurent befoin
de l'aprendre de fa bouche
, pour ne point douter
qu'elle cuſt fait la Mariée .
Le Roy a donné la Survivance
de la Charge de Sécretaire
d'Etat , à laquelle eft
attaché le
a
Département de
?
la Guerre , à M' le Marquis
de Courtenvaux , Petit- Fils
de M' le Tellier , Commandeur
des Ordres du Roy,
Decembre 1681. S
210 MERCVRE
':
Chancelier de France , &
Fils baîné de Mele Marquis
de Louvoys , Commandeur
& Chancelier des Ordres du
Roy , Miniftre & Sécrétaire
d'Etat & des Commandemens
de Sa Majefté , Grand
Vicaire Général de l'Ordre
de Noftre- Dame de Mont-
Carmel & de S. Lazare de
Jerufalem , Maistre des Cour,
riers , & Intendant Général
des Poftes & Relais de France,
&c. Ce jeune Marquis
prefta lef eptiéme de ce mois
le Serment de fidelité entre
les mains du Roy. Il a de
GALANT. ZE
grands exemples à fuivre, &
2sib marche fur les pas de M
le Tellier, Sa Majesté en doit
attendre tous les fervices
qu'un Sujet peut rendre à
fon Souverain. Rien n'eft
bplus connu dans l'Etat que
la fidelité & le zele que ce
digne Chancelier a toûjours
fait voir pour le Roy Les
temps les plus difficiles n'ont
pû l'obliger à balancen un
moment , & loin qu'on l'ait
zvuunfeulinſtant détaché de
fon fervice , iillaa toujours travaillé
, & fouvent aver fuccés,
à faire rentrer dans leur
S. ij
212 MAROVRE
C
devoir ceux qui s'en eftdient
Je plus écartez . Les récom
penfes qu'il en alreceuës ne
T'ont jamais ébloüy. Dans
quelque élevation qu'il fe
foit vu , il eft toûjours de
meuré mailtre de luy mef
me, & n'a foufert aucun empire
fur lay à la vaine gloire,
qui fait que les Favoris de la
Fortune ceffent auffitoft de
fe connoiftre. Auffi ne tientil
rien d'elle, puis qu'il doic
tout à fes fervices & à fon mérite.
Un Sujet modeſte dans
un long cours de profperitez,
eit une choſe fort rare &
GALANT. 213
oefen quoy ce digne & fage
Miniftre ne peut trop leftre
admiréfa modeftie ayant
toûjours efté ſi égale, qu'elle
neparoît pas moins encor aujourd'huy
, qu'elle faifoit lors
qu'il commença d'eftrechar
gé des grandes Affaires . "M'
le Marquis de Courtenvaux
n'a pas cet exemple feul à fe
propofer. Pour en fuivre un
autre des plus éclatans , il n'a
qu'à jetter les yeux fur M
le Marquis de Louvoys fon
Pere. fl verra dans ce Miniftre
, tout de feu pour le
fervice du Roy, une activité
214 MERCVRE
*
furprenante , & toûjours flyvie
d'une exécution heureuufe.
Je vous en ay entretenue
prefque dans toutes mes Lettres
, & cependant je pour-
Prois vous en dire chaque
mois quelque chofe de nouveau.
Eftre digne Miniftre
de Louis le Grand , c'eft eftre
aprés luy un des premiers
Hommes de fon fiécle. Aufli
feroit ilimpoffible d'en trouver
un plus infatigable &
plus agiffant que Mile Marquis
de Louvoys. Comme il
découvre d'abord le fond des
Affaires lesplus difficiles &les
GALANT 215
plus embaraffées, il ne prend
jamais que de juftes mefures
pour les terminer , & ce qui
marque une vivacité & une
pénétration d'eprit inconcevable
, c'eft la promptitude
us
qu'il a toûjours à délibérer.
Rien n'eft de d'impor
stance ben beaucoup d'occa
fions parce que tropade
Menteur à fe réfoudre , quand
on eft preffé d'exécuter , fait
quelquefois perdre en délibéations
, un temps qui
ne devroit eftre employé
que pour agir. S'il y a de
lavantage à prendre d'utiles
216
mefuresVRE
toutes chofes ,
eft fouvent abfolument neceffaire
de les b
les prendre à
temps. Monfieur le Marquis
de Courtenvaux a fait voir
dans les Etudes un efprit
beaucoup plus vif & plus folide
que l'on n'a accoûtumé
de l'avoir dans fes premie
premiéres
années. Je vous parlay il y
a quelques mois , de la maniére
dont il fouftint des
Theles fur toute la Philofophie.
Comme il eft d'une
Maifon où l'on ne fçait ce
qué celt que de prendre du
repos , il entra auffitoft aprés
1031 20sb
GALANT 217
l'Académie. On luy a fait
choifir celle de M Coulon
& du Quefnoy, aufquels for t
affociez M² de Rochefort &
du Gard, quitenoient auparavant
Académie dans la
Ruë de Seine. M ' du Gard a
efté élevé dans celle de feu
Mr Bernardy. On peut croire
que tant d'habiles Maîtres
unis enſemble veillent avec
beaucoup plus de foin fur la
jeune Nobleffe qu'on leur
confie. Auffi ont- ils l'avan
tage de voir dans leur Académie
grand nombre de Perfonnes
de la premiére qua-
Decembre 168 1681. T
218 MERCVRE
lité , tant de France que des
Pais Etrangers. Les Exerci
cess du matin font de monter
à Cheval , & de courre la
Bague. Les quatre Mailtres
tiennent chacun un Manége
pour y faire travailler jufques
amidy. L'aprefdinée on fait
des Armes , on dance , on vol
tige , on fait des hautes Armes
, on defligne , & l'on
étudie les Fortifications en
préſence de l'un des Maiſtres:
Gui ont chacun
ne. M le Marquis de Courtenvaux,
outre plufieurs Langues
qu'il apprend tout à la
fois , s'applique à toutes ces
femaiGALANT:
219
chofes , ainfi qu'aux Mar
thématiques , &ny réullit
beaucoup , parce qu'il s'attache
, & que cet attache
chement fait fon plaifir. Ilne
fe prévaut point de fon mérite
particulier , ny du Sang
dont
il fort. Il eft civil
& affable à tout le monde,
& ne difpute avec les Camarades
que fur l'honnefteté
& le defir qu'il a de fe diftinguer
dans fes exercices.
J'avoue, Madame , qu'ils font
nouveaux à un Sécrétaire
d'Etat , mais les temps pal
fez ne font plus , & tout doit
30 25)μ01) 6
Tij
220 MERCVRE
350
eftre
extraordinaire fous le
Regne d'un Roy qui ne fait
que des prodiges, Les Sécrétaires
d'Etat d'aujour
d'huy ne font pas feulement
pour le confeil , & pour donner
des ordres , mais ils exécutent
; ils ne font pas agir
feulement , mais ils agiffent
eux-mefmes. L'ardeur de fervir
un Prince dont les lumieres,
les a rendus ce qu'ils
font , les fait voler aux deux
bouts du Royaume , & viſiter
des Lieux où leur préfen .
fait plus en deux jours
pour le ſervice du Roy, qu'on
me faifoit autrefois en deux
GALANT. 221
•
31
V
ans entiers ; de manière qu'ils
ont fouvent fait le tour de la
France deux ou trois fois l'année
, & qu'on les voit de retour
de ces grands voyages
,
avant qu'on ait appris
Teur
départ . On ne doit pas s'étonner
aprés cela des fuccés
prefque incroyables que les
affaires du Roy ont en tous
lieux. Si les Secrétaires d'E
tat d'aujourd'huy ſervent fi
Bien , ils font heureux d'eftre
nez ſous un Monarque qui
par fes vives lumiéres découvrant
fans peine le talent de
chacun d'eux , leur fournit
Tiij
222 MERCVRE
222
fans ceffe des occafions
de
faire paroiftre leur zele , &
la grandeur de leur génie,
pour l'exécution des affaires
dont il leur donne le foin.Les
plus jeunes mefmes en travaillant
fous le Roy, font é- ·
clairez avant l'âge où l'on a
l'eſprit affez ouvert pour pou
voir entrer dans les grandes
Affaires. M le Marquis de
Louvoys n'avoit que trente
& un an , lors qu'on l'a fait
Miniftre d'Etat. C'est ce que
l'importance de fes fervices
Jay avoit fait mériter , & ce
qui n'avoit point encor eu
GALANT 223
1
d'exemple
. C'en eft un beau
pour Mile Marquis
de Cour
tenvaux
. Il est jeune , & cependant
il euft pû , dans un
âge encor moins avancé , obtenir
la Survivance
qui luy
vient d'eftre donnée
, le Roy
ayant declaré
qu'il n'a pas tenu
à luy qu'il ne l'air euse plûtoft.
Mais M de Louvoys
voulant
donner
à Sa Majeté
un Secrétaire
d'Etat tout fait, &
non pas à
à faire , a efté bien
aife que cet honneur
luy fuft
accordé
plus tard. Il eſtoit
jufte que le Roy ayant formé
le Pere felon fon defir , le
p
Tiiij
224 MERCVRE
Pere apprift au Fils les mat
niéres dont le Royveut eftre
fervy, above noval at li spal
Perfonne ne doute de la
pieté de ce grand Prince . Elle
paroift dans toutes fes Aci
tions , & l'on en a veu encor
depuis peu une glorieuſe marque
dans la folemnité de la
Fefte que l'on a faite à Mar
feille par
qu'il en a donné. Ilfaut vous
en apprendre la caufe. Un
Bohémien ayant reconnu
qu'un jeune Forçat qui fers
voit dans les Galeres eftoit
d'un efprit créduley l'ébloui
ordrebexprés
GALANT 628
fabien , qu'il luy fit croire
que par le moyen d'un fortilege
il le feroit évader fans
qu'on le vift , pourveu qu'il
buy mift entre les mains und
Hoftie confacrée , dont ce
fortilege devoit eftre compo
fés Ce Malheureux fe laiffa
ignit de
faire perfuader.
les devotions , & garda l'Hoftie.
La chofe ayant efté fçeue
fix moisapres , on fe faifit de
Fun & de l'autre , & onere
trouva l'Hoftie auffi blanche
& auflp entiere , que fi elle
cuftisefte sconfactéen de ce
mefme jour. Le Roy ayant
226 MEROVRE
efté informé de ce facrilege,
envoya foudain fes ordres
Mi Brodard Intendant de fes
Galeres , pour faire punir les
deuxCoupables,& prendre le
foin de faire faire une Procef
fion generale , dans laquelle
on portaft cette S Hoftie en
triomphe par toute la Ville .
Cela fut executé. Le feu ext
pia le crime du Bohémien &
du Forçat, & fix jours après,
la Proceffión fe fit dans cet
ordre. Un Bedeau précede
de quatre Trompetes portoit
un Guidon, où d'un cofté eftoit
peint un Soleil d'Eglife
GALANT. 227
que deuxAnges foûtenoient.
De l'autre cofté eftoit le Soleil
, dardant fes rayons fur
une maniere de Boëte , avec
ce Vers d'Horace pour ame,
Intaminatis fulget honoribus.
Huit Marguilliers fuivoient
ce Bedeau marchant deux
à deux , & tenant chacun un
Flambeau de cire blanche.
Les Comites des Galeres par
roiffoient en fuite avec plu
heurs Hautbois à leur tefte.
Derriere eux eftoient deux
Tambours de Guerre, préce
dant les Ecrivains . Ces der
niers marchoient devant les
228 MERCVRE
Ordres
que font
au nombre de vingt, & deur
cy , devant les quatre Paroif
fes. Celle de la Major eftoit
en Chapes fort riches, ayant
à la tefte un Choeur de Mu
fique , & à la queue , quantite
de Violons. Quatre Prêtres
enen
Dalmatique
S Tui
voient avec autant d'Encens
foirs . Ils avoient tous une
Couronne de Fleurs , ainfi
que huit autres Preſtres veftus
en Diacres , dont chat
cun tenoit les Baftons & du
Daix. M. Martinon , Sacri
ftain de la Cathedrale
د
por
GALANT: 229
toit le Soleil où la Sainte Ho les
ſtic eftoit enfermée. Tous
les Capitaines, Lieutenans ,
Sous - Lieutenans & Enfeignes
des Galeres , marchoient
deux à deux derriere
le Daix , avec chacun un
Flambeau de Cire blanche
du poids de deux livres. La
Proceffion eftant fortie de la
Cathedrale, paffa fur le Port
qui eftoit orné de Tapifle
ries & femé de Fleurs , ainfi
que toutes les Rues . Les Hal
lebardiers bordoient ce Port
d'un côté, &les Moufquetais
res de l'autre. Quand la fainte
P
230 MERCVRE
Hoftic paffoit devát l'une des
Galeres , on tiroit tout le Cad
non pour luy faire honneur
& tous les Soldats effant à ges
noux, mettoient leurs Mouf
quets à terre. Lors que l'on
fut arrivé devant la Reale ,
on mit cette fainte Hoftie
fur un magnifique Repofoir
qu'on avoit dreffé au mefme
lieu où les Coupables avoient
expié leur crime. Un peu a
pres , l'Aumônier de la Forte,
qui eftoit la Galere des Criminels
, defcendit de la Reale
, & fe mettant à genoux la
corde au col , demanda parGALANT.
231
don à Dieu , & fit amende
honorable , ce qui attira les
larmes de tous ceux qui l'en
tendirent. Outre les Galeres,
tous les Baftimens , Vaiffeaux
& Barques du Port,
ainfi que la Citadelle & les
deux Forts , firent trois dé
charges de tout leur Canon.
Ainfi on peut dire qu'il s'en
tiira plus de mille coups. A
pres qu'on eut donné la Bes
nediction devant la Reale,
la Proceffion s'en retourna
dans le mefme ordre qu'elle
eftoit venue , & fit le tour
de la Ville avant qu'elle ren232
MERCVRE
traft dans la Cathedrale , ou
M le Bar , Miffionnaire de
Saint Lazare , prefcha fort
éloquemment fur l'horreur
du crime qu'on avoit tâché
de reparer.
Le Vendredy s . de ce
mois , le Roy honora Patis
de fa préfence. Ce Voyage
fut feulement de cinq ou fix
heures , & cependant il me
pourroit fournir la matiete
d'un Volume. On ne doit
-༥
pas en eftre furpris. Celt
ordinaire de ce Monarque
de faire beaucoup de chofes
en tres - peu de temps.SaMa
3; 77 62 5 |
GALANT 333
jefté vifita d'abord le Jardin
appellé la Pepiniere. C'eft
un fort grand Enclos qui eft
au bout du Fauxbourg Saint
Honoré, dans un Lieu ap
pellé le Roulle . On doit l'établiffement
dece
ce Jardin
aux foins de M'Colbert, Ce
zelé Miniftre , qui s'appli
inceffamment à tout ce
qui peut eftre utile au Roy
& à l'Etat, voyant qu'on ne
pouvoit fans de tres grandes
dépenfes, & fans beaucoup
de difficulté, orner de Fleurs
& d'Arbuftes rares, les Parcs
& les Jardins des Maifons
Decembre 1681.
que
V
234 MERCVRE
Royales, conçeut luy foul le
deffein en 164 ob d'établip
des Pépinieres de toutes fors
tes d'Arbres . La propofition
fut d'abord regardée comme
impoffible, mais rien ne l'eft
à M² Colbert quand il s'agit
de fervir le Roy. Il penfa des
chofes fi juftes fur ce fujer,
& donna pour cet Etabliffe
ment des ordres fi judicieux
à M'Balon, qui a la direction
des Plans d'Arbres des Mai
fons Royales , que cette affaire
eut un plein fuccés,
Ainfi depuis fept ou huit an
nées, Sa Majeſté a tiré de ſa
GALANT. 235
Bépiniere une tres grande
quantité d'Arbustes pour
toutes les Maifons . Vous
fçavez , Madame , que le
nombre des Maifons Roya
fes eft
confidérable , & que
les Parcs & les Jardins en
font grands. Le Roy ayant
tout examiné , marqua qu'il
étoit fort fatisfait d'avoir yeu
un nombre prefque infiny de
toutes fortes d'Arbuftes des.
plus beaux , & des plus rares.
Sa Majefté eltant en fuite
remontée en Carroffe, entra
dans Paris aux acclamations:
de Vive te Rog , & vint au
Vij
236.MER CARE
eft
vieuxsLouvre voir fon Gabinet
de Tableaux
dans uns Apartement neuf,
à coſté de la ſuperbe Galerie
nappellée la Galerie d'Apollon.
L'or que l'on y voit briller
ade tous coftez eft de qu'elle
a de moins rare . C'eſt un
Chef-d'oeuvre de Peinture
& de Sculpture , qui entre
autres ornemens a plufieurs
Tableaux de Mile Brun,
2 d'une beauté achevée. Tout
zy eſt admirable juſques aux
Serrures des Portes & des
Feneftres , qui font cizelées
* & dorées, & dont rien ne
GALANT. 237
-speut égaler devoravailusi La
Galerie quieftait en couch-
Advaityfue brûlée quelque
tomps apres le Mariage du
Roy, & Sa Majeftéfit bastir
alimefme lieu celle dont je
2
viens de vous parler On
fauva quelques Tableaux de
• cetembrazement, repréſen
tam plufieurs Roys de Fran
colefquels font conſervez
parmy ceux du Roy, Ce que
adon appellesle Cabinet des
> Tableaux de SaMajefté dans
ede vieux Louvre , contient
fept grandes Salles fort hauues,
& dont quelques-unes
238 MERCVRE
out plas de cinquante pieds
de longueurs Outre cela , il,
y en a encor quatre au vieil
Hotel deGramont quijoint
teLouvre. Vousijugez bien
qu'on ne peut voir tant de
Lieux.remplis des Tableaux
du Roy, fans que le nombre
en paroiffe prefque infiny.
Les plus hauts Apartemens
en font lembellis jufqu'au
deffus des Corniches. On
voit d'ailleurs en plufieurs
endroits des efpeces de Volets
qui en font tous cou,
verts des deux coſtez ; de
maniere quieftant couchez
GALANT 239
contre la muraille , cela fait
trois rangs de Tableaux.
Voicy à peu pres le nombre
defoceux des plus grands
Maiftres qui font dans ces
onze Salles . Ils font tous
Originaux. Il y en a feize de
Raphaël d'Urbin . C'est le
plus eftimé de tous les Peintres
modernes . Comme il
n'eftoit âgé que de trentefix
ans lors qu'il eft mort, le
nombre de fes Ouvrages ne
peut eftre grand. Ainfi l'on
peut dire que le Roy en a la
plus grande partic. Parmy
les Tableaux de ce grand
240 MERCVRE
4
Maiftre , il y en a trois qui
font fans prix. L'un repréfente
la Transfiguration, &
eft à Rome. Sa Majesté a
les deux autres, qui font un
S. Michel de grandeur na
turelle, & la Sainte Famille.
Ce dernier eft le plus eftimé
de tous. Il eft peint fur du
Bois de Cedre , & c'est par
cette raison qu'il s'eft mieux
confervé que tous les autres.
Raphaël le fit pour le Roy
François I. en l'an 1518. Ce
fçavant Homme qui mourut
deux ans apres , & à qui
le Pape qui gouvernoit l'E-
80s withtanglife
GALANT 241
iglifeoens ce temps là , avoit
deffeim de faire époufer fa
Niéce , eftoit alors dans la
vigueur de fon âge , de forte
que fon génie commençoit
d'entrer dans toute fa force.
Ce Tableau a cinq pieds fix
pouces de haut , & quatre
pieds trois pouces de large,
&renferme cinq Figures de
grandeur naturelle j & deux
petites . Je ne m'étens point
davantage furce Chefd'oeu
vre de l'Art. Heft de Rat
phaël, c'eſt tout dire 2017 )
in Lesautres Tableaux font,
Six du Corrége, equi al
Decembre 1681. X
242 MERCVRE
*
Cinq de Jules Romain .
Dix de Leonard de Vincy.
Huit du Georgeon
.
[
Quatre du Vieux Palme.
Vingt- trois du Titien .
Dix- neufdu Carrache.on
Huit du Dominiquain
.
Douze du Guide.
Six du Tintoret .
Dix - huit de Paul Veronefe.
Quatorze de Vandeik. M
Dix - fept du Pouffin . Ma ,
Six de M' le Brun , entre
lefquels il y en a de quarante
pieds de longueur.
Ces Tableaux font accomGALANT
243
pagnez de quantitez d'autres
, dont je ne fçay pas le
nombre, Je fçay feulement
squ'ils font de Rubens , de
2
Albane,du Valentin, d'An-
-toine More , & d'autres Maî
tresauffi renómez.Outre tous
ces Tableaux , il y a dans le
vieil Hôtel de Gramont plufieurs
groupes de Figures , &
Bas- reliefs de Bronze de
Marbre & d'Yvoire. Il eft
difficile de fe perfuader en
voyat tant de chef d'oeuvres,
où l'Art femble en plufieurs
avoir efté au deffus de la Na-
-cure , que la plupart ayent
X ij
244 MERCVRE
efté affemblez dans un tems
où le Roy a foûtenu avec a
vantage & avec éclat les efforts
de toute l'Europe liguée
contre luy, Il eft vray que Sa
Majesté en a eu pluſieurs depuis
que la Paix eft faite
mais on peut dire que ce
temps de Paix a eſté plus à
charge à fes Finances que
la Guerre mefme , à caufe
du grand nombre de Fortifications
que fa prudence & la
feureté de les Etats, l'ont
obligé de faire élever , pour
fe garantir d'un monde entier
d'ennemis de fa gran-
X
a
1
GALANT 245
deur. Cependant tout va
d'un pas égal depuis qu'il a
pris luy mefme le foin des
Affaires de l'Etat. Ses Finances
font en de bonnes
mains , il jouit feul de tout ce
qui luy appartient , & cleft
par là qu'eftant en eftat de
foutenir en tout temps tou
tes fortes de dépenſes , il luy
a efté aife de faire paller aifedett
dans fes Cabinets la plus
grande partie de ce que les
quenles
Curieux de toute l'Europe
avoient de plus rare , & l'Ica-
He de plus beau! Il n'eft plus.
neceffaire de voyager pour
X iij
246 MERCVRE
ROV
voir les plus grandes raretez
. L'amour du pour
les Arts, & la vigilance de
ceux qui les font fleurir fous
luy , ont prefque tout raffemblé
dans fes fuperbes Maifons.
Sa Majeftétrouva tout
en fort bon ordre , par les
foins de M' le Brun fon premier
Peintre , dont je vous
ay parlé plufieurs fois . Il eft
Directeur de fes Cabinets
de Tableaux , & des Manufactures
des Gobelins , Chancelier
, & principal Recteur
de l'Academie de Peinture
& Sculpture , de laquelle j'ef
GALANT 247
pere vous entretenir au premier
jour. Il ne faut pas s'étonner
fi tout eftoit en fi bon
eſtat , malgréle nombre des
ans , & l'humidité qui ruï
ne ces fortes d'Ouvrages.
Mile Brun fçait la maniere
de les conferver
, & ne commet
pour cela que d'habiles
gés . Quoy que le Roy, outre
ce grand nobre deTableaux,
en ait déja vingt- fix à Verfailles,
des fçavans Maiftres que
je viens de vous nommer ,
en choifit encor quinze pour
en orner les Appartemens
,
& donna ordre qu'on les y
il
X iiij
248 MERCVRE
filtr
fift transporter de fon Cabig
netodu Louvre. Ils fofitiden
Paul Veronefe, du Guide, du
Pouffin , & de Mile Brun.
Sa Majefté examinaroqueliv
que temps les Ouvrages de
ce dernier , & les regardant
aupres des Tableaux de tant
d'Illuftres , il luy ditubblier
geamment qu'ils fe foûter
noient bien parmy ceux descest
grands Mattress qu'apres fal
mort ilsferoient auffi recherchez
mais qu'ilfouhaitoit qu'il n'cuft
pasfitoft cet avantage,parce qu'il
avoit befoin de luy. On ne
fçauroit en cela louer trop le
GALANTM249
goult du Roy. Tous ces fan
meux Peintres , fu l'on enbexn
cepte deux ou trois je n'ont
pas efté eftimez pendant leur!
vies, comme nous voyons?
que l'eft aujourd'huy M' lep
Brun. Plufieurs fçavent le peu
de cas que quelques uns fi
rent duPouffin lors qu'il vint
en France . Cette cftime ge
nerale eft bien glorieufe à M
le Brun , eftant fort rare que
l'envie , qu'on porte prefque
toûjours aux hommes auffi
extraordinaires que luy , lest
laiffejouir pendant qu'ils vis
vént de tout le fruit de leur
250 MERCVRE
reputation. Auffi faut - il avouer
qu'il eft du nombre
de ceux qu'on ne trouve pas
dans chaque Siecle . Le bonheur
du Roy , fi quelque
chofe peut - eftre bon - heur
pour luy lors qu'on le voit fi
digne de tout, luy donne ce
que l'abondance de tous fes
trefors n'auroit pû luy faire
avoir. L'Italie n'a plus de
Peintres pareils à ceux dont
les Tableaux font aujourd'huy
dans fon Cabinet. Il
n'eft aucune autre Nation
qui en puft fournir.LeCiel en
fait naiftre un en France, afin
GALANT 251
que les Tableaux , les def
feins de fes Tapifferies
, les
Bas-reliefs , & toutes les autres
choſes de cette nature
qui regardent fon Hiftoire,
foient faites par un Fran
çois , dont on puiffe dire que
la force du genie & du pin
ceau égale tout ceux qui ont
excellé dans le fameux Art
de peindre . Il eſtoit bien jufte
que lors que le monde
manque de ces fortes de
grands Hommes , le Roy
dont les furprenantes quali
tez paffent celles d'Alexan
dre, ne manquaſt point d'un
Appelles. Sa Majefté apres.
252 MERCVRE
•
qui
avoir veu les Tableaux des
ſept grandes Salles du vičux
Louvre , alla voir ceux
font dans les quatres Salles
du vieil Hôtel de Gramont.
Elle y trouva la Famille de
Darius peinte en miniature
d'apres M le Brun . Cet
Ouvrage doit cftre beau ,
puis qu'il avoit efté jugé digne
de tenirune placeparny
les plus beaux Tableaux du
monde . Le travail en eft extraordinaire
& grand, & peu
de gens ont fait des miniatures
fans blanc auffi confiderables
& aufli finies , &
K
GALANT 253
Ꮇ
ce qui vous furprendra , c'eft
QUCCA
que celle- là eft d'une Femme.
Elle a eſté faite par Mademoiſelle
Chateau, ce nom
eft connu.Elle eft Femme de
M' Chateau , Graveur ordinaire
du Roy, & qui a gravé
beaucoup de Tableaux du
Cabinet de Sa Majefté. Les
Ouvrages de cette Illuftre
font fort recherchez , & elle
en a fait pour beaucoup de
Souverains. Le Roy fit prefent
de celuy de la Famille de
Darius à Monfeigneur , le
Dauphin , qui fait depuis
quelque temps amas de Cu-
哈
254 MERCVRE
riofitez pour en compofer
un Cabinet. La mefme tra
vaille prefentement à la Bataille
de Porus , & quoy que
ce foit une fort grande entrepriſe,
cet Ouvrage eft déja
tres- avancé. Sa Majefté for
tit fort contente d'avoir veu
tous fes Tableaux en fibon
eftat. Les plus anciens & les
plus rares font enfermez
dans des manieres d'armoires
plates & dorées, dont tout
le deffus eft peint , & l'on
pourroit dire que ce
quece font des
Tableaux qui en cachent
d'autres. On eft obligé de
7 1
GALANT 255
predre ces précautions pour
ceux qui ayant efté faits depuis
un grand nombre d'années,
peuvent étre facilement
gâtez. Le Roy ayant l'imagination
toute remplie de ce
que la Peinture a de plus
beau , alla voir un morceau
d'architecture, qui fi l'on en
excepte la Gallerie du Louvre
, eft le plus grand qui fe
trouve au monde , c'eft la
Façade de ce magnifique
Baftiment. Il l'examina long
temps , mais ce qu'il en dit
ne fut entendu que de M
Colbert, qui eftoit aupres de
I
1
256 MERCVRE
"
Luy. Sa Majefté au fortir du
Louvre fe rendit à l'Hoftel
appellé anciennement de
S. Chaumont , & prefente
ment de la Feuillade . Le
Peuple qui avoit appris fon
arrivée, s'amaffa dans toutes
les Rues de fon paffage , &
la foule fut auffi grande qu'-
elle auroit pû l'eftre à une
Entrée publique dans une
autre Ville que Paris. L'alégreffe
& les cris redoublez de
Vive le Roy , égalerent l'empreffement
que chacun avoit
de voir ce Monarque, & fes
Peuples tout remplis de zele
GALANT 257
& d'amour pour luy , cher
choient à l'envy à luy faire
voir par la combien fa prefence
leur eft chere. On
peut dire que le Roy, apres
avoir veu dans fes Cabinets
des Ouvrages de Peintu
re imitant le Relief, alloit
voir un Relief auquel il ne
falloit plus que prefter une
Ame. Ceftoit fa Statue , à
laquelle il y a plufieurs an
nées que M de la Feuillade
fait travailler. On fçait que
ce Due aime veritablement
la Perfonne de Sa Majefté, &
quefon unique attachement
Decembre 1681. Y
258 MERCVRE
a toujours efté de la fervir!
Je ne dis rien de fon intrépi
dité dans les périls , & de la
derniere Action qu'il a faite .
La conduite & la prudence y
eſtoient ſi neceſſaires
, qu'en
eftre forty auffi glorieufe
ment qu'il a fait, c'eft avoir
montre qu'il n'ignore rien
dans le meftier de la Guerre .
Je palle augrand Monument
quejevous ay dit qu'il a faic
dreffer pour tranfmettre la
gloire du Roy à la Pofterité,
& fervir d'exemple à ceux
qui comme luy ont receu de
grands biensfaits de leup
C
GALANT 259
-
Prince. Quand on entreprend
un Ouvrage de cette
importance , on en fait toû
jours un Modelle pour voir fi
l'Ouvrage entier eſt agreable
à la veuë , & fi les proportions
qu'on luy a données
produifent un bon effet.
Ceux qui le voyent,
donnent leurs avis fur les defauts
qu'ils y trouvent ; &
comme il eft encor temps
de s'en fervir, ils ne peuvent
qu'eftre utiles. Ce que
Roy alloit voir n'eftoit qu'un
Modelle. On l'avoit placé
dans le milieu du Jardin, en
le
Yij
260 MERCVRE
forte qu'il pouvoit eftie veu
de loin , & de toutes les Bart
ces , comme s'il cuft efté dans
une Place publique. Get )
Ouvrage repréfente un Piédeftal
dont la hauteur efti
de vingt- un pieds. La Figure
du Roy faite toute d'un bloc
de Marbre blanc, eft au def
fus. Elle a dix pieds de haur
teur. Quatre Efclaves des
Bronze font affis aux quatres
coins , & quoy qu'il femble
que cette attitude doive
marquer un état tranquille,
on ne laiffe pas de les pren
dre d'abord pour des Eſcla …
GALANT 2615
ves. La douleur diféremo)
mentpeinte fur leurs vifagés,
fait connoiftre ce qu'ils fou
front , & leur dos prefque
courbé montre affez à quoy
ils font deſtinez . Chacunlab
quatre pieds de groffeur, & h
dix de hauteur. L'un eft un
Vieillard fort abatud l'autreb
un jeune Efclave , qui fait
effort pour rompre fes chair
nes un autre paroift dans
un âge meûr , & le quatrié
me eft diférent des trois au
treslopes Simboles qui lest
accopagnent, peuvent don
ner lieu de les reconnoiftre
262 MERCVRE
ou fervir du moins à faire
faire des applications. Aux
quatre Faces du Pié-deſtal,
entre les Efclaves, font qua
tre Bas- Reliefs de Bronze.
L'un repréſente l'Ambaffa
deur d'Espagne, qui en pré
fence de toute la Cour dé
clare que le Roy fon Maiſtre
cede le pas à Sa Majesté. Le
fecond fait voir le Paffage
du Rhin. On voit dans le
troifiéme la Priſe de Befançon
, & le Roy qui commande
à M le Duc de la
Feuillade de s'emparer de
la Citadelle ; & le quatriéme
EGALANT: 263
repréſente Sa Majesté don
nant da Paixà l'Europe.
Toute cette grande Ma
chine eft accompagnée de
quantité de Trophées, & de
plufieurs autres Ornemens
de Bronze, que les Connoif
feurs trouvent admirables.
Auffi avouent ils qu'on ne
peut rien faire de plus beau,
tant pour le grand gouft du
deffein, que pour les belles.
expreffions, l'agreable contrafte,
la nobleffe , & la vaficté.
Tout eft étudié dans
ce grand Ouvrage , & fait
avec un foin merveilleux, &
001700
264 MEROVRE
d'une maniere auffi belle
qu'elle eft particuliere à M
Desjardins. C'eſt le nom
du Sculpteur , à qui feul,
apres Monfieur de la Feüillade,
la France doit ce grand
Monument. Sur la Face de
devant , au deflus du Bas-
Relief, on lit ces deux Vers
Latins.
Et tibi , ne nobis Auguftifacula
Ente defint,
Victori terras pace fovere datum.
Les Paroles fuivantes font
marquées en lettres d'or au
deffous du Bas- Reliefings
ILODIINGATÁ
LUDOVICO
GALANT. 265
alled
LUDOVICO
VICTORI INDEfesso ,
Domitis Batavis , adjectis Imperio
Hannonibus Sequanis Attrebatibus
Utriufque Auftria Populis , Rhino
Eridanoque una die fubjugatis ,
Profligatis Europa cojurate viribus ,
Orbe pacato,
Hoc immortale Tropheum Regi erga
fe munificentiffimo,
Grati animi Monumentum pofuit
Francifcus d'Aubuſſon de la Feuiltade,
Dux Francis Par & Maref
callus , Delphinatus proRex, Pratorianarum
Cebertium Præfectus.
Sur la Face oppoſée , on
voit cette grande Infcription
Françoife , au deffous du
Bas -Relief.
Decembre 1681.
Z
Ꮓ
266 MERCVRE
WADD 29 30099 842.68
A LOUIS
TOVE JUD 219.
LE CONQUERANT.
૧૨૦
Four avoir dompté les Hollandois,
Foint à l'Empire les Peuples du Hai
naut , de l'Artois , de la Franche-
*Comté, & de l'une & l'autre Auftrafie
, Donné les Loix en un meſme
jour au Rhin & au Pô , Vaincu les
forces de l'Europe conjurées contre
luy, Donné la Paix à tout le monde,
François d'Aubuon de la Feuillade,
Pair & Maréchal de France, Gouverneur
du Dauphiné , Colonel des
Gardes Françoifes , a élevé ce Monumentpour
reconnoiffance eternelle
de tant de bienfaits , & pour
de tant devictoires.
tro
Au deffus de ce meſme
GALANT 267
Bas - Relief, font les quatre
Vers qui fuivent.
Nos Roys dans tous les temps fur
ab tous les autres Roys
Out eu le premier Rang par leur
****grandeurfupréme;
Mais LOV IS a forcé parfesfameux
Spas Exploits of a fales y sila
"L'Espagnefifire autrefois
ar
A venir àfes pieds l'avouer elleshaormefme.
Rondom pad
Ascofté droit , au deffus
abdu Bas - Relief , on lit ces
deux Vers Latins.
Afpice tranati Lodoicum in littore
Rheni
Granica fileat macedo Miracula
ripa.
Z
ij
268 MERCVRE
Ces deux autres Vers La
tins font au deffus du Bas-
Relief, du cofté gauche.
Cafar Alexiacas, geminis vix mendan
fibus arces.
Occupat, octava Lodoïcus lucè Ve-
$ 2 Suntum . Ricks fugla ma 2
Le Roy eftant entré dans
le Jardin où ce Monument
eftoit élevé , dit d'abord,
apres le premier coup d'oeil ,
qu'il avoit bien du Grand. II
s'approcha enfuite, examina
tout en particulier , lut les
Infcriptions , & dit à M ' de
la Feuillade qu'elles eftoient
fort obligeantes ; puis ſe reGALANT
. 269
tournant du cofté de M
0
idee de
Desjardins , il luy dit , qu'il
s'estoit fait une gran
cet Ouvrage fur le recit qu'onluy
en avoit fait , mais que ce qu'il
voyoit furpaffoit tout ce qu'il
s'en eftoit imaginé. De la Sa
Majefté paffa dans le Lieu
où l'on travaille aux Marbres
& aux Bronzes , où Elle
vit la Statue de Marbre , &
un Efclave de Bronze fort
avancé, auffi -bien q
fienter
que plu-
& trois
Bas-
Reliefs achevez. Le Roy les
loua fort, & confidéra quelque
temps une Diane de
Z iij
270 MERCVRE
û. Če fe-
Marbre que M'
Desjardins
a faite pour Verfailles. Sa
Majefté alla en fuite aux Fonderies
, & retourna une fe
conde fois voir le Modelle.
