Titre
LETTRE écrite de Constantinople le 22. Novembre 1732. au sujet de la derniere contagion, et de la nouvelle Révolution de Perse.
Titre d'après la table
Lettre de Constantinople sur la derniere contagion, et la nouvelle Révolution de Perse,
Fait partie d'une livraison
Fait partie d'une section
Page de début
185
Page de début dans la numérisation
210
Page de fin
190
Page de fin dans la numérisation
215
Incipit
Depuis le 12 de Juillet, Monsieur, que je ne vous ai donné des nouvelles
Texte
LETTRE écrite de Constantinople le 22.
Novembre 1732. au sujet de la derniere
contagion , et de la nouvelle Révolution
de Perse.
D
Epuis le 12 de Juillet , Monsieur ,
que je ne vous ai donné des nouvelles
de ce pays- ci , il n'y a presque été
question que de la Peste . Voilà près de
cinq mois qu'on ne parle d'autre chose
que de ses ravages à Constantinople , et
quoique les Turcs ayent coûtume de se
mocquer de ceux qui la craignent , on a
I v remar
186 MERCURE DE FRANCE
remarqué cette année , au grand deshonneur
de la prédestination absoluë, qui est ,
comme vous sçavez , le Dogme favori des
Mahometans , qu'en general , ce ter ible
fleau leur a causé autant d'effroi qu'au :
autres ; mais comme par respect pour
leurs préjugez , la plupart n'en ont pas
pris plus de précautions qu'à l'ordinaire
on assûre qu'il a péri dans cette Ville et
dans ses environs 150 mille personnes .
Je ne sçai si ce calcul est bien fidele ; ce qu'il
y a de vraí , c'est que la contagion se répandant
comme un torrent , n'a pas plus
épargné les grands que les petits : elle
s'est introduite jusques dans le Serrail du
Grand Seigneur , dont elle a emporté
beaucoup d'Officiers , et sur- tout d'Eunu
ques noirs , entr'autres le Kasnadar ou
Trésorier de Sa Hautesse. L'Eski - Serai ,
c'est-à-dire , le vieux Serrail , où sont
renfermées aussi sévérement que dans un
Monastere , les Sultanes du G. S. après
sa mort ou sa déposition , n'en a pas été
éxempt non plus : trois ou quatre Sultanes
y sont mortes , du nombre desquelles.
a été la Sultane favorite du dernier Sultan
Achmet III . et Mere de la Sultane veuvedu
fameux G. V. Ibraim Pacha , qui fut
étranglé il y a deux ans. Celle- ci avoit
été pareillement attaquée du même mal ,
mais
JANVIER. 1733 137
mais elle a eu le bonheur d'en réchaper.
Enfin , pour ne vous point ennuyer par
un plus long détail sur cette triste matiere
, j'ajoûterai seulement que le G. Viz.
d'aujourd'hui a eu la douleur et la cons →
tance d'en voir mourir dans son propre
Palais un de ses freres , un de ses neveux ,
sa fille , celui à qui elle étoit promise en
mariage , et plus de deux cent de ses domestiques.
Dieu merci cette cruelle maladie
tire à sa fin , et la communication
commence à se rétablir par tout.
Je reviens , Monsieur , à ma Lettre du
2 Juillet ; je vous y marquois , si vous
Vous en souvenez , que le 4 du même
mois , la Porte avoit reçû des dépêches
d'Achmet , Pacha de Babilonne , qui envoyoit
au G. S. une Lettre de Chah -Tahmas
, pour Sa Hautesse , par laquelle ce
Prince rejettoit entierement l'infraction
du dernier Traité de Paix sur Tahmas-
-Couli- Kan , son Itimadil-Deulet, ou Grand
Visir , qui paroissoit vouloir usurper son
Trône , mais que les Turcs se défiant de
la bonne- foy du Roy de Perse , et apprehendant
que pour les mieux trompet ,
n'eut concerté avec son premier Ministre
la rebellion dont il l'accusoit , la Portene
sçavoit à quoi s'en tenir , ni à qui elledevoit
effectivement attribuer la rupture'
Lvj d'une
il
188 MERCURE DE FRANCE
1
d'une Paix recherchée avec tant d'ém
pressement par la Perse , et si fraîchement
concluë.
Ce Mystere impénétrable alors , s'est
enfin éclairci ; on a reçû depuis quelques
jours des nouvelles , dont quant à present
, je ne puis vous rapporter- qu'un
précis ; me réservant à vous les détailler ,
lorsqu'on m'aura remis une Piece qu'on
m'a promise. Ces nouvelles disent donc
en substance , que d'un côté Tahmas-
Couli Khan , après avoir déclaré en termes
formels , par ses Lettres , au Roy
son Maître , qu'il ne ratifieroit jamais ce
Traité honteux , que Sa Majesté venoit
de faire avec les Turcs. Il étoit parti du
Corassan , et avoit pris la route d'Ispahan
à la tête d'une Armée , composée
de Montagnads féroces et déterminez
comme lui ; que d'un autre côté Chah-
'Tahmas , persistant à vouloir que la derniere
Paix eut son entiere exécution
cette contrariété de sentimens avoit jetté
la division entre le Souverain , le premier
Ministre , et leurs Partisans respectifs
; que cependant le Prince voyant approcher
Tahmas- Couli- Kan , homme ambitieux
, capable de tout entreprendre , et
dont les Explois lui avoient faits un grand
nombre d'amis , jusques dans sa propre
Cour
JANVIER 1733. 189
Cour , avoit cru devoir ceder au temps ,
et se reconcilier avec lui ; que le perfide
Ministre cachant son noir dessein sous les
dehors affectez d'un zéle , d'une fidélité ,
et d'un attachement à toute épreuve ,
pour l'honneur de son Souverain, et pour
le bien du Royaume , avoit reçu avec
une soumission toute respectueuse en
apparence , les propositions qu'on étoit
alle lui faire , de la part de Chah - Tahmas.