Elle faifoit connoiftre par la
qu'il luy avoit plû .
cond examen qu'Elle envou
lut faire , lluuyy ayant fait déinot12e
nouvelles beaucouvrir
de
tez dans cet Ouvrage , Elle
dit plufieurs chofes obligeantes
à M de la Feuillade &
avoua qu'Elle eftoit tres
fatisfaite. Elle marqua encor
en montant en Carroffe,
qu'on ne pouvoit l'eftre da-
.
GALANT 271
vantage , &
repéta les
e , &
mefmes
chofes à S. Germain .
SIR &
910 Jul-
Les Ouvriers en curent des
marques, puis qu'on leur diftribua
par fes ordres une
fomme confidérable. On ne
peut faire refléxion fur tout
ce que fait , & fur tout ce
que dit le Roy, fans l'admirer.
La plupart des Hommes
, de quelque Nation
qu'ils foient, louent ou condamnent
avec excés ce qui
les frape d'abord , mais l'on
n'a jamais oùy proférer une
feule parole au Roy , qu'apres
avoir meûrement examiné
3D KLV000
ALMO
Z
iiij
272 MERCVRE
N
les chofes fur lefquelles conv
attend fon jugement. Cen
Prince vint en fuite voir fas
Bibliotheque , toûjours ac- h
compagné de Monfeigneur
le Dauphin , de Monfieur,
de Monfieur le Duc , de
Meffieurs les Princes de
Conty , & de quantité de
Seigneurs de la Cour. Il fut
reçcu au bas du degré par
M Colbert , & par M le
Coadjuteur de Rouen , qui
le conduifirent d'abord dans
le Lieu où eftoient les Li
vres. Je ne dis rien du bon
ordre dans lequel il les trouGALANT
273
vapon peut aisément ſe l'i
maginer. Le Roy ayant alors
apperçcu Monfieur le Duc
de Chartres
, luy dit , qu'il
voyoit la plus rare Piece defon
Cabinet, & adjoûta, qu'ayant
de l'esprit, & eftant fçavant, ce
Cabinet eftoit un lieu où on le
verroit fouvent. Les Livres
frontrez
à Sa Majefté
?
par M le Coadjuteur de
Rouen , qui luy rendit rai
fon de tout ce qu'Elle voulut
fçavoir. Elle demanda l'explication
de quelques Livres
Hébraïques, & fut fatisfaite.y
Elle montroit elle meſme
274 MERCVRE
les endroits qu'Elle fouhai
toit qu'on luy expliquaft.
De là le Roy paffa dans un
premier Cabinet où font les
Médailles modernes, & trouva
fur une Table les Carrez
& les Poinçons qui compofent
fon Hiftoire. Les Poin
çons & les Carrez des Teftes.
eftoiét rangez felon les âges
de Sa Majefté , & ceux des
Revers fuivant les actions,
chaque Carré eftant aupres
de fa Médaille, avec un Ecrit
où l'action eftoit expliquée.
Il y avoit par exemple fur
Féducation
de Monfeigneur
GALANT. 275
le Dauphin , SALUS GALLICI
IMPERIJ . Affurance d'un parfait
bonheur pour l'Etat. Ces
Carrez & ces Poinçons , au
nobre de plus de deux cens,
fe font accrûs par les foins
de M'Colbert, qui employe
les plus fçavans Ouvriers en
cet Art , qui a eſté rétably
par ce Miniftre. En fuite Sa
Majefté entra dans un autre
Cabinet , où eft le plus par
fait amas de Médailles antiques
qui foit au monde. Elle
y vit en mefme temps fes
belles Agathes rangées en
tres-bel ordre fur une grande
Z
276 MERCVRE
Table, qui les faifoit découvrir
d'une feule veure. Sa Ma
jefté fut tres- fatisfaite de ce
bon ordre,& des raifons que
luy rendit M ' le Coadjuteur
de Rouen fur toutes les chofes
qu'Elle demanda. Apres
avoir veu ces deux Cabinets ,
le Roy defcendit dans l'Imprimerie
des Tailles - douces,
& en fit tirer quelques -unes
en fa préfence. Il voulut fçavoir
cóbien on en tiroit en
un jour.On luy répondit que
le nombre pouvoit aller jufques
a cent. Au fortir de là,
S. M. entra dans le LaboraGALANT.
277
toire, où eftoient affemblez ou
Meffieurs de l'Académie des
Phyficiens, Elle y vit une
infinité de belles & merveil
leufes Machines, & demandą
à M' du Clos pourquoy
on
ne luy faifoit pas voir quelque
Expérience. Il répondit
qu'on avoit craint que Sa
Majefté ne fuft incommodée
des exhalaifons & vapeurs
qui en viendroient.
Le Roy s'en retourna fur les
cinq heures du foir à S. Germain
, fort content de ce
qu'il avoit veu à Paris , &
Paris demeura fort chagrin
278 MERCVRE
d'avoir jouy fi peu de temps
de la préſence de ce grand
Monarque.
Les vrais Mots des Enigmes
du dernier Mois , & les
noms de ceux qui les ont
trouvez, feront dans ma feiziéme
Lettre Extraordinaire,
que vous aurez le is . de Janvier.
Cependant en voicy
deux autres que je vous envoye.
La premiere a efté
faite par le Devot Captif
d'Argenton-Château,
GALANT. 279
ENIGME.S
Ur un Terroir affez fertile.
me promene touslesjours,
Non loin de ces endroits , où les ten-
Adres Amours,
Les Graces, &les Ris, ont éleu domicile.
Lors qu'on donne à ma courfe entiere
liberté,
D'une épaifle Forcft perçant l'obſcuha
erité,
C'eft à moy defaire main baffe
Sur tout ce qui s'oppose à ma rapidité.
S'il arrive queje me laffe,
Ceux qui me donnent de l'employ
Se plaignent hautement, &peftent
contre moy.
Mal-à-propes pourtant quelquefois
on
m'outrage,
280 MERCVRE
Car manquant d'yeux, dans mon
aveuglement,
Si l'on me donne un Conducteur
fortfage,
Fagis auffifortfagement.
Cependant malgré masagesse,
Il eft des instans malheureux
Où les traces defangque monpaſſage
Laiffe,
Fent voirquejefuis dangereux .
AUTRE ENIGME.
Q
grande,
Voy que ma bouche feitfort
Je n'aypointde diformité.
On connoit mon útilité
Par le fecours que chacun me demande.
Quandpour en obtenir on députe
vers moy,
GALANT. 281
"L'Envoyé neperd pointfapeine,
Ie le fais boire à taffe pleine,
Et le renvoye ainfi content defon
employ.
De moy- mefme toûjours je demeure
tranquille,
"
Et quand on vient me mettre en
fonction,
Ce quifert à me rendre utile,
Souvent de Spectateurs attire plus
de mille
Pour voirfon opération .
Les
diférentes Figures que
Vous trouverez
dans la Planche
que j'adjoûte icy , font
une troifiéme
Enigme dont
yos Amies fe divertiront
à
chercher le fens .
Les Confeils donnez à Iris
Decembre 1681 . A a
282 MEROVRE
leur ont tant plû , qu'elles
verront la
con
feconde
Suite qui m'en est tombée
entre les mains . Je vous envoyay
la premiere dans le
Mois d'Octobre . Celle- cy
ne fera pas moins inftructive
pour les Belles qui commençantà
paroiftre dans le monde,
ont befoin d'Avis, pour
n'y pas faire de fauffes dé-
Amarches.
$ND MOZ
813 ab dut
b Stub
$3
•
GALANT. 283
25252 S22252 52255
SECONDE SUITE F
DES CONSEILS
,
YOLDA IRIS . ZOM
54%
E crains toujours, Belle Iris ,
JE
que vous ne vous trouviez
accablée fous le nombre des Confeils
que je vous donne . Cependant
fi vous voulez avoir la
patience de m'écouter jusqu'au
bout , il ne tiendra qu'à vous que
vous n'ayez l'experience de cinquante
ans avec La beauté de
quinze. Les Gens qui s'aiment
A a ij
284 MERCVRE
L'ah
vent d'ordinaire affezpeu lama.
niere d'eftre familiers enſemble
Ils n'ont point l'Art de meler
comme ilfaut, la liberté que
mour leur permet & le respect
qu'ilsfe doivent . Il n'estpas mal
defe défaire des noms de Monfieur
& de Madame , & de
s'en donnerdeplus tendres & de
plus doux , mais il ne faut pas
allerjufqu'au tutayement ou du
moins il doit estre extrémement
rare , tres -bien placé , & affai
fonné avec une grande adreſſe .
ne vous prefche pourtant pas
une fierté, ny une roideur d'ef
prit qui vous rende incapable
Fe
GALANT. 285
d'un certain badinage agréable
dans lequel il faut entrer. Prenez
le milieu. Favoue qu'il est
difficile à prendre , & dans le
commerce ordinaire du monde
on s'y trompe tous lesjours. Vous
voyez des Maiſons où l'on fe
pique de donner cette liberté qui
eft fi fort à la mode . Combien y a
t-il de ces Maifons là qui dégenerent
en Halles? l'air libre & ga
lant y confifte à mettre tout en
confuſion & en defordre . On s'y
batteroit volontiers , hommes
femmes , pour avoir les manieres
aifees. Il en ira de mefme entre
vous & vostre Amant ,fi vous
286 MERCVRE
nefçavez le contenir , ou s'il ne
fe contient luy mefme dans les
bornes de la familiarité quiluy
eft permife . Il ne doit point eftre
difpenfe de la plupart des petues
regles de bien feance que le
monde a établies , à moins qu'elles
ne foient tout à fait vaines,
pourainsi dire fuperftitienfes ,
comme il y en a quelques-unes :
Encore doit- il toujours faire un
peu defaçonpour ne pas obferver
celle qu'il n'obfervera pas. Ilfaut
qu'ilfeferve defesprivileges d'u
ne maniere timide , qui vous empefche
de fentir que ce font des
privileges qui luyfont deus. Sur
GALANT. 287
tout , ne
ne laiſſez jamais
voir an
monde aucunes
marques
de la
familiarité
où vous pouvez
eftre
enfemble
. Je ne dis pas par "
que vous teniez
votre paffion
la
pourra
ne·
plus fecrette , car elle
l'eftrepas , & bien des gens s'aimentfans
enfaire un grand my
ftere , mais je veux dire que
quand mefme vous n'en feriez
plus tous deux à cacher vostre
tendreffe , il nefaudroit pas pour
le public en vift aucuns cela que
effets
. Fay
remarqué
des
hommes
qui
entrant
dans
une
chambre
,
diftinguent
leur
Maiftreffe
d'avec
toutes
les
autres
par
une
res
288 MERCVRE
verence plus familiere , par
petit mot à l'oreille , par quelque
regle de civilité moins exaelement
gardée. Ily a auffi des
Femmesqui fi elles ont un Amant
un peu confiderable " , " ne manquentpoint
de faire parade en
toute occafion du pouvoir qu'elles
ont fur luy. Je luy feray bien
faire cecy , difent- elles , je le feray
bien venirla. Toutes ces af
fectations fontde tres mauvaiſe
grace. Ce qui a quelque rapport
quelque liaison avec l'amour
n'eft bon qu'entre deux perfonnes.
Si vous voulez goufter avec
voftre
GALANT 289
voftre Amant les veritables dou
ceurs de la tendreffe , prenez
garde tous deux à ne vous laiffer
pas empoisonner l'esprit par
la jaloufie. Bien des gens nefont
pasde mon avis fur ce fujet. Ils
ne reconnoiffent plus l'Amour
dés qu'il ne produit plus des emportemens
, & une espece de rage
, & c'eſt à quoy l'Amantjaloux
eft le plus propre. Pour moy,
je trouve qu'au lieu de faire accompagner
cepetit Dieu , par les
Graces , par lesfeux, &par les
Ris , ils luy donnent les Furies
pour eſcorte & on devroit bien
lefuir s'il avoit toujours cet ef
Decembre 1681. Bb
290 MEROVRE
froyable attirail. Mais auffije
croy qu'il pourroit bien s'en paffer.
Il n'eft pas besoin que dés
que vous aurez veu un Homme
deux fois de fuite , voftre
Amant vienne tout defefperé
vous demander raifon des affi
duitez de ce prétendu Rival , ny
que deux ou trois vifites qu'il
aura rendues à une jolie Femme
vous faffent jouer le perfonnage
d'une Ariane trahie. Jes
fçay comment on peut prendre
gouft à un commerce d'amour fi
agité. Les Coquettes & les Ga-
Lans de profeffion , ne fçavent
qu'accufer & fe juftifier. Toute
esne
GADANT! (291
teur vie roule là- deffus , &r hors
de la ils n'ont rien à dire. Com
me ils n'aiment pas avec beancoup
de fidelité les uns nyles autrès
, ils ne croyent pas non plus
qu'on en ait beaucoup pour eux,
& cela produit fans ceffe des
reproches , des explications ,
des ruptures , des racommode
mens qui enfin about ffent be
plus fouvent à des haines decla
rées. Mais les gens qui ont be
coeurbienfait , ne fouffrent pas fi
volontiers qu'on fe défie d'eux.
Quand vous vous
*
usferez une fois
engagée , vous ne trouverez pas
bon , qu'apres ce qu'il vous en au
Bb ij
292 MERCVRE
ra coûté , voffre Amant croye
que ce ne foitpaspour long-temps ,
& que vous soyez toute prefte
à en faire autant pour un autre.
Voftre Amant defon côté , fi vous
l'avez bien choiſi , vous aimera
affez pour
pour vous perfuader
qu'il
ne courroit point de danger aves
tout ce qu'il y a encore d'aimablesperfonnes
au monde . Ainfi
vous ferez tous deux au delus
d'une infinite de petites tracafferies
, quine font bonnes qu'entre
les gens qui s'entre-trompent. Il
n'y a rien de plus fatigant pour
ceux qui n'y donnent aucun
fujer , e quand je me meflois
A da
da
AVM ses
ord
39 1203
GALANT 293
d'aimer , c'eftoit là une des chofes
que mon amour , quelque vio-
Lent qu'il fuft , avoit le plus de
peine à effuyer. Mais enfin s'il
arrive , comme il eft bien diffici
le de l'empécher
abfolument , que
l'un de vous deux
ux conçoive quelque
soupçon , c'est à luy.
asenexpliquer
fur l'heures
autrement
vous vous trouverez
tous deux
dans peu de temps une grande affaire
fur les bras .L'un croit avoir
raifon d'étre faché, & fans demander
de fatisfaction , il vent
qu'on lefatisfaffe . L'autre nefait
ce que cela veut dire , sobfine
quelquefois
par dépit à ne
Bb iij
294 MERCVRE
le vouloirpasfçavoir. Les efprits
s'aigriffent. Quand ils font une
fois dans cette difpofition , ils em
poifonnent tout , & voila une
brouillerie d'importance , qui
pouvoit d'abord eftre terminée
en quatre paroles. Nobfervez
point en pareil cas l'ordre des procedez
Ne dites point, c'eſt à luy
à dire ce qu'il a; il n'importe pas
qui commence l'éclairciffement,
pourven qu'il fe faffe . Fay ven
de cesfortes d'affaires fi bien gåtées
à la longue par la faute des
deux parties , & mefme fr bien
embrouillées qq
u'ils ne fçavoient
plus où ils en eftoient, & avoient
GALANT 295
toutes les peines du monde à en
revenir. Ily aune maniere fi obligeante
de dire les fujets de plainte
qu'on a , auffi-toft qu'on croit les
avoir receus , que je m'étonne
comment on ne veut pas avoir
ce merite là aupres de la perfonne
qu'on aime.
vul Si vous eftes , voftre Amant
& vous, de deux caracteres differens
, trouvez moyen de les
ajufter enſemble de forte que
voftre commerce mefme en foit
plus doux. Cela demande un
certain Art que tout le monde
na pas. La plupart des gens
fontbleffez de tout ce qui n'a pas
Bb iiij
296 MERCVRE
res
9
le bonheur de leur reſſembler :
mais au contraire , des differen
ces qui font entre deux caracte
raisonnables pourtant d'ail«
leurs l'un & l'autre , produifent
plus d'agrément Deux perfon
nes trop vives ne feroientpasbien.
enfemble , elles courroient les
champs . Deux perfonnes trop
paifibles n'y feroient pas bien non
plus rien ne les pourroit émou
voir ; mais une Femme un peu
tranquille avec un Amant d'une
hunieur bien vive cela fait des
merveilles. La Maistreffe modere
l' Amant quand il le faut.
L'Amant quand il le faut auffi,
GALANT. 1297.
e perſon
excite la Maistreffe. L'un de ces
caracteres donne à l'autre ce qui
luy manque , & ces deux perfon
nes , en empruntant quelque cho
fe de ce qu'elles aiment , deviennent
l'une & l'autre une
ne fort accomplie. Ilfaut auffi
qu'ellesferecompenfent mutuelle
mentdu bon office qu'elles feren
dent , par beaucoup de déference
pour les fentimens qui font con
traires aux leurs , & non pas que
chacun prétende , comme il arri
ve le plus fouvent , reduire l'au
tre à prendrefes manieresfiour voks
Il ne me reste plus qu'un con→
feil à vous donner mais je ne
298 MERCVRE
fçay comment je pourray vous le
donner ; car quel tour prendre
pour dire à deux gens qui s'ate
ment, qu'ils nefoient pas éternellement
enfemble ? Ce qui détruit
quelquefois l'amour , c'est qu'on
eft infatiable l'un de l'autre. En
peu de temps on s'eft épuisé
le dégouft naturel qui eft dans
tous les coeurs , fait bienpromtement
fon effet. Ce ne font pas
toujours à mongré les plus malbeureufesdes
paffions , que celles
où l'onfe plaint de part & d'autres
, de ne fe voir pas affez. Un
peu d'abfence tient l'amour en
baleine . Ce n'est pas que ja
e.
Вы
GALANT
. 299
veuille qu'on fe ménage volontai
rement des abfences , quoy que
quelques gens l'ayent fait avec
fuccés ; mais du moins quand
vous ferez en pleine liberté de
vous voir tant que vous voudrez
fongez qu'il y a douze
beures au jour, & qu'elles font
bien longues à paffer , meſme
avec la perfonne du monde la
plus aimable, co que
le mieux . Fay ouy conterdepuis
peu qu'une Dame qui fe promenoit
dans le Jardin du Roy , onvritpar
hazard un Cabinet ,&
qu'il enfortit auffi- toft un Hom
une Femme qui y eftoient me
l'on aime
KICO NG NAI ,
sitra
300 MERCVRE
enfermez depuisfix heures
fix heures listy
qui n'avoient pú ouvrir le Cabi
netpar dedans. La Dame qui les
obferva quand ilsfortirent, vit
briller fur le vifage de tous les
deux la joye qu'ils avoient d'etre
délivrez l'un de l'autre , quoy
qu'apparemment ils fuflent enirez
avec d'autres fentimens.
Profitez de cet exemple , Belle
Iris . Ne vous reduifezpas tellement
l'un à l'autre voftre Amant
vous, en renonçant au refte du
monde , que Vous vous trouviez
enfermezdans ce Cabinet ;
l'on nepouvoit ouvrir. Soyez la
plus agréable & la premiere
que
GALANT 301
affaire l'un de l'autre , mais non
ménagez vous pas la feule ,
fi bien tous deux , que vous ne
fortiez jamais d'enfemble fans
avoir encore quelque chofe à vous
dire. Voila une partie des précautions
que je croy qu'il faut
prendrepour aimer , & pour aimerlong-
temps. Faffe l'Amour,
Belle Iris
3090
avant
qu'il
que
vous
enprofitiez
foit /out
peu
; &
quand
Vous vous en trouverez bien,
fouvenez- vous d'un Homme qui
a efté bien aife d'avoir cinquante
anspour eftre du moins propre
Vousconfeiller.
valg
302 MERCVRE
Le Mercredy17 . dece
mois M de la Rabliere ,
Grand Prieur pour la Flan
dre , de l'Ordre de Noftre
Dame de Mont- Carmel , &
de Saint Lazare de Jerufalem
, fit faire une trese
pompeufe Solemnité de la
Fefte de ce Saint , dans l'Eglife
des Peres Carmes de
Lile! On l'avoit ornée des
plus belles Tapifferies de la
Ville , & dans un lieu des
plus apparens eftoit le Por
trait du Roy , Grand Maî
tre de cet Ordre , & au def
fous , celuy de M de Lou
r
GALANT 303
voys qui en eft le Grand Vi
caire . Il y avoit des lumieres
en fi grand nombre ,
qu'on peut dire qu'il eftoit
prefque infiny . La Solemnité
commença
le jour précedent
aux premieres Vef
pres que l'on chanta enMuſi
que . Tous les Commandeurs
& Chevaliers des Villes voifines
y affifterent , & furent
placez fur deux Eftrades par
Mile Confeiller Turpin qui
faifoit la Charge de Maiftre
des Ceremonies.M
' du Mets ,
Gouverneur
de la Citadelle,
ne s'y trouva point , non plus
304 MERCVRE
que Male
Chevalier
de la
Troufle
. Ce dernier
, eftoit
malade
, & M du Mets
eftoit
occupé
à la vifite
de
Artillerie
du Roy. Il y avoit
treize Commandeurs , fçavoir.
M'
de la
Rabliere
, Maréchal
de
Camps
aux
Armées
Haunt ch M
du
Roy.
Mi de Saint Silveftre , Mef
tre de Camp , & Infpecteur
de la Cavalerie.
M' Rofamel,Capitaine Lieutenant
des Gens - d'Armes
de Flandre , Meftre de
Camp.
GALANT.
305
Md'Avejan , Commandant
aux Gardes qui font à
Lile!
M'S . Germain de la Bretefche
, Commandant d'un
Bataillon des Gardes .
M'de Fourrille ,
Capitaine
aux Gardes .
M'des Alleurs, Capitaine aux
Gardes.
M de la Motte , Major de la
Citadelle de Lile.
M' Chevire, Lieutenant aux
Gardes.
M de Menevillette , Lieute
nant aux Gardes.
M' de Nonant , Sous - Lieu-
Decembre 1681. Сс
306 MEROVRE
ob tenant aux Gardes .
Mde Sainte Fére , Enſeibighe
aux Gardes. M
M' Cordé , Maréchal de Loangisidess
Gens - d'Armes
91 Bourguignons, 100 51″M
iso Les Chevaliers eftoient ,
M' Warcoin , Majeur de la
Ville , & ancien Chevalier.
My de Montalet , Capitaine
llides Fufeliers à cheval de
Flandre.bin
ob
Midela Tramerielonof
Mide Gorguel , Grand Baildyades
Villes & Chaftellebnie
de Bailleul.
M'de Bloumac , Brigadier
GALANT. 307
des Chevaux Legers de
Monfeigneur le Dauphin.
M' de Capdeville , Maréodchal
de Logis des Cheorvaux
Legers de Monfieur.")
M' le Confeiller Turpin , Premier
Procureur General
› de l'Ordre , en la Langue
des Belges. A ,JAV
MEIAumônier de la Porte,
Mide Buiffy , Grand Bailly
du Grand Prieuré.1
י
Le lendemain à neufheu
res du matin , tous ces Com
mandeurs & Chevaliers partirent
de chez M le Grand
Prieur où ils s'eftoient affein
26
Cc ij
308 MERCVRE
blez, & fe rendirent au Comvent
des Peres Carmes au
bruit des Timbales allades
Tambours & des Trompemban
eli el
tes.
Le Supérieur accompagné
de tous les Religieux , les vint
recevoir à la Porte de l'Egli
fe , & fit compliment à M'
le Grand Prieur, fur la joye
qu'avoit le plus ancien des
Ordres Reguliers , del fe
voir uny de Societé au plus
ancien des Militaires Hentonna
en fuite le Te Deum, &
tous ces Meffieurs allerent
prendre les places qui leur
GALANT 309
eftoient préparées. On com
mença la Meffe auffi - toft ,
&belle afut chantée en Mut
foque Pendant l'Evangi
le , ils tinrent tous l'épée
nuër, pour témoigner qu'ils
eftoient prefts à donner leur
fang pour la defence de la
Foy . Apres qu'ils eurent efté
a d'Offrande , un des Religieux
du Convent monta en
Chaire , & prit pour texte ce
Paffages des Macabées . Refulfit
Solin clipeos aureos &
refplenduerunt montes ab eis ,
aufquelles paroles il adjoûta
celles de l'Eglife , & for
310 MERCVRE
titudo gentium diffipata eft. Il
s'étendit avec beaucoup d'é
loquence fur les louanges
du Saint , fur les Eloges de
l'Ordre, le plus ancien de toute
la Chevaleriel , & fur la
gloire du Roy qui avoit pris
foin de le relever . La Meffe
eftant achevée , tous les
Commandeurs & Chevaliers
allerent chez Male Grand
Prieur qui les régala magnifiquement.
Ils retournerent
de là aux fecondes Vefpres ; &
apres que la Benediction cut
efté donnée , on entendit un
fort grand bruit de Petards,
}
GALANT gir
Boëtes , & autres feux d'artifice,
accompagnez de Trompetes
, de Tambours & de
Timbales. Le lendemain on
fit un Service folemnel dans
la mefme Eglife pour tous les
Morts de cet Ordre .
"
Les Vers qui fuivent font
d'une Perfonne de voftre
beau Sexe , à qui rien ne
manque de tout ce qui rend
une Fille aimable. Jugez fi
le Cavalier pour qui ils ont
efté faits , pourra conferver
la paffion qu'il a toûjours
montrée pour la Chaffe ,
quand on l'invite d'une ma
312 MERCVRE
niere fi agreable à des occupations
plus douces .
CE
Effez d'aimer la Chaffe ; il eft
d'autres plaifirs
Plus dignes de fuffire à vos jeunes
defirs.
En poursuivant un Cerf, quel fruit,,
quels avantares
Efperez- vous de vos travaux ?
Alcandre, croyez-moy , jamais dans
les Bocages
&
Un Chaffeur ne vit d'Animaux
Parez de bois ou de plumages.
Cherchez à partagerfes maux.
Pour un pareil employ vous avez
tropde charmes ;
Laiffez & vos Chiens & vos armes.
Il cft temps de goûter des biens qui
foientplus doux,
L'Amour en a qui ne font que
pour vous.
GALANT. 313
Cherchez un coeur tendre &ſenfible;
Quand on aime beaucoup, il n'eft
rien
d'impoffible.
Avec moins depéril vous enferez
vainqueur,
Et ceplaifir vaut mieux que celuy
d'un Chaleur.
Le Roy qui fait toûjours
diftinction du mérite de
ceux qui font attachez à fon
ſervice , en a donné depuis
trois ſemaines une glorieufe
marque à M' Berthelot, Secretaire
des Commandmens
de Madame la Dauphine,
en l'honorant du Brevet de
Decembre 1681. Dd
314 MERCVRE
Confeiller d'Etat & de ſes
Finances.
Sa Majeſté a auffi marqué
à M' le Préſident de
Maupeou combien Elle eſ
toit contente de ſes ſervices,
en accordant à M' de Maupeou
fon Fils , Cadet de M²
l'Avocat General du Grand
Confeil, une Diſpenſe d'âge
pour eftre reçeu Conſeiller
au Parlement . Plufieurs Enfans
de ce Préfident font
morts en fervant le Roy. Il
y en a eu huit de fa Famille
tuez à la guerre.
Nous avons perdu icy deGALANT.
315
puis quinze jours Dame
Françoife Chevalier, Veuve
de Meffire Georges de la
Porte , Seigneur de Montagny,
Maiftre des Requeftes.
Elle eftoit Mere de Madame
la Marquife de Béthune,
Bellefille de feu M' le Duc
d'Orval.
La mort de M' l'Abbé
Cottin a laiffé en meſme
temps vaquer une Place
dans l'Académie Françoiſe
.
Il a fait bruit dans le monde,
& divers Ouvrages qu'il a
donnez au Public conferveront
fa mémoire. Made-
Dd ij
316 MERCVRE
moiſelle d'Orleans le confi
déroit , & luy a fait voir utilement
en plufieurs occa
Gions qu'elle l'honoroit de
fa bienveillance. Quand on
a une fois merité l'eftime de
cette Princeſſe, on a l'avantage
de pouvoir compter fur
fa durée , & fur les marques
folides qu'elle ne manque
jamais d'en donner .
Apres avoir fouvent parlé
du celebre Medecin Anglois
qui a tant gagné en France,
je vous en apprens aujour
d'huy la mort. Elle eft arriGALANT.
317
vée à Londres , où il eftoit
retourné. Les fréquens effais
qu'il a faits de fon Remede
en ce Païs - cy , pour
montrer à fes Malades qu'ils
n'en devoient craindre aucun
effet dangereux , l'avoient
fi fort échaufé , qu'il
s'eft fenty confumer d'un
feu qu'il n'a pû éteindre .
Auffi a-t - on toûjours remarqué
que ce Remede faifoit
plus de bien aux Vieux qu'-
aux Jeunes , parce qu'il les
réchaufoit. Son Secret n'ef
tant pas mort avec luy, il eft
à croire qu'il fera mis parmy
་
Dd ij
318 MERCVRE
les Remedes ; mais comme
il guérit trop toft, on doute
qu'il foit d'un fréquent
uſage .
Les Divertiffemens de
Paris n'ont pas efté en grand
nombre depuis ma derniere
Lettre. Vous fçavez qu'ils
n'y commencent que lors
qu'on entre dans le Carnaval
, & que le plaifir de la
Comédie eft le feul qu'on
prenne en toutes faifons .
Deux Pieces nouvelles ont
paru ce mois- cy prefque en
mefme temps, Les Comédiens
François nous ont
GALANT. 319
donné l'une fous le nom de
Cléopatre, & l'autre à eſté
jouée fur le Théatre des Italiens,
avec le titre d'Arlequin
Vendangeur. Toutes les deux
ont efté parfaitement bien
repréſentées, & l'on a couru
en foule voir M' le Baron
dans le Sérieux, & Arlequin
dans le Comique. M' de la
Chapelle , Autheur de la
Cléopatre, s'eft acquis beaucoup
de gloire en réüfſiſſant
dans un Sujet traité autrefois
avec beaucoup de fuccés
par M' de Benferade, & par
feu M' Mairet. Je vous en
Dd iiij
320 MERCVRE
voyeray fa Piece fi- toft qu'
elle fera imprimée, afin que
vous ayez le plaifir de voir
ce qui a tiré des larmes de
quantité de beaux yeux .
On continuë toûjours à
ne point douter de la groffeffe
de Madame la Dauphine.
Vous pouvez juger
combien la Cour en reffent
de joye . Voicy un Sonnet
en Bouts - rimez , qui vous
fera voir que cette joye fe
répand par tout. Vous y
trouverez beaucoup d'efprit.
Quand on eft gefné par la
contrainte des Rimes, il eft
GALANT. 321
impoffible de s'exprimer
auffi noblement que la matiere
le demande .
SUR LA GROSSESSE
de Madame la Dauphine.
P
SONNET.
Euples, venez dançans auſon
du Flageolet,
Voir l'effet d'un amour conforme au
Décalogue ;
Beniffez l'heureux flanc qui porte
un Roitelet;
Bergers, en fon bonneur entonnez
un Eglogue.
Sa
Pour neufmois de priſon l'aimable
Châtelet!
322 MERCVRE
Tout en parle , Avocat , Ecolier ,
Pédagogue ,
Medecin qui n'en faitpas plus que
Son Mulet,
Sur fon pauvre Malade acharné
comme un Dogue.
Se
Au Cielfaifons des voeux, ayant
bien écuré
Chacun fa confcience aux pieds de
fon Curé;
Telle Feste pour nous eft une des
plus belles.
Sa
Voit pâlir ton Croiſſant, tremble,
fier Hellefpont.
Ofi le Petit-Fils àſon Ayeul xẻ-
pond ,
Que de nouveaux Lauriers ! que de
Palmes nouvelles!
GALANT. 323
Je vous ay déja marqué
qu'au retour du Voyage du
Roy on a joué à la Cour le
Bourgeois Gentilhomme alternativement
avec le Pourceaugnac.
Apres quelques Repréſentations,
Monſeigneur
le Dauphin voulut ſe donner
le plaifir de dancer dans
l'une des Entrées qui font
l'ornement de chacune de
ces Pieces . Il choifit dans le
Bourgeois Gentilhomme l'Entrée
des Efpagnols & Eſpa .
gnoletes , & nomma pour
dancer avec luy Monfieur
le Prince de la Roche-fur324
MERCVRE
Yon , Mile Comte de Brionne,
Madame la Princeffe de
Conty, Madame de Seignelay,
& Mademoiſelle de Laval.
Mª de Beauchamp dançoit
feul par intervales dans
le milieu de cette Entrée.
Madame la Princéffe de
Conty fit voir avec la grace
qui luy eft fi naturelle, tout.
ce que la Dance a d'agrémens.
Les mefmes Perfonnes
dancerent avec Monfeigneur
le Dauphin une
Entrée de Biscayens & de
Biſcayennes , dans le Pourceaugnac.
La maniere aifée
GALANT. 325
avec laquelle Mademoiſelle
de Nantes fait tout ce qu'-
elle entreprend , jointe à la
difpofition & à la grande
jufteffe qu'elle a pour la
Dance, la fit fouhaiter dans
cette Entrée. Elle en apprit
auffitoft les Pas , & M' le
Comte de Guiche fut choify
pour dancer avec cette Princeffe.
Ils furent accompagnez
de quatre jeunes Perfonnes
, deux Garçons , &
deux Filles. L'enjouëment
de cette Entrée fut d'autant
plus agreable, qu'on y batoit
du Tambour de Baſque , &
326 MERCVRE
les Pas eſtoient un peu
élevez , & par conféquent
que
extraordinaires . Tout cela
demande de la bonne grace ,
du fçavoir , & de l'adreffe,
& comme toutes ces chofes
font naturelles à Mademoifelle
de Nantes , elle fe diftingua
d'une maniere qui
luy attira les voix & les coeurs
de tout le monde . Sa Majesté
s'eft tellement divertie à voir
ces Entrées , que toutes les
deux ont efté dancées dans
chaque Piece. M de Lully
a repréſenté le Perfonnage
du Mufty dans le Bourgeois
GALANT. 327
cette
Gentilhomme. C'eftoit luy qui
le joüoit dans les premieres
Repréſentations
de
Piece qui fut faite pour le
-Roy dans un Voyage qu'il
fit à Chambord , & il a cru
le devoir continuer pour
donner plus de plaifir à Sa
Majefté , parce qu'ayant
compofé toute la Mufique
récitative de ce Perfonnage,
aucun n'en peut avoir une
plus parfaite intelligence ,
ny le jouer d'une maniere
plus jufte. A peine a- t- on
conçeu le deffein de ces Entrées,
qu'elles ont paru. On
328 MERCVRE
2
les a apprifes , & les Habits
ont efté faits d'un jour de
Ballet à l'autre , l'ordre &
l'exécution n'eftans aujourd'huy
qu'une mefme choſe
à la Cour. Je ne dois pas oublier
de vous dire , en vous
parlant de M'de Lully , qu'il
a efté reçeu icy depuis quelques
jours Secrétaire du Roy.
Quand on poffede un bel
Art dans le fupréme degré,
qu'on adjoûte à la Nature,
& qu'on la perfectionne , il
n'eft point de Dignitez où
l'on ne puiffe fe voir élevé,
fur tout quand on fait comGALANT.
329
me M' de Lully l'admiration
de prefque toutes les Nations
polies .
On vient de m'apprendre
que Sa Majesté a gratifié M
de la Mothe de la Myre , de
la Lieutenance de Roy de la
Citadelle de Pignerol , en
confideration de fes longs
& fideles fervices . Il vous
doit eftre connu par ce que
je vous en dis , quand je vous
parlay du Siege de Puycerda.
Comme les Modes fuivent
ordinairement les Saifons
, je vous en dois un Article.
Les Jufte - au- Corps
Decembre 1681. Ee
33° MERCVRE
que les Hommes ont commencé
à porter cet Hyver ,
font un peu plus courts , &
plus étroits par le bas que
l'Année derniere. Les Habits
font d'un beau Drap
gris d'Angleterre , un peu
mellé . On double les Jufteau
Corps de Satin ou de Pane
couleur de feu ou bleu
piquée d'un petit Point
blanc façon de Chagrin . Les
Veftes font de la mefme
Etoffe. On porte les Baudriers
du mefme Drap que
l'Habit , & on les garnit de
Boucles dorées ou damaſquiGALANT.
331
nées. On continué à rouler
les Bas avec la Culote , fans.
qu'ils foient trop affortis à
la couleur de l'Habit. Les
Noeuds d'épaule & d'épée
font fort riches. Il y en a qui
couftent autant que l'Habit.
Ils fe font de Rubans brodez
à Fleurs d'or. On en fait deux
feuilles de cette façon
deux de Point d'Eſpagne or
& argent , & d'autres brochez
d'or , de forte que ces
Noeuds font de quatre ou s
couleurs , toutes les feuilles
plus riches les unes que
les autres. Ces Noeuds s'at-
Ee i
332 MERCVRE
tachent fur le Baudrier , un
peu plus au deffus . Ils fe
lient à travers deux Rubans
de la longueur d'un Noeud
de Cravate , & de la couleur
de la Garniture . On commençe
à porter des Noeuds
de Ruban au retrouffis du
Chapeau , mais cela n'eft pas
encor fort commun. Les
Chapeaux font toûjours de la
forme ordinaire , mais ils ne
font plus tout - à - fait Gris-
Blancs. Les Jufte - au - Corps
de Velours noir font toûjours
à la mode avec les Baudriers
de Volours & les mefmes or-
1
GALANT. 333
nemens que j'ay marquez.
On porte des Etoffes de petit
Velours couleur de feu , ou
bleu , vert ou fueille-morte,
le tout piqué de blanc . La
plus part des Jufte- au- Corps
bleus font ornez d'un Agrément
d'or par tout , en maniere
de Gallon & de Lacs
d'Amour. Les Cinturons
à l'Angloife qui fervent d'Echarpe
font bleus ainſi que
les Jufte - au - Corps , & cou
verts de mefme Gallon. On
fe fert desCulottes deVelours
dont je viens de vous parler
avec ces Juſte- au- Corps, &
334 MERCVRE
de Gands blancs à Frange
d'or. Les Perfonnes de qualité
portent des Habits de
Velours gris de plufieurs cou.
leurs, les uns unis , & les autres
façonnez . Ilyen a dont les
bords feuls du Jufte au- Corps
font brodez , & le reste eſt
cizelé à la maniere des Ve→
lours qu'on portoit il y a 30.
ans . D'autres les font broder
à plein d'un petit Cordonnet
leger , & de couleur douce .
Ces fortes d'Habits fe font
en Reingrave avec des Canons
, & fe portent avec des
Tours de bras de Point de
GALANT. 335
France . Les Garnitures font
de plufieurs Rubans de differentes
grandeurs , & quoy
qu'ils foient de la mefme
couleur , il ne s'en eft jamais
fait de plus agreables. Les
manches du Jufte - au- Corps
font ouvertesjufques au coude,
& le noeud de Ruban s'attache
fur le haut du Bras . Ces
Manches font toûjours d'une
maniere qui fait paroiſtre
un double revers . Les riches
Brandebourgs , & les Manteaux
magnifiques , ne font
pas beaucoup à la mode cette
année. L'ufage en pour336
MERCVRE
roit revenir , fi la Saiſon devenoit
plus rude .
Quant à ce qui regarde
les Femmes , leurs Modes ne
font pas en fort grand nombre
, mais elles font riches.
Elles portoient il n'y a pas
long - temps des Etoffes
d'Angleterre or & argent ,
& préfentement elles portent
des Pannes de toutes
couleurs , doublées d'Etof
fes où l'or & l'argent n'eft
pas non plus épargné. Il ne
Feft pas davantage dans les
Jupes de Velours noir , qui
enfont toutes brodées. Beau .
coup
GALANT. 337
eft
coup de Dames en portent.
On voit aufli des Pannes à
plufieurs Perfonnes qui ne
font pas d'une qualité diftinguée
; mais il n'y a ny or
ny argent aux doublures .
Adieu,Madame. Le temps
me preffe fi fort de finir ma
Lettre , que je vous laiffe
chercher les Paroles de la
feconde Chanfon que je
vous envoye, parmy les Notes
qui vous apprendront à
les chanter. On m'affure
que vous en ferez contente.
Je fouhaite que vous le foyez
toûjours de mes foins , que
Decembre 1681. F f
338 MER. GAL
je tâcheray de redoubler ,
afin que la fixiéme année
de noftre commerce ne me
qu
foit pas moins heureuſe
me l'ont efté les cinq premieres,
qui expirent aujour
d'huy. Je fuis voftre &c.
A Paris ce 31. Decembre 1681.
Extrait du Privilege du Roy.
Ps. Germain en Laye le 31.Decembre 1677 .
Ar Grace & Privilege du Roy, Donné à
Signé , Par le Roy en fon Confeil, JuNQUIERES .
Heft permis à J. D. Ecuyer, Sieur de Vizé,
de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT, prefenté à Monfeigneur
LE DAUPHIN , & tout ce qui concerne
ledit Mercure, pendant le temps & eſpace de
fix années, à compter du jour que chacun defd.
Volumes fera achevé d'imprimer pour la premiere
fois : Comme auffi defenfes font faites
àtous Libraires , Imprimeurs, Graveurs & au.
tres, d'imprimer , graver & debiter ledit Livre
fans le confentement de l'Expofant , ny d'en
extraire aucune Piece , ny Planches fervant à
l'ornement dudit Livre, mefme d'en vendre feparément
, & de donner à lire ledit Livre , le
tout à peine de fix mille livres d'amende, &
confifcation des Exemplaires contrefaits , ainfi
que plus au long il eft porté audit Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le s
Janvier 1678. Signé, E.COUTEROT, Syndie,
Et ledit Sieur D. Ecuyer, Sieur de vizé
a cedé & tranfporté fon droit de Privilege a
C. Blageart , Imprimeur - Libraire , pour en
jouir fuivant l'accord fait entr'eux .
døbevê d'imprimer pour la premiereface
le 31. Decembre 1681.
D
I
Avis
pour placer les Figures.
90 1
Es Devifes doivent regarder la
Page 42.
L'Air qui commence par Vous qui
m'avez promis un amour eternel , doit
regarder la page 178.
1.90
$2
L'Enigme en figure doit regarder
Ja page 281.
L'Air qui commence par Pendant
2 que je dormois , doit regarder la page
338.
<36612569350013
Bayer. Staatsbibliothek
m
Eur.
519-168.1,12
Mercure
Bayerische Staatsbibliothek
München
MERCURE
CALANT
DEDIE' A MONSEIGNEUR
LE DAVPHIN .
DECEMBRE 1681.
A PARIS ,
AV PALAIS.
ON
N donnera toujours un Volume
nouveau du Mercure Galant le
premier jour de chaque Mois , & on
le vendra , auffi-bien que l'Extraordinaire
, Trente fols relié en Veau,
& Vingt-cinq fols en Parchemin,
A PARIS ,
Chez G. DE LUYNE , au Palais , dans la
Salle des Merciers , à la Juſtice ,
Chez C. BLAGEART , Rue S. Jacques,
à l'entrée de la Rue du Plâtre ,
Et en la Boutique Court - Neuve du Palais,
AU DAUPHIN.
Et T. GIRARD , au Palais, dans la Grande
Salle , à l'Envie.
M. DC . LXXXI .
AVEC PRIVILEGE DV ROY.
Le XVI. Extraordinaire fe diftri
buera le 15. Fanvier 1682.
Bayerische
screathek
Munchen
2225225 2 2 5552225
TABLE DES MATIERES
contenues dans ce Volume.
A
Vant-propos,
Hararan
1
ngue prononcée à l'ouverture
5
16
du Préfidial de Poitiers,
Panegyrique du Roy adreffe à Meffieurs
de l'Académie Royale d' Arles,
Ceremonies faites à l'établissement de la
Chambre de Tournay, 27
La Poule aux Oeufs d'or , Fable, 47
Ceremonies faites à la Benédiction de la
Citadelle de Mont- Louis,
SI
Difcours prononcé à l'ouverture du Préfidial
de la Fleche,
44
122
Mort de Madame la Marquife de
Renty,
-L'Artichaut & la Lastnë, Fable, 139
Lettre en Profe & en Vers , du Berger
Fleurifte, à la Nymphe des Bruyeres,
fur le jour de fa naiſſance,
Ce qui s'eft paffe avant la mort de M.
Bernardy, a l'Attaque du Fort qu'il
faifoit conftruire tous les ans, -154
145
"
á ij
TABLE.
"
•
Lettre de M. de Vaumorieres fur le
mefme fujet , à M. le Marquis de
Martel,
Hiftoire,
167
179
Survivance de la Charge de Secretaire
d'Etat , donnée
par le Roy à M. le
Marquis de Courtenvaux, 209
Cerémonie faite à Marseille par l'ordre
exprés du Roy, 224
Voyage du Roy à Paris, avec une exacte
Relation de ce qui s'est passé dans tous
les Lieux où Sa Majesté a esté,
Enigme,
Autre Enigme,
232
279
280
Seconde Suite des Confeils à Iris, 283
Cerémonie faite à Lile en Flandre par
les Chevaliers de S. Lazare, 302
Galanterie en Vers d'une Dame à un
Cavalier, pour le détourner de la
Chaffe,
Brévet de Confeiller d'Etat & des Fi
nances, donné à M. Berthelot,
Difpenfe d'âge accordée à M. de Manpeon,
312
313
354
Mort de Madame Chevalier, Mere de
Madame la Marquise de Bethune,
315
TABLE .
Mort de M. l'Abbé Cottin,
Mort du Medecin Anglois,
Divertiffemens nouveaux,
Sonnet fur le mefmefujet,
315
316
318
Groffeffe de Madame la Dauphine, 320
Divertiffemens de la Cour,
321
323
Reception de M. de Lully à la Charge
de Secretaire du Roy, 328
Lieutenance de Roy de la Citadelle de
Pignerol, donnée à M. de la Mothe
de la Myre,
329
Modes nouvelles ,
329
Fin de la Table .
2252525252525222
O
AVIS.
N avertit qu'il ne faut donner
aucun argentpour faire recev gir
les Mémoires qu'on fouhaitera de
voir employer dans le Mercure Galant
.
On les mettra tous, pourveu qu'ils
ne defobligent point les Particuliers
par quelques traits fatyriques , & que
les Hiftoires qu'on envoyera n'ayent
rien qui blefle la modeftie des Dames.
On prie qu'on affranchiffe les ports
de Lettres, & qu'on les adreffe toujours
chez le Sieur Blageart , Imprimeur-
Libraire, Rue S.Jacques, à l'entrée
de la Rue du Plaftre.
Les Particuliers , ou Libraires des
Provinces, qui fouhaiteront avoir le
Mercure fi - toft qu'il fera achevé
d'imprimer, n'ont qu'à donner leur
adreffe audit Sieur Blageart, qui a fa
Boutiquedans la Court-neuve du Pa
lais , au Dauphin , & il aura foin de
faire leurs paquets fur l'heure , & de
les faire porter à la Pofte , ou aux
Meffagers qu'ils luy indiqueront, fans
qu'il leur en coufte rien pour la peine
qu'il en prendra , parce que lesdits
Particuliers ou Libraires qui les recevront
, en acquiteront le port fur
les lieux .
On a déja prié bien des fois ceux
qui envoyent des Mémoires où il y a
des noms propres , d'écrire ces noms
à
en caracteres tres. bien formez. C'eſt
quoy on manque tous les jours , &
ce qui eft caufe qu'on les met mal. Il
y a auffi des Pieces qu'on ne met
point , parce qu'elles font trop diffi.
ciles à lire .
Il reste toûjours quantité de Pieces
qui auront leur tour, ou dans le Mercure,
ou dans l'Extraordinaire . Ainfi
les Autheurs ne fe doivent point impatienter.
Les premieres reçeues font
toûjours mifes les premieres , à moins
quela nouvelle matiere qu'on envoye,
ne foit tellement du temps , qu'on
ne puiffe diférer.
On avertit que les Mercures qui
s'impriment en Hollande & en quel
ques Villes d'Allemagne , font fort
peu corrects & tronquez en beaucoup
d'endroits .
MERCVRE
GALANT
DECEMBRE 1681.
I je vous parle du
Roy au commencement
de toutes
mes Lettres , je croy , Madame
, qu'il vous eft aifé de
remarquer que je ne cherche
en cela qu'à donner le
Decembre 1681. A
2 MERCVRE
premier rang à la plus noble
matiere, puis que je vous dis
toûjours des chofes de fait,
& que je n'employe dans le
recit que je vous en fais, que
les paroles qui font neceffaires
pour les expliquer. Le
Panégyrique de ce grand
Monarque démande un ef
prit plus éclairé que le mien,
& je doute mefme que la
plus vive Eloquence fourniffe
jamais d'affez brillantes
couleurs pour remplir
l'idée qu'on s'en peut former.
Si vous voulez en voir
une ébauche, ( car quel VcGALANT.
3
lume pourroit contenir ce
qu'un fi vafte fujet donne
fiyat
heu de dire ? ) vous la trouverez
dans le Diſcours qui
fut pronon
prononcé le Mardy 18 .
du dernier mois par M' de
Razes , Lieutenant General
de Poitou , à l'ouverture du
Palais , au Préfidial de Poitiers.
Comme ce Siege eſt
le plus grand & le plus ancien
du Royaume , on ne
doit point s'étonner fi à la
maniere des Parlemens , les
Entrées y font précedées de
plufieurs Harangues, La cerémonie
de cette Ouverture
A ij
4 MERCVRE
commence
par une Meffe
folemnelle
, où les Officiers
affiftent
en Robes
rouges,
apres quoy ils vont tous à
l'Audience
. M ' de Razes,
Lieutenant
General
de Poitou
, eſt d'une des plus anciennes
Familles
de cette
Province , dans laquelle il
s'eft acquis une tres- grande
réputation depuis plus devingt-
cinq ans qu'il y exerce
fa Charge. Il avoit eſté aus
paravant Confeiller au Parlement
de Bretagne , & le
Roy , à qui fon intégrité eft
tres-connuë , s'eft fouvent
1 .
GALANT.
5
fervy de fon miniftere pour
l'exécution de fes ordres.
Voicy à peu pres dans quels
termes il parla le jour que
je viens de vous marquer.
$ 225 225SSSSS :2225
HARANGVE
PRONONCEE
A L'OUVERTURE
-1
DU PRESIDIAL
DE POITIERS.
Ln
n'eft.
1½
pas neceffaire
d'avoir
recours à l'Antiquité , pour
orner noftre entrée dans le Palais ,
A. iij
6
MERCVRE
ny de chercher dans les Siecles
paffez d'autorité pour imprimer
le respect qui eft deu à la Justice,
La foumiffion& l'obeiffance àfes
Loix. Nous n'avons qu'à voir
les
Ordonnances
de noftre auguste
Monarque , & à confiderer que
la Justice eſt le fondement de
toutes fes grandes & furprenantes
Actions , pour en faire connoistre
le mérite, par un bonheur
auffi ordinaire à cet Etat , qu'il
eftoit autrefois rare & admire
du temps de fes anciens Tirans .
Le Prince , & fes Sujets , ne
plaident que dans le mefme Tribunal;
& le Roy eft fi moderé
"
ย
GALANT. 7
dans l'ufage defa Puiſſance , qu'il
met fon Sceptre entre les mains
des Loix vivantes, & qu'il def
cend de fon Trône pour y faire
monter la Justice. Il confie le
foin particulier des interefts defa
Couronne à ceux qu'il honore du
titre de fes Avocats & de fes
Procureurs , qu'il n ' oblige de
parler que lors que la raifon le
defire, & à ne pas rendre fa
Puiffance victorienfe , mais à
attendre la décifion des Officiers
qu'il a établis. Il conferve les
mefmesfentimens dans le Triom
phe éclatant de fes Armes . Sa
Justice avoit commencé la guerre,
A j
8 MERCVRE
faValeur l'a faite, fa Clémence
l'a finie. Il pouvoit augmenter
fes Victoires ; mais en leur donnant
luy-mefme des bornes , il
s'eft contenté de châtierfes Ennemis
fans les détruire, & a fait
reffentir l'effet de fa Justice àfes
Alliez auffi puiffamment par la
force defes Armes , qu'àſes Su
jets par la revérence defes Loix,
en remettant le Roy de Suede
en poffeffion des Places dont
il avoit efté dépouillé. Lors
que pour entretenir une Paix
profonde il veut regler l'étenduë
"de l'Alface , il reconnoist pour
Fuges ceux qu'il avoit donnez
i
GALANT.
9
aux Habitans de cette grande
Province ; & s'il paroift des
Troupes aupres de Strasbourg, ce
n'est quepourfaire obferverleurs
Arrests & leurs Ordonnances,
lefquelles font fi équitables que
cette grande Ville, fameuſe tant
par la force & la richeffe de fes
Habitans , que par la plus puiffante
Artillerie de l'Europe ,pour
foutenir des Loix qu'elle s'étoit
preferites , vient fe foumettre à
celles de noftre incomparable Monarque
, qui rétablit l'Evefque
dans fes droits , fon Eglife dans
la pratique de fes anciennes &
faintes Ceremonies , & com10
MERCVRE
mence àdétruire l'Heréfie de Luther
comme ilfait celle de Calvin
au milieu defonRoyaume. N'eft
`ce pas ce que nous voyons tous les
jours parlesfoins de noftre illuftre
Prélat, égalementpieux &ſçavant,
qui dansfes Miffionsfait
des Couverfions miraculeuses , &
qui parfes Vifites continuelles ,
rend desfervices confidérables à
l'Eglife, & au Roy. Ce grand
Prince ne voulant rien épargner
pour retirerfes Sujets de l'erreur,
verfe fes charitez fi abondamment,
qu'il épuife le fond le plus
affuré defes Finances , par le ministere
d'un des plus éclairez InGALANT.
II
tendans de fon Royaume , qui
donne autantde marques de pieté
envers Dieu , & d'attache pour
le fervice du Roy , que ceux de
fon nom en ont autrefois donné
dans lespremieres Charges qu'ils
ont fi dignement exercées , &
dans les hauts Emplois que leur
valeur leur a procurez. Ce digne
Heritier de tant de vertus a* f
puiſſamment agy , que nous ne
comptons plus les Convertisparce
que le nombre en eft infiny. Les
rudes accés d'une fievre aiguë
n'ontpû diminuerfon ardeur, &
il l'apouſſéefi loin , que nous efperons
de voir bientoft ce grand
12 MERCVRE
que
Ouvrage accomply , & noftre
Province délivrée de l'Heréfie
Calvin y avoit fi fortement
établie par lespremieresfemences
defa mauvaife Doctrine. Il n'y
arien de fi convenable aux deffeins
de noftre grand Roy , qui
comme Fils Ainé de l'Eglife,
s'employe continuellement pour
l'augmentation de fon Empire,
& luy donne de nouvelles marques
de lagloire qu'il trouve à la
proteger , en prenant poſſeſſion,
en vertu des légitimes Traitez,
des principales Places de l'entrée
de l'Italie, afin d'eftre plusfacilement
en état ,
par des
Paffages
GALANT. 13
qu'il s'ouvre de garantir le
Saint Siege des infultes des Infi
delles , defquels il eftfi souvent
menace. Nous ne devons pas
eftre furpris de tant de fucces
avantageux dont nous voyonsfes
Projets fuivis , ny de ce qu'il
n'eft pas moins au deffus des autres
par la gradeur deſesActions,
que par la dignitédefon Sceptre,-
parce qu'il regne par la juſtice.
C'est ce qui luy attire tant defélicitez
, & qui fait qu'il étonne
toute l'Europe autantparlesmérites
defa vertu, quepar les miracles
defon regne . Je n'entreprens
pas defaire icyfon Eloge. Cette
14 MERCVRE
gloire eft deue à ces Perfonnes
illustres qui préſident dans les
premieres Compagnies du Royaume
, lefquelles dans le temps
que je vous parle employent la
majesté de leur éloquence pour
d'écrire les Actions de nostre
grand Prince. Je me contenteray
de vous dire qu'il n'eft pas ſeulement
jufte dansfes guerres , genéreux
dansfes combats , moderé
dans fes triomphes , & clément
dansfes victoires ; mais qu'il eft
maistre defes paffions , & que
pouvant augmenter l'étendue de
Jes Etats en augmentant fes Conquestes
, toutes fes Actions ont
GALANT. 15
estéreglées par la justice laquelle
eft le fondement de la Monar
chie, & procurefa durée .
Avocats, dans vos nobles emplois,
ne combatez pas tant pour
T'honneur de la victoire , quepour
la defence de la verité, & ne
plaidez jamais de Caufes que
vous ne les croyiez justes.
Procureurs , ne flatez pas vos
Parties dans leurs interefts , puis
que le Roy ne veut que ce qui eft
juste , fans fe fervir deſa puif-
Apprenez-leur à ſe ſoû- fance.
mettre aux Loix & aux Regles
de la Justice .
16 MERCVRE
Strasbourg & Cazal ayant
fait parler toute l'Europe,
ont eſté une féconde & glorieufe
matiere pour M de
l'Académie Royale d'Arles,
dont la plus preffante occupation
eft celle de travailler
à l'envy fur les grandes Actions
de Sa Majesté. Ainfi
on n'enpublie jamais aucune
d'éclat, qu'ils ne choififfent
quelqu'un de leur Corps
pour faire un Difcours à la
loüange. Celuy que vous
allez voir , & qu'ils m'ont
fait la grace de m'envoyer
depuis peu, eft de M'GuyonGALANT.
17
net de Vertron , l'un des Aca
démiciens dont leur Compagnie
eft compofée . Je
croy , Madame , vous avoir
déja appris qu'elle prend le
titre de Fille aînée de l'Acadé
mie Françoife. Divers Ouvrages
que vous avez veus de
M' Guyonnet de Vertron ,
yous l'ont fi bien fait connoiftre
, qu'il me feroit inutile
de vous vanter fon ef
prit. S'il s'eft acquis voſtre
eftime en fe déclarant le
Protecteur de voſtre beau
Sexe , il la mérite beaucoup
davantage par le zele ardent
Decembre 1681. B
18 MERCVRE
qu'il fait tous les jours paroiftre,
en ne laiffant échaper
aucune occafion de loüer
le Roy. C'eft ce qu'il a fait
fouvent en Profe & en Vers ,
& quelquefois meſme en
diverfes Langues. Voyez
avec combien d'art il a déployé
fon éloquence ſur l'affaire
de Strasbourg.
李維維
GALANT. 19
SZZSZZZS 52225255
PANEGYRIQVE
DU ROY ,
ADRESSE A MESSIEURS
de l'Académie Royale d'Arles .
M
ESSIEURS,
Toute la Terre eftfurpriſe des
Actions de nostre grand Roy:
En effet ellesfurpaffent ce qu'on a
vú de plus beau dans l'Antiquité
, & ce Héros en fait plus
en un feul jour, que les plus habiles
Hiftoriens, éloignez de tous
Bij
20 MERCVRE
que
la
embarras, n'en pourroient écrire
en un an dans leurs Cabinets.
Strasbourg Cazal font des
témoignages glorieux &aſſurez
de cette verité ; c'est pourquoyje
ne feindray point de dire ,
raisonpourlaquelle l'illuftre Académie
Françoife a bien voulu
recevoirdans fon alliance l'Aca- ·
démie Royale , & celle de Soif
fons , n'a pas eftépour donner à
LOUIS LE GRAND fon augufte
Protecteur , le Sceau de
Immortalité, que fesfaits héroïques,
& fes éclatantes vertus,
luy avoient déja fi justement acquis
, ny pour nous enfaire part
GALANT. 21
en qualité de Filles ; mais ç'a efté
pour avoirplus de mains qui écriviffent
fes Conqueftes , & plus
de langues uni's enfemble , qui
publiaſſentſes loüanges.
Je l'admire avec vous, Meffieurs
, ce grand Prince. Je l'admire
comme vous avec tout le
monde, j'ofe dire fans flatérie
, qu'il a toutes les Vertusfans
aucun défant; que luy feul a
trouvé le fecret de les poufferjusques
où elles pouvoient aller ,fans
rencontrer ce trop quifait le vice .
LOUIS LE GRAND gouverne
Les Sujets fans contrainte ; il les
juge fans préoccupation ; il les
22 MERCVRE
récompenfefans brigues ; il pro
tege fes Alliez fans intereft ; il
attaque l'Ennemyfans injustice;
il le punitfans emportement
; il
vaincfans tromperie ; & iltriom.
phe toujoursfans orgueil.
Une feule de ces chofes, toutes
dignes des plus beaux Éloges, cependant
toutes réunies dans l'augufte
Perfonne de Sa Majesté,
faifoit autrefois les Héros , &
mefme les Dieux; mais
rons-nous de ce zele ardent &
infatigable pour le culte du vray
Dieu ? Suivons, Meſſieurs,fuivons
de pres noftre Héros , admıronsfa
conduite. Ouyfans-doute,
que
diGALANT.
23
renoncer à des droits fi legitimement
deús , donnerfa voix contre
foy-mefme , c'est s'enrichir en
donnant , c'eft eftre à juste titre
le Pere & l'Amour de fes
Peuples ; c'eft triompher noblement
de la faftice , qui triomphe
de tout. Choifir avec jugement
parmy fes Sujets, les plus propres
remplir les Charges importantes
de l'Etat, c'efteftre Prudent.
Abolir les Duels, & les Blafphêmes
, c'eſt eftre également
Puiffant & Sage. Fairefleurir
les Académies , c'eft eftre le Protecteur
des Sciences , & des
beaux Arts . Vaincre en tous
24 MERCVRE
temps, en tous lieux fes Ennemis
, c'est estre Invincible. Se
vaincre foy-mefme, c'est estre LE
GRAND par excellence. Eftre
toûjours tranquile, quoy que dans
un mouvement continuel (comme
le
marque
l'une des * Devifes
gravées fur noftre fuperbe Obélifque
, élevé à la gloire de
LOVIS XIV.) c'eft eftre Incomparable.
Mais avoüezavec moy, Meffieurs
, que quelques éclatatans,
quelques magnifiques , quelques
illuftres que foient ces furnoms,
il n'y en a pas un neantmoins qui
foit plus confidérable , qui con-
Quietofimilis .
vienne
GALANT. 25
vienne mieux à noftre Prince,
mefme qui luy plaife davantage
que celuy de Tres- Chreftien .
C'eft - là le dernier trait de fon
Tableau , puis que la pietéfeule
fait qu'un Roy eft l'Image de la
Divinité. Les Prétendus Reformez
ne doivent donc pas eftre
furrs s'il employe toute forte de
moyens pourles retirer de l'Heréfie.
Le digne Succeffeur de Saint
Louis eftfortement perfuadé, que
la.Religion doit eftre uneparfaite
Monarchie ; que comme il n'y a
qu'un feul Dieu , il n'y a auſſi
qu'une feule foy ; que
la
diférence
du Culte eft une espece d'i-
Decembre 1681. C
26 MERCVRE
dolatrie ; que les plus dangereux
Ennemis de l'Etat , font ceux de
l'Eglife ; & qu'enfin apres avoir
gagnédes Villes & des Provinces
entieres , ilfaut tâcher de gagner
des ames à Dien.
Voila , Meffieurs, voila l'oc
cupation de LOUIS LEGRAND,
pour qui nous devons faire fans
ceffe des voeux, fi nous voulons
voirfous fon Regne l'Unité de
·la Religion ; & fi pour comble
de bonheur de gloire, le Ciel
fecondefes pieux deffeins , nous
verrons le Fils Aîné de l'Eglife
porter l'Etendart de la
Croix auffi loin que les Lys.
GALANT. 27
Je vous ay promis de vous
faire part des Cérémonies
qui ont efté obſervées en
établiffant la Chancellerie
de Tournay ; il faut m'acquitter
de ma parole . Tour.
nay a eu de tout temps des
avantages tres-particuliers,
juſqu'à poffeder celuy d'avoir
efté la demeure de nos
Roys , au commencement
de la Monarchie . Sa Majefté
l'ayant adjoûté à fes
Conqueftes en 1667. ne luy
pouvoit mieux marquer fon
eftime , qu'en l'honorant de
la garde de fon Sceau . Elle
C ij
28 MERCVRE
décharge par là fes Habitans
, & toutes les Jurifdictions
qui relevent du Confeil
Souverain de cette Ville,
des grand frais qu'il falloit
faire pout obtenir des Lettres
à la Chancellerie de Paris
, ce qui apportoit toûjours
beaucoup de retardement
aux affaires . Le Mercredy
15. d'Octobre ayant
efté choisi pour la premiere
ouverture de celle dont je
vous aprens l'établiſſement,
Meffieurs du Chapitre de
l'Eglife Cathédrale firent
fonner le foir précédent
la
GALANT 29
Cloche
groffe Blanche , qui eft une
que l'on ne fonne
jamais qu'à la mort de l'Evefque
& des Chanoines , &
dans les occafions extraordinaires.
On l'appelle ainfi , à
cauſe de fa groffeur , & du
don que la Reine Blanche,
Mére de S. Loüis , en fit
autrefois à cette Eglife. La
mefme Cloche fut encore
fonnée le matin du Mercre
dy , & fur les neuf heures,
M' Maqueron Secrétaire du
Roy , porta les Sceaux &
la Subdélégation de M' le
Chancelier à M' le Premier
C iij
30 MERCVRE
Is
Préſident de Tournay. Il
eftoit accompagné de M
Huez , le Noir , Cazier , de .
la Chapelle , Perrette , & Héron
, tous en Robe de Cérémonie
de fatin noir , ayant
un Cordon d'or , & des
Gands à frange de meſme
matiere ; & de M " de l'Ifle
& le Sage en Robe d'Avocats.
Le S Longchamp
Chauffecire les fuivoit en
habit gris avec l'épée au côté.
M Huez Sécrétaire du
Roy , & Controlleur en la
Chancellerie de Paris, & M
le Noir , Cazier , & Héron,
GALANT.
auffi Sécretaires du Roy,
ont efté choifis par Sa Majeſté
, qui les a tous honorez
de Commiffions fignées de
fa main , pour exercer les
Charges de cette Chancelliere,
jufqu'à ce qu'il y en ait
affez de vendues pour tenir
le Sceau. M' Huez y fait la
Charge d'Audiencier ; M ' de
la Chapelle , Frere de M² de
P'Ifle , Sécretaire du Roy ,
celle de Controlleur , & M
de l'Ifle Fls du mefme Secrétaire
du Roy , & M' le Sage,
tous deux Avocats au Parlement
, y font en qualité de
С iiij
32 MERCVRE
Référendaires . M' Perrette
eft le premier qui ait traité de
l'une des Charges de cette
nouvelle Création . En arrivant
chez M' le PremierPréfident
, ils le trouvérent en
Robe de Velours noir. Aprés
que M' Maqueron luy eut
prefenté les Sceaux dans un
petit Coffre cacheté des Armes
de M' le Chancelier,
avec la Lettre de ce digne
Chef de la Juſtice , & la
Subdelegation qu'il luy enyoyoit
, on leut l'une & l'au
tre , & le Coffre fut ouvert.
On le referma en fuite ; ce
GALANT. 33
qui eftant fait , le Chauffecire
le prit pour le porter au
Carroffe de M ' le Premier
Préfident , qui y monta à la
gauche des Sceaux . M ' Maqueron
fe plaça fur le devant
, ainfi que M' Huez.
Le refte des Officiers monta
dans d'autres Carroffes. Celuy
de M' le Premier Préfident
Garde-fcel eftoit précé
dé par deux Huiffiers à pied,
l'un & l'autre en Robe & en
Toque de velours . Ils allérent
dans cet ordre à l'E
glife Cathédrale , où ils defcendirent
à la principale
34 MERCVRE
Porte. Le Chauffecire prit
alors les Sceaux , & les porta
immédiatement devant M'
le Premier Préfident. Les
Secrétaires du Roy fuivoient
deux à deux. Ils entrérent
rent ainfi dans le Choeur , &
y prirent les places qui leur
eftoient préparées . Les deux
Huiffiers eftoient à la tefte,
ayant derriére eux le Chauffecire.
On pofa les Sceaux
fur une Table, couverte d'un
Tapis de velours violet, femé
deFleurs de Lys d'or, avec un
Carreau de mefme parure.
Un peu plus bas eftoit un
4
GALANT. 31
Prić-Dieu , & un femblable
Carreau , fur lequel M ' le
Premier Préfident fe mit à
genoux . Il avoit derriére luy
un Fauteuil avec un Carreau
de velours rouge. A ſa main
gauche eftoient deux rangs
de Bancs couverts de velours
violet , fur lefquels furent
placez les Secrétaires
du Roy , & autres Officiers
de cette nouvelle Chancellerie.
Les hautes Chaires du
Choeur eftoient remplies de
Meffieurs du Confeil Souverain
, de M' le Grand Bailly,
& des Chanoines. Quan
36 MERCVRE
tité de Dames de qualité
avoient pris leurs places vers
l'Autel , & une foule incroyable
d'autres Perfonnes de
toutes conditions , occupoit
le reſte de l'eſpace . La Meſſe
fut folemnellement celébrée
par M le Doyen , qui officioit
en l'abſence de M' l'Evefque
de Tournay , ayant
deux Chanoines pour Diacre
& Sousdiacre , & cinq
autres Affiftans, tous reveftus
des plus beaux ornemens de
la Cathédrale , qui font tresfuperbes
, tant par leur matiere
, que par la riche bro
GALANT. 37
derie dont ils font
couverts,
La Mufique
qui eft meilleure
à Tournay que dans
tout le reste de la Flandre,
fe fit particulierement
admirer
dans cette Cérémonie
.
La Meffe eftant achevée, M",
du Confeil Souverain
fortirent,
ainfi que M ' le Premier
Préfident & les Sécretaires
du Roy. Ces derniers gardant
toûjours le mefme ordre , fe
rendirent
dans la Salle de la
Chancellerie , qu'on avoit
parée fort proprement
d'une
Tapifferie à fond bleu , toute
parfemée de Fleurs de Lys.
38 MERCVRE
Chacun ayant pris fa place ,
M ' le Procureur Général du
Confeil Souverain fe mit fur
une Chaiſe à coſté de M ' le
Premier Préfident Gardefcel
, de la mefme forte que
M ' le Procureur Général des
Requeſtes de l'Hoſtel a coûtume
de ſe mettre à la Chancellerie
de Paris. En fuite on
ouvrit les Sceaux , tous les
Officiers eftant debout &
`nuë tefte , ainſi qu'un nombre
infiny de
Spéctateurs,
qui rempliffoient
la Salle du
Sceau . On demeura de cette
maniére pendant que M
GALANT. 35
•
Huez fit lecture à haute voix
de l'Edit de Création de cette
Chancellerie , de l'Arreft du
Confeil pour les Survivances
, de la Déclaration du
Roy pour l'explication des
Priviléges , & de la Subdélégation
de Monfieur le
Chancelier à M' le Prémier
Préfident. Alors , chacun
s'eftant affis & couvert , M
Perrette , Sécretaire du Roy,
fut inftalé, & M❞ Maqueron
& le Noir , préſentérent chacun
deux Officiers , à qui
on fit prefter le ferment ; aprés
quoy M ' le Sage & de
40 MERCVRE
l'ifle firent rapport des Lettres
de Juftice qu'il y avoit
à fceller. On fcella le tout;
ce qui eftant fait , M ' le Premier
Préfident renferma le
Sceau , qu'il fit mettre en
fa préſence dans un Coffre,
fcellé dans le mur , & fermé
de quatre Clefs . L'une de
ces Clefs luy fut donnée,
un autre à M Huez , la troifiéme
à M ' Maqueron , & la
derniére à M' de la Chapelle.
Le Coffre des Expéditions
eftant fermé , chacun fortit
de la Salle. M ' le Prémier
Préfident Gardeſcel, précedé
des
GALANT. 41
des deux Huiffiers , monta
en Carroffe , & fut reconduit
chez luy, pour cette fois feulement
, fuivy des mefmes
Officiers de la Chancellerie,
dans le mefme ordre qu'ils
avoient efté le prendre. Ces
Officiers revinrent en fuite
faire le Contrôlle des Lettres
qui avoient efté fcellées . Les
Droits & Emolumens que
l'on en tira ce premier jour›
furent deftinez aux Pauvres.