Qu'en conséquence il s'étoit rendu
avec peu de suite à Ispahan , après avoir
cependant distribué ses Troupes dans différens
quartiers , aux environs de cette
Capitale, que par ce moyen il tenoit comme
bloquée,et qu'y étant arrivé, la premicre
chose qu'il avoit faite,avec le secours de
ses Partisans , dont le Roy étoit environ
né , même dans son Palais , avoit été de se
saisir de ce malheureux Prince qu'il avoit
fait mettre sur le champ dans un Carosse
fermé , et fait conduire avec une grosse
Escorte , vers le Corassan , où l'on ignoroit
encore ce qu'il étoit devenu ; qu'ensuite
il avoit forcé le Harem ou apparte
ment des Femmes , ce lieu si sacré , sur
tout en Perse ; qu'il y avoit d'abord violé
la soeur du Roy , qu'on dit êrre une fort
bille Princesse ; qu'ensuite il avoit tiré de
ce Harem un enfant au Berceau , fils de
ChahTo
MERCURE DE FRANCE
Chah-Tahmas ; qu'il l'avoit fait proclamer
Roy de Perse , publiant que son Pere
étoit incapable de regner ; qu'il s'étoit fait
déclarer Regent du Royaume , pendant
la minorité de ce nouveau Monarque .
Qu'en cette qualité , il s'étoit revêtu des
Habits Royaux , et des autres marques
de Souverain, et avoit paru en public avec
un faste extraordinaire ; qu'il faisoit journellement
massacrer ce qui restoit de
grands Seigneurs à la Cour , attachez à
Chah-Tahmas , ou qui pouvoient lui faire
ombrage ; qu'il enrichissoit de leurs dépouilles
les compagnons de ses désordres
et de sa fortune , et qu'il commandoit si
despotiquement dans Ispahan , que tout
y trembloit sous lui , d'une maniere qui
tenoit du prodige. Je suis , &c.
P. V. D.
Novembre 1732. au sujet de la derniere
contagion , et de la nouvelle Révolution
de Perse.
D
Epuis le 12 de Juillet , Monsieur ,
que je ne vous ai donné des nouvelles
de ce pays- ci , il n'y a presque été
question que de la Peste . Voilà près de
cinq mois qu'on ne parle d'autre chose
que de ses ravages à Constantinople , et
quoique les Turcs ayent coûtume de se
mocquer de ceux qui la craignent , on a
I v remar
186 MERCURE DE FRANCE
remarqué cette année , au grand deshonneur
de la prédestination absoluë, qui est ,
comme vous sçavez , le Dogme favori des
Mahometans , qu'en general , ce ter ible
fleau leur a causé autant d'effroi qu'au :
autres ; mais comme par respect pour
leurs préjugez , la plupart n'en ont pas
pris plus de précautions qu'à l'ordinaire
on assûre qu'il a péri dans cette Ville et
dans ses environs 150 mille personnes .
Je ne sçai si ce calcul est bien fidele ; ce qu'il
y a de vraí , c'est que la contagion se répandant
comme un torrent , n'a pas plus
épargné les grands que les petits : elle
s'est introduite jusques dans le Serrail du
Grand Seigneur , dont elle a emporté
beaucoup d'Officiers , et sur- tout d'Eunu
ques noirs , entr'autres le Kasnadar ou
Trésorier de Sa Hautesse. L'Eski - Serai ,
c'est-à-dire , le vieux Serrail , où sont
renfermées aussi sévérement que dans un
Monastere , les Sultanes du G. S. après
sa mort ou sa déposition , n'en a pas été
éxempt non plus : trois ou quatre Sultanes
y sont mortes , du nombre desquelles.
a été la Sultane favorite du dernier Sultan
Achmet III . et Mere de la Sultane veuvedu
fameux G. V. Ibraim Pacha , qui fut
étranglé il y a deux ans. Celle- ci avoit
été pareillement attaquée du même mal ,
mais
JANVIER. 1733 137
mais elle a eu le bonheur d'en réchaper.
Enfin , pour ne vous point ennuyer par
un plus long détail sur cette triste matiere
, j'ajoûterai seulement que le G. Viz.
d'aujourd'hui a eu la douleur et la cons →
tance d'en voir mourir dans son propre
Palais un de ses freres , un de ses neveux ,
sa fille , celui à qui elle étoit promise en
mariage , et plus de deux cent de ses domestiques.