On alla de là dans la Maiſon
de M' le Baron de Lanoy, où
les Secrétaires du Roy ef
toient logez . Ils y traitérent
Decembre 1681. D
42 MERCVRE
1
avec toute la magnificence
poffible M' le Prémier Préfident
, Mile Procureur Général
, M le Doyen & les
autres Chanoines officians .
On fervit deux Tables avec
une entiére propreté , & l'on
y but les fantez du Roy , de
la Reyne ,de Monſeigneur
le Dauphin , de Madame la
Dauphine , & en fuite celle
de M' le Chancelier.
La foûmiffion que les Habitans
de Strasbourg ont fai
te au Roy , a donné lieu aux
Devifes que trouverez dans
cette Planche.
GALANT. 39
·
Un Nuage épais remply de
Foudres avec des Eclairs
qu'on en voit fortir , fait le
Corps de la premiere. Ces
• mots en font l'Ame , Solofulgure
terret. Le Roy fait à pei
ne avancer quelques Troupes
vers Strasbourg, que fans
qu'on ait attaqué la Place , il
reçoit la nouvelle de fa Ca.
pitulation.
La feconde eft un Roſeau
battu d'un grand vent , avec
ces paroles , vitat curvata
fronte rüinam. Quelque réfiftance
qu'euft pú faire la
Ville de Strasbourg , elle
Dij
44 MERCVRE
n'euft fait
qu'augmenter la
gloire du Roy , & attirer fa
colere ; au lieu qu'en fe foûmertant,
elle a merité la confervation
de fes Privileges.
La troifiéme regarde l'étonnant
ſecret de cette entrepriſe
, qui n'a éclaté que
par fon entier fuccés. Cette
Devife a pour Corps un Fufil
qui tire , & ces paroles
pour Ame , Minis eft promptior
ictus.
On a fait la quatriéme
fur la conftruction de la Citadelle
entre le Pont & la
Ville. Cette Citadelle dans
GALANT 45
la fituation que je viens de
vous marquer, luy fert de
Corps ; & elle a ces mots
pour Ame. Servat et obfervat.
Une Citadelle n'eft pas
faite feulement pour fervir
de défenſe à une Ville , mais
pour obſerver les démarches
des Mutins qui voudroient
corrompre la fidelité des Habitans
.
La cinquième, qui eft De
vife & Emblême , a efté faite
fur le rétabliſſement de la
Religion Catholique dans la
Ville de Strasbourg . Elle a
pour Corps une Lune éclip46
MERCVRE
fée , qui commence à recouvrer
fa lumiere. Afpectu
reddita Lux eft , font les paroles
qui luy fervent d'Ame.
Tout le monde fçait que la
Lune emprunte fa clarté du
Soleil , & qu'elle ne ſouffre
jamais d'Eclipfe que quand
elle ne peut recevoir la lumiere
de ce grandAftre.L'Eglife
Catholique , que l'Ecriture
& les Péres ont comparée
à la Lune , comme le
Sauveur du Monde au Soleil,
avoit fouffert dans Straf
bourg une malheureuſe &
longue Eclipfe par l'HéréGALANT.
43
fie ; mais enfin Sa Majefté
l'a diffipée , en y rétabliſſant
l'éxercice de la veritable Religion.
Ces cinq Deviſes
font de M' de Sinprou .
On ne peut donner de
trop fréquentes leçons aux
Avares . Ainfi , Madame,
quoy que je vous aye déja
envoyé dans quelqu'une de
mes Lettres une Fable fur la
Poule auxOeufs d'or, vous en
voudrez bien voir une feconde
d'un autre Autheur fur cette
mefme matiére . Elle eft du
Berger Fidelle des Accates.
L'agréable tour qu'il donne
48 MERCVRE
aux Sujets qu'il traite , a un
caractére particulier qui ne
fçavroit manquer de vous
plaire.
5232535 2 2 5725222
LA POVLE
AUX OEUFS D'OR.
C
FABLE.
E Phrygien de burlesque me
moire
Dont le fubtil efprit s'eft acquis tant
de gloire ,
Et dans fes Ecits vit encor,
Nous a laiſſé la merveilleuſe. Hiftoire
D'une Poule qu'avoit un Païfan de
Mogor.
Elle
GALANT 49
Ellepondoit dit - il ) tous lesjoursum
Ocuf d'or.
Cet avare Manan fut aſſez fat pour
croire
Que dans le ventre elle avoit un .
tréfor.
Il l'ouvrit dans cette croyance,
Et n'y trouva que quelques grains de
Blé,
Qui n'avoient encor pû fechanger
en fubftance.
A cette vifion de douleuraccablé,
Il fe plaignit d'avoir par un trait
x
3
d'innocence
Perdufa plus douce efperance,
Sajoye & fen unique bien ;
Mais fes regrets ne fervirent de
rien.
25
Brillant métal auquel les Hommes,
Dans l'âge de fer où nousfommes,
Decembre 1681. E
50 MERCVRE
Mettent tout leur bonheur, &trouvent
tant d'appas,
ear
Helas, à quey ne les portes-tu pas?
Pour t'acquerir le Matelot penfage
Sur un frefle Vaiffeau court les mers
hardiment;
UnJuge interessé par toy vendſon
fuffrage;
Onfaitpartoyfaire unfaux Teftas
mcnt;
Les Témoins apoftez le fignentfans
le lire,
Irisfe radoucit auprés defon Amant,
Sa Saur Mariane fait pire,
Et tous enfin viventfous ion empire.
De la terrepourtant tu n'és qu'un excrément,
Unexcrém nt abjet &méprisable,
Que noftrefealcaprice arenduprécieuxs
GALANT. SE
"Quoyque l'Avare,droide, infatiable
Te devorefans cefft , & du coeur &
des yeux ,& a ,
.
Pour cela tu n'en vaux pas mieux;
Mais revenons à noftre Fable.
Voicy Lecteurs, quel en eft le vray
Sens.
Aulicu de vous rompre la tefte
A chercher les moyens de devenir
puiflans,
Contentez- vous d'une fortune bonnefte.
Vous avez déja fans doute
entendu parler de Mont-
Loüis. C'eſt une Place que
Sa Majeſté fait bâtir depuis
trois ans en Cerdagne , à
deux lieues de Puycerda , au
plus haut des Pyrenées, poùr
E ij
52 MERCVRE
mettre le Languedoc & le-
Rouffillon à couvert des infultes
des Ennemis , auſquelles
ces deux Provinces avoient
efté exposées pendant
les derniéres guerres. Cette
Place qui donne une entrée
facile en Eſpagne , du coſté
de la Plaine d'Urgel, n'y en
ayant aucune confidérable
jufqu'à Lérida , eft compofée
d'une Citadelle à quatre
grands Baſtions , & d'une
Ville reveftue & fortifiée à
proportion , avec des dépen .
fes extraordinaires , & telles
qu'il eft aisé de juger pour
GALANT. 53
"
l'exécution d'une pareille entreprife
, où prés de cinq
mille Hommes font employez
toutes les Campagnes.
La Citadelle , malgré
la rigueur de ce climat , qui
ne permet d'y travailler que
cinq mois au plus dans tou
te l'année , fe trouvant en
état de recevoir la Garnifon
que le Roy y deftinoit cét
Hyver , M le Comte de
Chazeron , Lieutenant Général
des Armées de Sa Ma
jefté & de la Province de
Rouffillon , & M ' Trobat .
Préfident au Confeil Souve
E iij
54 MERCVRE
rain , & Intendant au mefme
Pays , s'y rendirent le
vingt troifiéme
d'Octobre
dernier
, accompagnez
de
M' de Zurtauben
, Infpe-
&teur Général des Troupes,
Colonel Commandant
du
Régiment
de Furftemberg
;
de M de la Cauffade Lieutenant
pour le Roy de la Ci-
'tadelle de Perpignan , q& de
plifieurs autres Officiers ,
pour la Bénédiction
qui sfe
devoit faire de cetten Place ,
de Dimanche
vingt-ſixiéme
du mefme mois & quoy
les neiges & les pluyes que
GALANT. 55
n'euffent point ceffé toute la
femaine jufqu'au Samedy au
foir , Dieu qui feconde toûjours
les Actions de noftre
pieux Monarque , rendit ce
jour le plus beau qui euſt
paru depuis fort long-temps.
Toutes les Troupes, au nombre
de plus de quatre mille
hommes d'Infanterie , qui
campoient aux environs , fe
rendirent le matin dans laCitadelle
, dont elles bordérent
les ramparts , avec des munitions
pour les Salves qui
leur feroient ordonnées
pendant
la Cérémonie
, en mef
E iii
56 MERCVRE
me temps
que fe feroient
celles de trente
Piéces
de
Canon
, qu'on y avoit amenées
depuis
un mois . Enfuite
Meffieurs
de Chazeron
Lieutenant
Général
, Trobat
Intendant
, Durban
de Fortia
Gouverneur
de la Place
,
de Longpré
Lieutenant
de
Roy , de S. Martin
Major,
& de Malézieu
Commiffaire
des Guerres
, chargé
depuis
trois ans de la Police de ces
Troupes
, dont il s'acquitte
auffi dignement
qu'on
le
puiffe faire
dans la Chapelle
de la Cita
;
eftant entrez
GALANT. 57
delle , avec tout le refte des
Officiers , une grande Meſſe
fut célébrée avec toute
la pompe poffible. Si - toſt
qu'on la commença , les Ingénieurs
employez à la conftruction
de la Place , partirent
de la Maifon de M
Durban, précédez de quatre
Trompetes, de douze Hautbois,
& de vingt-quatréTambours
, que fuivoient quatre
Sergens . Mulla Lande principal
Ingenieur, portoit un
Baflin , dans lequel eſtoient
trois Clefs dorées , attachées
enſemble par un Ruban
8 MERCVRE
bleu . Quatre autres Sergens
marchoient aprés les Ingénieurs
, fuivis de quelques
Soldats , & d'une foule incroyable
de Peuple Ils entrérent
par la Porte Royale,
oùM' le Chevalier Durban,
Cadet dans la Compagnie
Colonelle du Régiment de
Furftemberg , eftoit en Faction
d'un cofté , & M' Marçau
, Cadet dans celuy d'Ef
toppa, de l'autre. Ils s'arreſtérent
proche la Chapelle, juf
qu'à l'heure de l'Offrande.
Quand cette heure fut venue,
les Ingénieurs marchérent
GALANT. 59
jufques à la porte , où celuy
qui portoit les Clefs préſenta
le Baffin à M' de Malezieu,
qui le donna à M' Trobat.
Ĉét Intendant l'ayant pris,
alla fe mettre à genoux fur
le Marchepied de l'Autel,
pour faire benir les Clefs de
la Place , ce qui fut fait par
M' Arnaud Recteur du lieu,
qui officioit. Cette Bénédition
finie , M' Trobat préfenta
le Baffin à M. de Chazeron
, qui prenant les Clefs,
les délivraà MDurban.
Ce dernier les remit entro
les mains de M' de Longpré
60 MERCVRE
Lieutenant de Roy , d'où elles
pafférent entre celles de
M' de S. Martin Major , de
M' Creté Aide - Major , &
enfin de M' de S. Laurens
Capitaine des Portes, qui les
garda jufqu'à la fin de la
Meffe. Tout cela fe fit au
bruit des Trompetes , Hautbois
& Tambours , avec les
acclamations publiques de
Vive le Roy. La premiére
Salve de toute la Moufqueterie
s'eftant faite en ce moment
, fut fuivie de celle du
Canon , & l'une & l'autre
réitérée pendant l'Elevation.
GALANT. 61
La Meſſe eſtant achevée, on
chanta les Prières pour le
Roy , apres lefquelles on alla
benir la Citadelle , & porter
les Clefs au Logis du
Gouverneur . Quand on y
fut arrivé , le Capitaine des
Portes luy remit ces Clefs
qu'il avoit toûjours gardées,
& là on fit la Bénédiction
de la Citadelle , aprés quoy
on s'en retourna à la Chapelle
en chantant leTeDeum,
au bruit du Canon & de la
Moufqueterie
. La Cérémonie
finit par un fuperbe Repas
que M ' Durban donna,
62 MERCVRE
乾
à la Compagnie . Voyez , Ma
dame , jufqu'où s'étend le
pouvoir du Roy. Faire bâ
tir une Place , auffi forte
qu'importante , dans l'endroit
de plus defert de tout
fon Royaume , & qui jufques
là avoit paru le moins
habitable , n'est- ce pas fe
rendre en quelque façon le
Maiftre de la Nature , c'eſt à
dire , d'une Reyne à laquelle
tous les Hommes font
foumis Il m'en est tombé ?
entre les mains un Panégyrique
qui mérite bien que
vous le voyiez . Je parle de
GALANT. 63
la Nature , dont M' Thiot
Confeiller & Avocat du
Roy au Préfidial de la Fléche
, releva merveilleufement
les avantages le Jeudy
13. de l'autre mois , à l'ouverture
c'u Palais . Quoy que
ce Panégyrique foit un peu
long , la folidité du raiſonnement
, & la profonde érudition
у font fi bien jointes
avec le brillant , que tout
dénué qu'il eft des graces
que luy prefta fon Autheur
en le prononçant , je ne doute
point qu'il ne vous donné
le mefme plaifir qu'en
64 MERCVRE
ont receu ceux qui l'ont entendu
. Dans la nombreuſe
Affemblée qui fut préfente
à cette Ouverture , il n'y
eut Perfonne qui n'en demeuraft
charmé. Si vos १
Amies fe trouvent embaraf
fées des citations Latines,
vous prendrez le foin de leur
en donner l'explication .
"
GALANT. 65
52252225:52225255
DISCOVRS
Prononcé à l'ouverture du
Préfidial de la Fléche le 13,
Novembre 1681.
MES
ESSIEURS,
Le Sujet de noftre dernier
Difcours éleva nos penſées au
deffus de la Nature, & nous fit
prefque parler le langage des
Anges , en vousfaifant voir une
jufticequifortoitdufein de Dieu.
laquelle apres avoir parcourufür
Decembre 1681. F
-
66 MERCVRE
un Charde triomphetous les diférens
ordres de l'Univers , & ré··
pandufes douces influences par
tout, acheva la révolution defon
cours, en retournant parlaNature
humaine fe réunir àDieufon premierprincipe.
Aujourd'huy la Fuftice
paroiftra plus fenfible à vos
yeux. Vous la verrez triompher
dans les Loix de la Nature, &
nous neparlerons que le langage
des Hommes. Dans ce deffein
jay confideré la Nature comme
une augufte Princeffe , dont l'Empire
eft étably dés la naiſſance du
Monde , & dont la vieilleffe
confervé jusqu'à préfent l'éclat
GALANT. 67
de fa premiere beauté , & n'a
point effacé deffus fon vifage ces
caracteres précieux de grandeur
de majefté, ny diminué aucun
des charmes qui la rendentfi aimable.
Fay confideré tous les Eftres
créez, comme desVaffaux fi
delles qui respectent & adorentfes
Loix , & qui fans contrainte
obeïffent à cette belle Souveraine.
Fayreconnu qu'elle regne fi doucement
fur les Hommes , qu'il ne
femble pas qu'elle commande , ny
qu'elleufe defonpouvoir. Elle s'in
finue dans noftre ame pour la diri
ger; elle s'unit avec noftre efprit
pour l'éclairer ; elle fe joint avec
Fij
66 MERCVRE
mosfens pourles conduire;elle agit
par nous , afin de nous faire agir
par elle- mefme ; & elle imprime
fi bien fes Loix dans nos coeurs,
qu'elle enfait un Tribunal où elle
tientfa Justice , Lex ſcripta in
cette
cordibus noftris .
Qu'on ne dife point que
eyne est devenue esclave ; que
dans le premier Siecle elle fut
fouillée du fang d' Abel ; qu'elle
n'a pû demeurer long - temps
Viergefans fe laiffer corrompre ;
que mesme un Conquerant a
triomphe d'elle , ayant arrefté le
Soleil dans la rapidité de fa cour
fe, pour éclairer , & pourfervir
GALANT. 69
*
àfa victoire ; qu'enfin cette panvreReyne
s'eft veue aux derniers
abois , & que peu s'en eftfallu
qu'elle n'ait esté noyée dans les
eaux du Deluge ; que depuis ce
temps- là elle est devenue fujette
à mille maladies ;
; que
les tremblemens
de terre marquent déja
La foibleffe ; qu'elle eft fi vieille
qu'elle ne peut plus produire s
qu'elle n'a pas trois mois l'année
defanté, que pendant l'Eté elte
a des accés de fiévre tres- violens
, l'Hyver desfriffons qui
la tranfiffent , & qui nous font
connoiftre que fa fin approches.
qu'au reftefes Loix font tyran
70 MERCVRE
niques ; que la Justice eftant une
babitude de la volonté , n'eſt
3
point un ouvrage de la Nature ;
& qu'enfin s'il y avoit une
Fuftice
naturelle , fes Loix feroient
imuniformes
, perpétuelles
muables.
Voila , Meffieurs , les propos
outrageux que l'on tient de cette
Reyne. Quel aveuglement? Eftil
poffible que celle que tous les
Hommes devroient honorer d'un
culte particulier, foit fi indignement
traitée? Souffriray-je qu'on
noirciffe une Innocente de crimes
, dont elle ne fut jamais coupable
? C'est ainsi que des Sujets
GALANT. 71
1
7
traîtres & infidelles , décrient le
Gouvernement de leur Reyne legitime
, pourfecouer le joug de
l'obeiffance ; c'est par ces voyes
qu'ils fe font un chemin pour
venir à la Rebellion . Cruels qui
accufez la Nature , imputezvous
les crimes que vous luy reprochez
Elle eft fi ingenieufe
dans fes deffeins , fi pure dans fes
productions , fi jufte dans fes onvrages
, fi prudente dansfa conduite
, &fi équitable dans ſes
Loix , que les Sages du monde en
demeurent furpris d'admiration
& d'étonnement
. Il n'y a que
ces inhumains qui ne veulent pas
72 MERCVRE
épargner leurMere & leur Reine,
qui n'eft criminelle que pour
leur avoir donné la naiffance.
Vous attendez , Meffieurs
que je prenne la querelle de cette
illuftre Innocente , que je me
declare de fon par y. Comme je
voy que perfonne n'ajamais par-
Lé affez hautementpour la Nature,
je l'a défendray avec toute le
zele dont mon ame eft capable.
Je la protegeray de toutes mes
forces , & la vangeray de tous
les outrages qu'elle a receus .
Quoy qu'il femble qu'elle foit
foible contre un figrand nombre
Ennemis , fielle eft affez henreuſe
GALANT. 73
reufe pour obtenir le fecours de
voftre protection . J'efpere, Meffieurs
, aprés vous avoir parlé
toujours depuis vingt & un an
de la Fustice , remettre aujourd'huy
la Nature fur le Trône,
ranger tous les Rebelles fous
l'autorité de fes Loix .
Tout ce qui eftfoumis à la divine
Providence eft conduit &
dirigé par la Loy éternelle , &
en reçoit une impreffion qui luy
donne l'inclination de fe maintenir
dans fon état ,
*fafin. Or comme entre tous les
eftres d'icy bas, les Creatures raifonnablesfont
d'une maniere plus
Decembre 1681.
d'arriver
G
74. MERCVRE
noble & plus excellente foumifes
à cette divine Providence,
par la communication qu'elles en
reçoivent , afin de pourvoir non
feulement à leurs befoins , mais
encore aux neceffitez des autres
creatures ; auffi par l'infufion
par l'irradiation de cette raifon
éternelle , elles ont une inclination
naturelle de faire chacune
leur devoir , & de parvenir à
leur fin . Cette participation de
la Loy éternelle dans les Creatures
raisonnables , eft ce que nous
appellons la Loy de la Ñature;
d'où vient que le Prophete Roy,
aprés avoir exhorté toutes les
GALANT S
Nations du monde à fe facrifier.
à la Juſtice , facrificate facrificium
juftitiæ , & comme fi
on lisy cuft demande , qui eft- ce
quinous enfeignera le bien qu'il
fautfairepourgarder la Justice,
multi dicunt quis oftendit
nobis bona ? il répond admirablement
, que la lumiere de la
raifon naturelle brille inceffamment
à nosyeux , fignatum eft
fuper nos lumen ; & c'est le
rayon de cette éclatante lumiere,
que nous appellons la Loy de
la Nature.
}
Rododds,
Comme donc tous les Hommes
tiennent en partie leur eſtre du
G ij
76 MERCVRE
・
bienfait de la Nature , elle a auffi
pourveu aux moyens neceffaires
pour lesy entretenir. A cette fin
elle leur a donné certaines notions
de ce qui eft bone de ce qui eft
mauvais , leur a infpiré le
defir de la focieté. Elle s'est fait
connoiftre à noftre efprit pour une
Mere commune qui demande à
fes Enfans une concorde mutuelle,
qui defire entr'eux une affection
reciproque , une reconnoiffance
du bien que les uns auront procuré
aux autres. Elle leur a auffi
imprimé l'horreur de l'ingratirude
, & le defir de s'opposer à
ceux qui font quelque outrage à
IMANG
GALANT.
autom
leur Prochain 77
de
& qui apportent
Colordre
confufion a l'ordre public,
na-
C a la tranquilite
commune
.
Ce quife fait donc par les Hommes
dans
ces fentimens
, eft appellé
droit , equité
, ou juſtice
turelle
. Carcettefuftice
n'eſt autre
chose
que la proportion
, le
rapport
& l'exacte
convenance
despenfees
humaines
avec
cette
raifon
univerfelle
, & un allignement
de nos actions
avec ſa
肉
droiture , laquelle nous eft donnée
à connoiftre parla fecrette intelligence
que la Nature entretient
avec noftre efprit.
Ola belle école ,
que
l'école
G iij
78 MERCVRE
de la Nature ! Tous lesHommes,
depuis le plus fçavant juſqu'au
plusfimple Villageois , font graduez
dés le berceau dans cette
celebre univerfité ; illuminat
omnem hominem venientem
in hunc mundum . L'enrendement
humain devient riche
dés l'inftant mefme de fa naiffance
& fi tous les Hommes ne
font pas totalement imbus , au
tant les uns que les autres , d'une
connoiffanceparfaite du vray &
du bon du moins rien ne leur
manque pour s'en former une
image fidelle , enlaiffanttravailler
leur raifon fur les premiers
GALANT. 79
traits que la Nature y a ébauchez.
Le Monde estune grande Republique.
Tant de Nations dif
ferentes font les divers ordres qui
la compofent. Ilfemble que cette
multitude d'Hommes prefque.
infinie , y devroit apporter de la
confufion , tant à cause de la diverfité
des humeurs que pour la
difference desclimats maislaNature
les a liez fi étroitement les ·
uns avecles autres
en dy
&
è fi agreable focieté, que vivant
tous fous le mefme Ciel ,
n'eftant éclairez que du mesme
Soleil , ils n'ont auffi qu'une
une
C
Giiij
8 MERCVRE
mefme Loy quela Nature a gra
vée dans leur coeurs de maniere
que tous ces Peuples dont les inclinationsfont
fi differentes , les uns
eftant polis & civilifez , les au
tresfauvages & barbares , font
reunis parla Nature , comme des
membres qui nefont qu'un mefme
corps , elle agitfi puiffamment
dans leurs esprits , qu'elle
caufe dans les uns & dans les
autres prefque les mefmes fentimens
; & de vray , comme tous
les Hommes font obligez de fuiore
les Loix de l'Etat où ils ont
pris naiſſance & où ils demeurent
; auffi comme habitans de ce
GALANT. 8t
que
Monde, ils font également obligez
aux Loix de la Nature. Les
Ordonnances desRoys& les Conftitutions
des Empereurs ne font
des Statuts particuliers pour
leurs Peuples , en comparaifon des
Loix de la Nature, qui obligent
toutes les Nations de la terresom
Qu'on cherche dans les Gavernes
les plus profondes ; qu'onpe
netre dans lesfolitudes les plus rer
culées ; qu'on vifite ces terres in
connues , quifemblent pour ainfi
dirc avoir échapé aux connoiffances
de la Nature , & n'eftre
pointdefon domaine., on y trouverades
Hommes qui n'ont ja82
MERCVRE
mais eu de compagnie qu'avec les
Tygres & les Lyons; on en pourra
mefme trouver d'autres qui
n'auront jamais veu la clarté du
jour ; mais on n'en verra jamais
un feul qui n'ait pas efté éclairé
des lumieres de la Nature , &
dans le coeur duquel elle n'ait pas
impriméfes Loix.
Il n'y a point d'endroit dans
I'Univers qui ne foit deſa Furifdiction,
& perfonne ne peut eftre
déchargé de l'obligation qu'il
de lafuivre. Vous Princes , vous
Empereurs , qui n'avezpoint de
Superieurs en terre , qui ne tenez
à Dieu que par vous -mefmes,
GALANT. 83
& qui eftes indépendans de tout
lerefte des Hommes, vous ne l'étes
pas de la Iuftice naturelle.
Quoy que vous faffez trembler
la terre fous l'autorité de vos
Loix, vous n'eftes pas affranchis.
de celles de la Nature , & toutes
les fais que vous le
les violez &
que vous rompez ce divin lien
qui foûtient l'ordre du monde ,
pour ſe vanger de vous , & pour
vous punir de voſtre crime , elle
vous envoye desfleaux & vous
perfecute jufque dans vos triom,
phes ne vous permettant pas de
jouir avec plaisir des fuccés les
plus glorieux , des prosperi84
MERCVRE
qu
SMAN 9101
tez lesplus éclatantes.
5. Il ne faut point s'étonner
Meffieurs ,fi la Loy naturelle eft
fi generale & fi puiffante , puis
elle participe de la Loy eternelle
, & qu'elle eft originaire
du
Ciel. Dieu , tout-puiffant qu'il
eft , eft pour ainfi dire foumis
à cette Loy de la Nature ; &
quay qu'il ait arresté le Soleil
combat
de Jofue au ие ›
quay
qu'il ait commande à Abraham
de faire mourirfon Fils innocent;
& aux Ifraelites de prendre &
d'enlever les Vafes d'or des
Egyptiens , on ne peut pas
pour cela , qu'il ait jamais interdire
GALANT. 84
de
de
rompu lecours de la Nature ,
violé aucune $450019 / 18aees
Loix , parce
qu'ily a une telle conformité de
Nature à fes volontez , que
tout ce qu'il fait c'est la nature
de la chofe mefme . Quid Natura
nifi Deus , & divina ratio
toti mundo inferta Ceftoit
peut- eftre à cause de cela que les
Stoiciens difoient queDiener la
Nature n'estoient qu'une mefme
chofe. En effet la Nature eft un
extrait de la grandeur de Dieu,
& un écoulement de faToutepuiffance;
& la Loy de la Natu
re un rayon de la Ley eternelle.
dont il nous afait unprefent com
CONS
86 MERCVRE
bu
me d'un phare qui nous éclaire
pendant noftre vie. C'est une
Science incorporée avec nous ,
rinée au dedans de nous-mefmes,
& infufedans l'effence de noftre
ame. Auffi Saint Auguftin difoit,
que pour avoir cette notion de la
Loy naturelle , il n'a pas eu be-
Join de lire les Livres , cette Loy
estant fi connue d'elle mefme
que les Pafteurs la chantentfur
les montagnes , les Poëtesfur les
Theatres, les Ignorans dans leurs
Cercles,les Doctes dans leurs Biblioteques
les Maiftres dans
leurs Ecoles , les Evesques dans
leursEglifes , & le Genre-humainfur
toute la terre.·
GALANT. 87
Mais ce qui releve davantáge
la Loy de la Nature , c'est
qu'elle est unefource feconde , de
laquelle plufieurs autres Loix
font dérivées , comme un
principe univerfel , duquel on tire
des confequences infinies ; &
de fait , l'ordre & le concert de
toute la Nature qui nous fait entendre
qu'ily a unDieu, tout bon,
tout juste & tout-puiffant , qui
nous a aimez le premier puis
qu'il nous a donné l'eftre ; qui a
prévenu parfes foins nos neceffitez
, puis que mesme pour nous
donner du contentement dans la
vie, il a cree'tant de chofes agrea
88 MERCVRE
bles ; cet ordre & ce concert qui
ea
nous fait connoiſtre un Dieune
nous enfeigne - t - il pas que nous
luy devons nos hommages comme
à noftre Souverain , à luyſeul
nos adorations ?& voila, Meffieurs
, comme la premiere des
Loix divines eft tirée du centre
de la Nature.
a ne
Cette belle Harmonie de tous
les Etres qui en reconnoiſt un
fuperieur à tous les autres
nous apprend- elle pas que nous
devons à cepremier eſtre nos premiers
honneurs ? & voila encore
comme la feconde des Loix
divines est tirée du centre de la
Loy de la Nature.
GALANT. 89
qui fe font
Les
merveilles
Les
molies dans la Nature au
accomplies
Septieme jour, & comme cejourla
ce fut la premiere fois que la
Nature tint fes grands jours ,
qu'elle publia à l'esprit de l'Homme
les Loix qu'elle venoit de
graverdans fon coeur , ce mefme
jour ne devoit- il pas eſtre le jour
du facre repos destiné au Souverain
Legiflateur par un culte
particulier ? Et voila comme
la troifiéme des Loix Divines,
eft pour ainfi dire formée par la
y de la
Nature.
479444
Lafubordination par laquelle
la Nature à foumis les moin-
Decembre 1681. H
90 MIRCVRE
n'adres
aux plus grands , & la reconnoiffance
qu'elle inspire des.
bienfaits que l'on a receus ,
-elle pas donné lieu au quatriéme
Commandement de la Loy
divine par lequel les Enfansfont.
obligez à honorer leurs Parens ?
Cette liaifon enfin que la
Loy de la Nature a fait entre
tous les Hommes , aufquels elle
défend de faire à autruy ce que
nous ne voudrions pas nous eftre
fait, n'a- t- elle pas enfanté, pour
ainfi parler, les autres Loix divines
concernant la charité & la
dilection du Prochain , en défendant
de luy faire aucun outrage
GALANT. 91
•
dans fa vie , dans fon honneur,.
dans fes biens ? Tant il est
le droit naturel eft la
vray que
le baſe fur laquelle oonn aa fondé
Droit divin. Le Docteur Angeque
l'amour envers
les
lique dit ,
Dieu & envers le Procbain
eft
le premierprecepte de la Nature,
& cependant
c'eſt-là le point où
toutes les Loix divines & humaines
aboutiffent
, comme
lignes à leurcentre . C'est le Sommaire
du Droit Canonique
Civil. C'eft de là que dépendla
Loy & les Prophetes
. Qui eft
fçavant
en cela eft un grandFu
rifconfultes
Enfin tous cela n'eft
Hij
92 MERCVRE
>
fondé que fur la Loy de la Nature.
Gratien la ditavant moy,
au commencement des Canons.
Jus naturale eft quod inLege
& in Evangelio continetur.
Car le butde la Loy de la Nature
n'eft autre chose que de
concilier les Hommes avec les
Hommes , les uns les au- &
tres avec Dieu. C'est pourquoy
Dieu qui est la Justice mesme,
& qui a voulu prononcer fes
Loix de fa fainte bouche ,
Les écrire defes doigtsfacrez, les
atirées du centre de la Loy de la
Nature,pour les rendre plus con
formes à noftre eftat , & plus
GALANTM 932
faintes , & plus inviolables brot
·Auffi l'Ange de l'Ecole a dit,
que quoy que la Loy de grace
cette Loy miraculeufe , foit plus
efficace que la Loy de la Nature,
toutesfois la Loy de la Nature
eftplus effentielle à l'Homme ;
de vray le grand Saint Aus
guftin a fort bien remarqué fur
le cinquante feptiéme Pfeaume ,
qu'avant que la Loy de Moyfe
fust donée Dieu l'avoit écrite
dans le coeur des Hommes ,
n'avoit pas permis qu'ils l'igno
raffent ; & pour ofter l'occasion
de fe plaindre que quelque chofe
leur euft manqué , Dieu avoit
94 MERCVRE
encore voulu graverfur les Ta
bles , ce que les Hommes n'auroient
pas voulu lire dans leur
coeur.
que
Nous pouvons dire , encheriffantfur
la pensée de S. Paul,
les Loix n'ont pas tant efté
fairespour diriger les Hommes,
quepourfaire connoiftre les crimes
qu'ils avoient commis contre
cette Loy naturelle , per legem
cognitio peccati . Ces
Loix écrites, à le bien prendre, ne
fontpas des Loix , mais des Sentences
de condamnation prononcées
contre celuy que la Nature a
jugé coupable. Ces Loix enGALANT.
95
1
core un coup ne font pas des
Loix , mais une confrontation
literalle , par laquelle le Criminel
demeure deuëment atteint &
convaincu du crime qu'il a commis
contre la Loy de la Nature.
Il faut toujours veiller pour
faire obferver les Loix. On les
oublie , fi on ne les publie fouvent.
Moyfe pour cette raison
faifoit faire de temps en temps
Lecture de faLoy au Peuple d'ff
raël. Fofué fit publier la mefme.
Loy devant le Peuple, les Femmes,
les Enfans ,& les Etrangers .
Dieu commanda aux Roys de
live publiquement le Deutero96
MERCVRE
nome; aufouverain Pontife
d'en faire la Lecture à la Fefte
des Tabernacles. Efdras rapporta
pareillement le Livre de la
Loy devant l' Affemblée du Peuple
; & le devoir de nos charges
nous oblige à ce jour de faire lire
les Ordonnances ; mais pour la
Loy de la Nature , elle eſt fi ontoire
à tous les Hommes , qu'il
n'eftpas néceffaire de la publier,
& nous n'en parlons aujourd'huy
que parce que nous fçavons
que comme elle est la ple-
" nitude des Loix, files Hommes
luy obeiffoient fidellement , toutes
les autres Loix demeureroient
dans
GALANT. 97
regne- dans le filence , le calme
roitpaisiblement dans les Familles
, les Palais ne retentiroient
plus aubruit effroyable que font
les Procés, & la Paix feroit ge
neralepar toute la terre.
Les Loix humaines font des
Loix mortes , s'il eft permis de
parler ainfi Elles font enfervelies
dans ces grands Volumes
comme dans leur Sepulchre , &
la nouveauté des Modernes qui
abrogent les anciennes , nous fait
voir qu'ellesfontfujetes au changement
, & qu'elles n'ont point
de vigueur fi elles ne font accom
pagnées de peines & de fupli-
Decembre 1681. I
98 MERCVRE
ces. Mais les Loix de la Na
ture font des Loix vivantes ¿
animées , des Loix qui fontperpetuelles
immuables, des Loix
qui parlent au coeur de l'Homme,
quifont pleines de raifon,
quiportent avec elles un charme
inexplicable , capable de vaincre
les ames les plus rebelles ; &
quand il feferoit trouvé desNations
, chez qui les droits de la
Nature n'auroient pas.esté reconnus
, il ne s'enfui-vroit pas qu'ils
fuffent aneantis , ny feulement
qu'ilsfuffent décheus de leur immutabilité
, puis que ce changement
quiferoit arrivé, auroit efté
GALANTI 99
saufépar des moeurs dépravées ,
lesquelles comme incapables d'établir
un droit , le feroient auffi
d'abolir celuy qui feroit déja
herbang
rap
étably.
Efola-
L'Homme , Meffieurs , ne
peut faire reflexionfurfoy- mef·
me , qu'il ne confidere la Loy de
la Nature , & qu'il ne voye
l'intention qu'elle a eue dans l'admirable
mariage du corps & de
l'ame. Pourquoy un E
ve contracter alliance avec une
Princeffe , finon afin quefeYouvenant
defa fervitude , il ne
fut jamais fi prefomptueux , que
de la traiter en Tyran ? Auffi la
I ij
100 MERCVRE
le
que
com-
Nature luy a fait connoistre que
l'ame eft une chafte & fidele
Epoufe qu'il ne doit traiter qu'avec
honneur , & qu'il n'y aura
jamais de divorce entr'eux , fi la
mort ne lefait. Elle a voulu
corps agift envers l'ame ,
me un Amant envers fa Maîtreffe
, qu'il ne fift rien quefelon
fes ordres & fes mouvemens
qu'il ne traitaft avec elle qu'avec
foûmiſſion , & qu'il luy obeïft
comme un parfait Adorateur.
La Loy de la Naturefe manifefte
encore dans la compofition
de l'Homme , en ce qu'elle
luy a donné un corps tres - beau
GALANT. IOI
tres - parfait, pour luy apprendre
, qu'il ne doit rien faire
qui en terniffe l'éclat. Elle n'a
pas voulu qu'il fuft courbé &
rampant contre terre , afin qu'il
put voir la beauté du Ciel , le
lieu defon origine ; & auffi afin
de luyfaire connoistre queſes actionsdoivent
eftre droites & raifonnables.
La Nature a joint des mem
bres à ce corps comme des inftrumens
pour s'en fervir , & pour
travailler inceffamment à la
gloire de l'ame & à fa felicité.
Cela est fi vray , qu'ils refuſent
de fervir quand on en uſe mal ;
I iij
102 MERCVRE
La main tremble à cet Affaffin ;
la plume tombe des doigts de ce
Fanffaires les membres refiftent,
ne veulent pas prefter leur
miniftere à l'ouvrage des crimes,
nyfervir d'inftrumens à ces my-
Stres d'iniquité ; & fi on les y
force , ils fe font violence &
n'obeiffent qu'à regret , témoin
le coeur qui ne s'embrase point de
colere fans palpitation , l'oeil
qui ne menace jamais fans faire
quelque mouvement convulfif,
& le bras qui ne frape point
fans fouffrir un contrecoup , &
fans reffentir de la douleur.
De plus , la Nature a donné
GALANT. 103
à l'Homme des fens comme des
Meffagers qui luy apportent des
nouvelles de tout ce qui ſe paſſe ,
afin qu'il ne foit jamais furpris .
Elle a mis enfuite les paffions
dans la partie inferieure , pour
nous apprendre qu'il les falloit
affujettir , & qu'on ne leur doit
jamais permettre de s'élever.
La Nature d'ailleurs nous a
donné plufieurs notions fecrettes,
pour connoiftre toutes les chofes
qui nous font neceffaires ; &
pour achever ce bel ouvrage , elle
eft allée jufqu'au fond defapuiffance,
& s'est épuisée elle- mesme,
en donnant à l'Homme un
I iiij
104 MERCVRE
efprit dont les feux font miraculeux
, les
mouvemens incroyables
,
l'étendue plus vafte que
celle de l'Univers.
Mais ce qui eft de plus admi.
rable , c'eft qu'apres l'avoir ainfi
fpiritualisé , elle l'a voulu rendre
divin . Elle a pris ce qu'ily a
de plus pur & de plus précieux
au Ciel pour en faire brillerfon
esprit; pour le rendre plus capable
d'obeir à fes Loix , elle y
produit les glorieufes femences
de la Vertu. Sunt enim ingeniis
noftris femina innata
virtutum , difoit le Prince des
Orateurs ; fans flater l'er
A
GALANT. tos
ron reur de Pelagius , on peut dire
Seûrement avec Saint Jean de
Damas au Livre 3. de la Foy
Orthodoxe , chap. 14. que
plupart des Vertus font Filles de
la
la Nature. Naturales enim
funt virtutes , dit ce grand
Homme , & naturaliter & æ
que in omnibus infunt. Elles
n'ontpoint la mine fi fevere , ny
le vifage fi pâle & fi défait.
Elles ont la face plus gaye
plus riante. La Nature les a af
forties de toutes fes graces , &
leur a donné plus de charmes
que
les Peintres n'en ont donné
aux Amours , afin que par leurs
106 MERCVRE
ny
ne vous
attraits , elles nous púſſent veritablement
donner de l'amour.
Je ne veux pas faire icy le
Panegyrique de la Nature,
vous la reprefenter dans le fuperbe
appareil de fa gloire ,pour
vous faire voir qu'elle merite
qu'on fuivefes Loix. Jer
diray point qu'elle eft admirable
jufques dans les plus petites chofes
; que de quelques goutes d'eau
qu'elle congele , qu'elle fait germer
, & qu'elle arrondit , elle
en fait des Perles d'un prix
inestimable avec lesquelles plus
fortement qu'avec des chaines,
elle tient attachées fous le joug
J
GALANT. 107
de fon Empire les plus auguftes
Princeffes ; qu'elle fixe un peu
d'air , qu'elle le glace , & le petrifle
, & qu'elle enfait des Diamans
, pour les faire briller fur
la tefte de Souverains dans leurs
jours de triomphe , difons mieux,
dans les jours du triomphe de la
Nature , qui prend plaifir de
renfermer tout l'éclat la lumiere
du Firmament dans un
petit morceau de caillon , pour
triompher de leur gloire & Je
jouer de leur vanité ; que
feul trait de pinceau elle donne
le coloris aux Fleurs, l'émail aux
Prairies , & la Splendeur aux
d'un
108 MERCVRE
Etoiles , & qu'elle dore les
rayons du Soleil pour s'en faire
une Couronne .Je ne m'arresteray
point non plus à vous dire , que
ceux qui luy ont disputé la gloiqu'elle
s'eft acquife par fes rares
productions , n'ont travaillé
qu'à leur bonte
re
; leurs
que
016-
la
urages font des monumens qui
éternifent leur défaite , &qui
marquent les victoires que
Nature a remportées fur euxs
qu'enfin elle a renversé les Coloffes
, ruiné les Piramides , détruit
les. Maufolées , & reduit
tout cela en poudre auffi bien que
leurs Auteurs.
GALANT. 109
Fe me contenteray de vous.
dire quefielle apris peine d'étaller
pompeufement fes grandeurs
fes magnificences dans la
compofition de fes ouvrages,elle a
eufoin d'y meflerje ne fçay quel
caractere qui parle inceffamment
defes Loix ; & certes ce ne fut
pasfans raison que David donna
une langue à la Nature
& que Platon prefta une voix
au Ciel & une harmonie à la
Terre. En effet fi nous écoutons
cette voix , ne m'avoierez- vous
pas que la Nature femble nous.
dire qu'elle avoit deffein de nous
rendre amoureux de la beauté du
ПIO MERCVRE
Ciel, nous le faifant voirfa beau,
fi élevé , & fi éclatant ?
Pour ce qui eft des Aftres , ne
femble-t- il pas que ce foient les
yeux de la Nature , qui ne font
ouverts pendant la nuit que pour
nous obferver exactement ? Le
jourelle nous fait éclairer du Soleil,
auquel nous ne pouvons dérober
aucune de nos actions ,
la nuit elle ouvre un million
d'yeux pour nous regarder plus
attentivement , & voir fi nous
ne violons pointfes Loix.
Nocte quidem , fed Luna
videt , fed fydera tortos
Intendunt oculos.
GALANT. 11
Nature , que voulez vous
dire par ces Feux celeftes , ces
Cometes cheveluës , ccs Lances
à feu , ces Epées luifantes , ces
Bataillons armez, ces Torches allumées,
par toutes ces reprefentations
funeftes ? Ne font-ce
pas là des marques de vostre colere
de l'infortune que vous preparez
ceux qui vous outragent ?
Quefignifient ces tonerres, ces carreaux
, & ces foudres qui grondentfurnos
teftes ? Ilfemble dans
fracas que le Ciel va tomber
par quartiers , que l'ame qui anime
ce vafte Univers eft à l'agonie
, & qu'elle va eftre enfewece
à
112 MERCVRE
lie dansfes propres rüines ? Ce
n'eftpourtant dans ce combat effroyable
, que le feu e l'eau qui
fefont la guerre. Belle figure par
laquelle la Nature nous reprefente
les defordres de la vie de
l'Homme ; les troubles les
transports violens de fon efprit,
les ravages & les fpectacles
d'horreur d'épouvante , lors
que les paffions , ces groffiéres va
peurs, viennent à combattre cette
divine lumiére , je veux dire ce
beau feu que la Nature a allumé
dans nos ames .
Nature , dites-nous quelles
eftoient vos pensées lors que vous
GALANT. 113
travailliez à la hauteur des montagnes
, &que vous éleviez leur
cime au delà des nuës ? N'aviezvous
pointdeffein de nousfaire un
chemin pour arriver dans le Ciel?
Que diray-je des Ruiffeaux qui
arrofent la terre , des Fleuves
des Riviéres qui ferpentent dans
les campagnes ; finon que
la vie
de l'Homme ne trouve fon repos
dans le mouvement , comme
JesFleuvesdans leur course ? Quoy
qu'ils prennent diverfes routes,ils
tendent tous àla mefme fin . Auffi
quelques differentes que foient les
que
Profeffions des Hommes , ils ne
doivent avoir que le mesme but
Decembre 1681. K
114 MERCVRE
d'entretenir l'ordre du Monde,
er d'obéir aux Loix
que
la Nature
leur a prefcrites.
Voila, Meffieurs , le bienheureux
état dans lequel la Nature
a mis tous les Hommes. Pendant
qu'ils ont eftéfoumis àfes Loix,
ils ont efté lesDieux de la Terre;
mais auffi-toft qu'ils ont eſté infidelles
à leur Princeffe , elle les
a fait tomber du haut degré de
gloire où elle les avoit élevez,
#les aprécipitez dans une infâme
fervitude. Dans lespremiers
temps que cette Souveraine regnoit
noblementfur les coeurs ,
face de la terre eftoit floriffante!
la
GALANT. 11
Flumina jam latis , tam flumina
nectaris ibant.
De toutes les parties qui compofent
la Fuftice , on ne connoifſoit
que celle qui donne des récopenfes
au Mérite , & de Couronnes à
la Vertu . Ces premieres Ames avoient
une impetuofité raifonnable
qui les portoit au bien ;
pour eftre heureuſes , elles n'avoient
qu'à fuivre le panchant
de leurs inclinations, à fe laiffer
conduire par leurs propres
mouvemens. A peine preftoientelles
leur
confentement , que la
Nature toute feule travailloit à
teur beatitude.
Kij
116 MERCVRE
La Nature, Meffieurs, n'eftoit
pas irritée comme elle l'eft contre
nous , & nos paſſions ne luy avoientpas
encore diſputé l'empire
de nos coeurs. Depuis que ces cruelkes
s'en font emparées , elles y ont
jetté de profondes racines . Elles fe
font fortifiées par nos foibleffes.
Noftre indulgence les a rendues
harlies & infolentes. Elles fe
font accrues peu à peu , & eftant
devenues plusfortes , elles ont enfin
éteint ces femences de vertu,
& effacé tous les nobles fentimens
que la Nature avoit mis
dans nos ames. En fuite on a
fouléauxpiedstoutes les confidé
GALANT. 117
rations dufang, de l'honneur,&
de la crainte des Loix, & on s'eft
emporté infenfiblementà des réfo-
Lutions fifuneftes, qu'aprés avoir
caufe les tirannies , les ufurpa
tions, les rapines & lesmeurtres,
elles ont enfin renversé lesTrônes,
détruit lesEmpires, & remply toute
la Terre de defolation d'hor
reur. Diffipatione diffipabitur
terra,s'écrioir le Prophete Efaye,
quia tranfgreffi funt Leges;
c'est la Loy de la Nature dont il
parle dans le fentimens des Peres
; Mutaverunt Jus; c'est en
cor le droitde la Nature; diffipa
verunt foedus fempiternum.
18 MERCVRE
Ce Prophete appelle ces Loix &
ce Droit l'éternelle Alliance.
Voulez- vous voir une pein
ture naïve que la Nature a tra
cée defespropres mains d'un Hõme
revolté contre fes Loix ?Jettez
lesyeuxfur la Mer. Helas
elle eftoit tranquille il n'y a qu'un
moment , elle est maintenant
agitée de tempeftes , &fujette
à mille bourafques. Vous l'euffiez
prife pour une glace où le
Soleil fe plaifoit àfe mirer, &
dans un instant la voila trouble,
peine de tourmentes & d'ora
ges . Entendez - vous le mugiffement
de cesflots qui s'élevent
པ་
GALANT. 119
comme des Montagnes?Ilfemble
qu'elle va ensevelir l'Univers
entier. Voyez combien elle eft
violente & fiere , comme
elle écume defureur contre lesRøchers.
Voila, Meffieurs , la figure
de l'Homme qui méprife les
Loix de la Nature. Il estsujet à
toutes ces tourmentes. Tantost
une paffion dominante l'emporte;
tantoft une inclination mal reglée
l'entraifne. S'ileft quelquefois
dans le calme , combien de
bourafques troublent fa tranqui
lité ? Que d'affauts , & de violentes
attaques ? Efaye dit , que
le coeur d'un méchant Homme
120 MERCVRE .
eft comme une Mer agitée, quafi
mare fervens. Il femble que
sefoit le Theatre où s'exercent
toutes les fureurs ; mais chofe
étrange ! Le calme eft fur la Mer,
& il n'eftprefque point dansfon
ame. Le Navire eft moins battu
des vents qu'elle ne l'estdefes
cruellespenfees. La Mer arrefte
fes fougues à un grain de fable,
pourparler avec Saint Bafile
de Seleucie , dans le premier
difcours für Adam , cette orgueilleufe
fe retire , comme un
Efclave fugitif, qui lit la Loy
de la Nature écrite fur le riva
ge, qui luy a marqué là fes li
mitest
GALANT. – 121
mites ; mais les paffions renverfent
la Mer & le Monde . Ce
caur plus infenfible que
les rochers
, plus impetueux que les
tempestes , paffe par deffus les
bornes que la Nature luy aprefcrites.
Rien nepeut modérer fes
bouillantes faillies , rien ne refifte
à fes emportemens , & rien
enfin ne peut arrefter les torrens
defafureur.
Ah ! Prévaricateur de la
Nature, que tu es miferableſi tu
te reconnois dans ce Tableau ,
mais bien plus miferable , fi tu
net'y reconnoispas? Tu n'as plus
rien de l'Homme
que
la
figure
Decembre 1681, L
122 MERCVRE
les lineamens . Dieu dans.
l'original de l'Ecriture, chap. 14.
de Job. verf. 10. t'a donné un
nom tres - convenable en t'appellant
Beemoth , comme ayant
toy feul la reffemblance de plufieurs
Beftes . Car il s'estfait en
toy une étrange metamorphofe.
La rapine t'a changé en Loup,
lafurcur t'a transformé en Lyon,
& la fouppleffe t'a travesty en
Serpent. Homo cum in honore
effet , non intellexit ,
comparatus eft jumentis infipientibus
, & fimilis factus
eft illis. Tu as perdu ta dignité
, ta grandeur, & ton autoriGALANT.
123
té. Tu
commandois aux Animaux,
maintenant tu n'es pas
feulement leur femblable , mais
ils te font la guerre ; le Lyon ne
rugit que pour t'étrangler ; les
Beftes affamées ne courent dans
les Forefts que pour te devorer ;
toute la Nature s'eft declarée
contre toy. Tu l'as fi indignement
violée , qu'elle te
defavonë
pour l'ouvrage defes mains . Ton
avarice cruelle t'a porté à luy
ouvrir les entrailles , & dans...
fes mineraux tu as trouvé des
poifonspour te faire mourir , &
pour te punir de ton crime ; elle
a ouvert des abifmes pour t'en-
Lij
124 MERCVRE
gloutir ; elle t'a exposé à toutes
les infortunes ; toutes les faifons
te font fâcheuses ; tous les élemens
confpirent contre toy ; tu
tires tes maladies de tes propres
alimens , & tes dangers de tes
richeffes ; tu n'aimes point fans
douleur ; tu ne hais point fans
tourment; tu ne deſires point fans
·fureur ; tu ne poffedes pointfans
paffion ; le Ciel t'influe les defafires
, & la Terre t'engendre
la
mort..
Si la Nature fouffre quelque
temps qu'on luy faffe violence,
elle ne permetjamais qu'on triomphe
d'elle. La defoseilance des
GALANT. 125
·Hommes fait éclater davantage
fa puiffance , marqueplus évidemment
fa fouveraineté , puis
que malgré leur rebellion & leur
felonnie , ils doivent faire hommage
à fa grandeur , & la reconnoiftre
enfin pour Souverainè.
Sortez , Morts , fortez hors de
vos tombeaux , & dites nous
s'il n'est pas vray , que tous les
Hommes dépendent de la Nature
; & qu'enfin bon gré, malgró,
ils font obligez defe foumettre
àfes Loix ?
Demanderez- vous arres cela,
quelles font les Loix de la Nature
; ces Loix qui font gravées
Liij
126 MERCVRE
dans le fonds de voftre coeur ; cès
Loix qui vous éclairent dans
vos tenebres , qui vous conduifent
dans vos égaremens , qui
vous relevent de vos chutes ,
qui vous menent par un chemin
femé de fleurs jufqu'aux Portes
du Sanctuaire ? D'où il faut tirer
cette confequence , que fi dans
la Politique,les Loix de l'Etat
obligent du jour qu'elles ont efté
publiées , & qu'elles font venuës
à la connoiffance des Peuples
; fi c'est un double crime,
& fic
quand on les a publiées , d'en
alléguer caufe d'ignorance ; c'eſt
un horrible attentat de violer les
GALANT. 127
Loix de la Nature, ou de faire
femblant de les ignorer , puis
qu'elles font connues à tous les
Hommes, & qu'elles les obligent
auffi- toft qu'ils ont l'u
fage de raison , & qu'ils commencent
à difcerner entre le bien
& le mal. L'usage de raiſon eft
pour ainfi dire une dénonciation
quife fait de la Loy naturelle à
l'entendement. Vn Heraut qui
proclame dans la Place publique
les Ordonnances de Justice , ne
fait pas tant de brüit avec les
fanfares defa Trompete , que la
Loy de la Nature lors qu'elle fe
·fait entendre dans noftre coeur:
L iiij
128 MERCVRE
que
les oreil- Celuy- là ne touche
les ; mais le bruit de celle- cy eft
bien éclatant
, puis qu'il fe fait
entendre
à l'efprit. L'un ne touthe
que le corps , mais l'autre
touche noftre ame. L'un enfin ne
frappe que les fens , mais l'autre
remue toutes les puiſſances du
coeur. De plus , la voix d'un
Heraut n'eft qu'un fon qui ſe
perd e qui fe diffipe dans l'air:
mais la Nature en nous publiant
fa Loy, fait dans noftre amefur
le moindre mépris de perpetuelles
clameurs ; & au contraire , pour
peu qu'on luy prefte l'oreille , elle
nous porte au bien fi doucement,
GALANT. 129
& fi amoureusement , qu'il n'eft
pas poffible aux belles Ames de
rejetter les nobles fentimens
qu'elle infpire. Elle fait nosjoyes
nos delices , & nous charme
par les applaudiſſemens de noſtre
coeur; & nous n'avons pas fi-toft
embraſſé les vertus qu'elle propo
fe, que nous y trouvons le com
ble de noftre gloire & de noftre
felicité.
regne
Je voy , Meffieurs , qu'elle
fouverainement dans ce
Siége , que cette Princeſſe y tient
fa Cour, & que tous les jours
font icy que des cours de triomphe.
Auffifaut-il avouer qu'elle
ne
130 MERCVRE
doit une partie de fa gloire à
l'integrité de vos moeurs , & à
l'équité de vos jugemens . Sa Loy
qui eft imprimée dans vos coeurs,
eft fi bien exprimée par vos actions
, que le Prince des Philofophes
a euraifon d'appeller lesJuges,
des Loix vivantes & animées.
Les faintes ardeurs que
vous aveztoûjours euës de la rëdre
victorieufe & triomphante,
ont efté fi bien fecondées
zéle de nos Avocats , qu'elle n'a
point d'Autelplus augufte , ny de
Temple où elle foit plus faintement
adorée; commedes Ordonnances
des Roys font des expar
le
GALANT. 131
preffions de cette Loy naturelle,
nous demandons la lecture & la
publication des Ordonnances,
les Avocats faffentferment
de les garder , pour faire voir
qu'eftant icy inuiolablement obfervés
, on en doit attendre toute
forte de bonheur&defelicité.
que
Un Difcours de cette force
vous fait connoiftre combien
le Public feroit obligé
à fon Autheur , s'il vouloit
luy faire part de quantité
d'excellens Ouvrages qu'il
fe contente de montrer à fes
Amis. Quand des raifons
132 MERCVRE
•
auffi convaincantes que les
fiennes ne nous rendroient
pas fenfible le pouvoir de
la Nature , l'empire qu'elle ·
a fur nous ne nous eft que
trop connu , par le tribut
neceffaire que tous lesHommes
luy doivent . Madame la
Marquise de Martel , Soeur
de Madame de Renty , l'a
payé depuis un mois . Vous
aurez peut-eftre déja ſceu ſa
mort , que j'ay apprife trop
tard pour vous la pouvoir
mander dans ma Lettre de
Novembre . Elle eftoit de la
Maifon de Balzac d'AntraGALANT.
133
gues , c'eſt à dire, de la vraye
Maifon d'Antragues , dont
eft venu Monfieur de Verneüil.
Feu M' le Marquis
de Martel fon Mary , portoit
un nom fi illuftre , qu'il
faudroit n'avoir aucune connoiffance
de l'Hiftoire pour
en ignorer les avantages .
Madame la Marquife de
Martel fa Veuve a laiffé
deux Filles , qui font Madame
de Gnénégaud & Madame
de la Salle . Le méri
te de la premiére vous eft
connu. Vous fçavez , ainfi
que toute la France , qu'il
134 MERCVRE
n'en fut jamais de plus folide
; que la grandeur d'Ame
égale en elle la force d'Efprit
, & querien n'approche
de l'inclination naturelle
qu'elle a de rendre ſervice à
tout le monde . Auffi l'eftime
que l'on en fait , & la diftin-
Ation qu'elle s'eft attirée par
fes maniéres & par fa conduite
, font qu'il fuffit preſque.
d'eftre de fes Amis, pour établir
une veritable reputation .
Une telle Mére ne peut avoir
des Enfans dignes d'elle
. Mademoiſelle de Guénegaud,
belle , bien faite, & fpique
GALANT. 135
rituelle ; M ' l'Abbé fon Frére,
Docteur de Sorbonne , &
Député à l'Affemblée Générale
du Clerge ; & M ' le
Chevalier, qui eft à préſent à
Malte , juftifient affez cette
verité. Je ne vous dis rien de
M' le Marquis de Biville fon
aîné. Les Relations qui ont
efté faites des Actions les
plus glorieuſes , en ont trop
fouvent marqué le nom,
pour pouvoir croire qu'il ne
vous foit pas connu. Il s'eft
fignalé dans tous les émploys
; & on parlera longtemps
de ce qu'il fit lors de
136 MERCVRE
la Défaite du Général Schemith
en Hongrie, où il commandoit
un Régiment de
Cavalerie. Il eft extraordinaire
de voir à fon âge tant
de valeur & tant de prudence.
On ne doit pas cependant
en eſtre ſurpris , ces
qualitez eftant attachées en
quelque façon à ceux de fon
Sang. Madame de la Salle
a eu quatre ou cinq Garçons
tuez dans le Service , aprés
avoir fait paroiſtre en differentes
rencontres toute la
conduite qu'on peut fouhaiter
dans de vrais Braves.
GALANT. 137
Tout le monde fçait comi
bien M le Marquis de la
Salle s'eft acquis de gloire
en plufieurs occafions , où la
fageffe n'eftoit pas moins
neceffaire que le courage.
Le Mariage dont vous me
demandez des nouvelles , eft
entiérement rompu . L'A
mant , quoy que charmé de
la Belle, s'eft apperceu qu'elle
ne l'avoit tenu en balance
dans
pendant deux ans , que
l'efpérance d'une plus haute
fortune; & quand elle a commencé
à fe déclarer en fa fayeur
, il s'eft refroidy , & n'a
Decembre 1681. M
138 MERCVRE
point voulu d'une Perfonne
dont il croyoit n'avoir pas
touché le coeur. La Fable
qui fuit a grand rapport à
cetteAvanture . Vous la ferez
voir aux Belles de voſtre Province
. La moralité en fera
utile à celles , qui pour trop
attendre de leur mérite , refuſent
des avantages , qu'il ne
leur eft pas toûjours ailé de
trouver.
J
to .
GALANT. 139
2225225 22 SS52225
L'ARTICHAVT
DET LA LAITUE.
D
=d1
éprisi
FABLE .
E la beauté d'une Eaitüe
L'Artichaut fut un jour
Chacun enfon efpece ils eftoientfort
ab bienpris. BAY
Laitue eftoit affez menüe,
Elle avoit la peau belle, & le fein
bien placé.
Pourdefauts, il eft vray qu'elle avoi
les mains potes,
Jambe courte,& de peur des crotes
Le nez quelquepew retrouſſe.
Si l'autre l'aimede la forte,
Mij
140 MERCVRE
Ie nefçaurois dire pourquoy;
Elle Avott ceje- ne-fcay - quoy
Capable d'inspirer la flame laplus
forte.
Un beau visage eft tout ce qu'ilfaut
à l'Amour;
Un bras de moins , une mainfeche,
Un dos en voûte, unpié tròp court,
Une tailleavec une bréche,
De l'embonboint come une méche,
Si le vifage eft d'un beau tour,
S'il a ce doux brillant aux Belles
ordinaire ,
Rien nepeut l'empefcber de plaire .
Artichaut, dugrand air, bien taillé,
plein de feu,
Plaiſoirà tout lemonde,&neplaiſoir
pas peus
Moinsblanc, mais droit comme
chandelle,
Civil au dernier point, &r toûjours,
Sans chapeau,
GALANT. 141
Lajambe belle, & le pié beau,
Fugez fi fa Voisine auroit*efté
cruelle.
Quoy qu'elle cuft beaucoup de
froideur,
Elle avoit l'humeur douce, & mefme
affez de tendre;
Mais loin depenétrer les mouvemens
du
coeur,
Ilfaloit les luyfaire entendre .
Artichautfechoitfur le pié,
De voir que fapitenſe mine
N'infpiroitpas àfa Voifine
Quelquefentiment de pitié.
Ilrompit donc unjourfilence,
Et les larmes auxjeux ( il venoit
de pleuvoir )
=
Belle à qui jour & nuit je peſe,
Eftes -vous de ma flâme à vous
appercevoirs
Un légitime mariage
142 MERCVRE
Eft l'unique remede aux peines
queje fens
Ah ,fi nous eſtions en ménage,
Que nous ferions de beaux
Enfans!
Ilpouvoitparlerplus longtemps,
Mais il n'en ditpas davantage;
Et la Belle prudente &fage,
Luy dit qu'il enfaloit informer fes
Parens .
Artichaut trop certain par là de fa
prudence,
Ne futpas des plus fatisfaits,
Carfon deffein eftoit d'en avoirpar
avance,
( Saufen cas de befoin à l'épouſer
apres,);paraben
Quelquefaveur de conféquence.
Je nefçay s'ilavoit raiſon,
Mais une Femme à la Maison,
Quandon enpeut trouwer eny ide,
GALANT. 143
Eft un meuble affez inutile.
S'il l'euft falu pourtant , il auroit
confenty
Afignerpardevant Notaire;
Mais la Belle espérant quelque meilleur
party
,
Empefchoit tous lesjours qu'on ne
conclust l'affaire.
Elle difera tant à répondre à ſes
voeux ,
Qu'enfin le temps qui tout confume,
Rendit fon teint moins vifque de
coûtume ,
Et mit du blanc dans fes cheveux.
D'ailleurs les Railleurs difant d'elle
·Fe-ne-fçay - quelle bagatelle,
Faifoient courir le bruit d'un come
mercefecret
Avec un Chau du voisinage,
Et l'on nepouvoitpas croire qu'elle
enstdu lait,
144 MERCVKE
Er qu'elle eufttoûjours estéfage.
Artichaut n'en avoit rien fceu.
Ce n'est pas la premiere affaire
Dont,fans qu'on s'enfait apperçcu,
L'Amour aitpouffe loin l'agréable
misterc.
Cependant de Laitüe enfin l'âgè
parut,
Mille cheveux blancs la trahirent,
Et fi mal- à-propos lefirent,
Que plus Artichaut n'en voulut.
S3
Fille qui tard Fille demeure ,
Par cet exemple apprendfans art
Qu'un moindre Party de bonne
beare (iard.
Vaut mieux qu'un bon Party trop
-En vain après trète ans , Glimenez
Affectez- vous de la douceur,
Si-toft qu'uneHerbemote en graine,
Elle estfans gouſt&fansfaveur
Ricn
GALANT. 145
Rien n'eft plus
commun
que des Bouquets envoyez
aux Belles le jour de leur
Fefte ; mais rien ne l'eft
moins qu'une Lettre auffi
galante que celle que je
vous envoye fur un pareil
jour.
2252 525252525252
LETTRE
DU BERGER FLEURISTE
A la Nymphe des Bruyeres,
fur lejour de fa naiſſance .
Ce
'Eft demain , Belle Nymphe
, l'heureux jour à qui
la terre eft redevable de l'un de
Decembre 1681. N
146 MERCVRE
fes plus grands ornemens , puis
que c'est celuy de vostre naiffance
; & j'ay appris de la Renommée
que l'Amour Se préparoit
à le celebrer avec les feux,
les Ris , les Graces , Flore , &
Pomone; que l'Amour vous donneroit
le Feu de joye ; les Ris,
la Comedie ; lesfeux , le Ballets
les Graces , le Bal ; Flore , le
Bouquet ; Pomone , la Collation
; & qu'enfin rien ne feroit
oublié dans cette rencontre , de
tout ce qui peut contribuer à vos
plaifirs , & à votre gloire . Mais
j'ay ouy dire , en meſme temps,
que vos Amis n'auroient aucune
GALANT 147
part
à
ces divertiffemens ; &
que comme l' Amour est l' Autheur
de cette Fefte , ils eftoient refervez
à vos feuls Adorateurs.
Cette exclufion est bien fâcheufe;
& fi l'on ne peut la faire
lever , je vous prie , Madame
, de trouver bon
que je me
joigne au party de la faveur.
Il n'eft pas difficile à un Amy
tendre , de paffer pour Amant;
& pourven que vous ne me
foyez pas contraire , l'Amour
fera aifement pris pour duppe.
Agréez done , s'il vous plaist ,
une petite tromperie , qui me
produira beaucoup de joye , &
Nij
148 MERCVRE
adjoutez à vos plaifirs , dans ce
jour celebre , celuy de reconnoître
fi je fçaurois bien remplir
les devoirs d'un veritable Amant
;
Et fije m'en acquite avec quelque
avantage,
Et qu'il vous plaife deformais
Queje faffe entre nous le mefme
perfonnage,
Je ne le changeray jamais.
Se
Mes plus fréquens regards fur
voftre beau vifage
Afin
S'attacheront avec ardeur,
que vous voyiez vous - meſme
voftre Image
Dans mes yeux , comme dans
mon coeur.
GALANT. 149
$2
Mille tendres foûpirs vous rendront
témoignage
De mille defirs innocens ;
Et pour l'air tout divin dont le
Ciel vous partage ,
Ils feront auffi mon encens .
Sa
Les chaînes & les feux deviendront
mon langage;
Et fi je parle d'amitié ,
Ce fera feulement pour couvrir,
d'un nüage
Un lien plus doux de moitié .
$2
Enfin vous me verrez mettre
tout en ufage
A
Pour vous montrer beaucoup
d'amour;
N iij
150 MERCVRE
Et fi plus loin encor je ne
pouffe l'ouvrage ,
Sans regret je perdray le jour.
Je n'oferois dire , Belle Nymphe,
que j'essayeray de vous communiquer
unepartie de monfeu.
Entreprendre de vous brûler,
& attenterfur veftre franchife,
ce feroient des crimes que vous
auriez peut- eftre trop de peine
à pardonner ; & c'est bien affez
pour ceux que vous honorez
de voftre eftime , de permettre
qu'ils vous aiment , fans que
vous les aimiez auffi . Excufez
donc la Rime , fi elle est allée
un peu plus loin que la Raifon.
GALANT. 151
Il est vray qu'elle ne s'eft expliquée
qu'à demy , & vous
pouvez ne la pas entendre , pour
n'eftre pas obligée de me refufer
l'épreuve que je vous demande.
Je vous prirois encore plus fortement
de me l'accorder , fi j'étois
feur que l'Amour fa
Suite fiffent demain ce que j'en
ay appris ; mais comme je ne
le fçay que de la Renommée,
dont les raports ne font pas toujours
fideles ,j'en doute en quelquefaçon
; & l'épreuve n'eftant
que conditionnée , je fuis d'avis
d'attendre que l'Amour paroiffe, -
pour m'expliquer plus ouverte-
N iiij
152 MERCVRE
ment à vous. Neanmoins comme
il feroit plus que fâcheux,
qu'un jour auffifortuné & auſſi
beau que celuy qui vous a mife
au monde , ne fuſt pas folemni-
Se par quelques rejouiſſances,
faites moy l'honneur, Madame
de le venir paffer dans mafoli
tude , avec la Compagnie qui s'y
doit rendre ; & fi le Dien &
fa Cour manquent à l'execution
de ce qu'on en a publié ,jefuppléray
à leur deffaut. Fe
donneray des Fleurs & le Bal.
Je vous feray voir une charmante
Comedie , entremeflée
d'agreables Ballets , dans le nouvous
S
守
GALANT. 153
vel Opéra qu'on m'a envoyé.
Les beaux Fruits , & les belles
Confitures; ne vous feront pas
épargnez ; & quant au Fett de
joye , fi vous prenez plaifir à
eftre aimée , mon coeur vous le
fournira avec l'artifice le plus
ingenieux qu'il me fera pofft
ble d'imaginer. Califte , Califton
& Tircis , iront au devant
de vous , jufqu'à l'entrée de la
Plaine. Mais de grace Belle
Nymphe , que leurs pas pas , mes
prieres , & noftre attente , ne
foient pas inutiles à la fatisfaction
de Voftre , & C.
154 MERCVRE
Je vous ay appris la mort
de M ' Bernardy . Quelques
mois avant qu'elle arrivaft,
il avoit fait à fon ordinaire
conſtruire un Fort , que les
jeunes Gentilshommes de
fon Académie attaquérent il
y a environ deux mois dans
toutes les formes d'un vray
Siége. Les deux premiers
jours furent employez à reconnoiftre
la Place, & à combattre
deux ou trois Partys
des Ennemis , qu'ils obligérent
de füir. Il fe trouva parmy
ces Fuyars vingt ou trente
jeunes Soldats , qui s'éGALANT.
155
tant retranchez dans un
Foffé , y furent forcez l'épée
à la main. Ce fut dans ces
premiéres Occafions que M'
le Comte de Rofmadec fe fignala.
Il commandoit la Ligne
droite de l'Armée , accompagné
de M" les Marquis
de Vieupont, de Breauté,
de S. Simon Danguitard,
de Valbel, de S. Felix, de Be
duer , de S. Chriftophle de
Panilleufe , de Pomayrol , &
de M' le Chevalier de Saucour:
M' le Marquis de Boufols
eftoit à la tefte de l'Aîle
gauche , foûtenu de M' les
156 MERCVRE
Marquis de Biron, de Murfé,
de Galiſſon, de Buzenval , de
Gournay, de Jarzey , de Vaffy,
de Guébrian, du Guefclin,
de Montcellier
, & de plufieurs
autres , qui firent paroiftre
beaucoup de courage
. M" les deux Princes de
Saxe , M' le Prince de Mafferan,
M ' le Comte de Veruë,
& M' le Marquis de Vieilbourg,
furent détachez deux
fois , & firent tout ce qu'on
pouvoit attendre de leur naiffance.
La troifiéme Journée
fut fort remarquable . M ' le
Comte de Rofmadec à la
GALANT. 157
pes,
tefte de fes plus belles Troualla
droit à la Place affiégée
, s'empara d'abord d'une
Redoute , & fit travailler enfuite
vigoureuſement à la
Tranchée. Ce mefme jour
on fit deux Bateries de Canon
, & un fort grand feu de
part & d'autre. Tandis que
M' le Marquis de Boufols
s'employoit de fon coſté à
faire avancer tous les travaux
, on receut avis qu'une
Sentinelle placée fur une
éminence , avoit découvert .
un Party ennemy qui s'avançoit,
fuivy d'un Convoy pour
158 MERCVRE
le fecours de la Place. Les
Commandans firent auffi
toft un Détachement, quifut
envoyé au devant de ces
Troupes. Le Combat fut
violent , mais fi defavantageux
aux Ennemis , qu'ils furent
contraints d'abandonner
la meilleure partie des .
Munitions qu'ils conduifoient.