Dieu merci cette cruelle maladie
tire à sa fin , et la communication
commence à se rétablir par tout.
Je reviens , Monsieur , à ma Lettre du
2 Juillet ; je vous y marquois , si vous
Vous en souvenez , que le 4 du même
mois , la Porte avoit reçû des dépêches
d'Achmet , Pacha de Babilonne , qui envoyoit
au G. S. une Lettre de Chah -Tahmas
, pour Sa Hautesse , par laquelle ce
Prince rejettoit entierement l'infraction
du dernier Traité de Paix sur Tahmas-
-Couli- Kan , son Itimadil-Deulet, ou Grand
Visir , qui paroissoit vouloir usurper son
Trône , mais que les Turcs se défiant de
la bonne- foy du Roy de Perse , et apprehendant
que pour les mieux trompet ,
n'eut concerté avec son premier Ministre
la rebellion dont il l'accusoit , la Portene
sçavoit à quoi s'en tenir , ni à qui elledevoit
effectivement attribuer la rupture'
Lvj d'une
il
188 MERCURE DE FRANCE
1
d'une Paix recherchée avec tant d'ém
pressement par la Perse , et si fraîchement
concluë.
Ce Mystere impénétrable alors , s'est
enfin éclairci ; on a reçû depuis quelques
jours des nouvelles , dont quant à present
, je ne puis vous rapporter- qu'un
précis ; me réservant à vous les détailler ,
lorsqu'on m'aura remis une Piece qu'on
m'a promise. Ces nouvelles disent donc
en substance , que d'un côté Tahmas-
Couli Khan , après avoir déclaré en termes
formels , par ses Lettres , au Roy
son Maître , qu'il ne ratifieroit jamais ce
Traité honteux , que Sa Majesté venoit
de faire avec les Turcs. Il étoit parti du
Corassan , et avoit pris la route d'Ispahan
à la tête d'une Armée , composée
de Montagnads féroces et déterminez
comme lui ; que d'un autre côté Chah-
'Tahmas , persistant à vouloir que la derniere
Paix eut son entiere exécution
cette contrariété de sentimens avoit jetté
la division entre le Souverain , le premier
Ministre , et leurs Partisans respectifs
; que cependant le Prince voyant approcher
Tahmas- Couli- Kan , homme ambitieux
, capable de tout entreprendre , et
dont les Explois lui avoient faits un grand
nombre d'amis , jusques dans sa propre
Cour
JANVIER 1733. 189
Cour , avoit cru devoir ceder au temps ,
et se reconcilier avec lui ; que le perfide
Ministre cachant son noir dessein sous les
dehors affectez d'un zéle , d'une fidélité ,
et d'un attachement à toute épreuve ,
pour l'honneur de son Souverain, et pour
le bien du Royaume , avoit reçu avec
une soumission toute respectueuse en
apparence , les propositions qu'on étoit
alle lui faire , de la part de Chah - Tahmas.
Qu'en conséquence il s'étoit rendu
avec peu de suite à Ispahan , après avoir
cependant distribué ses Troupes dans différens
quartiers , aux environs de cette
Capitale, que par ce moyen il tenoit comme
bloquée,et qu'y étant arrivé, la premicre
chose qu'il avoit faite,avec le secours de
ses Partisans , dont le Roy étoit environ
né , même dans son Palais , avoit été de se
saisir de ce malheureux Prince qu'il avoit
fait mettre sur le champ dans un Carosse
fermé , et fait conduire avec une grosse
Escorte , vers le Corassan , où l'on ignoroit
encore ce qu'il étoit devenu ; qu'ensuite
il avoit forcé le Harem ou apparte
ment des Femmes , ce lieu si sacré , sur
tout en Perse ; qu'il y avoit d'abord violé
la soeur du Roy , qu'on dit êrre une fort
bille Princesse ; qu'ensuite il avoit tiré de
ce Harem un enfant au Berceau , fils de
ChahTo
MERCURE DE FRANCE
Chah-Tahmas ; qu'il l'avoit fait proclamer
Roy de Perse , publiant que son Pere
étoit incapable de regner ; qu'il s'étoit fait
déclarer Regent du Royaume , pendant
la minorité de ce nouveau Monarque .
Qu'en cette qualité , il s'étoit revêtu des
Habits Royaux , et des autres marques
de Souverain, et avoit paru en public avec
un faste extraordinaire ; qu'il faisoit journellement
massacrer ce qui restoit de
grands Seigneurs à la Cour , attachez à
Chah-Tahmas , ou qui pouvoient lui faire
ombrage ; qu'il enrichissoit de leurs dépouilles
les compagnons de ses désordres
et de sa fortune , et qu'il commandoit si
despotiquement dans Ispahan , que tout
y trembloit sous lui , d'une maniere qui
tenoit du prodige. Je suis , &c.
P. V. D.
Signature
P. V. D.
Lieu
Date, calendrier grégorien
Langue
Vers et prose
Type d'écrit journalistique
Courrier des lecteurs
Faux
Mots clefs
Provient d'un lieu