Pendant ce temps
fe gliffa un autre Party du
cofté des Lignes, qui fut plus
heureux que le premier. Tandis
qu'une partie de ceux
qui le compofoient reſiſtoit
aux Affiégeans , les autres fe
il
GALANT. 159
jettérent dans la Place , par
une fauffe Porte , & donné
rent moyen aux Affiégez
de faire un plus grand feu
qu'auparavant. Ils allérent
en fuitejufque dans lesTranchées,
dont ils fe fuffent rendus
les maiftres , fi ceux qui
eftoient dans la Place d'Armes
,
eftant
promptement
venus au fecours , ne les euffent
repouffez. Ce fut dans
la mefme occafion qu'un
fort grand feu s'eftant fait de
l'un & de l'autre cofté, Mles
Princes de Saxe & de Mafferan,
M¨ les Marquis de Vieu160
MERCVRE
pont, de Valbel, de Biron &
de Beloy , qui fe trouvoient
prefque par tout , ſe diſtinguérent
, ainſi que M ' le
Comte de Veruë , M ' les
Marquis
de Vieilbourg
, de
rs
Montgaillard , de la Saumés ,
de Beauvoir , de Parabere,
Danmanfé , de Servont , de
Liré de la Bourdonnois , &
Mle Chevalier fon Frére.
Les derniéres Journées ne
furent pas moins éclatantes
que celles dont je viens de
vous parler. M❜le Comte de
Rofmadec, & M' le Marquis
de Boufols,fe trouvant encor
GALANT. 161
à la tefte de l'Armée , on
avança d'abord les Travaux,
& on approcha les Bateries
de Canon. Enfuite quelques
Soldats furent détachez, avec
ordre de faire un Logement
fur le Foffé , pour couvrir
ceux qui eftoient dedans , &
qui efcarmouchoient fans
aucun relâche. Cela n'empefcha
pas que les Affiégez
ne fiffent plufieursSorties fur
la Tranchée , d'où aprés avoir
jetté des Grenades , des Carcaffes
& desBombes, ils s'emparérent
de la Baterie des
Affiégeans, dont ils encloüé
Decembre 1681 .
162 MERCVRE
rent le Canon. S'ils curent
quelque avantage en cela , il
fut de peu de durée , puis que
malgré toute leur bravoure,
ils furent repouffez dans la
Place. Alors les Affiégeans
réfolurent de faire fauter par
la Mine une partie du Foffé,
& une Demy -Lune qui leur
empefchoit l'entrée du Fort.
Ils prirent auffi réſolution de
planter le Petard à la Porte ,
& de monter à l'Escalade de
tous coftez l'épée à la main .
Il fut impoſſible aux Affiégez
de refifter plus longtemps
, & ils demandérent
GALANT. 163
à capituler. Ils avoient paru
trop braves , pour leur refu
fer des conditions honneftes.
Ce fut dans ces derniéres attaques
que fe firent remarquer
Ms les Chevaliers de
Saucour & de Berniére , avec
M" les Marquis de Jarzey,
de Vaſſy , de Buzenval , de
Gournay , de Daynac , de
Quergoet , de Conros , de
Guébrian , de Piellat , de
Montcellier, du Guefclin , de
Parabére , de Marmande , &:
M' le Comte de Ligny de
Luxembourg , qui n'eſtant
entré dans l'Académie que
O ij
164 MERCVRE
>
peu de jours avant la fin de
ce Siege , fit paroiſtre autant
d'adreffe
& de courage
, que
s'il euft paffé des années entiéres
dans ces nobles Exercices.
Les Affiégez fortirent
Tambour
batant, Méche allumée
, & Balle en bouche .
Aprés la Prife du Fort , M'le
Comte de Veruë , & M" les
Marquis de Breauté , de Biron
, & de la Saumés , furent
choifis pour faire l'exercice
du Drapeau, dont ils s'acquitérent
admirablement
, au
fon des Hautbois , des Tambours
, & des Trompetes
.
GALANT. 165
M' le Comte de Naffau , qui
n'eftoit arrivé en France,
pour le mettre dans l'Acadé
mie , que le jour qui précéda
la Capitulation de la Place,
fut témoin des derniéres Attaques
des Affiégeans. Il n'y
a point à douter que fa naiffance
, fon nom , & fon inclination
guerriére, ne le placent
à leur tefte , fi - toft que
l'occafion s'en offrira .
Ce feroit ofter un grand
ornement à certe Relation ,
que de n'y pas joindre une
Lettre écrite fur la Prife de
de ce Fort , par un des plus
166 MERCVRE
beaux Efprits de noftre
temps. Tous les Ouvrages
qu'il a donnez au Public ont
efté fi approuvez , que ce
que je pourrois dire icy à fon
avantage , n'ajoûteroit rien à
fa reputation . Ainfi je vous
laiffe lire..
GALANT. 167
52252225:5222SESS
A M LE
MARQUIS
E
DE MARTEL .
St- il poffible ,
Monfieur ,
que vous me querelliezfans
fujet, & qu'un Homme que la
Turquie na pú gafter dans un
Voyage de Conftantinople , foit
venu prendre un coeur Turc au
milieu de la
Chreftienté? Cependant
il eft bon de ne meplusfaire
de cespieces. Fefuis devenu impatient
& colere depuis voftre
depart. Jepense que c'eſtle cha168
MERCVRE
grin qui m'a change de la forte.
Si je vous avois répondu fur le
champ , je l'aurois fait d'une ter
rible maniere
mais heureuſe- 2
mentpour vous , on m'a entrat
né à l'Opéra
, & la Symphonie
a moderé mon reffentiment
.
Auffien
uferay-je commefi vous
ne m'aviez
pas offence , (+) j'as
volleray
mesme que vos plaintesfont
bienfondées . Ouy , Monfieur
, j'ay sort de ne vous avoir
pas envoyé le dérail de ce quife
paffa l'autre jour au Fort de M
Bernardy
. C'auroit
esté un
grand régal pour une Perfonne
qui vient de voir les Chasteaux
des
GALANT. 169
des
Dardanelles , & qui a connu
les Breneurs de Pabylone , de
Rhodes & de Candie . Je veux
croire
neanmoins que vous avez
des raifons qui vous donnent
envie de fçavoir ces
particularittez
je confens à faire
l'Hiftorien
pour vous en rendre
compte. Vous fçaurez donc que
le
Mercredy 22. d'Octobre
, les
Troupes compofées d'une élite de
jeune Noblefje , prirent leur
marche fous les Marquis de
Rofmadec de Bouzols, qui les
commanderent de fort bonne grace.
Ce qu'ily a d'admirablepour
la
reputation de nos armes , c'eſt
Decembre 1681. Р
170 MERCVRE
que les Generaux que je viens de
vous nommer penetrerent jufaques
au delà , de Luxembourg,
fans qu'aucun Party des Ennemis
fe mift en état de leur difputer
le paffage. On ouvrit la
Tranchée . On fitgrandfeu. Le
Major Rouffeau s'égofilla à crier,
Marche. D'autre part on fit de
vigoureufes Sorties . L'Ingenieur
Charlois , le Vauban du Fort ,
fut d'un grand fecours au Gouverneur.
Il y avoit dans la
place quatre Grenadiers qui
fe fignalerent particulierement.
L'Allemagne en avoit fourny
deux. C'eftoient les Princes de
GALANT. 171
• Saxe- Eyfenach qui fe font ai
mer de tout le monde . Il femble
qu'en paffant le Rhin , ils ont
oubliéleurrang , pour donner des
exemples de civilité dans un Païs
où les autres Etrangers en vien-
-nent prendre. Le troifiéme Grenadier
nous est venu de la Cour
de Piedmont. C'est le Comte
deVeruë. Je ne vous dyrien de
fon air. Vous l'avez vú , &
vous fçavez fi nous avons de
jeunes Gens de qualité mieux
faits que luy. Je croy quefa vie
fera en feureté , tant qu'il ne
portera point de Cafque dans les
Batailles. Qui auroit la barba-
ن م
Pij
172 MERCVRE
rie de tourner fes armes contrė
·lay ? On ne voulut point \expo
fer des Etrangers for confidera
bles , fans leur donner un Camarade
de noftre Nation . On
leur enchoisit un fortjoly & fort
yes
éveillé. C'est un jeune Lieute
nant de Roy de voftre connoif
fance. Vousjugez bien que c'eft
le Marquis de Vieilbourg. Il
combatit avec tant d'ardeure
de gayete paque vous ne devez
point douter qu'il ne fe plaiſe
dans le Métier. Si voftre délicareffe
me le per nerroit , je dirois
un Proverbe qui fe prefente.
Bon fens ne peut mentir. Le
GALANT. 173.
Fils d'un Pere Illustre ne doit pas
efine fafché de cette citation
Mais retournons aux Troupes.
L'on y voyoit le Prince de Maf
feran, le Chevalier de Saucourty
plus de quarante autres jeu
nes
Gentilshommes qui portent
des noms confiderables . Fe ferois.
trop long fa je vous en faifois un
détail. Je me contenteray de
vous parler d'un rang que je remarquay.
Il eftoit compofe du
Comte de Luxembourg - Montmorency
, du Marquis de Bi
ron du Comte de Guebriant-
Molac , du Marquis d'Angui
tand, du Marquis du Guef
Piij
174 MERCVRE
- A
clin . Vous fçavez combien ily
a de Maréchaux
& mesmer
de Connétables compris fous ces
noms.s. Il faudroit bien de vos
Bajazets, de vos Solimans ; de
vos Ibrahims " de vos Acost
mats , pourfaire autant d'Agar
& de Vizirs. " Mais , Mon
fieur , avouez que vous feriez
bien étonné fi jallows finir ma
Lettre , fans vous dire un feul
perit mot des Dames qui furent
voir cette attaque ? Je ne fuis
pas affez vindicatifpour en uſer
ainft. Au contraire , je veux
vous parler d'abord de Madame
de ** ) C'eſt
7
fan's mentir une
GALANT. 175
Ambaffadrice charmante . Rien
n'eft plus magnifique qu'elle l'étoit
ce jour- là. Mais n'en deplaife
à fes pierreries , elles brillerent
moins que fon esprit. Ses
manieres me parurent fi nobles,
que je ne pus m'empefcher de
luy dire qu'elle avoit l'air des
Perfonnes qui envoyent des Ambajadeurs.
Cependantrien n'eft
parfait dans ce monde. Cette
Dame fi accomplie a un grand
deffaut , mais c'est pour laguerre.
Elle tremble au bruit du Canon.
Voila ce que c'est que de
des negotiations de n'avoir que
Paix dans l'esprit. Mademoi
Piïij
176 MERCVRE
felle de S. qui ne la quitte ja
mais ne l'abandonna point dans
cette occafion ; Elle n'oublia rien
pourla raffiner, & employa fi
utilement l'éloquence que nouss
luy connoiffons , qu'il ne faudroit
plus que trois ou quatre prifes
de Fort, pourguerir Madame de.
** de fa peur. Il y eut auffi
une Dame qui tient un rang
trop - confiderable dans vofire
Province pour ne vous en point
parler. C'est Madame la
Marquise de Rofmadec- Molac...
Vous savez que la beauté est
hereditaire dansfa Maiſon
vousjugez
coust
bien qu'elle attira les
GALANT. 177
C
yeux
>
1
des Guerriers & des Spe-
Aateurs . Mais ce qu'ily eut de
plus fuprenant eft que deux
Dames de qualité & d'un meri
te connu , toutes deux Veuves
& affez folitaires coururent
cette occafion malgré le Soleil,
la pouffiere , le bruit & lafumée
du Canon . Le croiriez - vous ,
Monfieur? c'eftoitpour voir deux
jeunes Grenadiers qu'elles ai-"
ment tendrement. Madame de
Mefmont faifoit les honneurs
du Camp de la meilleure grace
du monde , mais elle eft faite d'une
maniere , qu'il y eut peuteftre
bien des Dames qui fe fex
178 MERCVRE
roient paffées defes honneftetez
pourne l'avoir pasfi pres d'elles.
Je vous en dirois davantage ,
mais jefuis las d'écrire. Je finis
en vous affurant que jefuis auffi
abfolument à vous , quefi je n'a
vois pas leu voftre Lettre .D . V.
M' Chevalier a fait l'Airnouveau
que je vous envoye.
Les Connoiffeurs l'ont fort
approuvé. Ainfi j'ay ſujet de
croire que vous en ferez contente.
Ꮩ
AIR NOUVEAU.
Ous qui m'avez promis une
amour eternelle ,
Vous que j'aimois fi tendrement,
GALANT. 179
Pouvez- vous bien eftre infidelle
A voftre plusfidelle Amant ?
Ie devrois vous rendre le change,
Je devrois vous hair, ou devrois vous
changer;
Mais fi c'estpar là qu'on fe vange ,
Je ne veux jamais me vanger..
Ce que vous m'avez mandé
des fauffesBergeres de vôtre
Canton , me fait connoître
qu'on s'y divertit agréablement.
Je doute pourtant
que le divertiffement
que
fe font donné ces belles Perfonnes
, égale celuy dont
j'ay à vous faire part. Ila efté:
pris par deux Coufines , qui
ont toutes deux de la quali
180 MERCVRE
té , r & beaucoup de biena
L'une eft Veuve, déja un peu
avancée en âge, mais ainand
lajoye & la portant part tout
où elle fe trouve. L'autre eft
une Fille de dix -huit à dix
neuf ans , qui a la taille fort
belle , & qui ne brille pas
moins par les agréemens
de fa perfonne
, que par
efprit & fon enjoüement.
Comme elles paffent prefque
tous les ans une partie de
Eté dans une forte belle
Maifon , qui eft à trois ou
quatre lieues de Paris , elles
fe font fait une maniere d'é
.
fon
GALANT. 181
tude du langage Païfan , &
Tune & l'autre le parle fi
bien , que fi on ne faifoit que
les entendre , il n'y a perfonne
qui ne les prift pour
de veritables Villageoifes.Le
féjour de la Campagne
eſtant ennuyeux , fi on n'eft
d'humeur à fe divertir de
tout , elles apprirent il y a
deux mois qu'il fe devoit faire
aux environs une Nopce
de Village , & en meſme
temps elles refolurent d'y
A
aller dancer en habit de Païfannes
. Le jour de la Fefte
cftant arrivé , on leur vint
182 MERCVRE
1
་ ་
dire qu'il y avoit eu de la difpute
entre les Parens des futurs
Epoux , & que fi le mariage
n'eftoit pas rompu ,
il ne fe feroit du moins de
longtemps. Elles s'eſtoient
preparées à un plaifir, dont
il leur fâchoit de fe voir privées.
Pour en joüir malgré
la rupture , il leur prit envie
de fuppléer à la Nopce , &
d'en jouer elles - mefmes les
principaux perfonnages . Elles
appellerent auffi toft l'Intendant
de la Maiſon , & le
<firent confentir à faire le
Marié. Il falut enfuite fon-
1
GALANT. 183
ger au déguisement. La jeu
ne Coufine , qui faifoit la
Mariée , prit les habits des
Dimanches de la Fille Jardiniere.
Ils confiſtoient en un
Corfet de Brocard , avec une
Jupe de Serges de Londres
rouge , ayant tout au tour
une Guipure verte & blanche.
La Veuve ayant entrepris
de faire la Mere , fe fit
une boffe fur le dos , afin de
pouvoir paroistre plus vieille
, & prit la Hongreline &
la Juge noire de la Mere Jardiniere.
Un bon gros Habit
& un Manteau d'une Ser184
MERCVRE
ge de Berry que l'on avoit
emprunté au Fermier de la
Maifon , rendoient l'Intendant
tout Villageois . Leur
chauffure
ne démentoitpoint
le refte , & la maniere dont
les deux Coufines eftoient
coïfées , chacune felon fon
rolle , changeoit fi fort leur
viſage , qu'il eftoit preſque
impoffible
de les reconnoître.
Celle qui faifoit la Mere
de la Mariée , prit le Jar
dinier pour fon Mary , &
comine
il eftoit d'une taille
courte & ronde
, elle l'ap- &
pellaGros Jean . S'eftant ainfi
GALANT. 185
•
déguifée , ils s'en allerent
tous quatre fur les cinq heures
du foir à un Village voifin
, où ils prirent trois Meneftriers
. Enfuite les Violons
jouant devant eux , ils
vinrent chez une Dame de
la connoiffance des deux
Coufines , à laquelle on
fut contraint de le découvrir.
Apres qu'elle eut promis
le fecret , la pretendue
Mariée envoya dire à dix ou
douze jeunes Demoifelles
des lieux voifins, qu'il y avoir
une Nopce de Village dans
celuy ou elle eftoit , & qu'el
Decembre 1681
186 MÄRÖVRE
le croyoit qu'elles vou
droient bien y venir trouver
pour y paffer la foirée enfemble.
La plupart y vinrent
, & fçcurent de fon Laquais
que l'on fit mettre à
la porte, qu'elle arriveroit incontinent
avec une Amie
chez qui elle avoit paffé. Ces
jeunes Perfonnes eftant entrées
dans laSalle où joüoient
les Violons , on leur fit baifer
la Mariée , qui s'avança
en baiffant les yeux & faifant
fort la honteufe. Toutes s'écrierent
fur fa beauté , mais
aucunes d'elles ne la recon
GLAANT. 187
»
"
riut , non plus que la Mere
qui jouoit fon rolle admirablement
. On dança force
Courantes entremeflées de
Menuets ; & fi Gros Jean
divertiffoit toute l'Affem .
blée par fes geftes naturelles
, la Mere & les Mariez
le fecondoient fi naïvement,
qu'il n'y euft jamais une Scene
fi plaifante. Cependant
les Demoiselles veritablement
fachées de ne point
voir leur Amie, qui les ayant
fait venir fembloit leur avoir
manqué de parole , faifoient
un complot pour ſe vanger
188 MERCVRE
d'elle , & fe difpofoient à
s'en aller quand la fauffe .
Mere trouva moyen de lesq
retenir en fe declarant à
celle qui pouvoit le plus fur
toutes les autres. Les Gens .
de la fauffe Nopce eftoient
fi bien déguiſez , &leur langa
avoit un rapport fi jufte
à ce qu'ils reprefentoient,
que la Demoiſelle à qui l'on
fe découvrit eut peine à crois
re d'abord qu'on ne cher
chaft point qu'à la tromper.
Enfin ouvrant bien les yeux,
& rappellant tous les traits
qui luy avoient échapé fous
ge
GALANT. 189
~
ces habits extraordinaires , »
elle reconnut la Metamor
phofes Rien ne luy parut
plus réjouiffant , elle en fic
myftere à fes Compagnes, &
commençant à fe divertir
de leur erreur , ainfi que
ceux de la Mafcarade elle
leur dit que pour punir leur
Amico qui les faifoit trop
long - temps attendre , elle
eftoit d'avis d'enlever les
Mariez & de les mener ailleurs
pour luy faire perdre
fes pas & fa peine quand elle
viendroit, qu'elle fçavoit une
Dame dans le plus prochain
J
190 MERCVRE
Hameau qui avoit chez elle
bonne compagnie , & qu'en
y allant elle répondoit d'un
accueil tres-agreable. Toutes
ayant approuvé la choſe ,
on la propofa aux deux fauffes
Païfannes qui y conſentirent
. En mefme temps on
fe mit en marche , les trois
Violons , joüant devant cette
belle Troupe . Il faifoit un
temps fort doux , la Lune
eftoit dans fon plein , & la
promenade
, quoy qu'elle
fe fift de nuit , ne pouvoit
qu'eftre agreable. Lê Marié
dançoit en marchant , & teGALANT
191
noit la Mariée que les Demoiſelles
prenoient plaifir à
faire parler. Son jargon de
Villageoife qui paroiffoit naturel
aidoit fi bien à la déguiſer
, qu'elle leur fut toûjours
inconnue. On arriva
茹
chez la Dame, qui crût la
Nopce effective , & fut ravie
qu'on luy amenaft des Vio
lons. Plufieurs Gentilshommes
eftoient avec elle , &
commencerent un Bal fort
divertiffant , dont la jeune
Mariée cut tous les honneurs.
Outre qu'elle avoit
les traits brillans & la taille
192 MERGVROE
fine
・
elle affectoit un air
d'innocence qui donnoit envie
de l'entretenir . Un Ca
valier fort bien fait s'empref
fa plus que les autres à luy
dire plufieurs fois qu'il la
trouvoit toute aimable. Une
grande reverence qu'elle luy
faifoit à chaque douceur
Fengageant à la flater davantage
, infenfiblement il fit de
D. Jouan du Feftin de Pierre,
en luy demandant comment
il eftoir poffible qu'une auffi
jolie perfonne fe fuft re
folue a eftre la Femme d'un
Païfan. Elle répondit d'une
façon
A
GALANT. 193
C
façon naile que c'eftoit fa
Mere qui l'avoit voulu ;
qu'elle n'y avoit point mis
fon amitié , & qu'on luy
avoit toûjours dit qu'elle
épouferoit quelque Monfieur
, & que fi elle pouvoir
s'échaper en s'en retournant,
elle fçavoit bien qu'elle n'étoit
point encor mariée . Le
Cavalier rit de fa prétendue
ingenuité , & le montrant
preft à l'époufer quand elle
voudroit , il luy dit qu'en attendant
, il alloit prier une de
ces Demoiselles qui l'avoient
accompagnée , de fe dérober
Decembre 1681. R
194 MERCVRE
de
l'affemblée , & de
lem
mener chez elle.LaBelle rit
fon tour d'une propofition fi
01910
& pour en extravagante
avoir le plaifir entier , elle
l'affeura que s'il vouloit bien
eftre fon Mary , elle ne demandoit
pas
mieux que de
laiffer là fa Mere pour fuivre
une Demoiſelle qui
WG 3D
la
deroit en tout honneur, Le
hazard voulut que le Cavalier
eftoit des Amis de celle à
qui le fecret du déguiſement
avoit efté confié. C'eftoit une
Perfonne d'efprit mariée depuis
deux ans à une façon de
A A
GALANT 195
la tira a
Noble qui eftoit abfent. Il
Mécart
pour luy ap
prendre ce qu'il avoit arreré
pour la Mariée , & luy dit
que l'avanture feroit fort plaifante
, fi la dérobant cette
nuit au Païfan , qui viendroit
le lendemain la chercher
chez elle , on la luy montroit
habillée en Dame , frifée
& parée , en forte qu'il
nofaft la reconnoiftre. La
Demoiſelle , charmée de le
voir donner dans le panneau
, ſe chargea du foin de
conduire cette affaire , a condition
qu'il leur ferviroit
08
Rij
196 MERCVRE
d'efcorte , quand elles
vaderoient , & qu'il vien
droit le lendemain au matin
voir ce qui fe pafferoit dans
le changement d'une Paï
fanne en Demoiselle. Elle
alla un peu aprés parler tout
bas à la Mariée , qui fe faifant
un plaifir de continuer
la tromperie, avertit la Veuve
& l'Intendant de ce qu'elle
avo
refolu de faire. Ils
promirent l'un & l'autre de
faire grand bruit de fon pretendu
Enlevement , mais ce
MEDIEN 114
fut un role que joua la feule
Veuve, la Collation qu'on
*A
GALANT. 197
l'on euft
apporta aprés que
dance jufques
mà minuit
,
ayant
dant
d'en
jouer
un
autre
. On
beut
à luy
comme
au Marié
,
& il fit raifon
à tour
le mon
de. A peine
cut
-il beu
fept
ou
huit
coups
, qu'il
come
mença
d'affecter
de
bégayer
en parlant
, & fit enfuite
toutes
les
poſtures
d'un
Homme
à qui
le Vin
montoit
à la
refte
. Il
eftoit
inimitable
dans
cette
forte
de
plaifanterie
. De
la maniere
qu'il
la
ſouſtint Louftine
pendant
quelques
temps
, chacun
le crur
yvre
,
donné lieu à l'Inten
R
198 MERCVRE
& la Dame du Logis voulur
charitablement le faire lever
detable , mais il en vit fortir
tout le monde fans quiter fa
place. Cela fut trouvé du vray
caractere d'un Païfan qui
s'enyvroit le jour de fes Nopces.
On cut beau luy dire
qu'il n'eftoit pas temps de
boire quand on venoit de fe
marier, Il prit la Bouteille des
mains d'un Laquais , & dit
en beuvant fans verre, qu'il
n'avoit point d'autre Femme.
La Demoiselle qui étoit d'ac
cord d'emmener la Mariée,
prit ce temps pour s'échaper.
wwGALANT. 199
qu'il
•
Le Cavalier les accompagna,
19diten fefeparant de
l'aimable Villageoiſe ,
viendroit le lendemain luy
apprendre à contrefaire la
Dame . Cependant on s'ap
perceut auffitoft
que la
Mariée ne paroiffoit plus .
La grande Coufine qui faifoit
fa Mere , demanda de
tous coltez ce qu'elle eftoit
devenue ; & la Dame du Lo
gis , furpriſe elle - mefme de
nela
ne la plus voir , donna ſes
ordres , afin que l'on fo
l'on fçeuft
où elle eftoit. On perdit
beaucoup de temps à l'aller
Ri
200 MERCYRE
chercher par tout; p& cnfin
·les Demoiselles qui l'avoient
veue plufieurs fois parler
à l'Amie chez qui elle ef
toit effectivement , & dirent
que fans doute , voyant le
Marié yvre, elle l'auroit emmenée
chez elle. La prétenduë
Mere dit alors, que puis
fa Fille s'en eftoit allée,
il ne falloit plus fonger qu'au
Marié, qui faifoit femblant
de ne pouvoir marcher droit.
Gros Jean le prit d'une main,
& elle de l'autre. Les Violons .
furent renvoyez, & le reſte
de la Compagnie fe fépara
que
GALANT. 201
Si- toft que le Marié fut hors
de la veue du monde , il n'eut
plus befoin d'eftre conduit .
La grande Coufine alla res
joindre la jeune , avec qui
ellen coucha chez l'Amie
commune qui eftoit de leur
complot. Le faux Marié les
ayant laiffées dans cette Maifonsy
fit apporter le lendemain
leurs veritables Hal
bits , qui devoient fervir du
dénouement de la Piece !
La Belle fe mit dans tous fes
attraits . Ses cheveux frifez ,
fon ajuſtement tres - propre,
& force Mouches qui rele
202 MERCVRE
voient l'éclat de fon teim ,
la trendoient toute brillante.
Elle eftoit en cet état quand
le Cavalier parut. Iles écria
fitoft qu'il la vit fur l'amas
de tant de charmes. Elle fit
l'embaraffée , comme n'ofant
remuer les bras à caufe
de fa parure! Le Cavalier,
apres avoir dit qu'elle pafferoit
par tout pour une vraye
Dame, luy donna quelques
leçons pour former fa con-
Atenance , & voulut mefme
Pinftruire fur les airs de qualité!
Jugez quel plaifir pour
celle qui eftoit témoin de
GALANT: 203
tout, & qu'il croyoit de concert
pour le réjouir de fon
innocence. Dans ce mefme
temps la grande Coufine
entra habillée encor en Villageoife
, & jouant fon premier
rolle. Elle dit d'abord,
en regardant feulement la
Maîtreffe du Logis, qu'elle
venoit reprendre la Fille , &
détournant en fuite les yeux,
& faifant fort l'étonnée,
comme fi dans ce moment
ellereuft commencé à la
reconnoiftre, elle demanda
Ce qu'on vouloit faire d'elle
avec la frifure & fes beaux
204 MERCVRE
Habits. La Belle luy dit
dans fon jargon affecté,
qu'on fçavoit fort bien que
elle n'avoit point lâché le
mot qui marie les Filles,
qu'un Monfieur qu'elle
voyoit , promettoit de l'é
poufer , & qu'elle ne devoit
point l'empefcher d'eſtre
Madame. Cela fut dit d'un
con fi naïf, que le Cavalier
en fut la dupe . Il crût ne
parler qu'à des Païlannes, &
les jugeantfans efprit, il prétendit
les perſuader qu'il les
mettroit toutes deux dans
une haute fortune , fi velles
GALANT: 205
faifoient ce qu'il leur diroit
Grande revérence de la Mere,
qui dit au Monfieur qu'il
eftoit bien vray qu'on n'avoit
pas dit tout ce qu'il falloit
pour marier tout- à- fait
les Gens ; mais que fa Fille,
pour n'eftre que du Village,
ne laiffoit pas d'avoir de
Phonneur , & que fi c'eſtoit
pour ſe moquer d'elle, il ne
falloit point qu'il luy promift
rien. Le Dialogue fut long,
& fit fort rire l'Amie , qui
euft jouyplus longtemps de
ce plaifir , fi une Dame voifine
ne fuft venue la trouver
206 MERCVRE
pour quelque
affaire. Com
me elle entra fans eftre ata
tendue , il fut impoffible
d'empefcher
que la tromperie
ne fuft découverte
.
Elle connoiffoit
la Belle ,
qu'elle arrefta , la voyant fe
retirer tout - à - coup , ainfi
que la fauffe Villageoife , à
qui cette Dame ne prit point
garde . Elle luy fit un compliment
obligeant fur ce
qu'elle devenoit tous les
jours plus belle, & luy parla
de quelqu'un de fa Famille,
dont tout le monde connoiffoit
le nom . Il ne falut rien
furce
GALANT. 207
dire de plus pour faire comprendre
au Cavalier Cavalier qu'on
luy faifoit piece. Il devina
qui eftoit la Belle , & la fit
rougir en la regardant attentivement.
La Belle qui
vit qu'elle n'avoit plus à fe
cacher , foûtint l'entretien
pendant plus d'une heure
avec une fineſſe d'eſprit qui
la fit paroiftre dans tout fon
mérite. Le Cavalier ne dit
prefque mot, & laiffa partir
la Dame , qui fut à peine
fortie , que l'autre Coufine
rentra dans la Chambre avec
un Habir aſſez magnifique,
208 MERCVRE
Ce fut alors à qui riroit da→
vantage. Le Cavalier qui
entendoit raillerie , avoua
de bonne foy qu'il avoit eſte
trompé, mais il ſoûtint qu'il
l'eftoit bien moins qu'on ne
le croyoit ; & pour le faire
connoiftre , il adjoûta qu'il
avoit promis à la belle Paifanne
de l'époufer quand
elle voudroit , & qu'il s'engageoit
tout de nouveau à
ne luy point manquer de
parole. Cela fut trouvé de
fort bon fens, cette aimable
Fille eftant un Party tresconfidérable.
Le bruit de
N
*
C 2
GALANT 209
cette Avanture fe répandit
auffitoft par tout. Elle furprit
tout le monde , & les Demoiſelles
du voifinage qui
avoient veu leur Amie fans
la reconnoiftre , eurent befoin
de l'aprendre de fa bouche
, pour ne point douter
qu'elle cuſt fait la Mariée .
Le Roy a donné la Survivance
de la Charge de Sécretaire
d'Etat , à laquelle eft
attaché le
a
Département de
?
la Guerre , à M' le Marquis
de Courtenvaux , Petit- Fils
de M' le Tellier , Commandeur
des Ordres du Roy,
Decembre 1681. S
210 MERCVRE
':
Chancelier de France , &
Fils baîné de Mele Marquis
de Louvoys , Commandeur
& Chancelier des Ordres du
Roy , Miniftre & Sécrétaire
d'Etat & des Commandemens
de Sa Majefté , Grand
Vicaire Général de l'Ordre
de Noftre- Dame de Mont-
Carmel & de S. Lazare de
Jerufalem , Maistre des Cour,
riers , & Intendant Général
des Poftes & Relais de France,
&c. Ce jeune Marquis
prefta lef eptiéme de ce mois
le Serment de fidelité entre
les mains du Roy. Il a de
GALANT. ZE
grands exemples à fuivre, &
2sib marche fur les pas de M
le Tellier, Sa Majesté en doit
attendre tous les fervices
qu'un Sujet peut rendre à
fon Souverain. Rien n'eft
bplus connu dans l'Etat que
la fidelité & le zele que ce
digne Chancelier a toûjours
fait voir pour le Roy Les
temps les plus difficiles n'ont
pû l'obliger à balancen un
moment , & loin qu'on l'ait
zvuunfeulinſtant détaché de
fon fervice , iillaa toujours travaillé
, & fouvent aver fuccés,
à faire rentrer dans leur
S. ij
212 MAROVRE
C
devoir ceux qui s'en eftdient
Je plus écartez . Les récom
penfes qu'il en alreceuës ne
T'ont jamais ébloüy. Dans
quelque élevation qu'il fe
foit vu , il eft toûjours de
meuré mailtre de luy mef
me, & n'a foufert aucun empire
fur lay à la vaine gloire,
qui fait que les Favoris de la
Fortune ceffent auffitoft de
fe connoiftre. Auffi ne tientil
rien d'elle, puis qu'il doic
tout à fes fervices & à fon mérite.
Un Sujet modeſte dans
un long cours de profperitez,
eit une choſe fort rare &
GALANT. 213
oefen quoy ce digne & fage
Miniftre ne peut trop leftre
admiréfa modeftie ayant
toûjours efté ſi égale, qu'elle
neparoît pas moins encor aujourd'huy
, qu'elle faifoit lors
qu'il commença d'eftrechar
gé des grandes Affaires . "M'
le Marquis de Courtenvaux
n'a pas cet exemple feul à fe
propofer. Pour en fuivre un
autre des plus éclatans , il n'a
qu'à jetter les yeux fur M
le Marquis de Louvoys fon
Pere. fl verra dans ce Miniftre
, tout de feu pour le
fervice du Roy, une activité
214 MERCVRE
*
furprenante , & toûjours flyvie
d'une exécution heureuufe.
Je vous en ay entretenue
prefque dans toutes mes Lettres
, & cependant je pour-
Prois vous en dire chaque
mois quelque chofe de nouveau.
Eftre digne Miniftre
de Louis le Grand , c'eft eftre
aprés luy un des premiers
Hommes de fon fiécle. Aufli
feroit ilimpoffible d'en trouver
un plus infatigable &
plus agiffant que Mile Marquis
de Louvoys. Comme il
découvre d'abord le fond des
Affaires lesplus difficiles &les
GALANT 215
plus embaraffées, il ne prend
jamais que de juftes mefures
pour les terminer , & ce qui
marque une vivacité & une
pénétration d'eprit inconcevable
, c'eft la promptitude
us
qu'il a toûjours à délibérer.
Rien n'eft de d'impor
stance ben beaucoup d'occa
fions parce que tropade
Menteur à fe réfoudre , quand
on eft preffé d'exécuter , fait
quelquefois perdre en délibéations
, un temps qui
ne devroit eftre employé
que pour agir. S'il y a de
lavantage à prendre d'utiles
216
mefuresVRE
toutes chofes ,
eft fouvent abfolument neceffaire
de les b
les prendre à
temps. Monfieur le Marquis
de Courtenvaux a fait voir
dans les Etudes un efprit
beaucoup plus vif & plus folide
que l'on n'a accoûtumé
de l'avoir dans fes premie
premiéres
années. Je vous parlay il y
a quelques mois , de la maniére
dont il fouftint des
Theles fur toute la Philofophie.
Comme il eft d'une
Maifon où l'on ne fçait ce
qué celt que de prendre du
repos , il entra auffitoft aprés
1031 20sb
GALANT 217
l'Académie. On luy a fait
choifir celle de M Coulon
& du Quefnoy, aufquels for t
affociez M² de Rochefort &
du Gard, quitenoient auparavant
Académie dans la
Ruë de Seine. M ' du Gard a
efté élevé dans celle de feu
Mr Bernardy. On peut croire
que tant d'habiles Maîtres
unis enſemble veillent avec
beaucoup plus de foin fur la
jeune Nobleffe qu'on leur
confie. Auffi ont- ils l'avan
tage de voir dans leur Académie
grand nombre de Perfonnes
de la premiére qua-
Decembre 168 1681. T
218 MERCVRE
lité , tant de France que des
Pais Etrangers. Les Exerci
cess du matin font de monter
à Cheval , & de courre la
Bague. Les quatre Mailtres
tiennent chacun un Manége
pour y faire travailler jufques
amidy. L'aprefdinée on fait
des Armes , on dance , on vol
tige , on fait des hautes Armes
, on defligne , & l'on
étudie les Fortifications en
préſence de l'un des Maiſtres:
Gui ont chacun
ne. M le Marquis de Courtenvaux,
outre plufieurs Langues
qu'il apprend tout à la
fois , s'applique à toutes ces
femaiGALANT:
219
chofes , ainfi qu'aux Mar
thématiques , &ny réullit
beaucoup , parce qu'il s'attache
, & que cet attache
chement fait fon plaifir. Ilne
fe prévaut point de fon mérite
particulier , ny du Sang
dont
il fort. Il eft civil
& affable à tout le monde,
& ne difpute avec les Camarades
que fur l'honnefteté
& le defir qu'il a de fe diftinguer
dans fes exercices.
J'avoue, Madame , qu'ils font
nouveaux à un Sécrétaire
d'Etat , mais les temps pal
fez ne font plus , & tout doit
30 25)μ01) 6
Tij
220 MERCVRE
350
eftre
extraordinaire fous le
Regne d'un Roy qui ne fait
que des prodiges, Les Sécrétaires
d'Etat d'aujour
d'huy ne font pas feulement
pour le confeil , & pour donner
des ordres , mais ils exécutent
; ils ne font pas agir
feulement , mais ils agiffent
eux-mefmes. L'ardeur de fervir
un Prince dont les lumieres,
les a rendus ce qu'ils
font , les fait voler aux deux
bouts du Royaume , & viſiter
des Lieux où leur préfen .
fait plus en deux jours
pour le ſervice du Roy, qu'on
me faifoit autrefois en deux
GALANT. 221
•
31
V
ans entiers ; de manière qu'ils
ont fouvent fait le tour de la
France deux ou trois fois l'année
, & qu'on les voit de retour
de ces grands voyages
,
avant qu'on ait appris
Teur
départ . On ne doit pas s'étonner
aprés cela des fuccés
prefque incroyables que les
affaires du Roy ont en tous
lieux. Si les Secrétaires d'E
tat d'aujourd'huy ſervent fi
Bien , ils font heureux d'eftre
nez ſous un Monarque qui
par fes vives lumiéres découvrant
fans peine le talent de
chacun d'eux , leur fournit
Tiij
222 MERCVRE
222
fans ceffe des occafions
de
faire paroiftre leur zele , &
la grandeur de leur génie,
pour l'exécution des affaires
dont il leur donne le foin.Les
plus jeunes mefmes en travaillant
fous le Roy, font é- ·
clairez avant l'âge où l'on a
l'eſprit affez ouvert pour pou
voir entrer dans les grandes
Affaires. M le Marquis de
Louvoys n'avoit que trente
& un an , lors qu'on l'a fait
Miniftre d'Etat. C'est ce que
l'importance de fes fervices
Jay avoit fait mériter , & ce
qui n'avoit point encor eu
GALANT 223
1
d'exemple
. C'en eft un beau
pour Mile Marquis
de Cour
tenvaux
. Il est jeune , & cependant
il euft pû , dans un
âge encor moins avancé , obtenir
la Survivance
qui luy
vient d'eftre donnée
, le Roy
ayant declaré
qu'il n'a pas tenu
à luy qu'il ne l'air euse plûtoft.
Mais M de Louvoys
voulant
donner
à Sa Majeté
un Secrétaire
d'Etat tout fait, &
non pas à
à faire , a efté bien
aife que cet honneur
luy fuft
accordé
plus tard. Il eſtoit
jufte que le Roy ayant formé
le Pere felon fon defir , le
p
Tiiij
224 MERCVRE
Pere apprift au Fils les mat
niéres dont le Royveut eftre
fervy, above noval at li spal
Perfonne ne doute de la
pieté de ce grand Prince . Elle
paroift dans toutes fes Aci
tions , & l'on en a veu encor
depuis peu une glorieuſe marque
dans la folemnité de la
Fefte que l'on a faite à Mar
feille par
qu'il en a donné. Ilfaut vous
en apprendre la caufe. Un
Bohémien ayant reconnu
qu'un jeune Forçat qui fers
voit dans les Galeres eftoit
d'un efprit créduley l'ébloui
ordrebexprés
GALANT 628
fabien , qu'il luy fit croire
que par le moyen d'un fortilege
il le feroit évader fans
qu'on le vift , pourveu qu'il
buy mift entre les mains und
Hoftie confacrée , dont ce
fortilege devoit eftre compo
fés Ce Malheureux fe laiffa
ignit de
faire perfuader.
les devotions , & garda l'Hoftie.
La chofe ayant efté fçeue
fix moisapres , on fe faifit de
Fun & de l'autre , & onere
trouva l'Hoftie auffi blanche
& auflp entiere , que fi elle
cuftisefte sconfactéen de ce
mefme jour. Le Roy ayant
226 MEROVRE
efté informé de ce facrilege,
envoya foudain fes ordres
Mi Brodard Intendant de fes
Galeres , pour faire punir les
deuxCoupables,& prendre le
foin de faire faire une Procef
fion generale , dans laquelle
on portaft cette S Hoftie en
triomphe par toute la Ville .
Cela fut executé. Le feu ext
pia le crime du Bohémien &
du Forçat, & fix jours après,
la Proceffión fe fit dans cet
ordre. Un Bedeau précede
de quatre Trompetes portoit
un Guidon, où d'un cofté eftoit
peint un Soleil d'Eglife
GALANT. 227
que deuxAnges foûtenoient.
De l'autre cofté eftoit le Soleil
, dardant fes rayons fur
une maniere de Boëte , avec
ce Vers d'Horace pour ame,
Intaminatis fulget honoribus.
Huit Marguilliers fuivoient
ce Bedeau marchant deux
à deux , & tenant chacun un
Flambeau de cire blanche.
Les Comites des Galeres par
roiffoient en fuite avec plu
heurs Hautbois à leur tefte.
Derriere eux eftoient deux
Tambours de Guerre, préce
dant les Ecrivains . Ces der
niers marchoient devant les
228 MERCVRE
Ordres
que font
au nombre de vingt, & deur
cy , devant les quatre Paroif
fes. Celle de la Major eftoit
en Chapes fort riches, ayant
à la tefte un Choeur de Mu
fique , & à la queue , quantite
de Violons. Quatre Prêtres
enen
Dalmatique
S Tui
voient avec autant d'Encens
foirs . Ils avoient tous une
Couronne de Fleurs , ainfi
que huit autres Preſtres veftus
en Diacres , dont chat
cun tenoit les Baftons & du
Daix. M. Martinon , Sacri
ftain de la Cathedrale
د
por
GALANT: 229
toit le Soleil où la Sainte Ho les
ſtic eftoit enfermée. Tous
les Capitaines, Lieutenans ,
Sous - Lieutenans & Enfeignes
des Galeres , marchoient
deux à deux derriere
le Daix , avec chacun un
Flambeau de Cire blanche
du poids de deux livres. La
Proceffion eftant fortie de la
Cathedrale, paffa fur le Port
qui eftoit orné de Tapifle
ries & femé de Fleurs , ainfi
que toutes les Rues . Les Hal
lebardiers bordoient ce Port
d'un côté, &les Moufquetais
res de l'autre. Quand la fainte
P
230 MERCVRE
Hoftic paffoit devát l'une des
Galeres , on tiroit tout le Cad
non pour luy faire honneur
& tous les Soldats effant à ges
noux, mettoient leurs Mouf
quets à terre. Lors que l'on
fut arrivé devant la Reale ,
on mit cette fainte Hoftie
fur un magnifique Repofoir
qu'on avoit dreffé au mefme
lieu où les Coupables avoient
expié leur crime. Un peu a
pres , l'Aumônier de la Forte,
qui eftoit la Galere des Criminels
, defcendit de la Reale
, & fe mettant à genoux la
corde au col , demanda parGALANT.
231
don à Dieu , & fit amende
honorable , ce qui attira les
larmes de tous ceux qui l'en
tendirent. Outre les Galeres,
tous les Baftimens , Vaiffeaux
& Barques du Port,
ainfi que la Citadelle & les
deux Forts , firent trois dé
charges de tout leur Canon.
Ainfi on peut dire qu'il s'en
tiira plus de mille coups. A
pres qu'on eut donné la Bes
nediction devant la Reale,
la Proceffion s'en retourna
dans le mefme ordre qu'elle
eftoit venue , & fit le tour
de la Ville avant qu'elle ren232
MERCVRE
traft dans la Cathedrale , ou
M le Bar , Miffionnaire de
Saint Lazare , prefcha fort
éloquemment fur l'horreur
du crime qu'on avoit tâché
de reparer.
Le Vendredy s . de ce
mois , le Roy honora Patis
de fa préfence. Ce Voyage
fut feulement de cinq ou fix
heures , & cependant il me
pourroit fournir la matiete
d'un Volume. On ne doit
-༥
pas en eftre furpris. Celt
ordinaire de ce Monarque
de faire beaucoup de chofes
en tres - peu de temps.SaMa
3; 77 62 5 |
GALANT 333
jefté vifita d'abord le Jardin
appellé la Pepiniere. C'eft
un fort grand Enclos qui eft
au bout du Fauxbourg Saint
Honoré, dans un Lieu ap
pellé le Roulle . On doit l'établiffement
dece
ce Jardin
aux foins de M'Colbert, Ce
zelé Miniftre , qui s'appli
inceffamment à tout ce
qui peut eftre utile au Roy
& à l'Etat, voyant qu'on ne
pouvoit fans de tres grandes
dépenfes, & fans beaucoup
de difficulté, orner de Fleurs
& d'Arbuftes rares, les Parcs
& les Jardins des Maifons
Decembre 1681.
que
V
234 MERCVRE
Royales, conçeut luy foul le
deffein en 164 ob d'établip
des Pépinieres de toutes fors
tes d'Arbres . La propofition
fut d'abord regardée comme
impoffible, mais rien ne l'eft
à M² Colbert quand il s'agit
de fervir le Roy. Il penfa des
chofes fi juftes fur ce fujer,
& donna pour cet Etabliffe
ment des ordres fi judicieux
à M'Balon, qui a la direction
des Plans d'Arbres des Mai
fons Royales , que cette affaire
eut un plein fuccés,
Ainfi depuis fept ou huit an
nées, Sa Majeſté a tiré de ſa
GALANT. 235
Bépiniere une tres grande
quantité d'Arbustes pour
toutes les Maifons . Vous
fçavez , Madame , que le
nombre des Maifons Roya
fes eft
confidérable , & que
les Parcs & les Jardins en
font grands. Le Roy ayant
tout examiné , marqua qu'il
étoit fort fatisfait d'avoir yeu
un nombre prefque infiny de
toutes fortes d'Arbuftes des.
plus beaux , & des plus rares.
Sa Majefté eltant en fuite
remontée en Carroffe, entra
dans Paris aux acclamations:
de Vive te Rog , & vint au
Vij
236.MER CARE
eft
vieuxsLouvre voir fon Gabinet
de Tableaux
dans uns Apartement neuf,
à coſté de la ſuperbe Galerie
nappellée la Galerie d'Apollon.
L'or que l'on y voit briller
ade tous coftez eft de qu'elle
a de moins rare . C'eſt un
Chef-d'oeuvre de Peinture
& de Sculpture , qui entre
autres ornemens a plufieurs
Tableaux de Mile Brun,
2 d'une beauté achevée. Tout
zy eſt admirable juſques aux
Serrures des Portes & des
Feneftres , qui font cizelées
* & dorées, & dont rien ne
GALANT. 237
-speut égaler devoravailusi La
Galerie quieftait en couch-
Advaityfue brûlée quelque
tomps apres le Mariage du
Roy, & Sa Majeftéfit bastir
alimefme lieu celle dont je
2
viens de vous parler On
fauva quelques Tableaux de
• cetembrazement, repréſen
tam plufieurs Roys de Fran
colefquels font conſervez
parmy ceux du Roy, Ce que
adon appellesle Cabinet des
> Tableaux de SaMajefté dans
ede vieux Louvre , contient
fept grandes Salles fort hauues,
& dont quelques-unes
238 MERCVRE
out plas de cinquante pieds
de longueurs Outre cela , il,
y en a encor quatre au vieil
Hotel deGramont quijoint
teLouvre. Vousijugez bien
qu'on ne peut voir tant de
Lieux.remplis des Tableaux
du Roy, fans que le nombre
en paroiffe prefque infiny.
Les plus hauts Apartemens
en font lembellis jufqu'au
deffus des Corniches. On
voit d'ailleurs en plufieurs
endroits des efpeces de Volets
qui en font tous cou,
verts des deux coſtez ; de
maniere quieftant couchez
GALANT 239
contre la muraille , cela fait
trois rangs de Tableaux.
Voicy à peu pres le nombre
defoceux des plus grands
Maiftres qui font dans ces
onze Salles . Ils font tous
Originaux. Il y en a feize de
Raphaël d'Urbin . C'est le
plus eftimé de tous les Peintres
modernes . Comme il
n'eftoit âgé que de trentefix
ans lors qu'il eft mort, le
nombre de fes Ouvrages ne
peut eftre grand. Ainfi l'on
peut dire que le Roy en a la
plus grande partic. Parmy
les Tableaux de ce grand
240 MERCVRE
4
Maiftre , il y en a trois qui
font fans prix. L'un repréfente
la Transfiguration, &
eft à Rome. Sa Majesté a
les deux autres, qui font un
S. Michel de grandeur na
turelle, & la Sainte Famille.
Ce dernier eft le plus eftimé
de tous. Il eft peint fur du
Bois de Cedre , & c'est par
cette raison qu'il s'eft mieux
confervé que tous les autres.
Raphaël le fit pour le Roy
François I. en l'an 1518. Ce
fçavant Homme qui mourut
deux ans apres , & à qui
le Pape qui gouvernoit l'E-
80s withtanglife
GALANT 241
iglifeoens ce temps là , avoit
deffeim de faire époufer fa
Niéce , eftoit alors dans la
vigueur de fon âge , de forte
que fon génie commençoit
d'entrer dans toute fa force.
Ce Tableau a cinq pieds fix
pouces de haut , & quatre
pieds trois pouces de large,
&renferme cinq Figures de
grandeur naturelle j & deux
petites . Je ne m'étens point
davantage furce Chefd'oeu
vre de l'Art. Heft de Rat
phaël, c'eſt tout dire 2017 )
in Lesautres Tableaux font,
Six du Corrége, equi al
Decembre 1681. X
242 MERCVRE
*
Cinq de Jules Romain .
Dix de Leonard de Vincy.
Huit du Georgeon
.
[
Quatre du Vieux Palme.
Vingt- trois du Titien .
Dix- neufdu Carrache.on
Huit du Dominiquain
.
Douze du Guide.
Six du Tintoret .
Dix - huit de Paul Veronefe.
Quatorze de Vandeik. M
Dix - fept du Pouffin . Ma ,
Six de M' le Brun , entre
lefquels il y en a de quarante
pieds de longueur.
Ces Tableaux font accomGALANT
243
pagnez de quantitez d'autres
, dont je ne fçay pas le
nombre, Je fçay feulement
squ'ils font de Rubens , de
2
Albane,du Valentin, d'An-
-toine More , & d'autres Maî
tresauffi renómez.Outre tous
ces Tableaux , il y a dans le
vieil Hôtel de Gramont plufieurs
groupes de Figures , &
Bas- reliefs de Bronze de
Marbre & d'Yvoire. Il eft
difficile de fe perfuader en
voyat tant de chef d'oeuvres,
où l'Art femble en plufieurs
avoir efté au deffus de la Na-
-cure , que la plupart ayent
X ij
244 MERCVRE
efté affemblez dans un tems
où le Roy a foûtenu avec a
vantage & avec éclat les efforts
de toute l'Europe liguée
contre luy, Il eft vray que Sa
Majesté en a eu pluſieurs depuis
que la Paix eft faite
mais on peut dire que ce
temps de Paix a eſté plus à
charge à fes Finances que
la Guerre mefme , à caufe
du grand nombre de Fortifications
que fa prudence & la
feureté de les Etats, l'ont
obligé de faire élever , pour
fe garantir d'un monde entier
d'ennemis de fa gran-
X
a
1
GALANT 245
deur. Cependant tout va
d'un pas égal depuis qu'il a
pris luy mefme le foin des
Affaires de l'Etat. Ses Finances
font en de bonnes
mains , il jouit feul de tout ce
qui luy appartient , & cleft
par là qu'eftant en eftat de
foutenir en tout temps tou
tes fortes de dépenſes , il luy
a efté aife de faire paller aifedett
dans fes Cabinets la plus
grande partie de ce que les
quenles
Curieux de toute l'Europe
avoient de plus rare , & l'Ica-
He de plus beau! Il n'eft plus.
neceffaire de voyager pour
X iij
246 MERCVRE
ROV
voir les plus grandes raretez
. L'amour du pour
les Arts, & la vigilance de
ceux qui les font fleurir fous
luy , ont prefque tout raffemblé
dans fes fuperbes Maifons.
Sa Majeftétrouva tout
en fort bon ordre , par les
foins de M' le Brun fon premier
Peintre , dont je vous
ay parlé plufieurs fois . Il eft
Directeur de fes Cabinets
de Tableaux , & des Manufactures
des Gobelins , Chancelier
, & principal Recteur
de l'Academie de Peinture
& Sculpture , de laquelle j'ef
GALANT 247
pere vous entretenir au premier
jour. Il ne faut pas s'étonner
fi tout eftoit en fi bon
eſtat , malgréle nombre des
ans , & l'humidité qui ruï
ne ces fortes d'Ouvrages.
Mile Brun fçait la maniere
de les conferver
, & ne commet
pour cela que d'habiles
gés . Quoy que le Roy, outre
ce grand nobre deTableaux,
en ait déja vingt- fix à Verfailles,
des fçavans Maiftres que
je viens de vous nommer ,
en choifit encor quinze pour
en orner les Appartemens
,
& donna ordre qu'on les y
il
X iiij
248 MERCVRE
filtr
fift transporter de fon Cabig
netodu Louvre. Ils fofitiden
Paul Veronefe, du Guide, du
Pouffin , & de Mile Brun.
Sa Majefté examinaroqueliv
que temps les Ouvrages de
ce dernier , & les regardant
aupres des Tableaux de tant
d'Illuftres , il luy ditubblier
geamment qu'ils fe foûter
noient bien parmy ceux descest
grands Mattress qu'apres fal
mort ilsferoient auffi recherchez
mais qu'ilfouhaitoit qu'il n'cuft
pasfitoft cet avantage,parce qu'il
avoit befoin de luy. On ne
fçauroit en cela louer trop le
GALANTM249
goult du Roy. Tous ces fan
meux Peintres , fu l'on enbexn
cepte deux ou trois je n'ont
pas efté eftimez pendant leur!
vies, comme nous voyons?
que l'eft aujourd'huy M' lep
Brun. Plufieurs fçavent le peu
de cas que quelques uns fi
rent duPouffin lors qu'il vint
en France . Cette cftime ge
nerale eft bien glorieufe à M
le Brun , eftant fort rare que
l'envie , qu'on porte prefque
toûjours aux hommes auffi
extraordinaires que luy , lest
laiffejouir pendant qu'ils vis
vént de tout le fruit de leur
250 MERCVRE
reputation. Auffi faut - il avouer
qu'il eft du nombre
de ceux qu'on ne trouve pas
dans chaque Siecle . Le bonheur
du Roy , fi quelque
chofe peut - eftre bon - heur
pour luy lors qu'on le voit fi
digne de tout, luy donne ce
que l'abondance de tous fes
trefors n'auroit pû luy faire
avoir. L'Italie n'a plus de
Peintres pareils à ceux dont
les Tableaux font aujourd'huy
dans fon Cabinet. Il
n'eft aucune autre Nation
qui en puft fournir.LeCiel en
fait naiftre un en France, afin
GALANT 251
que les Tableaux , les def
feins de fes Tapifferies
, les
Bas-reliefs , & toutes les autres
choſes de cette nature
qui regardent fon Hiftoire,
foient faites par un Fran
çois , dont on puiffe dire que
la force du genie & du pin
ceau égale tout ceux qui ont
excellé dans le fameux Art
de peindre . Il eſtoit bien jufte
que lors que le monde
manque de ces fortes de
grands Hommes , le Roy
dont les furprenantes quali
tez paffent celles d'Alexan
dre, ne manquaſt point d'un
Appelles. Sa Majefté apres.
252 MERCVRE
•
qui
avoir veu les Tableaux des
ſept grandes Salles du vičux
Louvre , alla voir ceux
font dans les quatres Salles
du vieil Hôtel de Gramont.
Elle y trouva la Famille de
Darius peinte en miniature
d'apres M le Brun . Cet
Ouvrage doit cftre beau ,
puis qu'il avoit efté jugé digne
de tenirune placeparny
les plus beaux Tableaux du
monde . Le travail en eft extraordinaire
& grand, & peu
de gens ont fait des miniatures
fans blanc auffi confiderables
& aufli finies , &
K
GALANT 253
Ꮇ
ce qui vous furprendra , c'eft
QUCCA
que celle- là eft d'une Femme.
Elle a eſté faite par Mademoiſelle
Chateau, ce nom
eft connu.Elle eft Femme de
M' Chateau , Graveur ordinaire
du Roy, & qui a gravé
beaucoup de Tableaux du
Cabinet de Sa Majefté. Les
Ouvrages de cette Illuftre
font fort recherchez , & elle
en a fait pour beaucoup de
Souverains. Le Roy fit prefent
de celuy de la Famille de
Darius à Monfeigneur , le
Dauphin , qui fait depuis
quelque temps amas de Cu-
哈
254 MERCVRE
riofitez pour en compofer
un Cabinet. La mefme tra
vaille prefentement à la Bataille
de Porus , & quoy que
ce foit une fort grande entrepriſe,
cet Ouvrage eft déja
tres- avancé. Sa Majefté for
tit fort contente d'avoir veu
tous fes Tableaux en fibon
eftat. Les plus anciens & les
plus rares font enfermez
dans des manieres d'armoires
plates & dorées, dont tout
le deffus eft peint , & l'on
pourroit dire que ce
quece font des
Tableaux qui en cachent
d'autres. On eft obligé de
7 1
GALANT 255
predre ces précautions pour
ceux qui ayant efté faits depuis
un grand nombre d'années,
peuvent étre facilement
gâtez. Le Roy ayant l'imagination
toute remplie de ce
que la Peinture a de plus
beau , alla voir un morceau
d'architecture, qui fi l'on en
excepte la Gallerie du Louvre
, eft le plus grand qui fe
trouve au monde , c'eft la
Façade de ce magnifique
Baftiment. Il l'examina long
temps , mais ce qu'il en dit
ne fut entendu que de M
Colbert, qui eftoit aupres de
I
1
256 MERCVRE
"
Luy. Sa Majefté au fortir du
Louvre fe rendit à l'Hoftel
appellé anciennement de
S. Chaumont , & prefente
ment de la Feuillade . Le
Peuple qui avoit appris fon
arrivée, s'amaffa dans toutes
les Rues de fon paffage , &
la foule fut auffi grande qu'-
elle auroit pû l'eftre à une
Entrée publique dans une
autre Ville que Paris. L'alégreffe
& les cris redoublez de
Vive le Roy , égalerent l'empreffement
que chacun avoit
de voir ce Monarque, & fes
Peuples tout remplis de zele
GALANT 257
& d'amour pour luy , cher
choient à l'envy à luy faire
voir par la combien fa prefence
leur eft chere. On
peut dire que le Roy, apres
avoir veu dans fes Cabinets
des Ouvrages de Peintu
re imitant le Relief, alloit
voir un Relief auquel il ne
falloit plus que prefter une
Ame. Ceftoit fa Statue , à
laquelle il y a plufieurs an
nées que M de la Feuillade
fait travailler. On fçait que
ce Due aime veritablement
la Perfonne de Sa Majefté, &
quefon unique attachement
Decembre 1681. Y
258 MERCVRE
a toujours efté de la fervir!
Je ne dis rien de fon intrépi
dité dans les périls , & de la
derniere Action qu'il a faite .
La conduite & la prudence y
eſtoient ſi neceſſaires
, qu'en
eftre forty auffi glorieufe
ment qu'il a fait, c'eft avoir
montre qu'il n'ignore rien
dans le meftier de la Guerre .
Je palle augrand Monument
quejevous ay dit qu'il a faic
dreffer pour tranfmettre la
gloire du Roy à la Pofterité,
& fervir d'exemple à ceux
qui comme luy ont receu de
grands biensfaits de leup
C
GALANT 259
-
Prince. Quand on entreprend
un Ouvrage de cette
importance , on en fait toû
jours un Modelle pour voir fi
l'Ouvrage entier eſt agreable
à la veuë , & fi les proportions
qu'on luy a données
produifent un bon effet.
Ceux qui le voyent,
donnent leurs avis fur les defauts
qu'ils y trouvent ; &
comme il eft encor temps
de s'en fervir, ils ne peuvent
qu'eftre utiles. Ce que
Roy alloit voir n'eftoit qu'un
Modelle. On l'avoit placé
dans le milieu du Jardin, en
le
Yij
260 MERCVRE
forte qu'il pouvoit eftie veu
de loin , & de toutes les Bart
ces , comme s'il cuft efté dans
une Place publique. Get )
Ouvrage repréfente un Piédeftal
dont la hauteur efti
de vingt- un pieds. La Figure
du Roy faite toute d'un bloc
de Marbre blanc, eft au def
fus. Elle a dix pieds de haur
teur. Quatre Efclaves des
Bronze font affis aux quatres
coins , & quoy qu'il femble
que cette attitude doive
marquer un état tranquille,
on ne laiffe pas de les pren
dre d'abord pour des Eſcla …
GALANT 2615
ves. La douleur diféremo)
mentpeinte fur leurs vifagés,
fait connoiftre ce qu'ils fou
front , & leur dos prefque
courbé montre affez à quoy
ils font deſtinez . Chacunlab
quatre pieds de groffeur, & h
dix de hauteur. L'un eft un
Vieillard fort abatud l'autreb
un jeune Efclave , qui fait
effort pour rompre fes chair
nes un autre paroift dans
un âge meûr , & le quatrié
me eft diférent des trois au
treslopes Simboles qui lest
accopagnent, peuvent don
ner lieu de les reconnoiftre
262 MERCVRE
ou fervir du moins à faire
faire des applications. Aux
quatre Faces du Pié-deſtal,
entre les Efclaves, font qua
tre Bas- Reliefs de Bronze.
L'un repréſente l'Ambaffa
deur d'Espagne, qui en pré
fence de toute la Cour dé
clare que le Roy fon Maiſtre
cede le pas à Sa Majesté. Le
fecond fait voir le Paffage
du Rhin. On voit dans le
troifiéme la Priſe de Befançon
, & le Roy qui commande
à M le Duc de la
Feuillade de s'emparer de
la Citadelle ; & le quatriéme
EGALANT: 263
repréſente Sa Majesté don
nant da Paixà l'Europe.
Toute cette grande Ma
chine eft accompagnée de
quantité de Trophées, & de
plufieurs autres Ornemens
de Bronze, que les Connoif
feurs trouvent admirables.
Auffi avouent ils qu'on ne
peut rien faire de plus beau,
tant pour le grand gouft du
deffein, que pour les belles.
expreffions, l'agreable contrafte,
la nobleffe , & la vaficté.
Tout eft étudié dans
ce grand Ouvrage , & fait
avec un foin merveilleux, &
001700
264 MEROVRE
d'une maniere auffi belle
qu'elle eft particuliere à M
Desjardins. C'eſt le nom
du Sculpteur , à qui feul,
apres Monfieur de la Feüillade,
la France doit ce grand
Monument. Sur la Face de
devant , au deflus du Bas-
Relief, on lit ces deux Vers
Latins.
Et tibi , ne nobis Auguftifacula
Ente defint,
Victori terras pace fovere datum.
Les Paroles fuivantes font
marquées en lettres d'or au
deffous du Bas- Reliefings
ILODIINGATÁ
LUDOVICO
GALANT. 265
alled
LUDOVICO
VICTORI INDEfesso ,
Domitis Batavis , adjectis Imperio
Hannonibus Sequanis Attrebatibus
Utriufque Auftria Populis , Rhino
Eridanoque una die fubjugatis ,
Profligatis Europa cojurate viribus ,
Orbe pacato,
Hoc immortale Tropheum Regi erga
fe munificentiffimo,
Grati animi Monumentum pofuit
Francifcus d'Aubuſſon de la Feuiltade,
Dux Francis Par & Maref
callus , Delphinatus proRex, Pratorianarum
Cebertium Præfectus.
Sur la Face oppoſée , on
voit cette grande Infcription
Françoife , au deffous du
Bas -Relief.
Decembre 1681.
Z
Ꮓ
266 MERCVRE
WADD 29 30099 842.68
A LOUIS
TOVE JUD 219.
LE CONQUERANT.
૧૨૦
Four avoir dompté les Hollandois,
Foint à l'Empire les Peuples du Hai
naut , de l'Artois , de la Franche-
*Comté, & de l'une & l'autre Auftrafie
, Donné les Loix en un meſme
jour au Rhin & au Pô , Vaincu les
forces de l'Europe conjurées contre
luy, Donné la Paix à tout le monde,
François d'Aubuon de la Feuillade,
Pair & Maréchal de France, Gouverneur
du Dauphiné , Colonel des
Gardes Françoifes , a élevé ce Monumentpour
reconnoiffance eternelle
de tant de bienfaits , & pour
de tant devictoires.
tro
Au deffus de ce meſme
GALANT 267
Bas - Relief, font les quatre
Vers qui fuivent.
Nos Roys dans tous les temps fur
ab tous les autres Roys
Out eu le premier Rang par leur
****grandeurfupréme;
Mais LOV IS a forcé parfesfameux
Spas Exploits of a fales y sila
"L'Espagnefifire autrefois
ar
A venir àfes pieds l'avouer elleshaormefme.
Rondom pad
Ascofté droit , au deffus
abdu Bas - Relief , on lit ces
deux Vers Latins.
Afpice tranati Lodoicum in littore
Rheni
Granica fileat macedo Miracula
ripa.
Z
ij
268 MERCVRE
Ces deux autres Vers La
tins font au deffus du Bas-
Relief, du cofté gauche.
Cafar Alexiacas, geminis vix mendan
fibus arces.
Occupat, octava Lodoïcus lucè Ve-
$ 2 Suntum . Ricks fugla ma 2
Le Roy eftant entré dans
le Jardin où ce Monument
eftoit élevé , dit d'abord,
apres le premier coup d'oeil ,
qu'il avoit bien du Grand. II
s'approcha enfuite, examina
tout en particulier , lut les
Infcriptions , & dit à M ' de
la Feuillade qu'elles eftoient
fort obligeantes ; puis ſe reGALANT
. 269
tournant du cofté de M
0
idee de
Desjardins , il luy dit , qu'il
s'estoit fait une gran
cet Ouvrage fur le recit qu'onluy
en avoit fait , mais que ce qu'il
voyoit furpaffoit tout ce qu'il
s'en eftoit imaginé. De la Sa
Majefté paffa dans le Lieu
où l'on travaille aux Marbres
& aux Bronzes , où Elle
vit la Statue de Marbre , &
un Efclave de Bronze fort
avancé, auffi -bien q
fienter
que plu-
& trois
Bas-
Reliefs achevez. Le Roy les
loua fort, & confidéra quelque
temps une Diane de
Z iij
270 MERCVRE
û. Če fe-
Marbre que M'
Desjardins
a faite pour Verfailles. Sa
Majefté alla en fuite aux Fonderies
, & retourna une fe
conde fois voir le Modelle.
Elle faifoit connoiftre par la
qu'il luy avoit plû .
cond examen qu'Elle envou
lut faire , lluuyy ayant fait déinot12e
nouvelles beaucouvrir
de
tez dans cet Ouvrage , Elle
dit plufieurs chofes obligeantes
à M de la Feuillade &
avoua qu'Elle eftoit tres
fatisfaite. Elle marqua encor
en montant en Carroffe,
qu'on ne pouvoit l'eftre da-
.
GALANT 271
vantage , &
repéta les
e , &
mefmes
chofes à S. Germain .
SIR &
910 Jul-
Les Ouvriers en curent des
marques, puis qu'on leur diftribua
par fes ordres une
fomme confidérable. On ne
peut faire refléxion fur tout
ce que fait , & fur tout ce
que dit le Roy, fans l'admirer.
La plupart des Hommes
, de quelque Nation
qu'ils foient, louent ou condamnent
avec excés ce qui
les frape d'abord , mais l'on
n'a jamais oùy proférer une
feule parole au Roy , qu'apres
avoir meûrement examiné
3D KLV000
ALMO
Z
iiij
272 MERCVRE
N
les chofes fur lefquelles conv
attend fon jugement. Cen
Prince vint en fuite voir fas
Bibliotheque , toûjours ac- h
compagné de Monfeigneur
le Dauphin , de Monfieur,
de Monfieur le Duc , de
Meffieurs les Princes de
Conty , & de quantité de
Seigneurs de la Cour. Il fut
reçcu au bas du degré par
M Colbert , & par M le
Coadjuteur de Rouen , qui
le conduifirent d'abord dans
le Lieu où eftoient les Li
vres. Je ne dis rien du bon
ordre dans lequel il les trouGALANT
273
vapon peut aisément ſe l'i
maginer. Le Roy ayant alors
apperçcu Monfieur le Duc
de Chartres
, luy dit , qu'il
voyoit la plus rare Piece defon
Cabinet, & adjoûta, qu'ayant
de l'esprit, & eftant fçavant, ce
Cabinet eftoit un lieu où on le
verroit fouvent. Les Livres
frontrez
à Sa Majefté
?
par M le Coadjuteur de
Rouen , qui luy rendit rai
fon de tout ce qu'Elle voulut
fçavoir. Elle demanda l'explication
de quelques Livres
Hébraïques, & fut fatisfaite.y
Elle montroit elle meſme
274 MERCVRE
les endroits qu'Elle fouhai
toit qu'on luy expliquaft.
De là le Roy paffa dans un
premier Cabinet où font les
Médailles modernes, & trouva
fur une Table les Carrez
& les Poinçons qui compofent
fon Hiftoire. Les Poin
çons & les Carrez des Teftes.
eftoiét rangez felon les âges
de Sa Majefté , & ceux des
Revers fuivant les actions,
chaque Carré eftant aupres
de fa Médaille, avec un Ecrit
où l'action eftoit expliquée.
Il y avoit par exemple fur
Féducation
de Monfeigneur
GALANT. 275
le Dauphin , SALUS GALLICI
IMPERIJ . Affurance d'un parfait
bonheur pour l'Etat. Ces
Carrez & ces Poinçons , au
nobre de plus de deux cens,
fe font accrûs par les foins
de M'Colbert, qui employe
les plus fçavans Ouvriers en
cet Art , qui a eſté rétably
par ce Miniftre. En fuite Sa
Majefté entra dans un autre
Cabinet , où eft le plus par
fait amas de Médailles antiques
qui foit au monde. Elle
y vit en mefme temps fes
belles Agathes rangées en
tres-bel ordre fur une grande
Z
276 MERCVRE
Table, qui les faifoit découvrir
d'une feule veure. Sa Ma
jefté fut tres- fatisfaite de ce
bon ordre,& des raifons que
luy rendit M ' le Coadjuteur
de Rouen fur toutes les chofes
qu'Elle demanda. Apres
avoir veu ces deux Cabinets ,
le Roy defcendit dans l'Imprimerie
des Tailles - douces,
& en fit tirer quelques -unes
en fa préfence. Il voulut fçavoir
cóbien on en tiroit en
un jour.On luy répondit que
le nombre pouvoit aller jufques
a cent. Au fortir de là,
S. M. entra dans le LaboraGALANT.
277
toire, où eftoient affemblez ou
Meffieurs de l'Académie des
Phyficiens, Elle y vit une
infinité de belles & merveil
leufes Machines, & demandą
à M' du Clos pourquoy
on
ne luy faifoit pas voir quelque
Expérience. Il répondit
qu'on avoit craint que Sa
Majefté ne fuft incommodée
des exhalaifons & vapeurs
qui en viendroient.
Le Roy s'en retourna fur les
cinq heures du foir à S. Germain
, fort content de ce
qu'il avoit veu à Paris , &
Paris demeura fort chagrin
278 MERCVRE
d'avoir jouy fi peu de temps
de la préſence de ce grand
Monarque.
Les vrais Mots des Enigmes
du dernier Mois , & les
noms de ceux qui les ont
trouvez, feront dans ma feiziéme
Lettre Extraordinaire,
que vous aurez le is . de Janvier.
Cependant en voicy
deux autres que je vous envoye.
La premiere a efté
faite par le Devot Captif
d'Argenton-Château,
GALANT. 279
ENIGME.S
Ur un Terroir affez fertile.
me promene touslesjours,
Non loin de ces endroits , où les ten-
Adres Amours,
Les Graces, &les Ris, ont éleu domicile.
Lors qu'on donne à ma courfe entiere
liberté,
D'une épaifle Forcft perçant l'obſcuha
erité,
C'eft à moy defaire main baffe
Sur tout ce qui s'oppose à ma rapidité.
S'il arrive queje me laffe,
Ceux qui me donnent de l'employ
Se plaignent hautement, &peftent
contre moy.
Mal-à-propes pourtant quelquefois
on
m'outrage,
280 MERCVRE
Car manquant d'yeux, dans mon
aveuglement,
Si l'on me donne un Conducteur
fortfage,
Fagis auffifortfagement.
Cependant malgré masagesse,
Il eft des instans malheureux
Où les traces defangque monpaſſage
Laiffe,
Fent voirquejefuis dangereux .
AUTRE ENIGME.
Q
grande,
Voy que ma bouche feitfort
Je n'aypointde diformité.
On connoit mon útilité
Par le fecours que chacun me demande.
Quandpour en obtenir on députe
vers moy,
GALANT. 281
"L'Envoyé neperd pointfapeine,
Ie le fais boire à taffe pleine,
Et le renvoye ainfi content defon
employ.
De moy- mefme toûjours je demeure
tranquille,
"
Et quand on vient me mettre en
fonction,
Ce quifert à me rendre utile,
Souvent de Spectateurs attire plus
de mille
Pour voirfon opération .
Les
diférentes Figures que
Vous trouverez
dans la Planche
que j'adjoûte icy , font
une troifiéme
Enigme dont
yos Amies fe divertiront
à
chercher le fens .
Les Confeils donnez à Iris
Decembre 1681 . A a
282 MEROVRE
leur ont tant plû , qu'elles
verront la
con
feconde
Suite qui m'en est tombée
entre les mains . Je vous envoyay
la premiere dans le
Mois d'Octobre . Celle- cy
ne fera pas moins inftructive
pour les Belles qui commençantà
paroiftre dans le monde,
ont befoin d'Avis, pour
n'y pas faire de fauffes dé-
Amarches.
$ND MOZ
813 ab dut
b Stub
$3
•
GALANT. 283
25252 S22252 52255
SECONDE SUITE F
DES CONSEILS
,
YOLDA IRIS . ZOM
54%
E crains toujours, Belle Iris ,
JE
que vous ne vous trouviez
accablée fous le nombre des Confeils
que je vous donne . Cependant
fi vous voulez avoir la
patience de m'écouter jusqu'au
bout , il ne tiendra qu'à vous que
vous n'ayez l'experience de cinquante
ans avec La beauté de
quinze. Les Gens qui s'aiment
A a ij
284 MERCVRE
L'ah
vent d'ordinaire affezpeu lama.
niere d'eftre familiers enſemble
Ils n'ont point l'Art de meler
comme ilfaut, la liberté que
mour leur permet & le respect
qu'ilsfe doivent . Il n'estpas mal
defe défaire des noms de Monfieur
& de Madame , & de
s'en donnerdeplus tendres & de
plus doux , mais il ne faut pas
allerjufqu'au tutayement ou du
moins il doit estre extrémement
rare , tres -bien placé , & affai
fonné avec une grande adreſſe .
ne vous prefche pourtant pas
une fierté, ny une roideur d'ef
prit qui vous rende incapable
Fe
GALANT. 285
d'un certain badinage agréable
dans lequel il faut entrer. Prenez
le milieu. Favoue qu'il est
difficile à prendre , & dans le
commerce ordinaire du monde
on s'y trompe tous lesjours. Vous
voyez des Maiſons où l'on fe
pique de donner cette liberté qui
eft fi fort à la mode . Combien y a
t-il de ces Maifons là qui dégenerent
en Halles? l'air libre & ga
lant y confifte à mettre tout en
confuſion & en defordre . On s'y
batteroit volontiers , hommes
femmes , pour avoir les manieres
aifees. Il en ira de mefme entre
vous & vostre Amant ,fi vous
286 MERCVRE
nefçavez le contenir , ou s'il ne
fe contient luy mefme dans les
bornes de la familiarité quiluy
eft permife . Il ne doit point eftre
difpenfe de la plupart des petues
regles de bien feance que le
monde a établies , à moins qu'elles
ne foient tout à fait vaines,
pourainsi dire fuperftitienfes ,
comme il y en a quelques-unes :
Encore doit- il toujours faire un
peu defaçonpour ne pas obferver
celle qu'il n'obfervera pas. Ilfaut
qu'ilfeferve defesprivileges d'u
ne maniere timide , qui vous empefche
de fentir que ce font des
privileges qui luyfont deus. Sur
GALANT. 287
tout , ne
ne laiſſez jamais
voir an
monde aucunes
marques
de la
familiarité
où vous pouvez
eftre
enfemble
. Je ne dis pas par "
que vous teniez
votre paffion
la
pourra
ne·
plus fecrette , car elle
l'eftrepas , & bien des gens s'aimentfans
enfaire un grand my
ftere , mais je veux dire que
quand mefme vous n'en feriez
plus tous deux à cacher vostre
tendreffe , il nefaudroit pas pour
le public en vift aucuns cela que
effets
. Fay
remarqué
des
hommes
qui
entrant
dans
une
chambre
,
diftinguent
leur
Maiftreffe
d'avec
toutes
les
autres
par
une
res
288 MERCVRE
verence plus familiere , par
petit mot à l'oreille , par quelque
regle de civilité moins exaelement
gardée. Ily a auffi des
Femmesqui fi elles ont un Amant
un peu confiderable " , " ne manquentpoint
de faire parade en
toute occafion du pouvoir qu'elles
ont fur luy. Je luy feray bien
faire cecy , difent- elles , je le feray
bien venirla. Toutes ces af
fectations fontde tres mauvaiſe
grace. Ce qui a quelque rapport
quelque liaison avec l'amour
n'eft bon qu'entre deux perfonnes.
Si vous voulez goufter avec
voftre
GALANT 289
voftre Amant les veritables dou
ceurs de la tendreffe , prenez
garde tous deux à ne vous laiffer
pas empoisonner l'esprit par
la jaloufie. Bien des gens nefont
pasde mon avis fur ce fujet. Ils
ne reconnoiffent plus l'Amour
dés qu'il ne produit plus des emportemens
, & une espece de rage
, & c'eſt à quoy l'Amantjaloux
eft le plus propre. Pour moy,
je trouve qu'au lieu de faire accompagner
cepetit Dieu , par les
Graces , par lesfeux, &par les
Ris , ils luy donnent les Furies
pour eſcorte & on devroit bien
lefuir s'il avoit toujours cet ef
Decembre 1681. Bb
290 MEROVRE
froyable attirail. Mais auffije
croy qu'il pourroit bien s'en paffer.
Il n'eft pas besoin que dés
que vous aurez veu un Homme
deux fois de fuite , voftre
Amant vienne tout defefperé
vous demander raifon des affi
duitez de ce prétendu Rival , ny
que deux ou trois vifites qu'il
aura rendues à une jolie Femme
vous faffent jouer le perfonnage
d'une Ariane trahie. Jes
fçay comment on peut prendre
gouft à un commerce d'amour fi
agité. Les Coquettes & les Ga-
Lans de profeffion , ne fçavent
qu'accufer & fe juftifier. Toute
esne
GADANT! (291
teur vie roule là- deffus , &r hors
de la ils n'ont rien à dire. Com
me ils n'aiment pas avec beancoup
de fidelité les uns nyles autrès
, ils ne croyent pas non plus
qu'on en ait beaucoup pour eux,
& cela produit fans ceffe des
reproches , des explications ,
des ruptures , des racommode
mens qui enfin about ffent be
plus fouvent à des haines decla
rées. Mais les gens qui ont be
coeurbienfait , ne fouffrent pas fi
volontiers qu'on fe défie d'eux.
Quand vous vous
*
usferez une fois
engagée , vous ne trouverez pas
bon , qu'apres ce qu'il vous en au
Bb ij
292 MERCVRE
ra coûté , voffre Amant croye
que ce ne foitpaspour long-temps ,
& que vous soyez toute prefte
à en faire autant pour un autre.
Voftre Amant defon côté , fi vous
l'avez bien choiſi , vous aimera
affez pour
pour vous perfuader
qu'il
ne courroit point de danger aves
tout ce qu'il y a encore d'aimablesperfonnes
au monde . Ainfi
vous ferez tous deux au delus
d'une infinite de petites tracafferies
, quine font bonnes qu'entre
les gens qui s'entre-trompent. Il
n'y a rien de plus fatigant pour
ceux qui n'y donnent aucun
fujer , e quand je me meflois
A da
da
AVM ses
ord
39 1203
GALANT 293
d'aimer , c'eftoit là une des chofes
que mon amour , quelque vio-
Lent qu'il fuft , avoit le plus de
peine à effuyer. Mais enfin s'il
arrive , comme il eft bien diffici
le de l'empécher
abfolument , que
l'un de vous deux
ux conçoive quelque
soupçon , c'est à luy.
asenexpliquer
fur l'heures
autrement
vous vous trouverez
tous deux
dans peu de temps une grande affaire
fur les bras .L'un croit avoir
raifon d'étre faché, & fans demander
de fatisfaction , il vent
qu'on lefatisfaffe . L'autre nefait
ce que cela veut dire , sobfine
quelquefois
par dépit à ne
Bb iij
294 MERCVRE
le vouloirpasfçavoir. Les efprits
s'aigriffent. Quand ils font une
fois dans cette difpofition , ils em
poifonnent tout , & voila une
brouillerie d'importance , qui
pouvoit d'abord eftre terminée
en quatre paroles. Nobfervez
point en pareil cas l'ordre des procedez
Ne dites point, c'eſt à luy
à dire ce qu'il a; il n'importe pas
qui commence l'éclairciffement,
pourven qu'il fe faffe . Fay ven
de cesfortes d'affaires fi bien gåtées
à la longue par la faute des
deux parties , & mefme fr bien
embrouillées qq
u'ils ne fçavoient
plus où ils en eftoient, & avoient
GALANT 295
toutes les peines du monde à en
revenir. Ily aune maniere fi obligeante
de dire les fujets de plainte
qu'on a , auffi-toft qu'on croit les
avoir receus , que je m'étonne
comment on ne veut pas avoir
ce merite là aupres de la perfonne
qu'on aime.
vul Si vous eftes , voftre Amant
& vous, de deux caracteres differens
, trouvez moyen de les
ajufter enſemble de forte que
voftre commerce mefme en foit
plus doux. Cela demande un
certain Art que tout le monde
na pas. La plupart des gens
fontbleffez de tout ce qui n'a pas
Bb iiij
296 MERCVRE
res
9
le bonheur de leur reſſembler :
mais au contraire , des differen
ces qui font entre deux caracte
raisonnables pourtant d'ail«
leurs l'un & l'autre , produifent
plus d'agrément Deux perfon
nes trop vives ne feroientpasbien.
enfemble , elles courroient les
champs . Deux perfonnes trop
paifibles n'y feroient pas bien non
plus rien ne les pourroit émou
voir ; mais une Femme un peu
tranquille avec un Amant d'une
hunieur bien vive cela fait des
merveilles. La Maistreffe modere
l' Amant quand il le faut.
L'Amant quand il le faut auffi,
GALANT. 1297.
e perſon
excite la Maistreffe. L'un de ces
caracteres donne à l'autre ce qui
luy manque , & ces deux perfon
nes , en empruntant quelque cho
fe de ce qu'elles aiment , deviennent
l'une & l'autre une
ne fort accomplie. Ilfaut auffi
qu'ellesferecompenfent mutuelle
mentdu bon office qu'elles feren
dent , par beaucoup de déference
pour les fentimens qui font con
traires aux leurs , & non pas que
chacun prétende , comme il arri
ve le plus fouvent , reduire l'au
tre à prendrefes manieresfiour voks
Il ne me reste plus qu'un con→
feil à vous donner mais je ne
298 MERCVRE
fçay comment je pourray vous le
donner ; car quel tour prendre
pour dire à deux gens qui s'ate
ment, qu'ils nefoient pas éternellement
enfemble ? Ce qui détruit
quelquefois l'amour , c'est qu'on
eft infatiable l'un de l'autre. En
peu de temps on s'eft épuisé
le dégouft naturel qui eft dans
tous les coeurs , fait bienpromtement
fon effet. Ce ne font pas
toujours à mongré les plus malbeureufesdes
paffions , que celles
où l'onfe plaint de part & d'autres
, de ne fe voir pas affez. Un
peu d'abfence tient l'amour en
baleine . Ce n'est pas que ja
e.
Вы
GALANT
. 299
veuille qu'on fe ménage volontai
rement des abfences , quoy que
quelques gens l'ayent fait avec
fuccés ; mais du moins quand
vous ferez en pleine liberté de
vous voir tant que vous voudrez
fongez qu'il y a douze
beures au jour, & qu'elles font
bien longues à paffer , meſme
avec la perfonne du monde la
plus aimable, co que
le mieux . Fay ouy conterdepuis
peu qu'une Dame qui fe promenoit
dans le Jardin du Roy , onvritpar
hazard un Cabinet ,&
qu'il enfortit auffi- toft un Hom
une Femme qui y eftoient me
l'on aime
KICO NG NAI ,
sitra
300 MERCVRE
enfermez depuisfix heures
fix heures listy
qui n'avoient pú ouvrir le Cabi
netpar dedans. La Dame qui les
obferva quand ilsfortirent, vit
briller fur le vifage de tous les
deux la joye qu'ils avoient d'etre
délivrez l'un de l'autre , quoy
qu'apparemment ils fuflent enirez
avec d'autres fentimens.
Profitez de cet exemple , Belle
Iris . Ne vous reduifezpas tellement
l'un à l'autre voftre Amant
vous, en renonçant au refte du
monde , que Vous vous trouviez
enfermezdans ce Cabinet ;
l'on nepouvoit ouvrir. Soyez la
plus agréable & la premiere
que
GALANT 301
affaire l'un de l'autre , mais non
ménagez vous pas la feule ,
fi bien tous deux , que vous ne
fortiez jamais d'enfemble fans
avoir encore quelque chofe à vous
dire. Voila une partie des précautions
que je croy qu'il faut
prendrepour aimer , & pour aimerlong-
temps. Faffe l'Amour,
Belle Iris
3090
avant
qu'il
que
vous
enprofitiez
foit /out
peu
; &
quand
Vous vous en trouverez bien,
fouvenez- vous d'un Homme qui
a efté bien aife d'avoir cinquante
anspour eftre du moins propre
Vousconfeiller.
valg
302 MERCVRE
Le Mercredy17 . dece
mois M de la Rabliere ,
Grand Prieur pour la Flan
dre , de l'Ordre de Noftre
Dame de Mont- Carmel , &
de Saint Lazare de Jerufalem
, fit faire une trese
pompeufe Solemnité de la
Fefte de ce Saint , dans l'Eglife
des Peres Carmes de
Lile! On l'avoit ornée des
plus belles Tapifferies de la
Ville , & dans un lieu des
plus apparens eftoit le Por
trait du Roy , Grand Maî
tre de cet Ordre , & au def
fous , celuy de M de Lou
r
GALANT 303
voys qui en eft le Grand Vi
caire . Il y avoit des lumieres
en fi grand nombre ,
qu'on peut dire qu'il eftoit
prefque infiny . La Solemnité
commença
le jour précedent
aux premieres Vef
pres que l'on chanta enMuſi
que . Tous les Commandeurs
& Chevaliers des Villes voifines
y affifterent , & furent
placez fur deux Eftrades par
Mile Confeiller Turpin qui
faifoit la Charge de Maiftre
des Ceremonies.M
' du Mets ,
Gouverneur
de la Citadelle,
ne s'y trouva point , non plus
304 MERCVRE
que Male
Chevalier
de la
Troufle
. Ce dernier
, eftoit
malade
, & M du Mets
eftoit
occupé
à la vifite
de
Artillerie
du Roy. Il y avoit
treize Commandeurs , fçavoir.
M'
de la
Rabliere
, Maréchal
de
Camps
aux
Armées
Haunt ch M
du
Roy.
Mi de Saint Silveftre , Mef
tre de Camp , & Infpecteur
de la Cavalerie.
M' Rofamel,Capitaine Lieutenant
des Gens - d'Armes
de Flandre , Meftre de
Camp.
GALANT.
305
Md'Avejan , Commandant
aux Gardes qui font à
Lile!
M'S . Germain de la Bretefche
, Commandant d'un
Bataillon des Gardes .
M'de Fourrille ,
Capitaine
aux Gardes .
M'des Alleurs, Capitaine aux
Gardes.
M de la Motte , Major de la
Citadelle de Lile.
M' Chevire, Lieutenant aux
Gardes.
M de Menevillette , Lieute
nant aux Gardes.
M' de Nonant , Sous - Lieu-
Decembre 1681. Сс
306 MEROVRE
ob tenant aux Gardes .
Mde Sainte Fére , Enſeibighe
aux Gardes. M
M' Cordé , Maréchal de Loangisidess
Gens - d'Armes
91 Bourguignons, 100 51″M
iso Les Chevaliers eftoient ,
M' Warcoin , Majeur de la
Ville , & ancien Chevalier.
My de Montalet , Capitaine
llides Fufeliers à cheval de
Flandre.bin
ob
Midela Tramerielonof
Mide Gorguel , Grand Baildyades
Villes & Chaftellebnie
de Bailleul.
M'de Bloumac , Brigadier
GALANT. 307
des Chevaux Legers de
Monfeigneur le Dauphin.
M' de Capdeville , Maréodchal
de Logis des Cheorvaux
Legers de Monfieur.")
M' le Confeiller Turpin , Premier
Procureur General
› de l'Ordre , en la Langue
des Belges. A ,JAV
MEIAumônier de la Porte,
Mide Buiffy , Grand Bailly
du Grand Prieuré.1
י
Le lendemain à neufheu
res du matin , tous ces Com
mandeurs & Chevaliers partirent
de chez M le Grand
Prieur où ils s'eftoient affein
26
Cc ij
308 MERCVRE
blez, & fe rendirent au Comvent
des Peres Carmes au
bruit des Timbales allades
Tambours & des Trompemban
eli el
tes.
Le Supérieur accompagné
de tous les Religieux , les vint
recevoir à la Porte de l'Egli
fe , & fit compliment à M'
le Grand Prieur, fur la joye
qu'avoit le plus ancien des
Ordres Reguliers , del fe
voir uny de Societé au plus
ancien des Militaires Hentonna
en fuite le Te Deum, &
tous ces Meffieurs allerent
prendre les places qui leur
GALANT 309
eftoient préparées. On com
mença la Meffe auffi - toft ,
&belle afut chantée en Mut
foque Pendant l'Evangi
le , ils tinrent tous l'épée
nuër, pour témoigner qu'ils
eftoient prefts à donner leur
fang pour la defence de la
Foy . Apres qu'ils eurent efté
a d'Offrande , un des Religieux
du Convent monta en
Chaire , & prit pour texte ce
Paffages des Macabées . Refulfit
Solin clipeos aureos &
refplenduerunt montes ab eis ,
aufquelles paroles il adjoûta
celles de l'Eglife , & for
310 MERCVRE
titudo gentium diffipata eft. Il
s'étendit avec beaucoup d'é
loquence fur les louanges
du Saint , fur les Eloges de
l'Ordre, le plus ancien de toute
la Chevaleriel , & fur la
gloire du Roy qui avoit pris
foin de le relever . La Meffe
eftant achevée , tous les
Commandeurs & Chevaliers
allerent chez Male Grand
Prieur qui les régala magnifiquement.
Ils retournerent
de là aux fecondes Vefpres ; &
apres que la Benediction cut
efté donnée , on entendit un
fort grand bruit de Petards,
}
GALANT gir
Boëtes , & autres feux d'artifice,
accompagnez de Trompetes
, de Tambours & de
Timbales. Le lendemain on
fit un Service folemnel dans
la mefme Eglife pour tous les
Morts de cet Ordre .
"
Les Vers qui fuivent font
d'une Perfonne de voftre
beau Sexe , à qui rien ne
manque de tout ce qui rend
une Fille aimable. Jugez fi
le Cavalier pour qui ils ont
efté faits , pourra conferver
la paffion qu'il a toûjours
montrée pour la Chaffe ,
quand on l'invite d'une ma
312 MERCVRE
niere fi agreable à des occupations
plus douces .
CE
Effez d'aimer la Chaffe ; il eft
d'autres plaifirs
Plus dignes de fuffire à vos jeunes
defirs.
En poursuivant un Cerf, quel fruit,,
quels avantares
Efperez- vous de vos travaux ?
Alcandre, croyez-moy , jamais dans
les Bocages
&
Un Chaffeur ne vit d'Animaux
Parez de bois ou de plumages.
Cherchez à partagerfes maux.
Pour un pareil employ vous avez
tropde charmes ;
Laiffez & vos Chiens & vos armes.
Il cft temps de goûter des biens qui
foientplus doux,
L'Amour en a qui ne font que
pour vous.
GALANT. 313
Cherchez un coeur tendre &ſenfible;
Quand on aime beaucoup, il n'eft
rien
d'impoffible.
Avec moins depéril vous enferez
vainqueur,
Et ceplaifir vaut mieux que celuy
d'un Chaleur.
Le Roy qui fait toûjours
diftinction du mérite de
ceux qui font attachez à fon
ſervice , en a donné depuis
trois ſemaines une glorieufe
marque à M' Berthelot, Secretaire
des Commandmens
de Madame la Dauphine,
en l'honorant du Brevet de
Decembre 1681. Dd
314 MERCVRE
Confeiller d'Etat & de ſes
Finances.
Sa Majeſté a auffi marqué
à M' le Préſident de
Maupeou combien Elle eſ
toit contente de ſes ſervices,
en accordant à M' de Maupeou
fon Fils , Cadet de M²
l'Avocat General du Grand
Confeil, une Diſpenſe d'âge
pour eftre reçeu Conſeiller
au Parlement . Plufieurs Enfans
de ce Préfident font
morts en fervant le Roy. Il
y en a eu huit de fa Famille
tuez à la guerre.
Nous avons perdu icy deGALANT.
315
puis quinze jours Dame
Françoife Chevalier, Veuve
de Meffire Georges de la
Porte , Seigneur de Montagny,
Maiftre des Requeftes.
Elle eftoit Mere de Madame
la Marquife de Béthune,
Bellefille de feu M' le Duc
d'Orval.
La mort de M' l'Abbé
Cottin a laiffé en meſme
temps vaquer une Place
dans l'Académie Françoiſe
.
Il a fait bruit dans le monde,
& divers Ouvrages qu'il a
donnez au Public conferveront
fa mémoire. Made-
Dd ij
316 MERCVRE
moiſelle d'Orleans le confi
déroit , & luy a fait voir utilement
en plufieurs occa
Gions qu'elle l'honoroit de
fa bienveillance. Quand on
a une fois merité l'eftime de
cette Princeſſe, on a l'avantage
de pouvoir compter fur
fa durée , & fur les marques
folides qu'elle ne manque
jamais d'en donner .
Apres avoir fouvent parlé
du celebre Medecin Anglois
qui a tant gagné en France,
je vous en apprens aujour
d'huy la mort. Elle eft arriGALANT.
317
vée à Londres , où il eftoit
retourné. Les fréquens effais
qu'il a faits de fon Remede
en ce Païs - cy , pour
montrer à fes Malades qu'ils
n'en devoient craindre aucun
effet dangereux , l'avoient
fi fort échaufé , qu'il
s'eft fenty confumer d'un
feu qu'il n'a pû éteindre .
Auffi a-t - on toûjours remarqué
que ce Remede faifoit
plus de bien aux Vieux qu'-
aux Jeunes , parce qu'il les
réchaufoit. Son Secret n'ef
tant pas mort avec luy, il eft
à croire qu'il fera mis parmy
་
Dd ij
318 MERCVRE
les Remedes ; mais comme
il guérit trop toft, on doute
qu'il foit d'un fréquent
uſage .
Les Divertiffemens de
Paris n'ont pas efté en grand
nombre depuis ma derniere
Lettre. Vous fçavez qu'ils
n'y commencent que lors
qu'on entre dans le Carnaval
, & que le plaifir de la
Comédie eft le feul qu'on
prenne en toutes faifons .
Deux Pieces nouvelles ont
paru ce mois- cy prefque en
mefme temps, Les Comédiens
François nous ont
GALANT. 319
donné l'une fous le nom de
Cléopatre, & l'autre à eſté
jouée fur le Théatre des Italiens,
avec le titre d'Arlequin
Vendangeur. Toutes les deux
ont efté parfaitement bien
repréſentées, & l'on a couru
en foule voir M' le Baron
dans le Sérieux, & Arlequin
dans le Comique. M' de la
Chapelle , Autheur de la
Cléopatre, s'eft acquis beaucoup
de gloire en réüfſiſſant
dans un Sujet traité autrefois
avec beaucoup de fuccés
par M' de Benferade, & par
feu M' Mairet. Je vous en
Dd iiij
320 MERCVRE
voyeray fa Piece fi- toft qu'
elle fera imprimée, afin que
vous ayez le plaifir de voir
ce qui a tiré des larmes de
quantité de beaux yeux .
On continuë toûjours à
ne point douter de la groffeffe
de Madame la Dauphine.
Vous pouvez juger
combien la Cour en reffent
de joye . Voicy un Sonnet
en Bouts - rimez , qui vous
fera voir que cette joye fe
répand par tout. Vous y
trouverez beaucoup d'efprit.
Quand on eft gefné par la
contrainte des Rimes, il eft
GALANT. 321
impoffible de s'exprimer
auffi noblement que la matiere
le demande .
SUR LA GROSSESSE
de Madame la Dauphine.
P
SONNET.
Euples, venez dançans auſon
du Flageolet,
Voir l'effet d'un amour conforme au
Décalogue ;
Beniffez l'heureux flanc qui porte
un Roitelet;
Bergers, en fon bonneur entonnez
un Eglogue.
Sa
Pour neufmois de priſon l'aimable
Châtelet!
322 MERCVRE
Tout en parle , Avocat , Ecolier ,
Pédagogue ,
Medecin qui n'en faitpas plus que
Son Mulet,
Sur fon pauvre Malade acharné
comme un Dogue.
Se
Au Cielfaifons des voeux, ayant
bien écuré
Chacun fa confcience aux pieds de
fon Curé;
Telle Feste pour nous eft une des
plus belles.
Sa
Voit pâlir ton Croiſſant, tremble,
fier Hellefpont.
Ofi le Petit-Fils àſon Ayeul xẻ-
pond ,
Que de nouveaux Lauriers ! que de
Palmes nouvelles!
GALANT. 323
Je vous ay déja marqué
qu'au retour du Voyage du
Roy on a joué à la Cour le
Bourgeois Gentilhomme alternativement
avec le Pourceaugnac.
Apres quelques Repréſentations,
Monſeigneur
le Dauphin voulut ſe donner
le plaifir de dancer dans
l'une des Entrées qui font
l'ornement de chacune de
ces Pieces . Il choifit dans le
Bourgeois Gentilhomme l'Entrée
des Efpagnols & Eſpa .
gnoletes , & nomma pour
dancer avec luy Monfieur
le Prince de la Roche-fur324
MERCVRE
Yon , Mile Comte de Brionne,
Madame la Princeffe de
Conty, Madame de Seignelay,
& Mademoiſelle de Laval.
Mª de Beauchamp dançoit
feul par intervales dans
le milieu de cette Entrée.
Madame la Princéffe de
Conty fit voir avec la grace
qui luy eft fi naturelle, tout.
ce que la Dance a d'agrémens.
Les mefmes Perfonnes
dancerent avec Monfeigneur
le Dauphin une
Entrée de Biscayens & de
Biſcayennes , dans le Pourceaugnac.
La maniere aifée
GALANT. 325
avec laquelle Mademoiſelle
de Nantes fait tout ce qu'-
elle entreprend , jointe à la
difpofition & à la grande
jufteffe qu'elle a pour la
Dance, la fit fouhaiter dans
cette Entrée. Elle en apprit
auffitoft les Pas , & M' le
Comte de Guiche fut choify
pour dancer avec cette Princeffe.
Ils furent accompagnez
de quatre jeunes Perfonnes
, deux Garçons , &
deux Filles. L'enjouëment
de cette Entrée fut d'autant
plus agreable, qu'on y batoit
du Tambour de Baſque , &
326 MERCVRE
les Pas eſtoient un peu
élevez , & par conféquent
que
extraordinaires . Tout cela
demande de la bonne grace ,
du fçavoir , & de l'adreffe,
& comme toutes ces chofes
font naturelles à Mademoifelle
de Nantes , elle fe diftingua
d'une maniere qui
luy attira les voix & les coeurs
de tout le monde . Sa Majesté
s'eft tellement divertie à voir
ces Entrées , que toutes les
deux ont efté dancées dans
chaque Piece. M de Lully
a repréſenté le Perfonnage
du Mufty dans le Bourgeois
GALANT. 327
cette
Gentilhomme. C'eftoit luy qui
le joüoit dans les premieres
Repréſentations
de
Piece qui fut faite pour le
-Roy dans un Voyage qu'il
fit à Chambord , & il a cru
le devoir continuer pour
donner plus de plaifir à Sa
Majefté , parce qu'ayant
compofé toute la Mufique
récitative de ce Perfonnage,
aucun n'en peut avoir une
plus parfaite intelligence ,
ny le jouer d'une maniere
plus jufte. A peine a- t- on
conçeu le deffein de ces Entrées,
qu'elles ont paru. On
328 MERCVRE
2
les a apprifes , & les Habits
ont efté faits d'un jour de
Ballet à l'autre , l'ordre &
l'exécution n'eftans aujourd'huy
qu'une mefme choſe
à la Cour. Je ne dois pas oublier
de vous dire , en vous
parlant de M'de Lully , qu'il
a efté reçeu icy depuis quelques
jours Secrétaire du Roy.
Quand on poffede un bel
Art dans le fupréme degré,
qu'on adjoûte à la Nature,
& qu'on la perfectionne , il
n'eft point de Dignitez où
l'on ne puiffe fe voir élevé,
fur tout quand on fait comGALANT.
329
me M' de Lully l'admiration
de prefque toutes les Nations
polies .
On vient de m'apprendre
que Sa Majesté a gratifié M
de la Mothe de la Myre , de
la Lieutenance de Roy de la
Citadelle de Pignerol , en
confideration de fes longs
& fideles fervices . Il vous
doit eftre connu par ce que
je vous en dis , quand je vous
parlay du Siege de Puycerda.
Comme les Modes fuivent
ordinairement les Saifons
, je vous en dois un Article.
Les Jufte - au- Corps
Decembre 1681. Ee
33° MERCVRE
que les Hommes ont commencé
à porter cet Hyver ,
font un peu plus courts , &
plus étroits par le bas que
l'Année derniere. Les Habits
font d'un beau Drap
gris d'Angleterre , un peu
mellé . On double les Jufteau
Corps de Satin ou de Pane
couleur de feu ou bleu
piquée d'un petit Point
blanc façon de Chagrin . Les
Veftes font de la mefme
Etoffe. On porte les Baudriers
du mefme Drap que
l'Habit , & on les garnit de
Boucles dorées ou damaſquiGALANT.
331
nées. On continué à rouler
les Bas avec la Culote , fans.
qu'ils foient trop affortis à
la couleur de l'Habit. Les
Noeuds d'épaule & d'épée
font fort riches. Il y en a qui
couftent autant que l'Habit.
Ils fe font de Rubans brodez
à Fleurs d'or. On en fait deux
feuilles de cette façon
deux de Point d'Eſpagne or
& argent , & d'autres brochez
d'or , de forte que ces
Noeuds font de quatre ou s
couleurs , toutes les feuilles
plus riches les unes que
les autres. Ces Noeuds s'at-
Ee i
332 MERCVRE
tachent fur le Baudrier , un
peu plus au deffus . Ils fe
lient à travers deux Rubans
de la longueur d'un Noeud
de Cravate , & de la couleur
de la Garniture . On commençe
à porter des Noeuds
de Ruban au retrouffis du
Chapeau , mais cela n'eft pas
encor fort commun. Les
Chapeaux font toûjours de la
forme ordinaire , mais ils ne
font plus tout - à - fait Gris-
Blancs. Les Jufte - au - Corps
de Velours noir font toûjours
à la mode avec les Baudriers
de Volours & les mefmes or-
1
GALANT. 333
nemens que j'ay marquez.
On porte des Etoffes de petit
Velours couleur de feu , ou
bleu , vert ou fueille-morte,
le tout piqué de blanc . La
plus part des Jufte- au- Corps
bleus font ornez d'un Agrément
d'or par tout , en maniere
de Gallon & de Lacs
d'Amour. Les Cinturons
à l'Angloife qui fervent d'Echarpe
font bleus ainſi que
les Jufte - au - Corps , & cou
verts de mefme Gallon. On
fe fert desCulottes deVelours
dont je viens de vous parler
avec ces Juſte- au- Corps, &
334 MERCVRE
de Gands blancs à Frange
d'or. Les Perfonnes de qualité
portent des Habits de
Velours gris de plufieurs cou.
leurs, les uns unis , & les autres
façonnez . Ilyen a dont les
bords feuls du Jufte au- Corps
font brodez , & le reste eſt
cizelé à la maniere des Ve→
lours qu'on portoit il y a 30.
ans . D'autres les font broder
à plein d'un petit Cordonnet
leger , & de couleur douce .
Ces fortes d'Habits fe font
en Reingrave avec des Canons
, & fe portent avec des
Tours de bras de Point de
GALANT. 335
France . Les Garnitures font
de plufieurs Rubans de differentes
grandeurs , & quoy
qu'ils foient de la mefme
couleur , il ne s'en eft jamais
fait de plus agreables. Les
manches du Jufte - au- Corps
font ouvertesjufques au coude,
& le noeud de Ruban s'attache
fur le haut du Bras . Ces
Manches font toûjours d'une
maniere qui fait paroiſtre
un double revers . Les riches
Brandebourgs , & les Manteaux
magnifiques , ne font
pas beaucoup à la mode cette
année. L'ufage en pour336
MERCVRE
roit revenir , fi la Saiſon devenoit
plus rude .
Quant à ce qui regarde
les Femmes , leurs Modes ne
font pas en fort grand nombre
, mais elles font riches.
Elles portoient il n'y a pas
long - temps des Etoffes
d'Angleterre or & argent ,
& préfentement elles portent
des Pannes de toutes
couleurs , doublées d'Etof
fes où l'or & l'argent n'eft
pas non plus épargné. Il ne
Feft pas davantage dans les
Jupes de Velours noir , qui
enfont toutes brodées. Beau .
coup
GALANT. 337
eft
coup de Dames en portent.
On voit aufli des Pannes à
plufieurs Perfonnes qui ne
font pas d'une qualité diftinguée
; mais il n'y a ny or
ny argent aux doublures .
Adieu,Madame. Le temps
me preffe fi fort de finir ma
Lettre , que je vous laiffe
chercher les Paroles de la
feconde Chanfon que je
vous envoye, parmy les Notes
qui vous apprendront à
les chanter. On m'affure
que vous en ferez contente.
Je fouhaite que vous le foyez
toûjours de mes foins , que
Decembre 1681. F f
338 MER. GAL
je tâcheray de redoubler ,
afin que la fixiéme année
de noftre commerce ne me
qu
foit pas moins heureuſe
me l'ont efté les cinq premieres,
qui expirent aujour
d'huy. Je fuis voftre &c.
A Paris ce 31. Decembre 1681.
Extrait du Privilege du Roy.
Ps. Germain en Laye le 31.Decembre 1677 .
Ar Grace & Privilege du Roy, Donné à
Signé , Par le Roy en fon Confeil, JuNQUIERES .
Heft permis à J. D. Ecuyer, Sieur de Vizé,
de faire imprimer par Mois un Livre intitulé
MERCURE GALANT, prefenté à Monfeigneur
LE DAUPHIN , & tout ce qui concerne
ledit Mercure, pendant le temps & eſpace de
fix années, à compter du jour que chacun defd.
Volumes fera achevé d'imprimer pour la premiere
fois : Comme auffi defenfes font faites
àtous Libraires , Imprimeurs, Graveurs & au.
tres, d'imprimer , graver & debiter ledit Livre
fans le confentement de l'Expofant , ny d'en
extraire aucune Piece , ny Planches fervant à
l'ornement dudit Livre, mefme d'en vendre feparément
, & de donner à lire ledit Livre , le
tout à peine de fix mille livres d'amende, &
confifcation des Exemplaires contrefaits , ainfi
que plus au long il eft porté audit Privilege.
Regiftré fur le Livre de la Communauté le s
Janvier 1678. Signé, E.COUTEROT, Syndie,
Et ledit Sieur D. Ecuyer, Sieur de vizé
a cedé & tranfporté fon droit de Privilege a
C. Blageart , Imprimeur - Libraire , pour en
jouir fuivant l'accord fait entr'eux .
døbevê d'imprimer pour la premiereface
le 31. Decembre 1681.
D
I
Avis
pour placer les Figures.
90 1
Es Devifes doivent regarder la
Page 42.
L'Air qui commence par Vous qui
m'avez promis un amour eternel , doit
regarder la page 178.
1.90
$2
L'Enigme en figure doit regarder
Ja page 281.
L'Air qui commence par Pendant
2 que je dormois , doit regarder la page
338.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères